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ŒUVRES COMPLETES 

DE 

GEORGE SAND 



THÉÂTRE 



III 



CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 



ŒUVRES COMPLÈTES 



DE 



GEORGE SAND 

NOUVELLE ÉDITION, FORMAT GRAND IN-18 



Les Amours de l'âge d'or.. 
Adriant 

ANDRE 

Antonia 

autour dela table 

Le Beau Laurence 

Les Beaux Messieurs de 

Bois-Doré 

Cadio 

Césarine Dietrich. 

Le Château des Désertes. 
Le Château de Pictordu.. 

Le Chêne parlant 

Le Compagnon du tour de 

France 

La Comtesse de Budolstadt. 
La Confession d'une jeune 

FILLE 

Contes d'une grand'mère. . 

Constance Verrier 

consuelo 

La Coupe 

Les Dames vertes 

La Daniella 

Le Dernier Amour 

La Dernière Aldini 

Les deux Frères 

Le Diable aux champs .... 

Elle et Lui 

La Famille de Germandre. . 

La Filleule 

Flamarandb 

Flavie 

Francia 

François le Champi 

Histoire de ma vie 

Dm Hiver a Majorque — 

Spiridion 

L'Homme de neige 

Horace 

Impressions et Souvenirs. . 
Indiana 

ISIDORA 

Jacques , 



vol, 



2 — 



Jean de la Roche 

Jean Ziska — Gabriel 

Jeanne 

Journal d'un voyageur pen- 
dant la guerre 

Laura 

Lelia — Métella — Cora. . . 
Lettres d'un Voyageur. . . . 
LucRïziA-FLORUNi-Lavinia. 
Mademoiselle LaQuintinie. 
Mademoiselle Merquem. . . . 
Les Maîtres mosaïstes.... 

Les Maîtres sonneurs 

Malgretout 

La Mare au Diable 

Le Marquis de Villemer.. . . 

Ma Sœur Jeanne 

Mauprat 

Le Me unier d'Angibault . . . . 

Monsieur Sylvestre 

Mont-Revéche 

Nanon 

Narcisse 

Nouvelles 

La Petite Fadette 

Le Péché de M. Antoine.. 

LePiccinino 

Pierre qui roule 

Promenades autour d'un 

VILLAGE 

Le Secrétaire intime 

Les sept Cordes de la 

Lyre 

Simon 

Tamaris 

Teverino — Leone Léoni... 

Théâtre complet 

Théâtre de Nohant 

La Tour de Percemont. — 

Marianne 

L'Uscoque 

Valentine 

Valvèdre 

La Ville noire 



vol. 



Poissy. — Typographie S. Lejay et Cie. 



THEATRE COMPLET 



DE 



GEORGE SAND 



TROISIEME SERIE 



M AUPRAT 

FLAM1NIO — MAITRE FAVILLA 

LUCIE 







I 



PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

RUEAUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 

1877 
Droit» de reproduction et de traduction réservé» 



l>i 






£> 



MAUPRAT 

DRAME EN CINQ ACTES, EX SIX TABLEAUX 

Odéon. — 28 novembre 1853 



La critique et le public demandent souvent, avec raison, 
s'il est favorable au développement de l'art littéraire de faire 
deux coupes de la même idée, et de reproduire sur le théâtre 
un sujet déjà traité dans un roman. Les réponses varient, et, 
comme toutes les questions de ce monde, celle-ci n'aura 
jamais pour solution que l'éternel c'est selon, applicable à 
toutes les choses humaines. 

En principe, le théâtre étant la représentation des scènes 
de la vie, il est aussi naturel et aussi logique de prendre le 
sujet d'un drame dans un roman qu'il l'est de le prendre dans 
l'histoire ou dans le poëme épique. Personne n'a jamais re- 
proché à la tragédie et au drame historique de répéter au 
public des événements déjà connus et appréciés par lui. 
Dira-t-on que personne ne s'est intéressé à Achille, à Ulysse, 
à Andromaque, à Hermione, parce que les tragiques anciens 
et modernes ont tiré ces solennelles figures de l'histoire, de 
la fable ou de la tradition? Shakspeare n'a-t-il pas puisé, en 
outre, dans la chronique et la légende? Soutenir que l'esprit 
du spectateur est nécessairement prévenu pour ou contre des 
types qu'il s'est appropriés par la lecture, ce serait donner 
un démenti à tout le passé comme à tout le présent, comme à 
toutes les grandes créations dramatiques, comme à toutes les 
fantaisies de l'art en général. La peinture; n'aurait pas beau 
jeu à reproduire les traits des personnages illustres, la mu- 
ni < 



2 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

sique serait mal venue à leur prêter ses accents. Il faudrait 
les laisser éternellement dans l'oubli de la tombe, et cet ex- 
cès de respect ne leur serait guère favorable : les morts s'en 
plaindraient, et, dans les champs Élyséens, on s'entretien- 
drait de l'ingratitude des vivants. 

Dans un ordre de créations moins importantes, tout artiste 
a, selon moi, le privilège de donner à son invention deux 
formes différentes. La vogue d'un sujet lui fait subir bien 
d'autres transformations. On a dansé et mimé Manon Les- 
caut, on a fait des opéras avec les romans de Waller Scott; 
Jocelyn est un roman en vers qu'il pourrait plaire à l'auteur 
de refaire en prose et que Ton verra quelque jour au théâtre: 
car il n'est pas de sujet réussi dans une forme quelconque 
qui n'ait été reproduit par l'auteur, ou par d'autres auteurs, 
sous des formes différentes. 

Il est donc permis de faire une pièce avec un roman, ou 
un roman avec une pièce. L'art ne peut qu'y gagner, si la 
chose est faite avec conscience et avec goût. Mais, comme 
elle peut être faite sans goût et sans conscience, on a raison 
de dire : C'est selon. 

Je ne m'adjugerai pas la palme du goût, mais je me c éfen- 
drais, au besoin, d'avoir manqué de conscience et de -.in en 
transportant sur la scène le sujet et les figures d'un de mes 
romans. Si l'on me disait que c'est le travail d'un paresseux, 
qui se dispense d'inventer, je répondrais que ceux qui par- 
lent ainsi n'ont jamais mis la main à un pareil travail. Il est 
intéressant parce qu'il est difficile, et cette seconde création 
est beaucoup plus délicate et plus raisonnée que la première. 

Le roman nous donne toutes nos aises. On nous y permet 
tous les développements nécessaires à notre pensée. Le lec- 
teur nous quitte quand nous le fatiguons; mais il nous re- 
vient si, à travers nos longueurs, il a saisi un type ou une 
situation qui l'intéresse. Le spectateur est moins patient 
parce qu'il ne lui est pas facile de sortir, parce qu'il est sou- 
vent mal assis, parce qu'il ne peut ni fumer ni se dégourdir 
les jambes, ni donner du cor' pour se distraire. Il faut donc 



MAUPRAT 3 

abuser le moins possible de sa captivité, de son malaise et 
de sa politesse. Il faut réussir à lui présenter des personna- 
ges assez nature pour qu'il veuille bien les regarder et les 
écouter, et cependant assez concis pour qu'il ne trouve pas 
qu'ils parlent trop. 

Le roman de Mauprat m'offrait de bonnes conditions pour 
essayer de résoudre cette difficulté. Racontée à la première 
personne par le héros de l'aventure, cette histoire montrait et 
décrivait bon nombre d'autres personnages et les faisait peu 
discourir. Ceux-là ne s'exprimaient pas eux-mêmes : on ne 
les entendait qu'à travers la narration nécessairement mono- 
tone de Bernard; et Bernard, lui-même, nous disait souvent 
qu'il renonçait à nous traduire le langage de Patience ou les 
réticences de Marcasse, les sermons de M. Aubert ou les vi- 
vacités du chevalier. 

Le drame où j'ai entrepris de faire parler ces humbles per- 
sonnes a donc été pour moi une étude toute nouvelle, et où, 
malgré mon désir de suivre autant que possible un roman 
qu'on avait trouvé dramatique (puisque vingt personnes m'a- 
vaient demandé l'autorisation de le transporter au théâtre), 
j'ai di chercher, dans le sujet et la donnée de ce roman, plu- 
sieurs scènes qui n'y sont pourtant pas. Suivre servilement, 
un roman pour en extraire et en copier les scènes et le dialo- 
gue, serait très-agréable, en effet, à la paresse de l'auteur; 
mais, outre que la paresse et la spéculation se tiennent de 
près et ne sont pas de bon exemple, il y a impossibilité réelle 
à faire une pièce par ce moyen. Les scènes d'un roman ne 
sont pas écrites pour le théâtre, et il est même nécessaire de 
n'en pas conserver un mot. Il se trouve, dans les romans, des 
situations infiniment prolongées qui plaisent au lecteur juste- 
ment parce qu'elles l'impatientent, et qui ennuieraient le spec- 
tateur par les raisons que j'ai dites plus haut. Un person- 
nage de roman peut rester pendant tout un volume à l'état 
d'énigme ; c'est un des moyens du roman que de ne pas se 
révéler trop vite. A la scène, on se dégoûte vite d'un person- 
nage en chair et en os qui tarde à se faire comprendre. Il 



4 TÏIÉxVTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

faut donc, en tout, procéder autrement, et procéder autre- 
trement, ce n'est pas copier : c'est créer une seconde fois. 

Je dois de vifs remercîments aux acteurs, ces interprètes 
qui sont eux-mêmes des créateurs et que l'auteur doit tou- 
jours associer au mérite d'un succès, à part égale, au moins 
à la sienne propre. Mademoiselle Fernand, noble, belle et 
d'une grâce exquise, et M. Brésil, talent jeune et fougueux, 
nature puissante présentent des types et des caractères que 
le public a cru reconnaître. M. Barré, simple et touchant dans 
le rôle de Patience, a conquis à la pièce toutes les sympathies 
de l'auditoire. J'ai déjà, envers cet artiste de premier ordre, 
plusieurs dettes de gratitude à acquitter. Il a été parfait dans 
le rôle du séducteur rustique de Claudie, et admirable après 
M. Deshayes, ce qui paraissait impossible, dans celui de Jean 
Bonnin du Chaiwpi. M. Fleuret, dans Marcasse, est grand pein- 
tre et acteur excellent. Cette composition le placera désor- 
mais, j'espère, au rang qui lui est dû. Quant à M. Ferville, 
un talent aussi éprouvé que le sien ne pouvait qu'honorer 
l'œuvre à laquelle il a bien voulu s'associer. M. Talbot est un 
esprit souple, une physionomie mobile et fine qui sait prendre 
tous les aspects. Pour qui l'a vu effrayant dans l'apparition 
de Jean le Tors, il y a plaisir et surprise à le voir dans les 
pères de la comédie de Molière présenter un masque impassi- 
ble d'étonnement et de crédulité. M. Rey est une âme et une 
figure énergiques, qui a su faire un grand rôle du très-court 
rôle de Léonard. MM. Saint-Léon, Harville et Saint-Germain, 
enfin mademoiselle Antheaume, m'ont apporté l'assistance de 
talents très-supérieurs à l'importance de leurs rôles, et ce 
n'est pas ceux-là que l'on doit remercier le moins. 

Quant aux directeurs de l'Odéon, qui ont monté la pièce 
avec tant de magnificence et composé la mise en scène avec 
tant de goût, je les remercie comme artiste autant que 
comme ami. 

G. S, 

Nohant, le 42 décembre 1833. 



MA fPRAT 



DISTRIBUTION 

BERNARD DE MAUPRAT MM. Brésil. 

LE CHEVALIER HUBERT DE MAUPRAT Fervillb. 

M. DE LA MARCHE Harville. 

JEAN LE TOR^ Talbot. 

M. ALBERT Saint-Léon. 

PATIENCE Barf.é. 

MARCASSE Fleuret. 

TOURNY Saint-Germain. 

LÉONARD DE MAUPRAT Georges Rey. 

ANTOINE DE MAUPRAT Saint-Mar. 

LAURENT DE MAUPRAT Daunay. 

LOUIS DE MAUPRAT Fréville. 

PIERRE DE MAUPRAT Ernest. 

GAUCHER DE MAUPRAT Benjamin. 

LE LIEUTENANT CRIMINEL Brécourt. 

SAINT-JEAN Etienne. 

Deux Serviteurs de la Roche-Macprat < , 

I Alfred. 

FDMÉE Mmes Fernand. 

M l, « LEBLANC Antheaums. 



ACTE PREMIER 
PREMIER TABLEAU 

A LA ROCHE- MAVPRAT 

Une grande salle (d'architecture moyen âge ou renaissance) solidement et 
grossièrement meublée; des trophées de chasse (sans armes) décorent les 
murailles enfumées, mais non dégradées. A gauche du spectateur, une très- 
grande cheminée avec des bancs de pierre dans l'intérieur (il n'y a pas do 
feu). Au fond, à droite, faisant face an spectateur, une fenêtre grillée ou- 
verte; au même plan à gauche, une grande porte massive, avec une barre 
pour la fermer à l'intérieur, et un |nichet grillé. Une porte de côté, sur la 
droite. Deux longues tables, grossières et sans nappes, sont dressées et ser- 
vies de renaisOBj l'une parallèle à la paroi gauche de la salle; l'autre de 



6 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

même à droite. Elle? sont éclairées par des chandelles de résine placées 
dans des bouteilles de grès ou par des lampes rustiques. Au milieu du théâ- 
tre, vers le fond, un pilier d'architecture soutient le plafond. Au pied de 
ce pilier est placé, sur un patin, un tonneau en perce. Deux valets, moi- 
tié paysans, moitié bandits, remplissent des cruches à ce tonneau et les 
posent sur les tables. Éclairs et tonnerre. 

SCÈNE PREMIÈRE 

TOURNY, les Valets. 

TOURNY, en avant du théâtre. — C'est un jeune paysan, propre- 
ment vêtu, l'air doux et un peu patelin. Il tient dans sa main de 
petits objets qu'il regarde tour à tour. 

Si c'est pour la bombance, je ne dis pas;... si c'est pour 
un tapage... De ce que mon père est leu métayer, faut bien 
qu'il fasse leux commandements ; mais, moi qui demeure bien 
tranquille., au loin d'ici !... Ces deux brochettes de bois qu'un 
pauvre m'a remis ce matin!... Celle qui est coupée en pique, 
c'était de mon père ; ça voulait dire : « Tourny, mon garçon, 
viens-y ! » Celle qui est taillée en fourche, c'est de ma mère; 
ça dit : « Sylvain, mon fils, viens-y pas! » Je suis venu tout 
de même... pour le divertissement ; mais, si ça se gâte... 

SCÈNE II 

Les Mêmes, ANTOINE, LOUIS et PIERRE DE 
MAUPRAT. 

Les valets vont et viennent. Tous le« Mauprat sont vêtus fort peu mieux que 
leurs valets. Ils ont l'aspect de braconniers, l'air et l'attitude du comman- 
dement sont leurs seules distinctions. 

ANTOINE, entrant, d'une voix forte qui fait tressaillir Tourny. 

Allons, dépêchons, vous autres! Est-ce qu'on ne soupe pas 
aujourd'hui à la Roche- Mauprat? 



MAUPRAT 1 

TOURNY, se remettant a l'ouvrage. 
Dame! monsieur Antoine, il n'est pas sept heures, et, à ce 
qu'il parait, on ne soupera qu'à huit. 

ANTOINE. 
Qu'est-ce qui t'a dit ça, à toi, Sylvain Tourny ? 

TOURNY. 

C'est M. Jean le... celui qui... 

Il fait un peu le bossu. 
ANTOINE. 

Hein? 

TOUAlfT. 

C'est M. Jean de Mauprat, votre frère. 

PIERRE. 

Pourquoi donc ? 

TOURNY. 

Il a dit comme ça que c'est à cause de la chasse de M. le 
chevalier Hubert de Mauprat, votre oncle. 

ANTOINE. 

En quoi cela nous intéresse-t-il, sa chasse? 

PIERRE. 

Qu'est-ce qu'il y a de commun entre les Mauprat Casse- 
Tête et les Mauprat...? 

ANTOINE. 

Coupe-Jarrets! lâchons le mot, il n'est pas bien mécbant ! 
Sache que le frère Jean craint que... 

LOUIS. 

Mais voilà Gaucher et Léonard qui nous diront... 

SCÈNE III 

Les Mêmes, LÉONARD et GAUCHER 
DE MAUPRAT. 

Léonard et Gaucher ont leur fusil a la main. Léonard est le plus jenne des 
sept frère* Mauprat; sa Ggnre est moins sinistre que celle dos autres. Son 
costume tient un peu plus du gentilhomme. Il se débarrasse, en entrant, 
d'un surtout en peau de bique. Les domestiques sont sortis vers la fin de 
la scène précédente. Tourny est resté à l'écart, inaperçu. 



8 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LÉONARD. 

Ouf! quel temps! 11 pleut des hallebardes!.,. 

ANTOINE. 

Eh bien, quelles nouvelles de cette chasse? 

GAUCHER. 

Aucune ! Il y avait là des gens de trop, nous n'avons pu 
approcher. 

ANTOINE , ricanant. 

Des gens du roi qui vous ont fait peur ? 

LÉONARD. 

Peur? Parle pour toi; mais il n'y aurait eu que folie à se 
montrer. On y avait fourré toute la maréchaussée du pays, 
comme s'il se fût agi, non d'une battue aux loups, mais 
d'une campagne contre les francs seigneurs de la Varenne. 

ANTOINE. 

Oui-da! 11 faut vite annonce, cela au vieux Jean! 

LÉONARD. 

C'est fait; il nous attendait à la herse. Il va venir ici tenir 
conseil, (a Gaucher.) Frère, va donc avertir tous nos valets, et 
les amis de la maison qui sont céans à cette heure. 
ANTOINE, voyant Tourny. 

Qu'est-ce que tu fais là, toi? Gare aux curieux! (n fait le 
geste de le frapper, Tourny s'esquive.) Avertirai-je Bernard ? 

SCÈNE IV 
Les Mêmes, JEAN. 

Jean, hideux personnage, contrefait, boiteux, un peu chauve. Il est le plus âgé 
des frères Mauprat. Sa mise est d'un gentillâtre sédentaire, assez sordide, 
mais moins débraillée que celle des autres. Il est entré à pas de loup par la 
porte du fond, et îepond aux derniers mots de Gaucher. Pendant cette 
scène, à l'exception de Jean, les personnages sont occupés d'une manière 
appropriée à leur genre de vie; l'un fourbit tes armes, l'autre raccommoda 
un filet '* pêcher. 



3IÀUPRAT « 

JEAN. 

Bernard de Mauprat? Certes! le gros garçon ne sera pas 
de trop pour le moment, (a Gaucher.) Va ! (Gaucher sort. — A 
Antoine.) Qui avons-nous ici, ce soir? 

ANTOINE. 

Excepté notre frère Laurent et le braconnier Courtaud, qui 
ne sont pas rentrés, maîtres et valets, nous y sommes tous; 
plus, le déserteur Vincent; Simonard, celui qui a tué son 
frôre au cabaret ; le maquignon Francy, qui a volé les chevaux 
de la gabelle, et les deux Maucoin, ces porte-balles qu'on ac- 
cuse d'avoir pris l'argenterie de madame de Rochemaure ; tous 
gens traqués comme des renards, et qui ne peuvent se passer' 
de nous. 

JEAN. 

Allons! ça nous fait vingt et un hommes déterminés, et qui 
jouent le tout pour le tout. C'est plus qu'il n'en faut pour 
tenir toute la force armée du pays, qui n'est pas grosse, sous 
le feu de nos bonnes petites meurtrières. 

LÉONARD. 

Et Bernard? pourquoi ne pas lé compter ? 

JEAN. 

Le beau neveu? Ne le comptons pas encore, s'il vous plaît . 

ANTOINE. 

Pourquoi non? Il est fort comme un taureau ! 

LÉONARD. 

Brave comme le sanglier qui fait tête ! 

JEAN. 

Oui, mais pas plus méchant qu'un mouton. Mes beaux 
amis, Bernard Mauprat est et ne sera jamais qu'une brute. 

ANTOINE. 

Comme feu monsieur son père, qui redoutait les tribunaux 
et qui nous a reniés,, nous, ses frères! Après ça, il n'est peut- 
pas si sot que nous croyons !... 

LÉONARD. 

Frère Jean, vous haïssez Bernard ! Tenez, vous le haïssez 
trop ! Si la nature ne l'eût pas doué de la force de trois 

4. 



10 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

hommes, vous l'eussiez fait mourir par vos mauvais traite- 
ments; et à quoi cela vous eût-il servi? 

JEAN. 

A contrarier un peu les inclinations de M. Hubert, qui 
avait résolu d'éduquer cet aimable petit-neveu, et d'en faire 
son héritier à notre détriment. Voilà pourquoi notre père 
Tristan nous apporta ici, par la peau du cou, ce bel orphe- 
lin, transi de peur comme un lièvre. 

LÉONARD. 

Eh bien, à quoi bon? De dépit, le chevalier s'est marié 
sur ses vieux jours, et, contre toute attente, à défait d'héri- 
tier de son nom, a eu une héritière de ses biens, qui. par ma- 
riage, les portera, un de ces matins, dans une famille étran- 
gère. 

JEAN. 

Savoir ! 

ANTOINE. 

Gomment? 

JEAN. 

Je dis savoir! Elle est enfin sortie du couvent, cette belle 
demoiselle!,.. Monsieur son père a eu enfin l'heureuse idée 
de venir habiter avec elle son château de Sainte-Sévère ! 
Elle aime la chasse, dit-on; nos bois sont vastes; le pays est 
couvert, peu habité, et il n'y a, après tout, que dix lieues de 
Sainte-Sévère à la Roche-Mauprat. 

ANTOINE, qui l'écoute attentiTement. 

Qu'est-ce que tu en veux conclure? 

JEAN. 

Rien, sur mon âme! Mais je ne suis point d'avis qu'elle 
épouse notre ennemi naturel... le comte de la Marche, lieu- 
tenant général de la province de Berry. 

ANTOINE. 

Pourtant ce mariage nous mettrait, à tout jamais, à l'abri 
des poursuites. M. Hubert de Mauprat, qui, tout en nous haïs- 
sant, ne se soucie point de voir traîner le nom qu'il porte 
sur les bancs d'un présidial, nous fera de son gendre une 



MAUPRAT 41 

protection qui nous assure l'impunité. Songez à cela, que dia- 
ble ! frère Jean. 

JEAN. 

Je songe à quelque chose de mieux. Je songe à faire d'une 
pierre deux coups ! Si mon plan réussit, un jour ou l'autre, 
je me débarrasse de deux innocences qui me gênent; de ces 
deux vertus, je fais un petit crime pour mon neveu Bernard,' 
une grosse honte pour ma cousine Edmée... Voyons! je 
suppose que notre maquignon Francy, qui est un homme de 
génie, fasse acheter à M. Hubert, pour sa fille, notre gentil 
cheval Astaroth î 

ANTOINE. 

Ah! 

JEAN. 

Eh bien, c'est fait. L'animal sent son ancien gîte de loin, 
et, un beau soir... un soir d'orage... sur la fin d'une chasse, 
peut-être avec un peu d'aide... Laurent aux aguets... l'ama- 
zone arrive ici. On lui ménage une entrevue avec Bernard; il 
a coutume de faire le difficile; mais on la dit fort belle, et, 
avec la jeunesse, il faut toujours compter sur le diable. 

ANTOINE. 

J'entends. Mais après ? 

JEAN. 

Après, on la reconduit poliment chez son père, avec force 
regrets de l'aventure et beaucoup de blâme pour le coupable. 

LÉONARD. 

Alors, on les marie ? 

J E a n . 
Pourquoi non? Ma moralité s'en réjouit. 

ANTOINE. 

Nous n'y gagnons rien ! 

JEAN. 

Si fait, mes colombes! Nos précautions seraient prises 
d'avance. La demoiselle ne sortirait pas d'ici à l'aube du jour. 



12 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

sans que Bernard eût signé la rançon de sa fiancée, de la 
moitié de sa fortune à venir. 

LÉONARD. 

Bah! tout cela est un de ces romans comme vous nous en 
faites tous les jours, l'homme aux idées noires, et celui-ci est 
un des plus laids qu'ait produits votre cervelle creuse ! Vous 
feriez mieux de songer à la réalité, surtout ce soir où il est 
question de rechercher Simonard jusque chez nous; ce qui 
serait un prétexte pour nous attaquer. 

JEAN, haussant les épaules. 
Nous attaquer?... Rêverie! Mais, quand la maréchaussée 
est sur pied, il faut se compter, et remonter un peu le moral 
de n s gens, (au domestique qui entre.) Eh bien, nous atten- 
dons ! 

LE DOMESTIQUE. 

Tout le monde est là; mais le bonhomme Marcasse vient 
d'arriver, et vous m'avez commandé... 

JEAN. 

Oui, oui, c'est juste. Je veux le voir tout de suite. Ce ne 
sera pas long, un homme qui n*a jamais pu mettre plus de 
trois mots dans une phrase! Fais-le entrer. 

Le domestique sort. 
ANTOINE. 

Que diable veux-tu faire du chasseur de belettes? C'est un 
imbécile I 

JEAN. 

C'est un homme qui a entrée dans toutes les maisons et 
place au feu de toutes les cuisines, notammeut au château de 
M. Hubert. Laissez-moi seul avec lui. 

ANTOINE. 

Dépêche-toi, on crie la iaim depuis une heure. 

Il sort avec Pierre, Louis et Léonard 



MAUPRAT i3 

SCÈNE V 

MARCASSE, JEAN. 

Marcasse est vêtu proprement, quoique pauvrement : il a une sorte de man- 
teau court et drapé sur l'épaule, un chapeau a grands bords, des guêtres. 
Il porte sa grande épée sous le bras; c'est son outil de chasse, qu'il n'a pas 
le droit de porter au coté, et qu'il pose ou garde, suivant les besoins de la 
scène. 11 est suivi par son petit chien et introduit par la porte de côté. Le 
valet qui l'amène se retire. 

JEAN- avec une gravité ironique. 
Salut à Votre Seigneurie, don Marcasse! 

MARCASSE. 

Seigneur, moi? Non! Espagnol? Non!... Honnête homme, 
oui, pour vous servir. 

JEAN. 

Ma foi, vous êtes plus qu'honnête homme, Marcasse, vous 
êtes homme d'esprit. Gela se voit dans votre physionomie... 
Eh bien, le métier va-t-il? Vous voilà vieux ! et c'est un dan- 
gereux casse-cou, à votre âge, que de courir la fouine sur les 
charpentes des greniers ! 

MARCASSE. 

Œil très-bon, jarret très-sûr. Blaireau de même. (Montrant 
son chien.) ïrès-bon chien ! vieux ami ! 

JEAN, touchant l'épée de Marcasse. 
Et vieille épée ! bonne lame pour larder les rats dans leur 
tanière? Nous savons cela. Il paraît cependant que vous 
n'avez pas le pied tellement sûr, que vous n'ayez fait une 
chute dernièrement, dans un des bâtiments du château de 
Sainte-Sévère? 

MARCASSE. 

Peu de chose, deux trous à la tète, un pied démis, une 
main foulée. 



44 THEATRE COMPLET DE GEORGE 8AND 

JEAN. 

Est-ce vrai que la demoiselle vous a soigne*? 

MARCASSE. 

De ses propres mains : beaucoup de bonté ! 

JEAN. 

Vous l'avez vue à la chasse aujourd'hui ? 

MARCASSE. 

Non. 

JEAN. 

Mais vous savez qu'elle y est. 

MARCASSE. 

Non. 

JEAN. 

Quoi ! elle n'y est pas avec son père? 

MARCASSE. 

Je ne sais. 

JEAN, à part. 
Quelle brute ! (Haut.) Est-ce vrai que M. Hubert et elle 
doivent passer la nuit chez madame de Rochemaure?... Ne 
le pensez-vous pas? Répondez ! 

MARCASSE, rêveur. 
Pardon, je pensais... 

JEAN. 

A quoi ? 

MARCASSE. 

A autre chose. 

JEAN, impatient. 
Dites donc à quoi? 

MARCASSE. 

Je venais vous avertir... Prenez garde à vous!... ils son* 
partis. 

JEAN. 

Qui donc ça? 

MARCASSE. Il fait une pause, comme s'il voulait résumer sou 

discours. Jean frappe du pied avec impatience. 
Voilà, monsieur. Je venais faire ici ma chasse. Près du 



MAUPRAT «5 

château, je les ai vus, à travers champs, sur les fossés, le 
long du bois, par cent et cent, par mille et mille, rats et sou- 
ris, toute une année ! la... la... (gesticulant avec une sorte de ma- 
jesté comique), noire, épaisse, trottant, fuyant... vite, vite!... 
horrible à voir ! Blaireau de trembler, lui si hardi! moi de re- 
culer, de me ranger... Tout a passé! Je suis venu, je vous le 
dis; l'honnête homme doit la vérité. 

JEAN. 

Voilà un étrange récit! mais je n'y crois pas, don Car- 
casse. 

MARCASSE. 

Pardon! chose très-vraie ! signe certain : maison près de 
crouler, rats et souris l'abandonnent. 

JEAN. 

Est-ce une métaphore, l'ami? Voulez-vous dire que la for- 
tune des francs seigneurs touche à sa fin ? 

MARCASSE. 

Chose possible! 

JEAN. 

Pourquoi pensez-vous ainsi ? 

MARCASSE. 

M. de Puymarteau pendu ! 

JEAN, tressaillan 
Puymarteau pendu? Que dites-vous là? Vous mentozl... 
ça ne se peut pas 1 

MARCASSE. 

J'ai vu la corde, l'homme au bout. 

JEAN. 

Où ça? quand ça? 

KARCASSE. 

Il y a trois jours, à Buzançais. 

JEAN, agité, se parlant h lui-même. 

Est-ce croyable ? Pendu! cet homme si rusé, si hardi, no- 
tre modèle, notre allié, notre dernière espéranto! (a Mar- 
tasso.) A la suite d'une révolte, n'est-ce pas? trahi, assassiné 
par ses gens? 



16 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

MARCASSE, secouant la tête. 
Par les gens du roi. 

JEAN, exaspéré. 
Les choses en sont-elles à ce point? Rage et malheur! Qui 
pourra résister désormais ? Et vous, sottes gens, vous croyez 
que c'est là de la justice? 

MARCASSE, impassible. 

Croyez-moi, la maison menace ruine ! 

JEAN. 

Cela signifie qu'on va nous attaquer ? 

MARCASSE. 

Non ; j'ignore. 

JEAN. 

Sur votre honneur, vous l'ignorez? Voyons, on dit que 
vous avez de l'honneur, vous? 

MARCASSE, calme. 
Sur mon honneur. 

JEAN, allant sonner. 
Prenez garde, vieux fou ! nous savons ici le moyen de faire 
parler ceux qui veulent se taire. 

MARCASSE, calme. 

Torture arrache mensonge. Vérité dans la liberté ! 
JEAN , à un valet qui entre. 

Emmenez maître Marcasse, et faites-le bien souper. (Bas, an 
valet.) Enferme-le là. (il désigne la porte de côté.) Si on nous at- 
taque, fourre-le au cachot ; s'il résiste, brûle-lui la cervelle. 
(Haut.) Bonsoir, l'ami ! Merci pour vos prédictions ! 

MARCASSE, à son chien, en s'en allant avec le domestique. 

Ici, Blaireau ! 

SCÈNE VI 

JEAN, seul, rêveur et sombre. 

Ce préjugé populaire serait-il fondé? Je n'ai jamais pa 
croire à un Dieu bon, moi! mais à un méchant esprit qui 
toujours raille et menace... (Touchant son front.) Je le sens là... 



MAUPRAT «7 

Non, c'est absurbe, cet homme est fou!... ou bien, généreux 

à sa manière, il me donne avis des plans de nos ennemis, 

sans oser me les révéler clairement!... Allons, il faut être en 

état de défense, ^n va sonner.) Et Laurent qui ne rentre pas! 

cela m'inquiète! (Se tournant vers la porte de côté.) ÊteS-VOUS là, 

vous autres? Venez! venez tous! 

11 Ta ouvrir la grand'porte. 

SCÈNE VII 

ANTOINE, LOUIS, PIERRE, GAUCHER, LÉO- 
NARD, JEAN, Domestiques, Braconniers, 
Paysans, Colporteurs, etc., tous gens de mauvais* 
mine, formant un groupe d'une vingtaine de personnes; puis BER- 
NARD, TOURNY. 

Les Mauprat entrent les premiers par la droite, et vont se ranger le 
long de la table de gauche. Les autres, venant du fond, défilent de- 
vant Jean, qui les accueille avec des sourires, des poignées de main, 
des tapes sur l'épaule; ils vont se ranger à la table de droite. Tourny 
entre le dernier. 

JEAN. 

Bien, mes amis! Salut, mes enfants. Je vois avec plaisir 
que nous sommes plus nombreux que je ne l'espérais par ce 
mauvais temps. Asseyez-vous, mangez bien et buvez mieux! 
J'ai à parler. Mais Bernard ! où est donc Bernard ? 
BERNARD , entrant d'uu air farouche. 
Eh bien, qu'est-ce que c'est ? Le voilà, Bernard ! 
Il passe devant Jean sans daigner le regarder, traverse le théâtre et va s'as- 
seoir au premier plan de la table de gauche, en tournant lo dos à Jean, 
tandis que les autres oncles restent debout un instant. Bernard met le coude 
sur la table et paraît complètement insensible, par mépris de ce qui se 
passe autour ue lui. Jean, qui a suivi Bernard d'un regard oblique plein 
de courroux et de haine, vient se placer au milieu du théâtre entre les deux 
tables, il s'appuie sur le tonneau comme sur une tribune, pour parler 
tantôt avec emphase, tantôt avec familiarité; a droite et gauche, on boit, 
ou mange eu l'écoutant. 



48 THEATRE COMPLET DE GEORGE 3AND 

JEAN. 

Messieurs de Mauprat, mes frères!... je nommerai d'abord 
Laurent, l'aîné après moi (il va rentrer, c'est comme s'il était 
là); ensuite, par rang d'âge, Antoine. Louis, Pierre, Gaucher, 
Léonard, ici présents, je vous salue ! (il salue à gauche, tous ren- 
dent le salut, excepté Bernard.) Bonsoir à toi, Bernard de Mauprat, 
mon neveu. (Bernard ne bouge pas, Jean se retourne vers 1s droite.) 
Et vous, amés et féaux, clients, alliés, tenanciers et serviteurs 
de la Roche-Mauprat..'. salut! Je me félicite de vous voir réu- 
nis sous ce toit, où règne l'antique liberté du bon temps; où, 
assis dans la même salle et buvant le même vin, nous pouvons 
rire ensemble des nouvelles mœurs, des nouvelles idées et du 
parchemin des procureurs! 

CRIS, a la table de gauche. 

A bas les procureurs ! 

JEAN. 

Bien dit, mes enfants! mort à cette racaille! Souvenez- 
vous, amis... (se retournant vers la gauche)! et pensez aussi un 
peu à cela, messieurs mes frères ! que nous sommes peut- 
être les derniers francs seigneurs (se retournant vers la droite) ! 
et, vous, les derniers francs vassaux qu'il y ait en France, 
en l'an de grâce 1775. Nous avons résolu le problème de vi- 
vre, nous, sans revenus; vous, sans travail, depuis une ving- 
taine d'années ; narguant les créanciers, rançonnant les mau- 
vais voisins, et accrochant les recors insolents aux vieux 
châtaigniers de la Varenne, nous tiendrons contre la loi, la 
chicane, l'enfer et la maréchaussée jusqu'à notre dernier jour! 
Est-ce votre avis? 

TOUS, excepté Bernard, immobile. 

Oui, oui ! nous tiendrons. 

JEAN, prenant un verre qu'on lui remplit à la table de droite. 

Buvons donc au nom de Mauprat, et qu'il vous serve en- 
core de drapeau! 

il boit. 
TOUS, se levant, excepté Bernard. 

Vive Jean de Mauprat! 



M A U P R A T *• 

JEAN, remettant son verre sur la table, et revenant \ Bernard, qui 
est resté comme une statue. 
Et 'toi, Bernard, tu ne dis rien? (Bernard hausse les épaules.) 
Parlez, mon neveu ; vous avez voix au chapitre comme les 
autres. 

BERNARD. 
J'ai voix au chapitre? (il se lève et dit en frappant sur la table.) 
Alors, je dis non, non, trois fois non! 

JEAN. 

Oui-da! j'aime la franchise, Bernard! Donc, vous entrez 
en révolte, vous tout seul, à vos risques et périls? 
BERNARD, debout. 

Qu'est-ce que je peux donc risquer à présent, avec vous, 
monsieur Jean de Mauprat, monsieur Jean le Tors, monsieur 
Jean le Bourreau? Croyez-vous que je suis encore un bambin, 
pour me laisser insulter, mettre au cachot et rouer de coups? 
Oh ! que non pas ! Quand vous m'avez arraché des bras de 
ma mère agonisante, elle m'a crié son dernier mot, la pauvre 
femme; elle m'a dit : « C'est Jean l'Assassin, c'est fait de toi. Il 
te tuera!... » Vous y avez bien fait votre possible; mais on ne 
tue pas comme ça un Mauprat qui veut vivre. Et il y a long- 
temps que je vous aurais écrasé comme une vipère, si |f. Tris- 
tan ne m'eut dit un jour, en me mettant un cheval dans 
les jambes et un fusil dans les mains : « Te voilà fort, sois 
brave. » Depuis ce jour-là, je vous ai méprisé! mais, à cette 
heure, je vous dis en face : j'ai assez de vous, j'ai assez du 
métier qu'on fait ici! (.Mouvement des oncles.) Oh! vous autres, 
prenez-le comme vous voudrez! Je ne vous hais point... Et 
même... vous, Léonard, qui m'avez aimé un peu... Mais c'est 
égal! je dis que vous avez fait le métier de braves, le mé- 
tier de fous si l'on veut, avec le vieux père, mais qu'à pré- 
sent... si vous obéissez à ce chef-là (il montre Jean), vous êtes 
tous des lâches! 

TOURNY, à part. 
Il y a du vrai. 



20 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

JEAN. 

Fort bien! C'est là que je l'attendais... Bernard, tu nous 
trahis! c'est toi qui as donné le mot à nos ennemis pour nous 
cerner ce soir. 

BERNARD. 

Moi? 

JEAN. 

Toi! et je te dénonce... 

LÉONARD. 

C'est faux!... si nous sommes en danger, il restera. 

Bernard serre avec énergie la main de Léonard et se rassied. 
ANTOINE. 

Nous sommes cernés, Marcasse te l'a dit? 

JEAN, bas. 
Non; mais, comme nous pourrions l'être d'un moment à 
l'autre... (haut), allez tout préparer et choisir vos postes. 

LÉONARD. 

Oui, oui! que tout soit prêt en cas d'alarme. 

ANTOINE. 

Tu te chargeras de pointer la coulevrine? 

JEAN. 

Comment donc! c'est mon plus grand plaisir. (Aux vassaux.) 
Allez, mes enfants, je suis à vous; j'ai envoyé faire une re- 
connaissance! si l'ennemi renonce à son idée, vous revien- 
drez ici, et nous boirons jusqu'au jour. 

LES VASSAUX, en sortant. 
Vive Mauprat! 

JEAN, à Tonrny, qui reste le dernier. 
Ah! ah! mon garçon ! ce sera ton premier exploitl 

TOURNY. 

J'en suis content, monsieur! (a part.) J'ai bien soupe... 
j'ai obéi à mon père. On va se cogner... j'vas obéir à ma 
ma mère ! 

Il s'esquive par le fond. 

LÉONARD, regardant Bernard, qui est absorbé. 

Je vous le disais bien, que notre Bernard avait du cœur. 



MAUPRAT II 

JEAN, railleur et doucereux. 
Il n'y a que lui-même qui ait voulu en douter. 

BERNARD. 

Vraiment, monsieur mon oncle? Comptez-vous, pour m'en- 
dormir, sur vos belles paroles? Je vous connais, allez! jamais 
vous ne voulez plus de mal aux gens que quand vous en 
dites du bien; mais prenez garde à moi, je suis encore un 
Mauprat Coupe-Jarrets, et un rude! 

JEAN. 

Vous le prouverez ce soir, s'il y a lieu. 

BERNARD. 

Possible. 

il boit. 
ANTOINE. 

Eh! ce n'est plus le moment de tant boire! 
JEAN, à Léonard, qui veut ôter la cruche des mains de Bernard. 

Laissez-le se contenter... Le vin est sa seule passion, puis- 
qu'il n'aime ni le jeu, ni le pillage... ni les femmes! 

BERNARD. 

Les femmes? vous croyez que j'en ai peur? Ah! ah! 

II rit d'un air égaré. 
JEAN. 

Si ce n'est pas de la crainte, c'est donc du dégoût? 

BERNARD. 

Du dégoût? Eh bien, vous l'avez dit... Toutes celles que 
vous amenez ici, de gré ou de force, sont des lâches ou des 
effrontées; mais patience, messieurs les Mauprat!... celle qui 
me plaira, vous ne la verrez jamais, ou bien... je briserai le 
plus fort d'entre vous... comme cela! 

Il brise la cruche. 
ANTOINE, prenant sa carabine. 
C'est trop d'insolence! J'ai envie d'en finir avec cet ivro- 
gne! 

JEAN, à Antoine, l'arrêtant. 
Non, non ! Je suis bien aise de savoir où le bât le blesse.. 
(a Bernard.; Ainsi donc, Bernard, tu prétends avoir une mai 



22 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

tresse qui n'écoutera que toi?... C'est une idée, cela... et je 
suis curieux de m'assurer.. . Tenez ! la première innocente que 
l'on amènera ici sera le prix des hauts faits de ce jeune 
homme!... Il sera libre de la défendre en champ clos, contre 
quiconque voudra la lui disputer. 

BERNARD. 

Malheureusement, vous ne vous y risquerez point, vous! 
Allez au diable, j'ai sommeil! Le premier qui me parle... 
Il fait un geste de menace, étend les bras sur la table, laisse tomber sa 
tête et s'endort. 
JEAN, montrant la porte du fond. 

On vient par ici... C'est son pas, c'est lui, enfin! 

SCÈNE VIII 

BERNARD, endormi; ANTOINE, LÉONARD, JEAN, 
LAURENT. 

JEAN. 

Ah! Laurent, j'étais inquiet de vous! 

LÉONARD. 

Et nous aussi ; quoi de nouveau? 

LAURENT. 

Bien des choses, mes frères; mais renvoyez Bernard. 
Antoine le secoue et en est rudement repoussé. Bernard se rendort 

aussitôt. 
JEAN, ricanant. 

Il est absent! Parlez : est-ce que... ? 

LAURENT. 

Oui! le cheval l'a emportée! nou3 guettions! Elle vient 
avec Courtaud. Elle croit que c'est ici le château de Roche- 
maure... Nous nous sommes fait passer, lui et moi, pour des 
gens de cette dame; j'ai pris les devants pour vous avertir; 
et tenez... (n va à la fenêtre.) Tenez, on lève la herse! La voilà, 
sur notre Astaroth qui a, pardieu ! bien gagné son avoine... 
Une belle fille, ma foi! 



MAUPRAT ae 

JEAN. 

Je veux la recevoir; venez, vite! voilà une rançon qui 

coûtera gros au chevalier. 

Ils sortent tous par le fond. 

SCÈNE IX 
BERNARD, endormi; MARCASSE. 

MARCASSE, suivi de son chien, entrant avec précaution par la porte do 

côté. 
Personne ! (n va à la fenêtre.) Oui, c'était bien elle! (il va à la 
porte du fond et essaye de l'ouvrir.) Fermée! (il approche de Bernard et 
le regarde.) Ivre ! (il retourne à la porte de côté.) Par là, pas moyen ! 
(il va à la cheminée et tâtele foyer.) Froid !... Alors, par les toits! 
(il monte sur le banc et regarde son chien.) Blaireau! 

Il met Blaireau dans sa gibecière et disparaît en grimpant dans la 

cheminée. 

SCÈNE X 
BERNARD, endormi; JEAN, amenant EDMÉE. 
JEAN, d'un air de court 

Veuillez vous reposer ici, mademoiselle ; madame de Ro- 
chemauro va venir. 
EDAIÉE, costume complet d'amazone du temps de Louis XVI. Elle paraît 

surprise et inquiète de l'aspect de la salle et de la figure de Jean. 

Que je ne vous dérange pas, monsieur! mon père \a sans 
doute arriver? 

JEAN. 

Nous l'attendons! (Bas, à Bernard.) Bernard!... une femme... 

(Bernard lève la tète.) Là... 

Bernard se retourne d'un air hébété, regarde Edmée, et ne la perd pas 

de vue, quoique troublé par l'ivresse; il a l'air de rêver les yeux 

ouverts. 

JEAN, à Edmée, lui montrant Bernard. 

Je vous laisse avec monsieur... qui est de la maison. 



2i THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SCÈNE XI 

BERNARD, EDMÉE. 

Edmée, inquiète, est allée vers la fenêtre; Bernard se lève avec effort, se 
jambes sont avinées. Il va placer la barre a la porte du fond; puis, es 
sayant de rassembler ses idées et parvenant a raffermir ses jambes, il va 
fermer en dedans la porte de côté. Au bruit, Edmée se retourne et le 
regarde avec étonnement sans le comprendre. 

BERNARD, à moitié ivre et se donnant de l'aplomb. 
Bonjour, ma belle enfant ! 
EDMEE, pétrifiée de surprise, regarde autour d'elle s il y a quelque 
autre personne à qui ces paroles s'adressent. 
A qui donc parlez-vous, monsieur? 

BERNARD. 

A vous, mademoiselle. 

EDMÉE. 

Que me voulez- vous? 

BERNARD, troublé. 

Moi? Rien! (s'enhardissant.) Si fait! Je veux vous dire que je 
vous trouve charmante, aussi vrai que je m'appelle Bernard 
Mauprat... pour vous servir! 

EDMÉE, tressaillant. 

Bernard Mauprat! Vous êtes Bernard Mauprat, vous? En 
ce cas, changez de langage : vous ne savez donc pas à qui 
vous parlez? 

BERNARD. 

Tudieu ! quels airs de fierté ! Ma foi, non, je ne le sais pas! 
mais, en vous voyant ici, je le devine. 

EDMÉE. 

Si vous le devinez, comment est-il possible que vous me 
parliez sur ce ton et le chapeau sur la tête ? (Bernard fait le mou- 
vement d'ôter son chapeau, hausse les épaules et le renfonce sur sa tète.) 
On m'avait bien dit que vous étiez mal élevé, et pourtant 
i'avais 'ouiours souhaité de vous rencontrer. 



MAUPRAT 55 

BERNARD. 

Tiens! pourquoi donc? vous vouliez savoir si je «ris aussi 
galant que mes oncles? 

EDMÉE. 

Vos oncles? Dieu merci, je ne les connais pas. 
BERNARD, avec une sorte de douleur et de jalousie naissante. 
Ah !... les femmes sont menteuses 1 Gomme si vous ne ve- 
niez pas ici pour eux? 

EDMÉE. 

Pour eux! ils sont ici? 

BERNARD. 

Où diable voulez-vous qu'ils soient, si ce n'est chez eux? 

EDMÉE. 

Chez eux!... Oh! la Roche-Mauprat ! 

Elle tombe sur une chaise, tremblante et comme pétrifiée. 
BERNARD, la regardant d'un air étonné, et passant sa main sur 
son front à plusieurs reprises pour chasser les fumées du vin. 

Qu'est-ce donc que cette femme?... Ce costume... Je n'ai 
jamais rien vu de pareil! Elle est belle! me la livreraient-ils 
s'ils l'avaient respectée? Non, impossible! Ils sout là. (n va à 
la porte du fond.) Je suis sûr qu'ils m'écoutent, qu'ils m'obser- 
vent ! Elle est d'accord avec eux, pour se jouer de moi. (S'ap- 
prorhant d'Edmée.) Allons, finissez vos grimaces. Je ne tiens 
point à vous. 

EDMÉE, se levant. 

Bernard, il est impossible que vous soyez un infâme comme 
ces hommes qui déshonorent le nom de Mauprat! Vous êtes 
jeune, votre mère était un ange... 

BERNARD. 

Ne me parlez pas de ma mère, si vous n'êtes pas digne de 
prononcer son nom. 

EDMÉE. 

Mais pour qui donc me prenez-vous? me regardez-vous 
comme votre ennemie? ne savez-vous pas que mon pèro 
voulait vous élever, vous adopter? 

m * 



*6 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAN!) 

BERNARD. 

votre père? qui donc, votre père? 

EDMEE. 

Qui? Le chevalier Hubert de Mauprat, votre grand-oncle. 
BERNARD, se découvrant instinctivement. 

Vous êtes Edmée de Mauprat? Non! vous mentez!... Edmêe 
de Mauprat ne fût pas venue ici! ou bien... Après tout, qu'est- 
ce que ça me fait, à moi, votre père et vous? Je ne vous con- 
nais pas, vous rougissez de nous... Eh bien, tant pis pour 
vous, ma belle cousine! 

EDMÉE. 

Tant pis pour moi? Vous ne comptez donc pas me proté- 
ger, ici? 

BERNARD. 

Vous demandez protection à un être que vous méprisez? 
Les femmes sont lâches ! 

EDMÉE. 

Lâche vous-même, qui ne sentez pas que vous devez se- 
cours et respect à votre parente. 

BERNARD. 

Si vous êtes fière, j'aime mieux ça! (On entend une décharge 
de mousqueterie.) Mais que diable est-ce là? 

EDMÉE. 

On se bat? On vous attaque peut-être?... 

BERNARD. 

Vous l'espérez? Non! c'est une plaisanterie de messieurs 
mes oncles, qui veulent savoir si je leur céderai la place au- 
près de vous! (On entend la coulevrine.) Oh! oh! la COulevrinede 
Jean le Tors?... -Est- ce qu'il y aurait tout de bon quelque 
chose? 

Il va vers la fenêtre. 
EDMÉE. 

Cest mon père qui vient me chercher!... Oh! je suis 
sauvée I 



MAUPRAT 37 

BERNARD. 

Ah bien, oui, sauvée! Pauvre vieux chevalier! il se prend 
à quelque piège 1... 

EDMÉE. 

Un piège? Oh! oui, mon Dieu, je comprends! Us m'ont 
amenée ici pour l'y attirer! Us le redoutent! ils vont le tuer! 
Allez empêcher cela, Bernard! (Elle tombe à ses genoux.) Dites- 
leur d'épargner mon père... mon père, qui vous aime sans 
vous connaître, qui a tant pleuré sur vous! 

BERNARD, la contemplant d'un air sombre. 

A genoux, devant moi? Levez-vous donc! ça me gêne, ça 
me trouble, de vous voir à genoux ! 

EDMÉE. 

Non, non ! jurez-moi... 

On frappe violemment à la porte; Edmée, effrayée, se relève. 
LAURENT, en dehors. 

Bernard! ètes-vous là? Ouvrez!... venez! 

BERNARD, ouvrant le guichet de la porte. 
Qu'est-ce que vous voulez? me disputer cette proie? (Lau- 
rent secoue la porte.) Oh! c'est inutile, elle m'appartient. 

L4URENT, dehors. 

Il s'agit bien de ça! on nous attaque! Louis vient d'être 
tué! 

BERNARD. 

Soyez tous tués comme des chiens, si j'en crois un mot! 
L>l-ce le vieux Hubert qui nous attaque, dites? 

LAURENT, dehors. 

Non, c'est la maréchaussée; ouvrez! 

BEBNARD. 

Et, moi, je me méfie! Allez- vous-en... Je vous suis! (Reve- 
nant et prenant sa carabine, qu'il commence à charger. — A Edmée.) Eh 
bien, votre père n'y est pas : vous voilà tranquille, je pense? 

EDMÉE. 

Merci, mon Dieu! mais, moi, que vais-je devenir? (Nouvelle 
décharge de mousqucterie. Ne me quittez pas, Bernard ! vous 



28 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

êtes fier, vous êtes brave, vous ! soyez généreux, sauvez-moi 
ou tuez-moi! 

BERNARD. 

Vous sauver?... On ne sauve personne ici, c'est impossi- 
ble ! Vous tuer? Ce serait le plus sûr ! (La regardant.) Mais il me 
semble qu'il faut bien aimer une femme pour la tuer. 
EDMEE, éperdue. 

Eh bien , il faut m'aimer Bernard ! 

BERNARD, troublé, posant sa carabine. 

Vous aimer? Que dites-vous là? Savez-vous, Edmée de 
Mauprat, que je n'ai jamais aimé personne, moi ? Savez-vous 
que, si je vous aimais... Par tous les diables! pourquoi me 
dites- VOUS qu'il faut que je VOUS aime? (On entend encore la cou- 
levrine et la mousqueterie.) Oh! pour le coup! on ne brûlerait pas 
tant de poudre pour se divertir! Tenez, Edmée, il faut que 
j'y aille; je vais vous enfermer ici, attendez-moi! 

EDMÉE. 

Vous attendre? rester ici? 'Allant a la fenêtre.) Oh! cette fe- 
nêtre est grillée ! je ne pourrai pas me jeter sur le pavé ! Une 
arme, Bernard ! je vous somme de me donner un moyen de 
me défaire de la vie * ! 

BERNARD. 

Vrai? vous auriez la force de vous tuer plutôt que de subir 
leurs outrages? 

EDMÉE. 

Vous me méprisez donc, que vous en doutez ? 

BERNARD, la regardant. 
Si jeune... si belle... et si brave 1... 

EDMÉE, voyant le couteau de chasse à la ceiLiure de Bernard. 
Ah! cette arme!... 

* C'est à cause de cette circonstance qu'il ne faut pas figurer des armes 
d'un usage possible dans les trophées de décor. 11 est absolument nécessaire 
aussi qu'il n'y ait pas de couteau oublié sur les tables. Chaque convive, selon 
l'ancien usage rustique, se sert du sien et le remporte. 



MAUPRAT 'A 

BERNARD. 

Tenez!... (il va pour lui donner son couteau et s'arrête.) Non! je 
ne le peux pas, Edmée!... Je suis fou!... (La pressant dans ses 
bras.) Je crois rêver!... Écoutez ces cris! on se bat, on s'égorge 
à deux pas de nous! Et moi qui n'aimais rien au monde que 
a bataille et le danger, je suis là comme un poltron. Je ne 
pense à rien... qu'à vous! Eh bien, aimez-moi, vous le 
devez, promettez-moi de m'appartenir... et fuyons I 

EDMÉE. 

Fuir? nous pouvons fuir? 

BERNARD. 

Oui, à l'instant même, rien n'est plus aisé. Ils croient 
que je ne connais pas leur secret, mais je l'ai découvert; 
voyez... (il dérange le tonneau qui est adhérent à son patin, pousse uu 
ressort et ouvre une trappe. Bruit du combat ) Ah! je suis un traî- 
tre!... Fuir... abandonner la Roche-Mauprat au milieu d'un 
assaut? Non, jamais! Tiens, pauvre fille! va-t'en... adieu! 

EDMÉE. 

Oh! Bernard, mon sauveur, mon ami ! 

BERNARD, lui donnant un flambeau et une clef. 

Laissez-moi... ne me parlez plus, partez! Descendez toutes 
le< marches, suivez le souterrain... Cette clef ouvre la der- 
nière porte, qui donne dans la campagne. Alors, si vous savez 
courir, courez, et que Dieu ou le diable vous conduise! Moi, 
je vous ai vue aujourd'hui pour la première et pour la der- 
nière fois de ma vie!... Si vous croyez que j'ai une âme, vous 
me direz des prières! 

EDMEE, tenant le flambeau, prête à descendre. 

Nous nous reverrons, Bernard ! 

BERNARD. 

Jamais! Si nous avons le dessous, je serai pris et jugé avec 
mes oncles; si c'e^t le contraire, je serai jugé par eux pour 
vous avoir fait sauver... Le plus sur est d'aller me faire tuer 
tout de suite. Adieu, Edmée! 

EDMEE, remontant les marches qu'elle a commencé à descendre. 

EU bien, non, vous u'irez pas! votre sang retomberait aur 

8. 



30 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

ma tête et sur mon cœur. Vous allez venir avec moi qui ré- 
ponds de vous conduire à mon père et de vous réconcilier 
avec la société, avec moi qui vous aimerai comme un frère, 
et qui mourrai ici plutôt que de vous y laisser. 

BERNARD. 

Gomme un frère? Oh! grand merci, je ne veux point de 
cette amitié-là!... Allez- vous-en donc, fille que vous êtes, et 
n'allumez pas la rage dans mon sang ! Ne voyez-vous pas que 
ce que je fais là est au-dessus de mes forces?... Tenez, vous 
avez trop tardé... je n'ai plus ma tête! Il me semble que 
l'odeur du sang et de la poudre montent jusqu'ici. 

Il referme la trappe et se place dessus. 
EDMÉE, effrayée. 
Que faites-vous? 

BERNARD. 

Non, non! vous ne partirez pas! nous mourrons ensemble, 
ici, ou bien... vous me ferez un serment I 

EDMÉE. 

Oui, parlez ! 

BERNARD. 

Jurez de n'être jamais qu'à moi. A ce prix, je peux sacri- 
fier le présent à l'avenir, je peux vous préférer à mon hon- 
neur. Je peux vous respecter et vous suivre! autrement... 
malheur à moi ! malheur à vous! 

EDMÉE. 

Eh bien, Bernard, je vous fais ce serment!... Je vous en- 
gage ma parole de n'appartenir jamais à un autre que vous. 

BERNARD. 

Sur quoi jurez-vous? 

EDMÉE 

Sur mon salut éternel. 

BERNARD, secouant la tète. 
Sur quoi encore? 

EDMÉE. 

Sur l'honneur de ma mère. 



MÀl'PRAT 31 

BERNARD. 

Soyez maudite si vous manquez à ce serment-là 1 

Cris au dehors 
EDMÉE. 

Écoutez, écoutez ces cris! 

BERNARD, écoutant. 

Cela, c'est le cri de victoire des MaupraL Ils triomphent! 
Eh bien, ils n'ont plus besoin de moi! 

EDMÉE. 

Ils vont venir... Grand Dieu! Bernard, partons. 

BERNARD. 

Allons! pendu ici, pendu là-bas, que ma destinée s'accom- 
plisse 1 

Ils descendent les marches do souterrain. 



DEUXIÈME TABLEAU 

A LA TOUR GAZEAU 

Intérieur d'une tour octogone ruinée et rependant fermée et convoite. Les 
murs sont nus et délabrés, mais sans brèches ni fissures. Au fond, an : i- 
lipu, une porte cintrée, assez grande, fermée de battant- formés d'ais 
grossiers, mais solidement reliés par des tiges d'arbres qui ont encore 
leur écorce et qui sont cloués en travers. Cette porte se ferme par une 
traverse en bois, qui est encore une sorte de bûche. A droite du spectateur, 
sur le pan coupé qui relie le fond au pan de droite, s'ouvre une voûte 
qui donne entrée à une pièce sombre qui sert d'étable, et où l'on voit des 
feuilles et des herbes sèches. Une simple barrière basse, à claire-voie, 
formée de branches entrelacées, ferme cette pièce. Sur le pan qui relie le 
fond au pan gauche, est placée uoe échelle grossière qui s'appuie à une 
fenêtre assez élevée au-dessns du sol de la tour. Cette fenêtre bordée de 
broussailles, sans vitres ni châssis, est d'architecture moyen âge. ^es me- 
neaux sont brisés en partie. Sur le pan de gauche, une antique cheminée 
à plein cintre où brûle un feu de broussailles; un tas d'autres broussailles 
est posé à côté. Le mobilier se compose de souches de bois brut, servant 



32 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

de tables et de sièges, et de quelques écuelles et cruches de terre. Une 
vieille lampe de fer est accrochée au-dessus de la cheminée. 

SCÈNE PREMIÈRE 

PATIENCE, M. AUBERT. 

Ils sont assis sur des souches près de la cheminée. Patience, grossièrement 
et pauvrement vêtu d'une culotte brune, d'une chemise jaunâtre et de gros 
sabots; M. Aubert, costume noir. 

PATIENCE, tenant un livre. 

Dire que j'ai la tête dure comme une pierre, et que, mal- 
gré tant de leçons que vous m'avez données, je n'ai jamais pu 
apprendre à lire! Non, c'est chose impossible, quoi! quand 
il faut voir des lettres rangées là-dessus, des mots, du blanc, 
du noir, ça me fait chavirer la cervelle, je pense à autre 
chose, et je m'aperçois que je voudrais deviner au lieu d'ap- 
prendre, (il referme brusquement le livre. — M. Aubert se lève.) 
Mais qu'est-ce que vous écoutez donc, monsieur Aubert? est- 
ce que vous pensez encore à vous en aller? 

M. AUBERT, qui a levé la tête vers la fenêtre. 

Je vois que c'est impossible. La nuit est trop noire, (il re- 
garde sa montre.) Savez-vous, mon cher Patience, qu'il y a six 
heures que l'orage me retient ici? (Remontant sa montre.) Il est 
près de minuit. 

PATIENCE. 

Ah! vous comptez, vous mesurez le temps; vous vous en- 
nuyez dans la compagnie du pauvre vieux solitaire de la tour 
Gazeau. 

M. AUBERT, 

Vous ne le croyez pas, mon ami! Depuis que je suis atta- 
ché à M. le chevalier de Mauprat, ai-je passé plus d'une 
semaine sans venir causer longuement avec vous? 

PATIENCE. 

Par bonté! 



MAUPRA1 30 

M. AUBERT. 

Non, par affection : vous êtes un clos hommes que j'aime le 
mieux au monde, parce que, avec l'austérité d'un saint, vous 
avez la naïveté d'un enfant ! 

PATIENCE. 

Merci, monsieur Aubert!... Et la bonne Edmée, elle m'aime 
aussi, pas vrai? 

M. AUBERT. 

Sans la chasse d'aujourd'hui, elle serait venue avec moi 
ici. 

PATIENCE. 

Elle fait la guerre aux loups? Bah! ils ne me disent jamais 
rien, à moi qui vis au milieu d'eux! 

M. AUBERT, riant. 

Aussi passez-vous pour sorcier, comme votre ami Mar- 
casse ! Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu, le philoso- 
phe silencieux ? 

PATIENCE. 

Je l'ai vu dans la journée, il s'en allait à la Roche-Mau- 
prat. 

M. ALBERT. 

Il n'a donc pas peur de ces bandits? 

PATIENCE. 

Quel mal voulez-vous qu'ils fassent à ce pauvre brave 
homme ? 

M. AtfBERT. 

Et vous, ils ne vous ont ;amais tourmenté? 

PATIENCE. 

Je vis à la limite des terres où ils s'arrogent leurs anciens 
droits de corvée et de rançon. Je n'ai rien, je ne cultive 
rien, j'habite une ruine abandonnée... et pourtant j'ai eu 
maille à partir avec eux. Il y a sept ou huit ans, Bernard 
Mauprat, leur neveu, passait par ici... 

M. AUBERT. 

Bernard ! malheureux jeune homme ! élevé par, eux, perdu 
par leurs exemples I 



34 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

PATIENCE. 

Attendez... C'était alors un méchant garnement : j'avais 
apprivoisé une pauvre chouette qu'il trouva plaisant d'abattre 
d'un coup de pierre, en me traitant de meneux de loups, et 
en me menaçant . de sa fronde. Je perdis le jugement en 
voyant couler le sang de l'oiseau. C'est la seule fois qu'il y 
ait eu du sang sur ma porte, et j'ai failli quitter la tour 
Gazeau à cause de ça. Je pris le garçonnet par les poignets. 
Il était déjà fort, je l'étais davantage, je le liai à un arbre, 
je m'armai d'une branche et je le fustigeai... Dame! c'est la 
seule fois aussi que j'aie frappé un enfant! mais j'avais mon 
idée ; voyant que ce mauvais chien chassait de race, je vou- 
lais lui donner l'horreur du sang ; j'avais attaché l'oiseau 
mort au-dessus de sa tête, et, à chaque goutte qui tombait 
sur lui, je le fouaillais... bien doucement, je vous jure, mais 
de manière à Thumilier, je ne voulais pas autre chose! Il 
pleurait de rage, et il me jura que je m'en repentirais quand 
il aurait âge d'homme. 

M. AUBKRT. 

C'était fort imprudent à vous! il a dû le dire à ses oncles... 

PATIENCE. 

Eh bien, il y a du bon dans ce garçon-là : il ne l'a jamais 
dit, que je sache, et il m'a sauvé la vie. 

M. AUBERT. 

Comment cela? 

PATIENCE. 

Oui, il s'est mis, l'an dernier, entre ses oncles qui vou- 
laient me voler mes deux chèvres, et moi qui voulais les dé- 
fendre... Mais entendez-vous?... C'est le pas d'un cheval! 
Merci, il a de bons yeux ou une belle peur, celui qui galope 
en pleine nuit sur mon chemin. 

On frappe a?ec force. 
M. AUBERT, nn peu effrayé. 
N'ouvrez pas! c'est quelque malfaiteur, peut-être I 



MÀUPRA.T .35 

PATIENCE, souriant. 

Ou bien c'est le casseux de bois, le fantôme de la foret, 
la porte.) Qui va là? 

BERNARD, dehors. 

Ouvrez, par tous les diables!... ou j'enfonce votre bara- 
que! 

PATIENCE. 

Oh! oh! c'est comme ça que vous parlez? Passez votre 
chemin, l'ami! Oh! vous avez beau pousser! la garniture est 
bonne! (a M. Aubert.) C'est moi qui l'ai faite. 
EDMÉE, dehors. 

Dieu! c'est Patience! Ouvrez, ami, c'est moi! 

PATIENCE. 

La voix d'Edmée! (n ouvre.) Entrez, entrez, fille du bon 
Dieu, et sovez la bienvenue ! 

SCÈNE II 
Les Mêmes, BERNARD, EDMÉE. 

Leurs habits sont mouillés et en désordre. 

PATIENCE, fermant la porte. 
Qu'est-ce qu'il y a donc, mon Dieu? 

M. AUBERT. 

Dans quel état vous êtes, mademoiselle Edmée! vous m'ef- 
frayez! Avec qui ètes-vous? que vous est-il arrivé? 

EDMÉE. 

Rien, rien! je ne puis parler... Nous avons marché avec 
tant de peine... Tous deux sur un pauvre cheval de paysan 
que la Providence nous a fait rencontrer... Nous ne savions 
pius où nous étions!... Mais mon père doit me chercher; que 
faire pour le rejoindre bien vite? où le trouver? 

PATIENCE. 

Voilà qui n'est point aisé à dire. Reposez-vous ici : ce 



«6 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

garçon prendra le cheval de M. Aubert qui est là (il contre 
l'étable), et il courra à Sainte-Sévère... 

BERNARD, s'oubliant. 
Moi, à Sainte-Sévère? 

PATIENCE, reculant de surprise. 
Dieu de bonté! savez -vous mademoiselle Edmée dans quelle 
compagnie vous êtes ici? Connaissez-vous?... 

EDMÉE. 

Oui, je le connais! Silence, ami; je lui dois plus que la vie! 

BERNARD. 

Eh! pourquoi cacher ce que je suis! croyez-vous qu'un 
Mauprat ait peur de deux hommes? 

M. AUBERT, effrayé. 
Mauprat! c'est là un Mauprat! 

BERNARD. 

Eh bien, oui, monsieur l'habit noir, c'est un Mauprat! 
Prétendez-vous déjà m'appréhender au corps? Essayez-en 

tous deux ! 

EDMÉE, lui saisissant le bras. 
Taisez-vous, Bernard! je réponds de vous devant Dieu, 
mais je vous défends de provoquer personne. 

BERNARD, la regardant avec une sorte de plaisir. 
Vous me défendez, oui-da! Et de quel droit, cousine? 
EDMÉE, l'emmenant vers la cheminée, où elle le fait asseoir, et lui 
parlant à voix basse. 
Du droit que l'intérêt et l'amitié me donnent sur vous. 

BERNARD, de même. 

L'amitié? encore l'amitié? Oh! pour si peu, je n'obéirai 
guère ! 

EDMÉE, parlant plus bas encore. 

Eh bien, Bernard, du droit dont vous m'avez investie vous- 
même, en me donnant votre amour. 

BERNARD. 

A la bonne heure ! c'est une raison, cela ! Faites de moi ce 
que vous voudrez. 



M ATT RAT 37 

M. AUBERT. 

Écoutez! on vient! Quelque chose a gratté à la porte. 

PATIENCE, écoutant. 

Cela, c'est un ami. C'est Blaireau. Un ami qui en annonce 
un autre! 

Il ouvre. 

SCÈNE III 

Les Mêmes, MARCASSE. 

MARCASSE, à la cantonade. 
Reste là, Blaireau, et fais bonne garde ! 

EDMÉE, allant au-devant de Marcasse. 
Marcasse?... Ah! peut-être a-t-il des nouvelles de mon 
père! 

MARCASSE. 

Non. Je vous cherchais! 

EDMÉE. 

Moi? comment saviez-vous... ? 

MARCASSE lui fait signe d'un air mystérieux et toujours avec une 
pantomime solennelle. Elle le suit à la droite du théâtre, pendant que 
Patience et M. Aubert s'approchent de Bernard vers la cheminée. 
Je sais tout ! Je vous ai vue. 

EDMEE 

Où donc? 

MARCASSE 

Là-bas... J'ai couru pour appeler la maréchaussée. 

EDMÉE. 

C'était vous? 

MARCASSI* 

Mais je n'ai pas dit... Une fille comme vous... La Roche- 
Mauprat!... Que croirait-on? 

EDMÉE. 

Oui : mon honneur..., celui démon père! 
m 3 



38 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

MARCASSE. 

Un assassin... Jean Simonard était chez eux ; j'ai dit : 
« Allez. » Je vous ai vus fuir, je vous suivais. 

EDMÉE. 

Oh! le cœur dévoué! je vous bénirai tous les jours de 
ma vie 1 Aidez-moi à sauver ce jeune homme et à rejoin- 
dre... 

PATIENCE, qui est monté à l'échelle. 
Qu'est-ce qu'il y a donc? Le ciel est tout rouge, la forêt 
brûle... Mais non... Attendez! C'est la Roche-Mauprat ! 

BERNARD, bondissant. 

Le feu à la Roche-Mauprat ?... Oh! c'est la défaite et l'ou- 
trage ! c'est le sceau du vasselage sur l'écusson de la fa- 
mille !... Honte à votre père, Edmée! honte à vous comme à 
moi si les Mauprat sont arrêtés et jugés, si leur château est 
pris et rasé!... J'irai!... Je ne peux pas laisser égorger mes 
oncles... Malgré tout le mal qu'ils m'ont fait, j'irai !... Adieu, 
adieu, vous autres!... Adieu, Edmée !... Il faut que j'y aille, 
je vous dis. 
Il ouvre vivement la porte en repoussant ceux qui veulent l'en empêcher. 



SCENE IV 
Les Mêmes, LÉONARD. 

Au moment où Bernard ouvre la porte, Léonard s'élance sur le seuil, 
mais en s'appuyant aux embrasures, chancelant, livide, la tête nue, 
les habits souillés et déchirés* 

BERNARD. 

Léonard ! 

LÉONARD, haletant et farouche, avec une expression de méprÎ9 
Ah! c'est VOUS? (Patience et Marcasse, craignant pour Edmée, 

font le geste de la garantir.) Oh! ne craignez rien, vous autres. 

Je suis seul, sans armes, (il jette le manche et le tronçon d'un couteau 



M AUPRAT 39 

de chasse brisé dans sa main.)Et je suis harassé... criblé... Mais, 
tel que je suis, vous ne me livrerez pas vivant, je vous en ré- 
ponds. 

PATIENCE. 

Vous livrer? Non! Vous êtes chez moi, c'est sacré! En- 
trez, reposez-vous ; on vous cachera s'il le faut. (Refermant la 
porte.) Ah! le malheureux ! il laisse une trace de sang derrière 
lui. 

M. AUBERT. 

Secourons-le! 

BERNARD, soutenant Léonard et le faisant asseoir. 
Dites-nous... Oh! Léonard, dans quel état vous êtes! 

LÉONARD. 

Rien!... rien!... Laissez-moi reprendre haleine! Tout est 
perdu. Bernard! vous vous êtes sauvé... (Regardant Edmée.) 
Tant mieux pour vos amours! tant pis pour votre conscience! 

BERNARD. 

Non! j'ai eu pitié d'une femme., voilà tout; mais me voilà 
prêt... Je retournais là- bas... J'y cours! 

LÉONARD, d'une voix entrecoupée. 

Il est trop tard ! Tout est fini ! Tous mes frères sont morts 
ou prisonniers, et la Roche-Mauprat est la proie des flammes 
J'ai vu tomber à mes côtés Louis, Laurent et Antoine. Je 
soutenais le dernier assaut avec Gaucher, (n se lève.) Entou- 
rés, perdus, abandonnés..., nous n'avons pas voulu nous ren- 
dre, nous avons sauté dans le fossé... Gaucher n'a pu le tra 
verser... je l'ai vu disparaître! Rage et malheur! quelle 
nuit!... Je me suis frayé un chemin à travers les balles; au- 
cune ne m'a fait tomber, je ne sentais plus rien ! On m'a tra- 
qué jusqu'à cinq cents pas d'ici... Là, j'ai trompé ces limiers 
maudits; mais ils ne tarderont pas... Tenez! ils viennent! 
Une arme, Bernard!... une arme, vous cutres! un épieu ! an 
bâton!... 

EDMÉE. 

.n >n!... écoutez!... Cette fanfare... ce sont les gens do 
mon père! on me cherche, (a Léonard.) On vous sauvera, mon- 



40 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

sieur! Bernard, restez ici!... Monsieur Aubert, venez! (a Pa- 
tience et àMareasse.)Mesamis, ne souffrez pas qu'ils s'éloignent, 
je réponds de les protéger!... 

H. AUBERT. 

Oui, oui, courons! 

Il sort avec Edmée. 

SCÈNE V 
MARGASSE, PATIENCE, BERNARD, LÉONARD. 

LÉONARD. 

