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Full text of "Quatre légendes du Pays de Saint-Pol"

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TEXTES SAINT-POLOIS 



OTATRE LÉGENDES 

DU PAYS DE SAINT-POL 

RECUEILLIES ET MISES EN VERS (?) PATOIS 

PAR 

Ed. EDMONT 



AVEC UNE TRADUCTION LITTÉRALE ET DES NOTES HISTORIQUES 
ET PHILOlOGIQ,UES 




SAINT-POL 

CHEZ UAUTEUR, BOULEVARD CARNO^, ij 



1902 

Tous droits rtsirvdt 



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AVANT-PROPOS 



Que le lecteur ne s'attende pas à rencontrer, dans ces 
quelques pièces en vers patois, une bien grande richesse 
de rimes : le langage saint-polois, en raison de sa rudesse 
et de sa rusticité, ne saurait facilement se prêter à une 
élégante versification. L'oreille de nos braves campagnards, 
qui sont ordinairement peu lettrés, n'est guère sensible 
qu'au rythme et à l'assonance. Sous ce rapport, du reste, 
le populaire du pays de Saint-Pol offre plus d'un point 
de ressemblance avec les auditeurs des anciens trouvères, 
qui pour la plupart ne savaient pas lire et ne s'inquié- 
taient aucunement de la rime. Or, l'assonance, comme le 
fait remarquer M. Léon Gautier, est essentiellement popu- 
laire, tandis que la rime est aristocratique. D'ailleurs, les 
plus anciens poèmes en langue française n'ayant que l'as- 
sonance, laquelle porte uniquement sur la dernière 
voyelle sonore, il doit nécessairement en être de même 
dans les productions des différents patois du nord de la 
France, lesquels, en réalité, ne sont autres que la langue 
des anciens trouvères plus ou moins modifiée, selon les 
régions, et, pour ainsi dire, appropriée au génie des 
divers dialectes locaux. 



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AVANT-PROPOS 



REMARQUES 



^apostrophe marque l'élision d'une voyelle ou d'une syllabe 
muettes : ch\ aut\ a\ belF, v' nocif ^ch^, autr^ ou autres, a/fc, 
belk, vmoett^^ 

L'article est fréquemment remplacé par l'adjectif démonstra- 
tif : chl ape (cet arbre) = farbre ; — cF bos, cch bos (ce bois) = 
le bois ; — chelle fée (cette fée) = la fée; — echl histoire (cett^ 
histoire) = Thistoire ; — cTch* catiau (à ce château) = au châ- 
teau ; — d*ech bos (de ce bois) = du bois ; chés gins, chés pemmes 
(ces gens, ces pommes) = les gens, les pommes. 

oif oedy oé, oetfst prononcent par une seule émission de voix : 
wiy wiy wiy wét. 

Il mouillées sont généralement, dans la prononciation, rem- 
placées par un y : travailler = tràvàyt; par paillon =pàrpàyô. 

euy participe passé, se prononce comme eu dans heureux, mais 
d'une manière plus ouverte : â, âa. 



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EL FONDATION 

D'ECHL ÉGUSSE ED SAINT-MICHÉ 



Ch' villache ed Saint-Miché, qu'os connichez, m'z amis, 
Intourè comm' qu'il est d' bos, d' fontânn', ed pâtis. 
Dé l'z alintours Saint-Pô, ch'est un d' chés biaux villach*. 
Gn'in o pos cor gramint aveuque un intourach' 
5 Si divers in tous temps : de^ bos dsus chés crinkânnes, 
Eun' rivièr', des pâtur', cavins et barbacânnes ; 
Des biaux ap', des bell' cins', des manoirs, un catiau 
Tout rimpli d' vins souv'nirs, bâti pas loin d'el iau; 
Et pis chell' vielle égliss' plantée à l'cuin d'ech bos, 
10 Qu'aile est lo in védett', ravisant dzeur Saint-Pô. 

Ch' villache ed Saint-Miché, ch'est 1' proum'nate aditèe 
Ed tous chés gins d' Saint-Pô ; gn' in o eun' freumionnèe, 

La fondation de l'éguse de saint-michel. — Ce village de Saint- 
Michel, que vous connaissez, mes amis, — Entouré comme ^u'il est 
de bois, de fontaines, de pâtis, — Des alentours [de] Saint-Fol, c'est 
un de ces beaux villages. — Il n'y en a pas encore beaucoup avec des 
entours — 5 Si divers en tous temps : des bois sur ces collines, — 
Une rivière, des pâtures, ravins et collines escarpées ; — De beaux 
arbres, de belles fermes, des manoirs, un château — Tout rempli de 
vieux souvenirs, bâti pas loin de l'eau ; — Et puis cette vieille église 
plantée au coin de ce (du) bois, — 10 Qja'Wfc est là en vedette, regar- 
dant sur Saint-Fol. 

Q village de Saint-Michel, c'est la promenade habituelle — De 
tous ces gens de Saint-Fol ; il y en a une fourmilière — Qui vont 
E. Edmont. I 



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W.-* T -S — =-r-^.- 



2 EL FONDATION 

Qui vont dins ch* bos, V diminch', varouler dins ch'z allées, 

Aïant gramint pus cair • 
15 Respirer lo V bonne air 

Qu'ed rester rinfreumès. 
Ch'est rud'mint bon, mes gins, d'heumer in libartè 
A pleins pomons d' chés bos el rustiqu' sintimint, 
D' rouler, quand qu'on est jônne, ed courir par chés qu'mins ! 

20 Suivons chi Y liss' d'ech bos, d'ech côté du solel ; 

Ravisons dsus nou droite : eun' plânne, (et eun' bell' !) 
El plânn' d'Herlin 
A perd' vue a' s'étind, 
Copèe seurmint 
25 Par queuqu' cavins creusés par plach' ^ 

Pindant ch'z amus pa' V iau sauvach'. 
Edz avêtis in masse et tartous au pus biaux 
Cœuv' cheir plânne. In bos, des vaqu' et pis des viaux 
Dins chés vert' é pâtur' gambell't aveuqu' des qu'vaux, 
30 Bzinant % dégalopant, cholant chl herp' dzous leus pos. 
Tout dins ch' fond, F Ternoiss' duchett'mint 

dans ce bois, le dimanche, parcourir en tous sens les allées, — Ayant 
beaucoup plus cher — 15 Respirer là le bon air — Que de rester 
enfermés. — C'est rudement (extrêmement) bon, mes gens, de humer 
en liberté — A pleins poumons de ces bois la rustique senteur, — 
D'errer, quand qu^on est jeune, de courir par ces chemins ! 

20 Suivons ici la lisière de ce bois, du côté du soleil ; — Regar- 
dons sur notre droite : une plaine (et une belle!), — La plaine d'Her- 
lin — A perdre vue s'étend, — Coupée seulement — 25 Par quelques 
ravins creusés par places — Pendant ces orages par l'eau sauvage. — 
Des avétis (récoltes sur pied) en masse (grande quantité) et tous au 
plus beaux — Couvrent cette plaine. En bas, des vaches et puis des 
veaux — Dans ces vtrtts pâtures gambadent avec des chevaux, — 30 
Biinanty galopant, foulant cette herbe sous leurs pas. — Tout dans le 

a) âyà gràni pu ^ = préférant, aimant mieux. || V)pàr pl^ 
= çà et là. Il tr) h(lnày courant à la manière des vaches qui sont 
piquées par les taons. 



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d'echl églisse ed saint-miché 3 

s* déploè comme un liston d'argint. 
Et tout près d' es' sourc', quasimint. 
Air fait tourner à'Agnei echl antique molin. 
35 Ravisez tout au bout : bez ! ** vlo ch' villach' d'Herlin; 
On voèt par chi chés bos à'Averdaingty d'Epénhain, 
Et pis chés-lo d' RoelV court '. 
Ichi, ch'est Tachincourt, 
Ocoche et Umini, el plach' d'ech bos Bayon; 
40 Lo, ch'est ch' molin d' Pier/mont. 

Par ichi, ch'est Cantrânne^ et pus haut Chilacourt * , 
Et pis ch' bos du Quesnoê aveuque un cuin d' Ram' court. 
Os veyez d'chi étou un bon cantiau d' Saint-Pô. 
El clairtè du solel, s'épardant dsus tout cho, 
45 Eclairiant tout cheir plânne 

Et ch'z avêtis tout gânnes, 
Vous moût* chés méchonneux travaillant à roed bros®. 

fond, la Teraoise doucettement — Se déroule comme un ruban d'ar- 
gent, — Et tout près de sa source, quasiment, — Elle fait tourner 
d'Agnez cet antique moulin. — 35 Regardez tout au bout : tenez! voilà 
u village d'Herlin ; — On voit par ici ces bois d'Averdoingt, d'Épen- 
chain, — Et puis ceux-là de Roëllecourt ; — Ici, c'est Tachincourt, — 
Ocoche et Maisnil, l'emplacement du bois Bayon ; — 40 Là, c'est ce 
moulin de Pierremont. — Par ici c'est Cantraine, et plus haut Sira- 
court, — Et puis ce bois du Quesnoy avec un coin de Ramecourt. — 
Vous voyez d'ici aussi un bon chanteau (morceau) de Saint-Pol. — 
La clarté du soleil, se répandant sur tout cela, — 45 Éclairant toute 
cette phine — Excès avêtis tout jaunes, — Vous montre ces moissonneurs 

d) fiS ! = tenez! voyez! regardez! — interjection servant à 
attirer l'attention. \\ e^ à nui brq = à tour de bras. 

1. Les bois de Roëllecourt, aujourd'hui défrichés, étaient 
situés entre ce village et Foufflin-Ricametz. 

2. Siracourt. On trouve Chiracourt dans la Liste des villages, 
Censés, Hameaux et Pairies du Ressort médiat et immédiat du Comte 
de St-Pol, insérée dans les Mémoires manuscrits du P. Thomas 
Turpin, 



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«S$5 



4 £L FONDATION 

lychi d'in haut, paMvant vous os veyez 
Tout Touvrache ed chés camps. Acoutez 
30 Chés cops d' sifflet; éjou qu'os V Tintindez ? ^ 

Ch'est un train lo dins ch' fondqu'i queurt mor*^ aussi vite 
Qu'un béhite! 

Introns par chi dins ch' bos ; os suirons ch' Quemin-Blanc 
Qui tout droet s'y intique et nods mânne à Grand-Camt) : 

55 Vlo chl Allée des Soupirs. Ej vous laiche advignier 
Pourquoè qu'aile o ch' nom-lo ; ch'est facile à truver. 
Suivons-l' lé; a' s'in vo nous mânner à ch' catiau. 
Dit ch' catiau d' Saint-Martin, qui jue un rôl' si biau 
Dins l'histoir* d'ech païs. I m' ramintut, mes gins, 

60 Ech vins sire Hugu* XOcocV, chés d' Bailleu et Gauvain % 

travaillant à raide bras. — D'ici en haut, par devant vous vous voyez 

— Tout le travail de cesÇàts) champs. Écoutez — 50 Ces coups de 
sifflet; est-ce que vous l'entendez ? — C'est un train là dans ce fond 
qu'il court mor aussi vite — Qu'une rafale ! 

Entrons par ici dans ce bois ; nous suivrons ce Chemin-Blanc — 
Qui tout droit s'y enfonce et nous mène à Grand-Camp : — 55 Voilà 
(voici) l'Allée des Soupirs. Je vous laisse deviner — Pourquoi qu'Ait 
a ce nom-là ; c'est facile à trouver. — Suivons-la ; elle s'en va nous 
mener à ce (au) château, — Dit u château de Saint-Martin, qui joue 
un rôle si beau — Dans l'histoire de ce pays. Il me rappelle, mes gens y 

— 60 Ce vieux sire Hugues d'Ocoche, us de Bailleul, et Gauvain, — 

/) ij4 k ô l Vltlâ^l = Tentendez-vous ? || g) mèr, adverbe 
servant à donner plus de force à ce que Ton dit, à affirmer 
ou à nier énergiquement. 

I. ^Hugues d'Ocoches, chevalier, secrétaire et ami intime de 
Guy ni, comte de Saint-Fol, appartenait à une ancienne et 
noble famille, dont plus tard descendit Jehan d'Ocoches^ chevalier, 
prisonnier des Anglais à la bataille d'Azincourt; il portait : d* ar- 
gent, à la fasu de gueules, surmonta de } coqs de sable, membres, 
crêtes, hecqués et barbelés de gueules. 

Hugues d'Ocoches fit construire .le château de Saint-Martin 



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d'echl églisse ed saint-michè 5 

Gramint d'aut' nobel gins, et pis cheir jônn' comtesse 
Rinfreumèe d'dins pa' s'n homme, et pis qui dins s'détresse. 

Beaucoup d'autres nobles gens (chevaliers), et puis cette jeune comtesse 
— Enfermée dedans par son mari, et puis qui, dans sa détresse, — En 

vers 1283, dans une terre qu'il obtint par échange des chanoines 
de la collégiale de Saint-Sauveur de Saint-Pol, au hameau de la 
Cressonnière^ dépendance du village d'Agnez-Grand-Camp. Ce 
château, fortifié selon les usages de l'époque, en 1292 ou 1294, 
et entouré d'eau de presque tous les côtés, était inaccessible et 
servait de poste avancé à la ville de Saint-Pol dont il suivit 
toutes les vicissitudes. 

« Lors de la construction du château, Hugues fit sans doute 
ériger dans son enceinte un oratoire en l'honneur de saint Mar- 
tin, l'un des premiers apôtres des Gaules, qui avait édifié la 
Morinie et les pays des Tervaniens et des Atrébates par ses émi- 
nentes vertus, et avait laissé dans la contrée une renommée dont 
l'éclat n'est pas encore affaibli. Par suite, la piété des seigneurs 
étendit ce nom au château et aux habitations qui l'environnaient. 
Cependant le village ou hameau continua de porter le nom de 
la Cressonnière jusqu'au commencement du xvii* siècle. » (N. 
Lambert, Puits Artésien.^ 

Gauvain de Bailleul, chevalier, seigneur de Saint-Martin, de 
Lesdain et de Gauchin, était issu de l'ancienne famille de Bail- 
leul-ks-PerneSy qui par ses vastes domaines et ses alliances avec 
les principales maisons du nord de l'Europe, était une des plus 
puissantes de l'ancien Ternois, et avait pour armes : ^argent à 
la bande de gueules. 

De concert avec Gillette de Saveuse, son épouse, il fit restau- 
rer le château de Saint-Martin en 1460. Afin de perpétuer la 
'mémoire de cçtte restauration, la date et les armoiries des deux 
.époux furent gravées au-dessus de la porte d'entrée. On les y 
voyait encore au temps de Ferry de Locre, qui nous a laissé, 
dans son style naïf, original et pittoresque, la description du 
château tel qu'il existait après sa restauration. 

Le château de Saint-Martin, dit-il, « conste de quatre tours, 
qui vont flancquantes aux quatre coings du corps : l'entrée est 



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6 EL FONDATION * 

In creuyant brijer s* kânne à ch' catiau o mis l' fti, 
croyant briser sa chaîne à ce château a mis le feu — Et s*a (s'est) 

au milieu avec toutte appareile de ville. Le palais s'estend au 
long de la cour par dedans, et au dehors cottize les lizières du 
fossé qui luy est très large et profond, remplis d'eaue très claire, 
pétillante en forme de diamans, que luy vomit au pied ceste 
source qui donne naissance à nostre Themois. Au milieu duquel 
luy sont en guise de petites isletes deux beaux vergers, repartis au 
dedans en lune, demy lune, triangle, quadrangle, tube, ovale, 
et aultrement ; aux extrémités potencées, croizées, fleurdelizées, 
ancrées, pâtées, crénelées et de six cens aultres façons ; le tout 
diapré de mille et mille couleurs, et de fleurs ; avec appenage de 
touttes sortes d'herbes odoriférantes, lesquelles halenent parmy 
l'air le baulme de leur bonté; et les petis arbrisseaux mignarde- 
ment entrelassez pour y servir à l'environ comme de rempars, y 
apportent tant de contentement qu'on ne sçauroit souhaiter 
davantage. 

a La mesme eaue tant audict fossé qu'en son coulant, est si 
féconde de cresson (qui est herbe assez cognue et commune, 
signamment es. tables et repas d'hyver), qu'à cette occasion le 
village que premier elle rencontre, porte à nom Cressonnière. 

« En aprez vous y voirez les montaignes esgallement bossues et 
hérissées de bois de très haulte futaye, qui deffen dent que ledict 
Chasteau soit bastu de l'Aquilon ; le levant l'aguine quelque peu, 
et un peu plus le couchant; mais le midy l'embrasse a bras des- 
ploiez; et ces trois luy vont donnant mille harmonieuses 
musiques chastoullans les feuillages et branches des bois qui 
mollement tressaillent aux aubades de leurs Zéphyrs, et comme à 
la senaude* se vont entrechocquans, ainçois deffians à qui 
mieulx. Aux échos et resonnances de quoy vous y oyez les 
Oiseletz concerter de mille fredons, voltigeans que deçà que 
delà, et sans cesse esguiser leur ramage, pour esmouvoir les 
trouppes plus pesantes à sortir de leurs grotesques et des bois, et 

a) A la manière de gais lurons. Senaudy bon compagnon, ami 
de la joie et de Vesbatemmt. 



