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Full text of "Ramus (Pierre de la Ramée) sa vie, ses écrits et ses opinions"

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RAMUS 

(PIERRE DE LA Um) 

SA VIE, SES ECRITS ET SES OPINIONS 



CHARLKS WADDINGTON 

iKHSSKI K iGRIGi; OP. l'IllLOSUI'lUK A LK KACULTK DES I.FTTRKS l»K PARI 

KT M l\nF I nriS-l.E-tiHAM). 



PARIS 

LlRRAiniE T)F. TH. MEYRT'EIS ET (", ÉDITET'R: 
1855 



RAMUS 

SA VIE, SES ÉCRITS ET SES OPINIONS 



AUTRES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



DE LA PSYCHOLOGIE D'ARISTOTE, 1848, 1 vol. ia-8° {épuisé). Ou- 
vrage couronné par l'Académie française. 

DE PETRI RAMI VITA, SCRIPTIS, PHILOSOPHIA, 1848,1 vol. in-8« 

(épuisé) . 

DE L'UTILITÉ DES ÉTUDES LOGIQUES, 1850, 10-8°. 
DE LA MÉTHODE DÉDUCTIVE, 1851, in^". 



PARIS. — IMPRIMERIE DE CH. MEYRUEIS ET COMPAGNIE 

7, RDB SAINT-BENOÎT. 



RAMUS 

(PIERRE DE LA RAMÉE) 

SA YIE, SES ÉCRITS ET SES OPINIONS 



CHARLES WADDINGTON 

PROFBSSBUR AGRÉGÉ DE PHILOSOPHIE À. Li. FACULTÉ DBS LETTRES DE PARIS 
ET AD LYCÉE LOUIS-LB-GRANO. 






fy 







La Rainée, bon philosophe dans un 
temps où l'on ne pouvait guère en 
compter que trois, homme vertueux 
dans un siècle de crimes, homme ai- 
mable dans la société et même , si l'on 
veut , bel esprit. 

Voltaire. 



PARIS 

LIBRAIRIE DE CH. MEYRUEIS ET C«, ÉDITEURS 

2, rub Tronchbt. 

1855 

L'auteur et les éditeurs se réservent'le droit de traduction. 




"Tesoe? 



A 

M. V. COUSIN 



Monsieur, 

En vous rendant ici un hommage qui vous est dû à plus 
d'un titre,, je n'ai pas la prétention d'apprendre au public ce 
que vous avez fait, ce que vous ne cessez de faire chaque jour 
pour la philosophie et les lettres françaises. Personne n'ignore 
que, non content d'avoir donné autrefois la première édition 
complète de Descartes, vous avez encore entrepris de publier 
à vos frais les œuvres inédites d'Abélard. Les amis des lettres 
n'ont pas besoin qu'on leur rappelle ces services rendus à 
l'esprit humain aussi bien qu'à la France elle-même. Mais ce 
que je dois dire, parce que tout le monde ne le sait pas, c'est 
qu'en des temp^ meilleurs vous aviez aussi pensé à recueillir 
les écrits épars de notre infortuné Ramus. Plus tard, quand 
vous avez dû renoncer à ce généreux dessein, c'est vous qui 
m'avez encouragé à entreprendre le travail que je fais paraître 
aujourd'hui sous votre patronage. Puisse-t-il mériter votre ap- 
probation, et demeurer comme un témoignage de mon respec- 
tueux attachement à l'auteur du Vrai, du Beau et du Bien ! 

CHARLES WADDINGTON. 



PRÉFACE 



L'idée première de tout ce travail est contenue dans 
les lignes suivantes de M. Cousin : 

« En France, le XVP siècle a eu ses philosophes in- 
dépendants, qui ont attaqué ou miné la domination d'A- 
ristote et de la scholastique. Il serait utile et patriotique 
de disputer à Toubli et de recueillir pieusement les noms 
et les écrits de ces hommes ingénieux et hardis qui rem- 
plissent l'intervalle de Gerson à Descartes. Du moins il 
en est un que l'histoire n'a pu oublier, je veux dire Pierre 
de la Ramée. Quelle vie et quelle fin! Sorti des derniers 
rangs du peuple, domestique au collège de Navarre, ad- 
mis par charité aux leçons des professeurs, puis profes- 
seur lui-même, tour à tour en faveur et persécuté, banni, 
rappelé, toujours suspect, il est massacré dans la nuit de 
la Saint- Barthélémy, comme protestant à la fois et 



8 PRÉFACE. 

comme platonicien... Depuis on n'a pas daigné lui élever 
le moindre monument qui gardât sa mémoire; il n'a 
pas eu riionneur d'un éloge public, et ses ouvrages 
même n'ont pas été recueillis S » 

Ce noble appel , adressé il y a dix ans à tous les amis 
de la philosophie, ne pouvait manquer d'éveiller la sym- 
pathie du corps enseignant et singulièrement de cette 
vieille faculté des arts de Paris, toujours si riche en grands 
maîtres, et dont Ramus avait été le professeur le plus cé- 
lèbre depuis Abélard jusqu'à ces trois gloires contempo- 
raines de l'enseignement et de la littérature en France, 
M. Villemain, M. Guizot, M. Cousin. Lorsqu'en 1848 
je présentai à la faculté des lettres un premier essai en 
latin sur un de leurs plus dignes prédécesseurs, ces trois 
hommes éminents , qu'on peut louer aujourd'hui sans 
être suspect de flatterie, appartenaient encore à l'univer- 
sité. Leur bienveillant accueil, les encouragements et les 
critiques même de leurs savants collègues, m'engagèrent 
à composer sur le même sujet un mémoire en français, 
que je soumis à l'Académie des sciences morales et po- 
litiques- Là aussi vivait le souvenir de Ramus ; là sié- 
geaient ses successeurs au collège fondé par François P'. 
L'illustre compagnie, sur la proposition de M. Mignet, 
son secrétaire perpétuel, et sous la présidence de M. Bar- 
thélémy Saint-Hilaire, voulut bien consacrer plus d'une 
séance à écouter l'éloge de celui qui le premier avait fait 
aimer à la France le nom libéral et platonicien d'Aca- 
démie. 

Après cette double tentative, dont le succès a dépassé 

1 V. Cousin, Fragments de philosophie cartésienne, p. 5-7. 



PRÉFACE. 9 

mes espérances, et qui m'a valu de l'autre côté du Rhin 
le suffrage d'un célèbre historien de la philosophie , 
M. H. Ritter *, j'ai dû songer enfin au grand public, à ce 
public français que Ramus avait tant à cœur d'initier à 
la philosophie et aux sciences , lorsqu'il entreprenait de 
lui « déclairer en sa langue et intelligence vulgaire le 
fruict de son estude , » et de mettre les arts libéraux 
« non-seulement en latin pour les doctes de toute na- 
« tion, mais en françoys pour la France, oii il y a une 
(( infinité de bons esprits capables de toutes sciences et 
« disciplines, qui toutefois en sont privez pour la diffi- 
« culte des langues ^ » Trois siècles se sont écoulés de- 
puis qu'il publiait en français sa Dialectique, le premier 
ouvrage original de philosophie qui ait paru dans notre 
langue. Le moment n'est-il pas venu de rendre un 
patriotique hommage à un homme qui a été l'une des 
gloires les plus pures de son pays et de son temps? 

Le nom de Ramus est demeuré célèbre parmi les éru- 
dits pour ses travaux en grammaire; mais, quoique le 
titre d'excellent grammairien ne soit pas à dédaigner, ce 
serait lui faire tort que de borner là son mérite ; et 
d'ailleurs comment expliquer par là seulement le bruit 
extraordinaire qui s'est fait autour de son nom? Faute 
d'approfondir les causes des persécutions qui remplirent 
sa vie, Voltaire, qui voulait cependant honorer la mé- 
moire de ce brave champion de la liberté, l'a rendu 
presque ridicule , en paraissant attribuer à je ne sais 
quelle dispute de prononciation les ressentiments terri- 
bles auxquels Ramus s'était exposé par son dévouement 

1 Gœttinger gelehrte Anzeigen, n" du 11 août 1849, p. 1268 et suiv. 
* Préface de la Grammaire françoise. 



i PRÉFACE . 

à la science, et par son zèle pour ra\ancemenl de la 
vérité. 

On peut le dire en toute assurance , Ramus est le plus 
grand philosophe français du XVP siècle, l'un des plus 
brillants et des plus utiles précurseurs des temps mo- 
dernes. Sa philosophie, longtemps florissante en plusieurs 
pays de l'Europe, était l'expression la plus complète de 
la renaissance; sa méthode fut comme un pressentiment 
de celle de Descartes; sa Dialectique servit de guide 
et souvent de modèle à Gassendi et aux auteurs de 
la Logique de Port- Royal. Le système qui porte son 
nom mérite encore de nos jours l'estime des philo- 
sophes et surtout des logiciens. Si je m'étais adressé 
uniquement à ceux-ci , j'aurais aimé à reprendre , pour 
les développer, les considérations que j'ai présentées 
ailleurs sur le ramisme et sur son histoire. Mais j'ai 
craint de dépasser les bornes de l'attention dans un siè- 
cle où j'entends dire qu'elle se perd aussi bien que le 
respect, et je me suis contenté de caractériser brièvement 
les réformes que Ramus a tentées dans presque toutes les 
sciences, surtout en logique, afin de donner au moins 
une idée d'un système qui a fait tant d'honneur à la 
France du XVP siècle, qui a disputé avec succès à Aris- 
tote et à Mélanchthon l'empire de l'Allemagne philoso- 
phique, et qui a compté parmi ses plus chauds partisans 
des hommes tels qu'Omer Talon , le cardinal d'Ossat , 
Arminius et Milton. 

Pour se rendre compte du rôle considérable que Ra- 
mus a joué en Europe avant Descartes, on n'a qu'à feuille- 
ter quelques-uns de ses écrits , si remarquables par la 
diction autant que par la variété des connaissances ; on 



PRÉFACE. 11 

n'a qu'à jeter un coup d'œil sur la liste de ses nombreux 
ouvrages, si souvent réimprimés, et qui embrassent tou- 
tes les parties dés sciences et de la philosophie. L'élo- 
quence y est unie au savoir ; on y voit partout comme un 
reflet de l'aimable sagesse de Socrate. Ces écrits polis et 
élégants, leçons et modèles de goût tout ensemble, étaient 
lus avidement dans toute l'Europe : plusieurs ont eu vingt, 
trente et même quarante éditions dans le cours d'un siè- 
cle. Aujourd'hui, l'on n'en saurait trouver nulle part 
une collection complète;. ils sont dispersés çà et là dans 
les bibliothèques ; le catalogue même n'en avait pas en- 
core été dressé complètement. J'ai pris sur moi cette tâche 
ingrate, afin de préparer ou de rendre possible à quelque 
autre une édition générale des œuvres latines et françaises 
de Ramus. J'ai joint à ce catalogue un certain nombre de 
lettres inédites , que je dois à l'obligeance de deux de mes 
amis, MM. C. Bartholmèss et Charles Schmidt, de Stras- 
bourg. Enfin j'ai pensé qu'il pouvait être utile, pour 
l'histoire de notre langue et de notre littérature philoso- 
phique, d'offrir au lecteur quelques extraits de la Dialec- 
tique de Ramus, de sa Grammaire et de ses discours en 
français. 

Aux yeux de ses contemporains, le mérite saillant de 
Ramus était sans doute cette vive et puissante éloquence 
à laquelle ses propres ennemis rendaient hommage *, qui 
rappelait à des disciples enthousiastes l'éloquence de 
Cicéron lui-même , et dont les triomphes sont attestés 
par les juges les plus sévères ou les plus compétents : le 

* La Croix du Maine , Bibl. franc. , art. P. de la Ramée : « Homme es- 
timé le plus grand orateur de son temps, et reconnu pour tel par ceux 
qui ont escrit contre luy. » 



12 PRÉFACE. 

cardinal de Lorraine et l'archevêque Génébrard, aussi bien 
que Théodore deBèze et Hubert Languet, Scévole deSainte- 
Marthe, Estienne Pasquier. On le voit tour à tour apai- 
ser de violentes émeutes d'écoliers, triompher à Heidel- 
berg comme à Paris des cabales formées par ses adversaires, 
ou bien haranguer une armée de reîtres, et les faire mar- 
cher, sans argent, au secours de leurs coreligionnaires. 
Mais c'est au parlement de Paris et à la cour de Henri II, 
c'est surtout dans sa chaire au collège de France que son 
éloquence brille du plus vif éclat. Professeur incompa- 
rable, sa parole captivait des milliers d'auditeurs dans 
cet âge glorieux de l'université de Paris, alors que d'un 
bout de l'Europe à l'autre, les jeunes gens accouraient 
en foule pour entendre ces maîtres illustres , Pierre 
de la Ramée, Denis Lambin, Adrien Turnèbe et tant 
d'autres^, dont les leçons répandaient dans le monde, 
avec le respect du nom français, l'amour des lettres et 
d'une saine philosophie : splendeur inouïe, mais éphé- 
mère, et qui devait bientôt s'évanouir, grâce aux guerres 
civiles qui dépeuplèrent les écoles , et aux jésuites qui , 
après s'y être établis par la ruse et par la force, en chas- 
sèrent bientôt tous les maîtres qu'on soupçonnait de 
penser librement. 

Il n'est pas sans intérêt, même de nos jours, d'étudier 
les essais de réformes par lesquels Ramus a marqué dans 
les sciences, dans les lettres et dans l'enseignement; car 
c'était à coup sûr un hardi penseur, un habile homme 
d'école et un écrivain distingué. Mais c'est l'homme sur- 
tout qu'il serait intéressant de faire revivre , cet homme 

* Voir notre Notice sur Turnèbe^ dans le Bulletin de la Société d'hist. du 
protestant, français, n° d'avril 1855. 



PBÉFACE. 13 

qn'Estienne Pasquier nous dépeint « grandement dési- 
reux de nouveautez, » comme tout son siècle, et qui, 
après avoir été le jouet de la fortune, tantôt dans l'éléva- 
tion et tantôt dans l'abaissement, termina une carrière de 
luttes et de persécutions par une mort affreuse, qu'on 
peut appeler sans exagération un martyre. 

Trois disciples de Ramus ont écrit sa vie en détail : 
Jean Thomas Freigius \ Théophile Banosius*, son der- 
nier secrétaire, et surtout Nicolas de Nancel \ Ces trois 
biographies sont, avec les écrits de Ramus lui-même, les 
documents les plus sûrs et les plus importants à consulter 
pour le bien connaître. Mais ces auteurs ne sont guère 
lus aujourd'hui, et, chose singulière, on les voit bien 
rarement cités dans les innombrables notices dont un sa- 
vant aussi fameux dans son temps ne pouvait manquer 
d'être l'objet. Nulle part cette existence dramatique, qui 
fut mêlée à tous les grands événements du siècle, ne se 
trouve retracée avec exactitude à la fois et avec ordre^ 
Ainsi la mémoire de Ramus a eu la même destinée que 
ses écrits : comme eux dispersée, elle attend comme eux 
d'être recueillie et rendue à l'histoire. Je me propose , 
dans la première et la plus longue partie de ce livre, de 
fondre en un seul et fidèle portrait tous ces portraits di- 
vers d'un homme à qui ses ennemis (et il en eut beau- 
coup) n'ont pu refuser la qualité d'homme de bien et 

» En tête de l'édilion qu'il donna à Bâle (1574,in-4°) des Commentaires 
de Ramus sur les discours de Cicéron. 

* Au devant d'un ouvrage posthume de Ramus : Commentariorum de 
religione christ, libri quatuor, Francfort, 1576, in-8°. 

3 Pétri Rarai Veromandui, eloq. et phil. apud Parisios profess. regii, 
Vita, a Nie. Nancelio Trachyeno Noviodunensi, Rami discipulo et populari, 
descripta. Paris, Cl. Morel, MDIG, in-8", 85 p. 



14 PRÉFACE. 

d'honneur, et qui, à un esprit élevé, joignait une très 
belle âme. 

La vie de Ramus n'est pas seulement remarquable par 
la bizarrerie d^ ses aventures, par de nombreuses et 
émouvantes péripéties, qui aboutissent à un dénouement 
tragique. A part cet intérêt tout romanesque, elle nous 
donne le spectacle plus rare de grandes épreuves héroï- 
quement subies : la pauvreté , la misère et le deuil , 
toutes les disgrâces de la fortune et du pouvoir, la 
perte de sa charge, les insultes et les attaques à main 
armée de ses adversaires, la guerre, Texil, la mort même, 
Ramus a tout accepté non-seulement avec résignation , 
mais avec bonheur. C'est lui-même qui nous le dit en 
plusieurs endroits de ses écrits : « Je supporte sans peine 
« et même avec joie ces orages^ quand je contemple dans 
« un paisible avenir, sous l'influence d'une philosophie 
c( plus humaine , les hommes devenus meilleurs , plus 
« polis et plus éclairés \ » Dans un temps comme le 
nôtre, où l'on se plaint de voir les caractères s'effacer, 
il est peut-être utile de peindre un homme d'un esprit 
indépendant, d'une volonté ferme et intrépide, offrant 
l'exemple de presque toutes les vertus, mais surtout at- 
taché à ses croyances , et mettant noblement à leur ser- 
vice ses facultés, sa fortune et sa vie. Après s'être élevé 
par un travail opiniâtre, il oppose aux injures du sort 
une inaltérable patience, et se fortifie contre les in- 
justices des hommes par le sentiment de son droit * et 
par sa foi dans la justice et la bonté divine. Au moment 

1 Gollectanese praefat., etc. (édit. de 1577), p. 148, et ailleurs. 

2 Collect. preel". , etc., p. 100 : « Leges dominse hominum, non homi- 
nés tyranni legum. » 



PRÉFACE. 15 

OÙ d'aveugles adversaires pensent étouffer l'enseigne- 
ment d'une science alors nouvelle, il est beau de le voir 
triompher de cette impudente coalition de l'ignorance et 
de la haine, en fondant à ses frais, lui, simple particu- 
lier, une chaire de mathématiques au collège de France. 
Et lorsque l'heure du sacrifice suprême est arrivée, lors- 
que d'infâmes sicaires viennent immoler cette innocente 
victime, comment se défendre d'un profond attendrisse- 
ment, en lui entendant rappeler les paroles de son Sau- 
veur : « Pardonne-leur, mon Dieu : car ils ne savent 
ce qu'ils font! » 

En résumé , Ramus se présente à nous sous un triple 
aspect. Nous avons à étudier en lui le professeur, le phi- 
losophe et le chrétien : le philosophe qui a tant contribué 
à émanciper les esprits , qui a exercé en Europe une si 
longue et si salutaire influence , et dont un écrivain du 
siècle dernier disait qu'il a été « le plus grand philoso- 
phe qu'ait eu Tuniversité de Paris * ; » le professeur à 
qui l'historien Pasquier rend ce beau témoignage : « Ra- 
mus en enseignant la jeunesse estoit un homme d'Estat ; » 
enfin le chrétien selon l'Evangile, qui scella de son sang 
sa foi en Jésus-Christ. A tous ces titres, je l'avoue, sa 
mémoire m'est chère; à tous ces titres aussi, je me suis 
senti appelé à l'honneur de faire son éloge, puisque, par 
un concours de circonstances que je ne puis m'empêcher 
de regretter, je suis en ce moment, dans l'université de 
France, le seul professeur protestant de philosophie. 

Un auteur contemporain a dit qu'au XVl'' siècle « la 
persécution était la jurisprudence universelle des commu- 

1 De la Monnoye, note sur Tart. P. de la Ramée, dans la Bibl. fr. 



16 PRÉFACE. 

nions chrétiennes. » Je ne sais si cette assertion est bien 
exacte; mais ce que je crois pouvoir afiirmer, c'est que 
tel n'est pas l'esprit du siècle où nous vivons. Il y avait 
alors des passions qui, grâce à Dieu, ne sont plus de notre 
temps, une âpreté de discussion que tout le monde au- 
jourd'hui réprouverait , une intolérance sauvage qui ex- 
cite parmi nous une horreur unanime. C'est donc avec 
l'espoir de ne troubler aucune conviction respectable 
que j'ai raconté les persécutions, tantôt ridicules et 
tantôt barbares , dont la liberté philosophique et reli- 
gieuse fut l'objet dans la personne de Ramus. J'ai fait 
encore mon devoir d'historien , en flétrissant partout , 
avec l'énergie dont je suis capable, le vice et le crime , 
le fanatisme, l'hypocrisie, l'arbitraire et la cruauté*, heu- 
reux si ces pages, que m'a dictées ma conscience, pou- 
vaient contribuer à affermir dans quelques âmes les sen- 
timents les plus naturels à l'homme , ou du moins les 
plus conformes à la dignité de sa nature et à la grandeur 
de sa destinée morale : l'amour de la vérité, le respect 
des droits de la pensée, un esprit de conciliation et de 
support, le dévouement au bien et au progrès, enfin la 
charité, cette vertu de ceux que Dieu aime, ce signe divin 
auquel Jésus-Christ a déclaré qu'on reconnaîtrait partout 
ses vrais disciples! 



Paris, lî juin 1855. 



¥ê§ 



PREMIÈRE PARTIE 

VIE DE RAMUS 



I 

(1515-1536) 



Naissance de Ramus. — Ses premières années. — Ses études au collège 
de Navarre. — Son dégoût pour la scliolastique. — Thèse paradoxale 
contre Aristote; il est reçu maître es arts. 

Pierre de la Ramée, dit Ramus, naquit à Cutli , vil- 
lage très ancien du pays de Vermandois, entre Noyon 
et Soissons. Son nom a trouvé place dans le Théâtre de 
la noblesse françoise du Père Fr. Dinet (Paris, 1648, 
in-fol.), et ce n'est pas sans raison : car il descendait 
d'une famille noble, originaire du pays de Liège. Lors- 
que cette ville eut été prise et réduite en cendres par 
Charles le Téméraire, en 1468, l'aïeul de Ramus, dé- 
pouillé de tous ses biens, se réfugia en Picardie, où il 
fut réduit par la misère à se faire charbonnier. Son (ils, 
Jacques de la Ramée , fut laboureur, et épousa une 
femme aussi pauvre que lui, nommée Jeanne Charpen- 

2 



r 



18 VIE DE IIAMUS. 

tier^ C'est de ce mariage que naquit Pierre de la Ramée 
et, comme plus tard ses ennemis et ses envieux se fai- 
saient une arme contre lui de l'obscurité de sa naissance, 
loin d'en rougir, il releva lui-même ces attaques avec 
une juste indignation dans son Discours d'installation au 
Collège de France (1551) • « On m'a reproché, dit-il, 
comme une honte d'être le fils d'un charbonnier. Il est 
vrai qu'après avoir vu prendre et saccager sa ville na- 
tale, mon grand-père exilé de sa patrie se fit charbon- 
nier; mon père était laboureur; j'ai été moi-même en- 
core plus misérable que tous les deux, et voilà ce qui a 
donné lieu à je ne sais quel mauvais riche, sans aïeux 
ni patrie, de me reprocher la pauvreté de mes nobles 
ancêtres. Mais je suis chrétien, et je n'ai jamais consi- 
déré la pauvreté comme un mal ; je ne suis pas de ces 
péripatéticiens qui s'imaginent qu'on ne saurait faire de 

grandes choses, si l'on n'a point de grandes richesses 

Dieu tout-puissant ! ce petit-fils de charbonnier, ce 
fils de laboureur, cet homme accablé de tant de dis- 
grâces, ne te demande pas des richesses qui lui seraient 
inutiles pour une profession dont les seuls instruments 
sont du papier, une plume et de l'encre ; mais il te sup- 
plie de lui accorder pendant toute sa vie un esprit droit, 
un zèle et une persévérance qui ne se lassent jamais ^ » 
Plusieurs historiens procédant par conjecture, ou s'ap- 
puyant sur des autorités insuffisantes, font naître Ramus 



1 Nancel, Vita Rami, p. 8 : « Ut essent ambo, sicuti Horatius ait, 
humili de plèbe parentes. » Voyez plus bas (chap. X) de plus amples 
détails sur le nom, la naissance et la famille de Ramus. 

,.*' î Oratio init. profess. suae habita. Cf. Th. Zuinger, Theatrum vitœ 
hunianae (1604, in-fol.), vol. XX, 1. III, p. 3697, col. b. 



■4 * 

SES PREMIÈRES ANNÉES. ^9 

en 1508 ou même en 1502. Mais aucune assertion ne 

saurait prévaloir contre le témoignage de ses disciples '^Êt 

et biographes Freigius (p. 6 et pass.), Banosius (p. 3), 

Scévole de Sainte-Marthe (Eloge de Ramus), et surtout 

Nicolas de Nancel, qui était de la petite ville de Tracy, 

à deux ou trois lieues de Cuth, qui avait vécu vingt ans 

dans l'intimité de Ramus, et qui déclare avoir vu le lieu 

natal de son maître, « la maison même oii il naquit, et 

le lit sur lequel il était venu au monde (1. c. , p. 9). » Tous 

ces témoins si bien informés attestent que Ramus était 

né en 1515, Tannée même, disent-ils expressément, où 

François P"^ monta sur le trône. 

A peine au sortir du berceau, Ramus fut éprouvé 
coup sur coup par deux maladies contagieuses. Peu de 
temps après, il perdit son père ^ Tels furent les débuts 
d'une existence qui devait être marquée par tant d'é- 
preuves. 

Le jeune de la Ramée avait l'esprit vif; il se sentit de 
très bonne heure un goût décidé pour l'étude, et il eut 
bientôt appris tout ce que pouvait lui enseigner le maître 
d'école de son village. Le bonhomme, il est vrai, ne 
savait pas grand'chose ; « mais il l'avouait naïvement, 
« et il engageait lui-même son élève à chercher mieux '^w 
Ce dernier n'avait guère que huit ans lorsque, poussé 
par le désir d'apprendre, il fit seul à pied le voyage de , 
Paris. Il y vint deux fois sans y pouvoir subsister : deux * 

fois la misère l'en chassa*. Enfin son oncle maternel. 
Honoré Charpentier, touché d'une si grande persévé- 

* Nancel, 1. c, p. 10; Ramus, Defensio Arist. adv. J. Scheciiinri. 
2 Ramus, Aristotelicae Aiiimadv. (15^3), fol. 23 r. 

* Banos., p. 3; Ramus, Defens. Arist. adv. Schecium. 






f» 



20 VIE DE RAMUS. 

rance, consentit à le recevoir chez lui. Cet excellent 
homme, charpentier de fait aussi bien que de nom, était 
lui-même dans la plus grande gêne. Ne sachant qu'ima- 
giner pour en sortir, il projeta d'abord d'aller en Espa- 
gne. Puis il abandonna ce dessein, et comme on avait 
alors la guerre avec l'empereur Charles-Quint, il partit 
avec son neveu pour prendre du service dans les troupes 
du roi. Cette seconde résolution n'eut pas plus d'effet 
que la première, à cause de la paix qui survint en 1526. 
Il revint à Paris, où, avec son aide, son neveu put re- 
prendre ses études. Mais après quelques mois, le pau- 
vre charpentier se voyant à bout de ressources et ne 
recevant de sa sœur aucune pension, fut obligé de re- 
noncer à une charge devenue trop lourde pour lui *. 

Privé de son unique appui, le jeune de la Ramée, qui 
avait à peine douze ans, mais qui était grand et robuste, 
s'attacha en qualité de domestique à un écolier riche du 
collège de Navarre , dont Scaliger a pris soin de nous 
donner le nom : c'était le sieur De la Brosse *• Une fois 
assuré de sa subsistance, il put suivre aisément les cours 
publics de la Faculté des arts, et il est certain qu'il fut 
inscrit comme écolier en 1527 sur les registres de l'Aca- 
démie de Paris, ainsi qu'on le voit dans l'Histoire de 
l'université de Du Boulay (t. Yï, p. 967). Il n'était pas 
sans exemple alors que des jeunes gens pauvres, mais 
studieux, fussent à la fois servants et écoliers ; c'est ainsi, 
dit-on, que le savant Guillaume Postel, dans le même 
temps que Ramus, trouva moyen de faire ses études. 
Admirable modèle de courage et de patience! Dans la 

* C'est Nancel (p, 10, ]1) qui nous a transmis tous ces détails. 
« Scaligerana, Cologne, .1695, p. 333. Cf. Bayle, 1. c, note B. 



CORIMENT IL FIT SES ÉTUDES. 21 

pauvreté, dans la domesticité même, ces hommes éner- 
giques conservaient toute leur liberté d'esprit et me- 
naient à bonne fin des travaux dont le récit ferait pâlir 
la jeunesse de notre temps. Ramus pouvait donc dire 
plus tard avec un légitime orgueil : « J'ai subi pendant 
de longues années la plus dure servitude, mais mon âme 
est toujours demeurée libre ; elle ne s'est jamais vendue 
ni dégradée\ » Il avait fait deux parts de son temps, 
servant son maître durant le jour, employant la nuit à 
étudier. Une longue et douloureuse ophthalmie le con- 
traignit d'interrompre ces veilles ; mais à peine fut-il 
guéri qu'il se remit à la tâche avec une nouvelle ardeur. 
Ayant lu ou entendu raconter la manière dont Aristote 
luttait contre le sommeil, il inventa, pour son propre 
compte, un moyen de s'éveiller au milieu de la nuit. Il 
allumait par un bout une petite corde dont l'autre extré- 
mité supportait une pierre ; lorsque cette corde était 
consumée, ce qui arrivait au bout de deux ou trois heu- 
res, le bruit que faisait la pierre en tombant avertissait 
le jeune écolier qu'il était temps de se lever ^ Grâce à 
un travail aussi opiniâtre, il fit bientôt des progrès con- 
sidérables, s'appropriant par des méditations solitaires 
les leçons qu'il avait pu suivre avec un nombreux audi- 
toire, soit dans les cours publics de la rue du Fouare, 
soit au collège Sainte-Barbe sous Jean Péna , le sévère 
professeur d'Ignace de Loyola % soit enfin au collège de 
Navarre, où il eut pour professeur en philosophie, c'est- 
3-dire en Aristote, Jean Hennuyer, plus tard évêque de 

* Oratio initio prof, suae habita. * 
2 Nancel, Vita Rami, p. 11. 

* Voir plus bas, chap. X de la première partie. 



ZZ VIE DE RAMUS. 