C'est inutile, je ne veux pas qu'on me sauve, je ne veux 
ni pitié ni pardon, moi! J'ai rompu avec ceux qui te récla- 
ment, Bernard ! suis ta destinée ! la nôtre est accomplie ! Mon 
père Tristan l'a dit sur son lit de mort : La légalité triomphe, 
la féodalité s'en va, mes fils finiront mal ! Bernard ! tu nous as 
quittés à l'heure suprême! c'est lâche, mais c'est juste. Telle 
est la loi du monde où tu rentres et qui te fera peut-être 
payer cher la protection que tu lui demandes! 

PATIENCE. 

Non, monsieur, il sera honnête homme, et, s'il a plus de 
peine qu'un autre à se faire estimer, il aura aussi plus de 
mérite. 

MARCASSE, à Léonard. 

Oui, parlez plus sagement... Et tenez, reprenez des forces, 
(il lui présente sa gourde, que Léonard prend machinalement.) VOUS 

pâlissez beaucoup. 

BERNARD. 

Honnête homme!... Lâche!... voilà donc mon lot à moi? 
Non, mieux vaut mourir. Venez, Léonard. 

PATIENCE. 

Non ! vous n'irez pas ! 

LÉONARD, se relevant. 
Il n'ira pas, je le lui défends! Adieu, Bernard; je te par- 
donne! (il lui tend la main.) On vient... J'ai la force... Oui! 

Il boit à la gourde. 



MAUPRAT M 

BERNARD. 

Je ne vous abandonnerai pas, Léonard!... C'est impos- 
sible ! 

LÉONARD. 

Laisse-moi... tu me ferais prendre... A deux, on ne se 
sauve pas! (Rendant la gourde à Marcasse.) Allons! merci! Vive 
le diable! et en route! 

Il fait quelques pas et tombe. 
BERNARD. 

Évanoui ? 

MARCASSE, 1û touchant et le regardant. 
Non, mort! 

SCÈNE VI 

M. AUBERT, M. DE LA MARCHE, BERNARD, 
LÉONARD, mort; PATIENCE, MARCASSE. 

M. DE LA MARCHE, en habit de chasse richement galonné. 

Mort! qui donc?- (Regardant le cadavre.) Quel est celui-ci? 

PATIENCE. 

Monsieur e lieutenant général, c'est Léonard! 

MARCASSE. 

Le dernier des sept frères Mauprat! 

M. AUBERT. 

ciel ! Le chevalier vient... avec Edmée... Cachez-leur... 

MARCASSE, à Patience. 
Oui, oui. 

Ils emportent Léonard sous la voûte. 
M. DE LA MARCHE, a M. Aubert, lai montrant Bernard, qui est 

resté atterré. 
C'est là ce jeune homme? Il est fort compromis; mais le 
chevalier veut qu'on le sauve... On le sauvera... Chut!... 



42 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SCÈNE Vil 

Les Mêmes, EDMÉE, LE CHEVALIER HUBERT 
DE MAUPRAT, vieillard droit et actif, cheveux blancs, riche 
costume de chasse. PlQUEURS, portant des torches. 

EDMÉE, entrant la première, à M. Aubert, après avoir regardé 

Bernard. 
Et l'autre? 

MAR CASSE, qui revient de la voûte avec Patience. 
Hors de danger. 

EDMÉE, retournant à son père qui entre. 
Venez... Le voilà, mon père, (a Bernard.) Levez-vous donc! 

(Bernard se lève machinalement.) 
LE CHEVALIER, allant à lui et parlant à sa fille. 
Il ressemble à son père, qui était un loyal gentilhomme!... 
Bernard, tu ne me connais pas; mais tu m'aimeras, j'en ré- 
ponds ! J'ai voulu t'élever, t'adopter... Tu l'ignores peut-être? 
Oui, je vois que tu ne sais rien... On s'est mis entre nous, 
mais tu m'es enfin rendu ! Ma fille me dit que tu l'as sauvée 
aujourd'hui en arrêtant son cheval qui l'emportait : c'est la 
Providence qui t'avait conduit là, et je la remercie! Viens 
m'embrasser, mon fils. 

BERNARD, stupéfait, poussé dans les bras du chevalier par Edmée. 
Votre fils? 

LE CHEVALIER. 

Oui, certes, nous ne nous quitterons plus : viens avec 
nous! Tiens, donne le bras à ta cousine... à ta sœur. 
BERNARD, comme dans un rcve. 
Où allons-nous donc ? 

EDMÉE. 

Venez!... 

Ils sortent. 



MAUPRAT 43 

ACTE DEUXIÈME 
TROISIÈME TABLEAU 

KU CHATEAU DE SAINTE-SÉVÈRE 

Iatcrieur a uuu orangerie ouverto sur les jardins, vaste et habituellement 
fréquentée. Edmée et mademoiselle Leblanc, coupant des étoffes sur une 
table, à ^iuche du spectateur. Bernard et M. Aubert, étudiant sur una 
table à droite ; ils font une dictée à voix basse. 

SCÈNE PREMIÈRE 

EDMÉE, MADEMOISELLE LEBLANC, BERNARD, 
M. AUBERT. 

EDMÉE , à mademoiselle Leblanc 
Tu m'as donné là de mauvais ciseaux! 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

Voulez-vous que j'aille chercher les vôtres? 

EDMÉE. 

Non, certes! Traverser la terrasse et remonter dans le 
château, ce serait donner trop de peine à tes jambes, pour en 
épargner un peu à mes doigts. 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

Mais, aussi, mademoiselle, quelle idée avez- vous mainte- 
nant de venir vous installer dans l'orangerie pour cet ou- 
vrage-là ? 

EDMÉE. 

Il y fait bon ! C'est plus vaste que nos appartements, on y 
respire mieux. 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

Ali! \ mi voilà donc comme ce monsieur (elle dés'une Ber« 



44 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

nard), qui étouffe partout, et qui, si M. Aubert voulait l'en 
croire, prendrait ses leçons à travers champs ? 
M. AUBERT, à Bernard. 
Mille pardons, monsieur, mais ce n'est point là la phrase 
que j'ai eu lhonneur de vous dicter. 

BERNARD. 

Eh bien, qu'est-ce que ça fait, puisque ça signifie la 
même chose? 

M. AUBERT. 

Sans doute; mais il y aurait une faute de français. 

Bernard hausse les épaules. 
MADEMOISELLE LEBLANC, a Edmée. 

Ah! il fait des fautes de français à son âge ? 

EDMÉE. 

Mon Dieu, il est comme toi, ma bonne Leblanc 1 II ne peut 
pas savoir ce qu'on ne lui a pas appris. 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

C'est égal, mademoiselle, c'est un rustre achevé 1 

EDMÉE. 

Tu le détestes donc bien? 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

Et vous, mademoiselle Edmée, est-ce que vous pouvez sup- 
porter cet être-là? 

EDMÉE. 
Tu le vois, je le supporte. (A M. Aubert, qui se rapproche d'elle.) 
Eh bien, votre leçon est déjà finie? 

M. AUBERT. 

Elle est à peine commencée, et déjà il s'endort. 

EDMÉE. 

Il n'arrive donc pas à se vaincre ? 

M. AUBERT. 

Il le veut rarement! et, quand il le veut, comme aujour- 
d'hui par exemple, où votre présence le stimule, il ne lo 
peut pas. 



MATPRAT 45 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

Je le crois bien, ça a le sang épais et la tête lourde d'un 
paysan 1 

EDMÉE. 

Au contraire ! Il a le sang trop vif; n'est-ce pas, monsieur 
Aubert ? C'est de famille, mon père est ainsi. Eh bien, quand 
il ne serait pas plus studieux, pas plus éruditque lui ? 

M. AUBERT. 

Ah ! pourvu qu'il eût son cœur généreux, sa bonté inépui- 
sable... 

EDMÉE. 

Mais... Bernard n'est pas méchant? 

Bernard s'éveille, U a le dos tourné au groupe, il a la tête dans ses 

mains , il écoute. 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

Que voulez-vous qu'il soit avec cette mine-là? Regardez-le! 
quelle tournure il donne à ses habits ! Et ses cheveux sans 
poudre, est-ce décent ? 

EDMÉE. 

Oh! cela... 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

Mais savez-vous qu'il a manqué tuer Saint-Jean, la pre- 
mière fois qu'on a voulu le coiffer? « Otez-vous de là, a-t-il 
dit en jurant comme un possédé, ou je vous fais avaler votre 
boite à farine! » Vous riez, mademoiselle ? 

EDMÉE. 

Sans doute. Je comprends très-bien son horreur pour vos 
modes absurdes, et je crois qu'il est beaucoup mieux avec sa 
chevelure naturelle, qui est superbe. 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

Moi, je le trouve affreux avec cette crinière-là. 

EDMÉE. 

Bah ! â tu no t'y connais pas. 



4C THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

BERNARD, à part, tressaillant. 

Tiens ! comme elle a dit ça ! me trouverait-elle enfin un 

peu à son gré ? 

Il se retourne et la regarde. 

M. AUBERT. 

Êtes-vous mieux disposé maintenant, monsieur? 

BERNARD. 

Oui, j'ai fait un petit somme qui m'a éclairci les idées. 
Venez, dépêchons. 

Mademoiselle Leblanc sort. 
M. AUBERT. 
Pardon ! ce n'est pas ce cahier-là. 

BERNA? e, brusquement et regardant toujours Edmée. 
C'est donc l'autre ? 

M. AUBERT, avec nne douceur obstinée. 
Non, c'est le troisième; nous étions en train de définir, en 
passant, la logique ! 

BERNARD. 

Au diable la logique ! 

EDMÉE, d'un ton de reproche. 
Bernard!... 

BEûNARD, regardant alternativement Edraée, qui s'est remise 

à travailler, et son cahier. 
Allons ! si vous y tenez!... (a part.) Elle m'a défendu con- 
tre la vieille sorcière, pas moins ! (a M. Aubcrt.) Vous disiez 
donc... oui, j'y suis, et j'ai compris de reste. Pardieu! ce n'est 
pas sorcier, votre logique C'est le pourquoi et le comment 
de toute chose, des idées, des mots par conséquent; c'est elle 
qui gouverne toutes les régies; donc, elle veut que moi, nomi- 
natif ou sujet... sujet! uu drôle de terme!... lorsque j'ex- 
prime mon action sur les choses ou les personnes... 

11 bâille, Patience enlr?. 
M. AUBERT. 

Courage, monsieur ! c'était fort bien. 



MAUPRAT 47 

SCÈNE II 
EDMÉE, PATIENCE, M. AUBERT, BERNARD. 

Patience salue M. Aubert, qui conlinuo son récit à voix basse. 
Il est proprement vêtu. Il s'approche d'Edmée. 

E D M É E . 

Ah! vous voilà, mon bon Patience! Asseyez-vous, j'ai en- 
core quelques points à faire. 

PATIENCE, s'asseyant et regardant l'ouvrage. 

Un petit sarrau ! ma foi, ça vous a une tournure, et ces 
pauvres enfants vont être braves! Savez- vous que, pour une 
demoiselle, vous êtes diantrement adroite de vos mains? C'est 
joliment taillé, ça! mais ça ne me parait guère cousu : pour 
des enfants qui ont tant besoin de remuer ! 

EDMÉE. 

Ce n'est pas cousu du tout, c'est coupé et assemblé seule- 
ment. Il ne faut pas ôter l'ouvrage à nos ouvrières. 

PATIENCE. 

Ah! dame! elles ne sont guère habiles dans notre endroit 1 
ne m'avaienl-elles pas cousu la manche droite au bras gau- 
che? Aussi j'étais gêné du coude ! sans vous, je n'aurais ja- 
mais su d'où ça me venait... Ah! à propos, il y a Sylvain 
Tourny, vous savez ce garçon qui demeure dans la paroisse, 
un assez bon sujet, qui a ses parents métayers à la Roche- 
Mau... (Edmée lui fait signe de ne pas prononcer ce nom devant Bernard. 
H baisse la voix.) Il s'en va retourner là-bas pour soigner son 
•. qui est très-malade, et il demande qu'on y envoie le mé- 
decin... Il ne dit pas ce qu'il a, le vieux; mais ça le tient dans 
le bras, et il parait qu'il a reçu un mauvais coup à l'atTaire 
de... 

EDMEE, iui faisant encore signe. 

Oui, oui, envoyez-lui ie médecin, et payez -lui la visite... 
Avez-vous encore de l'argent f 



48 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

PATIENCE. 

Oui, oui, Edmée... Ça me fait penser que madame Leblanc 
s'est fâchée contre moi hier parce que je vous appelle comme 
ça Edmée tout court. Ça me semblait cependant plus respec- 
tueux que tout. Quand on prie la bonne Vierge du ciel, on ne 
dit ni mademoiselle ni madame ;xm l'appelle Marie ; mais, si 
ça vous fâche... 

EDMÉE. 

Bien au contraire? j'y vois une preuve d'amitié paternelle, 
et l'amitié, Patience, convenez-en, ça vaut mieux que la so- 
litude. 

PATIENCE. 

La solitude ! Eh ! ne m'en parlez plus, puisqu'il faut que je 

l'oublie. Ah ! Edmée ! vous faites du monde ce que vous 

voulez ! 

EDMÉE, moitié à part. 

Pas toujours ! 
PATIENCE, qui a suivi des yeux, regardant aussi Bernard 
avec finesse. 

Celui-là?... Bah! vous en \iendrez à bout comme de moi 
que vous avez fait riche et quasi seigneur (Soupirant.) Oui, oui, 
à présent, j'ai grâce à vous, une jolie petite maison au bout du 
parc, des fruits dans mon jardin, une vache dans mon pré, 
des habits sur le dos, du vin au cellier et de l'argent en po- 
che. Mais mon désert de la tour Gazeau ! mon tas de pierres, 
mes orties, mes guenilles, ma cruche d'eau et mon pain 
bis!... mes chouettes, le soir! mes rouges-gorges, le malin!... 
mon beau silence des nuits fleuries d'étoiles, mes songeries 
sans fin, mes promenades sans but, ma pauvre liberté du bon 
Dieu !... Allons, allons ! n'y pensons plus. Ici, on donne tout 
au devoir et on fait bien. (Regardant Bernard, qui écoute de nou- 
veau.) Au devoir, qui est rude, mais que l'amitié sait rendre 
doux 1 

EDMÉE. 

Doux à ceux qui savent aimer! 



MAUPRAT 40 

DERXARD, à M. Aubert. 

Je ne peux pas vous répondre; j'étais distrait, cette foi^. 
J'écoutais ce que dit ma cousine. 

M. AUBERT. 

Cela" valait probablement mieux que tout ce que je puis 
vous dire... Pourtant... 

BERNARD, se levant avec brusquerie. 
Il n'y a pas de pourtant qui tienne ! 

EDMÉE. 

Répondez avec plus de douceur, Bernard! 
BERNARD, s'approchant d'Edmée et lui parlant à demi-voix , ap- 
puyé sur le banc, pendant que Patience s'approche de M. Aubert. 
Si vous vous occupiez un peu plus souvent de moi, vous, 
je me façonnerais peut-être; mais c'est par hasard, et tou- 
jours comme sans y toucher, que vous me chapitrez en pas- 
sant ! Voyons ! est-ce vrai ? Il y a des jours où vous ne me 
dites pas quatre paroles. 

MADEMOISELLE LEBLANC, qui est entrée , et qui est 
derrière eux. 
Ma foi, c'est déjà trop! 

BERNARD, en colère. 
Oh ! vous, la vieille sotte, laissez-moi tranquille ! Je ne vous 
parle jamai;., Dieu merci! 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

Vieille sotte ! à moi de pareilles invectives, à moi qui suis 
dans la maison depuis trente ans? Mademoiselle, on m'insulte 
devant vous, et vous ne dites rien? 

EDMEE, bas, à mademoiselle Leblanc. 
Pourquoi le provoquer ? Ce n'est pas le moment ! 

MADEMOISELLE LEBLANC. 

Ah! comme vous le protégez, lui! Allons, si ça continue, 
il faudra que je cède la place à un intrus, à un... 

BERNARD. 

A un quoi ? Parlez donc tout haut qu'on vous réponde ! 



50 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAXD 

EDMÉE, bas. 

Laisse-nous, Leblanc, et sois sûre que, ce soir, je l'amène- 
rai à te demander pardon. (Mademoiselle Leblanc sort en gromme- 
lant, Edmée se lève.) Bernard, voilà encore de vos grossièretés! 
Insulter une vieille femme, c'est, de la part d'un jeune homme, 
une mauvaise action, c'est presque un crime ! 

BERNARD. 

Pourquoi ça? Il n'y a rien de plus méchant qu'une mé- 
chante vieille ! Celle-là est une vipère, et je veux lui faire 
sauter ses dernières dents., si je la prends encore à vous dire 
du mal de moi. 

PATIENCE. 

Monsieur Bernard, vous n'êtes pas si méchant que ça!... 
Allons, allons, le cœur est bon, quand le feu n'est pas dans 
la cervelle! 

BERNARD. 

Vous, le paysan bel esprit, sachez que je ne reçois de le 
çons que de mes pareils... quand j'en veux bien recevoir. 

PATIENCE, un peu fâché et goguenard. 

Vos pareils, vos pareils ! Vous n'avez pas deux tètes et deux 
estomacs, que diable ! 

EDMÉE. 

Ne lui dis rien, ami Patience ! Ne vois-tu pas qu'il est fou 
et méchant dans ce moment-ci ? 

M. AUBERT. 

Je crois, monsieur Bernard, que nous eussions mieux fait 
de continuer notre leçon ; si vous voulez la reprendre?... 

BERNARD. 

Oh ! vous l'homme noir, vous me tuez avec vos sornettes ! 
c'est vous qui me rendez fou ! Tenez, vos livres, votre encre, 
vos paperasses, j'ai assez de tout ça. Je vas tuer un lièvre ou 
deux pour me remettre. 

Il veut sortir. 

. 



MAUPRAT 51 

SCÈNE III 

M. AUBERT, EDMÉE, LE CHEVALIER, BERNARD, 

PATIENCE, qui sort après avoir salué le chevalier. 

LE CHEVALIER, à Bernard. 
Eh bien, où vas-tu, toi ? Qu'est-ce que c'est que celte ma- 
nière de passer devant moi sans me saluer? 

BERNARD. 

Pardon, mon oncle, je ne vous voyais pas. 

LE CiIEVALIER. 

Il faut apprendre à voir ceux à qui on doit le respect, 
morbleu ! 

BERNARD. 

Eli ! morbleu ! si je suis dîsttait, ce n'est pas ma faute, jo 
ne le fais pas exprès. 

LE CHEVALIER. 

Il ne manquerait plus que ça! 

EDMÉE, 'a demi-voix , à Bernard. 

Il y aurait un moyen d'échapper à ces distractions : ce se- 
rait de penser moins souvent à soi qu'à ceux qu'on aime. 

BERNARD. 

Bah! à quoi me servirait d'aimer ceux qui ne m'aiment 
pas? 

EDMÉE, de même. 

Vous croyez avoir le droit d'adresser un pareil reproche à 
mon père ? 

BERNARD. 

A lui, non; mais à vous ! 

LE CHEVALIER. 

Qu'est-ce qu'il dit? qu'est-ce qu'il dit? Il se plaint de nous, 
je crois ? 

BERÏSARD, 

Eh non! mille tonnerres! Je m'en vas. 



52 THEATRE COMPLET DE GEORGE SÀNP 

EDMÉE, bas. 

Avancez un siège à mon père... et restez. 

Bernard obéit machinalement. 
LE CHEVALIER, s'asseyant près de la table. 
Ah çà! vous vous disputiez? Ma fille, monsieur Aubert, 
rendez-moi compte de la conduite de ce gaillard-là. 

EDMÉE. 

Pas maintenant, si vous le permettez, mon père. Il n'est 
pas trai table ! 

LE CHEVALIER, prenant Bernard par l'oreille. 

Oh! que je saurai bi^n le traiter, moi! Voyons, comment 
a-t-il étudié, ce matin ? 

BERNARD. 

Plus mal que jamais, mon oncle; et, si vous m'en croyez.., 

LE CHEVALIER. 

Allons, allons, ne jetons pas le manche après la cognée; on 
ne peut pas contraindre l'esprit; il faut d'abord persuader le 
cœur; ça viendra! J'ai quelque chose d'important à vous 
dire, (a m. Aubert.) Restez, mon bon ami, vous êtes de la fa- 
mille, (a Bernard.) Ce n'est pas du latin que je veux te servir; 
je n'en sais guère plus que toi : je parle à ton âme, à ta con- 
science. 

BERNARD, qui, moitié résistant, moitié jouant, s'est peu à peu 
agenouillé près de lui. 

Dites tout ce que vous voudrez!... Eh! mon Dieu, je ne 
suis pas si mauvais qu'on croit. 

SAINT-JEAN. 

C'est M. le comte de la Marche... Je l'amène ici. 

Bernard se relève» 
LE CHEVALIER, se levant pour aller au-devant 
de M. de la Marche. 
Fort bien ! 
BERNARD, à Edmée, pendant que le chevalier et M. do la Marcho 
échangent quelques mois. 
Il va donc venir tous les iours, àDiésent? 



MAUPRAT 53 

EDMÉE, bas. 

Il ne vient qu'une fois par semaine. 

BERNARD. 

Vous ne trouvez pas que ce soit assez? 

SCÈNE IV 
Les Mêmes, M. DE LA MARCHE. 

LE CHEVALIER. 

Vous arrivez à point, j'en suis aise; venez, comte, venez! 
(M. de la Marche vient à Edmée, et, en saluant, lui baise la main. 
Bernard brise une chaise avec fureur.) Eli bien, qu'est-ce que tu 
fais donc, toi, l'ouragan ? Il faut toujours que ce garçon casse 
quelque chose ou quelqu'un ! Monsieur de la Marche, vous 
nous trouvez au début d'une conversation qui vous intéresse 
aussi. 

M. DE LA MARCHE. 

Ah! monsieur!... Est-ce enfin le terme des délais... ? 

LE CHEVALIER. 

Apportés à votre mariage par la volonté de ma fille. 

BERNARD, l'interrompant. 

Pardon, mon oncle, mais vous parlez du mariage de ma 
cousine, et ça ne me regarde pas, moi. J'aimerais mieux m'en 
aller. 

£.E CHEVALIER. 

Ah çà! est-ce que tu es fou ? Quand je te dis qu'il s'agit de 
toi et de tes affaires ? 

BERNARD. 

ftfes affaires ne m'intéressent pas non plus. Est-ce que j'ai 
affaires, moi ? Vous avez assez fait en vous chargeant de 
m'éduqoer et de me nourrir... 

LE CHEVALIER. 

Te tairas-tu, morbleu! 

EDMÉE , a Bernard. 
\nus l'irritez! vous lui faites du mal! 



54 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LE CHEVALIER. 

Non! 11 me fait du bien, au contraire. Je suis de ces gens 
nerveux qui ont besoin de se fâcher de temps en temps; tu 
ne m'en as jamais donné l'occasion, toi... et je ne peux pas 
t'en faire un reproche!... Mais, lui, il me rajeunit avec ses 
bourrasques ! J'étais comme ça à son âge!... Je suis resté un 
peu fougueux, à ce qu'on dit. Eh bien, qu'il ne soit meilleur 
ni pire que moi, et il ne sera pas encore trop haïssable, (a 
Bernard, lui prenant le bras.) M'écoutes-tu, capitaine Tempête ? 

BERNARD, lui baisant la main avec feu. 
Oui, mon oncle ! mais... puisque c'est de moi que vous al- 
lez parler, je demande en quoi cela peut intéresser monsieur. 
M. DE LA MARCHE, avec une bienveillance un peu ironique. 
Comment donc, cher monsieur Bernard ! vous doutez de 
l'intérêt que je vous porte ? 

EDMÉE, interrompant Bernard, qui veut répondre. 
Laisserez-vous enûn parler mon père ? 

LE CHEVALIER. 

C'est ça! gronde-le, toi. (A M. de la Marche naïvement.) Elle 
seule a de l'empire sur lui... J'ai donc à vous dire... (S'asseyant 
à gauche sur le banc.) Oui, il est temps de le dire sans sourcil- 
ler, que la race des Mauprat Coupe-Jarret est éteinte. 

BERNARD, bondissant. 

Que dites-vous là, mon oncle? suis-je mort? 

LE CHEVALIER. 

Ton père ne fut jamais de leur bande, et toi... 

BERNARD. 

Eh bien, moi, puisque vous parlez de ces choses-là devant 
le lieutenant général, il est temps de dire... sans sourciller, 
en effet, que j'ai fait aussi, moi, le métier de franc seigneur. 
M. DE LA MARCHE , assis de l'autre côlé de la table. 

Chut, monsieur Bernard ! On ne vous demande pa5 cela ! 

BERNARD. 

Mais il me plaît de vous le dire. 

LE CHEVALIER, ?vec autorité. 

Tu ne sais ce que tu dis. Tu as vécu parmi eux, sans avoir 



MÀUPRAT 55 

la notion des lois qui régissent maintenant les États. Ils 
t'avaient élevé comme un ancien hobereau. Tu croyais vivre 
au temps jadis, avoir les mêmes droits... Eh! mon Dieu, 
vous vous trompiez d'époque, voilà tout. Et nous tous, mon- 
sieur de la Marche, n'avons-nous point, parmi nos ancêtres, 
de hauts barons dont les conquêtes nous paraîtraient fort il- 
légales aujourd'hui? C'est à nous de mettre autant d'hon- 
neur et de vertus dans notre vie, que ces malheureux Mau- 
prat avaient mis d'abaissement et de vices dans la leur. Or, 
mes enfants, mes amis, bien que vous m'ayez vu malade et 
accablé d'abord par ces événements, j'ai réfléchi dans ma 
douleur ; j'ai prié Dieu, et j'ai relevé la tête. Je me suis dit 
que cette catastrophe nous imposait de nouveaux devoirs, et 
je les ai remplis... J'ai payé les dettes de tous les Mauprat, et 
j'ai racheté leur fief, mis aux enchères par les créanciers. 
M. DE LA. MARCHE, regardant Bernard. 
Ah! vous avez racheté...? 

LE CHEVALIER. 

Oui, monsieur; cela retire plusieurs milliers de louis de la 
dot de ma fille; mais elle est de mon avis, et dit que l'hon- 
neur vaut bien ça ! 

Il présente des papiers à Bernard. 
M. DE LA MARCHE. 

Certes! et celui qui s'occuperait de ce qu'elle apporte en 
mariage ne serait pas seulement lâche, il serait aveugle. 
BERNARD, qui a haussé les épaules en écoutant le compliment 

de M. de la Marche. 
Qu'est-ce que c'est donc que ce grimoire-là, mon oncle ? 

LE CHEVALIER. 

Ce sont les titres de propriété de la Roche-Mauprat, que 
mon procureur vient de m'apporter, et qui te constituent sei- 
gneur de ce domaine. 

BERNARD. 

? vous me donnez ça? Vous vous moquez! Non, non, 
mes pieds no repasseront jamais ce seuil maudit. 



56 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LE CHEVALIER. 

Le château est détruit, mais la ferme est debout, et rede- 
viendra par nos soins une belle et bonne propriété où tu iras 
de temps en temps dire d'honnêtes paroles et donner de bons 
exemples. C'est ton devoir, mon enfant; il faut faire refleurir 
l'honneur, là où le mal avait semé la peste. Nous irons en- 
semble, et tu me suivras, toi, jeune homme, là où, moi, vieil- 
lard, je porterai une âme ferme et un front tranquille. 

BERNARD. 

Ah ! mon oncle ! vous êtes un homme, vous ! Soyez béni 
pour le payement des dettes 1 Mais, quant au patrimoine, je 
refuse! je n'en ai pas besoin ! A un être comme moi, il ne 
faut qu'un fusil au bras, un carnier au flanc, un chien de 
chasse derrière les talons!... Oui, une arme et la liberté!... 
(il se lève.) Je ne serai jamais qu'un gentilhomme illettré, et 
vos leçons, monsieur Aubert, tombent comme le grain sur la 
roche ! Épargnez- vous une peine inutile ; quant à vous, 
Edmée, jamais je ne consentirai à faire brèche à votre for- 
tune ! 

EDMÉE. 

Bernard!... 

BERNARD, avec amertume. 
Oh! ma cousine, je sais bien que vous feriez tous les sa- 
crifices pour vous dispenser... 

EDMÉE, fièrement, mais tremblant- 
Pour me dispenser de quoi, s'il vous plaît, Bernard? 

BERNARD. 

De tenir certaine promesse que vous m'avez faite le jour 
de notre première entrevue. 

LE CHEVALIER, étonné, se levant. 

Quelle promesse lui as-tu donc faite, Edmée ? 
BERNARD, regardant Aubert, qui lui serre le bras avec anxiété. 
Il lève les épaules et sourit. 
Elle m'a promis de me regarder toujours comme son frère 
et son ami. Ne sont-ce pas là vos paroles, Edmée, et croyez- 
vous que cela se prouve avec de l'argent ? 



M AU P RAT 57 

EDMEE, lui tendant la main. 

Vous êtes un noble cœur, Bernard, et je tiendrai mes pro- 
messes. 

BERNARD, au chevalier. 

Mon oncle, pardonnez-moi, ne me prenez pas pour un in- 
grat... je... 

LE CHEVALIER. 

Tu acceptes ? 

BERNARD, vaincu par le regard d'Edmée. 
Oui, mon oncle. 

LE CHEVALIER. 

A la bonne heure donc! viens m'embrasser et rentrons. Le 
froid commence à se faire sentir... et mes douleurs aussi... 
Venez, monsieur Aubert; je veux consulter M. de la Marche 
sur certaines formalités... (bas, montrant Bernard) relatives à la 
situation de ce garçon-là. 

Il sort avec M. Anbert, qui lui donne le bras. 
M. DE LA MARCHE. 

Aurai-je l'honneur d'offrir mon bras à mademoiselle Ed-, 
mée? 

BERNARD, menaçant. 

Excusez, je vous avais devancé. 

Il prend le bras d'Edmée sousie sien. 
M. DE LA MARCHE. 

Je ne crois pas 1 

BERNARD. 

J'en ai menti, peut-être? 

EDMÉE, effrayée, quittant le bras de Bernard. 
Je vous rejoins, messieurs; j'ai quelques ordres à donner 
ici; nous permettez? 

M. DE LA MARCHE, montrant la porte à Bernard, qui fait mine 
de rester, et le saluant avec un air do cérémorJ'J railleuse. 
En ce cas, monsieur Bernard... 

BERNARD, sèchement. 

Jo n'en ferai rien. 



58 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

M. DE LA MARCHE, avec ironie. 
Ni moi non plus. 

BERNARD. 

Je serai, mordieu ! plus têtu que vous ; vous sortirez avant 
moi. 

M. DE LA MARCHE. 

Vraiment, je suis confus de tant de courtoisie. Mademoi- 
selle de Mauprat, je vous fais compliment de M. Bernard ; sa- 
vez-vous qu'il devient d'une politesse... effrayante? 
EDMÉE, riant avec effort. 

11 est toujours taquin, c'est sa manière d'être! A propos, 
j'ai quelque chose à lui dire; vous permettez, monsieur le 
comte? c'est un détail d'intérieur. 

M. DE LA MARCHE. 

Ah ! cela, c'est différent; comment donc ! chère Edmée! 

Il s'incline et sort. 

SCÈNE V 
EDMÉE, BERNARD. 

BERNARD. 

Chère Edmée! Il vous appelle chère Edmée? 

EDMÉE. 

Nous sommes parents par alliance, nous nous connaissons 
depuis que j'existe. 

BERNARD. 

Ce n'est pas une raison ! Je n'entends pas, moi.., 

EDMÉE. 

Bernard! allez- vous recommencer? 

BERNARD. 

Non, voyons ! je suis calme, parlez. 

EDMÉE. 

Je n'avais rien à vous dire ; c'était un prétexte pour faire 
cesser un débat ridicule qui allait dégénérer en querelle. 



MAUPRAT M 

BERNARD. 

Ainsi, vous ne me direz rien de bon encore aujourd'hui! 
C'est comme ça que vous commencez à tenir vos promesses? 

EDMÉE. 

C'est à vous de m'en rendre l'exécution facile ou pénible. 

BERNARD. 

Et je vous la rends pénible? 

EDMÉE. 

Votre cœur a de bons mouvements, Bernard; mais ils du- 
rent peu, et à peine vous a-t-on tendu la main avec con- 
fiance, que vous dites ou faites quelque chose qui force de la 
retirer avec effroi. Allons! courez à la chasse, c'est votre 
heure, et vous avez besoin d'exercice. 

Elle s'assied sur le banc. 
BERNARD. 

NonI je n'irai pas aujourd'hui, puisque votre amoureux 
est à la maison : pas si sot! 

EDMÉE. 

Mon amoureux ! le mot est fort convenable 1 Tenez, vous 
m'impatientez cruellement! 

BERNARD. 

Oh! nous y voilà! Vous espériez que je lui laisserais le 
champ libre? Vous l'attendez ici, n'est-ce pas? Il y va reve- 
nir? C'était convenu de l'œil; eh bien, en attendant qu'il 
essaye de me jouer ce tour-là, je vous tiendrai compagnie, 
(il s'assied aussi.) Vous n'auriez qu'à vous ennuyer toute seule! 
EDMÉÉ, se levant. 

Attendez-le donc, je vous laisse... 

BERNARD, avec douleur. 

Vous me quittez? (il se lève avec colère et lui prend le bras.) £h 
bien, moi, je ne le veux pas!... 

EDMÉE, indignée. 

Prenez garde à ce que vous dites, Bernard ! prenez garde à 
ce que vous faites ! 

BERNARD. 

Ah çà! je vous fais donc peur? 



60 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAXD 

EDMÉE. 

En ce moment, vous faites pis, vous me déplaisez. 

BERNARD, quittant son bras. 

Oh ! c'est affreux, Edmée, ce que vous dites là ! 

EDMÉE. 

A qui la faute? Voyons, remettez-vous, et allons rejoindre 
mon père. 

BERNAED, d'un air sombre. 
Nonl allez-y; moi, je reste. 

EDMÉE. 

Je ne vous laisserai pas seul, irrité comme vous l'êtes. 

BERNARD. 

Pourquoi ça? (Haussant les épaules.) Craignez-vous que je ne 
me tue ? 

EDMÉE. 

Non ; mais je ne veux pas que vous vous frappiez la tète 
contre les murs, comme vous faites dans vos moments de co- 
lère. 

BERNARD. 

Ma tête est dure, Edmée; elle peut bien perdre un peu du 
sang qui la gêne. Vous me haïssez tel que je suis, si j'étais 
mort, vous me plaindriez peut-être. 

EDMÉE. 

Taisez- vous ! ces menaces sont lâches. 

BERNARD, souriant. 

Lâche, moi? Non, cela ne m'atteint pas... Ah!... si je pou- 
vais pleurer !... 

EDMÉE. 

Voyons, ne pleurez pas, corrigez-vous. 

BERNARD. 

Que voulez-vous donc que je fasse? Mon Dieu! dépend-il 
de moi d'avoir de belles manières, de savoir tourner des 
phrases, comme votre M. de la Marche et votre M. Aubert 
puisque je ne peux pas? 

EDMÉE. 

Vous me jugez bien vaine et bien frivole, si vous croyez 



MAUPBAT 01 

que je tiens à la cràce d'une révérence ou à la science des 
mots : je tiens à ce que vous profitiez de ce qu'il y a d'utile 
et de sérieux dans l'éducation qu'on vous offre, l'amour du 
bien, l'horreur du mal. 

BERNARD. 

Qu'ai-je besoin de savoir ce qui est bien ou mal dans les 
conventions de votre monde ? Je sais que je ne suis pas mé- 
chant et que je vous aime, voilà tout! Vous voulez que j'ap- 
prenne à vous le dire comme il faut? Moi, je ne connais 
qu'une idée, qu'un mot, c'est je vous aime 1 

EDMÉE. 

Il n'est pas de meilleure manière de le dire, il n'est pas de 
mot plus grand et plus beau que celui-là ; mais il faut savoir 
ce qu'il signifie. 

BERNARD. 

Je le sais de reste 1 II signifie que je veux être aimé de 
vous. 

EDMÉE. 

L'amour ne s'impose pas, Bernard, il s'obtient i 

BERNARD. 

Il faut donc obéir toujours pour être aimé? 

EDMÉE. 

Et si je vous disais que oui, m'obéiriez-vous ? 

BERNARD. 

Certes! mais, à mon tour, je vous dirais : Aimez-moi, je 
vous l'ordonne ! Voyons ! n'ai-je pas fait tout ce que vous 
vouliez? Je no voulais pas vous suivre chez votre père, et 
je vous y ai suivie; je ne voulais pas écouter les leçons de 
votre pédagogue, et je les écoute; je ne voulais pas accepter 
vos dons, et je les accepte; je voulais étrangler M. de la Mar- 
che, et je ne l'ai pas fait ! Vous voyez bien que ma soumis- 
sion ne me sert de rien et que vous me trompez, puisque 
vous continuez à en aimer un autre que moi ! 

EDMÉE. 

Je vous ai dit le contraire. 

m 



62 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

BERNARD. 

Je ne vous crois pas. * 

EDMÉE. 

Bernard, ne comprendrez-vous jamais que vos habitudes-de 
méfiance ont quelque chose de blessant et de farouche, qui 
offense une personne fière et loyale? 

BERNARD. 

Mais que diable voulez- vous que je pense quand vous refu- 
sez de le renvoyer? Quelles raisons avez- vous de me con- 
damner à étouffer de rage devant cet homme-là? 

EDMÉE. 

Combien de fois faudra-t-il vous le dire ? Mon père l'es- 
time et lui avait donné sa parole. J'avais demandé quelques 
mois de réflexion. Je ne puis me prononcer si brusquement 
et sans avoir eu, en effet, l'air de réfléchir. 

BERNARD. 

Pourquoi donc ça? 

EDMÉE. 

Parce que mon père a bien assez souffert des Mauprat, 
Bernard, sans que je lui dise où je vous ai connu et quelles 
raisons me font refuser le mari qu'il m'avait choisi 1 

BERNARD. 

Ah! vous le regrettez bien! Je vous dis que vous l'aimez' 
Eh bien, moi, je\ous contraindrai à le chasser ou je le chas- 
serai moi-même... ou je le forcerai à se battre... et je vous 
réponds qu'il ne sortira pas vivant de mes mains! Après ça 
il faudra bien que vous fassiez attention à moi... 

EDMÉE, qui peu à peu est devenue nerveuse et impatiente. 
Ah!... assez, Bernard! vrai! j'ai assez de vos menaces et 
de ce ton impérieux et brutal contre lequel ma dignité se 
révolte malgré moi! Je ne puis m'habituer à de telles maniè- 
res; ma patience, à moi aussi, n'est pas à toute épreuve! 
Tenez, pensez et agissez comme il vous plaira. J'y renonce. 

Elle sort. 



MA U PUAT 63 

SCÈNE VI 
BERNARD, puis PATIENCE. 

BERNARD. 

Ah ! c'est trop souffrir! il faut que ça finisse ! Elle ne m'ai- 
mera jamais. Elle croit peut-être que je tiens à l'épouser pour 
êlre riche! me prend-elle pour un ambitieux, pour un hypo- 
crite?... Ah! c'est ma faute, aussi! pourquoi me suis-je obs- 
tiné à rester près d'elle? Dire que je ne peux pas m'arracher 
d'ici! et pourtant j'y meurs d'ennui et de colère! Je ne 
m'intéresse à rien de ce qui les amuse, je ne me soucie de 
rien que d'elle! et elle m'en fait un crime! Elle veut que 
j'aime quelque chose qui n'est pas elle! Quoi? des livres? 
(Il jette par terre les livres et les cahiers restés sur la table.) Des ar- 
bres ? des fleurs? (n brise un arbuste.) Moi-même peut-être! 
non!... je me hais et j'ai envie de me tuer, puisqu'elle me 
déteste!... (Patience paraît.) Ah! c'en est assez! je mourrais 
dans cette maison! je la quitterai, j'irai vivre au loin, dans 
quelque désert, à la tour Gazeau, avec le souvenir de co 
pauvre Léonard, qui me l'avait bien prédit, ce qui m'arrive! 
PATIENCE, qui est entré sans bruit et qui a écouté les dernières 

paroles. 

Qu'est-ce que vous dites donc là, mon pauvre garçon? 

BERNARD. 

Qu'est-ce que ça vous fait, à vous? 

PATIENCE. 

Ça me fait... ça me fait de la peine. 

BERNARD. 

A vous? 

Il lève les épaules et s'assied. 

PATIENCE. 

Oui, à moi! et je veux que vous me parliez! Oh! dame, je 
suis comme vous, je suis têtu! nous nous ressemblons par 

plus d'un côté, allez! nous sommes des gens do eampagno 



64 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

tous deux, des hommes de la nature, comme dirait M. Au- 
bert. On nous a transplantés et nous avons grand'peine à 
nous enraciner; mais nous nous y ferons avec le temps, parce 
que tous deux nous aimons Edmée. 

BERNARD, se levant. 
Laissez-moi! vous ne savez ce que vous dites! 

PATIENCE. 

Allons, allons, vous m'en voulez toujours, parce que je ne 
vous ai jamais fait d'excuses; c'est une rancune d'enfant. Eh 
bien, écoute, jeune homme! tu n'as pas vingt-cinq ans et j'en 
ai soixante. Je t'ai offensé autrefois, j'ai eu tort. Je t'en de- 
mande pardon. Êtes-vous content, mon gentilhomme? 
BERNARD, lui tendant la main avec une bonté brusqoe. 

Oui, Patience! 

PATIENCE. 

Et, à présent, convenez, mon enfant, que vous aimez la 
sainte fille! Oui, vous l'aimez comme un fou! Je vois clair, 
moi ! Vous la suivez de loin quand elle vous empêche de la 
suivre de près. Vous marchez où elle a passé, vous vous arrê- 
tez où elle s'est assise, vous arrachez les pauvres fleurs des 
champs qu'elle a touchées, et vous les écrasez dans vos mains 
avec colère quand vous ne les embrassez pas avec tendresse; 
vous êtes malheureux, vous êtes malade d'amour! Eh bien, 
c'est la jeunesse, ça! c'est la vie! c'est l'espérance! c'est la 
bénédiction du bon Dieu ! 

BERNARD. 

Moi, béni? Tu rêves, mon pauvre vieux : on me déteste I 

PATIENCE. 

Écoute, écoute, Bernard Mauprat ! tu as de grands défauts, 
c'est vrai, mais tu as aussi de grandes qualités. Entre toi et 
le beau M. de la Marche, il y a la différence d'un chêne 
à un fétu. Tu es l'arbre qui grandit pour devenir le roi de 
la forêt, il est le brin d'herbe qui fleurit pour se dessécher 
au bout de l'an. Relève ton front, mon pauvre enfant. La 
pluie et le vent ne te battront pas toujours, crois-en la pa- 
role d'un vieux diseur de vérités; la vigne est tendre, niais 



MAUPRAT C5 

elle est forte, et il faut que l'arbre où elle s'attache soit de 
bonne venue pour être capable de la porter. 

BERNARD. 

Oui, je vous entends, vieux Patience, et vos comparaisons 
m'entrent mieux dans l'esprit que les raisonnements do 
M. Aubert; mais comment m'amender? apprendre le grec, 
la philosophie? Ouf 1 

PATIENCE. 

Ah bien, plaignez-vous de ça, je vous le conseille!... 
Comment ! vous êtes en âge d'apprendre, on vous sert du 
meilleur, et vous faites la grimace! Ah! si j'avais été pris de 
jeunesse, moi !... Mais voilà les hommes : ceux qui voudraient 
s'instruire ne peuvent pas, et ceux qui pourraient ne veulent 
point... Eh bien, voyons, Edmée vous aime malgré que vous 
soyez un ignorant, mais elle aura à rougir de vous. Vous vou- 
lez qu'elle souffre, et vous, vous ne voulez pas souffrir pour 
elle? 

BERNARD. 

Ah! si je croyais lui plaire..., je me mettrais la tête dans 
un mortier! 

PATIENCE. 

Et, si vous lui déplaisez, d'où vient donc qu'elle pleure quand 
elle se croit seule? 

BERNARD. 

Elle pleure? Patience, tu l'as vue pleurer? 

PATIENCE. 

Maintes fois ! Ah ! la pauvre âme ! elle a bien de la peine 
aussi ! 

BERNARD. 

Je la rends donc bien malheureuse? Elle pleure! et c'est 
moi qui suis cause de cela! Pourquoi donc, mon Dieu, quand 
je l'aime tant? Oii! ne pas comprendre! tant souffrir et no 
savoir pourquoi! Non, je suis maudit!... Mais qu'est-ce quo 
je peux donc faire, moi? Jo n'en sais rien!... 

Il éclate en saDglois, assis la tûto dans ses mains. 



60 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SCÈNE YI1 
Les Mêmes, EDMÉE. 

Un silènes» Bernard pleuret Patience va au-devant d'Edmée, la prend 
par la main et l'amène auprès de Bernard. 

EDMÉE, lui mettant la main sur l'épaule, maternellement. 
Eh bien, voyons!... qu'est-ce que tu as donc? 
BERNARD, tombant à genoux, suffoqué. 

Edmée! qu'est-ce que vous voulez? que je travaille, ou que 
je parte? 

EDMÉE. 

Je veux que tu restes. 

BERNARD, 

Eh bien, je travaillerai! 



ACTE TROISIÈME 
QUATRIÈME TABLEAU 

Dans le parc ou jardin de Sainte-Sévère; au milieu, au fond, une grille 
ouvrant sur la campagne. A gauche, vers le fond, le pavillon habité par 
Patience. Au premier plan, vers la droite, un gros chêne; dessous, un 
banc de pierre; auprès, une table, également en pierre. Des siège de 
jardin, posés à volonté. 

SCÈNE PREMIERE 

MARGASSE, PATIENCE, sortant du pavillon et descendant 

le théâtre. 

PATIENCE. 

Tu as vu mon jardin, ma maison, c'est assez gentil, j'es- 



M AU PUAT Ci 

père? Voilà mon chêne; c'est là que je rends ma petite jus- 
tice, comme feu le bon roi Loys dont parle la chanson. Ali 
çà ! puisque te voilà enûn, tu vas me donner deux ou trois 
jours? 

MARCASSE. 

S'il plaît à Dieu 1 

PATIENCE. 

Alors, c'est fête pour moi, et, pour commencer, nous dîne- 
rons là, ^ous la verdure, tête à tète., en devisant, comme à la 
tour Gazeaul 

MARCASSE, 

Oui; dis-moi d'abord... 

PATIENCE. 

Tout le monde va bien ici, je te l'ai dit. 

MARCASSE. 

Mais les autres? 

PATIENCE. 

Les autres... Mauprat? On n'a plus entendu parler d'eux 
ni de leur bande; on n'a pas su constater tous les décès. 11 
y en a qui disent qu'on en a vu un à l'étranger, mais il n'est 
toujours pas ici, car le pays est bien tranquille, à présent. La 
Roche-Mauprat est devenue un bon domaine, et justement 
Sylvain Tourny, dont le père est mort, est venu aujourd'hui 
signer son bail. 

MARCASSE. 

Mais Bernard? 

PATIENCE. 

Bernard?... L'autorité le protège, et elle fait bien... Oh! 
ce garçon-là, vois-tu... il est bien changé! Il a pris le bon 
parti; ça lui a coûté assez gros... une rude fièvre... le trans- 
port!... Nous l'avons cru perdu!... Mais c'est si fort, la jeu- 
nesse! ça repousse comme l'herbe nouvelle! 

MARCASSE. 

Est-ce que la demoiselle ne se marie pas?... M. de la 
Marche?.. 



68 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

PATIENCE. 

A Paris!... congédié... honnêtement!... Tiens, je n'ai pas 
de secrets pour toi, et çà, d'ailleurs, ce n'est pas de la médi- 
sance. C'est si beau, si bon, ces chers entants! ... Eh bien, ils 
s'aiment, vois-tu... ils s'aiment grandement, et nous les ver- 
rons mariés un jour ou l'autre. 

MARCASSE. 

Un jour ou l'autre? 

PATIENCE. 

Ah! te dire quand, on n'en parle pas encore !... Mais, pen- 
dant la maladie de Bernard, la pauvre Edmée veillait, priait 
et pleurait comme une mère auprès de son enfant... Même- 
ment, une nuit que j'étais là aussi, bien désolé de mon côté, 
car il était comme à l'agonie, elle lui a passé au doigt son 
anneau, comme pour lui dire : « Dans la vie ou dans la mort, 
nous-sommes fiancés. » Il a gardé le gage, et, pour le mériter, 
il a étudié, travaillé!... Et, à présent, c'est tout esprit, tout 
savoir!... Ça l'a bien rendu un peu... mais, dame!,., il y a de 
quoi! 

MARCASSE. 

Tu dis un peu... 

PATIENCE. 

Tu vas le voir, car les voilà qui viennent tous se promener 
par ici. 

MARCASSE, regardant vers la coulisse. 
Ah! Edmée changée! bien pâle! Pourquoi donc? 

PATIENCE. 

Oui, depuis un bout de temps ! 

MARIASSE, regardant toujours, à part. 
Triste! singulier, cela! 

PATIENCE. 

Allons! dis-leur bonjour. Moi, je vas au château chercher 
notre diner e 

11 prend un grand panier qu'il a laissé vers le fond, et sort par la 

droite. 



MAUPRAT GO 

MARGASSE, rêveur. 
Bernard, bien jeune! Le vieux Patience... (touchant son front), 
jeune aussi. 

SCÈNE II 

M. AUBERT, EDMÉE, MARGASSE, 
LE CHEVALIER, BERNARD. 

Bernard, velu à la modo des philosophes amateurs de l'époque : les 
cheveux sans poudre, une tenue sévère, un peu puritaine, mais ou 
sent la coquetterie de la jeunesse et le goût du luxe cachés sous 
cette affectation. 

LE CHEVALIER, qui donne le bras à Bernard. 
Tiens, asseyons-nous ici... je me sens fatigué... et tu me 
fais égosiller! Tu m'irrites! l'éducation t'a rendu pire que tu 
n'étais. 

BERNARD. 

Pourquoi m'avoir arraché à ma vie sauvage ? Mes instincts 
vous froissaient, et, à présent, ce sont mes idées... Ah! vous 
êtes assez vengé... vous n'êtes pas le seul ici qui soit irrité et 
malheureux! 

LE CHEVALIER. 

Qu'est-ce à dire ? 

EDMÉE, qui a parlé avec Marcasse, au fond. 
Marcasse, venez saluer mon père. Il a toujours du plaisir 
à vous voir. 

LE CHETALIER, assis, levant son chapeau et souriant. 
Don Marcasse? Mais certainement! un honnête homme, un 
vieux ami de ma maison ! 

MARCASSE, eu regardant Edmée. 
Reconnaissant! 

LE CHEVALIER, à Marcasse. 
Ah çà ! mon ami, il y a un temps infini qu'on ne vous a vu ! 
vous voyagez toujours? 



70 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

MARCASSE. 

Limousin, Poitou, Bourbonnais, champ par champ, gre- 
nier par grenier, meule par meule, il faut du temps ! 

LE CHEVALIER. 

C'est un métier de Juif errant que tu fais la ! 

MARCASSE. 

Marcher, voyager, c'est bon! mais le métier, fort sot! 
Beaucoup de danger et point d'honneur... Autrefois... (a se 
redresse) bon soldat! Si je Croyais... (A Aubert, qui est près de lui.) 

La guerre, belle chose, monsieur!... le marquis de la 
Fayette... 

BERNARD, riant. 

Ah ! pour le coup, mon oncle, voilà le judicieux Marcasse, 
à qui je ne le fais pas dire, et qui défend la cause de l'indé- 
pendance. 

LE CHEVALIER. 

Tu vas recommencer, toi? Tu es d'une obstination endia- 
blée! Le beau philosophe, ma foi! l'esprit fort! à son âge ! 
Tenez! l'orgueil est au fond de toutes vos idées nouvelles... 
(S'animant.) Vous brisez sans respect avec le pa ç ?é i vos père?, 
vos aînés, vos guides naturels, ne sont plus que des radoteurs, 
et vous prétendez leur passer sur le corps, quand vous auriez 
encore besoin de lisières et de bourrelet ! 

BERNARD. 

Oh! mon oncle! nous savons que vous haïssez les philoso- 
phes et que vous tiendriez tête à Rousseau et à Voltaire en 
personne! 

LE CHEVALIER. 

Eh bien, pourquoi pas? M. de Voltaire est un homme 
d'esprit qui saurait discuter. Quant à votre M. Rousseau de 
Genève, c'est un fou ! Ne voilà-t-il pas que tous les morveux 
de ce temps-ci se posent en miles ! 

BERNARD, aigre. 
Ah! c'est pour moi, cela! 

LE CHEVALIER. 

Eh bien, quand ça serait pour toi? 



MA U PB Aï 7i 

BERNARD. 

J'en serais flatté! 

LE CHEVALIER. 

Il n'y a pas de quoi! 

EDMÉE, bas, à Bernar-L 
Allons, Bernard ! taisez-vous donc. 

BERNARD. 

Pourquoi nie taire"? Déserterai-je le culte de la philosophie? 
Menlirai-jo à mes principes, à ma conscience? ilcnicrai-jo 
l'ëducation que j'ai su acquérir, et les trésors où j'ai puisé la 
lumière de l'esprit? Me laisserai-je imposer les sots préjugés 
que mon siècle repousse? Non ! je suis, je veux être l'homme 
de mon temps, et je combattrai l'absurde, fut-ce contre mon 
propre père ! Une erreur est toujours une erreur, et c'est un 
pauvre argument que celui-ci : « J'ai raison, parce que j'ai 
des cheveux blancs ! » 

Le chevalier frappe avec bruit sa tabatière et parait hors de lui. 
M. AUBERT, au chevalier. 

Pardonnez-lui! il ne fait que de commencer à raisonner... 

BERNARD. 

Permettez, monsieur Aubert, j'ai coutume de prendre mes 
leçons, à mes heures, avec une déférence et une attention 
dont je ne pense pas que vous aj ez désormais à vous plain- 
dre. 

M. AUBERT. 

Loin de là, je reconnais... 

BERNARD, avec hauteur. 
Eh bien, reconnaissez aussi qu'en dehors de ces heures-là, 
je m'appartiens, et que ma vie ne saurait être une leçon per- 
pétuelle, (m. Aubert fait une inclination froide ût se détourne.) Allons ! 
no puis-je me défendre sans blesser votre susceptibilité? 
MARCASSE, s'échappant malgré lui. 
Susceptible, lui?... Non! 

BERNARD, regardant Marca>se par-dessus son épanle. 
Hein? Qu'est-ce au'il fait donc là, l'homme aux belettes? 



72 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LE CHEVALIER. 

Il est de ma compagnie apparemment, (interrompant Bernard, 
qui veut répondre.) Taisez-vous! j'ai assez de vos sottises 1 

BERNARD, à Edmée , qui paraît brisée. 

Vous aussi, certainement, vous me donnez tort? 

EDMÉE. 

On a toujours tort quand on blesse ceux qu'on aime! 

LE CHEVALIER, se levant. 
Ah! il ne comprend pas cela, lui! la tendresse, le respect 
filial!... fi donc! c'est passé de mode! (a Edmée.) Ces discus- 
sions éternelles me fatiguent, (a Bernard, qui veut répondre.) Te- 
nez, voilà un paysan qui vient vous parler. Ah ! ne donnons 
pas le spectacle de nos querelles! 

MARCASSE, à part, regardant Bernard. 
Hélas! oui, bien changé! 

SCÈNE III 

LES MÊMES, TOURNY, venant du dehors; il tient une lettre. 
LE CHEVALIER. 

Ah! c'est toi, monsieur le métayer? Je te croyais parti? 

TOURNY. 

J'étais en route, not' maître ! mais j'ai rencontré... (a M. Au- 
bert.) C'est une lettre pour vous, monsieur Aubert. (il s'appro- 
che de lui, et lui dit tont bas.) De qui elle est... vous le verrez 
bien; oh m'a défendu de la donner à d'autres que vous, et 
on attend. 

M. AUBERT, qui a vivement parcouru la lettre. 
Oui, oui!... Merci, mon ami. J'y vais. 

Il sort par la grille. 
TOURNY, au chevalier. 
Et puis ça me fait penser... puisque je revenais... C'est 
une chose que je n'ai point osé vous demander à ce matin, 



MAUPRÀT 73 

not' maître! J'en suis tourmenté et je voudrais tant seulement 
savoir où ça en est, ces affaires-là! 

LE CHEVALIER» 

Quelles affaires? 

TOURNT. 

On a tué du monde, on en a pris, on en a laissé sauver... 
Tout de même, il en reste encore du côté de chez nous, des 
gars qui ont marché, dans le temps, contre la loi et les huis^ 
si3rs... Contre les huissiers, c'est pas un mal; mais enfin, 
comme on recherche de temps en temps ceux qui ont fourni 
la corde..., il y a mon beau-frère qui a été dénoncé par des 
mauvaises langues...; et, comme M. le grand lieutenant est 
revenu de Paris... 

BERNARD, tressaillant. 
Ahl M. de la Marche est de retour? 

TOURNY, l'observant. 

Je le croyais!... si ça "n'est pas... qu'il y soit ou non, si 
c'était un effet de votre bonté, monsieur Bernard, de lui 
parler 1... 

BERNARD. 

Moi ! que je parle à H. de la Marche ? 

TOURNT. 

Dame! puisque c'est lui qui vous a sauvé le désagrément 
que vous auriez eu... mèmement qu'on dit qu'il a été parler 
au roi pour vous et qu'il doit rapporter votre grâce... 

BERNARD, impétueusement. 

Est-ce vrai, mon oncle, ce que dit cet imbécile? 

TOURNY. 

Oh! excusez-moi si... 

LE CHEVALIER. 

C'est bon, c'est bon, Tourny ; on s'occupera de ta demande. 
Tu peux t'en aller sans inquiétude. 

11 fait signe k Marcasse, qui emmène Tourny. 
III ii 



74 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 



SCENE IV 

LE CHEVALIER, BERNARD, EDMÉE, 
H. AUBERT. 

BERNARD, en colère. 
Ainsi M. le lieutenant général daigne veiller sur mon sort? 

LE CHEVALIER. 

Aimeriez-vous mieux qu'il eût procédé avec vous selon la 
rigueur de ses fonctions? 

BERNARD. 

Et on me l'a caché ! 

EDMÉE. 

On a évité de vous parler d'une chose pénible. 
BERNARD, avec amertume. 

Pourquoi cela, ma cousine? Vous m'eussiez dit combien je 
devais de reconnaissance à mon ■protecteur! Sans doute, un 
de ces matins, vous allez me dicter une lettre d'humbles re- 
mercîments à son adresse? à moins qu'il ne préfère venir 
recevoir les vôtres ? (Se penchant vers elle et baissant la voix.) N'est- 

ce pas votre désir, et faut-il chercher ailleurs la cause de 
votre mélancolie ? 

EDMÉE. 

Ne sauriez-vous laisser en paix, au moins, les absents? 

LE CHEVALIER, à Bernard. 

Que dites-vous à ma fille, et pourquoi vous permettez- vous 
de lui parler bas devant moi? 

BERNARD. 

En effet, c'est une impolitesse, et vous ne m'en passez au- 
cune. Mais veuillez considérer que j'ai sujet d'être blessé et 
mortifié au dernier point de ce qui m'arrive! On a juré de me 
traiter ici comme un homme sans conséquence, comme un 
enfant à qui on ne permet p u s de choisir ses amis. . . Or, je 



MAUPRAT ?o 

prétends avoir ce droit-là, moi, et je ne veux pas de l'ami- 
tié et des bons offices de M. de la Marche. 

LE CHEVALIER. 

Pourquoi le haïssez-vous? Vous êtes absurde 1 

BERNARD. 

Je ne souffre pas que personne me protège; j'ai la préten- 
tion de ne rien devoir qu'à moi-même 1 

LÉ CHEVALIER. 

Ayez moins d'orgueil, Bernard! 

BERNARD. 

Et pourquoi donc cela, s'il vous plaît? parce que j'ai été 
un Mauprat de la Varenne? Oui, oui, je dois porter éternel- 
lement la peine de mon infortune! et, depuis vous, mon oncle, 
jusqu'au dernier de vos paysans, chacun ici se croit fondé à 
m'infliger le souvenir du passé comme une injure! 

LE CHEVALIER. 

C'est à moi que vous dites cela? à moi qui ai tout fait pour 
vous relever à vos propres yeux et dans l'estime de tous? 
Tenez, vous devenez ingrat! 

BERNARD. 

Mon oncle, vous m'avez imposé vos bienfaits... Mais vous 
ne voulez pas voir que je suis un homme... un homme qui 
a grandi dans des luttes violentes et qui ne sait pas mentir!... 
Je n'ai pas choisi ma destinée, moi, et je ne veux pas rougir 
de moi-même ! Injustes et cruels, les cœurs qui me feraient 
un crime d'être né malheureux! (Avec intention, regardant Edmée.) 
Ingrats et lâches, ceux qui oublieraient certaines preuves de 
générosité! 

LE CHEVALIER, se levant. 

Que voulez-vous dire? Expliquez-vous, je le veuxl 

BERNARD. 

Rien, mon oncle; vous êtes plus mal disposé pour moi au- 
jourd'hui que de coutume; je me retire pour ne pas vous irri- 
ter davantage. 

Il sort. Le chevalier retombe accablé. A la fin de cette scène, M. Aubert 
est entré avec une certaine émotion. 



7C THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SCÈNE V 

LE CHEVALIER, M. AUBERT, EDMÉE. 

Le pète et. la fllle sont accablés tous deux, de chaque côté de la scène. Le 
chevalier est absorbé; Edmée, tremblante et comme réfugiée derrière 
M. Aubert, qui est debout auprès d'elle. 

EDMÉE, à M. Aubert. 

Oh! il finira par laisser échapper ce fatal secret, et ce sera 
le dernier coup pour mon père ! 

M. AUBERT. 

Edmée, il faut avoir le courage de rompre un lien funeste! 
M. de la Marche peut VOUS sauver... (Montrant la maison de 
Patience.) Il est là... 

EDMÉE. 

Quoi! malgré...? 

M. AUBERT. 

Oui, malgré votre défense. 

EDMÉE. 

Mais si Bernard le rencontre... 

M. AUBERT. 

Il ne s'agit plus de Bernard, Edmée; il s'agit de votre père; 
voyez son abattement. 

EDMÉE, se tournant vers son père, qui a la figure cachée dans ses 

mains. 

Mon père! (s'élançant vers lui.) Vous souffrez? 

LE CHEVALIER. 

Non, rien; laisse-moi, ma fille. 

EDMÉE, tombant à ses pieds. 
Vous me repoussez? 

LE CHEVALIER, la pressant sur son cœur. 
Toi? Dieu! 

EDMÉE. 

Vous pleurez? (a Aubert.) Mon père pleure! Oh! qu'il est 
coupable, celui qui fait couler de telles larmes! 



MAUPHAT "7 

LE CHEVALIER. 

C'est la première fois depuis la mort de ta pauvre mère. 
Que veux-tu! je suis vieux, je suis faible. 

M. AUBERT. 

Non, monsieur, vous ne serez jamais faible; mais votre cœur 
est brisé, et il faut que votre fille le sache. 

LE CHEVALIER. 

Taisez-vous, mon ami. 

EDMÉE. 

Mon père! vous doutez de moi? vous croyez que je peux 
aimer quelqu'un plus que vous sur la terre?... Non, c'est im- 
possible!... Nous avons été affreusement éprouvés dans notre 
famille; nous avons tout accepté à nous deux, parce que nous 
ne faisons qu'une âme, qu'une volonté, qu'une conscience. 
Je peux donc tout supporter pour vous et avec vous; rien 
sans vous, rien contre vous. 

LE CHEVALIER. 

Edmée! mon enfant, mon bonheur, mon soutien... Ah! 
pourquoi ce démon d'orgueil s'est-il mis entre nous? C'est 
moi... c'est ma faute... j'étais trop heureux!... Je me plai- 
gnais d'être trop calme, trop choyé., trop regardé comme un 
oracle! Son énergie, sa naïveté me séduisaient; je l'ai aimé 
follement, aveuglément; j'ai songé à en faire mon fils; je 
t'ai aidé à éloigner les obstacles, et, à présent... hélas!... 

M. AUBERT. 

Il est temps d'ouvrir les yeux cependant, et de voir que 
votre indulgence a produit des fruits amers! Tous deux vous 
avez été touchés de sa situation, éblouis de son intelligence 
rapide, de son ardeur au travail, de sa volonté peu commune... 
.Mais ces grandes qualités, en se développant, ont donné l'es- 
sor à une vanité immense, et la vanité est un vertige qui dé- 
range l'esprit et qui dessèche le cœur! 

EDMÉE. 

Ah! que vous êtes devenu sévère pour lui, mon amil 

LE CHEVALIER. 

Oui, vous l'êtes frop, si Edmée le voit avec d'autres 



78 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

yeux!... Tenez! elle aussi, elle pleure!... ne comprenez-vous 
pas?... 

EDMÉE. 

Non, je ne pleure pas! Je n'ai plus de larmes! je suis 
brisée ! Oui, mon père, voici la vérité : je me consume entre 
l'espoir et la crainte. Bernard est à la fois meilleur et pire 
que vous ne croyez - il y a des moments où je crois sentir en 
lui mon frère! d'autres où j'ai froid, où j'ai peur en retrou- 
vant dans son regard, dans sa pensée., l'homme d'autrefois, 
rendu plus terrible par la puissance du raisonnement ! et ce- 
pendant... 

LE CHEVALIER, l'observant avec intention. 

Cependant quoi? Dis-moi tout! 

EDMÉE. 

Mon Dieu! j'ai mes défauts aussi! des défauts qui ressem- 
blent parfois aux siens. Le même sang ne coule-t-il pas dans 
nos veines? Le sang des Mauprat, plus impétueux, plus 
bouillant, vous le savez bien, que celui des autres! J'ai eu 
des moments de hauteur, des accès de colère. Je l'ai irrité, 
blessé! Oui, je me plaisais à mesurer ma force avec la 
sienne, et, devant les menaces de l'avenir, je m'écriais folle- 
ment : « Non, Bernard, tu ne briseras pas la fille de mon père! 
A Mauprat, Mauprat et demie!... » Et puis je redevenais en- 
fant. Je suis comme vous, je me lasse vite de gronder! J'avais 
besoin de voir sourire ce mâle visage assombri par mes re- 
proches... Ah! que voulez-vous, mon père, mon ami!... Je 
suis faible au fond du cœur, je suis femme! 

LE CHEVALIER, vivement ému. 

Edmée! tu l'aimes! je le savais bien ! C'est pour cela que 
j'ai tant lutté pour le rendre meilleur, mais je ne fais que 
l'exaspérer! Eh bien, je ne lui résisterai plus II veut tou- 
jours avoir raison, je me tairai; il veut être le maître, qu'il 
le soit! Je me corrigerai, moi; je me vaincrai, puisqu'il ne 
peut pas se vaincre! N'est-ce pas mon devoir, à moi qui ai si 
peu de temps à vivre, de lui céder l'empire du présent? Tu 
l'aimes, ma fille! c'est à moi de me sacrifier. 



MAUFRAT ™ 

EDMÉE. 

Non, non! je repousse ce sacrifice impie ! Vous voir suDir 
une pareille torture, laisser avilir votre dignité paternelie, 
vous faire désirer la mort!... Non, mille fois nonl Je haïrais 
Bernard le jour où je vous verrais brisé et dominé par luil 

LE CHEVALIER. 

Mais, sans lui, tu vivrais triste et malheureuse... Ah! que 
tout cela me fait de mal! (u veut se lever et retombe.) Je n'en 
peux plus, monsieur Aubertl 

EDMÉE. 

Qu'est-ce donc? Vous pâlissez! 

LE CHEVALIER. 

Non! je suis bien... (n se 1ère.) Mon parti est pris 1 

M. AUBERT. 

Monsieur, ce combat use vos forces, il faut qu'il cesse, 
Edmée s'en chargera. 

EDMÉE. 

Oui, merci, mon ami! Je vous suis, mon père! 
Le chevalier s'éloigne avec M. Aubert, pendant que M. de la Marcho 
sort de la maison de Patience. 



SCÈNE VI 
M. DE LA MARCHE, EDMÉE. 

M. DE LA MARCHE. 

Enfin, j'ai donc le bonheur... 

EDMÉE. 

Il s'agit, monsieur, de l'honneur de ma famille, j'ai voulu 
vous parler moi-même; je sais tout ce que vous avez fait 
pour nous, mon père en sera reconnaissant; mais... 

M. DE LA MARCHE. 

Edmée, no faites pas d'objections, n'hésitez pas... Moi aussi, 
je b léjà tout ce que l'attitude fâcheuse et ridicule 

de M. Uernard m'avait fait depuis longtemps pressentir. 



80 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

En vous quittant, je n'avais pas la prétention de supplanter 
un rival heureux; aujourd'hui, j'ai l'espoir de vous préserver 
du malheur de lui appartenir. La grâce des personnes com- 
promises dans la sédition des francs seigneurs porte des res- 
trictions. Certaines d'entre elles, à mon choix, seront bannies 
pendant un nombre d'années qu'il m'appartient de détermi- 
ner. En un mot, je tiens du roi plein pouvoir d'agir selon 
ma conscience. 

EDMÉE. 

Une sentence de bannissement, c'est une tache éternelle. 

M. Î)E LA MAHCHE. 

Elle ne sera point prononcée : Bernard, averti officieuse- 
ment, pourra la prévenir par son départ. 

EDMÉE. 

Et qui se chargera de lui porter ce coup .terrible? 

M. DE LA MARCHE. 

Vous ou moi. 

EDMÉE. 

Ne le faites pas, monsieur! Bernard, irrité et désespéré, 
résistera à un avis qui le priverait de sa liberté morale. Son 
âme éclatera ou s'aigrira dans cette contrainte!... Non, non, 
ce n'est pas ainsi qu'il faut le préserver de lui-même ! 

M. DE LA MARCHE. 

Allons, Edmée, vous le plaignez!... et moi, je vous plains; 
mais je dirai comme votre père : c'est à moi de me sacrifier. 
Tenez! voici la grâce... sans restriction aucune!... 

EDMÉE, lai tendant la main. 

Monsieur de la Marche, merci pour voire loyauté. 

M. DE LA MARCHE, lui baisant la main. 

Oh! Edmée! adieu!... Laissez-moi du moins espérer qu'un 
jour... 



MAUPRAT 81 

SCÈNE Vil 
Les Mêmes, BERNARD. 

BERNARD. 

Ah! j'en étais sûr! Je comprends! (Prenant la grâce dans les 
mains d'Edmée et regardant.) Oui! c'est fort bien imaginé... Il 

it de vous remercier, n'est-ce pas? 
11 froisse le papier dans ses mains comme pour le jeter au visage de 
M. de la Marche. Edmée le lui arrache avant qu'il en ait fait le mou- 
vement. M. de la Marche s'est détourné d'un air de dédain en voyant 
entrer Bernard. 

EDMÉE, à Bernard. 

Contenez-vous, respectez au moins les convenances 1 

BERNARD. 

Les convenances? Oui, l'hypocrisie, la trahison, le men- 
songe! 
M. DE LA MARCHE, qui a été reprendre son manteau sur lo 
banc, ironique et froid. 

A qui M. Bernard adresse-t-il ces véhémentes apostro- 
phes? 

EDMÉE, vivement. 

Soyez assez l'ami de ma famille pour n'en rien prendre 
pour vous. 

M. DE LA MARCHE. 

Oui, Edmée, j'aurai beaucoup de sang-froid. Je me retire. 
Daignez présenter mon respect à M. le chevalier. 

BERNARD. 

Je me charge de lui porter vos adieux définitifs, monsieur 
le comte de la Marche ! 

M. DE LA MARCHE. 

Ce n'est pas à vous, monsieur, que j'ai à confier ce soin-l;i. 

BERNARD. 

Pardonnez-moi I 



82 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

M. DE LA MARCHE. 

Déjà? L'intention de mademoiselle de Mauprat est-elle que 
les choses se passent d'une façon si nouvelle ? 

EDMÉE. 

Non, certes, monsieur; croyez bien... 

BERNARD. 

Crovez bien que je ne me laisserai pas jouer ! Monsieur, 
j'ai des droits sur cette femme : si vous en avez aussi, le sort 
des armes décidera de qui elle doit rester veuve. 

EDMÉE. 

Oh ! quelle démence, mon Dieu! quel outrage! 

M. DE LA MARCHE. 

Si c'est de la démence, en effet... Si c'est un outrage, Ed- 
mée , dites donc un mot qui m'autorise... 

BERNARD. 

Allons, Edmée , prononcez-vous ! choisissez votre cham- 
pion. A qui de nous deux avez- vous fait, à la Roche-Mauprat, 
un serment terrible, sur votre salut éternel, sur l'âme de vo- 
tre mère ? 

M. DE LA MARCHE. 

A la Roche-Mauprat? Parlez, Edmée! c'est une calomnie, 
vous n'avez jamais franchi le seuil de ce lieu infâme?... 
Dieu! elle ne répond pas ! 

BERNARD. 

Doutez de mes droits, si bon vous semble : moi, je les 
maintiens. 

M. DE LA MARCHE. 

Adieu, mademoiselle de Mauprat ; recevez quand même 
l'hommage de mon respect. 

EDMÉE. 

Oui, monsieur, je l'accepte, parce que j'en suis toujours 
digne. 

BERNARD, marchant sur lai. 

Monsieur, je ne vous tiens pas quitte! 



M A D P R A T 83 

M. J>i: LV MARCHE. 

Oh! quand il vous plaira, monsieur!... Mais, devant uno 
femme, l'usage veut qu'on se taise. 

Il sort. 

SCENE VIII 

BERNARD, EDMÉE, assise; pais MARCASSE. 

EDMÉE, accablée. 
Bernard, votre conduite est infâme 1 

BERNARD. 

Et la vôtre ? 

EDMÉE. 

