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Full text of "Rabelais et son uvre"

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RABELAIS d SON ŒDVRK. 



QUELQUES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR. 

Traditions populaires des arrondissements de Cher- 
bourg et de Valognes, in 1 2 (épuisé). 

Il en paraîtra prochainement une nouvelle édition aug- 
mentée d'une Grammaire du patois de ce pa}-s et d'un 
vocabulaire. 

Bernardin de St Pierre, sa vie et ses ouvrages, in 
12, (épuisé). 

Krylof et ses fables, 1 v. in 12. Paris Hachette, 1869. 

Histoire élémentaire de la littérature française ; 
Extraits des meilleurs auteurs français par ordre 
chronologique, 3 v. in 12. St-Pétersbourg, et, Paris,. 
Borrani, 9, rue des Ste Pères. 

Du caractère spécial de la langue et de la litté- 
rature française, leçon d'ouverture du cours de lit- 
térature française professé à l'université de St-Péters- 
bourg, in 8°, 1873. 

Uk livre expliqué. Un envieux démasqué, brochure 
in 12. 1876. 



RABELAIS 



SON ŒUVRE 



JEAN FLEURY 



LECTECB EN LANGUE FRANÇAISE A L UNIVERSITE IMPERIALE 
DE ST-PÉTERSBOURO 



II. 



P A R I S 

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE 

DIDIER ET C e , LD3RATRES-ÉDITEUES 

35, QUAI DES AUGUSTEsS, 35 

1877 

Tous droits réservés. 




Imprimerie Trenké <fc Fushot, Maximilianovsky pér.. 15. St-Pétersbourg. 



A MESSIEURS LES MEMBRES 

DE LÀ FACULTÉ 1HST0RIG0-PHIL0L0GIQUK 

DE L'UNIVERSITÉ IMPÉRIALE DE ST-PÉTERSBOURS 



Messieurs, 

Vous m'avez demandé une leçon sur Rabelais *, 
■cette leçon est devenue un ouvrage en deux vo- 
lumes. Il vous revient de droit, car sans votre 
initiative, je n'aurais évidemment pas songé à 
l'entreprendre. Permettez-moi donc de vous en 
faire hommage et de le mettre sous votre pro- 
tection. 



J. FLEURy. 



1S76. 



En écrivant cet ouvrage , je me suis pro- 
posé un double but : premièrement rendre 
Rabelais accessible à toutes les classes de lec- 
teurs , sans exception — et puis expliquer l'é- 
nigme de son livre en faisant ressortir l'en- 
chaînement rigoureux des épisodes depuis la 
consultation de Panurge sur son mariage jus- 
qu'à la réponse de l'oracle de la Dive Bouteille. 

A cet effet, j'ai traduit toutes les citations 
en langues étrangères , j'ai expliqué toutes les 
allusions, et, tout en citant parfois le texte de 
l'auteur pour donner une idée de son style , je 
l'ai modifié le plus souvent de manière à ren- 
dre sa pensée intelligible à tous. D'une main 
j'ai écarté les difficultés qui empêchent de com- 
prendre le livre, de l'autre j'ai fait disparaî- 
tre les crudités et les inconvenances qui en 
éloignent une foule d'esprits délicats, — sans toute- 
fois rien sacrifier d'utile ou d'agréable. 

Je crois avoir atteint ce dernier but; quant 



au premier, c'est aux lecteurs de décider si 
mon interprétation leur semble correcte. 

Ce livre devrait s'appeler Rabelais et son œu- 
vre ; ce titre ayant été déjà pris , j'ai été 
obligé de modifier légèrement le mien. J'ajoute 
que je n'ai eu connaissance de Y Éloge de Ra- 
belais par M. Gebhart, que par le Journal 
officiel et que c'est là que j'ai pris mes citations. 



Dans le corps de l'ouvrage, le petit texte (n° 7) indique les 
citations textuelles. 

Le texte moyen (n° 8) indique les citations où le texte a subi 
quelques modifications pour devenir plus intelligible. 

Les crocbets [ ] indiquent des explications ajoutées pour 
l'intelligence du texte, mais qui n'en font pas partie. 

Les parenthèses ( ) appartiennent au texte même de l'au- 
teur cité. 



PRINCIPAUX AUTEURS CITÉS. 1 



SOURCES. 

Œuvres de Maître François Rabelais, édition de Le Duchat. 

Amsterdam, 1711. 6 vol. en 5, petit in 8°. 
Le Rabelais moderne ou les Œuvres de Maître François 

Rabelais , mises à la portée de la plupart des lecteurs, par 

l'abbé de Marsy, 1752, 6 voL en 8 parties, in 12. 
Œuvres choisies de M. François Rabelais (par l'abbé Pérau), 

Genève, 1752, 3 vol. in 12. 
Les Œuvres de François Rabelais (édition Cazin), Genève, 1782, 

4 vol. in 24. 
Œuvres de François Rabelais, édition variorum , publiée par 

Esmangart et Eloi Johanneau, 1823, 9 vol. in 8°. 
Œuvres de François Rabelais (publiées par De VAulnaye), 3 vol. 

in 8°, dont un de tables et lexiques, 1823.— La première édi- 
tion donnée par ce commentateur est de 1820, 3 v. in 18. 
Les mêmes. 3 e édition du même commentateur, grand in 8°, 

1837 {Panthéon littéraire). 
Les mêmes, éditeurs Ch. Labitte et Paul Lacroix, in 12. 

Charpentier, 1842. 
Les mêmes, éditeur Louis Barré, 1854, grand in 8°, avec des 

illustrations de Gustave Doré. 
Les mêmes - avec de grandes illustrations de Gustave Doré, 

1873, 2 vol. in 4° colombier, Garnier frères. 
Les mêmes, éd. Burgaud des Marets et Rathery, 2 vol. in 12. 

Didot. 2 e édition, 1870. 
Les mêmes, publiées par A. de Montaiglon et Louis Lacour 

(Bibliothèque elzévirienne), petit in 8°. 3 vol. 
Les mêmes, publiées par Pierre Jannet et Louis Moland. 

7 vol. in 16, 1867-74. 

1 Pour ne pas multiplier les notes au bas des pages, nous ne citoni 
que par exception les éditions et les parties du livre alléguées dans le 
texte. Il nous a semblé préférable de donner ces indicationi une foif 
pour toutes dans le tableau ci-dessus. 



X PRINCIPAUX AUTEURS CITES. 

Autres éditions. Il y en a eu 60 avant 1600. On peut ajouter aux 
éditions citées plus haut : 

Œuvres de Rabelais, éd. Paul Lacroix, 1825-27, 5 vol in 32. 

Les mêmes, 1830-32, 7 vol. in 12, Bruxelles. 

Les Œuvres de Maistre François Rabelais avec des notes et un 
glossaire par Marty-Laveaux, 5 vol. petit in 8°. 1868-76. 

Œuvres de Rabelais, précédées de sa biographie et d'une dis- 
sertation sur la prononciation française au XVI e siècle, par 
M. A. L. Sardou, 3 vol. petit in 8°, 1875, Turin. 

Ouvrages attribués à Rabelais, non insérés dans ses Œuvres. 

La Chronique de Gargantua et de Pantagruel (éditeur Paul 
Lacroix), petit in 8°. 1872. 

Histoire du fameux Gargantua. Montbéliard, Henri Barbier, 
sans date, in 12. Edition modernisée de l'ouvrage précédent. 

Le Disciple de Fantagruel (éd. Paul Lacroix), p. in 8°, 1875. 

Les Songes drolatiques de Pantagruel, dans le 9 e v. de l'édi- 
tion variorum des Œuvres de Rabelais. 

Les mêmes, publiés par le grand Jacques, Paris 1869, gr. in 12. 

OUVRAGES SPÉCIAUX SUR RABELAIS. 

Gordon. Rabelais à Montpellier, in 4°, 1876. Recueil de documents. 

Floretum philo sophicum , seu ludus Meudonianus in ter- 
minos totius philosophiœ, prœmissis diversis Meudonii elo- 
giis ac amplissima Francisci Rabelœsi commendatione, auc- 
tore Antonio Le Roy. Paris, 1649, in 4°. 

Jugements et observations sur la vie et les œuvres grecques, 
latines, toscanes et françaises de M. François Rabelais D. M. 
ou le véritable Rabelais reformé, avec la carte du Chinonois, 
par le S r de St-Honoré (J. Bernier), in 12. 1699. 

Au xvm c siècle, voir Niceron, Bibliothèque des romans, Contant d'Or- 
ville, et Ginguené. 

Delécluse. François Rabelais, (1483-1553), in 12, 1841. 
P. L. Jacob. Rabe'iis, sa vie et ses ouvrages, in 18. 1859. 
Eugène Noël. Légendes françaises. Rabelais, in 18, 1850. 
Id. Rabelais et son Œuvre, in 8°, 1875, seconde édition, aug- 
mentée, du même ouvrage. 

A. Mayrargues, Rabelais, étude sur le XVI e siècle, in 12, 1868. 
Gebhart. Eloge de Rabelais couronné par l'académie française 

en 1876 (Journal officiel). 

Voir acerstaedt, aux Auteurs allemands. 

Rabelais ou le Presbytère de Meudon, comédie par Leuven et 
Charles, 1831, grand in 8°. 

B. Jacob (Paul Lacroix). La Servante de Rabelais, grand in 6°, 
illustré. 



PRINCIPAUX AUTEURS CITÉS. XI 

A. Constant. Rabelais à la Basmette, in 18, 1844. 

Voir encore notre T. II, p. 506 et 8. 

Quelques brochures. Jacques-Charles Brunet. Notice sur deux an- 
ciens romans intitulés les Chroniques de Gargantua, in 8°, 

tm. 

Le même. Recherches bibliographiques et critiques sur les 
éditions originales des cinq livres du roman satirique de 
Rabelais, etc., in 8°, 1852. 

Gustave Brunet. Essais d'études bibliographiques sur Rabelais, 
Paris, 1841, tiré à CO exemplaires. (A propos de la traduc- 
tion de Régis). 

Ch. Nodier. Des matériaux dont Rabelais s'est servi pour la, 
composition de son ouvrage.- De quelques ouvrages satiri- 
ques et de leur clef, etc., brochures in 8°. Techner, 1835. 

Les Rabelais de Huet (par Th. Baudement), in 8>, 4857. 

Rabelais et ses éditeurs, par P'mile Clievalier (Jouaust), petit 
in 8 1 , 1868. 

Lettre à l'auteur de Rabelais et ses éditeurs (par Marty-La- 
veaux), in 8°. 

Léon Faye. Rabelais botaniste. Angers, 4854 (Rathery). 

Articles sur Rabelais. Voir, au 18 e siècle: Contant Vorville et 
Ginguené. 

Eusèbe Salverte. Bévue encyclopédique, 4823. Tome XIX. 

Anonyme. Bévue française, mai 1828, plusieurs articles. 

Raynouard. Journal des savants, décembre 4834. 

Coleridge Quarterly Beview, 1837, p. 428 et s. 

Baudry. Journal et Bévue de V instruction publique, 49 mai 1859. 

A. Réville. Bévue des deux mondes, 15 octobre 1872. 

Lamartine. Cours familier de littérature, in 8°, VIII et XVIII. 

Littré. Littérature et Histoire, in 8°, 4875. 

Mérimée. Portraits littéraires, in 12, 1874 (Charles Nodier). 

E. Scherer. Etudes critiques sur la littérature, 1875 in 12. 

Articles dans la Biographie universelle de Michaud, dans celle 
do Feller, dans celle de Didot, le Dictionnaire de la conver- 
sation, Y Encyclopédie du, XIX e siècle, etc., etc., — dans 
le Bépertoire général de Littérature, 4827, 33 vol. in 8°. 

IMITATEURS. 1 

Noël du Fail. Œuvres facétieuses (Eutrapel, Ragot, etc.), Bi- 
bliothèque elzévirienne, 2 v. petit in 8°, 1875. 

1 Nous négligeons une foule d'imitateurs sans esprit dont on peut 
voir la liste dans les éditions de Rabelais publiées par De l'Aulnaye. 
Voir aussi noire T. II, p. 467. 



III PRINCIPAUX AUTEURS CITES. 

(Béroalde de Yerville.) Le Moyen de parvenir, éd. Paul Lacroix r 

1841. 
Agrippa d'Aubigné. Les Aventures du baron de Fameste, éd. 

Prosper Mérimée. Bibl. elzévir, p. in 8° 1855. 
Les Caquets de Vaccouchée, éd. Fournier. Bibl. elz. p. in 8°, 

1565. 
(La Mothe Le Vayer) L'Eexaméron rustique ou les six journées 

passées à la campagne, 1670, in 18. 
Cyrano de Bergerac. Œuvres diverses. (Voyages dans la lune et 

dans le soleil.) Amsterdam, 2 vol. in 12, 1710. 

Voir, aux auteurs anglais et espagnols : Swift, Sterne et Quevedo. ' 

Oulaurens. Le Compère Mathieu. 3 v. in 8°. 

Restif de la Bretonne. Œuvres diverses, in 12, 1876. 

Ch. Nodier. Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux. 
grand in 8°. Delangle, 1830. 

H. de Balzac. Contes drolatiques, trois dizains. 3 v. in 18. 
On trouve des imitations plus ou moins étendues de Rabe- 

lais dans les Œuvres des poètes suivants : 
Molière- La Fontaine - Boileau - Racine - J. B. Rousseau- Piron — 
Voltaire— Brécourt -Imbert — Collin d'Harleville - Béranger -les 
poètes conteurs du XVIII e siècle, le Ménagiana, etc. 

AUTEURS GRECS. 

Homère, Orphée, Esope, Aristophane, Hérodote, Platon, Théocrite. 

Œuvres complètes de Lucien de Samosate, tr. par E. Talbot. 
2 v. in 12. 

Vie d'Apollonius de Tyane par Philostrate, trad. par A. Chas- 
sang, in 12. Didier, 1862. 

AUTEURS LATINS. 

Virgilii, Ovidii, Plinii Opéra. Divi Augustini, Opéra. (VI), Bi- 
bliothèque choisie des Pères, par l'abbé Guillon, 36 vol. in 12. 
La Bible - le Bréviaire. 

AUTEURS FRANÇAIS DU MOYEN AGE. 

Fabliaux et Contes des poètes français des XI e , XII e , XIII e , 

XIV e et XV e siècles, publiés par Barbazan et Méan , 4 v. 

in 8°, 1808. -Nouveau recueil, 2 v. in 8\ 1823. 
Fabliaux ou Cordes du XII e et du XIII e siècles, etc., publiés 

par Legrand d'Aussy. 5 v. in 18, 1781. 
Œuvres complètes de Rutebeuf, , publiées par Achille JubinaJ, 

2 v. petit in 8°. Bibliothèque elzévirienne, 1674. 
Œuvres de Marie de France, publiées par Roquefort. 2 v. in 8°- 

1822. 



PRINCIPAUX ACTEURS CITÉS. XIII 

La légende latine de St Brandaines, avec une traduction en 

prose et en poésie romanes, publiée par A. Jubinal, in 8°. 1836. 
Vie de Merlin, attribuée à Geoffroy de Monmouth, suivie des 

Prophéties de ce barde, etc., publiée par Francisque Michel 

et Thomas Wright, grand in 8°, 1837. 
Mystères inédits du XV e siècle publiés par A. Jubinal, 2 v. 

in 6°, 1837. Le Songe d'Enfer se trouve à la fin du second 

volume. 
Huon de Bordeaux, chanson de geste, publiée pour la première 

fois par Guessard et Grandmaison, p. in S\ 1860. 
Le Livre du chevalier de la Tour Landry pour l'enseignement de 

ses filles, éd. A. de Montaiglon, p. in 8°, 1864. 
Le Violier des histoires romaines, ancienne trad. française du 

Gesta Romanorum, éd. G. Brunet, p. in 8°, 1868. 
Fr. Villon. Œuvres complètes, éd. Jannet, 1867, petit in S . 
Vaux de vire d'Olivier Basselin et de Jean Le Houx, etc., édit. 

du bibliophile Jacob, in 16, 1858. - Id. éd. Armand Gasté, 

1875, petit in 8°. 
U Alexandriade ou chanson de geste d'Alexandre le Grand. 

épopée romane du XII e siècle, de Lambert le Court et Alexandre 

de Bernay, éd. de Lecourt de la Villethassetz et E. Talbot, in 

12, 1861. 
Le roman de la Rose par Guillaume de Lorris et Jehan de 

Meung, éd. Francisque Michel. 2 v. in 12, 1864. 
Le Théâtre français avant la Renaissance, éd. E Fournier, 

gr. in 8°, 1872. Pathelin. 
Les Cent nouvelles Nouvelles, éd. P. Lacroix, p in 8°. 
Variétés historiques et littéraires etc., publiées par E. Four- 
nier, 10 v. p. in 8°, 1855 et s. 
(Gabriel Peigné), Prédicatoriana, ou Révélations singulières et 

amusantes sur les prédicateurs, par Philomneste , in 8°. Di- 
jon, 1841. 
Antony Méray. Les libres Prêcheurs devanciers de Luther et de 

Rabelais, petit in 8% 1869. 

AUTEURS DU XVI e SIÈCLE. 

Erasmi Roterodami Colloquia familiaria et Encomium Morice 

éd. Tauchnitz, 2 v. in 16, 1871, Leipzig. 
Pasquillorum tomi duo. Eleutheropoli, 1544. 
Le Décaméron de Jean Boccace , trad. par Ant. Le Maçon, 

5 vol. in 8°. Londres (Paris), 1757-60, figures. 
Les facétieuses Nuits de Straparole, trad. par Larrivey, 1 er 

vol. 1500, 2 e vol. et 3 8 vol. 1573, in 12. 
Histoire maccaronique de Merlin Coccaye (Folengo), prototype 

de Rablais [sic], où est traicté les ruses de Cingar les tours 



XIV PRINCIPAUX AUTEURS CITÉS. 

de Boccal, etc.- plus l'Horrible bataille advenue entre les 
Mousches et les Fourmis, 1606, 2 vol. in 12. 

Le même ouvrage, avec notes et notices par Gustave Brunet, 
etc. Paris, 1859, petit in 8°. Bibliothèque gauloise. 

Le Cymbalum mundi et autres œuvres de Bonaventure Despé- 
riers, 1841. — Id. avec les Nouvelles Bécréations et joyeux 
devis, éd. Paul Lacroix, 1858, in 12. • 

VHeptaméron des nouvelles de Marguerite d'Angoulême, reine 
de Navarre, 2 e édition de Paul Lacroix, 1861, in 12. 

Les Prophéties de M. Michel Nostradamus, fac-similé typogra- 
phique de l'édition de 1611, avec les Révélations de Ste 
Brigitte, la Prophétie de Thomas Moult, etc. , in 12, sans 
date (186?). 

La Precellence du langage français, par Henri Estienne, 
éd. Feugère, in 12. 1850. 

Deux dialogues du nouveau langage français italianizé et 
autrement déguisé entre les courtisans de ce temps (par 
Henri Estienne), petit in 8°. 

Apologie pour Hérodote, par le même, 3 v. pet. in 8°, 1735. 

Œuvres choisies d'Etienne Pasquier, éd. Feugère, 2 vol. in 12, 
1849. — Et, dans les Œuvres, le Dialogue d'Alexandre et 
de Rabelais. 

Les Vies des hommes illustres grecs et romains, comparées 
l'une à l'autre par Plutarque de Chéronée , translatées par 
M. Jacques Amyot, in 8°, 1622, 2 vol. — Les mêmes, éd. Co- 
ray, 12 vol. in 8°, 1825. 

Les Œuvres morales de Plutarque, translatées de grec en fran- 
çais, par J. Amyot, in 8°, 2 vol., le premier, 1582, le second 1616. 

Les Amours de Théagéne et Chariclée par Heliodore, avec les 
Pastorales de Longus et autres Bomans grecs , trad. de 
Jacques Amyot , in 12, 1841. 

Les Essais de Michel de Montaigne, in 4°, 1617. 

De la Sagesse, trois livres, par Pierre Charron, 2 v. in 12, 1784. 

Calvin. De V Institution chrétienne, 2 v. in 8°, 1859. 

Et de La Boétie, le Contr'un ou de la Servitude volontaire, éd. de 
1845. 

Œuvres complètes de Brantôme, éd. Buchon, gr. in S°, 2 v. 

Œuvres de Clément Marot, petit in 12. Deux parties en un vo- 
lume, 1700. — Les mêmes, éd. Augitis, in 18, 6 vol. 1823. 

Œuvres poétiques de Mellin de St-Gelais, petit in 12. Paris, 1719. 
— Les mêmes, 2 v. petit in 8°. 187$. 

Œuvres choisies de Ronsard, par A. Noël. 2 v. in 12, 1862. — 
Choix de 2)oésies de Ronsard, éd. P. Lacroix, 1810. 

Œuvres choisies de J. du Bellay, publiées par Becq de Feuquiè- 

res, in 12, 1876. 



PRINCIPAUX AUTEURS CITÉS. XV 

Poésies choisies de J. A. Baïf, par le même, in 12, 1874. 

La Sepmaine de G. de Saluste, seigneur du Bartas, in 12, ca- 
ractères italiques du lG e siècle (le titre manque). 

Œuvres de Matliurin Régnier, éd. Violet Le Duc, in 18, 1822. 

Morceaux choisis des grands écrivains du XVI e siècle, par 
Auguste Brachet, in 12, 1875.— Id. par Arsène Darmsteter, 
in 12, 1876. 

AUTEURS DU XVII e SIÈCLE. 

De V origine des romans. Lettre de Huet à M. de Ségrais — 

réimprimée à la suite du Hmtiana dans le Recueil général 

des Ana, 9 v. in 8°, 1781, Tome VII. 
Le lïnbclais reformé par les ministres et notamment par Pierre 

du Moulin, par le P. Garasse, ItiGO, in 12. 
Œuvres de Scarron. Amsterdam, 1752, 7 vol p. in 12. 
St Evremond. Œuvres, publiées par Desmaizeaux, 5 v. in 12. 
Œuvres de Dufresny, 4 vol. in 12, 1703 (Parallèle d'Homère 

et de Rabelais et Comédies). 
Ménagiana, édition refaite par La Monnoye, formant les to- 
mes II, III et IV du Recueil général des Ana. 
Observations de M. Ménage sur la langue française, 2 e édition, 

1675, in 12. 
Remarques sur la langue française , par M. de Vaugelas, avec 

les notes de Thomas Corneille, 2 vol. in 12, 1680. 
Nouvelle Méthode pour apprendre facilement et en peu de 

temps la langue latine (par Lancelot, de Port-Royal), petit 

in S J , 1654. 
La Logique ou l'art de penser (par Arnauld et Nicole, de Port 

Royal), 1775, in 12. 
De la Touche. L'Art de hien parler français, 2 v. in 8°, 1696, 1710. 
Régnier Desmarais. Traité de la Grammaire française, in 12, 1704. 
Pascal. Pensées, in 12, éd. Havet. 
Lettres de lïl me de Sévigné, de sa famille et de ses amis, éd. Grou- 

velle, 13 vol. in 18. Tomes 2, 5, 8. 
Louis de St-Simon. Mémoires, 40 v. in 12. 1842. 
Œuvres de Fénelon, grand in 8°, 3 vol., 1S35 (Dialogues des morts, 

Fables, Télémaque, De l'éducation des filles.) 
Œuvres de Bossuet, grand in 8°, 4 vol., 1841 (Ouvrages pour 

l'éducation du Dauphin. Exposition de la foi catholique). 
Cl. Fleury. Histoire ecclésiastique, 21 v. in 12, 1769. — Du choix 

et de la méthode des études, in 12, 1784. 
Les Caractères ou les mœurs de ce siècle, par La Bruyère, 

in 8°. 2 vol. 1818. 
Bayle. Dictionnaire, 4 v. in folio, éd. de 1720. — Œuvres diver- 
ses de M. Bayle, 4 vol., in folio, 1731. 



XVI PRINCIPAUX AUTEURS CITES. 

Œuvres de M. de Fontenelle, 1767, 11 vol. in 12. (Histoire des 
oracles, xvm. — du théâtre français, etc.). 

St Hyacinthe. Le chef d'œuvre d'un inconnu, 2 e éd. 2 v. in 12. 

Recueil de Fièces choisies, tant en prose qu'en vers, rassemblées 
en 2 vol. in 12 (par La Monnoye) 1711. (Le poème de la Made- 
leine.) 

Œuvres de Dancourt, 5 v. in 18 - Id. de Marivaux, 12 v. in 8°. 

AUTEURS DU XVIII e SIÈCLE. 

Niceron. Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres 

de la république des lettres, avec un catalogue raisonné de 

leurs ouvrages, 44 vol. in 12, tome XXXII. 
Duclos. Œuvres complètes, 3 v. in 8°, 1821. 
Bibliothèque universelle des romans, 112 v. in 12, 1775 et suiv. 

mars 1776. 
Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque (par Contant Dorville) 

68 vol. in 8°, 1779 et suiv. Le tome XXII est consacré tout 

entier à Rabelais. 
Voltaire. Œuvres. Mélanges littéraires — Dialogues - Contes en 

vers — Romans — Correspondance. 
Voltaire chrétien, in 18. 1820. 

J. -J.Rousseau. Œuvres, éd. Musset-Pathay, 22 vol. in 12. Emile. 
Cailhava. De Part de la Comédie, 2 v. in 8°, 1786. 
Diderot. Œuvres complètes, 6 vol., in 8», avec un Supplément, 

1819. — Id. Mémoires, Correspondance et ouvrages inédits, 

2 v. in 12, 1811. 
Beaumarchais. Œuvres complètes, éd. St-Marc Grirardin, grand 

in 8°, 1857. 
Bernardin de St-Pierre. Œuvres complètes, 2 v. grand in 6°. 1819. 

Ltudes de la nature. 
Ginguené. De l'autorité de Rabelais dans la révolution présente 

et dans la constitution civile du clergé ou Institutions royales 

politiques et ecclésiastiques, tirées de Gargantua et de Pan- 
tagruel. Paris, 17f<l, in 8°. 
Vicq d'Azyr. Mémoires lus à l'académie de médecine, 3 v. in 8°. 
La Harpe. Cours de littérature, 21 v. in 12, 1800. 
Palissot. Mémoires pour servir à l'histoire de la littérature, 2 

v. in 8°, 1803. 

AUTEURS DU XIX e SIÈCLE. 

Népomucène Lemercier. Cours analytique de littérature géné- 
rale. 1 vol. in 8°, 1816. Tome II. 

Le même. La Fanhypocrisîade ou le Spectacle infernal du 
XVI e siècle. Paris, 1819, in 8". 



PRINCIPAUX AUTEURS CITES. XVII 

V. Leclerc. Eloge de Montaigne, in S . 

Villemain. Tableau de la littérature française, G v. in 12. 

Ste-Beuve. Tableau de la poésie française et du théâtre fran- 
çais au XVI e siècle, nouvelle édition, 184?, in 12. 

ld.— Causeries du lundi, 14 vol. in 12. 2 e édition, III. — Nou- 
veaux Lundis, 13 v. in 12. 

Id. — Port-Royal 5 v. in 8°. 1860, 2 e édit. Tome II. 

St-IVIarc Girardin. Tableau de la littérature française au XVI e 
siècle, suivi d'Études sur la littérature du moyen-âge et de 
la Renaissance, in 12, 1662. 

Philarète Chasles. Etudes sur le seizième siècle en France, in 12 
1848. — Id. Etudes sur Shakespeare, Marie Stuart et VAre > - 
tin, in 12, 1851. 

Lenient. La Satire en France au moyen-âge, 1 v. in 12, 1851. 

Id.-La Satire en France ou la littérature militante au X VI" 
siècle, in 8°, 1866. 

Léon Feugère. Caractères et Portraits littéraires du XVI" 
siècle, 2 v. in 8°. 

Livet. Les Grammairiens français du XVI e siècle, in 8°. 

fiénin. Des variations du langage français, in 8°, 1845. 

Burguy. La France littéraire, in S , 1862. Brunsvic— Id. Gram- 
maire de la langue d'oïl, 3 v. in 8°. 1853-Ï6, Berlin. 

Désiré Nisard. Histoire de la littérature française, in 8°, 1844 et s. 

Marc-Monnier. Les Aïeux de Figaro, in 12, 1872. 

J. Janin. La Fin d'un siècle et du Neveu de Eameau, in 12, 1876. 

Gérusez. Histoire de la littérature française, 1 v. in 8°.— Le même. 
Essais d'histoire littéraire, 2 v. in 8. 

Demogeot. Histoire de la littérature française, in 12. 

Paul Albert. La littérature française, des origines au XVI e 
siècle, in 12, 1872. 

Henri Martin. Histoire de France, 17 v. in 8°, 1855-60. Tome VIII. 

Michelet. Histoire de France, in 8°. Tome VII. La Renaissance. 
Tome VIII. La Réforme (1855). — Id. Nos Fils, in 12, 1871. 

François Guizot. Histoire de France racontée à mes petits 
enfants, 5 vol. grand in 8°, 1875 et s. 

Fr. Guizot. Méditations et Études morales in 8°, 1852. 

Louis Blanc. Histoire de la révolution française, 14 v. in 12. 

Prevost-Paradol. Revue de l'histoire universelle, grand in 8°, 1853. 

V. Hugo. Shakespeare, in 8°, 1864. -Les Misérables, 8. v. in 8°. 
— Ruy Blas, etc. 

AUTEURS ITALIENS. 

Dante Alighieri. La divina Commedia, 3 v. in 12. - Trad. de L. de 
Ratisbonne, 3 v. in 12. 



XVIII PRINCIPAUX AUTEURS CITÉS. 

Lodovico Ariosto. Orlando furioso. I quatro Poeti italiani, pub. 

da Buttura grand in 8° 
Pulci. Il Morgante maggiore. Londra (Parigi). 3 v. in 18, 1768. 
Cantù. Histoire universelle. 10 v. grand in 8°. 1848 T. VIII. 
UOrlandino di Limerno Pitocco (Teofilo Folengo), pet. in 12. 

Londra (Parigi), Molini, 1733. 
Guinguené. Histoire littéraire d'Italie, 9 vol. in 8°, 1811 et s. 

AUTEURS ESPAGNOLS. 

Tesoro del Teatro espagnol desde su origen hasta nuestras 
dias, 5 v. in 8° Tomo I (Lopez de Rueda). 

Las Comedias de D. Pedro Calderon de la Barca, édit. Keil, 
Leipzig, 1822, in 12. El Purgatorio de San Patricio. 

Cervantes. Don Quichotte, trad- Viardot, 2 vol. grand in 8°, il- 
lustré. 

Obras de Francisco de Quevedo, in 4°. Barcelona, 1702. 

Olras escogidas del medesimo, éd. Ochoa, in 8°. — Traductions: 
les Visions, trad. par La Geneste, in 12, 1642. — V Aventurier 
Buscon, par le même in 12, 1662. — Id. par Germond de La 
Vigne, 1847, in 8°. 

Tiknor. Histoire de la littérature espagnole, trad. par Magna- 
bal, 3 v., grand in 8°. 

AUTEURS ANGLAIS. 

Shakespeare's Works et Œuvres de Shakespeare, trad. par Fran- 
çois-Victor Hugo, 15 v. in 8°. — Le Songe d'une nuit d'été, 
les joyeuses Epouses de Windsor, Henri IV, Henri V, etc. 

Bunyan. TJie Pilgrim's Progress, in 8°, 1834. 

Sterne, sa vie et ses ouvrages par P. Stapfer, in 8°, 1870. 

Thakeray. English humorists, in 16, éd. Tauchnitz. 

Daniel de Foe. The life and adventures of Bobinson Crusoe, 
in b°. Paris, Baudry. 1836. 

Hallam. Introduction to Littérature of Europe, 4 vol. in 8°. Bau- 
dry, 1835. 

Swift. Gullivers' Travels into several remote nations of the 
world, in 16, 1844. Tauchnitz. - The taie ofthe Tub, dans les 
Complète Works, 19 v. in 8°. 

Sterne. The life and opinions of Tristram Shandy, gentleman, 
in 12, 3 v. London.- A sentimental Journey throw France and 
Italy, in 16. éd. Tauchnitz. 

Walter Scott. Biographie des romanciers, 4 v. in 12. 

Thomas Wright. S. Patrick' s Purgatory, an Essay on the le- 
gends of purgatory , hell and paradise , current during the 
middle âges, in 8°, 1843. 



PRINCIPAUX AUTEURS CITES. XIX 

Le même. Histoire de la caricature et du grotesque dans la 
littérature et dans l'art, trad. par Sachot, in 8°, Paris, 1875. 
Taine. Histoire de la littérature anglaise, 5v. in 12. 
Quarterly Eeview. 1833, 1876. 

AUTEURS ALLEMANDS. 

Meister Franz Rabelais der Arzeney Doctoren Gargantua und 
Pantagruel , aus dem Franzôsischen verdeutscht , mit Ein- 
leitung und Anmerkungen, den Varianten des zweiten Buchs 
von 1533, auch einen noch unbekannten Gargantua heraus- 
gegeben durcb Gottlob Régis, 3 Bde. Leipzig, 1832. 

Analysé par G. Brunet: Essai d'études bibliographiques, etc. 

fiervinus. Geschicbte der poetischen Nationalliteratur. Bd. III. 
Leipzig, 183a 

Fr. Aug. Arnstàdt. François Rabelais und sein Traité d'édu- 
cation, mit besonderer Beriicksichtigung der pâdagogischen 
Grundsàtze Montaigne's , Locke's und Rousseau's , in 8°. 
Leipzig, 1872. 

Heine. De V Allemagne, etc. (Les Dieux en exil), 2 v. in 12, 1855. 

OUVRAGES DIVERS. 

Charles Lenormant. Eabelais et l'architecture de la Renais- 
sance. Restitution de l'abbaye de Thélème, avec deux plan- 
ches offrant le plan et la vue à vol d'oiseau de l'abbaye. 
1840, in 8°. 

César Daly. Même sujet. Bévue de V architecture et des tra- 
vaux publics, in folio, 1841. 

Gaidoz. Gargantua, essai de mythologie celtique, in 8°. 

Charles Nisard. Histoire des livres populaires ou de la litté- 
rature du colportage, 2 e éd. 1864, 2 v. in 12. 

Bibliothèque bleue. Histoire de la vie et du purgatoire de St Pa- 
trice, petit in 8°.— Le Cantique des pèlerins de St Jacques, 
in 18. - La Vie et les Fables d'Esope le Phrygien, p. in 8°, 
etc., éditions sans date. 

Ozanam. Œuvres, 8 vol. in 8°, 1855. Des sources poétiques de 
la Divine Comédie. 

Ch. Labitte. Etudes littéraires, 2 v. in 8°, 1846. La Divine Co- 
médie avant Dante. 

fioerres. La Mystique divine, naturelle et diabolique, trad. par 
Sainte-Foi. 5 vol. Paris, 1854. 

François Lenormant. La Divination et la science des présages 
chez les Chaldéens, in 8°, 1875.— Manuel d'histoire ancienne 
de l'Orient, 3 v. in 12, 386^. 



IX PRINCIPAUX AUTEURS CITES. 

Joseph de Maistre. Œuvres, 2 v., grand in 8°. 1841, éd. de l'abbé 
Migne. Tome I. 

Bornier. Histoire morale de V éducation. 2 v. in 8°. 

Paroz. Histoire universelle de la pédagogie, in 12. 1869. 

Ferdinand Denis. Le monde enchanté, cosmographie ou his- 
toire naturelle et fantastique du moyen âge in 32. 1843. 

E. Renan. La Poésie des races celtiques. Revue des deux mon- 
des, 1854. 

Flammarion. Les Mondes imaginaires et les mondes réels, in 8 e . 
1865. 

Lomenie. Beaumarchais et son temps, 2 v. in 8°, 1856. 

Arsène Houssaye. Histoire de Léonard de Vinci, in 8°, 1869. 

Géographie du moyen âge, étude par Joachim Lelewel, accom- 
pagnée d'atlas et de cartes, 2v. in 8°. Bruxelles, 1852. 



RABELAIS ET SON ŒUVRE. 



CHAPITRE X. 

LIVRE III. - PANTAGRUEL. 

I. LE MAKIAGE DE PANTJRGE. 



SOMMAIRE. — 1. La consultation en écho. — 2. Les ricochets et les 
cloches. — 3. Les sorts virgilianes. — 4. Les songes. — 5. La 
sibylle de Panzouzt. — 6. Raminagrobis et les moines. — 7. Les 
Dieui en exil. — 8. L'astrologue et les modes de divination. — 
9. La consultation des trois. L'avis du théologien. — 10. L'avis 
du médecin. — 11. La fête de la Jalousie. — 12. L'attrait du 
fruit défendu. — 13. Le salaire du médecin. — 14. Le docteur 
en philosophie et Montaigne. — 15. L'avis du fou. — 16. Rabe- 
lais et Molière. — 17. Rabelais et Colin d'Harieville. 



Le troisième livre de Pantagruel se passe pres- 
que tout entier en conversations, et en conversa- 
tions dont nous ne comprendrons le but qu'au livre 
suivant. C'est un défaut assurément; le lecteur, 
qui ne sait pas où on le mène, aurait le droit de 
s'impatienter des dissertations qu'il rencontre à cha- 
que pas, et de l'obstination de Panurge à résoudre 
un problème qui semble mal posé. Mais tout cela 
s'expliquera plus tard, et nous verrons que ce qui a 
semblé d'abord un hors d'œuvre, n'a pas été mis là 
sans but. Nous abrégerons toutefois les conversa- 
n 1 



2 LIVRE III. — LE MARIAGE DE PANURGE. 

tions de Panurge, et n'en garderons que ce qu'elles 
ont de plus caractéristique et déplus piquant. 

Panurge, une fois débarrassé de ses dettes, se pré- 
sente un jour devant Pantagruel, la puce à l'oreille, 
les lunettes sur le bonnet, et revêtu d'une grande 
robe arménienne. Disons d'abord que ce costume, qui 
nous semble étrange, l'était moins alors qu'il ne 
le serait maintenant. Les courtisans portaient généra- 
lement une bague à l'une ou l'autre oreille, à la ma- 
nière des Hébreux d'autrefois. L'originalité de Pa- 
nurge, c'était d'y avoir fait enchâsser une puce pour 
faire un mauvais jeu de mots. Les lunettes au bon- 
net n'étaient pas non plus une chose inouie ; les per- 
sonnages sérieux et occupés portaient souvent des 
appendices de ce genre quand même ils n'en avaient 
aucun besoin. Quant à la toge arménienne, Panurge 
explique qu'étant décidé à la paix à tout prix, il re- 
nonce aux armes de guerre, c*est-à-dire à tout ce qui 
ressemble à des chausses ou pantalons, les panta- 
lons étant, suivant lui, l'arme de guerre par excel- 
lence. 

Il songe à se marier et demande l'avis de Pan- 
tagruel. 

« — Mariez-vous, lui dit Pantagruel, si vous en 
avez envie. 

— Mais si vous croyez qu'il est mieux pour 
moi de rester comme je suis, j'aimerais mieux ne me 
marier point. 

— Point donc ne vous mariez. 

— Voire mais, vous savez qu'il est écrit : Vœ 
soli, malheur à qui vit seul. L'homme seul n'a 
jamais cette gaieté, cette joie qu'on voit éclater en- 
tre les gens mariés. 



LES RICOCHETS ET LES CLOCHES. 6 

— Mariez-vous donc, de par Dieu. 

— Mais si ma femme cessait de ni'aimer ? si 
elle me trompait? voilà un poiu~ qui me point. 

— Point donc ne vous mariez. 

— Mais si je venais à tomber malade ? il est 
triste alors detre seul, sans famille et de se voir 
soigner à rebours. < J'en ai vu une claire expérience 
en papes, légats, cardinaux, évêques, prieurs et 
moines, qui ne sont point légitimement mariés >. 

— Mariez-vous donc , de par Dieu, dit Panta- 
gruel. 

— Mais si, en me voyant malade , ma femme 
songeait à me chercher an remplaçant, ou ce qui pis 
est, me volait et me forçait à courir les champs en 
pourpoint. 

— Point donc ne vous mariez, répondit Panta- 
gruel. 

Voire mais, alors je n'aurai ni fils ni fille lé- 
gitimes pour égayer ma maison dans ma vieillesse. 
Et si vous me voyez triste et abandonné par ma 
faute, au lieu de me consoler, il pourra bien arriver 
que vous ou d'autres de mon mal riez. 

— Mariez-vous donc. 

— Sauf votre bon plaisir, dit Panurge, votre 
conseil ressemble à la chanson de Ricochet ». 

II. 
Nous ne connaissons pas la chanson de Ricochet ; 
mais nous connaissons de nombreux dialogues en 
vers et en prose, dans lesquels le dernier mot d'une 
question fournit une réponse en écho- Il y a, dans les 
Colloques d'Erasme, un dialogue de ce genre. Il y en 
a dans les poésies de Racan, dans les premières co- 



4 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANURGE. 

médies de Corneille, dans la Princesse cVElide de 
Molière, etc. Les plus curieuses se trouvent dans un 
poème sur le séjour de la Madeleine à la Ste-Baume, 
en Provence, poème qui n'a pas moins de douze 
chants, remplis d'acrostiches, d'anagrammes, de tours 
de force, où les termes de grammaire se marient 
aux termes de rhétorique et de logique, pour expri- 
mer les remords d'un cœur touché de la grâce di- 
vine. Toute la moitié du second livre est composée 
de rimes en écho- En voici quelques échantillons : 

Qui me soulagera dans mon inquiétude ? - Étude. 
De qui suivait les pas autrefois Madeleine ? - d'Hélène. 
Et que donne le monde aux siens le plus souvent ? - Vent. 
Que faut-il dire auprès d'une telle infidèle? - Fi d'elle. 
Dis-moi doncques, Echo, serai-je ici longtemps ? 
Ecoutez-moi , Rochers , et toi, mon Antre, entends : — Trente 

ans, etc. 

Cette étrange collection de futilités péniblement 
accumulées est d'un Carme provençal < leP.St-Louis ». 
Rabelais donnera place à ses pareils dans l'île d'É- 
nasin. L'ouvrage a été reproduit par La Monnoye 
dans un Recueil de Pièces curieuses, 2 vol. in-12. 
1714. 

Quant à l'idée même du colloque, Rabelais l'a 
prise d'un sermonaire célèbre du XV e siècle, Pau- 
lin, qui, dans son sermon de viduitate , raconte 
l'anecdote suivante. Le texte est en latin, mais les 
cloches parlent français. 

Une veuve vint trouver son curé pour lui demander s'il lui 
conseillait de se remarier ; elle alléguait qu'elle était sans 
aide et qu'elle avait un valet excellent et très hahile dans le 

1 Raulini Opus sermonum de adventu, 1519, Paris Le texte 
est cité par G. Peigné (Philomneste) dans son Prédicatoriana. 
Dijon, 1841. 



LES SORTS VIRGIUAXES. 



métier de son mari. -Prenez-le, dit le curé - Oui, mais il y a 
sujet de craindre qu'au lieu d'un serviteur, je ne me donne un 
maître. -Alors, ne le prenez pas, dit lecuré. -Mais je ne sau- 
rais supporter tout le poids des affaires de mon mari , si je 
n'ai un autre mari. - Eh bien, prenez-le. - Mais s'il était mé- 
chant, s'il dissipait ou usurpait mon bien ? - Alors il ne faut 
pas le prendre.» Mais le curé voyait bien qu'elle aimait ce va- 
let et désirait l'épouser ; il lui dit de bien écouter ce que lui 
diraient les cloches de l'église et de suivre leur conseil. Elle 
écouta donc les cloches et ne manqua pas d'entendre, selon son 
désir : «Prends ton valet, prends ton valet.» Elle Je prit, mais 
son domestique la battit, quand il fut devenu son mari, et de 
maîtresse elle passa au rang de servante. Elle alla alors se 
plaindre au curé de son conseil en maudissant l'heure où elle 
l'avait cru. Le curé lui répondit : «Vous n'avez pas bien enten- 
du ce que vous ont dit les cloches. Écoutez,» et le curé ayant 
mis la cloche en mouvement, elle entendit distinctement : «Ne 
le prends pas , ne le prends pas ! » 

Rabelais s'approprie aussi l'histoire des cloches 
dans un chapitre subséquent (le xxvn). 

Ecoute, dit frère Jean, l'oracle des cloches de Varen- 
ncs. Que disent-elles ? - Je les entends, répondit Panurge. 
Leur son est , par ma soif , plus fatidique que celui des 
chaudrons de Jupiter en Dodone. Écoute : Marie-toi, ma- 
rie-toi ; marie , marie ! Si tu te maries , maries , très bien 
t'eu trouveras, veras. Marie, marie. 

Je t'assure que je me marierai, tous les éléments m'y 
invitent, 

Au chapitre suivant, Panurge s'écrie : 
Ma foy, frère Jean, mon meilleur sera de ne point me 
marier. Écoute ce que me disent les cloches à cette heure 
que nous sommes plus près : Marie point , marie point, 
point, point, point, point. Si tu te maries, maries, (marie 
point, point, point), tu t'en repentiras, tiras, trompé seras. 

III. 

Pantagruel, pressé par Panurge de lui donner une 
réponse précise, lui dit : «Il y a d'excellents maria- 



6 LIVRE III. - I. LE MARIAGE DE PANURGE. 

ges, il y en a de déplorables. Consultons, si vous le 
voulez, les sorts virgilianes et homériques.» Ce gerjre 
de divination consiste à ouvrir trois fois au hasard 
les Œuvres de Virgile ou d'Homère et à prendre pour 
réponse les premiers vers qui frappent les yeux. 
On emploie encore quelquefois la Bible ou Y Imitation 
à cet usage. 

Pantagruel cite des prophéties de ce genre qui 
se sont réalisées. Alexandre Sévère, par exemple, un 
jour qu'il consultait l'Enéide, l'ouvrit à ce vers : 

Tu regere imperio populos, Romane, mémento. 
[C'est à toi que revient de commander aux peuples, 
Romain, souvieus-t'en bien.] 

Quelques années après il fut élu empereur. 

Claude II voulut savoir ce qui adviendrait à son 
frère, son Virgile lui répondit : 

Ostendunt terris hune tantum fata. 
[Les Destins ne feront que le montrer au monde.] 

11 fut tué dix-sept jours plus tard. 

Pierre Amy, cordelier et ami de Rabelais, con- 
sulta Virgile pour savoir ce qu'il devait faire après 
la perquisition opérée chez lui et Rabelais ; il tomba 
sur le vers suivant : 

Heu fuge, crudeles terras, luge liitus avarum! 
[Fuis ce rivage avare et ces terres cruelles !] 

Il suivit le conseil du livre et se tira heureusement 
d'affaire. 

Panurge a l'idée de consulter à la fois les dés et 
Virgile, c'est-à-dire de faire désigner par les dés le 
vers qu'il faudra choisir. Pantagruel n'est pas de 
cet avis ; il condamne tous les jeux de hasard, qui ne 
servent le plus souvent qu'à engloutir des fortunes. 



LES SONGES. 



Panurge persiste, il a toujours des dés dans sa poche, 
il les jette; ils donnent 5, 6, 5, total 16. On pren- 
dra le seizième vers de Virgile à l'ouverture du 

livre. 

On tombe sur la IV e Eglogue, vers 63. 

Nec Deus hune mensa, dea nec dignata cubili est. 
[Le Dieu ne daigna pas présider à sa table ni la déesse à 
son lit.] 

Un second essai donna: 
Membra quatit, gelidusque coit formidine sanguis. 
[Il lui brise les membres et son sang se glace de terreur.] 

A la troisième épreuve on trouve : 

Femineo praedse et spoliorum ardebat amore. 
[Il brûlait d'un amour tout féminin pour le butin et les dé- 
pouilles.] 

IV. 
Ces vers sont largement commentés avec accom- 
pagnement de traits mythologiques, historiques, de 
contes et de raisonnements plus ou moins piquants, 
mais d'où il est impossible de tirer une conclusion. 
Pantagruel propose de recourir à la divination par 
les songes. Pantagruel, qui, dans cette seconde partie 
de l'ouvrage, manifeste parfois des tendances mys- 
tiques, croit que les songes pourraient bien nous pré- 
sager l'avenir. Il fait à ce propos la théorie qui a été 
renouvelée de nos jours par les magnétiseurs et les 
spirites : 

Lorsque les enfants bien nettoyés, bien repus et allai- 
tés dorment profondément, les nourrices vont s'ébattre en 
liberté, comme autorisées a faire ce qu'elles voudront, car 
leur présence autour du berceau leur semble inutile. Il en 
est de même de l'âme lorsque le corps est endormi et que 



8 LIVRE III. — I. LE MAEIAGE DE PAXUEGE. 

les fonctions de la digestion s'accomplissent d'elles-mêmes ; 
rien n'étant plus nécessaire jusqu'au réveil, l'âme s'ébat et 
revoit sa jatrie, qui est le ciel. Là elle reçoit participa- 
tion insigne de sa première et divine origine, — et en con- 
templation de cette sphère infinie dont le centre est par- 
tout et la circonférence nulle part , à laquelle rien n'ar- 
rive , rien ne passe, rien ne déchet , pour qui tous les 
temps sont présents, — l'âme note non-seulement les choses 
qui se sont passées dans les mouvements inférieurs, mais 
aussi les choses futures, et les rapportant à son corps et 
les faisant connaître par les sens et organes du corps aux- 
quels elle les a communiquées, elle est appelée vaticina- 
trice et prophète. 

On sait que cette belle définition de Dieu : «une 
sphère dont le centre est partout et la circonférence 
nulle part», a été reprise par Pascal. C'est, en ef- 
fet, la définition la plus belle et la plus philoso- 
phique qui ait été faite de la puissance qui embrasse 
et régit le monde. Rabelais en attribue l'honneur à 
Mercure Trismégiste, c'est-à-dire au néoplatonicien 
qui a pris ce nom, mais il paraît qu'elle remonte 
plus haut, jusqu'à Empédocle (V e siècle avant J.-C.) 
dont le poème est perdu , mais dont la définition 
se serait transmise verbalement d'âge eu âge. 

Il est vrai, continue Pantagruel, — nous abrégeons un 
peu — que l'âme ne rapporte pas les choses avec autant 
de sincérité quelle les a vues, c'est la suite de l'imperfec- 
tion et de la fragilité de nos sens corporels. Il en est 
comme de la lune, qui, en nous transmettant la lumière 
du soleil/ ne nous la rend ni aussi lucide ni aussi pure, 
vive et ardente qu'elle l'a reçue. C'est pour cela que les 
songes doivent être interprétés par des hommes habiles 
dans cet art. Aussi Heraclite disait-il que les songes ne 
nous disent rien clairement et pourtant ne nous cachent 
rien, nous donnant seulement un indice du bonheur ou du 
malheur qui nous attend, nous ou les autres. Les lettres 
sacrées le témoignent , les histoires profanes l'assurent, 



r.vs SONGES. 9 

nous montrant nombre de faits qui se sont accomplis con- 
formément aux songes. On prétend , ajoute Pantagruel, 
que les Atlantiques , les habitants de l'île de Thasos , un 
savant français [qu'il cite] , sont privés de cet avantage 
parce qu'ils ne révent jamais. 

Demain donc, conclut Pantagruel, au moment où l'Au- 
rore aux doigts de rose chassera les ténèbres nocturnes, 
tâchez de rêver profondément, et, pendant ce temps, dé- 
pouillez-vous de toute affection humaine , amour , haine, 
espoir et crainte. 

Panurge ne demande pas mieux, mais il veut 
savoir s'il faudra souper et comment. «Quand je ne 
soupe pas largement, dit-il, mes songes sont creux 
comme mon estomac.» — Pantagruel lui dit qu'il 
est inutile de jeûner. 

Ceux qui ne dounent pas de pâture à leur corps sous 
prétexte d'avoir l'entendement plus clair, ressemblent à, ce 
philosophe qui s'en va au bois pour mieux réfléchir. Pen- 
dant qu'il travaille, les chiens aboient, les loups hurlent, 
les lions rugissent , les chevaux hennissent , les éléphants 
barrient, les serpents sifflent, les ânes braient, les ciga- 
les sonnent, les tourterelles lamentent, il est plus, dérangé 
que s'il était à la foire de Fontenay ou de Niort , de 
même quand la faim est au corps, l'estomac aboie, la vue 
s'éblouit, les veines sucent la propre substance des mem- 
bres carniformes, etc. — Panurge peut donc manger, mais 
des choses légères, des fruits, et boire de l'eau. 

Les jeunes filles russes qui veulent voir d'avance 
leur fiancé, mettent sous leur oreiller les sept ou neuf 
herbes de la St Jean. Ces herbes sont la fougère, la 
saxifrage (?) à laquelle on attribue la vertu d'ouvrir 
les portes fermées à clef ; la stipa pennata, suivant 
les uns, la gypsophile, suivant les autres, qui a, dit- 
on, la propriété de s'animer tout à coup et de se 
mettre à courir par les champs, — et quelques autres 
plantes sur la nature desquelles on varie, mais qui 



10 LIVBE LU. — I. LE MAKIAGE DE PANURGE. 

doivent être cueillies expressément dans la nuit de 
la St Jean, c'est-à-dire à l'ancienne fête païenne de 
l'équinoxe d'été. La pièce de Shakespeare: Miel- 
sunmier-nighiïs Dream nous montre cet usage exis- 
tant aussi en Angleterre. Les Gaulois avaient six 
plantes sacrées : le samolus (plante de la famille 
des primulacées), la verveine, la primevère, la jus- 
quiame , le trèfle et le sélage ou herbe d'or , qui 
paraît avoir été aussi une verveine ; mais on ne 
nous dit pas si l'on s'en servait pour obtenir des 
rêves prophétiques. Les Anciens employaient dans ce 
but des branches de laurier. Panurge demande à 
Pantagruel s'il en doit mettre sous son chevet. Pan- 
tagruel lui dit qu'il n'y faut rien mettre du tout, 
que ce sont là des superstitions et il l'envoie dormir. 
On sait quelle importance l'antiquité en général 
attachait à l'interprétation des songes. La Bible 
est pleine de songes interprétés. Les malades al- 
laient dormir dans les temples consacrés aux dieux 
de la médecine pour obtenir en songe la révélation 
des remèdes appropriés à leur maladie. C'est ce 
qu'on appelait V incubation. Cette croyance prit sur- 
tout un développement inoui du huitième au sixième 
siècle avant J. C 

Dans toute l'Asie antérieure et en Egypte , dit à ce sujet 
M. François Lenormant ', elle exerce sur les événements poli- 
tiques une influence qui paraîtrait incroyable , si elle n'était 
pas attestée par des documents contemporains , par des ins- 
criptions officielles et non par des légendes de date posté- 
rieure. C'est un songe qui encourage Assourbanipal (Sardana- 
pale) dans sa guerre et lui promet la victoire . . . C'est un 

1 La Divination et la science des présages chez les Chai- 
déens, in 8°. 1875. p. 142. - Voir aussi : Maury. La Magie et 
l'astrologie dans l'antiquité et au moyen-âge, in 8°. 18G1, et le 
Sommeil et les Rêves, en 12°. 1865. 



LA SIBYLLE. ] 1 

songe qui détermine (iygès à rendre hommage au roi d'As- 
syrie. Un autre songe aunonce à Crésus Ja mort de son fils 
Atya . . L'Étbiopieu Sabacon, après un règne prospère, se 
décide à évacuer l'Egypte à la suite d'un songe qui lui rap- 
pelle un oracle rendu au moment de son avènement au trône. Le 
roi tanite Sétiest engagé à tenir résolument tête à Sennachérib 
par une vision nocturne, où Pbtah de Mempbis lui apparaît et lui 
annonce la destruction miraculeuse de l'armée assyrienne ; il 
élève une statue couimémorative de ce prodige, etc. , etc. 

Il est donc très naturel que, dans l'épreuve que 
veut faire Pantagruel, la divination par les songes 
tienne sa place. 

Panurge rêve qu'il est marié. Il a une femme char- 
mante qui lui l'ait mille caresses, mais tout en le ca- 
ressant, elle lui attache une jolie petite paire de cor- 
nes sur le front ; puis tout change , il se trouve 
transformé en tambouriu, et elle en chouette. Le 
commencement de son songe l'avait rendu gai, mais 
la fin le rend perplexe, et il Test encore davantage 
après les bavants commentaires auxquels ces son- 
ges donnent lieu. 

V. 

« Consultons la sibylle de Panzoust» , dit Panta- 
gruel. Epistémon n'est guère de cet avis ; il ne 
croit pas aux sibylles. L'église y avait cru longtemps. 
Au XVIII e siècle on mentionnait encore, dans la prose 
du Jugement dernier, l'autorité de la sibylle : 
Teste David cum sibylla. 

A l'époque même de Rabelais ou peu de temps au- 
paravant. Michel-Ange peignait ses terribles Sibylles 
dans la chapelle Sixtine en face du Jugement dernier, 
et, Raphaël, qui leur donnait une physionomie moins 
farouche, plaçait des sibylles dans une église au-des- 



12 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE ÇANURGE. 

sus d'un autel. Mais les sibylles vivantes avaient 
bien dégénéré- Ce n'était plus que de vulgaires 
sorcières, des diseuses de bonne aventure, — les som- 
nambules lucides ou les médiums de ce temps-là. 
Pantagruel est cependant d'avis de consulter la sus- 
dite vieille. — «Epuisons tous les moyens , dit-il. 
Voyons d'abord, nous jugerons après. > 

On se met en voyage. Le troisième jour, on trouve 
la maison de la sibylle au bas de la croupe d'une 
montagne, sous un grand et ample châtaignier. La 
vieille était mal en point, mal vêtue, mal nourrie, 
édentée, chassieuse, courbasse?, roupieuse, langou- 
reuse et faisait un potage de choux verts avec une 
couenne de lard jaune et un vieil os, destiné à don- 
ner du goût au bouillon. 

On lui fait force présents ; le rameau d'or de la 
sibylle de YEnéide est remplacé par un anneau du 
même métal. Elle commence les conjurations qui 
sont connues depuis la Magicienne deThéocrite; puis 
elle écrit son oracle, comme la sibylle de Virgile, sur 
des feuilles — ici des feuilles de sycomore ; elle les 
jette aux vents et disparaît. Panurge ramasse les 
feuilles, et les porte à Pantagruel. On n'est pas d'ac- 
cord sur le sens qu'il faut donner à l'oracle. Panta- 
gruel y lit que Panurge sera trompé par sa femme, 
s'il se marie ; Panurge l'interprète en sens con- 
traire. 

«Ce qu'il y a de plus clair, c'est que l'oracle n'est 
pas clair, dit Pantagruel. Adressons nous à d'autres; 
les muets, les fous, les mourants, nous dit-on, voient 
plus loin que les hommes ordinaires, consultons tour 
à tour ces trois sortes de personnes. > 



LE MOURANT ET LES MOINES. 13 

VI. 

Le muet fait une quantité de signes que Rabelais 
nous décrit avec soin. .Mais que veulent dire ces 
signes ? Impossible de s'entendre sur l'interprétation. 

On se rend auprès du mourant- Rabelais l'appelle 
Raininagrobis ; Pasquier prétend qu'il s'agit du poète 
Crétin. En effet, les vers équivoques que nous allons 
rencontrer tout à l'heure, figurent dans les œuvres 
de Crétin. Mais c'est la seule preuve que Pasquier 
allègue, et l'on peut trouver que ce n'est pas 
assez. Guillaume Crétin fut tenu en son temps pour 
le prince des poètes français ; il excellait dans les 
jeux de mots, acrostiches, équivoques, tours de 
force, qui passaient pour de la poésie aux yeux de 
beaucoup de gens au quinzième siècle. Nous avons vu 
un échantillon de ce genre d'ouvrages dans l'inscription 
de Thélème. Au siècle suivant, la mode changea et 
Guillaume Crétin retomba dans l'oubli. C'était du 
reste, si nous en croyons les renseignements recueil- 
lis sur son compte, un honnête ecclésiastique, cha- 
noine de la Sainte Chapelle et bon catholique. Rien 
donc, historiquement, n'explique le rôle que va lui 
faire jouer Rabelais. 

Quoi qu'il en soit, ce poète, nous dit Pantagruel, 
avait, en secondes noces, épousé la grand Gore, ou 
la grande Truie. Ce nom qui avait été donné autre- 
fois par le peuple à la reine Isabelle de Bavière, 
femme du roi Charles VI l'insensé , pourrait bien 
être une allusion à la doctrine épicurienne, dont 
Horace compare les disciples à des porcs. — [Je suis, 
dit-il, Epicuri de grege porcus.] — Quand Panurge 
et frère Jean arrivèrent auprès du moribond , il 



14 LIVRE III — I. LE MARIAGE DE PANURGE. 

leur déclara qu'il venait de faire une exécution; 
il avait chassé loin de son lit un tas de pestilentes 
bête.s noires, guares [_en bas normand: vares, couleur 
noisette], fauves, blanches, cendrées, grivelées [ta- 
chetées comme les grives], qui ne voulaient pas le lais- 
ser mourir à son aise Les unes le piquaient perfi- 
dement, les autres s'accrochaient à lui à la façon des 
harpies, les autres l'importunaient comme des fre- 
lons; toutes insatiables de son sang ou de ses biens, 
l'empêchaient de penser à Dieu, et l'arrachaient à 
la contemplation du bien, de la félicité que Dieu a 
préparée à ses élus dans l'autre vie à l'état d'im- 
mortalité. 

Ces pestilentes et avides bêtes que le poète avait 
chassées, ne sont évidemment que les moines venus 
pour épier les dernières heures du mourant atin de 
se faire léguer sa fortune. Mais, pour avoir l'audace 
d'écarter les moines de son lit mortuaire , il fallait 
une certaine dose d'incrédulité, et ceci confirme l'ex- 
plication que nous avons donnée de la grand Gore 
par la doctrine épicurienne. Raminagrobis, du reste, 
pour se passer de moines à l'article de la mort, 
n'est nullement un incrédule, il exprime sa confiance 
en Dieu et sa croyance à une âme immortelle. Cela 
n'est pas conforme à la doctrine d'Epicure, mais 
ce qui y est conforme , c'est l'absence de toute 
crainte à rapproche de la mort, et le désir de pas- 
ser tranquillement et loin des importuns de vie à 
trépas. 

C'est, en effet, la prière que Raminagrobis fait à 
Panurge et à ses amis. «Ne suivez pas l'exemple de 
ces bêtes importunes , leur dit-il, ne me molestez 
pas, et laissez-moi en silence, je vous prie. > 



LE MOURANT ET LES MOINES. 15 

Montrer un homme estimable, un honnête homme 
qui, au moment de mourir, refuse tous les intermédiai- 
res entre Dieu et lui-même, prétendant que coo inter- 
médiaires le distraient des saintes pensées qui doi- 
vent l'occuper, cétait là assurément une grande auda- 
ce à Rabelais ; aussi s'emiiresse-t-il de l'atténuer, de 
l'étouffer pour ainsi dire, sous les protestations de 
Panurge, vaurien, filou, débauché, mais excellent ca- 
tholique ; audacieux violateur de la morale , mais 
respectueux pour toutes les superstitions. 

Panurge sort, effrayé, de la chambre de Ramina- 
grobis. «Je crois, pardieu, qu'il est hérétique, s'écrie- 
t-il. 11 médit des bons pères mendiants, cordeliers 
et jacobins , qui sont les deux hémisphères de la 
chrétienté. Et les capucins , les minimes , pourquoi 
en dire du mal ? Ne sont-ils pas assez malheureux 
d'être condamnés au poisson toute l'année ? Médire 
de ces bons piliers de l'église, comme us s'appellent ! 
Il sera damné comme un serpent ; son asne [âme] 
ira à mille pannerées deô,diables. » 

— Pourquoi supposez-vous, dit Epistémon, qu'il 
veut désigner les moines? Pourquoi ne parlerait-il 
pas des puces, punaises, cirons, mouches, cousins et 
autres bêtes de ce genre, qui sont noires, fauves, 
cendrées, tannées, basanées et également importu- 
nes aux sains et aux malades? Il faut toujours in- 
terpréter toutes choses à bien. > 

Panurge insiste, et répète que son asne va s'en 
aller chez les diables au lieu le plus puant de l'en- 
fer. Il songe cependant un moment à retourner au- 
près de lui pour l'exhorter à demander, à sa der- 
nière heure, pardon auxdits béats pères, présents 
ou absents. On prendra acte de ses paroles pour em- 



16 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANURGE. 

pêcher qu'il ne soit déclaré hérétique après sa mort ; 
on pourra aussi l'engager à faire quelques legs aux 
moines pour messes, obits et anniversaires, afin qu'au 
jour de son trépas, ils aient tous quintuple pitance 
et que le grand flacon plein du meilleur vin. trotte 
par les tables et passe des lais et briffaulx aux prê- 
tres et aux clercs, des novices aux profès. Il aura 
alors pardon de Dieu. 

Mais un moment après, Panurge se ravise et dé- 
clare qu'il ne retournera point chez Raminagrobis. 
La maison doit être déjà toute pleine de diables. Les 
diables pourraient s'y tromper; s'ils l'allaient pren- 
dre, lui, Panurge, pour le poète ennemi des moines ! 

Une discussion s'engage à ce sujet entre Panurge 
et frère Jean. Panurge est dautant moins rassuré 
qu'il n'y a pas dans sa bourse une seule monnaie 
marquée d'une croix qui pût le faire respecter du 
démon. Frère Jean, au contraire, a son épée, et les 
diables en ont peur. C'est avec son épée qu*Enée, 
dans sa descente aux enfers, écartait les diables. Un 
coup d'épée ne les tue pas, mais ils crient quand ils 
en reçoivent un. Si, dans les batailles, on entend un 
tel tapage, c'est qu'outre les cris d.'S blessés, il y a 
encore les cris des diables, qui, venus pour recueil- 
lir les asnes [lisez: les âmes] des morts, reçoivent des 
coups qui ne leur sont pas destinés. 

Cette équivoque «l'asne pour l'âme > se trouve répé- 
tée plusieurs fois dans ce chapitre. On le reprocha à 
Rabelais ; il prétendit que c'était une faute d'im- 
pression , mais nous ne sommes pas obligés de le 
croire. Au reste, cette équivoque se trouve chez plu- 
sieurs auteurs comiques du XVI e siècle. Béroalde 
de Verville entre autres , un chanoine aussi , mais 



l'avis ùv mourant. 17 

franchement libertin, celui-là, manque rarement de 
faire cette confusion ; il imprime presque partout 
*l'asne> au lieu de «l'âme.» 

VIL 

Panurge et ses amis examinent enfin la réponse 
que le poète a pris la peine de leur écrire. C'est un 
rondel, qui figure en efiet dans les Œuvres de Guil- 
laume Crétin, et se termine par les vers suivants : 

Jeûnez, prenez double repas, 
Défaites ce qu'estoit refait, 
Refaites ce qu'estoit défait, 
Souhaitez-lui vie et trépas, 
Prenez la, ne la prenez pas. 

Ces conseils contradictoires, formulés en mauvais 
vers, prouvent que le poète en mourant n'a pas eu 
de révélation anticipée de l'avenir. C'est tout ce que 
Rabelais veut établir ici. L'auteur s'attarde souvent 
en chemin, mais la démonstration se poursuit à tra- 
vers les sinuosités de la route. 

Panurge a lu dans un traité de Plutarque (De la 
face qui apparaist dam le rond de la Urne) que Sa- 
turne, détrôné, a été relégué par son père dans une 
île, l'île d'Ogygie, vaste terre qui se trouve dans la 
mer septentrionale, et où l'on se rend par Saint- 
Malo, — et que là, le vieux dieu rend des oracles et 
prédit l'avenir. On est toujours sûr de le trouver, 
attendu qu'il est attaché par de belles chaînes d'or, 
dans une roche d'or, et nourri par des oiseaux mer- 
veilleux, — peut-être, ajoute Panurge, les mêmes 
corbeaux qui apportaient autrefois du pain à l'ermite 
Paul dans le désert. Quoique éloigné de l'Olympe, 
Saturne n'ignore rien de ce qui doit arriver. « Les 
h 2 



18 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANDRGE. 

Parces rien ne filent, Jupiter rien ne pourpense et 
délibère que le bon père en dormant ne cognoisse. > 
Panurge propose à Epistémon de demander au roi la 
permission de faire ce voyage pour consulter le Dieu 
sur la question qui l'occupe. Epistémon l'en détourne. 
« C'est abus trop évident, lui dit-il, et fable trop 
fabuleuse. » 

Les commentateurs de l'édition variorum ont voulu 
trouver ici une finesse. Saturne, enchaîné dans un 
rocher d'or, représente pour eux le pape et l'église 
romaine. C'est trop raffiner évidemment. Rabelais, 
dans son énumération des moyens de savoir l'avenir, 
a tenu à mentionner tous ceux que lui fournissait 
la littérature classique. Il n'y a rien de plus à cher- 
cher ici. Ce qui nous semble plus probable, c'est 
que Heine avait dans l'esprit ce passage de Rabelais 
lorsqu'il s'est amusé à nous montrer les dieux de 
l'antiquité transformés par la tradition populaire : 
Mercure, devenu un négociant hollandais, et Jupiter 
vieilli, habitant, en compagnie de son aigle et de la 
chèvre Amalthée, sa nourrice, une des îles de la mer 
Glaciale, l'île des Lapins, espérant toujours, comme 
un autre exilé fameux, qu'on viendra quelque jour le 
chercher pour lui rendre 

Le trône du monde perdu, 
et, en attendant, vendant aux pêcheurs égarés dans 
ces parages la peau des lapins qu'il a tués dans 
l'année (Les Dieux en exil). 

Epistémon conseille à Panurge, au lieu d'entre- 
prendre ce voyage à l'île fabuleuse d'Ogygip, d'aller 
consulter un astrologue qui demeure dans le voisi- 
nage, à l'île Bouchard, près de Chinon, le célèbre 
Her Trippa. 



l'astkoi-0<;i !.. 19 

VIII. 

On est à peu près d'accord pour voir dans ce per- 
sonnage Corneille Agrippa, né à Cologne et mort à 
Lyon, médecin, asttologue. professeur, quia composé 
entre autres un traité curieux sur l'Incertitude et la 
Vanité des sciences (De incertitudine et vanitate 
scientiarum), traduit daus .la plupart des langues. 
L'auteur cherche à établir, dans ce livre, qu'il n'y a 
rien de plus pernicieux que les sciences et les arts 
pour la vie et le salut des hommes. 11 refusa la place 
de médecin de la reine Louise de Savoie, mère de 
François I er , et accepta les mêmes fonctions auprès 
de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays- 
Bas; il avait refusé la première place parce que la 
reine voulait le faire en même temps son astrologue. 
I! pratiquait l'astrologie cependant, et il a laissé di- 
vers traités sur les sciences occultes, mai- il redou- 
tait probablement un poste officiel qui lui eût imposé 
une trop grande responsabilité. Savant nomade, nous 
le voyons successivement professer en France, en Hol- 
lande, en Allemagne, l'hébreu, la philosophie, la 
théologie, la médecine. Né en 1486, il mourut en 
1533 ou 1534, longtemps par conséquent avant que 
Rabelais songeât à le faire figurer dans son livre, si 
tant est qu'il y ait songé- 

Panurge suit le conseil qu'on lui donne et va trouver 
Her Trippa, en compagnie de ses amis Jean et Epis- 
témon. Panurge débute par faire divers présents à 
l'astrologue. Celui-ci lui examine tour à tour le vi- 
sage et les mains, et lui prédit que sa femme le 
trompera. Il lui demande ensuite le thème de sa 
nativité, c'est-à-dire la situation des planètes et des 
ii 2* 



20 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANURGE. 

étoiles dans le ciel au moment de sa naissance. Ce 
thème, qui rapproche des signes du zodiaque où fi- 
gurent des animaux à cornes : le Bélier, le Taureau, 
le Capricorne, est de mauvais présage pour Panurge, 
s'il se marie. Il y a plus loin diverses planètes, en- 
tre autres Jupiter, Saturne , Mercure, qui forment 
un quadrilatère : mauvais signe encore. 

Panurge n'est pas satisfait. L'astrologue énumère 
divers moyens par lesquels il peut lui prouver que sa 
femme le trompera. Il lui propose de chercher l'ave- 
nir par la pyromantie [divination par le feu], par 
l'aéromantie [divination par les vapeurs de l'air], par 
l'hydromantie [par la réflexion de l'image dans l'eau], 
par catoptromantie [en regardant dans un miroir], 
par carcinomantie [à l'aide d'au crible suspendu, qui 
tourne à droite ou à gauche], par alphitomantie [par 
la farine d'orge], comme l'indique Théocrite dans sa 
Pharmaceutrie , par aleuromantie [en mêlant du 
froment avec de la farine], par astragalomantie [à 
l'aide d'osselets], par tyromantie [à l'aide du fro- 
mage], par gyromantie [en faisant tournoyer des cer- 
cles], par sternomantie [par l'examen de la poitrine], 
par libanomantie [au moyen de la fumée d'encens], par 
gastromantie [à l'aide d'un ventriloque], par céphalé- 
onomantie [en faisant rôtir la tête d'un âne sur des 
charbons ardents], par ciromantie [en faisant fondre 
de la cire dans de l'eau], par capnomantie [par la 
fumée des graines de pavot et de sésame, jetées sur 
des charbons enflammés], par axinomantie [à l'aide 
d'une cognée qu'on jette loin de soi], par onymantie 
[avec de l'huile et de la cire], par téphramantie [à 
l'aide de la cendre qui s'élève], par botanomantie [à 
l'aide de feuilles de sauge], par sycomantie [par les 



LA DIVINATION. 21 

feuilles de figuier], par ichthyomantie [par les pois- 
sons], par choéromantie [par la vessie de pourceau], 
par cléromantie [par la fève, comme à la fête des 
rois], par anthropomantie [par l'inspection des en- 
trailles humaines], par stichomantie sibylline [par 
les vers des sibylles], par onomatomantie [par les 
lettres du nom], par alectryomantie [en mettant des 
graines sur chacune des lettres de l'alphabet, et en 
regardant celles qu'un coq, qu'on fait veDir, mangera 
les premières], par aruspicine et extispicine [examen 
des entrailles des victimes], par le vol des oiseaux, 
le chant des oiseaux, des canards en particulier, ou 
bien par nécromantie, en évoquant tel ou tel mort 
que l'on veut interroger. 

Panurge , pendant cette énumération , donne de 
fréquents témoignages d'impatience. Il suggère, à 
Her Trippa cinq ou six modes de divination qu'il 
a oubliés, sans épuiser la matière toutefois. Ainsi 
il oublie la rabdomantie ou l'art de découvrir les 
sources en faisant tourner une baguette de coudrier 
connue sous le nom de verge d'Aaron , la béléno- 
mantie ou l'art de deviner l'issue d'une entreprise 
en lançant au hasard certaines flèches préparées, 
divination pratiquée fréquemment chez les Chal- 
déens et mentionnée dans la Bible , et quantité 
d autres. La liste complète des présages usités chez 
les différents peuples, a été tentée plus d'une fois 
sans pouvoir jamais devenir complète. Panurge 
finit par envoyer « au diable » le sorcier et re- 
grette d'avoir perdu son temps dans «la tanière de 
ce diable enjuponné>. 

Ainsi l'astrologie et les présages n'ont rien appris 
à Panurge. De désespoir, il adresse à son compagnon 



22 LIVRE III — I. LE MARIAGE DE PANURGE. 

frère Jean des Entomnieures. C'est alors que les 
deux amis se mettent à écouter les cloches ; leur 
réponse — nous le savons — n'est pas plus satisfai- 
sante que celle des autres oracles. 

IX. 

Au retour, nos trois personnages racontent à Pan- 
tagruel, qui ne les a pas accompagnés, le succès ou 
plutôt l'insuccès de leur mission. «Tout ce que nous 
sommes et tout ce que nous avons, dit Pantagruel, 
se compose de trois choses : l'âme, le corps et les 
biens. Le théologien s'occupe de notre âme, le 
médecin de notre corps , le jurisconsulte de nos 
biens. Consultons un théologien, un médecin et un 
jurisconsulte.» — Il fut décidé, malgré les objec- 
tions de Panurge, qu'on inviterait à dîner, pour le 
dimanche suivant, le théologien Hippothadée - dans 
lequel on a cru voir le confesseur de Louis XII, — le 
médecin Rondibilis — dans lequel on voit Guillaume 
Rondelet, savant médecin du temps, — le légiste 
Bridoye, qui est devenu le Brid'oison de Beaumar- 
chais, — en y adjoignant le philosophe Trouiilegan, 
dont Molière s'est souvenu. 

Les personnages convoqués arrivent. On se met à 
table. Au second service, Panurge pose la fameuse 
question: «Dois-je me marier?» 

— «Si vous éprouvez le désir et le besoin de vous 
marier, mariez-vous, dit le théologien. — C'est parler 
cela, dit Panurge. Je me marierai donc, je vous con- 
vie à mes noces. Corps de geline [de poule], nous 
ferons chère lie ; vous aurez de la livrée des noces, 
et nous mangerons de l'oie, que ma femme ne rôtira 
point. — Panurge fait allusion à une phrase bien 



l'avis du théologien. 23 

connue de la farce de Pathelin. - Encore vous prie- 
rai-je de mener la première danse des jeunes filles, 
s'il vous plaît me faire tant de bien et d'honneur — 
à charge de revanche. 

«Reste un petit scrupule. Ma femme ne me trom- 
pera-t-elle point ? — Non , mon ami, s'il plaît à 
Dieu. — Ah, s'il plait à Dieu ! Vous me renvoyez 
aux conditionnelles, qui, en dialectique, permettent 
toutes les contradictions. Si mon mulet transalpin 
volait, mon mulet transalpin aurait des ailes. Vou* 
me remettez au conseil privé de Dieu, en la cham- 
bre de ses menus plaisirs. Où prenez-vous le che- 
min pour y aller vous autres Français ? Monsieur 
notre père, je crois que ce sera mieux pour vous de 
ne pas venir h mes noces. Le bruit et le triballement 
des gens de noces vous rompraient tout le testa- 
ment, [c'est-à-dire la tête et l'esprit: testa et mens.] — 
Vous aimez le repos, le silence, la solitude. Et puis 
vous dansez mal et seriez honteux [intimidé] en 
menant le premier bal. Je vous enverrai du rillé 
[porc grillé] dans votre chambre, et de la livrée 
nuptiale aussi. Vous boirez à nous, s'il vous plaît. » 

La plaisanterie de Rabelais diffère notablement 
de la nôtre : quand il a trouvé une veine plaisante, 
il la creuse, il l 'épuise. Nous insistons moins au- 
jourd'hui, et notre esprit aime à passer d'un point 
à un autre, à tout indiquer rapidement sans rien 
approfondir ; c'était tout le contraire au XVI e siè- 
cle, et même au XVII e . Voyez Molière. Nos paysans 
ont conservé cette manière de plaisanter. En écou- 
tant Panurge, et Rabelais en général, il me sem- 
ble, entendre un écho des plaisanteries qui ont bercé 
mon enfance. 



24 LIVRE 111. — I. LE MARIAGE DE PANUBGE. 

Hippothadée s'explique : «Dieu n'a pas de capri- 
ces, et vous n'avez pas besoin pour connaître sa vo- 
lonté de consulter son conseil privé et de voyager en 
la chambre de ses très saints plaisirs. Votre femme 
ne vous trompera pas , si vous la prenez ins- 
truite en vertus et honnêteté, aimant et croyant 
Dieu, — si de votre côté, vous l'entretenez en bonne 
amitié conjugale et lui montrez le bon exemple. 
Le miroir le plus parfait n'est pas celui qui est le 
plus orné de dorures et de pierreries, mais celui 
qui réfléchit le plus fidèlement les images ; de même, 
la femme la plus estimable n'est pas celle qui sera 
riche, élégante, extraicte de noble race, mais celle 
qui s'efforcera de se former en bonne grâce et de se 
conformer aux mœurs de son mari. La lune ne prend 
lumière ni de Mercure, ni de Mars, ni d'aucune au- 
tre planète ou étoile qui soit au ciel, elle n'en reçoit 
que du soleil. Soyez le soleil de votre femme, et vous 
ferez bon ménage » 

Ce ne sont pas des conseils que Panurge demande, 
e'est l'avenir qu'il veut savoir, et le théologien ne le 
lui dit pas. — «Vous voulez donc, lui dit-il, en filant 
les poils de sa barbe, que j'épouse la femme forte 
décrite par Salomon ? Elle est morte assurément. Je 
ne la vis jamais, que je sache, Dieu me pardonne. 
Grand merci, toutefois , mon père- Mangez ce mor- 
ceau de massepain, cela vous aidera à faire diges- 
tion ; puis vous boirez une coupe d'hypocras clairet, 
c'est salubre et stomachique.» 

X. 

C'est le tour du médecin Rondibilis. Son allocu- 
tion occupe plusieurs chapitres. 



l'avis do médecin. 25 

Il commence par indiquer à Panurge les moyens 
de se distraire de sa préoccupation matrimoniale. 
Boire du vin modérément , prendre au besoin quel- 
ques drogues calmantes, mais surtout donner de l'ac- 
tivité à son esprit, s'occuper sérieusement de tra- 
vaux et d'affaires, étudier ; s'il se passionne pour l'é- 
tude, il oubliera bientôt toute autre pensée , tant 
l'étude peut devenir attrayante et absorbante. Pallas 
et les Muses sont vierges, — et ici il lui fait le char- 
mant éloge de l'étude que nous avons inséré dans la 
Biographie (I, p. 43). 

Panurge a beaucoup étudié et il doit connaître les 
agréments et les entraînements de l'étude. Ces con- 
seils lui sont inutiles. Il veut se marier. 

— Mariez-vous alors, lui dit Rondibilis, et invi- 
tez-moi à vos noces avec ma femme et mes amis. 

— Cela va sans dire, répond Panurge, mais il 
reste un petit point à vider. Vous avez vu sur l'é- 
tendard de Rome quatre lettres: S. P. Q. R., Si Peu 
Que Rien. [C'est ainsi qu'il traduit: Senatits popu- 
lusque romanus ; V. Hugo ne fait pas autrement : 
Festina lente, festine lentement : Numéro Deus im- 
pare gaudet, le numéro deux se réjouit d'être impair, 
etc. — ] Et Panurge pose l'éternelle question: Ne se- 
ra-t-il pas trompé par sa femme ? Rondibilis répond 
que tout homme qui se marie s'expose à l'être. 
Mais il indique les moyens d'éviter ce malheur, et 
il les donne sous la forme d'un apologue. 

Jupiter fit un jour l'état de sa maison et le calen- 
drier de tous ses dieux et déesses ; il assigna à cha- 
cun ses saisons et ses fêtes, régla les oracles, les voya- 
ges, les sacrifices. — Ici Panurge interrompt le méde- 
cin pour raconter l'histoire d'un évêque contemporain : 



26 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANUKGE. 

« Le noble pontife aimait le vin, dit-il, comme fait 
tout homme de bien, et il s'occupait tout spécialement 
du soin de sa vigne; or. pendant plusieurs années, il 
vit les bourgeons lamentablement gâtés par les ge- 
lées, bruines, frimas, verglas, froidures et calamités, 
qui arrivèrent précisément aux jours de St Georges, 
de St Marc, de St Vital, de St Eutrope et de St Phi- 
lippe, de Sainte Croix, de l'Ascension — et autres 
fêtes qui surviennent pendant que le soleil passe 
sous le signe du Taureau. Il lui vint à l'esprit que 
c'étaient ces saints-là, qui, ayant le jour de leur fête, la 
liberté de faire ce qu'ils voulaient, en usaient pour 
grêler, gel* r èfe gâter les bourgeons. Il proposa de 
transférer leurs fêtes en hiver entre Noël et la Ty- 
phaine. mère des trois Rois — c'est le nom qu'il 
donnait à l'Epiphanie — parce qu'alors ils pourraient 
grêler et geler tout à leur aise, sans que personne 
eût à en souffrir. A leur place, au printemps, on aurait 
mis St Christophe, St Jean décollé, Ste Madeleine, 
Ste Anne, St Dominique, St Laurent , et même la 
Mi-Août, saints paisibles , qui ne gèlent jamais et 
font au contraire gagner beaucoup d'argent aux fa- 
bricants de boissons rafraîchissantes. > 

— Jupiter, reprend Rondibilis. distribua les divi- 
nités assez convenablement et n'oublia pas de met- 
tre Bacchus — ou Dyonisius — ou Denis, comme vous 
l'appelez, en octobre, à l'époque des vendanges. Mais 
il oublia un dieu qui joue un grand rôle dans le 
monde, c'est celui qui préside à l'infidélité des fem- 
mes. Le susdit dieu était alors retenu à Paris, au 
Palais, pour un procès célèbre, dans lequel il était 
intervenu. Quand il songea à réclamer , il était 
trop tard, tous les jours étaient distribués; le dieu 



LA FÊTE DE LA JALOUSIE. 27 

de l'infidélité insista tellement que Jupiter finit par 
l'inscrire sur le calendrier, mais comme il u'y avait 
pas de place vacante , sa fête fut fixée au même 
jour que celle de la Jalousie. Jupiter décida que 
les deux fêtes devraient être célébrées ensemble ; 
les maris curieux d'obtenir la bienveillance et les 
faveurs du Dieu devraient commencer par honorer 
et fêter la déesse , comme elle aime à être fêtée, 
c'est-à-dire par les soupçons, la défiance, le guet 
et l'espionnage du mari sur la femme. Ceux qui ne 
feraieut aucun sacrifice à la déesse, le dieu ne de- 
vait leur accorder aucune faveur ni tenir compte 
d'eux ; jamais il n'entrerait en leurs maisons , ja- 
mais ne hanterait leurs compagnies, quelques invo- 
cations qu'ils lui fissent, — mais les laisserait éternel- 
lement pourrir seuls avec leurs femmes et sans rival 
aucun , et les refuirait sempiternellement comme 
gens hérétiques et sacrilèges, ainsi qu'en usent les 
autres dieux envers ceux qui ne les honorent due- 
înent, Bacchus, envers les vignerons , Cérès envers 
les laboureurs, Pomone envers les fruitiers , Nep- 
tune envers les nautonniers, Vulcain envers les for- 
gerons, etc. Mais il fut fait promesse infaillible à 
ceux qui, comme je l'ai dit,, chômeraient sa fête, ces- 
seraient toute entreprise, et négligeraient leurs pro- 
pres affaires pour épier leurs femmes, les resserrer 
et les maltraiter par jalousie ; il serait continuelle- 
ment favorable, les aimerait, les fréquenterait, se- 
rait jour et nuit en leurs maisons et ne seraient 
jamais privés de sa présence. J'ai dit. » 

XI. 

Le joli apologue de la Jalousie rapporté par Ron- 



28 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANURGE. 

dibilis n'est pas de l'invention de Rabelais. Il en a 
trouvé l'idée dans Plutarque, mais il l'a appliqué au 
mariage, et a attribué à la Jalousie ce que l'écrivain 
grec attribue au Deuil. On sera peut-être bien aise 
de trouver ici ce passage de Plutarque. Nous ci- 
tons toujours la version d'Amyot * : 

On lit qu'un ancien philosophe s'en alla un jour visiter la 
reine Arsinoé, laquelle demenoit deuil et lamentoit un sien 
fils qui luy estoit decedé, et luy fit un tel conte : 

Du temps que le grand Dieu Jupiter distribuait ses ho- 
neurs et dignitez aux petits Dieux et demi-Dieux, le Deuil ne 
s'y trouva pas d'avanture présent avec les autres ; mais après 
que toute distribution fut faite, il y arriva et demanda à Ju- 
piter sa part des honeurs aussi bien comme les autres. Jupiter 
se trouva bien empesché, pour avoir jà tout employé et donné 
aux autres ; parquoy n'ayant autre chose que luy bailler, il lui 
bailla l'honeur qu'on lait aux trespassez, ce sont les larmes et 
les regrets. Or tout ainsi comme les autres démons et petits 
Dieux aiment ceux qui les honorent, aussi fait le Deuil. Par- 
quoy si tu le méprises, Dame, il ne retournera jamais cùez 
toi; mais situ le sers et honores diligemment des honeurs et 
prérogatives qui lui ont esté données, qui sont regrets, larmes 
et lamentations, il t'aimera bien et t'envoyra toujours de quoi 
le servir et honorer continuellement. 

Ce conte est très ingénieux dans l'original, mais 
l'application qu'en fait Rondibilis est plus ingénieuse 
encore. 

XII. 

Ha ! ha ! dit Carpalim en riant, c'est là un excel- 
lent remède, et j'y crois. Le naturel des femmes est 
tel qu'elles ne désirent rien avec tant d'ardeur que ce 
qui leur est défendu. — C'est vrai, dit le théologien, 
quel est le premier mot que le tentateur dit à Eve ? 

1 Consolation envoyée à Apollonius sur la mort de son fils. 
Œuvres morales, I, p. 805. 



î.i: PBUIT ni.ri 29 

il lui parle de la défense de manger du fruit de 
l'arbre de tout savoir, comme s'il eût voubi dire : 
Cela t'est défendu, donc tu dois le faire, autrement 
tu ne serais pas femme. » 

A propos du fruit défendu et de la curiosité des 
femmes, Ponocrates fait un conte qui a été très 
souvent répété depuis, mais que Rabelais n'a pas 
inventé, non plus que beaucoup d'autres qui ornent 
son livre. Celui-ci figure dans plusieurs sermons prê- 
ches au moyen-âge. 

«J'ai ouï conter que le pape Jean XXII passant un 
jour par le couvent de Fontevrault, fut prié par fab- 
besse et des mères discrètes de leur accorder la per- 
mission de se confesser les unes aux autres, disant 
qu'il y a certains péchés qu'il est difficile de dire 
à des hommes, et qu'il serait meilleur sous tous les 
rapports de ne les confier qu'à des femmes, sous le 
sceau de la confession. — Il n'y a rien, dit le pape, 
que je ne sois disposé à faire pour vous, mais j'y 
vois une difficulté, c'est que la confession doit être 
tenue secrète. Seriez- vous capable d'accomplir cette 
condition? — Parfaitement, dirent-elles, et mieux 
que les hommes. Au jour propre, le saint père leur 
donna en garde une boite dans laquelle il avait fait 
mettre une petite linotte, les priant doucement de 
la serrer en quelque lieu sûr et secret, leur pro- 
mettant, foi de pape, de leur accorder ce que por- 
tait leur requête, si elles gardaient la boîte secrète, 
et leur faisant défense rigoureuse de l'ouvrir d'une 
façon quelconque, sous peine de censure ecclésiasti- 
que et d'excommunication éternelle. La défense ne 
fut pas sitôt faite, qu'elles grillaient en leur enten- 
dement d'ardeur de voir ce qui était dans la boîte, 



30 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANURGE. 

et il leur tardait que le pape fût hors de la porte 
pour y regarder. Le saint père, après leur avoir don- 
né sa bénédiction, se retira. I! n'avait pas fait trois 
pas hors de l'abbaye que ces bonnes dames accou- 
rurent pour ouvrir la boîte défendue et voir ce 
qu'elle contenait. Le lendemain le pape vint et elles 
s'attendaient à recevoir l'induit ; mais avant d'en 
parler, il commanda qu'on lui apportât sa boîte. 
Elle lui fut apportée, seulement l'oiseau n'y était plus. 
— Vous voyez bien, leur dit-il, qu'il vous sera impos- 
sible de garder le secivt de la confession puisque 
vous n'avez pu vous tenir pendant un jour de cher- 
cher le secret d'une boîte que je vous avais tant 
recommandée.» 

Cette historiette a été souvent reproduite, en 
prose et en vers. Une des plus jolies rédactions est 
celle de Grécourt : La Linotte de Jean XXII. Gré- 
court s'amuse à décrire l'agitation des nonnes après 
le départ du pape : 

On dormit peu; le lendemain l'office, 
Comme on peut croire, alla tout de travers. 
Peut-on suffire à tant de soins divers?... 
Ah ! dit l'abbesse à la gent attroupée, 
Le pape joue à nous faire sécher, 
Quel grand secret a-t-il à nous cacher?... 
Il fait vraiment un grand honneur aux nonnes ! 
Pour nous venger, ouvrons ; qui le dira ? 
Comme elle était, on la refermera. 

Il sortit de la boîte une linotte, 

Qui tout à coup prit son vol au plafond, 
Fit en sifflant trois rondes autour d'elles, 
Puis, par un trou, s'enfuit à tire d'ailes. 

Le pape arrive et, trouvant la boîte vide, dit aux 
1 Œuvres diverses de M. de Grécourt, éd. Cazin, I, p. 56. 



LE SALAIRE UV MÉDECIN. 31 

religieuses que leur induit s'est envolé avec Foi- 
seau. 

Tant mieux, reprit tout bas une nonnain, 
Je n'étais pas pour la métamorphose, 
Un confesseur est toujours quelque chose. 

Epistémon appuie cette anecdote par l'analyse de 
la farce de la Femme muette, jouée autrefois à 
Montpellier par Rabelais ei, ses amis. (Voir I , p- 66.) 

XIII. 

Revenons à nos moutons, fit Panurge. Ainsi votre 
avis est, dit-il à Ronuibilis. que je me marie sans 
me préoccuper si je serai ou non trompé par ma 
femme. C'est à merveille, mais je crois qu'au jour 
de mes noces vous serez empêché ailleurs par vos 
pratiques ; ne vous dérangez pas; — je vous enver- 
rai du rillé à votre maison et vous serez toujours 
notre ami. 

Puis il s'approcha de lui et lui mit dans la main, 
sans mot dire, quatre nobles à la rose — (quatre 
pièces de cinq francs). — Rondibilis les prit très 
bien, puis il lui dit en effroi et comme indigné : 
« Hé, hé. Monsieur, il ne fallait rien. Grand merci, 
toutefois. De méchantes gens, jamais je ne prends 
rien; mais des gens de bien, je ue refuse jamais. Je 
suis toujours à votre commandement. — En payant, 
dit Panurge. — Cela s'entend, répondit Rondibilis. 

Ce dernier trait a été souvent imité. On lit dans 
Régnier : 

Si j'eusse étudié 
Gaïlien, Hippocrate, 

je pourrais 

former une ordonnance. 



32 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANORGE. 

Contrefaire l'honnête, et quand viendrait au point, 
Dire, en serrant la main, dame ! il n'en fallait point. 

(Satyre IV, 6^). 

Et dans Molière, le Médecin malgré lui, acte II, 
scène IX : 

Géronte. Attendez un peu, s'il vous plaît. - Sganarelle. Que 
voulez-vous faire ? Vous donner de l'argent, monsieur. -Sgana- 
relle, tendant sa main derrière son dos pendant que Géronte 
ouvre sabourse. Je n'en prendrai pas, monsieur.— Monsieur.— 
Point du tout. — Un petit moment. — En aucune façon. — De 
grâce. — Vous vous moquez. — Voilà qui est fait. - Je n'en ferai 
rien. —Hé! — Ce n'est pas l'argent qui me fait agir. - Je le 
crois. — Sganarelle, le pesant: Cela est-il de poids? — Oui 
monsieur. — Je ne suis pas un médecin mercenaire. — Je le sais 
bien. — L'intérêt ne me gouverne pas. — Je n'ai pas cette 
pensée. 

Rabelais avait pu prendre ce détail dans Folengo, 
qui dit, dans sou latin inacaronique : 

Mox trahit extra 
Torchollam [poche] septem quartos, quos prœbuit illi ; 
Cingar eos tollit medicorum more non rogantium. 

XIV. 

Le philosophe seul n'a pas été interrogé. 

— C'est à votre tour d'opiner, dit Pantagruel à Trouil- 
legan. Panurge doit-il se marier, oui ou non ? — Tous les 
deux. — Que me dites- vous? — Ce que vous avez ouï. — 
Me dois-je marier ou non? — 2sï l'un ni l'autre. 

Ici Gargantua entre, précédé de son petit chien. 
L'auteur nous a dit, au livre II, que le père de Pan- 
tagruel avait été transporté au pays des fées par la 
fée Morgue, comme le furent autrefois « Enoch et 
Hélye.» Cette expression était de nature à nous faire 
croire que Gargantua avait passé de vie à trépas, 
car on ne sache pas qu'Enoch et Hélye aient 



LES SCEPTIQUES. 33 

jamais reparu sur la terre depuis leur disparition con- 
statée dans les livres saints. Il faut croire que Gar- 
gantua avait été plus heureux, puisque nous le voyons 
ici apparaître tout à coup au milieu de l'assemblée, 
ni plus ni moins que s'il n'avait jamais quitté le 
pays, et que nous le verrons quelques chapitres plus 
loin écrire à son fils plusieurs lettres intéressantes. — 
Chacun se leva pour le recevoir. 

Mes bons amis, leur dit-il, faites-moi le plaisir, je 
vous en prie, de ne pas quitter votre place et de conti- 
nuer vos propos. Apportez-moi une chaise à ce bout de 
table. Donnez-moi que je boive à toute la compagnie. Sur 
quel propos éticz-vous? 

On lui explique où l'on en est et Panurge s'a- 
dresse de nouveau à Trouillegan : 

— Or ça, de par Dieu! dois-je me marier? 

— Il y a de Tapparence. 

— Et si je ne me marie point ? 

— Je n'y vois inconvénient aucun. 

— Si je me marie, m'en trouverai-je bien ? 

— Selon la rencontre. 

— Mais que dois-je faire? — Ce que vous voudrez. 

— Si ma femme est sage et chaste, je ne serai jamais 
trompé. 

— Vous me semblez parler juste. 

— Sera-t-elle sage et chaste? 

— J'en doute. 

— Vous ne l'avez jamais vue? 

— Pas que je sache. 

— Pourquoi doutez- vous d'une chose que vous ne con- 
naissez pas ? 

— Peur cause. 

— Et si vous la connaissiez ? 

— Encore plus. 

Ici la patience échappe à Panurge. Il appelle un 
page: «Page, mon mignon, lui dit-il, prends mon 
11 3 



34 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE I>ANURGE. 

bonnet, je te le donne, sauve les lunettes, et va en 
la basse-cour jurer une petite demi-heure pour moi. 
Je jurerai pour toi quand tu le voudras. > 

Cette idée de faire jurer un autre à sa place pour 
tâcher de prendre patience est trop plaisante pour 
n'avoir pas été imitée. Nous la trouvons plus d'une 
fois dans le théâtre comique. 

La conversation dure longtemps sur ce ton. Pa- 
nurge interrogeant, Trouillegan répondant tour à 
tour oui et non. Panurge perd toute patience à la fin 
et jure. — Quant à Gargantua, il se lève : «Loué soit 
le bon Dieu de toutes choses. A ce que je vois, le 
monde est devenu beau fils depuis ma connaissance 
première. On peut prendre les lions par la crinière, 
les buffles par le museau, les bœufs par les cornes, 
le loup par la queue, les chèvres par la barbe, les 
oiseaux par le pied, mais ces philosophes ne seront 
jamais pris par les paroles. » 

Rabelais a tiré de Lucien l'idée de cette scène. 
On trouve à la fin des Sectes à V encan le dialogue 
suivant entre un philosophe sceptique, vendu comme 
esclave, et celui qui vient d'en faire l'acquisition: 

— T'aije acheté ? — Je n'en sais rien. — Cela est sûr 
pourtant, je t'ai acheté et je t'ai payé. — Je m'abstiens et ne 
décide pas la question. — Malgré cela, suis-moi, car tu es mon 
esclave. — Qui sait si tu dis vrai? — Le crieur, Targent, le 
monde qui est ici. - Y a-t-il du monde ici ? — Je vais te con- 
duire au moulin et te faire voir que je suis ton maître. — Je 
ne décide pas la question, etc. 

Ces scènes comiques semblent singulièrement 
chargées; elles le sont en réalité; cependant il n'y 
a ici qu'un de ces simples grossissements de la vé- 
rité que se permet la comédie. Demandez aux phi- 

1 Œuvres de Lucien. Tome I, p. 213. 



l'avis du fou. 35 

losophes sceptiques la solution d'une question d'un 
caractère un peu élevé, ils vous répondront : Que sais- 
je ? C'était la devise de Montaigne, et il y est resté 
fidèle. L'auteur des Essais est un charmant causeur; 
il est prêt à discuter toutes les questions avec vous, 
en semant à flots les traits d'esprit, les recherches 
de l'érudition, les anecdotes piquantes ou instructi- 
ves. En fermaut le livre, vous êtes enchanté de votre 
interlocuteur; mais que vous a-t-il enseigné? Il a 
fait passer devant vos yeux les raisons qui militent 
pour telle ou telle opinion, mais il n'a oublié au- 
cune des raisons qui militent contre; il vous a éclairé 
sans doute, mais si vous attendiez de lui une réponse 
précise, vous avez été trompé dans votre espérance. 
Tout au plus vous a-t-il donné un conseil indirect 
et enveloppé. 

Or, c'est une réponse précise que réclame Pa- 
nurge. Cette réponse, la philosophie ne la lui donne 
pas, non plus que la médecine, non plus que la théo- 
logie. Les trois sciences se déclarent également in- 
compétentes quand il s'agit de prédire l'avenir. 

XV. 

Ce serait maintenant au jurisconsulte à formuler 
son avis, mais il ne s'est pas présenté. Nous eu sau- 
rons la raison plus tard. En attendant, achevons 
l'histoire des consultations de Panurge. 

Pantagruel, le voyant pensif, lui dit : « Vous avez 
consulté tous les sages sur le sujet qui vous préoc- 
cupe. Je vous conseille, pour n'oublier personne, de 
consulter un fou. Les fous ont quelquefois du bon. » 
Un sot quelquefois ouvre un avis important. 

a dit Boileau, traduisant l'adage latin : 

n 3» 



36 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PAXCRGE. 

Ssepe etiam stultus fuit opportuna locutus. 

«Je vous en citerai un exemple, poursuit Panta- 
gruel 

« Un porteballe s'était arrêté près de la boutique 
d'un rôtisseur et mangeait son pain à la fumée du 
rôti. Le marchand le laissa faire, mais, quand le re- 
pas fut fini, il demanda à être payé. Le porte balle 
se récria. Joan, fou du roi, passait en ce moment : 
on le fit juge du différend. Il demanda au gueux 
une pièce d'argent ; celui-ci la lui donna- Joan la 
pesa, la fit sonner, l'examina minutieusement; la 
foule le suivait d'un œil attentif, le rôtisseur atten- 
dait toujours. Le fou, prenant alors un air solennel, 
dit: < Les parties sont quittes : le rôtisseur a fourni 
au porteballe la fumée de ses mets, le porteballe 
a fait entendre au rôtisseur le son de son argent.» 

Don César de Bazan a lu son Rabelais : 

Souvent pauvre, amoureux, n'ayant rien sous la dent, 

J'avise une cuisine au soupirail ardent, 

D'où la vapeur des mets aux narines me monte; 

Je m'assieds là, j'y lis les billets doux du comte, 

Et trompant l'estomac et le cœur tour à tour, 

J'ai l'odeur du festin et l'ombre de l'amour.] 

{Buy Blas, I, 2.) 

Panurge accueille l'idée de Pantagruel. On con- 
vient de consulter Tiïboulet, fou de François I er , et 
tous deux se mettent à énumérer les qualités de 
Triboulet à la manière d'une litanie récitée par 
deux assistants. 

Fou de nature, dit Pantr.gruel, 

Fou seigneurial, répond Panurge ; 

Fou jovial, — fou de haute gamme; 

Fou impérial, - fou papal. 

Chacun des interlocuteurs parvient à rattacher 



RABELAIS ET MOLIÈKE. 37 

103 épithètes au nom du fou. Nos ancêtres parais- 
sent s'être fort amusés de ces énuinératious disposées 
en litanies, car Rabelais y revient souvent, sans 
grand intérêt pour nous. 

On consulte donc Triboulet en lui apportant des 
présents appropriés à sa profession. On n'en peut 
tirer que trois mots. Pantagruel les interprète con- 
tre Tanurge ; celui-ci les trouve favorables. 

L'homme d'instinct n'a pas non plus répondu à 
la question des chercheurs ; on décide alors que 
l'on ira consulter l'oracle de la Dive Bouteille. 

XVI. 

On sait que Molière a porté sur le théâtre co- 
mique la grande consultation de Panurge. Sgana- 
relle, dans le Mariage forcé, rencontre son ami Gé- 
ronimo et le consulte pour savoir s'il doit se ma- 
rier; Géronimo, qui joue ici le rôle de Pantagruel, 
lui conseille d'abord de n'en rien faire ; mais le 
voyant décidé ou h peu près à passer outre, il lui 
dit de consulter deux docteurs fameux, ses voisins. 
L'un est un scolastique armé pour la dispute, à che- 
val sur les catégories et les raisonnements en 
oarbara et en baralipton; il l'écoute à peine, puis 
il lui offre de parler différentes langues , souvenir 
de la rencontre de Panurge et de Pantagruel. L'au- 
tre docteur est un sceptique, qui répond à peu près 
comme Trouillegan : 

Sganarclle. — J'ai envie de me marier. — Marphurius. 
Je n'en sais rien. — Je vous le dis. — Il se peut faire. — La 
tille que je veux prendre est fort jeune et fort belle. - Il n'est 
pas impossible. — Ferai-je bien ou mal de l'épouser ? — L'un 
ou l'autre. — J'ai une grande inclination pour la fille. - Cela 
peut être. — Le père me l'a accordée. - Il se pourroit. — 



38 LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANURGE. 

Mais en l'épousant , je crains d'être trompé. — La chose est 
faisable. — Mais que feriez-vous si vous étiez à ma place?— 
Je ne sais. — Que me conseillez-vous de faire? — Ce qu'il 
vous plaira, etc. 

Sganarelle, impatienté, finit par lui donner des 
coups de bâton. 

Il aperçoit ensuite deux bohémiennes, et il leur 
pose aussi la question de Panurge : Dois - je me 
marier ? 

Tu épouseras une femme gen'ille, une femme gentille — 
.qui sera aimée et chérie de tout le monde — qui te fera 
beaucoup d'amis — qui fera venir l'abondance chez toi — 
qui te donnera une grande réputation.— Mais serai -je... trom- 
pé ? - Trompé ? — trompé ? 

Les Bohémiennes chantent, dansent et s'enfuient 
sans répondre. 

Ces diverses scènes relèvent directement de Ra- 
belais. 

XVII. 

Un poète comique , un peu pâle, mais gracieux 
et facile, Colin d'Harleville, l'auteur de -M. de Crac 
et du Vieux Célibataire, a rimé aussi une con- 
sultation matrimoniale qui procède de Rabelais. 
C'est un souvenir de Panurge consultant les clo- 
ches et surtout Pantagruel. Les réponses ne sont 
pas en écho , mais tous les vers masculin^ de la 
pièce sont sur une seule rime : 

Je viens vous consulter, compère 
Sur un point des plus délicats : 
Je veux me marier, Lucas, 
Me conseillez-vous de le faire ? 

— Eh oui, mariez- vous, Colas. 

— Si j'allais faire une sottise? 
Si, quand j'aurai sauté le pas, 



RABELAIS ET COLIN D'HARLEVILLE. 39 

J'en allais enrager tout bas? 
Parle. '.-moi donc avec franchise.' 

— Eh bien, ne vous mariez pas. 

— J'en ai cependant grande envie, 
Mon amoureuse est si jolie ! 
C'est Babet, la fille à Thomas, 
Morgue ! je l'aime à la folie. 

— Ah! ah! Mariez-vous, Colas. 

Mais Colas a les mêmes appréhensions que Pa- 
nurge : 

— Oui, mais de ma femme peut-être 
Un grivois lorgnant les appas... 
[Des maris trompés je fais cas]. 
Mais pour rien je ne voudrais l'être. 

— Oh ! ne vous mariez donc pas. 

C'est la phrase de Panurge: < J'aime bien les ma- 
ris trompés, ils me semblent gens de bien et les hante 
volontiers; mais, pour mourir, je ne le voudrais être.» 

Colas insiste. Il a froid dans son lit en hiver, il 
trouve que c'est triste de rester seul toute la nuit. 
— Mariez-vous, lui dit son ami. 

— Mais si Babet de haut en bas 
Me traite et fait le diable à quatre, 
Moi qui n'aime pas les débats, 

Je serai forcé de la battre. 

— J'entends. Ne vous mariez pas. 

-- Aussi quel plaisir quand on baise 
Deux ou trois marmots gros et gras 
De sa façon! . J'en mourrais d'aise. 

— Allons, mariez-vous, Colas. 

— Mais, si ma femme trop féconde 
En mettait dix ou douze au monde, 
Voici bien un autre embarras ? 

— Peste ! ne vous mariez pas. 

— Ecoutez donc, Lucas, j'espère 
Que, quand je serai vieux et las 
Ces enfants nourriront leur père. 



40 LIVSE III. — I. LE MAEIAGE DE PANUKGE. 

— C'est vrai. Mariez-vous, Colas. 

— Mais la mort, qui frappe à toute heure, 
N'a qu'à me rendre veuf... hélas ! 
Compère, il faudra que j'en meure. 

— Parbleu ! ne vous mariez pas. 

C'est le dernier mot de Lucas. Colas se fâche 
contre le donneur d'avis, mais il en fait à sa tête : 

Or ça, messieurs les avocats, 
A loisir discutez le cas, 
En attendant je me marie. 



CHAPITRE XI. 

LIVRE III. - PANTAGRUEL. 

BRIDOYE, LE PAXTAGRCÉL10N, CLÉ DES DERNIERS LITRES, 
LES VOYAGES A LA RECHERCHE DE L'iNCONNU. 



SOMMAIRE, i. le jit.e bbidote. — 1. Bridoye devant ses juges. — 2. Sa 
défense. — 3. Emploi des dés pour juger les procès. — 4. Il ne 
faut juger les procès qu'à leur maturité. — 5. Comment on fait 
mûrir les procès. — 6. Bridoye et Brid'oison. — 7. Indulgence 
de Pantagruel pour Bridoye. 

8. Les mariages subreptices. 

n. le I'antagruéliox.— 9. Description de cette plante. — 10. Ses 
vertus. — 11. Le lin et le bois incombustibles. — 12. Ce que 1» 
chanvre symbolise pour Rabelais. 

m. explications. Position du problème. — 13. Panurge veut-il 
se marier? — 14. Véritable sens des épreuves tentées et à tenter 
par lui. Clé des trois derniers livres. 

IV. LES VOYARES A LA RECHERCHE DE L'iNCONSU. — 15. La Soif des 

voyages. — 16. VHistoire véritable. — 17. L'Ile des Heureux (Or- 
phée). — 18. La recherche du Paradis terrestre: Alexandre, le» 
trois Moines. — 19. Le voyage de St Brandan. — 20. L"île de 
St Brandan sur la carte. 

I. 

On nous a annoncé le juge Bridoye, mais nous ne 
Tavons pas vu paraître. On se rappelle en effet que 
quatre savants avaient été convoqués pour la con- 
sultation, un théologien, un légiste, un médecin et un 
philosophe. < Le Timée de Platon, dit Pantagruel 
compte ses invités au commencement de la réunion. 
Nous, au rebours, nous les compterons à la tin. Un, 
deux, trois. Où est le quatrième ? N'était-ce point 
notre amiBridove? 



42 III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BEIDOTE. 

Epistémon répond qu'il s'est rendu à Fonsbéton, 
et qu'on lui a dit que Bridoye avait quitté 
le pays la veille ; un huissier du parlement de My- 
relingues en Myrelinguoys l'avait cité devant les sé- 
nateurs en raison d'une sentence qu'il avait rendue. 

On chercherait vainement ces noms sur la carte ; 
le Myrelinguoys, c'est le pays des dix mille langues, 
ou, si l'on écrit Mirelinguois, de la langue étonnante, 
peut-être la Bretagne ; quant à Fonsbéton, la fon- 
taine des Bêtes dont le juge bride les oies, ce 
pourrait bien être Fontenay-le-Comte. 

< Je suis très curieux de savoir la suite de cette af- 
faire, dit Pantagruel. Voilà quarante ans et plus 
que Bridoye est juge à Fonsbéton. Il y a rendu pen- 
dant ce temps plus de mille sentences défiuitives. 
Il en a été appelé de 2,309, mais 2,309 fois, la cour 
souveraine du parlement myrelinguoys a ratifié, ap- 
prouvé et confirmé le premier jugement, et toutes 
les appellations ont été mises à néant. Si donc il 
est cité à comparaître maintenant qu'il est vieux, ce 
ne peut être que par l'effet de quelque malentendu. 
Je veux faire pour lui tout ce que l'équité me per- 
mettra. > 

Là-dessus, il remercie et récompense les invités ; 
le lendemain il part pour Myrelingues et arrive 
au tribunal à l'heure où l'affaire est appelée. Les 
présidents, sénateurs et conseillers le prient d'en- 
trer avec eux pour entendre les raisons par les- 
quelles Bridoye entreprendra de justifier la sentence 
rendue par lui contre l'élu Toucheronde, sentence 
qui paraissait inique à la cour bicentumvirale [de 
200 membres]. Il trouve Bridoye assis au milieu du 
parquet prêt à répondre à ses juges. Les réponses 



DÉFENSE DE BKIDOYE. 43 

qu'il va faire sont entremêlées de fréquentes cita- 
tions de lois, comme autrefois cela se faisait tou- 
jours, comme cela se fait encore quelquefois aujour- 
d'hui, dans les plaidoiries. Il est très plaisant en ef- 
fet de voir un lieu commun, une absurdité parfois, 
appuyée sur un texte de loi indiqué minutieusement 
par des abréviations familières. Racine n'a pas né- 
gligé ce moyen de comique dans ses Plaideurs: 
Qui De sait que la loi : Si quis canin, Digeste, 
De vi, paragraphe), messieurs, caponibus, 
Est manifestement contraire à cet abus. 

Mais Racine a cité des lois qui n'existent pas, 
et Rabelais cite des lois qui existent, et, suivant sa 
manière habituelle, il abuse de ces citations, qui 
deviennent fastidieuses. Toutes les deux ou trois 
lignes survient une longue citation latine, où la fin 
de la plupart des mots est remplacée par un point 
abréviatif. Les renvois au Code romain sont mar- 
qués par un C, les renvois au Digeste par deux fif. 
Nous en indiquerons quelques-unes, comme exemples. 
Le lecteur saura que la plaidoirie en est émaillée 
régulièrement comme d'une broderie. 

II. 

Aux questions qu'on lui pose, Bridoye répond qu'il 
est devenu vieux, qu'il n'a plus la vue aussi bonne 
qu'autrefois. — Les juges ne comprennent pas trop 
d'abord quel rapport il y a entre une bonne ou mau- 
vaise vue et le jugement d'un procès, mais ils at- 
tendent. — «La vieillesse apporte avec soi de gran- 
des misères et calamités qui ont été notées per 
Archid. D. 86 C. tarda. C'est pour cela qu'il ne 
connaissait plus aussi bien les points des dés qu'il 



44 III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BR1D0YE. 

l'avait fait par le passé. Isaac vieux et malvoyant 
prit bien Jacob pour Esaii; il est possible que lui, 
Bridoye, ait fait une méprise analogue, qu'il ait pris, 
par exemple, un quatre pour un cinq, d'autant plus 
qu'il avait employé de petits dés. — Les juges con- 
tinuent à ne pas comprendre. — < C'est un principe 
de droit que les imperfections de nature ne doivent 
pas être imputées à crime, comme il appert, ff. de 
re milit. I- qui cum uno if de rcg. jur. I. fcre. if. 
de edd. ed, per totum if. de term. mod. I. divus 
Adrianus, résolu per Lud. JRo. in l. si vero. ff. sol. 
matr. Ceux qui penseraient autrement accuseraient 
non l'individu, mais la nature, comme cela est rendu 
évident in l. maximum vitium. C. de Ub. prœter. 

Ce plaidoyer avec citations forme quatre chapi- 
tres. Nous supprimons les citations et abrégeons le 
plaidoyer. 

Le président — il s'appelle Trinquamelle, Tran- 
che-amandes, et par calembour: Tranche-amendes — 
le président l'interrompt avec le ton de supériorité 
familière que lui donnent ses fonctions. — Qu'est-ce 
que les dés ont à voir ici ? Qu'est-ce que ces dés 
dont vous parlez ? — Les dés des jugements, répond 
Bridoye. Aléa judiciorum [la chance des jugements] 
dont parlent tous les auteurs, les dés dont vous usez 
vous-mêmes, messieurs, dans votre cour souveraine, 
ceux qu'emploient tous les juges pour la décision 
des procès. Henri Ferrandat la note ; — et il cite les 
docteurs qui déclarent l'emploi du sort bon, honnête, 
utile et nécessaire pour mettre un terme aux procès 
et discussions. 

— Comment faites- vous donc? lui demande le 
président? 



DÉFI NSE DE BIîIDOYE. 45 

— Je répondrai brièvement, dit Bridoye, comme 
nous le recommande le Glossaire : Gandent hrevitate 
moderni, [Les modernes aiment la brièveté]- Je fais 
comme vous autres, messieurs. Je me conforme aux 
usages de la judicature, usages dont il n'est permis 
à personne de s'écarter. Après avoir bien vu, revu, 
lu, relu, paperasse et feuilleté les complaintes, ajour- 
nements, comparutions, commissions, informations, 
avant-procédés, productions, allégations, interdits, 
contredits, requêtes, enquêtes, répliques, dupliques, 
tripliques, écritures, reproches, griefs, salvations, 
récolements , confrontations , acariations , libelles, 
apostoles, lettres royaux, compulsoires, décliuatoircs, 
anticipatoires, évocations, envois, renvois, conclu- 
sions, fins de non procéder, appointements, reliefs, 
confessions, exploits et autres telles dragées et 
épiceries de part et d'autre, comme doit faire tout 
bon juge — et il cite ses autorités — je pose sur le 
bout de la table en mon cabmet tous les sacs du dé- 
fendeur, je jette les dés et lui livre la chance pre- 
mièrement, comme vous autres, messieurs... Cela 
fait, je pose les sacs du demandeur sur l'autre bout. 
Je jette pareillement les dés, et je lui livre chance 
à son tour. 

[Dans la longue énumération que nous venons de 
faire des papiers d'un procès, pas un mot n'est de 
l'invention de Rabelais ; ces pièces naturellement 
ne se rencontraient pas toutes dans chaque affaire, 
mais il s'en trouvait toujours un nombre considé- 
rable, et cela sert à expliquer la longueur des pro- 
cès d'autrefois. Un procès de trente ans n'était pas 
très rare, pour peu que la matière fût de nature à 
permettre aux gens de loi de l'embrouiller.] 



46 III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BItIDOYE. 

III. 

c — Mais demanda Trinquamelle à quoi re- 
connaissiez-vous que les droits des parties plaidantes 
étaient obscurs ? 

— Je faisais comme vous, messieurs ; j'en jugeais 
par la quantité de sacs qu'il y avait de part et 
d'autre. Dans ce cas, je fais comme vous, messieurs, 
j'use de mes petits dés suivant la loi : sempcr in 
stipalationibiis, ff de regulis juris, et la règle ver- 
sifiée pentamétriquement ; 

Semper in obscuris quod minimum est sequimur. 
| Quand le cas est obscur, nous prenons toujours ce qu'il y 
a de plus petit. 1 

— « J'ai d'autres gros dés dont j'use, comme vous 
autres messieurs, quand la matière est plus claire 
c'est-à-dire quand il y a moins de sacs. 

— Mais cela fait, comment jugiez-vous ? demanda 
Trinquamelle. 

— Comme vous, messieurs, je donnais gain de 
cause à la partie que le sort des dés avait favorisée, 
comme les lois le commandent : 

Qui prior est tempore, potior est jure. 
[Le premier dans le temps l'est aussi dans le droit.] 

— Puisque vous décidez par les dés la perte ou 
le gain des procès, pourquoi ne prononcez-vous pas 
votre jugement les jour et heure où les parties com- 
paraissentdevant vous, sans les faire attendre si long- 
temps ? A quoi vous servent les écritures et autres 
procédures contenues dans les sacs V 

— Comme vous, messieurs, je trouve à ce délai 
trois avantages importants. 

« Le premier est celui de respecter la forme ; tout 



LES DÉS JUGES DES PROCÈS. 47 

doit être soumis à la forme. Rien sans elle n'est va- 
lable. Vous le savez. 

C'est l'argument invoqué deux cent cinquante ans 
plus tard par le successeur ^de Bridoye, Bridoison, 
dans le Mariage de Figaro: 

La forme, voyez-vous, la forme. Tel rit d'un juge en habit 
court, qui -i tremble au seul aspect d'un procureur en robe. 
La forme, la-a forme! 

«D'autant plus, coutinue Bridoye, que souvent, 
dans les procédures judiciaires, les formalités détrui- 
sent les matérialités et substances : Forma mutata, 
mutatur substantia. 

IV. 

«Le second avantage, c'est que ce retard dans les 
procédures est pour moi l'occasion d'un exercice hon- 
nête et salutaire. Feu Othoman Vadare, grand mé- 
decin, comme vous savez, m'a dit maintes fois que 
le manque d'exercice corporel est la cause unique 
du peu de santé et de la brièveté de la vie des ju- 
risconsultes et de tous ceux qui rendent la justice. 
Cela a été bien avant lui noté par Bart... Pour cela 
on vous accorde à vous, messieurs, et consécutive- 
ment à nous, quia accessorium natitram sequitur 
principaUs, certains jeux et amusements d'exercice 
honnête et récréatif: 

Interpone tuis interdum gaudia curis. 
[A tes soucis mêle quelques plaisirs.] 

Permettez-moi de vous raconter ce qui m'est ar- 
rivé un jour. En l'an 1489, ayant affaire à la cham- 
bre de messieurs les administrateurs de la cour des 
aides, où j'entrai par permission de l'huissier à qui 



48 III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BRIDOYE. 

j'avais donné un pour-boire, car vous autres, mes- 
sieurs, savez que pecunice obediunt omnia [tout cède 
à l'argent], comme Ta dit Bald. dans la loi : Si tu 
demandes quelque chose, Salie, dans la loi sur les 
petits profits, et Card., dans la première Clémentine 
sur le baptême. Je les trouvai tous jouant à la 
mouche [C'était un jeu où l'on courait à cloche- 
pied ; celui qui était pris recevait des coups de bon- 
net sur les épaules], exercice salutaire, avant ou 
après le repas. Le jeu de la mouche est honnête, 
antique et légal; ceux qui jouent à la mouche sont 
excusables de droit d'après la loi de excus. ortif. La 
mouche était alors M. Tielman Piquet, et il riait de 
ce que ces messieurs gâtaient leurs bonnets à force 
de lui en donner des coups sur les épaules ; il ajou- 
tait que leurs femmes pourraient bien ne pas trouver 
le cas excusable quand ils rentreraient chez eux. 
Pour moi, messieurs, à parler franchement, je dirai, 
comme vous, messieurs, qu'il n'y a pas d'exercice 
plus fortifiant dans le monde du palais que de vider 
des sacs, de feuilleter des papiers, de coter des 
cahiers, d'emplir des paniers et de manier des pro- 
cès. — Et il cite ses auteurs. 

« Quant au troisième avantage, le voici : Je consi- 
dère, comme vous, messieurs, que le temps mûrit 
toutes choses ; le temps met tout en évidence, c'est 
le père de la vérité — et il cite ses auteurs. — C'est 
pour cela que je fais comme vous, messieurs, je 
sursois, je remets ; je diffère le jugement, afin que 
le procès, bien vanné, bien épluché et débattu, 
vienne par succession de temps à sa maturité, et que 
le sort, quand il intervient, soit plus doucement sup- 
porté par les parties condamnées. 



LE CONCILIATEUR DE PROCÈS. 49 

Portatur leviter. quod portât quisque libentcr. 
(Tout fardeau est léger, quand on le porte de bon gvé.) 

«Juger un procès trop vite, c'est se mettre dans le 
cas du médecin qui percerait un abcès avant qu'il 
fût à point- La nature nous instruit à ne manger 
les fruits que lorsqu'ils sont à maturité et à ne ma- 
rier les filles que lorsqu'elles sont mûres. 

Il me souvient à ce propos qu'au temps où j'étu- 
diais en droit à Poitiers sous BrocanVum juris — 
c'est un livre que Bridoye transforme en professeur, 
— il y avait à Semerve, près de Poitiers, un nommé 
Perrin Dendin, homme honorable, bon laboureur, 
chantant bien au lutrin, homme de crédit et âgé au- 
tant que le plus d'entre vous, messieurs, qui disait 
avoir vu le grand bonhomme Concile de Latran avec 
son gros chapeau rouge et la bonne dame Pragma- 
tique-Sanction, sa femme, avec son large tissu de 
satin pers et ses grosses patenôtres de jayet. — [On 
sait que cette dame Pragmatique est une conven- 
tion conclue entre le roi et le pape et réglant les 
droits de l'Eglise gallicane.] — Eh bien, ce brave 
homme conciliait à lui seul plus de procès qu'il n'en 
était vidé dans le palais de Poitiers et villes voisi- 
nes. Il arrangeait toutes les affaires à quarante lieues 
à la ronde. Aussi était-il aimé de tout le monde; il 
n'était tué pourceau dans le voisinage dont il n'eût 
du dedans et des boudins. Il était presque tous les 
jours de banquet, de festin, de noces, de baptême, 
de relevailles, et en la taverne, pour faire quelque ar- 
rangement ; car jamais il ne concluait un arrange- 
ment qu'il ne fît boire les parties ensemble en sym- 
bole de réconciliation, d'accord parfait et de nou- 
velle joie. 

ii 4 



50 III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BRIDOYE. 

«Il eut un fils, Tenot Dendin, beau garçon, galant 
homme, Dieu me soit en aide. Il voulut aussi se mê- 
ler de concilier les plaidants; vous savez que 

Ssepe solet similis filius esse patri, 

Et sequitur leviter rilia matris iter. 
[Souvent le fils est semblable à son père, 
La tille suit les traces de sa mère.) 

«Il s'était même donné le nom d'arbitre des pro- 
cès. Il était actif et vigilant, et aussitôt qu'il en- 
tendait qu'il y avait un procès par le pays, il s'em- 
ployait à concilier les parties- Il est écrit : Qui non 
laborat, non manige ducat. [Le proverbe est : Qui 
non laborat, non manducat, celui qui ne travaille pas 
ne mange point, Rabelais en fait : ne manie pas 
les ducats.] — Mais il ne put y réussir, et n'ar- 
rangea aucun différend, si petit qu'il fût. Au lieu de 
concilier, il irritait et aigrissait. Vous savez, mes- 
sieurs, que 

Sermo datur cunctis, animi sapientia paucis. 
[La parole est à tous, la sagesse est à peu.l 

Et les taverniers de Semerve disaient que, sous lui, 
en un an, ils ne vendaient pas autant de vin de 
conciliation que sous son père en une demi-heure. 
Il s'en plaignit à son père, et lui dit que les hom- 
mes s'étaient pervertis et qu'ils étaient plus conci- 
liants autrefois. — « Ce n'est pas là que gît le liè- 
vre, lui dit son père. Si tu ne concilies pas les 
procès, c'est que tu les prends dès le commence- 
ment, lorsqu'ils sont encore verts et crus. Si je 
les concilie, sais-tu pourquoi ? C'est que je les prends 
sur leur fin, bien mûrs et bien digérés. 

Dulcior est fructus post multa pericula ductus. 
[Le fruit semble plus doux, conquis dans les dangers.] 



COMMENT MÛRISSENT LES PROCÈS. 51 

Ne connais-tu pas le proverbe : Heureux le médecin 
qui est appelé au déclin de la maladie? Le mal 
était en train de se guérir sans l'intervention du 
médecin. Il en était de même de mes plaideurs. Ils 
étaient à bout de plaideries; leurs bourses étant vi- 
des, ils cessaient de poursuivre et de solliciter: 

Déficiente pecu — déficit omue, nia. 
(.L'argent manquant, tout manque.] 

— Remarquez que, pour faire le pentamètre, on a 
coupé en deux le mot pecunia ; c'est un de ces tours 
de force qui étaient à la mode au quinzième siècle. 

« Le conciliateur, continue Bridoye, épargnait à 
chacun la honte de se rendre, de parler le premier 
d'arrangement, de laisser supposer qu'il ne croyait 
pas avoir bon droit. J'arrivais à propos, comme lard 
en pois. C'est en cela que consistait ma bonne for- 
tune. Je suis sûr que, par cette méthode, j'arriverais 
à concilier le roi de France et les Vénitiens, l'em- 
pereur et les Suisses, les Anglais et les Ecossais, le 
pape et les Ferrarais. Dieu m'aide, je réconcilierais, 
je crois, le Turc et le Sophi — les Tatars et les 
Moscovites. Voici comment : Je les prendrais au mo- 
ment où les uns et les autres seraient las de guer- 
royer, lorsqu'ils auraient vidé leurs coffres, épuisé 
les bourses de leurs sujets, vendu leurs domaines, 
hypothéqué leurs terres, consumé leurs vivres et mu- 
nitions. Là, de par Dieu ou de par sa mère, force 
forcée leur serait de respirer et de modérer leurs 
félonies. » 

Molière pensait à cette phrase lorsqu'il a fait dire 
à Frosine dans Y Avare: 

Je crois, si je me l'étais mis en tête , que je marierais le 
grand Turc avec la république de Venise. (Acte II, se. (i.) 
il 4* 



52 III. PANTAGRUEL. LE JUGE BEIDOYE. 



«Ainsi, continue Bridoye , je fais comme vous, 
messieurs, je temporise, attendant la maturité et 
perfection des procès. Ce sont les écritures et les 
sacs. Un procès à sa naissance me semble comme 
à vous, messieurs, informe et incomplet. De même 
qu'un ours naissant n'a pieds, ni mains, ni peau, 
ni poil, ni tête, ce n'est qu'une pièce de chair rude 
et informe; aiusi vois-je naître les procès à leurs 
commencements, informes et sans membres. Ils n'ont 
qu'une pièce ou deux, c'est pour lors une laide 
bête. Mais lorsqu'il sont bien entassés , ensachés, 
on les peut dire vraiment membrus et formés. 
Comme vous autres, messieurs, les sergents, huis- 
siers, appariteurs, chicaneurs, procureurs, commis- 
saires, avocats, enquêteurs, tabellions, notaires, gref- 
fiers et juges à pied, sucent bien fort et continuel- 
lement les bourses des parties , si bien qu'ils font 
venir à leurs procès têtes, pieds, griffes, bec, dents, 
mains, veines, artères, nerfs, muscles, humeurs. Ce 
sont les sacs, ce sont eux qui rendent le procès par- 
fait, galant, bien formé, comme dit Gloss. canonica: 

Accipe, sume, cape, sunt verba placentia papse. 
[Accepte, prends, attrape : 
Ces mots sont chers au pai e.l 

La vraie étvmologie de procès, c'est qu'il doit 
y avoir prou sacs, c'est-à-dire beaucoup de sacs.» 

Dufresny, qui avait lu Rabelais , s'est certaine- 
ment souvenu de ce passage dans les vers suivants, 
où il nous montre un pauvre clerc qui parvient à 
la fortune par la chicane : 

Il achetoit sous main de petits procillons 



COMMENT MÛRISSENT LES PROCÈS. 53 

Qu'il savoit élever, nourrir de procédures, 
Il les empâtoit bien ; et de ces nourritures 
Il en tiroit de bons et gros procès du Mans. 

(La Réconciliation normande, acte IV. se, 3.) 

On trouve dans la même pièce un tableau cu- 
rieux de l'art de spéculer en procès : 

Quand j'ai le moindre échantillon 
Tenant le bout du til du moindre procillou, 
Un quartier de terrain dans toute uue province, 
Je m'accrois, je m'étends, j'anticipe, j'évince, 
J'envahis, et le tout avec formalité ; 
Procédure est chez nous la règle d'équité ; 
Sur le terrain de sots j'arrondis l'héritage 
Par droit de bienséance, et droit de voisinage. 
En gagnant par justice, on a rarement tort ; 
Mais supposé qu'on l'eût, tout est sujet au sort, 
Il est juste qu'on gagne une mauvaise cause, 
Puisqu'à perdre la bonne en plaidant on s'expose ; 
Car enfin après tout, qui sait, en certain cas, 
Si la terre d'autrui ne m'appartiendra pas, 
Par quelque nullité, vice de procédure ? 
Peut-être à mon profit, dans une affaire obscure, 
Un juge bien payé verra plus clair que moi. 

(Acte III, se. S.) 

Ce dernier vers surtout est une excellente épi- 
gramme. Elles abondent chez Dufresny. Il a le 
malheur d'être, comme dit Horace, 

Infelix summa operis. 
[Malheureux dans l'ensemble de son œuvre.] 

Revenons à Bridoye. Trinquamelle lui demande 
comment il procède en matière criminelle, dans le 
cas où le coupable est surpris en flagrant délit. — 
«Comme vous autres, messieurs, dit Bridoye. je com- 
mande au plaignant de dormir bien fort pour l'en- 
trée du procès, puis, en venant vers moi, de m'ap- 
porter une bonne et juridique attestation qu'il a dormi. 



54 III. PANTAGRUEL. — LL' JUGE BiilDOYE. 

Cet acte en amène un autre, et quand je trouve 
les pièces du procès suffisantes, j'ai de nouveau re- 
cours à mes dés.> 

Bridoye raconte à ce sujet l'histoire d'un Gas- 
con et d'un Frison qui, ayant perdu tout leur ar- 
gent au jeu , étaient convenus de se battre ; mais 
ils étaient fatigués, ils résolurent de dormir en at- 
tendant. Quand ils se réveillèrent, l'envie de se battre 
leur avait passé, ils allèrent boire ensemble au cabaret 
et mirent leur épée en gage pour payer la dépense... 

VI. 

Bridoye retiré, la cour prie Pantagruel de déci- 
der lui-môme l'affaire. — «Mon rôle n'est pas de 
juger, dit-il en substance, et vous me trouverez 
peut-être bien indulgent. Mais je crois qu'on ne 
doit pas être trop sévère envers Bridoye. D'abord, 
il est vieux, puis il est simple et naïf, et enfin il 
n'a pas jugé plus mal que les autres en somme, 
puisque, à une seule exception près, tous ses juge- 
ments ont été acceptés par les parties ou confirmés 
en appel. Si vous croyez qu'il peut être laissé à sa 
place, donnez-lui un jeune conseiller qui se char- 
gera d'instruire les procès en son lieu, — si vous 
croyez devoir le déposséder, remettez-le-moi, je lui 
trouverai quelque emploi en rapport avec son hon- 
nêteté et sa naïveté » 

L'histoire de Bridoye est une spirituelle et san- 
glante satire contre la justice civile, puisque cet 
homme qui n'a jamais pesé les raisons des parties, ne 
juge pas plus mal que les autres, et, d'après les sen- 
tences rendues, ne s'imagine pas que personne puisse 
faire autrement que lui. 