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d'echl êgusse ed saint-michè 7 

Et s'o sauvée, pa' Y breun' muchée à tous les yus! * 
65 Allons cor un mole : à l'intrèe d'un vallon. 
Tout près d' mon Cathrînette, os aperchuvarons 
D'el rivière el Ternoisse el source limpite et claire. 
Ravisez queu belle iau quand qu'el solei 1* l'éclairel 
Comm' qu'air sort' lo à mousse ed dézous chell' vieil* voûte, 
70 Par darrière ech catiau, et à l'appoè d' chell' route ! ^ 

sauvée, p^lz brune (robscurité) cachée à tous les yeux ! — 65 
Allons encore un peu : à l'entrée d'un vallon, — Tout prés de chez 
Catherinette, nous apercevrons — De la rivière la Ternoise la source 
limpide et claire. — Regardez quelle belle eau quand que le soleil 
réclaire! — Comme qu'elle sort là en abondance de dessous cette vieille 
voûte, — 70 Par derrière ce château, et à Tappui de cette route ! 

V) à fàpwiy contre, auprès de. 



en danses de Machabées ou satires, badizer, saulter, tourner, 
retourner, et rien observer plus constamment qu'une incons-' 
tante cadence. Voilà de grands plaisirs. » (Hist. chronogr, des 
Comtes de Saint'Pol^ 16 13). 

I. Nous parlons ici d'une comtesse de Bornes, jeune per- 
sonne de naissance illustre, d'une incomparable beauté, mais 
légère et frivole, très assidue à la cour dissolue du roi Louis XV, 
et queçon mari jaloux séquestra dans le château de Saint-Martin. 
Par une sombre nuit, pour s'enfuir avec un .amant, Madame de 
Homes alluma l'incendie qui consuma entièrement ce château, 
l'un des plus remarquables spécimens de l'architecture militaire 
du moyen âge. M. Célestin Crépeaux a raconté ce fait, avec 
quelque détail, dans un article intitulé la Comtesse incendiaire^ 
chronique artésienne du dix-huitiêmee siècle^ qui parut dans Y Aima- 
nach populaire du Pas-de-Calais pour i8}8, (Voir encore les 
Recherches historique de M. N. Lambert, PttiVx Artésien y t. V.) 



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" i ■* ' 



EL FONDATION 



Asteur* rintrons dins ch' bos, et pis lo sus ch' gazon. 
Après qu'os s' s'rons rassis, d'echl églisse arparlons. 
M'in vos, m'z amis. 
Vous dire ichi 
75 Tout cho qu' d'après cheli' tradition, 

Chés vius racont' sus s' fondation. 

Tout in haut d'eun' crinkânne 
Au-dzeur chés Fontindf, (os savez, cheir iontânne 
Qu'air sourc' lo au mitan d'un hoquet tout fleuri, 
80 Ech hoquet du Patt{)y 

Au-dzeur chés Fontinetfy gn'o eun' rud' resse ed cho, 
Eun' petiot' capellette étoèt bâtie dins ch' bos. 
Fin modesse aile étoèt : eun' couvartur' d'étrain. 
Des paroés * d' paillotis, et ouverte à tout vint. 
85 Eun' tout' petiot' Saint' Vierch', miraculeusse imache 
Qu'un vius saudard, eun foés, v'nant d'un pélérinache, 
O rapporté dins l' temps, 1' l'ornoèt tout simpelmint. 
Mais r pleuve et 1' vint 
L' battoett' tell'mint, 

Maintenant rentrons dans u bois, et puis là sur u gazon, — 
Après que nous serons assis, de cette église reparlons. — [Je] m'en 
vais, mes amis, — Vous dire ici -^ 75 Tout ce que d'après cette tradi- 
tion, — Ces vieux racontent sur sa fondation. 

Tout en (au) haut d'une colline — Au-dessus des Fontinettes, (vous 
savez, cette fontaine — Qu^elle sourd là au milieu d'un bosquet tout 
fleuri, — 80 Ce bosquet du Patti), — Au-dessus des Fontinettes, il y 
a un très long temps de cela, — Une petite chapellette était bâtie dans 
ce bois. — Extrêmement modeste elle était : un toit de paille, — Des 
parois de torchis, et ouverte à tout vent. — 85 Une toute petite Sainte- 
ViergCy miraculeuse image — Qu'un vieux soudard (soldat) une fois, 
venant d'un pèlerinage, — A rapporté dans le temps (autrefois), l'ornait 
tout simplement. — Mais la pluie et le vent — La battaient tellement, 

t) pàrwiyty sans complément = aussi mur en torchis. 



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-JU. 



D*ECHL ÉGLISSE ED SAINT-MICHÉ 9 

90 Eq'tout chl étrain qui Y Tarcouvroèt 

Drochi-drolo s'éparsinoèt 
Et pis cor dins l'air viroloèt ; 
Qu'cheir pauver vielle 
Petiot* capelle 
9S Archuvûèt Tîau 

Par tous chés traus! 

Tous chés gins d' Kersminièr (ch* étoèt lo V nom 
Eq' Saint-Miché portoèt adon), 
Is étoett'té d*accord pou Y l'arbâtir; 
loo Seurmint 

Gramint 
NVoloett' pus r \Ar 
Perchée là-bos. 
Sus r bord d'ech bos. 
105 El pus inch'pant, ch 'étoèt d' truvoîr 

Eun' pJache aprop' pou^ V Tarcbuvoir, 
Chés notâV d'ech villache is fénir't par cugir 
Un implach*mint pour el bâtir 
Dins cheir bassur' * qu'air porte à nom : 
1 10 Ech Tit-Marais^ au bout d' chés Fonts, 

— 90 Que toute la paille qui la recouvrait — De côté et d'autre 
s'éparpillait — El puis encore dans Tair tournoyait; — [De sorte] qoe 
uUe pauvre vieille — Petite chapelle — 3 ï Recevait l'eau — ^ Par tous 
frw trous! 

Tous ces gens de Cressonnière (c'était là le nom — que Saint- 
Michel portait alors), — Ils étaient d*accord pour la rebâtir; — 100 
Seulement — Beaucoup — Ne voulaient plus la voir — Perchée là- 
bas — Sur le bord du bois. — 105 Le plus embarrassant, c*éuit de 
trouver — Une place convenable pour la recevoir — Ces notables de 
ce village i7j finirent par choisir — Un emplacement pour la bâtir — 
Dans cette bassure qu^eîk porte â nom : — 1 10 Ce Petit-Marais, au bout 
des Fonts* 

/) Ms^r^ partie basse, parfois âonante d'une vallée. 



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10 EL FONDATION 

Pour avoir ed Targint 
Is s'adrèch't à ch' cat'lain 
Ed Saint-Martin, 
Qui, Vz acoutant, si qu'i leus dit : a Mes gins, 

115 « Ch^est eun^ bonne œuv' qu'os allez faire; 

(f Mais... os porrêtt* cor el parfaire : 
<£ Bâtichez eune égliss', lo in plach' d'eun capcUe, 
« Et sunout bitichez-r bien belle, 
a N' ravisez point 
120 « A chl argint : 

ff Cha sVo mî qui V paro ! » 
Asseurès d' cho, 
Bê rat' nous gins s mettent à cacher 
Edz ovriers pour terrasserj 
125 Faire ech mortier 

Et manchonnen 

Montrant s' bonn' volintèj un chacun d' sin mius s* prête : 
L'un vient aveuq' sin car, Taute aveuque es* carrette; 
Ch*ti-chi del cauch va querr' , ch'ti-lo carrie chés briques, 
130 Un aute es' met à terrasser. 

Et pis cor un chacun d' tous ses forch' i s'applique 

A suptirmint travailler 

Pou s* dépêcher. 

Pour avoir de Taisent — Ils s'adressent à ce châtelain — De Saint- 
Martin, — qui, les écoutant, si quii leur dit : Mes gens^ — 115 C'est 
une bonne œuvre que vous alleïfaîre; — Mais,., vous pourriei 
encore la parfaire : ~ Bâtissez une église, là en place d*nne chapelle, 
— Et surtout bâtissez-la bien belle. — Ne regardez pas — 120 A cd 
argent : — Ce sera moi qui la paiera \ — Assurés de cela, — Bien vite 
nos gens se mettent à chercher — Des ouvriers pour terrasser, — 
125 Faire ce mortier — Et maçonner. 

Montrant sa bonne volonté, un chacun de son mieux se prête : — 
L'un vient avec son chariot, Tautre avec sa charrette ; — Celui-ci de 
la chaux va chercher, celui-là charrie ces briques, — 130 Un autre se 
met à terrasserj — Et puis encore un chacun de toutes ses forces il 
s'applique — A vivement travailler — Pour se dépêcher* 



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D*ECHL ÉGUSSE ED SAIKT-MICHÉ II 






Vlo chés fondations iaites, on qu*minche à manchonner ; 
135 Aveuqu' rache on travail', quasi sans s'arposer 

Dusqu'au vêp\ Mais V ledmain, chés manchons épeutès 

Is n'aperchutt' pus rien^ is n' voett' pus qu' chés fonsès : 

Tout étoèt disparu, molons, chimint, caillaus; 
I n' restoèt pus qu' del iau I 
140 Tout ch' villache es' rassânne ; on n* sait quoè n'in pinser. 

Et chés gins in ameur os't à pânn' d'avancher ! 

a Ch'est-i des leuwarouSy qu^on s'edmande, des chorchelles? 

« Gn'o qu'eux, bien asseurè, pour fair' des coss' parelles ! 

« — Ch'est pour seur chés mauwais ! » qu'il arditt' in 

[béyant. 
145 Gn'avoèt même eun' vieill' fèm', qui tout cho intindant, 

Asseura adon 

En' n' avoir vu deux 1' vell' sus leu manche à ramon. 

A r fin des fins, véyant qu' cha n'in fénicheut point. 
Qu'on d' décidoèt d'arien, 
150 Chés pus dévots il ont prins l' trèl' d'aller 

A r vieil' capeir pour implorer 

Voilà les fondations faites, on commence à maçonner ; — 135 Avec 
rage (ardeur) on travaille, quasi sans se reposer — Jusqu'au soir. 
Mais le lendemain, us maçons effrayés — Ils n'aperçoivent plus rien, 
ils ne voient plus que ces fossés : — Tout était disparu, moellons, 
ciment, pierres ; — Il ne restait plus que de l'eau ! — 140 Tout ce 
village se rassemble ; on ne sait quoi en penser, — Et ces gens en émoi 
osent à peine ^'avancer! — C est-il (Est-ce) des loups-garous, qu'on 
se demande, des sorcières ? Il n'y a qu'eux, sûrement, pour faire des 
choses pareilles! — C'est pour sûr ces esprits malins! qu'ils redisent 
en regardant. — 145 II y avait même une vieille femme, qui tout cela 
entendant, — Assura alors — En avoir vu deux la veille sur leur 
manche à balai. 

A la fin des fins, voyant que cela n'en finissait pas, — Que l'on ne 
décidait de rien, — 150 C^i plus dévots ils ont pris le trw d'aller — A 



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awi-Lu 



12 EL FONDATION 

Cheir bonn* saint* Vierch* d'ech bos. 
Chell* côte à pânn* montée, miraque! is voett'té lo 
Autour del capellett', lo in haut apportés, 
155 Chés briqu' et chés molons plachés dins des fonsés. 
Comme el vell' dins cV Marais ^ 
Tout du même arringés! ^ 
Vite et tôt cha s' bruite, on acqueurt pour vir cho ; 
On parlante, on décid' qu'i faulloét par in bos 
160 Dévaler chés molons, chés briques et pis ch' mortier 
Pour arqu'mincher. 
Tous chés gins d'ech villach' viend't aidier ch'z ovriers. 
On r'manchonne au pus rate, et avant Tarchiné, 
On arvéyeut chés murs comme orains aplachés! 

165 El* jour bétôt s* fait vêp'. Chinq homm' fin résolus. 
Point eun' buque épeutès, point eun' berluqu' peurius, 
Is ward't chés fondations, décidés à veiller 
Et pis tout inlèv'mint d' tous leus forch' impêcher. 
Mais dins V nuit, 

170 A minuit, 

Eune éclair tout d'un cop, comme eun' fauchile ed fu, 
Cop' chés neuèes d' bistincuin et vient raser leus yus; 

la vieille chapelle pour implorer — Cette bonne Sainte Vierge de ce 
(du) bois. — Cette côte à peine montée, miracle I ils voient là — 
Autour de la chapellette, là en haut apportés, — 155 Ces briques et 
ces moellons placés dans des fossés, — Comme la veille dans ce Marais, 
— Tout du même arrangés ! — Rapidement cela s'ébruite, on accourt 
pour voir cela ; — On discute, on décide qu'il fallait par en bas — 
160 Descendre t:^5 moellons, ces briques et puis ce mortier — Pour 
recommencer. — Tous ces gens de ce (du) village viennent aider ces 
ouvriers. — On r^maçonne au plus vite, et avant le goûter, — On 
revoyait ces murs comme précédemment placés ! 

165 Le jour bientôt se fait soir. Cinq hommes bien résolus, — Pas 
du tout épeurés, pas le moins du monde poltrons, — Ils gardent ces 
fondations, décidés à veiller — Et puis tout enlèvement de toutes leurs 
forces empêcher. — Mais dans la nuit, — 170 A minuit, — Un éclair 
tout d'un coup, comme une faucille de feu, — Coupe ces nuées de 



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itL. 



d'echl égusse ed saint-michè 15 

El tonnoir' buque et claqu' ! Nous gins épavaudès, 
Ed peurène inglachés, voett' chés fond'mints sourvès, 
175 Comme in Tair s'involer 

Et r vallée trécoper. 
Pour eux leus in aller s' placher 
Tout à Tintour del vieil' capelle. 
Dû qu'ch'est qu'on l'z aveut truvès 1' velle ! 
180 II éteutt' arluijants; chés wardeux mêm* croett' vir 
Aveuque eun' brigad' d'anch' saint Miche l'zé conduir'. 
Armé d'un sabe ed fu! Et tout cho d'un clin d'œul ! 
Et pis cha s'o détaint cor pus vit' qu'el fureul'!... 

Chés chinq brav' il éteutt' quasimint qùeuts pâmés! 
185 Is s' réliév'té pour cho à mi tan avulés. 
Et cor tout épeutés, 
Drochi-drolo is queur't ; is rinvell't ech villache. 
On s' raconte ech miraque, et tartous echl ouvrache 
Is vienn' té vir et s'asseurer 
190 Eq' cheir saint' Vierch' d'ech bos, n' volant point canger 

[d' plache, 
Lo, putôt qu' dins 1' vallée avoét pus cair rester. 



biais et vient raser leurs yeux ; — Le tonnerre frappe et détonne ! 
Nos gens épouvantés, — De terreur glacés, voient ces fondements 
soulevés, — 175 Comme en l'air s'envoler — Et la vallée traverser 
diagonalement — Pour eux leur (s) en aller se placer — Tout autour 
de la vieille chapelle, — Où que cest qu*on les avait trouvés la veille ! 

— 180 Us étaient reluisants; ces gardiens même croient voir — Avec 
une troupe d'anges saint Michel les conduire, — Armé d'un sabre 
(d'une épée) de feu ! Et tout cela en un clin d'œil ! — Et puis cela s'a 
(s'est) éteint encore plus vite que le feu follet ! . . . 

Ces cinq braves ils étaient quasiment tombés pâmés! — 185 Ils se 
relèvent néanmoins à moitié aveuglés, — Et encore tout épeurés, — 
De ci de là ils courent ; ils réveillent ce village. — On se raconte ce 
miracle, et tous cet ouvrage, — Ils viennent voir et s'assurer — 190 
Que cetteS^LÏnteViergQde ce(^d\x) bois, ne voulant pas changer de place, 

— Là, plutôt que dans la vallée, avait ùlus cher (préférait) rester. 



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14 EL FONDATION 

Ëdpis adon, 
El construction 
D*ech bâtimint, 
195 Sus cheir gringole, s'o fait tell'mint 

Si suptirmint, 
Eq'tous chés gins il ont pinsè 

Et mêm* juré, 
Qu'el saint' Vierche et pis saint Miche 
aoo Chés ovriers avoctt' aidié '. 

Depuis lors, — La construction — De ce bâtiment, — 195 Sur cette 
colline, ia (s'est) faite tellement — Si rapidement, — Que tous us 
gens ont pensé — Et même juré — Que la Sainte Vierge et saint 
Michel — 200 Ces ouvriers avaient aidé. 



I. Deux autres versions circulent, touchant la fondation 
miraculeuse de l'élise de Saint-Michel ; nous allons les rapporter 
succinctement. 

i** L'église devait être édifiée dans le Petit-Marais. On maçon- 
nait pendant le jour, mais quand la nuit était venue, la Vierge 
apparaissait et démolissait tout ce qui était bâti. On reprenait la 
construction le lendemain, travail qui se trouvait de nouveau 
renversé la nuit suivante. Les maçons ne savaient à quelle puis- 
sance occulte on devait attribuer tout ce bouleversement. La 
Vierge, enfin, fiitiguéedene pouvoir se faire comprendre, envoya 
un jour aux ouvriers un billet écrit de sa main, dans lequel elle 
leur signifiait de cesser leur travail, et de construire l'église au bord 
du bois, à l'endroit où se trouvait sa statue. Elle ftit obéie, et 
l'édifice s'éleva comme par enchantement, la Vierge elle-même 
s'étant mise à l'œuvre, dit la légende. 

a* Comme dans les deux autres versions, l'église devait être 
construite dans le marais. Lorsque les fondations furent creusées 
et dans la pieuse intention de placer les travaux sous la protec- 
tion de la Sainte Vierge, on décida d'élever un petit autel auprès 
du chantier, à l'effet d'y déposer la statue miraculeuse qui, 
depuis longtemps déjà, reposait dans la vieille chapelle du bord 
du bois. 