La mienne fut insensée. J v élais sauvée à la Roche-Mauprat; 
vous aviez eu un bon mouvement! je n'en voulus pas profi- 
ter. Je partais seule et libre. Je revins sur mes pas, pour 
sauver votre vie, votre honneur et votre âme. Pour recon- 
naître cet élan fraternel, cette folle mais sainte confiance, 
vous m'avez ôté plus que la vie, vous m'avez ravi la liberté 
de mon âme, à moi ! et, aujourd'hui, vous m'arrachez toute 
dignité ! vous me revendiquez comme une proie conquise 
dans un coupe-gorge, et cela, devant un rival, sans vous de- 
mander si cet homme aura assez de vertu et de discrétion 
pour ne pas divulguer mon secret par vengeance pour mon 
refus ! 

BERNARD. 

Votre refus !... Je m'arrangerais bien, moi, d'être congédié 
avec ces tendres paroles, ces regards pleins de larmes, ces 
ménagements, ces regrets, cette protestation assez claire 
contre les droits de l'oppresseur! 

EDMÉE, désespérée. 

Tant pis pour vous, Bernard, si, grâce à vos façons d'aeir, 
vous êtes réduit à envier le rôle do l'homme que je congédie! 
Tenez! vous me faites bien malheureuse et bien humiliée! 
mais je ne voudrais pourtant pas échanger la tristesse de 



84 THEATRE COMPLET DE GEORGE SÀND 

mon sert contre la honte du vôtre! Oh! éclatez, je ne vous 
crains plus. Je n'ai jamais redouté en vous que votre dou- 
leur; si je n'ai plus affaire qu'à votre démence, je dédaigne 
de m'en préserver; car, à présent, j'ai à vous faire connaître 
mes dernières et invariables résolutions. 

BERNARD. 

N'achevez pas, taisez-vous!... Non, je ne suis pas maître de 
moi ! 

EDMÉE. 

Je parlerai, Bernard, et peu m'importe le reste. Tenez! 
vous m'avez rendu la mort désirable, et, s'il vous prenait 
fantaisie de me la donner, je crois que ce serait la seule 
chose dont je pusse vous savoir gré maintenant. 

BERNARD, hors de lui. 

La mort ? Edmée ! vous me rendrez fou ! Àllez-vous-en ! 
Vrai, partez ! Oui, je vous tuerais peut-être. 

Il s'approche d'elle, menaçant et furieux. 
MARCASSE , s'élançant entre eux. 
Oh ! que non pas ! (a Edmée, en la repoussant vers la coulisse.) 
Allez, ne craignez rien. 

EDMÉE, fuyant par la droite. 
mon Dieu ! ayez pitié de nous! 

SCÈNE IX 
BERNARD, MARCASSE. 

BERNARD , voulant se débarrasser de Marcasse qui le relient. 

Edmée!... écoutez-moi... (a Marcasse.) Par le diable, ôtez- 
vous de mon chemin! Trouverai-je donc toujours quelque 
valet curieux...? 

MARCASSE. 

Valet! plus nobie que vous qui menacez une femme 1 

BERNARD. 

Tais-toi 1... pas un mot de plus, ou malheur à toi! 



MAUPRAT Rr ' 

MARCASSE. 

Je n'ai point peur! je vous dirai tout. Mauvaise action! 
Edmée si pure, un vrai diamant ! je l'avais sauvée, moi ! 
Vous la perdez, cœur injuste, esprit malade ! Vous êtes bien 
coupable, monsieur ! Fort méchant dans la colère; continuez 
comme ça, vous êtes perdu. 

BERNARD, peu à. peu brisé par les reproches de Marcasse. 

Perdu ! oui, je le suis, car elle me hait! Elle me dédaignait, 
et, à présent, elle me brave ! Eh bien, moi aussi, je veux bra- 
ver son aversion et mépriser en moi cette passion insensée! 
Oui, oui, je mettrai le pied sur la tète du serpent qui ronge 
mes entrailles! Marcasse, allez dire à Edmée... Non ! ne lui 
dites rien. 

MARCASSE, 

Que voulez-vous faire ? 

BERNARD. 

Je ne sais pas! je veux la fuir... l'oublier... ne jamais la re- 
trouver comme un obstacle, comme un écueil funeste dans 
ma vie ! Oui, il y a longtemps que je sens qu'elle m'absorbe, 
qu'elle m'avilit, qu'elle me tue ! Je me lasse à la fin de cette 
honte!... Tenez, écoutez-moi. (il arrache de son doigt l'anneau 
d'Edmée.) Voilà une bague... c'est sa liberté que je lui rends, 
c'est sa parole... dont je ne veux plus! c'est mon dernier 
adieu... Dites-lui qu'elle n'entendra plus jamais parler de 
moi ! 

MARCASSE. 

Mfis où allez-vous? 

BERNARD. 

Qu'importe ? J'irai chercher la force, la volonté, l'énergie, 
l'émotion... la guerre, à l'autre bout du monde s'il le fautl 

MARCASSE, rêveur. 

Oui... il faut... 

BERNARD, sans l'écouter. 

Tl est bien temps, mordieu! que je sois un homme ! Allons, 
Bernard, réveille-loi ! La lutte , le danger, la souffrance : 
Rage et malheur ! comme on disait à la Roclie-.Mauprat... 



86 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

Oui, oui, ma destinée s'accomplit, car c'est la devise du dés- 
espoir !... 

MARCASSE. 

Vous êtes décidé ? 

BERNARD. 

Oui; adieu! 

Il s'en va par le fond dans la campagne et comme au hasard. 
MARCASSE, seul, rêveur. 
Il a raison l,o. et moi... 

SCÈNE X 
MARCASSE, PATIENCE. 

PATIENCE, venant par la droite et portant un grand panier. 
Eh bien, nous allons enfin manger ensemble, j'espère ? 

MARCASSE. 

Pas faim! Adieu, ami. 

PATIENCE. 

Où vas-tu donc encore ? 

MARCASSE. 

Tiens... une bague... pour Edmée. Tu lui diras": « Marcasse 
le suit ; à cause de vous, il en répond. » 

PATIENCE. 

Mais je n'y comprends rien, moi! Explique-moi donc... 

MARCASSE. 

Pas le courage. (Lui serrant la main.) Ami de jeunesse, meil- 
leur des amis! (S'en allant.) Ici, Blaireau! (Le chien sort de la 
maison de Patience et vient a lui. Se ravisant.) Alï ! pas possible. 

11 revient, prend son chien et le remet à Patience. 
PATIENCE. 

Tu me fais peur [ 

MARCASSE. 

Je reviendrai. 



MAUPRAT 87 

ACTE QUATRIÈME 

CINQUIÈME TABLEAU 

A LA ROCHE-MAUPRAT 

Une chambre assez petite et sombre, vieux style, vieux meuble?, un aspect 
d'antiquité sinistre. A droite du spectateur, une cheminée. Une porte au 
fond, au milieu. Vers la gauche, un vieux lit à colonnes dont les rideaux 
de serge brune sont fermés. Une croisée à gauche, au premier plan. Au 
fond, à côté de la porte qui donne sur une cage d'escalier fermée une au- 
tre fenêtre vers la droite. Sur le devant du théâtre, à gauche, une petite 
table grossière et un vieux fauteuil. Sur le devant à droite, près de la 
cheminée, un autre fauteuil plus grand. 

SCÈNE PREMIÈRE 

1ERNARD, TOURNY, puis MARCASSE. 

Le métayer vient d'entrer le premier. Il porte un fagot et un bout de chan- 
delle dans un vieux chandelier. 11 se retourne vers Bernard, qui le suit en 
costume d'officier de l'armée franco-américaine ; un manteau sur les épau- 
1.-. les bottes ternies par le voyage, deux pistolets a la ceinture. 

TOURNY. 

Si fait, si fait, monsieur Bernard, vous vous reposerez un 
si peu dans la chambre de maître. Vous devez être las, si 
vous venez comme ça d'Amérique. J'vas vous faire une 
flambée, c'est humide en tout temps ici. (Très-étonné.) Tiens, 
il y a du feu !... 

BERNARP. 

Oh! cette chambre!... 

TOURNY. 

Ah! dame, c'est tout ce qui reste de l'ancien château, de- 
puis la grande affaire, le feu, le saccage! Mais la métairie 
es! en bon état, vrai, des granges toutes neuves et un chep- 



S3 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

toi !... Ah! ça va mieux à la Roche-Mauprat que du temps 
de vos oncles !... Dieu leur fasse paix! (a part.) Ce feu..., c'est 
drôle, tout de même. 

BERNARD. 

C'est bon, maître Tourny; ayez l'obligeance de me pro- 
curer un cheval tout de suite. 

TOURNY. 

Vous aurez ça avant qu'il soit un petit quart d'heure. Ma 
propre vraie jument ! On court la chercher au pacage. 

BERNARD. 

Bien, bien ! Parlez-moi de Sainte- Sévère. Vous dites que 
mon oncle...? 

TOURNY. 

Ah! ma fine, M. le chevalier a passé la septantaine; mais 
ça ne l'empêche pas d'être encore vert, oui-da ! Il se promène 
de temps en temps dans sa voiture, avec la demoiselle, du 
côté de par ici, d'autant mieux qu'ils ont fait arranger la 
route; ce qui est bien agréable à leurs bêtes et aux nôtres. 

BERNARD. 

Ah ! ils viennent par ici ? 

TOURNY. 

Pas souvent ! à ce qui paraît que la demoiselle ne s'y plaît 
point; mais, tout de même, elle y est venue, pas plus tard 
que la semaine passée, et je m'imaginais bien qu'elle y vien- 
drait encore aujourd'hui. 

BERNARD. 

Aujourd'hui?... 

TOURNY. 

Oui, parce qu'on disait comme ça qu'ils s'en allaient en 
visite chez la dame de Rochemaure, et je me disais, moi, 
qu'en revenant, comme elle sait que ma mère est malade, et 
qu'elle est grandement charitable... Mais voilà la nuit, et ils 
doivent être retournés à Sainte-Sévère, par le chemin de la 
tour Gazeau. 

BERNARD, à part. 

J'aurais pu la trouver ici... Ici ! non! ce n'est pas ici que 
je veux ia revoir ! 



M AU P RAT 89 

MARCASSE, qui est entré en habit militaire, nne valise à la main, 
un manteau sous le bras , baissant la voix et montrant à Tournj 
Bernard qui est rêveur. 

Allons, voyons, mon ami! mon capitaine, très-pressé d'ar- 
river à Sainte-Sévère, et bien las... vous voyez ? 

TOURNY. 

M'est avis qu'il est à jeun ; mais il m'a refusé ! 

MARCASSE. 

C'est égal, apportez toujours... 

TOURNY. 
J'y vas vitement. (Reconnaissant Marcasse, qui se débarrase do son 
chapeau.) Ali !... mordi! je suis content de vous voir, monsieur 
le sergent! Vieux preneuxde fouines, va!... 

SCÈNE II 
BERNARD, MARCASSE. 

MARCASSE. 

Eh! mon capitaine, pourquoi si abattu? Tout le monde en 
bonne santé, là-bas ! encore deux ou trois heures ! un cheval 
frais dans cinq minutes... Bon courage, et merci à Dieu! 

BERNARD. 

Ah ! mon ami, que je suis ému ! Je ne sais ce qui se passe 
dans mon triste cœur, dans ma pauvre tète ; mais, à mesure 
que j'approche, la confiance me manque, l'espoir me fuit 1 
Tout m'e^t présage de deuil et de malheur. Oui, j'ai l'esprit 
frappé ! Le soleil qui, dans la journée, me souriait du haut 
descicux, pourquoi se couche-t-il dans un nuage de sang? Et 
ce maudit cheval, qui semblait plein d'ardeur et de force, 
pourquoi tombe-t-il comme foudroyé devant ce lieu sinistre? 
Être forcé d'\ entrer quand je détournais la tète en passant 
pour ne pas le voir ! Et cette chambre où l'on nous amène 
d'un air de fête! ne la reconnais-tu pas, Marcasse? C'est celle 
de- Jean le Tors. Voilà ces vieux murs tant do fois tachés do 
sang, voilà le fauteuil où il s'asseyait pour méditer ses 



90 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

cruautés, et, d'où, après m'avoir attaché aux colonnes de son 
lit, il se repaissait, l'infâme! des larmes d'un malheureux en- 
fant. 

marcasse. 

N'y pensez plus, vous allez être heureux. 

BERNARD. 

Qui sait? La justice du ciel est-elle enfin satisfaite? suis-je 
assez purifié et digne de pardon? 

MARCASSE. 

Oui ! oui ! 

BERNARD. 

Ah ! si cela est, c'est à toi que je le dois, Marcasse, à toi 
qui m'as suivi en Amérique pour me parler d'elle, à toi qui 
m'as fait comprendre le dévouement par la seule éloquence 
de ton propre exemple ! 

H lai serre la main. 

SCÈNE III 

MARCASSE, BERNARD, TOURN Y 

Tourny apporte du via et quelques plats et ustensiles dans une 
corbeille qu'il pose sur la table. 

TOURNY. 

Pardon, excuse, not'maître, si je vous ai fait attendre, c'est 
ma mère qui est plus malade. Elle vient de tomber en fai- 
blesse pour s'être fâchée après moi, parce que je vous ai 
amené ici. 

MARCASSE. 

Pourquoi? 

TOURNY. 

Oh! dame! qui sait? la tête s'en va! Il y a trois jours 
qu'elle vient rebâter à nuitée dans c'te chambre et qu'elle n'y 
veut plus souffrir personne ! avec ça que le mariage de la de- 
moiselle lui embrouille les idées. 



M AU PB AT 91 

BERNARD, tressaillant. 
Le mariage? qui donc se marie ? 

TOI UN Y. 

La demoiselle Edmée avec le grand lieutenant ! Oh ! il en 
est parlé dans tout le pays, et vous venez à point pour être 
de noce. (Étonné des signes de Bfarcasse.j Excusez-moi, je ne dis 
peut-être pas la chose dans les bons termes : on est si simple, 
nous autres paysans ! 

MARCASSE. 

C'est bien, assez, merci! 

Il le reconduit dehors. 

SCÈNE IV 
MARCASSE, BERNARD. 

Bernard est immobile sur le fauteuil à gauche ; il prend machinalement 
un de ses pistolets à sa ceinture. 

BERNARD. 

Cela devait être ! 

MARCASSE, arrachant le pistolet des mains de Bernard. 
Vous!... un homme, un militaire, qui doit sa vie... Fi 
donc! Et puis, c'est faux, qui sait? On dit, on croit! des pa- 
roles ! Il faut savoir ! Partons! 

Il jette le pistolet à terre. 

BERNARD. 

in, non! je ne peux pas ! La retrouver fiancée de nouveau 
avec cet homme ! Ah! je suis désespéré... je n'ai plus besoin 
i]o in'nb-orver et de me corriger... mes instincts farouches 
peuvent bien triompher à présent. Pourquoi non? J'appartiens 
au mal, puisque mon cœur appartient à l'éternelle solitude ! 
(a M <]ui s'est agenouillé près do lui.) Mais que fais-tu là, 

mon pauvre ami? que peux-tu demander à un homme qui 
n'existe plu* ? 

MARCASSE. 

Votre ami, oui je le suis ! vous, le mien aussi ! vous lo de- 



92 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

vez ; vous m'avez sauvé deux fois la vie au risque de la vôtre. 
Vous avez été pour moi comme un frère... un égal... un fils 
aussi... ce qui fait que je... je vous aime et que... je vous 
aime ! 

BERNARD. 

Ah! noble cœur! tu me plains, toi !... oui, toi seul, toi seul 
au monde, pauvre homme, tu m'aimes, je le sais ! 

MARCASSE. 

Moi... Ce n'est pas assez, j'en conviens. (Lui prenant les mains.) 
Oui, pleurez... ça ne déshonore pas... pleurez!... et puis 
écoutez bien... (Touchant le pistolet de Bernard à sa ceinture.) Si 
vous pensez encore... très-possible! Eh bien, pourquoi pas? 
moi aussi : avec vous, vivre et mourir ! mais en secret, tous 
deux, loin d'ici. Jurez ! 

BERNARD. 

Je te comprends, je dois sauver ma dignité ! 

MARCASSE. 

Qu'est-ce que c'est que de mourir ? Pas grand'chose ! 

BERNARD. 

Tu as raison... Le désespoir, c'est la faiblesse ! 

MARCASSE. 

Bien ! alors, nous irons, et, quoi qu'il y ait là-bas... belle 
tenue, bon visage, esprit ferme. 

BERNARD. 

Oui, oui, partons!... 

MARCASSE. 

Vous êtes fatigué, malade, défait ! Il ne faut pas. Buvez un 
verre de ce vin, jetez-vous sur ce lit... dix minutes, comme 
en campagne, cela remet... le temps que je sellerai votre che- 
val. Vous promettez... la?... 

BERNARD. 



Sur l'honneur! 
Bon ! merci ! 



MARCASSE. 



MAUPRAT ïi 

SCÈNE V 

BERNARD, ml. 

Excellent homme! oui, jusqu'à la dernière lueur d'espé- 
rance, j'attendrai debout le coup qui doit briser ma vie. Tout 
sera dit, tout sera fait dans quelques heures ! (n reste assis sur le 
fauteuil de gauche, immobile, les yeux ouverts, perdu dans ses pensées. Les 
rideaux du lit s'écartent doucement derrière lui. Jean le Tors, pâle, mai- 
gre, effrayant, enveloppé d'un mauvais maDteau incolore, et la Lètenue, se 
glisse sans bruit, cherche des yeux le pistolet que Marcasse a jeté au mi- 
lieu de la chambre, le voit, souffle la chandelle qui a été laissée sur un pe- 
tit meuble entre le lit et la porte ; puis il se baisse, ramasse en rampant lo 
pistolet, le cache de la main droite, et fait de l'autre main un geste de me- 
nace en regardant Bernard. En ce moment, Bernard le voit, tressaille 
d'horreur et reste comme pétrifié. Le spectre se lève et grandit devant lui 
en le tenant fasciné; puis il recule jusqu'au panneau de droite, où il dis- 
paraît par une porte secrète pratiquée dans la boiserie. Alors, Bernard 
s'élance sur le panneau, le touche, le pousse en vain, puis s'arrête, 
passe sa main sur son front, et revient vers le fauteuil.) Ah ! c'est 
horrible! cette vision!... Est-ce que je perds la raison, 
mui? 

SCÈNE VI 

BERNARD, MARCASSE, revenant avec une lumière. 
BERNARD. 

Quoi donc, Marcasse ? que veux-tu ? 

MARCASSE. 

Je venais... Mais qu'est-ce que vous avez donc? Vos yeux 
sont fixes, vos mains glacées ! Vous n'avez pas dormi? 

BERNARD. 

Non ! c'est pire! j'ai rêvé tout éveillé ! je me si3ns baigné 
d'une sueur froide. Marcasse, sortons d'ici ! 



9* THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE 8AND 

MARCASSE. 

Mais vous pouvez me dire, à moi... 

BERNARD. 

Oui, tout!... Je viens de voir là, devant moi, aussi nette 
que je vois la tienne, la figure de Jean de Mauprat. 

MARCASSE. 

Singulier cela! comme moi... à la Rochelle, il y a huit 
jours... Vous sentez-vous la fièvre? 

BERNARD. 

Je ne sais, mais ce doit être la cause... Allons, viens ! je 
suis malade, l'air me remettra ! 



SCENE VII 
Les Mêmes, PATIENCE. 

PATIENCE. 

Où sont-ils?... où est-il? Ah! monsieur Bernard, pardon, 
excuse... lui d'abord! (il se jette dans les bras de Marcasse.) Eh bien, 
tu ne me dis rien? Oui! le saisissement... (Marcasse tombe sur 
une chaise.) Eh bien ! eh bien ! 

MARCASSE. 

Vieux enfant... faible... trop de plaisir!... pas vieilli, 
toi!... et... lui?... 

PATIENCE. 

Blaireau ? Il t'avait dans son idée depuis ce matin, il n'a 
fait que gémir et soupirer, et, en venant ici, il était comme 
un fou... (Écoutant.) C'est lui ! je l'entends! (il court à la porte, 
qui s'est refermée derrière lui. Le chien s'élance et court à son maître., qui 
le prend et le caresse.) Viens, viens, Blaireau, notre ami est re- 
venu... Ah ! que ça fait de bien, mon Dieu, et que je suis con- 
tent!... (a Bernard.) Et vous, mon beau soldat? Oh! oh! offi- 
cier déjà! ça dit tout! J'en étais bien sûr, moi, que vous 
grandiriez par- dessus tout le monde; aussi, je vous salue, 
mon maître ! Vous serez le premier et le dernier à qui je 
donnerai ce nom-là, et, comme le cœur le pluo indocile peut 



MAUPRAT 95 

bien entrer en servage, je vous permels.de dire de moi : 
«Voilà un paysan qur m'appartient. » Oui, oui, embrassez-moi, 
me voilà vendu à vous... puisque vous aviez toute mon ami- 
tié et qu'à présent vous aurez toute mon estime. (Se retournant 
vers Marcasse et riant.) Et lui, le sergent ! c'était son idée, quoi ! 
Enfin, vous voilà revenus! Croyez-moi, si vous voulez, quand 
ils m'ont dit : « Ils sont là! » j'ai pas été étonné du tout, j'avais 
rêvé de vous à c'te nuit... Et puis on avait beau vous croire 
morts et vous pleurer, je disais toujours : « Ils reviendront. » 

BERNARD. 

On m'a pleuré?... Oui, quelques jours, quelques semaines, 
et puis... Va, ne m'apprends rien, j'en sais déjà assez. 

PATIENCE. 

Qu'est-ce que vous savez?... On dit bien des choses; 
mais on ne me dit rien, à moi, c'est ce qui prouve qu'il n'y a 
rien I 

BERNARD. 

Ah! ainsi tu n'es pas sûr...? 

PATIENCE. 

Si fait ! mais, dame! M. le chevalier est si seul à présent! 
depuis qu'Edmée a refusé tant de prétendants, il se trouve 
comme brouillé avec son entourage, c'est ce qui fait que 
monsieur... 

BERNARD. 

Ah ! oui ! 

PATIENCE. 

Mais je vous jure bien qu'Edmée... Tenez, je ne suis pas 
en peine... vous vous expliquerez... elle vient ici. 

BERNARD. 

Elle vient! 

PATIENCE. 

Oui, elle m'y a donné rendez-vous ce soir, avec le médecin, 
pour la mère Tourny, et, en passant... D'ailleurs, nous allons 
courir au-devant d'elle, pas vrai? Ah! mais non, je... 

BERNARD, 

Quoi donc? que crains-tu? 



Ôô THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

PATIENCE. 

J'irai d'abord pour l'avertir, de peur qu'elle ne soit trop 
saisie de joie... 

BERNARD, avec amertume. 
De joie!... 

CARCASSE, bas, à Patience. 
Qu'est-ce qu'il y a? 

PATIENCE, bas. 

C'est que... justement... M. de la Marche les a escortés 
dans cette visite. 

MARCASSE, de même. 
Est-ce que...? 

PATIENCE, de même. 
Non, non, elle ne l'aime pas, va; mais, comme je vois que 
Bernard est toujours inquiet de ça... l'autre qui lui en veut... 
une querelle vient si vite... 

MARCASSE. 
Oui, allons-y! (A Bernard, qui les a observés avec inquiétude./ 

Restez là, mon capitaine, et soyez calme. Vous me l'avez 
promis. 

Il sort avec Patience. 

SCÈNE VIII 
BERNARD, pois JEAN DE MAUPRAT 

BERNARD. 

Calme!... quand elle approche, quand je vais la voir... 
Dieu de bonté ! si elle était libre, je saurais si bien me faire 
aimer, à présent ! (il ouvre la fenêtre du fond. On voit une plate-; 
forme dégradée et des remises au fond.) Elle va venir... Non, pas en- 
core... Ah! ne pas oser courir... Pourquoi m'en ont-ils em- 
pêché ? La voir. . . mon Dieu ! la voir et mourir ! . . . J'entends... 
(il va à la fenêtre de gauche.) C'est elle! Ah! il fait sombre... 
Mais je reconnais sa voix... A qui donc parle-t-elle ? quel est 
ce cavalier qui escorte la voiture ? C'est lui!... oui, oui, c'est 






MAUPBAT «7 

bien lui! Ils passent.. N'a-t-elle pas relevé la tète? Non, elle 
n'a pas deviné que j'étais là !... La voiture s'arrête, elle eat 
là maintenant ! (Jean paraît sur la plate-forme. Bernard fait un pas 
vers la fenêtre du fond comme pour voir Edmée plus longtemps, puis s'ar- 
rête.) Je ne veux plus rien voir, rien comprendre ; je veux 
mourir, voila tout... (il va, désespéré, se jeter contre le lit, la tête dans 
ses mains et dans les rideaux. En même temps, Jean, qui s'est effacé en 
l'entendant, s'approcher, jette de la plate-forme, un coup d'oeil sur lui, 
puis va au bord de la plate-forme, tire un coup de pistolet ters U route 
du côté où arrive Edmée et disparaît. On entend une clameur dans la 
cour, lsemard tressaille et se relève.) Qu'est-ce donc?... On a Crié! 
que se passe-t-il? 

Rumeurs. — 11 va pour sortir. 

SCÈNE IX 

BERNARD, MARCASSE, accourant. 
MARCASSE. 

Ahl non, rien; j'ai cru que c'était vous... 

Il le regarde et lo touche. 
BERNARD. 

Quoi donc? Ce coup de feu... 

MARCASSE. 

Je no sais... Je venais, j'étais sur l'escalier quand... 

BERNARD. 

Tais-toi... Est-ce que tu n'entends pas des cris, des san- 
glots? 

MARCASSE. 

Non !... si!... Attendez, monsieur... (Se retournant sur l'entrée.) 
Eh bien, mon Dieu ! 

TOURNY, en dehojs. 
Par ici, par ici, il y a un lit, du feu ! Sainte Vierge ! quel 
malheur!... 

m 6 



93 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SCÈNE X 

Les Mêmes, EDMÉE, portée par PATIENCE, LE CHE- 
VALIER, M. AUBERT, M. DE LA MARCHE, un 
Médecin, Paysans, Domestiques. 

BERNARD, qui s'est élancé jusqu'à la porte, se trouve en face d'Edmce, 
qu'on apporte pâle et sans mouvement. Il jette un cri terrible, recule et 
va tomber égaré sur le fauteuil de droite. 
Edmée, morte!... 

On porte Edmée sur le fauteuil à gauehe. 

LE CHEVALIER. 

Ma fille, ma pauvre enfant 1 

M. AUBERT, qui est près de lui. 
Ce n'est qu'une blessure, monsieur ; le médecin... 

LE CHEVALIER. 

Non! vous me trompez!... mon Dieu! je ne méritais 
pas... j'aurais dû être un saint à toutes les heures de ma vie ! 
mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi mes fautes, ne me pre- 
nez pas ma fille !... Mais quel est donc le malheureux...? 

M. DE LA MARCHE, qui, dès le premier moment, a reconnu 
et observé Bernard. 

Dites le coupable, monsieur ; le coup est parti de cette 
fenêtre. 

LE CHEVALIER, incertain et troublé. 
Qui y cet officier ?... Bernard 1 

PATIENCE. 

C'est impossible ! 

MARCASSE. 

Et c'est faux I 

LE CHEVALIER. 

Qui donc l'accuse? 

M. DE LA MARCHE, 

Son égarement, voyez 1 



M A U P R A T 99 

LE CHEVALIER. 

Bernard, vous ne répondez pas! Dieu ! serait-il possi- 
ble?... 

Il lait un pas pour se rapprocher d'Edmée, partagé entre ces deux anxiétés. 

MARCASSE. 

Monsieur Bernard!... mon enfant!... réveillez-vous, parlez! 
BERNARD, égaré, se levant. 

Elle me haïssait... elle l'aimait, lui! c'est pour cela que la 
foudre est tombée ! 

M. DE LA MARCHE. 

Vous l'entendez ! 

PATIENCE. 

Mon bon monsieur, ne croyez pas... 
TOURN'Y , qui a été sur la plate-forme et qui a ramassé le pistolet 
laissé à dessein par Jean le Tors. 
A qui donc ça ? 

M. DE LA MARCHE, au chevalier. 

Cette arme n'est-elle point à lui ? Voilà son chiffre. 

LE CHEVALIER. 

Non, le mien, c'est moi qui lui avais donné... et voici 
l'autre ! Infâme! (U arrache le second pistolet de la ceiature de Ber- 
nard et menace de lui briser la tète avec la crosse. Patience lui retient le 
bras.) Oui, oui, ôtez-moi ça, car je le tuerais ! 

M. DE LA MARCHE. 

C'est à moi de réprimer pour toujours sa démence, (a Ber- 
nard.) Vous êtes prisonnier, monsieur. (Aux gens de sa suite.) 
Qu'on l'emmène 1 

LE CHEVALIER. 

Vous l'arrêtez! 

MARCASSE, q-ii se met enlre Bernard et les gens de 
M. de la Marche. 

Laissez... je ne le quitte pas ! 

LE CHEVALIER. 

Oh! le dernier dos Maupral ! 



100 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

MARCASSE. 

Venez ! 

Bernard le suit machinalement. 

EDMÉE, qui est revenue peu a peu à elle. 

Bernard ! 

BERNARD. 

Qui donc m'appelle ? 

LE CHEVALIER. 

Non, rien, va-t'en, et que Dieu ait pitié de toil 

BERNARD. 

Gela aussi, c'est un rêve I 



ACTE CINQUIÈME 
SIXIÈME TABLEAU 

A LA ROCHE-MAUPRAT 

Tout est en ruine. On est sur l'emplacement de la grande salle qu'on a vue 
au premier tableau. Cette salle est censée située au second ou troisième 
étage du corps de logis principal. Il ne reste plus de cette salle que la 
cheminée a gauche et le bas des parois inégalement détruites, non par le 
temps, mais par l'incendie. La végétation a déjà envahi certaines parties; 
d'autres portent les traces du feu. On peut voir les restes de quelques as- 
sises de fenêtre ou montants déporte. Par le fait de cette démolition et 
de cet incendie, on se trouve en plein air, et l'œil embrasse le vaste ta- 
bleau des ruines des second et troisième plans. Au plan le plus voisin du 
fond de cette salle, on voit, vers la gauche, le haut d'une tour isolée, et 
vers la droite, m plate-forme d'une construction quelconque, à laquelle 
s'appuie l'extrémité d"une ooutre qui part de la tour de gauche. Celte 
poutre est tout ce qui reste d'une construction intermédiaire disparue. 
Elle est noircie, brûlée et amincie au milieu. Des autres édifices ruinés 
qui sont plus loin, on ne voit également que le sommet et celui de quel- 
ques arbres; ce qui indique que la poutre domine une grande profondeur; 



MAUPRAT 101 

il doit être bien visible que, sans être très- éloignée du fond delà salle, 
elle en est complètement isolée. On communique do la salle où se passa 
la scène, a b petite plate-forme de la construction de droite par un esca- 
lier tournant. La i,our de gauche a, vers sa jonction avec la poutre, uno 
brèche ruinée donnant sur le palier d'un ancien escalier dont les prémic- 
es dalles, scellées dans la muraille, subsistent encore et s'interrompent 
tout à coup au milieu du vide. La poutre s'appuie sur ces marches, qui 
viennent dans la direction de la scène. Le soleil se lève» 

SCÈNE PREMIÈRE 

BERNARD, LE CHEVALIER, deux Soldats de ma- 
réchaussée, le Lieutenant criminel, TOURNY. 

Bernard est debout, appuyé contre les débris du fond de la salle, gardé par 
les deux soldats. Le chevalier est assis sur d'autres débris au premier 
plan, immobile; il parait assoupi. Le lieutenant criminel entre avec plu- 
sieurs agents; Tourny lo suit d'un air inquiet. 

BERNARD. 

La Roche-Mauprat! encore une halte, la dernière, il faut 
l'espérer, dans ce lieu fatal 1 

TOURNY, entrant. 
Monsieur le lieutenant criminel, je vous jure... 

LE LIEUTENANT CRIMINEL, à Bernard. 

Bernard Mauprat, depuis huit jours vous avez dû réflé- 
chir; voulez-vous donc rester indifférent et comme étranger 
à l'instruction de votre procès? On vous a amené ici dans 
votre intérêt. Persistez-vous à ne prendre aucune part aux 
recherches? 

BERNARD. 

Oui, monsieur. 

TOURNY. 

Il n'y a personne de caché dans les ruines. Je le saurai 
bien, moi' 



i02 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LE LIEUTENANT CRIMINEL. 

Votre devoir est de nous conduire. 

TOURNY. 

J'obéis, vous voyez ; mais, allez, c'est de la peine perdue 

Ils disparaissent par l'escalier tournant. 

SCÈNE II 
BERNARD, LE CHEVALIER, les deux Soldats. 

BERNARD. 

Je ne veux pas me défendre !... Ils disent qu'Edmée vivra... 
moi, je mourrai tranquille. Elle demande qu'on me pardonne. 
Ah! si elle m'eût aimé, ce n'est pas la pitié pour mon sort 
qu'elle eût trouvé dans son cœur, c'est la foi en mon inno- 
cence. (Regardant le chevalier. ) Mon pauvre oncle ! noble et bon 
vieillard ! tu te flattes encore de me sauver ! Que d'énergie 
la chaleur de ton âme a su donner à ta vieillesse ! Et moi 
aussi, j'aurais eu des jours brillants et un soir majestueux 
après une longue vie, si j'avais pu être aimé ! 

SCÈNE III 

Les MÊMES, MARGASSE, apportant un manteau. 
MARCASSE. 

Le matin très-froid... Votre manteau... 

BERNARD, 
Excellent ami ! Tu songes à cela ! (Regardant le chevalier.) 
Tiens ! donne ! (il veut prendre le manteau pour en couvrir le chevalier : 
an de ses gardiens, qui se promènent en se croisant dans le fond, fait un 
pas vers lui, et, d'an signe, l'avertit d'aller reprendre sa place.) Allons! 
il m'est défendu de lui parler ! On craint peut-être que je ne 
l'assassine, lui aussi!... 

Il retourne au fond et se tient immobile avec une sorte d ? apathie tran- 



MAUPBAÏ 103 

quille. Marcasse s'est approché du chevalier et veut lui mettre dour.?-. 
meut le manteau. 

LE CHEVALIER. 

Merci, bon Marcasse, je ne sens pas le froid ; je ne dormais 
pourtant pas, je ne puis songer qu'à ce malheureux. 

MARCASSE. 

Oui, bien malheureux, bien calomnié ! 

LE CHEVALIER. 

Tu persistes à le croire innocent, toi ! 

MARCASSE. - 

Oui! ce qu'il avait vu ici... dans cette fatale chambre, il 
l'avait bien vu! et moi aussi, ailleurs ! 

LE CHEVALIER. 

Oui, oui; mais Bernard refuse de confirmer tes doutes. Il 
ne se souvient de rien, ou il rougit de donner un rêve pour 
une certitude. 

MARCASSE. 

Bernard ne veut pas se défendre. Bernard veut mourir!... 
A quoi bon des preuves, quand la conscience dit : « L'Iiomme 
est juste ? » Si vous saviez là-bas! quelle estime, quelle bonne 
renommée, un grand cœur, monsieur ! 

LE CHEVALIER. 

Ah! c'est que tu l'aimes, toi ! 

MARCASSE. 

Lâche et méchant, je ne l'aimerais pa?. 

LE CHEVALIER. 

Sans être lâche... une passion insensée... 

MARCASSE. 

11 se serait tué sur le coup! 

LE CHEVALIER. 

Enfin tu soutiens avec confiance que l'autre...? 

MARCASSE. 

Oui. 

LE CHEVALIER, se levant. 

Ah! monsieur de la Marche! 



10'* THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SCÈNE IV 

Les Mêmes, M. DE LA MARCHE, avec TOTJRNY; plus 
tard, PATIENCE. 

|m. de la marche. 
J'en suis désolé, monsieur le chevalier; mais nous avons 
passé ici la nuit entière, et il me parait trop certain que ni la 
ferme ni les ruines ne servent d'asile à aucune personne sus- 
pecte. D'ailleurs, il m'est impossible de croire à l'existence 
de M. Jean de Mauprat, et je pense que vous-même... 

LE CHEVALIER. 

Je n'ai rien à vous dire là-dessus, sinon que, le jour où l'on 
découvrirait que cet homme est vivant, mon âme et ma con- 
science, à moi, me crieraient que c'est lui qui a voulu tuer 
ma fille et rendre mon neveu responsable de son crime.,. 
Monsieur de la Marche, ne traitez pas légèrement les lugubres 
souvenirs qui m'assiègent ! nous ne sommes pas une famille 
ordinaire; nos crimes et nos malheurs sont la légende du 
pays. 

M. DE LA MARCHE. 

Croire que l'un des maîtres de ce château a échappé au 
désastre, qu'il a pu fuir, et qu'il ose reparaître après cinq 
années, je le répète, c'est impossible ! 

PATIENCE, qui vient d'entrer et qai a écouté la fin de cette 

scène. 

Moi, je dis, je jure que, aussi vrai que voilà le ciel, Jean 
de Mauprat est à la Roche-Mauprat. 

M. DE LA MARCHE. 

Pour l'affirmer, il iaudrait d'autres preuves que des halluci- 
nations. 

PATIENCE. 

Oh! je ne suis pas halluciné, moi : quand jo vous dis... 
Tenez, vous le savez, ni Marcasse ni moi n'avons quitté, ces 






MAUPRAT !05 

décombres depuis huit jours et huit nuits, conduisantes re- 
cherches, faisant creuser les murs et remuer les pierres. 
Nous n'avons rien trouvé? Soit! mais j'ai entendu, la nuit 
d'avant celle-ci... (A Tourny, qui hausse les épaules.) Oh ! ce n'é- 
tait pas le vent, ce n'était pas la chouette ! c'était un cri, un 
blasphème bien connu ici. « Rage et malheur 1 disait la voix. 
Lâches vassaux, vous m'abandonnez 1 » 

TOURNY, ému. 

Vous mentez! on n'a pas dit ça. 

PATIENCE. 

Tourny, ta mère, en mourant, ces jours-ci, était bien tour- 
mentée ! Elle croyait avoir vu Jean le Tors auprès de son lit, 
lui faisant des menaces ! 

TOURNY. 

Elle avait le transport ! elle rêvait, la pauvre âme 1 

MARCASSE. 

Si elle était là, si elle voyait qui on accuse, elle parlerait! 

TOURNY. 

Plût à Dieu qu'elle y fût, monsieur Marcasse; mais vous ne 
confesserez pas une femme qui est morte ! 

PATIENCE, le menaçant. 

Tu dis là un mot !... Tu sais tout, tu mériterais... 

TOURNY. 

Oh! vous m'avez assez tourmenté, je n'en veux plus; mon- 
sieur le grand lieutenant, assistez-moi, on me violente I 

M. DE LA MARCHE. 

Laissez-le tranquille, Patience. Cet homme est surveillé et 
sera arrêté au besoin, (a Toamy.) Éloignez-vous. (Tourny sort. 
— Aux gardiens de Bernard.) Et VOUS aussi ! (A Marcasse.) Gardez 

le prisonnier, (a Patience.) Et vous, faites ce que je vous ai 
dit. Il est temps d'y songer. 

PATIENCE. 

Déjà? 

M. DE LA MARCHE. 

Oui, certes. 

Patience soit, Marcasse s'approche de Bernard et lui l'arlo bas. 



106 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LE CHEVALIER, à M. de la Marche. 
Quel ordre lui donnez-vous? 

M. DE LA MARCHE. 

Dans un instant, vous allez le savoir. Je ne mets pas en 
doute la bonne foi de ces deux hommes; mais leur témoi- 
gnage porte le caractère de l'exaltation ou de la crédulité. 

LE CHEVALIER, 

Ainsi, vous voulez que je renonce à ma dernière espé- 
rance ? 

M. DE LA MARCHE. 

Écoutez moi, monsieur le chevalier; ma conduite ici est 
fort sérieuse ; vous avez été témoin de mes efforts pour saisir 
la vérité ; mais ne vous faites point d'illusions, la cause est 
perdue d'avance. 

LE CHEVALIER, accablé. 

Mon Dieu! 

M. DE LA MARCHE. 

Votre douleur, autant que la considération de votre dignlé, 
m'a touché. On m'accusait de haine et de vengeance, j'ai à 
cœur de mériter plus d'estime et de prouver mes vrais sen- 
timents. Bernard est perdu; il faut le soustraire à la honte des 
débats publics, aux tortures d'une enquête, à une sentence 
de mort peut-être ! 

LE CHEVALIER. 

Mais comment? 

M. DE LA MARCHE. 

Comme j'ai craint que vos prières n'eussent pas suffi pour 
le décider, j'ai songé à vaincre sa résistance. (A Patience qui 
rentre.) Eh bien, la réponse à ma lettre? 

PATIENCE. 

La personne vous l'apporte elle-même. 

M. DE LA MARCHE, au chevalier. 
Il n'y a pas de temps à perdre... Qu'il consente à fuir au 
plus tôt; je m'éloigne pour en faciliter les moyens. 



MA U PB AT loi 

LE CHEVALIER. 

Mais qui donc le décidera? 
M. de la Marche lui montre Edmée, qui paraît eu ce moment. Il 
salue et sort. 

SCÈNE V 

BERNARD, LE CHEVALIER, MARCASSE, 
TOURNY, PATIENCE, EDMÉE, M. AUBERT. 



Ma fille! 
Edmée! 
Imprudente ! 



LE CHEVALIER, 

BERNARD, au fond. 

LE CHEVALIER. 



M. AUBERT. 

Je n'ai pu m'opposer à son dessein. 

EDMÉE, a son père. 
Il faut sauver Bernard à tout prix. Devant vous, permettez- 
moi, mon père, de l'essayer. 

BERNARD, s'approchant. 

Non, Edmée. Épargnez à votre pitié un soin inutile; je 
vous vois... vous êtes sauvée... c'est tout ce que j'osais 
demander à Dieu. Mais ce n'est point par moi que vous 
pouvez être heureuse. J'ai assez de la vie! vrai, j'en ai as- 
sez, et je remercierai les hommes qui travailleront à m'en 
délivrer. 

LE CHEVALIER. 

Mais notre honneur, monsieur! 

6 BERNARD. • 

C'est parce que je le respecte, monsieur, que je ne partirai 
point comme un lâche. J'attendrai mon sort sans descendre à 
me justifier, mais sans m'avilir jusqu'à la honte de fuir de- 
vant le hasard des jugements humains. 



108 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LE CHEVALIER. 

Bernard! nous sommes enfin seuls avec nos amis; écoutez- 
moi donc. Depuis ce f <atal événement, nous avons tous beau- 
coup souffert. Eh bien, je reconnais que vous avez montré 
une grande fermeté, et que vous ne vous êtes abaissé à au- 
cune plainte contre le sort, à aucun reproche contre les 
hommes; votre attitude a grandi votre caractère à mes yeux ; 
si vous êtes criminel, vous n'êtes pas un criminel vulgaire, et 
je retrouve en vous la vigueur de notre race... Mais je ne puis 
accepter, moi, que votre sang retombe sur le cœur de ma 
fille qui vous plaint, et sur le mien qui vous a aimé. Il faut 
donc m'obéir, Bernard, il faut partir! Dieu est partout, et 
partout sa bonté accueille le repentir, surtout celui de la jeu- 
nesse! Voyons, répondez, et promettez... Ne m'entendez- vous 
pas? 

PATIENCE, a Bernard, qui reste absorbé. 

Bernard, le faites-vous exprès, de vous taire? Oh! je vois 
bien où le chagrin vous tient. Vous ne pouvez pas pardonner 
le doute qu'on fait de vous! C'est un reste d'orgueil, ça! Eh 
bien, vous avez eu des torts dans le temps, et vous en por- 
tez la peine ! Acceptez-la comme une punition, mais ne la 
faites pas plus dure que vous ne la méritez. Allons, défends- 
toi! tu n'as jamais senti le joug sur ton front, et la courroie 
te blesse ! mais laisse couler l'injure ! c'est de l'eau troublée 
par l'orage qui s'éclaircira au soleil de la vérité 1 

BERNARD. 

Merci, ami!... Mais elle! Allons, mon cœur, du courage... 
Edmée, m'ordonnez-vous de fuir? Oui, puisque vous êtes 
accourue ici... C'est vous, vous surtout, qui me croyez cou- 
pable! 

EDMÉE. 

Bernard, vous pouvez partir tranquille, nos vœux vous ac- 
compagneront. 

LE CHEVALIER, 

Et nous prierons pour vous. 



MAUPRAT 109 

BERNARD. 

famille! saintes douceurs! pitiés angéliques!... c'est plus 
que je ne méritais, moi qui les ai fait tant souffrir! Sois hum- 
ble enfin, cœur avide des délices du ciel ! Pourquoi n'as-tu 
pas su t'en rendre digne? 

M AR CASSE, à EJniée. 
L'heure!... 

EDMÉE. 

Parlez. Bernard; ne soyez pas sourd à mes prières. 

BERNARD. 

Moi, sourd à vos prières? Edmée! savez-vous où nous 
sommes? Voyez! la destruction, qui a tout bouleversé ici, 
doit rendre pour vous ce lieu méconnaissable; mais il est 
rempli du plus terrible et du plus doux souvenir de ma vie! 
C'est ici que vous avez été amenée captive, et jetée comme 
une proie dans mes bras ! C'est là que vous vous êtes age- 
nouillée pour me demander de vous tuer ou de vous suivre ; 
c'est à celte place où vous voilà que vous m'êtes apparue, non 
plus comme une femme objet dermes désirs farouches, mais 
comme un ange que protégeait une céleste auréole. Oh ! c'est 
ici que j'ai ressenti, rapides et brûlantes comme la foudre, 
les premières atteintes d'une passion qui devait à jamais dis- 
poser de mon sort. C'est ici, pauvre Edmée, que je vous ai 
vendu votre honneur au prix d'un serment. Je croyais alors 
vous offrir un grand sacrifice : aujourd'hui, je lésais, ce mar- 
ché devait me rendre odieux! à cause de ce crime-là, vous 
n'avez jamais pu m'aimer ! Je m'en croyais assez puni, hélas 1 
mais savoir qu'un autre.... oh!... cela... oui, cela était au- 
dessus de mes forces. 

Il éclate en sanglots. 
EDMÉE. 

N'achève pas! Si tu as eu le délire, si, pendant un in- 
stant, tu as perdu la conscience de tes actions, je ne veux pas 
le savoir. Moi seule, d'ailleurs, ai le droit de te condamner 
ou de t'absoudre, et, si c'est là un crime, l'amour. <jue Dieu 
III 7 



l'U THÉÂTRE COMPLET DE GEOKGE SAND 

d fait tout-puissant comme lui-même, en doit être le seul 
uge. 

BERNARD. 

L'amour?... 

EDMÉE. 

Oui, Bernard ! je t'ai toujours aimé ! Je t'ai aimé dès le 
premier jour, avec tes défauts, avec ton ignorance, avec tes 
fureurs! si je ne te l'ai pas dit alors, c'est que je craignais 
de le voir... (montrant son père), lui, malheureux par ta violence 
et par ma faiblesse. Je t'ai donné des leçons bien dures... 
elles m'ont fait plus de mal qu'à toi; pardonne les blessures 
que tu as reçues de la sœur et de la mère, et, puisque ni le 
temps ni le malheur n'ont détruit ton amour, puisque le 
mien a rendu ta domination légitime, vois l'amante contre 
ton cœur et l'épouse à tes pieds ! 

Elle se jette dans ses bras et se laisse glisser à ses genoux. Bernard la 
relève avec transport. 

BERNARD. 

Relève-tt;], ma noble Edmée! celui que tu aimes est digne 
de toi! Oh! à présent, je pourrais mourir sans me plaindre; 
mais je veux vivre, je vivrai! je vaincrai la destinée. Je sens 
bouillonner en moi comme une lave les transports de joie de 
la dignité humaine et de la force triomphante! (Avec exaltation.) 
Ruines maudites ! vous vous relèverez sous une main puis- 
sante et pure i Je suis le rejeton vigoureux qui montera vers 
le ciel, tout gonflé d'une sève bénie, et dont le vaste om- 
brage étouffera les hideux souvenirs du passé! Moi, fuir? Al- 
lons donc! Au nom du Dieu vivant, je jure que j'ai horreur 
du crime dont on m'accuse! 

LE CHEVALIER, étendant la main sur la tête de Bernard. 
Enfin..., ceci est l'accent de la vérité. 
Avant la fin de cette scène, à laquelle ils viennent prendre part, Patience 
et Marcasse ont été plusieurs fois vers le fond, ou sur la plate- 
forme, avec un redoublement de préoccupation. 



ifAurRAr ih 

SCÈNE VI 

Les Mêmes, M. DE LA MARCHE, le Lieutenant 

criminel, TOURNY, Gendarmes, Paysans, 

Ouvriers, etc., puis JEAN DE MAUPRAT. 

M. DE LA MARCHE, entrant le premier, au chevalier. 
Quoi! il est encore ici? 

LE CHEVALIER. 

Nous refusons ! 

M. DE LA MARCHE, bas. 

Tant pis, monsieur; car, maintenant, je ne peux plus rien 
pour vous... (Haut.) Et voici le lieutenant criminel... 

LE LIEUTENANT CRIMINEL. 

je suis forcé de mettre in à ces inutiles recherches. 

EDMÉE. 

mon Dieu I 

PATIENCE. 

Un moment, par grâce ! Tout n'est pas dit comme ça : c'est 
ici que j'ai entendu une voix qui semblait gémir dans les airs, 
et cette maudite tour-là, on n'a pas su y grimper 1 

LE LIEUTENANT CRIMINEL. 

A quoi bon? On l'a examinée avec soin... 
MARCASSE, sur la plate-forme. 

Et pourtant dans l'épaisseur des murs!... Tout est cerné, 
mais où git la taupe, elle se tient coil Cette brèche... là- 
bas! 

LE LIEUTENANT CRIMINEL. 

Elle est inabordable. EHrondrée, lézardée par le feu, cetto 
ruine efl'raye les plus hardis. 

MARCASSE , montrant la poutre. 
Alors, par là! 

Il monte à la plate-formo. 
PATIENCE, s'élançant auprès do lui sur la plate-forme. 
Qu'est-ce que tu veux faire? passer là-dessus? Es-tu fou? 



412 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

c'est brûlé! c'est un charbon qui ne te portera pas; Rt il y 
a loin d'ici au pavé de la cour! 

BERNARD. 

Arrête, ami : te hasarder au-dessus de cet abime! j'irai 
plutôt moi-même. 

Les gardiens le retiennent. 
MARCASSE, s' apprêtant à passer. 
Non, vous ne sauriez! mon ancien état! 

TOURNY, s'agitant avec effroi. 
Non! n'y allez pas!... écoutez!... Sainte Vierge! c'est un 
homme mort ! 

Marcasse embrasse Patience et met le pied sur la poutre. 
BERNARD, s' écriant. 

Marcasse, je vous défends... 

MARCASSE, sur la poutre. 
Trop tard! ne parlez pas!... (Un silence d'anxiété. Edmée tombe 
à genoux et cache sa figure dans ses mains pour ne pas voir. Mar- 
casse est au milieu du trajet.) Très-SOlide ! . . . (Un coup de feu part 
de la brècbe de la tour sans qu'on y voie paraître personne.) Ah! 
oui-da? 

BERNARD. 

Blessé!... 

MARCASSE, élevant son chapeau. 

Pas touché. 

Il traverse résolument le reste de la poutre et monte sur les marches 

interrompues qui sont en saillie sur le flanc de la tour. 

PATIENCE. 

Sauvé ! 

Jean de Mauprat, livide, exténué, en haillons, saisi et poussé pa 

Marcasse, paraît sur le palier des marches qui avancent 

dans le vide. 

JEAN. 

Arrière, vilains! vous ne m'aurez pas vivant! Je succombe 
aux horreurs de la faim... Ce misérable Tourny! 
TOURNY, aux autres. 

Ma foi, oui! j'avais juré à ma mère... J'ai pas voulu le 



MAUPRAT ii-3 

livrer. . je l'ai laissé là! A présent (prenant la pioche dans la 
2iaia d'no des otmiers), venez, vous autres! je vas vous mon- 
trer le chemin. 

M. DE LA MARCHE, aux soldats, montrant Tonrny qui sort par le 

fond, à gauche. 
Suivez cet homme, qu'on se hâte ! Il faut que le coupable 
avoue... 
M A RCA S SE, sur le palier, 'montrant Jean affaissé et demi-couché 
sur les marches. 
Il se meurt! 
JEAN, sans se relever, mais se penchant vers les autres personnages, 
avec un reste d'énergie fiévreuse, les mains appuyées sur les dalles 
et montrant parfois le poing. 

Oui... je meurs, mais je parlerai! Oui, c'est moi, Edmée 
de Mauprat, qui avais juré ta perte pour me venger des heu- 
reux de ma famille ! Tu triomphes, toi, Bernard ! tu l'empor- 
tes! sois maudit! et avec toi le ciel et les hommes! (Marcasso 
quitte la plate-forme avec un geste de dégoût. Jean retombe épuisé; 
des soldats paraissent à la brèche. 
LE CHEVALIER. 

Que le soufile du Seigneur emporte ces vains blasphèmes! 

BERNARD. 

Avec la fatalité qui pesait sur nous. 

?îarcasso reparaît au fond du théâtre. Patience s élance dans ses 

bras. 



FIN DE MAUPRAT 



FLAMINIO 

costnii;- EN TROIS ACTES et un prologue 
iJyranasç-Draroatiçue. — 31 octobre 485*. 



J'ai fait autrefois un roman intitulé Tèvèrino, qui ne conte- 
nait qu'une situation, une journée : la rencontre d'un bohé- 
mien par une femme du grand monde, un instant d'amour de 
cette femme pour le bohémien, puis l'effroi, la honte, le re- 
pentir, et enfin une sorte d'estime pour ce caractère étrange, 
développé en causeries d'art et de sentiment. J'ai repris cette 
idée, ce type d'aventurier, cette situation, pour faire une 
sorte de prologue scénique, après lequel j'ai fait une pièce en 
trois actes, où le caractère de l'homme se transforme et s'en- 
noblit par l'amour, où celui de la femme (changé dès le pro- 
logue) se développe dans le sens de l'amour exclusif et chaste. 
J'y ai ajouté des types nouveaux, enfin j'ai continué ma fan- 
taisie en la faisant même très-différente, dès le début de la 
pièce, de ce qu'elle m'était apparue à la fin du roman. Pro- 
bablement, à l'époqne où me vint ce roman, il y a une di- 
zaine d'années, je n'aurais pas osé continuer et idéaliser l'a- 
mour de ladySabina pour Tévérino. Je ne l'aurais pas osé dans 
ma pensée; mai- ma pensée a changé ou marché, puisque, 
aujourd'hui, je l'ai osé dans ma pièce, bien que le théâtre soit 
un terrain plus difficile à fouler délicatement que le roman. 

Je ne me nique d'aucune habileté, et j'aime beaucoup cell>> 
des autres; car plus j'avance dans la vie, moins je sens en 
moi de parti pris pour ou contre les manière-, les écoles, les 
règles, les modes. Je me 1 lisse aller à aimer tout ce qui me 
plait, sans vouloir qu'on me dise si c'est bien ou mal fait se- 



H6 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

Ion oertaines conventions reçues par les uns, repoussées par 
les autres. J'entends parler d'une école du bon sens, d'une 
école du réalisme, etc.; je ne demande pas mieux, cela m'est 
égal. Je vois du talent, du cœur, de la poésie dans les maniè- 
res qu'on prétend les plus opposées, et j'avoue que je ne sens 
pas beaucoup les limites qu'on prétend établir entre ces di- 
verses manières. Il me semble qu'il n'y a de bon que ce 
qui m'émeut ou me charme, et, Gomme je n'ai aucune théorie 
qui me gêne et me tende contre ma propre impression, je 
goûte souvent de très-doux plaisirs dans l'absence de toute 
discussion intérieure. 

La tolérance que j'ai pour les autres me conduit nécessai- 
rement à tolérer mes propres fantaisies, bien que je sache 
qu'on ne me rendra pas toujours la pareille en impartialité et 
en bonne foi. Gela ne me fait rien ; on est si heureux de se 
sentir encore naïf en dépit de l'âge et de l'expérience, qu'on 
peut bien pardonner aux autres de vous trouver niais. Des 
personnes de mauvaise humeur me reprocheront toujours de 
leur présenter des personnages trop idéalement candides ou 
aimants. Si j'y crois, moi, à ces personnages, s'ils ont une 
existence réelle dans mon cerveau, dans ma conscience, dans 
mon cœur, sont-ils donc impossibles dans l'humanité ? Vou- 
lez-vous me faire croire que je porte en moi un idéal plus 
pur et plus brillant que le vôtre ? Eh bien, moi, je ne le veux 
pas croire ; cela me rendrait orgueilleux ou triste, et, vous 
aurez beau dire, je ne le croirai pas. L'humanité est meilleure 
que les habiles raisonneurs ne veulent nous l'accorder, à nous 
autres poètes. On dit que nous regardons à travers un prisme 
qui fait voir tout en rose. Hélas ! il y a aussi le prisme qui 
fait voir tout en noir, et nous y regardons aussi malgré nous, 
à de certaines heures de la vie. Laissez-nous donc libres de 
vous traduire l'effet de notre vision, quelle qu'elle soit. Qu'il 
y ait de l'ombre ou du soleil sur les tableaux et sur les faces 
humaines qu'ils représentent, le soleil et l'ombre sont des 
choses tout aussi réelles que les objets qui les reçoivent. 

L'usage autorise les remercîments personnels en tète de ces 



PLJLMINIO HT 

petites publications. Recevez les miens, chers et excellents 
artistes du Gymnase-Dramatique. Vous, d'abord, digne ami, 
qui dirigez ce théâtre et cette troupe d'élite, vous avec qui 
il est si utile et si doux de travailler à l'épuration de toutes 
les parties de la représentation d'une fiction intime. Et vous 
aussi, talent sympathique, admirable et pur comme votre 
âme, Rose!... et Annal nobles sœurs, qui savez élever jus- 
qu'à vous-mêmes, et c'est tout dire, îes aspirations de l'écri- 
vain. Merci à Lafontaine, qui, cette fois, a conquis une des 
premières places parmi les artistes du premier ordre; heu- 
reuse et puissante nature que l'on croyait plus propre aux 
émotions concentrées qu'à la passion entraînante, et qui joint 
à la passion le charme de l'exquise candeur et de la profonde 
sensibilité. Merci à Lesueur, ce grand comique, si original, si 
ingénieux, si fantaisiste et si consciencieux. Merci à Yillars, 
qui, d'un rôle de vingt lignes, sait faire une création complète 
et sérieuse sous son apparente bouffonnerie d'invention. Merci 
à la charmante Figeac, qui jette la lumière de sa vivacité, de 
sa grâce et de son esprit sur les petits rôles comme sur les 
grands; à la jolie enfant Judith Ferreira, qui rit et pleure si 
naïvement. Merci à un nouvel acteur du Gymnase M. Gar- 
raud, qui étudie avec soin, intelligence et dévouement, et 
dont les moyens très-réels n'attendent qu'une création plus 
complote et plus intéressante pour se compléter eux-mêmes 
et se fier à eux-mêmes. 

G. S. 



118 THEATRE COMPLET DE GEORGE SA}:D 



DISTRIBUTION 

FLAMÎNTO MM. Latostaws. 

LE COMTE GÉRARD DE BRUMEVAL Garp.atjix 

LE DUC DE TREUTTEXFELD Useics . 

LE COMTE DÉMÉTRIUS DE KOLOGRIGO.. Villars. 

LADY SARAH MELVIL Mmes Rose-Chéri. 

MISS BARBARA MELVIL Chéri -Lesoeur . 

LA PRINCESSE EMILIA P ALMÉRANI Fsgeac. 

R1TA Jcpith Ferreira . 

J0SEPH \ MM. Blohdel. 

U.\ Groom ) 

U\ Valet ue chambre Louis. 

Une Femme de chambre Mme Co^sTAîfcr. 



PROLOGUE 

Un coin de paysage dans la montagne ; un chalet snr la gauche; montagnes 
à l'horizon; arbres, gazons et rochers au premier plan. 

SCÈNE PREMIÈRE 

SARAH MELVIL, LE DUC DE TREUTTENFELD, 
LE COMTE GÉRARD DE BRUMEVAL. 

LE DUC, à Sarah, à laquelle il donne le bras en lui tenant son 
ombrelle. Ils entrent en marchant; Gérard les suit, portant un fusil 
de chasse. 
C'est là leur prétention, et... 

GÉRARD, l'interrompant. 
Ah! voici enfin de l'ombre... et un chalet. 

LE DUC. 

Et c'est pour ça que je plaide! 

SARAH, distraite. 
Pour ce chalet ? 

LE DUC 

Non! la prétention de ce Kologrigo... 



FLAMIKIO ^ 

SARAH. quittant son bras. 
Pardon! je suis un peu fatiguée... (a Gérard, «u s'asseyant) de 
cette histoire. 

LE DUC. 

Ils ne peuvent pas me contester mon nom et mon titre. ïl 
n'y a pas d'autre duc (\o Treuttemeld que moi. Mais cet Oli- 
brius... ou Démétrius de Kologrigo, un Morlaque, qui se fait 
appeler M. le comte, je ne sais pas pourquoi... 
SARAH, sans l' écouter, à Gérard. 

Eh bien, où est donc ma belle-sœur ? Elle nous suivait. 
LE DUC, sans se déconcerter et s'asseyant. 

Il se porte créancier de la succession pour des sommes fa- 
buleuses, sous prétexte que son aïeul, qui était une espèce 
de pirate, je vous en réponds, avait prêté à mon aïeul de 
quoi racheter son duché, perdu au jeu du temps de Marie- 
Thérèse. Je plaide la prescription et il a gagné en Allemagne. 
Mais je trouve moyen de transporter le débat à Paris, à cause 
d'un hôtel. 

GÉRARD, à Sarah. 

Patient! nous approchons de la fin. 

LE DUC 

Voilà le grand avantage d'être un peu cosmopolite. 

SAIS AH, eonoyée. 

Ah! vous êtes cosmopolite ? 

GERARD, bas. à Saraîi. 
Imprudente! ïl va reprendre son histoire au ^éfug ; \ 

LE DUC. 

Je vous l'ai déjà dit. 

SARAH , vivement. 
Ah ! c'est vrai, oui, oui ! 

LE DUC. 

Mais je recommence. 

SARAII, à part. 
Miséricorde ! 

t.e nue. 
Fou mon père, Auguste de T.cutîenfeld, avait épousé uiu 



130 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

aelrice française. Abandonné et renié de sa famille pour ce 
fait, il vivait sans bruit à Venise. J'y suis né; me voilà donc 
Allemand par mon père, Français par ma mère, Italien par 
ma naissance, et parlant avec facilité ces trois langues. 

SARAH, à Gérard. 

Ah ! s'il pouvait n'en parler aucune 1 

LE DUC 

Orphelin et sans fortune, ce cosmopolitisme m'a mis à 
même de me tirer d'affaire tant bien que mai, souvent assez 
mal, jusqu'au moment où mon propre oncle, le duc régnant 
Max de Treuttenfeld, se laisse mourir sans autre postérité que 
moi, pas plus tard que l'année dernière. C'est alors que... 
(Se levant.) Mais je songe que j'ai des lettres à écrire, et qu'il 
faut que je sois à la ville avant le départ du courrier; c'est 
ce qui me prive de l'honneur d'une plus longue rencontre 
avec vous. Sans cela... 

SARAH. 

Oh ! ne vous dérangez pas, monsieur le duc ; nous serions 
désolés... 
GÉRARD, à son groom, qui entre chargé de plusieurs objf-ls, une 
pelite malle, un nécessaire, des manteaux, etc. 
Bien ; pose tout cela ici, et va déballer les vivres. 

La groom pose les objets à la porte du chalet et sort 
SARAH, bas, à Gérard. 

Ah I ciel ! vous parlez de manger, il va rester. 

LE DUC. 

Un beau pays, n'est-ce pas, que la Savo ; 3? Vous y êtes 
pour toute la saison des bains? 

SARAH. 

Non; nous partons dans trois jours, et voici notre dernière 
exeursion. 

LE DUC 

Un dîner sur l'herbe... près d'un chalet? Bonne idée, en 
cas d'averse. Le temps menace, je ferais peut-être bien d'at- 
tendre. 



FLAMINIO 121 

GÉRARD, vivement, a Sarah. 

Vous ne comptez pas diner avant deux ou trois heures d'ici, 
n'est-ce pas? 

LE DUC 

En ce cas, merci. Ça me retarderait trop, et il n'y a pas de 
courtoisie qui tienne contre les nécessités d'un procès. Milady 
Melvil, je vous baise les mains; mes hommages à miss Bar- 
bara Melvil. 

11 s'en va par le fond à gaucho. 

SCÈNE II 
SARAH, GÉRARD, puis MISS BARBARA. 

SARAH. 

Enfin ! 

GÉRARD. 

Ah çà! c'est votre cauchemar que ce pauvre duc! Il man- 
que d'usage comme un homme qui a vécu on ne sait trop do 
quoi ni comment; mais, quand il a réussi à vous faire avaler 
l'histoire de son Kologrigo, il n'est pas plus ennuyeux qu'un 
autre, et ne manque ni d'esprit ni de bonhomie. 

SARAH. 

Moi, je le trouve charmant quand il a fini de raconter, 
parce qu'il s'en va. Mais savez-vous que je suis inquiète de 
ma belle-sœur? 

Elle se lève. 
GÉRARD. 

Non, elle déballe tous ses engins de chasse et de pêche. 
Vous savez bien qu'elle ne peut pas quitter son château pour 
un jour, sans se munir de tout ce qu'il faudrait pour dévaster 
un continent. Tenez, elle arrive I 

BARRARA, avec nn fusil de cha^c a la main. Arront prononcé. 

Oh! je chercher le nécessaire de moi pour le ligne do 
Dêche l 



fi» THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SÀND 

GÉRARD, à Sarah. 
Quand je VOUS le disais! (\ Barbara, cherchant avec elle dans If.s 
paquets.) Le voici... avec toutes vos munitions de guerre ! 

RARBARA. 

Oh bien ! Et les munitions de vous pour le dessin ? Et 
aussi le habillement ? 

GÉRARD. 

Et pour vous aussi, en cas de pluie. J'ai tout surveillé. 

BARBARA, à Sarah. 

Ici est le rendez-vous pour le manger ? 

GÉRARD, essayant d ouvrir le chalet, qui est ftrm.'. 
Oui, et, si nous pouvons découvrir les habitants de ce cha- 
let, nous aurons de la crème et du miel. 

RARBARA, qui prend divers objets dans le nécessaire 
Je trouverai le habitantes. 

SARAH. 

Vous voilà déjà repartie ? sans reprendre haleine ? 

BARBARA. 

Oh ! je reposer moi avec le pêche., dans le bord de celte 
petite lac. 

SARAH. 

Alors, vous n'avez que faire de remporter votre fusil 

RARBARA. 

Oh ! oui! pour tiouer le sarcelles. Il est amiousnnte, et mon 
chien nager lui dans l'eau beaucoup bien. 

SARAH. 

Je n'ai plus le courage de marcher; sans cela, j'irais admi- 
rer vos prouesses. (Bas.) Car Gérard est absurde aujourd'hui... 
par moments ! Si vous l'emmeniez ? 

BARBARA. 

Oh ! s'il offenser vous, vous prenez le fiousil de lui. Jamais 
l'honte inconséquente, avec le fàme qui porter le fiousil. 

F. lia «â* 



FLAMINTO *M 

SCÈNE ÎII 

GÉRARD, SARAH. 

SARAn, à part. 
Elle en parle bien à son aise, l'heureuse femme à qui per- 
sonne ne s'est jamais imaginé de faire la cour ! 

GÉRARD, qui a ouvert sa malle, et qui en a tiré un album 

et des crayons. Il est assis à droite. 
Eh bien, vous retombez dans le spleen ? (Posant l'album et le 
crayon, à part.) Au fait, j'aime mieux sa mélancolie que sa gaieté. 
(Haut.) Pourquoi ne voulez-vous pas me dire la cause...? 

SARAH, vers Ja fontaine. 

De mon spken ? II est dissipé : ne vous en tourmentez pas. 

GÉRARD. 

Si fait, vous êtes mélancolique : c'est votre habitude. 

Voyons, vous avez vingt-quatre ans : vous êtes intelligente, 

instruite, charmante ; vous appartenez à une grande famille, 

vous avez une grande existence, et, dans tout cela, je ne vois 

pas de motifs pour maudire votre étoile. Je vous accorde 

que le passé n'a pas été riant, qu'on vous a sacrifiée, enfant, 

à l'ambition ; que milord Melvil avait \e porto et le cherry fort 

maussades. Mais vous êtes veuve depuis trois an-, vous vivez 

où il vous plaît et comme il vous plaît. Élevée en Frnnce, 

! Française par la grâce et l'esprit, pourquoi ne l'étes-vous paa 

I par le cœur et le courage? pourquoi vous obstiner dans cette 

réserve, dans cette froideur de relations, qui est l'idéal ">u le 

: supplice des femmes anglaises? 

I SARAH, rt'VPtiîp. 

Tenez, Gérard, je n'ai qu'un mot pour vous répondio. Jo 
ne veux aimer qu'une fois, et ce sera pour toute ma vie... 
Mai- le moment n'est pas venu. 

GÉRARD. 

C'est-îi-dire la personne! Grand merci. Ah ! vous êtes d'une 
■ eluse... 



124 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SARAH. 

C'est le premier devoir d'une amitié vraie. Voyons, cher 
comte, il y a déjà des années que nous nous connaissons, et 
des semaines que, rapprochés par le hasard... 

GÉRARD. 

Ah ! vous croyez encore que c'est le hasard qui m'a amené 
cette année aux eaux de...? 

SARAH. 

Disons, si vous voulez, la destinée. Elle avait déjà voulu 
que vous fussiez le plus intime ami du frère chéri que j'ai 
perdu, et je suis habituée à vous regarder... 

GÉRARD. 

Comme un second frère? Et vous croyez que c'est là un 
rôle facile auprès d'une femme comme vous ? 

SARAH. 

C'est un rôle que vous aviez accepté sans effort, et qui ne 
peut pas être devenu impossible, du jour au lendemain. Mais 
j'ai tort de vouloir parler raison avec vous aujourd'hui .[Pour 
la première fois, vous êtes bizarre... ou plutôt vous êtes vul- 
gaire. Vous voilà avec moi comme tous les Français se croient 

obligés d'être avec les femmes. 

Elle redescend. 

GÉRARD, piqué; il s'est levé. 

Vous avez bien raison de dédaigner les Français! Les An- 
glais sont si tendres ! 

SARAH. 

Les Anglais ont une personnalité raisonnée, svîtématique. 
La vôtre est instinctive et impérieuse. Je ne sais laquelle vaut 
le mieux ; mais je sais, mon ami, que vous n'êtes pas amou- 
reux de moi sérieusement, et que vous vous gêniez irrité parce 
que je ne veux pas être coquette avec vous. 

GÉRARD. 

Et qui me dit que vous ne l'êtes pas? Que sait-on de vous, 
qui restez sans cesse sur le qui-vive de la pruderie? 

SARAH. 

Assez, Gérard, assez! vous devenez injuste. Je vois que 



FLAMINIO 125 

vous êtes vif : si vous êtes quelquefois amer, je ne veux pas 
le savoir. Je vais m'intéresser à la pèche de Barbara. Venez 
nous rejoindre quand vous serez redevenu vous-même. 

Elle remonte. 
GÉRARD. 

N'allez pas seule... Je vais vous conduire auprès d'elle. 

SARAH. 

Non ; je la vois d'ici. 

GÉRARD. 

Vous ne voulez pas ? 

SARAH. 

Non. 

Elle sort par le fond. 

SCÈNE IV 
GÉRARD, puis FLAMTNIC. 

GÉRARD. 

Je viens de faire une sottise ! j'ai parlé trop tôt. C'est cet 
air écossais qu'elle a chanté hier au soir. C'était mystérieux, 
c'était suave, (il prend un crayon et un album.) Bah! milady dédai- 
gne les hommages!... ne pas seulement vouloir se donner la 
peine de vous en savoir gré ! Décidément, l'absence de la co- 
quetterie est le pire défaut qu'une femme puisse avoir, (n 
casse son crayon avec dépit.) Je suis furieux, moi, et je me venge- 
rais bien volontiers ! (Voyant Flaminio qui est entré sans bruit par le 
fond à gauche, qui s'est dirigé vers le chalet et qui s'est arrêté pour l'ob- 
server.) Mais quel est donc ce sacripant qui semble me guetter? 

Il s'assied à droite. 
FLAMINIO, à part. Il est vêtu d'une façon misérable; il est 

chevelu, barbu, presque effrayant d'aspect. 
Qu'est-ce qu'il fait donc là, ce monsieur ? 

GERARD, à part, l'observant avec quelque méfiance, 
tout en ayant l'air de dessiner. 

Est-ce à moi ou à mon bagage qu'il en veut? 



126 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

FLAMINIO, qui s'est approché des objets déposés au second plan 
près du chalet, touchant le fusil de Gérard qui s'y trouve. 

Une belle arme ! très-belle arme de chasse! Ça doit porter 

très-juste. 

Il soulève le fusil. 
GÉRARD. 

Quand vous aurez fini ! dites donc ! ne vous gênez pas ! 

FLAMINIO. 

Que Votre Seigneurie se tranquillise! (Posant le fusil.) Je ne 
crois pas avoir la mine d'un brigand ! 

GÉRARD, à part. 

Ma foi, si ! un peu ! 

FLAMINIO, ouvrant un album resté sur la malle de Gérard, 

railleur. 
Eh! eh! ça ne manque pas de facilité. Je dirai même que 
ça a beaucoup de facilité ! 

GÉRARD , de mémo. 
Monsieur trouve ? 

FLAMINIO, fermant l'album. 
Ah! le chic ! on se sauve par là? Mais cela me suffit pour 
voir que Votre Seigneurie s'occupe d'art et non des affaires 
de la douane. 