PANTAGUna EXCUSE BRIDOYB. 55 

Beaumarchais a pris à Rabelais son Bridoye, 
mais il a outré sa bêtise. Bridoye n'est que naïf. 
Brid'oison est stupide. Il est vrai que Beaumarchais 
voulait personnifier en lui la magistrature vénale. 
De son temps , on achetait une charge de juge, 
comme on achetait encore dernièrement un emploi 
d'officier dans l'armée anglaise, et Beaumarchais vou- 
lait provoquer la réforme de cet abus. L'auteur comi- 
que a ajouté à la bêtise du personnage un agrément de 
plus, mais qui s'accorde bien avec son rôle : il bégaye. 

VII. 

Le personnage de Bridoye nous offre un nouvel 
exemple des absurdités où peut conduire le désir 
de trouver partout des applications historiques. Les 
commentateurs de l'édition variorum voient dans 
quelques rapprochements de lieux, — Fontenay et 
Fonsbêton , par exemple , — et dans l'indulgence 
de Rabelais pour Bridoye, la preuve que l'étrange 
juge dont on vient de nous raconter l'histoire, n'est 
autre que Tiraqueau, cet ami dévoué de Rabelais, 
qui le tira autrefois des griffes des moines, et pour 
lequel il professe en plusieurs endroits l'amitié la 
plus tendre et la plus sincère. Une telle supposition 
n'a pas besoin de réfutation. Rabelais n'a-t-il pas 
l'habitude de choisir de préférence, pour placer ses 
scènes comiques, les localités qu'il connaît et qui lui 
ont laissé d'agréables souvenirs? Quant à l'indul- 
gence de Pantagruel pour Bridoye , c'est une épi- 
gramme de plus contre la magistrature , puisque 
les gens de loi qui prétendent lire et peser les pièces 
des procès, ne jugent pas autrement que lui, qui ne 
lit rien et ne s'en cache pas. 



56 III. PANTAGKUEL. — LE JUGE BKIDOYE. 

En revenant, Epistémon raconte à Pantagruel 
un cas rapporté par Valère Maxime, où le juge 
avait dû en effet être très embarrassé, et où l'on au- 
rait pu jeter aussi les dés pour connaître le coupa- 
ble. C'est au retour de ce voyage que l'on consulte 
Triboulet et que l'on se décide à partir. 

VIII. 

Pantagruel , avant de s'éloigner pour si long- 
temps, va trouver son père pour lui demander son 
autorisation. Gargantua n'est plus le géant des pre- 
miers chapitres, c'est l'élève de Ponocrates, c'est l'au- 
teur de la «concion aux vaincus», le roi sage, tout 
entier au bonheur de ses sujets. Pantagruel le 
trouve s'occupant des affaires de l'état et tenant 
en main un paquet de requêtes auxquelles il a été 
répondu et des papiers concernant des affaires déjà 
réglées. Il lui fait part de son désir d'entreprendre 
un grand voyage. Gargantua lui donne sa pleine 
approbation à cause des connaissances qu'il ne peut 
manquer d'acquérir dans cette aventureuse entre- 
prise ; il met à sa disposition tout l'argent dont il 
aura besoin, et comme il a été question du mariage 
de Panurge, Gargantua demande à son fils s'il ne 
jugera pas à propos de se marier lui-môme. 

Pantagruel répond qu'il n'y a pas encore songé, 
et que, d'ailleurs, il ne se fût jamais décidé à un acte 
si grave et si important sans l'autorisation ou plutôt 
sans l'invitation de son père. Gargantua le félicite de 
ces bons sentiments, et il s'emporte fort contre les 
mariages contractés légèrement et sans consulter 
les familles. On sait qu'en Italie, il y a peu d'an- 
nées encore, il suffisait à un jeune couple de se pré- 



LES MAltlAGES SUBREPTICES. 57 

senter devant le prêtre, et, si les deux jeunes gens 
avaient le temps de dire : Questa è la mia moglie ; 
qucsto è il mio marito, avant que le prêtre les in- 
terrompit, le mariage était valable- C'est par une 
scène de ce genre que s'ouvre le célèbre roman de 
Manzoni : les Fiancés. Il fut un temps où les cho- 
ses se passaient en France à peu près de la même 
façon. Mais cette facilité à contracter mariage fut 
restreinte dès le XVI e siècle, au moment où le con- 
cile de Trente s'occupait de la question ; le gouver- 
nement français fit en 1556 un édit , et en 1560 
une ordonnance pour déclarer ces mariages nuls et 
sans valeur. 

La pensée qui avait fait établir cette coutume est 
la même qui avait fait créer le droit d'asile dans les 
édifices religieux. Dans la société féodale, la femme, 
malgré les honneurs plus apparents que réels que 
lui accordait la chevalerie, était souvent considérée 
comme une sorte de marchandise. Le mariage était 
le plus souvent un arrangement de famille, dans 
lequel le sentiment de la mariée n'entrait pour rien. 
Les poèmes chevaleresques nous fournissent de nom- 
breux exemples de ce genre. Le but de l'église en 
autorisant ces unions conclues à la hâte et subrepti- 
cement, était d'assurer une protection à la jeune fille 
contre les abus de l'autorité paternelle, de même que 
le droit d'asile accordé à l'individu coupable d'un 
acte de violence, était une protection contre les abus 
de ces condamnations sommaires dans lesquelles il 
était fait trop bon marché des droits de la défense. 
Mais lorsque la société se régla, lorsque les mœurs 
s'adoucirent , et qu'au règne de la force succéda 
peu à peu le règne de la légalité et de la persua- 



58 III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BRIDOTE. 

sion, le droit d'asile et le droit de mariage ex abrupto, 
devinrent à leur tour des sources d'embarras et 
de difficultés. Ces deux droits étaient des correc- 
tifs apportés aux abus de la force. Du moment où 
la force n'avait plus le pouvoir d'abuser, les cor- 
rectifs n'avaient plus de raison d'être et tendaient 
à devenir abusifs à leur tour. 

C'est l'avis de Gargantua, qui condamne vive- 
ment les unions contractées sans l'assentiment de la 
famille. — On voit à chaque instant, suivant lui, 
des mauvais sujets , des scélérats , des brigands, 
s'insinuer par de belles paroles auprès des jeunes 
filles crédules et riches, et les entraîner à faire des 
mariages dont elles ne tardent pas elles-mêmes 
à se repentir. Il accuse les moines et les prêtres — 
qu'il appelle des mystes ou initiés, et des taupe- 
tiers, parce qu'ils vivent loin du jour, loin de la lu- 
mière comme des taupes, — de prêter, trop faci- 
lement et par des motifs d'intérêt, leur miuistère 
à ces unions. 

La chaleur que Gargantua met dans cette allo- 
cution, qui ne se relie qu'assez imparfaitement au 
récit, fait supposer qu'il s'agissait pour Rabelais de 
protester contre quelque mariage de ce genre qui 
venait de s'accomplir sous ses yeux. Les commen- 
tateurs ont échoué dans leurs efforts pour trouver 
l'explication de cette sortie de l'honnête géant. 

Pantagruel promet de se conformer en tout aux 
avis de son père, et celui-ci, en revanche, lui pro- 
met que, lorsqu'il reviendra de son expédition, il 
trouvera une fiancée à son gré, et un repas de no- 
ces dont il sera parlé longtemps. 



DESCRIPTION DU PANTAGKCÉLION. . 59 

IX. 

Rabelais nous apprend ensuite que Pantagruel en 
partant fit grande provision de pantagruéiion, tant 
vert que préparé. 

Qu'est-ce que le pantagruéiion? —Rabelais se dé- 
lecte à nous en faire une description animée et 
charmante. 

L'herbe pantagruéiion a racine petite , (lurette , rondelette 
finante [finissant] en pointe obtuse, blanche, à peu de fila- 
ments et ne profonde [s'enfonce] en terre plus d'une coubdée... 
De la racine procède un tige unique, ligneux, crénelé quel- 
que peu en forme de colonnes striées ; plein de fibres, es- 
quelles consiste toute la dignité [valeur] de l'herbe... La hau- 
teur est communément de cinq ou six pieds... Les feuilles a 
longues trois fois plus que larges, verdes toujours, asprettes 
comme l'orcanette. durettes, incisées autour comme une faul- 
cille, finissantes en pointe de lance macédonique et comme 
une lancette dont usent les chirurgiens. Et sont par rangs 
en égale distance esparses autour du tige en rotondité , par 
nombre en chascun ordre [rangée] ou de cinq ou de sept. Tant 
l'a chérie nature, qu'elle l'a douée en ses feuilles de ces deux 
nombres impairs, tant divins et mystérieux. L'odeur d'icelles 
est fort et peu plaisant aux nez délicats. 

Pour peu que vous ayez regardé cette plante dans 
la nature, vous l'avez déjà reconnue à cette des- 
cription aussi précise que pittoresque , entremêlée 
de comparaisons. Glanons encore quelques traits: 

La semence provient vers le chef du tige, et peu au-des- 
sous. Elle est . . . spherique, oblongue, noire, claire et comme 
tannée, durette, couverte de robe fragile, délicieuse à tous 
oiseaux canores [chanteurs] comme linottes, chardriers 
[chardonerets], alouettes, serins, tarins, et autres. 

Impossible de méconnaître le chénevis dans ces 
graines, et le chanvre dans la plante. Rabelais 
ajoute : 



60 III. PANTAGRUEL. — LE PANTAGRUÉLION. 

Et comme en plusieurs plantes sont deux sexes, masle et 
femelle, ce que voyons es lauriers, palmes, chesnes, fougères... 
et autres, aussi en cette herbe y a masle , qui ne porte fleur 
aucune, mais abonde en semence, et femelle qui foisonne en 
petites fleurs blanchastres , inutiles et ne porte semence qui 
vaille et, comme est des autres semblables, a la feuille plus 
large, moins dure que le masle, et ne croist en pareille 
hauteur. 

Rabelais avait, comme on voit, reconnu le sexe 
des plantes, au moins d'un certain nombre, mais ici, 
il intervertit les genres, comme le font encore les 
paysans. La plante qui a des fleurs et pas de fruits 
est le mâle, celle qui a des fruits et pas de fleurs 
est la femelle ; mais les savants s'y sont trompés 
encore longtemps après lui. Il termine cette des- 
cription par un de ces rapprochements poétiques où 
se complaît Bernardin de St-Pierre : 

On semé cestuy pantagruelion à la nouvelle venue des hi- 
rondelles ; on le tire de terre lorsque les cigales commencent 
à s'enrouer. 

Plus loin, il nous dira d'une manière plus con- 
tournée qu'on cueille ladite herbe, 

lorsque le chien de Icarus, par les abois qu'il fait au so- 
leil rend tout le monde troglodyte et contrainct habiter es 
caves et lieux souterrains. 

Le chien d'Icarus transporté au ciel, a formé la 
constellation de la Canicule, près de laquelle le so- 
leil se trouve aux plus chauds jours de l'été, au mo- 
ment de l'année où les hommes se font troglo- 
dytes ou habitants des cavernes. 

L'auteur nous apprend ensuite, toujours dans le 
même langage pittoresque, comment après avoir dé- 
pouillé la plante de ses feuilles et de sa semence, on 
en fait rouir les tiges en eau non courante, et com- 



VERTUS DE CETTE PLANTE. 61 

ment quelques-uns les broient pour en retirer les 
fibres. Cette préparation est préférée par ceux qui 
gagnent leur vie en marchant à reculons, — c'est-à- 
dire par les cordiers; les autres les teillent en de- 
visant dans les soirées d'hiver et en font ce que 
l'on nous raconte <du passe-temps des trois sœurs 
Parques, de l'esbattement nocturne de la noble Circé, 
de la longue excuse de Pénélope envers ses mu- 
guetz amoureux , pendant l'absence de son mari 
Ulyxes»; ils les filent et en font de la toile. 

X. 

Mais pourquoi appeler cette herbe pantagruélion ? 
car Pantagruel ne l'a pas inventée. — Ici se place 
une longue dissertation sur l'origine des noms d'une 
centaine de plantes, entremêlée d'anecdotes et de 
rapprochements curieux. — Mais si Pantagruel n'a 
pas inventé la plante, il lui a le premier fait trou- 
ver un emploi qu'elle n'avait pas jusqu'alors. Il en 
a fait l'effroi des larrons, à qui elle est plus dange- 
reuse que la teigne au lin, l'orobanche aux fau- 
cheurs , le bouleau [en faisceau] aux écoliers du 
collège de Navarre, l'oignon à la vue, l'ombre de 
l'if à ceux qui donnent dessous, l'aconit [tue-chien] 
aux chiens et aux loups, la ciguë aux oisons, le pour- 
pier aux dents et l'huile aux arbres, — parce que, 
lorsque les fibres de cette plante prennent les lar- 
rons à la gorge, elle leur bouche les conduits par 
où sortent les bons mots et entrent les bons mor- 
ceaux, plus vilainement que ne serait l'angine ou 
Pesquinancie. 

Ainsi , Pantagruel serait le premier qui aurait 
puni les voleurs du supplice de la hart. Cependant, 



62 III. PANTAGRUEL. — LE TAXTAGItUÉLION. 

comme Rabelais tient à ne pas «user de fables en 
ceste toute véritable histoire,» il fournit d'autres 
raisons à l'appui de cette dénomination. La première 
c'est que, de même que «Pantagruel est l'idée et 
exemplaire de toute joyeuse perfection», le chan- 
vre est un type de perfection parmi les plantes, et 
si l'on eût connu son mérite au temps où, suivant 
le livre des Juges (IX), les végétaux songèrent à 
se choisir un roi, le chanvre n'eût pas manqué 
d'être élu. 

Puis vient une énumération des vertus et usages 
du chanvre. Son suc exprimé tue les insectes intro- 
duits dans l'oreille, il fait cailler l'eau à la façon 
du lait ; la plante écrasée est un remède excellent 
contre les brûlures, etc., etc. Dans cette énuméra- 
tion, Rabelais a oublié deux usages du chanvre en 
dehors de ses qualités textiles. Avec ses feuilles on 
prépare le haschich qui procure une ivresse som- 
nolente fort étrange, et, avec ses graines, on fabri- 
que une huile verte que la classe inférieure mange 
parfois en Russie en place d'huile d'olive. 

Rabelais énumère ici les bienfaits des fibres du 
chanvre travaillées de différentes façons. 

Sans le chanvre , nous dit-il , — nous abrégeons — 
seraient les cuisines infâmes , les tables détestables [quand 
même elles seraient] couvertes de viandes exquises ; les 
lictz sans délices [quand même il y aurait] en abondance 
or, argent, électre, ivoire et porphyre. Sans cette plante, les 
meuniers ne porteraient le blé au moulin, les avocats 
ne porteraient leurs procès à l'audience ; sans elle com- 
ment porterait-on le plâtre à râtelier? comment tire- 
rait-on l'eau du puits? Sans elle point de papier, et que fe- 
raient les tabellions, les copistes, les secrétaires et écrivain:-'.-' 
Les titres de rente seraient perdus; le noble art d'impri- 
merie périrait. Sans elle comment sonnerait-on les cloches? 



VERTUS DE CETTE PLANTE. 63 

Les services rendus par les autres produits tex- 
tiles ne sont rien auprès de ceux qu'on tire du 
chanvre- 

Il couvre les armées contre le froid et la pluie, 
certes plus commodément que ne faisaient jadis les 
peaux ; il couvre les théâtres et les amphithéâtres 
contre la chaleur, il enceint les bois et taillis au 
plaisir des chasseurs, descend en l'eau douce ou sa- 
lée au profit des pêcheurs. Par cette plante 

sont bottes, bottines, botasses, bouzeaulx, brodequins, 
souliers, escarpins, pantoufles, savates, mises en forme et 
en usage. Par elle sont les arcs tendus, les arbalestes 
bandées. Et comme si ce fût une herbe sacrée révérée des 
Mânes et Lémures, les corps humains morts ne sont pas 
inhumés sans elle. 

Rabelais nous montre encore les meules des mou- 
lins mises en mouvement à l'aide du chanvre « à in- 
signe profit de la vie humaine » ; il nous peint les. 
navires emportés et dirigés cà l'aide des cordages et 
des voiles de chanvre, et les nations les plus éloi- 
gnées, les plus inaccessibles, venant à nous et nous 
à elles «chose que ne feroient les oiseaux, quelque 
legiereté de pennaige qu'ils ayent et quelque liberté 
de nager en l'air qui leur soit baillée par nature. » 
Grâce au chanvre, Ceylan a vu la Laponie, les Islan- 
dais verront l'Euphrate; «Boreas a veu le manoir 
de Auster : Eurus a visité Zéphyre.» 

De mode que les Intelligences célestes, les dieux, tant 
marins que terrestres, en ont esté tout effrayés, voyant par 
l'usage de cestuy benedict pantagruelion, les peuples arc- 
tiques en plein aspect des antarctiques franchir la mer 
Atlantique, passer les deux tropiques, volter sous la zone 
torride, mesurer tout le zodiacque, s'esbattre sous l'equi- 
noctial, avoir l'un et l'autre pôle en veue à fleur de leur 
horizon. 



64 III. PAVTAGKUEL. — LE PANTAGBUÉLIOK. 

Ce dut être en effet un spectacle merveilleux 
par sa nouveauté que celui du ciel étoile visible de 
l'un à l'autre pôle et en sa totalité dans l'espace de 
vingt-quatre heures. — Rabelais nous représente les 
dieux plus effrayés de ce que peut faire Pantagruel 
avec son herbe, que de ce que tentèrent autrefois les 
géants. Il entrevoit déjà l'invention des aérostats, 
qui permettront de s'élever dans l'espace et de visi- 
ter les dieux Olympiques dans leurs demeures aé- 
riennes- L'un des dieux va jusqu'à s'écrier : 

Par ses enfants (peut estre) sera inventée herbe de 
semblable énergie : moyennant laquelle pourront les hu- 
mains visiter les sources des gresles, les bondes des 
pluies et l'officine des fouldres. 

Cette partie de la prédiction de Rabelais est dé- 
jà accomplie. C'est la partie pratique. Le dieu con- 
tinue en désignant diverses constellations célestes, 
dont les noms peuvent s'appliquer à des hôtels : 

[Les hommes] pourront envahir les régions de la lu- 
mière, entre le territoire des signes célestes, et là pren- 
dre logis , les uns à l'Aigle d'or , les autres au Mouton 
[Bélier], les autres à la Couronne [Boréale], les autres à 
la Harpe [Lyre] , les autres au Lyon d'argent ; s'asseoir 
à table avec nous, et nos déesses prendre à femmes, qui 
sont les seulz moyens d'être déifiés. 

Et là-dessus les dieux se mettent à délibérer com- 
ment ils pourront refréner cette audace des hommes. 

XL 

Une fois lancé clans le pays des merveilles, Ra- 
belais ne s'arrête pas. Il va maintenant nous entre- 
tenir d'une substance qui n'a rien de commun avec 
le chanvre, il est vrai, mais dont on fait du fil et 
même de la toile. 



LE LIN INCOMBUSTIBLE. 65 

Si nous estions, dit-il, du temps de Sylla, Marius, César, et 
autres romains empereurs, ou du temps de nos antiques druy- 
des, qui faisoient brusler les corps mors de leurs parents et 
seigneurs, et voulussiez les cendres de vos femmes ou percs 
boire en infusion de quelque bon vin blanc, comme fit Arte- 
misia les cendres de Mausolus son mary, ou autrement les 
réserver entières en quelque urne et reliquaire, comment sau- 
veriez-vous icelles cendres à part, et séparées des cendres du 
bust et feu funeral ? Respondez. 

Par ma figue, vous seriez bien empescbés. Je vous en dfe- 
pcsche. Et vous dis que, prenant de ce céleste Pantagruelion 
autant qu'en faudroit pour couvrir le corps du defunct, et le- 
dit corps ayant bien à point enclous dedans, lié et cousu de 
mesme matière, jettez-le on feu , tant grand, tant ardent que 
voudrez : le feu à travers le Pantagruelion bruslera et rédi- 
gera en cendres le corps et les os. Le Pantagruelion non seu- 
lement ne sera consumé ne ards. et ne deperdra un seul atome 
des cendres bustuaires, mais sera en fin du feu extraict plus 
beau, plus blanc et plus net que ne l'y aviez jette. 

On a reconnu dans cette substance l'amianthe, 
qui est ni un chanvre, ni un végétal, bien que Pline 
l'appelle linum vivum, mais un minéral, tantôt vert, 
tantôt grisâtre ou blanc, qu'on trouve en masses 
feutrées , souples , soyeuses dans les fissures de cer- 
taines roches. Si les anciens en faisaient quelquefois 
des linceuls , comme le dit Rabelais, ils en faisaient 
surtout des mèches incombustibles ; telle était la 
mèche de la lampe qui brûlait à Athènes dans ce 
temple de Minerve Poliade, dont les charmantes Ca- 
riatides, conservées à peu près intactes, font l'admi- 
ration des artistes. L'amianthe était autrefois d'une 
cherté excessive, elle est aujourd'hui très commune; 
on en trouve dans les Hautes-Alpes, dans les Pyré- 
nées, en Ecosse, etc., mais la plus soyeuse est celle 
de la Tarantaise, en Savoie. L'art de filer l'amian- 
the, perdu pendant des siècles, a été retrouvé de 
n 5 



66 III. PANTAGRUEL. — LE PANTAGBUÉLION. 

nos jours en Italie, et l'on fait avec cette substance 
du papier et de la dentelle incombustibles. Cette in- 
combustibilité n'est pas absolue cependant. L'amian- 
the jetée au feu perd chaque fois un peu de son 
poids, et exposée à la flamme du chalumeau, elle se 
transforme en un verre noirâtre. 

Rabelais attribue aussi, d'après Vitruve, l'incom- 
bustibilité au bois de mélèze; cependant il con- 
vient que, entouré d'autres bois qui brûlent, le mé- 
lèze finit par s'évaporer en fumée, comme la pierre «à 
chaux. 

L'amianthe, le mélèze, le chanvre ne sont pas les 
seules substances, dont Rabelais nous vante les pro- 
priétés merveilleuses, quelques-unes d'après ses ob- 
servations, la plupart d'après les anciens. Cependant, 
pour celles-ci, il emploie des tournures quelque peu 
ironiques, qui avertissent le lecteur de n'en croire que 
ce qui lui plaira. 

Sa dissertation sur l'origine des noms d'un certain 
nombre de plantes, est la première qui ait été écrite, 
si l'on en croit le botaniste De Candolle. 1 

XII. 
A la fin de ce chapitre Rabelais entre dans une 
sorte de fureur poétique. Ainsi donc, s'écrie-t-il , 

Indes, cessez, Arabes, Sabiens, 

Tant collauder [louer] vos myrrhe, encens, ébène; 

Venez icy recognoistre nos biens, 

Et emportez de notre herbe la grene, 

Puis, si chez vous peut croistre en bonne estrene [chance], 

Grâces rendez es cieulx un million : 

Et affermez de France heureux le règne [royaume], 

Onquel provient Pantagruelion. 

1 Tlicoric élémentaire de la botanique, 1813, in 8°, 2 v., note. 



I'ANPRGE VEUT-IL SE MARIEIt? 07 

Ce qui enthousiasme Rabelais pour le chanvre, 
c'est d'abord son aspect un peu étrange, sa sexua- 
lité marquée, puis les usages variés auxquels on 
l'applique dans la vie domestique, mais c'est surtout 
les services qu'on en tire dans la mécanique et la na- 
vigation pour la diminution du travail d'un côté, et 
de l'autre pour le rapprochement des peuples éloignés. 
Le chanvre, pour lui. représente avant tout l'activité 
industrieuse, c'est la matière qui atteste le plus 
complètement la puissance de l'homme, qui lui per- 
met le mieux d'agir sur la nature. Le pantagruélion 
rapproche les peuples les plus éloignés, le panta- 
gruélion permettra peut-être de s'élever dans l'es- 
pace céleste, de découvrir la cause cachée des phéno- 
mènes qui nous étonnent. Prendre une provision de 
pantagruélion, c'est se munir de courage et d'au- 
dace dans le long et aventureux voyage que l'on va 
entreprendre à la recherche des moyens de décou- 
vrir la vérité. 

XIII. 

Arrêtons nous ici un moment et jetons les yeux 
sur les faits qui viennent de se dérouler devant 
nous. Ce simple spectacle a son attrait et tous les 
commentateurs s'en sont contentés ; mais il y a ici 
plus qu'un spectacle, il y a une idée. Sous l'apparence 
d'une question de morale joyeuse, c'est un problème 
philosophique qui s'agite. 

Panurge parle sans cesse de son mariage. Il de- 
mande à tous les échos s'il doit se marier ou non. 
Mais en réalité est-ce bien la question du mariage 
en lui-même qui l'occupe V Si telle était en effet sa 
préoccupation, poserait-il la question comme il la 
ii 5* 



68 III. PANTAGRUEL. — LE PROBLÈME A RÉSOUDRE. 

pose? Non, évidemment. Au lieu de demander: Si 
je me marie , ma femme me trorapera-t-elle ? Il de- 
manderait si le mariage en soi est chose bonne ou 
non. 

A la question ainsi posée, il y a trois solutions, 
entre lesquelles il aurait à choisir. 

Première solution. Le monde est mauvais, il est 
mal organisé; quoi qu'on fasse, il n'en sortira ja- 
mais rien de bon. On doit désirer qu'il périsse au 
plus vite pour faire place à un monde meilleur, et 
le moyen, c'est de renoncer au mariage et à l'a- 
mour et de laisser la race humaine s'anéantir. C'est 
la solution de Schopenhauer. 

La seconde solution est moins radicale, mais elle 
n'a guère plus de chance d'être acceptée. Toute 
femme trompe , toute paternité est douteuse ; le 
père de famille n'est jamais sûr que ses enfants 
sont à lui, et il n'y a aucune chance que la situa- 
tion vienne à changer. Le mieux donc est de re- 
noncer au mariage, tout en perpétuant l'espèce, et 
de vivre à la façon des animaux, parmi lesquels les 
fils ne connaissent pas leur père. C'est, à certains 
égards , mais à certain égards seulement, la solu- 
tion de Platon. 

La troisième, c'est d'accepter le monde comme il 
est et de tâcher de se choisir une compagne telle 
que le mariage soit un lien entre deux âmes aussi 
bien qu'entre deux existences, et offre par consé- 
quent toutes les chances de sécurité et de bonheur 
— sauf, bien entendu, les cas fortuits que l'on ne 
peut ni prévoir ni éviter. 

Dans la discussion, dans les épreuves auxquelles 
nous venons d'assister, personne n'a songé à propo- 



PANURGE VECT-IL SE MARIEE? 69 

ser ni la première, ni la secondé solution. La troi- 
sième a été proposée par le théologien et le méde- 
cin, mais Panurge l'a rejetée avec dédain. 

C'est qu'en effet le problème n'est pas là pour 
lui. Ce n'est pas une solution pratique qu'il re- 
cherche ; il ne tient nullement à se marier, bien 
qu'il en parle sans cesse. S'il y songeait sérieuse- 
ment, nous verrions apparaître quelques figures de 
femmes de caractères opposés , et c'est entre elles 
que le débat aurait lieu. La question de Panurge 
est toute théorique, le mariage n'en est que le pré- 
texte, et elle se poserait tout aussi bien à propos 
de toute autre chose. Il ne s'agit pas de décider si 
Panurge doit se marier. Il s'agit de savoir d'avance, 
si, dans le cas où il se marierait, il serait trompé 
par sa femme, non par telle ou telle femme en 
particulier, mais par la femme quelconque qu'il épou- 
serait, abstraction faite du caractère et des antécé- 
dents de la dame, abstraction faite du caractère et 
des antécédents du mari. 

La question ici est tout à fait générale. Elle se 
réduit à ceci : Peut-on connaître l'avenir d'avance ? 
Le monde est-il organisé de manière à ce que l'on 
puisse prévoir ce qui sera? Y-at-il dans la nature 
des lois constantes, absolues, dont on puisse consta- 
ter l'application ? Si ces lois existent, l'homme peut- 
il les connaître ? Doit -il chercher à les connaître ? 
Comment y parviendra-t-il ? De quels moyens pour- 
ra-t-il s'aider ? Quels obstacles rencontrera-t-il sur 
la route ? En un mot , quelle est la destinée de 
l'homme sur la terre ? 

C'est cette enquête que nous avons commencée et 
qui va se poursuivre jusqu'au bout du livre. Dans 



70 III. PANTAGRUEL. — LE PROBLÈME A RÉSOUDRE. 

la discussion qui précède — et il en sera de même 
jusqu'à la fin — Panurge parle beaucoup, il a l'air 
de divaguer quelquefois , mais Pantagruel est là, 
qui, en quelques mots, le ramène à la question. Pan- 
tagruel parle peu, il se tient à l'écart, mais en réa- 
lité, c'est lui qui dirige l'enquête et l'empêche de 
dévier. Elle semble parfois capricieuse dans ses 
détails, mais c'est un artifice de l'auteur, et si on 
l'examine de près, on reconnaît qu'elle ne va jamais 
à l'aventure. 

XIV. 

Elle s'adresse d'abord aux êtres inanimés.— Y a-t-il 
ou n'y a-t-il pas dans les choses qui nous entourent 
une puissance secrète qui dirige ce qui nous sem- 
ble une combinaison du hasard? Y a-t-il dans les 
sorts, les dés, les cloches, quelque force cachée qui 
agisse d'après des lois ? N'y a-t-il pas, par le monde, 
quelques puissances invisibles qui disposent pour 
nous les choses fortuites d'une certaine façon plu- 
tôt que d'une autre ? Y a-t-il une raison pour que 
nos yeux tombent sur ce vers, que nos mains amènent 
ces chiffres, que nos oreilles soient impressionnées 
de telle ou telle manière par les sons qui viennent les 
frapper, en dehors de leur volonté et de toute pré- 
vision ? L'antiquité l'a cru, et les classes peu ins - 
truites de tous les pays le croient encore. — Cher- 
chons d'abord dans cette direction , se dit Panta- 
gruel. — Pas de réponse satisfaisante. 

Adressons-nous maintenant aux songes. Quel est 
le caractère, quelle est la cause de ces singulières 
explorations que fait notre esprit dans un domaine, 
réel ou imaginaire, qui existe complètement pour nous 



CLÉ DÉS TROIS DERNIERS LIVRES. 71 

pendant un temps plus ou moins prolongé, pour dis- 
paraître ensuite ? Les rêves ne seraient-ils pas une 
excursion effectuée par notre âme dans le monde 
invisible et mystérieux d'où elle est sortie ? 

Les êtres inanimés ne nous ayant rien répondu 
de satisfaisant, interrogeons les êtres animés. Il 
y a des gens qui ont la prétention ou la réputation 
d'être en rapport avec ce monde invisible, adres- 
sons-nous à eux. Consultons d'abord une de ces 
sibylles qu'on a tenues longtemps en grande consi- 
dération.— La sibylle ne nous a rien appris ? Voyons 
ailleurs. La croyance populaire attribue aux êtres 
qui sont privés d'un sens physique une compensa- 
tion sur le monde intellectuel. Consultons un muet. 
— Le muet n'a rien pu nous dire ? interrogeons un 
mourant. Peut-être saura- 1- il quelque chose? Peut- 
être au moment de quitter la vie entre-t-on d'avance 
en communication avec le monde où l'on va pénétrer ? 
Le cygne voit le ciel à son heure dernière. 

Le mourant n'en sait pas plus que les autres ; tout 
ce qu'il veut, c'est qu'on éloigne de son lit de mort des 
moines de toutes les couleurs qui l'empêchent de se 
recueillir. 

La science sera plus habile peut-être ? L'astrolo- 
gie a la prétention de tout prévoir. Adressons-nous 
à elle. Hélas, l'astrologie est une science vaine qui 
ne nous apprend rien. Consultons la science positive : 
la science divine et la science humaine. Voici un 
théologien , il parle bien, mais il ne résout pas la 
question. Le médecin parle mieux; c'est le plus 
raisonnable et le plus sage personnage que nous 
ayons encore rencontré. Il parle au nom de l'obser- 
vation, au nom de l'expérience, mais il n'a que des 



72 III. PANTAGRUEL. — LE PROBLÈME A RÉSOUDRE. 

probabilités à nous offrir. Il faut une réponse posi - 
tive. On interroge un philosophe pyrrhonien, qui 
fait profession de douter de tout, — il ne répond pas, 
— et enfin un fou de cour, c'est-à-dire un homme 
réduit à l'instinct ; l'instinct est muet comme la rai- 
son et comme la science. 

La liste de ceux que l'on peut consulter est épui- 
sée, la tradition a dit tout ce qu'elle sait, il faut 
chercher ailleurs ; on s'adressera à l'oracle de la 
Dive Bouteille. 

Rabelais a-t-il résolu cette question philosophi- 
que dont nous allons chercher la solution à travers 
les épisodes d'un voyage fantastique ? Evidemment 
non. Il avait pour cela deux raisons, une question 
d'art d'abord: La discussion aurait demandé de 
longs et sérieux développements et il tenait avant 
tout à amuser son lecteur — puis une question de 
prudence. Il était brave jusqu'au feu exclusivement, 
il a soin de nous le répéter, et s'il eût entrepris de 
résoudre la question dans le sens vers lequel nous 
le voyons se diriger, il serait allé jusqu'au feu inclu- 
sivement, non comme calviniste — il tourne le dos 
à Calvin — mais comme libre penseur. 

Nous allons donc poursuivre notre recherche de 
la destinée de l'homme dans des milieux nouveaux. 
La préoccupation de Panurge, qui est un cas parti- 
culier du problème, va de plus en plus s'effacer et 
s'éliminer; le problème fondamental va se trouver 
de plus en plus en relief; il continuera toutefois à 
être caché sous des voiles assez lourds, pour qu'il 
soit nécessaire de les soulever de temps en temps 
afin de permettre à l'idée de rayonner. 



l'histoire véritable. 73 

XV. 

Le quatrième livre contient la première partie du 
voyage de Pantagruel et de ses compagnons à l'o- 
racle de la Dive Bouteille- 

Rabelais invente rarement ses cadres, si tant est 
qu'il en ait inventé un seul. Il s'appuie généralement 
sur un récit connu, il le développe, il le modifie, il 
le transforme et c'est là son triomphe. Les rela- 
tions de voyages aux terres inconnues s'étaient sin- 
gulièrement multipliées avant lui et de son temps. 
Les découvertes des Portugais, de Christophe Colomb, 
de Magellan se succédaient depuis un demi-siècle 
avec une rapidité de nature à frapper singulière- 
ment les imaginations. Ce n'est pas à ces relations 
cependant, c'est à la littérature fictive et légendaire 
que Rabelais a emprunté quelques-uns des incidents 
de son voyage à travers les idées et les institutions. 

Au premier rang de ces sources d'inspiration, il 
faut placer YHistoire véritable de Lucien. Nous 
avons déjà parlé de ce livre , mais il ne sera pas 
hors de propos d'en présenter ici une rapide analyse. 

XVI. 

Lucien a pour but de se moquer des voyageurs 
qui abusent du proverbe : A beau mentir qui vient 
de loin. Quant à lui, il nous racontera «des faits qu'il 
n'a pas vus, des aventures qui ne lui sont pas arri- 
vées, et qu'il ne tient de personne.» Le lecteur 
est prié de ne pas croire un mot de tout ce qu'on 
va lui débiter. 

Il voyage d'abord dans un pays où le vin coule à 
flots dans les fleuves et rivières. Les poissons qui na- 



74 III. PANTAGRUEL. — LES VOYAGES MERVEILLEUX. 

gent dans ces eaux sont vineux et enivrent; les fem- 
mes sont des vignes et malheur a qui s'unit à elles ! 
il prend racine et se change en arbrisseau parlant. 

Un vent violent enveloppe les voyageurs et les 
emporte à travers les airs dans le pays des hippo- 
gypes, où les vautours servent de chevaux. Ce pays 
n'est autre que la Lune. 11 a pour roi le berger En- 
dymion, qui a été enlevé là autrefois de la terre par 
un tourbillon. Les habitants de la Lune sont en ce 
moment en guerre avec les habitants du Soleil et 
des Constellations. Les Héliotes, ou Soleiliens, sont 
commandés par Phaéton. Lucien nous peint la ren- 
contre des deux armées, composées de monstres gi- 
gantesques, où s'allient d'une façon comique les mem- 
bres de divers animaux ; chevaux, vautours, centau- 
res des nuages ; la bataille se livre sur une grande 
toile qu'une araignée gigantesque a tissée entre la 
Lune et le Soleil. Les Lunariens sont vaincus et 
l'auteur est fait prisonnier ; il revient dans la 
Lune après la paix, et s'amuse à nous décrire les 
mœurs des habitants, qui ne vivent que de fumée, 
comme les ambitieux. 

En revenant, Lucien et ses compagnons passent 
par la ville de Lichnopolis ou des Lampes, dont Ra- 
belais s'est souvenu dans son cinquième livre, puis 
ils redescendent sur la mer, et leur navire est avalé 
par une baleine ; ils vivent quelque temps dans 
l'intérieur de l'animal, comme nous l'avons vu, mais 
ils s'ennuient de cette habitation, et pour en sor- 
tir, ils mettent le feu à l'énorme cétacé ; le monstre 
expire dans les convulsions, et ils s'échappent par la 
bouche, qu'ils ont eu la précaution de maintenir ou- 
verte. Eq sortant de là, ils sont témoins d'une ba- 



l'histoire véritable. 75 

taille entre des îles flottantes , montées par des 
géants, qui les gouvernent comme des navires. Ils 
voyagent ensuite sur une mer de lait et descendent 
dans une île dont les ruisseaux sont également de 
lait et dont les raisins donnent du lait au lieu de 
vin. 

Non loin de là est l'île des Bienheureux. Un 
printemps perpétuel y règne, il croît sur les arbres 
des coupes qui se remplissent de vin dès qu'on les 
a cueillies, etc. On se trouve là avec les poètes et 
les philosophes de l'antiquité et les héros qu'ils ont 
chantés. Ulysse regrette Calypso, et il charge l'au- 
teur de lui porter une lettre, dans laquelle il an- 
nonce qu'il s'échappera pour aller la rejoindre si- 
tôt qu'il en trouvera l'occasion. 

En quittant l'île des Heureux, l'auteur passe en 
face des îles où sont tourmentés les coupables, mais 
il ne les visite pas. Il reconnaît dans l'une le lieu où 
sont punis ceux qui ont raconté des choses qui ne sont 
jamais arrivées et qu'ils ont données pour vraies, 
Hérodote, par exemple, Ctésias et nombre d'autres. 
«Quant à moi, ajoute Lucien, je suis bien sûr de 
ne jamais aller là.» 

Les voyageurs s'arrêtent ensuite à l'île des Son- 
ges , puis à celle de Calypso. La nymphe fond en 
larmes en recevant la lettre d'Ulysse. Après avoir 
échappé à des pirates étranges qui les attaquent, les 
voyageurs rencontrent un nid d'alcyon gigantesque ; 
plus loin l'oie sculptée sur leur poupe s'anime; il 
repousse des cheveux sur la tête du pilote, les mats 
se chargent de bourgeons, de fleurs et de fruits. 
C'est le pays de la résurrection universelle. 

Plus loiu une forêt de grands arbres dont les 



76 III. PANTAGRUEL. — LES VOYAGES MERVEILLEUX. 

pieds flottent dans l'eau , leur ferme le passage. Ils 
sont obligés de hisser leur navire par dessus cette 
forêt; mais ils n'évitent ce danger que pour en 
courir un autre. Ils arrivent sur le bord d'un gouf- 
fre où les eaux sont coupées à pic; heureusement 
il y a un pont aquatique au dessus de l'abîme, 
ils en profitent , et parviennent à franchir l'ob- 
stacle. 

Ils rencontrent ensuite le pays des Bucéphales ; 
ils passent dans une contrée où les hommes devien- 
nent bateaux en se couchant sur le dos, puis dans une 
autre où une foule de femmes charmantes leur font 
accueil et les emmènent chez elles ; mais ces femmes 
ont des pieds d'âne et dévorent les voyageurs impru- 
dents; heureusement l'auteur s'en aperçoit à temps, 
il avertit ses compagnons , et pas un ne tombe 
dans le piège. Cette aventure termine le second 
livre. 

L'auteur en promet un troisième. Mais il est peu 
probable qu'il l'ait jamais écrit. Une plaisanterie de 
ce genre ne pourrait être prolongée indéfiniment, car 
nous avons affaire ici à une plaisanterie pure et sans 
arrière-pensée; il n'y a pas d'idée mystérieuse ou 
allégorique à chercher sous cette succession de faits 
impossibles. L'auteur, qui marchait au hasard et 
sans se diriger vers un but déterminé, a pu s'ar- 
rêter où il l'a jugé à propos. 

XVII. 

Il n'en est pas de même de St Brandan ou Bran- 
daines. Celui-ci avait un but. Lucien avait rencontré 
par hasard en son chemin l'île des Heureux. St 
Brandaines part tout exprès pour la chercher. Cette 



l'île des heureux. 77 

île était depuis longtemps fameuse, sous des noms 
différents à la vérité. Les Argonautes la rencon- 
trèrent en revenant de leur expédition, si nous en 
croyons le Pseudo- Orphée, auteur d'une Argonau- 
tiqne qui remonte au second ou au premier siècle 
avant J.-C. 

Le Pseudo-Orphée fait suivre un assez singulier 
chemin aux Argonautes, une fois maîtres de la Toi- 
son d'or, pour revenir dans leur pays. Au lieu de se 
diriger au sud-ouest vers la mer Egée , ils navi- 
guent au nord-ouest et après avoir traversé plu- 
sieurs détroits , ils arrivent dans la mer Hyperbo- 
réenne, appelée aussi mer Paresseuse. 

Lorsqu'approcha la sixième aurore, apportant la lumière 
aux hommes , nous arrivâmes auprès d'une opulente nation, 
les Macrobiens, qui vivent de longues années ; leur existence 
est de douze mille mois sans souffrance ; quand approche le 
dernier mois, la mort leur vient dans un doux sommeil. Ils 
ne sout jamais inquiets de leur nourriture ou des choses dont 
s'occupent les hommes ; ils se nourissent d'herbes emmiellées, 
qu'ils trouvent au milieu des pâturages; ils ont pour boisson 
divine une rosée, délicieuse comme l'ambroisie ; c'est ainsi 
qu'ils vivent dans une jeunesse éternelle et florissante. Une 
charmante sérénité brille toujours dans les yeux des fils comme 
des pères, leur esprit est calme et tranquille pour faire les cho- 
ses justes et dire des paroles prudentes. C'est ainsi que nous 
traversâmes ce rivage au milieu d'un grand nombre d'hommes. 

L'île des Macrobiens est l'île de la longue vie. 
Ptabelais nous conduira bien tôt à l'île des Macréons 
où les êtres supérieurs passent les dernières années 
de leur longue existence. 

Ni YArgonautique grecque d'Apollonius de Rhodes, 
ni V Argonautiquc latine de Valerius Flaccus, posté- 
rieures à la précédente, ne font mention de cette 
île des Macrobiens. Mais le moyen-âge s'en préoc- 



78 III. PANTAGRUEL. — LES VOYAGES MERVEILLEUX. 

cupe singulièrement et maint voyage est entrepris 
pour découvrir cette terre, que l'on confond avec le 
paradis terrestre. Les uns la cherchent en Asie, dans 
l'Arménie, où l'on prétendait que les débris de l'ar- 
che de Noé avaient été conservés — à Ceylan,où l'on 
avait vu l'empreinte du pied d'Adam; d'autres espé- 
raient la trouver en Afrique, dans le pays du fabu- 
leux prêtre Jean. Le poème allemand consacré aux 
exploits d'Alexandre-le-Grand fait voyager le héros 
macédonien jusqu'au pied de la grande muraille qui 
enceint le paradis terrestre, mais il ne peut s'en 
faire ouvrir la porte. V Alexandriade française se 
contente de faire voyager Alexandre jusqu'aux colon- 
nes d'Hercule par de vastes et mystérieux déserts, 
semés de prodiges, où il rencontre entre autres Lu- 
cifer enchaîné à l'entrée d'un vallon, la fontaine de 
Résurrection qui rend une fois par an la vie à un 
être animé, la fontaine de Jouvence qui rend la jeu- 
nesse aux vieillards, la fontaine d'Immortalité où 
Alexandre est joué par un de ses soldats, — mais il 
n'est pas question du paradis terrestre. 

Le paradis terrestre, au contraire, est le but du 
voyage des trois moines grecs, Théophile, Sergius et 
Hyginus, qui marchent à l'Orient dans l'espoir d'ar- 
river à l'endroit où le ciel se joint à la terre; car c'é- 
tait là, pensaient-ils, que devait être le berceau du 
genre humain. Ils voyagent longtemps à travers 
des déserts tristes et sans verdure. Un cerf, puis une 
colombe leur servent de guide jusqu'à la colonne 
élevée par Alexandre pour marquer la limite de 
ses exploits. Ils côtoient ensuite un grand lac de 
soufre, où nagent des serpents et au-dessus duquel 
émergent des figuiers remplis d'oiseaux à voix hu- 



l'Ile des heubsux. 79 

maine, qui crient : Pitié! Pitié! tandis qu'une au- 
tre voix qui les domine annonce que c'est là le lieu 
des châtiments. Une contrée délicieuse vient ensuite, 
toute parfumée, toute couverte de fleurs, parcou- 
rue par des ruisseaux de lait, et ornée d'églises aux 
colonnes de cristal. Ils finissent par arriver à la 
grotte d'un ermite, St Macaire Romain. Il était venu 
aussi pour visiter le Paradis terrestre, mais il a été 
arrêté par l'épée du chérubin commis à la garde du 
jardin de délices. Depuis cent ans il attend dans 
cette grotte le jour où l'on daignera lui ouvrir la 
porte. Les trois moines, voyant l'inutilité de leur en- 
treprise, se décident à retourner dans leur couvent. 
St Macaire Romain figure dans les fresques du 
Campo Santo de Pise, et Rabelais le nommera plus 
tard. 

Les trois moines supposaient le paradis terrestre 
à l'Orient, mais la plupart des chercheurs espé- 
raient le trouver à l'Occident, dans la direction des 
îles Fortunées, de l'Atlantide de Platon. Colomb lui- 
même espérait bien le rencontrer, et quand il ex- 
plora le pays, qui, de son nom, s'appelle aujourd'hui 
la Colombie, il crut, en voyant l'Orénoque, avoir af- 
faire à l'un des fleuves qui coulaient de l'Eden. 
Peu à peu cependant ce paradis terrestre se trans- 
forma dans les imaginations, sans cesser d'être une 
contrée mystérieuse. Ce fut le pays de l'or, l'Eldo- 
rado toujours cherché, toujours introuvable, où Vol- 
taire fait voyager son Candide '. 

Le voyage de St Brandaines au paradis terrestre, 
ou à la terre de Promission, est une véritable Odys- 
sée monacale, et Dante s'en est inspiré aussi bien 

1 Candide, ch. XVII. 



80 III. PANTAGRUEL. — LES VOYAGES MERVEILLEUX. 

que Rabelais. Il existe de nombreuses versions de ce 
voyage. La plus complète est celle dont M. Achille 
Jubinal a publié en 183G une triple rédaction : en 
latin du XI e siècle, en dialecte normand de la fin du 
XII e , et en vers du XIII e . Labitte, Ozanam, Ferdi- 
nand Denis, M. Renan ont analysé ce candide récit 1 . 

XIX. 

Vers le milieu du VI e siècle un moine nommé 
Barontus revenant de courir la mer, demanda l'hos- 
pitalité dans un couvent d'Irlande. Le supérieur, St 
Brandaines, l'engagea à réjouir les frères par le ré- 
cit des merveilles de Dieu qu'il avait vues dans la 
grande mer. Barontus raconta alors que, dans ses 
voyages, il avait abordé à une île enchantée , la 
terre de Promission, où les hommes vivraient encore 
si le premier d'entre eux n'avait péché. Ses vête- 
ments restaient encore tout imprégnés du parfum de 
cette terre merveilleuse. 

Ce récit enflamme l'imagination de Brandaines, qui 
forme le projet d'aller voir aussi ce pays, en com- 
pagnie de quatorze moines qu'il choisit. On com- 
mence par jeûner quarante jours, puis on part sur 
une barque du cuir, sans autre provision qu'une ou- 
tre de beurre pour graisser les peaux, et l'on s'a- 
bandonne au vent. Chacune des étapes du voyage 
est marquée par une merveille. Dans une de ces îles, 
les voyageurs sont reçus par un grand chien qui 
leur sert de guide ; ils trouvent des vivres à sou- 
hait, — mais ils n'aperçoivent pas une figure hu- 
maine. Ils rencontrent dans une autre île une popu- 
lation de brebis blanches, grandes comme des va- 
1 Voir ces noms à la liste des Auteurs cités. 



VOVACKS DTE ST r.RANDAN. 81 

ches, qui se gouvernent elles-mêmes d'après leurs 
propres lois. L'une d'elles suit volontairement les 
voyageurs avec son agneau et se laisse mettre à 
mort pour leur servir de nourriture. Ils arrivent 
plus loin sur une terre dépourvue de toute végé- 
tation. Au moment où ils s'installent pour faire la 
cuisine, la terre se met en mouvement : ils sont sur 
le dos du poisson Jasconius. Puis apparaissent succes- 
sivement le Paradis des Oiseaux , sur lequel nous 
aurons à revenir plus tard, et l'île Délicieuse, habi- 
tée par des moines, qui offre l'idéal de la vie monasti- 
que. Là, les religieux n'ont aucun soin à prendre. Quand 
l'heure vient d'allumer les lampes, une lumière ap- 
paraît à une fenêtre, et les lampes s'allument d'elles- 
mêmes; on n'a jamais besoin d'y mettre de l'huile. 
On n'a pas besoin non plus de préparer ni d'appor- 
ter les vivres; ils viennent se placer devant chacun 
des moines sans que jamais il soit nécessaire de par- 
ler. Un silence absolu règne dans toute l'île; on 
n'y ressent ni froid ni chaud, ni maladie du corps, 
ni tristesse de l'âme. Dans une autre île, les voya- 
geurs sont reçus par un ermite, qui vit là depuis soi- 
xante-dix ans sous la protection de St Patrice, sans 
autre nourriture que l'eau d'une fontaine. 

Un jour on aborde à une terre où l'on entend un 
grand bruit de marteaux, de soufflets, de flammes; 
des ouvriers noirs se précipitent sur les voyageurs 
avec des tenailles, et des métaux en fusion qu'on veut 
jeter sur eux ; ils font le signe de la croix et sont 
préservés. Cette terre est une de celles qui mar- 
quent les limites de Penfer. En s'éloignant, ils la 
voient flamboyer comme un immense bûcher. 

A peu de distance de là, ils aperçoivent un homme 
ii 6 



82 III. PANTAGRUEL. — LES VOYAGES MERVEILLEUX. 

assis sur un rocher, avec un sac et deux fourches 
fières [de fer] à ses pieds, flottant comme un navire 
ballotté par le vent. C'est Judas. Il brûle nuit et 
jour comme une masse de plomb dans une chaudière, 
mais ses souffrances sont suspendues chaque diman- 
che , et pendant tout le temps qui s'écoule entre 
Noël et l'Epiphanie, entre Pâques et la Pentecôte. Le 
passage de St Brandaines prolonge d'un jour cette 
suspension de souffrances. 

Le vent pousse une seconde fois les voyageurs au 
Paradis des Oiseaux, et là ils retrouvent le poisson 
Jasconius, qui les porte à la Terre de Promission. 
Des ténèbres épaisses enveloppent cette terre et la 
cachent aux yeux, mais lorsqu'on les a dépassées, on 
voit apparaître une grande lumière et une île char- 
mante, toute couverte d'arbres chargés de fruits, 
de buissons chargés de fleurs. Le soleil ne s'y cou- 
che jamais. Les voyageurs se promènent quarante 
jours sur cette terre enchantée sans en découvrir 
la limite. Ils sont à la fin arrêtés par un fleuve 
qu'ils ne peuvent traverser et qui semble faire le 
tour de l'île. Un beau jeune homme leur apparaît : 
«Prenez des fruits et des pierres précieuses,» leur 
dit-il, puis retournez dans votre pays. Cette île 
reste en ce moment inconnue au monde, mais elle 
se manifestera à tous « lorsque les Chrétiens seront 
exposés aux persécutions prédites par l'Evangile. > 
Ainsi congédiés, les navigateurs se rembarquent et 
reviennent, heureusement à leur couvent. Ils avaient 
mis sept années à parfaire ce voyage, ' 

1 La légende latine de St Brandaines , etc. Voir auteurs 
cités, p. XI. 



l'île de st bbàndan. 83 

XX. 

L'île de St Brandan figure sur la plupart des car- 
tes du XVI e siècle et même sur des cartes postérieu- 
res. Sur la grande mappemonde plane de Mercator, 
l 569, elle est placée h peu près à égale distance de 
l'Irlande et de l'embouchure du St-Laurent, sur une 
ligue qui unit les deux pays. La carte de la naviga- 
tion espagnole, 1573, la met beaucoup plus au sud, 
un peu plus au nord que les Açores, et assez près 
du continent américain l . Dans le partage fait par 
le pape xVlexandre VI, en 1493, entre les Portugais et 
les Espagnols, elle est mentionnée entre les terres 
découvertes ou à découvrir, et enfin à une époque 
toute moderne, en 1721, un navire partit de l'Es- 
pagne dans le but de chercher cette île mystérieuse. 
Washington Irving a donné place à cette légende 
dans les Contes de VAlhambra. 2 

Au moyen âge tout le monde en parle : les géo- 
graphes, les historiens, les poètes surtout; les prédi- 
cateurs y trouvent des sujets constants d'allusions 
et de descriptions. Rabelais en a eu évidemment 
connaissance, et il est impossible de ne pas reconnaî- 
tre dans le récit que nous allons lire de nombreu- 
ses réminiscences de VHistoire véritable et de la 
Légende de St Brandaines. 

1 Oa trouve des réductions de ces cartes dans la Géogra- 
phie du moycn-ûfje par J. Lelewel. Tome I, atlas. - 2 Alharn- 
bru ; Legends of the conquest of Spain. in 8°. Baudry. 



n 6* 



CHAPITRE XII. 

LIVRE IV. - PANTAGRUEL. 

VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 
I. I.a société. 



SOMMAIRE, i. — 1. Le livre IV et ses trois prologues. _ 2. Départ de 
la Uottille. — 3. Médamothi ou l'île des caméléons. — 4. Lettre 
de Gargantua. La poste aux pigeons. —5. Le concile des lanternes. 

ii. les moutons de dindenault. — 6. Teofilo Folengo et VOrlan- 
dino. - 7. La Macaronée. — 8. Cingar et les marchands tyroliens. — 
9. Panurge et Dindenault. — 10. Les moutons noyés ou l'imita- 
tion. — 11. La Fontaine et Rabelais. 

m. — 12. Ennasin ou l'île du faux bel esprit. — 13. Chéli ou 
l'île des complimenteurs. 

iv. la chicane. — 14. L'île de Procuration ou des Chicanous. — 
15. Les noces de Basché. — 16. Villon et le cordelier. — 17. Suite 
des noces de Basché. — 18. Aristophane et Rabelais. — 19. Les 
Chicanous battus et contents. 

v. — 20. La mort du géant Bringuenarilles. 

I. 

Le quatrième livre est précédé de deux prolo- 
gues et d'une Epître dédicatoire au cardinal Odct 
de Châtillon, catholique encore à ce moment, mais 
qui bientôt après devait passer au protestantisme. 

Le premier prologue fut placé en tête des onze 
premiers chapitres du IV e livre — le livre en contient 
58 — publiés quatre ans avant les autres, probable- 
ment pour sonder les dispositions de la cour de 
Henri II, bien moins tolérante que celle de son pré- 
décesseur. Ce prologue a pour but de remercier des 



LES PROLOGUES 85 

seigneurs qui ont envoyé à Rabelais, sans se nom- 
mer, un flacon d'argent en forme de bréviaire, comme 
nous l'avons déjà dit. Le livre-flacon était superbe- 
ment relié, orné de beaux fermoirs, et historié sur 
la couverture de crocs et de pies. Rabelais suppose 
que par là on veut l'engager à « croquer la pie, » 
c'est-à-dire à boire à longs traits, et il répond qu'il 
n'y manquera pas. 

Cette expression « croquer la pie » n'a évidemment 
aucun rapport avec l'oiseau de ce nom. Pie, dans 
ce cas, a la même racine que plot, la boisson, le 
vin, c'est le verbe my«, «tew en grec, le verbe n'm 
(pion) en russe, qui signifient également : je bois. 
L'argot parisien moderne possède une locution ana- 
logue, mais où la métaphore est tirée seulement de 
la couleur du liquide. « Boire un verre d'absinthe > 
se dit en langue verte : étrangler un perroquet — 
«allusion, dit le Dictionnaire de V argot parisien, à la 
couleur verte du liquide qui teinte le verre dont la 
main du buveur étrangle le cou. » 

Rabelais explique la locution qu'il emploie, mais 
qu'il n'invente pas, car d'autres s'en sont servis 
avant lui. A l'en croire, elle remonte à une bataille 
entre deux armées de pies et de geais, qui se se- 
raient rencontrées près de Saint- Aubin- du-Cormicr 
quelques jours avant la célèbre bataille qui fut livrée 
sur ce point entre les Bretons et les Français en 
1488. Plusieurs écrivains et conteurs, — M n,c de Sé- 
vigné elle-même, — font en effet mention de ba- 
tailles de ce genre ; mais M mo de Sévigné en répé- 
tant ce qu'on lui a raconté, déclare qu'elle n'en 
croit rien. Quoi qu'il en soit, voici le récit de Ra- 
belais, que nous abrégeons notablement. L'auteur 



86 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

écrit gay, pour geai. Cette prononciation s'est con- 
servée en Basse-Normandie. 

Des contrées du levant advola grand nombre de gays d'un 
cousté, grand nombre de pies de l'autre, t'rans tous vers le 
ponant. Et se coustoyoient en tel ordre. 411e sus le soir les gays 
faisoient leur retraicte à gauche, et les pies a dextre, assez 
près les uns des autres. Par quelque région qu'ilz passassent 
ne demouroit pie qui ne se raliast aux pies, ne gay qui ne se 
joignist au camp des gays... Tant allèrent, tant volèrent qu'ils 
passèrent sur Angiers. En Angiers estoit pour lors un vieux 
seigneur qui avoit un gay en délices à cause de son babil ; il 
invitoit tous les survenans à boire, jamais ne ebantoit que 
boire. Le gay, en fureur martiale, rompit sa caige et se joignit 
aux gays passans. Un barbier voisin avoit une pie privée... qid 
augmenta le nombre des pics et les suivit au combat.. La lia 
fut que les pies perdirent la bataille et sur le camp furent 
felonnement occises jusques au nombre de 2,589,362,109, sans 
les femmes et les petitz enfans. . Le gay [du vieux seigneur) 
trois jours plus tard retourna ayant un œil poché... Toutefois, 
peu d'heures après qu'il eut repeu en son ordinaire, il se re- 
mit en bon sens... et il invitoit à boire comme à son ordinaire, 
adjoustant à la fin d'un chascun invitatoire : «Croquez pie> 
Je présuppose que tel estoit le mot du guet au jour de la ba- 
taille. 

Rabelais remercie ensuite ceux qui lui ont fait 
présent du flacon. Ils l'encouragent à poursuivre 
son travail, il suivra leur conseil. Quant à ses enne- 
mis, « cafars, cagotz, matagotz, papelardz, patespe- 
lues, porteurs de rogatons, chattemittes », il veut 
croire, comme on le lui assure, qu'ils sont déconcer- 
tés, désespérés et il leur fait « l'offre que fit Timon 
le misanthrope à ses ingratz Athéniens : 

Timon, fasché de l'ingratitude du peuple athénien en son 
endroict, un jour entra au conseil de la ville, requérant luy e'stre 
donnée audience, pour certain négoce concernant Le bien pu- 
blic. A sa requeste fut silence faite, eu expédition d'entendre 
choses d'importance... Adonc leur dit : « Hors mon jardin se- 



LES ntOLOGUES. 87 

cret, dessous le mur, est uu ample, beau et insinue figuier, au- 
quel vous autres, messieurs les Athéniens désespérés, hommes, 
femmes, jouveuceaux et pucelles, avez de coustume à l'escart 
vous pendre et estraugler. Je vous adverty que, pour accommo- 
der ma maison, j'ai délibéré dedans huitaine démolir iceluy 
figuier ; pourtant [par conséquent] quiconques de vous autres 
et de toute la ville aura a se pendre, s'en depesche prompte- 
ment. Le terme susdit expiré, n'auront lieu tant apte, ne arbre 
tant commode. » 

A son exemple, je dénonce a ces calomniateurs diaboliques 
que tous ayent a se pendre dedans le dernier [quartier | de 
cette lune. Je les fournirai de licolz... La lune renouvellée ils n'y 
seront receuz à si bon marché et seront contrainetz eux-mêmes 
à leurs dépens achapter cordeaux et choisir arbre pour pen- 
daige... 

Rabelais supprima ce prologue dans les éditions 
complètes du quatrième livre, et se contenta d'en 
faire entrer quelques passages dans l'Epître au car- 
dinal de Chàtillon et dans le Nouveau Prologue. 

Il se plaint également dans l'Epître au cardinal 
des ennuis que lui causent ses ennemis et calom- 
niateurs. La persécution a été telle qu'il était décidé 
à ne plus écrire un iota, si le cardinal ne l'avait 
rassuré et encouragé. 

(Vousl me distes que de telles calomnies avoit esté le de- 
funct roy François, d'eterne mémoire, adverty : et curieusement 
ayant, par la voix et prononciation du plus docte et hdele 
anagnoste de ce royaume [Pierre du Châtel], ouy et entendu 
lecture distincte d'iceux livres miens, n'avoit trouvé passage 
aucun suspect. Et avoit eu eu horreur quelque [un certain I 
mangeur de serpens qui fondoit mortelle hérésie sur un N mis 
pour M par la faulte et la négligence des imprimeurs. 

Il s'agit ici de l'équivoque asne, pour asnie, dont nous 
avons déjà parlé. Ajoutons que les «mangeurs de ser- 
pents» sont les moines, séquestrés de la société et pra- 
tiquant l'abstinence, comme les Troglodytes de TA- 



00 LIVRE IV. ~ VOYAGE AL ORACLE DELA DIVE BOUTEILLE. 

frique, qui, au dire de Pline, se nourrissaient de 
ces reptiles. Rabelais désigne par cette malicieuse 
périphrase le moine Puits-Herbault, qui venait de le 
dénoncer dans son Theotimus (Voir I, p. 120) — Puis 
donc que le feu roi l'a approuvé, puisque le roi régnant 
lui a accordé un privilège, il remet sa plume au 
vent et reprend son œuvre. 

Le nouveau prologue qu'il écrivit alors est une 
merveille de récit et de style. Nous y reviendrons 
dans le chapitre consacré au style de Rabelais. 
Nous nous contenterons ici de copier les premières 
et les dernières lignes : 

Gens de bien, Dieu vous sauve et gard ! Où estes-vous ? Je 
ne vous peux voir. Attendez que je chausse mes lunettes. 

Les gens de bien sont clair-semés, et, quand on 
s'adresse au public, on n'est pas sûr d'en rencontrer. 
Cette plaisanterie revient à plusieurs reprises chez 
Rabelais. 

Ha, ha. Bien et beau s'en va quaresme, je vous voy. Et 
donc ? Vous avez eu bonne vinée, à ce que l'on m'a dit. Vous, 
vos femmes, enfans, parents et famille estes en santé désirée. 
Cela va bien. Dieu en soit éternellement loué et y soyez longue- 
ment maintenuz. 

Quant est de moy... je suis moyennant un peu de panta- 
gruelisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit con- 
ficte en mespris des choses fortuites), sain et degourt [gail- 
lard] ; prest à boire, si voulez... 

Rabelais ajoute qu'il est médecin et doit se bien 
porter, sans quoi on lui dira comme dans l'Evangile 
deSt Luc, IV: Médecin, guéris-toi toi-même. Là des- 
sus il nous fait l'éloge de la modération dans les dé- 
sirs, et nous raconte l'histoire de deux bûcherons 
qui avaient perdu leurs cognées, — l'une de ces his- 
toires empruntée à la Bible, l'autre aux Fables d'të- 



DLTAUT DE LA FLOTTILLE. 89 

sopc, — et qui les recouvrèrent parce qu'ils furent 
modérés et ne demandèrent rien au delà de ce qu'ils 
avaient perdu. 

Souhaitez donc médiocrité: elle vous adviendra, et encore 
mieux, deuement cependant labourans et travaillons .... En 
bonne sauté, toussez un bon coup, beuvez en trois, secouez de 
liait vos oreilles, et vous oyrez dire merveilles du noble et 
bon Pantagruel,» 
et de son voyage à travers les mers de la fantaisie. 

IL 

C'est toute une armée, une armée pacifique, que 
Pantagruel emmène dans son expédition à la re- 
cherche de la Dive Bouteille : Rabelais voit toujours 
grand. Les voyageurs se réunissent au port de Tha- 
lasse [la mer, en grec], et se distribuent sur douze 
navires, construits et décorés tout exprès. Le vais- 
seau amiral portait pour enseigne à sa poupe une 
grande et ample bouteille, moitié en argent lisse et 
poli, moitié en or émaillé de couleur incarnat. Le 
second navire avait la poupe ornée d'une lanterne en 
l'honneur du pays Lanternois qu'on allait visiter. 
Les autres portaient des décorations analogues. Pan- 
tagruel réunit tout son monde sur le vaisseau ami- 
ral et prononça un discours qui se termina par le 
chant In exitu Israël, dans la traduction de Marot, 
adoptée par les calvinistes de Genève: «Quand Is- 
raël hors d'Egypte sortit». Les habitants de Tha- 
lasse, qui étaient tous accourus sur le rivage, en- 
tonèrent le psaume de leur côté ; puis on se mit à 
banqueter, à boire à la santé des partants et des 
restants. Ce repas copieux donnant des forces à 
l'estomac, fut cause que personne n'eut le mal de 
mer. Rabelais recommande chaudement cet antidote 



90 LIVKEIV. — VOYAGE AL OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

et se moque des autres remèdes prescrits par les 
médecins. Le mal de mer provenant d'une faiblesse, 
d'un manque de réaction de l'estomac , un repas 
sain et point trop copieux constitue en effet un ex- 
cellent préservatif contre ce mal et l'expérience donne 
raison à Rabelais. 

L'oracle de la Dive Bouteille devait se trouver 
près du Cathay, dans l'Inde supérieure. On sait que 
le Cathay, au moyen âge, c'est la Chine — que 
les Russes appellent encore Kitaï — ou peut-être 
le Thibet. La fameuse Angélique, qui remplit de ses 
aventures les poèmes de Bojardo et de l'Arioste, 
était reiue du Cathay. Il s'agit d'y arriver par mer. 
Pantagruel, qui se défie de ses connaissances nauti- 
ques, emmène avec lui un certain Xénomanes, dont 
le nom signifie : possédé de la manie des voyages. 
Rabelais donne à ce Xénomanes le surnom de tra- 
verseur des voies périlleuses, que prenait son ami 
Jean Bouchet (voir I, p. 54). Il a, du reste, complè- 
tement oublié que l'Utopie est bien loin vers l'ex- 
trême Orient; il la suppose de nouveau dans le Chi- 
nonais, et le lieu où l'on s'embarque, doit être aux 
environs des Sables d'Olonne. Xénomanes prétend 
que ce serait duperie de faire le tour de l'Afrique 
et de doubler le cap de Bonne Espérance. Il est 
d'avis qu'il faut mettre le cap directement à l'Orient 
en partant des Sables d'Olonne, sans dévier à droite 
ni à gauche, et sans perdre de vue l'étoile polaire- 
En suivant cette direction, on serait arrivé à peu 
près tout droit à Terre Neuve et l'on eût été obligé 
de traverser tout le continent américain sous uue 
latitude assez froide, avant d'arriver au Cathay. 
Mais les connaissances géographiques étaient encore 



DÉPART DE LA FLOTTILLE. 91 

fort imparfaites à cette époque. Il n'y avait guère 
plus de vingt ans que Magellan, ou plutôt Magal- 
haens, avait fait son premier voyage autour du momie. 
Ou croyait le passage facile par mer un peu au nord 
des terres que Colomb avait découvertes, et qui por- 
tent aujourd'hui le nom de Colombie. Mais Rabelais 
se trompait singulièrement en disant qu'on aurait 
pu faire en quatre mois, par cette route, un voyage 
qui n'aurait pas demandé moins de trois années en 
suivant l'itinéraire des Portugais. 

Au reste peu lui importait et à nous aussi. Ce 
n'est pas une exploration géographique que nous 
entreprenons; nous nous rendons à travers mille 
obstacles au pays de la vérité, nous allons chercher 
le mot de la destinée humaine. Les îles que nous 
rencontrerons, ce sont les habitudes de l'esprit, les ins- 
titutions sociales, et une géographie exacte ne servi- 
rait qu'à nous embarrasser. 

N'oublions pas non plus que nous avons affaire, 
non à un philosophe, qui va droit au but, mais à un 
fantaisiste, qui s'en donne à cœur joie. La navigation 
de Pantagruel ne doit pas être assimilée aux Voya- 
ges du capitaine Gulliver, tels que Swift nous les 
a racontés. Là tous les personnages sont au point 
optique. Il y a l'île des nains, où tout le monde est 
nain, l'île des géants, où tous les habitants sont des 
géants ; ici ce sont des savants et des mathémati- 
ciens distraits qui se promènent dans une île volante, 
là les chevaux font le rôle des hommes et les hom- 
mes sont de vilains et dégoûtants animaux. Dans 
tout le récit circule un système constant d'allusions. 
Nous savons que d'un bout à l'autre du livre, de même 
que dans la fable ésopique, l'auteur nous met sous 



92 LIVRE IV. — VOYAGE A i/ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

les yeux constamment deux choses à la fois. Sous ce 
qu'il dit, il faut toujours entendre ce qu'il ne dit pas- 
Il n'en est pas de même chez Rabelais. Il suit son 
chemin, mais à la façon du Petit Chaperon Rouge, de 
Perrault, s'arrêtant à cueillir des fleurs, s'attardant 
après les papillons, et engageant la conversation avec 
le loup. — « C'est, dit à ce propos Ste-Beuve, que 
Swift était philosophe et pamphlétaire , tandis que 
Rabelais, avant tout, est artiste, poète, et qu'il songe 
d'abord à s'amuser.» 

Embarquons nous avec lui — car il est du nom- 
bre des voyageurs ; plus d'une fois il emploie le pro- 
nom «nous» pour qu'on ne s'y trompe pas, et, sans 
rien perdre du spectacle qu'il va dérouler sous nos 
yeux, suivons le fil philosophique de la pensée qui 
dirige et gouverne l'ensemble. 

ni. 

Les trois premiers jours de la navigation se pas- 
sent sans aventure ; le quatrième, on arrive à l'île 
de Médamothi, mot qui en grec signifie «nulle part», 
mais en hébreu, les ressemblances. C'est, en effet, 
l'île des apparences et de l'ostentation ; le roi s'ap- 
pelle Philophanes, qui aime à briller, et son frère 
Philotaemon, qui aime à être vu. Les voyageurs y 
descendirent. C'était le troisième jour d'une grande 
foire où se rendaient les plus riches marchands de 
l'Afrique et de l'Asie. Frère Jean, Panurge et Epis- 
témon achetèrent des tableaux : Jean, un plaideur, 
qui a perdu son procès, et qui en appelle, et un va- 
let à la recherche d'un maître ; — Panurge acquit 
une peinture galante ; Epistémon se laissa séduire 
par les idées de Platon et les atomes d'Epicure, 



l'île des caméléons. 93 

peints au vif. On conviendra que ce n'était pas là 
le moins merveilleux des tableaux. Pantagruel fit 
l'acquisition d'une belle tapisserie, de 78 pièces, re- 
présentant toute l'histoire d'Achille, plus «une ta- 
raude >. C'est l'animal que Pline nomme caméléon. 
Celui que nous appelons ainsi aujourd'hui est un mince 
lézard dont la peau change de couleur suivant 
les dispositions de l'animal ou l'objet sur lequel on 
le pose ; celui que Pantagruel acheta était un rumi- 
nant, grand comme un jeune taureau, avec des cornes 
de cerf et des pieds analogues ; il était velu comme 
un ours, et ce n'était pas sa peau transparente qui 
changeait de couleur; dans certains cas, son poil va- 
riait suivant la couleur des vêtements de ceux dont 
il s'approchait: gris auprès de Panurge, écarlate au- 
près de Pantagruel , blanc auprès du pilote; aban- 
donné à lui-même, il avait la couleur d'un àne de 
Meung. 

Tout, dans cette île, est disposé pour les yeux : des 
tableaux , des tapisseries , des auiinaux à couleur 
changeante qui prennent la nuance de ceux qui les 
entourent — comme ces gens qui sont toujours de l'o- 
pinion dominante et qui, abandonnés à eux-mêmes, 
ne sont que des ânes. Rien de sérieux. Tout est don- 
né à l'apparence. 

Les amis de l'apparence, ceux qui veulent être et 
faire comme tout le monde, qui attendent le signe 
d'un chef pour avoir un avis, sont les premiers enne- 
mis de la vérité. On ne la leur fera jamais accepter, 
parce qu'ils ferment les yeux pour ne pas la voir, 
non par antipathie, mais par faiblesse. Passons, se 
dit Pantagruel. 



94 LIVRE IV. — VOYAGE A l'oKACLE DE LADITE BOUTEILLE. 

IV. 

Mais en ce moment une nef arrive, c'est le vieux 
Gargantua qui fait courir après son fils, non pour 
le rappeler, mais pour avoir de ses nouvelles. 
Pantagruel avait déjà inventé la poste aux pigeons; 
il n'avait pas imaginé, il est vrai, d'attacher un bil- 
let sous l'aile de l'oiseau voyageur ; mais il était 
convenu avec son père de certains signes. Une ban- 
delette noire aux pattes devait annoncer malheur ; 
une bandelette blanche signifierait: Tout va bien. 
C'étaient les couleurs traditionnelles. Une voile blan- 
che devait annoncer à Egée le succès de son fils 
contre le minotaure; une voile blanche devait an- 
noncer au pauvre Tristan malade l'arrivée de son 
Iseult. Il y eut erreur dans les deux cas, mais il n'y 
en eut pas dans le cas de Pantagruel : le pigeon 
messager de bonnes nouvelles parvint heureusement 
à sa destination, annonçant à Gargantua qu'il aurait 
bientôt des lettres de son fils. 

Les lettres échangées en cette circonstance ont 
été citées par Fr. Guizot dans son travail sur Rabe- 
lais ; elles ne nous apprennent rien de nouveau, 
mais elles nous montrent une fois de plus la bonté 
paternelle du vieux roi, la soumission respectueuse 
et tendre de son fils, et l'art que chacun d'eux pos- 
sède de développer sa pensée d'une façon ingénieuse. 
Balzac plus tard — l'ancien Balzac — se fera une 
réputation à moindres frais. La rhétorique savante 
du XVII e siècle n'a rien de mieux ni peut-être d'é- 
gal à ces lettres pour la fermeté et l'élégance du 
style. Fantagruel envoie à son père les acquisitions 
qu'il a faites, tapisseries et animaux, avec force té- 



FOLENGO ET l'OKI.AMUNO. 95 

moignages d'amitié pour lui et pour sou messager ; 
puis l'on se remet en mer. 

V. 

Le cinquième jour on découvre à gauche un na- 
vire : grande joie de part et d'autre. On se salue, 
on s'aborde, ou se demande des nouvelles. Les voya- 
geurs étaient tous de Saintonge et venaient du pays 
de Lanternois. Ils apprirent à Pantagruel et aux 
siens que, sur la fin de juillet subséquent, il y aurait 
dans ce pays un chapitre général des Lanternes, et 
que l'on y faisait de grands apprêts comme si Ton 
y dût profondément lanterner, autrement dit, per- 
dre beaucoup de temps par irrésolution. Ce chapitre 
des Lanternes, ou des lumières, est-il le concile de 
Trente, qui eut en effet à cette époque deux ses- 
sions, deux sessions interminables ? S'agit-il d'une 
assemblée des «lumières» protestantes à la Rochelle, 
comme le prétendent d'autres commentateurs, s'ap- 
puyant de ce que les voyageurs rencontrés étaient 
Saintongeois? La première conjecture est beaucoup 
plus probable que la seconde. 

VI. 

C'est ici que se place un des épisodes les plus po- 
pulaires du roman de Rabelais, l'histoire des mou- 
tons noyés par Panurge. 

Rabelais a pris toute cette histoire à un écrivain 
italien, son contemporain, qu'il a nommé du reste à 
deux reprises, et il n'est pas sans intérêt, comme 
nous l'avons fait en d'autres circonstances, de rap- 
procher les deux récits. 

Cet écrivain était moine comme Rabelais — et 



96 LIVRE IV.— VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

comme lui, moine émancipé. Il s'appelait Teofilo Fo- 
lengo et vécut de 1491 à 1544. On a de lui quatre 
ouvrages: les fllacaronées, YOrlandino ou le Petit 
Roland, Y Humanité du Christ et le Chao dél tri per 
uno. 

VOrlandino est un poème burlesque assez amu- 
sant, où l'on raconte la naissance et les premières 
années de celui qui fut plus tard le célèbre Roland — 
avec accompagnement de sorties violentes contre les 
indulgences, contre les moines, les confesseurs, et 
de détails passablement scabreux. On lit, au der- 
nier chant, une historiette qui a été répétée depuis, 
mais que Folengo n'a évidemment pas inventée. Un 
prieur gourmand et ivrogne se querelle avec le pe- 
tit Roland, qui a cherché à lui voler un esturgeon. 
On les mène devant le gouverneur. Celui-ci com- 
mence par reprocher au moine sa gloutonnerie et sa 
paresse. Le moine veut faire le savant. Le gouver- 
neur, pour se moquer de lui, lui pose trois ques- 
tions , qu'il devra résoudre le lendemain. S'il ne 
réussit pas, il sera privé de son abbaye. Le prieur 
rentre chez lui fort embarrassé, il s'enferme dans sa 
bibliothèque, composée de bouteilles de vin, de pâ- 
tés, de jambons, et se jette à genoux devant St Bac- 
chus, patron du lieu, pour le prier de l'inspirer dans 
sa détresse. Son cuisinier vient lui demander s'il veut 
souper. Le prieur lui raconte son embarras. Le cui- 
sinier lui offre de répondre à sa place. Le prieur y con- 
sent. Le cuisinier, duement déguisé, se rend devant 
le gouverneur, et résout les deux premières questions 
à la satisfaction de celui qui l'interroge. — Vous 
ne résoudrez pas la troisième, lui dit-il. Savez-vous 
ce que je pense? — Monseigneur, vous pensez par- 



FOLENGO ET l/ORLANDINO. 97 

1er au prieur, tandis que vous parlez à son cuisi- 
nier.» Et il lui raconte toute l'histoire. Le gouver- 
neur rit beaucoup, et donne l'abbaye au cuisinier; 
le prieur gourmand prendra sa place à la cuisine. 
Ce conte se retrouve dans les Histoires ou Nouvel- 
les en vers d'Imbert (1747-1790) \ à cela près que 
les trois personnages sont un roi, un évêque et son 
meunier. L'évêque a une grande renommée de 
science. Le roi, qui ne Ta jamais vu, le mande à sa 
cour, en lui envoyant trois ^questions à résoudre. 
C'est un meunier qui se rend près du roi au lieu 
de l'évêque, et il répond si bien aux questions que le 
roi lui offre une faveur à son choix. Le meunier de- 
mande au roi de garder le silence sur son interven- 
tion et de laisser à l'évêque l'honneur de ses ré- 
ponses. 

L'évêque ainsi sauva sa gloire, 
En employant l'esprit de son meunier 

C'est là probablement la forme primitive du ré- 
cit. Folengo n'y fait intervenir un abbé et un cui- 
sinier que par suite de son antipathie contre les 
moines et de sa tendresse à l'endroit des bons re- 
pas, tendresse qui s'étend à ceux qui les préparent. 
Nous avons constaté ces deux préoccupations chez 
Rabelais, mais chez Folengo, ces préoccupations sont 
des passions dominantes. 

La vie de Folengo fut aussi romanesque que ses 
écrits. Etant moine, il parvint à se faire aimer 
d'une dame du monde; il s'échappa du couvent et 
vécut avec elle pendant plusieurs années d'une fa- 
çon assez misérable, à ce qu'il parait; il allait de 
maison en maison, à la manière des anciens trouvères, 

• Œuvcs poétiques de M. Imbert, 2 v. in 18, 1777, Tomel. 
ii 7 



98 LIVRE IV.— VOYAGE A L'ORACLE DELA DIVE BOUTEILLE. 

réciter ses poésies pour prix de l'hospitalité qu'on ac- 
cordait à lui et à sa compagne. De là le surnom de 
Pitocco, ou mendiant, qu'il se donne sur le titre d'un 
de ses poèmes. Quand il fut las de cette vie vaga- 
bonde, il obtint de rentrer dans son couvent. C'est 
alors qu'il composa ses deux derniers ouvrages com- 
me œuvres de pénitence, et qui sont aussi, si l'on 
en croit Ginguené \ une pénitence pour les lecteurs 
qui se hasardent à les lire. Il en est tout autre- 
ment de son Opus macaronicum, écrit dans un lan- 
gage mi-latin, mi-italien, analogue à celui que Mo- 
lière fait parler à ses personnages dans la Cérémonie 
du Malade imaginaire. Folengo composa ce livre à bâ- 
tons rompus pendant les années de sa vie errante, 
et l'on y trouve de fréquentes allusions à sa situation 
personnelle. 

VIL 

La Macaronêe est en vers hexamètres. Nous en 
citons quelques-uns, afin de donner une idée de la 
langue que Folengo s'est créée entre l'italien et le 
latin. Ils sont tirés de l'invocation aux Muses qui 
commence le livre. 

Phantasia mihi qua?dam fantastica venit 
Historiam Baldi grossis cantare camamis. . . 
At prius altorium vestrum chiamare bisognat, 
macaroneam, Musœ, quœ funditis artem. .. 
Jam nec Melpomene, Clio, nec magna Thalia, 
Nec Phœbus grattando lyram, mihi carmina dictent... 
Verum cara mihi favoat solummodo Berta 
Gosaque, Togna simul, Mafelina, Pedrola, Comina, 
Veridicœ Musse sunt hrec, doctreque sorella 1 , 
Quarum non multis habitatio nota poetis 
Clauditur in quodam terra? cantone rcmoto. 
1 Histoire littéraire cVltalie, T. V. 



LA MAC.UtONKE. 99 

[La fantaisie fantastique m'ost venue de chanter en vers 
privés d'art l'histoire de Bulde... Mais il faut d'abord vous ap- 
peler à l'aide, Muses qui présidez à l'art macaronique... Que 
ni Mclporaènc, ni Clio, ni l'illustre Thalie, ni Phébus grattant 
Eà lyre, ne me dictent mes vers C'est assez que ma chère 
Berte me favorise avec Gosa, Togna, Mafelina, Pedrola, Co- 
rnina. Ce sont des Muscs véridiques, de doctes sœurs dont 
l'habitation, connue à peu de poètes, est enfermée dans un can- 
ton écarté de la terre. | 

Les Muses invoquées dans ces derniers vers sont 
celles qui président' au pays de Cocagne, dont le 
poète va nous faire la description avec amour. Puis 
il nous transporte à la cour de Charlemagne. Il y a 
ce jour-là un tournoi et un festin ; Folengo décrit le 
combat en quelques mots et le festin en quelques 
pages. C'est frère Jean devenu poète. Au tournoi, 
comme toujours en pareil cas, Guy, le héros du poème 
est vainqueur de tous ses rivaux. Ses exploits lui mé- 
ritent l'amour de la fille de Charlemagne, Berta; il 
l'enlève, s'enfuit avec elle par delà les monts; les 
fugitifs arrivent à Cipacla, près de Milan, patrie de 
l'auteur, et reçoivent l'hospitalité chez un paysan. 
Guy se lasse bientôt de son repos forcé et de sa 
Berta ; il s'en va courir les aventures, et finira par 
se faire ermite. La princesse met au monde un fils, 
auquel on donne le nom de Baldus, et meurt quelque 
temps après. — Ces aventures sont à peu de chose 
près celles qui se déroulent au début de YOrlandino: 
Folengo se répète souvent ainsi ; il n'avait d'inven- 
tion que dans les détails. 

Il n'y a pas plus de suite dans la conduite des 
personnages que l'auteur n'en a mis dans la sienne- 
Il travaille sans plan et se laisse généralement en- 
traîner par les mots que le hasard amène sous 
ii 7* 



100 LEVEE IV.— VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

sa plume. De là chez lui, comme chez Alfred de 
Musset lorsqu'il raconte en vers, mais à un bien 
plus haut degré, tour à tour de la diffusion et de 
l'obscurité; ici il développe trop, là il saute à pieds 
joints par dessus les transitions et ne développe pas 
assez. 

Devenu homme, Balde est un querelleur, un ta- 
pageur qui, par son audace et son entrain, devient 
un véritable chef de bande. Il a pour compagnons, 
entre autres, le géant Fracasse, fils du géant qui donne 
son nom au Morgante maggiore de Pulci, — et Cingar, 
le subtil, qui force les serrures, vole le tronc des égli- 
ses, vantard comme Panurge, poltron comme lui, 
mais moins spirituel et moins savant. Balde est mis 
en prison à la suite d'une bagarre, Cingar se déguise 
en cordelier, entre dans son cachot sous prétexte de 
le confesser et facilite son évasion. Balde parcourt 
ensuite différents pays, il détruit des corsaires, ex- 
termine des sorcières, s'enfonce dans l'intérieur de 
l'Afrique, et, après avoir découvert les sources du 
Nil, descend aux enfers avec ses amis. L'auteur le 
conduit ensuite au milieu des astrologues, des né- 
cromanciens et des poètes, puis il le plante là tout 
à coup et clôt son volume. 

Il ne faut demander à Folengo ni la finesse 
d'observation ni la délicatesse de la pensée, ni la 
grâce du style de Rabelais ; son observation est su- 
perficielle, son expression est dure et brutale ; son 
principal attrait est dans la forme du langage, dans 
l'emploi de tel ou tel mot latin ou italien dénaturé, 
dans une foule de petits riens qui ne se traduisent 
pas. Sa gaîté aussi est toute à la surface, elle fait 
rire, mais ne fait pas réfléchir. Il y a chez lui beau- 



CINGAB ET SES MOUTONS. 101 

coup de y limace et peu de vrai comique, de sorte 
que la lecture de tous ses ouvrages, sans exception, 
ne tarde pas à devenir fatigante. 

Mais tel qu'il est, Rabelais Ta beaucoup lu. Nous 
trouvons à chaque pas dans son roman des réminis- 
cences du poète italien. 

Une traduction française de cet ouvrage a été pu- 
bliée à Paris en 1606, en deux volumes in-12, sous 
le titre d'Histoire maccaroniquc de Merlin Coccaye, 
2 vol. in- 12. Reproduite en 1735, elle a reparu en 
1S59 dans la « Bibliothèque gauloise>, précédée d'un 
travail curieux de M. Gustave Brunet. Cette ver- 
sion est largement paraphrasée, suivant l'usage du 
temps, et il n'y a pas lieu d'y chercher une fidé- 
lité bien scrupuleuse. On Ta fait suivre dans les 
deux premières éditions d'un autre poème où Fo- 
lengo raconte, en style burlesque, une guerre entre 
les Mouches et les Fourmis. 

M. Gustave Brunet signale dans le portrait de 
Fracassus quelques traits qu'on retrouve dans le 
Gargantua des premières pages : 

Pour son déjeuner, il mangeait un veau ; quatre-vingts pains 
à grand peine pouvaient remplir ses tripes. Son bouclier était le 
fond d'une chaudière en laquelle on brasse la bière, où on fait 
bouillir le vin ; son bâton était plus grand qu'un mat de 
navire. 

L'imitation est flagrante surtout dans l'histoire 
des moutons et la description de la tempête. 

VIII. 

C'est dans la douzième macaronée que se trouve le 
récit qui nous a conduits à cette digression. Nous 
copions la traduction française, en nous contentant 



102 LIVKE IV. — VOYAGE A l'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

de corriger les fautes d'impression dont l'édition de 
1606 est émail lée. 

Balde s'embarque et aussi ses deux compagnons, et logent 
leurs chevaux en un canton du vaisseau. 

Voici de loing arriver les Tesinois sublans [sifflant] souvent, 
ayant beaucoup de bergers conduisans leurs bercails, qui es- 
toit en si grand nombre, que la terre en sembloit couverte. 
Ils portoient sur leurs dos leurs foùillouzes, et avoient leurs gros 
mastins attachez à leur ceinture , lesquels quand il en est 
mestier , ils laschent pour se ruer sur les loups , et les tuer. 
Il y avoit plus de trois mille moutons , et avoient tous la 
laine blanche, et estoient sans cornes. De la laine d'iceux se 
font les bureaux, et autres draps de grosse étoffe. On tire la 
première [brebis] par les oreilles dedans la navire , laquelle 
est incontinent suivie de toutes les autres, sans avoir aucune 
peur ; car nature a donné ceste faculté au bercail de suivre 
toujours la première qui marche devant. 

Mais quand ceste canaille de Tesinois eut veu Balde et ses 
compagnons armez dedans la navire, et leurs chevaux occu- 
per la meilleure place du vaisseau : , dirent-ils , patron, 
pourquoy rompez-vous les accors faits entre nous ? Ne nous 
as tu pas promis que tu n'en prendrois pas d'autres en ce 
navire ? Gardes-tu ainsi tes promesses ? ! barquerolliers, 
vostre foy est-elle ainsi entretenue en son entier ? gens . à 
qui est propre de donner des bourdes aux autres, et à qui ne 
soucie gueres de commettre une fausseté ! Tu es fol, et ne 
sçais, ô Chiozois, que tu fais, et tu ne cognois point telle mar- 
chandise, et quel est ce meschant gain. Reçois-tu des soldats 
et diables armez en ton vaisseau ? Jette ces François , jette 
nos ennemis ! Un paysan ne s'accorde jamais avec un gen- 
darme, et ne souffriroient manger leur viande ensemble. J'ay 
bonne envie de leur rendre autant de bastonnades que nous 
en avons receu d'eux. Nous en avons maintenant le moyeu : 
il faut, dis-je, leur rendre le change, que ces larrons s'en ail- 
lent hors d'icy à leur faciende ; il y a des forests , et des 
cavernes , en icelles font mieux leur demeure tels voleurs, 
que de se venir mettre dedans des navires , et de se mesler 
ici parmi des gens de bien ; s'ils ne s'en vont, nous les jette- 
rons en l'eau par force. Ainsi le plus grand paysan, et le pins 
audacieux, parla. Le patron ne leur respoudit rien, et estouppe 



CINGAR LT SES MOUTONS. 103 

ses oreilles à uue telle honte, laquelle aucun masque ne pou- 
voit couvrir. 

Or , Bal de entendant les parollcs audacieuses de ce vilain 
moutonnier, desgaine incontinent son espée et met son bouclier 
an bras, et se délibère d'attaquer ces braves marauts. Cingar 
le retient, et en le retenant, parle à luy en l'oreille, et le prie 
de luy laisser la charge de faire ceste vengeance. « Cela, dit- 
il, mon Balde , n'est point séant à vous, Dy propre à vostre 
vertu naturelle; mais appartient plustost à la subtilité de 
Cingar. Arreste-toy, je te prie, tu verras maintenant merveil- 
les ; il ne faut point endurer l'orgueil d'un villain : les uns ri- 
ront ; autres, croy-moy, pleureront. > Balde luy obeist, et ren- 
gaine son espée. 

Cependant le vent doucement s'enfle , et la mer commence 
à se cresper, et faire branler ses ondes. Le vaisseau se sépare 
du bord, et peu à peu s'avance au milieu, et laisse le rivage, 
lequel, en fuyant ainsi, semble emporter avec soy les villes et 
pays. On ne voit desjà plus les bois, on ne voit que la mer 
et le ciel ; et les mariniers, en chantant, se reposent. 

Cingar cauteleux , voyant le temps proche pour mettre à 
eft'eet ce qu'il avoit en pensée, finement s'approche de l'un de 
ces paysans, luy disant : « 0, que voici grande abondance de 
vivre ! Veux-tu, mon compagnon, me vendre un gras mouton V 
— Le marchand luy respond: Moi? trois, huict, quatorze, si 
un seul ne te suffit, moyennant que tu les veuilles payer et 
que tu m'en donnes au moins huict carlins pour pièce. Alors 
Cingar, le marché arresté, et pivnant sou mouton, luy compte 
de sa bourse huict carlins de cuivre, lesquels il avoit nagueres 
forgez. 

Les marchans estoient-là presens ; et toute la compagnie, 
riches et pauvres, lays, moines, et prebstres, s'attendoient de 
manger chacun un bon morceau de ce mouton ; mais Balde con- 
sidérant la mocquerie, desjà se prépare fort bien, et couchette 
en l'oreille de Léonard : «Il sortira, dit-il, tantost une belle 
farce : tais-toy, je te prie, et t'appreste à rire.» Cingar prend 
par les oreilles ce mouton et le jette en la mer du haut du na- 
vire. Chose merveilleuse, et paradvauture malaisée à croire à 
la compagnie ! incontinent tout le troupeau à la file saute en la 
mer, et n'en demeura uue seule pièce, qui ne sautast, et ne se 
jettast en l'eau. Par ce moyen la mer fut toute couverte de 



104 LIVRE IV. — VOYAGE A I.'oRACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

poissons portelaines, et ces moutons paissoient autre chose que 
de l'herbe Les Te3inois s'eft'orçoient de les retenir le plus 
qu'ils pouvoient ; mais c'estoit pour néant : car enfin, tout ce 
bestail abandonna le vaisseau. Au ternes du déluge, les pois- 
sons, montez au haut sommet des montagnes, coutemploient les 
forests, et se promenoient joyeux par dessus les ormes, et peu- 
pliers, regardans au dessous d'eux les prez, et les fleurs 1 ; et 
maintenant le bercail paist sous les eaux l'algue, mange et 
boit ce qu'il ne veut, et se noyé tout à fait. Neptune lors feit 
un grand butin, s'esmerveillant d'où estoient descendus tant de 
moutons : (Vieeux il fit un festin aux nymphes et barons de sa 
court, lesquels s'en farcirent à bon escient le ventre, laissans 
sous la table les ossements pour les chats. 

Laide éclate de rire, Léonard en [crève,] et les autres en gron- 
gnent. Cingar ne rit point ; mais feint estre marri, et rapporte 
à mal' heur ce qu'il avait fait de guet à pens, et f'eignoit d'aller 
secourir ces bestes ; mais au contraire, subtilement il les pous- 
soitenmer ; et vous eussiez dit à le voir bien embesongné, que 
les moutons estoient à luy, tant il sçavoit bien accomoder sa 
niocquerie. Et parce que chaque mouton, sautant ainsi, chantoit 
en prononçant bai, bai, sa misérable mort, de là, la prochaine 
ville fut nommée Bebba, et le peuple d'autour fut par nos an- 
ciens appelé Bebbens. Iceux ont autrefois dompté les vieux Po- 
posses, et avoient sous leur domination les Malgariens. 

VIII. 

Passons au récit de Rabelais ; nous abrégeons un 
peu. 

Pendant qu'on nous racontait des nouvelles du 
pays des Lanternois, Panurge prit débat avec un 
marchand de Taillebourg nommé Dindenault.— On se 
rappelle que Panurge avait fait vœu de voyager jus- 

1 Folengo se souvient ici d'Ovide : 
Et modo qua graciles gramen carpsere capellœ, 
Nunc ibi déformes ponunt sua corpora phoca\ 
Mirantur sub aqua lucos, urbesque, domosque 
Néréides ; sylvasque tenrnt delphines, et altis 
Incursant ramis, agitataque robora puisant. 

Métamorphoses I, 6. 



PANUUGE ET MNDKNAIM/r. 105 

qu'à l'oracle avec ses lunettes au bonnet et sans 
braguette. Dinilcuault s'était moqué de lui. 

Voila une belle médaille de mari trompé, dit-il. Panurge, 
a cau>e de ses lunettes, entei dait plus clair que de cou- 
tume. — «Comment serais-je un mari trompé,» dit-il a 
Dindenault, puisque je ne suis pas marié?» Mais tu 
dois l'être, toi, à en juger par ta face peu gracieuse.» — 
«Oui, je le suis et ne voudrais pas ne pas l'être pour tou- 
tes les lunettes de l'Europe et toutes les besicles de l'A- 
frique, car j'ai une des femmes les plus belles , les plus 
avenantes, les plus honnêtes et les plus sages qui soient dans 
tout le pays de Saintonge, n'en déplaise aux autres. Je lui 
rapporte de mon voyage une belle branche de corail 
rouge, longue de onze pouces , qui je lui donnerai pour 
étrennes. Mais qu'est-ce que cela te fait? De quoi te 
mêles-tu? Qui es-tu? D'oii es tu? Lunetier de l'anté- 
christ, réponds si tu es de Dieu!» 

C'est la question que l'on faisait quand on se 
trouvait en présence de quelque prodige. 

— Et si je me faisais aimer de ta tant belle, tant ave- 
nante , tant honnête et tant sage femme , demanda Pa- 
mirge, qu'est-ce que tu ferais, toi qui es de tous les diables ? 

— Je te donnerais un coup d'épée sur cette oreille lu- 
neticre et je te tuerais comme un bélier. 

Il voulut joindre le geste à la parole, mais l'humi- 
dité de la mer avait rouillé son épée dans le four- 
reau, il ne put parvenir à la tirer; on s'interposa, on 
força Fanurge et Dindenault de se réconcilier, mais 
Panurgo se promit que le marchand le lui payerait. 

La scène ne manque pas de naturel. Cependant 
la querelle est plus motivée chez Folengo. 

Panurge dit alors à frère Jean et à Epistémon : 
«Ttetirez-vous un peu à l'écart et soyez attentifs à ce 
qui va se passer. Il y aura beau jeu si la corde ne 
rompt. Puis il s'adressa au marchand, et but à sa 



106 LIVRE IV. — YOYAGE A i/OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

santé un plein hauap ; le marchand lui fit raison eu 
toute courtoisie. Panurge le pria alors de lui ven- 
dre un de ses moutons. Dindenault ruse, intéressé 
comme un paysan et gouailleur comme un boustolier, 
entrevit un bon marché à faire, mais il se garda bien 
de laisser deviner sa pensée- Il feignit de ne pas 
prendre l'offre au sérieux, afin d'obtenir une suren- 
chère. 

— Comme voas savez bien truffer des paoures gens, lui 
dit il. Vraiment, vous êtes uu gentil chaland! Le vaillant 
acheteur de moutons que vous faites ! Vous avez plus l'air 
d'un coupeur de bourses. Qu'il ferait bon porter nne 
bourse pleine auprès de vous en la triperie sur le dégel ! 
Qui ne vous connaîtrait, vous feriez bien des vôtres. 

— Patience! dit Panurge, mais de grâce, de grâce 
spéciale, vendez-moi un de vos moutous. Combien ? 

— Comment l'entendez-vous , notre ami , mon voisin ? 
Ce sont moutons à la grand laine. [Une monnaie avait 
porté ce nom.] Jason y prit la toison d'or. L'ordre de la 
maison de Bourgogne [la Toison d'or] en fut extrait. Ce 
sont moutons du levant, moutons de haute futaie [allusion 
aux bois], moutons de haute graisse [tine, délicate]. 

— Soit, dit Parurge; mais de grâce , vendez-m'en un 
et pour cause, en vous payant à l'instant en monnaie 
d'occident et de basse graisse. Combien ? 

— Notre voisin et ami , écoutez ici un peu de l'autre 
oreille. 

— Comme il vous plaira. 

— Vous allez en Lanternois ? 

— Voire [oui, en normand : vaire] 

— Voir le monde? 

— Voire. 

— Pour vous amuser ? 

— Voire. 

— Vous avez nom Robin Mouton, à ce (pie je crois ? 

— Cela vous plaît à dire. 

— Sans vous fâcher. 

— Je le prends ainsi. 



PANUKGE ET DINDENAULT. 107 

— Vous êtes le fou du roi, je crois V 

— Voire. 

— Ah ! ah ! vous allez voir le monde, vous êtes le 
bouffon du roi, vous avez nom Robin Mouton. Voyez- 
vous ce mouton là : il a nom Robin Mouton, comme vous- 
Robin ! Robin! Robin ! 

Le mouton. Bée, bée, bée ! 

Le marchand. Hein! la belle voix! 

Pa'nurge. Belle et harmonieuse. 

Le marchand. Voici un pacte à faire entre vous et 
moi. Vous qui êtes Robin Mouton , si l'on vous mettait 
dans un des plateaux d'une balance et mon Robin Mou- 
ton dans l'autre, je parie un'cent d'huilres, que, pour le 
poids, la valeur, l'estimation, il l'emporterait sur vous, haut 
et court, de la même manière que vous serez pendu quel- 
que jour. 

— Patience , dit Panurge. Mais vous feriez beaucoup 
pour moi, si vous vouliez me le vendre, celui-là ou un au- 
tre de qualité inférieure. 

— Notre ami , mon voisin , de la toison de ces mou- 
tous on fera détins draps de Rouen ; les fines laines d'An- 
gleterre ne sont que de la bourre au prix de celles-là. De la 
peau, on fera des maroquins de Turquie, de Montélimart 
ou d'Espagne tout au moins. Des boyaux on fera des 
cordes de violon et de harpe, qu'on vendra au prix des 
cordes de Munich ou d'Aquilée. Qu'en dites-vous V 

— Vendez-m'en un, je vous en prie; voici de l'argent 
comptant. 

Et il montrait son escarcelle pleine de monnaies tou- 
tes neuves. 

— Mon ami , notre voisin , ce n'est viande que pour 
rois ou princes. La chair en est si délicate , si savou- 
reuse, si friande, que c'est baume. Je les amène d'un pays 
où les pourceaux , sauf votre respect , ne mangent que 
myrobolans [sorte de gland aromatique des Indes]. Les 
truies, sauf le respect de la compagnie, quand elles sont 
en gésine, ne sont nourries que de fleurs d'orangers. 

— Vendez-m'en un, je vous le payerai en roi, foi de 
piéton. Combien? 

— Notre ami, mon voisin, ces moutons sont de la pro- 



1 08 Ll VKE I V. — VO YAGE A L ORACLE DE LA DI V E BOUTEILLE. 

pre race de celui qui porta Phryxus et Hellé à travers 
l'Hellespont. 

Rabelais prête volontiers à ses personnages son 
érudition, mais en leur conservant leur caractère. 
Il y a encore, au moins y avait-il encore, il y a une 
trentaine d'années, dans les foires de France, des 
paysans gouailleurs , et cherchant , comme Dinde- 
nault, à éblouir, à troubler, à dérouter leurs cha- 
lands, afin d'en avoir meilleur marché, de leur ven- 
dre à un prix plus élevé ou de payer moins cher 
leur marchandise. 

Par tous les champs où ils passent poursuit Dinde- 
nault, le blé y vient comme si Dieu y eût passé. Il dc 
faut mettre marne ne fumier. De leur urine, on tire le 
meilleur salpêtre du monde, et de leurs crottes, sauf vo- 
tre respect, les médecins de nos pays guérissent soixante 
et dix-huit espèces de maladies, la moindre desquelles est 
la maladie de St Eutrope, de Saintes, dont Dieu nous pré- 
serve et garde. Qu'en dites-vous, notre ami? Aussi me 
coûtent-ils bon. 

— Coûte et vaille 1 , répondit Panurge. Seulement 
vendez-m'en un, le payant bien. 

— Notre ami, mon voisin, considérez un peu les mer- 
veilles de nature qui se trouvent dans ces animaux, même 
en un membre que vous estimeriez inutile. Prenez-moi ces 
cornes là et les concassez un peu avec un pilon de fer 
ou avec un lanuier , c'est tout un , puis les enterrez en 
vue du soleil, là où vous voudrez, et arrosez-les souvent ; 
en peu de mois vous en verrez naître les meilleures asper- 
ges du monde. Je n'en excepterais même pas celles de 
Ravenne. Allez-moi dire que vos cornes à vous autres, 
messieurs les maris trompés, aient une vertu si mirifique! 

Dindenault parle d'après Pline, qui dit que les 

1 Cette expression ne veut pas dire : N'imporfc son prix et 
sa valeur, comme l'interprètent les commentateurs ; mais : s'ils 
valent beaucoup, peu importe qu'ils coûtent beaucoup. Cette 
locution est encore d'usage ordinaire eu Normandie. 



PANUEGE EX DINDENAULT. 109 

cornes de béliers enfoncées en terre, font pousser 
des asperges sauvages. — Cela n'est vrai que lors- 
qu'il y a déjà des graines d'asperges dans le sol. 

— Patience, répondit Panurgc. 

— Je ne sais si vons êtes clerc, mais j'ai vu beaucoup 
de clercs, et de grands clercs, trompés par leurs femmes. 
()ui-dù ! A propos, si vous étiez clerc, vous sauriez que, es 
membres les plus inférieurs de ces animaux— ce sont les 
pieds -y a un os. C'est le talon, astragale, si vous voulez, 
dont on jouait antiquement au jeu royal des osselets, qui lit 
gagner un soir à l'empereur Octavian Auguste plus de 50,000 
écus. Vous n'avez garde d'en gagner autant , vous autres. 

— Patieuce, mais expédions. 

— Et, notre ami, mon voisin, que diriez-vous si je vous 
louais dignement les membres internes , les épaules , les 
éclanches, les gigots, le baut côté, la poitrine, le t'oie, la 
rate, les tripes, la vessie dont on joue à la balle, les cô- 
telettes dont on fait, dans le pays des Pygmées, de beaux 
petits arcs pour tirer des noyaux de cerises contre les 
grues. 

— Allons ! dit le patron de la nef au marchand, c'est 
trop barguigné. Vends-lui tes moutons, si tu veux ; si tu 
né veux pas, ne l'amuse plus. 

— Je veux bien lui en vendre pour l'amour de vous, 
mais il paiera trois livres tournois de la pièce, en choi- 
sissant. 

C'était un tiers en plus de la valeur ordinaire. 

— C'est beaucoup, dit Panurge. En mon pays j'en au- 
rais bien cinq, même six pour cette somme. Prenez garde 
que ce ne soit trop. Vous n'êtes pas le premier de ma 
connaissance, qui voulant devenir trop tôt riche et parve- 
nir, estau contraire tombé en pauvreté et même quelque- 
fois s'est rompu le cou. 

— La fièvre quartaine pour toi, lourdaud, dit le mar- 
chand. Le moindre de ces moutons vaut quatre fois plus 
que le meilleur de ceux que les Coraxicns en Espagne 
vendaient un talent d'or la pièce. Et que penses-tu, ô sot 
à li grande paye, que valait un talent d'or ? 



110 LIVRE IV. — VOYAGEA L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE, 

— Benoît monsieur, dit Panurge, vous échauffez en votre 
harnois à ce que je vois et connais. Tenez, voyez là votre 
argent. 

Panurge, ayant payé le marchand, choisit dans 
tout le troupeau un beau et grand mouton, qu'il em- 
porta criant et bêlant ; tous les autres bêlaient en 
même temps et regardaient où l'on menait leur com- 
pagnon. Cependant Dindenault disait à ceux qui l'en- 
touraient : 

Il a bien su choisir, le compagnon! Il s'y entend, le gail- 
lard ! 

IX. 

«Soudain, je ne sais comment, avant que j'eusse 
le temps de reconnaîre ce qui se passait, Fanurge, 
sans rien dire, jette en pleine mer son mouton criant 
et bêlant. Tous les autres moutons criant et bêlant 
du même ton, commencèrent à se jeter et à sauter 
en mer après, à la file. C'était à qui sauterait le pre- 
mier après son compagnon. Impossible de les en 
empêcher. Le naturel du mouton, comme vous savez, 
est de suivre toujours le premier en quelque en- 
droit qu'il s'en aille- Aussi Aristote l'appelle-t-il 
le plus sot, le plus inepte animal du monde. > 

Le marchand tout effrayé de ce qu'il voyait ses 
moutons périr et se noyer devant ses yeux, s'effor- 
çait de les retenir de tout son pouvoir. Mais ce fut 
en vain. Tous sautaient à la file et périssaient fina- 
lement ; il en prit un grand et fort sur le tillac de 
la nef pensant ainsi le retenir et par suite sauver 
le reste. Le mouton fut si fort qu'il emporta le mar- 
chand avec lui dans la mer, comme les moutons de 
Polyphème le borgne emportèrent hors de la caverne 



;,i:s moutons noyés. 111 

Ulysse et ses compagnons, — si bien qu'il fut noyé. 
Les autres bergers et moutonniers qui voulurent re- 
tenir les moutons par les cornes, par les jambes et 
par la toison, eurent le môme sort. Ils furent tous 
emportés dans la mer et noyés misérablement. 

Panurge, qui était à côté de la cuisine tenant un 
aviron en main, non pour aider les moutonniers, mais 
pour les empêcher de regrimper sur le navire, et 
échapper au naufrage , leur adressait un sermon 
éloquent ; il leur remontrait, par lieux communs de 
rhétorique, les misères de ce monde, le bien et le 
bonheur de l'autre vie, leur assurant que les tré- 
passés sont plus heureux que ceux qui vivent en cette 
vallée de misère, et il promettait d'ériger à chacun 
d'eux un beau cénotaphe au plus haut du mont Cé- 
nis, à son retour de Lanternois. En attendant, il leur 
souhaitait, en cas qu'ils ne fussent pas encore en- 
nuyés de vivre, la rencontre de quelque bonne ba- 
leine qui les avalât comme Jonas, et au bout de 
trois jours les rendît dans quelque beau pays de 
satin, à l'exemple du même prophète. 

Quand le navire fut débarrassé du marchand et 
de ses moutons : « Ne reste-t-il plus ici, demanda 
Fanurge, quelque âme moutonnière qui veuille en- 
core faire le saut? 

Où sont les moutons de Thibault l'Agnelet [dans YA- 
vocat Pathelin]! Où sont ceux de Regnauld Belin, qui dor- 
ment quand les autres paissent? Je n'en sais rien. C'est 
un tour de vieille guerre. Que t'en semble, frère Jean ? 

— Il me semble, dit frère Jean , que tu t'es trop pressé 
de payer. J'ai entendu dire qu'on promet parfois paie 
double aux soldats pour le jour de la bataille. Si on la 
gagne, on a de quoi les payer; si on la perd, ils regarderaient 
comme une double honte de demander la double paie. 



112 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Si vous n'aviez pas payé d'avance, l'argent vous res- 
terait. 

— Une belle affaire! dit Panurge. J'ai eu du plaisir 
pour plus de cinquante raille francs. Retirons-nous, le vent 
est propice. Frère Jean, écoute ici. Jamais homme ne me 
fit plaisir sans récompense, ou reconnaissance pour le moins. 
Je ne suis point ingrat, je ne le fus ni ne le serai; mais, 
en revanche, jamais homme ne me fit déplaisir sans qu'il 
ait eu à s'en repentir en ce monde ou en l'autre. Je ne 
suis point fol jusque là. 

— Tu te damnes comme un vieux diable, dit frère Jean. 
Il est écrit : Mihi vindictam, etc. [A moi la vengeance]. 
Matière de bréviaire. 

Remarquons en passant la dureté des mœurs de 
l'époque. Dindenault méritait une leçon, soit; mais 
il se noie, on le regarde faire, et l'on rit ; il n'y a 
personne qui tende une perche à lui ou aux siens. 
Tanurge prend un aviron, mais c'est pour empê- 
cher les marchands de revenir à bord, bien que le 
bain qu'ils ont pris dût paraître une pénitence suffi- 
sante. Panurge est coutumier du fait, sans doute, et 
nous sommes habitués à le voir aussi cruel et vindi- 
catif qu'il est spirituel. Mais frère Jean lui-même, 
qui est une bonne âme et sans rancune, ne trouve 
rien à redire, sinon que Panurge aurait bien pu ne 
pas donner l'argent, qui est perdu, puisque celui qui 
l'a reçu s'est noyé ; et lorsque Panurge lui confesse 
ses habitudes de vengeance, il se contente de pro- 
tester faiblement en lui citant un texte sacré, qu'il 
affaiblit encore en ajoutant : matière de bréviaire. Et il 
s'éloigne comme s'il disait : Je n'en ferais pas autant, 
mais c'est son affaire.» A cette époque, on était bien 
loin d'avoir pour la personne humaine le respect que 
nous éprouvons aujourd'hui. Voyez ce que nous ra- 
conte Tain e du seizième siècle en Italie, et, sans 



LA FOXTAINE ET RABELAIS. 113 

sortir du domaine littéraire, combien de horions ne 
se distribue-t-il pas dans Don Quichotte? En France, 
après le seizième siècle, les coups disparaissent peu 
à peu des romans et du théâtre — et de la vie or- 
dinaire, par conséquent. Mais ils se maintiennent 
encore longtemps en Angleterre, comme l'attestent 
les romans de Fielding, de Smolett et les caricatu- 
res d'Hogarth. 

XL 

Cette histoire des moutons de Panurge a été ver- 
sifiée par La Fontaine (Contes, livre IV, 3, Din- 
denaut et Panurge.) 

Dindenaut dans sa nef 
Menait moutons. - Vendez-m'en un, dit l'autre. 
— Voire, reprit Dindenaut, l'ami nôtre, 
lYuseriez-vous qu'on pût venir à chef 
D'assez priser ni vendre telle aumaille ? 
Panurge dit : Notre ami. coûte et vaille, 
Vendez m'en un pour or ou pour argent. 
Un fut vendu. Panurge incontinent 
Le jette en mer et les autres de suivre, etc. 

Le récit est assez maigre, comme en voit, et il 
est permis de préférer celui de Kabelais. Beaumar- 
chais rappelle aussi cet épisode dans le Mariage de 
Figaro : 

le comte. Il dit que c'est lui qui a sauté sur les giroflées. 

figaro. Ah '.s'il le dit... cela se peut! Je ne dispute pas de 
ce que j'ignore. 

le comte. Ainsi, vous et lui.. ? 

figaro. Pourquoi non ? La rage de sauter peut gagner; voyez 
les moutons de Panurge... (Acte IV, 6 ) 

C'est depuis cette citation surtout que l'expression 
« les moutons de Panurge » est devenue proverbiale, 






114 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

bien qu'inexacte, puisque les moutons n'apparte- 
naient pas à Panurge. 

Au premier abord, on pourrait croire que tout ce 
récit est un épisode détaché, propre à égayer le ro- 
man et sans rapport avec ce qui précède et ce qui 
suit. C'est une erreur. Cette histoire fait partie 
essentielle du tissu de l'ouvrage. Rabelais vient de 
nous conduire au pays imitateur, au pays où chacun 
veut faire ce que fait son voisin; il nous montre 
jusqu'où cette imitation peut aller en mettant sous 
nos yeux les moutons qui se jettent à l'eau et se 
noient pour imiter leurs camarades, et les bergers 
qui se noient de compagnie avec leur bercail. Ce 
récit n'est que le développement de ce qui précède ; 
Rabelais ne marche jamais au hasard dans cette se- 
conde partie; tous les épisodes du voyage ont leur 
raison d'être et leur place nécessaire. 

XII. 

La navigation continue jusqu'au troisième jour 
sans incident, mais ce jour-là, à l'aube des mouches, 
— est-ce le matin, le midi ou le soir ? grammatici 
certant, nous penchons pour l'après-midi, — on aper- 
çoit une île triangulaire, ressemblant à la Sicile 
par la forme et l'assiette. Les habitants ont, comme 
leur île, le visage triangulaire — en as de trèfle : 
pas de nez ou du moins leur nez est réduit à l'état 
purement rudimentaire; aussi l'île s'appelle-t-elle 
Ennasin ou l'île des Enasés. Les Euasés manquent 
du flair qui fait découvrir la vérité, mais ils n'en 
sont pas moins très satisfaits d'eux-mêmes. Leur 
bonheur est de faire de petits rapprochements, des 
jeux de mots, des équivoques. C'est le public qui au 



L'ÎLE DU FAUX BEL E-TIilT. 115 

XV e siècle applaudissait Crétin, au XVII e Fauteur 
de ce poème de la Madeleine dont nous avons cité 
quelques passages, qui se plaisait aux vers précieux 
de Cotin, ridiculisés par Molière; au XIX e , c'est 
celui qui se délecte aux opérettes, aux chansons des 
cafés chantants, qui rit quand on hurle : « C'est 
le roi barbu, bu qui s'avance, » et se pâme d'aise à 
des vers comme ceux-ci : 

Que les cha.. ritables personnes 
Jettent une au . . . mône au malliureux, 
Qui n'est point ■/. un faux né . . . un faux nécessiteux. 

Le progrès est sensible, du reste. En fait de plai- 
santeries niaises et plates, Crétin n'a rien de com- 
parable à la plupart des opérettes et chansonnettes 
en vogue aujourd'hui. 

Les Enasés de Rabelais étaient tous parents, mais 
ils ne se désignaient jamais par leur degré de pa- 
renté. L'un appelait une femme: «ma mie», et elle 
l'appelait «ma croûte»; Tune était la «mitaine» et 
l'autre «le gant» ; un homme nommait une femme: 
« mon écaille», et elle l'appelait < mon huître ». Un 
docteur, après avoir longtemps causé avec une jeune 
fille, lui disait : « Adieu, bonne Mine. » — « Adieu, 
Mauvais Jeu », répondait-elle. De bonne mine à mau- 
vais jeu, l'alliance n'est pas inusitée, dit Pantagruel. 
Les voyageurs assistent à un mariage; une gaillarde 
un peu mûre, qu'on a surnommée « la poire», épouse 
un jeune follet à poil rougeâtre qu'on a surnommé 
« fromage ». C'est le mariage de la puire et du fro- 
mage. Dans une salle voisine on mariait un jeune 
« escarpin » avec une vieille « pantoufle. » Ce qui 
explique la chose, c'est que la pantoufle était pleine 
d'écus. 



116 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORA CLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Comme Pantagruel écoutait tout cela sans paraî- 
tre s'amuser beaucoup, on lui dit qu'il était un hom- 
me de l'autre monde, qui n'entendait rien à la 
bonne plaisanterie. Il en eut bientôt assez de cette 
frivolité pédantesque, de cet esprit pénible et niais 
tout à la fois; il s'éloigna de l'île, en se disant que la 
vérité qu'il cherchait serait toujours étrangère à ces 
gens-là. 

XIII. 

Après quelques jours de navigation, il arriva à 
l'île de «Chéli», autrement dit l'île des Lèvres, si 
nous adoptons î'étymologie grecque. C'est l'île des 
démonstrations amicales : ici tout le monde s'em- 
brasse et se caresse. 

Le roi, Saint Panigon, vient au devant des voya- 
geurs et les conduit à son palais. La reine, ses 
filles, les dames de la cour embrassent Pantagruel 
et sa suite ; les compliments, les offres de service, 
les cérémonies n'en finissent pas. Frère Jean, tout 
furieux , s'enfuit à la cuisine , et quand on lui en 
demande la raison. 

Corps de galline [poule] ! s'écrie-t-il , c'est que j'aime 
mieux la cuisine que toutes ces simagrées : magriy, magna , 
chiabrena, révérence, double, reprise, l'accolade, la fressu- 
rade [étreinte] , je baise la main de votre mercy , de vo- 
tre maestà, tarabin, tarabas! 

Frère Jean exprime à sa manière les protesta- 
tions qu'Alceste exprimera plus tard en plus beau 
style : 

Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode, 
Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ; 
Et je ne hais rien tant que les contorsions 
De tous ces grands faiseurs de protestations ; 



l'île des complimenteurs. 117 

Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, 

Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles, 

Qui de civilités avec tous font combat, 

Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. 

Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, 

Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, 

Et vous fasse de vous un éloge éclatant, 

Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant ? 

Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située, 

Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ; 

Et la plus glorieuse a des régals peu chers, 

Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers ; 

Sur quelque préférence une estime se fonde, 

Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. 

(Le Misanthropie I, 1.) 

Frère Jean raconte ensuite l'histoire d'un sei- 
gneur qu'on recevait ainsi en grande cérémonie. 
Il devait y avoir embrassade générale des dames. 
Celles-ci, pour s'amuser, firent déguiser les pages 
en demoiselles et les mirent en avant. Les seigneurs 
les embrassèrent tendrement, à la grande joie des 
dames, qui leur firent aussitôt quitter leurs habits 
de femmes et apparaître en costume de pages. Les 
dames s'attendaient qu'on allait se tourner vers el- 
les pour les embrasser doublement. — «On ne m'y 
prend pas deux fois, s'écria le visiteur ; il doit y 
avoir encore quelque tromperie là-dessous, « et il re- 
fusa d'embrasser les dames. 

Toutes ces politesses creuses, tout ce cérémonial, 
c'est du temps et de l'intelligence perdus ; la cui- 
sine au moins, c'est quelque chose de solide et de 
substantiel. 

— «C'est bien parlé en moine, s'écria Epistémon 
le sage. Cela me rappelle un moine d'Amiens avec le- 
quel je me trouvais à Florence il y a quelques an- 



1 18 LIVKK IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

nées. Nous admirions la beauté de la ville, la struc- 
ture du dôme , la somptuosité des temples et pa- 
lais. — Je ne sais ce que vous trouvez tant à louer, 
nous dit notre moine. Ce sont de belles maisons, 
mais après ? Dans toute la ville, je n'ai pas encore 
aperçu un rôtisseur, bien que j'aie cherché partout. 
A Amiens sur quatre fois moins de chemin, nous 
aurions rencontré au moins 14 rôtisseries antiques et 
aromatisantes. Ces porphyres, ces marbres sont 
beaux, je n'en dis point de mal ; mais les darioles 
[petits gâteaux à la crème] d'Amiens sont meilleures 
à mon goût. Ces statues antiques sont bien faites, je 
le veux croire , mais, par St Ferréol d'Abbeville, 
les jeunes filles de mon pays sont mille fois plus 
avenantes. » 

On demande alors pourquoi on rencontre toujours 
des moines dans les cuisines et pas d'auties per- 
sonnages ? La question n'était pas résolue lorsqu'on 
arriva au point où la flottille attendait les voya- 
geurs. Pantagruel en avait assez de Chéli , de ses 
embrassades, de son cérémonial. Toute cette pré- 
occupation des convenances est un obstacle à la 
découverte de la vérité. — Allons plus loin, dit-il, et il 
se rembarque avec sa joyeuse compagnie. 

XIV. 
On arrive à Procuration. Les habitants de cette 
lie sont d'un caractère tout opposé- A Chéli on est 
toujours de votre avis. Vous diriez la sottise la plus 
gigantesque, qu'on la trouverait charmante et l'on 
vous applaudirait, sauf à se moquer de vous, quand 
vous seriez parti. J.-J. Rousseau raconte dans ses 
Confessions qu'un jour quelqu'un avec qui il se pro- 



l'île des chicanous. 119 

menait, lui ayant vu manger des baies qu'il savait 
vénéneuse?, n'osa pas l'avertir de peur de le con- 
trarier et de manquer à la politesse. Le gens de 
Chéli sont de cette force. 

Procuration, au contraire, est le pays de la chi- 
cane , de cette chicane minutieuse , acharnée, qui 
s'accroche aux mots et épie toutes vos paroles, pour 
vous trouver en défaut, non pas dans l'intérêt de la 
justice et de la vérité, mais pour vous faire rache- 
ter votre erreur à beaux deniers comptants. Ces 
chicaneurs impitoyables , occupés uniquement à pro- 
voquer les imprudences d'un caractère généreux 
pour s'en faire adjuger le prix en argent, étaient 
tout particulièrement odieux à Rabelais. Il n'est pas 
content qu'il ne les ait fait fouetter d'importance. 
Il a même le tort de dépasser la mesure. 

Les voyageurs descendent dans l'île. Une foule 
nombreuse de «Procultous et de Chicanous» vien- 
nent au devant d'eux. On ne les invite pas à man- 
ger, mais les Chicanous leur déclarent, avec force 
révérences, qu'ils sont tout à, leur commandement. 
Un interprète explique à Pantagruel et à ses amis 
comment ces gens gagnent leur vie. A Piome à cette 
époque, on pouvait gagner sa vie à faire le métier 
de spadassin , à battre , à empoisonner ou assassi- 
ner les gens. Les Chicanous, au contraire, gagnent 
leur vie à être battus. Si bien que, s'ils demeuraient 
longtemps sans recevoir quelque bonne rossée, ils 
mourraient de maie faim, eux, leurs femmes et leurs 
enfants. 

L'auteur nous a déjà fait, au livre II, un tableau 
de la manière dont les seigneurs dépensaient leur 
bien. Comme ils n'étaient pas très soigneux dans 



120 LIVBE IV. — VOYAGE A l'oBACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

leurs comptes , ils empruntaient à des usuriers, et 
continuaient à dépenser sans regarder. Quand le jour 
de payer arrivait, ils étaient hors d'état de satisfaire 
leurs créanciers. On lâchait alors contre eux la 
troupe infime des Chicanous, et ceux-ci parvenaient 
ordinairement à tirer de l'argent de ces mauvais 
payeurs, mais il y laissaient quelquefois leurs oreil- 
les et une partie de leur peau. Cette histoire des 
Chicanous est la suite de celles des débiteurs et em- 
prunteurs et en forme la conclusion. 

Voici comment les choses se passaient, au dire 
de l'interprète : 

Quand un moine, prestre, usurier ou advocat veult mal à 
quelque gentilhomme de son pays , il envoyé vers luy un de 
ces Chiquanous. Chiquanous le citera, l'adjournera, l'outrai- 
gera, l'iDJuriera impudentement, suivant son record et instruc- 
tion , tant que le gentilhomme , s'il n'est pas paralytique de 
sens et plus stupide qu'une rane gyrine [têtardj, sera contrainct 
luy donner bastonnades et coups d'espée sus la teste, ou la 
belle jarretade, ou mieulx le jetter par les créneaux et fenes- 
tres de son chasteau. Cela fait, voilà Chiquanous riche pour 
quatre mois, comme si coups de baston {'eussent ses naïfves et 
naturelles moissons. Car il aura du moine, de l'usurier ou l'ad- 
vocat, salaire bien bon; et réparations du gentilhomme, aul- 
cunes fois si grandes et excessives, que le gentilhomme y per- 
dra tout son avoir , avec dangier de misérablement pourrir 
en prison, comme s'il eust frappé le roy. 

Racine s'est souvenu de ce passage et de tout ce 
qui suit, dans les Plaideurs : 

chicaneac à l'huissier. 
Monsieur, vous êtes un fripon. 
l'intimé. 
Monsieur, pardonnez-moi, je suis fort honnête homme. 

— Mais fripon le plus franc qui soit de Caen à Rome. 

— Monsieur, je ne suis pas pour vous désavouer. 
Vous aurez la bonté de me le bien payer. 



l'île dls chicanous. 121 

— Moi, payer ? en soufflets, 

- Vous êtes trop honnête ; 
Vous me le paierez bien. 

- Oh ! tu me romps la tête. 
Tiens ! voilà ton paiement. 

- Un soufflet ! Ecrivons. 
« Lequel, Hiérôme, après plusieurs rebellions, 

« Auroit atteint, frappé, moi sergent à la joue, 

« Et fait tomber, du coup, mon chapeau dans la boue. 

chicaneau, lui donnant un coup de pied. 
Ajoute cela. 

— Bon, c'est de l'argent comptant ; 
J'en avois bien besoin. «Et, de ce non content, 
« Auroit avec le pied réitéré. » Courage ! 
« Outre plus, le susdit seroit venu, de rage, 
«Pour lacérer ledit présent procès-verbal.» 
Allons, mon cher monsieur, cela ne va pas mal. 
Ne vous relâchez point. -Coquin! -Ne vous déplaise, 
Quelques coups de bâton, et je suis à mon aise. 

CHiCANEAr, tenant un bâton. 
Oui-dà. Je verrai bien s'il est sergent. Tôt donc ! 

l'intimé, en posture d'écrire. 
Frappez. J'ai quatre enfants à nourrir. 

- Ah ! pardon ! 
Monsieur, pour un sergent je ne pouvais vous prendre, 
Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre. 
Je saurai réparer ce soupçon outrageant. 
Oui. vous êtes sergent, monsieur, et très sergent. 
Touchez là : vos pareils sont gens que je révère, 
Et j'ai toujours été nourri par feu mon père 
Dans la crainte de Dieu, monsieur, et des sergents. 

— Non, à si bon marché l'on ne bat point les gens. 

— Monsieur, point de procès. 

— Serviteur. Contumace. 
Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah ! 

- De grâce, 
Rendez-les-moi plutôt. 

— Suffit qu'ils soient reçus ; 
Je ne les voudrois pas donner pour mille écus. (Acte II, 4.) 



122 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

XV. 

«Je sais à cet inconvénient, dit Panurge, un re- 
mède dont usait le seigneur de Basché. Ce sei- 
gneur à son retour d'Italie, où il s'était battu avec 
les Français contre Jules II, était chaque jour ajourné, 
cité, chicané par le gros prieur d'une abbaye voi- 
sine- 
Un jour qu'il déjeunait avec ses gens, il résolut 
d'en finir, il envoya chercher son boulanger nommé 
Loyre, avec sa femme, plus le curé de sa paroisse, 
qui lui servait de sommelier, — comme c'était la 
coutume à cette époque, — et il leur dit en pré- 
sence de ses gentilshommes et domestiques: «Vous 
voyez combien ces Chicanous m'importunent. C'est 
au point que si vous ne m'en délivrez , j'abandon- 
nerai le pays et prendrai le parti du Soudan. » 

Il s'agit de rosser d'importance le Chicanous sans 
qu'il ait le droit de se plaindre, et il a imaginé un 
moyen. C'était la coutume au moyen âge , et cette 
coutume s'est longtemps conservée, de donner un souf- 
flet aux enfants et quelques coups de poing d'ami- 
tié aux hommes pour qu'ils se souvinssent d'une con- 
vention ou d'un fait important dont ils étaient té- 
moins. Au XVIII e siècle encore, on voit des enfants 
présents à une exécution, souffletés par leurs mères 
afin que le souvenir leur en reste. Or, dans le Poi- 
tou, et d'après le même principe, quand on assis- 
tait à des fiançailles , on se donnait réciproque- 
ment quelques coups, pour garder le souvenir de la 
convention à laquelle on assistait. C'est cette cou- 
tume que le seigneur de Basché veut mettre à profit. 
Son meunier et sa femme feindront d'être fiancés; 



LES NOCES DE BASCHÉ. 123 

le curé en habit sacerdotal feindra de les marier et 
l'on profitera de l'occasion pour administrer une 
verte correction au Chicanous. 

— Mais comment le reconnaître ? demande mes- 
sire Oudart, le curé. 

— Quand vous verrez arriver ici un homme à 
pied ou mal monté, avec un gros anneau d'argent 
au pouce, ce sera un Chicanous. — L'anneau dont 
il est ici question, servait à sceller les exploits. — 
Le portier l'introduira et sonnera la clochette ; te- 
nez-vous prêts alors, et venez dans la salle jouer la 
tragi-comédie que vous savez. 

Le hasard fit que ce même jour il arriva au châ- 
teau un vieux, gros et rouge Chicanous. On le re- 
connut à ses gros et gras houseaux [bottes], à sa 
méchante jument , à un sac de toile plein de pa- 
piers judiciaires attaché à sa ceinture, et surtout 
au gros anneau d'argent qu'il avait au pouce gauche. 
Le portier l'introduit poliment et sonne la cloche. 
A ce signal, le meunier et sa femme revêtent leurs 
plus beaux habits. — Basché leur avait donné de 
l'argent pour en acheter. — Le curé endosse le sur- 
plis et l'étole, et allant au devant du Chicanous, il 
le mène boire pendant qu'on se munit de gante- 
lets, car on a jugé que les poings seuls ne feraient 
pas assez de mal. Puis, quand tout le monde est prêt, 
la fête commence. Le Chicanous se trouve très ho- 
noré d'y assister. Le prêtre officie, puis les assis- 
tants échangent entre eux de petits coups de poing 
d'amitié. Mais quand on frappe sur le Chicanous, 
c'est le gantelet qui joue. Comme tout le monde rit, 
le Chicanous n'ose se fâcher. Il se retira tout 
éclopé, tout tigré de meurtrissures, mais satisfait 



124 LIVRE IV. — VOYAGE A l'OBACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

de 1" honneur que lui avait fait le seigneur de 
Basché. 

XVI. 

Quand il fut parti — c'est toujours Panurge qui 
parle — le seigneur, qui n'avait pas de quoi payer 
ses dettes, mais qui était assez riche pour régaler 
les siens, réunit sa famille et ses amis sous la treille 
et leur raconta un tour que François Villon avait 
joué dans le pays. 

Villon, après avoir été condamné à être pendu à 
Paris, puis gracié par le parlement, passa quelque 
temps à Orléans, où l'évêque le fit aussi emprison- 
ner. Rendu à la liberté, il demeura longtemps en 
Angleterre, si Ton en croit une historiette que Ra- 
belais nous raconte plus loin, puis, sur ses vieux 
jours, il revint à St-Maixent , en Poitou , et là il 
s'amusait, en société de joyeux compagnons, à 
jouer le mystère de la Passion en laDgage poitevin. 
C'était une lourde affaire de se procurer des cos- 
tumes. Dieu le père était généralement représenté 
en costume ecclésiastique, avec la chape et l'étole. 
D'ordinaire , les prêtres prêtaient volontiers leurs 
ornements, mais il y en avait qui refusaient. Le se- 
crétaire des cordeliers de St-Maixent, Etienne Tape- 
coue , fut de ceux-là ; il répondit par un refus à 
toutes les prières de Villon. 

