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Full text of "Quand les Français ne s'aimaient pas : chronique d'une renaissance, 1895-1905"

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I 



QUAND 

LES FRANÇAIS 

NE S'AIMAIENT PAS 




"IL 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



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L'Avenir de l'Intelligence, auivi de : Auguste Comte; Le 
Romantisme féminin \ Mademoiselle Monk, ou la Génération 
des événements. — Un volume in-8» écu (3° mille) S fr. 50 

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2S MAURRAS 



QUAND 

LES FRANÇAIS 

NE S'AIMAIENT PAS 



CHRONIQUE D'UNE RENAISSANCE 
1895-1905 

Dans les approches de la 
mort où la raison revient et où 
la vengeance cesse, l'amour de 
la patrie se réveille. 

BOSSUET, Polit., I, II, III. 

DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE 





NOUVELLE LIBR\IRIE NATIONALE 

11, RUE DE MÉDICIS, PARIS 
M C M X V I 



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 

SUR PAPIER VERGÉ D' ARCHES 

CENT EXEMPLAIRES RÉIMPOSÉS, NUMÉROTÉS A LA PRESSE 

LES EXEMPLAIRES SOUSCRITS 

AVANT LA MISE EN VENTE 

PORTANT CHACUN LE NOM DU SOUSCRIPTEUR 



Copyright 1916, by Société française d'Éilition et de Librairie, 

proprietorof Nouvelle Librairie Nationale. 

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptations réservés 

pour tous pays. 



A LÉON DAUDET 

PROPHÈTE d'avant-guerre 
PHILOSOPHE LIBÉRATEUR DU JOUG ALLEMAND 

POUR LE REMERCIER 

DE LA CHAUDE LUMIÈRE 

ET DE LA POÉSIE GÉNÉREUSE 

DE SON ACTION 

POUR SALUER LA TRÉB PUISSANTE 

ET BIENFAISANTE 

CORDIALITÉ 

DE SON COMIQUE RÉDEMPTEUR 

QUI ANNONCE JUSTICE 

ET QUI REND AUX HÉROS 

DE LA FRANCE GUERRIÈRE 

LE TEMPS LA PATIENCE LA SAINTE VERTU 

d'espérer 



PREFACE 



Quand les Français ne s'aimaient pas, ils ne 
pouvaient rien souffrir qui fût de leur main, ni 
de la main de leurs ancêtres : livres, tableaux, 
statues, édifices, philosophie, sciences. Cette 
ingratitude pour leur patrie était si farouche 
qu'un étranger a pu dire que leur histoire sem- 
blait écrite par leurs propres ennemis*. Ni les 
arts, ni les lettres, ni les idées ne trouvaient 
grâce, à moins de venir d'autre part. 

Le plus haut point de cette mode se place il 
y a vingt ans environ. Nos compatriotes se firent 
donc beaucoup prier et parfois refusèrent net 
quand on les conjura de se garder, de se pré- 
munir, de tenir en état leurs armées de terre et 
de mer, car à quoi bon mettre en défense tant 
de biens qu'ils n'estimaient pas? Cependant, 
peu à peu, on les a vus se réconcilier avec 
leur image, et voilà qu'aujourd'hui ils se feraient 

1. C'est l'historien Henri Pirenne, l'un des héros de la 
résistance universitaire en Belgique, déporté en Allemagne 
au mois d'avril 1916. 



VIII QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

hacher pour se délivrer d'un Barbare à qui 
l'on avait tout ouvert, même l'État, même 
l'École, même les têtes dans lesquelles le pays 
était supposé se penser. 

Quel changement et quel retour! 

On voudrait faire croire que ça s'est fait 
tout seul. En quoi l'on raisonne tout juste comme 
nos débitants d'alcool : — Voyez, disent-ils, ce 
qu'il faut penser des perfides qui représentaient 
notre race comme empoisonnée et dégénérée. 
Pauvres alambics innocents! Ce peuple en déca- 
dence se bat comme un lion, obéit comme un 
ange et meurt comme un héros. Alors? Et que 
deviennent tant d'injurieuses communications à 
l'Académie de Médecine, de diagnostics épou- 
vantables et de pronostics affolants? 

Ce raisonnement de l'honorable corps de 
métier a trouvé un écho rapide : — Que de- 
viennent, demandent les maîtres et les chefs de 
la doctrine démocratique, tant d'accusations, de 
plaintes et de craintes? La nation que nous avons 
élevée donne un modèle de patriotisme très pur. 
Vous qui nous reprochiez de ne pas enseigner 
la patrie, voyez les fils de notre esprit, comment 
ils répondent pour nous. 

Comme les débitants oublient la résistance 
opposée au toxique par l'élite de la jeunesse, par 



PRÉFACE. IX 

le grand, l'admirable mouvement de renaissance 
physique issu de la pratique et de la propagande 
de tous les jeux : ainsi les maîtres de l'erreur 
oublient de remarquer que leurs positions ont 
beaucoup varié, et toujours dans le même sens. 
On peut dire qu'ils ont fait du chemin. Quel 
chemin? Celui que nous leur avons fait faire. 
Nous : Lemaître, Bourget, Barrés, Drumont, 
Goyau, le livre et les collègues de M. Boc- 
quillon', nous les nationalistes, les royalistes, 
V Action française. On a dû avancer dans notre 
voie ouverte pour ne pas succomber à un 
lâchage universel : tant de faits commençaient à 
nous donner raison! Car, dès lors, notre France 
ne voulait pas mourir\ Son patriotisme de 
guerre ne fait qu'étendre à l'ensemble des ci- 
toyens l'état d'esprit d'avant la guerre qui n'était 
pas encore éprouvé ni admis par tous. 

Bien n'eût été plus agréable que d'oublier les 
dissidences antérieures et de faire un généreux 
abandon de nos efforts et travaux passés à la 

1. La Crise du patriotisme à l'école, 1905. 

2. Recueillons cette vue d'ensemble de l'ingénieux et 
éloquent critique anglais, M. Edmond Gosse : - Depuis 
quinze ans, il a été impossible à l'observateur perspicace 
et sans parti pris de ne pas remarquer que la France ras- 
semblait ses forces morales, simplifiait son attitude poli- 
tique, se préparait sans hâte en vue d'une action concertée. » 
{Mercure de France, février 1916.) D'une élite à l'autre, elle 
S'est ébranlée peu à peu. La réaction du noble Charles 
Péguy, par exemple, est de 1905. 



X QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

masse anonyme de nos biens nationaux; cela 
n'est pas possible depuis que l'on essaye auda- 
cieusement de transférer le mérite et l'honneur 
exclusif de la patrie sauvée aux partis et aux 
idées qui l'avaient fait péricliter en la re- 
niant. 

Nous n'éprouvons aucun plaisir à rappeler 
l'erreur de quelques délinquants. Nous avons 
perdu beaucoup d'hommes, nous portons une 
multitude de deuils. Ceux qui s'avancent comme 
nous entre une double haie de tombes et dont 
les yeux ne cessent de leur représenter tout le 
sang beau et pur versé depuis vingt mois ne 
peuvent pas donner leur cœur aux petites pen- 
sées de vengeance et de haine. A peine peuvent- 
ils se rappeler les lâches provocations de mil- 
lionnaires politiciens qui ont employé des tri- 
mestres entiers de l'Union sacrée à faire assaillir 
d'une boue fétide notre patriotisme, notre prin- 
cipe politique, jusqu'à notre personne, qui 
importe si peu ! Un écrivain qui n'a qu'à ouvrir 
ses cartons pour y trouver les matériaux d'un 
livre comme celui-ci a le droit de penser que les 
lettres de son nom suffisent à couvrir de honte 
ses diffamateurs'. 

1. Je cois devoir dire ici que, à dater du 6 juin 1915, une 
feuille innommable nous désigna tous les jours à son public 
•çous le titre de serviteurs de l'étranger. 

U'honnêtes juges de France avaient, le 12 octobre 1915, 



PRÉFACE. XI 

En revanche, il tendra la main bien volontiers 
aux hommes qui se sont trompés jadis et qui, sans 
renier l'erreur, ni en reconnaître les causes, 
vivent dans le désir de rendre des services à 
la patrie. Tout ce qui vient d'eux est précieux, 
actes, paroles ou simple signe d'un sentiment 
juste et d'une volonté bienfaisante : nous ne 
serons pas trop, nous ne serons jamais assez 
pour l'effort de reconstruction ! Mais ce qui fut 
doit être su. Cela est prudent à l'égard du très 
petit nombre dont l'esprit d'intrigue et demalfai- 
sance plus ou moins volontaire n'est pas douteux ; 
car seule l'idée vive des fautes passées, inscrite 
en traits brillants dans la mémoire du pays, 
fournira la garantie d'un peu de sagesse et de 
modération de ce côté-là. Si l'on a le malheur 
de laisser obscurcir la vérité sur un tel passé, 
on augmente le pouvoir des fables menteuses. 
Moins pour gêner les intérêts qui la subsidient 
que pour en interrompre les conséquences 
nuisibles, la fiction des partis doit être corrigée. 
Le cours de leurs erreurs doit être rétabli. Or, 



condamné le repris de justice collaborateur de ces calomnies 
à la prison, à l'amende, à des dommages-intérêts relativement 
élevés. Par un remarquable , un arrêt d'appel 

supprima la prison, réduisit les dommages sous le prétexte 
de nos «• provocations » : provocations qu'il faudrait placer 
après le délit, car l'avocat du drôle avait lui-même reconnu 
à l'audience que nous n'avions jamais attaqué ses clients! 



XII QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

rien n'est plus facile. Il suffit de montrer nos 
traces et nos marques, nos signatures et nos 
drapeaux sur les anciennes positions où l'on 
a fini par venir s'installer près de nous. Il suffit 
de réimprimer ce que nous disions entre 1895 
et 1905 sur tant de graves problèmes abordés, 
traités, raisonnes, même résolus aujourd'hui, 
mais qu'il fallut imposer à la réflexion pour 
aboutir à la mise en défense du pays et n'être 
pas absolument pris au dépourvu par la guerre. 
Le rétablissement intellectuel et moral s'opéra 
peu à peu, mais au sortir de quel abîme ! 

Le graphique de cet effort pourrait s'intituler : 
De V anarchie à la patrie ou bien De V anarchie à 
r ordre.... C'est le filigrane visible de ce recueil. 

Vers 1891, un bel esprit trouvait applaudis- 
sement, gloriole, fortune à insulter notre 
Jeanne d'Arc, cela le faisait prendre pour un 
auteur noble et hardi. En 1902, ces gentillesses 
étaient déjà chassées de la littérature et ne 
recueillaient plus d'honneur que chez les poli- 
ticiens. En 1908, pour s'être livré à ce jeu, un 
professeur recevait le fouet dans sa chaire ; s'il 
put se faire élire député, deux ans plus tard, ce 
fut à la faveur de rétractations préalables. Cepen- 
dant, jusqu'en 1911, il se trouvait une police 
pour arrêter, des juges pour punir d'amende ou 



PRÉFACE. xui 

de prison l'imprudente jeunesse coupable de 
porter des fleurs à la statue de la Sainte de 
la patrie. Ce n'est qu'après 1912 que le culte 
de la bonne Lorraine put être célébré par 
d'immenses cortèges à travers les rues de Paris, 
Il faut en remercier non le destin, ni le hasard, 
ni les leçons de l'école officielle, ni les votes de 
la Chambre des députés, mais Maurice Pujo, 
mais Maxime Real del Sarte, Marius Plateau et 
leurs jeunes amis. Si le remerciement se trom- 
pait d'adresse, il faudrait renoncer à la différence 
du vrai et du faux, personne ne pourrait plus se 
flatter de rien comprendre à rien, non pas même 
à ce doux spectacle de guerre apporté par l'année 
1916 : une délégation du Parlement britannique 
déposant une palme aux pieds de Jeanne d'Ajc 
sur le vœu explicite du même M. Clemenceau 
qui, sous son propre ministère, sept ou huit ans 
plus tôt, faisait brutaliser tous les passants ca- 
pables d'un signe de piété envers l'héroïne. 

On peut suivre du doigt, dans le laps des mêmes 
années, l'ascension et le déclin du sentiment qui 
s'est appelé l'hervéisme. Quand il était professé 
au Mercure de France par M. Remy de Gourmont 
(vers 1891 , toujours), c'était unegrande élégance. 
Dans la même décade, les petits cénacles 
se divertirent d'un projet d'empire germano- 
franc dont Berlin et Paris auraient été les pôles 



XII QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

rien n'est plus facile. Il suffit de montrer nos 
traces et nos marques, nos signatures et nos 
drapeaux sur les anciennes positions où l'on 
a fini par venir s'installer près de nous. Il suffît 
de réimprimer ce que nous disions entre 1895 
et 1905 sur tant de graves problèmes abordés, 
traités, raisonnes, même résolus aujourd'hui, 
mais qu'il fallut imposer à la réflexion pour 
aboutir à la mise en défense du pays et n'être 
pas absolument pris au dépourvu par la guerre. 
Le rétablissement intellectuel et moral s'opéra 
peu à peu, mais au sortir de quel abîme ! 

Le graphique de cet effort pourrait s'intituler : 
De V anarchie à la patrie ou bien De V anarchie à 
r ordre.... C'est le filigrane visible de ce recueil. 

Vers 1891, un bel esprit trouvait applaudis- 
sement, gloriole, fortune à insulter notre 
Jeanne d'Arc, cela le faisait prendre pour un 
auteur noble et hardi. En 1902, ces gentillesses 
étaient déjà chassées de la littérature et ne 
recueillaient plus d'honneur que chez les poli- 
ticiens. En 1908, pour s'être livré à ce jeu, un 
professeur recevait le fouet dans sa chaire ; s'il 
put se faire élire député, deux ans plus tard, ce 
fut à la faveur de rétractations préalables. Cepen- 
dant, jusqu'en 1911, il se trouvait une police 
pour arrêter, des juges pour punir d'amende ou 



PREFACE. XIII 

de prison l'imprudente jeunesse coupable de 
porter des tleurs à la statue de la Sainte de 
la patrie. Ce n'est qu'après 1912 que le culte 
de la bonne Lorraine put être célébré par 
d'immenses cortèges à travers les rues de Paris. 
Il faut en remercier non le destin, ni le hasard, 
ni les leçons de l'école officielle, ni les votes de 
la Chambre des députés, mais Maurice Pujo, 
mais Maxime Real del Sarte, Marins Plateau et 
leurs jeunes amis. Si le remerciement se trom- 
pait d'adresse, il faudrait renoncer à la différence 
du vrai et du faux, personne ne pourrait plus se 
flatter de rien comprendre à rien, non pas même 
à ce doux spectacle de guerre apporté par l'année 
1916 : une délégation du Parlement britannique 
déposant une palme aux pieds de Jeanne d'Ajc 
sur le vœu explicite du même M. Clemenceau 
qui, sous son propre ministère, sept ou huit ans 
plus tôt, faisait brutaliser tous les passants ca- 
pables d'un signe de piété envers l'héroïne. 

On peut suivre du doigt, dans le laps des mêmes 
années, l'ascension et le déclin du sentiment qui 
s'est appelé l'hervéisme. Quand il était professé 
au Mercure de France par M. Remy de Gourmont 
(vers 1891 , toujours), c'était unegrande élégance. 
Dans la même décade, les petits cénacles 
se divertirent d'un projet d'empire germano- 
franc dont Berlin et Paris auraient été les pôles 



XIV QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

SOUS un même empereur. Quel empereur? Un 
écrivain, lauréat de l'Institut, qui se sait tou- 
jours gré de cette liberté d'esprit, déclara pré- 
férer aux Bonaparte inconnus, aux Orléans sans 
prestige, la candidature de Guillaume Hohen- 
zollern.... Ces petites effronteries couraient un 
peu partout, principalement les feuilles dites 
d'avant-garde où se préparait l'esprit des lettres 
futures. Dans ces jeunes revues, que l'on affecte 
aujourd'hui de déprécier pour arrêter des compa- 
raisons que l'on craint, presque tous en étaient 
au point où fut Hervé dix ans plus tard. Mais, 
après dix autres années, à la veille de la guerre, 
l'hervéisme était à peu près déserté par Hervé 
et sa bande d'agitateurs. Quant à nos jeunes 
Lettres, si l'on veut consulter pour 1914 un 
équivalent du Mercure au quart de siècle pré- 
cédent; il faut regarder la Revue critique^. Sur 
quarante intellectuels français qui la rédigeaient, 
treize sont morts, trois disparus, onze blessés* 
et tous nous sont témoins de la glorieuse vi- 
gueur de l'image de la patrie au sommet du nou- 
vel esprit de la France. 

A la faveur du réveil qui fut général, la dé- 
germanisation avait commencé ; contre les idées 

1. La Revue critique des idées et des livres, rédacteur en chef 
Pierre Gilbert, tombé au champ d'honneur. 

2. Statistique arrêtée au 15 février 1916. 



PRÉFACE. XV 

étrangères et les maîtres étrangers, une réaction 
patiente et tenace se développait. Elle n'avait 
pas lieu dans les parlements, les réunions pu- 
bliques ni les lieux de scrutm. Elle s'accroissait 
peu à peu dans les bibliothèques, les musées et 
les salles de cours où elle était née. La nouvelle 
idée de la France s'élevait des cerveaux 
français. 

Il fallut voir plus tard quelles mesures de 
défense doit conseiller l'étude de ce beau visage 
de la patrie. Mais alors il apparaissait comme un 
sujet de poésie, d'enthousiasme, de piété et de 
fier amour. Ceux qui finirent par conclure : poli- 
tique d'abord, avaient commencé bien loin de ce 
terme. On veut tromper quand on insinue le 
contraire. Les Lettres nous ont conduit à la Poli- 
tique par des chemins que ce livre peut jalonner, 
mais notre nationalisme commença par être 
esthétique. Il tendait à restituer à la France 
des avantages contestés, ou méconnus ou négli- 
gés. Sans perdre un seul instant de vue que la 
raison et l'art ont pour objet l'universel, nous 
remettions au jour les services et les hommages 
rendus à la beauté et à la vérité par les hommes 
de sang français. Nos déductions s'étaient 
nourries des caractères historiques et territo- 
riaux de la France : les pays et les races, les pro- 
vinces et l'État, les archives et les légendes, 



XVI QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

l'ample trésor des idées, de la poésie et des 
arts. Ce patriotisme d'origine immatérielle de- 
vait en devenir le plus réaliste de tous. 

Naturellement, nos aînés quinquagénaires se 
demandèrent plus d'une fois ce que nous leur 
chantions avec notre déesse France tirée toute 
vive d'André Chénier, 

Salut, déesse France ! 

Mais eux nous déconcertaient, à leur tour, 
par la misère du répertoire auquel la génération 
de Gambetta, continuée par Jaurès et par ses 
émules, avait réduit les magnificences de la 
patrie. Son patriotisme prétendu « idéal » était 
purement moral et juridique : peu attentif au 
territoire, très insoucieux de l'histoire, il s'était 
laissé mettre au brouet noir de la justice im- 
manente ou de la restauration indéterminée[d'un 
« droit » sans chair, sans âme, qu'aurait pu 
adopter indifféremment n'importe quelle peu- 
plade Peau-Rouge, pourvu qu'elle eût été mal- 
heureuse à la guerre. La belle idée de la Revanche 
a rendu d'immenses services; mais, mal admi- 
nistrée, son déclin fut rapide. Le souvenir de 
nos désastres dominant tout était donné pour 
notre unique titre d'honneur. C'était court. 

Parmi les hommes des générations précédentes, 
je ne connais que le marquis de Vogué qui ait 
protesté contre ce culte dangereux de la défaite; 



PHÉFACE. XVII 

il faut lire en particulier son discours au bicen- 
tenaire de Malplaquet, la journée malheureuse 
qui reste mémorable parce qu'elle annonça et 
même prépara le soleil de Denain. 

Les gloria victis continuels, répandus sans pré- 
caution ni mesure, nous mettaient mal à l'aise. 
Beaucoup étaient humiliés, la plupart furent 
endormis par le verbiage creux et dolent qui 
vidait l'idée de la France de son cher contenu 
physique et humain. Notre critique aida à réta- 
blir le noyau de cette substance. Le sentiment 
français recouvra un aliment solide ; Tauréole 
oratoire elle-même cessa de circuler, blafarde, 
autour d'une simple vapeur et le patriotisme eut 
part à la fécondité de la terre natale avec 
laquelle il renouait enfin des rapports naturels. 

Sans doute, maintenant que ce patriotisme 
historique et philosophique inculqué aux nou- 
velles générations a fait ses preuves contre 
l'Allemagne, on essaye de dire qu'il est em- 
prunté ou imité des Allemands. Mais voyons qui 
le dit. Ce sont ceux-là mêmes qui vécurent de 
contrefaçon germanique! La question qu'ils po- 
sent ne doit pas nous cacher celle qu'aujourd'hui 
encore ils éludent. Voudriez-vous, disent-ils, 
faire comme les Boches et trahir par intérêt 
national ou amour-propre ethnique la vérité 
universelle?... Nous ne cessons pas de répondre, 



XVIII QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

sans questionner, en affirmant : — Vous aimez et 
servez des erreurs d'ordre universel qui sont nées 
en Allemagne : pour leur service et leur amour 
vous négligez ou combattez des intérêts pri- 
mordiaux et des sentiments nécessaires à la vie 
de ce pays-ci. 

Ainsi ni l'invasion ni trente ans de servitude 
au delà du Rhin n'ont su leur apprendre la seule 
vertu teutonne qui valût la peine d'être imi- 
tée. C'est la seule dont ils se soient gardés à 
fond, puisque c'est la passion du patriotisme in- 
tellectuel. 

Ces Français dont la conscience n'est pas 
très claire, cherchant en secret une insulte en- 
vieuse à nous adresser, ont convenu de nous 
accuser de Pangermanisme français. Cela vaut 
toujours mieux que d'avoir servi comme eux le 
Pangermanisme allemand. Mais que le lecteur 
patriote soit sans inquiétude! La définition de la 
terre des pères n'est pas un produit allemand. 
Elle fait chair avec notre mot de patrie. Elle est 
tout au long, par exemple, dans Bossuet, qui la 
tient des Pères latins. 

J'avoue que nos anciens eurent le beau 
malheur de vivre trop heureux. Ils ont développé 
leur liberté sous nos rois pendant de longs siècles 
paisibles sans avoir jamais eu à subir ces occu- 



PRÉFACE. XIX 

pations étrangères qui furent le partage de l'Alle- 
magne et de l'Italie. Quand l'ennemi essayait de 
les envahir, ils n'avaient pas besoin des Russes 
et des Anglais pour le repousser. La solidité des 
frontières permettait à leur méditation de se 
porter sur de tout autres problèmes, plus haut 
dans l'espace idéal, plus profond dans le cœur 
humain. Cela explique la réserve de notre litté- 
rature classique sur quelques points sensibles de 
la vie nationale. Elle n'est obsédée ni par les 
conditions de la défense, ni par les lois de la 
durée. L'indépendance n'était pas exposée, l'au- 
tonomie n'était inquiétée que de loin en loin : 
qu'aurait servi la spéculation là-dessus? Mais 
réserve n'est pas absence et, dès qu'on y regarde 
de près chez nos maîtres, l'essentiel des plus sûrs 
principes est aperçu comme à fleur de sol, prêt 
à fructifier en conseils et règles de vie civique. 
Une politique française est sous-entendue parmi 
eux. 

Depuis, notre sort a changé; cinq invasions 
ont été souffertes dans les cinq quarts de siècles 
écoulés à dater de la Déclaration des Droits de 
l'homme. Cela est propre à faire réfléchir à 
d'autres invasions éventuelles. Les vieux prin- 
cipes implicites de la sagesse du pays en acquiè- 
rent une plus-value considérable. Ce qu'ils ont 
d'éternel nous met en état de compter et d'exa- 



XX QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

miner les titres, les raisons, les fondements 
moraux de notre nationalité menacée par les 
arguments de la perfidie autant que par les coups 
de force. Bientôt les théories sublimes d'une 
France abandonnée et sacrifiée liturgiquement à 
l'humanité rencontrera chez nous la même résis- 
tance que les courses et les assauts de von Bu- 
low. Les principes de la politique classique 
débrouillent les motifs pour lesquels ce robuste 
et sage pays a mérité de vivre, de s'étendre et 
de prospérer. 

L'ordre logique de cette Théorie de la France 
pourra être considéré plus tard. Je n'en ai fait 
que la chronique. Ce fut sur les feuillets du 
critique ou du chroniqueur que se répandirent 
au jour le jour nos réflexions antagonistes ou 
complémentaires d'idées en cours. La nature des 
choses, celle des circonstances imposaient alors 
une variété, mais aussi une discontinuité dont 
on se rendra compte par ce volume et par ceux 
dans lesquels il faudra peut-être accueillir des 
écrits de la même date, donnant des portraits 
de nos maîtres avec des échappées sur d'autres 
débats. Nous ne récitions pas un symbole, nous 
n'exposions pas une science. Tantôt nous pour- 
suivions directement le dogme ennemi, tantôt 
le lecteur était convié à pénétrer le sens d'un 



PRÉFACE. xxr 

événement et nous lui proposions de rechercher 
ensemble les idées d'un bon ou d'un mauvais 
livre ; par l'analyse du concret se trouvait ainsi 
mise à nu chaque vérité générale. Nulle mé- 
thode ne semblera plus pratique ni plus per- 
suasive; mais je dois dire aussi que c'est celle 
qui me convient et me plaît le mieux. Rarement 
les idées m'apparaissent plus belles qu'en ce 
gracieux état naissant, à la minute où elles se 
dégagent des choses, quand leurs membres sub- 
tils écartent ou soulèvent un voile d'écorce ou 
d'écaillé et, dryade ou naïade, se laissent voir 
dans la vérité de leur mouvement. Alors, leur 
signification ne prête pas au doute; alors, nulle 
équivoque, nulle confusion n'est commise. La 
généralité n'est pas encore séparée des objets ou 
des faits qui l'engendrent et l'éclaircissent ; les clé 
ments qui l'ont créée lui prodiguent vie et lumière, 
commentaire et explication. Elle n'a pas perdu 
ce poids, cette vigueur et ces couleurs solides 
qui ne peuvent tromper sur la nature des rap- 
ports qu'elle soutient avec le monde d'oij elle 
sort. 

Certes, un enchaînement logique de vérités 
bien définies, mises à leur place céleste, déve- 
loppe au regard un ordre harmonieux plus 
satisfaisant pour l'esprit, et le rêve de l'homme 
est sans conteste de pouvoir s'en composer un 



XXII QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

jour l'exacte et entière synthèse. Mais cela 
veut du temps, et la vie est très courte. Notre 
faiblesse humaine souffre du feu supérieur, qui 
l'éblouit mais qui l'égaré. L'esprit est plus 
sensible à la douce lumière d'une raison demi- 
mêlée aux réalités naturelles qu'elle fait res- 
plendir en les traversant. 

Je désire que l'on retrouve quelquefois dans 
mon petit livre ce genre d'utiles clartés. 



L'auteur ne pouvait s'astreindre à la réimpression litté- 
rale d'études dont les moins anciennes sonnent plus de 
dix ans. 

Certaines allusions voulaient être éclaircies par la trans- 
cription intégrale de textes contemporains ; jadis très présents 
au lecteur, oubliés aujourd'hui, ils importent à l'atmosphère 
des idées et des faits. 

On a veillé à l'exactitude du sens, sans se priver de cor- 
riger ni d'améliorer le langage. 

Cependant, pour certaines pièces qui doivent faire foi, on 
s'est résigné à laisser le témoignage intact : le lecteur en 
sera explicitement averti pour que son indulgence soit 
acquise aux lacunes d'une vieille improvisation. 



QUAND LES FRANÇAIS M S^AIMAIENT PAS 



LIVRE PREMIER 
AMITIÉS GERMANIQUES 



Il ne sulfit pas que les hommes habi- 
tent la même contrée ou parlent le même 
langage. 

BOSSUET, Polil., l, III, I. 



I 

LA JEUNESSE LETTRÉE EN 1895. 

Avril 189:>. 

Deux mois à peine nous séparent, dit-on, du 
voyage de Kiel. Dans deux mois nous irons à Kiel, 
en musique avec les pavillons aux mâts, amiraux et 
ambassadeurs au-devant d'un cortège impérial alle- 
mand'. En attendant la grande fête, on s'en accorde 
de petites, d'ordre privé, on s'en va à Kiel en détail 
aA^ant de s'y précipiter en masse. 

Les artistes d'abord. Ce monde des « Arts », loii- 

1. La rencontre des escadres Française, Allemande et Russe Autt^ 
les eaux du Canal de Kie), dont notre iindemnité de guerre avait lait 
en partie les frais, eut lieu le 18 juin 1893. 

1 



2 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

jours prêt à quelque sottise, s'est rué à l'exposi- 
tion de Berlin. Les « écrivains » suivent les artistes : 
au moins, d'intention et de cœur. Ils sont cosmo- 
polites et ils sont fiers de l'être. Ils le publient dans 
une des revues de la jeunesse, dont l'aimable et dis- 
tingué directeur a mis en circulation la demande 
que voici : 

Toute politique mise de côté, êtes-vous partisan de 
relations inellectuelles et sociales plus suivies entre la 
France et V Allemagne et quels seraient, selon vous, 
les meilleurs moyens pour y parvenir? 

On pressent bien ce qu'ont été les réponses des 
auteurs français; il suffit d'ouvrir un journal pour se 
rendre compte de l'état d'esprit de nos intellectuels. 

Un écrivain a dit : 



La richesse de l'idée philosophique allemande, le génie 
de Gœthe qui engendra notre romantisme, et celui de Wa- 
gner qui modifia nos conccplions d'art en les alliant aux 
métaphysiques symbolisées, la belle organisation du socia- 
lisme germain, cela et mille raisons économiques doivent 
nous faire désirer évidemment des relations intellectuelles et 
sociales très étroites entre les deux peuples. Nous sommes, 
malgré tout, les fils spirituels de Gœthe et de Hegel, malgré 
ce que Montaigne nous légua de pyrrhonisme avisé. 

Mais il ne semble pas que ces relations, aujourd'hui 
soient moindres que celles qui nous unissent à l'Angleterre, 
par exemple, dont l'influence guide nos goûts plastiques, 
comme celle de l'Allemagne guide nos goûts philosophiques 
et musicaux. 

On peut même dire que l'Allemagiie est, à cette fin du 
xix= siècle le pays d'où nous tirons le plus pour l'esprit. 
Les misères de 1870 se compensent par les dons intellec- 
tuels que le vainqueur nous apportera. 

Le théâtre, les concerts, la librairie, les congrès socia- 



AMITIÉS GERMANIQUES. 5 

listes où les leaders allemands et français se concertent, 
l'accueil obtenu chez nous par Wagner, Nietzsche, M. Haupt- 
mann et même M. Nordau, les voyages de nos dilettantes à 
Bayreuth, marquent une tendance qui enchante tout esprit 
désireux de voir s'amoindrir des manifestations barbares 
ne répondant plus à aucune des déductions sérieuses de ce 
temps. 

Les artistes, les socialistes, les marchands mêmes s'effor- 
cent de nouer les mains des deux peuples. On se souvienL 
que les Francs ne furent qu'une tribu germaine, et nos atta- 
ches latines nous impressionnent peut-être moins depuis 
que la renaissance romaine value par la Révolution se gâche 
dans le méridionalisme excessif des parlementaires. 

(N. B. — C'est toujours une province de la France 
qui paie les frais du culte allemand.) 

D'autre part, le paysan déteste la guerre. L'échec du bou- 
langisme dans les campagnes fut dû à l'idée que répan- 
dirent les adversaires d'une revanche souhaitée par les 
partisans du général. Le dégrèvement des charges militai- 
res enchanterait les popult-tions des champs, dans les deux 
pays. Il faut donc espérer que, d'ici à peu temps, le senti- 
ment des élites et celui des rustres s'accorderont pour res- 
treindre la mimique surannée des gynmasiarqucs, des sol- 
*dats professionnels, et des rhéteurs. 

Le civil n'a qu'à continuer son elîort. Revues, journaux, 
voyages, représentations dramatiques, tout concours à l'al- 
liance des âmes. Il suffit d'une persévérance, et d'une mul- 
tiplication des mômes moyens. 

Il est fâcheux que les Etats restent en retard sur ce mou- 
vement de l'opinion. 

Le moindre fait politique qui lui donnerait une sanction ré- 
pondrait au désir unanime^. 

Le même écrivain ajoute : 

Je pense donc que ces relations entre All-emagne et France, 
déjà très heureusement rétablies par l'entremise de Féhte 
intelligente, doivent maintenant se renforcer par le concours 
de ces énergies qui opéreraient une pression sur la politique 
des gouvernements. Les artistes, les socialistes, les mar- 
chands des deux pays devraient fonder une ligue germano- 

1. Tout le monde savait que nous allionb à Kiel. 



* QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

franque avec le but bien net de mettre à rien les expecta- 
tives militaires d'une minorité ridicule, bruyante, infime. 

Les inlérch des deux nalions soiit les mêmes en Afrique. 
Pourquoi les commerçants unis d'Allemagne et de France 
n'exigeraient-ils pas qu'une partie importante des armements 
fût employée à la fondation d'une colonie internationale 
établie sur les points salubres du continent noir, au béné- 
fice des transactions et des émigrants? 

Une alliance coloniale pourrait déjà se réaliser, sans rien 
apporter que d'avantageux, au point de vue économique'. 
Et ce serait alors la certitude d'une trêve européenne. L'or- 
gueil officiel de l'un ou l'autre pays n'aurait pas même l'oc- 
casion d'un froissement. 

... Donc, fondons, si la chose est possible, cette ligue 
■germano-franque; donnons-lui une existence par nos elTorls, 
nos réunions, nos congrès, l'étude des questions sociales, 
économiques et intellectuelles. Si notre volonté est aussi 
franche que nos phrases, l'éUte nouvelle pourra s'enorgueil- 
lir devant l'histoire d'avoir établi la paix indéfinie en Europe, 
au lieu de continuer à tenir l'attitude de sots collégiens qui, 
dans une querelle de récréation, s'englantent pour ne pas 
■ avoir le dernier ». 

Un 'professeur de Facullé a fait le raisonnable 
dans sa réponse : 

La première partie de la question m'étonne tant elle me 
paraît oiseuse. Peut-il y avoir quelqu'un qui ne soit pas 
« partisan de relations intellectuelles et sociales plus suivies 
entre la France et l'Allemagne? >■ 

C'est du côté de la France d'abord qu'il faudrait commen- 
cer. 11 y a, en effet, dix fois plus d'Allemands parlant le 
français que de Français parlant l'allemand, dix fois plus de 
livres fronçais lus en Allemagne que de livres allemands 
lus en France, dix fois plus d'Allemands en séjour ou en 
voyage de ce côté-ci du Rhin que de Français en séjour ou 
en voyage de l'autre côté; — et par toutes ces raisons il y 
a tout lieu de penser que l'Allemagne connaît la France 

1. il esl nmusanl et signilic.itif de noter que les points mêmes (|iii 
devaient engendrer le plus grave conflit de l'époque moderne étnient 
choisis expressément comme facteurs de paix : les colonies, l'Afrique. 
Il ne manquait plus à l'oracle de qu'un mol : le Maroc. 



AMITIKS GERMANIQUES. 

beaucoup mieux que la France ne connaît l'Allemagne. Et 
l'histoire ne fût-ce que celle de la guerre de 1870 — prouve 
qu'il en est ainsi en réalité. 

Il semble alors que le meilleur moyen serait de dévelop- 
per eu France l'enseignement de |la langue allemande. On 
l'a essayé, depuis la guerre, dans les lycées et dans le pro- 
gramme d'examen : on en a même t'ait grand bruit. Or les 
résultats ont été misérables : nos jeunes gens ne savent 
pas mieux l'allemand, ni toute autre langue étrangère, que 
ne le savaient leurs pères. Et c'est à peine si i pour 1000 de 
nos étudiants va passer un semestre dans les universités 
allemandes ou étrangères. 

Si ce troc international des enfants pouvait se généraliser, 
ce serait la solution parfaite du problème : le moyen est 
économique et crée des relations solides et durables, une 
véritable parenté sociale et intellectuelle. Serait-il impos- 
sible d'essayer de ce système entre nos établissements pu- 
blics d'enseignement et les établissements allemands simi- 
laires? Pourquoi non? 

A défaut de ce moyen radical, des journaux, revues ou 
bibliothèques internationales, publiés simultanément dans 
les deux langues, avec la coopération d'écrivains des deux 
pays, constitueraient un très bon moyen. Nous en avons 
personnellement essayé en fondant, il y a quelque années, 
une revue d'économie politique qui compte dans ses colla- 
borateurs à peu près autant de professeurs des universi- 
tés allemandes que des universités françaises, et les résul- 
tats obtenus n'ont pas été négligeables. 

Un chef de groupe politique a dit : 

... Pour moi, les nations ne sont que des expressions 
géographiques n'ayant de valeur qu'au point de vue topo- 
graphique ; l'humanité ne se compose que d'une seule espèce, 
la race humaine, dont les individus la composant ont les 
mêmes droits, les mêmes intérêts; la terre est assez large 
pour leur permettre d'évoluer à leur aisp, sans qu'ils aient 
à lutter pour la possession d'un lambeau de territoire... 

Un écrivain a dit : 

... Quels seraient maintenant les moyens que je préconi- 
serais pour parvenir à établir ces relations intellectuelles 
et sociales? J'en vois un. Qu'une vaste association se forme 



6 QUAND LES FRANÇAIS NE S'xVIMAIENT PAS. 

de bûciologues, de philosophes, d'artistes, de poètes» de 
romanciers, de critiques, de savants, français et allemands, 
et qu'elle manifeste son union, son désir de travailler à la 
pais et à la fraternité en permettant à ses membres d'œu- 
vrer côte à côte, dans une grande revue ou un grand jour- 
nal international imprimé en deux langues. 

Voilà un moyen, et en réalité c'est le seul, parce qu'il 
permettra de détruire ce qui s'oppose à ces rapports plus 
suivis, plus loyaux, plus francs, que je voudrais voir s'éta- 
blir. Il permettra de détruire ce bas seatiment qui s'appelle le 
chauvinisme, sentiment d'égo'isme réfci d'exclusivisme étroit, 
d'orgueil imbécile, de particularisme injustifié, il permettra 
d'abolir le nationalisme sectaire, ce nationalisme qui tue les 
peuples et fait que les Tartares de l'Aile deviennent l'idéal 
social de quelques Français et de quelques Allemands qui 
s'accordent dans leur sottise, tout en rcctant ennemis... 

Un membre de l'Institut a dit : 

Peut-être serait-il utile de fonder une cociété d'études alle- 
mandes, comme nous avons déjà une société d'études ita- 
liennes. Je suis convaincu, quant à moi, que tout ce qui 
nous rapprochera de l'Allemagne nous servira intellectuel- 
lement, et même politiquement... 

Un Parnassien a dit : 

Pour la canaille inepte qu'elle opprime, pour les gouver- 
nements hypocrites dont elle assure les déprédations et le 
mensonge, cette vieille idole anthropophage, la Patrie, est 
encore debout. 

Hommes d'État, coupeurs de bourses, magistrats obscènes, 
journalistes à tout faire, clergés marchands de bêtise, pleu- 
tres d'académies ou brigands de caserne, et le stupide bour- 
geois et le marchand de vins tricolore, tous célèbrent à 
l'cnvi son culte obligatoire autant que rémunérateur. 

... Leur haine de l'intelligence trouvera toujours un pré" 
texte de chauvinisme, de morale ou d'utilité pour combattre 
l'invasion du chef-d'o^uvre, quelle que soit, au demeurant, la 
frontière dont il vient à nous. Le Tyrtée des gâte-sauces, 
M. Paul Déroulède, avec son troupeau de marmitons, re- 
naîtra sans cesse — tel un Phœnix d'admirable stupidité — 
toutes fois et quantes besoin sera de vilipender l'ascension 



AMITIES GERMANIOUES. 7 

du Génie. Car le goût des pieds-plats à rinstinct des mul- 
titudes les aiguillonne sans trêve à l'assassinat du Beau. 

Oui, certes, il est fort désirable d'accroître les relations 
intellectuelles et sociales entre Allemagne et France, de 
répudier à jamais les superstitions patriotiques dans les' 
questions de science et de beauté. 

Est-il besoin de rappeler ici les fières sentences du divin 
Lamartine : 

-. Nations! mot pompeux pour dire barbarie!... 
■• Les bornes des esprits sont les seules barrières, 
« Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité... » 

La défaite de 1870 ne fut d'ailleurs que l'affirmation bru- 
tale de conquêtes antérieures et d'une victoire autrement 
importante de la race germaine sur les peuples latins. 



Ici le poète se fait historien de la civilisation : 

Depuis quatre-vingts ans, l'Allemagne s'est faite notre 
éducatrice. Les horreurs de l'Année terrible, non plus que, 
jadis, la boucherie impériale, n'ont brisé le lien intellectuel 
qui nous unit aux peuples d'outre-Rhin . Histoire^ philoso- 
phie, înusique, tous les arts et toutes les sciences nous jfurcnt en- 
seignés par le génie allemand, dont la sève robuste infuse sa 
Vigueur aux peuples vieillissants du conglomérat français. Kant, 
Hegel, Schopenhauer ?i02(s apprirent à penser •,^\ç\\hn¥, Momm- 
sen, Kreutzer notfs ont enseigné l histoire, cependant que l'im- 
mense Gœthe synthétisait dans ses entretiens et ses poèmes, 
l'esprit du temps nouveau. Pour ne parler que de la mmute 
présente et du plus accessible des arts, l'Allemagne a réin- 
venté le Drame et fait voir sur ses théâtres Eschyle ressus- 
cité. Instructif spectacle : tandis qu'elle acclame de tels 
génies : Ibsen, "Wagner, la scène du noble Racine, le tré- 
teau de Poquelin n'ont maintenant, pour orner leur décré- 
pitude, que de pions mal frottés d'élégance, et le nidoreux 
Alexandre, mulet Israélite de la race de Cham, et les vieux 
messieurs ingénus par qui l'Odéon bavache encore, sur le 
mode ponsardien, les tirades comateuses de la tragédie en 
vers. 

Quant aux moyens, un homme seul me parait en mesure 
de les indiquer. C'est l'empereur Guillaume, auquel nos 
ministres défèrent avec tant de servilité. Pour moi, le ciel 



.s OUAND LES FPxAN<:AIS NE S'AIMAIENT PAS, 

me garde, comme disait Malherbe, d'avoir une opiuion tou- 
chant la conduite d'un navire où je ne suis que passager! 
Souvenons-nous pourtant qu'Hermès, dieu de la Paix, règne 
sur la Paiole et que son nom veut dire à la fois harmonie 
et discours. Le langage, premici' des liens, unit entre 
eux les nicnihres de la l'araille humaine. C'est entrer ou 
commerce avec un peuple et lui tendre la main que de 
parler son idiome. 

Mais, en France, le collège n'apprend quoi que ce soit. 
Les goujats adolescents qui font des classes invigorent ?^im- 
plement par les années d'apprentissage leur instinct cong»'- 
nital de crapule et de lâcheté. S'ils éludient jamais, ce n'est 
pas afin de savoir, mais parce qu'il importe de subir tels 
examens et de s'enrégimenter en quelque lieu. Aussi les 
efforts louables tentés dans le but d'initier aux langues voi- 
sines les futurs bacheliers demeurent, ou peu s'en faut, 
sans résultats. 

Quelques professeuis d'écoles riches ont imaginé de con- 
duire, pendant la belle saison, un petit nombre d'élèves 
méritants à travers les principales villes d'Allemagne : 
Dresde, Berlin. Munich. 

Un autre poêle a dit : 

... De ma propre expérience d'enfant, ayant passé une 
inoubliable année au pro-gymnasium de Bade, je crois pou- 
voir conclure que cette pénétration intellectuelle des races 
se de\rait opérer par l'échange de j^eliles colonies scolaires, 
formées par des sujets d'élite choisis dans toutes les 
provinces de la Garonne à la Vistule, et réparties, par 
échanges réciproques, sur toute la surface des deux jjays. 

Ainsi les enfants les plus intelligents, parmi les nouvelles 
générations de Français et d'Allemands, sauvés à temps des 
atteintes d'un particularisme amoindrissant, ayant accueilli, 
à l'ùge des impressions durables, leur langage réciproque 
et l'influence, si i)récieuse pour le développement des carac- 
tères, d'un milieu « étranger », feront bénéficier leur patrio- 
tisme inème d'un esprit critique né de l'habitude de com- 
parer et seul capable de discerner l'essence même de la 
petite patrie et son rôle dans l'économie humaine. 

Tel est en moyenne, le ton donné par les jeunes let- 
tres françaises ou par les aînés qu'elles veulent bien 



AMITIl'S GERMANIOUES. 9 

écouler. Mais voici le curieux de Ihisloire : pendant 
que vingt de nos compatriotes adressaient dans 
cette revue leurs plus doux bêlements d'amitié à 
la Germanie, vingt Allemands répondaient dans 
les pages de la Neue detilsche Rundschau sur les 
relations à nouer avec les Français : que ne puis-je 
transcrire jusqu'à la dernière ces réponses! On 
n'a jamais payé la platitude cosmopolite d'un tel 
ledoublemenl d'arrogance patriotique. 

Il y a surtout une perle. C'est la lettre du profes- 
seur Félix Dahn, de Breslau'.Ce Dahn s'élève forte- 



1. Voici le te.vle de celle lellre : 

« ...Nous n'avons pas été les agresseurs en 1.S70 et nous ne sommes 
pas cause de celte inimitié : c'est pUilôt la vanité enfantine de ce 
peuple qui, au viii* siècle déjà, revendiquait le « prestige .. devant 
tous les peuples el même devant le bon Dieu, et qui seul, parmi toutes 
les nations, ne peut pas pardonner d'avoir été battu et rendu moins 
dangereu.x, après avoir attaqué d'une (at^on criminelle. 

« C'est un vain bavardage de dire que l'annexion de l'Alsace-Lor- 
raine ait amené ce cri de revanche : en 1813, on leur a laissé ce butin, 
et ils ont crié de même : « Revanche pour Sadowa! » où ce n'étaient 
pas eux qui portaient le deuil. Si, quand môme, ils méditent et crient 
vengeance, il vaut mieux pour nous que ce soit à Reims et à Paris, 
qu'à Strasbourg et à Metz. D'ailleurs, c'est seulement M. Paul Dérou- 
lèdc qui, avec sa Ligue des Patriotes, a amené cette ébullition. 
(Alors?) Précédemment, j'ai séjourné deux fois pendant plusieurs 
mois en France, et, nie présentant ouvertement comme Allemand, je 
fus traité avec toute la courtoisie qui est propre à nos spirituels voi- 
sins, bien davantage qu'à nous. (Alors?) 

« Dans ces circonstances, il faut éviter, du côté allemand, toute nou- 
velle avance. En Allemagne, on est déjà allé beaucoup trop loin dans 
cette voie. L'espoir de rendre les Français plus conciliables est tout à 
fait vain : la raison essentielle de la chute d'un de leurs meilleurs 
hommes il'Elat, Ferry, était le soupi-on que, suivant le chemin Iracé 
par Bismarck, il put engager de meilleures relations avec nous. Bis- 
marck dut y renoncer. Et quelles suites ont eues les démarches de 
!'" ère nouvelle » en Allemagne? 

• La grâce des deux espions français après quelques mois de déten- 
tion (les officiers allemands déposèrent devant le tribunal de l'Empire 
qu'il faudrait trois ans pour faire les changements des organisations 
très importantes qu'ils pourraient révéler au Minisire de la Guerre 
français), cette grâce n'a pas eu d'autre effet que de pousser quelques 



10 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 
ment « contre la vanité enfantine de ce peuple ». k 
peuple français. La Aanité belliqueuse lui vint, dé'^ 
clare-t-il, dès le huitième siècle de Fère chrétienne. 
A la vérité, le docte professeur juge, quelques lignes 
plus bas, que nos « ébullitions » nationalistes n'ont 
d'autre facteur historique que M. Déroulède et sa 
Ligue des patriotes. Veut-il insinuer que, dès Is 
huitième siècle après Jésus-Christ, M. Paul Dérou- 
lède était à l'œuvre et fomentait toutes sortes de 
séditions parmi les Pays d'Empire? Nous placions 
les cortèges de la statue de Strasbourg à une date 
moins lointaine. Son nationalisme conduit ce pai- 
sible Germain à d'étranges contradictions. 

Voulant la grandeur de l'Allemagne en une Eu- 
rope où l'on ne peut guère grandir qu'aux dépens 
du voisin, tant les peuples y sont pressés, le brave 
homme allemand nous veut donc refoulés et humi- 
liés. Pour le mieux vouloir, il nous hait, il nous 
reproche tout, les légèretés du présent, les obstina- 
tions du passé. 

De plus, par prudence, il nous craint. Il conjure 
les siens de ne point désarmer. Il les supplie d'at- 
tendre que nous soyons bian à genoux : — Comme 
cela? — Non, un peu plus, plus que cela encore... 

journaux à exprimer pendanl un jour des paroles de reconnaissance 
aigre-douce. Le lendemain, on disait qu'un empereur si bien inten- 
tionné rendrait bientôt l'Alsace-Lorraine. En général, toute avance 
de notre part a été et sera interprétée comme un signe de pevr devant 
la force armée française, si puissaaiment rétablie et alliée avec la 
Russie. Quelque temps après cette mise en liberté et quelques autres 
politesses de Sa Majesté l'empereur Guillaume II, un journal parisien 
écrivait (le tl août ls9-t) : « Les Allemands resteront nos ennemis jus- 
« qu'à ce que nous leur ayons repris non seulement l'Alsace-Lorraine. 
« mais encore la rive gnuehe du Rhin qui, par son incorporation à la 
« France, lui renvirait ses frontières naturelles.... » 



AMITIÉS GERMANIQUES. 11 

Sa foi dans l'étoile de sa race lui certifie que nous 
y viendrons. Cependant son esprit critique le presse 
de n'en trop rien croire à la légère. « L'espoir 
de rendre les Français plus conciliants est tout à 
fait vain... Toute avance de notre part a été et sera 
interprétée comme un signe de peur. » 

Il conclut : « Réconciliation? Certainement! Mais 
les agresseurs et les crieurs de revanche doivent 
faire les premières démarches, et non pas nous ». 
Ce que cet Allemand appelle des démarches est sans 
doute inimaginable. Car il est manifeste que les 
démarches de tous les correspondants du 
lui paraissent insuffisantes. 11 a peut-être raison 
d'être difficile. Dahn se méfie; une bonne bataille 
perdue par nos armées^ ferait toujours mieux son 
affaire. 

Médiocre historien, ce Dahn est philosophe. 
Comme tous les grands sages, il fait retour aux sen- 
timents de la nature primitive : battons pour n'être 
pas battus ! 

Dans le même sens que M. Félix Dahn, M. Fré- 
déric Spielhagen a dit : 

... Je crains cependant qu'il ne se trouve là-bas une foule 
de gens qui ne voient dans nos assui'ances d'amitié qu'une 
vaine hvpocrisie, peut-êlre même une serviie CAPTATIO 
BENEV'OLENTIM.... 

M. Ernest Wichert a dit : 

... Je ne sais de notre côté pas d'autre moyen pour ame- 
ner un rapprochement plus sérieux et plus efficace. En ce 

1. L'armée française de 1895 n'avait pas été frappée à la tête ni aux 
yeux par l'affaire Dreyfus qui désorganisa l'ancien État-major et 
détruisit notre Service de renseignements. 



12 OUANn LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

qui concerne du moins la lillérature, les Français croient 
être dans l'heureuse situation de pouvoir se passer de nous, 
andis que nous n'avons pas cessé de leur prouver par 
l'action que nous ne puuvon.-i vivre sans eux. 

DéJM bi<Mi avant la discorde politique, ils se sont montrée 
très froids rnènic à l'égard de ce que la nation allemande a 
produit de meilleur, tandis que nous avons continué à 
introduire et à préférer leurs productions, même les plus 
douteuses... 

Et M. Adolphe Wagner, professeur d'économie 
politique à TUniversité de Dresde ; 

... Il n'existe pas pour nous de « question » d'Alsace-Lor- 
raine : elle a été définitivement résolue par la guerre de 
1870 et le traité de Francfort. Et, avec son affirmation que 
tous les corps d'armée allemands resteraient sur le champ 
de bataille plutôt que de laisser ébranler la paix de Franc- 
forl, l'empereur Guillaume II a. sans distinction de parti, 
tout son peuple derrière lui... 

Les Allemands ont bien marqué par ces réponses 
qu'ils ne quittaient point du regard le grand pro- 
blème politique, qui est d'ailleurs l'expression d'un 
sujet d'antagonisme ethnique aussi vieux que notre 
occident. Le discours des Français montre que 
ces derniers y donnaient aussi quelque considé- 
ration, mais pour en sourire. Leur souci principal 
était de faire voir qu'il n'y avait rien de commun 
entre eux et M. Déroulède, ni le style, ni les pen- 
sées. L'idée de notre race a payé, cette fois encore, 
pour le style des Chanls du midat. N'est-ce pa.^ 
d'une belle logique? El digne des athlètes ou des 
héros de la métaphysique allemande enseignée aux 
dépens de la vieille logique par nos universités! 
Car, pendant que les bons Germains se sont ins- 
truits et civilisés au contact de la pensée helléno- 



AMITIÉS GEHMANIOUES. 13 

latine, les Français sont en train de s'abêtir au 
bégaiement du « l'olk-lorc » littéraire et philoso- 
phique de la Germanie. Et nos jeunes gens dou- 
tent que les idées aient une patrie! C'est une 
opinion qu'on peut professera son aise: il arrive 
qu'on la professe à ses dépens. 

A peu près seul de tous. Barrés a montré de la 
dignité. En termes discrets et cependant nets, il a 
parlé « de la réparation à laquelle a droit le pays ». 
— Mais, lui répondra-t-on, il ne s'agit ici de rien de 
politique; la question politique est mise expressé- 
ment à part... — Eh! l'on aurait pu mettre tout 
aussi bien à part la question historique, ou la ques- 
tion de langue, d'art, de philosophie. La consulta- 
tion étant à la fois politique, historique, linguis- 
tique, philosophique, ces questions étaient dans la 
question générale. Toutes devaient reparaître à la 
fois par le fait de leur liaison, en dépit des réserA^es 
du verbiage. 

Par bonheur, le petit Sénat constitué pour 
répondre au nom de l'esprit français était assez 
médiocrement représentatif. On l'avait composé 
avec habileté. Plusieurs noms honorés y paraissent, 
dans une compagnie déplaisante. Mais que venaient 
faire là-dedans les noms juifs? Ces ennemis du 
genre humain n'y sont pas à leur place. L'idée de 
nation les insulte. Ils ne connaissent pour un peuple 
que le leur : de cent peuples fondus, dénationa- 
lisés, leur rêve d'avenir est de fonder une gentilité 
unique d'où ils puissent tirer l'e-^clave universel. 



14 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

On le voit trop, cette jeunesse amie de TAUe- 
magns est allée poser ses questions aux endroits 
où elle espérait la réponse qu'elle a reçue : aux amis 
qu'elle veut pousser et aux maîtres qu'elle veut 
suivre.... 

Les convives suspects de nationalisme ainsi écar- 
tés, on a prié à cette symposie fictive de l'Esprit fran- 
çais jusqu'à des étrangers qui usent ou mésusent 
de notre langue.... Je ne vous les nommerai pas. Je 
ne suis pas d'humeur à recenser toutes les figures 
de cette honte : il n'y en a pas moins une honte fran- 
çaise assumée par des hommes qui sont indiscuta- 
blement de chez nous. 

Voici pour y mettre le comble un petit journal lit- 
téraire imprimé à Marseille, et qui définit en voulant 
les exagérer, les tendances de cette toute Jeune 
France : l'Œuvre sociale déclare que, en l'an de 
grâce 1895, nous avons épuisé « la réalisation de 
toutes les possibilités qui sont en puissance dans 
l'esprit latin ». Le talent devra donc consister à réa- 
liser la « possibilité de formes sociales nouvelles 
que Kant et ses glorieux disciples » ont jetées 
« dans le champ humain ». Elle s'écrie : « Tout le 
monde admet aujourd'hui que l'Allemagne a été de- 
puis un siècle le plus grand réservoir d'idées dont 
la pensée humaine puisse se glorifier. » 

L'Œuvre sociale nous objurgue, en conséquence : 

t La France veut-elle, en se dérobant à l'influence 

allemande, empêcher de germer, de croître et de 

fleurir la joyeuse semence des idées? » Non, non, 

« les formes sociales qui, vraisemblablement règle- 



AMITIES GERMANIQUES. 15 

ront le rapport des hommes de demain sont à l'état 
latent dans les traités où le philosophe de Kœnigs- 
berg, et ceux qui Tont suivi ont enfermé le fruit de 
leur méditation solitaire ». Donc, en attendant de 
vieillir, la jeunesse française, par le ministère de 
la môme Œuvre sociale, offre toute sa fleur à 
l'image d'Arminius : « La jeunesse française, soit 
qu'elle écrive, soit qu'elle agisse, est l'efflorescence 
merveilleuse d'un roman de l'idéalisme allemand ». 
Et ce rédacteur anonyme de Tarticle-programme, 
qui engage ainsi la rédaction entière, a linsolencc de 
prétendre compter ^Maurice Barrés parmi cette « ef- 
tlorescence » de Germanie. 

Nous sommes déjà quelques-uns, n'est-il pas vrai, 
mon cher Barrés? à élever, vous sur les Vosges, moi 
au bord des étangs, ce que vous nommeriez les pre- 
miers bastions du nationalisme intellectuel ! 



Il 

UN AMI DE L'ALLEMAGNE EN 1896. 

Septembre 1896. 

]\L Paul Fournier est ce jeune et très glorieux 
journaliste français qui vient d'ajouter, de son seing, 
une clause nouvelle au traité de Francfort : selon 
lui, non contente d'avoir perdu une province et 
demie dans sa guerre avec l'Allemagne, la France 
ne forme qu'un vœu, celui de ne jamais retrouver 
ces deux biens. /-^ 

« M. Paul Fournier est un âne », s'est écrié Mau- 
rice Barrés. Un écrivain capable de prendre la Lor- 
raine pour une contrée de tradition germanique et 
l'Alsace pour un pays de cœur allemand est bien fait 
pour porter le bât. Je maintiens toutefois que 
M. Paul Fournier jouit, en ce moment, des premiers 
rayons de la gloire. Qu'il ait dit une absurdité forte- 
ment marquée de sottise, n'importe. Le Progrès de 
rOise l'a pu répudier et lui défendre de se dire atta- 
ché à sa rédaction: il n'en est que mieux accueilli 
dans l'élégante Revue blanche; son dernier article, 
« album populaire des nationalités » a été lu avec 
attention et ferveur de toute la jeunesse. Qui aurait 
pris garde à lui deux ou trois semaines plus tôt? 

Le succès de M. Fournier donne une juste idée de 



AMITIÉS GERMANIQUES. 17 

certains traits de l'esprit nouveau. Ce jeune homme 
est si parfaitement représentatif qu'on le peut conce- 
voir sous deux types fort différents. C'est peut-être 
un cosmopolite; c'est peut-être un nationaliste : 
nationaliste du dernier baleau, cosmopolite du train 
le plus récent. 

Pour les opposer à l'esprit, à la tradition et au 
goût germaniques, il parle du goût, de la tradition 
et de l'esprjx français. Il y a donc un goût, une tra- 
dition et un esprit français? La France n'est donc 
pas un simple ramassis de peuples sans âme com- 
mune? Elle forme une vraie patrie? L'unité fran- 
çaise est donc une unité réelle et ces unités histo- 
riques, ces patries, ne sont donc pas des notions 
indifférentes au travail esthétique, éthique et méta- 
physique? Il y a une action de la terre, du sang, du 
groupe humain sur les ouvrages de l'esprit? De 
cette action, l'on peut donc conclure, sans inconsé- 
quence, mais au contraire avec une exacte logique, 
à l'existence d'un type supérieur de la raison fran- 
çaise, du goût français, de la vie morale chez nous? 
Les belles-lettres, les beaux-arts, la philosophie en 
France ont donc là un indice régulateur? Il y a 
donc un genre parliculier de beauté et de vérité 
auquel les Français seront sages de s'attacher, puis- 
qu'il leur est plus naturel de le concevoir et qu'ils 
l'exprimeront avec plus de bonheur? 

Je crois bien que, si l'on serre de près le sens de 
la lettre de M. Paul Fournier, l'on eu verra sortir 
une adhésion implicite à chacun des principes que 
je viens d'exposer, ainsi qu'à leur enchaînement. 
Voilà bien des points dont nos cosmopolites ne 

2 



IS OUAXD LEP FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

conviennent pas. A cet égard, M. Paul Fournier n"est 
qu'un nationaliste comme les autres. Mais, voici en 
quoi il se montre un nationaliste « moderne ». 

Le })riiicipe nationaliste une fois saisi, et aussitôt 
qu'il s'est aperçu de ce t'ait que la France n'avait 
rien d'un pays germanique, mais se définissait par 
les traits du type gallo-latin, M. Paul Fournier a 
cessé de regarder les choses, il s'est retiré en lui- 
même et, sans se soucier du reste (par exemple, des 
quatorze siècles de notre histoire et du mode de 
fonctionnement des autres types nationaux en Eu- 
rope), il a soumis le fait unique dont il était posses- 
seur à son principe, non moins unique : de ce morne 
travail est résultée chez lui la persuasion monoma- 
niaque que tout ce qui n'était point du type gallo- 
latin n'était point français et, en conséquence, pou- 
vait être répudié sans grand dommage par la France. 
Conséquence inexacte d'une persuasion erronée. 
De cette erreur de fait, comme de cette faute de 
logique découle la pensée exprimée par M. Four- 
nier sur nos provinces annexées. 

Ah! que cela est bien 1896 et jeunesse moderne! 
Il y a là toute une tribu d'esprits qui réfléchit et qui 
raisonne de la même façon vicieuse. Est-il besoin de 
le montrer? Oui, la France est gallo-latine. Et pour- 
tant notre Flandre est française ! La Basse-Bretagne 
est française! Les cantons basques sont français! Et 
l'Alsace reste française! C'est que tout peuple pros- 
père occupe, outre sa zone propre, une zone pro- 
chaine où son génie pénètre et rayonne, où son 
esprit s'épand par un effort, parfois inconscient, de 
prosélytisme moral. 



AMITIÉS GERMANIOUES. 19 

G est ce que que les estampes du xvii- siècle appe- 
laient « Conquestes du roy s, désignant les villes 
flamandes, « conquestes >> aussi de la France. Et 
c'est ce que le I\Ioyen Age appelait encore les Mar- 
ches. 

Par un étrange phénomène, c'est souvent dans 
ces Marches, peuplées de races hétérogènes, que le 
sentiment de l'union morale à la patrie se tronve 
être le plus puissant. Ainsi les races alliées à qui 
Rome conférait son droit de cité devenaient romai- 
nes de cœur. Un nationaliste complet eût tenu 
compte do ces faits. Mais M. Paul Fournier, pour 
user d'une expression des frères Rosny, était né 
unilatéral; ainsi sont nés beaucoup d'esprits de sa 
génération. Dans leur tcte il y a de la place, mais 
pour une seule pensée. 

Toutefois, quelque sens que présente la lettre de 
M. Fournier à la Gazette de Francfort^ le ton, l'in- 
tention en restent plus que singuliers. Les raisons 
alléguées en faveur de la germanicité de l'Alsace et 
de la Lorraine y ont l'air de simples prétextes invo- 
qués seulement pour délivrer notre jeunesse du 
vieux spectre de la revanche et pour aboutir à la 
paix absolue cl définitive, celle que l'on ne goûte, ou 
j'en ai bien peur, qu'au fond de la tombe. 

A cet égard, M. Fournier se classe parmi les cos- 
mopolites de l'espèce de M. Remy de Gourmont qui 
ne veut pas donner le petit doigt de sa main gauche 
pour la reprise de l'Alsace parce qu'il lui sert à secouer 
la cendre de sa cigarette. M. Fournier se range 
auprès de M. Joséphin Péladan, qui juge que « le 
sentiment national est le dernier prétexte aux grands 



20 QUAND LES FllANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

crimes », pour qui « il r/y a que deux races, celle 
qui pense et l'autre, la frontière qui les sépare 
s'appelle l'ignorance ». 

Cependant M. Paul Fournier se distingue de ses 
aînés par une cerlaine nuance de ses sentiments. Son 
cosmopolitisme ne consiste pas à professer que le 
souffle de la raison humaine devra détruire les fron- 
tières politiques et ethniques; il n'embrasse pas du 
même cœur toutes les langues et toutes les natio- 
nalités de l'Europe. Un félibre, par exemple, lui se- 
rait, ou je me trompe fort, assez peu sympathique, 
encore que parlant une langue distincte du français 
de Paris : il le méprise sur parole, bien que fort 
étranger aux ouvrages félibréens. Un Italien l'ennuie 
peut-être. De même un Espagnol ou un Hellène. 
Son cosmopolitisme se réduit, en somme, à traverser 
le Rhin et à tendre une main amie aux Allemands, 
peut-être encore aux Scandinaves quand ces der- 
niers sont applaudis sur les théâtres de Munich et de 
Berlin. 

Germanolàlrie, rien de plus : c'est tout l'essentiel 
du çosmopolilisme nouveau. Metlons-y la date de 
cette année courante et n'en parlons plus. 



ni 

LA QUESTION D'ALSACE-LORRÂLXE EN 1897. 

Décembre 1897. 

J'ai reçu, comme tout le monde, un subtil ques- 
tionnaire relativement à nos provinces perdues; mais 
à la diflerence de cent trente-sept confrères et conci- 
toyens, j'ai cru bon de n'y rien répondre. 

S'est-il fait un apaisement depuis le traité de 
Francfort? Pense-t-on à l'Alsace et à la Lorraine 
moins qu'autrefois? La guerre de 1870 est-elle en 
voie de devenir un simple « souvenir historique »? 
Enfin, comment un nouveau conflit avec l'Allemagne 
serait-il accueilli en France? Quatre points assez 
délicats! Or, à ce quadruple sujet, l'enquêteur ques- 
tionnait ses correspondanls: 1° sur leur opinion per- 
sonnelle; 2" sur ce qu'ils savaient des sentiments de 
la jeunesse; 5° sur le sentiment moyen du pays. 
Tout cela est bien captieux et, comme on parle dans 
les hautes sphères politiques, terriblement ten- 
dancieux! Jamais le tentateur n'a vêtu des formes 
plus souples. Toute prudence conseillait de s'y dé- 
rober. La plupart de ceux qui ont prêté l'oreille au 
Malin ont dû écrire quelques lignes que déjà ils 
regrettent. 



22 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENTj^PAS. 

Un autre motif a déterminé plus d'un au silence. 
De ces quatre questions flexibles en trois sens divers, 
aucune ne constituait la vraie question, la question 
précise et vivante. Car enfin, dans un tel débat na- 
tional, que vaut mon opinion, en tant quémanation 
de ma seule personne? Elle égale, en termes exacts, 
un trente-huit millionième de l'opinion de la France. 
C'est peu, si Ion compte les votes. Si on les pèse, 
mon suffrage vaut ce que valent mes raisons. Elles 
seules importent, et je n'y suis pour rien. 

Ouant à ce que Ton nomme le sentiment de la 
jeunesse et l'opinion moyenne du public, non seule- 
ment ces mots désignent les plus vagues, les plus 
fuyantes, les plus mal définies des modes, mais les 
lendances de ces modes se modifient au jour le jour. 
Un nouveau livre, un nouveau fait les changent à 
un tel degré, qu'on peut dire qu'elles n'ont de fixe 
et de durable que leur mobilité. Sur l'état d'une mer 
que le premier vent changera, on me demande de 
rédiger gravement une consultation historique et 
philosophique! 

En vérité, l'intéressant, le capital, ici, ce n'est pas 
ce qui est pensé par vous, ou par moi, ou par nos 
voisins différents, mais bien plutôt ce qu'il convient 
que tout le monde pense, en d'autres termes ce qui 
doit être pensé. C'est de cela, c'est de ces raisons 
d'intérêt public que dépend la saine opinion, et non 
pas l'intérêt public de cette opinion incertaine. Sur 
l'Alsace-Lormiiie, il n'y a pas d'autre cjuestion à 
creuser ni à débattre que celles-ci : — Où est l'in- 
térêt national? Faut-il nous souvenir de nos désas- 
tres et les venger? Faut-il plutôt les oublier? Devons- 



AMITIES GERMANIOUES. 23 

nous être nationalistes ou cosmopolites? Notre 
avenir est-il en Europe ou aux colonies?... 

Écrivain, c"esl-à-dire enrôlé volontaire au service 
de la conscience publique et m'adonnant à réfléchir 
pour le compte de tous, je comprends de telles ques- 
tions; celles que vous posez n'ont aucun sens réel 
par rapport à moi. En quoi vos humeurs pourront- 
elles guider mes idées? Commenl ce fait me rensei- 
gnera-t-il sur un droit? 

J'accepte pour maîtresse et délerminatrice la puis- 
sance d'une vérité évidente; mais la cohue et même 
le concert de vos opinions, leurs moyennes, leurs 
totaux et leurs différences m'intéressent à peine et 
ne me conduisent à rien. Je n'y trouve qu'une masse 
inorganisée et amorphe de noms, de sentiments, 
de passions, de goûts et même d'idées, destinée non 
point à éclairer le public, mais à peser sur lui par 
un genre d'oppression presque mécanique. 

Il faut bien reconnaître là une déviation récente, 
mais absurde, du principe d'autorité. Comme ce 
César qui éclairait les délibérations de sa curie en y 
faisant entrer plusieurs douzaines de montagnards 
de sa clientèle; comme ces docteurs de Sorbonne 
dont nous parle Pascal et qui faisaient venir des 
moines quand ils n'avaient plus de raisons : ainsi le 
journalisme tend désormais à remplacer une discus- 
sion réfléchie par des enquêtes tumultueuses, des 
mises aux voies arbitraires, des plébiscites limités, 
des sénatus-consulles indéfinis.... Orgon est partisan 
de rinternationale des peuples ; Luc assure qu'il 
marchera sous le drapeau de la patrie; Gélaste dis- 
tingue entre la tradition française, qui lui est en 



24 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

horreur, et nos armes, qu'il souhaite victorieuses. 
Mais, grands dieux! Que nous font en cette affaire 
et Orgon et Luc et Gélaste? Le premier est poète, 
le deuxième histrion, le troisième compose d'assez 
langouFeuse musique : aucun n'étant plus qualifié 
que le premier citoyen venu pour sentir de la sorte 
ou pour sentir quoi que ce soit sur ce sujet, son 
sentiment vaut ce que valent les idées qui le met- 
tent debout. Or, ces idées nous sont connues par 
d'autres interprètes que Gélaste, Luc et Orgon. Et 
voici des années qu'elles sont invoqués, débattues et 
approfondies. Peut-être aurait-on chance de les bien 
accorder si l'on s'occupait d'elles avec quelque sé- 
i-ieux, puisque toutes procèdent d'un petit nombre 
de principes dont les hommes tombent d'accord. 

Au contraire, n'ouliliez pas que Luc a mal chanté 
dans l'opérelte de Gélaste, et que tous les deux, l'ar- 
tiste et le musicien, ont refusé leur ministère au 
poème d'Orgon! Ces héros se détestent; il faut donc 
que Luc pense autrement que Gélaste et que l'un 
cl l'autre se distinguent aussi d'Orgon. 

Voilà bien la misère de pareilles consultations ! Ce 
nesl pas que je nie l'intérêt de l'enquête menée de 
ce côlé. Quelques esprits d'éhte y ont donné de 
dignes réponses. Un sentiment nouveau, une idée 
claire et forte de la patrie se font jour dans la lettre 
de M. Hugues Rebell et aussi dans celle de M. Saint- 
Georges de Bouhélier. M. Charles Andler nous ap- 
prend dans la sienne qu'un mouvement fenianiste, 
analogue à celui d'Irlande, pourrait se produire 
d'ici quelques années en Alsace-Lorraine, et A'rairaent 
Ton ne sait s'il faut l'espérer ou le craindre.... Par 



AMITIÉS GERMANIQUES. 25 

la prière de ne point divulguer le billet qui contient 
la vive expression de son trouble patriotique, l'émi- 
nent théoricien des sociétés, M. Gabriel Tarde, nous 
instruit à jeter le moins d'alarme possible dans l'es- 
prit national ; mais, en s'obstinant à insérer ce même 
billet, l'enquêteur manifeste son indifférence pro- 
fonde à l'ordre public. Enfin, l'ensemble des réponses 
peut donner une inquiétude du reste fort salutaire, 
mais aussi éveiller une juste espérance : en effet, 
l'on y vérifie, en premier lieu, que les lettrés qui 
comptent aujourd'hui de vingt-cinq à trente-cinq ans 
ont reçu une bien mauvaise éducation politique, 
étant presque tous devenus de purs anarchistes, et, 
en second lieu, que deux générations demeurent 
fermes dans l'idée de la patrie : les hommes murs 
qui ont assisté à la guerre et les derniers venus, ceux 
de vingt ans, en réaction violente contre les vues de 
leurs aînés immédiats.... 



L^YRE DEUXIÈME 
,K SERVICE DE L'ALLEMAGNE 



Ceux qui dégoûtent le peuple de celle 
terre qui le devait nourrir si aijondam- 
ment sont punis de mort, comme sédi- 
tieux et ennemis de la patrie. 

BossuET. Polit., I, II, ni. 



IV 
LANNEXION INTELLECTUELLE EN 1895. 

Juillet 1895. 

Très peu de jours avant rentrée de nos vaisseaux 
dans le canal de Kiel, un libraire français mettait 
en vente un petit livre singulièrement instructif. 
Non pas qu'il fût très riche de raison ni de sens. 
Mais il eût donné un excellent commentaire du 
départ du Dupiiy-de-Ldine, du Hoche et du Surcoiif. 
11 eût expliqué aux spectateurs et aux acteurs de ce 
dramatique voyage le pourquoi, la raison, la valeur 
historique d'une expédition surprenante. C'est un 
tout petit livre traduit de l'allemand et presque clas- 
sique là-bas depuis trois quarts de siècle. Pourquoi 
n'en avions-nous que des traductions incomplètes? 

le voudrais que la Ligue des patriotes le fît im- 
primer à plusieurs millions d'exemplaires. Ou. si 
Ton juge que le langage en soit trop abstrait, cette 



28 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Ligue n'a qu'à instituer un peu partout des chaires 
où seraient expliquées les leçons qui s'élèvent à nos 
yeux de ces pages. 11 suffirait d'y consacrer les 
sommes qui doivent servir à couler en bronze un 
nouveau monument à la mémoire de nos défaites. 
Sans doute, ces statues de notre deuil signifient un 
désir très précieux et une espérance très vénérable, 
mais peut-être qu'avant de rendre leur nationalité aux 
pays annexés par la force conviendrait-il que nos pro- 
pres pensées fissent, d'elles-mêmes, retour à la patrie *. 

Ces pensées, les voici bien autrement germanisées 
que n'auront pu l'être en ces derniers vingt-cinq 
ans notre Alsace et notre Lorraine. 

C'est premièrement la tête de la France qu'il fau- 
drait dégager de cette annexion. 

Le livre dont je parle est des plus médiocres. Tout 
homme de goût le trouvera, d'un bout à l'autre, 
déclamatoire et faux. Ce sont des Discours adressés 
à la nation allemande^. Leur auteur n'était pas de 
ces barbares qui, plus ou moins romanisés, eurent 
le sens de l'art d'écrire et, tels que Leibnitz, Gœlhe, 
Heine, Schopenhauer ou Nictszche, surent conduire 
et développer leurs pensées. Non, ce barbare est de 
sang pur. La conception dans ses Discours ne vaut 
pas mieux que l'expression. Elle est nulle : j'aime 
à l'écrire en toutes lettres. Après quatre-vingts ans 
que l'Europe entière prend cette Hberté, qu'il soit 

!. M. l'abbé ^Velterlé disait, en 1913, à Maurice Pujo, qui l'était 
allé voir à Colruar : « C'est réglé. Dès que vous l'emonlez, nous 
remontons aussi.... » 

■2. Discours à la nation allemande, par J.-G. Fichte : traduits pour la 
première fois en français. Delagrave, éditeur. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 20 

permis à un Français de donner un sourire à la 
« pensée » de Fichte! Ce Jean-Gottlieb Fichte ne 
conserve plus qu'une arrière-garde d'admirateurs. 
Mais ces fidèles sont Français de naissance aux con- 
fins de la jeunesse et de l'âge mûr. Ces messieurs 
ont d'ailleurs l'excuse suffisante de n'avoir jamais lu 
celui qu'ils dénomment ainsi maître et seigneur. 

Fichte fut une sorte de lyrique égaré dans l'On- 
tologie. On l'a bien dit : sa philosophie était née de 
son caractère. Lui-même s'en vantait. Sa réflexion 
n'était que la continuelle décharge de son humeur. 
Lorsqu'on croit qu'il va se livrer au mouvement 
sublime d'une logique transcendante, il donne seu- 
lement des peintures, flattées, des aspirations de son 
âme. Mais cette âme était généreuse, enflée de 
beaux désirs. Avec de l'étude et du soin, il eût assez 
bien réussi dans la poésie romantique. En ce royaume 
des divagations abstraites, — n'appelons pas une 
orgie de mots la Métaphysique, — il ne fut rien que 
le premier des Trois Sophistes, selon le jugement 
d'un critique de oon pays. Il ouvrit ce courant de 
délire philosophique qui recouvrit l'Allemagne en- 
tière au déclin d'Emmanuel Kant. Son romantisme 
infecta la pure pensée. 

Pourtant le romantisme et la barbarie le servirent. 
Il ne connut point les pudeurs d'une raison harmo- 
nieuse qui sait que le premier devoir est de s'accor- 
der avec soi-même. Un barbare n'est point gêné de 
l'état de contradiction. S'il eût gardé le sens logique, 
sa théorie du Moi divinisé eût tenu le bon Fichte 
bien au-dessus des contingences nationales; il eût 
persévéré dans les sentiments cosmopolites de son 



-.0 OUAND LES FnANÇAIR NE S'AIMAIENT PAS. 

premier point de départ. JMais ses émotions le me- 
nèrent, non ses calculs. Il obéit aux circonstances 
auxquellp.s il imposa une apparence de syslématisa- 
liuu. Aiubi laL-il bon Allemand cl Germain accompli, 
théoricien monomanc et mystique de VAllemanité. 
C/esl là qu'il trouva sa vraie gloire et qu'il joua un 
rôle utile pour les siens. 

S'il mena ses disciples à une déraison grossière, 
en revanche il leur découvrit, en même temps qu a 
tout le corps de sa nation, un sentiment et une idée 
qui valurent contre l'étranger un magasin d'armes. 
Ce fut moins d'un an et demi après léna, en 1808, 
qu'il prononça ces quatorze fameux discours aux 
Allemands, que je voudrais voir connus et compris 
de tous les Français. 

Je supplie ces Français d'y voir surtout ce qui y 
est ; car le néant n'est pas : il y a beaucoup de néant 
dans ces Discours. Le système d'idées morales et 
métaphysiques dont Fichte se promet la rénovation 
de l'humanité, laissons-le, s'il vous plaît, aux com- 
mentateurs de sa communion. Ce n'est point notre 
genre humain, mais son Allemagne, que Fichte a 
renouvelée. 

Regardons comme il s'y est pris. 

Il a suivi l'instinct, cet instinct des peuples vivaces, 
vaincus sans qu'on les ait domptés. Il s'est décerné 
à lui-môme et aux siens d'énormes éloges. Il a vio- 
lemment injurié le vainqueur. Une apologie enflam- 
mée de sa race, une critique amère du Français, 
c'est tout l'intéressant de ces oraisons ampoulées. 

Mais la critique est belle de furie et de cécité vo- 



LE SERVir.I- DE f.AIJ.EMAGNE. r,\ 

lontaire. Quel mépris des langues s latines ^ ! Quelle 
horreur de l'esprit « latin :» 1 Quelle force à marquer 
les différences des deux races! L'nne est la mort, 
laulre la vie. Qu'est le Français? C'est un Germain 
marqué de cette tache originelle : ses ancêtres n'ont 
point rapporté leur butin dans la forêt natale en 
deçà du Rhin; ils se sont fixés s)ir la terre étran- 
gère ; ils sont restés chez les Gentils. Le fils de ces 
Germains coupables est un Germain bâtard. Il a 
donc oublié sa langue. Il parle le langage des 
serfs et des vaincus. Aussi n'est-il plus le maître de 
sa parole. 

Pour peu qu'il s'élève à des idées générales, le 
Français pense sur des signes à radicaux grecs et 
latins, dont il ne connaît plus le sens. A ce cadavre 
articulé et mécanique la corruption morale de l'anti- 
quité s'est communiquée. Son vocabulaire l'accuse. 
Tel mot, comme celui de popularité, pris à Rome en 
mauvaise part, est devenu chez le Français un 
demi-éloge. Horrible contre-sens moral et linguis- 
tique que le vertueux et raisonnable Allemand ne 
saurait ni admettre, ni commettre, ni concevoir. 

Privilégié, le Germain vit dans l'ignorance de 
toutes les « choses mauvaises ». 

Il emploie une langue d'une « clarté immédiate », 
en ce sens que les mots abstraits y sont formés tout 
directement du concret, sans recours à nulle racine 
étrangère*. Et cela lui donne naturellement la clef 

.1 Dans son très beau li vi-e de 1915, IlofS du joug allemand, Léon Dau- 
det écrit fort bien à ce propos : « 11 serait aisé de soutenir, contre 
Fichte, qu'une langue est d'autant plus élevée dans l'échelle humaine, 
riche dans son domaine supra-sensible et apte aux hautes spécula- 
tions, motrices de la race, qu'elle est moins enganguée, moins pri- 



52 gUAND LES FRANljAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

dor de tous les langages inférieurs : pour peu que 
l'Allemand consente à s'en donner la peine, il en 
vient à connaître, à parler et à pénétrer la langue 
des Français, bien mieux que les pauvres nationaux 
du pays de France ne peuvent rêver d'y atteindre. 

Telles sont, en gros, les conceptions de ce Jean- 
Gottlieb Fichte, qui ignore complètement le goût 
de courtoisie et d'équité internationale dont le naïf 
Parisien aime à se leurrer. La littératui-e française 
eût-elle au xvii*^ siècle une ère de perfection? L'im- 
perfection allemande est préférable selon Fichte : 
elle est le signe de la vie, de laquelle les Allemands 
tiennent le monopole. Le Franco-Latin ne crée rien : 
c'est qu'il n'a point de vie véritable à communiquer, 
étant frappé de mort. Quelque jour l'Allemagne fera 

sonnière de ses racines, moins soumise à leurs suffusions de revivis- 
cence. Quand les Grecs — rapprochés par Fichte des Allemands au 
point de vue de l'aulochlonie du langage et de la survivance de leurs 
racines linguistiques — prononçaient le mot de méthode, littérale- 
ment (chemin-vers, metahodos), ils ne voyaient ni un chemin, ni une 
direction C'est cette délivrance étymologique, cet épurement de la 
pensée qui leur permit d'atteindre si haut dans leur ascension spécu- 
lative. On ne voit pas la supériorité que nous conféierait, quand nous 
prononçons le mot de « poltron », la vision ou la sensation du pouce 
coupé qui en est l'origine étymologique. Ce sont, au contraire, ces 
stagnations ou ces remontées du concret originel dans le supra-sen- 
sible ou l'abstrait de la langue allemande, qui la l'ont obscure et dou- 
teuse dans le domaine philosophique, par les échappatoires qu'elles 
permettent. La langue, comme le vin, se dépouille avec le temps. Ce 
dépouillement garantit son bouquet, sans lui ôter sa verdeur, et assure 
sa prééminence, aussi bien pour les œuvres du style que pour celles 
de la métaphysique. Quelle confusion, quel horrible supplice créerait 
ce retour agressif de racines verbales dans la culture et la compréhen 
sion des œuvres des grands maîtres, depuis Pascal jusqu'à Racine ou 
Saint-Simon! L'argument initial de Fichte ne tient pas debout; mais 
le parti qu'il en a tiré demeure formidable et doit nous mettre en garde 
contre toute la pensée allemande, hier encore victorieuse et dominante 
dans notre haut enseignement. Au même titre que notre admirable 
défense militaire, la fin d'un tel scandale universitaire marquera notre 
relèvement >. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 33 

largesse de vitalité à ses voisins. Lorsque ce grand 
peuple se sera entièrement constitué, les méchants 
frères de P'rance y auront eux-mêmes profit : la 
renaissance allemande est nécessaire au monde en- 
tier, même et surtout aux prétendus vainqueurs de 
l'Allemagne. 

C'est là une nécessité métaphysique, théologique, 
religieuse. Les Allemands ont reçu de Dieu la 
fonction de représenter toute l'Humanité. Cela appa- 
raît par l'étymologie de leur nom : All-Man. Ils 
sont d'une source céleste. Ils sont bien mieux : le 
ciel vivant. Ils fécondent la terre. Aucun Titan, non 
pas même Napoléon, de qui Fichle trace en passant 
un portrait d'un vaste mépris*, n'escaladera les hau- 
teurs qu'ils occupent et sur lesquelles ils pour- 
suivent leur sainte mission. Cette mission n'est que 
« de relier Tordre moral établi dans la vieille Eu- 
rope à la vraie religion conservée dans lantique 
Asie et même d'inaugurer une époque nouvelle.... » 

De là dérivent le génie et les vertus de l'Alle- 
magne : vertus qui répandent à grands flots la 
lumière, génie qui vole comme l'aigle au soleil de la 
vérité. Je vous transcris les images du bon rhéteur. 
Perspicacité allemande, sérieux allemand, fidélité, 
loyauté et simplicité allemandes, honneur allemand, 
tous petits autels allemands où s'arrête notre Fichte 
pour renverser à chacun d'eux plusieurs libations 

1. Celte nuance de senLiment sérail encore intelligible, mais 
pour des raisons que Fichle ne donne pas. Les Français d'aujourd'hui 
commencent à faire le compte de tous les services inconsciemmenl 
rendus à 1 Allemagne par la politique de Napoléon. Voir les deui 
livres de Jacques Bainville : Bismarck et la France, l'Hlaloire de deux 
PeupUs. 



54 gUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

d'adjectifs. Parfois, une expression plus merveil- 
leuse fixe en nos souvenirs ce mouvant chaos de 
louanges : « L'étranger tenta ce pas décisif; l'Alle- 
mand le réussit.... » « Chez nous seuls, la nation 
forme un tout complet.... » « Les langues étran- 
gères... dont on est encore à attendre les premiers 
chefs-d'œuvre.... » Et, pour belle couronne : « Chez 
NOUS, le problème est complètement résolu, et la 

PHILOSOPHIE ACHEVÉE.... » 

Il ne faudrait pas trop sourire de la qualité de 
telles pensées. Si elles ne comptent pas en elles- 
mêmes, elles enveloppent et expriment un sentiment 
fécond et hardi. Hardi, puisqu'il naquit dans l'instant 
même où l'Allemagne semblait râler sous le pied de 
Napoléon. Fécond... nous devrions savoir de reste 
pourquoi. 

Tous les cœurs allemands n'avaient point arrêté 
de battre. Les patriotes, réveillés \ se groupaient 
autour de la reine Louise de Prusse, du premier mi- 
nistre le baron de Stein, de Blucher, et aussi de 
Humboldt, qu'on chargeait avec Fichte, de réorgani- 
ser l'Université de Berlin. De nombreux collabo- 
rateurs vinrent s'ajouter à ces premiers fondateurs 
du nationalisme allemand, quand les sociétés du 
Tugend-Bund achevèrent de se former. Assez pauvre 
recteur, sans doute le bonhomme Fichte eût-il fait 
un médiocre organisateur de la victoire. Mais il 
mourut à temps, dans les premiers jours de 1814. 
Le Risorcfimento germain n'était pas achevé. 

•1. Ce réveil était favorisé eu fait par l'idée révolutionnaire et l'Em- 
pire français, qui simplifiait et unifiait la carte des Etats alferaands. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 35 

Quelques-unes de ses pires logomachies roman- 
tiques, libertaires, humanitaires lui survécurent et 
faillirent gâter son ouvrage. Les convulsions sco- 
lastico-sociales de l'Allemagne vers le miheu du 
siècle dataient de lui. De lui venaient en droite 
ligne ce vague individualisme politique, renouvelé 
de notre Jean-Jacques (si Jean-Jacques fut nôtre), 
courant de révolte et de fièvre que l'exemplaire 
entêtement de la monarchie prussienne sut endiguer 
et canaliser jusqu'au jour où M. de Bismarck l'arrêta 
net pendant trente ans.... Un des grands bonheurs 
de l'Allemagne fut d'avoir rencontré en ce siècle 
une succession d'hommes d'État capables de réduire 
et d'organiser tout ce que l'expansion nationale pré- 
sentait de trop divergent. 

Ces hommes d'État furent aussi aidés par notre 
mauvaise fortune ou notre sottise. 

L'anarchisme de Fichte ne troublait pas la seule 
Allemagne. Il infectait toute l'Europe, et nous- 
mêmes de préférence. Deux ans après les prédica- 
tions de Berlin et la publication des Discours à la 
nation allemande, Mme de Staël acceptait le sens de 
cette déclamation et nous en composait, en manière 
de paraphrase, un ouvrage pernicieux que la police 
impériale, inspirée, cette fois, du vrai sentiment 
national, nommait un livre peu français. Par le 
traité de l'Allemagne, les formes hésitantes, les 
conceptions inachevées, les rêveries confuses et à 
peine larvées de ce qu'on appelait, par antiphrase, 
la pensée germanique, commencèrent à nous venir. 