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J - - r- V J^ 



J£L 



d'ecHL ÊGLISSE ED SAINT-MICHi I5 

La statue ayant donc été apportée processionnellement dans le 
marais, on se mit inmiédiatement à l'œuvre. Mais le lendemain, 
on constata avec stupeur que la Vierge du bois avait quitté Tau- 
tel où on l'avait déposée la veille, et s'était d'elle-même replacée 
dans la petite chapelle, au sommet de la colline. Malgré l'avis des 
personnes pieuses qui voyaient dans ce fait un désir formel de la 
Vierge de ne point voir construire l'église dans la vallée, la statue, 
après une cérémonie expiatoire, fut ramenée près des travaux 
conunencés. Le jour suivant, le même prodige se renouvela. Il 
fut alors décidé que l'église serait bâtie en place ou à côté de 
l'antique chapelle, endroit de prédilection de la bonne Vierge du 
bois. 

Les traditions populaires nous montrent assez fréquemment 
les images miraculeuses ou les reliques des saints résistant à tout 
déplacement, ou semblant indiquer le lieu où elles veulent repo- 
ser. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, saint Jacques 
n'a pas voulu quitter Compostelle; saint Martin, son église de 
Tours; saint Léonard, Limoges; saint Gilles, la ville de Saint- 
Gilles. 

Une légende du Velay raconte que la Vierge-Noire de la 
cathédrale du Puy, transportée un instant d'un autel à un autre, 
reprit d'elle-même la place qu'elle occupait primitivement. 

L'église d'Houdain a aussi 5on origine surnaturelle; ici, toute- 
fois, c'est l'esprit malin qui intervient et change de place les tra- 
vaux commencés. « Le lieu saint tombait de vétusté, dit Harba- 
ville; naturellement on pensa à le rebâtir au pied de la mon- 
tagne. Des matériaux furent rassemblés, des fondements creusés : 

mais brrr , ce n'était pas le compte du malin, que fit-il? A 

plusieurs reprises, et d'un tour de main, il transporta les pierres 
au sommet de la côte. Il fallut bien céder. Son but était tout 
simplement de confisquer à son profit les âmes des vieillards, 
infirmes et souflfreteux, qui ne pourraient pas gravir un escarpe- 
ment de 160 marches, pour aller entendre la parole sainte. » 
(Mémorial historique du Pas-de-Calais, 1,^3 18). 

On croit généralement que la marche miraculeuse des fonde- 
ments de l'église de Saint-Michel ou bien de la statuetfe de la 
Vierge (selon qu'on adopte l'une ou l'autre des trois versions 



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l6 EL FONDATION d'eCHL ÉGLISSE ED SAINT-MICHÉ 

rapportées plus haut), est la cause première de la dévotion à 
Notre-Dame Marchesse et de la neuvaine qui attirait autrefois, à 
partir du 25 mars, dans le sanctuaire du bord du bois, une grande 
affluence de fidèles. Cependant, il convient de faire remarquer 
que dans les anciens textes, la fête de l'Annonciation est toujours 
désignée par ces mots : la Marcesche ou la Marchesche^ c'est-à-dire 
la Vierge de Mars ; de même, celle de la Nativité de la Vierge, 
est appelée SeptenthreschCy la Vierge de septembre, parce qu'elle 
tombe le 8 de ce mois. Notre-Dame Marchesse, c'est donc, en 
réalité, tout simplement Notre-Dame de Mars. 

Le pèlerinage de Notre-Dame Marchesse était aussi populaire- 
ment appelé Noter-Dame à Goutflettes (néÛr-dSm à gûtlèt). Cette 
appellation peu respectueuse vient de ce que, durant la neuvaine, 
le long de la route de Saint-Pol à Saint-Michel, étaient installés 
de petits comptoirs en plein air où l'on débitait la goutte aux 
pèlerins qui s'y rendaient dès le matin. 

Remarquons encore, au sujet de la légende de l'église de 
Saint-Michel, que les chroniqueurs Ferry de Locre et Thomas 
Turpin, n'ont pas jugé à propos de la rapporter dans leurs 
écrits ; elle n'est parvenue jusqu'à nous que grâce à la tradition 
locale, tradition qui va s'afiaiblissant de plus en plus, les progrès 
des lumières et de la civilisation faisant oublier et tomber en 
désuétude une infinité de traits fabuleux, dont se nourrissaient 
la crédulité et la naïve piété de nos aïeux. Le clergé, du reste, 
a toujours considéré ces vieilles légendes comme n'étant que 
« des contes populaires sans valeur et plus propres à dénigrer le 
culte de la Sainte Vierge qu'à le tenir en honneur ». (Voir Revue 
du Pas-de-Calais, 10 avril 1859.) 



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EL PEUMIER 

D'ECH PÈRE MISÈRE 



Lo, intardeux Gauchin et Harnicourt 
S' treuve echl hamiau d' Moriocourt * 

Indroét dins 1' temps r'nommè par sin catiau 
Qui bien fort étoèt et bien biau. 

Le Pommier du Père Misère. — Là, entre Gauchin et Hcrni- 
court — Se trouve ce hameau de Moriocourt. ---Endroit dans le temps 
(autrefois) renommé par son château — Qui bien fort était et bien 

I. Le hameau de Moriocourt ou Mauriocourt, dépendant 
aujourd'hui de la commune d'Hernicourt, canton et arrondisse- 
ment de Saint-Fol, était autrefois une des trente et une pairies du 
comté de Saint-Fol. /^/^an de Mauriaticourtfigiirty en 1295, comme 
homme-lige de Guy IV de Châtillon, comte de Saint-Fol. En 1 5 36, 
la terre de Moriocourt, dont dépendaient neuf ou dix fiefs, était 
tenue à 10 livres parisis de relief, et appartenait à Nicolas de La 
Fersonne, du chef de sa femhie Marie de Cunchy, lesquels ne 
laissèrent aucune postérité. Ce domaine arriva par la suite aux 
mains du F. de Cunchy, qui le donna aux Jésuites de Béthune; 
après la suppression de ces derniers, il passa aux Fères de l'Ora- 
toire. 

n ne reste aucun vestige de l'important château des anciens 
seigneurs ; on croit que la ferme de Moriocourt est bâtie sur son 
emplacement. Il existe encore, croyons-nous, dans les bâtiments 
de cette ferme, une pièce parquetée qu'on affirme être restée 
d'une plus ancienne construction, peut-être d'une maison de 
plaisance élevée sur l'emplacement du vieux château. 

Légendes, 2 



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l8 £L PEUMÎER 

5 Pus trache asteure on n' truvaroèt 

D'ech catiau-lo, si qu'on cach'roèt; 
Cha n'impêch' poent qu'es'n amommèe 
Aile o dusqu'à nous arrivée. 

Ch'étoèt lo r vielle et bell' demeur' 
10 Ed chés et Régnier y chés vius seigneurs 

Ed La Thure et pis d' Moriocourty 

Qui déchindoett'té sans détour 

D* saint Hubert et pis d' saint Evron. 

D'habitude is prindoett' el nom 
15 (Asseuré qu'is n' n'avoett' el droét) 

Ed Premiers Barons du Ternoés. 

Tous chés (fRégnier, à cho qu'on dit, 
Poyeutt' tartous bailler 1' répit, 
Guérir d'el rach' bien complèt'mint, 
20 In invoquant fort dévot'mint 

El nom et pis l'intercession 
Ed saint Hubert ou d' saint Evron '. j 

beau. — 5 Plus trace maintenant on ne trouverait — De ce château-là 
si qu^on cherchait; — Ça n'empêche pas que sa renommée — Elka 
(est) jusqu'à nous arrivée. 

C'était là l'antique et belle demeure — 10 De ces (des) de Régnier, 
ces anciens seigneurs — De La Thure et puis de Moriocourt, — Qui 
descendaient sans détour — De saint Hubert et puis de saint Evron. 
— D'ordinaire ils prenaient le nom -—15 (Assurément qu'ils en 
avaient le droit) — De Premiers Barons du Temois. 

Tous ces de Régnier, à ce qu'on dit, — Pouvaient tous donner le 
répit, — Guérir de la rage bien complètement — 20 En invoquant 
fort dévotement — Le nom et puis l'intercession — De saint Hubert 
ou de saint Evron. 

I. Au dire des vieux auteurs, tous les membres de la famille 
de saint Hubert et de son parent saint Evron, ont joui du singu- 
lier privilège de guérir de la rage et de donner le répit, c'est-à- 
dire de suspendre les effets de la morsure d'un animal enragé. 



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j/1 



d'ech père misère Î9 






Pus d' six chints ans î gn'o seur'mint, 
(Ch'est eun' rud' ress', do ^, cho, mes gins !) 
25 Qu' echl histoire ichi racontée 

Dins Moriocourt a' s'o passée. 

Plus de six cents ans il y a sûrement, — (C'est un bien long espace 
de temps, da^ cela, mes gens !) — 25 Qjie cette histoire ici racontée — 
Dans Moriocourt elle s^a ( s'est) passée. . * 

k) dS, particule affirmative. 

pendant un espace de temps suffisant pour permettre à la per- 
sonne mordue de se rendre en pèlerinage à Saint-Hubert, dans 
l'Ardenne belge, afin de s'y faire guérir par le moyen de la taille. 

Selon le Père Roberti, jésuite, auteur d'une Vie de saint Hubert 
éditée en 1621, le seigneur de Moriocourt qui habitait le castel 
de ce nom, vers cette époque, était Jacques de Régnier^ sire de La 
Thure Camp de Glaive, Les de Régnier étaient de la lignée directe 
du saint évêque de Liège. 

* . <r bans la forteresse de Mauriocou1-t, ajoute le Père Roberti, 
avant les dernières guerres de France, il y avoit une chapelle 
consacrée à S. Hubert, et auprès un cabinet d'où on avoit veue 
en icelle, et ceux qui estoient attaqués de rage faisoient une 
neuvaine en l'honneur du sainct. H y avoit de plus dans ce lieu 
un canal ou aqueduc pour y boire de l'eau, ou pour laver les 
plaies des enragés : on avoit grand soin de le boucher, parce 
qu'on avoit appris par expérience que si un chien y avoit 
mis la gueule et bu tant soit peu, il estoit attaqué de rage. 

<r Ce privil^e de guérir ce mal accordé d'en haut a la famille 
de Régnier et continué de père en fils a des descendans, estoit 
contenu dans les lettres patentes très amples en parchemin que 
l'injure des guerres et les pillages publics des soldats insolens 
nous a dérobées... 

<r Ce que luy reste des lettres (à Jacques de Régnier) sont de 
François de Melun, Evesque de Theroanne, par lesquelles on 



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20 BL PEUMIER 

Adont, (Ju'is ditt' chés vius, artirè ech catiau, 
Moriocourt cha n'étoèt qu'un bien mécant hamiau ; 
A l'intour d'ech marais ch'est à pânn' si s' veyoett' 

Alors (à cette époque), qu'ils disent ces vieillards, retiré (à l'excep- 
tion de) ce château, — Moriocourt ça n'était qu'un bien mauvais 
(piètre) hameau ; — A l'entour de ce (du) marais c'est à peine si se 

luy donne la puissance de faire célébrer la messe dans la forte- 
resse de Mauriocoiirt, et on approuve la manière de guérir les 
personnes attaquées de rage telle qu'observoit le grand père de 
Jacques* 

fi II conste par Texpcrience de plusieurs années que ceux qui 
attaqués de rage sont amenés à ce seigneur^ dès qu^ils sont arri- 
vés a sa terre, ils sont d^abord traitables; il y en a voit mesme 
de ceux-là que quatre hommes ne pouvaient dompter ; dès qu'ils 
avoient vu ce seigneur ou qu'il avoient mis le pied dans sa 
porte, ils devenoient tranquils. 

tt Entre tant d'aultres délivrés ces années passées d'une rage 
cruelle^ Tan 1619, dans le seul mois d'aoust, il en vint une si 
grande multitude qu'a peine pouvoit-oo les compter^ et ils feurent 
tous guerys, 

« Depuis peu, Tan 1620, TEvesque de Boulogne a transporté 
cette puissance de dire la messe dans la forteresse de Thure* 
dans laquelle Jacques a le dessein de faire bastir une chapelle 
dédiée à S, Hubert. ^ (Voir hs Méfrmres tiiamiscfits du P, Th. 
Turpin.) 

Deux autres membres de la famîlUe de saint Hubert habitaient 
à cette époque les villes d*Aire et de Saint-PoL Dans cette der- 
nière ville, plusieurs personnages de la même parenté furent 
pendant longtemps ripiders jurés ou danneurs de répit pensionnés 
par le corps du Magistrat. Cet emploi fut supprimé par mesure 
d'économie le 17 janvier 1767 (pélibérations delà Châmhfe Éche- 
vinaky Archives comm^ de la ville de Saint-Pol)^ 

d) Aujourd'hui Le Turm, commune de Frencq, canton d'Etaples 
(Pas-de-Calais)- 



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Jà É 



d'eCH père misère 21 

30 Eun' dijânne ed cahut' édù qu' ch'est qu'is restoett' 
Autant d' ménach' ed pauvers gins. 
Qui vivoett' lo fin miserabelmint. 



Din eun' d' chés bagnor-lo, d'elz aut' fort attirée. 
Et pis cor si trauèe 
35 Eq' vint, pleuve et griaus passoett' tout au travers, 
Restoèt un vins brimbeux qui s'appelloèt Misé/ y ' 
Si vins, si abaque qu'on éroèt pour seur cru 
Qu'el même année qu'Adam dins ch* monte il étoèt v'nu. 
Et s'il étoèt si tell'mint se 
40 Qu' tout sin corps n'in cliquoét, comme un vrai séquéné. 
Miser' n'avoét pou' s compagnie 
Qu'un thien fort vius et si se qu' li : 
Balout', ch'étoét sin nom. Miser' i n'avoét rien, 
Et si n' possédoét pour tout bien 
45 Qu'es' crochett'^ sin thien 

Et pis s*bésach', qu'au pus souvint. 
Quand qu' dé s' pourcacher i r'vénoét, 
A mitan vide i rapportoét, 

voyaient — 30 Une dizaine de cahutes où que c'est qu'ils demeuraient 
— Autant de ménages de pauvres gens, — Qjii vivaient là fort miséra- 
blement. 

Dans une de ces cahutes-là, des autres fort retirée (écartée), — Et 
puis encore si trouée — 35 Que vent, pluie et grêle passaient tout à 
travers, — Demeurait un vieux mendiant qui s'appelait Misère, — Si 
vieux, si courbé par l'âge qu'on aurait pour sûr cru — Que la même 
année qu'Adam dans ce monde il était venu. — Et s'il était si tellement 
sec (maigre), — 40 Que tout son corps en cliquetait, comme un vrai 
squelette. — Misère n'avait pour sa compagnie — Qu'un chien fort 
vieux et aussi maigre que lui : — Baloufe, c'était son nom. Misère il 
n'avait rien. — Et si ne possédait pour tout bien — 45 Que sa crossette^ 
son chien — Et puis sa besace, qu'au plus souvent, — Quand que de 
mendier il revenait, — A moitié vide il rapportait. 

/) kr^\ty canne à poignée recourbée, bâton de vieillesse. 



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22 EL FEUIIIER 

Faut dire étou eq* par darrière 
50 El cahute ed grand-pèr* " Misère 

Un p*tit courtillache i gn' avoèt 
Dû qu'on ap' tout seu i poussoêt; 
Mais yri si blau peumier ch'étoèt 
Qu^jamaiSj au grand jamais^ dics n*importe queu pâïs, 
55 On n n'avoèt \tl d'si biau^ honnis dins TParadis; 

Ch'est du moins cho qu'on dit. Ses pemm' il avoèt cair 
Quasi autant qu' sin thien^ -ech bon vius per' Mb ère ! 
I n' avoèt pus sus terre, 
I m* sânne à vir, qu*ech plaisi-lo. 
ftl^ • Mais d' tous chés villach* voésins 

Chés garchonnalsj malhureus^mint. 
Et naêm' dusqu'à chés-lo d' Saint-Pô, 
Dins r momint qu' chés pemm*s meuriclioett' 
Li cliponner" toudis is v'noett', 
65 Cha fait qu'adoBt, in plach' d aller 

Aveuqu' sin maît' es' pourcacher. 
Bal ouf , pour li chés pemm' warder, 
A r kânoe étoèt forché d' rester. 

(Il) faut dire aussi que ^r derrière — 50 La chaumière de grand - 
père Misère — Un petit jardin il y avait — Ou ^«'un arbre tout seul 
li poussait; — Mais un si beau pommier c'était — Que jamais, au 
grand jamais, dans n'importe quel pays, — 55 On n'en avait vu d*aussi 
beaUj hormis dans le Paradis; — C'est du moins ce qu'on dit. Ses 
pommes il avait cher (aimait) ^ Quasi autant que son chien, ce bon 
vieux père Misère 1 — Il n'avait plus sur [la] terre, — Il me semble à 
voir^ que ce plaîsir-là, — éo Mais de tous ers villages voisins ^ Ces 
gamins (vauriens), malheureusement, — Et même jusqu'à ceux- /à de 
Saint-Pol, — Dans le moment que (où) as pommes mûrissaient, — 
Lui di^nff£r toujours ils venaient. — 65 Ça fait qu'alors, au lieu 
d*aller — Avec son maître se mendier, — BaloufCj pour lui ces pommes 
gardefj — - A la chaîne était forcé de rester. 

m) grà-f^r, terme familier pour désigner les vieillards. || 
n) ittpofé^ faire tomber à coups de klîpô (bâton qu'on lance 
dans les branches d'un arbre pour en faire tomber lés fruits). 