Mal lui en prit. Un jour qu'il était allé à cheval 
quêter pour son couvent dans une ville voisine, 
Villon fit revêtir tous ses diables de leurs costu- 
mes et leur distribua leurs instruments de musique 
infernale ; puis il les fit défiler sur la place du 
marché avec leurs peaux de loups, de veaux, de bé- 



MLLON ET LE COKDELIER. 125 

liers, passementées de têtes de moutons, de cornes 
de bœuf, etc.; ils portaient à la ceinture des cymba- 
les de vaches, des sonnettes de mulets, qui faisaient 
grand bruit, et tenaient à la main des bâtons noirs 
pleins de fusées ou des tisons enflammés, sur les- 
quels on jetait de temps à autre des poignées de ré- 
sine. Après les avoir ainsi promenés au grand conten- 
tement du peuple et à la grande frayeur des petits 
enfants, Villon les mène dans un cabaret en dehors 
de la ville, près duquel le moine devait passer. Dès 
qu'on l'aperçoit, les diables se précipitent vers lui, 
criant, hurlant, aboyant, jetant des fusées. La ju- 
ment que montait Tapecoue prend le mors aux dents, 
Tapecoue tombe, mais la bête ne s'arrête pas pour 
cela, elle court, elle court jusqu'au couvent en traî- 
nant son cavalier. Quand elle arriva, il ne restait 
du moine qu'un pied et un soulier. 

Le fait est-il réel ? on a élevé des doutes à ce 
sujet. Quelques-uns de ces incidents se trouvent dans 
une des Repues Franches, d'autres figurent dans le 
Dialogue d'Erasme : Sjwctrum sive Exorcismus , 
mais dans l'un ni dans l'autre récit, l'affaire n'a le dé- 
nouement tragique que nous lui voyons ici. Pa- 
nurge, du reste, trouve cette cruelle plaisanterie 
toute naturelle. Le seigneur deBasché aussi s'en amuse 
de bon cœur, et promet de bien récompenser ceux de 
ses gens qui l'aideront à se venger du premier Chi- 
canous qui se présentera. 

XVII. 

Les gens se le tiennent pour dit. Quelques jours 
après, arriva un jeune, haut et maigre Chicanous, 
qui venait citer Basché à la requête du Prieur. A 



] 26 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

ce moment, le meunier pétrissait sa pâte , sa femme 
belutait la farine , le curé vaquait à son office de 
sommelier, les gentilshommes jouaient à la paume, 
le seigneur de Basché jouait aux trois cent trois 
avec sa femme, les demoiselles jouaient au pin- 
gre, les officiers jouaient à l'impériale, les pages à 
la mourre, avec chiquenaudes au perdant. A l'arrivée 
du Chicanous chacun court à son rôle. Le Chicanous 
se met à genoux devant le seigneur , lui demande 
mille pardons de le citer. «Il est obligé de faire son 
métier et serait heureux que le seigneur voulût 
bien l'employer.» Basché lui dit qu'il doit avant tout 
goûter de son vin et assister à un mariage qui se 
prépare. Le Chicanous accepte avec bonheur, et, la cé- 
rémonie faite, c'est lui qui commence la danse ; il 
donne des coups de poing, on lui répond par des coups 
de gantelet. — «Croyez, qu'à Avignon, en temps de 
carnaval, dit Panurge, jamais bacheliers ne jouèrent 
plus mélodieusement qu'il ne fut joué sur le Chicanous. » 
Il tombe étourdi par le vin et les coups, on l'atta- 
che sur son cheval et on le renvoie chez lui, après 
avoir fixé à sa manche une belle livrée jaune 
et verte , couleur des fous de cour , sous pré- 
texte que telles étaient les couleurs de la ma- 
riée. 

Ces deux exécutions de Chicanous ne suffisent 
pas à Rabelais, il nous fait assister à une troisième, 
plus détaillée. L'exploit n'avait pas été signifié dans 
les formes. Le gros prieur envoya un nouvel huis- 
sier, accompagné cette fois de deux recors pour sa 
sûreté. Le seigneur dînait quand la cloche annonça 
l'arrivée du Chicanous. Basché le reçoit "bien, il le 
fait asseoir près de lui, place les recors auprès des 



SUITE DES NOCES DE BASCHÉ. 127 

demoiselles. Au dessert le Chicanous se lève et cite 
le seigneur. Celui-ci lui demande copie de la cita- 
tion, et lui remet en échange quatre écus au soleil, 
puis il le prie d'assister aux fiançailles d'un de ses 
officiers et d'en recevoir le contrat, moyennant sa- 
laire, bien entendu. Le Chicanous tire son écritoire 
et écrit en présence des recors. Le meunier et sa 
femme arrivent en accoutrements nuptiaux, le curé 
en vêtements sacerdotaux; il interroge les préten- 
dus fiancés, les unit, les bénit, les asperge d'eau bé- 
nite. Le contrat est passé et minuté. D'un côté, on 
apporte le vin et les épices, de l'autre, force rubans 
blancs et marron, livrée de la mariée, et par des- 
sous des gantelets. 

Le Chicanous, à qui on avait fait avaler une grande 
tasse de vin, se trouva en gaieté. «Est-ce qu'on ne 
baille point ici des noces? demanda-t-il. Les vieux 
usages se perdent. On a aboli les de Noël, le monde 
approche de sa fin. Des noces! des noces!» et il se met 
à frapper sur Basché, sur sa femme, sur les demoi- 
selles et sur le curé. 

Les de noël sont certaines antiennes commen- 
çant par : Sapientia, Adonaï, Badix Jesse, 
Cîavis David , Oriens , etc . , qui se chantent 
chaque soir des neuf jours qui précèdent la fête de 
Noël. On portait à cette occasion au plus récent 
couple de la paroisse un grand 0, qui figurait à l'é- 
glise pendant le temps de la fête, mais qu'on ren- 
dait ensuite au marié. Celui-ci , en récompense, 
faisait un présent au curé et aux pasteurs, et c'é- 
tait une occasion de buvettes et de réjouissances. 
On chante toujours les de Noël, mais les buvettes 
ont cessé. Nous voyons par les plaintes du Chica- 



128 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

nous qu'elles avaient cessé en divers endroits dès 
le temps de Rabelais. 

Le Chicanous commençait le jeu, les assistants ne 
lui firent pas attendre sa revanche, à lui ni à ses 
recors. Panurge se délecte à détailler les blessures 
que reçoivent les personnages, et, pour varier son 
récit, il invente des mots interminables. Le curé se 
plaint qu'un recors lui a désincornifibulé toute l'é- 
paule et n'en boit pas moins à lui joyeusement. Le 
meunier prétend qu'on lui a donné sur le coude un si 
grand coup de poing qu'il en est devenu tout esper- 
ruquancluzelubelouzerirelu du talon. — Mais, di- 
sait Trudon le tambourineur, cachant son œil gau- 
che avec son mouchoir, il ne leur a pas suffi de 
m'avoir ainsi lourdement morrambouzevezengouze- 
quoquemorguatasacbacguevezinemaffressé mon pau- 
vre œil ; ils m'ont encore défoncé mon tambourin. 
Les tambourins sont ordinairement battus aux noces, 
les tambourineurs jamais. Un des écuyers disait à 
un recors dont la mâchoire avait été brisée, tandis 
qu'il était lui-même pleinement sauf et intact : Ne 
vous suffisait-il pas de nous avoir ainsi morcrocasse- 
bezassevezassegrigueliguoscopapopondrillé tous les 
membres supérieurs à grands coups de chaussures 
sans nous donner de tels morderegrippipiotabiro- 
freluchamburelurecoquelurintimpanemens sur le de- 
vant des jambes à belles pointes de houseaux ? Ap- 
pelez-vous cela jeu de jeunesse? Par Dieu, jeu 
n'est-ce ! 

XVIII. 

Rabelais a trouvé le modèle de ces mots composés 
dans Aristophane ; il y a à la fin des Femmes politi- 



ARISTOPHANE ET RABET.ÀT8. 129 

fines, ou Y Assemhlée des femmes, un mot qui n'a pas 
moins de 76 syllabes et forme six vers entiers. Il 
est vrai que c'est une énumération de mets. Voici 
ce mot. La fin de chaque vers est indiquée par un 
tiret : 

Tâ/3 Y^p tr.t'.àx KsiraSDTEp.i^ooeXa^oY3Xeo — xpewtoXet&ù- 
voôptjxoTOTpiaaaTO — atX<piorpaaojAeXlTOX?rtàxeyou.evo ■ — ■/.:/- 
Xsr£7.oaouoocpaTTo-ep'.aT£pa — AexTpuovo-TtTéxeçaXXfoxtYxXone — 
\tiQkay<àQGiQaio6aqr\Tpa-ioi.von-£pôyw. (V. 1163.) 

[Bientôt on va servir huîtres, salaisons, poissons sans écail- 
les, lottes, calvaires à la sance piquante, silphiqm au miel, 
grives, merles, pigeons, crêtes de coq grillées, bécassines, bi- 
sets, lièvres en civet, ailes de volaille ) 

Le calvaire est une sorte de poisson. 

Revenons à Rabelais. La nouvelle mariée pleu- 
rante riait, riante pleurait de ce que le Chicanous 
lui avait tapignemampenillorifrizonoufressuré tout 
le corps en trahison. Le maître d'hôtel tenait son 
bras gauche en écharpe comme tout morquaquo- 
quassé. Le diable, dit-il, m'a bien inspiré d'assister 
à ces noces, j'en ai tous les bras enguoulevezine- 
massés! 

Le Chicanous avait été tant battu qu'il ne parlait 
plus. Les recors protestèrent qu'en frappant ainsi 
ils n'avaient aucune mauvaise intention, et deman- 
dèrent qu'on leur pardonnât pour l'amour de Dieu. 
Ils partirent. A une demi-lieue de là, le Chicanous se 
trouva mal. Les recors arrivèrent à l'île Bouchard 
[près de Chinon] disant qu'ils n'avaient jamais vu 
plus homme de bien que le seigneur de Basché ni 
maison plus honorable que la sienne. Ils n'avaient 
jamais été cVtelles noces. S'ils avaient été battus, 
c'était leur faute parce qu'ils avaient commencé. 
Ils vécurent encore je ne sais combien de jours après, 
n 9 






130 LIVKE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

ajoute malignement Panurge. Les noces de Basché 
passèrent en commun proverbe et depuis lors od ne 
demanda plus d'argent au seigneur. 

Pantagruel a écouté, comme toujours, le récit de 
Panurge sans rien dire, mais il est loin d'approuver 
cette manière expédftive employée par les seigneurs 
pour payer leurs dettes. 

Epistétnon fait remarquer que les coups de gan- 
telets auraient dû tomber plutôt sur le gros prieur 
qui dépensait une partie de son argent à molester 
Basché, une partie à lancer contre lui les Chicanons 
pour avoir le plaisir de les voir daubés. 

Ces abbé^, disait-il, ont pour habitude d'exploi- 
ter l'insouciance des seigneurs et de les tracasser 
pour les faire payer beaucoup plus qu'ils ne doivent. 
Ces pauvres diables de Chicanous ne faisaient que 
leur office après tout. 

Le récit des noces de Basché ne figure pas dans la 
première édition du quatrième livre. Rabelais l'in- 
tercala dans la seconde. 

XIX. 

Pantagruel raconte à ce propos l'histoire d'un 
Romain, nommé Neratius, qui ne sortait jamais sans 
se faire suivre par des domestiques portant de l'ar- 
gent. Quand il rencontrait quelqu'un dont le visage 
lui déplaisait, il tombait sur lui à coups de poing, 
puis s'empressait de lui offrir un dédommagement en 
argent, d'après le tarif de la loi des douze Tables. 
La plupart s'estimaient très heureux, si bien qu'ils 
étaient battus et contents. 

— Par la botte de St Benoist ! dit frère Jean, 
j'en veux faire l'essai. Il descend à terr^, et tirant 



LES CIlh'AXOU.S BATTUS ET CONTENTS. 131 

de son escarcelle vingt écus au soleil, il dit à haute 
voix, en présence et audience d'une grande tourbe de 
peuple chicanourrois : Qui veut gagner vingt écus 
d'or à la condition d'être battu V — Moi, moi, moi, 
répondit-on de toutes parts- Vous nous étourdirez de 
coups, nous le savons, mais il y a beau gain. » Et 
tous accouraient en foule, à qui serait le premier en 
date pour être battu à prix d'argent. 

Frère Jean choisit dans toute la troupe un Chica- 
nous à rouge museau, qui portait au pouce de la 
main droite un gros et large anneau d'argent dans le 
chaton duquel était enchâssée une crapaudine. — On 
attribuait à cette substance la faculté d'indiquer en 
se couvrant de sueur la présence du poison. — Tout 
le peuple se prit à murmurer. Un jeune et maigre 
Chicanous, entre autres, se plaignit que le rougeaud 
lui ôtât toutes ses pratiques, de sorte que, s'il y avait 
dans le pays trente coups de bâton à gagner, il en 
emboursait toujours vingt-huit et demi. 

Racine a copié cette phrase de RabcLis : 

Et si, dans la province, 
Il se donnait en tout vingt coups de netfs de bœuf, 
Mon père, pour sa part, en emboursait dix-neut. 

Frère Jean rossa Rouge Museau rudement et comme 
il savait faire, puis il lui donna les vingt écus. Le vi- 
lain fut aise comme un roi ou deux. Les autres di- 
saient à frère Jean : « Monsieur frère diable, s'il 
vous plaît d'en battre encore quelques-uns pourmoius 
d'argent, nous sommes tout à vous, sacs, papiers, 
plumes et tout. > 

Rouge Museau furieux s'écria : Fête Dieu ! gale- 
fretiers [drôles] vous venez sur mon marché, vous 
venez m ôter mes chalands ! Je vous citerai devant 
n 9» 



132 LIVRE IV. - VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

le juge à huitaine, mirelaridaine. Je vous chicanerai 
en diable de Vauvert. 

Quelques mots de commentaire : Galefretier, en 
normand, signifie écornifleur, gourmand, et, par ex- 
tension : vaurien. On nomme galfâtre , celui qui 
aime à courir, à sauter, à folâtrer bruyamment. Ces 
mots ont tous pour point de départ la racine gai, qui 
indique toujours la galté, le plaisir, comme nous 
avons déjà eu occasion de le dire. Quant au diable 
de Vauvert, c'est le même qu'on appelle le diable 
Vert, à cause d'un château construit par le roi Robert 
aux environs de Paris et fréquenté, disait-on, par les 
revenants. Villon parle du diable de Vauvert. 

Le Chicanous battu ajouta en s'a dressant à frère 
Jean : « Révérend père en diable monsieur, s'il vous 
plaît de vous ébattre encore en me battant, je me 
contenterai de la moitié du prix. Ne m'épargnez 
pas, je vous prie.» Mais le moine en avait assez. 
Les autres Chicanous s'adressèrent à Panurge, à 
Epistémon, àGymnaste et aux autres, suppliant qu'on 
voulût bien les battre, sans quoi ils étaient exposés 
à jeûner. Mais ils en furent pour leurs prières. 

En regagnant leurs navires, Pantagruel et ses 
compagnons rencontrèrent deux vieilles qui pleu- 
raient parce qu'on avait pendu deux de leurs parents 
pour vol de vases sacrés dans une église. C'étaient 
les deux plus honnêtes gens du pays. 

XX. 

La chicane, c'est la guerre en petit. Voici main- 
tenant la guerre elle-même personnifiée dans le gro- 
tesque personnage de Bringuenarilles. A Procura- 
tion, succèdent les îles deTohu-Bohu (levideetlasoli- 



MORT DE BKINGUENAK1U.1 S. 133 

tude en hébreu, nous dit un annotateur qui doit être 
Rabelais lui-même). Là, les voyageurs ne trouvèrent 
que faire, parce que le géant Bringuenarilles avait tout 
détruit. Il se nourrissait d'ordinaire de moulins à 
vent, qu'il avalait tout entiers, — emblèmes de la glo- 
riole des conquérants. — Il avait fini, ne trouvant au- 
tre chose dans le pays, par avaler tout ce qu'il y 
avait de poêles, de poêlons, de casseroles, lèchefrites, 
marmites, qu'il avait pu se procurer. — Ce sont les 
instruments qui servent à donner un charivari. — 
Cela lui avait occasionné une indigestion, et il en était 
mort. 

Du temps de Rabelais on n'avait pas encore inventé 
la « guerre civilisatrice», personne n'avait songé à en 
faire la théorie et à y chercher un moyen de progrès. 
Rabelais voyait naïvement dans la guerre l'en- 
nemie naturelle du développement intellectuel des 
nations, la destructrice des œuvres de la science et 
de la civilisation, et à ce titre il ne pouvait manquer 
de donner une place à la manie de la guerre parmi 
les obstacles qui retardent le plus puissamment le 
progrès de l'humanité. 

Bringuenarilles détruisant et ruinant tout autour 
de lui, et puni par une indigestion mortelle de son 
avidité, est la personnification la plus heureuse et la 
plus complète de la guerre, qui ruine les vaincus sans 
enrichir les vainqueurs. Qu'a gagné l'Allemagne vic- 
torieuse à la guerre de 1870 contre la France? La 
mort d'un grand nombre de ses enfants, une indem- 
nité qui n'a servi qu'à faire enchérir dans le pays les 
objets de consommation et deux provinces frémissan- 
tes du joug, qui lui porteront malheur quelque jour. 
Bringuenarilles est le complément de Picrochole et 



134 LIVKE IT. — VOYAGE A l'ûRACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

d'Anarche. Ceux-ci sont vaincus par leur faute et 
justement punis, mais celui-là est vainqueur et n'est 
pas plus heureux. 

Les commentateurs, au lieu d'accepter cette ex- 
plication toute simple, se sont mis à chercher dans 
l'histoire. Voltaire s'appuyant sur la signification ac- 
tuelle de tohu lohu, qui se prend dans le sens de 
désordre, voit, dans ces îles, l'Angleterre alors agitée 
par les révolutions et les réactions religieuses; pour 
lui Bringuenarilles, c'est Henri VIII; d'autres iden- 
tifient le géant avec François I er , la plupart avec 
plus de raison y voient Charles-Quint dévastant les 
frontières françaises et assiégeant vainement Metz, 
la ville vierge, qui n'a pu être prise de nos jours que 
par la trahison d'un général français. Que Rabelais 
ait songé en passant, à Charles-Quint, cela est pos- 
sible, mais son idée est bien au-dessus d'une satire 
temporaire. Ce n'est pas l'histoire de son temps qu'il 
écrit allégoriquement, comme le prétend Voltaire, 
c'est l'histoire de l'humanité. 



CHAPITRE XIII. 

LIVRE IV. - PANTAGRUEL. 

VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 
II. La religion. 



SOMMAIRE, i. la tempête. — 1. Le concile de Chésil. — 2 et 3. Balde 
et Cingar. — 4. Frère Jean et Panurge. — 5 et 6. Poltronnerie 
de Panurge. — 7. Bravoure de Panurge. 

ii. l'île des macréons ou la sagesse antique. — 8. Situation de 
cette terre. — 9. Double population de l'île. Mort du grand Pan. — 
10. Explications. 

ni. catholiques et protestants. — 11. Quaresmeprenant et An- 
tiphysie. — 12. Le souffleur ou physetère. — 13. Bataille entre 
le Carême et les Andouilles. — 14. L'île de Ruach ou les vaiues 
disputes.— 15. Le pays de Papefiguière : les protestants et leurs 
seigneurs. — 16. Le lutin et le paysan. — 17. Le pays de Papi- 
manie: les adorateurs du pape. — 18. Les décrétales. — 19. Les 
paroles gelées. — 20. Les marchands Moscovites et les Italiens. — 
21. Messer Gaster.— 22. L'estomac père de l'industrie.— 23. Chaneph 
ou l'île des Hypocrites. Ganabin ou l'île des Voleurs. — 24. Quel- 
ques remarques sur le quatrième livre. 



Après la guerre de conquête et d'ambition, voici 
les guerres et les luttes religieuses, que Rabelais ne 
considère pas comme moins funestes à la recherche 
de la vérité. L'archipel des questions religieuses 
s'annonce par la rencontre de toute une flottille char- 
gée de moines et de prêtres, que Pantagruel et ses 
amis aperçoivent en quittant les îles de Tohu et de 
Bohu. Elle se composait de neuf navires. Il y avait 
là des Jacobins, des Jésuites, des Capucins, des Er- 



136 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

mites, des Augustins, des Bernardins, des Célestins, 
des Théatins, des Egnatiens, des Amadéans, des Cor- 
deliers, des Carmes, des Minimes, etc., etc. Ces 
saints religieux s'en allaient au conseil de Chésil 
pour discuter les articles de foi contre les nouveaux 
hérétiques. 

Ici la désignation est claire. Ces moines, dont 
Rabelais se délecte à énumérer les différents noms, 
se rendent au concile de Trente. Chésil, qui désigne 
le lieu de la réunion, est le nom de l'astre qui, chez les 
Hébreux, annonçait la tempête. C'est donc une réu- 
nion de gens éclairés qui va déchaîner des tempê- 
tes. Les conciles ont été plus d'une fois dans ce cas. 
Il suffit de citer le concile de Nicée, d'où sortit la 
longue guerre des catholiques et des ariens ; le 
concile de Trente, d'où est sortie la séparation dé- 
finitive des catholiques et des protestants, et, dans 
ces derniers temps, le concile du Vatican, qui a sou- 
levé des passions non moins violentes et plus dan- 
gereuses encore pour l'église catholique. 

Panurge, qui est excellent catholique, est au com- 
ble de la joie et regarde cette rencontre comme d'un 
bon augure. Il recommande son âme aux prières des 
bons pères, et il leur fait donner soixante-dix-huit 
douzaines de jambons, du caviar d'esturgeon, des 
boutarques, qui sont une autre sorte de caviar, des 
cervelas, et deux milles beaux angelots [pièces de 
monnaie à l'ange] pour les âmes des trépassés. 

Pantagruel ne partageait pas cette joie. Il 
restait pensif et mélancolique. Prévoyait - il la 
tempête morale que la réunion des moines allait pro- 
voquer ? Prévoyait-il la tempête physique qui me- 
naçait la flottille ? Frère Jean s'étonna de cette 



LA TEMl'ÊTE. DALDE ET CIXGAK. 137 

attitude inaccoutumée et lui en demanda la cause. 
Le pilote à ce moment , considérant les volti- 
gements du pavillon sur la poupe, ordonna à tout le 
monde de se tenir prêt à agir et annonça une tem- 
pête. 

II. 

Cette tempête de Pantagruel est célèbre. Dufresny 
la compare à la tempête de Y Odyssée et donne la 
préférence à Rabelais sur Homère. Un certain mar- 
quis de Culant (cité par Johanneau) s'est même 
amusé à la mettre en vers français. Si Ton voulait 
comparer la tempête de notre auteur à celle d'un 
autre poète, ce n'était pas dans l'antiquité qu'il fallait 
le chercher. Rabelais, qui a emprunté à Folengo 
l'histoire des moutons, lui a emprunté aussi les prin- 
cipales circonstances de sa tempête. Comme le récit 
de Folengo est plus court que celui de Rabelais, 
nous le placerons le premier. 11 se trouve au livre XII, 
tome I, page 340 de l'édition précitée. 

Desjà les cris, et clameurs des hommes touchoient jusques 
aux abysmes du ciel : et oyt-on un grand bruit de cordes, et 
toute la mer ne monstre que signes de peur, faisant paroistre 
les couleurs de la mort. Les nues obscures voient, poussées 
par les diables noirs. Le ciel llamboye par esclairs, après les- 
quels Sudest [le vent) agite plus fort les vagues, jetant plus 
rudement ses baies. La Tramontane destacbe et deslie ses 
froids cheveux, et comme folle et lunatique, se fourre parmy 
les ondes. Les nautonniers en vain se travaillent de destacher 
les voiles ; car la grande violence des vents leur eu donne 
empeschement. Maintenant le Sud cruel a le dessus ; mainte- 
nant le Nord est victorieux. La mer mugle, et les astres font 
lever les vagues. La fortune menace d'horrible mort les mari- 
niers, lesquels pour n'avoir aucune espérance se tourmentent 
à force de crier, et se frappent la poitrine à coups de poing ; 
mais Balde n'avoit pour lors aucune peur de la mort, il va 



138 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

çà et là, exhortant tantost cestui-cy, tantost cestui-là ; il 
donne secours au comité, au nautonnier, au patron ; il 
excite un chacun, tourne et dresse le timon; il ne s'espargne 
aucunement ; il commande icy ; il fait cela ; il conforte avec 
une voix hardie les couards ; il lasche et roidist les cordes 
selon la volonté du patron ; s'il ne les peut lascher, il les 
rompt. La tempeste surmontant tout l'effort des nautonniers 
renverse tout. Toutefois Balde n'ayant en teste ny bonnet, ny 
chapeau, asseure les uns et les autres, et leur dit qu'il ne se 
soucie d'estre noyé, moyennant que tous eschappent- Jà le 
Nord victorieux ayant mis ses compagnons sens dessus des- 
sous, mugist, et luy seul offusque le monde de ténèbres, et 
excite par ses efforts des montaignes du profond de la mer 
jusques aux estoilles. descouvrant les maisons et palais de 
l'enfer. Le navire désespéré gémit et pleure, et se rend las à la 
tempeste son ennemie, demandaut pardon. Ostez, crioitle patron, 
ostez la voile, elle est trop mouillée, elle pesé trop, l'arbre 
s'en ira à Force [à gauche, à bâbord] et se rompra à travers. 
Incontinent tous se diligentent pour obéir au commandement 
du patron ; mais ils ne peuvent desmesler les cordes et chacun 
tombant pour le grand vent, n'en pouvait venir à bout. Balde 
habilement prend sa halebarde et d'un coup tranche neuf 
cables, et les voiles tombent soudain à bas. 

III. 

Cingar seul trembloit dans un coing. Les limes sourdes, les 
crocnets, les tenailles ne luy servoyent pour lors de rien, ny 
les subtilitez d'un singe, ni les finesses d'un renard. La mort 
le presse partout : la mort cruelle le menace de tous costez -, 
il fait infinis vœux à tous les saincts ; il jure que le cancre 
luy vienne, s'il ne va tout deschaux par le monde, et vestu 
seulement d'un sac : il dit qu'il ira trouver Saint Danes en 
Agrignan, lequel vit encore sous la voûte d'une grande roche, 
et porte le cil de ses yeux pendant jusques sur les genoux ; 
il promet aller vers les sabots et galoches, lesque's Asceuse 
avoit autrefois portez, et lesquels furent prins en l'isle de 
Taprobane par les Portugais, et que là, il fera dire des messes 
par dix moines, et en outre, qu'il leur offrira un cierge aussi 
grand et pesant, comme est grand et pesant l'arbre du navire, 
s'il peut eschapper de ce danger ; il confesse avoir dérobé, et 



LA TEMPÊTE. JEAN ET PANCBGE. 139 

volé plusieurs boutiques ; avoir crochetté des maisons, em- 
mené des chevaux et poulains, et s'en repentant, promet que 
s'il peut à présent sortir de ce péril en liberté, il se rendra 
un second Sainct Macquaire , un autre Paul hermite , et 
après avoir visité le saint iSepulcre, qu'il mènera une vie pi- 
toyable. 

Pendant que Cingar en son cœur tremblant pensoit à teUes 
choses, une haute vague surmontant la gabie emporta avec 
soy plusieurs personnes du navire, se tenant Balde contre 
icelle ferme comme un chesne. Cingar pensoit estre lors de- 
pesché, et avoit à l'adventure embrassé une grosse pièce de 
bois Ce fortunal s'agrist de plus en plus, et ne sçait-on plus 
quelle route tenir, ny en quel pa» s le vent emporte le vais- 
seau, lequel tantost est élevé jusques aux pieds de la lune, 
tantost donne du fond contre les cornes des diables. Le pa- 
tron tout estonné, avoit perdu l'escrime de son timon et estant 
esperdu, crioit : 0! compagnons, nous nous noyons, avant qu'il 
soit trois heures, nous irons souper avec les morts. . . 

Le capitaine conseille de jeter à la mer la car- 
gaison et ce que chacun a de trop lourd. On jette à 
l'eau en effet, au grand regret des possesseurs, nom- 
bre de balles de marchandises. Un des passagers 
prétend qu'il n'a rien de plus lourd que sa femme, et 
il la jette aussi à l'eau. 

IV. 

Cingar, chez Rabelais, est remplacé par Panurge 
et Balde par frère Jean ; le récit de Rabelais, qui 
est bien autrement vivant et animé, n'occupe pas 
moins de huit chapitres. 

Le pilote, prévoyant le danger, commença par 
faire carguer les voiles. Ici Rabelais entasse une 
foule de termes de marine que nous ne reproduisons 
pas. Les uns ont admiré son érudition sur ce point, 
mais d'autres, Jal surtout, rédacteur du Glossaire na- 
val, prétend que l'auteur de Gargantua a accumulé 



1 40 LIVKE IV. — VOYAGE A l'ûKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

à plaisir les termes nautiques sans trop se soucier 
de leur signification. 

Soudain, poursuit Rabelais, la mer s'enfle tumul- 
tueusement, de fortes vagues battent les flancs de 
nos vaisseaux. Le mistral, accompagné d'une bour- 
rasque effrénée, de nuages noirs amoncelés, de terri- 
bles tourbillons, siffle avec violence dans nos anten- 
nes; le ciel tonne, la foudre, les éclairs, la pluie, la 
grêle éclatent tout à la fois; l'air a perdu sa trans- 
parence, il est devenu opaque, ténébreux, obscur; 
on ne voit plus d'autre lumière que celle des éclairs; 
des nuées traversées et brisées par des sillons en- 
flammés, de gros nuages noirs et épais parcourent le 
ciel. C'est l'image du chaos; le feu, l'air, la mer, la 
terre, tous les éléments semblent se confondre. 

Cette description, que nous abrégeons, est un peu 
confuse. Rabelais se souvient ici beaucoup plus de 
ce qu'il a lu que de ce qu'il a vu. 

Panurge, qui avait repu les poissons du contenu de 
son estomac, restait accroupi sur le tillac , tout 
affligé ; tout meshaigné et à demi-mort, il invoquait 
tous les saints et saintes à son aide, protestant de 
se confesser en temps et lieu et s'écriant en grand 
effroi : 

Majordome, hnu! mon père, mon ami, mon oncle, ap- 
portez un peu de salé, nous ne boirons que trop tantôt à 
ce que je vois. A petit manger bien boire, sera désor- 
mais ma devise. Plût à Dieu et à la benoiste, digne et sa- 
crée Vierge, que je fusse à cette heure en terre ferme et 
bien à mon aise ! 

A terre et quand il ne craint rien, il est passa- 
blement incrédule, mais il devient dévot catholique 
en présence du danger. 



I-OLTROXNERIE DE PÀTTOKGÈ. 141 

que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plan- 
tent des choux ! Parques, que ne m'avez-vous filé plan- 
teur de choux? que petit est le nombre de ceux que 
Jupiter a favorisés du bonheur de planter des choux ! ils 
ont toujours un pied en terre et l'autre n'en est pas loin. 
Il nvait bien raison, Pyrrhon; lorsque, se trouvant en un 
danger semblable au nôtre et voyant près du rivage un 
porc qui mangeait de l'orge épandu, le déclara bien heu- 
reux à un double titre, d'abord il avait de l'orge à foison , 
et puis il était sur terre. Pour manoir déifique et seigneu- 
rial, il n'est que le plancher des vaches. Cette vague nous 
emportera. Dieu sauveur! ô mes amis, un peu de vinai- 
gre . je tressue de grand ahan ! Tout est brisé, tout est 
frelore [ail. vcrlorcn, perdu] dans notre navire... Be, be, 
be, bous, bous, voyez l'aiguille de votre boussole pilote, de 
grâce, d'où nous vient ce vent ? Par ma foi, j'ai belle 
peur. Bon, bou, bon ! C'est fait de moi, Otto, to to to to 
to ti, otto to to to to ti ; bou, bou, bous bou, je me noie, 
bonnes gens, je me noie. 

V. 

Cependant Pantagruel, après avoir imploré l'aide 
du grand Dieu servateur et fait oraison publique en 
fervente dévotion, tenait, d'après l'avis du pilote, 
le grand mât fort et ferme; frère Jean s'était mis en 
pourpoint pour aider aux matelots. Ainsi faisaient 
Epistémon, Ponocrates et les autres; mais Panurge 
restait assis sur le tillac, pleurant et se lamentant. 
Frère Jean l'aperçut en passant : 

Par Dieu, lui dit-il, Panurge le veau, Panurge le pleu- 
rard, Panurge le criard, tu ferais bien mieux de nous ai- 
der que de rester là pleurant comme une vache, assis sur 
ton derrière comme un magot. 

— Be be be bou, bou, bous, répondit Panurge, frère Jean, 
mon ami, mon bon père, je me noie, c'est fait de moi, 
mon bon père spirituel, votre épée ne me saurait sauver. 
Zalas ! Zalas ! nous sommes au-dessus de E mi la, hors 



1 42 LIVKE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

toute la gamme. Be be be, bous bous. Zalas ! à cette heure, 
nous sommes au-dessous de G soi ut. Je me noie. L'eau 
est entrée dans mon soulier par le col de ma chemise. 
Bous, bous bous, voilà que je joue maintenant à l'arbre 
fourchu, les pieds en haut, la tête en bas. Ah si j'étais 
dans le bateau des bons et béats pères allant au concile, 
que nous avons rencontrés ce matin, si gras, si joyeux, si 
bien en point ! Holos, holos, holos, cette vague de tous 
les diables... viea culpa ! cette vague du bon Dien, va 
enfondrer notre navire. Frère Jean, mon père, mon ami, 
confession ! Me voici à genoux, confiteor, votre sainte bé- 
nédiction ! 

— Pendu au diable, viens nous aider plutôt, dit frère 
Jean. Trente légions de diables, viendia-t-ilV 

— Ne jurons point à cette heure, dit Panurge, demain 
tant que vous voudrez. Holos! hoios! nous so aimes au 
fond ! Je donne dix-huit cent mille écus de rente à qui 
me mettra en terre. Confiteor ! Un petit mot de testament, 
un codicille pour le moins. 

— Mille diables, dit frère Jean, puissent sauter au corps 
de ce drôle! Vertu Dieu! c'est bien le moment de parler 
de testament à cette heure que nous sommes en danger ; 
tâchons d'en sortir d'abord. Viendras-tu, de par le diable ! 
Voilà notre fanal éteint! 

— Etions-nous destinés à périr ici? s'écrie Panurge. 
Je me meurs, consommation est, c'en est fait de moi. 

— Magna, gna, gna, dit frère Jean. Fi ! qu'il est laid, le 
pleurard ! Mousse, pompe, pompe toujours. Vertu Dieu, 
attache l'un des bitons! Ici! de par tous les diables! Bien, 
mon enfant. 

— Ha, frère Jean, dit Panurge, mon père spirituel, 
mon ami, ne jurons point... je me noie, je me meurs, mes 
amis, in tournis î Adieu. Saint Michel d'Aure, saint Nico- 
las, je vous fais vœu ici et à notre Seigneur, que si vous 
m'aidez, j'entends si vous me mettez en terre hors de ce 
danger-ci, je vous édifierai une belle grande petite chapelle 
ou deux, 

Entre Quande et Monsoreau 
Et n'y paîttra vache ni veau. 



roLTKOx.\ri;i!: de panukoe. 143 

Panurge, dans son trouble, introduit ici un pro- 
verbe qu'il déligure : 

Entre Condé et Monsoreau 
11 ne paît brelis ni veau, 

c'est-à-dire que les deux localités se touchent. 

Zalas ! zalas ! il m'est entré dans la bouche plus de 
huit seaux d'eau ; bous, bous, bous ! qu'elle est amère et 
salée ! 

— Par la vertu, dit frère Jean, si je t'entends encore 
piauler, je régalerai de toi le loup marin.. .. Tenez bien, 
là-haut. Voilà qui est bien éclairé, bien tonné. Je crois que 
tous les diables sont déchaînés aujourd'hui ou que Pro- 
serpine va donner un héritier à son mari. Tous les dia- 
bles dansent aux sonnettes. 

— Vous péchez, frère Jean. Il me fâche de vous le 
dire. Je crois que cela vous fait du bien de jurer ainsi, 
comme un fendeur de bois est soulagé par celui qui à cha- 
que coup crie han ! auprès de lui ; toutefois vous péchez . 
Si nous mangions quelque espèce de cabirotade, quelque 
mets dédié aux dieux Cabires, ne serions-nous pas en sû- 
reté contre cet orage? J'ai leu que étaient toujours en 
seureté sur mer les ministres des dieux Cabires tant célé- 
brés par Orphée, Apollonius, Phérécydes, Strabo, Pausa- 
nias, Hérodote. 

— 11 radote, dit frère Jean, le pauvre diable ! Tête de 
Dieu pleine de reliques, quelle patenôtre de singe est-ce 
que ta marmottes là entre tes dents?... Ponorrates, mon 
frère, vous allez vous blesser. Epistémon, gardez-vous de 
la jalousie [balustrade]! Vertu Dieu! quelle vague! elle a 
failli m'emporter sous le courant. Je crois que tous les 
millions de diables tiennent ici leur chapitre provincial ou 
briguent pour l'élection d'un nouveau recteur. 

VI 

Panurge continue à se lamenter : 

Je ne vois ni ciel ni terre. Ah si j'étais maintenant 
dans le clos de Seuillé ou chez Innocent le pâtissier à 



144 LIVRE IV. — VOYAGE A l'OBACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Chinon,sous peine de me mettre en pourpoint pour cnire 
les petits pâtés! Notre homme, ne sauriez-vous me jeter 
à terre? Je vous donne tout Salmigondinois et ma grande 
caquerolière, si par votre industrie, je trouve une fois 
terre ferme. Jetez l'ancre, sondez. Sachons si l'on boirait 
aisément ici debout, sans se baisser; j'en crois quelque 
chose. 

A travers ces lamentations, on entend les ordres 
du capitaine et du pilote, les jurements de frère 
Jean. Que chacun pense à son âme! dit le pilote. 
— Quand aurons-nous la fête de tous les saints ? 
dit frère Jean. C'est assurément aujourd'hui celle de 
tous les diables. Panurge veut absolument faire son 
testament et il s'adresse à tous ses amis pour le re- 
cevoir. Epistémon prend la peine de lui prouver que 
ce qu'il demande est absurde. S'il survit, il n'a pas 
besoin de testament ; s'il se noie, le testament sera 
noyé avec lui. 

— Quelque bonne vague, dit Panurge, le jettera sur le 
bord, comme Ulysse, et quelque fille de roi allant à l'es- 
bat, sur le serain, le rencontrera, et près du rivage me 
fera ériger un magnifique cénotaphe, comme fit Didon à 
son mari Sichée, comme... 

Suivent 14 noms. 

— Vertu Dieu ! notre navire est échoué, s'écrie frère 
Jean. 

On entendit alors la voix de Pantagruel, qui 
pendant tout ce temps avait gardé le silence ; il di- 
sait comme St Pierre : 

Seigneur Dieu, sauve-nous, nous périssons ! Cependant 
que ta volonté soit faite et non pas la nôtre. 

— Dieu et la benoiste Vierge soient avec nous ! criait 
Panurge. Vrai Dieu, envoie-moi quelque dauphin pour me 
sauver en terre, comme le petit Arion. Je sonnerai bien 
de la harpe, si elle n'est démanchée. 






BRAVOURE DE TANURGE. 145 

— Tu ne viendras donc pas nous aider, veau pleurard ! 
s'écrie frère Jean. 

Le moine veut prier à son tour et marmotte un 
passage d'une légende latine de St Nicolas, où se 
trouve cette phrase : 

Horrida tempestas montem turbavit acutum. 
[Une horrible tempête agita la montagne aiguë.l 

Ce vers lui rappelle un maître du collège de 
Montaigu, grand fouetteur d'écoliers, qui s'appelait 
Tempête et il traduit ainsi par la pensée : 

Le terrible Tempête a mis en émoi le collège Montaigu. 

Il est interrompu par Pantagruel : 

— Terre! terre! je vois terre, s'écrie-t-il. Enfants, cou- 
rage de brebis! [un peu de courage suffira]. Nous ne 
sommes pas loin du port. Le ciel commence à se parer [se 
nettoyer] du côté de la tramontane. 

Tout le monde se met à l'œuvre. Les ordres se 
succèdent et sont exécutés. Panurge aussitôt retrouve 
tout son courage et son assurance. C'est lui qui 
commande la manœuvre. 

VII. 

Ha, ba, s'écrie-t-il, tout va bien, l'orage est passé. Que 
je descende le premier, je vous prie. Faut-il vous aider 
encore ? 

On sait qu'il n'a rien fait. 

Donnez, j'enroulerai cette corde. — Comment, vous ne 
faites rien, frère Jean ! C'est bien le temps de boire à cette 
heure ! Il s'appelle Jean Fait-néant, et me regarde ici suant 
et travaillant pour aider cet homme de bien de matelot 
premier du nom. Notre ami, deux mots! De quelle épais- 
seur sont les planches de ce navire ? — Deux doigts en- 
viron. — Ainsi tant que nous sommes ici nous sommes à 

h 10 




146 LIVRE 17. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

deux doigts de la mort ! — Est-ce que cela vous effraye ? 
— Moi, point du tout. Je m'appelle Guillaume-sans-Peur. 
J'ai du courage tant et plus. Je n'entends courage de bre- 
bis, je dis courage de loup, assurance de meurtrier. Je ne 
crains rien que les dangers, 

Cette dernière phrase est prise du Franc Archer, 
de Villon. Panurge continue en se multipliant : 

Vous aiderai-je , enfants? Avez-vous encore affaire de 
mon aide? L'homme naquit, pour labourer et travailler 
comme l'oiseau pour voler. Notre Seigneur veut que nous 
mangions notre pain à la sueur de nos corps, non pas 
comme ce pénaillon de moine frère Jean que vous voyez 
qui boit et meurt de peur. 

— Par le digne froc que je porte! dit frère Jean à Pa- 
nurge, durant la tempête, tu as eu peur sans cause ni rai- 
son. Ton destin n'est pas de périr dans l'eau. Tu seras 
certainement pendu en l'air ou brûlé gaillard. Seigneurs, 
voulez-vous un bon caban contre la pluie ? Faites écor- 
cher Panurge et couvrez-vous de sa peau. N'approchez 
pas du feu et ne passez pas devant les forges des maré- 
chaux, de par Dieu ! En un moment vous la verriez en 
cendres. Mais exposez-vous tant que vous voudrez à la 
pluie, à la neige, à la grêle; plongez même au fond de 
Peau, vous ne serez jamais mouillé. Faites-en des bottes 
d'hiver, jamais elles ne prendront eau. Faites-en des nas- 
ses pour apprendre aux jeunes gens à nager, ils appren- 
dront sans danger. Panurge, mon ami, n'aie jamais peur 
de l'eau, ta vie sera terminée par un élément contraire. 

— Oui, répondit Panurge, mais les cuisiniers du diable 
se trompent quelquefois et mettent h bouillir ce qu'on des- 
tinait pour rôtir... 

Panurge, comme on voit entend très bien raille- 
rie. Il n'a plus peur, et retrouve toute son impu- 
dence : 

Ecoutez, beaux amis, s'écrie-t-il. Je proteste devant la 
noble compagnie qu'en vouant une chapelle à monsieur 
St Nicolas entre Quande et Montsoreau, j'entendais parler 



l'île de I.A SAGESSE antique. 147 

d'une chapelle d'eau rose — [c'est-à-dire d'un alambic pour 
faire de l'eau de rose] - en laquelle il ne paîtra vache ni 
veau, car je la jetterai au fond de l'eau. — Voilà le ga- 
lant, s'écria Eusthènes, c'est le proverbe lombard ique : 

Passatoil pericolo, gabbato il santo. 
[Le péril passé, le saint est attrapé]. 

Piron s'est souvenu de ce passage, lorsque, dans son 
Arlequin Deucalion, il nous montre Arlequin, seul 
survivant du déluge universel, qui nage sur un ton- 
neau et s'écrie: Neptune! 

Je promets d'immoler, si d'ici tu m'arraches, 
Cent bœufs... 

Il parvient à sauter à terre. 

Ouf ! me voilà sur le plancher des vaches. 

Passato il pericolo... Serviteur, seigneur Neptune, va chercher 
tes cent bœufs ! 

Cependant Arlequin y met un peu plus de pu- 
deur que Panurge ; il ajoute : 

Non que je ne voulusse bien te les immoler; ne dût-il m'en 
rester pour ma part qu'un aloyau; mais où diable les trouver, 
quand je suis sur la terre le seul animal qui respire à pré- 
sent ? 

VIII. 

Cette tempête est-elle un phénomène fortuit ? Ra- 
belais a-t-il tenu à faire sa tempête comme tout 
poète épique bien élevé ? Non, cette tempête n'est 
pas un simple ornement poétique. Nous apprendrons 
tout à l'heure qu'elle a été provoquée par la mort 
d'un Macréon, d'un génie, d'un dieu de l'antiquité, 
qui disparaît de ce monde. C'est une tempête reli- 
gieuse causée par la disparition d'un culte. 

Les Macréons, ou Macrobiens, gens de longue vie ; 
ii 10* 



148 LIVKE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

reçurent avec empressement Pantagruel et ses amis. 
Un vieux Macréon qui faisait le rôle d'échevin, les 
mena à la maison de ville pour leur offrir à dîner. 
Les équipages descendirent à terre ; les habitants 
leur apportèrent des vivres ; les voyageurs acceptè- 
rent, ou firent des échanges avec eux. On but, on rit, 
on se divertit fort; puis on se mit à réparer les dé- 
gâts produits par la tempête. Cela fut bientôt fait, 
les habitants étant tous charpentiers et artisans. 

Un Macrobe explique ensuite à Pantagruel et à 
ses amis en quel pays ils sont arrivés. 

L'île des Macréons est une des Sporades de l'O-^ 
céan ; elle a été jadis riche, fréquentée, opulente, 
marchande, populeuse. Elle dépendait alors de la 
Grande-Bretagne- Maintenant elle est pauvre et dé- 
serte. 

Les commentateurs, suivant l'habitude, ont cher- 
ché cette île sur la carte et ne l'y ont pas trouvée. 
Elle y a figuré cependant, mais comme une terre in- 
certœ sedis [de situation incertaine]. Pour Rabe- 
lais, l'île des Macréons, c'est à la fois l'île des Ma- 
crobes, de YArgonautique, l'île des Heureux de 
Lucien, la terre de Promission de saint Brandaines 
ou le Paradis terrestre des trois Moines, l'Atlantide 
de Platon, l'Utopie de Morus, la Cité Solaire de 
Campanella, c'est ce pays que les peuples aiment à 
rêver pour se consoler de leurs douleurs : 

Le vois-tu bien là-bas, là-bas, 
Là-bas, là-bas, dit l'Espérance, 
Courons, courons, doublons le pas. 
Pour le trouver là-bas, là-bas. 

(Etranger. - Le Bonheur.) 

Rabelais cependant n'a voulu faire ni un paradis 



l'île de la sagesse antique. 149 

terrestre ni des Champs-Elysées. Il s'agit du monde 
terrestre et non d'un ultra-monde, mais d'un monde 
qui n'est, plus qu'une ruine et que les habitants ac- 
tuels de l'île ne comprennent plus. 

Car il y a dans l'île deux classes d'habitants; ceux 
qui reçoivent les voyageurs et leur offrent une hos- 
pitalité empressée n'habitent que les trois quarts de 
l'île, trois ports et dix paroisses ; le quatrième quart 
est occupé par une forêt de haute futaie, déserte en 
apparence, mais habitée en réalité par des êtres 
mystérieux, dont la population industrielle parle 
avec respect, mais avec lesquels elle n'a aucune com- 
munication. 

IX. 

Le vieux Macrobe qui avait reçu Pantagruel lui 
fit voir les curiosités de l'île. On découvrit dans la 
forêt, déserte alors, plusieurs vieux temples ruinés, 
des obélisques, des pyramides, des tombeaux anti- 
ques avec des inscriptions et épitaphes, les unes en 
caractères hiéroglyphiques, d'autres en grec ionique, 
en arabe et en slavon. Epistémon prit des notes. Pa- 
nurge et frère Jean s'en allèrent d'un autre côté. 

Il faut noter que, dès que l'on a touché cette terre, 
le ton plaisant qui dominait dans le récit, disparaît 
tout à coup. En arrivant Panurge hasarde une mau- 
vaise plaisanterie sur le nom de l'île ; cette plaisan- 
terie meurt sans écho. La parole est ordinairement 
à Pantagruel, qui est toujours grave et ne sourit 
même plus. Tout le dialogue est sérieux et la con- 
versation a l'air de se faire à mi-voix. 

La forêt n'a pas moins de 78,000 parasanges ou 
2,300 stades. C'est l'habitation des démons et héros 



150 LIVRE IV. - VOYAGE A L'OUACLE DE LA DITE BOUTEILLE. 

quand ils sont devenus vieux. «Tant qu'ils vivent, 
tout abonde en biens dans le pays et dans les îles 
voisines, dit le vieux Macrobe; il y a sur la mer. bo- 
nace et sérénité perpétuelle. Mais si quelqu'un d'en- 
tre eux vient à mourir, « ordinairement oyons-nous 
par la forest grandes et pitoyables lamentations et 
voyons en terre pestes et afflictions, en l'air trem- 
blements et ténèbres et en mer tempeste et fortunal.> 

Ainsi, d'après le Macrobe, il y a dans l'île des 
habitants invisibles, qui hantent les vieux temples, 
se plaisent dans les ruines chargées d'inscriptions 
écrites dans les langues savantes: grecque, égyp- 
tienne, arabique, — et ne se manifestent aux autres ha- 
bitants de l'île, uniquement occupés d'industrie et de 
commerce, que par la révolution qui se produit dans 
la nature au moment de leur mort. Mais la mort de 
ces personnages mystérieux n'arrive guère sans cet 
accompagnement de bouleversements et de pro- 
diges. 

Pantagruel est disposé à admettre le fait des pro- 
diges accompagnant la mort des êtres supérieurs. Il 
cherche même à l'expliquer : 

Il y a, dit-il, de l'apparence à ce que dites, car, comme la 
torche ou la chandelle, tout le temps qu'elle est vivante et 
ardente, luist es assistans, esclaire tout au tour, délecte uu 
chascun, et à chascun expose son service et sa clarté, ne fait 
mal ne des plaisir à personne : sus l'instant qu'elle est ex- 
taincte, par sa fumée et evaporation elle infectionne l'air, elle 
nuist es assistans, et à chascun desplaist. Ainsi est-il de ces 
âmes nobles et insignes. Tout le temps qu'elles habitent leurs 
corps, est leur demeure pacifique, utile, délectable, honorable : 
sus l'heure de leur discession, communément adviennent par 
les isles et continent grands troublemens en l'air, ténèbres, 
fouldres, gresles: en terre concussions, tremblemens, estonne- 
mens; en mer, fortunal et tempeste, avec lamentations des 



r/ÎLE DE LA SAGESSE ANTIQUE. 151 

peuples, mutations des religions, transports des royaumes et 
eversions des républicques. 

Tout ce que dit ici Pantagruel est tiré du traité 
de Plutarque : Des oracles qui ont cessé et pour- 
quoi/, y compris la comparaison de la torche qui 
s'éteint. Voici le passage, traduction d'Amyot : 

Demetrius conta qu'alentour de l'Angleterre, il y a plu- 
sieurs petites isles désertes, semées çà et là par la mer, qu'on 
appelle au pais les isles des Damons et des demi-dieux, et que 
luy mesme, par commandement de l'empereur, alla en la plus 
prochaine des désertes, pour voir et enquérir que c'estoit, et 
trouva qu'il y avoit peu d'habitans, qui estoient tenus pour 
saints et inviolables par les Anglois. Peu après qu'il y fut ar- 
rivé, il dit que l'air et le temps se troubla merveilleusement, 
et se lit une terrible tempeste et orage de vents et de tonnerres : 
laquelle estant à la fin cessée, il dit que les insulaires luy as- 
seurerent que c'estoit quelqu'un de ces dremons et demi-dieux 
qui estoit decedé ; car ainsi comme une lampe, disoit-il, pen- 
dant qu'elle est allumée, n'a rien qui offense personne, mais 
quand elle vient à s'esteindre, elle rend unepuauteur qui fas- 
che ceux qui sout alentour; aussi les grandes âmes, pendant 
qu'elles luisent, sont douces et gracieuses sans fascber per- 
sonne, mais quand elles viennent à s'esteindre et à défaillir, 
elles emeuveut comme lors de grands orages et de grandes 
tempestes et bien souvent mesme infectent l'air de maladies 
contagieuses. Ils disent davantage qu'il y a une de ces isles là 
où Saturne est détenu prisonnier par Briareus, qui le tient lié, 
de sommeil, et qu'on a inventé ce moyen là de le tenir en- 
chaîné en le faisant dormir et qu'il y avoit autour de luy plu- 
sieurs daemons qui estoient ses vallets et serviteurs l . 

Tout ce que nous dit Rabelais de l'île des Ma- 
créons se trouve, comme on voit, résumé dans ce 
passage. Quant à l'emprisonnement de Saturne dans 
une lie de l'Occident, nous l'avons déjà mentionné, 
d'après un autre traité de Plutarque. 

Pantagruel dit qu'il est d'autaDt plus enclin à 
1 Œuvres morales, T. I, supplément p. 114, chap. XIII. 



152 LIVRE IV. — TOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

admettre ces agitations de la nature à la mort d'un 
grand personnage, qu'il a connaissance des prodiges 
qui accompagnèrent la mort de Guillaume du Bellay, 
frère du cardinal, à laquelle assistaient plusieurs 
doctes personnes, parmi lesquelles Pantagruel cite 
Rabelais lui-même. 

Frère Jean, qui était revenu à propos pour. enten- 
dre la fin de cette conversation, éprouve quelques 
doutes au sujet de ce qui vient d'être dit: — «Huppe 
de froc! s'écrie- t-il, je veux devenir clerc sur mes 
vieux jours- J'ai assez bon entendement, mais je 
vous demande, comme disent les enfants quand ils 
jouent aux petits jeux, 

Je vous demande en demandant, 
Comme le roy à son sergent 
Et la royne à son enfant, 

ces héros icy et semi-dieux dont vous avez parlé 
peuvent-ils finir par la mort? Par Notre-Dame, je 
pensais, dans mon petit pensement, qu'ils étaient 
immortels comme beaux anges, Dieu me pardonne. 
Mais ce révérendissime Macrobe dit qu'ils finissent 
par mourir. 

— Non pas tous, dit Pantagruel. Les stoïciens disent qu'ils 
sont tous mortels, excepté un seul qui est immortel, im- 
passible et invisible. 

Pindare dit que les Hamadryades vivent autant que les 
arbres, que les chênes qu'elles gardent. Quant aux semi- 
dieux, Pans, Satyres, Sylvains, Follets, Egipans, Nymphes, 
Héros et Démons ou Génies, plusieurs ont, par la somme 
totale résultant des âges divers supputés par Hésiode, 
compté que leur vie est de 9,720 ans, d'après un calcul 
cabalistique. 

— Cela, dit frère Jean, n'est point matière de bréviaire 
et je n'en croirai que ce qui vous plaira. 

— Je crois, dit Pantagruel que toutes les âmes intcllec- 



l'île de la sagesse antique. 153 

tives sont exemptes des ciseanx d'Atropos. Toutes sont im- 
mortelles: anges, démons et humaines. 

Puis revenant sur les prodiges qui peuvent ac- 
compagner la mort des êtres supérieurs il raconte, 
d'après le traité déjà cité de Plutarque, l'histoire du 
pilote Thamous et de la mort du grand Pan : 

Le pilote Thamous, Egyptien de naissance, en pas- 
sant près de l'île de Paxo avec son navire par une 
nuit très calme, s'entendit appeler par son nom. Il 
ne répondit qu'au troisième appel. La voix mysté- 
rieuse lui ordonna alors de crier lorsqu'il serait à 
Palodes, que le grand Pan était mort. Thamous s'é- 
tant acquitté de la commission, entendit tout à coup 
sur la terre grands soupirs et grandes lamenta- 
tions, non d'une personne seule, mais de plusieurs 
ensemble. 

Pantagruel dit que, pour sa part, il croit que cette 
nouvelle de la mort du grand Pan, annoncée d'une fa- 
çon si étrange, était celle du «grand Servateur des 
fidèles, qui fut en Judée ignominieusement occis par 
l'envie et iniquité des pontifes, docteurs, prêtres et 
moines de la loy mosaïque. 

«Et ne me semble l'interprétation abliorrente, car à bon 
droit peut-il estre en langage grégeois dit Pan. Veu qu'il est 
le nostre Tout, tout ce que nous sommes, tout ce que vivons, 
tout ce que avons, tout ce que esterons est luy, en luy, de luy, 
par luy. C'est le bon Pan, le grand pasteur, qui, comme atteste 
le berger Corydnn, non seulement a en amour et affection 
ses brebis, mais aussi ses bergiers. A la mort duquel furent 
plaincts, souspirs, effroiz, et lamentations en toute la machine 
de l'Univers, cieulx, terre, mer, enfers. A cette mienne inter- 
prétation compete le temps. Car cestuy très bon, très grand 
Pan, nostre unique Servateur, mourut lez Hierusalem, régnant 
en Rome Tibère Cœsar.» 

Après ces mots Rabelais qui trouve qu'il a été 



154 LIVRE IV. — VOYAGE A I/OKACLE DE LA. DIVE BOUTEILLE. 

trop sérieux et qu'il l'a été trop longtemps, fait tout 
à coup entendre une note joyeuse pour rentrer dans 
le ton du livre : 

« Peu de temps après nous vismes les larmes découler de ses 
œils, grosses comme œufs d'austruche. Je me donne à Dieu, 
si j'en mens d'un seul mot. » 

Cette larme n'a rien d'exagéré en grosseur, étant 
donnée la taille que nous avons vue à Pantagruel au 
début; mais nous avons si bien eu le temps de l'ou- 
blier que ce brusque retour au point de départ nous 
fait sourire. 

X. 

Mais le chapitre est sérieux dans son ensemble. 
Pourquoi ce sérieux inusité dans un livre où la forme 
railleuse domine presque exclusivement ? Les com- 
mentateurs, bien entendu, n'ont aucune réponse à nous 
donner sur cette question. Essayons de suppléer à 
leur silence. 

Quel est le but du voyage que nous avons entre- 
pris V Trouver le mot de la destinée humaine. Jus- 
qu'ici Rabelais nous a montré ce qu'il ne faut pas 
faire. 11 a versé le ridicule sur les gens qui veulent 
être de l'avis de tout le monde, sur les amis du faux 
bel esprit, sur les complimenteurs qui craignent tou- 
jours de blesser les autres s'ils ne sont pas de leur 
avis, sur les chicaneurs et faiseurs de subtilités; il 
nous a appris à braver les difficultés fortuites de la 
vie, symbolisées par la tempête. Tout à coup il 
change de ton, il devient grave, c'est que nous ne 
sommes plus en présence d'ennemis qu'il faut com- 
battre, mais en présence d'amis qu'il faut utiliser. 

Remarquons d'abord que le christianisme est 



l'île de la sagesse antique. 155 

tout à fait en dehors de ce qui se passe dans cette 
île. Nous sautons par-dessus, pour nous trouver en 
face des restes de l'antiquité. « Il va là des rui- 
nes antiques, des inscriptions en caractères étran- 
gers à la langue de l'église: des lettres grecques, 
hiéroglyphiques, slavonnes. Il y a deux populations 
dans l'île, une population moderne de marchands et 
d'ouvriers, sans physionomie marquée, et une popu- 
lation d'êtres étranges, que nous ne voyons pas, 
mais auxquels l'auteur a l'art de nous intéresser. In- 
visibles maintenant, ils ne le furent pas toujours. Ils 
formaient autrefois une nation nombreuse, riche, in- 
dustrieuse, hautement civilisée. Les monuments 
qu'ils ont laissés, et qui sont en ruines, personne 
dans la population actuelle ne serait capable d'en 
faire de semblables, et bien qu'on ne les voie plus 
eux-mêmes, ils exercent une puissante influence ; ce 
sont eux qui font le calme et la tempête, et quand 
l'un d'eux passe d'un monde dans l'autre, toute la 
nature est bouleversée. 

Ces êtres qui ont survécu à la civilisation à laquelle 
ils ont présidé, ces restes de monuments, qui exci- 
tent la surprise d'Epistémon, c'est évidemment la 
civilisation antique, l'antiquité égyptienne et grecque. 
Lorsque ces Macréons passent d'un monde à l'autre, 
quand leurs œuvres, longtemps oubliées, apparaissent 
et sont manifestées par l'impression, une tempête 
intellectuelle en est la conséquence. La Renaissance 
est une de ces tempêtes. Quand toute l'antiquité 
a surgi à la fois, elle a bouleversé d'abord, puis 
changé la face du monde. La population actuelle de 
l'île, ces artisans, ces ouvriers qui ne comprennent 
rien aux monuments en ruine, qui ne songent pas à 



156 LIVKE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

se mettre en communication avec les survivants de 
l'antiquité, ce sont les hommes du moyen-âge, qui 
ne se sont pas doutés des trésors de science et de 
sagesse renfermés dans ces manuscrits et ces écrits, 
qu'on regardait avec un certain respect, mais avec 
lesquels on ne songeait même pas à lier connais- 
sance. 

L'ami de la vérité et de la science reconnaîtra 
en eux des amis. Il dira comme Pantagruel, qu'il 
ne regrette pas d'avoir «pâti la tourmente marine, 
laquelle les a tant vexés et travaillés» puisqu'il a 
eu le bonheur de pouvoir entrer en commerce avec 
eux. Il oubliera volontiers les persécutions et les 
vexations de toutes sortes que jettent sur son che- 
min les amis de l'obscurité, — et par là Rabelais 
nous fait entendre assez clairement qu'il s'agit de la 
vénérable assemblée réunie à Chésil — à la con- 
dition de se trouver en communication avec les re- 
présentants de ce monde, détruit, mais quia tant de 
choses à lui apprendre. Pantagruel a passé dédai- 
gneusement à travers les pays de mesquineries, d'imi- 
tations, de bavardages et de chicanes, mais ici il 
s'arrête avec respect devant la sagesse antique, 
devant les héros de l'intelligence. Il y a ici une mois- 
son à faire. Les civilisations antiques ne nous ap- 
prendront pas le mot de la destinée humaine, mais 
elles nous aideront à le trouver. 

Ce ton grave et respectueux que Rabelais prend 
ici en face des dieux antiques , fait supposer qu'il 
n'était pas ennemi de cette combinaison de l'hellé- 
nisme et du christianisme, qui avait charmé nombre 
d'esprit supérieurs, en Italie surtout, au siècle précé- 
dent, et que la réforme de Luther vint brusque- 



QUARESMEPRENANT ET ANTIPIIYSIE. 157 

ment arrêter ; cette combinaison lui semblait évi- 
demment moins éloignée de la vérité que ces luttes 
du catholicisme et du protestantisme qu'il va nous 
montrer tout à l'heure, et pour lesquelles il est loin 
d'être aussi respectueux. 

XL 

Rabelais se tient complètement en dehors des 
questions de dogmes. Il ne s'en prend qu'à celles 
qui n'intéressent que la forme et non le fonds des 
croyances, aux questions de pure discipline. La pre- 
mière qui surgit devant nous, c'est celle de l'absti- 
nence et du jeûne. A peine a-t-on perdu de vue l'île 
des Macréons, qu'on aperçoit l'île de Tapinois, autre- 
ment dit l'île Misérable, habitée par un monstre 
nommé Quaresmeprenant, personnification du carême, 

— et par sa cour ichthyophage. 

Pantagruel témoigue quelque désir de descendre 
dans son île et de faire connaissance avec lui ; 
Xénomanes l'en détourne. «A quoi bon?» lui dit-il. 

— « Vous verrez là, un grand avaleur de pois gris, 

— c'est-à-dire un famélique, — un grand caquero- 
lier — mangeur d'escargots, — grand preneur de tau- 
pes, grand boteleur de foin, — ces gens -là sont 
ordinairement maigres , et misérables , — un demi- 
géant à double tonsure, extrait de Lanternois, — 
parce que le concile des Lanternes, le concile de 
Trente, avait conservé le carême, attaqué par les 
protestants et un grand nombre de catholiques, — 
gonfalonier des Ichthyophages — mangeurs de pois- 
son, — dictateur de moutarde — parce que la mou- 
tarde est nécessaire pour faire digérer les mets de 
carême, — calcineur de cendres — à cause du mer- 



158 LIVEE IV. — VOYAGE A l'ûKACLE DE LA T'IYE BOCTEILLE. 

credi des cendres qui ouvre le carême de quaran- 
te jours, — père et nourrisson des médecins, à cause 
des maladies qu'engendrent le jeûne et l'usage ex- 
clusif du poisson, si nous en croyons Rabelais, qui 
paraît avoir eu peu de goût pour ce genre de 
nourriture, — foisonnant en pardons et indulgences, 
homme de bien, du reste, bon catholique et de 
grande dévotion; pleurant les trois quarts du jour 
et n'assistant jamais aux noces — interdites en ca- 
rême, comme chacun sait. — Il se repaît de hau- 
berts, de casques et de morions salés — ce qui est 
peu nourrissant; — quant à ses habits, il porte «gris 
et froid, rien devant, rien derrière et manches de 
même.» 

Comme Pantagruel semble prendre goût à ce 
portrait, Xénomanes lui fait l'anatomie du person- 
nage. Cela dure trois chapitres, dans lesquels l'au- 
teur accumule tous les genres de monstruosités. Puis 
vient la description des mœurs du roi des mangeurs 
de poisson. 

Cas estrange. Travailloit rien ne faisant, rien ne faisoit 
travaillant. 

Le jeûne du carême est pénible et ne profite à 
rien. 

[111 dormoit les œils ouvers comme font les lièvres de 
Champagne, craignant quelque camisade [attaque subite] des 
Andouilles, ses antiques eunemies. 

Les Andouilles figurent les protestants, ennemis 
acharnés du maigre et du carême. 

[Il] rioit en mordant , mordoit en riant. Rien ne mangeoit 
jeûnant, jeunoit rien ne mangeant. Grignotoit par soubçon, beu- 
voit par imagination. Se baignoit dessus les hauts clochers et 
se seichoit dedans les estangs et rivières. Peschoit en l'air 



quak::smi:ii;i;xant et antiphysie. 159 

et y prenoit des ecrevices decumanes [énormes!. Rien ne 
craignoit que son ombre et le cry des gras chevreaulx. De sou 
poing faisoit un maillet. 

Cet entassement de proverbes , que nous abré- 
geons beaucoup, a pour but de montrer que Qua- 
resmeprenant faisait tout à l'inverse du bon sens, 
autrement dit, que le jeûne du carême est une in- 
vention contre nature. 

Ce chapitre se termine en effet par l'allégorie de 
Contre-Nature ou Antiphysie, opposée à Nature ou 
Physie. Pantagruel , qui la rapporte , dit qu'il l'a 
tirée d'un célèbre apologue antique. La Monnoye 
a prouvé ! que l'auteur de cet apologue n'est ni an- 
cien, ni fort connu. Il résulte du texte latin, qu'il 
cite , que Rabelais s'est borné à traduire , sauf la 
conclusion, qui lui appartient. 

« La Nature , nous dit-il, mit au monde d'elle- 
même Beaulté et Harmonie. Contrenature ou Anti- 
physie fut jalouse de cette maternité, et avec l'ai- 
de des forces physiques de la nature, elle eut aussi 
deux enfants : Amodunt 2 et Discordance. Ils avaient 
la tête ronde , les oreilles relevées à la façon des 
ânes , les yeux hors de la tête et fixés au bout 
d'une espèce d'os , comme ceux des écrevisses , les 
pieds ronds, et les bras tournés en arrière vers les 
épaules. Ils cheminaient sur la tête, faisant conti- 
nuellement la roue. Antiphysie soutenait que cette 
manière de marcher était la plus naturelle ; que les 
deux et autres choses éternelles cheminaient ainsi 
en tournant circulairement; qu'avoir les pieds en l'air 
et la tête en bas, c'était imiter le créateur de l'u- 

» Menagiana, I, p. 287. - 2 Sans forme , mot formé de a 
privatif grec et de modus, modum, manière, forme. 



160 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

uivers , qui a voulu que les cheveux fussent en 
l'homme comme racines, les jambes comme rameaux; 
tandis que les enfants de Nature se tenaient dans la 
position peu logique d'un arbre renversé. Elle prou- 
vait de même qu'il était plus raisonnable de tour- 
ner les bras vers les épaules, afin de défendre le dos, 
que de les diriger en avant, où le corps avait déjà 
les dents pour se défendre. Par ces raisons et autres 
semblables. Antinature se fit un grand nombre de 
partisans; tels étaient les Matagotz, Cagotz et Pa- 
pelars — qui avaient inventé le carême — les Ma- 
niacles Pistolets — ou maniaques de Pistoie, sectai- 
res qui s'étaient manifestés à Pistoie vers 1300, — 
« les Démoniacles Calvins, imposteurs de Genève, les 
enragés Putherbes, Briffaulx, Caphars, Chattemittes, 
Canibales et autres monstres difformes et contre- 
faits, en despit de nature. » 

On voit que, si Rabelais attaque les catholiques 
sur la question du carême , ce n'est pas au profit 
des protestants, puisqu'il inscrit Calvin au nombre 
des enfants de Contrenature , côte à côte avec le 
moine Puits-Herbault (Putherbe), les hypocrites de 
toute couleur, et les cannibales mangeurs de chair 
humaine. 

XII. 

Pendant que Xénomanes faisait le portrait de 
Quaresmeprenant, frère Jean se mit plus d'une fois 
en colère, et en apprenant que ce grand Lanter- 
nier avait failli exterminer les Andouilles grasses 
qui habitaient l'île voisine, il voulait absolument 
descendre dans son île pour le mettre en pièces. 
Panurge combattit cette idée. Il déclara qu'il n'était 



LE SOUFFLEUR OU PIIYSETÈRE. 161 

ni assez fou ni assez hardi pour attaquer le Ca- 
rême. Si on s'engageait dans cette affaire, on ris- 
querait de se trouver pris entie lui et les Andouil- 
les — entre les partisans du maigre et les parti- 
sans du gras — comme entre l'enclume et les mar- 
teaux. Mieux valait passer outre. 

On le crut et l'on se dirigea vers l'île Farouche, 
séjour des Andouilles. Mais à ce moment on aper- 
çut un énorme pliysdère, un souffleur, qui s'avan- 
çait vers les voyageurs « bruyant, ronflaut, enflé, » 
plus haut que les hunes des navires, «et jettant eaux 
de la gueulle en Pair devant soy, comme si fast une 
grosse rivière tombante de quelque montaigne.» 

La petite flotte se dispose en Y, et l'on se pré- 
pare à attaquer l'énorme bête. Panurge tremble de 
peur, suivant son habitude. Cela ne l'empêche ce- 
pendant pas de donner libre cours à son érudition, 
et de rappeler Andromède exposée à un monstre ma- 
rin, et le duc de Clarence qui, condamné à mort, 
demanda à être noyé dans un tonneau de Malvoisie. 
On fait pleuvoir sur le souffleur «dards, dardelles, 
javelotz, espieux, pertuisanes, etc., rien n'y fait : 
les gros boulets semblaient fondre sur sa peau 
«comme font les tuilles au soleil.» 

Pantagruel intervient alors. Il était d'une adresse 
merveilleuse. A mille pas, avec une de ses flèches, 
il ouvrait les huîtres en écaille sans toucher les 
bords ; il mouchait une bougie sans l'éteindre, frap- 
pait les pies à l'œil , dessemelait des bottes sans 
les endommager, et tournait les feuillets du bré- 
viaire de frère Jean sans rien déchirer. Il lance 
au souffleur un premier dard sur le front, et lui 
transperce les mâchoires et la langue, si bien qu'il 
ii 11 



1G2 LIVRE IV. — VOï'AGE A î/ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE . 

n'ouvre plus la bouche et ne jette plus d'eau; au 
second coup, il lui crève l'œil droit; au troisième, 
l'œil gauche. Ces trois dards avaient été si adroite- 
ment lancés qu'ils lui faisaient trois cornes sur le 
front. Pantagruel lui en lança également trois au- 
tres sur l'échiné, à égale distance l'une de l'autre, 
une quatrième sur la queue, — et enfin cinquante 
sur un flanc et cinquante sur l'autre , si bien que 
la grosse bête se tourua sur le dos, comme font 
d'ordinaire les poissons morts , et l'on n'eut plus 
qu'à la tirer après soi quand on aborda l'île Fa- 
rouche. Là le souffleur fut dépouillé de sa graisse, 
qu'on prétendait être fort utile à la guéridon d'une 
maladie assez commune, celle qu'on appelle «Faute 
d'argent. » 

Depuis que Panurge a posé la question de son 
mariage, nous n'avons pris qu'une seule fois Rabelais 
en flagrant délit de fantaisie: la sortie de Gargan- 
tua contre les mariages subreptices. L'apparition 
du souffleur est-elle un nouveau cas du même 
genre ? Cela n'aurait rien d'étonnant. Rabelais aime à 
décrire et à faire parade de son érudition, et l'on 
pourrait penser qu'il a saisi cette occasion pour 
fournir une nouvelle preuve de son savoir et de son 
talent. Il n'en est rien cependant ; l'apparition du 
poisson gigantesque entre l'île de Quaresmeprenant 
et celle des Andouilles n'a rien de fortuit. Après 
l'île des Imitateurs, nous avons eu l'histoire de 
Dindenault et de ses moutons, qui offre un exemple 
de l'imitation poussée au delà des limites de l'ab- 
surde. Ici les faits se succèdent dans un ordre sem- 
blable. L'auteur a commencé par nous divertir aux 
dépens de Quaresmeprenant en personne, mainte- 



LE CABÊ5TE ET LES ANDOUILLES. 163 

liant il personnifie l'ichtyophagie , l'abstinence de 
viande et l'usage du poisson, dans uu poisson colos- 
sal. Pantagruel, qui s'est moqué de l'abstinence à 
propos de Quaresmeprenant , attaque le poisson , 1 - 
larde de flèches, le rend ridicule et le tue au profit 
des habitants de l'île Farouche, des mangeurs de 
gras, des ennemis de l'abstinence. L'allégorie est 
claire, et il nous semble inutile d'insister. C'est un 
second assaut donné à l'abstinence quadragc'simale. 
Nous en verrons plus loin un troisième. 

XIII. 

Les voyageurs abordent à l'île Farouche. En face 
de Quaresmeprenant et de ses troupes nourries de 
poissons, nous trouvons celles des Andouilles, habi- 
tuées à faire gras toute l'année. Mais ne croyez pas 
que l'on soit plus tolérant ici que dans le pays voi- 
sin. Les Andouilles calvinistes sont terriblement 
soupçonneuses. Quiconque admet la justification par 
les œuvres et non par la foi, quiconque n'est pas 
préoccupé avant tout du péché originel et croit que 
tout homme, sans exception, peut être sauvé à la 
condition de bien vivre, celui-là est suspect et doit 
être rejeté de la communion. Nos voyageurs s'en 
aperçoivent bientôt. 

Ils avaient pris terre dans un petit port de l'île 
et dînaient joyeusement sur l'herbe dans un char- 
mant petit vallon, près d'un cours d'eau. Au mo- 
ment du second service, Pantagruel aperçut certaines 
petites Andouilles apprivoisées, qui avaient monté sur 
les arbres pour les regarder manger. Us comprirent 
qu'ils étaient en pays hostile, et qu'ils avaient en face 
d'eux les ennemies acharnées de Quaresmeprenant. 
ii H* 



164 LIVRK IV. — VOYAGE A l'ûKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Pantagruel aurait bien voulu réconcilier les deux 
parties, les deux communions ennemies. Xénomanes 
lui dit que c'était impossible. Lors d'un voyage 
qu'il avait fait précédemment dans le pays, il était 
parvenu à ménager entre les adversaires une sorte 
de trêve ; mais depuis que le concile de Cliésil 
[lisez de Trente] avait maintenu le carême, les An- 
douilles et Quaresmeprenant s'étaient monté réci- 
proquement la tête ; les Andouilles surtout avaient 
montré que ce n'est pas pour rien que leur domaine 
s'appelait l'île Farouche ; elles étaient devenues in- 
croyablement intolérantes , voyant partout des en- 
nemis , et donnant ce nom à tous ceux qui ne se 
livraient pas à elles sans réserve. 

Les Andouilles qui avaient grimpé sur les arbres 
étaient en effet des espionnes; elles allèrent avertir 
leurs compagnes, qui s'avancèrent en corps de ba- 
taille pour attaquer les voyageurs, avec fifres, trom- 
pettes et clairons. D'après leurs 78 enseignes (re- 
marquez ce nombre, qui revient constamment) on 
jugeait qu'elles pouvaient bien être 42,000. 

La bataille est livrée dans toutes les formes. 
Frère Jean se met à la tête des cuisiniers, et atta- 
que avec des broches et autres instruments de cui- 
sine. Pantagruel fait dignement son rôle de général 
et de géant. Quant à Panurge, pendant la bataille, 
il se charge de garder les vaisseaux et de prier poul- 
ies combattants. Après la victoire, il est stipulé 
qu'une certaine quantité d'andouilles sera payée cha- 
que année à Gargantua, et on lui expédie le pre- 
mier payement; mais un grand nombre des prison- 
nières périrent en chemin; on les enterra à Paris 
dans la rue Pavée d' Andouilles, qui a pris plus tard 



l'îlk des taises disputes 165 

le nom de rue Pavée-Saint-André-des-Arts. C'est 
aujourd'hui la rue Séguier. 

Pantagruel reconnaît que l'exagération des man- 
geurs d'andouilles n'est pas moins ennemie de la vé- 
rité que celle des mangeurs de poisson, et il pour- 
suit sa route. 

XIV. 

Les voyageurs vont se remettre et respirer dans 
Pile de Ruach. Respirer est le mot, car là les habi- 
tants ne se repaissent que de vent. C'est le pays de 
la vanité et do la présomption. 

Lucien , dans son Histoire véritable, avait déjà 
montré des hommes se nourrissant de fumée. Sui- 
vant lui, les habitants de la lune, quand ils veulent 
dîner, « allument du feu et font rôtir sur le charbon 
certaines grenouilles volantes qui sont chez eux eu 
grande quantité, puis ils s'assoient autour de ce feu 
comme autour d'une table et se régalent en avalant 
la fumée qui s'exhale du rôti. Tel est leur plat so- 
lide. » 

A Ruach, les habitants mangent simplement du 
vent, qu'ils renouvellent, les pauvres par girouettes, 
les riches par moulins à vent; ils dégustent les vents 
et apprécient leurs différentes saveurs, comme nous 
faisons des vins, et ils en font provision. Ils se plai- 
gnent à Pantagruel d'un personnage qui leur a fait 
beaucoup de mal, l'empereur Bringuenarilles, grand 
amateur de vaine renommée aussi, qui se repaissait 
de moulins à vent. Lors de sa première visite on 
mit dans les moulins force coqs et force poules. La 
première fois qu'il les avala, peu s'en fallut qu'il 
n'en mourût, car les coqs lui chantaient dans le 



166 LIVBB IV. —VOYAGE A L'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

corps, les poules lui volaient à travers l'estomac, et 
les renards du pays, qui entendaient tout cela, s'é- 
lançaient dans sa bouche pour les poursuivre. Le mé- 
decin, pour le guérir, lui conseilla d'écorcher un 
renard [vomir] à l'heure du paroxisme, et cela lui 
réussit- On lui donnait aussi des pilules composées 
de lévriers et de chiens terriers. Mais c'était un 
rude voisin que ce personnage. — « N'ayez plus 
peur, lui dit Pantagruel. Le grand avaleur de mou- 
lins à vent est mort, je vous l'assure. Il est mort suf- 
foqué et étranglé en mangeant un coin de beurre 
frais [c'est-à-dire un morceau de pain formant le 
coin, entouré de croûte de trois côtés et garni de 
beurre] à la gueule d'un four chaud, par l'ordon- 
nance des médecins, et il ne reviendra plus dans 
l'île du Vent. » 

Cette dernière circonstance de la mort de Brin- 
guenarilles se retrouve dans les traditions des envi- 
rons de Cherbourg. Plusieurs personnages fantasti- 
ques des récits populaires meurent de même « en 
mouougeant un coin de buurre frais à la goule d'un 
fouour, par ordonnanche de mechchin. » Cette fin 
d'un personnage fabuleux est ordinairement présen- 
tée d'une façon ironique, et comme conclusion d'un 
récit auquel on n'ajoute pas foi. On ne peut guère 
admettre qu'on l'ait empruntée à Rabelais; mais d'où 
cette idée bizarre est-elle provenue ? Est-ce une 
fantaisie ? est-ce une allusion? est-ce une simple 
plaisanterie contre les médecins et leurs remèdes 
impuissants? Nous n'avons rien pu découvrir à ce 
sujet. 

Les circonstances qui précèdent la mort de Brin- 
guenarilles rappellent d'assez près celles qui accom- 



l'Ile des vahstes disputes. igt 

pagnent la mort du même géant dans le Disciple de 
Pantagruel. Mais ce n'est pas une raison pour attri- 
buer cet ouvrage à Rabelais, comme l'a fait le der- 
nier éditeur. La ressemblance entre les deux récits 
prouve simplement que Rabelais avait eu connais- 
sance du livre de son imitateur, et qu 1 il a cru pou- 
voir y puiser comme il a puisé dans uue foule d'au- 
tres compositions, dont il s'est inspiré pour faire 
mieux. Nous serions même porté à penser, à cause 
de la manière sommaire dont cet épisode est énoncé, 
que les deux auteurs se sont emparés d'une plaisan- 
terie populaire qui circulait avant eux, et qui trouve 
ici naturellement sa place dans l'île du Vent ou de 
la Vaine Gloire. 

Remarquons aussi la place de l'île du Vent, entre 
celle où l'on observe le carême avec passion et celle 
où on ne l'observe pas, avec une passion non moins 
vive. Les deux îles que nous venons de quitter met- 
tent en présence les catholiques et les protestants, 
les deux îles que nous allons aborder vont dérouler 
devant nous la suite du tableau : l'île du Vent, pla- 
cée au beau milieu de cet archipel des luttes reli- 
gieuses, a évidemment pour but d'insinuer que cette 
lutte est futile, qu'autant en emporte le vent, et 
qu'attacher tant d'importance à des différences de 
détails entre les deux confessions chrétiennes, c'est 
se nourrir de vent, comme font les habitants de 
Ruach. Rabelais plane au-dessus. Nous venons de le 
voir partageant également ses critiques entre les 
deux cultes, et mettant sur le même pied les exa- 
gérations de Calvin et celles de Puits - Herbault. 
Nous allons retrouver à peu près la même impar- 
tialité dans la peinture des deux populations de 



168 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Papefiguière et de Papinianie. Les protestants tou- 
tefois sont un peu plus maltraités. 

XV. 

C'est à Papefiguière que Ton débarque d'abord. 
Les habitants de cette île étaient autrefois riches et 
libres; on les nommait «gaïllardets». — Il pour- 
rait bien y avoir ici une allusion aux libertins de Ge- 
nève qui avaient fait à Calvin une si vive opposition. 
— Mais depuis ils étaient devenus pauvres, malheu- 
reux et sujets des Papimanes. Ils étaient allés à une 
fête chez les Papimanes, leurs voisins. On avait ex- 
posé à l'admiration des fidèles l'image du pape. L'un 
d'eux lui fit la figue. Les Papimanes, pour le ven- 
ger, prirent les armes, ravagèrent le pays et soumi- 
rent les habitants de Papefiguière, mais nprès les 
avoir forcés à la même cérémonie humiliante que 
Frédéric Barberousse imposa aux habitants de Mi- 
lan, à retirer avec la bouche une figue placée sous 
la queue d'une mule, et la remettre au même en- 
droit sans l'aide des mains. Ceux qui refusaient 
étaient pendus sans pitié. 

Mais un malheur plus grand encore attendait les 
habitants de Papefiguière. Leur pays fut abandonné 
aux lutins, c'est-à-dire aux seigneurs féodaux, qui 
une fois émancipés de l'autorité ecclésiastique ou im- 
périale, par suite de la Réforme, devinrent les maî- 
tres absolus de leurs vassaux et en abusèrent. La 
plupart des commentateurs se sont trompés sur le 
sens de cet épisode. Après la guerre, ce ne sont pas 
les Papimanes qui persécutent les habitants de Pape- 
figuière, ce sont les lutins extraits de noble et antique 
race, qui régnent sans conteste sur le pays, et ce sont 



ht LUTIN ET LE PAYSAN. 169 

eux dont les exactions tombent si rudement sur les 
pauvres paysans. 

Les paysans parviennent quelquefois à les attraper 
cependant, si nous en croyons Rabelais. Il nous ra- 
conte à ce sujet une historiette qui n'est pas de son 
crû, car, à notre connaissance, les paysans de la 
Normandie et ceux de la Russie, qui n'ont lu Rabe- 
lais ni les uns ni les autres, la racontent également 
à leurs enfants. Il faut évidemment voir dans ce récit 
un de ces contes qui sont l'héritage commun de la 
race aryenne. Rabelais s'est borné à en faire l'appli- 
cation aux pays qui, au seizième siècle, se séparèrent 
de l'église romaine. 

XVI. 
Un paysan de Papefiguière était en train de se- 
mer son champ, lorsque 

Survient un diable, à titre de seigneur. 

Ce diable était 

Simple, ignorant, à tromper très facile, 
Bon gentilhomme et qui dans son courroux, 
N'avoit encor tonné que sur les choux. 
- Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage 
N'est mon talent, je suis un diable issu 
De noble race et qui n'a jamais su 
Se tourmenter. 

Il ne savait ni lire ni écrire, ajoute Rabelais. Il 
demande au paysan ce qu'il fait là. 

Le pauvre homme dit qu'il semoit celui champ de tou- 
zelle [blé sans barbe] pour soy aider a vivre l'an suivant.— 
Voire mais, dit le diable, ce champ n'est pas à toi, il est h 
moi et m'appartient, car depuis l'heure et le temps qu'au 
pape vous fîtes la figue , tout ce pays nous fut adjugé et 
abandonné. Toutefois semer blé n'est pas mon estât, et je 



170 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LADIVE BOUTEILLE. 

te laisse le champ, mais c'est à condition que nous par- 
tagerons le profit. — Je veux bien , dit le laboureur. — 
J'entends, dit le diable, que du profit advenant nous fe- 
rons deux lots. L'un sera ce qui croîtra sur terre, l'autre 
ce que en terre sera couvert. Le choix m'appartient, car 
je suis diable extraict de noble et antique race, tu n'es 
qu'un villain. Je choisis ce que sera en terre, tu auras le 
dessus. En quel temps sera la cueillette ? — A mi-juillet, 
répondit le laboureur. — Bien , dit le diable , je ne fau- 
drai m'y trouver. Fais au reste comme c'est ton devoir. 
Travaille, villain, travaille. 

Travailler est le fait de la canaille, 
Ne t'attends pas que je t'aide un seul brin, 
Je t'ai jà dit que jétois gentilhomme, 
Né pour chômer et pour ne rien savoir. * 

[Au revoir]. Je vais tenter du gaillard péché les nobles 
nonmiins de Pettesec, les cagots aussi. De leurs vouloirs je 
suis plus que asseuré. 

La mi-juillet venue , le diable se représenta audit 
lieu accompagné d'un escadron de petits diableteaux de 
chœur. Là rencontrant le laboureur, il lui dit: Et puis 
villain, comment t'es-tu porté depuis ma départie? Il con- 
vient de faire ici nos partages. — C'est (respondit le la- 
boureur) raison. 

Lors commença le laboureur avec ses gens seyer le 
bled. Les petits diables de mesmes tiroient le chaulme de 
terre. Le laboureur battit son bled en l'aire, le ventit, le 
mit en poches, le porta au marché pour vendre. Les dia- 
bleteaux firent de mesmes, et au marché près du labou- 
reur, pour leur chaulme vendre, s'assirent. Le laboureur 
vendit très bien son bled, et de l'argent emplit un vieux de- 
mi-brodequin, lequel ilportoitàsa ceinture. Les diables ne 
vendirent rien : ains au contraire les paisans en plein 
marché se mocquoient d'eux. Le marché clous, dist le dia- 
ble au laboureur : Villain f tu m'as ceste fois trompé , à 
l'autre ne me tromperas. — Monsieur le diable, respondit le 
laboureur, comment vous aurois-je trompé, qui premier 
avez choisi? Vray est qu'en cestuy choix me pensiez 

1 La Fontaine. Contes, livre IV, 6. 



LE LUTIN ET LE PAYSAN; 171 

tromper, espérant rien hors terre ne issir pour ma part, et 
dessous trouver tout entier le grain que j'avois semé, pour 
d'içeluy tenter les gens souffreteux, cagotz, ou avares, et 
par tentation les faire en vos lacs tresbucher. Mais vous 
estes bien jeune au mestier. Le grain que voyez en terre 
est mort et corrompu, la corruption d'içeluy a esté géné- 
ration de l'autre que me avez vu vendre. Ainsi choisis- 
siez-vous le pire. C'est pourquoy estes maudict en l'Evan- 
gile. Laissons (dist le diable) ce propous, de quoy ceste 
année sequente pourras-tu nostre champ semer V Pour 
profit, respondit le laboureur, de bon mesnagier, le con- 
viendroit semer de raves. Or (dist le diable) tu es villa in 
de bien, semé raves à force, J3 les garderay de la teni- 
peste et ne gresleray point dessus. Mais entends bien, )e 
retiens pour mon partage ce que sera dessus terre, tu au- 
ras le dessous. Travaille, villain, travaille. Je vais tenter 
les Hérétiques , ce sont âmes friandes en carbonnade : 
monsieur Lucifer a sa cholicque, C3 luy sera une guorge- 
chaulde. 

YeDU le temps de la cueillette, le diable se trouva au 
lieu avec un escadron de diableteaux de chambre. La 
rencontrant le laboureur et ses gens, commença seyer et 
recueillir les feuilles des raves. Après luy le laboureur 
beschoit et tiroit les grosses raves , et les mettoit en po- 
ches. Ainsi s'en vont tous ensemble au marché. Le labou- 
reur vendit très bien ses raves. Le diable ne vendit rien. 
Qui pis est,' on se mocquoit de luy publiquement. Je voy 
bien , villain (dist adonc le diable) que par toy je suis 
trompé. Je veulx faire tin du champ entre toy et moy. Ce 
sera en tel pact, que nous nous entregratterons l'un l'autre, 
et qui de nous deux premier se rendra , quittera sa part 
du champ. Il entier demourera au vaincueur. La journée 
sera à huitaine. Va, villain, je te gratteray en diable. Je 
allois tenter les pillards, chieanous, desguiseurs de pro- 
cès, notaires faulsaires, advocatz prévaricateurs : mais ilz 
m'ont fait dire, par un truchement, qu'ilz estoient tous à 
moy. Aussi bien se fasche Luciter de leurs âmes. Et les 
renvoyé ordinairement aux diables souillars de cuisine, 
sinon quand elles sont saulpoudrées [de sel]. 

Vous dictes qu'il n'est desjeuner que dees^oliers : dis- 



172 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

ner que d'advocatz : ressiner que de vignerons : soupper que 
de marchands, regoubillonner que de chambrières : et tous 
repas que de farfadetz. Il est vray. De fait monsieur Lu- 
cifer se paist à tous ses repas de farfadetz pour entrée 
de table. Et se souloit desjeuuer de escoliers. Mais (las) 
nesçay par quel malheur depuis certaines années ilz ont 
avec leurs estudes adjoin :t les saints Bibles. 

Plusieurs commentateurs voient dans ces paro- 
les une confession de foi protestante ; nous ne som- 
mes pas de leur avis. L'église n'aimait pas trop à 
mettre une Bible frauçaise entre les mains des igno- 
rants ; mais elle n'a jamais empêché les écoliers de 
la lire. 

Pour ceste cause plus n'en pouvons au diable l'un ti- 
rer. Et croy que si les caphards ne nous y aident , leurs 
ostans par menaces, injures, force, violence, et brusle- 
mens leur saint Paul d'entre les mains , plus à bas n'en 
grignoterons. De advocatz pervertisseurs de droit, et pil- 
leurs des pauvres gens , il se disne ordinairement, et ne 
luy manquent. Mais on se fasche de tousjours un pain 
manger. Il dist naguères en plein chapitre qu'il mange- 
roit volontiers l'âme d'un caphard, qui eust oublié soy en 
son sermon recommander. 

Aucun prédicateur n'oublie de se recommander 
aux prières de ses auditeurs. Lucifer le sait bien. 

Et promit double paye et notable appointement a qui- 
conque luy en apporteroit une de broc en bouc. Chascun 
de nous se mit en queste. Mais rien n'y avons profité. Tous 
admonestent les nobles dames donner à leur couvent. De 
ressieuner [goûter] il s'est abstenu depuis qu'il eut sa forte 
colicque, provenante à cause que es contrées boréales l'on 
avoit ses nourrissons vivandiers, charbonniers et chaircu- 
tiers oultragé villainement. 

Un commentateur voit ici une allusion à l'expul- 
sion des moines hors d'Angleterre sous Henri VIII. 
Il souppe très bien de marchands usuriers, apothicai- 



l.r.s Al OBATEUBS DU TAPE. 173 

res, i'aulsaires, billonneurs, a<lulterateurs de marchandises. 
Et quelquesfois qu'il est en ses bonnes, rcgoubillonne de 
chambrières, lesquelles, après avoir beu le bon vin de 
leurs niaistres, remplissent le tonneau d'eau puante. Tra- 
vaille, villain, travaille. Je vais tenter les escoliers de Tre- 
bizonde laisser pères et mères, renoncer à la police com- 
mune, soy émanciper des edietz de leur Roy, vivre en 
liberté soubterraine, mespriser un chascun, de tous se moc- 
quer, et prenans le beau et joyeux petit béguin d'inno- 
cence poëticque, soy tous rendre farfadetz gentilz. 

Les farfadetz dont il est question à plusieurs 
reprises dans ce récit, ne sont pas des lutins, mais 
des moines mendiants, des frères fadets, qui ont aban- 
donné leurs familles pour entrer dans un couvent. 

Le paysan rentra chez lui désolé, sa femme lui 
demanda ce qu'il avait ; il lui raconta ce qui lui 
était imposé. — N'est-ce que cela? dit-elle, va te 
faire bénir par le curé et je me charge de tout ar- 
ranger ; puisque c'est un jeune diable, ce ne sera 
pas difficile. 

Le diable vint en effet à l'heure dite, ce fut la 
femme qui le reçut, et elle l'effraya tellement qu'il 
prit la fuite, se promettant bien de laisser désor- 
mais les paysans en repos- 

Cette conclusion du conte paraît appartenir à 
Rabelais; le récit populaire s'arrête au moment où 
le diablotin se voit attrapé pour la seconde fois. 

La Fontaine, qui n'a su faire qu'un conte assez 
médiocre de l'histoire de Dindenault et de ses mou- 
tons, a été plus heureux dans le Diable de Papefi- 
gnière; cependant cette fois encore, c'est Rabelais 
qui l'emporte pour l'agrément du récit. 

XVII. 

Les voyageurs ne font pas long séjour à l'île des 



1 74 LIVEE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Papefigues, ils s'arrêtent plus longtemps à l'île des 
Papimanes, ce pays dont l'image transportait La Fon- 
tai ne : 

[Ouil par St-Jean, si Dieu me prête vie, 
Je le verrai ce pays où l'on dort ! 
On y fait plus, on n'y fait nulle chose, 
C'est un emploi que je recherche encor. 

Rabelais ne dit pas précisément qu'on n'y fasse 
rien, mais la principale occupation , c'est le culte du 
pape ; on n'honore pas seulement en lui le chef de 
l'église, on l'adore à l'égal d'un Dieu. — Ce pays là 
existe toujours, bien qu'on ne puisse lui assigner de 
limites géographiques. 

A leur arrivée dans l'île, les voyageurs sont re- 
çus par quatre personnages, quatre ordres de l'état. 
Un moine enfroqué, crotté et botté, représentant le 
clergé; un fauconnier avec un leurre et un gant 
d'oiseau, représentant les hobereaux chasseurs; un au- 
tre en solliciteur de procès, ayant un grand sac plein 
d'informations, citations, chicaneries et ajournements; 
le quatrième en vigneron d'Orléans, avec belles guê- 
tres de toile, une panetière à la main et une serpe 
à la ceinture ; c'était le représentant des cultiva- 
teurs. A peine arrivés près du navire, ils crièrent 
tous à la fois : L'avez-vous vu, voyageurs ? L'avez- 
vous vu ? — Qui ? demanda Pantagruel, — Lui, 
répondirent-ils. — Mais qui donc ? demanda frère 
Jean. Par la mort bœuf, je l'assommerai de coups. 
Il croyait qu'on cherchait quelque larron, meurtrier 
ou sacrilège. — Comment dirent-ils, voyageurs, vous 
ne connaissez pas l'Unique ? — Expliquez-vous, dit 
Epistémon. — C'est celui qui est. — Celui qui est, 
dit Pantagruel, par notre théologique doctrine, est 



! ES CKS DU PAPE. 175 

Dieu. C'est ainsi qu'il s'est nommé à Moïse; mais il 
est invisible aux yeux corporels. — Nous ne parlons 
pas du Dieu qui vit dans les cieux, nous parlons du 
Dieu qui vit en terre. — C'est sûrement le pape, dit 
Carpalim- — J'en ai vu trois, ajouta Panurge, et je 
n'en ai pas retiré grand avantage- — gens heu- 
reux! s'écrie-t-on de toutes parts, vous l'avez vu! 
Ils l'ont vu ! ils l'ont vu! répètent les commissaires à 
la foule qui se prosterne sur le passage des arri- 
vants. On fouettait les petits enfants pour qu'ils 
gardassent le souvenir de l'arrivée dans leur pays de 
gens qui avaient vu le pape. Pantagruel s'interpose: 
« Messieurs, dit-il, si vous ne cessez pas débattre vos 
enfants, je m'en retourne. * On obéit, mais l'évêque 
Homenaz arrive sur une mule débridée et capara- 
çonnée de vert, suivi d'une procession solennelle, et 
les voyageurs ont grand peine à empêcher qu'on ne 
leur baise les pieds. 

On les conduit dans une église d'abord, et on leur 
montre un beau livre doré, suspendu, mais à portée 
de la main. C'est le livre des Décrétales; il est tombé 
du ciel comme les boucliers de Xuma à Rome, la 
statue de Minerve à Athènes et en France, l'ori- 
flamme ou drapeau rouge. On leur permettra la lec- 
ture de ce livre, s'ils veulent bien se confesser et 
jeûner trois jours. Frère Jean et Panurge se confes- 
seront volontiers, mais jeûner, impossible. «Nous 
avons taut jeûné sur mer, dit Panurge, que les a- 
raignées ont fait leurs toiles sur nos dents et qu'il 
nous a crû de la mousse dans le gosier. Au reste, 
nous avons déjà lu les Décrétales sur vélin, sur 
papier, en manuscrit et en lettre moulée. 



176 LIVRE IV. - VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

XVIII. 

Les Décrétâtes sont, comme on sait, les lettres, les 
bulles officielles, adressées par les papes au clergé 
et aux fidèles depuis l'origine de la papauté. La col- 
lection est fort riche, mais il y a dans le nombre beau- 
coup de lettres faites après coup, et antidatées pour 
faire supposer que, dès une époque reculée, le pape 
usait déjà d'un droit, contesté plus tard, qu'il s'agissait 
de faire accepter par les intéressés. Il y a donc, à côté 
des décrétales authentiques, un assez grand nombre 
de fausses décrétales. On considère comme telles cel- 
les qui sont supposées antérieures à l'an 385, et qui 
ont été publiées pour la première fois au milieu du 
IX e siècle. Les recueils des décrétales portent diffé- 
rents noms- L'un de ces recueils, qui contient diver- 
ses lettres des papes de 1262 à 1483, est intitulé 
Décrétales extra vagantes, c'est-à-dire placées en de- 
hors des collections précédentes. Rabelais ne manque 
pas de prendre ce mot dans le sens d'extravagant, 
déraisonnable. 

C'est en vertu des décrétales, et en montrant qu'ils 
ont toujours usé de certains droits, que les papes se 
sont attribué l'autoiité sur les rois; c'est de là qu'est 
sortie la guerre des investitures en Allemagne, les 
luttes avec les rois de France, etc. François I er , entre 
autres, avait eu à ce sujet de graves démêlés avec le 
pape, et quand Rabelais attaquait les décrétales en 
général, il était sûr de l'appui moral du roi et même 
de la presque totalité du clergé français. 

— Entrons dans l'église, dit l'évêque Homenaz. 
Seulement, il est plus de midi, et nos décrétales nous 
défendent de chanter une messe solennelle ; mais on 



LES SAINTES DÉCRÉTALES. 177 

vous dira une « messe sèche ». — J'en aimerais 
mieux une mouillée de vin d'Anjou, murmura tout 
bas Panurge. — Saquez-la court tout au moins, dit 
frère Jean de même, notre estomac est encore à 
jeun. La messe finie, Homenaz prit un énorme trous- 
seau de clés et entreprit d'ouvrir une fenêtre barrée, 
qui se trouvait au-dessus de l'autel ; l'opération fut 
longue, — il n'y avait pas moins de trente-deux ser- 
rures et un cadenas, — puis, avec toutes sortes de 
cérémonies, il leur fait voir le portrait du pape vivant; 
il le touche d'un bâton, et fait baiser à tous les assis- 
tants le bout qui a touché le visage du saint père, 
transmettant ainsi le baiser du pape à tous les fidè- 
les. Ce fait n'est pas de l'invention de Rabelais et se 
pratique encore dans quelques églises pour les reli- 
ques des saints. 

Le portrait du pape exposé ainsi à la vénération 
des fidèles est fort mal peint. A ses compagnons, qui 
s'en étonnent, Pantagruel allègue les images et idoles 
bizarres, consacrées et vénérées dans les temples an- 
tiques. Les plus respectées étaient généralement in- 
formes. A Sparte, Castor et Pollux étaient figurés 
sous forme de deux poutres réunies par un tenon. 
Dans l'Asie mineure et la Syrie, la divinité était 
souvent une pierre brute, quelquefois un aérolithe 
tombé du ciel. La fameuse pierre noire de la Caaba 
est le dernier vestige de ces divinités archaïques. En 
Grèce, dit Pantagruel, ces représentations barbares 
étaient attribuées à Dédale. « Encore que l'image 
fust contrefaite et mal traicte, y estoit toutesfois la- 
tente et occulte quelque divine énergie en matière 
de pardons. > 

Au sujet de cette énergie et vertu divine de cer- 
ii 12 



178 LIVRE IV.— yOÏAGE A l'uracle de ladive bouteille. 

taines choses, frère Jean raconte une conversation 
entre deux mendiants de Sevillé, réunis a l'hôpital le 
soir d'un jour de fête. L'un disait qu'il avait ga- 
gDé six blancs dans sa journée, un autre deux sous, 
un troisième, sept carolus ; un gros gueux se vanta 
d'avoir gagné trois bons testons. — Ce nest pas 
étonnant, lui dirent ses compagnons, tu as une jambe 
de Dieu. Ils supposaient qu'il y avait dans sa 
jambe pourrie une vertu divine, qui attirait directe- 
ment l'aumône, à la manière d'un talisman. Cette idée 
remontait aux Hébreux qui, voyant l'action divine 
dans toute maladie incurable, étaient disposés à res- 
pecter celui qui était ainsi visité par Dieu. 

Pantagruel s'indigne qu'on ose mêler le nom sa- 
cré de Dieu à des choses « tant ordes et abomina- 
bles.» Si les moines ont de telles idées et détel- 
les expressions, il faut les leur laisser et ne pas les 
transporter hors des cloîtres. Epistémon fait remar- 
quer que l'on a plus d'une fois donné l'épithète de di- 
vin à des choses qui avaient une vertu malfaisante. 
C'est ainsi que Néron appelait les champignons 
«viande des dieux» parce qu'ils avaient servi à em- 
poisonner Claude, son prédécesseur. 

Panurge, pendant cette conversation, considérait 
l'image du pape et se plaignait qu'on ne lui eût 
donné que des attributs ecclésiastiques. «J'ai vu 
nos derniers papes, disait-il, porter, non aumusse, 
mais armet en tête. Et tout l'empire Christian 
estant en paix et silence, eulx seuls guerre faire 
félonne et très cruelle.» — La guerre, répondit Ho- 
menaz, est non seulement licite au pape contre les 
hérétiques, mais il lui est ordonné par les saintes 
décrétales de mettre à feu et à sang les em- 



LES SAINTES DÉCKÉTALES. 179 

pires, les royaumes, les républiques qui transgres- 
sent un iota de ses commandements ; il doit spolier 
les souverains de leurs biens, les déposséder de leurs 
états, les proscrire, les anathématiser, et non seule- 
ment tuer leurs corps et ceux de leurs enfants, mais 
aussi damner leurs âmes au parfond de la plus ar- 
dente chaudière qui soit en enfer. > 

Pendant la messe « sèche > célébrée en l'honneur 
des voyageurs, des quêteurs allaient parmi la foule, iin 
bassin à la main, disant à haute voix : < N'oubliez pas 
les gens heureux qui l'ont vu en face. > Les bassins 
furent bientôt remplis de monnaie papimanique. 
Homenaz dit que c'était pour faire bonne chère, et 
qu'une partie de cet argent serait employée à bien 
boire et l'autre à bien manger « suivant une mi- 
rifique glose cachée en un coignet [petit coin] des 
Décrétâtes >• En effet le dîner fut copieux et les bu- 
vettes nombreuses. 

Pendant ce dîner, servi par de charmantes jeunes 
tilles, avenantes et souriantes, l'évêque — qui aime 
beaucoup les jeux de mots par parenthèse et qui ré- 
pète à chaque instant à un petit domestique : clerice, 
éclaire ici, — fait un nouvel éloge des décrétales, 
qui, à cette époque, n'étaient pas adoptées en France. 
L'adoption de ces règles ferait le bonheur du genre 
humain et commencerait une ère de félicité univer- 
selle. A la lecture d'un simple passage de ces sain- 
tes lettres, ajoute l'évêque, vous sentez en vos cœurs 
s'allumer une fournaise d'amour divin, et de cha- 
rité envers votre prochain, pourvu qu'il ne soit pas 
hérétique — le mépris assuré de toutes choses for- 
tuites et terrestres et une extatique élévation d'es- 
prit jusques au troisième ciel. 

n 12* 



180 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

— Tout cela est d'or ou d'orgues, dit Panurge, 
mais j'en crois le moins que je peux. Et chacun des 
convives se met à raconter une histoire sur les ef- 
fets pernicieux des décré taies au point de vue maté- 
riel. Un batteur d'or, par exemple, a pris pour bat- 
tre son or un feuillet de parchemin des décrétales et 
toutes ses opérations ont manqué. Un épicier a en- 
veloppé des drogues dans des feuillets détachés des 
décrétales, tout a été pourri ; un tailleur a fait des 
patrons avec de semblables feuillets, pas un habit 
n'a pu aller. On avait pris un morceau des décré- 
tales pour en faire un but, personne n'a pu le tou- 
cher. On avait mis des collerettes dans un recueil de 
décrétales, de blanches elles sont devenues noires. 
Miracle ! s'écriait Homenaz à chaque récit, tous ces 
gens là ont été punis, comme aurait dit Tartuffe plus 
tard, pour avoir mêlé, 

par un crime effroyable, 
Avec la sainteté les parures du diable (acte I, 2). 

Les décrétales ont une autre vertu, elles tirent à 
Rome de France tous les ans une somme considéra- 
ble. — Trouvez-moi, dit Homenaz, livre au monde 
qui rapporte autant, voire même la Sainte Ecriture. — 
Le révérend père Jésuite ne parle pas autrement 
dans les Provinciales de Pascal. 

— Pour bien instruire un écolier, s'écrie Home- 
naz, pour bien gouverner un état, il faut être décré- 
taliste [on dirait aujourd'hui infaillibiliste, c'est tout 
un]. Sans les décrétales, tout le monde périrait in- 
dubitablement. C'est là qu'est ,1e salut en ce monde 
et en l'autre. Homenaz s'exalte si bien qu'il se met 
à pleurer, à se frapper la poitrine et à baiser ses 
pouces en croix. 



LES PABOLES GELÉES. 181 

Epistémon, frère Jean et P an urge voyant cette «af- 
freuse catastrophe» se mirent à crier: Miaut, miaut, 
à la manière des chats, et firent semblant de pleu- 
rer. On apporte du vin ; Homenaz distribue à cha- 
cun des poires de bon chrétien. Frère Jean regrette 
qu'on ne distribue pas de même les jeunes filles 
qui servent l'évêque. Pantagruel fait de grands pré- 
sents à tout le monde et à l'église, et prend congé 
des Papimanes, en leur promettant de prier le pape 
de leur faire visite.— Puis il part pour un autre pays. 

La vérité n'est pas plus en Papimanie, où l'on 
adore un homme, qu'à Papefiguière, où l'on soumet 
les paysans à un si rude servage. 

XIX. 

Nous avons déjà fait remarquer que chaque épisode 
un peu trop sérieux ou un peu trop osé est invaria- 
blement suivi de quelque scène bouffonne. La bouf- 
fonnerie ne va pas se faire attendre. 

Les voyageurs étaient en pleine mer, «banquettant, 
grignotant, devisant, lorsque Pantagruel se lève: 
"Compagnons, n'entendez-vous rien? Il me semble que 
j'entends des gens qui parlent autour de nous, et ce- 
pendant je ne vois personne. » On écoute; on n'entend 
rien d'abord; puis on distingue des mots, des syllabes, 
des phrases même. Panurge s'épouvante: ils sont au 
centre de quelque grand danger ; on entend de vé- 
ritables coups de canon, il faut fuir, fuir à voile et 
à rames. Il n'a point de courage sur mer ; en cave 
ou ailleurs , c'est différent ; il faut se sauver. Ce 
n'est pas qu'il ait peur. Il est comme le Franc Ar- 
cher de Villon , il ne craint rien fors le danger, 
comme il l'a déjà dit à une autre occasion. 



182 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Pantagruel se moque de lui, mais il cherche l'ex- 
plication de ce qu'il entend. Un certain Pétron,. 
cité par Plutarque dans son traité Des oracles qui 
ont cessé, soutenait qu'il existe plusieurs mondes 
voisins qui se touchent en forme de triangle équi- 
latéral. Dans la patte ou centre de ces mondes, 
se trouverait le manoir de Vérité ; c'est là qu'ha- 
bitent les Paroles, les Idées, les Modèles et Por- 
traits de toutes choses passées et futures. Le Siè- 
cle est alentour. En certaines années, à de longs 
intervalles, uDe part de ces Idées et Paroles tombe 
sur les humains, comme la rosée tomba sur la toi- 
son de Gédéon, et une autre partie reste là comme 
provision jusqu'à la consommation des siècles. Un 
autre philosophe, Antiphanes, comparait les ensei- 
gnements que Platon donnait aux enfants à des 
paroles qui , transportées dans les pays septentrio- 
naux, resteraient gelées et fondraient si on les rap- 
portait dans un pays plus chaud. Les enseignements 
de Platon, incompris au moment où les enfants les 
recevaient , se réveilleraient, se dégèleraient plus 
tard dans leur intelligence à mesure qu'ils avan- 
ceraient en âge. Ne serions-nous point dans un lieu où 
les Idées descendent sur la terre, ou dans un lieu où des 
paroles précédemment prononcées peuvent dégeler? 

— Ne vous effrayez de rien, dit lepilote,noussommes 
sur les confins de la mer Glaciale. Il y eut ici l'an- 
née dernière une grande bataille entre les Arimas- 
pes et les Néphélibates [gens qui marchent sur les 
nuages]. Les paroles des hommes, les cris des fem- 
mes, le hennissement des chevaux et tous les bruits 
de la bataille se sont gelés. Maintenant l'hiver est 
passé, la chaleur est venue, le dégel s'opère. 



LES TAKOLKS GELKKS. 183 

Pantagruel recueillit quelques-unes de ces paroles, 
et les jeta sur le tillac, elles avaient la forme de 
dragées de diverses couleurs. Nous y vîmes des mots 
de gueule , des mots de sinople, d'azur, de sable, 
des mots dorés. 

Les couleurs sont ici désignées par les termes de 
blason: gueules, c'est rouge; sinople, vert; sable, noir. 

Quand on les échauffait quelque peu entre les 
mains , elles fondaient comme de la neige et on 
les entendait, mais on ne les comprenait pas, parce 
que «c'estoit langage barbare >. Une de ces paroles 
éclata comme un coup de faucon ou petit canon. 
— Donnez-nous-en encore, dit Panurge à Panta- 
gruel. — Donner des paroles , c'est affaire d'amou- 
reux, répondit Pantagruel. — Vendez-nous-en alors. — 
C'est affaire d'avocat. Il en jeta cependant quel- 
ques poignées sur le pont. On entendit toutes sor- 
tes de bruits et de sons ; il y avait des paroles pi- 
quantes , des paroles sanglantes , qui retournaient 
quelquefois contre ceux qui les avaient proférées, 
sous forme d'une gorge coupée, — c'est-à-dire qu'on 
coupait la gorge à celui qui les avait proférées. — 
Mais la plupart des mots étaient inintelligibles. 

Les voyageurs avaient pu se natter que ces mots 
du passé &i bien conservés contiendraient peut-être 
quelque révélation intéressante ; mais ils reconnu- 
rent bientôt qu'il n'y avait rien de semblable à es- 
pérer de ce côté. Les mots dégelés ne parlaient 
que de bataille. Pantagruel se lassa bientôt de cette 
recherche inutile. 

L'histoire du passé n'est pleine , en effet , que de 
luttes sans cesse renaissantes, où le plus fort finit 
par écraser le plus faible. L'homme a mal usé de sa 



184 LIVKE 17. — VOYAGE A L'OKACLE DE LA DITE BOUTEILLE. 

liberté dans le passé , laissons l'histoire de côté. 
L'histoire des batailles et des guerres est bonne 
tout au plus à nous avertir de ce que nous devons 
éviter et n'a rien à nous apprendre sur la question 
qui nous préoccupe. 

XX. 

Cette invention des paroles gelées aurait pu four- 
nir à Rabelais une foule de détails comiques ; s'il 
s'en est abstenu, c'est évidemment qu'il craignait 
de voir son idée disparaître sous la profusion des 
ornements. Nous avons eu déjà quelques exemples de 
cette sobriété dans le récit, lorsqu'il tient à mar- 
quer plus nettement son but, à Ennasin, à Chéri, 
par exemple. Ici il devait être d'autant plus disposé 
à tirer un parti piquant de cette fiction des pa- 
roles gelées, que l'invention ne lui appartient pas. 
Johanneau cite, dans son édition, deux apologues de 
Calcagninus — le même qui a déjà fourni l'allégo- 
rie de Physis et Àntiphysis — où la théorie du dis- 
ciple de Platon sur les paroles tenues en réserve et 
se dégelant tout à coup est mise en action. Mais le 
plus amusant récit de ce genre est celui qu'on trouve 
dans le Cortigiano, de Castiglionc. 

Un marchand de Lucques s'était rendu en Mos- 
covie pour acheter des peaux de martre zibeline. 
Arrivé sur les bords du Borysthène [Dnièpre], qui 
était gelé, il essaya de converser avec les Mosco- 
vites qu'il voyait sur l'autre rive, mais c'est en 
vain qu'il criait de toutes ses forces , ses paroles 
ne parvenaient pas jusqu'aux vendeurs et les leurs 
ne parvenaient pas jusqu'à lui ; elles se gelaient en 
chemin. Des Polonais qui avaient servi de guide au 



MESSKR GASÏER OU L'ESTOMAC. 185 

marchand , s'avisèrent d'un expédient ; ils s'établi- 
rent sur le milieu de la rivière gelée, et y allumè- 
rent un grand feu. En arrivant là les paroles se 
dégelaient, comme la neige qui fond sur les monta- 
gnes au printemps et coule en torrents des deux 
côtés, — et l'on pouvait entendre parler de part et 
d'autre. Mais pendant tous ces préparatifs, les Mos- 
covites las de ne rien comprendre, s'en étaient allés. 
Quant au Lucquois, il reconnut par les paroles qui 
lui arrivèrent à la fin, que les Moscovites voulaient 
vendre leurs fourrures trop cher et il retourna dans 
son pays. 

L'histoire des paroles dégelées a reparu de nos 
jours dans les Aventures du baron de Miïnchhausen. 

XXL 

À la fin du chapitre précédent , Panurge , lassé 
de chercher en vain un sens aux mots de gueule et 
de sinople qu'il ramassait, s'est écrié : Plût à Dieu, 
que sans aller plus loin , j'eusse le mot de la Dive 
Bouteille! 

Ce cri de Panurge est aussi le cri de fatigue du 
narrateur. Rabelais est évidemment las ici comme 
à la fin du second livre, mais il ne veut pas se l'a- 
vouer à lui-même; les pages continuent à s'entas- 
ser , il y en a eDcore de charmantes çà et là, mais 
l'auteur se trouve dans le cas d'un professeur que 
le sommeil gagne et qui veut pourtant, bon gré mal- 
gré, continuer sa leçon. Rabelais s'endort à la fin et 
termine son quatrième livre, sans qu'on puisse s'ex- 
pliquer pourquoi il s'arrête là plutôt qu'ailleurs, 
pourquoi il ne s'est pas arrêté de préférence vingt 
pages auparavant. 



186 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Une seule escale nous reste à faire jusqu'à la fin 
du livre, c est dans l'île de Messer Gaster ou de l'es- 
tomac. Cette île au premier abord sembla scabreuse, 
pierreuse, montueuse, infertile, mais une fois qu'on 
fut arrivé au sommet, elle parut si charmante que 
nos voyageurs se crurent dans le paradis terrestre. 
A peu de distance ils aperçurent un superbe palais. 
Ce palais était celui de la Vertu, et son gouver- 
neur était Messer Gaster. L'auteur, dans cette dési- 
gnation, songeait sans doute à la malesuada Famés 
de Virgile , à la faim mauvaise conseillère ; il est 
moins difficile, en effet, d'être vertueux si le ventre 
est pleinement satisfait. 

Quant à Gaster , c'est le premier maître es arts 
du monde. C'est un souverain impérieux, rigoureux, 
rond, dur, qui n'a point d'oreilles, qui ne parle que 
par signes , mais à qui tous obéissent plus vite 
qu'aux édits des préteurs et aux commandements des 
rois. Tous travaillent pour lui, mais «il fait ce bien 
au monde qu'il lui invente toutes arts, toutes machi- 
nes, tous mestiers, tous engins et subtilitez.> 

Il a deux sortes d'importuns à sa cour: les en- 
gastrimythes ou ventriloques et les gastrolâtres. Les 
premiers ne sont introduits ici que pour permettre à 
l'auteur de raconter les faits de ventriloquie qu'il 
connaît. Quant aux gastrolâtres, à ceux qui adorent 
leur ventre et sont prêts à tout lui sacrifier, à 
ceux qui n'aiment qu'à banqueter et qui croient que 
tout dans la vie doit se réduire à bien boire et à bien 
manger, Pantagruel a peu de sympathie pour eux, 
et il fait une sortie contre «ces gens qui ne font rien et 
ne sont pour la terre qu'un poids inutile.» Cette pro- 
testation, très vive dans la forme, nous montre la vé- 



L'ESTOMAC PÈRE DE L'iXl'USTKIK. 187 

ritable pensée de l'auteur et prouve que, lorsque dans 
ses prologues, il s'adresse aux buveurs et aux man- 
geurs, c'est uniquement afin d'obtenir un passe- 
port pour les audaces qu'il va se permettre, et ca- 
cher sa pensée philosophique sous le costume inof- 
fensif de la gastronomie. 

Les gastrolâtres ont leur dieu , Manduce , un gi- 
gantesque mannequin qu'ils promènent en proces- 
sion , et auquel ils font des sacrifices très variés. 
Ce sont des dîuers, des soupers, des déjeuners, dont 
le menu occupe un grand nombre de pages et peut 
être d'un vif intérêt pour les cuisiniers. On sait 
que Rabelais aime à se livrer à ces orgies de mots. 

Pantagruel voit défiler cette procession avec pa- 
tience, mais non sans un peu d'ennui. 

XXII. 

L'auteur retrouve sa verve pour nous montrer com- 
ment Gaster a été le père des arts. 

Dès le commencement il inventa l'art fabrile , et agricul- 
ture pour cultiver la terre, tendant à fin qu'elle luy produi- 
sist grain. Il inventa l'art militaire et armes pour grain dé- 
fendre, médecine et astrologie, avec les mathématiques néces- 
saires, pour grain en saulveté par plusieurs siècles garder et 
mettre hors les calamités de l'air, deguast des bestes brutes, 
larecin des briguands. Il inventa les moulins à eau, à vent, à 
bras, à autres mille engins, pour grain mouldre et réduire en 
farine : le levain pour fermenter la paste, le sel pour lui don- 
ner saveur : (car il eut ceste cognoissauce, que chose on mon- 
de plus les humaius ne rendoit à maladies subjeetz , que de 
pain non fermenté, non salé user :) le feu pour le cuire, les 
horologes et quadrans pour entendre le temps de la cuicte 
de Pain, créature de Grain. Est advenu que Grain en un pays 
defailloit, il inventa art et moyen de le tirer d'une contrée en 
autre. Il par invention grande mesla deux espèces d'animans, 
asnes et jumens, pour production d'une tierce, laquelle nous 



188 LIVRE IV. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

appelions muletz, bestes plus puissantes, moins délicates, plus 
durables au labeur que les autres. Il inventa chariotz et char- 
rettes pour plus commodément le tirer. Si la mer ou rivières 
ont empesché la traicte, il inventa basteaulx, gualeres, et na- 
vires (chose de laquelle se sont les elementz esbahiz) pour 
oultre mer, oultre neuves et rivières naviguer, et de nations 
barbares, incogneues, et loing séparées, Grain porter et trans- 
porter. 

Mais après avoir célébré les inventions et décou- 
vertes sérieuses, voici un chapitre ou deux, où l'au- 
teur accumule une série de recettes et prétendues 
découvertes des plus saugrenues. Il nous enseigne, 
par exemple, l'art d'évoquer la pluie des cieux en ré- 
pandant une certaine herbe sur le sol ; l'art d'ar- 
rêter en l'air l'averse prête à tomber ou de la diriger 
sur la mer; l'art d'arrêter un troupeau de chèvres 
qui s'enfuit à toutes jambes , en mettant une bran- 
che de panicaut dans la bouche de la dernière ; 
l'art de tirer un coup d'arme à feu contre quel- 
qu'un sans qu'il coure le moindre danger en pla- 
çant sur le trajet un aimant, lequel attirera la balle, 
à condition qu'elle soit de fer ; l'art de faire re- 
tourner les boulets contre ceux qui les ont lancés ; 
l'art d'ouvrir toutes les serrures avec l'herbe ap- 
pelée Ethiopis; — on se rappelle que le peuple 
russe attribue cette propriété à la saxifrage; — il 
nous explique comme quoi le sureau qui croît clans 
un pays où l'on entend le chant du coq , n'est pas 
bon à faire des flûtes, etc., etc. 

C'est à se croire dans une réunion de spirites, un 
jour qu'on a fermé la porte et qu'on est sur qu'au- 
cun profane ne s'est glissé dans le sanctuaire. 

Il faut reconnaître cependant qu'il y a dans l'ac- 
cumulation de ces recettes cet air d'ironie que l'au- 



LES ÎLES DES HYPOCRITES ET L'ES VOLEURS. 189 

teur sait si bien prendre , et qui vous dit, comme 
frère Jean : Je n'en crois que ce qui vous plaira. 

Cet épisode de Gaster et la sortie de Pantagruel 
contre les gastrolâtres venant après la bataille de 
Quaresmeprenant et des Andouilles , du Maigre et 
du Gras, a pour but de montrer que ce n'est pas 
au nom de la gourmandise, que ce n'est pas comme 
gourmet, que Rabelais proteste contre l'obligation 
d'observer l'abstinence ; ce n'est pas non plus uni- 
quement au profit de l'hygiène — quoique, dans le 
livre suivant, il fasse intervenir cette considération, 
— mais à un point de vue tout à fait général ; il 
juge la mortification inutile et croit que jeûner est 
une mauvaise manière d'honorer Dieu. Ce qu'il prê- 
che, c'est la modération en toute chose : Jouissez 
de tous les biens que Dieu vous donne, n'en abu- 
sez pas. Tel est le résumé de sa morale. 

XXIII. 

On s'est remis en marche. Calme plat. Chacun 
s'occupe suivant son goût. Pantagruel s'était endor- 
mi, tenant en main ce roman grec mystique de 
Théagène et Chariclée qui, plus tard, enchantait 
Racine écolier ; Epistémon prenait la hauteur du 
soleil ; frère Jean surveillait la cuisine et calculait 
l'heure d'après l'état de cuisson des mets ; Pa- 
nurge faisait des bulles de savon ; Carpalim fabri- 
quait un moulin avec une coquille de noix, etc. 

On passe devant l'île de Chaneph. — Quelles gens 
l'habitent ? demande Pantagruel- — Des hypocrites, 
des chattemites, des hermites, des cagots, tous pauvres 
gens vivant des aumônes que les voyageurs leur don- 
nent. Il y a pareillement des hypocritesses, chattemi- 



190 LIVRE IV. — VOTAGE A l'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

tesses, hermitesses, et des hypocritillons, chattemitil- 
lons et hermitillons. — Passons outre, s'écrie-t-on, 
tout d'une voix. Pantagruel envoie une aumône aux 
habitants et habitantes et poursuit son voyage. On 
cause de choses et d'autres : A quelle heure faut- 
il dîner ? « Le riche quand il a faim , le pauvre 
quand il a de quoi.> On discute sur les poisons et 
les animaux venimeux. On rappelle à ce propos 
qu'Euripide a dit : Contre la plupart des animaux 
venimeux on a trouvé un remède , mais contre la 
mauvaise femme il n'y en a pokt. 

Une autre île apparaît ; c'est celle de Ganabin ou 
des voleurs ; frère Jean est d'avis d'y descendre, 
Pantagruel est d'avis contraire; quant à Panurge, 
il a peur selon sa coutume , et pour ne pas être 
forcé d'aller à terre, il va se cacher au milieu des 
provisions. Jean propose, pour lui jouer un tour, de 
faire partir tous les canons de la flottille. Le moyen 
réussit; on voit bientôt Panurge paraître pâle, dé- 
fait, en désordre, et étreignant, sans savoir ce qu'il 
fait, un chat qui l'égratigne pour lui échapper- 

On lui conseille en riant d'aller changer de toi- 
lette, et c'est là-dessus que se termine le livre. 

C'est le cas de dire : 

Belle conclusion et digne de l'exorde! 

Rabelais ne savait pas mieux finir un livre que 
Lamartine, comme orateur, ne savait finir un dis- 
cours . Ste-Beuve dit à ce sujet : 

Aux instants où l'Homère bouffon sommeille, il lui arrive 
de prolonger machinalement et comme en rOve cette hilarité 
sans motif et de la pousser jusqu'à la satiété et au dégoût. 
C'est comme un chantre aviné qui continue de ronfler sur un 
seul ton, sur une seule rime, ses litanies jubilatoires. 



LE QUATRIÈME LIVRE. 191 

Sainte-Beuve ajoute que cela arrive souvent, ce 
mot est de trop ; mais l'appréciation est juste, quoi- 
qu'un peu sévère, pour toute cette fin du quatrième 
livre. 

XXIV. 

Nous récapitulerons à la fin les différentes étapes 
du voyage. Nous nous contenterons ici de faire re- 
marquer que les premières étapes nous offrent tour à 
tour chacun des cinq sens en activité : la vue à Me- 
damothi, l'odorat à Ennasin, les lèvres à Chéli, le 
toucher, s'exerçant d'une manière peu agréable 
sur le dos des Chicanous , à Tohu-Bohu ; le sens 
de l'ouie est satisfait par les paroles dégelées, et le 
goût trouve une ample pâture dans le domaine de 
messer Gaster. C'est une série que Rabelais s'amuse 
à développer , sans préjudice d'une idée plus sé- 
rieuse. 

On peut trouver aussi dans ce voyage la série 
des sept péchés capitaux, mais avec moins d'évi- 
dence. L'orgueil est représenté par le géant Brin- 
guenarilles, l'Avarice par les Chicanous, l'Envie par 
les Andouilles soupçonneuses, la Gourmandise par les 
Gastrolâtres , et la Paresse est figurée sous une de 
ses formes les moins aimables, la Lâcheté, sous les 
traits de Panurge pendant la tempête, la Colère peut 
être représentée par frère Jean en présence de cette 
peur de Panurge ; quant au dernier des péchés ca- 
pitaux , celui que nous n'avons pas nommé , nous 
n'avons fait que l'apercevoir ; nous le retrouverons 
plus en relief au livre suivant chez les moines. 



CHAPITRE XîV. 

LIVRE V. - PANTAGRUEL. 

VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 
III. L'ile Sonnante. — Les Chats fourrés. 



SOMMAIRE, i. le cinquième livre.— 1, 2, 3. Est-il authentique? —4. Avis 
divers sur cette question. 

n. l'île de l'éolise romaine. — 5. Arrivée dans l'île Sonnante. 
— 6. Les oiseaux de St Brandaines. L«s oiseaux chanteurs et 
l'église romaine. — 7. D'où viennent ces oiseaux. Les ordres 
militaires. — 8. Les revenus de l'île Sonnante. — 9. L'âne et le 
cheval. — 10. Le papegaut. Respect dû aux oiseaux sacrés. 

m. l'îlk des causes finales. — 11. Les ferrements. — 12. Ex- 
plications. — 13. Les fruits animés. — 14. Le jeu et les fausses 
reliques. 

iv. l'île de la justice criminelle. — 15. Arrivée dans l'île des 
Chats fourrés. Le discours da gueux. — 16. Grippeminaud le 
grand juge. — 17. L'énigme. — 18. Solution de l'énigme. — 
19. Les Chats fourrés vivent de corruption. 

20. l'île des créateurs d'impôts ou des Apodeftes. 



Le cinquième livre ne parut complètement que 
dix ans après la mort de Rabelais; la première 
édition complète est même de 1564, c'est-à-dire pos- 
térieure de douze ans à cette mort. 

Ce long retard à publier un ouvrage qui devait 
être vivement attendu , des défaillances dans l'exé- 
cution, diverses contradictions de détail, ont fait con- 
tester l'authenticité de ce livre ; certains éditeurs 
refusent même résolument d'y reconnaître l'œuvre 
de Rabelais. 



AUTHENTICITÉ PU V e LIVRE. 193 

D'un examen attentif des objections formulées et 
de l'ouvrage lui-même, voici ce qui nous paraît ré- 
sulter. 

L'authenticité du cinquième livre ne peut être 
niée entièrement que par ceux qui se représentant 
Rabelais marchant au hasard, entassant les épiso- 
des sur les épisodes sans un plan déterminé d'a- 
vance. Nous croyons avoir montré que ce plan existe, 
qu'il est très précis, que Rabelais le suit minutieu- 
sement et ne s'en écarte jamais. Jusqu'ici tous les 
incidents, ceux mêmes qui paraissent insignifiants au 
premier abord, rentrent dans ce plan, et se rattachent 
sans exception à la même donnée fondamentale. 

Cette donnée fondamentale continue-t-elle à se 
développer dans le cinquième livre ? A mesure que 
nous avançons, nous rapprochons-nous de la con- 
clusion ? Toute la question est Là. Si la conclusion 
est la conséquence des prémisses , la question est 
résolue ; Rabelais est l'auteur du cinquième livre, 
au moins pour le plan et pour l'idée. 

Eh bien, nous tâcherons de démontrer que, entre 
les divers épisodes qui composent ce livre, il n'en 
est pas un qui ne soit le développement du plan 
primitivement tracé. 

II. 

Les objections contre l'authenticité de cette par- 
tie de l'ouvrage portent, les unes sur la forme, les 
autres sur le fonds. 

On relève dans ce livre un certain nombre de 

plaisanteries fades. On prétend que d'une partie à 

l'autre, Tanurge a perdu une notable portion de sa 

finesse et de son esprit. Le fait est vrai, mais si 

u 13 



194 LIVRE V. — VOYAGE A i/oilACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

cette objection était seule, elle ne suffirait pas à in- 
firmer l'authenticité du livre. Dans les chapitres de 
l'ouvrage que personne ne conteste à Rabelais, tou- 
tes les plaisanteries ne sont pas bonnes, il s'en faut. 
Rien d'ailleurs n'empêche de supposer que la verve, 
le gaîté de l'auteur se sont refroidies en vieillissant. 
L'.histoire littéraire est pleine de faits de ce genre. 
Le Barbier de Sêvïlle, par exemple, et le Mariage 
de Figaro sont des comédies pétillantes d'esprit, des 
comédies où tous les mots portent. Relisez ces 
pièces, et puis relisez aussi leur suite: la Mère 
coupable. L'auteur est le même , les personna- 
ges sont les mêmes, mais quelle différence d'en- 
train dans le style ! comme l'esprit de Figaro s'est 
émoussé d'une œuvre à l'autre ! Si Beaumarchais en 
vieillissant a perdu sa verve et sa gaité, le même 
malheur aurait pu arriver à Rabelais sous le coup 
de la vieillesse et du chagrin qu'avait dû lui oc- 
casionner la nécessité de renoncer à des fonctions 
qui composaient son principal moyen d'existence. 

On s'en prend aussi aux détails du style, faible 
ici , là entortillé , peu intelligible quelquefois , et 
trop chargé d'érudition. On pourrait répondre qu'à 
toutes les époques de sa carrière littéraire, Rabelais 
a abusé de l'érudition et s'est amusé à entortiller, 
à guillocher son style. La faiblesse cependant n'est 
jamais son défaut , et il y a dans le cinquième li- 
vre des pages évidemment très faibles, le prologue 
surtout. 