C'est depuis cette date que le désordre, l'impro- 



36 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

priélé, l'inconséquence ont tout à fait pris posses- 
sion de la pensée française dont elles déformaient le 
sens. En philosophie, en politique, en littérature, la 
peinture de Vindéfini, de Vamorphe prenait ligure, 
si Ton peut s'exprimer ainsi. Fichte se monnayait. 
On mettait un timbre de mots clairs aux théories 
les plus confuses. De 1825 à 1840, fut introduit un 
alliage de Hegel. Il serait long d'expliquer le succès 
de cette mode. Elle sortit de l'appauvrissement des 
esprits* et elle vint en augmenter la pauvreté. On 
ne raffola plus que de pensée et de sentiments ger- 
maniques; des têtes fort bien faites, Renan et Taine, 
subirent ce goût honteux de la déraison. 

Une grâce forte et naïve ornait du moins, en 
Allemagne, le constant délire logique. Nous n'ac- 
quîmes point cette grâce ni celte force; nous per- 
dîmes plusieurs de nos qualités. Le sens de notre 
naturel nous échappa. Peut-être que la guerre de 
France, en 1870, ne fut que l'image sensible d'évi- 
dentes déperditions de l'esprit. 

Cette guerre malheureuse pouvait nous guérir, 
comme un malheur semblable avait guéri l'Alle- 
magne, dont l'exemple aurait pu servir. Mais fallait- 
il encore ne pas comprendre cet exemple tout de 
travers. 

Vingt-cinq ans ont passé. C'est dans ce quart de 
siècle que la génération dont je suis a grandi. On 
nous a élevés aux pieds de l'Allemagne. Non dans 
l'admiration du nationalisme énergique qui, ralliant 

1. V. Trois irfé<j« pû/»ti^Mes, Appendice, noie \l, la Aliaëre logiqiK', 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. " 

les fils de la Germanie à la tradition des Germains, 
leur communiquait une confiance absolue aux facul- 
tés particulières de leur race. Nous avons grandi 
dans l'admiration frénétique de tout le reste : de la 
pensée, de la langue, de la poésie allemandes, jus- 
que du socialisme allemand. Nous n'avons ignoré 
que la seule cause réelle de la supériorité allemande. 

Ceux d'entre nous qui sont parvenus à une disci- 
pline française de leur pensée ont dû se la donner 
eux-mêmes, ne l'ayant point trouvée dans leurs 
livres de classes ni chez leurs professeurs. Sauf 
j»eut-étre en quelques rares établissements affranchis 
des méthodes officielles, que rechantent les profes- 
seurs, depuis les classes de huitième jusqu'aux 
salles de conférences de la rued'Ulm, lorsqu'on leur 
demande une vue cohérente de l'histoire de France 
ou bien des destinées de la France, du goût ou du 
génie français? Toujours les antiques sornettes de 
la critique romantique, esthéticiens ni historiens 
n'ayant pas fait un pas depuis Lerminier : 

— Nous sommes un peuple sans caractère défini 

Nous avons tous les goûts.... Nous n'en avons 
aucun.... Nous sortons d'un mélange de sangs.... 
Notre nationalité n'en est point une.... Notre terre 
a servi de point de passage à toutes les races. Autre- 
fois vivaient les Gaulois, puis les Romains, puis 
les Francs; de là les Français. De ces races super- 
posées, l'unité n'a rien de physique, ce n'est qu'une 
unité de vœu, une unité d'amour.... 

« En France, nous n'inventons rien. Ou notre 
invention n'est jamais marquée d'un sceau national. 
Nous donnons une forme aux idées de l'Europe. 



38 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Nous sommes le truchement des peuples divers. 
Nous clarifions ceci. Nous étoffons cela. Nous ser- 
vons d'annonciateurs, d'huissiers et d'interprètes 
au^ savants anglais et aux philosophes allemands. 
Nous donnons encore passage aux brises du Midi 
et aux bouffées du Nord. (L'élégant, propre et sain 
corridor que nous faisons là !) De plus, nous sommes 
les clairons de la pensée européenne.... » 

Les gens d'esprit diront que c'est attacher bien 
de l'importance à des idées générales. 

Eh! ces théories sont utiles. Théories, préjugés! 
Il est tel préjugé dont l'emploi séculaire fut l'ali- 
ment et fit la substance d'un peuple. Ces théories 
nationales jouent un rôle semblable à celui des 
membranes et des tuniques dont les êtres naissants 
ou renaissants doivent s'entourer : c'est le premier 
effort des nouveaux vivants que d'ainsi distinguer 
leur monde des mondes voisins, de se tisser comme 
une enceinte à l'intérieur de laquelle l'énergie se dis- 
tribue, s'ordonne et se développe. Les Français de 
1871, entre mille torts, ont eu celui de ne point se 
définir ni se circonscrire. Il en résulta qu'ils furent 
pénétrés de tous les côtés. 

Intellectuellement, on commença par renverser la 
seule « théorie » qui eût résisté à la « critique ». On 
s'en prit à ce que IM. Taine nomma l'esprit classique. 
Ce grand historien réussit à nous persuader que 
l'esprit classique (dont s'était fait notre xv!!-" siècle, 
dont la Renaissance et le Moyen-Age lui-même 
avaient vécu), était un ferment de trouble et de 
révolution. Il est vrai que Taine avait supposé que 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 3f 

Rousseau représentait parfaitement iê Platonisme 
et que toute l'antiquité classique se résumait par- 
faitement en Plutarque et Platon. Il oubliait que 
toute la philosophie scolastique avait procédé d'Aris- 
tote et que tel adversaire de Rousseau, par exemple 
Linguet peut-être, se pouvait réclamer d'un plato- 
nisme autrement exact et certain. On rougit donc 
de la méthode et de la tradition classique. On lui 
opposa ce qu'on put. On la remplaça par les pre- 
mières phrases venues. Cela acheva de nous ouvrir 
à la Germanie. 

Toute une moitié de la belle jeunesse qui procède 
de ce mode d'éducation vit aujourd'hui en état de pur 
vasselage devant l'Allemagne littéraire et philoso- 
phique. Il lui suffît qu'un écrivain soit allemand de 
sang ou de langue pour qu'il détermine les plus com- 
plets enthousiasmes chezles bons jeunes hommes de 
la « ligue germano-franque ». Point d'examen : la 
vue du nom ; le nombre de consonnes que renferme 
ce nom ; une admiration proportionnelle à leur 
nombre. Pour si peu que le prononcé ressemble à 
un hennissement, cela deviendra du délire. 

Une anecdote singulière, à ce sujet, c'est l'histoire 
de la renommée parisienne de Frédéric Nietzche. 
Peut-être vous estropié-je légèrement l'orthographe 
de ce beau nom ; tant mieux ! morbleu : ainsi nos pères 
disaient-ils Munich au lieu de Mûnchen et milord de 
Bouguingamp, à la place de Buckingham. Ce Niet- 
zsche fut « lancé » par les mêmes gens qui vantèrent 
Tolstoï, Dostoïevsky et Gerardt Hauptmann. C'était 
un Slave. Il écrivait en allemand. Il obtenait de vifs 



40 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

succès dans tout le nord-est de l'Europe. On ne vit 
d'abord que cela. Biographies, versions juxtali- 
néaires, commenlaires, rien ne manquait. Le pauvre 
Scythe l'ut comblé. 

On le lut. Ce fut cause que l'on aperçut des choses 
terribles. Ce Niélzche (comme d'ailleurs tous les 
grands Barbares; comme Gœthe, ce qui est grave 
contre la marotte de Fichte) se trouvait être Ten- 
nemi déclaré de la Germanie. Il ne jurait que par la 
douce fleur de l'esprit classique, la flamme de la civi- 
lisation antique et les restes modernes du grand art 
helléno-latin. 11 se moquait des Allemands et de leur 
poeshie, comme Heine, autant que Voltaire. 

Faites tous vos vers à Paris 
Et n'allez pas en Allemagne. 

11 faisait justice du concept fichtéen de l'Allemanité 
dvec autant de verve, de furie, de mépris que Scho- 
penhauer lui-même. Tout ce qu'il trouvait de parti- 
culier à l'Allemagne chez les Allemands l'écœurait, 
et la fameuse pitié pseudo-chrétienne de ses autres 
nationaux, les romanciers slaves, inspirait à Frédé- 
ric Nietzche des réfutations éloquentes, semées de 
!)outades cruelles. 

A la vue de ce monstre, nos bons jeunes gens recu- 
lèrent. Depuis, ils se sont subdivisés en trois camps. 
Les uns continuent à parler de Nietzche et ils lais- 
sent son nom sur la liste des maîtres, mais avec la 
ferme résolution de ne plus vanter ce gêneur. Les 
autres sont allés jusqu'à rayer de leurs papiers le 
nom du grand homme éphémère. Enfin, un troisième 
parti se réduit strictement à développer l'anarchisme 



LE SERVICE DE l/ALLEMAGNE. 41 

individualiste de Nietzche. C'est un anarchisme bi- 
zarre et absurde où tout se détruit. On n'y voit per- 
cer d'un peu loin que la bonne volonté de faire 
naître, d'ériger des autorités naturelles. Nos jeunes 
Français se gardent bien de voir cela. Ils le 
verraient qu'ils se renfermeraient dans quelque mu- 
tisme farouche, distinguant sous le poil de cet ours 
de Pologne les oreilles pointues du classique œgipan. 

APRÈS VINGT ANS 

L'analyse de Nietzsche devint phis libre et plus 
vraie à proportion que l'influence germanique déclina. 

Pour ce qui est de Jean-Gottlieb Fichte, il ne se 
passa point d'année depuis 181)5 que l'auteur de ce 
petit livre n'ait insisté sur la valeur des Discours, envi- 
sagés comme les hérauts et les théologiens de la Ger- 
manie. Ce fut peine perdue pendant dix-neuf ans. 
Mais le ia octobre 1914, ^1, Boutroux publia dans la 
Revue des Deux Mondes l'article fameux. « Ses idées 
sur l'Allemagne e' la guerre », écrivions-nous dans 
V Action française le surlendemain 17 octobre, e peu- 
vent aider à défitiir les idées qui courent le monde 
officiel ». 

» Elles sont en progrès. M. Boutroux nous change 
de déclamations un peu creuses sur le militarisme 
prussien ou bismarckien. Ce n'est pas à Bismarck, 
c'est à Fichte qu'il fait remonter les origines du ger- 
manisme brutal. Cette mention de Fichte constitue 
pour nous plus qu'une satisfaction, et presque un 
succès : il y a juste vingt ans que nous la demandons, 
il y a vingt ans que nous signalons l'importance des 
Discours à la natioji allemande, sur lesquels on s'ap- 
pliquait toujours à glisser. Nos instances de 1895 con- 
coururent à faire souscrire 20G exemplaires de la tra- 



42 QUAND LES tRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

duetion du capitaine Philippe au conseil municipal de 
Paris, Et ce fut à peu près tout... » 

Cependant, en Allemagne l'influence de Fichte ne 
paraît pas avoir cessé d'être ressentie et reconnue. 
Dans la réédition de ses œuvres complètes qui, en 
mars 1916. achevait d'être publiée à Leipzig, l'annonce 
de librairie parle de lui comme du « philosophe de la 
guerre mondiale de 19 U ». Et ce n'est pas un simple 
artifice de publicité. 



V 

L'ÉLÈVE DE FICHTE 



Mars 1903. 

M. Emile Faguet m'a un peu surpris l'autre jour 
par l'émotion qu'il a fait paraître dans le Soleil à 
propos de la théologie allemande de l'Empereur 
allemand. Guillaume II, énumérant les grands types 
humains qui ont représenté Dieu sur la terre, faisait 
une bonne mesure aux héros du sang germanique, 
« En trois siècles, Dieu s'est manifesté au monde 
par quatre Allemands et un Anglais ». (Luther, 
Shakespeare, Kant, Goethe et l'Empereur Guil- 
laume P'). « Voilà » s'écrie M. Faguet, « le dessein 
général de Dieu sur l'humanité ». 

M. Faguet ajoute : 

Il crée Abraham, Moïse, Homère, Charlemagne, pour 
aboutir à Luther; Luther, Gœthe, Kant, pour aboutir à Guil- 
laume I": donc, toute l'histoire de l'Humanité, pour abou- 
tir à la grandeur de l'Allemagne. La grandeur cfe l'Allema- 
gne, c'était le but primitif de Dieu, but vers lequel il s'est 
acheminé lentement et sûrement à travers toute l'histoire 
biblique, toute l'histoire du Moyen Age, et qu'il a atteint, 
partiellement encore, mais en se réservant une plus grande 
plénitude de résultats, dans l'histoire moderne. 

A partir de l'histoire moderne, en effet, il ne voit plus 
que l'Allemagne. L'Allemagne devient littéralement le peuple 
de Dieii. L'ancien peuple de Dieu n'a eu que deux hommes 
représentatifs de l'Humanité en quatre mille ans ; l'Allema- 



44 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

gne en a quatre en trois siècles. Tous les soixante-quinze 
ans, Dieu suscite, au sein de l'Allemagne, une image de 
lui. Il donne un petit coup d'ceil à l'Angleterre, à cause de 
son Ihcàtrc; mais, en Allemagne, coup sur coup, il suscite 
Luther, Kanl, Go:;llie, l'Empereur Guillaume I". C'est fan- 
tastique de complaisance et indiscret de bénédiction. Encore 
un peu, lAllemagae, ce n'est pas la fille de Dieu, c'est Dieu 
lui-même. 



Tout cela est parfait d'ironie et de moquerie; 
mais pourquoi donc M. Faguet ajoute-t-il : « voilà 
ce que l'on enseignera demain dans les écoles alle- 
mandes, puisque c'est l'officielle philosophie de 
l'histoire ». 

Je suis bien fâché de contredire M. Emile Faguet, 
mais son demain, son en^^eignera me semblent loin 
de la vérité. 

M. Emile Faguet en est donc à penser que celte 
philosophie germanique et germanisante de l'histoire 
est officielle en Allemagne"' Elle n'est que tradition- 
nelle. Que l'État l'y impose? Mais c'est la tradition 
qui l'impose à l'État. 

L'Empereur ne l'enseigne pas. Elle lui a été ensei- 
gnée. Il la répète telle que ses respectables maîtres 
d'histoire et de philosophie la lui ont apprise à 
quinze ans. C'est une vue conforme à toute la cul- 
ture germanique au dix-neuvième siècle. Loin d'être 
ici maître ou docteur, l'Empereur se montre disciple, 
et docile et bien appliqué. Loin de rien innover, il 
consacre et il continue. Ce n'est pas demain que 
l'on enseignera ces choses : on les enseignait hier, 
et avant-hier et depuis quatre-vingt-dix ans. Exac- 
tement, car il y a une date précise, depuis 1808, 
depuis ces Discours à la nation allemande de Jean- 



LE SERVICE DE L ALLEMAGNE. 45 

Goltlieb Fichle, qui, secondés par une terme poli- 
tique de renaissance, mclhodiquement appliquée 
par la monarchie prussienne, ont relevé la Prusse et 
le peuple allemand. 

11 n'est pas nécessaire d'être aussi renseigne sur 
les choses d'Allemagne que notre ami Jacques Bain- 
ville pour s'informer et se pénétrer de la substance 
de ces Discours. Ils sont traduits depuis 189i par 
M. Léon Philippe (Paris, Delagrave) et ne tiennent 
pas beaucoup plus de 250 pages. Je ne connais pas 
de lecture plus folle, ni plus forte. On voit ce qu'une 
intelligence vive et une âme violente peuvent tirer 
d'un peuple à demi accablé. « Le patriotisme, » 
s'écriait Goethe « Dieu nous en préserve ! » La pen- 
sée de Fichte ajoutée à la passion de la reine Louise 
de Prusse, le sentiment orienté par l'idée générale 
et l'idée générale échauffée par le cœur, cette pas- 
sion et cette pensée organisées et disciplinées à leur 
tour par de sérieuses institutions politiques abouti- 
rent premièremert à dissoudre les nuées cosmopo- 
lites, ensuite à chasser l'Étranger. 

Quelle absurdité tout d'abord! C'était deux ans 
après léna. Napoléon régnait à Berlin. La patrie 
germanique n'était plus qu'un mot sans substance 
administrative ni politique. Les possibilUés, comme 
dirait M. Joseph Prudhomme, comme disent tant 
d'autres éminents « praticiens », semblaient toutes 
tournées contrôles vonix et les soupirs, les doctrines 
et les calculs dos (héoricicns patriotes. Cependant 
Fichte parlait. Et qiie disait-il? 

Il disait, avec plus d'arrogance et de foi, avec plus 



46 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
de lyrisme et d'emphase, de vantardise et d'inso- 
solence, il disait ce que dit l'Empereur allemand, 
aujourd'hui devenu l'un des deux ou trois premiers 
princes de la planète. Il faisait le portrait de V Alle- 
mand tel quilest. L'Allemand est le seul peuple d'un 
caractère sérieux; le seul chez lequel la nation et ses 
chefs forment un tout complet ; le seul dont l'esprit 
soit logique, d'une logique impénétrable aux autres 
peuples, mais qui les pénètre et les transfigure lui- 
même. L'Étranger tente, mais l'Allemand réussit. 
L'Allemagne a réussi le Moyen Age, elle a réussi la 
Réforme. AUemanilé signifie humanité, universalité: 
all-man, tout homme. L'Allemagne est donc la seule 
héritière légitime de l'hellénisme. Encore dépasse- 
t-elle les conceptions enfantines du monde grec, puis- 
qu'elle s'élève à la notion du plus que Hnfini : notion 
inébranlable, qui est celle de l'Être. On est encore 
à attendre les premiers chefs-d'œuvre de la langue 
française, mais la langue allemande est à soi seule, 
un parfait chef-d'œuvre. Elle jouit d'une « clarté 
immédiate », d'une compréhensibilité qui manque 
aux langues latines inintelligibles par leur con- 
texture essentielle. Les Français ne sont, au demeu- 
rant, que des Germains qui ont apostasie, au 
v« siècle, la langue et les mœurs, les institutions et 
le droit de leurs pères ; les Allemands sont les fidèles 
de la vieille Patrie germaine. Ils penchent vers la 
vie comme les Français vers la mort. Aussi un 
Allemand sait-il mieux le français que ne peut le 
savoir un Français qui parle sa langue. Dénué de 
philosophie comme de vues philologiques, le mal- 
heureux Français est un être sans poésie. Il vit à 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 47 

l'Étranger, séparé de ses traditions, de tout ce qui 
féconde et vivifie le génie individuel et originel. 
Mais l'esprit allemand, mais l'aigle allemand 
« élève aux régions supérieures son corps pesant, 
monte toujours plus haut, entraînant toujours plus 
d'air, pour se rapprocher de plus en plus du soleil 
dont la vue le pénètre d'enthousiasme. » 

Encore « l'Allemand peut-il seul comprendre la 
nécessité et la vérité de toutes ces conséquences. » 
Le pays étranger, ce n'est que la Terre; mais « la 
Mère-Patrie », l'Allemagne, c'est « ce ciel éternel 
partout étendu où les vapeurs légères s'épaississent 
en nuages chargés d'électricité par l'éclair, que 
Jupiter tonnant forge en d'autres mondes : ils tom- 
bent sur la terre en pluie rafraîchissante qui purifie 
tout élément céleste et terrestre, et fait germer 
sur terre les fruits du ciel. » Telle est l'Allemagne 
fertilisant les autres peuples. Que peuvent contre 
une si haute puissance céleste ces « nouveaux 
Titans », les Français « qui voudraient en tenter 
l'assaut »? 

Je répète que nos Titans étaient campés à Berlin, 
au lieu et au moment où Fichte faisait son cours. 
Et je répète que ce cours a fourni la substance de 
l'éducation germanique entre 1808 et 1905. 

Il faut croire que ce grand fait apparaîtra toujours 
comme un fait nouveau aux meilleurs et aux mieux 
informés des Français puisque l'un d'eux s'étonne 
encore de voir l'Empereur allemand se représenter 
l'histoire de l'univers en préface de l'unité et de la 
grandeur germanique. 

L'influence et l'autorité dont jouit M. Emile 



48 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Faguet lui permettra peut-être de détruire une igno- 
rance aussi périlleuse et d'incorporer une utile 
vérité à notre esprit public. J'ai envie d'y renoncer, 
pour ma part. 

APRÈS DOUZE ANS 

M. Faguet no bougea point. Et l'auteur ne put re- 
noncer au plaisir de redire la vérité utile. 



VI 
LE RENONCEMENT A NOUS-MÊMES 

Novembre 1902. 

On rappelait, l'autre jour, une grande parole deTun 
de nos plus sûrs amis : « Nous n avons pas assez 
défendu nos princes. » Et l'on ajoutait avec sens : 
a Nous n'avons pas assez défendu nos Congréga- 
tions. » D'ici quelques jours ou quelques années, 
il faudra écrire sans doute : « Nous n'avons pas 
assez défendu notre Armée française, notre Co- 
médie-Française (je rapproche à dessein des institu- 
tions disparates et qui convergent), notre Institut de 
France, notre École française de Rome, nos Syndi- 
cats agricoles français, » Tout cela est très menacé. 
Tout cela est très peu défendu. C'est la condition géné- 
rale de tout ce qui compose notre France aujourd'hui. 
Le dernier des Français pourra écrire sur la dernière 
glèbe française : « Nous n'avons pas assez défendu 
ce qui nous était commun. Nous ne nous sommes 
pas assez défendus en tant que nous-mêmes. » 

Le bon hasard m'a fait rouvrir ce soir un beau 
livre que j'ai souvent compulsé autrefois, et qui 
m'avait donné une grande impression de force et 
de lumière. Avec bonheur, mais sans surprise, j'ai 
vérifié que ses vertus n'avaient pas changé. 

4 



50 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

Daas l'instant même où je me demandais pour- 
quoi nous nous défendions si peu, Fustel me répon- 
dait de sa voix nette cl douce : — Parceque vous vous 
aimez insuffisammeut. Parce que vous vous aimez 
mal. Le premier devoir d'un grand peuple, comme 
d'une famille forte, est de s'aimer, et d'abord de s'ai- 
mer dans son passé, de s'honorer dans ses morts. 
Eh! bien, qu'avez-vous fait de la dignité de vos 
morts? Ce que vous appelez votre histoire s'applique 
à les discréditer et à les flétrir. 

Je tenais dans mes mains ce beau volume des 
Questions historiques, à sa première page, qui est une 
étude comparée « de la manière d'écrire l'histoire 
en Allemagne et en France depuis cinquante ans ». 
L'étude est vieille de trente ans et, comme la situa- 
tion, depuis 1872, a peut-être empiré, c'est sur une 
période de quatre-vingts ans que s'étendent les ob- 
servations de l'historien. 

L'effort personnel de Fustel de Coulanges n'a, en 
effet, servi de rien. Il a agi sur de rares érudits, 
savants et philosophes, il a modifié la technique et 
la méthode de l'histoire romantique : il n'a rien 
changé à l'esprit des doctrines en cours. Gomme si 
un mot d'ordre avait été donné par les puissances 
étrangères qui faisaient déjà leur loi au génie 
français, aucun enseignement vraiment général ne 
s'est ressenti dos vues do Fustel. Elles sont 
restés dans l'ésotérisme. Pourtant ces vues inspirées 
par une science scrupuleuse avaient pour efTel de 
donner à l'histoire do France une unité, un ordre, 
une beauté, une grandeur, ime dignité qu'on ne 
soupçonnait point jusque-là. La froide impartialité 



I.E SERVICE DE LALLEMAGNE. 51 

du savant avait fini par concourir à l'œuvre du pa- 
triote. Ou"a-t-on fait de cette critique bienfaisante? 
On la sacrili(^c au religieux désir de calomnier la 
patrie. 

Les rêves ronianliques des Chateaubriand, des 
Michelet, des Augustin Thierry et des Henri Martin, 
dissipés et détruits par Fuslel de Coulanges, ont été 
repassés au vernis pseudo-scientifique emprunté de 
l'érudition allemande. Le péril d'une Histoire de 
France qui fût vraiment française a été épargné à 
nos concitoyens, et les petits livres où sont résumées 
nos annales continuent d'être écrits sur un mode 
ennemi. 



I 

Pourtant nous étions avertis. Fustel deCoulanges 
nous avait dit l'œuvre pernicieuse de V École libérale 
engouée, depuis 1815, de l'Angleterre et de l'Alle- 
magne : 

« On se figura une Angleterre qui avait toujours 
été sage, toujours libre, toujours prospère; on se 
représenta une Allemagne toujours laborieuse, ver- 
tueuse, intelligente. » Point d'étude, point d'atten- 
tion aux faits, « même aux faits les mieux cons- 
tatés ». 

L'Ecole libérale exaltait la race germanique de- 
puis ses origines les plus lointaines, aux dépens de 
la population gauloise. « La Gaule était la corrup- 
tion et la lâcheté; la Germanie était la vertu, la 
chaslelé. le désintéressement, la force, la liberté. 
Dans le petit livre de Tacite, nous ne voulions lire 



52 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
que les lignes qui sont léloge des Germains et nos 
yeux se refusaient à voir ce que l'historien dit de 
leurs vices, » 

Quand Herodien et Ammien Marcellin nous parlaient de 
leur amour de l'or, nous ne voulions pas y croire. Lorsque 
Grégoire de Tours nous décrivait les mœurs des Mérovin- 
giens et de ses guerriers, nous nous obstinions à parler de 
la chasteté germaine... L'invasion nous apparaissait comme 
une régénération de l'espèce humaine... Un artiste français 
voulait-il peindre l'Empire et la Germanie en parallèle à la 
veille de l'invasion, au lieu de représenter la race gallo- 
romaine au travail, occupée à labourer, à tisser, à bâtir des 
villes, à élever des temples, à étudier le droit, à mener de 
front les labeurs et les jouissances de la paix, il imaginait 
de nous la montrer la coupe aux lèvres dans une nuit de 
débauche. En face d'elle, il plaçait aux coins du tableau la 
race germanique, à laquelle il prêtait un visage austère, un 
cœur pur, une conscience dédaigneuse : on eût dit une race 
de philosophes et de stoïciens. Si M. Couture avait lu les 
documents de ce temps-là, il n'eût pas mis dans les traits 
de ce Germain, la haine du luxe et l'horreur des jouissances: 
il y eût mis l'envie et la convoitise. Regardez-les bien, tels 
que les écrits du temps nous les représentent ; ils ne dé- 
testent pas ce vin, cet or, ces femmes, ils songent au moyen 
d'avoir tout cela à eux; quand ils seront les plus forts, ils 
se partageront et se disputeront tout cela, et, à partir du jour 
où ils régneront, il y aura en Gaule et en Italie, moins de Ira- 
vail et moin.'f d'intelligence, mais plus de débauches et de 
crimes. 



N'importe, l'histoire des Germains, des « vain- 
queurs », est une longue apothéose. La perfection 
de celte race est devenue un dogme d'où il découle 
que le devoir de nos chefs eût été de céder en toute 
occasion à cette race supérieure. Les historiens fran- 
çais semblent y provoquer. 

Fustel de Goulanges répète : 

« Que n'a-t-on pas dit sur la race germanique. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 55 

Partout nos yeux prévenus ne savaient la voir que 
sous les plus belles couleurs. » 

Partout! Pour l'époque carolingienne : 

Nous reprochions presque à Charleraagne d'avoir rigou- 
reusement coml)altu la barbarie saxonne et la religion sau- 
vage d'Odin. 

Pour la grande querelle du Moyen Age : 

Dans la longue lutte entre le Sacerdoce et l'Empire, 
nous étions pour ceux qui pillaient l'Italie et exploitaient 
l'Eglise. 



Nous maudissions les guerres que Charles VIII et Fran- 
çois I" firent au delà des Alpes. Mai? nous étions indul- 
gents pour cehes que tous les empereurs allemands y por- 
tèrent durant cinq siècles. 

Pour la Réforme : 

Plus lard quand la France et ritalic, après le long et 
fécond travail du Moyen Age. produisaient ce fruit incom- 
parable qu'on appelle la Renaissance d'où devait sortir la 
liberté de conscience avec l'essor de la science et de l'art, 
nous réservions lo meilleure part de nos éloges pour la 
Réforme allemande qui n'était pourtant *iu'une réaction 
contre cette Renaissance, qui n'était qu'une lutte brutale 
contre cet essor de la liberté, qui arrêta et ralentit cet essor 
dans l'Europe entière et qui trop souvent n'engendra que 
l'intolérance et la haine. 

Les événements de l'histoire se déroulaient, et nous 
trouvions toujours moyen de donner raison à l'Allemagne 
contre noua. 

Il y a deux nous opposés dans cette phrase. Le 
premier désigne l'histoire libérale; le second la tète 
ou le cœur ou le corps de la nation française. 

Pour. le dix^seplième siècle ; 

Sur la foi. des médisances, et des ignorances de Saint-Si- 
mon/ nous accusions Louis XIV d'avoir fait la guerre à 



o4 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

l'Allemagne pour les motifs les plus frivoles et nous négli- 
gions de voir dans les documents authentiques que c'était 
lui au contraire qui avait été attaqué trois fois par elle. 

Nous nosions pas reprocher à Guillaume III d'avoir dé- 
truit la République en Hollande et d'avoir usurpé un royaume, 
nous pardonnions à l'électeur de lirandebourg d'avoir attise 
la guerre en Europe pendant (juarante ans pour s'arrondir 
aux dépens des Etats voisins; mais nous étions sans pitié 
pour l'ambition de Louis XIV qui avait enlevé Lille aux 
Espagnols et accepté Strasbourg qui se donnait à lui. 

Pour le dix-huitième siècle : 

Au siècle suivant, nos historiens sont tous pour Frédé- 
ric II contre Louis XV. Le tableau qu'ils font du dix-hui- 
licme siècle est un perpétuel éloge de la Prusse et de l'An- 
gleterre, une longue malédiction contre la France'. 

Voit-on le résultat de cette méthode? Fustel le ré- 
sume avec une ironie incomparable. 

L'histoire ainsi pratiquée n'enseignait aux Français que 
l'indifférence, à l'étranger que le mépris. De là nous est 
venu un patriotisme d'un caractère particulier.'Étre patriote 
pour beaucoup d'entre nous, c'est être ennemi de l'ancienne 
France. Notre patriotisme ne consiste le plus souvent qu'à 
honnir nos rois, à détestevnotre arislocralic^ d médire de huttes 
nos institutions. Cette soite de patriotisme n'est au fond 
que la haine de tout ce qui est français. Il ne nous inspire 



1. En pleine guerre, la critique libérale a renouvelé le pcaiidale 
signalé par Fustel; à propos de.s relations de Voltaire et de Frédéric, 
un rédacteur du plus grand journal de la République, le Temps, nolail 
avec extase « la supériorité de Frédéric II sur.Louis XV », et mettait 
une complaisance infinie, tout à lait niériloire au point de vue anti- 
Irançais, à expliquer le renversement des alliances par de simples 
intrigues de boudoir. Devant ce goût vraiment merveilleu.x pour le dé- 
nigrement de notre passé, nous ne pouvions nous empêcher, à 
/Action française, de relire, entre amis, la belle, dure et juste page de 
l'uslel sur cette frénésie du roulement liistorique. Comme on ache- 
vait le morceau, un cri s'éleva, scandé d'un mémorable coup de poio? 
sur la table : « Les salauds! El ça recommence quand les Boches ne 
sont qu'à vingt lieues de Paris. > 

IJn poilu donnait son avis: indigné, patriote, équitable comme son 
cœur. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. lo 

que méfiance et indiscipline; au lieu de nous unir contre 
l'étranger, il nous pousse tout droit à la guerre civile. 

« Le véritable patriotisme n'est pas l'amour du sol, c'est 
l'amour du passé, c'est le respect des générations qui nous 
ont précédés. Nos historiens ne nous apprennent qu'à les 
maudire et ne nous recommandent que de ne pas leur res- 
sembler. Ils brisent les traditions franrnises, et ils imaginent 
ifii'il restera un patriotisme franrais. Ils vont répétant que 
l'étranger vaut mieux que la France, et ils se figurent qu'on 
aimera la France. Depuis cinquante ans c'est l'Angleterre 
(jue nous aimons, c'est l'Allemagne que nous louons, c'est 
l'Amérique que nous admirons. Chacun se fait son idéal hors 
de P'rancc... » 



El Fiislel, approi'uiidissant encore son analyse, 
conclul par ce dernier diagnostic du mal français : 

Nous nourrissons au fond de notre âme une sorte de 
haine inconsciente à l'égard de nous-mêmes. C'est l'opposé 
(le cet amour de soi qu'on dit être naturel à l'homme; c'est 
le renoncement à nous-mêmes. C'est une sorte de fureur 
do nous calomnier et de nous détruire, semblable à cette 
vuviir da suicide dont vous voyez certains i^idividus tour- 
mentes. 



Fustcl de Coulanges était un homme grave, 
simple, austère et qui savait se contenir. Si l'on 
observe dans cette page une vivacité, une chaleur 
et un mouvement plus rapide que dans ses autres 
écrits, il convient de se rappeler à quelle date elle fut 
rédigée. Des milliers de soldais germains avaient en- 
v.-ihinolresolel legardaienl encore. Les conséquences 
do notre suicide intellectuel et moral vivaient, mar- 
chaient et faisaient l'exercice à la prussienne sous 



56 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT P^S. 
les yeux de l'illustre hislorieu. Il s'en est élevé au 
§^enre d'éloquence où l'émotion perd sa pudeur et se 
IULisse A^oir toute nue. 

Ceux qui ont l'habitude de ses livres et de son 
style mesurent à ce signe la violence de son indi- 
gnation. Ils supputent tout le mépris, tout le dégoût 
que lui inspirait une école dont l'effort a tendu soit 
à décourager, soit à déconsidérer la patrie. J'ai dit 
en commençant que cette école n'était point morte. 
J'aurais dû dire qu'elle est reine de l'Université et 
des Lettres françaises. Trente ans de République lui 
ont donné plus que l'influence : la royauté. Elle 
seule jouit des brevets du Gouvernement. Elle seule 
procède à l'instruction officielle des jeunes Français. 
Nous nous aimons de moins en moins. On inculque 
à nos successeurs la haine méthodique de tout ce 
qui tient à leur race et à leur pays. 

Par ce système dénigrant, nos historiens français 
ont réussi à éteindre le patriotisme chez un grand 
nombre de Français. Leurs livres répétaient que 
l'étranger i vaut mieux que la France *. On ne pou- 
vait aimer la France après une telle leçon. En tous 
les cas, l'amour de la France subissait une diminu- 
tion naturelle. Au profit de qui? Fustel le montre : 
de FAUemagne, des races germaniques et de l'espril 
germain. Pendant le dix-neuvième siècle tout entier 
et déjà chttz quelques auteurs du dix-huitième siècle, 
notamment Montesquieu, « l'histoire française com- 
battait pour l'Allemagne » ou pour l'Angleterre « con- 
tre la France ». Fustel, dont je transcris l'énergique 
formule, note que l'histoire allemande se garde bien 
de combattre pour nous. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 57 

Mais d'abord était-il besoin d'échanger des ser- 
vices? Entre races rivales, une justice un peu ornée, 
la justice. courtoise devrait suffire. 

Fustel reconnaît à nos Allemands contemporains 
beaucoup d'esprit pratique. Ils se distinguent en 
cela de leurs pères romantiques et de leurs bisaïeux 
de la prétendue Réforme religieuse : 

L'érudit allemand a, dit-il , une ardeur de recherche, 
une puissance de travail qui étonne nos Français; mais 
n'allez pas croire que toute cette ardeur et ce travail soient 
pour la science. La science, ici, n'est pas le but, elle est le 
moyen. Par delà la science, l'Allemand voit la patrie. Les 
savants sont savants parce qu'ils sont patriote.s. L'intérêt 
de l'Allemagne est la fin dernière de ces inl'atigables cher- 
cheurs. On ne peut pas dire que le véritable esprit scienti- 
fique fasse défaut en Allemagne; mais il y est beaucoup 
plus rare qu'on ne croit généralement. La science pure, et 
désintéressée y est une exception et n'est que médiocre- 
ment goûtée. L'Allemand est en toute chose un homme 
pratique; il veut que son érudition serve à quelque chose, 
qu'elle ait un but, qu'elle porte coup. 

'Vouloir agir, et vouloir agir dans le sens de la puis- 
sance allemande, voilà donc les deux premiers ca- 
ractères de la science allemande. Elle marche de 
concert « avec les ambilions nationales, avec les 
convoitises ou les haines du peuple allemand ». 

Si le peuple allemand convoite l'Alsace et la Lorraine, 
il faut que la science allemande, vingt ans d'avance, mette 
la main sur ces deux provinces. Avant qu'elle ne s'empare 
de la Hollande, l'histoire démontre déjà que les Hollandais 
sont des Allemands. Elle prouvera aussi bien que la Lom- 
bardie. comme son nom l'indique, est une terre allemande, 
et que Rome est la capitale naturelle de l'empire germa- 
nique. 

Celte application de l'histoire à la j)olitique du 



58 QUAND LES PRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

jour procède d'un palriolisme énergique, défini en 
ces termes par Fustel de Coulanges : 

Nous professons en France (juc la science n'a pas de 
patrie ; les Allemands soutiennent sans détour la thèse oppo- 
sée. '. Il est faux .., écrivait naguère un de leurs historiens, 
M. de Giesebrecht, " (jue la science n'ait point de patrie et 
qu'elle plane au-dessus des frontières : la science ne doit 
pas être cosmopolite, elle doit être nationale, elle doit être 
allemande ". Les Allemands ont tous le cullc de la patrie, 
et ils entendent le mot patrie dans son sens vrai : c'est le 
Vaterland, la lerra palrum, la terre des ancêtres; c'est le 
pays tel que les ancêtres l'ont eu et l'ont fait. Ils aiment ce 
passé, surtout ils le respectent. Ils n'en parlent que comme 
on parle d'une chose sainte. A l'opposé de nous, qui rej:;ar- 
dons volontiers notre passé d'un œil haineux, ils chérissent 
et vénèrent tout ce qui fut allemand. Le livre de Tacite est 
pour eux comme un livre sacré qu'on commente et qu'on 
ne discute pas. Ils admirent jusqu'à la barbarie de leurs 
ancêtres. Ils s'attendrissent devant les légendes sauvages 
et grossières des Niebelungen. Toute cette antiquité est 
pour eux un objet de foi naïve. Leur critique historique, si 
hardie pour tout ce qui n'est pas l'Allemagne, est timide et 
tremblante sur ce sujet seul. 

L'historien conclut par celte leçon implacable : 

L'érudition en France est libérale; en Allcmayne elle est 
patriote. 

Il faut transcrire ici une distinction fort plaisante : 

Ce n'est pas que les historiens allemands n'appartiennent 
pour la plupart au parti libéral. Ils ont presque tous la haine 
des institutions de l'ancien régime, mais cette haine, au lieu 
de s'adresser à l'Allemagne, s'exhale contre l'étranger. 

Le régime féodal c'est donc pour eux la féodalité 
française, La Monarchie absolue, c'est Louis XIV, 
« comme si les princes allemands, grands et pelitr, 
n'avaient pas été des despotes i-. « Plutôt que de 
condamner l'intolérance allemande, ils condamnent 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 59 

la révocation de l'Edil de Nantes. » Ils maudissent 
les conquérants desautrespeuples ; les leurs leur sont 
sacrés, et M. de Giesebrccht déclare que la période 
qu'il aime le mieux dans l'histoire de rAllemagnc 
est celle « où le peuple allemand, fort de son unité 
sous les Empereurs, était arrivé à son plus haut 
degré de puissance, où il comniandail à d'aulrcs 
peuples, où le peuple allemand valait le plus dans 
le monde ». 

... Il ne trouve rien de plus beau dans l'iiisloire, écrit 
en souriant Fustel, (juc cet empereur allemand qui campe 
sur les hauteurs de Montmartre, ou cet autre empereur qui 
va enlever dans Home la couronne imi)ériale en passant 
sur le corps de UIOO Romains massacrés sur le pont Saint- 
Ange. Mais que la France mette enfin un terme à ces perpé- 
tuelles invasions ; que Henri H, Richelieu, Louis XIV, en 
fortifiant Metz et Strasbourg, sauvent la France et l'Italie de 
ces débordements de la race germanique, voilà les histo- 
riens allemands (}ui s'indignent et qui, vertueusement, 
s'acharnent contre les ambitions Irançaiscs. Ils ne peuvent 
pardonner qu'on leur interdise de commander aux autres 
peuples. C'est manie belliqueuse que de se défendre contre 
eux; c'est être conquérant que de les empêcher de con- 
quérir. 

Fustel a bien soin de noter que cette injustice est 
naïve; sincère et véridique, cette prodigieuse défor- 
mation de faits. Ces savants font le possible, ils s'en- 
tourent des précautions de la critique historique 
pour être impartiaux. « Ils le seraient s'ils n'élaicnl 
allemands. Ils ne peuvent faire que le jjalriotisme ne 
soit pas le plies fort. » 



60 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 



m 

Le premier philosophe politique et moral de notre 
temps et de notre pays observe, dans son Appel aux 
ConservateurSy que « (ouïe consistance est interdite 
aux sentiments qui ne sont point assistés par îles 
convictions » ; car, ajoute-t-il, « la règle volontaire » 
doit reposer sur « une discipline involontaire » el 
cette discipline du sentiment et de la passion ne doit 
pas seulement être un fait très réel : pour devenir 
un fait puissant, ce fait doit être aimé et « chéri » 
avec toute l'âme, pour des motifs comptés avec en- 
thousiasme, caressés avec volupté. Des idées nettes 
sur l'excellence de la patrie, une vive analyse de tous 
les biens qu'elle a produits et de ceux qu'elle peut 
produire sont donc tout à fait indispensables au 
patriotisme, s'il ne veut être un sentiment « incon- 
sistant ». - 

La pratique des Allemands véritie magniiiquemcnt 
cette profonde théorie française. Le patriotisme est 
devenu en Allemagne modificateur de l'intelligence 
elle-même, faute de quoi, il régnerait mal sur les 
volontés. Fustel le montre : 

Les ijcux des hisloiiens alleiiiaiidd sont lails de telle fa^un 
qu'ils n'aperçoivent que ce qui est favorable à l'intérêt de 
leur pays : c'est leur manière de comprendre l'histoire et 
ils ne sauraient la comprendre autrement. Aussi l'histoire 
d'AUem.agne est-elle devenue tout naturellement, dans leurs 
mains, un véritable panégyrique. Jamais nation ne s'est tant 
vantée. Ils ont profité très habilement du reproche de van- 
tardise que nous nous adressions pour se vanter tout à leur 
aise. Nous nous proclamions vantards; ils se vantaient 
avec candeur. Nous faisions croire au monde entier que 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 61 

nous nous vantions, alors même que nos propres histo- 
riens s'appliquaient à nous rabaisser ; ils se vantaient sans 
avertir personne, modestement, humblement, scientifique- 
ment, comme malgré eux et par pur devoir. Cela a duré 
cinquante ans. 

L'historien philosophe raille. Il pousse même à 
rironie. Mais l'ironie causée par les émotions de la 
guerre le ramène à son véritable objet par un détour. 
Il admire de bonne foi quel instrument devient l'his- 
toire ainsi contée : 

L'hi^^toire ainsi pratiquée était à la fois un moyen de 
gouvernement et une arme de guerre. Au dedans elle faisait 
taire les partis, elle matait l'opposition, elle pliait le peuple 
à l'obéissance et fondait une ccnlralimtion ?nor(7/e plus vigou- 
reuse que ne l'est noire centralisation administrative. Au 
dehors, elle ouvrait les routes de la conquête et elle faisait 
à l'ennemi une guerre implacable en pleine paix... 

Cette action scientifique a été heureuse tout d'a- 
bord dans l'ordre intellectuel. Sans arrêt, sans dé- 
gâts, presque sans hésitation, la science allemande 
s'est constituée. D'où vient donc ce bonheur? 

Ce peuple a dans l'érudition les mêmes qualités que 
dans la guerre. Il a la patience, la solidité, le nombre; il a 
surtout la discipline... .Ses historiens forment une armée orga- 
nisée. On y distingue les chefs et les soldats. On y sait obéir, on 
y sait être disriple. Tout nouveau venu se met à la suite d'un 
maître, travaille avec lui, pour lui, et reste souvent ano- 
nyme comme le soldat; plus tard il deviendra capitaine, et 
vingt tètes travailleront pour lui. 

Avec de telles habitudes et de telles mœurs scienti- 
fiques on comprend la puissance de la science allemande. 
Elle procède comme les armées de la même nation; c'est 
par l'ordre, par l'unité de direction, par la constance des 
elTorts collectifs, par le parfait agencement de ses masses 
qu'elle produit ses grands effets et qu'elle gagne Ses ba- 
tailles. La discipline y est merveilleuse. On marche en 
rang, par régiments et par compagnies. Chaque petite 
troupe a son devoir, son mot d'ordre, sa mission, son objec- 



G2 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

tif. Un grand plan d'ensemble est tracé, chacune en exécute 
sa part. Le petit travailleur ne sait pas toujours où on le 
mène, li n'en tuit pas nioin.6 la iMUte indiquée. Il y a li. :? 
peu d'inilialivc et de nicrite pci'.^unnei. mais aucun c-n'oit 
n'est perdu. Une volonté comnuuie et unique circule dans 
ce grand corps savant qui n'a qu'une vie et qu'une âme'. 

Un palriolisme vivnce ne suffit pas à expliquer 
une si exacte subordination, une si admirable divi- 
sion du travail. Tempérament national n'est rpi'un 
mot qui répète les termesdu problème sans y donner 
de solution. Les survivances de la féodalité d'une 
part, l'influence prussienne de l'autre fourniraient 
des explications plus réelles. Les historiens alle- 
mands avaient bcnu cimier contre la féodalité, ils se 
composaient les uns par rapport aux autres suivant 
le mode de la hiérarchie qu'ils trouvaient politique- 
ment en vigueur autour d'eux. 

Quel que soit le besoin de l'ordre, la subordina- 
tion des personnes se produit rarement à l'état spon- 
tané. Très peu d'individus sont disposés à sentir leurs 
intérêts les plus généraux. Mais ici de très grands 
exemples agissaient; le pays entier, donné à son tra- 
vail d'unité politique, avait sous les yeux tous les 
modèles de méthode et d'autorité. Ces modèles, qui 
étaient de chair et d'os et qui agissaient en leur 
sens, ne laissèrent pas d'être de précieux collabora- 
teurs. Bismarck fut le lieutenant de Ilégel. 

1. Noire école liistoriqiie a tenté d iniiler depuis IS71 n-lle orga- 
nisation. Seulement « le plan d'ensemble » était ditïérent. It a été 
tourné conlve la France, ainsi qu'on le verra plus loin. On a fait avec 
ordre el méthode ce que les romanli<|ues faisaient avec inconscience : 
on a travaillé contre le passé du pays. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 



iv 

Une grande passion bien adminislrée, c'est This- 
toire de l'Allemagne contemporaine. Une passion 
dont tontes les forces fnront rend nés convergentes 
au même but, voilà aussi l'histoire de son Histoire. 
Si cette Allemagne a changé à son profit la face de 
l'Europe, Fustel de Coulanges vient de le dire en 
propres termes, c'est en partie parce que ses histo- 
riens avaient aussi changé au profit de l'Allemagne la 
signification de l'histoire du monde. Je ne suis pas 
de ceux qui font honneur de l'œuvre prussienne au 
maître d'école prnssien'. Mais les directeurs delà 
pensée et de l'action germaniques doivent recueillir 
le mérite et l'honneur du patriotisme invincible 
inspiré à l'instituteur allemand, par là aux généra- 
lions qu'il sut élever. Le meilleur moyen de faire 
faire à un peuple de grandes choses, c'est de lui 
dire : — Vous en avez fait. Vous n'en avez guère 
fait que de telles. 

Cette histoire officielle a trouvé le moyen de rendre 
à peu près vraisemblable ce discours. 

On sait que l'auteur des Discours à la nation alle- 
mande avait imposé à ses auditeurs de 1808 sa 
notion de la (lermanie primitive, matrice de l'Eu- 
rope moderne, source de pureté féconde dont se 
sont privés les ancêtres dos Français, Allemands 
dénationalisés, abâtardis, gâtés par l'emploi d'une 

1. A moii.s de donner au dicton qui courut rAllemngne son véri- 
table sens : par le ^naître d'école prussien, les cercles militaires prus- 
siens, après Sadowa, entendirent tout bonnement leur professeur de 
stratégie, Clausewitz.... 



G4 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

langue néo-latine qui les pénètre de la corruption 
des Anciens... La conception était autorisée par les 
rêveries de Rousseau sur l'état de pure nature, mais la 
conséquence était aussi fausse que le principe. 

Il faut bien revenir de cette erreur fondamentale, 
d'où les autres découlent. De la Germanie primitive 
jusqu'à l'an 800, Fustel écrit : 

Celte existence de dix siècles se résume en un seul fait, 
l'invasion. C'est une invasion continuelle; elle s'essaye long- 
temps; arrêtée par Marius, par Drusus, par Marc-Aurèle. 
elle est reprise par chaque génération... Elle l'emporte enfin, 
elle triomphe; la Gaule, l'Italie et l'Espagne lui sont livrées 
en proie. Elle règne durant des siècles, l'invasion est l'état 
permanent; elle est une institution unique de ce temps-là. 
Les Francs seuls font un continuel effort pour l'arrêter, les 
Francs qui sont Teutons d'origine, mais qui ont eu cette 
singulière destinée d'être toujours les ennemis des Teutons, 
et qui depuis Clovis jusqu'à Charlemagne se sont épuisés 
à les combattre ou à les civiliser. Ils y réussissent à la fin : 
avec Charlemagne, l'invasion germanique est décidément 
arrêtée, et c'est au contraire la religion et la civilisation 
de la Gaule qui s'emparent de la Germanie. 

Aucune force, aucune vertu véritable chez ces 
prétendus peuples providentiels que l'érudition ger- 
manico-romantique présente comme les sauveurs du 
monde. Fustel fait, d'après M. Zeller (il le fit plus 
tard pour son compte) le calcul des maux causés 
par ces invasions et se demande hardiment « si les 
plus mauvais empereurs romains ne valaient pas 
cent fois mieux que ces rois barbares, et si les épo- 
ques les plus désolées et les plus tristes de l'empire 
n'étaient pas infiniment préférables aux temps où 
les Germains ont régné ». 

Il (M. Zeller) cherche ce que ces envahisseurs ont fait, 
et il ne trouve que des ruinesj — ce qu'ils ont apporté au 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. C5 

monde, et il ne trouve que désordre et brutalité. Il cher- 
che en retour ce que la Germanie a reçu des peuples latins, 
et il trouve le christianisme, l'apaisement, la fixité au sol, 
l'art de bâtir des villes, l'habitude du travail, la civilisation. 
— 11 montre que la Germanie en tant que nation civilisée 
est l'œuvre de Rome et de la Gaule. Il met surtout en 
lumière un fait caractéristique. C'est que le proirrès intel- 
lectuel, social, moral ne s'est pas opéré dans la race ger- 
manique par un développement interne, et ne fut jamais le 
fruit d'un travail indigène. Il s'est opéré toujours par le 
dehors*. 

Du dehors lui est venu le christianisme, implanté par 
l'épée puissante de Charlemagne: du dehors lui sont venus 
ceux qui lui ont appris à construire des villes; du dehors 
lui ont été apportées des lois qui fussent autre chose que 
de vagues coutumes, une justice qui fût autre chose que la 
guerre privée et le Wergeld, une liberté qui fût autre chose 
que la turbulence. Elle a reçu du dehors la chevalerie, la 
liberté bourgeoise, du dehors l'idée d'empire, du dehors les 
lettres et les sciences, du dehors les universités, copie de 
notre vieille école parisienne, du dehors l'art gothique, imi- 
tation des cathédrales françaises.... » 

Uh Allemand a fait cet aveu que ■< la race allemande 
n'a jamais, par ses propres forces et sans une impulsion 
extérieure, fait un pas vers la civilisation ». M. Zeller re- 
marque en effet que, depuis César et Tacite jusqu'à Char- 
lemagne, c'est-à-dire durant huit siècles, l'Allemagne a donné 
ce spectacle assez rare de l'histoire d'un pays absolument 
stationnaire, toujours barbare, toujours ennemi de la civi- 
lisation qui llorissait tout près de lui. Pour la civiliser il a 
fallu employer la force; les guerriers de Charlemagne ont 
dû courir vingt fois des bords du Rhin, de la Seine, de la 
Loire, pour soutenir en Germanie les missionnaires et les 
bâtisseurs de villes. La Germanie n'a pas fait le progrès : 
elle l'a reni, elle l'a subi. 

La cilalion est longue. 

Je ne pense pas que personne me la reproche. 

Nous songions si peu à cela ! 

1. CeUe idée a fait l'objet des travaux approfondis de M. Reynand, 
professeur à la Faculté des Lettres de Clermont, dont le livre central 
Vlnfluei\ee française en Allemagne en 1915, mérite de marquer une date. 



C6 OUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Il n'y a pas de plus magnifique synthèse de nos 
longs efforts nationaux par comparaison avec l'his- 
toire du peuple ennemi. Par la vérité dite enfin sur 
cette horde, on sent ce qu'ont été nos pères et tout 
ce qu'ont valu leurs pères lointains. Cependant, je 
convie le lecteur à une expérience qu'il peut faire 
lui-même. 

Que, ces pages à la main, il aborde l'un quel- 
conque des spécialistes de l'Histoire de France, doc- 
teur de l'Université ou même maître de l'enseigne- 
ment libre. Il y a cent contre un à parier que le 
savant personnage appréciera ces grandes pages de 
Fustel, il dira peut-être que c'est très beau. « Mais », 
ajoutera-t-il non moins sûrement. 

— Mais cela a un peu vieilli. 

Notez qu'il n'est rien de plus faux. La science 
historique n'a pas réalisé depuis trente ans de si 
grands pas qu'elle ait détruit la philosophie de Fus- 
tel. Les amendements assurés, les critiques certaines 
sont absolument de détail. Mais notre enseignement 
est organisé de telle façon (chaires, revues, acadé- 
mies), que cette philosophie de l'histoire, connue à 
peine, est déjà enterrée sous des amendements dou- 
teux et sous d'incertaines critiques. Cette philoso- 
phie était nationale : on en fait bon marché. Celle 
des rivaux de Fustel est antinationale : on la cultive, 
on la pensionne, et on la prébende. En Allemagne ? 
Non pas: ici. Essayez de penser ce qu'eût fait d'une 
science antigermanique l'Allemagne de 1815 ou de 
1870 et à quelle potence elle la pendrait même 
encore aujourd'hui. Mais essayez, par contre, d'ima- 
giner les statues, les autels, les temples qu'elle eût 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 67 

dressés h un Fustel qui eût été sien. De quels honneurs 
elle aurait entouré sa vie, son œuvre, sa mémoire! 

Cette œuvre fustélienne, que nous subordonnons 
si niaisement à une vérité historique supposée con- 
traire mais encore indécouverte, cette œuvre que 
nous ne savons même pas honorer du titre, bien 
modeste pour elle, de synthèse provisoire ou de 
pierre d'attente, la même œuvre en Allemagne et 
faite par un Allemand, au sens inverse, au sens 
allemand, circulerait partout dans l'esprit des jeunes 
générations, non à l'état de sèche formule scienti- 
fique, mais comme une passion, une vertu, une 
sagesse. Elle serait mise en catéchisme et en pro- 
verbe, en affiches, en roman feuilleton, en mélo- 
drame et en chanson. Accepté pour vrai, fortifié 
dans son apparence et dans son influence par des 
millions de travaux de détail aboutissant à sa doc- 
trine et conformes à sa méthode, défendu avec suite, 
courage, intelligence, au besoin avec autorité conlre 
tout effort de manie critique, ce Fustel allemand 
aurait ya\u B.\a.ni [oui par rutilité. Il eût été employé 
à rendre le courage et la confiance, si cela eût été 
nécessaire; sinon, à multiplier l'énergie. Ses compa- 
triotes eussent fait servir le produit national à la 
renaissance ou au développement de toute la nation. 

Je récris que Fustel nous a été pendant trente ans 
à peu près inutile. Je voudrais que tout patriote 
donnât seulement cinq minutes de réflexion à ce 
fait prodigieux. Fustel n'a pas servi ! Peut-être 
m'accordera-t-on qu'un tel malheur témoigne de 
quelque lacune, je ne dirais pas dans notre patrio- 
tisme (nous avons été unanimement patriotes de 



68 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

1871 à 1880), mais dans l'écononiie, mais dans la 
mise en œuvre du patriotisme. 

Belles forces, comme toujours! Belles forces 
incoordonnées, faute d'un ordre français. 

APRÈS QUATORZE ANS 

Ces lignes eut été écrites et publiées à la fin de 
lOO^; sans avoir suffi à tirer d'oubli le grave gémisse- 
ment de Fustel, elles ont peut-être coopéré dans les 
profondeurs au lent retour de justice dont l'historien 
bénéficia; peut-être aussi ont-elles aidé à propager 
une meilleure vue de l'histoire de France et à mettre 
en garde contre la barbarie les générations qui mon- 
taient. Mais les hautes régions du monde officiel 
enseignant demeurèrent froides et muettes. Il fallut la 
secousse de la guerre pour nous donner enfin, le 
15 février 1915, la vive satisfaction de voir un écri- 
vain considérable, le critique-poète Ernest Dupuy, 
inspecteur général de l'Université, rédiger un grave [et 
éloquent éloge de la page de Fustel analysée ci-dessus. 
L'article de M. Ernest Dupuy parut à la place même 
où le grand écrivain l'avait publiée et insérée, à la 
Revue des Deux Mondes. 

En vérité, demandions-nous alors aux lecteurs de 
C Action française, est-ce croyable? Et pour nous faire 
croire nous citions quel témoignage rendait à Fustel 
M. Ernest Dupuy : 

Il déchira le rideau qui nous avait caché les procédés 
insidieux des historiens de pays germanique et, d'autre 
part, il mit au jour aussi résolument les imprudences, les 
erreurs, les crimes de lèse-patrie de la plupart de nos his- 
toriens. C'est ici surtout que l'on voudrait recueillir la 
moindre parole. Si je ne cite pas in extenso ces pages qu'il 
faut lire, c'est que j'espère bien que nos éducateurs sau- 
ront, en attendant qu'elles aillent aux anthologies^, les re- 

1. Commeat n'y étaient-ellea depuis quarante ans? 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 69 

chercher dans la Revue des Deux Mondes, et qu'ils les livre- 
ront, avec ou sans commentaires, à la méditation de leurs 
écoliers. 

Les éducateurs de la France auronl-ils suivi ce con- 
seil? Je l'espère. Ils auront dû y mettre de la timidité 
comme M. Ernest Dupuy lui-même. Cet article de la 
Revue des Deux Mondes intitulé « Fustel de Coulanges 
et l'Allemagne » contient les beaux morceaux du maître, 
mais un peu expurgés. M. Dupuy transcrit Fustel, 
quand il s'écrie que le patriotisme moderne ne con- 
siste « qu'à honnir nos rois, à détester notre aristo- 
cratie, à médire de toutes nos institutions », et cela 
est déjà méritoire, même héroïque. Mais quoi ! Fustel 
ajoute ce qu'il serait précieux de faire savoir aujour- 
d'hui : 

Le véritable patriotisme, c'est l'amour du passé. C'est le 
respect pour les générations qui nous ont précédés. Nos 
historiens ne nous apprennent qu'à les maudire, et ne nous 
recommandent que de ne pas leur ressembler. Ils brisent la 
tradition française et ils s'imaginent qu'il restera un patrio- 
tisme français. 

Il a fallu omettre cet essentiel de la leçon de Fustel 
qui tient dans l'étymologie sacrée du nom de la patrie, 
terra patruni. 

N'importe. L'article de M. Ernest Dupuy était juste 
et bon. Il nous apporta par-dessus le marché, l'im- 
mense plaisir de vérifier une fois de plus notre avance 
sur le monde républicain : c'est une modeste avance 
d'au moins dix années, puisque, sans nous arrêter à 
la multitude de nos articles qu'emporte le vent, ce fut 
au 18 mars 1905 — trois jours avant la promulgation 
de la loi qui réduisait notre service militaire à deux 
ans, treize jours avant le coup de Guillaume II à Tan- 
ger, c'est-à-dire alors que l'état de l'Europe était 
encore au beau fixe, la catastrophe de Moukden ayant 
eu lieu dans l'extrême Asie, — ce fut au 18 mars d'il 



70 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

y a dix ans, que l'Action française commémora, non 
sans difficultés, le 75' anniversaire de Fustel de Cou- 
langes. Nous avions convié à faire partie du comité 
toute la fleur du monde académique et universitaire. 
Les acceptations furent rares, les refus nombreux; au 
fur et à mesure qu'approcha la solennité, nos adhé- 
rents se défilèrent par toutes les issues. Il faudra ra- 
conter un jour quel vent de débâcle leur avait soufflé, 
des colonnes de son journal, M. Jean Jaurès, et aussi 
comment l'honneur de la science et de l'esprit français 
fut rétabli par un grand homme de cœur que doublait 
une haute intelligence, notre illusli'e ami regretté, 
riiistorien Auguste Longnon. 



VII 

SENTINELLE ALLEMANDE DANS L'UNIVERSITÉ' 



... La notice débute avec pompe, puis recule et 
décline pour finir avec modestie : 

« Supérieur à Tocqueville et à Montesquieu, non 
seulement comme artiste et comme écrivain, mais 
aussi comme érudit, il a été plus fortement que ces 
deux illustres prédécesseurs dominé par l'esprit de 
système; il n'a pas la variété de vues, la fécondité 
d'idées, la souplesse d'esprit de Montesquieu; il n"a 
pas au même degré que Tocqueville le sens de la 
réalité et l'intelligence philosophique de l'histoire. 
Je ne pense pas que ni la Cité antique ni V Histoire 
des Institutions de V Ancienne France exercent sur 
les idées historiques du xx*-' siècle une influence égale 
à celle que VEsprit des Lois et l'Ancien Régime et la 
Révolution ont exercée sur les idées du xvni'^ et du 
xix« siècles. Mais la place que les ouvrages de 
M. Fustel de Coulanges occupent à côté de ces 
œuvres capitales est encore belle. » 

De qui sont ces éloges qui ne prennent un oblique 
et prudent essor que moyennant l'espoir d'étouffer 
ce qu'ils nous célèbrent? Qui dose, qui balance les 

1. J'ai récrit ce résumé de mes innombrables articles publiés sur le 
même personnage entre 1897 et 1905. 



72 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

oppositions symétriques comme afin de cristalliser 
ces ouvrages divers dans une tombe sûre, comme 
pour refuser à l'auteur solidement mort le débou- 
ché, l'accès, l'audience de l'avenir? Qui nourrissait 
déjà cet ardent souci d'interdire le xx'= siècle au phi- 
losophe de l'histoire de France tombé onze années 
pleines avant que ce siècle naquît? De qui sont les 
fossés creusés, les parapets construits pour garder 
le public entier de curiosité vicieuse ? Les hom- 
mes qui ont étudié sur la Montagne Sainte-Geneviève 
entre 4875 et 1900 savent que, s'il ne donne pas une 
idée tout à fait juste, ni honnête, de Fustel de Cou- 
langes, le bizarre éloge funèbre résume assez fidè- 
lement une grande partie de la carrière universi- 
taire, critique et « scientifique » de son auteur. îl 
s'appelait Gabriel Monod. 

La postérité qui conçoit, d'après l'ensemble, 
l'essentiel, dira qu'il faut faire deux parts de l'exis- 
tence de Gabriel Monod. Dans la première, il s'oc- 
cupa de harceler d'objections variées et vaines les 
rares loisirs de Fustel; et, quand Fustel eut suc- 
combé à ce double effort épuisant d'élever un beau 
livre et de répondre aux piqûres de son moustique, 
Gabriel Monod s'occupa d'affermir et de perpétuer le 
triomphe ainsi obtenu. L'irritabilité intellectuelle du 
maître lui avait fait la partie belle jusque-là. La for- 
tune lui procura à point nommé des moyens d'action 
sans lesquels il eût été réduit aux ressources de son 
génie. Devenu, par la grâce de la politique, arbitre de 
l'agrégation d'histoire, maître de l'avancement des 
professeurs de cette branche, dont il pouvait ca 
outre surveiller les thèses de doctorat dans les feuil- 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 73 

lets de la Revue historique^ qu'il dirigeait, ces nom- 
breux organes matériels mirent à son service une 
influence effective sur les esprits. Quand la science 
est devenue un gagne-pain, une sorte de simonie 
devient courante. On parle et on écrit pour plaire à 
l'Administration ; on écrit, on se tait pour ne pas lui 
déplaire. Ainsi le voile fut tiré, le boisseau rabattu 
sur l'enseignement qui ne plaisait point. 



Cet enseignement de Fustel devait déplaire pour 
une certaine incommodité qu'il faut faire connaître. 

Fustel de Coulanges a renouvelé l'histoire des 
temps ]Mérovingiens. Il y a dans son œuvre une 
partie critique et très polémique. Non content d'avoir 
déploré dans un mémoire immortel le tour d'esprit 
hostile à la France et favorable à l'Allemagne des 
historiens romantiques et libéraux, Fustel, selon 
l'exposé de Monod lui-même, avait « combattu » 
ardemment les théories des historiens qui expliquent 
les origines delà France par une action plastique de 
la Germanie ; il avait « réduit » « à presque rien » 
« les éléments germaniques dans les institutions 
franques » ; il en avait rendu une part considérable 
a aux éléments romains et gallo-romains ». Assu- 
rément, quelque bonne volonté qu'il en puisse 
nourrir, M. Gabriel Monod n'a jamais pu dire ni 
penser que Fustel ait sur ce point cédé à « un sen- 
« timent d'hostilité contre l'Allemagne et les savants 
« allemands, sentiment provoqué par les événements 



74 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

« de 1870 », car, avoue-t-il', avant 1870, dès son 
cours de Strasbourg (1861-1868), les vues de Fustel 
étaient arrêtées. Elles étaient donc inspirées par des 
raisons d'ordz'e intellectuel pur. Son cœur français 
n'y était pour rien. A supposer que le bras sécu- 
lier de rinfluerice administrative dût fonctionner 
en France contre les excès de réaction du patrio- 
tisme et au profit des intérêts de Fesprit allemand, 
les idées que voilà échappaient de leur nature à cette 
juridiction. Filles de la science elles méritaient d'être 
discutées en elles-mêmes, au lieu d'être écartées 
et refoulées au bâton par le dédain ou la mauvaise 
humeur des périodiques, la disgrâce des ministres 
et l'arrêt des honneurs pour l'élève qui les pro- 
pageait. 

Le déplaisir officiel s'exerçait donc avec une pro- 
digieuse licence ; il n'était pourtant pas fondé sur 
un caprice. La doctrine de Fustel de Coulanges 
comportait des conséquences d'autant plus graves 
qu'elles n'avaient pas ;été visées par l'auteur. Se 
doutait-il qu'il apportait sur notre passé les expli- 
cations qui faisaient disparaître quelques-uns des 
ingrédients nécessaires au bon fonctionnement de 
notre démocratie? Chefs-d'œuvre de raison et de 
savoir, elles avaient le tort de permettre aux Fran- 
çais de comprendre leurs origines et de les aimer. 
Si, en effet, un point ressort avec clarté de sa pro- 
fonde histoire, à la fois analytique et synthétique, 
c'est que l'établissement du royaume franc n'eut 
point le caractère qu'on lui supposa : on n'y trouve 

1. Portraits et souvenirs, p. l-iS. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 75 

à aucun degré l'asservissement d'une race à une 
autre race. D'après son exposé, il est même vain 
de parler d'une fusion de races, car la question des 
races ne se posait seulement point. 

Vainqueurs, vaincus, Gallo-Romains et Francs 
accédèrent également à toutes les charges de cour 
et d'église, à toutes les fonctions de guerre et de 
paix. Les différences de condition libre ou servile 
préexistaient à l'invasion, qui n'en changea point le 
rapport. Comme à l'époque féodale, comme sous 
la monarchie moderne, la naissance des aristocra- 
ties successives ne fut pas un fait de conquête ni 
l'apport d'un vainqueur mieux doué ou mieux 
adapté : elle résulta de l'évolution intérieure de toute 
la nation. Nos noblesses sont autochtones. Elles ne 
viennent point de l'étranger. Leur évolution put se 
faire en des conditions de turbulence ou de violence, 
ainsi qu'il arrive toujours : elle ne ressembla en rien 
aux phénomènes de dépossession et de domination 
que décrivent les visionnaires du romantisme histo- 
rique. « Les documents contemporains », écrit Fus- 
tel à ce sujet, « ne nous présentent rien de tel ». 

Mais on enseignait le contraire à d'innombrables 
populations d'écoliers. Il le fallait, pour que l'his- 
toire de France leur apparût comme une longue nuit 
de servitude étrangère jusqu'aux luisants matins de 
la grande Révolution. 

L'histoire de Fustel est la seule Histoire de France 
qui ne soit pas de guerre civile eine contienne pas ce 
stimulant secret pour nos luttes de classes. Elle ré- 
vèle, et elle enseigne l'unité fondamentale de notre 
patrie. Révélation utile en soi, enseignement bienfai- 



76 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

sant, mais dont on saisit le péril si Ton se place au 
point de vue des directeurs d'une organisation poli- 
tique à peu près entièrement subordonnée à la com- 
pétition des partis et à la haine du passé, par consé- 
quent au culte exclusif de nos révolutions les plus 
récentes. 

Il est vrai que Thistorien était arrivé à ses résul- 
tats sans l'avoir désiré. Nous l'admirons, nous le sui- 
vons et nous le citons aujourd'hui comme un Père 
de la Patrie. Mais il faut commencer par se rendre 
compte que Fustel de Coulantes est surtout savant. 

Ce premier nationaliste de l'histoire de France, né 
bien avant qu'aucun nationalisme fût défini, s'étant 
plongé dans nos chartes, avait fini par y découvrir 
les motifs de la réconciliation des Français. Cette 
merveille était fruit de science pure. « Si l'histoire 
est une science... », disait sans cesse le prudent Fus- 
tel. jNlais si par la science, il nous mettait d'accord 
sur notre histoire, quelle autorité et quelle influence 
pouvait tirer de là une doctrine de nos amitiés na- 
tionales! 

Lorsqu'il nie que la Gaule eût été réduite en 
esclavage par la Germanie ou que la noblesse fran- 
çaise ait représenté une race de conquérants germa- 
niques, c'est uniquement en vertu d'une raison tirée 
des « textes », ces textes dont il avait la religion et 
aussi le sens. Pour réfuter la fable antagoniste en 
cours et en crédit, il ne l'examine et ne la juge 
qu'en elle-même : « Cette théorie n'est pas conforme 
aux documents »... Ce sont des « hypothèses qui ne 
s'appuient sur aucune preuve ».... Celte opinion 
« ne s'appuie pas sur les documents ». Quand il con- 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 77 

dut avec une sourde éloquence : « C'est la haine qui 
Va engendrée et elle perpétue la haine », ces mots ne 
sont dictés par aucun intempestif amour de la paix 
publique ou de la pairie; la simple vérité découverte 
par une érudition consommée, éclairée par une ana- 
lyse incomparable, parle, dicte, conclut : 

L'opinion qui place au début de notre histoire une grande 
invasion, et qui partage dès lors la population française en 
deux races inégales, n'a commencé à poindre qu'au xvi° siè- 
cle, et a surtout pris crédit au xvui'. Elle est née de l'an- 
tagonisme des classes, et elle a grandi avec cet antagonisme. 
Elle pèse encore sur notre société présente : opinion dan- 
gereuse, qui a répandu dans les esprits des idées fausses 
sur la manière dont se constituent les sociétés humaines 
et qui a aussi répandu dans les cœurs des sentiments mau- 
vais de rancune et de vengeance. C'est la haine qui l'a en- 
gendrée et elle perpétue la haine. 

... Les seigneurs féodaux se sont vantés d'être les fils 
des conquérants ; les bourgeois et les paysans ont cru que 
le servage de la glèbe leur avait été imposé par l'épée d'un 
vainqueur. Chacun s'est ainsi figuré une conquête origi- 
nelle d'où était venu son bonheur ou sa souffrance, sa ri- 
chesse ou sa misère, sa condition de maître ou sa condi- 
tion d'esclave. Une conquête, c'est-à-dire un acte brutal, 
serait ainsi l'origine unique de l'ancienne société française. 
Tous les grands faits de notre histoire ont été appréciés 
et jugés au nom de cette iniquité première : la féodalité a 
été présentée comme le règne des conquérants, l'affranchis- 
sement des communes comme le réveil des vaincus, et la 
Révolution de 1789 comme leur revanche ^ 

La conquête suivie d'asservissement n'a donc ja- 
mais eu lieu. Avec les preuves qu'il en donnait, 
Fustel menaçait l'enseig-nement public d'une sub- 

1. Histoirn des insiitutions politiques de Vancieimc France, t. II à la 
fin. Qu'on ne dise pas que la question est peu importante. En 1913, à 
la première menace d'une réaction de l'esprit puljlic, les révoiulion- 
naires se sont précipités sur les livres d'Erckmann-Chatrian, inspirés 
de la même fiction germaniste, et en ont consciencieusement ■< farci », 
comme on dit en Provence, les pauvres lecteurs de l'Humanité. 



78 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

version radicale. L'œuvre de nos grands diviseurs, 
Chateaubriand, Michelet, Thierry, Henri Martin, avait 
offert aux amateurs de haines intestines des ahments 
nombreux et suffisants quoique contradictoires. De 
leur tableaux divers des déchirements de la nation, 
l'esclave public.pouvait toujours extraire (y-j'os-so modo, 
renseignement d'État favorable à la perpétuité de 
ces dissensions légitimées, sacrées. Gaulois contre 
Latins, Romains contre Germains, peu importait la 
qualité du prétexte si l'on y accrochait de quoi for- 
tifier l'animosité de parti, alimenter la rage des 
Français contre eux-mêmes. Les libres réflexions de 
Fustel faisant s'évanouir toutes ces nuées, brisaient 
ce culte de la haine et le remplaçaient par des lu- 
mières et des facultés nouvelles offertes au plus 
généreux amour du sol et du sang. A la beauté des 
preuves et de leurs raisons, à la noblesse d'une 
exposition magnanime et d'une critique admirable 
de puissance et de délié, se serait ajouté bientôt le 
rayonnement des fiertés patriotiques régénérées. Un 
public immense était prêt à entendre l'appel élo- 
quent. La France des années qui suivirent la guerre 
n'eût demandé qu'à suivre, en se laissant porter, le 
courant des hautes leçons. Mais, politiquement, cesi- 
à-dire pour notre politique intérieure, la seule qui 
intéressât le personnel qui politiquait, de semblables 
leçons venaient remettre en doute tout le roman 
do l'histoire révolutionnaire. Elles obligeaient à 
désespérer de concevoir et d'expliquer en termes 
patriotiques l'évangile des temps nouveaux. Le 
nationalisme de la Carmagnole, la mystique de la 
révolte, s'évanouissait : 1789 cessait de révéler la 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 79 

grande pensée des Bagaudes ou les noces de Jeanne 
d'Arc avec Jaques Bonhomme. Cette rage de des- 
truction apparaissait ce qu'elle était : rage et ruine 
sans beauté, ni droit. A sentir cela, à le craindre, 
on était, sinon très nombreux, du moins un groupe 
uni et compact. Tout plutôt que Fustel : pour rem- 
plir ce programme, Gabriel Monod apparut l'histo- 
rien unique et l'homme rêvé. 

II 

La défense du point de vue révolutionnaire sur 
notre histoire se trouvait liée à la défense de tout 
le système allemand : or, on ne faisait que de sortir 
de la grande guerre. 

D'autres pouvaient sentir comme Monod sur l'Al- 
lemagne; d'autres, militer comme lui pour la Révo- 
lution : il était seul à pouvoir réunir les doctrines et 
lier les intérêts sur le terrain scabreux que désignaient 
les circonstances. Les avocats, les protecteurs, les 
adorateurs et les dupes de l'Allemagne pensante, qui 
ne tardèrent pas à relever la tête après 1870, opé- 
rèrent sur d'autres zones que l'histoire de France : 
érudition, philologie, grammaire, philosophie, théo- 
logie, sciences, exégèse, histoire générale même. 
En Histoire de France, Tamitié germanique venait 
heurter plus que des intérêts: le souvenir toujours à 
vif du sang qui venait de couler. Un des bonheurs 
de M. Monod fut qu'il était peu touché de ces senti- 
ments : il joignait à une intelligence moyenne, servie 
par le goût et le talent des grosses besognes, une 
bonhomie toute ronde. Aux plus hautes, aux plus 
précieuses lacunes de l'esprit, il unissait l'avan- 



80 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

lage d'être détaché des vieilles racines françaises. 
Sa famille n'habitait notre sol que depuis 1808. Dans 
sa complaisance passionnée pour les Allemands, 
M. Monod jugeait que V Allemagne était la seconde 
patrie de tous les hommes qui étudient et qi/i pensent \ 

Tristes et folles lignesdatées justement de l'époque 
où l'on voyait écrire et parler contre le préjugé alle- 
mand non seulement ceux qui étaient libres de 
l'influence germanique comme Fustel, mais même 
des germanisants de la force de Taine ou de Renan 
lui-même. 

Ayant suivi comme infirmier l'armée de la Loire, 
M.Gabriel Monod avait tiré de sa campagne et publié 
dès 1871, avec une inconscience inouïe, son carnet 
de routée Ce petit livre peu ordinaire respire une 
estime considérable pour le caractère de l'ennemi. 
On y lit par exemple : 

Chez los membres des ambulances allemandes, nous avons 
trouvé d'ordinaire plus que des égards, presque des senti- 
ments de confraternité. Ils étaient toujours prêts à nous 
seconder de tout leur pouvoir, et leur dévouement ne faisait 
point de distinction entre les soldats des deux nations. 

Le respect des Allemands pour les femmes est le trait le 
plus remarquable de cette campagne, car c'est là une (jua- 
lité nationale et une des sources de la force germanique. 
J'ai vu toujours les femmes traitées avec un véritable res- 
pect qui faisait l'étonnement des soldats français : 



1. Allemands et Français, 1871. Celte opinion aura fait loi dans 
l'Université de France.'mais seulement jusqu'il l'écial de la grande 
guerre : le 2 octobre 191i, ouvrant l'année scolaire à Bordeaux où le 
Gouvernement s'était retiré, M. Albert Sarraut, grand maître de 
l'Université et ministre de l'Instruction publique, déclara éloquem- 
menl que c'était ta France qvi était la seconde patrie de tout homme qui 
pense. Tous les patriotes applaudirent au cliarme enfin brisé de la ser- 
vitude intellectuelle. 
l 2. ALleviands et Français. Chez Fisclibacher. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 81 

« Ce n'est pas nous qui ferions cela », ra'ont-ils dit bien 
souvent. . 

Quant aux enfants, ils étaient, dès le premier jour, les 
amis des Allemands. Quand il n'y avait rien à manger dans 
la maison et qu'on s'en plaignait « à cause des enfants », 
toute la famille était sûre d'être nourrie et plus d'une fois 
la présence des enfants dans une maison a transformé les 
ennemis en amis. 

Tels étaient les soldats de Bismarck et de Moltke, 
voleurs de pendules et brûleurs de villages, quand 
ils se reflétaient dans les yeux attendris de Gabriel 
Monod. A ce peuple d'idylle s'opposait le portrait 
des Français des débuts de la guerre. Ils sont jugés 
sévèrement, en raison directe de la méfiance, si par- 
faitement légitime et lucide, qu'avaient pu leur inspi- 
rer l'unité allemande et les accroissements prussiens : 

Les seuls sentiments de ceux qui étaient satisfaits de la 
guerre étaient une mesquine jalousie contre la Prusse, dont 
la puissance grandissante offusquait notre amour-propre, et 
le plaisir puéril et immoral de montrer sa force, de battre 
son voisin et d'entrer en triomphateurs dans une capitale 
quelconque. 

(M. Monod, qui ignorait alors le coup de la dépê- 
che d'EmS; se figura ici jouer l'esprit critique et 
l'aire le malin. Depuis les aveux bismarckiens, le 
voilà pour l'éternité dans l'attitude du renard pris 
au piège qu'il a tendu.) 

La masse de la nation, qui ne songeait point à la guerre 
et la voyait même avec effroi, n'éprouvait point de répul- 
sion morale contre l'iniquité du prétexte saisi par l'empe- 
reur Napoléon 10, et accepta bientôt avec satisfaction l'idée 
d'une promenade militaire à Berlin. Ces sentiments bas et 
puérils se changèrent en véritable rage quand vinrent les 
premières défaites et que la France fut envahie. Des gens, 
qui trouvaient tout naturel de ravager les provinces rhé- 
nanes, et même de les conquérir, se mirent à crier au sacri' 



82 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

lège, à la violation du soi sacvé de la palne, à l'outrage 
envers la civilisation dont la France tient le flambeau, etc. 
Les Allemands furent représentés comme des barbares, des 
sauvages; le vocabulaire de la langue ne suffisait plus à la 
fureur des patriotes. 11 n'e&ipas de calomnie^ pas de mensonge 
qui contre eux ne fût de bonne guerre. 

Ces jugements comparatifs sur l'Ailemagne et la 
France achèvent d'être mis au point par un propos 
fameux que je tiens, pour ma part, de la personne 
à laquelle M. Monod le tint. Il a été répété publi- 
quement. Celait un soir de 1875, sur le boulevard 
Haussmann ; M. Gabriel Monod et l'un de ses collè- 
gues, M. X..., depuis membre de l'Institut, sortaient 
de la même maison et cheminaient de compagnie, en 
conversant de politique européenne. Monod faisait 
à son ordinaire l'éloge de l'Allemagne scientifique; 
son compagnon n'y contredisait pas; il aventura 
cette confidence doublée d'une profession de foi : 
« Si je nai pas servi dans V armée active en 1870, c'est 
que pour rien au monde, je n'aurais tiré un coup 
de fusil contre un homme de cette race supérieure 
quest la race, allemande. » 

L'historien convaincu de la supériorité de la race 
allemande ne pouvait craindre d'offenser nos ori- 
gines en les germanisant à plaisir. Un sentiment 
national qu'il n'éprouvait pas, ne pouvait s'expliquer 
à ses yeux que par l'aveugle amour-propre welche 
ou les fureurs d'un chauvinisme sans dignité. 

A ce germanisme profond et sincère, M. Gabriel 
Monod joignait un esprit de libéralisme très propre 
à lui concilier ceux qui avaient la charge de 
l'avenir démocratique. On le savait déjà un peu ivre 
de Michelet. Identifiait-il la Germanie et la Révolu- 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 85 

ton par l'intermédiaire de la Réforme, de \\'olft" et 
de PufFendorff et de Rousseau, selon les vues exactes 
de l'école la plus opposée à la sienne? Ou, sans aller 
si loin, ne suivait-il que les intérêts de son monde 
ou de sa passion? Bien qu'ayant épousé Olga Herzen, 
la propre fille du fameux nihiliste russe qui sut 
faire admirer « quel désordre peut entrer dans une 
tète russe par la philosophie allemande et la Révo- 
lution française » ', M. Gabriel Monod s'est tenu à 
distance des excès radicaux, il fut même longtemps 
l'ennemi juré de M. Zola ; mais il ne faudrait pas 
dater son esprit de parti de la seule affaire Dreyfus. 
Dans les mêmes heures critiques où il protestait de 
son respect religieux pour la race allemande, les 
luttes entre l'ordre moral et le parti de Gambetta le 
préoccupaient, et il disait que, si la réaction l'em- 
portait^ il quitterait le territoire de la France. Son 
patriotisme, déjà subordonné à l'admiration de l'en- 
nemi, l'était aussi à la forme républicaine de l'État. 
Préférant l'Allemagne, il ne goûtait qu'une partie 
de la France ; la défaite de cette partie l'aurait fait 
renoncer au tout et l'eût décidé à recommencer ce 
qu'avaient fait tant de fois ses pères et à chercher ce 
qu'ils appelaient agréablement une autre patrie. 

Les réactionnaires ne triomphèrent pas ; le parti 
avec lequel marchait M. Gabriel Monod put le 
nommer, malgré son culte pour l'ennemi héré- 
ditaire, ou plutôt en raison de ce culte même, avec 
mandat de maintenir les doctrines de division, che- 
valier, ensuite officier de la Légion d'honneur et de 

1. Lettres de France ei d'Italie, 



84 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENI PAS. 

l'instruction publique, maître de conférences à 
l'École normale \ président de la section historique 
de l'École des Hautes-Études^, membre de la Com- 
mission des Archives de la guerre. Il est question 
de le nommer, en outre, professeur au Collège de 
France devenu pour la circonstance un collège de 
Prusse; les contribuables français qui l'ont déjà 
beaucoup payé le paieront encore davantage ^ Il y 
a donc trente et quelques années que nous nous co- 
tisons, nos parents, nos concitoyens, pour faire 
enseigner la primauté de l'Allemagne en prêchant 
la haine des Français vivants au moyen de haines 
fictives imputées à des Français morts. 



III 



Celte doctrine de Monod n'apparaissait pas trop 
clairement : d'abord faute d'éclat dans la pensée et 
la parole du docteur; ensuite parce qu'elle restait 
cantonnée dans le « livre du maître » n'enseignant 
que de futurs professeurs; enfin parce qu'elle sur- 
prenait peu. N'apportant aucun changement radical 
et se bornant à défendre une routine contre un pro- 
grès, elle se bornait à soutenir de vieilles habitudes 



1. La miséricorde de Fuslel de Coulanges l'y avait appelé. 

2. Il y était maître de conférences depuis 1868. 

3. Les frais de la chaire du Collège de France ne furent pas à la 
charge des contribuables français. Ils furent couverts par une dona- 
tion généreuse de Mme la marquise Arconali Visconli. Gabriel Monod 
en bénéficia durant les années scolaires 1903-06, 1906-07, 1907-OS, 
1908-09, 1909-10, pour un « Cours complémentaire d'histoire générale 
et de méthode historique ». Peu d'esprits furent aussi capables de 
généralisation passionnée, sans ombre de philosophie. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 85 

scolaires, à écarter d'une main cauteleuse et ferme 
les périlleuses nouveautés de Fustel de Coulanges 
sur lesquelles on n'eut pas manqué de se jeter pour 
peu qu'on les eût laissées rayonner. 

Le progrès scientifique qu'elles représentaient fut 
à peu près non avenu. L'histoire proprement dite des 
origines françaises fut abandonnée aux pétitions de 
principe de l'École de droit où passait la majorité de 
nos jeunes lettrés ; ceux qui ont lu dans le volume 
de ï Alleu, au chapitre V, les vingt pages de con- 
troverse avec i\L Glasson, sur les communautés de 
village, ont pu se rendre compte de l'écart entre les 
deux méthodes. Mais ces méthodes, ici, importaient 
aussi peu que la vérité ! Ce qui intéressait les quel- 
ques personnes initiées soucieuses de l'avenir du 
régime, c'était d'épargner à l'élite républicaine le 
fléau du mauvais esprit qu'eussent provoqué des ten- 
dances plus nationales que libérales, plus passion- 
nées pour la patrie que pour les idées de 1789. 

Pourtant, le choix de l'homme porta son fruit: 
par un surveillant et un mainteneur tel que j\L Ga- 
briel Monod, la religion d'État du régime devait 
naturellement finir par comporter une plus haute 
dose de germanisme que de révolution. On n'eut pas 
sujet de s'en inquiéter: après 1892, la Révolution 
toute crue commença à représenter un ennemi pour 
le gouvernement établi, au lieu que l'Allemagne 
était jugée de tout repos. Du fait même de l'alliance 
russe, notre politique s'orientait vers une amitié 
allemande*. Depuis 1895 et le voyage de nos vais- 
seaux à Kiel, aucun scrupule ne tint plus. On ne 

1. Voir Kiel et Tanger, 1" partie, l'erreur des républicains modérés. 



86 OUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

se contenta point de trouver au vainqueur de 1870 
quelque supériorité militaire jointe à des avantages 
en musique ou en philologie; on admit que nos 
poètes, nos savants, nos historiens, nos théologiens 
n'avaient qu'à reconnaître leur naissance inférieure. 
La France et les Français s'accablèrent des mêmes 
épigrammes qui leur sont décochées par des rivaux 
ingrats. Non plus à l'étranger, dans leurs écoles, à 
leurs propres foyers, eux-mêmes prirent plaisir à 
ce dénigrement candide : déchéance fatale des races 
latines, avenir privilégié des civilisations protes- 
tantes, supériorité des Anglo-Saxons*, vertu propre, 
vertu sacrée du génie et du sentiment germani- 
que.... 

Nous en sommes là. 