V 



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J/1 



d'ech père misère 23 






D o v'nu chl annèe-lo eun' si mécante hiver ^ 

70 Qu'à t'nur', pindant deux moés,,tous les jours i géloèt 
Si fort qu'à ch' fu cbeile iau dins cheil' seil' s'ingéloèt ; 
I géloèt dins chés cav', ch' jpain géloèt dins chl araair'. 
Tant d' neiche il avoèt queut qu'on n' veyeut pus chés 

[qu'mins. 
Et qu'adont dins chés camps ont péri gramint d' gins. 

75 Eun' foés, au vêp', qu'el neich' queyoèt à gros flacons. 
Et pis qu'el vint rouflioèt par les traus d' chell' mason, 
Queuqu'un i buque à chl hus. Quand par lo qu'on passoèt, 
Qu' ch'étoèt chés garchonnals ch'thien Baloufe i creuyoèt. 

Et tout cho qu'i poyoèt 
80 Adont il abaïoèt. 

Mais chell' foés qu'ej vous pâli', comm' si qu'i connichoèt 

Echti-lo qui buquoèt. 

Au contrail' d'abaïer 
S* queue fort amiteus'mint s'o mis à baloncher. 

Il a (est) venu cette année^là un si mauvais hiver — 70 Que sans 
cesse, pendant deux mois, tous les jours il gelait — Si fort qu'à ce feu 
cette eau dans cette seille se gelait ; — Il gelait dans ces caves, ce 
pain gelait dans cette armoire. — Tant de neige il avait (était) tombé 
qu'on ne voyait plus les chemins, — Et qu'alors dans ces champs ont 
péri beaucoup de personnes. 

75 Une fois, au soir, que la neige tombait à gros flocons, 
— Et puis que le vent soufflait avec bruit par les trous de cette mai- 
son, — Quelqu'un il frappe à la porte. Quand par là qu* on passait, — 
Que c'était ces gamins ce chien Baloufe croyait, — Et tout ce qu'il 
pouvait — 80 Alors il aboyait. — Mais cette fois dont je vous parle, 
comme si qu*il connaissait — Celui-tt qui frappait, — Au contraire 
d'aboyer, — Sa queue fort amiteusement s'a (est) mis à balancer. 



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IB^22ggill^^l| 



24 EL PEUMIER 

85 a Laichez-m' intrer, qu'on crie, pour l'amour du bon Diu ! 

« J'ai si froed qu' je n' peux pus 

« Aller pus loin : j'in qués, et tout coiché j'in sus! » 

Allant ouvrir echl Kus 
Miser' dijoèt comm' cho : « Par chés béhit' ed neiche 
90 *t Qu'i fait d* pis chl armontèe^ tauroèt mie qu'ej vous laiche 
a Trânner lo in déhors/Intre^ chî, m'n homme, intrez; 
« Vnez i min pauver fu, v'nez, os vous récaufTre^ 1 » 
Ch'étoèt un vius grand-pèrej 
Pétêt' pus vius qu'ech' brav' Misère ; 
95 Aussi abaque qu* li à cop scur il étoét, . ï 

Et sij pour tout vêt^mintj sus sin corps i n'avoèt 

Qu'eun' maronne à traus, 
Aveuque cun* vieil* baïette^ tout pur piêch' et morciaux^ 






Miser*, tout in ratijant ch' ftij • 
100 li dit comm' cho : w Min pauver vîus, • 

« Os êtes mal queut, i n'ém' ress' pus 
f< Qu'eun' ma n née d' fin bos, deux rindons, ♦ » 
f( Aveuque eun' coupe ed gambillons. 
« Dinsch'fom'in vosl'zémett\ pour faire eun*bonn'galèe; 
10 ï ^f Et quand qu'os s'rez bien récauffè, 

85 « Laissez-moi entrer, cju'on crie, pour Tamour du bon Dieu! — 
J*ai si froid que je ne peux plus — Aller plus loin : j'en tombe, et 
tout blessé j*en suis! a ^ Allant ouvrir k porte. Misère disait comme 
cela : m Par ces rafales de neige — 50 Qu*il fait depuis cet après- dîner, 
[il ne] faudrait pas que je vous laisse — Trembler îà au dehors. 
Eotrez iei^ mon brave, entrez; — Venez à mon pauvre feu, venez, 
vous vous réchaufferez ! n ^C'était un vieux (âgé) vieillard j — Peut- 
être plus âgé que ce brave Misère ; — 95 Aussi courbé par Tâge que 
lui 4 coup sur il était, — Et si pour tout vêtement sur son corps il 
n'avait — Qu'une culoue à trous, — Avec une vieille jaquette j tout 
pur pièces et morceaux. 

Misère, tout en attisant ce feu, — roo Lui dit comme cela : « Mon 
pauvre vieux, — Vous êtes mal tombé, il ne me reste plus — Qu'une 
poignée de menu bois, deux gros Mtons de fagot, — Avec une couple 
de tronçons de branche, ^ Dans ce feu (je) m*cn vais les mettre, poUf 
faire une bonne flambée; — 105 El quand que vous sesca: bien 



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d'ech père misère 2$ 

« Min pauver lit os partag'rez 
<( Aveuqu' mi, m'n homm*, si qu'os volez. 
^ In attindis, j* m'in vos voils querre 
<r Un bon p'tit panijon <f paih tère, 
no « Eq' m'avoit faitljailler orains 

« D' Morioçôurt'nous bon cat'lairi. » 

Pindant qu'ech vius britnbeux mingeoèt. 
Ses mains et pis ses pieds Baloufe i li léquoèt. 
Et, à ravurich'mint d' Misère, i li faijoèt 
ï 1 5 Gramint d'hablèes 

Et d'amitès. 

Quand qu'ech vius sin contint il o eu bien mingé. 
Sus cheir paillasse ed feurr' rarringée un mole, 
Din eun' couverte à traus is s'ont rintortillés 
120 Et s'ont lo incleumis, cont' l'un n' l'aut' appoïés. 






V ledmain, timpe au matin. Misère in s' rinvillant 
I treuve ech vius brimbeux étampè, s'apprêtant. 
(( Quoè ! déjo, qu'i li dit, os s'in allez m' quitter ? 

réchauffé, — Mon pauvre lit vous partagerez — Avec moi, mon 
homme, si que vous voulez. — En attendant, je m'en vais vous quérir 
— Un bon petit petit pain de pain tendre, — i lo Que m'avait fait don- 
ner tantôt — De Moriocourt notre bon châtelain. » 

Pendant que ce vieux mendiant mangeait, — Ses mains et puis ses 
pieds Baloufe il lui léchait, — Et, à la stupéfaction de Misère, il lui 
faisait — 115 Beaucoup de démonstrations joyeuses — Et d'amitiés. 

Quand que ce vieux son content il a eu bien mangé, — Sur cette 
paillasse de paille d'avoine r'arrangée un peu, — Dans une couver- 
ture à (remplie de) trous ils s!*ont (se sont) enveloppés — 120 Et s'ont 
(se sont) là assoupis, contre l'un l'autre appuyés. 

1-c lendemain, de bonne heure au matin. Misère en s'éveillant — 
// trcHive ^ vieux mendiant debout, s'apprêtant. — « Quoi ! déjà. 



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26 



EL PBUMIER 



^ — Aoui, min brav' Misère, cj m'in vos vous laicher. 
125 <r J'ai chi féni m* mission. Choqu' j'ai l'air je n' sus poent, 
«f Do ; ravisez-mé bien : 
<r Ch'est fû ch' grand saint Evron, ancête ed vous cat'lain: 
<r Cha m'o £dt mêm' plaisi qu'os n'in dijett' du bien, 
rf Invoïé d'in haut pa* Y bon Diu 
130 <r Pour vir eqmint qu' chés gins qu'is pratiquât el bonn'tè, 
tf El charité, 1' fraternité, 
(r Dins ch* monte ichi j'ai déchindu. 
« Tous chés pais j'ai parcouru : 
<r A chl hus ed chés pus hères tout partout j'ai buqué, 
135 « Et trânner dins chés rues is m'ont tartous laîché! 

<r Gn'o qu' vous tout seu. Miser', quoè qu'os n'ayéch' arien, 
<r Qu' dins tnin malhureux sort in pitè os m'ez prins. 
<r El bon Diu vo vous 1' rind', vous in récompinser ; 
<r Os allez chi un vœu former; 
140 « Os poyez, m' homme, été asseurè 

« Qu' vou vœu bé rat' s'ro exaucé! » 

Intandis qu' saint Evron comm' cho i li parloét. 

Misère, à l'avuri, sus ses g'noux i queyoét. 

<r Ch'est don pour cho, qu'i dit, qu' Baloufe i vous léquoèt, 

qu'il lui dit, vous s'en allez me quitter ? — Oui, mon brave Misère, 
je m'en vais vous laisser, — 125 J'ai ici fini ma mission. Ce dont j'ai 
l'air je ne suis point, — Da ; regardez-moi bien : — C'est moi ce 
grand saint Evron, ancêtre de votre châtelain; — Cela m'a fait même 
plaisir [de savoir] que vous en disiez du bien. — Envoyé d'en haut 
par le bon Dieu — 1 30 Pour voir comment que ces gens pratiquent la 
bonté, — La charité, la fraternité, — Dans ce monde-ci j'ai (je suis) 
descendu. — Tous ces pays j'ai parcouru : — A cette porte de ces (des) 
plus fiers (orgueilleux) tout partout j'ai frappé, — 135 Et trembler 
dans ces rues ils m'ont tous laissé! — Il n'y a que vous tout seul,. 
Misère, quoi que vous n'ayez rien, — Que dans mon malheureux 
sort en pitié m'avez pris. — Le bon Dieu va vous le rendre, vous en 
récompenser : — Vous allez ici un vœu formuler; — 140 Vous pou- 
vez, mon brave, être assuré — Que votre vœu bien vite sera exaucé. » 
Tandis que saint Evron comme ça il lui parlait, — Misère, en ahu- 
rissement, sur ses genoux il tombait. — « C'est donc pour cela, qu'il 



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d'ech père misère 2^ 

145 (T Et quand qu*os et* intrè poent eun' buqu* n'abaïoèt? 
(T Pardonnez-mé, grand saint, si qu' je n* vous ai poent r'chu 
« Un mole gramint mius : 
t( J'ai tait, pour cho^ cho que j*ai pouyu! 
ff — Je r saisj qu'i répond cW saint, étou cj s'roès bénache 
150 ti Xy savoir cho qu'os d'sirez, edvant qu'ed chi j' ra'in vache* 
ff — Ch'est mie par intérêt qu'e] vous ai logé chi, 
ff Grand saint^ qu' Miser' fièr'mînt It r'dit ; 
<t Et pis qua' mêm' j'ai d'zoin d'arien, 
n — Je n' vous croès poent eun' buqu' sus cho qu'os dîje^ lo, 
I î 5 ^ Qu'i répliqu' saint Evron ; jou qu*os volez du bos ? 

« Du blè plein vougarnier? dins voudrêch" du blanc pain? 
ft Gramint d' chid' dins voucave ? u bien gramint d'argint? Ji> 
Misère i n' dijoèt rien, 
ce VeyonSj qu'il arprind ch' sainte 
léo ce Ch'est-i des bonn'é terres, qu'os volez, eun' bell* cinse ? 
« Jou qu'os vorrett' vous vircomt*, marquis, duc ou prince? 
* ù Faut mor qu'os m' répondèch'! u bien i m' sann'ro vir 
ff Eq ch'est par amour-prop', qu'os n' vole^ poent chi dit' 
i( Tout vou pinsèe et tout vou d'zir! ^ 

dit, que Baloufe j7 vous léchait, — 145 Et quand que vous êtes entré 
pas du tout n'aboyait? — Pardonnez-moi, grand saint, si que]^ ne 
vous ai pas reçu — Un peu beaucoup mieux : — J*ai fait néanmoins 
ce que j*ai pu. — Je le sais, ^w*t/ répond ce saint, aussi je serais 
bien aise — 1 50 De savoir ce que vous désirez, avant que d'ici je m'en 
aille. — Ce n'est pas par intérêt que je vous ai logé ici, — Grand 
saint, que Misère fièrement lui redit; — Et puis quand même fui (je 
n'ai) besoin de rien. — Je ne vous crois pas du tout sur ce que vous 
dites U, — 155 QuHÏ réplique saint Evron; est-ce que vous voulez 
du bois? — Du blé plein votre grenier? dans votre armoire du blanc 
pain ? — * Beaucoup de cidre dans votre cave, ou bien beaucoup d'ar- 
gent? »— Mbére il ne disait rien, — « Voyons, quHl reprend le 
saint, — 160 Ceçt-îl des bonnes terres, que vous voulez, une belle 
ferme ? — Est-ce que vous voudriez vous voir comte, marquis, duc ou 
prince? -r [11] faut m^ que vous me répondiez t Ou bien i! me sem- 
blera voir — Que c'est par amour-propre que vous ne voulez pas ici 
dire — Tome votre pensée, tout votre désir* » ,^, 



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28 EL PEUMIER 

165 Poussé à bout comm' cho. Misère i s' pourpinsoèt. 

a Pisqu'os 1' volez, qu'i dit, grand saint Evron, j' vorroès 
« Qu nimpûrt'é qui, qui seuch' grimpé dsus min peumiery 
V Qu'il y resse incrinqué; qu'i rC peuche es' déhoquer 
(( Edvantqu'ej lipermichel — Amen, qu'i li répond 
170 « Ch' grand saint Evron 

« In r bénichant 
« Tout in riant. 
« T'éroés gramint fait mius 
« Min ftus, 
t75 « D'edmander tin salut! » 

In dijant cho, 1' vlo di^aru. 






L* bénédiction d'ech saint, à ch* pauver vins Miser', 
AUe y o porté bonheur; pindant 1' restant d' l'hiver. 
Es' bésach' toudis plânne à s' masonne i rintroèt ; 
180 Ch' peumier, à l'après-aut, d' bell'é pemm' i querquoèt. 
Comme elz années d'edvant, 
Chés garchonnals, in Izé veyant, 
N'intindant poent Baloufe, aveuqu' Misère invoè, 

165 Poussé à bout comme ça (ainsi), Misère il réfléchissait. — 
« Puisque vous le voulez, qu'il dit, grand saint Evron, je voudrais — 
Qpe n'importe qui, qui soit grimpé sur mon pommier, — Qu^il y 
reste perché; qu'il oe puisse se décrocher, (c.-à-d. en descendre) — 
Avant que je [le] lui permette ! Amen, qu'il lui répond — 170 Ce 
grand saint Evron — En le bénissant — Tout en riant. — Tu aurais 
beaucoup fait mieux, — Mon fils, — 17S De demander ton salut I » 
— En disant cela, le voilà disparu. 

La bénédiction de u saint, à u pauvre vieux Misère, — Elle y a 
porté bonheur; pendant le reste de l'hiver, — Sa besace toujours 
pleine à sa maison il rentrait; — 180 C^ pommier, à l'automne, de 
belles pommes il chargeait (c.-à-d. était chargé). — Comme les années 
précédentes, — Ces gamins, en les voyant, — N'entçndant pas 
Baloufe, avec Misère parti, — Sur ce pommier tous à pommes ils ont 



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— -■- 



d'ech père misère 29 

Edsus ch' peumier tartous à pemm' il ont monté •. 
185 Ej vous laiche à pinser qu'mint qu'is s'ont r^alès! 

Mais sus r momint d' déchind', ch'étoèteuneaut' canchon! 
D'ech peumier inchorch'lè, leus faijant des pinchons. 
Par leus bros, par leus gamb', chés branqu' elz agripoett' 
Et, comm* loïés à chl ape, ahoqués l'z arténoett*. 

190 Misère, à V breunette, in rintrant, 

I voèt chés garchonnals sus ch' petimier s' dépichant. 
I n'o poent d' panne à vir qu'is s'ont lo li mingeant 
Tous ses pus bell'é pemmes, et pis cor hriscadant 
Et chés branqu* et chésfeulles. « Ah ! leuwarousd' bringands ! 

195 « Qu'i leus crie, j' vous y prinds! 

« Mais cheir foés-chi, tas d' gaspiots, j' vous préviens 
« Qu'os f rez chi connaissance aveu les dintsd' min thien! » 
D'echl ape, aveuque el parmission d' Miser', 
Ed leu pus trape adont is dévaler* ; 

200 Mais in bos l'z attindant. 

Par eun' pugnie d' maronn' Baloufe elz attrapant, 
Laiche el marque ed ses dints à gramint d'inter eux. 

monté. — 185 Je vous laisse à penser comment qu'ils s'ont (se sont) 
régalés! — Mais sur le moment de descendre, c'était une autre chan- 
son! — De ce pommier ensorcelé, leur faisant des pinçons, — Par 
leurs bras, par leurs jambes, ces branches les agrippaient, — Et, 
comme liés à cet arbre, accrochés les retenaient. 