La seconde objection, c'est que Rabelais, dans cette 
partie, est beaucoup plus agressif que dans les au- 
tres. Jusqu'ici il a ri, il a plaisanté, soit de cer- 
tains points de la discipline de l'église romaine, soit de 



AUTHENTICITÉ DU V* LIVRE. 195 

l'administration de la justice. Dans le cinquième 
livre, les attaques dépassent la raillerie, il y a de 
l'amertume, de la colère, du ressentiment. De plus 
l'auteur fait, à certains égards, cause commune avec 
les calvinistes, qu'il avait jusqu'alors confondus dans 
ses railleries avec les catholiques exagérés. 

On pourrait répondre encore que, lorsque Rabe- 
lais a pris la plume une cinquième fois, il pouvait 
bien être quelque peu surexcité et exaspéré. Il avait 
obtenu un privilège du roi pour faire imprimer son 
quatrième livre, et le parlement avait empêché la 
vente de l'ouvrage. Il avait espéré achever tranquil- 
lement sa vieillesse à Meudon au milieu de ses pa- 
roissiens qui l'aimaient, et jouissant du revenu de 
deux cures, on l'avait forcé de se démettre de toutes 
deux, et d'aller s'établir à Paris dans un isolement 
relatif. Ces disgrâces tombant sur lui coup sur coup 
à la fin d'une longue carrière, — Rabelais avait de 
soixante à soixante-dix ans, — auraient bien pu l'ex- 
aspérer et donner de l'amertume à son dernier écrit. 

Cette explication peut suffire pour justifier l'éner- 
gie de certaines peintures satiriques, la colère, par 
exemple, que respire l'épisode des Chats Fourrés, mais 
nou la tendance prononcée vers le protestantisme 
que manifestent certains passages. L'intelligence de 
Rabelais se tenait à un point de vue trop supérieur 
pour que l'ardeur de la lutte pût le jeter dans ce 
parti. 

Les contradictions entre les idées , les faiblesses 
d'exécution, les incompatibilités de détail, les vio- 
lences de langage , étrangères à la manière habi- 
tuelle de Rabelais, ont une explication beaucoup plus 
simple. 

ii 13* 



196 LIVRE V. — VOYAGE A l'oUACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Dès le troisième livre Rabelais a arrêté son plan, 
mais il a dû se borner à en marquer les points prin- 
cipaux, s'en remettant à l'inspiration du moment 
pour déterminer la forme des épisodes sous lesquels 
il voulait manifester son idée. Les scènes, il les écri- 
vait évidemment à mesure qu'elles lui venaient à l'es- 
prit, sauf aies coordonner ensuite. Cette coordina- 
tion est quelquefois indiquée avec une certaine sé- 
cheresse, comparativement à l'exubérance de détails 
des épisodes. Ainsi, par exemple, la descente dans 
l'île des Imitateurs, a tout l'air d'avoir été faite 
après coup pour expliquer le but de la longue histoire 
des moutons de Dindenault. Il en est de. même de 
quelques autres épisodes peu développés, qui ont 
été placés là simplement pour marquer les étapes. 

Rabelais a dû suivre la même méthode lorsqu'a- 
près avoir quitté Meudon, il aura repris la plume 
pour achever son ouvrage; c'est ainsi que seront nés 
les principaux épisodes du livre : l'île Sonnante, les 
Chats Fourrés, l'île de la Quinte. La maladie, la mort 
sont venues le surprendre avant qu'il eût terminé 
son travail. On n'avait pas alors le respect que nous 
professons pour les manuscrits laissés imparfaits par 
un grand écrivain. Qu'on se rappelle ce qui est ar- 
rivé pour les trésors de science et d'observation 
laissés par Léonard de Vinci l . On se contenta d'en 
extraire un court Traité de la Peinture , et l'on 
négligea toute la partie scientifique, la plus curieuse 
cependant, puisqu'elle contenait le germe d'une foule 
de découvertes qui ont attendu deux siècles pour 
être faites par d'autres. Qu'on se rappelle même ce 
que , cent ans après , on a fait des manuscrits de 

1 Voir A. Houssaye. Hist. de Léonard de Vinci, in 8°. 1SG9. 



AUTHENTICITÉ DU V e LIVRE. 197 

Pascal. Ou en a extrait les passages qui ont paru 
les plus édifiants, et on les a publiés en les abré- 
geant, en les modifiant souvent — et encore ce 
n'est pas comme œuvre littéraire qu'on a édité ces 
extraits modifiés et mutilés, mais comme ouvrage 
d'édification et presque de dévotion. Il en a été de 
même lorsqu'on a entrepris de publier les sermons 
laissés incomplets par Bossuet. 

Telle est l'histoire des manuscrits de Rabelais. 
On les a d'abord négligés comme imparfaits , puis 
lorsqu'on s'est décidé à les publier, on les a raccor- 
dés et complétés comme on a pu, afin de les présen- 
ter en habit décent au public. 

Rabelais était toujours disposé à voir les choses 
en grand, héros et livres. Son cadre était très élas- 
tique, il est probable qu'il avait projeté beaucoup 
de scènes qui n'ont jamais été écrites- Une preuve 
entre autres, c'est que le chapitre que porte mainte- 
nant le n° XVI (les Apodeftes) était coté XXXIX 
sur un manuscrit, tandis qu'au chapitre XXXII ac- 
tuel , nous sommes déjà dans l'île des Lanternes. 
Dans le titre d'un autre chapitre, on nous annonce 
que Panurge faillit être tué, et le chapitre tel que 
nous l'avons, est complètement muet sur cet incident. 

Une autre preuve encore, c'est que les épisodes 
si étroitement enchaînés dans le troisième et le qua- 
trième livre, s'enchaînent beaucoup moins rigoureu- 
sement dans le cinquième. Tous se rattachent au 
plan général, mais il y avait place pour beaucoup 
d'autres, et nous ne retrouvons pas ici cette progres- 
sion continue que nous avons signalée précédemment. 

Pour nous donc, le plan du cinquième livre est in- 
dubitablement de Rabelais, mais l'ouvrage a été 



198 LIVRE V. — VOYAGE A L'OKACLE DE LA D1YE BOUTEILLE. 

laissé imparfait, il y a des lacunes et des sutures. 
Les peintures vigoureuses sont l'œuvre du grand 
écrivain , les pages faibles, les plaisanteries fades 
ou empruntées aux livres précédents, sont l'œuvre 
de l'arrangeur ou des arrangeurs, aussi bien que les 
sorties purement calvinistes. 

Nous regardons donc comme appartenant incon- 
testablement à Rabelais — sauf des interpolations 
de détail, — les épisodes suivants : 
L'île Sonnante, 
L'épisode des Chats Fourrés, 
Le voyage au royaume d'Entéléchie, 
Le portrait de Ouy-Dire, 
La conclusion finale. 

Nous lui attribuerions aussi volontiers l'île des 
Ferrements, les traits principaux de l'histoire des 
Apodeftes, le voyage au pays d'Odes. 

11 y a, ce nous semble, d'assez nombreuses inter- 
polations dans l'île Sonnante, et dans la Conclusion ; 
il y en a aussi dans l'histoire des Chats fourrés. 

Nous croyons qu'il faut mettre au compte delarran- 
geur anonyme, l'histoire assez insipide de l'ermite qui 
reçoit les voyageurs dans l'île Sonnante, une partie des 
plaisanteries de f Editue, qui nous semble singulière- 
ment fade après Homenaz; la sortie de Panurge 
contre la chouette, l'histoire du lit de plume et de 
l'aubergiste, et nombre d'autres détails. Le discours 
du mendiant dans l'île des Chats fourrés, quoique 
vertement écrit, ne nous semble pas non plus ren- 
trer dans les allures de Rabelais. On dirait plutôt 
du Henri Estienne. Nous sommes disposé à effacer 
aussi de l'actif de Rabelais le tournoi de la Quinte, 
bien que l'idée de raconter une partie d'échecs sous 



AUTHENTICITÉ DU V e LIVRE. 199 

forme de bataille ait pu lui venir à l'esprit. Nous 
croyons encore qu'on aurait tort de le rendre respon- 
sable de l'érudition quelque peu indigeste accumulée 
dans les derniers chapitres , et nous sommes per- 
suadé que c'est le désir de grossir un livre plus 
mince que les autres, qui aura porté l'arrangeur ou 
les arrangeurs, à reprendre, pour les semer çà et là 
en les affadissant, quelques plaisanteries beaucoup 
mieux placées dans les livres précédents. 

III. 

Il est naturel de se demander quel a été ce révi- 
seur, cet arrangeur, qui a fait pour le cinquième li- 
vre de Pantagruel, ce que Nicole, Arnauld, Périer, le 
duc de Pioanuez ont fait pour les Pensées laissées sans 
ordre par Pascal ; De Foris pour les fragments de 
sermons laissés par Bossuet, ou plutôt ce qu'Aimé- 
Martin a fait pour les Harmonies de la nature, res- 
tées incomplètes et sans liaison après la mort de Ber- 
nardin de St-Pierre. 

On a nommé Tiraqueau et Jean Turquet, mais Ti- 
raqueau est mort eu 1558, quatre ans avant l'im- 
pression de l'ouvrage ; il se peut cependant qu'il y 
ait travaillé. Quand à Turquet, il se nomme ou à 
peu près comme l'éditeur dans une épigramme en 
quatre mauvais vers qu'il a mise en tête du livre et 
qu'il a signée Nature Quite, où il n'est pas difficile de 
découvrir l'anagramme de Jean Turquet. Ce Turquet, 
nous disent les contemporains, était un lettré et un 
ami de Rabelais. On n'a de lui aucune autre pro- 
duction, mais son fils s'est fait connaître par quelques 
ouvrages historiques. Ces renseignements sont mai- 
gres, mais si c'est à lui qu'on doit le prologue du 



200 LIVKE V. — VOYAGE A l'oUACLE DE LA DIVE 1ÎOCTEILLE. 

cinquième livre, on n'éprouve aucun désir d'en savoir 
davantage sur son compte. 

Voici le quatrain qui figure en tête de la publi- 
cation : 

Eabelais, est-il mort? Voici encore un livre. 
Non, sa meilleure part a repris ses esprits 
Pour nous faire présent de l'un de ses écrits 
Qui le rend entre tous immortel et fait vivre. 

On a conjecturé aussi que Henri Estienne pour- 
rait bien avoir pris part à ce travail de révision 
et de correction. Henri Estienne n'a jamais pu ar- 
river à composer pour son compte un livre complet, 
bien pondéré, ayant un commencement, un milieu et 
une fin. Mais dans les projets, essais, ouvrages im- 
parfaits, qu'il a publiés, il y a souvent une singulière 
verve , une énergie tout à fait remarquable. Sa 
plaisanterie n'a pas la légèreté de celle de Rabelais, 
elle est plus acerbe , mais non moins pénétrante. 
Nous serions assez disposé à mettre à son compte quel- 
ques passages énergiques et violents du cinquième 
livre, le discours du gueux, par exemple, et quelques 
autres détails où l'auteur se montre plus près de 
Calvin par la pensée, et plus agressif par la forme que 
Rabelais n'a coutume de l'être, — si cette collabo- 
ration était appuyée de quelques preuves. Mais il faut 
reconnaître que jusqu'à présent, elle ne s'appuie que 
sur de simples conjectures. 

IV. 

Il ne paraîtra sans doute pas hors de propos de 
rapporter ici le sentiment de quelques écrivains sur 
ce cinquième livre. 

Un médecin du XVF siècle, Louis Guyon, pré- 



ÀCTHEMMCITÉ DU V" UvliE. 201 

tendait que cet ouvrage avait été composé par un 
écolier de Valence qui vivait encore de son temps. 
Vérification faite, il a été reconnu que Guyon ^vait 
confondu le cinquième livre avec la Mitistoire bara- 
gouine de Fanfreluche et Gaiidichon, composée par 
Guillaume des Autels, qui était en effet de Valence 
et qui s'est proposé d'imiter Rabelais. Cet ouvrage 
est une collection de bouffonneries sans esprit, du 
genre de celles que Rabelais attribue aux habitants 
d'Ennasin. 

Le Duchat, le premier commentateur sérieux, croit 
que le livre est bien de Rabelais, sauf retouches. 
L'abbé de Marsy dit qu'on ne saurait douter que 
l'ouvrage ne soit authentique pour le fonds. Il sup- 
pose seulement que les premiers éditeurs, trouvant 
le manuscrit original en désordre, y auront ajouté 
des transitions. 

Lemotteux, qui a traduit Rabelais en anglais. Régis 
qui la traduit en allemand, Ch.-Jacques Brunet, No- 
dier, et M. Lenient sont du même avis. Le fonds du 
livre est authentique, mais le manuscrit a été retou- 
ché par des mains malhabiles et calvinistes. M. Le- 
nient, entre autres, croit reconnaître Henri Estienne 
dans quelques passages , qu'il ne désigne pas au- 
trement. 

Charles Lenormant voudrait bien, dit-il, que ce li- 
vre ne fût pas de Rabelais, mais la griffe de l'aigle y 
est empreinte. Il voit dans cette partie de l'ouvrage 
le testament acre et désespéré' de l'illustre écrivain. 

Delécluse est moins favorable. Il retrouve l'esprit 
de Rabelais dans le cinquième livre, mais la phra- 
séologie ne lui parait pas aussi simple, aussi claire 
que dans les premiers. Il y trouve une prétention à 



202 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

l'érudition, des entassements de mots, une recher- 
che d'inversions qui sentent le pastiche. Le style de 
l'allocution finale lui semble tourmenté. Delécluse, du 
reste, est comme Ste- Beuve, de ceux qui refusent de 
voir un plan quelconque dans l'œuvre de Rabelais, 
et croient que l'auteur marche au hasard ; il ne voit 
par conséquent, pas de lacunes dans ce cinquième 
livre. 

Quant à MM. Burgaud des Maretz et Rathery, ils 
sont tout disposés à rejeter cet ouvrage et les notes 
qu'ils y ont ajoutées dans leur édition sont toutes de 
mauvaise humeur. Cette mauvaise humeur leur a 
même fait commettre quelques méprises dont les 
notes précédentes sont tout à fait exemptes. 

Quant au prologue, il y a, chez tous les critiques, 
unanimité pour le condamner. 

Quelle que soit du reste l'opinion que l'on adopte 
sur son origine, il faut reconnaître que ce cinquiè- 
me livre est le plus audacieux de tous; la raillerie, 
bienveillante en somme, des autres parties de l'œu- 
vre, est souvent remplacée ici par la colère. Les at- 
taques contre l'église romaine surtout et contre l'ad- 
ministration de la justice, sont beaucoup plus accen- 
tuées. Il y a enfin dans tout le livre plus de satire 
amère et moins de gaité que dans le reste du roman. 

V. 

L'auteur nous conduit d'abord à l'île Sonnante. 
Après quelques jours passés sans apercevoir aucune 
terre, on s'approche d'une île qui s'annonce par un 
bruit lointain de cloches, grosses et petites. «Est-ce 
Dodone avec ses chaudrons , je veux dire avec ses 
boucliers suspendus aux arbres et que le vent fai- 



l'île sonnante. 203 

sait résonner ? — Serait-ce le portique d'Olympie où, 
suivant Pline, l'écho répétait sept fois les bruits — ou 
bfen le tintamarre que, au rapport du même écrivain, 
on entendait autour d'un souterrain à Lipari, et qui 
devait tenir aux agitations volcaniques de l'île ? — 
Telles étaient les questions que se posait Pantagruel. 
Peut-être, se disait-il encore, toutes les abeilles de 
l'île se sont mises à essaimer, et tout ce qu'il y a de 
poêles et de chaudrons dans le pays sont en branle 
pour les décider à s'asseoir; à moins qu'on ne célè- 
bre encore ici la fête de Cybèle, mère des dieux et 
la plus bruyante des déesses. Au lieu de cingler di- 
rectement vers le port, on fit descendre dans un es- 
quif quelques personnages, qui allèrent aborder, à l'a- 
bri d'un rocher, près d'un ermitage entouré d'un 
jardin. 

L'ermite était un compatriote, il reçut fort bien 
les voyageurs; mais c'était le jeûue des quatre temps, 
il fallut commencer par jeûner pendant quatre jours: 
telle était la loi de l'île. — On devrait plutôt dire 
des quatre vents, ditPanurge, puisqu'on ne nous nour- 
rit que de vent. C'est un passe-temps bien maigre. 
DaDS la grammaire de Donat, dit frère Jean, je ne 
trouve que trois temps, le passé, le présent et le fu- 
tur; le quatrième doit être pour le vin du valet. — ■ 
C'est l'aoriste des Grecs, dit Epistémon,issu d'un passé 
très imparfait. — On n'y peut échapper, reprit l'er- 
mite; quiconque y contredit est hérétique et mérite 
le feu. — Nous venons de la mer et nous y retour- 
nons, nous avons donc plus peur de l'eau que du 
feu, dit Panurge. 

Ces réparties sont médiocrement piquantes, il faut 
bien le reconnaître. Cependant ce genre de plaisan- 



204 LIVRE V. — VOYAGE A L'OBACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

terie s'est conservé jusqu'à présent dans la Basse- 
Normandie, et le dialogue que nous venons d'abré- 
ger semble calqué sur ceux des paysans de la Hagiie, 
quand ils sont en verve. Mais le réception de l'er- 
mite a le tort de reproduire à peu près celle d'Ho- 
menaz et de la reproduire en l'affaiblissant. 

Cet ermite dont l'intervention est complètement 
inutile ici , recommande les voyageurs à une sorte 
de sacristain de l'île Sonnante , l'Editue , qui est 
aussi une doublure affaiblie d'Homenaz. En appre- 
nant que les voyageurs se font soumis à la règle du 
jeûne, l'Editue leur fait bon accueil, et comme il est très 
versé dans l'histoire du pays, il leur sert de cicérone. 

L'île avait été autrefois habitée par des Sitici- 
nes — c'est le nom donné suivant xVulu-Gelle à ceux 
qui chantaient aux funérailles, à moins qu'on ne tire 
ce mot de siti cémentes, ceux qui chantent parce qu'ils 
ont soif — puis ils étaient devenus oiseaux et avaient 
été mis en cage. Ces cages, du reste, étaient gran- 
des, riches, somptueuses et faites par merveilleuse 
architecture. — On comprend que ces cages étaient 
les couvents, les églises, et tous les bâtiments affectés 
aux logements du clergé. Ces oiseaux passent leur 
vie à chanter des psaumes. 

VI. 

Rabelais a pu emprunter l'idée de cette société d'oi- 
seaux chantant des psaumes au voyage de St Bran- 
daines, que nous avons déjà cité. 

St Brandaines et ses compagnons , nous raconte 
le narrateur, arrivèrent un beau matin à uue île 
herbeuse et fleurie. C'était le jour de la Résurrec- 
tion du Sauveur, et l'île retentissait de chants sa- 



LES OISEAUX CHANTEURS. 205 

crés, sans que l'on vît aucun être humain. Les vo- 
yageurs s'approchèrent d'une fontaine au-dessus de 
laquelle s'étendait un bel et grand arbre tout cou- 
vert de beaux oiseaux blancs. Brandaines pria Dieu 
de lui apprendre ce que tout cela signifiait. A peine 
eut-il achevé sa prière qu'il vit un bel oiseau sor- 
tir des branches de l'arbre et voler vers lui, avec 
un bruit d'ailes qui imitait le son des clochet- 
tes. L'oiseau lui apprit que lui et ses compagnons 
avaient été des anges autrefois, mais lors de la ré- 
volte de Satan contre Dieu , ils s'étaient tenus à 
l'écart et n'avaient pris parti ni pour Dieu ni pour 
son ennemi ; ils en avaient été punis par la pri- 
vation du paradis. Ils n'étaient, du reste, soumis à 
aucune peine, et toute la semaine ils pouvaient er- 
rer à leur gré dans l'espace; mais le dimanche ils 
étaient obligés de se réunir dans cette île, de re- 
vêtir un blanc plumage et de célébrer toute la jour- 
née l'office divin. Le saint et ses compagnons assis- 
tèrent à leur office du soir. On chanta : Te decei 
liymnus Beus in Sion (Psalm. 64). Cela dura une 
heure. On alla dormir ensuite, mais à tierce, on se 
réveilla pour chanter : Laudate Dominum, omnes an- 
géli ejus (Psalm. 148). 

Nous retrouvons ces usages dans l'île Sonnante. 

Les oiseaux de l'île Sonnante, nous dit l'auteur, estoient 
grands, beaux , et polis à l'avenant , bien ressemblant es 
hommes de ma patrie, beuvoient et mangeoient et dor- 
moient comme hommes , brief à les voir de prime face, 
eussiez dit qne fussent hommes, toutefois ne Festoient mie. 
Leur plumage estoit étrange ; < aucuns l'avoient tout 
blanc, aultres tout noir, aultres tout gris, anltres mi-parti 
blanc et noir, aultres tout rouge, aultres mi- parti de blanc 
et bleu.> C'estoit belle chose à le3 voir. Les mâles s'appe- 



20 6 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA I)IVE BOUTEILLE. 

loient « clergaux, monagaux, prestregaux, abbégaux, eves- 
gaux, cardingaux et papegaut, qui est unique en son es- 
pèce.» Les femelles s'appeloient «clergesses, monagesses, 
prestregesses , abbégesses, evesgesses, cardingesses , pape- 
gesse. 

«Lors demandasmes à maistre Editue, veu la multipli- 
cation de ces vénérables oiseaux en toutes leurs espèces, 
pourquoi là n'estoit qu'un papegaut. Il nous respondit que 
telle estoit l'institution première et fatale destinée des es- 
toiles. Que des clergaux naissent les prestregaux et mo- 
nagaux ; des prestregaux naissent les evesgaux et d'eux 
les beaux cardingaux, et les cardingaux, si par mort n'es- 
toient prévenus , finissoient en papegaut ; et n'en est or- 
dinairement qu'un , comme par les ruches d'abeilles n'y a 
qu'un roi [une reine] et au monde n'est qu'un soleil. Lui 
decedé, il en naist un aultre en son lieu de toute la race 
des cardingaux. De sorte qu'il y a en ceste espèce unité 
individuale, avec perpétuité de succession, ne plus ne moins 
qu'au phénix d'Arabie.» 

Les voyageurs voulurent savoir ce qui poussait 
ces oiseaux à chanter ainsi. L'Eclitue répondit que 
c'étaient les cloches pendantes au-dessus de leurs 
cages. 

Puis il nous dit: Voulez- vous que je fasse chanter ces 
monagaux que vous voyez là encapuchonnés comme une 
alouette sauvage. — De grâce, répondismes-nous. Lors 
sonna une cloche six coups seulement et monagaux d'ac- 
courir, et monagaux de chanter. — Et si je sonnois cette 
cloche, dit Panurge, ferois-je également chanter ceux qui 
ont le plumage couleur de hareng sauret? — Également, 
répondit Editue. 

Panurge sonna et soudain les oiseaux enfumés 
accoururent et chantèrent ensemble. Mais ils avaient 
des voix rauques et malplaisantes. Editue nous re- 
montra qu'ils ne vivaient que de poisson , comme 
les hérons et cormorans du monde, et que c'était 
une cinquième espèce de cagots nouvellement établis. 



LES OISEAUX CHANTEE RS. 207 

VIL 

— Mais, dit Pantagruel, vous nous avez dit que le 
papegaut naît des cardingaux, des évesgaux, etc., 
et enfin des clergaux ; je voudrais bien savoir d'où 
vous naissent ces clergaux. — Ce sont, dit Editue, 
des oiseaux de passage qui nous viennent de l'au- 
tre monde ; partie d'une grande contrée qu'on nomme 
Jour-Sans-Pain , et d'autres d'un pays vers l'occi- 
dent, qu'on appelle Trop-de-tels. Il vient tous les 
ans des quantités de ces clergaux, laissant pères, 
mères, amis et parents. Voici comment cela se fait : 
Quand, dans quelque noble maison de la dernière 
contrée, il y a trop d'enfants, garçons ou filles, de 
sorte que si le bien était également partagé (comme 
la raison le veut, la nature l'ordonne et Dieu le 
commande) , la maison serait réduite à rien. Les 
parents nous les envoient, surtout s'ils sont bos- 
sus, borgnes, boiteux, manchots, podagres, contre- 
faits et maléficiés, poids inutile de la terre. 

Je m'étonne que les mères de par delà portent leurs 
enfants neuf mois dans leurs flancs, veu qu'en leurs mai- 
sons elles ne les peuvent porter ni pâtir neuf ans , non 
pas sept le plus souvent et leur mettant une chemise [une 
aube] seulement sur la robe, et sur le sommet de la tête 
leur coupant je ne sais combien de cheveux, les font par 
métempsychose pythagorique devenir les oiseaux que vous 
voyez. 

N'y aurait-il pas dans ces paroles, comme le sup- 
pose M. Paul Albert , un amer souvenir personnel 
de Rabelais ? Sa mère l'aurait-elle repoussé ainsi 
de la maison paternelle ? et ne serait-ce pas là une 
des raisons qui donnent généralement un ton d'a- 
mertume à ses paroles quand il s'agit des femmes '? 



208 LIVfiE V. — VOYAGE A L'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Il nous en vient un bien plus grand nombre encore <ie 
Jonr-Sans-Pain, qui est excessivement long, continue l'E- 
ditue, car les habitants de ce pays, quand ils sont en dan- 
ger de souffrir la faim parce qu'ils n'ont pas de quoi s'a- 
limenter, qu'ils ne savent ou ne veulent rien faire, ni tra- 
vailler à quelque bonnête métier , ni se mettre au service 
de gens de bien ; quand ils ont été malheureux en amour 
eu qu'ils ont échoué dans leurs entreprises et sont déses- 
pérés ; ou encore quand ils ont commis quelque crime et 
qu'on les cherche pour les mettre à mort , tous avolent 
ici : ils y trouvent soudain tout à point , ils deviennent 
gras comme de petits loirs, eux qui étoient auparavant 
maigres comme des pics ; il y a ici pour eux sûreté , in- 
demnité et franchise, 

— Mais, demande Pantagruel, ces beaux oiseaux une fois 
avolés retournent -ils jamais au monde où ils furent pon- 
dus ? — Quelques-uus, répondit Editue, jadis bien peu, bien 
tard et à regret ; depuis certaines éclipses [la réforme], il 
s'en est revolé une grande mouée [mouvée, quantité] par 
vertu des constellations célestes. Cela ne nous attriste en 
aucune façon ; ceux qui demeurent n'en ont que plus 
grande pitance. Et tous avant de s'envoler laissent leur 
plumage aux orties et épines. 

Ils «jettent le froc aux orties», comme Rabelais l'a- 
vait fait lui-même pendant longtemps. 

L'Editue avait à peine achevé ces mots, quand près de 
nous avolèrent vingt- cinq ou trente oiseaux d'une couleur 
et d'un plumage que nous n'avions pas encore vus dans 
l'île. La couleur de leurs plumes changeait d'heure en heure 
comme la peau du caméléon ou la fleur du tripetium. 

Cette fleur, suivant Pline, était blanche le matin, 
pourpre à midi, et bleue le soir. L aster auquel on 
donne aujourd'hui ce nom, n'offre aucune de ces va- 
riations, il est toujours d'un bleu lilas. 

Tous ces oiseaux, continue l'auteur, avaient au dessous 
de l'aile gauche une marque comme de deux diamètres 
coupant en deux uu cercle ou d'une ligne perpendicu- 
laire tombant sur une ligne droite. 



LES KEVENUS DE L'ÉGLISE UOMAINE. 209 

Une croix grecque, à quatre rayons égaux. 

La forme de cet ornement était a peu près la môme 
pour tous, mais non la couleur ; les uns l'aviiient blanche, 
d'autres verte, d'autres rouge, d'antres \i blette, d'autres 
bleue.— Comment nommez-vous ces oiseaux? dit Panurge. 

— Des métils. 

On reconnaît sous ces désignations transparentes 
les chevaleries militaires de Malte, de St-Lazare, 
de St-Jacques, de St-Antoine, dont les membres de- 
mi-religieux, demi-soldats, portaient les armes, et ne 
pouvaient se marier. 

L'Editue poursuit: Nous les appelons Gourman- 
deurs [commandeurs], et ils ont un grand nombre 
de riches gourmanderies [commanderies] en votre 
inonde. — Faites-les un peu chanter, je vous prie. 

— Ceux-là ne chantent pas , dit l'Editue, mais en 
revanche ils mangent double. — Où sont leurs fe- 
melles? — Ils n'en ont pas. Ils sont venus voir s'ils 
ne trouveraient pas parmi vous quelques-uns de leurs 
confrères qui vivent, disent-ils , dans votre monde 
et ne fraient pas avec eux. Les uns portent aux 
jambes des lanières précieuses, et au pied une devise 
qui honnit quiconque mal y pensera, [l'ordre de la Jar- 
retière]. D'autres portent devant eux l'effigie d'un 
calomniateur [St- Michel terrassant le diable], d'au- 
tres enfin une peau de bélier [la toison d'or]. — 
Us n'en trouveront pas parmi nous, dit Panurge. 

— Maintenant allons boire, reprit l'E-litue. 

VIII. 

Pendant qu'on était à table, Jean dit à l'Editue : 
Vous n'avez dans cette lie que des cages et des oi- 
seaux. Us ne labourent ni ne cultivent la terre ; toute 
ii 14 



210 LIVRE V. — VOYAGE A I/ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

leur occupation est de gaudir , gazouiller et chan- 
ter ; de quel pays vous vient cette abondance de 
friands morceaux ? — De tout l'autre monde , ré- 
pondit l'Editue , excepté de quelques contrées des 
régions aquilonaires, qui depuis quelques années se 
sont brouillées avec nous. Mais de quel pays êtes- 
vous ? — De Touraine. — Alors vous devez en sa- 
voir quelque chose ; on nous a dit que le duc de 
Touraine n'a pas même de quoi manger du lard à 
cause des excessives largesses que ses prédéces- 
seurs ont faites à nos oiseaux afin de les fournir 
de faisans, perdreaux, gelinottes, poules d'Inde, gras 
chapons de Loudunois, venaison et gibier de toute 
sorte. Buvons ; n'ayez peur que vin et vivres nous 
faillent ; 

Quand le ciel seroit d'airain et la terre de fer, encore vi- 
vres ne nous faudroient, feust-ce par sept, voire huit ans, plus 
longtemps que ne dura la famine en Egypte. Beuvons ensem- 
ble par bon accord de charité. 

— Diable ! s'écria Panurge, vous avez tant d'aise 
en ce monde ? — En l'autre, nous en aurons bien da- 
vantage. Les champs Elysiens ne nous manqueront 
pour le moins. 

— C'a esté esprit moult divin et parfait à vos premiers Siti- 
cines d'avoir inventé le moyen par lequel vous avez ce que 
tous humains appetent naturellement et qui à peu d'entre eux 
ou proprement à nul n'est octroyé : Le paradis en cette vie 
et dans l'autre. Pleust au ciel qu'il m'en advint autant ! 

G'est Rabelais qui prononce cette dernière phrase. 

L'Editue mène les voyageurs dans une chambre 
où l'on apporte du vin et des liqueurs- Puis ils 
vont se coucher et dormir ; mais à minuit l'Editue 
les réveille : C'est le moment où certains de nos 
oiseaux se lèvent pour chanter , levons - nous pour 



l'ane et le cheval. 211 

boire. Il ne faut pas perdre de temps , sans quoi 
l'on n'aura jamais fini de consommer les provisions 
de l'île Sonnante. 

Ils burent, puis ils retournèrent dormir ; mais au 
point du jour, l'Editue les réveilla pour manger ces 
bonnes soupes de prime dont Rabelais nous entre- 
tient souvent , et depuis ce moment , dit l'auteur, 
nous ne finies qu'un repas et ne savions si c'était 
dîner, souper, goûter ou regoubillonner [réveillon- 
ner]. «Seulement par forme d'esbat nousfismes quel- 
ques tours par l'île pour voir et ouir le joyeux 
chant de ces benoîts oiseaux.» 

Ces habitudes monacales se conservaient encore 
au XVII e siècle, au moins chez quelques individus, 
si l'on en croit Boileau : 

C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner, 
Dormant d'un léger somme, attendait le dîner, etc. 

IX. 

Cette vie de bombance arrange fort Panurge. 
Il lui manque quelque chose cependant. 

Au soir Panurge dist à Editue — nous abrégeons son 
récit : — Seigneur , ne yous desplaise si je vous raconte une 
histoire joyeuse , laquelle advint au pays de Chastelleraudois 
depuis vingt et trois lunes. Le pallefrenier d'un gentilhomme 
au mois d'avril pourmenoit à un matin ses grands chevaux 
parmy les guerests : là rencontra une gaye bergère , laquelle 

A l'ombre d'un buissonnet 

Ses brebiettes gardoit, 
ensemble un asne. et quelques chèvres. Devisant avec elle luy 
persuada monter derrière luy en crouppe , visiter son escurie 
et là faire un tronçon de bonne chère à la rustique. Durant 
leurs propos et demeure, le cheval s'adressa à l'asne et luy 
dist en l'oreille (car les bestes parlèrent toute icelle année 
en divers lieux) : Pauvre et chetif baudet, j'ay de toy pitié et 
ir 14» 



212 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA BIVE BOUTEILLE. 

compassion. Tu travailles journellement beaucoup, je l'ap- 
perçoy à l'usure de ton bas-cul : c'est bien fait, puisque Dieu 
t'a créé pour le service des humains. Tu es baudet de bien. 
Mais n'estre autrement torchonné , estrillé , phaleré , et ali- 
menté que je te voy , cela me semble un peu tyrannique , et 
bors les metes [bornesl de raison. Tu es tout bérissonné, tout 
hallebrené, tout lanterné, et ne manges icy que joncs, espines, 
et durs chardons. C'est pourquoy je te semonds, baudet, ton 
petit pas avec moy venir , et voir comment nous autres , que 
nature a produits pour la guerre, sommes traités et nourris. 
Ce ne sera sans toy ressentir de mon ordinaire. — Vrayement, 
respondit l'asne , j'iray bien volontiers , monsieur le cheval. 
Je vous obeiray volontiers et de loing vous suivray de peur 
des coups (j'en ay la peau toute contrepointée), puisque vous 
plaist me faire tant de bien et d'honneur 

Arrivé qu'il fift, on le mena à Pestable près du grand che- 
val, fut frotté, torchonné, estrillé, litière fraiche jusqu'au ven- 
tre, plein râtelier de foin, pleine mangeoire d'avoine, laquelle, 
quand les garçons d'estable cribloient , il leur chauvoit des 
oreilles , leur signifiant qu'il ne la mangeroit que trop sans 
cribler, et que tant d'honneur ne luy appartenoit. 

Quand ils eurent bien repeu, le cheval interrogeoit l'asne, 
disant : Et puis , pauvre baudet , comment t'en va ? Que te 
semble de ce traictement? Encores n'y voulois-tu pas vecir. 
Qu'en dis-tu ? — Par la figue, respondit l'asne, laquelle un de 
nos ancestres mangeant, mourut Philemon à force de rire, 
voicy basme, monsieur le roussin. Mais quoy, ce n'est que de- 
mie chère. 

« Vous n'êtes pas toujours seuls , messieurs les 
chevaux. Vous avez aussi des cavales pour vous 
tenir compagnie ? — Des cavales ! Parle bas, bau- 
det , si le palefrenier t'entendait , il te pelauderait 
si fort que tu n'aurais plus envie de parler de ca- 
vales ni d'ânesses. — Par l'aube du bât que je 
porte ! dit l'âne , je te renonce et dis fi de ta li- 
tière , fi de ton foin , fi de ton avoine ! Vivent les 
chardons des champs ! Là du moins nous avons des 
ânesses pour nous tenir compagnie. > 



LE PAPEGAUT. 213 

On reconnaît ici, mais avec une autre moralité, 
la fable de Phèdre et de La Fontaine : Le loup et 
le chien: 

Là-dessus, maître loup s'enfuit et court encor. 

X. 

Panurge se tut après avoir achevé son apologue : 
— Conclus, lui dit Pantagruel. — J'ai compris, lui 
dit l'Editue , mais ici les chevaux vivent seuls et 
loin des cavales, et les cavales vivent seules loin 
des chevaux. — Il y a pourtant là, dit Panurge, 
une abbégesse au blanc plumage , avec laquelle il 
m'aurait été agréable de causer un peu; n'en par- 
lons plus. 

On banqueta le troisième jour comme les deux 
précédents. Pantagruel demandait toujours si l'on 
ne verrait pas le papegaut. L'Editue répondit qu'il 
ne se laissait pas aisément voir. — Comment , dit 
Pantagruel, est-ce qu'il a l'armet de Pluton en tête 
ou l'anneau de Gygès aux griffes pour se rendre 
invisible ? — Non, mais il est par nature d'un ac- 
cès un peu difficile . . Enfin j'essaierai. — Un quart 
d'heure après, il vint nous chercher et nous mena 
en tapinois et en silence droit à la cage, dans la- 
quelle le papegaut était accroupi, accompagné de deux 
petits cardingaux et de six gros et gras évesgaux. 
Panurge considéra curieusement sa forme, ses ges- 
tes , son maintien , puis il s'écria : Maudite soit la 
bête, elle a l'air d'une huppe. » 

Cette exclamation pourrait bien avoir été ajou- 
tée par le protestant qui a revu et arrangé le ma- 
nuscrit de Rabelais. Le curé de Meudon a dû pla- 
cer ici une exclamation moins brutale. 



214 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

— « Parlez bas de par Dieu ! lui dit l'Editue, il a 
des oreilles. — La huppe en a aussi. — Si une fois 
il vous entend blasphemans, vous êtes perdus, bon- 
nes gens- Il sortira de lui fouldre, tonnerre, éclairs, 
diables et tempêtes, par lesquels en un moment se- 
rez abismés cent pieds sous terre. » Panurge restait 
en contemplation véhémente du papegaut et de sa 
compagnie, quand il aperçut au-dessous de sa cage 
une chevêche ou chouette. Ii la fit remarquer à 
l'Editue. «Nous sommes pris. On n'embusque ainsi les 
chouettes que pour prendre les petits oiseaux.» 

— Parlez bas, dit l'Editue, ce n'est pas une che- 
vêche, il est mâle, c'est un officier d'église, un noble 
chévecier , silence ! — Pantagruel avait envie d'en- 
tendre chanter le papegaut. — Il ne chante et ne 
mange qu'à ses heures , dit l'Editue. — Non fais- 
je, dit Panurge, toutes heures sont miennes. Allons 
donc boire d'autant. — Vous parlez bien à cette 
heure , dit l'Editue , tant que vous parlerez aiosi 
vous ne serez jamais hérétique. 

Il y a dans cette observation du sacristain l'ex- 
plication de bien des escapades de Rabelais. Il a 
parlé abondamment, surabondamment de boire et de 
manger, afin qu'on ne remarquât pas qu'il était hé- 
rétique. 

En retournant boire , dit l'auteur , nous aperçû- 
mes un vieil évêgaut à tête verte accompagné de son 
soufflegan(suffragant)et de trois onocrotales oiseaux, 
ou protonotaires, qui ronflait sous le feuillage. Près 
de lui était une jolie abbégesse qui chantait joyeu- 
sement et mélodieusement. Panurge s'indigna de 
voir l'évêgaut ronfler plutôt que d'écouter la jolie 
abbégesse. Pour l'éveiller et le faire chanter , il 



l'île des causes finales. 215 

sonna, niais l'évêgaut continua de dormir, la sonne- 
rie n'était pas pour lui. Il était de ceux dont Boi- 
leau a dit: 

Sans sortir de leur lits plus doux que leurs hermines, 
Ces pieux fainéants faisoient chanter matines ; 
Veilloient à bien dîner et laissoient en leur lieu 
A des chantres gagés le soin de louer Dieu. 

Panurge voulut l'éveiller en lui jetant une pierre, 
mais l'Editue s'écria : 

Homme de bien, frappe, féris, tue, et meurtris tous roys et 
princes du monde, en trahison, par venin, ou autrement quand 
tu voudras, déniches des cieulx les anges, de tout auras par- 
don du Papegaut : à ces sacrés oiseaux ne toucbe, d'autant 
qu'aimes la vie, le profit, le bien, tant de toy que de tes pa- 
rents, et amis vifs et trespassés : encores ceux qui d'eux après 
naistroient en sentiroient infortune. 

— Mieux donc vault, dist Panu'-ge, boire d'autant et banque- 
ter. --Il dit bien, monsieur Antitus, dist frère Jean: cy voyans 
ces diables d'oiseaux, ne faisons que blasphémer : vuidans 
vos bouteilles et potz, ne faisons que Dieu louer. Allons donc 
boire d'autant. 

La sortie de l'Editue contre le danger d'offenser 
les gens d'église a été souvent citée et commentée, 
par Voltaire entre autres. 

Il est évident du reste que tout ce chapitre a été 
retouché par un protestant. On y sent, contre le pape 
personnellement, une colère que Rabelais n'avait au- 
cune raison d'éprouver. Sa raillerie sur ce point a or- 
dinairement des allures plus bénignes et plus polies. 

XL 

Après l'île Sonnante , nos vovageurs arrivent à 
l'île des Ferrements. 

Cette île est déserte , nous dit l'auteur , et de nul 
habitée. Elle est curieuse cependant. Les arbres, au 



216 LIVKE V. — VOYAGE A L'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

lieu de fruits portent des outils : pioches, serfouet- 
tes, faux, faucilles, bêches, truelles, cognées, serpes, 
scies, doloires, ciseaux, tenailles, virolets et vilebre- 
quins ; d'autres portent des armes blanches : da- 
gues, poignards, poinçons, épées, cimeterres, estocs 
et couteaux. 

Quand on veut en avoir, on secoue l'arbre, avec 
précaution toutefois pour qu'il vous ne tombe rien sur 
la tête ; ces outils, ces armes entrent dans des four- 
reaux, ou s'adaptent à des manches qui poussent juste 
au-dessous. Les arbrisseaux, les herbes qui croissent 
sous les grands arbres savent très bien ce qu'il est 
nécessaire de produire, et quels fourreaux, quels man- 
ches doivent se préparer en bas pour s'adapter aux 
fruits qui tomberont d'en haut. C'est une harmonie, 
non préétablie, mais qui résulte de la nature des 
choses, de sorte que, bien que les forces productives 
ne soient contraintes en rien dans le détail, rien ce- 
pendant n'est livré au hasard, et chaque être se di- 
rige vers sa fin. 

L'adaptation se fait généralement à merveille et 
les deux moitiés forment ordinairement un tout har- 
monieux et parfait. Il y a quelques exceptions pour- 
tant, par suite de la liberté laissée aux êtres. L'arbre 
en grandissant est soumis à diverses influences, la 
plante qui croît au dessous est également exposée à 
des dérangements, par l'action de l'air, de la terre, 
des animaux qui passent, des végétaux qui naissent 
dans son voisinage, si bien que le fruit ne se trouve 
pas toujours en rapport complet avec le fruit placé 
au dessus ou au dessous. Il arrive, par exemple, nous 
dit l'auteur, qu'une demi-pique, en croissant, rencon- 
tre un balai. C'est une combinaison inattendue, mais 



LES CAUSES FINALES. 217 

non inutile, on en ramonera la cheminée ; une pertui- 
sane rencontre-t-elle des cisailles ? il en résultera 
un sécateur à l'usage des jardiniers ; une hallebarde 
en croissant rencontre un fer de faux ? il en résulte 
une faux double, superbement emmanchée, et ainsi 
du reste. 

La fiction est bizarre, il faut en convenir, et elle a 
fort dérouté les commentateurs ; beaucoup la décla- 
rent plate et inintelligible, quelques-uns se conten- 
tent d'y trouver une obscénité laborieusement pré- 
parée ; la plupart y voient une allégorie sur le ma- 
riage, et la place de l'île des Ferrements après la 
protestation contre le célibat forcé — la fable de 
l'âne et du roussin — est de nature à justifier cette 
supposition. Les hommes et les femmes sont faits 
pour se rapprocher, et c'est aller contre le vœu de la 
nature que de les séparer. Tous les mariages ne sont 
pas bien assortis cependant, tous ne sont pas heureux, 
mais la nature, toujours vivace , tire parti de tous, 
bons ou mauvais , et s'en sert pour conserver le 
monde. 

XII. 

L'explication est plausible, mais elle nous semble 
insuffisante. L'idée de Rabelais est plus générale et 
plus haute ; il nous la formulera plus tard en termes 
philosophiques: «Toute chose va à sa fia.» Tous les 
êtres, qu'ils en aient ou non la conscience, sont pous- 
sés vers un but déterminé. Il n'y a pas de hasard. 
C'est au fond la théorie qui sera développée dans 
les Etudes de la nature par B. de St- Pierre, la théo- 
rie des harmonies entre les différents êtres, la théo- 
rie des causes finales. Mais Rabelais y met une res- 



218 LIVKi: V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIYE BOUTEILLE. 

triction qui lui ôte son caractère absolu et fatal. 
Toute loi générale qui se trouve en présence d'une 
autre loi générale, est modifiée par elle; il en résulte 
un compromis. La plante croît verticalement, mais 
si la lumière lui arrive d'un côté, elle se penche de 
ce côté pour s'en mieux imprégner; un animal est 
estropié par accident et continue de vivre ; il peut 
transmettre tout ou partie de son infirmité à sa pos- 
térité, de là des monstruosités. La nature cependant 
sait tirer parti de tout: les cisailles et la pique de- 
viennent un sécateur, la plante trop gorgée de 
sucs nourriciers, donne des fleurs doubles et stéri- 
les ; la pluie, qui fait pousser le blé, mouille le pas- 
sant, mais force le passant à développer son intelli- 
gence pour résister au fléau qui le frappe, etc. 

En somme, le monde est régi par des forces, par 
des lois absolues, mais ces lois, dans leurs applica- 
tions, laissent une large part de liberté et de res- 
ponsabilité aux individus. Cette idée bien comprise 
aurait épargné beaucoup d'erreurs, aux théoriciens 
de l'histoire entr 'autres. La loi de l'humanité est 
le progrès, l'humanité marche vers ce but avec per- 
sévérance, mais elle a le choix entre une multitude 
de chemins , et il faut convenir que, dans le passé, 
elle a souvent laissé de côté le sentier qui l'aurait 
menée droit au but pour s'égarer dans des chemins 
de traverse. Cela ne l'empêchera pas d'arriver, mais 
que de souffrances et de retards elle se serait épar- 
gnés, si, à certain moment de son existence, elle 
avait fait un meilleur choix ! 

XIII. 
Ces fruits qui en tombant s'ajustent de manière à 



LBS l'IM 11 - ANIMÉS. 219 

former des armes ou des outils ont probablement 
inspiré à Cyrano de Bergerac Tun des épisodes les 
plus bizarres de son Voyage dans le Soleil. Nous ci- 
tons en abrégeant : 

. . A mon réveil je me trouvay sous un arbre . . Son 
tronc estoit d'or massif, ses rameaux d'argent, et ses feuilles 
d'émeraudes qui. dessus l'éclatante verdeur de leur précieuse 
superficie, representoient comme dans un miroir les images du 
fruit qui pendoit à Pentour ... Je restai interdit à la veue 
de ce riche spectacle . . Mais comme j'occupais toute ma pen- 
sée à contempler, entre les autres fruits, une pomme de gre- 
nade extraordinairement belle . . j'apperçus remuer cette pe- 
tite couronne qui luy tient lieu de teste , laquelle s'alougea 
autant qu'il le fâloit pour former un col. Je vis ensuite bouil- 
loner au dessus je ne sçay quoi de blanc, qui a force de s'é- 
paissir, de croistre, d'avancer et de reculer la matière en cer- 
tains endroits, parut enfin le visage d'un petit buste de chair. 
Ce petit buste se terminoit en rond vers la ceinture , c'est-à- 
dire qu'il gardoit encore en bas sa figure de pomme. Il re- 
tendit pourtant peu à peu et sa queue s'estant convertie en 
deux jambes, chacune de ses jambes se partagea en cinq or- 
teils. Humanisée que fut la grenade, elle se détacha de sa 
tige et, d'une légère culbute, tomba justement à mes pieds. Cer- 
tes je l'avoue, quand j'apperçus marcher fièrement devant moi 
cette pomme raisonnable, ce petit bout de nain pas plus grand 
que le poulce, et cependant as-ez fort pour se créer lui-même, 
je demeuray saisi de vénération : Animal humain , me dit-il. 
après t'avoir longtemps considéré du haut de la branche où 
je pendois, j'ay cru lire dans ton visnge que tu n'estois pas 
originaire de ce monde, et c'est à cause de cela que je suis 
descendu pour en estre éclaircy au vray .... 

Le voyageur lui dit qui il est et l'interroge à son 
tour: 

«Quoy, un grand arbre tout de pur or, dont les feuilles sont 
d'émeraudes, les fleurs de diamants, les boutons de perles, et, 
parmy tout cela, des fruits qui se fout hommes en un clin 
d'œil ? Pour moi, j'avoue que la compréhension d'un tel mira- 
cle surpasse ma capacité... — Vous ne trouverez pas mauvais, 



220 LIVRE V. — vOÏAGE A L'OKACLE DK LA DP. E BOCTEILLE. 

me dist-il, estant le roy do tout le peuple qui compose cet 
arbre, que je l'appelle pour me suivre...» Je ne sçay si, ban- 
dant les ressorts intérieurs de sa volonté, il excita hors de 
soy quelque mouvement qui fit arriver ce que vous allez en- 
tendre ; mais tant y a, qu'aussitôt après, tous les fruits, toutes 
les fleurs, tout- s les feuilles, toutes les branches, enfin tout 
l'arbre tomba par pièces en petits hommes, voyans, sentans, 
marchans, lesquels comme pour célébrer le jour de leur nais- 
sance au moment de leur naissance même, se mirent à dan- 
ser à l'en tour de mny [Le roy] donna la main à tout son 

petit peuple et se mit à danser avec eux d'une sorte de mou- 
vement que je ne sçaurois représenter.... Mois écoutez ce que 
je ne vous oblige pas à croire . . . 

A mesure que la danse se serra, les danseurs se brouillè- 
rent d'un trépignement beaucoup plus prompt et plus impercep- 
tible ; il sembloit que le dessein du balet fût de représen- 
ter un énorme géant, car à force do s'approcher et de redou- 
bler de vitesse, ils se meslèrent de si près, que je ne discernay 
plus qu'un grand colosse à jour et quasi transparent ; mes yeux 
toutefois les virent entrer l'un dans l'autre... Les parties s'ap- 
prochèrent encore ; car cette masse humaine auparavant dé- 
mesurée, se réduisit peu à peu à former un jeune homme de 
taille médiocre, dont tous les membres estoient proportionnez 
avec une symétrie où la perfection dans sa plus forte idée 
n'a jamais pu voler.... Mais ce que je trouvay de bien mer- 
veilleux, c'est que la liaison de toutes les parties qui ache- 
vèrent ce parfait microcosme, se fit eu un clin d'œiL Tels 
d'entre les plus agiles de nos petits danseurs s'élancèrent par 
une capriole à la hauteur et dans la posture essentielle à for- 
mer une teste ; tels plus chauds et moins déliez, formèrent 
le cœur, et tels beaucoup plus pesans, ne fournirent que les 
os, la chair et l'embonpoint 1 . 

Il serait inutile de chercher chez Cyrano ce que 
nous cherchons chez Rabelais: Cyrano n'a d'autre 
but que de nous surprendre et, de nous amuser. Ce- 
pendant on pourrait rattacher à cette invention une 
explication scientifique. Les physiologistes modernes 

1 Fragment â?Histoi r e comique conU rtant les Etats et empire 
du Soleil. Œuvres de Cyrano de Bergerac. Tome II, p. L63. 



LE JEU ET EES FAUSSES RELIQUES. 221 

nous représentent l'homme comme composé d'un cer- 
tain nombre d'organes ayant chacun leur vie et leur 
développement spécial , et Munissant pour • former 
l'ensemble de l'organisation humaine. Cyrano de Ber- 
gerac, beaucoup plus instruit dans les sciences que les 
écrivains ne l'étaient de son temps, aurait- il entrevu 
cette théorie, et l'aurait-il indiquée de la façon fan- 
tastique que nous venons de voir V II n'y a à cela rien 
d'impossible- Toutes les théories scientifiques ont 
passé par un état d'élaboration semblable. Un pre- 
mier venu en a l'aperception , les chercheurs la re- 
cueillent et la méditent; les faits se groupent alen- 
tour ; un beau jour un savant la formule avec auto- 
rité, et elle est reconnue loi de la nature — jus- 
qu'à explication plus complète encore. 

Quant à Rabelais, qui n'a rien à réclamer dans 
cette théorie de la vie spéciale des organes, il est évi- 
dent pour nous qu'il a voulu symboliser dans cette in- 
vention — peu piquante s'il n'y avait pas d'idée ca- 
chée sous la forme, la loi qui fait grandir les êtres 
dans un but et suivant un plan déterminés d'avance, 
comme il nous le dira plus tard, d'après Sénèque: 
Voleutem fata ducunt, uoleutem trahunt. 

XIV. 

L'île des Ferrements est le domaine de la loi, celle 
de Cassade est le domaine du hasard, l'île du jeu. 
Aussi voyez comme tout y prospère ! La terre de cette 
île est si maigre que les os, c'est-à-dire les rochers, 
lui percent la peau. Autour de ces rochers carrés ou 
cubiques — les clés — il a été fuit plus de bris, de 
naufrages, de pertes de vie et de biens, qu'autour de 
tous les gouffres et rochers du monde. 



222 LIVRE V. — VOYAGE A l'oI.'ACLF. DB LA DIVÏ EOUTKILLK. 

Que Fîle où Ton spécule sur le hasard soit placée 
à côté de celle où l'on montre les forces de la nature 
fonctionnant avec une complète régularité, c'est un 
rapprochement tout naturel. Nous comprenons moins 
comment l'île des jeux de hasard est aussi celle d'un 
commerce d'antiquités plus ou moins suspectes. Nos 
voyageurs furent, on le comprend, curieux de connaî- 
tre ces merveilles qu'on leur vantait. A force de 
prières et d'argent, ils obtinrent de voir un flacon 
du saint Gréai, sang de Jésus transmis de génération 
en génération de chevaliers ; après des cérémonies 
sans fin, on leur montra «le visage d*un lapin rôti». 
On leur fait voir aussi Bonne Mine, femme de Mau- 
vais Jeu, les coques des deux œufs de Léda. d'où 
sortirent Castor et Pollux, frères d'Hélène la belle, et- 
on leur en céda un morceau pour du pain. Ils ache- 
tèrent aussi une grande quantité de chapeaux de cas- 
sade — probablement des chapeaux de cardinaux — 
mais ils n'espéraient pas en tirer beaucoup de profit, 
et ils prévoyaient que les acquéreurs en tireraient 
moins d'avantages encore. 

Cette dernière remarque sur les chapeaux de 
cardinaux doit être une addition du réviseur cal- 
viniste. 

Mais nous ne saisissons pas bien, nous le répé- 
tons, le lien qui peut exister entre les jeux de hasard 
et les fausses antiquités. Il a dû y avoir ici une lacune 
dans le manuscrit de Rabelais. — A moins qu'il n'ait 
songé à comparer les déceptions de ceux qui comp- 
tent sur le hasard du jeu pour refaire leur fortune 
et les déceptions des acquéreurs de fausses antiqui- 
tés ou de fausses reliques ? 



l'île des chats fourrés. 223 

XV. 

Après quelques jours d'une navigation assez dange- 
reuse, Pantagruel et ses amis passent Condamnation. 

Est-il nécessaire de faire remarquer qu'il y a ici 
un jeu de mots analogue à d'autres que nous avons 
vus et que nous verrons? Les voyageurs ont déjà 
passé Procuration, ils passeront Outre quelques pages 
plus loin L'île de Procuration, c'est l'île des Pro- 
cureurs et de la chicane ; Condamnation, c'est l'île 
de la justice criminelle. Rabelais s'en est déjà pris 
plusieurs fois à l'administration de la justice. Il a 
critiqué les procès interminables dans le jugement 
des deux seigneurs, la paresse des juges dans l'his- 
toire de Bridoye , il s'est moqué des agents infé- 
rieurs de la justice à propos de l'île des Chicanous; 
il va s'attaquer à la justice criminelle. Tant qu'il ne 
s'agissait que d'argent, il a plaisanté ; cette fois il 
s'agit de la vie des hommes, il ne se contente plus 
de railler, il stygmatise. 

Les commentateurs, suivant leur habitude de ra- 
petisser les choses, ont cherché à déterminer si Ra- 
belais avait en vue ici l'inquisition, la grand cham- 
bre du parlement ou bien la chambre ardente éta- 
blie pour s'occuper spécialement des cas d'hérésie. 
C'est évidemment tout cela à la fois ; l'auteur ne 
précise pas ; ce qu'il a en vue, c'est la justice crimi- 
nelle en général. 

Les juges qui l'administrent sont appelés Chats 
fourrés ; expression heureuse qui peint à la fois la 
ruse, l'avidité des personnages et leur costume, puis- 
qu'ils ont des robes fourrées d'hermine- 

Pantagruel refuse de descendre dans leur île, mais 



224 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

ses compagnons s'y engagent ; à peine ont-ils passé 
le guichet qu'on vient les arrêter sous prétexte qu'un 
de leurs gens a voulu vendre dans l'île un des cha- 
peaux achetés dans l'île de Cassade. Comme ils vont 
entrer dans le palais, un gueux à qui ils avaient fait 
une petite aumône, les arrête à la porte, et les met 
en garde contre les dangers qu'ils auront à courir. 
C'est un gueux un peu lettré, et à la violence de ses 
paroles, on voit qu'il a dû passer lui-même par les 
mains des Chats fourrés. Nous abrégeons un peu ce 
discours peu rassurant. 

Considérez bien le minois de ces hommes, leur dit-il. 
Si vous vivez encore six olympiades ou l'âge de deux 
chiens, vous les verrez seigneurs de toute l'Europe et pos- 
sesseurs pacifiques de tout le bien et domaine qui s'y 
trouve. Les alchimistes ne sont parvenus à extraire que 
la cinquième essence, la quinte essence des choses, ceux-ci 
ont trouvé là shle essence, moyennant laquelle ils grip- 
pent tout, dévorent tout, salissent tout. Ils pendent, brû- 
lent, écurtèl'Mif, décapitent, tuent, emprisonnent, ruinent 
et minent tout, sans choix de bien et de mal. Le Vice 
est appelé Vertu par eux , la Méchanceté s'appelle pour 
eux Bonté ; la Trahison a nom Féaulté, le Larcin, Libé- 
ralité. Pillerie est leur devise, et par eux faite est trou- 
vée bonne de tous humains, les hérétiques exceptés, et ils 
font tout cela avec une souveraine et irréfragable auto- 
rité.... Si jamais pe.-tes au monde, famines, guerres, ca- 
taclysmes, conflagrations ou autres malheurs surviennent, 
ne les attribuez ni aux conjonctions des planètes, aux abus 
de la cour romaine , aux tyrannies des rois et princes 
terriens, à l'imposture des cafards, hérétiques, faux pro- 
phètes, à la malignité des usuriers, faux monnayeurs, ni 
à l'ignorance ou impiudence des médecins, chirurgiens et 
apothicaires, ni à la perversité des femmes adultères, em- 
poisonneuses , infanticides ; attribuez-les h la méchanceté 
des Chats fourrés. Elle n'est pas connue, pas plus que la 
cabale des juifs, c'est pour cela qu'elle n'est pas détestée, 



GRIPPEMINAUD LE GRAND JTGE. 225 

corrigée et punie, comme elle devrait. Mais si elle est 
quelque jour mise en évidence , et manifestée au peuple, 
il n'y aura pas d'orateur assez éloquent, de loi assez ri- 
goureuse , de magistrat assez puissant pour les préserver 
d'être brûlés tous vifs dans leur raboulière. 

En entendant cette sortie véhémente et passion- 
née, la plus véhémente que nous ayons rencontrée de- 
puis le commencement de l'ouvrage, et que pour cette 
raison, nous soupçonnons n'être pas de Rabelais — 
Panurge est pris de peur, et cette fois ii a raison; il 
veut rebrousser chemin; impossible: la porte a été 
fermée sur eux. Comme pour l'Averne de Virgile, en- 
trer dans le domaine des Chats Fourrés est facile, la 
difficulté est d'en sortir. On ne s'en va de. là qu'avec 
«un bulletin et décharge». Pour obtenir ce bulletin, 
il faut comparaître devant Grippeminaud lui-même. 

XVI. 
La Fontaine nous a tracé un portrait de Grippe- 
minaud : 

C'étoit un chat vivant comme un dévot ermite, 

Un chat faisant la chatemite, 
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras.... 
Grippeminaud leur dit ; mes enfants, approchez, 
Approchez ; je suis sourd, les ans en sont la cause. 
L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose. 
Aussitôt qu'à portée il vit les contestants, 

Grippeminaud, le bon apôtre, 
Jetant des deux côtés la griffe en même temps, 
Mit les plaideurs d'accord, en croquant l'un et l'autre. 

Ce Grippeminaud n'est pas celui de Rabelais. Ce- 
lui-ci a la figure humaine et il n'a rien des allures 
patelines du chat de La Fontaine. Il est franchement 
méchant. Il avait, suivant Rabelais, les mains pleines 
de sang, des griffes de harpie, un museau en bec de 
n 15 



226 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

corbin, les dents d'un sanglier de quatre ans, les yeux 
flamboyants comme une gueule d'enfer ; il était tout 
couvert de mortiers , entrelacé de pillons , si bien 
qu'on ne voyait que les griffes. 

[On sait que la coiffure de certains juges s'appe- 
lait un mortier ; Rabelais y ajoute des pilons pour in- 
diquer qu'on y pilait les récalcitrants, hommes et opi- 
nions, mais il écrit ce mot: pillons, autre malice.] 

Son siège et celui de ses assesseurs, les chats de 
garenne [pilleurs de garenne] , était un long râtelier 
tout neuf, au dessus duquel il y avait des mangeoires 
fort belles et fort amples. A l'endroit du siège prin- 
cipal, au lieu de l'image de la Justice, il y avait l'i- 
mage d'une vieille femme, des besicles sur le nez, 
tenant en sa main droite un fourreau de faucille, une 
épée crochue [par opposition au glaive de la Justice, qui 
est droit], et dans sa main gauche une balance. Les 
bassins de la balance se composaient de deux gibe- 
cières [ou bourses] de velours, l'une pleine de billon 
et pendante, l'autre vide et élevée bien haut au des- 
sus du trébuchet. — «Je pense, dit l'auteur, que c'é- 
toit le portrait de la Justice Grippeminaudière,> car 
les plateaux des balances de la vraie Justice sont en 
parfait équilibre. 

«Quand nous fûmes introduits , je ne sais quelle 
sorte de gens, tous vêtus de gibecières et de sacs, à 
grands lambeaux d'écritures, nous dirent de nous as- 
seoir sur une sellette. Panurge leur dit : Gallefre tiers 
mes amis, je suis très bien debout ; votre sellette est 
trop basse pour quelqu'un qui a des chausses neuves 
et un court pourpoint. — Asseyez- vous là, et qu'on 
n'ait plus à vous le répéter. La terre s'ouvrira pour 
vous engloutir tout vifs si vous faillez à bien répondre. 



l'énig-me de gkippkmin'AUD. 227 

Qunnd ils furent assis, Grippeminaud, d'une voix 
furieuse et enrouée, leur dit : Or çà, or çà, or çà. 

Cette sorte d'exclamation : Or çà, est ordinaire- 
ment une simple liaison qui signifie « maintenant * , mais 
elle peut signifier : Apportez de l'or ici, — et c'est 
pour cette raison que nous la verrons revenir si 
souvent — trop souvent — dans les discours que 
l'auteur prête à Grippeminaud. 

XVII. 

On sait que l'inquisition ne disait pas à ceux qui 
étaient amenés devant elle de quoi ils étaient accu- 
sés. Elle leur demandait pourquoi ils supposaient 
qu'on les avait arrêtés, et, par ce moyen, provoquait 
des aveux, qui étaient tournés contre eux. C'était 
une énigme qu'on proposait aux accusés, énigme ter- 
rible, car s'ils ne trouvaient rien à répondre, ou les 
maintenait en arrestation, on les attendait à un au- 
tre interrogatoire ; et, s'ils répondaient, ils pouvaient 
fournir des armes contre eux. Grippeminaud va pro- 
céder de la même façon; il va donner aussi une 
énigme à deviner à nos voyageurs. Quant au crime 
dont on les accuse, il n'en sera pas même question. 
Voici l'énigme proposée : 

Une bien jeune et toute blondelette, 
Conceut ung fils etliopien sans père : 
Puis l'enfanta sans douleur, la tendrette, 
Quoyqu'il sortist comme faict la vipère, 
L'ayant rongé, en m^ult grand vitupère, 
Tout l'ung des flancs, pour son impatience. 
Depuis passa monts et vaux en fiance, 
Par l'aer volant, en terre cheminant : 
Tant qu'estonna l'aniy de Sapience 
Qui l'estimoit estre humain animant. 

Cette énigme ne remplit pas toutes les conditions 
ii 15* 



228 L1VBE V. — YOTAGE A i/ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

qu'on exige maintenant dans ces sortes de jeux d'es- 
prit. L'énigme actuelle est une définition plus ou 
moins enveloppée, mais la chose devinée ne change 
pas. Dans les énigmes du XVI e siècle il n'en était 
pas ainsi. La chose devinée passait ordinairement par 
différentes phases, elle se développait. L'être auquel 
s'applique le mot de nos énigmes est à l'état de re- 
pos. Celui des énigmes du XVI e siècle était d'ordi- 
naire à l'état de mouvement. 

Voici l'explication proposée par Esmangart, au- 
teur de cet étrange commentaire historique dont 
nous avons parlé : 

La jeune blondelette qui conçoit un fils éthiopien sans père 
est la religion catholique, qui produisit seule, et d'abord à bonne 
intention, le noir tribunal de l'inquisition ; sans père, c'est-à- 
dire sans la coopération et contre la volonté du« divin auteur de 
l'Evangile. Elle l'enfanta sans douleur comme la vipère [qui 
suivant une croyance alors et longtemps encore après répandue, 
était supposée enfanter par la bouche] mais elle eut bientôt déchiré 
le sein de sa mère. Ce tribunal a en effet, par ses cruautés, par 
ses abominables sacrifices humains, autant fait de mal à la 
religion chrétienne que la persécution lui a fait de bien. Ce 
monstre [l'inquisition] passa les monts et les vallées ; ce qui 
est vrai à la lettre, puisqu'il franchit les monts de l'Italie, les 
Apennins et les Alpes, pour de là se répandre en Espagne, en 
France, et presque dans toute la catholicité, où il causa tant de 
maux que le sage, qui le croyait un être humain, tandis que 
c'étoit un diable vomi de l'enfer sur la terre, en fut tout 
étonné. 

Nous n'entendons nous approprier ni l'explication 
ni les idées d'Esmangart; il nous semble que Rabe- 
lais a voulu faire tout simplement ici une «fanfrelu- 
che antidotée » pour avoir le plaisir d'en mettre une 
explication telle quelle dans la bouche de ses per- 
sonnages. 

Après avoir prononcé son énigme, Grippeminaud 



l'énigme de grippeminaud. 229 

ajoute en s'adressant à Panurge : « Or çà, résous- 
nous promptement ce que c'est, or çà. — Or de par 
Dieu, répond Panurge en singeant les répétitions de 
son juge, si j'avais un sphinx en ma maison, comme 
Verres un de vos précurseurs, je pourrais résoudre 
l'énigme, or de par Dieu. » 

Panurge s'approprie ici une phrase de Cicéron, 
plaidant contre Verres le concussionnaire. — Je ne 
sais pas deviner les énigmes, disait l'avocat de Ver- 
res. — Vous avez pourtant un sphinx dans votre mai- 
son, répondit Cicéron. Il s'agissait d'un sphinx de 
bronze volé par l'accusé et donné au défenseur. 

— Mais je n'y étais pas, continue Panurge, com- 
me s'il répondait à une accusation articulée, et je 
suis innocent du fait. 

— Or çà, dit Grippeminaud, puisque tu ne veux 
pas dire autre chose, je te montrerai, or çà, que 
mieux vaudrait tomber entre les pattes de Lucifer, 
or çà, et de tous les diables, or çà, qu'entre nos grif- 
fes, or çà. Tu nous allègues ton innocence comme 
une raison pour nous échapper ; sache que nos lois 
sont comme toiles d'araignées, les simples mouche- 
rons, les petits papillons y sont pris, tandis que les 
gros taons malfaisants les rompent et passent à tra- 
vers, or çà. Nous ne cherchons pas les gros larrons 
et tyrans, ils sont de trop dure digestion, or çà, et 
nous en puniraient, or çà. Mais vous autres, gentils 
innocents, vous serez innocentés, or çà, et le grand 
diable vous chantera messe, or çà. 

Innocentés dans cette phrase signifie fouettés. Au 
seizième siècle et même au dix-septième, quand on 
trouvait les jeunes filles au lit un peu tard le jour 
des saints Innocents, on avait le droit de les claquer. 



230 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Nombre de contes et d'épigrammes du XV e et du 
XVI e siècles font allusion à cet usage- Quant à la messe 
du diable, c'. st un interrogatoire sans merci. Si le 
diable chaînait U messe, il faudrait bien lui répondre. 

Frère Jean, qui allait toujours au fait, s'impatiente 
fort du discours du juge Grippeminaud. — Hau, Mon- 
sieur le Diable enjuponné, lui dit-il, comment veux- 
tu qu'il répoule d'un cas qu'il ignore? La vérité ne 
suffit-elle pas? — Or çà, dit Grippeminaud, il n'était 
pas eocore arrivé de mon règne que quelqu'un prît 
la parole ici sans être interrogé. Qui nous a délié ce 
fol enragé? Quand ce sera ton tour de répondre, tu 
auras fort à faire; crois-tu être à l'académie plato- 
nicque et nou> prends-tu pour d'ocieux chasseurs 
de venté ? Nous avons bien autre chose à faire ici, 
or çà. Ici on répond catégoriquement de ce que l'on 
ignore On se confesse coupable de ce qu'on n'a ja- 
mais fait, or çà. On proteste savoir ce qu'on n'a ja- 
mais appris, or ça. On est obligé de prendre patience 
en enrageant, car nous plumons l'oie sans la faire 
crier. Tu parles sans procuration, je le vois bien. Puisse 
la fièvre quartaine t'épouser et ne te quitter jamais! 

« Plumer Foie sans la faire crier », nous retrou- 
vons ce propos dans la bouche de M me Goezman lors 
du procès que Beaumarchais lui intenta pour lui 
faire rendre de l'argent donné à un juge afin d'obte- 
nir de lui une faveur. 

En entendant Grippeminaud, frère Jean murmurait 
de temps en temps: « Tu eu as menti*, mais pas 
assez haut pour être entendu. Il éleva la voix cepen- 
dant après la dernière phrase. « Comment, tu veux 
marier les moines! lui cria-t-il, je te prends pour un 
hérétique. > 



SOLUTION DE L'ÉNIGME. 231 

Grippeminaud ne fit pas semblant d'entendre et 
dit à Panurge : « Or çà, or çà, goguelu, n'as-tu rien 
à répondre?» — Or de par le diable là, reprit Panurge, 
continuant à parodier les locutions de Grippeminaud, 
je vois clairement que la peste est ici pour nous, 
puisque l'innocence n'y est pas en sûreté et que le 
diable y chante la messe. Laissez-moi payer pour 
tous, et permettez-nous de nous en aller. Il ne pleut 
plus, or de par le diable là. 

[«Il ne pleut plus », c'est-à-dire nous pouvons 
continuer notre chemin.] 

— Vous en aller ! dit Grippeminaud , il n'est pas 
encore advenu depuis trois cents ans en çà, or çà, 
que personne échappât d'ici sans y laisser du poil, 
or çà, et de la peau le plus souvent, or çà. Autre- 
ment ce serait admettre que l'on t'aurait injuste- 
ment amené devant nous, or çà, et que tu aurais 
été par nous injustement traité, or çà. Tu es mal- 
heureux , or çà , mais tu le seras plus encore , or 
çà , si tu ne réponds à l'énigme proposée , or çà. 
Que veut-elle dire ? or çà, or çà. 

XVIII. 

«Eh bien, dit Panurge, c'est un cosson ou calan- 
dre (sorte de charançon, curculio) né d'une fève 
blanche, et qui sort par le trou qu'il a fait en la 
rongeant ; il vole parfois, or "de par le diable là, d'au- 
tres fois il chemine en terre ; c'est de lui , dit-on, 
que Pythagore, amateur de sapience, prit l'idée de la 
métempsychose pour les âmes humaines. D'après 
cette doctrine, si vous étiez hommes, vous autres, 
vos âmes, après votre maie mort, entreraient clans 
le corps des charançons, car en cette vie vous ron- 



232 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

gez et mangez tout, et dans l'autre vous rongerez 

Et mangerez comme vipères 
Les costes propres de vos mères, 

or de par le diable là. 

Panurge avait compris ce que signifiaient ces ex- 
clamations répétées : or çà, or là, or de par le dia- 
ble là ! Il voyait bien que la meilleure explication 
de l'énigme ne mènerait à rien sans un complément 
nécessaire et qui aurait même pu le dispenser de 
parler ; il jeta au milieu du parquet une grosse 
bourse de cuir pleine d'écus au soleil. C'est ce que 
l'on attendait de lui. 

Au son de la bourse commencèrent tous les chats four- 
rés à jouer des griffes comme si fussent violons desmanchés. 
Et tous s'écrièrent à hautes voix disans : Ce sont les espices 
du procès. 

On appelait ainsi les présents faits aux gens de 
justice parce que, dans l'origine, on ne donnait, en 
réalité, que des épices, des condiments et des objets 
de peu de valeur. 

On connaît l'épigramme de Saint-Amant sur l'in- 
cendie du Palais de Justice au XVIP siècle ; elle est 
dans le ton des plaisanteries de Rabelais : 

Ortes l'on vit un triste jeu 
Quand à Paris dame Justice 
Se mit le palais tout en ffu, 
Pour avoir mangé trop d'épice. 

— Le procès fut bien bon, bien friand, bien épicé, 
continuèrent les Chats fourrés. Les accusés sont gens 
de bien. > 

«C'est de l'or, dit Panurge; ce sont des écus au 
soleil. — La cour l'entend, dit Grippeminaud : or 
bien, or bien, or bien. Allez enfants et passez outre ; 



LA NOURRITURE DES CHATS FOURRÉS. 233 

or bien, nous ne sommes pas tant diables que nous 
sommes noirs, or bien, or bien. » 

XIX. 

«Une fois sortis du guichet nous fûmes conduits 
jusqu'au port par certains griffons de montagnes — 
ce sont les greitiers. — Avant d'entrer dans nos na- 
vires, nous fûmes avertis par eux de ne pas nous 
éloigner sans avoir fait des présents seigneuriaux 
tant à la dame Grippeminaude qu'à toutes les Chat- 
tes fourrées; autrement ils avaient commission de 
nous ramener au guichet. — Nous visiterons le fond 
de nos poches et donnerons à tous- contentement. — 
Mais , dirent les griffons , n'oubliez pas le vin des 
pauvres diables. 

Ils n'avaient pas achevé ces mots , quand frère 
Jean aperçut soixante-huit galères et frégates qui 
arrivaient au port. Il alla demander d'où venaient 
ces navires et ce qu'ils portaient. Il vit que tous 
étaient chargés de venaison : levreaux, chapons, pa- 
lombes, cochons, chevreaux, vanneaux, poulets, ca- 
nards, halbrans, oisons et autres sortes de gibier. 
Il aperçut aussi, parmi, quelques pièces de velours, 
de satin et de damas. Il demanda aux voyageurs à 
qui ils portaient ces friands morceaux. Les voyageurs 
répondirent que c'était à Grippeminaud, aux chats 
fourrés et chattes fourrées. — Et comment appelez 
vous ces drogues-là ? dit frère Jean. — Corruption, 
répondirent les voyageurs. — S'ils vivent de corrup- 
tion, dit frère Jean, ils périront en génération. 
— Mais, dit Panurge aux voyageurs, le grand roi a 
fait crier que personne, sous peine de la hart, n 1 eût 
à prendre biches, cerfs, sangliers ni chevreaux. — 



234 LIVRE V. — VOYAGE A l'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE- 

C'est vrai, lui répondit-on, mais le roi est si bon et 
ces chats fourrés sont si affamés de sang chrétien 
que nous avons moins de peur en offemant le roi, 
que d'espoir» en entretenant ces chats fourrés par 
de telles corruptions. Au temps passé on les ap- 
pelait mâche-foins, mais ils n'en mâchent plus ; nous 
les nommons à présent mâche- le vreaux. mâche-per- 
drix, mâche-poulets, mâche chevreuils, nuVhe-l'apins, 
mâche-cochons ; ils ne s'alimentent pas d'autres vian- 
des. — Faisons deux choses, dit frère Jean; pre- 
mièrement saisissons-nous de tout ce gibier , aussi 
bien suis-je ennuyé de viandes salées. J'entends le 
bien payant. Et puis retournons au guichet et met- 
tons à sac tous ces diables de chats fourrés. — Je 
n'en suis pas, dit Panurge; je suis un peu couard de 
nature. — Vertu de froc . dit Jean , pourquoi m'a- 
vez-vous emmené , si vous n'avez rien à me don- 
ner à faire? — Mais frère Jean eut beau sermonner, 
il ne put décider Panurge ; il déchargea sa colère 
sur les griffons [ou greffiers], qui attendaient toujours 
leurs pourboires ; il les mit en fuite en dégainant 
son épée. 

XX. 

Après un conte médiocrement piquaut. qui n'est 
pas de l'invention de Puibelais, et qui ne rachète pas 
par la forme ce que le fonds a de peu intéressant, 
l'auteur nous conduit à l'île des Apodeftes «à longs 
doigts et mains crochues. > 

Voici encore , dit à ce sujet Ginguené , une cour souve- 
raine accommodée de main d'ami. Pour faire vérifier les comp- 
tes du trésor royal, des trésoriers , des comptables de tonte 
espèce , il avoit bien fallu établir un tribunal suprême , don- 



LES APODEFTES. 235 

ner à ses membres des privilèges alors très honorables , et 
des fonctions très lucratives. Bonne partie des sommes dont on 
comptoit, restoit souvent pour frais de l'examen du compte, et 
des longs procès qui suivoient quelquefois cet examen. 

On leur donne ici le nom d'Apodeftes ou ignorants, 
parce qu'on n'exigeait pas d'eux les mêmes études 
que des fonctionnaires employés dans d'autres admi- 
nistrations, — de même qu'on appelle ignorantins 
les frères des Ecoles chrétiennes, parce qu'on n'exige 
pas qu'ils sachent le latin. L'auteur nous représente 
les Apodeftes occupés uniquement à mettre en 
presse des maisons, des prés, des champs, pour en 
faire suer de l'argent, qui revient en partie à l'état, 
mais dont la plus grande part reste dans les mains 
des intermédiaires. De sorte que, s'ils sont ignorants à 
certains égards, ils ne le sont pas dans l'art de faire 
fournir de l'argent aux contribuables. 

Le personnage qui reçoit nos voyageurs et leur 
explique le mécanisme des bureaux transformés en 
pressoirs, porte le nom significatif de Guaignebeau- 
coup. 

Ce chapitre sur les Apodeftes n'existe pas dans 
toutes les éditions primitives du cinquième livre : 
tous les éditeurs ne lui assignent pas la même place, 
et, en quelque lieu qu'on le mette, il y a toujours 
quelques lignes du texte à sacrifier. Rabelais en est- 
il l'auteur ? L'idée est ingénieuse , mais le style est 
terne- Nous penchons donc pour la non-authenticité 
de la rédaction ; mais d'un autre côté il faut recon- 
naître qu'il y a dans l'œuvre de notre auteur des pa- 
ges qui ne sont pas meilleures, et qui ne laissent pas 
d'être authentiques. 

Il n'y a rien à apprendre sur la destinée humaine 



236 LIVRE V. - VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

ni chez les Chats fourrés, ni chez les Apodeftes. Les 
vovUurs sont trop heureux de leur échapper moyen- 
nant finance et ils se dirigent vers les domames oc- 
cupés par les représentants de la philosophie, ou ils 
espèrent être plus heureux. 



CHAPITRE XV. 

LIVRE V. - PANTAGRUEL. 

VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 
IV. Les deux philosophies. 



SOMMAIRE, i. la fausse philosophie. — 1. L'île des Outres. — 2. La 
tempête philosophique. — 3. Le royaume d'Entéléchie. — 4. Les 
chemins qui marchent. — 5. Les Esclots. — 6. Les réponses 
monosyllabiques. — 7. Le pays de Ouy-Dire. 

n. l'île des lakterses. — 8. Lychnopolis. — 9. Les deux groupes 
de consultants. — 10. Les emblèmes. — 11 et 12. Le palais de 
l'Oracle. — 13. La réponse de l'Oracle. — 14. Instructions de la 
prêtresse. — 15. Explication de l'Oracle et sens général de l'ou- 
vrage. 

I. 

Après avoir quitté les Apodeftes, ou, suivant d'au- 
tres éditions , les Chats fourrés , les voyageurs pas- 
sent Outre. C'est une île de médiocre étendue , où 
l'on ne s'arrête qu'un instant pour prendre une pro- 
vision d'eau fraîche. On y reste assez cependant pour 
avoir connaissance des singulières coutumes des ha- 
bitants. 

Ce sont de véritables Outres vivantes. Ils sont tel- 
lement gros qu'on leur fait de temps à autre des en- 
tailles à la peau , et qu'on leur pratique par tout 
le corps ce qu'on appelle des «crevés» dans les pour- 
points et les hauts-de-chausses. Cependant il arrive 
un moment où ces précautions sont insuffisantes. 



238 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIYE BOUTEILLE. 

Quand les voyageurs abordèrent, ils virent une foule 
de gens se diriger vers un cabaret beau et magnifi- 
que en extérieure apparence. Ces gens leur apprirent 
que l'hôte devait faire ses < crevailles > ce jour là et 
les avait invités à y assister. Nos voyageurs crurent 
d'abord qu'il s'agissait d'une fête analogue aux fian- 
çailles , aux relevailles, aux mestivailles ou fêtes de 
la moisson. Les crevailles étaient une fête aussi, mais 
d'un caractère moins joyeux. Cet hôte avait été en son 
temps «bon raillard, grand grignoteur, beau mangeur 
de soupes lyonnaises, éternellement disnant>; pour 
lui toute heure était l'heure du repas. On avait em- 
ployé avec lui tous les moyens généralement usités, 
pour prolonger la vie ; sa peau était couverte de cre- 
vés, pratiqués successivement. Panurge conseilla de 
le cercler de sangles , de cercles de cormier, voire 
même de fer, mais il était trop tard. Son parti était 
pris d'ailleurs, et il ne demandait pas mieux que de 
mourir comme il avait vécu, en mangeant. Son désir 
fut satisfait; on entendit «en l'air un son haut et stri- 
dent, comme si quelque gros chesne esclatoit en deux 
pièces.» L'hôte était mort. On ne mourait pas autre- 
ment dans l'île d'Outre. 

Quelles sont les outres que Rabelais a en vue dans 
cet épisode? Faut-il y voir une nouvelle sortie contre 
les goinfres et les gourmands, complément de cel- 
le que nous avons déjà rencontrée à propos des Gas- 
trolâtres? Les commentateurs en sont tous d'avis, 
et c'est , en effet , la plus simple interprétation et la 
première qui se présente à la pensée. Il est permis 
d'hésiter quelque peu cependant avant de s'y ral- 
lier complètement. Rabelais a déjà fait, au livre 
précédent, une sortie contre la goinfrerie. Etait-il 



LA TEMPÊTE PHILOSOPHIQUE. 239 

bien nécessaire pour lui d'y revenir? Qu'il ait 
frappé à coups redoublés sur les abus de la jus- 
tice , sur l'oisiveté des moines, les iniquités de la 
guerre, cela se conçoit ; il avait affaire à forte partie, 
mais la goinfrerie méritait-elle l'honneur d'une dou- 
ble attaque? Les goinfres, les gourmands, les vi- 
veurs sont des ennemis de la vérité philosophique, 
Rabelais a dû le dire, mais à quoi bon le répéter ? 
Notez d'ailleurs que nous sommes à l'entrée des ter- 
res de la philosophie; quelques pages plus loin, nous 
aborderons au port d'Entéléchie. Qu'ont à faire avec 
ce domaine, de bons vivants qui n'ont guère l'habi- 
tude de se préoccuper des questions philosophiques? Le 
pays d'Outre n'a pas dû avoir dans l'esprit de Rabe- 
lais le sens qu'on lui donne dans ces pages. 

Le titre du chapitre nous indique d'ailleurs que le 
manuscrit de l'auteur était en désordre en cet en- 
droit Ce titre est ainsi conçu: 

Comment nous passasmes Outre et comment Panurge fail- 
lit être tué. 

Or il n'y a pas, dans tout le chapitre, un seul mot 
qui nous fasse prévoir un danger pour notre ami 
Panurge. Son nom n'est même prononcé qu'une fois et 
tout à fait en passant. Les commentateurs supposent 
le chapitre incomplet; nous croyons qu'il y a ici plus 
qu'une lacune. Poursuivons. 

II. 

Après avoir passé Outre, nos voyageurs se dirigent 
vers l'île de la Quintessence ou Métaphysique, appe- 
lée ici par abrévation : la Quinte. 

Avant d'y arriver, ils sont assaillis par un terrible 
ouragan ; les vents soufflent de tous côtés avec une 



240 LITEE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

telle violence que le navire de Pantagruel est poussé 
dans les sables, où il demeure échoué. 

En ce moment ils sont accostés par un autre na- 
vire. L'auteur reconnaît parmi les passagers diverses 
personnes qu'il avait rencontrées autrefois, entre au- 
tres un savant, un astrologue , Henri Cotiral , qu'on 
prétend être ce même Corneille Agrippa que nous 
avons vu figurer au tiers livre sous le nom de Her 
Trippa- On échange quelques paroles et quelques ob- 
servations. L'auteur adresse à Cotiral quatre ques- 
tions sans attendre la réponse : 

D?où venez-vous ? — Où allez-vous ? — Qu'apportez vous ? 
— Avez- vous senti la tempête ? 

Cotiral répond à toutes quatre en une fois : 
De la Quinte. — En Touraine. — Alchimie. — Jusqu'au 
cou. 

Cette plaisanterie — qui n'était pas neuve au temps 
de Rabelais — a été souvent reproduite depuis. Nous 
n'en citerons qu'un exemple, l'épitaphe de Marot par 
Jodelle, calquée sur celle de Virgile : 

Mantua me genuit, Calabri rapuere : tenet nunc, 
Parthenope. Cecini pascua, rura, duces ; 

mais coupés comme les réponses de Cotiral : 

Quercy — la cour — le Piémont— l'Univers 
Me fit — me tint — m'enterra — me connut. 

— Et quels gens avez-vous là sur le tillac ? deman- 
de Rabelais. — Toutes sortes de gens qui tiennent 
de la Quinte : musiciens, poètes, astrologues, rimas- 
seurs, géomanciens, alchimistes, horlogers [inven- 
teurs d'horloges compliquées] ; tous rapportent de la 
Quinte belles et amples lettres d'avertissement [des 
diplômes]. 

Tanurge lui dit : Vous qui faites tout jusqu'au 



LA TEMPÉTK PHILOSOPHIQUE. 241 

beau temps et petits enfants, pourquoi ne nous reti- 
rez-vous pas d'ici ? — Volontiers, dit Cotiral. 

Les amis de la Quinte aiment à faire du bruit et à 
attirer l'attention sur eux-mêmes; ceux-ci avaient à 
leur bord force tambours. Cotiral en fit défoncer un 
certain nombre. On les attacha au navire échoué au 
dessous de la ligne de flottaison, et comme ils étaient 
maintenus sur l'eau par leur légèreté, ils soulevèrent 
peu à peu le navire et le mirent en état de poursui- 
vre sa route. C'est le moyen qu'on emploie encore 
aujourd'hui pour relever un navire échoué , excepté 
qu'au lieu de tambours, on se sert de tonneaux vi- 
des. Seulement on se demande pourquoi Cotiral fit 
crever les tambours, ils n'en étaient pas plus légers 
et, étant défoncés , ils avaient l'inconvénient de pou- 
voir se remplir d'eau par suite de l'agitation des va- 
gues et de devenir ainsi tout à fait inutiles. 

Pour remercier ses sauveteurs, Pantagruel fit rem- 
plir leurs tambours défoncés d'andouilles et des sau- 
cisses. On allait aussi leur donner du vin, mais deux 
cétacés souffleurs, qui survinrent, leur jetèrent p!us 
d'eau que n'en contient la Vienne de Chinon à Sau- 
mur et les forcèrent de s'éloigner. 

Nous ne saurions reconnaître Rabelais dans cette 
partie du récit. A toute force, on pourrait lui laisser 
le chapitre sur l'île d'Outre, bien que ce ne soit 
pas du Rabelais des bons jours, mais pour les inci- 
dents qui suivent, il est impossible d'admettre que, 
même en ses heures de défaillance, il n'eût pas tiré 
meilleur parti d'une situation où sa verve avait si 
beau jeu pour s'égayer. On ne retrouve dans ces 
pages ni sa pensée ni son style. 

Voici ce qui nous semble probable. Rabelais qui 
n 16 



242 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

a placé une tempête à l'entrée du monde des que- 
relles religieuses, a songé à en placer une égale- 
ment à l'entrée du monde des querelles philosophi- 
ques. Mais comment naissent les tempêtes dans Ho- 
mère et dans Virgile ? Les vents s'échappent des 
outres dans lesquelles Eole les tient renfermés. 
L'idée de tempête a naturellement rappelé l'idée 
des outres d'où elle sort. Mais les systèmes philo- 
sophiques ambitieux ont été aussi comparés à des 
outres pleines de vent. Voilà un rapprochement 
tout trouvé. Les voyageurs n'ont qu'à passer par 
le pays des Outres symbolisant les systèmes philo- 
sophiques, quelqu'un crèvera ces Outres , Panurge 
par exemple, l'ennemi juré de la Métaphysique; il 
courra un danger à ce propos — de là l'indication : 
«Comment Panurge faillit être tué.> Les systèmes 
philosophiques ennemis , une fois déchaînés , enga- 
geront la lutte , il en résultera une tempête , une 
tempête terrrible , qui aura pour effet de jeter les 
navires à la côte. Des amis de la philosophie les re- 
lèveront et ils pourront entrer à toutes voiles dans 
le port de la Métaphysique ou de la Quintessence. 
Ce plan est si simple et si naturel qu'il a dû venir 
à l'esprit de Rabelais. Mais Rabelais sera mort sans 
l'avoir mis à exécution. Après son décès, on aura 
trouvé les points de repère qu'il s'était tracés : «le 
pays d'Outre, tempête, naufrage, remise à flot.> L'ar- 
rangeur, qui n'avait pas été initié à la pensée de 
l'auteur , aura cherché à remplir ce programme ; 
il se sera tiré assez convenablement d'affaire pour 
le pays d'Outre, tout en faussant la pensée origi- 
nale; ne sachant comment expliquer le danger de 
Panurge, il l'aura passé sous silence ; mais il aura 



LE ROYAUME d'ENTÉLÉCHIE. 24 3 

essayé de raconter la tempête et n'aura trouvé que 
le piètre récit que nous venons d'abréger. 

Cette supposition expliquerait tout : le manque de 
suite entre les idées, la seconde et inutile protes- 
tation contre la goinfrerie, la faiblesse du style, la 
fadeur des plaisanteries, la marche incertaine de la 
narration et jusqu'à l'indication placée en tête du 
chapitre XVII, et que rien ne vient justifier. 

Mais ce n'est là qu'une supposition , il faut en 
convenir. Au reste, qu'elle soit fondée ou non, cela 
n'entame en rien l'explication générale que nous pro- 
posons de l'ouvrage. Ce n'est qu'un petit détail qui 
se perd dans l'ensemble. 

III. 

Reprenons notre récit. 

Le navire relevé, nos voyageurs mettent le cap 
sur le royaume de la Métaphysique, et y abordent 
heureusement. On vient au devant d'eux, mais avant 
de les admettre auprès de la reine, on les soumet 
à une épreuve, renouvelée de la Bible et de l'his- 
toire des Vêpres siciliennes. On leur fait pronon- 
cer le mot Entéléchie , qui est le nom de la reine 
et du pays. 

Ce mot ('EvreXé^eto, le principe actif de tout ce 
qui se produit en nous), inventé par Aristote, repris 
plus tard par Leibnitz, était devenu assez familier 
au XVI e siècle pour que Ronsard , poète pédant à 
la vérité, l'adressât comme un compliment à la da- 
me qu'il aimait : 

Etes-vous pas ma seule Entéléchie ? 

Les voyageurs étant sortis victorieux de l'épreu- 
ve, sont reçus en grande cérémonie par un capi- 
ii 16* 



244 LIVRE V. — YOTAGE A l'ûRACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

taine des gardes et conduits solennellement au pa- 
lais de la reine. Là, en attendant de lui être pré- 
sentés , ils la voient exercer son pouvoir sur une 
foule de malades qu'on lui a apportés ou amenés- 
Tous attendaient d'elle la guérison de leurs maux. 
Elle leur sonna des «chansons sur l'orgue , et ils 
se déclarèrent guéris.» — La conviction philosophique 
donne le repos de l'esprit. 

La Quinte était une jeune dame, — quoiqu'elle eût 
dix-huit cents ans pour le moins, — belle, délicate et 
splendidement vêtue. En lui voyant opérer ces cu- 
res, les voyageurs s'étaient prosternés en terre, com- 
me ravis en extatique contemplation. La dame s'a- 
vança vers eux, et touchant Pantagruel d'un bou- 
quet de roses franches [cultivées] , qu'elle tenait à 
la main, elle leur restitua le sens, à tous; elle les fit 
se relever , puis elle leur adressa cette petite ha- 
rangue, qui pourrait tenir une place honorable dans 
les œuvres des Précieuses : 

L'honnesteté scintillante en la circonférence de vos per- 
sonnes certain me fait de la vertu latente au centre de vos 
esprits : et voyant la suavité melliflue de vos discrettes ré- 
vérences, facilement me persuade le cœur vostre ne pâtir vice 
aucun, n'aucune stérilité du savoir libéral et hautain , ainsi 
abonder en plusieurs peregrines et rares disciplines : lesquel- 
les à présent plus est facile, par les usages communs du vul- 
gaire imperit, désirer que rencontrer; c'est la raison pour- 
quoy je, dominante par le passé à toute affection privée, main- 
tenant contenir ne me peux vous dire le mot trivial au monde, 
c'est que soyez les bien, les plus, les tresque bien venus. 

— Je ne suis point clerc, me disait secrètementPa- 
nurge, répondez, si vous voulez. Je ne répondis point; 
Pantagruel non plus.» Il était difficile de répondre 
à ce pathos amphigourique. La dame les prit pour 



LE ROYAUME k'eXTELECHIE. 245 

des Pythagoriciens, elle les félicita à ce titre et ter- 
mina en leur promettant de leur «expliquer ses 
pensées. » 

Elle s'excusa ensuite de ne pouvoir dîner avec 
eux, mais on ne servait à sa table que quelques 
catégories , abstractions , secondes intentions , anti- 
thèses , métempsychoses , et autres plats du même 
genre, très nourrissants pour elle, mais qui ne se- 
raient probablement pas du goût des convives. On 
servit à ceux-ci un dîner plus substantiel, qui fat 
suivi de danses antiques , exécutées par les dames 
d'honneur de la reine. 

Les personnages qui composaient la cour, de la 
dame accomplissaient cent travaux merveilleux. Ils 
«refondaient les vieilles femmes édentées, chassieu- 
ses, ridées, et en faisaient de belles jeunes filles 
tendrettes, blondelettes, gracieuses. > Mais les hom- 
mes ne pouvaient rajeunir qu'en se faisant aimer 
de ces jeunes filles. L'antiquité fabuleuse nous of- 
fre, dit l'auteur, de nombreux exemples du rajeu- 
nissement d'un vieillard par l'amour d'une jeune 
femme : Titon, Jason, Eson, Phaon, etc. 

D'autres blanchissaient des Ethiopiens en leur frot- 
tant le ventre d'un panier; il y en avait qui attelaient 
des renards à la charrue et labouraient les champs 
par ce moyen, ou qui coupaient le feu avec un cou- 
teau , recevaient de l'eau dans un crible sans en 
rien perdre ; d'autres mesuraient la hauteur du saut 
des puces, gardaient la lune des loups, ou faisaient 
de vessies des lanternes. 

Cette énumération critique des inventions sau- 
grenues de quelques savants, a été imitée par Swift 
(Voyage à Laputa), par Voltaire et nombre d'autres. 



246 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

La darne inscrivit gracieusement nos amis au nom- 
bre de ses abstracteurs. Puis elle dit à ses gentils- 
hommes : 

L'orifice de l'estomac , commun ambassadeur pour Ravi- 
taillement de tous membres , tant inférieurs que supérieurs, 
nous importune le leur restaurer par apposition d'iJoines ali- 
mens, ce que leur est decbeu par action continue de la naïfve 
chaleur en l'humidité radicale. Spodizateurs , Cesinins , Ne- 
mains, et Parazon?, par vous ne tienne que promptement ne 
soient tables dressées, foisonantes de toute légitime espèce de 
restaurans. Vous aussi, nobles Pregustes, accompagnés de mes 
gentils Massiteres, l'espreuve de vostre industrie passementée 
de soin et diligence, fait que ne vous puis donner ordre, que 
di sordre ne soyt en vos offices et vous teniez tousjours sur vos 
gardes. Seulement vous ramenter faut ce que faites. 

Ces phrases précieuses, enchevêtrées dans des tour- 
nures latines, signifiaient qu'il fallait donner un bon 
dîner aux visiteurs. 

Après le dîner, il y eut un bal en forme de 
tournoi. Ce tournoi de la Quinte, qui est fort lon- 
guement décrit, n'est autre qu'une savante partie 
d'échecs. L'abbé de Marsy se récrie sur la clarté 
de cette description, et assure qu'une personne qui 
ne saurait pas jouer aux échecs , pourrait appren- 
dre, rieu qu'en lisant attentivement cette descrip- 
tion. M. Rathery prétend au contraire que les mar- 
ches sont telles que les plus habiles n'y peuvent 
rien comprendre. Quoiqu'il en soit, nous croyons 
qu'une analyse semblerait plus fatigante qu'amusante 
à nos lecteurs et nous nous en abstenons. Ce 
chapitre ne se trouve pas dans les premières édi- 
tions du cinquième livre. 

IV. 
Les subtilités de la scolastique sont impuissantes 



LES CHEMINS QUI MARCHENT. 247 

à résoudre la question que les voyageurs se sont 
posée , ils s'éloignent de l'île d'Entéléchie et les 
voilà dans le pays d'Odes (c'est le nom des che- 
mins, en grec). Ici la locution : Tout chemin mène 
à Rome , n'est pas une métaphore. Pascal a dit : 
Les rivières sont des chemins qui marchent et qui 
portent où l'on veut aller. » A Odes , ce ne sont 
pas seulement les fleuves qui marchent, les chemins 
ordinaires sont dans le même cas. Vous vous mettez 
sur un chemin et il vous emporte. 

Ici encore nous nous trouvons en présence d'un 
symbole. Ces chemins qui vous emportent, bon gré 
mal gré, une fois que vous les avez choisis, nous re- 
présentent le flot d'idées courantes par lesquelles 
nous sommes emportés. Si au début on a choisi une 
mauvaise voie, on se sent entraîné de plus en plus 
loin de la vérité. Quelques-uns s'en aperçoivent, il 
est vrai , et sautent d'un chemin sur l'autre. Ce 
saut n'est pas très difficile au commencement du 
chemin, mais la difficulté augmente à mesure que 
l'on avance, et le plus souvent on continue à faire 
fausse route, même lorsqu'on en a conscience, uni- 
quement parce que le hasard a voulu qu'au point 
de départ on ait fait un mauvais choix. 

Nous retrouvons ici quelques-uns de ces jeux de 
mots auxquels l'auteur se complaît. Les routes d'O- 
des avaient des ennemis, c'étaient les guetteurs de 
chemins, les batteurs d'estrade (strada, chemin en 
italien), les batteurs de pavé. Les chemins les crai- 
gnaient et les fuyaient, mais ces brigands les épi- 
aient au passage , comme on fait les loups à la 
traînée et les bécasses au filet. J'en vis un, ajoute- 
t-il, qui avait été appréhendé par la justice parce 



248 LIVRE V. — VOYAGE A L'OKACLE DE LA DITE BOUTEILLE. 

qu'il avait pris le chemin de l'école, c'était le plus 
long. Je vis aussi brûler à petit feu un grand coquin, 
qui avait battu un chemin et lui avait rompu une 
côte. 

C'est à propos de ces chemins mouvants que Panta- 
gruel se prononce pour l'avis de l'astronome Séleucus, 
— renouvelé par Copernic en 1543 — que c'est la terre 
qui se meut véritablement sur ses pôles. Il nous 
semble , dit fauteur , que c'est le contraire qui est 
vrai ; mais c'est là un faux jugement de nos sens. Il en 
est de nous comme de ceux qui voyagent sur la Loire, 
ils croient voir les arbres voisins se mouvoir , et , en 
réalité, ce sont eux qui se meuvent emportés par le 
bateau. 

Rabelais avait déjà employé cette comparaison 
dans une Epître à Jean Bouchet, le traverseur des 
voies périlleuses : 

Ne plus ne moins qu'à ceux qui sont sur l'eau 
Passans d'un lieu à l'autre par basteau, 
11 semble advis, à cause du mirage, 
Et des grand flots, les arbres du rivage 
Se remuer, cheminer et danser. 

V. 

Nous n'en avons pas encore fini avec les moines. 
Les voyageurs rencontrent , dans l'île des Esclots ou 
des Sabots, un monastère d'un ordre nouvellement 
fondé, celui des frères Fredons. Leur fondateur les 
avait ainsi nommés en signe d'humilité. Il y avait 
déjà les petits serviteurs et amis de la douce Dame 
(les Servites), les glorieux et beaux frères Mineurs, 
les frères Minimes, mangeurs de harengs fumés , et 
les frères Minimes crochus ; pour se mettre au des- 
sous, il n'y avait plus que le nom de Fredons à leur 



ENCORE LES MOINES. 249 

donner, d'après l'obligation qu'on leur imposait de 
fredonner des psaumes. 

L'auteur s'est proposé dans ce chapitre de tourner 
en ridicule nombre d'observances imposées dans les 
cloîtres sans utilité pour les moines ni pour les autres. 

En vertu de leurs statuts, ils étaient habillés en brû- 
leurs de maisons ; ils portaient souliers ronds comme 
bassins ; ils avoient la barbe rase et les cheveux aus- 
si depuis le sommet de la tête jusqu'aux omoplates. 
A la ceinture ils portoient en guise de patenostre, 
chacun un rasoir tranchant, qu'ils émoulaient deux 
fois par jour et qu'ils affilaient trois fois la nuit. Leur 
capuchon était attaché devant et non derrière, et ils 
avaient toujours patente la partie postérieure de la 
tête, comme nous avons le visage, si bien qu'ils pou- 
vaient aller également en avant et en arrière. 

Quand le soir arrivait, ils se bottaient et éperon- 
naient les uns les autres, mettaient leurs besicles et 
s'endormaient ainsi, afin d'être toujours prêts à se pré- 
senter au jugement dernier, si la trompette de l'ange 
se faisait entendre. 

Midi sonnant, ils s'éveillaient et se débottaient; cra- 
chait qui voulait, éternuait qui voulait. Mais tous, par 
statut rigoureux amplement et copieusement baîlaient et 
déjeunaient de baîler [bailler]. Leurs bottes et éperons mis sur 
un râtelier, ils descendaient aux cloîtres, se lavaient soi- 
gneusement les mains et la bouche , s'asseyaient sur un 
long siège et se curaient les dents jusqu'à, ce que le prieur 
fit signe en sifflant ; lors chacun ouvrait la bouche tant 
qu'il pouvait, et ils baîlaient aucunes fois une demi-heure, 
aucunes fois plus, aucunes fois moins, selon que le prieur 
jugeait le déjeuner proportionné à la fête du jour ; après 
cela, ils faisaient une belle procession en laquelle ils por- 
taient deux bannières en l'une desquelles était en belle 
peinture le portrait de Vertu, en l'autre de Fortune. 



250 LIVRE V. — VOYAGE A L'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Mais la Fortune avait le pas sur la Vertu. 

Pendant le temps qui restait à ceux-ci après les priè- 
res et les repas, il s'exerçaient à l'œuvre de charité en 
attendant le jugement final; le dimanche, se pelau- 
dant l'un l'autre; le lundi, s'entrenazardant ; le mar- 
di, s'entrégratignant; le mercredi, s'entremouchant; 
le jeudi , s'entretirant les vers du nez ; le vendredi 
s'entrechatouillant ; le samedi, s'entrefouettant, etc. 

Telle était leur diète quand ils étaient au couvent; 
mais s'ils en sortaient, quand ils étaient sur l'eau, 
ils ne devaient pas manger de poisson, et quand ils 
étaient sur la terre, ils ne devaient pas manger de 
viande , afin qu'il fût bien entendu qu'ils ne se lais- 
saient pas gouverner par les circonstances extérieures. 

VI. 

Panurge interroge ensuite un des moines, qu'il ap- 
pelle Frater fredon, fredon, fredondillc. La règle pres- 
crit au moine le silence , et il ne répond que par mo- 
nosyllabes. La conversation , que Voltaire a copiée 
quelque part, n'en est pas plus édifiante. 

Epistémon revient à ce propos sur la question du 
carême. Si l'on voulait le supprimer, dit-il, les mé- 
decins s'y opposeraient, 

Car sans le caresme seroit leur art en mespris , rien ne 
gaigneroient, personne ne seroit malade. En caresme sont tou- 
tes maladies semées : c'est la vraye pépinière, la naïfve cou- 
che de tous maux : encore ne considérez que si le caresme 
fait les corps pourrir, aussi fait-il les âmes enrager. 

Panurge demande à un frère Esclot qui est pré- 
sent, ce qu'il pense d'Epistémon : 
Est-il pas hérétique ? — Très. 
Doit-il estre hruslé ? - Doit. 
Et de quelle manière ? — Vif. 



LE TKMOIGNAUK DES HOMMES. 251 

Que vous scmble-t-il estre ? - Fol. 

Que voudriez-vous qu'il fust ? — Ars, etc. 

Notez qu'on est à table et que le frère Esclot a 
pour but principal de ne pas perdre un coup de dent. 

Cette scène a été imitée dans un ancien canevas 
italien de Bon Juan. La table est couverte de mets. 
Le valet de don Juan, Sganarelle, Leporello ou Arle- 
quin, a grande envie d'y goûter ; il dit à son maître 
qu'il voudrait bieu souper parce qu'une femme l'at- 
tend, une très jolie veuve. Don Juan prend feu là- 
dessus, il fait mettre Arlequin à table pour lui adres- 
ser plus commodément des questions. Mais Arlequin 
n'est guère disposé à une longue conversation. Il ne 
répond que par monosyllabes et finit par s'étouffer. 

Don Juan. De quelle taille est cette jeune veuve ? 
Arlequin. Courte. 

— Comment se nomme-t-elle ? - Anne. 

— A-t-elle père et mère ? - Oui. 

— Tu dis qu'elle t'aime ? - Fort. 

— Combien a-t-elle d'aunées ? - Viugt. 

— En quel endroit la verrons ? 

Arlequin s'engoue. — Oh, vous parlez trop aussi. Que 
diable, on ne sait pas ce que l'on mange. L'endroit que vous 
me demandez me ferait perdre six bouc bées. 1 

VIL 

Il ne nous reste plus qu'une station avant d'arri- 
ver à l'oracle de la Dive Bouteille, c'est celle du 
pays de Satin. C'est un pays délicieux, où l'on voit 
au naturel toutes sortes de merveilles non naturelles, 
toutes sortes d'animaux qui n'ont jamais existé que 
dans les livres et les légendes: des licornes, des ré- 
moras, capables d'arrêter un navire en mer, des hy- 

1 Cailhava. De l'art de la comédie, 1786, 2 vol. in 8°, T. II, 
p. 197. 



252 LIVRE V. - VOYAGE A I/ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

dres à sept têtes, le bélier à toison d'or de Jason, la 
peau de l'âne d'Apulée, plusieurs phénix, bien que 
la tradition prétende qu'il n'en existe jamais qu'un 
à la fois, etc., etc. Il est vrai que tout cela n'é- 
tait pas vivant, mais en peioture. Le pays de Sa- 
tin est le pays des menteries, des mensonges im- 
primés et des légendes trompeuses. C'est dans ce 
pays que demeure un personnage qui a joué un grand 
rôle dans le monde : le père de l'histoire, le narra- 
teur du vrai et du faux: Ouy-Dire. Rabelais nous en 
trace un portrait piquant : 

Cerchans donc par ledit pays si viandes aucunes trouve- 
rions, entendîmes un bruit strident et divers, comme si fus- 
sent femmes lavant la bu^e ou traquets de moulins de Bazacle 
lez Tolose ; sans plus séjourner, nous transportasmes au lieu 
où c'estoit, et vismes un petit vieillard bossu, contrefait et 
monstrutux, on le nommait Ouydire : il avoit la gueule fen- 
due jusques aux oreilles, et dedans la gueule sept langues, et 
chaque langue fendue en sept parties ; quoy que ce fust, de 
toutes sept ensemblement pa^loit divers propos et langages 
divers : avoit aussi parmy la teste et le reste du corps autant 
d'oreilles comme jadis eut Argus d'yeux ; au roste estoit aveu- 
gle et paralytique des jambes. Autour de luy je vis nombre 
innumerable d'homnit s et de femmes escoutans et attentifs, et 
en recognus aucuns parmi !a trouppe faisans bon minois, d'en- 
tre lesquels un pour lors tenoit une mappemonde, et la leur 
exposoit sommairement par petits aphorismes, et y devenoient 
clercs et savans en peu d'heures, (tparloient de prou de choses 
prodigieuses elegantement et par bonne mémoire, pour la cen- 
tième partie desquelles savoir ne suifiroit la vie de l'homme : 
des pyramides du Nil, de Babylone, des Troglodites, drs Uy- 
mantopodes, des Blemmyes, des Pigmées, des Canibales, des 
monts Hyperborées, des vEjdpanes, de tous les diables, et tout 
par Ouy-dire Là je vis, selon mon advis, Hérodote, Pline, So- 
lin, Berose. Philostrate, Mêla, Strabo, et tant d'autres anti- 
ques, plus Albert le jacobin grand, Pierre Tesmoing, pape Pie se- 
cond, Volateran, Paulo Jovio le vaillant homme, Jacques Car- 
tier, Chaiton Armenian, Marc Paule Vénitien, Ludovic Romain, 



LE TEMOIGNAGE DUS HOMMES. 253 

Piètre Alvares, et ne sçay combien d'autres modernes histo- 
riens cachés derrière une pièce de tapisserie, en tapinois escri- 
vans de belles besongnes, et tout par Ouy dire. 

Faisons ici une parenthèse pour placer quelques 
explications. Pline (V, 7, 3) et les autres auteurs 
cités nous parlent en effet de peuples monstrueux 
qui, disait-on, habitaient diverses parties de l'Afri- 
que. Les Troglodytes faisaient leur demeure dans 
des cavernes ; les Hypomantes avaient, au lieu de 
pieds, des courroies au moyen desquelles ils s'a- 
vançaient en serpentant; les Blemmyes n'avaient pas 
de tête ; leurs yeux et leur bouche s'ouvraient sur 
la poitrine, etc. Les auteurs cités ici sont connus. 
Disons pourtant que Albert le jacobin, c'est Albert 
le Grand, savant du treizième siècle, qui passa pour 
• magicien et sur le compte duquel on raconte beau- 
coup de fables; que Pierre Témoing, c'est évidem- 
ment le théologien protestant connu sous le surnom 
de Pierre Martyr (pip-ciip , témoin), contemporain de 
Rabelais, et qui fit de grands efforts pour réunir les 
différentes sectes, séparées de l'Eglise romaine. Il 
figure ici parce que son surnom rappelle l'idée de 
témoignage. Le pape Pie II ^Eneas Sylvius Piccolo- 
miui, quinzième siècle) avait combattu comme théo- 
logien l'infaillibilité des papes, qu'il soutint énergi- 
quement quand il fut devenu pape lui-même. Piètre 
Alvarès est probablement le voyageur portugais Al- 
vares Cabrai. Quant aux autres voyageurs cités, ils 
sont célèbres pour la plupart, mais on a droit de 
suspecter la véracité de nombre des choses qu'ils 
nous racontent. 

Derrière une pièce de velours figurée à feuilles de menthe, 
près d'Ouydire, je vis nombre grand de PercheroES et de Man- 



254 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE B0OTEILLE. 

ceaux, bons estudians, jeunes assez: et demandans en quelle 
faculté ils appliquoient leur estude, entendismes que là de 
jeunesse ils apprenoient à estre tesmoins, et en cestuy art pro- 
fitoient si bien, que partans du lieu et retournés en leur pro- 
vince, vivaient honnestem nt du métier de tesmoignerie, rendans 
leur tesmoignage de toutes choses à ceux qui plus donneraient 
par journée, et tout par Guy dire. Dites-en ce que vous vou- 
drez, mais ils nous donnèrent de leurs cbanteaux, et beumes 
à leurs barils à bonne chère. Puis nous advertirent cordiale- 
ment, qu'eussions à espargner vérité, tant que possible nous se- 
roit, si voulions parvenir en cour de grands seigneurs. 

Les Percherons et les Manceaux, sont souvent ac- 
cusés par les comiques de faire le métier de témoin, 
c'est-à-dire d'affirmer moyennant finance qu'ils ont 
vu des choses qu'ils n'ont pas vues. Un personnage 
de ce genre figure dans les Plaideurs, derrière la 
toile, il est vrai: 

Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin, 
Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin. 

Et ailleurs, quand Petit-Jean allègue comme té- 
moins les pattes du chapon mangé par l'accusé, 
L'Intimé s'écrie: 

Je les récuse. 

DANDIN. 

Bon! 
Pourquoi les récuser ? 

l'intimé. 

Monsieur, ils sont du Maine 

DANDIN. 

Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine. 

Il serait trop long et il est superflu d'indiquer les 
passages de Dufresny, Boileau, Régnard et autres, 
où l'on s'égaie au sujet des faux témoins du Maine et 
de la Normandie. 



LA VILLE DES [jÀNTEBNBS. 255 

VIII. 

Après cette courte station au pays du mensonge, 
des traditions menteuses et de l'ennemi acharné de 
la vérité philosophique, nos voyageurs parviennent 
enfin au terme de leur voyage à la recherche du 
plus grand problème que puisse se poser la pensée 
humaine. Ils abordent au pays de la science, à l'île 
ou plutôt aux îles des Lanternes. En sortant du pays 
de Satin, on navigua quatre jours encore; puis un 
soir on aperçut certains petits feux volants, cer- 
taines lueurs, que l'auteur prit d'abord pour celles 
de poissons phosphorescents. A mesure que l'on ap- 
procha, elles se dessinèrent plus nettement, et l'on 
reconnut les phares et les lanternes du pays désiré. 

Il y a, dans la manière dont Pantagruel et ses 
amis abordent dans le pays de la science, un souve- 
nir très marqué d'un passage de Y Histoire véritable. 
Voici comment Luciea nous décrit son arrivée à Ly- 
chnopolis, la ville des lampes : 

29. Nous voguons ensuite une nuit et un jour ; et , vers le 
soir , nous arrivons à Lychnopolis , après avoir dirigé notre 
course vers les régions inférieures. Cette ville située dans l'es- 
pace aérien qui s'étend entre les Hyades et les Pléiades , est 
un peu au-dessous du Zodiaque. Xous débarquons, et nous 
n'y trouvons pas d'hommes, mais des lampes, qui se prome- 
naient sur le port et dans la place publique. Il y en avait de 
petites, apparemment la populace, et quelques-unes, les grands 
et les riches, brillantes et lumineuses. Elles avaient chacune 
leur maison, je veux dire leur lanterne, et chacune leur nom 
comme les hommes ; nous les entendions même parler. Loin 
de nous faire aucun mal, elles nous offrent l'hospitalité. Mais 
nous n'osons accepter, et personne de nous n'a le courage de 
souper et de passer la nuit avec elles. Le palais du roi est si- 
tué au milieu de la ville. Le prince y est assis toute la nuit, 
appelant chacune d'elles par son nom. Celle qui ne répond pas 



256 LIVBE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

est condamnée à mort pour avoir abandonné son poste. La 
mort, c'est d'être éteinte. Nous nous reudons au palais pour 
voir ce qui s'y passait, et nous entendons plusieurs lampes se 
justifiant et exposant les motifs pour lesquels elles arrivaient 
si tard. Je reconnus parmi ces lampes celle de notre maison : 
je lui demandai des nouvelles de ma famille, et elle satisfit à 
mes questions. 

Les lampes de Lucien sont remplacées par des lan- 
ternes chez Rabelais, mais il donne à ce mot diverses 
significations. La lanterne est pour lui , suivant les 
occasions, un édifice, un phare, une lanterne, une 
personne. 

Pantagruel retrouve , comme Lucien , diverses 
lanternes connues : la lanterne ou phare de La Ro- 
chelle , le phare de l'île de Pharos, à Alexandrie, la 
lanterne de Démosthènes, à Athènes. Près du port de 
Lanternois est un petit village habité par les Lych- 
nobiens, peuples qui vivent de lanternes, c'est-à-dire 
d'études, de lumières, comme chez nous les briffaux 
vivent de nonnains- 

Les briffaux avaient pour fonction de quêter en 
faveur de certains couvents de religieuses qui n'a- 
vaient pas un revenu suffisant ; ils vivaient de non- 
nains puisqu'ils étaient payés par elles. 

Des Obéliscolychnies, une lanterne sur la tête, re- 
çurent les voyageurs ; ils faisaient les fonctions de 
guides du port, et deux des plus qualifiés d'entre eux 
se chargèrent de conduire Pantagruel et ses compa- 
gnons chez la reine. Celle-ci les reçut avec beaucoup 
d'égards, et leur promit de leur fournir tout ce qui 
était nécessaire pour consulter l'oracle. 

La ville de Lychnopolis n'était peuplée que de lam- 
pes; la cour de Lanternois n'était peuplée que de lan- 
ternes , et tous les personnages que nous allons ren- 



LA VILLE DES LANTERNES. 257 

contrer auront cette forme. La reine était une lan- 
terne revêtue de cristal de roche, damasquiné et pas- 
sementé de gros diamants ; les Lanternes du sang 
royal étaient vêtues , quelques-unes de strass , d'au- 
tres de stuc doré ; les autres étaient vêtues de corne, 
de toile cirée transparente ou de papier. Il y avait 
une lanterne en terre qui s'étalait au premier rang ; 
l'auteur s'en étonna, on lui dit que c'était la lanterne 
d'Epictète, vendue autrefois, suivant Lucien, à un 
amateur qui en donna 3,000 deniers. On trouva là 
aussi la lanterne de Martial, illustrée par les vers du 
poète, une lanterne suspendue enlevée autrefois par 
Alexandre au temple de Thèbes , puis une lanterne 
qui avait un beau floc de soie cramoisie sur la tête. 
On dit à l'auteur que c'était Bartole, la lumière du 
droit. 

L'heure du souper venue, toutes les lanternes s'as- 
sirent suivant le cérémonial habituel, puis on apporta 
à chacune de quoi se repaître , c'est-à-dire des bou- 
gies et des chandelles de différente forme et de diffé- 
rente valeur. 

Les éditions anciennement imprimées ne nous ap- 
prennent pas ce qu'on servit aux voyageurs, mais un 
manuscrit qui se trouve à la Bibliothèque Nationale à 
Paris, donne le menu très étendu du souper ; nous y 
trouvons entre autres les quatre quartiers du mouton 
qui porta Hellé et Phryxus à travers l'Hellespont, les 
deux chevreaux de la chèvre Amalthée, six oisons du 
Capitole, les six bœufs dérobés par Cacus et recou- 
vrés par Hercule , le cerf dont Actéon fut contraint 
de prendre la figure, etc., etc. Parmi les lanternes, 
Rabelais reconnut celle de ton ancien compagnon de 
cloître Pierre Lamy, et ce fut elle qu'il emmena 
ii 17 



258 LIVRE V. —VOYAGE A l'OEACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

pour l'éclairer dans sa chambre lorsque l'heure fut 
venue de se reposer. 

IX. 

L'oracle de la Dive Bouteille n'était pas dans l'île 
même où les voyageurs étaient abordés , mais dans 
une île voisine, qui ne contenait que le temple et ses 
dépendances. Une lanterne fut chargée de les y con- 
duire ; elle leur recommanda de ne s'effrayer de rien 
de ce qu'ils pourraient voir. 

Les voyageurs forment deux groupes, de préoccu- 
pations différentes, les uns, Panurge, frère Jean, re- 
présentent surtout le côté sensuel inférieur de l'hom- 
me, Pantagruel, l'auteur, qui apparaît quelquefois, et 
d'autres encore, en représentent le côté intellectuel et 
supérieur. Ces deux groupes s'avancent parallèlement 
dans tout l'ouvrage, en portant un jugement différent 
sur les divers incidents qui se rencontrent. 

Ce parallélisme va se poursuivre jusqu'à la fin, mais 
en s'accentuant davantage. Panurge et son groupe 
vont rester sur le premier pian, Bacchus et le vin 
vont demeurer en avant. L'auteur a besoin qu'on s'y 
trompe et qu'on voie là ses préoccupations principa- 
les. Il y va de son repos et il y tient. Ajoutons qu'en 
agissant ainsi, il ne trompe pas, il réagit contre l'as- 
cétisme du moyen âge et veut que le corps ait satis- 
faction — mais, derrière ce rideau peint en couleurs 
voyantes, la pensée intime de l'auteur se révèle à 
qui veut la chercher. A côté de l'enseignement exoté- 
rique pour la foule des Panurgistes, il y a l'enseigne- 
ment ésotérique et supérieur pour les Pantagruélis- 
tes. Nous allons assister à une véritable initiation et, 
pour qu'on ne s'y trompe pas, l'auteur va nous faire 



LES EMBLÈMES. 259 

passer par quelques-unes des cérémonies symboliques 
qui précédaient l'initiation aux mystères du paga- 
nisme. 

X. 

Les voyageurs passèrent d'abord à travers un vi- 
gnoble composé de toutes les espèces de vignes : Fa- 
lerne, Malvoisie, Muscat, Beaune, Grave, Nérac, etc., 
etc. Chaque vigne portait à la fois feuille , fleur et 
fruit, comme les orangers de San-Remo. La lanterne 
leur dit de manger trois grains de chacune , de met- 
tre du pampre dans leurs chaussures et de prendre 
une branche verte dans la main gauche. On passa 
ensuite sous un arc, un véritable arc de triomphe de 
buveur, où l'on avait sculpté des bouteilles, des cou- 
pes, des verres de toutes formes, avec accompagne- 
ment de langues et de jambons fumés, en un mot, de 
tout ce qui peut exciter la soif et la satisfaire. Cet 
arc se terminait en une tonnelle couverte de vignes 
où l'on voyait des raisins, auxquels l'art du jardinier 
avait fait prendre toutes les couleurs. Cette tonnelle 
était terminée par trois vieux lierres bien verdoyants 
et chargés de baies , dont les voyageurs se firent des 
chapeaux albanais. 

Pantagruel fit remarquer que, chez les Romains, 
une prêtresse de Jupiter n'aurait pas eu le droit de 
passer sous cette treille. — En effet, dit la Lanterne 
conductrice, en passant sous la treille, elle aurait eu 
le raisin , le vin au dessus de la tête ; symbolique- 
ment , elle aurait été dominée par le vin. Or « tous 
personnages qui s'adonnent et dédient à la con- 
templation des choses divines, doivent en tranquil- 
lité leur esprit maintenir hors toutes perturbations 
n 17* 



260 LIVHE Y. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

de sens, » et, il n'est rien qui trouble plus l'intelli- 
gence que le vin pris en excès. C'est pour cette rai- 
son que je vous ai fait mettre du pampre dans vos 
chaussures, afin que la prêtresse de la Dive Bouteille 
voie que, bien que vous ayez passé sous cette treille, 
vous n'en foulez pas moins le vin aux pieds et que 
vous méprisez ceux qui en abusent.— Je ne suis point 
clerc, dit Jean, dont bien me déplaît, mais je com- 
prends l'emblème. La Révélation — un catholique 
eût dit l'Apocalypse — la Révélation nous parle 
d'une femme qui avait la lune sous ses pieds ; on m'a 
expliqué que cela voulait dire qu'elle était d'une na- 
ture et d'un caractère opposé à celui des autres fem- 
mes, qui l'ont dans la tête. Nous devons de même 
tenir le vin sous nos pieds afin qu'il ne nous monte pas 
à la tête et ne nous pousse pas à faire des sottises.» 
Les voyageurs entrent dans un passage souterrain 
«par un arceau incrusté de plâtre, sur lequel on avait 
peint une danse de femmes et de Satyres autour du 
vieux Silène, riant sur son âne.» Cette entrée rappelle 
à Rabelais la Cave peinte qui se trouvait à Chinon 
sa patrie, à Chinon, la première ville du monde. — 
Pourquoi la première ville du monde ? demande Pan- 
tagruel. — Parce qu'elle s'appelait autrefois Cayno ou 
Cayuon, preuve qu'elle fut fondée par Caïn, qui, sui- 
vant l'Ecriture , bâtit la première ville. — Il n'y 
avait rien à répondre à cette étymologie. Cette Cave 
peinte dont nous parle Rabelais, était un cabaret re- 
nommé, où l'on ne descendait pas, mais où l'on mon- 
tait, dit un ancien commentateur, par autant de de- 
grés qu'il y avait de jours dans l'an ; elle était creu- 
sée en terre cependant, mais auprès du château fort, 
qui est sur une hauteur. 



LES EMBLÈMES 261 

Le gouverneur de la Bouteille vint au devant des 
voyageurs avec sa garde, composée de bouteillons. En 
les voyant conduits par la Lanterne, le lierre en tête, 
le thyrse en main et le pampre sous les pieds, il donna 
Tordre de les faire entrer. 

La Lanterne les mena devant un grand escalier de 
marbre qu'il fallait descendre. Elle leur fit remar- 
quer que les marches étaient disposées dans un ordre 
savant. Il y avait une marche et un repos, puis deux 
marches et un repos, trois marches et un repos ; qua- 
tre marches et un repos, en tout dix. Multipliez cha- 
cune de ces marches par dix, dit la Lanterne. — Nous 
aurons dix, vingt, trente et quarante, en tout cent, 
dit Pantagruel. — Ajoutez à ce nombre le premier 
cube formé en dehors de l'unité , c'est-à-dire huit. 
Quand nous aurons compté ce nombre de marches, 
nous serons à la porte du temple. 

Ces chiffres sont tirées du Timée de Platon et du 
traité de Plut arque de la Création de Vâme. Nos 
lecteurs ne tiennent probablement pas beaucoup à 
ce que nous leur expliquions les raisons qui les ont 
fait choisir. 

En descendant ce long escalier qui s'enfonçait 
sous terre sans autre clarté que celle de la Lan- 
terne conductrice, Panurge fut repris de ses ter- 
reurs. — C'est tout au moins le trou de St Patrice en 
Irlande, disait -il, ou l'antre de Trophonius en 
Béotie. 

Nous avons déjà parlé de ces deux portes de l'au- 
tre monde , l'une conduisant, disait-on, dans les En- 
fers helléniques, l'autre dans le Purgatoire et l'En- 
fer des chrétiens. Le trou de St- Patrice est fermé 
ou à peu près , l'antre de Trophonius n'a pas été 



262 LIVRE V. — VOYAGE A i/ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

exploré depuis longtemps, que nous sachions du 
moins; mais on a retrouvé tout récemment le «man- 
téion», le couloir prophétique, du temple de Délos, 
sorte de passage gigantesque, creusé naturellement 
dans le roc , où les vents s'engouffrent avec des 
bruits étranges et effrayants 1 . Le palais souterrain 
où la Dive Bouteille rend ses oracles est d'un carac- 
tère plus aimable et ne nous réserve aucune sur- 
prise effrayante. 

Arrivé à la 78 e marche — c'est le chiffre sacra- 
mentel de l'auteur — Panurge n'y put tenir : «Dame 
mirifique , s'écria-t-il , retournons sur nos pas , je 
vous prie ; j'aime mieux ne jamais me marier. Ce 
doit être ici le Ténare par où l'on va en enfer. Il 
me semble entendre Cerbère; je n'ai en lui aucune 
dévotion ; retournons, je vous prie. Si c'est la fosse 
de Trophonius , les Lémures nous mangeront tout 
vifs, comme ils mangèrent le hallebardier Démétrius.> 

Ce hallebardier , comme il l'appelle , périt en 
effet dans l'antre mystérieux, mais il ne fut pas 
mangé ; la peur fait extravaguer le pauvre Panurge. 

Frère Jean lui fait honte de sa poltronnerie , et 
lui déclare qu'il le prend sous sa protection. — Je ne 
crains pas les diables, dit frère Jean ; je ne crains 
que leurs cornes. — Les cornes ! c'est aussi ce que 
craignait Panurge, qui échange avec Jean quelques 
plaisanteries sur ce sujet. Les deux amis font même 
tant de bruit que la Lanterne les prie de se taire. 
«■Favete Hnguis, leur dit-elle. C'est le moment de 
garder le silence par respect pour le lieu où nous 
sommes>. 

1 Voir Fr. Delaunay, Moines et Sibylles dans V antiquité 
judeo-grecque, in 8°, 187-J. 



LE PALAIS DE L'ORACLE. 263 

XL 

Au bas de l'escalier , ils se trouvèrent en face 
d'un portail de fin jaspe , d'ordre dorique , sur le- 
quel était écrit en lettres d'or ioniques ou grecques : 
'Ev oîvo) aWjQeta. [In vino veritas, la vérité est dans 
le vin.] Les portes étaient d'airain, massives, à 
petites vignettes enlevées et émaillées mignonne- 
ment. Elles étaient complètement fermées, mais à 
l'aide d'un ressort que la Lanterne conductrice mit 
en mouvement , elles glissèrent doucement en ar- 
rière , non avec fracas , mais avec un léger mur- 
mure, parce que le mouvement se faisait sur un cy- 
lindre roulant, adroitement travaillé. 

Les deux battants se refermèrent de la même 
façon. Le principal moteur de ces portes était un 
aimant, qu'un ressort approchait ou éloignait au be- 
soin, et qui, si nous comprenons bien la pensée de 
l'auteur , agissait à la manière des électro-aimants 
employés aujourd'hui dans l'industrie. 

Près des portes, les voyageurs admirèrent deux 
grandes tables «d'aimant indique» bleues et polies, 
sur lesquelles étaient inscrites deux sentences, l'une 
en latin, l'autre en français, mais toutes deux tra- 
duites du grec : 

DUCUNT VOLENTEM FATA, NOLENTEM TRAHUNT (SénèqUe). 

[Les Destinées mènent celui qui consent, elles traînent 
celui qui refuse.] 

TOUTES CHOSES SE MEUVENT EN LEUR FIN. 

XII. 

Le pavé du temple où ils étaient entrés était 
en mosaïque et représentait du pampre et des rai- 



264 LIVRE V. — VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

sins avec de petits lézards , de petits limaçons cou- 
rant ou glissant parmi les branches, tout cela fait 
avec tant d'art que les voyageurs levaient involon- 
tairement les pieds pour ne pas écraser les objets 
figurés. La voûte et les murs étaient également en 
mosaïque et représentaient les victoires de Bacchus 
dans les Indes. Le dieu était sur un char traîné par 
des tigres et entouré d'une multitude de Bâchan- 
tes, Thyades, Ménades, etc. — L'auteur les compta, 
il y en avait 69,227. L'avant-garde était commandée 
par Silène, petit vieillard, tremblant, courbé, gras, 
ventru , etc. «Sa compagnie était de jeunes gens 
agrestes , cornus comme chevreaux , cruels comme 
lions, toujours chantans et dansans la cordace . .» 
L'auteur les a comptés aussi ; il y en avait 85,133. 
Pan marchait à l'arrière-garde. D'autres tableaux 
représentaient la bataille et le triomphe du dieu. 
A quelques détails près, ces descriptions sont pri- 
ses de Lucien. 

Une lampe splendide éclairait, comme un soleil, 
les tableaux et tout le temple souterrain. Cette lampe 
figure la splendeur allégorique de l'empire de la 
vérité. Elle avait une mèche d'asbeste, qu'il était 
inutile de renouveler. L'auteur nous dit que l'huile 
n'avait pas besoin non plus d'être renouvelée, et il 
prétend qu'une lampe à huile également inconsump- 
tible existait dans le temple de Minerve Poliade, 
qui se trouvait sur l'Acropole d'Athènes , non loin 
du Parthénon. Rabelais se trompe. La lampe de 
Pallas était seulement disposée de façon qu'on n'a- 
vait besoin de renouveler la provision d'huile que 
tous les ans. Si notre auteur veut faire de cette 
lampe à l'huile inépuisable , l'emblème de la vé- 



LES RÉPONSES DK i/OKACLE. 265 

rite , il se trompe encore. Il y a une part de vé- 
rité qui est durable , qui ne change jamais et qui 
peut être représentée par la mèche d'asbeste; mais 
il y a des vérités relatives que Ton découvre de 
temps en temps et qui doivent être ajoutées à la 
vérité générale, et sont symbolisées par l'huile qu'il 
faut de temps à autre ajouter dans le réservoir. 

Au dessus de la lampe centrale, de la lampe so- 
laire, étaient suspendues quatre petites lampes de 
moindre éclat, et le jeu de ces lumières d'intensité 
différente tombant sur les marbres, les mosaïques, les 
pierres précieuses, y produisait des reflets bizarres 
et charmants et une série de gracieux arcs-en-ciel. 

Sur la partie renflée de la lampe cristalline l'ar- 
tiste avait ciselé «une prompte et gaillarde bataille 
de petits enfants nus , montés sur de petits che- 
vaux avec lances et virolets [ou fers de flèches] 
de pampre , avec gestes et efforts puérils , tant 
ingénieusement par art exprimés, que nature mieux 
ne le pourrait. > — Ces enfants sont aussi un 
symbole, en vertu du proverbe: La vérité est dans 
la bouche des enfants. 