Lisieux, et pour condisciples deux futurs princes de 
l'Eglise romaine, Charles de Bourbon et Charles de Lor- 
raine % sans parler de Ronsart, l'orgueilleux poète \ 

On peut juger par ces détails de l'exactitude de cer- 
taines traditions qui ont longtemps passé pour véritables 
et qui ont exercé l'imagination de plus d'un écrivain. 
Adrien Baillet, par exemple, dans ses Jugements des sça- 
vans (T. Il, p. 211-212), cite Ramus parmi les enfants 
célèbres par leurs études tardives ; et dans le Scaligerana ^ 
il est dit qu'il avait l'esprit hébété , pesant et stupide 
(ingenio tardo, rudi et stupido), et qu'à l'âge de dix- 
neuf ans, il ne savait pas encore lire (ne primas quidem 
notas didicerat), tandis qu'à dix-neuf ans, on vient de le 
voir, il allait terminer ses études. D'un autre côté, par 
l'effet d'une exagération toute contraire, Morhof et Naudé 
prétendent qu'il étudia seul et qu'il apprit la philoso- 
phie sans maître*. La vérité est que Ramus, suivant les 
expressions plus exactes de Morhof en un autre endroit 
(T. II, 1. I, ch. XII, § 1), «aborda un peu tard 
l'étude des lettres, » puisqu'il entra au collège à 12 ans, 
tandis qu'on y entrait alors à 8 ou 9 ans. C'est ainsi et 
dans ce sens seulement qu'il faut entendre les plaintes de 
Ramus lui-même sur l'époque tardive où il commença 
ses éludes ^ En effet, ce retard de trois ou quatre ans, 



1 Ramus, Dédicace des Aristotelicse Animadversiones. Cf. J. Charpen- 
tier, Ad exposit. de methodo, contra. Thessalum Ossatum, etc. fol. 3 v. 
Génébrard , Oraison funèbre de P. Danès. 

2 Voyez plus bas (chap. X). 

3 Edit. déjà citée, p. 333. Voyez à ce sujet Bayle, art. Ramus, note B. 
^ Morhof, Polyhist. , 1. I, n. 5 , p. 6; G. Naudé, Syntagma de stud. 

liberali, p. 34, 35. 
s Lettre à A. Papio : Gum aetas jam grandis me ad literas adnnsisset_ 



COMMENT IL FIT SES ETUDE». 10 

aggravé par la domesticité, suffit pour faire comprendre 
qu'il lui ait fallu une opiniâtreté extraordinaire pour 
réparer les lacunes de son instruction première, sans 
compter une lacune immense et alors presque irrépa- 
rable : je veux parler de l'étude de la langue grecque 
qui, à cette époque, n'était pas enseignée dans les col- 
lèges de Paris , mais seulement au collège royal depuis 
la fin de l'année 1530. Quant à la philosophie, nous 
venons de dire, d'après Ramus lui-même, le nom de 
son professeur, Jean Hennuyer, le même évidemment 
qui, suivant Jean de Launoy, était sous-maître des ar- 
tistes au collège de Navarre, depuis 1533 ^ Nous pou- 
vons ajouter qu'il consacra suivant l'usage trois ans et 
demi à ce cours , qui exerça une influence décisive sur 
toute sa carrière. Ce fut là en effet qu'il puisa, avec 
une grande estime pour la logique , un dégoût profond 
pour la manière dont on l'enseignait dans l'école. De là 
d'abord ses attaques contre Aristote et contre la scho- 
lastique ; de là aussi plus tard une tentative pour renou- 
veler la logique par son application à toutes les sciences 
et à tous les arts libéraux. 

•Ce qui avait d'abord dégoûté Ramus de la logique du 
moyen âge, c'était, comme il le raconte, la stérilité de 
ses résultats pour la science et pour l'usage de la vie * : H 

« Quand je vins à Paris , dit-il , je tombé es subtihtez 
des sophistes, et m'apprit-on les arts libéraux par ques- 
tions et disputes , sans m'en montrer jamais un seul 

1 Regii Navarrae gymn. Paris, historia, cap. IX libri III partis primae. 
On trouve dans le môme endroit le nom du rnaitre des grammairiens 
depuis 1528 : il s'appelait Jean Morin. 

* Remonstrance au conseil privé, etc. (1567, in-S"), p. Î4. 



24 VIE DE IIÂMTJS. 

autre ni profit, ni usage \ » La justesse naturelle de son 
esprit avait suffi pour lui faire sentir l'impuissance d'un 
pareil enseignement. Bientôt l'étude des ouvrages de 
Platon vint lui rendre la scholastique fout à fait odieuse, 
en lui ouvrant une voie nouvelle, où la routine faisait 
place à la libre pensée, et le mauvais goût de l'école à 
l'aimable sagesse de Socrate. Il a expliqué lui-même 
dans quelle disposition d'esprit il quitta les bancs, après 
avoir achevé le cours entier de ses études. Voici com- 
ment il s'exprime à ce sujet dans ses Scholae dialecticœ 
(épilogue du livre IV). 

« Puissiez-vous, dit-il à ses lecteurs , être plus heu- 
reux que moi ! Jamais, au milieu des cris de l'école, oii 
j'ai passé tant de jours , tant de mois, tant d'années, je 
n'ai entendu un mot, un seul mot, sur les applications 
de la logique. Je croyais alors (Fécolier doit croire : 
ainsi le veut Aristote!), je croyais qu'il ne fallait 
pas trop m'inquiéter de ce qu'est la logique et de ce 
qu'elle se propose, mais qu'il s'agissait uniquement d'en 
faire l'objet de nos cris et de nos disputes : je disputais 
en conséquence et je criais de toutes mes forces. S'agis- 
sait-il de défendre en classe une thèse sur les catégories, 
je croyais de mon devoir de ne céder jamais à mon ad- 
versaire, eût-il cent fois raison, mais de chercher quel- 
que distinction bien subtile afin d'embrouiller toute la 
discussion. Etais-je au contraire l'argumentant, tous mes 
soins, tous mes efforts tendaient, non pas à éclairer mon 
adversaire, mais aie battre par un argument quelconque, 
bon ou mauvais : c'est ainsi qu'on m'avait instruit et 
dressé. Les catégories d'Aristote étaient comme une balle 
qu'on livrait à nos jeux d'enfants, et qu'il fallait rega- 



SON DÉGOÛT POUR LA SCHOLASTIQUE. 25 

gner par nos cris quand nous l'avions perdue : si au 
contraire nous la tenions, nous ne devions nous la laisser 
enlever par aucune clameur. J'étais donc persuadé que 
toute la logique se réduisait à discuter sur la logique avec 
des cris véhéments et forcenés. Vous me demanderez 
peut-être quand et comment j'ai enfin entrevu une mé- 
thode meilleure? Je vous le dirai avec franchise et de 
bon cœur, afin que, si le remède qui m'a tiré d'un état 
si déplorable peut vous être utile à votre tour, vous en 
usiez largement. Je n'entreprends point ici de vous con- 
vaincre par le raisonnement; je ne veux que vous ex- 
pliquer sans fard et sans détour comment je suis sorti 
de ces ténèbres ^ Après avoir consacré trois ans et six 
mois à la philosophie scholastique, suivant les règlements 
de notre Académie; après avoir lu, discuté, médité les 
divers traités de l'Organon (car de tous les livres d'Aris- 
totC; ce sont surtout ceux qui traitent de la logique qui 
se lisent et se relisent durant le cours de ces trois an- 
nées) ; après, dis-je, avoir ainsi employé tout ce temps, 
venant à faire le compte des années entièrement oc- 
cupées par l'étude des arts scholastiques , je cherchai à 
quoi je pourrais dans la suite appliquer les connaissances 
que j'avais acquises au prix de tant de sueurs et de fa- 
tigues. Je m'aperçus bientôt que toute cette logique ne 
m'avait rendu ni plus savant dans l'histoire et la connais- 
sance de l'antiquité, ni plus habile dans l'art de la pa- 
role, ni plus apte à la poésie, ni plus sage en quoi que 



» Cf. Descartes, Discours de la méthode, !'• partie : « Mon dessein n'est 
pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire 
sa raison , mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de 
»;onduirc la mienne. » 



''0: 



26 VïE DE RAMUS. 

ce fût. Alors quelle stupéfaction, quelle douleur! Com- 
bien j'accusai en moi la nature ! Combien je déplorai le 
malheur de ma destinée, la stérilité d'un esprit, qui, 
après tant de travaux , ne pouvait recueillir, ni même 
apercevoir les fruits de cette sagesse qui se trouvait, di- 
sait-on, en si grande abondance dans la logique! Je 

rencontrai enfin le livre deGalien sur les sentiments d'Hip- 
pocrate et de Platon\ . . Ce parallèle de Platonet d'Hippo- 
crateme causa une grande satisfaction, mais il m'inspira 
un désir encore plus grand de lire en entier les dialogues 

de Platon qui traitent de la dialectique C'est là, à 

vrai dire, que je trouvai le port tant désiré Ce que je 

goûtais surtout, ce que j'aimais chez Platon, c'était l'es- 
prit dans lequel Socrate réfutait les opinions fausses, se 
proposant avant tout d'élever ses auditeurs au-dessus 
des sens, des préjugés et du témoignage des hommes, 
afin de les rendre à la justesse naturelle de leur esprit 
et à la liberté de leur jugement : car il lui paraissait in- 
sensé qu'un philosophe se laissât conduire par les juge- 
ments du vulgaire qui, pour la plupart, sont faux et 
trompeurs , au lieu de s'appliquer à connaître unique- 
ment les faits et leurs véritables causes. Bref, je com- 
mençai à me dire en moi-même (je me serais fait un 
scrupule de le dire à un autre) : eh bien, qui m'em- 
pêche de socratiser un peu (GwzparrCsLv) et d'examiner, en 
dehors de l'autorité d'Aristote, si cet enseignement de 
la dialectique est le plus vrai et le plus convenable? 
Peut-être ce philosophe nous a-t-il abusés par son au- 

* Ramus fait ailleurs le même récit, mais sans nommer Galien : 
« Ainsy estant en cest émoy, je tombé en Xénophon, puis en Platon, etc. » 
Remonstr. au conseil privé. Voyez plus bas (3« partie, chap. I). 



^- 



SON DÉGOÛT POUR LA SCHOLISTIQUE. 27 

torité , et alors je n'aurais plus lieu de m'étonner si je 
n'ai retiré de ses livres aucun fruit, puisqu'ils n'en con- 
tenaient aucun Mais que serait-ce si toute cette doc- 
trine était mensongère ! » 

Ce passage, qui rappelle parfois le début du Discours 
de la méthode, fait voir comment Ramus, par degrés, 
se sépara de la philosophie scholastique. Il obéissait évi- 
demment à la même pensée que Descartes disant adieu 
au collège et reconnaissant « qu'il lui semblait n'avoir 
fait autre profit, en tâchant de s'instruire, sinon qu'il 
avait découvert de plus en plus son ignorance. » 

Peut-être s'étonnera-t-on qu'une fois entré dans cette 
voie, un esprit aussi hardi et aussi pénétrant que Ramus 
n'ait pas fait dès lors ce que fit Descartes dans la suite. 
Mais il faut se rappeler la différence des temps et celle 
des caractères. Ramus était un homme du XVF siècle; 
il avait tous les grands instincts, toutes les aspirations 
vers le bien, toute l'ardeur de réforme qui font de ce 
siècle un des plus beaux de l'histoire; mais comme la 
plupart des hommes de son temps il manquait de me- 
sure. Né avec un esprit réformateur, également passionné 
pour la gloire et pour la vérité, mais singulièrement pro- 
pre à la lutte et à la contradiction, il n'avait pas cette 
modération et cet empire sur soi-même qui firent de 
Descartes un législateur ; et malgré le mérite et le carac- 
tère pratique d'une partie de ses opinions, il ne fut guère 
qu'un révolutionnaire. Sa tâche principale fut de ren- 
verser ou du moins de combattre la tyrannie absurde 
qui, sous le nom et l'autorité d'Aristote, pesait sur les 
intelligences et fermait la porte à tout progrès. Il y avait 
quelque chose de ridicule et d'intolérable dans cette do- 



28 VIE DE RAMTJS. 

mination d'un certain péripatétisme. Du premier coup 
Ramus essaya de s'y soustraire, venant choquer dès son 
début la redoutable idole sous les ruines de laquelle il 
devait succomber plus tard. Il le fit sans aucune retenue, 
n'évitant un excès que pour tomber dans l'excès con- 
traire, et ne reconnaissant plus rien de bon dans celui 
que l'école révérait comme un oracle. Mais la passion a 
souvent plus d'empire sur les hommes que la froide rai- 
son, et l'ardeur dont Ramus était animé devait entraîner 
à sa suite un grand nombre de partisans. 

La première occasion qui lui fut donnée de combattre 
avec éclat la scholastique, fut son examen de maître es 
arts. C'était en 1536, probablement dans le carême, 
suivant l'usage; il n'avait alors que vingt et un ans*. 
Les candidats ayant le libre choix du sujet sur lequel 
devait porter l'argumentation , il prit pour thèse cette 
proposition paradoxale : Que tout ce qu'avait dit Aristote 
n'était que fausseté [Quœcumque ah Aristolele dicta essent, 
commentitia esse). En développant sa thèse, il soutint 
premièrement que les écrits attribués à Aristote étaient 
supposés, et en second lieu qu'ils ne contenaient que 
des erreurs ^ Un sujet si nouveau plaçait les juges dans 
le plus grand embarras. Qu'on se représente les docteurs 
de ce temps, habitués à jurer sur la parole d'Aristote et à 
repousser toutes les attaques par sa seule autorité : leur 
unique rempart était renversé. Ils ne pouvaient plus se 
retrancher derrière des textes dont précisément on atta- 
quait l'authenticité; ils ne pouvaient non plus répon- 

1 Freigius, Rami vita, p. 13. Ramus, Collect. praf., etc. (1577), p. 310. 
' Freigius, ib. ; P. Gall.ind, Oratio pro schola Paris., 1551, fol 11. 



THÈSE CONTRE ARISTOTE. ît 

dre : « Le maître l'a dit, » puisqu'ils avaient affaire à 
un homme qui s'engageait à soutenir le contre-pied du 
maître sur tout ce qu'on voudrait lui objecter. En vain 
tous les péripatéticiens de la faculté des arts réunirent 
leurs efforts pour accabler Ramus. Pendant un jour en- 
tier ils combattirent sa thèse sans obtenir l'avantage. Le 
jeune candidat mettait tant d'esprit et de vivacité dans 
ses répliques, il se tirait de toutes les objections avec 
tant de subtilité et d'adresse, qu'à la fin de la séance il 
fut proclamé maître es arts avec applaudissements. 

Le succès de Ramus fut un assez rude échec à la phi- 
losophie dominante. Son paradoxe eut un retentissement 
extraordinaire dans toutes les universités de France, Le 
bruit s'en répandit jusqu'en Italie, et le poëte Alessandro 
Tassoni, dans un passage où d'ailleurs il maltraite Ramus, 
a décrit la confusion et la stupeur causées par une atta- 
que si audacieuse \ En France, on le traitait d'ingrat, 
parce que, disait-on, il devait à Aristote cette logique 
dont il faisait maintenant usage contre lui. A ce reproche 
Ramus répondait par l'exemple d'Aristote lui-même pré- 
férant la vérité à son maître Platon, et il ajoutait avec 
énergie : cc Quand ce serait mon propre père qui m'au- 
rait enseigné ces erreurs, je ne les combattrais pas avec 

* Freigius, Rami Vita, p. 9, 10; Theod. Zuinger, Theatrum humanae 
vitse, vol. IV, liv. lY, p. 1177, col. b, etc. — Alessandro Tassoni, Pen- 
sieri divers! , 1. X, c. 3 : « Più audace fu la prova di Pietro Ramo 
autore per altro poco degno d'essere nominato. Questi dovendo secondo 
l'uso di Parigi sostener conclusione prima che fosse creato maestro, per 
bizarria d'ingegno, propose questa sola a qualunque volesse argomen- 
tare, dando libero campe a tutti : Qusecumque ab Arist. dicta essent 
commentitia esse. Laquale havendo ceci tati contra di lui tutti l'ingegni... 
Egli nondimerio con tanla prontezxaesottigliezza di riposte la difese, che 
l'a rimaner contusa e stupita la città di Parigi. w 



3# VIE DE RAMUS. 

moins de force et de persévérance ; la vérité me serait 
plus précieuse et plus chère que mon père lui-même, et 
je me croirais coupable de mettre mon affection pour un 
seul au-dessus du bien de tous. (Arist. Animadv., 
fol. 73, 74, 75.) » 



Ir^ 



i 



II 

(1536-1544) 



Ramus enseigne d'abord au collège du Mans , puis au collège de l'Ave 
Maria. — Son association avec Orner Talon et Barthélémy Alexandre. 
— Il fait paraître deux livres en 1543. — Fureur des péripatéticiens : 
Pierre Galland, Joachim de Périon, Antoine de Govéa. —Le roi in- 
tervient dans le procès. — Nomination de cinq commissaires. — Ramus 
est condamné. — Sentence de François I". — Transports de joie de 
l'université. •— Comment Ramus échappe aux galères. 

Ramus, pour obtenir la maîtrise, avait fait un effort 
suprême et épuisé ses dernières ressources. Son oncle 
Pavait aidé de son mieux à supporter les frais toujours 
trop considérables attachés de tout temps à ce genre 
d'épreuves. Sa mère, de son côté, avait vendu un coin 
de terre qui lui restait. La pauvre veuve n'avait pas eu 
tort de mettre tout son espoir dans les succès d'un fils 
qui la chérissait tendrement, et qui fut bientôt en état 
de lui prouver sa reconnaissance \ En effet, grâce à tous 
ces sacrifices, un grand changement ne tarda pas à s'opé- 
rer dans la condition du jeune docteur. Le grade qu'il 
venait de conquérir d'une manière si brillante lui ren- 
dait du même coup sa liberté et lui assurait une exis- 

* Nancel, Kami Vita, p. 13. 



32 VIE DE RAMUS. 

tence honorable, en lui conférant le droit (Fonseign^r 
les arts libéraux. 

Ramus donna ses premières leçons dans le collège du 
Mans*. Un de ses biographes commet à ce propos une 
étrange méprise : il s'imagine qu'il s'agit d'une école 
que Ramus aurait fondée au Mans, et il ne peut s'em- 
pêcher de remarquer que c'était « un endroit bien borné 
pour un homme de ce mérite '\» Cet auteur ignorait 
sans doute que la plupart des collèges de l'université de 
Paris portaient les noms de divers diocèses, villes ou 
provinces du royaume, témoins les collèges de Navarre, 
de Bourgogne, de Laon, de Reims, de Baveux, de Beau- 
vais et du Mans. Ce dernier établissement, dont on voit 
encore une partie au coin de la place et de la rue de la 
Sorbonne, eut à différentes époques des professeurs cé- 
lèbres, le grand Arnauld entre autres, qui, en 1641, 
y fit soutenir des thèses par un de ses élèves. C'est là 
que Ramus débuta dans l'enseignement, et il est permis 
de supposer que ce fut sous les auspices de Jean Hen- 
nuyer : car ce dernier est mentionné dans l'Histoire de 
l'université comme professeur de philosophie au collège 
de Navarre « et au collège du Mans^ » Peut-être Ramus 
était-il le suppléant ou le successeur de son ancien maî- 
tre? Quoi qu'il en soit, il n'y demeura pas longtemps. Il 
forma bientôt une association étroite avec deux régents 
de l'université, qu'il avait amenés à partager ses vues et 
ses idées de réforme. L'un était Omer Talon de Beau- 

1 Nancel, Rami Vita, p. 12. Sur ce collège voir Félibien, Hist. de la 
ville de Paris, t. II, p. 974. 

2 Ant. Savérien, Vies des philosophes modernes (177S, in-12), 1. 1, p. 8. 

3 Du Boulay, t. VI, Catal., p. 952. 



SON PREMIER ENSEIGNEMENT. 33 

vais, grand -oncle du célèbre avocat général de ce 
nom : c'était un habile professeur de rhétorique , qui 
avait adopté avec une sorte d'enthousiasme le dessein 
de réformer l'enseignement et d'en chasser la bar- 
barie. L'autre était un helléniste distingué , nommé 
Barthélémy Alexandre de Champagne, et qui avait à 
cœur de faire connaître dans leur langue les philosophes 
et les écrivains de la Grèce. Les trois professeurs, liés 
par une amitié fraternellCj vivaient ensemble, faisant 
bourse commune et se partageant la tâche, aussi bien 
que le prix des leçons qu'ils donnaient^ Ils allèrent tous 
les trois s'étabhrdans le petit collège de l'Ave Maria % où 
ils ouvrirent des cours publics, sous la direction de Ra- 
mus, qui, plus heureusement doué de la nature que ses 
deux confrères, avait pris sur eux tout d'abord un ascen- 
dant marqué. Là, pour la première fois dans l'université 
de Paris, on lisait dans une même classe les auteurs grecs 
et les auteurs latins. Pour la première fois aussi, l'étude 
de l'éloquence était jointe à celle de la philosophie, et 
l'on expliquait à la fois les poètes et les orateurs. Un en- 
seignement si varié et si nouveau ne pouvait manquer 
d'avoir un grand succès; les auditeurs vinrent en 
foule, désireux surtout d'entendre Ramus, dont la répu- 
tation comme orateur fut établie dès le premier jour ^ 
Ces premiers succès étaient la juste récompense de ses 
travaux; mais il voulut s'en rendre plus digne encore, 

» Nancel, l. c, p. 12, 13. 

2 Marianum gymnasium, ainsi nommé à cause de l'inscription : Ave 
Maria, qui se lisait sur la porte. Voir F(îlibien, t. ï, p. 593, et Du Bou- 
lay, t. IV, p. 261. 

3 Nancel, ibid., p. 13. 

3 



34 VIP DE RAMUS. 

en reprenant par le commencement toutes ses études. Il 
employa ainsi plusieurs années à désapprendre ce qui 
lui avait été enseigné afin de le mieux savoir, et il estime 
lui-même que cette révision de ses études ne dura guère 
moins que ces études elles-mêmes \ Grand labeur assu- 
rément, et dont peu d'hommes se sont montrés capables. 
L'auteur du Discours de la méthode est peut-être le seul 
qui nous offre un aussi beau modèle en ce genre : encore 
Descartes se borna-t-il à désapprendre la philosophie 
pour la refaire, tandis qu'au commencement du XVP siè- 
cle en France , tout était à refaire , depuis les premiers 
éléments de la grammaire jusqu'aux mathématiques et 
à la philosophie. 

Cependant le jeune maître es arts n'avait point renoncé 
à la logique ; il s'y était adonné, au contraire, avec un 
nouveau zèle^ par le conseil d'un savant lecteur royal en 
langue grecque, Jacques Tousan (Tusanus) de Reims, qui 
avait remarqué ses rares dispositions, et qui l'avait exhorté 
à mettre en lumière l'utilité d'une logique bien faite et 
bien enseignée \ Il était animé d'un tel désir de perfec- 
tionner cette science, qu'il y rapportait toutes ses lectures 
et même ses cours d'éloquence. Il avait pu prendre cette 
habitude à l'école de Jean Sturm, le savant et célèbre fon- 
dateur du gymnase et de l'académie de Strasbourg. On sait 
enefPetquecedernierenseigna la dialectiqueàParis, depuis 
l'année 1529 jusqu'en décembre 1536, et Ramus nous 
apprend, dans la préface de ses Scholœ inliberales artes, 
que ce fut dans les leçons de Sturm qu'il rencontra pour 

* Collectan. praefat. epist., etc., p. 197 (Lettre à Papio). 
s Th. Banosius, Rami Vita, p. 5; Boissard, Bibl., p. 36. 



m^ 



SON PREMIER ENSEIGNEMENT. 35 

la première fois cette abondance ornée et ces dévelop- 
pements pratiques qui lui paraissaient essentiels dans 
renseignement des arts libéraux, et dont il avait tant 
regretté l'absence dans les cours du collège de Navarre*. 
Ramus, à l'imitation de Sturm, s'efforça de donner à ses 
leçons un tour agréable et pratique, cherchant dans les 
poètes et dans les orateurs des exemples et des modèles 
de toutes les opérations de l'esprit, vérifiant ainsi d'une 
manière intéressante les règles tant soit peu rébarbatives 
de la logique, et bannissant surtout les stériles disputes 
qui avaient été jusque-là en honneur dans l'université de 
Paris. M Après que je fus nommé etgradué pour maistre 
es arts, dit-il en un endroit de ses écrits, je ne me pou- 
vois satisfaire en mon esprit, et jugeois en moi-même que 
ces disputes ne m'avoient apporté autre chose que perte 
de temps. Ainsi estant en cest émoy, je tombé, comme 
conduit par quelque bon ange, en Xénophon , puis en 
Platon, où je cogneus la philosophie de Socrate; et lors 
comme épris de joye, je mets en avant que les maistres 
es arts de l'université de Paris estoient lourdement abu- 
sez de penser que lesartz libéraux fussent bien enseignez 
pour en faire des questions et des ergos, mais que toute 
sophistiquerie délaissée, il en convenoit expliquer et pro- 
poser l'usage*. » 

Fort de cette conviction , Ramus, âgé de 28 ans, fit 
paraître, au mois de septembre 1543, deux livres dont 
Joseph Scaliger lui-même a vanté le latin % et qui tous les 
deux traitaient de la logique ou dialectique, mais de deux 

1 J. Sturmio doctore, logicam hanc ubert. primum degustavi. 
' Remonstrance au conseil privé, p. 24, 25. 
» Scaligerana (Cologne, 1693], p. 333. 



36 A^IE DE RAxMUS. 

manières bien différentes. Le premier, intitulé Dialecticœ 
partitiones ad Academiam Parisiensem, exposait sous une 
forme dogmatique un petit nombre de préceptes élémen- 
taires écrits avec élégance et brièveté, sans aucun mé- 
lange de polémique. Il est vrai que cet ouvrage était pré- 
cédé d'un discours préliminaire, qui dut médiocrement 
réjouir les péripatéticiens, puisqu'on y prenait comme 
principe et comme point de départ l'insuffisance de leur 
logique. Mais il y avait loin de là aux Âristotelicœ ani^ 
madversiones : dans ce second ouvrage, en effet, la logi- 
que d'Aristote était soumise à un examen sévère jusqu'à 
l'injustice. Aristote et ses disciples y étaient traités sans 
aucun ménagement. Le maître était représenté comme 
un sophiste, un imposteur et un impie; les disciples 
comme des barbares, dont les disputes stériles et bruyan- 
tes, les subtilités, les inepties de toutes sortes étaient 
tournées en ridicule de la manière la plus spirituelle, ou 
condamnées avec la plus vive et la plus sérieuse éloquence. 
Là, Ramusse déclarait hardiment l'adversaire de la rou- 
tine, et le défenseur de la liberté de penser contre les par- 
j tisans aveugles de l'autorité en philosophie, et il s'écriait 
en leur portant un défi solennel : « Puisque dans l'intérêt 
de la vérité, nous avons déclaré la guerre aux sophistes , 
c'est-à-dire aux ennemis de la vérité, ce ne sont pas 
seulement tous les travaux et tous les périls qu'il faut 
affronter, pour détruire de fond en comble ces repaires 
de sophistes : c'est une mort intrépide et glorieuse qu'il 
faut accepter au besoin (fol. 15 v.). » Parole grave et pro- 
phétique, et qui, à cette époque, n'avait malheureuse- 
ment rien d'exagéré. En résumé, les Aristotelicœ animad- 
versiones reproduisaient, en le tempérant à peine, le 
m 



IL ÉCRIT CONTRE ARISTOTE. 37 

fameux paradoxe, que tout ce qu'avait dit Aristote était 
faux; et les vivacités extrêmes de langage, les traits pi- 
quants et hardis qui s'y trouvaient mêlés, en faisaient un 
véritable pamphlet contre les maîtres de la faculté des 
arts de Paris, et contre leurs traditions surannées d'en- 
seignement. Aussi cet ouvrage causa-t-il de grands' 
troubles dans l'université, et valut-il à son auteur les 
plus incroyables persécutions. Les péripatéticiens , qui 
avaient déjà vu avec déplaisir la thèse du jeune maître es \ 
arts, se soulevèrent en masse contre l'écrivain qui osait, 
suivant les expressions de La Croix du Maine, « faire des 
animadversions ou répréhensions sur Aristote, lequel | 
estoit tenu comme pour un dieu des escoliers de son! 
temps, et contre lequel escrire ou se bander, c'estoit of-(' 
fenser par trop : comme si Aristote n'estoit pas homme 
et, par conséquent, subject à failli r\ » 

Ramus savait bien d'avance à quoi il s'exposait, et l'on 
a pu voir plus haut qu'il était prêt à tout souffrir pour 
sa cause. Cependant il avait pris quelques précautions 
contre les dangers qui le menaçaient, et il s'était efforcé 
de procurer à ses deux livres de puissants patrons. J'ai 
rencontré à la Bibliothèque impériale (Manuscrits latins, 
n" 6659) une magnifique copie calligraphiée des Dialec- 
ticœ partitiones, avec une reliure aux armes de François P"^ : 
c'est sans nul doute l'exemplaire qui fut offert au roi par 
l'auteur lui-même en 1543 ; la préface a été remaniée 
et les deux premières pages, inédites jusqu'à ce jour% 
contiennent un éloge du roi, des vœux pour la prospérité 
de son règne et un appel à sa bienveillance. On verra 

* Bibliothùque françoise, article P. de La Ramée. 
> Voir plus bas, IIl» partie, ch. II, § 1. 



38 VIE DE RA.MUS. 

tout à rheure combien cette démarche fut inutile. Quant 
aux Aristotelicœanimadversiones, Ramus les dédia à deux 
futurs cardinaux : Charles de Bourbon, alors évoque de 
Nevers, et Charles de Lorraine qui, depuis Page de huit 
ans, était archevêque de Reims. Tous deux étaient ses 
anciens condisciples au collège de Navarre, et il le leur 
rappelle en s'appuyant auprès d'eux du crédit de leur an- 
cien maître Jean Hennuyer. Ce passage est bon à citer, 
parce qu'on y peut voir la confirmation d'un fait curieux 
déjà indiqué par Charpentier, savoir que, bien loin d'être 
hostile aux tentatives de Ramus contre Aristote, le futur 
évêque de Lisieux les aurait vues d'assez bon œil, et les 
aurait même peut-être encouragées dans le début. Jac- 
ques Charpentier, dans un écrit contre d'Ossat, dit que 
(( Hannonius (Hennuyer), l'ancien maître de Ramus en 
Aristote, gémit d'avoir suscité contre la philosophie ce 
brandon de discorde \ » Voici comment s'exprime Ra- 
mus lui-même dans son épître dédicatoire : « Excellents 
prélats, mon livre était sur le point d'être livré à la pu- 
blicité lorsque soudain retournant à son auteur, il me 
supplia de ne point l'abandonner sans défense au juge- 
ment si prompt et si téméraire des lecteurs... Voire bien- 
veillance singulière et qui m'est si bien connue person- 
nellement, donnait bon espoir à votre timide client, mais 
cet espoir était encore accru par l'éloge que faisait de votre 
bonté Jean Hennuyer, qui vous est si cher et par les qua- 
lités de son âme et par sa profonde connaissance des sain- 
tes Ecritures. J'ai donc permis à mon livre de solliciter 
humblement le patronage de votre noblesse et de votre 
vertu, et de réclamer la faveur de paraître plus librement 

1 Ad expositionem de methodo, contra Thessal. Ossatura, etc., fol. 3 v. 



PÉRION ET GOVÉA LUI RÉPONDENT. 3^ 

SOUS votre nom, et de s'abriter ensuite sous votre auto- 
rité. Veuillez accueillir ce suppliant et le préserver de 
tout mal et de tout danger. » Les deux jeunes princes 
acceptèrent cette dédicace; mais ils n'étaient pas alors 
assez puissants pour réprimer l'effroyable tempête qui 
éclata presque aussitôt contre leur téméraire condisciple. 
Deux hommes surtout prirent feu pour l'auteur de 
rOrganon : Joachim de Périon, docteur en Sorbonne, 
et Antoine de Govéa, jurisconsulte portugais, dont Cujas 
paraît avoir fait le plus grand cas^ On ne peut s'ehipê- 
cher de reconnaître du mérite dans les dissertations qu'ils 
publièrent contre Ramus, malgré l'insupportable pédan- 
terie de leur logique et la grossièreté de leurs invectives. 
Le premier, traducteur prétentieux et peu exact de divers 
écrits d'Aristote, craignant, comme il l'avoue lui-même 
dans sa préface, que le discrédit où pourrait tomber ce 
philosophe ne rejaillît sur ses propres travaux, essaya de 
prouver dans deux discours* dédiés à l'évêque de Paris, | 
Jean du Bellay, que si l'on renversait l'autorité d'Aris- . 
tote, il n'y aurait plus rien de certain en philosophie (p. 3) . • 
Il défendait avec plus de force que d'adresse l'authenti- | 
cité des écrits d'Aristote (fol. 6 v. et suiv.). Pourani-' 
mer ses périodes lourdes et ennuyeuses, il accusait son 
adversaire d'impudence, d'audace, d'ingratitude et d'im- 
piété, et il terminait chacun de ses deux discours en 
l'exhortant à rentrer en lui-même et à « faire sa paix 



» Hispanise bibliotheca (Francof., 1608, in- 4°), t. II, class. VII J. G., 
p. 300, 301 : « A Cujacio mirifice Goveanus praedicabatur. » 

2 Joachimi Perionii Benedictini Gormœriaceni pro Aristotele in Petrura 
Raiïium oraliones II. Parisiis, excudebat loannes Lodoicus Tilletanus, 
1543, in- 8% 112 feuillets. 