190 Misère, vers la brune, en rentrant, — // voit ces vauriens sur 
ce pommier se démenant — Il n'a pas de peine à voir qu'ils sont là 
lui mangeant — Toutes ses plus belles pommes, et puis encore brisant 

— Et embranches et effeuilles. « Ah! scélérats de brigands! — 195 
Qji'il leur crie, je vous y prends ! — Mais cette fois-ci, tas de vauriens, 
je vous préviens — Qpe vous ferez ici connaissance avec les dents de 
mon chien !» — De cet arbre, avec la permission de Misère, — Avec 
la plus grande promptitude alors ils descendirent ; — 200 Mais en bas, 
les attendant, — Par une poignée de culotte, Baloufe les attrapant, 

— Laisse la marque de ses dents à beaucoup d'entre eux. 

0) mââ à f^^ monter sur un pommier pour en cueillir les 
âruits, ou peur les marauder. 



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^^.. -r ::^afc 



30 EL PEUMIER 

Dins 1* courtiUach' d*ech vius brimbeux. 
On n'o pus vu jamais» edpis adont, 
205 Chés garchonnals ni leus clipons. 



A 1' cantourn* del Toussaint J 

Et par un biau madn^ ^ ] 

Vlo qu' Miser* qu'il intind 
(Et ch*est à pânn si qu'it étoèt elvè), 
210 Comme eun' voè d* trépassé 

Qui par troés foés el* Tappelloét. 
« Miser' ! Miser' ! Miser ! » eq' dins ch* qu'min on crioét 
D'un ton si lamintap' qu'ech tien Baloufe hurloét» 
Et pis qu'ed tous ses mimb' ech vius Miser' trânnoét. 

215 I s'o résous pour cho, pour vir ech-ti qu' ch'étoèt, 

A mett' sin nez dehors : Un homme el ravisoèt, 

Eun' fauque edsus s'n épaule! A l'vir si long, si vius, 

Si se, si gânne ed char, il l'o vite arconnu. 

Ch'étoèt la Mart\... Toudis trânnant. Misère, 
220 Li d'mande, à l'avuri : « Quoè qu' ch'est qu'os v'nez chi 

[faire 

Dans le jardin de ce vieux mendiant, — On n'a plus jamais vu, 
depuis lors, — 205 Ces gamins ni leurs clipons. 

Aux environs de la Toussaint — Et par un beau matin, — Voilà 
que Misère qu'il entend — (Et c'est à peine si qu'il était levé), — 
210 Comme une voix de trépassé — Qpi par trois fois l'appelait. — 
« Misère ! Misère ! Misère ! que dans ce chemin on criait — D'un ton 
si lamentable que ce chien Baloufe hurlait, — Et puis que de tous ses 
membres ce vieux Misère tremblait. 

215 II 5'tf (s'est) résolu néanmoins, pour voir celui que c'était, — 
A mettre son nez dehors : Un homme le regardait, — Une faux sur 
son épaule. A le voir si long, si vieux (âgé), — Si maigre, si jaune 
de chair, il l'a vite reconnu. — C'était la Mort!... Toujpurs tremblant. 
Misère, — 220 Lui demande, tout ahuri : « Q|ioi que c'est que vous 



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d'ech père misère 31 

« Aveu vou fauque, ech maîte? — Ej sus v*nu pour et* 

[querre ! 
« Qui li répond la Mort, Allons, suis-mé. Misère! 

« — Déjo ? — Qu'mint, qu'mint, déjo! 
« Té dévroès m'armercier, bien au contraile ed cho, 
225 « Ti, si pauve et si vins, et abaque comme t*es! 

ce — Pas si abaque qu* vous, pas si pauv* qu'os V dijez! 
ce Du pain, du bos, je n* n'ti, et pis j'ai eu au prême 
« Quater-vingt-dij'-neuf ans seul'mint à V Mi-Carême. 
« Récomparè à vous, ej sus cor pus rétru, 
230 « I m' sânne à vîr, ech maîte ! — Viens, té s'ro gramint mius 
« Là ù qu'ej té marrai. — Noufait, qu' répond Misère, 
ce Ej sus fin bien ichi. » Eune idée singulière 
Dins r têt d'ech vins brimbeux alF passe à ch' momint-lo : 
ce Allons, nou maît*, qu'i dit, j' sus décidé pour cho 
235 ce A partir aveu vous; seul'mint, sans vous qu* mander, 
« Intandis qu'ej vos m'apprêter, 
ce Os d'vrett' aller sus min peumier 
« Chés troés darnièr'é pemm' cueiller 
if Pour mi in route elzé minger. 
240 ce — Cha m' vo ! » qu' répond la Mort. L' vlo grimpée 

[dsus ch' peumier; 

venez ici fidre — Avec votre faux, ce maître? Je suis venu pour te 
quérir! — Qiie lui répond la Mort. Allons, suis-moi, Misère! — 
Déjà ? Comment, comn^ent, déjà ! — Tu devrais me remercier, au 
contraire de ça. — 225 Toi, si pauvre et si âgé et courbé comme tu 
es ! — Pas si courbé que vous, pas si pauvre que vous le dites ! — 
Du pain, du bois, j'en ai, et puis j'ai eu seulement — Quatre-vingt- 
dix-neuf ans seulement à la Mi-Caréme. — Comparé à vous, je suis 
encore plus dispos, — 230 II me semble à voir y ce maître ! Viens, tu 
seras beaucoup mieux — LA où que je te mènerai. Non pas, que 
répond Misère, — Je suis très bien ici. » Une idée singulière — Dans 
la tète de ce vieux mendiant elle passe à ce moment-là : — « Allons, 
notre maître, qu'il dit, je suis décidé cependant — 235 A partir avec 
vous ; seulement, sans vous commander, — Tandis que je vais m'ap- 
orétcr, — Vous devriez aller sur mon pommier — Ces trois dernières 
pommes cueillir — Pour moi en route les manger. — 240 .Ça me 



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32 EL PEUMŒR 

Mais, chés troés pemm' cueillées, d'in déchind' pus moïen ! 
Chl ape el Tavoèt ahert, chés branqu' el ténoett' bien ! 
« Gn'o lo pour seur un sort sus ch' leuwarou d' peumier ! 
c< Qu'i s' dit in estiquant. Miser', viens chi m'aidier ! » 
245 Misère i V ravisoèt. V veyant s*espadronner, 

Gambillonner 
Et haïonner, 
Ch* vîus brimbeux parte ed rire : « Ress'z-y, m'n homm% 

[t'es bien lo! 
M D'aller dtns V Paradis, j' sus poent si pressé qu*cho ! » 
250 Dijant cho, V vIo rintrè, et lo, sus sin peumîer, ♦ 

La Mort, comme eune épeute, aile y resse incrinquée. 



Parsonn* n*o pus mouru p ch' moés-lo, dîns tout V Ternoés; 

On o seu par chés gins qu'el moés diaprés 
Cha n' n'étoèt coût du mêm* dins chés Flandes, in Artoés, 
255 In Brabantj Picardie, Hainaut et pis Boulnoés. 

L*aonèe d'après, V mêm' cose aile o v'nu tout partout; 
Dusqu*à chés pus malates, is guérichoett* tartous. 

va ! 1 que répond Ja Mort, Le voîli grimpé sur ce pommier ; — Mais 
«j trois pommes cueillies, deti descendre, plus moyen! — Cd arbre 
Tavait saisie ces branches le tenaient bien ! — « Il y a là pour sur un 
sort sur ce scélérat de pommier I — Qu'il se dit en cherchant i se 
dégager. Misère, viens ici m'aider! ^ — -245 Misère iî le regardait* Le 
voyant gesticuler, — Agiter les jambes, — Et s'agiter ea tous sens, 
^^Ci vieux mendiant part de rire : « Restes-y, mon homme, tu es bieq 
là t — D'aller dans h Paradis je ne suis pas aussi pressé que ça! » — 
250 Disant cela, le voilà rentré, et là, sur son pommier, — La Mort, 
comme un épon vantail, elle y reste accrochée. 

Personne n'est plus mort, ce mois-là, dans tout le Ternots ; — On 
a su par ces gens que le mois suivant — C'en était tout du même 
dans ces Flandres, en Artois, — 255 En Brabant, Picardie^ Hainaut et 
fuis Boulonnais. — L'année suivante, la même chose, elU a venu tout 
partout; — Jusqu'à ces (aux) plus malades, ils guérissaient tous* — 

p) pârs^ n èpu mûr^ = il ne mourut plus personne. 




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d'ech père misère 33 

Au bout d*eun* dijânn' d*ans Y monte il étoèt doublé; 

Ch'éteut mie Y mius pour cho : pace on n*o poent eu d* blè 
260 Assez pour tout norrir. 

On n* poyeut pus mourir. 

Mais tout r monte avoèt faim. Pus chell' terre qu'a' s* 

[peuploèt. 

Pus qu* chés vins vieillichoett*, pus qu'un chacun souflFroèt. 

Au bout d' chinquante années, ch'éteut poent râle ed vir 
265 Des gins d' chint quarante ans, et, cho qu'i gn*o df'puspir', 

D'elzé vir sourds, avules^ abaques, tout arnés, ^ 

En' poyant pus s' triner, rimplis d'infirmités. 

Adont conter la vie on s'o mis à cacher 
Chés pus meilléus arméd', qu'on n' poyeut poent truver. 
270 Chés gins par tout partout n' faijeutt* qu'es* pignousser. 
Et pis cor épruver 
D' buquer, rabuqu'ros-tu, et même ed s'intartuer; 
A s'y fair' gramint d' mau il ont juss' réussi. 
Mais parsonn' n'o pouyu assoufir n'import' qui ! 



Au bout d'une dizaine d'années le monde il était doublé ; — C'était 
pas le mieux pour ça : parce qu*on n'a pas eu de blé — 260 Assez 
pour tout nourrir. — On ne pouvait plus mourir, — Mais tout le 
monde avait faim. Plus cette terre qu*elle se peuplait, — Plus que ces 
vieux vieillissaient, plus qu^un chacun souffrait. — Au bout de cin- 
quante années, c'était pas rare de voir — 265 Des gens de cent quar 
rante ans, et, ce qu'il y a dt plus pis, — De les voir sourds, aveugles, 
courbés par l'âge, tout cassés, — Ne pouvant plus se traîner, remplis 
d'infirmités. 

Alors contre la vie on s'a (est) mis â chercher — Ces plus meilleurs 
remèdes, qu'on ne pouvait pas trouver. — 270 Ces gens partout ne 
faisaient que se battre, — Et puis encore essayer — De fi^pper, re- 
frapperaS'tUy et même de s'entre-tuer ; — A s'y faire beaucoup de mal 
ils ont juste réussi, — Mais personne n'a pu tuer n'importe qui I 



Ugmiits. 



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34 



EL PEUMIER 






27 s Gn*in o qu'il ont eun' foés vu^ dsus 1' peumier d' Misère, 
La Mort qui lo sus chl ape a'étoèt poent d' chés pus hère- 
D'el tirer arricr' d' lo il ont tâché d'inguer 1 . 
Is i' Tont mie déchindu, comme os d'vez bien pinser; 
Is n'ont parvenu jusse qu'à s'y faire incrinquer. 
280 Bétôt des mass* ed gins, intindant parler d'cho, j 

DVch vius brimbeux Misère invahitt* echl inclos. 
Aidié d* sin tbien Balouf, vite i veut Izé cacher; 
Mais chés jônn' comm' chés vius is s' mett' mor à crier : 
« Gramint trop d* temps on vit ! 
285 « DVant qu'os ayonch' la Mort 

« Os n' s'in irons poent d' chi! 
(T La Mort ! Nous faut la Mort ! » 

Misère, in Iz acoutant, il o comprins sitôt 
Qu'il a%'oèt sans V voloir causé bien gramint d' mau* 
250 Sus la Mort i s'avanche : « £j veux bierij qu*i H dit, 
« Qu os dévalèch' d'eni*n ape; mais min Baloufe et mi, 

375 îl y en a qu'ils ont une fois vu, sur fe pommier de Misère, -^ 
La Mort qui là, sur cet arbre, n'était pas très fiére. — De la tirer hors 
de là ils ont tâché à^inguer. — Ils [ne] l'ont pas descendue, comme 
vous devez bien penser ; — Ils n'ont (ne sont) parvenu juste qui s'y 
faire accrocher. — 280 Bientôt des masses de gens, entendant parler 
de cela, — De ce (du) vieux mendiant Misère envahissent l*en- 
dos, — Aidé de son chien Baloufe, vite il veut les chasser; — Mais 
ces jeunes comme ces vieux Us se mettent nwr 4 crier : — w Beaucoup 
trop de temps on vit ! — 285 Avant que nous ayons la Mort — Nous 
ne 5'en irons pas d'ici! — La Morti [II] nous faut la Mort [ s 

Misère» en les écoutant, il a compris aussitôt — - Qu'il avait sans le 
vouloir causé bien beaucoup de maL — 290 Vers la Mort il s'avance : 
a Je veux bieOj qu'il lui dit, — Que vous descendiez de mon arbre; 

q) Igij faire tous ses eflForts pour arriver à son but* 



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d'ech père misère 35 

(( Edvant troés bonn'é foés qu'ej vous euche appelé, 
« Os n' varrez poent nous^querre. — Intindu! ch'est juré! 
« Eq' la Mort li répond; 
295 (( M'in vos parler à saint Evron, ' 

ff Ed Moriocourt glorieux patron, 
« Pour qu'aveuque el bon Diu il arring' chell' cos'-lo. 
« — Déchindez don, nou maît', pisqu'os Y dijez comm' 

[cho! » 



Poent deux foés ch' Grand-Fauqueux n' s'el l'o fait répéter, 
300 Et d'ech peumier bé rate i s' met à dévaler. 
Et pis s' bésonne à r'quemincher. 
Ed chés mius ch'o marché : 
Dins l'auter monde il o vite et tôt invoïé 
Comme étant pus pressés, tous chés pus vins d' Rocourt, 
305 Ed Wavrans, d' Moriocourt, 

Ed Saint-Pô, d'Harnicourt, 
D' Monchy-dillaux et d* Falintin, 
Ed Treuvaux et pis d' Gauchin. 
Et comm' cho tout in suivant 
310 Et in allant. 



mais mon Baloufe et moi, — Avant trois bonnes fois que je vous aie 
appelé, — Vous ne viendrez pas nous chercher. Entendu ! c'est juré ! 

— Que la Mort lui répond. — 295 [Je] m'en vais parler à saint Evron, 

— De Moriocourt glorieux patron, — Pour qu'avec le bon Dieu il 
arrange cette chose-là. — Descendez donc, notre maître, puisque vous 
le dites ainsi ! 

Point deux fois ce Grand-Faucheur ne se l'a fait répéter, — 300 Et 
de ce (du) pommier bien vite il se meta descendre, — Et puis sa besogne 
à recommencer. — Au mieux ça a marché : — Dans l'autre monde 
il a vivement envoyé — Comme étant plus pressés, tous ces plus vieux 
de Rocourt, — 305 De Wavrans, de Moriocourt, — De Saint-Pol, 
d'Hernicourt, — De Monchy-Cayeux et de Falempin, — De Trois- 
vaux tt puis de Gauchin. — Et ainsi tout en suivant — 510 Et en 
allant. 



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36 



EL PEUMIER D'mISÈRE 



Ch' brav' Misère et sîn thien 
Is sont toudis dins ch' monte et si s' port' toudb bien. 

Ed sin sort fin contint, 
Poent eun' buqu' dusqu'asteur' ch' vins brimbeux n'opinsè 
3 1 5 A appeler la Mort, et ch'est, bien asseurè 

Pour cheir cos'-lo qu' dins ch' monte ichi 
EF Miser' air ress' toudis ï 



Ce brave Misère et son chien — Ils sont toujours dans ce monde et 
si se portent toujours bien. — De son sort on ne peut plus content, 
— Nullement jusqu'à présent ce vieux mendiant n'a pensé — 315 A 
appeler la Mort, et c'est assurément — Pour cette chose-là que dans 
ce monde-ci — La Misère e/fe demeure (reste) toujours ! 



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CHELLE FÉE 

b'CHÉS MONTIFAUX 



Si, dévalant d' Saint-Pô, 
Pa' r rue d' Fruge qu'on s'in vo. 
Et qu' passé ch' pont du Brûky on prind ch'tit qu'min sus 

[s* droite, 
Ech qu'min-lo i vous mânn' dins chés marais d' Gauchin. 
5 Eq' pus loin on traverse, edsur eun' planque étroite, 
El Ternoiss' ténue lo pa' 1' raï d'ech molin. 
On débuque ' à chl égliss' (eun' pauve égliss', mes gins). 
Ou'os tournéch' après cho autour del chimintière. 
Os arrivez, par un qu'min d' [terre % 

10 A l'intrée d'eun' grand' pièche intourèe d' coulants d'iau, 
Connute ed tout Saint-Pô, app'lèe chés Montifaux. 

La Fée des Montifaux. — Si, sortant de Saint-Fol, — Far la rue 
de Fruges qu'on s'en va, — Et que passé ce pont du Brûle, on prend ce 
petit chemin sur sa droite, — Ce chemin-là il vous mène dans ces 
marais de Gauchin. — 5 Que plus loin on traverse, sur une planche 
étroite, — La Ternoise retenue là par le barrage de ce (du) moulin, — 
On arrive à cette église (une pauvre église, mes gens). — Que vous 
tourniez après ça (ensuite)'autour du cimetière, — Vous arrivez, par un 
chemin de terre, — 10 A l'entrée d'une grande pièce entourée de 

r) cShukky sortir d'un lieu où l'on était pour ainsi dire caché. 

11 5) knû £ ÛTy chemin d'exploitation. 