XIII. 

Pendant que les voyageurs considéraient ces ob- 
jets, la prêtresse de la Bouteille, Bacbuc, avec sa 
compagnie, s'avança vers eux, la face joyeuse et 
riante. Elle les mena auprès d'une fontaine mer- 
veilleuse qui sourdait au milieu du temple. Il 
serait trop long de la décrire , mais on retrouvait 
dans les colonnes et dans la matière dont elles étaient 
faites les nombres et les métaux sacrés. Il y avait 
entre autres, parmi les ornements, une statue de 



266 LIVRE V. — VOYAGE A l'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. 

Saturne en plomb avec une grue d'or à ses pieds ; 
une statue de Jupiter en étain avec un aigle émail- 
lé d'or, une statue du Soleil en or, tenant un coq 
blanc dans sa main droite; une statue de Mars en 
airain corinthien avec un lion à ses pieds ; une sta- 
tue de Vénus en cuivre avec une colombe ; une sta- 
tué de Mercure en vif-argent rendu solide, avec une 
cigogne à ses côtés, enfin une statue en argent de la 
Lune avec un lévrier. 

La fontaine était entourée de colonnes et surmon- 
tée d'un dôme. A l'intérieur de ce dôme on avait figu- 
ré les lignes du zodiaque, 1 equateur, les deux équino- 
xes, la ligne écliptique et les principales étoiles, entre 
autres celles qui sont voisines du pôle antarctique. 

L'eau coulait de la fontaine par des canaux en 
hélice et en coulant elle charmait les oreilles par 
une douce mélodie, en même temps que les détails 
de l'architecture et de la sculpture charmaient les 
yeux. Les voyageurs , sur l'ordre de Bacbuc , bu- 
rent de cette eau, et la trouvèrent délicieuse. 

Elle leur dit alors d'en boire en pensant à un 
vin quelconque ; ils suivirent ce conseil , Panurge 
s'écria qu'il buvait d'excellent vin de Beaune, frère 
Jean qu'il buvait du vin de Grave, Pantagruel que 
c'était du vin de Mireveaux. — Désirez d'autres vins 
et buvez, leur dit la prêtresse Bacbuc. Ils suivirent 
son conseil et chacun trouva à la source merveil- 
leuse le goût du vin qu'il avait imaginé. Les magné- 
tiseurs n'ont pas, comme on voit, le mérite d'avoir 
inventé le prodige de la transmutation des goûts 
sous l'influence de l'imagination surexcitée. 

Quand on se fut assez émerveillé sur les propriétés 
de la fontaine, Bacbuc demanda qui voulait avoir le 



INSTRUCTIONS DE LA PRÊTRESSE. 267 

mot de la Dive Bouteille ? — Moi, dit Panurge. — 
La prêtresse l'affubla de divers ornements, et lui fit 
accomplir diverses cérémonies, qui sont des parodies 
de celles qu'on imposait aux asj irants désireux de 
se faire initier aux mystères. Ces parodies sont plai- 
santes quelquefois: il était difficile d'être sérieux 
avec Panurge. Puis la prêtresse le mena auprès de la 
Dive Bouteille, qui était une sorte d'amphore placée 
dans une fontaine hexagone, remplie d'eau cristalline; 
elle lui fit faire une prière, puis la prière achevée, elle 
jeta dans la fontaine une substance qui la fit immé- 
diatement bouillir. Elle dit ensuite à Panurge d'écou- 
ter. «Panurge escoutoit d'une oreille en silence; Bac- 
buc se tenoit près de luy agenouillée, quand de la sa- 
crée Bouteille issit un bruit tel qu'en fait une pluie 
soudainement tombée. Lors fut ouy le mot Trinch. 
«Elle est rompue ou fêlée!» s'écria Panurge. 

Mais Bacbuc se leva, prit Panurge sous le bras et 
lui dit : «Amy, rendez grâce es cieux. Vous avez eu 
promptement le mot de la Dive Bouteille, et le mot 
le plus joyeux, la plus divin que d'elle j'aie encore 
entendu depuis le temps qu'icy je ministre à son très 
sacré oracle. Levez-vous , allons au chapitre, en la 
glose duquel est ce beau mot interprété. — Allons, dit 
Panurge; de par Dieu, je suis aussi sage qu'antan.» 

XIV. 

Le lecteur peut d'abord croire comme Panurge à 
une déception: 

« Buvez, a dit la Dive Bouteille- Amusez- vous, il 
n'y a de vrai que le plaisir, de bon que la santé. > 

C'est le mot de l'épicuréisme. C'est aussi celui de 
l'Ecclésiaste : 



268 LIVRE V. — \OYaGE a l'oracle i>e la dite bouteille. 

Mangez votre pain avec joie , buvez votre vin avec allé- 
gresse. Jouissez de la vie avec la femme que vous aimez pen- 
dant tous les jours de votre vie passagère. Faites prompte- 
ment tout ce que vous pouvez faire, il n'y aura plus ni œu- 
vre, ni raison, ni sagesse, ni science dans le tombeau où vous 
courez (IX, 9). 

L'auteur de l'Ecclésiaste nous raconte aussi les 
expériences qu'il a faites avant d'en arriver à cette 
conclusion. Mais est-ce là celle de Iîabelais ? Cette 
lODgue pérégrination qu'il nous a fait faire , cette 
énigme dont nous cherchons la solution depuis si 
longtemps , aurait-elle pour but le doute ? Pour- 
suivons, nous serons bientôt édifiés là-dessus. 

L'oracle rendu , la prêtresse fait boire à tous 
d'un vin qui les met en fureur poétique. Chacun 
d'eux improvise de son mieux , mais pas assez 
heureusement pour que nous croyions utile de ci- 
ter leurs vers. La prêtresse leur donne ensuite 
trois flacons remplis d'une eau mystérieuse et leur 
fait des recommandations quelque peu énigmati- 
ques , mais dont le sens général est : Travaillez, 
cherchez , étudiez , instruisez-vous. En vous ap- 
puyant sur le travail de vos prédécesseurs , vous 
irez plus loin qu'eux. Chaque siècle apporte une 
science nouvelle. La vérité est fille du temps. Mais 
en cherchant la vérité, ne vous isolez pas, aimez- 
vous les uns les autres. Pour «parfaire le chemin 
de la cognoissance et de la sapience», il faut, «tous 
philosophes et sages antiques l'ont reconnu, guide 
de Dieu et compagnie d'homme». Partez «en pro- 
tection de ceste sphère intellectuelle, de laquelle 
en tous lieux est le centre, et n'a en lieu aucun 
circonférence , et venus en vostre monde portez 
témoignage > de ce que vous avez appris ici. 



BEK8 GÉNÉRAL DE L'OUVRAGE. 269 

Le sens de l'oracle est évident, ce mot, c'est la 
loi des individus et des sociétés. «Méprisez les vains 
préjugés qui peuvent vous arrêter, rejetez les in- 
fluences qui peuvent vous distraire de votre but ; 
instruisez-vous, progressez, aimez-vous. La destinée 
de l'homme, c'est d'arriver au progrès par la scien- 
ce et par la fraternités 

XV. 

Nous pouvons maintenant résumer les idées et 
suivre, chapitre par chapitre, le développement des 
enseignements que Rabelais a renfermés dans son 
livre. 

Pas d'ascétisme et de mortifications ; déployons 
toutes nos facultés physiques et intellectuelles; pas 
de guerre , pas de conquêtes , et si l'on est forcé 
de mettre un voisin déraisonnable à la raison , il 
ne faut pas que cela retombe sur le peuple; — pas 
de folles dépenses, pas d'excès. 

Sachons secouer toutes les superstitions, ne cro- 
yons pas que le monde soit régi par le caprice ; 
il obéit à des lois précises . — mais ni les sorts, 
ni les dés, ni les songes, ni la magie, ni les muets 
privés d'un sens et qui parlent par signes, ni les fous 
privés de raison , ni les mourants , ni l'astrologie 
ne nous les révéleront. C'est en vain que vous con- 
sulterez les théologiens, les médecins, qui cepen- 
dant en savent plus que les autres; ni les théologiens 
ni les médecins , ni les philosophes sceptiques ne 
vous montreront le chemin (III e livre). 

Si vous voulez trouver la vérité et marcher dans 
sa voie , munissez-vous d'activité et de persévé- 
rence — figurées par le chanvre ; gardez-vous des 



270 L1VKE V.— VOYAGE A i/ORACLE DE LA DIVE BOUÏKILLE 

gens amoureux de l'ostentation, du troupeau des imi- 
tateurs, du précieux et du faux bel esprit, qui ra- 
petissent le jugement ; fuyez les gens à politesse 
exagérée qui n'osent vous avertir d'un danger de 
peur de vous contredire ; fuyez la chicane ou la 
guerre entre particuliers, fuyez l'ambition qui amène 
la guerre entre les états ; soyez fermes pendant la 
tempête religieuse et supportez courageusement les 
fléaux que vous n'avez pu détourner ; mettez à profit 
la sagesse des anciens , mais tenez-vous loin des 
exagérations de la pénitence des catholiques et de 
l'austérité intolérante des protestants; ne vous payez 
pas de paroles vides et pleines de vent. Tenez égale- 
ment pour suspects les pays protestants où les sei- 
gneurs s'emparent des biens ecclésiastiques au dé- 
triment des paysans, et ceux des papimanes qui ont 
l'idolâtrie d'un homme. Ne croyez pas que les li- 
vres antiques, que les paroles gelées depuis long- 
temps, contiennent toute sagesse ; quand elles se 
font entendre, elles ne nous retracent que la guerre 
et le carnage. Ne passez pas d'un extrême à l'au- 
tre ; en fuyant l'ascétisme , n'allez pas vous livrer 
uniquement au plaisir de bien manger , et que 
l'horreur du jeûne ne fasse pas de vous un gas- 
trolâtre (IV e livre). 

Le cinquième livre déclare la guerre au forma- 
lisme romain ; il nous montre l'harmonie établie 
entre les choses ; il condamne le jeu et les trom- 
peries commerciales ; il flétrit la justice cruelle et 
vénale des chats fourrés, les exactions exercées sous 
prétexte d'impôts ; il raille les systèmes philoso- 
phiques qui ne sont que des outres pleines de vent; 
les subtilités de la scolastique, les règles des moi- 



sens génébal'db l'ouvrage. 271 

nés où abondent les enfantillages ; il nous prévient 
contre les mensonges de Ouydire, et nous conduit 
enfin h l'oracle qui nous crie : Travaillez , espérez, 
aimez. L'âge d'or n'est pas dans le passé , il est 
dans l'avenir. 

Ces dernières paroles n'y sont pas formellement, 
elles ne devaient être énoncées pour la première 
fois que par Bacon, avant d'être reprises par St- 
Simon le réformateur, mais si le mot n'y est pas, 
l'idée s'y trouve. 



CHAPITRE XVI. 

LES DOCTRINES DE RABELAIS. 



SOMMAIRE, i. religion et philosophie. — 1. La religion de Rabelais. Le 
critérium de Ste-Beuve. — 2. PLabelais et Voltaire. Voltaire chré- 
tien. — 3. Sincérité de Rabelais. — 4. L'existence de Dieu. — 
5. L'immortalité de l'âme. — 6. Rabelais était-il chrétien? — 
7. Bussuet et Rabelais. — 8. Claude Fleury et Rabelais. — 9. Ra- 
belais et Béranger. —10. Rabelais et Etienne Pasquier. — 11. Ra- 
belais et le roman de la Rose. — 12. Pantagruel et la Divine Co- 
médie. — 13. Pantagruel et le Pilgrim's Progress. 

ii. politique et mobale. — 14. Rabelais et la monarchie. — 15 
et 16. La morale de Rabelais. 

17. La science rie Rabelais. 

m. éducation. — 18. L'éducation par les choses et l'éducation 
par les mots. —19. Les éducateurs du XVI e et du XVII e siècle: 
Sturm, les Jésuites, Montaigne, Charron, Coméni, Port-Royal, 
Fénelon, Cl. Fleury, Rollin. — 20. VEntile de Rousseau. Robin- 
son. — 21 et 22. Rabelais pédagogue apprécié par François 
Guizot. — 23. Id., par St-Marc Girardin, Ste-Beuve, A. Réville.— 
24. Id., par Arnstœdt. — 25. Id., par Michelet. — 26. Influence 
de Rabelais sur J.-J. Rousseau, Coméni, Pestalozzi, Fourier, 
Frœbel, M-me PapeCarpantier. — 27. Application des idées pé- 
dagogiques de Rabelais. 

I. 

Nous avons suivi Rabelais pas à pas dans le dé- 
veloppement de son livre — et nous y avons noté 
deux parties tout à fait distinctes : l'une, œuvre 
de la jeunesse déjà mûre de Fauteur , marchant 
un peu au hasard , suivant les caprices de la fan- 
taisie — et datée de Lyon; l'autre, produit de la 
maturité, de la vieillesse même de l'écrivain, non 
moins folle par les détails, mais plus ferme, plus 



KABELAIS ET STE-BEUVE. 273 

régulière, obéissant à un plan tracé d'avance dont 
Fauteur ne s'écarte plus — et datée de Paris ou de 
ses environs, St-Maur ou Meudou, incomplète à quel- 
ques égards , mais ayant toutefois son commence- 
ment, son milieu et sa fin. Arrivés à ce point, 
Arrêtons-nous sur la colline, 

comme dit le poète des Méditations, et jetons un 
regard sur les idées qui circulent dans cette œuvre 
tpliffùe et quelque peu confuse. 

Dans un article sur Chateaubriand, qui se trouve 
dans ses Nouveaux Lundis 1 , Ste-Beuve pose une 
règle de critique souvent citée, en Angleterre sur- 
tout 2 , comme une autorité, lorsqu'il s'agit d'appré- 
cier un auteur et un livre. 

Tant qu'on ne s'est pas adressé sur un auteur un certain 
nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, on n'est pas 
.sur de le tenir tout entier, quand même ces questions semble- 
raient les plus étrangères à la nature de ses écrits : — Que 
pensait-il en religion ? — Comment était-il affecté du spectacle 
de la nature?— Comment se comportait-il sur l'article des 
femmes? sur l'article de l'argent ? — Etait-il riche ? étaù-il 
pauvre ? — Quel était son régime ? quelle était sa manière 
journalière de vivre ? etc. - Enfin, quel était son vice ou son 
faible ? Tout bomme en a un. Aucune des réponses à ces 
questions n'est indifférente pour juger l'auteur d'un livre , et 
le livre lui-même, si ce livre n'est pas un traité de géométrie 
pure , si c'est surtout un ouvrage littéraire , c'est-à-dire où il 
entre de tout. 

Il est nombre de ces questions auxquelles il nous 
est impossible de répondre en ce qui concerne Ra- 
belais. On n'était pas très-sensible de son temps au 
spectacle de la nature; sur plusieurs des points men- 
tionnés, la légende a remplacé l'histoire. Mais il y 

1 Nouveaux Lundis, III, p. 30. — 2 Quartcrly JReview, Janua- 
ry 1876, article sur Swift, article sur Ste-Beuve. 

u 18 



274 LA RELIGION DE KABELAIS. 

a là aussi des questions sur lesquelles son livre 
nous permet de faire une réponse. 

II. 

Examinons d'abord ce que Rabelais pensait de 
Dieu, de Pâme, de la religion; — quelles étaient 
ses idées en philosophie, en politique, en morale, 
en littérature. 

Rabelais était à la fois audacieux et prudent ; il 
s'arrangeait de manière à faire comprendre sa pen- 
sée, mais il mettait souvent une sourdine à sa pa- 
role ; c'est convenu. Sous ce rapport on l'a quelque- 
fois comparé à Voltaire, qui entremêlait ses plaisan- 
teries irrévérencieuses de professions de foi d'une 
orthodoxie exagérée, — qui turlupinait la Bible et 
faisait construire une église catholique, - qui ne son- 
geait qu'à «écraser l'infâme» — c'est-à-dire non 
pas l'intolérance, comme on l'a prétendu, mais le 
christianisme lui-même en tant que religion, — et 
qui communiait deux fois par-devant notaire. Tout 
le monde sait de quelles plaisanteries irréligieuses 
ses derniers ouvrages sont pour ainsi dire péuétrés, 
mais on y trouve aussi les déclarations les plus ex- 
plicitement catholiques. Nous avons sous les yeux 
un petit livre imprimé en 1820 sous ce titre: Vol- 
taire chrétien, où l'on a réuni une série de passages, 
assez développés, où l'auteur se déclare catholique 
sincère. Ces passages forment un volume de J44 pa- 
ges et l'on aurait pu le grossir de moitié en gla- 
nant ça et là des phrases et des vers dans la col- 
lection des Œuvres complètes. Non-seulement Voltaire 
proclame ici l'existence de Dieu et l'immortalité de 
l'âme — il n'a jamais varié sur ces points — mais 



SINCÉRITÉ DE RABELAIS. 275 

il croit aux peines éternelles de l'Enfer, à l'Eu- 
charistie, à la Confession ; il se déclare catholique 
pratiquant, et ajoute que «.-i jamais on a imprimé 
sous son nom une page qui puisse scandaliser seu- 
lement le sacristain de sa paroisse, il est prêt à 
la déchirer, et qu'il veut vivre et mourir tranquille 
dans le sein de l'église catholique, apostolique et 
romaine. 1 » Une gravure représente le patriarche 
de Ferney dans son lit recevant la communion des 
mains d'un prêtre. 

Ces déclarations , ces actes de Voltaire étaient 
tout simplement une comédie , une comédie qui ne 
lui fait pas honneur, dont il eût pu se dispenser et 
contre laquelle protestent toute sa vie et l'ensemble 
de ses ouvrages. Mais si ceux-ci étaient moins nom- 
breux et moins connus, si on ne lisait de lui que le 
recueil dont nous venons de copier quelques lignes, 
il serait permis de s'y tromper. 

III. 

Rabelais est-il dans le même cas ? Les déclara- 
tions d'orthodoxie qu'on peut lire à certaines pages 
de son livre sont-elles une comédie comme celles 
que l'on trouve dans les écrits de Voltaire ? — Voltaire 
l'a soutenu et beaucoup l'ont répété après lui; mais 
Voltaire n'était pas impartial en cette circonstance, il 
eût été bien aise de s'abriter derrière un exemple. 
Quant à ceux qui ont répété ce jugement, ce sont, 
ou des lecteurs superficiels qui avaient mal lu, ou 
des lecteurs prévenus à qui leur imagination avait 
fait voir dans le livre ce qui n'y est pas. Rabelais 

1 Voltaire chrétien, preuves tirées de ses ouvrages, in 18°. 
Paris, 1&20, p. GO. 

u 18* 



276 LA RELIGION DE RABELAIS. 

débite beaucoup de polissonneries , surtout dans la 
première partie de son œuvre ; il met bien des folies 
dans la bouche de fi ùre Jean, et encore plus dans 
celle de Panurge, mais il ne nous trompe pas. Quand 
il nous fait un mensonge, quand il met en avant 
une opinion erronnée, il a toujours soin de l'exa- 
gérer au point que nous ne saurions être pris pour 
dupes; il cligne toujours de l'œil pour nous avertir 
que nous ne devons rien croire de ce qu'il nous 
dit. Quand ses personnages sérieux prennent la pa- 
role, Grandgousier, Gargantua, Pantagruel surtout, 
ou quand l'auteur parle pour son compte et que les 
choses lui semblent sérieuses, il est toujours d'une 
sincérité parfaite. Nous mettons au défi les plus 
sceptiques de nous prouver le contraire. 

La grande différence qu'il y a entre les déclara- 
tions orthodoxes de Voltaire et les siennes, c'est que 
Voltaire les met en évidence, c'est qu'il les affiche 
afin qu'on les voie bien, tandis que Rabelais laisse 
échapper les siennes ; chez l'un, elles sont voulues, 
chez l'autre elles transpercent instinctivement, et el- 
les apparaissent parce qu'elles sont une manifesta- 
tion de la conviction intime de l'auteur. 

Seulement Rabelais n'a formulé nulle part ses 
idées d'une façon systématique : la nature de son 
livre le dispensait de le faire. Il ne faut donc pas 
s'étonner s'il y a çà et là des obscurités et des la- 
cunes. 

IV. 

Il est un point cependant sur lequel la conviction 
de Rabelais ne saurait être mise en doute — non plus 
que celle de Voltaire du reste — c'est la foi à l'exis- 



l'existence de dieu. 277 

tence de Dieu. Ici les citations sont presque inu- 
tiles. 

Dès qu'il est placé sous la direction de Ponocra- 
tes, Gargantua fait ses prières matin et soir. Le 
matin, 

selon le propos et argument de [la] leçon, souventes fois s'a- 
donnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, du- 
quel la lecture montroit la majesté et jugemens merveilleux. 
(I, 23.) 

Le soir, avant de se coucher, 

si prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy 
envers luy et le glorifiant de sa bonté immense : et , luy ren- 
dans grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa 
divine clémence pour tout l'advenir. 

Ailleurs Gargantua écrit à Pantagruel : 

Cette vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure 
éternellement... Les grâces que Dieu t'a données, icelles ne 
reçois en vain. (II, 8.) 

Dans leurs lettres, dans leurs instructions, Grand- 
gousier et Gargantua — et rien ne les y oblige — 
parlent sans cesse de Dieu, du Dieu Servateur. Ils 
invoquent l'aide de Dieu pour qu'il fléchisse la co- 
lère de Picrochole (I, 32), pour qu'il protège Pan- 
tagruel dans son voyage (III, 48). Gargantua sou- 
haite que la paix de l'Éternel soit avec luy (IV, 3). 
Le théologien Hippothadée (III, 30) parle de Dieu 
de la manière la plus correcte. Enfin toutes les fois 
que les yeux se détachent des récits satiriques, nous 
voyons, par tout l'ouvrage, l'idée de Dieu planant au 
milieu des choses, remplissant le monde de sa pré- 
sence, et gouvernant tout par les lois de sa provi- 
dence (V, 9, 48). Enfin nous retrouvons par deux fois 
dans le livre la plus belle définition de Dieu, celle 



278 LA RELIGION DE KABELA1S. 

que Pascal s'est appropriée après Rabelais: «Dieu 
est une sphère dout le centre est partout et la 
circonférence nulle part (III, 13 et V, 48).» 

Deux choses , dit la prêtresse en terminant ses 
instructions, sont nécessaires pour «parfaire le che- 
min de la cognoissance divine et chasse de sapience: 
guide de Dieu et compagnie d'homme.» 

V. 

Rabelais a-t-il une foi aussi complète en l'immor- 
talité de l'âme ? Ici le doute est permis, et Henri 
Martin est autorisé à prétendre que la foi de Rabe- 
lais sur ce sujet n'est pas aus^i évidente que sur 
le premier point. Les âmes, il faut en convenir, 
sont quelquefois traitées dans le livre d'une ma- 
nière assez irrévérencieuse. On nous dit par exem- 
ple que «Tripet tomba par terre et en tombant ren- 
dit plus de quatre potées de soupes, et l'âme par- 
mi les soupes (I, 35) » Ailleurs un buveur prétend, 
entre autres folies, que «l'âme n'habite jamais en 
lieu sec (I, 5).» Il est vrai qu'ici Rabelais avait évi- 
demment en vue un passage de St Augustin, qui a 
dit : Anima cette, quia spiritus est, in sicco habitare 
non potest. Pantagruel pendant la tempête cite une opi- 
nion tout opposée qu'il attribue aux Pythagoriciens : 
«L'âme est feu et de substance ignée ; mourant donc 
l'homme en eau (élément contraire) , leur semble 
l'ame estre entièrement esteinctc. — Toutes fois 
le contraire est vérité,» ajoute Pantagruel (IV, 2-!). 
Panurge , en parlant du poète Raminagrobis , s'é- 
crie deux fois (III, 21 et 22) que son «asne» s'en va 
à trente mille pannerées , à trente mille charretées 
de diables.» Rabelais à qui on reprocha cette équi- 



l 'immortalité de l'ame. 279 

voque de asne pour asme, allégua une faute d'im- 
pression, que nous sommes assez disposés à croire 
volontaire. Ailleurs encore, il fait prendre un sin- 
gulier chemin à Pâme quand elle s'échappe du 
corps. 

Il est à remarquer cependant que dans tous ces cas 
il s'agit d'âmes viles, animœ viles; l'âme d'un ivro- 
gne qui plaisante, celle du capitaine Tripet qui ne nous 
inspire aucune sympathie, l'âme de Raminagrobis, 
qui a refusé les consolations de l'église à ses der- 
niers moments, etc. 

Mais quand on parle de personnages respectés, le 
ton est tout autre. Raminagrobis, dont Panurge en- 
voie l'asne ou l'asme à mille pannerées de diables 
— ne fait pas si bon marché de lui-même. Il se 
plaint des moines qui 

le evocquaient du doux pensement onquel il acquiescent [se re- 
posait] contemplant, voyant etja touchant et goustant la fé- 
licité que le bon Dieu a préparée à ses fidèles et esleuz en 
l'autre vie, et estât de immortalité (III, 21). 

Plus loin Pantagruel , interrogé par frère Jean, 
dit: 

Je croy que toutes âmes intellectives sont exemptes des 
ciseaux de Atropos Toutes sont immortelles, Anges, Demon3 
et Humaines. 

Les anciens Egyptiens, — si nous en croyons les 
savants qui ont lu les papyrus trouvés à côté des 
momies, 1 faisaient deux catégories des âmes, celles 
des méchants et des ignorants, qui finissaient par 
être anéanties et celles des bons, des savants, qui 

1 Voir, entre autres, François le normant. Manuel d'his- 
toire ancienne de V Orient jusqu'aux giurres mëdiques, 3 vol. 
in 12, I. 



280 LA HELIGION DE EAîîELALS. 

jouissaient seules de l'immortalité ; faut-il admettre 
la même croyance chez Rabelais ? Les âmes intel- 
lectives de la phrase que nous venons de citer, signi- 
fieraient-elles les âm j s intelligentes, à l'exclusion des 
autres ? Rabelais professe un tel amour de la scien- 
ce , un tel mépris de l'ignorance , que cette idée 
peut fort bien lui être venue, quoiqu'il ne l'ait pas 
nettement formulée. Mais il se peut bien aussi que 
les expressions peu respectueuses qu'il emploie pour 
désigner les âmes de ceux qu'il méprise, ne soient 
que des locutions de pure gaîté, des images comi- 
ques destinées simplement à faire rire le lecteur et 
dont il n'y a rien à conclure. 

Ajoutons que, dans un Galien qui avait appar- 
tenu à Rabelais, on a trouvé cette annotation ma- 
nuscrite à un passage où le savant médecin sem- 
ble mettre en doute l'existence de l'âme : Hic Ga- 
lenus se plunibeum ostendit. [Ici Galien s'est mon- 
tré stupide.] Comme cette note était faite pour 
lui-même , on peut être sûr qu'elle exprimait son 
sentiment au moment où il l'écrivait. 

En somme, nous ne voyons pas dans l'ouvrage con- 
sidéré dans son ensemble, de raison suffisante pour 
supposer que Rabelais ne crût pas à l'immortalité 
de l'âme de tous les hommes. Quant aux âmes in- 
telligentes, aux âmes des hommes instruits, sa foi 
en leur immortalité ne semble pas pouvoir être 
mise vu doute. 

VI. 

Mais était- il chrétien ou simplement déiste? Les 
déclarations chrétiennes ne sont pas rares dans son 
livre : 



KAI'.KLAI.s ETAIT-IL CHRÉTIEN? 281 

La paix du Christ notre Rédempteur soit avec toy (I, 4), 

écrit Grandgousier à Gargantua. Celui-ci écrit la 
même chose à Pantagruel : 

La paix et grâce de Notre Seigneur soient avec toy (II, 8). 

Dans la même lettre, Gargantua montre la science 
et la sagesse passant des pères aux enfants, 

jusques à l'heure du jugement final , quand Jesu-Christ aura 
rendu à Dieu le père son royaume pacifique , hors tout dan- 
gier et contamination de péché. 

A Thélème, Gargantua fait une déclaration égale- 
ment chrétienne : 

Heureux qui tendra au but , au blanc , que Dieu par son 
cher fils nous a préfix (I, 58). 

Dans un autre endroit, Gargantua allègue à son 
fils le péché originel (II, 8), il parle du franc ar- 
bitre de l'homme et de la grâce en sincère catho- 
lique, — et non pas en luthérien, comme le pré- 
tend M. Eug. Noël. 

Il serait facile de multiplier les citations. Con- 
tentons-nous de rappeler ce que Pantagruel ajoute, 
après avoir rapporté l'histoire de Thamnouz et de la 
mort du grand Pan : 

Je interpreterois [ce récit] de celuy grand Servateur des 
fidèles qui fut en Judée ignominieusement occis par l'envie 
et iniquité des Pontifes, prebstres et moines de la loi Mosaï- 
que, etc. (Voir p. 153 de ce volume). 

Quand Pantagruel eut développé ce rapproche- 
ment, on vit une grosse larme couler sur sa joue 
au souvenir du s.upplice de Jésus. Cette larme est 
certainement sincère; la plupart des commentateurs 
en conviennent. 

Voilà pour les témoignages positifs. Ajoutons qu'il 



282 LA RELIGION DE RABELAIS. 

n'y a pas dans tout le livre un seul mot qui puisse 
faire supposer que Rabelais rejette le principe de 
la religion chrétienne. 

VIL 

Mais n'était-il pas hérétique ? Il l'était , si' l'on 
prend ce mot dans son acception plaisante. Dans 
le sens précis et technique du mot, il ne l'était pas. 

Pour être hérétique, il faut errer sur le dogme. 
Or si Rabelais a attaqué certaines opinions de la 
cour romaine , il ne s'en est jamais pris à un seul 
des dogmes qu'elle enseigne. 

Les dogmes sur lesquels les catholiques et les 
protestants sont divisés ont été formulés par Bos- 
suet dans son Exposition de la foi catholique. 1 
On peut les résumer en quelques mots : 

L'église romaine n'adore que Dieu, mais elle ré- 
vère la Vierge et les saints ; elle honore leurs sta- 
tues, leurs reliques, leurs écrits, comme rappelant 
leurs vertus et leurs enseignements. Dieu remet les 
péchés gratuitement ; mais pour obtenir cette faveur, 
il est juste qu'on se soumette à une pénitence qui 
est un témoignage de repentir de la part du pé- 
cheur. Les hommes ne sont pas sauvés uniquement 
par la volonté de Dieu, il faut qu'ils se rendent di- 
gnes du salut par leurs œuvres. Jésus, les saints, peu- 
vent nous appliquer une part de leurs mérites , de 
là les indulgences. L'Eglise romaine admet les sept 
sacrements et elle croit, en vertu de la tradition 
dont elle est dépositaire, avoir le droit de faire une 
règle de foi, au lieu de laisser la croyance au libre 
arbitre de chacun. 

1 Œuvres de Bossuet, 4 vol. grand in 8°. Tome I. 



CL. FLEURY Eï RABELAIS. 283 

Voilà tout. Eh bien , Rabelais ne s'est jamais per- 
mis, à l'endroit de ces dogmes , ni une attaque di- 
recte, ni même une allusion railleuse. Il n'a raillé 
que des points de discipline sur laquelle l'Eglise 
romaine autorise la libre discussion. Ce qu'il a blâmé, 
ce qu'il a attaqué, Ta été aussi par d'autres écri- 
vains ecclésiastiques dont l'orthodoxie n'a jamais été 
mise en doute. Nous avons le choix entre ces écri- 
vains. Nous n'en alléguerons qu'un seul. 

VIII. 

Claude Fleury, le collaborateur de Bossuet dans 
l'éducation du Dauphin, l'auteur d'une Histoire ec- 
clésiastique très savante et très curieuse dont il a 
publié 22 volumes, sans préjudice de ceux qui ont 
été publiés il y a une quarantaine d'années et qu'il 
avait préparés, — l'auteur de divers traités à l'usage 
de la jeunesse, qui n'ont pas cessé d'être employés 
dans l'emeignement religieux , Claude Fleury , di- 
sons-nous , est , au sujet des abus qui se sont in- 
troduits dans l'Eglise , en complet accord avec 
Rabelais — qu'il n'avait probablement pas lu — et 
nous retrouvons chez lui, sous la forme modérée, 
mais ferme qui le caractérise, la plupart des criti- 
ques que nous avons rencontrées chez le curé de 
Meudon. 

Il y a trois points entre autres sur lesquels Rabe- 
lais revient constamment : les moines, les dévotions, 
la papauté. 

Sur ces trois points, Claude Fleury est aussi sé- 
vère que Rabelais. 

Il s'emporte à différentes reprises contre l'igno- 
rance des moines, dans laquelle il voit la cause de 



284 LA RELIGION DE KABELAIS. 

«l'incontinence des clercs, des pillages et des violen- 
ces des laïques, de la simonie ou trafic des choses 
saintes de la part des uns et des autres. » 

Qu'on ne prenne pas la défense de l'ignorance en di- 
sant que «cette simplicité conserve la vertu» L'ignorance 
n'est bonne à rien. C'est dans les siècles les plus téné- 
breux et chez les nations les plus grossières qu'on voit 
régner les vices les plus abominables. 

Il ajoute qu'au moyen âge les fonctions des clercs étaient 
presque réduites à chanter des psaumes qu'ils n'enten- 
daient pas , et a pratiquer les cérémonies extérieures. 
(Troisième Discours. Histoire ecclésiastique. Tome XIII.) 

Cl. Fleury constate également la paresse des moi- 
nes : « Les premiers moines travaillaient de leurs 
mains, et savaient si bien accorder l'austérité avec 
la santé qu'ils vivaient souvent cent ans.» 

Le travail des mains ayant été méprisé et mis en ou- 
bli , «les religieux rentez se sont abandonnez la plupart 
à la paresse et à la crapule, surtout dans les pays froids. > 

La création des ordres mendiants a beaucoup favorisé 
cette fainéantise. St François «avoit ordonné la travail 
à ses disciples, et ne leur permettant de mendier que comme 
dernière ressource. Dans son testament , il déclare qu'il 
veut formellement que tous les frères s'appliquent a quel- 
que travail honnête.» Quatre ans après sa mort, on trouva 
cette prescription trop dure, et Ton abandonna le travail 
pour la mendicité oisive et vagabonde, avide et importune. 

Dans les cousents on multiplia les psalmodies, les priè- 
res vocales ; il en résulta une grande perte de temps, d'un 
temps qui aurait pu être employé plus utilement. Les offi- 
ces, généralement peu compris, chantés machinalement, 
étaient promptement expédiés ; on ne songeait qu'à en 
avoir plus tôt fini. Ne vaut-il pas mieux travailler que de 
prier ainsi ? (Huitième Discours, passim. H. eccl. T. XX.) 

Ce sont, on le voit, les mêmes critiques que chez 
Eabelais. 

Cl. Fleury ne condamne pas moins les dévotions, 



CL. Fl.Kl l.'V 1T BABELAIS. 285 

nouvelles, les austérités multij)liées. «Sous prétexte 
qu'on fait pénitence de cette façon, on se permet 
mille écarts de conduite vraiment répréhensibles. > 

On pent sans humilité, sans charité, marcher nuds 
pieds, porter la haire ou se donner la discipline. On peut 
porter un scapnlaire, dire tous les .jours le chapelet ou quel- 
que oraison fameuse, sans pardonner à son ennemi , res- 
tituer le bien mal acquis, ou quitter sa concubine . . Le 
chant des psaumes — si l'on ne fait pas plus d'atten- 
tion à la lettre qu'à la note — n'est plus qu'un exercice 
de poitrine, et un son semblable à celui des orgues et 
des autres instruments inanimez ; ce n'est plus une prière.» 
(Huitième Discours.) Le chaut, dit-il ailleurs, (Quatrième 
Discours) n'est que l'écorce de la religion. 

Le savant historien blâme, comme Rabelais, la mul- 
tiplication des ordres religieux, interdit par le concile 
de Latran ; la facilité avec laquelle on accordait les 
indulgences ; les amendes pécuniaires payées pour 
obtenir l'absolution ; il blâme vivement surtout les 
rigueurs contre les hérétiques. (Quatrième Discours. 
Hist. ecclés. T. XVI.) 

Il ne blâme pas moins, — toujours avec Rabelais, — la 
facilité à recevoir les fausses reliques, la trop grande 
importance donnée à celles qui sont authentiques. 
«Les reliques doivent nous exciter à imiter les vertus 
des saints dont elles proviennent, rien de plus.» Il 
en est de même des pèlerinages, qui sont souvent 
l'occasion de désordres. Le consciencieux écrivain 
condamne surtout les faux miracles. « Assurer un 
faux miracle, dit-il, ce n'est rien moins que porter 
faux témoignage contre Dieu.» (Troisième Discours. 
Hist. ecclés. T. XIII.) 

Passons à la souveraine puissance des papes et aux 
décrétales. 



286 LA RELIGION DE RABELAIS. 

«Le pape n'est pas l'antéchrist, à Dieu ne plaise, 
dit Fleury (Quatrièmo Discours, Hist. ecclés. T. XVI), 
mais il n'est pas impeccable , ni monarque absolu 
de l'Eglise pour le temporel et le spirituel.» Les 
grands conciles sont ordinairement convoqués par 
le pape , mais non nécessairement , — et les petits 
conciles n'ont pas besoin de son autorisation. Telle 
a été la pratique constante des premiers siècles. 
Les prétentions des papes à une autorité plus gran- 
de sont fondées sur des pièces fausses, qui se multi- 
plièrent au moyen âge à la faveur de l'ignorance : 

De toutes [les] pièces fausses, les plus pernicieuses ta- 
rent les décrétâtes, attribuées aux papes des quatre pre- 
miers siècles, qui ont fait une plaie irréparable à la dis- 
cipline de l'Eglise par les maximes nouvelles qu'elles ont 
introduites. 

Il est cependant un point de discipline ecclésias- 
tique sur lequel Fleury ne nous fournit aucun texte 
précis, c'est le carême. Il dit bien, en général, que 
la pratique de la vertu est bien au-dessus de toutes 
les austérités ; mais de mœurs sévères lui-même, il 
n'était pas disposé à céder personnellement sur ce 
point de discipline. C'est l'Eglise romaine elle-même 
qui s'est peu à peu relâchée de son austérité en ma- 
tière de jeûne et d'abstinence. Dans l'origine, elle'pro- 
hibait l'usage du laitage, comme l'Eglise orthodoxe 
grecque ; peu à peu elle permit le lait, le beurre et le 
fromage. Les œufs furent autorisés à la fin du XVI e 
siècle. Puis certains évêques permirent dans leurs 
diocèses l'usage de la viande pendant quatre jours, 
etc. 11 est avec le ciel des accommodements sur ce 
point, et il n'y avait pas chez Rabelais d'hérésie à 
l'attaquer. 



BÉKANGER ET RABELAIS. 287 

IX. 

Cette démonstration a peut-être semblé longue à 
quelques-uns de nos lecteurs, mais nous l'avons crue 
nécessaire. Rabelais, au moment où il écrivait son 
livre, était curé de deux paroisses. Il y aurait eu 
malhonnêteté chez lui à accepter ces fonctions s'il 
eût professé des opinions contraires aux enseigne- 
ments essentiels de l'église romaine. On n'a pas ce- 
la à lui reprocher. Malgré ses écarts, il s'est tenu 
dans la stricte orthodoxie au point de vue du dog- 
me. Ses allusions plaisantes à quelques passages 
de la Bible ou des offices de l'Eglise n'avaient au- 
cune portée critique. Obligé longtemps de réciter 
chaque jour des psaumes et des versets de l'Ecri- 
ture, il est tout naturel qu'il ait fait des allusions 
à ces phrases stéréotypées dans sa tête. Bossuet 
en fait autant. Il est vrai que ces allusions ont 
un ton différent, mais cela tient à le différence des 
caractères et du genre d'activité de chacun des 
deux esprits. Bossuet est grave et ses allusions le 
sont. Son regard est profond , mais il ne s'exerce 
que dans une direction, sans jamais se tourner ni 
à droite ni à gauche ; Rabelais est gai et regarde 
de tous les côtés à la fois. Il voit, par suite, des 
rapprochements qui échappent à Bossuet. Mais il 
n'y a pas de préoccupation agressive dans sa pen- 
sée. Il appartient à l'Eglise romaine et ses plaisante- 
ries et ses critiques se font en famille. Ceux des con- 
temporains qui n'étaient pas préoccupés des questions 
religieuses en jugeaient ainsi. Pour Brantôme l'au- 
teur de Pantagruel est notre «bon Père Rabelais.» 1 

1 Hommes illustres et grands capitaines françois, Fran- 



288 LA KELIGION DE KAEELAIS. 

Kabelais était donc un curé à la fois très «avant 
et très gai, mais c'est s'en faire une fausse idée de 
voir en lui un de ces curés qu'on rêvait sous la Res- 
tauration , le curé de Eéranger , par exemple , qui 
a soin de ne prêcher «que quand il pleut», préside 
à tous les banquets et ferme volontiers les yeux 
sur les infractions à la morale amoureuse. 



Rabelais n'est pas si guilleret. C'est un catholique 
d'avant le concile de Trente, comme Claude Fieury, 
que nous citions tout à l'heure, est un catholique d'a- 
vant le concile du Vatican. Sous le rapport de la 
conduite à tenir avec les protestants, Rabelais par- 
tageait évidemment les idées du président Pasquier 
son contemporain, — un grave magistrat, qui a laissé 
de gros et savants volumes, mais qui se délectait 
parfois aussi à des badinages passablement risqués : .>es 
Ordonnances générales d'Amour, 1 par exemple, où 
les termes de la jurisprudence sont employés pour 
représenter des idées et des images qui ne sont pas 
de son ressort,. — sans compter ses petits vers sur 
la puce de M lle Desroches, qui eurent tant d'imita- 
teurs. Pasquier a composé un livre intitulé Exhor- 
tation aux princes , au sujet des querelles religieu- 
ses- Il est excellent catholique, il ne voit pas de 
raison qui motive la réforme telle qu'elle s'est for- 
mulée — mais puisque cette réforme a réuni de 

çois I er . - Œuvres complètes de Brantôme, grand in S. Tome I er , 
p. 250. 

1 Ordonnances generallcs d'amour, envoyées au seigneur 
baron de Mirliugues, chevalier des isles d'Hyères, etc., etc., 
reproduites dans les Variétés historiques et littéraires, publ. 
par M. Fournier, 1870, 10 vol., Bibl. eLccir. T. II. p. 1<>9. 



LE ROMAN DE LA ROSE. 289 

nombreux adhérents , puisqu'il est aussi impossible 
de la détruire par la force qu'il est inutile de l'at- 
taquer par la persuasion , il faut lui laisser sa 
place au soleil, et tolérer les réformés, pourvu qu'ils 
ne se fassent pas intolérants eux-mêmes. Cette 
Exhortation directe de Tasquier fut aussi peu effi- 
cace que les exhortations détournées de Rabelais: 
les guerres de religion éclatèrent malgré tout, mais 
ils avaient fait l'un et l'autre tout ce qui était en eux 
pour les prévenir. 

XI. 

Rabelais ne cite nulle part le roman de la Rose. 
Cette allégorie raffinée et quelque peu sèche devait 
peu lui agréer. Il l'avait lu cependant, car l'œuvre 
de Jean de Meung et celle de Rabelais ont des ten- 
dances communes. Il y a dans les deux livres la mê- 
me réaction violente contre le moyen âge, la même 
haine de la paresse et de l'hypocrisie monacales , le 
même enthousiasme de la science et de l'antiquité. 
La dissertation de Panurge sur les forces de la na- 
ture, l'épisode de l'île des Ferrements, les devises 
inscrites dans le temple de la Dive Bouteille , sem- 
blent aussi se rattacher à la théorie exposée par 
Jean de Meung sur l'origine des choses et le gou- 
vernement général du inonde. Dans le poème, la Na- 
ture raconte à son prêtre Genius que Dieu 

Quand il si bien fist ce beau monde 

Dont il portait en sa pensée 

La belle forme pourpensée [arrêtée], 1 

lui imposa des lois fixes et immuables, et la char- 
gea, elle Nature, qui est la chambrière de Dieu, de 

1 Le Roman de la Rose, seconde partie, v. 17071 et s. 
il 19 



290 LA RELIGION DE RABELAIS. 

veiller à leur maintien, et de lutter par la reproduc- 
tion incessante des êtres contre l'action de la Mort, 
qui vole sans relâche sur le monde et frappe impi- 
toyablement autour d'elle. Cette théorie des lois 
inhérentes aux êtres et auxquels rien ne peut les 
soustraire, n'est formulée nulle part dans Rabelais, 
mais on la sent sous tous les détails du livre. 

XII. 

Ainsi Rabelais a pu se croire parfaitement chré- 
tien ; il a pu croire qu'il avait la foi du charbonnier. 
Mais était-il aussi complètement orthodoxe dans l'es- 
prit qu'il paraît l'être dans la lettre ? Les aspira- 
tions qu'il exprime, la conclusion même de son li- 
vre ne passent- elles pas par dessus le christianisme, 
tel du moins qu'il avait été compris jusqu'alors ? 

L'Evangile au chrétien n'offre de tous côtés 
Que pénitence à faire et tourments mérités, 

nous dit Boileau au nom de ses amis de Port-Royal. 
Rabelais tourne le dos à cette interprétation de la 
vie. Ce qu'il prêche ce n'est pas la pénitence; loin 
de là, c'est la joie, c'est la gaîté «confite en mé- 
pris des choses fortuites>. Il est en réaction com- 
plète contre l'ascétisme. Il n'admet pas que celui 
qui n'a pas fait de mal, ait une pénitence quelconque 
à faire. Dans sa conception de la vie, il n'y a 
pas de trace du péché originel. S'il le mentionne 
une fois, c'est par pure habitude, comme ces mots 
d'une leçon apprise qu'on répète machinalement 
sans y attacher de sens. Pour lui l'homme est es- 
sentiellement bon ; sa destinée est de s'épanouir 
dans tous les sens, de jouir de tous les biens de la 
matière et de l'intelligence. En paroles, Rabelais 



PANTAGRUEL ET LA DIVINE COMÉDIE. 291 

est chrétien; il a pu, dans toute la sincérité de son 
cœur, croire qu'il Tétait en effet; mais, par ses ten- 
dances, il est en dehors du christianisme, plus loin 
des protestants encore que des catholiques. Il est 
fils de la Renaissance païenne et se greffe directe- 
ment sur ces philosophes de l'antiquité qu'il nous 
fait entrevoir dans l'île des Macréons. Les théolo- 
giens raisonneurs l'ont senti instinctivement, c'est 
pour cela qu'ils ne lui pardonnent pas, bien qu'en 
apparence il soit souvent avec eux. 

Il existe un poème fameux qui résume la con- 
ception de la vie humaine, qui présente en tableau 
toute la doctrine de la destinée au point de vue 
chrétien, c'est la Divine Comédie. Ozanam n'a pas 
eu de peine à nous montrer dans l'œuvre de Dante 
toute la théologie, toute la philosophie du moyen âge 
réduites en système. ' A prendre les choses d'un peu 
haut, la seconde partie de l'œuvre de Rabelais, celle 
où il raconte le voyage qu'il a fait avec Panta- 
gruel et ses amis à la recherche de la Divine Bou- 
teille, est le pendant du voyage de Dante à travers 
les mondes. Les deux auteurs sont en quête du pro- 
blême de la destinée. Dante rencontre en chemin les 
divers obstacles, les tentations qui arrêtent l'homme 
lorsqu'il se dirige vers la perfection céleste. Rabelais 
nous montre les obstacles, les ennemis que rencon- 
tre l'homme lorsqu'il se dirige vers la sagesse, les 
tentations qui l'empêchent d'accomplir sa destinée 
intellectuelle. Dante évoque les sept passions capi- 
tales qui arrêtent l'homme sur la voie du salut. 
Rabelais évoque les principales passions qui arrêtent 

1 Dante et la Philosophie catholique au XIII e siècle. Tome 
VI des Œuvres complètes. 

il 19* 



292 LA RELIGION DE EABELAIS. 

l'homme dans la voie de la science et du développe- 
ment philosophique de son intelligence. 

Les obstacles contre lesquels se brise la vertu 
chrétienne et ceux contre lesquels se brise la philo- 
sophie sont quelquefois les mêmes. Aussi trouvons- 
nous çà et là une certaine symétrie entre le voyage 
du poète italien à travers les mondes et le voyage 
de l'écrivain français à travers les îles. 

Dans le premier cercle de son Enfer, Dante ren- 
contre les traîtres, ceux qui ont livré leur patrie 
ou leurs amis. A la première étape, Pantagruel ren- 
contre les caméléons qui sont toujours de l'avis du 
dernier opinant, et trahissent la vérité, par faiblesse 
ou par intérêt, «pour faire comme tout le monde >. 
L'analogie se maintient à la seconde étape. Le se- 
cond cercle est rempli par les fourbes ; la seconde île 
est habitée par les Enasés, par les amis du faux bel- 
esprit et des équivoques. L'équivoque est un des 
moyens habituels de la tromperie ; elle joue dans les 
actes de l'intelligence un rôle analogue à la fourbe- 
rie dans les actes de la vie. 

L'analogie n'existe que par antithèse à la troisième 
étape. Dante place les violents dans son troisième 
cercle. Pantagruel, dans sa troisième île, rencontre la 
politesse obséquieuse, tout extérieure ; c'est le pays de 

Ces importuns donneurs d'embrassades frivoles, 
qui excitent la colère du philosophe Alceste ; mais 
l'analogie se retrouve plus loin entre les hérésiar- 
ques, amis des chicanes théologiques et les Chicanous, 
friands de chicanes judiciaires. Les cercles des colé- 
riques et des paresseux correspond à la terrible tem- 
pête qui assaille les voyageurs et à l'île des Macréons, 
dont les insoucieux habitants n'ont pas même la eu- 



PANTAGRUEL ET LA DIVINE COMÉDIE. 293 

riosité de sonder les mystères qui les entourent. Les 
avares et les prodigues ne sont pas trop mal figu- 
rés par les habitants de Papefiguière et de Papima- 
nie. L'enfer des gourmands correspond au pays des 
gastrolâtres. Rabelais s'est contenté de figurer le cer- 
cle des débauchés par l'île de Chaneph, où il ne des- 
cend pas, et le cercle des scélérats par l'île de Gana- 
bin ou des Voleurs. Les deux derniers cercles de 
l'enfer et les deux derniers chapitres du IV e livre 
ont donc encore Jine certaine analogie. Seulement 
l'infatigable poète florentin donne à sa pensée tout 
son développement, et Rabelais, fatigué, se borne à 
indiquer la sienne. 

Il ne faut pas sans doute trop presser ces compa- 
raisons ; il faudrait beaucoup de bonne volonté pour 
retrouver dans le cinquième livre de Pantagruel les 
degrés par où Dante et Virgile, Dante et Béatrice 
gravissent les degrés du Purgatoire et les sphères 
du Paradis. Cependant on retrouverait assez bien 
les esprits négligents de la vérité chez ces person- 
nages de l'Ile Sonnante qui s'abrutissent dans leurs 
psalmodies ; l'Orgueil dans l'île de la Quinte, l'Avi- 
dité dans l'île des Chats fourrés, la Gourmandise dans 
l'île des Outres, et la Luxure parmi les Frères fre- 
dons. On n'aurait pas beaucoup plus de peine à re- 
trouver plusieurs des détails du Paradis dans les 
initiations de l'île des Lanternes. 

Nous n'insistons pas, bien entendu, sur ces rap- 
prochements de détail , auxquels nous n'attachons 
qu'une médiocre importance. L'idée fondamentale 
des deux œuvres est la même. Le problème posé, 
c'est la recherche de la destinée de l'homme. Mais 
l'idéal des deux écrivains est différent. Dante se 



294 LA RELIGION DE RABELAIS. 

préoccupe uniquement de la vie future et subordonne 
tout à cette idée. Rabelais, sans nier la vie future, 
comme nous l'avons vu, s'occupe surtout, s'occupe 
uniquement de la vie présente. L'un place son but 
dans le ciel, l'autre le place sur la terre, les dé- 
tails ne sauraient être en analogie constante. 

La forme aussi est essentiellement différente. 
Dante dogmatise; il se fait instruire tour à tour 
par Virgile et par Béatrice; il expose son idée à 
mesure qu'il déroule les tableaux qui en incarnent les 
différentes phases. Rabelais, au contraire, procède 
par la critique , par la critique pure : il fait passer 
devant nous des tableaux, qu'il rend ridicules ou 
odieux au profit de son idée ; mais cette idée , au 
lieu de la mettre en relief, comme Dante, il nous 
la laisse tout au plus apercevoir. Nulle part elle 
ne resplendit éclatante, il faut la deviner ; si elle 
est moins profonde que celle de Dante ; elle est 
plus large, mais elle n'est pas toujours évidente, 
et l'œuvre, dogmatique au fond, a si bien l'ap- 
parence d'une boutade purement satirique que la plu- 
part des critiques s'y sont laissé tromper. 

C'est une cause et une grave cause d'infério- 
rité pour Rabelais. Son livre, qui contient en puis- 
sance tout le programme que la Renaissance a con- 
çu sans pouvoir le réaliser ni même le formuler 
complètement , gagnerait singulièrement en gran- 
deur si l'idéal conçu apparaissait dans toute sa vi- 
gueur. Les circonstances sont pour beaucoup dans 
cette obscurité où l'auteur l'a laissé. Dante, en 
écrivant son poème, était porté par son siècle. Il 
n'avait qu'à exposer ses idées pour que chacun y 
reconnût le reflet d'une pensée souvent inconsciente. 



PANTAGBUEL ET LA DIVINE COMÉDIE. 295 

Il attaquait vivement les papes, mais son orthodo- 
xie à tous les autres égards était patente, non con- 
testable et non contestée — elle ne l'a été que plus 
tard — il n'avait pas à craindre la persécution à 
ce point de vue et il n'avait d'autre souci que son 
art. La pensée fondamentale du livre était catho- 
lique et cela suffisait. 

Il n'en était pas de même pour Rabelais. L'ex- 
position complète de sa pensée intime, incon- 
sciente peut - être pour lui , mais évidente pour 
nous — l'aurait conduit au bûcher. Il avait besoin 
d'un passeport pour avoir le droit de l'émettre, il 
était obligé de prendre un masque et cela l'a ra- 
petissé. Il a été entraîné à se faire bouffon , il a 
été un bouffon admirable, mais cette nécessité de 
voiler sa pensée a rabaissé la pensée elle-même. 

Une autre cause d'infériorité vient du caractère 
même de Rabelais. Ce masque qu'il mettait sur 
son visage, ne le gênait pas ; il s'en amusait volon- 
tiers ; il faisait de la bouffonnerie pour son compte 
pour son propre plaisir. Il exagérait les crudités 
que son siècle autorisait; mais il désertait ainsi 
le grand art pour le petit. — Et puis tout en res- 
tant un écrivain exquis , un maître dans l'art de 
bien dire , il ne soignait pas assez toutes les par- 
ties de sa composition ; il se contentait de faire 
vaguement son plan avant de prendre la plume, 
au lieu de tracer minutieusement, avec amour, tous 
les délinéaments de son œuvre, comme l'a fait le 
poète florentin. 

Ces défauts sont secondaires cependant, et s'ils 
le rapetissent quelque peu, ils ne l'empêchent pas 
d'avoir le droit de dire aussi bien que Dante : 



296 EA EELIGION DE RABELAIS. 

voi ch'avete gl' intelleti sani, 
Mirate la dottrina, che s'ascoude 
Sotto' 1 velame dei versi strani. (Inf. IX, 21.) 
LVous dont l'esprit est sain, l'intelligence ferme, 
Découvrez la leçon que le poète enferme 
Sous le voile brodé des vers mystérieux. 

[Trad. Eatisbonne.] 

XIII. 

On peut rapprocher aussi du voyage de Panta- 
tagruel à l'oracle de la Dive Bouteille, le Voyage 
du Pèlerin, the Pilgritns Progress de Bunyan, un 
des livres les plus curieux et les plus célèbres de 
la littérature anglaise. Le Pilgrims Progress est 
dans toutes les mains en Angleterre ; il s'en fait de 
splendides éditions illustrées, et des éditions à quel- 
ques pennies à l'usage des gens du peuple. Les 
sociétés bibliques en répandent les exemplaires en 
même temps que des Bibles en toutes langues, et 
comme le plan est, au point de vue de l'idée, à 
peu près le même que celui de la seconde partie 
du Pantagruel, il est à propos d'en dire un mot 
ici. 

Pantagruel court après une vérité philosophique 
.un peu vague et qui se dérobe ; Chrétien, au con- 
traire — c'est le héros de Bunyan — sait clairement 
où il va ; il a la foi, la foi complète du calviniste, 
et il se dirige vers le salut à travers les passions, les 
tentations , les difficultés de tout genre qui obs- 
truent la voie du vrai croyant et l'empêchent d'arri- 
ver au ciel. Nous avons des romans dévots sur le 
même sujet. Tous sont fades, et exhalent ce parfum 
sui generis que l'on respire dans les églises ordi- 
nairement fermées. Rien de semblable chez BuDyan. 



LE VOYAGE DU PÈLERIN. 297 

Ses personnages sont des abstractions : Sagesse mon- 
daine , Découragement , Piété , Prudence , Fidèle 
Evangéliste , le géant Désespoir , Défiance , sa 
femme, la Mort, etc., etc.; mais leur nom seul 
vous le rappelle. Ces êtres qu'il nous présente, l'au- 
teur les a vus; ces chemins que nous parcourons, 
ces campagnes désolées, il les a traversées par la cha- 
leur; cette vallée de ténèbres, il s'y est égaré; ces 
voix qu'il fait surgir tout à coup pour nous don- 
ner quelques avertissements effrayants, il les a en- 
tendues. Bunyan n'est pas un simple écrivain qui 
se met à sa table et qui aligne des phrases, c'est 
un visionnaire, un inspiré. Son livre est d'une logi- 
que irréprochable et par conséquent n'a rien 
à voir avec l'hallucination, mais chacune des visions 
qu'il fait apparaître, chacune des circonstances de 
son voyage, a cependant été pour lui une véritable 
hallucination. 

John Bunyan, en effet, n'était pas un écrivain, ni 
même un homme instruit ; c'était un ouvrier chau- 
dronnier , n'ayant que très imparfaitement appris 
à lire et à écrire, mais exalté par une imagination 
extraordinairement vive et par la lecture constante 
de la Bible. Un beau jour il se met à prêcher devant ses 
camarades, puis il s'enhardit, il va prêcher partout, 
et devient un de ces prédicateurs indépendants dont 
l'Angleterre a toujours été si riche. Il entre, en 
prêchant toujours, dans l'armée que le parlement 
oppose àCharlesI"; puis à la restauration des Stuarts, 
il est mis en prison, il y reste douze ans et demi, 
travaillant à faire des lacets ferrés pour nourrir sa 
famille. C'est alors qu'il écrit son livre. 

Une voix du ciel a crié Ycùgeance contre la ville 



298 LA RELIGION DE RABELAIS. 

de Destruction. Chrétien s'effraye, il part pour n'ê- 
tre point dévoré par le feu ; on le raille, on l'arrête, 
on cherche à l'égarer, il passe à travers des eaux 
bourbeuses , gravit des collines , parcourt des che- 
mins étroits bordés de flammes sulfureuses, traverse 
la ville de la Vanité et du Mensonge ; il est battu, 
jeté en prison, puis accueilli par Désespoir, qui l'ex- 
horte à en finir avec la vie ; rien ne le décourage, 
il persévère jusque au bout, il parvient enfin sur 
les Montagnes Heureuses, et de là aperçoit la Di- 
vine Cité, dont il n'est plus séparé que par la ri- 
vière de la Mort. 

Le Pilgrim's Progress est pour le calvinisme ce 
que la Divina Commedia est pour le catholicisme, 
ce que le Voyage de Pantagruel est pour la philo- 
sophie. Mais il y a dans l'ouvrage de Bunyan une 
simplicité de foi, une ardeur d'entraînement plus 
grande même que chez Dante, et cela compense jus- 
qu'à un certain point, ce qu'il y a de plus faible 
chez lui en fait d'art. Rabelais n'a la foi quelque 
peu effrayée ni de l'un ni de l'autre; il en prend 
à son aise , il s'égare constamment en chemin , et 
n'est nullement pressé d'arriver. 

Le cadre de Rabelais et de Bunyan reparaît souvent 
dans la littérature, c'est celui de nombre de romans 
dévots ou philosophiques, celui de plusieurs contes de 
Voltaire; on le retrouve dans Florian,dansParny, dans 
Walter Scott — et plus récemment dans un ouvrage 
fort amusant : Jérôme Paturot à la recherche d'une 
position sociale. Mais l'ouvrage de Th. Moore qui a 
presque le même titre : Voyage d'un Irlandais à la 
recherche d'une religion, n'a rien de commun avec 
ce cadre. Le voyage de l'Irlandais s'accomplit tout 



RABELAIS ET LA MONARCHIE. 299 

entier dans une bibliothèque, et se compose en gran- 
de partie de citations ayant pour but d'établir la 
vérité du catholicisme en face de la religion angli- 
cane. Quant au roman de la Rose, dont nous avons 
parlé plus haut, bien que le second auteur ait de 
de grandes prétentions philosophiques, il y a trop de 
disparates dans le plan, trop de puérilités et de fu- 
tilités dans le détail pour qu'on puisse établir un 
rapprochement entre cette œuvre confuse et l'une 
quelconque de celles que nous avons citées. 
Nous parlons plus loin de Cervantes et de Swift. 

XIV. 

Passons à la politique. Le roman de la Rose peut 
nous servir de transition. Jean de Meung, sans atta- 
quer la royauté en principe, comme on le fera sou- 
vent au XVI e siècle, se montre assez peu respec- 
tueux pour elle et en indique l'origine prétendue en 
deux vers assez crus, souvent cités : 

Un grand vilain entre eux eslurent 
Le plus ossu de quant qu'ils furent. 

Rabelais aussi parle avec assez peu de respect de 
la royauté dans son Gargantua '• 

Oncques ne vistes homme qui eust plus grande affec- 
tion d'estre roy et riche que moy : afin de faire grand chère, 
pas ne travailler, point ne me soucier et bien enrichir mes 
amis, etc. (I, 1). 

Panurge dit ailleurs en parlant du roi Anarche 

Ces diables de rois ne sont que veaulx, et ne savent ny ne 
valent rien, si non à faire des maulx es pauvres subjects, et 
a troubler tout le monde par guerre, pour leur inique et dé- 
testable plaisir (II, 31). 

Dans son enfer, les rois font assez piteuse figure. 



300 LA POLITIQUE ET LA MOBALE. 

Il en est de même du roi St Panigon dans l'île des 
Embrassades. 

On aurait tort cependant de voir dans ces gaîtés 
l'œuvre d'un ennemi de la monarchie. Rabelais plai- 
sante avec la royauté, comme il plaisante avec le 
bréviaire, par pure joyeuseté, et il est probable que 
les passages que nous venons de citer et d'autres 
semblables ne sont pas ceux qui amusaient le moins 
François I er . Le roi n'a pas dû être plus choqué 
que Louis XV ne 1 était lorsque M me Dubarry le tuto- 
yait et l'appelait: La France. Il aura senti que, au fond 5 
ces plaisanteries venaient d'un ami et non d'un fron- 
deur. 

Six rois ou fils de rois figurent dans le roman 
de Rabelais. Il y en a trois mauvais : Picrochole, 
Anarche et Bringuenarilles ; mais il y en a aussi trois 
bons : Grandgousier, Gargantua, et Pantagruel, qui, 
s'il n'est pas roi encore, doit le devenir un jour. 

Ce que Rabelais condamne dans les rois, c'est leur 
facilité à se laisser tromper, à se monter la tête 
sous l'influence des flatteries intéressées des courti- 
sans. Grandgousier se laisse tromper lui-même au 
début, quand il s'agit de l'éducation de son fils, mais 
il s'arrête à temps. Picrochole et Anarche ne s'ar- 
rêtent pas et ils en sont rudement punis. Rabelais 
prend plaisir à les humilier, à montrer leur infa- 
tuation grandissant à mesure de leurs disgrâces et 
survivant quelquefois à leur infortune. Picrochole dé- 
trôné attend avec une foi persévérante l'arrivée des 
coquesigrues pour remonter sur son trône. Anarche 
perd plus vite l'espoir, mais il est plus cruellement 
puni encore. Quant au conquérant germanique Brin- 
guenarilles, Rabelais nous le représente se jetant d'à- 



RABELAIS ET LA MONARCHIE. 301 

bord sur les moulins à vent de France , qu'il par- 
vient à digérer, puis sur les casseroles et autres 
instruments de cuisine — les pendules étaient rares 
encore à cette époque, — et mourant d'une vul- 
gaire indigestion de beurre ... de Lorraine peut- 
être ? Ce sont de piteuses fins sans doute, mais à 
qui s'appliquent-elles ? À des rois qui!se sont jetés fol- 
lement dans des guerres injustes. Ce que Rabelais 
condamne en eux, c'est la manie conquérante et non 
pas la monarchie elle-même- 

La preuve, c'est que le nombre des rois selon son 
cœur est égal à celui des mauvais- Ces rois com- 
mencent par être des géants, des héros de con- 
tes de fées. Cette partie de leur existence est pure- 
ment fantastique et n'a pas la prétention de rien 
prouver. Mais quand ils agissent simplement en rois, 
leurs allures pleines de bonhomie, leur amour pour 
leurs sujets, leur conduite envers les vaincus en 
font des personnages tout à fait sympathiques. On 
ne leur donnera pas ce titre de «princes très re- 
doutés», qu'on donnait encore à quelques seigneurs 
du temps, mais on se prend pour eux d'une sym- 
pathie mêlée de respect. Leur royauté est toute 
patriarcale; c'est la royauté du père de famille 
au milieu de ses enfants, mais elle ne manque ni 
de noblesse ni d'énergie. C'est, avec plus de sim- 
plicité et moins de grandeur, la royauté rêvée par 
Fénelon dans Télêmaque , par Massillon dans son 
Petit Carême et par les philosophes royalistes du 
XVIII e siècle. Ce genre de royauté n'a pas de nom 
dans l'histoire, mais elle fait songer à la fois à 
Louis IX et au roi d'Yvetot. 

Ces rois ont des allures toutes bourgeoises. Il 



302 LA POLITIQUE ET LA MORALE. 

n'y a dans leurs cours ni faste ni représentation. 
Mais ils appliquent strictement les lois de la jus- 
tice, d'une justice mêlée toutefois d'indulgence pour 
la faiblesse humaine. En face de l'agression étran- 
gère, ils sont dignes et humains à la fois. Mais si 
leurs sujets se révoltaient, quelle serait leur conduite ? 
Elle est facile à prévoir. D'abord leurs sujets ne 
se révolteront pas; pourquoi le feraient-ils? Si leur 
plaintes sont fondées , il leur sera fait justice im- 
médiatement. Si elles ne le sont pas , il leur sera 
adressé des remontrances , et ils les écouteront. 
Mais s'ils s'obstinent et se mutinent ? On ne cher- 
chera évidemment pas à les retenir de force. On 
les laissera s'adresser à un autre , en leur prédi- 
sant le sort des grenouilles qui voulurent avoir un roi. 
En somme, si Eabelais ne professe pas le culte 
absolu de la royauté, il est étranger à cette anti- 
pathie, à cette haine contre l'institution monar- 
chique si éloquemment exprimées dans le pamphlet 
de son contemporain Etienne de la Boétie. 1 Il trouve 
la royauté établie, il en montre les mauvais côtés, 
mais il en montre aussi les bons , et ne paraît 
même pas songer que l'institution puisse être abo- 
lie. Il fait plus : quand il établit à côté sa répu- 
blique de la volonté, celle qui a pour devise : Fais 
ce que voudras, il la met sous la protection du 
pouvoir royal, qui la dote et la défend. 

XV. 

Rabelais agit donc avec l'institution monarchique, 

1 De la Servitude volontaire ou le Contre un, publié d'a- 
bord par Montaigne et souvent réimprimé, dans les Œuvres 
de Lamennais entre autres. 



LA MORALE DE RABELAIS. 303 

comme avec l'institution catholique ; il veut amé- 
liorer , mais non renouveler. Ce qu'il demande au 
gouvernement comme à la religion, c'est la liberté 
pour l'individu de se développer tout entier , c'est 
l'absence de réglementation. Il hait le règlement 
sous toutes ses formes , la contrainte sous quelque 
aspect qu'elle se présente. Il hait les cloches qui 
sonnent les heures et réglementent les occupations 
de la journée ; il hait le carême et l'abstinence 
qui réglementent les mets dont on doit se nour- 
rir ; il hait l'organisation de l'Eglise romaine qui 
attache les hommes à certaines pratiques et régle- 
mente minutieusement l'emploi de leur temps ; il 
hait l'intervention de l'état dans la religion , qui 
réglemente les opinions et les actes de foi. En lit- 
térature , il hait le pédantisme qui réglemente la 
langue et la circonscrit dans l'imitation de Cicé- 
ron. Dans son horreur du règlement, il s'insurge 
contre la mode qui prescrit les vêtements de telle 
et ou telle coupe et son Panurge s'habille d'une 
façon étrange pour protester contre la loi de l'u- 
sage. C'est par la même raison qu'il se permet 
toutes sortes de libertés à l'endroit des nécessités 
physiques qu'on dérobe ordinairement à la vue. Il 
arrache tous les voiles, non par impudeur, non par 
corruption, comme quelques-uns le prétendent, mais 
tout simplement pour protester contre la règle, pour 
faire acte d'indépendance en toute chose. 

Rabelais n'est pas indécent , dit à ce sujet M. Scherer • 
car le sentiment de la décence lui est étranger. Il est comme 
l'enfant ou le Sauvage , qui n'ont pas conscience de leur nu- 
dité. 

1 Edmond Scherer. Etudes critiques sur la littérature. 
1875, in 12. p. 79. 



304 LA POLITIQUE ET LA MORALE. 

XVI. 

Ceci nous conduit à la morale de Rabelais. Est- 
il vrai comme le prétendent Feller et consorts, que 
Rabelais prêche l'immoralité ? Cette accusation n'est 
pas mieux fondée que les précédentes. 

Rabelais, nous ne disons pas < recommande >, mais 
< inspire > tous les nobles sentiments. 

Quels pères furent jamais plus sages, plus aimants, 
plus vraiment paternels, que Grandgousier et Gar- 
gantua ? Quel fils fut plus respectueux, plus obéis- 
sant, plus reconnaissant que Pantagruel? Qui fut 
plus dévoué pour ses amis que ce même Panta- 
gruel , plus indulgent pour leurs faiblesses , sans 
toutefois leur épargner les remontrances au besoin? 
Qui porta plus loin l'amour de la justice et de l'hu- 
manité ? Non-seulement Rabelais prête à ses prin- 
paux personnages tous les nobles sentiments, mais 
il fait aimer, mais il impose ces sentiments ; on aime 
mieux son prochain quand on vient de le lire. 

En fait de vices, d'iniquités et de travers, il ins- 
pire l'horreur de la guerre, où l'on voit s'armer les uns 
contre les autres des individus qui n'ont aucun motif 
de se haïr — il inspire l'horreur des luttes reli- 
gieuses, où l'on ne se contente pas d'avoir la raison 
pour soi , mais où l'on veut forcer les autres à. 
partager son appréciation. Il inspire l'horreur de 
l'injustice sous toutes ses formes, injustice politique, 
injustice judiciaire. Il en veut à tous les tyrans de 
l'humanité, aux moines qui ne se contentent pas 
d'être ignorants, mais qui persécutent ceux qui veu- 
lent s'instruire, aux pédants qui n'admettent pas qu'on 
soit instruit ou que l'on parle autrement qu'eux, 



LA MORALE DE RABELAIS. 305 

aux convenances ridicules , au faux bel-esprit, aux 
superstitions, à ceux qui sacrifient tout à leur ven- 
tre, et à ceux qui sacrifient tout à leurs préjugés. 
Il y a peu de vices qu'il ne flagelle en passant, peu 
d'iniquités qu'il ne déconcerte de son rire joyeux, 
bruyant et sincère. 

Les femmes seules lui inspirent assez peu de 
sympathie. Mais elles apparaissent à peine dans son 
livre. Rabelais ne les connaît pas, et il en convient 
implicitement en ne leur donnant pas de rôle. La 
«belle dame de Paris», que nous voyons un moment, 
n'est là que pour fournir à Panurge un prétexte à 
l'exhibition de divers procédés qui passaient alors pour 
des secrets et qui circulent à travers le moyen âge, de 
la compilation de Pline l'Ancien aux écrits apocry- 
phes publiés sous le nom de Grand et de Petit Al- 
bert. Ailleurs la femme est mise sur le même rang 
que le vin. Rabelais ne parle de la femme chaste 
et digne qu'en deux occasions: lorsqu'il nous décrit 
les mœurs de Thélème, ou nous entretient des occu- 
pations des Muses. Dans ces deux cas , la parole 
moqueuse de Rabelais devient respectueuse , déli- 
cate, exquise. On regrette que ces passages soient 
si rares et si courts. Mais Rabelais était moine et 
sa profession lui interdisait la fréquentation des 
femmes. Il n'a pas vécu avec elles. Le fait d'être 
moine ou prêtre n'a pas empêché d'autres écri- 
vains de bien connaître le sexe féminin. Bourda- 
loue, Fénelon, Massillon nous ont laissé des obser- 
vations d'une grande finesse sur le caractère des 
femmes ; mais Bourdaloue, Fénelon, Massillon étaient 
confesseurs , et le confessionnal était pour eux un 
observatoire, un cabinet d'études, aussi minutieuses 
ii 20 



306 LA POLITIQUE ET LA MORALE. 

que profondes. Rabelais ne parait pas avoir profité 
de ce moyen, et nous aurions quelque peine à nous 
représenter le R. P. Rabelais écoutant les péchés 
mignons de ses pénitentes. S'il l'avait fait, son li- 
vre en porterait la trace. 

Ainsi donc Rabelais, tout en étant très libre en 
paroles, ne prêche pas le libertinage. Prêche-t-il d'a- 
vantage la gourmandise, prêche-t-il l'amour du viu ? 
En apparence, oui, peut être. L'éloge du vin, l'in- 
vitation à boire reviennent à chaque instant sous sa 
plume, mais hors le chapitre où il nous redit les 
propos des buveurs, ses personnages s'enivrent-ils 
jamais ? Pantagruel, dès qu'il n'est plus géant, est 
d'une grande sobriété ; il s'emporte avec une viva- 
cité sincère contre les gastrolâtres et contre les 
ivrognes. S'il est un moment où les personnages 
sont pris d'une sorte de délire bachique et prophé- 
tisent, c'est lorsqu'ils ont bu de l'eau de la Dive 
Bouteille , c'est lorsqu'ils ont découvert le mot de 
la destinée humaine, et cette ivresse à un caractère 
tout spirituel. 

Partout ailleurs lorsque Rabelais provoque à boire, 
c'est une contenance qu'il se donne ; il s'écriera bien 
comme Béranger : 

Mes bons amis, que je vous prêche à table, 
mais il se contentera de vous regarder boire. Les 
poètes buveurs ont de tout autres allures. Ecou- 
tons plutôt Olivier Basselin, ou, si on le veut, Jean 
Le Houx puisqu'il parait décidément que le joyeux 
foulon de Vire doit passer à l'état de personnage 
légendaire, — répétant sur tous les tons pendant 150 
pages: Il faut boire; vidons nos tonneaux. 1 

1 Voir la Dissertation placée en tête de la dernière édi- 



LA SCIENCE DE rvAr.ELAÏS. 307 

On sent que Rabelais joue la comédie en affectant 
dans ses prologues ces transports bachiques qui ne 
reparaissent pas dans l'ouvrage. Ce n'est pas ainsi 
que procèdent les vrais buveurs : St-Amant, Maître 
Adam, Chaulieu, Gallet, Desaugiers et ses amis du 
Caveau. Il n'y a pas d'intermittence chez eux. Rabe- 
lais, quoi qu'en ait dit Ronsard, parait avoir été aus- 
si sobre que Béranger, qui a aussi chanté le vin avec 
chaleur, mais qui buvait assez peu. 

La morale de lïabelais est, comme nous l'avons 
répété plusieurs fois, le libre développement de tou- 
tes les facultés humaines, les facultés intellectuelles 
en tête, les facultés aimantes ensuite, mais sans que 
les facultés physiques doivent être négligées. Cette 
morale se résume dans l'ancien adage : Mens sana 
in corpore sano. 

Nous reviendrons sur les idées littéraires de Ra- 
belais en parlant de son style. Il ne nous reste à 
ajouter ici que quelques mots sur la science dont il 
fait preuve dans son livre. 

XVII. 

Rabelais était un érudit. Chaque page de son ro- 
man le prouve. 11 avait lu surtout les auteurs qui 
traitent des sciences naturelles et médicales : Pline 
l'Ancien , Sénèque , Hippocrate, Galien ; mais il ne 
connaissait pas moins bien, entre les Grecs, Platon, 
Aristophane, Plutarque et surtout Lucien. Il savait 
aussi à fond tout ce qu'ont écrit, les auteurs du moyen 
âge et ceux de son temps. — Mais a-t-il, pour son 
compte, rendu des services directs à la science ? A 

tion dos Vaux de Vire, par M, Armand Gasté. (Lemerre, 
1875, petit in 8.) 

n 20* 



308 LA TÉDAGOGIE DE EABELAIS. 

sou époque, Léonard de Vinci — nous avons déjà eu 
occasion de le mentionner — dans des manuscrits 
confus écrits de droite à gauche, qu'on ne peut 
lire que dans une glace, et où il entasse pêle-mêle des 
vers, des croquis, des caricatures, des observations sur 
la peinture — a consigné aussi de savantes découver- 
tes scientifiques , qu'il a fallu refaire plus tard : 
la chute des graves combinée avec la rotation de 
la terre, la cause de la scintillation des étoiles et 
de la lumière cendrée de la lune , l'explication des 
vents alises, l'état antique de la terre, fondement 
de la géologie, la théorie du plan incliné, une théo- 
rie de la lumière et des ombres, — plus une quantité de 
problèmes de géométrie résolus , une quantité plus 
considérable de machines inventées , etc. 

Le contingent de Rabelais est beaucoup plus mo- 
deste. Nous l'avons vu cependant tout près d'affir- 
mer la circulation du sang ; il a reconnu le sexe de 
certaines plantes , il a aperçu le système de l'at- 
traction universelle des astres ; il se prononça pour 
le système de Copernic aussitôt qu'il fut formulé par 
le savant Polonais. Il a entrevu les aérostats, et 
montré son entente de l'architecture dans son plan 
de l'abbaye de Thélème. 

Rabelais ne s'est donné à nous que pour un ro- 
mancier, et sa part serait encore belle pour un sa- 
vant de profession. 

XVIII. 

Nous avons exposé avec détail dans le premier 
volume les idées de Rabelais sur la pédagogie. Il 
nous reste à présenter l'histoire de ces idées. 

Tous ceux qui se sont occupés du plan d'éducation de 



LES ÉDUCATEURS DU XVI e ET DU XVII e SIÈCLES. 309 

Gargantua et de Pantagruel en ont parlé avec ad- 
miration. 

<Ce plan, dit M. Demogeot, est prodigieux pour 
le siècle. Locke, Montaigne, J.-J. Rousseau n'ont 
fait que le développer.» Pendant de longues années 
cependant il est resté inaperçu. «Un enfant qui avait 
une chemise de neuf cents aunes , dit St-Marc- 
Girardin , ne devait pas être élevé comme un au- 
tre écolier. > On vit là «une éducation chimérique, 
comme le personnage lui-même.» 

Il y avait une autre raison contre ce plan. La 
révolution préconisée par Rabelais était trop radi- 
cale. 11 protestait contre la tyrannie des mots ; il 
faisait la guerre à la science qui n'est basée que 
sur les mots. Or de son temps on ne comprenait 
guère l'étude autrement. Tout l'enseignement por- 
tait sur trois choses : l'art de parler, l'art d'écrire, 
l'art de raisonner — et de raisonner sur des paroles 
plus ou moins habilement agencées. On avait poussé 
cet amour du mot jusqu'à imaginer une machine, 
— plusieurs machines même , car plusieurs savants 
s'étaient mis à l'œuvre — pour arriver à raisonner 
sans penser, rien qu'eu faisant manœuvrer un mé- 
cauisme et en combinant des mots, des phrases, comme 
ou combine des chiffres. Partout on enseigne la sci- 
ence des mots, rieu de plus. Catholiques et protes- 
tants sont d'accord sur ce point. 

XIX. 

L'établissement d'éducation le plus célèbre du 
XVI e siècle fut celui que Sturm créa en 1538 à 
Strasbourg. Cet établissement servit de modèle à 
ceux qu'on fonda alors dans une grande partie de 



310 LA PÉDAGOGIE DE RABELAIS. 

l'Europe. Les cours prennent l'élève à sept ans, et 
le retiennent jusqu'à vingt. Qu'apprend-on pen- 
dant ce temps-là V La langue latine, un peu la lan- 
gue grecque , mais surtout la langue latine ; six au- 
teurs figurent seulement sur le programme : Cicéron, 
Virgile, Horace, Plaute, Téreuce et Salluste, mais Ci- 
céron avant tout. Ce qu'on lit constamment , ce 
qu'on s'efforce d'imiter, c'est Cicéron. C'est avec le 
vocabulaire cicéronien qu'on explique le catéchisme, 
et l'un des exercices qui reviennent le plus sou- 
vent, c'est la traduction des épîtres de St Paul en 
latin classique. Pour le grec, on étudiait Homère, 
Pindare, Aristophane, Euripide, Sophocle et Démos- 
thène. 

Mais ce qu'on cherchait dans tous ces livres, ce 
n'étaient pas des idées , des sentiments , des ren- 
seignements sur la civilisation d'une époque , sur 
l'histoire de l'esprit humain ; ce qu'on y cherchait, 
c'étaient des mots. Sturm a résumé son système dans 
cette phrase : «Connaissance, pureté et ornement du 
langage, tels sont les éléments de l'éducation scien- 
tifique. » 

Chez les Jésuites, dont les maisons d'éducation 
apparaissent aussi au XVP siècle (1588), toujours 
même préoccupation des mots, de la phrase sonore, 
du style élégant. Les études commencent par la 
grammaire, et finissent par la rhétorique. Une an- 
née , il est vrai , était consacrée à la philosophie et 
à ce que l'on savait de physique , de sciences na- 
turelles, y compris la géographie. Mais tout cela 
était considéré comme secondaire. La grande af- 
faire, c'était de savoir parler latin élégamment. La 
langue française était banuie de la conversation. Un 



LES ÉDUCATEURS DU XVI e ET DU XVII e SIÈCLES. 311 

apprenait aussi un peu de grec, mais très peu. En 
revanche, on apprenait par cœur des textes d'écri- 
vains choisis, de manière à s'approprier leurs phra- 
ses. On jouait des pièces de théâtre en latin, des 
pièces composées généralement par les supérieurs. 
Il existe des collections de ces tragédies , de ces 
comédies de collège, publiées par les Jésuites. Beau- 
coup d'élégance et de fausse élégance dans la for- 
me , un fond généralement peu intéressant, des plai- 
santeries fades , des sentiments faux ; une littéra- 
ture de devises, d'emblèmes, de petites finesses ; des 
dissertations sans fin sur des pensées ingénieuses et 
vides. Bouhours est le prosateur par excellence de 
cette école, Ducerceau en est le poète, en attendant 
Gresset. Mais celui-ci avait déjà trop d'esprit pour 
un régent de collège, il fut forcé de sortir de Tordre. 

Montaigne et Charron au XVI e siècle et au com- 
mencement du XVII e , protestent contre cette étude 
des mots. Ils veulent, comme Rabelais, qu'on en- 
seigne à l'enfant des choses utiles, que l'étude soit 
attrayante , qu'elle consiste surtout en exercices 
pratiques. Il ne suffit pas pour savoir danser , de 
regarder faire les autres, dit à ce sujet Montaigne. 
Tous deux empruntent de petits détails au vaste 
plan de Rabelais, rapetisses et adaptés à l'éducation 
d'un gentilhomme. Mais ni l'un ni l'autre ne son- 
gent à emprunter à Gargantua des arguments ni 
des exemples. 

Un Morave, Coméni, s'empare d'une des idées de 
Rabelais; il veut que l'enfant étudie la chose avant 
de s'occuper du mot. Il forme un établissement où 
l'on commence par étudier les choses, par les exa- 
miner minutieusement avant de les nommer et de 



312 LA PÉDAGOGIE DE RABELAIS. 

les décrire. Pour propager son système au dehors, 
il imagine le premier ouvrage d'images à l'usage 
de l'enfance, VOrlis picfus, «le Monde peint», où 
la gravure est appelée à faire connaître les objets. 
L' Orbis pktus a été refait bien des fois depuis, les 
dernières éditions n'ont plus rieu de commun avec 
celles qu'à données Coméni ou Comenius, mais sa 
méthode est restée. Coméni, du reste, ne connais- 
sait évidemment pas Rabelais. 

Les Solitaires de Port-Royal, qui établirent vers 
le même temps que Coméni leurs petites et leurs 
grandes écoles, citent parfois Montaigne et le réfu- 
tent; mais ils ne semblent pas avoir lu Rabelais. Les 
quelques réminiscences de Pantagruel qui apparais- 
sent dans les Pensées de Pascal, sont évidemment 
dues à des oui-dire, à des transmissions orales. Chez 
eux cependant, on applique quelques-unes de ses 
idées, timidement à la vérité. Ils s'occupent encore 
beaucoup des mots, mais ils tiennent à ce que l'é- 
lève soit en communication directe avec les choses. 
On étudie le latin chez eux , le grec surtout , mais 
on commence par le français — et c'est une innova- 
tion. Les premières études, après la lecture, sont 
l'histoire sainte, la géographie, le calcul ; les leçons 
se font souvent en plein air et sont entremêlées 
de courses, de promenades, d'exercices gymnastiques, 
et surtout de causeries sur les livres qu'on lit et 
sur les choses qu'on voit. L'étude est rendue agréa- 
ble; les préceptes sont réduits à un petit nombre, et 
les exercices multipliés. Quant aux punitions, on les 
emploie aussi peu que possible. 

Ce n'est pas là tout Rabelais , mais le système 
de Port-Royal s'en rapproche instinctivement. Le 



LES ÉDUCATEURS DU XVI e ET DU XVII e SIÈCLES. 313 

point de départ était différent cependant. Rabelais 
croyait Tentant naturellement bon, Port-Royal le 
supposait instinctivement mauvais ; on y exagérait 
donc quelque peu les précautions pour empêcher le 
mal de naître, mais la bienveillance des institu- 
teurs et des institutrices, — car il y avait des éco- 
les pour les deux sexes. — corrigeait ce que la théo- 
rie pouvait avoir de trop austère. 

Fénelon ne paraît pas plus connaître Rabelais 
que les Solitaires de Port-Royal, mais comme eux 
il s'en rapproche sur plusieurs points importants: faire 
étudier les choses, rendre l'étude agréable, dévelop- 
per surtout l'intelligence et non la mémoire. Mais 
l'évêque de Cambray a puisé ses préceptes dans son 
intelligence, dans son expérience, et aussi dans le 
traité de St Augustin: De docendo pueros. Il en est 
de même des autres pédagogues qui viennent après 
lui. Claude Fleury a étudié aussi St Augustin, mais 
il s'inspire surtout de Platon et de Quintilien. Il 
est d'accord avec Rabelais sur la nécessité de ren- 
dre l'étude agréable, de faire connaître les choses 
avant d'enseigner les mots, d'étudier les sciences en 
même temps que les lettres, de mêler les exercices 
physiques aux excercices intellectuels. Mais ni Fleury, 
ni le jésuite Jouvency, lorsqu'il développe et com- 
mente le plan d'études des écoles de son ordre (De 
ratione discendi et docendi), ni Rollin, lorsqu'il dé- 
veloppe avec tant de charme et de sagesse le plan 
des études uuiversitaires — où il introduit l'étude de 
la langue française, de l'histoire et des sciences qui 
s'y rattachent (Traité des Etudes),— ne songent à in- 
voquer Rabelais , qui cependant aurait eu tant de 
choses à leur apprendre. 



314 LA PÉDAGOGIE DE EABELAIS. 

XX. 

Le docteur Arnstœdt signale dans Y Emile divers 
passages : la première leçon de cosmographie, l'idée 
de faire fabriquer par l'élève ses propres instru- 
ments, de lui faire apprendre un travail manuel, etc., 
etc. , où il voit l'inspiration directe de Rabelais- 
Tout cela est dans Gargantua sans doute, mais il 
est douteux que Rousseau soit allé l'y chercher. Jean- 
Jacques ne cite Rabelais nulle part. Son nom n'ap- 
paraît ni dans les Confessions, ni dans la Corres- 
pondance, ni dans la liste — assez longue cepen- 
dant — des livres qu'il lisait aux Charmettes. M. 
Arnstœdt indique huit éditions plus ou moins com- 
plètes de Rabelais, publiées pendant la vie de Rous- 
seau, dont deux à Genève, mais cela prouve tout 
au plus que l'auteur d 1 'Emile aurait pu lire le Gar- 
gantua, et non pas qu'il l'a lu en effet. 

Ce n'est pas à dire que Jean-Jacques n'ait pas 
reçu l'influence de Rabelais, mais il l'a reçue indi- 
rectement, tandis qu'il reçut directement celle de 
Montaigne. Rabelais a agi sur Rousseau par l'in- 
termédiaire de Daniel de Foe et de son Robin- 
son. 

Robinson, en effet, est une mise en œuvre des 
idées de Rabelais sur l'éducation. L'héritier du trône 
a été placé en relation directe avec les choses; il a 
appris la théorie dans les livres , mais il a vu , il a 
manié les objets lui-même; il les a vus tels que 
la nature les produit , il les voit se transformer en- 
tre les mains de l'homme ; non seulement il voit les 
travailleurs à l'œuvre , mais il prend lui-même les 
outils en main, il scie du bois, il bat du blé, il 



EMILE. — ROBINSON. 315 

travaille dans les champs. Placez-le dans l'île dé- 
serte de Kobinson , il se tirera aussi bien , 
il se tirera mieux d'affaire que Kobinson, pareequil 
est plus instruit que lui. 

La principale différence entre les situations, c'est 
que Gargantua est jeune et a besoin que Ponocrates 
le dirige, et que Kobinson se trouve placé directement 
en face de la nature ; mais la différence n'est pas aus- 
si grande qu'elle le paraît au premier coup d'œil. 
Kobinson a aussi son Ponocrates; Robinson n'est 
plus un enfant, c'est un homme; son gouverneur, 
c'est l'expérience acquise. Il a aussi l'équivalent de 
la bibliothèque de Gargantua, c'est le bateau où il 
trouve les outils, inventés et fabriqués par 1 indus- 
trie de ceux qui l'ont précédé dans la vie. Au point 
de vue de l'idée, l'analogie est complète entre les 
deux situations ; ce que Gargantua fait librement 
sous un maître , Robinson le fait forcément sous 
un autre maître bien plus exigeant, la nécessité ; 
mais les deux livres mettent l'homme en présence 
des exigences de la vie et nous le montrent s'instrui- 
sant par la pratique. 

Daniel de Foe avait-il lu Gargantua, dans la tra- 
duction anglaise ou dans le texte français ? Les deux 
suppositions sont admissibles. La traduction an- 
glaise circulait depuis longtemps à l'époque où 
vivait l'auteur, et il connaissait la langue française ; 
mais rien n'indique que cette lecture ait été faite. L'i- 
dée de placer un homme seul en face de la nature 
est bien anglaise et aurait fort bien pu venir à l'au- 
teur, lors même que l'histoire sur laquelle il a bâti 
son livre ne lui aurait pas été racontée. 1 

1 L'histoire du matelot Selkirk est très connue. On la trouve 



316 LA PÉDAGOGIE DE RABELAIS. 

Quoi qu'il en soit, le Robinson fit le tour de l'Eu- 
rope dès qu'il parut; tout le monde s'intéressa à 
cette lutte de la volonté humaine contre la nature. 
J.-J. Rousseau surtout en reçut une profonde im- 
pression et certaines parties d' Emile, et des plus im- 
portantes, procèdent de là ; ce sont précisément 
celles qui rappellent le plus l'éducation de Gar- 
gantua. 

Un autre point commun entre l'éducation de Gar- 
gantua et celle d'Emile, c'est que dans les deux ou- 
vrages, l'homme est supposé naturellement bon. L'en- 
fant doit être dirigé, éclairé, mais il n'est pas ques- 
tion de le refaire. S'il ne subit pas de mauvaise in- 
fluence extérieure, il suffit de lui montrer le bien 
pour qu'il s'y conforme- Fonocrates n'a pas l'idée 
de punir Gargantua, pas plus que Rousseau n'a l'i- 
dée d'infliger une punition à Emile. Gargantua avait 
pris des habitudes de paresse et de cancrerie ; on lui 
en fait prendre d'autres; mais comment ? en appe- 
lant son activité ailleurs, en le dirigeant vers le 
bien, sans qu'il soit nécessaire d'user jamais de re- 
pression ou de compression. Rousseau corrige de mê- 
me Emile en laissant ses fautes produire leurs con- 
séquences. Rousseau l'emporte dans son livre par 
l'abondance des observations de détail , mais l'er- 
reur dans ses pages se mêle souvent à la vérité, et 
la préoccupation de raisonner toujours y est trop 
apparente. Il y a quelque chose de plus grand dans 
la conception de Rabelais. Le curé de Meudon 
a l'esprit plus large que le philosophe de Ge- 
nève. 

entre autres dans les Biographical and critical notices of emi- 
nent noveliats, de W. Scott. 



RABELAIS JUCHÉ TAR FR. GUIZOT. 317 

XXI. 

Ginguené fut le premier, dans une fameuse bro- 
(liiue que nous analyserons plus loin, à appeler 
l'attention d'une manière détaillée sur les parties 
sérieuses de l'œuvre de Rabelais et en particulier 
sur son système d'éducation. En 1812, François 
(iuizot inséra dans les Annales d'éducation, qu'il 
avait fondées l'année précédente avec M u,c Pauline 
Guizot, auteur de quelques jolis romans à l'usage 
des enfants — un article étendu sur les Idées de Ra- 
belais en fait d'éducation, article provoqué évidem- 
ment par la brochure de Ginguené. Ce travail que 
l'auteur a reproduit en 1852 daus ses Méditations et 
Eludes morales, contient l'analyse et l'appréciation de 
tout ce qui, dans le livre de Rabelais, se rapporte soit 
à l'éducation de Gargantua, soit à celle de Pan- 
tagruel. 

Voici comment l'auteur entre en matière: 

Un écrivain qui a exagéré la licence à une époque où la 
licence était excessive , qui n'a presque jamais été gai sans 
bouffonnerie et est souvent resté bouffon sans gaîté , qui a 
dépensé en inventions aiulacieusement bizarres les richesses 
de son imagination, et qui semble s'être imposé la loi de ne 
jamais dire sérieusement que des extravagances, Rabelais ne 
paraît pas devoir être, en fait d'éducation, un grand maître. 
Et pourtant, il a reconnu et signalé les vices des systèmes et 
des pratiques d'éducation de son temps ; il a entrevu, au dé- 
but du seizième siècle, presque tout ce qu'il y a de sensé et 
d'utile dans les ouvrages des philosophes modernes, entre au- 
tres de Locke et de Rousseau. 

Rabelais a tracé tout un plan et raconté toute une histoire 
d'éducation sensée, douce et libérale 

Pantagruel est au berceau ; il est lié et emmailloté comme 
tous les enfants d'alors , mais bientôt Gargantua , son père, 
s'aperçoit que ces liens gênent ses mouvements et qH'il fait 



318 LA PÉDAGOGIE DE RABELAIS. 

effort pour les rompre; aussitôt il commande «qu'il soit dé- 
lié desdictes chaînes». 

L'emmaillottement existait encore partout à la fin 
du XVIII e siècle. Il n'a été aboli qu'après les élo- 
quents plaidoyers de J.-J. Rousseau. 

Sa première éducation est toute physique, continue Guizot. 
Nous donnons avec raison, au libre développement du corps, 
une grande place dans les premières années de l'enfance : 
nous ne prétendons pas cultiver laborieusement les facultés 
intellectuelles avant que les facultés corporelles aient acquis 
quelque consistance ; nous laissons les enfants se traîner, se 
rouler, exercer et déployer en tous sens leurs membres et 
leurs forces. 

Mais cela était une innovation à l'époque de Ra- 
belais. Qu'on se rappelle le passage que nous avons 
cité plus haut sur les études précoces des fils du pré- 
sident de Mesmes. 

Le corps fortifié, vienneut les études. 

Quelles sciences étudie-ton d'abord? Celles qui 
sont les plus utiles dans la pratique, et celles qu'on 
peut acquérir en voyant les objets eux-mêmes. 

Ponocrates savait que le meilleur moyen de rendre l'étude 
intéressante et profitable, c'est de la rendre active et d'eu cher- 
cher l'occasion dans les circonstances ordinaires de la vie. 
Voulait il faire étudier à son élève ce qu'on pouvait étudier 
alors des sciences naturelles, c'est-à-dire lui faire connaître 
les caractères et les propriétés des principaux objets de la 
nature ? pendant leur repas, «ils commençoieut à deviser joyeu- 
sement ensemble, parlant de la vertu, propriété, efficace et 
nature de tout ce qui leur estoit servy à table > 

Ponocrates et son élève allaient-ils se promener? la bota- 
nique les occupait... 

Et ainsi de la cosmographie, de la science numé- 
rale, etc. 

Et qu'on ne croie pas qu'en dirigeant ainsi l'attention de 



RABELAIS JVàt PAB Fil. GH7.0T. 319 

son élève vers l'étude de la nature, Ponocrates lui laissât né- 
gliger les sciences morales"; il lui enseignait , au contraire , à 
chercher, dans tout ce qu'il voyait ou apprenait, quelque bon 
précepte de conduite : Lorsque Pantagruel repassait dans sa 
mémoire les leçons qu'il avait reçues, « il y fondoit quelques 
cas practiques concernans Testât humain , lesquels ils esten- 
doieut aucunes fois jusques deux ou trois heures» 

XXII. 

Guizot montre ensuite les effets de cette forte 
éducation sur toute la vie de celui qui l'a reçue. 

Une éducation si bien dirigée ne pouvait demeurer vaine. 
Rabelais a voulu montrer, dans le développement du carac- 
tère de Pantagruel, quels en devaient être les fruits. Ce ca- 
ractère est surtout remarquable par la droiture et la con- 
fiance. A côté de l'immoralité de Panurge et de la grossièreté 
de frère Jean, Pantagruel apparaît toujours plein de raison, 
de facilité, de bonté. I>iscute-t-il ? il abuse quelquefois étrange- 
ment de l'érudition et de la dialectique ; mais c'est presque 
toujours pour en revenir à des maximes simples, droites, au 
bon sens et à la justice. A-t-il à agir ? il se montre ferme et 
calme. Lorsque pendant ses voyages il essuie en mer cette 
horrible tempête décrite par Rabelais d'une manière si vive 
et si pittoresque, tandis (pie Panurge s'abandonne au déses- 
poir de la peur, taudis que frère Jean et tous les matelots 
luttent contre les vents et contre les vagues, jurent, s'empor- 
tent, Pantagruel tranquille et pieux, reste debout sur le pont 
du navire, tenant fortement le grand mât pour l'empêcher de 
se rompre ; et quand, au plus fort de l'orage , tous les nau- 
tonniers se croient perdus , il ne laisse échapper que ces 
mots : « Le Dieu Servatcur nous soit en aide! » 

Qu'on suive Pantagruel dans tout l'ouvrage ; on verra que, 
sans tracas, sans ostentation, probablement même sans inten- 
tion morale, Rabelais l'a peint tel qu'il devait être après l'é- 
ducation qu'il avait reçue, c'est-à-dire bon et raisonnable, tou- 
jours curieux d'étendre ses connaissances et de garder ses ver- 
tus, cherchant partout la vérité, examinant et tolérant les opi- 
nions des autres sans laisser ébranler ses propres principes, 
digne, simple et ferme au milieu des mœurs déréglées, des in- 



320 LA PÉDAGOGIE DE RABELAIS. 

décentes brutalités et de l'immoralité licencieuse de ceux qui 
l'entourent. 

J'en veux faire remarquer un trait particulier , d'autant 
plus frappant qu'il se lie de plus près aux résultats de l'édu- 
cation que je viens d'exposer; c'est le respect de Pantagruel 
pour son père. Nul écrivain , peut-être, n'a donné à l'amour 
filial et à l'autorité paternelle plus de force et de gravité que 
n'a fait le cynique Rabelais. 

Guizot termine ainsi son article : 

Je n'ai point laborieusement chercbé et introduit dans l'ou- 
vrage de Rabelais ce qui n'y est point ; je ne lui ai point 
prêté des intentions ou des idées qu'il n'a pas eues. Mais telle 
est la force du bon sens qu'il démêle et saisit quelquefois les 
vérités les plus hautes, comme les plus fines, au milieu des 
plus orageuses ténèbres. C'est ce qu'a fait Rabelais, en ma- 
tière d'éducation comme sur plusieurs autres sujets, dans un 
siècle qui n'y pensait guères, et dans un livre où l'on ne s'at- 
tend pas à rien rencontrer de semblable. 

XXIII. 

Dans son Tableau de la littérature française au 
XVF siècle (1828) St-Marc Girardin s'exprimait 
ainsi : 

Dans l'éducation de Gargantua, Ponocrates prend hardiment 
le contrepied de l'éducation des écoles. Il laisse la raison se 
développer peu à peu ; point de contrainte ni d'autorité ma- 
gistrale. 11 enseigne à réfléchir : Voilà le but de ses soins. 
Faisant déjà ce que nous essayons de faire, il mêle, dans l'é- 
ducation de son élève à l'étude des lettres l'étude des scien- 
ces naturelles. La «science numérale», ce sont nos mathémati- 
ques, notre géométrie ; la lutte, le saut, la nage, le cri pour 
fortifier les poumons, c'est notre gymnastique; ces promenades 
dans les ateliers des artisans et des fondeurs, ce sont nos 
cours de mécanique et de chimie appliquées aux arts. Enfin 
Gargantua va suivre les leçons publiques. Que pourrait-il faire 
de mieux aujourd'hui ? 

St-Marc Girardin est trop optimiste. Nous avons 



RABELAIS JUGK rAR ST-MAKC GIRARDIN. 321 

beaucoup plus à faire qu'il ne croit pour réaliser l'i- 
déal rêvé par Rabelais. 

A partir de ce moment, il y a unanimité entre les 
critiques, dans les éloges donnés à ce plan. Pour 
éviter les répétitions, nous ne citerons plus que les 
témoignages les plus caractéristiques. 

Ste-Beuve a consacré plusieurs articles à Rabelais. 
Les passages suivants sont extraits des Causeries 
du lundi, III. 

Les chapitres XXIII et XXIV du premier livre sont vrai- 
ment admirables et nous offrent le plus sain , le plus vaste 
système d'éducation qui se puisse imaginer, un système mieux 
ménagé que celui de VEmile, tout pratique, tourné à l'utilité, 
au développement de tout l'homme, tant des facultés du corps 
que de celles de l'esprit... C'est ce mélange [d'exercices phy- 
siques et de travaux intellectuels! qui compose la complète 
éducation selon Rabelais : le médecin, l'homme qui sait les 
rapports du physique et du moral se retrouve en lui à cha- 
que prescription... On reconnaît ici à chaque pas le médecin 
éclairé, le physiologiste, le philosophe.... 

C'est vraiment un admirable tableau idéal d'éducation, où 
presque tout devient sérieux. 11 y a de l'excès, de la charge 
assurément dans l'ensemble , mais c'est une charge qu'il est 
facile de ramener au vrai, et dans le sens juste de l'humaine 
nature. Le caractère tout nouveau de cette éducation est dans 
le mélange du jeu et de l'étude, dans ce soin de s'instruire de 
chaque matière en s'en servant, de faire aller de pair les livres 
et les choses de la vie, la théorie et la pratique, le corps et 
l'esprit, la gymnastique ei la musique; comme chez les Grecs, 
mais sans se modeler avec idolâtrie sur le passé et en ayant 
égard sans cesse au temps présent ou à l'avenir. 

Ste-Beuve ajoute dans un autre endroit : 

Nous avons dans ce cours d'éducation et d'étude à l'usage 
du jeune Gargantua le premier modèle de ce qu'ont repré- 
senté depuis plus au sérieux, mais non plus sensément, Mon- 
taigne, Charron, l'école de Port-Royal par endroits et parties, 
cette école chrétienne qui ne se savait pas si fort à cet égard 
il 21 



322 LA PÉDAGOGIE DE RABELAIS. 

dans la même voie que Rabelais, l'étrange précurseur! Nous 
avons d'avance, dans une vue et une gaieté de génie, ce que 
plus tard Jean-Jacques étendra dans V Emile en le systéma- 
tisant, et Bernardin de Saint-Pierre dans ses Etudes de la 
Nature en l'affadissant. 

L'auteur des Causeries ne croit pas, comme St-Marc 
Girardin , que nous ayons encore tiré du plan de 
Rabelais tout ce qu'il serait désirable de voir ap- 
pliqué : 

Ce plan d'éducation avait une grande opportunité quand 
il s'agissait d'émanciper la jeunesse , de l'affranchir des mé- 
thodes serviles et accablantes , et de ramener les esprits aux 
voies naturelles. On a, pour réaliser ce programme , même 
après trois siècles, bien des progrès à faire encore. 

C'est aussi l'avis de M. Albert Réville {Revue des 
deux mondes, 15 octobre 1872). 

Rabelais s'est proposé avant tout d'inculquer à son élève 
le goût, en lui donnant la capacité de l'étude 

Ce qui nous intéresse surtout, c'est l'art merveilleux avec 
lequel le précepteur sait éveiller la curiosité du jeune homme 
et transformer des études sérieuses et prolongées en vérita- 
bles plaisirs. C'est ainsi que dès le matin il reçoit une leçon 
d'astronomie et, comme nous dirions aujourd'hui, de météo- 
rologie, en regardant l'état du ciel et en le comparant à ce 
qu'il a pu remarquer la veille 

Il est évident, lorsqu'on examine ce plan d'éducation, que 
Rabelais aurait dû le modifier de nos jours, où le programme 
des études nécessaires s'est considérablement élargi ; mais les 
principes et les tendances de sa méthode pédagogique n'ont 
rien perdu de leur valeur : l'accessoire , non la substance , a 
changé. Quatre grands principes dominent tout le système. 
Le premier , c'est que l'étude doit être pour le jeune homme 
une joie plutôt qu'une tâche pénible ; il doit aimer à étudier, 
et il faut qu'on lui rende l'étude aimable. Le second repose 
sur l'idée que l'homme instruit doit posséder un ensemble de 
connaissances qui le mette en état de s'intéresser à tout avec 
intelligence. Le troisième, c'est qu'il faut mettre de bonne 



RABELAIS JUGÉ PAR ARNSTiEDT. 323 

heure le jeune homme en face des réalités, l'habituer à appli- 
quer immédiatement ses connaissances théoriques et mettre à 
profit pour cela tout ce que la nature et la société nous pré- 
sentent. L'élève de l'onocrates sera instruit , savant même ; 
mais sa science ne sera pas une série d'abstractions sans rap- 
port réel avec le monde et la vie : ce sera une science d'ap- 
plication continue. En un mot, Rabelais prend grand soiu de 
mener de front le développement corporel et le progrès in- 
tellectuel. Il n'est pas flatteur pour notre civilisation moderne 
de penser que, dès le XVI e siècle, on pouvait émettre des vues 
aussi sages sur les conditions d'une bonne éducation, et qu'on 
en a tenu si peu de compte jusqu'à présent. Que de métho- 
des et de principes passent aujourd'hui pour modernes en ma- 
tière d'éducation, et que l'on trouve déjà très nettement énon- 
cés par le joyeux conteur ! 

XXIV. 

Cet article de M. Réville a été provoqué par la 
publication en Allemagne d'un ouvrage intitulé 
« François Rabelais und sein Traité d'éducation, 
mit besonderer Berucksichtigung der pâdagogischen 
Grundsatze Montaigne's, Locke' s und Rousseau's. » 
[F. Rabelais et son traité d'éducation comparé avec 
les principes pédagogiques de Montaigne , de Loche 
et de Rousseau.] L'auteur de cet ouvrage, le doc- 
teur Fred. Aug. Arnstœdt, est professeur supérieur 
à la Realschule ou école professionnelle de Plauen. 
On trouvera plus loin l'analyse complète de l'ou- 
vrage. Nous nous bornerons ici à ce qui regarde 
spécialement la pédagogie. 

L'auteur commence par reproduire en français, 
avec une double traduction allemande en appen- 
dice, tous les chapitres de Rabelais qui ont trait à 
l'éducation de Gargantua et la lettre de Gargan- 
tua à son fils, puis il commente longuement ce ré- 
cit en comparant les idées de Rabelais sur chaque 
n 21* 



324 LA PÉDAGOGIE DE RABELAIS. 

sujet avec celles de Montaigne, avec les enseigne- 
ments de Locke et de Rousseau. Il discute ce qu'il 
y a de pratique dans les uns et dans les autres, ce 
qui a été appliqué et ce qui mérite de l'être- C'est 
un travail très complet, très intéressant, mais que nous 
ne saurions analyser ici sans tomber dans des re- 
dites. Ce que nous devons constater, c'est que cette 
étude des idées de Rabelais est faite d'une manière 
judicieuse, avec impartialité et fort élogieuse pour 
l'auteur de Gargantua. Cela est d'autant plus flat- 
teur pour nous que les Allemands sont très fiers 
de leur science pédagogique et qu'ils se montrent 
ordinairement très dédaigneux de ce qui se fait en 
France dans cette voie. 

XXV. 

Le docteur Arnstsedt trouve le système de Rabe- 
lais supérieur à ceux de Montaigne , de Locke et 
de Rousseau. C'est aussi lavis de Michelet. Voici 
comment le célèbre historien s'exprime dans une 
de ses dernières publications: Nos Fils (ISIO, in 12). 

Il vient de nous entretenir de l'état des esprits 
au XVI e siècle. 

L'homme d'alors est tel, continue-t-i! , de matérialité très 
basse. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant dès le berceau, mal en- 
touré, puis cultivé à contresens, offre un parfait miroir de ce 
qu'il faut éviter. A un mauvais commencement , l'éducation 
scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de pa- 
resse, mauvaises mœurs et vaines sciences. 

Voilà le point de départ, et il le fallait tel. 

Cela donné au temps , la supériorité de Rabelais sur ses 
successeurs, Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. 
Son plan d'éducation reste le plus complet et le plus raison- 
nable. 11 est fécond surtout et positif. 

11 croit , contre le moyen ûge , q ue l'homme est bon , que 



EABELAIS JUGÉ PAR MICHELET. 325 

loin île mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, 
le cœur, l'esprit, le corps. 

Il croit, contre Vcuje moderne, contre les raisonneurs, les 
critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas 
commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Mon- 
taigne, tout d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur 
qu'il ne mange trop. Rabelais donne au sien toutes les bon- 
nes nourritures de Dieu ; la nature et la science l'allaitent à 
pleines mamelles ; il comble ce bienbeureux berceau des dons 
du ciel et de la terre, le remplit de fruits et de fleurs. 

On dira que cette éducation est trop riebe, trop pleine, 
trop savante. Mais l'art et la nature y sont pour charmer la 
science. La musique , le botanique , l'industrie en toutes ses 
branches, tous les exercices du corps, en sont le délassement. 
La religion y naît du vrai et de la nature pour réchauffer et 
féconder le coeur. Le soir, après avoir ensemble, maître et 
disciple , résumé la journée , « ils alloient , en pleine nuit , au 
lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du ciel, obser- 
ver les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur en 
l'adorant et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa 
bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, 
se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. 
Cela fait, entroient en leur repos. > 

Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé 
seulement pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait 
défendre son père et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il 
est juste, et courageux avec l'esprit de paix. 

Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre 
les conquérants : «Foi. loi, raison, humanité, Dieu, vous coni 
damnent, et vous périrez ; le temps n'est plus d'aller ains- 
couquêter les royaumes.» 

La vraie grandeur de Rabelais, c'est que, tout en s'occu- 
pant d'un géant , d'un roi, d'un être exceptionnel , il élève 
l'homme même en toutes ses facultés, et au complet. Il le 
remue, ce roi, bravement et vigoureusement. Il le fait travail- 
ler. Il lui impose toutes sortes d'activité, de gymnastiques que 
l'on eût jugées peu royales, battre en grange et fendre du 
bois. Il le fait non seulement travailleur, mais fabricateur, 
créateur. 

L'enfant se crée son corps par une variété de mouvements 



326 LA PEDAGOGIE DE RABELAIS. 

bien combinée. On l'intéresse à toute création. On le mène 
chez les ouvriers pour les voir travailler. On le fait cultiver, 
planter , soigner des arbres. Enfin ce grand prophète , Rabe- 
lais , anticipant les temps qui ne sont pas encore , veut qu'il 
s'essaye à faire des engins, des machines qui remuent, travail- 
lent elles-mêmes. 

XXVI. 

Michelet et le docteur Arnstaedt ont raison. Tout 
ce qui a été fait de meilleur dans la pédagogie de- 
puis trois siècles se trouve, tout au moins en germe, 
dans Rabelais. 

Avant J.-J. Rousseau, il avait demandé la sup- 
pression des vêtements qui emprisonnent le corps de 
l'enfant, et des prescriptions qui emprisonnent son 
intelligence et empêchent l'un et l'autre de se dé- 
velopper en liberté : avant le philosophe de Genève, 
il avait demandé l'alternance des exercices physi- 
ques et des exercices intellectuels ; avant que Rous- 
seau fît apprendre à son jeune gentleman le mé- 
tier de menuisier, Rabelais nous avait montré son 
fils de roi sciant du bois et bottelant du foin. 
Avant Rousseau, Rabelais avait montré son élève 
fabriquant lui-même ses instruments, étudiant les cho- 
ses avant d'étudier les mots, apprenant la géométrie 
sur le terrain, la botanique dans les champs, l'as- 
tronomie en regardant le ciel, et n'ouvrant un li- 
vre théorique que lorsqu'il est familiarisé par la 
pratique avec les choses. Il l'avait montré se péné- 
trant de l'idée de Dieu et de la providence, non par 
un enseignement dogmatique, mais par le sentiment 
et l'étude de la nature. Il l'avait montré observant 
d'abord les objets qu'on voit chaque jour, et s'élè- 
vent peu à peu aux connaissances supérieures , mais 



INFLUENCE DE RABELAIS. 327 

s'iustruisant par l'étude de l'utile, à apprécier le beau 
et le grand, l'art et la poésie. A certains égards 
même, Rabelais est plus complet, et les critiques 
qu'on a faites du système de Rousseau n'atteignent 
pas le sien. 

Avant Coniéni, Rabelais avait montré à ne pas 
séparer le mot de l'objet étudié. Avant Pestalozzi 
il avait imaginé les travaux et les exercices sur les 
nombres, les récréations arithmétiques et géométri- 
ques, les jeux de combinaisons, comme moyen de 
développer l'intelligence. — Avant Ch. Fourier il 
avait tracé le plan d'une éducation attrayante, de 
l'étude par entraînement, les visites aux ateliers 
donnant l'exemple et inspirant à l'enfant l'envie, — 
aussitôt satisfaite — d'agir à son tour. — Avant 
Frœbel il avait rendu son élève créateur ; il nous 
l'avait montré fabriquant ses jouets, et utilisant son 
activité dans mille travaux à sa portée, et préludant 
ainsi à des travaux plus sérieux. — Avant M me Pape- 
Carpantier, il avait imaginé les leçons de choses, 
les leçons données sur les objets mêmes, la description, 
l'histoire de tous les objets naturels ou fabriqués, 
que le hasard met successivement sous les yeux de 
l'enfant. Ces éminents pédagogues n'ont évidemment 
pas pris leurs inventions dans Rabelais. Chacun d'eux 
y est arrivé de son côté et par ses propres obser- 
vations. Mais ce n'est pas un petit mérite au curé de 
Meudon d'avoir eu, longtemps avant eux, les idées 
où les ont conduits leurs méditations et les observa- 
tions qu'ils ont faites sur le mode de développement 
des jeunes intelligences. 



328 LA PÉDAGOGIE DE RABELAIS. 

XXVII. 

On reproche à la méthode de Rabelais son carac- 
tère individuel. La difficulté, dit-on, est de trouver 
un gouverneur qui possède cette science encyclopé- 
dique que Rabelais a donnée à son Ponocrates — et 
lors même qu'on le rencontrerait, il ne pourrait exer- 
cer sa double science des choses et de l'enseigne- 
ment qu'en faveur d'un seul élève ou tout au plus 
d'un petit nombre d'élèves. 

C'est là une erreur. La méthode n'a pas besoin 
d'être appliquée dans tous ses détails par un maî- 
tre unique. Il suffit qu'il y ait une tête qui dirige 
l'ensemble de l'enseignement, et cet enseignement 
peut aussi bien être donné à un groupe d'élèves qu'à 
un individu. La seule condition, c'est que, pour cha- 
que degré de développement , les élèves ne soient 
pas trop nombreux et tous de force à peu près égale. 
Mais il n'est nullement nécessaire que le maître 
qui accompagne les élèves dans leurs excursions bo- 
taniques, soit le même que leur enseigne la gymnas- 
tique ou l'astronomie — l'escrime où la versification 
française. Il suffit que tous les pédagogues soient 
imbus , pénétrés de la méthode et , sauf quelques 
restrictions , quelques modifications de détail , les 
idées de Rabelais sont aussi pleinement applicables 
à une réunion d'individus qu'à un seul individu, à 
l'éducation des jeunes filles qu'à l'instruction des 
jeunes garçons. 

Les petits jardins, les petites constructions de Frœ- 
bel, les leçons de choses, les images de M" ,c Pape-Car- 
pantier, le système établi par elle pour l'enseignement 
dans les salles d'asile, peuvent être considérés comme 



APPLICATIONS DE SES IDÉES. 329 

un commencement d'application de la pédagogie rabe- 
laisienne. Le problème n'est plus que de l'appliquer 
aux études supérieures. Ce second pas est évidem- 
ment moins difficile que le premier. Si l'Etat a trop 
de responsabilité pour oser se lancer dans cette ex- 
périence , il faut, espérer que l'industrie privée y 
suppléera. 



CHAPITRE XVII. 

L'ART CHEZ RABELAIS. 



60MMAIRE. i. les types. — 1. Les géants. Typhon. — 2. Polyphème 
chez Homère, Euripide, Théocrite, Ovide et Poussin. — 3. Les 
géants de lluon de Bordeaux. — 4. Les géants de Pulci. — 5. Les 
géants de Rabelais. —6. Grandgousier, Gargantua, Pantagruel. — 
7. Les bons rois. — 8. Les mauvais rois. — 9. Frère Jean. — 
10. Le père Jean de Domfront. — 11. Les Aieux de Figaro. — 
12. Les paysans madrés: Sancho Panza. — 13. Cervantes et Ra- 
belais. — 14. Figaro. — 15. Le neveu de Rameau. — 16. J. Ja- 
nin et le Neveu de Rameau. — 17. Rabelais, Diderot et Beaumar- 
chais. — 18. Les compagnons de Pantagruel. — 19. Portraits 
divers. 

ii. la composition. — 20. La composition au XVI e siècle. — 
21. Les scènes comiques chez Rabelais. — 22. Le récit. Le Bû- 
cheron et Mercure. L'assemblée des dieux. — 23 et 24. Suite. — 
25. La fable d'Esope. — 26. Citation de Lucien. — 27. Rabelais 
conteur. — 28. Maulevrier. — 29. Rabelais écrivain. 



I. 

Nous avons parlé des idées et de la science de 
Rabelais. Voyons maintenant quelle est la part de 
l'art dans son œuvre. 

Il y a tout un monde dans sou roman. Commençons 
pour préciser ses types. D'autres écrivains d'un mé- 
rite moindre en ont créé de plus nombreux, mais il en 
a créé quelques uns qui sont immortels , et dont on 
se souviendra tant qu'il existera une littérature fran- 
çaise. 

Parlons d'abord de ses géants. Il y en a trois dans 
son livre : le père, le fils et le petit fils. 



LES GÉANTS. POLYPHÊME. 331 

Les géants ne sont pas rares dans les contes popu- 
laires , ni surtout dans les inythologies qui nous ra- 
content l'histoire primitive de la terre. Voyons rapi- 
dement en quoi les géants de Rabelais diffèrent de 
leurs aînés. 

Nous pouvons négliger ces personnifications des 
forces de la nature devenues des personnages légen- 
daires, ces géants 

A qui cent bras longs comme gaules 
Sortaient de deux seules épaules, 

ces monstres à cent mains qui entassèrent montagnes 
sur montagnes pour escalader le ciel, et ceux qui, à 
ce que nous raconte Scarron , jetèrent des pierres 
dans le jardin de Jupiter, sans malice et en se jouant, 
lorsque 

Un dimanche, bon jour, bonne œuvre, 
Typhon aux cheveux de couleuvre 
Après avoir très-bien dîné . . . 
Invita tous messieurs ses frères . . . 
A vouloir, pour chasser l'ennui, 
Jouer aux quilles avec lui ; 

d'où survint la terrible guerre des dieux et des 
géants. * Nous pourrons aussi négliger, comme n'a- 
yant pas un caractère suffisamment accentué l'ogre 
aux bottes de sept lieues dont se débarrassa si heu- 
reusement le Petit Poucet. Glanons parmi les géants 
que les poètes ont rendus célèbres. 

II. 

Le plus illustre des géants poétiques est Poly- 
phème, que nous rencontrons successivement chez 

1 Le Typhon. Œuvres de Monsieur Scarron. Amsterdam, 
1752, in 12. Tome V . 



332 l'art chez eabelais. les types. 

Homère, Euripide, Théocrite et Ovide, pour nous en 
tenir aux poètes d'éclatante renommée. 

Homère et Euripide nous présentent Polyphonie à 
peu près dans la même situation. Ulysse et ses com- 
pagnons ont débarqué dans son île et viennent lui 
demander des vivres pour continuer leur navigation. 
Polyphènie, qui était allé garder ses troupeaux, re- 
vient ramenant ses vaches, ses chèvres, ses brebis ; il 
accueille bien les voyageurs, il plaisante avec eux, 
mais ses plaisanteries sont sinistres. Le lait , le fro- 
mage de ses troupeaux lui fournissent une nourriture 
abondante, mais il n'est pas fâché d'y joindre de 
temps à autre quelque friandise. 11 aime «la chair 
fraîche >, comme l'ogre du Petit Poucet, la chair hu- 
maine surtout. Il commence par manger bon nombre 
des compagnons d'Ulysse, et il le mangerait lui-même, 
si le prudent roi d'Ithaque ne parvenait à l'enivrer et 
à se débarrasser de lui par la ruse. Polyphènie est 
donc une sorte d'être intermédiaire entre l'animal et 
l'enfant, que sa force a rendu féroce, qui est rusé 
jusqu'à un certain point, mais peu intelligent et faci- 
lement dupé. 

Chez Théocrite et chez Ovide 2 , Polyphème est de- 
venu amoureux ; il s'est épris de Galatée, la blanche 
Néréide, et il cherche à la charmer par son chant. Ce 
chant est presque touchant chez Théocrite. Le géant 
ne se dissimule pas sa laideur, ni l'épais sourcil 
qui ombrage son front et va rejoindre ses deux oreil- 
les ; il avoue qu'il n'a qu'uu œil au milieu du front et 
que son nez élargi descend jusqu'à ses lèvres; mais il 
a des talents : nul ne l'égale à jouer du haut-bois. Il 

1 Homère. Odyssée, livre IX. -Euripide. Le Cyclope. — 
3 Théocrite. Idylle XII. - Ovide. Métamorphoses, lib. XIII. 



LES GÉANTS. IIUON DE BORDEAUX. 333 

est riche en troupeaux qui lui donnent du lait et 
des fromages délicieux. 11 a pris onze jeunes faons 
qu'il a ornés de beaux colliers et qu'il veut offrir à 
celle qu'il aime. Il a même attrapé quatre charmants 
oursons, qu'il élève pour elle. Pourquoi se cache-t- 
elle au fond de la mer où il ne peut la rejoindre ? il 
veut apprendre à plonger pour aller lui porter le lis 
éclatant ou le pavot dont la feuille résonne sous les 
doigts. 

Ovide prête au Cyclope les mêmes sentiments, 
mais il les exagère. On sent trop le poète derrière le 
géant. Ovide nous apprend, du reste, pourquoi Poly- 
phème n'est pas aimé. C'est que Galatée est éprise 
du berger Acis ; le poète nous peint même les deux 
amants cachés dans une grotte — comme l'a fait 
Toussin dans le grand paysage qui est au musée de 
St-Pétersbourg, — causant et riant ensemble, pen- 
dant que le géant, assis sur un rocher et presque rocher 
lui-même, soupire sur sa rlûte des amours qui n'ont 
pas d'écho. Le géant dédaigné finit par se fâcher, il 
jette des rochers sur Acis, comme il en avait jeté au- 
trefois sur Ulysse, avec plus de succès cette fois. 
Acis est écrasé, mais il ne meurt pas, les dieux le 
changent en fleuve, et il va dans la mer retrouver la 
Néréide qu'il aime et qui l'attend. 

III. 

Ainsi aux approches du christianisme , on plaint 
presque le géant, qui est repoussé pour sa laideur, 
mais qui intéresse par ses sentiments. Au moyen âge, 
le géant redevient cruel et ridicule. Dans Huon de 
Bordeaux — nous choisissons ce poème parce qu'il 
n'a pas disparu comme tant d'autres pendant de Ion- 



334 l'art chez eabelais. les types. 

gués années et que, célèbre à son apparition, il n'a 
pas cessé de figurer dans la littérature populaire jus- 
qu'à ce que Wieland l'en ait retiré pour en faire son 
poème à'Oberon, resté inférieur à l'original, 1 et 
Weber pour en faire un des chefs-d'œuvre de la mu- 
sique romantique — dans Huon de Bordeaux , il y a 
deux géants qui jouent un rôle considérable : l'Or- 
gueilleux et son frère Agrapart. L'Orgueilleux est 
défendu par deux hommes de cuivre qui ne cessent 
de battre sur une enclume à la porte de son château. 
Huon n'y pénètre pas moins et le somme de rendre 
la liberté à la charmante Sébile, sa cousine, qu'il re- 
tient prisonnière. Le géant, qu'il avait réveillé de 
son lourd sommeil, lui impose d'abord de revêtir cer- 
taine armure magique où un homme sans péché pou- 
vait seul entrer ; il s'apprêtait à se moquer de lui, 
mais Huon revêtit le haubert sans effort. Le géant 
lui offrit alors, s'il voulait lui laisser la vie, un anneau 
qui lui serait d'un grand secours pour la triple com- 
mission queCharlemagne lui avait imposée. — Il faut 
dire que cette triple commission n'était pas facile. Il 
s'agissait de pénétrer un jour de grande fête dans le 
palais du calife de Bagdad (l'amiral Gaudisse), de 
tuer le fiancé de sa fille , d'embrasser trois fois la 
belle Esclarmonde elle-même, et d'arracher au calife 
une poignée de barbe et deux dents molaires. — Huon 
refuse; il tue le géant, s'empare de son anneau et 
de sa captive. 

1 Wieland ne connaissait pas l'œuvre originale. Il a pris 
le sujet de son poème dans l'aDalyse assez infidèle insérée par 
Tressan dans la Bibliothèque des romans (avril, 1778). Voir 
Huon de Bordeaux, chanson de geste publiée pour la pre- 
mière fois par F. Guessard et C. Grandmaison, petit in 8°, 
1870, p. 147 et s., 188 et s. 



LES GÉANTS DE TULCI. 335 

Le géant Agrapart a dix-sept pieds de haut, 
comme son frère; il n'est ni moins brave, ni moins 
enfant. Il arrive furieux chez le calife , en lui re- 
prochant de n'avoir pas vengé la mort de l'Orgueil- 
leux. Il consent cependant à ne pas ravager son em- 
pire si on lui trouve un chevalier qui ose se battre 
avec lui. On tire Huon de prison pour le lui opposer. 
Le géant se prend de sympathie pour lui : s'il veut se 
faire musulman, il lui donnera un domaine et lui fera 
épouser sa sœur, qui est encore plus grande que lui, 
noire comme l'encre, et qui a des dents longues d'un 
pied. Quelque engageantes que ces offres puissent 
lui paraître, Huon les refuse et tue son formidable 
adversaire, après un combat dont le poète aime à nous 
retracer les péripéties. 

Le type varie peu comme on voit. Le géant s'an- 
nonce comme formidable, il s'adoucit un moment, puis 
se fâche de voir ses avances mal reçues et le lecteur 
finit par rire 

De voir l'affreux géant trè3 bête 
Vaincu par un naiu plein d'esprit. 

rv. 

Les poètes italiens , en empruntant aux Français 
le sujet de leurs poèmes chevaleresques, leur ont 
aussi emprunté leurs géants. Mais ces géants tournent 
de plus en plus au grotesque. Celui qui donne son 
nom auMorgante maggiore, de Pulci, fait partie d'un 
trio de géants sarrasins qui, nichés dans les Pyré- 
nées, infestent de leurs brigandages la frontière his- 
pano-française. Roland en tue deux. Comme il s'ap- 
prête à tuer le troisième , celui-ci demande le bap- 
tême, Roland s'empresse de le satisfaire et dès lors 



336 l'art chez rabelais. les types. 

Morgante met sa force gigantesque au service du ne- 
veu de Charleraagne. N'ayant pas d'armes , il s'em- 
pare du battant d'une cloche, comme plus tard frère 
Jean du manche de la croix, et avec cet instrument 
contondant, il accomplit des prodiges du genre de 
ceux que nous avons vu accomplir par Gargantua dans 
la Chronique. Un tel personnage ne pouvait périr dans 
une bataille. Sa fin est plus vulgaire. Pincé au talon 
par un crabe , il néglige sa blessure, elle s'enve- 
nime, et il en meurt. 

L'auteur de Huon de Bordeaux damne sans pitié 
ses géants, Pulci aime à sauver les siens. Morgante 
s'étant fait chrétien , nul doute que son âme ne soit 
allée au paradis. Le poète n'en dit rien cependant, 
mais quelques pages auparavant, il nous a montré un 
autre géant qui, vaincu par un chevalier chrétien, lui 
a demandé en grâce de le baptiser. Le chevalier va 
chercher de l'eau au fleuve voisin , il le baptise et 
son âme va droit au ciel. On sait que le Tasse a 
transporté cette scène dans la Jérusalem délivrée, 
où il nous montre Clorinde vaincue demandant le 
baptême à ïancrède, dont elle est aimée. La scène 
est touchante chez le Tasse, tandis qu'elle est gro- 
tesque chez Pulci. C'est un des cas bien rares où la 
parodie a précédé la scène sérieuse 

Tous les géants de Pulci ne sont pas des saints, il 
s'en faut ; Margutte surtout est un audacieux mé- 
créant. — Qui es-tu ? lui dit Morgante lorsqu'il le 
rencontre. Crois-tu en Jésus-Christ ou en Mahomet ? 
— Moi ? dit Margutte, je ne crois pas plus au noir 
qu'au bleu. Je crois au chapon bouilli ou rôti ; je 
crois quelquefois au beurre, à la bière, au vin doux ; 
mai j'ai foi par dessus tout au bon vin , et je crois 



GRANDGOUSiriî, GARGANTUA, PANTAGRUEL. 337 

que quiconque y croit , doit être sauvé. > Margutte 
énumère ensuite ses vices, et l'énumération est lon- 
gue, car il les a tous. Morgante est charmé de sa 
gatté et l'emmène avec lui en Asie. Margutte accom- 
plit une foule d'exploits, comme Morgante , mais ce 
n'est pas dans un combat non plus qu'il périt; sa fin 
est digne de sa vie. Un jour qu'il avait très bien 
dîné , comme à l'ordinaire , un peu plus qu'à l'ordi- 
naire, il s'aperçut qu'il avait perdu ses bottes ; il 
les cherchait en vomissant mille imprécations, lors- 
qu'il les reconnut aux jambes d'un singe qui les mettait 
et les était en faisant force grimaces ; les gestes du 
singe étaient si comiques que le géant éclata de 
rire; il rit tant qu'il en mourut. 



Ainsi jusqu'à Rabelais le géant est un être très 
brave , très fort physiquement , agissant par soubre- 
sauts et par fantaisie , une sorte d'être humain non 
encore dégagé de l'animalité, malfaisant par instinct, 
mais pouvant acquérir, comme Morgante, les qualités 
de l'animal apprivoisé. Les géants de Rabelais , à 
l'origine surtout, conservent la plupart de ces allures. 
Ils sont forts, emportés, capricieux, fantasques, ce 
sont des êtres d'instinct et non de raisonnement. 
Mais ils ont tous une qualité cependant qu'on ne 
trouve que par exception ou presque jamais chez les 
autres : ils sont bons. Rabelais a créé le bon géant. 

L'homme d'ailleurs, et l'homme sage, l'homme su- 
périeur se dégage peu à peu chez lui du géant. Nous 
assistons à la transformation du monstre en être hu- 
main. 

Tant qu'ils restent géants, les personnages de Rabe- 
ii 22 



338 l'aet chez rabelais. les types. 

lais nous amusent par leurs caprices et leurs drôleries, 
mais ils ne se distinguent pas très nettement les 
uns des autres ; ils ne prennent un caractère bien 
marqué que lorsqu'ils agissent en leur qualité d'hom- 
mes et de rois. 