40 VIE DE RÀMUS. 

avec les gens de bien (fol. 86, 142). )> Govéa a plus de 
science que Périon ; mais il n'a guère plus d'esprit et il 
l'emporte en violence \ Suivant lui, Ramus est un brouil- 
lon, un sot et un impudent, qui pille les auteurs connus, 
y compris Govéa lui-même (fol. 2 v.), et qui ne sait ni 
le latin ni surtout le grec. Il l'engage à refaire ses étu- 
des et relève avec un insoutenable pédantisme certaines 
fautes au moins douteuses. Il se demande si son adver- 
saire est un rameau, un tronc ou une souche! On voit 
qu'il ne manie pas la plaisanterie avec beaucoup de grâce 
et qu'il n'a pas le bon goût dont il fera preuve plus tard 
dans ses discussions avec Eginarius Baro, le jurisconsulte 
de Bourges. Du moins il possède à peu près Tauteur 
dont il a pris la défense ; il fait plus d'une remarque ju- 
dicieuse, et je ne suis pas trop surpris des éloges que lui 
accorde l'bistorien de Thou (livre XXIII, à l'année 1559). 
Mais, à mon avis, les seuls écrits d'Aristote, avec leur 
austère gravité, répondaient mieux que tous ces pam- 
phlets à des reproches trop passionnés pour être toujours 
justes. Toutefois la violence et le mauvais goût des dé- 
fenseurs de la scliolastique n'auraient fait de tort qu'à 
eux-mêmes, s'ils s'étaient bornés à écrire. Mais les cho- 
ses n'en devaient pas demeurer là : les péripatéticiens 
ameutés contre un homme qui avait osé secouer leur lé- 
thargie, lui firent payer cher ses imprudentes attaques. 

Dès leur apparition, en septembre 1543, les deux li- 
vres de Ramus avaient excité les pius vives inquiétudes 
parmi les régents de l'université, qui voyaient avec dou- 

1 Anlonii Goveani pro Aristotele re?ponsio, adversus Pétri Rami ca- 
lumnias, ad Jac. Spifamiiim. Paris., ap. Sim. Colinœum, 1543, in-4", 58 
fol. 



l'université LUI FAIT UN PROCÈS. 41 

leur la sympathie des étudiants pour leur audacieux ri- 
val', lisse crurent menacés d'une révolution dans les 
études, et résolurent de s'y opposer de toutes leurs for- 
ces. L'université avait alors pour recteur un adversaire 
déclaré de toute innovation, Pierre Galland, principal du 
collège de Boncour, le même qui, en juillet précédent, 
avait fait repousser, contre sa propre conviction, et uni- 
quement parce qu'elle éiaii nouvelle , la proposition de res- 
treindre la durée exorbitante du cours de philosophie, qui 
était de trois ans et demi*. Ce fut Galland qui donna le pre- 
mier signal de la résistance contre l'auteur des Animadver- 
siones : ce fut lui qui mit la plume à la main à Périon et 
à Govéa^ Le recteur qui lui succéda le 10 octobre, 
Guillaume de Montuelle, principal du collège de Beau- 
vais, eut recours à d'autres mesures contre Ramus, et 
celui-ci ne tarda pas à être l'objet de poursuites très ac- 
tives. Le 20 octobre, on présenta les deux livres à la 

1 On lit dans le Livre du Recteur, cité par Du Boulay (Hist. univ. Paris., 
t. VI, p. 387) : « Eo Rectore (Guill. a Monluello), nescio quo malo genio 
irrumpente in Academiam, ingens facta est omnium studiorum repente 
perturbatio, edito recens libelle cul titulus erat : Animadversiones Aristo- 
tdicae, compositse ad exstinguendum in totum doctrinam unius Aristo- 
telis, omnium philosophorum facile principis. Cui sane morbo non leviter 
grassanti et raentibus ad quidvis quod sit novum et inauditum facile 
scquacium paulatim sese insinuanti , mature et consulto est occursum, 
parlim decreto judicum qui prudenter librum illum statim suppresserunt, 
et ne divenderetur publiée inhibuerunt, partim editis brevi aliquot libris 
pro Aristotele, etc. » 

2 Du Boulay, t, VI, p. 381. Cf. P. Gallandii Orat. pro schola Paris., etc. 
1551, fol. 25 V. 

=» Nancel, Rami vita , p. 66. « Unus P. Gallandins signum extulit, et 
multos in Ramum hostes suscitavit,.... secum conspirantes in perniciem 
Rami in odiumque plusquam Vatinianum, ut Goveonum, Perionium,.... 
qui variis orationibus, vel potius invectivis Ramum perstrinxerunt atro- 
cissime, etc. » 



42 VIE DE RAMUS. 

faculté de théologie pour qu'elle les censurât, ce qu'on 
obtint aisément. Puis l'université, conduite par son chef, 
sollicita auprès des magistrats de la ville un arrêt pour 
la suppression immédiate de l'un et de l'autre ouvrage. 
Ramus, cité devant le prévôt de Paris, fut représenté 
comme un ennemi de la religion et du repos public. On 
l'accusait de vouloir corrompre les esprits en semant 
parmi la jeunesse un dangereux amour des nouveautés. 
Il semblait à ces fanatiques qu'on ne pût attaquer Aristote 
sans énerver les arts et la théologie; résister à l'autorité 
d'Aristote, c'était méconnaître la voix de la nature, de la 
vérité, de Dieu même. 

Sur la requête d'Antoine de Govéa, que sa science 
remarquable fît choisir pour servir d'instrument à tant 
de fureur, l'affaire fut portée à la grand'chambre du 
parlementa Mais une procédure lente et régulière ne 
pouvant satisfaire les péripatéticiens , ils firent parvenir 
leurs plaintes au roi par l'entremise de son lecteur par- 
ticulier Pierre Du Chastel , évêque de Mâcon , qui était 
l'ami de Pierre Galland. François I" voulut mettre un 
terme à ces querelles qui, s'échaafTant de jo**ur en jour, 
causaient un vacarme eCTroyable dans toute l'université de 
Paris . Il retira au parlement la connaissance de cette affaire 
eu l'évoquant à son conseil ; puis, sur l'avis de Du Chas- 
tel, il ordonna qu'une dispute aurait lieu entre Ramus 
et Govéa, en présence de cinq arbitres, dont quatre se- 
raient choisis par les deux parties et le cinquième par le 
roi lui-même. Il paraît que Ramus eut de la peine à 

* D'Argentré, Collectio judic. de novis error. T. I, Index, p. xiii, col. 2, 
et t. II, p. 136. Cf. Hibt. ecclésiast. de Fieary (Continuation), t. XIX, 
1. GXL, § 81. 



INTERVENTION DE FRANÇOIS I«r. 43 

trouver deux hommes qui consentissent à le représenter; 
enfin , deux de ses amis eurent le courage d'accepter 
cette tâche, au risque de mécontenter bien du monde : 
c'étaient Jean Quentin, docteur en décret et doyen de la 
faculté de droit, et Jean de Bomont, docteur en médecine, 
qui, en 1541, avait eu l'honneur assez rare d'être deux 
fois de suite recteur de l'université; ce dernier montrait 
d'autant plus d'indépendance, qu'au rapport de Jacques 
Charpentier^, il était lui-même assez partisan d'Aristote. 
Bien entendu, les trois autres arbitres étaient de zélés 
péripatéticiens : c'était d'abord, du côté de Govéa, le Mi- 
lanais François de Vicomercato , qui avait enseigné la 
philosophie d'Aristote à Pavie et à Padoue avec distinc- 
tion, et qui pour ce motif même avait été nommé lecteur 
royal en philosophie; puis Pierre Danès, qui avait été en 
1530 le premier professeur du collège royal, qui avait 
balancé la réputation de Budé, et qui plus tard fut pré- 
cepteur et confesseur de François II, évêque de Lavaur, 
et l'un des plus chauds protecteurs des jésuites; enfin le 
célèbre théologien Jean de Salignac, désigné par le roi 
pour présider le jury. Ramus était condamné d'avance; 
cependantil n'hésita pas à comparaître au jour fixédevant 
ce tribunal aristotélique. Il ne put obtenir que sa défense 
fût publique; il n'y avait d'autre témoin qu'un secré- 
taire chargé de recueillir les raisons de l'accusé et les avis 
des commissaires \ Deux jours entiers"', Ramus et Govéa, 

* Animadv. in libres très Dialecticarum Instit. P. Kami (1556, n. 4), 
fol. Il V. 

* Charpentier, ibid. , fol. 11 r.; Omer Talon, Academia ad Carolum 
Lotharingum (1548). 

3 J'omets à dessein les débats préliminaires et les discussions accessoires 
dont Charpentier a donné, à sa manière, le récit détaillé (l.c.jfol. 11 et suiv.). 



44 VIE DE RAMUS. 

munis chacun d'un exemplaire d'Aristote en grec\ dis- 
cutèrent avec une extrême vivacité sur l'objet et les par- 
ties de la logique, que Ramus reprochait à Aristote de 
n'avoir ni définie ni divisée dans aucun livre de TOrga- 
non. Les trois juges péripatéticiens déclarèrent, le premier 
jour, qu'une définition était absolument inutile pour la 
perfection de la dialectique. Les deux juges du choix de 
Ramus furent d'avis, au contraire, que toute recherche 
régulière et méthodique devait avoir pour point de dé- 
part une définition. Les uns et les autres mirent leur 
opinion par écrit. Le surlendemain, la discussion ayant 
porté sur la division de la dialectique, les trois péripaté- 
ticiens, troublés par l'autorité de Cicéron et de Quinti- 
lien que leur citait Ramus, et obéissant d'ailleurs à une 
sorte de tradition qui peu à peu s'était introduite dans la 
scholastique et avait corrompu la doctrine d' Aristote, 
accordèrent que l'art de raisonner a deux parties dis- 
tinctes, l'invention et la disposition; et ils signèrent leur 
avis sur ce point. Mais comme Ramus, profitant de cet 
aveu, les pressait et leur démontrait qu'il avait eu raison 
de blâmer des logiciens qui, de gaieté de cœur, obscur- 
cissaient toute la dialectique en négligeant la division qui 
lui convient, les trois juges trouvèrent à propos de lever 
la séance et de remettre la cause à un autre jour, pour 
aviser à quelque moyen de confondre l'accusé, dont ils 
se portaient ouvertement les adversaires. Omer Talon, à 
qui j'emprunte la plupart de ces détails, et dont le récit 
d'ailleurs est confirmé de tout point par Jacques Char- 
pentier et par les registres de l'université , décrit assez 
plaisamment l'embarras où se trouvait la majorité aristote^ 

» Hispaniîç Bibliotheca, p. 300. 



PROCÈS A HUIS CLOS. 45 

liquedu jury : «Ils suaient sang et eau, dit-il, et récri- 
minaient entre eux, se faisant mutuellement des repro- 
ches de leur imprudence, qui les avait engagés dans un 
mauvais pas d'oii ils ne sauraient se tirer à leur hon- 
neur*. » Enfin, s'étant exhortés à être plus prudents à 
Pavenir, ils décidèrent « que toute la discussion serait 
considérée comme non avenue, et qu'on la recommence- 
rait sur nouveaux frais. » Ramus crut devoir s'y refuser, 
et il se plaignit hautement d'avoir été livré à des juges 
qui, non contents d'attaquer son opinion avec un zèle si 
aveugle, renonçaient sans pudeur à leur propre convic- 
tion, après l'avoir énoncée, écrite et signée. Puis, comme 
il voyait que ni ses propres plaintes ni les remontrances 
de leurs deux collègues ne pouvaient modérer la violence 
de ces trois juges accusateurs, il en appela de leur déci- 
sion; mais ce fut en vain. L'autorité du roi étant de 
nouveau intervenue, les mêmes juges furent confirmés et 
reçurent plein pouvoir pour prononcer sans retard et sans 
appel sur l'ouvrage incriminé \ 

En présence de la volonté royale si nettement expri- 
mée, Jean Quentin et de Bomont, ne pouvant plus rien 
pour Ramus, crurent devoir quitter la place'; mais en 
se retirant, ils eurent le courage de donner par écrit leur 
propre jugement sur toute l'affaire, réclamant pour les 
philosophes, dans l'avenir comme en tout temps, la 
liberté de soutenir le pour et le contre en toute question, 
et déclarant qu'ils donnaient leur démission, parce qu'ils 

* Academia ad Carolum Lotharingura. 

* Orner Talon, 1. c. ; Charpentier, ibid., fol. 11 v. et 12 recl. 

» Tous deux ensenible (suivant Talon), ou l'un après l'autre (suivant 
Charpentier). 



^Ô VIE DE RAMUS. 

comprenaient qu'ils n'étaient pas appelés comme mem- 
bres d'un véritable tribunal, mais qu'on les employait 
comme témoins et comme instruments de l'injustice dont 
Ramus allait être victime. Celui-ci fut sommé d'élire 
et de nommer deux autres juges. Il ne trouva personne, 
au dire de Charpentier, et fut repoussé même par le 
médecin du roi, Jacques Dubois (Sylvius), son compa- 
triote, grand novateur pourtant, surtout en orthographe, 
mais qui probablement se souciait peu de perdre ainsi 
son temps et sou crédit. Enfin Ramus, se voyant con- 
damné, abandonna la partie, pour épargner, dit-il, le 
temps des juges et le sien. 11 y avait en effet cinq mois 
que cette querelle agitait l'université. Voici quelle fut 
sa déclaration écrite, si l'on en croit Charpentier (ibid. , 
fol. 1 3) ; « Pierre de la Ramée, considérant l'ennui qui ac- 
cable ses juges et la perte de temps que lui cause l'édit 
du roi, quitte la discussion et s'en remet au jury de toute 
l'affaire. » A quoi Charpentier ajoute : « l'excellent 
homme, qui s'inquiète plus de l'ennui de ses juges que 
de sa propre infamie 1 » Les trois juges prononcèrent 
aussitôt leur sentence, sans avoir entendu plaider la 
cause, sans en avoir même pris une connaissance suf- 
fisante, de leur propre aveu. Cet arrêt, en date du 
1*^' mars 1544, était ainsi conçu : 

« Notre roi très chrétien , dans son amour pour la 
pbilosophie et les bonnes études, nous ayant commis le 
soin d'examiner le livre que P. Ramus a publié contre 
Aristote, sous le titre à^ Animadversiones ÀristoleliccBy 
pour en donner ensuite notre avis, — lecture faite de ce 
livre, et après en avoir examiné et pesé toutes les propo- 
sitions, — nous avons été d'avis que Ramus avait agi 



* 



CONDAMNATION. 47 

avec témérité, arrogance et impudence, attendu qu'il 
entreprenait de blâmer et de condamner la logique reçue, 
et à laquelle lui-même n'entendait rien. Quant aux re- 
proches qu'il adresse à Aristote, ils sont de nature à 
démontrer son ignorance et sa stupidité aussi bien que 
sa méchanceté et sa mauvaise foi, puisqu'il incrimine 
les pensées les plus vraies, et attribue à Aristote des opi- 
nions que ce philosophe n'eut jamais. Entîn tout ce livre 
ne contient pas autre chose que des mensonges et une 
médisance perpétuelle. En conséquence, il nous a paru 
qu'il importait à la république des lettres que cet ouvrage 
fût supprimé par tous les moyens possibles, ainsi que 
l'autre livre intitulé Dialecticœ inslituliones, qui contient 
également beaucoup de choses hors de propos ou fausses. 
« Fait à Paris, aux calendes de mars de l'année 
1544\ » 

Admirable réfutation d'un dialecticien î Ainsi, comme 

1 Voici le texte de ce jugement, tel que le donne Du Boulay (Hist. 
univ. Paris., t. VI, p. 394) : « Cum christianissimiis rex noster, pro suo 
in philosophiam et recta studia aniino, nobis id oneris imposuerit ut )i- 
brum quemdam P. Rami , quera is Animadversionum Aristotelicarum 
nomine inscriptum adversus Aristotelein edîdit, accurate legereraus, et 
quœ de illo sententia nostra esset exponeremus, nos diligenter perlecto 
libro et singulis ejus animadversis ac ponderatis sententiis ita censuimus : 
Ramum temere, arroganter et impudenter fecisse^qm receptamapiid omnes 
nationes logicse artis rationem, quam ipse prœsertim non teneret, dam- 
nare et improbare voluerit, ea autem quœ in Aristotele reprehendebat , 
hujusmodi esse, ut hominis cum ignorantiam et stuporem, tum impro- 
bitalem et malitiarr! arguant, quum et multa quae verissima sun.t crimi- 
netur, et pleraque tribuat Aristoteli quae is nunquam sensit, denique loto 
eo libro praeter ea mendacia et scurrilem quamdam maledicentiarn nihil 
contineatur : Ut republicae litterariœ plurirnum nostra sententia interesse 
videatur, librum omni ratione supprimi, unaque librum altcrum Dialec- 
ticarum institutionum, quod is quoque aliéna multa et falsa contineat. 
Datura Lutetise, ann. 1544, Kal. Mart. » 



48 VIE DE RAMUS. 

le fait observer Orner Talon, outre l'ouvrage incriminé, 
on frappait du même coup l'autre livre de Ranius, évi- 
demment pour cette unique raison qu'il était du même 
auteur; car jusque-là il avait été laissé en dehors du pro- 
cès, et même certains péripatéticiens y avaient donné 
leur approbation \ Mais sans doute les adversaires de 
Ramus voulaient lui faire expier le succès de ce livre qui, 
publié en septembre 1543, sous le titre de Dialeclicœ 
partitiones, avait été lu avec avidité par les étudiants, et 
avait eu immédiatement une seconde édition sous le nom 
nouveau et définitif de Dialecticœ institutiones^ . 

François P"", étourdi par les cris de l'école, donna la 
sanction royale à cette inique et odieuse sentence, et il 
l'aggrava encore. On avait su intéresser dans cette af- 
faire son amour pour les lettres, de sorte qu'en prenant 
parti pour Aristote il crut peut-être rendre service à la 
philosophie, et en condamnant Ramus il ne pensa frap- 
per qu'un barbare qui prétendait renverser son ouvrage ^ 
Etrange contradiction ! Voilà un roi qui avait, dit-on, de 
la sollicitude pour la philosophie, et qui la persécute ou- 
trageusement ; ce même roi se vante de protéger les scien- 
ces, et c'est pour en étouffer le progrès; il s'appelle le 
Père des lettres, et il bâillonne un des écrivains qui ont 
fait le plus d'honneur à la France du XVF siècle. Telles 
sont les erreurs inévitables du pouvoir absolu, quand il 
se mêle de ce qui ne le regarde pas. La pensée n'a pas 
de maître ici-bas : elle ne relève que d'elle-même. Ses 

* Academia^ etc. « Quis judex, praeter hos, damnavit unquam quod 
accusatum non esset, etc.? » 

* Voir, plus bas, IIP partie, notre Catalogue des écrits de Ramus. 
' Gaillard, Hist. de François V". 



SENTENCE DE FRANÇOIS I*"» . 49 

droits peuvent être méconnus; mais elle les reprend tôt 
ou lard, et fait justice de ceux qui ont usé contre elle de 
leur puissance éphémère. L'infamie qu'on essaye d'inQi- 
ger à la science retombe sur ses persécuteurs, et ceux qui 
ont en l'honneur de souffrir pour elle finissent par avoir 
raison auprès de l'équitable postérité. Oui, en dépit de 
l'aulorilé royale, en dépit même de son zèle pour les let- 
tres, l'arrêt que signa François I" contre Ramus sera 
dans tous les temps une tache à sa mémoire, aux yeux de 
quiconque saura mettre le droit au-dessus du fait et la 
vérité au-dessus de tout intérêt. Voici du reste ce fameux 
édit; il est assez habilement rédigé, mais on y recon- 
naît la main des ennemis de Ramus. 11 est inutile d'y 
ajouter aucun commentaire ; il suffit qu'on se rappelle, 
en le lisant, que toute la question était de savoir si Aris- 
tote a bien ou mal défini et divisé la logique : question 
intéressante pour des philosophes, mais oii, encore une 
fois, la puissance publique n'avait rien à voir. 

Sentence donnée par le Roy contre maistre Pierre Ramus, et les 
liures composez par icelluy contre Aristote. Pronuncée à Paris le 
XXVI. de mars. 1543. Auant Pasques. — On les vend à Paris en la 
rue sainct lacques. Par Benoist de Gourmont. A l'enseigne des trois 
Brochetz *. 



1 Cette pièce curieuse a été reproduite par plusieurs écrivains, tels que 
J. Charpentier, Ad Exposit. disput. de melhodo.... Responsio, etc., foi. 5; 
La Croix du Maine, Bibl. franc. , art. P. de la Rannée; J. de Launoy, De 
var. Arist. fort., p. 102 et suiv.; Niceron, Mémoires, t. XIII; Du Bou- 
lay, Hist. univ. Paris., t. VI; etc., etc. Mais, de plus, on la trouve pu- 
bliée à part (Paris,15U,4 feuillets). C'est dans la bibliothèque de 
M. Cousin que j'ai pris connaissance de cette édition très rare, et sur la- 
quelle j'ai pu revoir le texte que je donne ici, sans me permettre d'y 
changer une seule lettre ni d'en corriger l'orthographe, et en remédiant 
seulement h l'ab.sence totale de virgules. 

4 



50 . * VIE DE RAMUS. 

François, PA^ La grâce de Dieu Roy de France, A tous ceulx 
qui ces présentes lettres verront Salut. Comme entre les aultres 
grandes solicitudes que nous auons tousiours eues de bien ordon- 
ner et establir la chose publique de nostre royaulme, nous ayons mis 
oute la peine que possible nous a este de l'accroistre et enrichir de 
toutes bonnes lettres et sciences à l'honneur et gloire de nostre 
Seigneur et au salut des hommes. Et puis nagueres aduertiz du trou- 
ble aduenu a nostre chère et aymee tille l'umuersite de Paris, a 
cause de deux libures faictz par Mïjstre Pierre Ramus, intitulez 
l'ung Dialecticae institutiones et l'aultre Aristotelicse animaduer- 
siones, et des procès et differentz qui estoient pendans en nostre 
court de parlement audit lieu entre elle et ledit Ramus pour raison 
desdictz libures, Nous les eussions euoquez a nous pour sommaire- 
ment et promptement y pourveoyr. Et a ceste fin eussions ordonne 
que Maistre Anthoyne de Gouea qui s'estoit présente a impugner et 
debatre lesdictz Hures, et ledit Ramus qui les soustenoit et deffen- 
doit, esliroient et nommeroient de chascun coste deux bons et no- 
tables personnaiges , cognoissantz les langues grecque et latine , 
sçauantz et expérimentez en la philosophie, et que nous eslirions et 
nommerions un cinquiesme, pour visiter lesdictz liures, ouyr lesdictz 
de Gouea et Ramus en leurs disputes et debatz et sur tout nous don- 
ner leur aduis. Suyuant laquelle nostre ordonnance eust ledit de Gouea 
esleu et nomme Maistre Pierre Panes et François de \jcomercato. 
Et ledit Ramus Maistre Jehan Quentin, docteur en décret, et Jehan 
de Romont, docteur en médecine. Et nous pour le cinquiesme, eus- 
sions nomme et ordonne nostre cher et bien ayme Maistre Jehan de 
Salignac, docteur en théologie. Par deuant lesquels lesditz de Gouea 
et Ramus eussent este oyz en leur dispute et debatz, jusques a ce 
que pour entrerompre l'affaire , icelluy Ramus se seroit porte ptour 
appellant desdictes [desdictz] censeurs ; dont nous aduertiz eussions 
décerne nos lettres a nostre prevost de Paris ou son heulenant, 
pour contraindre lesdictz de Gouea et Ramus a parfaire leurs 
disputes, affln que par lesdictz censeurs nous fust donne ledit 
aduis nonobstant ledit appel et aultres appellations quelconques. 
Suyuant lesquelles noz lettres eussent lesdictz de Gouea et Ramus 
de rechef comparu pardeuant lesdictz censeurs. Et voyant par 
icelluy Ramus que lesdictz liures ne se pouroient soustenir, eust de- 
clnire n'ep vouUoyr plus disputer, et qui [qu'il] les soubmettroit a la 
censure desdessusdictz. Et comme Ton y voulloit procéder, lesdictz 



SENTENCE DE FRANÇOIS F»". 51 

Quentin et de Bomont l'ung après l'autre eussent declaire ne s'en 
voulloir plus entremettre. Au moyen de quoy eust icelluy Ramus este 
somme et requis d'en eslire et nommer deux aultres. Ce qu'il n'eust 
voulu faire et se fust du tout soubzmis aux troys aultres dessus nom- 
mez. Lesquelz après auoir le tout veu et considère eussent este d'aduis 
que ledit Ramus auoit este téméraire, arrogant et impudent d'auoir 
reprouue et condamne le train et art de logicque receu de toutes na- 
tions, que luy mesmes ignoroyt. Et que parce qu'en son liure des 
Animaduersions il reprenoit Aristote, estoit euidemment cogneue et 
manifestée son ignorance, voire qu'il auoit mauuaise voulente , de 
tant qu'il blasmoit plusieurs choses qui sont bonnes et véritables, et 
mettoit sus a Aristote plusieurs choses a quoy il ne pensa oncques. 
Et en somme ne contenoit sondit liure des Animaduersions que tous 
mensonges et vne manière de mesdire, tellement qu'il leur sembloit 
estre le grand bien et prouffit des lettres et sciences, que ledit liure 
fust du tout supprime, semblablement l'autre dessusdict intitule Dia- 
lecticae institutiones, comme contenant aussi plusieurs choses faulses 
et estranges. Sçavoir faisons Que veu par nous ledit aduis, et 
eu sur ce aultre aduis et délibération auec plusieurs sçauants et no- 
tables personnaiges estantz lez nous, auons condemne, supprime et 
aboly, condemnons, supprimons et abolissons lesdiclz deux liures, 
l'ung intitule Dialecticae institutiones et l'autre Aristotelicœ animad- 
uersiones, Et auons faict et faisons inhibitions et deffences a tous 
imprimeurs et libraires de nostre Royaulme, Pays, terres et Seigneu- 
ries, et a tous aultres nos subgectz, de quelque estât ou condition 
qu'ilz soyent, qu'ilz n'ayent plus a en imprimer aulcuns, ne publier, 
ne vendre, ne débiter en nostredict Royaulme, pays et seigneuries, 
soubz peine de confiscation desdictz liures et de pugnition corporelle, 
Soit qu'ilz soyent imprimez en iceulx nos Royaulmes, pays, terres et 
seigneuries, ou aultres lieux non estans de nostre obéissance. Et 
semblablement audit Ramus de ne plus lire sesdictz liures, ne les faire 
escripre ou copier, publier ne semer en aulcune manière, ne lire en 
Dialectique ne philosophie en quelque manière que ce soit sans nostre 
expresse permission : Aussy de ne plus vser de elles mesdisantes (sic) 
et inuectiues contre Aristote ne aultres autheurs anciens receuz et ap- 
prouvez, ne contre nostredicte lille l'uniuersite et suppostz d'icelle, 
soubz les peines que dessus. Si donnons en mandement. Et 
commectons a nostredict prevost de Paris ou a son lieutenant, con- 
seruateur des priullleges par nous et noz prédécesseurs Roys donnez 



52 VIE DE r.A.MLS. 

et octroyez a uosirediete lille L'uniiiersite, que nostre présent iu^e- 
mcnt et ordoriiiaRce il mette ou face mectre a deue et entière exécu- 
tion selon sa forme et teneur, Et a ce faire souifrir et obeyr con- 
traingne et face contraindre tous ceulx qu'il appartiendra, Et pour ce 
feront a contraindre par toute (sic) voyes et manières deues et rai- 
sonnables, Nonobstant oppositions ou appellations quelconques, pour 
lesquelles ne voulons estre diffère. Et pource qu'il est besoing faire 
notiffier nosdictes deffences en plusieurs lieux de nostre Royaulme, 
terres et seigneuries, affin de les faire obseruer. Nous voulions 
qu'au vidimus d'icelles faict soub seel Royal, ou signe par collation 
par l'ung de nos aymez et féaux notaires et secrétaires, soit adiouxtée 
[foi] comme au présent Original. Mandons en oultre à tous noz aul- 
tres iusticiers, officiers, et à chascun d'eulx sicomme a luy appartien- 
dra, que nosdictz deffences et inionctions ilz facent obseruer, en pro- 
cédant par eulx contre les infracteurs.d'icelles, sy aulcuns en y a, par 
les peines cy dessus indictes et aultres qu'ils verront estre a faire 
par raison. En xESMoiNODe ce, nous auons faict mettre nostre 
seel a cesdictz présentes. Do>.\e a Paris, le dixiesme iour de mars 
i/an de grâce mil cinq cens Quarante-troys, et de nostre règne le 
Trentiesme (c'est-à-dire le 10 mars 4544). 

Ainsy signe sur le reply, Par le Roy vous présent Delachesnaye, Et 
scellées du grant seel sur double queue de cire laulne. 

Collation faicte A L'original Par les notaire soubz signez L'an mil 
cinq cens quarante-trois le vendredy \xi. iour de mars *. 