Il n'est point jusqu'aux phénomènes linguistiques 
jadis tenus pour assurés, comme le recul graduel 
eles dialectes allemands devant les langues romanes 
qu'on ne renie en théorie afin de mieux pouvoir 
les combattre en fait. M. Monod, dans son discours à 
l'École alsacienne (1897), déclare « vouloir » — car 
désormais, non content de savoir, ce professeur 
devenu puissant dans l'État peut « vouloir » — il 
veut, dit-il, — que l'Alsace garde « l'usage de la langue 
« allemande » et « par l'usage de la langue alle- 
<t mande » « l'habitude de certaines conceptions 
« philosophiques, religieuses et morales qui trou- 
« vent en allemand leur expression la plus natu- 
« relie ». L'Alsace n'est plus considérée comme une 
marche de notre France sur le Rhin, usant certes 

1. M. Dernolins a publié, sous ce litre, un livre aussi pitoyable 
qu'ingénieux. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 87 

on toute liberté de son dialecte, mais tendant par son 
vœu séculaire à se dégermaniser : elle est conçue 
comme la marche germanique au liane de la patrie, 
destinée à verser de là sa liqueur allemande sur nos 
têtes et dans nos cœurs. De tels renversements de 
fonction et de rôle, promulgués par des personnages 
officiels et bien en cour, enlevaient au peuple fran- 
çais toute sa confiance et lui instillaient savamment, 
à dose lourde, le respect aveugle de l'ennemi'. 
Cela achève de démontrer que les sciences morales 

1. Pendant que M. Monod conférait à l'allemand ces beaux privi- 
lèges, des patriotes en Lorraine, en Alsace, fanatiquement dévoués, 
au nom de la France, résistaient de toute leur âme au pouvoir 
allemand représenté par la langue allemande. Rentrés en France à la 
déclaration de guerre de 191i, plusieurs d'entre vux ont éprouvé 
quelque surprise de l'accueil fait à leur méthode de combat : ce natio- 
nalisme littéraire et linguistique, peu .s'en fallut que de bons patriotes 
y redoutassent quelque élroilesse d'esprit! Léon Daudet et Louis Di- 
mier ont montré que les étroits ne sont pas qui l'on pense. Mais avec 
les écrivains de l'Artioa franrniae. Barrés et l'abbé W'etterlé furent les 
seuls écrivains qui, en réponse à une enquête de M. Ajam à la Henaia- 
snnce, sentirent la valeur de cet instrument et de ce terrain de 
lûltc. Je liens à reproduire la déclaration de M. l'ahbé Wetterlé, 
ancien député de Strasbourg au Reichstag : 

« Faudra-t-il encore après la guerre, enseigner l'allemand dans les 
écoles françaises? 

<• Quel allemand? Le berlinois, le bavarois, le sa.xon, le rhénan? 
i.a langue allemande (qu'on me pardonne cet apparent parado.xe) 
n'e.xiste pas. On ne trouve, entre le Rhin et l'Oder, que des dialectes 
qui ne sont pas encore cristallisés en une langue uniforme. Si le gamin 
(les bords de la Sprée ne comprend pas son camarade venant d'Aix-lo- 
Cliapelle, c'est que non seulement ils ont tous les deux un accent dif- 
férent, mais qu'encore les mots et les conslructiona grammaticales de 
leurs deux langues ne s'accordent pas. 

" Et pourtant, m'objecterez-vous, il existe un allemand classique 
En théorie, oui, mais personne ne le parle et bien peu de gens 
l'écrivent correctement. D'ailleurs les grammairiens germaniques de 
renom s'accusent réciproquement de ne pas connaître leur langue et 
de la saboter. Comme aucune autorité académique ne peut partager 
ces pédants, l'allemand reste une langue inachevée dont la lexicogra- 
phie est nébuleuse et la syntaxe anarchique. 

« Quand bien même on arriverait à la modifler, elle resterait un 
instrument très imparfait pour l'échange des idées. Sa prétendue 



88 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

asservies en Allemagne ne sont pas demeurées libres 
en France. 

richesse est un simple Irompe-l'œil. On ne trouve que très peu de 
mots dans son « jardin des racines ». L'abus désespérant des préfixes 
et des suffixes et des mots composés, permet seul aux Germains de 
nuancer leur pe-nsée pesante. De là un manque de clarté, que la cons- 
truction pénible de la phrase, avec le rejet à la fin du verbe principal, 
rend encore plus sensible. 

« Si malgré les greffes innombrables qu'ils imposent aux mêmes 
racines, les Allemands sont obligés de faire tant et de si grotesques 
emprunts aux langues étrangères, c'est donc que leur propre langue 
souffre d'une désespérante aridité. Songez donc que ces demi-barbares 
ne disposent même pas d'un mot pour dire « Madame ». Leur gnœdigf 
Frwu (femme gracieuse) est aussi grossier que ridicule. Dans le voca- 
bulaire de l'armée on ne trouve que des expressions françaises. Il en 
est de même dans ceux du Parlement et de la Finance. 

« Si nous passons maintenant à ce que les Allemands eux-mêmes 
appellent, avec une pointe d'ironie, le Professorendeutsch (l'allemand 
des professeurs) c'est le plus abominable charabia qui torturera notre 
intelligence et oiïensera nos oreilles. Lisez une de ces phrases, 
longues d'une aune et lamentablement alambiquées, oii les incidentes 
sont multipliées à plaisir et font oublier la pensée principale, décom- 
posez-ia après l'avoir traduite par tranches menues, et vous serez tout 
surpris de constater que le fabricant de brouillard s'est simplement 
appliqué à dissimuler la pauvreté de ses concepts sous un verbalisme 
nuageux. La profondeur apparente n'est ici qu'obscurité systémati- 
quement recherchée et que favorise l'imprécision de la terminologie 
el de la syntaxe. 

« Si encore l'allemand était une langue harmonieuse el sonore. 
Mais non! on n'y rencontre que des sons atténués, sourds, dépourvus 
d'euphonie, que l'accent du terroir éteint encore davantage. A Berlin 
par exemple, la diphtongue ei, qui donne encore un certain relief à un 
grand nombre de mots, devient un ec nasillard. En Bavière, Va et \'o 
se transforment en des voyelles étouffées, donnant un son intermé- 
<liaire dont on ne trouve l'équivalent en aucun autre dialecte. L'alle- 
mand est par nature tellement « assourdi » que, dans les écoles 
publiques, les maîtres s'appliquent à faire marteler lentement el bru- 
talement les syllabes par leurs élèves, afin de rendre leur prononcia- 
tion moins paresseuse, la vague configuration de la langue portant 
les enfants à s'abandonner à la plus grande négligence. 

« L'enseignement de l'allemand n'est donc d'aucune utilité. Ni au 
point de vue linguistique, ni au point de vue littéraire, les jeunes 
Français ne trouveront le moindre avantage à l'étudier. Cette langue 
confuse ne peut que déformer leurs cerveaux. Quand l'orgueilleux 
empire semblait devoir imposer sa domination financière, commer- 
ciale et hélas! aussi philosophique el pédagogique à l'univers, il pou- 
vait y avoir quelque utilité à mieux connaître et pénétrer la langue 
allemande. Après la défaite,_désormais certaine, de l'empire germa- 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 89 

Depuis une quarantaine d'années environ, la science 
est administrée et mobilisée chez nous comme chez 
l'ennemi : ici autant que là-bas, elle sert; seule- 
ment son service officiel, rémunéré par la France, y 
fonctionne contre la France. 



IV 



Quand il eut pris de l'importance et se fut fait 
connaître au delà des cénacles de l'érudition, les ten- 
dances naturelles de M. Gabriel Monod apparurent 
plus librement. Ce fut à de légères nuances de l'ac- 
cent et à de menues fausses notes que le public 
français reconnut dans ce professeur la présence de 
l'ennemi. Le petit volume de « Portraits et Souve- 
nirs » qu'il eut l'imprudence de publier en 1897 était 
de beaucoup moins hostile et pernicieux que la pla- 
quette « Allemands et Français », mais celle-ci avait 
été emportée par l'oubli dans le bruit des querelles 
qui suivirent la guerre. Le haut enseignement dé- 
nationaliseur échappait aussi par sa nature au public. 
Mais on dut s'émouvoir et s'étonner candidement des 

nique, il n'y aura plus aucune raison d'enténébrer les intelligences 
des nouvelles générations françaises. Les Allemands, qui, hier encore, 
voulaient imposer l'usage de leur idiome au monde tout entier, seront 
les premiers à le renier et à le désapprendre. De toute la pacotille 
dont les Teutons ont inondé les 'pays étrangers, leur langue sera la 
première qu'il faudra impitoyablement éliminer, comme on devra 
également débarrasser tout notre enseignement de l'ignoble fatras 
philologique et de la philosophie creuse et pédantesque des cuistres 
à lunettes d'or de la Germanie. » 

Evidemment, M. l'abbé Wetterlé se battait, et fort bien. Celle 
réponse de combat, qui fut à peu près unique, fut reçue avec un 
mépris injurieux par la rédaction de l'Humanité où subsiste, par la 
tradition de Jaurès, la doctrine de M. Gabriel Monod. 



90 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

offenses du nouveau livre. De jeunes lecteurs igno- 
rants, sans méfiance, ne s'étaient jamais figuré qu'un 
si haut fonctionnaire pût si bien ressembler à une 
sentinelle de l'Allemagne dans notre école. 

On lut avec stupeur ce sommaire des impressions 
d'un voyage fait l'année précédente en Allemagne. 
Le ton et les idées échappaient au type courant des 
conceptions accessibles : 

Je quitte l'Allemagne émerveillé des progrès matériels 
qu'elle a faits depuis vingt ans, de l'incroyable développe- 
ment de sa richesse, de l'aisance qui parait régner partout. 
A Nuremberg, les hôtels étant pleins, j'ai dû loger chez un 
petit boulanger. J'y ai été hébergé presque luxueusement. 
Son salon, orné des portraits de Beethoven et de Gœthe, 
avait un piano sur lequel la porteuse de pain, qui servait 
aussi de bonne, venait de temps en temps jouer des can- 
tiques ou des Lieder. J'ai vu des Allemands se plaindre de 
ce développement du bien-être et de la richesse, prétendre 
que la jeunesse ne songe plus qu'à gagner largement sa 
vie, que dans les Universités on délaisse les études désin- 
téressées, la philosophie et l'histoire, pour ne s'occuper 
que de chimie ou d'électricité. Ils disent que Bayreuth est 
un phénomène unique, qui seul donne à l'Allemagne une 
influence idéale sur le monde, que partout ailleurs l'art est 
en baisse ; que la musique même n'est plus cultivée avec 
autant de sérieux; que les prétendues représentations mo- 
dèles de Beethoven, Mozart et Wagner à Munich, annon- 
cées à grand renfort de réclame par toute l'Europe, sont 
une preuve lamentable de la négligence et du manque de 
conscience des musiciens et des chanteurs. Il y a même des 
Allemands assez grincheux pour se plaindre de Bayreuth, 
et prétendre qu'on y corrompt l'originahté allemande en y 
attirant tant d'étrangers, surtout tant de Français et d'An- 
glais, qui y forment presque la majorité du public. 

Ces arguments tirés de la stagnation intellectuelle 
ont été repris depuis par les avocats de l'Allemagne 
chez nous. Ils étaient alors ceux d'une opposition 
jugée là bas peu patriote. M. Monod va les réfuter. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 01 

Mais voyons d'abord une suite où le particularisme 
bavarois est vivement sacrifié au culte de l'unita- 
risme prussien : 

D'autres grognent contre l'hégémonie prussienne et affec- 
tent de parler avec dédain de l'Empereur, qui, disent-ils, 
n'est apprécié qu'en France. En Bavière, en particulier, 
l'ultraraontanisme est en ce moment fortifié par une véri- 
table poussée de sentiments nationaux bavarois particula- 
ristes. Le clergé distribue par milliers dans les campagnes 
un petit médaillon qui porte d'un côté l'image du prince 
Ludwig, et de l'autre les fières paroles qu'il a prononcées 
à Moscou devant le prince Henri de Prusse : « Verinmdete, 
niclu Vassalen » (alliés, non vassaux). 

Réponse générale de M. Gabriel Monod : 

Je ne compatis pas trop à toutes ces plaintes. Je vois 
pour rAllemaguc une source considérable de force et même 
d'influence dans son progrès industriel. En exportant ses 
produits, elle étend aussi son action. Si le désir de s'enri- 
chir par le commerce et l'industrie diminue le prolétariat 
intellectuel, le nombre des ratés des lettres et delà science, 
et préserve l'Allemagne de cette plaie du fonctionnarisme, 
qui ruine et énerve la France, c'est tant mieux pour elle. 
Si elle n'a plus actuellement de grands hommes, à l'excep- 
tion du vieux Mommsen et du vieux Bismarck, je ne vois 
pas que les autres nations soient en ce moment beaucoup 
mieux partagées. Sans parler de l'énorme somme de travail 
intellectuel et scientifique qui se fait dans les Universités, 
il y a dans l'Allemagne du Nord un mouvement littéraire, 
qui, avec Sudermann , Hauplmann, Fulda et quelques 
autres, commence à exercer une action hors même des 
frontières. 

Et quelle action : l'anarchie pure! IMais achevons 
ce tour du propriétaire et du citoyen : 

L'armée est toujours aussi bien dressée, les soldats 
aussi irréprochablement tenus, les officiers aussi exacts 
dans le service et dans l'exercice de leurs devoirs. Les 
sentiments particularistes sont dominés par l'attachement 
foncier de la nation à l'unité si chèrement achetée et dont 



93 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

les effets bienfaisants sont ressentis du Nord au Sud. Je 
reviens d'Allemagne très frappé des signes de force, d'acti- 
vité et de prospérité que j'ai vus partout où j'ai passé. Il 
est nécessaire que les Français sachent ce qu'est l'Alle- 
magne, et se rendent compte de ce qu'ils peuvent espérer 
ou craindre de leurs puissants voisins. >• 

Même à la fin de cet extraordinaire morceau, le 
verbe « craindre » eût pu se recevoir comme un 
avis de charité. Mais « espérer «.quoi donc? Que vou- 
lait nous faire attendre et désirer M. Gabriel Monod 
des « puissants voisins » dont il admirait la crois- 
sance et la vitalité avec une satisfaction si profonde 
qu'elle révélait des sentiments "de frère et de fils? 
Terre du désir, ô vague Patrie.... 

Quel ambigu de promesses et de menaces appor- 
tait ce langage déconcertant? 

On admira aussi dans le même volume comment 
une certaine forme de patriotisme, qu'il eût expéditi- 
vement traitée de ridicule chez les Français, passait 
comme lettre à la poste dès qu'il la remarquait chez 
un Allemand. Les passions germaniques de l'his- 
torien Georges Waitz, de Gœttingue, nous étaient 
présentées avec un sourire d'adulation : 

Ce patriotisme s'est quelquefois manifesté avec cette 
candeur qui était un des charmes de sa nature. J'en citerai 
un exemple caractéristique. Grégoire de Tours, après avoir 
raconté les meurtres par lesquels Clovis se débarrassa de 
tous les rois francs, ajoute : « Dieu prosternait ses enne- 
'< rais sous ses pieds et acci'oissait son royaume ». M. Waitz 
ne craint pas d'exprimer la même idée, en taisant servir 
ces meurtres à la gloire de l'Allemagne, tandis que pour 
Grégoire de Tours, ils servaient à la gloire de l'Église : 
• Clo^is nous apparaît », dit-il, » comme un instrument de 
« Dieu qui avait décidé, dans ses conseils, que de même 
« que le monde romain avait été pénétré d'une vie nouvelle 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 93 

'■ par le Germain, ainsi les éléments d'un développement 
« ultérieur seraient imposés par Clovis au peuple alle- 
« mand ». 

Recopiant ces gentillesses, M. Monocl n'a pas 
ridée de demander à son maître Waitz si le « déve- 
loppement ultérieur » « imposé » au peuple alaman 
par Clovis ne s'appela point dans l'histoire^Ia bataille 
de Tolbiac. 

Il se borne à fondre d'admiration, à soupirer d'es- 
time, à bêler d'amour : 

« Quelque excellents et solides que fussent ses cours 
sur l'histoire du Moyen Age, sur l'histoire d'Allemagne, sur 
les monuments germaniques, ce n'était pas là qu'il montrait 
les plus hautes qualités ; c'était le soir, dans le cabinet de 
travail de la belle maison qu'il occupait à Goàttingue, en 
face de l'Université, où deux fois par semaine, il réunissait 
huit ou dix de ses meilleurs élèves.... Il se préparait à ces 
cours avec le soin le plus attentif, prenant des notes 
d'une écriture microscopique sur de petits morceaux de 
papier qu'il tirait un à un de la poche de son gilet.... On 
sortait de ces leçons non seulement plus instruit, non seu- 
lement avec des idées plus claires et l'esprit mieux ordonné, 
mais avec plus d'amour et plus de respect pour la vérité 
et la science, avec la conscience du prix qu'elle coûtait et 
la volonté de travailler pour elle. On sentait que M. Waitz 
mettait toute son àme dans cet enseignement familier et 
discret, qu'il y voyait une oeuvre morale, etc. • 

L'image de piété finit dans les larmes : le lecteur 
français en retiendra surtout île gousset mirifique 
et les petits papiers épauouis de cette corne d'abon- 
dance. Au gilet près, M. Gabriel Monod refléta ce 
qu'il put des maîtres allemands, en particulier l'éru- 
dition indigeste, le catalogue de faits sans âme ni 
idée, l'histoire illettrée. 

Ce reproche, l'unique qui lui fut adressé dans les 
sphères officielles, doit être juste du moment qu'il 



94 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

a été formulé par M. Gaston Deschamps, bel esprit 
mais friand d'évidences un peu massives'. Il ne faut 
pas en exao^érer la portée, ni laisser dévier sur un 
point secondaire la sévère action qu'il convient 
d'exercer sur M. Gabriel Monod. L'érudilion à l'al- 
lemande imposée en quelque mesure par lui a pu, 
toute rébarbative, rendre certains services d'ordre 
disciplinaire et universel, par là profitables à la 
France. Les vrais censeurs du germanisme n'ont 
pas tenu rigueur à jM. Monod d'avoir importé des 
universités d'Allemagne tel ou tel accessoire de 
leur matériel de travail. Ce qu'ils lui reprochent, ses 
livres à la main, c'est d'avoir constamment incliné 
nos héros, nos drapeaux, nos idées, nos croyances 
devant les symboles correspondants de la Ger- 
manie, sacrifié tous nos auteurs aux auteurs alle- 
mands, fait bon marché de notre honneur si l'Alle- 
magne était en question. Ce petit livre des Portraits 
et Souvenirs fait ressortir un peu trop naïvement 
l'amer contraste de la vénération attendrie témoi- 
gnée par ÏM. Monod à son maître Waitz, avec la rude 
et insolente appréciation formulée sur son autre 
maître Fustel; on y voit le Français et le Germain 
traités selon l'estime que faisait M. Monod de l'une 
ou de l'autre naissance, la nôtre exposant à recevoir 
indilïéremment tous les coups de fusil qu'il plairait 
à M. Monod ou à tout autre de prodiguer, mais la 



1. Je suis fâché de dissiperici les illusions avantageuses de quelques 
bons amis. Oue va faire Henri Bremond de sa provision de sourires 
mystérieux quand il reconnailni que le murmure contre l'érudition 
germanique en Sorbonne ne vient aucunement de la critique nationa- 
liste, mais d'un simple .parti d'universitaires, professeurs de lettres à 
la Deschamps, contre grammairiens et historiens à la Monod. 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 95 

race allemande les détournant par la magie de quel- 
que origine céleste, selon qu'il est écrit au saint livre 
de Fichte. 

En satisfaisant de la sorte aux élans de sa pieuse 
sensibilité germanique, M. Monod remplissait ainsi 
ses devoirs de sujet volontaire du nouveau primat 
allemand, pour lequel on peut dire qu'il a monté la 
garde de nuit et de jour, faction qui s'accordait de 
point en point avec tous ses devoirs de magistrat 
républicain attentif à l'honneur historique de 1789. 

Les puissantes affinités de l'histoire et de la nature 
étendaient celte belle harmonie à d'autres esprits et 
à d'autres corps que M. Gabriel Monod : un peu 
moins parfaits, il est vrai, mais très pareils à lui. 
En philosophie notamment, les docteurs et commen- 
tateurs du Kantisme procédaient aux mêmes sa- 
vants efforts d'obscurcissement, et recevaient la 
même protection dé l'État' pour défendre l'honneur 
de la Déclaration des Droits de l'Homme que mena- 
gaient, vers la môme époque, l'avènement du posi- 
tivisme français, et la Renaissance du thomisme dans 
les chaires catholiques. Les étudiants en Sorbonne 
ont avoué qu'il y avait comme une tenture abaissée 
pour eux au-devant des doctrines de Fustel, ou 
d'Auguste Comte ou des anciens Scolastiques. Un 
grœcum est, non legitur retombait pour voiler ces 
influences inutiles. 



1. « Lorsqu'à près la guerre on chercha à refaire une âme à la 
nation, c'est dans la morale du Kantisme que l'on puisa une règle de 
vie, des principes d'énergie, des motifs d'espéi-er el de croire; pen- 
dant près d'un tiers de siècle, c'est le Kantisme qui a fourni la sub- 
stance de l'enseignement philosophique de notre jeunesse. » 'Victor 
Basch, le Centenaire de Kant, dans la Renaissance latine, février i90i. 



96 QUAND LES FRANÇAIS NEIS'AIMAIENT PAS. 

M. Gabriel Monod s'éteindra dans la paix comme 
au bout d'une oeuvre bien faite. Il aura annulé un 
Fustel, lui, Monod chétif. Par lui, le riche, l'abon- 
dant, l'inépuisable terreau intellectuel de la France 
aura produit son maître historien, mais en vain : 
l'enseignement primaire n'a pas la moindre idée de 
Fustel de Goulanges, l'enseignement secondaire le 
soupçonne à peine, l'enseignement supérieur le 
combat, et, si quelques Français peuvent serrer les 
poings devant le spectacle, combien sont-ils? Ils ont 
contre eux tout ce que M. Monod fait marcher pour 
lui : les maîtres de l'État, c'est-à-dire des représen- 
tants infidèles et des magistrats déloyaux ; les béné- 
ficiaires de la société, c'est-à-dire le meilleur de nos 
propres forces centralisées, captées, manœuvrées 
contre notre intérêt central; l'administration et son 
million de fonctionnaires ; l'argent, à commencer 
par celui du budget national, chiffré par milliards; 
la librairie subventionnée ou achetée ; une presse 
asservie ; puis la masse épaisse et flottante des idées 
en cours comparable à ces bancs de poissons migra- 
teurs qui suivent une route sans la connaître. Qui 
pourrait entamer ce bloc? M. Monod se le demande. 
Il ne trouve rien à répondre. Nous préparons un 75<= 
anniversaire de la naissance de Fustel. Il se flaLte 
d'en empêcher la célébration. Ceint de tant de succès 
dans le présent et le futur, escorté de la clientèle qui 
le célèbre, il peut murmurer en pensant à sa patrie 
d'élection comme les rédacteurs du Corpus des ins- 
criptions de Berlin : Sanctusamor patriœ dat ani- 
mum. Son patriotisme allemand lui a donné le souffle, 
inspiré l'audace, conseillé la patience ou fourbi la 



LE SEPAICE DE L'ALLEMAGNE. 07 

ruse. Mais ce qui n'a pu lui venir de son cœur alle- 
mand et ce qui fut sans doute l'œuvre de l'Allemagne 
elle-même, c'est l'introuvable succession de goùver- 
ncmcnls parisiens qui, sous des noms lallacieux, 
n'ont pas cessé de lui prodiguer leurs bienfaits. 

Une République romaine l'eût traité d'une autre 
façon. Les républicains de Plutarque et de Tite- 
Live n'auraient pas toléré semblable trahison, même 
ourdie et développée à leur profit. Lorsque vers 
l'an 561, le dictateur Camille vit venir dans son 
camp ce maître d'école de la ville qu'il assiégeait, 
poussant devant lui les enfants des premières fa- 
milles de Paieries et présentant la fleur de la jeu- 
nesse ennemie comme captive et comme otage, le 
général romain fit mettre nu le pédagogue et, lui 
ayant lié les mains derrière le dos, ordonna que les 
jeunes élèves fussent armés de verges et de 
courroies pour cingler en le ramenant chez leurs 
pères ce traître honteux et confus. 

Ainsi est châtié pour l'éternité le maître d'école 
falisque. Ainsi l'abus de confiance intellectuel fut 
noté d'infamie de génération en génération. Mais 
quand on entreprend de faire une application de 
cette justice à de longues exploitations intéressées 
de la science et de l'Étal contre la patrie, l'esprit 
hésite sur le choix des personnes à châtier autant 
que sur la mesure du châtiment. Ne faut-il flageller 
qu'un maître? Les plus tristes coupables sont-ils à 
rechercher au-dessus, ou bien au-dessous de la chaire 
d'enseignement? Ou, renonçant à la justice, faut-il, 
sur toutes choses, retenir nos lanières et redouter 
nos épithètes, de peur qu'elles ne reviennent sur 

7 



98 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

nous pour nous faire accuser d'écrire avec trop de 
violence un article trop passionné? 

Ce qui est trouvé violent, ce n'est pas de tuer ou 
d'enterrer Fustel pour l'amour de l'Allemagne dans 
l'Université française d'après 1870 : le violent c'est 
de raconter en le condamnant cet assassinat. La 
violence n'est pas dans la carrière du prodigieux 
hybride germano-français que je vous décris; non, 
on l'imputera au portrait que je trace et au juge- 
ment désintéressé que j'en fais. La pitié éveillée par 
quelques mots fermes et durs justement assénés à la 
juste place fera peut-être rechercher avec des doutes 
s'il est exact que ^L Monod ait dit telle parole, en 
ait vécu telle autre, et, au lieu de le pendre en effi- 
gie sur le texte d\iUeman'Js et Français qu'il a 
bien et dûment signé, ou sur les résultats de l'en- 
semble de sa carrière, qui ne sont pas douteux, 
on cherchera une atténuation ou une diversion dans 
quelque débat de détail capable de noyer, d'estom- 
per, d'effacer et finalement d'abolir des vérités indé- 
niables qui joignent à la certitude de leur fait la pro- 
priété lumineuse d'expliquer ce que nous voyons. 
Nous vivons au milieu de ce cruel renversement de 
toutes les choses. Il est presque inouï de n'y avoir 
pas encore étouffé. 

APRÈS DOUZE ANS 

Le chapitre qu'on vient de lire résume huit ans de 
débats passionnés. Après douze autres années, c'est 
l'heure de nous demander si nous nous étions trompés. 

Sur la çarrièF« universitaire et la tendance germa- 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. G9 

nophile de M.Monod, je l'ai laissé parler lui-même. Ma 
part d'interprétation est infime. Si toutefois l'on en dou- 
tait, je renverrais à une étude d'un ami de M. Gabriel 
Monod, d'origine protestante comme lui, M. Maurice 
Vernes. Cette étude, très bienveillante et parue dans 
la Coopération des idées, en février 1912, raconte sur le 
mode du regret ce qui nous paraît devoir être mis au 
ton du reproche sévère. Mais nos données matérielles 
sont les mêmes. D'après M. Vernes, Monod s'était 
proposé de « reformer les études historiques sur le 
patron de l'Allemagne ». « L'action patiente et métho- 
dique de Gabriel Monod, a été, dit-il, décisive sur la 
marche contemporaine des études et de l'enseignement 
de l'histoire dans notre pays. » Il en était le maître : 

« En dehors de quelques spécialistes et des intéressés, 
on ignore généralement que, depuis trente ans, M. G. Mo- 
nod avait la haute main sitr toute une branche des sciences 
7norales, à la croissance de laquelle il avait présidé et dont 
il surveillait la marche avec une attention quelque peu 
jalouse. » 

En homme bien informé, M. Vernes ne date pas de 
1870 l'invasion des méthodes germaniques. Il sait très 
bien qu'il faut remonter jusqu'à la Revue germanique, 
au retour d'Allemagne de Gabriel Monod (1865), à sa 
nomination aux Hautes Études par Victor Duruy, à la 
fondation de la Bévue critique d'histoire et de littérature 
(18G7). L'Empire amorça clone ce que la République 
devait continuer et compléter. L'inouï, c'est que la 
guerre n'ait pas ouvert tous les yeux. Mais au lende- 
main de la guerre on eut pour « mot d'ordre » de con- 
sidérer que pour battre les Allemands, il fallait adopter 
leur méthode historique : 

Le mot d'ordre fut : ■• Germanisons rinslruclion à tous 
ses degrés comme nous germanisons l'armée! Pour nous 
mettre en étal de tenir tète à l'Allemagne, imitons-Ja! ». — 
Mais qui était appelé à nous renseigner sur l'Allemagne et 
sur le secret de ses succès en divers ordres, sinon les 



100 QUAND LES FRAN(,AIS NE S'AIMAIEXT PAS. 

hommes de ce même groupe déjà désigné, où ne se trou- 
vaient que par hasard des catholiques, mais cà se rencon- 
traient presque exclusivement des protestants, des Israélites et 
des libres peiiseurs? 

(Les libres penseurs de M. Vernes étaient durement 
asservis à Genève qu à Jérusalem.) 

Préparant l'avenir par lÉcole pratique des Haules-Étudei?, 
soumettant la production historique et littéraire à la férule 
d'un dogmatisme intransigeant, le groupe des novateurs 
s'enrichit, en 187G, d'une revue spéciale, la Revue liistoriqne, 
éditée par une importante maison de librairie parisienne 
(juive), sous la direction de M. G. Monod. Paraissant en 
gros cahiers périodiques, la nouvelle revue contenait trois 
sortes d'articles, articles de fond, revue d'ensemble de la 
publication en dilïérentes langues sur des catégories telles 
qu'histoire romaine, histoire du moyen Age, etc., comptes 
rendus critiques et, par-dessus le marché, un dépouillement 
méthodique de tous les périodiques similaires de l'étranger. 
Ce fut désormais un répertoire de l'emploi le plus utile ; 
mais ce fut aussi, il faut le dire, un moyen de gouvernement, 
— si l'on préfère, et pour se conformer à la pensée de 
M. Monod, un organe de la réforme de l'enseignement. Être 
admis à collaborer à « la Revue historioue •■, y avoir été l'objet 
d'un compte rendu élogieux, devint un brevet de correction 
scientifique. Les appréciations de « la Revue », soigneusement 
notées en haut lieu, devaient devenir promptement le '^Sésame, 
ouvre-toi! .., la clé souveraine qui procurait l'accès des postes 
les vins enviés de l'enseignement. 

Quelques-unes de ces vérités énoncées par nous 
furent rappelées par Syvelon à M. Monod — les yeux 
dans les yeux — lorsque le fondateur de la Pairie 
française comparut en IHOO devant le conseil acadé- 
mique dont Monod faisait partie. Monod fut le tyran 
des professeurs d'histoire français. 



Gomme le dit M. Maurice Vernf s : 

En tant que directeur de la Revue critique et de la Revue 



LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. 101 

historique, comme professeur tant à l'École normale supé- 
rieure qu'à l'École pratique des Hautes-Études, M. Gabriel 
Monod, avec l'appui du ministère et des plus hautes auto- 
rités universitaires... a exercé en ces différentes qualités 
une inlluence prépondérante sur la formation et la désigna- 
tion du pcrs'Dtuel de ces études pendant une période de 
près de quarante années. 

Cela lui permcltait de se croire le réformateur des 
éludes historiques en France. Mais réformer n'est pas 
corrompre et abrutir. M. Vernes reconnaît qu'il a 
isolé € la méthode allemande de son milieu qui seul 
l'explique et la justifie » : 

Ce que MM. Buisson, P'élix Pécaut et J. Stceg ont fait, 
sous le couvert de Jules Ferry, pour la réforme de l'ensei- 
gnement primaire, imposant au pays un type de radicalisme 
suisse emprunté aux cantons romands, supportable tout au 
plus dans un pays d'origines protestantes, M. Monod, la 
direction de l'enseignement supérieur, les vices-recteurs 
de l'Académie de Paris et les ministres qui se sont succédé 
à la rue de Grenelle depuis trente-cinq ans, l'ont réalisé à 
leur tour, en transportant chez nous un type d'enseignement 
répondant au sentiment allemand et tout pénétré des idées 
d'un pays qui a accepté la réforme du xvi* siècle. S'agit-il, 
dit M. Vernes, d'histoire allemande ou d'histoire de l'Europe 
occidentale dans son ensemble, au moyen âge, dans les 
temps modernes, le professeur allemand mettra en valeur 
ce qui constitue à ses yeux la destination spéciale de son 
pays et son attachement aux princii)es de la réformation 
protestante. Ce sont là de ces truismes, qu'on est étonné de 
devoir rappeler aux hommes qui se sont investis chez nous 
du magistère de la formation des esprits : /ej^/o/essenr crf-'îii- 
versilé allemande subordonne son enseignement à la glorification 
de l'Allemagne et de la réforme protestante. Voilà ce qui a fait 
la force et la vertu de l'enseignement supérieur d'Outre- 
Hhin. Et donc, la « germanisation « inletligenle eût consisté à 
mettre les éludes liisloriques en France., une fois rajeunies par 
les procédés d'une préparation soigneuse et inrlhodif/ue^ an ser- 
vies du pays^ un service de son honneur national, au service de 
ses grandes traditions sp:riti:elles, — et non pas à nous impo- 
ser un patron, dont on a conservé les cadres après en avoir 
effacé les titrée. 



102 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

« Le haut enseignement allemand était patriotique 
et protestant; on nous en a donné un démarquage, 
qui n'est ni national, ni chrétien. » 

^I. Maurice Vernes poursuit : 

Je sais que M. Monod s'est toujours défendu contre ce 
qu'il appelait les exagérations: il gémissait contre ses amis 
de gauche trop pressés, qui compromettaient la précieuse 
neutralité; il s'indignait plus encore contre les écrivains qui se 
permettaient de contester le jugement porté en Allemagne sur la 
réforme protestante et contre la résurrection de toute une école 
néo-catholique, qui ne se croit pas liée par les appréciations 
des écrivains républicains et libres penseurs du xix"^ siècle 
sur les guerres religieuses qui ont déchiré la France du 
XM' siècle. 

Par une contradiction, au moins apparente, cet homme 
de juste milieu a consacré les cinq années de son passage 
au Collège de France à commenter, en disciple fervent, 
l'œuvre et la vie de J. I\Iichelet. Pourquoi cela'.' ■■ Monod, 
écrit M. Louis Havet, comme érudit, était l'élève de la méti- 
culeuse et positive Allemagne. Par le cœur, il fut un dis- 
ciple de ce noble Michclet, dont il a, plus que personne, 
honoré la mémoire.... Il ne comprit jamais que le vrai patrio- 
tisme, celui qui confond l'idéal de la France avec l'idéal du 
genre humain. •> Nous savons ce que parler veut dire. Le 
patriotisme que M. Ilavet reconnaît à G. Monod, c'est celui 
qui sacrifie la France à je ne sais quel idéal cosmopolite. 

M. Maurice Vernes ajoute en noie que M. Monod 
prenait, en effet, à Técole de Michelet. des leçons de 
« patriolismc conditionnel »* .... Nous n'aurions pas osé 
nous servir si nettement du vocabulaire de l' Action 
française pour juger Gabriel Monod. M. Vernes termine 
en observant que les « idées préconisées pendant Vô ans 
sans variation ^ jiar M. Gabriel Monod essuient main- 
tenant une criti({ue vigoureuse. Toute la jeune France 
pensante est aujourd'hui insurgée contre ces idées. 11 
constate avec mélancolie « la vanité de cet effort ». Mais 



1. Eu 1898. nous devions déjà faire le même reproche à un ami de 
M. Monod, M. Ranc, dont on lira plus loin la maxime. 



LE SERVICE DE LALLEMAGNE. 103 

c'est dire trop peu, disions-nous en 1912, en citant ces 
paroles. L'effort n'a pas été absolument vain : il a fait 
du mal. Ayant duré sans partage environ dix ou douze 
ans, ce règne a créé l'anarchie contre laquelle luttent 
tant qu'elles peuvent notre volonté et notre raison, 
mais qui est loin d'être abattue, qui existe en fait et 
qui est encore capable de beaucoup de dégâts. 

M. Gabriel ÏMonod s'est éteint quelques années avant 
la guerre, en 1912, un peu moins paisiblement que je 
n'avais présumé. Il avait vu s'amorcer la réaction contre 
l'influence allemande : Pierre Lasserre publier ses deux 
grands livres sur le Romantisme français et la Doctrine 
officielle de l'Université, le premier en forme de thèse de 
SOrborine; paraître la grande et utile Histoire générale 
de r influence française en Allemagne, de M. Raynaud, un 
professeur à la Faculté des Lettres de Clermont! M. Ga- 
briel Monod eut le temps de lire ses critiques les plus 
directs, Agathon et Pierre Legay, et aussi les deux 
belles thèses de M. René Lote, Du Christianisme au 
Germanisme et les Origines ingstiques de la « Science » 
allem,ande. Sous ses yeux, d'anciens camarades, maîtres 
de sa génération, Gaston Paris, Michel Bréal revisaient 
les idées germaniques sur l'épopée française ou sur 
l'épopée homérique. Un critique plus jeune, M. Joseph 
Bédier, faisait une justice plus générale encore des 
mêmes idées. La vérité ainsi rétablie ranimait un patrio- 
tisme intellectuel. La renaissance nationale, jusque 
dans l'Université où il sentait décroître son influence, 
déjouait les espoirs do M. Gabriel Monod. 11 eutlecrèvc- 
coîur de la voir atteindre et affecter jusqu'aux propres 
membres de sa nombreuse famille affranchis de la 
tradition qu'on s'était épuisé à lui inculquer*. Une 
France éternelle, celle qui s'ap))lique toujours à différer 



1. II ne faudrait pas chicaner hur celte tradition. Les témoignages 
en sont trop nets et souscrits par les intéressés. J'en avertis pour 
aujourd nui l'effronterie de la critique officieuse, je suis armé. 



104 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

de la Germanie, l'emportait une fois de plus sur 
l'espèce de Franconie occidentale qu'il avait rêvée sous 
le nom français. 

Les catholiques des pays neutres à qui ces notes 
pourront tomber sous les yeux feront bien de se rap- 
peler que Gabriel Monod fut aussi, en histoire, un pro- 
testant très militant, un appui, un soutien efficace 
pour les abbés Loisy : cet adversaire de la classe de phi- 
losophie au lycée ne badinait pas sur l'impératif caté- 
e^orique et la morale indépendante de toute raison. 
Les protestants français sont aussi prévenus que nul au 
monde n'a plus fait que Monod pour germaniser 
leur culte, leur personnel et leur pensée. Enfin, 
les nombreux membres de la famille Monod qui sont 
au front et qui se battent en patriotes valeureux pour 
la défense du pays seront prudents de réfléchir qu'à 
cette place d'honneur et de dévouement ils sont admi- 
rables, mais qu'ils n"y seraient peut-être pas si l'on 
se fût privé jadis d'user de certains stimulants utiles. 
Comme j'avais l'honneur de le dire, dans la Gazelle de 
Francele 1-j juillet 1897, à M. Gabriel Monod « les arrière- 
neveux des Mo7iod aujourd'hui vivanls et prospères nous 
bénironi peut-être un jour de leur avoir sauvé, fùl-cc au 
prix de quelques inenus désagrémenls infligés à leur 
bisaïeul, le goût exact de l'air et du ciel de la France ». 

La sage prévision s'est vérifiée point par point, à 
cela près que les choses ont marché beaucoup plus 
vite et que, dans l'air vibrant de ces dix dernières an- 
nées, nous avons vécu plusieurs vies d'hommes : 
l'évolution nationaliste de la famille Monod s'est 
achevée en moins d'une génération, comme le démon- 
trait déjà l'exemple du jeune lieutenant Monod tombé 
héroïquement au Maroc, bien avant ses jeunes cousins 
de la campagne de France, les nobles victimes de 
19H, 1915 et 1916, que je salue. 



LIVRE TROISIEME 
LA FIERTÉ 



On voil là toutes les choses qui unissen 
les citoyens et entre eux et avec leu 
pairie : les autels et les sacrifices, la 
gloire, les biens, le repos et la sûreté de 
la vie, en un mot la société des choses 
divines et humaines. 

BOSSLET, t'olit., 1, VI, I. 



VIII 
UNE ENOUÉTE NOUVELLE 



Octobre 1902. 

Une fois de plus,renipereur Guillaume II vient de 
formuler la prétention de l'empire germanique à la 
suprématie sur le monde ; M. Jacques Morland est allé 
posera un certain nombre d'écrivains philosophes et 
savants, soit français soit étrangers, celte double 
question : 

Que pensez-vous de l'influence allemande au point 
de vue général intellectuel? 

Celle influence existe-t-elle encore et se Jusii/îe-t-elle 
2)ar ses résultats? 

M. Jacques Moriand essaye de déterminer par un 
jeu de réponses très variées, mais toutes caractéris- 



106 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

tiques, où l'on en est en France et en Europe sur 
les deux points. 

M. Jacques Morland a multiplié les instances pour 
avoir Topinion de quelques-uns de nos meilleurs 
amis d'esprit. La plupart d'entre eux ont répondu à 
l'invitation. Je vois parmi ceux-ci Maurice Barrés, 
Jean Moréas, Jacques Bainville, Pierre Lasserre, 
Louis Dimier, Léon Daudet, Jules de Gaultier, Léon 
Bélugou. D'autres ont préféré s'abstenir. Ils ont 
pensé, sans doute, comme j'avoue l'avoir fait, qu'il 
n'y a aucun intérêt à répéter une opinion qni est 
connue d'avance et à redire hâtivement des for:;iules 
auxquelles on adonné jadis le développement qu'elles 
comportaient. 

Voilà déjà un temps infini que nous ne perdons 
pas une occasion d'opposer au chaos barbare l'es- 
prit roman, au germain le latin et au gothique le 
classique. Nous avons élevé patiemment idée contre 
idée, homme contre homme, goût contre goût et 
morale contre morale, au fur et à mesure que le 
temps, ce grand pourvoyeur, présentait des pujets 
au double mouvement de haine et d'amour. Qu'il 
s'agît d'un Fichtc ou d'un Hauptmann; d'une éiîition 
de la Revue Blanche ou d'un feuilleton de l'Eeho 
de Paris; de la mémoire de Mme de Staël ou d'un 
article de sa funeste postérité; que nous eussions à 
gourmander la complaisance de nos amis et leur 
mollesse ou l'impudente audace des ennemis du nom 
fran«jais : on noUs a rencontré ici' ou ailleurs (jui 
rappelions les principes fondamentaux de notre pen- 

l. La Gn:é(te de France. 



LA FIERTÉ. 107 

séè OU le rythme natif, la couleur originelle de notre 
sang. 

Je le demande, quelle réponse faite à M. Morlarid 
n'aurait pas eu le caractère d'une vaine répétition? 

Codifier, ordonner ou mettre en bataille, une fois 
de plus, nos principes les plus généraux? 

Il y avait plaisir à faire cela autrefois, du temps 
qu'ils étaient généralement contestés et que, selon 
l'expression d'une jeune Grecque, rédactrice au 
}It'>>sager d'Athènes, Mlle Jeanne Stêphanopoli, « ses 
« confrères de Paris n'épargnaient à M. Maurras ni 
« les critiques, ni les railleries sur ses opinions poli- 
« tiques et littéraires ». Le mouvement du nationa- 
lisme intellectuel est loin d'avoir pris encore toutes 
ses forces; mais il se dessine très clairement, et, des 
paradoxes d'il y a douze ans, beaucoup sont de- 
venus vérités presque triviales. 

En revendiquer la propriété ou la priorité? 

Il ne s'agit pas de savoir qui a dit le premier, 
mais qui a dit le mieux. Un seul point a de l'impor- 
tance : beaucoup de jeunes écrivains et philosophes 
des plus récentes promotions ont quitté l'Allemagne 
pour notre empire du soleil sous l'influence de 
l'Allemand Frédéric ^Nietzsche; c'est à sa suite qu'ils 
parlent de méditcrraniscr la viusique, sans compter 
la phi[osoi)hie, la peinture et les autres arts. Je ne 
les blâme pas d'avoir suivi une inspiration qui les a 
mis du bon côté, non plus que je ne blâmerais le 
vieil Ulysse de rentrer aux bords ithaciens sur 
quelque paquebot du Lloyd. Mais ceux d'entre nous 
qui ont toujours navigué sur la tartane ou sur le 
calque de leurs ancêtres doivent le déclarer au 



108 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

directeur du port, et je crois que voilà qui est fait. 
Au surplus, le public devait peut-être se douter 
qu il y avait quelques Français qui n avaient pas eu 
besoin de Nietzsche pour soupçonner le rôle histo- 
rique des aristocraties, la valeur politique, poétique 
et morale de l'ordre, la préséance de la civilisation 
sur l'état sauvage. Ce n'est pas de Nietzsche que 
nous avons appris soit à sentir, soit à connaître, 
dans ses causes et dans sa raison, la supériorité de 
la tradition et de la culture françaises. Nous avons 
découvert la Méditerranée tout seuls. 

Il y a cinq ou six ans, nous avons tous pu lire 
sur un sujet fort peu différent de celui qu'on 
traite aujourd'hui, sur la possibilité d'entretenir des 
relations intellectuelles étroites avec l'Allemagne, 
une enquête où l'esprit cosmopolite et la germano- 
philie coulaient à pleins bords'. II me souvient d'y 
avoir démêlé tous les symptômes du mal qui éclata 
au mois de janvier 1898, et que nous sommes con- 
venus d'appeler dreyfusianisnie^ : mal intellectuel 
profond, déterminé par tout le siècle et contre le- 
quel notre réaction se prononce à peine. 

Mais la réaction est vivace. Nous pourrions dire 
aux lecteurs et aux auteurs du Mercure de France. 
comme le troubadour Bernard Sicard de Marvejols : 

Quels je vous vis, et quels je vous vois! 

Bernard Sicard se lamentait j-ur les ruines de 
Béziers, de Carcassonnc et de la belle terre d'Ar- 
gcnce. Le cri d'élonnement est, en nous, tout joyeux. 

1 . C'est le premier chapitre de ce volume. 

2. Dans le manifeste dit « des intellectuels >■>. 



LA FIERTÉ. 100 

Il célèbre une renaissance. Il salue les moissons qui 
s'élèvent de terre. Il se réjouit de constater les pro- 
grès évidenis qui se sont faits dans une multitude 
d'esprits bien doués. Je me moque un peu de savoir 
ce qu'on en pense en Allemagne! L'important est de 
voir que l'esprit français reprend conscience de soi. 
On disait jadis de l'Allemagne ce qu'en disait Monod : 
Magna parens! On dit aujourd'hui Race femelle. 
C'est la même chose? Peut-être. C'est le contraire? 
Assurément. Personne ne contredit plus notre défi- 
nition du génie allemand : un candidat perpétuel à 
notre culture française. 

Dans une lettre qui est parfaite, M. Louis Dimier a 
su marquer les trois points principaux de l'atïaire sur 
lesquels il fallait autrefois revenir sans espoir d'être 
compris. La Germanomanie romantique a désor- 
ganisé les lettres françaises c'est le premier point. 
Dans ce désert intellectuel qu'avaient établi les 
mœurs romantique, désert d'ignorance et de paresse 
en histoire, désert d'irréflexion et de rhétorique en 
philosophie, l'érudition allemande et, pour sa part 
de sérieux et de méthode, le kantisme ont rendu un 
service et créé un stimulant. Mais, troisième point, 
cela n'empêche pas l'Allemagne d'avoir rompu 
la tradition du genre humain et répandu par là un 
trouble et une confusion sans mesure : quelque am- 
bition et fierté qu'elle en marque, ce qu'elle a ap- 
porté de propre et de particulier n'a aucun titre à 
l'hégémonie de la pensée ni de l'art. «Idées saxonnes 
idées allemandes » s'écrie M. Dimier, il ne s'agit pas 
de les louer cette fois : « ombres d'idées plutôt, 
contradictions internes, où devait conduire le mépris 



110 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

des règles prêché comme le premier moyen d'at- 
teindre le beau dans tous les genres. » 

Cet ancien sentiment de la perfection, que l'Alle- 
magne est incapable de retrouver, elle pourra « l'ac- 
cepter » un jûiir, comme le firent ses Goethe et ses 
Leibnitz. Il y a par toute l'Europe un renouveau de 
discipline latine qui fera d'abord justice de ces arro- 
gances : 

Tout incertain et chancelant encore, je le vois chez nous 
plus avancé qu'ailleurs. 

Oui, le mépris frivole que nous affichâmes jadis 

de notre ancienne culture a disparu; oui. n(>us avons cessé 
de croire trop fermement au bienfait de l'individualisme 
et de l'anarchie intellectuelle. Il ne s'en faut que de peu, 
et ce peu viendra peut-être, pour qu'en littérature, en art, 
en philosophie, en histoire, en politique, qui sait ? les tra- 
ditionnelles et .salutaires doctrines soient de nouveau com- 
prises et recherchées. La déchéance de ■Slichelet et d'Hugo 
dans l'admiialion publique, la résurrection de Bossuet. 
l'éclipsé que subit dans ces dernières années l'apologie 
furieuse du moyen-âge et de la grossièreté gothique dressée 
en concurrence des meilleurs écrivains dont se glorifie 
notre langage, la renaissance des études cartésiennes sont 
autant de signes qui peut-être témoignent d'un nouveau droit 
de notre nation à reprendre son ancien rang dans la vieille 
république des lettres. 

Le poète athénien Jean Moréas vient de rendre 
à peu près le même jugement dans une lettre brève 
et fine que nous pouvons citer sans ombre de «fausse 
modestie nationale ' » : 

« L'Allemagne est un grand et beau pays. J'ai 
longtemps voyagé en Allemagne : ses poètes et ses 
philosophes — du moins ceux de son bon temps, 
qui n'est pas celui d'aujourd'hui — me sont encore 

\. Ce» derniers moU sont de M. Jules de Gaultier. 



LA FIERTE. 111 

chers. Mais j'aime l'ordre en lout et, certes, ce n'est 
point à l'Allemagne de guider le monde. ■» 

Les vérités qui forment la substance de la grande 
exposition de Louis Dimier sont présentes chez d'au- 
tres. M. Lasserre, j\L Jules de Gaultier en donnent, 
celui-ci des illustrations ingénieuses et piquantes, 
celui-là des formules pleines de force. Mais s'il fal- 
lait ouvrir un cours de Nationalisme intellectuel 
(n'avons-nous pas une infinité d'Instituts de dreyfu- 
sianisme), c'est M. Louis Dimier que l'on chargerait 
de la leçon d'ouverture, et l'on installerait dans les 
nefs ou sous le porche deux autres chaires confron- 
tées; dans l'une, notre excellent confrère M. Deherme 
définirait avec la précision qui lui appartient ses 
grandes erreurs sur la vraie puissance des peuples' ; 
dans l'autre, notre ami M. Jacques Bainville l'acca- 
blerait de ses vives réfutations et lui ferait sentir 
comment beaucoup de biens sont compris, soit en 
acte, soit en puissance, dans une sérieuse économie 
de l'État, et l'économie de l'État germain est fort 
sérieuse. 

Tous les espoirs de M. Louis Dimier sont beaux 
et bons ; mais il faut commencer par renverser la 
République. C'est très joli vouloir décentraliser, et 
classiciser et nationaliser, et je l'ai voulu faire jadis, 
comme les camarades ! Mais j'ai vu qu'avant tout il 
faut nous rendre un chef. 

Il faut mettre notre besogne à l'abri des coups du 



1. Posant la question « quelle est la force d'un grand peuple », 
M. Georges Deherme avait paru vouloir opposer, comme deux types 
entre lesquels il faut choisir absolument, la grandeur nationale ou 
le développement de la pensée et des arts. 



112 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

dedans et de ceux du dehors. 11 faut construire à la 
Renaissance française une enveloppe protectrice, 
une coquille défensive. Plusieurs entrevoient déjà 
ces nécessités; avant peu, beaucoup les verront. Ça 
marche, c'est en train. 

APRÈS QUATORZE ANS 

Sans avoir été vérifiées jusqu'au bout par le retour 
à la Monarchie, ces espérances, datées de l'automne 
1902, ont été accomplies en partie. Il a été notamment 
érigé rue Saint-André-des-Arts, au pied de la Mon- 
tagne Sainte-Geneviève, un cours de Nationalisme 
intellectuel. M. Louis Dimier est encore le secrétaire 
général de cet Institut d'Action Française dans lequel 
M. Jacques Bainville a enseigné, ainsi que M. Pierre 
Lasserre. Y verrons-nous M. Deherme? Pourquoi pas? 

Quant à la Restauration, il est assez palpable que la 
plupart des imperfections de l'heureux mouvement 
commencé vers 1900 ont tenu à l'absence de l'enve- 
loppe politique suffisamment protectrice et de la 
direction politic[ue armée des moyens puissants de 
l'État : nous n'avions pas d'« État » comparable à l'État 
germain, et bien peu comprenaient qu'il fallût com- 
mencer par en avoir un. 



IX 
Lk RÉPONSE DE QUINTON 

Novembre 1902. 

Le ^ïercure de France du 1*^' novénîbre poursuit 
la publication de sa belle enquête sur" l'influence 
allemande. C/est le tour des sociologues, des écono- 
mistes, des biologistes. Deux ou trois mots sont à 
glaner dans certaines réponses avant d'en arriver à 
citer l'essentiel. M. Durkheim, juif, métèque, dreyfu- 
sien et, naturellement, haut dignitaire de notre Uni- 
versité, écrit : (^ Personnellement, je dois beaucoup 
aux Allemands. C'est en partie à leur école que'.... 
A leur contact j'ai mieux compris V exiguïté des con- 
ceptions de l'école française..., » Etc. ! — M. de 
Lapouge, nationaliste et vieu?£ Français, attribue 
ï l'incontestable infériorité de la culture française 
pendant le dix-neuvième siècle » à deux causes, dont 
la première est, dit-il, « la destruction des universités 
par la Révolution ». — M. Anatole Leroy-Beaulieu 
fait son métier de libéral et déraisonne à propos des 
« doctrin<>s de haine ». — M. Henri Mazel, non Sans 
justesse, distingue entre la théorie et la pratique : 
si, théoriquement, nous égalons ou nous surpassons 
nos voisins, ils auraient de bonnes leçons à donner 
dans l'ordre des faits à nos politiciens, qui, il est 

8 



114 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

vrai, en reçoivent de telles du monde entier. — Pour 
M. Armand Gautier « les grands hommes sont de 
tous les pays ». Cependant la France aurait presque 
l'avantage pour « la profondeur et la clarté des con- 
ceptions » ; mais la science allemande est mieux 
organisée, mieux outillée que la nôtre. (Ceci est 
l'avis général.) — M. Giard s'élève contre la renais- 
sance du néo-kantisme en Allemagne, mais il passe 
à côté d'intéressantes vérités, qu'on trouvera plus 
loin développées avec une vigueur extrême. — Le 
D' Grasset déclare que « l'esprit scientifique fran- 
çais n'a rien à emprunter à personne pour la mé- 
thode et la synthèse », remarque intéressante qu'il 
eût valu la peine d'éclaircir, de fortifier par des 
preuves. (Patience, nous y arrivons.) — M. Hallion, 
chef de laboratoire au Collège de France, trouve le 
terreau intellectuel en Allemagne inférieur au ter- 
reau franrais, mais de beaucoup mieux cultivé. — Le 
docteur Hartenberg se plaint du manque d'ordre 
particulier à la science allemande. (Mais ce qui n'est 
pas ordonné, ou ce qui est mal, peut-il être appelé 
science? « Connaissance » est un mot qui suffirait 
bien.) — Le D' Le Bon se plaint des « méthodes 
livresques et mnémotechniques des Latins ». 

M. Edmond Perrier suggère à son collègue et col- 
laborateur Giard une intéressante critique de Hsec- 
kel. — Le docteur Pozzi, sénateur radical, ne manque 
pas de dire que « la science n'est ni française, ni 
allemande, ni anglaise; elle est mondiale désormais » 
et cela ne l'empêche pas d'appeler Pasteur » le 
grand Français ». A la bonne heure. 

Mais voici la réponse de M. René Quinton, assis- 



LA FIERTÉ. 115 

tant du Laboratoire de Physiologie pathologique du 
Collège de France. Je n'ai pas à caractériser ici 
ses recherches profondes, ses vues perçantes, ses 
inductions pleines de lumière sur les origines et le 
développement de la vie dans l'univers. Ce jeune 
savant français a parlé dignement, méthodiquement, 
du génie scientifique de sa patrie. 11 faut lui laisser 
la parole. Tout ce que je peux faire aujourd'hui 
sera d'inviter le lecteur à faire effort, non d'atten- 
tion (ceci est parfaitement clair), mais de réflexion 
et, s'il le peut, de mémoire. Nous manquons de 
fierté nationale en ce moment-ci. Ceci peut relever 
un peuple pour l'éternité : 

« Vous me faites l'honneur de me demander ce 
que je pense, au point de vue général, et, en parti- 
culier, au point de vue scientifique, d'une prétendue 
supériorité universelle de l'esprit allemand. Le champ 
de l'esprit humain est un peu vaste pour autoriser 
un avis personnel sur la ({uestion générale. Dans le 
domaine des sciences, un seul groupe, le groupe des 
sciences biologiques, ne m'est pas complètement 
étranger : je vous demanderai la liberté d'y limiter 
ma réponse. 

« Les principales sciences biologiques sont : la chi- 
mie, ranatornie comparée, la paléontologie, ht zoolo- 
gie, V embryogénie, l'histologie, la physiologie, la 
microbiologie. Or un homme fonde la chimie: Lavoi- 
sier ; un homme fonde Vanalomie comparée et la 
paléontologie : Cuvier; un homme fonde la zoologie 
philosophique : Monet de Lnmarck ; un homme fonde 
r embryogénie : Geoffroy Saint-Hilaire ; un homme 
fonde Vhistologie : Bichal ; un homme fonde la phy- 



116 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Biologie : Claude Bernard; un homme fonde la micro^ 
biologie : Pasteur. A Lavoisier, nous devons toutes 
les connaissances que nous possédons sur la conslitu- 
lion fondamentale du monde; à Cuvier, les méthodes 
et les lois qui ont permis la classification des êtres 
aujoicrd'hui vivajits et la reconstitution de ceux qui 
peuplaient le globe aux époques disparues; àLamarcq, 
la grande pensée de l'évolution; à Geoffroy Saint- 
Hilaire, la notion du parallélisme entre les transfor- 
mations embryonnaires et les transformations anté- 
rieures des espèces; à Bichat, la révélation des tissus 
organiques ; à Claude Bernard, V introduction du dé- 
terminisme dans les phénomènes physiologiques; à 
Pasteur, la conception de la maladie, en même temps 
que la découverte, par la seule induction, de tout un 
univers invisible. Ainsi les connaissances fondamen- 
tales sur lesquelles repose notre conception même 
du monde vivant ont une origine qui est fran- 
çaise. 

« Dans le labeur effectué derrières ces pionniers, 
dans chacune des voies ouvertes par leur génie, 
l'Allemagne s'inscrit sans doute pour une part fort 
large : son penchant naturel pour les choses de l'es- 
prit, ses qualités de méthode, de patience, et aussi 
l'organisation de ses universités à mode de recrute- 
ment si rationnel, l'ont dotée d'une admirable pha- 
lange d'hommes de second ordre, au moins égale à 
celle que possède la France. Mais la hiérarchie la 
plus élémentaire ne permet pas de confondre : les 
hommes de premier plan, les seuls à compter dans 
l'histoire de l'esprit, ceux auxquels nous devons les 
grandes vues sur le monde, les grandes généralisa- 



LA FIERTÉ. 117 

lions qui ont donné un sens aux phénomènes, ceux 
dont l'influence enfin fut capitale, puisque tous les 
autres n'ont fait simplement que marcher derrière 
eux, sont (et le fait est des plus remarquables au 
point de vue ethnique) de nationalité presque exclu- 
sivement française. Goethe, Darwin seraient seuls à 
excepter. Encore l'œuvre du premier se réduit-elle 
à quelques aperçus géniaux, mais insuffisants, que 
la personnalité de l'écrivain a peut-être seule sauvés 
(nous n'avons pas compté parmi les grands Français 
Hameau, dont les intuitions furent cependant autre- 
ment complètes et serrées que celles de Gœthe); 
celle du second, au principe de la sélection naturelle, 
le fond de l'œuvre relevant de Laraarck et de Geof- 
froy Saint-Hilaire. 

« Le simple examen des faits nous met ainsi, dans 
le domaine des sciences biologiques, en présence 
d'une suprématie incontestable de l'esprit fran- 
çais. » 

M. René Ouinlon complète l'élincelant et soHde 
exposé du fait par un large développement sur les 
fonctions différentes de l'intelligence en France et 
en Allemagne : là-bas elle est au service des pas- 
sions et des intérêts, soit personnels, soit collectifs, 
ici elle travaille pour la satisfaction d'une curio- 
sité qui lui est propre, détachée, désintéressée et 
sans autre objet que le vrai. C'est la thèse de l'in- 
telligence confondue en Allemagne avec les organes 
des sens et des passions, mais pleinement dégagée et 
différenciée chez les Français dignes de ce nom. Pour 
fonder cette thèse, de lumineux emprunts aux bio- 
graphies de Racine, Pasteur, Montaigne, Claude 



lis OUAND LES FRANÇAIS \E S'AIMAIENT PAS. 
Bernard, Lamarck onl aussi Tavanlage de restaurer 
l'honneur dû à ces maîtres français*. 

APRÈS QUATORZE ANS 

Cette réponse de M. René Quinton a marqué une 
date brillante dans l'histoire des retours de fierté fran- 
çaise. 

1. Il faut consulter sur ce point l'Essai de M. Lucien Corpechot 
sur la réponse de M. Quinton et le livre du même les Jardins de l'inteU 
agence. 



X 

UNE REVUE LATINE 



Mars 1902. 

Pour le « divertissement de sa vieillesse », dit-il, 
M. Emile Faguet vient de nous fonder une Rpvue 
latine. C'est un petit recueil d'une soixantaine de 
pages et qui paraîtra tous les mois. Je ne puism'em- 
pêcher de vous la signaler, parce qu'il me semble 
qu'elle correspond à un état particulier et assez 
nouveau de l'esprit public. 

Étions-nous assez ridicules, voici dix ou douze ans, 
mon cher Jean Moréas, quand nous parlions de 
traditions classiques de la France, de l'esprit et du 
goût helléno-latin. M. Brunetière nous répondait fort 
doctement que le propre du génie français a tou- 
jours été d'emprunter largement pour restituer au 
centuple. M. Charles Dejob ne se faisait pas faute 
d'ajouter à cette doctrine des exemples appropriés. 
Chacun nous citait pêle-mêle l'influence d'Aristole 
et d'Ovide au moyen-âge, des deux antiquités à la 
Renaissance, de l'Espagne et de l'Italie auxvn*^ siècle, 
de l'Angleterre au xvnr- siècle, enfin de l'Allemagne 
à l'époque du romantisme. 

Dans l'élude et dans la discussion de ces influences, 
on n'introduisait ni critique, ni mesure, ni choix* 



120 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

On observait quelquefois le degré de force ou de 
durée des importations étrangères, jamais le degré 
de bonheur. Si, par exemple, les pays de Galderon 
ou du Tasse avaient inspiré des œuvres plus belles 
que ceux de Pope ou de Schiller, personne ne pen- 
sait qu'on en dût tenir aucun compte. Des critiques 
subtils avaient, dans leur riche vocabulaire, deux 
mots à leur usage : français, c'est-à-dire né et pro- 
duit en Frctnce; étranger, c'est-à-dire né et produit à 
l'Étranger. Termes absolus, que l'histoire et la géo- 
graphie ne tempéraient j)oint. Où était né Virgile? 
Ne dites pas en Gaule cisalpine, ne dites pas dans 
le pays d'où la Gaule transalpine a tiré le principal 
de sa civilisation. Virgile, né hors des frontières de 
la France de 1789, et ayant employé un autre lan- 
gage que les Finançais de 1890, était quahfié d'étran- 
ger au même titre et au même degré qu'Ossian. 
Même façon péï'emptoire de s'exprimer sur Homère 
et J. Paul Richter, sur Arioste et sur Milton. Enve- 
loppés du même litre, ces inspirateurs différents 
des antiques lettres françaises fournissaient, à eux 
tous, une argumentation triomphante aux partisans 
d'une Macédoine nouvelle composée de tous les 
jargons européens. 

Est-il vrai que le temps ait l'heureuse vertu de 
séparer naturellement livraie d'avec le bon grain ? 
Je n'aurai pas le courage de le penser et, pour une 
heureuse aventure, d'oublier tant de cas dans les- 
quels la succession des années n'a fait qu'ajouter à 
l'incertitude de tout. Ne nous enivrons pas de la 
liqueur des optimistes et gardons-nous de dire que 
le vrai et le bon triomphent toujours. La vie est 



LA FIERTÉ. 121 

tcavergéê, çà et là, d'éclairs favorables. Il arrive 
qu'une vérité puisse avoir, comme disait Dante, 
S071 cri. Nous vivons dans le temps propice. Nés en 
J1830, nouê aurions pu crier durant une vie d'homme 
que le goût national devenait barbare, et que la 
lumière du nord le corrompait; notre réclamation 
aurait été tout au moins aussi inutile que celle 
de l'admirable auteur des Poètes latins de la Déca- 
dence. Les mêmes paroles, moins fortement dites, 
mais dites à un meilleur moment, semblent avoir 
porté leur fruit. 

Dans son avant-propos, M. Faguet écrit des litté- 
ratures de l'Espagne et de l'Italie qu'elles « ont 
toujours et subi l'influence de la littérature fran- 
çaise, et aussi contribué, plus que toutes les autres, 
à la formation el au développement de la littérature 
française. » Cela est dit très naturellement, comme 
il convient de dire une chose très naturelle. Mais 
pourquoi nos critiques de 1892 ne s'avisaient-ils 
pas de ces relations? Et pourquoi était-on traité de 
rabat-joie, quand on osait les rappeler? J'entends 
bien que les livres de Tolstoï étaient de grands 
livres et le théâtre d'Ibsen, un théâtre grand. Mais, 
d'abord, ces puissances ne gênent point M. Faguet, 
bien qu'elles ne soient point absentes de son esprit. 
Il stipule que son latinisme est exempt de toute 
« animosité à l'égard des littératures allemandes, 
anglo-saxonnes, slaves et Scandinaves ». Mais il a 
pris enfin sa chaîne d'arpenteur, comme Pascal 
voulait que l'on tirât sa montre, et il a dit : Ceci est 
plus loin de nous que cela; cela, étant plus proche, 
devra nous toucher comme tel. 



<25 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Le préjugé contre l'esprit de nos voisins du 
sud-est et du sud-ouest reste très fort. « L'Europe 
littciaire intellectuelle et philosophique » les repré- 
sente « comme étant un peu à l'écart, désormais du 
mouvement de. la civilisation générale ». Et, lors- 
qu'elle pense cela de l'Espagne et de l'Italie, « l'Eu- 
rope » le pense également de la France : la France 
ne le pense-t-elle un peu d'elle-même? J'ai toujours 
cru devoir interpréter notre dédain pour les Lettres 
méridionales comme un secret indice de l'espèce 
de désamour que nos propres ouvrages, notre goût, 
notre génie lui ont inspiré dans ce siècle. Comme 
lasse de soi et même fatiguée d'images fraternelles, 
la France est allée chercher le plus différent et le 
plus lointain. 

On peut bien appeler nécessité cette manie. On 
peut dire que nous apprenons l'allemand h cause 
de la philosophie et de l'art militaire et que l'an- 
glais s'impose parce qu'il règne sur les mers et 
préside au grand trafic international. Mais des douze 
ou quinze gamins qui suivaient avec nous les cours 
d'anglais de M. l'abbé de B..., entre 1880 et 1885; il 
n'en est pas un seul qui soit aujourd'hui matelot 
ou négociant et à qui l'anglais ait rendu le moindre 
service. 

Pour ma part, la plus grande utilité pratique que 
cette étude m'ait procuré, c'est de m'avoir initié à 
la notion de barbarie : la première fois que la 
grammaire d'Elwall me montra, au détour d'une 
feuille, le tableau des verbes irréguliers, ces hor- 
ribles formes saxonnes qui tranchent si curieuse- 
ment sur la masse à demi latine du vocabulaire 



LA FIERTÉ. 123 

anglais passèrent devant moi comme les Cimbres et 
les Teutons de Plutarque devant le camp romain, 
farouches, hurlantes, difformes et sans aucun rap- 
port avec ce que je sentais. Jamais verbes en mi ne 
me firent telle impression. 

De cette étude sans plaisir, avez-vous lire grand 
profit? Imaginez que nos programmes du bacca- 
lauréat eussent permis de remplacer l'anglais par 
l'italien ou par l'espagnol, notre classe de Proven- 
çaux aurait appris en se jouant des éléments qu'ils 
n'auraient jamais oubliés, et dont l'utilité écono- 
mique, politique, morale eût été considérable. Pré- 
cisément un des collaborateurs de la Revue latine, 
M. Mérimée, professeur à la Faculté de Toulouse, 
a développé jadis, à travers d'excellentes brochures, 
cette thèse. Il ne Ta jamais fait admettre. Les 
maîtres de l'enseignement lui répondent parfois : 

— Y pouvez-vous penser! Quoi! l'italien, quoi! 
l'espagnol au même titre que l'allemand ou l'anglais 
dans un examen ! Ce sont des langues trop faciles. 

— Essayez, leur réplique fort bien M. Mérimée qui 
sait le contraire. On n'essaye pas. Mais le préjugé 
anglais et le préjugé allemand n'en gâtent pas moins 
les programmes. 

En fait, il y a une Picnaissance secrète des peuples 
du midi. C'est l'ingénieux M. Tarde, si fertile en 
vues de détail, qui a observé que l'ancien monde 
latin aurait des chances de revenir à la vie et, par 
conséquent, à l'empire, lorsque la civilisation 
moderne éprouverait le besoin de se polir et de 
s'affiner dans l'ordre de la qualité. On peut former 
des pronostics d'un autre genre. Le xlx* siècle 



124 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

appartint aux nations largement pouvues de bassins 
houilliers, c'est-à-dire au centre et au nord-ouest 
de l'Europe. Si, comme tout l'annonce, l'avenir est 
à la « houille blanche ?>, c'est-à-dire à la force 
emmagasinée des glaciers, les Alpes et les Pyré- 
nées décuplent leur valeur qui décuple la nôtre. 

M. Jules Huret qui parlait dernièrement dans le 
Figaro de cette imminente transposition des éner- 
gies, des richesses et des chances avait bien raison 
d'appeler à ce propos l'action d'une « main puis- 
sante ». Sans organisation politique, nulle espé- 
rance de rien utiliser de cela. Nos trésors naturels, 
nos richesses économiques nous seront arrachés, 
escroqués, annulés. Mais, comme il y a une tradi- 
tion littéraire et une tradition philosophique, il y a 
une tradition politique des peuples latins. 

Qui sait? Le fait de se fréquenter et de se joindre 
peut leur rendre quelque conscience d'eux-mêmes, 
et cette conscience leur parler du passé. Ni en 
France, ni en Espagne, ni en Italie, non plus qu'en 
Grèce, l'anarf hie et la révolution ne sont indigènes. 
Sans doute elles y font aujourd'hui d'amères folies. 
Il est trop évident que le Midi français se déshonore, 
depuis vingt ans, par l'étrange sottise de ses sen- 
timents politiques. Les politiciens le plus bas, les 
radicaux, les radicaux-socialistes, y sont les plus 
assurés d'être réélus. Mais nous valons mieux que 
cela ! L'esprit démocratique est protestant ou juif, 
il est sémitique ou germain, il ne vient pas de nous, 
etTaine s'est trompé en l'appelant esprit classique'. 

1. Je renvoie pour le développement de cette critique à l'appen- 



LA FIERTÉ. 125 

Les incomparables leçons de science politique pro- 
fessées par les Grecs, le puissant exemple romain, 
la théorie des Florentins et la haute pratique de la 
JMaison de France, ne peuvent manquer de reparaître 
un jour dans notre pensée. 

L'empire du Soleil, comme dit ce Mistral qu'il 
ne faut pas que la Revue latine oublie ', ce lumineux 
empire est la patrie de l'ordre, c'est-à-dire de l'autorité, 
de la hiérarchie, des inégalités et des libertés natu- 
rellement composées, « Orna patrie » disait l'anxieux 
Leopardi, « je vois les murailles et les arcs de 
triomphe, et les colonnes, et les citadelles désertes 
de nos aïeux; mais leur gloire, je ne la vois pas; 
je ne vois pas le laurier et le fer dont étaient chargés 
nos pères antiques. 

'- Ma la gloria non vedo 

\on vedo il lauro ed il ferre oad' eran carchi 
I nosti'i padri antichi. Or, fatta inerme, 
Niula il ffonte e nudo il petto mostri... •> 

a Maintenant désarmée, tu montres ton front nu 
et nue ta poitrine. » 

Mais Leopardi ne désespérait pas de sa patrie. Un 
Latin ne sait pas désespérer de l'ordre. 

dice VI de mes Trois idées politiques, Chateaubriand, Michetet, Sainte- 
Beuve (Paris, Champion). 
1. Elle l'a oublié aussi complètement que possible. 



XI 
LE TIEN ET LE MIEN DANS NIETZSCHE» 

Janvier lyOÔJ 

Vers 1890 el IS'Jl, nous étions quelques-uns, nous 
étions au moins un, à penser, à songer, à sentir de la 
façon qui tend à devenir assez générale. En littéra- 
ture, en philosophie, en religion, en art, en morale 
et en politique, tantôt par-dessus et tantôt par-des- 
sous les anciens classements de confession ou de 
faction, certains goûts et certains dégoûts se pronon- 
çaient alors, qui se répandent et gagnent de plus 
en plus. 

Nous disions par exemple que la démocratie est 
un abominable renversement qui choque à titre 
égal le bon sens, la raison et l'intérêt bien entendu 
des particuliers et des peuples. Le Romantisme nous 
paraissait une grande erreur; la Révolution, une 
sottise profonde. Nous écrivions que la littérature 
française était, comme la France, une œuvre d'art, 
et d'un art aristocratique, en ce qu'elle émane de la 
plus haute tradition du genre humain, en ce qu'elle 
ligure l'elfort continué d'une longue élite historique 



1. \ propos de la Morale de Xielische, par Pierre Lasserre, librairie 
du Mercure de France. 



LA FIERTÉ. 127 

Croyants ou non, nous avions plus que du respect, 
nous avions de l'amour pour l'œuvre de l'Église, 
difTérant en ceci de nos devanciers romantiques, 
qui, même dévoués à ce qu'ils appelaient la parole 
du Christ, refusent toute confiance et même toute 
justice aux prêtres de cette parole. Le Protestan- 
tisme nous ennuyait. L'idée toute récente de la 
Liberté infinie nous paraissait la tare même du 
monde moderne, préjugé dérisoire qui ne pouvait 
qu'enfanter de mauvaises mœurs; sous prétexte 
d'échapper à la servitude, les hommes d'aujourd'hui 
nous semblaient devenus les esclaves du monde ina- 
nimé qui les entoure et qui les détermine à chaque 
moment. Nous disions : « Il leur pèse de durer dans 
« leurs propres résolutions car ils redoutent d'être 
<< esclaves, et c'est l'être en quelque façon que 
« d'obéir à soi, d'exécuter d'anciens projets, d'être 
« fidèles à de vieux rêves. Ils se sont affranchis 
« jusque de la constance, et l'univers entier les sub- 
« jugue chaque matin ». 

Qu'on me pardonne de noter ces échos de notre 
jeunesse. Ils ne valent point par eux-mêmes, mais 
par la suite des événements intellectuels qui les ont, 
à certain égard, approuvés et continués. La mode 
était, en ce temps-là, aux écrivains et aux artistes, 
septentrionaux. Sans méconnaître le démon brutal ou 
subtil qui les agitait, nous avions soin de dire que 
ces gens-là n'avaient que d'assez mauvais exemples 
à nous donner au point de vue esthétique et que 
au point de vue moral ils nous dégradaient. 

L'orgueil dibsen, la pitié de Tolstoï, la frénésie 
de Swinburne, l'idéalisme sensuel qui anime toute la 



128 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

philosophie de Wagner, le tâtonnement de Maeter- 
linck, toutes ces théories, toutes ces impulsions qui 
prétendaient à la conduite des mœurs ou du goût 
nous paraissaient dénuées d'ordre et de mesure, 
nous en appelions des divagations de TEurope à la 
loi d'harmonie qui vole d'onde en onde sur la face 
de notre Mer. A l'unique nous opposions le com- 
posé ; à l'amorphe, le figuré ; à l'indéfini, le fini. Nous 
voulions rétablir « la belle notion du fini ». « N'ex- 
« ceptons la Divinité, ni même les amours. Ils ont 
« leurs points extrêmes et au delà, se dissocient. 
« Définitions certaines, comme chantèrent nos 
« poètes, et justes confins hors desquels s'étend un 
« obscène chaos. » 

Nous percevions donc clairement, nous expri- 
mions, non sans violence, quelle laideur se cache 
sous les formules du sentiment ou de la pohtique 
d'alors. Et nous remarquions le danger public enve- 
loppé dans cette idylle humanitaire, si doucereuse 
en apparence. Excès de sensibilité, répétions-nous. 
La sensibilité n'est pas une règle, puisqu'elle est le 
fait à régler. Et nous ajoutions aussi, pour d'autres 
erreurs en cours : excès de rigueur. La règle ne 
consiste pas à tuer, à détruire, ni à anéantir le sujet 
qu'elle doit, au contraire, développer en le mainte- 
nant dans sa voie. Moralement, politiquement, litté- 
rairement se dessinait ainsi une doctrine de la force 
et de la discipline naturelle que cette force doit 
recevoir pour abonder en elle-même, se multiplier 
et briller. 

Or (c'était en octobre 1891), un de ceux qui se 



LA FIERTÉ. iiO 

sont appliqués depuis à éclaircir cette doctrine ainsi 
déjà toute formée et à en extraire les conséquences 
naturelles, puis à la répandre aussi loin et aussi 
profondément que possible, rencontra une jeune 
dame presque aussi réputée pour la vivacité d'un 
esprit bien français que pour sa connaissance des 
lettres universelles. 

— Hé quoi ! dit-elle au premier mot, mais c'est 
du Nietzsche.... 

Et comme mon ami, s'objectant en silence qu'il 
faut dire de la nichée et non du nichée, se demandait 
avec un peu d'inquiétude, le sens exact d'un tel 
discours, la dame fît un geste d'étonnement profond : 

— Vous ne connaissiez pas Nietzsche* ! 

Notre ami fut initié aux beautés alors ignorées 
du nietzschéisme, que différents articles de la 
Revue Bleue et de la Revue des Deux Mondes^ com- 
mencèrent à dévoiler deux ou trois mois plus tard. 
Le Cas Wagner fut traduit en J893. Sans sympa- 
thiser avec Nietzsche, nous pûmes entrevoir que le 
barbare avait du bon. 

Une foule de traducteurs s'attachèrent à faire 
passer dans notre langue non point seulement les 
idées, mais le style de ce Sarmate ingénieux et pas- 

1. En 1891, Mme X..., personne fort instruite, curieuse et fine, no 
pouvait pas entendre un jeune Provençal, élève de Mistral, parler 
de revenir aux doctrines de son berceau sans concevoir instantané- 
ment que l'initiative devait être de Nietzsche. 

Tel était l'air du temps. L'atmosphère germanisée avait cette cou- 
leur. 

2. Quelques-uns de ces articles furent entachés de faux. Un métèque 
avait défiguré Nietzsche. Un Israélite, M. Daniel Halévy, daûs le 
Banquet, rendit à Nietzsche sa vraie figure. Il ne manque à la France 
qu'un bon gouvernement pour utiliser toutes les valeurs contenues 
dans sa population, même étrangère, même ennemie. 



430 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT|PAS. 

sionné. Je tiens à dire que, de tous, M. Henri Albert 
me semble avoir été le plus persévérant. Grâce à lui 
ont paru successivement, au Mercure de France : 
Ainsi parlait Zarathoustra, Aurore, le Crépuscule 
des idoles, le Gai savoir, la Généalogie de la morale, 
Humain trop humain, V Origine de la tragédie, Par 
de là le bien et le inal, le Voyageur et son ombre, 
plus un volume de Pages choisies. Presque tous ont 
eu de trois à cinq éditions. 

Des philosophes jeunes ou vieux s'attachaient 
d'ailleurs à les commenter : M. de Roberty, 
M. Edouard Schuré, surtout M. Henri Lichten- 
berger, peut-être le plus sincère en même temps 
que le plus lucide de ces premiers commentateurs. 
M. Lichtenberger appartient je crois, ou, pour mieux 
dire, j'en suis sûr, au protestantisme et Nietzsche, 
engendré d'un pasteur protestant, a traité la Ré- 
forme à peu près comme il a traité son Allemagne 
natale : sans complaisance. Ce nonobstant,^ M. Henri 
Lichtenberger a fait des efforts méritoires pour 
comprendre et pour expliquer une pensée qu'il ne 
pouvait s'empêcher de trouver impie. Mais l'impiété 
a son vertige et son attrait « lumineux », disait Bau- 
delaire en vrai Lucifer. J'aime à songer que son com- 
mentaire de Nietzsche eut, pour M. Lichtenberger, 
le goût du plus délicieux des péchés. Mais que 
d'efforts et d'astuce pour tirer son auteur un peu plus 
près de lui et se justifier avec lui! 

Mais enfin, M. Pierre Lasserre est venu, M. Pierre 
Lasserre, c'est-à-dire, comme Malherbe, un écri- 
vain^à notre mode en un temps où les modes Iran- 



LA FIERTÉ. 131 

çaises ne sont plus seulement italiennes ou espa- 
gnoles, ce qui les dépaysait peu, mais anglaises, 
mais allemandes, moscovites, hollandaises et Scan- 
dinaves. M. Pierre Lasserre est aussi versé que 
n'importe qui dans la philosophie, la littérature et la 
langue de l'Allemague ; mais, né de père et de mère 
français, de père et de mère catholiques, animé en 
politique et en religion du sentiment héréditaire, 
cultivé conformément à sa tradition, adhérent de 
V Action française , portant dans le plaisir et l'aven- 
ture esthétique le goût de la vraie France et de la 
vieille France, il peut ainsi faire pour nous une 
exacte mesure de la valeur de Nietzsche et de son 
influence, dissiper nos préventions, si nous en avons, 
éclairer nos préjugés et aussi tempérer des enthou- 
siasmes qui seraient fous. 

A priori, j'avais en M. Pierre Lasserre tant de 
confiance que j'attendais de lui la solution du gros 
problème qui se pose dans mon esprit au seul nom 
de Frédéric Nietszche. 

— Tout ce qu'il y a de bon, d'ordonné, de hiérar- 
chique, nous le trouvons d'avance, exprimé en des 
termes infiniment meilleurs dans la série fran- 
çaise, latine et grecque : nous l'avions découvert 
sans lui, du temps qu'il n'existait, à aucun degré 
pour nous. Taine, le seul Français qui le connût un 
peu et dont nous eussions reçu la leçon, avait fait 
le meilleur de son œuvre quand il le rencontra 
et n'était plus à l'âge où l'on subit les influences. 
Inutile à nos maîtres, il l'est aussi à nous. Je ne 
parle que du bon Nietzsche. Mais il existe un 
Nietzsche détestable; c'est celui dont nous distin: 



132 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
guions dès 1894 «l'effroyable désordre » intellectuel, 
« l'anarchisme orgueilleux », la bizarrerie et finale- 
ment la folie. Mon cher Lasserre, il me paraît qu'ici 
le calife Omar a raison : nous devrions brûler une 
moitié de Nietazche comme inutile et son autre 
moitié comme dangereuse. De grâce, expliquez-moi 
comment il se fait que vous n'adhériez point à ce 
sentiment. Ce n'est point par douceur ni par béate 
tolérance. Vous avez l'esprit trop bien fait pour 
douter qu'il faille jeter certains livres au feu. 
Dites-moi vos grandes raisons.... 

Avant de publier sa Morale de Nietzsche, Lasserre 
nous avait exposé, à la fin d'un article du Mercure, 
une ébauche de ces raisons. Il avait esquissé à titre 
d'argument le « beau visage » contracté et doulou- 
reux de son auteur, et cette raison ne manquait 
certes pas de force. Son raccourci plein de vigueur 
montrait un Allemand en révolte contre une tradition 
qui fera la honte des Allemands, un romantique 
acharné à se délivrer du romantisme héréditaire, un 
protestant tout accablé du protestantisme natal, 
s'efforçant de le briser d'un tour de rein comme une 
pierre de tombeau, un anarchiste à la fois captif et 
maître de l'anarchie qu'il a dans le sang. Beau .spec- 
tacle de tragédie.... En admirant l'explication, j'avais 
peine à la recevoir. Heureusement Pierre Lasserre 
vient de la compléter. C'est par là que son livre 
méritera d'être appelé un bon livre, un livre excel- 
lent. 

Un mot de la première page donne un premier 
Irait de lumière, Nietzsche y est appelé « grand psy- 
chologue » et cette qualité, mise en bonne évidence, 



LA FIERTÉ. 133 

fait comprendre l'influence qu'a obtenue Frédéric 
Nietzsche sur des esprits de la pure race française. 
Ses maximes sont brutales, son ton de lyrisme est 
épileptique, ses divagations prosaïques sont souvent 
d'un lourdaud, mais Tobservalion psychologique est 
profonde. Elle va loin dans l'âme et, à travers mille 
maladresses, elle atteint des faits vrais et des faits 
cachés. Elle émeut donc ceux qu'elle touche en ces 
replis mal éclairés, placés aux racines de l'être. Cer- 
taines remarques de Nietzsche obligent à l'examen, 
à la réflexion, puis au combat contre soi-même et 
souvent à de grands retours. 

Aussi qu'arrive-t-il? i\I, Pierre Lasserre se confesse 
et confesse les meilleurs de son âge et de son pays. 
Son héros, dit-il, « nous a surtout aidé ainsi que 
maint autre de notre génération à rentrer en jouis- 
sance de certaines vérités naturelles ». Ces vérités 
sont « beaucoup plus vieilles que lui », mais son 
œuvre, et la fièvre intellectuelle qu'elle suscite, 
« peut être communiquée avec fruit à des intelli- 
« gences bien nées, mais profondément contaminées 
« par les sophismes sur lesquels la critique de 
« Nietzsche exerce faction la plus corrosive. » 

Oh! M. Lasserre ne cache pas qu'il partage quel- 
ques-unes de nos répugnances. Il note chez l'auteur 
de Zarathroustra un « contraste entre le fond 
« des idées, classique, positif, traditionnel, et le ton 
« dont l'ardeur va souvent jusqu'au sarcasme ». 
« Un conservateur qui parle comme un révolté, un 
« Attique, un Français par le goût, avec des bruta- 
« lités et de rudes moqueries d'Allemand », voilà le 
portrait de ce fameux guérisseur des jeunes Fran- 



13i QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

çais. Mais quoi! Ceux-ci, germanisés et anarchisés 
jusqu'aux moelles, trouvent précisément en lui le 
langage et le ton qui leur est proportionné. Il ne 
s'agit pas de leur asséner Racine, de force, mais bien 
de leur donner envie de le rouvrir. Pour cela, le 
Nietzsche est parfait, M. Lasserre écrit en termes 
excellents : 

L'anarchie.... On peut dire que le but de Nietzsche, ça 
été de démasquer, de forcer à reconnaître le vice anar- 
chique dans la plupart des principes et des sentiments dont 
l'époque moderne s'enorgueillit, comme de ses plus nobles 
conquêtes morales et qui en font comme l'air respirable 
ou irrespirable. 

La philosophie ou mieux la psychologie de l'anarchisme 
est donc, dans l'œuvre de Nietzsche plus qu'un article im- 
portant. Elle est le centre et la source de tout. Elle fera 
l'objet propre de ces pages où l'on s'élonnera peut-être de 
ne pas trouver le ton froid et « impartial » de l'exposé cri- 
tique. Mais pour nous comme pour un certain nombre 
d'hommes de notre génération, le Nietzschéisme fut moins 
une révélation qu'un adjuvant. L'audace de Nietzsche, mise 
au service des conclusions qu'allait nous imposant de plus 
en plus l'expérience des idées modernes et de leurs fruits, 
ont surtout activé et enhardi notre libération intellectuelle. 

Il faut retenir les six derniers mots. Ils sont déci- 
sifs ; -pour ma part, ils me persuadent : non seule- 
ment ce Frédéric Nietzsche a du bon, mais il peut 
être utile. C'est un auxiliaire. Ce peut être une 
autorité. 

Quelques textes de Nietzsche ou de son commen- 
tateur vont illustrer cette impression d'ensemble. Je 
les citerai un peu au hasard, et cette absence de 
méthode ne peut être blâmée à propos d'un auteur 
d'aphorismes sans lien. 



LA FIERTÉ. 135 

... L'homme moral, c'est donc l'homme discipliné, châtié, 
maître de soi. (Lasserre). 

... Nietzsche n'accorde presque aucune part à la nature 
dans la moralité. Pour lui toute espèce de moralité est 
non seulement dans ses principes généraux, mais surtout 
dans ses particularités délicates et] vraiment distinctives, 
une œuvre du discernement, de l'application et du soin, 
une culture.... Les moindres nuances de sensibilité et d'esti- 
mation morale, sous-entendent tant d'expérience humaine!... 
Tout ce qui rehausse l'homme ou le pare — depuis les hé- 
roïsmes, les loyalismes, les nobles et chimériques fidélités, 
jusqu'à la politesse et aux bonnes manières — est un acquis 
de l'art humain. La première œuvre d'art de l'homme, c'est 
l'homme. (Lasserre.) 

M. Pierre Lasserre ajoute : 

Comment concevoir une masse humaine, où les [faibles, 
les manques, les impotents, les malades» ne domineraient 
pas? C'est une donnée élémentaire. Les forts, les biens nés, 
les bien centrés sont toujours un très petit nombre. 