Chez Grandgousier, c'est le géant qui préside à ce 
dîner monstre à la suite duquel sa femme court ris- 
que de perdre la vie ; c'est le géant qui s'extasie aux 
grosses plaisanteries de Gargantua enfaut et qui 
préside à la première éducation de ce fils bien aimé. 
A partir de l'apparition de Ponocrates, le géant dis- 
paraît presque complètement, sauf quelques courtes 
échappées. Il persiste un peu plus longtemps chez 
Gargantua, mais disparaît aussi, une certaine époque 
passée. C'est le géant qui entre dans le monde en 
criant : « A boire ! à boire ! > et qui se délecte au 
bruit des flacons. C'est le géant qui arrose les Pari- 
siens et leur vole leurs cloches. Le géant disparaît 
quand il étudie sous Ponocrates, mais nous le retrou- 
vons quand il mange les pèlerins en salade et quand 
il faut en finir plus vite avec la guerre par la prise 
de laRoche-Clermaud. C'est lui encore qui pleure et rit 
tour à tour en pensant à la mort de sa femme et à la 
naissance de son héritier ; mais ce chapitre avait été 
écrit antérieurement à ceux où Piabelais nous montre 
Gargantua à la fois si sage et si ferme après sa vic- 
toire sur Picrochole. 

Pantagruel est plus longtemps géant que son aïeul 
et que son père. C'est le géant qui emporte son ber- 
ceau pour venir banqueter avec ses parents ; c'est le 
géant qui guerroie contre les soldats d'Anarche et 
emploie contre eux des armes plus médicales que che- 
valeresques. C'est encore le géant qui abrite toute 



GRANDGOl'SIKR, GARGANTUA, PANTAGRUEL. 339 

une armée sous sa langue et se guérit en avalant des 
pilules remplies d'hommes qui nettoient son corps 
comme on nettoierait un égout. Mais, hors les eas de 
guerre où Rabelais emploie le géant pour se débar- 
rasser plus vite de batailles qui l'ennuient , Panta- 
gruel perd tout-à-fait ce caractère et, à partir du 
troisième livre, c'est non seulement un homme, mais 
c'est un sage, un contemplateur. Depuis ce moment, 
les géants ne figurent plus que pour mémoire dans 
l'œuvre de Rabelais. 

VI. 

En tant que géants les trois personnages se res- 
semblent, mais comme hommes, ils se distinguent 
par des caractères spéciaux. 

Grandgousier est un vieux bonhomme rempli de 
bons sentiments, ami de la science, mais peu ins- 
truit, ne comprenant pas le mal et toujours prêt 
à chercher des circonstances atténuantes, un roi sans 
malice, mais non sans finesse, — ami du repos et de 
la bonne chère, mais actif quand il le faut, — excel- 
lent père de famille , aimant ses sujets comme ses 
enfants, sans cour, sans entourage, vivant en bon 
propriétaire compagnard dans son vieux château à 
large cheminée et aimant à raconter des histoires 
d'autrefois ; mais plein de bon sens, ami de la jus- 
tice et trouvant au besoin de l'éloquence, comme lors- 
qu'il s'adresse aux pèlerins imbus de superstitions 
païennes ou lorsqu'il pardonne à Touquedillon. 

Gargantua appartient à une génération plus avan- 
cée. Il a autant de bonté, mais moins de bonhomie que 
son père. Il est d'ailleurs beaucoup plus instruit, parce 
qu'il a eu Ponocrates pour gouverneur; il l'est moins 
il 22* 



340 L'ART CHEZ RABELAIS. LES TYPES. 

cependant que Pantagruel, parce que celui-ci a pu 
profiter de toutes les découvertes du siècle, se ser- 
vir de livres imprimés au lieu de manuscrits , et 
qu'il a vécu dans un milieu plus savant. Gargan- 
tua place la science au-dessus de tout; il établit 
une imprimerie lui-même et y fait travailler ceux 
des vaincus qu'il veut punir. C'est lui aussi qui 
fonde l'abbaye de Thélème, asile de la science et 
de la liberté. Le discours qu'il fait aux vaincus, après 
la guerre, les lettres qu'il adresse à son fils au mo- 
ment de son départ pour chercher le secret de la 
destinée humaine, montrent à la fois un sens droit 
et élevé, et une grande sagesse. Gargantua est en- 
core Grandgousier à quelques égards, mais un Grand- 
gousier poli par la science, l'étude et la culture in- 
tellectuelle. Les qualités du cœur sont les mêmes, 
l'intelligence est plus développée. 

L'intelligence arrive à tout son développement dans 
Pantagruel, non pas toutefois dans celui du livre II. 
Celui-là a conservé encore une large part de sa 
grossièreté première, il a peine encore à se déga- 
ger de la Chronique gargantuine. Ce n'est que dans 
la seconde partie de l'ouvrage qu'il se révèle com- 
plètement à nous. A partir de ce moment, il parle 
peu, mais il observe, il rêve, il réfléchit. Comme nous 
l'avons dit, il laisse souvent la parole à Pauurge, il 
lui permet de développer à l'aise ses paradoxes et 
d'exposer ses folies, mais c'est lui qui dirige la dis- 
cussion, et qui, lorsqu'elle s'égare, la remet dans sa 
voie par quelques paroles sensées. Il ne s'oppose pas 
aux expériences que Panurge veut tenter pour con- 
naître l'avenir; il croit peu au succès, mais il n'est 
pas fâché que l'expérience se fasse, parce qu'il n'est 



GRANDGOUSIEB, GARGANTUA, PANTAGRUEL. 341 

pas sûr lui-même de sa théorie, et que la sagesse 
humaine en est toujours réduite aux conjectures dans 
tout ce qui n'est pas la science positive. 

Très tolérant du reste, aussi bon, aussi aimant, 
aussi dévoué, aussi indulgent aux faiblesses humaines 
que son père et son aïeul, il a de plus qu'eux une 
certaine tendance au mysticisme. Il faut s'entendre 
cependant sur ce mysticisme contemplateur que nous 
lui voyons quelquefois. Ce n'est pas le mysticisme 
de Ste Thérèse qui s'identifie avec Dieu; ce n'est 
pas le mysticisme de Vlmitation où l'âme s'entre- 
tient directement avec Jésus-Christ. C'est plutôt un 
mysticisme savant , une foi inébranlable dans les 
lois de la nature, de l'harmonie des êtres, une con- 
fiance optimiste en une providence régulatrice des 
mondes ; d'où résulte ce que Rabelais lui-même ap- 
pelle le < Pantagruélisme>, certaine gaîté d'esprit 
confite en mépris des choses fortuites. Le caractère 
de Pantagruel résume l'idéal intellectuel de Rabe- 
lais, comme l'abbaye de Thélème résume son idéal 
matériel. 

VII. 

Ces trois personnages ont en commun une ex- 
trême simplicité d'allures. Pas de faste, pas de ma- 
gnificence, rien qui sente la royauté, non pas d'un 
Louis XIV, mais même d'un François I er . Ce sont 
de bons souverains bourgeois, qui gouvernent leurs 
états comme leur maison et ne posent jamais. Les 
flatteurs n'entrent pas chez eux; ils n'admettent au- 
tour d'eux que des serviteurs dévoués et honnêtes 
— Panurge est une exception, c'est une sorte de 
bouffon à qui on pardonne beaucoup à cause de son 



342 l'art chez Rabelais, les types. 

esprit. Panurge d'ailleurs est honnête à sa façon, 
il ne flatte pas, il ne vend pas son crédit, il n'est 
pas à la piste des bonnes aubaines. Il a les vices 
de la bohème et non ceux de la cour. Il n'y a pas 
de gaspillages autour des rois géants de Rabelais. 
Grandgousier thésaurise , les conseillers de Picro- 
chole lui en font un reproche et l'opposent à leur 
roi, dont les largesses tombent si abondamment 
sur eux. Gargantua et Pantagruel sont généreux 
pourtant envers ceux qui les entourent, mais ils 
ne prodiguent pas leurs biens à tort et à travers ; 
ils peuvent s'amuser à jeter quelque argent à un 
imbécile comme Janotus, à un faux savant comme 
Thubal Holoferne, à un joyeux compère comme Pa- 
nurge , à des moines qu'ils méprisent comme ceux 
de Chaneph; mais ils n'ont rien pour les flagorneurs, 
et il n'y a personne à leur cour qui ressemble 
aux avides conseillers de Picrochole et d'Anarche. 
— Ils n'ont même pas de cour à proprement par- 
ler. Rabelais qui se complaît à nous étaler le luxe 
qui régnera à Thélème, l'asile des sages et des 
penseurs, ne nous parle pas une seule fois du pa- 
lais et de la cour de ces rois dont il nous raconte 
minutieusement la vie. 

VIII. 

Les deux rois ennemis, Picrochole et Anarche, 
forment un contraste complet avec les bons rois ; 
mais tous deux se ressemblent. Tous deux sont éga- 
lement infatués d'eux-mêmes, prompts à croire la 
flatterie, sans pitié pour ceux qui leur disent la vé- 
rité. Le premier s'empare du prétexte le plus fu- 
tile pour lancer, lui et son peuple, dans une guerre 



FRERE JEAN. 



343 



désastreuse, l'autre ne prend pas même de pré- 
texte. L'un et l'autre sont entourés de gens qui, 
dans leur intérêt personnel, les poussent à la 
guerre , sauf à les abandonner au premier revers. 
Tous deux ont l'impatience et l'emportement que 
donnent l'habitude d'être constamment obéis. Tous 
deux sont braves personnellement , et ne sont im- 
prudents que par l'ignorance du danger et par la 
foi qu'ils ont en leur étoile ; tous deux sont égale- 
ment vaincus et durement traités par l'auteur. Pi- 
crochole, battu par des meuniers, va attendre à 
Lyon l'arrivée des coquesigrues qui lui annonce- 
ront sa restauration. Anarche est marié à une 
vieille lanternière, qui le bat et le force à vendre 
de la sauce verte par les rues , et Panurge , l'ar- 
bitre de son sort, profite de l'occasion pour médire 
des rois et de la royauté. 

En y regardant de près, cependant, on trouve 
que le caractère de Picrochole est mieux étudié- 
C'est le même portrait, mais l'exécution est plus 
soignée. 

IX. 

Dans la seconde partie du roman, Grandgousier 
disparaît. Gargantua ne paraît plus guère , et les 
seuls personnages au premier plan sont Pantagruel 
de plus en plus rêveur et contemplateur, frère Jean 
et Panurge. 

Frère Jean et Panurge 

Restent jusqu'à la fin tels qu'on les vit d'abord. 

On se rappelle la première apparition de frère 
Jean et son portrait tracé d'une façon si pittores- 
que, lorsque les gens de Picrochole viennent atta- 



344 l'art chez rabelais. les tïpes. 

quer la vigne des moines, et la manière dont frère 
Jean les met en fuite avec le manche de la croix. 
Ce personnage de moine, doublé d'un soldat, est 
singulièrement sympathique, avec ses jurons entre- 
mêlés de citations du bréviaire, sa franchise qui ne 
se dément jamais, son courage, son activité pendant 
la tempête ; l'accident qui lui arrive le jour où l'on 
s'obstine à l'armer en chevalier ne lui fait rien per- 
dre de notre estime, au contraire ; nous aimons à 
l'entendre se fâcher contre les embrasseurs, veiller 
partout aux provisions de bouche, se railler de Pa- 
nurge et trouver encore le moyen de s'employer 
utilement pour le bien commun lorsque les autres 
se bornent à tuer le temps. Ce qui le caractérise 
surtout, c'est sa sincérité pleine et entière, sa dé- 
licatesse de sentiment au milieu de ses propos sou- 
vent grossiers , délicatesse qui contraste avec les 
sentiments de Panurge, plus savant, plus spirituel, 
mais sans conscience. Lorsque celui-ci se venge si 
impitoyablement de la plaisanterie de Dindenault, 
Jean, auprès duquel il cherche une approbation, ne 
la lui donne pas, et lui rappelle un passage du bré- 
viaire : Mihi vindictam. Jean est ignorant et gros- 
sier , mais c'est un noble cœur. Le type est mer- 
veilleusement saisi: mauvais moine et bon soldat. 

X. 

Dans la seconde moitié du XVIII e siècle, il parut 
en Hollande un roman, assez spirituel et assez cy- 
nique pour que les lecteurs superficiels pussent l'at- 
tribuer t\ Voltaire ou à Diderot , le Compère Ma- 
thieu. C'était l'œuvre d'un moine défroqué, l'abbé 
Dulaurens, homme d'esprit et de science, mais de peu 



LE PÈRE JEAN DE DOMFRONT. 345 

de tenue, qui, poursuivi pour divers écrits satiriques, 
demeura presque toujours à l'étranger, vivant mi- 
sérablement de sa plume, et mourut à l'hôpital près 
de Mayence en 1797. II y a certes beaucoup d'es- 
prit et môme d'observation dans le Compère Ma- 
thieu; il y a des pages que Voltaire aurait avouées, 
mais l'ouvrage est décousu , bizarre , rempli de 
bavardages, de déclamations à effet, de citations en 
grec, en latin , en italien , cyniques quelquefois et 
mal rattachées au sujet; on sent à chaque page 
la précipitation du travail et l'improvisation. Nous 
n'en parlerions donc pas si l'intention d'imiter Ra- 
belais n'était évidente, si l'auteur ne semblait pas 
s'êt»e proposé de reproduire dans son livre, en les 
modifiant, les principaux types de Pantagruel. 

L'action, si tant est qu'il y en ait une , se passe 
tour à tour en France, dans les Pays Bas, en An- 
gleterre, et nous transporte de l'Asie centrale aux 
prisons de l'inquisition. Les trois principaux per- 
sonnages sont le compère Mathieu, sorte de philo- 
sophe, athée, absolu, dogmatique et indéterminé, — 
Diego, un Espagnol dévot qui sait à fond la lé- 
gende de tous les saints, qui ne marche qu'un cha- 
pelet à la main et ne parle que d'aller en pèleri- 
nage. On pourrait à toute force retrouver en ces 
deux personnages , un Panurge dédoublé , Panurge 
libertin et Panurge poltron; mais ils ont quelque 
chose de dur, de brutal, de déplaisant, que n'a ja- 
mais Panurge. Ajoutons que le caractère du Compère 
est indécis et manque de cette franchise qu'ont tous 
les personnages de Rabelais. Quant au père Jean 
de Domfront , l'auteur a voulu évidemment le cal- 
quer sur frère Jean des Entommeures, et la plu- 



846 l'art chez eabelais. les types. 

part des critiques qui se sont occupés de Dulau- 
rens déclarent que la ressemblance est bien saisie. 
Nous ne saurions être de leur avis. Le père Jean 
a pris de son homonyme les jurons, les allures bru- 
tales, le contraste entre le froc et les idées , mais 
il nous est impossible de reconnaître le frère Jean 
dans ce personnage qui s'approprie la bourse d'au- 
trui , comme aurait pu faire Panurge ; qui voyant 
son neveu Mathieu empêcher un Anglais de se tuer, 
lui en fait d'amers reproches, et parle si bien qu'il 
amène l'Anglais à se pendre ; puis nettoie le corps 
du pendu, en fait griller des tranches, dont il se 
régale en engageant ses compagnons à en faire au- 
tant. Ce n'est pas notre brave frère Jean qu'on nous 
rend sous ce déguisement prétendu philosophique. 
Dulaurens dans cet ouvrage n'a pas été l'imitateur, 
il n'a été que le singe de Rabelais. 

Si l'on prenait la peine de fouiller dans la litté- 
rature comiqne et romanesque du Directoire et des 
commencements du 1 er Empire, dans les œuvres de 
Pigault-Lebrun et consorts, par exemple, on trou- 
verait quelques nouvelles imitations de frère Jean, 
mais toutes, aussi malheureuses par l'exagération et 
la rudesse des traits. Aucun de ces écrivains de 
troisième et quatrième ordre n'a réussi ni à faire 
revivre, ni à gâter la vivante création de Rabelais. 

Ceux qui ont entrepris de faire parler Pantagruel 
ont été encore plus malheureux. Pantagruel est de 
tous les personnages de Rabelais, celui que l'on a 
cité le plus souvent et qui a été le moins compris. 

XI. 

Les incarnations de Panurge ont été plus heu- 



LES AÏEUX DE FIGARO. 347 

reuses. Nous avons assez largement parlé des an- 
técédents de ce personnage, dans notre première 
partie, pour n'avoir pas à y revenir ici. Nous avons 
indiqué aussi quelques-unes de ses incarnations. Gil 
Blas, par exemple, au XVII e siècle; mais Gil Blas 
est un Panurge qui a vu la cour de Louis XIV; il 
a gagné en tenue, en honnêteté même, mais non 
pas en verve comique. Gil Blas est un Panurge 
bourgeois , bon enfant , médiocrement scrupuleux, 
mais sage et modéré , qui sait faire son chemin à 
travers le monde, devient secrétaire de deux minis- 
tres, et, après une vie passablement agitée, va abriter 
ses vieux jours dans un château dont il est le pro- 
priétaire. Le châtelain de Salmigondin a quelque 
peine à se reconnaître dans cet héritier. 

Figaro a une fin à peu près semblable, et pour- 
tant, s'il peut y avoir des doutes sur la filiation de 
Gil Blas, il ne peut y en avoir sur celle du joyeux 
barbier; il a même gardé quelque chose du lan- 
gage de son aïeul, qu'il imite et qu'il cite au be- 
soin. 

Nous avons sous les yeux un spirituel volume de 
M. Marc-Monnier : les Aïeux de Figaro, dans lequel 
l'auteur passe en revue les différentes incarnations 
de son personnage à travers l'histoire. Il évoque 
les esclaves de la comédie grecque, les esclaves in- 
trigants de la comédie latine ; il passe en revue les 
valets de la renaissance italienne et française; il 
fait comparaître devant nos yeux le gracioso es- 
pagnol — mais il laisse de côté le Falstaff anglais, 
cousin germain de notre Panurge, — et Panurge lui- 
même. Il est vrai qu'il nous signale certain autre 
type qui, né dans la comédie française du XV e siè- 



348 l'art chez rabelais. les types. 

cle, fait son tour d'Europe et mérite bien d'obte- 
nir une place à côté de Panurge, quoique le type 
soit loin d'être identique. Il s'agit du paysan madré. 
Un des premiers en date, c'est Thibault Aigne- 
let de la farce de Patelin. Le berger Thibault a 
tout l'extérieur d'un paysan naïf et niais , mais il 
a remarqué que lorsqu'une de ses bêtes meurt de 
maladie, on le charge de l'enfouir sans lui en de- 
mander autrement compte ; depuis ce jour une épi- 
zootie pèse sur le bétail ; les brebis meurent les 
uoes après les autres, — avec l'aide du berger bien 
entendu. Son maître le cite devant le juge. Thi- 
bault va trouver un avocat, maître Pierre Pate- 
lin, un des plus retors de son temps; craignant que 
son client ne se compromette, Pierre lui conseille 
de répondre à toutes les questions qu'on pourra lui 
faire : bée bée, comme font ses moutons. Le moyen 
réussit, le berger prévaricateur est acquitté ; Pate- 
lin veut alors se faire payer. Mais le berger répond 
comme il a répondu au juge, et Patelin est réduit à 
se contenter de cette réponse. Le Panurge du Pa- 
lais est dépassé en adresse par le paysan. 

M. Marc-Monnier suit ce type dans le Mari re- 
trouvé et dans le Galant jardinier de Dancourt. 
Il y a, dans cette dernière comédie, un jardinier Lu- 
cas des plus amusants. Il a reçu de l'argent pour ne 
pas dire où se cache un certain personnage ; puis 
il trouve un papier où l'on promet une somme dou- 
ble à celui qui découvrira le personnage caché. 
Lucas est pris alors de scrupules- Il faut pour les 
calmer qu'on égalise la récompense des deux parts, 
et qu'on lui donne pour se taire autant qu'on lui 
donnerait pour parler. La somme égalisée, ses scru- 



LES PAYSANS MADRÉS. 349 

pules recommencent, obéira-t-il à droite ou à gau- 
che ? Pour faire pencher la balance d'un côté , il 
faut encore une addition de numéraire. Le jardinier 
Lucas est pris sur nature et d'une grande vérité. Les 
paysans de Marivaux, son Paysan parvenu, ne sont 
pas moins rusés ; ils ont pour caractère spécial d'en- 
velopper de locutions rustiques et quelquefois niai- 
ses, des pensées abstraites et compliquées, souvent 
très difficiles à exprimer dans le style ordinaire. 

XII. 

Thibault et Aignelet, les paysans de Dancourt et 
de Marivaux , n'ont que les apparences de la naï- 
veté. C'est à Cervantes que revient la création d'un 
caractère bien autrement profond, du paysan naïf, 
crédule et rusé tout à la fois : Sancho Panza est 
aussi rusé que Thibault Aignelet ou que le Lucas 
de Dancourt; il est aussi intéressé, mais il est plus 
naïvement crédule. Aignelet exploite la bonhomie 
du Drapier, Lucas la passion amoureuse de Léandre; 
ils se moquent de leurs dupes. Il y a quelque chose 
de plus compliqué chez Sancho Panza. Il croit à 
son maître en général, bien qu'en détail il le re- 
connaisse pour fou , semblable à ces gens qui pro- 
clament la fausseté de tous les détails d'un sys- 
tème philosophique et ne laissent pas de l'accepter 
dans son ensemble. Sancho trompe son maître sur 
Dulcinée , il le trompe sur la pénitence qu'il s'im- 
pose , il le trompe sur son vol aérien, et sur une 
multitude d'autres points; mais il le croit lorsqu'il 
est question de conquérir une lie dont on lui 
donnera le gouvernement ; il le croit toutes les 
fois que son intérêt , à lui Sancho , se trouve en 



350 l'ABT CHEZ RABELAIS. LES TYPES. 

jeu. Et cette crédulité sur certains points, cette 
incrédulité sur les autres nous semblent com- 
plètement naturelles. Sancho est vivant avec ses 
contradictions, tandis que les personnages du Com- 
père Mathieu, par exemple, dont nous parlions tout 
à l'heure, nous semblent faux, bien qu'ils soient con- 
séquents avec eux-mêmes. Le grand art pour un 
romancier, pour un auteur dramatique, c'est de nous 
faire croire aux abstractions qu'il réalise à nos yeux. 
Si nous ne les sentons pas vivre, nous disons avec 
Horace : Incredulus odi. 

XIII. 

Y a-t-il un rapport entre Sancho Panza et Pa- 
nurge ? Un seul. L'un et l'autre représentent la 
réalité, la prose, en face d'un personnage qui re- 
présente l'idéal, la poésie. Mais l'idéal de Don Qui- 
chotte n'est pas celui de Pantagruel. Le brave gen- 
tilhomme espagnol regarde le passé et le regrette; 
le géant français regarde l'avenir et l'appelle de 
ses vœux. L'idéal de Don Quichotte s'est jusqu'à 
un certain point réalisé et ne peut plus renaître ; 
l'idéal de Pantagruel ne peut se réaliser que plus 
tard. L'idée qui inspire Rabelais et Cervantes est 
également élevée : mais l'impression est bien diffé- 
rente. Cervantes nous montre un noble cœur sur le- 
quel il attire toutes nos sympathies, se débattant à 
la poursuite d'une chimère; son livre très gai dans 
la forme est profondément triste au fond. Le senti- 
ment qu'il laisse a quelque chose d'amer , tandis 
que la lecture de Pantagruel est fortifiante. Il y a 
entre les deux livres la différence du regret à l'es- 
pérance. 



CERVANTES ET RABELAIS. 351 

Mais l'œuvre de Rabelais est inférieure comme 
œuvre d'art. Cervantes était avant tout un poète 
dramatique, un romancier. Quand il a commencé 
Bon Quichotte, il avait écrit presque tout son 
Théâtre, il avait composé ces charmantes Nou- 
velles exemplaires, trop peu lues, qui attestent 
un talent d'observation et surtout un talent de 
composition si élevé. Il était habitué à faire vivre 
et agir ses personnages. Quand il a commencé 
son œuvre, il savait ce qu'il voulait faire. Rabe- 
lais était un savant, Gargantua était sa composi- 
tion d'essai, et quand il le commença il ne son- 
geait qu'à s'amuser un peu et à faire rire le pu- 
blic. C'est peu à peu que l'œuvre prit la forme que 
nous lui voyons. De là incohérence inévitable dans 
l'ensemble, et manque de netteté dans le but. 

Si Rabelais avait pu recommencer son livre, re- 
prendre son œuvre par le commencement et donner 
aux deux parties qui la composent l'unité qui leur 
manque, il eût évidemment fait une œuvre supé- 
rieure. Il en eut l'intention peut-être. Les Privilèges 
qu'il obtint l'y autorisaient, mais les obstacles qu'il 
rencontra , et qui se dressèrent de plus en plus me- 
naçants devant lui, à mesure qu'il annonça plus clai- 
rement son but, dans son quatrième livre par exem- 
ple, le forcèrent bien vite à renoncer à cette idée. 
11 fut obligé de s'enfermer dans sa conception pre- 
mière, tout imparfaite, tout insuffisante qu'elle était. 
Il en résulta l'œuvre bizarre et énigmatique que 
nous avons sous les yeux. 

Cependant il est non seulement très supposable, il 
est presque certain, que même, avec une liberté en- 
tière de parole, Rabelais serait resté inférieur à 



352 l'art chez rabelais. les types. 

Cervantes au point de vue de la perfection esthé- 
tique. Cervantes était essentiellement un homme 
d'action, Rabelais était au contraire un homme de 
spéculation. L'un avait fait sou apprentissage d'é- 
crivain dramatique dans la vie, l'autre ne l'avait fait 
que dans les livres. A intelligence égale l'avan- 
tage devait rester au premier. Chacun, du reste, 
à sa part très belle. Au point de vue esthétique, 
c'est Cervantes qui l'emporte, au point de vue philo- 
sophique, c'est Rabelais. 

XIV. 

Le point de vue différent où se sont placés les deux 
écrivains, se traduit jusque dans un détail qui peut 
sembler futile. Panurge et Sancho Panza demandent 
l'un et l'autre ; tous deux désirent recevoir et rece- 
voir le plus possible, mais le compagnon de l'adora- 
teur du passé ne songe qu'à économiser soigneusement 
ce qu'on lui donne; il accumule l'argent qu'il reçoit, 
comme son maître accumule dans son esprit les sou- 
venirs du vieux temps ; le compagnon de l'homme de 
l'avenir ne reçoit que pour dépenser, que pour jeter 
aux quatre vents ce qu'il vient de recevoir. 11 sème 
au hasard, d'autres recueilleront. Le passé a donné 
tout ce qu'il donnera , il ne s'agit que de ne pas 
perdre le trésor; mais l'avenir est vaste, demain 
rendra au double ce que l'on disperse aujourd'hui. 

L'histoire littéraire nous fournit à la fin du XVIII e 
siècle deux incarnations célèbres de Panurge : Figaro 
et le neveu de Rameau, Panurge ambitieux et actif 
— et Panurge insouciant. 

Figaro, comme son célèbre ancêtre, est un enfant 
du peuple, enfant perdu, abandonné, car la famille 



FIGARO ET PANURGE. 353 

que Beaumarchais lui fait retrouver après coup est 
passablement énigmatique ; elle n'a d'ailleurs exercé 
aucune influence sur son éducation ni sur ses pre- 
mières années. Cette éducation, il ne la doit qu'à lui- 
même, à sa fièvre de savoir et d'agir. Il nous raconte 
sa vie à deux reprises, dans le Barbier de Scvllle, 
puis dans le Mariage, d'assez bonne humeur dans la 
première pièce, et non sans aigreur dans la seconde. 
Il a été tour à tour apothicaire, auteur de madri- 
gaux et autres petits vers, ce qui ne l'a pas empêché 
de faire des affaires et de tenter la fortune au théâ- 
tre. Sifflé sur la scène, il s'est jeté dans le journa- 
lisme ; le public Ta encouragé, mais il s'est brouillé 
avec la censure et avec ses confrères. «Fatigué d'é- 
crire, abimé de dettes et léger d'argent, il s'est fait 
barbier. » 

Accueilli dans une ville, emprisonné dans une autre et par- 
tout supérieur aux événements , loué par ceux-ci , blâmé par 
ceux-là, aidant au bon temps, supportant le mauvais, se mo- 
quant des sots, bravant les méchants, riant de la misère et 
faisant la barbe à tout le monde. 

Il s'émancipe par ci par là à rencontre des puis- 
sances. 11 est «persuadé qu'un grand nous fait assez 
de bien quand il ne nous fait pas de mal,» et demande 
«si aux vertus qu'on exige d'un domestique on trouve- 
rait beaucoup de maîtres dignes d'être valets.» 

Dans le fameux monologue du Mariage, Panurge- 
Figaro devient tout à fait amer et révolutionnaire : 

Fils de ne je sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans 
leurs maius, je m'en dégoûte et veux courir une carrière bon. 
nête ; et partout je suis repoussé ! J'apprends la chimie , la 
pharmacie, la chirurgie, et tout le crédit d'un grand seigneur 
peut à peine me mettre en main une lancette de vétérinaire. 
.... Je me jette à corps perdu au théâtre... Je broche une comédie 

il 23 



354 l'art chez kabelais. les types. 

dans les mœurs du sérail... à l'instant un envoyé se plaint que 

j'offense dans mes vers la Sublime Porte Il s'élève une 

question sur la nature des richesses ; j'écris sur la valeur de 
l'argent et le produit net.... aussitôt je vois baisser pour moi 
le pont d'un château fort... Las de me nourrir, on me met un 
jour dans la rue... on me dit que, pourvu que je ne parle en 
mes écrits ni de l'autorité , ni du culte, ni de la morale, ni 
des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des 
autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, 
je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou 
trois censeurs..- J'annonce un écrit périodique... on me sup- 
prime... On pense à moi pour une place, mais par malheur j'y 
étais propre ; il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui 
l'obtint. Il ne me restait plus qu'à voler ; je me fait banquier 
de pharaon , alors je soupe en ville , et les personnes dites 
comme il faut m'ouvrent poliment leurs maisons, en retenant 

pour elles les trois quarts du profit Mais comme chacun 

pillait autour de moi en exigeant que je fusse honnête, il fal- 
lut bien périr encore 

Il se représente ensuite comme 

un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour 
jouir, faisant tous les métiers pour vivre ; maître ici, valet là, 
selon qu'il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux 
par nécessité, mais paresseux... avec délices ! orateur selon le 
danger, poète par délassement ; musicien par occasion, amou- 
reux par folles bouffées... [il] a tout vu, tout fait , tout usé. 

Figaro se calomnie, il n'a jamais été paresseux, 
il a toujours été au contraire tourmenté du besoin 
d'agir, d'intriguer, de mener à la fois quatre intri- 
gues bien compliquées, c'est lui qui nous le dit. Il 
vieillit cependant et lorsque, de longues années après, 
Beaumarchais le replaça sur la scène, dans la Mère 
coupable, tout cet enthousiasme s'était évanoui, il 
était devenu vertueux, quelque peu déclamateur et 
ne songeait plus qu'à démasquer un adversaire de 
son père Beaumarchais, Bergasse, à peine déguisé 
sous le nom de Bégears. — Un autre écrivain ce- 



LE NEVEU DE BAMEAU. 355 

pendant, Népomucène Lemercier, ranime Figaro une 
fois encore, et, sous le nom de Pinto, lui donne à 
conduire une comédie où il s'agit de mettre sur le 
trône de Portugal l'indolent duc de Bragance , qui 
se borne à laisser faire son intelligent factotum. 
Nous laissons de côté les nombreuses imitations 
où l'on a tenté de faire revivre le joyeux barbier : 
les Deux Figaro, la Vieillesse de Figaro, Les pre- 
mières Armes de Figaro un des heureux essais de 
V. Sardou, etc. Figaro vieilli s'est fait journal, mais 
il a changé de parti. Le diable devenu vieux s'était 
fait ermite, Figaro devenu vieux s'est fait Basile. 

XV. 

L'autre face de Panurge, Panurge insoucieux et 
débraillé, s'est incarné au XVIII e siècle dans le 
Neveu de Hameau. 

Un mot d'abord sur le livre. C'est un dialogue en- 
tre Diderot et un neveu du musicien Rameau, auteur 
d'un assez grand nombre d'opéras, célèbres en leur 
temps, Castor et Pollux, entre autres — et le pre- 
mier qui ait trouvé le moyen d'expliquer les lois de 
la musique par celles de la résonnance d'un corps 
sonore. Diderot a-t-il rencontré réellement Rameau 
neveu au Palais-Royal ? a-t-il eu avec lui la con- 
versation qu'il nous raconte ? ou bien, cette conver- 
sation a-t-elle été imaginée par l'auteur? Pour qui 
connaît le mode de composition de Diderot, les deux 
suppositions doivent être vraies. Le philosophe aura 
causé plusieurs fois avec Rameau neveu, mais quand 
il aura voulu reproduire ces conversations, il y aura 
ajouté beaucoup du sien, et transformé son person- 
nage au point d'en faire un type. 

ii 23* 



356 l'art chez rabelais. les types. 

Mais pourquoi Diderot ne publia-t-il pas cette œu- 
vre curieuse ? Pourquoi n'en trouve-t-on aucune 
mention dans ses papiers ? Par la raison toute sim- 
ple que Diderot négligeait, oubliait volontiers ses 
écrits les plus importants et qu'un assez grand nom- 
bre n'ont été publiés qu'après sa mort, à mesure 
qu'on les a retrouvés. Un manuscrit du Neveu de 
Bameau, égaré en Allemagne tomba entre les mains 
de Gœthe, qui le traduisit et le publia en allemand 
en 1805 avec une préface très élogieuse. La pré- 
face fut traduite en français, mais l'ouvrage lui- 
même ne fit son apparition dans sa langue origi- 
nale que dans l'édition de 1822 des Œuvres de 
Diderot, 21 e volume. 

Eameau neveu, c'est Panurge transporté au XVIIP 
siècle, dans cette société mêlée de grands seigneurs 
d'actrices, et de gens de lettres, qui s'amusait et riait 
insoucieusement à la veille d'une révolution ; il n'a 
pas moins étudié que Panurge les livres et surtout 
les hommes. Il raconte à Diderot comment il en- 
seignait la musique sans la savoir; comment il aurait 
pu, s'il l'eût voulu, détourner de la vertu quelque 
charmante jeune fille de la bourgeoisie ou du com- 
merce en se faisant bien payer ; comment lui-même 
il avait une femme ravissante , qu'on ne lui eût cer- 
tainement pas laissée si elle n'était pas morte ; comme 
quoi il compose des pièces de théâtre qui transportent 
les comédiens et le public ; il exécute par la pensée 
et la pantomime des sonates sur le violon et le cla- 
vecin, de manière à se faire applaudir à tout rom- 
pre. Enfin il sait tout, il est propre à tout et n'est 
rien ; — assis aujourd'hui à la table d'un grand sei- 
gneur , il dînera demain à la cuisine , heureux qu'on 



LE NEVEU DE HAMEAU. 357 

l'y tolère ; il fait les bons mots des hauts personna- 
ges et se met à la solde des comédiennes vieillies et 
démodées ; il laisse tomber les épigrammes comme des 
gerbes d'étincelles, il professe que l'argent des sots 
est le domaine des gens d'esprit, il ne pèche point par 
excès de délicatesse, et n'en est pas moins atteint 
sans cesse de la maladie de Panurge : faute d'argent, 
parce que s'il a, comme Panurge, 63 manières d'en 
gagner, il en a comme lui, 125 d'en dépenser, dont la 
plus commune est une incurable insouciance, une in- 
vincible paresse, un manque total de constance et de 
volonté, qui paralyse ses éminentes qualités. 

XVI. 

J. Janin a terminé le récit laissé sans conclusion 
par Diderot. Son ouvrage s'appelle : La fin d'un siècle 
et du Neveu de Hameau- C'est Diderot qui parle ; il 
raconte qu'un jour, en se promenant dans Paris, son 
attention fut appelée par un homme qui jouait en 
plein air une foule de fantaisies charmantes sur le 
violon, afin de récolter quelques sous pour aller dîner. 
C'était Rameau neveu lui-même. Diderot le mène ou 
plutôt se laisse mener par lui à un restaurant et là 
Rameau poursuit le récit de ses aventures. C'est un 
tableau animé d'un certain côté de la vie des grands 
seigneurs et des gens de lettres au XVIII e siècle, un 
supplément aux Mémoires de Marmontel, de Grimm, 
de Bachaumont, etc. Le tableau est fidèle, l'imita- 
tion du style est assez exacte, mais l'ouvrage serait 
beaucoup plus intéressant, s'il pouvait être dépouillé 
d'une partie de ce verbiage à la Janin qui gâte et ra- 
lentit les meilleurs récits, — et réduit de deux bons 
tiers. Diderot voyant Rameau à l'agonie fait venir un 



358 l'art chez rabelais. les types. 

prêtre, qui le réconcilie avec ses ennemis, artistes et 
littérateurs, puis le bénit et l'enterre. 

Cette incarnation de Panurge n'est pas la der- 
nière qui ait été tentée, mais c'est la dernière qui 
mérite d'être citée. Nous y reviendrons en parlant de 
ceux qui ont imité Rabelais de parti pris. Figaro, Ra- 
meau neveu ne sont pas des imitations de Rabelais, 
ce sont de créations à côté et dans la ligne colla- 
térale. 

XVII. 

Pendant que Panurge, Figaro, le Neveu de Rameau 
posaient devant leur pensée, les trois peintres ne 
leur ont-ils pas attribué, sans s'en douter ou en s'en 
doutant, quelques-uns de leurs traits personnels? Ce- 
la est vrai pour le second ; nous en avons la preuve 
écrite. Il } T a eu dans le rôle de Figaro, entre le ma- 
nuscrit primitif et celui qui a servi à la représenta- 
tion, nombre de détails ajoutés, nombre d'allusions à 
la vie même de Beaumarchais ; son biographe con- 
sciencieux, M. Louis deLoménie 1 en cite divers exem- 
ples. Que Diderot ait prêté au Neveu de Rameau quel- 
ques traits de son propre caractère, de son insou- 
ciance, de sa distraction, le fait ne saurait guère être 
mis en doute. Il a dû en être de même pour Rabelais 
et Panurge. Rabelais partageait avec son héros l'a- 
mour du savoir, et le désir d'en faire parade ; il y a 
pu avoir chez lui de ces exaltations comme nous en 
voyons au commencement du livre III, de ce goût 
pour la plaisanterie même forcée et le calembour, qui 
se manifeste dans les conversations de Panurge. Mais 

1 Beaumarchais et son temps, etc. par Louis de Loménie, 
2 vol. in 8, 1856. 



LES COMPAGNONS DE PANTAGRUEL. 359 

il faut se garder, comme nous l'avons déjà dit, d'al- 
ler trop loin dans cette voie. Figaro parle très lé- 
gèrement de ses parents , et Beaumarchais était un 
excellent père de famille; Diderot, tout enthou- 
siaste, tout prodigue de son talent qu'il était, fut 
toujours étranger à la vie débraillée de Rameau 
neveu. 

XVIII. 

Il y a peu de chose à dire des personnages se- 
condaires qui gravitent autour des trois rois, Grand- 
gousier, Gargantua et Pantagruel. S'ils ne sont pas 
tout-à-fait aussi insignifiants que les compagnons 
d'Enée: le fidèle Achates, le fort Gyas, le fort Clo- 
anthe, l'ardent Oronte, Sergeste, et autres, — leur 
rôle cependant est passablement effacé. Ponocrates 
est un sage instituteur, Carpalim un adroit gym- 
naste, Epistémon n'éveillerait aucun souvenir sans 
sa descente aux enfers, et ainsi des autres. Chacun 
d'eux a pourtant son caractère, et, dans le dialo- 
gue, on ne pourrait guère prêter à l'un ce que l'au- 
teur met dans la bouche de l'autre; mais la diffé- 
rence est peu sensible. Au IV e livre, Rabelais pro- 
fite d'un moment de navigation calme pour les dif- 
férencier par leurs occupations. Comme nous avons 
négligé ce passage, nous le plaçons ici : 

Pantagruel tenant un Hélioclore grec en main sus un trans- 
pontin [strapontin] au bout des escoutilles, sommeilloit. Epis- 
témon reguardoit par son astrolabe en quelle élévation nous 
estoit le pôle. Frère Jean s'estoit en la cuisine transporté : 
et en l'ascendant des broches et horoscopes des fricassées, con- 
sideroit quelle heure lors pouvoit estre. Panurge avec la lan- 
gue parmy un tuyau de pantagruélion Lchanvre] faisoit des bul- 
les et gargoulles. Gymnaste appoinctait [appointissait] des 



360 L'ART CHEZ RABELAIS. LES TYPES. 

curedens de lentisce [lentisque], Ponocrates resvant resvoit, se 
chatouilloit pour se faire rire, et avec un doigt la teste se 
grattoit, Carpalim d'une coquille de noix grosliere faisoit un 
beau, petit, joyeux, et harmonieux moulinet à aisle de quatre 
belles petites aisses [planchettes] d'un tranchouer de vergne. 
Khizotome de la coque d'une tortue composoit une escarcelle 
veloutée. Xenomanes avec de3 jects [attachesl d'esmerillon 
rapetassoit une vieille lanterne. Notre pilot tiroit les vers du 
nez a des matelotz 

• Nous pourrions aussi mentionner les conseillers de 
Picrochole et d'Anarche, les agents de Grandgou- 
sier, etc. Tiravant, l'écervelé Hastiveau, toujours prêts 
à se lancer en avant, Touquedillon, qui écoute les 
bons conseils et qui s'en trouve mal ; le sage Gal- 
let, messager de Grandgousier , et nombre d'autres 
qui, bien que n'apparaissant qu'un moment, ne lais- 
sent pas d'avoir leur physionomie. 

XIX. 

Mais c'est dans le portrait des personnages épi- 
sodiques qui apparaissent çà et là, que Rabelais 
triomphe. 

•Qui ne se rappelle maître Janotus de Bragmardo, 
le pédant crasseux, radoteur, rabâcheur imbécile, 
se grisant de latin qu'il écorche , caricature outrée, 
mais sous laquelle on sent la nature vivante? 

Puis voici un autre vieillard, presque aussi naïf, 
presque aussi dépourvu de jugement, le juge Bridoye. 
Mais Janotus est prétentieusement stupide, Bridoye 
n'a aucune prétention ; il a fait seulement deux re- 
marques, l'une que, lorsque le procès a duré long- 
temps, les plaideurs sont toujours satisfaits, quelle que 
soit la sentence qui intervienne, — l'autre que les 
jugements des procès ont souvent l'air d'être remis 



PORTRAITS DIVERS. 361 

au hasard, et il s'est fait là-dessus une double théo- 
rie : faire durer les procès autant que possible, et s'en 
remettre ensuite aux dés pour les juger. Le brave 
homme n'en revient pas quand il apprend que ses con- 
frères affirment qu'ils agissent autrement. 

Pantagruel a quelque pitié de lui. Il y a, en effet, 
des juges plus dignes de colère, les représentants de 
la justice criminelle , par exemple, Grippeminaud et 
ses Chats fourrés, avides et cruels, que la vue de l'in- 
nocence ne désarme pas , au contraire, mais dont la 
colère ne tient pas contre un sac d'écus adroitement 
jeté sur la table. 

Rabelais n'est pas tendre à l'égard des gens de 
loi. — Qu'on se rappelle ce procès des deux seigneurs, 
auquel personne n'entend rien et qui se termine par 
un jugement que l'on n'entend pas davantage —puis 
cette île des Chicanous, habitée par les employés in- 
férieurs de la justice. 

Rabelais n'est guère plus favorable aux pédants, 
soit qu'ils cachent leur ignorance sous les apparences 
du savoir pour tromper les ignorants, comme Thubal 
Holoferne le précepteur, Janotus le professeur, — 
soit qu'ils fassent parade d'une science de plus ou 
moins bon aloi, comme l'écolier limousin qui écorche 
le langage français, ou comme la Quinte-Essence, 
reine et prototype des Précieuses. 

Il n'a pas plus de tendresse pour les amateurs de la 
guerre à quelque ordre qu'ils appartiennent, porteurs 
de couronnes, comme Anarche et Picrochole — com- 
mandants d'armée comme Tripet et Touquedillon, — 
mauvais conseillers des rois comme Menvail, Spadas- 
sin et Merdaille. 

Les moines , les gens d'église ne sont pas plus 



362 l'akt chez rabelais. les types. 

heureusement traités — depuis ceux de Seuillé qui 
chantent des antiennes au lieu de défendre leur vi- 
gne, ceux qui prêchent des pèlerinages ridicules, ceux 
qui viennent importuner les malades au moment de 
la mort afin d'obtenir pour leur couvent une part 
de la succession ; jusqu'aux oisifs de l'Ile Sonnante 
et aux frères Esclotz qui passent leur vie à inventer 
les moyens les plus compliqués de ne pas faire comme 
les autres et d'être inutiles à la société. 

Rabelais dans ses critiques n'épargne ni les pro- 
testants de Papefiguière et de l'île des Andouilles — 
ni les catholiques de Papimanie et de l'île Sonnante. 
Entre les personnages de ce genre, il faut distinguer 
Homenaz, l'évêque de Papimanie, naïf et rusé, à che- 
val sur les règlements, les cérémonies secondaires, 
tout confit en dévotion, dont les yeux ne pleurent 
qu'eau bénite comme certain personnage de Régnier, 
larmoyant d'attendrissement au seul nom des décréta- 
is, surtout lorsqu'il a bu quelques verres de bon vin 
versés par les charmantes jeunes filles dont il aime à 
s'entourer — en tout bien tout honneur — et ne dé- 
daignant pas le petit mot pour rire et le calembour, 
pourvu que l'adoration du pape ne soit pas compro- 
mise. 

La satire domine chez Rabelais , mais elle ne 
tombe pas au hasard sur tous les personnages se- 
condaires. Un homme d'église, par exemple, le théo- 
logien Hipothadée, parle avec beaucoup de sagesse ; 
le médecin Rondibilis figure de la manière la plus 
honorable dans la fameuse délibération de Panurge 
au sujet de son mariage. 



LA COMPOSITION AU XVI e SIÈCLE. 363 

XX. 

La composition du livre de Rabelais est loin d'ê- 
tre parfaite, ainsi que nous avons déjà eu occasion de 
le dire. Les deux premiers livres se reproduisent, 
Picrochole et Auarche se ressemblent et, ce qui est 
contraire aux lois de l'art, le premier de ces per- 
sonnages est mieux dessiné que le second. Il n'y a 
réellement de plan qu'à partir du troisième livre, 
encore la fin des livres traîne-t-elle quelque peu, 
parce que l'auteur ne sait pas où s'arrêter. 

Si Rabelais eût pu parler franchement et en toute 
liberté, il eût refait probablement son livre ; il au- 
rait pu élaguer certains détails inutiles ou même 
fastidieux, il aurait pu en développer quelques au- 
tres qui, pour être trop écourtés, ne produisent pas 
tout leur effet. Il nous a donné un exemple de ce 
qu'il pouvait faire en ce genre quand, de l'informe 
Chronique gargantuine, il a tiré son Gargantua, une 
des parties maîtresses de l'œuvre et la plus par- 
faite peut-être pour la forme. 

Ajoutons qu'à l'époque de Rabelais, on était beau- 
coup moins exigeant en France sur cette juste pro- 
portion entre les différentes parties, qui pour nous 
constitue un livre bien fait. Ce qui est devenu plus 
tard la préoccupation constante de nos écrivains 
était alors rejeté au second plan. Faut-il rappeler 
Henri Estienne et ses ouvrages français les plus 
connus : Y Apologie d'Hérodote, le Traité de la con- 
formité du langage français avec le grec , la Précel- 
lence du langage français, etc. Il n'y a dans ces ou- 
vrages ni plan ni ensemble. Les Essais de Mon- 
taigne ne sont qu'une causerie à bâtons rompus sur 



364 l'aut chez kabelais. 

toutes sortes de sujets, et l'étendue du chapitre est 
généralement sans proportion avec le sujet traité. 
Le manifeste de la Pléiade , la Défense et illustration 
de la langue française par Joachim du Bellay (1549) 
se compose d'une série de petits chapitres sans pro- 
portion et souvent sans liaison. Les curieux travaux 
de Bernard Palissy : la Recepte véritable-, et même 
le Traité des eaux et des fontaines, si remarquables 
pour la science et aussi pour le style, manquent égale- 
ment d'ordre et de méthode , bien que l'auteur fût un 
artiste hors ligne. 

Il y avait des exceptions sans doute. Le livre de 
X Institution chrétienne de Calvin est disposé avec 
beaucoup d'art- Il en est de même de la République 
de Jean Bodin, malgré la surabondance des dévelop- 
pements, — du Livre des Marchands-, piquant pam- 
phlet de Régnier de la Planche contre le duc de Guise, 
et de quelques autres. Mais ces écrits font réellement 
exception. L'ordre dans ce cas dépendait de l'esprit 
plus ou moins logique de l'auteur et de la nature du 
sujet à traiter. La liberté que Ton accordait à l'écri- 
vain pour disposer sa phrase , on la lui laissait pour 
la disposition des matières de son livre, et ce manque 
de proportion qui nous choque dans le roman de Ra- 
belais, nous qui avons passé par le XVII e et le XVIII e 
siècle, choquait évidemment assez peu ses contempo- 
rains : parmi ceux qui ont parlé de lui, il n'en est pas 
un seul qui y fasse allusion. 

XXL 

Si l'ensemble laisse à désirer chez Rabelais, en re- 
vanche quelle perfection dans les détails ! Qu'il dia- 
logue, qu'il raconte, qu'il décrive, qu'il discute, c'est 



LES SCÈNES COMIQUES. 365 

toujours un merveilleux artiste. Qu'on se rappelle ces 
charmantes scènes de comédie dont il émaille son 
récit. Comme elles sont finement préparées, dévelop- 
pées, terminées ! Il développe largement, il ne craint 
pas de prodiguer les détails et cependant tout mot 
porte. C'est la vigueur railleuse d'Aristophane , la 
finesse malicieuse de Voltaire, et la profonde obser • 
vation de Molière, avec quelque chose de plus vaste 
dans la pensée. S'il s'attarde quelquefois aux petites 
finesses et aux jeux de mots, ce n'est qu'une fleurette 
qu'il cueille en passant, l'idée n'a rien à y perdre. 
C'est le sourire, ou si l'on veut la grimace du géant ; 
tout en souriant le géant n'en poursuit pas moins sa 
marche vigoureuse. 

En fait de comédies piquantes , il suffira de rap- 
peler la harangue de Maître Janotus de Bragmardo, 
toutes les scènes qui se rapportent à la guerre de Pi- 
crochole, entre autres la scène fameuse des châteaux 
en Espagne; frère Jean et les moines, quand l'abbaye 
est à sac; Grandgousier et les pèlerins; Gargantua 
pleurant sa femme et se réjouissant de la naissance 
de son fils; toutes les piquantes scènes de Bridoye 
et de ses juges ; Panurge entre le médecin et le théo- 
logien, Panurge avec le marchand de moutons ; les 
noces de Basché, Homenaz et ses visiteurs ; la scène 
des Chats fourrés, etc., etc. Il faut s'arrêter : l'énu- 
mération dégénérerait en table de matières. 

Rabelais n'excelle pas moins dans le récit, soit 
qu'il raconte en quelques mots rapides et piquants à 
la façon des Cent Nouvelles nouvelles et de Voltaire — 
soit qu'il développe ses récits. C'est cette dernière 
forme qu'il préfère. Il aime surtout à faire ce que 
les musiciens appellent des variations sur un thème 



366 l'art chez eabelais. 

donné. De quelques phrases ramassées n'importe où, 
il fait un chef d'œuvre de malice et de style ; il tire 
une comédie charmante de ce qui, dans l'origine, 
n'était qu'un bon mot et quelquefois moins. 

xxn. 

Nous l'avons vu transformer de cette façon cer- 
tains récits de Lucien, de Merlin Coccaye, de Plutar- 
que et autres. Qu'on nous permette de citer ici en- 
core un exemple de ce genre de développement. Nous 
l'extrayons du Nouveau Prologue du Quart Livre, 
en émondant beaucoup et en traduisant souvent : 

A propos de souhaits médiocres — avertissez-moi quand 
il sera temps de boire — je vous raconterai ce qui est 
écrit parmi les apologues du sage Ésope. 

De son temps était un pauvre homme natif de Gravot 
— en Cninonais — nommé Couillatris, abatteur et fendeur 
de bois , et à cet humble métier gagnant cahin caha sa 
pauvre vie. Advint qu'il perdit sa coignée. Qui fut bien 
fâché et marri ? Ce lut lui : car de sa coignée dépendait 
son bien et sa vie ; par sa coignée , il vivait en honneur 
et réputation entre tous les riches bûcherons ; sans coi- 
gnée, il mourait de faim. La Mort, six jours après, le 
rencontrant sans coignée, avec sa faux l'eût fauché et sar- 
clé comme une mauvaise herbe, de ce monde. Dans sa 
détresse, il commença à crier, prier, implorer, invoquer 
Jupiter par oraisons très-disertes — vous savez que Né- 
cessité fut inventrice d'éloquence — levant la face vers les 
cieux, les genoux en terre, la tête nue, les bras haut en 
l'air, les doigts des mains écarquillés disant à chaque re- 
frain de ses prières, à haute voix infatigablement: «Ma 
coignée , Jupiter , ma coignée , ma coignée. Rien de plus 
que ma coignée , Jupiter , ou de l'argent pour en acheter 
une autre. > 

Le récit va lentement, on voit bien que l'auteur 
s'amuse à le prolonger; il reprend quelquefois sa 



LE BÛCHERON ET MERCURE. 367 

phrase pour la compléter, il n'oublie aucune circons- 
tance, mais il fait un tableau. Il vous dirait vo- 
lontiers avec Grcsset: 

Je ne serai point court, mais qui m'aime, me suive. 

(Le Parrain magnifique.) 

Il est impossible de ne pas aimer ce joyeux con- 
teur. C'est un vieillard d'ailleurs, il a ses G7 ans 
bien comptés, suivons-le. 

Jupiter, en ce moment, tenait conseil sur certaines af- 
faires urgentes. La vieille Cybèle opinait alors, à moins 
que ce ne fût le jeune Phébus ,. ce m'est tout un. Mais 
Couillatris criait si haut qu'on l'entendit en plein conseil 
et consistoire des dieux. — Quel diable, demanda Jupiter, 
est là-bas qui burle si borrifiquement ? Vertus de Styx, 
n'avons-nous pas à régler encore assez d'affaires et dis- 
cussions d'importance sans qu'on vienne encore nous dé- 
ranger ? Nous avons vidé le débat de Presthan, roi des 
Perses , et du sultan Soliman , empereur de Constantino- 
ple. Nous avons terminé l'affaire entre les Tatares et les 
Moscovites. 

Les Moscovites ont pris Casan, 1550, et ils pren- 
dront bientôt Astracan, 1554. 

Nous avons répondu à la requête du shérif; nous avons 
aussi répondu à la dévotion de Dragut-Raïs.... 

Amiral ottoman qui pilla la Sicile, 1552. 

L'état de Parme est expédié , aussi bien que celui de 
Maydenbourg , de la Mirandole et d'Afrique. C'est ainsi 
que les mortels appellent la ville, sur la Méditerranée, que 
nous appelons Aplirodisium. 

Cette ville est maintenant Madhia, dans l'état 
de Tunis. Charles Quint la prit après un loDg siège 
en 1550. Rabelais fait ici allusion à une distinction 
que nous trouvons souvent dans Homère. Les im- 



368 l'abt chez eabelais. 

mortels appellent telle ville, tel pays, d'un nom, et 
les hommes lui en donnent un autre. 

Tripoli a changé de maître pour avoir été malgardée. 

Elle avait été enlevée aux chevaliers de St-Jean 
de Jérusalem, par Dragut Raïs, dont il a été ques- 
tion tout à l'heure. 

Le temps était venu , continue Jupiter. Ici sont les 
Gascons renians et demandais le rétablissement de leurs 
cloches. 

Les Gascons s'étaient en effet révoltés au sujet 
de l'impôt sur le sel ; la révolte fut bientôt apai- 
sée ; on priva les habitants de leurs cloches parce 
qu'elles avaient servi à sonner le tocsin. Mais le 
connétable de Montmorency qu'on envoya dans le 
pays après la révolte calmée, se souilla par d'épou- 
vantables cruautés. C'est sous le coup de ces cruau- 
tés que La Boétie écrivit son éloquent réquisitoire 
contre la monarchie : De la Servitude volontaire. 

En ce coin, continue Jupiter — qui passe en revue les 
affaires du monde, — en ce coin sont les Saxons, les Estre- 
lins, les Ostrogoths et Alemans, peuple jadis invincible, 
maintenant abattus et subjugués par un petit homme es- 
tropié. Il nous demandent vengeance, secours et restitu- 
tion de leur premier bon sens et liberté antique. 

Les Estrelins sont les habitants des petites ré- 
publiques anséatiques de la Baltique ; les Ostro- 
goths sont les Germains de l'orient. Le petit homme 
estropié qui les a soumis contre leur gré , c'est 
Charles-Quint, alors tout perclus de goutte. 

Jupiter a parcouru l'Europe et l'Asie occiden- 
tale ; il va s'occuper maintenant de deux profes- 
seurs de l'Université de Paris, Ramus ou la Ramée 
et Galland dont Rabelais avait à se plaindre. Ra- 



LE BÛCHERON ET MERCURE. 369 

mus attaquait la philosophie d'Aristote — ou plu- 
tôt la philosophie scolastique qui se plaçait sous 
l'invocation d'Aristote, qu'elle avait défiguré — et 
Galland la soutenait avec un emportement égal à 
l'attaque. Ramus préludait à la philosophie de l'a- 
venir, Galland défendait l'ignorance traditionnelle. 
Ramus fut plus tard, quoique catholique, une des 
victimes de la St-Barthélemy. 

Après avoir parlé des Allemands , Jupiter pour- 
suit: 

Mais que faire de ce Pierre Rameau et de ce Pierre Gal- 
land, qui se faisant une petite armée de leurs marmitons, 
nourris par eux , suppôts et répondants, brouillent toute 
l'académie de Paris? Je suis en grande perplexité là-des- 
sus et ne sais encore de quel côté je dois incliner. Tous 
deux me semblent bons compagnons ; l'un a des écus au 
soleil et l'autre voudrait bien en avoir ; l'un a du savoir, 
l'autre n'est pas ignorant; l'un aime les gens de bien, 
l'autre est de gens de bien aimé. L'un est un fin et cault 
renard, l'autre mesdisant, mesescrivant et aboyant comme 
un cbien contre les antiques philosophes et orateurs ; 
que t'en semble, dis, grand viédaze de Priape? 

— Roi Jupiter, répondit Priape, en levant la tête, puis- 
que vous comparez l'un à un chien aboyant, l'autre à un 
fin fretfé [rusé] renard, je suis d'avis que vous fassiez 
d'eux ce que vous avez fait jadis d'un chien et d'un re- 
nard. — Quoi ? demanda Jupiter. Quand ? Qui estoient ils? 
Où fut-ce? 

Jupiter fait allusion au vers technique destiné à 
résumer les lieux communs de rhétorique : 

Quis ? quid ? ubi ? quibus auxiliis ? cur V quomodo ? quando ? 
[Qui ? quoi ? par quels moyens ? quand ? pourquoi ? com- 
ment ? où ?J 

Quelle belle mémoire vous avez ! dit Priape. — Notre véné- 
rable père Bacchus à face cramoisie, ici présent, avait fait 
pour se venger des Thebains un renard fée et tel qu'il ne 
h 24 



370 L'ART CHEZ RABELAIS. 

pouvait être pris par bête au monde, quelque mal qu'il 
pût faire. 

Notre collègue Vulcain avait de son côté fabriqué un 
chien d'airain et, à force de souffler, l'avait rendu vivant 
et animé. Il vous en fit présent, vous le donnâtes à Eu- 
rope, votre mignonne. Elle le donna à Minos ; Minos à 
Pocris, et Pocris enfin le donna à Céphalus. Il était pa- 
reillement fée et — comme les avocats de maintenant — 
il devait prendre toutes les bêtes qu'il rencontrerait, rien 
ne pourrait lui échapper. Les deux animaux se rencon- 
trèrent: qu'arriva-t-il? En vertu de son destin le cbien 
devait prendre le renard , mais en vertu du sien , le re- 
nard ne pouvait être pris. 

Le cas fut rapporté a votre conseil. On consulta les 
Destins. Les Destins étaient contradictoires. Comment les 
concilier ? la sueur vous en coula du front et c'est de cette 
sueur que sont nés les choux cabus [pommés]. Le noble 
consistoire des dieux mit l'affaire en délibération, il en ré- 
sulta pour tous une soif si grande qu'on ne but pas ce 
jour là moins de 78 banques de nectar. Je vous conseil- 
lai de changer les deux animaux en pierres. Tous les 
dieux furent de mon avis, et l'on cria par tout l'Olympe 
qu'il était inutile d'apporter d'autre vin. 

Je suis d'avis que vous changiez ce nouveau chien et 
ce nouveau renard en pierres. Aussi bien s'appellent-ils 
Pierre tous les deux. Et comme, selon le proverbe des Li- 
mousins , à faire la gueule d'un four sont trois pierres 
nécessaires, vous les associerez à maître Pierre du Coignet 
par vous jadis pour mêmes causes pétrifié. 

Le Pierre du Coignet ou de Cugnières, dont il est 
question ici, était un avocat général qui, sous le rè- 
gne de Philippe de Valois, avait défendu les droits de 
l'Etat contre les prétentions du clergé. Pour se ven- 
ger de lui, on imagina, dans plusieurs églises, de 
donner le nom de pierre du coignet, ou du petit coin, 
à des statues qui rappelaient les traits du célèbre 
avocat, et dont le nez servait à éteindre les cierges. 
J. du Bellay écrivit à propos de Ramus et Galland une 



LE LÛCHEUON ET UEBCURE. 371 

satire qui fit grand bruit à l'époque : la Pétromachie, 
où Pierre du Coignet, qui a entendu la dispute du 
petit coin où il a été relégué, donne, en vers médio- 
cres, de sages conseils aux deux adversaires. 

— On les disposera en triangle, continue Priape, dans 
la grande église de Paris, leur nez servira à éteindre les 
cierges et leur exemple à éteindre les discordes et dispu- 
tes au sein de l'Université et ailleurs. J'ai dit. 

On voit comme les récits s'enchevêtrent les uns 
dans les autres, et comme les parenthèses s'inter- 
calent au milieu du récit , se prolongent , et en 
reçoivent d'autres, sans que cependant, il y ait con- 
fusion. Nous voilà bien loin de Couillatris; patience, 
nous y reviendrons , mais avec le temps. « Toutes 
choses viennent en leur fin>, nous a dit Rabelais. 
Nous sommes pour le moment au conseil des dieux. 

Vous favorisez ces messieurs, dit Jupiter à Priape. 
Leur but est de perpétuer leur mémoire, ils y arriveront, 
s'ils sont changés en pierres au lieu de l'être en terre et 
pourriture. 

Jupiter se plaint ensuite des agitations de l'Italie, 
il craint de n'avoir plus de foudre depuis que ses 
co-dieux en lancent une telle quantité. — Il s'agit 
évidemment des foudres, des excommunications lan- 
cées par l'Eglise à cette époque. — Il trouve qu'on 
a tort de jeter ainsi sa poudre aux moineaux, puis 
il revient enfin à Couillatris. «Expédions ce criard, 
(lit Jupiter. Mercure, voyez ce que c'est et sachez 
ce qu'il demande. > 

XXIII. 

Mercure regarde par la trappe des cieux. C'est par 
là que les dieux entendent ce qui se fait sur la terre; 
ii 24* 



372 l'art chez babelais. 

elle ressemble à un écoutillon de navire , ou à la 
gueule d'un puits, si nous en croyons Lucien. Mer- 
cure voit CouillatrL en prière et il en fait son rap- 
port au conseil. 

Nous voilà bien, dit Jupiter, comme si nous n'avions 
autre chose à faire qu'à rendre des coignées perdues. 
Rendez-la lui pourtant. Cela est écrit dans les livres des 
Destins, tout aussi bien que si elle valait le duché de 
Milan. 

Les prétentions du roi de France sur le duché 
de Milan avaient été la cause première des guerres 
d'Italie. Milan appartenait alors aux Espagnols. Il 
y a ici évidemment une raillerie à l'endroit des li- 
vres du Destin , où l'on s'occupe aussi bien de la 
coignée du bûcheron que du sort des empires. 

Sa coignée , reprend Jupiter , a autant de valeur pour 
lui qu'un royaume peut en avoir pour un roi. Qu'on lui 
rende sa coignée et qu'on n'en parle plus. Résolvons le 
différend du clergé et de la taupetière de Landerousse — 
Où en étions-nous? 

Priape interrompt de nouveau la délibération par 
une polissonnerie qui égaie fort les dieux , si bien 
que Vulcain en danse une danse bretonne. 

Descendez à terre, dit Jupiter à Mercure, et jetez aux 
pieds de Couillatris trois coignées ; la sienne, une d'or et 
une d'argent, toutes massives et d'un calibre. Laissez-le 
choisir. S'il prend la sienne, donnez-lui les deux autres, 
s'il en prend une autre, coupez lui la tête avec la sienne. 
Ces paroles achevées, Jupiter contournant la tête comme 
un singe qui avale des pilules , fit une figure si épouvan- 
table que tout le grand Olympe trembla. 

Allusion à ce vers de Virgile : 

... Et totum nutu tremefecit Olympum. 
Mercure avec son chapeau pointu, sa capeline, talonnières 
et caducée, se jette par la trappe des cieulx, fend le vuide de 
l'air, descend légèrement en terre : et jette aux pieds de Couil- 



LE RÛCHKKON ET MERCURE. 373 

latris les trois coignées, puis il luy dit : Tu as assez crié pour 
boire. Tes prières sout exliaulsées de Jupiter. Regarde, la- 
quelle de ces trois est ta coignée et l'emporte ; Couillatris 
soubleve la coignée d'or : il la regarde et la trouve bien 
poisante : puis dit à Mercure : Marmes [sur mon âme] , ceste 
cy n'est mie la mienne Je n'en veulx grain. Autant fait de 
la coignée d'argent et dit : Non est ceste-cy. Je la vous quitte 
[laisse]. Puis prend en main la coignée de bois : il regarde au 
bout du manche : en iceluy recognoit sa marque : et tressail- 
lant tout de joie, comme un renard qui rencontre poulies es- 
guarées, et soubriant du bout du nez, dit : Merdigues [Merci 
Dieu], ceste cy estoit mienne. Si me la voulez laisser, je vous 
sacrifiray un bon et grand pot de laict tout fin couvert de 
belles frayres [fraises] aux Ides de may. 

Bon homme, dist Mercure, je te la laisse, prends la. Et 
pour ce que tu as opté et souhaité médiocrité en matière de 
coignée , par le veuil [volonté] de Jupiter , je te donne ces 
deux autres. Tu as de quoi dorénavant te faire riche. Sois 
homme de bien. 

On adressait cette dernière phrase à ceux à qui 
on faisait l'aumône. 

La Fontaine , comme on sait , a fait aussi une 
fable sur le même sujet : Le Bûcheron et Mercure 
(V, 1). Voici comment il raconte cette partie de 
l'aventure : 

Mercure vient . . . 

Je crois l'avoir près d'ici rencontrée .... 
Lors une d'or à l'homme étant montrée, 
Il répondit : Je n'y demande rien. 
Une d'argent succède à la première, 
Il la refuse. Enfin une de bois. 
Voilà, dit-il, la mienne cette fois. 
Je suis content si j'ai cette dernière. 
— Tu les auras, dit le dieu, toutes trois, 
Ta probité sera récompensée. 

XXIV. 

Continuons la citation de Rabelais. 



374 l'art chez kabelais. 

Couillatris courtoisement remercie Mercure : révère le grand 
Jupiter : sa coignée antique attache à sa ceinture de cuir, et 
s'en ceinct comme Martin de Cambray [statue qui frappait 
les heures sur la cloche de Cambray]. Les deux autres plus 
poisantes il charge à son coul. Ainsi s'en va prélassant par 
le pays, faisant bonne troigne [visage] parmi ses paroissiens 
et voisins, et leur disait le petit mot de Patelin : En ay-je ? 
Au lendemain, vestu d'une [souquenille] blanche, charge sur 
son Idos] les deux précieuses coignées, se transporte à Chi- 
non... [Là] il change sa coignée d'argent en beaux testons et 
autre monnoye blanche ; sa coignée d'or en beaux salutz, 
beaux moutons à la grand laine, beaux e3cuz au soleil. Il en 
achapte force mestairies.... 

Rabelais a trouvé une occasion d'entasser des 
substantifs, il en profite : 

. . . force granges ; force mas [lots de terre], force bordes [mai- 
sons] et bordieux, force cassines [chaumières] ; force prés, force 
vignes, bois, terres labourables, pastis, estangs, moulins, jar- 
dins , saulsayes ; bœufs , vaches , brebis , moutons , chèvres, 
truyes, pourceaulx, asnes, chevaulx, poulies, coqs, chappons, 
poulletz ; oyes, jars, canes, canars, et du menu. En peu de 
temps fut le plus riche homme du pays ; voire plus que Mau- 
levrier le boiteux. 

Les francs gontiers [paysans libres] et Jacques bons homs 
[paysans serfs] du voisinage, voyans cette heureuse rencontre 
de Couillatris, furent bien estonnés ... Si commencèrent cou- 
rir, s'enquérir, guementer [quémander, demander], informer 
par quel moyen, en quel lieu, en quel jour, à quelle heure, 
comment et à quel propous luy estoit ce grand thesaur (trésor) 
advenu. Entendans que c'estoit par avoir perdu sa coignée. Hen, 
hen, dirent-ilz, ne tenoit-il qu'à la perte d'une coignée que 
riches ne fussions? Le moyen est facile et de coust bien pe- 
tit... Hen ! hen, pardieu, coignée, vous serez perdue et ne vous 
en desplaise. 

Ne croiriez-vous pas entendre La Fontaine? 

Adonc perdirent leurs coignées. Au diable l'un à qui de- 
moura coignée. Il n'estoitfilz de bonne mère qui ne perdist sa 
coignée. Plus n'estoit abattu, plus n'estoit fendu bois on pays, 
en ce default de coignées. 



LE BÛCHERON ET MERCURE. 375 

Encores dit l'apologue esopique que certains petits jan- 
pillehommes [gentilhomme], qui à Couillatris avoient le pe- 
tit pré et le petit moulin vendu pour soy guorgiaser à la 
monstre |revue] , advertiz que ce thesaur luy estoit ainsi , et 
par ce moyeu seul advenu , vendirent leurs cspées pour 
achapter coignées, afin de les perdre comme faisoient les pay- 
sans, et par icelle perte recouvrir [recouvrer] montjoie [mon- 
ceau] d'or et d'argent. Vous eussiez dit proprement que ce 
fussent petits Romipetes [pèlerins se rendant à Rome], ven- 
dans le leur, empruntans l'aultruy, pour achapter mandats à 
tas d'un pape nouvellement créé [pour recevoir les indulgen- 
ces d'un nouveau pape]. Et de crier et de lamenter et invoc- 
quer Jupiter. «Ma coignée, ma coignée, Jupiter! Ma coignée 
de çà, ma coignée de là, ma coignée, ho, ho. ho, ho! Jupiter, 
ma coignée !» L'air tout autour retentis soit aux cris et hurle- 
mens de ces perdeurs de coignées. 

On trouve dans ce paragraphe l'application de 
deux procédés habituels à Rabelais, une épigramme 
lancée en passant — ici contre les Romipetes — et 
l'insistance dans le détail. 

Mercure fut prompt à leur apporter coignées, à un chascun 
offrant la sienne perdue, une autre d'or, et une tierce d'argent. 
Tous choisissoient celle qui estoit d'or , et l'ammassoient [la 
ramassaient], remercians le grand donateur Jupiter. Mais sus 
l'instant qu'ils la levoient de terre , courbés et enclins [incli- 
nés] , Mercure leur tranchoit les testes , comme estoit l'edict 
de Jupiter. Et fut de testes coupées le nombre equal et cor- 
respondant aux coignées perdues. 

La Fontaine rend ainsi ce passage : 

A chacun d'eux il en montre une d'or ; 

Chacun eût cru passer pour une bête, 

De ne pas dire aussitôt : la voilà! 

Mercure au lieu de donner celle-là, 

Leur en décharge un grand coup sur la tête. 

XXV. 

Rabelais a tiré le fonds de son récit d'Esope : 
EuXeûfievo; xoi Éfjj.yjî, (éd. Tauchnitz, n° 127). 



376 l'art chez rabelais. 

Un bûcheron avait laissé tomber sa coignée dans un fleuve 
dont le courant l'entraîna. Accablé de chagrin, il errait sur 
la rive en se lamentant. Hermès , le dieu du fleuve, eut pitié 
de lui et lui demanda pourquoi il se désolait de la sorte. Le 
bûcheron le lui ayant appris, le dieu plongea dans le fleuve, 
il en rapporta une coignée d'or et demanda au bûcheron si 
c'était celle-là qu'il avait perdue. Le bûcheron ayant répondu 
que non, Hermès plongea une seconde fois et reparut avec 
une coignée d'argent. Le bûcheron déclara cette fois encore 
que ce n'était pas la sienne, et le dieu ayant plongé une troi- 
sième lois , rapporta enfin la coignée du bûcheron. Il lui de- 
manda si c'était celle-là qu'il avait perdue. Le bûcheron ré- 
pondit que c'était elle. Hermès le loua de sa bonne foi et de 
sa véracité et lui donna les trois coignées. 

Le bûcheron, retourné vers ses amis leur raconta, ce qui 
lui était arrivé ; un d'eux lui porta envie et songea à obtenir 
les mêmes dons. Etant allé couper du bois près du fleuve, il 
y jeta sa coignée et s'assit sur la rive en pleuvant. Hermès 
paraît et lui demande la cause de ses larmes. Le bûcheron 
répond qu'il a perdu sa coignée dans le fleuve. Hermès plonge 
dans le fleuve, il en apporte une coignée d'or, et lui demande 
si c'est celle-là qu'il a perdue. Le bûcheron, plein de joie, dé- 
clare que c'est bien celle-là. Le dieu en voyant cette impu- 
dence et ce mensonge, non seulement ne lui donne pas la coi- 
gnée d'or, mais il ne lui rend même pas sa propre coignée. 

Cette fable nous montre qu'autant la divinité est compa- 
tissante pour les justes , autant elle est ennemie de ceux qui 
ne le sont pas. 

XXVI. 

Tel est le récit original ; Rabelais n'a pas ce- 
pendant inventé tous les autres détails dont il Ta 
embelli. Il a emprunté au Timon de Lucien l'idée 
des plaintes de Couillatris , et c'est dans Ylcaro- 
ménippe, du même auteur qu'il a trouvé la plai- 
sante idée de cette trappe que Jupiter ouvre de 
temps en temps pour eutendre les prières des hom- 
mes. Voici le passage de Lucien : 



RABELAIS CONTEUR. 377 

En devisant ainsi, nous arrivons à l'endroit où Jupiter de- 
vait s'asseoir pour entendre les prières. Il y avait à la suite 
l'une de l'autre plusieurs trappes, semblables cà des orifices 
de puits et fermées avec un couvercle; devant chacune d'el- 
les était placé un trône d'or. Jupiter s'assied à côté de la pre- 
mière, lève le couvercle et se met à écouter les voix qui le 
supplient. Or, elles lui arrivaient des différents points de la 
terre, avec une merveilleuse variété. Je me penchai moi-même 
du côté de la trappe et j'entendis tous ces vœux. Voici quelle 
en était à peu près la forme : « Jupiter, fais-moi parvenir 
à la royauté ! Jupiter, fais pousser mes oignons et mes ci- 
boules! Jupiter, fais que mon père meure bientôt!» Ail- 
leurs un autre disait : « Si je pouvais hériter de ma femme ! » 
Ou bien : « Puissé-je ne pas être surpris tendant des pièges à 
à mon frère ! » Ou bien encore : « Si je pouvais gagner mon 
procès! Si j'étais couronné à Olympie ! » Les navigateurs de- 
mandaient, les uns, le souffle de Borée, les autres celui de 
Notus Le laboureur voulait de la pluie, et le foulon du so- 
leil. Le père des dieux écoutait, examinait attentivement cha- 
que prière, mais ne les exauçait pas toutes. 

Il accordait à l'un et refusait à l'autre. 

XXVII. 

La Fontaine qui avait les mêmes matériaux sous 
les yeux, s'est contenté d'en tirer un récit naturel, 
facile, agréable, mais Rabelais en a tiré toute une 
comédie, où il a trouvé le moyen de faire inter- 
venir l'histoire politique et littéraire de son temps, 
de semer en chemin force polissonneries et de for- 
mer de l'ensemble un tout charmant. C'est ainsi 
qu'il procède quand il emprunte. Il transforme tel- 
lement ce qu'il prend aux autres qu'il en fait son 
bien propre. Parfois , comme ici , il se contente 
de développer et de combiner ; d'autrefois il trans- 
forme, il transpose la pensée de l'auteur, et soit 
qu'il invente, soit qu'il emprunte, — ce qui lui arrive 
souvent, nous l'avons montré, — il sait toujours être 



378 l'art chez Rabelais. 

original et donner à son œuvre un charme tout per- 
sonnel. La Fontaine embellit généralement les su- 
jets qu'il emprunte à d'autres, mais ceux qu'il em- 
prunte à Rabelais perdent tous à sa traduction. 

XXVIII. 

Parmi les allusions que Rabelais a semées dans 
le récit qui précède, il en est une qui ne laissait pas 
d'être passablement audacieuse. Il compare la fortune 
de Couillatris après le faveur divine à celle de Mau- 
lévrier le boiteux. Ce Maulévrier , nommé en tou- 
tes lettres, n'était autre que le mari de cette Diane 
de Poitiers , qui fut successivement la favorite de 
François I er et de Henri II, son fils. Maulévrier 
gagna à ce marché de grandes richesses, qui, comme 
celles de Couillatris, excitèrent l'envié autour de lui. 
On vit alors arriver à la cour maints gentilshom- 
mes, pauvres de biens, mais riches d'une belle 
femme ou d'une belle fille, dans l'espoir de réussir 
comme lui. L'auteur n'appuie pas, le nom de Mau- 
lévrier paraît arriver là comme par hasard , mais 
l'allusion n'en est que plus piquante. Rabelais abonde 
en ces sortes de malices, dont Voltaire et Courier 
lui ont dérobé le secret. 

XXIX. 

Nous venons de voir Rabelais dans le dialogue 
et dans le récit. Il n'excelle pas moins dans la 
peinture des objets. Dès qu'il touche à quelque chose, 
vite un tableau se dresse devant nos yeux , com- 
plet, étendu ou en miniature , car ce peintre qui 
est disposé à voir les choses en grand et à les des- 
siner dans leur ensemble, sait devenir exquis au be- 



BABELAIS ÉCRIVAIN. 379 

soin. S'il lui faut décrire une scène violente de la 
nature , une bataille , il le fait à grands traits et 
nous transporte au centre même de l'action. Qu'on 
se rappelle la tempête ou l'apparition de Jean des 
Eutomineures au milieu des soudards qui ravagent 
la vigne de Seuillé. Mais nous l'aimons mieux en- 
core dans des pages tempérées, lorsqu'il célèbre 
par exemple les conquêtes dues à l'estomac , lors- 
qu'il nous énumère les vertus du chanvre, lorsque 
Panurge disserte sur les débiteurs et les emprun- 
teurs, et surtout lorsque, par la bouche de Rondi- 
bilis, il nous expose les charmes de l'étude et dé- 
crit les occupations des Muses- 

Nous aimons moins ses discours apprêtés , ses 
morceaux d'éloquence ; ce n'est pas qu'il y soit in- 
férieur à lui-même. Ces morceaux, hâtons-nous de 
le dire, feraient la gloire de tout autre, qu'il nous 
suffise de rappeler les lettres écrites par Grandgou- 
sier et par Gargantua à leurs fils, la harangue de 
Gargantua aux vaincus, les chapitres, si solides, où 
Rabelais expose en son nom ses idées en matière 
de conquête et de colonisation. Mais quand il ra- 
conte ou décrit, au lieu de haranguer, il est plus 
original et plus lui-même. 

Cherchons maintenant à saisir quelques-uns des 
procédés de son style — chaque auteur a les siens 
— la disposition favorite de ses phrases , l'agence- 
ment préféré de ses mots. Il est bien entendu que 
nous ne pousserons pas cette étude à fond. Une 
étude approfondie du style et de la langue de Ra- 
belais exigerait tout un volume. 



CHAPITRE XVIII. 

STYLE, LANGUE ET GRAMMAIRE. 



SOMMAIRE, i. le style. — 1. Richesse et souplesse du style de Rabe- 
lais. — 2. Énumérations et litanies. — 3. Accumulation de noms 
et d'adjectifs. — 4. Accumulation de propositions. — 5. Accumu- 
lation de verbes. Rabelais et Montaigne. — 6. Gradations. Kabe- 
lais et V. Hugo. — 7. Phrases compliquées. — 8. Comparai- 
sons. — 9. Phrases symétriques et récurrentes. — 1.0. Répéti- 
tions, etc. —11. Jeux de mots. — 12. Locutions proverbiales. — 
13. Mo's forgés. — l'i. Précision dans l'absurde. — 15. Pastiches 
de Rabelais: Beaumarchais, Nodier, Balzac. 

». la lanovb et la gbammaire. — 16. La langue de Rabelais et 
les critiques. — 17. Mots étrangers. — 18. Dans quel dialecte 
écrit Rabelais. — 19. La grammaire de XVI e siècle, M. Brachet. — 
Disposition des mots dans la phrase. — £0. Propositions infini- 
tives. — 21. Sujets et verbes. — 22. Subjonctif. — 23. Complé- 
ments absolus. — 24. Participes présents. — 25. Participe passé. 
Règle unique sur l'accord des participes. — 26. Prépositions et 
adverbes. — 27. Pronoms. — 28. Articles et déterminatifs. — 
29. Formation .lu pluriel. — 30, 31. Remarques diverses. — 
32. Résumé. — 33. Comparaison de la langue de Rabelais avec 
celle de Montaigne, d'Amyot et de Calvin. 

m. la prononciation et l'orthographe. — 34 La prononciaiion 
au XVI e siècle. Lettres dormantes. — 35. Prononciation de / et 
r finals. — 36. Pr. des finales en er, «r. — 37. Sons qui disparais- 
sent de la langue. — 3S. Diphthongues perdues. — 39. Instabi- 
lité des mots. — 40. L'orthographe de Rabelais. Comparaison 
de quelques éditions. 

I. 

Rabelais se complaît singulièrement aux énumé- 
rations. Théophile Gauthier, qui était aussi un ar- 
tiste en fait de style, lisait assiduement le Dic- 
tionnaire pour se meubler l'esprit de mots à em- 
ployer au besoin. Rabelais n'en pouvait faire autant 



LE STYLE DE RABELAIS. 381 

puisqu'il n'avait pas de Dictionnaire français à sa 
disposition , le plus ancien Dictionnaire latin-fran- 
çais, celui de Robert Estienne, n'ayant paru qu'en 
1543 , dix ans après la première édition des deux 
premiers livres du roman. Mais Rabelais éprouve 
un singulier plaisir à entasser les mots , à rap- 
procher des synonymes et à les charger d'épithè- 
tes, souvent disposées en série. Il cherche à des- 
sein les choses les plus difficiles à exprimer pour 
montrer avec quelle aisance, avec quelle souplesse 
il manie cette langue encore incertaine et flottante, 
pour avoir le plaisir, comme l'avare de plonger ses 
mains dans son or et de le faire miroiter. 

Il décrit avec amour les géants avec leurs ha- 
billements , il disserte avec bonheur sur les cou- 
leurs ou les formes ; s'il se complaît à dépeindre 
des festins ou des ripailles , il n'excelle pas moins 
dans la description des exercices gymnastiques, dans 
le récit des batailles et même dans ces conversa- 
tions que Panurge engage par signes avec l'Anglais 
et avec le muet. Quand il s'agit de construire Thé- 
lème, Rabelais parle de constructions comme un ar- 
chitecte ; quand il nous décrit le chanvre, il en parle 
comme un botaniste ; mais comme un architecte et 
un botaniste qui seraient en même temps poètes. 
Quand il s'agit d'une tempête , les termes de ma- 
rine abondent sous la plume, comme les termes de 
philosophie quand il s'agit de raconter ce qui se 
dit chez la dame Quintessence, et les termes de ju- 
risprudence quand nous sommes en présence de la 
justice criminelle avec Grippeminaud. On reconnaît 
le médecin et le savaut à la précision de ses descrip- 
tions médicales , et de ses connaissances érudites. Il 



332 LE STYLE DE KABELAIS. 

jongle avec la langue , il la manie , il la pétrit à 
son gré avec une maestria qui n'a été égalée de- 
puis que par V. Hugo. Mais il a plus de désinvol- 
ture que notre grand contemporain, et, à la puis- 
sance pittoresque de Hugo, il joint la souplesse de 
Voltaire. 

Tous les critiques sont unanimes à admirer cette 
souplesse du style de Rabelais. 

Voici ce que dit M. Albert Réville : 

Il raconte quelque part une partie d'échecs qu'on peut sui- 
vre dans toutes ses péripéties. Il fait parler une heure de 
temps ses farceurs en signes , et l'on comprend. Son plaisir 
et son talent, c'est de forcer la langue écrite à représenter aux 
yeux ce qu'une série de tableaux ne pourrait reproduire aussi 
bien. 

Ste-Beuve enchérit encore : 

Dans la description des divers exercices, manège, chasse 
lutte, natation, Rabelais s'amuse : ces tours de force de maî- 
tre gymnaste deviennent , sous sa plume, des tours de force 
de la langue La prose française fait là aussi sa gymnastique, 
et le style s'y montre prodigieux pour l'abondance, la liberté, 
la souplesse, la propriété à la fois et la verve. Jamais la lan- 
gue, jusque-là, ne s'était trouvée à pareille fête. 

M. Nisard, le critique classique, pour qui le dix- 
septième siècle est l'idéal en littérature, admire sur- 
tout la facilité avec laquelle Rabelais passe du ton 
grave à la causerie familière : 

fne des qualités de cette langue , parmi tant d'autres qui 
méritent d'être étudiées, c'est cette souplesse dont il donnait 
le premier exemple , et qui consiste à passer du noble au fa- 
milier, sans gêne et sans disparate. 

Le critique rapproche cette souplesse d'expres- 
sion de celle de Platon, qui «fait couler l'âme d'un 
son à un autre par un mouvement si insensible et 
si naturel qu'elle ne s'aperçoit pas du passage. > 



SA RICHESSE ET SA SOUPLESSE. 383 

Ainsi fait Rabelais , si ce n'est qu'il s'élève rarement au 
sublime et que fort souvent il descend au-dessous du familier 
jusqu'au grotesque et au bas. Mais dans cette gamme plus 
grossière, j'admire la même harmonie. Cette langue merveil- 
leuse ne se guindé pas pour exprimer de hautes pensées, et 
de même qu'elle ne s'étonne point quand elle devient élo- 
quente, elle ne croit pas déroger quand elle exprime des 
idées familières. 

Ecoutons maintenant Delécluze : 

La phrase de Rabelais est correcte et divisée en parties 
qui se coordonnent. La pensée principale y est toujours évi- 
dente, relevée constamment par une expression forte, pittores- 
que et brillante ; ses tours sont variés à l'infini ; loin de se 
laisser aller à la paresse et de reproduire plusieurs fois les 
mêmes formes de langage, il est ingénieux jusqu'à la coquet- 
terie pour donner une nouvelle forme à sa pensée.... 

Mais c'est peu de l'observer tournant et retournant sa 
phrase en mille manières, il faut le suivre quand il multiplie 
les épithètes pour orner son discours comme un amant riche 
et prodigue couvrirait de bijoux de toute forme et de toute 
couleur l'idéal de son âme. 

Delécluze n'admire pas moins l'art avec lequel 
Rabelais a enrichi la langue ordinaire en y faisant 
entrer sans effort les termes de la science et de la 
philosophie, et en frayant sous ce rapport la voie 
à Bayle, à Fontenelle et à Voltaire. 

M. Paul Stapfer dans son Etude sur Sterne nous 
montre Rabelais travaillant et écrivant sous l'ob- 
session d'idées et d'images bonnes ou mauvaises, 
belles ou laides, qui se pressent dans son cerveau : 

Sa science et sa mémoire sont prodigieuses comme sa fan- 
taisie : médecine, j urisprudence, théologie, métaphysique, mo- 
rale, histoire, critique, poésie, éloquence, il a tout lu, et il a 
tout retenu. Quand son cerveau travaille, souvenirs et inven- 
tions se pressent ensemble pour sortir , et il accueille tout.... 
Son génie ressemble à la mer, qui donne à la fois des perles 
et du limon ; à la nature , qui fait naître avec indifférence 
l'ortie à côté de la rose, et qui les trouve bonnes toutes deux. 



384 LE STYLE DE KARELAIS 

Delécluse ajoute au sujet de ce mélange : 
Comme Benvenuto Cellini, Rabelais est un artiste dont la 
composition dans son ensemble pèche souveDt par la bizarre- 
rie des détails ; mais comme les détails sont précieux et ad- 
mirablement bien mis en œuvre! comme cette littérature, par- 
fois guillochée qui se trouve dans le Pantagruel, est achevée 
avec soin et avec amour! Comme on sent que l'écrivain ar- 
tiste touche et pèse en quelque sorte chacun des mots qu'il 
veut employer ! Dans le livre de Rabelais , il y a un art ex- 
cessif, mais admirable. 

M. Baudry lui reproche — non sans raison — d'être 
trop cicérouien dans ses discours et ses morceaux 
d'apparat : les lettres de Gargantua , par exem- 
ple, ou la concion aux vaincus. Dans ces circons- 
tances, dit-il, Rabelais perd de son originalité. 

Mais quand il ne songe plus à l'éloquence et au grand 
genre , quand il s'abandonne librement à sa verve , le poète 
comique se dégage, les idées et les images lui arrivent en 
foule, et son style propre apparaît avec l'extrême relief, la 
gaîté incisive et l'abondance lyrique qui le caractérisent. 

Nodier était un grand admirateur du style de 
Rabelais. Il copia, dit-on, trois fois tout l'ouvrage 
de sa main, afin de se l'assimiler en quelque sorte. 

Mérimée, à qui nous empruntons ce détail, ajoute 
(Portraits historiques et littéraires, p. 143): 

En effet, pour un esprit si curieux des détails , c'était le 
modèle par excellence. L'historien de Gargantua n'a pas , il 
est vrai, une seule page qu'on puisse lire tout haut , mais il 
n'a pas une ligne qui n'offre un sujet de méditations à qui 
veut écrire notre langue. Nul mieux que lui ne sut donner à 
la pensée cette forme, je dirais si française, que chacune de 
ses phrases est comme un proverbe national. Nul mieux que 
lui ne connut ce que la position d'un mot peut ôter ou ajou- 
ter de grâce à une période. Esprit cultivé par la connaissance 
la plus approfondie de l'antiquité classique, Rabelais, vivant 
à la cour, mais nourri parmi le peuple, savait de Platon que 
le peuple est le meilleur maître de langue.... 



SA RICHESSE ET SA SOUPLESSE. 385 

M. Albert Réville insiste sur le nombre, sur l'har- 
monieuse distribution de la phrase : 

Il a le rhythme, le sentiment du nombre clans la phrase et 
de son effet pittoresque. Le style de Montaigne sera plus sou- 
ple et plus gracieux, celui de Calvin plus serré, plus vigou- 
reux, celui d'Amyot plus coulant, plus limpide ; nul n'aura un 
sens plus vif de l'harmonie et de la cadence. S'il s'agissait de 
musique , nous dirions que chacune de ses phrases finit régu- 
lièrement sur la dominante. 

Le même critique met en relief un caractère 
prédominant de l'imagination de Rabelais : 

Il aime \&planté, ce mot que les Anglais ont conservé, [plenty] 
c'est-à-dire la superabondance, l'exubérance, la quantité énorme, 
et il l'aime en tout , qu'il s'agisse de tripes ou de livres , de 
flacons ou de citations des anciens. Ce n'est pas seulement par 
caprice qu'il a choisi des géans pour héros de son roman. 

Il ajoute plus loin: 

Le grand phénomène vital,— c'est-à-dire la concomitance de 
choses qui , prises chacune à part , ne seraient pas vivantes, 
mais qui font la vie par leur concours organique, se trouve 
à chaque instant reflété dans ses tournures favorites. 

Il aime la phrase pleine, mais sa phrase, à travers sa forêt 
touffue d'incidences de tout genre , est toujours en équilibre, 
toujours relevée par le trait final. La forme de prédilection 
de son génie littéraire est l'épanouissement... 

Ou plutôt c'est une gerbe de feu d'artifice, qui 
monte , monte et retombe en une pluie de fleurs 
lumineuses. 

En effet, la phrase de Rabelais toute surchargée 
qu'elle est d'incises, de parenthèses, de complé- 
ments et de circonstances de toutes sortes , n'est 
jamais embarrassée de cet attirail qui semblerait de- 
voir l'alourdir; les énumérations s'y accumulent, les 
verbes s'y entassent , les périodes s'y échelonnent, 
les circonstances s'y coudoient, rien ne l'arrête, elle 
n 25 



386 LE STYLE DE RABELAIS. 

circule librement à travers cette forêt d'accessoires 
et arrive à son but, dominant tout ce nombreux 
cortège, comme Calypso, dans Télémaque, domine le 
cortège de charmantes nymphes qui l'entourent. 
Partout le luxe des idées, des images, des couleurs, 
et l'ordre le plus parfait. La richesse de l'imagi- 
nation ne nuit en rien à la netteté du coup d'œil, 
à la rectitude de la pensée. 

II. 

Entrons maintenant dans quelques détails. Com- 
mençons par ces énumérations où Rabelais se com- 
plaît. Il en est qui se composent de simples listes 
de noms disposés en colonnes, d'adjectifs qu'il rat- 
tache par centaines à un seul substantif pour se 
donner la satisfaction de montrer sous combien d'as- 
pects différents on peut envisager un même objet. 

Au premier livre, il n'y a qu'une liste énuméra- 
tive, mais elle est longue, c'est celle des 153 jeux 
de Gargantua enfant. 

Au second livre, les listes énumératives sont par- 
faitement justifiées ; il y a celles des ancêtres de 
Pantagruel, au nombre de 59, le catalogue des li- 
vres de la Bibliothèque de St-Victor, au nombre 143, 
la liste des morts qu'Epistémon trouve dans l'au- 
tre monde, 79 personnages, et enfin celles des vil- 
les où il y a des bains chauds, au nombre de 15, 
en tout quatre listes. 

Il y a trois énumérations au troisième livre et 
celles-ci, assez mal amenées, prennent la forme de 
litanies. La première contient 153 épithètes , plus 
ou moins justement appliquées à un objet quand il 
est en bon état, et 147 épithètes pour ce même 



ÉNUMÉRATIONS ET LITANIES. 387 

objet en mauvais état , en tout 300 adjectifs ou 
déterminatifs. Le troisième liste est double et con- 
tient 208 épithètes, appliquées, souvent sans qu'on 
sache trop pourquoi, au fou Triboulct, 104 par Pa- 
nurge et 104 par Pantagruel. 

Les listes énumératives du livre IV ont un peu 
plus d'à-propos que celles du livre III, mais il n'y 
en a pas moins de cinq, et l'une* d'elles occupe 
trois chapitres. 

C'est celle où Rabelais s'amuse à faire l'anato- 
mie de Quaresme-prenant par comparaison : 

Il avait les muscles comme un soufflet, la moelle comme 
un bissac, etc. 

Et ainsi de suite: En tout 61 comparaisons pour 
les parties intérieures, et 51 pour les qualités in- 
tellectuelles : 

Il avait l'imagination comme un carillonnement de clo- 
ches, les pensées comme un vol d'estourneaulx, l'entende- 
ment comme un bréviaire déchiré, etc. 

Les parties externes du monstre sont représen- 
tées par 64 comparaisons : 

Il avait la bouche comme une lanterne , le menton 
comme un potiron, les oreilles comme deux mitaines, etc. 

Viennent ensuite 36 comparaisons pour les di- 
vers actes de sa vie : 

S'il pleurait, c'étaient canards à la dodine [avec une 

sauce à l'oignon] ; s'il éternuait , c'était barils pleins de 

moutarde ; s'il soupirait , c'était langues de bœuf fu- 
mées, etc. 

Nous trouvons ensuite la liste, disposée en deux 
colonnes, des cuisiniers qui entrèrent dans la Truie 
imitée du cheval de Troie, sous les ordres de frère 
n 25* 



388 LE STYLE DE RABELAIS. 

Jean, pour se battre contre les Andouilles farfelues, 
154 noms. 

Puis deux listes symétriques, Pane, des 13S mets 
offerts à Manduce les jours gras, et l'autre, des 132 
mets qu'on lui offre les jours maigres. 

La dernière, celle des serpents et animaux ve- 
nimeux, se compose de 98 noms. 

III. 

Dans le style suivi , Rabelais procède de même 
par accumulation , entassement de mots ; il semble 
qu'il n'en a jamais assez dit pour donner plus de 
couleur et plus de force à sa phrase. 

Non seulement il accole deux substantifs ou deux 
adjectifs, comme c'était la mode de son temps et 
comme on le fait encore en style judiciaire , mais 
il se plaît à mettre en tas les substantifs et les in- 
finitifs. 

Toute leur vie estoit employée non par lois, statuts ou rè- 
gles, mais selon leur vouloir et franc arbitre (1,57). 

En leurs repas disputent de la bonté, excellence, salubrité, 
rarité des vents,.. (IV, 43). 

Une seule cause les avoit en mer mis, sçavoir est, studieux 
désir de voir, apprendre, cognoistre, visiter l'oracle de Bacbuc 
(IV, 35). 

Voulez-vous trouver en temps de paix un homme apte et 
suffisant à bien gouverner Testât d'une république , d'un 
royaume, d'un empire, d'une monarchie, entretenir l'église, le 
sénat, la noblesse et le peuple en richesse, amitié, concorde, 
obéissance, vertus, honnestété ? Prenez-moi un décrétaliste 
(IV, 53). 

Parfois c'est le même substantif qu'il répète en 
y ajoutant des attributs: 

Seule Minerve fut de retenue, pour fouldroyer avec Jupiter, 
comme déesse des lettres et de guerre , de conseil et exécu- 



ACCUMULATION D'ADJECTIFS. 389 

tion; déesse née armée, déesse redoubtée au ciel, en l'air, eu 
la mer, et eu terre (III, 12). 

Il accumule de même les adjectifs. Il dit en par- 
lant de la sibylle de Panzoust : 

La vieille estoit mal en point, mal vestue, mal nourrie, 
edentée. chassieuse, courbassée, roupieuse, langoureuse et faisoit 
un potaige de choux verts, avec une couane de lard jaune et 
un vieil savorados (III, 17). 

[L'île] de tous coustés pour le commencement estoit sca- 
breuse, pierreuse, montueuse, infertile et peu moins accessi- 
ble que le mons du Daulphiné (IV, 57). 

Les gastrolatres se tenoient serrés par trouppes et par 
bandes, joyeux, mignars, douilletz aucuns, autres tristes, gra- 
ves, sévères, rechignes : tous ocieux, rien ne faisans, point ne 
travaillans, poids et charge inutile de la terre, comme dit 
Hésiode (IV, 58). 

Il se plaît à employer les diminutifs : 

Tout le sert et dessert fut porté par les filles pucelles ma- 
riables du lieu, belles, je vous afâe, saffretes, blondelettes, 
doulcettes et de bonne grâce ; lesquelles vestues de longues 
blanches et déliées aubes à doubles ceintures , le chef ouvert 
[découvert], les cheveulx inscrophiés [entortillés] de petites 
bandelettes et rubans de soye violette semés de roses, œilletz, 
marjolaine, aneth, aurande [fleurs d'orangerl et autres fleurs 
odorantes, à chascune cadence nous invitoient à boire avec 
doctes et mignonnes révérences (IV, 51). 

Quand les diminutifs n'existent pas, il en forge : 

Tous sont respondit Xenomanes, hypocrites, hydropicques, 

patenostriers, chatemites, santorons, cagotz, hermites 

-Y a il du féminin genre ?-Ouy dea. Là sont belles et joyeu- 
ses hypocritesses, chatemitesses, hermitesses, femmes de grande 
religion. Et y a copie [abondance] de petits hypocritillons, cha- 
temitillons, hermitillons. 

Il entasse de même les verbes: 

Bruslez, tenaillez, cizaillez, noyez, pendez, empaliez, espaul- 
trez, démembrez, exenterez [arrachez les entrailles], decoup- 



390 LE STYLE DE RABELAIS. 

pez, fricassez, grisiez, transonnez, crucifiez, bouillez, escar- 
bouillez [écrasez], escartelez, debezillez [mettez en pièces] , 
debinguandez, carbonnadez ces meschans hérétiques Decreta- 
lifuges , Decretalicides, pires qu'homicides, pires que parrici- 
des, decretalictones [tueurs de décrétales] du diable (IV, 53). 

Il aime aussi à accumuler les participes avec 
leurs compléments : 

Ainsi fut par Hercules tout le continent possédé , les hu- 
mains soulageant des monstres oppressions, exactions, ty- 
rannies ; en bon traictement les gouvernant, en équité et jus- 
tice les maintenant , en bénigne police et loix convenantes à 
l'assiette des contrées les instituant, suppléant à ce que dé- 
faillit, ce que abondait avalluant [retranchant] et pardon- 
nant tout le passé, avec oubliance sempiternelle de toutes les 
offenses précédentes, comme estoit la amnestie des Athéniens, 
lorsque furent par la prouesse et industrie de Thrasibulus les 
tyrans exterminés (II, 1). 

IV. 

11 y a dans le prologue du troisième livre une 
véritable orgie des mots, substantifs et verbes : 

Quand Philippe, roy de Macedonie, entreprint assiéger et 
ruiner Corinthe, les Corinthiens, par leurs espions advertis que 
contre eulx il venoit en grand arroy et exercite numereux, 
tous feurent non à tort espouvantés , et ne feurent négligens 
soy soigneusement mettre chascun en office et debvoir, pour 
à son hostile venue résister et leur ville défendre. Les uns 
des champs es forteresses retiroient meubles, bestail, grains, 
vins, fruicts, victuailles et munitions nécessaires. 

Voilà sept substantifs dépendant d'un seul verbe, 
maintenant chaque verbe va avoir son complément: 

Les aultres remparoient murailles, dressoient bastions, es- 
quarroient ravelins , cavoient fossés , escuroient contremines, 
gabionnoient défenses , ordonnoient platesformes , vidoient 
chasmates , rembarroient faulses brayes , erigeoient cavaliers, 
ressapoient contrescarpes, enduisoient courtines, produi- 
soient moineaulx, talluoient parapetes, enclavoient barbaca- 



ACCUMULATION DE VEKBES. 391 

nés, asseroient machicolis, renouoient herses sarrazinesques 
et cataractes, assoyoient sentinelles, forissoient patrouilles. 

Pour éviter la monotonie tout en conservant son 
énumération , l'auteur va quelque peu varier sa 
phrase, et mélanger les deux formes employées jus- 
qu'ici : 

Chascun estoit au guet, chascun portoit la hotte. 

Les uns polissoient corselets , vernissoient alecrets , net- 
toyoient bardes, chanfrains, aubergeons, brigandines, salades, 
armetz, capelines, bavieres, morions, mailles, jazerans, bras- 
salz, tassettes, goussetz, guorgeris, hoguines, plastrons, lamines, 
haulberts, pavoys, boucliers, caliges, grèves, soleretz, espérons. 
Les aultres apprestoient arcs , fondes , arbalestes , glands , ca- 
tapultes, phalarices, micraines, potz, cercles et lances à feu ; 
balistes, scorpions et aultres machines belliques, repugnatoires, 
et destructives des helepolides. Aiguisoient vouges , piques, 
rançons, hallebardes, hanicroches, volains, lances, azes guayes, 
fourches fières, pertuisanes, genitaires, massues, hasches, dards, 
dardelles, javelines, javelotz, espieux. Affiloient cimeterres, 
brands d'acier, badelaires, paffuz, espées, verduns, estocz, 
pistoletz, viroletz, dagues, mandousianes, poignards, coulteaulx, 
allumelles , raillons. Chascun exerçoit son penard, chascun 
desrouilloit son braquemard. 

L'explication des mots qui entrent dans cette 
énumération nous mènerait trop loin et nous dé- 
tournerait de notre but. L'auteur a rassemblé ici 
tout ce qu'il a pu trouver de noms d'armes et d'en- 
gins militaires : 

Mousquet, poignard, épée ou tranchante ou pointue, 
Tout est bon, tout va bien, tout sert pourvu qu'on tue. 

(Voltaire, la Tactique.) 

V. 

Poursuivons ; nous allons maintenant voir défiler 
devant nous le bataillon des verbes , avec complé- 
ment quelquefois , isolés le plus souvent , c'est-à- 
dire avec le complément le placé en avant. 



392 LE STYLE DE RABELAIS. 

Diogenes les voyant en telle ferveur mesnage remuer et n'es- 
tant par les magistrats employé à chose aucune faire, contem- 
pla par quelques jours leur contenance sans mot dire : puis, 
comme excité d'esprit martial, ceignit son palle en escharpe, 
recoursa ses manches jusques es couldes, se troussa en cuilleur 
de pommes, bailla à un sieu compagnon vieux sa besasse, se3 
livres et opistographes, fist, hors la ville, tirant vers le Crauie 
(qui est une colline et promontoire lez Corinthe), une belle 
esplauade ; y roula le tonneau fictil qui pour maison luy es- 
toit contre les injures du ciel , et en grande véhémence d'es- 
prit, desployant ses bras, le tournoit, viroit, brouilloit, barbouil- 
loit, hersoit, versoit, renversoit, nattoit, grattoit, flattoit, barat- 
toit, bastoit, boutoit, butoit, tabustoit, culJebutoit, trepoit, trem- 
poit, tapoit, timpoit, estoupoit, destoupoit, détraquoit, triquo- 
toit, tripotoit, chapotoit, croulloit, eslanceoit, chamailloit, brans- 
loit, esbransloit, levoit, lavoit, clavoit, entravoit, bracquoit, bric- 
quoit, bloquoit, tracassoit, ramassoit, clabossoit, affestoit, aff us- 
toit, baffouoit, enclouoit, amadouoit, goildronnoit, mittonoit, tas- 
tonnoit, bimbelotoit, terrassoit, bistorioit, vreloppoit, chalup- 
poit, charmoit, armoit, gizarmoit, enharnachoit, empennachoit, 
caparassonnoit : - le devaloit de mont à val, et precipitoit 
par le Cranie : puis de val en mont le rapportoit , comme Si- 
syphus fait sa pierre : tant que peu s'en faillit qu'il ne le de- 
fonçast. Ce voyant, quelqu'un de ses amis lui demanda quelle 
cause le mouvoit à son corps , son esprit, son tonneau ainsi 
tormenter ? Auquel respondit le philosophe, qu'à autre office 
n'estant pour la republique employé, il, en ceste façon son ton- 
neau tempestoit, pour, entre ce peuple tant fervent et occupé, 
n'estre vtu seul cessateur et ocieux. 

Il n'y a pas moins de 60 verbes à l'imparfait 
seulement- 

Au reste ces orgies de verbes ne sont pas tout 
à fait particulières à Rabelais. En voici une que 
nous trouvons dans Montaigne. « Que ne faisons-nous 
pas des mains ? » dit-il : 

Nous requérons , nous promettons , appelons , congédions, 
menassons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, 
admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, ver- 
goignons [faisons bontej, doubtons, instruisons, commandons, 



GRADATIONS. 393 

incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, con- 
damnons, absolvons, injurions, mesprisons, deffions, despitons, 
flattons, applaudissons, bénissons, humilions, moquons, recon- 
cilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouyssons, com- 
plaignons, attristons, desconfortons, désespérons, estonnons, 
écrivons, taisons.... De la teste nous convions, renvoyons, ad- 
vouons, desadvouons, desmentons, bienveignons [accueillons], 
honorons , vénérons , desdaignons , demandons , esconduisons, 
esgayons, lamentons, caressons, tansons, soubmettons, bravons, 
exhortons, menassons, asseurons, enquerons, etc. (Essais, livre 
second, 12. Apologie de Baimond de Sebonde, p. 373, et s.) 

Nous ne donnerons aucun exemple d'énumera- 
tions de choses, parce que nous en avons déjà cité 
plusieurs. M. Albert Réville dit à ce sujet: 

S'agit-il du chanvre, cette plante vulgaire qu'il déguise 
sous le nom de pantagruélion , il vous accable d'une énumé- 
ration interminable des usages auxquels le chanvre peut ser- 
vir. S'agit-il de l'estomac ? le roi Gaster, avec ses besoins, 
ses ordres impérieux , ses inventions ingénieuses , préside à 
tout un petit traité de philosophie sociale, d'une richesse d'ob- 
servation merveilleuse. Même remarque à propos de cette île 
où Oui-dire tenait «école de tesmoignerie» , pays de tradition 
où tout se fait par Oui-dire. 

Rabelais se plaît à entasser les proverbes en les 
détournant quelquefois de leur sens naturel. Nous 
en avons donné des exemples. (I, p. 180 et 182). 

VI. 

Quelquefois, au lieu d'énumérer simplement, Ra- 
belais procède par enchérissement. 

Si de ce vous esmerveillez, esmerveillez-vous d'avantaige de 
la queue des béliers de Scythie, qui pesoit plus de trente li- 
vres (1, 16). 

Si croyez que le feu soit le grand maistre des ars, comme 
escrit Ciceron, vous errez, et vous faites tort, car Ciceron ne 
le creut oncques. Si croyez que Mercure soit premier inven- 
teur des ars, comme jadis croyoient nos anticques Druides, vous 



394 LE STYLE DE RABELAIS. 

fourvoyez grandement. La sentence du satyrique est vraye, qui 
dit messere Gaster estre de tous ars le maistre. (IV, 57.) 

Ici c'est la phrase qui enchérit sur la phrase, 
ailleurs ce sont les idées, les tableaux qui vont 
crescendo. Qu'on se rappelle le passage où les com- 
pagnons de Pantagruel indiquent les moyens qu'ils 
emploieront pour pénétrer dans le camp du roi 
Anarche. 

Moi, dist Panurge, j'entreprends d'entrer en leur camp 
par le milieu des gardes et du guet... le diable ne m'af- 
tinerait, car je suis de la lignée de Zopire. 

Moi, dit Épistémon, je scay... toutes les ruses et fines- 
ses de discipline militaire... car je suis de la lignée de 
Sinon. 

Moi, dist Eusthènes, entreray par à travers leurs tran- 
chées , maulgré le guet et tous les gardes . ■ . car je suis 
de la lignée de Hercules. 

Moi , dist Carpalim , j'y entreray si les oiseaux y en- 
trent... car je suis de la lignée de Camille Amazone. 

Victor Hugo, qui a emprunté à Rabelais son goût 
pour les énumérations et qui en abuse quelquefois 
comme lui, a emprunté aussi au curé de Meudon 
ses gradations par enchérissement : 

Ils savent que je suis un homme qui les aime... 
Que je riais comme eux, et plus qu'eux, autrefois. 

(Contemplations, I, 6.) 

Il y en a une très belle à la fin du premier acte 
des Burgraves. On annonce l'approche d'un men- 
diant. Gorlois lui jette des pierres, Hatto lui don- 
nerait volontiers un morceau de pain, Magnus lui 
offre à manger et à boire, mais Job veut qu'on le 
reçoive avec solennité, comme si c'était un roi. 

MAGNCS. 

...En quel temps sommes-nous, Dieu puissant? 
On chasse à coups de pierre un vieillard qui supplie ! 



mtUSES COMPLIQUÉES. 395 

De mon temps, — nous avions aussi notre folie, 
Nos festins, nos chansons... — on était jeune, enfin, 
Mais qu'un vieillard, vaincu par l'âge et par la faim, 
Au milieu d'un banquet, au milieu d'une orgie, 
Vînt à passer tremblant, la main de froid rougie, 
Soudain on remplissait, cessant tout propos vain, 
Un casque de monnaie, un verre de bon vin. 
C'était pour ce passaut, que Dieu peut-être envoie. 
Après, nous reprenions nos chants, car plein de joie, 
Un peu de vin au cœur, un peu d'or dans la main, 
Le vieillard souriant poursuivait son chemin. 
Sur ce que nous faisions jugez ce que vous faites ! 

job à Magnus 
Jeune homme, taisez-vous. De mon temps, dans nos fêtes, 
Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor 
Autour d'un bœuf entier posé sur un plat d'or, 
S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte, 
Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant ; une escorte 
L'allait chercher ; sitôt qu'il entrait, les clairons 
Eclataient ; on voyait se lever les barons ; 
Les jeunes, sans parler, sans chanter, sans sourire, 
S'inclinaient, fussent-ils princes du saint-empire ; 
Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu 
En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu! 
Va quérir l'étranger ! 

VII. 

La phrase de Rabelais, quelque compliquée qu'elle 
puisse être, reste dans son ensemble, aussi légère, 
aussi dégagée que ces belles cariatides qui soutien- 
nent l'entablement du temple de Pandrose à Athènes. 

En voici une toute surchargée d'adjectifs, de dé- 
terminatifs et de compléments et qui n'en est pas 
moins svelte. 

Tel disoit (Alcibiades) estre Socrates : parceque, le voyans 
au dehors et l'estimans par l'extérieure apparence, n'en eussiez 
donné un coupeau d'oignon (bout), tant laid il estoit de corps, 
et ridicule en son maintien ; le nez pointu, le regard d'un tau- 



396 LE STYLE DE RABELAIS. 

reau, le visage d'un fou, simple en mœurs, rustique en veste- 
mens, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous 
offices de la république ; toujours riaut, toujours beuvaut d'au- 
tant à un cbascun, tousjours se gabelant, tousjours dissimulant 
son divin savoir. Mais, ouvrans ceste boite, eussiez au dedans 
trouvé une céleste et impreciable drogue, etc. (I, Prologue). 

La phrase suivante se compose d'une longue sé- 
rie de verbes, suivis et non précédés de leurs sujets. 
C'est Pantagruel qui parle: 

Gargantua, mon père, .... nous a souvent dit les escrits de 
ces hermites jeûneurs autant estre fades , jejunes et de mau- 
vaise salive, comme estoient leurs corps, ... . nous baillant exem- 
ple d'un philosophe, qui, en solitude pensant estre et hors la 
tourbe, pour mieux commenter, discourir et composer ; ce pen- 
dant toutesfois autour de luy aboyent les chiens, ullent les loups, 
rugient les lions , hannissent les chevaulx , barrient les ele- 
phans, sifflent les serpens, braislent les asnes, sonnent les 
cigales, lamentent les tourterelles ; c'est-à-dire plus estoit 
troublé, que s'il fust à la foyre de Fontenay, ou Niort ; car la 
faim estoit on corps : pour à laquelle remédier abaye l'esto- 
mac, la veue esblouit, les veines sugcent de la propre subs- 
tance des membres carniformes, et retirent en bas cestuy 
esprit vagabond, négligent du traiciement de son nourrisson 
et hoste naturel , qui est le corps : comme si l'oiseau , sur le 
poing estant , vouloit en l'air son vol prendre , et incontinent 
par les longes seroit plus bas déprimé (III, 13). 

En voici une toute chargée de parenthèses et 
d'adjectifs, qui n'est pas moins légère- 

Mais tout ainsi que Noé, le saint homme à qui nous som- 
mes tous obligés et tenus de ce qu'il nous planta la vigne - 
dont nous vient ceste nectareique, délicieuse, précieuse, céleste, 
joyeuse et déificque liqueur qu'on nomme le piot : fut trompé 
en le beuvant, car il ignoroit la grande vertu et puisance d'i- 
celuy ; semblablement les hommes et femmes de celuy temps 
mangeoient en grand plaisir de ce beau et gros fruict lies 
nèfles] ; mais accidens bien divers leur en advinrent, car à tous 
survint au corps une enfleure très horrible, mais non à tous en 
un mesme lieu. Car les uns enlloient par le ventre et leur 



COMPARAISONS. 397 

ventre devenoit bossu comme une grosse tonne ; desquels 
est escrit : Vent rem omnipotentem : lesquels furent tous gens 
de bien et bons raillards. Et de ceste race nasquit Saint-Pan- 
sard et Mardygras, etc., etc. (II, 1). 

VIII. 

Rabelais procède souvent par comparaisons. En 
est-il une plus gracieuse et plus artistement pré- 
sentée que celle ci ? 

Voyez comment la lune ne prend lumière ne de Mercure' 
ne de Jupiter, ne de Mars, ne d'autre planète ou estoille qui 
soit on ciel Elle n'en reçoit que du soleil son mary, et de 
luy n'en reçoit point plus qu'il luy en donne par son infusion 
et aspectz. Ainsi serez^vous à vostre femme en patron et 
exemplaire de vertus et bonnesteté (III, 30). 

La comparaison suivante est plus développée et 
n'en est pas moins gracieuse : 

Vous l'entendez par exemple vulgaire, quand vous voyez, lors- 
que les enfans bien nettis [nettoyés], bien repuz et alaictés, dor- 
ment profondément, les nourrices s'en aller esbattre en liberté, 
comme pour icelle beure licentiées à faire ce que voudront, car 
leur présence autour du bers [berceau] sembleroit inutile. En 
ceste façon, nostre ame, lorsque le corps dort, et que la con- 
coction est de tous endroits parachevée, rien plus n'y estant 
nécessaire jusques au réveil, s'esbat et revoit sa patrie, qui est 
le ciel. De là, reçoit participation insigne de sa prime et di- 
vine origine ; et , en contemplation de ceste infinie et intellec- 
tuelle sphère, le centre de laquelle est en chascun lieu de l'u- 
nivers, la circonférence point (c'est Dieu, selon la doctrine de 
Hermès Trismegistus), à laquelle rien n'advient, rien ne passe, 
rien ne déchet, tous temps sont presens, note non seulement 
les choses passées en mouvemens inférieurs, mais aussi les 
futures : et, les rapportant à son corps, et par les sens et or- 
ganes d'iceluy les exposans aux amis, est dite vaticinatrice et 
prophète (III, 13). 

Il aime à disposer symétriquement sa phrase en 
antithèse ou en dilemme : 



398 LE STYLE DE RABELAIS. 

Si on l'interrogeait des cas presens ou passés , il en res- 
pondoist pertinemment, jusques à tirer les auditeurs en admi- 
ration. Si des choses futures, toujours mentoit, jamais n'en 
disoit la vérité (IV, 58). 

Voici UDe émunération dont toutes les parties 
sont symétriques et qui se termine par une com- 
paraison : 

On pourra prendre les lions par les jubés [crinières] , les 
chevaulx par les crains, les bufes [bufies] par le museau ; les 
bœufs par les cornes ; les loups par la queue ; les chèvres par 
la barbe ; les oiseaux par les pieds ; mais jà ne seront tels 
philosophes par leurs paroles pris (III, 36). 

La comparaison suivante se développe par oppo- 
sition : 

Comme la torche ou la chandelle, tout le temps qu'elle est 
vivante et ardente, luist es assistans, esclaire tout autour, dé- 
lecte un chascun et à chascun expose son service et sa clarté, 
ne fait mal ne déplaisir à personne : sus l'instant qu'elle est 
extaincte, par sa fumée et évaporation, elle infectionne l'air, 
elle nuist es assistans et à un chascun desplaist (IV, £6). 

IX. 

Rabelais affectionne aussi les phrases qui revien- 
nent sur elles-mêmes : 

C'estoit à vous à qui Paris devoit adjuger la pomme d'or, 
non à Venus, non, ny à Juno, ny à Minerve : car oncques n'y 
eut tant de magnificence en Juno, tant de prudence en Minerve, 
tant d'élégance en Venus, comme il y a en vous (II, 21). 

De méchantes gens jamais je ne prends rien. Rien jamais 
des gens de bien je ne refuse (III, 34). 

C'est à Rabelais probablement que Molière a 
emprunté, en renversant les termes, cette fameuse 
phrase qu'Harpagon veut faire inscrire sur la porte 
de sa salle à manger. Les moines , nous dit Ra- 
belais, 



RÉPÉTITIONS SAVANTES. 399 

ne mangent mie pour vivre , ils vivent pour manger et n'ont 
que leur vie en ce monde ... qui est la fin unique et inten- 
tion première des fondateurs (III, 15). 

Cette phrase épigrammatique succédant brusque- 
ment à une autre où l'on a l'air de plaindre les 
moines, est une malice à la Voltaire. 

Quelquefois les mêmes mots sont répétés avec ou 
sans antithèse. 

Jamais homme ne me fit plaisir sans recompense. Jamais 
homme ne me fit desplaisir sans repentance (IV, 8). 

Mieulx eust-il fait soy contenir en sa maison, royallement 
la gouvernant, que insulter en la mienne hostilement la pil- 
lant (I, 46). 

Il n'est riche qui quelquefois ne doive. Il n'est si pau- 
vre de qui quelquefois on ne puisse emprunter (111,5). 

Il n'est debteur qui veult; il ne fait créditeur qui veult (111,3). 

X. 

D'autres fois c'est le même mot que l'on répète 
pour donner plus d'énergie à l'accumulation : 

Ils tous tenoient Gaster pour leur dieu, le adoroient 
comme dieu ; luy sacrifioient comme à leur dieu omnipotent : 
ne reconnoissoient autre dieu que luy (IV, 58). 

Qui fait le saint siège apostolique en Rome, de tout temps 
et aujourd'huy tant redoubtable en l'univers, qu'il fault ribon 
ribaine [bon gré, mal gré], que tous rois, empereurs, potentats 
et seigneurs [dépendent de luy, tiennent de luy, par luy soient 
couronnés, confirmés, authorisés, viennent là boucquer [bai- 
ser par force] et se prosterner à la mirifique pantoufle? (IV, 53). 

Il aime à montrer la spontanéité de deux actions, 
en les indiquant à la fois par le même verbe à 
l'imparfait et au participe présent: 

(Gargantua) mordoit en riant, rioit en mordant. 

Ennius beuvant escrivoit, escrivoit beuvant. Eschylus (si a 
Plutarche foy avez) beuvoit composant, composant beuvoit. 
Homère jamais n'escrivit à jeun (III, Prologue). 



400 LE STYLE DE RABELAIS. 

Il nous trace en phrases analogues le portrait 
de Quaresme-prenant. 

Cas estrange. Travaillent rien ne faisant : rien ne faisoit 
travaillant. Rioit en mordant, mordoit en riant. Rien ne man- 
geoit jeûnant, jeunoit rien ne mangeant. Grignotoit par soub- 
çon, beuvoit par imagination, etc. (IV, 32). 

Ces sortes de tournures reviennent très fréquem- 
ment. En général , Rabelais fait un grand emploi 
des participes présents : 

Democrite estoit beraclitizant et Heraclite democratizant 
représenté (I, 2). 

XI. 

Ceci nous conduit aux jeux de mots dont Rabe- 
lais est fort prodigue. Nous n'en citerons que quel- 
ques-uns. 

Gentilhomme, Jean pille homme. 

N'hasardons rien a ce que nous ne soyons nazardés (III, 
Prologue). 

Dans les phrases suivantes, il n'y a que des rap- 
prochements de sons : 

Je pareillement, quoique je sois hors d'effroy, ne suis toutes 
fois hors d'esmoy, de moy voyant n'estrefait aucun prix digne 
d'oeuvre (Ibid.). 

Le grand Dieu fit les planètes et nous faisons les platz 
netz. L'appétit vient en mangeant, la soif s'en va en beuvant 
(I, 5). 

Ce qui suit est une imitation française de la 
phrase macaronique sur les cloches : Omnis clocha 
clochabilis, etc. 

Un bon esmoucheteur qui en esmouchetant continuelle- 
ment esmouche de son mouchet, par mousches jamais esmouché 
ne sera (II, 15). 

Le sel des phrases suivantes est dans l'accumu- 
lation des g. 



LOCUTIONS PKOVKIM'.IALES. 401 

Les Fanfreluches antidotées furent trouvées, avec 
la généalogie de Gargantua, dans 

un gros, gras, grand, gris, joly, petit, moisy livret, plus, 
mais non mieux, sentant que roses (I, 1). 

Du costé de la Transmontane advola un grand, gras, gros, 
gris pourceau, ayant aisles longues et amples comme sont 
les aisles d'un moulin à vent (IV, 41). 

Le mot vivat, qu'il vive, se trouve transformé 
par Èpistëfftcra en bibat, qu'il boive : 
Vivat, fifat, pipat, bibat (IV, 53). 

XII. 

Rabelais se complaît à mettre en action les lo- 
cutions proverbiales, mais il n'est pas toujours heu- 
reux dans ces applications. Si l'on sourit quand il 
nous dit que les voyageurs passent Procuration, 
qu'ils passent Outre, que dans le pays d'Odes, les 
chemins allaient autrefois où les voyageurs le dési- 
raient, et qu'ils ont cessé d'y aller parce qu'ils ont été 
trop battus par des batteurs d'estrades ; on trouve 
assez insipide la puce que Panurge se met à l'o- 
reille , l'histoire de l'amie de Pantagruel qui n'ap- 
paraît que pour faire un mauvais calembour : Di, 
amant faux, etc. 

Il y a des plaisanteries que Rabelais affectionne, 
et qui sont restées populaires depuis lui, en Basse- 
Normandie du moins. 

Au temps que les bestes parloient (il n'y a pas trois jours), 
un pauvre lion . . . (II, 15). 

C'estoit le meilleur petit bonhommet qui fust d'ici au bout 
d'un baston (II, 31). 

Panurge en parlant d'un incendie se préoccupe 
du sort des animaux parasites. 

ii 26 



402 LE STYLE DE RABELAIS. 

Ah pauvres pulces, ah pauvres souris, vous aurez un mau- 
vais hiver (II, 14) ! 

(En) lisant les belles chroniques de ses ancestres, il trouva 
que Geoffroy de Lusignan, dit Geoffroy à la Grand Dent, grand 
père du beau cousin de la sœur ainée de la tante du gendre 
de l'oncle de la bru de sa belle mère, estoit enterré à Maille- 
zais (II, 5). 

XIII. 

Il s'amuse souvent à forger des mots et des 
phrases, tantôt par simple gaîté comme dans l'his- 
toire des Chicanous, tantôt par raillerie comme dans 
l'histoire de l'écolier limousin, dans les discours de 
la Quinte-Essence, quelquefois aussi pour déguiser 
quelque peu sa pensée et la rendre plus piquante en 
la faisant chercher. En voici un exemple. C'est Pa- 
nurge qui parle à propos de la mort de Raininagrobis : 

Il mesdit des bons pères mendians cordeliers et jacobins 
qui sont les deux hémisphères de la christienté, et par la gy- 
rognomonique circumbilivagination desquelz, comme par deux 
filipendoles coelivages, toute l'antonomatic matagrabolisme de 
l'église romaine, quand elle se sent emburelucoquée d'aucun 
baragouinage d'erreur ou de hérésie, homocentricalement se tré- 
mousse (III, 22). 

Voici l'explication que M. Rathery donne de ce 
passage : 

... Et par le tournoiement circulaire desquels, comme au 
moyen de deux contrepoids tirés du ciel , l'hypocrisie de l'é- 
glise romaine se sentant entortillée par certain langage trom- 
peur et hérétique, se trémousse dans le même centre. 

XIV. 

Il y a un genre de plaisanterie auquel Rabelais 
revient souvent, c'est celui qui consiste à indiquer 
avec une précision technique des détails sur lesquels 
tout autre se contenterait d'un à-peu-près- 



PRÉCISION dans l'absurde. 403 

On se rappelle les chiffres, avec fractions indi- 
quées, des matériaux destinés à habiller Gargantua et 
Pantagruel. On n'a pas non plus oublié le revenu e- 
xact de Salmigondin, le nombre des Parisiens noyés 
ou des guerriers tués dans les batailles. 

Pantagruel fit afficher 9,764 thèses qu'il était prêt 
à soutenir; il transporta en Dipsodie 9,876,543,200 
hommes , sans compter les femmes et les enfants. 
Il y avait 1,311 chiens aux trousses de Panurge et 
600,014 après la dame de Paris. Il se passa en 
Afrique 36 mois, 3 semaines, 4 jours, 13 heures et 
quelque peu davantage sans qu'il tombât une goutte 
de pluie, etc. 

A partir du troisième livre, c'est le chiffre 78 qui 
revient constamment. Les lecteurs sont priés d'at- 
tendre à rire au 7S me livre ; les dieux burent 78 
banques de nectar ; il y a 78 pièces de tapisserie 
à Medamothi ; les moutons de Dindenault donnent 
le moyen de guérir 78 espèces de maladies ; il y a 
chez les Macréons une forêt de 78 parasanges. Pan- 
tagruel envoie à Chaneph 78 mille petits demi escuz à 
la lanterne, les Andouilles avaient 78 enseignes, etc. 

Les détails ne sont pas moins précis quand il s'agit 
des blessures des personnages. Gymnaste donne au 
capitaine Tripet un coup qui lui «taille l'estomac, 
le colon , la moitié du foye , dont tomba par terre 
et tombant rendit plus de quatre potées de soupes 
et l'ame meslée parmy les soupes» (I, 35). 

Le maître de la maison où Panurge était em- 
broché, tua le rôtisseur en 

luy passant la broche un peu au dessus du nombril vers 
le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye, et le coup, 
haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la cap- 

ii 26* 



404 LE STYLE DE KABELATS. 

suie du cueur Iuy sortit la broche par le haut des espaules, 
entre les spondyles et l'omoplate senestre (II, 14). 

M. Paul Stapfer. <;ui a publié une curieuse étude 
sur Sterne , fait remarquer que l'auteur de Tris- 
tram Shancly a imité en cela Rabelais. Ainsi, par 
exemple, Sterne ne dira pas : 

Mon père devint tout rouge ; il dira : Mon père rougit de 
six teintes et demie, sinon d'une pleine octave, au dessus de 
la couleur naturelle. Au lieu d'écrire: la patience de Job, il 
écrit : le tiers, le quart, la moitié ou les trois cinquièmes de la 
patience de Job, indiquant exactement quelle dose de la vertu 
de ce patriarche est nécessaire pour supporter telle ou telle 
vexation... La blessure de l'oncle Tobie, afin que nous le sa- 
chions, a été reçue à environ trente toises de l'angle du re- 
tour de la tranchée, en face de l'angle saillant du demi-bas- 
tion de St-Roch, etc. 

Il y a une différence cependant entre les deux 
écrivains. Cette précision chez Rabelais est simple- 
ment amusante. Elle agace souvent chez Sterne. 

XV. 

Il serait fastidieux de multiplier ces remarque s 
sur les habitudes du style de Rabelais. Le lecteur 
a dû en faire lui-même d'autres en lisant nos citations. 
On devrait supposer d'après ces formes caractéris- 
tiques que le style du curé de Meudon prête facile- 
ment au pastiche. Il n'en est rien cependant: la 
preuve, c'est que beaucoup s'y sont essayés et que 
personne n'a réussi de manière à donner l'illusion 
plus de quelques lignes. 

Les rédacteurs du V e livre ont dû faire tout leur 
possible pour ressembler au maître, et pourtant l'on 
reconnaît assez facilement les passages qui ne sont 
pas de lui. Dufresny, qui. au XVII e siècle, a voulu le 



: : K A 1 .MAKCHAIS l/lMITE. 405 

singer en le faisant parler, a été tout simplement ri- 
dicule. Beaumarchais a été plus heureux, et, sans 
le chercher peut-être, il a souvent donné à son style 
les allures de celui de Rabelais. 

Sa fameuse phrase : [Pour cette place] « il fallait 
un administrateur, ce fut un danseur qui l'obtint », 
est calquée sur Rabelais : 

Et nonobstant la remonstrance d'aucuns de l'Université que 
ceste charge mieulx competoit à un orateur qu'à un sophiste, 
fut à cest office esleu nostre maistre Janotus de Bragmardo 
(I, 17). 

Le portrait de Bartholo, dans le Barbier, est dans 
le style rabelaisien : 

C'est un beau, gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, 
rusé, rasé, blasé, qui guette, furète et gronde et geint tout à 
la fois. 

Comparez ces lignes avec le portrait de Jean des 

Entommeures : 

Jeune, gallant, frisque, de hait, bien à dextre, hardy, adventu- 
reux, délibéré, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien ad- 
vantagé de nez, beau despescheur d'heures, beau desbrideur de 
messes, beau descroteur de vigiles, etc (Voir 1. 1, p. 231.) 

N'est-ce pas le même procédé, avec moins d'abon- 
dance ? Poursuivons : 

Voyant à Madrid que la république des lettres était celle 
des loups. . . que tous les insectes, les moustiques, les cousins, 
les critiques, les maringouius, les envieux, les feuillistes, les 
libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des 
malheureux gens de lettres, achevaient de déchiqueter et de su- 
cer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d'écrire, en- 
nuyé de moi, dégoûté des autres, abîmé de dettes et léger d'ar- 
gent..., j'ai quitté Madrid. (Le Barbier de Séville, I. 2.) 

Rapprochons ce passage de la réponse de Panurge 
lorsqu'on lui reproche de manger son blé en herbe : 



406 LA LANGUE DE RABELAIS ET LES CRITIQUES. 

.... Ce faisant j'espargne les sercleurs qui gaignent ar- 
gent, les me9tiviers, qui beuvent voluntiers et sans eau, les gla- 
neurs, es quels il fault de la fouace ; les batteurs, qui ne laissent 
ail, oignon ne eschalotte es jardins ; les meusniers, qui sont 
ordinairement larrons, etc. (Voir t. I, p. 410.) 

C'est à Rabelais aussi que Beaumarchais a em- 
prunté l'idée de ces proverbes modifiés qui font un 
si joyeux effet dans ses comédies : Ce qui est bon à 
prendre est bon.... à garder; Tant va la cruche à 
l'eau qu'à la fin elle... s'emplit. 

Deux écrivains, deux stylistes du XIX e siècle, ont 
essayé d'imiter, de pasticher le style de Rabelais, 
Nodier dans son Histoire du roi de Bohême, et Bal- 
zac dans ses Contes drolatiques ; ils ont réussi iné- 
galement. On trouvera quelques détails à ce sujet 
au chapitre XIX, qui traite des Imitateurs de Ra- 
belais. 