Telle fut l'issue de cette lutte inégale, que Jean de 
Launoy résume ainsi en tête du chapitre XllI de son 

1 On trouve cette sentence, en français et en latin, dans divers recueils 
avec des dates différentes, ce qui a induit eu erreur plusieurs écrivains, 
et notamment l'abbé Goujet, qui bâtit là-dessus un véritable roman. Sui- 
vant lui, il y aurait des lettres de François P"" datées de Paris le 30 mai 
1543, et d'autres en date du 19 mars 1544. Par les premières, le roi aurait 
supprimé les deux ouvrages de Ramus; et par les secondes, après avoir 
confirmé les premières, le roi aurait lait défense à Ramus d'imprimer 
aucun livre concernant la philosophie. Je ferai remarquer au lecteur, à 
cette occasion, que Ton ne faisait alors commencer l'année qu'à Pâques, 
et que ce fut à partir de 1568 seulement qu'on la fit commencer au 
1" janvier. Voir Du Boulay, t. VI, p- 657. 



TRIOMPHE DES PERlfATETIClENS. 



53 



Histoire de la l'orlune d'Aristote : « Alors, dit-il, on voit 
descendre dans l'arène Ramus et Aristote ; celui-ci rem- 
porte une victoire éclatante, mais facile : car François I" 
combat pour lui, sans compter plus d'un professeur. » 
Le parlement enregistra sans difficulté l'édit du roi. 
« Les lettres patentes scellées du grand sceau, dit Jac- 
ques Charpentier, ont esté par son commandement en- 
registrées en la cour de parlement et en l'université , 
publiées à son de trompe par la ville de Paris, et de- 
puis enuoyées par tout le royaume de France \ m Ouant 
à l'université , elle les accueillit avec des transports 
de joie vraiment extraordinaires. Le signal fut donné, 
on peut le dire, par l'un des juges de Ramus, le fana- 
tique P. Danès, qui, suivant son panégyriste Géné- 
brard, fit brûler les livres de Ramus devant le collège 
de Cambrai ^ « Los péripatéticiens , dit Bayle, firent 
plus de fracas à proportion que les princes les plus 
fastueux n'en affectent après la prise d'une grande ville 
ou après le gain d'une bataille très importante ^ « Mais 
c'est Orner Talon qu'il faut entendre ici : «Lorsqu'on 
lui eut ainsi lié la langue et les mains, et enlevé tout 
moyen de défense contre les attaques de ses adversain^s, 
on triompha à grand bruit d'une si belle victoire. La 
condamnation de Ramus, imprimée en latin et en fran- 
çais, fut répandue à profusion dans tous les quartiers de 
cette ville et affichée dans tous les lieux où il était pos- 

1 La Responce de lacques Charpentier à la Remonstrance de rnaistro 
Pierre delà Ramée, etc. (Paris, G. Buon, 1307, in-8'), fol. 7, 8 r. 

* Oraison funèbre de Danès par Génébrard, p. 90 du recueil intitulé : 
Vie, Eloges et Opuscules de Pierre Danès, Paris, 1731, in-4''. 

' Dict. hist., art. Ramus, note E. ..^ ,, 



54 VIE DE RAMUS. 

sible de la lire. On représenta dans les collèges, avec un 
grand appareil, des pièces où Ramus était accablé de 
toutes sortes de quolibets et d'outrages, aux grands ap- 
plaudissements des péripatéticiens qui y assistaient. Le 
reste est si honteux que je n'en veux point parler. Les 
faits ne sont que trop authentiques, et chacun aujour- 
d'hui s'en souvient ; niais ils sont si étrangers aux habi- 
tudes littéraires, que je craindrais, en les racontant, de 
passer pour un imposteur aux yeux de ceux-là même qui 
y assistaient et qui les ont vus. Je laisserai donc de côté 
bon nombre de détails qu'on ne pourrait rappeler sans 
marquer d'infamie certaines personnes. Ce que j'ai ra- 
conté suffira pour faire comprendre à tout le monde 
combien la logique des péripatéticiens est redoutable et 
pleine de colère, puisqu'elle a recours à de tels arguments 
contre ceux qui la combattent ^ » 

L'indignation d'Omer Talon est, à coup sûr, fort légi- 
time ; mais, en vérité, quand on songe aux traitements 
Dien plus atroces que réservait à Ramus la colère des 
scholastiques, on ne peut guère que sourire en lisant la 
sentence qu'ils obtinrent de François F'^ contre la liberté 
de penser et d'écrire; car, si cette sentence rappelle 
î d'une part l'édit sanglant rendu à Senlis par Louis XI, 
> le 1""^ mars 1473, contre les nominalistes du siècle pré- 
cédent ^; si d'autre part elle ressemble à l'arrêt du parle- 
ment de 1624 qui, sous Louis XIIÏ, près d'un siècle 
plus tard, défendait sous peine de mort d'attaquer le sys- 
tème d'Aristote ; ne ressemble-t-elle pas aussi par plus 

* Academia ad Carolum Lotharingum. 

2 Voir du Boulay , Hist. Univ. Paris., à l'année 1573 ; et Gaillard, Histoire 
de François I", 1. VIII, ch. 1. 



^i 



TRIOMPHE DES PÉRlPAtÉTIClENS. 55 

d'un côté à Y Arrêt burlesque de Boileau, où la raison 
étant proscrite au nom d'Aristote, on lui fait défenses 
expresses de troubler ou d'inquiéter ce très haut, très 
admiré et très peu entendu philosophe « dans la possession 
des écoles où ladite Raison n'a jamais été admise ni 
agrégée? » Ce n'est pas que nous prétendions effacer l'o- 
dieux de pareilles persécutions, si peu de mise dans la 
république des lettres; mais ne savons-nous pas que la 
liberté, comme tous les biens d'ici-bas, ne peut être 
achetée qu'au prix des plus grandes épreuves? Nul n'a 
mieux connu cette vérité que notre philosophe. Cepen- 
dant, sa patience paraît avoir été ébranlée en cette cir- 
constance. Il ne subit pas sa condamnation sans en té- 
moigner quelque ressentiment (non sine stomacho, dit 
Omer Talon), et plus tard il rappela dans plusieurs de 
ses écrits ce qu'il lui en avait coûté pour avoir voulu 
introduire dans les écoles de Paris la sagesse socratique. 
« J'avais entrepris, dit-il quelque part, de faire cori- 
naître la philosophie de Socrate, et il se trouva que 
j'avais attiré sur moi du même coup le malheureux sort 
de ce philosophe. Pour lui ressembler.de tout point, il 
ne m'a manqué que la ciguë *. » Et ailleurs : a Ce so- 
cràtisme fut trouvé si nouveau et si estrange, que je fus 
joué et farce par toute l'université de Paris, puis con- 
damné pour ignorant, impudent, malicieux, perturba- 
teur et calomniateur. La langue et les mains me furent 
liées par ceste mesme condamnation, en sorte qu'il tie 
m'estoit loisible de lire ni escrire, ni publiquement ni 
privément Voilà le sommaire du jugement aristoté- 
lique mis jà par diverses fois en lumière par maistre Jac- 

* Schola mathematicae (1569), 1. III init., i>. 74. 



n 



56 VIE DE RAMUS. 

ques Charpentier, affin qu'une telle histoire et si in- 
croyable ne fust éteinte et abolie de la mémoire des 
hommes ^ » 

Tandis que la plupart des péripatéticiens laissaient 
éclater une joie indécente, quelques-uns regrettaient que 
le roi se lût contenté d'une peine si douce. Voici ce que 
dit Jacques Charpentier, avec sa violence ordinaire, dans 
un de ses pamphlets contre Ramus : « Ce n'était pas 
assez d'un perpétuel silence pour un homme si bavard 
et qui donnait des marques si évidentes de folie. C'est 
un exil perpétuel qu'on aurait dû lui infliger ^ » Plu- 
sieurs historiens , prenant à la lettre quelques passages 
de Nancel, d'Omer Talon et de Ramus lui-même où il 
est question d'exil en termes vagues ou métaphoriques, 
ont prétendu qu'il avaitélé banni à perpétuité ^ Ces écri- 
vains ont pris pour une réalité ce qui ne fut qu'un vœu 
de quelques fanatiques. Au reste, on a lieu de croire que 
P. Danès avait voté dans le jury pour Texil et le bannisse- 
ment : c'est Génébrard qui lui attribue cette proposition 
dans son Oraison funèbre (l. c, p. 90, 92); et il ajoute 
que « cette grande lumière des lettres avait sagement et 
justement condamné cet ignorant à un exil perpétuel de 
cette université de Paris. » Il paraît même qu'il fut ques- 
tion de prononcer contre Ramus une peine beaucoup plus 
grave encore, et telle qu'on la réserve aux plus insignes 
malfaiteurs. C'est Pierre Galland, témoin peu suspect, qui 
raconte ce fait incroyable dans la vie de Pierre Du GhasteP : 



* Remonstrance au conseil privé , etc. , p. 25. 

« Animadv. in Dialect. instit. P. Rami, fol. 13 r. 

» Félibien, Hist. de la ville de Paris, t. II, p. 987; etc. 

* P. Castellani vita (Paris, c-dit. Baluze, 1()74, in-8"), § XLV, p. Ib- 



4 



^ 



IL ÉCHAPPE AUX GALÈRES. 57 

« Du Ghastel, dit-il, usa plus d'une fois de son crédit 
pour calmer la colère du roi qui, en yieillissant, était 
devenu chagrin et irritable. Lorsqu'il y a huit ans un so- 
phiste fameux se produisit dans cette académie, et que 
cet ennemi des muses, poussé par une soif inextinguible 
de popularité, vint attaquer sans retenue et avec une 
grossière ignorance Aristote , Cicéron et Quintilien , 
comme on ne prévoyait pas qu'il dût mettre un terme à 
ses fureurs contre les auteurs classiques, avant d'avoir 
complètement renversé et perverti à sa guise l'état pré- 
sent des lettres , un grand nombre d'hommes remar- 
quables par leur science et leur vertu, virent avec indi- 
gnation une si monstrueuse audace. Ils adressèrent au 
roi leurs plaintes et leurs supplications, afin que, dans 
son amour pour les lettres et sa bienveillance pour les 
maîtres qui les ens(3ignaient, il voulût bien condamner 
cet homme aux galères. Ce fut alors que Du Ghastel , 
tournant cette affaire en plaisanterie, apaisa l'esprit du 
roi et lui inspira une résolution plus douce. Il lui re- 
présenta qu'il ne convenait pas à un roi aussi éclairé 
d'infliger une peine criininelle à un sophiste que per- 
sonne ne prenait au sérieux et qui n'entendait rien à la 
philosophie, mais qu'il fallait l'obliger à disputer avec 
quelques savants devant des juges considérables, que 
leurs arguments le convaincraient et que peut-être on le 
guérirait de sa folie. Lorsque le roi eut vu l'arrêt de ces 
juges qui condamnait Ramus pour cause d'ignorance, 
d'impudence et de témérité, et lui infligeait la peine du 
silence, il y acquiesça aussitôt et ne prit pas contre lui 
de mesures plus sévères. » 

Certes, Ramus dut se louer d'une telle modération ! 



» 



88 



VIE DE RAMUS. 



Au reste , le récit de P. Galland se trouve confirmé 
. par Jacques Charpentier dans un écrit en français que 
j'ai cité plus haut, et qui paraît n'avoir été remarqué 
par personne jusqu'ici. « Ceux auxquels il souvient en- 
core de ce temps disent que si l'on n'eust adouci le roy, 
il vous eust dès lors enuoyé plus loin semer vostre doc- 
trine, et paraduenture occupé en un lieu où vous n'eussiez 
eu le loisir de faire des Animaduersions sus Aristote. » 
(Responce à la Remonstrance de P. de la Ramée, 1567, 
fol. 8). 

Comme Ramus ne pouvait que se soumettre , il lui 
fallut dévorer les injures et l'insolent triomphe de ses 
ennemis. Il se rappela Socrate et s'efforça d'imiter la pa- 
tience proverbiale du philosophe qu'il s'était proposé 
pour modèle; et quand ses amis le plaignaient, il leur 
récitait en souriant ces vers d'Horace : 

Inter spem curamque, timorés inter et iras, 
Omnem crede diem tibi diluxisse supremum : 
Grata superveniet, quae non sperabitur, hora. 

« Dans le chagrin comme dans l'espérance , dans les agitations de 
« la crainte ou de la colère, regarde chaque jour comme le dernier 
« de ta vie : l'heure sur laquelle tu n'auras pas compté te sera douce. » 



f 



• , 



* 



III 

(1544-1551) 



Discours prononcé par Ramus en 1544. — Gomment il devient principa 
du collège de Presles. — Il recouvre sous Henri II le droit d'enseigner la 
philosophie. — Aifaires du Pré-aux-Glercs. — Nouveaux démêlés avec 
Périon et Galland. — Rectorat de Jacques Charpentier. — Procès au 
parlement. — Nomination de Ramus au collège de France ; son discours 
d'ouverture (1551). 

Quelques écrivains , parmi lesquels il faut ranger 
Bayle *, ont prétendu, mais à tort, que Ramus fut ré- 
duit jusqu'en 1547 à un mutisme absolu. Il est vrai que 
le passage suivant de sa Remonstrance au conseil privé 
pourrait le donner à penser : « La langue et les mains 
« me furent liées..... en sorte qu'il ne m'estoit plus loi- 
« sible de lire ni écrire aucune chose ni publiquement 
« ni privément. » Mais il y a là une exagération évidente. 
La philosophie seule lui était interdite, et d'ailleurs on 
a des preuves certaines qu'il n'observa pas si rigoureu- 
sement cette loi du silence. Ainsi, dans Tannée même 
de sa condamnation, il enseigna comme à l'ordinaire au 
collège de l'Ave Maria, en compagnie de ses fidèles amis 
Omer Talon et Barthélémy Alexandre. Seulement au lieu 

* Dict. hisL, art. Ramus, not. L. Cf. Freig.i, 1. c. , i>. 17. 



60 VIE DE KAMUS. 

de traiter de la logique ou de quelque autre partie de la 
philosophie, ses leçons portaient tour à tour sur l'élo- 
quence et sur les mathématiques. Nous avons sous les 
yeux le discours d'ouverture qu'il prononça en présence 
d'un nombreux auditoire le 4 novembre 1544, et qui 
fut imprimé la même année*. Ramus y développe le 
dessein et le plan de son cours; il y défend l'union des 
études littéraires et des études philosophiques , il ne 
craint même pas de faire plus d'une allusion à ses ré- 
centes disgrâces : « Quant à la philosophie, disait-il (fol. 
« 40), permettez-moi de ne point vous rappeler le coup 
« qui m'a frappé ; l'épreuve a été cruelle, mais , je le ré- 
« pète, elle n'a frappé que moi. » Et plus loin (fol. 1 1) : 
« Appliquons aux mathématiques notre esprit, dont les 
« pensées sont toujours libres. » Puis, après avoir ré- 
pondu à ceux qui blâmaient ses innovations, il annon- 
çait hardiment qu'il maintiendrait pour sa part l'union 
des lettres et des sciences. Son discours même, j'ose le 
dire, était un modèle en ce genre. 

Omer Talon ne restait pas en arrière de son ami. Au mois 
de janvier 1545 il publia pour la première fois sa Rhé- 
torique, ouvrage fort estimé jusque dans le XVII" siècle, 
et dont la préface était de nature à attirer sur lui la co- 
lère des scholastiques. Il y déclarait courageusement que 
la cause de Ramus était la sienne, que tous deux avaient 
résolu de tirer la philosophie des ténèbres et de la bar- 
barie, et qu'aucune injustice, aucun outrage ne les em- 
pêcherait de vouloir le bien de l'université, et de tra- 
vailler à sa gloire. « Notre seule vengeance, disait-il, sera 

^ Très Orationes, etc. Ap. J. Bogardum, in-6" (du 9'' au W feuillet). 



CHARLES DE LORRAINE, 



<a 



d'oublier à jamais toutes les injures.» Enfin il rappelait 
avec éloge les Animadversions et annonçait un ouvrage 
tout semblable sur la rhétorique \ Cependant il ne pa- 
raît pas qu'on ait inquiété le moins du monde mer Ta- 
lon. Peut-être était-on fatigué de ces longues querelles; 
peut-être aussi attendait-on l'ouvrage annoncé par Talon 
et qui parut en effet quelques années plus tard. 

Ramus, à la fin de ce même mois de janvier 1545, 
ayant expliqué les premiers livres d'Euclide, en publia 
une traduction latine, dédiée à Charles de Lorraine, qui 
avait été son unique protecteur au milieu de ses épreuves*, 
et qui, n'ayant pas eu assez de crédit pour lui épargner 
une condamnation, en eut peut-être assez pour empêcher 
qu'on n'exécutât à la rigueur la sentence royale. En effet, 
le jeune prélat, à peine sorti du collège, avait été pré- 
senté au roi par son oncle le cardinal Jean de Lorraine. 
François 1'', frappé de son mérite, l'avait donné pour 
précepteur au dauphin Henri; et quoique Monsieur de 
Lorraine, comme on l'appelait alors, fût plus jeune que 
son royal élève, il eut bientôt gagné sa confiance. H usa 
sans doute de son pouvoir naissant en faveur de son pro- 
tégé, et celui-ci, plein de gratitude, l'appelait son Mé- 
cène. 

D'ailleurs l'université eut bientôt besoin de celui 
qu'elle avait si violemment persécuté. Une épidémie qui 
régnait à Paris depuis les premiers jours de l'année 
1545, avait chassé les étudiants de cette ville et dépeuplé 
les écoles. Les maîtres avaient suivi l'exemple de leurs 

1 Collectaneae prœfat., etc. (1577), p. 19, 20. 

* Oratio habita in Praelleo gymnasio , dec. anno 1545; Oral, habita 
anno 1551, etc. 



II 



VIE DE RAMUS. 

élèves, et Ramus avait fait comme eux. Il était loin de 
Paris, sans doute auprès de sa mère, à Culh, lorsqu'un 
vieux principal, nommé Nicolas Lesage, lui écrivit pour 
solliciter son concours, le priant de venir relever par 
son enseignement le collège de Presles \ Le jeune pro- 
fcvsseur se laissa aisément persuader d'accepter le rôle 
qu'on lui offrait et, après avoir fait ses conditions, il prit 
la direction du collège. Son discours d'installation est du 
l''' décembre 1545 : on y trouve, avep les détails qui 
précèdent, une description éloquente de la peste qui 
avait désolé Paris, et qui avait frappé le corps enseignant 
dans plusieurs de ses membres les plus éminents. Ramus 
rend un juste hommage à son ancien protecteur et ami 
le docteur Jean de Baumont, qui vient de succomber au 
fléau, et dont le souvenir est lié à celui de ses disgrâces. 
Il ne craint pas de parler en termes fort clairs de son 
procès; et malgré la sentence qui lui interdit l'enseigne- 
ment de la philosophie, il annonce qu'il prendra pour 
texte de ses premières leçons l'admirable épisode de la Ré- 
publique où Cicéron s'efforce d'initier les Romains aux 
grandes idées de la philosophie platonicienne. L'éloquent 
et hardi professeur commenta leSongedeScipion avec un 
tel succès, qu'au bout de quelques jours le collège, qui 
était devenu désert, fut fréquenté par une nombreuse jeu- 
nesse. Cependant Ramus ne s'établit pas sans difficulté 
dans ce nouveau poste. Il avait conclu avec Lesage, que 
son âge et des infirmités de toutes sortes rendaient in- 
capable de parler et d'agir, un traité par lequel, tout en 
lui laissant le titre de principal et l'honneur du premier 
rang , il remplissait en réalité tous les. devoirs de sa 

1 GoUectan. prœfat., epist., orat., etc. p. 287. 



LE COLLÈGE DE PRESLES. 63 

charge \ Les docteurs de Sorbonne, qui lui furent tou- 
jours très hostiles, lui reprochèrent à cette occasion d'a- 
voir dépouillé un \ieillard à qui il devait sa fortune ' ; 
et ils firent si bien que Lesage, excité par eux, intenta 
un procès à son collègue. Mais la cause ayant été portée 
au Parlement, Ramus obtint un arrêt qui le confirma 
dans la principauté du collège de Presles. Il n'usa pour- 
tant pas de son droit en toute rigueur, mais ayant fait 
de nouvelles conditions avec Lesage, il vécut fraternelle- 
ment avec lui jusqu'à la mort du vieux principal, qui 
arriva peu d'années après \ 

Le collège de Presles , qui désormais devait être la 
demeure de Ramus, était situé rue des Carmes, près 
l'église de ce nom, à peu de distance de la place Maubert. 
Il avait été fondé en 1314 par un secrétaire du roi Phi- 
lippe le Bel, nommé Raoul de Presles, homme très riche 
et natif de Laon en Picardie*. D'après les intentions du 
fondateur, on devait y élever dans la connaissance des 
arts libéraux douze élèves boursiers; mais à l'époque oii 
Ramus en vint prendre le gouvernement, le collège était 
si pauvre que cette clause du testament n'était pas rem- 
plie. Bientôt sous la direction d'un homme jeune et en- 
treprenant, tout changea si bien de face, qu'un ancien 
élève de ce collège, qui y faisait alors même ses études, 
a pu dire sans être démenti : « Je ne crains pas d'aflir- 

i Nancel, 1. c, p. 18; Banosius, p. 9. 

2 Cette calomnie fut reproduite dix ans plus tard par J. Charpentier, 
dans ses Animadversiones adv. P. Ramura de 1555, fol. 4 v., et ailleurs. 

3 Nancel, p. 18 ; Banosius, p. 9, 10. 

'* Voyez Félibien, Hist. de la ville de Paris, t. I, p. 525, 668, 671 ; Du 
Boulay, Hist. univ. Paris., t. IV, p: 167 ; Nancel, p. 15, 17, 18. 



64 TIE DE RAMUS. 

a mer qu'il nV avait pas alors à Paris un collège plus 
« fréquenté des étudiants^ » 

Ramus, suivant une expression d'Estienne Pasquier, 
était par nature « grandement désireux de nouveautés, » 
et l'on devait s'attendre qu'aussitôt qu'il aurait la haute 
main quelque part, il se donnerai); pleine carrière. Ce- 
pendant lorsqu'il fut devenu principal du collège de 
Presles, il sut mettre de la mesure dans ses innovations; 
il conserva même d'abord des coutumes dont il n'était 
pas partisan, et que plus tard il abolit : par exemple, 
l'usage passablement ridicule, quoi qu'en disent les jé- 
suites, de faire jouer aux enfants la tragédie etla comédie^ 
11 entreprit avec plus de hardiesse la réforme de l'ensei- 
gnement. Son ancien confrère, Barthélémy Alexandre, 
quittait alors Paris, pour aller professer dans l'Académie 
fondée à Reims par Charles de Lorraine, archevêque de 
cette ville ^ Mais il restait à Ramus le concours d'Orner 
Talon, qui était revenu auprès de lui, après avoir donné 
quelque temps des leçons au collège de Beauvais \ Les 
deux amis, toujours unis dans une même pensée, ensei- 
gnèrent de nouveau les lettres grecques et les lettres lati- 
nes, et joignirent l'étude de l'éloquence à celle de la 
philosophie. Ramus pour sa part expliquait Quintilien, 
et, chose inouïe, il le discutait : bien plus, il se permet- 
tait quelquefois de le critiquer. Il poussait même la 
liberté, ou plutôt la licence, au dire de ses détracteurs, 

* Nancel, p. 19. 

2 Nancel, p. 15. 

3 Id., ibid. Cf. De Thou, 1. VI, ch. IV, V et VI, à l'année 1549, et Du 
Boulay, ibid., t. VI, p. m, à Tannée 1553. 

* Nancel, p. 15, 19. 



RÉFORME DU COLLEGE DE PRESLES. 65* 

jusqu'à faire des observations sur Cicéron! De là tF étran- 
ges rumeurs parmi les régents, qui se plaignaient amè- 
rement et avec une sorte de consternation de ce que « les 
auteurs classiques eux-mêmes >^ ne pouvaient échapper 
aux critiques de Ramus^ Celui-ci n'en continuait pas 
moins sa route ; il préconisait toujours l'union nécessaire 
de l'éloquence et de la philosophie, et il prononça en 
octobre 1546 un discours public sur ce sujet^ Toutefois, 
respectant dans sa lettre le décret royal qui lui interdi- 
sait l'enseignement de la philosophie, il partageait la 
journée avec son confrère do telle sorte que Talon faisait 
le matin un cours de philosophie, tandis que lui-même 
donnait le soir des leçons de rhétorique, montrant dans 
les poètes, dans les orateurs, dans les auteurs de tout genre 
qu'il lisait à ses élèves, l'usage et les applications variées 
des règles immuables de la logique. C'était, à ce qu'il 
paraît, la première fois que les élèves d'un collège étaient 
appelés à y entendre deux leçons dans la même journée, 
sur des matières différentes; et Ramus, dans le discours 
cité plus haut, ne cachait pas son désir et son espoir de 
voir adopter dans tous les collèges cet usage, qui d'ail- 
leurs, avait-il soin d'ajouter, était conforme à l'intention 
et à l'exemple d'Aristote, aussi bien qu'à la pratique du 
Collège royal fondé par François P''. 

Cotte méthode nouvelle servit de prétexte aux attaques 
intéressées de ses rivaux. Plusieurs fois, en 1546 et 1547, 
les recteurs de l'université eurent à examiner les plain- 
tes des principaux et des régents contre Ramus qui, 

1 Nancel, p. 14. Cf. P. rîalland, Pn'f. do Ouintilien, Paris, 1549, in-f". 
* Oratio de studiis pliilosophia; et eloquentia; coiijugendis. 



66 VIE DE RAMUS. 

disaient-ils, « bouleversait le collège de Presles \ » Tou- 
chante sollicitude pour un établissement qui n'avait 
jamais été si prospère ! Il est vrai que cette prospérité 
coïncidait avec la décadence de certains collèges voués à 
la routine , et dont les chefs s'en prenaient à Ramus. 
Celui-ci fut poursuivi pour ce fait par P. Galland jusque 
devant le parlement, et s'il fut acquitté, il le dut à l'ar- 
chevêque de Reims qui assistait à la séance ^ 

Cependant, Vheure favorable (grata hora) pour laquelle 
Ramus s'était réservé, arriva enfin, l'heure où l'odieuge 
sentence qui pesait sur lui devait être levée, grâce encore 
à son Mécène. 

François F' venait de mourir, le 31 mars 1547. Son 
fils Henri II, qui lui succéda, ne voyait que par les yeux 
de Diane de Poitiers et de Charles de Lorraine, son an- 
cien précepteur, et l'ami de la belle duchesse. Le qua- 
train suivant cité par Brantôme, nous en donne une 
preuve entre mille autres : 

Sire, si vous laissez, comme Charles désire. 
Comme Diane fait, par trop vous gouverner, 
Fondre^ pestrir, mollir, refondre, retourner, 
Sire vous n'estes plus : vous n'estes plus que cire. 

Et Brantôme ajoute : « Il entend par ce Charles le 
cardinal de Lorraine, lequel portoit pour devise une 
pyramide entourée de lierre avec ces mots : Te stante 
virebo (Si tu demeures, je grandirai). Mais le pasquin le 
tourna au contraire : Sed te virenle peribo (Si tu grandis, 
je périrai), étant le naturel du lierre de ruyner et faire 

1 « Turbatorem collegii Prœllei. » Dn Boulay, t. YI, p. 399. 
'^ Ramus, Pro phil. disciplina (CoUect. praef., etc., p. 310). 



HENRI II ET CHARLES DE LORRAINE. 67 

périr ce qu'il estrainct *. » C'est de ravénemenl de 
Henri II, comme on sait, que date la grandeur des 
Guise, et notamment de Charles de Lorraine, qui, le 
27 juillet 1547, le lendemain même du jour où il avait 
sacré le roi à Reims, reçut le chapeau de cardinal, et 
fut désigné sous le nom de cardinal de Guise, jusqu'à la 
mort de Jean de Lorraine, son oncle, qui devait lui 
laisser son titre en même temps que ses immenses bé- 
néfices. Dès lors Charles de Lorraine fut constamment 
mêlé au gouvernement et à la direction des affaires du 
royaume ^. 

L'ancien et puissant condisciple de Ramus parla pour 
lui au roi. Il lui remontra de quelle importance il était 
en philosophie de pouvoir librement suivre ou rejeter 
les opinions soit de Platon, soit d'Aristote, soit de tout 
autre; notre philosophe obtint enfin, suivant l'expres- 
sion de Bayle, « la main-levée de sa plume et de sa lan- 
gue. » La liberté de parler et d'écrire en philosophie 
lui fut rendue par une décision royale, que consentit et 
enregistra le parlement \ Ramus a témoigné sa recon- 
naissance en plusieurs endroits de ses écrits, et parti- 
culièrement dans sa Remonstrance au conseil privé : 
« Dieu, dit-il, réserva la définitive de ceste cause au 
bon roy Henry, lequel ayant entendu ceste controverse, 
me délia et la langue et les mains, et me donna pouvoir 
et puissance de poursuivre mes études. » Pendant quatre 
années, dit-il encore, il put se livrer en paix à ses tra- 

» Hommes illustres, discours LXVI. Cf. De Thou, l. VT, ch. Vî. 

* J, J. Guillerain, Le Cardinal de Lorraine, p. 11, 12. 

' Banosius, p. 10. Voir plus b<is le Catalogue des écrits de Ramus. 



68 VIK I)K RAMUS. 

\'aux, ou du moins, en comparant les quatre années qui 
suivirent avec le reste de sa carrière, il déclare qu'elles 
lurent paisibles. Il en faut conclure seulement que ses 
ennemi?, le voyant mieux protégé, le persécutèrent avec 
moins d'acharnement ou par d'autres voies : car un tel 
liomme ne pouvait jouir d'un véritable repos. A défaut 
de l'université, c'était au clergé qu'il avait affaire. Ainsi 
en 1548, il fut quelque peu mêlé aux querelles souvent 
trop animées qui divisaient les écoliers de l'université 
et les religieux de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Un 
historien de la célèbre abbaye, Jacques Bouillart, pré- 
tend même, d'accord avec dom Félibien, que ce furent 
les (hscours de Ramus qui excitèrent les étudiants contre 
les moines et leur donnèrent l'idée de mettre le feu à 
l'abbaye \ L'auteur des Mémoires historiques sur le 
Pré aux Clercs va jusqu'à dire (p, 166), que ce fut une 
harangue prononcée par Ramus « au commencement des 
classes de l'année 1548 » qui causa cette sédition. Or, 
l'émeute dont il s'agit eut lieu le 4 juillet, et je ne sache 
pas que l'usage ait jamais été à Paris de commencer les 
classes à cette époque de l'année. Voici du reste le té- 
moignage de Jacques du Breul, sur lequel se fondent 
ces trois auteurs : « Les escoliers donques animez par le 
séditieux conseil de Ramus ou de La Ramée, au susdit 
an 1548, en juillet, posèrent des placards aux carre- 
lours, rues et portes des plus fameux collèges, admones- 
tans, etc.. Leur premier assaut fut contre le clos des 
moines, où ils firent plusieurs bresches, rompirent les 
arbres fruitiers, etc.. J'en parle comme une personne 

1 Hist. de i'Abb. roy. de Saint-Germain-des-Prrs, 1724, in-f", p. 1S5; 
}list. de la ville de Paris, t. II, p. 1025 et suiv. 