GÉRARD. 

Ah! vous êtes contrebandier? Gomme ça se trouve! je 

manque de cigares. 

Il se lève. 

FLAMINIO. 

Voilà, monsieur! (n lui présente un paquet de cigares.) Ils sont 
excellents. (Gérard fait le mouvement de prendre de l'argent dans sa 
poche.) Non, merci! Je ne vends pas au détail. Je vous prie 
d'accepter. 

GÉRARD, prenant un cigare. 

Alors, c'est un échantillon. Vous m'enverrez... 

FLAMINIO. 

Goûtez d'abord. 



FLAMIXIO «7 

GÉRARD. 

Vous êtes établi dans le pays ? 

FLAMINIO. 

Non, j'y fais la contrebande par occasion. L'occasion, mon- 
sieur, c'est la vie 1 

GÉRARD. 

Voilà un aphorisme... Il est très-bon, votre cigare! (s'as- 
seyant et le regardant.) Ah çà! vous êtes un drôle de corps, vous, 
et je me trompai^! Vous n'avez pas une mauvaise figure. 

FLAMINIO, railleur. 

Belle tête, monsieur! heureuse physionomie! type italien 
s'il en fut! prestance avantageuse... et pétri de grâces! Re- 
gardez-moi bien. 

Il écarte ses cheveux et se campe- 
GÉRARD, fumant. 

C'est, ma foi, vrai ! Vous devriez vous faire modèle. 

FLAMINIO. 

Je l'ai été, j'ai commencé par là mon éducation. Un sot 
me'tier, et fatigant! mais il m'a procuré la seule instruction 
qui fût à la portée de mes moyens : celle qu'on acquiert (et 
très-vite) dans la fréquentation et la causerie des artistes. 

GÉRARD. 

Ah ! oui-da ! Au fait, vous aviez peut-être tout ce qu'il fal- 
lait pour être artiste vous-même? 

FLAMINIO, paiement. 
Je le suis, monsieur; je chante, j'ai une voix magnifique. Je 
ne suis pas musicien précisément, mais je joue de tous les 
instruments, depuis l'orgue d'église jusqu'au triangle. Je suis 
né sculpteur et je dessine... mieux que vous, sars vous of- 
fenser. J'improvise en vers dans plusieurs langues. Je suis 
bon comédien dans tous les emplois. Je suis adroit de mes 
mains, j'ai une superbe écriture, je sais un peu de mécanique, 
un peu de latin ot le français comme vous voyez. Je ne monte 
pas mal les bijoux ; je Buis savant en céramique et en numis- 
matique. Je danse la tarentelle, je tire lis rartes, je magné- 
ti e. Attendez! j'oublie quelque, chose. Je suis bon nageur, 



128 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

bon rameur, homme de belles manières, hardi conteur, ora- 
teur entraînant!... enfin j'imite dans la perfection le cri des 
divers animaux. 

GÉRARD, riant. 

Que de talents ! 

FLAMINIO , toujours gai. 

Oh! carissimo ! je puis dire, sans me flatter, que, si je ne 
suis pas le favori de la fortune, je suis, au moins, celui de la 
nature. 

GÉRARD. 

C'est possible, mon cher; mais elle ne vous a pas gâté sous 
le rapport de la modestie, 

FLAMINIO. 

Si fait, mon bon ami ! C'est précisément la modestie qui 
m'a empêché de parvenir. 

GÉRARD. 

Ne serait-ce pas plutôt la paresse, mon bon ami? 

FLAMINIO. 

Eh bien, donc ! la paresse et la modestie, ça se tient ! L'une 
est la cause, l'autre est l'effet. 

GÉRARD. 

Je ne sais pas si ce que vous dites là est profond, mais 
c'est ingénieux, (il se lève.) Savez-vous que vous m'intéressez 
beaucoup ? Si vous n'avez pas les vices qu'engendrent l'in- 
constance et l'incurie de la misère... 

FLAMINIO. 

Oh ! la misère, monsieur, c'est bien relatif! Quant aux vices, 
non! ça rend bête, et, tel que me voilà, je tiens à la divinité 
de mon essence. Je l'ai vu de près, le mal, dans ma vie er- 
rante! Je ne me donne point à vous pour un sage : diable, 
non ! Le moyen de l'être avec ce physique ! mais les instincts 
de perversité ne sont pas en moi, et tout excès me répugne. 

GÉRARD. 

Votre histoire doit être curieuse ? 

FLAMINIO. 

Je vous la raconterais bien si je m'en souvenais ; mais c'e ; t 



FLAMINIO 129 

encore un rêve trop confus. On ne juge les faits qu'à distance, 
et je suis dans le coup feu de la vie. J'ai vingt-cinq ans et je 
me nomme Flaminio, le premier nom venu, comme vous 
voyez. Je ne vous dirai pas que je suis un enfant de l'amour, 
j'aime à croire que l'amour n'abandonne pas ses enfants ; je 
ne suis pas si noble que ça : je suis un enfant du hasard. On 
m'a trouvé sous un berceau de pampres, au bord de L'Adria- 
tique, au pied d'une belle et souriante madone. De pauvres 
1 Relieurs m'ont recueilli, élevé, nourri, battu et abandonné à 
moi-même, le jour où j'ai été réputé assez fort pour me tirer 
d'affaire. J'avais alors douze ans et je ne savais pas lire. Ju- 
gez des péripéties d'une existence qui commence ainsi ! Eh 
bien, j'ai conservé une gaieté inaltérable, et, sans un défaut 
qu'on me reproche... 

GÉRARD. 

Ah ! voyons donc, enfin, ce défaut que vous voulez bien 
avouer. 

FLAMINIO. 

Du tout ! c'est, selon moi, ma plus grande qualité. Elle m'a 
été bien plus utile que nuisible, au fond ! 

GÉRARD. 

Eh bien, qu'est-ce que c'est? 

FLAMINIO. 

Eh bien, voilà ! Je ne peux pas réfléchir. Non, vraiment! 
Je rêve, je contemple, j'imagine, je crée; mais, quand il faut 
creuser une idée, une situation, serviteur! L'ennui me prend 
à la gorge, et j'aime mieux, en contentant mon caprice, me 
livrer à la destinée. Voilà pourquoi, essayant de tout, et ne 
m'obstinant à rien, j'ai connu l'aisance et la misère, alterna 
tive divertissante et philosophique, monsieur, où l'on dépense 
sa dernière pièce d'or gaiement et libéralement, sans se 
préoccuper du lendemain, de l'habit qu'il faudra vendre et 
de la guenille qu'il faudra endosser. Tenez, j'ai sur moi la 
preuve qu'il y a parfois de bonnes veines dans mes ûnanc 
quand il s'en trouve dans ma volonté. Voilà une montre 
fort belle, dont je ne puis consentir à me défaire, bien que 



«30 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

je manque de choses réputées plus utiles. Que voulez-vous ! 
pour l'artiste, l'essentiel, c'est le superflu. 

GÉRARD, qui a regardé la montre. 
Ma foi, oui, elle est belle, et je vous admire. Si toutefois... 
Non ! j'ai tort. La physionomie ne trompe pas à ce point. Mais 
écoutez-moi, Flaminio. La livrée d'une misère volontaire, 
qu'elle soit le résultat de l'inconduite ou de l'imprévoyance, 
est quelque chose qui choque comme un cynisme, comme 
une insanité de l'âme, et je veux vous en voir débarrassé en- 
core une fois. 

FLAMINIO. 

Ah ! vous allez m'offrir un emploi, un esclavage? Merci, 
je trouverai bien à m'occuper sans ça. 

GÉRARD, à part. 

C'est une idée, çal Non, je vous offre... 

Il va vers $qvl bagage. 
FLAMINIO, avec beaucoup de hauteur. 
J'espère, monsieur... 

GÉRARD. 

Non ! ce n'est pas de l'argent. Je veux tout bonnement 
vous donner des habits en échange de vos cigares. 
FLAMINIO, dédaigneux. 
Vos vieux habits ! c'est ça ! 

GÉRARD. 

Non pas ! des habits tout neufs et que je comptais mettre 
ce soir. Ne me refusez pas; avec cela, on se présente partout, 
et on trouve souvent l'emploi de l'intelligence sans passer 
par des épreuves fâcheuses pour l'amour-propre. Tenez, j'ai 
là de quoi vous métamorphoser de la tête aux pieds... 

FLAMINIO, regardant la malle ouverte. 
Et du linge! du beau linge parfumé! Ah ! pazzia t 

GÉRARD. 

Allons, emportez cette malle, je vous la donne. Habillez 
vous, et ensuite... 

FLAMINIO. 

Non pas, monsieur. J'accepte, mais pour bien peu d'in- 



FLAMIMO «31 

stants. J'ai une idée... un motif... grave! Quand le soleil 
sera couché, je vous dirai pourquoi je cède à cette fantaisie 
de sybarite. 

GÉRARD. 

Moi, j'espère que, jusque-là, vous prendrez goût à la mé- 
tamorphose, d'autant plus... 

FLAMINIO. 

Aïel on vient par là... 11 n'y a pas de temps à perdre. 
11 tire une clef de sa poche et ouvre le chalet en tenant ta petite malle. 
GÉRARD. 

Tiens! vous demeurez ici? Nous nous reverrons tout à 
l'heure, n'est-CT pas? 

FLAMINIO. 

Certes! 

11 entre. 

SCÈNE X 

GÉRARD, S ARAH, puis BARBARA, RITA et le Groom, 

apportant les provisions et les ustensiles pour le dîner. 

S ARAH, entrant la première, 
ous n'êtes pas venu voir pêcher ? 

GÉRARD. 

Vous ne l'avez pas voulu, ce me semble. 

s ARA II. 

Nous étions brouillés; je vous attendais! Mais, puisque la 
montagne ne veut pas venir à Mahomet... 

Elle lui tend la main. 
GÉRARD, lui baisant la main avec froideur. 
Vous êtes mille fois trop bonne. 

SARAII. 

Allons! déridez-vous; oublions une sotte querelle, et res- 
tons amis. Ou apporte les provisions. Faites-nous diner gaie* 
ment. Ordonnez la fête! 

GERAHD, froidement au groom et en remontant- 

Servez ! (à Barbara./ Bfa bien, avez-vous pris...? 



J3'2 THEATRE COMPLET DE GEORGE SÀND 

BARBARA, triomphante, montrant un panier. 
Doux carpes, d'une coup de fiousil ! 

GÉRARD. 

Douze? 

SARAH. 

Non, deux! 

BARBARA, donnant le panier à Rila. 

Voilà ! le habitante du chalette, il aidera nous. 
SARAH, assis à gauche. 

Non, viens ici, petite. Je t'ai prise en amitié, et je veux 
encore causer avec toi. Voyez donc, Gérard, comme elle est 
jolie! Elle s'appelle Rita, et elle n'a que quinze ans. Elle est 
artiste et bergère. Elle danse très-joliment à la manière de 
son pays, et, avec ça, elle est d'une naïveté charmante ! 

GÉRARD, préoccupé. 

Peut-être. 

SARAH. 

Comment, peut-être? Vous allée voir. Tu dis donc, Rita, 
que tu es déjà fiancée ? 

RITA. 

Oui, madame; du moins, je crois bien que je suis aiméo. 

SARAH. 

Il n'y a toujours pas longtemps ? 

RITA. 

Il y a bien quinze jours. 

GÉRARD. 

Et ça durera? 

RITA. 

Dame ! comme ça doit durer : toute la vie. 

SARAH. 

Ah ! vous voyez ! la vérité sort de la bouche des enfants. 

GÉRARD, à Rita. 

Vous faites bien, mon enfant, d'enseigner à madame com- 
ment on doit aimer, car je vous assure qu'elle ne s'en doute 
pas du tout. 

RITA. 

Ah bah ! vous badinez ! Vous êtes son mari, je gage? 



FLAMINIO 133 

GÉRARD. 

Dieu merci, non! 

RITA, regardant Barbara, qui s est assise à droite. 

Alors... Oh non ! vous êtes le fils à celle-là. 

GÉRARD. 

Hélas! non ; que ne suis-je assez jeune!... 

BARBARA, riant. 

Oh 1 très-galant, beaucoup aimable! 

SARAH, à Rita. 

Et ton fiancé te dit qu'il t'aimera toujours, qu'il n'aimera 
que toi ? 

RITA. 

Non, il ne dit pas ça ; mais il dit qu'il m'aime bien, et il 
m'appelle sa petite sœur. Oh! dame, il est pour moi comme 
un vrai frère ! 

GÉRARD. 

Et tu l'épouses, quand? 

RITA. 

Je ne sais pas. Je suis trop jeune pour me marier, vous 
voyez bien, et, quand j'ai dit à mon oncle (je n'ai que lui do 
famille) : J'aime quelqu'un, il m'a répondu : « Balil c'est trop 
tôt. » 

SARAH. 

Et lui, qu'est-ce qu'il dit? 

RITA. 

Il dit la même chose : « C'est trop tôt. » Mais, comme ça 
me fait pleurer, il me dit ensuite : « Attends que j'aie fait for- 
tune. J'irai au loin et je reviendrai dans trois ou qualre 
ans. » 

SARAH. 

Alors, te voilà tranquille? 

RITA. 

Oui. puisqu'il reviendra! 

GÉRARD, ;i Sarah. 

Elle est charmante, en effet. Elle ne réfléchit pas, elle ! elle 
croit ! 

m. 8 



434 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SARAH, se levant. 
Ah ! n'a pas la foi qui veut ! 

RITA. 

Allons, je vas vous chercher de la crème. (Elle pousse la 
porte du chalet et jette un cri.) Ah ! mon Dieu ! (Se retirant.) Qu'est- 
ce que c'est donc que ce monsieur-là ? (Aux deux dames.) Est- 
ce qn'il est de votre compagnie ? 

GÉRARD, à part. 
Allons, il est prêt! Oui, ça sera drôle.' (Haut.) Oui, mon 
enfant, c'est un de mes amis, et... (à Sarab), si vous le per- 
mettez, je vous le présenterai. 

Il entre dans le chalet. 
SARAH, à Barbara. 
Il a l'air de nous mystifier. Je parie que c'est le duc de 
Treuttenfeld, l'homme au procès, qui est revenu sur ses pas! 
BARBARA, voyant Flaminio sortir du chalet avec Gérard. 
Oh ! nô ! il n'était pas loui. 

SARAH, regardant Flaminio, qui est très-bien mis et peigné. 
Celui-ci est mieux. 

GÉRARD, bas, à Flaminio. 

Oui, c'est ça. Vous comprenez parfaitement. 

FLAMINIO. 

Soyez tranquille. (Voyant Rita, qui le regarde incertaine, encore 
et stupéfaite.) Ah ! diantre!.. . C'est égal ! un dîner champêtre, 
de jolies femmes... (Voyant Barbara et regardant Sarah.) Une jolie 

femme! Allons, il faut avoir de l'esprit, du montant... mais à 
une condition l 

GÉRARD. 

Laquelle 1 

FLAMINIO. 

Votre parole d'honneur que vous ne me démasquerez pas 
avant... (Regardant sa montre.) Tenez! il est cinq heures; à sept 
seulement, je redeviens Flaminio; et, jusque-là..., quoi qu'il 
advienne... 

GÉRARD. 

Comment, quoi qu'ri advienne? (a part.) Le fat! (Haut, en 



FL A M IN 10 435 

riant.) Eh bien, oui, parole d'honneur ! Otez vos gants. Ne 
soyez pas embarrassé de votre chapeau. 

FLAMINIO, 

Ah! j'ai reperdu l'habitude... On se déforme vite quand on 
retombe dans la vie primitive ! Mais, dans un moment, vous 
me verrez prendre beaucoup d'aisance. 

GÉRARD, à part. 

Pourvu qu'il n'en ait pas trop! (Allant vers Sarah et Barbara, 
qni causent ensemble.) Miladies, c'est mon ami le marquis Flami- 
nio de... (soufflé par Flaminio) Flaminiani, qui est en tournée... 
(encore soufflé par Flaminio) géologique, dans ces montagnes, et 
qui désire vivement vous être présenté, (a Barbara. ) Je vous 
conseille de l'inviter à manger avec nous. Vous en serez sa- 
tisfaite. C'est un philosophe... avancé! (a Sarah.) Et un 
homme du meilleur monde, dont le cœur est... 
flaminio, bas. 

C'est ça, parlez de mon cœur. 

GÉRARD. 

Dont le cœur est pourtant très-naïf. 

FLAMINIO, bas. 
Naïf? Mais non, c'est trop vrai, ce que vous dites là. Jo 
suis déjà pris. Elle est charmante ! 

GÉRARD, anx deux femmes. 
Eh bien, m'autorisez-vous à l'inviter?... L'occasion, quan 
on dine à travers champs ! 

FARBARA. 

Oh! je voulais bien, moi, si... 

Sarah-, 
SARAH. 

Vous ordonnez, chère ! et j'obéis. 

FLAMINIO. 

Sans regret? Je suis donc bien heureux ! 

Il lui baise la maia. 
GÉRARD, à Sarah étonnée. 
Ce sont des façons italiennes. Il n'est pas Français, lui ! 



THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SANI) 
SARAH, bas, à Gérard. 

11 est vif ! 

BARBARA , à qui Flaminio a aussi baisé la main. 
Oh ! il est bien, très-bien ! 

GÉRARD. 

Dame! vous voyez; il est tout effusion, tout reconnais- 
sance... et tout appétit. 

FLAMINIO. 

Ahî depuis que j'explore cette admirable région... alpes- 
tre..., mes guides n'ont pu me procurer qu'une alimentation 
fort champêtre : le régime lacté est sain, mais on s'en lasse. 
AGssi ferai-je honneur à des mets plus substantiels... en d'au- 
tres termes, au pâté de gibier et à l'agréable compagnie. 
(Bas, à Gérard, qui rit sous cape.) Dites donc, ça m'ennuie de faire 
le pédant ! 

GÉRARD. 

Bah! allez toujours; ça va très-bien. (Haut.) Dînons donc 
vite, puisque nous avons un convive si bien disposé, (ils s'as- 
seyent pour manger, qui çà, qui là, selon la disposition et les accidents 
du terrain. Le groom a servi les provisions et continue à servir avecRita. 
Gérard à Sarah, en la servant, haut.) L'Italien est plus Sensuel que 
spiritualistè. C'est là son organisation, partant sa valeur 
réelle. 

FLAMINIO, dévorant. 

Vous dites là, mon cher, une banalité... paradoxale, comme 
toutes les banalités ! L'Italien, ne vous en déplaise, est un 
être privilégié, parce qu'il est complet. Je n'admets pas vos 
distinctions métaphysiques... 

SARAH. 

Oh! la métaphysique... [a Barbara qui fait om) Pardon, chère 1 
mais je l'ai en horreur... à la campagne ! 

FLAMINIO. 

N'est-ce pas, signora? J'étais sûr... (Rita lui pousse l'épaule en 

le servant, il n'y fait pas la moindre attention) d'avoir l'assentiment 
de la beauté... c'est-à-dire de la divinité qui sait tout! 
L'âme et le corps ! vaine subtilité. Que feraient-ils l'un sans 



FLAMINIO 437 

l'autre? Tenez (montrant Sarab), je regarde milady... je vois que 
son àme est tendre. (Montrant Barbara.) Je regarde milady, je 
trouve son visage agréable. L'une est belle parce qu'elle est 
bonne, l'autre est bonne parce qu'elle est belle. 

SAN AH, sonriant. 
Très- joli ! 

BARBARA. 

Charmante ! 

GÉRARD. 

Délicieux ! (A part, voyant que Rita reste comme r^trîftëe devant 
Flaminio.) Ah çà ! toutes les trois I Eh bien, il a du succès, 
mon marquis ! 

BARBARA, a Flaminio. 

Je trouvé vous bien synthétical pour une géologue ! 
FLAMINIO, avec feu. 

Géologue, moi? Dieu me préserve de l'être! (Gérard tousse 
pour l'avertir.) De l'être à toute heure! Un froid et gauche pé- 
dagogue! quand ce vin d'Espagne couleur de rubis rit au fond 
de mon verre et porte sa flamme au fond de mon cœur? 
(il boit.) Ah! laissez-moi déraisonner, mon cher... (Bas, à Gé- 
rard.) Comment vous appelez-vous? Il faudra me le dire. 
(Haut.) Mes chers amis... (Mouvement de wrprise de Sarah et de 
Barbara.) Je parle aux nuages, aux arbres, à toutes les divi- 
nes essences, à toutes les brillantes formes de la création. Non, 
ce n'est point en savant, c'est en poëte que j'aime la na- 
ture, et que je comprends le beau, la femme, l'amour. 
SARAH, a Barbara. 

S'il commence sur ce ton-là... 

PLAMINIOl, qui l'a entendue. 

Oui, signora! L'amour n'est-il pas l'alpha et l'oméga de la 
vie? Trésor et conquête pour les uns, attente ou regret pour 
les autres! Ma foi, vive l'espoir ou le rêve ! Qu'est-ce que la 
jeunesse? Un bal masqué resplendissant de feux ou d'éclairs! 

( : K R A R D . 

Vous oubliez facilement les heures de déception, à »e qu'il 
parait? 

8. 



!38 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAXD 

FLAMINIO. 

Oh! parfois, je le sais, les flambeaux pâlissent, la fête s'éloi- 
gne, les portes se ferment, les houris remontent aux cieux. 
La nuit se fait, la vision s'efface... Le pèlerin s'égare sur de9 
chemins dévastés. C'est la réalité qui nous saisit au sein de 
l'ivresse. Mais qu'un souffle de printemps passe sur la terre, 
qu'un rayon de poésie pénètre dans l'àme, le 'phénix renaît 
de sa cendre. Les sons de fête reviennent frissonner dans le 
feuillage. Le voyageur secoue ses pieds poudreux, l'ange 
sent repousser ses ailes. Il se ranime, il respire, il vit, il 
aime! (Bas, à Gérard.) Hé! comment trouvez-vous la méta- 
phore? Pour un homme un peu gris, ça n'est pas mal. 
GÉRARD, suivant Sarah qui s'est levée, bas, à Flaminio. 

Vous extravaguez, jnon cher, et vous manquez de tenue. 
FLAMINIO, le suivant. 

Vous trouvez ? (Il offre son bras à Sarah en passant entre elle et 
Gérard.) Je suis certain que milady comprend les émotions 
dune vie comme la mienne, entremêlée de douces illusions 
et d'arides labeurs ! (Bas, à Gérard.) Vous voulez que je plaise 
et vous me glacez. Éloignez-vous donc un peu. 

GÉRARD, à part. 

Ma foi, je suis curieux de voir... 

Il s'approche de Barbara et l'occupe en ayant l'œil sur Flaminio. 

FLAMINIO, bas, à Rita qui le tire par son habit. 
Fais attention, toi. Ils vont passer. 

RITA» 

Joseph est là. 

FLAMINIO fait un geste d'impatience, Rita s'éloigne vivement 
et va regarder an fond- A Sarah. 

Daignez m'écouter, signora! Voici un moment qui ne re- 
viendra probablement jamais dans ma vie. J'en veux profiter 
pour vous parler sérieusement d'amour ! 

SARA II. 

Vous voulez dire de Vamour ou sur Vamourl Vous étiez 
en train de disserter... mais vous venez de faire une faute 
do français. 



FLAMIXTO **9 

ri hifiNio. 

Je suis étranger, j'en peux faire bien d'autre?! 

SARA II, quittant <on bras et remontant vers le banc à gauche. 

Tachez de ne faire que celle-là. 

FLAM1XIO, à part. 

Aïe! ce monsieur m'a placé sur un trébuchet ! Tàclnns 
i'y voltiger sans culbute. flgaiit.) Soyez tranquille, signora; 
je peux écorcher le français sans danger; car, si j'osais vous 
parler d'amour, comme je disais tout à l'heure .contraire- 
ment à la grammaire des convenances) , vous ne vous en 
fâcheriez pas. 

SARAH. 

Ah ! vous croyez? 

FLAMTXIO. 

Non certes, car ce ne sérail pas en riant et en m'efforçant 
de vous faire rire. Ce ne serait pas non plus en jouant au 
drame ou au roman pour vous persuader. Enfin, ce ne serait 
pas avec la brusquerie perfide d'un homme qui espère sur- 
prendre. Ce serait avec une émotion si profonde... un effroi si 
sincère... Tenez! je ne sais pas du tout ce que je vous dirais, 
et je crois que je ne vous dirais rien d'intelligible. Il est donc 
certain que vous n'auriez point à vous courroucer. 

SARAH. 

A la bonne heure. Mais le mieux serait de ne me rien dire, 
surtout... après diner! 

FLAMIXIO. 

Ah! signora, si j'étais un peu excité, un peu fou, il y a 
deux minutes, me voilà bien tristement philosophe à l'heure 
qu'il est, et tout di-pOSO à généraliser. (Voyaut que Gérard l'é- 
coutO Je suis parfaitement dans mon bon sens, et je dirai 
que l'amour est la grande science de la vie. 

SARAH. 

Il paraît que vous avez beaucoup étudié cette science-là ? 

i- r, a m i n i o . 
Rk plus que les autres. Je la devine tout en y rêvant par- 
fois. Je n'appelle pas amour ce qui occupe quelques jours, 



140 THÉATEE COMPLET DE GEORGE SAN'D 

de temps en temps, un cœur oisif ou i'nquiet. J'appellerais 
ainsi une affection dont on ne distingue pas le commence- 
ment, tant le passage du respect à l'espérance doit être une 
nuance délicate ; dont on n'entrevoit pas la fin, tant elle doit 
sembler impossible. Je ne suis pas expert en matière de sen- 
timent, non, je l'avoue, je n'en ai pas cherché si long pour 
mon usage. Mais il me semble que, si j'aimais un jour, je me 
dirais ceci : « L'amour vrai ne calcule ni ne marchande. 11 
subit les rigueurs, il attend la confiance. Il s'expose et se 
livre sans rien exiger. Il n'a pas de dépit, il ne craint pas 
le ridicule, il ne cherche pas à se venger! » 
SARAH, attentive. 

Que voulez-vous dire ? 

GERARD s approche vivement. 
Oui ! que dites-vous là ? 

FLAMIMO. 

Moi? Rien! je fais une théorie. Je plaide la cause des 
amants soumis... ou repentants. 

GÉRARD. 

C'est une théorie que miiady écoute avec intérêt. 

BARRARA. 

Oh! je donner raison à lui ! 

GÉRARD, à Sarah. 

Et vous aussi ! Il paraît que vous ne recevez pas toutes les 
déclarations avec une égale fureur ? 

SARAH, passant devant lui. 
Elles ne sont pas toutes également directes, apparemment. 

GÉRARD, hant. 

Certes ! il est des gens sans tact, sans usage ! Mais il en est 
d'autres (regardant Fiaminio) que leur brillante éducation et leur 
rang dans le monde... 

FLAMINIO, tirant sa montre, bas, à Gérard. 

Faites attention, cher ami, nous sommes loin de l'heure... 

GÉRARD. 

Je le sais très-bien; mais vous vous permettez les allu- 
sions, j'en use aussi. (Uaui.) Le caprice des femmes s'attache 



FLAMINIO 14! 

à tout... Ceci est encore une théorie sans application! et il 
sufJît, dit-on, d'un habit... qui va... à peu près à celui qui le 
porte, pour leur paraître agréable et distingué. Qu'en dites 
vous? 

FLAMINIO. 

A quel propos ?... Mesdames, je vous demande pardon pour 
mon ami ; je crois qu'il est un peu troublé par cet excellent 
vin d'Alicante. Ses idées ne tiennent plus; mais on pourrait, 
en suivant ses divagations, lui dire qu'en fait d'esprit, ce n'est 
pas toujours l'habit qui fait l'homme, et qu'en fait de grâce, 
c'est quelquefois l'homme qui fait l'habit. 

Les deux dames remontent. 
GÉRARD, à Flamînio, le prenant à part. 

C'est assez, la plaisanterie va trop loin, et je respecte trop 
les femmes que j'accompagne pour la laisser durer. 

FLAMINIO. 

Eh bien, comment vous en -tirerez- vous? Ça vous regarde. 

GÉRARD. 

Je vous prie de prendre congé. Esclave de ma parole, je ne 
vous trahirai pas. Faites une belle sortie. Gaulez les habits 
et allez-vous-en. 

FLAMINIO. 

Non pas, s'il vous plaît. Je ne garde rien, et je reste. 

GÉRARD. 

Alors, je vais vous chasser. 

FLAMINIO. 

Comment ça ? 

GÉRARD. 

En vous cherchant querelle. 

FLAMINIO. 

Tant pis pour vou«, car je vous tuera». 

GÉRARD. 

Ali! vous vous battez, vous? 

FLAMINIO. 

Et très-bien! comme tout ce que je me donne la peine de 
lairo. 



Iî2 THEATRE COMPLET DE GEORGE S AND 

RI TA, qni les a éeontés, passant entre eux, et parlant haut. 
En voilà bien assez ! (à Flaminio.) Tu as voulu te déguiser 
dans les habits de ce monsieur; c'est bien. Je n'ai rien dit. 
Tu as voulu faire le marquis avec cette dame, je n'ai rien dit. 
Mais, à présent, tu veux te fâcher, tu veux te battre, et je 
vas tout dire. 

RARBARA. 

Oh! battre... 

FLAUIMO. 

Vous rêvez, ma chère enfant ! 

RITA. 

Ah! tu m'appelles vous t 

GÉRARD, riant. 
Ah ! ma foi, voilà une révélation dont je ne suis pas cou- 
pable. 

SÀRAH. 

Une révélation ? 

RITA. 

Eh bien, oui! c'est Flaminio qui montrait les marionnettes 
à la dernière foire de Saint-Jean-de-Maurienne, et que mon 
oncle a embauché pour faire la contrebande. C'est mon fiancé, 
c'est celui qui m'épousera dans deux ou trois ans. 

FLAMINIO. 

Oui ! compte là-dessus. 

BARBARA, sans beaucoup d'émotion. 
Une contrebandiste ? 

SARAH, outrée. 
Un saltimbanque! 

Rita remonte. 
FLAMINIO. 

Non, Flaminio, l'artiste vagabond, le poëte sans nom et 
sans avoir, (a Gérard, bas.) Flaminio, le cœur sans fiel, qui ne 
vous trahira pas. (Haut.) Voici le fait, Excellences ! C'est pour 
ne point vous effrayer que nous avons menti, lui et moi. J'é- 
tais signalé, menacé, traqué. La loi punit de mort le contre- 
bandier, c'est-à-dire qu'on tire sur nous sans crier gare. Eh 



FLAMINIO U3 

bien, je m'attendais aujourd'hui à une visite dans en chalet, 
ou à une rencontre au premier pas que je hasarderais aux 
alentours. J'ai dit ma situation à ce bon jeune homme, qui 
m'a caché sous ses propres vêtements. Mais le danger s'éloi- 
gne. (Joseph a fait, du fond, un signe à Rita. Rita fait ce signe à Fia. 

ininio.) Les douaniers ont passé outre... Le papillon va dé- 
pouiller sa parure. 

GÉRARD, à Flaminio. 
Pardonne-moi mon emportement, mon brave garçon, et 
viens à moi quand tu voudras. 

FLAMINIO, haut. 

Merci. Mais il n'est pas probable que nous nous retrouvions 
jamais. J'ai assez de ce métier-ci, et je pars ce soir pour faire 
un tour en France. 

RITA. 

Tu pars déjà ? Et quand reviens-tu ? 

•.FLAMINIO. 

Dieu le sait, gentille Rita. N'y compte guère, et marie-toi 
avec un contrebandier véritable. Je n'ai rien à me reprocher 
envers toi, pure enfant, (a Gérard.) Je vous l'ai dit, je ne suis 
ni vicieux ni pervers, (a Rita.) Garde un bon souvenir au bo- 
hémien qui a respecté la sainte hospitalité, et ne te fie pas 
autant à tous les autres. Si je peux devenir laborieux et rangé, 
je t'enverrai une dot. 

BARBARA. 

Bien ! je charger moi de le dot de elle. Bon voyage ! 

Elle tend la main à Flaminio, qui la baise avec respect. 
FLAMINIO. 
Vous, signora?... (Regardant Sarah, qui cache sa figure dai 
mains.) Allons ! que Dieu bénisse les bons cœurs ! 

Il va pour rentrer dans le chalet. 
RITA, regardant dans la coulisse à droite, avec effroi. 
Ah! prends garde! ils reviennent. 

FLAMINIO. 

Qu'importe?... Pourtant je ne voudrais pas qu'ils vissent 
de ores ma fiçure. Jo vais faire un tour de promenade par 



144 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

ici. Ne craignez rien pour vos habits, monsieur, je reviens ! 

Il s'en vers la gauche. 
GÉRARD, à Sarah, qui a la figure cachée. 
Quoi! vous pleurez?... Il ne risque rien! 

SARAH. 

Je pleure d'indignation, Gérard ! 

GÉRARD. 

Contre moi t 

SARAH, avec fierté. 
Pensez-vous donc que ce puisse être eontre moi-même? 

RITA, qui a suivi Flaminio du regard. 
Ah! mon Dieu! il revient ! il court! ils sont là aussi. 

VOIX, dans la coulisse. 
Arrête!... 

FLAMINIO, revenant et courant sur le théâtre. 
Non pas, mes maîtres, on n'arrête pas comme cela Flami- 
uo... Votre serviteur, Excellences! 

Il fait vers le fond. 
RITA. 

Pas par là... non ? 

Flaminio fuit quand même, Joseph le suit. 
VOIX, au fond. 
Arrête ! 

RITA. 

Ah ! mon Dieu ! 

RARBARA, qui regarde au fond. 
Il sauvé lui... Bien ! vite, vite ! 

On entend un coup de fusil. Rita fait un cri et s'élance» 
BARBARA. 

Oh! tombé! 

RITA. 

Bon Joseph! il remporte ! 

SARAH, courant au fond avec Gérard. 

Ah ! le malheureux ! 



F LA MIN 10 145 



ACTE PREMIER 

Un petit salon bleu donnant dans un second salon au fond; porte d'anti- 
chambre à droite ; cheminée et deux portes au fond ; guéridon a droite ; 
fenêtre à gauche ; canapé à gauche de la cheminée, angle droit ; table 
devant la fenêtre ; fauteuils, chaises, etc. Local sans ostentation, mais 
annonçant l'existence riche. 

SCÈNE PREMIÈRE 
SARAH, une Femme de chambre. 

SARAH, sortant la première de la porte du fond à gauche. Elle 
sonne, la femme de chambre paraît à droite. 

Il est deux heures? Dites que je reçois. 

LA FEMME DE CHAMBRE. 

Je l'ai dit, madame. 

Elle sort par la droite. 

SARAH, s'approchant du guéridon et regardant des cartes de visite et 

des billets, 
a M. de Kologrigo ! » Où ai-je entendu ce nom-là? « Re- 
commandé par la princesse Palmérani... » C'est quelque mé- 
lomane qui croit que je donne aussi des concerts ! Pas de 
lettre de ma belle-sœur 1 Est-elle en route? est-elle malade? 

C'est singulier! 

Elle s'assied sur le canapé.' 

UN' DOMESTIQUE, annonçant. 

M. le comte de Brumeval. 

SCÈNE II 
SARAH, GÉRARD. 

SARAH. 

Ah ! Gérard ! vous êtes à Paris ! Depuis quand ? 



146 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

GÉRARD. 

Depuis une heure, et vous voyez que je ne perds pas de 
temps pour venir me jeter à vos pieds. 

SARAH. 

Vous vous sentez donc bien coupable ? 

GÉRARD. 

Non, pas beaucoup ! mais je vous sais très-irritée, puis- 
que vous n'avez pas daigné répondre à mes lettres. J'ai tort, 
puisque vous êtes offensée. Pardonnez-moi, puisque je me 
montre si impatient de rentrer en grâce. 

Il s'assied en face d'elle. 
SARAH. 

Vaus prenez tout cela fort légèrement, je le vois. N'atta- 
chez donc pas trop d'importance au pardon que je vous 
accorde. 

GÉRARD, 

Ah ! mais si 1 Je veux qu'il soit réel et cordial. Qu'ai-je 
donc fait de si atroce? Voyons, dites! Après l'accident du 
chalet, qui nous avait tous mis en émoi pour lo reste du 
jour , vous vous êtes arrangée très-perfidement et très- 
cruellement pour quitter le pays sans que j'aie pu vous 
voir. . . 

SARAH. 

J'ai évité une explication qu'aujourd'hui je ne vous per- 
mets pas de demander. Du moment que vous croyez ne pas 
avoir de torts envers moi, n'en parlons plus. 

Elle porte sur la table tes lettres et les cartes. 
GÉRARD se lève et la sait. 

Ah! si fait! parlons-en. Je suis léger tant que vous vou- 
drez, mais... Eh bien, non! je ne suis pas léger, je voudrais 
Vêtre; mais, quand il s'agit de vous... de vous, Sarah, que 
j'aime et respecte depuis que je me connais, cela est impos- 
sible. Voyons, grondez-moi beaucoup, j'aime mieux ça. Dites 
vos griefs. Ètes-vous aristocrate à ce point de vous croire 
perdue, pour avoir dîné sur l'herbe en compagnie d'un pau- 
vre hère... 



FLAMINIO IW 

SARAH. 

Non! mais, si ce pauvre hère, comme vous l'appelez, n'a- 
vait pas eu plus d'esprit et de cœur que vous n'en eûtes ce 
jour-là, vous m'exposiez, vous me livriez à ses insultes. 

GÉRARD. 

Ses insultes ! N'étais-je pas là? 

SARAH. 

Outragée par vous, je ne me fusse pas sentie venge'e par 
vous. 

GÉRARD. 

Ah ! vous êtes cruelle, Sarah ! Savez-vous que votre amer- 
tume me ferait croire... ? 

SARAH, 

Quoi donc ? Dites ! 

GÉRARD. 

Nonl je ferai mieux de me taire. 

SARAn. 

Oh! je comprends de reste ! Eh bien, si cela était? si cet 
homme m'avait semblé aimable, si je l'avais écouté avec 
plaisir?... 

GÉRARD. 

Serait-il possible ? 

SARATI. 

Si c'était possible, j'en rougirais probablement vis-à-vis de 

moi-même ; mais vous auriez à en rougir devant moi et plus 

que moi ! 

Elle remonta A la cheminée. 

GÉRARD. 

Eh bien, c'est vrai. Si je le croyais, j'en serais si humi- 
lié!... si malheureux!... mais, comme c'est impossible... 

SARAH. 

Ah çà! m'apportez-vous des nouvelles? ma sœur vous a- 
t-elle écrit récemment? Je suis inquiète d'elle. 

GÉRARD. 

Ah! elle ne vous écrit pas? Diable ! 



148 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SARAH. 

Vous en êtes donc inquiet aussi ? 

GÉRARD. 

De sa santé? Non, je viens de la voir. J'arrive de Cham- 
béri. 

H remonte. 
SARAH, s'asseyant sur le canapé. 
Vraiment ! Alors, dites-moi donc vite pourquoi elle y reste 
si longtemps; c'est toujours la passion de la chasse? 
GÉRARD, debout près de la cheminée. 
Non, c'est... c'est autre chose; et, si j'étais pressé de vous 
voir, c'est aussi à cause de cela. Voyons, permettez-moi de 
vous reparler de cette pomme de discorde tombée entre 
nous, du signor Flaminio, cet homme de cœur et d'esprit, 
selon vous, dont j'ai à vous donner des nouvelles. 

SARAH. 

Je ne vous en demande pas. 

GÉRARD. 



Ah ! vous en avez? 
Par vous. 
Par moi seul? 



SARAH. 
GÉRARD. 



SARAH, offensée. 
La question est singulière, et vraiment... 

GÉRARD. 

Non, non, elle est toute simple, vous allez voir. Je vous ai 
écrit qu'il était sauvé, caché, soigné... et puis j'ai été passer 
Irois semaines à Milan; après quoi, repassant par Cham- 
béri... Ma foi, je suis fort embarrassé pour m'expliquer, et 
pourtant, je dois vous avertir qu'une chose très-désagréa- 
ble... 

SARAH. 

Quoi?... Parlez donc!... (Avec un peu d'effort.) Il est mort de 
sa blessure? 



FLAMINIO 1*9 

GÉRARD. 

Non; mais... 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

M. le duc de Treuttenfeld. 

SCÈNE III 
PAR A H, GÉRARD, LE DUC. 

SARAH, à Gérard. 
Ah! lui aussi, revenu? 

LE DUC. 

En toute hâte, milady, pour mon procès d'abord; et puis... 
pour vous donner des nouvelles de votre honorée belle-sœur. 
GÉRARD, a part. 
Il parle comme une lettre de commerce I 

SARAH. 

Ah! elle va bien, n'est-ce pas? 

LE DUC 

Comment donc, elle rajeunit! 

Il met son chapeau sur la table. 

GÉRARD, à demi-voix, vers Sarah. 

Est-ce une épigramme ? 

SARAH, à Gérard. 

Vous dites? 

GÉRARD, bas. 

Chut ! c'est entre nous ! tout à l'heure ! Recevez le duc. 
(Haut et redescendant.) Eh bien, duc, votre procès est-il entamé 
sur nouveaux frais? 

LE DUC. 

Ah ! des frais, ce n'est pas ça qui manque; mais c'est 
d'autre chose que je veux vous entretenir... C'est de miss 
Melvil, pour une circonstance grave... 

Le domestique entre et parle bas à Sarah. 
GÉRARD, à part, regardant le duc. 
Allons! lui aussi! Mais de quoi diable se méle-t-il? 



150 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LE DUC. 
Je... (Regardant avec impatience Sarah, qai est préoccupée par le 
domestique.) Je sais bien qu'on ne s'intéresse pas aux affaires 
des autres... Je comprends . ça ! mais... 

SARAH, à qui le domestique vient de répondre après quelques mots 

échangés. 
Ah ! mon Dieu I 

GÉRARD, s'approchant d'ellet 
Qu'est-ce donc? 
SARAH, bas et avec agitation. Elle redescend vers Gérard; le duc 
remonte à la cheminée. 

Est-ce encore vous, Gérard, qui m'amenez ce personnage? 

GÉRARD. 

Celui dont nous parlions? Il est ici? et il ose?... M'ordon- 
nez-vous de le chasser? 

SARAH. 

Mais courez donc ! 

GÉRARD, après avoir fait un pas pour sortir. 
Xon ! il ne faut pas ; et, puisqu'il a tant d'audace, il vau 
mieux le voir venir... Mais il faut que je vous parle aupara- 
vant. 

SARAH, allant vers le second salon. 
Venez donc par là... (au domestique.) Faites attendre. 

GÉRARD, au domestique. 

Faites attendre ici. (Le domestique sort. A Sarah.) Pas dans 
l'antichambre; ne l'humiliez pas pour commencer. Il faut le 
ménager, peut-être? 

SARAH. 

Moi? 

GÉRARD. 

Mon Dieu! vous n'y êtes pas du tout; c'est plus sérieux 
que vous ne pensez. 

SARAH, sur le seuil du second salon. 

Pardon, monsieur le duc! en ce moment... une circon- 
stance imprévue... 






F L A M I X I O loi 

LE DUC. 

J'attendrai votre bon plaisir ; je suis fort bien ici. (il «in- 

italle au coin du feu ; Sarab fait un geste d'impatience et disparait par le 

fond à gauche avec Gérard.) Oui, ma foi, voilà un bon fauteuil ! 

Ah ! qu'ils sont heureux, les gens qui ont toutes leurs aises ! 

On se donne un mal de chien pour en arriver là, et on n'y 

arrive pas ! 

u: DOMESTIQUE, sur le seuil de l'antichambre- 

Qui faut-il annoncer ? 

FLAMIMO, parai>sant. 

Personne. 

Le domestique se retire. 

SCÈNE IV 

LE DUC, FLAMINIO. 

Flaminio entre et jette un coup d'oeil autour de lui, puis s'approche de la 
cheminée, où le duc tisonne. Tous les deux se regardent en même 
temps. Flaminio c?t bien mis, un peu irop bien pour le matin. 

LE DUC. 

Tiens, c'est toi ? 

FLAMINIO. 

Comment! c'est vous? Eh bien, dites donc, père Sinigalia, 
où avez-vous pris toutes ces décorations?... Quelle farce 
jouez-vous là? 

LE DUC. 

Tu ne sais donc pas? j'ai hérité : mon oncle le duc est 
enfin trépas^'-. 

FLAMINIO. 

Ah çà! c'était donc vrai, que vous étiez de famille prin- 
cière? 

LE DUC 

Rien n'est plus vrai. Je suis duc. 

FLAMINIO. 

J'ai toujours cru que vous vous moquiez do no< . 



lr/2 TRÉATBE COMPLET DE GEORGE SAND 

LE DUC. 

Je serais même souverain, "si j'avais le moyen de régner. 
Mais, grâce à un M. de Kologrigo... Je te conterai ça à loi- 
sir! parlons de toi. Gomment diable te trouves-tu ici, chez 
lad y Melvil? — Qu'est-ce que tu fais donc maintenant? 

FLAMINIO. 

Moi ? Rien, comme à l'ordinaire. 

LE DUC. 

Tu as tort. 

FLAMINIO. 

Oh ! que non ! le travail m'a toujours porté malheur... 

LE DUC, le regardant. 
Est-ce que tu aurais fait aussi un héritage?... 

FLAMINIO. 

Moi? Je suis fils de l'Adriatique, et ma mère est aussi 
avare que je suis prodigue. Elle garde pour elle tous les 
joyaux que lui ont donnés les doges en l'épousant, et, pour 
avoir eu tant de pères, je n'en suis pas plus riche. Mais ça 
ne m'empêchera pas d'aller voir le musée, tout à l'heure, de 
dîner ensuite au Café de Paris et de prendre ce soir une stalle 
aux Italiens. 

LE DUC. 

Alors, tu as quelque argent ? 

FLAMINIO. 

J'ai cinquante francs de reste, sur le prix d'une montre 
que j'ai vendue à Genève ; ça a payé mon voyage, les habits 
que voilà, et ça va me payer une journée d'élégance pari- 
sienne. 

LE DUC 

Et demain? 

FLAMINIO. 

Bah 1 vous disiez toujours ca, demain t 

LE DUC 

Et tu répondais toujours : Nous n'y sommes pas. Allons, 
tu ne t'es pas amendé ! Pauvre garçon ! je voudrais bien te 
restituer tout de suite... 



FLAMINIO 153 

FLAMINIO. 

Tiens, c'est vrai! je n'y pensais plus! Vous me devez quel- 
que chose, vous! 

LE DUC, 

Je te dois trois mois d'appointements, depuis notre mal- 
heureuse campagne d'Autriche. 

FLAMINIO. 

Ah! une rude campagne ! contre des oreilles barbares qui 
ne voulaient pas comprendre l'italien. 

LE DUC. 

J'ai fait là de mauvaises affaires; mais avoue que ce n'était 
pas ma faute ! 

FLAMINIO. 

Certes, vous étiez un imprésario très-actif et très-équi- 
table, quand vous pouviez ! 

LE DUC. 

Que pouvais-je faire avec des acteurs si mauvais! 

FLAMINIO. 

C'est vrai, nous étions bien mauvais! 

LE DUC. 

Je ne dis pas ça pour toi. Tu aurais pu faire merveille; 
mais tu étais si paresseux ! 

FLAMINIO. 

C'est encore vrai : alors, vous ne me devez rien? 

LE DUC. 

Si fait. Je penserai à toi. Mais, pour le moment, je n'ai pas 
le sou. 

FLAMINIO. 

Ah! celui-là, je le connais. C'est votre mot favori! 

LE DUC. 

Que veux-tu! la chance m'a toujours trahi! et, depuis que 
je suis grand seigneur, je suis plus gueux que jamais. Je 
plaide, et, de tous les biens que je croyais tenir, il n'y a que 
mon nom qui ne me soit pas contesté. Un nom! on ne vit pas 
avec ça! mes revenus sont consignés, les marchands de chi- 
cane me rongent, mon crédit s'use... Et... tiens, si je te di- 



154 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

sais que je suis quelquefois bien aise qu'on m'invite à dîner, 
vu que... 

FLAMINIO. 

Diable! c'est comme ça? Eh bien, venez diner avec moi, 
vous ferez la carte. 

LE DUC. 

Tu es un bon garçon, mais c'est impossible. • 

FLAMINIO. 

Ah! oui, un duc avec un comédien? 

LE DUC 

Oh! je n'ai pas de sots préjugés, moi! J'ai trop d'expé- 
rience pour ça; mais, dans une position aussi précaire que la 
mienne, ne pouvant m'appuyer que sur la considération de 
mon rang... 

FLAMINIO. 

Oui, oui, c'est juste. Eh bien, dites donc... mes cinquante 
francs... partageons-les. Ce sera un jour de gagné : c'est 
toujours ça. 

LE DUC. 

C'est sérieusement que tu parles? 

FLAMINIO. 

Dame! pourquoi pas? Vous avez été très-bon avec moi, 
très-paternel... et vous savez bien que je n'ai pas l'intention 
de vous blesser? 

LE DUC. 

Mon cher enfant, je te sais gré de ton bon cœur, mais je 
déclare que tu n'as pas le sens commun. Défais-toi donc de 
cette générosité princière, et apprends à gouverner ton pre- 
mier mouvement. Voyons! jeune comme tu es, beau comme 
te voilà, aimable, gai, charmant en un mot, *u peux, tu dois 
partir de cette petite somme que tu as dans la poche, pour 
remonter le courant de la fortune. Te voilà à Paris, un excel- 
lent endroit pour ceux qui n'ont rien à perdre. Il y faut faire 
ton chemin, et ton chemin, à toi, c'est aux femmes qu'il 
faut le demander. 



FLAMINIO J"'5 

FLAMINIO. 

Le demander? Non, je suis en train de tourner le dos à ce 
moyen-là! 

le nue. 

Ah! vraiment? Est-ce toujours la Palméruniï 

FLAMINIO. 

Oui. 

LE DUC. 

Celle-là... je ne te dis pas! c'est une folle; maïs tâche de 
plaire à quelque autre, et ne fais pas comme là-bas, prends 
la chose au sérieux, ne te livre pas en aveugle au plaisir qui 
enivre et qui passe. Fais-toi aimer, protéger, piloter, lan- 
cer!... Mais ce que je te dis là, tu y as songé probablement 
en venant ici. La dame du logis est austère, mais elle est 
très-haut placée, et... 

Sarah et Gérard paraissent à gauche. 

SCÈNE V 
Les Mêmes, SARAH et GÉRARD. 

SARAH, bas, à Gérard sur le seuil du second salon. 
C'est bien, merci, mon ami. Je vais le traiter comme il le 
mérite. Occupez le duc. 

Elle Ta à la cheminée. 
GÉRARD, haut. 

Duc, venez donc voir le superbe Reynolds que milady 
vient d'acheter. Vous qui êtes connaisseur... ça. vous inté- 
ressera. 

LE DUC. 

Volontiers. 

Ils passent dans io fond à eaucha. 



153 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SCÈNE VI 
SARAH, FLAMINIO. 

SARAH s'approche avec résolution, puis s'arrête un peu. A part. 

Ah! comme il est pâle! (Haut.) A présent, monsieur, je 
vous écoute. Puis-je savoir le motif d'une visite à laquelle je 
m'attendais si peu? 

FLAMINIO, à part. 

Ah! l'accueil est désobligeant! (Haut.) Le motif est vulgaire 
et la visite sera courte, milady. Une personne qui vous tient 
de près, et que je respecte infiniment, touchée de l'accident 
dont je venais d'être atteint, et me voyant partir pour Paris, 
a désiré apparemment m'y cféer des ressources dont elle me 
jugeait dénué. En conséquence, comme je prenais congé 
d'elle, elle a fait glisser dans ma valise une somme de mille 
guinées en bank-notes. Je viens seulement de m'en aperce- 
voir, et naturellement, je vous la rapporte, en vous priant de 
vouloir bien... 

Il présente à Sarah un portefeuille que Sarah hésite à recevoir et qu'il 
pose sur le guéridon. 
SARAH, étonnée. 
Ah!... vous refusez?... Mais pourquoi n'est-ce pas à elle- 
même que...? 

FLAMINIO. 

Que je fais cette restitution? J'ignore quand elle se propose 
de venir à Paris, et, comme je ne puis me constituer le gardien 
d'une somme considérable, comme cela ne se confie guère à 
des domestiques que l'on ne connaît pas, j'ai cru pouvoir me 
permettre... 

SARAH. 

Oui, sans doute, monsieur. Mais il y a là quelque chose... 
qui m'étonne beaucoup! 

FLAMINIO, 

Milady s'étonne qu'on repousse une aumône! Oh! mon 



FLAMINIO 157 

Dieu! ça dépend des goûts, des idées... ou des besoins, (il 
pose le portefeuille sur le guéridon.) Je ne suis pas dans l'indi- 
gence, apparemment! (a part.) Quand on a cinquante 
francs 1 

SARAH, interdite. 

Pardon... mais enfin! c'est donc faux, ce que l'on me disait 
tout à l'heure? 

FLAMINIO. 

De moi? Quelqu'un auprès de'vous savait que j'existe? Et 
que pouvait-on dire de moi à milady? 

SARAH. 

Vraiment, monsieur, je n'ose pas le répéter! J'aimerais 
mieux apprendre de vous-même... C'était si étrange! 

FLAMINIO. 

J'attends que vous m'interrogiez, milady. 

SARAH, à part. 

Sa figure est si peu celle d'un intrigant! (Haut.) Voyons, 
monsieur, parlons franchement. Ma belle-sœur ne vous a- 
t-elle pas fait conduire secrètement à sa maison de cam- 
pagne? 

FLAMINIO. 

Oui, et j'étais trop malade pour m'y refuser. La ferme où 
vous m'aviez fait porter n'était pas une retraite assez sûre; 
miss Barbara s'est dit qu'on m'y surprendrait. Je dois à sa 
pitié un asile et des soins que je n'oublierai jamais. 

SARAH. 

Des soins?... Alors, elle vous a témoigné un intérêt, une af- 
fection... Sachez bien, monsieur, que j'aime et respecte miss 
melvil, qu^sa réputation n'a jamais recula moindre atteinte; 
mais elle a un caractère exceptionnel, une indépendance 
d'opinions... Enfin, ce mariage dont on croit qu'elle a eu la 
pensée... 

FLAMINIO. stupéfait* 

Un mariage? 

SARAH. 

Ne s'est-elle pas entourée d'hommes d'affaires? n'a-t-ello 



158 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

pas fait un testament? n'a-t-elle pas parlé de v^/us... à quel- 
ques personnes, avec une exaltation...? J'espère, monsieur, 
que vous ne me croyez pas préoccupée des intérêts matériels 
de la famille. Toute autre manière de vous enrichir aurait 
mon assentiment. Je suis toute disposée à en chercher le 
moyen avec miss Melvil, sans que le public soit initié à cette 
prédilection... Mais un éclat serait si fâcheux, si ridicule... 
Voyons, pouvez-vous l'aimer? osez-vous le dire? avez-vous 
pu le lui faire croire ? Tous ne répondez pas? 

FLAMINIO. 

Pardon, milady, c'est que je réfléchis, et j'en ai si peu. 
l'habitude!... Je me demande pourquoi vous avez de moij 
une si singulière opinion, et je cherche si, dans ma vie pas- 
sée, j'ai fait quelque chose qui autorise des soupçons pa- 
reils. 

SARAH. 

Ainsi, vous niez...? 

FLAMINIO, prenant son chapeau. 
Non, milady, rien! c'est à miss Barbara de se justifier si 
elle a eu des sentiments et des projets que j'ignore. Vous 
vous en expliquerez ensemble. Quant à moi, peu vous im- 
porte ce que j'ai pu penser et vouloir, peu vous importe que 
je sois le premier ou le dernier des misérables. Je vous pré- 
sente mon respect, milady! 

SARAH, lorsqu'il est près de sortir. 

Non! restez, je vous prie. Je n'ai pas l'intention de vous 

blesser. 

FLAMINIO. 

Oh! pardonnez-moi, madame; vous en avez même la vo- 
lonté. 

SARAH. 

Eh bien, si je n'en ai pas le droit, défendez-vous. 

FLAMINIO. 

Je n'ai pas à me défendre. 

SARAH. 

Ah! si fait! vis-à-vis de moi, vous êtes coupable, et, 



FLAMINIO ioO 

si je suis injuste maintenant à votre égard, c'est votre 
faute. 

FLAMINIO. 

Oui, c'est la tante de ma chétive position, ou de ma mau- 
vaise fortune. 

SARAH. 

Non, monsieur, non certainement. Aucune personne juste 
et sensée ne vous fera un crime de cela. 

FLAMINIO. 

Alors... c'est donc la plaisanterie du chalet? Eh bien, oui, 
madame, c'était une plaisanterie du plus mauvais goût, et je 
serais impardonnable si j'avais su à quelle femme elle s'a- 
dressait... Mais je ne le savais pas, voilà mon excuse. 

SARAH. 

En effet, vous ne le saviez pas, et, pour vous décider à me 
mystifier, on a dû vous dire... 

FLAMINIO. 

Non, rien; n'accusez personne. Mettez tout sur le compte 
d'un manque d'esprit et d'éducation auquel on devait s'at- 
tendre de ma part. Où aurais-je acquis le savoir-vivre, le 
tact, le discernement? X'ai-je pas vécu au hasard, sans 
guide, sans conseil? N'accusez que moi, milady, cela vaudra 
mieux. 

SARAH. 

Alors... que je vous jug;; bien ou mal,... cJa vous est par- 
faitement indifférent? 

FLAMINIO. 

Oh! mon Dieu, un peu plus, un peu moins de mépris... 

SARA II. 

Et, si j'étais disposée à vous estimer... davantage, vous no 
diriez pas un mot, vous ne ieriez ni un effort de volonté, ni un 
pas pour m'y encourager? 

FLAMINIO, qui s'est toujours teun près Je la sortie, revenant 

vivement sur ses pas. 
Ah ! milady !... j'irais au bout du monde... 

Il reste prèi de la cheminée, en voyan' mirer G{rtr<)< 



iCO THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SCÈNE VII 
Les Mêmes, GÉRARD. 

GÉRARD, à Sarah, bas, après avoir salaé très-légèrement Flaminio. 
Pardon, si je dérange un entretien que je ne jugeais pas 
devoir être si long... mais je viens vous donner un avis im- 
portant pour votre gouverne : votre belle-sœur vient d'arri- 
ver ; elle est là ! 

Il montre le second salon. 
SARAH, voulant y courir. 
Ah! j'en suis bien heureuse ! 

GÉRARD. 

Attendez! ne troublez pas un tête-à-tête ! Le duc s'est em- 
paré d'elle au passage pour lui renouveler la demande la plus 
solennellement saugrenue... dans la circonstance! 

SARAH. 

Quoi donc? 

GÉRARD, bas. 

Un superbe projet dont il venait justement de me faire 
part, et qu'on vous dira... quand vous aurez congédié ce 
monsieur. 

SARAH, haut. 
Mais... monsieur reste; je l'en ai prié. 
GÉRARD, bas, à Sarah. 
Ah! l'explication n'est pas finie? Il parait qu'elle est caté- 
gorique. 

SARAH. 

Apparemment. Voyons la vôtre. 

Gérard lui parle tout à itùt bas. 
FLAMINIO, à lui-même. Il est près de la cheminée. 
Est-ce que je rêve?... Oui! je suis l'ou. Elle se repent d'a- 
voir été injuste... voilà tout! 

11 descend à gauche. 



FLAMINIO 161 

SARAH, a Gérard. 
Et vous, vous êtes de cet avis? 

GÉRARD, bas. 

Dame! ça vaudrait mieux sous tous les rapports que ce 
bohémien-là! (Examinant Fiaminio.) Il est joli garçon, lécidé- 
mentl bien mis, un peu trop bien misl 

SARAH. 

Il n'a peut-être pas pu consacrer sa vie à la science de 
l'habillement... Voici ma sœur I 



SCENE VIII 

Les Mêmes, BARBARA, LE DUO. 

SARAH, l'embrassant avec effusion. 
Enfin, vous voilà ! ètes-vous bien fatiguée? 

BARRARA. 

Oh! no, deart (Voyant Fiaminio.) Oh! ici? Je suis étonnée... 
contente de voir lui ! 

GÉRARD, ironiquement, lui montrant le duc. 
Ah ! prenez garde, vous allez être cause d'un duel. 

BARBARA. 

No! je ne craigne pas. (au duc.) Et présentement, ici, 
voyez! je veux faire le confession. Je trompé vous à la cam- 
pagne, je croyais vous bien bavarde et je caché une jeune 
homme. 

LE DUC, à Fiaminio. 

Ah bah! c'était toi? 

GÉRARD. 

Vous le connaissez? 

LE DUC. 

Certainement! c'est un de mes anciens... amis, un très- 
brave garçon. Eh bien, miss Barbara, j'ai fort bien su là-bas 
que vous cachiez un contrebandier blessé. J'ai reconnu là 
\"tre bon cœur, je ne vous en ai jamais parlé, et je ne l'ai 



162 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

dit à personne; après? je suis très- mauvaise langue quand je 
hais les gens, c'est vrai! mais, quand je les aime..'. Et tenez! 
la présence de ce garçon-ià ne me gênera pas pour vous ré- 
péter devant lady Melvil... 

BARBARA. 

Ne dites plous rien, je avais des autres intentions pour le 
famille de moi. 

GÉRARD, à Sarah, un peu trop haut. 
Ah çà ! c'est donc à vous qu'elle veut le faire épouser? 

SARAH. 

Je ne sais pas si vous êtes plaisant, mais je vous trouve 

absurde. 

FLAMINIO, qui a entendu Gérard, car il l'observe attentivement 
Moi, je crois monsieur fort spirituel. Mais, pour le bien 

comprendre, je voudrais ^ue miss Melvil daignât s'expliquer 

devant lui sur mon compte. 

BARBARA. 

Oh! vous ave liou le petite papier dans la portefeuille? 

FLAMINIO. 

Non, miss Melvil, je ne comprends pas l'anglais et je n'ai 
voulu demander la traduction à personne. 

SARAH, remettant vivement le portefeuille à Barbara. 
Tenez, il l'a rapporté, je ne l'ai pas ouvert. 

BARBARA. 

Oh! je comprené! Il reûousé l'argent à cause il n'a pas 
liou le petite papier! 

Elle l'ouvre. 
SARAH, bas, à Barbara. 
De grâce!... devant Gérard, qui... 

BARBARA. 

Oh! je sais! Il moque moi, mais je moque lui. (Haut.) Je 
souis une person ridiquioule, je ne parle pas bien en fran- 
çais, je habiller moi pas bien en français. Je chassé avec le 
fiousil, je étudié le philosophie! il est bien ridiquioule! je 
aimer le poetrie, le miousic, le bonté, le sincérité; je aimer 
il signer Flaminio!... 



FLAMINIO 163 

FLAMINIO, à part, avec uq elïroi comique. 
Malédiction ! 

GÉRARD, à Sarah. 
Hli bien, vous voyez! 

lk duc, à part. 
Dame ! ça se peut bien ! 

Sarah est consternée. 
BARBARA. 

Oh! il est bien ridiquioule! je entende lui chanter, je en- 
tende lui parlé dans le dèUrium de le maladie. Je voyais lui 
pleurer pour remercier moi... oh! comme une fils! Je aimé 
lui!... oh! comme une fils. Je adopté lui pour le fils de moi; 
ici est le notification. (Elle remet le papier à Sarah.) Oh! je sais 
le malignity, je vois! (Elle regarde Gérard et le duc.) Mais... 

LE DUC. 

Mais il y a un moyen de vous en préserver, miss Melvil : 
c'est de faire un mariage convenable et sensé, qui n'empê- 
chera pas vos sentiments maternels... un homme d'un âge 
assorti au vôtre, pouvant vous offrir un nom... 

BARBARA, souriant. 

Bien difficile pour prononcer! Je remercié vous, diouke! Je 
moque le malignité, je donne, je rende le avenir à une vrai 
artiste! et je ne prené pas son liberté, je laissé lui voyager. 

(Le duc remonte mécontent, Sarah remonte et redescend à gauche.) Je 
coultive le métaphysic, je n'étais pas signora italiana, je 
n'avé pas besoin un sigisbeo. 

FLAMINIO, à part. 
Ah! oui, à la bunne heure! l'excellente femme! (Haut.) Si- 
gnora, je ne sais comment vous exprimer... 

GÉRARD. 

Et moi, chère miss Melvil, je ne sais comment m'ex- 
cuser... 

SARAH 

Ma bonne sœur! 



<6i THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

BARBARA. 

Oh! écoutez, dear, je partager lefortioune de moi... entre 
vous... 

SARAH. 

Ah! je vous supplie, ne parlons pas d'argent!... 

BARBARA. 

Je voulais dire à vous. 
Elle l'emmène à la table et lai montre d'autres papiers en parlant bas 

avec elle. 
GÉRARD, an duc. 

Si elle l'entend ainsi... C'est encore très-excentrique; 
mais elle est comme ça, et sa raison en est quitte à bon 
marché. Mais voyez-le donc, lui; on dirait qu'il ne s'y at- 
tendait pas ! c'est de l'extase ! 

LE DUC. 

Dame! écoutez donc, elle est immensément riche; et elle 
va lui faire, en attendant l'héritage, une pension raison- 
nable ! 

GÉRARD. 

Oh! mieux que ça, brillante! 

LE DUC, à part. 

Et il me prêtera... (Haut, à Fiaminio.)Ehbien, mon garçon, 
je me réjouis de ce qui t'arrive, moi ! Te voilà riche! c'est un 
joli appartement, des chevaux, des voitures, des chasses, des 
dîners! c'est tout ce que tu aimes : des bijoux, des curiosi- 
sités, des plaisirs, des amis!... 

FLAMINIO, exalté. 

Non, c'est mieux que ça, comme dit monsieur! c'est de 
l'indépendance! c'est de la dignité! c'est la fin de l'exhibi- 
bition et de l'exploitation ! c'est la possession de soi-même! 
c'est le renouvellement de l'être et le développement de la 
puissance ignorée! c'est l'éducation rapide, la transformation 
soudaine ! c'est l'extérieur d'un homme qu'une femme peut 
regarder, avec la distinction réelle do celui qu'elle' peut 
aimer!,.. 



FLAMINIO 165 

LE DUC, bas. 

Ah! par exemple, il ne faut pas songer à lady Sarahl... 

FLAMINIO, bas, tressaillant. 

L'ai-je nommée? 

LE DUC. 

Non... mais enfln tu comprends que ça empêche des dis- 
positions complètes en sa faveur. 

FLAMINIO. 

Ah! vraiment? Je n'y pensais pas. 

LE DUC. 

Ça ne fait rien ; elle est assez riche par elle-même. 

S ARA H, s'approchant de lui avec des papiers à la main. 

C'est moi, monsieur, qui dois et qui veux vous mettre au 
courant de votre situation. 

FLAMINIO. 

Desactes? des titres? C'est donc sérieux?... C'est bon, c'est 
maternel, miss Melvil, ce que vous faites làl mais c'est bien 
romanesque! Et vous, milady, c'est généreux à vous d'accep- 
ter cette sorte d'alliance fraternelle avec un aventurier 
comme moi; mais c'est bien téméraire! 

SARAH. 

La volonté, le moindre désir de ma belle-sœur me sont 
sacrés, et je ne croirais pas mériter son affection, le jour où 
j'aurais la pensée d'une objection ou seulement d'une criti- 
que. Acceptez donc, sans scrupule, monsieur. 

Elle s'assied sur le canapé et Barbara sur une chaise, auprès d'elle. 
FLAMINIO, regardant les papiers. 

Mille guinées par an!... c'est beau, cela... Qu'ai-jedonc fait 
pour mériter un pareil bien-être? Je n'en sais rien, moi; 
peut-être le savez-vous, milady : seriez-vous assez bonne 
pour me le dire? Vous ne répondez pas? Vous voulez que 
j'accepte sans remords, et vous mettez de la vanité à vous 
laisser dépouiller dans l'avenir, sans aucun regret? Pourtant, 
vous vous marierez... bientôt peut-être! et miss Melvil ado- 
rera vos enfants. Elle voudra les gâter, les combler, elle le 
pourra encore; mais il n'en est pas moins vrai qu'un étran- 



166 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

ger aura prélevé la première part. Tenez! ne dussé-je être 
cause que de la privation d'un ruban pour mademoiselle vo- 
tre fille, je me sentirais humilié devant un petit enfant. Moi 
aussi, j'ai... je n'oserais dire de la fierté devant les personnes 
qui me jugent fait pour accepter leurs dons, mais de la va- 
nité, beaucoup de vanité!... (Brûlant les papiers tranquillement au 
feu de la cheminée.) Et, si je deviens jamais riche, je ne veux le 
devoir qu'à moi-même. 

SARAH, se levant. 
Que faites-vous? 

LE DUC. 

Eh bien ! eh bien î 

GÉRARD. 

Ma foi, il n'y a pas à dire, c'est agir et parler en homme 
d'esprit et en galant homme. Je vous fais amende hono- 
rable, mon cher! et loyalement! 

Il lui serre la main. 
BARBARA, qui a tout vu, avec beaucoup de sang-froid à Flaminio. 
Oh! je n'étais pas fâchée contre vous. Yous donnez raison 
à moi d'estimer vous ! 

FLAMINIO, à qui elle tend aussi la main, lui baisant la main. 
Bonne miss Melvil! je ne mérite pas d'être votre fils, mais 
je me rappellerai toujours avec attendrissement que vous 
m'avez appelé ainsi. 

Gérard et le duc sont remontés à la cheminée. 
BARBARA. 

Vous serez, quand même, dans le cœur! (Flaminio prend son 
chapeau sur le guéridon.) Est-ce que VOUS ne voulez plus voir 
nous? 

SARAH. 

Il craint sans doute quelque nouvelle méprise de notre 
part. Mais, à présent que nous le connaissons tous, il n'a pas 
à douter de notre accueil. 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

Madame la princesse de Palmérani. 



FLAMIXIO 

SCÈNE IX 
Les Mêmes, LA PRINCESSE. 

LA PRINCESSE. 

Je viens vite vous faire mes adieux, et vous demander vos 
commissions : je pars ce soir pour l'Italie. 

SARAH. 

En vérité? déjà? pour...? 

LA PRINCESSE. 

Oui, puisque décidément j'ai quelque influence à Venise, 
puisque je dirige un peu le théâtre, le grand monde qui s'y 
intéresse, et le petit monde qui en dépend ! J'ai quelques ar- 
tistes à lancer, quelques débuts à surveiller ; ça m'occupe, 
vous savez, ça m'amuse! Enfin, c'est ma saison de bruit, de 
réceptions, de commérage et de musique. Donc, si la fantai- 
sie vous prend de fuir le maussade hiver de ce pays-ci, je 
vous invite tous. (Voyant Flaminio.) Ah! mon Dieu! 
SARAH, étonnée. 

Quoi donc ? 

LA PRINCESSE. 

Vous connaissez...? Ah! oui, vous étiez en Savoie... Vous 
avez dû l'entendre ! Eh bien, mais... c'est que monsieur est 
un des talents que j'ai promis et annoncés à la Fenice, que 
le théâtre va ouvrir, et qu'il ne devrait pas être ici... à mon 
insu du moins! 

SARAH. 

Ah! vous... protégez monsieur? 

LA PRINCESSE. 

Et vous aussi, peut-être ? 

SARAH. 

Moi? Non, je ne protège personne. Je ne suis ni femme du 
monde, ni artiste. 

LE DUC. 

Ah! pardon, je vous ai entendue, et je m'y connais, moi! 



168 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

Vous êtes mille fois plus artiste que toutes ces cigales do 
salon ! 

Il baisse la voix en désignant la princesse , puis passe à gauche, 
derrière le canapé. 
LA PRINCESSE , a Flaminio. 
Ah çàl que faites-vous donc ici ? 

FLAMINIO. 

J'arrive, Excellence, et je me promettais d'aller aujour- 
d'hui remercier Yotre Seigneurie des lettres qu'elle a daigné 
me faire écrire; mais... je ne me sens pas de force à débuter 
sur une scène de premier ordre, je n'ai pas fait les études 
suffisantes, et ma voix elle-même... Je viens d'être gravement 
malade. 

LA PRINCESSE. 

Ah bah! vous avez perdu votre voix? 

BARRARA. 

Oh no ! Il a été malade beaucoup, mais le voix de lui, il 
est le plious beau sur la terre ! 

LE DUC. 

Pardié! j'ai toujours dit à ce garçon-là qu'il avait cent mille 
livres de rente dans le gosier! 

LA PRINCESSE, railleuse. 

Tiens ! c'est vrai ! le duc a été... à même d'en juger. 

On se lève. 
LE DUC. 

Oui! j'ai été imprésario... ambulant, très-ambulant, je ne 
m'en cache pas. Je peux dire la cause et l'origine de toutes 
mes connaissances, moi ! (a part.) Attrape ça ! 

Le duc se rapproche de la princesse et de Flaminio. 
LA PRINCESSE, à Flaminio, continuant une conversation à voix 
basse , et d'nn ton de dépit. 
Si vous êtes Y ami de cette Anglaise, je vous abandonne. 

FLAMINIO. 

De grâce, madame, plus bas !... le duc... 



nAMixio i6y 

LA PRINCESSE, demi-haut. 

Le duc a plus besoin de ma table que je n'ai besoin de sa 
discrétion. 

LE DUC , à part. Il a entendu. 
Hem 1 c'est selon. Miss Barbara aussi a un bon cuisinier. 

Il se rapproche tont à fait. 
LA PRINCESSE , à Flaminio. 

Enfin, vous allez partir aujourd'hui, dans une heure, je le 
veux. 

LE DUC. 

C'est donc décidé ? il est engagé ? 

LA PRINCESSE. 

Et fort cher, j'ai répondu de lui. Je lui fais une très-belle 
position, et il hésite! 

LE DUC. 

ïl a tort! mais que... (Bas, à la princesse.) Il n'a peut-être pas 
de quoi faire le voyage. 

LA PRINCESSE. 

N'est-ce que cela? Il voyagera dans une de mes voitures. 

FLAMINIO. 