Mais voici le monstre qui parle : 

'< L'essentiel et l'inappréciable dans toute morale, c'est 
« qu'elle est une longue contrainte; pour comprendre le 
■■ sto'icisme ou Port-Royal ou le puritanisme, il faut se sou- 
« venir de la contrainte qu'il fallut imposer à toute langue 
« pour la faire parvenir à la force et à la liberté : contrainte 
" métrique, tyrannie de la rime et du rythme. Quelle peine 
« les poètes et les orateurs de chaque peuple se sont-ils 
.. donnée — sans en exempter certains prosateurs de nos 
« jours, qui ont dans l'oreille une inflexible conscience — 
« pour une absurdité, comme disent les malheureux utilitaires 
« qui se croient avisés — par soumission à des lois arbitrai- 
•' res, comme disent les anarchistes qui se prétendent ainsi 
.. libres, libres-penseurs même ! C'est au contraire un fait 
« singulier que tout ce qu'il y a ou tout ce qu'il y avait sur 
" terre de liberté, de finesse, de hardiesse, de légèreté, de 
.. sûreté magistrale, que ce soit dans la pensée ou dans la 
" façon de gouverner, dans la manière de dire ou de per- 
.. suader, dans les actes comme dans les mœurs, ne s'est 
« développé que grâce à la tyrannie de ces lois arbitraires ; 
« et sérieusement, il est probable que c'est précisément cela 



136 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

• qui est nature et naturel, et nullement ce laisser-aller. Le 
.< principal, an ciel et sur la terre, semble-t-il, et pour le dire 
« encore une fois, c'est dobéîr longtemps et dans la même 
« direction; il. en résulte toujours quelque chose pour quoi 
•' il vaut la peine dé vivre sur la terre, par exemple la vertu. 
« l'art, la musique, la raison, l'esprit, — quelque chose qui 
" transfigure, quelque chose de raffiné, de fort et de divin ■> 
(Nietzsche). 

L'art classique est l'art des maîtres (Lasserre). 

'■ Ce seront toujours les natures fortes, dominatrices, qui 
« sous ce joug, dans cette tenue et cet achèvement résul- 
■< tant d'une loi qu'on s'impose à soi-même, éprouveront leurs 
.. plus fines jouissances ; la passion qui anime leur très puis- 
« santé volonté éprouve un soulagement à la vue de toute 
« nature soumifte à un style, de toute nature domptée et faite 
« sei'vante même lorsqu'ils ont à construire des palais ou à 
« établir des jardins, il leur répugne de donner à la nature 
« libre carrière. » (Nietzsche.) 

L'art véritable agit fortement, mais sans violence, il a la 
décence dans l'enthousiasme: il a la clairvoyance et l'équi- 
libre dans l'ivresse, il saisit, il terrifie, mais sans oppresser 
physiquement; il a l'élan, mais sans la frénésie; le charme 
caressant et voluptueux ne lui est certes pas interdit, mais 
il l'enveloppe de je ne sais quelle volupté brillante, il reste 
clair et serein jusque dans l'orageux et le passionné, suave 
jusque dans le cruel. Les larmes quil fait couler sont les 
larmes du cœur. (Lasserre.) 

Il y aurait une intéressante comparaison à établir 
et à poursuivre entre les textes de Frédéric Nietzsche 
que j'ai pris la peine inutile de placer entre guille- 
mets et la version du critique français. Celle-ci est 
claire et charmante. Presque toujours; ceux-là sou- 
vent durs, escarpés et comme contradictoires à 
l'idée même qu'ils nous révèlent. Que cela est 
brutal! s'écrie Maurice Barrés après avoir cité du 
Nietzsche dans Scèjies et DorArines du nationalisme. 

Brutal, dur, extravagant et même insensé, voilà 
des épithètes qu'à chaque instant nous arrachent 
ses contorsions. Le bon barbare qui est dans 



LA FIERTE. 137 

Nietzsche ferait parfois rougir des très hautes 
leçons qu'il a prises chez nous et qu'il n'a com- 
prises que par endroits. 

Gela est tout à fait sensible dans sa politique, et 
M. Pierre Lasserre, encore bienveillant, jadis enthou- 
siaste, propose un amendement. Je veux citer cette 
correction, elle éclairera le sujet. 

Nietzsche a plusieurs fois écrit qu"un peuple, une race, 
— à les considérer matériellement comme suite de généra- 
tions, foison d'anonymes — ne sont que la matière gâchée 
par la nature en travail de trois ou quatre grands hommes. 
Peut-être cette vue trahit-elle chez ce classique et cet athée 
qu'est Nietzsche un reste de romantisme et d'esprit reli- 
gieux, un goût de sang, de victimes et la manie de la jus- 
tification. Pourquoi les grandes âmes, les royales intelli- 
gences, les sociétés choisies où s'entretient la fête des 
délicates et belles mœurs, ne seraient-elles pas la parure 
d'une nation qui ne s'est pas sacrifiée, mais a trouvé son 
profit à les produire. C'est encore une idée d'Arislole que le 
plaisir résulte d'une activité conforme à la nature ou plutôt 
qu'il s'y ajoute comme à la vigueur de l'adolescence sa 
lîeur. On pourrait dire pareillement que, dans la Cité, le 

beau s'ajoute de lui-même à l'utile Les Grecs trouvaient 

à un ordre politique fondé sur la hiérarchie naturelle des 
hommes ce double avantage de procurer le bien-être géné- 
ral et de permettre à une élite les plaisirs de la contem- 
plation'. 

Cette doctrine est assurément aristocratique, mais non 
pas au sens féroce ou dédaigneux. 

Assurément j'aurais voulu citer tout le passage. Il 
faut en retenir, dans tous les cas, deux fortes 
directions de pensée. Les Grecs trouvaient^ dit 
M. Pierre Lasserre, et, plus haut : Cest encore une 
idée d'Aristote.... Nietzsche, mais Nietzsche corrigé 

1. Nous disions dans le même sens en 1891 : les serviteurs ont 
autant d'intérêt à être commandés que les maîtres à être servis. 



138 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

et épuré, un Nietzsche fort supérieur est ainsi con- 
tenu dans la tradition d'Aristote et dans l'héritage 
de Sophocle et de Phidias. Tour à tour les Grecs, 
les Romains, les Italiens, les Français ont enrichi le 
trésor des acquisitions séculaires. Il est même 
impropre de dire que Nietzsche nous les ait le 
moins du monde rappelées. On les trouverait telles 
quelles dans tous les opuscules, articles et disserta- 
tions politiques d'Ernest Renan, qui netait pas 
mort en 1890 ou 1891 et qu'Anatole France conti- 
nuait alors brillamment. Ces deux maîtres avaient 
disposé plusieurs d'entre nous à concevoir l'Univers 
comme « une immense réciprocité de services », à 
dire : « c'est servir, qui est le premier dans les 
« cœurs », l^et finalement à nier le fantôme d'une 
Liberté sans raison. 

M. Pierre Lasserre me pardonnera d'insister. Je 
pense qu'il y a comme un intérêt national à faire 
expertiser que nous sommes chez nous dans nos 
doctrines morales, esthétiques et politiques. Malgré 
ses outrances, ses grossièretés et ses cuistreries 
polissonnes, ce Germain demi-slave sera le bien 
venu dans l'enceinte sacrée de l'antique École 
française ; mais, si l'on veut le faire apparaître en 
docteur, il convient de rappeler ses porte-parole 
au juste sentiment du tien et du mien. 



XII 

SI L'ANARCHIE EST FRUIT LATIN 



Août 1900. 

On a dit el écril beaucoup de sottises à propos de 
l'assassinat du roi d'Italie; les pleureuses de notre 
presse ont pu s'en donner à cœur joie. Est-ce qu'il 
ne serait point temps de réfléchir? Et, après avoir 
fourni au public de quoi l'émouvoir, l'attendrir, 
le surexciter, ne conviendrait-il pas de lui offrir de 
quoi penser ? 

Il y a toujours eu des régicides. Il y en aura tou- 
jours. Peu de phénomènes sont plus vulgaires, en 
histoire, que celui de l'assassinat politique.' La 
pourpre est le linceul naturel des puissants du 
monde, qu'ils soient rois ou présidents d'une Répu- 
blique, doges ou sénateurs, simples députés, finan- 
ciers vulgaires. C'est leur risque professionnel, 
et, comme [le disait avec héroïsme et rondeur la 
dernière victime, « c'est le casuel du métier ». On 
changera beaucoup de choses dans le train général 
du siècle : il faut avoir l'esprit aussi simple qu'un 
philosophe républicain ou qu'un historien démo- 
crate pour se figurer que l'on changera celle-ci. 
Elle fait partie de la structure essentielle de l'uni- 
vers. A peu près sans conséquence dans| une monar- 



140 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

chic héréditaire où, quand le roi est mort on crie : 
Vive le roi! cet accident, ce crime est partout un 
fait normal : les révoltés de tous les pays et de 
tous les temps visent à la tête. 

La sagesse des princes, aussi bien que leur inté- 
rêt, leur fait un devoir de prévenir les révoltes et de 
diminuer, dans la mesure du possible, les motifs de 
mécontentement; mais ni prince ni roi, nul homme 
ne se flatte de pouvoir agir à coup sûr et, comme 
disait Bossuet, il reste que «les peuples sont plaintifs 
de leur nature ! » 

Les causes du mécontentement italien seraient 
sans doute intéressantes à examiner : j'en laisse à 
d'autres le travail et le plaisir. Je voudrais insister, 
pour ma part, sur le point anormal de cette ques- 
tion générale : pourquoi et comment le mécontente- 
ment de l'Italie moderne prend-il la forme de l'anar- 
chisme? 

C'est une espèce de paradoxe. C'est un scandale 
ethnographique. Il est paradoxal et il est scanda- 
leux que des cerveaux latins puissent un seul ins- 
tant s'arrêter à une conception qui est bonne à 
exciter l'encéphale amorphe et rudimenlaire d'un 
Kropotkine ou d'un Bakounine. La Grèce ancienne 
avait apporté au monde l'ordre intellectuel, les me- 
sures de la raison et toutes les disciplines de la 
science : la Rome antique établit pour jamais les 
principes de Tordre administratif et politique, et, 
lorsque les barbares eurent inondé les frontières de 
Tempire romain, ce génie de l'ordre devint, de tem- 
porel, spirituel : Rome donna cet incomparable gou- 
vernement des esprits et des cœurs, cette haute 



LA FIERTE. 141 

discipline des sentiments les plus délicats, les plus 
libres, cette administration visible et sensible de la 
mysticité, que nous appelons le catholicisme. OEuvre 
excellente et œuvre propre des latins, héritière con- 
sciente et légitime de l'hellénisme, l'Éghsc catho- 
lique a été, vingt siècles durant, le vaisseau de l'Or- 
dre civilisé, où se conservaient la plupart des 
semences de progrès pour le genre humain. 

Je n'insiste pas sur les effets de cette archie hel- 
léno-latine dans la morale, dans la poésie, la philo- 
sophie et les arts. Les langues même des grands 
peuples civilisés sont affectées de ce caractère de 
l'ordre. Quand, donc, les compagnons de l'anarchie 
péninsulaire psalmodient dans leurs réunions des 
couplets, comme celui-ci que l'on nous citait hier : 

Pugnam\ pugnam\ piignamo 
Per Vanarchia... 
Combattons, combattons, combattons 
Pour l'anarchie, 

c'est, pour l'oreille bien apprise, choc et heurt dou- 
loureux, comparable à l'effet d'un mauvais hiatus 
dans la suite d'un beau poème. La noble langue ita- 
lienne souflVe d'être livrée à de si dégoûtantes 
pensées. 

L'Italie anarchiste, quelle contradiction! Italie 
qui ne serait plus Italie! Que dirait le Père de sa 
poésie moderne, qui est aussi l'ancêtre de la Jeune 
Italie, l'Altissime poète qu'une sainte rage enflamma 
contre toutes les confusions : cinq siècles avant 
Gœthe, il préférait hautement aux désordres une 
injustice et soumettait au plus affreux supplice de 
son « Enfer », au supplice de Judas même, Cassius 



142 QUAND LBS FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

et Brulus, les meurtriers de Jules César! Certes, 
referait, dans un autre sens, infiniment plus grave, le 
célèbre sarcasme contre la servitude de sa patrie. 
Mais il tâcherait d'expliquer ce nouvel esclavage 
intellectuel par la prédominance de quelques-unes 
de ces ab&urdes sectes vaudoises ou cathares qui 
pullulaient encore de son temps, et, la Bible à la 
main, niaient la légitimité de toutes les puissances. 
Or, cette hypothèse de Dante ne s'éloignerait pas 
beaucoup de la simple vérité. 

L'Italie avait eu sa crise d'anarchisme en plein 
moyen âge, et, par la vertu d'un beau sang, elle en 
avait généreusement triomphé. L'esprit catholique 
avait donc prolongé un illustre règne de l'Ordre 
jusqu'à la Renaissance. A ce moment précis (1517), 
commença bien loin d'Italie l'agitation de l'anarchie 
luthérienne. Préservée de cette misère et de cette 
honte, comme l'Espagne et comme la France, l'Italie, 
put jouir encore de deux grands siècles. Et la pros- 
périté se fût continuée sans doute, avec les hauts et 
les bas inséparables de la condition humaine, sans 
notre Révolution. Mais celle-ci renouvela l'assaut de 
la Réforme contre l'héritage latin. 

Idées libérales, idées humanitaires, idées révolu- 
tionnaires, idées juives, idées suisses, de quelque 
nom qu'on les décore ou qu'on les offense, les pré- 
tendues « idées françaises « n'ont pas dévasté seu- 
lement notre pauvre patrie. Elles ont désorganisé 
"bien des peuples de notre clientèle ou de notre sang. 
Elles ont déchaîné cinquante ans de révolution 
espagnole. Elles ont jeté en Italie, dès l'époque 
du romantisme, c'est-à-dire dès Manzoni, tous les 



LA FIERTE. 445 

germes de ce désordre d'aujourd'hui. De ce libé- 
ralisme à l'anarchisme de Caserio, de Luccheni, 
d'Angiolillo et de ce misérable Bressi, il y a pro- 
gression logique, développement continu. Les idées 
de la Révolution dite française (contre lesquelles 
toutes nos hautes traditions protestent avec horreur) 
ont absolument dénaturé le monde latin. 

Le Latin, qu'il soit Italien, Français ou Espagnol, 
perd dans 1 Révolution sa raison d'être et ce qui 
fit jadis son rang dans l'univers. Il oublie la voix de 
Virgile, messagère de son destin : 

Tu regere imperîo populos... 

Il accède aux dogmes barbares de la forêt ger- 
maine et du désert hébreu. Pendant que la puissance 
juive et la puissance germanique, toutes deux dédai- 
gneuses de leur premier principe révolutionnaire, 
se développent à la faveur de tel principe latin 
qu'elles ont appliqué, la puissance latine s'énerve et 
se dissout au toucher du principe judéo-germanique 
dont elle est devenue la dupe et le jouet. D'une haute 
civihsation, nous plongeons, enfants de la Louve, à 
l'impure sauvagerie. 

Les Slaves, eux aussi, sont détraqués par leur cul- 
ture trop spécifiquement allemande. Mais eux, 
n'avaient rien dans leur berceau qui les en dût garder 
et l'extrême jeunesse de leur race, la fraîcheur de leur 
intelligence les destinait peut-être à subir en parti- 
culier l'ascendant des « critiques » ou plutôt des déné- 
gations aussi sommaires qu'universelles dont la gau- 
che hégélienne de la première moitié du xix« siècle a 



144 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

rempli son école et nourri les étrangers qui la fré- 
quentaient. Comme l'a marqué un bon et pénétrant 
analyste, M. Th. Funck-Brentano^ les < données » 
font défaut à l'incomparable bonne foi des peuples 
slaves pour exercer une critique vigilante sur les 
illusions de cette métaphysique sociale et politique : 
« cerveaux admirablement disposés à tout appren- 
dre, à ne rien juger que par l'impression concrète 
de leur idée simple... »; « enseignez à un Russe 
une formule abstraite quelconque, ou bien il ne 
comprendra pas ou bien il en fera aussitôt une idée 
simple, tout comme l'enfant qui demande la Lune ; 
ces excès religieux, administratifs et doctrinaires 
des Russes, tiennent uniquement à la jeunesse de 
leur pensée, à l'énergie de leur conception sponta- 
née ». 

Bref, ce qui leur manque, c'est la réponse au 
l^ourquoi pas? Pourquoi ne pas mettre toutes les 
impulsions humaines en liberté? Pourquoi ne pas 
réduire toute la planète en morceaux? Ils souffrent 
d'une initiation trop rapide à de vieilles erreurs 
rendues inoffensives en Allemagne depuis 1848, mais 
dont rien ne les préservait, eux. Le malheur de l'oc- 
cident latin résulte de la cause inverse : l'anarchie 
des barbares nous décompose parce que nous nous 
somme laissé tirer de notre ordre civilisateur his- 
torique. 

Aux Français qui ont fait le mal, lorsqu'ils ont 
laissé faire leur inepte Révolution, devrait revenir la 
charge de le défaire. Mais ils le déferont très certai- 

, 1. Les Sophistes allemands et les Nihilistes russes. Paris, Pion, 1887. 



LA FIERTÉ. 145 

nement, s'il existe encore des Français dans un 
demi-siècle. 



APRES SEIZE ANS 

Le relèvement de l'esprit politique latin aux dépens 
de la démocratie libérale et du socialisme anarchique 
s'est produit tel que nous l'avions souvent désiré, non 
seulement pour l'Italie, mais même en Espagne où 
l'assassinat de cet autre martyr de l'autorité, le grand 
Canovas del Castillo, trois ans moins quelques jours 
avant celui du roi Humbert, avait mis en deuil tout ce 
que l'univers compte d'intelligences respectueuses de 
l'ordre. 

L"'énergique successeur de Canovas, M. Antonio 
Maura, a su depuis constituer un programme tradi- 
tionnel extrêmement original sur la combinaison de 
l'autorité centrale et des libertés locales. Depuis, un 
brillant écrivain conservateur espagnol, M. José Mar- 
tinez Ruiz, a reconnu les affinités des intelligences 
conservatrices dans nos deux pays et il a publié toutes 
ces dernières années, sous le pseudonyme d'Azorin, 
de très beaux résumés critiques de la doctrine de 
VAction française, repensée, commentée avec une sym- 
pathie lumineuse. Enfin, la jeunesse catalane a rendu 
un précieux hommage à nos idées, en les utilisant dans 
une ardente propagande opposée au pangermanisme 
dans l'intéressante brochure que M. Roldan a dédiée à 
un Catalan de nos amis, Melchior Ferrer, lui-même 
induit par les idées de l'Action française à contracter 
un engagement dans notre Légion et qui combat la 
barbarie sous le drapeau français. 

L'influence de nos idées en Italie est beaucoup 
plus ancienne. Elle remonte aux origines du parti na- 
tionaliste, aujourd'hui si puissant. II y a dix ans et 

10 



146 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

plus, quand les rédacteurs de l'active et ardente Idea 
ISazionale, les Coppola, les Corradini, les Federzoni, 
systématisaient leur pensée en diverses revues toscanes 
et romaines, les marques d'attention n'étaient pas 
ménagées à notre. doctrine classique et latine de l'ordre 
politique et moral. Ces échanges n'ont pas cessé*. Nos 
deux groupes ont eu d'heureuses occasions de ren- 
contres par les voyages de M. François Coppola à 
Paris et de Jacques Bainville à Rome. L'effort réuni 
de Paris, de Madrid et de Rome, sans oublier de flo- 
rissantes capitales intellectuelles et industrielles comme 
Barcelone, Toulouse, Milan éliminera peu à peu toute 
la chimérique imputation d'anarchisme faite aux 
grands pays qui ont été les inventeurs et les mainte- 
neurs du principe de la véritable hiérarchie naturelle. 
Les mots de M.Salandra en 1915 : « Puisque je parle du 
Capitole et représente en cette heure solennelle le peuple 
et le Gouvernement de l'Italie, moi, modeste citoyen, j'ai 
te sentiment d'être beaucoup plus noble que le chef de la 
maison des Habsbourg » signifient la réponse de la 
conscience latine à l'infecte cantilène citée plus haut : 

Pugnam\ pugnam', pugnamo 

et à mainte autre sottise plus justement périmée en- 
core que le vieux millésime de 1900 qui en date la 
lionte. 

La haute parole du civis romanvs trouve un écho 
intelligent partout où s'épanouit « un rameau de notre 
langue* ». Elle résonne en Portugal, où la jeunesse 
monarchique s'imprègne de VAclion française, elle 
résonne au Canada, dans l'Amérique latine, et aussi 
en Suisse romande et dans ce pays wallon, où nos 

1. On peut consuUer sur ces relations la collection de V Action ["ran- 
rnis,- el le beau livre nouveau de Jocffues Bainville la Guerre et 
lllalie, 

i. Mistral. Ode auxlCatalans. 



LA FIERTÉ. 147 

principes ont comnmicî d'être reconnus et ainn^s 
plusieurs années déjà avant l'invasion des Barbares, 
et sous une influence que j'ai à cœur de saluer comme 
l'essence même de la latinité : quelques moines 
savants et patriotes chassés de France par la démo- 
cratie sauvage, anarchique, républicaine. 



LIVRE QUATRIÈME 
RÉVOLUTION JUSTICE 



La justice n'a de soutien que l'autorité 
et la sut)ordination des puissants. 
BossuET, Polit., I, VI, II. 



XIII 
JULES LEMAITRE ET TOLSTOÏ 



Avril 1899. 

]\I. Jules Lemaître ne faisait point d'exagération, 
je crois même qu'il se tenait en deçà de la vérité 
lorsqu'il nommait « franchement révolutionnaire » 
ce roman de Tolstoï dont VÈcho de Paris a com- 
mencé, l'autre samedi, la publication. La première 
douzaine de feuilletons ayant paru, il nous est facile 
de voir à quel point est justifié le sentiment du 
souple critique. 

Oui, ce roman de Résurrection tend à persuader 
que « la société est abominable », qu'elle « repose 
sur des conventions absurdes ou même criminelles », 
qu'elle « respire l'injustice comme l'air » et qu'elle 
« boit l'hypocrisie comme l'eau j». Ainsi parlait 
]\I. Lemaître, d'après Tolstoï. Révolutionnaire est 
trop doux pour qualifier une thèse qui ne censure 



150 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

pas telle ou telle société, mais la société elle-même 
dans son principe : c'est la thèse d'un anarchiste. Je 
ne sais pas si M. Anatole France, qui est allé fort 
loin de ce côté depuis quelque temps, irait jusque-là. 

Un épisode du début avait particulièrement frappé 
M. Lemaître, c'esA celui dans lequel Tolstoï, pré- 
sentant des magistrats qui vont au tribunal pour 
rendre la justice, « nous raconte simplement d'oii 
« vient chacun d'eux, ce qu'ils ont fait dans la 
« journée ou dans la nuit précédente et quelles 
« sont leurs intimes préoccupations ». M. Jules Le- 
maître déclare que « cela est proprement terrible ». 

Gela est terrible. Mais quelque chose est plus ter- 
rible, c'est qu'on se montre curieux de cet emploi 
du temps. Et quelque chose est plus terrible encore 
que l'insolente et inutile enquête de Tolstoï, c'est 
que M. Lemaître, homme d'ordre, défenseur de 
l'ordre, président de la Ligue des meilleurs défen- 
seurs de l'ordre, enregistre l'avis donné par Tolstoï 
absolument comme on ferait d'un arrêt de justice, 
sans en contester le plus petit mot et avec une forte 
pointe de complaisance. 

Voilà! Les jugements des juges sur le siège 
rendus après débals toujours délibérés et motivés à 
quelque degré, enfermant par là même une justifi- 
cation, offrant ainsi certaines garanties contre l'er- 
reur, relevés enfin, sanctionnés et solennisés par un 
grave appareil militaire, administratif et religieux, 
ces jugements, si nécessaires au fonctionnement de 
la vie commune, n'inspirent au subtil académicien 
qu'une confiance hésitante, à la merci des hypo- 
thèses ou des fables d'un romancier; ces jugements 



RhVOLUTlOiN JUSTICE. loi 

sont frappés de doute, ces juges de soupçon. Mais le 
iugement passionné, la sentence insurgée que rend 
ou plutôt qu'insinue, sans discussion ni démons- 
tration aucune, ce même romancier, non seulement 
contre ces juges, mais contre l'ordre entier des 
judicatures humaines, M. Jules Lemaître s'y associe, 
l'accepte, le rapporte et le propage sans examen. Ce 
fruit de l'examen passe sans examen, et l'insurrection 
ne suscite aucun insurgé ! 

M. Jules Lemaître ne demande pas au magistrat 
Tolstoï qui il est, ce qu'il vaut, d'où il vient, ce 
qu'il a fait le jour passé, où il a dormi la dernière 
nuit. Il n'examine pas si ce bonhomme (de génie) 
n'est pas un fou, s'il est digne de foi, si une éduca- 
tion bizarre, ou une culture incomplète, des lec- 
tures mal choisies et mal supportées, ou la conta- 
gion des petites sectes extravagantes qui pullulent 
en Moscovie, ou quelque défaut naturel de ré- 
flexion et de sagesse n'ont pas troublé le jugement 
de ce Juge des juges. Sans précaution contre la 
magie du talent, sans défiance contre les outrances 
du fanatisme, M. Lemaître se livre et livre ses lec- 
teurs; passant tout à Tolstoï, qui ne passe rien à 
personne, il n'ose piper devant lui. 

C'est en quoi M. Jules Lemaître se conforme aux 
usages. Tels sont les privilèges, telles sont les fran- 
chises de l'anarchiste d'aujourd'hui. Conspirant une 
perdition universelle, il est, de sa personne, intan- 
gible et intact; sauf le cas, toujours rare, où il 
entreprend quelque violence matérielle, aucun tri- 
bunal ne le cite, aucune police ne le contient, aucun 
soupçon préalable ne le désigne à la vigilance cora- 



152 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
mune, ses instruments de destruction mentale et 
politique ne sont jamais soumis au moindre essai 
de contestation. Ce critique fieffé, la critique l'épar- 
gne, elle est même partiale pour lui, et c'est en 
sa faveur que se prononce un préjugé social qui 
devrait, au moin^ dans le doute, profiter à l'intérêt 
vital de la société. Les gens courbent la tète quand 
il a fini de parler : — En vérité, quelle belle àme! 
Ah ! cet homme est meilleur que nous. 

Eh bien, ce n'est pas vrai. Tolstoï et ses suppôts 
ne sont pas meilleurs, ils sont pires que le commun 
des hommes et l'auteur de Résurrection étonnera 
d'abord quiconque le lira de sang-froid par l'extraor- 
dinaire faiblesse de son esprit. Bien doué à d'autres 
égards, il n'a presque point de raison et (là com- 
mence son indignité morale) il veut instruire, avertir 
et conduire les hommes comme s'il en avait. Sa 
misère logique, qui est profonde, faussera donc 
l'élan généreux de son cœur. La bonté d'un cœur 
aveugle est cruelle.. Elle prévient les foules, les 
touche d'une ardeur aussi douce et vive qu'absurde, 
d'où elle les induit à leur propre calamité. 

Comme dans l'admirable apologue de La Fon- 
taine, la Tèle et la queue du serpent, un organe in- 
sensé, étant devenu maître de l'organisme entier, en 
détermine bientôt la perte. Et, dit le sage fabuliste : 

Malheureux les États tombés dans son erreur ! 

Ne craignons pas de leur donner de l'amour- 
propre : confessons que ces ennemis de l'État, de 
tous les États, sont redoutables encore que fort 
médiocres et peu nombreux. Car, s'il faut de longs 



REVOLUTION JUSTICE. 153 

âges, un elïort méthodique et persévérant, des 
inventions presque divines pour bâtir une ville, 
élever un État, constituer une civilisation, il n'y a 
rien de plus aisé que de défaire ces délicates com- 
positions. Quelques tonnes de poudre vile renver- 
sent une moitié du Parthénon; une colonie de 
microbes décime le peuple d'Athènes : trois ou 
quatre basses idées systématisées par des sots n'ont 
point mal réussi depuis un siècle à rendre vains 
mille ans d'Histoire de France. 

Que le mensonge libéral se propage donc sur la 
Terre, que l'anarchisme et le démocratisme uni- 
versel étendent la pambéotie, annoncée par Renan, 
que les barbares d'en bas, prédits par Macaulay, 
paraissent à propos, et l'homme pourra disparaître 
en tant qu'être humain, ainsi qu'il aura disparu au 
titre de Français, de Grec ou de Latin. 

Je ne méprise pas les destructeurs, je les détruis 
dans la mesure où je peux le faire et puisque voilà 
une plume je m'en servirai pour dissoudre ou neu- 
traliser leurs doctrines. 

L'argument de Tolstoï contre les magistrats part 
de l'opinion inexacte qu'il se formait de leur office. 
Trouvant ces hommes élevés sur un tribunal, ce logi- 
cien sauvage les supposait supérieurs de leur per- 
sonne et de leur caractère à la moyenne des autres 
hommes : il croyait qu'ils tiraient de cette supériorité 
leur « auguste » juridiction. Un beau jour, Tolstoï 
s'est aperçu que cette attribution était imaginaire ; 
que, pour hauts que fussent les juges, c'étaient des 
hommes comme lui ; qu'ils sont ce que sont les der- 



154 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

niers de leurs justiciables; bons dans les sociétés 
où le bien domine, mauvais lorsque le mal l'emporte, 
médiocres dans les ensembles de moyenne vertu. 

A cette déco^v.ertc, Tolstoï perdit la tête et 
vécut, depuis, partagé entre la stupeur, l'épouvante, 
l'indignation et la pitié. Ces émotions paraissent 
dans Résurrection. A chaque ligne, il semble crier 
à ses magistrats : « Pourquoi donc jugez-vous? » 
car il n'en voit pas un qui soit sans péché. Et tous 
les cerveaux faibles, et tous les esprits incomplets 
font écho à cette question, impressionnés, troublés 
par le doute contagieux. 

Il est des esprits fermes qui se font gloire d'ignorer 
l'émotion partie de si bas. 

Les catholiques savent quelle est l'imperfection, 
quelle est l'inanité au moins relative de la justice 
humaine. Seul, Celui qui démêle les plus secrètes 
intentions, qui voit avec exactitude dans chaque 
atome d'acte humain son auteur véritable, direct et 
responsable; mesurant le degré de chaque action 
intime, Celui qui, sans effort, fait le départ des 
nécessités et des volontés coopérantes et qui peut 
répartir entre les consciences le fardeau délicat des 
plus complexes transgressions, Dieu seul, disent 
les catholiques, a le pouvoir du juste juge. Il n'est 
de vraie justice que celle dont on verra s"élever le 
siège dans la vallée de Josaphat, mais le confes- 
sionnal, où ce Dieu se rencontre face à face avec 
le pécheur s'il avoue et s'il se repent, présente le 
rellet éloigné de ce tribunal. 

La justice des hommes n'a donc point pour effet 



REVOLUTION JUSTICE. loa 

(comme le supposa, en une heure d'ivresse mys- 
tique, M. Jean Jaurès) la fleur de justice éternelle. 
Elle réalise l'ordre civil et politique, elle satisfait à ce 
bien public qui, étant de droit naturel, est de droit 
divin : conforme en son essence aux volontés du 
ciel, la société temporelle réprime les actes qui trou- 
blent la sécurité de ses membres dans leurs biens 
ou dans leurs personnes, et elle récompense les 
actes qui lui semblent profitables ou exemplaires. 

Tel est aussi le point de vue de l'incroyant ou du 
mécréant que n'empoisonne pas l'idéalisme germain. 
Quant aux hommes qui exercent ce pouvoir de la 
sociélé, l'on voit parfaitement qu'ils ne jugent pas 
en leur nom, mais au sien. Ce n'est pas eux qui 
jugent, c'est elle seule ; ils ne font que la représenter. 
Ce qui juge n'est pas le moins du monde leur vertu, 
mais le principe de la société. Demander à ces 
fondés de pouvoir de l'institution sociale : pourquoi 
jugez-vous (c'est-à-dire au nom de quels mérites per- 
sonnels ou de quels titres privés)^ c'est faire une 
demande d'une remarquable stupidité. 

Bien loin d'avoir été choisis directement pour leur 
prééminence morale, on leur demande tout d'abord 
cette faculté de l'intelligence, un jugement sain et 
un esprit droit. Moralement, on leur réclame d'être 
exempts d'une indignité scandaleuse et d'introduire 
dans leur vie le respect de leur état. 

Grandeur d'état et acquise par position, nulle- 
ment grandeur naturelle : voilà ce qu'il faut répéter. 

On les a pris entre les hommes d'apparence la 
moins mauvaise possible, dans la classe de ceux 
qui s'adonnent volontiers à l'étude des Lois, afin qu'ils 



156 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

fussent compétents et expérimentés, par application 
d'un principe nullement moral, ni même politique, 
mais simplement économique, le principe de la divi- 
sion du travail. Pour désigner ces juges nominati- 
vement, des systèmes très différents furent mis en 
usage. Chaque peuple put s'arrêter à celui qui lui 
semblait le moins incommode : ici, les juges sont 
choisis directement par les parties; ailleurs ils sont 
élus par le corps des justiciables : là ils sont dési- 
gnés par les chefs du pouvoir; plus loin, ils se recru- 
tent eux-mêmes les uns les autres ou ils se trans- 
mettent leur siège de père en fds (siège qui se vend 
et s'achète dans certains cas) ; enfin il arrive qu'ils 
soient nommés au concours ou bien même tirés 
au sort.... Si l'expérience historique paraît indi- 
quer comme le meilleur entre ces systèmes divers, 
l'antépénultième, celui de l'ancien régime fran- 
çais, chacun d'eux a été tenté et pratiqué, chacun 
a donc été trouvé pratique ou supportable. Parmi 
tant de variétés, une chose, une seule ne varie 
point : le pouvoir de ces juges, leur autorité, 
leur juridiction. De quelque façon qu'ils l'aient 
obtenu et quels que soient les risques d'indignité 
secrète ou les chances d'erreur, ils ont le droit et le 
devoir de juger, parfois sans appel. 

Pour l'homme religieux c'est une impiété que de 
contester cette naturelle juridiction. 

Pour le rationaliste, c'est une fohe, puisque c'est 
le renversement des règles qui président à la sphère 
la plus élevée de notre nature humaine et, par suite, 
à toutes les autres. 

Destinés à la foule, les feuilletons de Résurrection 



RÉVOLUTION JUSTICE. 457 

me paraissent à peu près aussi dangereux que furent 
en leur temps les Misérables de Victor Hugo ou les 
plaidoyers de Proudhon ou Tœuvre entière de Jean- 
Jacques. Ils vont accroître et fortifier les sottises 
dont nous mourons. Ils vont répandre jusqu'aux lieux 
où elle n'a pas encore pénétré, la formule déjà 
accueillie et souscrite, hélas! par M. Lemaître, que 
« la » société repose sur des « conventions », que ces 
conventions sont « absurdes ou même criminelles».... 
Ces feuilletons stupides vont redoubler la diffi- 
culté que trouve un esprit juste à faire entendre que 
les mots de « convention sociale » sont dénués de 
sens, que « la » société ne naît point d'une conven- 
tion, mais qu'elle est naturelle, aussi naturelle que 
l'Art, aussi naturelle que la Pensée (deux autres termes 
qu'on a pris l'habitude d'opposer semblablement au 
terme naturel), qu'enfin il est contradictoire de juger 
« absurde », ou « criminelle », ou « abominable » 
cette société sans laquelle il n'y aurait môme point 
lieu de porter un seul jugement rationnel ou moral. 
Non, non, l'absurde, le criminel et l'abominable c'est 
de détacher, de déraciner les individus de la société 
génératrice, nourricière, protectrice; c'est de leur 
faire perdre de vue que, s'il y a malheureusement 
des sociétés sans justice, il n'existe pas de justice 
sans société. 

Dans les malheurs contemporains de la patrie une 
chose pressait; c'était, je crois, de resserrer tous ces 
liens sociaux, d'en consacrer le caractère antique et 
religieux et d'en établir l'utilité et môme la néces- 
sité radicale. Il est prodigieux que M. Jules Lemaître 



158 QUAND LES FRANÇAIS NÉ S'AIMAIENT PAS. 

ait imaginé de faire tout au rebours. L'histoire 
contera sans étonnement la coalition des doctri- 
naires Israélites et dreyfusiens avec l'Étranger 
d'une part et d'autre part avec « les Assassins de 
l'anarchie* » :. rien de plus naturel ni de plus facile, 
en effet, Monod menant à Schwartzkoppen comme 
Reinach à Conybeare, comme Pressensé à Sébastien 
Faure.... Mais ce que l'historien ne voudra jamais 
croire ou qu'il ne pourra faire admettre de ses lec- 
teurs, c'est une alliance conclue entre Tolstoï, théo- 
ricien et professeur de sauvagerie, et Jules Lemaître, 
citoyen et bon citoyen de notre France, magistrat 
municipal du village Orléanais dont il est issu. 

Si le texte de quelque vieux lambeau de journal 
retrouvé atteste ce fait chimérique, son rapport 
laissera tout le monde incrédule et le témoignage ne 
manquera pas d'être qualifié de fabuleux et l'ar- 
ticle d'interpolé..,. Quoi, dira-t-on, cent mille Fran- 
çais, les plus sains, les plus proches du cerveau ou 
du cœur de l'ancienne France, ayant le 19 janvier 
-1899^ recueilli de Lemaître une vigoureuse parole, 
une parole d'énergie patriotique et de salut public, 
lui auraient accordé une confiance unanime, mais 
le premier usage qu'il aurait fait de ce vaste crédit 
moral aurait été de signaler et de recommander à 
ses lecteurs, devenus disciples fervents, un Bréviaire 
de la défiance civile, un Manuel de l'indiscipline et 
du détachement politique, un Traité de l'indignité des 
juges et des chefs?... 

1. Expression de Jules Lemaître. 

2. Date de la première réunion générale de la Ligue de la Pairie 
française. 



REVOI,UTION JUSTICE. 159 

Toutes proporlions gardées, M. Jules Lemaître 
est écouté en France comme le fut en Prusse, après 
léna, Jean-Gottlieb Fichte. Je lui demande si Fichte, 
tout protestant qu'il fût d'origine et de culture et 
quelque barbare individualisme qu'il professât en 
métaphysique, eût conseillé un livre comme Résur- 
rection au jeune public de Berlin.... Avant de répon- 
dre à ma question et même sans y répondre, M. Le- 
maître serait sage de relire les Discours mémorables 
de ce Jean-Gottlieb à la nation allemande ; en par- 
ticulier le quatrième : il connaîtrait avec quelle 
ardeur et quelle prudence ce patriote sut user de 
son ascendant pour faire recevoir et circuler dans 
l'auditoire de l'Université tous les sujets d'encou- 
ragement, tous les éléments de force et de vie,, 
comme aussi bien pour écarter les conceptions 
capables d'apporter du relâchement à ce qui survi- 
vait de l'ordre frédéricien ou qui renaissait du génie 
de l'Allemagne. 

Ordre alors mutilé. Et, en tout temps, génie de 
qualité inférieure. On a beau dire : nous valons 
mieux que cela, aussitôt que nous ressemblons à 
nous-mêmes. Par delà la Révolution, par delà Jean- 
Jacques et Genève qui nous embrouillèrent de germa- 
nisme et debiblomanie, par delà l'anarchisme hysté- 
rique soufllé de l'Orient, il existe une noble et pure 
tradition de la France, bien reconnaissable à ce 
signe qu'elle est heureuse pour les Français, que les 
oeuvres inspirées d'elle réussissent complètement 
et que hors d'elle nous ne réalisons rien de pur. 
Tradition catholique, c'est-à-dire exclusive d'un 
christianisme inorganique et séditieux. Tradition 



160 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
classique, j'enlends logique et juridique, nationa- 
liste et sociale, scientifique et autoritaire : souple et 
ferme soutien, solide nourriture des plus grands, des 
plus beaux et des plus fortunés moments de notre 
histoire, le xvif siècle, la Renaissance et le milieu 
du Moyen Age. Tradition qui développa, d'abord 
naïvement, par inclination naturelle et simple no- 
blesse du cœur, mais plus tard avec une intention 
dessinée, ce que Rome et Athènes nous laissèrent 
de plus humain. 

M. Jules Lemaître disposait, pour nous exalter el 
nous raffermir, de ressources autrement riches, pro- 
fondes, variées que ce pauvre Jean-Gottlieb Fichte. 
Les maîtres, les génies, les systèmes éducateurs et 
directeurs se présentaient en foule à son choix. Il 
n'avait qu'à puiser dans ce vivant trésor, amassé 
depuis trente siècles, puisque la tradition française 
date de la guerre de Troie. Entre tant de héros ou 
plutôt en dehors de leur troupe brillante il a choisi 
plus barbare que Childebrand. 



APRES SEIZE ANS 



Je ne puis retrouver sans une émotion voisinede l'at- 
tendrissement quelques lignes de la réponse que fit 
Jules Lemaître, dans VEcho de Paris du 14 avril suivant : 

Sa chronique commençait par ces mots si généreux 
sous la plume d'un maître qui n'était pas encore 
devenu un ami et que ma fureur de rétablir le 
point de vue de l'ordre venait de placer dans une si- 
tuation particulièrement délicate : 



Rr;V01.UTI0\ JUSTICE. ICI 

Je voudrais que tout le monde fût averti que ."\î. Charles 
Mâurras écrit, depuis quelques mois, à la Gazette de France, 
de fort belles études sociales. C'est surtout « l'Afiaire - qui 
lui en fournit les sujets. Aucun journaliste n'a apporté au- 
tant (le diligente, d'osactitudo, d»; logique serrée et patiente 
à réluler les erreurs involontaires ou concertées des so- 
phistes du Syndicat. Mais, en outre, M. Charles Maurras a 
l'esprit philosophique. Il se plait et il excelle à établir la 
signification sociale et .-i rechercher les causes générales et 
éloignées des crimes individuels et des maux particuliers. 

Il unit en lui l'esprit le plus tendu aux méditations soli- 
laires et le cœur le mieux fait pour sentir à l'unisson dos 
multitudes. Il a hérité de Joseph de Maistre et de Bonald 
leur conception mystique du fondement des sociétés hu- 
maines, mais il donne à leurs théories un air de renouveau, 
et il en fait d'originales applications à la société présente. 
Il pense avec profondeur et de la façon la plus liée (ce qui 
devient rare), et il écrit avec une précision vraiment latine. 

Ce traditionnaliste conscient et subtil m'a cherché récem- 
ment une généreuse querelle. 

Jules Lemaîlre avait précisé le sens religieux de 
cette querelle en intitulant sa réponse : Evangile el 
anarchie. De ce point de vue un peu éloigné de celui 
auquel je m'étais placé tout d'abord, je répliquai par 
un article intitulé : Révolutionnai res comme rÉvanrjile, 
qui accordait la possibilité de tirer du Nouveau Tes- 
tament lu sans ordre ni tradition les semences de 
l'anarchie, mais distinguait et réservait, comme je l'ai 
fait si souvent, l'ordre et la tradition du catholicisme 
en montrant le service rendu par le corps de l'Église. 

Ces idées ont été reprises et développées dans mon 
Dilemme do Marc Sagnieret ma Politique religieuse. 

Notons, d'autre part, d'après le Journal de Genève 
du '25 avril 1910, que les tribunaux militaires russes 
ont di^i rechercher et punir des toltoïsants, égarés dans 
lantimilitarisme par le secrétaire de Tolstoï, M. Boul- 
gakoff et son médecin le D' Makovitzki. 



XIV 

MADAME PAULE MINCK 



Mai 1901. 



Oui, c'est dans un omnibus jaune que j'ai rencon- 
tré pour la dernière fois Paule Minck» : comme 
l'écrit quelqu'un au Gil Blas, la rencontre fut ora- 
geuse. On était en pleine Affaire. Mme Minck tenait 
vivement pour Dreyfus, Cette « sainte révolution- 
naire » ne me parlait que du martyr. Elle croyait à 
ce martyr de toute son âme, qu'elle avait exaltée, 
généreuse et tendre. 

Comment non? Toute l'éducation qu'elle s'était 
donnée lui demandait de prendre chaque fantaisie 
de son cœur pour règle du vrai. Elle était fille spi- 
rituelle de Michelet, de Quinet, de Sand, de Hugo, 
de tout ce que le xvni« siècle et le xix^ ont compté 
de déistes, de romantiques et de libéraux depuis 
Jean-Jacques. Elle avait découvert, aspiré et com- 
pris cette philosophie de la sensibilité venue du 
pays de la Réforme, et, si l'on remonte plus haut., 
des tabernacles de Sem. Elle avait ou détruit ou 
laissé se détruire en elle tout souvenir des traditions 



1. Omnibus aujourd'hui disparu comme les autres; j'avaJ^s aussi 
l'avantage d'y rencontrer M. Eugène Ledrain se rendant du foad de la, 
rue de Vaugirard à l'école du Louvre où il faisait son cours. 



RÉVOLUTION JUSTICE. 165 

politiques civilisées. Elle était devenue comme une 
barbare, au sens où Le Play dit que les enfants 
nouveau-nés sont de petits barbares; comme une 
protestante au sens où Comte dit que le protestan- 
tisme est la sédition de lindividu contre l'espèce. 
A la civilisation comme à la nation, Paule Minck 
préférait a priori la cause de l'individu. Comment 
eût-elle pris un autre parti que celui de l'intéressant 
individu arrêté, jugé, condamné, déporté? Quel qu'il 
fût, il avait raison. 

Je ne craindrai jamais d'y insister. Il est Irop 
simple d'expliquer les maux de l'affaire Dreyfus par 
les millions du Syndicat que Liebknecht a vus 
opérer d'un bout à l'autre de la planète. Croit-on 
qu'en un siècle moins sot et moins imprégné de phi- 
losophie libérale, ces millions auraient aussi bien 
opéré? Il faut admettre à la base du dreyfusianisme 
les moyens financiers de la Jérusalem terrestre ; mais 
la Jérusalem céleste, le chœur de ces idées juives 
vulgarisées de 1517 à 1789, à 1848, à 1898, expHque 
et peut seule expliquer un succès si profond et si 
général de For juif. La psychologie d'une Paule 
Minck ou d'un Ranc est autrement riche et curieuse, 
elle a des racines historiques autrement compliquées 
que n'imaginent nos amis nationalistes ou royalistes 
qui croient avoir tout dit, dès qu'ils ont dit : 
« vendu ». 

Il ne faut pas croire avec Lucrèce que le savoir 
ou rintelligence des causes procure le bonheur par- 
fait, le pouvoir absolu. .Mais si le savoir n'est pas 
tout, il est quelque chose. S'il ne remplace ni la 
force ni la vertu, il les dirige et seul les empêche de 



104 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

se dépenser en vain. Pourquoi nos amis sobstinent- 
ils à fermer les yeux à des vérités évidentes? Pour- 
quoi refuscnt-ils le secours qui naîtrait de la connais- 
sance exacte de nos fléaux? La cause une fois 
dégagée, il reste, assurément, à batailler contre elle. 
Mais qui lutterait avec avantage contre un adver- 
saire qu'il ne voit pas? 

On n'a pas voulu voir les causes, les vraies causes 
du dreyfusianisme. On n'a pas voulu voir qu'avant 
môme qu'Alfred Dreyfus ne fût au monde, la France 
était bien infectée du virus dreyfusien. On n'a pas 
voulu voir que le grand secret de notre faiblesse, 
pendant les trois années tragiques de l'Affaire, tenait 
à ce que le parti national était dénué d'idées direc- 
trices qui fussent propres à balancer la doctrine des 
dreyfusiens. Le parti national subissait h son insu 
la loi d'un anarchisme fortement systématisé. Mais, 
depuis que l'Affaire est ou paraît finie, il subit cette 
loi plus vivement encore. Il travaille donc contre 
soi, contre la nation. En votant à l'unanimité l'affi- 
chage des Droits de l'Homme, la Droite de la 
Chambre vient d'accroître les chances du futur 
syndicat. En buvant à la «démocratie» française, de 
pauvres royalistes boiraient également à la ruine 
française. Et la Ligue de la Patrie française a cer- 
tainement fait la même brillante besogne, lorsque, 
deux ou trois jours après la condamnation de Dreyfus, 
elle afficha sur ses estrades tous les détritus libéraux. 

Ah! je tiens qu'une Paule Minck valait mieux 
que ces patriotes inconséquents. Intellectuellemenl, 
politiquement et moralement, cette femme savait du 
moins ce qu'elle désirait: elle cherchait, d'une pas- 



RÉVOLUTION JUSTICE. 165 

sion qui avait sa noblesse, à se confirmer dans cet 
utile savoir et elle s'appliquait de toute son âme à 
réaliser son désir. Voulant certaines choses, elle en 
voulait aussi les conditions, sans déclarer l'une trop 
dure ni l'autre trop difficile. Si tu veux ceci, consens 
à cela, disent les lois de la nature. Mme Minck 
souscrivit toujours à toute condition qui lui sembla 
incluse dans ses rêveries. Pour le bonheur du genre 
humain elle prit part à la Commune, comme, pour 
le bonheur des malheureux d'Auteuil, elîe installa 
un merveilleux petit hospice dans sa maison. 

Désordonnée par rapport à la structure des so- 
ciétés, alarmante pour la patrie et la tranquillité pu- 
blique, la philosophie politique de Mme Minck établis- 
sait du moins en elle un ordre constant. Elle ne vivait 
pas pour se nier ou s'affaiblir. Si sa manière d'être 
pouvait déterminer les mômes ruines qu'un explo- 
sif, ce n'était pas une de ces pâtes chétives privées 
de consistance comme d'activité, dont les préten- 
tions et les ambitions politiques ne semblent faites 
que pour fournir des types à la comédie. Nos libé- 
raux bourgeois qui veulent Tordre sans les condi- 
tions de l'ordre, la patrie sans les conditions de la 
patrie, la prospérité et la force sans les conditions 
de la force et de la prospérité devraient être con- 
traints de suivre le cortège de Mme Paule Minck en 
chemise, la corde au cou, un cierge de quinze livres 
à la main. 

Les journaux lévolutionnaires annoncent pour ce 
soir la dernière cérémonie. Je ne sais s'il me sera 
possible d'y prendre part. Du moins aurai-je écrit 
quelques notes de souvenir. 



166 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

J'ai connu bien des fanatiques. Celle-ci fut peut- 
être la plus ferme, la plus raisonneuse, la plus pra- 
tique. C'est à l'automne de 1894, rue Paul-Lelong, 
dans les bureaux de la Cocarde, que je la vis pour la 
première fois. Cette Cocarde de Barrés était alors le 
plus amusant des journaux. Il était révolutionnaire 
et conservateur, nationaliste et insurgé. « Nous 
sommes » déclarait Barrés au premier article, « indi- 
vidualistes et décentralisateurs ». Des gens de toute 
condition, de toute culture et de tout parti se cou- 
doyaient sur le jeune et hardi bateau. Depuis le 
blanc, pur de tout individualisme que nous repré- 
sentions, mon grand ami regretté Amouretti et moi, 
jusqu'au rouge incarnat de M. Gabriel, ancien dé- 
puté de Nancy, champion du socialisme, jusqu'au 
rouge sanglant de Pierre Denis, l'ancien secrétaire 
du Général, mais champion de Fanarchisme, il n'était 
pas une nuance qui fût oubliée. L'Empire même 
avait les deux Pascal, Paul et Joseph, les fils de 
l'ancien préfet de Bordeaux, et je ne suis pas sur 
qu'en cherchant bien, le libéralisme honni, l'oppor- 
tunisme méprisé et vomi chaque soir, n'eussent 
quelque suppôt dans notre joyeuse Cocarde. Antisé- 
mitique, elle comptait, ainsi qu'il convient, ses bons 
juifs; on les admirait sur des bouts de tables. La 
campagne antiprotestante n'allait pas sans des mar- 
ques de considération données à M. Renouvier et, 
bien que nous eussions fortement appuyé les tragé- 
dies tauromaclîiques alors en fleur dans le Midi, la 
Cocarde priait Mme Séverine ou M. Eugène Four- 
mère de présenter les plaintes de la Société protec- 
trice des animaux. 



RÉVOLUTION JUSTICE. 167 

C'est dans ce monde étrange que, plus étrange 
encore, apparut Paule Minck. Son énergique petit 
visage parcheminé, ses traits aigus comme ses yeux 
et sa voix disaient sans phrase d'où elle était, d'où 
elle venait, où elle courait. — La Révolution, n est- 
ce pas? Elle se montrait fort surprise toutes les 
fois qu'on omettait de répondre : — Parfailemcnt. Ce 
fut mon cas. Chargé de recevoir, d'examiner et de 
classer la rédaction philosophique et littéraire, ce 
nouveau collaborateur m'embarrassait. A sa prière et 
à la mienne, on changea Mme Minck de service. Elle 
fut classée dans la rédaction politique; ce qui me 
fut d'un très grand prix, car les sujets de discus- 
sion immédiate étant écartés entre nous, Mme Minck 
put librement, et à mon vif plaisir, m'exposer sa 
doctrine, tandis que j'essayais sans grand succès, 
de lui montrer combien son « idéal « était un rêve 
dépourvu de toute beauté.,.. Le béret basque sur 
l'oreille, la natte battant les talons, tout en feignant 
de corriger les épreuves de son mari, Mme Willy 
écoulait quelquefois ces doctes déluges : ni Clau- 
dine à Vecole ni Claudine à Paris ne diront jamais 
de quel air. 

Je revis Paule Minck en octobre 1895, au Congrès 
interfédéraliste international de la nie du Helder. 
Mais on s'était groupé sur une double équivoque : 

Dans ce Congrès, quelques révolutionnaires ne consen- 
tirent d'abord point à donner son vrai sens au mot d'inler- 
nationalisrae, qui veut dire l'alliance entre les nations, nul- 
lement la destruction des nationalités historiques. Une 
seconde équivoque, assez plaisante celle-ci, était née entre 
proudhoniens sur le sens de fédéralisme : les uns, défen- 
-çurs de la fédération ibérique ou de la balkanique, ne son- 



168 QUAxND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

geaient qu'à unifier des États distincts; au lieu que d "autres, 
partisans d'une France fédérative, aspiraient à donner un 
régime distinct à chaque fraction naturelle de l'unité fran- 
çaise. Le même mot était donc pris en sens inverses. » 

Ces remarques sont tirées crune brochure sur 
ridée de la décentralisation. L'auteur, qui est de mes 
amis, oublie de dire que ÎNIme Minck se signala à 
l'extrême gauche par la vivacité de ses déclarations 
anlinationaies. 

Selon la rude logique des démocralics. Mme Minck 
était, tout au fond, favorable à l'uniformité centra- 
lisatrice. Elle montra, au cours de cette réunion et 
dans le banquet qui suivit, la frénésie presque reli- 
gieuse de sa pensée ; je sais quelqu'un (ce n'est pas 
moi) qu'elle Irai ta comme un coupable : le malheu- 
reux avait osé soutenir au dessert que, si les peu- 
ples doivent s'estimer et s'aimer, ils ne doivent pas 
se confondre! 

11 y a peine à concevoir que tant d'ardeur, tant de 
passion, tant de charité ne fasse plus demain qu'une 
pincée de cendres. Non, ce n'est pas son dur Lu- 
crèce, c'est Virgile consolateur que je réciterais au 
bûcher de Mme Minck, si toutefois c'est lui verser 
une consolation que de prédire à cette ombre tumul- 
tueuse de nouvelles agitations : 

Hic quos durus amor crudeli tabc percdit 

et myrtea circum 

Silva tegit; .... 

Ilis Phaedram, Procrinque.... 

Qui fut mieux destinée à la forêt des myrtes que 
cette âme, qui fut brûlée toute sa vie par le même 
poison. La mort même ne lui ôtera aucune inquié- 



RÉVOLUTION .JUSTICE. 169 

tude, car, plus folle que Phèdre, que Procné, 
qu'Evadné, qu'Ériphyle et que toutes les autres an- 
ciennes victimes d'Amour, ce n'est pas seulement sa 
vie particulière qu'elle a voulu suspendre à l'autel 
du fragile dieu, c'est la vie môme des cités, des na- 
tions, des sociétés. Il n'y a pas d'erreur plus fausse. 
H n'y en a pas de moins belle. Ce|)endant elle est 
d'un grand cœur. 



XV 

SUR LÉTAT DE NATURE 



Octobre 1903. 

Les tout jeunes gens sont de moins en moins 
anarchistes. Nos lecteurs, nos amis n'ont pas oublié 
le signalé service que rendirent, il y a trois ans, à 
VEnquète sur la Monarchie, les dix-huit ans de 
M. Edouard Champion'. Il faut retenir la très inté- 
ressante publication qu'il vient de faire de Œduca- 
tion des femmes par l'auteur des Liaisons dange- 
reuses, Choderlos de Laclos, avec une introduction 
suivie de notes inédites de Charles Baudelaire. Ce 
singulier Traité de l'éducation des femmes contient 
un chapitre de haute importance pour nous faire 
comprendre la différence du xvni'^ siècle et du nôtre. 
C'est le chapitre IX : « Examen des raisons apportées 
contre l'état de nature ». 

Et tout d'abord, un sujet de surprise : cet observa- 
teur incomparable, cet impassible naturaliste des 
cœurs, Laclos adopte les vues de Jean-Jacques 
Rousseau sur ce prétendu « état de nature » qui 
aurait devancé l'état de société et dont celui-ci ne 
serait que la corruption. Comment et pourquoi une 

1. M. Edouard Champion nous avait apporté 1 opinion de Sully 
Piudliomuie. 



RÉVOLUTIOiN JUSTICE. 171 

pareille rêverie dans un esprit aussi lucide? C'est 
un problème dont Vair du temps fournirait peut-être 
la solution; il se résoudrait encore plus complè- 
tement si Ton admettait que le talent de l'observa- 
tion et celui de la construction logique sont des 
facultés distinctes : on peut avoir le don de l'ob- 
servateur et de l'analyste, et n'être constructeur ni 
logicien à aucun degré, ce qui n'empêche pas le 
vif besoin de classer ses observations et d'expliquer 
ses analyses. Le génie infirme qui se trouvera dans 
ce cas pourra donc s'emparer de la première 
hypothèse, du premier système venu, comme d'un 
cadre de vil prix où disposer les faits qu'il aura 
observés et analysés en maître. 

Il me semble, tel fut Laclos. Il voit clair. Son 
imagination des âmes est d'un réalisme noirâtre 
tout à fait saisissant, presque tragique, presque 
beau. C'est dans l'interprétation qu'apparaît la fai- 
blesse de ce grand psychologue extrêmement dénué 
de philosophie générale. Il ne peut pas choisir le 
meilleur système, puisqu'il ne le discerne point. Il 
choisit le plus simple, le plus commode, croit-il : 
souvent le verbiage pur. 

Un second sujet d'admiration, c'est la pauvreté des 
raisons que Laclos fournit, non point seulement à 
l'appui des doctrines de Rousseau, mais en réponse 
aux objections parfaitement sensées qu'avait pro- 
voquées cette hypothèse d'un état de nature essentiel 
et primitif. Ces objections venaient de Voltaire et de 
Buffon, celui-ci, au nom des sciences naturelles, 
celui-là au nom des sciences historiques, morales, 
sociales. Ce que Laclos réplique permet de mesurer 



172 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

le degré de démence auquel un système absurde con- 
duit, les yeux fermés, un esprit d'ailleurs pénétrant. 

Buffon disait que l'on n'a « trouvé » nulle part 
d'hornme naturel diiïévenl deVhomme social u en par- 
courant toutes les solitudes du globe ». Laclos lui 
répond impétueusement : « Et qui donc les a toutes 
parcourues ? » 

Il ajoute : « De ce qu'on n'en a pas trouvé, s'en- 
suit-il qu'il n'y en a point ». 

Mais quelles raisons de supposer qu'il y en a? 

Laclos reprend : 

« L'Amérique ne subsislait-elle pas avant sa dé- 
couverte » ? etc. Ayons foi dans la découverte future 
de l'homme naturel et, pour y mieux croire, fermons 
les yeux à l'évidence de ce qui « subsiste » partout. 
Si on ne le trouve jamais, cela ne fera rien : quand 
le globe serait exactement connu et que l'homme 
naturel n'y aurait pas été découvert, « comment en 
conclurait-on que cet état n'a jamais existé? » L'hy- 
pothèse, on le voit, s'impose en maîtresse. Pour 
quelle raison? Pour aucune. 

Buffon vient de faire l'éloge des animaux saAi- 
vages. Laclos s'écrie avec une naïveté, dont on ne 
l'eût point soupçonné : 

Quelle force, quelle énergie dans ce tableau! Mais pour- 
quoi les animaux humains seraient-ils seuls privés de ces 
avantages? M. de Buffon nous donne-t-il quelque raison de 
cette exclusion malheureuse / 

C'est confondre M. de Buffon avec la Nature. 
Si la Nature avait l'ouïe et la voix pour répondre el 
quelle eût envie de le faire, elle donnerait à Cho- 
derlos de Laclos les « raisons » lumineuses du plan 



REVOLUTION JUSTICE. 173 

et de l'ordre de son dessein ; elle lui ferait entendre 
les causes pour lesquelles il n'y a pas d'homme sau- 
vage, la vie humaine ne se soutenant qu'en sociclc. 
Naturaliste de profession, M. de Buffon n'a qu'une 
chose à faire : noter les faits et leurs séries. 

Laclos vient d'assimiler les animaux humains aux 
unimaux sauvages. Il se fâche pourtant quand 'V^ol- 
laire écrit : 

Ouelques mauvais plaisants ont abusé de leur esprit 
jusqu'au point de liasarder le paradoxe étonnant que 
i'iiorame est originairement fait pour vivre seul, comme un 
loup cervier et que c'est la société qui a dépravé la nature. 
Autant vaudrait-il dire que dans la mer les harengs sont 
ordinairement faits pour nager isolés et que c'est par un 
excès de corruption qu'ils passent en troupes de la mer 
qlaciale sur nos côtes, qu'anciennement les grues volaient 
en l'air, chacune à part, et que, par une violation du droit 
naturel, elles ont pris le parti de voyager en compagnie... 

— N'est-ce pas une mauvaise plaisanterie, s'écrie 
le candide Laclos, de vouloir établir une analogie 
entre l'homme, les harengs et les grues? 

Et lui, qu'est-ce qu'il faisait tout à l'heure? 

Voltaire lui dit que linstinct nous porte à la so- 
ciété comme au manger et au boire. 

Laclos répond tranquillement que c'est là la ques- 
tion. 

Voltaire ajoute que sans société l'homme ne par- 
lerait ni ne penserait. 

Qu'en savez-vous? répond Laclos: pas de langage, 
assurément; mais, la pensée, pourquoi pas? Laclos 
sait, en etîet, ceci : « L'animal le plus farouche a 
ses pensées et son expression ». 

Voltaire écrit, avec une véritable profondeur, du 



174 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

prétendu homme naturel : « Il serait à charge à 
lui-même ». Laclos : « Nous ne voyons pas pour- 
quoi ». Quel aveu de Tinfortuné ! Il ne réfléchit pas 
au fardeau dont parle Lucrèce, cette charge de 
maux et de biens, de peine et de joie que l'animal 
humain ne se corrige pas de rejeter indéfiniment sur 
autrui, quasi onus deponere possit. 
Voltaire écrit enfin : 

L'instinct des charbonniers de la Forêt Noire leur parle 
aussi haut, les anime aussi fortement en faveur de leurs 
enfants, que l'instinct des pigeons et dt^s rossignols les 
force à nourrir leurs petits. 

Réponse instantanée de notre Laclos : 

Nous convenons de tout cela; mais les pigeons et les 
rossignols abandonnent leurs petits, sitôt qu'ils peuvent 
se passer d'eux. 

Et, comme Voltaire a négligé de démontrer en 
forme que les charbonniers de la Forêt Noire ne 
sont pas des pigeons ni des rossignols, l'hurluberlu 
croit triompher, Laclos s'écrie : 

Ne pouvons-nous pas dire maintenant avec M. de Vol- 
taire, mais par une application différente : Le grand défaut 
de tous ces livres à paradoxe n'est-il pas de supposer ton- 
jours la nature autrement qu'elle n'est! » 

Quelle leçon de calme que cette discussion! Je 
dis, quelle leçon de calme devant les sottises et les 
folies du jour! Nous nous indignons d'une ineptie. 
Un paralogisme nous fait presque crier de douleur. 
Songeons à ces inepties mortes, à ces sophismes 
qui ont vécu ! 

Pareille controverse ne serait plus possible : en 
dépit de tous les efforts d'une école anarchiste 
juive, dont feu Bernard Lazare essaya vaguement 



RÉVOLUTION JUSTICE. 175 

la constitution, les termes de société humaine et 
de nature humaine ne sont plus séparés. C'est le 
résultat de la double évolution traditionaliste et 
positiviste. L'idée d'un état de nature qui n'aurait 
pas été social est également repoussée par la pos- 
térité de Voltaire et de Buffon, par celle de Bossuet 
et de Maistre. Toutes les deux restent maîtresses des 
sciences sociales. Pour être aisément entendu, ce 
chapitre de Laclos exigera sous peu des notes. 

A moins de bouleversements intellectuels qu'il 
faut toujours prévoir, le lecteur de demain ne pourra 
comprendre que « la femme naturelle » ne soit point 
<c sociale » ni au surplus que la femme « sociale » 
ne soit point naturelle. Nous sommes naturelle- 
ment des animaux politiques, sociaux, religieux : le 
vieil Aristote l'a vu, la science moderne le vérifie, 
le monde contemporain ne demande pas mieux que 
de se rallier à cette vérité. 

Pourtant, la fiction jean-jacquiste n'a point tout 
à fait disparu. 

Elle subsiste encore à la base de systèmes qui 
ont oublié leur point de départ et que l'on espère 
pouvoir faire tenir en l'air. Mais l'air ne porte que 
des nuées fugitives. 

Elle subsiste également, à l'état de lieu commun, 
dans la conversation des honnêtes gens quand ils 
confondent la philosophie de la nature avec le goilt 
de la solitude et V amour de la simplicité ou de la 
campagne. L'esprit français ne sera purgé du virus 
de 1750 quele jour où les vieilles choses auront repris 
leur noms d'autrefois, ce qui dépend d'une réforme 
de lettres et des arts qui ne peut se faire en un jour. 



XVI 
LA PLAINTE D'ARNULPHE 



Août 1902. 

Arnulphe fiL cL'iquer sa langue contre la voûte du 
palais en signe de découragement ou de plainte, et 
partit tout d'un trait : 

— Tout ce que dit le peuple marque nettement 
une chose, c'est que votre am.i Bourget et votre ami 
Montesquiou font fausse route. On n'entend rien à 
leurs théories, et le peuple ne les lit pas; s'il les 
lit, il ne les comprend guère ou les comprend tout 
de travers. Le roman de Bourget est beau... 

— Il est encore plus vrai. 

— C'est la vérité même, mais ça ne rime à rien, 
exactement comme le formulaire de Montesquiou. 
Delà vie, que diable, de la passion! Il n'y a que les 
passionnés qui entraînent et qui séduisent. Jamais 
le peuple ne se plaira aux sèches preuves de Monte?;- 
quiou ni aux graves leçons de Bourget. 

Je goûtai en silence l'épais bon sens d'Arnulphe. 

— Arnulphe, ne lui dis-je point, craignez de porter 
sur l'avenir une main profane, car vous régnez sur 
le présent. Le Présent, avec le Direct et l'Immédiat, 
vous appartient, c'est un beau royaume, jouissez-en, 



RÉVOLUTION JUSTICE. 177 

craignez de parler au futur Ne dites pas jamais. 
N'affirmez aucune prévision sur le peuple dont vous 
ne connaissez que la figure du moment. Vous 
savez à quoi il s'amuse, mais vous ne pouvez même 
pas songer, ô Arnulphe, que ce plaisir du peuple, dont 
l'essentiel est de changer, puisse différer de celui 
que vous connaissez. O Arnulphe, voici des paroles 
tout à fait vaines, qui glisseront sur votre esprit 
comme des gouttes d'eau sur une déclivité de cristal : 
le roman de Bourget fera un jour le texle de pro- 
verbes, de drames populaires et de chansons ; le 
formulaire de Montesquiou fournira le fond des pro- 
pos ingénieux et simples qui, alors tout comme 
aujourd'hui, vous délecteront dans la bouche de 
vos fournisseurs. Et vous savourerez Bourget et 
Montesquiou, sans les reconnaître, à la vérité, ô 
Arnulphe. 

O Arnulphe, sous les passions il y a les idées, et 
sous le feu le combustible. 

Les passions du peuple ne sont que les idées des 
sages, un peu mûries et décomposées par le temps. 

— Je vous aime (déclare Arnulphe au contra- 
dicteur muet dont les yeux laissaient voir de la rage); 
je vous aime pour la passion qui vous anime. Mais 
délivrez-nous de ces théoriciens tout glacés... 

Et, le bon Arnulphe s'éloigne avec amertume 
en murmurant : 

— Théoriciens! 

Il rencontre chemin faisant trois visages d' « églan- 
tinardsi » revenant de manifester. Mais il n'en recon- 
naît aucun. Il ne voit pas que le premier s'appelle 

12 



180 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Encore ne sait-il pas toujours par quel bout le 
ronger, car cet acte suppose discipline personnelle 
ou héréditaire. 

Héréditairement, Arnulphe est un dégénéré. 

Personnellement, c'est un sot. 

Tout autre qu'Àrnulphe a été ce jeune lieutenant 
de notre armée qui, assistant à la bataille de Spic- 
keren, un de nos premiers chocs avec l'ennemi, eut 
le sentiment d'un concert spontané établi entre tous 
les, officiers de l'armée allemande, qu'ils fussent 
subalternes, supérieurs ou généraux. Une seule pen- 
sée ébranlait les moindres éléments de la masse en 
armes, et, dans chaque cas donné, l'accord était 
décisif.... 

— Méthode allemande, observe Arnulphe se dé- 
couvrant nationaliste gaulois. 

Arnulphe se trompe : la méthode adoptée en Alle- 
magne, est née française; elle est conforme au génie 
de toute la haute civilisation que la France résume 
et qu'elle continue. 

Je ne le cèle point. Il faut du temps pour lever 
des recrues. Il en faut pour les équiper. Il en faut 
pour leur apprendre, pratique et théorie, l'usage des 
armes. Il en faut davantage encore pour tirer de là 
des officiers, les instruire, les rompre à la méca- 
nique de l'art. 

De même il faut du temps pour constituer, orga- 
niser, exercer une école de pohlique. 

— Mais, nous dit-on, si l'occasion se présente 
avant que le temps nécessaire ait été pris? 

Il me semble qu'on peut travailler à longue 



REVOLUTION JUSTICE. 181 

écliéance sans se désintéresser du présent. Mais 
approuverait-on un peuple qui, sous le prétexte de 
mieux combattre et de toujours combattre, oublierait 
de renouveler son armement, de rafraîchir ses muni- 
tions et de serrer de près l'étude du terrain et de 
l'art militaire. 
.Jamais l'occasion ne le trouverait vraiment prêt. 

Dans son ensemble le dix-huitième siècle s'est 
prononcé presque tout entier contre nous. La littéra- 
ture et la philosophie du dix-neuvième, en ce qu'elles 
ont de voyant, sinon de solide, sont aussi très 
hostiles. L'ignorer serait fou, composer serait vain : 
il reste de combattre. INIais, bien vu, le combat 
n'est pas difficile, à cette seule condition qu'il y 
soit procédé avec la connaissance de nos ressour- 
ces. 

Si les églantinards s'appellent Contrat Social, 
Traité politico-théologique ou Capital, pourquoi la 
Politique positive, la Réforme Sociale en France, les 
Origines, les Dialogues philosophiques, \es Institutions 
politiques de l'Ancienne France et tant d'autres 
beaux livres pleins de force et de sens, je veux en- 
core dire VÈtape et la Raison d'État, ne se forme- 
raient-ils en bandes généreuses, en brigades puis- 
santes, en armées invincibles pour la cause de 
l'ordre, de la patrie et de la civilisation? 

Arnulphe ne veut pas. Il assure que la maison 
d'Ucalégon, son proche voisin, est en feu et que la 
sienne va flamber. Il le crie du haut de sa tète : 
mais il y a trente-deux ans qu'il s'agite comme cela, 
au lieu de « s'organiser ». 



182 OUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Je prends organiser au sens premier : organiser 
soi-même^ 'mettre d'accord sa pensée avec sa pensée, 
savoir où l'on vi, .^o' y?/(3/s véldclcs et par queh 
c lie mina. 

Ah ! s'il était possible d'inculquer à Arnulphe que 
la pire des guerres civiles est en lui ! 



LIYHE CINQUIEME 
LES DEUX FRANGES 

(1905) 

Nulie histoire ne découvre mieux ce 
qu'il y a de bon et de mauvais dans le 
cœur humain. 

BossuET, Polit., dédicace. 



XVII 
DE LA LIBERTÉ SUISSE A L'UMTÉ FRANÇAISE' 

Novembre 1905. 

Monsieur le directeur de la Semaine littéraire de 
Genève me fait l'honneur de me demander mon sen- 
timent sur un livre d'une franchise remarquable, 
écrit par un de ses compatriotes, M. Paul Seippel. 
Un simple avis tiendrait en deux mots. Mais pour 
motiver une réponse à ces quatre cents pages in- 
octavo, quelques centaines de lignes seraient trop 
peu. On me permettra de m'en tenir aux idées tran- 
chées qui auront force de principe. Ces liautenrs 

1. M. Paul Seippel, professeur au Polytechnicon de Zurich, et 
rédacteur au Journal de Genève, a publié un curieux livre qu'il a 
appelé les Deux Frances. M. Debarge, directeur de la Semaine de 
Genève, me demanda de dire dans sa revue ce que j'en pensais. Au 
fur et à mesure que mes chapitres étaient publiés en Suisse, la Ga- 
zette de France reproduisait avec mes « Notes pour le lecteur français » 
cette analyse de nos principes. 



18i QUANIJ LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

une fois conquises, il sera facile au lecteur cultivé 
de déduire comment pourrait être occupé le reste 
du pays. 



I. NOS MAUVAIS GERMES D UNITK. 

D'après M. Seippel. il existe deux Frances', et elles 
sont vouées à un irréductible conflit. Les deux 
Frances sont incapables de se séparer comme fit la 
Norvège de la Suède ou l'Union américaine de l'An- 
gleterre : car, répandues à doses variées mais très 
fortes dans les moindres portions de notre territoire, 
elles ne peuvent échapper à l'unité de législation. 
Celle-ci doit être nécessairement oppressive, étant 
forgée, tantôt par l'une, tantôt par l'autre, contre 
l'une ou l'autre de ces Frances juxtaposées. Ce n'est 
pas férocité, ni même rudesse. La race est aimable et 
polie. Elle a été mal élevée et mal enfantée, voilà tout. 

M. Seippel fait suivre immédiatement sa remarque 
de son explication. La race ou les races françaises 
sont des ennemies éternelles en raison même du prin- 
cipe intellectuel qui leur est commun et qu'il définit 
l'obsession jalouse de l'Unité. La « catégorie » de l'es- 
prit français est un souci constant de l'unité morale. 

Cela lui vient du catholicisme. L'Eglise est l'in- 
fluence la plus ancienne, la plus active et la plus 
persistante qu'aient subie les Français. En vain 
ont-ils tenté contre elle la Réforme et même réussi 
la Révolution : la réaction « chrétienne », écrit 
M. Seippel, et ses heureux retours de mentalité 

1. Les deux Frances, par Paul Seippel, professeur à l'Ecole Pply- 
technique fédérale, 1 vol., Lausanne. Payot; Paris, Alcan. 



LES DEUX FRANGES. 185 

« germanique » ' ont été neutralisés, jusque dans 
Calvin et Rousseau, par les habitudes d'esprit parti- 
culières à la France. Le poids total du passé français 
a été, chez Rousseau comme cliez Calvin, plus puis- 
sant que l'idée du libre examen ou de la liberté 
civile. L'Inslitulion chrétienne divisa l'Église romaine 
mais elle unifia l'Église calviniste. Le Contrat social 
put détacher l'individu de l'ancien Etat, mais l'assu- 
jettit au nouveau, qui fut jacobin et qui devint bona- 
partiste. 

Robespierre, Emile Comités, Gustave Téry-, le 
pasteur Gausse ont beau se qualifier d'émancipateurs, 
dit M. Paul Seippel, un « catholicisme formel » se 
laisse voir au fond de leur pensée, pur équivalent ou 
simple succédané de la philosophie de Joseph de 
Maistre. Cléricaux retournés, ces anticléricaux, 
esprits marqués du « pli indélébile de la servitude »! 
M. Emile Faguet l'a dit parfaitement, il n'y a pas ch 
libéra u.r en France^, rude sentence de laquelle 



1. La conception « germanique » et « clirélienne » ou réformée, 
identifiée par M. Paul Seippel, représente l'idée de « liberté indi- 
viduelle » <' antérieure à l'Etal », que l'Etat se borne à « reconnaître et 
à garantir >>. Les deux Fronces, p. 79. 

2. Ce Gustave Téry, un peu oublié aujourd'hui, écrivait alors dan.s 
la Raison du 30 août 1903, des propos contre la tolérance qui estoma- 
quaient le bon M. Seippel : « Si l'on m'accorde que la religion est 
une des plus cruelles maladies mentales (est-il besoin de le démon- 
trer?), je disUngue entre le mal et le malade. Me priez-vous de tolérer 
le mal? Alors tolérnns pareillement la tuberculose, le choléra et la 
peste, etc., etc. » Autre texte scandaleux, déclaré digne de Robes- 
pierre et de Napoléon 1" (il faudrait dire de Rousseau) : « Le vrai 
moj-en de garanlir la liberté, c'est de remettre à l'Etat l'autorité, car 
en la tournant contre nous (contre l'Association des libres-penseurs) 
c'est contre lui-même qu'il le tournerait. » (Note de lÛKi.) 

ô. Note pour le lecteur français : Je m'aperçois avec contusion que la 
citation faite de mémoire n'était pas e.vacte. Le texte de M. Faguet, 
en son tour ironique, est beaucoup plus frappant, Je le rétablis au bas 



1X0 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

M. Paul Seippel ne veut guère excepter, après 
M. Faguet lui-même, que M. Gabriel Monod. Encore 
celui-ci ayant la plupart de ses origines dans le pays 
de Vaud, la Scandinavie et les Flandres belges, 
Texception INIonod ne compte qu'à moitié. 

Les Français sont tous catholiques. Son Fuslel à 
la main, l'auteur des Deux Frances démontre que 
nous fûmes ainsi damnés dès le berceau mérovin- 
gien. Et la damnation nous guettait depuis le ventre 
de notre vieille mère, la louve du Latium. Voilà le 
lait fatal qui nous empoisonna. Voilà la faute origi- 
nelle qui infecta notre premier germe. Nous sommes 
des méchants, nous sommes des maudits dans la 
mesure exacte où notre nationalité participe de la 
race ou de la civilisation des Latins. L'Imperiumhxl 
le démon secret de l'ancienne Rome. Nous avons 
transféré VImperium au spirituel. Notre destinée se 
résumerait dans ce mot. 

Pour nous faire sentir qu'elle n'est pas brillante, 
M. Seippel nous refuse la consolation de rouler au 
barathre en bonne compagnie : il nous retranche de 
la communion de la Grèce. 

n. DE l'unité en GRÈCE. 

Car les Grecs, dit-il, ne connurent pas cette idole 
romaine de l'unité. La diversité ne les etfraya point, 
ni même l'anarchie. Ils gardèrent le goût de la liberté 
dont on meurt. 

de cette page afin qu on ail soin de penser sérieusement à !a grande 
vérité que M. Faguet a écrite pour s'amuser : « Le Hbéraiisvu- ^l'cst pas 
français; de fait, je ne crois pas avoir rencontré un Fratirais qui fût 
libéral. » (Note de 1905.) 



LES DEUX FRANCES. 1S7 

Cette thèse est fameuse chez les Allemands qui ne 
l'ont pas inventée : Auguste Comte, Joseph de Maistre, 
Bossuet même, l'ont défendue, et, je ne crains pas 
de le dire, non sans erreur ni confusion. M. Seippel 
s'autorise de leurs paroles et c'est de bonne guerre. 
Mais, en lui donnant la réplique sur ce point, je 
ferai peut-être comprendre ce qui me sépare de lui. 
Aussi bien les exemples historiques font-ils la meil- 
leure et la plus claire des illustrations dans un con- 
flit de pures idées. 

Ni Comte, ni Maistre, ni Bossuet ne peuvent avoir 
aljsolument tort; il est parfaitement vrai que les 
Grecs ont donné au monde le spectacle d'un liberti- 
nage elfréné en politique et en morale, et il est vrai 
qu'ils Font payé. Mais ce n'est ni leur politique ni 
leur morale qui se propose à l'admiration des siècles. 
Les plus grands flatteurs de la Grèce défendent ceci 
avec tout le reste ; encore n'est-ce point du tout ce 
qu'ils admirent et font admirer passionnément, par- 
faitement. De leur avis comme de l'avis généi'al, ce 
qui n"a pas été égalé, ce que la Grèce nous a légué 
d'unique tient à l'ordre des arts, à l'ordre des sciences. 
Or, sur ces points l'art et les sciences, notre Grèce 
ne le cède ni à Rome païenne ni à Rome catholique 
pour le sens vigoureux, profond et grave de l'unité. 
L'art grec et la science grecque supportent la com- 
paraison avec ce que Rome et Paris ont constitué 
de plus un en politique, en morale et en religion. 

La science grecque est un modèle d'aspiration à 
l'unité. L'art grec, si rationnel, exprime la perfec- 
tion de l'unité. Pour un Grec, la beauté se confond 
avec l'idée même de l'ordre : elle est composition, 



188 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

hiérarchie, graduation. La beauté grecque n'affecta 
ni l'expression du caractère ni la recherctie de l'ori- 
ginal et de l'étrange. En aucune de ses merveilles, 
l'individu ne se confesse. Elles ne s'adressent pas à 
l'individu. Tout ce que Taine a dit, ce que M. Seippol 
répète des défauts de l'esprit classique français : 
sociabilité extrême, ardeur logique, prédominance 
de la raison mathématique, se retrouve dans l'esprit, 
dans le goût des artistes grecs. Leur statuaire ne 
vise pas à la ressemblance, elle veut le vrai général 
et vise à la beauté typique, à la fleur de vie éter- 
nelle. 

« L'homme, et noulhommequi s'appelle Gallias! » 
Cette parole du plus grand esprit de la Grèce après 
Phidias mesure le dédain qu'auraient opposé, de nos 
jours, l'intelligence et la sensibilité de la Grèce aux 
efforts variés de ce que nous appelons l'individua- 
lisme. Elle s'y opposa partout où elle fut elle-même 
et digne d'elle-même. 

Le vœu des Grecs fat de traduire la simplicité et 
la nudité essentielle de l'être humain, et ce fut aussi 
leur chef-d'œuvre. Cela se vérifie pour les poètes 
autant que pour les artistes, non seulement Homère 
ou Sophocle, mais le grand troupeau, si mêlé, de 
l'Anthologie. Il peut sembler banal de maintenir 
ainsi que les Grecs furent des classiques. Ce n'est 
pas notre faute si l'on ne sent plus la signification 
de ce mot tant redit ni la valeur des conséquences 
qu'on y laisse dormir. 

Bossuet, Maistre, Comte, ont i*aison sur la poli- 
tique grecque, dont l'échec historique n'est pas 
douteux; mais là où elle n'échoua point, mais daiu 



LES DEUX FRANGES. 189 

les choses où elle excella, la Grèce dunue uns leçon 
de communauté sociale, d'unité intellectuelle, d'ordre 
vivant. 

(]e qui est un est un. Ce qui n'est pas un doit 
se rapporter à Vun. Eurythmie, harmonie dans la 
sphère des arts. Dans les sciences, classification 
rationnelle. Rien de plus opposé à l'art romantique, 
à la culture germaine, à l'esprit de la Révolution et 
de la Réforme, à toute conception tendant à « cano- 
niser », et à tenir pour autant do règles les singula- 
rités de la conscience de chacun. Tout au rebours 
de cette diversité hideuse, la science est l'unité de la 
connaissance. 

Les Grecs ont eu cette idée les premiers, et ils ont 
commencé à la réaliser. Même en philosophie, où la 
diversité de ses jeux fut très grande, la Grèce ne 
s'est pas trompée sur l'unité du règne humain. Ce 
beau génie polythéiste, qui sentit fortement la dua- 
lité foncière du monde, se rendit compte qu'il faut 
bien redevenir unitaire ou unificateur toutes les fois 
que, s'étant libéré des choses, l'homme les soumet à 
la critique de la raison. « D'abord tout était con- 
fondu, r Intelligence vint et distribua toutes choses. » 
L'auteur de cette haute maxime a-t-il participé de la 
triste mentalité que poursuit et fiétrit M. Paul Seip- 
pel7 Était-ce un Français? un catholique? ou un 
Latin? Mais Tionien Anaxagore ilorissait cinq cents 
ans avant l'ère chrétienne, et l'on s'accorde à remar- 
quer que ce premier linéament de la sagesse grecque 
en fait prévoir le développement ultérieur. Il y a 
surtout dans le texte un verbe d'un sens lumineux 
et magnifique : « diekosmese », « mit en ordre ». 



190 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

La Grèce est toute là : un amour, un esprit, une 
volonté (V organisation^. Infirmité- ou lare, cela est 
g^rec essenliellemenl. 

Et cela devrait taire réfléchir les lecleurs de 
M. Seippel, l'aire discuter son point de départ hos- 
tile à toute pensée d'unité morale, enfin mettre en 
doute son jugement initial, son postulat premier. 
Notre unité, qu'il malmène si durement, et sans 
même l'examiner, ne serait-elle pas la condition de 
tout progrès, la base de toute culture? 

Si l'on pose ce^^doutes, on est amené à penser que 
M. Paul Seippel appelle « latin » ce qui, propre- 
ment, est humain. Les intérêts du genre humain 
suffisent à justifier également l'Empire romain, 
l'Église catholique, l'esprit classique et l'esprit fran- 
çais. 

III. — LE PRIX DU SAAG. 

Notre accusateur a d'ailleurs passé habilement en 
revue nos luttes séculaires pour l'unité. Il a recensé 
les cadavres, compté les plaies, catalogué les ini- 
mitiés et reproduit textuellement les injures que se 
sont renvoyées d'âge en âge, avec la verve du sang 
gaulois, les partis furieux qui nous ont déchirés. On 
aurait le devoir de relever ici beaucoup d'exagéra- 



1. II est bien curieux de noter (pi'à ceUc époque M. Seippel, 
germaniste fervent, définissait la (iermanie par quelque chose de 
très opposé à l'esprit d'organisation (1016). 

2. Note -pour le lecteur français. -- On trouvera dans la Bévue des 
Deux Mondes du 15 novembre Ï905, jjarue trois jours avant ceci, dans 
le Voyage à Sparte de Maurice Barris, un u Anaxagore « un peu dilTé- 
rciil, au moins sur les termes, de celui-ci (1905). 



LES DEUX FRANGES. 191 

lions, de recLifier les erreurs de fait, d'introduire les 
distinctions nécessaires. Mieux vaut montrer le vice 
intime du procédé. Le tableau pourrait être com- 
posé de traits plus exacts : il resterait injuste et faux, 
[)arce qu'il procède de la volonté systématique de ne 
retenir qu'un seul genre de faits. 

Une étude philosophique complète aurait, en effet, 
terminé l'examen de nos convulsions par l'examen 
des résultais qu'elles nous ont apportés ou non. Résul- 
tats dont chacun peut être discuté, mais dont la 
pensée ne peut être ni évitée ni passée sous silence, 
bien que M. Seippel ait cru pouvoir la néglig^er 
absolument. 

Par exemple, une terrible fçuerre de religion en- 
sanglanta le commencement de notre xni'= siècle. 
Guerre terrible, qui prit fin un beau jour. L'unité 
triompha. Louis IX monta sur le trône. Je ne peux 
m'empècher de me souvenir que ce règne fut un 
beau règne, et pour le monde et pour la France. 
Il en résulta plus de justice, plus d'ordre et plus de 
paix, et ce fut le point de départ d'un indéniable 
progrès. Si la lutte avait été dure, le prix en fut 
splendide. Au-dessus des deux Frances, leur unité 
supérieure s'épanouit. Le double élan guerrier n'avait 
pas été infécond. 

Même spectacle après nos déchirements du 
xvi" siècle'. Les catholiques n'ont plus affaire aux 
Albigeois, mais aux huguenots, et ceux-ci, grâce sans 



I. Xote pour le lccti>tr l'rançaii. — J'aurais pu rappeler qu'entre la 
Ruerre des Albigeois et la Réforme se place la querelle d Armagnac et 
de Bourgogne, et montrer quelle prospérité et quelle splendeur succé- 
dèrent, entre Charles VII cl Fran(;ois I". au dur choc politique illHJo/ 



192 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

doute à ce que M. Paul Seippel dénommerait leur 
(( catholicisme formel », se trouvent être d'impla- 
cables persécuteurs en même temps que des persé- 
cutés héroïques. Un choc de cinquante ans. Ba- 
tailles rangées, sacs de villes, massacres, supplices, 
prisons, aucune horreur ne manque, aucune misère, 
pas même l'invasion de l'étranger en armes ni les 
durs convois de l'exil. Cependant l'unité politique se 
reconstitue, et, avec elle, peu à peu, dans l'immense 
majorité des bourgs, des villes et des pays français, 
par des procédés très divers, où la persuasion, la 
fraude, la violence, ont des parts inégales, égale- 
ment considérables, l'unité religieuse tend à se 
refaire complètement. Ou'arrive-t-il alors? Ce de- 
vrait être l'intéressant pour M. Seippel. Il devrait 
se le demander si sou étude était complète. Quelle 
est la fortune de la France d'alors? Est-ce un désert, 
un cimetière? Osera-t-on dire de la France de 
Henri IV, de Richelieu ou de Louis XIV ce que 
Galgacus prétendit de la paix romaine, ce que 
l'Europe entière a répété de l'ordre dans Varsovie? 
Le xvii^ siècle français monta comme un soleil sur 
les champs de l'Europe. Il versa, avec sa puissance 
et sa gloire, le raffinement de l'esprit et la politesse 
des mœurs, le culte des sciences, l'amour des lettres 
et des arts, une direction intellectuelle et morale 
acceptée du monde entier avec joie et reconnais- 
sance, recherchée avec curiosité et passion. Cela se 
prolongea bien au delà du temps que dura le bonheur 
des armes du grand roi. Toute la première moitié 
du xvni* siècle en Europe, et je dis en Suède, en 
Russie, autant qu'en Allemagne et en Anglelerre, 



LES DEUX FRANGES. 193 

porta spontanément les couleurs de notre civili- 
sation nationale. De tels reflets supposent un foyer 
magnifique. Pouvons-nous oublier d'où venaient, 
d'où sortaient, d'où s'élançaient tant de lumières? 
Et comment nous résoudre à nommer inutiles ou 
absurdes ces conflits et ces guerres, pères et mères 
de tout, conflagrations qui aboutirent à construire 
cet ordre, à faire cette paix, à créer tant de vertu 
et tant de beauté? 