LE l'IlÉ AUX CLERCS. 69 

qui y estoit, turham ad malum secutus \ » Je ne m'atta- 
cherai pas à montrer que Du Breui est un témoin suspect, 
puisqu'il était religieux de Saint- Germain-des-Prés; je 
ne m'arrêterai pas à rappeler les nombreux et éclatants dé- 
mentis que donnent à son histoire les arrêts et les déhals 
authentiques du parlement; je ferai seulement remar- 
quer que dans le passage cité, il dit avoir été j-réscnt aux 
dégâts commis par les écoliers, mais non à un discours 
de Uamus. D'un autre côté, l'historien De Thon (l. V, 
ch. 6) et Du Boulay (t. YI, p. 406-429), qui donnent 
tous les détails de cette affaire depuis le conjmencement 
jusqu'à la fin, ne mentionnent même pa?^ Ramus; et 
l'on peut conjecturer de là que, s'il prit quelque part à 
ces débats dans l'origine, il y demeura étranger dans la 
suite; ou plutôt je soupçonne que Du Breui, qui écrivait 
plus de cinquante ans après l'événement, et dont l'ou- 
vrage est plein de fautes de ce genre, aura commis 
quelque anachronisme et placé en 1548 un discours 
que prononça Ramus en 1557, on verra j)lus loin pour- 
quoi et dans quelles circonstances. J'en dirai autant de 
Crevier, qui, dans son Histoire de l'université de Paris 
(l. X, § 2), a donné aussi une relation de ces querelles. > 
Cet auteur renchérit encore sur du Breui, et sans ren- 
voyer à d'autres sources qu'à du Boulay, qui n'en dit 
pas un mot, il raconte (t. V, p. 425) que Ramus, pro- 
fitant de la liberté dont il jouissait sous Henri H, lança 
des invectives contre les usurpations (ies moines, que 
tt les écoliers entrèrent dans ses sentinjenls avec trans- 
port, » ei que « pleins de la fougue que leur avaient 
inspirée les discours de Ramus, ils s'attroupèrent en 

» ïht'àtie des antiquitez de Paris, 1G12, in-4», l. II, p. 385.886. 



70 VIE DE RAMUS. 

armes le 4 juillet 1547, etc. » Et voilà comme on écrit 
l'histoire! 

A l'époque dont il s'agit, Ramus était occupé d'autres 
soins, et faisait un autre usage de la liberté que lui avait 
rendueHenri II. Tandis qu'Omer Talon dédiaitaucardinal 
de Lorraine sous le titre d' Academia le récit le plus piquant 
des persécutions dirigées autrefois contre son inséparable 
confrère, celui-ci publiait de nouveau, en les augmen- 
tant beaucoup, les deux livres condamnés par François P'^, 
notamment ses fameuses remarques ou Animadversions 
sur Aristote, qui cette fois parurent avec quelques adou- 
cissements, mais étendues en vingt livres ou sections. De 
plus, les leçons qu'il avait faites sur les lettres de Pla- 
ton, sur les discours et ouvrages de rhétorique de Cicé- 
ron et sur les Institutions oratoires de Quintilien, lui 
avaient fourni la matière de diverses publications. Déjà il 
avait fait paraître au commencement de l'année 1547 
ses Brutinse quaestiones in OratoremCiceronis, dédiées à 
Henri II, alors dauphin. Il les publia de nouveau en 1549, 
en même temps que les Rhetoricœ distinctiones in Quin- 
tilianum. Enfin, en 1550, il donna un commentaire très 
remarquable et des notes sur le traité De fato et sur quel- 
ques autres morceaux de Cicéron. 

Dans ces écrits, comme dans le discours sur l'union 
de l'éloquence et de la philosophie, Ramus réclamait 
pour la rhétorique aussi bien que pour les autres arts 
une forme plus humaine et plus méthodique. Il se per- 
mettait en outre, comme nous l'avons déjà vu, de criti- 
quer Cicéron et surtout Quintilien. Ces auteurs, on le 
devine bien, ne lui furent pas abandonnés sans combat. 
Joachim de Périon, son ancien adversaire, pensa qu'il 



PÉRÏON DÉFEND CICÉRON. Ti 

était de son devoir de défendre Cicéron, qui certes 
n'avait pas besoin d'un si lourd et si insipide panégyriste^ 
« Vous savez, disait-il à Pierre du Chastel dans son épî- 
tre dédicatoire, que j'ai défendu Aristote contre Ramus 
il y a quatre ans dans un assez long discours ; j'ai cru 
que je ne pouvais lui livrer sans défense Cicéron, le père 
de l'éloquence latine. » Puis, s' adressant aux professeurs 
de toutes les facultés, il rappelait et ses anciennes pré- 
dictions, et la promesse ou la menace que Ramus lui- 
même ne craignait pas de faire entendre sur la réforme 
de toutes les sciences : « Je ne m'arrêterai pas, avait dit 
l'adversaire de la scholastique, que je n'aie entièrement 
délivré la logique des ténèbres d' Aristote, et montré 
comment on doit l'appliquer à toutes les sciences '\ » Sur 
quoi Périon poussait un long cri d'alarme. « 11 y a qua- 
tre ans, j'avais prédit ce que nous voyons aujourd'hui : 
je disais que Ramus, qui s'efforçait d'ébranler et même 
de ruiner la philosophie d' Aristote, ne bornerait pas là 
les efforts de sa critique, mais qu'il abuserait de la pa- 
tience des philosophes pour la perte et la destruction des 
autres sciences... Qui doute aujourd'hui que Ramus ne 
s'apprête à rejeter aussi Hippocrate et Galien, Euclide et 
Archimède, et à soutenir que vous ignorez la médecine, 
la géométrie, l'astronomie?... Rhéteurs et orateurs, 
vous tous qui chérissez Cicéron comme le père de l'élo- 
quence, je vous en conjure, résistez à Ramus, qui lui 
refuse l'art et le jugement! etc. (fol. 3, 4). » Après ce 
plaidoyer emphatique et aussi insignifiant que pédantes- 

* Joach. Perionii Benedictini Cormœriaceni , pro Ciceronis Oratore 
contra Petrum Ramum Oratio. Lutetiae Parisiorum, 1547, in-8", 51 loi. 

* Préi". de la trad. des lettres de Platon. 



72 VIE DE RÀMUS. 

que en faveur de Gicéron, Périon opposa à la seconde 
édition des Animadversionts de Ramus une réimpression 
de ses deux anciens discours pour Arislote (1548, in-8", 
chez Thomas Richard). 

Mais ces luttes ne paraissent pas avoir fait autant de 
bruit que celles dont Quintilien fut l'objet. Cet écrivain 
trouva en effet un chaud défenseur dans ce même Pierre 
Gallandqui s'était déjà si fort agité pour Aristote. Si les 
partisans de la routine avaient été choqués de voir un 
logicien attaquer Aristote, ils le furent tout autant de 
voir un professeur de rhétorique blâmer Quintilien. Puis, 
comme le fait observer Gaillard , dans son Histoire de 
François P'^(l.Vlll,c. 3), acelte réunion delà philosophie 
et de l'éloquence était chose nouvelle, car assurément la 
scholastique n'était pas éloquente, et l'idée de Ramus se 
rapportait à son système : c'était une suite delà déclara- 
tion de guerre qu'il avait faite à la scholastique. » Aussi 
Galland fut-il accueilli avec applaudissements par une 
grande ])artie de l'université, lorsqu'il lit paraître son 
édition de Quintilien (Paris, 1549, in-fol.). Dans la 
dédicace adressée à son patron Pierre du Chastel, qu'il 
compare à « Apollon présidant le chœur des Muses, » 
Galland s'élève avec une véritable fureur contre Ramus et 
contre les livres ineptes par lesquels il corrompt la jeu- 
nesse, en lui enseignant, avec le mépris de Quintilien, 
« la présomption, l'insolence et tous les vices, i'égoïsme, 
<( l'avidité, toutes les hontes et toutes les trahisons! (p. 3) » 
Ramus, suivant son habitude, ne répondit pas aux invec- 
tives dont il était l'objet- mais ses adversaires avaient 
aussi l'habitude de ne point se laisser désarmer par le 
silence; ils liront tant de bruit et se donnèrent tant de 



p. GALLÂND ET J. CHARPENTIER. 



73 



mouvement , que cette affaire faillit avoir pour lui des 
conséquences aussi funeste que les précédentes disputes 
sur Aristote. Bientôt en effet la querelle allumée par 
Galland prit de plus grandes proportions par l'entrée dans 
la lice d'un nouveau combattant, plus jeune et plus re- 
doutable, le plus dangereux ennemi que dût rencontrer 
Ramus : je veux parler du trop fameux Jacques Char- 
pentier. 

Charpentier, ancien élève de Pierre Galland, était alors 
régent de philosophie au collège de Boncour. H était 
d'une famille riche et très connue dans l'université de 
Paris^; il avait des patrons puissants, surtout dans le 
clergé, et il avait été mêlé de bonne heure aux brigues 
universitaires, en sorte qu'aux élections du 15 décem- 
bre 1550, étant à peine âgé de 25 ans, il fut en état de 
se faire nommer recteur. Il voulut sans doute signaler 
par un coup d'éclat sa magistrature trimestrielle. Peut-être 
aussi était-il poussé par Pierre Galland, que Ramus appe- 
lait (( le mauvais génie de l'académie de Paris, j^ Cepen- 
dant, il ne serait pas impossible que Charpentier eût déjà 
fait son coup d'essai en ce genre, en figurant comme ac- 
teur sur les théâtres des collèges de Paris, dans les re- 
présentations où s'exhala la joie furieuse des scholasti- 
ques , après la condamnation de leur adversaire par 
François P'"\ Quoi qu'il en soit, le nouveau recteur, à 

1 Du Boulay (t. VI, Gatalog., p. 941) mentionne jusqu'à six professeurs 
de ce nom, avant l'annôe 1550. 

2 Scholfedialect.,1. XVIII, c. 10. R'dmus,en cet endroit,accuse formellement 
un professeur royal d'avoir tiguré comme acteur dans ces pièces. 11 ne nomme 
personne, mais cette allusion peut s'appliquera Charpentier, qui, en 1569, 
(îtait eu effet professeur au collège de France. Peut-être aussi était-ce Léger 
Du Ghesne, que Ramus parait avoir appelé histrion du roi. Voyez lA-dessus 



7,4 VIE DE RÀMUS. 

peine installé, exerça au nom de l'université des pour- 
suites vexatoires contre Ramus, l'accusant de délits pour 
la plupart imaginaires, et lui reprochant de prétendues 
violations des règlements. Son principal grief était, à ce 
qu'il paraît, que les professeurs du collège de Prestes, 
dans le cours de philosophie, n'expliquaient pas toujours 
des philosophes, mais quelquefois aussi des poètes et des 
orateurs, contrairement aux statuts de l'Académie. 

Ramus espérait que son accusateur, qui était aussi 
son juge, lui donnerait le temps et les moyens de se 
disculper. Il demandait que l'on ouvrît une enquête au 
collège de Prestes, que l'on examinât l'enseignement qui 
s'y donnait, enfin qu'on lui indiquât d'une manière pré- 
cise les points sur lesquels on désirait une réforme. Mais 
deux jours après, le recteur, assisté de quelques régents 
de son choix, prit dans son cabinet une décision par la- 
quelle les élèves du collège de Presles, sans enquête 
préalable, sans avoir été appelés ni entendus, furent dé- 
clarés déchus des privilèges et exclus des grades de l'uni- 
versité. Les pauvres écoliers, qui n'en pouvaient mais, 
en appelèrent d'une sentence si étrange. Leur appel fut 
porté à l'assemblée des régents de philosophie qui, d'un 
commun accord, les renvoyèrent absous, mais à la con- 
dition que leur professeur affirmerait avec serment qu'il 
leur avait expliqué les livres prescrits par les règlements. 
C'était une sorte de malice à l'égard de Ramus : car les 
livres dont il s'agissait étant ceux d'Aristote, il pouvait 
ne pas être agréable à l'auteur des Animadversions d'a- 
vouer qu'il avait suivi comme tout le monde un usage 

le pamphlet anonyme intitulé : In P. Rami insolentissimum Decanatum 
Philippica prima. Paris, 1567. 



RECTORAT DE J. CHARPENTIER. 75 

qu'il blâmait. Mais, comme il était en règle, il n'hésita 
point à prêter le serment qu'on exigeait de lui. 

Avec tout autre que Charpentier, l'affaire en fût peut- 
être demeurée là ; mais il ne s'était pas mis en campagne 
pour si peu. Laissant de côté les élèves, il s'en prit di- 
rectement à leurs maîtres, Orner Talon, Nicolas Gharton 
et Ramus. On lit en effet dans les registres de la faculté 
de médecine que l'université fut convoquée le 15 janvier 
1551, pour décider entre M. le Recteur qui la défendait 
et Pierre Ramus, qui était son ennemi (universitalis 
hostem). Cette fois Charpentier, sans insister sur la na- 
ture des ouvrages expliqués, attaqua Ramus sur la ma- 
nière dont on les expliquait au collège de Prestes, disant 
qu'il ne suffisait pas de lire Aristote, et qu'il était con- 
traire aux statuts et règlements de mêler à cette lecture 
celle des poètes et des orateurs. Ramus de son côté sou- 
tenait qu'il importait de maintenir l'union des lettres 
et de la philosophie. La discussion ayant dégénéré en 
une dispute violente, on remit la décision de l'affaire à six 
députés élus par chacune des facultés supérieures, de 
droit , de médecine et de théologie , et dont on entendit 
le rapport le 24 janvier et le 3 février. Cette mesure ne 
tourna pas à l'avantage de Ramus. Les médecins, il est 
vrai, étaient divisés et trouvaient la question douteuse; 
les jurisconsultes étaient même d'avis de rouvrir les 
cours interrompus du collège de Prestes; mais les théo- 
logiens, qui voyaient de mauvais œil toute nouveauté, 
donnèrent raison à Charpentier. Celui-ci triomphait au 
milieu de ces divisions que lui-même avait provoquées, 
et, quoique la majorité des députés fut favorable à Ra- 
mus, il maintint les mesures qui avaient déjà frappé le 



T% VIE D£ HAAIUS. 

principal de Presles et qui menaçaient de ruiner en peu 
de temps son collège. 

Heureusement, il restait à Ramus un refuge. L'auto- 
rité universitaire, toujours si étroite et si tyrannique, ne 
rendait pas alors des jugements sans appel . Sous cet ancien 
régime, d'ailleurs si peu favorable à la liberté, on avait 
du moins quelque notion de la justice; on comprenait, 
par exemple, qu'un professeur eût des droits et des ga- 
ranties en même temps que des devoirs ; et les membres 
du corps enseignant qui se croyaient injustement frap- 
pés pouvaient en appeler au parlement de Paris. Ramus 
n'hésita pas à porter l'affaire devant un tribunal où il 
n'aurait plus pour juges des confrères, c'est-à-dire des 
rivaux et des envieux. Mais il rencontra un autre ob- 
stacle dans les lenteurs de la justice, et il désespérait d'en 
triompher, lorsque Charles de Lorraine lui vint de nou- 
veau en aide. 

Ce prélat avait quitté depuis le 10 mai 1550 le titre 
de cardinal de Guise pour prendre celui de cardinal de 
Lorraine, devenu vacant par la mort de son oncle Jean. 
Le nouveau cardinal de Lorraine, pourvu d'une riche 
succession de bénéfices, avait vu s'accroître en même 
temps son crédit dans l'Eglise et sa puissance dans l'Etat. 
11 revenait de Rome, oii il avait concouru à l'élection du 
pape Jules 111, lorsque éclatèrent contre Ramus les per- 
sécutions dont il s'agit. 11 essaya d'abord de s'entre- 
mettre dans les débats , et d'éteindre la querelle en 
réunissant chez lui les deux parties. Mais n'ayant pu 
obtenir la moindre concession de Charpentier et de ses 
adhérents, il s'employa auprès du premier président 
pour que l'affaire de Rarnus fût promptement appe- 



RECTORAT DK J. CHARPENTIER. 77 

iée ' : ce qui eut lieu en effet le 17 février 1551. Le jour 
de la justice était venu. Ramus eut enfin la liberté d'ex- 
poser et de défendre devant de véritables juges ses idées 
sur renseignement. Il démontra combien il était ridi- 
cule de vouloir que les professeurs de philosophie expli- 
quassent mot à mot Aristote, et combien une telle exi- 
gence aurait été réprouvée par Aristote lui-même. Il 
justifia son système d'instruction et en fit sentir la supé- 
riorité, non-seulement en rappelant la foule qui se pres- 
sait pour suivre ses cours, mais encore en prouvant qu'il 
abrégeait de plusieurs années le temps alors consacré 
aux études. Il réclamait à la fois contre une interpréta- 
tion tyrannique des règlements et contre les abus de 
toutes sortes qui pesaient sur la jeunesse pauvre et stu- 
dieuse; il exprimait enfin le vœu très hardi qu'un petit 
nombre de professeurs payés par l'Etat fissent des cours 
publics et gratuits. Son éloquence, aidée de celle de ses 
avocats, Jacques Fabricius et Christophe de Thou, l'im- 
partialité de l'avocat général Pierre Séguier, enfin la 
présence du cardinal de Lorraine, tout se réunit en fa- 
veur du principal que l'université opprimait. On exigea, 
il est vrai, qu'aux jours et heures ordinaires de classe il 
expliquât les auteurs prescrits par les règlements ; mais 
on lui accordait au fond tout ce qu'il demandait : car on 
lui permettait d'expliquer ces auteurs suivant une mé- 
thode plus large et plus libre, et non mot à mot comme 
le voulait Charpentier; et de plus, on l'autorisait à en- 
seigner comme il l'entendrait les jours extraordinaires 
et fériés, qui étaient alors au nombre de 200*, et mémo 

* Voir le discours d'ouverture de Ramus en 1551. 

* Oratio pro philos, disciplina (GoUect. pnRf., epist., orat., «te.) 



18 



VIE DE RAMUS. 



les jours ordinaires, aux heures laissées libres par les rè- 
glements. 

Au reste, il arriva ici ce qu'on voit souvent dans d'au- 
tres luttes : les deux partis s'attribuèrent la victoire. 
Tandis que Ramus reprenait librement ses cours et gou- 
vernait de nouveau le collège à sa guise, l'université 
triomphait, et la faculté de médecine, usant de ce latin 
barbare que Molière a si bien ridiculisé, mettait dans son 
registre la mention suivante, à la date du 13 avril 1551 : 
c( Un arrêt a été rendu (Datum est Àrrestum) contre 
Pierre Ramus, pour l'obliger à observer les statuts de 
l'université, contre l'attente de beaucoup de person- 
nes, parce que le cardinal de Lorraine, qui favorisait 
grandement ledit Ramus, était présent à la séance où 
la cause fut plaidée. Mais la vérité l'emporta ^ » 

Les détails qu'on vient de lire suffisent pour montrer 
de quelle manière Charpentier engagea une lutte qui 
devait durer plus de vingt ans, et qui commença par 
d'insupportables vexations de sa part, pour se terminer 
par un crime atroce. Ses premières attaques n'eurent 
pas, on vient de le voir, tout le succès qu'il s'en était 
promis; elles furent même pour Ramus l'occasion d'une 
faveur inespérée. 

Le cardinal de Lorraine, qui était entré dans les vues 
de son ancien condisciple pour la réformation des arts 
libéraux et particulièrement de la logique, et qui avait 
même appelé dans son université de Reims un des col- 
laborateurs de Ramus, Barthélémy Alexandre, ainsi qu'on 
l'a dit plus haut; le cardinal, dis-je, avait vu de près les 

1 Du Boulay, t. VII, p. 439. 



RAMUS EST NOMWnÉ LECTEUR ROYAL. 79 

tracasseries incroyables auxquelles Ramus était en butte. 
Il en avait été indigné et il avait formé le dessein de Ty 
soustraire. Etant allé rejoindre la cour à Blois vers le 
27 juillet, il entretint le roi Henri II du procès qui avait 
fait tant de bruit à Paris; il sut Pintéresser à noire phi- 
losophe et lui persuada d'achever l'œuvre de son père 
François I", en instituant au collège royal une nouvelle '^ 

chaire en faveur de Ramus, afin qu'un homme d'un si 
grand mérite et d'un esprit si original fût désormais à 
l'abri des misérables chicanes par lesquelles on entravait 
le progrès des lettres et de la philosophie. Le roi, ayant 
agréé cette demande, adressa lui-même à Ramus une 
lettre pleine d'encouragements et d'éloges \ où il lui 
annonçait qu'il venait de créer en sa faveur une chaire 
d'éloquence à la fois et de philosophie, et qu'il l'autori- 
sait à y poursuivre ses études suivant le plan qu'il s'était 
tracé. Cette nomination fut en général bien accueillie 
des écoliers de l'université, et fit taire pour un moment 
l'envie. 

Ramus, nommé professeur royal vers le milieu du 
mois d'août 1551, ouvrit son cours un mois après. Sa 
leçon d'ouverture fut un événement. L'université, le 
parlement, le clergé s'y portèrent en foule, et Ramus 
eut enfin une occasion solennelle de réhabiliter, devant 
deux mille auditeurs, appartenant à toutes les classes de 
la société *, son enseignement et son caractère outra- 
geusement calomniés. Il rendit d'abord à Henri II et à 
Charles de Lorraine l'hommage de sa juste reconnais- 

1 Voir le début du Discours d'ouverture de Ramus en 1551. 

2 Banosius, p. 10 ; Nancel, p. 20; Scév. de Sainte-Marthe, Eloge de 
Ramus; Th. Zuinger, Theatr. hum. vita;, p. 3697, col. b. 



80 VIE DE RAMIJS. 

sance. Puis il releva avec une granfje dignilé de langage 
les propos odieux par lesquels on avait cherché à le flé- 
trir. On lui avait reproché jusqu'à ses malheurs. On lui 
avait prêté tous les défauts, tous les vices, toutes les 
erreurs. Parce qu'il ne partageait pas toutes les opinions 
d'Aristote, on l'avait accusé de saper la religion et la 
morale ; et parce qu'il s'efforçait de rendre plus humain 
le langage si rude et si inculte du moyen âge, en rap- 
pelant l'aimable sagesse de Socrate et de Platon, on le 
traitait d'académicien et de sceptique, on l'appelait impie, 
athée, ennemi de la société et de l'Etat. Après avoir 
repoussé ces imputations avec autant d'énergie que de 
noblesse, sans nommer ni attaquer personne, il exposa 
ses propres idées avec une éloquence qui lui valut les 
applaudissements de l'assemblée, quoiqu'il y comptât 
plus d'un adversaire. Son discours, qui a été plusieurs 
fois réimprimé, est un chef-d'œuvre d'élégance, de 
simplicité, de noblesse, et l'on citerait difficilement 
dans tout le XVl*" siècle une œuvre de polémique où 
tant de politesse se rencontre avec tant d'ardeur et de 
vivacité. 

Voici la dédicace assez originale que Ram us mit en 
tête de ce discours, en l'envoyant au cardinal de Lorraine : 
« Je vous adresse la préface de mon cours : elle a été 
prononcée au milieu d'une si grande affluence de monde 
que plusieurs personnes à demi asphyxiées ont dû être 
emportées hors de la salle, et que l'orateur lui-même, 
pris d'un accès de toux dans cette grande chaleur, a failli 
en être suffoqué. Vous lirez donc plus d'un détail que 
n'ont pu entendre deux mille auditeurs, venus pour 
assister à votre éloge. » 



IV 

(1551-1561 



Enseignement de Raraus au collège de F^rance. — Ses grands desseins pour 
la réformation des arts libéraux. — Grammaire : affaire des quisquis et 
des quanquam. — Rhétorique : P. Galland, Rabelais, Joachim du Bellay. 

— Logique: J. Charpentier, Léger Du Chesne , Turnèbe. — Mathéma- 
tiques : J. Péna, A. d'Ossat, etc. — Ecrits et publications de toutes sortes. 

— Faveur de Ramus à' la cour, au parlement et même dans l'université, 
sous les rois Henri II et François IL 

La suite de l'enseignement public de Ramus répondit 
à ce brillant début, a Sa voix, dit un écrivain de nos 
jours, contenue jusque-là dans l'étroite enceinte d'un 
collège, retentit publiquement dans Paris, et appela 
autour de sa cliaire une innombrable jeunesse. Dès lors, 
la logique naturelle et le bon sens eurent un organe, et 
l'enseignement philosophique entra dans une nouvelle 
voie \ » 

Ramus s'était formé la plus haute idée de la tache qui 
lui était confiée *. 11 sentait que les amis des lettres 
avaient les yeux sur lui, et il s'efforçait de répondre à 
cette attente. Cette pensée soutenait son courage, et dans 

* J. .L Guillemin, Le Cardinal de Lorraine, p. 455. 
2 Oratio de sua duodecim annoruin professione, 1562. 



OZ VIE DE RAMUS. 

ses leçons d'éloquence et de philosophie, il s'élevait fort 
au-dessus des Vues ordinaires d'un simple professeur. 
Je crois avoir déjà cité ce mot d'Estienne Pasquier : 
(( Ramus, en enseignant la jeunesse, estoit un homme 
d'Estat. » On remarquait jusque dans ses manières et 
dans son langage quelque chose de nohle et de fier, que 
l'on ne retrouvait pas chez d'autres, et qui plaisait sin- 
gulièrement aux gens du monde. Il parlait en seigneur^ 
suivant un de ses contemporains dont je rapporterai ici 
les paroles. Dans son éloge de Henri II (Hom. ill., dis- 
cours LXVI), Brantôme passe en revue plusieurs écri- 
vains et hommes de lettres qui vivaient sous ce prince; 
il cite entre autres : « Monsieur Gallandius Torticolis en 
l'art d'oratoire; mais (ajoule-t-il) Monsieur Ramus, son 
ennemy, le passoit, qui estoit un fort disert et éloquent 
orateur; et peu s'en est-il veu de semblables : car il 
avoit une grâce inégale à tout autre, qui secouroit davan- 
tage son éloquence Monsieur Turnebus fut aussi un 

très sçavant homme en grec et en latin, mais non qu'il 
eust telle piafife de parier en seigneur, comme Ramus. » 
Celui-ci effaça bientôt tous ses collègues par son élo- 
quence et par le nombre de ses auditeurs. Sa réputation 
se répandant par toute l'Europe, attirait à Paris plus 
d'un étranger désireux de l'entendre. « Plusieurs Alle- 
mands, dit Nancel (1. c, p. 63), m'ont assuré avoir fait 
ce voyage dans le seul but d'entendre Ramus d'abord et 
ensuite Turnèbe. » Suivant un autre de ses admirateurs, 
Scévole de Sainte-Marthe (Eloge de Ramus), «il était 
'^K'? surtout remarquable, lorsqu'en présence d'une foule 

compacte d'auditeurs, il interprétait avec une grande 
dignité de geste et de langage les grands écrivains latins, 



^^là 



4i||: 



COURS AV COLLÈGE DE FRANCE S'^ 

et singulièrement Cicéron. » C'est par ce dernier qu'il 
commença ses cours au collège de France. 

On a conservé les commentaires de Ramus sur un 
assez grand nombre de discours de Cicéron ; il en avait 
lu un plus grand nombre encore ; il s'était même proposé 
de les expliquer tous ; mais il n'acheva point cette entre- 
prise, et passant de l'éloquence à la poésie, il commenta ./If 
à sa manière les Bucoliques et les Géorgiques de Virgile, 
puis le premier livre de l'Enéide. Il fit aussi un cours 
sur les Commentaires de César, et y trouva la matière 
de deux ouvrages qui eurent un succès presque popu- 
laire. L'un, sur les mœurs des anciens Gaulois, eut 
l'honneur d'être traduit en français la même année par 
un personnage considérable à la cour et dans la diplo- 
matie, Michel de Castelnau, le même qui fut ambassadeur 
de France en Angleterre. L'autre, sur l'art militaire 
d'après César, fut aussi traduit en français, mais un peu 
plus tard, par un conseiller, nommé maître Pierre 
Poisson, sieur de la Bodinière. Les cours de Ramus 
donnèrent encore naissance à un autre livre non moins 
prisé des savants. Il avait eu l'occasion, en lisant le Brutus 
de Cicéron, de faire pendant huit ou dix jours une suite 
de leçons sur l'imitation du style cicéronien, si fort à la 
mode alors parmi les érudits et les humanistes. Ces dis- 
cours, d'une véritable éloquence, avaient été suivis par 
une grande foule d'auditeurs, parmi lesquels on remar- 
quait le cardinal de Lorraine : Ramus les réunit en un 
livre intitulé Ciceronianus, qui fut plusieurs fois réim- 
primé, surtout en Allemagne. 

Il ne faudrait pas croire cependant qu'il eût le desseiu 
d'enseigner la littérature proprement dite. Philosophe et 



o4- VIE DE RAMUS. 

logicien avant tout, son unique préoccupation était de 
profiter de la bienfaisante liberté dont il jouissait au col- 
lège de France, pour rendre plus accessible et plus pra- 
tique Tétude des arts libéraux; et s'il joignait la lecture 
des poëtes et des orateurs à celle des philosophes, c'était 
pour démontrer l'excellence des préceptes de la logique 
qui trouvaient leur emploi en toute œuvre d'intelligence. 
Puis, lorsqu'il expliquait un auteur, quel qu'il fût, il avait 
toujours devant les yeux quelque science à laquelle il 
rapportait ses leçons. C'est ainsi que les Discours de 
Cicéron et le traité De fato lui servaient de texte pour 
réformer l'enseignement de la rhétorique et de la dia- 
lectique. Les Géorgiques lui étaient une occasion pour 
s'occuper de physique, et le Songe de Scipion, pour 
traiter de l'astronomie. Il aimait et pratiquait ce genre 
d'enseignement, parce qu'il lui semblait propre à facili- 
ter l'étude des sciences et à les rendre d'une application 
plus usuelle. Sa prétention, bien ou mal fondée, de 
chercher en tout la pratique et l'usage, lui avait fait 
donner par ses adversaires le surnom d^usuarius. Turnèbe 
prétend que ce furent les conseillers du parlement qui le 
désignèrent ainsi '. Un autre sobriquet, en vogue parmi 
les étudiants, faisait allusion à une habitude et presque 
à une manie du professeur qui, en expliquant Cicéron 
et Virgile, en lisait chaque jour une page, ni plus ni 
moins : de là le nom de paginarius. Enfin, suivant 
Nancel (p. 24), il avait également l'habitude, quelque 
sujet qu'il traitât, de parler une heure, sans avoir jamais 
devant lui plus de deux ou trois lignes de notes sur un 
carré de papier. 