Pardon, signora, c'est trop de bontés, mais... 

LA PRINCESSE. 

Mais quoi ? Ah! oui, votre fierté ! je sais ça. Mais... atten- 
dez ! Oui, tenez, vous voyagerez avec un homme de mes 
amis, pas très-amusant, mais très-dilettante, un étranger qui 
part justement aujourd'hui pour Venise et qui se fera un plai- 
sir de m'obliger, le comte Démétrius de Kologrigo. 

LE DUC, bondissant. 

Hein? comment avez-vous dit? Le Kolog... Il est aussi de 
vos amis, celui-là? 

LA PRINCESSE. 

Eh bien? Ah! j'oubliais! votre procès, votre ennemi ! 

Elle va en riant vers l'autre groupe. 
LE DUC, à Flaminio. 

Tu ne vas pas reflamber pour celte femme-là, j'espère? 

ni 40 



470 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

FLAMINIO. 

Moi ? Je ne l'ai jamais aimée! 

LE DUC. 

Elle s'affiche volontiers ; mais, pour toi... 

FLAMINIO. 

Oh! cela, c'est tout simple ! je ne suis pas de ceux qu'une 
femme à la mode traîne à son char. 

Sarah emmène la princesse dans l'autre salon, Barbara cause avec 

Gérard. 
LE DUC. 

Elle te lancera, et puis elle tirera l'échelle au premier ca- 
price. Songe à l'autre !... 

FLAMINIO. 

Ah ! taisez- vous ! vous ramenez le vertige de la peur. 

LE DUC, 

Toi, peur ? 

FLAMINIO. 

Oui, moi ! audacieux comme je suis, je tremble devant une 
femme pure, et c'est tout simple. Que suis-je aux yeux d'une 
telle femme! Tenez ! il faut que je devienne quelque chose. Il 
faut que j'aille à Venise. Oui ! je vas revendre tout de suite 
mes habits, j'irai à pied, nu-pieds, s'il le faut... mais j'irai! je 
travaillerai... j'aurai du talent, de la gloire peut-être; et, si 
je la revois jamais, je ne rougirai plus devant elle de rna mi- 
sère, c'est-à-dire de ma paresse et de ma nullité ! 

LE DUC 

Bah! bah!... cette femme-là n'est pas une glorieuse 
comme... (Voyant approcher Barbara.) N'est-ce pas, miss Melvil, 
qu'il vaudrait mieux travailler à Paris avant de courir la 
chance d'un fiasco en Italie ? 

BARBARA. 

Je conseillé lui, semblablement à vous. 

LA PRINCESSE, se rapprochant avec Sarah. 

Àh! vous travaillez tous deux contre moi? C'est fort mal. 
J'ai besoin de lui là-bas pour mes concerts, j'ai annoncé une 
étoile des plus brillantes, je l'ai promise, j'y compte. (ASarab.j 



FLAMINIO ITi 

Est-ce que vous aussi, ma chère, vous cherchez à m'enlever 
mon artiste ? 

SARAH. 

Vous l'enlever? Non, certes; mais il me sembie que mon- 
sieur ne doit et ne veut être l'artiste de personne. 

FLAMINIO. 

Oui, milady comprend la dignité de l'homme et l'indépen- 
dance... 

LA PRINCESSE, à part. 

Ah ! oui-da ?(a Sarah et à Barbara.) Dites-moi, chères, est-ce 
que nous ne pourrions pas causer ensemble un instant? 

SARAH. 

Volontiers. 
Le duc et Gérard remontent la scène et s'en vont dans le salon du fond. 
Flaminio, troublé et inquiet, hésite à les sm« 
FLAMINIO , à part. 
Que veut-elle donc lui dire de moi? 

LA PRINCESSE. 

Eh bien, Flaminio, laisse-nous aussi... laissez-nous. Par- 
don! je suis distraite! 

Flaminio sort en regardant Sarah, qui a frissonne. 

SCÈNE X 

LA PRINCESSE, SARAH, BARBMIA. 

SARAH, troublée. 
Ah! vous tutoyez monsieur...? 

LA PRINCESSE. 

M. Flaminio? Eh bien, oui, certes, par habitude. C'est 
la coutume à Venise que les patriciens tutoient leurs valets, 
et il a été le mien... Qu'est-ce que vous avez donc, Sarah? 
Vous vous trouvez mal ? 

RARBARA. 

Oh! vous voulez imaginer vous cela ? (Elle aide Sarah à racher 



172 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

son émotion.) Oh ! dear ! j'ai marché moi bien lourde sur le pied 
de vous ? 

La princesse passe à droite; sur un signe de Sarah, on s'assied. 
SARAH. 

Nous écoutons. 

LA PRINCESSE. 

m Tenez, Sarah, je veux vous témoigner la franchise et les 
égards que se doivent deux anciennes compagnes de couvent. 
Je ne dis pas deux amies : la différence de nos caractères... 
J'accorde toute supériorité au vôtre, et, pour vous prouver 
l'estime que j'en fais, je veux, moi, irréfléchie et spontanée, 
vous donner un bon conseil. 

SARAH. 

Ah! vous allez me donner des conseils? 

LA PRINCESSE. 

Oui, malgré votre amertume et le dédain de miss Melvil, 
qui n'est peut-être pas un guide aussi prudent qu'elle se 
l'imagine, je vois, par ce qui se passe ici, que vous admettez 
un peu vite dans votre intimité le premier aventurier qui se 
présente avec une jolie figure et une belle voix. Vous avez 
tort. L'Italie fourmille de ces petits messieurs-là, dont l'ave- 
nir est plus brillant que le passé. Celui-ci est un vagabond 
que mes parents ont dû chasser de leur service pour cause de 
paresse, et que j'ai vu ensuite courir les rues de Milan et de 
Naples, avec la joyeuse bande des saltimbanques, bras des- 
sus, bras dessous avec des femmes... quelles femmes ! et lo- 
geant à la belle étoile, quand il ne couchait pas en prison 
pour tapage nocturne et rixes de cabaret. Je ne saurais trop 
répondre qu'il n'y ait jamais eu quelque chose de pis. Vous 
pensez bien que je n'ai pas suivi avec beaucoup d'attention 
le vol de cet oiseau voyageur. 

RARRARA. 

Oh! pardonne-moi! vous suivez loui, présentement? 

LA PRINCESSE. 

Non, c'est moi qui lui ordonne de me suivre, parce que le 
duc de Treuttenfeld, un autre de mes protégés, ma révélé en 



FLAMINIO 373 

lui un grand talent. (Se lovant.) Qu'est-ce que ça me sait, à moi, 
le passé de Flaminio? 11 aura toujours bien assez de vertu 
pour faire un comédien ; et je n'en veux pas faire autre chose. 
Si vous avez sur lui d'autres vues, à la bonne heure, vous 
voilà avertie, et ce sera à vos risques et périls. 

Elle se lève et va dans le second salon. 

SCÈNE XI 
SARAH, BARBARA, puis LE DUC, 

BARBARA. 

Oh! cette fâme, il est une démon l...Eh bien, Sarah, vous 
devez mépriser...? 

SARAH. 

Certes, j'en ris, VOUS voyez!... (Elle essaye de se lever et re- 
tombe.) Ah! j'étoufle !... je crois vraiment qu'elle nra mise en 
colère. 

BARBARA. 

No, il n'est pas le colère; il est le chagrin! 

SARAH , se levant. 
Le chagrin ? Pourquoi donc, je vous prie ? 

BARBARA. 

Oh! vous avez, vous sentez le amitié pour Flaminio! [La 
duc entre ) Eh bien, le logique du cœur il dit qu'il ne devé 
pas demander à le opinion le sanction de lui. 
SARAH, absorbée et comme brisée. 

Laquais! il a été laquais ! 

BARBARA. 

Oh! il a été Jeanne-Jack Rousseau aussi laquais ! 

LE DUC, qui est entré à pas de loup. 
Laquais ! allons donc! Flaminio? 

SARAH, se levant. 
Mais, monsieur le duc... 

BARBARA, au duc. 

Oui, oh! parlez ! 



IU ÏHÉATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LE DUC. 

Il a été gondolier dans la maison Palmérani. Bah! à quel 
âge ? il avait douze ou treize ans ! Et savez-vous pourquoi on 
Va congédié, le pauvre enfant? Parce qu'il m'apportait cha- 
que jour son dîner en échange des leçons de français que je 
lui donnais dans la soirée... car moi-même qui vous parle... 
Mais il ne s'agit pas de moi. Sachez qu'un barcarolle n'est pas 
un laquais; et, quant au reste... 

SARAH , avec amertume. 

Oui, le reste! une vie de désordre et d'infamie 1 

LE DUC 

Bah ! le désordre ! Quel ordre voulez-vous qu'on ait quand 
on ne possède rien? Quant à l'infamie... après ce que vous 
venez de lui voir faire... Ma foi, milady, vous êtes plus mé- 
fiante que moi, et pourtant vous n'avez pas mon expérience! 
Eh bien, moi, je vous dis que la Palmérani en a menti, comme 
une folle et une jalouse qu'elle est. 

SARAH. 

Jalouse! oui, on doit l'être quand on aime... Mais avilir ce 
qu'on aime ! 

LE DUC 

Dame ! c'est pour en dégoûter les autres ! Le moyen n'est 
pas nouveau; mais il est toujours diabolique. 

SCÈNE XII 

Les Mêmes, LA PRINCESSE, GÉRARD, FLAMINIO, 

sortant du second salon. 

LA PRINCESSE, à Flaminio, haut. 
Ainsi, c'est décidé ! Vous refusez mes voitures, vous refu- 
sez la compagnie de M. de Kologrigo; mais vous partez 
tout de suite. Vous m'en donnez votre parole devant té- 
moins. 

GÉRARD, à Flaminio. 

Pourquoi reculer? Ça me parait décisif pour votre avenir, 



FLAMINIO 17o 

mon cher, et une si belle chance peut ne se retrouver jamais. 

FLAMINIO, à part. 

Ah! il souhaite que je m'en aille, lui! 
LE DUC, à Flarainio. 

Ne t'en va pas, Sarah s'y oppose. 

FLAMINIO. 

Allons donc ! quelle plaisanterie me faites-vous là? (S'ap- 
prochant de Sarah et saluant.) Milady... 

Le duc remonte. 
SARAH, émue, se contenant mal. 
Vous partez ?... Je croyais... 

LA PRINCESSE, 

Ah! vous persistez à le retenir? 

BARRARA. 

Il dîné avec nous premièrement. 

LA PRINCESSE. 

Ça ne me paraît pas possible. Il doit prendre le courrier à 
six heures. 

BARBARA. 

Il prendra une autre. (Bas, à Fiaminio.) Je voulé sauve vous 
de le griffe du diable. 

FLAMINIO. 

Le seul démon que je redoute, hélas! c'est ma paresse. 

BARRARA. 

Vous travaillerez dans le proximité de nous. 

SARAH. 

Mais s'il ne peut travailler que sous une certaine influence ! 

LA PRINCESSE. 

Vraiment, vous tenez là un conciliabule... Qu'est-ce qui se 
passe donc ici, Gérard? Y comprenez-vous quelque chose? 
Peut-on savoir si ces dames permettent au signor Fiaminio 
de m obéir? 

SARAH, à Fiaminio, bas. 

Obéissez donc, puisque vous appartenez à madame. 



*"G THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

FLAMINIO. 

Ah! milady, vous me méprisez encore! Je vois bien qu'il 
faut disparaître jusqu'à ce que... 

SARAH, agitée. 
Non ! restez! 

FLAMINIO, stupéfait. 

Parce que?... 

SARAH, éperdue. 
Parce que je le veux, moi ! 

FLAMINIO. 

mon Dieu ! vous !... (Haut, à la princesse et très-émn.) Puisque 
Votre Excellence daigne insister, je lui rends mille grâces, 
mais je vois que ma santé ne me permet pas encore... C'est 
vrai... je me sens si faible en ce moment surtout... mon 
Dieu! 

GÉRARD. 

Eh bien, oui, certes ! le voilà d'une pâleur... Qu'y a-t-il 
donc? 

LA PRINCESSE. 

Il y a, mon cher comte, qu'on ordonne à monsieur l'imper- 
tinence et l'ingratitude, et qu'on a sur lui des droits... 

GÉRARD, à la princesse, bas. 
Émilia 1 

LE DUC. 

Eh! mon Dieu ! ne voyez-vous pas que miss Barbara a tra- 
vaillé pour lui dans un autre sens, et qu'il trouve ailleurs de 
meilleures conditions? 

FLAMINIO, avec une gaieté forcée. 

Allons, puisque le duc trahit ce grand secret... Il est vrai, 
princesse, je pars pour la Russie. 

GÉRARD. 

Ah ! vous allez en Russie ? (a part.) A la bonne heure ! c'est 
encore plus loin. 

LA PRINCESSE, prenant le b r as de Gérard pour sortir. 
Et vous croyez ça, vous? C'est très-joli de votre part. 
(Haut.) Au revoir, miladies! 

Elle sort arec C»'*i i I. 



FLÀMINIO 177 

BARBARA. 

Oh! il n'est pas bon, le mensonge! Elle fera une vindica- 
tion tout de suite. 

LE DUC. 

Soyez tranquilles, je la ferai bien taire, moi! et tout de 
suite ! et, après ça, je reviendrai peut-être vous demander à 
dîner. 

BARBARA. 

Oui, oui, venez ! 

Lo duc sort. 

SCÈNE XIII 

\RAH, BARBARA, FLAMINIO. 

BARBARA , regardant Flaminio, qui est tremblant et comme près 

de défaillir. 

Oh! il est bien malade encore! Je demander le potion câl- 
inant! 

Elle va pour sonner. 
SARAH, amère et tendre. 
Attendez! il se repent sans doute d'avoir rompu sa chaîne! 
Il est temps encore... 

FLAMINIO, reprenant de l'énergie. 
Non, milady! je n'ai jamais porté aucune chaîne, je n'ai 
jamais aimé ! 

SARAH. 

Alors, vous avez beaucoup menti! 

FLAMINIO. 

Oh! cela non plus, jamais 1 

SARAH. 

Quelles amours que celles où l'on porte une pareille sincé- 
rité ! 

FLAMINIO. 

A quelles autres pouvais-jc prétendro? 



178 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SARAH. 

Vous vous méprisiez donc bien vous-même? 

FLAMINIO. 

Non, mais je ne me souciais pas de moi ! 

SARAH. 

jL,a Providence ne doit rien à ceux qui ne savent pas atten- 
dre, et l'amour vrai repousse le cœur rassasié de froides vo- 
luptés. 

FLAMINIO. 

Mon cœur est pur, il est resté libre 1 

SARAH. 

Mais tous vos souvenirs sont souillés. 

FLAMINIO. 

Oh! mon Dieu, mon Dieu! vous me tuez, madame! 

Il fond en larmes. 
RARBARA, à Sarah. 

Oh! vous, crouel, Sarah! regardez ! Il est trop crouel de 
vous! 

SARAH, se jetant dans les bras de Barbara. 

Ma sœur... je suis folle!... je suis jalouse! 

RARBARA, s'écriant, presque joyeuse. 
Oh! vous aimer lui ! 

FLAMINIO, s' élançant vers elle. 

Que dites- vous, mon Dieu ! Ah! je vais mourir ! 

Il tombe aux pieds de Sar^ii . 



FLAMINIO 



.179 



ACTE DEUXIÈME 

Une mans?rde d'artiste. Porte an fond à gauche ; porte de côté à droite, 
fenêtre à gauche; table devant la fenêtre; an milieu du théâtre, table 
ronde couverte de livres, sphères, etc.; derrière la table, canapé, 
chaises. 

SCÈNE PREMIÈRE. 

FLAMINIO, seul devant une table et peignant une figurine on 
bois en chantonnant. 

Dansez, pêcheur napolitain. 
Sans nul souci... 

fpariant.) Allons, c'est fini, ça ira comme ça. 

Sans nul souci du lendemain. 

(Parlant.) Sans nul souci? Il fut un temps, bien près de moi... 
quoiqu'il me semble avoir franchi des siècles depuis moins 
d'une année, où je chantais cela naïvement! Aujourd'hui, j'ai 
l'amour, le bonheur et l'épouvante ! Ne pas croire en moi, 
mon Dieu 1 quand tout en moi lui appartient, jusqu'à la moin- 
dre de mes pensées ! (il se lève.) Ah ! malheureux! tu aurais dû 
ne jamais réfléchir, ou ne jamais aimer ! Aujourd'hui, c'est en 
vain que tu es sincère, purifié, irréprochable! La vertu est 
cruelle et l'innocence soupçonneuse!... Deux jours sans la 
voir! Il me semble qu'il y a déjà deux ans ! Non, je ne pour- 
rai pas me tenir parole! Elle m'écrira... elle va m'écrire! Elle 
viendra peut-être ! Elle est bien venue déjà deux fois... m'ôter 
mon courage et ma fierté! mais viendra-t-elle une troisième? 
(il écoute un bruit au dehors.) Est-ce une voiture? Non, c'est le 
roulement d'un tambour de basque; quelques musiciens de 
carrefour; d'anciens collègues, d'anciens camarades, peut- 
être ! (il a mis de l'argent dans un morceau de papier et le jette par la 
fenêtre sans regarder.) Et elle épouserait ce passé de misère et 
d'abandon! elle ! une grande dame! la veuve d'un pair d'An- 



iSO THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

gleterre! Ah! il faudrait pouvoir fuir! (On frappe au fond.) En- 
trez ! 

SCÈNE II 
FLAMINIO, GÉRARD, LE DUC. 

FLAMINIO. 

Ah! Gérard, bonjour! Bonjour, duc! c'est bien aimable à 
vous deux, de venir me voir. 

LE DUC, regardant la figurine sur la table. 

Nous voulions causer avec toi. Mais dis-nous un peu d'a- 
bord ce que tu fais la. Que diable est cela? 

FLAMINIO. 

Est-ce que ça se demande? C'est un pêcheur napolitain. 
GÉRARD, regardant aussi la figurine. 

C'est très-joli. C'est une maquette ? un objet d'art? 

FLAMINIO. 

Pas du tout, mon ami, c'est un objet de commerce, un mo- 
dèle de jouet d'enfant. C'est deux cents francs que j'aurai tout 
à l'heure. Tenez, ça remue, ça danse! Voulez- vous voir ? 

GÉRARD. 

Non, merci! ça n'est plus drôle! Je ne peux pas m'empê- 
cher de regretter... 

FLAMINIO. 

Bah! parce que vous avez le préjugé de la gloire, vous! 
Moi, je m'amuse et je m'occupe sans ça. Je ne trouve pas in- 
digne de moi d'imaginer de jolies choses pour les enfants. 
Qu'y a-t-il de trop beau pour le plus bel âge de la vie ? Mais 
jaime aussi à travailler pour les gens de goût sans fortune. 
Tenez, la semaine passée, j'ai inventé le vase étrusque à 
cent sous pièce. 

Il lui montre un petit modèle en terre cnite. 

GÉRARD. 

Cela, c'est charmant, par exemple! c'est copié sur des ori- 
ginaux? 



FLAMINI'O 181 

FLAMIMO. 

Non! c'est arrangé de mémoire et imité de sentiment. 

LE DUC. 

Et je parie qu'il a vendu pour une misère ses modèles et 
ses procédés ? 

FLAMINIO. 

Qu'importe, si ça m'a procuré une semaine d'indépendance 
et de sécurité? Mes inventions suffisent à mes besoins. 

LE DUC 

Oui; mais l'invention s'épuise et les besoins restent. C'est 
justement pour ça que nous venons te dire que cette vie d'ex- 
pédients n'a pas le sens commun. 

Il s'assied à gauche de la table ronde. 
FLAMINIO. 

Ce n'est pas mon opinion; je la trouve charmante. 

GÉRARD. 

C'est possible, mon cher ami; mais vous touchez à une 
crise délicate, et vous ne devez pas vous endormir dans les 
douceurs du présent. Tenez, je serai franc avec vous; je vous 
aime malgré... 

FLAMINIO. 

Malgré?... Ahl oui, je comprends! 

GÉRARD. 

Non, malgré rien. Et c'est plus que de la sympathie, à pré- 
sent, c'est de l'estime sérieuse. Je craignais l'enivrement, 
l'inexpérience, un certain manque d'usage... Mais non! du 
jour au lendemain, vous avez eu le sentiment parfait des plus 
saines convenances. (Gérard s'assied à droite; Flaminio, sur le canapé.) 

Vous n'avez pas été seulement discret, vous avez été habile 
dans l'art si difficile de cacher le bonheur. Je vois que vous 
aimez en galant homme, et que, si les choses pouvaient durer 
ainsi, tout serait pour le mieux; mais... 

LE DUC 

Mais ça ne peut pas durer, sapristi ! l'amour no vit pas 
longtemps de doux regards et de billets doux. Un beau jour, 
la passion, l'occasion... 

in 41 



182 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAXD 

FLAMINIO, tressaillant et fronçant le sourcil. 
Ah! duc, je vous en prie! 

LE DUC. 

Bah! bah! je dis les choses comme elles sont, moi! Si la 
vertu succombe... 

FLAMINIO. 

Une vertu comme la sienne ne succombe pas, quand elle est 
gardée par un respect comme le mien ! 

LE DUC. 

Alors, je dis que, si le respect succombe, l'amour pourra 
bien s'épuiser sans qu'on songe au mariage, et, alors, tu auras 
sacrifié un bel avenir d'artiste... (Flaminio fait un geste d'impa- 
tience.) Ah! dame, écoute donc, il y a un peu de ma faute, et 
j'ai le droit. 

GÉRARD. 

Le duc parle sans ménagement, mais je crois qu'il faut; 
pourtant ne pas reculer devant l'alternative... Je ne pense 
pas, moi, que vous ayez l'ambition qu'on vous suggère... 

LE DUC. 

Et pourquoi donc pas, s'il vous plaît? Vous vous piquez de 
connaître le monde, mon cher comte, parce que vous y avez 
toujours vécu. Moi qui suis resté si longtemps à la porte, 
je vous réponds qu'on le voit mieux du dehors qu'au dedans, 
et je vous dis que le monde est plus fou et meilleure per- 
sonne que vous ne pensez. Il est facile, curieux, commère, 
amoureux de nouveautés, et il met ce qui l'étonné ou l'a- 
muse bien au-dessus de ses vieux préjugés de naissance et 
de fortune. Bah! bah! Allons donc! il n'y a plus, dans les sa- 
lons de Paris, que des gens égaux devant l'habit noir, qui se 
recherchent... et qui dînent les uns chez les autres, pour peu 
qu'ils y trouvent leur intérêt ou leur plaisir, il n'y a donc 
plus de mariages d'amour qui scandalisent; bien au contraire, 
on les aime, et, pour une douzaine de vieux bonnets qui en 
glosent, il y a dix milles tètes blondes ou brunes qui rêvent 
d'un mari jeune, beau et bon, à la place de celui qu'elles ont, 
ou qu'elles risquent d'avoir. 



F LAM1NI- m 

GÉRARD, à flabînio. 
Que répondez -vous? 

FLAMINIO, absorbé. 
Rien. J'écoute! 

GÉRARD. 

Alors, je répondrai, moi. Le duc a raison de dire que le 
monde appartient à ceux qui s'en emparent, et qu'il subit le 
prestige du succès. On aime les gens heureux, oui, certes; 
mais c'est à la condition qu'ils soient actifs, ambitieux, ha- 
biles ! Pourquoi? Parce que ceux-là répondent à tous les in- 
stincts d'une société avide d'entreprendre des choses difficiles 
et neuves. Ils ne vont pas seuls; tout s'agite et monte avec 
eux. On les trouve logiques; ils le sont. Mais celui que l'amour 
sollicite à l'inaction et condamne à un doux néant... le sacri- 
fice est beau, sans doute, mais le monde n'y comprend rien. 
Il veut que les passions éclatantes soient justifiées par rem- 
ploi de facultés éclatantes; et il raille cruellement, chez une 
femme, les affections dont le but lui semble trop facile à de- 
viner. Alors, plus il a été forcé de la respecter, cette femme, 
jusque-là timide et voilée, plus il se divertit de ce qu'il ap- 
pelle une faiblesse; et cette faiblesse-là, le mariage ne la lé- 
gitime pas, il la divulgue. 

LE DUC, a Flaminio. 

Et tu dis ? 

FLAMINIO, rêveur. 
Rien. J'écoute ! 

LE DUC, se levant et passant à droite. 
Moi , je dis que tu serais bien niais d'avoir de pareils 
scrupules à l'égard de celle qui te coûte si cher ! 

FLAMINIO. 

Non, je la bénis ! elle me force, elle m'habitue à travailler! 
(Remuant des livres.) Tenez, je lis, je m'instruis, je veux devenir 
un esprit sérieux... Ce n'est pas si difficile que je croyais ! 

LE DUC. 

Oui; quelque chose de beau! de la science, des joujoux et 
des cruches! Tu iras loin avec ça! 



i8i THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

FLAMINIO, ne se contenant plus. 
Et où donc voulez- vous que j'aille ? Est-ce à moi que vous 
posez de pareils problèmes? Oubliez-vous que je suis celui 
qui vit, celui qui aime, et non celui qui réfléchit et calcule ? 
(il se lève, ainsi que Gérard.) Ah! tenez, 'vous me tuez tous les 
deux! Laissez-moi! laissez-moi dans ma fièvre et dans mon 
rêve ! dans ma douleur et dans ma joie! Laissez-moi ne pas 
savoir, ne pas prévenir, ne pas vouloir ! Je touche à une crise, 
dites- vous? Non, je n'y touche pas, j'y suis; elle va éclater, 
je le sens. Aujourd'hui, demain peut-être, elle m'aura em- 
porté dans le ciel ou dans la tombe !... qu'importe! 
LE DUC, haussant les épaules. 

Tout ça n'est pas une conclusion. La mienne est qu'il faut 
épouser. 

FLAMINIO. 

Épouser? Merci du conseil, mais je n'en ferai rien; j'aime . 
mieux souffrir. Et vous, Gérard, le vôtre? 

GÉRARD. 

Ah! je n'ose vous le dire, mon ami; c'est trop cruel! 

FLAMINIO. 

M'éloigner, n'est-ce pas ? rompre? Vous avez raison, merci ! 
mais j'aime mieux mourir ! 

On frappe ; il va ouvrir, un domestique sans livrée lui parle bas 
à la porte. 
LE DUC, à Gérard. 
C'est elle qui l'envoie chercher, je parie ! c'est sans doute 
un raccommodement. 

GÉRARD. 

Comment ! est-ce que. . . ? 

LE DUC. 

Oui, oui, il y a de la brouille quelquefois. Vous sauriez ça si 
vous n'étiez pas devenu si mondain. Ah 1 vous négligez le 
beau petit salon bleu ! 

GÉRARD. 

Que voulez-vous ! je m'étourdis; on s'ennuie tant à Paris 1 



FLAMINIO 185 

LE DUC. 

Et on > vit quelquefois si mal ! Je m'ennuierais bien aussi ; 
mais je n'ai pas le temps. Corpo del diavolo! il est deux heu- 
res! il faut que jo coure chez mon avoué. 

11 remonte. 
GÉRARD. 

Ça n'avance donc pas ce procès ? 

LE DUC, cherchant son chapeau. 
Si fait, ça marche, ça marche trop, à présent ! 

GÉRARD. 

Prenez mu voiture, si vous êtes en retard. 

LE DUC 

Non, merci, c'est tout près. J'irai plus vite à pied. 

Il sort. 
GÉRARD, a Flaminio. 

Ah çà ! je crois que vous attendez une visite intéressante... 

Il va pour sortir aussi. 

LE DUC, revenant. 

Voilà quelqu'un qui te cherche. Je vois que tu te distrais 

quelquefois de la grande passion... C'est pas un mal, mais il 

faut de la prudence ! Gérard, vous vous tairez! (a la cantonade.) 

Entrez, mamselle, je m'en vas. 

Il sort. Rita entre. 

SCÈNE 111 
GERARD, FLAMINIO, RITA. 

FLAMINIO, stupéfait. 

Rita? Restez Gérard! croyez bien... (a Rita.) Toi? 
RITA, essoufflée. 

Eh bien, oui ! tu t'es mis là à la fenêtre, il y a déjà un pe- 
tit momont; je t'ai vu, j'ai crié, tu n'a pas entendu. Tu as jeté 
de l'argent, je ne l'ai pas ramassé. J'ai voulu entrer dans la 
maison, on m'a renvoyée. Alors, j'ai attendu, j'ai guetté, jo 
me suis glissée, et me voilà! 



186 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

FLAMINIO. 

Mais commentes-tu ici, seule, malheureuse peut-être? 

RITA. 

Ah bah! voilà mon gagne-pain, tiens! (Elle montre son tam- 
bour de basque.) Je danse la montferrine que je savais, et la ta- 
rentelle que tu m'as apprise. Il a bien fallu m'y décider ! 

FLAMINIO. 

Pourquoi donc? Miss Melvil t'avait donné... 

RITA. 

! Eh bien, oui ! de l'argent, beaucoup d'argent, pour me ma- 
rier; mais mon oncle n'a voulu m'en laisser prendre qu'un 
peu pour voyager. J'ai bien vu que son idée était de garder 
le reste, et qu'il ne courrait pas après moi pour me le rendre! 
Je ne croyais pas que c'était si loin, Paris! J'ai bien fait la 
route dans les voitures; mais, ce matin, en arrivant ici, j'ai vu 
qu'il ne me restait plus rien, et alors... je n'avais pourtant 
pas le cœur à la danse, je ne savais pas où te trouver. 

FLAMINIO. 

Ah ! tues arrivée d'aujourd'hui seulement? Mais pourquoi 
es-tu venue à Paris? 

RITA, à Gérard. 

H le demande !... Voyez, monsieur, si vous feriez pareille 
chose ! Il m'a laissé croire qu'il m'épouserait, parce que je 
l'aimais, moi, il le sait bien, quoiqu'il voulût prendre ça en 
riant. Et, quand il a quitté le pays, à peine remis de son 
accident, il est venu dire adieu à mon oncle et à moi. Je 
pleurais, je voulais me jeter dans le lac, j'étais comme folle. 
Alors il a dit : « Bah ! tu n'as pas l'âge pour te marier. Tu 
ne sais pas encore ce que c'est que d'aimer. Je reviendrai si je 
ne meurs pas de ma blessure, qui me fait encore bien mal, et 
si tu m'aimes toujours ! » Je l'ai laissé partir; mais voilà cinq 
mois passés et j'ai quinze ans à cette heure. Je me suis dit : 
« Il ne revient pas, c'est qu'il est malade, j'irai! » et me 
voilà ! Tu vois bien que je sais ce que c'est que d'aimer et 
qu'à présent tu dois m'aimer aussi. 



FLÀMINIO 187 

FLAMINIO. 

Ah! vraiment, c'est tris-bien; mais, en attendant... 

GÉRARD, qui a regardé sur le palier, bas, à Flaminio. 
Sarah! elle monte ! 

FLAMINIO. 

Ah ! il ne faut pas que cette enfant la voie chez moi 1 (a 
Rita.) Écoute... monsieur va te conduire... chez miss Melvil! 
Dans un instant, j'irai t'y rejoindre et nous causerons. 

GÉRARD. 

Diable !... au fait, j'ai ma voiture ! Venez, mon enfant 1 

RITA. 

Sans lui? Non! il veut m'abandonner encore. 

FLAMINIO. 

T'abandonner?Non, ma pauvre fille, je te jure que non! 
Mais... allons, allons!... tiens! je t'accompagnerai... (a Gé- 
rard) jusqu'à l'escalier, vite ! 

Il laisse à dessein la porte du fond ouverte, et sort précipitamment avec 
Rita et Gérard par la porte de droite. Dans sa précipitation, il oublie le 
tambour de basque, qui reste sur une chaise près de la porte, et renverse 
ia chaise sur laquelle Gérard s'est assis. Sarah paraît au fond, au mo- 
ment où il ferme en dehors la porte de côté. 

SCÈNE IV 
SARAH, BARBARA. 

S1RAH. oui pousse la porte du fond brusquement et paraît la 

première. 
Quelqu'un vient de sortir par là!... 

Elle court à la porte de côté, Barbara entre. 
BARBARA. 

Oh ! vous courir... fl n'est personne ici. 

^VRAII, frappant. 
Mais là! (Elle essaye d'ouvrir.) Fermée? C'est singulier ! (Elle 
écoute.) Je n'entends rien! Il vient de sortir, j'en suis sûre. 



183 THEATRE COMPLET DE GEOEGE SAND 

BARBARA. 

Vous injuste, Sarah! 

SARAH. 

Vous Croyez? (Apercevant le tambour de basque.) Qu'est- ce que 
c'est donc que ça ? 

BARBARA. 

Il est une petite tamborin. 

SARAH. 

Qu'est-ce qu'il fait de ça ? Pourquoi est-ce là ? (Elle le ra- 
masse.) Et cette chaise renversée, comme si on avait pris la 
fuite. 

Elle la relève. 
BARBARA. 

Oh! Sarah, encore! quand vous venez pour consoler lui! 

SARAH. 

Mais enfin, c'est très-singulier! 

SCÈNE V 

Les êmes, FLAMINIO. 

FLAMINIO s'arrête, étonné, devant la porte de droite, regardant 
l'attitude de Sarah, qui lai tourne le dos, et tâchant de compren- 
dre les signes que lui fait Barbara. A part. 

Eh bien, qu'y a-t-il donc? (Sarah se retourne, il voit ce qu'elle 
tient.) Ah! maladroit que je suis ! 

SARAH, le regardant à peine. 
C'est très-joli, très-curieux, ce que vous avez là. 

FLAMINIO, d'un ton de reproche. 
Sarah ! 

SARAH. 

Vous êtes essoufflé! Vous venez de reconduire quelqu'un ! 

FLAMINIO. 

Sarah ! 

SARAH , qui a retourné l'instrument dans tous les sens. 
Ah! il y a un nom ! Margarita! C'est un souvenir? 



FLAMIXIÛ 189 

FLAMINIO. 

Oh! celui-là... c'est un souvenir honorable! On eût pu le 
décerner à Scipion de vertueuse mémoire. 

SARAH. 

Ah! c'est la petite fille des montagnes? Vous y tenez beau- 
coup, à son souvenir? Si je le jetais par la fenêtre ? 

BARBARA. 

Oh no ! il serait cause d'une rassemblement. 

SARAH, avec une gaieté fébrile. 
Et ils sont défendus ! 

Elle essaye de briser l'instrument. 
FLAMINIO. 

Vos petites mains n'ont pas la force. Donnez-moi donc ça. 
Il le prend, le brise et le jette dans un coin. 
SARAH. 

Vous n'y avez pas regret ? 

FLAMINIO. 

Je me briserais de même s'il ne fallait que cela pour re- 
trouver votre vrai sourire. 

SARAH, lui teudant les mains. 
Pardonnez-moi, je suis folle ! 

FLAMINIO, lui baisant les mains. 
Enfin ! 

SARAH. 

Mais où étiez-vous donc ? 

FLAMINIO. 

Avec Gérard, qui vous dira pourquoi nous... 

SARAH, s'asseyant sur le canapé. 

Oh! que Gérard ne sache rien de ma jalousie! i'en suis 
honteuse, allez ! je sens bien que je vous irrite. 

FLAMINIO, 

M'irriter ! Vous vous êtes quelquefois aperçue de mon dé- 
pit? 

SARAn. 

Non! vous êtes la patience même! mais je vous afflige. 
On! oui, je vous fais bien du mal! 

44. 



100 THEATRE COMPLET DE GEORGE SANI 

FLAMIMO. 

Ah! Sarah! ne ferais -je pas mieux...? 
SARAH , avec énergie. 

Tais-toi! je sais ce que tu vas dire, tais-toi! Ah ! ne le dis 
pas ! si tu m'aimes, ne le dis jamais. 

FLAMIN'IO s'assied a droite du canapé. 

Eh bien, non! jamais! torturez-moi, tuez-moi, vous savez 
bien que je resterai. 

SARAH, à Barbara. 

Oh ! il vaut mille fois mieux que moi ! après mes injures ! 
mes duretés!... (a Fiaminio.) Tiens, vois-tu, personne, per- 
sonne au monde n'a ta bonté, ta douceur généreuse, ton éga- 
lité d'âme. Et veux-tu que je te dise pourquoi tu as ce carac- 
tère-là ? C'est parce que tu aimes comme aucun homme ne 
sait aimer. Oui, nous nous le disons souvent, ma sœur et 
moi, tu aimes à toute heure, sans défaillance de cœur, sans 
lassitude de dévouement, sans préoccupation d'aucune de ces 
choses vaines et froides qui remplissent la vie prétendue sé- 
rieuse et utile des autres hommes. Tu renonces à tout pour 
moi, sans combat, sans regret, on dirait même avec joie! tu 
acceptes l'idée de vivre obscur et pauvre, parce que tu sais 
que mon orgueil et mon bonheur sont là. Eh bien, oui, mon 
rêve, le rêve de toute ma vie, c'est d'être aimée ainsi, sans 
éclat, sans partage, sans distraction, puisque je ne peux pas 
aimer autrement, moi ! 

FLAMINIO 

Oh ! j'ai pu la faire souffrir, et c'est ainsi qu'elle m'en pu- 
nit! Chère miss Melvil, remerciez-la donc pour moi, car le 
bonheur m'étouffe. 

BARBARA, qni a mis ses Innettes et qui s'est assise a gaucho 
de la table avec un livre. 

Oh ! parlez à elle, je lise divus Plato! je attende la conclu- 
sion de Sarah, et je donner mon vote. 

SARAH. 

Eh bien, donnez-le, car j'ai résolu, en venant ici, de n'en 
sortir qu'avec sa parole. 



FLAMINIO 191 

FLAMINIO. 

Ma parole, Sarah!... quelle parole? 

SARAH. 

Oh ! ne recommençons pas ! Toutes nos querelles, toutes nos 
douleurs viennent de l'effroi que te cause cette idée. C'est 
cela qui me rend inquiète et jalouse. Ce n'est pas le présenti 
je sais bien que tu n'aimes que moi ! mais l'avenir; tu n'oses 
pas m'engager l'avenir 1 

FLAMINIO. 

Moi ? c'est pour moi ?... Oh ! injuste ! injuste et cruelle! 

SARAH. 

Vas-tu me parler des jugements du monde? Est-ce que tu 
le connais, le monde? Moi, il ne me connaît pas! Est-ce que 
je ne l'ai pas toujours évité, ou traversé sous un voile impé- 
nétrable? Est-ce que j'ai besoin de lui, moi, craintive, qui ne 
respire que dans l'intimité? Est-ce qu'il a besoin de moi, qui 
n'ai aucun de ses goûts ? Est-ce donc pour lui plaire que j'ai 
toujours été avare et comme jalouse de moi-même ? Ce ne 
serait pas le moyen. Il aime les femmes brillantes et ne re- 
marque pas l'absence de celles qui se font une existence à 
part. Je ne suis pourtant pas romanesque, ne le crois pas ! Je 
suis positive, au contraire, positive par le cœur... comme une 
Anglaise ! Je prends l'amour au sérieux ; je ne peux donc pas 
le chercher en dehors de la foi conjugale et de la tendresse 
exclusive. Flaminio, je te demande une félicité sainte... Tu 
ne voudrais pas m'ofirir, à la place, la honte d'un entraîne- 
ment passager ou le désespoir de te perdre 1 Non, n'est-ce 
pas? Oh ! te perdre! Comment peux-tu quelquefois me me- 
nacer de cela! (D'une voix entrecoupée.) II ne faut que cette 
pensée-là pour remplir ma poitrine de sanglots... Oui, j'ai lo 
froid de la mort quand j'y songe ! 

FLAMINIO, tombant à ses pieds. 

Oh! mi lad y!... Sarah! mon bien, mon âme! tu ne m'avais 
jamais parlé ainsi ! Oui, oui, tu es dans le vrai; l'amour est 
tout; lui seul est la vérité, tout le reste est erreur ou men- 



192 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

songe! Aimons-nous comme tu le veux, je t'appartiens jus- 
qu'à mon dernier souffle ! 

BARBARA, qui s'est levée. 

Bien ! Je approuvé, je aimé vous! 

On entend frapper avec violence vers la gauche. Flaminio tressaille 

et se lève instinctivement. 

SARAH. 

Laisse frapper! Mais non! Tiens, va ouvrir. Je suis ta 
iemme, peu importe qu'on me voie ici, à présent. 

FLAMINIO. 

Non ! je ne veux pas, moi ! Dans ce moment d'ivresse et de 
bonheur, je ne veux voir personne. 

SARAH. 

Mais écoute donc, comme on secoue la porte de l'autre 
chambre ! Il semble qu'on veuille la briser ! 

FLAMINIO. 

En effet, c'est étrange ! 

BARBARA. 

Oh! il est peut-être une personne qui demander au se- 
cours... Allez!... 

Flaminio passe dans sa chambre. 
SARAH. 

Oui! c'est étrange! Qui donc prend ces airs d'autorité 
chez lui ? C'est une voix de femme ! (Barbara la retient.) Ah ! 
oui, certes, il y a une femme ! 

SCÈNE VI 
Les Mêmes, RITA. 

RITA, s'clançant , à Flaminio qui la suit. 

Oh! tu ne me retiendras pas, quand tu devrais me tuer! Je 
veux voir pourquoi tu me chassais si vile!... Ah! madame! 

SARAH. 

Elle ! j'en étais sûre ! 



FL A M IN 10 i93 

RITA. 

Et moi aussi, j'en étais sûre, qu'il me trompait pour vous. 

FLAMIMO. 

Te Irompôr, toi ? Ah! par exemple... 

Il remonte. 
RITA. 

Ne mens pas! tu as dit là-bas : « Reste, je reviendrai ! » tu 
as dit ici : « Va ! je cours te rejoindre. » Et tu es là, avec elle ! 
— Bien, bien, madame! oh ! vous avez beau vous cacher la 
figure, je VOUS reconnais bien! (Ramassant son tambour de bas- 
que.) Et ça, que vous avez cassé par colère! je comprends, 
allez! Voilà une grande dame, qui vient dans mon chalet 
manger mon miel et m'enlever mon bonheur ! Elle n'est pas 
contente de me garder mon fiancé, elle trouve honnête de 
m'insulter comme ça ! 

Elle regarde son tambourin avec consternalion. 

FLAMINI0. 

Elle est folle ! écoutez... 

SARAH, qui a jeté sa bourse avec mépris aux pieds de Rita. 

Nonl rien! jamais! j'ai été insultée chez vous... cela de- 
vait être! vous vous prétendiez libre, vous ne l'étiez pas... 
Et moi!... moi, j'avais oublié... j'étais folle! voilà votre 
fiancée ! 

FLAMINIO. 

Elle, ma fiancée?... 

SARAH. 

Oh! celle-là, ou une autre... qui, tout à l'heure, viendra 
peut-être aussi vous réclamer à son tour. Une si agréable 
existence dans le passé devait créer de pareils embarras dans 
le présent. Oh! ciel! que serait l'avenir?... Mais cela vous 
regarde, et j'espère que vous ne comptez pas me \oir des- 
cendre dans l'arène avec... 

FLAMINIO. 

C'est trop, milady, c'est trop ! Songez... 

SARAH. 

Songez vous-même à réparer vos torts envers cette jeune 



211e sort. 



19'. THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

fille! C'est le seul parti qui vous reste à prendre... Ne me 
suivez pas, je vous le défends! 

Elle sort. 
BARBARA. 

Il est mal, bien mal de vous 1 

SCÈNE VII 

FLAMINIO, RITA. 

FLAMINIO, immobile, près de la port; du fond* 
Elle aussi! Ah! c'est trop se laisser humilier! Faut-il im- 
plorer ma grâce quand c'est moi qu'on outrage!... Elle va re- 
venir... Elle n'est pas partie... (On entend rouler une voiture.) Ah! 
Eh bien, partez donc, savourez ma douleur et la vôtre. Mon 
devoir serait de fuir... (En marchant avec agitation, il se trouve au- 
près de Rita, qui pleure la figure dans ses mains.) Ah! tu es là, toi? 
Qu'est-ce que tu fais-là ? 

RITA tressaille, le regarde et tombe à genoux, effrayée. 
Oh! comme tu parais en colère! Flaminio, ne me tue pas! 

FLAMINIO, haussant les épaules. 

Que je ne la tue pas! Allons, relève-toi, et reste ici. Je 
sors pour une heure tout au plus, et c'est pour m'occuper de 
toi. Je t'avertis que je vais t'enfermer. 

RITA. 

M'enfermer ? Non ! tu me fais peur ! Je veux m'en aller, 
moi, tout de suite. Je veux retourner dans mon pays. 

FLAMINIO. 

Oh! tu y retourneras, je t'en réponds ! Dans une heure, tu 
partiras, sans châtiment ni reproche, mais tu ne reviendras 
jamais, ou je jure... 

RITA. 

Quoi donc? de quoi me menac?s-tu? 



FLAMINIO 19! 

FLAMINIO. 

Je jure que... tu verras! (a part.) Je ne sais rie quoi la me- 
nacer! Je ne sais pas gronder les enfants, moi ! 

Il preud son chapeau. 
RIT A , inquiète. 

6ù vas-tu ? 

FLAMINIO. 

Chercher de l'argent pour ton voyage. 

RITA. 

Oh! ne me renvoie pas comme ça, on dirait que tu me dé- 
testes ! 

FLAMINIO. 

Au contraire ! je t'aime énormément! dans ce moment-ci, 
surtout! Mais qu'est-ce que tu as donc aux mains? Tu es 
blessée ! 

SCÈNE VIII 

Les Ml M ES, GERARD, entrant par la porte du fond, qui est 

restée ouverte. 

FLAMINIO. 

Ah! grand merci, Gérard, vous avez bien gardé ce démon 
de petite fille, et vous m'avez joué un joli tour ! 

GÉRARD. 

Elle est ici? Je m'en doutais ! 

RITA. 

Oui. oui ! vous m'aviez mise dans une belle voiture, et 
vous avez dit au cocher : « Marche ! » 

GÉRARD, a Flaminio. 

Mon propre cocher. Je ne me souciais pas de traverser tout 
Paris avec cette curiosité alpestre ! Je prends une voiture de 
place pour la rejoindre, afin de prévenir moi-même les gens 
de miss Melvil ; j'arrive : mon cocher déclare que la jeune 
fille a disparu en route; comment diable a-t-elle fait? 



196 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

RITA. 

Grand'chose î j'ai ouvert, j'ai sauté, je suis tombée, je me 
suis relevée. 

FLAMINIO. 

C'est pour ça qu'elle a les mains en sang. 

Il lui donne nn mouchoir. 
GÉRARD, à Flaminio; ils descendent. 
Voyons, que s'est-il passé entre vous et...? 

FLAMINIO. 

Une scène affreuse, mon cher!... (a Rita.) Ah çà! toi, fais- 
moi le plaisir de t'asseoir là, et de n'en pas bouger, (a Gérard 
après avoir fait asseoir Rita à l'autre bout de la chambre.) Elle est par- 
tie offensée, désespérée, sans me donner le temps... 

GÉRARD. 

Croyez-vous qu'elle en reviendra ? 

FLAMINIO. 

Sans doute ! elle a l'âme trop juste... 

GÉRARD. 

Juste... juste! Elle est comme vous, elle a l'âme grande et 
le caractère faible. Ne voyez-vous pas combien elle est por- 
tée au doute? Et n'avez-vous pas déjà senti que, du doute à 
l'outrage, il n'y a qu'un pas, comme il n'y en a qu'un ensuite 
de l'outrage au mépris ? 

s FLAMINIO, après un moment de silence. 

Que faire ? si je me brûlais la cervelle ? 

GÉRARD. 

Parlez-vous sérieusement ? 

FLAMINIO. 

Très-sérieusement. Vous voyez, je ne suis pas gai du tout. 

GÉRARD. 

Le suicide? Dans cette phase de sa passion, elle pourrait 
bien suivre votre exemple. Appelez-vous cela une solution? 
FLAMINIO, passant de l'abattement à l'agitation. 
Que faire? dites donc ! que faire? 






FLAMTN'IO Î97 

GÉRARD, lui montrant Rite. 

Il me semble que le moyen est tout trouvé. Si vous voulez 
que ie dépit sèche les iarmes, partes avec... 

FLAMINIO. 

Ce moyen-là est mauvais, c'est un mensonge. 

GÉRARD. 

Quand il n'y a qu'un seul moyen, il est toujours bon. 

FLAMINIO. 

C'est donc le seul ? 

GÉRARD. 

Cherchez-en un autre qui ne laisse pas la porte ouverte au 
retour, et qui, par conséquent, ne soit pas une lâcheté. 

FLAMINIO. 

Une lâcheté !... qu'elle me reprocherait un jour! Allons! 
mieux vaut passer pour un libertin stupide que pour un vil 
intrigant! (a Rita.) Viens, partons ! Je ne veux pas rentrer ici! 
je sens que j'y laisserais mon honneur ou ma vie ! 
RITA, à Flaminio. 

Où allons-nous? 

FLAMINIO. 

Dans ton pays, d'abord. 

RITA. 

Pour nous marier? 

FLAMINIO. 

Non, Rita! je suis marié, moi. 

RITA. 

Toi? Tu te moques ! avec qui donc? 

FLAMINIO. 

Avec dame Philosophie : une très-grande dame que tu ne 
connais pas. Adieu, Gérard, merci ! (a Rita.) Qu'est-ce que tu 
cherches? Ah! ton instrument de bal? (il le prend.) Il est 
comme moi, va, aplati, brisé ! (n le secoue.) Mais il pourra ré- 
sonner encore, avec un peu de courage et de bonne volonté' 
(imitant Sarah d'une manière fébrile.) «C'est joli, cela ! c'est un sou- 
venir?... • Oui. milady: je veux le garder,... puisqu'il faut 
que je vende celui-ci 'il montre la figurine), qui me rappellerait 



M* THEATRE COMPLET DE GEORGE S.VND 

une brillante journée de mon existence! (Prenant la figurine qu'il 
pose sur la table, et devant laquelle il s'agenouille sans savoir ce qu'il 
fait.) Pauvre petit danseur de tarentelle ! pauvre jouet d'en- 
fant! j'étais encore heureux, j'espérais encore, j'étais enfant 
moi-même ce matin, en t'achevant! je chantais... (il chante.) 
Sons nid souci... (Parlant dans une sorte de délire et se* relevant avec 
brusquerie.) Eh bien, je la danserai un de ces jours au pied du 
Vésuve, la tarentelle 1 Une belle danse, messieurs ! bien phi- 
losophique ! 

Il chante en secouant le tambour de basque. 

Dansez, pêcheur napolitain, 
Sans nul souci du lendemain. 
Dansez, pêcheur napolitain ; 
Volcans et mers grondent en vain... 

RITA. 

Ah ! il chante ! il est content de partir ! 

FLAMINIO, avec une exaspération croissante. 

Comment donc ! qui en doute ? 

Il chante. 

Quand le rivage tremblera, 
Adieu la ritournelle 5 
Le grand fanal 
Eclairera 
Un autre bal 
Final ! 

GÉRARD. 

Flaminio, voyons, vous souffrez trop, ne partez pas ainsi. 

FLAMINIO. 

Moi ? Allons donc ! j'ai le caractère faible, c'est vrai ; mais 
j'ai pour moi le raisonnement! ça console de tout, voyez 
plutôt. 

Chantant et entraînant Bâta. 

Dansez, dansez la ritournelle, 
Dansez-la, dansez, dansez-la. 

Sa voix éclate en sanglots, il tombe évanoui snr le canapé. 



FLAM1NI0 199 

ACTE TROISIÈME 

Le décor dn premier acte. Le chalet existe toujours; mais il est relié par 
une petite palissade rustique à une autre construction plus importante 
également en bois, qui occupe la coulisse de droite. Il y a sur la gau- 
che l'écriteau d'un tir à l'arbalète qui marque l'entrée du couloir de 
tir, censé établi dans la coulisse de gauche. Sur le théâtre, chaises et 
tables rustiques; à la porte principale, une branche de pin ou de houx. 
Quelque buisson nouveau ou fleurs cultivées donnent un aspect plus ci- 
vilisé et moins agreste aux premiers plans. Le même fond et les mêmes 
masses principales qu'au premier acte. 

SCÈNE PREMIÈRE 

F LA M IX 10, arrivant du fond par la droite, et parlant à 
son Groom. 

LE GROOM. 

C'est qu'il dit que les chevaux de poste sont très-employés 
dans ce moment-ci, et qu'il sera mis à pied s'il est en retard 
de plus d'un quart d'heure. 

FLAMINIO; il est décoré de plusieurs ordres par un simple ruban, 
sans affectation. 

Je vois ce que c'est, il veut... Dis-lui que, si je reste plus 
d'un quart d'heure, je paye les heures doubles, va! (Le groom 
s'en va.) Ah! tout est changé ici! Tant mieux! ça ne me rap- 
pelle plus autant... Mais pourvu qu'elle y soit, ma protégé 1 ! 
Rita! Rita!... 

SCÈNE II 

RITA, FLAMINIO, puis JOSEPH, puis LE DUC. 

RITA, sortant du grand chalet. 
Ah! mon Dieu! c'est sa voix! c'est lui! Viens, viens, Jo- 
seph ! c ; est lui I 

Elle embrasse Fliiuinio. 



200 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

FLAMINIO, serrant la main de Joseph. 
Ah! ton mari, sans doute? 

JOSEPH. 

Oui! 

FLAMINIO. 

Joseph... Fortiat? un brave compagnon \ 

RITA. 

Oui! 

FLAMINIO* 

Et un fidèle ami? 

JOSEPH, franchement 
Oui! 

FLAMINIO, regardant les denx chalets. 
Et tout cela est à vous, mes enfants? 

RITA. 

Grâce à toi ! Dis-nous donc comment tu as fait pour m'en- 
voyer cette belle dot? 

FLAMINIO. 

Eh bien, mais... j'ai pensé à toi... Ça t'étonne? 

RITA. 

Non! tu es comme ça, toi! tu as voulu me remplacer ce 
que mon oncle m'avait emporté en se sauvant pendant que 
j'étais à Paris! 

FLAMINIO. 

Ne parlons pas de ce temps-là! 

RITA, montrant son mari. 

Pourquoi donc? Il sait tout, lui! il sait que j'étais folle et 
que je ne le suis plus, grâce à ta douceur et à ta bonté; je t'ai 
causé du chagrin et tu m'as rendu le bien pour le mal! 
FLAMINIO, détournant la conversation. 
Et... vous avez donc ouvert ici... un refuge? une au- 
berge ? 

Un personnage assez râpé paraît au fond, Joseph va lui parler. 
RITA. 

Oh ! mieux que ça! Ça s'appelle tout bonnement le chalet, 
mais c'est le rendez-vous de tout le plus beau monde des 



FLAMINI 20i 

eaux; c'est devenu la mode de faire ici des parties de cam- 
pagne, et cette mode-là nous rapporte gros dans la saison des 
bains. Ah çà! j'espère que tu vas déjeuner chez .nous? 

FLAMINIO. 

Mais pourquoi pas ? 

RI TA. 

Oh! tant mieux! nous allons te servir, (a Joseph qui revient.) 
Qu'est-ce que c'est? Une pratique? 

JOSEPH. 

Non, c'est un monsieur qui n'est pas cousu d'or, car il mar- 
chande d'avance son déjeuner. 

Rita regarde le personnage, auquel Flaminio ne donne pas d'attention. 

RITA. 

C'est peut-être bien un avare; il en a la tournure! 

FLAMINIO. 

Eh bien, donnons-lui une leçon ou un secours. Servez-nous 
bien. Je vas m'amuser à l'inviter, (u va au personnage, qui s'est 
assis devant une table, la tête dans ses mains, d'un air accablé. Rita 
et Josepb sont rentrés dans le chalet. — A part.) Non! c'est l'exté- 
rieur et l'attitude d'un homme sans ressources. Je m'y con- 
nais, moi!... Eh! mais... voyons donc, (il va à lui et lui parle 
sans que l'autre paraisse l'entendre. ) Monsieur,... je VOUS demande 
pardon si je me permets de vous adresser la parole sans vous 
connaître... mais je suis en voyage, comme vous; j'attends 
un assez bon déjeuner, et, comme je n'aime pas à manger seul, 
s'il VOUS plaidait d'accepter... (Reconnaissant le duc qni relève la 
tête.) Ah!... 

LE DUC, sortant de sa rêverie. 

Un bon déjeuner? Hein!... Ah! mon Dieu!... c'est toi, mon 
pauvre enfant? (il se lève.) Mais quand je dis pauvre... Non ! 
tu parais... 

FLAMINIO. 

Et vous, vous paraissez triste! Est-ce que... 9 

LE DUC. 

Non! toi d'abord! D'où diable sors-tu? Qu'es- tu devenu 
depuis...? 



202 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAN D 

FLAMINIO. 

Je suis devenu actif et... productif, depuis une certaine 
leçon de la destinée... qui a brisé... et peut-être desséché 
mon cœur au profit de ma tète. Je suis très-sensé, à présent, 
et vous n'aurez plus de sermons à me faire. 

LE DUC. 

Ah! tant pis! tu ne seras plus confiant et dévoué! 

FLAMINIO. 

En amour, non! En amitié, toujours! Voyons! vous avez 
sans doute perdu ce fameux procès... 

LE DUC. 

Au contraire, je l'ai gagné! mes droits à la succession des 
Treuttenfeld sont reconnus hautement; mais... 

FLAMINIO. 

Mais je comprends! vous héritez du droit de payer leurs 
dettes ! 

LE DUC. 

Voilà! il m'a fallu vendre mes États en Allemagne, et, faute 
d'acquéreurs, les voir tomber à vil prix aux mains de .l'in- 
fâme Kologrigo. 

FLAMINIO. 

Infâme ? pourquoi ça? 

LE DUC. 

J'appelle infâme un homme à qui tout réussit contre moi, 
un homme qui s'est vendu au diable pour me gagner jusqu'à 
mon dernier sou! Croirais-tu que j'ai parié contre lui, hier 
soir, à la réunion, et que j'ai perdu mes dix derniers louis? 
Aussi j'étais venu ici ce matin, partagé entre deux idées, celle 
d'employer les vingt sous qui me restent à manger des œufs 
frais, et celle de piquer une tèie dans le lac pour me débar- 
rasser à tout jamais des tiraillements d'estomac et de la colère 
rentrée ! 

FLAMINIO. 

Allons, allons! me voilà, moi, pour vous tirer de l'eau ! De? 
idées de suicide? à votre âge? Fil 



FLAMINIO SUI 

LE DUC. 

Ah! c'est à iiion âge qu'elles sont sérieuses! au tien, on se 
console de toul! 

FLAMINIO, rèveu;. 
Oui, oui! on s< N console !... 

LE DUC. 

Est-ce que tu penses encore...? 

FLAMINIO. 

Moi? Je pense que je suis devenu très-riche, que je peux 
être très-fier... et un peu prodigue, c'est mon goût! 

LE DUC. 

A la bonne heure! toutes les grandes passions finissent tou- 
jours comme ça... et, quant à elle... c'était, en somme, une 
femme comme les autres! 

RI TA, sur le perron du chalet de droite, et qui les écoute sans 

affectation, à Flaminio. 
Oh! mon Dieu, oui, va! 

flaminio, railleur. 
Ahl c'est l'opinion de madame! 

RITA. 

J'ai peut-être tort... Je venais vous dire que vous êtes ser- 
vis... dans la maison... parce que... 

FLAMINIO. 

Pourquoi pas dehors, au grand air? C'est si bon! 

RITA- 

C'est que... comme elle va venir... 

FLAMINIO, vivement. 
Elle? 

RITA. 

Oui, elle a commandé aussi un déjeuner, et j'ai pensé que 
tu ne serais peut-être pas bien aise de la voir. 
FLAMINIO, troublé. 
Ah! ici? 

RITA. 

Oui, elle y est venue le lendemain le son arrivée au pays, 
il y a huit jours. Elle était avec d'autres belles dames et tous 



204 THEATRE COMPLET DE GEOPGE SAND 

leurs galants. Oh! elle a fait celle qui ne se souvient de rien, 
et sa belle-sœur, celle qui est fâchée. Je les reconnais bien, 
moi... quoiqu'elles aient passé trois ans sans revenir dans 
leur château; mais je n'ai pas osé leur parler de toi. Made- 
moiselle Melvil ne me regardait seulement pas, et madame 
avait l'air de se moquer en me regardant. 

FLAMINIO. 

De se moquer? C'est bon ; merci, nous te suivons, (mta 
rentre dans le grand chalet. — Au duc.) Sarah n'est-elle pas re- 
mariée? J'aurais cru... 

LE DUC 

Sarah! Sarah est une personne incompréhensible! comme 
votre histoire, au reste, dont je n'ai pas compris le dénoû- 
ment. Ça m'a paru fantastique ! Je vous voyais fort épris tous 
deux, et voilà qu'un beau matin, je ne trouve plus per- 
sonne ; Sarah est partie pour l'Angleterre, Gérard pour l'Es- 
pagne, et toi... pour la lune! 

FLAMINIO. 

Ah! Gérard... ne l'a cas épousée? 

LE DUC. 

Gérard? Il n'y a pas plus de trois ou quatre jours qu'ils se 
sont revus, et je crois qu'il n'aurait garde de songer à elle! 
Elle est devenue si élégante... si coquette... si légère! 

FLAMINIO. 

Légère ?. . . lady Melvil ? 

LE DUC. 

Une femme qui se laisse courtiser par un... 
FLAMINIO, vivement. 

Par qui? Dites! 

LE DUC 

Par un pirate, un tiscoque! par mon ennemi personnel, 
par un Kologrigo! Oui, oui, il est de son cortège depuis huit 
jours, depuis qu'elle s'est réconciliée avec la Pahnérani, qui 
fait semblant de la chérir, pour qu'elle ne lui enlève pas le 
seul homme assez ostrogoth pour vouloir l'épouser!... Tiens. 1 



FLAMINIO 205 

je crois que voilà cette joyeuse société! Allons nous mettre à 
table. J'ai grand'faim! 

FLAMINIO, le suivant cl retardant pour voir entrer Sarah. 
Oui... et moi aussi... (à part.) Ah! je ne la reconnais plus 
sous cette parure... Et ce rire n'est pas le sien!... Allons, 
tout est bien fini. 

Il entre dans le chalet, où le dnc est déjà entre. 

SCÈNE III 

SARAH, BARBARA, GÉRARD. 

SARAH, très-élégante et d'un enjouement fébrilo. 
Moi, je le trouve stupide, votre chalet. Il n'y a plus ni poé- 
sie ni mystère; ce n'est plus qu'une guinguette; par consé- 
quent... 

GÉRARD. 

Par conséquent, vous bravez sans effort des souvenirs... 
redoutables! 

SARAH, à Barbara. 
Qu'est-ce qui lui prend, depuis un quart d'heure, de faire 
des allusions au passé, lui qui, dans le passé, combattait si 
bien...? 

GÉRARD. 

Ah! j'ai combattu vos sentiments! je les ai môme froissés... 
J'ai cru bien faire! Ce qui me rendait féroce, c'est que ma 
conscience était à l'abri de toute convoitise personnelle. Je 
l'ai prouvé en fuyant... 

SARA II. 

Le danger de m'aimer? Quel roman vous faites I 

GÉRARD. 

Non! je ne m'en fais pas accroire. Je n'aurais pas voulu 
être un pis aller. En vous retrouvant ici brillante et victo- 
rieuse, je me suis dit que tout était pour le mieux, et dès lors 
10 sens que j'ai encore un devoir à remplir. 

i il 22 



906 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SÂRÀH. 

Ah! 

GÉRARD. 

Oui, j'ai à m'expliquer sur Flami... 

SARAH, l'interrompant. 

Jamais! je vous le défends. 

GÉRARD. 
Vraiment?... Alors... (Sarah, troublée, éclate d'un rire forcé.) 
Savez-vous que, depuis trois jours que je vous contemple avec 
admiration... avec stupeur, je me demande si vous n'êtes 
pas en train de trop bien guérir, et si je ne dois pas me re- 
pentir... 

SARAH. 

De quoi? de m'avoir bien conseillée? Moi, je vous en re- 
mercie, et je vous dispense de nouveaux sermons. Ceux d'au- 
trefois m'ennuyaient, mais ils étaient bons; ceux d'aujour- 
d'hui le seraient moins, et ils m'ennuieraient davantage. 

GÉRARD. 

Si vous le prenez sur ce ton-là... à la bonne heure ! Je vous 
connaissais si sérieuse, que j'ai de la peine à vous croire 
gaie... Mais, si vous l'êtes réellement, j'avoue que ça me 
charme, et que je vous aime beaucoup mieux ainsi. 

SARAH. 

Vous voyez donc bien! Quand vous m'appeliez un ange, 
vous ne pouviez pas me souffrir.. On n'aime pas les anges, on 
n'y croit plus... on s'en moque... on les trompe!... 

BARBARA. 

Oh! Sarah! 

SARAH. 

Eh ! mon Dieu, ma sœur, ne pleurez pas ma divinité; vous- 
même, vous me chérissez peut-être plus qu'autrefois. Est-ce 
que toutes les gâteries des cœurs maternels ne sont pas pour 
les enfants détestables? 

BARBARA. 

Parce que le... détestatibilité, il est le maladie de nerfs... 
ou de cœur! 



FLAMINIO -:07 

GÉRARD, à Barbara, regardant Sarah. 
Pourtant... je ne l'ai jamais vue si fraîche et si belle! 

SARAH, ii Barbara, bas. 
Il ne voit pas que j'ai du rouge! (Haut.) Il vieillit! sa vuo 
baisse! 

GÉRARD. 

Je ne crois pas! mais vous voulez des compliments? 

SARA II. 

Des compliments? Non, j'aimerais mieux des injures, c'est 
plus franc... et moins froid. 

GÉRARD. 

Ah! vous en voulez? Je commence: M. le comte Démétrius 
de Kologrigo est un sot. 

SARAH. 

Eh bien, qu'est-ce que ça me fait? 

GÉRARD. 

Je continue : et il est encore aujourd'hui de notre partie. 

SARAH. 

Qu'est-ce qui l'a invité? 

GÉRAP^ 

Qu'est-ce qui n'a pas dit non.' 

SARAH. 

Vous voulez que je sépare la princesse de son idole? 

GÉRARD. 

C'est vous qui voulez rendre son idole idolâtre, 

SARA II. 

De moi? Quelle idée! Eh bien, oui, au fait! ça m'amusera, 
d'entendre la déclaration d'un homme si convaincu de son 
mérite. 

GÉRARD. 

Prenez garde, elle sera peut-être fort inconvenante. 

SARAH. 

Oh ! que non ! je vous réponds bien qu'elle ne sera .que 

bête. 

GÉRARD. 

Eh!... pas si bête! Ce monsieur est a moitié musulman 



208 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

et, comme il est fort riche, il croit avoir droit à tous les 
succès. 

SARAH, regardant, 
Est-ce qu'il n'arrive pas bientôt? 

GÉRARD 

Ah! il vous tarde... 

SARAÏI. 

Allez donc voir! 

GÉRARD. 

C'est-à-dire que vous avez assez de moi pour le moment? 

Il s'éloigne par le fond. 
RARBARA. 

Oh! je comprends, vous avez bien assez de ce conversa- 
tion... shocking! 

SARAH. 

Non, j'ai trop de moi-même, voilà tout. 

BARBARA. 

Je souffre bien de voir vous souffrir. 

SARAH. 

Non, ma chère! voilà ce qu'il ne faut jamais me dire : c'est 
cruel de votre part ! Je ne souffre pas ! je ne suis pas de ces 
âmes lâches qui pleurent éternellement une illusion perdue et 
qui tombent brisées sous un indigne affront! Je hais la plainte, 
et, en me plaignant, on m'irrite, on m'offense. 

BARBARA. 

Oh! dear! je offenser vous? 

SARAH. 

Vous?... (Elle va pour se jeter dans ses bras et s'arrête.) Non! 
il ne faut plus s'attendrir. (Elle lui baise la main.) Vous êtes 
forte, vous êtes fière, ma sœur! Soyez pour moi ce que vous 
seriez pour vous même... Vous n'auriez pas pardonné... 

BARBARA. 

Pardonner le fuite avec le jeune fille?... No! jamais! mais 
je aurais oublié. 

SARAH. 

Eh bien, j'oublierai! 



FLAMINIO 209 

SCÈNE IV 
Les Mêmes, LA PRINCESSE, M. DL KOLOGRIGO. 

personnage trop bien mis; puis JOSEPH. 
SARA H. 

Arrivez donc, Émilia ! Gérard s'ennuyait affreusement avec 
moi. 

LA PRINCESSE, a Sarah. 

C'est pour que je vous dise que M. de Kologrigo s'en- 
nuyait encore plus sans vous! 

KOLOGRIGO, à la princesse, bas, nonchalamment. 

Vous avez tort! (a Sarah, de même.) Elle a raison! 

GÉRARD, qui l'observe. — Ironiquement. — A Sarah. 
Comme il joue bien la scène de don Juan ! 

KOLOGRIGO. 

Ahl il y a quelque chose de nouveau icil 

LA PRINCESSE. 

Quoi donc? 

KOLOGRIGO, montrant l'écriteau. 
Ça! 

GÉRARD. 

C'est très-intéressant... pour ces dames! 

KOLOGRIGO, à Joseph. 

C'est un tir à l'arbalète, à la mode suisse? 

JOSEPH. 

Oh! nous avons d'autres armes... (n montre des boites de pis- 
tolets.) Il y a pour tous les goûts. 

GÉRARD, regardant. 
Et môme des pistolets de salon, système Flobert. Ça ne 
fait pas de bruit! Voulez-vous faire une partie, miss MeWilf 

BARBARA. 

Oh! no! je ne aimé plus. 



210 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SARA H, a Gérard. 

Vous mourez d'envie de montrer votre adresse? Allons, 
provoquez M. de Kologrigo; nous sommes là pour admirer! 

GÉRARD, à Kologrigo. 

Voulez- vous r 

KOLOGRIGO. 

Je vous avertis que je suis de première forco. 

GERARD, railleur. 
Je n'en doute pas! 

KOLOGRIGO. 

Oui, à toutes les armes de tir : surtout depuis un événement 
diabolique. 

GÉRARD. 

Vous avez pris votre cheval... ou votre domestique pour un 
lièvre? 

KOLOGRIGO. 

Bah! j'ai le moyen de perdre des domestiques ou des che- 
vaux; c'est pire : vous allez voir! C'était dans l'Inde, aux en- 
virons de Delhi... 

Flaminio bientôt suivi du duc, sort du chalet, et, sans être remarqué 
de personne, écoute le récit de Kologrigo. 

SCÈNE V 

LES MÊMES, FLAMINIO, sur le perron du chalet de droite; 
puis LE DUC. 

KOLOGRIGO, continuant sa narration. 
Je voyageais... pour mon agrément, avec une suite nom- 
breuse. Pendant une halte auprès d'une ruine... 
FLAMINIO, à part. 
TiensI 

KOLOGRIGO. 

Je ne sais laquelle... nous fûmes rejoints par l'escorte d'un 



7LAMIXI0 211 

voyageur... je ne sais de quel pays... qui s'appelait... je no 
sais comment. 

GÉRARD, a part. 

Eh bien, ça promet, son historiette: 

K0L0GRIG0. 

J'ai oublié! ce n'était pas un nom. Tout ce que j'ai su de- 
puis, c'est que l'homme avait fait du bruit en Egypte... je 
crois, ou ailleurs! C'est un monsieur qui... ah ! oui, un ar- 
tiste, qui s'était fait ingénieur, et qui... par ses découvertes, 
son savoir-faire... enfin, un mo^ieur qui a établi des digues, 
percé des montagnes, retrouvé des antiquités, un tas de 
choses comme ça. Si bien qu'en peu d'années, il avait fait 
fortune en Orient, et qu'à l'époque dont je vous parle... il 
n'y a pas six mois, il revenait d'une mission... importante à 
ce qu'il parait! Bref... 

GÉRARD. 

Ah oui! bref. 

KOLOGRIGO. 

Mes gens et les siens s'imaginèrent, pendant que les che- 
vaux se reposaient, de s'exercer à tirer à la cible avec une 
espèce de grand arc persan ou tartare... C'est très-difûcile! 
Ce monsieur s'en mêla, et moi aussi... J'avoue que je ne 
croyais pas avoir de rival au monde pour ces exercices... Eh 
bien, il me gagna. Je le défiai à la carabine... Il me gagna 
encore. Je voulus intéresser la partie, je savais que ça donne 
de l'émotion, et qu'étant le plus riche probablement, je serais 
le moins ému. 

LE DUC, à part, snr le perron, la serviette à la main et la houcîie 

pleine. 

Corsaire, va! 

LA PRINCESSE. 

Alors... il perdit la tète... et la partie? 

KOLOGRIGO. 

Non ! il refusa, disant qu'il ne voulait pas me gagner mon 
argent. J'étais si furieux, que je fus forcé d'aller me jeter à 
l'ombre sur une natte pour me reposer. Quand je m'éveillai, 



212 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

il était parti. Depuis ce temps-là, j'ai fait bien des réflexions, 
bien des études! J'ai travaillé quatre heures par jour, j'ai 
changé absolument ma manière, et, à l'heure qu'il est, je 
suis certain de ne pas manquer une mouche sur vingt. Aussi, 
je donnerais bien un million pour prendre ma revanche! 

FLAMINIO. 

Un millon, monsieur? Je vous le joue contre le duché de 
Treuttenfeld, qui, dit-on, ne vous a pas coûté davantage. 
Voulez-vous ? 

LE DUC, bondissant. 
Ah bah! 
Sarah est au moment de s'écrier ; elle frissonne, se contient, et se 
détourne comme avec indifférence. Barbara reste auprès d elle, affec- 
tant le même calme. La princesse est plus agitée. Gérard se tient 
dans l'expectative. 

K0L0GRIG0. 

Ah! c'est lui! c'est un peu fort, par exemple! J'accepte! 
tout de suite! (a la princesse). Vous allez voir ça! 
FLAMINIO, qui a descendu le perron. 
N'ayez pas d'émotion, ça vous ferait perdre. 