Nous ne citons que pour mémoire les essais du 
bibliophile Jacob, sur lesquels nous reviendrons aussi 
dans le même chapitre. Quant à Victor Hugo, qu'il 
l'ait voulu ou non, il a des pages qui, pour la maes- 
tria de la phrase, pour la couleur puissante, pour 
la précision technique de l'expression, rappellent 
Rabelais de beaucoup plus près que les imitations 
savamment étudiées de Balzac et de Nodier. Les su- 
jets choisis par Rabelais et V. Hugo, leurs préoccupa- 
tions ordinaires, sont de nature tout à fait diffé- 
rente; mais leur manière de sentir les rapproche. 

XVI. 

En parlant du style de Rabelais, nous avons eu 
occasion aussi de parler de sa langue. Mais il n'est 
pas hors de propos d'insister et d'entrer dans quel- 
ques détails. 



MOTS ÉTltANGKKS. 407 

Michelet s'exprime ainsi au sujet de la langue de 
Rabelais. (Histoire de France. La Réforme, cha- 
pitre XIX.) 

[Chez lui] la langue française apparut dans une grandeur 
qu'elle n'a jamais eue, ni avant ni après. On l'a dit justement : 
ce que Dante avait fait pour l'italien, Rabelais l'a fait pour no- 
tre langue. Il en a employé et fondu tous les dialectes, les élé- 
ments de tout siècle et de toute province que lui donnait le 
moyen âge, en ajoutant encore un monde d'expressions techni- 
ques, que fournissent les sciences et les arts. Un autre succom- 
berait à cette variété immense. Lui, il harmonise tout. L'anti- 
quité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les langues 
modernes, lui permettent d'envelopper et dominer la nôtre. 

Majestueux spectacle. Les rivières, les ruisseaux de cette 
langue, reçus, mêlés en lui, comme en un lac, y prennent un 
cours commun , et en sortent ensemble épurés. Il est dans 
l'histoire littéraire ce que, dans la nature, sont les lacs de la 
Suisse, mers d'eaux vives qui, des glaciers, par mille filets s'y 
réunissent pour en sortir en fleuve, et s'appeler la Reuss, ou le 
Rhône, ou le Rhin. 

Sainte-Beuve n'admire pas moins la langue de 
Rabelais. 

Son français, dit-il, malgré les moqueries qu'il fait des lati- 
nisants et des grécisants d'alors, est encore bien rempli et 
comme farci des langues anciennes ; mais il l'est par une sorte 
de nourriture intérieure, sans que cela lui semble étranger, et 
tout, dans sa bouche, prend l'aisance du naturel, de la familia- 
rité et du génie. Chez lui, comme cbez Aristophane, bien que 
plus rarement, on distinguerait des parties pures, charmantes, 
lucides et véritablement poétiques. 

Et il cite à ce propos le passage sur l'étude, qu'on 
a pu lire page 42 de notre premier volume. 

XVII. 

De l'Aulnaye s'est amusé à dresser la liste des 
mots empruntés par Rabelais au grec et au latin, 



408 LA LANGUE DE RABELAIS ET LES CRITIQUES. 

qui ne rentraient pas dans la langue courante de son 
temps. Ce glossaire comprend 952 mots latins et 517 
mots grecs; mais parmi ces mots latins et grecs nous 
en trouvons beaucoup qui, s'ils étaient nouveaux au 
XVI e siècle, n'en ont pas moins passé dans la langue 
usuelle du XIX e . Tels sont, pour le latin : adjurer, 
alluvion, ambage, ardu, aulique, béat, besicles, blatte, 
cantilène, concussion, dévot, discourir, dispenser, 
durer, explorer, etc. 

Et pour le grec : anomal, anthracite, canon (rè- 
gle), cataclysme, chiromancie, cymaise, cynocéphale, 
diaphragme, diastole, gymnaste, halot, isthme, lamb- 
doïde, etc., etc. 

Rabelais fait aussi' quelques empruuts aux langues 
voisines. Il a des mots italiens, allemands, anglais 
et nombre de mots arabes et hébreux; mais quand 
il s'en sert, il les explique; il n'est jamais pédant 
et prétentieux comme l'école de Ronsard; même lors- 
qu'il emploie des mots étrangers, sa plume est tou- 
jours française. 

XVIII. 

Sous ce rapport cependant il y a une question que 
l'on peut se poser. 

Le XVI e siècle met fin aux littératures dialecta- 
les ; l'invention de l'imprimerie, la rapide propaga- 
tion des livres, la paix qui s'établit en France, un 
gouvernement plus fort et centralisateur amènent 
la constitution d'une langue générale. Il y aura bien 
encore un peu de gascon dans Montaigne; Calvin 
et son école auront aussi leur langage un peu ter- 
ne, le style réfugié. Cependant on reconnaîtra plutôt 
la province de l'écrivain à son humeur, à ses croyan- 



DANS Q' Kl. MALECTE IL A ÉCRIT. 409 

ces religieuses, qu'à son langage. Il n'y a plus de 
dialectes à cette époque, la fusion s'est opérée, il 
y a une langue française. 

Mais Rabelais est sur la limite des deux âges, et 
il y a lieu d'examiner si cette langue si abondante, 
si prodigieusement riche, si pittoresque, ne se rat- 
tache pas à l'un des dialectes principaux de la langue 
à'oil. 

On sait que Fallot, le premier qui se soit occupé 
de cette question, eu étudiant minutieusement les 
papiers conservés dans chaque localité encore plus 
que les livres, a divisé en trois ou quatre sections 
principales le domaine de la langue française du 
moyen âge : le bourguignon, le normand et le pi- 
card, dont le point de jonction et de fusion était 
l'Ile-de-France et Paris. Le picard régnait au Nord, 
jusque clans la Belgique; le normand au Nord-Ouest, 
jusque dans la Bretagne; le bourguignon à l'Est et 
au Sud, jusqu'en Suisse. C'est du normand que nous 
viennent nos imparfaits en ais et du bourguignon 
que nous avons reçu la conjugaison en oir et toutes 
les formes de nos verbes où la syllabe oi domine. 
Il y a tel verbe, asseoir, par exemple, qui a conser- 
vé sa double forme: bourguignonne, je m'assois, et 
normande, je m'assieds. 

Rabelais n'avait rien à démêler avec le picard, — 
dont on a détaché depuis le wallon, par parenthèse, 
— mais il vécut dans des pays où le normand et le 
bourguignon étaient en contact. Né en Touraine , 
Rabelais passa la plus grande partie de sa jeunesse 
dans cette province et les provinces voisines, l'An- 
jou et le Poitou. Or, si la Touraine était bourgui- 
gnonne, le Poitou était normand, et l'Anjou se par- 



410 LA LANGUE DE RABELAIS ET LES CRITIQUES. 

tageait entre les deux dialectes. Mais Rabelais vécut 
aussi à Toulouse, où il trouva la langue d'oc, et il 
écrivit les deux premiers livres de son roman à 
Lyon, où il avait retrouvé le dialecte bourguignon. 

Il y a un peu de tous les dialectes chez Rabelais; 
il a emprunté à tous des expressions, des ornements, 
des phrases, comme il en a emprunté au grec et 
au latin; mais dans le tissu de son style, la fusion 
du bourguignon et du normand est complète, bien 
qu'il y ait une petite prédominance du bourguignon, 
reconnaissable moins aux formes caractéristiques de 
ce dialecte qu'à l'exclusion des caractères que Fallot 
attribue au normand. Le normand, nous dit-on, est 
ainsi caractérisé : des formes sèches, peu de syllabes 
mouillées, prédominance des lettres les plus tenues, 
Ye et l'w; les diphthongues les plus communes sont 
ei, ue (presque ui); peu de nasales. 

Chez Rabelais, au contraire, les nasales sont nom- 
breuses; il en a même qui lui sont presque particu- 
lières : on pour au, prins au lieu de pris ; les sons 
mouillés en ier, lier, prédominent. Cependant il est 
loin d'être pur bourguignon; il donnerait plutôt 
la main à un dialecte normand très caractéristique, 
que Fallot n'a pas connu et qui se parle dans le dé- 
partement de la Manche, dans la partie nord sur- 
tout, et dans les îles anglaises de Jersey, Guerne- 
sey, Aurigny. La tournure des phrases, le genre de 
style et de plaisanterie, et la majeure partie du vo- 
cabulaire de Rabelais, se retrouvent là, avec une 
prononciation notablement différente à la vérité, mais 
sous une forme très reconnaissable; si bien que lors- 
qu'on a vécu dans ce coin de terre et qu'on vient à 
lire Rabelais, on se croit encore chez soi. 



LA GRAMMAIRE DE RABELAIS. 411 

Mais, en résumé, Rabelais n'appartient en parti- 
culier par son langage à aucune région spéciale de 
la langue tfoil II n'est ni normand ni bourguignon, il 
n'a dans son langage ni la finesse malicieuse du 
Parisien , ni la sécheresse raisonneuse du Rouen- 
Dais , ni l'ampleur un peu lourde du Dijonnais. Il 
conserve bien un peu du parfum des bords de la 
Loire et de la Manche, mais il est surtout et avant 
tout français. La langue qu'il parle n'est pas un jar- 
gon particulier, bien qu'il l'ait empruntée un peu par- 
tout, c'est une langue recueillie au cœur même de la 
nation, c'est la langue de la France l . 

XIX. 

La grammaire de Rabelais est en général celle du 
XVI e siècle. Nous ne pouvoos songer à la faire ici 
et nous nous contenterons de quelques remarques 
sur les cas les plus importants 2 - 

1 Nous avons sous les yeux un opuscule : Rapports de la 
langue de Rabelais avec les patois de la Touraine et de V An- 
jou par A. Loiseau, 1867, in 8°, dans lequel on montre les rap- 
ports de la langue de Rabelais et du patois angevin. Le 1 choix 
des mots indiqués par l'auteur n'est pas heureux , puisque la 
liste de ceux qu'il présente comme particuliers au patois an- 
gevin sont parfaitement français, tels que : barguigner, buée, 
dévaler, éclopé, goret, pinte, porte-balle, et même «peuplier» ar- 
bre ! Ce travail est, du reste, très superficiel. 

2 M. Aug. Brachet a placé en tête de ses Morceaux choi- 
sis des grands écrivains du X VI e siècle une prétendue Gram- 
maire de la langue du XVI* siècle, qui, bien qu'occupant 
une centaine de pages , est non-seulement insuffisante , mais 
pleine d'inconcevables étourderies. L'auteur ne dit pas un mot, 
par exemple, sur la question capitale de la construction , de 
la disposition des mots dans la phrase ; il ne parle pas de la 
formation des pluriels en z et x , qu'on avait tant de peine 
à s'expliquer aux siècles suivants ; il est très sobre sur la 
conjugaison des verbes, etc., etc. En revanche, il trouve (120) 
un subjonctif dans cette phrase : lorsque (vous,) entrastes en 



412 la gkammaik:-: dk kabelais. 

Rabelais et la plupart des écrivains de son temps 
usent dans la disposition des mots de la phrase, dans 
la construction, de libertés qui ne nous sont plus 
permises. 

Il met les compléments avant les verbes : 

Les corbeaux , les gays Igeais] , papegays [perroquets]. Ie3 
estournaulx , il rend poètes ; les pies il fait poetrides et leur 
apprend le langage humain proférer, parler, chanter . . . Les 
aigles, gerfaulx, faucons, sacres, laniers, autours, esparvii rs, es- 
merillons, oiseaux aguars [fuyant l'homme] , peregrins, essors 
Ivagabonds], rapineux, sauvages, il domestique et apprivoise. 

Il s'agit de l'appétit, du besoin de satisfaire l'esto- 
mac. Rabelais continue : 

Les loups jette hors des bois, les ours hors les rochers, 
les renards hors les tesnières itanières] , les serpents lance 
hors la terre (IV, 57). 

Ces phrases ne sont-elles pas plus élégantes que 
si l'on disait comme aujourd'hui : 

Lybie. Quelques lignes plus loin (121) il prend pour un sub- 
jonctif le plus-que-parfait de l'indicatif: j'avais, et le pronom 
relatif lesquelles pour la conjonction que. Il prend V adjectif 
placé en attribut à côté du verbe être pour le régime du dit 
verbe être, dans cette phrase : 2>ossible n'estoit les garder (de 
sauter) (122). Dans : ce voyant, comparable à ce pendant, il 
voit une inversion du participe (129). Il formule (1£0) une rè- 
gle à peu près inintelligible sur l'accord du participe passé 
(qui s'accorde avec son régime si le régime est placé avant et 
ne s'accorde pas si le régime suit), et conclut gravement que 
Molière n'a pas appliqué la rè^le dans ce vers : 

11 m'a droit dans ma chambre une boîte jetée. 
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que M. Brachet a répété 
cette belle observation dans sa Nouvelle Grammaire française 
fondée sur Vhistoire de la langue (521). Au reste M. Brachet 
est coutumier de ces sortes de distractions. Voir dans la Re- 
nie critique, décembre 1»75, un article de M. Darmsteter, qui 
n'a pas relevé moins de seize graves étourderies dans la syn- 
taxe de ce dernier livre. Cette syntaxe n'a en tout que 86 
pages 



PROPOSITIONS INFINITIVES. 413 

Il rend poètes les corbeaux, les geais, etc.; il fait les pies 
poétesses, il leur apprend à proférer le langage humain, il jette 
les loups hors du bois, etc. 

Toutefois cette construction n'est guère possible 
que lorsque le sujet est un pronom personnel qu'on 
peut sous -entendre, ou lorsque le sujet n'est pas au 
même nombre que le complément. 

Là en baufrant, attendent les moines l'abbé tant qu'il vou- 
dra (III, 15). 

Les compléments indirects se mettent volontiers 
avant le verbe : 

De choses mal acquises, le tiers hoir ne jouira (III, 2). 

Nous avons rencontré de nombreux exemples de 
ces sortes de phrases. 

XX. 

Rabelais et ses contemporains employaient fré- 
quemment une tournure imitée du latin dans laquelle 
le verbe à l'infinitif a pour sujet le complément du 
verbe précédent : 

Je le vois venir, c'est-à-dire : Je vois qu'il vient. 

Dans ces locutions, l'infinitif a ordinairement un 
sens actif, mais quelquefois aussi nous lui donnons 
un sens passif en lui laissant la forme active : 

Je l'ai vu manger par le loup, c'est-à-dire : être mangé. 

Ces propositions infinitives ne sont guère usitées 
aujourd'hui qu'après les verbes voir, entendre, sentir, 
laisser, et quelques autres. Au XVI e siècle, on les 
place après la plupart des verbes , et , quand le 
sens est passif, on donne la forme passive à l'in- 
finitif. 

Heraclite? disait rien par songes ne nous estre exposé, 



414 LA GRAMMAIRE DE KABELAIS. 

rien aussi ne nous estre celé ; seulement nous estre donnée 
signification et indice des choses advenir ou pour l'heur ou 
malheur nostre, ou pour l'heur et malheur d'autruy (III, 13). 
Voyez comment nature voulant les plantes, arbres, arbris- 
seaulx , herbes et zoophytes , une fois par elle créés , perpé- 
tuer et durer en toute succession de temps , sans jamais dé- 
périr les espèces, encores que les individus périssent, curieu- 
sement arma leurs germes et semences, es quelles consiste icelle 
perpétuité ; et les a munis et couvers par admirable industrie 
de gousses, vagines [gaines], testz, noyaulx, calicules, coques, 
espiz, pappes [duvet], escorces, échines poignans [enveloppes 
épineuses], etc. (III, 8). 

Dans les propositions infinitives, nous mettons gé- 
néralement aujourd'hui le verbe à l'infinitif avant 
son sujet : 

Laissez venir à moi les petits enfants, disait Jésus. 

Rabelais et ses contemporains mettent ordinaire- 
ment le verbe après : 

Ilerodes .... prévoyant que à sa mort, les Juifs feroient 
feux de joie, fit en son serrail, de toutes les villes, bourgades 
et chasteaulx de Judée, tous les nobles et magistratz conve- 
nir, sous couleur et occasion frauduleute de leur vouloir cho- 
ses d'importance communicquer (IV, 20). 

Avec un infinitif, le complément se met avant ou 
après le verbe à volonté, le plus souvent avant ; 
avec un participe précédé d'un auxiliaire, le complé- 
ment se met ordinairement entre l'auxiliaire et le 
participe ; 

Iceux venuz et comparens en personnes fit en l'hippodrome 
du serrail resserrer (IV, 3b). 

Bringuenarilles le géant avoit toutes les paesles, chaudrons, 
coquasses, lichefrites et marmites du pays avallc (IV, 17). 

Cette construction n'est permise aujourd'hui qu'a- 
vec tout et rien : 

Je n'ai rien vu, mais j'ai tout entendu. 



EMPLOI DES \EUBES. 415 

XXI. 

Le sujet se met très souvent après le verbe : 

Puis demanda Pantagruel : Quels gens habitent en ceste 
belle isle de chien? (IV, 64). 

Rabelais profite quelquefois de cette liberté pour 
enchevêtrer gracieusement ses phrases : 

La Terre desistoit leur prester nourissement par vapeurs 
et exhalations : des quelles disoit Heraclitus , prouvoient les 
Stoïciens , Ciceron maintenoit , estre les estoiles alimentées 
(III, 3). 

Le sujet est souvent sous-entendu surtout à la 
troisième personne quand le sens est parfaitement 
clair : 

Arrivé que fut . vouloit baiser les pieds de mondit père 
U, 50). 

Mais après disner Hz demeuroient dans !a maison et s'es- 
batoient à boteler du foin, à fendre et à scier du bois .... 
Puis estudioient en l'art de peinture et sculpture; ou revo- 

quoient en usage l'ancien jeu des taies Semblablement, 

ou alloient voir comment on tiroit les métaulx. . . ou alloient 
voir les lapidaires, orfèvres .... Alloient ouir les leçons pu- 
bliques, les actes solennelz .... Passoit par les salles et 
lieux ordonnés pour l'escrime et là contre les maistres , es- 
sayoit de tous bastons et leur monstroit par évidence qu'au- 
tant, voire plus, en savoit qu'iceux. Et au heu d'arboriser, visi- 

toient les boutiques des drogueurs, herbiers, etc Alloit 

voir les basteleurs, etc. (I, 2-i). 

Ici, quand le verbe est au singulier, il a pour sujet 
Gargantua dont le nom ne se trouve pas exprimé 
une seule fois dans le chapitre. Quand le verbe est 
au pluriel, le sujet est Gargantua et Ponocrates. 
Cette manière de sous-entendre le sujet se rencon- 
tre à chaque page de Rabelais. 

Dans les locutions impersonnelles composées du 



416 LA GKAMM.ULE DE BABBLA1S. 

verbe être et d'un adjectif, l'adjectif se place en 
avant, et le mot il, que nous emploierions aujour- 
d'hui, n'est jamais exprimé. 

Vray est que leurs provisions estoient aucunement endom- 
magées par la tempeste précédente (IV, 25). 

Le sujet apparent il ne s'emploie pas non plus 
quand le sujet réel figure immédiatement après le 
verbe impersonnel, et que la phrase commence par 
un mot circonstanciel. 

Point n'estoit filz de bonne mère réputé qui dedans ne 
jettast ce que avoit de singulier (I, 50). 

Là fut décrété qu'ilz feroient une belle procession, renforcée 
de beaux prescbans et letanies contra Jwstium insidias (I, 27). 

Me souvient avoir leu que Ptolemée fils de Lagus . . . es- 
peroit par offre de nouveautés l'amonr de son peuple envers 
soy augmenter (III, Prologue). 

On se dispense également de placer ce devant 

qui, que, etc. 

Ils entroient partout et jamais nul n'en prit dangier. Qui 
est cas assez merveilleux (I, 27). 

Le sujet pronom peut être séparé de son verbe 
par différents mots : 

II, en ceste façon son tonneau tempestoit pour . . . n'estre 
vu seul ocieux (III, Prologue). 

Je, dist Panurge, me trouve fort bien du conseil des fem- 
mes et mesmement des vieilles (III, 16). 

Quelquefois même , à la 3 e personne , le verbe 
n'est pas exprimé, quand c'est le verbe être. 

[Sa femme tenoit boutique]. Il, de son costé, pauvre plus 
que ne fut Irus (III, 2 ). 

Rabelais et ses contemporains emploient souvent 
le verbe avoir là où nous employons l'impersonnel 
il y a ou l'impersonnel passif. C'est un reste de la 
langue du XIII e siècle, en France et en Italie. 



PARTICIPES ACTIFS ET PASSIFS. 417 

Est advenu depuis certaines années, que la terre cultivant, 
il n'a eu pluie à propos ne en saison (IV, 61). 

Et Dieu sait comme il y eut bu et galle (IV, 25). 

XXII. 

On emploie souvent le subjonctif sans la con- 
jonction que, dont on le fait ordinairement précé- 
der aujourd'hui. 

Vous souvienne qu'Alexandre le grand ayant obtenu vic- 
toire du roy Darie en Arbelles, presens ses satrapes, quelque- 
fois refusa audience à un compagnon , puis en vain mille et 
mille fois s'en repentit (III, 16). 

Mais si , dist Panurge , Dieu le vouloit , et advint que j'é- 
pousasse quelque femme de bien, et elle me batist, je serais 
plus que tiercelet de Job [ph:s patient que Job] si je ne enra- 
geois tout vif (III, 9). 

Ceux qui sont mariés soient comme non mariés, ceux qui 
ont femme soient comme non ayans femme (III, 35). 

Soit employé dans le sens de ou répété , n'est 
pas invariable comme à présent ; il suit la règle 
des verbes et s'accorde avec son sujet: 

Trouvez-moy livres au monde , soient de philosophie , de 
médecine , des lois , des mathématiques , des lettres humaines, 
voire de la Sainte Ecriture, qui en puissent autant tirer? (IV, 53). 

Il en est de même de quelques autres vocables que 
nous faisons invariables quand ils sont placés de- 
vant le mot auquel ils se rapportent : 

. . . Les truies en leur gesine (saulve l'honneur de toute 
la compagnie) ne sont nourries que de fleurs d'orangiers. (IV, 7). 

XXIH. 

Le participe présent s'emploie au XVI e siècle beau- 
coup plus fréquemment qu'aujourd'hui. On s'en sert 
très souvent alors comme complément absolu ou dé- 
ii 27 



418 LA GRAMMAIRE DE RABELAIS. 

taché, soit à la manière de l'ablatif absolu des La- 
tins, soit autrement: 

Fut leur nauf portée près de Paxes. Estant là abourdée, au- 
cuns des voyageurs dormans, autres veillans, autres beuvans et 
souppans, fut de l'isle de Paxes ouie une voix de quelqu'un 
qui hautement apelloit Thamoun (IV, 28). 

Le messagier retournant sans response , et au tilz racon- 
tant ce qu'il avoit veu, à son père fut facile par telz signes 
entendre qu'il luy conseilloit trancber les testes aux princi- 
paux de la ville (IV, 63). 

Basché prie Chicanous assister aux fiansailles d'un sien of- 
ficier, et en recevoir le contract, bien le payant et contentant 
(IV, 14). 

Noterez donc ici que la manière d'entretenir et retenir pays 
nouvellement conquestés n'est ... les peuples pillant, for- 
çant, angariant, ruinant, mal vexant et régissant avec des ver- 
ges de fer ; brief, les peuples mangeant et dévorant (III, 1). 

XXIV. 

Ces participes présents s'accordent toujours, comme 
en latin, avec le mot auquel ils se rapportent, soit que 
ce mot désigne une action, soit qu'il désigne une 
qualité. 

Ce fait, issoient hors, toujours conferens des propos de la 
lecture et se deportoient es prés . . . galantement s'exerceans 
les corps, comme ilz avoient les âmes auparavant exercé (1, 23). 

Panurge choisit de tout le troupeau un beau et grand mou- 
ton, et l'emportait criant, bellant, voyans tous les autres et 
ensemblement bellans et regardans quelle part on menoit leur 
compagnon (IV, 6). 

Les poètes, qui sont en protection de Apollon, approchans 
de leur mort, ordinairement deviennent prophètes, et chantent 
par appolline inspiration, vaticinans des choses futures (III, 21). 

Et là passoient toute la journée à faire la plus grande chère 
dont ils se pouvoient aviser , raillans , gaudissans , beuvans 
d'autant : jouans, chantans, dansans, se voytrans en quelque 
beau pré, denigeans des passereaux, prenans des cailles, pe3- 
chans aux grenouilles et escrevisses (I, 24). 



PARTICIPES ACTIFS ET PASSIFS. 419 

XXV. 

Quant au participe passé, Marot avait formulé en 
vers la règle que nous continuons à observer. 

Enfans, oyez une leçon. 
Nostre langue a cette façon 
Que le terme qui va devant 
Volontiers régit le suivant... 
La chanson fut bien ordonnée 
Qui dit : Wamour vous ay donnée. 

Amour était alors du féminin. Marot dit plus 
loin : 

Il faut dire en termes parfaits : 
Dieu en ce monde nous a faits, 
Faut dire en paroles parfaites : 
Dieu en ce monde les a faites... 

S'il s'agit des dames bien entendu: 

Et ne faut point dire en effet 
Dieu en ce monde les a fait, 
Ne «oms a fait pareillement, 
Mais nous a faits tout rondement. 

Marot allègue ensuite l'italien où cette règle est 
appliquée, mais dans son exemple, il met par inadver- 
tance, le nominatif pour l'accusatif, et écrit: Dio noi 
a fatti au lieu : de Dio ci a fatti. 

Ces vers sont cités comme loi au commencement 
du siècle suivant par Vaugelas et par Ménage; la 
Grammaire de Ramus — ce contemporain de Rabe- 
lais que nous avons vu figurer dans l'histoire de 
Couillatris — se prononce dans le même sens. 

Ces écrivains sont d'avis que, lorsque le verbe est 
conjugué avec l'auxiliaire avoir, le participe s'accorde 
avec son régime direct, si ce régime direct est placé 
avant ; et ne s'accorde pas s'il est placé après, 
n 27* 



420 LA GRAMMAIKE DE RABELAIS. 

Sur mes deux bras ils ont la main posée. Les sciences que 
j'ai apprises. 

et 

Sur mes deux bras iis ont posé la main. J'ai appris les 
sciences. 

Ramus, Vaugelas, Ménage, Arnauld se livrent à 
des considérations assez longues pour trouver la rai- 
son de cette différence dans l'accord du participe et 
n'y parviennent pas. 

Arnauld (Grammaire générale) est celui qui se 
rapproche le plus de la vraie théorie, et, en pres- 
sant bien les mots qu'il emploie, on l'y trouverait; 
il est évident cependant qu'il a plutôt entrevu que 
vu nettement la loi. 

Cette loi, que personne n'a encore formulée à no- 
tre connaissance, la voici : 

Quand on pense à l'action, le participe est un 
temps du verbe et reste invariable. 

Quand on pense à l'état, à la situation, le parti- 
cipe est un adjectif et s'accorde avec le mot dont 
il indique l'état, la situation. 

Cela dépend de la tournure de la phrase. Si je 
dis : 

J'ai écrit une lettre ce matin. 

Je pense que j'ai fait l'action d'écrire. Je ne fais 
pas accorder ce participe. 

La lettre que j'ai écrite ce matin est restée sur ma table. 

Je pense à la lettre, qui est écrite, et je fais ac- 
corder le participe avec «lalettro. Dans la première 
phrase ce qui me préoccupe, c'est l'acte que j'ai 
fait. Dans la seconde, c'est le résultat de cet acte, 
c'est la lettre écrite. 

Cette théorie rend compte de toutes les anomalies 



PRÉPOSITIONS ET ADVERBKS. 421 

que présente l'accord des participes, actifs et passifs. 
Nous aurons occasion de la développer ailleurs. 

Mais la règle a eu quelque peine à s'établir. Au 
XVI e siècle et même au commencement du XVII e , on 
hésitait dans beaucoup de cas. Rabelais applique or- 
dinairement la règle, mais pas toujours. 

Elle est appliquée dans cette phrase: 

Le bon Dieu nous a fait ce bien qu'il nous les a révélés 
annoncés, déclarés et apertement décrits par les sacrés Bibles 
(III, 30). 

Mais elle est violée dans la suivante : 

Faites-moy venir les deux gentilzhommes personnellement 

devant moy : et, quand je les auray ony, je vous en diray mon 

opinion (II, 10). 

Ici, il a plus pensé à l'action qu'à l'état. 

XXVI. 

Chez Rabelais, les prépositions sont souvent sépa- 
rées, par un assez grand nombre de mots, des infi- 
nitifs qu'elles régissent, comme cela se fait encore 
aujourd'hui dans le style judiciaire. 

Il inventa l'art militaire et armes pour grain défendre, mé- 
decine et astrologie, avec les mathématiques nécessaires, pour 
grain en saulveté par plusieurs siècles garder et mettre hors 
les calamités de l'air, deguast des bestes brutes, larecin des 
briguands. (IV, 61.) 

Guignemault subitement en Monspellier trespassa pour de 
biays s'estre avec un tranche plume tiré un ciron de la main 
(IV, 17). 

Quelqu'un de ses amis luy demanda quelle cause le mouvoit 
à son corps, son esprit, son tonneau ainsi tourmenter (III, Pro- 
logue). 

Rabelais se sert souvent d'une locution qu'on 
trouve rarement chez les autres écrivains. Il supprime 
après devaDt le passé de l'infinitif. 



422 LA GRAMMAIRE DE RABELAIS. 

Mais avoir diligemment recherché, trouvèrent tout le pays, 
à l'environ en paix et silence (I, 26). 

Pantagruel, avoir entièrement conquesté le pays de Dipso- 
die, en iceluy transporta une colonie de Utopiens (III, 1). 

Pantagruel, avoir lu le totaige [tout], dist à Panurge en sous- 
pirant : Vous estes bien en point (III, 18). 

Cette tournure n'est pas tout à fait insolite. Henri 
Estienne la mentionne dans son Traité de la confor- 
mité du langage français avec le grec. 

Nostre langage, dit-il, omet, en certaines façons de parler, 
les prépositions, et principalement a coustume d'omettre son 
après. Quand elle dit : estre venu, avoir disné, pour : après estre 
venu, après avoir disné. 

M. Livet, dans son livre sur les Grammairiens 
du XVI e siècle, dit qu'il copie textuellement cette 
remarque sans la comprendre. Lorsqu'il a écrit ces 
mots, il n'avait évidemment pas lu Pantagruel. 

Rabelais et ses contemporains placent générale- 
ment l'adverbe avant le verbe, contrairement à ce 
qui se fait aujourd'hui. 

Presque tous les animaulx, par fatale disposition, se éman- 
cipèrent de lui, et ensemble tacitement conspirèrent phts ne le 
servir, phts ne luy obéir, en tant que résister pourroient ; mais 
lui nuire selon leur faculté et puissance (III; 8). 

XXVII. 

Au moyen âge, on employait moy, toy, soy, au lieu 
me, te, se, lorsque l'harmonie de la phrase le requé- 
rait : 

Nature a fait le jour pour soy exercer, pour travailler.... 
La nuict vient, il convient cesser labeur et soy restaurer par 
bon pain, bon vin et bonnes viandes ; puis soy quelque peu 
esbaudir, coucher et reposer (III, 15). 

Chez Rabelais, les pronoms : dont, de quoi, par 
quoi commencent très bien une phrase qui se lie 



DÉTERMINATIFS. 423 

ainsi à la précédente, bien qu'elle en soit séparée 
par un point. 

Le premier que je trouvai fut un homme qui plantoit des 
choux, Dont tout esbahy lui demandai : Mon ami, que fais-tu 
icy ? (II, 32). 

Rabelais écrit parfois leur avec un s, quand ce pro- 
nom est au datif pluriel; niais il l'écrit plus souvent 
sans s. 

Mercure ne se voudra asservir es autres, car il ne leurs est 
en rien debteur (III, 3). 

XXVIII. 

Quand le substantif est employé dans le sens le 
plus général, Rabelais et ses contemporains suppri- 
ment ordinairement l'article, comme nous faisons 
dans les locutions proverbiales : 

Si demandez comment, par couleur blanche, nature nous in- 
duict entendre joye et liesse, je vous réponds que l'analogie 
et conformité est telle (1, 10). 

L'article défini le, la, les a chez Rabelais et ses 
contemporains des formes qu'il a perdues. Au datif, 
Rabelais emploie indifféremment au et ou et même 
on, et, avec le pronom relatif, auquel, ouquel et 
onquel. 

Panurge le saluant lui mit on doigt médical de la main gau- 
che un anneau, en la palle duquel estait un saphyr oriental 
(III, H). 

Il convenait tout mangeable manger, le reste jeter on feu, 
rien ne reserver au lendemain. (III, 2.) 

.... Onquel lieu ils ont trouvé vos garnisons. (I, 33.) 

Cependant on, onquel signifie proprement dans le, 
dans lequel. 

J'amène mes moutons d'un pays onquel les pourceaux ne 
mangent que myrobolans. (IV, 7.) 



424 LA GRAMMAIRE DE RABELAIS. 

Au lieu de aux, auxquels, dans les, dans lesquels, 
il emploie souvent es, esquels. 

Es uns escarbouilloit la cervelle, es autres rompoit bras et 
jambes, es autres avalloit le nez, poschoit les yeulx (I, 27). 

Fuis les compagnies des gens esquelz tu ne veulx point res- 
sembler (II, £•). 

En jouant, recoloient les passages des auteurs anciens esquelz 
est faite mention, ou prise quelque métaphore sur k.eluy jeu 
(1, 24). 

Nous ayons conservé cette forme de l'article dans 
quelques locutions spéciales : bachelier ès-lettres, 
docteur ès-sciences. 

Quand il y a plusieurs substantifs, on ne met qu'un 
déterminât if, qui s'accorde avec le mot le plus voisin. 

Le vieil Macrobe demandait à Pantagruel comment et par 
quelle industrie et labeur estoit abordé en leur port celle jour- 
née (IV, 25). 

XXIX. 

Les pluriels en ant, ent s'écrivent toujours par s 
sans t. Après l, t et /, le pluriel est toujours marqué 
par s — excepté dans les mots en au et eu, qui re- 
çoivent un x après l. 

Les geans, voyan3 que tout leur camp estoit noyé, emportè- 
rent leur roy Anarche à leur col le mieulx qu'ils peurent hors 
du fort (II, 29). 

Quand jadis, en Gaule, les serfz, varletz et appariteurs 
estoient tous vifz bruslés aux funérailles et exeques de leurs 
maistres et seigneurs, n'avoient-ilz belle peur que leurs mais- 
tres et seigneurs mourussent ? (111,3). 

On trouve souvent aussi ces terminaisons en aux 
et en eux, sans l. On a supprimé cette dernière let- 
tre, mais on a conservé x, dont l'emploi s'est alors 
trouvé sans explication. 



REMARQUES DIVERSES. 425 

XXX. 

Les mots qui sont terminés maintenant en cher, 
gcr, etc., étaient terminés alors en ier: bergier, bou- 
langier, mesnagier, orangier, rochier, etc. 

Dans les premiers livres, Rabelais dit constamment 
les yeulx, mais dans le quatrième nous trouvons trois 
fois les ϕlz. 

Rabelais décline le mot famille dans cette phrase : 

Comme si, le père familles [pater familias] estant à table 
opulente, en bon appétit, au commencement de son repas, on 
voyait en sursault espouvanté soy lever... (III, 14.) 

Rabelais conjugue généralement les verbes comme 
nous les conjuguons. Quelquefois, mais rarement, il 
donne la terminaison arent à la troisième personne 
plurielle du passé défini : ils conquestamrô. Il ter- 
mine beaucoup plus souvent les passés définis et les 
imparfaits du subjonctif de la première conjugaison 
en is et isse : Il torabit. que vous tenissiez. Il em- 
ploie conjointement les deux futurs: lairra et lais- 
sera. Il emploie le participe présent savant au lieu 
de sachant, le participe passé dissolu au lieu de 
dissous, etc., etc. Dans les verbes où le passé défini 
s'écrit maintenant comme le présent de l'indicatif, il 
indique la voyelle longue par s : il finit maintenant, 
il finist hier. 

Il emploie des diminutifs et des augmentatifs peu 
ou point usités aujourd'hui, mais il n'en abuse pas 
autant que le feront les poètes de la Pléiade. 

XXXI. 

Quelques mots que nous ne séparons pas, se trou- 
vent écrits séparément chez lui. — Le verbe voir se 
conjugue dans voici, voilà. 



426 RABELAIS COMPARÉ 

Voyez ci nos ennemis qui accourent (II, 25). - Voyez ci notre 
songeur (III, 14). - Or, voyez ci que vous ferez (III, 10). 

Voy ci les géants (II, 29). - Voy la quant à la première par- 
tie du sermon (III, 27). - Voyez la votre argent (IV, 6). 

Le mot cependant (pendant cela) est toujours 
écrit en deux mots ; quelquefois on le décompose : 

Iceluy temps pendant a donné plus de quatre mille senten- 
ces définitives (III, 36). 

XXXII. 

Résumons en quelques mots les caractères du 
style et de la langue de Rabelais : 

Large emploi des inversions ; le régime très sou- 
vent placé en avant ; avec les verbes neutres et pas- 
sifs, le sujet placé souvent après le verbe. — Omis- 
sion fréquente des pronoms sujets, et presque cons- 
tante du pronom impersonnel il. 

Usage très fréquent du participe présent, quel- 
quefois se rapportant au sujet de la phrase, et for- 
mant le plus souvent ce que les Latins appellent un 
ablatif absolu. 

Emploi du subjonctif sans conjonction; emploi de 
l'infinitif comme substantif; les noms abstraits 
évités. 

Omission de l'article dans un certain nombre de 
cas ; phrasés longues, souvent entrecoupées par des 
parenthèses; mots disposés savamment, de manière 
à faire image ou à produire un effet voulu d'harmo- 
nie ; tournures un peu tourmentées ; ellipses fré- 
quentes. 

Richesse extrême du style et du vocabulaire; en- 
tassement de synonymes, de mots disposés en gra- 
dation, jeux de mots ; style chaud, bruyant et 
sanguin. 



AVEC MONTAIGNE. 427 

XXXIII. 

Pour se rendre bien compte du caractère spécial 
de ce style et de cette langue, il est bon de mettre 
en regard quelques lignes des trois écrivains les 
plus éminents de l'époque. 

L'écrivain du XVI e siècle dont le style ressemble 
le plus à celui de Rabelais, c'est Montaigne. Il a 
autant de couleur et d'entrain, mais sa couleur est 
moins riche, son faire moins large; ses images ont 
moiDS d'ampleur. Le style de tous deux est lumi- 
neux, mais d'une lumière différente. Quand on passe 
de Montaigne à Rabelais, on se sent comme ébloui, 
comme si l'on passait d'un paysage richement éclairé 
par la lune à une scène éclairée par un splendide 
soleil de midi. 

Prenons pour établir la comparaison une des pa- 
ges les plus animées de Montaigne, une page où l'au- 
teur des Essais nous entretient de l'éducation des 
enfants et nous prêche en théorie ce que Rabelais 
nous a montré en action : il s'agit des leçons con- 
fiées à la mémoire de l'enfant. 

On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit 
dans un entonnoir ; et nostre charge ce n'est que de redire ce 
qu'on nous a dit. Je voudrois que [le maître] corrigeast cette 
partie, et que de belle arrivée selon la portée de l'ame, qu'il 
a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy fai- 
sant gouster les choses , les choisir et discerner d'elle mesme. 
Quelquefois luy ouvrant le chemin, quelquefois le luy laissant 
ouvrir. Je ne veulx pas qu'il invente et parle seul : je veulx 
qu'il escoute son disciple parler à son tour. Socrate et depuis 
Arcesilaus faisoient premièrement parler leurs disciples, et puis 
ils parloient à eux. Il est bon qu'il le face trotter devant luy 
pouf juger de son train : et juger jusques à quel point il se 
doibt ravaller pour s'accomoder à sa force. A faute de cette 



428 RABELAIS COMPARÉ 

proportion, nous gaston3 tout. Et de la sçavoir choisir et s'y 
conduire bien mesurement, c'est une de plus ardues besongnes 
que je sçache. Et est Peffect d'une haute ame et bien forte, 
sçavoir condescendre à ses allures puériles et les guider, Je 
marche plus ferme et plus seur, à mont qu'à val ... . Que 
[le maître] ne demande pas seulement [à l'enfant] compte des 
mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu'il 
juge du profit qu'il aura faict , non par le tesmoignage de 
sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'appren- 
dre, il le lui face mettre en cent visages et accommoder à au- 
tant de divers subjets, pour voir s'il l'a bien pris et bien faict 
sien... C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de re- 
gorger la viande comme on l'a avallée ; l'estomach n'a pas fait 
son opération, s'il n'a fait changer la façon et la forme, à ce 
qu'on lui aura donné à cuire.... Les abeilles pillotent deçà de- 
là les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout 
leur ; ce n.est plus thin ny marjolaine. Ainsi les pièces em- 
pruntées d'autruy, il les transformera et confondra pour en 
faire un ouvrage tout sien. {Essais, livre 1 er , ch. 25. De 
l'institution de3 enfants. 1580). 

Certes voilà un style merveilleux d'entrain. On 
ne peut dire que les images y manquent ; il y en a 
une à chaque partie de phrase ; mais chez Rabelais 
l'image se développe. Montaigne se borne à l'indi- 
quer. Le style y gagne en rapidité, il y perd en am- 
pleur. Montaigne est plus philosophe dans son style, 
mais Rabelais est plus poète dans le sien. 

Voilà pour f ensemble. Quant aux détails gramma- 
ticaux, la phrase est tout autre. Il n'y a presque plus 
d'inversions ; le sujet commence, puis vient le verbe, 
puis le complément. S'il y a quelques exceptions, elles 
sont rares ; les pronoms sujets sont généralement 
exprimés ; il y a peu de ces compléments absolus 
avec ou sans participes présents, si chers à Rabelais; 
les articles sont à la place où nous les mettrions au- 
jourd'hui, et comme la phrase est courte, l'auteur n'a 



AVEC AMÏOT. 429 

pas besoin de recourir à ces combinaisons de mots 
qui font en même temps une harmonie pour l'oreille, 
un tableau pour l'intelligence. Montaigne n'est pas 
inférieur à Rabelais comme écrivain, mais il est moins 
artiste. 

Amyot a moins de fermeté, moins de vigueur, 
moins de rapidité que Montaigne, il s'attarde volon- 
tiers en chemin à la poursuite des images et des 
finesses de style; mais il est loin de l'élévation et de 
l'ampleur de Rabelais. Rabelais déroule à nos yeux 
un vaste tableau où s'épanouissent toutes les cou- 
leurs, d'où s'exhalent toutes les effluves de la vie ; 
les couleurs sont voyantes; Rubens semble avoir 
passé par là. Il y a plutôt du Van Dyck chez Mon- 
taigne. C'est plus fin, plus discret et moins vigou- 
reux. Le paysage est peint largement chez tous deux 
cependant, et les fleurs y sont semées avec discré- 
tion. Elles surabondent chez Amyot. Avec lui, les 
larges horizons disparaissent, mais les petits sentiers 
par où il nous mène sont si frais, que nous n'avons 
pas le droit de nous plaindre. 

On a déjà pu remarquer le caractère de son style 
dans quelques passages que nous lui avons emprun- 
tés. Les lignes suivantes sont extraites de sa traduc- 
tion des Pastorales de Longus, publiée en 1559, 
quelques années seulement après la mort de Ra- 
belais : 

Or estoit-il environ le commencement du printemps que 
toutes fleurs sont eu vigueur, celles des bois, celles des prez, 
et celles des montaignes ; aussi ja commenceoient les abeilles 
à bourdonner, les oyseaux à rossignoler, et les aigneaux à sau- 
teler ; les petits moutons bondissoient par les montaignes, les 
mouches à miel murmuroient par les prairies, et les oyseaux 
faisaient resonner les buissons de leurs ebantz. Ainsi ces 



430 KABELMS COMPARÉ 

deux [enfants] voyans que toutes choses faisoient bien leur deb- 
voir de s'esgayer à la saison nouvelle, se mirent pareillement 
à imiter ce qu'ilz voyoient et qu'ilz oyoient aussi ; car oyans 
cbaDter les oyseaux, ilz chantoient ; voyans saulter les ai- 
gneaux, ilz saultoient; et comme les abeilles, alloyent cueil- 
lans des fleurs, dont ils jettoient une partie en leurs seins, et 
de l'autre faisoient de petits cbapeletz , qu'ilz portoient aux 
Nymphes, et faisoient toutes choses ensemble, paissans leurs 
troupeaux l'un auprès de l'autre, 

Ici la phrase ne va pas droit au but comme chez 
Montaigne. Il y a de la recherche dans la coupe des 
propositions, et, dans la disposition des mots, une re- 
cherche un peu enfantine, un peu mignarde. Du reste, 
presque tout ce qui caractérise la phrase rabelai- 
sienne a disparu. Pas d'inversions , le pronom sujet 
est partout exprimé ; un seul participe présent, mais 
se rapportant au sujet de la phrase , et précédé de 
son sujet , pas de complément absolu , l'article par- 
tout où nous le mettrions aujourd'hui. La seule diffé- 
rence notable avec notre grammaire moderne est 
tout orthographique : l'accord du participe présent, 
z employé pour marquer le pluriel dans certains 
cas, etc. 

Le style de Calvin diffère plus notablement encore 
de celui du curé de Meudon. Avec Calvin, sauf quel- 
ques mots vieillis, nous pourrions nous croire au 
dix-septième siècle. Une construction toute logique, 
partout le sujet, puis le verbe, puis le complément; 
l'adverbe va se placer après le verbe ; pas d'ellipse, 
pas de mots sous entendus, pas le moindre caprice ; 
tout au plus un adjectif que nous mettrions aujour- 
d'hui après le substantif et que Calvin place avant. 
Des propositions courtes, non détachées comme dans 
les Nouvelles Nouvelles, mais toutes enchaînées. Des 



AVEC CALVIN 431 

alinéas solides et d'une seule pièce , construits non 
à l'aide des mots, mais par la force du raisonnement. 
Entre le style de Calvin et celui de Rabelais , il y 
a toute une révolution. De la Renaissance joyeuse, 
ivre d'elle-même, et souriant à la vie, nous avons 
passé à la Réforme, grave, sombre, et voyant partout 
les effets de la colère divine. 

Le passage suivant a pour but de prouver l'exis- 
tence de Dieu : 

Veu que Dieu a voulu que la fin principale de la vie bien- 
heureuse fust située en la cognoissance de son nom : afin qu'il 
ne semble point qu'il veuille forclorre à aucuns l'entrée en 
félicité, il se manifeste à tous clairement. Car comme ainsi 
soit que de nature il soit incompréhensible et caché à l'in- 
telligence humaine : il a engravé en chascune de ses œu- 
vres certains signes de sa majesté : par lesquelz il se donne 
à cognoistre à nous selon notre petite capacité. Je dy signes si 
evidens et si notoires que toute excuse d'ignorance est os- 
tee aux plus aveugles et aux plus rudes du monde. Par quoy 
combien que son essence nous soit occulte : neantmoins ses 
vertuz, lesquelles apparaissent as9iduellement devant nos 
yeulx, le desmontrent tel , qu'il nous est expédient de le co- 
gnoistre pour nostre salut. Premièrement de quelque costé 
qu'on tourne les yeulx, il n'y a nulle si petite portion du 
monde, en laquelle ne reluyse pour le moins quelque estincelle 
de sa gloire. Singulièrement on ne peut d'un regard contem- 
pler ce beau chef d'œuvre du monde universel en sa longueur 
et largeur qu'on ne soit , par manière de dire , tout esblouy 
d'abondance infinie de lumière. 

Qui croirait que V Institution chrétienne d'où ces li- 
gnes sont tirées, a été publiés en 1558, un an avant le 
passage d'Amyot que nous venons de citer, quelques 
années seulement après le quatrième livre de Pan- 
tagruel 1 ? 

Rabelais, comme on le voit, a un style bien à lui. 



432 LA PRONONCIATION ET L'ORTHOGRAPHE 

XXXIV. 

On a beaucoup discuté sur l'orthographe à em- 
ployer dans la reproduction de ses œuvres. Chaque 
éditeur a son système. Avant de pouvoir émettre un 
jugement sur ce sujet, il y a une question prélimi- 
naire à débattre, c'est celle de la prononciation. 

Il y a, comme le fait remarquer M. Brachet, deux 
systèmes d'orthographe, celui qui peint la prononcia- 
tion et celui qui rappelle l'étymologie. Aux douzième 
et treizième siècles, on ne songea qu'à la prononcia- 
tion et l'on écrivit comme on parlait. Aux quinzième 
et seizième siècles, on voulut indiquer les lettres éty- 
mologiques et on le fit souvent à tort et à travers, 
comme nous avons déjà eu occasion de le faire re- 
marquer. 

Nous sommes donc en présence d'un système mixte, 
maintenu encore aujourd'hui. Certains mots , s'écri- 
vent comme on les prononce et, dans d'autres, il y a 
des lettres parasites ou dormantes. 

Les lettres parasites ajoutées au quinzième et sur- 
tout au seizième siècle pour rappeler l'origine du 
mot, se prononçaient-elles? — Non, tout le monde est 
d'accord là-dessus. 

Mais, à l'époque antérieure, losqu'on écrivait uni- 
quement pour peindre le son, y avait-il des lettres 
parasites, des lettres non prononcées ? 

C'est ici que commencent les divergences entre les 
écrivains. Nous ne pouvons discuter ici les systèmes, 
et pour ne pas trop nous écarter de notre sujet, nous 
nous bornerons à émettre notre opinion en la moti- 
vant sommairement, sauf à l'établir plus complète- 
ment dans un autre ouvrage. 



AU XVI" SIÈCLE. 433 

On s'habitue depuis trois quarts de siècle à pronon- 
cer toutes les lettres écrites, mais il était loin d'en 
ptre ainsi au siècle dernier. Cuax à qui il est arrivé 
de causer avec des personnes parvenues à lTige 
d'homme avant 1789 ont pu s'assurer du fait. 

Citons quelques exemples au hasard : neufs (nou- 
veaux) se prononçait neus, des souliers neus ; expo- 
ser, esposer; chasseur, chasseux ; le roi se prononçait 
le roué en une syllabe ; royal, ro-ial ; on disait il 
aime, et îs (ils) aiment, etc. 

A défaut de témoignages vivants de cette pronon- 
ciation, on peut consulter, soit les Grammaires et au- 
tres livres qui l'indiquent, soit les poètes qui font ri- 
mer entre eux des mots qui ne riment plus pour nous. 

Ainsi Quicherat dans son Traité de la versification 
française., nous montre qu'autrefois — antérieure- 
ment au dix-septième siècle, il est vrai — serfs rimait 
avec revers ; Juifs avec je fuis et avec ennuis ; je 
vis avec vifs ; neufs avec cheveux ; Egypte eweepetite, 
David avec fini ; les coqs avec les échos, etc. 

Dans un sonnet de Joachim du Bellay publié en 
1558, nous trouvons les mots suivants placés à la 
rime ; Grecs, regrets, sacrez, secrets, qui nous mon- 
trent à la fois le c muet dans grec, et l'è grave ne 
différant pas de Yé aigu. 

Nous n'avons plus qu'un petit nombre de con- 
sonnes à peu près constamment muettes à la fin des 
mots : s, t, x, s : je crois, il croi£, la crois;, le ne-?. 

D'autres se prononcent ou ne se prononcent pas 
suivant l'occasion : le troc et l'estomac ; Davir? et le 
nid, la cle/ et la nef; le gvog et le rah# ; subtil et 
le cheni? ; le cap et le champ ; le fer et le berger. 

La règle générale est aujourd'hui de prononcer la 
n 28 



434 LA PRONONCIATION ET L'OIITHOGRAPHE. 

finale ; on dit envers-z-elle et non enver elle ; le 
respec et non le respè; seulement, ce qui est aujour- 
d'hui la règle, était autrefois l'exception. 

Mais à l'époque même où l'on ne reconnaissait de 
règles d'orthographe que la prononciation, pourquoi 
écrivait-on ces consonnes, qui devaient rester muet- 
tes ? C'est qu'elles n'étaient pas muettes complète- 
ment, elles étaient seulement dormantes, elles repa- 
raissaient dans les dérivés ; on les prononçait même 
quelquefois, lorsque le mot suivant commençait par 
une voyelle, par exemple on prononçait : cheva, ma, 
ruissè, marte, etc. ; mais on disait : un cheva? entier ; 
le ma? aux yeux, le misse? au moulin, avoir marte? 
en tête, etc. 

XXXV. 

Aujourd'hui l final se prononce , quelques mots en 
il font presque seuls exception: cheni?, feni?, fusi?, ou- 
tïl, etc. ; r final se prononce, excepté dans les mots en 
cher, ger, lier, 1er, yer et les infinitifs de la première 
conjugaison. Autrefois ces lettres ne se prononçaient 
presque jamais. 

Nombre d'auteurs, — M. Brachet entre autres, — 
nous disent que r final sonnait au seizième siècle et 
au commencement du dix-septième dans les verbes 
de la première conjugaison en er, comme dans ceux 
de la seconde en ir. C'est une erreur. LV ne se 
prononçait alors ni dans les verbes de la première 
ni dans ceux de la seconde conjugaison. 

On allègue les rimes hiver, mer, air, dair, qu'on 
voit figurer dans les vers suivants: 

Les oiseaux estourdis les entendant hurler 

Quittèrent aussi tost les campagnes de l'air. Béllem. 



FINALES EN «L>. EN «ER» ET EN «IR». 435 

Que dans ]'air les oyseaux, les poissons dans la nier 
Se plaignent doucement du mal qui vient d'aimer. 

Régnier. 

On cite des exemples du dix-septième siècle, de 
Molière qui fait rimer arracher avec chair, de Ra- 
cine qui fait rimer marcher avec cher. On aurait 
pu ajouter à ces rimes les vers connus de Corneille: 

Ah, ruses de V enfer ! 
Faut-il 'tant de fois vaincre avant de triompher ? 

Corneille abonde en rimes de ce genre, qu'au 
siècle suivant on appelait rimes normandes. 

Il est évident que ces rimes ne sont légitimes 
que si er, d'arracher, et air, de chair, ont le même 
son ; mais il s'agit de savoir quel était ce son, si 
l'on prononçait arrachazV avec r sonore et è ou- 
vert, ou ché avec r muet et é fermé. 

Nous avons sur la prononciation de Paris au XVI e 
siècle un assez curieux document. Ce sont deux 
épîtres entre un jeune bourgeois qui veut parler le 
langage de la cour et une jeune marchande dont 
il est épris. Les deux correspondants écrivent comme 
ils prononcent ; ils remplacent IV par z , etc. On 
lit dans cette correspondance : 

f Je] vou Fay bien voulu ecrize 
Afin de pallé de plu loing. 
Pensé que j'avoy bien beroing. 
De deveni si amouzeu. 

'Pallé remplace ici l'infinitif parler ; deveni rem- 
place devenir; donc IV ne sonnait pas à cette épo- 
que dans les infinitifs « en langage courtisan». Ces 
épîtres sont imprimées dans les œuvres de Marot, 
mais on prétend qu'elles ne sont pas de lui. 

Cette prononciation s'est conservée pendant une 
ii 28* 



436 LA PitONOftCIATION ET h ORTHOSRAPHK. 

partie du XVII e et même du XVIII e siècle. Les té- 
moignages abondent et il a fallu une grande pré- 
vention pour ne pas les voir. Que l'on ouvre par 
exemple les Bemarques de Vaugelas, un livre clas- 
sique en fait de grammaire et de langue, on trou- 
vera, à l'article H aspirée ou consonne, (t. I, p. 197, 
éd. de 169.0) que r ne se prononce point aux infi- 
nitifs, et que aller, courir se prononcent comme si 
Ton écrivait allé, court. Thomas Corneille cite à ce 
propos Chapelain, qui est de l'avis de Vaugelas pour 
les deux premières conjugaisons, mais qui déclare 
que IV doit se prononcer dans les verbes en oir : 
recevoir et non recevoi Ménage , dans ses Obser- 
vations sur la langue française, chap. CXI, dit 
exactement la même chose. Régnier Desmarais aussi, 
dans son Traité de la Grammaire française, 1707. 
On voit que non seulement attacher ne se prononçait 
par attachaire, mais que mourir se prononçait mouri. 
Dans Y Art de bien parler français , œuvre d'un 
réfugié, De la Touche, qui écrivait pour les étran- 
gers, on trouve : 

La consonne r se prononce à la fin des mots excepté 1°) à 
l'infinitif de la première et de la seconde conjugaison. Exem- 
ples : parler, finir ; parlé, fini, etc. * 

A défaut de ces autorités nous aurions pu invo- 
quer les chants populaires. La Chanson de Mal- 
broug, quelle qu'en soit l'origine , reproduit fidèle- 
ment le rhythme et la disposition de nos vieilles 
chansons de geste en alexandrins à tirades mono- 
rimes. Les rimes ne sont pas riches dans ces com- 
positions, mais elles sont assonantes et indiquent la 

» Edition de 1710, p. 27. La première édition de ce livre 
est de 1696, la sixième de 1700. 



FINALES EX <L», EN «ER» ET EN «IK». 437 

prononciation de là voyelle. Or nous y voyons 
partout les infinitifs en er rimant avec d'autres mots 
en é fermé. 

Madame à sa tour monte si haut qu'ell' put monter; 
EH' voit venir son page tout de noir habillé. 

— Beau page, mon beau page, quel nouvel apportez ? 

— Aux nouvels que j'apporte vos beaux yeux vont pleurer. 
Monsieur Malbroug est mort, est mort et enterré, etc. 

Même remarque pour la chanson qui se trouve dans 
le Misanthrope, et qui remonte au moins à Henri IV : 

Si le roi n'avait donné 

Paris sa grand ville, 
Et qu'il me voulût ôte? - 

L'amour de ma mie, etc. 

Pour les infinitifs de la seconde conjugaison nous 
pouvons invoquer une chanson populaire non moins 
connue, et qui date au moins du XVI e siècle : 

Il monta sur un arbre 
Pour voir son chien courir, 

Carabt". 
Mais v'ia qu' la branche casse 
Et Guilleri tomb «'£.... 

Compère Guilleri, 
Te lairras-tu mourir ? 

XXXVL 

Il ne saurait donc pas y avoir de doute pour les 
infinitifs en er et en ir. Reste maintenant à prou- 
ver que chair \ se prononçait ché, enfer, enfé, Jupi- 
ter , Jupité. Nous pourrions citer également en 
preuve des chansons populaires, mais nous avons un 
texte irrécusable. Dans la Nouvelle Méthode pour 
apprendre la langue latine, de Port-Royal, aux Règles 
de la poésie française qui y sont annexées, art. III 



438 LA PRONO5CIA-TÏ0K ET L'ORTHOGRAPHE. 

(p. 884 de l'édition de 165*), Lancelot après avoir 
cité ces deux vers de Ronsard : 

Sers-moy de phare et garde d'abismer 
Ma nef qui flotte en si profonde mer. 

dit que cette rime doit être réprouvée, aussi bien 
que celle de philosopher avec enfer dont Malherbe 
s'est rendu coupable , et d'autres rimes semblables 
qui se trouvent souvent chez des poètes anciens et 
nouveaux. Il ajoute : 

Et il faut croire que ce qui a introduit ce mauvais usage 
n'a esté que la mauvaise prononciation de quelques provinces 
de France, principalement vers la Loire et dans le Yendos- 
mois, d'où estoit Ronsard, et dans la Normandie d'où estoit 
Malherbe, où l'on prononce mer, enfer, Jupiter avec un c 
fermé comme aimer, triompher, assister. 

Ainsi dans les provinces du nord-ouest , dans le 
pays de Rabelais , de Gringoire , de Marot , (né à 
Caen), de Belleau, de Baïf, de Ronsard, de J. du 
Bellay, de Régnier, de Vauquelin, de Malherbe, de 
Corneille, on prononçait mé, enfé, Jupitê, et cette 
prononciation s'est maintenue jusqu'à présent dans 
ces pays. Il en résulte que, dans ce qu'on a appelé 
les rimes normandes de Corneille , ce n'était pas 
l'infinitif qu'on prononçait autrement qu'à présent, 
c'était le mot rimant avec l'infinitif , et Polyeucte 
dans les deux vers cités plus haut ne prononçait 
pas enfère et triomphere , mais il prononçait ces 
mots comme les prononcent encore les villageois 
du pays de Corneille : 

Ah ruses de l'enfé ! 
Faut-il tant de fois vaincre avant de triomphé v 

Comme l'erreur que nous attaquons ici est gêné- 



SONS QUI DISPARAISSENT. 439 

ralement répandue, on nous excusera sans doute 
d'avoir iusisté. 

Revenons à Rabelais, dont cette diseussion nous 
a quelque peu écartés. 

XXXYII. 

Nous n'avons pas fini sur la prononciation du XVI e 
siècle et par conséquent sur l'orthographe qu'il faut 
adopter quand on réimprime Rabelais. 

Nous avons montré que la prononciation moderne 
tend à mettre au jour, à faire entendre des lettres 
qu'on laissait dormir aux siècles précédents. Mais 
la langue a-t-elle gagné des sons? Loin de là, elle 
en a laissé perdre. 

Depuis un siècle, un son a disparu, un autre est 
en train de disparaître. 

Vh aspiré se prononçait au XVII e siècle, toutes 
les Grammaires en font foi. Ceux d'entre nous qui 
sont avancés en âge ont entendu leurs grand'pères 
ou leurs grand'mères le prononcer. Aujourd'hui les 
Grammaires sont unanimes à attester que cette lettre 
ne se prononce plus. 

L'autre son lutte encore, c'est celui de II mouillé. 
Le français a ce son en commun avec toutes les 
langues romanes, comme il avait le son de Yh as- 
piré en commun avec les langues germaniques. L'i- 
talien écrit notre II mouillé gl, l'espagnol IL sans i 
avant, et le portugais Ih. Ce son tend à s'effacer 
chez nous. Littré lutte pour lui dans son Diction- 
naire, mais le Parisien rési-te. A Paris, il n'y 
a que ceux qui sont venus du dehors qui sachent 
prononcer: le Havre, paille, merveille. Le Parisien 
prononce invariablement le Avre, paye, meruéye. 
ii 28 :f » 



440 LA PRONONCIATION ET i/OKTHOGRAPHE. 

XXVIII. 

C'est dans la classe des diphthongues surtout que 
le français moderne a fait des pertes. On affirme 
par exemple que, dès le XVI e siècle, ue se pronon- 
çait eu, que au se prononçait o- On se fonde sur ce 
que les syllabes ainsi écrites ne comptent que pour 
une dans les vers. La raison n'est pas recevable. 
Voix ne compte en vers que pour une syllabe; on 
n'y entend pas moins distinctement deux voyelles 
oa, — ouè autrefois; pied, lieu ne forment non plus 
qu'une syllabe, et il n'y en a pas moins une diph- 
thongue. Le mot eau, dans divers écrits du moyen 
âge, se présente sous cette forme iawe, et forme 
quelquefois deux, mais aussi très souvent une seule 
syllabe. Le prononçait-on comme aujourd'hui? Evi- 
demment non. 

Au lieu de tout rapporter à notre prononciation 
actuelle, comme ces historiens qui transportaient 
les allures de la cour de Louis XIV chez Clovis ou 
chez Dagobert, cherchons à reconnaître ce qu'a pu 
être la prononciation à d'autres époques. Les dif- 
férences d'accent qui existent aujourd'hui encore 
entre deux villages limitrophes doivent nous tenir 
en garde contre toute assimilation prématurée. 

Mais quel témoignage invoquerons-nous? Il en 
est de deux sortes-, les uns morts, les autres vi- 
vants. Les morts, ce sont les écrits, surtout ceux 
qui ont été confiés au papier à une époque où la 
préoccupation de l'étymologie ne s'était pas encore 
emparée des esprits. Les vivants, ce sont les pay- 
sans, surtout ceux qui sont isolés des grands cen- 
tres, et qui ont conservé, sinon la langue d'autre- 



SONS QUI DISPARAISSENT. 441 

fois, au moins des habitudes de prononciation qui 
ont peu changé. 

Il n'est personne qui, en entendant parler les pay- 
sans, n'ait été frappé de la variété des sons émis par 
eux, si bien que, si l'on veut noter leur prononcia- 
tion, on a la plus grande peine, en admettant même 
qu'on y parvienne. On trouve dans leur langage 
une foule de sons que notre alphabet n'exprime pas 
ou n'exprime que d'une manière compliquée, comme 
cette lettre russe, par exemple, dont la reproduction 
exacte exige cinq de nos consonnes (m,, chtch). Eh 
bien, toutes les fois qu'une syllabe prononcée lettre 
à lettre comme on l'écrivait au XIII e siècle, corres- 
pondra à un son conservé dans un patois de la lan- 
gue d'o?7, nous serons sûrs de retrouver la pronon- 
ciation que cette syllabe avait alors. 

Passons en revue quelques-unes de ces prononcia- 
tions encore existantes, que les linguistes, auxquels 
elles sont inconnues, suppriment purement et sim- 
plement. 

Ue , quoi qu'on en dise , ne représente pas le 
son eu. Les Picards prononcent encore aujour- 
d'hui le mot feuille — fuelle, et les Cotentinais : 
fueuille , en faisant de u-e une diphthongue, qui 
sonne : u-e ou u-eu. Au commencement du XVIII e 
siècle (voir notre citation de Cyrano , p. 219) on 
écrivait encore feuille, parce que, tout en ne faisant 
eii que d'une syllabe , on prononçait séparément 
les deux lettres. La contraction de ue, eu en eu, est 
une prononciation toute moderne, comme celle de 
au en o. 

Il en est de même de la diphthongue aen, dans 
le mot Caen. Ceux qui parlent avec élégance pro- 



442 LA PRONONCIATION ET L'ORTHOGRAPHE. 

noncent lan, mais les vieux habitants disent Ca-en 
en une syllabe, dans laquelle en a le même son que 
dans examen. 

Palsgrave , qui a composé au XV e siècle une 
Grammaire française à l'usage des Anglais , nous 
dit que dans les mots en aigne, aige on doit en- 
tendre le son de fi. M. Brachet en conclut qu'il 
faut prononcer comme s'il y avait ègne. C'est une 
erreur. Quand le son e doit être entendu, on écrit 
e. La prononciation de ces mots devait être celle 
qui s'est conservée aux environs de Cherbourg : mon- 
tai g ne, en faisant aï d'une seule syllabe diplnhon- 
guée. Les grammairiens du XVI e siècle nous l'af- 
firment d'ailleurs. Ramus nous dit que feindre ne 
doit pas se prononcer findre, mais feindre, bien que 
êin forme une seule syllabe. Robert Estienne nous 
dit de même que dans pain , vain , on doit faire 
entendre l'a avant le son nasal, et ne pas pronon- 
cer comme s'il y avait pin, vin. Ainsi quand Rabe- 
lais écrit dedamgner, gamgner, on n'a pas le droit 
de supprimer la nasale, attendu que la prononcia- 
tion de ain dans ces mots n'est ni è , ni a , mais 
une diphthongue nasale dans laquelle on entend 
a et in. 

An, au XVI e siècle et au commencement du XVII e , 
ne se prononçait pas en. Henri Estienne se moque 
des Picards qui prononçaient et prononcent encore 
dedens et non dedans. Corneille a grand soin d'é- 
crire toujours : Flavian , Appian , avec a et non 
avec e. 

Au se prononçait autrefois, et se prononce en- 
core en divers patois aou, comme il se prononçait 
chez les Romains, comme il se prononce dans tou- 



BONS QUI DISPARAISSENT. 443 

tes les autres langues romanes et dans les langues 
germaniques, mais en une seule syllabe. Ce n'est 
que peu à peu et presque de nos jours, que ce son 
est devenu uniformément o. 

De même, dans les mots où Ton trouve e devant 
une autre voyelle : eage, Jean, veoir, cet e n'était 
pas muet du tout; il formait une sorte d'appoggia- 
ture. Dans neige, on entendait également IV, mais 
on appuyait sur Vé ; c'était le contraire dans : je 
veis, ou l'on appuyait sur Vi à cause de Vs qui le 
rendait long. Dans le mot eau, on entendait une triph- 
thoDgue : é-a-ou. 

Ay se prononçait ê au futur ; mais au passé dé- 
fini, il y avait diphthongue et l'on appuyait sur l'y/, 
si bien que dans la prononciation le son de Va 
s'eflaçait, et l'on avait pour la première conjugaison 
un passé défini en i ; j'aimai' (amavi), il ama-ït, nous 
aima-ïines , vous aima-ïtes , etc. Voyez plutôt les 
grammairiens du XVI e siècle. 

C'est cette forme que nous avons trouvée dans 
la chanson de Guilleri ; nous la trouvons aussi dans 
les épîtres attribuées à Marot, dont nous avons parlé 
plus haut : 

A propo vous souvienty point 

Du jour de la sin Nieoula 

Que j'etieu tous deu si tresla 

D'avoir daucé ? Vou conimensife, 

Aussi trèsbien vou racheviYe ; 

C'est au jardin mon peze entry 

D'avantuze me rencontry 

Auprès de vou '. 
A propos vous souvient-il point du jour de la saint 

1 Edition de 1702, I, p. 212 et suiv. Dans l'édition d'Au- 
guis, ces deux épîtres, qui se trouvent tome II, p. 265 et sui- 
vantes, sont indiquées comme n'étant pas de Marot. 



444 LA PRONONCIATION ET L ORTHOGRAPHE. 

Nicolas, que nous étions tous deux si las d'avoir dansé V 
Vous commencîtes , aussi très bien vous achevîtes. C'est 
au jardin, mon père entry [entra], d'aventure me rencon- 
try [rencontra] auprès de vous. 

'Eu se prononçait comme il est écrit: J'ai sceu, 
j'ai veu , bewverie , etc., c'est encore la prononcia- 
tion ordinaire dans divers patois ; mais on pro- 
nonce aussi: j'ai su, j'ai vu, dans les mêmes pays. 
Les deux prononciations paraissent avoir coexisté 
de même au XVI e siècle , puisque nous trouvons 
dans Vauquelin de la Fresnaye, un poète normand, 
ces deux. vers qui ne peuvent laisser de doute: 

— A quelle fin es-tu de ces ailes pourveue ? 

— J'apprends, l'homme a voler au-dessus de la nue. 

Tandis que nous trouvons clans Th. de Beze : 

L'un avec sa couleur bleue 
Nous veult esblouyr la veue. 

Les finales en rier et lier, lorsque cette termi- 
naison est précédée d'une consonne, comme ouvrier, 
templier ne formaient qu'une seule syllabe au XVI e 
siècle et jusqu'au milieu du XVII e , témoin ce vers de 
Rémi Belleau : 

L'un portait en sa main. . . . 

La hure d'un sanglier aux défenses meurtrières. 

Corneille et La Fontaine ont nombre de vers 
semblables , et cette prononciation s'est conservée 
en Basse-Normandie; seulement Ye n'est pas tout 
à fait fermé et penche un peu vers Yi : sangliév, 
meurtrier , en prononçant, bien entendu, iéi en une 
seule syllabe. L'é aigu serait ici difficile à pro- 
noncer. 



MOTS MULTIFORMES. 445 

XXXVIII. 

Les mots au XVI siècle n'ont pas cette forme 
arrêtée et immuable qu'ils ont prise depuis l'épo- 
que de Louis XIV. Ainsi l'on trouve souvent chez 
Rabelais, comme chez ses contemporains, le même 
mot sous des formes variées. Cette liberté du choix 
entre des mots analogues existait encore au com- 
mencement du XVII e siècle. Il faut consulter sur 
ce point les Remarques de Vaugelas, mais surtout 
les Observations de Ménage. Le précepteur de M me 
de Sevigné et de M ,,K de La Fayette discute longue- 
ment pour savoir s'il faut dire : adversaire ou aver- 
saire, agneau ou anneau, aiguille ou aigulle ; aume- 
lette ou omelette ; aragne , aragnée , arignée ou 
areignée ; arsenal , arsénac ; balayer , balier ; boi- 
ray, beuvray ; cette femme, ste femme; chose et 
chouse ; armoire ou ormoire ; guitare ou guiterne ; 
hirondelle ou arondelle ; nettoyer, netter ; pons, pon- 
nu, pondu ; promener, proumener, pourmener. Main- 
tenant le triage est fait. C'est à peine s'il nous 
reste quelques mots comme souvenir de cette épo- 
que d'antique liberté : le roc, la roche, le rocher ; 
la nue, la nuée, le nuage, etc. 

L'invention des accents date du XVI e siècle, mais 
ils ne deviennent d'un emploi fréquent qu'au XVII e 
et même au XVIII e ; au XVI e siècle, on mettait gé- 
néralement une s muette au commencement et au 
milieu des mots là où nous mettons maintenant un 
accent : escrire, tempeste. On ajoutait souvent un g 
aux nasales pour indiquer la nasalité : ung pour un. 
Ce g bien entendu ne se prononçait pas plus qu'il 
ne se prononce dans Péking, Nauking, Hoang-ho, etc. 



446 LA PRONONCIATION ET I/ÛRTHOGRAPHE. 

On avait aussi souvent recours aux abréviations ; au 
début, on n'employait pas l'apostrophe. La ponctua- 
tion était toute différente et fondée sur d'autres prin- 
cipes que celle qui nous est familière. 

XXXIX. 

Il résulte de ces observations, que nous pourrions sin- 
gulièrement multiplier, qu'il ne faut pas toucher légè- 
rement à l'orthographe de Rabelais, parceque , en gé- 
néral, elle réprésente la prononciation et donne à cha- 
que mot, à chaque phrase un certain accent qu'il faut 
respecter. On n'a donc pas le droit d'imprimer comme 
l'a fait M. Barré: il fut, ils fussent, bu, buvant, âge, 
eau, ménage, clarté, chef, relève, arroser, cœur, co- 
gnaistre, voir, etc., au lieu de : il feut, ils feussent, 
beu, beuvant, eage, eauë, mesnage, clairté, chief, re- 
liève, arrouser, cueur, congnoistre, veoir. M. Barré 
allègue l'étymologie ; ce n'est pas d'étymologie qu'il 
s'agit ici, mais de la forme du mot en lui-même. En 
poussant ce principe jusqu'au bout, on arriverait à 
écrire le mot latin au lieu du mot français ; agir ainsi, 
ce n'est pas simplifier l'orthographe, c'est changer 
la langue. 

L'idéal, ce serait de présenter Rabelais avec son 
orthographe ; mais la difficulté est de déterminer l'or- 
thographe de Rabelais. 11 en a changé à chaque pu- 
blication ; elle est plus simple au début, plus chargée 
de lettres étymologiques dans les dernières éditions. 
Mais ce n'est pas tout , dans une même page — et il 
en est ainsi dans les livres les plus corrects du XVI e 
siècle, — le même mot est quelquefois écrit de trois ou 
quatre manières différentes. Déplus, la première édi- 
tion a été faite en caractères gothiques, sans apos- 



l'outhosuaphe uk Rabelais. 447 

trophes, saùs distinction entre les j et les •', entre les 
u et les y; il n'y a pas un seul accent final, etc. 

Chaque éditeur s'est fait un système à cet égard. 
Les uns ont conservé la confusion des i et des ,;', des 
m et des v , mais ils n'ont pu se dispenser de mettre 
quelques accents ; d'autres ont tâché de simplifier en 
prenant dans les diverses éditions de Rabelais la for- 
me la plus simple de chaque mot ; mais sans jamais 
inventer l'orthographe d'aucun. C'est ce qu'ont fait 
MM. Burgaud des Marets et Rathery. Même difficulté 
et plus grande encore pour la ponctuation. Cette 
partie de l'orthographe était complètement flottante 
au XVI e siècle, et il a été impossible jusqu'à présent 
de la réduire à des règles. 

C'est ainsi que pour, les œuvres de Rabelais, on se 
trouve réduit à faire de l'éclectisme , malgré qu'on, 
en ait, si l'on veut rendre l'ouvrage facilement acces- 
sible à la masse du public ; mais il faut prendre 
garde d'aller trop loin, et quelques éditeurs ont dé- 
passé le but et falsifié leur auteur sous prétexte de 
l'éclaircir. 

XL. 

Xous donnons ici un échantillon de quelques édi- 
tions : 

Édition Le Dcchat, 1711. Retournant à noz moutons , je 
dy que par don souverain des cieulx, nous ha esté réservée 
l'antiquité et généalogie de Gargantua, plus entière que nulle 
aultre : exceptée celle du Messias, dont je ne parle, car il ne 
m'appartient : Aussi les diables (ce sont les calumniateurs et 
capharts) s'y opposent. Et feut trouvée par Jean Audeau, en 
ung pré qu'il avoit près l'Arceau Gualeau. au dessoubs de 
l'Olive, tirant à Narsay (1, 1). 

Édition de l'Aulnave , 1823. Retournant a noz moutons, ie 



448 LA PRONONCIATION ET i/OF.THOGPAPHE. 

vous dy que, par don souverain des cieulx, nous ha esté re- 
seruee lanticquité et généalogie de Gargantua, plus entière 
que nulle aultre ; exceptez celle du Messias, dont ie ne parle, 
car il ne me appartient : aussy les dyabies (ce sont les calum- 
niateurs et caphartz ) sy opposent. Et feut trouuee par Ian 
Audeau , en ung pré que il auoyt près larceau Gualeau , au 
dessoubs de lOliue, tirant à Narsay. 

Édition Burgaud des Marets et Rathery , 1557-58. - Re- 
tournant à nos moutons, je vous dis que, par don souverain 
des cieulx , nous a' esté réservée l'antiquité et généalogie de 
Gargantua, plus entière que nulle autre, excepté celle du Mes - 
sias, dont je ne parle, car il ne m'appartient : aussi les dia- 
bles (ce sont les calumniateurs et caffars) s'y opposent. Et fut 
trouvée par Jean Audeau, en un pré qu'il avoit prés l'arceau 
Gualeau, au dessous de l'Olive, tirant à Narsay. 

Édition A. de Moxtaiglox et Lacour, 18G8 et s. Retour- 
nant à noz moutons, je vous dietz que par don souverain des 
Cieulx nous a esté réservée l'antiquité et généalogie de Gar- 
gantua plus entière que nulle autre, exceptez celle du Mes- 
sias , dont je ne parle , car il ne me appartient — aussi les 
Diables, ce sont les calumniateurs et caffars, se y opposent — 
et fut trouvée par Jean Audeau en un pré qu'il avoit près 
l'Arceau Gualeau. au dessoubz de l'Olive, tirant à Narsay. du- 
quel, etc. 



CHAPITRE XIX. 

PRÉDÉCESSEURS ET SUCCESSEURS DE RABELAIS. 



SOMMAIRE. — 1. Pantagruélistes et Panurgistcs. — 2. Rabelais et Mon- 
taigne. — 3. Aristophane. — 4. Aristophane et Littré. — 5. Plu- 
tarque. — 6. Lucien. — 7. Écrits du moyen âge. Pathelin. — 
8. Le chevalier de la Tour Landry, le Violier des histoires romaines, 
les prédicateurs. Les Cent nouvelles Nouvelles. — 9. La reine de 
Navarre. — 10, Bonaventure Despériers. — 11. Henri Estienne. — 
12. Les Panurgistes du XVIe siècle. Etienne Tabourot. — 13. Bé- 
roalde de Verville. — 14. Noël du Fail. — 15. A. d'Aubigné, la 
Ménippée. — 16. Les Caquets de l'accouchée, — 17. L'Ilexaméron 
rustique. Sorel, Scarron, Furetière, Le Sage. — 18. Quevedo. Le 
grand Tacano. — 19. Les Visions. — 20. Cyrano de Bergerac. — 
21. Swift. Le Conte du Tonneau. — 22. Les voyages de Gulliver. — 
23. Les romans de Voltaire. — 24. Dulaurens, Diderot, Beaumar- 
chais, Restif de la Bretonne. — 25. Sterne. — 26. Nodier. Hi- 
stoire du roi de Bohême. — 27. Balzac. Contes drolatiques. — 
28. Ouvrages où figure Rabelais. Le Suire, le bibliophile Jacob, 
Constant. — 29. Pièces de théâtre où figure Rabelais. — 30. Piè- 
ces de théâtre où figurent les héros de Rabelais. 

I. 

Nous avons vu les géants de Rabelais passer sans 
transition des exploits les plus formidables aux occu- 
pations les plus infimes. Gargantua, qui vient de met- 
tre une armée en déroute, va lui-même cueillir de la 
salade et l'épluche. Pantagruel emploie sa laDgue, 
cette langue assez vaste pour couvrir toute une 
troupe de combattants, à faire des calembours, qui 
ne sont pas toujours du meilleur goût. 

Rabelais est comme ses géants, il trouve un égal 
plaisir à développer une grande idée et à combiner un 
ii 29 



450 PRÉDÉCESSEURS DE RABELAIS. 

jeu de mots. Les polissonneries de Panurge l'amusent 
tout autant que les contemplations de Pantagruel, 
et il ne croit pas plus déroger en ramassant les me- 
nus détails qu'entassent Pline ou Aulu-Gelle que les 
grands traits historiques de Plutarque. 

Mais les hommes chez qui ces deux facultés sont 
réunies, ceux qui se passionnent pour les grandes et 
les petites choses, sont tout à fait exceptionnels. Les 
aptitudes sont généralement partagées , il y a des 
spécialités. Aussi parmi les ascendants et les des- 
cendants littéraires de Rabelais trouverons-nous deux 
classes d'esprits tout à fait différents: les penseurs 
et les viveurs, les philosophes et les joyeux conteurs, 
les pantagruélistes qui se maintiennent à une cer- 
taine hauteur morale et les panurgistes, qui ont une 
tendance à s'égarer dans les bas fonds de la littéra- 
ture. 

IL 

Ce qui caractérise Ptabelais comme penseur, c'est 
sa foi au progrès, sa confiance en l'avenir de l'huma- 
nité. Il admire beaucoup la science et la sagesse des 
anciens , il aime à nous montrer l'esprit de Panta- 
gruel s'élançant au milieu de leurs livres avec l'ar- 
deur du feu qui s'élance à travers les broussailles. 
Mais l'étude de l'antiquité n'est pour lui que le 
moyen. Sachons d'abord ce que l'antiquité nous a en- 
seigné et partons de là pour aller plus loin. Les dé- 
ceptions du moment ne doivent pas nous arrêter ; 
méprisons les choses fortuites, en avant ! L'âge d'or 
est devant nous ! 

C'est cette foi, cette foi profonde qui le sépare de 
Montaigne. Montaigne a beaucoup vu, beaucoup ap- 



ARISTOPHANE. 451 

pris, beaucoup comparé ; il a pesé le pour et le con- 
tre des choses, mais il s'est attardé dans cette opéra- 
tion, et quaud il a fallu choisir, il s'est dit : Que sais- 
je ? Que le si^^Ie d'or soit derrière lui ou devant lui, 
il ne s'en inquiète guère. Pourvu qu'il puisse causer 
à son aise au coin de son feu en hiver, dans son jar- 
din en été, se délecter dans ses lectures , les digérer 
et se les approprier, pourvu qu'il puisse avoir un in- 
terlocuteur ou au besoiD un lecteur qui donne la ré- 
plique à sa causerie charmante, pittoresque, animée, 
nourrie de faits, c'est tout ce qu'il demande. Conver- 
tir le monde, c'est une lourde tâche ; lancer des idées 
nouvelles et tâcher de les faire prévaloir, à quoi bon ? 
Est-on bien sûr qu'elles soient meilleures que les au- 
tres ? On se bat autour de nous, catholiques et pro- 
testants s'égorgent , c'est de la folie ; tout ce que 
nous pouvons faire, c'est de leur répéter que toute doc- 
trine, toute science est douteuse, qu'on peut trouver 
des raisons plausibles contre celles qui semblent les 
mieux établies. Montaigne répéta cela sur tant de 
tons , qu'on finit par le croire , la fatigue aidant. Il 
contribua à amener une transaction. C'est un service 
rendu par lui à ses contemporains. Mais sa vue est 
beaucoup plus restreinte que celle de Rabelais ; il 
parle comme lui de l'éducation et donne à ce sujet 
d'excellents conseils , mais il rapetisse l'horizon, il 
ne voit que son siècle- Rabelais voit au delà , bien 
au delà du siècle suivant, au delà du nôtre peut-être. 

ni. 

Parmi les auteurs de l'antiquité, Rabelais a lu sur- 
tout les collectionneurs de faits. Mais les écrivains 
auxquels sa pensée se reporte le plus souvent , nous 
ii 29* 



452 PRÉDÉCESSEURS DE RABELAIS. 

avons déjà eu occasion de le dire, ceux qui ont le plus 
puissamment agi sur lui, sont Platon, Plutarque et 
Lucien. 

Il cite moins souvent Aristophane, il ne l'allègue 
même que trois fois dans son livre. Mais les rapports 
entre ses conceptions et celles de l'auteur des Oi- 
seaux ont frappé tous les yeux. Népomucène Lemer- 
cier, V. Hugo, Littré, et d'autres les ont signalés 
avec détails. 

Chez l'un et chez l'autre, même fantaisie gigantes- 
que, mêmes allégories, même genre de folies et d'al- 
lusions. Ils imaginent l'un et l'autre quelque cons- 
truction étrange, et de là ils font pleuvoir, comme de 
ces machines de guerre d'autrefois , un feu roulant 
d'épigrammes et de malices sur tout ce qui les en- 
toure, sur tout ce qui leur déplaît. Aristophane a son 
chœur de Grenouilles pour railler Euripide, son chœur 
de Nuées pour bafouer Socrate, comme Kabelais ses 
oiseaux chanteurs pour railler l'église romaine , son 
tribunal de Chats fourrés pour bafouer les juges pré- 
varicateurs. L'un fait bâtir une ville en l'air par des 
oiseaux, l'autre nous présente une ville dont les ha- 
bitants sont des lampes ; l'un personnifie le peuple 
d'Athènes sous les traits de l'imbécile Démos, l'autre 
le pédantisme routinier sous les traits de Janotus de 
Bragmardo ; les Guêpes de l'un font pendant aux Chi- 
canous de l'autre ; Panurge délibérant sur son ma- 
riage rappelle Lisistrata délibérant sur le veuvage 
forcé imposé aux maris. L'un donne un corps à la 
Paix, à la Richesse, à la Pauvreté, l'autre nous fait 
voir Quintessence la précieuse, Quaresme-prenant 
l'étique, et Ouy-Dire tout composé de langues et d'o- 
reilles. Même genre de railleries , mêmes scènes 



ARISTOPHANE. 453 

à double interprétation, mêmes mots forgés et plai- 
sants , et aussi , il faut le dire , mêmes obscénités, 
mêmes ordures. Aristophane a moins de mots gros- 
siers peut-êtrt, quoiqu'il ne se les refuse pas, mais il 
a plus d'intentions libertines. Et en cela il est moins 
excusable que Rabelais : Rabelais écrit un livre, 
qu'on 'lit des yeux, Aristophane écrit un drame 
qui se débite tout haut et devant la foule assem- 
blée. 

L'art est à peu près le même de part et d'au- 
tre. Les vers d'Aristophane sont admirables , mais 
la prose de Rabelais ne leur est pas inférieure. 
Aristophane cependant déploie dans ses chœurs une 
poésie qui n'a pas d'équivalent chez Rabelais, mais, 
sous les autres rapports , Rabelais n'est pas au- 
dessous d'Aristophane comme artiste. Les épigram- 
mes du poète athénien ne sont pas meilleures que 
les siennes, ses allusions ne sont pas plus transpa- 
rentes ni plus fines, ses personnifications plus pi- 
quantes. Seulement les plans d'Aristophane sont plus 
étudiés et ses plaisanteries plus amères. 

Tous deux attaquent des institutions. Aristo- 
phane s'en prend.' à tous les détails du gouverne- 
ment athénien, les élections, les délibérations, les 
jugements; il s'en prend aux généraux, aux ora- 
teurs, aux philosophes, aux écrivains, aux savants, 
et souvent il désigne les individus par leur nom. 
Il bafoue Cléon, turlupine Euripide et conseille de 
mettre le feu à 'la maison de Socrate. Il est in- 
placable contre ses ennemis. Après les avoir cou- 
verts de ridicule, il excite les passions contre leur 
personne et les livre à l'animadversion générale. 

Rabelais n'a pas de ces colères. Ses attaques sont 



454 PRÉDÉCESSEURS DE EAEELAIS . 

vives et spirituelles , piquantes , implacables même 
quelquefois, mais il ne s'en prend jamais aux in- 
dividus. Ceux qu'il attaque n'ont pas de nom et 
s'appellent légion. Il déverse sur eux le ridicule et 
le mépris, jamais la haine — à une seule exception 
près, lorsqu'il s'agit du tribunal des chats fourrés. 
Hors de là il est plein de mansuétude. Aristophane 
n'a jamais pour personne un mot de sympathie. Il 
n'y a pas dans ses comédies deux individus qui 
aient de l'amitié l'un pour l'autre. Tout le monde 
s'aime chez Rabelais. 

Il y a une différence plus grave encore entre le 
grand comique athénien et le grand comique fran- 
çais. Aristophane met toutes les ressources de son 
esprit au service de la petite faction aristocrati- 
que qui aspirait à gouverner Athènes et qui sym- 
pathisait avec les ennemis du dehors. Il attaque 
tout ce qui tend au progrès, il s'en prend à So- 
crate , à Euripide qui poussent leur pays dans la 
voie de la culture intellectuelle ; il exalte tout ce 
qui peut faire reculer la civilisation. Il protège de sa 
verve sarcastique les institutions vieillies et l'igno- 
rance antique. 

Rabelais au contraire s'en prend aux institutions 
vieillies, il ridiculise l'ignorance, la corruption, les 
ennemis de la science , de la justice et de la li- 
berté. Il pousse ses contemporains en avant ; Aris- 
tophane pousse les siens en arrière. L'influence de 
Rabelais a été bienfaisante- Aristophane a fait beau- 
coup de mal à sa patrie. 

IV. 

Dans un article intitulé Aristophane d Rabelais, 



TLUTARQUE. 455 

qui fait partie de son recueil Littérature et Histoire'. 
M. Littré nous paraît s'être complètement mépris 
sur le rôle d'Aristophane. Il lui attribue l'honneur 
d'avoir préparé la transformation de la société athé- 
nienne. Mais est-ce que Socrate, est-ce qu'Euripide 
ne préparaient pas aussi cette transformation? Seule- 
ment, si leur parti avait triomphé, cette transfor- 
mation se serait accomplie par les voies pacifiques 
et patriotiques , au grand profit de l'humanité , de 
la civilisation, du progrès social. Aristophane , en 
pactisant avec les Spartiates qui faisaient alors la 
guerre aux Athéniens et qui finirent par remporter 
la victoire, a contribué en effet à cette transforma- 
tion , mais au prix d'humiliations pour son pays, 
d'exécutions sanglantes , de proscriptions et d'un 
long recul de la civilisation. La différence qu'il y 
a entre Aristophane et Rabelais, différence dont M. 
Littré n'a pas l'air de s'apercevoir, c'est que tout ce 
qu'a attaqué Aristophane a survécu, ou survivra, que 
tout ce qu'il a défendu a péri , — tandis que tout 
ce que Rabelais a attaqué a disparu ou est destiné 
à disparaître , et que ce qu'il a loué survit ou sur- 
vivra. Aristophane était un grand artiste de peu de 
jugement. Rabelais était un moindre artiste peut- 
être, mais de jugement supérieur. 

V. 

Les noms de Plutarque et de Lucien reviennent 
sans cesse sous la plume de Rabelais. Pour le pre- 
mier pourtant, c'est moins le Plutarque, des Hom- 
mes illustres que celui des Œuvres morales. 

Cette prédilection pour ces deux écrivains s'ex- 

1 Uu volume in 8°, 1876, p. 150. 



456 PBÉDÉCESSEUKS DE RABELAIS. 

plique aisément. Tous deux vivaient à une époque 
où les idées, les systèmes, les religions étaient en 
fermentation , comme au XVI e siècle ; tous deux 
sont riches en renseignements précieux, non pas seu- 
lement sur les faits , mais sur les idées ; les faits 
qu'ils rapportent ne sont pas des simples actes de 
l'activité humaine, ce sont des actes de la pensée 
humaine, des anecdotes qui font réfléchir. Plutarque 
est le collectionneur par excellence de ce genre de 
renseignements. Après avoir voyagé en Egypte, en 
Grèce, à Rome, il était revenu s'établir dans sa 
petite ville de Chéronée , où il était prêtre d'Apol- 
lon et exerçait des fonctions municipales. C'était 
à peu près la position que Rabelais eût pu occu- 
per à Meudon si on l'en avait laissé jouir. Là Plu- 
tarque lisait, extrayait, compilait, prêchant la mo- 
rale à coups d'exemples et sans haute prétention. 
C'est avant tout un causeur dans le genre de Mon- 
taigne, avec moins d'élévation dans l'esprit, il est 
vrai, mais avec une érudition plus étendue. C'est 
cette science variée , cette connaissance du cœur 
humain, cette abondance de renseignements intel- 
lectuels jointes à sa bonhomie conteuse, qui ont 
fait de Plutarque l'auteur le plus aimé, et le mieux 
apprécié peut-être de toute l'antiquité. Rabelais se 
trouvait en famille chez cet écrivain qui avait tant 
de choses en commun avec lui, moins la gaîté 
pourtant. 

VI. 

Cette gaîté, il la trouvait, et la trouvait exubé- 
rante chez Lucien. Lucien s'était beaucoup plus 
mêlé au monde que Plutarque. Il avait voyagé plus 



LUCIEN. 457 

longtemps et plus loin, et lorsqu'il se mit à écrire, 
loin de s'enfermer dans une solitude, dans une pe- 
tite cité peu fréquentée, il s'établit à Athènes, et, au 
lieu d'adresser ses compositions à un lecteur ab- 
sent; il les lisait, il en faisait ce que nous appel- 
lerions aujourd'hui des conférences. 

A ce moment, le monde était en proie à une sin- 
gulière préoccupation, à un besoin maladif de foi 
religieuse, à une soif de superstitions. La religion 
d'autrefois, l'hellénisme, n'avait plus de croyants : 
ceux qui la respectaient, ceux qui la pratiquaient 
ne le faisaient plus que par tradition. La foule re- 
cevait avidement des croyances de toutes mains. 
C'est de l'Asie surtout qu'elles arrivaient. — On sait 
que l'Egypte se rattachait alors à l'Asie. — L'Egypte 
apportait ses dieux incarnés sous des formes maté- 
rielles, la Babylonie ses divinités astronomiques et 
astrologiques , la Syrie ses dieux de la nature, la 
Perse ses génies, les Brahmes leur métempsychose, 
les Boudhistes frappaient les esprits par leurs pé- 
nitences — sans compter les Chrétiens à qui l'ave- 
nir appartenait, mais que, au premier abord, on pou- 
vait confondre avec les autres sectes. On n'enten- 
dait parler que de miracles, d'apparitions surnatu- 
relles, de voix mystérieuses. Nombre d'imposteurs 
profitaient de ces dispositions du public pour se faire 
un rôle. Lucien en a connu deux pour sa part. L'un, 
Pérégrinus, avait annoncé qu'il se brûlerait solen- 
nellement à Olympie , et il le fit devant un nom- 
breux public. Lucien qui faisait partie des specta- 
teurs, rencontra, en retournant chez lui. des curieux 
qui lui demandèrent des détails. La vérité simple 
ne les satisfaisait pas, ils s'attendaient à quelque 



458 PRÉDÉCESSECBS DE EABELAIS. 

chose de merveilleux. Lucien les servit à souhait. 
La fable qu'il leur raconta devint légende, et le 
lendemain on lui raconta à lui-même les circons- 
tances qu'il avait inventées , en lui assurant qu'on 
en avait été témoin. Pérégrinus avait passé par le 
christianisme avant de se faire dieu lui-même, et ce 
fait n'était pas de nature à inspirer à Lucien un 
grand désir de s'instruire de la religion nouvelle. 
Il en parle donc assez légèrement dans quelques 
uns de ses ouvrages, mais en homme qui ne la 
connaît pas. 

Ce n'est pas au christianisme qu'il s'en prend 
dans ses écrits , c'est à l'hellénisme vieilli , et aux 
sectes philosophiques qui se disputaient les esprits; 
elles étaient nombreuses et généralement imprégnées 
de mysticisme à un plus ou moins haut degré. Lucien 
les attaque, non par le raisonnement, mais par le 
ridicule, à la façon de Voltaire. Sa forme préférée 
est le dialogue, et dans l'art de faire saillir les con- 
tradictions, de mettre en évidence les travers et de 
provoquer le rire aux dépens des opinions, Voltaire 
a pu l'égaler, mais non le surpasser. C'est un feu 
roulant d'épigrammes acérées, de flèches lancées d'une 
main légère, mais sûre, et qui pénètrent jusqu'au fond. 
Nous en avons donné quelques exemples. Ce qu'Aris- 
tophane fait pour les hommes et les institutions. 
Lucien le fait pour les opinions. Il a moins de souf- 
fle et d'ampleur , il s'attaque plus volontiers aux 
petites choses. A-t-il une idée supérieure, comme Aris- 
tophane en avait une? Il est permis d'en douter. 
Il raille pour le plaisir de railler, mais il raille au 
nom du bon sens et de la raison. Quand il parle sé- 
rieusement, comme dans son traité sur Y Art (Té- 



ÉCRITS L»U MOYEN AGE. 459 

crire l'histoire, il donne d'excellents conseils, mais 
lors-même qu'il n'eût été qu'un railleur, on ne peut 
disconvenir qu'il n'ait rendu un grand service 
à la civilisation en déblayant le terrain pour faire 
place à la vérité. Lucien a longtemps passé pour 
un ennemi du christianisme , on peut lui reprocher 
tout au plus de l'avoir ignoré de parti pris. Cepen- 
dant la prédilection de Rabelais pour Lucien devint 
un motif d'accusation contre l'auteur de Panta- 
gruel. On l'accusa de «lucianiser», et ce mot, 
dans la langue scolastique, signifiait être ennemi de 
la religion. 

Nous avons indiqué les passages étendus de Lu- 
cien dont Rabelais a profité dans son livre. Il 
lui a emprunté en outre quantité de détails qu'il 
eût été trop long de faire remarquer. Les œuvres 
de Lucien étaient évidemment une de ses lectures 
favorites. 

YII. 

Rabelais a moins pratiqué les auteurs latins que 
les auteurs grecs. Il cite Virgile , Horace , Martial, 
Sénèque, mais on sent que ses prédilections ne sont 
pas là. Il ne connaît pas les romanciers latins Pé- 
trone et Apulée. 

Il ne doit rien naturellement à la littérature al- 
lemande qui n'existait pas, pour le public lettré du 
moins, ni à la littérature anglaise. Il ne paraît pas 
avoir eu connaissance de la littérature espagnole 
autrement que par les traductions qui furent faites 
après la captivité de François P r . En revanche il 
connaît très bien la littérature italienne. Il ne cite 
pas Dante, bien qu'il ait avec lui des points de 



460 PKËDÉCESSEUBS DE KABELAIS. 

contact, comme nous l'avons montré, mais il cite 
plusieurs fois Boccace. Nous n'avons pas rencontré 
le nom de Folengo dans son livre; mais si le nom 
n'y est pas, la Maccaronée y est largement repré- 
sentée. 

Quant aux écrits du moyen âge, il connaît tout 
ce qu'on en a imprimé au XVI* siècle, c'est-à-dire les 
traités en latin, et les romans et contes, dans leur 
traduction en prose française. Il fait de fréquentes al- 
lusions aux contes, aux fabliaux, aux poètes du XV e 
siècle, il a une prédilection pour Villon et cite avec 
sympathie la farce de Maître Pierre Patheïin, dont 
le héros, a, ainsi que Villon, plus d'un trait com- 
mun avec Panurge. 

Pathelin est, comme Panurge, un homme d'esprit 
déclassé , un savant affligé de la maladie Faute 
d'argent. Au moment où commence la pièce , non 
seulement il n'a pas d'argent, mais il n'a pas même 
un habit décent pour se présenter et pour trouver 
les moyens d'en gagner. Il y a bien du drap chez 
le voisin , mais comment faire pour que ce drap 
passe de la boutique du marchand sur son dos, à 
lui ? Nous n'avons pas vu Panurge en pareille si- 
tuation, mais on peut douter qu'il en fût sorti aussi 
habilement. Quant à feindre une maladie, et à met- 
tre le médecin en fuite, cela rentre dans ses moyens; 
mais devant le juge eût-il aussi bien tiré parti de 
l'embarras de son adversaire ? il est permis d'en 
douter. Panurge n'aurait pu retenir sa langue, il 
aurait parlé, il aurait triomphé aussi, mais d'autre 
façon , en faisant naître des circonstances nouvel- 
les, et non en tournant à son profit celles où il 
se trouvait. Panurge a besoin de prendre l'initiative. 



ÉCK1TS DIT MOYEN AGE. 461 

Il ne se fût pas non plus laissé démonter par un 
mouton vêtu , et il aurait tout au moins fait au 
berger quelque méchante farce dont celui-ci se se- 
rait souvenu. Mais ces différences n'empêchent pas 
Pathelin et Panurge d'être de la même famille, et 
l'on peut hardiment compter cette comédie ano- 
nyme au nombre des ouvrages qui ont exercé leur 
influence sur Rabelais. 

VIII. 

Au moyen âge, tout recueil de contes a générale- 
ment un but, un but moral et même religieux. Les 
compositions de ce genre sont nombreuses, nous n'en 
citerons que deux, qui peuvent servir de types : 
le Livre de la Tour Landry pour l 'instruction de ses 
filles et le Violier des histoires romaines. 

Le premier, achevé en 1372', fut imprimé en 
anglais avant de l'être en français, et jouit long- 
temps d'une grande vogue. Dans son premier cha- 
pitre, l'auteur nous raconte qu'un jour de printemps, 
étant assis à l'ombre sous un arbre, tout en écou- 
tant des merles, des mauvis, des mésanges qui chan- 
taient dans le parc, il vit venir vers lui ses filles, 
et prenant pitié de leur jeune; âge, il eut l'idée 
de composer pour leur instruction un livre de bons 
conseils et de bons exemples, propre à les guider 
dans la vie, quand il ne pourrait plus les guider 
lui-même. Il se mit à l'œuvre et au bout d'un an 
les «six-vingt huit chapitres» qui composent le li- 
vre étaient au complet. Les histoires que raconte 
le brave chevalier sont loin d'être toutes édifian- 
tes. Il y en a même d'assez gaillardes, mais elles 
sont entremêlées de pieux conseils qui, dans la pen- 



462 PRÉDÉCESSEURS DE RABELAIS. 

sée de l'auteur, devaient racheter ce qu'il y avait 
de trop hasardé dans les tableaux offerts aux re- 
gards. 

Le Violier des histoires romaines est un recueil 
analogue. Les histoires sont au nombre de 149 et 
généralement plus longues ; il en est qui sont de 
vrais romans ou tout au moins des nouvelles éten- 
dues. L'ouvrage, d'abord composé en latin, s'appe- 
lait Gesta JRomanorum, parce que les trois ou qua- 
tre premières historiettes se rapportent à des per- 
sonnages romains- Différents traits de ce recueil, 
comme du précédent, sont empruntés à la Bible et 
de plus nombreux encore à la légende. Chaque his- 
toire, édifiante ou non, est accompagnée d'une mo- 
ralité, généralement allégorique, très subtile et très 
alambiquée , qui a pour objet , comme dans l'ou- 
vrage de la Tour Landry, de sanctifier des traits, 
dont, sans cela, nous aurions bien quelque droit de 
nous scandaliser. 

Les prédicateurs sont dans le même cas. Ils se 
permettent de singulières libertés dans les termes, 
et pour faire rougir du vice, ils ne reculent pas de- 
vant des tableaux circonstanciés, qui nous semble- 
raient passablement scandaleux aujourd'hui dans 
un livre mondain. Ils abondent surtout en contes 
piquants. C'est là que La Fontaine a trouvé entre 
autres sa fable des Animaux malades de la yeste, 
dont il a toutefois gazé quelques détails ; c'est là 
que Rabelais a tiré son histoire des cloches, celle 
de la linotte de Jean XXII, et nombre de petits 
contes et d'allusions que nous avons jugé inutile 
de relever 1 . 

1 Voir à ce sujet, Gérusez, Histoire de Véîoquence politi- 



LA HEINE DE NAVARRE. 463 

La fin du moyen âge nous fournit aussi des re- 
cueils de contes qui n'affichent aucune prétention 
prêcheuse. Tel est celui qui a pour titre les Cent 
nouvelles Nouvelles. Ces historiettes furent racon- 
tées, nous dit-on, au château de Genape — dans la 
Belgique actuelle — où le dauphin de FraDce, depuis 
Louis XI, brouillé avec son père, était allé rejoin- 
dre Charles le Téméraire. Quoiqu'en dise le titre, 
ces nouvelles sont loin d'être toutes nouvelles ; la 
plupart avaient déjà été rédigées en vers sous forme 
de fabliaux , mais quel que soit le rédacteur, An- 
toine de la Sale, auteur du Petit Jehan de Saintrê, 
ou un autre, le fait est qu'elles sont merveilleuse- 
ment contées, en style dune simplicité, d'une net- 
teté, d'une précision que Voltaire ne surpassera pas. 
Mais elles sont généralement très gaillardes, et avec 
la meilleure volonté du monde , il eût été très diffi- 
cile d'y adapter une moralité. 

IX. 

La moralité reparaît, une moralité verbeuse, dans 
YHeptamêron des Nouvelles de la reine de Navarre. 
Les 72 nouvelles qui le composent sont précédées 
d'un prologue, où l'on nous apprend qu'un assez grand 
nombre de personnes des deux sexes qui étaient allées 
prendre les eaux dans les Pyrénées , se sont trou- 
vées retenues par une inondation et empêchées de 
continuer leur voyage. Pour passer le temps, on dé- 
cide qu'on se réunira chaque soir et que dix person- 
ne et religieuse en France aux XIV e , XV e et XVI e siè- 
cles, in 8°, 2 vol. - Gabriel Peignot, Predicatoriana, par Phi- 
lomneste.— Antony Meray, Les libres Prêcheurs devanciers de 
Luther et de Rabelais, petit in 8°. 



464 CONTEMPORAINS DE RABELAIS. 

nés raconteront chacune une histoire. Ce prologue 
est moins imposant que la célèbre description de la 
peste qui ouvre le Décaméron de Boccace, mais il est 
plus gai. Les histoires racontées sont données pour 
véritables et un certain nombre le sont en effet, 
Elles sont, comme celles du Décaméron, disposées en 
catégories déterminées. Le premier jour on raconte les 
mauvais tours que les femmes ont faits aux hommes 
et les hommes aux femmes ; le troisième jour — «on 
devise des dames qui, en leur amitié, n'ont cherché 
nulle fin que l'honesteté , et de l'hypocrisie et mé- 
chanceté des religieux » ; on parle, le quatrième, des 
femmes ou des maris qui sont parvenus par adresse à 
rappeler un sentiment qui allait leur échapper ; le 
sixième, des tromperies en amour «qui sont faites par 
avarice vengeance ou malice» ; le septième de ceux 
qui ont fait tout le contraire de ce qu'ils vou- 
laient ou devaient faire- Parfois aussi on laisse aux 
conteurs le choix du sujet. La présidente, madame 
Oisille, fait, entre chaque récit, de sages réflexions 
et tâche de donner une tournure édifiante aux his- 
toires, parfois un peu risquées, que l'on vient de ra- 
conter. Le livre est intéressant, mais le récit n'a pas 
la désinvolture de celui des Cent nouvelles Nouvelles. 

X. 

La princesse dictait ordinairement ces nouvelles pen- 
dant ses voyages. Charles Nodier croit qu'une grande 
part de collaboration dans YHeptaméron doit être 
faite à Bonaventure Despériers, valet de chambre de 
Marguerite et qui, pour sa part, a composé aussi un 
recueil de Nouvelles Récréations et joyeux devis, 
publié après sa mort. Ce sont des contes, des anec- 



H. ESTIENNK. 465 

dotes et des conversations détachées , écrites d'un 
style vif et un peu sec, assez différent de celui des 
nouvelles de Marguerite. Le Cymbalum mundi ou 
Clochette du monde, du même écrivain, a conservé 
longtemps une grande réputation à cause de sa ra- 
reté et de la fin tragique de l'auteur , qui se don- 
na la mort (1544) en apprenant que son livre avait 
été déféré au parlement. C'est un recueil de qua- 
tre dialogues, dont on devine difficilement le but 
quand on n'en a pas la clé et qui semblent mé- 
diocrement spirituels quand on l'a. Cette clé est 
contenue dans la suscription placée en tête: «Thomas 
du Clévier à son ami Pierre Triocan , salut», dans 
laquelle on trouve, en chmgeant les lettres de place, 
«Thomas l'Incrédule à Pierre Croyant.» L'ouvrage 
est en effet dirigé contre le christianisme. Dans l'un des 
dialogues, il s'agit de certains livres (l'ancien et le 
nouveau Testament ?) qui auraient besoin d'une nou- 
velle reliure, tant ils sont en mauvais état; dans 
un autre, nous voyons les personnages occupés à 
chercher la vérité, qui a été déchirée par petits mor- 
ceaux , et dispersée sur l'Agora à Athènes ; on en 
connaît bien des fragments , mais personne n'arrive 
à la retrouver toute entière, etc., etc. 

Les attaques de B. Despériers portent, comme on 
voit, beaucoup plus haut que celles de Rabelais, 
mais sa critique est toute à la surface. Rabelais moins 
agressif, est bien plus profond; il est surtout plus clair, 
plus franc de style et plus spirituel. 

XI. 

C'est aussi un recueil de Contes et d'anecdotes 
plus ou moins scabreuses que Henri Estienne a pu- 
ii , 30 



466 CONTEMPORAINS DE RABELAIS. - 

blié sous le nom d'Apologie pour Hérodote l . Il se 
préparait à donner une édition de l'historien grec, on 
voulut l'en détourner en lui disant que l'ouvrage n'é- 
tait qu'un amas d'histoires invraisemblables, auxquel- 
les on ne pouvait accorder aucune créance. Henri 
Estienne voulut répondre , et il en résulta un livre 
assez gros et indigeste, mais curieux. L'auteur sou- 
tient que l'invraisemblance d'un fait ne prouve pas 
qu'il n'ait pas existé , et le voilà qui se met à gla- 
ner, par toutes les histoires, une série de faits plus ou 
moins bien attestés à l'appui de son dire. Il n'est pas 
très sévère sur le choix de ses preuves et tient plus 
au nombre qu'à la qualité. A défaut de faits histo- 
riques, il prend dans les contes, les chansons, les 
libelles ; il puise surtout dans les sermonnaires, dans 
les ouvrages écrits par des gens d'église. «A travers 
cette cohue de citations et de réminiscences, tel cha- 
pitre s'étend et se gonfle outre mesure, tel autre se 
répète et se contredit. Qu'importe ? tout cela fait 
masse. Le lecteur d'alors s'orientait et se débrouillait 
de son mieux dans les détours de ce labyrinthe . . 
Le style a toutes les négligences de l'improvisation 
avec des saillies heureuses, des jets d'expressions par- 
fois neuves et originales, des proverbes et des locu- 
tions familières d'un effet pittoresque et imprévu. 
Ce sont de robustes ébauches que l'auteur n'a pas 
eu le temps de dégrossir ... Sa plaisanterie jail- 
lit de source, mais elle a quelque chose d'âpre et 
de lourd. Henri Estienne ignore ce demi-sourire si 
cher à Marot et à Montaigne , la malice câline et 
futée de Panurge et de Pathelin 2 .» 

1 L'édition Le Duchat, au XVIII' siècle à 3 vol., pet. in 8°. 
a Lenient. La Satire en France au XVI" siècle. 



PANURGISTES DU XVI e SIÈCLE. 467 

L'ouvrage n'a jamais été achevé. Tout le second 
livre est dirigé cootre le clergé catholique. 

XII. 

Ces ouvrages ne procèdent pas de Rabelais. Mais 
le succès de son livre fit naître toute une série de 
compositions panurgistes dans lesquelles on ne sut 
imiter que sa licence, non son esprit, et encore moins 
l'élévation de sa pensée. La plupart de ces écrits 
sont tombés dans un complet oubli. Il en est quel- 
ques-uns pourtant que les bibliophiles tiennent à se 
procurer, moins pour le mérite de l'œuvre que pour 
sa rareté ; ces ouvrages ayant été tirés à petit nom- 
bre sont devenus des curiosités bibliographiques. 
Ste-Beuve dit en parlant de ces petits livres: «Cela 
me fait l'effet d'une collection de tabatières rares et 
bizarres, mais la drogue première de maître Fran- 
çois n'y est plus-> 

Les Suites, les imitations directes qui ont été fai- 
tes du roman de Rabelais ne méritent pas d'être 
nommées. Nous avons déjà apprécié le Disciple de 
Pantagruel et les Songes drolatiques, cette étrange 
composition que Théophile Gauthier compare aux 
conversations de Balzac *. Les autres sont le Nouveau 
Panurge avec sa navigation en l'isle imaginaire ; 
Babelais ressuscité, récitant les faits admirables du 
très valeureux Grandgousier, roi de Place Vuyde ; le 
très éloquent Pandarnassus, fils de Gallimassue. — 
La Mitistoire baragouine de Fanfreluche et Gaudi- 
chon, par Guillaume des Autelz, est du même cali- 
bre. Le titre est tout ce qu'il y a de plaisant , l'his- 
toire est ennuyeuse. 

1 Portraits contemporains^ in 12, 1874, p. 95. 

ii 30* 



468 IMITATEURS DE RABELAIS. 

Etienne Tabourot «seigneur des Accords», a ras- 
semblé dans ses Bigarrures, dans ses Apophtegmes 
du sieur Goulard et ses Escraignes dijonaises, les 
miettes de la table de Panurge. Les Bigarrures, où 
Pasquier trouve de la gentillesse, auraient fait les 
délices des Enasés. On y enseigne l'art de faire des 
rébus, des calembours, des anagrammes, des acros- 
tiches, des vers rétrogrades, etc. C'est là qu'on trouve 
pour la première fois certaines plaisanteries qui se 
sont transmises de génération en génération : cette 
épitaphe, par exemple: A B, DCD; cette phrase 
qui peut s'écrire en six monosyllabes : «Un soupir 
naît souvent d'un souvenir» ; cette question: «Quelle 
est la ville du monde où l'on est le mieux et le 
plus mal couché ? » Senlis (cent lits , sans lits) ; 
— ces contrepetteries, imitées de Panurge , un «sot 
pâle», un «pot sale» ; «trompez, sonnettes», «sonnez, 
trompettes» ; — l'anagramme du P. d'Orléans : «asne 
d'or», et celui du P. Proust, «pur sot» ; l'étymolo- 
gie du Parlement, une assemblée où l'on «parle» et 
où l'on «ment», — ce vers rétrograde qu'on peut lire 
également en commençant par le commencement ou 
par la fin , sans que le sens, sans qu'un seul mot soit 
changé , — comme ces frères Eclotz qui pouvaient 
marcher également en avant et en arrière : 
Arca, serenum me gère regem munere, sacra. 
[Arche sacrée, par faveur fais de moi un roi heureux.] 

Les Apophtegmes de Goulard ont passé dans la 
bouche de Jocrisse et de M. Prudhomme. 

XIII. 

Les plaisanteries de Tabourot ne sont pas tou- 
jours de bon goût, mais elles sont généralement dé- 



PANURGISTES DU XVI e SIÈCLE. 469 

centes. On n'en saurait dire autant de celles que 
Béroalde de Verville a entassées dans son Moyen de 
parvenir. L'auteur annonce sur le titre que ce livre 
se vend «à Chinon chez François Rabelais», et Ra- 
belais lui-même joue un rôle dans l'ouvrage, côte à 
côte avec Agamemnon, Archimède, Jules César, Pla- 
ton, Pythagore, Sénèque, Virgile, le cardinal Bel- 
larmin, le chancelier Bacon, etc., etc. La conversa- 
tion de tous ces personnages est fort décousue, et se 
compose de contes, d'historiettes, de bons mots, plus 
que gaillards. L'auteur a trouvé piquant de mettre 
les contes les plus salés dans la bouche des plus 
graves personnages. M. Paul Lacroix prétend que «le 
génie de Rabelais éclate à chaque instant dans ce 
livre, auquel il ne manque que son nom». — «Nous 
nous permettrons d'ajouter: et son esprit et son 
style», dit fort justement M. Lenient. C'est à sa ra- 
reté que cet ouvrage a dû la plus grande partie de 
sa réputation, et quelques traits piquants qui s'y 
trouvent çà et là, ne sont pas une compensation suf- 
fisante pour les insipides bavardages qui forment la 
plus grande partie de cette interminable causerie. 
Béroalde de Verville est l'auteur d'un grand nom- 
bre de romans d'aventures tout à fait oubliés. Il 
n'osa pas signer ce livre, si peu en rapport avec ses 
fonctions. Il était chanoine de St-Gatien de Tours. 
Tabourot, dont nous venons de parler, était magis- 
trat en Bourgogne et Guillaume des Autels aussi. 
Noël du Fail, dont nous parlerons tout à l'heure, était 
aussi magistrat à Rennes. La plupart des auteurs de 
facéties au XVF siècle étaient des personnages gra- 
ves par leurs fonctions; aussi signaient-ils rarement 
leurs livres. 



470 IMITATEURS DE RABELAIS. 

XIV. 

Noël du Fail a publié les siens sous l'anagramme 
de Léon Landulfi. Ces livres sont décents relative- 
ment, et ne spéculent pas sur les penchants liber- 
tins comme le Moyen de parvenir. La vie et les œu- 
vres de cet écrivain ont été l'objet d'un travail cu- 
rieux et consciencieux que M. A. de la Borderie a 
publié dans la Bibliothèque de VEcole des chartes 
à l'occasion d'une nouvelle édition de ses Œuvres 
facétieuses \ Ces œuvres comprennent les Propos 
rustiques, les Balivcrneries et Contes nouveaux, les 
Contes et discours d'EutrapeV. Ce sont des conversa- 
tions tenues à table entre paysans ou entre érudits. 
On y parle des travaux des champs et de la vie cham- 
pêtre, mais quelques-uns des interlocuteurs ont été à 
Paris, ont vécu au quartier latin et appris des tours 
dignes de Panurge; d'autres racontent des contes 
empruntés un peu partout, à Lucien, à Boccace, à 
Pogge. Quelques-uns de ces contes sont un peu gail- 
lards, mais on en tire des conclusions morales, sui- 
vant l'habitude. Le ton général est sérieux et con- 
tenu. L'auteur a la prétention d'offrir des tableaux 
fidèles et réalistes de la vie des champs, et s'égare 
souvent dans des détails de peu d'intérêt et des di- 
gressions qui font perdre le fil du récit. Il a lu Ra- 
belais, et s'en souvient; il est loin d'avoir sa sou- 
plesse de style et son imagination, mais ses ta- 
bleaux champêtres ne manquent pas de fraîcheur, 
et les Œuvres facétieuses sont d'une lecture 
agréable. 

1 Année 1876, 3 articles.- 2 Bibliothèque elzévirienne, 2 v., 
pet. in 8°, 1875. 



a. d'aubigné, la ménippée. 471 

Pasquier confond dans la même réprobation Noël 
du Fail et Guillaume des Autels : 

Il n'y a celui de nous qui ne sache , dit-il , combien le 
docte Rabelais en folâtrant sagement sur son Gargantua et 
Pantagruel gagna de grâces parmi le peuple. Il se trouva peu 
après deux singes qui se persuadèrent d'en pouvoir taire 
tout autant. Mais autant profita l'un que l'autre, s'estant la 
mémoire des deux livres perdue. (Lettres 8, livre 1). 

Pasquier a raison pour Guillaume des Autels, mais 
il est beaucoup trop sévère pour Noël du Fail. 

XV. 

Les Aventures du baron de Fœneste, la Confession 
du sieur de Sancy par Agrippa d'Aubigué ont plus de 
piquant. Ici on ne cause plus pour faire parade de 
son esprit ou de son savoir , mais pour dire du mal 
des autres. Agrippa d'Aubigné était un zélé protes- 
tant qui ne pardonna jamais à Henri IV son abjura- 
tion. On a de lui une volumineuse Histoire univer- 
selle depuis l'an 1550 jusqu'à l'an 1601, 3 volumes 
in folio, — un volume de satires: les Tragiques, où il y 
a des pages admirables à côté de pages lâches et négli- 
gées, — et des Mémoires écrits par lui à soixante-douze 
ans avec une vivacité toute juvénile. Les Aventures 
du baron de Fœneste se composent d'une série de dia- 
logues entre Fœneste (cuaîveoQa:, paraître) et Enay 
(eIvgh , être). Fœneste est un Gascon, qui prononce le 
français avec l'accent de sa province . et se vante 
toujours. Les conversations roulent sur les mœurs 
du temps, sur la cour, sur la religion principalement. 
Il y a de l'esprit, des observations piquantes, mais 
il y a aussi du bavardage, de la monotonie et des 
passages peu intelligibles. La plupart des patois de 



472 IMITATEURS DE RABELAIS. 

la France y figurent, non pas en quelques phrases, 
comme chez Rabelais, mais en longues tirades. 

La Satire Ménippée du Catholion cï Espagne et des 
états de Paris (1593) ne saurait être mise au nombre 
des ouvrages imités de Rabelais. C'est un pamphlet où 
tous les personnages ont des noms historiques, bien 
que les discours ridicules qu'on leur prête ne le soient 
pas. Nous ne nommons cet ouvrage que pour re- 
gretter la perte du commentaire que l'un de ses 
auteurs, Jean Passerat, avait fait, chapitre par cha- 
pitre, du Gargantua et du Pantagruel. Il y avait 
peut-être là de précieuses révélations sur les inten- 
tions de Rabelais en composant son livre. 

XVI. 

Mais nous ne pouvons oublier les Caquets de Vac- 
couchée, qui rappellent pour le cadre les Baliverne- 
ries d'Eutrapél. Au moyen âge et jusqu'au XVII e 
siècle, quand une femme était accouchée, il y avait 
pendant toute une semaine autour de son lit une 
réunion d'amies et de commères, et l'on se livrait 
à des conversations où le prochain était fort mal- 
traité. L'auteur , ou l'un des auteurs — car il y en 
avait plus d'un, bien qu'ils aient gardé l'anonyme — 
raconte qu'il a pu assister, caché derrière un ri- 
deau à ces caquets d'où les hommes étaient exclus et 
il nous les rapporte fidèlement. On parle des maris 
absents, on se vante des bons tours qu'on leur joue, 
puis on cause des affaires politiques du moment, de 
ce qui se passe à la cour, de la religion et de cent 
autres sujets. Ces pamphlets, souvent très spiri- 
tuels , remontent aux premières années du règne de 
Louis XIII. 



l'hexaméron rustique. 473 

XVII. 

Après les caquets des femmes, il n'est pas hors de 
propos de mentionner les caquets des érudits. Six 
d'entre eux, Pantagruélistes pour la plupart et ad- 
mirateurs de Rabelais,— que l'un d'eux, Ménage, vou- 
lait même commenter— se réunissent le soir à la cam- 
pagne aux environs de Paris et se lisent — c'était 
la mode des petites lectures à cette époque — une 
série de dissertations, un peu légères, un peu gail- 
lardes. Ce n'est pas que le ton général ne soit très 
décent, mais sous prétexte de s'indigner contre les 
auteurs qui se sont permis des récits quelque peu 
salés, on les reproduit et on les commente. On dis- 
cute ainsi sur l'antre des nymphes dans Porphyre, 
sur certains passages de Sénèque , sur quelques 
saints, sur les bévues d'auteurs célèbres et aussi sur 
l'éloquence de M. Louis de Balzac, encore vivant. 
Les lecteurs sont désignés par des pseudonymes dans 
le goût des Précieuses, mais qui sont en général la 
traduction grecque de leurs noms. Ainsi Chevreau, 
devient Egisthe, nom qui rappelle une chèvre, etc. 
Le président de la réunion, et le rédacteur de l'ou- 
vrage, La Mothe le Vayer à grécisé son nom, puis en 
le dénaturant un peu, il en a fait Orasius Tubero, nom 
sous lequel il a publié quelques autres écrits. Ménage 
est devenu simplement Ménalque ; c'est lui qui s'est 
chargé d'exécuter Balzac, mais il a la main un peu 
lourde. Quant à l'abbé Le Camus, il s'appelle ici Si- 
monides [nez camus]. Cet abbé fut plus tard évêque 
de Grenoble , cardinal et composa divers ouvrages 
théologiques, mais la dissertation qu'il fournit ici 
n'a rien de bien édifiant : elle peut servir de supplé- 



474 IMITATEURS DE RABELAIS. 

ment au discours que Gargantua adresse aux pèle- 
rins qui ont été mangés en salade, et elle a été évi- 
demment inspirée par ce discours. L'ouvrage de La 
Mothe Le Vayer s'appelle YHexaméron rustique ; il 
est assez rare et ne figure pas dans les œuvres de 
l'auteur. 

Les romans de Sorel, le Roman comique de Scar- 
ron, le Roman bourgeois de Furetière, quoique sati- 
riques et plaisants, sont de simples peintures de 
mœurs qui ne relèvent pas directement de Rabelais. 
A la fin du siècle, Le Sage nous donne aussi une sorte 
Panurge dans son Gïl Blas. Nous avons déjà parlé 
de ce livre, dont la scène se passe en Espagne , mais 
dont les mœurs et les ridicules appartiennent le plus 
souvent à la France. 

XVIII. 

Gïl Blas est un roman d'origine espagnole ; nos 
voisins prétendent même qu'il leur a été volé par Le 
Sage, qui n'en aurait rien dit, ce qui est peu proba- 
ble de sa part. Quoi qu'il en soit, l'Espagne avant cette 
époque avait déjà plusieurs Panurge, le Grand Ta 
cagno entre autres, par Quevedo. 

Quevedo est un auteur étrange et inégal, qui a com- 
posé des poésies, des ouvrages de dévotion, de politi- 
que, d'histoire même, qui a rempli des fonctions impor- 
tantes en Italie et à Madrid et a passé cependant une 
partie de sa vie en prison par suite d'intrigues de cour. 
Le Grand Tacano est tour à tour écolier, valet d'é- 
colier, étudiant à Alcala et filou ; il se lie avec un in- 
génieur, un maître d'escrime , un poète , un soldat 
fanfaron, un ermite qui lui gagne son argent au jeu, 
tout en disant son chapelet; il devient chevalier d'in- 



QUEYEDO. 475 

dustrie , faux mendiant, puis comédien et poète. 
Quand l'auteur n'en sait plus que faire, il l'embarque 
pour les Indes \ Le portrait est certainement tracé 
de main de maître, mais son histoire a le tort de faire 
surgir parfois de ces détails odorants qui nous cho- 
quent si justement dans Rabelais. 

XIX. 

Ce petit roman n'est pas la seule obra jocosa de 
Quevedo qui nous fasse souvenir de .Rabelais- Les Vi- 
sions rappellent à plus d'un titre l'Enfer d'Episté- 
mon. L'une nous transporte au Jugement dernier, la 
trompette de l'ange sonne, chacun se réveille et croit 
qu'il s'agit de ses aifaires habituelles, mais quand ou 
pense qu'il faudra rendre compte de sa conduite, la scè- 
ne chaDge; l'un ne veut plus de ses mains qui ont volé, 
l'autre de ses yeux qui ont convoité la femme du voi- 
sin, l'autre de sa bouche qui a menti et donné de 
mauvais conseils; les plus embarrassés et les plus hon- 
teux sont les grands personnages qui ont gouverné 
l'état et qui l'ont gouverné à leur profit sans souci 
de l'intérêt public. L'une des Visions les plus spiri- 
tuelles est celle qui a pour titre las Zahurdas, les 
Ecuries, du diable. L'auteur raconte qu'en se prome- 
nant dans une forêt — souvenir de Dante — il a 
vu deux chemins qni se séparaient, l'un difficile, 
âpre et peu fréquenté, l'autre large, facile, où pas- 
sent une foule de personnes qui ont l'air de s'amu- 
ser beaucoup. Il veut d'abord suivre le petit sentier, 

1 Ce roman a été traduit eu français, mais avec des modi- 
fications qui le défigurent, sous ce titre : Histoire de Don Pa- 
blo de Ségovie, par Germond de Lavigne, in 8°, 1843. Il avait 
été traduit au XVII e siècle sous ce titre : L'aventurier Buscon, 
histoire facétieuse, 1662, in 12. 



476 IMITATEURS DE RABELAIS. 

mais il se rebute bientôt, et, à l'exemple d'une multi- 
tude d'autres, il traverse la prairie qui sépare les 
deux voies, et arrive sur la grande route. On l'ac- 
cueille avec de grands cris de joie , en se moquant 
un peu de la mauvaise idée qu'il avait eue, et l'on 
s'en va ainsi, riant et banquetant jusqu'à la porte de 
l'enfer, car la voie étroite est celle du ciel et la voie 
large est celle de l'enfer. Là l'auteur trouve les dé- 
mons qui l'engagent à entrer et lui font voir les di- 
verses séries de pécheurs. C'est jusqu'à un certain 
point le cadre de Dante , mais d'un Dante qui se- 
rait en gaîté , car la bonne humeur de Quevedo ne 
l'abandonne jamais. Son enfer n'a rien de sinistre; ses 
pécheurs ne sont pas odieux, ils ne sont que ridicules. 

Les autres Visions de l'auteur sont du même ton. 
Il y a la Vision de la Mort, qui moissonne tout, 
celle du Monde vu à l'envers , celle de l'Alguazil 
possédé. Les titres sont sinistres et l'œuvre est 
joyeuse. Cependant il faut bien le dire , c'est de 
la plaisanterie espagnole du XVII e siècle. Elle a un 
petit parfum d'auto-da-fé. 

Un autre opuscule, la Fortuna con el seso, «la for- 
tune intelligente», rappelle la délibération des dieux 
dans l'Olympe, au moment où Couillatris leur fait 
entendre ses réclamations. Un beau jour, Jupiter im- 
patienté des plaintes des hommes, fait venir la For- 
tune et lui demande compte des injustices qu'elle 
commet. Elle répond que les choses iraient beau- 
coup plus mal encore si l'on donnait à chacun pré- 
cisément la place qu'il mérite par sa vertu, par ses 
connaissances, et en général par ses défauts et ses 
qualités. Jupiter en veut faire l'essai. Qu'en résulte- 
t-il ? Le médecin devient bourreau, l'entremetteuse 



CYRANO DE BERGERAC. 477 

de mariage épouse un complice qu'elle voulait faire 
épouser à uue autre. La France et la Russie, qui vi- 
vaient jusque là en bonne intelligence, se brouillent 
tout à coup, etc., etc. Jupiter, abasourdi de ce remue- 
ménage et des plaintes qui s'élèvent de toutes parts, 
rend à la Fortune les droits qu'elle possédait, et tout 
continue à aller aussi mal qu'auparavant. Quevedo 
mourut en 1645. 

XX. 

Quevedo fit pendant toute sa vie la guerre aux 
cultos, ou précieux de son pays, mais il était atteint 
de cultisme lui-même. En France, Cyrano de Ber- 
gerac se trouve presque dans le même cas- Il s'en- 
rôla dans les rangs des Burlesques qui étaient en 
guerre avec les Précieuses, mais ses Lettres sont 
d'un style précieux à rendre jalouses Cathos et 
Madelon en personne. Heureusement cette préciosité 
n'a pas passé dans toutes ses œuvres et celles dont 
nous voulons parler en sont à peu près exemptes. 
Cyrano se rattache à Rabelais par ses imaginations 
fantastiques , en même temps qu'il touche à Molière 
d'un autre côté. C'est à lui, c'est à sa comédie du 
Pédant joué que Molière a emprunté deux scènes 
qu'il a transportées dans les Fourberies de Scapin. 
Les avait-il données à Cyrano, son camarade d'étu- 
des, ou bien les prenait-il simplement parce qu'il était le 
plus fort ? La chose n'est pas encore décidée. Ce qui 
est certain, c'est que Cyrano n'était pas le premier 
venu. C'était un homme d'esprit et fort instruit 
dans les sciences pour un simple amateur. On a de lui 
un Voyage dans la Urne et un Voyage dans le soleil. 

Cyraûo de Bergerac, dit M. Flammarion , est de 



478 IMITATEURS DE RABELAIS. 

la race de Rabelais et de Montaigne '>. Il nous ra- 
conte comment il s'éleva dans la Lune à l'aide de 
bouteilles dans lesquelles le vide s'était opéré , et 
dans le soleil, d'abord au moyen d'un icosaèdre trans- 
parent, également vide d'air, puis par la seule force 
de sa volonté. Il trouva dans la Lune des géants 
qui marchaient à quatre pattes, s'entretenaient, les 
grands, au moyen de sons musicaux — le roi s'appe- 
lait La la do mi — les autres au moyen d'un tré- 
moussement du nez, des sourcils, des oreilles, etc. 
Ils indiquaient l'heure par l'ombre de leur nez sur 
leurs dents. Il faut dire que Cyrano avait un nez 
gigantesque. Il fallait avoir un nez de ce calibre 
pour imaginer d'en faire le style d'une sorte de ca- 
dran solaire dont les dents forment les chiffres. Les 
Lunariens, suivant lui, se nourrissaient de la fumée 
dos mets, s'éclairaient la nuit à l'aide de vers lui- 
sants enfermés dans du cristal ; ils avaient l'art de 
tuer les alouettes au vol, et de les faire tomber rô- 
ties, etc. Dans la lune, la plupart des maisons et des 
villes sont mobiles; les maisons s'abaissent ou se haus- 
sent au moyen d'un mécanisme, et changent de place 
au moyen d'ailes mues par le vent. Quand on se sent 
sur le point de mourir, on fait venir ses connaissances, 
on embrasse son ami le plus intime, on se donne un coup 
de poignard et l'on meurt dans ce baiser. Les amis 
sucent le sang du mourant et les jeunes fillles de- 
viennent mères par ce moyen. Quand Cyrano revient 
sur la terre, une multitude de chiens qui avaient 
l'habitude d'aboyer à la lune, sentirent qu'il venait 
de là et se jetèrent sur lui. 