1 Adr. Turnebi Disputatio ad libr. Cic. De fato (1336, in-4°), fol. 27 v. 



LES QUISQUIS ET LES QUANQUAM. 85 

Le collège de France l'ut pour Ram us une sûre retraite, 
où, pendant plusieurs années, il enseigna à son gré la 
philosophie et appliqua librement aux lettres et aux 
sciences sa nouvelle méthode. Soumis à l'université 
comme principal du collège de Presles, il ne dépendait 
que du roi comme lecteur royal. 11 sentait bien tous les 
avantages d'une telle position, et il ne manquait jamais 
une occasion de témoigner à Dieu sa reconnaissance 
pour lui avoir rendu la liberté et l'avoir mis à l'abri des -.^^^ 
attaques de ses ennemis \ Cependant, comme il avait 
entrepris une réforme générale de tous les arts libéraux, 
il rencontra dans chacun d'eux des adversaires, des 
envieux et même des ennemis; mais partout il eut à 
lutter contre l'hostilité déclarée des docteurs de Sor- 
bonne, dont l'ignorance et l'opiniâtreté égalaient pour 
le moins, et ce n'est pas peu dire, le besoin de progrès 
dont il était possédé. Il eut bientôt lieu de s'en con- * 

vaincre par la manière dont on accueillit ses essais de 
réforme en grammaire. Ici se présente l'histoire fameuse % 

des quisquis et des quanquam. 

C'était en 1551. Les lecteurs royaux, frappés de cer- "* 

tains abus qui s'étaient introduits dans la prononciation 
de la langue latine, avaient résolu d'un commun accord 
de les faire disparaître, au grand déplaisir des routiniers ^^ 

de l'école et particulièrement des théologiens, à qui il 
en coûtait trop de renoncer dans un âge avancé à des 
habitudes contractées dès l'enfance. Aussi la dispute 
fut-elle un instant très vive. Le principal point en litige 
était la prononciation de la lettre Q, Les anciens, on le 
sait, prononçaient cette lettre en faisant sonner Vu qui 

1 Banosius, Vie de Hamas, p. 10, il. 



■m 



80 VIE DR RAMUS. 

la suit, comme dans les mots qiiisquis, quanquam , 
quanlus, qualis, etc. Les gens de Sorbonne, au con- 
traire, prononçaient ces mots comme s'ils eussent com- 
mencé par un K : kiskis, kankam^ kantus^ kalis, etc. 
Les professeurs du collège de France repoussaient comme 
de véritables barbarismes ces manières de parler et 
d'autres semblables, telles que michi pour mihi. Mais 
ils eurent beaucoup de peine à détruire un abus invétéré, 
^i. et il fallut, dit-on, l'intervention du parlement, pour 
leur donner gain de cause. Voici comment un savant 
Allemand, Théodore Zuinger de Bâle, qui était alors à 
Paris, raconte cette affaire. 

Au commencement de l'année 1551 (1552), un ec- 
clésiastique, qui avait adopté la vraie prononciation et 
qui possédait d'assez gros revenus, fut attaqué par les 
sorbonistes pour son amour des nouveautés. 11 était 
question de le dépouiller de son titre et de tous les avan- 
tages qui y étaient attachés ; et le procès ayant été porté 
devant le parlement, le malheureux courait grand risque 
de payer de son bénéfice ce qu'on appelait son hérésie 
grammaticale. Heureusement pour lui, les professeurs 
du collège royal, 6t parmi eux Ramus, se transportèrent 
en corps à Taudience, et après avoir montré ce qu'une 
telle poursuite avait d'inouï, ils firent sentir aux juges 
que leur mission était d'appliquer les lois et ordonnances 
royales, non de discuter des règles de grammaire ; en 
sorte que le parlement rendit un arrêt qui non-seule- 
ment renvoyait absous l'ecclésiastique persécuté, mais 
encore garantissait implicitement pour l'avenir l'impu- 
nité en matière de prononciation \ « Alors pour la pre- 

1 Theatr.hum. vitee, vol. IV, 1. 1, p. 1100, col. b. Cf. Freigius, J. c, p. 24. 



mS QUISQUIS ET lES QTJANQUÂM. 



89 



rnière fois , dit Ramus , j'entendis prononcer à la ma- 
nière des Latins et des Romains, Qiiis, Qualis, Quantus, 
Mihi, et Ton n'osa plus réclamer sur ce point contre les 
lecteurs du roi, au moins en public \ » 

Le professeur Crevier, sans doute pour être agréable 
à la faculté de théologie, a cru devoir contester la vérité 
de ces faits. « Un disciple do Ramus, dit-il, raconte l'a- 
venture ridicule d'un procès, etc. Il faudrait être bien 
dupe pour croire qu'un ecclésiastique qui se conformait 
à la prononciation des professeurs royaux, fut poursuivi 

pour ce sujet comme hérétique par la Sorbonne - 

Bayle lui-même n'ajoute pas foi à ce conte absurde et 
c'est un avertissement pour nous de nous défier du té- 
moignage des disciples et partisans de Ramus dans les 
faits qu'ils allèguent contre leurs adversaires ". » Les 
poursuites dirigées contre l'ecclésiastique en question ne 
sont pas seulement ridicules, comme le dit Crevier; 
elles sont de plus fort odieuses, mais ce n'est pas une 
raison suffisante pour rejeter le récit d'un témoin ocu- 
laire, confirmé par plus d'un contemporain et par l'al- 
lusion discrète de Ramus que nous avons citée. Ce n'est 
d'ailleurs qu'un détail, et il ne sert de rien de le nier 
sans preuve, puisqu'on ne saurait mettre en doute le 
fond de l'affaire, savoir l'opposition très bruyante et par- 
faitement ridicule des sorbonistes à la vraie prononcia- 
tion des mots quisquis et quanquam , témoin le mot 
cancan qui en est resté dans notre langue ' ; et une fois 

^ Scholae grammaticae, l. ii. 
* Hist. de rUniv. de Paris, 1. x, § 2. 

' Mélanges tirés d'une grande bibliolh., t. L, p. 117 : « Cette affaire, 
dont le sujet nous paraît aujourd'hui ridicule, tit tant de bruit au XV1« 



88 ViE DK RAAiUS. 

ce point adinis^ il est très probable qu'ils auront persé- 
cuté, suivant leur coutume, ceux qui n'étaient pas de 
leur avis. Aussi Bayle n'en a-t-il point douté, quoi qu'en 
dise Creyier, et ceux qui connaissent ces temps-là n'en 
douteront guère. Quant aux membres du parlement , 
c'étaient d'assez mauvais juges en cette affaire; car il 
n'y avait pas si longtemps qu'ils avaient cessé de déli- 
gurer la langue latine à la fois et les actes publics en 
, employant le latin dans leurs jugements. C'était Fran- 
■:d çois I®'' qui, en 1539, par une ordonnance célèbre da- 
tée de Villers-Cotterets, avait mis fin à des scandales 
inouïs en ce genre. On prétend qu'il s'était mis un jour 
en colère contre le premier président qui, pour expri- 
mer la formule: Déboutons et avons débouté, n'avait 
pas craint de dire : Dehotamus et deholavimus ^ î 

On voit par cet exemple quel était alors l'empire des 
vieilles coutumes, et quel courage il fallait pour entre- 
prendre, contre des adversaires si obstinés, la réforma- 
tion des lettres et des sciences. Cependant il ne faut pas 
jl exagérer la résistance que rencontra Ramus en gram- 

maire, et Voltaire est tombé dans cette faute quand il a 
dit, avec son érudition un peu légère : « Une des plus 
violentes persécutions excitées au XVP siècle contre Ra- 
mus, eut pour objet la manière dont on devait prononcer 
quisquis et quanquam ^. » Ce n'est pas en grammaire que 
notre philosophe eut le plus à combattre : loin de là ; il 

siècle, qu'il nous en est encore resté cette expression populaire, qui est 
de dire qu'une affaire fait bien du kankan (cancan) lorsqu'elle fait 
beaucoup de bruit. » 

» Voirde Thou, I. III, c. 3. Cf. Addit. à l'Hist. de Louis XI de Naudé, 
p. 369. 

' Dict. philos., Du quisqnis de Ramus, et ailleurs. 



RÉFORME DE L\ GRAMMAIRE. 89 

nous apprend lui-même , dans la préface de ses Scholœ 
in libérales artes, que « nulle part la discussion ne lui 
a été plus facile. » La réforme en effet était commencée 
depuis assez longtemps sur ce point : le barbare Doctri- 
nal d'Alexandre de la Ville-Dieu n'était plus suivi dans 
les classes, et les écoliers de l'université ne pensaient 
plus que ce fût bien parler de dire : ego arnat pour ego 
amoj comme ce joyeux buveur Bragmardus, que Rabe- 
lais met en scène, et qui dit, en brouillant les cas et les 
personnes : Ego habei honum vino ^ 

Ramus rassembla plus tard, sous le titre d'Etudes sur 
la grammaire (Scbolae grammaticae), toutes les critiques 
que lui suggérait la lecture de Priscien et des autres 
grammairiens. Mais il ne se borna pas à la critique et 
voulut mettre lui-même la main à l'œuvre : de là trois 
grammaires qui parurent, la latine en mai 1559, la 
grecque en 1560, la française en 1562, et qui eurent 
un nombre considérable d'éditions, comme on peut s'en 
convaincre en jetant un coup d'oeil sur le catalogue des 
écrits de Ramus, que nous donnons plus bas, à la (in 
de ce volume. 

Après la grammaire vint la rhétorique, et avec elle 
une lutte bien autrement grave et de plus longue durée 
contre Cicéron et Quintilien , ou plutôt contre leurs fa- 
natiques partisans. Celui qui prit avec le plus d'ardeur 
la défense de ces deux illustres morts, dont apparem- 
ment il se considérait comme le tuteur, fut , comme on 

* Voici oùBayle (art. Ramus) a exprimé quelques doutes : c'est au sujet 
de ego amat. Mais ses doutes se seraient dissipés, s'il eût connu le passage 
formel des Advertissements au Roy touchant la réformation de l'univ. 
de Paris (1562, in-S"), p. 90. 



90 VIE DE RAMUS. 

l'a VU plus haut, Pierre Galland, le plus ancien adver- 
saire de Ramus. Le débat entre ces deux champions di- 
visait l'université, occupait le parlement et amusait le 
public. J'ai déjà raconté en partie les querelles soulevées 
par la publication des Brutinse qnsestiones de Ramus et 
de ses Distinctiones in Quinlilianum. Il me reste à ex- 
pliquer comment, après avoir atteint des proportions 
presque tragiques, cette affaire prit alors un tour plus 
plaisant, grâce à l'intervention d'un nouveau personnage 
dont on sera surpris de rencontrer ici le nom : je veux 
parler de Rabelais. Celui-ci, qui ne s'y attendait guère, 
y avait été quelque peu mêlé par Galland , qui l'avait 
traité assez légèrement dans sa harangue contre Ramus. 
Les remarques de ce dernier sur Quinlilien ayant obtenu 
les suffrages du public lettré, Galland lui conseillait de 
ne pas trop s'enorgueillir du succès de son livre. « En 
effet, lui disait-il (fol. 12 v.), la plupart de ceux qui 
lisent vos sornettes ne le font pas pour en retirer le moin- 
dre profit, mais pour se divertir et par manière de passe- 
temps, comme ils lisent les fables grossières de Panta- 
gruel. » Rabelais ne laissa point passer celte attaque; 
mais ayant donné, en 1552, un nouveau Prologue du 
iv*" livre de Pantagruel, il saisit cette occasion d'interve- 
nir dans la lutte pour dire son mot, qui sans doute était 
un peu celui de tout le monde. 

« Mais que ferons-nous (dit Jupiter) de ce Rameau et 
de ce Galland , qui caparaçonnez de leurs marmitons , 
suppous et astipulateurs, brouillent toute ceste académie 
de Paris? l'en suis en grande perplexité. Et n'ay encore 
résolu quelle part ie doibue encliner. Tous deux me sem- 
blent aultrement bons compaignons... L'ung a des escus 



RABELAIS. 91 

au soleil, ie dy beaulx et tresbiichans : l'aultre en vou- 
droit bien auoir. L'ung ha quelque sçavoir, l'autre n'est 
ignorant. L'ung aime les gens de bien , l'aultre est des 
gens de bien aimé. L'ung est ung fin et cauld regnard, 
l'aultre mesdisant, mesescrivant et abayant contre les 
anticques philosophes et orateurs comme ung chien. Que 
t'en semble?... — Roy lupiter, répondit Priapus,... 
puisque l'ung vous comparez à ung chien abayant, l'aultre 
à ung fin frété regnard, ie suis d'aduis que, sans plus 
vous fascher ne altérer, d'eux faciez ce que iadis feistes 
d'ung chien et d'ung regnard... A cestuy exemple, ie 
suis d'opinion que pétrifiiez ces chien et regnard. La 
métamorphose n'est incongrue : tous deux portent le 
nom de Pierre. Et parce que, selon le prouerbe des Li- 
mosins, à faire la gueule d'un four sont trois pierres né- 
cessaires, vous les associerez à maistre Pierre du Coin- 
gnet, par vous jadis pour mesme cause pétrifié. Et seront 
en figure trigone équilatérale au grand temple de Paris, 
ou au milieu du paruis posées ces trois pierres mortes , 
en office de exteindre avec le nez les chandelles, torches , 
cierges, bougies et flambeaux allumez : lesquelles vi- 
uantes allumoyent le feu de faction... — Vous leur fa- 
uorisez, dit lupiter, à ce que ie voy, bel messer Priapus. 
Ainsi n'estes à tous fauorable. Car veu que tant ilz con- 
uoitent perpétuer leur nom et mémoire , ce seroyt bien 
leur meilleur, estre ainsi après leur vie en pierres dures 
et marbrines convertis, que retourner en terre et pour- 
riture. » 

Celte bouffonnerie fut accueillie avec une grande fa- 
veur; elle fait tous les frais d'un poëme, alors très ad- 
miré, de Joachim du Bellay : la Satyre de Maistre Pierre 



92 VIE DE RAMUS. 

du Guignet sur la Pétromachie de Tuniversiié de Paris. 
Là , Pierre de la Ramée est mis en scène avec tous les 
autres Pierre de l'Académie. 

Voicy un Platon tout nouveau, 
Qui s'est rongé tout le cerveau 
A ronger le pauvre Aristote, 
Désormais dont nul ne se frotte 
De pénétrer aux obscurs lieux, 
S'il n'a ce rameau précieux : 
Car c'est un guide fort habile 
Dedans le trou de la sibylle. 

Mais qui a mis en chaude choie 
Nostre grand magister d'eschole, 
Ce grand Atlas, gros de mesdire. 
Qui, pour nous faire très-tous rire, 
Enfanta naguère à Paris 
Une ridicule souris, etc. 

Ce dernier trait, emprunté au discours de Galland, 
est une allusion dédaigneuse à la dialccti([ue publiée par 
Ramus. Mais le poëte maltraite surtout Galland, que sa 
conformation disgracieuse avait fait surnommer Toriico- 
lis\ et qui s'était aliéné les gens d'esprit en attaquant 
Rabelais. 11 lui reproche aussi d'avoir fait des emprunts à 
Périon et d'avoir employé la plume de son élève Turnèbe. 

le galand législateur 
Oui le poëte et l'orateur 
Bannist avec tous leurs supposts ^, 
Dont néanmoins à tous propos 

1 Collectan. praefat., orat. , etc., p. 321, 330. Ramus ne nomme point 
Galland ; mais, s'adressant au mauvais génie^ il le somme de lever la tête., 
s'il le peut., etc. Cette saillie avait beaucoup amusé le parlement. 

2 Galland ne voulait pas que Ton enseignât la dialectique au moyen 
des poètes et des orateurs. 



LA PÉTROMACHIt:. 93 

Il emprunte les instruments 
Pour forger ses beaux arguments, 
Qui ne sont creux, comme je cuide, 
En sa tête de pyramide. 



Mais je ne m'esmerveille point 
Si furieusement il poingt 
Les Muses et Grâces tant belles, 
Veu qu'il est fait en dépit d'elles. 
Son oraison tant bien parée 
Semble une jupe bigarrée 
De plus de sortes de couleurs 
Que les prés ne portent de fleurs. 
Ha, je recognois bien le style 
Que sa douce plume distille : 
11 est tout Périonizé 
Et quelque peu Tornebuzéj 
Mais il me semble trop cruel 
Contre le bon Pantagruel. 

Voici quelques traits qui pourront faire juger du style 
et de la douce plume de Galland. Je les emprunte à ré- 
crit qu'il publia contre ce qu'il appelait « la nouvelle 
Académie de Ramus \ » 

D'abord il joue , d'une manière qui lui paraît agréa- 
ble, sur le nom de son adversaire, en prenant pour épi- 
graphe ces mots de Virgile : 

Aperit Ramum qui veste latebat *. 

Puis, prenant son sujet plus au sérieux, il lance, à dé- 
faut d'arguments, une véritable bordée d'injures entre 
lesquelles je remarque les suivantes : Ramus est com- 

* p. Gallandii, literarum latin, prof, regii, pro schola Paris, contra 
riovam acad. P. Rami oratio. Lutetiu3, MDLI, in-8", 78 fol. 

2 Cotto épigraphe n'est pas dans tous les exemplaires. 



94 VIE DE RÀMUS. 

paré aux Gracques pour le besoin de Texorde (fol. 5 r.); 
mais en réalité, suivant l'auteur, c'est un maître de deux 
liards (fol. 3 r.) , un homme inepte , aussi sot que ba- 
vard, d'une pétulance plus que cynique, léger, inintel- 
ligent, malicieux, médisant, enragé, stupide, ignorant, 
calomniateur, téméraire, impudent, etc., etc., et les 
mêmes épithètes se retrouvent au superlatif (fol. 2,5, 
10, i2, 20, 29, 30 V. , 44, 47, 60 sq. , 77). C'est un 
insensé, un fat, un brouillon^ un misérable, un vaurien 
et un impudent qui a bien osé, en plein parlement, s'as- 
seoir à la place du recteur! C'est un chien toujours prêt 
à aboyer et à mordre (fol. 10 r.), une harpie qui salit 
tout de son contact (ibid.), une peste, un fléau (fol. 60 v., 
69), une vipère qui vomit à flots le poison (f. 44 r.), etc. 
Il est vrai qu'on lit ses ouvrages , mais on lit bien 
Pantagruel ; et puis ne voyez-vous pas les épiciers , les 
charcutiers et les apothicaires qui s'apprêtent à en faire 
des cornets pour en envelopper des drogues, du poivre, 
du beurre ou des cornichons (fol. 12)? Galland ne se 
refuse pas un calembour sur les stupides écrits de son 
adversaire ^ Assurément, dit-il, un tel homme, un fils 
de charbonnier (fol. 66 v., 71 v.) ne devrait pas porter 
la tête si haute (fol. 22 r.). Ramus se dit académicien ; il 
avoue donc qu'il est l'ennemi du christianisme (fol. 65), 
ennemi du droit et de la justice, de toute science, de tout 
repos, de toute paix, de toute vertu , de tout devoir (f. 7 1 r.) . 
Il a beau citer l'Evangile : tout académicien, tout adver- 
saire d' Aristote est évidemment impie et déclare la guerre 
à la tradition, aux papes, aux empereurs et aux rois (fol. 
65 V., 73 V.). Attaquer Aristote! Ce n'est pas une er- 
1 Brutas (c'est-à-dire Brutinas) tuas quaestiones (fol. 20 v,). 



LE STYLE DE P. GALLAND. 95 

reur, c'est un crime (toi. 9 v., 10 r., 77 v.). Est-il bien 
possible que la France ait produit des hommes, ou plutôt; 
des monstres capables de traitei* ainsi un tel homme, si 
même c'est un homme, si modo homo dicendusesl (f. 75, 
76), et qu'il y ait eu des avocats pour oser lesjdéfendre 
en plein parlement (fol. 76, 77)! Il serait temps que 
rillustrissime et intelligentissime cardinal de Lorraine , 
que le clergé tout entier, que le roi et le parlement mis- 
sent enfin un terme à ces sacrilèges, dignes des peines 
ou, pour mieux dire, des supplices les plus rigoureux, 
gramssiînis suppliciis dignissimus (fol. 66 r.). 

Voilà le style de Pierre Galland ; et, ce qu'il y avait de 
plus fâcheux, c'est que la faculté de théologie approuvait 
hautement ce genre de polémique. Voici en efifet ce qu'on 
lit en tête de l'ouvrage : 

EXTRAIT DES REGISTRES DE PARLEMENT. 

« Après auoir veu par la Court la requeste à elle pré- 
sentée par Michel de Vascosan , imprimeur et libraire 
en l'uniuersilé de Paris, avec l'acte et certification du 
doyen de la faculté de théologie, commis par la Court au 
lieu de recteur de ladicte uniuersité, et des députez doc- 
teurs en théologie signez en ladicte requeste, déclarans 
avoir leu le liure intitulé Pétri Gallandii... oratio : le- 
quel Hure ils auoyent trouué bon, ccdhoUcque et contre les 
opinions dudict Ramus , vlile et commode pour l^institu- 
tion et discipline de ladicte vniuersité : A ladicte Court 
permis et permet, etc.. Faict en Parlement le dernier 
iour d'auril, l'an mil cinq cens cinquante vng. 

« Camus. » 



m 



96 VIE DE RAMUS. 

Je suis vraiment fâché de fournir cette autorité de 
plus à certains écrivains qui n'ont d'autre moyen de 
succès que d'injurier platement leurs adversaires. Mais 
je me hâte d'ajouter que le public lettré n'estimait pas 
plus alors qu'aujourd'hui cette méthode par trop com- 
mode de réfutation, qui, entre autres inconvénients, au- 
rait celui de donner toujours l'avantage aux gens grossiers 
sur les honnêtes gens. Joachim du Bellay, pour sa part, 
ne trouvait pas que l'œuvre de Galland y gagnât beau- 
coup de force , d'éclat , ou même de chaleur ; voici du 
moins ce qu'il en dit : 

C'est ceste pierreuse responce, 
Plus sèche que pierre de ponce, 
Plus dure que pierre marbrine, 
Plus fresle que pierre ardoisine, 
Plus rude que la pierre grise, 
Et plus froide que pierre bise. 

La querelle se prolongeant, le poëte la fait juger comme 
Rabelais par feu Pierre de Cuignières, qui retire l'affaire 
au parlement; car, dit-il, 

Cela m'appartient seulement, 
•f^^' Non à la cour de parlement, 

* Qui ne se doit point empescher 

Pour les pierres espelucher, etc. 

On peut enfin recueillir dans ce poëme le passage sui- 
vant, où il est fait mention des premiers troubles surve- 
nus dans le Pré aux Clercs, et qui ne prirent fin qu'en 
mai 1551, par un arrêt du parlement* : 

* Le 14 mai. FéMbien, Hist. de la ville de Paris, t. II, p. 1027. 



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m■■^ 



REFORME DE LA. RTIETORIOIK, 

Venez tous cslehidre le feu 

Que. ees Pierres ont excité 

Parmi iiostre université, 

Oui n'estant d'un recteur guidée \ 

Semble une jument desbridée, 

Ou une barque vagabonde 

Laissée à la merci de l'onde. 

Le Pré aux Clercs en est tesmoing 

Où il n'y a si petit coing 

De muraille, qu'à coups de pierre 

On ne fasse broncher par terre. 

Lapidant les champs fructueux 

Et les beaux logis somptueux, 

Ausquels la pierreuse tempeste 

Gresle sans fin dessus la leste ^. 



En rhétorique comme en grammaire , Ramus distin- 
guait l'exposition et la réfutation, et, tandis qu'il exer- 
çait sa critique sur les livres de rhétorique de Cicéron et 
de Quintilien, et dirigeait contre eux les deux ouvrages 
qui venaient de faire tant de bruit, et qu'il réunit plus 



* Il y avait eu une vacance de deux mois dans le rectorat, après la sortie 
de J. Charpentier, le 14 naars 1551, parce que les factions rivales ne purent 
s'accorder, et le parlement délégua, pour faire les fonctions de recteur, le 
doyen de la faculté de théologie, comme on l'a vu plus haut, p. 95. 

* Le même poète, jugeant apparemment que ses plaisanteries pé- 
Iromachiques avaient réussi dans le public, revint à la charge dans une 
autre pièce beaucoup plus courte, intitulée Prohlesme ^ et que voici : 



Naguère un Galand s'aUaclia 
A un Rameau de telle sorte 
Que le rameau il arracha, 
Dont le faix à terre le porte. 
Un chascun d'eux se desconforte : 
L'un gist en terre toiU honleux, 
L'autre en a le col tout boileux. 
Qui ne sçait quelle mine feindre. 
Or, devine/ lequel des deux 
A plus grand cause de S(î plaindre ' 



Quand se tairont ces deux criars 

Qui ne font (jue japper et braire? 

Faut -il qu'un abbé des Conars (du Cuignet) 

Se mesle de les faire taire? 

Pensez qu'on avait bien affaire 

De les ouyr crier si fort, 

Veu que tout leur plus grand effort 

Dont mesme les enfans se moequent, 

N'est qu'une scintille (|\ii sort 

De iWwnjtinres qui s'cnlrecliorijucnl. 



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98 VIE DE IIAMUS. 

tard sous le titre moins agressif d'Etudes sur la rhéto- 
rique (Scholœ rhetoricae), il confiait à son ami et colla- 
borateur Omer Talon la tâche plus paisible, sinon plus 
facile, de rédiger des préceptes de rhétorique. Talon 
donna en 1554, d'après les vues de Ramus, une nouvelle 
édition de l'ouvrage qu'il avait publié pour la première 
fois en janvier 1545. 

Dans le même temps, Ramus faisait exercer les élèves 
du collège de Presles dans l'art oratoire sur des sujets de 
philosophie, de morale et même de politique. J'ai re- 
trouvé dans un recueil fort rare, que possède la biblio- 
thèque de l'université \ cinq discours prononcés par des 
élèves du collège de Presles le 17 décembre 4554, et qui 
donnent une idée de cette méthode d'enseignement. Un 
élève de la classe d'Antoine Foquelin prononce d'abord 
un discours pour prouver qu'un roi ne doit pas être 
philosophe; puis un autre élève soutient la thèse opposée 
dans un second discours. Le troisième établit qu'un roi 
ne doit pas s'adonner aux armes, et le quatrième au con- 
traire, qu'il en a l'obligation. Enfin un cinquième et 
dernier orateur, qui n'est autre que Nicolas de Nancel, 
le futur biographe de Ramus, est chargé de tirer en 
quelque sorte la conclusion des discussions précédentes, 
et d'expliquer dans quelle mesure il convient qu'un sou- 
verain soit guerrier à la fois et philosophe. Il paraît qu'en 
débitant ces discours, les élèves avaient grand soin de 
composer leurs jeunes visages, de prendre une attitude 



1 Quinque orationes politicee, a quinque discipulis Ant. Foquelini 
habitœ in gymnasio Prœlleorum , etc. Parisiis, 1554 (c'est-à-dire 1555), 
in-4'', 16 feuillets sans pagination. 



RÉFORME DE LA LOGIQUE. 99 

noble et défaire les gestes convenables. Tous ces exercices, 
nouveaux dans les collèges, excitaient l'bilarité des adver- 
saires de Ramus. Charpentier surtout prétendait qu'il était 
fort plaisant de voir des enfants, qui avaient encore moins 
de raison que de barbe au menton, déclamer ainsi en 
affectant des gestes qui n'étaient point de leur âge\ Mais 
Ramus ne se troublait pas pour si peu, et les professeurs 
du collège de Presles, y compris Omer Talon, allaient le 
voir et l'entendre au collège royal, le considérant comme 
le plus parfait modèle qui fût alors de diction, d'action 
et d'éloquence^. 

Ce fut ensuite le tour de la logique. Comme Ramus 
prétendait que toutes les autres sciences n'en étaient que 
l'application, il s'efforça d'en démontrer la pratique et 
l'usage pendant toute sa carrière de professeur. Cepen- 
dant il crut devoir, en 1553, enseigner séparément la 
dialectique, d'après son ouvrage autrefois proscrit, au- 
jourd'hui célèbre, et qui chaque année était réimprimé 
sous le titre de Institutiones dialeclica3\ 

Ici, ce ne furent plus seulement des écrits qu'il eut à 
combattre : il eut à soutenir des luttes jusque dans son 
propre auditoire. Lorsqu'il fit sa leçon d'ouverture au 
collège de Cambrai vers la fm de l'année 1552, ses en- 
nemis ayant monté une cabale, il se vit interrompu par 
de grands cris, des huées, des trépignements et des sif- 
flets. Mais il déconcerta ce petit complot par une fermeté 
calme et imposante. A chaque interruption, il s'arrêtait 
et attendait que le bruit cessât. Puis, sans s'émou-voir, il 

1 Animadv. in P. Ramum (1555), fol. 3 r. 

* C'est ce que dit Talon dans sa Rhétorique de 1544, 

» Collectan. prœfat., etc. (1577), p. 42. 



100 VIE DE RÀMUS. 

reprenait sa leçon dans les moments de répit qui lui 
étaient laissés; et triomphant à la (in d'une minorité 
malveillante, il redevint maître de son auditoire comme 
de lui-même, et termina au milieu des applaudissements. 
Tant de constance et de talent le préservèrent à l'avenir 
de semblables injures dans l'exercice de ses fonctions. 
Mais au dehors les disputes et les persécutions recom- 
mencèrent de plus belle. 

Pierre Galland, ne voulant plus sans doute attaquer 
lui-même un homme qui ne lui répondait jamais \ et qui 
d'ailleurs était devenu son collègue, cl étant peut-être inti- 
midé par les plaisanteries de Rabelais et de du Bellay, ne 
paraît plus dans ces nouveaux conflits. Mais il est rem- 
placé par son élève Charpentier. Celui-ci , qui n'avait 
rien à perdre, brûlait de prendre sa revanche contre 
Ramus qui, dans le procès de 1551, l'avait traité fort 
dédaigneusement\ On voit par l'Histoire de l'université 
de du Boulay, que Charpentier et son ami Muret, docteur 
en médecine, n'osant attaquer directement les cours d'un 
lecteur du roi, ne cessaient de poursuivre, soit auprès de 
l'université, soit devant le parlement de Paris, les leçons 
que donnait Ramus au collège de Presles. En 1552 et 
1553, ils renouvelèrent les querelles un moment assou- 
pies , sur la manière d'enseigner la philosophie. Us 
! s'obstinaient à demander que l'on expliquât mot à mot 
•' Aristote, tandis qu'au collège de Presles on se bornait à 
l'expliquer de point en point et avec une certaine liberté. 
Us s'opposaient surtout à ce qu'on joignît l'étude de 

* Voyez cependant dans les Gollect. pra>fat., etc., p. 150, 152, une vive 
sortie contre Galland. 

* Ibid., p. âil. Jnvenculus e;, imbevbis os, oie. 