LA PRINCESSE, agitée. 

Oui, oui, les paris sont ouverts, n'est-ce pas, Sarah? 

FLAMINIO, regardant Sarah. 
Je n'ai malheureusement pas l'honneur d'être connu de... 
Sarah salue Flaminio avec un aplomb dédaigneux. Il la salue, ainsi 
que Barbara, qui ne lui rend pas son salut. 
BARBARA, à demi-voix, à Flaminio. 
Moi, je connais bien vous : vous avez trompé nous, je 
n'aimé plus vous! 

FLAMINIO, de même. 
Vous n'en avez pas moins mon respect et mon dévouement, 
miss Melvil. 

SARAH, se levant avec résolution. 
Je parie pour M. de Kologrigo! 

LA PRINCESSE, à Flaminio. 

Alors, c'est en vous que je place ma confiance (Bas.) Soyez 



FLAMINIO 213 

généreux, Flaminio! Je veux épouser cet homme-là... Ne me 
perdez pas! 

FLAMINIO. 

Vous êtes franche, madame; vous avez raison, soyez tra i- 
quille! 

GÉRARD, s'approchant de lai; il tient des pistolets Flobert. 
Voilà vos armes; commencez-vous? 

FLAMINIO. 

Le but? 

KOLOGRIGO. 

Ah! tenez! si vous voulez... J'ai lu dans M. Dumas... 
(Tirant des cartes de sa poche.) J'ai toujours ça sur moi, à pré- 
sent, et c'est quelque chose de plus difficile encore : ce n'est 
pas un trois, c'est un dix de carreau dont il s'agit de percer 
deux marques, celles du milieu seulement. En voilà plusieurs 
que j'ai réussies, voyez!... 

LE DUC, regardant les cartes. 
Diantre! 

FLAMINIO, regardant et touchant les cartes. 
Ah! vous avez fait des progrès, monsieur ! (a Joseph.) Va 
placer... 

Joseph entre dans le tir ponr placer le but. 
KOLOGRIGO, à Flaminio. 

Et vous,... vous vous êtes sans doute exercé... 

FLAMINIO. 

Nullement, je ne crois qu'à l'inspiration ! 

LE DUC, inquiet. 

Diable! c'est comme sur les planches... il disait ça quand 
il ne savait pas son rôle! 

KOLOGRIGO. 
Je commence. [H m place, prend un pistolet amorcé que lai pré- 
sente Joseph, et tire d'un ton d'assurance.^ 1 Mouch°! 

FLAMINIO. 

Bravo ! 

LE DUC, à part. 

Diable! 
Kologrigo reçoit do Joseph un second pistolet, lire et resto stupéfait. 



214 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SA.KD 

GÉRARD, riant et regardant. 
Bravis?imo ! vous avez fait un onze de carreau, 

KOLOGRIGO, sombre. 
Je le vois bien! 

LE DUC, se frottant les mains. 
Et moi aussi. 

KOLOGRIGO, à Flaminio. 
C'est à vous. 

JOSEPH, remettant un pistolet à Flaminio. 
Bonne chance ! 
Sarah s'avance; Flaminio et elle se regardent avec nno certaine angoisse. 
LE DUC, à FlamiDio. 

Allons, allons, pense à ce que tu fais. 

FLAMINIO. 

'Une? 

GÉRARD. 

Oui! 

FLAMINIO tire; à Kologrigo. 
Eh bien, monsieur? 

KOLOGRIGO. 

Je le voispardieu bien! (a part.) Encore ? 

LE DUC. 

Et moi aussi. 

Joseph, triomphant, rapporte la carte à Flaminio. 
GÉRARD, à Flaminio. 

Ainsi vous voilà duc de Treuttenfeld ? 

FLAMINIO, montrant le duc. 

Non pas! C'est, lui! (Lui donnant la carte percée que lui remet 
Joseph, après que Kologrigo l'a regardée.) Tenez, mon cher due, 
voilà le titre de propriété. 

GÉRARD, au duc. 

Eh bien, votre procès a duré plus longtemps que ça? 

LE DUC, embrassant Flaminio. 
Puisque c'est comme ça... tu me rends une fortune, je veux 
te donner un nom. Je t'adopte. 



FLAMIMO 215 

FLAMINIO, souriant. 
Bon! bon ! nous verrons ça! 

LA PRINCESSE, à Flaminio. 

C'est un fort beau trait, monsieur, et tout à fait di^në de 

vous. Je ne plains pas M. de Kologrigo; un homme de son 

rang... et de son esprit n'attache pas plus d'importance à la 

perte de l'argent qu'à la piqûre légère de l'amour-propre. 

KOLOGRIGO, qui a écrit sur son carnet, à- Flaminio. 

Monsieur, c'est à vous que j'ai affaire... Mais, tenez, voilà : 
c'est à vue. 

Flaminio remet le papier au duc. 
LA PRINCESSE, bas, à Kologrigo. 

Allons, cher, montrez-vous grand seigneur! 

KOLOGRIGO. 

Oui, oui, merci, ma chère belle ! 
11 va saluer le duc, qui lui tourne le dos brusquement; mais Gérard les 
force à s'aborder vers le fond à droite. 
LA PRINCESSE, bas, à Flaminio» 

Parlez à Sarah, triomphez de son dépit! 

FLAMINIO. 

Je ne vois ici de dépit chez personne! 

LA PRINCESSE, bas, à Sarah. 
Parlez-lui donc! c'est insensé de braver ainsi l'homme 
qu'on a aimél 

SARAli, railleuse. 
Vous trouvez? (S'asscyant. Avec l'avance de la conversation.) 
Vous dites que monsieur a voyagé en Asie? C'est très-beau, 
l'Asie ! 

FLAMINIO, affectant la même tranquillité. 
Oui, madame, quand on en est revenu. 

SARAH. 

Ah! il en est ainsi de toutes les choses de ce monde. 

FLAMINIO. 

On ne se plaint pal de celles dont on peut se dégager. 

SARAH. 

Les gens sensés n'en connaissent pas d'autres. 



210 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

FLAMINIO. 

Les gens sensés sont bien heureux ! 

GÉRARD. 

Moi? Je ne trouve pas. Et vous princesse? 

LA PRINCESSE. 

Moi? Je n'en connais pas. (a Kologrigo.) Et vous, comte? 

KOLOGRIGO, étonné. 

Moi?... Pardon... je n'y suis pas, je ne comprends pas. 

LE DUC, à part. 

Ça ne m'étonne pas ! 

SARA II, à Gérard. 
Vous plaignez les gens raisonnables, vous avez donc la pré- 
tention de ne pas en être? 

GÉRARD. 

C'est parce que j'en suis, hélas ! la réalité n'est pas toujours 
gaie! 

SARAH. 

Elle vous parait triste? Moi, je ne la trouve que plate. 

FLAMINIO. 

Ah! la platitude est un travers bien répandu; c'est à tel 
point, que les grands esprits s'adonnent parfois de préférence 
à la méchanceté. 

LA PRINCESSE. 

La méchanceté ? C'est peine perdue! on s'en repent! 

SARAH. 

Et il vaudrait mieux n'avoir à se repentir de rien. 

LA PRINCESSE. 

De rien! Je ne crois pas à la perfection, (a Fiaminio.) Et 
vous? 

FLAMINIO. 

J'y ai cru : mon cœur n'est pas de ceux qui n'ont point eu 
la confiance de la jeunesse, c'est-à-dire l'amour et la foi! 

SARA II. 

Vous avez dû être souvent dupe, alors V 

FLAMINIO. 

De moi-même, peut-être... et je ne m en repens pasl 



FLAMINIO 217 

SARAH. 

C'est trop de grandeur d'âme et de bonté ; je ne pourrais 
pas suivre un si bel exemple! (A Kologrigo, très-tendue et animée.) 
Et vous, comte, comment prenez-vous la trahison ? 

Gérard, la princesse et le dac remontent au fond. 
KOLOGRIGO, qui se balance sur une chaise, moitié debout, moitié 
appuyé sur le dos de la chaise de Sarah. 
Je ne sais pas... encore. 

SARAH. 

Ah! vous n'avez jamais été trahi? 

KOLOGRIGO. 

On l'est toujours ,par sa faute. 

SARAH. 

Vous croyez ça? 

KOLOGRIGO, baissant la voix. 

Faites-vous aimer de moi, et vous verrez que je peux être 
fidèle. 

SARAH. 

Gomment? qu'est-ce que vous avez dit? 

KOLOGRIGO. 

Oh! vous avez bien entendu! Allons, vous le demandez 
avec de si beaux yeux... C'est accordé ! Je vous aime! 
Il se pepche pour lui donner à la dérobée un baiser sur l'épaule, elle se 
recule vivement et se lève tremblante de colère. Gérard n'a pas vu le 
mouvement de Kologrigo, il parlait avec la princesse. Flaminio d'un 
côté, Barbara do l'autre, l'ont vu. Flaminio est pâle mais tran- 
quille, Barbara est indignée. 

GÉRARD, revenant à Sarah. 
Eh bien, qu'est-ce que c'est? Il vous a dit une imperti- 
nence? Ce sultan vous jette le mouchoir? Dame, je l'avais 
prédit, vous l'avez voulu!... 

Il retourne vers la princesse. 
BARBARA, à Sarah, regardant Kologrigo. 
Oh! cet homme sauvage!... Je voudrais donner uno souf- 
Bète îi lui, si j'étais une homme I 

in <3 



-M8 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SARAH. 

Bah I les hommes ne défendent plus les femmes, vous voyez 
bien! 

BARBARA. 

1 était une peu le faute des femmes ! 

GÉRARD, revenant à elles. 

Vous triomphez trop d'Émilia. Elle est furieuse de vous 

voir accaparer comme ça son Kologrigo. 

Kologrigo est resté nonchalamment sur sa chaise, comme attendant que 

Sarah revienne près de lui. 

SARAH. 

Oh ! ciel l elle croit que je le lui dispute ! 

GÉRARD. 

Dame! ça en a l'air! 

Ils vont rejoindre la princesse et le duc au fond du théâtre. Kologrigo 
se lève pour les suivre. 
FLAMINIO, l'abordant. 
Pardon, monsieur, j'ai encore une revanche à vous propo- 
ser. 

KOLOGRIGO. 

Vrai ? quitte ou double ? Je ne demande pas mieux. 

FLAMINIO. 

Non, c'est ma vie que je veux contre la vôtre. 

KOLOGRIGO. 

Ah! ça, c'est différent. Non, merci; dans un autre mo- 
ment, ça pourrait m'amuser; mais, ce matin,... je suis amou- 
reux, et ça pourra durer toute la journée. 

FLAMINIO. 

Je suis désolé de vous déranger, mais vous ne pouvez pas 
ne refuser. 

KOLOGRIGO. 

Je vous jure que si. 

FLAMINIO. 

Je vous jure que non. 

KOLOGRIGO. 

Allons donc !... vous m'ennuyez, mon cher I 



FL A M IN 10 219 

FLAMIN'IO, passant à gauche. 
Du tout, vous allez voir! c'est un secret. 

K0L0GRIG0, 

Un secret? 

FLAMINIO. 

Écoutez. 

K0L0GRIG0. 

Ça ne sera pas long, au moins? 

FLAMINIO. 

Oh! certainement non! (A Gérard, qui est au second plan avec 
Barbara, tandis que Sarah, Émilia et le duc causent au fond du théâtre. 
Écoutez, ici, monsieur de Brumeval, je vous prie. (Voyant Jo- 
seph qui range les accessoires du tir.) Et toi aussi, mon camarade. 

Ils entrent tous quatre dans le couloir du tir. 

BARBARA les suit des yeux, tressaille tout à coup et dit, 
en faisant un geste significatif. 
Oh! il a donné, lui! 

Ils ressortent aussitôt tous les quatre et parlent vivement en se tena 
près de la coulisse. 
K0L0GRIG0, pâle, hors de lui. 
Tout de suite, monsieur! (a Gérard.) Vous êtes mon témoin? 

GERARD. 

Non!... je suis le sien. 

FLAMINIO. 

Merci, Gérard; mais ne refusez pas monsieur, je vous sup- 
plie, le temps presse... 

GÉRARD. 

Mais votre témoin?... Ah ! le duc ? 

FLAMINIO. 

Non!... il parlerait... Je prends... Joseph, si vous le per- 
mettez. 

GERARD, à Joseph, regardant des pistolets qu'il tient. 
Ceux-là sont des armes ordinaires? Oui ; allons ! 



220 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

FLAMINIO. 

Nous voilà ! 
Ils sortent par le fond à droite. Flaminio, au moment de suivre Kologrigo 
et Joseph, qui ont passé les premiers, se trouve en face de Barbara, 
restée attentive dans le milieu du théâtre au second plan. 
BARBARA, lui tendant la main. 

Flaminio! je estimer encore vous 1 

Flaminio lui baise la main. 
KOLOGRIGO. 

Allons donc! s'il vous plaît ! 

BARBARA, à Gérard. 
Yous arranger... 

GÉRARD, bas. 

Oh ! pas possible. Silence, miss Melvil 1 

SCÈNE VI 

SARAH, BARBARA, LA PRINCESSE, LE DUC, 
puis RITA. 

LA PRINCESSE, redescendant le théâtre avec Sarali. 
Eh bien, où vont-ils donc? 

BARBARA. 

Encore un pari ! 

LA PRINCESSE. 

Voyons, Sarah i vous pouvez bien parler à cœur ouvert de- 
vant le duc, qui sait tous nos secrets. 

SARAH. 

Émilia, je viens d'être franche avec vous. Je le serai en- 
core. Oui, j'ai été un peu coquette avec lui, pour vous inquié- 
ter... pour m'amuser... Mais vous vous rendez, j'y renonce, 
soyez tranquille. Quant à votre... Flaminio, je ne souffre pas 
qu'on me parle de lui. Il y a quelqu'un ici... (elle regarde Rita 
qai est sur la porte du grand chalet) qui pourra vous entendre faire 
l'éloge de ses vertus... 



FLAMINIO 22( 

BARBARA. 

Vous devez pardonner !... 

SARAH. 

Moi? Jamais! 

RITA, s'approchant. 
Quoi donc pardonner? 

SARAH, avec hauteur» 
Ah ! je ne vous parle pas. 

RITA. 

Mais, moi, je vous parle, madame ! Vous avez l'air de me 
mépriser ! Je ne mérite pas ça, moi ; j'ai toujours été une 
honnête fille, comme je suis une honnête femme ! 

LE DUC. 

Eh oui ! je sais tout. Il avait bien besoin de séduire un en- 
fant 1 Un cœur si loyal! Oui, un grand cœur, trop fier, trop 
délicat! Vous l'avez froissé, vous l'avez méconnu... Il vous 
a fuie, il vous a oubliée, et il a bien fait ! 

La princesse remonte et descend à droite. 
RITA, à Sarah. 

Oubliée? Non! ça n'est pas vrai, ça n'est pas possible ! Si 
vous saviez comme il a souffert... comme il a pleuré !... Oh! 
il me détestait bien, allez! mais il est si bon! Jamais une 
plainte, jamais un mot de reproche. C'était comme un père 
qui gronde tout doucement un enfant. Moi, j'ai compris que 
je lui avais fait bien du mal, et qu'il avait bien raison de ne 
pas vouloir de moi. 

SARAH, étonnée et attendrie* 

Mon Dieu ! que dit-elle donc ? 

BARBARA. 

Elle justifie le fuite. 

RITA. 

Ah! vous avez donc cru...? Mais non, mamselle! c'était 
pour se faire oublier qu'il est parti comme ça... Et puis c'est 
par charité qu'il m'a ramenée ici ; mais il était comme fou, et 
il parlait tout seul... Il disait : « Oui, ils ont bien raison, je lui 
ferais trop de tort! je suis un homme de rien. Qu'est-ce que 



522 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

ça fait que je meure, si elle est sauvée ?...» Enfin... dame ! je 
ne peux pas vous dire ça comme lui, mais j'avais bien peur, 
allez ! car il était comme quelqu'un qui veut se tuer ! Ah! 
tenez, madame, vous l'aimez encore, car voilà que vous n'êtes 
plus en colère et que vous pleurez ? 

SARAH, l'embrassant. 
Oh! mon enfant ! si vous pouviez... Jure-moi que tu dis la 
vérité ! 

BARBARA. 

Il est le vérité ! et à présent (bas, à Sarab), il battait lui pour 

vous! 

SARAH. 

Il se bat ? 

On entend deux conps de pistolet. Elle jette un cri. 
LA PRINCESSE. 

Qu'est-ce donc? 

RITA. 

Oh ! rien... Joseph est avec eux. 

LE DUC, courant au fond. 
Pourvu qu'il ne joue plus mon duché, grand Dieu ! 

LA PRINCESSE. 

Eh bien, Sarah ! 

SARAH. 

Courez donc!... je veux... je... je me meurs., moi ! 

Elle tombe évanouie. 

SCÈNE Vil 

Les Mêmes, GÉRARD, puis FLAMINIO. 

GERARD, rentrant, au duc qui l'interroge avec anxiété. 
Rien! Dieu merci! un soufflet, une rencontre, une mousta- 
che endommagée; l'honneur est satisfait ! 

LA PRINCESSE. 

Ah! 






FLAMINIO M3 

FLAMINIO. 

Que dites-vous ?... Il ne s'est rien passé. 

SARA H court à lui et se jette dans ses bras. 
Ah! pardon!... Tu peux me pardonner, j'ai tant souffert!... 
Et toi!.,. 

BARBARA. 

Oh! le souffrance de lui a grandi lui. 

LE DUC. 

Et il portera dignement le beau nom des Treuttenfeld. 



FIN DE FLAMINIO 



MAITRE FAVILLA 

**>RAME EN TROIS ACTES 

Jdéon. — 15 septembre 1855 



A M. ROUTIÈRE 

C'est à vous, monsieur, que je dédie l'ouvrage dramatique 
dont vous avez bien voulu vous faire l'interprète principal. 
C'est à vous que je dois l'accueil chaleureux et sympathique 
que le public a bien voulu faire à un personnage tout idéal 
en apparence, et très-réel selon moi, surtout depuis que j'ai 
l'honneur de vous connaître. J'avais senti ce personnage vi- 
vre dans mon cœur et dans ma pensée ; je l'avais fait simple 
et bon, vous l'avez fait grand et poétique ; vous lui avez prêté 
des accents d'un lyrisme puissant et d'une suavité exquise, 
une physionomie que les poètes et les peintres ont comparée 
avec raison aux types saisissants et touchants des plus belles 
légendes d'Hoffmann, enfin un enthousiasme sorti du cœur 
encore plus que de l'art, qui se communique comme une 
flamme à toutes les âmes élevées. 

Trois des plus grands artistes de notre temps, MM Fre- 
derick Lemaitre, Bocage et Bouffé, ont eu ce rôle dans les 
mains. Des circonstances indépendantes de leur volonté et de 
la mienne les ont empêchés de le remplir. Après eux, j'eusse 
désespéré de trouver un type assez puissant et assez original 
pour rendre éclatant le type si simplement indiqué par moi, 
si je ne vous eusse vu jouer Hamlet. Je me dis, ce jour-là, 
tout naïvement, que qui peut le plus peut le moins, et que 
comprendre et traduire ainsi Sliahspeare, c'est avoir en soi 
le feu sacré qui donne la vie à toutes choses, aux humbles 

43. 



826 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

créations du sentiment comme aux sublimes œuvres du génie. 

J'ai dès lors osé présenter au public une pièce d'une ex- 
trême simplicité, avec la confiance que sa sincérité extrême 
serait accueillie, grâce au rayonnement de votre foi et au 
magnétisme de votre conviction. J'ai eu foi moi-même en 
mon œuvre, sans m'abuser sur son importance, mais en me 
disant que le romanesque d'une donnée de ce genre, person- 
sonnifié en vous, paraîtrait aussi naturel qu'il me le paraissait 
à moi-même. 

Le public semble donc, cette fois, m'avoir entièrement 
pardonné l'ingénuité, peut-être un peu surannée, qui me porte 
à croire que les bonnes natures et les généreuses actions ne 
sont pas des fantaisies insupportables. Je vous en suis bien 
reconnaissant, monsieur ; car une seule critique m'a affligé, 
dans ma vie d'artiste : c'est celle qui me reprochait de rêver 
ides, personnages trop aimants, trop dévoués, trop vertueux, 
c'était le mot qui frappait mes oreilles consternées. Et, quand 
je l'avais entendu, je revenais, me demandant si j'étais le bon 
et l'absurde don Quichotte, incapable de voir la vie réelle, et 
condamné à caresser tout seul des illusions trop douces pour 
être vraies. 

J'avais, je vous assure, une sorte d'effroi de moi-même, 
comme ce pauvre Favilla, dont vous peignez si bien les an- 
goisses secrètes quand il dit par votre bouche : Qu'a donc 
Marianne? Est-ce elle, est-ce moi... qui déraisonne? 

Et vous le e'avez par vous-même, monsieur, dans cette in- 
certitude-là, ce n'est pas l'orgueil de l'artiste qui souffre, c'est 
sa croyance., c'est sa meilleure aspiration qui se révolte con- 
tre le doute, ^'entendre dire que le sentiment de l'idéal est 
une lubie, c'est vraiment cruel pour ceux qui sentent l'ami- 
tié, l'abnégation et le désintéressement naturels et possibles. 

Eh quoi ! ces choses ne sont-elles pas plus naturelles et 
plus possibles que leurs contraires? Le mal n'est-il pas la 
chose surprenante, quand on pense que l'homme est irès-in- 
teiligent, que la vertu le rend très-heureux, que la perver- 
sité est toujours te résultat d'un calcul et quelquefois d'un 



MAÎTRE F A VILLA 227 

grand travail auquel ou se condamne pour conquérir des sou- 
cis infinis? Oui, certainement, le mal est un fruit très-amer 
et que l'on ne cueille pas sans beaucoup de peine : aussi faut- 
il beaucoup de science pour l'expliquer et beaucoup d'art 
pour le peindre. J'avoue que cet art me manque et que ma 
paresse ne le cherche pas beaucoup. Mais en quoi ma recher- 
che et mon goût, qui me poussent vers les délices du bon, se- 
raient-ils incommodes et blessants sur la scène ? 

Voilà ce que jb me demandais, et ce qui ne m'a pourtant 
pas empêché de persévérer ; car les gens sont incorrigibles 
quand ils rencontrent, comme cela m'est arrivé plusieurs fois, 
d'admirables caractères et d'admirables amitiés qui leur font 
oublier en un jour des années de douleurs et des montagnes 
de déceptions. 

Nous serions tous heureux, si nous étions plus justes et 
plus confiants dans notre appréciation des êtres [excellents 
qui se rencontrent sur la terre. Je ne suis pas optimiste 
au point de dire qu'ils sont très-nombreux ; mais, si leur ra- 
reté fait leur excellence, pourquoi serions-nous ingrats envers 
le ciel qui nous prête un peu de sa lumière pour les voir et 
les comprendre? Un juste pèse plus dans la balance divine 
que mille insensés épris de la chimère du mal. Le juste seul 
voit clair : donc, lui seul compte pour quelque chose, lui seul 
existe, lui seul est l'être réel et vrai; et, si la raison admet 
ceci, si le cœur le sent, pourquoi donc serait-il défendu à 
l'art de le montrer? 

C'est par une profonde adhésion intérieure à cette logique 
si claire du sentiment que vous êtes, monsieur, un artiste si 
entraînant quand vous faites vibrer les cordes de l'enthou- 
siasme. C'est que vous abordez alors une sphère de vérité où 
tous les tristes et pénibles raisonnements sur le positif s'é- 
croulent et s'effacent comme de vrais rêves, c'est que vous 
entrez dans cette vision du vrai que l'on appelle illusion ro- 
manesque, faute de réfléchir à la facilité qu'on a do le voir 
et à la nécessité charmante qu'on subit de l'aimer aussitôt 
qu'on l'a vu. 



22S THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

Remercions ensemble les excellents artistes qui nous ont 
secondés avec tant de zèle et d'affection dans l'étude de ce 
petit roman de théâtre : d'abord, puisque nous parlons des 
caractères prétendus romanesques, et, selon moi, les seuls lo- 
giques en ce monde, madame Laurent, cette femme de cœur 
et de génie, qui est, dans la vie réelle comme dans la fiction 
scénique, l'idéal de l'honnête femme et de la tendre mère ; 
puis, en procédant par l'importance dt> leurs rôles dans la 
pièce, la touchante et naïve Bérengère, qui n'a besoin que 
d'être elle-même pour rendre la grâce, la candeur et le 
charme de la jeunesse; MM. FournieretMétrème, un débutant 
plein d'avenir et un jeune homme déjà rompu aux habiletés 
de la scène; enfin, M. Fleuret, un pur et vrai talent, qui, par 
amitié pour moi, a bien voulu réciter admirablement quel- 
ques mots de moi, et prêter sa noble figure et sa beile parole 
à un vieux serviteur aimé pour ses vertus. 

Tout à côté de vous et de madame Laurent, vous voulez, 
n'est-ce pas? que je place Barré, ce comique si naïf et si fin, 
à qui je dois aussi le succès de la représentation ; car, en per- 
mettant à Relier d'être amoureux de Marianne et d'oser le 
lui dire, je ne me dissimulais pas ce que l'on appelle un dan- 
ger au théâtre, celui d'accuser trop durement un ridicule. 
Mais je savais que Barré ferait tout un poëme bouffon de ses 
réticences, et qu'il aurait le sentiment délicat de son rôle, 
l'innocence de la gaucherie dans l'entraînement d'une idée 
perverse mal digérée, et l'effroi d'une mauvaise pensée avor- 
tée aussitôt que conçue. Il a compris que le gros bourgeois al- 
lemand ne pouvait pas être Tartufe, et que, partagé entre sa 
vanité de fraîche date, sa sensualité irréfléchie et ses bons et 
honnêtes instincts, il devait subir un combat intérieur plus 
risible que révoltant. 

Barré est un artiste justement aimé du public ; il a la ron- 
deur et la bonhomie de la personne avec la finesse d'un es- 
prit chercheur et amoureux de détail. Chacun de ses mots a 
une portée vive et franche, et il lui faut souvent faire de gé- 
néreux efforts pour ne pas absorber tout l'intérêt d'une scène, 



MAITRE F AVI LIA Î29 

même dans le silener», tant sa physionomie est vraie et comi- 
quement attentive. Il est jeune encore, et appelé, je n'en 
doute pas, à de très-grandes créations dans son genre. 

Quant à vous, monsieur, vous n'avez pas, je crois, de genre 
proprement dit : je vous ai vu dans des rôles très-différents; 
quelquefois, vous m'avez étonné par cette variété d'aptitudes, 
mais je vous ai vu sublime deux fois ; dans Hamlet, vous étiez 
à la hauteur d'un personnage dont le génie, au lieu de vous 
écraser, vous portait comme un oiseau des tempêtes; et en- 
suite dans ce rôle que l'on n'ose pas nommer à la suite d'Ham- 
let, mais où, jeté dans des régions inférieures, vous planez 
comme l'aigle tranquille sur les flots apaisés. 

On vous a beaucoup discuté, et quelquefois repoussé, me 
dit-on : c'est le sort des hommes de génie. Consolez-vous ; 
vous avez eu et vous aurez encore de belles revanches, où le 
public, qui finit toujours par être juste, se dira que ce n'était, 
peut-être pas vous qui vous égariez, mais lui qui se trom- 
pait. Moi, je ne vous ai jamais vu vous tromper; mais, quand 
même cela vous serait arrivé, qu'importe? Tant mieux peut- 
être, si c'est en reconnaissant des erreurs de goût que vous 
êtes arrivé à ce goût exquis et suprême qui vous fait trouver 
des choses si admirables maintenant, et dire des mots, — des 
mots insignifiants par eux-mêmes en apparence, comme le 
Tais-toi de Favilla, — où vous mettez toute une âme, toute 
une vie de douleur et de bonté. Vous avez découvert des tré- 
sors que d'autres artistes de génie n'avaient pas cherchés et 
qui ne sont apparus qu'à vous. Ces découvertes vous sont 
propres, et elles feront école un jour où l'autre : je l'entends 
dire autour de moi, et cela me paraît certain, inévitable. 

Si j'y ai un peu contribué, monsieur, je serai plus touché 
d'un tel résultat que de ce qui peut m'ètre personnel dans le 
sucrés de mon petit travail. 

G. S. 



230 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

DISTRIBUTION 

MAITRE FAVILLA (50 ans MM . Rouvièrk. 

KELLER (45 ans) Barré. 

ANSELME, fils de Favilla (19 à 20 ans) Métrème. 

HERMAN, fils de Keller (19 â 20 ans) Focrnier . 

FRANTZ, intendant du château (60 à 65 ans) Fleuret. 

MARIANNE, femme de Favilla (36 ans). MmesLACREKT. 

JULIETTE, fille de Favilla (16 à 17 ans) Bérengère . 

Costumes de la fin du dernier siècle. 

La scène se passe au château de Muhldorf, en Allemagne. 



ACTE PREMIER 

Un salon sans trop de profondeur, d'un style Louis XIV allemand, c'est-à-dire 
un peu lourd, d'une richesse seigneuriale. Au premier plan, à la droite 
du spectateur, une cheminée sans feu, ornée de candélabres. Au second 
plan, à droite, porte donnant dans les appartements de Keller. Au premier 
plan, à gauche, grande croisée donnant sur les jardins. Au second plan, 
à gauche, porte donnant dans la serre. Le fond du salon est ouvert, au mi- 
lieu, par une grande porte; à droite et à gauche, par des ouvertures moins 
larges^fermées à hauteur d'appui. Sur ces appuis, des vases garnis de fleurs, 
au troisième acte seulement. Ces trois ouvertures sont fermées, de haut en 
bas, par des tentures relevées ou baissées, selon les besoins de la scène. Par 
la porte du fond et les panneaux vides, on aperçoit la bibliothèque avec ses 
fenêtres, ses meubles et ses rayons garnis de livres. Lustre dans le salon, 
et meubles dans le style de l'appartement; tapis. A l'extrême gauche, un 
grand fauteuil tourné le dos au public. Un peu au-dessus, près du fau- 
teuil, un guéridon sur lequel est une potiche sans fleurs. Une cbaise près 
du guéridon. Près du panneau à jour de gauche, une harpe- Un fauteuil 
de cbaque côté de la porte du fond. A droite, à l'avant-scène, au tiers du 
théâtre, une grande table chargée de partitions, de livres et d'atlas; ce qui 
est sur la table ne doit pas être rangé, afin que, pendant la première scène, 
Frantz s'occupe à faire le classement des livres. Un pupitre dans le haut, 
à droite. Près de la fenêtre, a droite, un fauteuil; une chaise devant la 
table. 



MAITRE F A VILLA 231 

SCÈNE PREMIÈRE 

KELLER, IIERMAN, FRANTZ. 

Relier est assis à gauche, près de la croisée. Il regarde dehors d'un air en- 
nuyé, en fumant sa pipe. Il a une toilette assez négligée. Ilcrman, en habit 
du matin assez élégant, mais rappelant l'étudiant allemand, est assis à la 
grande table, tourné le dos au public. Frantz est devant lui, tenant des 
in-folio. 

FRANTZ. 

Tout ce désordre vient de ce que l'on ne s'occupait plus 
guère ici que de musique dans les dernières années de sa vie. 
Les partitions, les gravures, les atlas, tout cela se trouve mêlé, 
mais rien ne manque ! 

KELLER. 

Oui, oui, il se ruinait en musique, le cher homme! 

FRANTZ, étonné. 
Il se ruinait?... 

KELLER. 

N'avait-il pas une bande de musiciens à gages ? 

FRANTZ. 

Mais, monsieur, son orchestre se composait de ses fidèles 
serviteurs et d'honnêtes artisans de la paroisse. 

KELLER. 

Oui, vous jouez tous de quelque chose, dans ce pays-ci. 
Mais cette famille d'Italiens qui est encore là, dans le châ- 
teau ? 

FRANTZ. 

Ils vont partir, monsieur. 

KELLER, à Herman. 
Est-ce que tu les as vus, toi? On no les aperçoit pas pius 
que s'ils étaient morts, et on ne les entend pas davantage 

HERMAN, 

Je ne les ai pas encore rencontrés non plus. 



232 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SANL 

FRANTZ. 

Ces dames ne sortent pas de leur appartement, dans la 
crainte d'être indiscrètes. 

HERMAN. 

Pourtant, je désirais leur faire une visite de politesse, et 
vous m'avez dit qu'elles étaient souffrantes. Il me parait 
qu'elles ne veulent recevoir personne. 

KELLER. 

Eh bien, laissons-les tranquilles ; je ne me soucierais pas 
du tout de les voir continuer à s'installer... 

FRANTZ. 

Oh ! elles n'y songent point, monsieur. (A Herman.) Je peux 
me retirer, monsieur Herman?... 

KELLER. 

Oui. 

FRANTZ. 

Pardon, monsieur Keller. Je voudrais savoir si vous me 
conservez mes fonctions dans le château ? 

KELLER. 

Intendant? Eh! mon cher, donnez-moi le temps de vous 
connaître. 

FRANTZ. 

Oh! je suis connu, ou je ne le serai de ma vie; il y a trente 
ans que je gouverne la maison, et jamais... 

HERMAN, avec bonté. 

Et jamais vous n'avez encouru un reproche: nous savons 
cela. 

FRANTZ. 

Ni un soupçon, monsieur. 

HERMAN. 

Aussi mon père est-il fort disposé... 

KELLER. 

Oui, oui, attendez hait jours, que diable! Il n'y en a que 
trois que je suis ici ! Donnez-moi le temps de me retourner! 



MAITRE FAV1LLA 233 

FRANTZ. 

J'attendrai huit jour?, monsieur... 
Il salue et sort. Hermaa se lève pour lui rendre son saint. Kellcr ne se 

dérange pas. 

SCÈNE II 
KELLER, HERMAN. 

KELLER. 

Ces vieux domestiques de grande maison, ça vous a un or- 
gueil... 

HERMAN. 

Celui-ci a une réputation et un air de probité... 

KELLER. 

Oui; mais il faut voir, il faut voir! Ah çà! c'est donc bien 
précieux, tous ces vieux bouquins? 

HERMAN. 

Très-précieux, mon père, et très-intéressant. 

KELLER. 

Que de livres! que de livres ! Que diable peut-on faire de 
tant de livres ? 

HERMAN. 

Ah ! c'est surtout une rare collection musicale, que celle 
du vieux baron. 

KELLER. 

Dis donc du jeune baron, Herman ! puisque tout cela est à 
toi, la bibliothèque aussi bien que le château, le château 
aussi bien que les terres, et les terres aussi bien que la ba- 
ronnie. 

HERMAN. 

Mais non, tout cela esta vous, mon père. 

KELLER. 

Oh! les livres, je te les donne, tout de suite; quant à l'ar- 
pent, ce qui est au père est au fils un jour ou l'autre... et, 
quant au titre.., ça, j'avoue que ça me flatte un peu, à caus^ 



234 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

de toi, surtout! On dira le baron Keller de Muhldorf et le 
jeune baron Muhldorf Keller !... 

HERMAN. 

Et pourtant, si vous vouliez bien penser comme moi. nous 
ne prendrions de titres ni l'un ni l'autre. 

KELLER. 

Pourquoi donc, puisque celui-là nous appartient par droit 
de succession ? 

HERMAN. 

Permettez, mon père : mon grand-oncle maternel était de 
noble race. Il était bien, lui, de père en fils, le baron de 
Muhldorf; mais nous, bourgeois de père en fils, nous qu'il 
connaissait fort peu, et qui nous trouvons, par rencontre, al- 
liés à sa noblesse, sachons nous contenter d'une fortune sur 
laquelle nous ne comptions guère, et n'ayons pas l'air de vou- 
loir usurper... 

KELLER, fâché. 

Bien!... te voilà déjà orgueilleux, toi!... Tu méprises donc 
la condition de ton père ? tu crois donc qu'un négociant n'est 
pas digne de devenir baron ? 

HERMAN. 

Je m'explique donc bien mal ; car je pense, au contraire, 
que c'est pour nous un assez beau titre que celui d'honnête 
commerçant, et c'est pour cela que je ne tiendrais pas à en 
effacer le souvenir. 

KELLER. 

Laissons cela. As-tu bientôt fini? On dirait que tu comptes 
te faire libraire ? 

HERMAN, se levant. 
Si vous avez quelque chose à m'ordonner... 

KELLER. 

Non, rien... Ah! dame! je suis actif, moi! Levé avant le 
jour, j'ai déjà visité mes domaines; je peux dire qu'en trois 
matinées, je me suis mis au courant de tout ici, comme si j'y 
étais depuis trois ans. Tiens, je sais déjà, à un thaler près, la 
valeur et le produit, année moyenne, de chaque pré, bois, 






MAITRE FAVILLA 235 

champ, moulin, étang, carrière. Ah ! c'est admirable, la pro- 
priété de Muhldorf!... (il bâille) admirable!... 

HERMAN. 

Et cependant... 

KELLER. 

Cependant, quoi? Vas-tu me répéter que je m'ennuie déjà 
ici? 

HERMAN. 

C'est qu'il m'avait semblé vous voir rêveur, inquiet. 

KELLER. 

Non! Mais... que veux-tu! dans mon magasin, je ne me 
reposais pas une minute, moiî... Du lever au coucher du 
soleil, j'étais sur le dos des caissiers, sur les talons des com- 
mis ; ici, tout est affermé, réglé... tout à l'air de vouloir mar- 
cher sans que je m'en mêle ! 

HERMAN. 

Et puis vous ne vous étiez jamais occupé d'agriculture. 

KELLER. 

Certainement, non! Je sais bien comment on fait le drap 
et la toile, mais je ne sais pas faire pousser le fil dans les 
champs et la laine sur le dos des moutons; je n'ose pas faire 
trop de questions à ces benêts de paysans, qui ont l'air de se 
moquer de moi... 

HERMAN. 

Je me mettrai vite au courant, et, si vous voulez... 

KELLER. 

Toi? Non pas, non pas ! Tu as de l'instruction, c'est vrai ; 
je t'ai envoyé à l'Université, je tenais à ce que mon fils fût 
étudiant. C'est joli, ça, d'avoir étudié! Mais je te connais, tu 
es romanesque ! tu es comme feu ta pauvre mère, tu ne re- 
gardes à rien, tu ne veux discuter avec personne, tu crois 
qu'on s'enrichit en donnant et en prêtant à tout le monde; tu 
serais bien vite la dupe de tous ces petits fermiers qui sont 
plus fins que toi... et que moi aussi, peut-être I 

HERMAN. 

Je ne m'occuperai de vos affaires qu'autant qu'il vous plaira, 



236 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

mon père. Mais que ferai-je donc aujourd'hui pour vous aider 
à passer le temps ? Allons voir la forêt, que je ne connais pas 
encore ; je prendrai mon fusil... 

KELLER. 

Oh ! la promenade, j'en ai assez ! Ce grand air m'étourdit. 
Je ne suis pas habitué à vivre en plein vent, comme un pom- 
mier], moi! Tiens! je vas fumer une autre pipe; sors, si tu 
veux. 

HE RM AN, qui a été au fond du théâtre et qui regarde dans 
la galerie. 

Ah ! tenez, voilà qui vous distraira peut-être : une visite, 
une figure agréable. 

SCÈNE III 

LES MÊMES, FAVILLA, en habit noir, cnlotte de soie, souliers 
à boucles, cheveux sans poudre, la canne a la main ; il entre comme 
chez lui, le chapeau sur la tête et sans voir personne ; il est pensif et 
comme absorbé dans une mélancolie douce. Il est propre et soigné. 

KELLER, se levant pour le saluer. 
Monsieur,... je... (Favilla ne fait pas attention à lni et va déranger 
sur la table la pile de livres qu'Herman vient de ranger.) Monsieur, 
VOUS... 

FAVILLA va au grand fauteuil et regarde le vase de Chine; 

se parlant à lui-même. 
Plus de fleurs! 

KELLER. 

Monsieur, que désirez-vous ? 
FAVILLA, en se retournant, voit Herman qui s'est mis entre son 

père et lai. 
Ah! le nouveau bibliothécaire, sans doute. Pardon, mon- 
sieur, je ne vous voyais pas. (n ôte son chapeau.) Vous vous por- 
tez bien? 

HERMAN, souriant. 
Parfaitement bien, monsieur; et vous aussi: 



MAITRE FAVILLA 237 

FAVILLA. 

Pas mal, merci... La tète un peu douloureuse, le matin sur- 
tout. 

HERMAN. 

Ah! c'est fâcheux 1 (a son père.) C'est un original, un habitué 
de la maison, probablement. 

KELLER. 

Il faut savoir, il faut voir! (a Faviiia.) Monsieur ! monsieurl 
à qui ai-je l'avantage de parler ? 

FAVILLA, le regardant avec un peu de surprise. 

Ah ! vous ne me connaissez pas, mon ami ? C'est tout sim- 
ple, vous êtes nouveau dans la maison, 

KELLER. 

Comment, nouveau? J'y suis nouvellement installé, c'est 
vrai; mais... 

FAVILLA. 

Vous y resterez longtemps, toujours, si nous nous convenons 
mutuellement. Oh! mon Dieu! moi, voyez-vous, je ne veux 
rien changer aux manières d'agir de mon prédécesseur. Il 
traitait avec bonté tous les fonctionnaires de sa maison; il 
en faisait ses amis, quand ils en étaient dignes. 
KELLER, irrité et jetant malgré lui un regard sur sa mise négligée. 

Ah çà! vous me prenez donc pour un domestique? et qu'est- 
ce que ça signifie, votre prédécesseur? 

FAVILLA, qui est retombé dans sa méditation. 

Vous dites? Pardon, vous êtes mon domestique ? Je le veux 
bien, si c'est mon intendant qui vous a choisi. J'ai été souf- 
frant pendant quelques jours, je n'ai pu m'occuper de rien, 
mais j'approuve tout ce qu'il a fait. C'est un digne homme et 
fort bien élevé; ayez beaucoup d'égards pour lui, vous me 
ferez plaisir! 

Il s'assied à la table. 
KELLER. 

Voyons, monsieur, vous moquez-vous?... Je perds patience, 
et je vas,.. 

11 va pour sonner au fond. 



238 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

HERMAN, l'arrêtant doucement, en remontant. 
Attendez, mon père ! c'est peut-être tout simplement un 
voisin fort distrait qui croit être entré chez lui; laissez-moi 
l'interroger, (a. Faviiia, avec politesse.) J'ai l'honneur de parler... 
peut-être... à M. le conseiller?... 

FAVILLA, souriant avec tristesse. 
Baron, baron, mon cher enfant, si vous tenez à cela; mais, 
moi, je n'y tiens guère. 

HERMAN, de même. 
Vous êtes établi dans les environs?... propriétaire de...? 

FAVILLA. 

Eh 1 mais, du château de Muhldorf, comme vous voyez. 

KELLER, stupéfait, redescendant. 
Du château de Muhldorf? 

FAVILLA. 

Hélas ! oui, mon cher; hélas ! oui. 

KELLER, indigné, le toisant. 
Du château de Muhldorf? 

FAVILLA. 

Ah! ne m'en faites pas compliment, mes amis : il me coûte 
assez cher. 

KELLER. 

Où donc, et quand l'avez-vous acheté ? 

FAVILLA. 

Je ne l'ai point acheté... Il m'a été donné par mon meilleur 
ami, un grand artiste, allez, et un grand cœur 1 

KELLER. 

Ainsi, vous prétendez être l'héritier du baron de Muhldorf, 
mon oncle ? 

FAVILLA, se levant. 

Votre oncle, vous dites?... Il n'avait qu'un neveu... un ne- 
veu de sa femme... qui s'appelait Keller, je crois; c'est vous? 
Ah ! j'en suis charmé. (A Herman, en le regardant avec intérêt.) Et 
vous, vous êtes? 

HERMAN. 

Herman Keller. 



MAITRE FAVILLA 23$ 

FAVILLA. 

Ali ! que ne vous a Uil connu ! Une aimable, une noble 
ligure! Vous êtes artiste, je parie?... 

Keller, derrièro, le regarde des pieds à la tête. 
HERMAN. 

Un peu. 

FAVILLA. 

Eh bien, si vous êtes les parents de mon ami, vous êtes 

les miens désormais... Je VOUS aime ! (il leur tend les mains. Rel- 
ier hausse les épaules et remonte au fond. Herman prend avec sympathie 
les deux mains de Favilla.) Et tout ce qui est à moi est à VOUS... 
Mais vous êtes dans l'aisance, m'a-t-on dit? 

KELLER, avec humeur, en descendant au milieu. 
Dans l'aisance ! dans l'aisance 1... 

FAVILLA. 

Seriez-vousgêné?... Tant mieux! je veux vous aider à ré- 
tablir vos affaires... J'ai connu le malheur aussi, moi! Mais, 
voyez-vous, la fortune, ça vient, ça s'en va, on ne sait com- 
ment... 11 faut avoir du talent, avant tout, et je vous en don- 
nerai, Herman, je vous ferai travailler. 

KELLER, à son fils. 

Ah çà ! je n'y suis plus du tout, moi ! Est-ce que nous ne 
serions pas les seuls...? (AFaviiia.) Est-ce que vous prétendez 
être aussi parent du baron, monsieur? 

FAVILLA, assis dans le fauteuil où était Keller» 

Son frère, monsieur, son frère 1 

KELLER, vivement. 
Son frère ? Il n'en a jamais eu ! 

FAVILLA. 

Son frère par l'esprit et par le cœur! Ah! pauvre ami! ne 
pas pouvoir pleurer ! 

KELLER. 

Diantre! je le crois bien, que vous ne pleurez pas, si vous 
héritez!... Mais où sont donc vos titres?... Depuis quand...? 



240 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

FAVILLA, absorbé. 

Mourir avant moi ! Ah! c'est le seul chagrin qu'il m'ail ja- 
mais causé. 

SCÈNE IV 

Les MêMES v FRANTZ, vaaaat du fond. 
FRANTZ. 

Ah! il est ici! Maître, ces dames vous cherchent. 

FAVILLA. 

Ma femme? ma fille? Eh bien, je suis là ; qu'elles viennent! 
FRANTZ, 1 attirant doucement et faisant des signes à Herman et 

à Keller. 
Elles veulent vous consulter... Venez, venez I 

FAVILLA. 

Non ! elles ne veulent pas me laisser ici ! elles croient que 
j'y souffre trop! C'est le contraire; je suis plus courageux, 
plus calme, en présence... (Keller, impatienté, tourmente le grand 
fauteuil sur lequel il s'était appuyé; Favilla s'en aperçoit, et s'élance 
vers lui.) Keller, ne touchez pas à ce fauteuil, je vous en prie! 
ne vous y asseyez jamais, je vous le défends... 

keller, étonné et comme subjugué, s'éloigne du fauteuil. 
Parce que?... 

FRANTZ , à Favilla. 
La signora vous attend. 

FAVILLA, à Frantz, qui lai donne sa canne et son chapeau. 
Allons, tu me tourmentes, tu me gouvernes aussi, moi? 

FRANTZ. 

Oui, mon bon maître! venez! 

KELLER. 

Son maître? 

FAVILLA. 

Pardon, monsieur Keller, je reviens ! Au revoir!... 

11 sort, Frantz le suit jusqu'à la porte et revient, sur l'appel de Keller. 



MAITRE FA VILLA 2.1 

SCENE V 

T-ELLERJ, FRANTZ, HERMAN. 

KELLER, irrité. 

Monsieur Frantz, qu'est-ce que ça veut dire? Pourquoi 
appelez-vous cet homme-là votre maître? 

FRANTZ. 

Pardon, monsieur Relier, c'est... 

KELLER. 

Je suis le baron de... Keller, monsieur Frantz. Il n'y a que 
moi de baron ici ! 

II E RM AN, prenant le milieu. 
Eh ! mon père, ne comprenez-vous pas que nous venons 
de voir un brave homme qui rêve tout éveillé? 

FRANTZ. 

Justement, monsieur Hermanl son idée est de se croire 
l'héritier. 

KELLER, en allant s'asseoir à la table. 
Ah bah! c'est un maniaque? Que ne le disait-il tout de 
suite 1 je me serais diverti de sa manie. 

FRANTZ. 

Hélas 1 monsieur, cela est tout nouveau ! c'était l'homme le 
plus sage... un grand talent!... et si bon!... M. le baron, qui 
l'estimait et le chérissait, l'avait pris ici avec sa famille... 

KELLER. 

Tiens, tiens! c'est cet Italien, ce maître de chapelle, comme 
ils disent? 

1" RANTZ. 

Oui, monsieur, c'est maître Favilla, qui, à force de soi- 
gner, de veiller et de regretter M. le baron... Pendant quel- 
ques jours, on a craint pour ta vie; il est guéri, mais il lui 
est resté cette malheureuse idée fixe. 

KELLER. 

Alors, c'est le chagrin de n'avoir paa été favorisé de quel- 

m 



&i2 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE 3AND 

ques legs qui lui a troublé la cervelle ; car mon oncle est bien 
mort sans tester, il n'y a pas à dire. 

FRANTZ. 

Sans doute, puisque... 

KELLER, 

Puisque j'hérite. Après? 

FRANTZ. 

C'est votre droit, monsieur, personne ne le conteste. 

HE RM AN. 

Mais ce brave maestro n'est pas dans la misère ? 

FRANTZ. 

Peu s'en faut, monsieur Herman; il va sortir d'ici aussi 
pauvre qu'il y est entré. 

KELLER. 

Et, en attendant, il se promène comme ça dans mes appar- 
tements, comme chez lui ? C'est fort commode ! 

FRANTZ, qui va au fond. 

Il en avait tellement l'habitude!... Nous avions réussi de- 
puis votre arrivée, à le retenir dans le pavillon qu'il habite, 
et il s'est glissé jusqu'ici, je ne sais comment... Mais je vais 
tâcher... car il est encore là,[et sa femme ne pourra pas l'em- 
pêcher de revenir. 

KELLER. 

Ah çà! est-ce qu'il est méchant? Il faudrait faire enfermer 

Cet homme-là, que diable ! (A Herman, qui a suivi Frantz au fond et 

qui regarde.) Que fais-tu donc là, Herman? Ferme les portes ! 
je ne me soucie pas... 

FRANTZ. 

Oh! n'ayez pas peur, monsieur, il est aussi bon, aussi 
doux qu'auparavant. 

HERMAN. 

J'irai saluer ces dames de votre part, n'est-ce pas, mon 
père? Il ne faudrait pas les affliger : ce n'est pas leur faute... 

KELLER. 

Sans doute... sans doute!... Fais comme tu voudras, 

Herman sort. 






maître favilla Ziï 

SCÈNE VI 
KELLER, FRANTZ. 

KELLER. 

Et qu'est-ce que c'est que ces dames? Des chanteuses, des 
comédiennes?... 

FRANTZ. 

Ces dames sont des personnes du plus grand mérite, mon- 
sieur, et que respectent tous ceux qui les connaissent. 

KELLER. 

Tiens, tiens, tiens ! elles ne sont pas des artistes? 

FRANTZ. 

Pardonnez-moi. 

KELLER. 

Il n'y a qu'une fille ? 

FRANTZ. 

Et un fils qui est chef d'orchestre à Nuremberg, un excel- 
lent sujet. 

KELLER. 

Et le baron ne leur a pas donné quelque chose de la main 
à la main?... Vous devez savoir ça, vous. 

FRANTZ. 

Je sais qu'il ne l'a pas fait. 

KELLER , inquiet. 
C'est singulier, qu'il n'ait pas songé à ses serviteurs, à ses 
amis. Convenez que, grâce à la musique, il était devenu un 
peu fou, lui aussi \ 

FRANTZ. 

Pas le moins du monde, monsieur; il ne croyait pas mou- 
rir si vite. Voilà pourquoi il a paru oublier ceux qui l'avaient 
servi. Mais il les a comblés de bonté pendant sa vie, et tous 
chérissent sa mémoire... Quant à aimer la musique, on n'est 
pas fou pour cela, et, si monsieur no l'aime pas. ce n'est pas 
un<* raison pour... 



244 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

KELLER. 

Mon Dieu ! je ne la déteste pas, la musique; ça me cha- 
touille agréablement l'oreille comme à tout le monde; mais, à 
l'heure de ma mort, je songerai à régler mes affaires plutôt 
qu'à rendre l'âme au son d'un violon. Car on m'a raconté des 
choses assez baroques là-dessus. C'était donc ce Favilla? 
Voyons, dites-moi au juste comment ça s'est passé; car vous 
y étiez, vous ? 

FRANTZ, venant en scène. 

C'est un triste souvenir pour moi, monsieur; mais vous 
l'exigez... 

KELLER. 

Oui. (a part.) Je me méfie de ce Favilla, je ne sais pas pour- 
quoi. 

Il s'assied snr le grand fauteuil. 
FRANTZ. 

Eh bien, monsieur, c'était le 22 du mois dernier. 

KELLER. 

Oui, il y aura bientôt un mois. 

FRANTZ. 

M. le baron, qui avait pour habitude d'écouter la musique 
dans cette salle où nous voici, était assis sur le grand fau- 
teuil où vous voilà... 

KELLER, se levant. 

Hein?... Ah! (il repousse le fauteuil et prend un autre siég» près dr 
guéridon.) Continuez, monsieur Frantz. 

FRANTZ, montrant le fond. 

Nous étions là, dans la galerie, pour accompagner le chanf 
principal, M. le baron ne voulant pas entendre les in- 
struments de trop près, à cause de son état de faiblesse. Fa- 
villa, seul, était près de lui jouant le solo; à la seconde re- 
prise, Favilla ne joua pas. Je rentrai, étonné de ce silence : 
je trouvai les deux amis immobiles; l'un était évanoui 
l'autre... 

KELLER. 

Était mort? A la bonne heure! Mais, alors, comment et 
pourquoi ce... musicien s'est-il imaginé...? 






MAITRE F A VILLA 245 

PRANTZ. 

Il prétend qu'à cette heure suj3rème, H. le baron, se sentant 
mourir, lui a prescrit deux choses : la première, de repéter 
avec nous, dans ce même lieu, le 22 du mois prochain, qui 
sera le jour de la Sainte-Cécile, patronne des musiciens, ce 
même motif de Hœndel, tiré de... 

KELLER. 

Je ne connais pas, n'importe! La seconde chose? 

PRANTZ. 

C'était, suivant Favilla, l'ordre de rendre heureux ses vas- 
saux et ses protégés, au moyen de l'héritage qu'il lui laissait. 

KELLER, agité. 

Qu'il lui laissait?... Par quel acte? 

FRANTZ. 

Oh! cela, monsieur, c'était un rêve; car rien de semblable 
n'a été retrouvé, ni ici ni ailleurs. J'ai assez cherché, vous 
pouvez m'en croire. 

Il monte vers la table. 
KELLER , se levait. 

Et vous n'avez aucun indice dans le passé... d'une inten- 
tion...? 

FRANTZ. 

Aucun. M. le baron était assez mystérieux dans ses pro- 
jets. 

KELLER. 

Pourtant, cet homme persiste... On n'essaye donc pas de le 
détromper? 

FRANTZ. 

On n'y a pas réussi; c'est d'autant plus difficile qu'à tous 
autres égards, il est rempli de sagesse et de pénétration. Il 
a toujours été un r>eu distrait, mais ce n'es' pas moins une 
intelligence d'élite. C'est à cause de cela qu'on espère; mais 
les médecins, voyant comme la contradiction le faisait souf- 
frir, ont bien recommandé de la lui épargner; ils croient que, 
de lui-même et peu à peu, il retrouvera la notion des faits 
réels, ou qu'il perdra le souvenir du rêve qui l'a frappé, 

44. 



2i6 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

KELLER. 

C'est bien, merci, monsieur Frantz. (a part.) Cet homme-ci 
parait avoir de l'éducation : il pourra m'être utile. (Haut, al- 
lant porter la chaise où il s'était assis au fond, à droite.) A propos, j ai 
réfléchi, je vous garde à mon service... c'est-à-dire au ser- 
vice des affaires... de la maison. 

Frantz s'incline en silence. 

SCÈNE VII 

Les Mêmes, HERMAN, puis FAVILLA, MARIANNE, 
JULIETTE. 

HERMAN, accourant le premier. 
Vous ne m'en voudrez pas, mon père ?.., Il désire absolu- 
ment vous présenter à sa femme et à sa fille. Elles refusaient... 
j'ai insisté avec lui, de votre part... 

'KELLER. 

Voyons, voyons, sont-elles bien ? 

HERMAN, à Marianne et à Juliette, qui entrent avec Favilla. 
Venez, de grâce, mesdames! mon père veut vous assurer 
de son respect. 

FAVILLA, à sa femme et à sa alla. 
Quand je vous le disais ! Mon cher monsieur Keller, ma 
femme se joint à moi pour vous affirmer que vous êtes ici le 
bienvenu, et pour vous inviter à vous regarder comme étant 
chez vous. Plus vous agirez ainsi, plus vous nous ferez plaisir, 
n'est-ce pas, Marianne ? 

MARIANNE, souriant tristement. 
Certainement, mon ami. 

Elle va vers Keller en faisant signe à Juliette et à Frantz d'occaper 

Favilla. 
KELLER, à part, regardant Marianne. 
Ma foil oui, elle est bien, l'Italienne I peste ! 
Juliette, qui a emmené son père auprès de la table, ouvre uno partition 
eomrao pour lo consulter. Franli se joint à elle pout donner à Marianne 



MAITRE FA VILLA 247 

le moyen de parler a Keller. Herman se mêle timidement à leur entretien 
en regardant Juliette avec émotion. Groupe de Favilla, Juliette, Frantz et 
Herman auprès de la table. Keller et Marianne de l'autre côté de la scène. 

MARIANNE, à Keller, avec effort. 
Monsieur le baron, je... 

KELLER , à part, la suivant. 
Voilà une femme qui s'exprime bien. (Haut.) Madame, je... 

Il est gauche et embarrassé. 
MARIANNE. 

Je dois vous demander pardon d'être encore ici avec ma 
famille ; nous nous disposons... 

KELLER. 

Vous ne me gênez pas; prenez le temps qu'il vous faut! 

MARIANNE. 

Deux ou trois jours nous suffiront, j'espère; je compte sur 
l'ascendant de mon fils, que j'attends d'un moment à l'autre, 
pour décider mon mari... 

KELLER. 

Oh ! mon Dieu, le pauvre homme ! je ne lui en veux pas, je 
le plains. 

MARIANNE. 

Il a échappe aujourd'hui à notre surveillance; ma fille n'a- 
vait pas pris l'air depuis deux jours... Mais nous forons en 
sorte qu'il ne revienne plus vous déranger. Nous comptons 
sur vos bontés... 

KELLER. 

Comment donc! je me ferai un plaisir... et un avantage... 
Voyons, ma belle dame, je ne m'entends guère aux compli- 
ments... je suis un homme tout franc, tout rond; j'irai au 
fait. Votre pauvre mari est fou, le vieux baron vous a oubliés, 
vous êtes dans le malheur? Eh bien, foi de baron, je m'in- 
téresse à vous; tenez, contez-moi' ça, dites-moi vos peines. 
MARIANNE, avec douceur et tristesse. 

Je vous remercie, monsieur, mais vous vous méprenez sur 
le sens de ma prière; jo n'ai parlé ni de folie ni de misère 
chez nous; mon mari perdra une illusion dont la cause est 



248 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

bien respectable. J'ai un fils honnête homme et laborieux ; 
notre travail nous soutiendra, et nous n'avons !pas besoin 
d'être secourus. 

KELLER. 

A la bonne heure ! (A part.) J'aime mieux ça! (Haut.) Alors... 
que puis-je faire?... 

MARIANNE, montrant son mari timidement. 

Ne pas le détromper brusquement. Vous ne voudriez pas 
aggraver nos peines, j'en suis bien sûre 1 

KELLER. 

Non, non, certainement, ma chère dame; je n'ai pas un 
mauvais cœur, et mon fils a dû vous dire... Tenez, il aime 
déjà votre mari, et le voilà qui l'écoute comme un oracle. 

FAVILLA, qui tient une partition ouverte et qui est entre la 

table et la fenêtre. 
Oui, mes enfants... oui, certes... voilà le maître des maî- 
tres, Mozart ! Celui-là n'est ni un Italien ni un Allemand : il 
est de tous les temps et de tous les pays, comme la logique, 
comme la poésie, comme la vérité ; il sait faire parler toutes 
les passions, tous les sentiments dans leur propre langue. Il 
ne cherche jamais à vous étonner, lui ; il vous charme sans 
cesse; rien ne sent le travail dans son œuvre. Il est savant, 
et vous n'apercevez pas sa science. Il a le cœur ardent, mais 
il a l'esprit juste, le sens clair, et la vue nette. Il est grand, il 
est beau, il est simple comme la nature! (a Herman.) Vous au- 
tres Allemands, vous ne le trouvez pas assez mystérieux; 
vous aimez un peu ce que vous ne comprenez pas tout de 
suite; voilà Frantz qui joue de la flûte comme un maître, et 
qui trouve cependant le Papagéno trop naïf; mais voyez 
donc le soleil : est-ce qu'il est jamais plus beau que dans un 
ciel pur ! Si vous demandez des nuages entre lui et vous, c'est 
que vous avez des yeux faibles, (a Frantz.) Tiens! regarde 
ce bassin d'eau brillante et tranquille (il parle en montram lo jar- 
din) qui reflète les arbres immobiles et les oiseaux voyageurs, 
comme un miroir de cristal 1 voilà Mozart I 



MAITRE FA VILLA SW 

KELLER, à Marianne. 
Je ne connais pas beaucoup Mozart; mais je trouve que 
votre mari parle avec facilité. 

Il s'approche avec elle de la fenêtre. Herman et Juliette un peu en avant 

de la scène. 
HERMAN , à Juliette. 
Ah ! votre père est un grand artiste, mademoiselle ; il a le 
feu sacré, et vous êtes, j'en suis sûr, une élève digne de lui. 

JULIETTE, intimidée. 

Je fais mon possible pour profiter de ses leçons. 

HERMAN. 

Votre voix doit être l'expression de son âme et de son 
génie. Que je serais heureux de pouvoir vous entendre lire 
ces partitions, qui sont la propriété de votre père et la vôtre' 

JULIETTE. 

Mais non, monsieur; rien de tout cela ne nous appartient! 

HERMAN. 

Mon père m'a donné toute la bibliothèque, et je ne suis pas 
digne de posséder des richessee musicales qui reviennent de 
droit naturel, de droit divin, à maître Favilla. (Juliette fait un 
mouvement pour se rapprocher de son père. Herman reprend avec une 
vivacité timide.) Vous ne comptez pas quitter la maison tout de 
suite... c'est impossible! 

JULIETTE. 

C'est mon frère qui fixera le jour... 
HERMAN, troublé, faisant des efforts pour retenir la conversation. 
Ah !... vous avez un frère!... oui, de votre âge à peu près? 

JULIETTE. 

Du vôtre plutôt, je crois. 

HERMAN. 

Tant que cela! Madame votre mère paraît toute jeune en- 
core. Elle est bien belle, votre mère... et.., 

JULIETTE. 

N'est-ce pas? et si bonne!... 

HERMAN, 

Tomme elle doit vous aimer I 



250 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

MARIANNE, qui a causé avec Keller près de la fenêtre, s'écriantc 
Àh! Juliette, ton frère! ton frère qui arrive! 

JULIETTE, courant au fond. 
Ah! quel bonheur!... 

FAVILLA, la retenant. 
Qui donc? mon fils?... vrai?... Gourons!... 

Il est tremblant et près de défaillir. 
KELLER. 

Attendez... attendez... Cela lui fait un effet!... Que votre 
fils vienne ici... Amenez-le, Frantz! 

Frantz sort par la serre. 
MARIANNE, auprès de Favilla. 
Ah! c'est que nous ne l'avons pas vu depuis près d'un an! 
(a Faviiia.) Ehbien, mon ami... c'est de la joie... Allons! tiens, 
le voilà!... 

SCÈNE VIII 
Les Mêmes, ANSELME, amené par FRANTZ. 

ANSELME. 

Àh! ma mère!... mon bon père! (il l'embrasse. A Marianne, 
en descendant en scène.) Ah! qu'il est changé! (A Juliette.) Ma 
sœur, ma Juliette! que tu es grande... et belle !... 
MARIANNE, lui montrant Keller qui s'avance. 

M. Keller! 

ANSELME, le saluant. 
Monsieur, excusez-moi... nous nous retirons... 

KELLER. 

Rien ne presse, rien ne presse, jeune homme. 

HERMAN. 

Nous partageons vos émotions! votre père nous intéresse 
vivement, croyez-le bien. 

ANSELME, à Keller. 

Merci, monsieur, (a Herman.) Merci du fond du cœur! (Re- 
tournant à Faviiia.) Eh bien, mon père, c'est moi, votre fils... 



MAITRE L\ VILLA Ci 

qui croit rêver aussi en se retrouvant près de vous! Vous ne 
m'attendiez pas sitôt ; mais j'étais si pressé de vous revoir... 
Comment! mon arrivée vous fait du mal? vous pleurez? 

FAVILLA. 

Pleurer, moi?... Hélas! non, j'ai eu trop de peines dans 
ces derniers temps, vois-tu ; je ne pleure plus maintenant ni 
de chagrin ni de plaisir!... Mais ce n'est pas tout ça : nous 
voici dans des circonstances graves, mon Anselme, et il faut 
avoir toute sa raison, toute sa volante pour se montrer digne 
d'une position comme la nôtre. 

ANSELME, à sa mère. 

Mon Dieu! est-ce qu'il va parler de...? 

MARIANNE, bas. 

Ne le contredis pas ! 

FAVILLA. 

Écoute, écoute, mon fils. Nous avons perdu notre ami, 
notre père, le meilleur des hommes; tu sais qu'il a voulu 
nous consoler en nous faisant riches, il s'est trompé! il a 
ajouté, à la douleur de sa perte, la charge de bien grands de- 
voirs. Anselme, mon enfant, te voilà libre, te voilà seigneur! 
eh bien, crois-moi, ne sois pas plus enivré que moi de tout 
cela ; travaillons, cultivons l'art, comme par le passé, sans 
nous refroidir. Gouvernons en vrais pères de famille les vas- 
saux dont le sort nous est confié; faisons comme celui qui 
nous donnait l'exemple de toutes les vertus ; soyons chari- 
tables comme lui, écoutons toutes les plaintes, et que ce qui 
nous a été donné pour profiter aux autres, profite aux autres 
plus qu'à nous-mêmes. 

ANSELME, à Marianne, 

Ah! son âme n'a pas changé I 

KELLER, observant Favilla, a son fils, a part. 

Une folle tête et un bon cœur! 

FAVILLA, montrant les Kellor à Anselme. 

Tiens, voilà ses neveux ! qu'ils soient nos amis ! Je te re- 
commande ce jeune homme ; il a une physionomie sympa- 



252 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

thique, n'est-ce pas? il comprend le beau et le boni Donne- 
lui des conseils, aime-le comme ton frère! 
Herman, attendri, tend les mains à Anselme, qui les lui serro avec 

effusion. 

ANSELME. 

Mon père, tout ce que vous dites là, c'est le devoir d'un 
noble esprit et d'une bonne conscience ! (Regardant Keller avec 
intention, d'un air digne.) Dans quelque position de la vie que 
je me trouve, je vous jure de n'avoirjamais d'autre règle de 
conduite. 

MARIANNE. 

C'est bien répondu, mon fils! et, à présent, venez : votre 
père veut nous conduire à la tombe de notre bienfaiteur... 
(a Faviiia.) N'est-ce pas, mon ami? c'est le premier devoir 
qu'il lui faut remplir. 

FAVILLA. 

Oui, oui, tu as raison, bien raison, ma femme! Allons l... 
Venez, Keller, venez prier avec nous ! 

KELLER, sans se déranger. 
Oui, oui, je vous suis. 

MARIANNE, à Keller, en sortant. 
Js vous rends grâces pour votre indulgence, monsieur; 
nous en abuserons le moins possible. 

FAVILLA, revenant. 

Ah! j'y pense! il y a toujours de braves gens autour de 
cette tombe vénérée, des pauvres qu'il assistait, lui!... et 
moi, je ne sais comment cela se fait... (Tâtant ses poches.) Le 
manque d'habitude ! je n'ai jamais rien à leur donner! Frantz, 
il me faut de l'argent; ça me gêne à présent d'avoir toujours 
les mains vides, 

Frantz porte la main à sa poche) Keller l'arrête. 

KELLER. 

lihbien, que faites-vous? J'espère que.,. 



MAITRE * AVILLA 283 

FRANTZ. 

C'est sur mes petites économies, monsieur. 
Pendant ce temps, Herman a mis vivement sa bourse dans la main 

de Favilla. 
FAVILLA. 

Ah ! vous me prêtez, mon cher enfant? Bien, merci ! Frantz 
v*ous rendra ça. 

il sort avec la bourse; Keller n'a pas vu cela, il cause avec Franti. 
MARIANNE, à Herman. 

Ah! monsieur... 

HERMAN. 

Ah! madame, vous ne pouvez pas m'empêcher de faire 
l'aumône par ses mains. 

JULIETTE, bas, à Anselme en sortant. 
Eh bien, il a une très-bonne âme, ce jeune homme-là. 

Ils sortent tous, moins Keller et son Gis. 

SCÈNE IX 

KELLER, HERMAN. 

KELLER, retenant Herman, qui veut aller avec enx. 

Reste donc, tu vois bien que c'est un prétexte pour l'em- 
mener 1 

HERMAN. 

Mais... pourquoi n'irions-nous pas...? 

KELLER. 

Bah! pleurer le baron? Ce serait de l'hypocrisie de notre 
part; nous ne le connaissions guère, et, si nous héritons, ce 
n'est peut-être pas sa faute; qui sait! il aimait ces gens-là 
mieux que nous! 

HERMAN, dans le fond et suivant des yeux Juliette 

Ah! mon père!... 

KELLEIl. 

Quoi donc ? à quoi songes-tu ? 

m \ô 



25* THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

HERMAX. 

A ce que vous dites, précisément ; en effet, nous n'avions 
aucun besoin de cet héritage, nous autres! Nous avions de 
l'aisance, vous étiez actif, heureux... Je ne souhaitais rien de 
plus ! Et voilà un homme de bien, un homme de génie, une 
famille admirable... une fille... un angel... Ah! la fortune est 
aveugle et jette ses dons au hasard. 

KELLER. 

Allons, allons, pas d'exagération, Herman; on les assistera, 
ces pauvres gens. J'y songe; ils m'intéressent aussi, moi... 
(a part.) La mère est bien, très-bien. (Haut.) Je ne veux pas 
les renvoyer comme ça tout d'un coupt 

KERMAN. 

Oh ! non, vous ne le voulez pas, mon père ! vous ne me cau- 
seriez pas cette douleur! 

KELLER, le regardant, a part. 

Diable, diable! mon fils a lu des romans! et puis cette mu- 
sique!... ça ne vaut rien pour la jeunesse. 



ACTE DEUXIÈME 

Même décor. — Le grand fauteuil a disparu, ainsi que le vase de Chine et 
le guéridon. Pies de la fenêtre, au premier plan, un pupitre avec un 
violon dessus. 

SCÈNE PREMIÈRE 
KELLER, FRANTZ, puis FAYILLA. 

Relier est mis avec assez de recherche; il est assis à la table, que l'on a 
transportée à gauche et remplacée par un fauteuil. Il compulse des regis- 
tres; Frantz est debout au milieu du théâtre ; Keller lui tourne le dos. 

KELLER. 

Mais, enfin, il y a un grand mois, plus d'un mois que je suis 
ici..» 



MAITRE FAVILLa 233 

FRANTZ, un peu préoccupé. 

Oui, monsieur; c'est le 25... 

KELLER. 

Bon, je sais! C'est aujourd'hui la Sainte-Cécile, et vous ne 
pensez qu'à votre concert ; ce n'est pas une raison pour ne 
pas m'expliquer pourquoi cet homme est encore chez moi. 
FRANTZ, tressaillant. 

Qui?... naître Favilld?... Ah! monsieur! 

KELLER. 

Je ne vous parle pas de lui; mon Dieu ! lui, je le tolère. 
Mais ce Pëters qui travaille au jardin, pourquoi le garder 
quand son mois est fini, et que je vous disais de me le rem- 
placer par un bon ouvrier ayant bras et jambes ! C'est désa- 
gréable d'avoir un estropié sous les yeux! 

FRANTZ. 

C'est que... comme l'accident lui est arrivé dans la mai- 
son... 

KELLER. 

Ah! c'est différent, celui-là... (Pendant ce temps, Favilla est 
entré doucement et distrait.) Je ne vous dis pas... Mais vous en 
avez comme ça par douzaines, des infirmes qui me grugent... 
Ah! vous voilà, maestro ; bonjour! 

FAVILLA. 

Qu'est-ce que vous faites donc là, Keller? Vous aidez Frantz 
à tenir mes comptes? Vous prenez trop de peine pour moi, 
mon cher ami; il n'y a pas besoin de tant de chiffres, Frantz 
est au courant de tout. Que les choses aillent comme elles al- 
laient auparavant, c'est tout ce que je demande. 

KELLER, haussant les épaules. 
Bon! bon! (a Frantz.) Tout ce que je vois là dedans, c'cs» 
qu'on se ruine en tolérances et en prodigalités de tout genre, 
en travaux inutiles, en secours sans fin... Je suis humain 
autant qu'un autre ; mais je vois qu'en allant de ce train-là, il 
n'y a pas moyen ici de mettre un ducat de côté au bout de 
l'année, que le revenu de la terre passe tout entier à fenire 
tien de la terre, que l'ordre est bien établi dans vos dépensi';* 



236 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

mais non pas l'économie, et qu'il y a de quoi perdre la tète 
de voir ce gaspillage! 

FAVILLA. 

C'est bien, c'est bien, Keller, à votre point de vue ; mais au 
mien... 

KELLER. 

Laissez-moi donc tranquille, vous, avec vos points de vue ! 
(a Fraatz.) Il faut réformer tout ça, entendez-vous? autre- 
ment, avec les mauvaises années, les réparations et les im- 
pôts, j'aimerais autant envoyer le tout au diable! 