1 Les Mondes imaginaires et les Mondes réels, in 8°, 1865, 
p. 374. 



CYRANO DE BERGERAC. 479 

Nous avons déjà raconté une des aventures qui lui 
arrivèrent dans le Soleil. Le sol de cet astre était 
très étrange- Dans certaines parties il lui semblait 
qu'il marchait sur des flocons de neige embrasée. La 
pesanteur était nulle, et dans quelque posture qu'il se 
mît, il se sentait en équilibre. Les habitants du So- 
leil sont des oiseaux, des oiseaux de passage pour la 
plupart, qui ont vécu sur la terre et qui, poursuivis 
par l'homme là où il est le plus fort, sont décidés à 
se venger là où ils ont la force pour eux. On lui fait 
donc son procès — comme les animaux sauvages font 
le procès à l'homme dans un tableau de Paul Potter 
qui se trouve à l'Ermitage à St-Pétersbourg. Té- 
moins et juges sont d'accord pour le condamner. 11 y 
a unanimité à déclarer qu'un animal ainsi fait, un 
animal sans plumes , qui rit comme un fou, pleure 
comme un vilain, qui a deux rangées d'os dans la bou- 
che , qui n'a l'esprit ni de cracher ni d'avaler et qui 
tous les matins lève les yeux au ciel, et se met à ge- 
noux pour faire sa prière — qu'un tel animal , di - 
sons-nous , ne peut avoir une âme spirituelle, — et 
malgré la bonne volonté d'un étourneau qui avait 
montré d'abord le désir de plaider pour lui , il est 
condamné à la mort triste. C'est un supplice tout mu- 
sical. On fait autour du patient une musique si obs- 
tinément lugubre que le malheureux finit par mourir 
d'ennui. 

Cyrano a retrouvé dans la lune le démon de So- 
crate,et,daus le soleil, l'âme du moine Campanella qui 
a composé une utopie intitulée la Cité du soleil. Ces 
deux âmes lui servent de guides et lui rendent diffé- 
rents services. 

Cyrano de Bergerac est mort très jeune et n'a pas 



480 IMITATEURS DE RABELAIS. 

achevé ses Voyages, qui n'ont été publiés qu'après sa 
mort- 

XXI. 

Si l'on peut reprocher à Cyrano de Bergerac l'ab- 
sence d'une pensée philosophique, on ne saurait faire 
le même reproche à Swift, qui a fait aussi des voya- 
ges au pays des merveilles. 

Swift n'est pas un esprit capricieux comme Cyrano 
de Bergerac, il ne s'amuse pas à la bagatelle, il a son 
but , il y marche tout droit , impitoyablement , sans 
regarder ni à droite ni à gauche. Il ne voit pas avec 
les yeux de la foi comme Bunyan , avec les yeux de 
la science comme Rabelais ; il n'est pas désintéressé 
comme Cyrano. Il n'a ni l'enthousiasme ni l'amour 
de l'humanité des deux premiers, ni l'indifférence du 
troisième. Il voit les choses de la vie par leur côté 
laid, les actions des hommes par leur côté vulgaire ; 
il aperçoit le faible, le défaut des choses, et il n'est 
frappé que de ce défaut. Dans leurs jugements sur le 
monde, Lamartine et lui sont aux antipodes : l'un a 
besoin d'admirer, l'autre de dénigrer. L'enthousiasme 
n'existe pas pour lui. 

Mais si Swift ne voit qu'un côté des choses, en re- 
vanche il le voit bien, il le voit avec une intensité 
sans égale. Son ironie est pénétrante comme un acide 
qui fait un trou dans les chairs. Il humilie ses ad- 
versaires au point qu'ils ne se relèvent plus , et ses 
adversaires, il les prend haut. 

Deux de ses ouvrages seulement se rattachent à 
notre sujet : le Conte du Tonneau et les Voyages de 
Gulliver- 

Le Conte du Tonneau est un vieil apologue dont il 



SWIFT. LE TONNEAU. 481 

fait un pamphlet religieux. Un père de famille avait 
trois fils : Pierre, Martin et Jean. — N'oublions pas 
que Luther s'appelait Martin et Calvin , Jean. — Il 
donna à chacun d'eux un habit en leur recomman- 
dant d'en avoir bien soin et de n'y rien changer. Il 
leur remit en même temps un livre qu'ils devaient 
consulter en cas d'embarras. Dans la suite des temps, 
ils vinrent à la ville, tombèrent amoureux de certaines 
dames, et eurent envie d'orner leurs vêtements. 
Avaient-ils le droit de porter des nœuds d'épaule ? 
Leur livre ne le leur permettait pas en toutes lettres, 
mais Pierre dit que peut-être en prenant une syl- 
labe d'un mot et une syllabe d'un autre, ils parvien- 
draient à trouver l'autorisation désirée. Peine inu- 
tile. Alors on se mit à chercher si l'on ne trouverait 
pas le mot en combinant les lettres ; on réussit. On 
porta donc des nœuds d'épaule. Mais les ceintures 
d'argent étaient positivement défendues. On chercha 
encore à tourner la difficulté, et comme on ne réus- 
sit pas, Pierre serra le livre, il ne voulut plus le lais- 
ser voir , et vécut suivant la mode. Mais Martin et 
Jean eurent des scrupules. Ils consultèrent le livre 
du père et virent l'interdiction de porter des orne- 
ments. Martin décousit la plus grande partie des 
siens, mais il en laissa quelques-uns. Jean ne laissa 
rien, mais il fut obligé de se montrer avec des habits 
en loques. On a déjà reconnu que Pierre, c'est l'église 
romaine, Martin, le luthéranisme et l'anglicanisme, 
et Jean, le calvinisme. Mais voilà toute la question 
religieuse réduite à une question d'habits et de 
boutons. 

Swift appartenait à l'Eglise comme Rabelais, com- 
me Béroalde de Verville, comme Sterne, dont nous 
n 31 



482 IMITATEURS DE RABELAIS. 

parlerons tout à l'heure. Il était doyen de St-Patri- 
ce à Dublin. Swift , du reste , faisait des sermons, 
des sermons très édifiants, ils sont imprimés. On ne 
sera pas étonné d'apprendre qu'ils ne parlent jamais 
au cœur. 

XXII. 

L'œuvre capitale de Swift, ce sont les Voyages de 
Gulliver chez plusieurs nations éloignées. Ce qui 
frappe au premier abord dans cet ouvrage quand on 
vient de lire Rabelais, c'est la différence du procédé 
des deux écrivains. Rabelais vous donne bien quel- 
ques détails, techniques même au besoin, pour faire 
le connaisseur et placer des mots dont il est bien 
aise d'user, mais tout cela est pour s'amuser et vous 
amuser. Il sait bien qu'on ne le croira pas, et peu lui 
importe qu'on le croie. Swift veut être cru. Son 
voyageur est un véritable capitaine de navire, qui 
parle et agit comme tel. L'illusion est si grande 
qu'un marin prétendait avoir très bien connu le 
capitaine Gulliver, seulement l'auteur, disait-il, s'é- 
tait trompé sur sa résidence. Swift est parti d'une 
absurdité, mais il a si bien calculé les conséquen- 
ces qui découlent de ce point de départ , il les a 
tellement enchaînées, et l'esprit est tellement frappé 
de cet enchaînement logique, qu'il ne proteste plus 
et accepte l'absurde comme vraisemblable. Gulliver 
fait quatre voyages ; il va chez des nains, chez des 
géants, chez un peuple de savants et chez un peu- 
ple de chevaux. 

A Lilliput, les personnages , au lieu d'avoir six 
pieds n'ont que six pouces , Gulliver est l'homme- 
montagne. Ici les souvenirs de Rabelais se retrou- 



SWIFT. GULLIVER. 483 

vent à chaque pas, il est inutile de les signaler. En 
décrivant le gouvernement et la société de Lilliput, 
Swift fait pleuvoir les épigrammes sur les gouver- 
nements européens et notamment sur celui de l'An- 
gleterre- La faction lilliputienne, qui porte de hauts 
talons, représente les tories, celle qui porte des ta- 
lons plats, figure les wighs. Quant à l'héritier du trô- 
ne , comme il veut ménager les deux partis , il porte 
un soulier à talon haut , et l'autre à talon plat. 
Les partis religieux sont caractérisés par la ma- 
nière de casser les œufs à la coque. Ceux qui 
les cassent par le gros bout, (les catholiques), ont 
horreur de ceux qui les cassent par le petit bout, 
(les anglicans). Le ministre Flimmap n'est autre 
que Walpole. Blefescu , où l'on cherche un refuge 
contre l'ingratitude des partis, c'est la France- Ce 
qu'il y a de piquant, c'est de voir ces haines en- 
venimées , ces agitations , ces luttes , ces complots 
entre des individus de six pouces de haut, et des 
guerres entreprises pour gagner quelques pieds de 
terrain. 

A Brobdingnag, les rôles sont complètement ren- 
versés. C'est Gulliver qui est le nain, les habitants 
sont des géants ; mais il n'y a pas répétition, il y 
a simplement développement d'une même idée. Les 
géants de Swift rappellent Pantagruel par la recti- 
tude du jugement , mais ils auraient eu moins de 
complaisance pour Panurge. Le roi Anack est aussi 
dévoué à son pays que Gargantua, mais il est in- 
différent à ce qui n'est que beau , il ne veut con- 
naître que ce qui peut être utile à sa nation. Sa 
cour n'est pas pour cela, un modèle de décence et 
de retenue, tant s'en fi ut ; la conduite des dames 
ii 31* 



484 IMITATEURS DE RABELAIS. 

est passablement scandaleuse , et, avec des person- 
nages de cette taille, la débauche tourne au mons- 
trueux et devient bien vite dégoûtante. On pré- 
tendit dans le temps que Swift avait fait allusion 
aux dames d'honneur de la cour des Londres, com- 
me dans le voyage de Lilliput, il avait fait allusion 
aux ministres. 

Le voyage à Laputa se rattache à lîabelais de 
plus près encore que les autres. Laputa, c'est l'île 
de la Quinte, et les savants de l'une rappellent les 
savants de l'autre. Mais il y a aussi un souvenir 
d'Aristophane et de la ville de Néphélococcygie 
construite en l'air par les oiseaux. La ville des 
oiseaux intercepte la fumée des sacrifices dont les 
dieux se nourrissent , et les dieux capitulent , pris 
par la famine. L'île de Laputa enlève aux habi- 
bitants de la terre la chaleur et la lumière du so- 
leil, ils capitulent aussi et se soumettent aux volon- 
tés qui leur sont signifiées d'en haut. L'île est habitée 
par un peuple de savants. Ils sont tellement dis- 
traits que lorsqu'on leur parle, un serviteur est obligé 
de leur frapper l'oreille pour les avertir d'écouter, et de 
leur frapper la bouche pour les avertir de répondre. 
On prétend qu'il y avait là une allusion à Newton, 
dont la distraction était proverbiale. 

Il y avait à Lugado, dépendance de Laputa, une 
académie dont les membres se livraient à des études 
dans le genre de celles qui occupaient les amis de la 
Quinte. Mais Rabelais les fait défiler rapidement, et 
Swift se plaît à nous retenir dans chaque laboratoire. 

Le premier qu'il nous présente étudie depuis nom- 
bre d'années le moyen d'emmagasiner les rayons du 
soleil, de manière à obtenir une provision de chaleur 



SWIFT. GULLIVER. 485 

pour les temps froids et de lumière pour les lon- 
gues nuits. Son voisin cherche les moyens de ren- 
dre les aliments déjà digérés propres à servir une 
seconde fois- Un troisième fait des expériences sur 
des fils d'araignée, avec lesquels il espère remplacer 
un jour la soie ; d'autant plus que les araignées ne 
se contentent pas de filer, mais se chargent elles-mê- 
mes du tissage ; il ne s'agit que de donner à leur tra- 
vail de la résistance. Un quatrième a trouvé le 
moyen de guérir les coliques en introduisant de lair 
dans les intestins. Un cinquième s'occupe des moyens 
de donner au marbre la consistance du duvet pour 
en faire des oreillers et des édredons Son voisin 
s'est imposé une tâche moins utile, il s'applique à 
produire des moutons qui n'auront plus de laine. 
Toute cette partie du livre est pleine d'allusions qui 
nous échappent. 

D'autres savants s'occupent de la simplification 
des éléments du langage. L'un d'eux a resserré tous 
les mots en une syllabe : il propose de supprimer 
les verbes comme inutiles et de réduire tout le lan- 
gage à des noms. Un autre a inventé une grande 
machine contenant des termes généraux ; à l'aide de 
quelques rouages, les mots se combinent de diverses 
façons de manière à former des phrases, des pério- 
des; il espère qu'avec quelques perfectionnements 
il arrivera à fabriquer des livres à la mécanique. 
On prétend même qu'il y a déjà de ces produits 
dans la librairie, bien que les auteurs n'en convien- 
nent pas. 

Swift profite de cette occasion pour stigmatiser 
avec son amertume ordinaire certaines condamnations 
politiques alors récentes. Un académicien de Lugado 



486 IMITATEURS DE RABELAIS. 

expose à Gulliver divers moyens de découvrir les 
complots coDtre l'état. Gulliver lui explique à 
son tour les moyens qu'il a vu employer. Quand 
on veut convaincre absolument un personnage d'a- 
voir comploté contre l'état, on commence par l'ar- 
rêter, puis on livre ses papiers à certains experts 
habiles qui se chargent d'y trouver tout ce qu'on 
voudra. On parle par exemple d'un troupeau d'oies, 
il s'agit évidemment du sénat : la peste, c'est une ar- 
mée prête à se mettre en marche ; un balai , c'est 
une révolution ; un trou sans fond, le trésor public ; 
un chien boiteux, un envahisseur, etc. 

Si cette méthode ne produit rien, on peut cher- 
cher au moyen d'acrostiches ou d'anagrammes. On 
peut par exemple interpréter la première lettre de 
chaque ligne. N pourra signifier un complot, B un 
régiment de cavalerie, L, une flotte à la mer, etc. 
On peut aussi décomposer les mots et prendre les 
mêmes lettres pour en former d'autres. Trouve-t-on 
par exemple cette phrase : Mon petit frère a jeté 
le lard fumé au chat ? on peut en tirer : On a formé 
le projet de mettre le feu au château l . Il ne s'en 
faut que de trois lettres. 

Les conseils de Gulliver sont reçus avec recon- 
naissance, et l'académicien promet de les mettre à 
profit. 

Le but de Rabelais et celui de Swift étaient 
différents dans ces énumérations. Rabelais n'en vou- 
lait qu'à la fausse science , mais Swift en voulait 
à la science en général. Il est à remarquer que 
quelques-unes des inventions qu'il signalait comme 
extravagantes, s'appliquent ou s'appliqueront, notam- 
1 Inutile de dire que la phrase anglaise est différente. 



SWIFT. GULLIVER. 487 

ment celles qui consistaient à emmagasiner la cha- 
leur du soleil, à employer la lumière comme mo- 
teur, etc. 

Sa prédilection pour les tories, ou ultra-conser- 
vateurs, se manifeste en plusieurs points, dans ce 
fait, par exemple, qu'à Laputa, ceux qui cultivaient 
le sol par l'ancien système avaient des moissons su- 
perbes , mais étaient tournés en ridicule , et que 
ceux qui employaient les méthodes nouvelles, étaient 
comblés d'éloges, mais ne récoltaient rien. 

C'est dans le voyage au pays des chevaux, ou pour 
employer son onomatopée au pays des Houyhnhms, 
que s'accuse le plus complètement la misanthro- 
pie de Swift ou plutôt son mépris , sa colère con- 
tre la race humaine. Cyrano de Bergerac nous a 
montré dans le Soleil les oiseaux formant la po- 
pulation intelligente, se moquant, se vengeant de 
l'homme ; mais le ton général de l'ouvrage est plai- 
sant et le récit n'a rien d'amer. Chez Swift, les hom- 
mes à l'état sauvage, les yahoos, nous font horreur. 
Les yahoos sont les premiers êtres que le capi- 
taine Gulliver rencontre dans le pays inconnu où 
le hasard l'a jeté. Ils vivent généralement dans les 
arbres, et marchent souvent à quatre pattes à la 
façon des singes ; ils sont si hideux, si sales, si dé- 
goûtants par leurs formes, leurs allures, leurs ma- 
nières, qu'il hésite d'abord à reconnaître sa propre 
espèce dans ces êtres dégradés. Mais il n'y a pas 
moyen de se tromper. Leurs vices , leurs laideurs 
sont bien les nôtres. 

Les habitants intelligents du pays sont les che- 
vaux. Us ont leurs demeures, leurs palais, leurs vil- 
les , leur langage. Gulliver est pris par un de ces 



488 IMITATEURS DE RABELAIS. 

animaux, qui le conduit à ses confrères. On l'ac- 
cueille assez bien, tout en se disant que ce doit 
être un yahoo. On lui enseigne même la langue du 
pays, et on lui demande des renseignements sur lui, 
et sur la manière de vivre des yahoos civilisés. 
Gulliver a beaucoup de peine à faire comprendre 
à ses interlocuteurs notre mécanisme social , nos 
mœurs, nos vices. Ils ne peuvent comprendre sur- 
tout comment on peut dire «la chose qui n'est pas», 
[le mensonge]. Gulliver expose aussi la constitu- 
tion et les mœurs politiques de son pays et profite 
de l'occasion pour faire pleuvoir sa froide et calme 
ironie sur les personnes et sur les choses. 

Dans sa haine contre l'espèce humaine , Swift ou- 
blie même la vraisemblance relative qu'il avait con- 
servée jusque là. Les chevaux, d'après leurs orga- 
nes , sont incapables de s'être construit les palais 
qu'il leur donne pour demeures, de cultiver le sol, et 
de fabriquer les objets à leur usage. Si pour cela 
ils sont obligés de recourir aux yahoos , les yahoos, 
tout hideux qu'ils sont, leur restent supérieurs. 

Swift est un des grands écrivains de l'Angleterre ; 
il était passé maître en trois formes de style, dit le 
critique anglais déjà cité, l'ample style rabelaisien, 
l'ironie sèche et amère, et le langage sobre et sé- 
rieux qui convient quand on traite des affaires pu- 
bliques ; c'est du second toutefois qu'il use le plus 
souvent. Il n'était malheureux qu'en vers ; dans ses 
œuvres poétiques, malgré ses efforts réitirés, il ar- 
rive tout au plus à l'élégance laborieuse, jamais à la 
poésie. 



LES ROMANS DE VOLTAIKE. 489 

XXIII. 
Voltaire appelle Swift un Rabelais de bonne com- 
pagnie. Un critique anglais fait remarquer que cet 
éloge donné à Swift est tout à fait relatif. Swift 
est beaucoup trop cynique en pensées et même en 
paroles pour pouvoir être lu tout haut aujourd'hui. 
Les écrits de la vieillesse de Voltaire sont dans le 
même cas, et pourtant Voltaire ne croyait pas dépas 
ser les convenances. Nous sommes devenus à cet égard 
beaucoup plus exigeants que ne l'étaient nos pères. 
Voltaire a fait aussi des voyages dans des pays 
imaginaires, comme Swift, et des voyages à la re- 
cherche d'une idée comme Rabelais. 

Le voyage de Micromégas à travers les mondes 
rappelle à la fois ceux de Cyrano de Bergerac pour 
l'idée, et ceux de Swift pour la conclusion morale. 
Micromégas part d'une des planètes qui tournent 
probablement autour de Sirius et s'en va de monde 
en monde, porté sur la queue d'une comète, ou sur 
l'aurore boréale. Voltaire suppose, comme on était dis- 
posé à le croire alors, qu'appartenant à un monde 
beaucoup plus grand que le nôtre , il devait être 
aussi beaucoup plus grand de taille ; il rencontre en 
son chemin un Saturnien, qui était un nain compara- 
tivement à lui, et tous deux descendent sur la Terre ; 
qu'ils trouvent prodigieusement petite. Une baleine 
est presque invisible pour eux. Quant aux hom- 
mes, ils n'arrivent à les distinguer qu'à l'aide d'une 
lentille d'une force merveilleuse. Ils parviennent 
cependant à lier conversation avec des savants, et 
tombent dans un profond étonnement en voyant une 
certaine sagesse jointe à beaucoup de folie chez des 



490 IMITATEURS DE KABELAIS. 

êtres aussi prodigieusement petits. Cyrano, dans son 
voyage à travers les mondes, n'a guère songé qu'à 
s'amuser. Swift a choisi ce moyen pour donner cours 
à son mépris de l'espèce humaine, Voltaire en tire 
une leçon de morale. «Hommes si petits qui rampez 
sur un tas de boue, tolérez-vous les uns les autres; 
cessez de vous quereller pour des opinions, cessez 
de vous battre pour conquérir un imperceptible 
coin de terre.» Du récit humoristique de l'un des 
écrivains, du récit fantastique de l'autre, Voltaire 
tire une leçon d'humanité, une protestation contre la 
guerre. C'est le même procédé que Rabelais lorsqu'il 
s'empare d'une fable d'Esope ou d'un conte tradition- 
nel. Seulement Rabelais développe et agrandit, Vol- 
taire abrège et concentre. 

Un autre des voyageurs de Voltaire, Scarmentado, 
ne quitte pas notre monde , mais il le parcourt d'un 
bout à l'autre. Parti de Candie , il va tour à tour à 
Rome, en France, en Angleterre, en Hollande, en 
Espagne, en Turquie, en Perse, en Chine, dans les 
Indes, dans la Barbarie et l'intérieur de l'Afrique, et 
rencontre partout des luttes, des révolutions, des 
guerres. Ici on lui oifre un morceau d'un personnage 
qu'on vient de massacrer, là il est témoin du supplice 
d'un grand homme condamné à mort, il est conduit 
dans les prisons de l'inquisition et n'en sort qu'à 
grand peine ; ici c'est sa liberté qu'on lui ravit, ail- 
leurs c'est de son nez, de ses oreilles, de sa tête 
qu'on veut le priver. Il rentre chez lui et écrit ses 
voyages, qui sont comme ceux de Micromégas, un ap- 
pel à l'humanité et à la tolérance. 

Il y a dans les romans de Voltaire un autre voyage 
aussi rapide — avec Voltaire on court toujours — 



LES ROMANS DE VOLTAIRE. 491 

mais plus prolongé à travers les vicissitudes de la 
vie humaine, et qui donne une idée encore plus attris- 
tante de l'humanité. C'est Candide. Le but de l'au- 
teur est de combattre l'optimisme et de soutenir 
contre Leibniz que tout n'est pas bien sur cette 
terre, et que, quoi qu'on en puisse dire, tout ne va 
pas pour le mieux dans notre monde. Voltaire pro- 
mène son héros à travers les guerres, les massacres, 
les maladies, les tempêtes, les volcans, les tremble- 
ments de terre, les injustices judiciaires; il s'amuse à 
réunir dans un souper à Venise six rois détrônés par 
les révolutions , enfin il rassemble en quelques pages 
sur un petit nombre de personnages tous les fléaux 
de la nature et de la société. Avec un tel sujet, Swift, 
aurait fait un livre d'une amertume, qui en se pro- 
longeant serait devenue intolérable. Voltaire ne nous 
dissimule rien de toutes ces horreurs, il les exagère 
plutôt, et cependant on le lit jusqu'au bout, et on le 
lit sans souffrance. Il y a là tout ce qui devait ren- 
dre un livre lourd et fatigant : un raisonnement qui 
se poursuit sur une étendue de deux cents pages, un 
tableau en raccourci de toutes les misères humaines ; 
mais en touchant ces plaies, l'auteur a la main si lé- 
gère qu'on finit par sourire , non pas du rire amer de 
l'ironie , mais du sourire de l'espérance ; c'est qu'au 
milieu de tout ces désastres , de toutes ces misères, 
on sent pourtant la puissance de l'homme ; on sent 
l'intelligence humaine qui lutte , qui agit , qui sera 
victorieuse. C'est que nous voyons que si tout va mal, 
il y a pourtant là tous les germes du bien et nous 
disons avec le poète : 

Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion, 
Un jour tout sera bien, voilà notre espérance. 



492 IMITATEURS DE RABELAIS. 

Voltaire, comme Rabelais, au-dessus de l'abîme 
des calamités et des folies, à travers la pluie, les 
orages et les tempêtes déchaînées, fait briller l'arc- 
en-ciel de l'espérance et surgir à l'horizon le splen- 
dide soleil de l'avenir. 

Si l'on s'élève à une grande hauteur de pensée, 
leur conclusion est la même, mais à une grande hau- 
teur seulement Si nous descendons dans les détails, 
rien de plus différent que ces deux hommes, et, pour 
nous en tenir au seul point que nous ayons à consi- 
dérer ici, rien de plus différent que leur style. Au- 
tant le style du curé de Meudon est large et abon- 
dant, autant celui de Voltaire est serré et concis; 
l'un aime à entasser les mots, à multiplier les sy- 
nonymes , l'autre n'a qu'un mot et il frappe ; tous 
deux procèdent par allusions et ne sont jamais si ma- 
lins que lorsqu'ils lancent l'épigramme en passant et 
sans qu'on ait pu le prévoir; mais l'un parle à pleine 
bouche et l'autre pince les lèvres. Voltaire dissimule 
souvent son but en commençant, mais il y va sans se 
détourner; la marche peut être savante, mais elle est 
sûre et toujours calculée. La Réforme et Descartes 
ont passé par là. Rabelais a précisément les quali- 
tés opposées; il a bien aussi le mot qui frappe d'une 
manière inattendue , mais sa phrase est ample, dé- 
veloppée et porte toujours une robe traînante. 
C'est pour cela que Voltaire, à première vue, avait 
proposé de la couper, sans s'apercevoir que ce se- 
rait lui ôter toute sa grâce, à la fois majestueuse et 
piquante. 

Voilà pour la forme. Quant au fonds, Voltaire et 
Rabelais ont cela de commun qu'ils ne s'adressent 
pas aux mœurs et aux travers ; s'ils les touche nt, 



CONTEURS FRANÇAIS DU XVIII e SIÈCLE. 493 

c'est en passant ; en critiques philosophes qu'ils sont, 
ils s'en prennent directement à l'idée qui leur dé- 
plaît, et ne mettent en relief que les détails qui se 
rapportent à leur but ; le reste, ils ne le voient pas. 

XXIV. 

Nous avons déjà indiqué parmi les imitateurs de 
Rabelais, Dulaurens, qui a essayé de lui prendre ses 
personnages et son style et qui ne lui a pris que son 
cynisme ; Diderot qui a repris un de ses personna- 
ges et qui l'a merveilleusement développé dans un 
autre milieu social ; Beaumarchais qui a repris à Ra- 
belais non-seulement un personnage, mais qui a es- 
sayé de lui reprendre sa phrase. 

Mentionnons en passant un auteur fort étrange, 
qui n'écrivait pas ses livres, mais qui les composait 
directement en caractères d'imprimerie, et qui pen- 
dant quarante ans a entassé plus de deux cents vo- 
lumes où l'on trouve pêle-mêle des scènes prises sur 
nature, mais dans un milieu infime, des projets, des 
dissertations, des plans de gouvernement, etc., etc. 
C'est un peintre réaliste des rues sales, des bouti- 
ques borgnes, de la population déguenillée, et qui n'a 
réussi de son temps qu'à se faire surnommer le 
«Rousseau du ruisseau». Les œuvres de Restif de la 
B retonne nous rappelleraient plutôt celles de Villon 
pour les sujets traités et pour la couleur, mais d'un 
Villon honnête et naïf, peu réservé sur le chapitre des 
femmes, souvent débraillé et inconvenant, par ingé- 
nuité pure, mais d'une probité scrupuleuse sur les 
autres points, et prêchant une morale austère, qui a 
le tort de n'être pas la morale en action. On a 
cherché à le réhabiliter dans ces derniers temps ; on 



494 IMITATEURS DE BABELAIS. 

publie môme un choix de ses Nouvelles, accompagné 
d'études sur l'œuvre et sur l'écrivain. On ne par- 
viendra jamais à en faire un grand homme , mais 
on n'a pas de peine à le montrer supérieur à nombre 
d'écrivains qui l'ont dominé en son temps. Dans le 
fouillis mélangé de ses œuvres, on trouve des pages 
charmantes et bien touchées ; ce qui lui manque, c'est 
le goût, la mesure, le jugement. Par la nature de ses 
récits , Restif de la Bretonne prend place parmi les 
Panurgistes. 

Retournons en Angleterre. 

XXV. 

Swift et Voltaire ne plaisantent jamais pour le 
plaisir de rire. Sous leur plaisanterie en apparence la 
plus inoffensive, il y a une idée, il y a un but. Rabe- 
lais n'est pas si serré. Le plus souvent il rit pour 
nous faire réfléchir, mais souvent aussi il rit pour 
rire, par accès de gaieté, parce qu'il est de bonne hu- 
meur. 

Sterne, un autre humoriste anglais, rit aussi par 
gaîté. il n'a pas d'idée à mettre en avant, pas de 
système à faire prévaloir ; il n'a pas non plus de 
préoccupation satirique suivie , — il n'en veut pas 
aux idées des autres, et c'est par exception seulement 
qu'il s'en prend à leurs travers. Il imite Rabelais, — 
et sa préoccupation de l'imiter est visible, mais il ne 
l'imite ni dans ses idées , ni dans le choix de ses ta- 
bleaux. Ce n'est ni un Panurgiste comme Béroalde 
de Verville, ni un Pantagruéliste, comme Swift et Vol- 
taire ; avec lui nous entrons dans un autre monde ; 
ce qu'il imite de Rabelais, ce sont surtout les bizarre- 
ries, les excentricités de style, les futilités même, bien 



STERNE. 495 

qu'il ne soit pas futile, bien qu'il y ait chez lui un ta- 
lent sérieux, supérieur même, à certains égards. Swift 
et Voltaire ont la préoccupation de la pensée, et arri- 
vent à une forme artistique supérieure. Sterne a sur- 
tout la préoccupation de la forme et fait bon marché 
de la pensée. 

Sterne n'a écrit que deux romans et ils sont res- 
tés inachevés tous les deux. Le premier, Tristram 
Shandy, commence longtemps avant la naissance du 
héros. Le second, le Voyage sentimental, commence 
par une phrase, qui semble être la continuation d'une 
conversation commencée. Dans le premier de ces 
ouvrages surtout, mais dans tous deux, le récit est à 
chaque minute interrompu par des réflexions , des 
dissertations, des citations. Ces dissertations roulent 
généralement sur des bagatelles, ces citations sont 
celles d'auteurs généralement peu connus et peu di- 
gnes de l'être — Victor Hugo a imité cette fantaisie 
de Sterne — si bien que l'histoire n'avance pas, mais 
l'auteur s'en moque. — Tantôt il fait semblant de 
s'être trompé et écrit sa page à l'envers, une autre 
fois, il donne la fin d'une phrase sans qu'on sache 
le commencement. Les phrases qu'il laisse inache- 
vées sont sans nombre. 

Sterne vise constamment à l'originalité, mais cette 
originalité est cherchée, affectée. Dans une piquante 
Etude sur lui , étude qui figure dans The english 
foimorists, Thakeray le traite un peu rudement, mais 
on ne saurait dire qu'il a tort : 

Le comique de Swift et de Rabelais, dont il se prétend le 
successeur , sortait de leur génie aussi naturellement que le 
chant sort du gosier d'un oiseau, et jamais leur gaieté ne 
leur fait perdre leur dignité d'homme. Ils rient leur grand 



496 IMITATEURS DE RABELAIS. 

rire cordial qui secoue leur large poitrine sous l'impulsion 
de la nature. Mais cet homme ne laisse jamais son lecteur en 
paix , il ne permet pas à son auditoire de prendre un instant 
de repos. Etes-vous tranquille ? il s'imagine qu'il doit vous 
exciter, et le voilà, la tête en bas et les pieds en l'air; ou 
bien il se faufile derrière vous et glisse dans votre oreille 
une sale histoire. Cet homme est un grand bouffon, non un 
grand humoriste. 11 se met à l'ouvrage systématiquement et 
de sang froid, peint sa figure, met son bonnet de fou et son 
costume bariolé, étend par terre son tapis et fait la cabriole. 

M. Stapfer, à qui nous empruntons cette traduc- 
tion, ajoute en comparant Sterne et Rabelais : 

Il n'a pas l'immense bonhomie de son ancêtre, ni son im- 
mense savoir, ni son immense éclat de rire. Dans Rabelais il 
y a de l'infini ; nous apercevons partout la limite dans Sterne . 
Cet infini que nous sentons dans Gargantua, dans Pantagruel, 
nous inspire pour le créateur de ces géants et de ces mon- 
des, au milieu même de ses folies, une espèce de vénération. 
Tristram Shandy ne vous inspire pas cette peur sacrée ; la 
seule impression que nous laissent les sottises de l'écrivain, 
c'est un agacement nerveux indicible et une envie démesurée 
de lui donner des coups do bâton. Il y a du dieu dans Rabe- 
lais - du diable aussi. Dans Sterne, il y a du singe. 

Un des caractères des écrits de Sterne, c'est sa 
tendance libertine. Rabelais a de gros mots et pour- 
tant il ne nous inspire aucune idée licencieuse. Sterne 
est très chaste en paroles , mais il ne l'est presque 
jamais par la pensée ; en nous disant une chose, il a 
toujours l'art de nous en faire entendre une autre. 
Ses livres sont l'idéal du récit à double entente. 

Il a, du reste, pris beaucoup des formes de Rabe- 
lais: la dissertation à propos de rien, la précision dans 
l'absurde ou l'insignifiant. Il peint les toutes peti- 
tes choses avec une minutie qui nous fatigue et 
une précision qui nous assomme. 

Il y a chez lui de quoi impatienter le lecteur 



L'HISTOIRE DU KOI DE BOHÊME. 497 

le moins nerveux ; cependant si l'on persiste, on est 
dédommagé. Il voit le monde en petit, il étudie les 
sentiments humains avec un microscope , il a des 
commentaires infinis sur une pensée fugitive, mais il 
voit juste. Sa plaisanterie est très cherchée, très étu- 
diée, mais elle atteint son but; sa sensibilité est un 
peu pleureuse, mais elle nous touche, à la condition 
cependant que nous ne serons pas trop impatientés 
des préparatifs. Il a des histoires de mendiants, des 
histoires d'ânes , de pauvres jeunes filles , qui sont 
vraiment touchantes. Il a des caractères bien tra- 
cés; celui de l'oncle Tobie, avec sa manie de suivre 
les opérations de la guerre en établissant des forti- 
fications en petit sur son propre terrain , celui du 
caporal Trim, l'histoire touchante de Lefèvre, nous 
ramènent à ses livres, si nous avons eu le bon es- 
prit de suspendre la lecture au moment où l'agace- 
ment allait commencer. Il y a, dans le Voyage sen- 
timental surtout, quelques pages délicieuses. 

XXVI. 

Dans un chapitre de Tristram Shandy, il est ques- 
tion de Y Histoire du roi de Bohême et de ses sept châ- 
teaux, que l'auteur nous montre en perspective, mais 
qu'il ne nous raconte pas. Charles Nodier a entre- 
pris de nous la raconter ou plutôt de ne pas nous 
la raconter. Il a publié, en 1830, avec illustrations, 
une prétendue Histoire du roi de Bohême et de ses- 
sept châteaux, où l'on ne voit apparaître ni le sus- 
dit roi, ni aucun de ses châteaux, mais où nous re- 
trouvons les plaisanteries à la Sterne, les phrases in- 
terrompues , les chapitres de quelques lignes impri- 
més à l'envers , les énuraérations et les listes à la 
n 32 



498 IMITATEURS DE RABELAIS. 

Rabelais, les citations d'auteurs inconnus, et les pro- 
diges de style, car Nodier qui montre peu d'inven- 
tions dans ses romans, a fait des merveilles en ce 
genre. Mérimée nous apprend qu'il avait copié tout 
Rabelais pour se faire la main. Son livre ne paraît 
pas avoir eu beaucoup de succès. Les critiques d'a- 
lors le mentionnent à peine. Il y a pourtant deux 
charmantes histoires dans un ton tout à fait étranger 
à Rabelais, mais où Sterne se reconnaîtrait, aux mo- 
ments où il s'attendrit. L'une est celle d'un pauvre 
aveugle, élevé avec une jeune fille aveugle qui lui 
avait juré de l'aimer toujours. La jeune fille était 
riche, elle recouvra la vue et oublia son compagnon 
d'infortune. Cette histoire est racontée en style perlé; 
l'autre qui est destinée à lui servir de contraste, est 
en style rustique. Charles Nodier avait rêvé toute sa 
vie d'écrire un récit aussi simple, aussi naturel que 
celui du Petit Poucet ; il s'agissait d'arriver par 1 e- 
tude à cet excès de naïveté. Plusieurs tentatives fai- 
tes par lui avaient échoué, entre autres son conte de 
Trésor des fèves et Fleur des pois, qui a des parties 
charmantes, mais qui pèche dans l'ensemble. Nodier 
réalisa son idéal dans Y Histoire du chien à Brisqiiet, 
<qui n'allit qu'une fois au bois et que le loup man- 
git>. Le fonds du récit est peu de chose, mais la 
forme est un chef-d'œuvre dans son genre. George 
Sand en faisait le plus grand cas , et disait que 
lorsqu'elle voulait se donner complètement le ton 
champêtre, elle relisait cette histoire. 

Dans le genre plaisant, il faut signaler aussi l'his- 
toire de Mistigri et du roi de Tombouctou , qui est 
d'une spirituelle fantaisie. 

Nodier , dans ce livre a fait des imitations , des 



L'HISTOIRE DU KOI DE BOHÊME. 499 

pastiches de divers styles. Une quarantaine de pages 
sont en style rabelaisien. Voici, comme échantillon, 
la description qu'il fait des habitants de Tombouc- 
tou. Il est bien entendu que Tombouctou n'est pas 
la ville africaine. Mettons-la en Dipsodie, si vous 
voulez. 

Turabuctiens sont gens a priser entre tous humains , fris- 
ques , guallants , coquartz , bien advenans en leur maintien, 
bien advantagez en nez, idoines à tous jeux plaisants, bons 
rencontres et honnestes devis , agutz affineurs et desnicheurs 
de cailles chapperonnées et voulentiers aimans mieulx cent 
messes dictes qu'un voyrre de vin bu, au demouraut féaulx 
subjects, beaux payeurs d'impôts , et furent aussi bons chris- 
tians que le fustes oncques ; mais les beatz petits pères en- 
cuculionnés [encapuchonnés] de l'ultime concile , vous les ful- 
minarent et vous les excommuniarent comme serpes [serpents] 
pource qu'ilz s'estoyent mescomptez en barbottant leurs orai- 
sons et menus suffraiges, au nombre des poils delà cabre [chè- 
vre] de monseigneur saint Pacosme. Que Dieu en soit loué 
partout! Matière de bréviaire 1 . 

C'est un pastiche, un centon de phrases et de 
mots pris ça et là ; il y manque l'inspiration, mais 
le pastiche est fort bien réussi. 

Les idées ingénieuses abondent dans ce livre, fa- 
tiguant à lire cependaut ; tel est le passage où 
l'auteur prétend que l'on a attribué à tel ou tel 
individu, tel ou tel acte, tel ou tel ouvrage, à rai- 
son du nom qu'il portait. Ainsi Philippe a dû né- 
cessairement aimer les chevaux , Nicias a dû être 
victorieux, Démosthèae a été la force d'un peuple 
Aristide le modèle des bons. Tibulle, dont le nom 
signifie petite flûte, a dû faire des vers tendres, 
Martial a dû faire des épigrammes qui frappent 
comme un marteau, Tacite a dû être concis et 

1 Histoire du roi de Bohême, p. 225 de la l re édition, 
n 32" 



500 IMITATEURS DE BABELAIS. 

Florus, fleuri dans son Histoire romaine. C'est une 
critique du symbolisme à outrance appliqué par cer- 
tains écrivains à l'histoire primitive, à la mytholo- 
gie, qui a fait de l'histoire de Napoléon I er une lé- 
gende solaire et r\vâ explique le conte du Petit 
Poucet par l'astrouomie. 

XXVII. 

Nodier n'a guère cherché à prendre à Rabelais 
que sa forme, Balzac a voulu davantage- Il a tenté 
de l'imiter en se servant de sa langue pour dire 
certaines choses, pour tracer certaines peintures que 
la langue ordinaire était impuissante à retracer. 
Voici ce que dit à ce sujet M. Taine : 

La libéré fort grande du style contemporain et parisien ne 
lui suffisait pas. Il prit celui de Rabelais et de Brantôme pour 
peindre avec la minutie du seizième siècle les crudités du sei- 
zième siècle, et il composa les Contes drolatiques, contes ad- 
mirables, mais plus que lestes, où toutes les convoitises physi- 
ques, déchaînées et satisfaites, se démènent comme une bac- 
chanale dePriapes enluminés. George Sand, ayant lu l'ouvrage, 
le trouva indécent. Il appela George Sand prude, de très 
bonne foi . . La force de Balzac approchait quelquefois de 
la grossièreté '. 

Ces contes sont en effet plus dignes de Béroalde 
de Verville que de Rabelais. Balzac n'en a inventé 
qu'un petit nombre, il les a recueillis pour la plu- 
part, soit de vive voix dans la tradition, soit chez 
des conteurs de bas étage auxquels il a repris son 
bien. La forme seule lui appartient. Le style, il 
faut en convenir, est d'une souplesse étonnante, et 
d'une couleur que Taine compare au coloris rutilant 
de Jordaens. Mais c'est un style de fantaisie , un 

1 Nouveaux Essais de critique et d'histoire, 1865, in 12, p. 7L 



LES CONTES DROLATIQUES. 501 

style inspiré de Rabelais si l'on veut, ce n'est pas 
là Rabelais, ce n'est pas même la langue du XVI' 
siècle. Si après avoir lu un livre de la Renaissance, 
on passe brusquement aux Contes drolatiques , on 
est tout dépaysé : Balzac a l'air de parler un patois. 
George Sand, dans ses romans champêtres, nous a 
donné pour du langage berrichon, des tournures et 
des locutions qu'Amyot aurait le droit de revendi- 
quer. Balzac semble avoir suivi le procédé inverse, et 
sa prétendue langue du XVI e siècle pourrait bien 
être un patois des bords de la Loire. 

Dans l'un de ces contes , le Prosne du curé de 
Meudon \ Balzac nous montre Rabelais appelé dans 
sa vieillesse à la cour de Henri II, et, sous prétexte 
de sermon, racontant un apologue assez audacieux à 
l'adresse du roi et surtout de sa maîtresse, la belle 
et vieille Diane de Toitiers. Seulement le curé de 
Meudon a singulièrement perdu de la prestesse, de 
la légèreté de son style. Rabelais a l'art de frapper 
fort, mais d'une manière légère ; il étourdit et ren- 
verse son adversaire sans rien perdre de sa sérénité 
joyeuse, Balzac est lourd et comme engoncé dans 
l'idée et dans la forme ; sa plaisanterie se meut 
difficilement et sa phrase s'embarrasse. Il y a ce- 
pendant dans l'imitateur quelques passages qui ne 
sont pas indignes du maître. 

Le sujet du conte peut être résumé en deux mots. 
Un musaraigne — nous ne savons pas pourquoi Bal- 
zac fait du masculin ce mot que les Dictionnaires et 
l'usage font constamment féminin, — un musaraigne 
a été préposé à la garde des greniers d'approvision- 
nement, à la condition, bien entendu, de puiser pour 

1 Second Dizain. 



502 IMITATEURS DE RABELAIS. 

ses besoins à même du trésor qui lui est confié ; mais 
une jolie petite souris, accorte et vive, s'empare si 
bien de l'esprit du gardien qu'il l'autorise à s'éta- 
blir autour de lui avec toute sa couvée , sa famille 
et sa suite, et à piller effrontément le trésor pénible- 
ment amassé par Gargantua. Les choses vont si 
loin que le géant intervient et fait place nette. 

Ce conte , avouons-le , n'est digne de Rabelais 
ni pour le fond, ni pour la forme- Nous ne faisons 
d'exception que pour le portrait de la souris sé- 
ductrice, qui est joliment tourné. 

La souris promist de deslivrer les grayniers, car, par caz 
fortuict, ce estoyt la royne des souris, souris douillette, blon- 
delette, grassouillette, la plus mignonne dame qui oncques 
eust trottiné ioyeulsement ez solives, allaigrement couru ez fri- 
zes, et getté les plus gentilz cris en trouvant noix, miettes et 
chaplys de pain en ses pourmenades ; vraye fée , jolye fol- 
lette, à resguard clair comme dyamant blanc, teste menue, poil 
lisse, corps lascif, pattes roses, queue de veloux, une souris 
bien née, de beau languaige, aymant par natture a vivre cou- 
cbiée , à ne rien fayre , une souris ioueuze, pluz ruzée que 
n'est ung vieulz docteur de Sorbonne cognoissant à fuad les 
décretalles, vifve, blanche de ventre, rayée au dos, petits tet- 
tins poinctans comme ung soupçon, dents de perle, natture 
frescbe, morceau de roy . . 

Balzac a généreusement prêté à Rabelais sa con- 
naissance des allures de la femme coquette. Le curé 
de Meudon n'était pas si bien renseigné que cela 
sur ce chapitre : son livre en fait foi ; mais il était 
plus fort sur les autres points. 

Les Contes drolatiques sont imprimés avec une or- 
thographe fantastique , qui a la prétention de re- 
produire celle du XVI e siècle, mais la prétention seu- 
lement- Il en est de même de la langue, que Balzac 
n'avait étudiée qu'imparfaitement et qu'il écrivait par 






RABELAIS DANS LE KOMAN. 503 

une sorte de divination. Nous ne citerons qu'une 
seule erreur de ce genre. Balzac aura trouvé le futur 
lairra, le conditionnel lairrait, qui sont employés en- 
core aujourd'hui en divers patois. Il en a conclu à l'e- 
xistence d'un verbe lairrer, qui n'a jamais existé, et il 
dit quelque part: «il a lairré> au passé indéfini ; il 
emploie il lairra, futur, dans le sens du passé défini 
laissa. Les formes lairra, lairrait ne proviennent 
pas de laisser, mais du verbe la'ier, usité au XII e 
siècle, et qui a disparu devant laisser. Ch. Nodier 
n'aurait pas fait cette faute. 

XXVIII. 

Nous venons de voir Balzac réussir très incom- 
plètement dans sa tentative de ressusciter Rabe- 
lais. D'autres ont essayé cette résurrection avant 
et après lui; ils ont été plus malheureux encore. En 
général, ni Rabelais, ni ses personnages n'ont in- 
spiré heureusement les romanciers ni les auteurs 
dramatiques. 

Sous le Directoire, un romancier médiocre et fé- 
cond, Robert Lesuire, publia, en trois volumes in 18, 
les Confessions de Rabelais, de Marot, de Michel 
de Montaigne. Ces trois ouvrages, écrits d' un style 
prolixe , vulgaire et incorrect , moururent en nais- 
sant. L'auteur, dit De l'Aulnaye en parlant du pre- 
mier de ces romans, «n'a pas eu le talent de sai- 
sir un seul trait du héros dont il avait entrepris de 
composer l'histoire. » 

Le bibliophile Jacob ou, si on l'aime mieux, M. 
Paul Lacroix était mieux préparé. Lorsqu'il écrivit 
son roman : Une servante de Rabelais, il avait dé- 
jà publié deux éditions de l'écrivain qu'il voulait 



504 IMITATEUKS DE RABELAIS. 

ressusciter. Rabelais dans ce livre parle un langage 
plus convenable. Il y a même çà et là, dans les 
conversations qu'on lui prête, des phrases extraites 
plus ou moins complètement de ses œuvres. Seule- 
ment le rôle qu'il y joue n'est pas digne de lui, bien 
qu'il soit moins inconvenant que celui que lui prête 
Lesuire. Au moment choisi par le romancier , Ra- 
belais, qui a déjà publié les deux premiers livres 
de son roman, se trouve à Montpellier, professeur à 
la Faculté de médecine. On Ta envoyé auprès du 
chancelier Duprat accomplir la mission que nous 
connaissons. Avant son départ, il avait pris à son 
service une jeune fille charmante, belle de sa gaîté 
et séduisante de ses seize ans ; il était épris d'elle 
et. l'amour grandissant dans l'absence, il avait for- 
mé le projet de l'épouser, décidé si l'église lui re- 
fusait son consentement, à se rendre à Bâle et à 
se faire calviniste. Comme il a cinquante-deux ans, 
il hésite quelque peu et consulte, comme Panurge, 
un théologien , un jurisconsulte et un médecin. Il 
faut dire que pendant son absence la joyeuse Gu- 
yonne a lié connaissance , et connaissance intime 
avec tous ceux que Rabelais veut consulter, et quel- 
ques autres encore. Les réponses qu'on lui fait man- 
quant de précision, il consulte uu fou qu'il a ame- 
né avec lui. Celui-ci lui conseille de faire le mort 
au moyen d'une drogue soporifique et de voir ce 
qui en adviendra. Rabelais suit le conseil , et Gu- 
yonne, comme la Belcolor de Musset, prise en fla- 
grant délit, ou peu s'en faut, près du cercueil, est 
fustigée d'importance par ceux qu'elle a trompés. 
Quant à Rabelais qu'elle avait, par imprudence, com- 
promis devant le tribunal inquisitorial, il s'enfuit et 



RABELAIS DANS LE KOMAN. 505 

va retrouver à Rome le cardinal du Bellay, qui 
arrangera l'affaire. 

L'auteur a fait figurer sur le second plan quel- 
ques personnages qui figurent aussi dans la vie ou 
les écrits de Rabelais, mais on souffre de les voir ha- 
billés en caricatures. Rondelet, par exemple, qui, 
sous le nom de Rondibilis, parle si sagement, si pra- 
tiquement même, dans Pantagruel, est transformé 
en sale et puant collectionneur de poissons. Tira- 
queau, le sage Tiraqueau, est un pédant qui passe 
tout son temps à commenter un demi-vers de Vir- 
gile, — et frère Jean est transformé en ivrogne cons- 
tamment ivre , qui se fait entretenir par Guyonne 
et la vole à l'occasion. En outre, frère Jean nous est 
donné comme briffault, et attaché à un couvent 
d'hommes. Mais les briffaulx, Rabelais lui-même 
nous l'apprend, étaient attachés à des couvents de 
femmes pour lesquelles ils allaient quêter. Ajoutons 
que le langage des personnages est bien moins heu- 
reusement imité du XVI e siècle qu'on n'aurait eu 
le droit de l'attendre de M. Paul Lacroix. Les ca- 
ractères d'ailleurs sont mal dessinés- Cette Guyonne, 
qui est au premier plan, aurait dû être mieux étudiée. 
Pour nous faire comprendre la fantaisie que Rabe- 
lais a de l'épouser, il aurait fallu montrer la sirène à 
l'œuvre, et expliquer comment le sage de cinquante- 
deux ans avait été pris dans les filets de cette Dalila. 
L'abbé Constant, qui a publié plus tard, sous le 
nom d'Eliphas Lévy, divers ouvrages sur le spiri- 
tisme et entre autres une Histoire de la magie, 1860, 
in 8*, et un Dogme et rituel de la haute magie, 1856, 
2 v. in 8°, a fait paraître, en 1843, un petit roman 
intitulé Rabelais à la Basmette, dans lequel il repro- 



506 IMITATEURS DE RABELAIS. 

duit assez fidèlement, non le Rabelais tel que nous 
pouvons l'imaginer d'après ses œuvres, mais le Ra- 
belais de la légende. 

XXIX. 

Dans ces deux ouvrages, l'auteur de Pantagruel 
est touché avec un certain respect. Les auteurs 
dramatiques ne se sont pas toujours montrés aussi 
convenables. Dans le Quart d'heure de Rabelais, par 
exemple, vaudeville en un acte de Dieulafoi et Pré- 
vost d'Iray, où Ton nous présente Rabelais obligé de 
ruser pour payer son dîner, on fait parler et agir 
le grand écrivain comme un aventurier quelconque 
ou plutôt comme un commis voyageur. Il joue un 
rôle un peu plus convenable , mais secondaire dans 
Clément Marot , vaudeville d'Armand Gouffé et 
George Duval, joué la même année (1799). Dans 
un des couplets, on dit de l'ouvrage de Rabelais : 

C'est un fort beau livre sans doute, 
A ce que dit plus d'un savant ; 
Mais tel le vante bien souvent, 
Qui, je crois, n'y voit goutte. 

Tel était évidemment le cas de Dumersan quand 
il composa son Gargantua ou Rabelais en voyage, 
joué en 1S13. Ici encore il s'agit du fameux souper. 
Mais l'auteur n'a rien imaginé de mieux que d'intro- 
duire Rabelais dans un grand mannequin représen- 
tant Gargantua et de lui faire servir, par l'énorme 
bouche du géant, le dîner qu'il ne sait comment 
payer. Au reste le public, si nous en croyons les 
journaux du temps, trouva cette profanation de mau- 
vais goût et siffla à outrance. 

Après la révolution de juillet et sous le coup de 



RABELAIS AU THÉâTRE. 507 

cette révolution anti-cléricale, on représenta en 1831 
au Palais- Royal une comédie-anecdote en un acte 
signée A. Leuven et Charles, intitulée: Rabelais ou 
le Presbytère de Meudon. Rabelais, dans cette pièce, 
est un vrai curé de Béranger, et nous le voyons 
jouer du violon pour faire danser ses paysans en pa- 
rodiant une chanson bien connue du poète : 

Je ne suis qu'un vieux bonhomme, 

Gai pasteur de ce hameau, etc. 

Il a pour vicaire un personnage hypocrite et am- 
bitieux qui veut avoir sa place, et, dans ce but, l'ac- 
cuse auprès du cardinal du Bellay, leur évêque, de 
nourrir une passion coupable à l'adresse d'une jeune 
fille recueillie au presbytère. Or cette jeune fille, 
Rabelais ne l'ignore pas, est le fruit d'un péché de jeu- 
nesse du cardinal, et quand celui-ci arrive mécontent 
et disposé à faire des reproches, Rabelais n'a qu'à 
lui raconter la vérité pour que l'affaire s'arrange. On 
la marie à un neveu du cardinal, dont elle est éprise, 
et le vicaire est envoyé curé à Surène, où il pourra se 
régaler du vin du crû, moins aigre que son caractère. 

Cette bluette, qui ne manque pas d'esprit, porte sa 
date dans sa contexture. On ne l'aurait pas jouée 
sous la Restauration. Quelques années plus tard, elle 
aurait paru vieillie. 

XXX. 

Passons aux personnages du roman. Nous avons in- 
diqué l'essai assez malheureux de Dulaurens pour 
ressusciter frère Jean, moins malheureux toutefois 
que celui du bibliophile Jacob. 

Les héros de Rabelais n'ont pas été plus favorisés 
au théâtre. 



508 IMITATEURS DE RABELAIS. 

Les Anecdotes dramatiques nous apprennent qu'en 
1654 Jacques Pousset, sieur de Montauban, fit jouer 
une comédie en trois actes intitulée, Pantagruel, im- 
primée la même année, et, en 1674, une comédie en 
cinq actes, les Aventures de Panurge, non imprimée. 

Autreau, auquel on doit quelques comédies assez 
jolies, entre autres la Magie de V Amour, fit jouer 
en 1720 deux pièces en un acte intitulées, Tune Pa- 
nurge à marier, l'autre Panurge marié dans les es- 
paces imaginaires, qui figurent dans le premier vo- 
lume des Œuvres de l'auteur. 

Le petit opéra Panurge dans Vile des Lanternes 
(1785) eut beaucoup de succès, dans le temps, 
grâce à la musique de Grétry. Le héros n'a guère 
de commun que le nom avec le personnage de Ra- 
belais. Panurge s'est marié en France, puis il a 
abandonné sa femme et s'est mis à voyager. Il ar- 
rive en Chine au moment de la fête des Lanternes. 
Sa femme, qui a été transportée là par des pirates, 
le reconnaît, et, après quelques scènes de coquette- 
rie, se réconcilie avec lui. On attribue cette pièce à 
trois écrivains : les frères Parfaict, auteurs d'une sa- 
vante Histoire du Théâtre français, le roi Louis XVIII, 
alors comte de Provence, et un certain Morel, qui l'a 
signée et qui l'aurait volée aux frères Parfaict. En 
la lisant on est tenté de dire avec le poète : 
Que je plains le voleur ! 

On a représenté en 1855 à l'Opéra un ballet en 
un acte intitulé Pantagruel, libretto de M. Trianon, 
musique de Labarre. 

Les catalogues de pièces de théâtre mentionnent 
plusieurs ballets où figure la sibylle de Panzoust. 
L'un de ces ballets: Y Oracle de la sibylle de Pati- 






RABELAIS AU THÉâTRE. 509 

soust, imprimé en 1645, a été reproduit par M. 
Victor Foumel dans ses Contemporains de Molière, 
t. ii et par M. Paul Lacroix, dans ses Ballets et 
3Iascarades de cour sous Henri IV et Louis XIII, 
t. vi. M. Paul Lacroix est tenté d'attribuer ce ballet 
à Molière, mais les raisons qu'il en donne sont loin 
d'être convaincantes- Bernier cite aussi un ballet du 
Mariage de Panurge. 

On trouvera dans s 'le chapitre suivant l'analyse des 
Dialogues où Etienne Pasquier, Voltaire et Népo- 
mucène Lemercier ont donné la parole à Rabelais. 



CHAPITRE XX. 

LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 



SOMMAIRE, i. xvi e siècle. — 1. Les ennemis: La Sorbonne, Puits-Her- 
bault, Garasse. — 2. Les omis: Du PerroD, Montaigne, Bran- 
tome. — 3. Pasquier, Ste-Marthe, J. de Thou. 

il. xvn e siècle. — 4. Les libres penseurs, St-Evremond, Mé- 
nage, Huet, Mme de Sévigné, La Fontaine et ses amis. — 5. La 
Bruyère, Dufresny. — 6. Fontenelle, Bayle, Bernier, Le Duchat, 
Le Motteux. 

ni. xvm e siècle. — 7. Le café Procope, J.-B. Rousseau. Les 
éditions expurgées de Pérau et de Marsy. — 8. Jugements oppo- 
sés de Voltaire.— Mercier. — 9. Les recueils périodiques.- 10. Di- 
derot, Beaumarchais. Vicq-d'Azyr, La Harpe, Palissot, V. Le- 
clerc. — 11. Bernardin de St Pierre. — 12. Ginguené. 

iv. xix e siècle. — 13. Fr. Guizot, N. Lemercier. — 14. La 
Panhypocrisia.de. — 15. Edition de De lTAulnaye. — 16. Edition 
VarioTum. — 17. Appréciations provoquées par ces édition-. — 
18. Philarète Chasles, S'-Marc Girardin. — 19. Ste-Beuve. — 
20. Fr. Michel, Lenient, V. Hugo. — 21. Burnier, Lamartine, 
Cantù. — 22. Delécluze, Michelet, H. Martin, Prévost-Paradol , 
Littré. 

y. biographiss. — 23. P. Lacroix, Rathery — Baudry. — 24. Eug. 
Noël, Mayrargues. — 25. Arnstsedt. — 26. A. Réville, Schérer. — 
L'Eloge de Rabelais. 

vi. Editions nouvelles. 27. 

vu. babelais a l'étbanger. — 28. Angleterre. — 29. Allemagne 
Autres pays. 

vm. — Conclusion. 30. 

I. 

Les contemporains de Rabelais furent générale- 
ment peu choqués des licences qui nous blessent au- 
jourd'hui dans son œuvre. Il y eut quelques protes- 
tations, violentes à la vérité, elles l'étaient toutes à 
cette époque, mais qui n'eurent pas d'écho. 



XVI e SIÈCLE. LES ENNEMIS. 511 

La Sorbonne commença l'attaque Dès 1533, elle 
réunit dans une même censure Pantagruel, qui ve- 
nait de paraître, la Forêt d'amours et d'autres livres 
obscènes du même billon. C'est Calvin qui nous l'ap- 
prend. Il se joignit bientôt lui-même aux accusateurs 
de Rabelais et dans son traité De Scandalis, il lui re- 
proche, de s'être, comme Despériers, éloigné de la 
doctrine après avoir paru y prendre goût. «L'un et 
l'autre ont mérité, dit-il, d'être frappés d'aveugle- 
ment pour avoir profané la parole sacrée par l'au- 
dace de leur sacrilèges plaisanteries. > 

L'attaque la plus violente fut celle d'un moine 
catholique, Gabriel de Puits-Herbault, qui dans un 
dialogue latin contre les mauvais livres, le Théotimus, 
accable Rabelais des injures les plus grossières. C'est 
un gourmand, un ivrogne, qui n'a ni crainte de Dieu, 
ni respect des hommes. Il souille le papier de livres 
criminels qui se répandent au loin dans les pays; il 
lance l'insulte sur tous les ordres de la société, il 
outrage les gens de bien, les pieuses études et les 
lois de l'honnêteté, et cet homme indigne, qui de- 
vrait être avec les réfugiés de Genève, nous le 
voyons accompagner les cardinaux envoyés à Rome, 
nous voyons le pape lui-même l'accueillir, l'admettre 
à sa table et dans sa familiarité ! 

Ce que nous voyons aussi, c'est que l'envie entre 
pour beaucoup dans le zèle du R. Puits-Herbault 
contre les mauvais livres. 

Au commencement du siècle suivant, un autre 
moine, un Jésuite, le Père Garasse, qui passa sa vie 
à batailler avec une fougue proverbiale, soit contre 
le président Pasquier, qui avait attaqué les Jésuites, 
soit surtout contre les ministres protestants, publia 



512 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

un livre, le Rabelais reformé, où le curé de Meudon 
est aussi fort malmené. Dans une pièce de vers qui 
sert d'introduction à l'ouvrage, l'auteur fait raconter 
à Rabelais l'histoire de sa vie. Rabelais avoue qu'il 
a été un moine très peu zélé, aimant mieux coucher 
sur la plume que sur un dur matelas, dormant vo- 
lontiers pendant que les autres moines se lovaient 
pour chanter matines, et surtout peu empressé de se 
donner la discipline. 

Je puis bien jurer saintement 
Que jamais discipline ou haire, 
Au moins de mon consentement, 
Avec mon dos n'eurent affaire. 

Il ajoute que 

Se lassant d'estre cordelier, 
[Il jetai son froc aux orties, 

et se mit à parcourir l'Europe, «raillant toutes cho- 
ses à la manière d'Esope, faisant force tours, rô- 
dant partout et menant Tours. > 

Cette dernière expression ne doit pas être prise 
à la lettre , comme l'ont pensé certains critiques ; 
Garasse accuse seulement Rabelais d'avoir fait le 
plaisant et le bouffon dans ses voyages. Il veut 
enfin savoir ce que c'est que Rome: 

Là je fais grand nombre d'amis... 

[Garasse, pas plus que Puits-Herbault, ne par- 
donne à Rabelais d'avoir été bien reçu à Rome.] 

Et vis des choses fort plaisantes, 
Comme sont celles que j'ay mis (sic) 
Au traicté des Iles Sonnantes. 

Des cardingaux, des chats fourrez 
Du papegaut, de ses sonnettes, 



XVI e SIÈCLE. LES AMIS. 513 

Des moinegaux tout embourrez 
Et d'autres semblables sornettes. 

Au retour de ces voyages, Rabelais s'est mis à 
écrire des livres bouffons, «où il a compilé Lucian, 
l'Arétin et Plaute.> 

Lucian se mocque de Dieu, 

L'Arétin se mocque du monde, 

Quant à Plaute, il tient le mylieu.... 

J'ay plus de sornettes qu'eux trois, 

Je n'épargne ny Dieu ny homme, 

Ny papes, ny princes, ny rois, 

Ny Paris, ny Londres, ny Rome. 

La poésie n'est pas riche, comme on voit, et la 
rime entraîne parfois l'auteur à dire plus ou moins 
qu'il n'a voulu dire. Mais, en somme, la critique est 
plus méchante d'intention que de fait. Au reste, 
ce n'est pas contre Rabelais que le livre est di- 
rigé, comme plusieurs l'ont cru d'après le titre 
abrégé. Voici ce titre en entier: Le Rabelais re- 
formé [c'est-à-dire formé une seconde fois , imité] 
par les ministres et notamment par Pierre du Mou- 
lin, ministre de Charenton, pour réponse aux bouf- 
fonneries insérées dans son livre de la Vocation des 
Pasteurs (Lyon, 1660, in 12). Garasse accuse les 
pasteurs de répondre aux catholiques par des plai- 
santeries dignes de Rabelais, au lieu de discuter 
sérieusement. 

Nous avons déjà cité les vers des poètes de la 
Pléiade, qui font de l'auteur de Gargantua un bu- 
veur comme ses héros. 

IL 

Les autres écrivains qui ont parlé de Rabelais 
à cette époque, sont d'accord pour en dire du bien, 
ii 33 



514 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

mais ils ne paraissent pas avoir vu dans son ou- 
vrage ce que nous y voyons aujourd'hui. 

Le cardinal du Perron faisait grand cas de Ra- 
belais; il appelait sod Pantagruel le Livre par ex- 
cellence et envoyait dîner à l'office ceux de ses con- 
vives qui avouaient ne l'avoir pas lu. Mais à quel 
titre le prisait-il si fort ? Le cardinal avait un grand 
renom comme théologien , comme orateur surtout. 
Mais ce qu'il prisait avant tout, c'était le bien-dire, 
c'était l'éloquence. Un jour que Henri III le féli- 
citait de la manière dont il avait prouvé l'exis- 
tence de Dieu, il répondit, assure-t-on : «Pour peu 
que Votre Majesté le désire , je suis prêt à lui 
prouver aussi puissamment la thèse contraires L'a- 
necdote a été contestée, mais le fait d'avoir attri- 
bué un tel propos au cardinal montre suffisamment 
l'opinion qu'on avait de lui. Il est donc probable 
que l'admiration qu'il éprouvait pour Rabelais s'a- 
dressait tout particulièrement au style merveilleux 
de l'écrivain beaucoup plus qu'à ses idées. 

Montaigne pour sa part {Essais liv. II, chap. X) 
met l'ouvrage de Rabelais au nombre des livres 
plaisants et dignes qu'on s'y amuse ; il le place 
sous ce rapport au dessus de l'Arioste et d'Ovide, 
mais il le met sur le même rang que le Décaméron 
de Boccace, et les Baisers de Jean Second, poète 
latin contemporain. 

Brantôme dans sa Vie de François I l mentionne 
aussi Rabelais. Il s'agit du droit qu'avaient les cou- 
vents de choisir leur abbé ou leur prieur. Brantôme 
prétend que les moines choisissaient souvent pour 
abbé «celuy qui estoit le meilleur compaignon, qui 

1 (Eûmes complètes, 2 v. grand in 8°. T. 1, p. 250. 



XVI e SIÈCLE. LES AMIS. 515 

aimoit le plus [les femmes] , les chiens et les oy- 
seaux, qui estoit le meilleur biberon, afin que l'a- 
vant faict abbé, il leur permist toutes pareilles des- 
bauches, dissolutions et plaisirs. > Il assure que, dans 
les cloîtres, il n'y avoit guère de mérite et de sça- 
voir. «Je m'en rapporte, ajoute-t-il, à ce qu'en dit 
le bon frère Jehan dans le livre de notre bon père 
Rabelais. > 11 faut avouer que la qualification de 
<bon père> attribuée à Rabelais aurait bien sujet 
de nous étonner quelque peu. Mais Brantôme, tout 
abbé qu'il était, n'avait pas le droit de se scandali- 
ser de ce qu'il y avait de scabreux dans les récits de 
Rabelais : 

Quis tulerit Gracchos de seditione querentes? 

III. 

L'estime qu'Etienne Pasquier professait pour les 
écrits de Rabelais a plus de valeur que les éloges 
de Brantôme. Pasquier était un magistrat illustre, un 
savant respecté et l'un des chefs de ce parti < politique > 
qui finit pour arracher la France aux guerres reli- 
gieuses. Il déclare que Rabelais a plus de jugement 
et de doctrine que tous les autres écrivains de son 
temps. Dans ses Recherches de la France (liv. VII, 
ch. 5) 1 il ajoute : 

Je mettrais entre les poètes du mesme temps François Ra- 
belais : car, combien qu'il ait écrit en prose les faits héroï- 
ques de Gargantua et Pantagruel, si estoit-il mis au rang des 
poètes, comme j'apprends de la réponse que Marot fit à Sa- 
gon, sous le nom de Fripelipes son valet : 

Je ne voy point qu'un St-Gelais, 
Un Heroet, un Rabelais, 

1 Œuvres choisies d'Etienne Pasquier , publiées par Léon. 
Feugère, 2 v. in 12. T. II, p. 17. 

h 33* 



516 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

Un Brodeau, un Scève. un Chapuy, 
Voisent [aillent] escrivant contre luy. 
Cestuy aux gayetez qu'il met en lumière , se moquant de 
toutes choses, se rendit le nonpareil. De ma part, je recon- 
noistray franchement avoir l'esprit si folastre, que je ne me 
lassa y jamais de le lire ; et ne le lus oncques que je n'y trou- 
vasse matière de rire, et d'en faire mon proiit tout ensemble. 

Signalons en passant la singulière erreur de L. 
Feugère qui prend ces éloges comme adressés aux 
vers de Rabelais , tous fort médiocres , on le sait, 
tandis qu'il s'agit évidemment du roman, que Pas- 
quier considère comme un poème en prose , ainsi 
que faisait Dufresny plus tard. 

Pasquier fait figurer Rabelais dans un Dialogue 
où il le met aux prises avec Alexandre. Le curé 
de Meudon raille le roi de Macédoine sur son am- 
bition personnelle, sur celle qu'il avait imposée à 
ses généraux ; il lui montre que la force seule ne 
peut rien fonder de solide, et que pour établir un 
empire, il faut agir aussi par la persuasion. Alexan- 
dre se défend vivement et présente une longue 
apologie de ses exploits et de ses projets. C'est 
cette thèse que Pasquier voulait défendre. Rabe- 
lais toutefois ne s'avoue pas vaincu , et il termine 
en déclarant que, quelle que soit la gloire d'Alexan- 
dre, quelque satisfaction qu'il puisse éprouver de 
ses actions, il ne s'estime, lui, Rabelais, son infé- 
rieur ni pour le contentement qu'il ressent d'avoir 
achevé son œuvre, ni pour la gloire qu'il s'est ac- 
quise. L'œuvre du conquérant disparaît , l'œuvre 
du poète persiste à travers les siècles- 

L'exécution du Dialogue est faible. Rabelais man- 
que un peu de verve et Alexandre d'éloquence. 
Mais l'idée de l'ouvrage marque en quelle estime 



XVI e SIÈCLE. LES AMIS. 517 

Pasquier tenait Rabelais. C'est à lui aussi qu'il 
pensait en écrivant ses Ordonnances d'amour, en- 
voyées «au seigneur baron de Mirlingues, chevalier 
des isles Hyères>. On n'a pas oublié que c'est de- 
vant le parlement de Mirlingues que Bridoye est 
cité pour expliquer sa manière de rendre la justice, 
et que Rabelais s'intitulait caloier des îles d'Hyères. 
Nous avons déjà parlé de cet opuscule (p. 288). 
Scévole de Ste-Marthe dans ses Eloges des Fran- 
çais illustres par la science (Gaïlorum doctrina il- 
lustrjum Elogia), publiés en 1598 , accorda une 
place à Rabelais- Il dit que, s'il avait voulu, 

... il n'y a point de doute qu'il n'eût pu traiter de matières 
hautes et sérieuses aussi bien que pas un de son siècle. 

Mais après avoir exactement considéré tous les autheurs 
tant anciens que modernes, il les méprisa tous, pour embras- 
ser le seul Lucien, qu'il trouva le plus conforme à son tu- 
meur, et s'adonna tout à fait à l'imiter. Aussi fut-ce à son 
exemple qu'il inventa des fables en français, lesquelles, sous 
des contes véritablement frivoles et ridicules, et des rêveries 
toutes pures, ne laissent pas de faire avouer au lecteur, que, 
pour docte qu'il soit, cette lecture le rend plus sçavant encore 
et le divertit agréablement. (Traduction de Colletet. Vie de 
Babelais,) 1 

Dans les Commentaires (latins aussi) sur la vie 
de Jacques de Thou, on raconte (livre VI) que l'il- 
lustre historien logea un jour dans une grande mai- 
son qui avait appartenu à Rabelais, 

homme très instruit dans les lettres grecques et latines et 
très habile dans la médecine, qu'il exerçait. Laissant de côté 
toute chose sérieuse, il se livra à une vie d'amusement et au 

1 Le manuscrit contenant les Vies des poètes français par 
Colletet a péri dans l'incendie de la Bibliothèque du Louvre, 
mais on est parvenu à en reconstituer la plus grande partie à 
l'aide de copies prises précédemment. La Vie de Kabelai3 est une 
de celles qui ont été retrouvées. 



518 LA RÉPUTATION DE EABELAIS. 

plaisir de la table et alléguant que le rire est le propre de 
l'homme, il écrivit avec la liberté de Démocrite et une gaîté 
bouffonne, un ouvrage très ingénieux où, sous des noms fictifs, 
il met en scène tous les ordres de l'état et de la société. 

C'est à cette occasion que Jacques de Thou fit 
les jolis vers latins que nous avons cités en par- 
tie, t. I. p. 39. 

IV. 

Le XVII e siècle est en réaction contre le XVI e , 
en réaction pour la langue, pour les idées et sur- 
tout pour les manières. La crudité des expressions 
de Rabelais choque, son langage est vieilli, ses idées 
paraissent obscures. Il s'était fait soixante éditions 
de l'ouvrage au XVI e siècle ; on n'en cite que dix- 
huit au siècle suivant. Les curieux , les gens de 
lettres le lisent cependant. Le petit groupe scepti- 
que qui se réunit autour de La Mothe Le Vayer 
— l'auteur de VHexaméron rustique, — Bernier le 
médecin , l'auteur du Véritable Rabelais reformé, 
St-Evremond, Gassendi, — le philosophe en lutte avec 
Descartes, le maître de Molière et de Cyrano de 
Bergerac, — et quelques autres se délectent aux œu- 
vres du curé de Meudon. Le médecin Guy Patia, 
dont les Lettres sont si piquantes , se préoccupe 
beaucoup de Rabelais ; il attend avec impatience 
la nouvelle édition de < Maître François > que 
l'on prépare en Hollande. C'est sur la foi de Guy 
Patin surtout que la mort de Rabelais a été fixée 
à 1553. Le Roy le fait vivre six ans de plus. 

St-Evremond ne parle nulle part de Rabelais 
dans le recueil de ses ouvrages, mais son biographe 
des Maizeaux nous apprend que , chargé de faire 



XVII e SIÈCLE. LES LIBRES PENSEURS. 519 

la lecture au prince de Condé, qui relevait de ma- 
ladie, il essaya de lui lire Rabelais ; il fut obligé 
d'y renoncer parce que le prince y prenait peu de 
goût. Le biographe remarque à ce propos que tous 
les hommes d'esprit ne goûtent pas cet ouvrage, 
bien qu'il renferme «une infinité d'endroits inimi- 
tables» qui auraient droit de plaire aux plus dé- 
licats f. 

Huct, l'érudit évêque d'Avranches, était de ceux 
qui goûtaient Rabelais et l'on a trouvé dans sa bi- 
bliothèque plusieurs exemplaires des Œuvres du curé 
de Meudon, chargés de notes marginales ?. Ménage 
avait commencé aussi un commentaire sur Rabe- 
lais ; ce commentaire a été perdu, ainsi que celui 
de Passerat, l'un des auteurs de la Ménippée; il n'a 
survécu de celui de Ménage que quelques remar- 
ques, qui figurent dans le Ménagiana ou dans l'é- 
dition de Le Duchat. 

Ménage avait donné des leçons à M me de La 
Fayette et à M me de Sévigné, Huet avait fait im- 
primer son traité de V Origine des romans en tête 
de la Zayde de M me de La Fayette. Nous voyons, 
par les Lettres de M me de Sévigné, que Rabelais, 
malgré ses licences, était apprécié dans la société 
de ces dames. M me de Sévigné (5 juillet 1671) mande 
à sa fille les lectures qu'elle fait à la campagne. 
On lit un Traité de morale de Nicole , le Tasse, 
et même la Cléopâtre, roman chevaleresque de La 
Calprenède. Son fils lui a lu aussi <des chapitres de 
Rabelais à mourir de rire>. Ce fils, en écrivant à 
M me de Grignan, sa sœur (14 juillet 1677), lui cite, 

1 Œuvres de M. St Evremond, 5 vol. in 12. T. I, p. 17. 

2 Voir Baudement : Les Rabelais de Huet, in 18. 



520 LA KÉPUTATION DE RABELAIS. 

comme une chose connue, le lévrier de M. de Meur- 
les (I, 42), ce lévrier qui ne valait rien et qui de- 
vint excellent quand on lui eut mis un froc sur les 
épaules. Dans une autre lettre à sa fille (8 octo- 
bre 1688), M me de Sévigné dit que sa maison est 
l'abbaye de Thélème ; «il est écrit sur tous les ap- 
partements : Fais ce que tu voudras. > 

La Fontaine, Racine, Boileau, Molière lisaient 
Rabelais. La Fontaine surtout en faisait sa lecture 
habituelle. On sait qu'il demanda un jour à l'abbé 
Boileau si St Augustin avait plus d'esprit que Ra- 
belais. Cette question, qui scandalisa si fort l'abbé 
Boileau et que les biographes de La Fontaine rap- 
portent comme une naïveté, nous semblerait moins 
étrange aujourd'hui. Duclos , qui la rappelle dans 
les Mémoires sur sa propre vie * , n'y trouve rien 
de ridicule. Il est un terrain surtout sur lequel la 
comparaison serait légitime , c'est celui de l'édu- 
cation, dont tous deux ont traité et traité dans le 
même sens. St Augustin dans son livre De docendo 
imeros est, comme Rabelais, d'avis que l'éducation 
doit être attrayante , qu'elle doit porter sur les 
choses plus que sur les mots , que le maître doit 
se mettre à la portée de l'esprit de l'élève et ap- 
prendre, pour ainsi dire, avec lui 2 . Mais si le poète 
n'avait pas lu St Augustin, le théologien n'avait 
pas lu Rabelais, et il ne sut répondre que par une 
calembredaine: «Vous avez mis un de vos bas à 
l'envers. » La Fontaine a plus d'une fois imité Ra- 

1 Mémoires de Duclos. Œuvres complètes, 3 v. in S e , 1821, 
T. I, p. 33. 

2 Voir Guillon. Bibliothèque choisie des Fères de l'église. 
T. XXIX, p. 78 et s. 



XVII e SIÈCLE. LA BRUYÈRE. DUFRESNT. 521 

bêlais dans ses Contes et dans ses Fables, et, dans 
une lettre adressée à St-Evremond, qui nous a été 
conservée, il indique «Maître François» comme un 
de ses instituteurs. 

Racine lisait aussi Rabelais , et il a profité de 
cette lecture presque autant que La Fontaine. Il 
y a dans les Plaideurs , outre les vers que nous 
avons cités, nombre de passages où le souvenir de 
Rabelais est visible. Boileau nomme aussi plus d'une 
fois Rabelais dans ses œuvres. Il l'a lu et le con- 
naît très bien, mais il ne s'y délectait pas comme 
Racine et La Fontaine. Quant à Molière , il lui 
emprunte à chaque instant des phrases, des idées, 
et même des scènes tout entières, celles du Mariage 
forcé par exemple. 

V. 

A la fin du siècle on parle encore de Rabelais, 
mais on sent qu'il n'est plus autant en faveur au- 
près de la nouvelle génération. On connaît le ju- 
gement de La Bruyère (1688) : 

Marot et Rabelais sout inexcusables d'avoir semé l'ordure 
dans leurs écrits : tous deux avoient assez de génie et de na- 
turel pour pouvoir s'en passer , même à l'égard de ceux qui 
cherchent moins à admirer qu'à rire dans un auteur. Rabe- 
lais surtout est incompréhensible. Son livre est une énigme, 
quoi qu'on veuille dire, inexplicable : c'est une chimère, c'est 
le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de 
serpent, ou de quelque autre bête plus difforme: c'est un 
monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et 
d'une sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien loin au- 
delà du pire, c'est le charme de la canaille : où il est bon, il 
va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des 
plus délicats. 

Ce jugement atteste surtout l'immense change- 



522 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

ment qui s'était opéré dans les relations sociales 
et dans la société polie depuis l'époque où vivait 
Rabelais. Ce que La Bruyère regarde comme digne 
seulement de la «canaille», amusait alors les plus 
hauts personnages. Mais on aimait mieux accuser 
Rabelais de grossièreté, que la société pour laquelle 
il avait écrit. 

Un auteur qui essaya de marcher sur les pas 
de La Bruyère et de Molière à la fois, Dufresny 
avait beaucoup pratiqué Rabelais. On s'en aperçoit 
à ses comédies , et nous en avons donné quelques 
échantillons. Il a fait aussi un Parallèle entre l'Ho- 
mère grec et celui que Victor Hugo appelle l'Homère 
bouffon. 

Ce parallèle , il est vrai , s'arrête à moitié che- 
min. Ce ne fut pas tout-à-fait mauvaise volonté 
de la part de l'auteur. Par malheur pour lui et un 
peu pour nous, Dufresny était, à certains égards, de 
la race de Panurge. S'il avait 63 manières de ga- 
gner de l'argent, il en avait 214 d'en dépenser. Il 
était quelque peu cousin de Louis XIV par l'inter- 
médiaire de Henri IV et d'une jardinière; Louis XIV 
lui adressait les mêmes observations que Panta- 
gruel adressait à Panurge ; Dufresny répondait plus 
courtoisement et espérait bien devenir riche , mais 
il avait une manie, celle des jardins. Il en ache- 
tait un lorsqu'il était en fonds, il le faisait planter 
à sa guise, puis, quand il fallait payer les ouvriers, 
il le revendait pour le quart de sa valeur et se 
retrouvait aussi pauvre qu'auparavant. 

Le roi lui donna le privilège d'un journal litté- 
raire qui paraissait tous les mois , le Mercure ga- 
lant. C'était l'époque de la grande querelle des 



XVII 8 SIÈCLE. LA BRUYÈRE, DUFRESNY. 523 

anciens et des modernes. Boileau , M mo Dacier 
et nombre d'autres prétendaient que les anciens 
étaient supérieurs aux modernes. Dufresny croyait 
les modernes supérieurs, mais il n'osait le dire 
qu'à demi. Une traduction d'Homère, une nou- 
velle édition de Rabelais parurent à la fois, il eut 
l'idée de comparer les deux auteurs , moins pour 
relever Rabelais toutefois, que pour faire pièce aux 
fanatiques admirateurs de l'antiquité. Mais Du- 
fresny fut obligé , faute de fonds , de remettre le 
Mercure en d'autres mains avant que le parallèle 
fût arrivé à bonne fin. Au reste , il n'y a pas trop 
à le regretter , c'est une œuvre médiocre et peu 
digne de l'auteur piquant des Amusements sérieux 
et comiques et de la pétillante comédie du Double 
Veuvage. 

Il commence par railler ceux qui cherchent dans 
Rabelais et dans Homère une foule de choses aux- 
quelles les auteurs n'ont pas songé. Les beautés ré- 
elles qui sont dans ces écrivains leur ont d'abord ac- 
quis de la réputation, puis cette réputation a fait 
trouver dans leurs livres bien des beautés qui n'y 
sont pas. Dufresny se moque entre autres d'un 
Rabelaisien qui, à chacun des deux cents jeux que 
l'on enseigne à Gargantua prétendait trouver une 
explication historique, allégorique et morale. «Si 
Rabelais est un excellent comique en quelques en- 
droits, il en est d'autres où il est très mauvais 
plaisant.» 

Dufresny copie aussi la lettre par laquelle Grandgou- 
sier rappelle Gargantua, et demande qui l'a écrite ? 
Un personnage sérieux ou un personnage comique? 
Il compare cette lettre à une harangue de Nestor 



524 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

et il la trouve beaucoup plus sage. Il compare en- 
suite l'histoire de Dindenaut et celle du Cyclope, 
et il conclut que, moutons pour moutons, Rabelais 
vaut bien Homère. Il reproduit encore, en les tra- 
duisant, l'histoire de la femme muette, celle de l'é- 
colier limousin , la tempête dans laquelle Panurge 
joue un si piètre rôle — puis il s'arrête brusque- 
ment en disant qu'il faut plus d'étendue d'esprit 
pour exceller dans le comique qu'il n'en : faut pour 
réussir dans le sérieux. Il plaidait alors pro domo 
sua. 

Dufresny aurait pu ajouter qu'on trouve dans 
l'œuvre de Rabelais tout ce que les théoriciens d'a- 
lors réclamaient dans une épopée selon la formule : 
des combats , des voyages , une délibération des 
dieux , une descente aux enfers , une tempête , un 
oracle ambigu; rien n'y manque, pas même le souf- 
fle épique. 

VI. 

Au fond, Dufresny préférait Rabelais à Homère, 
mais il n'eut pas le courage complet de son opi- 
nion. On éprouvait alors quelque embarras à louer 
ouvertement Rabelais. Fontenelle a besoin pour oser 
dire sa pensée sur Pantagruel de s'abriter der- 
rière un auteur étranger, Van Dale, qui lui avait 
fourni le sujet de son Histoire des Oracles. 

(Van Dale) dit que les bagatelles et les sottises de Rabe- 
lais valent souvent mieux que les discours plus sérieux des 
autres. Je n'ai point voulu oubb'er cet éloge, parceque c'est 
une chose singulière de le rencontrer au milieu d'un Traité des 
Oracles, plein de science et d'érudition. Il est certain que Ra- 
belais avait beaucoup d'esprit et de lecture et un art très par- 
ticulier de débiter des choses savantes comme de pures 



XVII e SIÈCLE. LES SCEPTIQUES. 525 

fadaises, et de dire de pures fadaises le plus souvent sans 
ennuyer. C'est dommage qu'il n'ait vécu dans un siècle qui 
l'eût obligé à plus de politesse 1 . 

Fontenelle revient sur Rabelais dans son His- 
toire du Théâtre français avant M. Corneille , et 
lui emprunte l'histoire de Villon et du frère 
Etienne Tapecoue 2 . 

Bayle goûtait médiocrement Rabelais. Il n'y a pas 
d'article sur lui dans son Dictionnaire critique. Il 
en parle cependant , mais en quelques lignes. 

C'est , dit-il , un livre qui ne me plaît guère , mais je sais 
que beaucoup de gens de bien et d'honneur l'ont lu et relu, 
qu'ils en savent tous les bons endroits, et qu'ils se plaisent à 
les rapporter quand ils s'entretiennent avec leurs amis. 

Dans sa Correspondance , nous le voyons enga- 
ger Le Duchat à exercer sa sagacité sur cet au- 
teur, et il lui conseille de se procurer la traduction 
anglaise avec notes, qui vient de paraître 3 . A propos 
d'une de ses lettres, son éditeur s'étend assez lon- 
guement sur l'ouvrage même , où il refuse de voir 
un système suivi d'allusions historiques, mais qui, 
suivant lui , contient une satire générale de la so- 
ciété de son temps et de tous les temps. 

Les éditions, les analyses de Rabelais se multi- 
plient sous diverses formes pendant le XVIII e siè- 
cle , mais elles restent renfermées dans un petit 
cercle de curieux. 

C'est d'abord le Rabelais] reformé de Bernier, 
l'ami de La Mothe le Vayer , dont voici le titre 

» Œuvres de Fontenelle, éd. de 1767. T. II, p. 337.- s Ibid. 
T. III, p, 75. 

8 Cette correspondance fait partie du dernier volume des 
Œuvres diverses de M. Pierre Bayle, La Haye, 1731, 4 vol. 
in folio. 



526 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

exact: Jugement et nouvelles Observations sur les 
œuvres grecques, latines, toscanes et françaises de 
maître François Rabelais, D. M. ou le Véritable 
Rabelais reformé, par le Sieur Saint-Honoré, 1697, 
in 12. Cet ouvrage contient une analyse, chapitre par 
chapitre , de l'ouvrage de Rabelais , accompagnée 
d'anecdotes sur l'auteur et ses écrits. Bernier 
est aussi bavard que frivole, et l'on ne doit accep- 
ter ses informations que sous bénéfice d'inventaire. 
C'est en 1711 que parut à Amsterdam l'édition 
sur laquelle Bayle avait été consulté. Le commen- 
tateur était un protestant réfugié, comme Bayle lui- 
même ; aussi tire-t-il autant que possible Rabelais 
vers le protestantisme. L'édition fut surveillée, à ce 
qu'il paraît par Houdart de la Motte , auteur de 
Fables ingénieuses, de tragédies médiocres, et cé- 
lèbre surtout par la part qu'il prit à la grande 
querelle des anciens et des modernes. Cette édition 
de Le Duchat est très complète, bien imprimée, or- 
née d'une carte du Chinonais , du dessin de la Cave 
Peinte et de différentes vues de la Devinière, mé- 
tairie de l'auteur, d'un portrait en pied de Rabelais, 
qu'on n'ose pas donner pour authentique, et accom- 
pagnée de remarques littéraires et historiques, sa- 
vantes et curieuses. Dans une lettre qui se trouve 
dans la Correspondance de Bayle, Le Duchat re- 
connaît qu'il y a deux systèmes d'interprétation 
pour l'œuvre de Rabelais; les uns y voient une 
série d'allusions historiques, les autres un sens mys- 
tique- Il ne croit pas à un système suivi d'allusions 
historiques, mais à des allusions détachées à cer- 
tains faits du moment, et celles-là, il les a signalées 
à l'occasion ; quant à l'interprétation mystique , il 



XVIII e SIÈCLE. LE CAFÉ PROCOPE. 527 

proclame son incompétence et ne s'y lancera pas. 
Cette édition de Le Duchat, reproduite en 1732, 
avec quelques additions , mais aussi avec des in- 
corrections assez graves , a été considérée comme 
la meilleure jusqu'à celles qui ont été faites dans 
ces dernières années. 

Une édition plus belle, mais non plus correcte, 
parut en 1741 à Paris en trois volumes in 4°, 
avec différentes pièces nouvelles , la traduction des 
remarques dont Le Motteux avait enrichi une tra- 
duction anglaise de Rabelais, de nombreuses figu- 
res de Bernard Picart, bien gravées, mais médio- 
cres sous le rapport de la composition et du style, 
et plus propres à obscurcir le texte qu'à le faire 
mieux comprendre. 

VIL 

Louis XIV aurait traité Rabelais, si on le lui eût 
fait connaître , comme il traitait les tableaux de 
Téniers, et il aurait dit: «Enlevez-moi ces géants 
mal élevés», comme il disait : «Enlevez-moi ces 
magots. > Mais son successeur, le régent d'Orléans, 
n'était pas de son avis , il prisait fort Rabelais et 
tout le groupe libéral qui s'était formé autour de 
lui , les Caumartin , les d'Argenson , etc. , lisaient 
Pantagruel et en citaient des bribes dans leurs 
lettres *. Le curé de Meudon avait aussi ses fidè- 
les parmi les écrivains. On en faisait cas au «club 
de l'entresol > où régnait l'abbé de St Pierre, et 
où l'on préludait à l'économie politique. On le 
commentait au Café Procope, où se rencontraient, 

1 Voir Aubertin: L'Esprit public au X VIII e siècle, in 12, 
1875. 



528 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

à la fois ou successivement, Duclos, La Motte-Hou- 
dart, Saurin, J.-B. Rousseau, Piron et quelques au- 
tres moins- connus, et leurs écrits en portent l'em- 
preinte S mais hors de ces cercles restreints, on le 
lisait peu. 

Deux publications différentes qui avaient pour 
but de mettre Rabelais à la portée du commun 
des lecteurs furent mises en vente en 1752, l'une 
à Genève, l'autre à Paris, sous la fausse indication 
d'Amsterdam. 

La première, éditée par l'abbé Pérau n'a que 
trois volumes in 12, et porte le titre [à 1 Œuvres 
choisies de Rabelais. Ce n'est pas un choix de mor- 
ceaux, toutes les Œuvres y figurent, mais l'éditeur 
a supprimé tout ce qui lui a semblé trop licen- 

1 Voici entre autres une imitation de Rabelais qui n'a 
pas encore été signalée, que nous sachions. Panurge prétend, 
(voir page 17 de ce volume) , que la plupart des cris qu'on 
entend dans les batailles viennent des diables, qui s'approchant 
de trop près pour recueillir les âmes des morts, reçoivent des 
coups qui ne leur étaient pas destinés. J.-B. Rousseau s'est 
approprié cette idée. On lit dans sa Lettre à M. de La 
Fosse : 

Les fouets hâtifs sont déployés, 

Qui de cent diverses manières 

Donnent à l'air des étrivières. 

Un jeune esprit aérien, 

Trop voisin de nous pour son bien, 

En reçut un coup sur le râble, 

Qui lui fit faire un cri de diable, 

Car si vous n'en êtes instruit, 

Le bruit qu'un coup de fouet produit, 

(N'en déplaise aux doctes pancartes 

Et des Rohault et des Descartes) 

Vient beaucoup moins de l'air froissé 

Que de quelque sylphe fessé, 

Qui des humains cherchant l'approche 

En reçoit bien souvent taloche, 

Puis va criant comme un perdu. 



XVIII e SIÈCLE. EDITIONS EXPURGÉES. 529 

deux ou trop satirique coutre les moines , l'église 
romaine, les grands personnages, de sorte qu'il n'est 
resté du livre de Rabelais qu'une sorte d'abrégé, 
d'un style trop souvent plat et sans couleur. 

L'autre publication est conçue sur une plus large 
échelle et n'a pas moins de huit volumes petit in 
12. Elle a pour titre le Rabelais moderne, et pour 
éditeur l'abbé de Marsy. Outre les ouvrages du 
curé de Meudon, on y trouve la Vie de Rabelais 
par Niceron , le parallèle entre Homère et Rabe- 
lais, par Dufresny, qui figure aussi dans les deux 
publications précéderftes, des Jugements sur Rabe- 
lais, etc. L'éditeur cette fois n'a rien retranché au 
texte, il y a ajouté. Quand une phrase de l'auteur 
lui semble peu intelligible, quand certains détails 
lui paraissent trop longs , il les supprime , il les 
remplace par une traduction , et rejette le texte 
original au bas de la page , en l'expliquant quel- 
quefois. 

Cette tentative ne parait pas avoir eu plus de 
succès que la précédente. Le gros du public s'en 
tenait volontiers au jugement de Voltaire , qui 
dans le Temple du Goût (1732), avait dit que l'ou- 
vrage de Rabelais devait être «réduit à un demi- 
quart tout au plus.> 

VIII. 

Dans les Lettres philosophiques , Voltaire s'était 
montré plus irrévérencieux encore : 

Eabelais dans son extravagant et inintelligible Livre, a ré- 
pandu une extrême gaieté , et une plus grande impertinence. 
Il a prodigué l'érudition, les ordures, et l'ennui. Un bon conte 
de deux pages est acheté par des volumes de sottises. Il n'y 
u 34 



530 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

a que quelques personnes d'un goût bizarre qui se piquent 
d'entendre et d'estimer tout cet ouvrage : le reste de la na- 
tion rit des plaisanteries de Rabelais, et méprise le livre. On 
le regarde comme le premier des bouffons. On est fâché qu'un 
homme qui avait tant d'esprit, en ait fait un si misérable 
usage. C'est un philosophe ivre, qui n'a écrit que dans le 
temps de son ivresse. 

Ce jugement absolu et méprisant ne fut pourtant 
pas accepté par tous. Mercier, Fauteur du Tableau 
de Paris et de quelques mélodrames très goûtés, 
écrivait quelque temps après: 

Quiconque a lu Rabelais et n'y a vu qu'un bouffon, à coup 
sûr est un sot, s'appelât-il Voltaire. 

Le jugement de Mercier avait peu de valeur aux 
yeux du public, comparé à celui de Voltaire. Mais 
Voltaire lui-même revint plus tard sur sa première 
impression. Voici ce qu'il écrivait le 13 octobre 
1759 à M me du Deffand : 

Le duc d'Orléans régent daigna un jour causer avec moi 
au bal de l'Opéra ; il me fit un grand éloge de Rabelais, et 
je le pris pour un prince de mauvaise compagnie et qui avait 
le goût gâté. J'avais alors un souverain mépris pour Rabe- 
lais. Je l'ai repris depuis et comme j'ai plus approfondi tou- 
tes les choses dont il se moque , j'avoue , qu'aux bassesses 
près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre 
m'a fait un plaisir extrême. 

Dans une autre lettre à la même dame, 12 avril 
1760, il s'exprimait ainsi: 

J'ai relu, après Clarisse, quelques chapitres de Rabelais, 
comme le combat de frère Jean des Entommeures et la tenue du 
conseil de Picrochole ; je les sais pourtant presque par cœur, 
mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c'est 
la peinture du monde la plus vive. Ce n'est pas que je mette 
Rabelais à côté d'Horace, mais Rabelais, quand il est bon, est 
le premier des bons bouffons : il ne faut pas qu'il y ait deux 



XVIII e SIÈCLE LES JOUUXAl'X. 531 

hommes de ce métier dans une nation, mais il faut qu'il y en 
ait un. Je me repens d'avoir dit autrefois trop de mal de lui. 

Enfin dans un dialogue, intitulé Laden, Erasme 
et Rabelais publié à la même époque, il représente 
les trois railleurs réunis aux Champs Elysées et 
s'entretenant de leurs travaux. Voici entr'autres ce 
qu'il fait dire à l'auteur de Gargantua : 

J'étais prêtre et médecin. J'étais né fort sage, je devins 
aussi savant qu'Erasme ; et voyant que la sagesse et la science 
ne menaient communément qu'à l'hôpital ou au gibet ; voyant 
même que ce demi-plaisant d'Erasme était quelquefois persé- 
cuté, je m'avisai d'être plus fou que tous mes compatriotes 
ensemble ; je composai un gros livre de contes à dormir de- 
bout , rempli d'ordures, dans lequel je lournai en ridicule 
toutes les superstition?, toutes les cérémonies, tout ce qu'on 
révérait dans mon pays, dans toutes les conditions, depuis 
celle du roi et du grand pontife jusqu'à celle de docteur en 
théologie, qui est la dernière de toutes : je dédiai mon livre 
à un cardinal, et je fis rire jusqu'à ceux qui me méprisaient.... 
Je pris mes compatriotes par leur faible ; je parlai de boire, 
je dis des ordures, et avec ce secret tout me fut permis. Les 
gens d'esprit y entendirent finesse, et m'en surent gré ; les 
gens grossiers ne virent que les ordures, et les savourèrent; 
tout le monde m'aima, loin de me persécuter. 

IX. 

Pendant tout un siècle, de 1650 à 1750, on s'é- 
tait occupé beaucoup plus de la forme que de l'i- 
dée dans les productions de l'esprit. Ce que l'on 
voulait avant tout, c'était la noblesse et l'ampleur 
du style, sous Louis XIV, — la finesse et le piquant 
de l'observation et du langage, sous Louis XV. On 
subordonnait tout au bon goût. Un ouvrage où 
abondaient les détails de mauvais ton était par ce- 
la même condamné sans appel. 

Vers le milieu du XVIII e siècle, les esprits pri- 
n 34* 



532 LA. RÉPUTATION DE RABELAIS. 

rent peu à peu pius de sérieux, on se préoccupa 
moins de la forme et plus de l'idée. Le règne de 
J.-J. Rousseau succéda à celui de Voltaire. Vol- 
taire lui-même se modifia. On jeta les yeux sur la 
littérature antérieure « au grand siècle. » Nombre 
de productions du moyen âge et du XVI e siècle fu- 
rent analysées dans deux recueils périodiques , le 
premier, plus frivole: la Bibliothèque des Romans, 
— le second, plus sérieux : les Mélanges tirés d'une 
grande Bibliothèque. Rabelais figure dans ces deux 
publications. En mars 1776, la Bibliothèque des 
romans donne un aperçu rapide de l'ouvrage , en 
l'accompagnant de quelques observations. Après 
avoir reproduit le jugement de Fontenelle sur l'au- 
teur, rapporté plus haut, le rédacteur ajoute : 

Ses mœurs furent toujours réglées et son caractère même 
avait beaucoup de gravité. On ne doit donc regarder les plai- 
santeries qu'il a répandues dans son ouvrage, que comme l'en- 
veloppe des vérités importantes qu'il y déposait et dont le 
trop grand éclat n'eût servi sans doute qu'à augmenter le 
nombre de ses ennemis. 

En 1781,1e même rédacteur, Constant d'Orville, 
consacre un cahier tout entier des Mélanges (la 
moitié du 22 e volume) à une analyse assez fidèle 
de Gargantua et de Pantagruel, entremêlée de dé- 
tails sur la vie de l'auteur. 

X. 

A partir de ce moment , Rabelais reprend son 
rang , quoique Ton continue à le contester. Dide- 
rot et Beaumarchais, non-seulement le lisent, mais 
l'imitent. Diderot lui prend un de ses types, Beau- 
marchais lui en prend deux, sans compter ses phra- 
ses et ses tournures. Vicq-d'Azyr, à l'Académie de 



XVIII* SIÈCLE LES CRITIQUES. 533 

médecine, commence ses Eloges des Académiciens 
morts par saluer de ses hommages cet 

homme extraordinaire qui, nourri par les moines, le devint 
lui-même et cessa bientôt de l'être ; qui, après avoir joué et 
composé des farces devant la faculté de Montpellier, fut ho- 
noré comme son restaurateur, qui commenta Hippocrate et 
Galien, écrivit sur la religion (?), suivit un ambassadeur à, 
Rome, composa un ouvrage où, sous le voile d'une plaisan- 
terie basse et grossière, il cacha des vérités hardies, une cri- 
tique sévère, une satire dans laquelle il n'épargne personne ; 
qui désarma ses juges en les faisait rire, qui fut le bouffon 
et l'idole de son siècle, et mourut curé de Meudon, Rabelais 
en un mot '. 

La Harpe et Palissot, qui répétaient un peu ce 
qui se disait autour deux, consacrèrent à Rabelais 
des articles élogieux. Voici ce que disait La Harpe 
en 1T97 dans un Discours qui fait partie de son 
Cours de littérature : 

Rabelais à qui La Fontaine trouvait tant d'esprit et qui réelle- 
ment en avait, ne l'exerça que dans le genre le plus facile, 
celui de la satire allégorique, habillée en grotesque. Il voulut 
se moquer de tous ses contemporains, des rois, des grands, 
des prêtres, des magistrats, des religieux et de la religion ; 
et pour jouer impunément ce rôle, toujours un peu dangereux 
il prit celui des fous de cour à qui l'on permettait tout, parce- 
qu r ils faisaient rire, et qui disaient quelquefois la vérité sans 
danger parcequ'ils la disaient sans conséquence. A l'égard de 
son talent, on en a dit trop et trop peu. Ceux que rebutait son 
langage bizarre et obscur, ont laissé là Rabelais comme 
un insensé ; ceux qui ont travaillé à le déchiffrer, ont exalté 
son mérite, en raison de ce qu'il leur avait coûté à entendre 
Au fond il a, parmi beaucoup de fatras et d'ordures, des traits, 
et même des morceaux pleins d'une verve satirique, originale 
et piquante; et après tout, on ne saurait croire qu'un auteur 
que La Fontaine lisait sans cesse et dont il a souvent profité, 
n'ait été qu'un fou vulgaire. 

1 Eloges lus dans les séances de l'Académie de médecine 
de 1778 à 1788, 3 v. in 8°, 1803. 



534 LA RÉPUTATION DE KABELAIS. 

Palissot ajoutait en 1803 : 

On pourrait à quelques égards appliquer à son livre ce- 
que Boileau disait des ouvrages d'Homère : 

C'est avoir profité que de savoir s'y plaire. 

Sous les nuages mêmes dont il s'enveloppe , on démêle l'é- 
rudition la plus surprenante. Il savait tout et s'est moqué de 
tout '. 

La Harpe donne la préférence à Montaigne sur 
Kabelais. C'est aussi l'avis de Victor Leclerc dans 
son Eloge de Montaigne (1312), mais il est plus favo- 
rable que La Harpe à l'auteur de Pantagruel. On 
sent que le temps a marché; Rabelais, dit Victor 
Leclerc, 

rappelle quelquefois l'enjouement et la douce raillerie de Lu- 
cien ; plus souvent il prodigue sans pudeur le fiel d'Archilo- 
que et les sarcasmes grossiers d'Aristophane. Il décrit avec 
une gaieté cynique les mœurs de son siècle ; il parcourt le 
monde eotier, du palais jusqu'à la chaumière. Sous sa main, 
les tableaux les plus sérieux , les plus imposants même, se 
changent en Calots et en Téniers. Ne croyez pas cependant 
que ce Turlupin déraisonne : rien de plus sensé que son délire. 
Essayez de pénétrer ses allégories, expliquez l'énigme de ses 
songes, ôtez lui son masque.... vous aimerez, vous admirerez 
peut-être ce Rabelais si plaisant et si profond.... 

XL 

Les jugements que nous venons de rapporter vi- 
sent surtout le littérateur. L'attention fut attirée 
sur le penseur par un écrivain qui rit peu d'ordi- 
naire et qu'on n'aurait pas soupçonné de se dé- 
lecter à la lecture de Pantagruel. Bernardin de St- 
Pierre s'exprime ainsi dans ses Etudes de la na- 
ture, publiées en 1788. 

. . . C'en était fait du bonheur des peuples, et même de la 

2 Mémoires pour servir à l'histoire de notre littérature 
2 v. in 8°. 



XVIII e SIÈCLE. GINGUENÉ. 535 

religion, lorsque deux hommes de lettres, Rabelais et Michel 
Cervantes, s'élevèrent, l'un en France, l'autre en Espagne et 
ébranlèrent à la fois le pouvoir monacal et la chevalerie. Pour 
renverser ces deux colosses, ils n'employèrent d'autres armes 
que le ridicule, ce contraste naturel de la terreur humaine 
iQuelle plus juste et plus heureuse définition! dit Ste-Beuve]. 
Semblables aux enfants , les peuples rirent et se rassurèrent. 
Ils n'avaient plus d'autres impulsions vers le bonheur que cel- 
les que leur princes voulaient leur donner, si leurs princes 
alors avaient été capables d'en avoir. Le Télémaque parut, et 
ce livre rappela l'Europe aux harmonies de la nature. Il pro- 
duisit une grande révolution dans la politique'. 

Il y a quelque naïveté à dire que ces trois livres 
ont révolutionné le monde, mais Bernardin de St- 
Pierre, qui avait plus vécu avec les livres et la nature 
qu'avec les hommes, était disposé à s'exagérer l'iofluen- 
ce des livres. En somme cependant son jugement est 
vrai. Les idées lancées par Rabelais , par Cervan- 
tes et par Fénelon ont fini par pénétrer dans les 
esprits et ont profondément discrédité, sinon tué 
complètement, l'ascétisme et le culte de la force. 

XII. 

Le premier écrivain qui posa nettement et avec 
insistance Rabelais en penseur et en réformateur, ce 
fut Ginguené. 

Ginguené avait commencé par être un poète ai- 
mable. Sa jolie pièce de vers intitulée : la Confes- 
sion de Zulmé lui avait été enviée par les poètes de 
boudoir ; l'un d'eux avait même tenté de la lui vo- 
ler. Mais aux approches de la révolution, il s'était 
fait publiciste, en attendant de devenir le savant et 
consciencieux historien de la littérature italienne. 

1 Etudes de la nature. Etude XIV e . Récapitulation. Œu- 
vres complètes, grand in 8°, I, p. 481. 



536 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

Son pamphlet publié en 1791 a pour titre: De 
V autorité de Rabelais dans la révolution présente 
et dans la constitution civile du clergé ou Institu- 
tions royales, politiques et ecclésiastiques, tirées de 
Gargantua et de Pantagruel, in 8°, Paris. L'ouvrage 
est vert d'allure et un peu brutal de style. C'était 
le ton de l'époque. 

Dès le XVI e siècle, dit-il, Rabelais attaqua les préjugés en 
véritable pbilosopbe. Son autorité doit être comptée parmi cel- 
les des sages qui ont préparé la destruction de nos sottises.. 

Despréaux, Racine, Molière, La Fontaiue admiraient Ra- 
belais, le relisaient souvent, l'imitaient plus souvent encore. 
De nos jours on a pris à tâche d'en dire du mal ... On n'a 
plus daigné lire Maître Frauçois , on aurait rougi d'avouer 
qu'on l'a lu. 

Après quelques pages sur ce ton, Ginguené s'at- 
tache à mettre en relief, par des citations accom- 
pagnées d'observations assez courtes , les idées de 
Rabelais qui lui semblent dignes d'être prises en 
considération ou appliquées. 

Il commence par établir qu'il y a dans les ou- 
vrages de Rabelais, sous l'extérieur de la fiction, un 
sens profond, politique et philosophique qu'on doit 
prendre la peine d'y chercher, et il cite dans ce but 
une partie du premier prologue. Son second chapi- 
tre a pour titre: «De la liste civile, et des dépen- 
ses personnelles du roi.» Ginguené soutient que ce 
n'est pas sans intention satirique que Rabelais a 
représenté la royauté si grande mangeuse et si 
dépensière. Puis vient la question de l'éducation des 
rois ; l'auteur rapproche des détails qu'il trouve dans 
Gargantua, ceux qui figurent dans les Mémoires 
de St-Simon sur la jeune famille de Louis XIV. 
A propos du système d'éducation de Ponocrates, qu'il 



XVIII e SIÈCLE. GINGDENÉ. 537 

reproduit en entier , Ginguené dit qu'il n'entend 
pas proposer ce système comme un modèle absolu, 
mais que si, dans l'éducation des princes, on tirait 
une instruction utile des plus communes actions de 
la vie, si Ton entremêlait les exercices de l'esprit 
à ceux du corps, il est à croire que les souverains 
«ne s'en porteraient pas plus mal et n'en vaudraient 
que mieux. » 

Les Considérations sur la guerre et sur la paix 
se composent de l'histoire du roi Picrochole et du 
roi Anarche , et de la description de l'abbaye de 
Thélème. 

Si le voyage d'Epistémon dans les enfers, ajoute Ginguené, 
paraît d'abord d'une folie extravagante, les sages y trouveront 
cependant quelque chose de philosophique et verront peut- 
être dans ces métamorphoses des prédictions accomplies. 

Ginguené consacre quatre chapitres aux ques- 
tions de l'ordre judiciaire, sous ce titre: «De l'an- 
cien ordre judiciaire , des parlements et des juri- 
dictions inférieures» ; il raconte l'histoire des pro- 
cès jugés par Pantagruel et celle de Bridoye. L'his- 
toire des Chats fourrés fournit deux chapitres : la 
«Grand Chambre >, puis : «Comment la grand cham- 
bre vivait de corruption, où l'on voit par occasion 
ce que les bons gentilshommes faisaient pendant 
leur vie et ce qu'ils devenaient après leur mort.> 
Puis vient l'histoire des Chicanous et des noces de 
Basché sous ce titre: «Des bas officiers de justice 
et de leur manière de vivre aux dépens des no- 
bles. > 

La seconde partie de la brochure traite des ques- 
tions religieuses. On y voit figurer successivement 
tout ce qui, dans Rabelais, a trait aux moines et 



538 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

aux ordres religieux , aux ordres mendiants , aux 
prêtres , aux cardinaux et aux papes , aux ordres 
militaires , à l'emploi des donations faites aux 
églises , aux excommunications papales, à l'inviola- 
bilité des évêques , à la puissance du diable , au 
produit des quêtes et des aumônes ecclésiastiques, 
à la vertu des décrétales pour faire passer l'or de 
la France à Rome. Le dernier chapitre, où figure 
l'histoire des pèlerins mangés en salade par Gar- 
gantua, a pour titre : «Des miracles des saints et 
du règne des philosophes. > 

Giûguené, comme tous ceux qui font de la po- 
lémique à coups des citations, exagère quelque peu 
et fait parler Rabelais plus explicitement qu'il n'a 
parlé en réalité. Mais la brochure produisit son 
effet. On cessa décidément de regarder Rabelais 
uniquement comme l'auteur spirituel et amusant de 
quelques jolis contes. 

XIII. 

Deux écrivains distingués, chacun dans leur genre, 
se chargèrent de développer à deux points de vue 
différents ce que Ginguené n'avait fait qu'indiquer. 

François Guizot, dans les Annales d'éducation, pu- 
blia, sur Rabelais pédagogue, l'excellent travail que 
nos lecteurs connaissent déjà. 

Népomucène Lemercier vit surtout en Rabelais 
l'écrivain, sans toutefois oublier le penseur. 

Népomucène Lemercier était un esprit original et 
chercheur, qui n'a réussi que par exception dans ses 
œuvres littéraires, mais qui a remué beaucoup d'i- 
dées en littérature. Après s'être inspiré heureuse- 
ment d'Eschyle dans sa tragédie (Y Agamemnon, — 



XIX SIÈCLE. V. LEMERCIEK. 539 

de Beaumarchais dans son Pinto, où l'on voit le 
Portugal enlevé à l'Espagne par des moyens de co- 
médie, — il écrivit de longs poèmes dans lesquels il 
substitua aux divinités poétiques représentant les 
forces de la nature, ces forces elles-mêmes décou- 
vertes par les savants et personnifiées. L'idée pou- 
vait être bonne, mais Lemercier n'était pas assez 
poète pour la faire accepter. Il y avait surtout trop 
d'inégalité dans son talent. Les beaux vers ne sont 
pas rares chez lui, mais ils sont noyés dans la masse 
des médiocres. 

A Eschyle, à Beaumarchais, à Newton, Lemercier 
associa Rabelais dans ses prédilections. 

Chargé de faire à l'Athénée un Cours de littéra- 
ture générale, il traita surtout du poème épique, de 
la tragédie et de la comédie. Grand ami des précep- 
tes et des règles, il juge que le poème épique doit 
avoir 23 qualités, qu'il trouve toutes réalisées dans 
VJUo.de. La tragédie doit en avoir 24, qui sont réa- 
lisées dans Athalie, et la comédie 22, qui sont réa- 
lisées dans le Tartufe. Il ne faut pas juger de l'ou- 
vrage par ce que ce plan a de trop symétrique; il 
est semé d'une foule d'observations fines et justes, 
et il peut être d'une grande utilité, surtout pour 
ceux qui s'occupent de l'art dramatique. 

C'est à propos de la comédie que Rabelais se ren- 
contre sous sa plume; il établit un parallèle en 
règle entre lui et Aristophane. 

Le bon curé de Meudon habille plaisamment la raison en 
masque, et, tel qu'un magicien, il transforme en figures bizar- 
res les principaux personnages de son siècle et les corps les 
plus vénérés de l'Etat. Cette race d'ogres, dépeuplant deux 
ou trois royaumes, pour leur propre gloutonnerie, insatiables 



540 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

avaleurs d'hommes et d'animaux qu'ils dévorent, revêtus de 
centaines d'arpents de soie, de velours, de brocards et d'aiguil- 
lettes , que signifie-t-elle ? Une succession de trois rois de 
France et leurs déprédations ruineuses. Rabelais commence 
par satiriser les chimères, les vanités de toutes les dynasties 
du monde, en mettant à califourchon le premier aïeul de Grand- 
Gousier sur l'arche de Is'oé. C'est par ce trait qu'il ouvre son 
livre. La naissance de Gargantua, son éducation risible, ses pe- 
tits jeux, sa gourmandise, sa mutinerie, ses dodelinements, les 
flatteries de ses gouvernantes, les admirations de ses pédago- 
gues, qu'est-ce autre chose qu'une allusion aux sots respects 
dont on berce l'enfance des princes ? Gargantua vient se mon- 
trer à sa bonne ville, pleine d'impatience et d'aise de le voir. 
Quand le poète Aristophane travestit en vieil imbécile le peu- 
ple d'Athènes devant ses concitoyens, en parle-t-il plus leste- 
ment que ne parle Rabelais du peuple de Paris ? L'affluence 
grossit si fort autour de Gargantua, qu'il se débarrassa de la 
foule en grimpant sur les tours de Notre-Dame, d'où, raillant 
les citadins qui attendaient sa bienvenue, il les salit avec in- 
sulte, et veut leur voler leurs cloches pour les fondre à sa mon- 
naie. Cette malice convertit la joie publique en affliction et en 
colère. De là les harangues de maître Janotus, toussant et 
déclamant son patois d'école et son latin de cuisine, sanglante 
satire des universités. 

Lemercier voit dans ces faits, — qu'il transforme 
bien un peu— les mécontentements excités en raison 
des impôts que leva pour la guerre en Italie le roi 
François I er au moment où la capitale se réjouissait 
de son avènement au trône- 
Nous avons déjà dit ce que nous pensons de ces 
applications historiques précises du roman de Ra- 
belais. Lemercier a tort de chercher des personna- 
ges historiques sous des types évidemment fantasti- 
ques. Il a tort aussi de ne pas voir le côté noble 
et sérieux de Pantagruel, qui forme un contraste si 
complet avec Panurge. Mais à cela près, ses juge- 
ments sont d'un connaisseur. On sent à son style 



XIX e SIÈCLE. LEMERCIEK. 541 

ainsi qu'à celui de Gioguené, que la révolution a 
passé par là. 

Citons encore quelques passages : 

Suivez les personnages dans leurs comiques aventures chez 
les Chicanous, au milieu des gros Chats fourrés écorchant 
leurs victimes sur une table de marbre , vous rirez de cette 
image des procédures du palais. Suivez-les chez les gens en 
robes à manches couleur de roi , ayant les mains longues 
comme jambes de grue, les doigts à ongles crochus et les 
pieds de même ; visitez leurs larges bureaux tapissés de drap 
verd ; allez de leurs petits pressoirs jusques à leur grand et 
dernier pressoir, où ils font passer les châteaux, les parcs, 
les maisons, les bois tout entiers, dont ils retirent tant d'or 
potable ! Interrogez sire Gagne-Beaucoup sur ce redoutable 
pressoir dont la vis s'appelle récepte, la met dépense, le tes- 
son deniers comptés et non reçus, les fustes souffrances, les 
béliers radietw, les jumelles recuperetur , les cuves plus-va- 
leur , le3 ansées rôles , les fouloirs acquits , les hottes valida- 
tion, les portoires ordonnances valables, les scilles le pouvoir, 
l'entonnoir le Quittas. Interrogez-le sur le dogue à deux tê- 
tes, sur l'autre dogue à quatre têtes , symboles des doubles 
peines, des quadruples amendes ; interrogez-le sur l'androgyne 
pronotaire, qui se nourrit de chair d'appellations ; Gagne- 
Beaucoup vous dira que toutes ces figures monstrueuses sont 
les emblèmes du Parlement. Accompagnez les mêmes person- 
nages dans les contrées des Papegauds, des Papelards, des 
Papes-Figues, des Prêtregauds, des Cardingaux, des Evesgaux, 
des Moinegauds, des Capucingaux, vous ne pourrez mécon- 
naître en eux le peuple mitre, enfroqué, tonsuré 

Lemercier conclut ainsi : 

[Le livre de Kabelais] est un puits de science et d'érudi- 
tion, recueillies aux meilleures sources. Regrettons que la vieil- 
lesse de son style en ait rendu la plus grande partie presque 
incompréhensible ; félicitons-nous pourtant de ce que son vieux 
idiome cache l'impudeur de certains mots aux lecteurs hon- 
nêtes. 

XIV. 

Le livre où Lemercier s'exprimait ainsi est de 



542 LA RÉPUTATION DE KABELAI3. 

1817. Deux ans après il revenait à la charge dans 
un autre ouvrage , dans un poème bizarre où l'on 
n'aurait guère l'idée d'aller chercher Rabelais et 
ses œuvres. 

Ce poème a pour titre : la Panhypocrisiade. La 
scène se passe dans l'Enfer. Les démons se don- 
nent la comédie et évoquent le XVI e siècle avec 
ses grandeurs et ses misères, ses splendenrs et ses 
crimes. Tous les tons s'y heurtent , les hautes as- 
pirations et les détails hideux , les beaux vers et 
les pages communes. C'est fatigant et grandiose. 
Les divinités qui font mouvoir le drame sont des 
abstractions : le Temps, l'Espace, la Terre, la Con- 
science, la Peur, la Honte, la Politique, la Monar- 
chie, l'Hérésie, l'Esprit des conciles, l'Ivresse, le 
dragon de l'Or (Chrysophis) , l'aiguille aimantée 
(Manégine) ; les rois, les écrivains, les réformateurs, 
les artistes du temps jouent aussi leur rôle dans 
cette vaste et confuse conception. Au chant XI e 
un dialogue s'engage entre Rabelais et la Raison. 
En voici quelques traits: 

Çà, dis-moi, qu'as-tu fait dans tes libres instants ? 

— De magiques miroirs aux princes de mon temps : 
Là se verra mon siècle, et gaîment, après boire, 
Pour les rieurs futurs j'en écrirai l'histoire. 
Vois-tu ces ogres là s'ébattre à festoyer ? 

— Oui - C'est Gargantua, sorti de Grandgousier, 
Race en gloutonnerie opérant des merveilles : 
Leurs larges avaloirs, leurs dents jusqu'aux oreilles, 
Mangeant hommes vivants, b;iufs, veaux, porcs et moutons. 
Dépeuplant l'air d'oiseaux et la mer de poissons .... 
Leurs arpents de velours, de soie et d'aiguillettes, 
Etoffant, galonnant leurs chausses, leurs braguettes, 

Leurs flancs entripaillés, leurs chefs dodelinants . . . 
Doivent en ces miroirs to faire reconnaître 



XIX" SIÈOLE. LKMEKCIER. 543 

D'insatiables rois que l'on ne peut repaître . . . 

- Quelle haute jument monte Gargantua? 

- C'est la dame d'Heilly; vois quel amble elle va! 
Et que sur son chemin, elle a, de lieue en lieue, 
Jeté bois et maisons sous les coups de sa queue. 

— C'est bien frayer sa route en maîtresse des rois, 
Que d'abattre en passant les maisons et les toits ; 
Mais tourne ce miroir par devant ia justice. 

— Grippeminaud s'y peint, monstre nourri d'épice ; 
Et ses gros chats, fourrés de diverse toison, 
Miauiant près de lui, flairent la venaison: 

Leurs griffes et leur gueule, instruments de leurs crimes, 

Sur leur table de marbre écorchent leurs victimes .... 

Vois-tu ces Chicanous ? Vois-tu ce vieux Bride-oie 

Magistrat ingénu, qui vit en paix, en joie, 

Et qui, ses dés en main, au bout des longs procès, 

Tire, pour jugement, le sort de ses cornets ? . . . 

— Quel est ce long corps sec qui se géantifie ? 

— C'est Carême-prenant que l'orgueil mortifie : 
Son peuple ichtyophage, efflanqué, vaporeux, 
A l'oreille qui tinte et l'esprit rêve-creux. 
Envisage de loin ces zélés Papimanes, 

Qui sur l'amour divin sont plus forts que des ânes, 
Et qui, béats fervents, engraissés de tous biens, 
Rôtissent mainte andouille et maints Luthériens . . . 
Ris de la nation des moines gastrolâtres : 
Aperçois-tu le dieu dont ils sont idolâtres ? 
Ce colosse arrondi, grondant, sourd et sans yeux, 
Premier auteur des arts cultivés sous les cieux, 
Seul roi des volontés, tyran des consciences, 
Et maître ingénieux de toutes les sciences ? 
C'est le ventre! -Le ventre! -Oui, messire Gaster 
Des hommes de tout temps fut le grand magister, 
Et toujours se vautra la canaille insensée 
Pour ce dieu, dont le trône est la selle percée ... . 

On voit que Lemercier n'a pas fréquenté Rabe- 
lais impunément : 

- Il est d'autres objets où tend l'humanité. 

- Qui peut nous en instruire, hélas ? La Vérité 



544 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

- Mon Panurge qui court en lui tendant l'oreille : 
La cherche sous la terre au fond d'une bouteille. 
La bouteille divine, oracle du caveau, 
Epanouit les sens, dilate le cerveau, 
Purge le cœur de fiel, désopile la rate, 
Aiguillonne les flancs, émeut, chatouille, gratte, 
Nous redresse l'esprit. C'est assez ; buvons frais . . . 
Et, s'il se peut, allons en riant ad patres ! 

Ces propos du curé valaient la fleur des prônes. 

XV. 

La Panhypocrisiade, composée dès 1800, ne fut 
imprimée qu'en 1819, comme nous l'avons dit. 

Vers cette même époque, nous voyons apparaître 
plusieurs éditions de Rabelais. Deux surtout se dis- 
tinguent par leur importance et par les travaux 
qu'elles ont provoqués. 

La première est celle de De l'Aulnaye, qui a été 
reproduite trois fois: 1820, 3 v. in 18; 1823, avec 
quelques additions, 3 v. in 8°; 1837, avec quelques 
suppressions , 1 v. grand in 8°. La meilleure est 
celle de 1823. 

Les deux premiers volumes contiennent le texte, 
un texte correct et bien choisi, mais d'une ortho- 
graphe compliquée. Nous en avons donné un échantil- 
lon p. 447 de ce volume. Le texte du quatrième livre 
est conforme à celui de l'édition de 1552, publiée 
par Rabelais lui-même. Le troisième volume peut 
jusqu'à un certain point servir de commentaire par- 
ce qu'il contient une table des matières détaillée ; 
cinq glossaires divers, qu'on regrette de ne pas voir 
réunis en un seul; un Babelaisiana, ou recueil de 
sentences, adages, proverbes, façons de parler pro- 
verbiales, jeux de mots, jurons, imprécations, conte- 



XIX e SIÈCLE. ÉDITIONS SOUS LA RESTAURATION. 545 

nus dans les Œuvres de Eabelais. Ce dernier re- 
cueil est très curieux, mais Rabelais n'en a pas 
fourni tous les éléments. Il n'y a pas de Vie de 
l'auteur dans les deux premières éditions, et celle 
qui se trouve dans la troisième est tout à fait in- 
suffisante. 

XVI. 

L'édition variorum (1823-1826) est la plus vo- 
lumineuse qui ait été publiée, puisqu'elle n'a pas 
moins de neuf volumes in 8°. Mais ce n'est pas la 
meilleure. Au commencement du XVIII e siècle le 
docteur Mathanasius (St-Hyacinthe) fit paraître un 
gros volume intitulé : le Chef-d'œuvre d'un inconnu. 
Le texte se composait d'une chanson vulgaire et 
insignifiante en quatre couplets. Le reste du volume 
contenait les commentaires sur cette chanson, que 
l'on proposait à l'admiration générale. Le commen- 
cement de chaque note se rapportait au texte, mais 
le commentateur s'échappait bientôt par la tan- 
gente et se perdait en d'insipides bavardages. L'é- 
dition variorum de Rabelais rappelle le Chef-d'œu- 
vre d'un inconnu par ses bavardages et ses inuti- 
lités. 

Le commentaire est divisé en deux parties. La 
première a pour but d'expliquer le texte et l'on y 
trouve des renseignements curieux, la seconde à la 
prétention d'être historique. Elle a dû coûter beau- 
coup de peine à l'auteur, mais le lecteur ne peut 
lui savoir gré de cette peine. M. Esmangart se mo- 
que beaucoup de Le Motteux — le traducteur an- 
glais — qui a voulu voir dans les héros de Rabelais 
les princes de la maison de Navarre; il a parfai- 
n 35 



546 LA RÉPUTATION' DE KABELAIS. 

temeut raison. Mais par malheur les critiques 
qu'il formule contre ce système s'appliquent tout 
aussi justement au sien. Il ne persuadera à per- 
sonne que le sage et bon Pantagruel puisse figurer 
Henri II, qui n'était ni bon ni sage ; que Panurge 
est le cardinal de Lorraine, avec lequel il n'a aucun 
rapport; que Tiraqueau. l'ami si cher à Rabelais, est 
l'original de Bridoye ; que le marchand de moutons 
qui se noie avec son troupeau, est Calvin le réfor- 
mateur ; que le voyage à l'oracle de la Dive Bou- 
teille n'est qu'une allégorie sur la manière de pré- 
parer le vin, etc., etc. Nous avons déjà dit qu'on a 
appelé ce commentaire une véritable hallucination ; 
le mot n'est pas trop fort. 

Le dernier volume est rempli par les Songes dro- 
latiques, dont nous avons déjà parlé. 

XVII. 

Quelques uns des articles insérés dans les recueils 
périodiques à propos de ces éditions méritent d'ê- 
tre signalés. 

Les articles de là. Bévue encyclopédique, 1823 et s., 
sont d'Eusèbe Salverte ; ils sont au nombre de huit, 
il est regrettable qu'on ne les ait pas réunis en 
brochure. Le point de vue de l'auteur est excel- 
lent. Rabelais est pour lui non-seulement un admi- 
rable écrivain, un maître inimitable dans l'art de 
conter et de lancer le trait épigrammatique , mais 
c'est un profond penseur, le plus ancien et le plus 
gai des philosophes français. Il a donné la folie 
pour interprète à la sagesse parce qu'il a senti que 
sans cela il ne serait pas écouté. 

L'auteur anonyme des articles publiés dans la 



XIX e SIÈCLE. CHASLES. ST-MAKC GIRAKDIN. 547 

Bévue française (mai 1828) regrette que Rabelais 
ait été obligé par les circonstances de prendre le 
masque de la folio. 

En agissant ainsi , «le philosophe de Meudon a 
donné moins d'autorité à ses leçons et a fait, quant 
aux apparences du moins, plutôt un livre d'amuse- 
ment qu'un livre de philosophie.» Le critique re- 
proche aussi à Rabelais d'avoir pris trop de plaisir 
à critiquer et de n'avoir pas ressenti pour le genre 
humain cette sympathie mêlée de respect, sans la- 
quelle on ne saurait réussir à l'instruire ni à l'a- 
méliorer. 

Il regrette d'autant plus cette nécessité où s'est 
trouvé Rabelais que personne de son temps «n'a- 
vait comme lui la faculté de s'élever par la rai- 
son au dessus des préjugés d'une civilisation en dé- 
cadence pour percer dans celle qui allait suivre et 
en deviner l'esprit et les découvertes; — qu'il n'est 
personne qui ait porté sur les institutions contem- 
poraines plus de ces jugements que la postérité con- 
firme et s'approprie.» Il cite, en s'y associant, le 
sentiment d'un des hommes les plus capables d'ap- 
précier Rabelais, qui n'a pas craint de dire que le 
philosophe de Meudon pouvait être regardé comme 
le plus profond des écrivains des temps modernes — 
avec Erasme et Voltaire, — qui n'ont été ni aussi 
profonds ni aussi spirituels que lui. 

XVIII. 

Cette même année (1828), un concours ouvert 
par l'Académie sur la Poésie française au XVI e siè- 
cle, appela aussi l'attention sur Rabelais. Trois cri- 
tiques célèbres répondirent à l'appel. Le prix fut par- 
ii 35* 



548 LA RÉPUTATION DE RABELAIS. 

tagé entre St-Marc Girardin et Philarète Chasles. 
Ste-Beuve arriva trop tard. 

Les trois coïK^-rents sont d'accord sur l'impor- 
tance du rôle de Rabelais au XVI e siècle, mais les 
points de vue sont différents. 

Philarète Chasles admire la raison profonde du 
curé de Meudon, mais il se le représente comme un 
fou cynique qui s'est mis à la tête d'une baccha- 
nale. 

Le voyez-vous, nous dit-il, monté sur un chariot dont la 
forme rappelle le cuve de nos vendanges ; revêtu du froc, l'œil 
aviné , appuyé sur les faciles compagnes de ses plaisirs , il 
suspend à sa marotte la couronne des rois , le rabat du 
prêtre, le cordon du moine et l'écritoire des pédants ... Il 
passe devant les palais et les auberges, se moquant avec 
une égale licence des monarques et des paysans du Bas- 
Poitou, confondant la carte de l'Europe avec celle de la Tou- 
raine, raillant à la fois le vainqueur de Marignan, celui de 
Pavie et le tavernier de son village. Dans son incroyable in- 
solence, le curé Rabelais nargue les moines, les capucins, les 
évêgots, les cardingots-et le pape lui-même et les mystères 
de la religion.— Le bûcher qui dévore Servet prêchant l'unité 
de Dieu, s'éteint pour cet homme qui, de toutes les puissances 
du ciel et de la terre, ne respecta jamais que la dive bouteille 
et sa quintessence sacrée. 

Ainsi, le critique, tout en reconnaissant la puis- 
sante inspiration de Rabelais, ne voit en lui que le 
railleur, le moqueur impitoyable des travers de son 
temps, en violente réaction contre le moyen âge, et 
il accepte la légende mise en circulation par Ron- 
sard et le P. Garasse. Philarète Chasles est reve- 
nu plus tard sur ce premier jugement en l'adoucis- 
sant, mais sans le désavouer complètement. On peut 
lire à ce sujet, dans ses Etudes sur Shakespeare, 
une comparaison curieuse entre ceux qu'il appelle 



XIX e SIÈCLE. STE-BEUVE. 549 

les trois moines bouffons du XVI e siècle : Rabelais, 
Folengo et l'anglais Skeleton. 

St-Marc Girardin parle plus respectueusement de 
la personne de Rabelais ; il en fait un observateur, 
un contemplateur, un réformateur. 

Dans l'éducation , il conseille , il fait déjà ce que nous es- 
sayons encore de faire. En législation, il proclame le partage 
égal des successions avant la révolution de 89 ; la procé- 
dure simple et facile devant les tribunaux, Pantagruel la 
trouve et la pratique, tandis que notre code ne nous la donne 
encore qu'à moitié. 

St-Marc Girardin termine ainsi son appréciation : 

[Pantagruel arrive enfin] à l'oracle de la Dive Bouteille. 
Là est une fontaine fantastique, son eau a pour les buveurs le 
goût des vins qu'ils s'imaginent boire.... Disons-le, Rabelais res- 
semble un peu à cette merveilleuse fontaine. Les poètes trouve- 
ront à son livre le goût de la poésie ; les satiriques le goût 
de la satire ; les moralistes diront que c'est de la bonne phi- 
losophie et les orateurs que c'est parfois l'élégance noble et 
élevée. Chacun enfin rencontrera son point de vue dans ce 
singulier ouvrage, qui fait à lui seul une littérature entières 

XIX. 

Le jugement des trois critiques de 1828 montre 
la justesse de cette observation. St-Marc Girardin, 
esprit observateur, moraliste avant tout, voit surtout 
dans Rabelais le côté réformateur. Philarète Chas- 
les, érudit vaste