ATTAQUES DK .1. CHARPENTIER. 101 

i'éloqueiico à cdle de la philosophie, La faculté de théo- 
logie, qui pensait comme eux, déclara, par une déhhé- 
ration du 29 janvier 1553, qu'elle voyait avec peine les 
nouveautés qui divisaient la faculté des arts, et qui me- 
naçaient l'existence même des autres facultés. Heureuse- 
ment, le parlement maintint ses décisions précédentes, et 
autorisa Ramus et ses partisans à enseigner comme ils 
l'entendraient, au moins à certains jours et à certaines 
heures. Cette autorisation accordée aux adversaires d'Aris- 
tote devait être d'autant plus désagréable aux péripatéti- 
ciens, que les jours de congé étaient appelés dans les 
écoles jours d'Aristote (dies aristotelici), parce que ces 
jours-là en effet des maîtres particuliers donnaient des 
leçons complémentaires sur la philosophie d'Aristote \ 
Les dimanches, les jours de fête et les jours de congé 
faisaient alors un total de 200 jours, comme je l'ai déjà 
fait observer; et quant aux jours ordinaires, une heure 
seulement étant exigée par les statuts pour l'étude d'Aris- 
tote, l'emploi du reste de la journée était laissé libre. On 
voit toute l'étendue de la permission accordée à Ramus. 

Cependant Charpentier ne se tint pas pour battu, et 
il eut recours à d'autres moyens pour continuer une 
lutte, où il était soutenu par un parti nombreux et 
puissant. Sous prétexte de faire des remarques ou 
animadversions sur une nouvelle édition des Institu- 
tions dialectiques de Ramus qui venait de paraître , il 
lança contre son adversaire un véritable pamphlet % oii 

* Suivant Michault, M61. hist. et philol. (1754), t. II, p. 19-20, cette 
expression litait encore employée dans ce sens en Flandre au milieu du 
XVllI- siècle 

« Jacobi Carpenlarii Animadversiones in libres très Dialeclicarum 
inslitulionum Pelri Ranii, Farisiis, 1555, in -4", 42 fol. 



102 VIE DE KAMUS. 

il reproduisait assez habilement, mais avec une grande 
âpreté, tous les anciens reproches adressés au principal 
du collège de Presles et à l'auteur impudent, cynique et 
criminel des Animadversions sur Aristote. A l'en croire, 
c'est un médisant , un plagiaire , un sophiste , un comé- 
dien, un sceptique, un corrupteur de la jeunesse *. Il 
reprend l'histoire du procès de 1543, en l'entremêlant 
de plus d'une injure où perce la colère la plus haineuse 
(f. 13 V.). Il rappelle la sentence de François l" ; puis il 
fait remarquer que Ramus a donné raison à ses juges par 
les changements qu'il a apportés chaque année dans sa 
dialectique, et il fait ressortir avec complaisance ces pe- 
tites variations (f. 18 suiv.). Il se moque des prétentions 
de son adversaire à la majesté (f. 35) : il le plaisante 
même sur sa grande barbe, qui ne l'empêche pas d'être 
regardé par tout le monde comme un brouillon et un 
étourdi, tandis que lui, Charpentier, sans avoir de barbe, 
a été élu recteur de l'université (f. 4 v.). 

Ramus laissa passer, sans y prendre garde, la diatribe 
de Charpentier, et pendant douze ans, il laissa cet obscur 
détracteur se déchaîner contre lui, sans l'honorer une 
seule fois d'un mot de réponse. 

Le célèbre érudit Adrien Turnèbe fut plus heureux 
et réussit à piquer notre philosophe. 11 est vrai que sa 
position, son crédit, sa science, la finesse de son esprit 
et l'élévation de son caractère en faisaient un adversaire 
plus considérable de tout point. Si l'on en croit Nancel , 
ce fut P. Galland , son ancien professeur^ qui lui per- 
suada d'écrire contre Ramus. Peut-être son amour-pro- 

1 Fol. 2, 3, 22, 26, 28, 37, 38, 42, etc. 



ADRIEN TURNÈBE. 103 

pre blessé n^y Tut-il pas étranger. En 1550, Ramus, dans 
la préface des Lettres de Platon , avait témoigné sa vive 
douleur de la mort de Jacques Tousan , lecteur royal en 
langue grecque, et l'un de ses anciens maîtres, et il 
avait paru considérer comme irréparable la perte du sa- 
vant prédécesseur de Turnèbe \ Celui-ci , se trouvant 
deux ou trois ans plus tard en concurrence avec Ramus 
pour un commentaire sur certain discours deCicéron, ne 
dissimula point sa mauvaise humeur de cette rencontre 
avec son collègue, et, dans un avis au lecteur % il fit re- 
marquer, non sans amertume, que « cet homme embras- 
sait dans un seul enseignement l'éloquence et la philoso- 
phie. )) Enfin , ayant été repris et corrigé par Ramus , 
qui cependant avait eu la discrétion de ne le point nom- 
mer, il se laissa entraîner dans une lutte regrettable pour 
lui : car il fut l'agresseur et n'eut pas les honneurs de la 
guerre. Au reste, il y apporta de l'esprit, du goût et une 
certaine modération, qualité alors bien rare, et que l'a- 
reénité de ses mœurs lui rendait plus facile qu'à d'autres. 
Dans le titre assez piquant de l'écrit qu'il dirigea contre 
Ramus, il raillait les prétentions de ce dernier comme 
logicien ^ « Vous êtes logicien et même dialecticien, lui 
disait-il, je suis loin de le contester; je sais trop à quel 
prix vous avez acheté ce titre. Mais vous nous accusez 
d'ignorer la dialectique : laquelle, je vous prie? La vôtre 
sans doute; mais où est -elle? Comment la connaître 



1 CoUectan. prsefat., etc., p. 99-100. 

* Comment, sur le Pro Rabirio', Paris, 1553, in-4'' (fol. 2 r.). 

* Ad. Turnebi Dispulatio ad lib. Giceronis de fato, adversus quemdara 
qui non solum logicus esse, verumetiam dialecticus haberi vult, Lutet., 
Mich. Vascosan, 1554 et 1556, in-4». 



104 VIE DE IIAMUS. 

avant que vous l'ayez publiée? Entre tant d'éditions dif- 
férentes de cette dialectique, laquelle est la bonne? Sa- 
vez- vous bien vous-même ce que vous voulez? (fol. 5 r., 
17 r.) Si Ton vous adresse des observations sur quelque 
partie de la logique, aussitôt, usuarius que vous êtes % 
vous vous retranchez dans l'usage (fol. 27). C'est un 
mauvais moyen de cacher votre ignorance, lui disait-il 
encore, que de médire sans cesse des grands écrivains 
(fol. 21 V.); vous n'y avez gagné qu'une triste réputa- 
tion d'ignorance, d'impudence et d'orgueil (fol. 47 v.). 
En tout cas, il faut n'être pas bien savant pour en être 
réduit à piller mes écrits, comme vous le faites (fol. 3 
et pass.). » 

Dans sa préface, Turnèbe avait dit qu'il s'attendait à 
n'avoir point de réponse d'un adversaire qui avait l'habi- 
tude d'attaquer toujours , mais de ne jamais soutenir de 
lutte (f. 2). Ramus lui répliqua cependant sans perdre 
de temps; car, en deux jours, sa réponse fut composée , 
écrite et publiée. Mais, pour ne point déroger à la loi 
qu'il s'était imposée vis-à-vis de ses adversaires, il fit pa- 
raître, sous le nom de son ami Orner Talon, son Avertis- 
sement à Turnèbe ^. Sous ce titre, il lui donna une véri- 
table leçon en même temps qu'un exemple de goût, de 
modération et d'urbanité; il lui fit sentir que sa place 
n'était pas avec les Charpentier, qu'il ne devait pas s'ex- 
poser à passer pour envieux, et, qu'au lieu de médire et 
de calomnier, il ferait mieux de sacrifier aux grâces et 
surtout de se montrer le digne successeur de Jacques 
Tousan. Enfin, tout en repoussant ses injustes accusa- 

* Voir plus haut, p. 84. 

* Admonilio ad ïurnebum, \'oir le Catalogue des écrits de Kainus. 



RÉPONSE DE KAMUS. 105 

lions (le plagiat, tout en lui rendant épigramme pour 
épigraninie, il lui témoignait des égards et professait la 
plus grande estime pour son caractère et pour ses mœurs. 

Turnèbe fit répliquer à Talon par son ami Léger Du 
Chesne, qui plaisanta sur sa mauvaise santé l'auteur pré- 
sumé de l'Avertissement^, et la querelle en demeura là. 

Cependant il y avait dans toute cette polémique un re- 
proche qui, en se reproduisant, avait fini par toucher 
Ramus ; et il y répondit, sans nommer personne, en plus 
d'un endroit de ses écrits, et, par exemple, dans la pré- 
face de sa Dialectique (1555) : « Combien de fois, ad- 
monesté par l'usage, corrigeons-nous non-seulement les 
escripts des autres , mais aussi plusieurs passages des 
nostres?... Et jà-soit que par aventure je satisface de 
soing et assiduité à tous autres, néantmoins me voyant 
en plusieurs lieux esgaré de mon but , je m'accuse moi- 
mesme de lascheté et paresse comme ayant consumé si 
long temps laschement et paresseusement : Ainsi don- 
ques esmu de ceste vcrgongne , je m'efforce de plus en 
plus et employé voiles et vents par tout moyen de labeur 
et diligence, désirant la perfection de l'œuvre, pour le- 
quel achever nous voyons tant de manœuvres, voire tant 
d'excellents architectes et maislres d'œuvre avoir esté 
occupez. Ce qu'appellent en moy ces grands personnages 
légèreté et inconstance. Mais certes ceste inconstance est 
pour grande constance louée et célébrée non-seulement 
par Horace et Apelle, ains par les philosophes et singu- 
lièrement par Arislote, qui nous enseigne que le philo- 
sophe doibt, pour la vérité, reprendre non-seulement 

1 Leod. à Qucrcu Respousio ad Aud. Tahui Admonitionein. Ex offic. 
Mich. Vascosani. MIJLVI, iii-4", 17 feuillets. 



i06 VIE DE RÂMUS. 

tous les autres, mais aussi soy-mesme. Voire qui plus 
est, ceste constance accusée d'inconstance est ordonnée 
de Dieu et de nature , comme une montée difficile e 
glissante, par les marches de laquelle nous est dressé et 
limité un seul chemin à la cognoissance de science et 
doctrine. Et partant, non-seulement je me console contre 
telle répréhension, mais j'espère par cette philosophique 
persévérance rapporter nouvelle victoire, sans respondre 
à injure aucune, ains endurant toutes choses adverses 
(fol. 5). » 

Ces efforts et cette « philosophique persévérance » ne 
furent point stériles. Il en sortit d'abord, en 1554, une 
magnifique édition des Institutiones dialecticae. L'année 

i suivante parut la Dialectique en français , c'est-à-dire le 
plus important ouvrage de philosophie que nous ayons 
eu dans notre langue jusqu'au Discours de la méthode ; 
puis, en 1556, les Dialecticae libri duo, qui sont le der- 
nier mot de notre philosophe en logique ; enfin des étu- 
des ou essais de logique (Scholœ dialecticae) en vingt li- 
vres , c'est-à-dire , sous un autre titre et avec de grands 
remaniements , son ancien et fameux ouvrage des Ani- 
madversiones Aristotelicae. 

Tel fut l'enseignement de Ramus, tels furent ses travaux 
et ses luttes pendant les huit premières années de sa pro- 
fession royale, de 1551 à 1559.. On voit que tout ce temps 
fut consacré aux trois premiers arts libéraux, qu'il appe- 
lait élémentaires ou exotériques , c'est-à-dire la gram- 
maire, la rhétorique et la dialectique. Pendant toute la 
durée de ce long enseignement, chaque leçon fut un 
triomphe. La vaste salle du collège de France, qui con- 
tenait aisément deux mille auditeurs, n'était presque ja- 



SES TRAVAUX EN MATHÉMATIQUES. 107 

mais suffisante pour contenir la foule qu'attirait l'élo- 
quent professeur \ Jamais, depuis Abélard , on n'avait 
vu un succès aussi brillant et aussi soutenu. Cependant 
Ramus n'en fut pas ébloui, et il sut faire à son devoir 
le sacrifice de cette popularité. 

En effet, après avoir montré avec tant d'éclat l'applica- 
tion de la logique à l'éloquence, à l'histoire, à la poésie, 
il était impatient, pour achever son œuvre, d'en faire voir 
l'usage dans d'autres sciences plus sévères, et particu- 
lièrement en mathématiques. 11 avait dû les apprendre 
de nouveau pour se mettre en état de les enseigner, 
et la nécessité de savoir ce dont il faisait profession 
était pour lui comme un aiguillon qui le pressait de 
s'instruire. Il avait déjà suivi la même méthode pour la 
langue grecque , qu'il avait étudiée à deux ou trois re- 
prises, si bien qu'en 1548, il s'était remis aux premiers 
éléments avec le secours d'un régent nommé Jean Bau- 
gerie, qui venait tous les jours de grand matin au collège 
de Presles ^ : ils repassaient ensemble les déclinaisons, les 
conjugaisons, et pratiquaient scrupuleusement les moin 
dres exercices de la grammaire. Il fit de même pour les 
mathématiques. Il avait été autrefois l'un des meilleurs 
élèves d'Oronce Finée, le premier professeur de mathé- 
matiques qui eût enseigné à Paris. Puis, en 1544, il 
avait commenté, au collège de l'Ave-Maria, les six pre- 
miers livres d'Euclide avec la Sphère. Il revint dix ans 
après à l'étude des mathématiques, et il y mit tant d'ar- 
deur, qu'il triompha de toutes les difficultés qu'elle 

1 Discours de 1563. Tous les contemporains sont unanimes sur ce point . 

' Nancel) p. 25 : Quo primum anno (1548) ad ilium accessi, eodem 

videbam Jo. Baugerium summo mane ventitanteui homunculum, etc. 



!08 YIE DE KAMLS. 

présentait à cette époque. li raconte lui-nièinc ses tra- 
vaux en ce genre dans le discours de 1563, De sua pro- 
fessione : « Pendant quatre ans, dit-il, je m'appliquai à 
des sciences que l'académie de Paris avait toujours né- 
gligées, et qui, en grande partie, n'avaient été enseignées 
par personne avant moi dans cette chaire... J'avais en- 
trepris d'appliquer la logique aux quinze livres d'Eu- 
clide... Je rne mis à l'œuvre sans m'inquiéter de la re- 
doutable obscurité des mathématiques, et j'arrivai promp- 
tement jusqu'au dixième livre d'Euclide. Là, malgré les 
savants commentaires de Pierre de Mondoré , je trouvai 
tant de difficultés (pourquoi ne l'avouerais-je pas dans 
cette chaire témoin de mes travaux), qu'un jour, après 
avoir longtemps cherché une démonstration qui m'échap- 
pait, étant resté une heure immobile, je sentis dans les 
nerfs du col une sorte d'engourdissement; je rejetai bien 
loin la règle et le compas , et je m'indignai contre les 
mathématiques, qui donnent tant de mal à ceux qui les 
étudient et qui les aiment. Mais bientôt j'eus honte de 
m'arrêter ainsi, et, me relevant plus fort après ce faux 
pas, je dévorai le dixième livre, et continuai l'étude des 
pyramides, des prismes, des cubes, des sphères, des cô- 
nes et des cylindres. Bien plus, une fois que j'eus franchi 
ces premiers écueils et enseigné les éléments d'Euclide , 
je lus en entier les Sphériques de Théodosius, les Cylin- 
driques d'Archimède. Déjà je préparais Apollonius, Sé- 
rénus et Pappus; encore quelques mois, et j'allais percer 
les derniers mystères de la géométrie, lorsque mes études 
furent interrompues par un danger qui menaça ma vie. » 
Si quelqu'un, en lisant ce passage, se prenait à sou- 
rire, je le renverrais à la Recherche de la vérité de Ma- 



SES TRAVAUX EN MATHÉMATIQUES. 109 

lebranchc. H y verrait, que, pins d'un siècie après Rainus, 
un coin 111 entateiir anglais croyait avoir rendu un grand 
service à la science en expliquant les huit premières pro- 
positions d'Euciide : tant ces études s'introduisirent dif- 
ficilement en Europe! Ce qui aujourd'hui est un jeu pour 
un jeune homme intelligent était un rude labeur pour un 
savant du XVP siècle. Qu'on y songe en effet : on man- 
quait alors de livres aussi bien que de maîtres; il fallait 
lire et dépouiller les écrits alors très rares des mathé- 
maticiens grecs, dont on n'avait aucune traduction, mais 
seulement des éditions très imparfaites. C'est à ce rude 
labeur que se livrait Ramus, tantôt seul, tantôt avec quel- 
ques-uns de ses élèves ; c'est ainsi qu'il se mettait en 
état de réformer et d'étendre l'enseignement encore tout 
nouveau des mathématiques. 

Il avait dans ces travaux des compagnons et des aides. 
Il faisait travailler sous sa direction plusieurs de ses meil- 
leurs élèves, qui lui rendaient ainsi d'utiles services, non 
qu'il les prît pour maîtres, ainsi qu'on l'a cru par erreur; 
mais seulement il en faisait, pour ainsi dire, ses condis- 
ciples et ses collaborateurs. Les plus distingués dans 
cette pépinière de jeunes mathématiciens furent Jean 
Péna, qui fut en peu d'années capable d'enseigner lui- 
même les mathématiques au collège de France; Forca- 
del, auteur d'une Arithmétique assez estimée; Frédéric 
Heisner, qui occupa le premier la chaire fondée par Ra- 
mus; enfin Arnaud d'Ossat, le futur cardinal, qui plus 
d'une fois prêta sa plume, ou du moins son nom à Ra- 
mus, pour répondre à ses adversaires, et qui, sans Char- 
pentier, eût été probablement professeur au collège de 
France, comme on le verra plus loin. 



ilO VIE DE ÎIAMTJS. 

Dans cette partie de son enseignement, Ramus aurait 
dû être dispensé, ce semble, de toute lutte et de toute ri- 
valité : car aucun de ses adversaires, si ce n'est peut-être 
Turnèbe, n'était assez instruit pour entrer en lutte avec 
lui. Mais l'ignorance et l'envie furent ici , comme ail- 
leurs , ses redoutables ennemis. 

Tel était alors le triste état des sciences, que l'indiffé- 
rence et le mépris accueillirent les premières leçons de 
Ramus sur les Eléments d'Euclide. Il paraît, et nous le 
croyons sans peine, que le nombre de ses auditeurs avait 
diminué, quoiqu'il fût encore considérable ; et ce fut une 
arme entre les mains de ses envieux \ Puis, lorsqu'ils 
virent que peu à peu Ramus acquérait la réputation d'ê- 
tre le meilleur mathématicien de son temps en France, ils 
cherchèrent à rabaisser son mérite, en affectant de con- 
sidérer comme ses maîtres les jeunes gens qu'il avait for- 
més en les faisant travailler sous lui. Ramus répondit 
victorieusement à ce reproche, en citant lui-même tous 
ceux qui l'avaient aidé dans l'étude des mathématiques; 
loin d'en rougir , il se faisait gloire d'avoir consulté 
tous ceux qui pouvaient lui être de quelque secours. « Il 
n'y a pas eu à Paris, dit-il , un seul homme instruit en 
mathématiques dont je n'aie recherché la société et l'ami- 
tié. Mais pourquoi ne parler que des savants de Paris? 
Il n'y a pas un mathématicien distingué en Angleterre, 
en Allemagne, en Itahe, avec qui je n'aie entretenu un 
commerce de lettres*. » 

En 1556, Ramus avait eu un moment l'espoir de don- 
ner à la France un grand mathématicien, dans la per- 

1 Scholse math. (1569), 1. TI init., et Errata, ad pag. 40, v. 33. 
* CoUectan. prsefat., epist., orat. (1577), p. 552. 



JEAN PÉNA. m 

sonne d*un de ses élèves , nommé Jean Péna. Ce jeune 
homme, qui était du Soissonnais, et qui avait fait d'ex- 
cellentes études au collège de Presles, avait montré de si 
grandes dispositions pour les mathématiques, que Ramus 
lui-même en était dans l'admiration. A 25 ans, l'élève était 
passé maître, et une chaire de mathématiquesétant devenue 
vacante au collège royal , Ramus demanda au cardinal 
de Lorraine qu'elle fût mise au concours, pensant bien 
que Péna l'obtiendrait sans difficulté : ce qui eut lieu 
en effet; car, dans les épreuves publiques, il se mon- 
tra tellement supérieur à ses concurrents , que ceux-ci 
d'accord avec les juges proclamèrent eux-mêmes sa vic- 
toire. Déjà le jeune savantétait monté dans sa chaire, et ses 
débuts répondant aux espérances qu'on avait conçues, Ra- 
mus songeait à se reposer sur lui du soin d'enseigner les 
mathématiques, lorsqu'une mort prématurée, résultat 
d'une trop grande ardeur au travail, enleva Jean Péna à 
l'âge de 26 ans\ Il fallut qu'au lieu de se livrer à l'é- 
tude de la physique, comme il s'y préparait, Ramus con- 
tinuât à rechercher dans les écrits des mathématiciens 
grecs une science communément ignorée, et à laquelle 
il s'agissait de donner pour ainsi dire l'existence à la fois 
et une forme approuvée par la logique. 

Ramus avait publié, en 1 555, une Arithmétique qui eut 
un nombre incroyable d'éditions; mais ce n'est qu'en 1559 
qu'il commença à faire des leçons au collège de France sur 
les mathématiques. Cette année est une des plus remplies } 
de sa vie. Au mois d'août, il s'excuse auprès du cardinal 
de Lorraine de lui avoir dédié, coup sur coup, quatre 
ouvrages ; mais en même temps il lui annonce que dans 

1 CoUectan. pra;fat., orat., etc., p. 35 et p. 188. 



il2 VIE DE KAMIJS. 

les difficiles études auxquelles il^a se livrer, il ne pourra 
montrer la même abondance; et cependant il trouve 
moyen de concilier le laborieux enseignement des ma- 
thématiques avec une foule de réimpressions et même 
avec de nouveaux ouvrages, tels que cette fameuse gram- 
maire grecque, que D. Lancelot de Port-Royal admirait 
encore un siècle plus tard. 

Enfin, en 1562 , à force de travail et de persévérance , 
et en dépit des tracasseries qu'on lui suscitait de toutes 
parts, Ramus était parvenu à embrasser le cercle presque 
entier des arts libéraux, suivant le dessein qu'il en avait 
formé au début de son enseignement au collège royal. Il 
avait à cœur de remplir ce qu'il regardait comme une 
obligation , et sans doute il eût entièrement accompli la 
tâche qu'il s'était tracée, si les guerres civiles et une mort 
prématurée ne l'en eussent empêché. Mais n'anticipons 
point sur les événements; contentons-nous d'avoir donné 
une idée des travaux de Ramus comme lecteur et pro- 
fesseur royal. Ces travaux lui avaient acquis dans toute 
l'Europe une réputation, dont le passage suivant d'Es- 
tienne Pasquier peut nous donner une idée. L'auteur 
des Recherches de la France (1. IX, ch. 18), passant 
en revue les professeurs royaux les plus célèbres, signale 
« Entre ceux-cy principalement, Tournebus et Ramus. 
Cestuy-cy (Ramus) d'un esprit universel, comme on re- 
cueille par ses œuvres concernans tant les lettres hu- 
maines que philosophie. J'ay autrefois appris de trois 
AUemans, gens d'honneur, qu'en plusieurs universitez 
d'Allemagne, lorsque ceux qui sont en chaire allèguent 
Tournebus et Cujas, aussitost mettent-ils la main au bon- 
net pour le respect et l'hoimeur qu'ils portent à leurs 



GRAND CRÉDIT A LA COUR. 113 

mémoires. Et qu'es Universitez qui sont sous la domina- 
tion du lantgrave de Hain (Hesse), ils ont banny la 
philosophie d'Aristote, pour embrasser celle de Ramus, 
se donnans ceux qui estudient en dialectique le nom et 
titre de Ramistes. » 

En France, Ramus jouissait partout d'un crédit en 
rapport avec cette grande renommée. 11 était connu de 
tous les seigneurs de la cour et de Henri II lui-même, 
qui le goûtait fort, et dont la protection ne lui fit jamais 
défaut. Ce monarque, que l'histoire nous dépeint cepen- 
dant comme assez peu lettré , avait eu avec son lecteur 
en éloquence et en philosophie plus d'un docte entretien, 
soit sur les objets de son enseignement, soit sur la ré- 
forme générale des études dans les collèges de l'univer- 
sité \ Le 7 janvier 1556 (c'est-à-dire 1557), il l'avait 
nommé membre d'une commission dont faisaient partie 
Hennuyer , son confesseur , P. Danès, confesseur du 
dauphin , l'abbé Duval, grand-maître du collège de 
Navarre, Jean Quentin, Chapelain, De Fiexelles, docteur 
en médecine, G. Galland, principal du collège de Bon- 
cour, et P. de la Ramée, principal du collège de Presles. 
Cette commission était chargée de procéder à une en- 
quête, et de proposer les réformes les plus utiles et les 
plus urgentes à opérer dans le sein de l'université de 
Paris \ Ce fut là sans doute ce qui donna à Ramus la 
première idée d'un écrit dont j'aurai à parler tout à 
l'heure. 

* Voir les Advertiss. au roy sur la réf. de l'univ. (1562), p. 57 et suiv. 
Voir aussi une lettre do Karnus à Th. Zuinger du mois de mars 1571 , qui 
est publiée pour la première lois plus bas, lll*^ partie, chap. II. 

« Du Boulay, Hist. univ. Paris. , t. VI, p. 489. 



114 VIE DE RAMIIS. 

L'université, de son coté, le choisit plus d'une fois 
pour agir en son nom à la cour et auprès du roi ; et 
dans cette même année 1557, elle eut à se louer de la 
manière dont il plaida sa cause dans une circonstance très 
importante. Je veux parler du renouvellement des ancien- 
nes querelles entre les étudiants et les religieux de Saint- 
Germain-des-Prés, pour la jouissance du Pré-aux-Clercs. 
On se rappelle qu'en 1548, les étudiants avaient dévasté 
les jardins de l'abbaye , et brisé les fenêtres à coups de 
pierres. Il paraît que les religieux, pour compenser le 
désavantage du nombre, avaient eu recours dès lors aux 
j armes à feu, et qu'ils avaient fait venir de l'artillerie \ 
Les troubles, après avoir duré plusieurs années, avaient 
été assoupis à grand'peine. Ils éclatèrent de nouveau le 
12 mai 1557 * avec tant de violence, que des coups de 
fusil furent tirés, et que le sang coula dès le premier 
jour. Les torts avaient été grands de la part des écoliers, 
mais ils n'avaient pas été les premiers à ensanglanter 
le théâtre de l'émeute. Cependant ce fut à eux seuls que 
s'en prit le parlement, qui usa dans cette affaire d'une 
sévérité cruelle, à ce point qu'un écolier de vingt-deux 
ans, accusé de rébellion, fut condamné le 20 mai à être 
pendu et brûlé, et qu'il fut exécuté le même jour. D'au- 
tres étudiants avaient été arrêtés et semblaient destinés 
au même sort. L'université était sous le coup d'une 
profonde terreur : d'un côté, le parlement rendait un 
arrêt par lequel il ordonnait que les portes des collèges 
fussent fermées à six heures du soir, les étudiants dés- 

1 Du Boulay, Hist. univ. Paris., t. VI, p. 415, 

2 Du Boulay, t. VI, p. 491 suiv. ; Félibien, Hist. de la ville de Paris, 
t. II, p. 105 et suiv.; Gravier, 1. XI, § 1, t. VI, p. 29 et suiv. 



AFFAIRE DU PRÉ-AUl-CLERCS. 1 1 S 

armés, les lectures publiques interrompues. D'un autre 
côté, le roi, en recevant la nouvelle de ces émeutes, 
était entré dans une grande colère et avait pris les me- 
sures les plus rigoureuses : par un éditdu 23 mai, il confis- 
quait le Pré-aux-Clercs, ordonnait à tous les étudiants 
étrangers de sortir du royaume avant quinze jours, et 
chassait de l'université tous les élèves externes, ceux 
même dont les familles habitaient Paris. Les collèges, 
les principaux, les régents, les lecteurs du roi étaient 
tous dans la consternation. Le 24 mai, on résolut d'en- 
voyer à la Fère en Tardenois, où était alors Henri II, 
une députation composée des quatre théologiens de Sa- 
lignac, Harlot, d'Espence et Pelletier, des docteurs en 
décret Quentin et Dodier, des deux médecins Du Four 
et Desplanches, et enfin des deux lecteurs du roi Ramus 
et Turnèbe. « Ces deux derniers surtout, est-il dit dans 
l'Histoire de l'université, étaient connus et agréés des 
membres du parlement. » Tous les deux avaient fait 
leurs efforts pour apaiser les étudiants dès les premiers 
jours de l'émeute, et Ramus, pour sa part, les avait 
harangués à deux reprises, non d'une manière séditieuse, 
comme le prétend Jacques du Breul *, mais dans l'inté- 
rêt de l'ordre, « ne pensant point, dit-il, qu'il y ait un 
plus fascheux ny plus dangereux mal en une cité qu'est 
la sédition ". » 

Les députés partirent fort tristes et peu rassurés sur 
l'accueil qui les attendait. Arrivés à la Fère, ils s'adres- 
sèrent d'abord au cardinal de Lorraine, qui fut gagné 
par un discours très ferme et très éloquent de Ramus, 

* Voir plus haut, chap. III, p. 68. 
2 Harangue de 1557, f. 18 r. 



116 VIE DE RAMUS. 

puis au cardinal de Châtilion, conservateur des privi- 
lèges de Puniversité, et enfin au connétable de Mont- 
morency. Ces trois personnages, revenus de toute mau- 
vaise impression, parlèrent au roi, et l'ayant calmé, 
obtinrent qu'il donnerait audience aux députés. Sali- 
gnac, ayant présenté ses collègues, le roi les accueillit 
gracieusement, se fit rendre compte de toute l'affaire, 
et entendit surtout avec satisfaction les discours que 
Ramus et Turnèbe avaient tenus aux étudiants pour les 
faire rentrer dans l'ordre. « Voylà, dit Ramus, ce que 
M. de Salignac dit des lecteurs du roy, que luy-mesme 
estant présent en ces troubles, leur avoit ouy dire \ » 
Le roi se laissa enfin persuader de révoquer ou de sus- 
pendre les mesures prises contre l'université ; il fit sur- 
seoir à l'exécution des écoliers qui déjà étaient con- 
damnés par le parlement, permit la reprise des cours 
publics et retira son ordre de bannissement à l'égard 
de tant d'étudiants étrangers qui fréquentaient les col- 
lèges. 

Dès le 31 mai, le parlement avait reçu l'ordre de 
cesser ses poursuites; mais le retour des députés fut re- 
tardé par plusieurs causes jusqu'au 8 juin. Le lendemain, 
l'université, réunie en assemblée générale, combla 
d'éloges Salignac et tous ceux qui l'avaient accompagné 
à la cour. Chacun des députés avait fait son devoir; 
mais nul n'avait aussi fortement insisté que Ramus pour 
qu'on « rendît aux clercs le Pré-aux-Clercs ; » nul 

* Harangue de 1557, fol. 27, 28. Ce témoignage précis de Salignac et les 
discours de Ramus lui-même détruisent l'assertion de Jacques du Breul. 
Le religieux de Saint-Germain-des-Prés s'en sera pris à Ramus à cause 
de la fermeté de ce dernier dans la question du Pré-aux-Clercs, et parce 
qu'il était protestant. 