Avant donc que de condamner comme une ma- 
ladie interne, doublée d'un fléau pour l'Europe, les 
aspirations unitaires du cœur français, les philo- 
sophes étrangers seraient prudents de considérer ce 
qu'a fait la France toutes les fois que cette unité, ainsi 
désirée, a été conquise, même pour peu de temps. 
Ils se rendraient compte qu'elle est au moins chez 
nous une cause de la vigueur, de la prospérité, on 
peut dire en un sens de la liberté. 

La subordination n'est pas la servitude, pas plus 
que l'autorité n'est la tyrannie; quoique M. Seippel 
paraisse les confondre, la vieille France, aux jours 
heureux, l'a reconnu. Et, quels que soient nos senti- 
ments, le fait, lui, est certain : misérable quand elle 
est divisée, la France renaît à la gloire quand ses 
divisions disparaissent. Son, instinct le lui dit, sa 
mémoire le lui rappelle et sa raison le lui explique : 
ce n'est donc nullement, comme le croit M. Seippel, 
une obscure conséquence des poussées mécaniques 
de l'atavisme. 

Comme ont pu le sentir le royaliste Cadoudal et 
le jacobin Robespierre, ainsi le plébiscitaire Dérou- 
lède et le parlementaire Anatole France ont pu avoir 

13 



194 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

le sentiment plus ou moins net que c'est dans l'unité 
des esprits, des cœurs et des mœurs que la commu- 
nauté dont ils sont les membres retrouvera son 
assiette et son mouvement, sa tradition première et 
la promesse de ses destins civilisateurs. Mais, si 
l'expérience déjà faite le vérifie, la raison, le calcul, 
annoncent un même effet pour l'avenir. Tout nous 
donne à penser que la fatigue n'est point vaine ; on 
se reposera après avoir bien combattu, et combat 
et repos nous feront une postérité plus résistante et 
mieux exercée. Le résultat final n'excuserait ni la 
cruauté ni l'iniquité; cependant il existe et lui 
aussi il doit donc compter. Il s'appelle la France, 
ouvrage de l'action, produit des combats et des 
larmes du peuple français. 

Ceci vaut-il cela? Nos stades de synthèse com- 
pensent-ils, justifient-ils nos stades de critique et de 
division? La France, étant mise à ce prix, paye-t-elle 
son prix de larmes et de sang? M. Seippel ne pose 
même pas la question, mais son silence contient une 
réponse négative. Je m'abuse beaucoup, ou chaque 
page de son livre dit que la France ne pouvait avoir 
le droit d'acheter aussi cher sa place au soleil. Quel 
que puissent être les services rendus à la cause de la 
civihsation générale, ce principe de l'unité, cette loi 
de lutte violente pour l'unité, ne paraît acceptable 
ni moralement, ni politiquement : — Loi romaine et 
principe catholique. Au feu, maudits! Je ne veux 
plus sentir un souffle empesté sur le monde.... 

Les vieillards de Troie se montraient moins rudes 
pour cette Hélène de qui venait le malheur. Tout 
en formant le vœu qu'elle fût renvoyée sur les vais- 



LES DEUX FRANGES. 195 

seaux rapides, ils ne s'étonnaient pas que pareille 
beauté eut produit si vaste incendie : « Non, il ne 
faut pas s'indigner si Troyens et Achéens aux belles 
cnémides ont souffert si longtemps de si grands 
maux pour une pareille beauté! Elle porte au visage 
un étrange reflet des divinités immortelles.... » 

M. Paul Seippel est trop sage pour se laisser tou- 
cher par la ressemblance des dieux. 

IV. — THÉOCRATE OU NATIONALISTE? 

Pourtant, quand on ferme le livre, on est bien 
tenté de penser que ce grand sage a sa faiblesse, 
que ce critique et ce négateur impavide a sa divi- 
nité en l'honneur de laquelle il fait des folies et 
dont toutes ses pages répètent le nom adoré. Elle 
s'appelle Liberté. Mais, quand il s'agit d'en bien 
définir l'idée précise, il se contente de redire avec 
aniour le même nom. Est-elle plus qu'un nom? Il 
faut bien se le demander. M. Seippel ne la caracté- 
rise nulle part de manière satisfaisante. 

A l'examiner de très près, on découvre qu'il 
entend par ce mot un grand souci de tolérance et 
l'esprit de la curiosité infinie ; c'est la volonté de 
tout connaître, c'est la faculté de tout admettre, 
de tout recevoir et de souffrir tout avec une égalité 
d'âme qui, en certaines conditions, peut atteindre 
à la grandeur d'âme, en d'autres, ressembler à 
Sganarelle consentant. Cette Liberté ainsi faite, 
M. Seippel ne lui assigne point de rang particulier, 
ni de place déterminée dans le chœur des saintes 
idées; mais l'attestant ou l'invoquant à tout propos, 



19G QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

il agit comme si elle était la première d'entre toutes 
les choses et que cette priorité fût un axiome absolu. 
Elle est le bien, et son contraire c'est le mal. La 
Liberté nous est établie en principe et en juge de 
tout : c'est le critère et la mesure, c'est la règle et 
c'est la substance, c'est la matière et c'est la loi. Je 
n'exagère aucunement. 11 y a là une morale, une 
religion, une théologie. Le lecteur imaginatif verra 
s'élever des Deux Frances un temple magnifique qui, 
des pavés aux voûtes, des fondements à la coupole, 
porte la même dédicace enthousiaste à la dignité, à 
la joie, à la puissance, à la douceur et à la lumière 
de la Liberté. Elle est tout; elle doit présider à 
tout, régner sur tout, pourvoir à tout, ne cesse-t-il 
de nous redire. Car il le croit de tout son cœur. 

Mais dès lors, comment se fait-il qu'en se portant 
au delà des parvis du temple, en assurant mieux le 
regard, le fond de sa nef nous découvre un autel où 
le sang ruisselle, où palpite le corps d'une sainte 
victime égorgée et déshonorée? Comment ce servi- 
teur de la Liberté put-il s'armer du couteau litur- 
gique et sacrifier mille ans de l'histoire d'un peuple, 
sacrifier ce peuple même, notre peuple tout entier, 
lui à qui sa doctrine de curiosité et de tolérance 
défendait de faire périr rien d'humain? 

La contradiction serait inextricable dans le domaine 
théorique. 

M. Seippel réprouve comme persécutrice, c'est-à- 
dire comme à peine digne d'une philosophie fran- 
çaise, la maxime (commune à MM. Renouvier, Pillon 
et leur école) qu'il n'y a point de liberté contre la 
liberté. Ce jacobinisme, évolution dernière du libé- 



LES DEUX FRANGES. 197 

ralisme français, le révolte et l'écœure : mais que 
dit-il d'autre pourtant quand il prononce sa condam- 
nation contre le dernier fond de l'esprit français? 

Croit-il que ses rigueurs, pour être purement mo- 
rales et confiées tout uniquement au papier, ne sont 
pas susceptibles, si elles sont lues et comprises, 
d'inspirer des rigueurs de fait? Ce serait mal con- 
naître la nature de l'homme. Il flétrit l'unité. Des 
penseurs moins abstraits et plus expéditifs mettront 
en pratique sa flétrissure, et ce sera sur le dos de 
nos unitaires; c'est proprement ce que faisait à Bue- 
nos- Ayres le dictateur Rosas. « Mort aux sauvages 
unitaires I » était sa devise choisie. Ce fédéraliste, 
partisan résolu d'une libre diversité, inventa la 
tyrannie la plus « une » et la plus sanguinaire du dix- 
neuvième siècle, et probablement de tous les siècles. 
M. Paul Seippel me dira que Rosas était un Latin. 
Un peu mâtiné de gaucho! Mais, ouvrant au hasard 
l'histoire de la vertueuse Germanie (aux annales de 
la Guerre des Paysans, si l'on veut), on trouverait 
d'assez rudes exemples de la brutale intolérance 
qu'un prêche libéral peut conseiller à des libéraux 
impulsifs'. 

Le livre des Deux Frances est un acte : qu'il le 
veuille ou non, l'auteur enverra sortir d'autres actes, 
qui seront bien capables de contredire les parties 
modérées de sa philosophie. Ils pourront être vio- 
lents. Ces violences pourront ne pas être favorables 
à la France. Une des tendances, certaines, de son 
livre est d'exciter contre la France l'opinion des 

1. Nous n'avions pas encore vu le sac de Louvain (1916;. 



498 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

peuples de l'Europe : cette tendance réprésente 
des blessés, des mourants, des morts. 

— Ni jjIus ni moins qu'un livre qui soutiendrait 
la thèse contraire^ peut-il répliquer. 

— C'est exactement ce que je pensais. Toute 
action propage l'action. tolérance! liberté*! 

Reste donc à savoir comment un libéral a bien pu 
écrire ainsi un livre qui est un acte, qui suggère 
des actes, un livre qui choisit, qui prend parti, qui 
ne s'en tient pas, comme le voudrait le libéralisme 
complet, à une position d'indifTérence et d'équidis- 
tance entre les contraires. A quelle source a-t-il 
puisé le désir de se prononcer aussi nettement pour 
une opinion aussi vive, laquelle peut avoir des con- 
séquences farouches? La réponse à cette question 
est de nature à rassurer nos malheureux unitaristes 
et nationalistes français. 

On va voir que Fauteur des Deux Frances est un 
frère : théocrate de la liberté à son premier abord, 
il se révèle ensuite un nationaliste et un tradilion- 
naliste fort strict. Ce n'est point du tout sur nous- 
mêmes qu'appuie le fort de sa pensée dans le livre 
qu'il nous a consacré. Il ne songe qu'à son pays. Il 
ne traite que de la Suisse'. Son livre a cette fin 

1. En réimprimant celte critique de 1905 qu'un lecteur bienveillant 
pourrait traiter de prophétie, je n'ai aucune intention de convaincre 
M. Paul Seippel d'avoir été un mauvais homme, ni ennemi de notre 
pays. Je n'en ai qu'à son germanisme exalté, qui se développait aux 
dépens de la France. Des amis suisses me disent qu'il s'est multiplié 
pour nos pauvres blessés. D'autres me font remarquer, d'autre part, 
qu'il s'est fait le cornac de cet imbécile vaniteux de Romain Rolland. 
Pour ma part, je ne puis oublier lo service rendu au peuple et à 
l'Etat français par le Journal de Genève, auquel M. Paul Seippel colla- 
bore. 

2. Pour le lecteur français. — Il y aurait une intéressante étude à 



LES DEUX FRANGES, 199 

pratique, éminemment sociale et civile, d'avertir ses 
concitoyens, de garder et de détourner les habitants 
de la Suisse romande des exemples pernicieux qu'ils 
pourraient recevoir de nous. Ces districts de la 
Suisse, usant de notre langue, sont les plus exposés 
à notre influence. Or, cette influence, M. Seippel ne 
veut pas en nier le charme, mais les dernières lignes 
de son introduction sont témoins qu'il en distingue 
tout « le danger », 

Ne prenons, dit-il, de la leçon de la France, que 
a ce qui peut s'accorder avec les traditions que nous 
<t entendons maintenir. Ayons, continue-t-il, une at- 
« titude de vigilante critique » ; ayons-la d'autant 
plus que « la France s'écarte le plus de la voie que 
« nous voulons suivre ». 

M. Seippel invoque à l'appui « le gros bon sens 
helvétique ». On ne sera point dupe de ce détache- 
ment. Ce bon sens national, M. Seippel le proclame, 
avec tendresse, avec poésie et passion, une condi- 
tion nécessaire de « la cohérence de sa substance 



écrire sur la vigueur de cet esprit patriotique et nationaliste chez cer- 
tains écrivains de la Suisse romande. Le Journal des Débats a publié 
un jour une préface de M. Philippe Godet à un ouvrage d'intérêt euro- 
péen. Je n'ai pu lire sans plaisir les lignes suivantes : 

« Cela dit, nous prévenons loyalement ceux qui l'ouvriront qu'en le 
composant nous avons p.ensé tout d'abord aux lecteurs ncufchâtelois et 
suisses. C'est pour eux que nous avons niulliplié les traits d'histoire 
et de vie locales. Il le fallait, si nous voulions faire œuvre vraiment 
utile, en sauvant de la destruction ou de l'oubli une foule de rensei- 
gnements, de traditions, d'anecdotes, qui ont leur prix pour ceux qu'ils 
concernent directement. 

« Ainsi compris, notre ouvrage paraîtra terriblement touffu aux 
lecLeurs étrangers. » 

O Manlovanol disait Sordollo en embrassant Virgile. Sans être tous 
deux de Mantoue et sans appartenir à la même patrie, deux hommes 
peuvent se saluer avec sympathie quand ils se reconnaissent un cer- 
tain degré de piété patriotique (1905). 



200 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

grise ».... Son cri de sollicitude civique est aggravé 
et motivé par une affirmation de sens .très général : 
« Il existe dans Vordre de l'esprit un droit de légi- 
time défense ». Conclusion : « Nous tentons d'en 
faire usage ». Rien- de mieux. Mais disons-nous autre 
chose en France? Et quand on élève de pareils bas- 
tions, comment peut-on traiter nos modestes tran- 
chées de « grande muraille de Chine » ? 

Il devrait sympathiser avec notre nationalisme. 

Nous sympathisons, quant à nous, avec le sien. 

Il est vrai que le sien peut expliquer certains dé- 
tails de sa pensée qui, jusque-là, nous semblaient 
incompréhensibles, surtout sa conception et son 
culte de la Liberté. 

Tolérance, curiosité, avons-nous défini. Prenez 
garde que ce sont là les deux éminentes qualités de 
votre nation. C'est par l'opération de votre curiosité 
que j'écris ceci dans un journal de Genève. C'est 
par l'opération de votre tolérance qu'il vous sera 
permis de lire et de discuter de sang-froid mes hor- 
reurs. Lorsque M. Seippel s'élève contre notre pas- 
sion de l'unité, quand il refuse d'en admettre ou le 
principe ou les produits, ce n'est pas un système de 
philosophie générale, non, c'est l'âme de son pays 
qui l'indigne et qui le soulève. Nos revers, nos 
désastres, nos catastrophes lui en paraissent exem- 
plaires et mérités. Cela nous apprendra, de n'être 
point nés à Genève. Tels sont, dit-il, les fruits et les 
conséquences de ce que peut et doit entraîner la 
fatale méconnaissance des solides coutumes, des 
.orles traditions, des états d'esprit tutélaires, qui 



LES DEUX FRANGES. 201 

font la cohérence de ma substance grise, la fermeté 
de mon pays ! Ah ! si la France avait eu l'esprit de la 
Suisse! Ah! si, nous copiant en 1789, les Français 
nous avaient compris! Et s'ils avaient été capables 
de nous imiter ! 

Il croit aimer la Liberté, mais il n'aime, au vrai, 
que la Suisse. 

Un rapprochement concret fera saisir l'étendue 
de la dilïérence. Dans son fameux poème anarchique 
et cosmopolite de 1840, Lamartine disait : « La Li- 
berté, c'est mon pays »'. Il voulait dire et croyait 
penser que sa patrie, sa cité serait partout où il 
serait libre. L'auteur des Deux Frances retournerait 
le sens du vers pour se l'appliquer : il ne serait bien 
libre que sous la protection du génie national. Sa 
Liberté, c'est son pays. Réduit à ces termes, notre 
différend avec M. Seippel diminue à vue d'œil : il 
sait que la variété est la condition de l'existence et 
l'élément de la tradition de la Suisse; il défend donc 
la variété. Nous voyons que l'unité, chez nous tradi- 
tionnelle, reste pour nous le plus nécessaire de tous 
les biens; l'unité en France est seule féconde^; pour- 
quoi n'userions-nous pas du « droit de légitime dé- 
fense » en faveur de notre unité? 



1. V. p. 2i3 de ce livre. 

2. Pour le lecteur français. — Le cardinal Merry delVal, dans une 
récente conversation avec M. de Noussane, de l'Echo de Paris, disait 
de la race latine : « Elle ne peut rien de grand, de bon, de durable 
partout où elle se laisse emporter, désunir par l'orgueil et l'ignorance 
de l'individualisme. » Préjugé, répondra M. Seippel selon sa thèse. 
Préjugé latin. Si je transcris la formule, c'est qu'elle se trouve dans 
la bouche d'un cardinal de l'Eglise romaine, né d'un père espagnol et 
d'une mère anglaise qui, par position, a dû beaucoup voir et sentir de 
tous les éléments du problème que nous traitons. 



202 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
V. — ESSAI d'une synthèse d'idées suisses 

ET d'idées françaises. 

Mais, vraiment, n'est-ce pas étroit? Èles-vous sa- 
tisfait de pareille distribution? 

Un temps peut sans doute venir où ce sera la 
seule possible en Europe. Chaque nation, chaque 
civilisation, si le mouvement commencé continue, 
s'enfermera jalousement dans le principe qui la 
constitue et dans le caractère qui la distingue. On 
sera traditioniste suisse ou français, nationaliste 
anglais, allemand ou russe ; et l'on sera homme de 
moins en moins. Mais, à la lumière de ce qui reste 
d'humanité dans le monde, cherchons ce que la 
France peut et doit accepter de la liberté suisse, et 
ce que la Suisse aurait à gagner du chef de l'unité 
française. 

La liberté de M. Seippel, propriété cantonale et 
propriété fédérale assurément, mais aussi attribut 
communicable à l'espèce humaine, voyons-la sous 
l'aspect le plus général : dans l'exercice de l'intelli- 
gence*. 

La curiosité et la tolérance, l'hospitalité de l'es- 

1. Pour le leeteuv français. — Platon, dans la République, se sert du 
« social )> pour découvrir « l'individuel ». Il ne paraît point illégitime 
ni superflu de suivre un ordre inverse et rechercher dans la vie indi- 
duelle de la pensée le prototype, le modèle simplifié de ce qui se passe 
dans la vie sociale et politique. Ce procédé permet l'étude du pro- 
blème de la liberté et de l'unité sur le terrain le plus neutre, le moins 
irritant, et sans diminuer la rigueur de cet examen; si, en effet, ce que 
je dis de la subordination du principe de liberté est trouvé juste quand 
on l'applique à la vie solitaire d'un seul esprit humain, les mêmes con- 
clusions seront d'autant plus vraies, et à plus forte raison, appliquées 
au fonctionnement de la société (1903). 



LES DEUX FRANGES. 203 

prit, sont les éléments nécessaires de toute pensée. 
Sans la curiosité, aucun savoir n'existerait et, sans 
la tolérance, son trésor n'augmenterait pas. 

Un esprit n'a de vie qu'autant qu'il s'efforce et 
s'élance, impatient de s'accroître et de s'enrichir. 

Il n'acquiert définitivement ses richesses qu'à la 
condition de supporter le trouble et l'embarras que 
lui causent en premier lieu tous ces approvisionne- 
ments étrangers. 

Consentir au malaise de la surprise, en extraire 
une joie vivace, désirer la secousse de l'inconnu, 
aimer à se trouver désorienté et perplexe, cultiver 
la sensation de l'inquiétude et de manière à s'en- 
durcir contre celte épreuve, c'est la préface néces- 
saire de tout mouvement méthodique de la raison. 

Célérité à s'entr'ouvrir, constance et fermeté dans 
la suite de cet effort, c'est ce qui permet à nos sens 
et à notre esprit d'accueillir les hôtes nombreux et 
bourdonnants, chargés de biens mystérieux sans 
lesquels nous végéterions dans l'ignorance, l'inertie 
et la fatuité. 

Donnerons-nous libre pratique? Permettrons-nous 
libre séjour? Sans la bienveillance du seuil, nul 
commerce, nulle assimilation, nul échange avec le 
dehors. Je suis bien d'accord là-dessus avec M. Seip- 
pel, et la Réforme, et l'âme de la Germanie, et je 
recommande, à l'égal des vertus fondamentales, 
une attention respectueuse envers les nouveautés, 
un examen sérieux, une étude loyale de tout ce qui 
se montre à l'entrée du château-fort de l'inteUigcnce. 
Portes ouvertes, oui. Et il est beau, et il est bien 
qu'il en soit ainsi. Cela veut-il dire qu'il n'y a que 



204 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

cela de beau et de bon? Cela empêche-t-il qu'il y ait 
meilleur et plus beau? Le tort essentiel du principe 
de liberté, c'est de prétendre suffire à tout et tout 
dominer. Il se donne pour l'alpha et pour l'oméga. 
Or, il n'est que l'alpha. Il est simple commence- 
ment. 

En effet, voici les vertus de l'hospitalité la plus 
large bien exercées. Vous avez réuni vos échantil- 
lons de ce que l'univers mental et moral a connu de 
plus intéressant. Votre piété les a tenus en parfait 
état de conservation. Vous ne les avez point meur- 
tris ni altérés. Ils sont là. C'est fort bien; qu'allez- 
vous en faire? Vos imaginations, vos mémoires, 
regorgent. Que vont devenir tant de biens? A moins 
de vous borner à les mettre sous vitre à la façon des 
collectionneurs ou d'en jouer en sceptiques et en 
dilettanti, vous allez en user, vous allez les traiter, 
vous allez essayer d'en tirer quelque chose. Quoi? 
Ni la curiosité ni la tolérance ne vous l'apprendront. 

La curiosité et la tolérance ne vous en appren- 
dront ni le moyen, ni la voie, ni la direction. Elles 
vous ont procuré les matériaux, ou les possibilités 
de Taction. Les fins, les règles de l'action, ne sont 
aucunement en elles. 

L'abondance et la variété de leur apport continu 
auront même dû établir en vous un doute et un 
désordre qui entraîne un certain degré d'impuis- 
sance et d'immobilité. Pour agir, maintenant, il 
faut choisir, il faut classer. Toute la vie est dans ce 
problème d'organisation. Selon quel principe clas- 
serez-vous? Que metlrcz-vous en premier lieu, que 
mettrez-vous en second lieu? La curiosité est curieuse 



LES DEUX FRANGES. 205 

de tout, la tolérance tolérante de tout, ceci et cela 
au même degré. Tous les objets, s'équilibrant, ob- 
tiennent ainsi une valeur uniforme, un prix équiva- 
lent. Tout s'aligne au môme niveau*. Le principal 

1. Pour le lecteur français. — L'arbitraire, la fantaisie et le hasard 
peuvent seuls intervenir dans le choix, décréter une préférence lors- 
qu'on en est réduit à cet étal de « liberté » pure. — Ces pages se trou- 
vaient écrites depuis plusieurs jours quand l'illustre écrivain qui a 
tiré son nationalisme de son individualisme, Barrés a publié dans la 
jycw drs Deux Mondes (15 novembre 1905) un ]'oynge à Spnrle où se 
trouve indiqué l'état d'inerlie auquel nous accule inévitablement la 
doctrine individualiste tolérante de tout, parce quelle établit, d'une 
balance égale, échec bilatéral et annulation réciproque des droits 
antagonistes. 

L'exemple fourni par Barrés est admirablement clair. 

Un antiquaire et un archéologue disputent. L'antiquaire regrette 
que l'onaitdémoli la tour franque de l'Acropole; l'archéologue soutient 
que ce fut bien fait. Alors l'antiquaire s'écrie, ou h peu près : « Vous 
gênez, avec vos études et vos piétés que je respecte, mes études et 
mes piétés qu'il faut également respecter. » Qu'est-ce à dire? Si l'archéo- 
logue s'arrête et, respectueux des piétés de l'antiquaire, s'il relient le 
pii' et les démolisseurs, voilà que ses propres études vont souffrir à 
leur tour et pouvoir se dire « gênées ». Ce voisin qui l'oblige à se 
croiser les bras lui transmet le même désagrément qu il veut s'épar- 
gner. L'action négative imposée à l'archéologue au nom des études et 
des piétés de l'antiquaire constitue elle-même une entreprise, une 
violence contre ses études et ses piétés archéologiques. Il est prié de 
mortifier son désir dans la crainte de mortifier celui du prochain. 
Démolir devait gêner l'un. Ne pas démolir gêne également l'autre. La 
thèse de Végal respect n'établit même point des deux parts l'absence de 
gêne. L'action oppressive subsiste. Il n'est de changé que les rôles. 
L'oppresseur devient opprimé, l'opprimé oppresseur jusqu'au prochain 
tour de la roue. 

Cela est bien la vie. On ne peut éviter d'agir ni d'être agi, de gêner 
ni d'être gêné. S'abstenir n'est qu'agir sur soi et contre soi.... Mais en 
pratique, lorsque deux esprits se trouvent animés de ce grand respect 
niuluel, cela doit finir par des coups. Le bâton ou la courte paille, 
>olutions qui départagent! Or, nous disons : une doctrine supérieure 
serait en état de fixer entre les deux actes possibles ce qui est le meil- 
l'-ur. 

En théorie, cette doctrine supérieure n'est qu'un possible objet d'un 
vœu plus ou moins discret de la pensée. Mais dans la pratique, elle 
est avidement réclamée. Sans le froment substantiel de ce critère, 
lonte la vie active s'engourdit et s'éteint. Les principes négatifs suf- 
fisent bien tant qu'on n'a pas de décision à prendre, tant que l'action 
ne s'impose pas : au delà, se manifeste leur faiblesse. L'esprit humain 
se meut. Il ne supporte pas l'équilibration des cristaux. Son élan le 



206 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

OU le secondaire, l'anléccdent ou le conséquent, le 
préférable ou le postposable, voilà ce que les purs 
flambeaux de la Liberté ne feront jamais distinguer, 
La Liberté est utile, elle est nécessaire pour per- 
mettre à une multitude d'être assemblée ; mais cette 
nécessité n'a d'égale que son incapacité radicale 
quand il s'agit de distribuer cette multitude et d'as- 
signer à chacun l'ordre et le rang de sa fonction. 

Que l'on puisse vivre dans ce désordre, nul doute. 
Que l'on puisse même y agir, c'est possible encore, 
bien que l'action sans règle ne soit qu'une agitation. 
Agir avec méthode, vivre humainement et raisonna- 
blement, requiert d'autres principes que la liberté 
des éléments reçus, subis, considérés. Certes, par 
désespoir de trouver la classification satisfaisante 
ou la hiérarchie supportable, on peut se résigner au 
modus vivendi qui juxtapose les contraires et con- 
clut la plus médiocre des trêves entre droits équiva- 
lents et forces irréductibles. Un esprit énergique ne 
trouve là qu'une sensation de défaite. Lui donne-ton 
cet arrêt pour provisoire, c'est alors qu'il s'atta- 
chera invinciblement à le dépasser. Et je demande 
ici encore : comment? 



jette au travail. Que veut-il? OEuvre de dieu, changer, transformer, la 
face du monde. 11 n'écoute point le bouddhi.sle, ni Schopenhauer, ni 
Tolstoï. Dans quel sens agir, dans quelle direction, dans quelle 
mesure? Il se le demande sans cesse, be même que la vie naturelle 
consiste à se poser infatigablement la question : « Qui l'emporte? Qui 
prime? Qui sera le plus fort?)), car les contrats d'entraide et les 
pactes fédératifs sont eux-mêmes dans tous les cas importants, l'action, 
ou la réaction d'une hégémonie, on se fédère autour de quelqu'un ou 
contre quelqu'un, — ainsi, la vie intellectuelle répète : « Qui a tort? 
qui a raison? » 

Un esprit dit cela comme un cœur se contracte et se détend, c'est 
pourquoi nul libéralisme ne le satisfera (1905). 



LES DEUX FRANGES. 207 

Comment, avec le seul secours de la libre curio- 
sité ou de la libre tolérance? Si Ton veut remuer et 
vivre, il faut sortir de cet état de liberté comme on 
sort de prison. Il faut adopter un principe et s'en 
tenir à lui'. Ce n'est pas (comme le croit M. Seip- 
pel) pour anéantir toutes les idées différentes, c'est 
pour les composer autour de leur centre normal, 
pour les ranger et les graduer, au-dessous de lui, 
aussi nombreuses, aussi vivantes que possible, de 
manière à ne rien laisser d'inemployé et pour uti- 
liser plus ou moins toute chose. 

Type trop élevé peut-être? Type d'action humaine 
odgeant des facultés démesurées et des efforts de 
simplification magnanimes? C'est cependant ce type- 
là que réalise la plus humble opération d'arithmé- 
tique : l'enfant qui traite des fractions les réduit 
tout d'abord au même dénominateur. Il leur trouve 
un mètre commun, un point de fixité auquel il les 
rapporte. Le dernier des hommes de peine se livre 
exactement de même à des choix, à des distinctions, 
à des triages préparatoires. De la glaneuse au bûche- 
ron, de celui qui coupe les grappes à qui promène 
la charrue, il n'est aucune activité qui ne se pro- 
nonce tout d'abord en faveur de la chaîne puissante 
et bénigne de l'ordre. La liberté posa son trône au 
fond des lieux inférieurs, près du chaos et des forces 



1. Pour un lecteur français. — C'est-à-dire qu'il faut que le3 prin- 
cipes contradictoires également admis et tolérés soient évoqués, tra- 
duits, comparés, mesurés; il faut qu'ils luttent entre eux jusqu'à ce 
que l'un d'eux, wi seul, ait surmonté successivement tous les autres : 
ayant réglé ainsi les exclusiones débitas, il pourra dominer, diriger et 
conduire. Juge et critère, il jugera et critiquera. Il sera prince et pri- 
mera (1905). 



208 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

élémentaires : ce qui travaille et croît, ce qui monte 
et s'ordonne, ce qui prend figure de perfection est 
aussi ce qui consentit à l'entrave et à la mesure, ce 
qui s'est présenté au sublime frein de la loi. 

Un poème n'est point liberté, il est servitude : sa 
beauté se juge précisément au rapport des valeurs 
naturelles mises en jeu avec la sereine vigueur du 
rythme ondoyant qui les courbe. Une grande âme 
n'est pas liberté, elle est servitude : et sa grandeur 
s'estime, non moins précisément sur le rapport de 
ses énergies naturelles avec la règle supérieure qui 
les conduit. Une civilisation splendide, une nationa- 
lité éminente, se définiront par les mêmes traits : 
que leurs puissances se répandent dans le tumulte 
libéral et rien ne sera. Quelque chose n'en apparaît, 
fleur d'héroïsme ou de sainteté, fleur de majesté ou 
de grâce, qu'en raison de l'ordre secret qui ras- 
semble les divergences, compose les inimitiés. Sans 
la forme idéale, sans l'unité secrète qui les étreint 
jusqu'à leur extrême pourtour, le vent extérieur ou 
l'intime faiblesse les ramènerait vite à participer de 
cette liberté infinie que donne la mort. La mort 
seule admet, comprend, tolère, concilie tous les 
mouvements, dénoue tous les liens, brise toutes les 
chaînes, en un mot afl^ranchit de toutes sujétions 
et déterminations qui forment la trame essentielle 
de chaque vie, mais qui se resserrent et se com- 
pliquent dans la mesure de l'élévation et de la 
dignité de chaque vivant. 



LES DEUX FRANGES. 



VI. — TRANSACTIONS ET COMPROMIS ." 
LE NATIONALISME FRANÇAIS. 

La variété qui naît de la liberté est donc, en thèse 
très générale, matière première de la vie. Mais pour 
imposer à la vie sa direction, et les moyens de s'y 
tenir, sa destinée avec les moyens d'y atteindre, il 
faut quelque chose d'autre qui ne soit point varié, 
mais un. 

Vérifions et traduisons. 

Un État politique qui se borne à la liberté peut y 
trouver quelque bien-être. Mais qui vise au delà de 
l'état de conservation, qui dépasse le stade de sa 
consommation et de l'usufruit, qui veut produire 
avec intensité, progresser avec ordre, à plus forte 
raison conquérir et s'étendre, doit se forger une dis- 
cipline. Toute politique cV empire a dépassé la liberté. 
L'Allemagne eut besoin de la liberté pour « être », 
pour « compter » (1750-1850). Pour « acquérir » et 
« conquérir », l'unité fut indispensable. L'Angle- 
terre commença également par une phase de cu- 
riosité et de tolérance universelles ; mais il lui fallut 
se contraindre dès qu'elle voulut dominer. De même 
en Amérique : la politique de la porte ouverte (aux 
émigrants et aux marchands) coïncide avec l'éveil 
de sa vie économique; mais aspire-t-elle à régner, 
la ceinture des prohibitions ne fait que précéder un 
rudiment d'outillage guerrier. 

Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni les États-Unis, 
ne s'arrêtèrent donc à la liberté helvétique. Mais 
aucune de ces trois puissances n'est parvenue à la 

14 



210 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

discipline unitaire qui distingue la civilisation des 
Français. La France et la Suisse figurent donc les 
deux extrêmes de la série entre lesquelles on peut 
intercaler et combiner une infinité de moyennes. Eux- 
mêmes les Français passent parfois des compromis 
avec leur Unité, comme M. Seippel en Suisse prend, 
lui aussi, des libertés avec sa Liberté pour sa « légi- 
time défense », dit-il avec raison. 

Si donc M. Seippel voulait admettre ces principes, 
évaluer comme je le fais l'idée de Liberté et l'idée 
d'Unité, peut-être que je lui ferais des concessions 
qui lui paraîtraient importantes. Ou plutôt je ne lui 
ferais aucune concession. Mais je lui donnerais des 
nouvelles de France. Comme il me semble que le 
lui a reproché M. Edouard Rod dans le Journal do 
Genève, il les ignore visiblement, bien qu'elles soient 
d'hier. 

Je lui dirais : Vous rangez M. Ferdinand Brune- 
tière parmi les plus effroyables réactionnaires parce 
qu'il a construit une « équation fondamentale » ainsi 
conçue : 

Sociologie = Morale 
Morale = Religion 



d'où : Sociologie := Religion, 

« équation fondamentale » que de plus réaction- 
naires ou de plus progressistes que lui, des écrivains 
de la Gazette de France^ par exemple, ont irrévé- 
rencieusement parodiée : 

I. Gazelle de France, du ii septembre 1905. 



LES DEUX FRANGES. 2tl 

Brunetière = Ferdinand 
Ferdinand = Buisson 



d'où : Brunetière = Buisson ' , 

et vous ne savez pas que ce Brunelière farouche est 
le contraire d'un intolérant ou d'un fanatique. Il a 
maudit l'Inquisition. Il a flétri les Dragonnades. Il 
siège dans des Comités pour la liberté de l'ensei- 
gnement côte à côte avec les disciples de Monta- 
lembert et de Calvin, pêle-mêle avec des enfants 
d'Abraham. M. Brunetière est libéral, démocrate, 
républicain. 

Je dirais encore à M. Seippel. Il y a mieux ou pis, 
dans ce même ordre de la tolérance française, qui 
est, en vérité, une terre inconnue de vous : allez 
chez ceux-là mêmes qui tiennent M. Brunetière pour 
un fabricant de concessions anarchiques; pénétrez 
dans la caverne nationaliste de l' Action française et 
considérez-en le statut philosophique et relig-ieux : 
cette Congrégation non autorisée se donna une 
règle purement politique. Les Français s'y trouvent 
groupés sur un terrain non théologique mais natio- 
nal, sur une foi non religieuse mais patriotique. Il 

1. Noie pour le lecteur français. — Un lecteur de la Semaine de Geiu-ve 
me dit que voilà une simple plaisanterie. Ce n'était pas du tout une 
plaisanterie; c'était la transcription littérale du mauvais raisonne- 
ment de M. Brunetière qui consiste à dire : Une partie de sociologie 
égale une partie de morale, une partie de morale égale une partie de 
religion, donc la totalité de la sociologie égale la totalité de la reli- 
gion. Raisonnement trois et quatre l'ois sophistique et dans lequel il 
saute aux yeux que d'abord M. Brunetière conclut de la partie au tout, 
puis que les parties sur lesquelles il raisonne ne sont aucunement les 
mêmes au premier et au second terme de l'équation. On peut nous 
reprocher d'avoir fait de la logique amusante, mais elle est sans 
réplique (1903). 



212 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

y a là des panthéistes, des païens, des manichéens, 
des positivistes; l'on y rencontre un plus grand nom- 
bre d'excellents catholiques, de catholiques réguliers, 
catholiques du Syllabiis. Les uns et les autres ont 
ensemble adopté ïe critère de l'intérêt et de la tradi- 
tion de leur pays. Il est vrai qu'une circonstance 
heureuse — IHistoire de France en personne — 
impose, de ce point de vue, plus que le respect : 
l'admiration et l'amour du catholicisme. Mais ce n'est 
pas de notre faute. Nous ne pouvons pas, n'est-ce 
pas? changer cette histoire, dont M. Seippel a noté 
le tt catholicisme formel ». La religion de la patrie 
imposant aux plas incroyants l'amour de l'Église*, 
cette Église, à son tour, imposant aux Français le 
culte de la patrie, rien n'est plus naturel, ni plus 
ferme, ni en un certain sens plus « libéral » que ce 
compromis du Nationalisme français. 

Les deux nouvelles que je donne à M. Seippel lui 
prouvent qu'il se pourrait bien que la France fût 
moins éloignée qu'il ne le suppose de se découvrir, 
en dehors de l'unité rehgieuse absolue, un point 
d'équilibre et de conciliation satisfaisant. Seule- 
ment, et premièrement^ nous ne nous faisons pas 

1. Ce que dit M. Paul Seippel de l'Eglise de France me parait inexact 
et inique. Un esprit de ce rang, un philosophe de cette dignité aurait 
pu éviter de transcrire certaines basses plaisanteries anticléricales 
sur le culte rendu à saint Antoine de Padoue.« Dévotion inférieure », 
« retour au fétichisme! » C'est vite dit quand il s'agit, essentiellement, 
d'une des plus belles idées qui soient au monde, de la communion des 
vivants et des morts et du culte des intercesseurs héroïques. Toucher 
élourdiment à un tel domaine pour plaisanter les simples dont tout 
le tort est de concevoir simplement une magnifique pensée, blesse en 
moi, non des sentiments de piété et de foi, mais une considération, 
une amitié, une fraternité d'esprit que la plupart des pages de 
M. Paul Seippel, même les plus hostiles, m'avaient inspirées. (Cette 
note a paru avec l'article dans la Semaine de Genève.) 



LES DEUX FRANGES. 213 

d'illusion, qu'il ne s'en fasse aucune ! nous nous 
rendons compte que ce qu'il considère comme une 
supériorité est une infériorité certaine. Nécessité 
sans doute, mais contraire exact d'un progrès. Cela 
rétrécit la base du patriotisme, cela l'ébranlé. La 
patrie sans les dieux, la France sans l'invocation au 
Dieu qui aima les Français, sont des concepts dégé- 
nérés. Combien nos pères étaient plus heureux d'unir 
à leur enthousiasme pour cette terre de leur tombe 
et de leur berceau leurs belles espérances d'un 
céleste asile éternel! Autre malheur : voilà deux 
cents ans, ce catholicisme profond unissait morale- 
ment la France à une moitié de l'Europe ; au moyen 
âge, le même catholicisme avait fait de l'Europe 
entière un seul peuple. Du xiii^ siècle au xvi% duxvi* 
au xx'=, la décadence est double. On n'y peut rien? 
On peut toujours éviter de prétendre qu'on a gagné 
quand on a perdu. Un pis-aller inévitable, mais 
cruel, n'est pas un profit; ce qui peut être profi- 
table, c'est de s'en souvenir. 

Secondement, on a bien décrété que cette division 
des consciences françaises ou européennes était 
chose « définitive ». Mais ceux qui ont décrété n'en 
savaient rien. Rien n'assure la France contre ce 
que M. Seippel appellerait un retour offen.sif du 
catholicisme. La persistance de nos habitudes « ro- 
maines » qu'il retrouve partout peut en être l'indice. 
L'évolution se serait-elle prononcée dans un autre 
sens? Mais est-ce qu'il connaît la loi de l'évolution? 
A la supposer connue, qui en garantira le mode 
d'application? Tout cela est obscur, fragile, sujet 
à caution. Si la Réforme a coupé en deux notre 



212 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

y a là des panthéistes, des païens, des manichéens, 
des positivistes ; l'on y rencontre un plus grand nom- 
bre d'excellents catholiques, de catholiques réguliers, 
catholiques du Syllabus. Les uns et les autres ont 
ensemble adopté le critère de l'intérêt et de la tradi- 
tion de leur pays. Il est vrai qu'une circonstance 
heureuse — l'Histoire de France en personne — 
impose, de ce point de vue, plus que le respect : 
l'admiration et l'amour du catholicisme. Mais ce n'est 
pas de notre faute. Nous ne pouvons pas, n'est-ce 
pas? changer cette histoire, dont M. Seippel a noté 
le « catholicisme formel ». La religion de la patrie 
imposant aux plas incroyants l'amour de l'Église S 
cette Église, à son tour, imposant aux Français le 
culte de la patrie, rien n'est plus naturel, ni plus 
ferme, ni en un certain sens plus « libéral » que ce 
compromis du Nationalisme français. 

Les deux nouvelles que je donne à M. Seippel lui 
prouvent qu'il se pourrait bien que la France fût 
moins éloignée qu'il ne le suppose de se découvrir, 
en dehors de l'unité rehgieuse absolue, un point 
d'équilibre et de conciliation satisfaisant. Seule- 
ment, et premièrement^ nous ne nous faisons pas 

1. Ce que dit M. Paul Seippel de l'Eglise de France me parait inexact 
et inique. Un esprit de ce rang, un philosophe de celte dignité aurait 
pu éviter de transcrire certaines basses plaisanteries anticléricales 
sur le culte rendu à saint Antoine de Padoue. « Dévotion inférieure », 
« retour au fétichisme! «C'est vile dit quand il s'agit, essenliellenient, 
d'une des plus belles idées qui soient au monde, de la communion des 
vivants et des morts et du culte des intercesseurs héroïques. Toucher 
élourdiment à un tel domaine pour plaisanter les simples dont tout 
le tort est de concevoir simplement une magnifique pensée, blesse en 
moi, non des sentiments de piété et de foi, mais une considération, 
une amitié, une fraternité d'esprit que la plupart des pages de 
M. Paul Seippel, même les plus hostiles, m'avaient inspirées. (Cette 
note a paru avec l'article dans la Semaine de Genève.) 



LES DEUX FRANGES. 213 

d'illusion, qu'il ne s'en fasse aucune ! nous nous 
rendons compte que ce qu'il considère comme une 
supériorité est une infériorité certaine. Nécessité 
sans doute, mais contraire exact d'un progrès. Cela 
rétrécit la base du patriotisme, cela l'ébranlé. La 
patrie sans les dieux, la France sans l'invocation au 
Dieu qui aima les Français, sont des concepts dégé- 
nérés. Combien nos pères étaient plus heureux d'unir 
à leur enthousiasme pour cette terre de leur tombe 
et de leur berceau leurs belles espérances d'un 
céleste asile éternel! Autre malheur : voilà deux 
cents ans, ce catholicisme profond unissait morale- 
ment la France à une moitié de l'Europe ; au moyen 
âge, le même catholicisme avait fait de l'Europe 
entière un seul peuple. Du xiii*^ siècle au xvi'', duxvi*= 
au xx*^, la décadence est double. On n'y peut rien? 
On peut toujours éviter de prétendre qu'on a gagné 
quand on a perdu. Un pis-aller inévitable, mais 
cruel, n'est pas un profit; ce qui peut être profi- 
table, c'est de s'en souvenir. 

Secondement, on a bien décrété que cette division 
des consciences françaises ou européennes était 
chose « définitive ». Mais ceux qui ont décrété n'en 
savaient rien. Rien n'assure la France contre ce 
que M. Seippel appellerait un retour offensif du 
catholicisme. La persistance de nos habitudes « ro- 
maines » qu'il retrouve partout peut en être l'indice. 
L'évolution se serait-elle prononcée dans un autre 
sens? Mais est-ce qu'il connaît la loi de l'évolution? 
A la supposer connue, qui en garantira le mode 
d'application? Tout cela est obscur, fragile, sujet 
à caution. Si la Réforme a coupé en deux notre 



2fl QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

Europe, si la Révolution libérale et démocratique a 
tenté la même coupure en France, rien ne prouve 
qu'il soit impossible de recoudre et de cicatriser ces 
deux plaies. L'Angleterre a penché vers le catho- 
licisme. L'Allemagife.... Mais on ne voit rien du 
futur. Il ne faudrait rien affirmer. Je réponds à de 
vains prophètes par : Qui sait?... Quand bien même 
ils sauraient, quand le catholicisme ne devrait pas 
reconquérir son hégémonie d'autrefois, il ne serait 
pas démontré qu'une autre doctrine ne pût rallier 
les esprits et suggérer une unité de conscience 
toute nouvelle. Il y aurait l'Islam, si le positivisme 
n'existait pas. 

Troisièmement., on peut être sûr de ceci : quoi 
qu'il advienne et quelque paix qui nous soit promise, 
ni le drapeau jaune du pape ni les étendards verts 
de Mahomet ou d'Auguste Comte ne triomphe- 
ront sans de rudes combats et « jamais, jamais en 
France », jamais ne régnera sérieusement le prin- 
cipe métaphysique de la Liberté ou de l'Égalité des 
droits de toutes les doctrines. Cela serait contraire 
à tous les précédents, qui ne trompent jamais en 
chœur. Un Français dénué de passions intellec- 
tuelles, un Français qui ne s'échauffe pas, un jour 
ou l'autre, pour des idées, un Français qui n'allie 
point à la sagesse, à la raison héréditaire un secret 
fanatisme pour les types abstraits, ce Français-là 
mérite que vous recherchiez la nationalité de sa 
mère ou de son aïeul : l'enquête établira qu'il tient 
son origine de climats moins dorés, de races 
moins nerveuses et moins vibrantes. 

Dans un de ces poèmes qui ont la portée d'une 



LES DEUX FRANGES. 215 

prédication religieuse, mais aussi la valeur d'une 
observation de physique, Mistral dit à la race 
qu'abomine M. Seippel : 

Tu es la race lumineuse 

qui vit d'enthousiasme et de joie; 

tu es la race apostolique 

qui met les cloches en branle; 

tu es la trompe qui publie; 

tu es la main qui sème le grain ! 

Oh! le Français est bien « latin » sur cet article! 
Que les conditions nouvelles de sa vie commune le 
décident à refouler dans l'ordre privé ce qui touche 
aux préoccupations confessionnelles, il ne pourra 
changer grand'chose au tour de son esprit public, 
qui est d'un prosélyte. Il pourra dévouer cet esprit 
à autre chose que la religion proprement dite, mais 
avec la même passion et le même esprit de synthèse. 
L'athée André Chénier invoquait la déesse France. 
Nos modernes païens feraient comme lui. L'union 
purement politique, purement nationale, que nous 
conseille, non sans quelque imprudence, ]\L Seippel, 
ne peut donc affecter des allures froides. Elle aura 
nécessairement un air de croisade contre tout ce 
qu'elle rencontrera de non-français à l'intérieur. 
C'est du reste sur ce terrain qu'ont été engagées nos 
plus récentes querelles. Si l'auteur des Z)(??/a: Fronces 
se figure que notre antisémitisme, par exemple, est 
un mouvement confessionnel ou clérical, il en est 
bien mal informé; l'antisémitisme n'existe que parce 
que les Français sont réduits à se demander s'ils 
restent les maîtres chez eux. 



'216 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 



YII. — L ETRANGER EN FRANCE OU LA LIBERTE 
POLITIQUE. 

Notre querelle intérieure est politique. Ajoutons : 
nationale. 

Politiquement, en dépit de cent seize ans de Révo- 
lution et de trente-cinq ans d'une République dont 
tous les progrès électoraux ont coïncidé avec l'ac- 
croissement de la criminalité et de l'alcoolisme, 
après vingt ans d'une propagande collectiviste qui 
est un scandale pur en ce pays de moyenne indus- 
trie, de petite et moyenne propriété, où l'on compte 
près de vingt millions de ntraux, — politiquement, 
dis-je, — le corps de la nation n'est pas ébranlé : 
tant cette œuvre construite en collaboration par 
l'Église et la Monarchie avec les survivances de 
l'empire romain est fermement et solidement ma- 
çonnée! Mais, si la « Liberté » continue à faire des 
siennes, cela finira par craquer. 

Les années 1789, 1790, 1791 et 1792 ont été mar- 
quées en France par une série de « libérations » dont 
on n'a pas assez suivi les effets : la nation juive a été 
promue à l'existence civique, les huguenots, pros- 
crits ou émigrants de 1685, ont été rétabhs dans tous 
les droits communs. Les écrivains nationalistes ob- 
servent que nos juifs ainsi naturahsés n'ont cepen- 
dant pas cessé de former une communauté très 
particulière, un État très distinct de l'État français : 
leurs alliances constantes, soit entre eux, soit avec 
leurs congénères du nord et du sud de l'Europe, 
accentuent encore cette différence de la société 



LES DEUX FRANGES. 217 

juive et du reste de la société en France. Un grief 
analogue, quoique très différent dans son point de 
départ, est relevé contre les cinq ou six cent mille 
huguenots recensés parmi nous. D'un sang français 
irréprochable à Torigine, on regrette que leur dissi- 
dence intellectuelle et morale, les rapports qu'elle 
leur créait avec les plus redoutables de nos concur- 
rents étrangers, n'aient pas été corrigés et tempérés 
méthodiquement : une mentalité assez différente 
de la mentalité historique française devint le par- 
tage du monde protestant. Il en résulte de plus en 
plus une secrète guerre, non de race, non plus de 
religion, mais, en quelque sorte, de civilisation, de 
pensée et de goût; je dirai hardiment que, de ce 
côté de la France, la plupart des éléments qui ne 
sont pas étrangers, ni mêlés d'étrangers, sont très 
certainement exposés à devenir tels *. Une colonie 
étrangère très remuante et très influente se forma 
enfin sur la lisière de ces petits mondes trop carac- 
térisés et trop séparés. Joignez une société secrète, 
venue, disent les uns d'Allemagne et, selon d'autres, 
d'Angleterre, qui semble avoir servi de lien général, 
de bureau d'embauchage et de recrutement à ces 
Français trop récents ou trop pénétrés d'influences 
hétérogènes : la franc-maçonnerie. 

Organisation maçonnique, colonie étrangère, so- 
ciété protestante, nation juive, tels sont les quatre 
éléments qui se sont développés de plus en plus dans 
la France moderne depuis 1789. Il est très remar- 



1. J'ai traité la question dans un chapitre de mon livre la Politique 
religieuse (I, v.) d'après le document fourni par un protestant émi- 
nent M. Onésime Reclus. 



218 OUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

qual)le que rintroduction, le retour ou les progrès 
de ces quatre éléments aient coïncidé : 

1" Avec la chute de la dynastie nationale, axe de 
notre État; 

2« Avec la désorganisation de la noblesse et du 
clergé ; 

0° Avec la ruine des corporations ouvrières ; 

A" Avec l'abolition des privilèges propres aux 
villes et aux provinces; 

5" Avec l'institution des départements, unités ter- 
ritoriales, absolument fictives, souvent contraires aux 
traditions, aux habitudes et aux intérêts locaux; 

6" Avec la persécution du catholicisme; 

7° Avec l'établissement du partage égal des héri- 
tages qui limite l'autorité des pères de famille et 
diminue la natalité; 

S" Avec l'achèvement de la centralisation; 

9° Avec la domestication de la science, par la 
mainmise des bureaux sur les académies et l'Uni- 
versité. 

Ces neuf coïncidences ont fait la fortune des Pou- 
voirs nouveau-venus. En effet, l'État royal décapité 
et la famille débandée, la profession désorganisée, 
le gouvernement provincial et communal paralysé 
ou anéanti, que pouvait devenir l'ensemble de la 
société française? On l'a dit et redit : une poussière 
d'individus, un désert d'atomes. Dès lors, dans ce 
désert, d'abord soumis à l'autocratie napoléonienne, 
livré ensuite à des régimes d'une insigne faiblesse 
ou d'un anonymat complet, devait prévaloir peu à 
peu, à la faveur du mécanisme centralisateur, la 
puissance de ces étrangers que liaient soit le senti- 



LES DEUX FRANGES. 210 

ment int'h-ieur de leurs différences par rapport au gros 
de la nation, soit la pression externe de la défiance 
instinctiv'e, de Taversion physique et de la très natu- 
relle inintelligence que la nation leur témoignait. 

Ces minorités ont fini par constituer automatique- 
ment, et sans y avoir grand mérite, les seules orga- 
nisations distinctes et libres, sur ce territoire livré 
d'un bout à l'autre au fonctionnariat, même reli- 
gieux. Le seul contrepoids à leur force provint des 
Congrégations. Mais celles-ci ne pouvaient pas exister 
sans révéler quelque puissance, et leur puissance 
inquiétait naturellement un pouvoir centralisé, de 
sorte qu'elles ont été soumises à un régime de tribu- 
lations périodiques qui leur interdisait de rien fonder'. 

Le rôle des juifs, des protestants, des étrangers 
fraîchement naturalisés et des organisations ma- 
çonniques ressembla donc de plus en plus à un pri- 
vilège public. Privilège de fait, qui put être ignoré 
d'un certain nombre de ceux qui en bénéficient; 
leurs oligarchies fédérées par un intérêt naturel n'en 
ont pas moins tout pris : Finance, Conseil d'Etat, uni- 
versités, magistrature, administration, académies. 
Ce serait encore peu de chose si la direction des af- 
faires nationales n'était viciée par la prépondérance 

1. Pour le lecteur français. — Il tombe d'ailleurs sous le sens que, 
tout dabord inconsciemment, par simple rancune historique et reli- 
gieuse, et peu à peu par expérience et conseil, finalement par sj'stème 
politique, juifs, protestants, maçons, métèques, devaient bien cons- 
taler que les Congrégations étaient, en France, leurs plus grands 
ennemis naturels : un gouvernement anticatholique pouvait beaucoup 
sur le clergé séculier au moj'en du Concordat, du budget des cultes 
et de la filière administrative; sur les Congrégations, il ne pouvait 
rien que les supprimer. Il est à observer qu'avant de procéder à la 
séparation, on a édicté une législation rigoureuse contre ce clergé 
autonome et organisé IP^'o). 



220 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

de ces éléments étrangers excentriques à la nation! 

... A la vérité, quand on fait observer que cent 
mille juifs, plus cinq ou six cent mille francs-ma- 
çons et quelques milliers de métèques forment un 
bien faible total comparé aux trente-huit millions 
de Français. — « Oubliez-vous, répondent les nou- 
veaux venus, que nous sommes aussi une élite et que 
nous formons iine véritable aristocratie'^ » 

Les nationalistes n'oublient pas cette prétention. 
Seulement ils la contestent. Une élite digne de ce 
nom ne se maintient pas au pouvoir en sacrifiant 
tout, même l'ordre, même l'avenir national, aux 
envies et aux convoitises du nombre. Une aristo- 
cratie véritable n'affermit pas son règne sur les 
infâmes libertés du cabaretier. Une aristocratie au- 
rait respecté la religion en tant que force tradition- 
nelle et se fût gardée de prêcher le régime du 
moindre effort. Ni la Vertu, ni la Raison, ni la 
Sagesse politique, qui sont le patrimoine des aristo- 
craties, n'ont présidé à la rédaction du programme 
appliqué à la France par ses conquérants : des pré- 
bendes publiques pour les grands électeurs et, pour 
les petits, des pensions de retraite et le dégrèvement 
graduel de l'impôt; une sécurité territoriale aussi 
profonde dans les esprits que précaire dans la réa- 
lité des choses, mais, en échange, un service mili- 
taire diminué dans des proportions inquiétantes; 
une armée déliée du respect des chefs; une police 
sans conscience civique^.. L'oligarchie qui applique 

1. Que te lecteur français me pardonne le tour embarrassé de ces 
lignes. Je ne suis pas accoutumé à parier des misères, françaises à 
l'étr;inger et, si j'en juge par la peine que j'ai eue à tracer ces allu- 
sions, j'ai peur de ne m'y accoutumer de ma vie (1905). 



I 



LES DEUX FRANGES. 221 

un pareil programme n'a aucun titre au privilège 

DES meilleurs'. 

Les bénéficiaires de 1789 avaient pour leur début 
détruit chez nous les organes domestiques, locaux, 
économiques et religieux de notre puissance pu- 
blique : en 1905, c'est aux signes les plus sensibles, 
aux ressorts les plus nécessaires de cette puissance 
que s'acharne leur postérité. Comment pourrions- 
nous les appeler de bons citoyens, ou seulement des 
citoyens? Ils se chargent de démontrer leur qua- 
lité, de nomades. S'il ne servait pas l'Etranger, 
qu'était-ce que ce ministre de la marine qui fît 
métier d'entretenir l'indiscipline à bord de nos bâ- 
timents et sur les chantiers de nos arsenaux? ou 
ces ministres de la guerre enragés à détruire la 
subordination chez les soldats, l'esprit de corps 
entre officiers et, dans le haut commandement, 
toute espèce d'autorité? 

viii. — l'unité politique. 

En se montrant intolérante et tyrannique, en favo- 
risant des maîtres peu honorables, en se faisant la 
fourrière d'une invasion, l'idée de Liberté se nie et 
se renie. Elle s'est reniée si fréquemment chez nous 
que les Français sont las des inconséquences de 
cette noble étrangère. Après tout, disent-ils, l'Unité 
d'autrefois ne pouvait pas être plus dure : du moins 
avait-elle servi à quelque chose, nous allions et nous 

1. M. OiHsime Reclus, membre d'une puissante famille protestante, 
a explique depuis comment les religionnaires français n'ont aucun 
droit à l'aristocratie qu'ils prétendent. Je renvoie de nouveau à mon 
livre, la Politkjue religieuse, I, v. 



222 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

avancions dans le monde, nos fronts étaient laurés 
et nos bras chargés de butin. 

Ce qu'a perdu la cause libérale en France est ini- 
maginable. Personne n'y croit désormais. « La Ré- 
publique, mais ça ne se défend plus, » disait récem- 
ment le jeune chef de cabinet d'un de nos ministres. 
Nous sommes donc, de manière ou d'autre, à la 
veille de ce que M. Paul Seippel appellerait une 
réaction unitaire. Je crois qu'elle ira jusqu'au bout 
de la formule : à la monarchie. 

J'estime aussi quelle sera douce. Sans doute, tant 
qu'on se battra, on se battra sans s'épargner, mais, 
quand le plus sérieux des deux adversaires, le plus 
traditionnel, et par conséquent le plus riche d'avenir, 
aura enfin dicté la paix, l'Europe admirera la faci- 
lité et la douceur des conditions imposées par ce 
victorieux. Gomme la paix romaine, la paix fran- 
çaise enveloppe un fond d'amitié pour le vaincu. 
Elle pratique le parcere subjeclis. Toulouse, vaincue 
au treizième siècle, introduit au quatorzième sa 
propre loi ou son interprétation de la loi parmi les 
conseillers et les commis du roi de France. Henri IV 
et Sully font régner, au dix-septième siècle, ce que 
la Réforme avait conservé de patriote et de géné- 
reux. Ces échanges compensateurs sont dans le sang 
et dans la pensée de nos races'. 

1. Pour le lecteur français. — C'est, en effet, un lieu commun de com- 
parer, par exemple, en matière coloniale, l'esprit de synthèse, d'assi- 
milation et de composition qui anime la civilisation latine à lesprit 
destructeur ou séparateur des races saxonnes. Le Saxon détruit l'indi- 
gène ou l'isole; le dernier mot de ses concessions est exprimé par le 
régime contractuel, plus ou moins égalitaire, dans lequel vivent les 
races soumises à la Maison de Habsbourg. 11 affronte l'étranger, le 
heurte et le balance, dans un équilibre immobile qui peut durer éter- 



LES DEUX FRANGES. 225 

La ^monarchie se contentera de remettre à sa 
place, c'est-à-clire de chasser du pouvoir, sans re- 
tard, comme sans inutiles violences, l'oligarchie des 
étrangers. Mais le point de vue national ainsi rétabli 
et la France remise au centre de ses affaires, l'op- 
presseur d'hier redevient parfaitement utilisable 
comme serviteur de demain 

Nous pouvons concevoir quel service détermine 
pourraient rendre au pays une Finance, même juive, 
et une Juiverie, même prospère, si elles dépendaient 
du gouvernement au lieu de lui commander'. Nous 
concevons de même, sans que personne nous en 
prie, la contribution mentale etmorale du monde pro- 
testant, dont les relations anglaises et allemandes 
seraient propres à nous servir au lieu de serWr 
l'Étranger. Beaucoup d'étrangers amis de la France, 
qui ne servent que leur pays pendant leur séjour à 
Paris, pourraient être priés d'utiliser, en notre fa- 

nellemeut. Mais l'esprit latin est artiste. Il est inventeur et poète. 11 
ne cesse jamais de faire et de créer. Toujours il s'ingénie, il calcule 
ou il rêve en vue de préparer ou de combiner des choses nouvelles. 
De cette race indienne que l'Anglo-Saxon se contenta d'abrutir avant 
de la massacrer, son industrie tira par alliance et métissage un type 
humain de grand avenir dans l'Amérique centrale et méridionale. 
D'ailleurs, n'a-t-il pas extrait la Germanie d'elle-même, c'est-à-dire de 
la sauvagerie ou de la barbarie? Ne lui a-t-il pas dispensé tous ses 
biens : religion, institutions, industrie, arts et lois, souvent même lan- 
gage"? — L'inepte Gobineau a bien vu le fait, mais ce Rousseau gen- 
tillàti-e ne pouvait le juger que du fond d'un abîme de fatuitétl90o). 

1. Pour le Iccieuf français. — Il faut se délier comme de la pesle de 
la réplique habituelle de l'adversaire : Vous êtes antisémites? Alors 
c'est que vous voulez tuer tous les juifs.... Nous voulons les mettre à 
leur place, qui n est pas la première. Rien de moins, mais rien de plus. 

Les méthodes de polémique qu'on nous oppose en général sont un 
curieux exemple de la « démence «, de la démentaiisalion pai'ticulière 
à notre temps. Entre deux contraires, le règne des juifs et l'oppression 
des juifs, on ne semble plus être en état de concevoir qu'il y a une 
infinité de positions intermédiaires, réglées par des considérations de 
temps, de circonstances, etc. (190oj. 



224 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

veur, leurs talents et leur amitié pendant leur séjour 
à Berlin, à Rome ou à Londres. Je ne vois pas bien 
quels offices un gouvernement national pourrait 
tirer de la franc-maçonnerie, mais je n'aperçois pas 
non plus le mal qu'il pourrait avoir envie de lui 
faire ^ L'unité vraie ne consiste pas à détruire, mais 
à distribuer les choses et les gens au lieu qui convient 
à chacun. 

Il ne serait pas surprenant que le meilleur de la 
Liberté suisse laissât une trace précieuse dans notre 
organisme français. Aucune république décentralisée 
n'est possible chez nous, tous nos éléments de vie 
particulière ayant été brisés par la Révolution. Mais 
la tâche de la monarchie sera de refaire ces ver- 
tèbres du gouvernement local et de l'autonomie 
syndicale; par simple horreur du parlementarisme 
et par intelligence des besoins modernes, la royauté 
française se développera sur le mode régionaliste. 
Elle développera, sous un certain aspect, une dicta- 
ture, et, sous un autre, une multitude de petites 
républiques fédérées et d'ailleurs se compénétrant 
sous la protection d'un chef militaire héréditaire dont 
la Suisse n'a pas besoin, mais qui incarne notre unité. 

Ainsi tout nous aura servi, même nos plus dures 
épreuves^. 



1. pour le lecteur français. — Y aurait-il beaucoup de francs-maçons, 
ou des francs-maçons très ardents si le gouvernement changeait de 
façon sérieuse et complète? Ce fanatisme est bien suranné. Entre 
1893 (élection d'une Chambre moins radicale) et 1897 (affaire Dreyfus) 
on a constaté une baisse sensible de l'influence et du recrutement des 
Loges. Raison : des ministères vaguement modérés (1905). 

2. Pour le lecicur friinmis. — Esl-\l besoin de rappeler ici nos diverses 
formules : « Les républiques sous le roi « ; — « Philippe VIII, roi de 
France et protecteur des républiques françaises », etc. (1905). 



LES DEUX FRANGES. 225 



IX. — DREYFUSISME ET LIBERTE. 

Il y a sept ans, ces projets auraient étonné le 
grand nombre de ceux qui s'y intéressent le plus 
vivement aujourd'hui. Mais ces sept ans nous ont 
fait faire bien du chemin. D'une manière générale, 
on a senti la nécessité : 1° d'un gouvernement fort; 
2" d'un gouvernement national. Toutes nos déduc- 
tions s'en inspirent. Mais ceux même qui ne dé- 
duisent pas comme nous admettent le point de 
départ. 

L'affaire Dreyfus? Elle-même. C'est l'Aff'aire qui 
nous a renseignés là-dessus. 

M. Seippel aura du moins bien vu l'importance de 
cette crise qui a tout remis en question. Je l'avertis 
qu'il commet de grandes erreurs de fait, toutes les 
fois qu'il touche aux environs de ce sujet. Sur les 
hommes qu'il appelle des « esprits libres » et des 
« consciences indépendantes », petits saints qu'il lui 
plaît de mettre à part des « Deux Frances » comme 
seuls purs, seuls beaux, seuls lucides, seuls forts, 
sur « ces dévoués, ces désintéressés », on a souvent 
posé des questions auquelles ces héros n'ont pas pu 
répondre. Et quand M. Seippel allègue qu' «un cer- 
tain nombre d'hommes cultivés et d'entière bonne 
foi » ont été rendus « momentanément incapables 
de faire usage de leur sens critique par suite d'une 
singulière altération collective de la faculté rai- 
sonnante », ce qui explique, d'après lui, leur hostilité 
à son parti, je ne sais pas ce qu'il entend par cette 
altération collective de la faculté raisonnante, et 

15 



226 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

j'avoue qu'elle est u singulière » eu effet, mais il 
est une chose que je connais très bien, c'est que, du 
5 juin 1899 au 9 septembre de la même année, j'ai 
demandé à des centaines de dreyfusiens fameux : 
« La Cour de cassation a-t-elle jugé de façon posi- 
tive et inconditionnelle que le bordereau était d'un 
autre que Dreyfus? » — et, comme la réponse inva- 
riable était : « Oui, la Cour a jugé ainsi », je n'ai 
jamais manqué de tirer de mon portefeuille le texte 
de l'arrêt de la Cour pour inviter l'interlocuteur 
à trouver le passage, et la phrase, et le mot énon- 
çant pareil jugement; mais passage, ni phrase, ni 
mot, n'ayant jamais été découverts par le motif 
qu'ils n'existent pas, la Cour ayant insinué au condi- 
tionnel ce que l'on aurait voulu lire à l'affirma tif 
catégorique, j'en ai conclu et fait conclure que la 
« faculté raisonnante » des dreyfusiens avait imaginé 
cette « altération collective ». 



Bien qu'appartenant à Pecus^, nous avons passé 
trois années de notre vie à signaler au jour le jour 
les méprises de toute sorte imputables aux hommes 
de la Justice et de la Vérité. 11 s'est trouvé depuis 
un écrivain de grand talent pour faire, sur une base 
plus sûre, l'inventaire approximatif des erreurs 

1. M. Paul Scippel appelait « Pecus », d'après Anatole France, ceux 
qui ne pensaient pas comme lui sur Dreyfus. Quand on vous disait 
que res libéraux ont aussi le sens de l'unité morale ! Mais ils n'exçom- 
iiiiinieiil plus les dissidents. Ils les repoussent à l'échelon inférieur 
de réch(;lle animale 



LES DEUX FRANGES. 227 

commises dans les récits donnés de l'affaire Dreyfus. 
Je voudrais que les étrangers d'esprit libre tels que 
M. Seippel prissent la peine de feuilleter le beau 
livre de M. Henri Dutrait-Crozon 

1. S'il a 
la liberté d'esprit de se résigner à quelques violences 
de surface, d'ailleurs justifiées par le simple fait 
qu'elles ont pour point de départ unique le vrai, je 
lui promets des découvertes intéressantes. Peut-être 
l'éminent professeur à l'Ecole polytechnique fédé- 
rale s'apercevra-t-il qu'on l'a mis dedans comme bon 
nombre de Français. 

Le malentendu peut subsister cependant, s'il con- 
tinue de croire que les « antidreyfusards » préten- 
daient interdire « de troubler tout un peuple pour 
un individu condamné dans les formes légales ». 
Mais le fait est que nous disions tout autre chose. 
Nous disions qu'on troublait ce peuple sans raison 
suffisante. Discutant pied à pied toutes les rumeurs, 
toutes les fantasmagories lancées chaque jour par 
la presse, nous montrions que les prétextes mis en 
avant ne tenaient pas entre eux, contredisaient des 
faits certains ou renversaient des règles qu'il eût 
été bien facile de suivre. 

S'il suffit de former un parti, d'ameuter des jour- 
naux, de troubler des badauds, pour obtenir la revi- 
sion de tout jugement régulier, la justice entière 
s'écroule. S'il suffit de posséder quelques extraits 

t. Henri Dutrail-Crozon a depuis donné ce chef-d'œuvre, le Pvécis d» 
l'affaire Dreyfus. 



228 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

dun dossier pour juger de toute une affaire, le corps 
des règles de la critique s'évanouit. Si enfin il suffit 
de crier au mensonge et à l'iniquité, d'affoler l'opi- 
nion, de faire éclater des scandales pour obtenir la 
divulgation des secrets de la police militaire, il faut 
renoncer à préparer aucune défense nationale. 
Quelques-uns d'entre nous se flattaient de défendre 
l'armée française. Ils parlaient avec trop d'ambition 
ou de modestie. L'armée française n'avait pas à être 
défendue. Mais nous défendions les conditions d'exis- 
tence de toute organisation politique, les colonnes 
de la science et de la raison, les rapports essentiels 
de la Justice et de l'État. On ne nous a jamais 
répondu que par une ridicule pétition de principe : 
« L'innocent! L'innocent! » 

Je ne sais si M. Seippel, nourri dans les « his- 
toires » répandues hors de France par les partisans 
de Dreyfus, admettra aisément cette interversion de 
rôles. Mais les faits sont là. Pour beaucoup d'écri- 
vains de ma génération, l'affaire Dreyfus ne s'est pas 
bornée à stimuler le patriotisme. Elle aura réveillé 
le sens critique et discipliné la raison; son désordre 
nous choqua moins comme Français qu'à notre titre 
d'hommes et citoyens du monde. La douceur et 
l'utilité de la règle, d'une règle exerçant à discerner 
le vrai et à trouver le juste, furent profondément 
senties à cette occasion. Nous entendîmes assuré- 
ment par JreyfusianismeVanarch'isme matériel, mais 
plus encore le désordre des intelligences, leur retour 
à la barbarie. Nous tendons de toutes nos forces à 
l'unification politique et sociale, mais l'unité logique 
nous aura intéressés la première. 



LES DEUX FRANGES. 229 

Oui, l'affaire Dreyfus nous excéda do Liberté. 
Cette pluie de faux jug-ements et de médiocres so- 
phismes, d'inductions boiteuses et de déductions 
chimériques, cette bourbe d'idées et de passions 
contradictoires, mais également furieuses, nous 
inspirait un grand, un immense dégoût de ce qui est 
sans loi. 

— Liberté, disaient-ils. 

Nous comprenions que celte liberté, c'est la force, 
mais une force brute, une force faible et confuse, 
éparpillée en vain, misérablement g'aspillée. Pour 
gagner quelque dignité, la force a besoin d'être la 
prisonnière de l'esprit qui compose et qui oriente. 
Tous nos projets d'ordre français, tous nos plans 
dunité française datent de nos réflexions devant ce 
Chaos. 



APRES DIX ANS 

L'affaire Dreyfus conçue comme l'expression dou- 
loureuse d'un excès de relâchement et de liberté avait 
eu, comme on vient de le voir, une part essentielle à 
la réaction de l'esprit classique et du sentiment natio- 
nal. Elle n'a pas eu une moindre importance pour l'éla- 
boration ou la renaissance des principes de l'action po- 
litique et de la pratique administrative et judiciaire. 
Enîin, du simple point de vue de l'histoire, il faudrait 
l'étudier à la clarté d'un très intéressant article, écrit 
par un compatriote de M. Paul Seippel, son colla- 
iDorateur au Journal de Genève, M. Albert Bonnard, 
rédacteur en chef du grand organe libéral. 

M. Bonnard compte, en effet, pour un facteur détermi- 
nant des événements européens de juilict-aoùt 19141a 



230 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

politique de M. Jaurès. Mais, cette politique, comme 
du reste la politique de M. Clemenceau, se confond 
dans ses causes et dans ses effets avec la politique du 
parti dreyfusien. 

M. Jaurès a été l'un des principaux maîtres de la 
France depuis l'Affaire jusqu'au Congrès d'Amsterdam, 
entre 1899 et 1904; son règne fut presque sans rival 
pendant les deux dernières années de cette période, 
où l'esprit du général André domina sur l'armée. 

M. Clemenceau fut, de fait ou de nom, chef du gou- 
vernement 4ntre mars 1900 et juillet 1909, avec Picquart 
au ministère de la guerre depuis la mi-automne 1900. 
Quel qu'ait été son despotisme à l'intérieur, la poli- 
tique extérieure de M. Clemenceau fut d'un libéral 
humanitaire et pacifiste. Ne fit-il pas la guerre au 
sultan du Maroc (1907) avec des crédits militaires di- 
minués et suivant une politique générale antimilitaire 
incontestée : 

réduction des périodes d'exercices des réservistes et 
des territoriaux, abolition des décrets de Messidor qui 
ne tarda pas à tarir le recrutement des officiers, incurie 
générale déterminant le généralissime Hagronà donner 
sa démission,... 

Toutes les campagnes de M. Jaurès tendaient sem- 
blablement à démilitariser et à dénationaliser le pays. 

Son demi-repentir final ne signifie rien. 

Sa rêverie d'une Armée nouvelle est à classer parmi 
les diversions et les parades dictées par les plus 
récents événements européens. Elles pouvaient faire 
illusion au cerveau oratoire de M. Jaurès : tout le 
monde voyait que son plan de réforme inacceptable 
n'était guère proposé que pour faire obstacle aux 
réformes réalisables. Sans quoi M. Jaurès eût-il sup- 
porté les feuillets de propagande électorale, conseil- 
lant de voler pour le parti socialiste parce que seul 
ce parti « s'opi)Ose aux armements » ! Ces feuillets 



LES DEUX FKANCES. 2Ô1 

contre « la folie des armements » étaient pavoises de 
caricatures militaires qui ne visaient ni le militarisme 
prussien, ni l'armée allemande, mais notre canon de Ta 
et nos cuirassiers. Le parti qui a fait cette propagande, 
le parti que menait Jaurès, est, reste, doit rester 
celui qui n'a tendu qu'à nous désarmer. 

Mais, disent les socialistes, c'est à force de désar- 
mer qu'ils se proposaient d'éviter les maux de la 
guerre! 

Cette réponse vaut les autres. Depuis que le monde 
est monde, les particuliers et les peuples n'ont jamais 
évité la bataille que de deux façons : en paraissant 
plus forts que l'agresseur ou en lui donnant tout ce 
qu'il exige. 

Nous n'avons pas toujours été dans l'alternative de 
céder à l'ennemi comme en 1905 et comme en 1911, 
ou de lui livrer bataille comme en 1914. Vingt ans plus 
tôt. en 1894, au mois de décembre, nous avons été à 
deux doigts de la guerre avec l'Allemagne. De fâcheux 
articles de journaux avaient fait connaître que les 
documents servant de base au plus fameux des procès 
militaires avaient été dérobés aux bureaux de l'ambas- 
sadeur impérial à Paris. L'ambassadeur, comte de 
Munster, fît à lÉlysée des visites comminatoires et 
tint un langage si inquiétant que le 12 au soir, le 
ministre de la guerre, général Mercier (l'éditeur du 
canon de 75), son chef d'État-Major général, général 
de Boisdeffre, et leurs offîciers veillèrent une partie 
de la nuit, prêts à lancer les dépêches de mobilisation. 
Si Tordre ne fut pas donné, c'est que l'empereur, après 
avoir crié, se calma. L'ambassadeur se contenta d'une 
formalité, le démenti des journaux.... 

Pourquoi l'empereur s'était-il calmé, et comment 
l'ambassadeur s'était-il déclaré satisfait à bon compte? 

C'était bien simple. Nous avions une belle armée 
que rien, jusqu'alors, n'avait agitée, la politique n'y 



252 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS, 

était jamais entrée. Notre matériel était surveillé par 
des techniciens de premier ordre, au choix desquels nos 
divisions intellectuelles , morales, religieuses, étaient 
restées étrangères. Les révolutionnaires ne s'étaient 
pas encore mêlés d'affaiblir nos alliances. De quelciue 
espionnage qu'elje nous entourât, l'Allemagne avait 
le sentiment de nos forces, sans en bien saisir les 
secrets. Et ses agents étaient saisis, jugés, punis, 
comme le sont partout ailleurs ces individus. 

L'Allemagne avait aussi le sentiment d'être elle- 
même suivie et observée par de véritables virtuoses de 
l'espionnage et du contre-espionnage français. C'était 
le temps où le colonel Sandherr, le colonel Henry, le 
commandant Lauth organisaient en Alsace ce corps 
de pétardiers indigènes qui eût fait sauter ponts, 
routes, viaducs, au moindre appel de mobilisation 
allemande. C'était le temps où Mme Bastian, l'héroïque 
femme de charge de la fille de l'ambassadeur alle- 
mand, ramassait chaque soir, pour le service de la 
France, tous les papiers traînant dans les bureaux de 
l'ambassade et les remettait tous les huit ou quinze 
jours, le soir tombé, à l'un de nos officiers.... 

Patriotes parisiens, à qui il arrive de passer rue de 
Lille, devant le numéro 78, ralentissez le pas et élevez 
votre pensée au souvenir de la patriote espionne. Par 
la terreur dont elle environna l'Allemagne, par l'incer- 
titude qu'elle entretint dans la pensée des dirigeants 
allemands, ce fut elle, en 189i, qui retint en partie le 
trait de la foudre. Sans avoir lu VHumanité, ni pratiqué 
l'humanitarisme, elle a sauvé des centaines et des cen- 
taines de milliers d'entre vous. Et pas seulement cette 
année-là : les suivantes. Car son service de défense 
nationale fut continué fort longtemps. II durait encore 
trois ans plus tard, en 18'.I7, quand les premiers mur- 
mures pour Dreyfus courui-ent Paris. II dura toute 
l'année qui suivit, toute cette terrible année 1898, où 
nos forces 'se combattirent, où nos secrets militaires 



LES DEUX FRANGES. 233 

furent jetés au vent des prétoires, où nos bureaux mi- 
litaires furent pillés [par les indiscrets de la presse 
ennemie et de la presse amie. On ne parlait d'un bout 
à l'autre de la France que de notre contre-espionnage. 
Notre Gouvernement était forcé de le désavouer. Le 
pubMc en grand nombre imitait le gouvernement, ce 
qui était moins nécessaire. Et pendant qu'une partie 
de la nation, ingrate, reniait, flétrissait, maudissait le 
Service, et s'efforçait même de le rendre impraticable, 
ce Service, impassible, continuait de nous être rendu 
avec le même imperturbable, silencieux et naïf dé- 
vouement! 

Chaque soir, Mme Bastian faisait sa ronde et faisait 
sa rafle pour la remettre à l'émissaire du Bureau 
français. Cela dura tout 1898, disais-je.... Beaucoup 
plus. Cela dura encore au delà du premier semestre 
de 1899. Malgré ses enquêtes et ses contre-enquêtes, 
la Cour suprême n'empêcha rien, n'arrêta rien, et il 
fallut la crainte d'un éclat au cours du procès de 
Rennes pour déterminer nos officiers du Service à 
suspendre l'ouvrage de Mme Bastian et à la mettre en 
sécurité elle-même. 

Son départ de l'ambassade n'eut lieu qu'au 15 juil- 
let 1899.... 



Le jour où la France éclairée élèvera une colonne 
de gratitude el d'expiation aux grands calomniés à qui 
elle aura dû le canon de 75 et le Service des Renseigne- 
ments, le nom de l'humble patriote de la rue de Lille 
n'y sera pas oublié. 

Mais en 1900, M. Waldeck-Rousseau annojiça de la 
tribune du Sénat que le Service des renseignements 
n'existait plus.... En 1905, quand la question se reposa 
entre l'Allemagne et nous, la France ne faisait plus 
peur avec une armée qui sortait des mains du général 
André, avec une marine mal réchappée de Pelletan. 



ii34 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Pour éviter la guerre, il fallut donner à l'empereur 
allemand la démission d'un de nos ministres. En 1911, 
la leçon n'ayant pas servi, et M. Clemenceau, M. Pic- 
quart, d'autres encore, ayant aggravé la débâcle anté- 
rieure, les mêmes menaces de guerre nous firent 
déchirer la moitié du Coiigo. 

En 1014, les réparations, les réorganisations, quoi- 
que insuffisantes, auront permis d'échapper à de nou- 
velles exigences inacceptables : non à la guerre. Ima- 
ginez que nous eussions possédé plus de canons, plus 
de munitions, plus d'unité civique, une armée en crois- 
sance, une artillerie en plein développement, un ser- 
vice de renseignements florissant, tout ce que nous 
avions vingt ans plus tôt : la guerre aurait eu de très 
fortes chances d'être évitée, comme en 1894, et même 
au cas d'un coup de tète allemand, l'Allemagne aurait 
rencontré en Alsace autant de difficultés qu'elle en a 
trouvé en Belgique, et ce double rempart, donnant une 
autre forme à nos mouvements, eût donné un autre 
tour à notre destin. 

Je conclus de ce bref regard sur une histoire récente 
que le vieux proverbe est toujours neuf : « Si tu veux 
la paix, c'est la guerre qu'il faut tout d'abord prépa- 
rer ». Mais la guerre a des conditions politiques, dont 
la première est et sera toujours la disci()line unitaire, 
qui exclut un certain laisser-aller systématique ou 
« libéralisme ». 



LIVRE SLXIÈME 
GUERRE A LA GUERRE 



La joie rend les corps sains et vigou- 
reux et fait profiler l'innocent repas que 
l'on prend avec sa famille loin de la 
crainte de l'ennemi et bénissant comme 
l'auteur de tant de biens le Prince qui 
assure la paix, encore qu'il soit en état 
de faire la guerre et ne la craigne que 
par bonté et par justice. 

BossuET, Polit., X, L, XI. 



XVII 
LES ENNEMIS DE JEANNE D'ARC 



Avril 1904. 

Un journaliste radical écrit' dans son journal du 
14 avril 1904 : 

Nous avons tous été façonnés dans les lycées, avec le 
culte de l'imagerie patriotique, tel qu'Henri Martin et Miche- 
let la mirent à la mode il y a trente ans. Si bien que, mal- 
gré nous, nous conservons encore à la « bonne Lorraine » 
une idolâtrie dont il serait vraiment temps que nous net- 
toyions nos cerveaux. 

Maladive, hystérique, ignorante, Jeanne d'Arc, môme brû- 
lée par les prêtres et trahie par son roi, ne mérite pas nos 
sympathies. 

Aucun des idéaux, aucun des sentiments qui inspirent 
l'humanité d'aujourd'hui, n'a guidé l'hallucinée mystique de 
Domrémy. 



236 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Gamine, elle écoutait des voix et voyait des apparitions. 
Jeune fille, elle vécut parmi les soldats et les courtisans 
pour un Roy et une Eglise. La patrie qu'elle rêva n'a rien 
de commun avec l'humanité que nous désirons. 

En soutenant un Valois contre un Plantagenet, que fit-elie 
d'héroïque ou même de louable? 

Elle contribua, plus que tout autre, à créer, entre France 
et Angleterre, le misérable antagonisme dont nous avons 
peine à nous libérer six siècles après. 

Puisque les Calottes jjrétendent imposer son fétichisme à 
la République, nous saurons répondre à cette provocation 
comme il convient. 

Déjà des meetings s'organisent dans toutes les grandes 
villes. Il faut, en outre, que dans chaque canton, dans 
chaque village, les hommes instruits démontrent au peuple 
l'absurdité de cette latrie clérico-militaire. Il faut que, de 
tous les points de la France, la même réponse soit jetée à 
l'Eglise et à la Caste : 

« Vous avez brûlé votre Pucelle, il y a six siècles, et vous 
la canonisez aujourd'hui, mais elle ne nous en reste pas 
moins étrangère. 

« Cette vierge stérile n'aima que la religion de l'armée, 
l'huile sainte et l'arquebuse. Son bûcher final nous la fait 
plaindre, non pas admirer. 

«. Donc, à bas le culte de Jeanne d'Arc! à bas la légende 
empucelée ! à bas toute cette hystérie contré nature et contre 
raison qui paralysa l'humanité au profit d'une dynastie! » 



Assurément, il n'est pas agréable de lire en 
France, dans un journal de langue française, signés 
de noms français, ni cet article ni les autres où 
Jeanne d'Arc est ivaxiée à' hystérique ignorante, (ïlial- 
lucinéc mystique, de Valkyrie hommasse, d'idiote, de 
balourde ou de personnage bouffon, et je comprends 
l'indignation des patriotes conservateurs. Ils sentent 
combien ces bassesses sont .sacrilèges. Au point de 
vue supérieur des intérêts de la patrie, elles valent un 
appel à la désertion. Le patriotisme ne se borne 
pas à l'amour du sol natal. Il comprend la mémoire 



GUERRE A LA GUERRE. 257 

cL la religion du passé. Un patriote véritable fut cet 
ancien ministre de Napoléon III, né libéral, mort 
libéral, et qui disait pourtant souffrir dans sa fibre 
physique, toutes les fois qu'il entendait mal parler 
du roi Louis XIV. 

Louis XIV vint couronner en quelque sorte le 
monument de notre unité. L'œuvre de Jeanne d'Arc, 
beaucoup plus ancienne, venue à une heure de crise, 
fut plus importante peut-être. En admettant (ce qui 
est douteux) que la France fût revenue à la dynastie 
nationale sans l'intervention de la bonne Lorraine, 
l'œuvre propre de Jeanne d'Arc a été de rendre pos- 
sible, de préparer le grand règne unificateur, le plus 
grand peut-être de notre histoire, celui de Louis XL 
Sainte pour toutes les imaginations, pour tous les 
cœurs vraiment français, sainte, on n'en doute plus, 
par toute l'étendue du mande catholique, Jeanne 
d'Arc est sacrée à tout homme qui réfléchit sur la 
philosophie de l'Histoire de France. La défense 
nationale qu'elle entreprit au siège d'Orléans et le 
sacre de Reims qu'elle mena à bien sont des événe- 
ments qui ne sont surpassés que par leur retentisse- 
ment ultérieur dans le conseil des rois et dans la 
conscience de la nation. 

L'indignation de nos amis est donc une excel- 
lente chose. Mais je l'aurais voulue plus prompte. 
Je voudrais qu'elle eût éclaté, voici quatorze ans, 
sans attendre que des rédacteurs de V Action en 
eussent fourni le prétexte. Car une insulte à Jeanne 
d'Arc, une offense à l'Histoire sont des offenses et 
des insultes, quelque seing qu'elles portent et en 
quelque lieu que ce soit. Accuser la Maçonnerie ou 



238 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

la Juiverie, c'est fort juste. Il y a cependant d'autres 
coupables que les Maçons et que les Juifs. Il y a 
les nôtres. Il y a des gens que nous avons acceptés 
pour tels. 

Me fera-t-on le plaisir de lire ceci? 

— ... Pardon de t'interrompre, mais c'est que je ne suis 
pas aussi sûr que toi que l'intervention de Jeanne d'Arc ait 
été bonne pour la France. 

— Hein? 

— Oui, écoute un peu. Tu sais que. les défenseurs de 
Charles VII étaient, pour la plupart, des pandours du Midi, 
c'est-à-dire des pillards ardents et féroces, exécrés même 
des populations qu'ils venaient défendre. Cette guerre de 
Cent ans, c'a été en somme la guerre du Sud contre le Nord; 
l'Angleterre, à cette époque, c'était la Normandie qui l'avait 
autrefois conquise et dont elle avait conservé et le sang et 
les coutumes et la langue... 

(L'auteur de cet ingénieux tableau historique 
oublie ici que l'Angleterre, conquise par les Nor- 
mands, garda, dans ses actes officiels, la langue 
du vainqueur précisément jusqu'au règne de cet 
Edouard TU sous lequel commença la guerre de 
Cent ans, dont notre Charles VII a marqué la fin : 
le début de cette guerre a donc coïncidé avec un 
regain d'influence et de vitalité saxonnes dans le 
royaume des ducs de Normandie.) 