Il repousse les registres avec humeur, se lève et passe à gauche» 
FRANTZ, soupirant. 

Je suis ici pour obéir. Je ferai ce que m'ordonnera M. le 
baron. 

FAVILLA. 

Certainement, certainement, mon vieux Frantz. Laisse dire 
M. Keller; il a bonne intention, je le sais; mais il voit les 
choses à sa manière ; c'est tout simple ! un négociant ! 

KELLER, piqué. 

Eh bien, qu'est-ce que vous avez à dire contre les négo- 
ciants, s'il vous plaît ? 

FAVILLA. 

Moi? Rien! pourquoi donc ça? 

KELLER, même jeu, suit cette scène avec anxiété et passe à 
l'extrême gauche. 

C'est que vous avez toujours l'air de me j ^ter ça à la tête! 

FAVILLA. 

Je n'ai rien à vous jeter, mon ami ; j'estime toutes les pro- 
fessions où l'on est honnête, et 'je n'ai jamais mis en doute 
votre probité. Mais raisonnez donc un peu... 

KELLER. 

Ah! c'est vous qui allez «l'apprendre à raisonner, à pré- 
sent! 

FAVILLA. 

Hais oui, puisque vous raisonnez mal. 



MAITKE FAVILLA 257 

KELLER. 

Et comment ça, je vous prie? Je suis curieux de vos raison- 
nements, à vous! 

FAVILLA. 

Us sont bien simples. Vous êtes négociant, vous n'existez 
que par le calcul des profits et des pertes. Ce n'est pas seu* 
lement une question de succès : c'est surtout, pour un homme 
de bonne foi comme vous, une question d'honneur. 

KELLER. 

Bien! 

FAVILLA. 

Mais il y a des devoirs relatifs aux diverses conditions de 
la vie. Dans les affaires où l'on vit de crédit, c'est-à-dire d'es- 
time et de confiance, il arrive souvent qu'on est forcé de faire 
taire le cœur, dans la crainte de compromettre des intérêts 
qui sont ceux d'autrui. Là, l'économie, la rigidité, la mé- 
fiance même, sont des nécessités auxquelles vous n'avez pas 
toujours le droit de vous soustraire. La propriété n'est jamais 
qu'un dépôt dans nos mains, voyez-vous, et, dans le com- 
merce, le dépôt est si direct, si personnel, qu'il n'y a pas 
moyen de l'oublier un seul instant. 

Favilla ta à la table. 
KELLER. 

Très-bien! (a Franii.) Si cet homme-là n'était pas fou, il ne 
serait pas sot. (AFayiiia.) Alors, vous voyez donc bien que j'ai 
raison de crier... 

FAVILLA. 

Dans votre boutique, oui! l'économie est une vertu; mais, 
dans ce château, c'est différent : ce serait une petitesse, un 
ridicule. 

KELLER. 

Et pourquoi donc? Vous dites que toute propriété est un 
dépôt... 

FAVILLA, revenant. 
Raison de plus. Le dépôt par héritage impose des vertus 
plus faciles et plus douces. Dans ma position, j'ai à me faire 



258 THEATRE COMPLET DE GEOKGE SAND 

pardonner l'opulence que je n'ai pas acquise par mon travail. 

KELLER, haussant les épaules. 

Ah! parbleu, vous!... mais c'est de moi qu'il est question. 

FAVILLA. 

Eh bien, si vous étiez à ma place, ce serait la même 'hose. 
Supposez que vous ayez hérité de la seigneurie. 

KELLER, qui a regardé Frantz. 

Allons, oui! supposons, je veux bien. 

FAVILLA. 

Tous seriez, comme moi, un seigneur par aventure, et, ne 
fût-ce que par amour-propre, vous ne voudriez pas faire dire 
de vous : « Voilà un baron qui sent fort le marchand de 
toile! » 

KELLER. 

Hein?... 

FAVILLA. 

Dame ! ce serait comme ça. Vous ne seriez pas estimé de 
vos voisins, s'ils vous entendaient maudire l'impôt qui assure 
la protection de vos richesses ; vous ne seriez pas respecté 
par vos serviteurs, s'ils vous voyaient tourmenté de méfiances 
blessantes et vaines; vous ne seriez pas aimé de vos vassaux, 
s'ils manquaient de tout, pendant que vous accumuleriez vos 
revenus. Non ! richesse oblige, mon bon ami, et c'est par une 
conduite noble que l'on devient digne de porter des titres; 
autrement, on vous accable sous l'épithète de roturier (Franu 
passe derrière, entre eux); ce qui n'est pas un affront par soi- 
même, mais ce qui le devient quand on a mérité de l'enten- 
dre prononcer avec ironie. 

KELLER, embarrassé, dit à Frantz pour le faire sortir. 
Serrez tout cela, monsieur Frantz; allez! allez! nous en 
causerons... plus tard. 

ITranlz sort avec les registres, Keller econduit Frantz. 



MAITRE FAVILLA 259 

SCÈNE II 

KELLER, FAVILLA. 

KELLER. 

Ali 7a! où avez-vous appris ces choses-là, vous qui...? 

FAVILLA. 

Moi qui n'étais qu'un pauvre joueur de violon! Ah! mon 
cher ami, je ne vous dirai pas que les artistes devinent tout, 
non! nous sommes bien assez vains de nos talents, nous. au- 
tres, et l'orgueil ne sied à personne. Je vous dirai seulement 
que j'ai vécu longtemps dans la société d'un homme dont le 
caractère était à la hauteur de sa situation. 

II devient triste et regarde autour de lui. 
KELLER, à part. 

Toujours la comparaison... Ah! ça m'a manqué, à moi, de 
vivre avec des gens de qualité 1 

FAVILLA. 

Ah çà!... où est donc le fauteuil, Keller? 

KELLER. 

Vous avez demandé vous-même qu'on ne s'en servit plus. 

FAVILLA. 

Oui, c'est bien! ma^ ce soir, il faudra le remettre à sa 
place accoutumée. 

SCÈNE III 
Les Mêmes, HERMAN, ANSELME. 

FAVILLA. 

Ah! Anselme! et le violon? Il faut que ce soit le même... 
Je n'y ai pas touché depuis le jour... 

ANSELME. 

Personne autre que vous n'y touchera, mon père, et vous 
l'aurez ce soir. C'est Frantz qui le garde comme une relique. 



2G0 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

HERMAN. 

Et moi, si vous le permettez, je ferai ma partie dans ce 
concert. Je priais justement Anselme de me la faire répéter 
tout de suite. 

FAVILLA. 

Toi, mon cher enfant? Certes! je le veux. Ah! s'il t'avait 
connu... ce ne serait pas moi... Mais... j'ai mon idéel 

HERMAN, ému. 

Vrai? 

FAVILLA. 

Est-ce que tu la devines déjà? 

ANSELME, inquiet, vivement à son père. 
Quoi donc? 

FAVILLA, posant un doigt sur ses lèvres. 
Pas encore!... pas encore! (a Relier.) Tenez, Keller, regardez 
ces deux amis ! voilà nos vrais biens, à nous deux ! voilà ma 
richesse et la vôtre. 

KELLER. 

Oui ; mais il ne faut pas dire ça devant eux, il ne faut pas 
gâter la jeunesse. Allons, vous allez déchiffrer?... (a Faviiia.) 
Laissons-les racler leurs violons, et allons faire un tour de 
promenade ! 

NSELME, à Keller, qui vient prendre son chapeau et sa canne 
pendant qu'Herman parle avec Favilla. 

Monsieur, je crains que mon père n'abuse involontaire- 
ment de votre condescendance si... 

SELLER, sortant avec Favilla. 

Non, pas du tout! il m'amuse. Venez, maestro. 

SCÈNE IV 
HERMAN, ANSELME. 

HERMAN, qui n'a pas entendu le mot de son i-ère- 
Qu'as-tu? Comme te voilà triste! 



MAITRE FAYILLA 261 

ANSELME. 

Ah! Herman, ne le comprenez-vous pas? 

HERMAN. 

Oh! d'abord, si vous ne voulez pas me tutoyer... 

ANSELME. 

Si fait! toi, tuas des sentiments élevés... 

HERMAN. 

Eh bien, mon père ne m'en donne-t-il pas l'exemple?... 
vous a-t-il jamais fait sentir... ce que tu craignais tant? 

ANSELME. 

Je n'en souffre pas moins de voir les miens à sa charge. Ce 
n'est pas de l'ingratitude, Herman, ne le crois pas... Mais... 

HERMAN. 

Mais c'est de l'orgueil ! Ah ! mon ami, je voudrais que nous 
pussions changer de rôle : tu verrais si je souffre de te de- 
voir l'hospitalité! 

ANSELME. 

J'ai tort!... Pourtant!... 

HERMAN. 

Pourtant, quoi? 

ANSELME. 

Non, rien. 
Il va chercher le pupitre qiû est a la fenêtre, et l'apporte \ es de 

la table. 
HERMAN. 

Parle-moi donc avec franchise, Anselme. Depuis quelques 
jours, tu es soucieux, tourmenté plus que de coutume; ta mère 
et ta sœur elles-mêmes... 

ANSELME. 

Ma sœur... ma sœur est une enfant d'un, heureux carac- 
tère, très-calme, très-insouciante. 

HERMAN. 

Insouciante! Juliette?... 

ANSELME. 

Mais certainement; que t'importe, d'ailleurs? 

45, 



262 THEATRE COMPLET I/E GEORGE 3AND 

HERMAN. 

Si tu me parles sur ce ton-là!... Tu ferais mieux de m'en- 
courager. A notre âge, on comprend la gravité de ce: tains 
secrets du cœur. 

ANSELME, railleur. 
A notre âge, mon cher Herman, le cœur est toujours plein 
de gros secrets qu'on fait mieux d'oublier que de confier; 
c'est plus facile, crois-moi... Voyons, veux-tu prendre ta 

leçon? 

Il lui donne le violon qui est sur le pupitre. 
HERMAN. 

Non, pas encore... Tu dis? 

ANSELME. 

Je t'en prie, j'ai la manie du professorat, tu sais, et, puis- 
que tu connais ma sotte fierté, tu dois comprendre que je tiens 
à ne pas te laisser perdre le temps en causeries inutiles. 
HERMAN, à part- 

Hélas ! il se méfie de moi. 

SCÈNE V 

Les MÊMES, MARIANNE, entrant par la serre. 
MARIANNE. 

Ah! vous commencez? Je voulais te parler, Anselme; mais 
tu viendras me trouver quand vous aurez fini. 

HERMAN, posant le violon. 

Non pas! c'est moi qui attendrai madame, (a Anselme.) Tu 
m'appelleras, tout mon temps t'appartient. 

Il sort par la droite en saluant Marianne respectueusement. 

SCÈNE VI 
MARIANNE, ANSELME. 

ANSHLME, inquiet et regardant sortir Hermanne. 

Ouest Juliette? 



MAITRE FAVILLA 253 

MARIANNE, montrant la gauche. 
Là, dans la serre. Elle choisit des fleurs pour ce soir; oh! 
je ne la perds pas de vue... Et toi non plus, à ce qu'il parait? 

ANSELME. 

Moi? Non. 

MARIANNE. 

Si fait, tu as remarqué quelque chose, puisque tu me de- 
mandais... 

ANSELME, remontant le pupitre au fond. 

Non, vrai, je n'en sais rien;... mais je crains... je m'ima- 
gine... 

MARIANNE. 

Et tu as raison; Herman aime ta sœur. C'est de cela juste- 
ment que je venais te parler. Ah ! quelle angoisse, mon en- 
fant ! N'était-ce pas assez pour moi d'avoir à veiller sur ton 
pauvre père ! 

ANSELME. 

Mais mon père n'est plus malade, physiquement du moins; 
le trouble moral semble se dissiper;.. 

MARIANNE. 

Oui, à la condition qu'on n'en réveillera pas la cause. Mais, 
ce matin encore, à propos de la Sainte-Cécile, j'ai essayé de 
ramener son esprit ; il a fait de grands efforts de mémoire... 
il ne paraissait pas souffrir. Tout à coup il est devenu pâle, 
il a eu un tremblement nerveux... J'ai cru qu'il allait s'éva- 
nouir encore! Je me suis empressée de le distraire; mais je 
vois bien que le moment n'est pas encore venu ! Et puis que 
faire? où aller? Sans état, sans ressources... 

ANSELME. 

N'as-tu pas les miennes? C'est de quoi faire le voyage, 
nous établir et attendre. 

MARIANNE. 

Hélas! faut-il te dépouiller...? 

ANSELME. 

Mère! lu ne l'as plus, ce que je t'ai appui lé! Si lu l'avait 



264 THÉÂTRE COMPLET DE GEOEGE SAND 

encore, tu ne me ferais pas l'injure de me refuser... Ou bien, 
je croirais que tu ne m'estimes plus!... 

MARIANNE, l'embrassant. 

Tais-toi! tais-toi! mauvaise tête bien-aiméel ne plus t'es- 
t -mer! Est-ce qu'on dit de ces choses-là? 

ANSELME. 

Pardonne-moi, mais conviens que tu ne l'as plus, notre pe» 
tite fortune. Mon père... 

MARIANNE. 

Oui, ton père l'a trouvée et donnée. 

ANSELME. 

Mon bon père! il se croit riche!... C'était un an de travail. 
Eh bien, cela lui a procuré un moment de bonheur ! Ne le 
regrettons pas ! J'emprunterai... à FrantzJ... Je suis sûr de 
pouvoir lui rendre bientôt... et nous nous en irons, avant que 
Juliette se doute... 

MARIANNE. 

Il est trop tard, va! Juliette sait déjà qu'elle est aimée. 

ANSELME. 

Déjà! et comment donc? 

MARIANNE. 

Je l'ignore; mais je t'assure que, d'aujourd'hui, elle le sait. 

ANSELME. 

Elle t'en a parlé? 

MARIANNE. 

Hélas! non: mais tout à l'heure, comme nous étions en- 
semble dans la serre, vous passiez dans le jardin, Herman et 
toi; elle s'est penchée dehors, et, quand elle s'est retournée 
vers moi... elle n'était plus la même; il y avait dans ses 
yeux, dans sa voix, dans tout son être, quelque chose qui 
m'a épouvantée. 

ANSELME. 

Alors... il faut qu'elle s'éloigne d'ici... avec moi... Oui, je 
l'emmènerai ; nous dirons à mon père qu'elle le désire. 

MARIANNE. 

Le séparer d'elle!... Ah! c'est bien cruel pour nous tous! 



MAITRE FAVILLA 26" 

ANSELME. 

Dans quelques semaines, qui sait? dans quelques jours, 
vous pourrez venir nous rejoindre... Allons, ma bonne mère, 
du courage! 

MARIANNE. 

Oui, oui, tu as raison, je vais parler à ta sœur. 

Ils vont ensemble vers le fond. 
ANSELME, regardant à gauche. 
Que fait-elle donc? Elle est assise 1 elle rêve ! 

MARIANNE, regardant aussi. 
Elle tient un crayon; elle dessine une fleur? Non! elle relit 
une lettre... Ah! elle écrit! Pourquoi? A qui écrit-elle? 

ANSELME. 

Elle se lève !... elle vient!... Tâche de savoir... Je vous 
laisse ensemble... 

Il sort par le fond, à droite. 

SCÈNE VII 
MARIANNE, puis JULIETTE. 

MARIANNE, restée vers la porte de gaucho et regardant toujours. 
Elle s'arrête... elle essuie ses yeux... elle pleurait!... (Reve- 
nant.) Oh! mon Dieu! elle l'aime! Pauvre ange!... Il est si 
doux, le premier sourire de l'amour dans une âme pure! et 
celui qui, tout à l'heure, te faisait si radieuse et si belle, est 
déjà voilé par les larmes! Le premier soleil, le premier beau 
jour de ta vie!... je ne peux pas te le laisser! il faut que je dis- 
sipe tes illusions, et que j'étouffe en toi le premier frémisse- 
ment du bonheur! Ah! qu'elle est rude, la tâche des mères! 
Elle tombe accablée sur un siège. Juliette entre. Marianne, pour lui ca- 
cher son émotion, ouvre un cahier de musique et feint de corriger une 

copie. 

JULIETTE. 

Ah! tu es toute seule, maman? Je te croyais avec Ansolme. 



2ôG THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

MARIANNE. 

Tu es restée bien longtemps dans la serre? 

JULIETTE. 

Je t'attendais ! 

MARIANNE. 

Je n'ai pas voulu te déranger, je te voyais si occupée.. 

JULIETTE, interdite. 
Tu me voyais? 

MARIANNE. 

Oui, écrire sur ton genou... Ferais-tu des vers, par hasard? 

JULIETTE, avec un sourire forcé. 

Des vers?... Précisément! j'ai essayé d'en faire pour Cé- 
cile, la nièce de Frantz; c'est sa fêfe!... 

MARIANNE. 

Vraiment ! Voyons-les donc. 

JULIETTE. 

Oh! c'était trop mauvais, je lésai déchirés. 

MARIANNE. 

Non! tu viens de les mettre dans ta poche... Eh bien, 
qu'as-tu ? 

JULIETTE, tremblante. 
Ah! maman!... 

Elle va à sa mère. 
MARIANNE. 

Quoi donc, ma chérie? Parle. 

JULIETTE. 

Ce n'est rien... une envie de pleurer... je ne sais pas pour- 
quoi. 

MARIANNE. 

Ni moi non plus. 

Elle se remet à écrire. 
JULIETTE, après on moment d'hésitation. 

Maman ! 

MARIANNE, un peu froide, avec effort. 

Ma aile? 






MAITRE F AiVILLA 267 

JULIETTE, il ses pieds. 

Tu semblés mécontente de moi ! 

MARIANNE. 

Es-tu mécontente de toi-même? 

JULIETTE. 

Oui, bien mécontente, parce que je vous cache quelque 
chose ; et cependant, Dieu m'est témoin que c'est la crainte de 
vous inquiéter... vous, déjà si tourmentée... qui me fait hési- 
ter à vous dire... 

MARIANNE. 

Ce que je sais déjà... Quelqu'un t'a écrit. 

JULIETTE. 

Ah! vous le saviez?... M. Herman... 

MARIANNE, la relevant. 
Je sais que M. Herman est riche, et qu'il n'épousera pas 
Juliette, parce qu'elle est pauvre. 

JULIETTE. 

Cependant, f! croît:.'. Lis sa lettre, maman. 

MARIANNE. 

Quelle qu'elle soit, elle est coupable, puisqu'elle t'a été 
remise à mon insu. 

JULIETTE. 

Remise? Oh! je ne l'aurais pas reçue ! Je l'ai trouvée dans 
mon voile, que j'avais laissé au jardin. 

MARIANNE. 

C'est d'autant plus mal de la part de ce jeune homme... de 
vouloir surprendre ainsi ta bonne foi! Je l'estimais, pourtant; 
ton frère l'aimait... 

JULIETTE. 

Et mon père! mon père l'aime de tout son cœur! 

MARIANNE. 

Et, pour nous remercier de notre confiance, il nous trahit! 
il cherche à faire entrer chez nous la honte et le désespoir! 
Et toi, pauvre fille innocente, comment as-tu pu mériter un 
pareil outrage? toi qui n'es ni coquette, ni vaine; loi qui es 



208 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

fière comme la vertu, et que personne encore n'avait osé re- 
garder sans respecta 

JULIETTE. 

Ah ! ma mère, tu as raison ; son amour est une offense, et 
je dois en être humiliée! 

MARIANNE. 

Tu le lui as fait sentir dans ta réponse? 
JULIETTE, confuse. 

Ma réponse! (Elle hésite encore, regarde sa mère, et Ilî remet une 
antre lettre qu'elle avait dans sa poche.) Vois, maman! lis! Si tu 
ne la trouves pas assez sévère, je recommencerai ; tu me 
dicteras. 

MARIANNE, jetant les yeux sur la lettre. 
Elle me paraît bien ; veux-tu que je la lui remette? 11 croira 
peut-être que c'est moi qui te contrains. 

JULIETTE. 

Tu penses que je ferais mieux de ne pas répondre l 

MARIANNE. 

Cela me paraîtrait plus fier, plus digne de toi... Est-ce ton 
avis ? 

JULIETTE. 

Oh ! certainement ! 

MARIANNE. 

Mais cela ne suffira peut-être pas pour lui ôter l'espoir of- 
fensant qu'il a de te plaire. Peut-être seras-tu forcée de t'éloi- 
gner pour quelque temps. 

JULIETTE. 

M'éloigner de...? Pas de toi, j'espère!... (Apercevant He.man 
au fond et tressaillant.) Ah! 

MARIANNE, ;'observant. 

Va rejoindre ton frère, il te dira... Passe par ici. (tile montre 
la gauche ; pendant qu'elle sort, sa mère va précipitamment brûler sa lollro 

à la cheminée, en disant.) Ne laisons pas d'erreur! 

Herman entre. 



MAITRE FAVILLA 26D 

SCÈNE VIII 

HERMAN, MARIANNE. 

HERMAN. 

ardon, Marianne, j'avais vu sortir Anselme, je croyais 
pouvoir... 

MARIANNE. 

Reprenez possession de vos appartements, monsieur, et re- 
prenez aussi cette lettre, que ma fille m'a remise sans l'ouvrir. 
Je l'ai ouverte, moi; mais je ne l'ai pas lue. En voyant la si- 
gnature, j'ai pensé que vous vous étiez trompé, et qu'une 
distraction vous avait fait écrire le nom de Juliette sur 
l'adresse. 

HERMAN. 

Non, madame, non ! Il faut que vous la lisiez, cette lettre, 
car je vois bien que vous m'accusez d'une trahison. Oh! mon 
Dieu! quand je vous vénère, quand mon amour pour Juliette 
est tout mon avenir, toute ma vie! J'espérais si peu le voir 
partagé, que je n'aurais jamais osé m'adressera vous sans son 
consentement ; demander officiellement la main d'une jeune 
fille qui ne vous a encouragé ni par un mot ni par un regard, ( 
cela m'a toujours paru un acte de présomption qui doit la 
blesser. Il me fallait ce regard ou ce mot, que vingt fois j'ai] 
été sur le point d'implorer! Eh bien, j'ai manqué de courage; 
et c'est parce que ni ma bouche ni mes yeux n'ont pu se dé- 
cider à parler, ciue ma main s'est permis d'écrire... Ah! ma- 
dame, ce billet, que vous regardez comme une insulte, c'est 
un cri d'angoisse... de peur... presque de désespoir! Vous ne 
voulez pas qu'elle l'entende? Eh bien, daignez alors plaider 
ma cause. Dites-lui que je ne cède pas à un moment d'en- 
thousiasme, mais à une passion vraie ; dites-Jui que j'aime 
tout en elle, sa modestie, ses malheurs, sa famille; que le 
rêve de ma vie est de me consacrer à vous tous, et de fairo 
que i'illusion de maître Favilla n'ait pas de réveil amer!... 



270 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

Mon âme tout entière est dans vos mains : ayez pitié, ma- 
dame. C'est à vous, maintenant, que cette prière s'adresse. 

Il lui tend la lettre. 
MARIANNE. 

Non, monsieur Herman, je neveux pas avoir à vous plain- 
dre. Songez à nos souffrances, pires que les vôtres, et ne les 
aggravez pas par des rêveries dont tout le monde, ici, ne sau- 
rai t peut-être pas se préserver. 

HERMAN. 

Des rêveries? (Keller paraît dans la galerie de droite.) Ah! VOUS 
croyez sans doute que mon père...? Tenez, madame, le voilà ; 
vous allez apprendre à le connaître; il n'est pas expansif, 
mais sa tendresse pour moi est immense... et il vous dira... 

SCENE IX 
Les Mêmes, KELLER. 

KELLER. 

Ah! ah! déjà? Tu veux me mettre au pied du mur? 

HERMAN. 

Dites que vous savez, que vous approuvez.,, 

KELLER. 

Oui, oui, c'est bon, c'est entendu. Laissez-moi parler à ma- 
dame, je venais justement pour ça, — Va donc, enfant que 
tu es ! je sais m'exprimer, j'espère! 

Herman sort par le fond. 

SCÈNE X 
SELLER, MARIANNE. 

MARIANNE. 

Moi, monsieur, je ne m'abuse pas, veuillez le croire... 
KELLER lui offre un fauteuil, où Marianne s'assied, puis il va 

prendre une chaise et vient près d'elle. 
Voyons, voyons, ma chère dame! nous ne sommes pas des 






MAITRE VAVILLA 271 

enfants, nous autres... Bien que vous soyez encore jeune... et 
belle, vous avez de la raison... de la fierté même, je sais cela! 
La petite est sage, bien élevée; votre fils est un honnête gar- 
çon... Votre mari a une lubie, mais ça ne l'empêche pas d'ètro 
une compagnie agréable pour moi de temps en temps... Oui, 
vous êtes tous de braves gens ; mais convenez que c'est bien 
difficile d'entendre à ce mariage-là. 

MARIANNE. 

Mais, monsieur, c'est parce que je le regarde comme im- 
possible... 

KELLER. 

Impossible, impossible... Ce n'est pas comme ça qu'il faut 
dire. Herman est dans la fièvre... Dame! je comprends ça, 
moi... il a une tête si exaltée!... il tient de moi. Ma foi, je 
n'ai pas eu le courage de lui dire non; je lui ai dit : « Pa- 
tience, il faut voir!... » Soyez prudente aussi, ma petite 
dame. Il ne faut jamais brusquer ouvertement les folies de 
la jeunesse. Qu'est-ce que ça nous fait, de ménager un peu 
nos expressions? 

MARIANNE. 

Quoi! monsieur, vous voudriez tromper ce jeune homme? 

KELLER. 

Le grand mal ! votre fille n'y risque rien, vous êtes sûre de 
sa vertu... Dites-lui de prendre ça en riant, de ne pas y atta- 
cher d'importance. Voilà ce que le bon sens conseille, il me 
semble. Moi, je n'ai pas vos talents, votre esprit; mais je suis 
pour le bon sens, et, si vous voulez voir les choses comme 
elles sont... 

MARIANNE. 

Je ne les vois que trop ainsi, monsieur; c'est pour cela... 

KELLER, gracieusement. 
Non! vous ne les voyez pas toutes! On pourrait ne jamai? 
se quitter si... et même, ma foi, qui sait? ce mariage... A force 
d'amitié, on se fait des concessions! et, si llerman persistait, 
plutôt que de me séparer de vous, je... 



/ 

27J THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SA 

MARIANNE, surprise. 

De moi?... 

KELLER, embarrasse. 
De... vous autres!... Je ne m'ennuie pas mal ici, moi, et 
votre compagnie ne me ruine pas; vous y mettez une discré- 
tion... et je m'attache à vous d'une manière... étonnante!... 
Allons!... ça ne peut pas vous fâcher. 

MARIANNE, se levant. 
Loin de là, monsieur ; nous sommes reconnaissants de vos 
bontés... 

KELLER. 

Eh bien, alors, sapristi!... je ne peux pas... vous ne pou- 
vez pas trouver mauvais que... et puis... enfin... Mais c'est 
égal, vous voyez bien que... moi, ma foi, j'en perds la tète... 
Oui, croyez bien que... il y a des sentiments qui... des senti- 
ments... (il lui baise la main; à part, en s'en allant.) Ah ! ça n'est 
pas trop mal tourné ! 

SCÈNE XI 
MARIANNE, puis FAVILLA. 

MARIANNE. 

Est-ce que je comprends?... est-ce une déclaration'? Oui !... 
Ah! mon Dieu, j'aurais dû comprendre plus vite et plus tôt 
peut-être ! Mais comment pouvais-je songer à cela, moi ? 
— Allons, oui! je n'étais pas assez malheureuse, apparem- 
ment, il me fallait encore être insultée. (Voyant entrer Favilla.) 
Et lui !... Pour sauver sa dignité, il faut le faire souffrir, il 
faut l'arracher d'ici ! 

FAVILLA, venant s'asseoir à gauche de la table. 

Ah! Marianne ! je suis en colère, très en colère! 

MARIANNE. 

Toi? 

FAVILLA. 

Eh bien, oui, moi! On se lasse d'être bon, à la fin! 



MAITRE FAVILLA 173 

MARIANNE. 

Ah! mon ami, que dis-tu là? 

FAVILLA. 

Que veux-tu! ce Keller est un tracassier! et Frantz est 
d'une faiblesse ! Croirais-tu qu'ils ont rogné la pension du 
pauvre Wolf? C'est une vilenie, oui ! voilà le mot ! et c'est 
ainsi à propos de tout. Ils ont parlé de renvoyer Péters, parce 
qu'il est boiteux, et comme si j'avais besoin d'un coureur 
pour bêcher mon jardin! Keller commande et Frantz obéit; 
et, moi, je ne suis rien, je n'existe pas. 

MARIANNE, s'appuyant sur une pile de livres. 

Tiens, Favilla, tu n'es plus heureux ici. 

FAVILLA, lui tendant la main. 

Si fait! où neserais-je pas heureux auprès de toi? 

MARIANNE. 

Mais tu l'étais davantage avant... 

FAVILLA. 

Oui, sans doute! j'étais tout entier aux joies de la famille, 
aux rêves de la poésie! A présent, il me faut songer à tant de 
choses et à tant de gens! Il l'a voulu !... Mais, si la religion 
de l'amitié ne me fermait pas la bouche, je dirais que c'est 
bien cruel de sa part. Ça me va si peu, de surveiller, de com- 
mander, de gronder!... Pauvre cher Frantz, je lui ai parlé 
sévèrement tout à l'heure, je l'ai affligé : j'ai vu des larmes 
dans ses yeux! lui qui nous aime tant ! Oui, oui, c'est cruel 
d'être obligé... 

MARIANNE. 

Tout cela te fait du mal... Il y aurait un remède... 
Ayant fait doucement le tour de la table, elle vient s'appuyer sur l'épaule 

de son mari. 
FAVILLA. 

Oui, se brouiller avec Keller, mais cela est impossible, (a 
part.) Ce pauvre Herman! 

MARIANNE. 

Absentons-nous. M. Keller ne sait pas vivre seul. Il s'en- 
nuiera et il retournera à ses affaires. 



274 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

FAVILLA. 

Non, tu te trompes, Marianne ! Il s'installera d'autant 
qu'il ne sentira pas de contrôle : je le connais ! C'est un pé- 
dant d'économie, il ferait du mal ici ! Ce serait de la faiblesse 
de ma part, et, dans certains cas, la faiblesse est une lâcheté 1 
Non, non, je ne céderai pasl 

MARIANNE, à part, le regardant s'assombrir. 

Il faut trouver un autre moyen. (Elle s'assied près de lui, en lui 
prenant les deux mains et le tirant de sa rêverie.) Ecoute, Favilla, 
écoute-moi bien ; crois -tu que je t'aime? 

FAVILLA. 

Toi?... Eh bien, que croirais-je donc, si je doutais de ça? 

MARIANNE. 

Te l'ai-je bien prouvé? t'ai-je jamais demandé un sacrifice 
difficile, duuloureux, en vue de moi seule? 

FAVILLA. 

Jamais 1 et quanq" tu me l'aurais demandé l 

MARIANNE. 

Tu ne me l'aurais pas refusé ? 

FAVILLA. 

Non, certes; comment aurais-je pu trouver difficile ou dou- 
loureux de te complaire ? 

MARIANNE. 

Eh bien, j'ose te demander, pour la première fois de ma 
vie, de souffrir quelque chose pour l'amour de moi ; tu aimes 
cette résidence, tu y es attaché par la reconnaissance, par les 
souvenirs : moi, je ne l'aime plus, j'y souffre, j'y mourrais; 
veux-tu que nous la quittions? 

FAVILLA, t<î levant en lui prenant les deux mains. 

Tout de suite ! Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt ? 
Tu y mourrais?... 5nn Dieu ! partons !... Mais tu es donc 
malade ? Tu me cachais... ? Oui, dangereusement, peut-être... 
Ta figure est tout altérée. Oh ! mon Dieu, qu'est-ce donc que 
tu as? 

Il l'emmène snr le devant de la scène. 






MA ITRJ: F A VILLA 273 

MARIANNE. 

Rion de grave jusqu'à présent, c'est plutôt un malaise mo- 
ral. 

FAVILLA. 

Oui !... En effet, je t'ai trouvée préoccupée dans ces der- 
niers temps ; tu avais l'air de ne pas me comprendre ; tu di- 
sais des choses que je n'entendais pas moi-môme... Si bien 
que plusieurs fois je me suis demandé : « Qu'ai-je donc dans 
l'esprit, ou que peut donc avoir Marianne? Est-ce elle ou 
moi...? » Alors, vois-tu, je te regardais, je t'écoutais comme 
dans un rêve... et j'avais peur. 

MARIANNE. 

De quoi?... 

FAVILLA. 

Je ne sais pas... C'était de moi que j'avais peur 1... 

MARIANNE, vivement. 

Tu avais tort! c'est moi qui... Écoute, j'ai eu bien delà fa- 
tigue, tu sais, dans ces derniers temps ; les veilles... le cha- 
grin, ton chagrin surtout... les femmes sont nerveuses!... 11 
s'est fait en moi je ne sais quel trouble, une inquiétude sans 
but, un effroi sans cause, enfin je ne me reconnais plusj 

FAVILLA. 

Ah ! un affaiblissement de la mémoire, n'est-ce pas ? 

MARIANNE. 

Précisément! 

FAVILLA. 

Des impatiences... des illusions! 

MARI A N N E , avec douleur, le regardan . 
Oui, pui, c'est cela 1 c'était comme un désordre dans la pen- 
sée. 

FAVILLA. 

Alors, je comprends 1 Que veux-tu! quand je te voyais 
ainsi... Oh! il eût mieux valu que ce fût moi... Pourtant, 
non l car, toi, je réponds que tu guériras, je le veux; et, d'ail- 
leurs, Dieu n'abandonnerait pas le plus pur de ses anges. Au 
lieu que, si c'était moi... moi, ton soutien, celui de nos en- 



76 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAXD 

fants... Mais qu'est-ce que je deviendrais donc, si je ne pou- 
vais plus vous offrir un dévouement actif, éclairé? si je vous 
fatiguais de visions exaltées, moi, un homme ? Ah ! je ne me 
le pardonnerais pas, j'aimerais mieux être mort que funeste 
à ceux que j'aime. 

MARIANNE. 

lih bien, c'est à moi qu'il faut pardonner d'être ainsi, et tu 
me le pardonneras, toi, j'en suis sûre ; tiens, j'ai absolument 
besoin de changer d'air et de situation; allons-nous-en, aide- 
moi à tromper nos enfants sur la cause de ce voyage. Ils n'ont 
pas ton énergie, ta raison : ils s'inquiéteraient outre mesure ; 
toi, tu m'entoureras de soins, tu me dicteras... Je compte 
sur tci, sur toi seul, entends-tu bien, pour me rendre le calme 
et le bonheur! 

FAVILLA. 

Ah! merci, merci, ma chère femme, ma sainte femme! Pau- 
vre bien-aimée ! Oui, oui, tu guériras, j'en réponds; nous 
irons où tu voudras. 

MARIANNE. 

Eh bien, à Nuremberg, avec Anselme ! et nous y vivrons 
comme nous y vivions autrefois, avant de venir ici, quand 
nos enfants étaient tout petits et que nous étions tout jeunes ! 
isolés, ignorés, sans protection, sans liens avec le monde exté- 
rieur, et si heureux chez nous, souviens-toi ! 

FAVILLA. 

Oh! si je me souviens!... C'était le temps des grandes 
luttes, et des grands enthousiasmes, et des grandes joies... 
Artiste sans nom, incertain et insouciant du lendemain, je 
n'aurais pas sacrifié une heure de ta tendresse pour chercher 
un brillant avenir; l'avenir! je ne l'ai jamais rêvé qu'en toi, 
Marianne 1 dans ton estime, dans ta confiance, dans ton amour ! 
Eh bien, ce rêve, tu me l'as donné, je le tiens, je le possède ! 
Crois-tu qu'il ait perdu de son prix? Non, non, une passion 
comme la. nôtre ne s'affaiblit pas. Elle se retrempe dans les 
souvenirs, elle se sent plus jeune et plus forte, à mesure que 
des années de certitude lui font une base d'or pur et de dia- 



MAITRE I- A VILLA 27: 

niant! Viens, viens, ma femme, partons!... revoyons les lieux 
que tu regrettes, et retournons à la liberté : l'univers est à 
nous, puisque nous avons encore les ailes de l'amour et de la 
poésie ! 

Il remonte vers le fond. 
MARIANNE. 

Oui, ouil merci! 

SCÈNE XII 

Les Mêmes, JULIETTE, ANSELME, venant des 
appartements. 

FAVILLA. 

Venez, enfants, et réjouissez-vous ! Nous ne te quitterons 
pas, Anselme! nous te suivons. 

ANSELME. 

Ah! mon père ! est-il possible? 

JULIETTE. 

Ah ! maman ! je ne me sépare pas de toi ! 

MARIANNE. 

Votre père est le bon ange qui nous rend tous heureux! Je 
vais tout préparer. 

JULIETTE. 

J'y vais ave^ toi... 

MARIANNE. 

Non, Frantz m'aidera. (Bas, à Anselme.) Rc:tez avec lui, 
montrez-lui beaucoup de joie. 

ANSELME. 

Mais comment as-tu fait ce miracle?... 

MARIANNE. 

En invoquant sa tendresse, son dévouement! Ah! c'est quo 
nous étions insensés de douter de lui ! 

Elle sort par lo fond. 
ANSELME. 

Cher père! comment vous remercier...? 

m 16 



278 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

F A VILLA., avec une joie naïve. 
Vous êtes contents? Je suis tout remercié!... Mais, toi, Ju- 
liette?... (S'apercevant qu'elle est triste.) On dirait... Tu es pâle !... 

JULIETTE. 

C'est donc la surprise... le contentement!... 

SCÈNE XIII 

FAVILLA, ANSELME, JULIETTE, KELLER, 
HERMAN. 

HE RM AN, vivement. 

Est-ce vrai, ce que dit lasignora Marianne?... 

Juliette s'efface et cache sa douleur, Favilla l'observe. 
KELLER. 

Non! ça ne se peut pas !... vous ne vous en irez pas comme 
ça! Dirait-on pas que je vous chasse? Pour qui me prenez- 
vous donc? 

ANSELME, à Keller. 

Pour un hôte honorable que nous remercions sincèrement; 
mais, de grâce, monsieur, n'insistez pas... laissez-nous pro- 
fiter d'un moment... 

KELLER. 

Si fait, j'insiste! Voyons, maître Favilla... 

ANSELME. 

Mon père, veuillez donc dire que vous êtes décidé... 

FAVILLA, qui ne fait attention qu'à Juliette. 
Ne me demande rien! regarde! Qu'a donc Juliette ? 

ANSELME. 

Mais rien ! rien du tout, mon père! 

FAVILLA. 

Mais si, je te dis! Oh! je vois clair aujourd'hui, j'observe... 
Juliette! (Juliette tressaille et se retourne vers lui.) Je te croyais heu- 
reuse de suivre ton frère, et voilà que tu regrettes quelque 
chose ou quelqu'un 1 



MAITRE FAVILLA 279 

HE RM AN, avec joie, à part. 
Quelqu'un?... Oh! mcn Dieu! si c'était... 

ANSELME, sévèrement. 

Taisez-vous, monsieur! 

keller, à son fils, avec bontét 
Eh! oui, tais-toi donc! 

FAVILLA, à Herman. 

Oui, tais-toi, Herman ! j'ai compris. 

JULIETTE, éperdue, dans les bras de son pèr& 
Oh! ne croyez pas... 

FAVILLA, avec une douceur paternelle. 
Que je ne croie pas...? Et tu pleures!... Allons, allons, 
Keller, il ne faut pas faire le malheur de ce que nous avons 
de plus cher au monde. Confiez-nous Herman, il voyagera 
avec nous. 

KELLER. 

Avec vous? Eh bien, par exemple !... 

FAVILLA, après une pause, à Keller. 
Vous ne voyez donc pas? vous ne comprenez donc rien?... 

KELLER. 

Si fait! mais... 

HERMAN. 

Mon père!... 

Anselme l'interrompt en lui saisissant le bras avec autorité. 
FAVILLA. 

Keller, je vous devine ! (a Anselme, qui veut parier.) Tais-toi ! 
Vous êtes tous des enfants ! Vous vous imaginez qu'il y a d33 
obstacles... (souriant) invincibles! n'est-ce pas? Ah! Keller, 
vous me jugez par vous-même! vous croyez que vous ne 
pouvez pas nrétendre... parce que je suis baron, parce que je 
suis riche?..*. Pourquoi donc çàf Je ne suis pas plus noble que 
vous, et, quant à la fortune... si j'en ai davantage... oui, il pa- 
raît que ma baronnie \aut mieux que votre commerce, vous 
le dites quand vous êtes de bonne humeur; eh bien, tant 
mieux, votre Gis n'aura rien à envier au mien ! et sachez que 
c'a été mon idée dès le premier jour que je l'ai vu. Oui, oui ! 



280 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

et, chaque jour depuis, je me suis dit : « Voilà celui que la 
loi désignait pour succéder à mon ami ; le ciel l'en a rendu 
digne. S'il est agréé de ma fille, de ma femme... » 

ANSELME. 

Mon père, la voici ; consultez-la, au moins. 

Il court à sa mère, qui entre, et Juliette aussi. 

SCÈNE XIV 

Les Mêmes, MARIANNE, FRANTZ. 

^A VILLA, pendant qu'Anselme dit à sa mère quelques mots à voix 

basse. 
Je n'ai pas besoin de la consulter : son cœur et le mien, 
c'est un seul et même cœur, aujourd'hui comme toujours!... 
Viens, ma chère Marianne! viens bénir un doux projet, un 
bel avenir. 

KELLER, bas, à Marianne. 

Patientez, patientez un- peu! moi, je n'ai rien dit : l'ave- 
nir... 

MARIANNE, bas, a sa fille qui a couru vers elle aussi. 
Juliette, vous ne comprenez donc pas que M. Keller vous 
dédaigne et nous raille? 

FAVILLA, à Juliette, qui s'est précipitée dans les bras de sa mère. 
Allons! oui, ouvre ton cœur à ta mère, mon enfant, (a An- 
selme.) Laissons-les s'expliquer ensemble. 

Il lui parle bas, avec vivacité, ainsi qu'à Frantz, au fond. 
MARIANNE, a Juliette, de manière à être entendue de Keller e 

d Herman . 
Bien, ma fille ! je vois ce qui se passe. M. Herman a parlé, 
malgré moi, malgré son père! et vous subissez cette humilia- 
tion malgré vous ! Eh bien, subissons-la ensemble ! demain, 
nous ne serons plus ici ! 

KELLER, 

Bah! bah 1 



MAITRE FAYILLA 281 

HBHMAN, à KeHer 
Mais dites-lui donc... 

KELLER. 

Sois donc tranquille! Prends donc patience! (a part.) Qu'est- 
^e qu'elle a donc contre moi? 

FAVILLA, à Marianne. 

Eh bien, c'est entendu, n'est-ce pas? Nous emmènerons 
Herman ! 

MARIANNE. 

Il nous rejoindra, mon ami. (Bas, à Herman, qui est venu près 
d'elle.) Je vous défends d'essayer de nous revoir jamais. 

FAVILLA. 

Bien, bien! Et nous reviendrons plus tôt que tu ne pen- 
sais. Leur amour enchantera pour toi cette demeure où tu as 
souffert! Allons, ma Juliette, pas de crainte, pas de tristesse, 
pas de confusion surtout! Pourquoi baisser la tète? C'est si 
beau, c'est si naïf, c'est si pur, le sentiment qui se révèle à 
toi!... (Lui montrant Herman plongé dans une tristesse profonde.) Re- 
garde ton fiancé... ton silence l'inquiète... Tu ne veux pas lui 
dire un mot? (A Herman, lui montrant Juliette.) Et toi, tu n'oses 
pas non plus? Cette affection-là, mes enfants, c'est une chose 
sainte, puisque le cœur de vos parents s'en réjouit sous l'œil 
deDieu ! (a Juliette.) Allons, embrasse-moi, à présent, et dis-moi 
tout bas que tu n'es pas trop mécontente de ton père! (Juliette, 
éperdue, se jette dans ses bras. Marianne et Anselme, consternés et ap- 
puyés l'un sur l'autre, se regardent. — Herman, agité, regarde Juliette.) 

Eh bien, Keller, me trouvez-vous enfin raisonnable? 

KELLER. 

Très-bien! très-bien!... 

FRANTZ, à Favilla, s'approchant pour faire diversion. 
Et la Sainte-Cécile ! N'oublions pas!... 

FAVILLA. 

Oh ! j'y songe, va, et m'y voilà mieux préparé que je ne 
l'étais ce matin. Oui, me voilà réconcilié avec ma position ! 
\lions, mes ami>, plus do regrets amers. Ce n'est pas une 
pensée lugubre qui va nous réunir • c'est l'art divin qui évo- 

4o. 



282 THEATRE COMFLET DE GEuKGE SAND 

que les pieux souvenirs et les images chéries ! (Avec exaltation.) 
toi qui vis toujours dans ma pensée! toi que je vois tou- 
jours et partout pxôs de moi, autour de moi! tu m'approuves, 
lu m'inspires, tu me commandes! Oui, oui, il faut que ces 
enfants soient heureux, pour que ta mémoire soit sanctifiée! 
(il prend les mains d'Herman et de Juliette, les tient convulsivement, et 
dit avec animation.) Oh! amitié sainte, je suis digne de toi, j'es- 
père! (a Herman et à Juliette.) Eh bien, vous pleurez! C'est 
de joie? Oui, c'est de la joie! Oh! regardez, regardez là- 
haut ; ne voyez-vous pas les séraphins qui, dans les jardins 
du ciel, tressent en chantant les couronnes de votre hymé- 
néc ï 



ACTE TROISIÈME 

Même décor. — Le grand fauteuil est près de la cheminée, comme au premier 
acte. Le vieux lustre et les candélabres sont allumés. Le vase de Chine 
est plein de fleurs, et posé sur le guéridon, qu'on a placé à gauche. La 
grande table est rangée près de la fenêtre de droite. Il y a des pupitres 
de musique et deux ou trois violons dans la galerie du fond. La tapisserie 
de gauche est baissée. La fenêtre, au premier plan, est fermée. Il y a du 
feu dans la cheminée, et une harpe près de la fenêtre du fond, à gauche. 

SCÈNE PREMIÈRE 
FRANTZ, JULIETTE. 

Frantz Onit d'allumer les bougies des candélabres. Juliette arrange des 
fleurs dans le grand vase. 

JULIETTE. 

Mettons surtout les fleurs qu'il aimait : mon père veut que 
tout soit arrangé ici comme la dernière fois... 

FRANTZ. 

Fiez- vous à moi. Je n'ai rien oublié. 



MAITRE FAVILLA 283 

JULIETTE. 

Mais mon père était seul avec lui ce jour-là, et j'espère 
qu'il nous permettra d'être ici : je craindrais... 

FRANTZ. 

Nous y serons; mais ne craignez rien, il est en ce moment 
plein de courage et de calme. 

JULIETTE. 

Parce qu'il croit... Hélas! comment ferons-nous?... 
M. Keller ne s'oppose pas... ? 

FRANTZ. 

A notre petite fête commémorative? Non, ma chère Juliette; 
mais il s'opposerait bien... 

JULIETTE. 

Oh! je sais. Ne me parlez pas de cela, mon bon monsieur 
Frantz. 

FRANTZ. 

Pardon, ma chère enfant ! je vous ai vu toute petite... éle- 
vée avec ma nièce; je me figure que je suis, non pas votre 
père, vous ne pouvez pas en souhaiter un meilleur que le vô- 
tre; mais votre oncle aussi, à vous, et qu'il y a des circon- 
stances où je peux, où je dois vous dire... ce que je dirais à 
Cécile. M. Keller a une irrésolution apparente qui cache un 
esprit très-positif et une certaine adresse... Son fils s'abuse 
donc. Soyez assurée de ce que je vous dis; je ne parle 
jamais au hasard. Allons, excusez-moi, et venez rejoindre 
votre maman... à qui j'ai promis de ne pas vous laisser 
seule; elle ne \eut pas que vous rêviez, que vous soyez triste! 

Il remonte un peu et s'arréto. 

JU7,iETTE, préoccupée et abattue. 
Pourquoi serais-je triste, monsieur Frantz, si maman est 
contente? 

FRANTZ. 

Ah! vous devez regretter celte maison... et les amis que 
yous y laissez ! Je ne veux pas parler de moi : j'ai trop Ho 



284 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

chagrin... mais tous les gens d'ici vous chérissent! Allons, al 
Ions, puisqu'il le faut... 

Ils vont pour sortir, Herman entre et les arrête 

SCÈNE II 
Les Mêmes, HERMAN. 

HERMAN. 

Un mot, un seul mot, mademoiselle!... 

FRANTZ. 

Sa mère l'attend, monsieur!... et je ne dois pas... je ne 
veux pas la quitter. 

HERMAN. 

Ah! c'est ; "stement votre présence qui m'encourage, mon- 
sieur Frantz; j'ai à cœur de montrer que je ne mérite pas la 
méfiance cruelle qu'on me témoigne. La sienne me tue ! Non, 
je ne peux pas m'y soumettre ! 

FRANTZ. 

Ce n'est pas de la méfiance, monsieur; on vous sait noble 
et sincère ; mais vous êtes jeune, et vous vous faites illusion! 

HERMAN. 

Non! non! vous dis-je... Mon père m'adonne sa parole, et 
il l'aurait tenue, si la signora Marianne n'eût formellement 
refusé de l'entendre; c'est elle qui repousse mes prières. 

FRANTZ. 

Ce n'est pas elle seule, c'est Juliette aussi ! (Bas, à Juliette.) 
Dites donc un mot qui en finisse ! 

HERMAN, qui devine son intention. 

Oh! ne dites pas que c'est vous aussi, mademoiselle! Ayez 
pitié de moi! laissez-moi partir avec la pensée que, si vous 
m'aviez mieux connu, j'emporterais au moins votre estime ! 

JULIETTE. 

Partir?... vous voulez...? 

HERMAN. 

Oui, oui, certes! celui qui doit quitter Muhldorf, c'est moi} 



MAITRE FA VILLA 2S5 

je ne veux pas que votre père soit malheureux par ma faute, 
et qu'il aille chercher l'incertitude et les fatigues d'une vie 
errante. Puisque l'on doute de ma parole, puisque mon 
amour semble une offense, je m'en vais à l'instant même ! 

JULIETTE. 

Ah! vous avez bien mauvaise opinion de nous, si vous 
croyez que nous consentirions à vous chasser d'ici 1 

« HERMAN. 

J'aurai un prétexte pour m'absenter sans alarmer la délica- 
tesse de vos parents ; Frantz comprend qu'il doit me garder 
le secret, et vous le devez encore plus que lui. Ne voyez-vous 
pas que l'épreuve de ce soir va être terrible pour maître Fa- 
villa, et que l'arracher d'ici en ce moment, c'est briser son 
cœur, sa raison ou sa vie ! 

FRANTZ. 

Eh bien, vous avez eu là une idée généreuse et sage, mon- 
sieur Herman; et je crois que, pour quelques jours encore, 
Juliette doit accepter... 

JULIETTE. 

Oui, oui, j'accepte avec reconnaissance... pour quelques 
jours seulement. 

HERMAN. 

Pour toujours, Juliette, si vous ne m'aimez pas! Ah! si j'a- 
vais quelque espoir de ce côté, je me dirais que vous fléchi- 
rez votre mère, et que, quand mon père aura parlé... Mais je 
vois bien que vous ne croyez pas en moi, et la vie m'est 
odieuse. 

FRANTZ. 

Oh! monsieur Herman, que dites- vous ià? C'est mal. 

HERMAN. 

Ne pensez pas que ce soit une menace ! non, je ne suis pas 
une âme faible! je dois vivre, je vivrai pour celui qui, un 
jour, aura besoin de moi ; mais, à présent, il faut que je m'en- 
fuie... loin, bien loin de ce pays, de ce milieu où tout me 
rappellerait mon rêve évanoui et mon espérance brisée! 
Adieu, Frantz ; je vous connais depuis peu de temps, mai< je 



SW.) THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

vous respecte comme vous le méritez ; je vous confie donc le 
soin de calmer les inquiétudes de mon père... et celui de 
mettre à l'abri du reproche le souvenir d'un malheureux qui 
n'a pas su se faire aimer. 

JULIETTE. 

Herman !... (Frantz fait un mouvement pour la faire taire.) Je VOUS 
aime 1 

FRANTZ. 

Taisez- vous 1 

HERMAN. 

Oh! mon Dieu! 

JULIETTE, avee enthousiasme, à Frantz. 
Ne craignez rien ! (A Herman.) Je vous aime d'une amitié 
sainte que ma mère elle-même ne voudra pas combattre dans 
mon cœur en apprenant à vous connaître. Oh ! je veux lui 
dire tout! et elle aussi vous bénira en secret!... Oubliez un 
rêve qui ne peut se réaliser, mais gardez, pour revenir ici 
quand nous n'y serons plus, une certitude profonde : c'est 
que vous avez en moi une sœur qui a foi en vous, et qui 
priera pour vous tous les jours de sa vie. Adieu, Herman ! 
adieu pour toujours ! mais que mon image reste en vous, pure 
comme cette fleur (elle lui donne une fleur qu'elle a gardée dans sa 
main), douce comme le parfum d'un souvenir béni ! 
HERMAN, recevant la fleur à genoux. 
Juliette! ô Juliette ! 

FRANTZ, entraînant Juliette. 
M. Keller ! Allons, venez ! venez ! 

Ils sortent par le fond. 

SCÈNE III 

HERMAN, KELLER. 

Herman, ivre de joie, baise la fleur et la cache dans son sein. Keller, ea 
entrant, regarde Juliette s'en aller. 

KELLER. 

Ah ! elle était là? Alors, lu ne t'en va plus? 



M A I T K E F A VILLA 
HE RM AN. 

Vous saviez donc...? 

KELLER. 

Le beau mystère! N'as-tu pas fait équiper tes chevaux?... 
Mais on peut leur ôter au moins la bride, n'est-ce pas ? 

HERMAN. 

Non, mon père, je suis décidé... 

KELLER. 

Ah! c'est décidé... comme ça... sans mon aveu?... Vas-tu 
pas te tuer aussi, comme M. Werther?... C'est la mode, à 
présent. 

HERMAN. 

Oh! ne vous opposez pas... 

KELLER. 

Moi? Est-ce que je m'oppose jamais à quelque chose?... 
Mais je te demande une heure de patience, pas davantage. 
Donne-moi le temps de savoir... Tout dépend de la mère... 
(À part.) Elle est si susceptible... elle s'imagine!... (Haut.)Mais 
elle vient ici; laisse-nous et ne fais pas la sottise de décam- 
per avant que j'aie parlé ! 

HERMAN. 

Oh! non certes! (a part, en lui-même.) Puisque Juliette... 

KELLER. 

Va donc, va donc... 

Hcrman sort. 

SCÈNE IV 
KELLER, puis MARIANNE. 

KELLER. 

Hein! cette femme-là m'intimide... c'est singulier... J'ai été 
trop loin, à ce qu'il paraît... Je ne croyais pas que... Allons, 
je vais essayer de tout réparer!... Ah ! c'est là qu'il me fau • 
drait des allures de gentilhomme I 



283 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAXD 

MARIANNE, venant du fond , et voyant Keller, qui s'est un peu 
effacé pour la laisser entrer sans méfian^ 
Pardon, monsieur... 

Elle veut se retirer. 

KELLER, barrant la sortie, sans affectation. 

Oh! soyez sans inquiétude, madame! Écoutez-moi; je ne 

suis pas un séducteur, que diable ! loin de là !... je suis si 

gauche, que je ne me suis pas fait comprendre tantôt. Vous 

aurez cru... 

MARIANNE. 

N'en parlons plus, monsieur; je vous fais ici mes adieux, 
et j'accepte vos excuses. 

KELLER. 

Mes excuses?... Je ne crois pas- avoir été inconvenant; et 
vos adieux... je n'en veux pas. 

MARIANNE. 

Pardonnez-moi... nous ne vous demandons phis qu'une 
heure, pour accomplir ici un dernier devoir ; après quoi... 

KELLER. 

Comment! ce soir? ce soir même?... sans vouloir entendre 
à rien? Ce n'est pas votre dernier mot! Et votre fille, vous ne 
l'aimez donc pas? 

MARIANNE, avec fermeté. 

Monsieur Keller, me demandez-vous la main de ma fille 
pour votre fils? Répondez. 

KELLER, soufiant. 
Ah! enfin! convenez que vous ne me ref iseriez pas... 

MARIANNE. 

Répondez, je vous en prie. 

KELLER. 

Répondez!... répondez!... Vous me faites perdre la tête, et 
je ne peux pas m'expliquer comme ça... Vous avez une ma- 
nière de traiter les affaires sérieuses, vous autres ! Je ne suis 
pas un poëte, moi, un bel esprit, pour faire deviner... des 
sentiments... 



MAITRE FA VILLA 889 

MARIANNE. 

Vous voyez bien, monsieur, que j'avais compris, et ce qui 
eût dû vous le prouver, c'est mon empressement à quitter 
votre maison. 

KELLER, avec une certaine fatuité- 

Ah! alors, ce n'est pas à cause de mon fils ?... c'est à cause 
de moi?... 

MARIANNE. 

C'est pour ces deux causes, monsieur; l'une, dangereuse; 
l'autre,... je ne veux pas dire outrageante, mais ridicule I 

KELLER, avec dépit. 

Outrageante!... ridicule 1... Voilà les gros mots, tout de 
suite ! Qu'est-ce qu'il y a donc de ridicule à rendre hommage 
à la beauté? On n'est pas un homme immoral pour cela, et je 
ne vous ai fait aucun outrage ; je n'ai pas de mauvaises ma- 
nières... avec les personnes distinguées; je me suis exprimé 
délicatement... très-délicatement 1 Et, ma foil vous vous gen- 
darmez bien mal à propos, je trouve. 

MARIANNE, haussant les épaules. 

Ne parlez pas si haut, monsieur, on pourrait vous enten- 
dre 1 

KELLER. 

Eh bien, dirait-on pas que je dois avoir peur de 'quel- 
qu'un ? Il y aurait là cent personnes, que je vous dirais de- 
vant elles... (Marianne s'en va) que vous faites, ma foi, la 
prude bien mal à propos 1 
Marianne est sortie par la ganche, sans écouter la fin de la phrase et 
sans voir Anselme, qui entre par le fond. 

SCÈNE V 
KELLER, ANSELME. 

KELLER , très-animé, continuant sans voir Anselme. 
Et moi, je n'ai que quarante-cinq ans... je ne suis pas plus 
mal qu'un autre. On peut bien être vertueuse sans pour cela 



290 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

blesser les gens, que diable!... Ridicule! moi,... ridicule!... 
Dirait-on pas... 

ANSELME, descendant. 
Qui donc sort d'ici, monsieur ? 

KELLER. 

Ah ! vous cherchez votre mère ? Elle s'en va par là. 

ANSELME. 

Et c'est à ma mère que vous parliez de la sorte? 

KELLER, avec humeur. 
Moi? Bah ! je ne lui parlais pas. 

ANSELME. 

Mais je vous demande pardon! 

KELLER. 

Mais je vous demande pardon aussi... Laissez-moi tran- 
quille! Qu'est-ce que vous me voulez, vous? 

ANSELME, irrité. 

Je veux vous dire... 

KELLER, l'interrompant. 

Vous ne direz rien du tout; vous vous tiendrez coi, ou 
bien... c'est vous qui serez ridicule! Vous compromettrez 
votre mère. 

ANSELME. 

Ma mère ne peut pas être compromise à propos de vous, 
monsieur ; mais votre conduite n'en est pas moins indigne 
d'un galant homme. 

KELLER. 

C'est à moi que vous dites ça, malheureux ! sans respect 
pour... 

ANSELME. 

Pour votre âge? Oh! vous n'êtes pas d'âge à souffrir une 
insulte ; vous venez de le dire ; vous êtes très-jeune, monsieur 
Keller, et, comme vous avez pris rang de gentilhomme, vous 
ne refuserez pas de me rendre raison... 

KELLER. 

Ah bien, oui, raison ! raison à des visionnaires ! Oui, vous 
êtes une famille de visionnaires! Laissez-moi en repos... Je 



MAITRE F A VILLA 201 

n'ai pas peur de vos grands airs, moi! Mais je ne me bats pas 

pour si peu; et, puisque vous riez de ma seigneurie, je vous 

dirai, moi, que ce n'est pas la coutume des gentilshommes 

d'accepter comme cela le déû du premier venu! 

Herman parait. 
ANSELME. 

Alors, le premier venu a le droit de...? 

Il lève la main sur Keller, Herraan s'élance entre eux. 

SCÈNE VI 
Les Mêmes, HERMAN, puis FAVILLA. 

HERMAN. 

Arrêtez, monsieur, je suis à vos ordres 1 

KELLER, le repoussant. 

Toi? Allons donc ! de quoi te mèles-tu? Ya-t'en au diable ! 
laisse-nous. 

HERMAN , résistant. 

Non, mon père, non! Cette fois, je ne vous obéirai pas! 
C'est à moi de repousser une agression... 
KELLER, même jeu. 

Je la repousserai bien moi-même, sois tranquille; car je 
vois que tout ça est une intrigue pour te faire épouser... 

HERMAN, virement. 
Oh! mon père... 
KELLER, hors de lui, renvoyant son fils, qui descend à la droite 

d'Anselme. 
Oui! j'ai été trop bon, trop simple, et je m'en lasse, à la 
fin ! C'est à nous deux, monsieur ! et, puisque vous croyez 
m'eiïrayer... 

ANSELME. 

C'est bien, monsieur, pas de bruit : nous nous reverrons 
tout à l'heure. 

HERMAN. 

Anselme 1 il est impossible que ce ne soit pas une méprise, 



892 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SANt 

que vous n'ayez pas tort contre lui ! Rentrez en vous-même, 
priez-le d'oublier votre emportement... ou je jure... quoi 
qu'il m'en coûte, que je vengerai l'affront... 

ANSELME. 

Je n'ai point affaire à vous, monsieur! 

HE RM AN, sévèrement. 

Oh! vous savez bien qu'on peut toujours contraindre un 
homme de cœur... 

KELLER. 

Toi, je te défends... 
FAVILLA, qui est entré sans bruit, absorbé en lui-même, d'abord, 

à la vue des préparatifs de la Sainte-Cécile , et puis attentif peu 

à peu à ce qui se passe. 

Je vous défends à tous de dire un mot de plus : Anselme, 
si vous avez offensé à tort un homme plus âgé que vous, un 
homme qui est notre hôte, c'est à moi, qui suis calme, de lui 
demander pardon pour vous. Voyons, êtes-vous coupable au 
point de ne pouvoir réparer vous-même...? Au moins, vous 
pouvez me dire le motif de votre colère ; vous le devez l 

KELLER. 

C'est moi qui vous le dirai, maestro, puisqu'en somme, c'est 
encore vous le plus raisonnable pour le moment. Moi-même, 
j'ai été un peu léger peut-être... 

ANSELME, à Keller, en passant vivement derrière lui. 

Quoi ! vous oseriez... ? 

E E LLE R. 

Et pourquoi donc pas? C'est vous qui voulez faire de rien 
une grande affaire... Mais je ne mords pas à ça, moi ! (A Fa- 
villa.) Voilà ce que c'est !... je causais avec votre femme. Je 
lui parlais... de choses et d'autres... Ne s'est-elle pas ima- 
giné... ?(Favilla, par un mouvement de délicatesse, éloigne Herman, qui 
déjà, de lui-même, se tenait au deuxième plan.) Elle m'a dit un mot 

blessant, j'ai eu de l'humeur, je l'ai traitée de prude. Je crois 
que j'ai lâché ce moMà, j'ai eu tort ; mais ce n'est pas à 
monsieur votre fils que j'en demanderai pardon, par exem- 
ple!... Il a des façons peu civiles, j'ose direl... Moi, je suis 



MAITRE FAVILLA 293 

vif, mais je ne suis pas méchant; qu'il dise qu'il en a du re- 
gret, et je n'y pense plus. 

Il va trouver son fils dans le fond. 
FAVILLA, sévèrement. 
Est-ce la vérité, Anselme ? 

ANSELME , regardant Keller avec intention. 
Oui, certes, mon père ! J'ai beaucoup de regret... de n'a- 
voir pas témoigné à M. Keller (Keller descend en s'entendant 
nommer) les sentiments que je lui porte; mais je compte, pour 
m'en acquitter, sur une meilleure occasion que le moment 
où nous sommes. 

Keller, ne comprenant pas le sens , a l'air satisfait et remonte vers 

son fils. 
FAVILLA. 

C'est-à-dire que vous persistez à exiger une réparation que 
je condamne et que je vous interdis! Un duel pour votre 
mère I Malheureux enfant ! vous faites-vous, de son honneur 
et du mien, une idée si vulgaire, que vous le croyiez enta- 
ché... (baissant la voix pour qu'Herman n'entende pas) par une mau- 
vaise pensée ou par une sotie parole? 

KELLER, qui s'est rapproché de Favilla, un peu en arrière. 
Hein? 

FAVILLA, à Anselme. 
Laissez-moi le soin d'une explication où toute violence de 
notre part serait comme l'aveu indigne et mensonger de la 
faiblesse de notre Cause. (Haut et pour que Herman l'entende.) Rc- 
tirez-vous en me jurant sur votre honneur d'attendre mes 
ordres pour donner suite à cette querelle... Vous hésitez? Je 
le veux, mon fils 1 

ANSELME, s'inclinant et sortant par le fond. 
Je le jure, mon père... 

keller, à Herman. 
Et toi aussi, au moins 1 

HERMAN, lui montrant Anselme. 
Sa parole vous répond de la mienne. 



29i THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

EELLER, bas. 

Et ne t'éloigne pas! tout va s'arranger, je t'en réponds! 

Herman sort par la serro. 

SCÈNE VII 
FAVILLA, KELLER. 

K E L LE R. 

A la bonne heure! vous comprenez bien, vous, que je n'ai 
jamais eu l'intention d'offenser... 

FAVILLA. 

Ah! l'intention est tout, monsieur Keller!... One vous ayez 
parlé sans convenance, c'est possible. Vous manquez sou- 
vent de tact, j'ai remarqué cela. 

KELLER. 

Ah ! vous trouvez? 

FAVILLA. 

Aussi je ne fais pas plus d'attention qu'il ne faut a ce que 
vous dites. Mais ce que vous pensiez de ma femme, en vous 
5 ervant de paroles qu'elle a pu mal interpréter, voilà ce qui 
m'occupe, et ce que je vous invite à me dire. 

KELLER. 

Ce que je pensais?... Ah ! parbleu! voilà qui est plaisant, 
de vouloir me confesser! Je me flatte d'avoir été un mari 
aussi respecté qu'un autre... et, quand on aurait dit à ma 
femme qu'elle était agréable, loin de me fâcher, ça m'aurait 
flatté dans mon amour-propre, du moment que j'étais sûr de 
sa conduite! Mais vos idées s'embrouillent aisément ; parlons 
d'autre chose. 

FAVILLA. 

Non pas ; mes idées sont très-nettes, et c'est vous qui me 
répondez vaguement... et même d'une manière évasive !... 
Tenez, Keller, regardez en vous-même, votre conscience ne 
vous reproche-t-elle rien ? 



MAITRE FAV1LLA 295 

KELLER. 

Ma conscience?... Vous doutez que je sois un honnêto 
homme ? 

FAVILLA. 

Non ; mais êtes-vous un hôte loyal, un ami sincère ? 

KELLER. 

Moi?... Mais... (a part.) On dirait que, quand il s'y met, il 
voit plus clair qu'un autre! 

FAVILLA. 

Répondez-moi donc ! Vous sentez-vous toujours digne de 
l'accueil que je vous ai fait, et de la conCdhee que je vous ai 
montrée ? 

KELLER, embarrassé et dépité. 

L'accueil... la confiance... 

FAVILLA. 

Dites l'affection, si vous voulez. Je ne sais pas tendre la 
main à un homme sans lui ouvrir aussi mon cœur. Eh bien, 
je vois que le vôtre a méconnu la noblesse de nos relations, 
et je comprends pourquoi ma femme, répugnant à vous accu- 
ser, voulait sortir d'ici; ce ne serait pas juste, Keller, con- 
venez-en. 

KELLER. 

Certainement, non! il ne faut pas vous en aller pour ça. 

FAVILLA. 

Alors, vous comprenez que c'est à vc.:... 
KELLER, étonné. 

A moi de...? 

FAVILLA. 

Oui. Laissez-nous, Keller; que nos enfants ne devinent 
pas ce qu'il y a de sérieux dans ce désaccord; vous revien- 
drez pour le mariage... On peut so voir sans vivre ensem- 
ble. Feignez de recevoir une lettre, et partez demain ; c'est 
à regret que je vous en prie, mais je doi> cette -nii-faction à 
la dignité de ma Femme, 



296 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

KELLER, riant. 
Comment! vous prétendez me renvoyer de..,? Ah! ah! 
c'est un peu fort, par exemple! 

FAVILLA. 

Ne résistez pas ! ne me contraignez pas... 

KELLER. 

A quoi ? A appeler vos gens, peut-être ! 

FAVILLA. 

Mes gens... contre vous?... Non certes! jamais! C'est moi, 
moi seul qui vous ferai sentir mon autorité. 

KELLER. 

Vous?,.. Allons, allons, mon brave homme, ne devenons 
pas... 

FAVILLA. 

Ennemis? Dieu m'en garde! je ne connais pas la haine; 
mais je sais à quoi l'honneur m'oblige. 

KELLER. 

L'honneur ? Ah ! parbleu ! vous avez peut-être aussi la fan- 
taisie de vous battre avec moi, vous? 

FAVILLA. 

Eh bien, oui, certes, monsieur Keller, j'ai non pas cette 
fantaisie, mais cette intention-là, puisque vous ne me laissez 
pas d'autre moyen... 

KELLER. 

Le beau moyen ! Vous pensez donc que je suis homme à 
renier? 

FAVILLA, s'animant. 

Si je le croyais, ma provocation serait lâche, et je n'ai pas 
le goût des lâchetés 1 

KELLER. 

Ni moi non plus ; et c'en serait une de ma part d'accepter 
le défi d'un homme... qui... qui ne doit ni ne peut... 

FAVILLA. 

Et pourquoi donc cela, s'il vous plaît ? Je ne suis pas plu? 
âgé que vous, monsieur; et, aujourd'hui, comme il y a ving» 
ans, je suis le chevalier dévoué, c est-à-dire l'ardent défen 



MAITRE FA VILLA 297 

seur d'une femme aimée... Ainsi, ce soir... dans une heure!... 

Il regarde autour do lui. 
KELLER, grommelant. 

Oui, oui, c'est ça, dans une heure! si vous n'êtes pas cou- 
ché et malade ! 

FAVïLLA, s'animant. 
Ah! vous raillez, je crois! 

KELLER, irrité. 

Allez au diable, avec vos extravagances I Vrai, j'en ai as- 
sez ! 

FAVILLA. 

Et moi aussi, des vôtres! 

KELLER. 

Eh bien, puisque vous me poussez à bout, vous allez en- 
tendre une bonne fois la vérité que je vous cachais! 
FAVILLA, avec force. 

La vérité?... Allons donc, monsieur, je voyais bien que 
vous mentiez avec moi ! 

KELLER. 

Comme vous voudrez! Je me suis prêté à la circonstance, 
ça ut... Eh bien, ça ne m'amuse plus; ça va trop 

loin, et je trouve votre famille blâmable d'entretenir... 

FAVILLA. 

Quoi donc? 

KELLER. 

Votre folie, la! puisqu'il faut tout vous dire. Je me moque 
bien que vous ayez une crise de nerfs!... vous n'en mourrez 
pas, et, d'ailleurs, ce n'est pas vivre que de rêver sans ces 
Apprenez, mon cher, que vous n'êtes pas plus seigneur de 
Muhldorf que le Grand Turc; vous n'avez pas hérité d'un 
florin. Mon oncle n'a jamais testé en votre faveur, et c'est 
même parce qu'il vous a un peu trop oublié que j'ai le pro- 
cédé de vous garder chez moi jusqu'à ce que la raison vous 
revienne... Tenez-vous donc à votre place ; je ne vous repro- 
che pas ma complaisance; mais ne me rendez pas la vie in- 

17. 



208 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

supportable, car je me verrais forcé de vous dire : « Parta- 
geons le domicile : je garde le dedans... prenez le dehors! » 

SCÈNE VIII 

Les, Mêmes, MARIANNE, ANSELME, JULIETTE, 
HERMAN, FRANTZ. 

FRANTZ , d'abord à la cantonade, au fond. 
Oui, mes amis, placez-vous là dans la galerie, on vous 
avertira! 

Marianne et Juliette entrent par la porte de droite; puis viennent An- 
selme et Herman. 
MARIANNE, allant à Favilla, qui s'est assis sur le grand fauteuil, 
brisé par les paroles de Keller, et les yeux fixes. 
Eh bien, mon ami, commençons-nous? 

FAVILLA, lui prenant vivement la main. 
Marianne... dis-moi... est-ce vrai ce que je Tiens d'en- 
tendre ? 

KELLER, à Marianne, qui le regarde avec surprise. 
Eh bien, oui, je lui ai dit les choses comme elles sont! Il 
était temps ! Il parlait de me mettre à la porte de chez moi, 
et vous lui rendiez un très-mauvais service... 

ANSELME. 

C'est bien maladroit, ou bien cruel à vous, monsieur, de 
risquer... 

KELLER. 

Je ne suis ni cruel ni maladroit, je me conduis suivant la 
règle du bon sens; et vous voyez bien que, devant la vérité, 
le voilà guéri et tranquille. 

FAVILLA, avec doute. 

Guéri?... tranquille?... J'étais donc...? 

MARIANNE, auprès de Favilla, avec Anselme et Juliette. 