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38 CHELLE FÈE 

Chés Montifaux, dins V temps, 
— D'cho qu'ej vous pâlie i gn'o rud'mint longtemps, — 
Cha n'étoèt qu'un marais flottich' planté d'anelles, 
15 Copè d' fonsès pleins d'iau, et pis rimpli d' frénelles*. 
Dins r jour on n'y véyeut qu' des joins et des rosiaux 
Balonchés par el vint, et, volant pa'dzeur l'iau. 
Des quantités d' mouqu'rons. 
Et des neuées d' chinchelles, 
20 Des mass' ed parpaillons 

Et pis cor ed païelles. 
Ichi, dins chés salingu' ° , ch* roussigno et ch' rouviu. 
Du matin dusqu'au vêpe is cantoett' au pus mius; 
Lo, ch' langeard gânne et noir dins 1* grand' herpe i s' lan- 

[choèt, 
25 Et al foen cop, sus 1' bord d'un riot s'amoutroèt 

El griss' têt' d'eun' culeuf , qui dins ch' mousset s' muchoèt 
Et, à r moinder mouv'mint d' chés passants, s' rintiquoèt '', 
Il y v'neutt', chés vaquers, fair' pâturer leus vaques 

courants d'eau, — Connue de tout Saint-Pol, appelée ces Montifaux. 
Ces Montifaux, dans le temps (autrefois), — De ce dont je vous 
parle il y a extrêmement longtemps, — Ce n'était qu'un marais flot- 
tant planté d'aulnes, — 15 Coupé de fossés pleins d'eau, et puis rem- 
pli (couvert) de frénelks. — Pendant le jour on n'y voyait que des 
joncs et des roseaux — Balancés par le vent, et, volant au-dessu« de 
l'eau, — Des quantités de moucherons, — Et des nuées de tipules 
(de petite espèce), — 20 Des masses de papillons — Et puis encore 
de vanesses. — Ici, dans ces saules, «rossignol et ce bouvreuil^ — Du 
matin jusqu'au soir ils chantaient au plus mieux ; — lA, ce lézard jaune 
et noir dans la grande herbe il se fourrait, — 25 Et parfois, sur le bord 
d'un ruisseau se montrait — La grise tête d'une couleuvre, qui dans 
cette mousse se cachait — Et, au moindre mouvement de ces (des) pas- 
sants, disparaissait. — Ils y venaient, ces vachers, faire paître leurs vaches 

/) frèt^ly f., aegopodium podagraria, L. || u) sâH^y f., 
têtard de saule. [| v) s'retîkty rentrer précipitamment dans 
le lieu d'où l'on était sorti. 



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D*CHÉS MONTIFAUX 39 

Pindant chell' belF saison, et dins leus grand' casaques, 
30 Autermint dit leus pluts * , chés bergers flahuttoett' 

In mânnant leus berbis, s'abagnoett' et grignoett' 

Aveu chés arbraqueuss', qui V long del iau passoett'. 

A r breune on intindoèt, dins V frémich'mint d' chés 

[feulles. 

Ganter chés rânnes. L*étè, au brun vêp', des fureuUes, 
35 Varoulant et sautant, ech marais parcouroett' 

Et pis in FàSy qu'on dit, au pus souvint s' cangeoett*. 

Gare! adont, à ch' berger par malheur resté lo! 

I s' truvoèt vite ahert et intrinè drolo 

Dins leu trau, on n' sait du, par chés mécanj' drouF-lp ! 



49 Eun' foés, à cho qu'on dit, un vaquer fin curieux. 
Appelle Bernabèy i s'o montré rédeux 
D' savoir si qu' ch'éteut vrai tout cho qu'on racontoèt 
Edsus chés Montifaux. D' vir cho qui s'y passoèt 
Dins r nuit, 1' vell' del Saint-Jean, il o été d'sireux. 

— Pendant utte belle saison, et dans leurs grandes casaques, — 30 
Autrement dit leurs pluts^ ces bergers jouaient de la flûte — En menant 
leurs brebis, se divertissaient et rigolaient — Avec ces rebraqueuses y qui le 
long de Teau passaient. — A la brune on entendait, dans le frémis- 
sement de ces feuilles, — Chanter ces grenouilles. L'été, au brun soir, 
des feux follets, — 35 Rôdant et sautant, ce marais parcouraient — Et 
puis en Fées, qu'on dit, au plus souvent se changeaient. — Gare! 
alors, à u berger par malheur resté là ! — II se trouvait vite empoigné 
et entraîné là — Dans leur repaire, on ne sait où, par ces méchantes 
drôlesses-là ! 

40 Une fois, à ce qu'on dit, un vacher extrêmement curieux, — 
Appelé Barnabe, il s'a (est) montré amateur — De savoir si que c'était 
vrai tout ce qu'on racontait — Sur ces Montifaux. De voir ce qui s'y 
passait — Dans la nuit, la veille de la Saint- Jean, il a été désireux. — 

x) plàj grand manteau de berger, fait ordinairement de peau 
de mouton (pour l'hiver) ou de grosse toile (pour Tété). 



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40 CHELLE FÈE 

45 Sus r cop d' dije heur' i s'in vo donc. 

Par cun' vêprèe sans leune, aveu gramint d'aplomb, 

Dins ch' marais-lo, s' cachoir' dins s' main, - 
S' promettant d' savoir quoè dVant V ledmain au matin. 

Ech vaquer-lo, mes gins, ch'étoèt poent un peurius ! 
50 El temps, d'pis l'armontèe, étoèt tout àz amus ; 
Edz éclairs, par momints, chés neuèes trécopoett*. 
Et d' leu clairtè bleuzâtt' dins ses yus li tapoett*. 
L'heure avanchoèt pour cho. Vlo qu'edsus l' cop d' minuit,. 
D aperchut d'vant li 
55 Eun' freumionnèe d' lurett' dins ses gamb' varoulant, 
El l'intourant 
In sautaillant! 

Epeutè, Bemabè i trânnoèt comme eun' feulle! 
Vlo qu'a s' cang' tout d'un cop, 1' pus grosse ed chés fu- 

[reulles, 
60 In eun' dame hamaiquée d'eun* rob' tout arluîjante, 
Longu'mint trinante. 
Et pis si trinsparente 
Qu'à travers, quàsimint, tout sin corps on véyoèt l 
Blanque ed char aile étoèt, 

45 Sur le coup de dix heures il s'en va donc, — Par une soirée sans 
lune, avec beaucoup d'aplomb, — Dans ce marais-là, son fouet dans 
sa main, — Se promettant de savoir quoi avant le lendemain au 
matin. 

Ce vacher-là, mes gens, c'était pas un poltron I — 50 Le temps, 
depuis l'après-dlner, était tout aux orages (à l'orage) ; — Des éclairs, 
par moments, ces nuées traversaient, *- Et de leur clarté bleuâtre dans 
ses yeux lui frappaient. — L'heure avançait néanmoins. Voilà que sur 
le coup de minuit, — Il aperçoit devant lui — 55 Une fourmiliere.de 
feux follets dans ses jambes roulant, —* L'entourant — En sautillant ! 

Effirayé, Barnabe il tremblait comme une feuille ! — Voilà qu'elle se 
change tout à coup, la plus grosse de ces furoUes, — 60 En une dame 
revêtue d'une robe toute reluisante, — Longuement traînante, — Et 
puis si transparente — Qp'au travers, quasiment, tout son corps on 



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DUCHÉS MONTIFAUX 4I 

65 Et un bandiau d' dor arténoèt 

Ses blonds caveux, qui dusqu'à terre quéyoett'. 
Et qui, comme du vrai fu, leumineux paraichoett'. 
Ses yus, comme des carbons, arluijeutt'té dins l'air : 
Chaqu' foés qu'ail' ravisoèt, is lanchoett' eune éclair! 

70 Nou vaquer, ébleuîj étoèt lo tout trânnant. 
Quand qu' chell* fèe^ V raccolant, 
Li dit, tout 10 V bajant 
Et pis si duchett'mint qu'i n' n'étoèt fin armeuè : ' 
« Edpis crains je V sais qu'ej t'éroès chi truvè ! 
75 *f Jou qu'té veux v'nir rester aveoq* mi pour toudîs? 
« Dis-mé-Pléj min garchon ; ch'est comme un Paradis, 
« Chl indroet qu'ej té marrai. VeyonSj dis-mé, dis ?j) 
Ch' vaquer, tout déroute, i n' répondoèt arien. 

a Té sais, min fius, qu' cheir droule qu'aile o arprins, 
80 - « Ech' ti-lo qui n' dit rien 

« Ch'est qu'i consint. ^ 

Cho dijant, par sîn bros aile aherd min vaquer. 
Qui s' treuv* tout imbaubi et pis s' laiche intriner. 

voyait ! — Blanche de chair elle était j — 65 Et un bandeau d'or rete- 
nait — Ses blonds cheveux, qui jusqu'à terre tombaient^ — Et qui, 
comme du vrai feu, lumineux paraissaient. — Ses yeux, comme des 
charbons, reluisaient dans Tair : — Chaque fois qu'elle regardait, ils 
lançaient un éclair ! 

70 Notre vacher, ébloui, était là. tout tremblant, — Quand que cette 
fée, Taccolant, — Lui dit , tout en Tembrassant — Et puis si doucette- 
ment qu'il en était extrêmement remué ! — c Depuis tantôt je Je sais 
que je t'aurais icî trouvé 1 — 75 Est-ce que tu veux venir rester âvec 
moi pour toujours ? — Dis-moi-lej mon garçon ; c^est comme un 
Paradis, — Cet endroit où je le mènerai. Voyons, dis-moi, dis? » — 
Ce vacher, tout déroutéj i7 ne répondait rien, — « Tu sais, mon fils, 
que cette drôlesse quelle a repris, — 80 Celui-i^ qui ne dit rien — 
C'est qu'il consent- » 

Cela disant, par son bras elle empoigne mon vacher, — Q.ui se 
trouve tout interloqué qX puis se laisse entraîner. — En bien moins 



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4^ CHELLE FÈB 

In bien moins d' temps qu'arien, ké vlo dins ch' bos d* 

[Gauchin, 

85 Au pus noir ed chell* tall', din un parfond cavin! 

Cheir fèe, par eun* carnure, ail' l'intraîn' din eun' bove y , 
Et pis, r faijant passer par eune |espèc' d'arcove, 
El pouss' din eun' grand' plach' luijant' d'or et d'argint, 
Tindue d' v'iours et rimplie d'un bien bon sintimint. 

90 Eun' beir tave, au mitan, d'eun' masse ed plots querquée. 
Servie par des nabots, dins l' tapiss'rie muchés, 
Lz attindoèt dins chell' sali', qu'eun' belle et douch' clairtè 
Eclairoèt quasimint comme el solel d'été ! 



95 



Ed tout cho qu'i veyoèt. 

Estomaqué ch' vaquer étoèt. 

Et pis adont i s'edmandoèt 

Si qu'i dasoèt. 

Si qu'i rêvoèt! 



En' li laichant poent l' temps ed parler ni d' s'armette, 
100 Cheir fèe, à côté d'elle, à uve el faijant mette, 

li r'dit : «. Jou, min garchon, jou qu'té vorroès toudis, 
« Rester chi aveuq' mi, 

de temps que rien, les voilà dans u bois de Gauchin, — 85 Au plus 
sombre de cette taille, dans un profond ravin ! — Cette fée, par une 
crevasse, elle l'entraîne dans une hove^ — Et puis^ le faisant passer par 
une espèce d'alcôve, — Le pousse dans une grande pièce luisante d'or 
et d'argent, — Tendue de velours et remplie d'un bien bon parfum. 
— 90 Une belle table, au milieu, d'une quantité de plats chargée, 
) — Servie par des nains, derrière la tapisserie cachés, — Les attendait 
dans cette salle, qu'une belle et douce clarté — Éclairait quasiment 
comme le soleil d*été ! 

De tout ce qu'il voyait, — 95 Stupéfié ce vacher était, — Et puis 
alors il se demandait — Si gu'il sommeillait, — Si qu*'\\ rêvait ! 

Ne lui laissant pas le temps de parler ni de se remettre, — 100 
Cette fée, à côté d'elle, à table le faisait mettre, — Lui redit : « Est-ce, 
mon garçon, est-ce que tu voudrais toujours — Rester ici avec moi, 

y) bbCy, f., lieu souterrain, cave profonde creusée dans le roc. 



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"^" «... 



d'chés montifaux 43 

« Et toudis et toudis ? » 
-, Ech vaquer, énerbè» ,i li répond qu'aoui. 
105 Vlo qu'adont tous chés nains 

Is li tir'té ses bross'quins, 
Et ses cauch' et pis s* baï^e. 
Et s' maronne et pis s' barrette ! 
Si li mett' après cho eun' rhabillure ed' v'iours, 
iio Dorée sus chés coutur', et dz èscrépins à jours! 
Hamaiqué comme un princ' Bemabè i s' véyoèt. 
Et poent eun' buqu' gêné dins ses habits s' truyoét; , 
Mais, cor eun' foés i s'ard'mandoét 
Si qu'i dasoét, 
115 Si qu'i rêvoét ! 

Cheir droul' li r'dit adont : « Ch'est intindu, m'n ami, 
« Os s'érons toudis cair, té rest'ros aveuq' mi, 
« Et toudis, aveuq' ti, 
« Pour nous abagnier et souper, 
120 « Eune heurett' tous les jours ej varrai chi passer. 
« Mais artiens bien cho qu'ej té dis : 
« En' t'aviss' poent d' sortir d'ichi, 

— Et toujours, et toujours ?» — Ce vacher, enjôlé, il lui répond que 
oui. — 105 Voilà qu'alors tous ces nains — Ils lui tirent (ôtent) ses 
brodequins, — Et ses bas, et puis sa veste, — Et sa culotte et puis sa 
barrette ! — Si [ils] lui mettent après cela un habillement de velours, — 
iio Doré sur des coutures et des escarpins à jours! — Habillé comme 
un prince Barnabe // se voyait, — Et nullement gêné dans ses habits 
(ne) se trouvait ; — Mais, encore une fois, il se demandait — Si jw'il 
sommeillait, — 1 1 5 Si qu'il rêvait ! 

Cette drôlesse lui redit alors : « C'est entendu, mon ami. Nous s' 
(nous) aurons toujours cher (= nous nous aimerons toujours), tu 
resteras avec moi, — Et toujours, avec toi, — Pour nous amuser et 
souper, — 120 Une petite heure tous les jours je viendrai ici passer. — 
Mais, retiens bien ce que je te dis : — Ne t'avise pas de sortir d'ici, 

:() hârbty ensorceler au moyen de certaines herbes; par extenr 
sion, enjôler. 



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44 CHELLE F^E 

« Et ni d' cacher 
« A voloir dins Iz aut' plach' intrer !... 
125 a Gn'o chi d^i escrets qu^ej veux warderl... » 

Bemabè il o fait comm' cheir fèe qu'ail' dijoèt. 
Et tous les jours a' li bailloèt 

Un biau gânnet tout neu, qu'dins s' boursette i mettoèt. 
Et sin mugot s'arrondichoèt! 






1 30 Au bout d'un copon d' temps, gramint d'années pétête, 
Qu'aveuq' chell* fèe ch' vaquer o passé tête-à-tête. 
Un armords][ed consdench' tout d'un cop el y o v'nu. 
I s'o prins margré li, n' véyant s' bell' qu'eune heurette, 
A r'gretter sin Gauchin, et chés Fonsis-Cagnus, 

135 Chell' vallée, chés pâtur', chés gringol', chés ariez. 
Et ses jus dins chés camps et pis dins chés marais; 
Surtout s' pauver Magrit', qu'ail' l'avoét eu si cair, 
Qu'el creuyant mort, pour seur, aile étoét pour el brair' ! 
Et, quand qu'à tout cho i busoét, 

140 D'honte et d' colère i s'imbramoét ; 

— Et ni de chercher — A vouloir dans les autres pièces entrer!... — 
125 II y a ici des secrets que je veux garder !... » 

Barnabe il a fait comme cette fée qu'elle disait, — Et tous les jours 
elle lui donnait — Un beau jaunet tout neuf que dans sa bourse il 
mettait. — Et son magot s'arrondissait! 

130 Au bout d'un espace de temps, beaucoup d'années peut-être, 

— Qu'avec cette fée ce vacher a passé tête à tête, — Un remords de 
conscience tout à coup lui a (est) venu. — Il fa (s'est) pris malgré 
lui, ne voyant sa belle qu'une petite heure, — A regretter son Gau- 
chin, et ces Fossés-Cagnus, — 135 Cette vallée, ces prairies, ces col- 
lines, ces terrains vagues, — Et ses jeux dans ces champs et puis dans 
ces marais ; — Surtout sa pauvre Marguerite, qu'elle l'avait eu si cher, 

— Que, le croyant mort, pour sûr, elle était pour le pleurer! — Et 
quand qu'à, tout cela il pensait, — 140 De honte et de colère il s'em- 



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d'chés montifaux 45 

Et pis toudis i s'ard'mandoèt 
Si qu'i dasoèt. 
Si qu'i rêvoèt ! 