A supposer que Jeanne d'Arc ait continué ses travaux 
de couture auprès de sa mère, Charles VII était dépossédé, 
et la guerre prenait fin. Les Planlagenels régnaient sur 
l'Angleterre et sur la France, qui ne formaient du reste 
dans les temps préhistoriques, alors que la Manche n'exis- 
tait point, qu'un seul et même territoire, qu'une seule et 
même souche... » 

(Il faut s'arrêter un instant pour admirer cette 
contribution de la géologie à la philosophie des 



GUERRE A LA GUERRE. 230 

nalionalilés. Le Parlement des Provinces-Unies 
a-t-il jamais pris garde au fondement scientifique 
de ses droits nationaux? Ayant d'abord dormi 
ensemble sous l'épais manteau de la mer, « il est 
clair » que les grasses prairies des Pays-Bas étaient 
faites pour apparaître au jour sous la même domi- 
nation. Mais le schisme de la Belgique et de la 
Hollande en 1851 a violé ce principe de théologie 
naturelle. Le haut penseur que nous citons relè- 
vera-t-il le scandale? Il est plus choquant que la 
sécession préhistorique ou prolohistorique de la 
France et de l'Angleterre !) 

Il y aurait eu ainsi un unique et puissant royaume du 
Nord, s'étendant jusqu'aux provinces de langue d'oc, englo- 
liant tous les gens dont les goûts, dont les instincts, dont 
les mœurs étaient pareils. 

Au contraire, le sacre du Valois à Reims a fait une France 
sans cohésion, une France absurde. Il a dispersé les élé- 
ments semblables, comme les nationalités les plus réfrac- 
taires, les races les plus hostiles. Il nous a dotés, et pour 
longtemps, hélas! de ces êtres au brou de noix et aux yeux 
vernis, de ces broyeurs de chocolat et mâcheurs d'ail, qui 
ne sont pas du tout des Français, mais bien des Espagnols 
ou des Italiens. En un mot, sans Jeanne d'Arc, la France 
n'appartenait plus à cette lignée de gens fanfarons et 
bruyants, éventés et perfides, à cette sacrée race latine que 
le diable emporte. 

Durtal leva les épaules. 

— Dis donc, fit-il en riant; tu sors des idées qui me prou- 
vent que tu t'intéresses à ta patrie; ce dont je ne me dou- 
tais guère. 

— Sans doute, répondit des Hermies en rallumant sa 
cigarette. Je suis de l'avis du vieux poète d'Esternod : Ma 
pairie, c'est on je suis bien. Et je ne suis bien, moi, qu'avec 
des gens du Nord. 

L'auteur de cet intéressant dialogue, l'auteur de 
Là-Bas (Paris, Stock, 1891) où chacun pourra le 



240 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

relire et le retrouver (page 65 et 66), M. Joris Karl 
Huysmans n'est peut-être pas un Français de race 
très sûre. 

On le dit né en Belgique, de parents hollandais. 
Sans doute naturalisé ou fils de naturalisé, il 
nous payait ainsi l'écot de sa bienvenue. Et nous 
le payions de retour. Au moment où parut Là-Bas, 
M. Huysmans était quelque chose comme sous- 
chef de bureau au Ministère de l'intérieur. Il fut, 
un peu plus tard, décoré de la Légion d'honneur, 
comme fonctionnaire; c'est tout au plus s'il se 
trouva un petit nombre de très jeunes gens pour 
s'indigner de la promotion. 

Je le fis, pour ma part, et de 1895 à 1807, dans 
cette période d'incubation anarchiste où s'accumu- 
lèrent les éléments intellectuels que l'agitation 
dreyfusienne devait utiliser si bien, je n'oubliai 
jamais, comme en feraient foi bien des textes, de 
ranger M. Joris Karl Huysmans parmi les pires 
ennemis de la tradition, de l'ordre et de lapatrie. 0n 
ne peut en douter : les injures prodiguées à Jeanne 
d'Arc par la presse radicale sont imprégnées de 
l'ignoble esprit de Là- Bas. M. Huysmans a écrit 
ces grandes sottises. Elles ont vécu, duré et germé. 
Elles ont vulgarisé, pour leur part, un état d'esprit 
résumé en deux ou trois formules voyantes. 

Les pauvres rédacteurs de V Action se récla- 
ment d'un Alfred Naquet, qu'ils n'ont peut-être 
pas lu; s'ils étaient sincères, c'est Huysmans qu'ils 
invoqueraient, car ils l'ont connu et pratiqué long- 
temps, 

M. Huysmans mérite d'être appelé leur prophète 



GUERRE A LA GUERRE. 241 

et leur précurseur : des deux personnages qu'il met 
en scène, l'un Durlal, en qui Tauleur s'est toujours 
incarné, n'entend pas sans stupeur pai'lerde la patrie 
avec quelque intérêt; et l'autre répond posément que 
sa patrie à lui, est celle où il se trouve bien : il refait " 
la figure historique de son pays conformément à son 
caprice, et il envoie au diable les guerriers impor- 
tuns et la très fâcheuse héroïne dont l'œuvre con- 
trarie les bouffées de sa rêverie. Les personnages 
favoris de M. Huysmans agissaient et pensaient dès 
1891 comme le font depuis 1898 nos plus précieux 
intellectuels dreyfusiens. 

Les choses sublunaires ont d'ailleurs un cours assez 
constant, dont elles se détournent peu. Ce qui devait 
arriver arriva. En quittant les religieux qui avaient 
été, hélas! ses amis et ses bienfaiteurs, M. Joris Karl 
Huysmans fit un livre, et dans ce livre s'appliqua, 
avec ses moyens, qui sont faibles, à ridiculiser la 
maison qui l'avait accueilli. On me dit que les reli- 
gieux furent mal contents de ce livre. La lecture des 
pages G5 et 66 de Là-Bas leur eût épargné le calice 
et enseigné la méfiance d"un hôte pareil. Un nou- 
veau français, un métèque, et qui avait parlé de l'His- 
toire de France comme l'auteur de Là-Bas, devait 
se montrer, par une liaison nécessaire, un hospita- 
lisé plus qu'ingrat. En France, du reste, l'anti-patrio- 
tismc tient à l'anticatholicisme par des affinités sub- 
tiles et profondes. 

Des catholiques avertis n'auraient pas eu besoin 
de se mettre en garde, ils y auraient été tout natu- 
rellement, au seul bruit du nom d'un ennemi de la 
France. 

16 



242 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 



APRES DOUZE ANS 

On me dit que Joris Karl Huysmans revint plus 
tard, en même temps qu'à la foi catholique, à de meil- 
leurs sentiments pour notre patrie : la contre-épreuve 
vérifie les observations que Ton vient de voir. 



XIX 

ENTRE POTTIER ET LAMARTINE : 

LA MARSEILLAISE DE LA PAIX ET l'iNTERNATIONALE 

Septembre 1903. 

Nous ne sommes pas toujours de l'avis des chefs 
du parti dit libéral, ou modéré ou nationaliste. Il 
faut sans doute partager l'aversion que ces mes- 
sieurs éprouvent pour un chant de guerre civile. 
Nous n'approuverons jamais les pensées énoncées 
dans V Internationale et, même si la précaution est 
jugée superflue, nous serons plus qu'explicite pour 
échapper au fameux reproche constant de la poli- 
tique du pire : nous déclarons mauvais de vouloir 
appliquer la grève aux armées, détestable de faire 
chanter à de jeunes conscrits : Crosse en l'air, et 
rompons les rangs, triste et cruel de voir courir des 
couplets comme celui-ci : 

S'ils s'obstinent ces cannibales 
A faire de nous des héros 
Ils sauront bientôt que nos balles 
Sont pour nos propres généraux; — 

dautant plus cruel, d'autant plus triste que, pour les 
trois quarts des personnes qui mettent en circulation 
le couplet, le texte exact, le texte chanté et voci- 
féré porte : so7it pour nos sales généraux, La basse 



2i4 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

insulte est associée aux menaces de mort. Délit 
double, diront nos grands jurisconsultes. Le délit 
est double en effet. 

Mais nous nous séparons des principaux critiques 
de l'Internationale dans le moment précis où ces 
messieurs mêlent à l'expression de leur révolte ou 
de leur crainte, celle de quelque étonnement. Toutes 
les fois qu'ils ont à s'exprimer là-dessus, les organes 
de la bourgeoisie dirigeante prennent les astres à 
témoin de la nouveauté inouïe de cette chanson. On 
dirait que jamais terre française n'entendit un blas- 
phème semblable à celui d'Eugène Poltierct du Fla- 
mand Degeyter qui en fit la musique. 

M. Jean Jaurès et M. Gérault-Richard ayant mis 
en avant, comme un précédent respectable, la Mar- 
seillaise de la Paix, du noble poète des Recueille- 
ments et des Méditations, c'a été parmi nos majestueux 
libéraux un chœur de protestations entre lesquelles 
on a particulièrement entendu la voix perçante de 
M. Emile Faguct. — « La Marseillaise de la Paix 
est un chant de paix, comme l'indique assez son 
nom, et V [nternationale est un chant de guerre. » 
Il y a longtemps que j'ai formé le projet d'examiner 
cette opinion. Voulez-vous que nous relisions le 
poème de Lamartine? 

Les circonstances dans lesquelles a été composée 
la Marseillaise de la Paix sont un peu trop connues 
pour être rapportées. Dans la pensée de Lamartine, 
il ne s'agissait que de répliquer « à M. Becker auteur 
du Rhin allemand », c'est-à-dire à l'auteur d'un défi 
adressé à la nation et à l'armée française. « Ils ne 



GUERRE A LA GUERRE. 245 

lauront pas le libre Rhin allemand.... » Ce petit 
chant germanique, court, rapide, assez bien timbré, 
paraît-il, répondait à des manifestations belliqueuses 
d'une partie de l'opinion française en 1840. Le poète 
de la Marseillaise de la Paix surgit donc, sa lyre à 
la main, entre les deux grandes races qui se mesu- 
raient du regard. 

Pour sa composition matérielle, le poème est for- 
mé de grandes strophes de neuf vers séparés par 
des quatrains en forme de refrain. Ce n'est qu'une 
magnifique apostrophe dont le quatrain marque et 
ravive l'accent et le rythme oratoires. D'un souffle 
fort, d'un mouvement puissant, portant des images 
splendides, le poète varie les mots de son qua- 
train, il n'en modifie nulle part ni le ton, ni la 
pensée : 

Roule libre et superbe entre tes larges rives, 
Rhin! Nil de lOccident, fleuve des nations! 
Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives 
Emporte les défis et les ambitions! 

Onze fois, en termes peu différents, le fleuve est 
ainsi conjuré, d'emporter les défis et les ambitluns 
de ses riverains. 

L'architecture générale des idées secondaires em- 
ployées à fortifier la pensée centrale paraît compor- 
ter cinq divisions essentielles : 

Dans la première, le poète affirme qu'il n'y aura 
plus de guerre entre Allemands et Français. Vingt- 
neuf ans à peine avant que fût déclarée la Guerre 
par excellence entre ces peuples que l'histoire a qua- 
lifiés ai' ennemis héréditaires^ Lamartine s'écrie : 



246 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Il ne tachera plus le cristal de ton onde 
Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain; 
Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde 
Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main; 
Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles, 
Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords ; 
L'enfant ne verra plus du haut de tes murailles 
Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles, 
Ni sortir des flots ces bras morts. 

1841-1870 !... Mais tel apparaissait l'avenir au poète; 
les Allemands ont d'ailleurs réalisé son rêve paci- 
ficateur dès les premiers mois de leur campagne de 
France en occupant en maîtres l'une et l'autre rive 
du Rhin. Elles ont cessé depuis lors de s'armer l'une 
contre l'autre. Il n'y a qu'un moyen de paix univer- 
selle : un seul maître pour l'univers. 

Lamartine poursuit en déclarant queles vieux châ- 
teaux sourcilleux qui gardent le fleuve ressembleront 
aux rides sur le paisible visage d'un ;beau vieillard, 
on ne verra plus naviguer sur l'onde brillante que 
d'ingénieux commerçants ou des touristes curieux. 

Pourquoi et comment seront obtenues ces grandes 
nouveautés? demande le lecteur. 

Le poète répond : 

— Pourquoi pas ces nouveautés? C'est ce qui existe 
aujourd'hui qui n'a point raison d'exister. C'est la 
guerre et non la paix qui a besoin d'être expliquée, 
c'est elle qui étonne mon intelligence et mon cœur. 
Pourquoi la vieille guerre inhumaine et dévasta- 
trice? Dieu, qui a composé l'élément de cette onde, 
ne l'a point créé « pour diviser ses fils, mais pour les 
réunir ».... 

Cette défense de la paix par l'exposé de l'inintelli- 



GUERRE A LA GUERRE. 247 

gibilité de la guerre remplit la seconde partie du 

poème : 

Pourquoi nous disputer la montagne et la plaine? 
Notre tente est légère, un vent va l'enlever 
La table où nous rompons le pain est encore pleine, 
Quand la mort, par nos noms, nous dit de nous lever. 

Bref, cette vie est courte, mais le monde est vaste; 
le monde entier regorge de bonnes choses. Il n'y a 
qu'à les prendre chacun à notre tour, tous ensemble, 
comme il nous plaira. La nature est assez abondante 
pour répondre à toutes les fantaisies du cœur hu- 
main, l'homme n'aaucunsujet de dépouillerl'homme : 
il peut avoir, s'il veut le prendre, l'équivalent de tout 
ce qu'il lui arrive de convoiter. A ces observations re- 
marquablement fausses, le poète en ajoute de folles: 
le ciel est sans divisions, pourquoi la terre en aurait- 
elle? La raison répondrait sans plus : parce qu'elle 
n'est pas le ciel. 

Le poète réplique en chantant à tue-tête que ce 
qui ne devrait pas être selon lui ne peut exister de- 
vant lui : 

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races 
Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? 
De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? 
Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ? 

Ici les vers célèbres aussi beaux de sonorité que 
vides de sens. 

Nations! mot pompeux pour dire barbarie! 
L'amour s'arrète-t-il où s'arrêtent vos pas? 
Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : 
Végoïsme et la Iiaine ont seuls une patrie^ 
La fraternité n'en a pas. 



2i8 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve ! 
Et ne t'informe pas, dans ton cours fécondant, 
Si ceux que ton flot porte, ou que ton urne abreuve 
Regardent sur tes bords l'aurore ou l'occident! 

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières 
Qui bornent l'héritage entre l'humanité 
Les bornes des esprits sont leurs seules frontières 
Le monde en s'éclnirant s'élève à Vunilé 
Ma patrie est partout où rayonne la France, 
Où son génie éclate aux regards éblouis ! 
Chacun est du climat de son intelligence ; 
Je suis concitoyen de toute âme qui pcnse^ 
La vérité, c'est mon pays! 

Il ne faut pas demander à l'esprit d'un poêle ns; 
au siècle de Lamartine ce souveram accord intérieur 
et cette rigoureuse harmonie intellectuelle qui dis- 
tinguent Fâmc de Sophocle, de Dante ou de Racine. 
Avec une nature haute et des dons glorieux, Lamar- 
tine avait l'esprit faible. Il manquait de ce sens du 
vrai et de cette raison qui, tout seuls, ne feraient 
que des natures droites et fermes, mais qui, associés 
aux grands dons de l'imagination et du sentiment, 
élèvent l'âme à la perfection. 

Entre les strophes que je viens de citer, la der- 
nière est douloureuse à l'esprit, parce qu'il est im- 
possible de la réaliser tout entière parla pensée. S'il 
y a des climats pour l'intelligence, comment peut 
elle être concitoyenne de toute âme qui pense et 
avoir pour « pays » cette vérité essentiellement su- 
périeure aux variations de climats? En second lieu, 
comment la zone immense, mais limitée, du rayon- 
nement de la France, peut-elle s'identifier avec l'im- 

1. Il me semble avoir lu une variante <Ie ce vers où le mot dit>e est 
remplacé par homme. 



GUERRE A LA GUERRE. 249 

mensilé sans limite où rayonne le vrai? La Vérité 
habite autant que la Sologne ou le Beaujolais ces 
plateaux du Thibet où le génie français n'éclate nulle 
part aux regards éblouis. Si l'on est du climat de 
son intelligence, cela peut être du climat français, des 
climats francophiles, des climats peuples de disciples 
de la France ; cela peut être aussi des climats où la 
France n'enseigne rien et n'éblouit personne. Quel 
malheur que de si beaux sons, lorsque l'esprit ne par- 
vient pas à s'en faire une image liée, une représenta- 
tion cohérente! 

L'ennui que nous donnent les contradictions dans 
les termes fait sentir comment la raison, sans être 
la source même de la poésie, est nécessaire à la 
saveur du mélange divin. Dans une coupe étince- 
lante, la liqueur âpre et mal fondue donne aux 
lèvres une sensation désagréable, à l'âme (que tant 
d'éloquence remuait) l'idée d'un désordre accablant. 
La triste évidence se montre ; on découvre que le 
poète, voulant penser, n'a rien trouvé que des élé- 
ments confus qu'il a mêlés sans leur communiquer 
cette douce unité que justement le 'malheureux 
rêvait "pour l'ensemble de l'univers! Quoi qu'il en 
soit, à ce désordre se réduit la seconde partie du 
poème. 

La troisième en découle tout naturellement, avec 
une égale pénurie de logique. Tous les hommes sont 
citoyens de la même cité, les nations ne sont qu'un 
nom pompeux de la barbarie, il n'y a d'autre pays 
et d'autre climat que la Vérité, et voilà que le poète 
imagine de célébrer consécutivement les traits natio- 



'250 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

naux des hommes qui bordent le Rhin ! Après avoir 
dit que les différences entre l'Allemand et le Fran- 
çais sont aussi artificielles que le seraient des divi- 
sions dans le libre espace du ciel où ils n'habitent 
pas, il distingue minutieusement d'après les diffé- 
rences issues de la nature, multipliées par l'histoire, 
les fils de l'Allemagne et puis les enfants de la 
France : 

Vivent les nobles fils de la grave Allemagne!... 

Il y a quelque quinze ans, dans ses Etudes sur le 
dix-neuvième siècle, M. Faguet, après avoir cité ce 
premier vers, aimait autant ne pas nous transcrire 
le reste. Mais nous avons fait du chemin. Beaucoup 
de braves gens qui se croient toujours bons Fran- 
çais liront aujourd'hui, comme M. Faguet, sans sour- 
ciller la strophe allemande dn grand poème : 

Vivent les nobles fils de la grave Allemagne; 
Le sang-froid de leur front couvre un foyer ardent: 
Chevaliers tombés rois desmains de Charlemagne, 
Leurs chefs sont les Nestors des Conseils d'Occident! 
Leur langue a les grands plis du manteau d'une reine, 
La pensée y descend dans un vague profond, 
Leur cœur sur est semblable au puits de la sirène 
Où tout ce que l'on jette, amour, bienfait, ou haine, 
Ne remonte jamais du fond. 

C'est le symbole de la foi germanique entre Starl 
et Michelet, ramassé en neuf vers. 

Le quatrain suivant est curieux. Un bon républi 
cain aurait pu s'offusquer d'une louange accordée 
aux Nestors de l'Occident. Mais Lamartine ne s'em- 
barrasse pas de si peu ! Les rois, princes et principi- 
cules de l'Allemagne féodale sont métamorphosés 
d'un coup de baguette en souverains plébiscités ; 



GUERRE A LA GUERRE. 251 

Roule libre et fidèle entre tes nobles arches 
O fleuve féodal, calme mais indompté ! 
Verdis le sceptre aimé de tes rois patriarches 
Le joug que l'on>choisit est encore liberté. 

Les Français de Charles X et de Louis-Philippe 
sont des serfs misérables. Les Allemands de Gas- 
pard LXXXIV, landgrave ou margrave de Thunder- 
Irunck, sont des êlres ornés de justice et de liberté. 

La féodalité détestable chez nous, pleine de grâce 
et de bonté chez les Allemands! La turlutaine de 
Monod restait fort répandue en France aux environs 
de 1870. Fustel de Coulanges en pleura. 

La France et les Français ont leur couplet : c'est 
la France, ce sont les Français de FÉvangile révolu- 
tionnaire ou des migrations celtiques d'il y a !2000 ans : 

Avant-garde de Dieu qui devancent ses pas! 
Comme des voyageurs qui vivent d'espérance 
Ils vont semant la terre et ne moissonnant pas. 

Leur arc est proprement celui qui lance « l'idée 
ou la mort ». Tout le solide et le puissant de la sub- 
structure française : romanisme, catholicisme, monar- 
chie capétienne, n'existe naturellement plus pour 
Lamartine. Qu'en ferait-il? Il reconnaît sa France 
dans la suicidée de ces derniers cent ans, celle que 
Michelet et Quinet appelaient le Christ des nations, 
celle qui monte sur la croix pour le rachat de l'uni- 
vers. 

La quatrième partie du poème ne comprend 
quïme strophe destinée à faire entrevoir rapidement 
le fracas des empires, partant leur vanité. Comme il 
s'aofit de l'Orient, la beauté des images, leur subhme. 



252 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

leur pittoresque et leur éclat le disputent à la nullité 
ou à rincertitude de la conception : 

Là, d'empires poudreux les sillons sont couverts ; 
Là, comme un stylet d'or, l'omUre des Pyramides 
Mesure l'heuro morte à des sables livides 
Sur le cadran nu des déserts! 

Sans doute! Les empires terresti^es sont devenus 
des cendres vaines. Mais, sur les Nuées vaines dont 
l'esprit de Lamartine s'enchante, la cendre a l'avan- 
tage d'avoir été, d'avoir duré, d'avoir assuré au genre 
humain des conditions de vie plus ou moins suppor- 
tables, d'avoir hérité puis transmis le dépôt civilisa- 
teur, enfin d'avoir réalisé un ensemble de biens 
matériels et moraux infiniment supérieurs à ce qui 
eût été ou même pu être sans eux. La pire organisa- 
tion est une chose humainement supérieure à l'ab- 
sence d'organisation. La pire tyrannie asiatique a 
plus avancé les affaires du monde que l'état délabré 
des sociétés sans forme ni lois qui, nées dans la sau- 
vagerie, se sont perpétuées de même jusqu'à nous. 
Qu'est-ce que les divagations de Lamartine? La pro- 
jection laïcisée des cris de révolte du prophétisme 
hébreu : Israël sans sa religion, c'est-à-dire un peu 
moins que rien. Autant il est aisé d'admettre, selon 
le thème de Bossuet, le néant des empires devant le 
Tout-Puissant, autant ces néants se relèvent, se réha- 
bilitent et se justifient, à part quelques exceptions 
monstrueuses, du point de vue des intérêts du genre 
humain. 

Vient enfin la cinquième et dernière partie de cette 
Marseillaise. Lamartine passe brusquement à l'avenir. 



GUERRE A LA GUERRE. 253 

Sur ces empires morts, sur cet orient vide, il exhorte, 
sans le moindre souci de se contredire une fois de 
plus, les Allemands et les Français à courir fonder 
quelques dominations nouvelles. Colonisez! coloni- 
sons! II leur montre l'Egypte, où nous commencions 
alors à nous installer confortalîlement sans le con- 
cours de l'Allemagne et malgré l'Angleterre : 

Jetons les blonds essains des familles humaines 
Autour des nœuds du cèdre et du tronc des palmiers! 
Allons, comme Joseph, comme ses onze frères 
Vers le limon du Nil que labourait Apis... 

Fabriquons des vaisseaux, tendons des voiles, tra- 
fiquons, enrichissons-nous, très vertueusement du 
reste et conformément aux programmes que M. Gui- 
zot, redevenu premier ministre, devait proposer à la 
France. Il semblait au poète que tous les loups se 
feraient agneaux, du moment qu'ils guetteraient la 
proie sur un rivage un peu reculé : 

Rapportons-en le blé, l'or, la laine et la soie. 
Avec la liberté, fruit qui germe en tout lieu! 
Et tissons de repos, dalliance et de joie 
L'étendard sympathique où le monde déploie 
L'unilé, ce blason de Dieu. 

Cette vue idyllique de la politique coloniale devrait 
être jugée sévèrement par nos socialistes français. 
Mais l'un d'eux m'assure que la strophe traduit l'état 
d'esprit de la bourgeoisie française qui avait besoin 
de la paix pour faire ses affaires. Soit, mais il est 
d'aussi mauvaise politique que de mauvaise poésie 
de généraliser des états accidentels, sans rien cal- 
culer du possible. Meilleurs philosophes, c'est-à-dire 
meilleurs poètes et hommes d'État plus pratiques, ils 



254 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

auraient su que tout développement colonial ou 
industriel, créant des richesses nouvelles, crée aussi 
des sujets d'envie et de dispute entre les sociétés. 
Ce ne sont pas les pauvres cantons suisses, au temps 
qu'ils n'avaient rien à disputer entre eux, qui font 
de grandes et longues guerres suivies : ce sont les 
civilisations puissantes, Carthage d'Annibal, contre 
Rome de Scipion, France de François P'^, contre 
Allemagne de Charles-Quint. Les rivalités indus- 
trielles créent ou créeront des guerres industrielles ; 
les rivalités coloniales, des guerres coloniales. Les 
pohtiques romantiques de 1840 ne soupçonnaient pas 
ces vérités, si claires aujourd'hui que l'expérience 
les a contrôlées ! 

Il suffit de feuilleter le volume des RecKeillemenls 
poétiques pour sentir que l'erreur de la Marseillaise 
ne fut point une faute isolée dans la vie de Lamar- 
tine. Elle exprimait le fond même de ses pensées. 
Ce poète qui, de tous ses contemporains, a peut-être 
gardé le goût le plus classique et cette pure langue 
que la lecture de Mérope et d'Athalie lui avait 
inculquée dès son adolescence, avait profondément 
perdu le sens supérieur de l'ordre de l'esprit, tel 
que l'établit la raison classique. 

Son Toast aux Gallois qui est de 1858 porte le 
reflet de douloureuses chimères. Il y est souhaité 
que le choc des verres amis, tenus par les Bretons 
d'Angleterre et par ceux de France, fasse tomber 
dans la mer qui nous baigne Vorgueil jaloux de nos 
deux pavillons. Il y est prédit, pour faire plaisir à 
M. d'Estournelles, un Sinaï de paix entre les nations. 



GUERRE A LA GUERRE. 255 

On donne la terre à la France. On offre à lAngle- 
terre la mer, sans se demander ce que deviendront, 
à ce pacte, les pêcheurs de Basse-Bretagne et les 
armateurs nantais : 

A nous les champs d'argile, à vous les champs amers. 

On combine le titre des journaux que devaient 
fonder, cinquante ans plus tard, M. Ernest Vau- 
ghan et M. Jean Grave, 

L'aube de jours nouveaux fait poindre ses raj'ons. 

Enfin la thèse de l'anarchie internationale est for- 
mulée avec une précision rigoureuse : 

L'homme n'est plus Français, Anglais, Romain, Barbare, 
Il est concitoyen de l'empire de Dieu ! 
Les murs des nations s'éci'oulent en poussière, 
Les langues de Babel retrouvent l'unité, 
L'Evangile refait avec toutes ses pierres 
Le temple de l'Humanité. 

Dans une autre pièce, l'épîlre à Adolphe Dumas, 
une sorte de programme philosophique. comporte 
ces formulés vagues dans leur teneur, mais pré- 
cises pour la direction générale : 

De ces troupeaux humains que la verge fait paître, 
Parqués, marqués au flanc par les ciseaux du maître ; 
Fondre les nations en peuple fraternel 
Marqués au front par Dieu de son chiffre éternel; 
Au lieu des mille lois qu'une autre loi rature, 
Dans le code infaillible écrire la nature, 
Déshonorer la force.... 

Ces mots impies dispensent de plus citer. 

... Je n'ai pas la prétention de démontrer en 
forme que les hommes de 48 furent des « quarante- 
huiteux». Si même j'insiste pour rappeler des vérités 
éblouissantes, c'est que nos libéraux, fils de leurs 



'256 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
pères, tendent à transformer en types et en modèles 
de citoyen ces docteurs de l'anarchie cosmopolite et 
révolutionnaire. Mais devant les textes, éclairés par 
le jour des événements, il est aisé de voir qu'il n'y 
a pas opposition entre l'esprit de Lamartine et celui 
d'Eugène Poîtier. 

Le chant de paix, entonné par le premier, n'est 
chant de paix qu'en apparence. S'il célèbre la paix 
entre les peuples, cela revient à conseiller la guerre 
entre concitoyens. Si, en effet, les nationahtés ne 
représentent plus qu'une pensée barbare, ceux qui 
maintiennent les nations, depuis les princes jusqu'aux 
gendarmes et aux douaniers, sont à combattre et à 
fusiller. S'il est juste de rehausser des plus splen- 
dides falbalas de décoration poétique la maxime : 
Déchirez ces drapeaux, et cette autre maxime : 
Végoïsme et la liaine onl seuls une patrie, ceux qui 
voudraient faire saluer ce drapeau, ceux qui com- 
manderaient la défense du dernier refuge de « la 
haine et de l'égoïsme », ce sont des monstres, ce sont 
des « tyrans » : ils doivent être mis au mur. 

Eugène Pottier et son pubhc l'ont fort bien 

compris : 

Ils sauront bientôt que nos balles 
Sont pour nos sales généraux. 

Et, si l'on demande où est, dans V Internationale, 

l'accent magnanime, le ton généreux et pacifique de 

Lamartine, je répondrai encore que ce ton n'en est 

pas absent. Il y a dans la strophe la plus incriminée 

du poème de Poltier ce vers qui en dit long sur les 

intentions idylliques de son auteur : 

Paix entre nous, guerre aux tyrans! 



GUERRE A LA GUERRE. 257 

Paix entre nous, à notre parti et à notre classe, 
paix à notre amitié, guerre aux personnes d'autre 
classe et d'autre parti, aux gens de notre inimitié. 

L'homme étant un animal essentiellement querel- 
leur, contentieux et belliqueux, et les conditions de 
la société surtout industrielle étant les conditions 
mêmes de la guerre^, il s'ensuit que la guerre, étant 
supprimée entre nations, se poursuivra à l'intérieur 
de chaque territoire. La guerre en soi y gagnera, et 
la paix tout court y perdra. 

Que Lamartine crût plaider la cause de la Paix 
tout court, j'en suis persuadé; mais Eugène Pottier 
croyait être l'ami des hommes, lui aussi. Et Marat 
aussi. Et si ces deux croyances étaient toutes deux 
fausses, Pottier était plus excusable que Lamartine 
de la professer. 

Un dco articles capitaux de la pensée du nationa- 
lisme complet, du nationalisme qui aboutit à la 
royauté, c'est de formuler des doctrines qui sont 
pures. Les hommes d'État doivent chercher la con- 
ciliation entre les idées et les faits : pour qu'une 
Politique soit juste dans son cours, il faut qu'elle 
découle de principes aussi rigoureux que possible. 

Voilà pourquoi nous ne nous croyons pas le droit 
de conclure aucun pacle intellectuel avec le libéra- 
lisme et la démocratie, bien que les démocrates et 
les libéraux soient assurés de nos dispositions per- 
sonnelles les plus suaves. Notre concours leur est 

1. On dira que je n'ai pas démontré cette proposition au cours de ce 
chapitre. En est-on bien sûr? Mais si ce n'est pas fait, on ne perdra 
rien pour l'attendre. 



258 QUAND LES FRANÇAIS NE S AIMAIENT PAS. 
acquis lorsqu'il s'agira de défendre avec eux une 
institution nationale ou traditionnelle à laquelle leur 
manque essentiel de logique les aura ralliés. Dans 
l'ordre des idées, nous ne pouvons avoir pour eux 
qu'un sentiment .: l'horreur. Ni Pottier, ni Ravachol 
ne nous inspirent, intellectuellement, l'horreur et le 
dégoût que nous inspirent les idées d'un Lamartine 
ou d'un Jules Simon. Et voici pourquoi : Lamartine 
et Simon posaient tous les principes de l'Internatio- 
nale et de l'Anarchie, et ni l'un ni l'autre n'eût osé 
conseiller de fusiller des généraux ou de faire sauter 
des maisons bourgeoises. Tenir un principe pour 
évident et en esquiver les conséquences régulières, 
c'est le dernier degré d'abjection pour l'esprit humain. 

La vue de leur inconséquence doit aussi nous 
donner du cœur. Elle nous défend de nous laisser 
intimider par un nom, par une renommée, par un 
maître. Elle est vaine et sotte, la respectueuse 
objection : 

— Vous laissez Lamartine (ou Simon ou Hugo) 
aux adversaires de la France. N'est-ce pas impric- 
dent?... 

Si Hugo, si Simon, si Lamartine appartiennent aux 
adversaires de la France, il n'est au pouvoir de per- 
sonne de les leur enlever. Ni nos sacrées paroles, ni 
nos magnifiques écrits n'empêcheront la Marseillaise 
de la Paix, d'être le poème qu'elle est, de refléter 
le sentiment qu'elle reflète. 

En quoi d'ailleurs un Lamartine ou un Hugo 
feraient-ils autorité en matière de philosophie poli- 
tique? Personne n'aime Lamartine plus que nous, 
n'admire mieux que nous Hugo. Mais les bien ad- 



GUERRE A LA GUERRE. 259 

mirer, c'est constater que leur raison était assez 
faible, et leur esprit des plus légers. Ceux qui invo- 
queront cette fragile et vagabonde pensée ne s'en 
trouveront ni enrichis ni fortifiés. Je félicite les 
lecteurs de Lamartine d'être bercés d'un chant si 
moelleux et si pur; je les plains de s'abandonner à 
des rêves incohérents. Exclure de sa vie politique 
des maîlres pareils, non sans goûter leurs qualités 
d'imagination ou de sentiment, leur poésie splen- 
dide et sublime, bien qu'incomplète, c'est se sé- 
parer de principes de diminution et de décadence ; 
c'est partant se guérir, et c'est aussi se mettre en 
mesure de croître. 

Il est parfaitement possible que demain un Jaurès 
aille crier dans son journal que ces royalistes et 
nationalistes profanent les autels en distinguant 
chez un grand poète le beau du laid, le vrai du faux. 
Ce Jaurès peut être écouté, nous valoir des mur- 
mures ou de la défaveur. Ce petit revers apparent 
cachera une grande force: comme, chez l'adversaire, 
l'apparence du succès l'empoisonnera. Quiconque 
sait guérir en soi la maladie de Hugo et de Lamar- 
tine ne craindra plus d'être infecté du virus de 
Pollier. Ouest-ce au contraire qu'échapper aux vio- 
lences de ce dernier si l'on se trouve faible contre 
le langage et la mélodie des deux enchanteurs ? 
Leur romantisme politique, leurs Nuées libérales et 
démocratiques de 18iO, ramènent à la Révolution, 
cest-à-dire au terme dernier de l'abaissement intel- 
lectuel, à cette mort spirituelle qui provient des 
sottises. Les sottises tuent les nations, tuent les 
partis, annulent les hommes. 



XX 

LA COURBE DE L'HISTOIRE 



28 Avril 1904. 



M. Anatole France a publié samedi dernier dans 
l'Humanité un article de philosophie sur « la Guerre » . 
On en a extrait et discuté le détail en différents 
journaux. Je n'ai pas l'intention de recommencer la 
querelle. Mon dessein est de prendre note de la nou- 
velle direction des idées de M. Anatole France. 

Oh! il ne s'agit pas d'opposer au croyant d'au- 
jourd'hui le sceptique d'autrefois. 

On n'a jamais connu M. France sceptique. 
On l'a pourtant connu critique, et l'un des sujets 
sur lesquels sa critique se montrait volontiers abon- 
dante et féconde était l'impossibilité oîi nous som- 
mes, dans l'état présent de nos connaissances, de 
donner une loi satisfaisante de l'histoire. Il raillait, 
à l'égal du mysticisme chrétien de Bossuet, le mys- 
ticisme libéral et parlementaire d'Augustin Thierry. 
Il n'épargnait pas Auguste Comte, et M. Pierre 
Laffite eut souvent lieu de blâmer ses impertinences 
envers la loi suprême qui déduit l'avenir du passé 
suivant une formule mathématique. 

Depuis Sainte-Beuve, personne, on peut le dire, 



GUEKHE A LA GUERRE. 261 

n'a mieux senti que M. Anatole France les difficultés, 
les objections, les résistances que Fliistoire ofl're un 
peu partout à ces systèmes rigoureux. Les raisons 
données avec infiniment d'esprit et de verve avaient 
aussi pour elles d'être fortes, sûres, inspirées d'un 
parfait sentiment des complexités de la vie. Ce 
sentiment fait les historiens et les politiques. Mais il 
n'est guère compatible avec ces élans semi-religieux 
où s'est complu M. Anatole France depuis six ou 
sept ans. Il était permis de prévoir qu'un jour ou 
l'autre la question se poserait entre, ses anciennes 
habitudes d'esprit critique et le courant du mes- 
sianisme dreyfusien. 

Certes, sa prophétie de la fin des guerres humaines 
est rendue avec de merveilleuses précautions de 
langage. James Darmesteter laïcisait et feignait 
même d'athéiser sa foi juive. M. Anatole France ne 
se contente pas d'ôter de là le Dieu d'Israël. Il sup- 
prime aussi les affirmations radicales, le ton exalté. 
C'est un occidental qui parle à des occidentaux, 
cinquante ans après l'âge d'or de la philosophie 
romantique. 

Il a entendu M. Pierre Laffitte exhaler un jour cet 
aveu douloureux : « Eh bien, Auguste Comte s'est 
trompé! » Dès lors les rêveries se classent rêveries, 
elles ne peuvent se présenter comme des calculs, 
M. France le sait très bien. Il note des « pressenti- 
ments », des « espérances », avec une discrétion 
qui est d'un grand charme. Mais tant de circons- 
pection et de réserve n'empêche pas le fond de la 
pensée de se faire jour. Avant de déclarer que dès 
aujourd'hui, nous pouvons discerner dans l'avenir 



262 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
« l'établissement des États-Unis du monde », 
M. France jette avec négligence et détachement 
ces petits mots : 

A prolonge)' dans l'avenir la courbe commencée.... 

Et les huit petits mots, qui suffisent à réjouir 
M. Jean Jaurès dans son cœur suffisent aussi à faire 
pleurer les bonnes muses, celles qui veillent sur la 
pensée des mortels plus que sur leur langage. 

ot La courbe commencée » ramène décidément 
M. France au milieu de ses adversaires d'autrefois. 
Le voilà prisonnier de Bossuet, de Comte (le Comte 
mystique), d'Augustin Thierry, enfin de tous les théo- 
logiens de l'histoire. Est-ce M. Jaurès, est-ce la lec- 
ture de Marx ou de Labriola, qui ont fait ce triste 
miracle? Ce ne serait pas la première fois que le 
sens critique aurait cédé à la force brutale des pas- 
sions de l'intelligence. Il est toujours amer de le 
voir vaincu. 

Par une coïncidence qui peut être fortuite, il suf- 
fisait de tourner la feuille de l'Humanité de samedi 
pour trouver la réponse directe aux prophéties ma- 
thématiques exposées en première page, et la réponse 
était signée de M. France, dont on publie en feuille- 
ton un très beau conte philosophique, Gallion. De 
vieux Romains dissertent de la pérennité de Rome, 
à laquelle les dieux ont promis l'empire sans fin. Ils 
se communiquent surtout leur plus chère espérance. 
Quelle que soit la difficulté qu'il y a à prévoir l'ave- 
nir, ils pensent que la paix romaine régnera pour 
toujours après le châtiment des Parthes. 

Oui, dit l'un d'eux, nous pouvons sans crainte de nous 
tromper, annoncer la fin des guerres détestées des mères. 



GUERRE A LA GUERRE. 26'. 

Qui pourrait désormais troubler la paix romaine? Nos 
aigles ont louché les bornes de l'univers. Tous les peuples 
ont éprouvé notre force et notre clémence. L'Arabe, le Sa- 
béen, l'habitant de l'Hoemus, le Sarmate qui se désaltère 
dans le sang de son cheval, le Sicambre à la chevelure 
bouclée, TElhiopien crépu, viennent en foule adorer Rome 
protectrice. D'où sortiraient de nouveaux barbares? Est-il 
probable que les glaces du Nord ou les sables brûlants de 
la Lybie tiennent en réserve des ennemis du peuple ro- 
main?'Nous verrons le genre humain déposer les armes et 
toutes les nations méditer la concorde et l'amour. 

M. France observe en première page que l'illusion 
latine fut cruellement dissipée, puisqu'elle aboutit à 
dix siècles d'alerte continuelle. L'erreur d'Auguste et 
de ses contemporains s'explique-t-elle uniquement 
par leur connaissance imparfaite de la géographie? 

Eux aussi calculaient « la courbe commencée ». 
C'est-à-dire qu'ils considéraient comme acquises et 
prolongeaient indéfiniment, en leur' prêtant une 
accélération, un accroissement réguliers, des nou- 
veautés heureuses, des conjonctures admirables et 
uniques dont ils étaient témoins et dont ils profi- 
taient. Si l'on peut affirmer en ces matières quelque 
chose, c'est que l'accroissement calculé, l'accéléra- 
tion annoncée ne se produit pas toujours. 

L'humanité ne change pas dans une direction 
constante et réglée. Elle perd souvent ce qu'elle a 
gagné. En outre, elle change fort peu. C'est M. Ana- 
tole France qui l'observait voici douze ou quinze ans : 
le casque du valeureux Hector se retrouve, avec .sa 
crinière, effroi du jeune Astyanax, sur les têtes de 
notre garde républicaine. On peut s'en attrister, on 
peut s'en réjouir. Triste ou gai, voilà le certain! 



264 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

II 

6 Mai 1904. 
Quelqu'un voudrait-il soutenir que les amis de 
Gallion se sont trompés sur l'histoire de quinze siè- 
cle, mais vont avoir raison maintenant? L'histoire des 
hommes est trop courte pour qu'une erreur de cette 
taille n'ait point de fortes chances de rester une 
erreur en tout temps. En tout cas, cette erreur 
passée rend suspect ce qui y ressemble aujourd'hui. 
L'invasion des barbares répondit aux « pacifistes » 
de la Rome d'Auguste. L'invasion prussienne répon- 
dit à nos « pacifistes » de 1869. Sans forger inutile- 
ment de ces lois historiques, dont on sait qu'il faut 
être sobre, ces coïncidences sont faites pour 
inquiéter. 

De plus, les amis de Senèque vivaient sous une 
monarchie universelle qui, maîtresse du monde civi- 
lisé, pouvait prétendre à coloniser le reste du globe ; 
le rêveur du xx'^ siècle doit bien constater que le 
monde moderne ne retarde pas seulement sur l'em- 
pire romain, mais sur le moyen âge, puisqu'il est 
moins unifié.... 

M. France l'a-t-il senti? S'est-il rendu à nos objec- 
tions? Les avait-il prévues? On lui a vu reprendre 
quelques jours plus tard dans son conte les expres- 
sions dont il s'était servi dans rarticle comme pour 
accorder et résoudre la difficulté qui s'était pré- 
sentée tout d'abord. Je ne sais si l'effort a été très 
heureux. Une pensée gracieuse a la vertu souveraine 
de couvrir ses hiatus, et je ne dis pas qu'il soit 
facile de démêler ceux-ci. Pourtant, il suffit de bien 



GUERRE A LA GUERRE, 265 

lire. M. Anatole France feint de vouloir justifier et 
défendre l'illusion pacificatrice de Rome, mais on 
le voit passer, glisser secrètement à un autre sujet. 
11 défend (ironiquement ou non) la thèse de la 
permanence de Rome, et, sur ce point, il pourra 
trouver des approbateurs violents du côté des 
catholiques et des amis du catholicisme; il pourra 
trouver des contradicteurs dans la religion de 
M. James Darmesteler où l'on rend largement aux 
helléno-latins l'odium generis humani. Mais là n'est 
donc pas la question. La question, c'était de savoir 
ce que répondrait M. France à qui lui dirait : 

— Où vos Romains, intelligents, honnêtes, chari- 
tables se sont trompés, comment ne craignez-vous 
pas de commettre une égale erreur?... 

Le cadre du récit permettait à M. France un dé- 
bat réglé. Mais il a parlé très finement d'autre chose. 

Nous aussi. Relisons une page admirable, qui n'est 
pas vieille de quinze ans. Elle est tirée d'une préface 
à une traduction de Faust (Paris, Lemen-e, 1891) : 

Comme il est dit que rien d'humain ne lui sera étranger, 
Faust connaîtra la guerre. Même il la fait. Gœlhe l'avait seu-- 
lement vue. Il ne l'aimait point. Aussi bien n'est-elle guère 
aimable. La question est de savoir si elle est nécessaire. 
Les vertus militaires ont enfanté la civilisation tout entière. 
Industrie, arts, police, tout sort d'elle. Un jour des guer- 
riers armés de haches de silex se retranchèrent avec leurs 
femmes et leurs troupeaux derrière une enceinte de pierres 
brutes. Ce fut la première Cité. Ces guerriers bienfaisants 
fondèrent amsi la patrie et l'Etat; ils assurèrent la sécurité 
publique; ils suscitèrent les arts et les industries de la 
paix qu'il était impossible d'exercer avant eux. Ils firent 
naître peu à peu tous les grands sentiments sur lesquels 
l'Etat repose encore aujourd'hui : car, avec la cité, ils fon- 
dèrent l'esprit d'ordre, de dévouement et de sacrifice. 



266 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

l'obéissance aux lois et la fraternité des citoyens. Le dirai-je ? 
Plug j'y songe et moins j'ose souhaiter la fm de la guerre. 
J'aurais peur qu'en disparaissant, cette grande et terrible 
puissance n'emportât avec elle les vertus qu'elle a fait naître 
et sur lesquelles tout notre édifice social repose encore 
aujourd'hui. Supprimez les vertus initiatrices et toute la 
société civile s'écroule. Mais, cette société eùt-elle le pou- 
voir de se reconstituer sur de nouvelles bases, ce serait 
payer trop cher la paix universelle (jne de l'acheter au prix 
des sentiments de courage, d'honneur et de sacrifice que la 
guerre entretient au cœur des hommes. 

Cette belle page de M. Anatole France semble 
établir qu'en déclarant la guerre à la guerre, selon 
la sainte formule de Hugo, on détruit les vertus et 
les autres bases de la paix ; on détruit la paix elle- 
même. Rome eut raison. Sans aimer la guerre, elle 
la fit. Elle établit ainsi la grande paix qui garde son 
nom. jMais, quand elle eut désappris les arts de la 
guerre, ses entrailles se déchirèrent, le rempart du 
monde tomba, le monde faillit se noyer dans le sang. 



APRES DOUZE ANS 

La haute raison de M. Anatole France avait-elle prêté 
vm crédit complet aux méthodes néo-romantiques de 
M. Jaurès et de ses amis? Cela est d'autant plus dou- 
teux que cette méthode, imparfaite en soi, l'eût con- 
duit à des résultats moins inexacts s'il se fût donné la 
peine d'y appliquer son profond sentiment des réalités 
de la vie et d'en calculer les directions véritables. En 
mai 1904, depuis sept à huit ans, les signes n'avaient 
pas manqué : première guerre turco-grecque,en 1897 ; 
guerre hispano-américaine, en 1898; guerre du Trans- 
vaal, en 1899; guerre de Chine, en 1900, et l'on était 
depuis plusieurs mois en pleine guerre russo-japo- 
naise..., Elle était là, si l'on y tenait, la t courbe com- 



GUERRE A LA GUERRE. 267 

mencée i qu'il suffisait de « prolonger dans l'avenir », 
pour y distinguer avec quelque probabilité le possible ! 
Nous avions essayé de la calculer quelques mois au- 
paravant (12 février 1904) dans une note où nous 
avions opposé au pacifisme de M. Jean Jaurès le spec- 
tacle et le résultat du travail d'un siècle : 

Tout le XIX» siècle n'a été, dans sa réalité profonde, qu'un 
effort scientifique, industiiel et commercial en vue d'étendre 
la portée du pouvoir de l'homme, d'aménager la terre en- 
tière, de multiplier la civilisation par les dévouements de 
la main-d'œuvre barbare. 

C'est pourquoi, 

nous allons au conflit général des énergies ethniques que 
depuis cent ans rien n'a pu modérer. La terre plus belle et 
plus riche, mais aussi plus étroite, est devenue l'objet de 
désirs plus violents. La barbarie n'est point vassale, elle 
s'arme et elle progresse, et elle menace. La civilisation ne 
forme pas un faisceau compact et uni : elle a ses clients et 
ses mercenaires jaunes et noirs. Les imprudences, les 
aveuglements vont se payer, comme ils se payent dans 
l'ordre historique, au prix du sang, et non point seulement 
comme on voudrait le croire, de sang mogol ou demi-mo- 
gol. Plus impossible que jamais, le rêve d'unir les États de 
la vieille Europe, qui n'ont partout que des sujets de diffé- 
rends et de discorde, se dissout à vue d'œil par la force de 
ses évidentes contradictions. Partout se dresse la nécessité 
violente de l'organisation, de la défense, de la force mili- 
taire sur terre et sur mer. 

... Attendez un peu les événements. M. Jean Jaurès, qui 
parlait hier de détendre une alliance indispensable, va re- 
parler prochainement de désarmer. Encore un peu de 
temps, comme dit l'Évangile, vous entendrez le même 
M. Jaurès nous assurer qu'apprendre l'allemand n'est pas 
la iii'^r à iioire et que nos enfants s'y feront. 

!\I. Jaurès eut un retour de bon sens après Agadir, 
en 19H. Il n'est que juste de le noter. Quant aux idées 
exprimées ci-dessus, on en trouvera un autre dévelop- 
pement dans un chapitre de mon livre Anl/iinea, le 
t Génie toscan », qui date de ÎN07. 



XXI 

A CHEMULPO 
OU LE CENTENAIRE DE KANT 

8 Février 1904. 

Le centenaire de la mort d'Emmanuel Kant fait 
beaucoup moins de bruit dans le monde que ne 
l'avaient pensé les pacifistes des deux hémisphères : 
depuis quelques jours, la parole n'est plus aux pro- 
fesseurs, elle est au canon. 

Une pensée de Pascal décrit très bien le petit 
frisson qui court le monde en ce moment-ci : 
« Quand », dit Pascal « la force attaque la grimace- 
quand un simple soldat prend le bonnet carré d'un 
premier président et le fait voler par la fenêtre... » 
La phrase n'est pas achevée; mais, au Ion allègre 
de ce départ, on comprend ce qui suivait dans l'es- 
prit de Pascal. Il se réjouissait de voir la réalité 
succéder aux figures, et les choses aux signes, et 
les faits aux discours. Ce véritable philosophe se 
moqua de la philosophie : il eût trouvé philoso- 
phique de la négliger au menu sifflement des tor- 
pilles de Chemulpo. 

Emmanuel Kant a rêvé d'un système de paix uni- 
verselle beaucoup plus radical que celui de notre 
Henri IV ou des illustres auteurs de la Paix romaine. 
Aucun traité d'arbitrage partiel ne lui suffisait. Il 



GUERRE A LA GUERRE. 269 

prétendait lier les peuples par un acte qui les forçât 
à n'échanger désormais que des salves de papier 
timbré, bourrées de sommations et de textes de lois. 
Mais, le lien dont parlait co « chrétien allemand » 
étant d'un ordre tout moral, c'est moralement qu'il 
oblige : car, en fait.... Je vous dis de relire les nou- 
velles de Chemulpo. 

Le petit malheur infligé à cette mémoire n'éveil- 
lerait que le sourire, tout au plus le discret applau- 
dissement de quelque adversaire juré, si en France, 
la philosophie de Kant n'était qu'une curiosité de 
salle d'étude. Mais il est grave de voir ainsi con- 
tester et accabler en quelque sorte, sous le témoi- 
gnage des faits, la doctrine qui a obtenu chez nous 
une si extrême importance! L'on ne nous croyait 
pas quand nous disions, avec l'auteur des Déraci- 
nés, dès 1894, dans la Cocarde de Barrés, que le 
Kantisme était la religion de la troisième République. 
Un des piliers de cette religion et de ce régime, 
M. Victor Basch, dans la Renaissance barbare^ vient 
d'en faire l'aveu ^ 

Nous fûmes kantisés du haut en bas de l'ensei- 
gnement, et les écoliers pauvres, les primaires, 
comme dit Léon Daudet, plus kantisés peut-être 
que nos condisciples de l'enseignement secondaire 
et supérieur. Grâce à M. Buisson installé à la direc- 
tion de l'Enseignement primaire, la morale kantienne 

1. C'était le nom familier que nous donnions à une revue nommée 
sans doute par antiphrase la Henahixance latine. 

2. On a vu page 05, en note, le texte des aveux de M. Victor Basch. 
En supprimant ce teste, qui eût fait répétition, je tiens à dire que, à 
ceia près. Je réimprime mot pour mot mon ancienne appréciation du 
Kantisme. Sauf quelques corrections de pure forme dans les pre- 
miers paragraphes, le reste est littéral. 



270 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

plus OU moins diluée, succéda au catéchisme tra- 
ditionnel et devint la base de la morale populaire. 
Mais nos professeurs de philosophie, tant au collège 
et au lycée qu'à la Faculté, furent aussi, pour Tini- 
mense majorité, des disciples de Kant souvent 
influencés par M. Renouvier. Les faux positivistes, 
les positivistes naïfs qui, tels que Gambelta, Ferry, 
Léon Bourgeois, se flattaient que, en laïcisant la 
morale, ils feraient enseigner une morale scien- 
tifique, auraient eu lieu d'éprouver quelque éton- 
nement s'ils étaient trouvés en mesure de contrôler 
l'exécution de leurs programmes. Seul enseigné, 
seul recommandé, le Kantisme donna ce qu'il portait 
en germe, une mentalité anarchique et cosraopohte. 
On commença de le constater aux environs de 1895, 
quand tout notre jeune monde univorsitaire prit fait 
et cause pour Ravachol et Emile Henry. On le 
vérifia par l'attitude des maîtres et des élèves aux 
premiers mouvements dreyfusieus de 1897 et 98. Le 
Kantisme est une discipline essentiellement dreyfu- 
sienne. Il est beau de la voir rentrer sous terre au 
premier bruit guerrier, mais il est triste de songer 
à toutes les intelligences françaises qu'elle a dégra- 
dées. 

Je n'ai pas l'intention de nier la puissance per- 
sonnelle de Kant. Intellectuellement, moralement, 
ethniquement, il est l'ennemi : nous lui devons donc 
une estimation exacte de sa valeur, et nous nous 
nuirions à nous-mêmes si des passions philoso- 
phiques ou nationales parvenaient à fausser nos 
poids. Mais il faut nous garder de l'exagération de 
ses thuriféraires. 



GUERRE A LA GUERRE. 271 

Celle vaine crilique qui demande aux hommes 
supérieurs d'avoir des idées personnelles, c'est-à-dire 
sans antécédent historique et nées de leur seule pen- 
sée, aurait très beau jeu contre Kant. Son système 
de morale est presque en entier dans Rousseau. Sa 
critique de la raison pure se montre déjà chez Hume. 
Mais ne voyons pas à la date, voyons à la valeur 
comparée des trois hommes. Je ne sais s'il faut pré- 
lerer Rousseau à Kant ou Kant à Rousseau dans 
leur morale, car tous les deux me semblent avoir 
bâti le plus funeste château de nuées, et je n'ai qu'à 
ouvrir l'un ou l'autre pour m'écrier aussitôt que 
voilà le pire. Ce qui me semble bien certain, c'est 
que le parallèle entre Hume et Kant n'est certes pas 
à l'avantage de Kant. Le pénétrant critique anglais 
a vu, a dit tout l'essentiel sur la critique de nos 
idées directrices, mais avec une finesse d'analyse 
près de laquelle la scolaslique du Prussien paraît 
guindée, empruntée et fausse. Or, il reste que Hume 
est venu le premier. 

Résumer seulement un de ces résumés populaires 
que l'on trouve partout, notamment dans V Allemagne 
de Mme de Staël ou dans V Allemagne d'Henri Heine, 
et qui sont censés exposer la doctrine de Kant, ne 
sérail pas une besogne bien facile ni bien utile. 
Je ne peux qu'esquisser. Kant se donnait pour le 
Copernic de la philosophie. Il eût mieux fait de sen 
dire le Plolémée. Comme Ptolémée supposait tous 
les astres du ciel en voyage autour de la terre immo- 
bile, Kant vit l'esprit humain installé au centre de 
la nature à laquelle il dictait ses lois. Tous les élé- 
ments directeurs de notre connaissance sont des 



272 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

catégories de notre entendement, sans lequel ils 
n'auraient aucune réalité. Ce que nous prenons pour 
les lois de l'univers n'est que loi de notre pensée. 
Le monde est un grand rêve sur lequel la pensée 
humaine applique ses formes. « Pas de soleil sans 
œil humain qui le contemple », devait dire un Kantien 
plus radical que son maître, et l'intelligence ne 
saisit qu'elle-même quand elle croit saisir les lois de 
l'Être en soi. Nous ne savons rien du dehors, nous 
n'atteignons rien de fixe ni d'absolu. Tout nous est 
relatif, y compris l'idée que nous avons de nous- 
même. Descartes avait dit : Je pense^ donc je suis, 
mais cette déduction semblait beaucoup trop aven- 
tureuse à Kant, et sa doctrine laisse voir clairement 
pourquoi : la pensée, y compris la pensée de la 
pensée, n'est encore qu'un fantôme de notre moi. 

Pour sortir de son scepticisme, le philosophe de 
Kœnigsberg eut recours à autre chose que la pensée. 
Il prétendit trouver dans le Devoir une réalité cer- 
taine, dont l'existence constatée entraîne nécessai- 
rement l'existence de l'âme libre et immortelle, d'une 
part, et, d'autre part, l'existence de Dieu. On com- 
prendra, je pense, la position Kantienne de ces 
problèmes, si je dis que l'étonnement de "Voltaire 
devant l'ordre du monde ot sa conclusion qu'une 
telle horloge devait avoir un horloger parut à Kant 
une médiocre argumentation. Vous prêtez à ce 
monde un ordre? L'ordre est en vous. Vous déduisez 
de cet ordre l'idée d'un ordonnateur, qui en serait 
la cause? Mais cette idée d'ordonnateur et de cause, 
elle est en vous, elle est de vous. Dieu ne se prouve 
pas ainsi. Dieu se prouve par le langage de la 



GUERRE A LA GUERRE. ST. 

conscience. quand elle nous dit, d'un accent auquel 
personne ne se trompe, qu'il faut faire le bien, ou 
que le bien est là, et qu'il n'est point ailleurs.... 

Conscience ! Conscience ! instinct divin, immortelle et 
céleste voix : guide assuré d'un être ignorant et borné, mais 
intelligent et libre: juge infaillible du bien et du mai, qui 
rend l'homme semblable à Dieu ; c'est toi qui fais l'excel- 
lence de sa nature et la moralité de ses actions, sans toi, je 
ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le 
triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un 
entendement sans règle, et d'une raison sans principes... 

Vous avez, à ces beaux accents, reconnu notre 
ami Rousseau. Observez, s'il vous plaît, comme ce 
Kantisme antérieur à Kant est déjà de stricte obser- 
vance. Le Genevois ne se contente pas de dire avant 
le Prussien que sa conscience l'avertit du bien et du 
mal; il dit plus.... La conscience est un « guide 
assuré », et tous les autres guides sont sujets à 
l'erreur. Le privilège de connaître, arraché à notre 
intellect qui en est cependant l'organe naturel, est 
transféré à la conscience. Maître de Kant dans la 
dogmatique morale, Rousseau professait déjà comme 
lui, plus que lui peut-être, le scepticisme à l'égard 
des opérations de l'esprit pur. Ils ont été deux par- 
faits sceptiques religieux, — et, comme leur religion 
fondait tous ses temples et toutes ses prescriptions 
en eux-mêmes, c'était la religion de l'individu, 
l'anarchie. 

Kant a beau invoquer sa règle universelle. Qui en 
est le juge et l'appréciateur souverain? Jean-Jacques 
répond : 

Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire : tout 
ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être 

18 



274 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

mal est mal; le meilleur de tous les casuistes est la con- 
science... Trop souvent la raison nous trompe, nous n'avons 
que trop acquis le droit de la récuser; mais la conscience 
ne trompe jamais, elle est le vrai guide de l'homme; elle 
est à l'Ame ce que l'instinct est au corps; (jui la suit obéit 
à la nature et ne craint point de s'égarer... 

La philosophie romantique a développé après 
Kant, quelquefois d'après Kant qu'elle connut en 
gros, ces beaux poin'.s de vue. La Conscience, appelée 
quelquefois le Cœur, fut assignée pour guide à la 
conduite de la vie personnelle, à la direction des 
États et même au développement de diverses sciences. 
Michelet fut admirable dans ces jeux-là, d'ailleurs 
conduits sans badinage. Je me suis assez diverti à 
chercher ce que pouvait donner, dans l'imagina- 
tion d'une femme à tempérament comme George 
Sand, cette religion de la Conscience : j'ai trouvé 
des équivalents à l'hypocrisie des pires dévotes ^ 

Une étude de l'Hypocrisie dans la littérature et les 
mœurs de ce siècle feraient peut-être voir tout ce 
que ce vice ignoble a dû au kantisme latent des 
écrivains et du public. Les étranges progrès d'une 
bégueulerie que n'excluent pas certains abaisse- 
ments des mœurs, doivent sans doute quelque chose 
à Kant et à Rousseau. Mais il faudrait un Laclos ou 
un Bourdaloue pour discerner avec justesse et dé- 
crire avec précision l'opération subtile par laquelle 
l'orgueil, la sécheresse, la férocité, l'indifférence, le 
simple désir d'une vie correcte, le goût de ses 
commodités, la peur des complications ou même la 



1. Dans mon livre, les Amants de Veriise, George Sanci et AUred de 
Musset. 



GUERRE A LA TrUERRE. 275 

peur loute simple savent prendre et quitter ce 
masque insolent du Devoir. 

Il y a des devoirs. La sagesse païenne semble ici 
bien d'accord avec l'Église catholique. Je crains que 
votre austère Devoir, au singulier, ne soit bien 
inhumain ou bien vil, je crains qu'il ne mène aux 
plus bas mensonges ou aux pires atrocités, quand 
il veut gouverner tous les cas, toutes les cir- 
constances, et régir sans nuance et sans ménagement 
cet océan troublé de nos conjonctures humaines ! 

Nier la bienfaisance d'une philosophie qui se pré- 
sente comme essentiellement pratique, c'est, il me 
semble, la nier du haut en bas, dans le principe de 
l'ensemble et dans la portée de détail : les idées 
transcendantes auxquelles la conscience kantienne 
propose la garantie de sa signature n'en ont pas 
obtenu un précieux surcroît de sécurité, et les gens 
qui ne croient pas au Dieu créateur ne sont pas 
touchés de la grâce à l'idée du « postulat de la 
moralité ». En revanche, les politiciens libéraux et 
démocrates à qui le Contrat social donne un peu la 
nausée imitent George Sand : ils font les hypocrites 
et, au lieu de nous dire qu'ils suivent leur habitude 
ou leur penchant, ils arguent, dans le jargon des 
thèses de M. Jean Jaurès, des principes posés dans 
la Politique de Kant. Mais cette Politique ne dit à 
peu près rien qui ne soit dans P.ousseau : l'individu, 
l'Étal, la liberté, l'égalité, le pacte initial, les droits 
inaliénables et sacrés. 

Savez-vous où ces fadaises sont réfutées ensemble 
de manière à la fois « critique » et « pratique »? 

— A Chemulpo. 



27fi OUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIEXT PAS. 



APRÈS DOUZE ANS- 

L'hypocrisie, reine du monde moderne, n'a pas 
cessé, en effet, depuis Cheniulpo, d'en masquer et ainsi 
d'en développer les violences. 

Il ne faut pas oublier, d'autre part, comment le stoï- 
cisme individualiste de Kant porta, dans Fichte, la 
semence du pangermanisme. Dans le recueil de mes 
articles de guerre, les Conditions de la victoire, la 
France se sauve elle-même, au 17 octobre 1014, on 
trouvera le détail de cette filiation. Le pangermanisme 
est un sursaut d'anarchisme ethnique auquel s'applique 
la définition de la Réforme luthérienne par Auguste 
Comte, convenablement étendue : « Une insurrection 
de la Germanie contre l'espèce humaine ». 



XXII 
L'ART DAIiMER SA PATRIE 

ou LA BELGIQUE NEUTRALISEE, 

A pro])06 du « Dernier bienfait de la monarchie » 
du feu duc de Broglie. 

Décembre 1901. 

Noire génération a été accusée de manquer de 
justice envers le feu duc de Broglie, et peut-être, en 
effet, manquâmes-nous de bienveillance. Ses fautes 
politiques méritaient la sévérité. On ne se laisse pas 
évincer par un Gambetta. On ne met pas la France 
en péril, on n expose pas sa patrie aux plus effroyables 
malheurs de la décadence démocratique pour satis- 
faire à des scrupules de libéralisme et pour sauver 
les rites de l'Église parlementaire. Cela dit (il fallait 
le dire aussi longtemps que le noble duc a vécu, et 
dût-on s'exposer aux rancunes de ses amis, de son 
entourage, de sa faction), un hommage est aussi de 
droit. Il s'impose. Pour peu qu'on se donne la peine 
de suivre avec attention les trois cents pages de son 
dernier livre, qui est un livre posthume, le Dernier 
bienfait de la Monarchie, relation analjtique de 
l'instilution de la neutralité belge, on ne sait qu'ad- 
mirer le plus, de la fermeté de la pensée politique ou 
de l'excellence de l'art. En tournant ces feuilles, lire 
et admirer ne font qu'un. 



278 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 



L'ouvrage est écrit tout entier comme un mémoire. 
On dirait une relation destinée à être soumise au 
souverain et aux principaux de l'État. L'auteur ne 
se met pas en scène. Il ne se cache pas non plus. 
Narrateur, il s'occupe de démêler le fil des événe- 
ments, dont la suite le guide. Appréciateur et por- 
traitiste, il écrit ye sans embarras, l'emploi très stric- 
tement personnel de ce pronom se justifiant par 
la nature des choses dites et par l'autorité de celui 
qui les dit. 

Toute l'expression, ce que j'appellerai la surface, 
l'aspect du style donne le sentiment d'une justesse 
et d'une politesse parfaites, qui n'excluent pas la 
négligence grammaticale, celle-ci poussée quelque- 
fois jusqu'à l'incorrection du discours le plus fami- 
lier. Je ne sais ce que penseraient 1\I. Brunetière ou 
M. Faguet de l'usage du mot « pas » au sens d'une 
négation absolue, au lieu de « ne pas ». Le duc 
de Broglie s'y résigne avec la « férocité native » 
que Mme de Pompadour admirait déjà chez les di- 
plomates de la famille. « Il ne doute de rien, sur- 
tout pas de soi-même. » Cette espèce de sans-souci 
autorise certaines brusqueries qui sont des beautés, 
.le note : « Ni le système militaire de l'Angleterre, 
qui lui donne peu d'hommes à mettre en ligne, ni 
le régime parlementaire, qui ne lui permet guère 
d'en bouger un seul sans discussion publique.... » On 
avouera que le « bouger » est d'un pittoresque à 



GUERRE A LA GUERRE. 279 

souhait. L'académisme même a d'étranges bonheurs 
sous cette plume adroite et fine. Est-il possible de 
mieux dire, à propos de l'Angleterre de 1815, qui se 
prévalait de n'avoir accordé aucun traitement d'ami- 
tié à la Révolution ni à Napoléon : « Elle arrivait 
« fière d'avoir conservé, pendant que tout se vendait 
« ou se prostituait autour d'elle, une intégrité, j'ai 
« presque dit une virginité hautaine ». 

Et, pour apprécier le blocus continental, la brève 
allusion à tant de maux subis par la France et l'Eu- 
rope en un simple adjectif : « La solle campagne du 
blocus continental ». M. Pierre Laffitte, l'ancien 
directeur du positivisme, qui, lui aussi, a le bon sens 
de ne pouvoir souffrir Napoléon !«' , parle volontiers 
du « jobard de Sainte-Hélène ». Mais il n'est pas 
d'Académie. 

En ai-je dit assez pour montrer que cette lecture 
est un enchantement? Il est cependant impossible 
de poser le livre sans en relever la merveille qui 
consiste dans les portraits. Le mieux, peut-être, est 
d'en extraire quelques-uns. .Je commencerai par 
celui de Metternich, que le duc de Broglie, en bon 
libéral toujours indulgent pour la seule Angleterre, 
tient en horreur. La vérité et la grimace font un 
beau portrait 1850 : 

(MetLernich s'occupe de la révolution qui a éclaté en France. 
Il voudrait la régler par quelque délibération des signataires de 
1(1 Sainle-AUinnce)... Il se voyait déjà ouvrant Ja première 
séance du nouveau Congrès par un de ces exposés dogma- 
tiques d'allure solennelle, dont il recherchait volontiers 
Tapparat, car c'était là un trait singulier de ce vieux pra- 
ticien politique, qui, pendant sa longue carrière, avait dû 
faire face à tant de phases diverses, sans opposer jamais 



280 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

aux changements de fortune, surtout, de rigueur puritaine, 
dont la souplesse, l'art de plier à propos et de se retour- 
ner à temps, était au contraire un des mérites. 

Le duc de Broglic m'eûl-il permis de l'inler- 
rompre pour observer ici que son reproche à Mel- 
iernich est celui des libéraux de tous les temps aux 
autoritaires de tous les âges? Comment ne compren- 
nent-ils pas que c'est la fermeté des doctrines qui 
rend possible la souplesse des évolutions, comme 
c'est la fermeté de la main, la solidité de l'épée et la 
détermination précise du but à toucher qui permet 
et explique l'agilité la plus subtile de l'escrimeur? 
Mais laissons cette discussion d'idées pures, pour 
admirer la grâce et la profondeur de ce Metternich : 

Il aimait pourtant toujours donner à l'expression de sa 
pensée une forme qui parût la rattacher aux plus hautes 
considérations de philosophie sociale. Il se plaisait à ra- 
mener tous les cas de la politique courante à une seule 
formule toujours composée de deux facteurs : c'était tou- 
jours, sous une forme ou sous une autre, la lutte des 
principes conservateurs sur lesquels toute société repose 
contre une faction révolutionnaire acharnée à le détruire. 
Envisagés de cette hauteur, les noms et les personnes 
dispaiaissaient, il n'était plus question ni des intérêts des 
cabinets, ni de leurs intrigues, ni de leurs ambitions; il n'y 
avait plus que des idées et des êtres abstraits. Le senti- 
ment monarchique prenait même rarement chez lui l'expres- 
sion sentimentale de la fidélité dynastique... 

Pourquoi les libéraux tiennent-ils tous, toujours, 
et si vivement à ce que le sentiment monarchique 
prenne chez nous une expression sentimentale? 
Serait-ce pour le tourner en dérision?... 

Mais la suite reste admirable : 

... C'était un hommage théorique rendu à la vertu fradi- 
tionneilo de l'hérédité, il restait ensuite, et il n'y manquait 



GUERRE A LA GUERRE. 281 

pas, à tirer de ces formules générales des conséquences 
particulières, applicables à ses visées personnelles. Dans 
les documents émanés de la plume de M. de Metternich on 
trouve toujours celte afTectation de traiter les moindres 
incidents du jour en des termes presque métaphysiques; 
mélange pédantesquc dont on a souvent plaisanté l'école 
de Royer-Collard et de ses disciples. C'est vraiment le doc- 
trinaire de l'absolutisme. 

Dans ce porlrait de maître, éclate, ce me semble, 
la double ressemblance du modèle et du peintre. 
Chaque touche vaut une signature et l'ensemble 
donne une image vivante et vraie, quoique difforme. 
Un portrait caressé au contraire, c'est le portrait de 
Talleyrand, qui, à la vérité, remplit, toujours repris, 
corrigé, fortifié, même embelli, un grand quart de 
l'ouvrage. Talleyrand le mérite, ayant été, avec le 
roi Louis-Philippe, le principal ouvrier de la décla- 
ration de la neutralité belge. 

Talleyrand vient d'être envoyé à Londres par le 
nouveau gouvernement français. Surprise et joie de 
la société anglaise : 

On se serait résigné à voir arriver, non sans humeur, un 
de ces révolutionnaires assagis, Sieyés, Ginguené ou Garât, 
que le Directoire, dans ses rares jours de bon sens, avait 
envoyés à Vienne et à Berlin, et dont il aurait fallu soutïrir 
les manières rudes et gauches et l'emphase démocratique. 
Ce fut un charme pour cette société d'élite d'avoir à saluer 
un honmie de son sang, un des siens, parlant ce français 
d'autrefois, le seul qu'elle eût appris à comprendre, pre- 
nant place dans ses rangs et comme sûr de lui-même. 

... Mais où le succès du nouvel ambassadeur fut tout de 
suite très grand, ce fut dans un petit cercle de choix très 
influent alors, dont rien ne peut donner l'idée aujourd'hui, 
qu'on appellerait volontiers international et cosmopolite, si 
ces mots n'éveillaient de nos jours des idées d'une toute 
autre nature : c'était la réunion des diplomates qui avaient 
pris part, dans des positions différentes et au nom de di- 






282 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

verses cours aux Congrès ou conférences dont la politique 
européenne avait fait si grand usage pendant toute la durée 
de la Restauration. Dans ce petit monde assez plein de 
lui-même et du droit <iu'on lui avait laissé prendre de dis- 
poser du sort des peuples, ils se connaissaient tous, par- 
tout où ils se rencontraient ils vivaient comme en famille, 
et les transactions en cours pour raccommodement de la 
guerre turco-russe et la conslilution du royaume de Grèce 
en avaient amené à Londres un assez grand nombre. On 
juge quelle impression devait leur causer la réapparition 
si peu attendue de l'ancien plénipotentiaire de France au 
Congrès de Vienne. Devant cette figure familière aux plus 
vieux, les plus jeunes s'inclinaient avec déférence. Sans 
doute il arrivait au nom d'une royauté dont l'origine était 
suspecte et la solidité paraissait douteuse, mais sa pré- 
sence et sa parole les rassuraient, et, par un renversement 
de rôles inaccoutumé, c'était l'ambassadeur qui allait servir 
de caution et de garant au roi qu'il représentait. C'était 
une situation de protecteur dont Talleyrand était trop 
adroit pour se donner à lui-même l'apparence, mais il ne 
lui déplaisait pas qu'on la lui prêtât. 

Ces dernières paroles peignent déjà une âme. 
Tournez la page. Vous verrez le visage et vous lirez 
en quelques mots l'histoire de Talleyrand. L'auteur 
vient de parler de Thabileté et de ïauiuritc de son 
personnage. Il se reprend : 

L'habileté, passe! personne, pas plus aujourd'hui qu'alors, 
ne serait tenté d'y contredire. Mais le mot d'autorité appli- 
qué à Talleyrand surprendra peut-être davantage. C'est 
pourtant le plus juste dont on puisse se servir et ce serait 
pour un moraliste une occasion d'analyser et de tâcher de 
délinir en ([uoi consiste et d'où procède ce don mystérieux 
d'autorité qu'un homme exerce sur ceux qui l'entourent, à 
leur insu et parfois même malgré leur résistance, sans qu'il 
puise rexpli<iuer ni par la puissance dont il dispose, ni par 
la force ou réclal que sa parole ajoute à sa pensée. On 
aimerai! à ne latlribuer qu'à l'intégrité du caractère et à la 
fermeté des convictions: mais ce n'était pas le cas, car, 
sans prêter foi à toutes les exagérations calomnieuses de 
l'esprit de parti, il faut bien reconnaître qu'un prélat de 



GUERRE A LA GUERRE. 283 

cour devenu l'organisateur de l'Eglise constitutionnelle et 
un ministre républicain transformé plus tard en restaura- 
teur de la légitimité, n'avait aucun de ces titres à un degré 
suffisant pour en imposer le respect à l'opinion. 

Il n'en est pas moins vrai qu'envoyé au Congrès de 
Vienne au nom dune nation vaincue, et d'abord exclu du 
comité secret des alliés, il avait su en forcer la porte, s'y 
asseoir à côté d'eux, et devenir, même à un moment donné, 
l'arbitre de leurs différends : puis, les CentJours venus, on 
l'avait vu rester encore debout et parler haut à lui tout 
seul; malgré l'effondrement soudain du gouvernement qu'il 
représentait, aventure inouïe, peut-être dans les fastes 
d'aucune ambassade. Son concours avait été encore assez 
recherché pour que l'ancien maître qu'il avait délaissé, 
Napoléon lui-même l'eût fait sonder pour savoir s'il ne 
pourrait pas obtenir de lui, en sa faveur, une évolution 
nouvelle. 

Celte merveille d'ascendant et d'autorité, le duc 
Albert de Broglie s'ingénie à en découvrir l'élément. 
Je crois bien qu'il le trouve en efîet dans une for- 
mule très belle empruntée aux Souvenirs du duc 
Victor son père : « Talleyrand était doué de ce coup 
« d'œil prudent et ferme qui discerne, dans les cir- 
« constances les plus difficiles, la position à prendre 
« et sait, après l'avoir prise, la laisser opérer en 
« attendant de sang-froid les conséquences ». 

Il me faut laisser de côté d'admirables portraits de 
femmes : la duchesse de Dino, la princesse de Lié- 
ven. Le duc de Broglie avait quatre-vingts ans quand 
il écrivit ce Dernier bienfait de la Monarchie. Le 
temps lui a manqué, non certes pour donner à ces 
pages la perfection, mais pour les continuer jus- 
qu'au terme final de la crise belge et française. 

Il a d'ailleurs dit l'essentiel. 



284 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
II 

Dans tout autre récit des affaires contemporaines 
qu'eût rédigé le duc Albert de Broglie, il serait 
sans doute tout à fait nécessaire d'inscrire, au point 
de vue des idées politiques, des réserves considé- 
rables. Ici je n'en vois point d'utile. C'est qu'il s'agit 
d'un cas de politique étrangère. 

Non seulement le duc de Broglie s'y trouve en 
pays familier, puisqu'il connaissait à merveille, par 
l'étude et par la pratique, dans ses détails et dans 
ses lignes générales, le métier de la diplomatie : 
mais d'abord le sujet lui-même tient aux entrailles 
de notre développement national, à ce grand la- 
beur de défense et d'extension vers l'est et le nord- 
est, auquel nos Rois n'ont cessé de donner leurs 
soins; mais ensuite le caractère de ce sujet ne pou 
vait être dissimulé au duc de Broglie par les vapeurs 
malignes d'aucune nuée. Chose étrange, chose 
admirable, et, si l'on y veut réfléchir, magnifique- 
ment naturelle, ce libéral, ce parlementaire, ce 
révolutionnaire, oserai-je écrire, n'était ni révolution- 
naire, ni parlementaire, ni libéral en politique exté- 
rieure. Il se pronon(;ait, là, pour la tradition, pour 
le pouvoir personnel, pour l'autorité, absolument 
comme les purs légitimistes, dont aucun n'a mieux 
résumé les .antiques services de la Royauté ca- 
pétienne : 

Depuis qu'il y a eu un royaume de Trance. tous ceux 
qui ont porté dignement la couronne ont regardé d'un œil 
nquiet cette frontière septentrionale dénuée de toute dé 



GUERRE A LA GUERRE. 2«5 

fense naturelle, laissant à découvert le chemin de la capi- 
tale, le cœur même de la patrie, et leur souci constant a 
toujours été delà reculer et la défendre... 

Ici riiistorien, comme tout historien qui se res- 
pecte et qui sait que sa connaissance du passe n'a 
d'autre importance que de servir à mieux préparer 
l'avenir, l'historien s'écarte pour découvrir le poli- 
tique. 

Le politique dit : 

Je sais bien que préservée sur ce pomt (la Belgique) de 
toute attaque imprévue, notre ligne de défense a subi depuis 
lors sur d'autres, qu'il était plus aisé de garantir, une 
brèche plus large et plus profonde. C'est un fait qu'il est 
douloureux de constater et d'où naît une comparaison qui 
se présente d'elle-même à l'esprit. Il est impossible de ne 
pas remarquer f(ue, de deux dynasties à qui la France a 
remis ses destinées, il en est une qui a consacré huit 
cents ans d'efforts et de gloire à défendre et à étendre 
notre unité nationale, sans un jour d'arrêt, ni un pas en 
arrière, tandis qu'il a suffi à l'autre de peu d'années pour 
la laisser, après une atteinte qui aurait pu être mortelle, 
mutilée et toujours vulnérable. 

Ligne par ligne, mot pour mot, je voudrais que 
ceux qui nous demandent quelquefois: mais pourquoi 
pas r Empire? pvissenl l'habitude de considérer cette 
page, le matin et le soir, pendant deux ou trois jours. 

Cet exercice spirituel accompagné des représenta- 
tions concrètes qu'il évoque à peu })rès nécessaire- 
ment les purgerait, s'ils sont, comme je le souhaite, 
aussi patriotes que raisonnables et aussi raisonna- 
bles que patriotes, de toute espèce d'indulgence ou 
de complaisance pour l'idée de l'Empire. On a beau 
dire que ce ne serait pas le même empereur, ni la 
même constitution impériale! Ce serait toujours la 
maison de Corse, la maison d'un parti, d'un clan, 



2Sfi QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

d'un plébiscite, non la Maison de France visitée par 
l'ombre de tous nos morts, habitée de leurs cendres, 
pleine de leurs autels, possédée de la mâle et vigi- 
lante inquiétude de notre avenir. L'idée de ces Rois 
et de ceux d'entre ses ancêtres qui les avait servis 
donnait au duc de Broglie écrivant leur histoire 
quelque chose de leur grand sens. 

Ce sens aigu de l'intérêt le plus général de la 
France ne m'apparaît au même degré chez aucun de 
nos contemporains, publicistes ou hommes d'État. 
C'est le grand charme de ce livre. On y est avec 
un esprit qui se meut du centre des choses, qui y 
revient toujours. Le centre des choses en politique 
française n'est autre que l'intérêt français. Ce qui 
concorde avec cet intérêt, voilà le bien à dégager 
Il me souvient que M. France, dans Thaïs, se 
divertit d'un Romain, ancien préfet de la flotte, et 
dont toutes les remarques de voyageur se limitent 
au cercle de l'intérêt de l'État. Ceux qui ont ri de 
cette charge ont pu s'apercevoir qu'elle est bien in- 
juste : si le cadre de l'État est petit, la véritable 
étendue d'esprit ne consiste peut-être pas à tout 
réduire au cadre plus petit de nos goûts et de nos 
humeurs. Du temps de Thaïs, notre genre humain, 
celui que pouvait contenir de façon explicite, dis- 
tincte et pratique la charité d'un seul, embrassait 
l'empire de Rome; le genre humain a été réduit pour 
nous à la France'. Il n'y a pas d'effort polilique , 

1. Les mêmes beaux esprits que Tit pâmer très justement 
Végoïsme sacré de M. Salandra crieront ici, piécisément, au panger- 
manisme français. En les laissant crier, arrosons de mépris leur inin- 
telligence. Ils prennent l'expression d'un fait historique pour une 
thèse de droit qui n'est pas soutenue. 



GUERRE A LA GUERRE. 287 

sérieux et vrai qui soit supérieur à celui que fait 
notre cœur pour s'égaler à la pensée de tous ceux 
qui vivent, ont vécu et vivront sur la terre de France. 
Un duc de Broglie peut comprendre à la perfection 
tout le reste; il le classe, il l'ordonne par rapport à 
son souverain souci : l'intérêt français. De là, dans sa 
pensée, un ordre plus facile et plus délicieux encore 
que magnifique. 

Rien ne troul)Ie cet ordre. Et je le répète, aucune 
nuée. C'est de ce point de vue purement national, 
point de vue des nécessités, point de vue des utilités, 
que le duc de Broglie examine, juge, apprécie le 
système de l'alliance anglaise inaugurée par l'envoi 
de M. Talleyrand à Londres, « affaire non de choix, 
mais de nécessité », mais affaire fort difficile, par 
suite de 1' « inimitié héréditaire » (les mots y sont, 
et non mâchés) « et de souvenirs passionnés ». 

C'est encore à ce point de vue qu'est formulé 
dans des termes d'une rigueur incomparable le pro- 
blème posé par le dédoublement du royaume des 
Pays-Bas : 

Le point eosenticl et que l'on pourrait considérer comme 
le facteur principal de la formule, c'était le maintien de l'indé- 
pendance acquise aux Belges par leurs généreux efforts, et, 
par suite, la dissolution du royaume uni érigé comme une œu- 
vre de menace et d'hostilité contre nous {voilà proprement l'œu- 
vre de défense française. Elle s'impose au roi. Il faut quelle soit 
faite. Aussi le duc ajoute-l-il :} A ce sujet, aucune transac- 
tion n'eût été compatible avec l'honneur et la dignité de la 
France. {Cependant, il ne fallait pas que ce large bénéfice fût 
immédiatement compensé par un sujet d'inquiétude, qui eût 
constitué une perte équivalente. Il fallait que la paix euro- 
péenne consolidât la destruction opérée par la révolte des 
Belyes. Il ne fallait donc pas exciter le reste de l'Europe, c'est- 
à-dire l'Angleterre et ses alliés, contre nous. Ecoutez le duc de 



2S8 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Broglie :) Mais l'autre terme qu'il n'était pas moins néces- 
saire de combiner avec celui-là pour obtenir une solution 
pacifique, c'était de donner à l'Etat nouveau une organisa- 
tion qui ne fût pas de nature à susciter chez l'Angleterre 
la crainte de voir reparaître en vue de ses côtes et de ses 
ports la prépondérance française qu'elle avait impatiemment 
soufferte pendant la République et l'Empire. Il fallait en 

UN MOT QUE L'aRRANGUMENT NOUVEAU EFFAÇAT LA PLUS ODIEUSE 
CONSÉQUENCE. iMAIS NE PARUT POURTANT PAS LA REVANCHE DE 

1815. 

Quelle leçon de politique réaliste! Le bel amour 
des choses ! Le beau mépris des mots! Et comme, là 
encore, il conviendrait de convier les bonapartistes 
à comprendre ou, seulement, à méditer! Les traités 
de 1815 avaient fondé un royaume assez vaste, hé- 
rissé de forteresses sur toute la partie découv^erte de 
nos frontières ; nous devions détruire cette menace 
et, pour la mieux détruire, nous garder de paraître 
nous-mêmes menaçants. Ce qui nous réservait le 
moyen de le devenir en cas de nécessité. Les révo- 
lutionnaires militaristes de l'époque en poussaient 
des hauts cris. Nos plébiscitaires feraient de même. 
Les héros du duc de Broglie étaient cependant les 
seuls dans la vérité. 

Il y a vers la fin du livre quelques pages qui mieux 
encore feront toucher du doigt la différence entre 
cette haute politique de tradition, d'utilité, de néces- 
sité et la blagologie des libéraux-démocrates. Celle- 
ci peut se définir, comme on va le voir, le système 
de l'ignorance et l'autre n'est que la connaissance 
de l'histoire vivifiée par un sentiment national 
ardent, mais clairvoyant sur nos intérêts. 

M. de Flahaut vient d'arriver à Londres, avec une 
mission secrète du Ministre des affaires étrangères, 



GUERRE A LA GUERRE. 289 

le général Sébasliani S auprès de noire ambassadeur, 
M. de Talleyrand. Il était, dit FhistorieQ, * porteur 
d'un projet de solution » de la quesiion belge. Mais 
il faut citer cette page, l'exposé du plan de Flahaut 
et de l'accueil que Talleyrand y fit. C'est pour la 
partie politique le chef-d'œuvre du livre : 

Ce n'était pas moins qu'un plan de partage de la Belgique 
entière, donnant une fraction, naturellement la meilleure, 
à la France, une autre à la Prusse, une troisième à l'An- 
gleterre, à qui serait dévolue, avec la ville d'Anve^'s (!), 
tout le littoral attenant de la Manche. 

Naturellement, M. de Talleyrand ne s'était pas soucié de 
faire part de ces visées à la Conférence qui ne lui aurait 
certainement pas laissé faire un pas dans ce champ d'aven- 
ture. Croirait-on cependant que cette fois M. de Flahaut 
revenait à la charge, son projet toujours en poche, et se 
disant autorisé à le communiquer par Sébastian!? S'il disait 
vrai, et il fallait bien le croire, rien n'atteste mieux l'égare- 
menl d'esprit où l'angoisse d'une situation inextricable jetait 
cet infortuné ministre ; et de quelle chimère aimaient à se 
repuitre les conseillers i^olitiques de presse ou. d'estaminet otont 
il se laissait entourer. 

M. de Talleyrand eut sans doute quelque peine à répri- 
mer un soui-ire, en faisant remarquer que peut-être l' An- 
gleterre accepterait avec faveur l'idée de reprendre pied 
sur le continent, à portée de la frontière française et de 
remplacer ainsi avec avantage Calais et Dunkerque, dont 
on avait eu tant de peine à la faire sortir, « mais je ne 
conseillerais jamais, ajouta-t-il, à un roi ou à un ministre 
français d'attacher leur nom à un acte que l'avenir jugerait 
avec une sévérité impitoyable. • H ne faut jamais, concluait il, 
se mettre en relation avec cetix qu'on ne peut atteindre chez 
eux. 

Et il écrivait en même temps à M"" Adélaïde qu'il soup- 
çonnait de s'être laissé gagner par les paroles dorées de 
M. de Flahaut : « Abandonner à l'Angleterre une situation 
'matérielle en Belgique, ce serait lui donner au nord un 

1. Sébasliaiii n'élail, minisU'e (jut' jjour la tonne, la direclion des 
affaires lui échappait. Ce manne(|uin était utilisé par les vrais direc- 
teurs de la politique. 