Ne cherche pas, je te dirai tout. M. Keller a cru devoir 
agir sans ménagement; nous ne pouvons lui en savoir gré; 
mais nous ne reculerons pas devant la situation qu'il nom 



MAITRE FA VILLA 1M 

impose. Fais seulement un effort, non pas pour ressaisir des 
souvenirs pénibles, mais pour te laisser guider par nous. Ne 
t'effraye pas d'avoir été trompé. Vois dans nos yeux si l'a- 
mour et le respect que nous te portons ont diminué dans 
cette épreuve. Non, non, va! nous te chérissons plus que ja- 
mais, nous te vénérons davantage, s'il est possible; car, en te 
croyant riche et puissant, tu as montré tous les trésors de 
bonté, tous les généreux instincts que ton Ame renferme 1 
ANSELME, s'inclinant vers lui avec respect et tendresse. 

Oui, mon père, vos enfants n'ont jamais été plus fiers de 
vous. 

JULIETTE, a. ses genoux. 

Et plus heureux de vous obéir ! 

HE RM AN, prenant la main do Franti. 

Et vos amis... 

FAVILLA. 

Merci... merci, à vous tous, nobles cœurs i 

KELLER. 

Eh bien, et moi? C'est moi qui vous sauve; car, fan * 
moi... 

FAVILLA, se levant avec fermeté. 

Sans vous, Keller, je croirais encore à l'existence d'une 
preuve... qui, je le vois, a disparu. 

KELLER. 

Quand on vous dit qu'il n'y a jamais eu... Allez-vous re- 
commencer? 

MARIANNE, à Anselme, regardant Favilla. 
Oh! mon Dieu, il persiste!.... 

FAVILLA, rêveur. 

Qui donc peut l'avoir perdue?... Moi seul! car tu l'as vue, 
Cette preuve, Frantz! (Frantz fait signe qne non, d'un air triste.) Tu 
l'as vue! non?... Pourtant elle était dans ma main... (l'est 
alors que, voyant ses lèvres blanchir ot sos yeux s'éteindre,.. 
Je ne sais plus, moi, ce que j'ai dit, ce que j'ai fait !... Oh ! 
oui, dans ce moment-là, ma tète s'est égarée... il m'a dit un 
mot, un dernier mot... Ah! ce mot! il m'a foudroyé! c'était 



300 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

l'éternel adieu!... Mais sa volonté! je me la rappelle bien! 
elle était écrite de sa main, je la vois encore !... 
keller , effrayé. 



Où donc ? 
Hélas! 



MARIANNE. 



HERMAN, impétueusement. 
Mais c'est la vérité qu'il nous révèle! Cherchons rette 
preuve. 

JULIETTE, allant à son père. 
Non ! non! vous voulez donc le tuer? Que nous importe... ? 

FAVILLA, repoussant un peu Juliette, qui veut le calmer. 
Oh! il importe, à moi, de ne pas être un insensé!... un 
fou!... C'est affreux, cela : on n'est plus rien, on n'est pas un 
homme, on n'est plus digne d'être époux et père! Non, non! 
je ne veux pas être fou!... Je retrouverai... je dirai... Mon 
Dieu ! mon Dieu!... quel travail, quelle angmsse! 

Un timbre sonne lentement huit heures. 
MARIANNE. 

Favilla, n'y pense plus, au nom du ciel! songe à l'heure qui 
sonne... à ta promesse, à ton art! 

FAVILLA, écoutant sonner l'heure. 

Oui! c'est l'heure solennelle... Écoutez ! c'est l'ange de la 
mort qui passe sur nos têtes pour nous dire: « Songez à ceux 
qui ne sont plus! » Obéissons ! (il fait signe à Frantz d'introduire les 
musiciens, qui viennent silencieusement; à Anselme, qui lui présente son 
violon.) Donne! (Frantz va au fond et fait signe a l'orchestre qui est 
dans la galerie; Favilla prend son archet, hésite et s'arrête.) C'était... 
MARIANNE, lui rappelant. 

L'air de Hsendel ! 
FAVILLA , faisant à plusieurs reprises le geste d'attaquer le violon. 

Je le sais bien... (Marianne va pour chanter le morceau.) Mais... 
tais-toi!... oui... Eh bien... c'est étrange! 

MARIANNE, vivement. 

Ju'as-tu? 



MAITRE FAVILLA 3Ci 

FAV1LLA, cherchant toujours- 
Rien... je... Eh bien, non! qu'est-ce donc? Mon Dieu! c'est 
bien vrai... c'est fini... ma tète est perdue! Cet air... 

MARIANNE. 

Eh bien? 

FAVILLA, bas, à Marianne. 
Je ne m'en souviens pas! 

MARIANNE. 

Vite! ne le laissons pas chercher! Juliette! (Juliette court à 
la harpe et exécute la première phrase du morceau de Haeodel.) Dieu de 
grâces et de bonté, dissipe les ténèbres qui l'environnent! 
N'a-t-il pas assez souffert, lui, qui n'avait rien à expier? 
Rends ta lumière à cette âme si pure, et que, délivrée de son 
trouble, elle savoure le seul bonheur qui lui convienne, ce- 
lui d'être ardemment aimée !... 

FAVILLA, dans un grand trouble, donne son violon à Anselme. 

Continuez!... (L'orchestre du fond exécute le motif de Haendel ; An- 
selme, le dos au public, joue le premier violon ; pendant l'exécution, Fa- 
villa a une pantomime très-animée jusqu'au trémolo. Faisant un cri.) 

Ah! je me souviens I... mais c'est affreux!... ce mot, ce mot 
terrible : Favilla, je le veux! —Et il était trop tard!... Mais 
pourquoi donc trop tard?... qu'avais-je fait de...? Attendez! 
Il était là, lui... (plaçant le fauteuil comme au premier acte, le dos au 
public), et moi... (il va à la cheminée) ici!... Je tenais l'écrit; je 
disais : « Non, non! pas de récompense! votre amitié! rien 
que votre amitié!... » Et alors... (Il touche le flambeau qui est sur 
la cheminée.) Ah!... oui! c'est cela... (Reculant d'un pas et regardant 
le feu.) Je l'ai brûlé! 

TOUS. 

Brûlé ? 

FRANTZ, ">ement, comme frappé aussi d'un souvenir, en 
descendant. 
C'est vrai! il n'y avait pas de feu, et, quand je suis rentré, 
la flamme éclairait le foyer! 



302 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

KELLER, descendant aussi. 
Brûlé!... un testament en sa faveur! 

FAVILLA, naïvement. 

Eh bien, oui ! Cela vous étonne? 

TOUS, moins Keller. 
Non... 

MARIANNE, tendant la main à son mai". 
Oh ! non, certes ! 

FAVILLA 

Oh! mon ami, tu me pardonnes! Tu as prié pour moi, 
puisque la lumière s'est faite! 

MARIANNE, à Favilla» 
Et maintenant... 

FAVILLA. 

Oui, j'entends... Adieu, Herman; tu continueras l'œuvre 
d'une noble vie, toi, et tu penseras quelquefois au pauvre 
fou qui a trouvé dans son cœur l'inspiration de ne pas vou- 
loir te dépouiller !... Allons, Marianne, ma bien-aimée, viens! 
venez, mes chers enfants! C'est pour vous que j'ai résisté 
à la voix de mon ami! Je voulais qu'on pût dire de nous : 
« Ils n'ont emporté de cette maison que ce qu'ils avaient 
en y entrant, le gagne-pain de l'artiste! » 

Il saisit son violon avec exaltation. 
HERMAN, vivement. 

Oh! mais je vous suivrai, moi! 

KELLER, passant à Marianne. 

Attendez!... attendez un moment!... Que diable!... je... 
je ne suis pas... (Bas, à Marianne.) Oui, madame, j'ai été ridi- 
cule!... mais je retourne à mon bon sens et à ma boutique. 
J'en ai assez, moi, de ne rien faire, et je n'aime pas la cam- 
pagne. Mais (montrant sou fils) voilà le baron de Muhldorf, et 
je vous demande... oui, madame, je. .. je vous demande pour 
lui la rnain de votre estimable demoiselle. 
Marianne unit les mains d'Herman et de Juliette en regardant son mari. 
Herman tombe à genoux devant elle. 






MAITRE FAVILLA 103 

MARIANNE, a Fa villa. 

Ils sont heureux!... Tu le vois, le voilà réalise', ton beau 

rêve!... 

Juliette tombe dans les bras de sa mère. Hermanà penoux. Favilla prend la 
main d'Anselme, lui montrant les heureux qu'il vient de faire. Keller est sa- 
tisfait de lui, et Frantz, un peu au second plan, à gauche, coutemple ce 1 1- 
bleau avec bonheur. 



VkX DE MA1T&S FAVJLÎ.4. 



LUCIE 

COMÉDIE EN UN ACTE 

Gymnase-Dramatique. — 16 février 1856. 



DISTRIBUTION 

ADRIEN DESVIGNES MM. Armand. 

STÉPHENS Dopdis. 

DANIEL Lesuecr. 

LUCIE Mlle Lacrentinf. 

Costumes d'aujourd'hui. 



L'intérieur d'une maison de campagne. Un salon à-l'ancienne mode, vaste 
et autrefois assez beau, maintenant triste et nu. De vieux meubles clair- 
semés. Table à gauche. Une cheminée au fond. Une porte de rez-de- 
chaussée vitrée à gauche au deuxième plan. Porte au second plan à 
droite. Portes latérales au premier plan. 

SCÈNE PREMIÈRE 

DANIEL, STÉPHENS. 

Daniel vers le fond à gauche, occupé à nettoyer un fusi! de chasse. Stéphens 
est sur la porte dn fond et parle à !a cantonade très-haut, mais avec un 
calme qui contraste avec ses paroles. Il a un irès-léger accent étranger. 
Daniel n'a pas l'air de l'entendre, mai* il l'écoute avec attention, 

STÉPHENS, à une personne qu'on ne voit pas. 
Je n'ai pas d'autre chose à vous dire pour le moment; vous 
êtes une personne très-malhonnête, une créature très... dé- 



306 THEATRE COMPLET DE GEORGE SANf 

testable. Je me suis chargé avec plaisir de vous mettre bru- 
talement, oui, brutalement à la porte de cette maison, avec 
défense d'y jamais rentrer... Comment? Quoi?... Taisez-vous! 
Non ! Vous ne méritez pas le moindre égard; vous n'êtes pas 
une femme, vous êtes un démon, oui, un démon, et pour un 
peu... Mais je ne veux pas me mettre en colère, (il ferme la porte 
et entre. A Daniel.) C'est vous qui êtes Daniel, le domestique, le 
garde-chasse de feu M. Desvignes? 

DANIEL. 

Oui, monsieur; et vous, vous n'êtes pas M. Adrien Desvi- 
gnes, ou vous auriez bien changé! Vous avez même l'air... 
Anglais, je crois. 

STÉPHENS. 

Anglais? Oh! non, Américain ! citoyen des États-Unis. J'en 
arrive avec Adrien ; je suis son ami, et je le précède. 

DANIEL. 

Ainsi, c'est bien vrai, il vit et il revient ? 

STÉPHENS. 

Vous en doutez ? 

DANIEL. 

Dame ! je croyais... On le disait mort!... Et vous chassez 
Charlotte, c'est bien vu ; ça ne me gêne pas. 

STÉPHENS. 

Oui, Charlotte, la servante-maîtresse du défunt ; Char- 
lotte, l'intrigante et la langue maudite; Charlotte, la... Je ne 
veux rien dire de plus... Je m'emporterais au delà de toute 
limite. 

DANIEL. 

Et moi, faut-il m'en aller aussi ? (n pose son fusil près de la 
porte vitrée.) Si je vous gêne ? 

STÉPHENS. 

Vous, monsieur Daniel, vous à qui Adrien garde un si ten- 
dre souvenir, et qui lui avez prouvé tant d'affection ! 

DANIEL. 

Souvenir... affection... ça dépend! Et Lucie ? . 






LUCIE 307 

STEPHENS. 

Qui, Lucie ? Ah ! oui, la fille illégitime du vieillard et de 
la gouvernante? Celle pour qui Adrien se voit dépouillé de 
son héritage 1 Où est-elle ? 

[DANIEL. 

Elle est sortie... Elle va rentrer... Et quand elle saura que 
sa mère... 

STÉPHENS. 

Tenez, voici Adrien qui arrive et qui en décidera. Restez; 
il est impatient de vous voir. 

Daniel a fait le mouvement de se retirer. Il reste en s'effaçant, et cache 
une assez vive émotion. 

DANIEL, à part, pendant que Stéphens va à la rencontre d'Adrien. 
Chasser Lucie ! 

SCÈNE II 
Les Mêmes, ADRIEN. 

ADRIEN, à Stéphens. Il est en uniforme d'enseigne de marine. Il 
pose sa valise, son manteau et son chapeau sur la table, sans faire 
attention à Daniel. Il est entré par la droite. 
Eh bien, est-elle partie? 

STÉPHENS. 

C'est fait. 

ADRIEN. 

Ah ! tant mieux! Merci, mon cher Stéphens. La vue de cette 
femme m'eût fait un mal affreux. Rentrer dans cette maison 
après quinze ans d'exil, et avoir sous les ,yeux ce vivant re- 
proche à la mémoire de mon pauvre père... 

DANIEL. 

Elle est en mauvais état, la maison ; mais ce n'est pas moi 
qui étais chargé... 

ADRIEN. 

Ah! Daniel I... Oui, je vous reconnais! (il l'Mpkraate d1 <i<-- 

cen.l en n lui. lUffaNU remonte, puis descend à gaQflto* j «G 



308 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

me suis toujours souvenu de votre attachement, Daniel! C'est 
dans vos yeux que j'ai vu les seules larmes que mon départ 
ait fait couler ici. J'étais un enfant, on m'envoyait au collège, 
et je pressentais que je ne reverrais jamais mon père. Vous 
seut sembliez me regretter... ou me plaindre. Et depuis... 
Oh ! je sais tout, Daniel ! je sais que les petites sommes 
que je recevais chaque année, c'était la moitié de vos gages 
que vous mettiez de côté pour me l'envoyer. (Daniel paraît con- 
trarié et embarrassé.) Ne vous en défendez pas : mon père n'avait 
pas même un faible souvenir pour moi, et ce que vous m'avez 
avancé, c'était pour vous un sacrifice immense. 

DANIEL, vivement. 

Qui vous a dit... ? J'aurais voulu, j'aurais dû faire davan- 
tage, (a part, attendri et mécontent.) Diable!... diable!... dia- 
ble!... ça me gène... 

STÉPHENS, a Adrien. 

Voyons, mon ami, n'oubliez pas... (A Daniel en passant devant 
Adrien.) Daniel, répondez! Vous devez savoir bien des choses. 
Dites sans crainte la vérité à votre maître. Qu'est devenu 
l'argent ? 

DANIEL, comme étourdi du coup. 

L'argent?... Diable!... l'argent!... 

ADRIEN. 

Eh ! mon Dieu ! à quoi bon l'interroger ? Il sait bien, 
comme tout le monde, qu'un capital réalisé en argent est des- 
tiné à disparaître, et que la fortune de mon père a dû passer 
dans les mains de Charlotte. 

Il s'assied à gauche de la table, Daniel a remonté et reste au fond. 

STÉPHENS. 

N'y renoncez pas si vite. On peut être très-délicat et très- 
positif. Si votre père vous a librement frustré pour enrichir 
une fille illégitime, je comprends que vous refusiez d'enga- 
ger une lutte inutile peut-être, et scandaleuse à coup sûr ; 



LUCIE 3Ui 

mais, si son intention n'était pas de vous déshériter, et qu'on 
ait dérobé la somme... 

Il se met à cheval sur une chaise, à droite et à quelque distança de la 

table. 
ADRIEN, à Daniel. 
Vous, Daniel, qui connaissez Charlotte, la savez-vous ca- 
pable d'une pareille action ? 

DANIEL, s'approchant. 

Capable... oui! Mais on est capable de bien des choses 
qu'on ne fait pas... et on en fait qu'on n'était guère capable 
de faire. 

STÉPHENS. 

Est-il probable que M. Desvignes, après un si long atta- 
chement pour cette fille, se soit contenté de lui léguer une 
pension de cinq cents francs, qui n'est même pas réversible 
sur la tète de Lucie ? 

DANIEL. 

Non, mais... Charlotte a bien cherché; elle a fait démon- 
ter tous les meubles, lever les boiseries, les parquets... Elle 
n'a rien trouvé, pas moins. Elle pleure, elle jure qu'elle n'a 
que sa pension, qu'elle est dans la gêne... et c'est possible. 

ADRIEN. 

Voilà qui est étrange ! Cette somme importante aurait donc 
été enfouie quelque part ? 

DANIEL. 

Ou remise en dépôt à quelqu'un. Qui sait? Il faut atten- 
dre... 11 faut voir. On vous a cru mort aux colonies. Peut-être 
aurait-on souhaité que vous ne revinssiez pas... Mais puisque 
vous voilà revenu!... Quand on ne s'attend pas... il y a 
deux minutes que vous êtes là... 

STÉPHENS. 

Vous ne soupçonnez pas quelle peut être la personne...? 

DAMEL, à Adrien* 
Non... Et vous, monsieur ? 

ADRIEN. 

Moi, je suppose tout naturellement que la fille de Charlotte 



310 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

est ou sera en possession de mes biens. C'est elle qui doit sa- 
voir à quoi s'en tenir là-dessus. 

DANIEL, vivement. 
Lucie ? Non ! Lucie ne sait rien ! (Lucie entre, tressaille et reste 
près de la porte, sans être vue d'Adrien.) Ohl VOUS ne connaissez 
pas Lucie ! 

SCÈNE III 
Les Mêmes, LUCIE, 

ADRIEN, sans voir Lucie. 
Et je ne désire pas là connaître. Je ne veux point haïr une 
personne qui me tient, dit-on, de si près, et je ne lui sou- 
haite aucun mal. Si elle est riche à mes dépens, je n'en suis 
pas jaloux. Vous le savez, vous, Stéphens, ce n'est pas un 
sordide intérêt qui me fait repousser la mère et la fille. Ce 
que je ne puis leur pardonner, c'est de m'avoir ravi l'affec- 
tion de mon père, c'est de l'avoir contraint, par une atroce 
domination, à me tenir éloigné de lui, à m'oublier, à me re- 
fuser sa dernière bénédiction!... Cela, c'est lâche, c'est 
odieux, et je ne pourrais jamais considérer comme ma sœur 
celle qui, à la faveur de tels moyens, a usurpé la place dans 
la famille. 

Stéphens a vu Lucie, s'est levé vivement ; il la contemple avec admiration 
et a pris le bras à Adrien pour l'empêcher de continuer; mais Adrien ne 
s'est retourné qu'après avoir tout dit. Lucie a une attitude de douleur 
inexprimable. Daniel est très-attentif à ce qui se passe. 
STÉPHENS. 

Oh!... 

ADRIEN, voyant Lucie» 
Ah! c'est elle! 

DANIEL, allant à Lucie. 

Venez, ma pauvre demoiselle, vous ne pouvez pas rester 
dans cette maison, vous gênez. Je k vas vous conduire auprès 
de votre mère. 



LUCIE 3!i 

LUCIE, pleurant. 

Non, Daniel, ma mère ne veut plus de moi. You^ sa\ez 
comme elle est... singulière avec moi depuis la mort... Eh 
bien, je vt3ns de la rencontrer comme elle sortait d'ici. Elle 
s'installait dans le village, j'ai voulu la suivre, elle m'a re- 
poussée... Oh! bien durement! « Deviens ce que tu pourras, 
m'a-t-elle dit, je n'ai plus le moyen de te garder. Tu es en 
âge de travailler; dis à Daniel de te chercher une place. » Je 
suis revenue ici, moi! l'habitude!... Et puis je me flattais 
que... monsieur voudrait bien me permettre de le servir... 
mais je vois... Conduisez-moi, mon bon Daniel, dans quelque 
terme où je pourrai gagner ma vie. 

STÉPHENS. 

Vous, dans une ferme ? Yous si belle, si délicate!... C'est 
effroyable à penser, c'est révoltant ! c'est impossible ! 

ADRIEN. 

Oui, c'est impossible ! Restez, mademoiselle, restez ici, 
jusqu'à ce que vous ayez trouvé des occupations convenables 
à l'éducation que vous avez reçue. 

LUCIE. 

Non, non! vous m'accusez... 

ADRIEN, se levant. 

Eh nonî... Ce n'est pas vous que j'accuse. Vous pouvez... 
vous devez être étrangère au mal dont je me plains. Mais il 
est impossible que votre mère vous abandonne sérieusement. 
Sa colère contre moi ne peut retomber sur vous. Elle ne tar- 
dera sans doute pas à vous envoyer chercher. Gardez votre 
appartemeat chez moi, jusqu'à ce que votre sort se décide... 
Je vous en prie! 

DANIEL. 

Allons ! merci pour elle, monsieur Adrien. Elle est toute 
gênée, toute suffoquée! Venez, mademoiselle Lucie; tout s'ar- 
rangera, allez! 

11 l'eninn'-iie par la porte Titré*. 



312 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

SCÈNE IV 

STÉPHENS, ADRIEN. 

ITÉPHENS, la suivant des yeux. 
Elle pleure beaucoup. 

ADRIEN. 

Pleure-t-elle, ou fait-elle semblant? 

STÉPHENS. 

Vous ne l'avez donc pas regardée? 

ADRIEN, 

Le moins possible. 

STÉPHENS. 

Vous avez perdu. Elle est bonne à voir; belle et douce 
comme un ange 1 Ah ! c'est enivrant ! oui, enivrant ! 

ADRIEN. 

Vraiment, mon cher Stéphens, vous vous adoucissez bien 
vite devant un jeune et frais visage ! Vous qui me recomman- 
diez la sévérité, vous qui, à bord du navire qui me ramenait 
en France, me disiez chaque jour : « Vous êtes trop indiffé- 
rent à la vengeance; c'est un devoir pour l'honnête homme 
d'être sans pitié pour la méchanceté qui tue, sans égard pour 
la faiblesse qui trahit... » 

Il porte sa valise, puis son manteau, sur un vieux canapé au fond. 

STÉPHENS. 

Oui, et au lieu de voir Paris, le but de mon voyage, j'ai 
voulu C abord vous suivre au fond de cette province; je sen- 
tais que, sans l'aide d'un ami énergique, ardent et versé dans 
les affaires, vous ne saunez pas vous faire rendre justice. 

ADRIEN. 

Eh bien, vous le voyez, à présent; vos peines sont inutiles, 
ma ruine est sans doute consommée, mes ennemis l'empor- 
tent ! Leurs armes sont la colère ou les pleurs, leur faiblesse 
fait leur force ; ce sont des femmes. 



LUCIE 3iJ 

STÉPHENS. 

Des femmes, non. S'il y a, comme je le crains, un troisième 
larron... un... scélérat... Daniel parait le croire; est-ce que 
vous le trouvez net dans ses réponses, le bonhomme? Il me 
parait vague... et même troublé! 

ADRIEN. 

Non, c'est sa manière; il a toujours été comme ça. 

STÉPHENS. 

Ça m'est égal; on vous a dit qu'il redoutait Charlotte; je 
l'examinerai, je veux l'examiner. 

ADRIEN. 

Lui ? Ah ! tenez, mon ami, ces recherches, ces soupçon?, 
tout cela m'est antipathique, et je ne sais quelle fortune mé- 
rite qu'on la poursuive à travers de pareilles angoisses mo- 
rales. Mon cœur, si épanoui, si confiant d'habitude, s'aigri- 
rait à ce métier d'inquisiteur, et il me tarde d'avoir renoncé 
à toute espérance pour me retrouver moi-même. Pour au- 
jourd'hui, du moins, n'y pensons plus, n'est-ce pas? Nous 
avons donné toute la matinée aux affaires, donnons la soirée 
au repos et à l'amitié. (Stéphens s'est levé, Adrien loi a pris le bras, 
et ils remontent lentement jusqu'à la cheminée.) Ah! qu'il m'eût été 
doux de vous recevoir, même dans cette maison appauvrie 
et dévastée, si mes souvenirs d'enfance ne s'y trouvaient cm 
poisonnés par ceux d'une amère persécution ! (n quitte le bras 
de Stéphens.) Mon père a voulu m'oublier, m'effacer de sa vie. 
Je l'aurais pourtant bien aimé, moi!... Tenez, Stéphens. voilà 
le fauteuil où je jouais, enfant, sur ses genoux. Ses pieds, 
alourdis par l'âge, ont usé la pierre de ce foyer, déjà creusée 
par ceux de mon aïeul. Les miens n'y laisseront pas de traces; 
car je n'ai pas même le moyen de conserver cette retraite, et 
je ne suis pas destiné à la douce et tranquille vieillesse de ces 
honnêtes bourgeois; famille honorablo et respectée jusqu'au 
jour où une indigne créature y a apporté le scandale de son 
despotisme... Ah! le mariage ! (il descend. Stéphena lo suit.) C'est 
l'effroi des jeunes gens comme nous, Stéphens, i t pourtant le 
veuvage, ou le célibat, c'est l'écuei' de l'âge mûr. Il faut tou- 
III 48 



314 THEATRE COMPLET OE GEORGE SAND 

jours que l'homme tombe sous l'empire d'une femme, et la 
femme qu'on n'ose pas épouser vous rend coupable ou mal- 
heureux. Je me marierai, moi, je me marierai le plus tôt pos- 
sible, si je rencontre une brave fille qui veuille d'un pauvre 
marin... L'exemple de mon père me fait réfléchir... Il m'é- 
pouvante. Je sens en moi un cœur tendre, faible peut-être, 
comme était le sien, et je ne veux pas attendre, pour vivre à 
deux, l'âge où l'on aime encore, sans pouvoir être aimé sin- 
cèrement. 

STÉPHENS, toujours très-calme. 
Voilà de sages idées, et que je partagerais si vous y faisiez 
davantage la part de l'imprévu. Le bonheur prémédité n'est 
pas mon fait. Je suis plus impétueux que cela; je n'ai jamais 
voulu faire de projets, me connaissant esclave de mes pas- 
sions, qui sont... indomptables... oui, indomptables! Cela 
vous étonne ? C'est comme je vous le dis. Je prends feu comme 
le soufre et la poudre ; je suis... volcanique ! Mes penchants 
sont violents, très-violents, et, quand ma volonté s'empare 
d'un objet, elle ne connaît ni retard ni obstacle. La fatalité 
embrase à chaque instant ma vie, jusqu'à ce qu'elle l'em- 
brase une fois pour toutes. 

ADRIEN. 

Vous me surprenez beaucoup. Il est vrai qu'en vous aimant 
de tout mon cœur, je ne vous connais pas entièrement. Notre 
mutuelle sympathie ne date que de deux mois, et, durant cette 
navigation, comme il n'y avait pas de femmes à bord, je ne 
vous ai pas vu aux prises avec le sentiment. Eh bien, qu'est- 
ce ? Un nuage a passé sur votre figure. 

STÉPHENS. 

C'est que j'éprouve... des tiraillements d'estomac... Adrien, 
croyez-vous que nous ayons déjeuné ce matin? 

Daniel entre par la porte vitréo. 
ADRIEN. 

Je suis sûr du contraire ; nous n'avons pas eu le temps, et 
il se fait tard. (Appelant Daniel.) Je vous demande pardon d'à- 



LUCIE 315 

vance, Stéphens; comme on ne nous attendait pas, il est à 
craindre... 



SCENE V 
Les Mêmes, DANIEL. 

ADRIEN. 

Daniel, y a-t-il moyen de dîner ici ? 

DANIEL. 

Il y a toujours moyen... avec le temps! 

STÉPHENS. 

Diable ! 

DANIEL, baissant la voix, à Adrien. 

Avant tout, je venais VOUS dire... (il porte la main a sa poche 
gauche, la retire vivement et tire un papier de sa poche droite.) C'est une 
sommation d'huissier, pour que vous ayez à payer à Char- 
lotte, dans les vingt-quatre heures, deux trimestres échus 
de sa pension. 

ADRIEN. 

Quoi! elle ose...? 

DANIEL. 

Oh! elle ose toujours, celle-là !... C'est deux cent cinquante 
francs qu'elle réclame. 

ADRIEN. 

Est-il vrai, Daniel, que la maison et ses dépendances no 
peuvent rapporter que mille francs par an? 

DANIEL. 

C'est bien tout au plus. 

ADRIEN. 

Eh bien, que la volonté de Dieu soit faite ! Je partagerai 
avec mademoiselle Charlotte. 

STÉPHENS. 

Ne vous pressez pas tant!... ce le^s est attaquait"!»'. 



316 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

DANIEL, à Adrien. 

Oh! si vous refusez... c'est tout ce qu'elle souhaite; ça la 
flattera même beaucoup, un refus ! 

STÉPHENS. 

Poarquoi? Elle ferait vendre la maison peut-être? 

DANIEL. 

C'est son rêve. Elle espère toujours y dénicher le magot. 

STÉPHENS, mettant la main à sa poche, à Adrien. 
Payez donc ! Avez-vous...? 

ADRIEN, vivement. 
Oui, oui, certes, (il remet de l'argent à Danîel.) Envoyez cela 

tout de suite. 

Stéphens remonte. 

DANIEL. 

J'y vas moi-même, et, en même temps, j'achèterai... pour 
votre dîner... 

ADRIEN. 

Oui ! Tiens, voilà... 

DANIEL, bas. 
Votre bourse est vide. (Adrien a fait un geste d'angoisse.) Qu'est 
ce que vous avez, monsieur? quelque chose vous gène ? 

ADRIEN, bas. 

Non ! non ! Tiens, mon ami, voilà ma montre, vends-la, 
engage-la, procure-moi de quoi vivre ici, avec mon hôte un 
jour ou deux; j'aviserai ensuite à m'acquitter envers toi de 
tout ce que je te dois et à faire un emprunt... 

DANIEL. 

Comment! vous en êtes là ? 

ADRIEN. 

Et où veux-tu que j'en sois, à mon âge et avec mon grade ? 
Au lieu de trouver ici des ressources, j'y trouve des frais de 
succession, des actes et des legs à payer ! 

Il froisse le papier et le jette. 
DANIEL. 

Mais votre ami.,. 



lucie :n 

ADRIEN. 

Parle plus bas ! Il est très-riche, lui; il voudrait m'obliper! 
Tâche qu'il ne s'aperçoive pas de ma situation. 
DANIEL, lui rendant sa montre. 

Reprenez ça... J'ai... quelque chose, moi ! Je vous avance- 
rai le nécessaire ! Et, d'ailleurs... qui vous a dit qu'on ne vous 
rendra pas... puisque vous n'êtes pas mort? 

ADRIEN. 

Pauvre Daniel ! encore? Allons, va vite et reviens 

DANIEL. 

Ah ! dame! ayez patience; faire un diner... Charlotte, qui 
comptait bien ne jamais vous revoir, ne faisait plus do provi- 
sions, et il faudra... 

SCÈNE VI 
Les Mèaies, LUCIE. 

I.h \ posant un erand panier à côté do |la .table; elle h m : - nw Mhlto 

blanc. 

LUCIE. 

Aidez-moi à servir, Daniel ; monsieur doit avoir faim ! 

STÉPHENS. 

Ah ! voici l'ange qui apporte la nourriture au i 

Ii descend à gauche, puis passe devant la table et va à Adrien. 
DANIEL, allant à Luci^, 

Le couvert... bon ! Mais le diner? 

LUCIE. 

Il est prêt. 

DANIEL. 

Ah! vous ave:: vous-même...? 

LUCIE. 

Eh bien, sans doute! 

BTÉPDBN 

RHe~3D&me? 



318 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

DANIEL, bas, à Lucie. 
Mais l'argenterie ? 

LUCIE, tirant des couverts du panier et arrangeant la table, 
La voilà 1 

DANIEL, bas. 

Elle t'avait fait disparaître ! 

lucie, bas. 
Je l'ai reprise, moi 1 et c'est pour cela qu'elle m'a... 

DANIEL, haut, s'échappant. 

Frappée 1 toi! 

STÉPHENS. 

Frappée ! Qui donc ? 

LUCIE, faisant signe à Daniel. 
Piien, personne ! 

DANIEL, exalté. 

Si fait, voyez ! elle la hait, cette gredine de femme ! (il est 

près de baiser le front de Lucie, s arrête, et, avec une serviette blanche 
qu'il tient, il lui essuie le front en tremblant.) Lucie, je ne veux pas 
que vous retourniez jamais avec elle. Je ne le veux pas, moi, 
entendez-vous! 

ADRIEN, qui a été distrait jusque-là. 

Mais que s'est-il donc passé? 

STÉPHENS. 

Vous ne comprenez pas? (Montrant Lucie ) Vous ne voyez pas? 
Charlotte la traite ainsi, parce qu'elle pre*id vos intérêts ! 
Douterez-vous encore? 

ADRIEN, prenant la main de Lucie et la regardant. 

Pauvre Lucie ! 

LUCIE, s'écriant. 

Ah! 

Elle porte la main d'Adrien à ses lèvres avec transport, puis s'enfuit 
hooteuse, va et vient, apportant le dîner arec Daniel. Adrien est 

STÉPHENS, tranquillement. 

Ah! vous êtes bien heureux d'être son frère ! sans cela, je 
serais jaloux de vous jusqu'à la rage. 



LUCIE 3H 

ADRIEN. 

Vraiment, mon ami, vous plaisentez avec un sang-froid... 

STEPHENS. 

Je ne plaisante jamais! 

ADRIEN. 

Quoi ! si vite? 

STÉPHENS. 

Je vous l'ai dit, je suis comme ça I Vous ne pouvez rien 
éprouver pour elle, vous ! Moi, je sens qu'elle m'appartien- 
dra, ou que j'en deviendrai fou furieux! oui, furieux ! 

ADRIEN, 1 emmenant à droite. 

Mais... prenez garde! n'ayez que des vues honorables; 
car je sens... Je dois me rappeler qu'elle mérite mon inté- 
rêt... mon appui peut-être ! 

LUCIE. 

Monsieur est servi 1 

Elle montre un fauteuil à Adrien et se tient debout. 
STÉPHENS, à Adrien. 

Elle s'apprête à nous servir vraiment! Croufirirez-vous 
cela? 

ADRIEN. 

Non, certes!... (S'arrêtant et souriant.) Eh bien, si ! je veux 
réprouver... car le sentiment qu'elle semble réclamer de nu i 
est plus sérieux que celui qu'elle vous inspire, et je l'aurai 
payé assez cher ! 

Il s'assied à table. Lucie le sert. Stéphens s'assied vis-à-vis de lui. 
DANIEL, à part, la serviette sur le bras. 
Ah ! il ne la fait pas manger avec lui ! Ce n'est pas bien ! 
(il croise machinalement sa redingote sur sa poitrine.) Ça me sou- 
lage ! 

LUCIE. 

Daniel, apportez donc du vin ? 

DANIEL, bas, s'approchant d'elle. 
Du vin !... du vin ! où voulez-vous que j'en prenno ? I 
quelle n'a pas eu soin de "ider la cave ! 



320 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LUCIE, bas. 

Mais, moi. j'avais caché le meilleur! Vous en trouverez 
dans l'office. 

Daniel sort, elle le suit jusqu'à la porte vitrée et descend à gauche. 
ADRIEN. 

Voilà un potage excellent. Est-ce que c'est vous, mademoi- 
selle Lucie, qui avez ces talents... estimables? 
LUCIE, à Stéphens, qui lui prend et lui baise convulsivement la main 
au moment où elle lui change son assiette. 

Quoi donc, monsieur, que voulez-vous? 

ADRIEN. 

Stéphens! je vous en prie ! C'est un badinage, Lucie : une 
méprise ! Mon ami est fort distrait. 
DANIEL, apportant du vin à Lucie, inquiet et regardant Stéphens. 

Qu'est-ce que c'est? 

LUCIE. 

Je ne sais pas, je ne comprends pas. 

Elle remonte à ga*che- 
DANIEL, a part, regardant Stéphens, qui des yeux dévore Lucie à 

sa manière. 
Voilà un Américain!... Oui, oui, regarde-la, je te regarde 
aussi, sois tranquille ! 

ADRIEN, qui mange avec appétit, et que Lucie sert avec empres- 
sement. 
Tout cela est fort,. bon, Lucie, et servi avec une propreté 
charmante. 

STÉPHENS. 

Dites une grâce enchanteresse... Comme vous mangez, 
vous! Moi, je n'ai plus faim! Je... Oh !... 

11 soupire et mange. 
DANIEL, retirant Lucie du regard de Stéphens et lui parlant sur le 
devant du théâtre. * 

Ah çà! dites-moi donc, est-ce que vous devez servir comme 
ça des jeunes gens,... vous qui avez toujours mangé à !.i 
, a ble de M. Desvignes?... 



LTTCIK 321 

LUCIK. 

Ce n'était pas ma place, Daniel, ce n'était pas non plus 
celle de ma mère! Aujourd'hui, tout rentre dans l'ordre; fille 
d'une servante, je suis servante aussi, et c'est avec plaisir, je 
vous jure 1 

DANIEL. 

Vous, élevée comme une demoiselle, pourquoi avec plaisir? 

LUCIE. 

Parce que, moi, j'aime mon maître 1 Oh! oui, Daniel, je 
l'aime de toute mon âme ! 

DANIEL. 

Pourtant il ne vous traite pas comme... comme il le de- 
vrait ! et ça m'empêche de m'intéresser à lui. 

LUCIE. 

Il ne veut pas que je sois sa sœur. Eh bien, il a raison. Je 
ne comprenais rien à ma position, moi ! J'aimais Adrien avant 
de le connaître, et vous savez avec quelle impatience je l'at- 
tendais ! Oh,! oui, j'accourais à lui tantôt pour me jeter dans 
ses bras, cela me semblait tout naturel. Malheureuse que je 
suis! Il a parlé... j'ai entendu, j'ai compris! Et, à présent, 
je le trouve encore mille fois trop bon de me souffrir près de 
lui ! moi qui, sans le vouloir, lui ai fait tant de mal 1 

ADRIEN, frissonnant, à Stéphens. 
Est-ce que vous trouvez qu'il fait chaud ici ? 

STÉPHENS. 

Moi, je brûle! 

LUCIE, à Daniel. 
Il fait grand froid. Daniel, allumez donc le feu! 

DANIEL. 

Le feu! le feu!... Il n'y a pas de bois dans la cheminée... 
ni dans le bûcher ! 

LUCIE. 

Vraiment? Eh bien, attendez, je saurai en trouver. 
Elle sort par la porte vitrée. Stéphens se lève •■' la suit jusqu à la porte. 

STÉPHENS. 
Où va-t-elle donc? 



3?2 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

DANIEL, à part. 

Eh bien, qu'est-ce que ça lui fait? 

STÉPHENS, regardant au dehors. 
Comment ! elle soulève un tronc d'arbre mort dans le jar- 
din avec ses petites mains ? Ah ! par exemple! "• 

Il sort précipitamment. 
ADRIEN. 

Prenez garde à Lucie, Daniel! mon ami Stéphens... 

DANIEL. 

Oui, oui, je vois bien ! (il prend son fusil, qni est resté près de la 
porte vitrée.) Attends, attends- moi, grand brigand ! je vas te 
gêner, moi ! 

ADRIEN, l'arrêtant. 

Eh bien, eh bien! (Lui ôtant son fusil.) Vous êtes trop vif, 
Daniel ! Il n'est pas nécessaire... 

DANIEL, regardant dehors. 
Si fait... Vous voyez bien que son air baroque effraye 
Lucie... Elle l'évite, il double le pas, il court après elle... 
Laissez, monsieur : je... 

Lucie rentre avec des morceaux de bois mort dans son tablier et dans ses 

bras. 
ADRIEN. 

Non! tenez, la voilà, (ri va à elle et prend le bois.) Comme vous 
êtes essoufflée et chargée. Lucie ! Et c'est pour moi que vous 
prenez cette peine ! (n aide Lucie à allumer le feu.) Non ! laissez- 
moi faire !... Je ne souffrirai pas plus longtemps que vous me 
serviez ainsi ! Voyons, Stéphens, entrez donc et fermez cette 
porte. Vous nous gelez ! 

STÉPHENS, a la porte vitrée. 
Je ne peux pas entrer, je fume, et, devant mademoiselle 
Lucie, je ne me permettrais pas... 

DANIEL, lui fermant la porte ail nez. 
Oui, oui, ça l'incommode ! 

ADRIEN, a Lucie, qui lui présente des cigares sur une assiette. 
Mais non , Lucie, si cela vous est désagréable. 



LUCU-: 

luc il-:. 
A moi ? Bien au contraire, monsieur! 

Demi-nuit. — Daniel ferme les rideaux de la porte vilrée. 
ADRIEN, s'asseyant près de la cheminée. 
Ah çà! vous m'appelez monsieur, quand, moi, je me per- 
mets de ne pas vous appeler mademoiselle... Je sais bien que 
je suis l'aine, mais ce n'est pas une raison... 
LUCIE, assise sur un escabeau. 

Oh ! je n'oserais pas vous appeler autrement. 

ADRIEN. 

Pourtant... 
DANIEL, qui les écoute attentivement tout en enlevant le couvert. 
Comment donc voulez-vous qu'elle dise ? 

ADRIEN. 

Qu'elle dise Adrien, comme je dis Lucie, (a Lucie.) Me le 
promettez-vous ? , 

LUCIE. 

J'essayerai, monsieur.. .j'essayerai, Adrien ! (à part.) Adrien 1 
le joli nom à dire 1 

ADRIEN. 

Voyons, bonne Lucie, j'ai à me plaindre de votre mère ; 
mais elle est votre mère, et nous ne parlerons jamais d'elle. 
Soyons amis, vous et moi, pour le peu de temps que j'ai à 
rester ici. 

LUCIE, tressaillant. 

Vous ne restez pas ici ? 

ADRIEN. 

Eh ! mais non. Je suis dans la marine, et ce n'est pas ici 
que je peux faire mon chemin. 

LUCIE. 

C'est donc bien beau, la marine? 

ADRIEN, riant. 

Oh! c'est très-beau ! un peu rude, par exemple; la m°r e?t 
une amie très-perfide. 



3-24 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAXD 

LUCIE. 

Ah! ciel! quand il fait de l'orage, je prie Dieu et je trem- 
ble!... 

ADRIEN. 

Vous avez peur de l'orage, vous ? 

LUCIE. 

Pas pour moi I 

ADRIEN. 

Est-ce donc pour moi, Lucie ? 

DANIEL, allumant deux bougies sur la cheminée. 
Pour qui donc, je vous le demande? Elle n'aime que vous 
au monde, à présent ! Ah ! ça n'est pas comme sa mère ! 
ADRIEN. Il se lève et descend. 
Sa mère, encore sa mère ! De grâce... 

LUCIE, le suivant. 
Laissez-moi vous en parler pour la première, pour la der- 
nière fois. J'ai des choses bien sérieuses à vous dire... des 
choses que je n'ai jamais dites à personne et que, moi seule, 
je sais. Puisque nous voilà entre nous avec ce bon Daniel qui 
vous aime... 

DANIEL. 

Quoi? qu'est-ce que vous savez? qu'est-ce que vous vou- 
lez dire ? Vous ne savez rien du tout ! 

LUCIE. 

Vous vous trompez, Daniel. Écoutez-moi, Adrien. Vous 
accusez ma mère... Ce n'est pas à moi d'avouer qu'elle est 
bien coupable envers vous; mais ce que je vous jure, c'est 
qu'elle n'a rien reçu, c'est qu'elle n'a rien pris de ce qui vous 
était destiné. 

ADRIEN. 

Expliquez-vous., Lucie. J'ai foi en votre sincérité. 

LUCIE. 

Eh bien, écoutez! voici toute l'histoire de votre héritage. 
Daniel) très-nerveux, laisse tomber un objet qu'il tient et s'approche 

vivement» 



LUCIE 

11 est bien vrai que notre... que votre père a vendu toutes ses 
propriétés dans les derniers temps de sa vie, et qu'il en a 
reçu l'argent... oh ! beaucoup d'argent ! c'étaient des billets ; 
il y en avait très-épais ! C'était serré, serré, dans un grand 
portefeuille jaune, et il a mis cela avec bien de la peine dans 
une poche de sa redingote. 
Daniel, cachant son trouble, serre comme malgré lui sa redingote contre 

ses flancs. 

ADRIEN. 

Je savais à peu près tout cela, Lucie. Le notaire, que j'ai \ u 
ce matin, m'a dit avoir versé à mon père trois cent mille francs 
en billets de banque. 

LUCIE. 

Oh! je n'ai jamais su combien il y avait... mais je sais 
qu'on m'a dit : « Tout cela, c'est pour toi ! » 

ADRIEN. 

Qui vous p. dit cela, Lucie? mon père, ou votre...? 

DANIEL. 

Sa mère le lui disait sans cesse, et M. Desvignes le disait 
aussi ; il ne s'en gênait pas. 

LUCIE. 

M. Desvignes me l'a dit une fois, une seule fois 1 

ADRIEN. 

Alors, c'était bien son intention de me déshériter? 

DANIEL. 

Eh! mais oui!... 

LUCIE. 

Attendez! Le jour où il me dit, en me montrant le porte- 
feuille : « Voilà qui te fera riche, Lucette ! » je me jetai à ses 
genoux et je lui dis : « Oh ! mon papa!... (C'était un nom 
d'amitié que je lui donnais, il le voulait absolument !) Mon 
eher papa, ne faites pas une pareille chose, ne me déshono- 
rez pas. Si vous m'estimez, si vous m'aimez, ne me donnez 
rien 1 Adrien me mépriserait si j'acceptais cela, et, moi. j'en 
mourrais! Et puis songez à vous-même ! Dieu serait bien mé- 
m *9 



326 THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAND 

content de vous ! Et que dirait-on d'un père qui n'aime .pas 
son fils, un fils qui se conduit bien, qui n'a aucun tort ? Et 
vous si respecté, vous si bon ! Donnez-lui tout, ou bien char- 
gez-moi de le lui remettre. — Comment! s'écria-t-il, tu le 
lui rendrais, toi ? » Il me regarda, il soupira et je vis qu'il 
pleurait. Je le conjurai encore. « Lucie, me dit-il à la fin, 
c'est toi qui me rappelles à mon devoir! Eh bien, je ferai 
mon devoir! seulement, prends bien garde que personne ne 
le sache. On me tourmenterait, et je veux mourir tranquille. » 
Pendant quelque temps, il ne m'a plus rien dit. Il paraissait 
très-abattu, ou très-préoccupé; mais voilà qu'une nuit, 
comme j'étais seule à le veiller... j'étais bien lasse ! je m'en- 
dormis dans le grand fauteuil. Je rêvai... Il me semblait que 
mon papa... que monsieur causait avec quelqu'un I Enfin 
j'entendis fermer une porte, celle qui mène au jardin, et cela 
m'éveilla tout à fait. Je courus à cette porte et j'entendis 
comme de gros souliers qui descendaient l'escalier. (Daniel re- 
garde ses souliers.) C'était le pas d'un homme. J'eus peur; je crus 
qu'on était venu voler... J'allais crier; mais monsieur, qui ne 
dormait pas, me dit : a Tais-toi, Lucette! j'ai fait la volonté 
de Dieu et la tienne ; à présent, je mourrai en paix. Mais jure- 
moi de ne rien dire à personne !.. . » Il n'acheva pas et s'as- 
soupit doucement; le lendemain, il ne parlait plus, il n'enten- 
dait plus. Il a langui ainsi pendant quarante-huit heures 
encore... Je dois vous dire qu'on chercha partout... et qu'on 
ne trouva rien; il avait bien réellement remis pour vous son 
portefeuille à quelqu'un ! à quelqu'un qui n'est pas de la 
maison. Au moment où son âme s'envolait, il me sourit, et, 
d'un geste bien faible, il me montra le soleil couchant, comme 
pour me dire : « Je pense à celui qui est là-bas ! » Et puis il 
dit une parole, une dernière parole bien faible que, moi 
seule, j'entendis... et que je dois... mais que je n'ose pas 
vous redire. 

ADRIEN, très-ému. 

Dites-la! dites-moi tout, Lucie! 



LUCIE 3» 

LUCIE. 

Il me dit en me donnant un baiser sur le front : « Pour ton 
frère ! » 

ADRIEN, lui tendant les mains. 

Eh bien, Lucie, donnez-la-moi, cette dernière, cette sainte- 
caresse ! (Lucie l'embrasse en tremblant, Daniel est très-agité et tour- 
mente son mouchoir.) Merci, cbère et honnête enfant, cœur gé- 
néreux et pur! Je vous dois bien plus qu'une fortune, je vous 
dois la bénédiction d'un père, et je puis le pleurer maintenant, 
sans amertume et sans effroi ! Ah 1 que vous êtes bonne, vousl 
et que vous me faites de bien 1 

DANIEL. 

Alors, vous comptez que le dépositaire...? 

ADRIEN. 

Oh! je compte peu sur le dépositaire! 

DANIEL. 

Vous êtes pressé de l'accuser ! que savez-vous?... Vous êtes 
à peine arrivé ! 

ADRIEN. 

Je ne sais rien! mais il me semble que, s'il eût été pressé, 
lui, de faire son devoir, mon notaire saurait déjà son nom. 
Je crois peu à une probité si lente à se montrer. 
DANIEL, remontant. 

Bahl le notaire! à quoi bon le notaire? 

LUCIE. 

Vous croyez que...? Oh! mon Dieu, j'aurais dû suivre cet 
homme, le voir, l'observer! Je le pouvais! J'ai cru bien faire 
en obéissant ! 

ADRIEN. 

Et vous avez bien fait, Lucie ! Mon père est mort calme et 
en songeant à moi? C'est tout ce que j'aurais demande à Dion 
si j'avais su que j'étais condamné à le perdre. Quant à mor 
patrimoine, il y a longtemps que j'en avais pris mon parti, 
et je saurai accepter encore les hasards et les peines de ma 
destinée. 



528 THEATRE COMPLET DE GEHLGE SAND 

DANIEL, tourmenté, s'approchant d'Adrien. 
Les peines! vous êtes donc malheureux, vous? 

ADRIEN. 

Non. Daniel ! je suis pauvre, voilà tout, et cela m'empêche 
d'être libre. 

DANIEL. 

Et, si vous étiez libre, que feriez-vous? 

ADRIEN. 

Ah! je vivrais à ma guise. Je me retirerais à la campagne. 
C'a toujours été mon rêve! Les champs, les jardins, l'agricul- 
ture, la terre! Vous le voyez, mes amis, c'est un rêve de ma- 
rin. Mais il ne se réalisera pas, j'en suis certain, et à peine 
l'ai-je touchée, cette terre chérie, qu'elle manque sous mes 
pas! J'arrive, je ne trouve plus qu'un petit coin, qui suffirait 
peut-être à mon ambition si j'étais vieux et infirme, mais qui 
ne suffirait pas à occuper honorablement les forces de ma jeu- 
nesse. Mais je vous attriste, Lucie, et je ne sais vraiment 
pourquoi je vous parle tant de moi. Vous avez l'habitude 
d'occuper ce salon, restez-y; j'ai des lettres à écrire, et je 
vous demande la permission de me retirer. (Lucie prend un 
flambeau et le remet à Daniel.) Non, je ne dois pas m'habituer à 
être servi; merci, mon bon Daniel! Bonsoir, chère Lucie. A 
demain! (Daniel le conduit jusqu'à la porte de gauche.) Ah! dites- 
moi, Daniel!... priez M. Stéphens de venir me trouver. 
(Bas.) Je veux lui parler sérieusement à propos de Lucie. 

DANIEL. 

L'Américain ? Je l'ai vu sortir de la maison. 

ADRIEN. 

Lh bien, quand il sera rentré. 

I! sort. 



LUCIE S?9 



SCÈNE VII 

DANIEL, LUCIE. 

Lucie est restée pensive, près de la chemiuéo. — Daniel reste pensif aa 
milieu de la chambre. — Un moment de silence. 

LUCIE, se retournant et regardant Daniel, qui la regarde de son côté. 
Eh bien, à quoi pensez- vous, Daniel? 

DANIEL. 

Et vous, mademoiselle Lucie? 

LUCIE. 

Je me disais que cette maison est laide et pauvre, à pré- 
sent, et qu'il doit s'y déplaire ! 

DANIEL. 

C'est vrai! Charlotte a si bien fait, que c'est comme une 
caserne... C'est nu!... c'est froid! Tout à l'heure, j'irai ache- 
ter du bois pour que, demain... 

LUCIE. 

Oh! oui, faisons en sorte que, demain, il soit un peu moins 
mal. 

DANIEL. 

J'y songe... j'y songe bien ! Dites donc, Lucie... il y a un 
colporteur qui a déballé dans l'auberge du village.... Il a 
toute sorte de choses; si je lui prenais un tapis de pied ? 

LUCIE. 

Oui, un tapis et des couvertures! 

DANIEL. 

Il aurait bien fallu aussi quelques effets peut-être. (îtetonr- 
nant la valise d'Adrien, qui est restée au fond, et l'apportant sur la table.) 
Voilà une valise bien sèche... 

LUCIE, touchant le manteau d'Adrien. 

Et un manteau bien râpé! Et du linge ! C'est toujours né- 
cessaire... ça s'emporte ! 

DANIEL, ouvrant la valise. 

Allons !... je prendrai du linge aussi ! 



330 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LUCIE. 

Ah bien, oui ! mais nous n'avons pas grand' chose à nous 
deux, pour payer ! Tenez, voilà toute ma fortune ! 

DANIEL. 

Une pièce de vingt francs?... Et on dit qu'elle dépouille 
l'héritier ! Il est vrai que, lui,... il a encore moins : il n'a rien, 
jusqu'à piésent! 

LUCIE. 

Il n'a rien ?... Mon Dieu ! comment donc faire ? 

DANIEL. 

Dame!... on verra, on tâchera... Je ne sais pas, moi! 

Tourmenté, il a tiré un portefeuille de sa poche et l'a glissé a la dérobé© 

dans une poche de la valise. 

LUCIE. 

Oh! tâchez, mon bon Daniel, tâchez qu'il ne souffre pas 
ici, et qu'il ne soit plus si pressé de s'en aller. Songez donc, 
s'il part encore une fois, il ne reviendra peut-être jamais ! 

DANIEL. 

Eh!... ce serait peut-être le mieux! 

LUCIE. 

Le mieux! pouvez-vous dire cela? Et la personne qui lu* 
retient sa fortune, elle la gardera donc, si elle voit qu'il y re- 
nonce si aisément? 

DANIEL. 

Le fait est qu'il n'a pas l'air d'y tenir beaucoup. Il ne mé- 
rite guère... 

Il prend la valise sous son bras. 
LUCIE. 

Il ne mérite pas d'être heureux, parce qu'il est bon, désin- 
téressé, noble? Mais vous rêvez donc, Daniel! Quoi! vous 
excuseriez un abus de confiance ? vous ne maudiriez pas un 
f r !pon qui. .? 

DANIEL, tressaillant et rejetant la valise sur la table. 

Un fripon ? 

LUCIE. 

Mais oui, certes, un infâme! Oh! si je le connaissais.. 



L D C 1 B 3J1 

DANIEL. 

Eh bien, qu'est-ce que vous lui diriez? 

lucii:. 
Je lui dirais qu'il n'a ni foi, ni loi, ni cœur, ni entrailles, 
ni honneur, ni religion! Je le dénoncerais... 

DANIEL. 

Vous, Lucie ? Et que savez-vous si cet homme-là n'esl pas 
bien malheureux, bien gène, bien tourmenté ? 

LUCIE. 

11 ne l'est pas assez s'il résista à sa conscience. 

DANIEL, navré. 

Pas assez!... pas assez!... On peut être mal avec sa con- 
science, Lucie, et n'être pas pour cela un coquin. Il y a bien 
des choses qui vous font pencher vers une action... mau- 
vaise! Ce n'est pas toujours pour soi-même qu'on fait le mal. 
11 y a des gens qui, par amitié pour quelqu'un... par esprit 
de famille... la crainte de voir leurs enfants dans la misère... 
A force d'aimer ses enfants, on se dit : a Eh bien, oui, je perds 
mon àme, mais ils seront heureux en ce monde : tant pis 
pour moi dans l'autre ! » 

LUCIE. 

Ah! ne me parlez pas ainsi, Daniel! mon cher Daniel! Vous 
si bon, si honnête, vous me faites du mal ! C'est ainsi que 
ma mère raisonnait pour me faire accepter l'idée de déro- 
ber... Eh bien, cela me faisait frémir, et il y a eu des mo- 
ments... que Dieu me le pardonne! où j'étais prête à mépri- 
ser... non, mais à blâmer ma mèrel 

DANIEL, hors de lui. 

A mépriser!... Tu l'as dit, Lucie, mépriser!... 

LUCIE. 

Mon Dieu! de quoi parlons-nous là? Occupons-noug 
d'Adrien. 

DANIEL. 

Adrien!... oui, je l'aimais!... je l'aimerais bion si... Mais... 
il ne vous aimo pas, lui ! 



532 THEATIIE COMPLET DE GEORGE SAND 

LUCIE. 

II ne m'aime pas! vous croyez? 

DANIEL. 

Il est bien forcé de vous estimer ; mais il aura beau faire, 
il ne pourra jamais oublier... Écoutez donc, il ne le peut 
guère ! 

LUCIE. 

C'est vrai ! (Avec désespoir.) Oh! que je suis malheureuse ! 

DANIEL. 

Eh bien, eh bien, vous pleurez encore? Vous l'aimez donc 
bien, vous? Voilà qui est singulier! c'est du roman, ça, ma- 
demoiselle Lucie! un garçon que vous ne connaissez que 
depuis une heure ! Vous oubliez pour lui ceux qui, toute leur 
vie, ont été attachés à vous... attachés... comme des chiens! 
Voilà! ça ne compte plusl la tète part... le cœur parle... et 
je ne suis rien, moi! rien du tout ! 

LUCIE, lui mettant ses bras autour du cou. 

Vous, Daniel? Oh! vous ne croyez pas cela! Après... 
après mes parents, je n'aime que vous au monde; vous qui 
m'avez bercée, portée dans vos bras ; vous qui m'avez tou- 
jours chérie, gâtée, consolée dans mes peines, protégée con- 
tre les violences de ma mère ! ... Vous ? mais je serais ingrate 
et coupable si je ne vous regardais plus à présent comme 
mon père ! 

DANIEL. 

Ton père!... Oui, vous dites bien! à la bonne heure! vous 
m'avez plus que moi ! Et je ne vous quitterai jamais, moi, en- 
tendez-vous? Où vous irez, j'irai! 

LUCIE. 

Oui, mon bon Daniel; nous irons ensemble... je ne sais où, 
puisque nous n'avons rien ! Dans quelques jours, nous serons 
sans asile ; mais qu'importe ? nous travaillerons ! 
DANIEL, regardant de côté la valise. 

Laissez, laissez faire; j'ai... j'aurai... j'ai quelque chose, 
moi 1 Je vous réponds que vous ne manquerez de rien, et 
même que... 



LUCIE T33 

LUCIE. 

Vraiment! vous avez un peu d'arpent, Daniel? Eh bien, 
courez donc acheter ces meubles, ces étoffes... 

DANIEL. 

Bah! vous pensez toujours aux autres I 

LUCIE. 

Ce n'est pas aux autres, puisque c'est à lui. 

DANIEL. 

A lui! toujours à lui! Allons, j'y vas; mais qu'est-ce que 
vous allez faire en attendant? 

LUCIE. 

Je vas chercher mon ouvrage, et je vous attendrai là, au 
coin du feu. 

DANIEL. 

Allez donc vite, car je veux vous enfermer ici, moi. 

LUCIE. 

M'enfermer? 

DANIEL. 

Oui, oui, à cause de... l'autre ! 

LUCIE. 

Je reviens. 

Elle sort en emportant une bougie. 

SCENE VIII 
DANIEL, seul. 

Mépriser! Elle a dit : mépriser! Et lui... Adrien, qu'est-ce 
qu'il fait, lui? (il va à la porte d'Adrien.) Tiens! la porte ne 
ferme plus... C'est si vieux! (il pousse la porte doucement.) Eh 
bien, il n'écrit pas? Il dort, les coudes sur la table... II esl 
fatigué : c'est si jeune! Ça serait le moment... (il tire le porte- 
feuille de la valise, qu'il a surveillée avec soin pendant la fin do la 
précédente. Elle a été moins bien refermée.) iMais s'il me vuit ?.. . Iiuii ! 



334 THEATRE COMPLET DE GEORGE SÀND 

en soufflant sa bougie... Celle-ci d'abord, (u éteint la seule bou- 
gie restée. — Nuit. En prenant le portefeuille.) Ah! c'était pour 
elle!., mais méprisé par elle!... Allons! 

Il entre chez Adrien. 

SCÈNE IX 
STÉPHENS, puis DANIEL, puis LUCIE. 

STÉPHENS; il entre par la porte vitrée. 
Eh bien, personne?... pas de lumière ?... Ils sont tous sortis 
ou couchés? Et moi qui espérais retrouver Lucie!... Il faut 
absolument que je lui parle. 

Il s'assied sur le vieux canapé du fond. 
DANIEL sort de chez Adrien. A part. 
Ouf ! ça ne me gêne plus! Il ne s'est pas réveillé... personne 
ne m'a vu ni entrer ni sortir... Je vas rallumer. 

Il s approche de la cheminée. 
STÉPHENS, à part. 
Daniel? Pourquoi cet air de mystère ? 
Lucie entre par le côté droit, pendant que Daniel, penché à la cheminée, 
rallume sa bougie. — Jour. 

DANIEL, tressaillant. 
Hein!... qui est là? 

LUCIE, apportant son ouvrage et f autre bosci?» 
Eh bien, c'est moi, Daniel. 

DANIEL. 

Ah!... c'est que... j'avais laissé tomber le flambeau, et je 
pense toujours à ce monsieur... voyageur... Je m'en vas ache- 
ter... Si l'on frappe, n'ouvrez pas. J'emporte la clef. Tant pis 
pour lui, il attendra dehors! il fait froid, ça le calmera! 

Il sort en enfermant Lucie et Stéphens. 



LUCIE 335 

SCÈNE X 
LUCIE, STÉPHENS. 

LUCIE. 

Excellent homme! Que ne suis-je sa 611e, à lui! personne 
ne m'en ferait un reproche. (Elle pose sa bougie sur la table e l 
s'assied pour travailler.) Mais aussi je ne serais pas la sœur d'A- 
drien ! Sa sœur ! que ce mot me semblerait doux ! mais il ne 
sortira jamais de ses lèvres! 

Elle travaille. 
STÉPHENS, qui s'est levé et qui la contemple, lo dos appuyé 

à la cheminée. 
Mademoiselle ! 

LUCIE, effrayée. 

Ah!... comment donc êtes-vous ici, monsieur? 

STÉPHENS, apportant une chaise. 
Lucie, écoutez-moi, ne criez pas, n'ayez pas peur; le temps 
presse, accordez-moi ce que je vais vous demander. 

11 se met gravement à ses genoux. 
LUCIE, avec candeur. 
Mon Dieu! monsieur, qu'est-ce donc? Levez- vous, pariez! 

STÉPHENS. 

Pas avant que vous m'ayez promis une chose d'où dépend 
mon bonheur et ma vie. 

LUCIE, étonnée. 
S'il dépend de moi de vous rendre un service... et si... 

STÉPHENS, se relevant. 

Vous consentez? Oh! Lucie, je vous adore, je vous idolâ- 
tre! Eh bien, voici ce qui m'amène : je veux vous enlever! 
et voici ce que je vous demande : laissez-vous enlever par 

moi. 

lucie, ittTpéfaite. 

Enlever? (a part.) Ah! mon Dieu! c'est un fou 



336 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

STÉPHENS. 

Voyons, Lucie, ne tremblez pas. Votre pâleur est un repro- 
che qui me désespère... et m'exaspère! Je vous respecte, 
oh!... comme vous le méritez! Jeju.«* je proteste... 

LUCIE. 

Alors, monsieur, remettez à me pa 1er en présence de Da- 
niel ou d'Adrien. Tenez, il vous demandait, Adrien, il vous 
attend. 

STÉPHENS, s'asseyant. 

Non, je ne veux pas voir Adrien. Je lui ai écrit des cho- 
ses... qu'il lira quand nous serons partis, et que je vous 
dirai quand vous serez ma femme, (il tire une lettre de sa poche.) 
C'est un secret... un grave secret qui vous concerne. 

LUCIE. 

Moi? 

STÉPHENS. 

Vous, Lucie ; sachez seulement que je viens de voir ma- 
dame Charlotte, qu'elle ne vous reprendra jamais avec elle, 
qn' Adrien ne peut pas et ne doit pas vous garder chez lui... 

LUCIE. 

Pourquoi donc, puisqu'il consent?... 

STÉPHENS. 

Quand il aura lu ceci, il comprendra que c'est impossible, 
à moins que... 

LUCIE. 

A moins que?... 

STÉPHENS. 

Je ne veux pas m'expliquer; ce n'est pas de lui, c'est de 
moi que je vous parle. Vous voilà sans appui, sans famille, 
sans ressources, et, moi, toute ma vie, j'ai cherché une femme 
pure et belle, qui pût me devoir tout sans avoir jamais songé 
à me rien demander. Je la rencontre, c'est vous. Donc, je 
vous emmène et je vous épouse. 

LUCIE, se levant. 

Allons, monsieur, c'est une plaisanterie et une divagation, 
et ni l'une ni l'autre n'est de mon goût. 



LUCIE 3:i7 

STÉPHENS, 86 levant. 

Une plaisanterie avec vous, Lucie? Si j'avais commw an 
pareil crime,... je serais capable de me brûler la cervelle... 
oui, là, tout de suite. 

LUCIE, effrayée. 
Ah! mon Dieu! 

STÉPHENS. 

Une divagation à cause de vous, Lucie? Non! Il n'y a rien 
de plus raisonnable que de vous aimer, et les fous sont ceux 
qui passent à côté du bonheur sans s'y attacher résolument, 
énergiquement, passionnément. Je suis un homme honora- 
ble, indépendant, riche, sérieux, enthousiaste... oui, enthou- 
siaste ! Vous ne dépendez de personne, vous ne pouvez être 
protégée ni secourue par personne. C'est moi qui me charge 
de votre dignité... de votre félicité... de votre honneur. Voilà, 
j'ai dit; venez! 

Il remonte. 
LUCIE, 

Mais non, monsieur, je ne veux pas vous suivre, moi. 

STÉPHENS. 

Si fait ; vous m'avez promis de me croire, vous devez me 
croire. Je vous ai donné ma parole d'honnête homme, vous 
n'en pouvez pas douter sans me faire injure. 

Il prend son chapeau et son manlean» 

LUCIE. 

Que voulez-vous donc faire? 

STÉPHENS. 

Vous prouver que ma demande est sérieuse. Une chaise de 
poste est là qui nous attend, et nous partons tout de suite. 

LUCIE, à part. 

J'ai envie de rire, et pourtant j'ai peur ! (Touchant à u porte 
d'Adrien. — Haut.) Adrien !... Adrien!... 



338 THEATRE COMPLET DE GEORGE SANT 

SCÈNE XI 
Les Mêmes, ADRIEN, puis DANIEL. 

ADRIEN, tenant et nouant 19 portefeuille. 
Soyez tranquille, Lucie : j'étais là, moi, j'entendais. (Allant à 
Stéphens.) Monsieur, vous n'abusez pas seulement de l'hospi- 
talité pour effrayer une personne que la faiblesse et le mal- 
heur devraient vous rendre sacrée : vous oubliez ce qu'elle est 
pour moi; c'est donc une offense envers moi-même, et, quel- 
que service que vous m'ayez voulu rendre, quelque sympa- 
thie que vous m'ayez témoignée, je vous déclare que vous me 
forcez... 

STÉPHENS. 

N'achevez pas, ne me dites pas de sortir de chez vous, 
nous serions obligés de nous battre, et c'est plus honorable- 
ment que nous devons nous séparer. Sachez que je ne vous 
ai fait aucun outrage, puisque vous n'avez aucun droit sur 
cette jeune personne, aucun devoir envers elle. 

Daniel est entré et reste au fond. 

ADRIEN. 

Vous vous trompez, Stéphens! Elle est la fille de mon père, 
elle est ma sœur, puisque je l'accepte pour telle! 
LUCIE, se jetant k son cou. 
Oh! merci, merci, mon Dieu! 

STÉPHENS. 

1 Eh bien, vous vous trompez tous les deux. Charlotte m'a 
tout avoué. Lucie n'est pas sa fille, Lucie n'est pas la fille de 
votre père. 

DANIEL. 

Ehbien^ et de qui donc, s'il vous plaît, est-elle fille? 

STÉPHENS. 

Je n'en sais rien. 



LUCIE 330 

DANIEL. 

Charlotte a eu pourtant une fille ; ça, j'en suis sûr ! 

STÉPHENS. 

Oui; mais l'enfant, au berceau, mourut pendant une ab- 
sence de M. Desvignes. 

DANIEL. 

On l'aurait su! 

stépiiens. 
Cela fut tenu secret. 

ADRIEN, embarrassé. 
Pour conserver les bonnes grâces et les dons de non père ? 

DANIEL. 

Dame 1 c'est possible. 

ADRIEN, avec autorité. 

Daniel, vous savez tout ! Au nom de votre amitié* pour 
moi, je vous somme de dire la vérité. 

DANIEL. 

Eh bien!... voilà ce que je crois... ce qui m'a été dit : Un 
pauvre diable avait une fille du même âge... tout auprès de 
la maison... on fit un échange... à l'insu du père! Et, comme 
il pleurait son petit enfant... sa femme qui était dans le se- 
cret, lui dit : « Tais-toi donc, imbécile 1 notre fille est chez 
M. Desvignes; elle sera riche, heureuse, nous la verrons tous 
les jours, je serai tout de même sa nourrice... » Et voilà 
comme les choses se sont passées. 

ADRIEN. 

Et cet homme a laissé tromper mon père pendant si long- 
temps? 

DANIEL. 

Dame!... il avait perdu sa femme, il était pauvre, il ne 
pensait pas que ça vous ferait tant do tort que ça... ot puis 
il est mort, et le tort qu'il vous a fait n'est pas grand, puis- 
qu'il paraît... qu'on ne vous a rien volé. 



340 THEATRE COMPLET DE GEOilGE SAND 

STÉPHENS. 

Rien volé? 

DANIEL, à Adrien. 
Dame! ce que vous tenez là,... c'est peut-être... 

LUCIE. 

Le portefeuille! je le reconnais ! 

ADRIEN. 

Je viens de le retrouver sur ma table ; cela tient du pro- 
dige, je n'ai vu personne. Et vous, Daniel!... vous saviez 
donc...? 

DANIEL. 

Non, je n'ai vu personne non plus. J'ai seulement entendu 
des pas. (a Lucie.) L'homme aux gros souliers !... 
Lucie passe devant Adrien, qui lui dit quelques mots à voix basse en 

lui montrant le portefeuille qu'il tient à la main et qu'il met sur la 

table. 

STÉPHENS, regardant Daniel et passant devant lai. 

Ah!... (Bas.) Je me tairai, Daniel! (Daniel tressaille. — Haut. 
Eh bien, Adrien, vous le voyez, Lucie n'est pas votre sœur., 
elle est orpheline ! 

DANIEL. 

Orpheline I... oui! 

STÉPHENS, à Adrien. 
J'ai conçu pour elle, je vous l'ai dit, une passion terrible, 
et je l'épouse 1 

DANIEL. 

Vous l'épousez?... Ah ! c'est différent. 

ADRIEN. 

Et vous y consentez, Lucie? 

LUCIE. 

Moi?... Mais non!... Je ne connais pas monsieur!... je ne... 

DANIEL. 

Tu as tort 



LUCIE 341 

ADRIEN. 

Non! elle a raison; car, moi aussi, je... Lucie, vous êtes 
un ange ! Je ne me vante pas d'avoir conçu pour vous une pas- 
sion subite. . . insensée ! Mon cœur a été plus doucement con- 
quis, plus profondément pénétré ; il est à vous tout entier : 
respect sans bornes, amitié sainte, tendresse infinie... Voyez! 
je n'ose pas encore donner le nom d'amour à ce que j'éprouve, 
mais je suis pourtant bien heureux que vous ne soyez pas 
ma sœur! Lucie! vous m'eussiez restitué mon bien si cela eût 
dépendu de vous; moi, je le recouvre (Étendant la main vers le 
portefeuille), et je vous l'offre. Voulez-vous être ma femme ou 
celle de... (tendant la main vers Siéphens) mon ami? 

STÉPHENS, lui serrant la main. 
Vous pouvez être généreux, si vous êtes aimé! Mais... 

DANIEL, à Lucie. 

Eh bien ? 

LUCIE, montrant Adrien. 

Oh! oui, c'est luil c'est lui! Daniel! 

DANIEL, pendant qu'Adrien prend les mains de Lucie. 
Alors !... (il sourit et sa figure s'éclaircit. — A Stéphens.) Dame l 
tant pis pour vousl 

STÉPHENS. 

Ah! je voulais l'emmener avant qu'Adrien pût prétendre à 
elle! C'est la première fois de ma vie que je fais une chose 
calme, réfléchie... habile!... ça ne m'a pas réussi! Il me fau- 
dra revenir à l'impétuosité de ma nature!... Mais qu'au 
moins, Lucie, je devienne, moi, votre frère! 

Lucie lui serre la main. 

LUCIE, à Adrien, regardant Daniel, qui se dandine, attendri, 

content et comique. 
Et ce bon Daniel!... il ne nous quittera jamais, n'est-ce pas? 

DANIEL. 

Dame!... j'espère que nonl 



S42 THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND 

LUCIE. 

Daniel! il pleure ! 

DANIEL, d'une voix étouffée 
Non! je... je... 

ADRIEN. 

Attendez!... Je devine... 

STÉPIIENS , poussant Lucie vers Daniel - 
Embrassez-le donc, puisque... 

LUCIE, se jetant à son cou. 
Ah!... mon père ! 

Adrien serre la main de DaQiel 
§ 



FH DU TOME TROISIEME 



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TABLE 



HAUPIUT i 

FLAMINIO 85 

MAITRE FAVILLA » 409 

UCIE 2C5 



FIN DE LA TABLE 



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