Eun* foés qu'in d'dins d' li mêm' tout seu i s'appinsoèt, 
145 I s'aperchut qu'eun' trappe mtr'ouverte ail' restoèt. 
Et si veut raviser cho qu* par darrièr' gn' avoèt, 
Margré V défins' qu'edvant cheir fèe alF y avoèt fait, 
L' vlo qu'i pouss' cheir trappette, et tout estupéfait, 
I dékeuve eun Jongu' file ed plach' tout au pus belles^ 
150 Dû qu' ch'estqu tous chés nabots, jouqués dins des din- 

[tdles. 
Sus chés tapis dormoett' 
Et au pus fon des planqu' soyoett' 1* 

Véyaot qu'is n' bougeutt^ poent, nous vaquer, inhardi, 
I travers' tous chés pîach' qu'i voèt lo pa' devant IL 
155 Arrivé al darnièr', pus grand' qu'elz aut' gramint, 

pourpraït; — E\ puis toujours il se demandait — Si qu'il sommeillait, 
— Si qu'il rêvait î 

Une fois qu*au dedans de lui*même tout seul il réfléchissait j — 145 
!1 s'aperçoit qu'une trappe entr'ou verte elle restait» — Et si [il] veut 
regarder ce que derrière il y avaîtj — Malgré la défense qu'auparavant 
ceHe fée ^/J^lui avait faite. — Le voilà qu'il pousse cette trappette, et tout 
stupéfait, — ' Il découvre une longue file de places (pièces) tout au 
plus belles, — 150 Où que c^esl que tous ces nains, accroupis daiîs des 
dentelles, — Sur ces tapis dormaient — Et au plus fort ronflaient î 

Voyant qu'ils ne bougeaient pas, notre vacher, enhardij — îl tra- 
verse toutes ces pièces qu*il voit là devant lui. — 155 Arrivé â la der- 
nière, plus grande que les autres beaucoup, — Il reste, à peine entré, 

d) En langage burlesque : s6yi di pî^k (scier des planches), 

ronfler. 



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.— ^ 



46 CHELLE FÈE 

I resse, à panne intrè, aveuq sin pouch' dins s' main!...** 
Acoutez, gn'avoèt d' quoè : Edsur eun' long' caïelle, 
Rétindute, incleumie, et toudis aussi belle, 
I vient d' vir lo cheir fèe, s' rob' rérvèe un mole 
160 Dusqu'à pa' dzeur es' guile, et laichant vir... ses pieds ! 
Poent des pieds comme elz aut', bien in char et bien faits. 
Mais fénichant..., os V Tadvin'rett' jamais, 
Qiu' mêm' cha s'roèt in un million ! 
Is fénichoett'... in patf d'oujonl 

165 In tandis qu'ech vaquer 

Restoèt lo s' bouque ouverte, un grand noir elvrier. 
Qu'il étoèt lo jouqué, i s' met à abaïer : 

Cheir fèe adont d'es' rinviller! 
D'un cop d' sifflet bé rate aile appell' chés nabots, 

170 Qu'il aherd't Bernabè, li déquir't sin capot *= 

Et tout s' beir r'habillure, et pis sin biau mantiaù. 
Et si li laich't à panne es' qu'miche edsur es' piau ! 

avec son pouce dans sa main !... — Écoutez, il y avait de quoi : Sur 
une longue chaise, — Étendue, assoupie, et toujours aussi belle, — Il 
vient de voir là cette fée, sa robe relevée un peu — 1 60 Jusqu'au-des- 
sus de sa cheville {gunl) et laissant voir... ses pieds ! — Pas des pieds 
comme les autres, bien en chair et bien Êiits, — Mais finissant..., vous 
[ne] le devineriez jamais, — Quand même ce serait en un million ! 

— Us finissaient. . . en patte d'oie ! 

165 Tandis que ce vacher — Restait là sa bouche ouverte, un grand 
noir lévrier — Qu'il était là accroupi, il se met à aboyer : — Cette fée 
alors de se réveiller ! — D'un coup de sifflet bien vite die appelle us 
nains, — 170 Qu'ils empoignent Barnabe, lui déchirent son vêtement 

— Et tout son bel habillement, et puis son beau manteau, — Et si [ils] 
lui laissent à peine sa chemise sur sa peau ! — Lui, ce vacher, tombé 

h) rist^ àvâk si pà€ di s' ni^, être stupéfié, rester muet d'éton- 
nement. || c) kâpi^, vêtement de femme, est mis ici pour l'asso- 
nance ; il faudrait : capote (kâpôt, f., vêtement de dessus 
quelconque, à l'usage des hommes). 



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D*CHÉS MONTIFAUX 47 

Li, ch' vaquer, queut pâmé, i perd tout sintimint, 
Et si qu'i n'es' dout' point 
175 Qu'dins les airs par chés nains 1' vlo qu'i s' treuve importé. 
Et pis cor qu'is 1' foutt' lo dins 1' fin fond d' chell' vallée ! 



Rinvillé dins 1' nuit pa' 1' froédure 
D'eun' breuèn' qu'edsus li ail' quéyoèt et à t'nure, 
Ch' vaquer bé vite il o bien vu 
i8o Qu'dias V tanière ed cheir fèe i n'étoèt seur'mint pus. 
I s' truvûèt, eslon Hj dins chés marais d' Wavransj 
Et pou' n' poent queir dins chés boulans, 
I n'osoèt poent eun' buqu' risquer 
Ed s'armuvoir et ni d' pauprer, 
185 Eun' nuit tout et au long il y o lo mot passé, 
Et fraiquij ingélè^ 
D y o tout r nuit trânnè. 
Ed sin pus fort à s'n aide il o biau appeler. 
Et pis du Paradis tout chés saints invoquer : 
190 Poent parsonne el Tintind; 

I n'o pouyu seurmint 
Qu'el ledmain au matin 
S arconnoit' dins sin qu'min. 



pimé, i7 perd tout senlimcnt^ — Et si qu'il ne se doute pas — 175 
Que dans les airs par c&s nains le voilà qu*Ll se trouve emporté j — Et 
puis encore qu'ils le flanquent là dans le /î« fond de cette vallée ! 

Réveillé dans la nuit par la froidure — D'une bruine qui sur lui 
elle tombait et continuellementj — Ce vacher bien vite il a bien vu ~ 
180 Q.uedans la tanière de ceîie fée il n*était sûrement plus, — LI se 
trouvait, selon lui, dans ces marais de Wavrans, — Et pour ne pas 
tomber dans ces fondrières, -— 11 n'osait pas do tout risquer — De se 
mouvoir et ni de remuer les paupières. — 185 Une nuit tout au long 
il y a là mor passé, — Et mouillé, gelé, — ^ Il y a tou[e la nuit trem- 
blé. — De son plus fort à son aide l\ a beau appeler j — Et puis du f 
Paradis tous ces saints invoquer : — 190 Pas personne [ne] Tentend ; ^ 
— Il n*a pu seulement — Qpe le lendemain au matin — Reconnaître 
son chemin. 



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48 CHELLE FÈE D'cHËS MONTIFAUX 

Cho qui li sânnoèt bon, ch'étoèt qu'à côté d'ii 
195 Sin mugot il étoèt lo posé sus ch' gazon. 

« Je n' perds toudis pocnt tout', eq* Bernabé qu'i s* dit, 
« I m' rest'ro cor mes picaillons I » 

Mais quand qu'il o volu dins chell' bours' raviser, 

I s'o truvè fin couânne ed vir ses biaux gânnets 
200 In platt' d'ognon pa' d'vant ses yus s' canger. 

Et pis par un cop d' vint dins 1' rivièr* s'involter ! 

Ch'est d' pis adon 
Qu'o v'nu ch' dicton : 
« Paîtr chis gins avtwf des platf (Tognon. » 

Ce qui lui semblait bon, c'était qu'à côté de lui — 195 Son magot 
il était là posé sur ce gazon. — « Je ne perds toujours pas tout, que 
Barnabe quHl se dit, — Il me restera encore mes picaillons ! » — Mais 
quand qu*il a voulu dans cette bourse regarder, — Il s'est trouvé 
extrêmement décontenancé de voir ses beaux jaunets — 200 En 
pelures d'oignon devant ses yeux se changer, — Et puis par un coup 
de vent dans la rivière s'envoler et disparaître I 

C'est depuis alors — Qu'a (est) venu ce dicton : « Payer ces gens 
avec des pelures d'oignon. » 



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CHL ERMITE 

ED CHÉS BLANCS-MONTS 



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Pus loin qu'chés FoniineîteSj au temps d'adont, 
Dias ch* bos d'el Filk^ par in bos d'chés Blams-Monîs, 
A Tappoè d'chell' gringole étoèt bâtie 
Eun* dot' cahute in paillotis, 
I ^ Arcouverte in éreuUes 

Et à mi tan muchce par chés branqu et chés feulles, 
Dins chl Ermîtache \ conim' qu'on 1' lommoèt^ 

L*Ermite des Bla\cs-Monts. — Plus loin que ces Fon tinettes, au 
temps jadis, — Dans ce bois de la Ville, par en bas decf^Blancs-Monts, 
— Contre cette colline était bâtie — Une petite cahute eu torchis, — 
5 Recouverte en chaume — Et à moitié cachée par ces branches et ces 
feuilles. — Dans cd Ermitage, comme qu'on le nommait, — Depuis 

I. Dans le bois de la Ville de Saint-Polj non loin de la source 
si pittoresque des Fonîineiîes^ et a peu prés à la hauteur du sen- 
tier escarpé dit : la Chemûm^ existait avant Tannée lyîJ un 
modeste ermitage dont Torigine est inconnue. Le souvenir des 
religieux qui l'habitèrent est conservé par la tradition, par les 
légendes populaires et aussi par quelques documents conservés 
auxarchives communales de cette ville. Les Ermites du Bois de la 
Ville étaient au nombre de deux; ils vivaient d'aumônes et du 
•'^^ produit de leur jardinet. La fontaine de i' Ermitage leur procurait 

en abondance Teau qui leur était nécessairej et le Magistrat de 



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ED CHÉS BLANCS-MONTS 51 

D' Saint-Miché, d* Calimont, d' Dauterville et d'Agnez, 
A caus' d'es' grand' bonn'tè, gramint cair is 1 l'avoett', 
20 Et qu'tartous ed quoè mier al foen cop li apportoett' *. 

Mais d'ête ermit', mes gins, ch'est qu'ch'est un dur métier! 
A t'nur' faut prier Diu, faut toudis s' mortifier. 

Jeûner, dir' sin caplet, et pis toudis rester 
Dîns s' camuch\ lo tout seu, tout seu; et sans compter 
25 Èq bien souvint chl ermite ed chés Blancs-Monts 
Etoèt achaint étou ed gramint d' tinutions. 

Mais pour gagner sin Paradis^ 
I s' résignoètj et pis s'i résistoèt toudis 
A tous chés farc eq chés Fé^s^ chl Hermimîf \ 
30 Chés Mâuwais, chés Charchell' et chés Droul' li faijoett', 
Qîmm' mi, qua' mêm*, mes gins. 
Pour dir' toute^ os savez fin bien 

— A cause de sa grande bonté, beaucoup cher Us Tavaient (raimaîent 
beaucoup), — 20 Et %uç tous de quoi manger, de temps à autre lui 
apportaient. 

Mais d'être ermite, mes gens, c'est que c'est un dur métier ! — Sans 
cesse [il] faut prier Dieu, [îl] faut toujours se mortifier, — Jeûner, dire 
son chapelet, et puis toujours rester — Dans sa cabane, là tout seul , 
tout seul ; et sans compter — 25 Que bien souvent cd ermite de ces 
BlancS'Monts — Était assailli aussi de beaucoup de tentations. 

Mais pour gagner son Paradis, ^ Il se résignait, et puis s'il résistait 
toujours — A toutes ces farces que ces Fées, cette Hermlnette, — 30 Ces 
esprits malînsj c£s Sorcières et ces Drouks lui faisaient, — Comme moi, 
d'ailleurs, mes gens, — Pour dire tout, vous savez très bien — Que 

€■) li apportoett' = l àpèrîuài. 

I, — Vhrmineiîe^ esprit follet qui apparaissait sous la forme 
d'un gros chat blanc, surtout lorsqu'on faisait des raUms (crêpes); 
il les mangeait dans la poêle au fureta mesure qu'on les cuisait, 

— Ech viauwâh {tnêué), le diable, Tesprit malin. 

— Droukj personnage populaire de la catégorie des fées. Par 
extension, drôlesse, coureuse, femme vicieuse et intrigante* 



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52 CHL ERMITE 

Qu' tout près d'io s'treuf t ech Pri i TInfer 
Et pis cor el Fond duchés Caudièr '. 
35 Cha fait ainsin qu' surtout dins V momint d'ech Sabbat, 
Èch bon vius ermit' d'ech bos 
Pus souvint qu'à sin tour étoèt ahert, 
Tinté et malotë d' pus d' chinquant'-six manier ! 

Lakhez^m* vous dire eqmint qu'eun* foés, 
46 II ont^voluj chés nmuwais^ 

Au vêpe^ el Verdi-Saînt, 
li fair' minger del char, et pis cor qu'mint 

Aveuq' el grâc' d'ech bon Diu 

S' tirer d' leus graos il o pouyu, 

tout prés de là se trouvent ce Pré de T Enfer — Et puis encore le Fond 
des Chaudières, — 35 Ça fait ainsi que surtout dans le moment du 
Sabbat^ — Ce bon vieux ermite de ce bois — Plus souvent qu'à son 
tour était empoigné^ — Tenté et malmené de plus de dnquante-sii 
manières* 

Laissez-moi vous dire comment fu*nnt fois, — 40 Ils ont voulu, en 
diables, — Au soir, le Veudredi-Saintj — Lui faire manger de la 
viande, et puis encore comment, — Avec la grâce de ce (du) bon Dieu 
— Se tirer de leurs griffes il a pu. 

r, — ^ On désigne encore actuellement sous le nom de Fond des 
Chaudières nn^ petite partie non défrichée de la forêt de Saint-Pol, 
située à peu de distance de la route d*Ostreville. Cette appellation 
lui vient des excavations ou fosses, peu garnies de taillis rabougri 
et paraissant comme brûlé, qui s'y voient encore^ et que les 
croyances populaires prétendent avoir été jadis les lieux de ren- 
dez-vous des sôrsÈl (sorcières) et des mâu^^ qui venaient dans 
ces endroits célébrer le sabbaî. Ces fosses sont nommées hèdyh- 
(chaudières), peut-être en souvenir de la cuisine infernale qui, 
d'après la tradition^ se faisait dans ces réunions nocturnes. 

Le Pré de r Enfer doit vraisemblablement ce nom à une cause 
analogue, dont la trace est perdue. 



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EU CHÊS BLANCS-MONTS 53 

45 Qu'ichi j' vous V diche edvant qu'mincher : 

Tout du long d'ech carême, chl ermite avoèt prié 
Rédtè sin bréviairche et jeûné, 
Et pis sonné 
A chés heur* aditées es* petiote cloquette. 
V Judi-Saint, à chés Fontinettes, 
50 Es* kânn' dins s' main i s'in alloét 

Pour querr* del iau. S'i s'appinsoét 
Qu'i n'ii restoèt pus rien à mier 
Qu'eun' pugnie d'noéjett' dins ch* gamier, 
Aveuq eun' bott'lette ed kerson, 
55 Un mole d* miuque et V mitoh d'un pâgnion 

Qu'eun' fillett' d'el Falèque a' li avoét ^ apporté. 
Quand vlo qu'par in bos d'el Qu'tninie, 
Un r^tameux v'nant d' Grand-Camp dévaloét : 
Seul'mint, un drôl' dé rétameux ch'étoèt! 

60 D étoét long, fin long, si long 

- Qil'eune ed chés longu' perch' à houblon ! 
Es' longu' figur' fort imbramée, 
S' grand' bouque et ses longs dints, es' piau tirée, ' . . 

45 Qu'ici je vous le dise avant [de] commencer : — Tout le 
long de ce (du) carême, cet ermite avait prié, — Récité son bréviaire et 
jeûné, — Et puis sonné — A ces (aux) heures habituelles sa petite 
dochCTte. — Le Jeudi-Saint, à ces Fontinettes, — 50 Sa cruche en 
main il s'en allait — Pour quérir de l'eau. S'il pensait en lui-même — 
Qu'il ne lui restait plus rien à manger — Qu'une poignée de noisettes 
dans ce grenier, — Avec une petite botte de cresson, — 55 Un peu 
de petit-lait et la moitié d'un petit pain — Qu'une fillette de la 
Falecque elle lui avait apporté, — Quand voilà que par en bas de la 
Cheminée, — Un rétameur venant de Grand-Camp descendait : — 
Seulement un drôle de rétameur c'était ! 

60 II était long, très long, aussi long — Qu'une de ces longues 
perches à houblon I -r Sa longue figure fort empourprée, -i- Sa 
grande bouche et ses longues dents, sa peau tirée, — Ses doigts 

f) a'ii avoèt = âl àvtvi. 



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54 CHL ERMITE 

Ses doets comm' des grauets « et pis sin nez crochu, 
65 Et ses yus arluijant tout comm' des carbons d* fu; 
S'n arcorcheu noir, ses maronn' ed drop gânne. 
Et ses longs bros parels à eune ingânne 
A sin corps attaquée : tout cho faijoèt 
Qu'au pus épeutape il étoèt ! 

70 A sin dos i portoèt quaf , chinq belFé payelles. 

Aperchuvant chl ermite : (( V\o Pâqo* qui vient, 
« Qu'i crie d' tout sin pus fort. Acatez-m' eun' payelle ! 
« Pour vous grillât', comm* gramint d* gins, 
« Dinj'reu, chl ermite, qu*os n* n'erez d'zoin, 
yj « — Passez vou qu*min! 

fit Qu* répond ch'ti-chi tout in colère* 
ft Mi, je m' con tinte ed rachain' et d*iau claire, 
« Et pis d* tous vous payelles, jé n' n'ai chi qu' faire ! 
^ — Là! là ! chl ermite; enn' vous ringrignez ^ point ! 
Sq <f Qu'il arprind ch' rétameux. Qu'mint! qu'mînt! 