290 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

nouveau Gibraltar, et nous nous trouverions un jour quel- 
conque vis-à-vis d'elle dans une position analogue à celle 
de la péninsule ; une semblable conception sacrifierait d'une 
manière trop fâcheuse l'avenir au présent et nous coûte- 
rait un prix qu'on pourrait tout au plus accorder après des 
batailles perdues. » 

En ces temps-là, les inepties ministérielles étaient 
sans importance et la politique étrangère se traitait 
directement entre lambassadeur à Londres et le roi*. 
Aucune suite ne fut donnée aux vues généreuses de 
M. de Flahaut, mais ce nom qui sonne si bien le 
second Empire et ses misérables splendeurs fait 
songer à d'autres générosités, à d'autres aventures 
et à d'autres plans de grandeur qui, agités entre 1850 
et 1870, ne souffrirent hélas ! ni arrêt ni retard dans 
l'exécution : la nationalité, le sang français et, sans 
intention de jeu de mots, le sens français manquè- 
rent alors au prince et à ses serviteurs. Aucun n'a- 
vait la moindre vue de nos intérêts historiques. 
Quelqu'un l'eùt-il montré, on l'eût écarté comme on 
fit de Thiers, pourtant bien timide : les conseillers de 
presse et cf estaminet, c'est-à-dire les fantaisistes fa- 
bricaleurs et meneurs de l'opinion publique tenant 
et devant tenir le'haut du pavé sous le règne démo- 
crate. A la constitution de l'unité allemande l'opéra- 
tion qui neutralisa la Belgique mérite d'être opposée, 
parce qu'elle ne sacrifiait pas « l'avenir au présent ». 

Le duc de Broglie n'exagère rien, lorsqu'il ne craint 
pas d'écrire de cette neutralisation : 
Il faut (la) saluer comme l'acte le plus bienfaisant, le plus' 

i . Le duc de Broglie écrit sur ce sujet le nécessaire, tout le néces- 
saire. Il ne peut pas y insister. C'est la seule trace des faiblesses 
qu'avait laissées dans son esprit le bon vieux préjugé cons-ti-tu- 
ti-on-Del. Mais M. Thureau-Dangin a été explicite. 



GUERRE A LA GUERRE. 291 

digne de reconnaissance et de mémoire dont s'honore devant la 
postérité le siècle qui vient de finir. Quand on songe à ce 
qu'avait été, à ce qu'était la veille encore le territoire 
belge...., quand on se rappelle qu'il n'y en avait pas un 
lambeau qui n'en eût élc dispulé, dépecé à cent reprises 
par toutes les puissances, pas un coin de terre qui n'eût 
été piétiné, pétri par leur.-^ armées et inondé de leur sang, 
le jour où elles prirent en commun l'engagement de ne 
plus laisser entrer un soldat dans ce champ de perpé- 
tuelles et insatiables convoitises, ce jour-là* mérite d'être 
inscrit à une place élevée dans les fastes de rhum.3nité et 
de la civilisation. Et, chose plus admirable encore, depuis 
soixante-dix ans tout à l'heure que cette promesse a été 
faite, bien que les occasions de la tentation de l'enfreindre 
n'aient pas manqué, elle n'a pas été violée : preuve évi- 
dente que c'était œuvre à la fois pratique et morale, ratifiée 
par la raison autant que par la conscience publique. 

Cette œuvre diplomatique était hérissée de diffi- 
cultés. Mais son échec nous eiàt valu des difficultés 
bien supérieures. C'était presque un devoir pour 
moi, écrit le duc « de ne pas laisser s'élablir sur le 
ï grand bien, fait alors au pays, par une sorte de 
« prescription, l'indifférence ou plutôt l'injustice 
« de l'histoire ». Et nous avons, à notre tour, le. 
devoir de remercier l'historien d'avoir entremêlé à 
cette leçon principale, pleine d'excellents traits de 
doctrine et de méthode politique, les leçons de détail 
dont la moindre est sans prix. 

L'interruption de l'ouvrage est un double malheur. 
Ceux qui le liront seront de mon avis, si leiu' pensée 
s'est arrêtée comme elle doit le faire à l'une des 
dernières paroles de ce beau livre. Elle est tirée 
d'une lettre de Talleyrand à l'une de ses correspon- 

1. 20 janvier ISôl. 



292 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

dantes, Mme de Vaudemont (5 mars 1831). Elle dit : 
« La Belgique nous vient nécessairement, la force 
« des choses l'amène à la France, mais il faut faire 
« la France... » 

Cette obligation de faire la France est aujourd'hui 
un peu plus pressante qu'en 1831. Non seulement il 
faut la faire, mais il faut la refaire, et personne ne 
peut malheureusement affirmer qu'aucun territoire 
étranger « vienne à nous » comme faisait alors la 
terre des Belges. C'est nous qui allons à l'Étranger, 
ou bien plutôt qui y coulons, comme un monde 
décomposé. Les patriotes que ce péril a remis debout 
seraient sages d'adopter la formule de Talleyrand, 
et les plus réfléchis d'étudier chez le duc de Broglie 
comment il faut la pratiquer et l'appliquer. 

Les poètes disent qu'il est un art d'aimer sa maî- 
tresse : pourquoi les politiques contemporains igno- 
rent-ils qu'il y a aussi un art d'aimer sa patrie, que 
cet art s'enseigne et s'apprend et qu'il faut, pour y 
réussir, autre chose que la bonne volonté, ou que le 
dévouement, ou que l'enthousiasme : l'intelligence, 
et l'étude, et les traditions? 



APRÈS QUINZE ANS 

Ces réflexions qui dulcnt de UlOl ne pouvaient tout 
à fait prévoir ni de quelle importance devait être pour 
nous la neutralisation de la Belgique, ni comment le 
dernier bienfait de la monarchie, en donnant à la 
France envahie l'alliance anglaise et le répit sauveur 
des deux semaines daoût 1914, devait lui accorder le 



GUERRE A LA GUERRE. 295 

moyen d'achever ses préparatifs et permettre les 
victoires de la Marne, de l'Aisne, de ITser, et toutes 
les autres.... 

Mais quelle conclusion pratique tirer de là? De 
« guerre à la guerre », absolu, il n'y en a pas qui soit 
efficace et pratique. Plus nous croirons à ce messie 
humanitaire, plus durement la réalité décevra. Et 
cela ne signifie point qu'il faille se jeter sans 
critique ni choix dans les voies napoléoniennes du 
dieu de la guerre et nous faire Boches pour résister à 
la Bochie. Il subsiste en effet de larges et belles voies 
de fortune dans lesquelles la force combinée sage- 
ment aux négociations et aux autres moyens de l'es- 
prit politique peut donner aux Français la profonde 
paix relative qu'ils ont perdue depuis qu'ils ont rêvé 
de trouver beaucoup mieux. 

En cela consiste l'art d'aimer sa patrie, pratiqué par' 
le duc de Broglie, d"après toutes nos traditions natio- 
nales. Ce n'est pas l'art des révolutionnaires, des dé- 
mocrates, des libéraux ni des bonapartistes : c'est le 
grand art de la monarchie pendant près de dix siècles, tel 
que M. Jacques Bainville a su l'exposer dans sa lumi- 
neuse, substantielle et immortelle Histoire de deux 
Peuples. 

Si la neutralisation de la Belgique éleva contre la 
ruée des armes allemandes un obstacle qui décida de 
leur échec, l'histoire du dernier bienfait de la mo- 
narchie élève contre le germanisme intellectuel une 
doctrine de sagesse et de mesure politique, véritable 
« Raison d'État » d'une nation civilisée que ces bar- 
bares, tout à Vhubris de leur nature, ont même quelque 
peine à concevoir distinctement et à comprendre en 
son entier. 

Nous, du moins, concevrons-nous, comprendrons- 
nous la Raison ainsi appliquée à la politique? 

Par la voie de précautions militaires puissantes, cet 



'29-i QUAND LES FRANÇAIS NE SAlMAlENT PAS. 

Art d'aimer la France aboutit à une action diploma- 
tique assez forte pour éviter dans l'avenir immédiat 
les grandes effusions de sang. Par le moyen de sa di- 
plomatie inspirée de l'intérêt national, ce patriotisme 
artiste et lucide conduit à des résultats pacifiques, à 
des œuvres de « bon Euro[)éen > et de bon citoyen de 
l'Humanité. 

Tout au contrairè, notre impréparation pacifiste fait 
d'immenses sacrifices de vies humaines; la diplomatie 
humanitaire des révolutionnaires, de Lonaparte, des 
conférenciers de la Haye aboutit à d'épouvantables 
carnages. 



LIVRE SEPTIÈME 
L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE 



Toutes les forces de la nation concou- 
rent en un. 

BOSSUET, Polit., I, II, V. 



XXIIl 
S'IL NOUS FAUT UNE ARMÉE 

Décembre 1897. 

M. Delahaye Ta bien dit', un nouveau classement 
s'opère dans les partis. Jusque chez les gens qui se 
piquent de libre-pensée, deux camps se forment : 
« ceux, dit M. Delahaye, en qui l'esprit de race 
« l'emporte sur l'esprit de secte et ceux en qui l'esprit 
« de secte l'emporte même sur l'esprit de race ». 

En d'autres termes, il n'y a plus que le parti 
national et l'autre. Telle est la physionomie de la 
France contemporaine. 

Pendant que ce classement nouveau se faisait 
entre les discuteurs, l'objet de la discussion revêtait 
aussi une physionomie correspondante. Il n'y a 
presque plus d'affaire Dreyfus, ni d'affaire Esterhazy : 

1. Libre Parole du 2 décembre 1897. 



296 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

il y a seulement le procès de TArmée, et de cette 
organisation militaire nommée curieusement par 
M. Anatole France, dans une entrevue, avec M. Léon 
Parsons, rédacteur de r Aurore, « une survivance du 
passé ». 

Tout dépend aujourd'hui de savoir si nous devons 
posséder une organisation militaire. 



On ne nous dit pas encore que la Patrie est inu- 



L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE. 297 

tilc et fâcheuse pour le libre développement de Tin- 
dividu. On pose : 1° que l'Armée, telle qu'elle est 
présentement, se trouve mal constituée pour la dé- 
fense de la patrie, et, 2'^ron fait entendre que là patrie 
se passerait fort bien de toute armée ou du moins 
qu'on exagère infiniment l'utilité du corps militaire. 

Sur le premier point, nous n'avons rien à dire. 
Deux notes suffiront. 

Dune part les défauts, quels qu'ils soient, de 
l'Armée, découlent de la nature de ce régime poli- 
tique. Je ne dis pas seulement le régime républicain. 
Je dis le régime démocratique parlementaire ou 
plébiscitaire impérial ou républicain. Ce régime eut 
sa part de responsabilité (comme aussi bien le ré- 
gime parlementaire) dans les désastres de la guerre 
de 1870. Ainsi en a jugé Renan, peu de temps après 
la défaite. « La démocratie est le plus fort dissolvant 
« de l'organisation militaire. L'organisation mili- 
te taire est fondée sur la discipline; la démocratie 
« est le contraire de la discipline. » 

Il y a cent ans que nous vivons ou plutôt que 
nous mourons de démocratie : 

. Economique- 
ment, physiologiquement, tous les pays où se sont 
maintenus avec énergie ces « survivances du 
passé », la tradition, l'autorité, la subordination 
des foules à des chefs naturels, ces pays-là fabri- 
quent plus de produits que nous, les vendent mieux 
que nous, font même plus d'enfants que nous. 
Yojez la Prusse monarchique et féodale, l'Angle- 
terre aristocratique et communautaire. 



298 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Voici une espèce de remarque historique, qu'il ne 
tiendrait qu'à mon lecteur de nommer une loi : 
toutes choses étant égales d'ailleurs (ce qui exclut 
l'Amérique du champ de l'observation, ce qui ré- 
serve aussi les éventualités propres au génie de la 
France), les institutions démocratiques engendrent 
des peuples de fonctionnaires dénués d'esprit poli- 
tique; les institutions individualistes affaiblissent ou 
détruisent l'individu. On obtient des individus puis- 
sants, lorsque les pouvoirs de la race, de la famille, 
des autorites locales sont constituées fortement, 
lorsque les médiocres et les mauvais s'éliminent 
sans trop de peine et que leur accumulation ne 
détermine point des encombrements dangereux. 
Pour former un esprit public, il faut des traditions 
et une hiérarchie sérieuse des diverses classes de la 
nation. Tout cela nous manquant, le Clergé tour- 
nant à l'état de fonctionnaire^ et l'Université, puis- 
sante sans doute, mais devenue le séminaire de 
l'anarchie, les cadres de l'armée restent encore ce 
que la France possède de plus solide. Il ne faudrait 
pas la fausser; il ne faudrait pas l'affaiblir.... 



Telle est notre première note. Voici la seconde : 
Les défauts manifestes de l'Armée contempo- 
raine, brigue, compétition, incohérence, ne de- 
vraient point être discutés en 'eux-mêmes, car ils sont 

1. Le Concordat n'était pas aboli alors. 



L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE. 299 

peu de chose, mais dans leurs causes permanentes. 
Comme ou a blâmé le sénateur Nicodème' de vouloir 
supprimer les mauvaises mœurs au moyen de me- 
sures de police, en négligeant d'atteindre ce qui 
cause ces mœurs (elles seraient mieux combattues 
par une saine politique agricole, par des améliora- 
tions économiques ou religieuses, par un système de 
décentralisation sérieusement conçu), ainsi faut-il 
blâmer ceux qui, désirant de bonne foi corriger les 
défauts de TArmée, encouragent le sentiment démo- 
cratique ou négligent de le combattre. 



Ils nous proposent de l'améliorer en la supprimant. 

Seconde question : 

Est-il bien assuré qu'il nous faille une armée? On 
se le demande sans rire. Je reconnais bien là un 
raisonnement d'origine démocratique. Procédant de 
toute bassesse, le premier point, dans un cerveau 
démocratique, est d'oublier l'art de penser. Nous 
avions au i septembre 1870 une mauvaise monar- 
chie, et qu'il était urgent de remplacer au plus vite 

1. Pseudonyme donné par M. Anatole France au sénateur René 
Berenger, fondateur de la]Ligue contre la licence des rues. 



500 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AÏMÀÏENT PAS. 

par mie bonne, c'est-à-dire par une monarchie ca- 
pable d'esprit de suite, de décision, d'autorité, ins- 
pirée de vues raisonnables. Parce que les vues de 
l'Empire avaient été folies ou nous avaient conduits 
à d'éclatantes catastrophes, ou renonça à tout ré- 
gime stable et cohérent, et l'on adopta le système 
du changement perpétuel, qui mènerait à une dé- 
générescence insensible, mais autrement funeste 
que Metz et que Sedan. La belle logique d'État! 
L'admirable incapacité de distinguer entre le per- 
sonnel de l'Empire (et d'un Empire libéral) et le sys- 
tème monarchique! Enveloppant la Monarchie dans 
la même idée que l'Empire, nous avons laissé toute 
chance de nous relever. L'union patriotique en vue 
de la revanche en paroles rêvée par Gambetta n'a pas 
pu se faire ; l'on a même réussi à détourner notre 
diplomatie et nos armées de l'idée de revanche'. 

Faut-il conserver une armée onéreuse, coûteuse, 
que son inactivité ne laisse pas de gâter? Voilà donc 
la question que posent sournoisement quelques pu- 
blicistes. 

Je distingue parmi eux bien des démagogues 
logiques et clairvoyants. Le bénéfice immédiat de la 
suppression de l'Armée, ils rembourseraient aussitôt 
et à l'exclusion des autres partis. Sans l'Armée, dans 
l'état où voici le peuple français, la Révolution 
anarchiste ou bien socialiste serait faite demain. Non 
que les anarchistes ou socialistes soient plus nom- 
breux ni soient meilleurs. La masse de notre nation 

1. Je renvoie pour pins de détails à mon livre Kiel el Tanger, ana- 
lyse de nos attitudes européennes de 1895 à iyi3. 



L'INSTRUMENT DE LA DEFENSE. 3tM 

est trop riche pour n'être point conservatrice et, si 
la bourgeoisie républicaine qui règne en ce moment 
est un gouvernement médiocre, je me défie du so- 
cialisme, son héritier présomptif. 

D'ores et déjà Ton peut juger et mépriser ce dau- 
phin. Néanmoins, dans une lutte violente, il l'empor- 
terait sur sa mère par la force naturelle de l'appétit. 
Les repus se défendraient mal. Même l'ironie de 
cette heure triste est de voir justement ces repus 
favoriser de leur or, de leur influence et de leurs 
écrits les adversaires d'une armée à laquelle ils 
doivent leur repos. 

Bons manœuvriers parlementaires, bous pélris- 
seurs de la matière électorale, et quelquefois bien 
doués personnellement, les opportunistes n'ont jamais 
formé un vrai parti de gouvernement. Aucun d'entre 
eux ne saura prévoir. Ils ont toujours amassé de 
leurs propres mains tous les éléments de leur ruine. 
C'est en cela qu'en dépit de leurs allures ou de leurs 
ambitions autoritaires et plus conformément qu'ils 
ne croient au texte littéral de leurs oraisons, ils sont 
de vrais démocrates. Une démocratie a la rage de 
tout réduire au présent pour tout consommer plus 
vile. 

On leur a offert de l'argent, et on leur a fait entre- 
voir un moyen d'inquiéter les antisémites, les natio- 
nalistes et les cléricaux, leurs ennemis, en humiliant 
l'Armée française. Ilsy sont allés de tout cœur. Tout 
l'ancien groupe gambettiste marche contre l'Armée. 
Peut-être, par le même appât, leur fera-t-on infliger à 
nos officiers des humiliations plus profondes encore : 
si le désarmement en résultait, les vrais désarmés 



302 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

seraient eux, un bon mouvement populaire aurait 
vite fait de les culbuter du pouvoir et de la fortune. 
Il est vrai qu'ils auraient la ressource de se convertir 
sur-le-champ à la démagogie collectiviste. Leurs 
dupes seules pâtiraient. 

N'y aurait-il pas un moyen de prévenir ces dupes 
de ce qui les attend? Ne saurait-on ouvrir les yeux 
à la bourgeoisie française si crédule à l'opportu- 
nisme? Qui saura lui crier : — « La conséquence 
de ce régime anlimilitaire est de vous faire perdre 
de l'argent, du précieux argent? » 

Même en démocratie, même en république, même 
en temps de paix, l'armée préserve la nation du par- 
tage, des dilapidations, de la ruine. Cette utilité 
politique vaut peut-être les quelques dommages 
économiques ou physiologiques dont parlent si 
complaisamment les adversaires de l'armée. Ne 
serait-elle qu'une gendarmerie, elle aurait encore le 
rôle de défendre toutes les survivances d'un passé 
puissant et prospère, ces lambeaux de notre capital 
national avec lesquels pourra se refaire notre for- 
tune. 

Elle a une aulre utilité, que tout le monde voit, 
mais que personne n'a aussi fortement établie que 
M. Anatole France lorsqu'il a dit à M. Parsons : 
« Nous no sommes pas seulement Français, nous 
sommes Européens ». 

Ce mot clair et brillant se commente lui-même. 

On dit bien que l'état économique remplace peu à 
peu en Europe, l'état féodal. Ainsi le passé cède à 
l'avenir. Mais d'abord, s'il y cède, c'est avec bien de 



L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE. 303 

la lenteur; et comment, sans armée, attendrions- 
nous la fin de cette évolution? 

De plus, est-on sûr qu'elle se fasse exactement 
dans la direction qu'on lui marque? Je ne suis pas 
assez mystique pour le penser. 

Enfin l'état économique et l'état féodal ne me 
paraissent pas s'exclure autant qu'on le suppose. En 
fait, cela peut être; mais c'est un phénomène qui 
n'est pas évident. La prospérité économique coïncide 
très bien chez certaines races, les Prussiens, par 
exemple, avec un élat féodal caractérisé par la force 
militaire et par certaines formes traditionnelles de 
servage. 

Où il y a lutte, comme sur d'autres points de l'Alle- 
magne, ce n'est pas exactement entre l'état industriel 
et l'état féodal, mais bien entre ces deux éléments 
combinés de la prospérité allemande et l'esprit libéral, 
(que je n'appellerai à aucun prix : scientifique) de 
certaines Universités*. L'Angleterre est le pays du 
monde qui fait les plus grandes dépenses militaires : 
c'est une étrange rêverie de M. Demolinsque de nous 
le donner pour pacifique ^ Bref, il est faux de dire 
que les pays matériellement forts et prospères soient 
moins guerriers que les autres. Les occasions des 
guerres peuvent bien devenir plus rares, en raison 
des conditions économiques et financières; mais, les 
effets des guerres devant éhe, dans le même ordre 



1. Cette lutte existant au ïis° siècle ne s'est pas prolongée au delà 
des premières années du xx*. 

2. L'Angleterre, qui n'a cessé de guerroyer depuis ISlo dans toutes 
les parties du monde, fit, depuis cet article, la guei're du Transvaal, 
et l'on sait comment le Gouvernement radical libéral de M. Asquith 
se leva à l'occupation allemande de la Belgique. 



3M QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAÏENT PAS. 

économique et financier, d'aulauL plus funestes, il est 
déraisonnable de ne point prévoir ce cas formidable, 
fût-il égal à un millième, et de n'y point pour- 
voir. 

Outre que les guerres de race et de langue ne sont 
point mortes, si l'on en juge par ce qui se passe en 
Autriche, les guerres économiques moins fréquentes 
seront très probablement plus violentes. On n'at- 
teindra pas une armée, mais une race, un pays, une 
civilisation. L'on s'etforcera de « ruiner » son ennemi. 
Les richesses augmentent. On se battait jadis pour 
des terres en friche. La terre se transforme et s'amé^ 
nage. Partout l'homme donne à son sol un caractère 
plus utile et un air plus humain. Par là, tout est 
plus désirable, tout parle mieux aux cupidités de 
nos cœurs. A moins de croire à quelque « Evangile 
éternel », comment rêver que les riants jardins de 
la vie occidentale moderne n'allument plus, tant qu'il 
y aura dans le monde un sabre, un fusil ou une 
zagaie, « la faim, la faim sacrée » avec le désir natu- 
rel et pieux de consommer des biens que l'on n'aura 
pas fabriqués? 

Ah ! défendons-nous des barbares ! 



APRES DIX ANS 



Si l'on veut illustrer ce dernier avertissement, qui 
ressemblait déjà à un cri d'effroi, il faudra propager, 
par tous les moyens mnémotechniques offerts par 
l'École et la Presse à des vérités salutaires, les grands 
et rudes vers du poète Anguste Angellier, dans ses 



L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE. 305 

Dialogues civiques entre le Vieillard pacifiste et le Philo- 
sophe guerrier. Il y aura toujours des Barbares, dit-il. 

... la Guerre 
De ses faisceaux longlenips doit garder la lisière, 
Au delà de laquelle attend obstinément 
Le Barbare. Et crois-moi, si durant un moment 
Ce mur de boucliers s'entr'ouvre et se relâche, 
Quelque sauvage aura vite accroché sa hache 
Au beau geste clément de ce Dieu qui t'est cher. 
Le Temple de la Paix veut un rempart de fer. 

... Écoute encor ceci. Vieillard : la Barbarie 
Commence autour de nous où commence l'envie! 
Partout où le sol est plus riche, où quelque port 
Est la clef d'une mer, où des monts remplis d'or 
Promettent la richesse à qui tiendra leurs mines, 
Où les vignes, parant les pentes des collines. 
Versent dans le cellier un flot pourpre ou vermeil, 
Alors que le vin manque aux versants sans soleil, 
Sous des masques divers reparait le Barbare. 
Le prétexte est bientôt forgé pour qu'il s'empare 
Des champs, de l'estuaire, ou des monts ou des vins.... 

Et le poète ajoute avec une saisissante et copieuse 
violence qu'il en est exactement de même des barbares 
de l'intérieur: ils sont prêts, dans tous les cas de pai.x 
extérieure, à ramener le visage de la guerre civile, 
religieuse et sociale. L'expression dure, parfois ru- 
gueuse, manque rarement de puissance. 

Ces poèmes ont paru en 1906. Le nom d'Auguste 
Angellier doit être honoré parmi les accoucheurs de la 
jeune France. 



20 



XXIV 

CONDITIONS POLITIQUES DES FORCES 
MILITAIRES 



Avril 1902. 

Voici un double recueil d'études guerrières, que 
des officiers français ont traduites du fameux écri- 
vain militaire allemand le baron Colmar von der 
Golz : d'abord Rosbach et léna, « recherches sur 
l'état physique et intellectuel de l'armée prussienne 
pendant l'époque de transition du xvni'^ au xix*^ siè- 
cle », puis la Nation armée « organisation militaire 
et méthode des guerres modernes ». 

Cet écrivain militaire ennemi, historien informé^ 
technicien remarquable, sait raisonner les faits qu'il 
rapporte et les pratiques qu'il recommande. « A 
quoi bon, s'écrie-t-il, discuter sur la question de 
savoir si la guerre honore ou dégrade l'humanité? » 
« Ce qui est certain, c'est que la guerre est la loi 
des hommes, la destinée inéluctable des peuples. 
Une paix éternelle n'est pas réservée aux mortels 
sur la terre. » Mais aujourd'hui moins que jamais! 

C'est avec un intérêt tout particulier que nous envisageons 
la perspective d'une guerre prochaine. Chacun est pénétré 
du pressentiment que cette guerre aura un caractère de 
violence et de dévastation inconnu jusqu'ici. Ce ne sera 



L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE. r.()7 

plus une simple lutte engagée entre des armées, mais bien 
le choc des nations entières se ruant les unes sur les autres. 
Toutes les forces morales seront, de part et d'autre, con- 
centrées en vue d'un combat pour la mort ou pour la vie; 
depuis le plus petit jusqu'au plu» grand, toutes les intelli- 
gences seront en travail en vue d'une œuvre de destruction 
mutuelle. Le fléau de la guerre croîtra en raison même de 
l'accroissement des armées. Il n'y a pas à en doUter, les 
guerres de l'avenir auront un caractère de solennelle gra- 
vité dont la joyeuse chevalerie des anciens temps se serait 
fort mal accommodée.... En suivant la voie de leur civilisa- 
tion particulière, les peuples entrent en conflit. 



Celle page classique définit un avenir toujours 
menaçant. Mais le premier philosophe du xix^ siècle 
dit qu'il faut régler le présent cVaprès l avenir déduit 
du passé. Consciemment ou non, Von der Golz se 
conforme à cette puissante maxime. Il cherche, 
dans le passé de la nation prussienne, ce qu'elle 
doit faire ou éviter aujourd'hui. Je n'ai pu m'empê- 
cher de relire avec une espèce de joie amère, le 
chapitre consacré à l'examen des « causes de la 
catastrophe », une calastrophe qui date de 180G et 
qui s'appelle léna. 

Le général prussien constate que dès le lendemain 
des succès de Napoléon, Berlin s'efforçait de gagner 
les bonnes grâces du vainqueur. Les Allemands 
disaient avec satisfaction : il n'y a plus d'Allemagne. 
Les journaux allemands encensaient la France, 
Napoléon et les maréchaux. Telle était la maladie 
de l'Allemagne. 

« Comment, dit Von der Golz, avail-on pu en 
arriver là. » 

L'analyste prussien répond : 

1« C'était l'effet de « la tutelle » administrative 



50S QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

dans laquelle le Grand Frédéric avait tenu son 
lovaume. Ce centralisateur jusque-là sans rival avait 
voulu imposer partout sa direction personnelle. Mais, 
lui mort, « le royaume se trouva orphelin ». 

'i" A la suite des maux de la Guerre de Sept ans, 
les successeurs de Frédéric s'étaient d'abord appli- 
qués à ménager le peuple et, tout au fond à le flatter. 
» Le gouvernement était autocratique quant à la 
forme, mais au fond il était démocratique, » dit 
Von der Golz, et il cite ce curieux mot de Clause- 
witz : « Ce gouvernement se distingue surtout par 
une certaine tendance au libéralisme ». On espé- 
)'ait ainsi « conjurer l'orage qui s'accumulait à 
Paris depuis 1789 ». 

a*^ <t Vint ensuite l'enthousiasme i)roduit par le 
mouvement français pour les droits de Ihomme et 
de la dignité de l'individu » : 

La personnalité seule comptait pour quelque chose : le 
rang, la position, l'origine n'étaient plus rien ; il était de 
bon ton de sembler les ignorer. On écrivait avec affecta- 
tion : Mollendorf, Lottum, Massenbach, Guionneau, Gaudi, 
KleilT, Kockeritz, Schulenbourg, et non : von Mollendorf, 
comte Lottum, von Guionneau, von Gaudi, etc. 

i" Si l'on affectait de mépriser beaucoup la France 
et de n'appeler les Français que « les anciens sol- 
dais de Rosbach » on n'en devenait pas plus chaud 
pour la Prusse et pour les Prussiens. « Le sentiment 
national avait disparu, et avec lui les passions so- 
lides et saines, le feu sacré et l'amour violent de la 
patrie. Le dilettantisme spintiiel avait détruit le 
sens pratique. » 

.V La notion de lEtat avait disparu ou plutôt avait 



L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE. 309 

été intervertie, Von der Golz nous explique à mer- 
veille comment : 

L'intérêt de l'Etat ne pouvait manquer de sombrer au mi- 
lieu de cet égoïsme et de ce culte du bien-être personnel. 
Au temps de Frédéric tout lui avait été sacrifié; mainte- 
nant c'était le contraire. FJÊtat devait élrr. le :^ou ffre-doihleur 
dont chacun exigeait des efforts, protection au dehors, sécurité 
au dedans, sans consoitir à lui rien accorder povr cela. 

6° Conséquence directe du précédent désordre : 
« L'élément militaiie était absolument subordonne 
aux autorités civiles de la classe la plus inférieure. » 
D'après Funk, lieutcnant-g-cnéral saxon, qui élail, 
en 4806, major et premier adjudant du général 
Von Zerzchwitz, « les baillis et bourgmestres regar- 
daient fièrement du haut de leur grandeur les offi- 
ciers supérieurs, certains que ceux-ci, en cas de 
conflit, seraient condamnés par toutes les ins- 
tances' ». En Prusse comme en Saxe, « l'officier 
avait des raisons de croire que, en toutes circons- 
tances, il se tirerait mal d'un conflit avec les aulo- 
rités civiles. « D'après un témoin du même temps, 
Scharnkorst, « lorsqu'un officier, dans une discus- 
sion avec un bourgeois ne cède pas immédiatement, 
lorsqu'il commet une faute légère envers l'aulorilé 
civile, lorsqu'il se bat avec les étudiants, en un mot 
lorsqu'il donne les preuves d'une vivacité de carac- 
tère naturelle et inséparable du métier militaire, il 
est puni bien plus sévèrement qu'un bourgeois qui 
aurait commis la même faulc ». 

Von der Golz ajoute : 

Tandis que les bourgeois regardaient comme tout natu- 

1. Ne se dirait-on pas la France en 1907, quand le décret de 
Messidor sur les préséances eut été aboli par M. Clemenceau. 



310 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

rel qu'en cas de guerre l'armée dût les protéger au dedans 
et au dehors, les autorités civiles, au contraire, refusaient 
à l'armée tout droit de participer aux détihér-.t lions sur les 
aits qui touchaient à Vintérêl commun '. 

Telles sont, au dire du plus autorisé des écrivains 
militaires prussiens, les six grandes causes de Taffai- 
blissement de l'armée, de la nation et du gouverne- 
ment que les Français ont vaincus ensemble à léna. 
J'aimerais que, sur chacun de ces six points, la 
France contemporaine ébauchât un examen de 
conscience en remontant du dernier au premier. 

1" Quelle situation faisons-nous à l'armée par 
rapport au pouvoir civil-? 

2° Ne prenons-nous pas, nous aussi, l'État pour 
notre débiteur universel, auquel nous estimons ne 
rien devoir ? 

5° Qu'est devenu ou que devient notre sentiment 
national ? « Le dilettantisme spirituel » n'est-il pas 
en train de détruire chez nous le sens de l'action ou 
« sens pratique » ? 

i° Que pensons-nous des Droits de l'homme, de 
la dignité de l'individu? Les idées de 89 ne sont- 
elles pas revenues à leur période de virulence ? 

o« îs'e sommes-nous pas en démocratie, ou si l'on 
n'est jamais en démocratie que très relativement, une 
vraie démocratie n'étant un régime réalisable que 
par la mort du pays qui l'adopte, tout le système 



1. Cela rappelle notre abolition du service de trois ans en 1903 
sans que le Conseil supérieur de la Guerre eût même été con- 
sulté. 

2. Déjà la Cour de cassation, la Presse, les Chambres prodiguaient 
les humiliations à l'armée française traitée en paria depuis le début de 
l'Affaire en 1897. 



L'INSTRUMENT DE LA DEFENSE. 511 

législatif et constitutionnel ne tend-il pas à cette 
mortification nationale? 

6° Ne sommes-nous (point du fait de Frédéric II, 
mais de celui de Napoléon P"^) le plus centralisé et 
par là le plus inerte peuple d'Europe? 

Von der Golz assure que rien ne s'improvise. Pas 
de succès, dit-il, « sans préparation ». S'il est vrai 
que la guerre soit la condition fatale du genre 
humain, s'il est encore vrai que la prochaine guerre 
doive surpasser en horreur et en violence toutes 
celles qui ont précédé (l'une et l'autre opinion sont 
courantes en Allemagne, grave chance de vérité), 
si tout cela est vrai et que le général prussien ne se 
soit pas trompé dans son analyse des faiblesses qui 
déterminèrent léna, il semble bien que ce soit à un 
autre léna, mais à un léna vu du côté prussien, à 
l'écrasement pur et simple que nous destine la dés- 
organisation générale de noire politique, de nos 
mœurs et même de notre armée. 

Du moins, la concordance entre la Prusse de 1806 
et la France de 1902, est-elle assez frappante! Elle 
ne frappe point nos orateurs nationalistes : de nos 
six faiblesses, ils n'en veulent sentir que trois, la 
centralisation (et encore!), la désorganisation mili- 
taire, la baisse du patriotisme. Aucun ne prend 
garde à la diminution de l'idée de l'État, ni à la 
révolte individuelle, ni à cette démocratie qui, au 
témoignage d'Ernest Renan, constitua toujours « le 
plus fort dissolvant de la discipline militaire ». 
M. Lemaître, M. Déroulède et leurs amis ont tous à 
la bouche les mots de démocratie, de libéralisme et 
aussi de socialisme « au bon sens du mot ».... 



312 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Ce sera tant pis pour eux et pour nous. Nous 
nous sommes trouvés une première fois, de 1860 à 
1870, dans la situation des Prussiens d'avant léna, 
Sedan nous a donné la première leçon. Nous reve- 
nons à 1869 : les sages craignent, mais calculent un 
juste retour naturel. 

Oh! sans doute, les coupables s'excuseront. Ils se 
sont déjà excusés. Ils allégueront leurs intentions, 
qui ont été pures et droites. La nature des choses se 
moque des intentions! Son jeu malin ne consiste 
qu'à les rendre méconnaissables à travers le tissu 
des événements. Le même ordre semble s'imposer 
aux peuples aussi bien qu'aux personnes : — Vos 
vœux ne sont de rien, la plupart d'entre eux conspirent 
contre vous-même. La grande affaire est de discer- 
ner, non quel est votre désir ou votre vouloir, mais 
quel est votre bien et sa condition. Cette loi dégagée 
vous permettra du moins de correspondre aux cir- 
constances et peut-être de les dompter. 

On voit bien de quel usage serait à la France ce 
conseil philosophique. Elle songerait moins à faire 
l'héroïque, et par exemple, à renouveler artificielle- 
ment ce qui ne saurait reparaître, ayant été une fois, 
l'état d'esprit de 1792 : elle songerait davantage à se 
donner les institutions politiques et les organes mi- 
litaires qui permettent, toutes choses étant égales 
d'ailleurs, un solide espoir de victoire. 



XXV 

LA GARANTIE RÉPUBLICAINE 



Mai 1901. 

Le mouvement déterminé dans les esprits par V En- 
quête sur la Monarchie^ provoque une crise d'at- 
tention et de réflexion salutaire. C'est tantôt un avis 
que l'on nous demande, tantôt une objection que l'on 
nous fait. Il est malaisé de répondre à tous et même 
de donner signe de vie à quelques-uns; mais, quand 
une question oftYe un intérêt général, le plus simple 
est de répondre publiquement. C'est ainsi que je 
répondrai à une lettre que je Aàens de recevoir : le 
timbre que mon correspondant joint à cette lettre 
étant distribué aux pauvres, il aura la bonté de me 
tenir quitte envers lui. 

D'après le lieu d'où il m'écrit et le titre qu'il 
prend, je le soupçonne d'appartenir comme maître 
ou comme lévite à un séminaire de jeunes clercs. Il 
habite sur les confins du centre et du sud-ouest. Je 
ne transcris pas ses initiales de crainte de le faire 
trop facilement reconnaître de ses confrères et de 
ses amis. Mais voici l'objection apportée dans sa 
lettre : 

1. Elle venait d'être achevée en janvier 1901. 



514 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Parmi les quelques républicains qui commencent à dou- 
ter de leur régime (et ils viendront à nous, car le doute 
mène infailliblement à la négation), il en est qui disent : 

— Votre moncuchie aurait du bon, mais du seul fait que 
1I0US sommes en l'épublique, nous sommes assurés de la j^aix. 
La ro[iaulé, cest un temps de guerre, d'ailleurs votre enquête 
)t'cn parte pas et' pour cause.... 

Malgré tous mes bons arguments, il n'y a pas moyen de 
les convertir. En fin de compte, j'ai résolu de m'adresser à 
vous, monsieur, espérant que vous ne me refuseriez pas 
(puisque c'est pour le Roi et que vous auriez plus d'auto- 
rité auprès de nos républicains qui vous reconnaissent pour 
un homme compétent) de vouloir bien me répondre et réfu- 
ter celte objection, s'il est vrai que ce soit une objection : 

Du seul fait que nous sommes en République, nous sotnmes 
en paix. La Monarchie amène toujours la guerre. 



On me pardonnera d'avoir reproduit cette lettre, 
dont les termes sont trop flatteurs. 

Un vieillard, qui mourut vers 1890, me disait 
qu'avant l'époque romantique, le plaisir favori des 
jeunes hommes de son âge était d'aller s'asseoir en 
troupe dans la prairie pour débattre de la supério- 
rité de Rousseau sur Voltaire ou de Voltaire sur 
Rousseau. Puissent les avantages comparés de la 
Monarchie et de la République devenir ainsi un 
sujet de discussion dans notre jeunesse! Rien n'est 
plus rassurant que les témoignages divers de cet 
état d'esprit examinateur et critique à l'égard des 
principes de la Constitution. Puisque la République 
et la démocratie sont issues du libre examen, il est 
bien facile de prévoir qu'elles en mourront. 

Mon correspondant a la partie belle. Il peut battre 
ses adversaires sur les deux termes de leur objection. 

1" S'il est certain que nous sommes en Répu- 
blique, il ne l'est pas que nous soyons assurés de la 



L'INSTRUMENT DE LA DEFENSE. ".15 

paix. Nous ne sommes assurés que d'une chose, du 
vif désir que les républicains nourrissent d'avoir 
cette paix à tout prix. Selon l'observation qui a été 
faite par M. Anatole France, ils craignent également 
la défaite et la victoire ^ Battus, ils seraient em- 
portés. Mais la victoire apporterait le triomphe du 
général victorieux. 

La paix républicaine est précaire. EUe ne dépend 
pas de nos gouvernants, qui, par définition, doivent 
la vouloir, mais de l'Étranger. Elle ne durera qu'au- 
tant qu'il plaira à nos rivaux de la prolonger. Le 
peuple sent déjà qu'une armée ennemie aurait des 
chances d'entrer chez nous comme un pic dans un 
las de sable, et c'est Tune des causes de la juste, 
utile et salutaire panique désignée quelquefois sous 
le nom de nationalisme. 



Voilà pour la République et voilà pour la paix 
dont elle nous assure. 

2" Passons à la Monarchie. 

Où diable les amis républicains de mon corres- 
pondant royaliste ont-ils pris cette rêverie (on dirait 
à r Action française : cette nuée) que la Monarchie 
soit la guerre? Il y a un régime qui entraîne néces- 
sairement la guerre sous sa double forme, intérieure 
et étrangère, c'est l'Empire. Il est aisé de voir pour- 
quoi. L'Empire, d'origine plébiscitaire et démocra- 
tique, tirant son principe et sa force unique de la 
popularité grossière et bruyante, se trouve d'une 

1. Voir {'Histoire coule inpavaine, t. I. 



316 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

part condamné aux aventures économiques (exposi- 
tions, traités de commerce plus tapageurs que pré- 
voyants), et d'autre part aux aventures politiques 
(gloriole diplomatique, faux succès, succès appa- 
rents, brusques et dangereux accaparements terri- 
toriaux, incursions militaires européennes). L'Em- 
pire, serf de l'opinion, doit en effet tenir l'opinion 
en haleine : allécher l'ouvrier, éblouir le bourgeois, 
l'employé, la grisette, enfin, occuper et distraire 
tout le monde, en vertu de sa conception césarienne 
de l'État. Napoléon sentait cela et l'avouait. Moins 
prompt sans doute à enchaîner les effets aux causes, 
son neveu subit probablement cette fatalité sans la 
sentir, car l'infortuné qui nous ruina en guerres 
avait déclaré que son empire serait la paix. Louis- 
Napoléon fut moins responsable que son principe et 
sa tradition. 

Appliqué en détail et en désordre, lorsqu'il abou- 
tit à une assemblée parlementaire, le régime électif 
aboutit à cette paix misérable et précaire, sans hon- 
neur, ni garantie, imposée à la troisième République. 
Appliqué et conduit à la perfection de son principe, 
resserré en un homme, le môme régime électif 
oblige à guerroyer sans arrêt et sans fruit. Point 
d'affaires, dit la République^ Victoires et conquêtes^ 
proclament l'Empire et la diclalure. 

Dans les deux cas, ceux qui gouvernenl le pays 
ne restent point les juges de l'utilité, de l'opportu- 

1. On voit qu il s'agit d'un type de République consolidée, acclimatée 
comme la troisième République française. La condition d'une Répu- 
blique contestée et violemment mililanle ù l'intérieur participe au 
contraire de la fatalité antipacifique d'un Empire : les mêmes causes 
imposèrent en 1792 et en 1803 la même attitude. 



L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE. 517 

nitéet de Finlérêt intrinsèque d'une guerre ou d'une 
paix; comme un corps mort subit la loi de sa gra- 
vite, ils subissent, la lourde nécessité de leur origine. 
Avant toute délibération et tout examen, sans autre 
raison, la République est pacifique et l'Empire est 
guerrier, parce que l'un est un Empire et l'autre 
une République. Ce sont donc tous deux, à l'avance, 
des passifs. Tôt ou tard, ils seront destinés à signi- 
fier catastrophe et abaissement. L'ennemi connaît 
d'avance leur jeu et peut le jouer à loisir. 

La Royauté n'est pas le régime électif. C'est sa 
principale excellence, n'étant ainsi sujette ni à la 
paix fatale ni à la guerre obligatoire. Elle est au- 
dessus de cette double nécessité. Elle en est libre. 
Grande force! Un pays vraiment autonome, vrai- 
ment indépendant et donc, dans le vrai sens du mot, 
une nationalité complète, suppose donc le gouver- 
nement d'une royauté : le prince héréditaire, le roi 
qui ne dépend pas de sa popularité du moment peut 
seul résistera l'enthousiasme public et s'épargner les 
maux d'une guerre inutile; il peut encore, en calcu- 
lateur prévoyant, prévenir au moyen d'une attaque 
opportune les attaques éventuelles d'un voisin me- 
naçant. Soit qu'il résiste à l'opinion, soit qu'il la 
devance, il peut représenter la sagesse de la nation. 

On me dira qu'il peut aussi le contraire. Assuré- 
ment, mais la République, l'Empire ne peuvent, 
eux, que le contraire. Un roi peut faire les calculs 
les plus faux. Encore peut-il calculer. C'est une 
chance de raison. Cette chance n'existe pas plus 
dans le système impérial que dans le républicain. 
Dans l'un comme l'autre, les gouvernants sont liés, 



318 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

et par tout autre chose que la raison : leur nature 
ma'iérieUe. 

Les amis républicains de mon correspondant 
peuvent être les dupes d'un mirage historique. La 
royauté IVançaise a beaucoup dure. Elle a été aux 
prises avec des difficultés infinies. Il lui a fallu 
construire la France. Cela ne s'est point formé sans 
combat. A distance, ces combats, ces états de guerre 
doivent paraître beaucoup plus nombreux, surtout 
plus graves qu'ils ne l'ont été en réalité. Dans la 
réalité, la plupart des guerres royales occupaient 
peu d'hommes et, sauf aux périodes exceptionnelles, 
tenaient un champ restreint. Même sous Louis XIV, 
il n'y a aucun rapport entre les guerres de la royauté 
prudemment et même un peu chichement conduites 
et' les vastes tueries de la Révolution et de nos deux 
Empires. 

Ne comparons pas des situations trop difîérentes. 
Si l'on parle de l'état de la France sous l'ancien 
régime, il faut le comparer à l'état des autres pays 
de l'Europe aux époques correspondantes. On verra 
si nos rois furent prodigues du sang de France! 
Pour l'époque moderne, il n'y a qu'à relire cette 
histoire (elle est admirable) du régime si bien ap- 
pelé la Restauration. Les historiens bonapartistes 
M. Emile Ollivier, M.Henri Houssaye sont contraints 
aujourd'hui de s'incliner avec respect devant la po- 
litique étrangère d'un Louis XVIII et d'un CharlesX. 
Voilà les vrais Pères du peuple, si l'on comprend 
que le bien du peuple ce n'est pas la satisfaction 
épidermique passagère de quelques milliers d'indi- 
vidus en un temps et sur un point donnés, mais la 



L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE. 7,\d 

prospérité, le développement solide et continu de 
l'ensemble des intérêts généraux de la race et du 
pays entier, dans la suite de leurs énergies histo- 
riques. 

Louis XVIIl et Charles X ont bien pu taire mur- 
murer parfois les Français : ils ont étendu et for- 
tifié le corps de la France. Auguste Comte appelait 
le premier de ces deux princes « un bon dictateur ». 
Nous devrions l'appeler le meilleur des nationalistes. 

Louis-Phihppe lui-même, tout roi illégitime, par- 
ticipait du caractère de la royauté. C'est son armée, 
l'armée de la loi de 1852, qui pourvut aux succès 
militaires du second Empire. La possession de cet 
instrument admirable ne grisa point le « roi des 
Français ». Ce fut aussi sans verser une goutte de 
sang que son prédécesseur, le roi de France, en 1850, 
songeait à nous accroître de la rive gauche du Rhin. 

Je n'ai point rappelé ces souvenirs historiques ni 
vanté ces avantages théoriques de la Monarchie, au 
courant de l'Enquête menée l'été dernier : ils me sem- 
blaient trop évidents. Les voilà cependant, comme ils 
m'apparaissent. 



APRÈS QUINZE ANS 

Ce qui apparaît au bout des quinze premières an- 
nées du xx" siècle, c'est que, depuis 1789, une Répu- 
blique, un Empire, trois Royautés, une seconde Répu- 
blique qui fait corps avec un nouvel Empire, une troi- 
sième République, se sont succédé sur la France. 
Durant ces cent vingt-sept ans, le territoire a été cinq 
fois envatii (1792, 1814, 1815, 1870, 1914). trois fois sous 



'>20 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

l'Empire, deux fois sous la Réi)ublique, jamais sous 
les rois. La Restauration, avec Louis XVIII et Charles X, 
et le gouvernement de Juillet sont les seuls régimes sous 
lesquels la France n'ait pas reçu l'insulte de l'étran- 
ger. Cela peut n'être que simple coïncidence. Mais si 
c'était autre chose? Il vaudrait la peine de le savoir. 

Le grand livre de Jacques Bainville, Histoire de deux 
Peuples, éclaire la question. 



LIVRE HUITIEME 
LA TERRE ET L'HOMME 



Nul homme n'est étranger à un autre 
homme. Il ne faurlrail donc pas penser 
que les jjornes qui séparent les terres 
des particuliers et les Etats soient faites 
pour mettre la division dans le genre 
humain. 

BossDET, Polit., I, I et V, iv. 



XXVI 

LA PATRIE OU L'HUMANITÉ 

Janvier 1902. 

Dans ridée de patrie et lliiimanitarisme,^l. Geor- 
ges Goyau nous a raconté les aventures du patrio- 
tisme au courant de trois ou quatre générations de 
jacobins, de libéraux, de républicains de 48, de so- 
cialistes et de démocrates ; il commence à la grande 
Révolution pour aboutir aux phénomènes de l'anar- 
chie dreyfusienne, mais il insiste en particulier sur 
notre demi-siècle, depuis 1866. Il est impossible 
d'avoir un répertoire mieux formé. Le fait saillant 
est mis en lumière. Il n'est pas sacrifié au fait rare, 
et toutefois ce dernier abonde et grouille même un 
peu. L'on s'en plaindrait si Ï'or pouvait se plaindre 

21 



522 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

de trop de connaisances et de trop de détails sur un 
grave sujet. Les noms propres abondent, souvent 
obscurs, parfois tout à fait inconnus, toujours im- 
portants. 

Nous savions par induction que le pays obéissait 
à des maîtres occultes. M. Goyau nous dit lesquels. 
M. Goyau nous montre la pensée de ces chefs occultes 
trahie par des comparses. Un des comparses répond 
à TEnquête de l' Humanité nouvelle, en mai 1899, que 
« par la revendication stérile de l'Alsace-Lorraine, 
la France perdra plus que de l'amputation de deux 
provinces » et que, « après avoir été à la tète, de la 
civilisation, elle sera l'obstacle » : de sorte que l'ave- 
nir français, c'est « l'abnégation » de la France. 
Le mot est d'un romancier, d'un simple conteur 
mais qui a vécu aux bons endroits, M. Jean Reibrach. 
Voici un professeur important, M. Durkheim, qui 
se plaint que l'armée soit devenue un moment(avant 
l'Aifaire) « quelque chose d'intangible et de sacré, 
un culte vraiment superstitieux ». Et M. Durkheim 
est suivi de M. Basch, autre professeur qui explique 
que « les deux termes de démocratie et de milita- 
risme sont logiquement antagonistes », ce qui est 
la vérité, et qui s'en réjouit au point de vue de la 
démocratie, ce qui est une infamie au point de vue 
de la France*. Voici M. Julien Benda, critique, philo- 
sophe, romancier, qui veut effacer dans les rapports 
humains « la conscience de représentant national » 
au profit « de la conscience de l'individu dégagé de 
sa nationalité » et qui conçoit l'humanité comme 

1. M. Victor Basch doit être excusé sur son origine étrangère : 
Juif de Hongrie. 



LA TERRE ET L'HOMME. 323 

« une vaste agglomération affectée d'un caractère 
unique, qui est d'être humaine ». M. Julien Benda 
dérive de là une « dissolution des sentiments propres 
à cette vieille civilisation rigide et dont l'un des 
principaux est le sentiment de l'honneur », « l'éva- 
nouissement de la tendance agressive et défensive » . 
Voilà qui est parler. Tous ces messieurs Benda, 
Basch, Durkheim, sont Juifs, donc puissants. Puis- 
sants dans l'État et dans la société. Il est bon de 
savoir à quoi peut tendre et servir leur puissance. 

M. Goyau nous rend d'autres services. Pour les 
apprécier, qu'on lise son bon livre'. En échange de 
tant de biens que nous lui devons, j'aimerais adresser 
à M. Georges Goyau l'équivalent d'une critique et, 
lui montrant une lacune dans son livre, essayer 
d'en découvrir la raison. 

Cet excellent traité des dégradations de l'idée de 
patrie dans la cervelle de nos bons humanitaires 
oublie souvent de procéder à une analyse des faits 
initiaux, des principes qui fondent les faits psycho- 
logiques qu'il étudie. Jamais ou presque jamais il 
n'aborde les causes. Peut-être eût-il été tenté de le 
faire. J'avoue qu'il n'a pu le vouloir : M. Georges 
Goyau, par la position du problème qu'il creusait, se 
trouvait en présence des plus graves antinomies poli- 
tiques, le libéralisme et l'idée de patrie, le démo- 
cratisme et l'armée, le libéralisme et l'armée. Comme 
son cœur est excellent, son patriotisme sans tache et 
qu'il ne pouvait pas défendre une autre cause que 
celle de l'armée et de la patrie, M. Georges Goyau 

1. Ce volume et'les autres chez l'éditeur Perrin. 



524 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

ne pouvait entreprendre un examen direct d'aucune 
de ces antinomies sans massacrer du môme coup le 
libéralisme, la démocratie, et la République elle- 
même ; or, il est démocrate, libéral et républicain. 
Toute analyse Feût jeté, d'un mouvement néces- 
saire, dans une doctrine aristocratique, autoritaire et 
royaliste. Il s'est donc abstenu, avec adresse et cou- 
rage, de réfléchir et même de faire réfléchir. Depuis 
la page une jusqu'à la page trois cent quatre-vingt- 
treizième et dernière, on voit bien se développer un 
esprit maçonnique, un esprit humanitaire, un esprit 
antipatriotique, presque jamais les raisons de tant 
de révoltes contre la nature de l'homme; nulle part 
la genèse de ces raisons n'est exposée. M. Georges 
Goyau s'applique à tout noyer, sauf les documents, 
les dates de leur apparition, histoire concrète tou- 
jours bien à sa place. 

Mais attendez. Le trouble qu'il produit dans notre 
pensée revient sur M. Goyau et lui fait un même 
dommage. Grâce à tant de ténèbres recueillies et 
maintenues de ses propres mains, le phénomène le 
plus général échappe. Tandis qu'il perd son temps 
à classer les républicains et les démocrates en bons 
et en mauvais, patriotes ou antipatriotes, tandis 
qu'il attribue à la volonté et au sentiment de ses 
personnages, comme Gambetta ou M. Reinach, une 
valeur sans proportion avec les influences qui 
s'exercent sur eux, il ne marque pas le véritable, le 
grand, le seul fait nouveau, fait de déclassement et 
de reclassement cent fois caractérisé par une 
phrase de M. Arthur Ranc : « La France mois.,.. » 
« Vive la France, mais la France de la Révolution », 



LA TERHE ET L'HOMME. 325 

« Vive la France, mais la France de la Justice », 
« Vive la France, mais la France du Droit interna- 
tional* ». 

Ce qui était au premier rang de toutes les idées 
politiques (la patrie) a été mis au second. Ce qui était 
au second rang (les vues personnelles sur l'avenir 
du genre humain) a été mis au premier. 

Qu'est-ce qu'il faut mettre d'abord? Le problème est 

Il n'est absolument que là. M. Georges Clemenceau 
se dit patriote, M. Brisson se dit patriote. M. Bour- 
geois se dit patriote. Et M. Ranc ! De M. Clemen- 
ceau à M. Bourgeois on peut établir, par une suite 
de nuances aussi lines que celles du cou de la co- 
lombe, des patriotismes de plus en plus accentués. 
Même jeu, même gamme, non moins fine, mais de 
plus en plus dégradée entre M. Clemenceau pris de 
nouveau pour centre et M. Hervé, le rédacteur 
fameux du Pioupiou de l'Yonne. 

M. Hervé est-il donc antipatriote? Il proteste. Et 
fort bien. Et ce n'est pas, comme on le dit dans les 
journaux, par ambition électorale ou par crainte de 
l'opinion. j\I. Hervé est patriote. Seulement, il es- 
time que politiquement, il y a de plus grands inté- 
rêts que les intérêts nationaux, et qu'au-dessus de 
la patrie existe le genre humain. M. Hervé pourra 
dire ce que diront libéraux et radicaux sur toutes 

1. Voici la célèbre formule du patriotisme conditionnel, telle que nous 
l'avons reprochée à M. Ranc, d'après ses lignes du Matin,du 26 avril 
1898 : i< Dans nos longs entretiens, il (Gambetla) nous disait ses espé- 
« rances, ses vues d'avenir, ses desseins pour faire la France grande 
« et la République forte. Oui, la France grande et la République forte, 
« mais la France de la Révolution et la République représentant dans 
€ le monde le droit et la justice ». 



326 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

leurs affiches au mois de mai prochain et ce que 
disait l'autre jour M. Anatole France à ses li- 
gueurs du XXP arrondissement : « Je veux vous 
« féliciter d'avoir pensé que le patriotisme s'accor- 
« dait avec l'esprit de justice et de paix, avec le res- 
« pect du droit et l'amour de l'humanité. » 

Excellentes paroles, excellent motif oratoire. En 
effet, la question y est escamotée. Que le patrio- 
tisme ait pu s'accorder, avec l'esprit de justice, avec 
l'esprit de paix, avec l'esprit juridique et humani- 
taire, personne ne l'a jamais contesté. Le fait fré- 
quent, le fait normal, c'est bien cela : mais tout 
autre est le fait intéressant, le fait sur lequel on 
dispute, sur lequel on hésite, sur lequel on s'est di- 
visé. Ce fait et ce cas privilégiés, c'est le fait de 
désaccord, le cas de conflit entre l'intérêt national 
et l'intérêt juridique, entre les exigences de la patrie 
ou de l'État et celles de l'humanité. Nous dirons par- 
bleu : la patrie et l'humanité! Mais quand les évé- 
nements disent : la patrie ou l'humanité, que faut-il 
faire en ce cas-là? 

Ceux qui disent, comme nous l'avons dit avant 
M. de Bornier, France d'abord sont les patriotes; 
ceux qui disent la France mais... sont les humani- 
taires. 

Les humanitaires ne sacrifient pas la France à 
l'humanité; ils se contentent de l'y soumettre. S'il 
est vrai que les plus nombreux et les plus fermes de 
leurs conducteurs envisagent très bien ce sacrifice 
et appellent même la France le Christ des nations, 
s'il est encore vrai que beaucoup d'humanitaires 
théoriques valent mieux que leurs théories et sup- 



LA TERRE ET L'HOMME. 327 

porteraient mal le spectacle et l'odeur d'un pareil 
sacrifice, s'il est entin très vrai que les hésitations 
de ces derniers arriveront toujours trop tard et que 
là, aussi, les autres, les violents, sont tout à fait 
assurés d'emporter le ciel, il n'en est pas moins 
inexact de dire qu'un Brisson, un Bourgeois, un 
France, un Clemenceau, un Hervé, un Jaurès, 
soient de simples ennemis de la Patrie; ils en sont 
simplement plus ou moins détachés, détachés dans 
une certaine mesure et jusqu'à un certain point seu- 
lement. Ils préfèrent les principes aux colonies; ils 
peuvent donc aider à perdre ces dernières, mais ne 
sont pas des anticoloniaux conscients et déhbérés ; 
s'ils subordonnent leur patrie au genre humain, ils 
ne sont pas de fieffés antipatriotes, mais peuvent 
conspirer à la perte de la patrie. Les patriotes alar- 
més de ce renversement rétablissent l'ordre naturel 
en proclamant la subordination de toutes leurs idées 
politiques à l'existence et au salut de la nation. 

Où les conduira ce nouveau classement? Je le 
leur ai dit sur tous les tons : à la royauté. 

C'est ce que M. Georges Goyau n'a pas voulu, n'a 
pas pu montrer. C'est pourquoi la psychologie d'un 
Gambetta devient pour lui, pour son lecteur, tout à 
fait ténébreuse. Il lui manquait une vive idée géné- 
rale de la question, qui fût l'axe autour duquel dis- 
tribuer et ranger ces faits. Faute de cet axe, je me 
demande si son livre aura la destinée qu'il mérite. 
Je prévois bien qu'il fournira des citations utiles. 
Et j'entends déjà les clameurs de scandale que ces 
citations feront pousser à des auditeurs déjà conver- 
tis. Mais (^uoi ! Les adversaires ne riposteront-ils? Ne 



528 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

demanderont-ils à s'expliquer? Ne crieront-ils que 
leur véritable pensée a été méconnue.... Je crains 
bien que, parmi les honnêtes gens indécis qui sont 
aujourd'hui innombrables, M. Georges Goyau ne 
fasse pas dix prosélytes, qu'il n'en fasse pas quatre, 
qu'il n'en fasse pas un. La Patrie est un très beau 
mot. L'Humanité n'est pas un vilain mot, non plus. 
On les mettra ensemble sans préciser dans quel rap- 
port, et le tour sera joué. 

Ah! si Goyau voulait! Si, au lieu de se disperser 
en groupes confus, tous les nôtres savaient se com- 
poser et s'agréger! Si l'historien n'était pas étranger 
au philosophe, au pamphlétaire et au politique! Si, 
l'un portant les faits, l'autre les ordonnant, le troi- 
sième et le quatrième les mettant en action, chacun 
des partisans de l'ordre, sans perdre l'autonomie de 
ses mouvements, se sentait le membre d'une unité 
vivante, le soldat d'une vraie légion!... On me dit 
que je multiplie les rêves vains. Mais ce n'est pas ma 
faute. C'est celle de Goyau, c'est la faute de ses 
trésors et de la somme, si précieuse, de son savoir! 
C'est au mauvais ouvrier que l'épigramme antique 
dit en riant : « N'ayant pu faire belle ta statue, tu 
l'as faite riche ». Goyau, tu pouvais garder à ton 
livre cette merveilleuse richesse sans lui refuser la 
beauté, tu ne l'as pas voulu! Pourquoi? 

APRÈS QUATORZE ANS 

En pleine guerre, au beau mois de septembre 191-i, 
on a vu reparaître dans un journal néo-patriote la 
subordination de l'intérêt national à des nuées huma- 



LA TERRE ET L'HOMME. 329 

nilaires et cela en vue de nous imposer le respect de 
l'unité allemande agrandie et fortifiée par la réunion 
à l'empire du Nord de tous les Allemands d'Autriche! 

Sauvons la patrie menacée, « c'est entendu », mais 
« veillons au grain, conservons soigneusement nos 
positions », déclarait donc M. Naquet. 

Ces positions sont anciennes. L'évolution « patrio- 
tique » de M.Gustave Hervé, en août 1914,montre qu'il 
était juste, douze ans plus tôt, de distinguer entre un 
anti-patriote absolu et le simple subordinateur de 
ridée de patrie à d'autres idées politiques. Le jour 
même où un collaborateur de M. Hervé, dont les lec- 
teurs n'y voyaient que du feu, appliquait à la France 
envahie et souffrante ce principe de l'idéalisme démo- 
cratique, en disant que « toucher à l'unité allemande » 
serait un crime et une imbécillité ; à l'heure où la 
France, la Serbie, la Pologne et l'Italie se battaient 
pour « la liberté des nations »: le même jour un autre 
collaborateur, révolutionnaire, mais italien, revendi- 
quait ristrie aux deux tiers slaves pour « des néces- 
sités POLITIOUES ET GÉOGRAPHIQUES QU'iL FAUT ABSOLU- 

jiENT RESPECTER». C'cst donc pour iiotrc patrie seule 
que l'on voudrait faire abstraction des nécessités : il 
ne coûte toujours rien delà mettre en croix! 

Voici le plus curieux : quand cette patrie s'appelle 
la France, il n'y a pas de plus sûr moyen de crucifier 
l'humanité et de livrer l'univers à la Barbarie. Sans 
la nation française, sa dépositaire et gardienne mo- 
derne, que deviendrait l'humanisme éternel? Que de- 
'vient le respect des petites nations? Onpeut se rappeler 
le sort de l'Arménie. 



\XV1I 

UN NATIONALISTE ATHÉNIEN 

Septembre 1902. 

Ayant peine à retrouver ce petit buste de Démos- 
thène que l'on a caché dans la demi-ombre du cor- 
ridor de Pan, je m'avisai du parti le plus chimérique 
et me renseignai auprès du gardien des antiques. 

— Démosthène? redit-il avec gravité. 
Puis, entr'ouvrant les bras avec assurance : 

— C'est moderne? 
Je rectifiai. 

— Alors, dit-il, c'était un Grec. 

— Oui, fis-je. 

Et, me laissant aller au démon du renseignement : 

— Une espèce de nationaliste athénien. 

Le gardien leva des yeux, où brillèrent Tétonne- 
ment, l'approbation, l'incrédulité. Que le gouverne- 
ment exposât un ami politique d'Edouard Drumont, 
de François Coppée et de Jules Lemaître à l'admi- 
ration des Anglais et à la copie des rapins, cela 
n'était guère croyable : toutefois, si cela était, 
c'était fort bien de la part de M. Chaumié. Tandis 
que, à défaut d'une indication, je recueillais ces 
jeux de physionomie, ma bonne étoile remit le 
Démosthène sur ma route et jamais, je l'avoue, je 



LA TERRE ET L'HOMME. 334 

ne contemplai avec un pareil intérêt la petite tête 
obstinée. 

Je lui avais donné un titre à l'étourdie, et pour me 
divertir beaucoup plus que pour correspondre aux 
strictes données de l'histoire. Mais M. Maurice Croi- 
set, dans Minerva, vient de m'apprendre que je ne 
faisais aucune erreur. « Patriote athénien » n'aurait 
pas suffi. Nationaliste, c'est-à-dire patriote tradi- 
tionnel. 

Comme je m'étais fait le docteur du gardien du 
Louvre, ainsi, mais à bien meilleur titre, M. Maurice 
Groiset peut être appelé mon docteur. Il professe un 
cours de littérature grecque au collège de France, 
cette vieille citadelle de l'hellénisme, et son frère, 
M. Alfred Groiset, exerce les mêmes fonctions chez 
les latinants de Sorbonne. Les deux frères Groiset 
sont les auteurs d'une grande Histoire de la littéra- 
ture grecque, qui est, je crois, la mieux au courant 
des derniers travaux. 

Il n'est donc pas injuste d'admettre une opinion 
de M. Maurice Groiset sur Démosthène. La causerie 
trop brève dans laquelle il la développe fourmille 
d'allusions directes à nos luttes, à nos soucis, à nos 
débats contemporains. Mais toutes sont voilées et 
discrètes: ce n'est pas M. Groiset qui se permettra 
d'écrire crûment, à propos d'un roi de Juda, le nom 
de Lacenaire. De pareilles fautes de goût, peu sup- 
portables dans l'histoire de la barbarie judaïque, 
sont exclues par définition d'une étude de l'atti- 
cisme. 

Les mots n'y sont donc pas. Mais voici la chose. 
L'Athènes du iV^ était menacée par le roi de î\Iacé- 



332 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

doine. Démosthène faisait de son mieux pour la 
secouer. En vain, ou à peu près. Cependant le péril 
est net, et le patriotisme n'est pas éteint. Pourquoi, 
comment ces forces naturelles sont-elles sans action 
et sans influence, en dépit de l'ardeur et de l'activité 
d'un homme d'État clairvoyant? Pour nous faire 
comprendre l'échec de Démosthène, INI. Maurice 
Croiset nous présente Isocrate avec son parti : 

Un groupe d'hommes, important par le nombre, par la 
considération, par l'intelligence, incline, pour des raisons 
d'ailleurs diverses, à des concessions, à des atermoiements 
qui paralysent l'énergie de la défense. Dans ce groupe, un 
personnage est particulièrement digne d'attention : c'est 
Isocrate. Athénien de pure race, sincèrement attaché à sou 
pays, honnête, doué d'une intelligence nette, très apte à 
raisonner, il est de ceux qui ne sentent pas la nécessité 
d'une résistance désespérée. Les revers, les mécomptes ne 
semblent pas le toucher vivement : il s'attache à l'idée d'un 
accord avec le roi de Macédoine, et il s'y tient jusqu'à son 
dernier jour. 

Avec un grand sens de l'histoire, M. Croiset ne 
s'attarde pas aux explications personnelles et anec- 
dotiques. Si Isocrate n'avait été qu'un esprit chimé- 
rique ou qu'un optimiste naïf, il aurait entraîné 
moins de gens à sa suite. Un trait du caractère d'un 
seul homme, si distingué soit-il, ne peut rendre 
compte d'un grand parti qui se maintient, qui dure, 
qui s'obstine à l'action ou à l'inaction. 

La diversité des personnes représentait ici une 
diversité fondamentale de pensées. Isocrate avait une 
idée, et Démosthène une autre idée. Ils n'avaient 
pas « la même conception de la patrie ». Cependant, 
comme le fait observer notre auteur tous les deux 
aimaient bien Athènes., 



LA TERKE ET L'HOMME. 333 

Démoslhène était un patriote athénien au sens le 
plus particulier qui se puisse attacher à ce mot : la 
ville, la banlieue et les colonies, voilà les intérêts 
matériels, moraux et politiques qui le passionnaient 
tout d'abord et auxquels il voulait que l'on sou- 
mît le reste. Isocrate pensait plutôt à l'hellénisme. 
Athènes lui plaisait comme centre du monde grec, 
et dans la mesure où elle devait représenter toute la 
Grèce. 

Ne vous hâtez pas de penser, comme ne manque- 
rait pas de le faire M. de Saussine, cet auteur du 
Voile de Tânil, qu'il avait l'esprit plus « large » que 
Démosthène. Il l'avait seulement un peu moins ré- 
fléchi. 

La conception hellénique, nous dit M. Croiset, était chez 
les Grecs du v« et du iv° siècle, trop faible, trop intermit- 
tente, trop llottante et trop détendue en quelque sorte, pour 
produire régulièrement tous les effets du vrai patriotisme. 
Il eût été par suite extrêmement fâcheux que l'idée de la 
petite patrie se fondit trop vite dans celle de la grande 
sous l'influence d'un mouvement intellectuel d'origine res- 
treinte. Une grande force morale eut été détruite, sans être rem- 
plarée par une autre. 

C'est ce qui se produisit malheureusement. Le 
panhellénisme était un thème de rhétorique, l'inté- 
rêt athénien, une réalité. Isocrate et ses amis 
lâchaient la patrie pour une ombre. 

L'origine des rhéteurs panhellénistes, celle du 
thème qu'ils exploitaient, fourniraient, s'il était pos- 
sible de s'y arrêter, de nombreux sujets de rappro- 
chements. Mais je voudrais transcrire une utile défi- 
nition : « La vraie patrie » de ces rhéteurs « était 
donc la Grèce tout entière, mais, il faut bien le dire, 



354 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
la Grèce considérée d'une manière quelque peu 
abstraite, plutôt dans sa fine essence intellectuelle et 
morale que dans sa pleine réalité historique ». 

Combien de nos contemporains devraient recon- 
naître leur conception de la patrie dans le patrio- 
tisme vague de l'adversaire de Démosthène : 

La grande patrie avait commencé dès lors à le séduire, 
et peut-ùtre la vision qu'il s'en formait altérait-elle en lui 
déjà le vrai patriotisme. Ce qu'il aimait d'Athènes, ce qu'il 
en louait surtout, c'était son rôle intellectuel et moral ; et 
il est probable qu'il ne sentait pas, comme les véritables 
hommes d'Etat, ses compatriotes, à quel point ce rôle élu l 
étroitement lié à une action politique indépendante. 

Le panhellénisme ne pouvait être réalisé que peu 
à peu « par une politique suffisamment et très éner- 
giquement attachée à la défense des intérêts tradi- 
tionnels ». Voilà ce que Démosthène comprenait 
bien, cependant que chez Isocrate prévalait de plus 
en plus « un idéal de pacification universelle et de 
justice, sans racine dans le passé et sans application 
possible dans le présent ». 

Aristophane avait déjà donné un nom à cet idéal : 
« les Nuées. » 

L'analyse du Panégyrique, du discours Sur la paix 
met à nu les causes de l'erreur d'Isocrate ; mais l'ana- 
lyse du Philippe la montre en action. Le souvenir 
d'Athènes semble s'être évanoui de la pensée du 
grand orateur. Il en paraît même tout à fait consolé 
par tant de brillants horizons que les conquêtes de 
Philippe semblaient ouvrir à l'hellénisme. Les faits 
ultérieurs n'ont pas confirmé ce rêve du « bel esprit 
raffiné » . 



LA TERRE ET L'HOMME, 535 

Isocrale ne tenait plus, dans sa patrie, qu'au foyer 
d'art et de pensée « d'où rayonnaient sur le monde 
la sagesse et la beauté ». Ce qu'il aimait en elle, 
c'était moins elle-même « que cette sagesse et cette 
beauté ». « Il ne la concevait plus comme une conti- 
nuité vivante de générations, astreinte à un devoir 
héréditaire de défenf^e et d'expansion. » Son patrio- 
tisme se dégageait de la patrie. Il voulait Athènes 
sans les conditions d'Athènes : l'éclat, la splendeur, 
la beauté sans cette vigueur qui les fonde et qui les 
porte.... Or, qu'arriva-t-il? 

Des armées grecques furent écrasées par la Phalange ; 
Thèbes disparut dans une destruction barbare; Athènes 
n'obtint d'être épargnée qu'en acceptant une sujétion humi- 
liante ; Sparte fut réduite à l'impuissance. A ce prix seule- 
ment, l'entreprise contre l'Asie put être réalisée. Mais quel 
en fut le profil pour la Grèce, et pour Athènes en particulier? 
Sans doute, la culture grecque se répandit plus vite et plus 
lom dans le monde oriental qu'elle ne l'eût fait sans cela. 
S'il y eût là un avantage apparent, on put en constater bientôt 
la vanité. L'hellénisme perdit à cette diffusion trop rapide et 
trop large la meilleure partie de sa vigueur native ; sa force 
créatrice fut anéantie. 

Athènes, notamment, cessa, du jour au lendemain, d'être 
la grande productrice d'idées, de formes artistiques et lit- 
téraires, la capitale du monde intellecluel. Dès qu'elle n'eut 
plus occasion d'agir comme Étal indépendant, elle s'engour- 
dit et laissa s'éteindre la flamme vive de son génie. Ce fut 
désormais l'ombre d'une grande ville. Non seulement l'élo- 
quence se tut, mais 'il n'y eut plus en elle d'originalité puis- 
sante en aucun genre. Le Parthénon resta sur son rocher 
le témoin charmant et merveilleux d'un passé qui ne pou- 
vait plus renaître, la demeure désormais vide de la déesse 
énergique et agissante qui s'était envolée devant le maître 
étranger. 

A ce triste tableau, tracé d'une plume brillante, il 
ne manque qu'un dernier trait, et le plus sombre. 



536 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

M. Croiset, sans doute par pitié pour Athènes et 
pour sa déesse, ne dit rien de l'affreux mélange que 
les conquêtes alexandrines firent du génie grec et de 
l'indigne furie sémitique. De toute façon, ce qu'un 
Isocrate affectionnait par-dessus tout, étant le plus 
fragile, dut périr le premier : l'idée grecque» « patrie 
idéale et abstraite », « image décevante et subor- 
donnée aux variations mentales de chaque individu » 
brûla comme une fleur aux approches du vent syrien. 

Au large point de vue du Monde et de la Grèce, 
autant qu'au point de vue athénien, Démosthène 
avait donc raison contre Isocrate, Démosthène 
qui « refusait de concevoir la patrie autrement que 
comme une tradition vivante ». Il avait « l'intelli- 
gence instinctive des réalités et des intérêts de son 
pays » et, dit toujours M. Croiset, « il y avait proba- 
blement plus de vérité et par conséquent, plus de 
vraie philosophie dans ses instincts que dans les 
rêves du panhellénisme contiîmporain, qui croyait 
certainement »(ôSaussine!)« s'élever bien plus haut». 

Celui-ci préparait un hellénisme « amolli et banal» . 
L'autre tentait de continuer les gloires présentes en 
développant les puissances du passé. Je crois que 
Ton me saura gré de citer cet aperçu des principes 
politiques de Démosthène : 

Pour Démosthène, la patrie n'est pas une entité soumise 
aux vues individuelles. Il n'est pas permis à chacun de ceux 
qui se réclament d'elle d'en pi-endre ce qu'il veut, de la 
façonner en un idéal de fantaisie et d'en laisser de côté arbi- 
trairement, comme indifférent ou nuisible, tout ce qui n'entre 
que dans cet idéal. Persuadé qu'elle est tenue d'agir pour 
vivre et pour préserver ou développer sa personnalité ori- 
ginale, le bon citoyen cherche flar?s son histoire les condition n 
premières et fondamentales de cette action, qu'il veut d'ailleurs 



LA TERRE ET L'HOMME. 33? 

approprier de son mieux, cela va sans dire, aux circon- 
stances nouvelles. Il est autant que personne l'homme de 
son temps, car l'action implique qu'on regarde autour de 
soi et qu'on tienne compte de tout ce qu'on y observe. 
Mais, entre les nouveautés, il sait distinguer celles qui sont 
bonnes ; car l'attachement réfléchi à la tradition, le préserve 
des illusions, des confiances naïves et des utopies. Inter- 
prète de la conscience nationale, il essaye, dans la mesure 
de ses facultés, de l'éclairer, de lui suggérer de bonnes 
résolutions, mais il a toujours crainte de se séparer d'elle, 
averti par un instinct secret qu'en ces matières délicates et 
profondes, où l'âme tout entière est intéressée, les vues 
aventureuses et trop personnelles risquent de se tourner 
en chimères dangereuses. 

Quel programme politique que ce portrait d'un 
homme mort et consumé depuis vingt-quatre fois 
cent ans ! Les « chimères » sont « dangereuses » et 
« l'attachement réfléchi à la tradition » est bienfai- 
sant. Cherchons dans « l'histoire » « les conditions 
premières et fondamentales » de notre action poli- 
tique, et bannissons un « idéal de fantaisie » et 
défions-nous d'un sujet trop soumis « aux vues indi- 
viduelles ». Comme l'histoire des démocraties se 
répète! Gomme elle est propre à faire réfléchir les 
Isocrates contemporains! Il en est qui ne sont que 
de trop bonne foi. chères têtes fraternelles, pour- 
rait dire tout bas M. Maurice Croiset, voilà de quoi 
éclairer votre religion de la France ! 

Cette histoire de la démocratie athénienne se 
répète si bien que nos meilleurs discours ne peuvent 
que faire écho aux harangues, belles de simplicité 
et belles de force, tombées de la bouche du Natio- 
naliste athénien'. 

J'ai bien envie de raconter à M. Maurice Croiset, 

1. Cette page est réimprimée telle quelle après quatorze ans. 

22 



S58 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

en échange de son excellent {)arallèle, une histoire 
très véritable qui pourra réjouir son cœur d'helléni- 
sant, car il y verra que les grands hommes qu'il 
interprète se rient encore du tombeau. Un de mes 
amis que je sais fut rejoint, il y a exactement sept 
années*, par un de ses confrères qui venait lui pro- 
poser de la part des frères H... d'écrire des articles 
politiques dans leur journal. Mon ami, qui n'était 
guère connu que pour des essais littéraires, mais 
qui se sentait attiré de plus en plus par l'étude de 
l'évident péril national, hésitait toutefois à accepter 
cette offre aimable; car il se demandait comment 
poser les questions, par quel biais, sous quel angle 
et enfin s'il était possible de toucher un public 
devenu léger et dur. 

Incertain, il rentra chez lui et, comme il le faisait 
parfois avant que de se rneltre au lit, il rouvrit un 
vieil et vénérable exemplaire des PhUippiques tra- 
duits par M. l'abbé d'Olivet, qu'il tenait de son 
père, qui le tenait du sien, et ses yeux tombèrent, 
page 42, sur le passage si éloquent d'abord, ensuite 
si spirituel : 

.... Il vous est honteux, Athéniens, d'aimer à être séduits, 
de reculer toute opération nécessaire sous prétexte qu'elle 
ne vous est pas agréable et de ne vouloir pas comprendre 
qu'à la guerre il faut non point se laisser commander aux 
événements, mais les prévenir. Que, comme un général 
marche à la tète de ses troupes, ainsi de sages politiques 
doivent-ils marcher, si j'ose ainsi dire, à la tète des affaires; 
en sorte qu'ils n'attendent pas l'événement pour savoir 
quelle mesure ils ont à prendre, mais que les mesures qu'ils 
ont prises amènent l'événement. 

1. Au mois de mai 1893, 



[LA TERRE ET L'HOMME. 339 

\'ou8 des, Athéniens, les plus forts de tous les Grecs, en 
vaisseaux, en cavalerie, en infanterie, en revenus; et vous 
ne savez vous prévaloir de rien à propos. 

^'ous faites dans vos guerres avec Philippe comme fait 
un Barbare quand il lutte. S'il reçoit un coup, il y porte 
aussitôt la main. Le frappe-t-on ailleurs, il y porte îa main 
encore. Mais de parer le coup qu'on lui destine, ou de pré- 
venir son antagoniste, il n'en a pas l'adresse, et même il 
n'y pense pas. Vous, pareillement, si vous entendez dire que 
Philippe s'est jeté sur la Chersonèse, vous y envoyez du 
secours; s'il est aux Thermopyles, vous y courez : s'il tourne 
lie quelque autre côté, vous le suivez, à droite, à gauche, 
comme si vous étiez à ses ordres. Jamais de projet arrêté, 
jamais de précaution. Vous attendez qu'une mauvaise nou- 
velle vous mette en mouvement. 

— Quelle histoire des bons Français depuis 
trente ans et depuis cent ans! se dit mon ami, en 
fermant le livre et en le rouvrant, pour relire et 
pour mieux songer. 

Ce Démosthène aidant, il se demanda s'il n'y 
avait pas quelque chose de profond, d'éloigné, d'à 
long terme, mais d'utile et d'unique à proposer à la 
France contemporaine dans le sens de prévoir, de 
parer et de prévenir^ 

« Pourquoi pas? » 

Le soir même, il écrivait aux frères II... qu'il 
acceptait. 

APRÈS QUATORZE ANS 

On trouvera dans la seconde préface (191.")) de Kiel 
et Tanger la suite de la vie et des aventures de ce 
dernier texte de Démosthène au début du xx" siècle, 
On vient de voir qu'il commençait à nous hanter cinq 
ans entiers avant la fin du xix'..., De l'article de la Ga- 
zette de France, qu'on vient de lire, il a passé dans 



340 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

l'Action française, en 1905, a servi en 1910 d'épigraphe au 
tïers livre de Kiel qui se trouve intitulé, comme par un 
fait exprès, « Inertie et mouvements ». De là, A a sauté 
dans les glorieuses colonnes du Temps pour être com- 
menté sans signature par M. André 'Tardieu, puis, 
avec signature, par M. René Pinon. La guerre lui a 
donné un surcroît de signification et de pertinence. 
M. Georges Batault qui le transcrivait avec raison le 
•22 janvier 1916 dans la Gazette de Lausanne, ajoutait 
non moins justement que les « Harangues et les Plai- 
doyers du plus grand orateur de l'antiquité devraient être 
un objet de méditation pour les hommes d'État qui ont 
la charge périlleuse des intérêts des pays alliés et 
surtout pour les parlementaires qui font preuve d'un 
sens politique si médiocre » ! C'est sans doute pourquoi 
M. Léon Bérard en voulut lancer une phrase à la tri- 
bune de la Chambre pour souhaiter la bienvenue au 
ministère Briand, l'exhortant à inarcher désorynais à la 
tête des événements comme un générai à la tête de ses 
soldats. Enfin, Maurice Barrés a cité la même page en 
modèle et en règle aux gouvernements hésitants qui 
se laissent devancer par un adversaire dont ils n'ont 
pas deviné la tactique. 11 l'a fait d'après une belle tra- 
duction que lui en forgea tout exprès le directeur de 
notre École d'Athènes, M. Fougères. Depuis, notre ami 
Louis Dimier a repris le texte grec, l'a serré de plus 
près et de nouveau vaincu, mais nous n'avons pu nous 
empêcher de rester fidèle à la composition de l'abbé 
d'Olivet qui avait charmé, obsédé, éclairé cette ancienne 
soirée de notre jeunesse où nous nous demandions à 
quoi doit réfléciiir l'écrivain politique et dont la voix 
toute française (dans le français des belles traductions 
de l'ancien régime) nous répondit pour l'orateur qui 
mena le deuil de l'indépendance athénienne : prévoir 
pour prévenir, manœuvrer, pour n'être pas manœuvré, 
pour n'être pas agi, agir. 
Un de nos grands amis, M. l'abbé Delfour, nous 



. LA TERRE ET L'HOMME. 541 

a adressé, fin 1915, une lettre parue, sans nom d'au- 
teur, dans l'Action française, qui confirme avec une 
exactitude parfaite les vues de M. Maurice Croiset sur 
les panhellénistes du iv= siècle; à force de concevoir 
une Athènes sans liberté, ils noyèrent leur patrie dans 
l'Asie barbare. 
Voici cette lettre : 

C'ef^t l'honneur du prophélisme nationaliste d'avoir fait 
revivre pour l'instruction des Français du xx' siècle une 
page admirable des Philippicjues où IJémosthène décrit avec 
tant de force, quelques très fâcheuses conséquences du 
régime démocratique et parlementaire. Après un assez 
grand nombre d'années, hélas! la lente opinion française 
est presque renseignée. Il ne dépend que d'elle de savoir 
pourquoi <■ tel belligérant manœuvre et pourquoi tel autre 
est manœuvré ». 

On peut ci-aindre seulement que, faute d'être complété, ce 
tardif progrès de l'information française ne soit exploité 
par les Allemands et ne tourne, en définitive, ou ne paraisse 
tourner an profit de leur cause. 

Ke vonl-ils pas se dire? : » Enfin! enfin les Français re- 
connaissent l'exactitude de cette double équation établie 
par notre Droysen : Athènes égale France, et Macédoine 
égale Prusse. Or, l'Athènes qui lutte contre Philippe et 
Alexandre est une Athènes décadente et corrompue, inca- 
pable de présider désormais aux destinées de la grande 
civilisation. Au contraire, la Macédoine a une vie débordante 
qui va subjuguer l'Asie et créer cette civilisation qui s'ap- 
s'appelle l'hellénisme. Habemus confltcntes Gallos: les Fran- 
çais s'inclinent tien, cette fois, devant l'écrasante supério- 
rité de l'Allemagne contemporaine, héritière certaine de la 
Macédoine conquérante. » 

A cela, il ne serait peut-être pas impossible de répondre. 
Les Allemands n'auraient le droit de triompher de leur 
fameuse équation droysénienne que si l'histoire s'arrêtait 
deux siècles après la mort d'Alexandre, soit aux environs 
de l'an 100 avant Jésus-Christ. Malheureusement pour eux, 
elle a continué et, en continuant, elle a fait s'écrouler tous 
les châteaux construits en Orient par l'imagination macé- 
dono-prussienne. 

D'une part, en efTet, l'hellénisme, œuvre d'Alexandre, s'est 
révélé de qualité inférieure. Mélange kolossal d'Asie à demi- 



3W QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

barbare et de Grèce décadente, il forme par rapport à la 
grande civilisation une sorte de schisme qui va se perdre, 
après quelques siècles, dans le byzantinisme. 

D'autre i:iart, Athènes vaincue a fait l'éducation de Rome 
victorieuse et dirigé vers l'Occident ce grand courant de la 
civilisation gréco-latine qui va devenir la civilisation gallo- 
latine et catholique. 

Que les Allemands se targuent d'avoir reçu en héritage 
la mission conquérante de la Macédoine. Cette mission 
qu'ils n'ont pas encore remplie d'ailleurs, mais qu'ils ont 
déshonorée déjà, n'a pas toute l'amplitude qu'ils supposent. 
Ils vont faire triompher dans les bazars d'Orient le com- 
merce et l'alexandrinisme, ce qui constitue une culture plu- 
tôt médiocre. Et pour combien de temps? Car la force qui 
dure n'est pas du côté de la Macédoine, mais du côté d'A- 
thènes unie à l'éternelle Rome. 

Voilà une constatation qu'il ne serait peut-être pas inutile 
de joindre quelquefois au commentaire chronique de la 
page fameuse de Démosthène... Oui, même affaiblie par le 
parlementarisme démocratique, Athènes (ou la France) re- 
présente en face de la Macédoine (c'est-à-dire de la Prusse) 
non pas seulement l'écrasante supériorité de la culture, 
mais le triomphe de la force durable. 

M. l'abbé Delfour a tout à fait raison, c'est à l'esprit 
de civilisation occidentale que l'avenir appartient. Il 
suffira donc à nos Athéniens de pratiquer à la romaine 
cette science politique conçue par nos Aristote, et de 
redevenir fidèles à leur propre nature, toute raison, 
toute sagesse, pour triompher, en fin de compte, de la 
barbarie. 

Mais il reste essentiel de s'arranger pour vaincre, 
en premier et non en dernier lieu, sous le nom et sous 
les drapeaux de la France, et non pas sous le nom de 
quelque autre peuple choisi, qui pourait hériter de 
notre expérience, de nos arts, de notre savoir. 



XXVIII 
LE MIRAGE D'ORIENT 



.. Une philosophie de soleil où tout se 
distingue.... 

Pierre Lasserre. (1901) 



Novembre 1901. 



Moi aussi, j'ai vu l'Orient. Je l'ai vu quelques 
heures et lui dis adieu sur-le-champ : avec quelles 
mélancolies, ce mardi d'une fin avinl 1896, comme 
je descendais à la tombée du soir les pentes de l'Hy- 
mette sur la route d'Athènes ! En rapportant l'idée 
des berceaux brillants du soleil, chaque pas qui 
m'éloignait me pénétrait d'une amertume salubre 
et mâle comme l'accent du vent de mer. 

L'Attique n'est pas l'Orient. C'est exactement le 
contraire de tout ce que notre imagination peut at- 
tacher à ce terme d'oriental. C'est le pays de la 
nuance et du sourire, de la grâce dépouillée de toute 
mollesse, des plaisirs vigoureux bien tempérés par 
la vertu. Il m'était difficile de ne point en aimer tous 
les moindres aspects, que je découvrais chaque jour, 
quand un heureux caprice m'entraînait à travers la 
campagne d'Athènes. Je connaissais Colone et Ce- 
phisia, Eleusis, les deux Phalères et la péninsule 



544 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

d'Acte. Sans quitter ces choses divines, il me 
vint le désir de les embrasser toutes à la fois d'un 
regard, et c'est ainsi qu'un beau matin, après avoir 
gravi la fine aiguille du Lycabète, je pris la route de 
l'Hymette qui me paraissait tout voisin. L'air de ce 
beau pays est si pur qu'il est presque impossible à 
un étranger de ne pas se tromper souvent sur les 
distances. 

Je dus cheminer fort longtemps, sous le dur soleil, 
dans une campagne chauve comme la main et par- 
faitement solitaire. Une multitude de petites collines 
à la croupe desquelles se jouent des sentiers pares- 
seux, défend l'abord de la montée proprement dite. 
Quelques bouquets de thym (visités par l'abeille, en 
dépit des mauvais propos des voyageurs) échappent 
çà et là d'entre la pierre incandescente. De loin en 
loin un pin couleur de bronze étend son ombelle 
pieuse et charge le vent chaud du rude parfum de 
ses fleurs. Mais un détour soudain modifie absolu- 
ment le paysage. Un bocage apparaît, si touffu et 
chargé d'une senteur si fraîche qu'on ne se défend 
pas de songer aux berges d'un fleuve et à la profon- 
deur d'une vaste forêt. 

Un filet d'eau froide a creusé ce vallon, procréé 
cet ample jardin. Les Athéniens m'avaient averti 
des délices de Césariani, mais le lieu me surprit, 
rien ne m'ayant permis de le concevoir si char- 
mant. 

Des arbres éternels, ces nobles arbres, orgueil etjoie 
du bassin des mers helléno-latines, aucune essence 
ne manquait; pin, olivier, laurier, cyprès, chacune 
prospérait et riait selon sa manière. Mais J'y comptai 



LA TERRE ET L'HOMME. 345 

aussi le chêne vert et blanc et, je crois, les dieux 
me pardonnent, de grands tilleuls, sous leur pâle 
feuille nouvelle. Tout cela magnifiquement élancé. 
De beaux troncs lisses projetés et comme étirés 
jusqu'au ciel, attendaient presque d'y loucher pour 
épanouir leur ramure. 

L'ancien couvent de Césariani, sa chapelle, la 
métairie qu'on a essayé de tirer de toutes ces ruines 
disparaissent dans ce petit océan de claire verdure. 
Trois colonnes d'un marbre rose, peut-être le der- 
nier débris d'un antique temple à Cypris que les 
archéologues ont cru relever en ce lieu, semblent 
naines et misérables dans la forêt de ces troncs 
sveltes et délicats, blancs comme de la chair. Seule, 
à l'écart des arbres et des herbes qu'elle nour- 
rit, la fontaine dégorge son petit flot glacé sous le 
rocher natal ajusté en forme de toit. Je me couche 
à l'entrée de cette grotte vénérable, abreuvoir des 
troupeaux et therme rustique des pâtres, altique 
rendez-vous des Chloé primitives et des anciens Da- 
phnis. C'est en effet le pur paysage de l'idylle et, 
comme si la flûte allait éveiller les échos, je m'at- 
tardai longtemps à y réciter l'églogue de Virgile et le 
sonnet bucolique de Cervantes. 

Midi me remit en chemin. Reposé, rafraîchi, le 
manteau roulé à l'épaule, il était maintenant déli- 
cieux de faire un effort. Le sentier fut vite perdu. 
Mon plaisir en fut prolongé. L'Hymette se compose, 
à cet endroit, d'un étagement de terrasses, dont 
chacune fort médiocre semble annoncer à chaque 
instant la découverte de l'autre versant. Mais les pia- 



346 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

teaux superposés se multiplient au fur et à mesure 
de la montée. 

Elle dura deux heures. Enfin un petit cône qui 
était sur la gauche me parut dominer de beaucoup 
tous les environs. Les pieds en sang, les cheveux 
collés à la tem.pe, je me traînai vers lui comme au 
sommet probable de toute l'échiné. 

J'y fus accueilli d'un grand vent et d'un froid 
extrême, mais l'horizon qui se découvrait à la vue 
me fit négliger ces misères. J'en oubliai même de 
me retourner pour donner, comme je m'en étais fait 
la promesse, mon premier regard aux lieux de l'At- 
tique. Cette belle Attique fut oubliée. L'Orient seul 
épanoui depuis la moitié de l'Eubée jusqu'à l'ex- 
trême pointe de Sunium, l'Orient et le chœur des 
premières Cyclades, Céos, l'île d'Hélène, la fine Bel- 
bina bombée comme un bouclier sur le plat de la 
. mer, cette mer elle-même aussi fluide, aussi légère, 
aussi éthérée que le ciel et trempée dans ses profon- 
deurs d'une magnifique lumière, l'Orient et son ciel 
où l'oblique soleil promenait des flammes limpides 
et creusait une suite indéfinie d'arceaux azurés, cet 
imperturbable Orient m'enveloppa de sa sereine 
stupeur pacifique et je le saluai comme un grave 
mystère d'unique volupté. Les nymphes insulaires 
glissaient nonchalamment sous le pli de la nappe 
bleue. Ni la mer, ni les terres, ni même le ciel ne 
paraissaient capables de défaire le lien qui les entre- 
mêlait, et la douce beauté de toutes ces choses sen- 
sibles y tenait le cœur prisonnier. 

C'est en vain que, du côté du nord, de hautes et 
massiA'es montagnes encore coiffées de leur neige, 



1 



LA TERRE ET L'HOMME. 347 

le Péîion, la chaîne de l'Olympe de Thessalie me rap- 
pelaient quantité de fables austères comme la nais- 
sance du monde ou les premières origines de la dé- 
fense de l'Hellène nouveau-né contre les peuplades 
d'Asie. Je cherchais sur la mer le sillage brillant de 
la fuite d'Hélène ou la conque de roses sur laquelle 
apparut la déesse dans sa beauté. Toutes les séduc- 
tions chantaient vers ce lointain d'une pureté sans 
pareille, sur les roches d'onyx et d'or, sur les fines 
écailles de la mer et du ciel. Les déclivités molles 
du paysage depuis la cime d'où je le contemplais 
jusqu'à l'horizon éloigné invitaient elles-mêmes à 
la rêverie du bonheur et du plus indulgent. Plus 
de héros : des dieux. Et les dieux eux-mêmes sem- 
blaient s'évanouir dans un immense amour sans 
bornes, dans le pur sentiment d'une complaisance 
infinie. 

Tel était, du haut de cette seconde montagne de 
l'Attique (le Pentélique est la première), l'abîme 
oriental où se noyaient ensemble mon esprit et mes 
yeux. L'aboiement d'un chien de berger, qui courait 
avec son troupeau, me tira tout à coup du songe, 
.le me retournai donc et revis, dessinée avec ses 
hameaux, son port, son Acropole, avec son golfe 
et les grandes îles prochaines, la plaine attique en 
sa merveille de diversité. De sorte que ce caractère se 
détacha avec une force inouïe. Face à cet Orient qui 
opposait sa vague et brillante unité, trop semblable 
à la confusion, je ne pus m'empêcher de crier en 
moi-même : Netteté, netteté! comme en d'autres 
affaires on peut s'écrier vo/w/j^é.r La distinction, la 
découpure de ces détails et de leur ensemble écla- 



348 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

talent si bien que, par un phénomène harmonieux, le 
ciel participait de la diversité des figures, chargé 
d'une flotte de petits et de gros nuages qui le mar- 
braient. Ces théories de longues vapeurs subtiles, 
voguant sur le sol déboisé, s'y peignaient aussi bien 
que sur le miroir de la mer. 

Tout vivait et luttait; tout disait la peine ou la 
joie, le rire et les larmes, avec les innombrables 
nuances qui tiennent le milieu entre ces états. Que 
d'humanité! Que de grâce! Que de légèreté et de 
profondeur! 

En me récitant cette litanie, je disais, en son- 
geant aux ouvriers de tant de merveilles : 

— Le beau naturel , l'art divin ! 

Mais le ciel mouvant se chargeait de nuées de plus 
en plus lourdes. Le golfe Saronique se teignit de 
cendre et de nuit. Et, bien que l'Orient toujours 
serein fût échauffé de l'ardeur céleste et marine, 
le froid se faisait vif; la position devenait presque 
intenable sur la montagne. D'ailleurs, comme jadis 
au milieu des dèmes attiques, Athènes souriait sous 
l'orage et me conseillait doucement de chercher 
un abri. Pourquoi ne pas le dire? On le devinerait. 
En me rendant au juste conseil athénien, je rêvais 
en secret de lui échapper. Je rêvais au mystique 
brasier de l'Orient sur lequel m'attachaient de longs 
regards chargés de curiosité douloureuse. Blondes 
îles pétries dans l'argent liquide et dans l'or! Onde 
merveilleuse épanchée, m'eût-on dit, des substances 
supérieures! Clarté vaste et profonde où le monde 
entier communie! Lorsque j'eus consenti à les 
quitter enfin, ce fut à reculons que je descendis 



LA TERRE ET L'HOMME. 349 

de la crête, mais je la remontai dix fois, découvrant 
à chaque retour une beauté nouvelle aux vapeurs 
éloignées, mourantes, de Céos, au long corps élégant 
de l'île d'Hélène, au bouclier de Belbina fondu dans 
l'azur! 

Dix fois, je ne sais quel lyrisme, uni comme un 
parfum aux noms des beaux lieux répétés, noya ma 
volonté dans toute sorte de vœux absurdes et d'im- 
possibles espérances- Je savais et savais fort bien 
quelles cyclades se découvrent de l'Hymette, et je 
me demandais cependant si ma vue ne saurait pas 
joindre les autres par delà l'horizon, les nommant 
toutes jusqu'à Samos, jusqu'à Lesbos, et je ne sais 
pourquoi le nom de Milo me retint aussi fort long- 
temps : 

— Cette Milo, disais-je, en forme de croissant de 
lune! 

La descente eut lieu cependant. Elle fut lente. 
Elle fut vaine, ou à peu près. Ma mémoire flottait 
dans la poudroyante lumière. C'est en vain que l'Hy- 
mette se vêtit, ce soir-là comme tous les autres, d'un 
réseau de pourpre dorée et que les asphodèles ondu- 
lèrent en chœur sur les pentes de mon chemin. Au 
seuil de la grave déesse, devant les fanaux allumés, 
je chancelais encore comme l'homme que le vin d'Asie 
a troublé. 



XXIX 

POUSSIN ET L'OCCIDENT 



A Monsieur Adrien Milliouard. 

Décembre 1902. 

Vous avez publié un jour dans votre excellente 
revue de rOccident un beau et juste éloge de Nicolas 
Poussin. Tous les dévots et fidèles de ce grand 
homme (il n'a pas simplement des admirateurs) ont 
appris à vous estimer, à vous chérir dirai-je encore, 
depuis que vous avez écrit qu'il était un « héros *, 
le héros d'une race, d'une tradition et d'une civili- 
sation. 

Permettez-moi de l'avouer : je vous altendais à 
Poussin. 

Poussin n'est pas un méridional, puisque le 
peintre des Andelys, comme il s'appelait, est né 
dans une de ces boucles charmantes de la Seine 
dont vous avez su parler avec poésie. Compatriote 
de Malherbe et de Corneille, il est encore plus par- 
fait que ces deux grands poètes ; son art sévère se 
réclame encore plus justement que le leur des leçons 
de Rome et d'Athènes, Or, sur les deux points 
d'Athènes et de Rome, je craignais de nous croire 
menacés d'un grave désaccord de pensée. Votre 



LA TERRE ET L'HOMME. 351 

façon crentendre la poésie et la critique annonçait 
le goût de la tradition. Mais cette tradition, vous 
paraissiez tenir à l'entendre et à l'interpréter, d'une 
manière un peu excentrique : non sans alarmes, je 
me demandais si vous n'iriez pas enfler la troupe de 
ces esprits qui opposent grossièrement à la Renais- 
sance le moyen âge. ou même au dix-septième le 
seizième comme plus vivant ou comme plus libre, 
quoique imparfait. 

M. Ferdinand Brunetière ne manquerait pas 
d'écrire ces deux termes, libre et vivant entre deux 
paires de guillemets : tels quels, et employés ainsi 
à contre-sens, ils me paraissent d'un ridicule si élo- 
quent que nul artifice typographique ne peut l'ag- 
graver. La vie, la liberté distinguées de la perfec- 
tion, qui est la limite de la vie, l'apogée de la liberté ! 
H eût été fâcheux de voir un homme de votre nais- 
sance, Parisien de vieille race, et de votre mérite, 
écrivain de très grand talent, tomber dans ces héré- 
sies qui sont des sottises. Votre notion de l'art et du 
génie occidental faisait mes délices, mais je n'y étais 
guère en paix. C'est dans cette inquiétude que vous 
étiez guetté à Poussin. 

Ou, me disais-je, il aime, entend et sent Poussin: 
et sa notion de l'occidental se ramène à peu près à 
ce que l'on entend par classique. Ou il ne l'aime 
pas : et toutes nos craintes ont raison, et les parties 
excellentes de son esprit ne l'empêcheront pas d'être 
dit indigne de vivre. Votre étude de VOccident a 
résolu la question en votre faveur. Vous avez marqué 
avec vérité le caractère de votre héros. 

« Pour être suprêmement l'homme de son pays, 



S52 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

lui fallut-il quitter son pays. » Sa France, sa vraie 
France, il la trouva à Rome, dans la Rome de Ra- 
phaël et de ses élèves tout d'abord, puis dans la 
Rome antique. L'Antiquité grecque et latine dans 
lesquelles nos professeurs paraissent voir une sorte 
de folk'lore comme un autre, une histoire et une 
Mythologie comme les autres, si Ton en juge par ce 
que dit l'un d'eux de son « éducation raanquée » 
(ohî bien manquée et toujours à refaire), cette Anti- 
quité apparut à Poussin dans son trait le plus gé- 
néral, dans sa ligne la plus abstraite : en sa mé- 
thode, un acheminement à l'humanité. 

Peu d'hommes ont senti à ce point ce que l'on 
pourrait appeler l'essentiel, l'éternel de l'Antique. 
« Ce qu'il demandait », dites-vous fort bien « aux 
marbres et à la Colonne Trajane, ce n'étaient point 
tant des formes et des motifs qu'une certaine façon 
d'être un homme ». Ajoutez, Monsieur, la meilleure. 
Donc la seule. 

« Les paysages de Poussin, tel le Diogène ou 
V Apollon et Daphné, montrent de belles masses 
d'arbres, épaisses et s'étageant comme on en voit 
dans ces pays de Seine dont il était né. Mais c'est 
de Rome qu'il avait appris cette noble façon de les 
construire. » Peut-on mieux dire, je vous le de- 
mande, monsieur? Mais, on ne le peut pas, j'en jure 
par le beau cyprès qui sert de marque distinctive à 
votre revue*. On trouve à chaque instant dans 
Poussin la saveur définie du terroir séquanais, mais 
il le forme à la romaine. Ce beau mélange gallo-latin 

1. Le cyprès que la revue l'Occident portait pour insigne à son fron- 
tispice. Tant pis si c'était un peuplier. 



LA TERRE ET L'HOMlVffi. S^T, 

fait aussitôt songer à la haute et plus ancienne com- 
binaison du latin et du grec. 

Malherbe et Corneille ont été des Latins presque 
purs. Si ce n'est déjà fait, on renoncera bientôt, 
pour Corneille, à la bizarre théorie qui veut que la 
force de ses thèses morales lui soit venue d'un 
atavisme Scandinave, l'apparentant à la philosophie 
gothique de Kant. Le théâtre de Corneille e.st une 
casuistique perpétuelle : qui connaît, même super- 
ficiellement, le kantisme sait qu'il n'y a rien de plus 
opposé à la casuistique. Ajoutez à la Normandie, 
l'Espagne; à l'Espagne, la province de Casuistique 
et, si vous voulez, celle de la Chicane, vous obtenez 
les « petites patries » de Pierre Corneille; mais sa 
grande' patrie, dans sa magnificence, sa précision 
et, je le veux, son étroitesse, c'est cette Rome qui 
apprit aux Français le droit, l'administration, la 
théologie, la politique et la discipline de guerre. 
Votre Poussin sait tout cela, monsieur. Mais, de 
beaucoup plus curieux et plus pénétrant, il découvre 
et révèle autre chose. 

Quoi donc? Voulez- vous passer par le Salon carré 
avec moi? Une fois là, vous me mènerez en courant 
devant le Diogène ou devant le Portrait. J'admire 
aussi ce Diogène., rien n'est mieux ordonné que les 
étages de l'architeclure végétale : aucun temple ro- 
main n'est plus solide, ni de structure plus ration- 
n(?lle. Quant' au Portrait, monsieur, je voudrais que 
quelqu'un qui eût mérité de la patrie fût jugé digne 
d'emporter cette toile dans sa maison et de l'y 
garder jusqu'à la fin de ses jours : il serait assez 
honoré, assez récompensé du spectacle <Je ce mag»i- 

23 



554 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

fique visage, taillé, lui aussi, comme les plans d'une 
maison parfaite ou d'un jardin sublime et devant 
lequel je ne puis m'empêcher de songer à la noble 
tête de notre Mistral. Mais l'enthousiasme épuisé 
devant ces merveilles, ce serait à mon tour de vous 
prendre le bras et de vous prier de lever un peu le 
menton afin d'atteindre, tout au-dessus d'une porte, 
jusqu'aux figures du Miracle de saint François- 
Xavier. On voit mal ce tableau qui est mal placé. 
Mais il est difficile de s'en détacher quand on l'aper- 
çoit. 

Vous avez dû en faire l'expérience. La toile, 
célèbre, montre une des plus belles figures du 
Christ qui soient comptées dans toute l'histoire de 
l'art : il est beau comme un Apollon ou, dit mon 
Dimier, comme un Jupiter Tonnant, sorte de réplique 
française au Christ de la Transfiguration. Il épanouit 
dans les nues, au-dessus des anges, qui le soutien- 
nent, sa poitrine, sa tête et' ses bras florissants. Mais, 
sur terre, la grande figure de femme, inclinée, déjà 
redressée, qui se voit de profil au-dessus du corps 
revivant, personnifie selon mon sens ce qu'il con- 
viendrait d'appeler l'atticisme de Nicolas Poussin 
et peut-être celui de tout le grand style français. 

La statuaire grecque a trouvé, la première, des 
lignes pareilles : simples, gracieuses, souples, mais 
de quelle vigueur! C'est en suivant la Grèce que 
l'école de Rome inventa son dessin. Mais, voyez, 
l'Italie elle-même semble vaincue par la ferme ligne 
française. Je ne sais quelle fleur de noblesse et de 
naturel s'ouvre ici, avec une inexprimable décence. 
Vos yeux peuvent faire le tour du Salon carré : vous 



LA TERRE ET L'HOMME. 555 

songerez aux trois muses de Praxitèle, vous évo- 
querez la Polymnie accoudée, mais toute forme ita 
lienne fondra dans la clarté de la jeune Française 
(peu importe qu'elle soit née au Transtévère) qui 
apparaît comme la muse même de Poussin. 

Animal onduleux et fort, élégant et puissant, on 
en peut tout attendre ou tout craindre quand il lui 
plaira de bondir. Ce ne sont pas les dîneuses de Véro- 
nèse, ni les grasses fdles dorées que Giorgione nous 
sert comme de beaux fruits, ni cette éclatante Laura 
de Dianti, ce n'est même pas la famille féline de 
Vinci qui éveillera dans l'âme pareil émoi, ni émoi 
de celte qualité. J'y reviens : la sculpture grecque! 
Seule, cette sculpture nous donne ainsi l'idée d'une 
extrême richesse de mouvement, de passions, d'élans 
et de forces, mais arrêtés, mais définis, étant à leur 
comble. On peut imaginer une peinture supérieure, 
meilleure poésie, éloquence ou philosophie plus 
forte : il n'est pas de style supérieur. Voilà. Poussin, 
c'est notre style à la hauteur qui l'approche de Phi- 
dias. Poussin, c'est la France sublime. 

Cette certitude établie, rendons-nous au Petit 
Palais, ou plutôt allez-y, monsieur et cher confrère, 
car je n'ai pas envie d'être horripilé de nouveau, et 
donnez à votre visite le caractère d'une descente de 
justice. Mon ami, M. Henri Mazet, critique d'art, 
vous guidera s'il le faut. Étant dépositaire d'une 
partie de la puissance publique, munissez-vous de 
juges, de prévôts, de greffiers, de bourreaux et de 
leurs goujats. Ayez des chevalets, des claies et des 
poires d'angoisse. Ne négligez pas la corde pour 



35fi QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

l'estrapade, ni la potence, ni la roue. Car tout sera 
bon qui pourra servir à venger convenablement ce 
scandale du Petit Palais. Le corps du délit pourra 
vous échapper tout d'abord. Vous aurez lieu d'ad- 
mirer quelques Rembrandt incomparables, des Pater 
et des Hobbema : un mode d'exposition plus que 
favorable, flatteur, permet de prendre une idée juste 
de chaque ouvrage, ces chefs-d'œuvre s'y détachent 
en perfection. Mais Poussin se présentera enfin à 
vos yeux. Ou plutôt, dans le bas d'un cadre bien 
doré, les sept majuscules qui composent ce nom. 
Vous chercherez l'ouvrage. Vous ne le verrez pas. 

Il y est, monsieur. Mais il n'y est pas. Le cadre 
n'est point vide. Vous en verrez sortir de beaux bras 
nus, des draperies harmonieuses, peut-être des mor- 
ceaux de gradin ou de banc de marbre. Mais la 
«cène dans son entier, vous ne la verrez pas, car 
elle est invisible : tout au plus s'il sera possible de 
conjecturer s'il s'agit d'un sujet analogue au Mas- 
sacre des Innocents. Un jour avare tombe à regret 
sur cette partie de l'exposition, une grille malencon- 
treuse défend au spectateur de faire le moindre 
recul et le bout de muraille chichement mesuré au 
cadre qui porte les lettres du nom généreux semble 
laisser couler sur lui, pour toute clarté, son dédain : 
— Voilà qui est assez bon pour lui ! 

Monsieur et cher confrère, je ne me flatte pa»de 
juger un tableau que je n'ai pas pu voir, et ce peut 
bien être une croûte, mais une croûte de Poussin doit 
être excellente à montrer. J'aurais d'ailleurs compris 
qu'on l'eût remisée par pudeur pour la mémoire de 
ce maître et de ce héros. Or, on l'a exposée d'une 



LA TERRE ET L'HOMME. 367 

telle façon qu'il n'y a plus qu'à en rougir pour noire 
pays et pour notre temps. J'ai honneur d'exposer 
au Conseil Municipal nationaliste de la ville de Paris 
que, Poussin, c'est le style sublime de la France 
et qu'il convient, dès lors, d'infliger tout au moins 
le supplice des verges aux Goths, Ouades, Hurons, 
Huns et Topinambous qui manquent de respect à 
cette grande ombre. 

APRÈS QUATORZE ANS 

Il me parait impossible de réimprimer ces pages 
sans noter les progrès accomplis par l'esprit public de 
la France dans l'admiration de Nicolas Poussin. Le 
mérite en revient en très grande partie à un petit 
nombre de dignes zélateurs de cette gloire, M. Adrien 
Mithouard, notre ami M. Louis Rouart, notre ennemi 
M. Paul Desjardins. Les Allemands mêmes s'en sont 
mêlés comme de tout. 

Mais l'initiative première doit être rapportée, à notre 
ami, collaborateur et compatriote, l'architecte Henri 
Mazet, né à Bédariddes (Provence), actuellement sous- 
lieutenant sur le front, qui, le premier, ramena l'atten- 
tion sur la correspondance de Poussin, dont il publia 
dos extraits dans la revue l'Action française en janvier 
et février 1902, près d'un an avant que fût écrit le 
chapitre qu'on vient de lire. 

« Sa grande gloire est négligée », s'écriait Mazet au 
seuil de son anthologie. Et il accusait la part démesurée 
faite dans l'exposition du Louvre à Rubens et le misé- 
rable accueil réservé à Poussin « dont l'art est supé- 
rieur ». M. Mazet dévoilait d'admirables lettres du 
grand artiste. Il faisait admirer l'indépendance de 
Poussin répondant à ce reproche: « Le génie de Poussin 
veut agir si librement que je ne peux pas seulement lui 



358 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. 

indiquer ce que celui du Roi désire du sien », par le beau 
cri : « Je n'ai qu'une main et ma débile tête, et ne peux 
être secondé de fer sonne ni soulagé.-» Grâce à Mazet, l'on 
a connu aussi ces paroles : « Les choses esquelles il y 
a de la perfection ne se doivent pas voir à la hâte, mais 
avec temps, jugées avec intelligence; il faut user du même 
moyen à les bien juger comme à les bien faire. Les belles 
filles que vous avez vues à Nîmes ne vous auront, je vous 
assure, pas moins délecté l'esprit que les belles colonnes 
de la Maison Carrée, vu que celles-ci ne sont que de 
vieilles copies de celles-là. C'est, il me semble, un grand 
contentement lorsque, pour mes travaux, il y a quelques 
intermèdes qui en adoucissent la- peine; je ne suis jamais 
tant excité à prendre de la peine et à travailler comme 
quand j'ai vu quelque bel objet. Hélas! nou^ sommes trop 
loin du soleil pour y pouvoir rencontrer quelque chose de 
délectable. » 

Le lecteur comprendra sans peine avec quelle fierté 
nous pouvons revendiquer pour les nôtres cette part 
dans la renaissance de la gloire et de la justice. 



XXX 

LA FRANCE ET L'AMÉKIOUE 



Mai 18',)5. 

J'ai verrouillé ma porte, j'ai baissé mes rideaux. 
Une journée entière, j'ai voulu repasser les fortes 
impressions, les leçons instructives que m'avaient 
données, lorsqu'elles paraissaient dans un journal, 
les notes d'Amérique de M. Paul Bourget. Tout un 
jour, j'ai suivi le profond analyste. Je me suis mêlé 
de mon mieux sous sa conduite à la vie d'0utre-Me7\ 
J'ai relu d'un trait ses deux tomes. J'ai ainsi revécu 
deux grands mois de réflexions quotidiennes et 
ramassé en quelques heures une longue série d'émo- 
tions intellectuelles. 

J'avoue que c'est un rude effort. On sort de là un 
peu brisé. Non que cette lecture ait rien de mono- 
tone ou qu'on cesse un instant d'y être retenu par 
l'éveil incessant de très hautes curiosités. L'auteur 
qui est un philosophe grave et un enquêteur extrê- 
mement consciencieux, sait composer un hvre. Il le 
compose avec esprit. Il sait à chaque page soutenir, 
rappeler et renouveler l'intérêt. Il sait comme on 
illustre les idées par les faits et comme on éclaire 
les faits par les idées. Bien mieux, idées et faits, 
tout cela lui inspire une véritable passion.. 



3ê0 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Les pages d'Outre-mer se terminent sur cette 
belle pensée de Gœthe : « Quand on ne parle pas des 
choses avec une partialité pleine d'amour, ce qu'on 
en dit ne vaut pas la peine d'être rapporté.... » 
Mais ce texte n'est pas une simple fleur d'épilogue. 
Notre voyageur s'en est souvenu, je crois, à chaque 
lettre qu'il formait. Par là, cet OuLre-mer^ anec- 
dotier et généralisateur tout ensemble, est bien l'un 
des plus rares livres qui aient paru depuis des an- 
nées. 

C'est le sujet qui donne une lassitude indicible. 
Si je parlais à des Anciens et qu'il leur fallut sug- 
gérer l'idée du malaise où nous plonge cette pein- 
ture de la vie d'extrême-Occident, je prierais ces 
Anciens, lettrés de Rome ou d'Athènes, de relire 
la page où l'historien Dion-Chrysostome nous peint 
une cité demi-barbare, établie près de la Chersonèse 
taurique, aux frontières du monde grec; on y voit 
un peuple d'hommes vêtus de noir, qui ne semblent 
appartenir à aucune race connue, n'offrant à 
l'étranger ni fables ni histoire; ils ont l'air de sortir 
tout formés du brouillard qui les cerne. Encore les 
barbares de Dion-Chrysostome avaient-ils conservé 
le goût des poèmes d'Homère. S'il leur manquait de 
quoi peupler le monde du bi^iit de la gloire, ils se 
confinaient dans un silence discret; mais les Améri- 
cains de ce livre nous remplissent les yeux et les 
oreilles dû tumulte de la pensée; leurs erreurs ou 
leurs fautes sont publiées si bruyamment qu'elles 
tendent à faire la loi à l'univers. • 

Mais comme l'action s'y dépense ! Comme le lluide 
humain s'y jette et s'y prodigue! Une terre abon- 



LA TERRE ET L'HOMME. Û61 

dan le, un milieu riche et fort alimente, stimule 
cette activité sans répit. Je n'y ai pas senti la fraîche 
nouveauté d'un monde : en cent ans, l'Amérique a 
crû, mûri, presque vieilli; ce qui est nouveau ici, 
ce n'est plus la nature, mais l'ordre social, les rap- 
ports de la vie humaine. Et cet ordre nouveau donne 
vivement et presque violemment la saveur de tous 
les genres de beauté qui naissent de l'effort, du tra- 
vail et de la concurrence du genre humain. Vingt 
races s'exaspèrent à lutter pour la vie et pour l'opu- 
lence ; elles lutteront d'ici peu pour la domination : 
mais pour le moment elles oublient encore ce désir 
de régner; elles songent à peine à prendre cons- 
cience de leur propre nature. Un souffle vague les 
emporte à des buts très précis qui nous semblent, à 
nous, misérablement contingents. IMais ce souffle est 
puissant, comme celui des milliers de machines qui 
sont à l'œuvre de New-York à Chicago et à San 
Francisco, et des rivages de la Nouvelle-Angleterre 
aux extrêmes défrichements du Far V\est.Ce souffle 
exige une immense combustion d'énergie vitale. 
Figurez-vous celte combustion et ees énergies; 
figurez-vous ces hommes; tâchez en quelques heures 
d'en voir l'ensemble et le détail.^Vous saurez comme 
un beau spectacle est pénible. 

Le livre achevé, je suis descendu dans la rue. J'ai 
respiré notre air. Il est toujours léger, paresseux et 
mobile. Il était hier frais et pur. C'était l'air d'un 
premier crépuscule d'avril. Il me donnait une sur- 
prise gracieuse. Il me faisait sentir au dehors de 
moi-même, comme je le sentais au fond, la douceur 



362 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

d'être en France, et d'y vivre et d'y être né. Et je 
rendais grâce à voix haute, comme le Pharisien, de 
n'avoir pas été au nombre des Gentils ni dans la 
troupe des Barbares. J'appelais par leur nom tous 
ces dieux indigènes, qui sont causes secrètes, res- 
sorts dissimulés de mes peines et de mes joies, de 
mes antipathies et de mes préférences. Et je sentais 
en moi, vivace, ce qui, d'après Bourget, manque aux 
Américains : une essence et une nature, un ensemble 
de goûts, de quoi me définir et de quoi m'affirmer. 

Je me réjouissais de ne point me sentir astreint à 
faire aucun effort pour tracer la frontière de ce qui 
me distingue : des milliers d'ascendants, placés dans 
des conditions peu différentes de celles où me voici 
placé, se sont chargés de faire en mon nom cet 
effort. Ils l'ont fait peu à peu, de génération en géné- 
ration. J'ai reçu en naissant tout le produit de ces 
efforts insensibles et séculaires, constitué en habi- 
tudes que l'éducation confirma. Double et précieuse 
tradition, dont l'une m'a été transmise par le sang, 
l'autre par le livre ou la parole. Je n'ai plus, grâce à 
elles, à créer ma personne mais à la diriger. 

Les gens qui passent dans la rue ont eu cette 
même fortune. C'est une de ces anciennes rues de 
Paris, près des quais glorieux où roule notre Seine 
antique et, sauf quelques brocanteurs juifs ou mar- 
chands de vins allemands, la population y est de 
pure souche française. Aucune maison neuve. Ici 
fut l'hôtel Guénégaud. L'on y joua le Cid pour la 
première fois. Cette fenêtre, ornée d'un pignon aigu, 
éclaire la petite chambre où vécut Bonaparte simple 
officier, dans une de ses crises de misère et de co- 



LA TERRE ET L'HOMME. 363 

1ère. Autrefois, une plaque^ marquait la destinée mé- 
morable de la mansarde. L'incurie ou quelque vicissi- 
tude politique serontvenues à bout du souvenir écrit, 
d'ailleurs bien inutile. C'est une mode du dehors 
que les inscriptions trop voyantes. Elle a sa raison 
d'être chez un peuple d'hier, à qui la préoccupation 
constante « d'étoffer le présent avec du passé » 
donne les chances de la vie. Mais notre passé est en 
nous. Il vit en nous. Deux cents pas me peuvent 
rattacher indifféremment aux contemporains de 
saint Louis, si je vais vers l'aiguille de la Sainte- 
Chapelle et, si je vais vers l'Institut, à Marguerite 
de Bourgogne ou au cardinal Mazai'in. 

Il est sept heures, des violets délicats se répandent 
sur la face méridionale du Louvre, si bien éclairée 
par le soir que tous les traits de la sculpture et 
jusqu'aux détails des balustrades de fer forgé 
semblent sortir du monument, se détacher dans l'air 
et nous peindre leur noble histoire. Cependant une 
foule jeune et légère accourt; la sortie des bureaux, 
des ateliers vient de sonner. Je n'ose dire combien 
cette heure de vie un peu fiévreuse m'est chère. Et 
ce soir-ci, elle me retient plus que de coutume; elle 
me charme mieux. Grâce à ce troupeau débandé,' 
harmonieux pourtant, de Parisiennes en course, 
j'éprouve bien comme il est vrai que je suis rentré 
d'Amérique. 

Ces petites ouvrières, dont quelques-unes sont 
presque de jeunes dames, qui passent et s'em- 
pressent d'un train si alerte et si vif, semblent porter 

1. Après la plaque la fenêtre qui en portait la trace a disparu 
aujourd'hui. Ellei-egardait le Pont-Neuf. 



364 QUAND LES FRAx\ÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

en elles le contraire le plus exact de cet « individua- 
iisme » à l'américaine, que l'auteur d'Outre-Mer ma 
montré toute la journée. Assurément, toutes, les 
jolies et les laides, les jeunes et les vieilles, n'ont 
autre chose dans la tète qu'un homme ou plusieurs 
hommes, un enfant ou plusieurs enfants. Elles se 
sentent faites pour être amantes et mères; quelques- 
unes amantes ou mères seulement : toutes sachant 
d'instinct qu'elles ont moins à vivre pour leur compte 
que pour le dépôt, qui est en elle, des intérêts, des 
goûts, des traditions, des formes enfin de leur race. 
Je ne sais quelle voix leur redit en secret la mythique 
parole d'Antistius à Carmenta : « La femme doit 
aimer l'homme et l'homme doit aimer Dieu «. Ce 
qu'elles ont sur le visage, c'est le reflet de cet 
instinct que le souci, le soin, l'art de plaire sont 
essentiels à la fortune et à la félicité de leur vie. 

Heureusement pour nous, heureusement aussi 
pour elles, et quels que soient le nombre et le degré 
des perverses anomalies qu'il est d'usage d'attribuer 
à ces fillettes de Paris, elles n'ont pas encore d'âme 
au sens où Mme Vincent et Mme Astié de Valsayre 
veulent bien entendre ce mot. Les plus froides, les 
plus passionnément égoïstes, les plus décidément 
intéressées subissent néanmoins ce profond senti- 
ment qui est le trésor, conquis par leur race, que 
l'unique « fin » de la femme est l'homme, et qu'en 
dehors de l'homme il n'est pour une femme ni vrai 
« refinement » possible, ni raisonnable « exciie- 
ment ». Toutes sont résignées à inspirer ainsi moins 
de respect, d'estime ou de considération, si ce 
régime leur attire plus d'hommages; hommage, ici, 



LA TERRE ET L'HOMME. 3G5 

veut dire amoiir^ Et les passants que j'aperçois, 
emportes dans ce tourbillon de jupes fraîches et 
sombres, paraissent d'ailleurs résolus à s'opposer de 
tout leur cœur à l'égotisme anglo-saxon. L'allure de 
leur flânerie semble marquer qu'à choisir un genre de 
féminisme, ils opteraient pour celui de M. Dumas 
ou même de M. Prévost contre celui d' Emerson. 

Comme je reviens sur mes pas, sous les hautes 
corniches des bâtiments de la Monnaie, semblables, 
dans la nuit, au rebord d'un aqueduc romain, les 
bouquinistes ferment les dernières boîtes à livres. 
Je rejoins quelques jeunes gens qui s'étaient attardés, 
aux mourantes lumières, sur les exemplaires an- 
tiques. Ils ont la bonté de me résumer leurs impres- 
sions. Je trouve à cette causerie un charme de plus. 

Quelque altération qu'ait subie en France, depuis 
cent ans, le fond de l'intelligence, les impressions 
qu'ils me communiquent offrent ce trait commun 
d'être choses pensées, raisonnées et coordonnées. 
Ils ne donnent point des faits tout crus. Les chiffres 
mêmes sont parés par ces jeunes Français d'une 
vague philosophie et la moindre anecdote recèle 
comme un germe et un commencement d'idée géné- 



1. Ainsi, au féminin, plus encore qu'au masculin, la France repré- 
sente un progrès sur l'humanité. J'ai rlécrit à la fin de mon Ahetiir de 
l'hilelligence, quelques images féminines du relour sur soi à l'anglo- 
saxonne : égoïste ou généreux, ce retour caractérisé par la culture 
énergique ou voluptueuse, mais jalouse, de la personne, éloigne assu- 
rément du type humain supérieur qui conseille à la personne de s'ou- 
blier et de se donner au meilleur objet possible. Suivant la plus haule 
civilisation religieuse et morale, qui est aussi la plus sociable, la 
vraie Française est plus que femme, et les 'lois mêmes de son se.xc 
l'aident à s'élever au-dessus de lui quand elles aflinent dans sa na- 
ture affectueuse et vibrante le sens de la valeur de tout ce qui 
unit la race des hommes (1916). 



366 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

raie, une tendance obscnre à venir figurer dans une 
suite de déductions justes et rapides. 

Leur tour d'esprit classique, dont Hippolyte Taine 
nous a fait penser tant de mal*, me suggère, une 
fois de plus, ce soir, mon soupir de soulagement : je 
ne suis plus hors de chez nous, et tout m'en est 
garant, ces entretiens comme ces eaux, comme ce 
ciel et ces jeunes femmes coquettes, dont la fuite en 
profil perdu luit dans le soir longtemps après qu'elles 
nous ont dépassé. Je sens tout cela bien à nous et 
je m'enivre avec plénitude de ce sentiment de re- 
prise et de retour. 

Quelque chose m'affligerait : ce serait qu'il fallût 
en réintégrant notre France, prendre aussi congé de 
de ce livre et de son auteur. Cela n'est guère néces- 
saire, heureusement. Le maître et le guide est bien 
nôtre. Je ne crois pas forcer le vrai en écrivant que 
tout au fond l'objet direct et décisif de son enquête 
en Amérique était de nous contraindre, par un exa- 
men de nous-mêmes, à nous mieux voir et à nous 
aimer plus fidèlement. 

Nous ne nous aimons pas assez, en tant que nation. 
Trait singulier, c'est aujourd'hui, quand Famour- 
propre a pris, sous les noms les plus différents, une 
merveilleuse puissance d'expansion dans les esprits 
et les sensibilités de chacun, que se produit un 
engouement pour tout ce qui est contraire au senti- 
ment national; je ne parle, il est vrai, que d'esprits 
cultivés, mais sots; de sensibilités fines, mais indi- 

1. J'ai déjà renvoyé à ma brochure Trois idc.es politiques, note siu- 
l'esprit classique d'après Hippolyte Taine. 



i 



LA TERRE ET L'HOMME. 567 

gentes : le peuple n'est pas entamé, malgré la décla- 
mation internationaliste; et, malgré la folie cosmo- 
polite, les vrais « intellectuels » tendent à reprendre 
une conscience énergique de leur race et de leur 
milieu les plus prochains. 

M. Paul Bourget aide à ce réveil salutaire. 

Je trouve dès les premières lignes de son récit 
celte observation décisive : « Si loin qu'on soit de 
sa terre et de toute terre, on n'a qu'à descendre au 
plus intime de sa pensée pour se retrouver citoyen, 
non pas du monde, mais du petit coin de terre dont 
on est issu. » Ceci est la clef cV Outre-Mer. M. Paul 
Bourget s'étonnera-t-il que j'aie essayé d'exprimer le 
genre d'émotion recueilli au long de ses pages en 
insistant si fortement sur mon plaisir à me retrouver 
dans Paris et à goûter, suivant un joli mol qu'il cite, 
« le fini qu'il y a dans cette ville, the finish of it > ? Je 
ne pouvais mieux exprimer la force de ses sugges- 
tions et la vivacité de ses descriptions, le perpétuel 
effort comparatif auquel son esprit nous entraîne. 

On y voit cet esprit à nu. C'est au premier abord 
un esprit fort complet et, autant que j'en puis juger 
ou préjuger, qui se complète incessamment. Quel- 
ques-uns observent qu'il change, et c'est de quoi on 
l'applaudit. On applaudit M. Bourget de changer 
en mesure, on approuve ses métamorphoses de 
s'exercer toujours dans le même sens positif, le 
plus logique et le plus favorable à une vue nette du 
vrai. Je ne suis pas des fanatiques de la vie; je ne 
crois pas que toute évolution soit avantageuse parce 
qu'elle est signe de vie. Mais l'évolution de l'esprit 
de M. Bourget va sans cesse le rapprochant du 



ôf.8 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
même point supérieur, sur lequel ses regards sont 
fixés depuis des, années et duquel il tire sa force. 

M. Bourget est un de ces rares idéalistes qui ont 
su de bonne heure atteindre la réalité. Réaliste d'édu- 
cation, il s'est bien gardé pour cela de mépriser la 
raison : ses voyages nombreux chez les plus réalistes 
des peuples, ses études d'après les psychologues les 
plus « scientifiques » et c'est-à-dire les plus empi- 
riques, lui ©nt laissé son goût de « la Httérature 
pensée ». Outre-Mer, je l'ai dit, accuse bien ces 
deux tendances; mais l'on y trouve mieux que la 
présence simultanée de ces deux tendances; on y 
voit leur accord. 

Gela tient au sérieux profond. M. Paul Bourget 
est observateur. Il est raisonneur. Mais il est aussi 
fort croyant. Il sait que les idées, engendrées par la 
vue de faits concrets, ont la destinée essentielle, dans 
l'ordre naturel, de redevenir faits concrets. Les idées 
sont des volontés qui demandent passionnément à 
s'incarner dans les personnes et les sociétés. C'est ce 
dont il tient toujours compte. C'est ce qui donne à 
ses études l'importance, à sa critique l'étendue. 

•Je sais que plusieurs de nos contemporains lui 
disputeraient à l'envi ce genre de mérite. On se 
pique aujourd'hui d'être philosophe autant que savani 
et moraliste autant que philosophe. Toutefois il fau- 
drait faire des distinctions. Outre que, de ces mora- 
listes, M. Paul Bourget me paraît le plus ancien el 
le plus éminent, jentrevois des abîmes entre sa 
façon d'étudier la morale sociale et celle, par exemple, 
de ]\I. Desjardins. La dernière est fort ambitieuse. 
En son propre nom, s^ns autre autorité que la voix 



LA TERRE ET L'HOMME. 369 

du sens intime ou de la conscience, en dehors de 
toute considération d'utilité ou de religion, M. Des- 
jardins nous ordonne de faire choix d'une idée 
directrice plutôt que d'une autre, de réprimer cette 
tendance et d'exagérer celle-ci ; sa morale est indé- 
pendante. Nommons-la anarchiste, car c'en est le 
vrai nom : rien au monde n'est peut-être plus dan- 
gereux que des programmes de conservation sociale 
assis sur de tels fondements. « Fais cela, ou la fan- 
taisie de M. Paul Desjardins, avec diverses épi- 
graphes d'Emmanuel Kant », cela pourrait servir de 
titre à l'ironique brochure qui soulagerait plus d'un 
cœur. 

M. Paul Bourget, lui, ne nous dit guère : fais 
cela. Il procède par des commandements de l'espèce 
de ceux que Kant nommait hypothétiques : « Si tu 
veux la prospérité de ta maison, de ta cité, de ton 
usine, de ton pays, fais cela ». Sous une forme moins 
scolaire, il constate dans quelles conditions pros- 
père ou dépérit un certain peuple et, de ces condi- 
tions, il observe des conséquences qui apparais- 
sent avec quelque rigueur. Il fait souvent mieux. 
Docile à la nature, il néghge tous ces beaux mots de 
peuples, de sociétés, de races, qui n'ont qu'une 
réalité générique; c'est à l'humble détail qu'il s'a- 
dresse d'abord : il le fixe, il le suit d'une étude 
minutieuse; ce n'est qu'après de longues séries de 
monographies isolées que, généralisant de place en 
place, il arrive par des conclusions étagées à des 
systèmes étendus qui se tiennent, s'imposent et peu- 
vent faire loi. 

Ses vives quahtés d'analyste le gardent de l'erreur 

24 



370 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
de détail. Cela se sent, à suivre le fil de son récit. Il 
y a là un air admirable de vérité, et de vérité con- 
trôlée. Cela ûte presque toute envie de vérifier. C'est 
à peine si j'ai senti une fois dans les pages d'Outre- 
mer une légère méfiance. Encore ne s'agit-il point 
d'un fait singulier, mais d'une appréciation générale. 
Je n'ai pas le droit de la trouver erronée. Elle me 
paraît seulement inharmonieuse. Après tout ce que 
dit M. Paul Bourget de la vie en Amérique, je ne 
crois pas qu'il ait le droit de comparer la vitalité des 
Américains, si énergique soit-elle, à la vitalité des 
Italiens de la Renaissance, car celle-ci se distinguait 
de toute autre par la beauté. Un sol immense et 
d'une fertilité qui dépasse encore tous les besoins 
de ses millions d'habitants, un dur climat pour 
aiguillonner ces besoins et les multiplier, d'autres 
conditions de nature et d'histoire ont renouvelé la 
race saxonne à son passage dans la Nouvelle-Angle- 
terre et cette race a trouvé là comme une seconde 
j-eunesse, d'une verdeur et d'une puissance inouïes'. 
Je crois qu'il aurait suffi de le reconnaître, sans faire 
intervenir de trop écrasantes comparaisons. J'admi- 
rerai tous les milliardaires qu'on voudra, à condition 
qu'on ne me les égale point à Michel-Ange, ni seule- 
ment à César Borgia. 

Au reste, certain ti-ails viennent corriger labsi- 
milation qui m'ennuie. Un des caractères de M. Paul 



1. D'ailleurs, est-il bien philosophique de définir un peuple parle 
degré de son activité? C'est la forme de cette activité, quel qu'en soit 
le degré, qui est caractéristique. Il est vrai que M. Paul Bourget 
n'étudie pas précisément un peuple ni une race, mais un moment 
d'une civilisation. Mais le genre de confusion e:^l devenu si com- 
mun que j'ai cru pouvoir en signaler un effet (note de 1895). 



LA TERRE ET L'HOMME. S71 

Bourget est qu'il excelle à n'être point dupe. L'uni- 
verselle sympathie aiguillonne la clairvoyance. Il 
goûte tout en Amérique, jusqu'à celte bizarre expo- 
sition de Chicago; ii n'exclut aucun des souvenirs 
que lui a laissés le spectacle, non pas même le sou- 
venir de- ce Parlement des religions, la « parade 
sacrée » dont la bizarrerie atteignit parfois au gro- 
tesque et que M. Frédéric Harrison vient de quali- 
fier joliment de « conférence juive présidée par un 
cardinal catholique ». Ces cardinaux, ces arche- 
vêques d'Amérique, il se les explique par le carac- 
tère du milieu qui les baigne; néanmoins il les 
juge et il nous avertit. Rien n'est curieux comme 
ses pages relatives à l'enthousiasme démocratique 
d'un Ireland ou d'un Gibbons. Ce sont des remises 
au point où l'indépendance du jugement ne fait 
aucun tort au respect. M. Bourget pense et écrit en 
« chrétien de désir » *, très soucieux de se garder du 
sophisme et de l'illusion. 

Je voudrais mentionner deux autres preuves de 
celle noble sérénité de pensée. La première regarde 
la condition des femmes aux Étals-Unis. Bien reçu 
des Américains, traduit par eux au fur et à mesure 
qu'il écrivait, M. Bourget était cent fois tenu par un 
autre souci que la plus aveugle indulgence : trop 
d'histoires de snobs courent sur les Américaines; il 
a beaucoup songé à se délivrer la mémoire de ces 
rêveries de fumoir. Voilà peut-être une étrange situa- 
tion pour parler avec liberté? Or, je recommande au 

1. C rétien de désir » est devenu catholique. 



572 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 
lecteur les deux chapitres relatifs aux femmes et aux 
jeunes filles d'Outre-Mer. Il verra un chef-d'œuvre 
d'observations courtoises, fines et concluantes. 

Outre-mer, une femme, qu'elle soit ou non mariée, 
est tenue pour l'égale, sinon la supérieure de 
riiomme. Elle est libre. Elle est respectée. Elle ne 
court presque aucun des risques à laquelle est 
exposée la jeune femme « latine ». Ouvrière ou 
grande mondaine, elle a toujours plus que des 
droits, presque un privilège sacré. Elle peut se 
donner; elle n'est point sans cesse environnée des 
pièges que tendent ici autour d'elle l'astuce et la 
force de l'homme. Elle fait d'ailleurs grande figure 
de a vertu ». Est-ce hypocrisie? M. Bourget ne le croit 
pas. Fort raisonnablement il admet ces apparences 
telles qu'elles lui sont offertes, après avoir un peu 
vérifié, je pense, et présente deux explications suc- 
cessives. 

La première, d'ailleurs fort juste, viendrait à 
l'esprit de chacun : c'est l'influence puritaine. Le 
vieux levain de la Réforme est resté la secrète raison 
de ces mœurs, mais non la seule. La seconde est 
plus simple et plus subtile : simple, parce qu'aucun 
philosophe réaliste ne peut la négliger, subtile puis- 
que les menus fols qui nous viennent parler de la 
jeune femme slave, germaine ou anglo-saxonne pour 
l'opposera la Française n'ont jamais poussé l'analyse 
si loin : 



Il y a, dit M. Bourget, aux rapports si étrangement dé- 
concertants de l'Américain et de l'Américaine une raison 
plus profonde encore, du moins à mon avis, et physiolo- 
gique, celle-là. Mais quand il s'agit des lois qui régissent 



LA TERRE ET L'HOMME. 373 

les relations des sexes, il fauttoujours en revenir à la phy- 
siologie. Si les Orientaux, par exemple, ont réduit leurs 
femmes à un affreux état d'esclavage et de dépravation, 
c'est qu'ils les ont aimées avec la plus violente sensualité. 
Or il se cache dans toute sensualité un fond de haine parce 
qu'il s'y cache un fond de jalousie bestiale. Si tout en lais- 
sant, dans le monde latin, plus de liberté aux femmes, nous 
n'acceptons pas sans révolte l'idée de leur indépendance et 
de leur initiative personnelle, c'est que nous éprouvons, à 
travers des raffinements de toute nuance, un peu de ce 
qu'éprouve l'Oriental. La sensualité et le despotisme de la 
jalousie sont là. 

Si l'Anglais, au contraire, laisse à l'Anglaise tant de liberté, 
c'est que le climat, la race, la religion ont maté davantage 
en lui l'ardeur du tempérament. Le sera, juvenum Venus de 
Tacite est aussi vrai des jeunes gens d'Oxford qu'il était 
vrai des jeunes gens germains du i" siècle. Tous ceux qui 
ont étudié de près les jeunes Américains s'accordent à dire 
qu'ils sont, sur ce point, pareils aux jeunes Anglais et plus 
froids encore. Il suffit de penser aux conditions où s'est fait 
le pays pour comprendre qu'il doit logiquement en être 
ainsi.... Vingt causes ont empêché la race de se développer 
du côté de la volupté. Les arts et la littérature sont choses 
récentes, en sorte que l'imagination passionnelle n'a pas eu 
non plus ce dangereux aliment. Un petit fait est étrange- 
ment significatif. 11 n'y a pas aux Etats-Unis une statue 
entièrement nue. 



Cette condition de la femme d'Outre-Mer, qui est 
un des plus .singuliers phénomènes du monde, est 
ici conditionnée rigoureusement. Mais condition- 
ner, c'est circonscrire ; et circonscrire coupe net à 
ces idées de généralisation hâtive et caduque que 
nous voyons si ridiculement pulluler. Il est loisible 
d'admirer l'Amérique; mais, si l'on prétend l'imiter, 
il sera convenable de créer tout d'abord le terreau 
physique, moral et social sur lequel ont pu s'élever 
ces mœurs autochtones. 

M. Paul Bourget est très pénétré de ces raisons. 



574 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Il les applique avec une •égale lucidité à l'étude et 
à l'analyse impartiales delà Démocratie Américaine ; 
c'est ici la seconde merveille de son livre et la nou- 
velle marque de cette aptitude à bien voir et à voir 
tout. 

L'organisation sous-jacente de cette Démocratie 
fort jalouse de son nom, de ses droits, de son renom 
démocratiques lui apparaît comme une sorte de 
combinaison de sous-monarchies, de sous-princi- 
pats financiers. Chacun des énormes ouvrages qui 
composent l'énorme travail américain est incarné 
dans un homme ou un très petit nombre d'hommes, 
■identifié avec lui ou avec eux. «... Presque tous 
les grands chemins de fer... sont au pouvoir d'un 
très petit nombre d'individus. Dans certains cas, 
un seul homme se trouve possesseur de la majo 
rite des actions. Dans d'autres cas, ces actions 
se répartissent entre quatre ou cinq capitalistes. 
D'autres fois, les intérêts représentés par un groupe 
de ces capitalistes sont si forts que le reste des 
porteurs de part préfère leur abandonner la libre 
direction de l'entreprise. De là, résulte dans cette 
direction ce caractère d'autocratie.... » 

Cet autocrate du chemin de fer américain, ce 
« magnat » ne se borne pas à tracer des lignes; il 
fonde au bord de ces lignes des villes, exploite des 
mines, peuple des régions : 

Il est habitué à (les amplitudes d'entreprises égales à 
celles d'un premier ministre... Il lui a fallu déployer des 
qualités de grand diplomate pour lutter aujourd'hui contre 
une compagnie rivale, demain contre un gouverneur d'Etat. 
Il a livré des batailles, formé des ligues. Il a dû, pour que 
l'affaire marchât comme elle marche, enrégimenter des mil- 



LA TERRE ET L'HOMME. 575 

liers d'hommes, choisir parmi eux les plus habiles, leur 
commander comme Napoléon commandait à ses officiers et 
à ses soldats. C'est un pouvoir non plus décoratif et hona- 
rifique, mais un pouvoir réel, agissant avec une responsabilité 
immédiatement contrôlée par le succès ou l'insuccès. Au sens 
féodal de ce mot, ces gens sont des princes.... 

Mais ce genre de principal se distingue de la 
« ploutocratie » proprement dite, en ce que la ri- 
chesse ici est de l'action et que celte action, l'exer- 
cice de ce pouvoir, durent encore aujourd'hui sous 
les yeuxdes milliers de sous-œuvre que l'on emploie. 
Le chef d'une de ces terribles associations pour la 
richesse est aussi actif, aussi laborieux que le der- 
nier de ses commis et de ses ouvriers. Tel est l'as- 
pect présent des rapports du travail et du capital. 

Mais déjà ce présent se transforme. Cet aspect 
changera. Personne ne peut dire ce que feront pour 
éviter la rupture de l'équilibre les fils de ces mil- 
liardaires, les fils de leurs subordonnés. Il est tou- 
jours assez aisé d'établir pour un certain point arrêté 
du temps et de l'espace une organisation sociale. Le 
difficile est d'acquérir pour cette organisation la du- 
rée, c'est-à-dire la possibilité de se plier au change- 
ment. Cela est surtout difficile, et il faut le dire, 
impossible, en démocratie. 

Toutefois, les indications que l'on vient de lire 
sont de nature à éclaircir ce qu'il y a sans doute 
d'invraisemblable, et d'absurde même, dans cette 
simple idée d'une démocratie prospère. Les Améri- 
cains, dit en substance M. Paul Bourget, mettent 
sous cette idée le sens le plus contraire à celui que 
nous lui prêtons. 

Conçue et pratiquée de la sorte, la démocratie se trouve 



376 QUAr^D LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

produire, non plus comme chez nous, un universel nivelle- 
ment, mais bien au contraire des inégalités étonnantes entre 
les individus, qui forcément se dévorent les uns les autres. 
La loi de la concurrence vitale opère là comme dans la 
nature à tel point que par moment, cette démocratie donne 
l'impression d'une aristocratie, j'allais dire d'une féodalité. 
Le président d'un grand chemin de fer, le propriétaire d'im 
grand journal, le patron d'une grande usine à New-York, à 
('.hicago, à Saint-Paul ont plus de pouvoir réel que n'en a 
un prince. Seulement, ce sont des princes qui se sont faits 
eux-mêmes et une pareille conquête est à la portée de tous, 
pourvu qu'ils eti aient la force. Une égale possibilité sociale, 
telle est la formule de la démocratie en Amérique. Une 
égale réalité sociale, telle est sa formule en Europe, et parti- 
culièrement en France depuis la Révolution de 1789. Je n'en 
connais pas de plus contradictoires. 

Au risque de quelques redites, j'ai tenu à citer 
les conclusions, si sensées et si belles, par les- 
quelles M. Bourget nous montre comment a tour- 
né la démocratie américaine pour n'être point une 
révolte contre la nature. Je répéterai que le temps 
(et très peu de temps !) va bien compliquer tout 
cela. Le seul problème de la transmission, sinon 
des fonctions, à tout le moins des fortunes, et, de 
plus, la condensation croissante des populations, la 
réduction des espaces libres et vierges, l'appauvris- 
sement des possibilités naturelles vont donner du 
fil à retordre aux optimistes. 



M. Bourget marque un autre trait, actuellement, 
favorable aux destinées américaines, mais un trait 
sujet à passer, sauf changement absolu dans les 
institutions. Les États-Unis ont leurs tyrans : ils 
ont éc^alement, comme les avaient les démocraties 



LA TERRE ET L'HOMME. 577 

antiques, leurs esclaves. Ces esclaves sont les étran- 
gers fraîchement émigrés. Les hôtes, [les « métè- 
ques » comme l'on disait à Athènes, qui, en France, 
nous font la loi, accomplissent ici les besognes infé- 
rieures. 

Le fait, dit M. Paul Bourget..., me paraît dominer toute 
l'histoire du mouvement social aux États-Unis... Il en éclaire 
les apparentes contradictions. Ce fait, c'est la présence dans 
les classes d'en bas, d'un contingent étranger, si considé- 
rable qu'à certaines mmutes l'Américain, né en Amérique, 
de parents américains, apparaît comme une espèce d'aris- 
tocrate, trop fier pour servir des maîtres quels qu'ils soient, 
trop intelligent pour s'assujettir aux petites besognes de 
détails et comme naturellement destiné par son imagina- 
tion, par sa persévérance, par sa volonté, a enrégimenter 
dans ses entreprises des cohues d'immigi'ants dont il 
emploie et paie brutalement la main-d'œuvre. Ce paradoxe 
exagère à peine la réalité. 

Et M. Paul Bourget en donne mille preuves. Le 
temps me presse trop pour les analyser. Mais elles 
sont bien décisives. 

Il faut seulement ajouter que ces néo-Américains, 
ainsi réduits à l'état d'ilotes, sont en majorité des 
Allemands, des Scandinaves, des Italiens, des Irlan- 
dais, tous révolutionnaires, tous partagés entre les 
rêveries de l'anarchisme et les systèmes socialistes, 
et trop nombreux et trop fortement nationalisés 
d'autre part pour s'assimiler promptement. 

« Regardez-y de près, s'écrie M. Bourget, ce n'est 
pas une guerre sociale que ces épisodes annoncent, 
cest uneguerre de races. » Et M. Paul Bourget étend 
presque à toute l'Europe cette réduction qui est une 
demi-solution. 

Si le problème social n'est aux États-Unis qu'un problème 



578 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

de nationalités*, le problème politique de l'Europe arniée 
jusqu'à en mourir est-il autre ctiose? Tant il est vrai que les 
idées et les constitutions, les doctrines et les systèmes ne 
sont que des apparences sous lesquelles travaille un petit 
nombre de faits, toujours les mêmes depuis que le monde est 
monde, toujours irréductibles et réels comme la durée et 
l'étendue, conditions premières de tout notre être, de toute 
notre activité, de nos triomphes et de nos désastres : — et 
parmi ces faits, le plus irréductible, le plus réel, le plus 
essentiel, le seul essentiel peut-être, demeure la Race. 

Voilà, développée, la pensée maîtresse déjà re- 
marquée dans les Sensations d'Italie (1891) et dans 
Cosmopolis. Mais quelque chose de neuf s'y ajoute 
dans Outre-Mer : c'est une analyse précise, une 
analyse enthousiaste de ce système fédéra tif qui, 
d'après Bourget comme d'après Tocqueville et Clau- 
dio Jannet, a fait la force des États-Unis d'Amé- 
rique et, seul, leur donne quelque prise sur la 
durée. 

Le particularisme dans les États et dans les villes, 
c'est aujourd'hui la cause et l'effet de la quantité de 
vie développée partout sur cet immense territoire ; 
ce sera peut-être demain le lien, le terrain d'une 
entente entre les races ennemies, à défaut d'une 
fusion qui apparaît, à chaque instant, plusimpossible. 
Je ne peux que vous signaler la masse énorme 
de faits et de maximes recueiUis par M. Bourget 
en faveur de cet admirable régime fédératif. Mais 
je veux ajouter avec le sentiment d'une joie pro- 
fonde qu'il n'hésite pas à conseiller aux Français le 
remède qui a si bien réussi aux Américains. C'est 
un remède naturel. C'est un remède antique, s'il 
est vrai que ce furent ces pactes fédéraux qui firent 

i. Ces remarquables paroles prennent un sens très fort en 1916. 



LA TERRE ET L'HOMME. 579 

fleurir si longtemps, le corps de la Grèce ^ selon l'admi- 
rable expression de Montesquieu : notre Monarchie 
française fut également fédérale dans la constitution 
de ses pays d'État. 

M. Bourget parle, à un endroit de son livre, d'une 
prochaine enquête sur la France moderne, une 
enquête pareille à celle qu'il vient de conduire sur 
l'Amérique. Je le supplie de ne point perdre de vue 
ce projet ; on entrevoit un très beau livre, digne en 
tous points du livre parfait dont je viens de parler. 
Ce sera un livre d'idées et aussi un livre d'action, 
un de ces puissants répertoires de faits analysés, 
qui, dressés contre la sottise et contre l'erreur, — 
la sottise sentimentale et l'erreur née de l'ignorance 
ou de la déraison — valent mieux qu'une armée de 
cent mille hommes, selon la parole attribuée à 
Louis XVÏII et digne de ce roi. 



XXXI 

JOYEUSE ANGLETERRE 



Février 1904. 

L'autre jour, par une véritable après-midi de prin- 
temps où ne manquait pas le soleil, les passants du 
Strand de Londres m'ont appris ce qu'est le sourire 
de la joyeuse Angleterre dont les Anglais parlent 
volontiers et que nous avons peine à concevoir. Les 
trottoirs fourmillaient de marchands de journaux 
et de petites vendeuses de mimosas disparaissant 
sous les touffes d'or. La chaussée roulait flot à flot 
son épais charroi. Du haut en bas des murs enfumés, 
la lumière frappait avec une rage indiscrète. Do- 
rures, glaces des magasins, carrosserie scintillante, 
tout ce luxe solide qui est fait pour reluire à tra- 
vers le filtre des brumes, éclatait crûment, presque 
cruellement. Les disparates dont la ville est pétrie 
sortaient du demi-jour qui les compose et les unifie 
d'ordinaire, et des détails d'un archaïsme théâtral 
et dur s'accusaient çà et là au milieu de la violente 
modernité. J'ai pris un de ces hauts cabriolets sus- 
pendus que nous nous obstinons à appeler comme 
eux des cabs ; j'ai couru dans la direction que l'on 
pense, vers le Pont de la Tour. 

C'est un des bons endroits pour s'enfoncer au 



LA TERRE ET L'HOMME. 381 

cœur le spectacle de la joie historique de l'Angle- 
terre, des raisons matérielles et morales de cette 
grave joie. Tous les promeneurs ont eu soin de l'in- 
diquer; mais, en eussions-nous été prévenus cent 
fois, dix Taine eussent-ils précédé dix Bourget et 
cent Chevrillon, la sensation, fùt-elle plus attendue 
encore, est si vive qu'elle paraît inépuisable de nou- 
veauté et de fraîcheur. Ce vieux donjon, ces tours 
gothiques, ces gardiens costumés comme le furent 
leurs arrière-grand-parents, ces odeurs de denrée 
coloniale et de tannerie qui partent des entrepôts et 
des bassins ouverts non loin de là, mais auxquels 
aboutit le commerce du monde, comme dans certains 
coins odorants de mon vieux Marseille, ces longues 
processions de navires devant lesquels le pont-levis 
se partage en grinçant au bout de ses chaînes, et, 
lorsqu'il se rabat, l'élan rythmique de la foule im- 
patiente d'échapper au double barrage, ce large va 
et vient d'hommes et de bêtes, de chars à tout mo- 
teur et de toute allure, mais rapides ou lents, expri- 
mant le même effort de vie furibonde, — tout le 
curieux tableau prenait un sens d'autant plus clair 
que les plus petits traits en étaient parfaitement 
nets et donnaient de toute leur force. J'y pouvais 
mettre quelquefois une date ou un souvenir histo- 
rique précis, l'un frais d'hier, l'autre âgé de six ou 
sept siècles, mais toutes ces choses, les jeunes, les 
vieilles, avaient beau se désaccorder et contraster 
pour l'œil au point de le choquer un peu : aucune 
n'évoquait l'idée froide de curiosités de vitrine et 
toutes conspiraient à se soutenir et à s'entr'aiderpar 
la continuité d'une même histoire. 



382 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

Voici, semblait crier la lumière paradoxale de ce 
beau jour, tous les éléments composites qui forment 
ce paysage humain : je les éclaire et les souligne, 
mais c'est pour affirmer leur intime unité. 

Comme il s'enrichit de tous les temps, ce paysage 
s'accroît et se fortifie de tous les pays. Il est impos- 
sible de réussir une aussi parfaite conciliation des 
bénéfices d'un cosmopolitisme outré avec les avan- 
tages du plus âpre et du mieux défendu des nationa- 
lismes. Où vont ces coureurs si allègres, si certains 
de la direction et si renseignés sur le but? Que 
signifie ce pas ferme, lourd et rapide, la force inté- 
rieure qui jaillit des yeux grands ouverts? Les misé- 
rables mêmes ont ce rayonnement qui doit naître 
dans la paix d'une âme parfaitement instruite de la 
forme de son destin. 

Un problème bien résolu ne laisse aucune place à 
l'inquiétude. La solution peut être dure, médiocre 
ou désagréable : elle est, c'est le g-rand point! Il 
semble bien que les Anglais possèdent une solution 
qui propose au bonheur de chacun sa première 
assise. Ils ont conçu de certaine manière la vie de 
leur nation et, cette conception que tout leur sug[- 
gère ou leur confirme, ils la pratiquent point par 
point. Le globe entier sera leur fournisseur. Ils 
seront les courtiers et les régulateurs du globe. On 
produira pour eux. Ils seront les intermédiaires 
répartiteurs du producteur universel. 

Je vois bien que les conditions nouvelles du monde 
moderne ont obligé les philosophes et les hommes 
d'État de l'Angleterre à retoucher, plus ou moins 
profondément, cette conception fondamentale du 



LA TERRElET L'HOMME. 383 

pays; mais la philosophie, la politique, l'économique 
même prévoieul une situation qui n'est pas encore 
établie et dont les mœurs ne sont pas encore tou- 
chées. D'ailleurs le nationalisme anglais fut peut- 
être plus remarquable sous sa vieille forme libre- 
échangiste et libérale que sous sa forme protection- 
niste et conservatrice, qui est toute récente; c'est 
un nationalisme d'écumeurs de la mer, pour qUi 
tous les butins sont bons et toutes les proies agréa- 
bles, mais qui se sentent bien en état de les con- 
sommer et de les assimiler sans se trouver jamais 
ni encombrés ni envahis de ces dépouilles étran- 
gères. 

Les Parques arrachées de la patrie de Phidias 
ont inspiré à ses poètes des vers d'un sentiment, 
d'une grâce presque classique. La goutte de sang 
iîorentin tombé dans des veines anglaises a fait 
fleurir, par toute l'Ile, des sonnets prédantesques et 
des peintures dans le goût antérieur à Raphaël. Dans 
de telles imitations, l'Anglais se montre encore très 
dépendant de son sol et de ses ancêtres. S'il n'excelle 
pas au métier, s'il copie assez gauchement les belles 
formes, il y jette et il y enfonce ce que je voudrais 
oser appeler, au sens aristotélicien, la matière et 
comme la chair de son àme : une nuance, une cou- 
leur de pensée et de sensation qui s'attache à toutes 
ses œuvres. 

Voyez Shakespeare même. Dans un petit volume 
de souvenirs sur les temps héroïques du Symbo- 
iism^, M. Adolphe Retté me rappelle, non sans ma- 
lice, mon goût ancien et très vif pour ce Shake- 
speare que je m'étais permis, je crois, au scandale 



584 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

de quelques-uns, d'appeler un grand Italien'. C'est 
peut-être, en effet, le plus grand Italien de la 
seconde Renaissance. Mais je reconnais A^olontiers 
qu'il n'en est pas moins, par cette inatière de rame, 
le Saxon et le Saxon pur, comme Taine l'a défini. 
Bien que Shakespeare soit une figure trop forte 
pour servir d'exemple ou d'application à une doc- 
trine quelconque, il fait comprendre que les âmes 
puissamment caractérisées reçoivent mieux que 
d'autres, en les transfigurant, les influences et les 
apports de l'étranger. 

Une vraie et sincère originalité nationale produit 
un principe de tolérance et de bon accueil. Notre 
peuple tient les Anglais pour de fameux originaux. 
Soyons persuadés que l'Angleterre, à la voir d'en- 
semble, est une grande originale. Sa position et sa 
configuration expliquent bien l'essentiel de son quant 
à soi. Aussi se garde-t-elle d'en oublier les causes! 
Ce génie anglais qui reçoit Boccace, Bandello, Dante 
ou Phidias, comme les vins du Bordelais ou les vic- 
tuailles du Maine, se refuse encore énergiquement 
à la combinaison qui tendrait à faire passer ces hôtes 
divers par une voie terrestre quelconque, pont sur 
la Manche ou tunnel par dessous : il lui semble que 
la nature même du milieu anglais serait altérée, et 
la vie du pays atteinte dans la joie profonde de sa 
sécurité. L'Anglais chez lui se garde. Il est bien 
citoyen du monde, mais pour le conquérir ou le 
digérer. 

Là-dessus, on lui prête une férocité sans mesure. 

1. Ce « paradoxe » remonte à 1890. Il court en 1916. Allons, tant 
mieux 1 



LA TERRE ET L'HOMME. 385 

Il n'est jamais question que des grandes dents du 
croqueraitaine insulaire. Je l'ai vu, l'autre soir, bien 
doux. Sous le jeune soleil, tous ces regards d'une 
teinte bleuâtre ou grise, d'une limpidité qui ressem- 
blait à la candeur, paraissaient élever, par delà 
l'expression d'énergie qui leur est commune, la 
petite fleur d'un honnête charme naïf. De sales 
mendiants me la révélaient en soulevant le bord 
de leurs yeux chassieux, et aussi des soldats farou- 
ches, des vieillards ivrognes et dégradés. 

Dans bien des visages de femmes, au-dessus des 
pommettes rosées par l'alcool, par la tuberculose ou 
par une exquise pudeur, ces tendres yeux fleuris 
semblaient épanouis à la harpe des anges pour 
l'extase spirituelle, pour l'enthousiasme infini, pour 
les résignations sans mesure.... 

Mais les meilleurs yeux que j'aie vus à Londres 
dans cet après-midi d'une magnifique clarté, appar- 
tenaient, je crois, à ce très honorable gentilhomme 
auprès de qui je m'étais attablé à mon Terminus 
pour faire une lettre : me voyant à la recherche 
d'une feuille de papier, il me proposa celle qu'il 
tenait devant lui. Je le remerciai vivement, mais 
mon merci, à peine prononcé, s'arrêta presque sus- 
pendu d'admiration pour les trésors de bienveillance 
qui nageaient dans l'ovale de ces yeux tranquilles 
et doux. Soixante paisibles années de droiture, de 
calme et de parfaite satisfaction d'hygiène morale 
paraissaient alignées en bon ordre dans le regard, 
aucune ne manquait ni ne fléchissait et, me tendant 
toujours la feuille avec une onction souriante, le 
respectable gentilhomme attestait la parfaite correc 

25 



38© QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

tion de son existence, comme le visage aux longs 
^t larges traits bien colorés évoquait aussi la pureté 
de son cœur.... 

...Je m'en revenais du Pont de la Tour vers les 
abords de Westminster : une vieille sentence du 
docteur Gustave Monod, l'oncle de notre Gabriel, 
me revint dans l'esprit et ne me parut pas injuste à 
condition d'être traduite en bon français. Mais, pour 
en saisir tout l'arôme, il faut savoir que le docteur 
Gustave Monod, protestant zélé, membre de toutes 
les sociétés bibliques anglaises, avait eu à souffrir, 
dans la fortune de son grand-père danois, du bom- 
bardement de Copenhague par les Anglais en 1807. 
Ému dans sa piété, mais frappé à la bourse, appau- 
vri mais édifié par l'apostolat britannique, le docteur 
Gustave Monod émet ce jugement : 

J'aime et j'admire les Anglais individuellement. La race 
anglo-saxonne qui constitue la nation anglaise a fait et fait 
encore de puissants efforts pour l'avancement du règne de 
Christ dans le monde et a droit à la reconnaissance de 
l'Univers. Cela posé, je crois pouvoir ajouter que le gou- 
vernement anglais n'est pas à la hauteur de ses adminis- 
trés. L'intérêt est son seul mobile ; l'intérêt prime toute 
considération de droit et de justice. Quel que soit le pai'ti 
au pouvoir, ce quil considère comme l'intérêt de la nation est 
son seul guide dans toutes ses actions. 

Avec les outrances naturelles à la passion et à 
l'intérêt qui se mêlent de généraliser en matière de 
droit public, cela veut dire : — Les Anglais ne sont 
pas de méchantes gens, mais ils ont un gouverne- 
ment qui sait faire le méchant quand il faut les 
défendre ; ôtez leur gouvernement, la méchanceté 
tombera.... 



LA TERRE ET LHOMME. 387 

J'en étais à ce point de ma traduction, lorsque 
des vendeurs de journaux, au pas de course, dé- 
ployèrent leur papier en vociférant dans leur 
langue : Attaques de la presse russe contre r Angle- 
terre.... Proclamalion du roi Edouard.... Et comme 
tout cela s'enlevait mieux que du bon pain, que les 
douces physionomies se tendaient ou se concen- 
traient avec une sorte de rage : — oh! Oh! me 
dis-je, le docteur Gustave Monod se Iromperait-il? 
Les Anglais seraient-ils d'une pâte aussi perverse 
que leur gouvernement? 

En effet, tous ces passants de Londres témoignaient 
d'une entente complète, d'un accord absolu avec leur 
roi Edouard et avec ses ministres. Ils leur savaient 
gré de se défendre contre tous, fût-ce en attaquant 
les intérêts des autres nations.... L'insinuation con- 
traire du docteur Gustave Monod n'est point par- 
venue à me persuader que ce soit là un trait de bien 
méchantes gens. N'est-ce plutôt un trait d'exemple? 
Il ne faudrait qu'imiter en ceci, non exactement 
l'Angleterre, mais la nature de l'univers. 

Un bon gouvernement, un gouvernement vrai- 
ment national, un gouvernement qui prend pour 
guide politique l'intérêt de la nation, dispense ses 
nationaux de se montrer hargneux envers les étran- 
gers : il concentre en lui au service de la patrie les 
sentiments d'amitié et d'hostilité, pour distribuer les 
uns ou les autres et les appliquer au moment et au 
point utile. 

Un mauvais gouvernement, un gouvernement 
extra national, un gouvernement qui a d'autres guides 
que l'intérêt de la nation et qui se montre ainsi trop 



388 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

bon pour l'étranger, laisse par la force des choses à 
ses particuliers le soin de défendre les intérêts com- 
muns : alors le patriotisme s'éparpille ; il s'exhibe à 
tout propos, à nul propos, dans les manifestations 
des citoyens; il se distribue au hasard et avant 
l'heure, en sorte que ce précieux sentiment, d'abord 
devient fort indiscret et déplaisant, puis se trouve 
dilapidé, presque sans emploi utile. 

En Angleterre, les choses sont à leur place. 
Quand donc notre soleil pourra-t-il nous montrer le 
même spectacle joyeux? Ce n'est pas la lumière, 
c'est la nuée des brumes qui est exceptionnelle en 
France, Notre soleil éclaire et embellit bien des 
tristesses; à sa flamme, rien ne vaudrait ce chef- 
d'œuvre : l'ordre français. 



CONCLUSION 



L'intérêt même nous unit 

BOSSUET, Polit., I, 



Les éludes et notes diverses que l'on vient de lire ont 
presque toutes précédé la fondation de la Ligue d'Action 
française en janvier 1905, point initial de nos entreprises 
d'enseignement positif, de propagande et de combat, quand 
nos principales idées furent élaborées, nos buts fixés, nos 
voies ouvertes. Nous pouvions dès lors aborder la jeunesse 
et proposer non pas précisément, comme on le dit et même 
comme on le croit, la restauration de la monarchie en 
France, mais, ce qui n'est pas la même chose, la restaura- 
tion de la France par la monarchie. 



1. Un bon témoignage de cette illusion si honorable est contenu 
dans la brociiure d'un républicain patriote, parue en 1912, la Renais- 
sance de l'orgueil français. Son auteur, M. Etienne Rey, qui a fait la 
campagne en qualité de lieutenant, a été blessé au champ d'honneur. 



390 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 



Et maintenant à feuilleter les dépêches, discours et formulaire 
officiels de la guerre, l'on se demande si nos leçons des 
dix dernières années n'eurent pas pour auditeurs invisibles 
et pour beaux écoliers barbus les plus grands person- 
nages de notre État républicain. Cette remarque, faite par 
beaucoup, n'a jamais été si clairement exprimée que par 
un jeune soldat d'infanterie, dans une lettre qu'il nous 
adressa du front en janvier 1916. 

René F... fut de nos étudiants l'un des plus assidus, les 
plus aimés; secrétaire de leur association, il était venu à 
l'Action française dès son lycée. La page évoque avec une 
précision passionnée ces temps de 1905 où nous n'étions en- 
core qu'une poignée de conspirateurs patriotes. Naturelle- 
ment, il va falloir réduire et aussi généraliser plusieurs de 
ses éloges : ce dont notre ami attribue l'honneur à la seule 
Action française remonte en réalité aux auteurs de toute 
cette reviviscence de l'esprit national depuis 1870, Taine, 
Renan, Fustel de Coulanges, Le Play, sans perdre de vue 
les docteurs plus anciens de notre pauvi-e xix* siècle, 
Maistre, Bonald, Comte, Balzac, Veuillot et tous ceux qui 
les écoutèrent depuis, avec Paul Déroulède, Jules Lemaître, 
Edouard Drumont, Paul Bourget, Maurice Barrés : 

« Je me reporte pour un instant par la pensée à 
nos débuts — à ceux, du moins, auxquels il m'a été 
donné d'assister; je revois les deux ou trois petites 
salles encombrées de brochures et de papiers, au fond 
d'une cour de la rue du Bac, où, il y a quelque dix 
ans, s'élaborait, ignorée du grand public, jalousée 
des professionnels de l'opposition, redoutée déjà du 
Capitole républicain, notre Action française alors 
simple revue bleue. 

a Je revois, dans ce local incommode, dont nous 
bouleversions, certains jours, la destination admi- 
nistrative, les petites réunions du groupe d'étudiants 



CONCLUSION. 391 

organisées par Cagniart de Mailly, puis par moi. 
Nos progrès étaient lents mais constants : nous 
étions vingt la première année, nous fûmes cinquante 
la deuxième. Il venait là des auditeurs de tous les 
coins du Quartier latin, attirés par la volonté de 
raisonner leurs opinions et par le plaisir d'entendre 
proposer à leurs jeunes passions nationalistes une 
solution neuve, quelque chose d'énergique, de bril- 
lant et de fort. 

« Combien, parmi ces amis de jadis, de la deuxième 
génération d'Action française, sont déjà morts au 
champ dhonneur, et ont inscrit leurs noms sur nos 
listes ! René d'Aubeigné, François du Fontenioux, 
Thomas-Falateuf, et ce charmant Merli, qui, péné- 
tré du sérieux de la vie, en abordait cependant les 
problèmes avec tant de bonne grâce et de gaîté 
d'humeur! 

« Pardonnez-moi de m'attacher à ces souvenirs 
d'un passé déjà lointain. En me rappelant nos dé- 
buts, si difficiles parfois, en évoquant nos morts, 
ma pensée s'oriente sans repos vers l'avenir que 
nous devons préparer. 

a II est un mot qui revenait toujours sur vos lè- 
vres, dans ces réunions que vous présidiez parfois : 
celui qui animait la passion des patriotes de l'Italie 
asservie sous le joug autrichien du début du xix^ siè- 
cle, celui de Risorgimento. Tous nous étions, à cette 
époque, hantés par la pensée des problèmes à ré- 
soudre, des difficultés à vaincre, des préjugés à 
écarter, de l'esprit public à refaire, des hautes no- 
tions de politique et du salut public à faire accepter. 



392 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

de la patrie à restaurer en un mot. Hantise que des 
esprits grincheux eussent pu, avec assez de vrai- 
semblance, taxer de téméraire. Quelle apparence y 
avait-il, en effet, que des idées, ignorées de tous, 
enfermées dans un cercle de quelques dizaines de 
journalistes, d'universitaires et d'étudiants, seraient 
un jour véhiculées par un quotidien dans le grand 
public, et que, de là. elles gagneraient même pour 
les pénétrer à leur insu les sphères gouvernemen- 
tales ? 

« Aujourd'hui pourtant, c'est chose faite : ce qui 
semblait impossible s'accomplit lentement sous nos 
yeux : les idées de V Action française sont partout, 
les faits leur ont donné la consécration la plus écla- 
tante qui soit. Pas une de nos prévisions qui ne se 
soit réalisée; pas une de nos critiques qui n'ait été 
justifiée; pas une de nos solutions qui ne se soit 
révélée comme la vraie. L'évidence a été si saisis- 
sante que la pensée officielle elle -même en a été 
touchée. 

« Ce point me paraît capital. L Action française, 
pendant la guerre, a réellement donné le ton au 
gouvernement de la République. Des ministres, de 
hauts personnages, nous ont emprunté jusqu'au vo- 
cabulaire. Nous aimons trop noire pays pour parler 
de plagiat. Nous nous réjouissons sans réticence de 
la tenue des hommes qui ont charge des destinées 
de la Patrie. Leurs discours et leurs manifestations 
publiques se sont révélés exempts de ces façons de 
penser sordides qui avaient cours encore en 1870- 
1871. Ils parlent en ministres responsables de l'a- 
venir d'une grande nation, centre de civilisation et 



CONCLUSION. 393 

de culture, et non en saltimbanques chargés d'amu- 
ser une opinion désorientée.... 

« N'eussions-nous obtenu que ce résultat, il serait 
déjà énorme. Que les chefs de l'État, parlant en 
public à la France, aux armées, aux ennemis et aux 
neutres, s'expriment en un langage digne d'un pays 
civilisé et cultivé, c'est bien. La décence et le bon 
goût ne sont pas choses à négliger. Il fut triste d'en- 
tendre célébrer la gloire et les efforts malheureux 
des combattants de 1870 sur le mode de Bouvard et 
Pécuchet'. 

«t Mais il y a plus, un progrès plus profond a été 
obtenu : l'amélioration de la forme de la pensée a 
marché de pair avec une amélioration de la pensée 
elle-même et aussi des méthodes d'agir. 

« Là encore, l'influence de nos idées s'est fait 
sentir d'une manière prépondérante. Parler décem- 
ment mène à penser solidement, et penser soHde- 
ment à agir efficacement. Nos façons réalistes d'en- 
visager les problèmes de la diplomatie et de la 
guerre ont passé dans le public et dans le monde 
officiel, comme nos façons de parler et notre voca- 
bulaire. 

« Qui niera qu'un livre comme l'Histoire de deux 
peuples, en projetant la lumière sur les causes de 
nos alternatives de succès et de revers dans notre 
lutte séculaire avec la Germanie, n'ait suggéré ou 

1. Noire ami songe sans doute aux proclamations dont VictorHugo a 
donné le modèle et qui d'ailleurs appliquent rigoureusement l'arithmé- 
tique électorale aux arts de la guêtre : « Les Prussiens sont 800.000, 
vous êtes 40 millions d'hommes. Dressez-vous sur eux et soufflez 
dessus! «Notre héroïque Montesquieu avait recueilli plusieurs de ces 
tristes facéties dans son livre 1870. Les Causes politiques du désastre. 



394 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. 

préparé maintes solutions conformes à l'intérêt na- 
tional, qu'il n'ait attiré notamment l'attention sur le 
grand malheur que serait pour nous la désagréga- 
tion générale de la monarchie des Habsbourg, sur 
le danger dune union de l'Allemagne et de l'Autri- 
che, d'une reconstitution d'un Saint-Empire qui 
s'étendrait de Kiel à Trieste, d'Aix-la-Chapelle à 
Varsovie et à Monastir? Qui niera l'importance de 
nos campagnes pour le maintien de l'union, de la 
confiance au gouvernement responsable, pour la 
nécessité d'imposer le silence aux brouillons et aux 
incompétents? 

« Au cours de cette guerre, en dépit d'institu- 
tions surannées, en dépit d'un État rudimentaire 
incapable de remplir ses fonctions, la France a réa- 
lisé par elle-même un tour de force merveilleux dont 
les victoires de la Marne, de l'Yser et de Champagne 
nous donnent la mesure. On peut dire de notre 
grand pays, en paraphrasant un mot célèbre : Ha 
fatto da se. V Action française — ce sera son éter- 
nel honneur — a contribué à rendre possible ce tour 
de force. Durant la carence de pouvoir royal, elle 
aura exercé un magistère efficace sur l'esprit public 
et même sur le pouvoir républicain. Elle aura aidé 
à tenir, du mieux qu'elle a pu, la place du roi. 



« Au seuil de cette année qui verra la victoire, la 
pensée de tous les patriotes ira avec reconnaissance 



CONCLUSION. 395 

et piété vers V Action française, comme aux années 
qui précédèrent les guerres de l'indépendance, allait 
vers Mazzini la pensée des Italiens soulevés contre 
les Tedeschi exécrés. Deux de mes camarades se 
joignent à moi pour vous assurer de leurs senti- 
ments de fidélité à la cause nationale et de confiance 
dans l'avenir. 

René F.... 



TABLE DES MATIÈRES 



DÉDICACE V 

Préface vu 

Livre I. — Amitiés germaniques 1 

I. — La jeunesse lettrée en 1895 1 

IL — Un ami de l'Allemagne en 1896 16 

III. — La question d'Alsace-Lorraine en 1897. . 21 

Livre II. — Le service de l'Allemagne . 27 

IV. — L'annexion intellectuelle en 1895 .... 27 
V. — L'élève de Fichte 43 

VI. — Le renoncement à nous-mêmes 49 

VII. — Sentinelle allemande dans l'Université . 71 

Livre III. — La fierté 105 

VIII. — Une enquête nouvelle 105 

IX. — La réponse de Quinton 113 

X. — Une revue latine 119 

XI. — Le tien et le mien dans Nietzsche. ... 126 

XII. — Si l'anarchie est fruit latin 139 

Livre IV. — Révolution justice 149 

XIII. — Jules Lemaître et Tolstoï 149 

XIV. — Madame Paule Minck 162 

XV. — Sur l'état de nature 170 

XVI. — La plainte d'Arnulphe 176 



598' TABLE DES MATIÈRES. 

Livre V. — Les deux Franges 185 

XVIL — De la liberté suisse à l'unité française . 183 

Livre VL — Guerre a la guerre 235 

XVIII. — Les ennemis de Jeanne d'Arc 235 

XIX. — Entre Pottier et Lamartine 243 

XX. — La courbe de l'histoire 260 

XXI. — A Chemulpo ou le centenaire de Kant . 268 

XXII. — L'art d'aimer sa patrie 277 

Livre VII. — L'instrument de la défense 295 

XXIII. — S'il nous faut une armée 295 

XXIV. — Conditions politiques c\e^ forces mili- 

taires 506 

XXV. — La garantie républicaine 313 

Livre VIII. — La terre et l'homme 521 

XXVI. — La patrie ou l'humanité 521 

XXVII. — Un nationaliste athénien 330 

XXVIII. — Le mirage d'Orient 343 

XXIX. — Poussin et l'Occident 350 

XXX. — La France et l'Amérique 359 

XXXI. — Joyeuse Angleterre 380 

Conclusion 389 



.^^.-^ 



ACHEVE D IMPRIMER 

SUR LES PRESSES 

DE l'imprimerie GÉNÉRALE LAHURE 

POUR 

LA NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE 

H, RUE DE MÉDICIS, PARIS 

LE 13 JUILLET 1916. 



BINDING L.'w. SEP lamï. 



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