« Cho, mi jé n* comprinds point 
<f Qu'un homme aussi saint 

comme des grands^ et puis son nez crochu, — ^ 65 Et ses yeux relui- 
sant tùuî comme des charbons de feu; — Son tablier noir, ses culottes 
de drap jaune, — Et ses longs bras semblables à une tige. voluhiU de 
chèvre feuille — A son corps attachée r tout cela faisait — Qu'au plus 
effroyable il était! 

70 A son dos il portait quatre [ou] cinq belles poêles, — Aperce- 
vant ed ermite : c Voilà Pâques qui vient j — Qp^il crie de tout son 
plus fort* Achetez-moi une poêle ! — Pour vos grilladeSj comme 
beaucoup de personnes, — Probablement, cet emoite, que vous en 
aurez besoin, — 75 Passez votre chemin ! — Que répond ceîui-ci 
tout en colère. — Moi, je me contente de racines et d'eau claire, — 
Et puis de toutes vos poêles, je n^en ai ici que faire ! — Là, làj cd 
ermite ; ne vous fâchez pas ! — 80 Qu'il reprend a rétameur. Com- 
ment! comment ! — Ça, raoi je ne comprends pas — Qu'un homme 

g)gfèt^ m.j fourche à dents recourbées pour tirer le fumier 
des étahles. ]| h) s'rlgrïuk^ regimber en faisant la niouej montrer 
les dents. 



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'^ûm 



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ED CHÉS BLANCSnMONTS 55 

« Comm' qu'os d'vez 1 l'ête, i porroèt s' colérer. 
« Si qu'os n'in volez poent, ej m'in vos Tz arporter, 
85 « Et pis qu'on n'in pâlch' pus ! » Ech rétameux, d'sus cho. 
Vite et tôt ses payelles il armet à sin dos 
Et s'i s'in vo in ricanant. 
Par el qu'min d'ech Chriss' ' armontant. 






Aveuq es' kânn' plânn' d'iau dins s' main, 
90 Chl ermit' bé rate il arprind 1' qu'min 

D'echl Érmitache, tout bos priant, 
Et à ch' long rétameux in li-mêm' pourpinsant. 
Mais vlo 
Qu'eune idée infernale, dins ch' momint-lo, 
95 Li trott' dins s' tête. I n' peut mor poent s'in dépêtrer; 
Et... s'i s'appins' qu'orains del Falèque ech cinsier 
Un pourchau quasi cros i voloèt li bailler... 

aussi saint — Comme que vous devez l'être, il pourrait se colérer. — 
Si que vous n'en voulez pas, je m'en vais les remporter, — 85 El puis 
qu'on n'en parle plus ! » Ce rétameur, sur cela, — Vite et tôt ses 
poêles il remet sur son dos — Et s'il s'en va en ricanant, — Par le 
chemin de ce (du) Christ remontant. 

Avec sa cruche pleine d'eau dans sa main, — 90 Cet ermite bien 
vite il reprend le chemin — De cet Ermitage, tout bas priant, — Et 
à ce long rétameur en lui-même songeant. — Mais voilà — Qu'une 
idée infernale, en ce moment-là, — 95 Lui trotte dans sa tête. Il ne 
peut mor pas s'en débarrasser; — Et... s'il se rappelle que tantôt de 
la Falecque ce fermier — Un porc quasi gras il voulait lui donner... 



I . — h krp (le Christ), vieux chêne sur le tronc duquel était 
fixé un crucifix entouré d'ex-voto. Dépouillé de la plupart de 
ses branches et à demi-mort de vétusté, il fut renversé par l'ou- 
ragan du 12 mars 1876. 



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$6 CHL ERMITE 

Eun' payellc ! ... Un pourchau ! . . . Tout cho, cha V trécassoèt. 
Et à t*nure il y busoët 
100 Si tcU^mint qu' margré li d'avanchc i s' pourléquoèt ! 

Arrivé à s' cahute^ lo, dû qu'arien n* poussoèt^ 

Cont' cheir paroé un halot d'sâlei voèt. 
Poussé par ech mauwais, vite eun' branque i n'in cueulle : 
sintimint d*chés feuUes 
105 A sin gazio V Taherd.,. Et si qu' cha ii fait vir 

Dins s'n idée des andoulles, des sauciss' in train d' cuir', 
Des grillât', des gara bons, du boudin, des pà:ès. 

Et du béquet ' et àz équinées 1 
Ses noéjett', ses rachâines, sin miuque et sin kerson, 
ïio Tout cho ch'est du vins ju! Eun' bonn' clipe cd gambon^ 
Un pâté d' trip' bien cros, 
Pariez-li putôt d" choL.. 

Cheir vision-lo 

W dur* poent pour cho : * 

IIS Chl ermite, arv'nant à li, épreuve ed déracher 

Chl halot d' sMe, qui tient bon et n* veut poent s'déhoquer, 

Une poêle L.* Un porcL-, Tout cela, ça le tracassait, — Et sans 

cesse il y réfléchissait — 100 Si tellement que, malgré lui, d'avance 
il se pourléchait. 

Arrivé i sa cabane, là, ou que rien ne poussait^ — Contre ceik 
muraille un pied de sauge il voit. — Poussé par ^^ .démon, vite une 
branche il en cueille : ^ L'odeur ^ as feuilles — 103 A son gosief 
rêtreînt... Et si cela lui fait voir — En idée des andouilles, des sau- 
cisses en train de cuire, — Des grillades, des jambons, du boudin, 
des pâtés, — Et du héqueî^ et des échinées î — Ses noisettes, ses 
racines, son petit-kit et son cresson, — 110 Tout cela c'est du vieux 
jeu (de vieilles histoires) I Un bon gros morceau de jambon, — Un 
paie de tripes bien gras, — Parîcz*lui plutôt de cela !,,* 

Cette vision-là — Ne dure pas pour ça (cependant) : — i\^ Ot 
ermite, revenant i lui, essaie d'arracher — Ce pied de sauge, qui tient 

î) bèkèj m.j tête d'un porc; pâté fait avec cette tête. 



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£D CHÊS BLAKCS-MONTS 57 

n o biau d*sm pus fort haïonner * et saquer, 
I n* n'est poent in étot : arténut* qu*alle étoèt 
Par eun* forch' diabolique, chell* choque a' s* arbiffoèt. 
120 Pour fénir, i V laîch* lo; et dins s* cahut* rintrant, 
Et à deux g*noux queyant, 
Pa' d'vant sin Chriss' ed bos i s' prosterne in priant. 
Et pis s' met à buser, in pinsant à Jésus, 
Tout et au long d'el nuit sus TPassion d'ech bon Diu. 






125 Après Toffice, au fin vêpe el ledmain, 

Eq ch'étoèt V Verdi-Saint, 
I s'amalloèt d' Saint-Pô bien trinquiirmint. 

Quand sus ch* grand qu'min 
Vlo qui rincont', passé chell' port' d'Arros, 
130 Eun' ribambelle ed gins amânant à Saint-Pô 
Des oujons, des anettes, et des glain' et des côs. 
Et des viaux, des berbis, et des pourchaux bien cros! 

bon et ne veut pas se décrocher. — Il a beau de son plus fort secouer 
cttirer, — Il n'en est pas en état (il ne peut parvenir à le Élire) : 
retenue qu'elle était — Par une force diabolique, cette souche elk se 
rehi£Siit. — 120 Pour finir, il la laisse là; et dans sa cahute rentrant, 

— Et à deux genoux tombant, — Devant son crucifix de bois il se 
prosterne en priant, — Et puis se naet à méditer, en pensant à Jésus, 

— Tout le long de la nuit sur la Passion de ce (du) bon Dieu. 

125 Après TofiSce, au fin soir le lendemain, — Que c'était le Ven- 
dredi-Saint, — Il se r (en) allait de Saint-Pol bien tranquillement, — 
Quand sur ce grand chemin (la grand'route) — Voilà qu'il rencontre, 
passé la porte d'Arr^s, — 1 30 Une ribambelle de gens amenant à 
Saint-Pol — Des oies, des canards, et des poules et des coqs, — Et 
des veaux, des brebis, et des pourceaux bien gras I 

k) àydfây secouer, agiter en tous sens à Teffet d'ébranler, de 
disloquer. 



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58 CHL ERMITE 

A pânn' s'i Iz o creujés •qu'es' tintation li arprind^; 
Et margré li adont, li arvient un sintimint 
13s Ed grillât' roucholant', ed boudins qui feinquoett' 
Et d'équinèes qui routichoett* ! 

I fait Au nom du Père ; si qu'i tâche ed pinser 
Al Passion qu'à Saint-Pô i v'noèt d'intind' prêcher ; 
Etou i s' promet bien, quoè qu'i peuche arriver, 
140 D'suire es' règu' tout au long et d' continuer d' jeûner. 

Mais vlo qu' sus 1' liss' d'ech bos, tout près d'cl Misurette ' 
I voèt comme eun' fureuUe, i voèt lo eun' lurette 

Qu'air grandit, qu'ail' grandit, 
Et pis cor, quasimint, qu'a' s'avanche edsus li. 
145 Echl ermite i décule, un mole épeutè ! 

Pour seur, comm' li, mes gins, os érêtt' déculè; 
Car après chell' fureuUe, ech bon saint homme i voèt 
Un pourchau qui criyoèt, 

A peine s'il les a croisés que sa tentation lui reprend ; — Et mal- 
gré lui alors, [il] lui revient un parfum — 135 De grillades rissolantes, 
de boudins qui fumaient, — Et d'échinées qui rôtissaient ! 

Il fait le signe de la Croix ; si qu'il tâche de penser — A la Passion 
qu'à Saint-Fol il venait d'entendre prêcher; — Aussi il se promet 
bien, quoi qu'il puisse arriver, — 140 De suivre sa règle tout au 
long et de continuer de jeûner. 

Mais voilà que sur la lisière de ce bois, tout près de la Mesurette, 
— Il voit comme un feu follet, il voit là une lurette — Qu'elle 
grandit, qu'elle grandit, — Et puis encore^ quasiment, qu'elle s'avance 
sur lui. — 145 Cet ermite il recule, un peu effrayé I — Pour sûr, 
comme lui, mes gens, vous auriez reculé ; — Car après cette furoUe, 
ce bon saint homme il voit — Un porc qui criait, — Et une dizaine 

t) li arprindy li arvient = l àrprl, l àrvyl. 

I. — La Mesurette y petite pièce de terre enclavée dans le 
bois de la Ville (avant le défrichement), et ainsi nommée à cause 
de sa contenance (une petite mesurey c'est-à-dire un peu moins de 
42 ares 91 centiares). 



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ED CHÉS BUNCS-MONTS 59 

Et eun* dijânne ed diabels noirs 
1 50 Qu'il avoett' des payell', des plots, des routichoirs. 
Et tout cho qu'i fauUoèt pour faire un bon gueul'ton, 
Et pour el mier tout et au long ! 

Ch* bon saint ermite à Diu s'arœmmandoèt. 
Et chés saints dévot*mint in li-mêmc invoquoèt. 
155 Ebarloufè qu'il étoèt, 

Poent eun' buque i n* s'appinse d'arfaire Au nom du Pir\ 
Pou* qu' chés diab* qu'is s* rintiqu't au fin fond d*leu infer. 

Tous chés démons, in attindis, 
Is queur'té tartous edsus li ; 
160 Si qu'is r Taherd't, et par un bros V tenant. 

Du côté d' chés Blancs-Monts el Tintrain't in courant. 

A sin grand, grand avurich'mint, 
A l'appoè d*es' cabane s'éliève un batimint 
Et grand et biau. Un bien bon flair 
165 Dusqu'à sin nez arrive pa* chl hus tout grand ouvert. 
Is int't tartous eddins ; 
Et in un tour ed main, 
Ch' pourchau, dins V cour, est tué, sine, 

de diables noirs — 150 Qu'ils avaient des poêles, des plats, des rôtis- 
soires, -7- Et tout ce qu'il fallait pour faire un bon gueuleton, — Et 
pour le manger tout au long. 

Ce bon saint ermite à Dieu se recommandait, — Et ces saints dévo- 
tement en lui-même invoquait. — 155. Effaré qu'il était, — Pas^ k 
moins du monde il ne pense de refaire le signe de la Croix, — Pour 
que ces diables qu'ils se renfoncent au fin fond de leur enfer. 

Tous ces démons, en attendant, — Ils courent tous sur lui , — 160 
Si qu'ils le saisissent, et par un bras le tenant, — Du côté de ces 
Blancs-Monts l'entraînent en courant. 

A son grand, grand ahurissement, — Contre sa cabane s'élève un 
bâtiment — Et grand et beau. Une bien bonne odeur — 165 Jusqu'à 
son nez arrive par cette porte toute grande ouverte. — Ils entrent tous 
dedans ; — Et en un tour de main, — Ce pourceau, dans la cour, est 



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60 CHL ERMITE 

Brûlé et écrapè, 
170 Nétié, vidié et décopè; 

Et dins ch' fournil salè^ haché^ 

Et pis cangé 
In gramint d' plots appétichants^ 
Comme echl ermite en' n'avoèt mié dins V temps ! 

175 L* pus biau d' tout cho, ch*est qu' chés démons 

S' cang*t tout d'un cop in marmitons, ' 

Et pis, d' noirs comm* siue qu'il étoett*, 
S' treuf té pus hhncs qu'echi herminettM 
Ch* fournil Ii-mêm% pa' V voulentè d' chés diapes, 
180 Edvient phche à minger, aveuq eun' qu'minèe d* mape, 
Eun' drèch' cent' chéV paroé, à terre un biau tapis ; 
Sus l* tav' deux gros gambons et pis cor deux petits, 
Des saudss'j du boudin, eun' belle grosse équinèe 
Bien intourèe d* trânard, du béquet, des pâtés, 
i8s Et du pain tèie, 

Aveuq deux, troés canett' eJ bière ! 

Sîntant, véyant tout cho^ chl ermite i s' fcrkpoèt, 
Et,p* d* li-mème à chell* uve par s'assir fénichoèt ! 
Eun* fournazie H prindj 

tué, saigné, -^ Brûlé et raclé, — 1 70 Nettoyé, vidé et découpé ; — 
Et dans ce fournils s^l^^ haché, — Et puis changé — En beaucoup de 
pkts appétissants, — Comme cet ermite en avait mangé dans le temps! 
— 17s Le plus beau de tout cela, c'est que c&s démons — Se changent 
tout à coup en marmitons, — Et piiis^ de noirs comme suie qu'ils 
étaient, — Se trouvent plus blancs que cette herininctte ! — Ce fournil 
loi -même, par la volonté de ces diables, — 180 Devient salle i man- 
ger, avec une cheminée de marbre, — Un dressoir contre cette 
muraille, par terre un beau tapis; — Sur h table deux gros jambons 
et puis encore deux petits, — Des saucisses, du boudin, une belle 
grosse échinée — Bien entourée de gelée, de la hure, des pâtés, — 
1S5 Et du pain tendre, — Avec deux [ou] trois canettes de bière! 

Sentant, voyant tout cela, cet ermite se léchait les babines, — Et,., 
de lui-même à cette table par s'asseoir finissait î — Un accès de folie 



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ED CHÉS BLANCS-MOKTS 6f 

190 Et, SUS 1' momint, 

II intiqu' sin counau dins V piau d'un bout d* boudin I 
A s' bouque i V porte.,» I mettoèt sin dint d'dins 
Quand qu'i voèt pa' dVant H, tout prêt à ricaner, • 

Ch' rétameux qu'il avoèt quasi Taîr d'el deintier ! 

195 Artnivant sin récint "• ch' pove ennit* vite et tôt 
A s' cahute i queurt comme un sot. 
Et peroant s'n aspergés et sin pot*let, 
D'iau bénite il acqueurt arrouser 

Et cheir mason * 

200 Et chés démons! 

Et tout cho, cha s'in vo din un mole d* feinquèr' 
Qu'un bourraque écarboulle, fait viroler dins l'air ! 

On dit par chi qu*edpis adont 
CW bon vius ermite ed chés Blancs-Monts 
205 Pus jamais i n'o eu el moinder tintation, 

lui prend, — 190 Et sur le moment, — Il enfonce son couteau dans 
la peau d'un bout de boudin ! — A sa bouche il le porte*.. I! mettait 
sa deot dedans — Quand ^u'il voit devant lui, tout prêt à ricaner, — 
Ce rétameur qu*il avait quasi Tair de le narguer ! 

195 Retrouvant sa raison, ce pauvre ermite vite et tôt, — A sa 
cabute i! court comme un fou, — Et prenant son goupillon et son 
petit pot, — D'eau bénite il accoun arroser — Et cette maison — 
300 Et c^i^ démons I — Et tout cela ça s^en va (disparaît) dans un peu 
de fumée — Qu'une bourrasque éparpille, fait tournoyer dans Taîr î 

On dit par ici dans le pays que depuis alors — Ci bon vieux ermite 
if cfj Blancs -Monts — 205 Plus jamais il n'a eu (a*a éprouvé) la 
moindre tentation. 

tn) rhîy adj,, qui n'est pas ivre, qui jouit de toute sa raison. 
Substantivement, état de celui qui est rtsh 



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STANFORD, CALIFORNIA 

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