HAKANGUE DE 1557. Ii7 

n'avait mieux démontré les funestes effets de l'arrêt du 
parlement et de Tédit du roi. Il avait protesté avec un 
noble désintéressement contre l'obligation qu'on voulait 
imposer à tous les étudiants d'être internés dans quel- 
ques collèges : ce serait, avait-il dit, « commettre cer- 
tain nombre de fermiers à l'étude des arts libéraux. » Et 
blâmant énergiquement le renvoi des étrangers, il s'é- 
tait écrié : « Ce seroit cbose trop cruelle que la guerre 
fust cause qu'on les jectast dehors, veu que la guerre ne 
se dénonce pas aux arts et sciences, mais aux ennemis. 
Et ne fault pas estimer que l'université de Paris soit 
particulière aux Françoys seulement, mais que c'est 
aussi la commune escole de toutes nations. » Le 10 juin, 
la faculté des arts, en séance publique, accueillit avec 
de grands applaudissements une harangue où Ramus 
faisait le récit de toute l'affaire, et qui se terminait par 
des remercîments au roi et un vœu pour la réformation 
de l'université. 

Le roi n'avait pas oublié son édit du mois de janvier ; 
car, le 28 mai, il donna des lettres patentes pour pres- 
ser la réforme qu'il avait ordonnée, et pour la recom- 
mander expressément à la commission instituée à cet 
effet, et dont Ramus faisait partie, comme on Ta vu 
plus haut. Le parlement enregistra ce nouvel édit et 
donna des ordres en vertu desquels l'université eut à 
élire des députés. La faculté des arts ne manqua point 
de nommer Ramus, en lui adjoignant, il est vrai, son 
adversaire Charpentier, qui était, comme lui, de la na- 
tion de Picardie \ 

Quelques mois après, le 27 octobre 1557, l'univer» 

* Du Boulay, t. Vf, p. al7-jl8; Fôlibiun, t. II, p. 10j7, \o:\». 



m 
m 



118 TIE DE RAMUS. 

site envoya Ramus et P. Galland à la cour, pour obtenir 
Pexemption de l'impôt sur le vin ; mais cette députation 
n'eut pas autant de succès que la précédente \ 

Cependant Henri II protégea toujours l'université de 
Paris, qui, sous lui, comptait jusqu'à vingt mille écoliers, 
venus de tous pays, tandis qu'en 1562 et 1563, elle en 
avait à peine cinq cents \ Ce règne tout entier fut pour 
Ramus une époque de grandeliberté, de gloire et défaveur. 
Il profita plus qu'aucun autre de la protection que ce roi ne 
cessa d'accorder aux lettres, et dont on voit partout la 
trace dans les historiens qui ont parlé de cette époque. 
Félibien, dans son Histoire de la ville de Paris (t. II, 
p. 1068), fait remarquer que Henri II « fut surtout li- 
béral envers les poètes de son temps, du Bellay, Baïf, 
Jodelle, Passerai, Denisot, DuBartas, Garnier et Ronsart. 
Il eut aussi beaucoup de considération pour Muret, Tur- 
nèbe , Dorât , Ramus , aussi bien que pour Danès et 
Amyot, et les deux plus fameux médecins qui fussent 
alors, Fernel et Sylvius, qui eurent part à ses bien- 
faits. » 

Personne n'a plus et mieux célébré ce règne que 
Pasquier. Tantôt il s'étend avec complaisance sur « la 
grande fiolle de poètes » qui s'élevèrent alors (Recher- 
ches de la France, 1. YIII , ch. 6); tantôt il déplore 
éloquemment la décadence de l'université depuis la 
mort du fils de François F"^ : « Il faut, dit-il (Rech., 
1. IX, ch. 25), que cette parole à mon grand regret 
m'échappe. Soit ou qu'en l'ancienneté de mon âge, par 
un jugement chagrin de vieillard, toutes choses du 

1 Du Boulay, t. VI, p. 520. 

* Denis Lambin cité parGoujçt, Mémoire sur le collège royal, 1. 1, p. 141. 



l'université sous HENRI H. 119 

temps présent me déplaisent, pour extoller celles du 
passé; ou que, sous cette grande voûte du ciel, il n'y 
ait rien lequel, venu à sa perfection, ne décline puis 
après naturellement jusques à son dernier période, je 
trouve bien quelques flammèches, mais non cette grande 
splendeur d'études qui reluisoit en ma jeunesse; et à 
peu dire , je cherche l'université dedans l'université, 
sans la retrouver, pour le moins celle qui étoit sous les 
règnes de François l'' et Henri II. La mort malheureuse 
et inopinée de cestuy, le bas âge de ses enfants, bigar- 
rement de religion, troubles, etc., lui ont fait cette 
brèche. » Pasquier, Brantôme et tous ceux qui ont 
parlé de Henri II, comptent Ramus parmi les gloires de 
son règne. Mais il est juste d'entendre comment s'ex- 
prime Ramus lui-même dans la préface de ses Scholaî 
rhetoricse. 11 rend grâces au roi de son amour pour les 
lettres et singulièrement de ce qu'il a fait pour lui. 
« Comment serais-je assez ingrat, dit-il, pour garder 
le silence à cet égard? Quand nos péripatéticiens m'eu- 
rent si bien enchaîné et bâillonné, qu'il m'était inter- 
dit de parler, d'écrire et presque de penser, n'est-ce pas 
vous qui m'avez rendu ma liberté première? N'est-ce pas 
vous qui, après avoir brisé la sentence aristotélique, m'a- 
vez donné la permission de me livrer en paix à mes études 
favorites, d'écrire sur les arts libéraux et de philosopher? 
J'ai usé de votre bienfait, et, avec le secours d'en haut, 
je veux en user encore ; je veux que même les partisans 
d'Aristote se réjouissent un jour de la protection et de 
la liberté que vous avez accordées à ce Ramus, qu'ils 
ont si fort et si cruelltnnont persécuté. » 

Aussitôt après la mort de Henri U (le 10 juillet 1559^), 



120 TIE Dl IIAMUS. 

le pouvoir étant tombé aux mains débiles de François II, 

des temps plus durs commencèrent pour les lettres et les 

I lettrés. Les finances, livrées aux Guise, furent si mal ad- 

j ministrées, que pendant quatre ans, de 1559 à 1563, 



Iles professeurs royaux ne reçurent aucun traitement \ Ils 
n'en continuèrent pas moins de remplir avec zèle leurs 
honorables fonctions, soutenus qu'ils étaient par la con- 
science du service rendu à leur pays et à l'esprit humain. 
On ne voit pas que la laveur de notre philosophe à la 
cour ait sensiblement diminué sous François II, ni pen- 
dant les premières années du règne de Charles IX, qui 
succéda à son frère aîné le 5 décembre 1560, étant âgé de 
dix ansetdemi.Enl 561, Ranius est choisi, quoiqueabsent, 
par l'université pour aller trouver le roi à Fontainebleau. 
11 a beau refuser, on lui impose cet honneur. Il s'agis- 
sait cette fois des privilèges de l'université. A chaque mu- 
tation de règne on avait soin de les faire confirmer et 
renouveler. Cette confirmation n'avait pu avoir lieu sous 
François II, à cause de la courte durée de son règne. Jean 
Quentin , en partant pour les états d'Orléans , avait été 
chargé du soin de la solliciter. Il l'avait obtenue de 
Charles IX; mais au mois de mars 1561, les lettres con- 
firmatives des privilèges n'étaient pas encore arrivées ^ 
C'est dans ces circonstances que Ramus fut envoyé à la 
cour. Les Guise et le cardinal de Lorraine n'y étaient 
plus; mais le prince de Condé, le cardinal de Châtillon 
et le chancelier deL'Hospital étaient favorables à Ramus, 
ainsi que la reine mère et le jeune roi lui-même. Non- 
seulement il réussit dans sa négociation, mais encore il 

* Goujet, Mém. sur le coll. royal, t. I, p. 140. 

* Crevier, Hist. de l'univ., t. V, p. 41G, et t. VI, p. 96. 



LES PRIVILÈGES DE l' UNIVERSITÉ. 121 

rapporta au trésor de l'université une partie des fonds 
qu'on lui avait donnés, et qui n'étaient que la cinquième 
partie de la somme consacrée d'ordinaire en pareille cir- 
constance. Bien plus, profilant d'un retard qui lui était 
opposé à Fontainebleau, il lit faire le premier, de toutes 
les chartes et privilèges, un seul volume qui offrait le 
double avantage d'être plus facile à garder et moins coû- 
teux pour les frais du sceau royal. Quand, le 12 avril 1561, 
Ramus eut rendu compte de sa mission aux quatre facul- 
tés rassemblées aux Mathurins, son zèle, son désintéres- 
sement et l'importance du service rendu excitèrent un 
tel enthousiasme qu'on ne se lassait point de le louer. Le 
théologien de Salignac s'écria que, si l'usage le permet- 
tait, on devrait élever une statue au député. Enfin on 
décida, par acclamation, que le souvenir de cette dépu-î 
tation serait consigné sur le dos du recueil manuscrit des 
privilèges ^ 

Salignac, l'ancien président du tribunal qui avait con- 
damné Ranms, Salignacétait donc devenu son admirateur î 
Ce seul fait prouve assez clairement la différence des temps, 
les progrès accomplis et l'ascendant irrésistible du mérite. 
Mais d'autres que Salignac avaient subi cet ascendant. 
Presque tous les anciens adversaires de Ramus avaient fini 
par céder à une modération plus constante et plus forte 
queleurs colères. Pierre Galland et Adrien Turnèbe avaient 
eux-mêmes été vaincus par cette longue patience et par 
cette évidente sincérité. L'estime avait enfin succédé à une 
hostilité déraisonnable, et les deux collègues de notre phi- 
losophe s'étant réconciliés avec lui, moururent ses amis*. 

' Voir le discours De légat, sec. dans les Golicctan., etc., p. 45-2-456. 
' Nancel, Vie de Ramus, p. 66, 67. 



lâl VIE DE RAxMUS. 

Un seul adversaire de Ramus demeura indomptable, 
parce que ce n'était pas seulement la colère ou Tesprit 
de parti qui l'animait, mais l'envie, cette passion violente 
et tenace des âmes médiocres. Tel était Jacques Charpen- 
tier, jaloux des succès de celui qu'il avait persécuté gratui- 
tement, et qu'il ne cessait d'attaquer en toute circon- 
stance. Tant que Ramus fut en faveur auprès du roi, 
auprès du parlement et de l'université elle-même, Char- 
pentier n'osa guère le tourmenter. A peine éleva-t-il la 
voix une seule fois, en décembre 1558, dans les comices 
universitaires , pour déclamer contre les innovations de 
Ramus ; ses plaintes restant sans écho, il sut se taire et 
attendre une meilleure occasion. Les guerres de religion 
la lui devaient bientôt fournir. 



(1561-1563) 



Des sentiments religieux de Ramus. — Gomment il fut conduit à em- 
brasser la Réforme. — - Le colloque de Poissy et le cardinal dç Lorraine. 
— Edit de janvier. — Ramus se déclare protestant. — Advertissements 
sur la réformation de l'université de Paris (1562). — Massacre de 
Vassy : première guerre civile. — Séjour à Fontainebleau. — Aven- 
tures de Ramus. — Son retour à Paris. 



Jusqu'en 1561, Ramus s'était montré fort attaché à 
l'Eglise catholique romaine. Elevé dans la tradition de 
cette Eglise, il était demeuré soumis à son autorité, et 
avait pratiqué à son égard, sans scrupule et sans réserve, 
cette entière docilité de l'esprit que le catholicisme, 
comme Aristote*, réclame de tous ceux à qui il s'adresse. 
Il avait donc toujours professé jusque-là la religion reçue 
autour de lui , et il en avait même observé avec zèle, 
toutes les pratiques extérieures. « Chaque jour (dit son bio- 
graphe Nancel, qui vivait auprès de lui depuis 1548) il as- 
sistait àla messe à six heures du matin, et il y faisait aller 
tout son monde (c'est-à-dire les maîtres et élèves bour- 
siers de son collège). Quiconque s'en absentait d^ux ou 

* Voy<'z plus haut, cliap. I, p. 24. 



% 124 VIE DE lUMUS. 

trois fois, sans une bonne et légitime excuse, était sévè- 
rement tancé. . . 11 prolongeait quelquefois assez longtemps 
la lecture du bréviaire qu'il apportait tous les -matins à la 
messe, etc. (Vie de Ramus, p. 33-34, 53, 70). » Le célè- 
bre avocat Antoine Loisel, qui avait fait ses études au col- 
lège de Presles (1549-1554), confirme ce témoignage par 
le sien : «Ramus, dit-il dans ses Mémoires, n'estoit pas 
encores de ceste religion nouvelle : au contraire , on 
cliastioit ceux qui n'alloient point à la messe*. » En 1556, 
Omer Talon s'exprimait ainsi dans l'Avertissement à 
Turnèbe : « Jamais , je crois , un homme ne fut dénigré 
avec plus d'audace et de fureur que ne l'a été Ramus, et 
pourtant chaque fois que ses ennemis ont dû produire 
leurs griefs en public, la pureté de ses mœurs et sa reli- 
gion sont demeurées sans tache et sans reproche, de l'aveu 
même de ses accusateurs '\ » 

Cependant Nancel nous apprend (ibid., p. 33, 63) que 
son maître avait été de bonne heure suspect de luthéra- 
nisme, et qu'il avait à se tenir en garde sur ce point contre 
les délations de ses ennemis. Le savant précepteur de la 
reine Elisabeth, Roger Asham, croyait déjà, en 1552, 
que Ramus était protestant, mais qu'il hésitait à se pro- 
noncer ; et il écrivait à son ami J. Sturm , que Jérôme 
Wolf, ancien élève de Ramus, partageait cette opinion *. 
Or, il faut bien dire qu'à juger des dispositions de notre 
philosophe par les apparences et par les signes extérieurs, 
ces soupçons n'étaient pas dénués de tout fondement. 

Le catholicisme, depuis Constantin jusqu'à Louis XIV, 

* Vie d'Ant. Loisel, dans ses Opuscules, publiés à Paris, 1652, in-4". 

* Gollectan. praefat. epist., orat. (édit. de 1577), p. 592. 
3 Lettres, d'Asham (Oxfor.j, 1703), liv. 1, lettre 9. 



ARISTOTE ET l'ÉGLISE. 125 

n'a pas craint de faire plus d'une fois cause commune 
avec les puissances du siècle ; il s'est même appuyé vo- 
lontiers sur elles. Cette alliance, souvent utile pour la 
domination temporelle , aurait pu aussi parfois devenir 
compromettante à plus d'un égard, si l'Eglise romaine, 
dans son remarquable esprit de conduite, n'avait su en 
général éviter un excès d'attachement pour les puis- 
sances arrivées à leur déclin. 11 est cependant une au- 
torité qu'elle me semble avoir patronée trop longtemps 
pour ses propres intérêts, et dont la ruine lui a causé 
un véritable préjudice dans les derniers siècles : je veux 
parler de l'autorité d'Aristote. La fortune de ce philoso- 
phe dans l'académie de Paris est, à coup sûr, un des cha- 
pitres les plus curieux de l'histoire de l'esprit humain. Un 
docteur de Navarre, Jean de Launoy, a composé sous ce 
titre un livre célèbre et toujours bon à consulter, quoi- 
qu'on y pût ajouter plus d'un fait intéressant, en le 
continuant jusqu'à nos jours. On y voit, par exemple, 
qu'au moyen âge il fut un moment question de canoni- 
ser Aristote , comme le philosophe par excellence \ 
Dans la réforme de l'université de Paris par le cardinal 
Guillaume d'Estouteville, en 1452, la morale d'Aris- 
tote était expressément recommandée '\ Plus tard, « le 
cardinal Pallavicini ne faisait pas difficulté d'avouer en 
quelque façon que, sans Aristote, TEglise aurait man- 
qué de quelques-uns de ses articles de foi \ » En plein 
XVir siècle, les jésuites se prononçaient avec autant 
de force qu'on aurait pu le faire au moyen âge en fa- 

» V. Cousin, Cours, 2« série, t. Il (1847, in-12), p. 240. 

* De Launoy, 1. c, ch. XI. 

* Bayle, Dict., art. Aristote. 



126 VI« DE ftAl^tJS. 

veur du péripatétisme; le P. Rapin entre autres en 
faisait en quelque sorte la philosophie obligée du ca- 
tholicisme ^ et il rappelait avec complaisance que« les 
remontrances de la Sorbonne , sur lesquelles le parle- 
ment donna un arrêt contre des chimistes, l'an 1629, 
portaient qu'on ne pouvait choquer les principes de la 
philosophie d'Aristote sans choquer ceux de la théologie 
scholastique reçue dans l'Eglise \ » 

Au commencement du XVP siècle, cette union d'A- 
ristote et de l'Eglise était universellement admise en Eu- 
rope, en sorte que l'on tenait pour hérétiques ceux qui 
ne se montraient pas attachés aux opinions d'Aristote en 
philosophie, surtout en logique ; et quoiqu'il soit très 
inexact de dire, avec le P. Rapin (ibid.), que les réformés 
ont montré contre Aristote « un acharnement hérédi- 
taire, » on ne saurait nier que plusieurs réformateurs, 
par exemple, Luther, Zwingle, Pierre Martyr, Zanchius^ 
Bucer et Calvin avaient d'abord songé à supprimer 
l'enseignement du péripatétisme. Parmi les propositions 
de Luther condamnées par la faculté de théologie de 
Paris, en 1521, on en remarque deux qui se rappor- 
taient uniquement à la doctrine d'Aristote ^ Lorsque 
Ramus, en 1543, avait écrit contre Aristote, on se rap- 
pelle que son livre avait été condamné par la faculté de 
théologie ; et comme il citait Platon, dont les disciples 
avaient à plusieurs reprises enseigné un scepticisme plus 
ou moins élégant, on l'appelait athée, impie, douteur, 

1 Réflexions sur l'usage de la philosophie, § VI. 

2 Comparaison de Platon et d'Aristote, p. 413. 

3 De Launoy, De var. Arist. fort., chap. XII; Cf. J. Sleidao, Hist. de la 
Réf., 1. II, ad ann. 1520. 



ARISTOTK ET l'ÉGLISE. 127 

académique. Pierre Galland, soutenu et approuvé par la 
Sorbonne, déclarait hautement suivre en tout point, 
aimer, cultiver, adorer Aristote \ Il se demandait si 
c'était un homme ou un Dieu (fql. 76 r.) ; il faisait 
remarquer que « la doctrine d' Aristote, au jugement 
de l'ordre très sacré des théologiens, est intimement 
unie (conjunctissima) à la religion (fol. 73 v.); » il sou- 
tenait enfin avec beaucoup de véhémence qu'on ne 
pouvait attaquer ce philosophe « sans déclarer en même 
temps la guerre aux souverains pontifes (fol. 65 v.) » 
Comment des hommes si entêtés d' Aristote, au point de 
vue catholique, auraient-ils pu ne pas considérer leurs 
adversaires comme des hérétiques? Et il faut remarquer 
que nous sommes encore en 1551, à une époque oii 
Ramus protestait de son attachement à l'Eglise, et n'at- 
taquait Aristote qu'au nom de l'Evangile, s'indignant 
que par un abus qui était au moins surprenant, on 
eût osé lire au prône la Morale assez peu chrétienne 
d' Aristote '. Son langage fut taxé d'hérésie, et les pré- 
dicateurs, c'est Galland lui-même qui nous l'apprend, 
tonnèrent contre lui en chaire (ibid., fol. 15 v.). 

Ramus n'était pas seulement repoussé hors de l'E- 
glise romaine par la protection que celle-ci accordait au 
péripatétisme. Il devait encore en être éloigné par d'au- 
tres causes, et notamment par l'ignorance vraiment 
déplorable du clergé d'alors. « Jean de Montluc, évêque 
de Valence, assure dans ses Sermons (1559, in-8", 

< p. Gallandii pro schola Paris, oratio (1551, in-8"), fol. 59 r. 

2 J. Herm. ab Elswich, De var. Arist. in sch. protest, fort., etc. Wit- 
temberg, 1720, in-S", p. 14 et pass. ; Gh. Lubitte, I. c. ; Du Verdier, 
Bibl. fr, , au mot Aristote, note de la Monnoye. 



128 VIE DE B\MLS. 

p. 684) que, sur dix prêtres (il exagère sans doute), il 
y en avait huit qui ne savaient pas lire . » 

Ce fut au contraire un des attraits du christianisme ré- 
formé d'avoir pour interprètes, à partir deLefebvre d'Eta- 
ples, le plus grand nombre des érudits et des savants du 
siècle. «Une des causes qui ont le plus efficacement contri- 
bué au succès de la Réforme, a dit avec raison un écrivain 
catholique de nos jours, c'est qu'elle eut, pour ainsi dire, 
le privilège et presque le monopole de la science et du 
talents » Ramus devait subir cet attrait comme tout le 
monde, en attendant qu'il contribuât pour sa part à 
l'accroître. La Réforme, professée par les savants étran- 
gers que François I" avait appelés en France, compta 
bientôt de nombreux disciples à la cour et parmi la 
noblesse, dans les universités, dans les parlements et 
même dans les rangs du haut clergé : car plus d'un 
évêque et plus d'un cardinal donnèrent les mains à cette 
renaissance religieuse. Tous ceux qui avaient applaudi à 
la restauration de l'antiquité en littérature, voyaient 
dans ce retour à la Bible et à l'Eglise des premiers siè- 
cles une conséquence nécessaire de la réaction contre la 
barbarie du moyen âge. Les professeurs du collège de 
France, en particulier, étaient en majorité protestants 
ou soupçonnés de l'être. François Valable, professeur 
d'hébreu, qui avait fait pour Marot le mot à mot des 
Psaumes, et dont Robert Estienne avait publié des notes 
savantes sur l'Ecriture, désavouées, il est vrai, par leur 

1 Ch. Labitte, Introduction, p. xxvni. 

* Id. , De la démocratie chez les préd. de la Ligue, ch. I, § 1; Cf. 
Guillemin, Le cardinal de Lorraine, p. 215 : « Le calvinisme avait à son 
service les meilleures plumes et la supériorité que donne la science. 



COLLÈGUES ET AMIS DE RAMUS. 129 

auteur; Jean Mercier, le plus célèbre disciple de Va- 
table, et protestant plus décidé que son maître; le sa- 
vant helléniste Jacques Tousan ; Torientaliste Guillaume 
Postel et son ami Coroné ; Luc Fruter ; Pierre de Mon- 
tauré, habile mathématicien, qui mourut à Sancerre 
pendant le fameux siège que soutint cette ville en 1570; 
Denis Lambin, qui fut au moins politique y suivant une 
expression que lui-même avait contribué à répandre ; 
plusieurs autres encore, et ])armi eux le fameux Adrien 
Turnèbe, le plus savant de tous : toute cette élite des 
plus célèbres professeurs du temps penchait pour la 
Réforme ou l'avait embrassée ouvertement. Tels étaient 
les exemples que donnaient à Ramus ses collègues au 
collège de France, sans compter ceux de ses patrons et 
de ses ainis, qui avaient plus ou moins subi l'influence 
de Tesprit nouveau en religion : le cardinal de Châtillon 
et, jusqu'à un certain point, le cardinal de Lorraine lui- 
même ; l'évêque de Valence, Jean de Montluc, et plus d'un 
théologien ; le fougueux docteur en décret Jean Quentin; 
les médecins de Gorris, Albert Lefebvre, etc. ; la famille 
des Estienne avec qui Ramus était en relations; André 
Wéchel , son imprimeur ordinaire, et l'hôte d'Hubert 
Languet,dont il lui fit faire sans doute la connaissance; le 
conseiller Arnaud du Ferrier ; Guillaume Galland, le neveu 
de Pierre et l'ami intime de Ramus ; les principaux Jean 
Dahin et Nicolas Charlon, qui partagèrent plus lard ses 
disgrâces; et une foule d'autres qu'il serait trop long 
d'énumérer. Voilà dans quel milieu vivait Ramus. Dis- 
posé comme il l'était déjà, comment aurait-il résisté à 
cette influence victorieuse, qui s'était fait sentir même à 
ses adversaires et à ses persécuteurs, depuis le roi Fran- 



lao 



VIE DE RAMUS. 



çois 1®% qui avait invité Mélanchton à venir à sa cour, 
avant de taire brûler en France ceux dont il était l'allié 
au dehors, jusqu'au fanatique recteur Pierre Galland, qui 
avait dirigé contre les évêques de Rome des invectives à 
faire frémir son élogieux éditeur Estienne de BaluzeM 

D'autres circonstances encore pouvaient faire naître 
des soupçons sur les sentiments religieux de Ramus. Il 
avait eu pour élèves et pour pensionnaires un assez 
grand nombre de protestants, ainsi que l'atteste Nicolas 
de Nancel : « Je sais, dit-il, qu'il est sorti de son collège 
beaucoup d'hommes très savants, mais qui dans la 
suite professèrent la religion dite réformée ^. » Nous 
avons retrouvé les noms de plusieurs des élèves protes^ 
tants de Ramus : Théodore Zuinger de Bâle, neveu du 
célèbre imprimeur Jean Oporin, et dont nous aurons à 
parler encore plus d'une fois; l'imprimeur Jean Herva^ 
gins % Jérôme Wolf, François Fabricius avaient été ses 
auditeurs. 11 avait eu également pour pensionnaire 
James Stuart, le fils naturel de Jacques V d'Ecosse, le 
frère de Marie Stuart, qui, à partir de 1560, devait jouer 
un si grand rôle en Ecosse comme chef politique du 
parti presbytérien, et comme régent du royaume (de 
1567 à 1570). Ces jeunes gens pleins de zèle pour la 
Réforme et qui ne furent pas seulement les disciples, 
mais les amis intimes de Ramus, durent exercer sur lui 
quelque influence. Le fameux Palma Gayet (Gaïetanus), 
qui, en 1562, était sous-précepteur de Henri de Béarn, 

» p. Castellani Vita, etc. Paris, 1674, in-S". Voir la Préface de Baliize. — 
Henri Estienne et Th. de Bèze traitent P. Galland d'apostat et de déser- 
teur de la vraie religion. 

* Vie de Ramus, p. 63; Cf. Ant. Lcisel, Opuscules, 1. c. 

» Voir plus bas une lettre inédite de Ramus (IIP partie, ch. II). 



C 



EGLISE PROTESTANTE A PARIS. 



m- 



avait élé Télève de Ramns, et Goujet suppose, je ne sais 
sur quel foudeuient, que ses croyances calvinistes lui 
venaient de son maître. Ce fut aussi un ancien élève de 
Ramus qui fut le premier ministre de l'Eglise réformée à 
Paris, vers 1555, ainsi que le rapporte Estienne Pasquier 
(Reclî. de la France, 1. IX, ch. 55) : a Calvin, voyant les 
cœurs de plusieurs personnes disposez à sa suite, voulut 
franchir le pas et nous envoyer des ministres , qui fu- 
rent par nous a|)pelez prédicans , pour exercer sa reli- 
gion en cachette , voire dans nostre ville de Paris , où 
les feux estoyent al' urriez contre (mix. Le premier qu'il 
employa fut Jean Macart , que J'avois autrefois veu dis- 
ciple de Ramus au collège de Presles, jeune homme qui 
avoit fort bien estudié, et depuis s'estant retiré à Genève 
en Tan 1548, se trouva si agréable à Calvin qu'il luy Ci 
es jK) user sa niepce, tt quelques années après fut envoyé 
par luy en ceste France pour prescher, lequel se vint 
placer dans ceste ville, etc. » 

Une Eglise protestante s'élait formée à Paris en 1555 : 
les commencements en sont attribués à un gentilhomme 
du Maine, nommé le sieur de laFerrière, et qui demeu- 
rait près du Pré-aux-Clercs\ Quoi qu'il en soit, les ré- 
formés eurent bientôt fait de tels progrès, qu'ils s'assem- 
blaient (le nuit dans le Pré-aux-Clercs au nombre de 
huit mille, pour chanter les Psaumes mis on vers fran- 
çais par Marot. Là venaient le roi de Navarre, Antr)ine de 
Bourbon et sa femme l'héroïqueJ(anned'Albret, le prince 
de Condé, Coligny, Dandelot et une foule de seigneurs 
de la cour. La Réforme îjvnait ainsi du terrain, en face 

» Théûd. de IJeze, Hist. des Egl. rtif. (1580), t. I, liv. Il, p. »8-99; 
Du Boulay, t. VI, p. 483. 



132 VIE DE RAMUS. 

des bûchers ; et avant la fameuse mercuriale de Henri II, 
qui coûta la vie au conseiller Anne du Bourg, les hugue- 
nots de France étaient déjà unpeuphy suivant Texpression 
de Tardent catholique Pasquier (1. c). Sous François II, 
les Guise avaient cru triom])her : « Si ce roi eût vécu plus 
longuement, dit le ligueur Génébrard (Oraison funèbre de 
P. Danès), les hérétiques n'eussent pas dressé les cornes 
comme ils ont fait depuis. » Mais, lorsque Charles IX 
monta sur le trône, sous la tutelle de sa mère, Catherine 
de Médicis, la Réforme avait fait de tels progrès que la 
noblesse presque tout entière avait déserté le catholi- 
cisme, qu'un sixième au moins de la population avait 
embrassé la Réforme, et qu'un envoyé du pape craignait 
qu'elle n'envahît tout le royaume \ Tels étaient les puis- 
sants effets delalecturedelaBiblequi,à peine traduite en 
langue vulgaire, avait bientôt pénétré partout. L'Ancien 
et le Nouveau Testament , cessant d'être le patrimoine 
stérile du clergé, devenaient peu à peu, suivant l'ingé- 
nieuse expression d'un écrivain de nos jours, ce qu'a- 
vaient été les pénates et les dieux lares dans l'antiquité*. 
Avant 1561, Ramus n'avait pas les livres saints dans 
sa bibliothèque, mais seulement le bréviaire romain et une 
traduction latine du Nouveau Testament par Castalio \ 
Quant aux« livres protestants,» dont parle l'abbé Goujet, 
et dont la lecture l'aurait séduit, on peut ranger cette as- 
sertion au nombre des erreurs que fait sans cesse com- 
mettre à cet écrivain son goût excessif pour les conjec- 
tures. Mais à défaut des enseignements écrits, ses amis, 

* J. J. Guillemin , Le cardinal de Lorraine, chap. X. 

* J. M. Dargaad, Hist. de Marie Stuart, t. I, p. 154. 

* Nancel, 1. c, p. 34; Banosius, p. 31, 36. 



EFFET DES PERSÉCUTIONS. ^33 

ses collègues, ses prolecteurs, aussi bien que ses élèves, 
embrassant autour de lui la cause de la Réforme, lui 
offraient renseignement si puissant de Texemple. Qu'on 
ajoute à cela les violences et les persécutions, qui contri- 
buaient plus que toute autre cause extérieure à augmenter 
le nombre des protestants. Le courage des martyrs forti- 
fiait les plus timides. On s'animait au récit d'atroces 
cruautés béroïquement souffertes. Comment songer de 
sang-froid au supplice odieux d'Anne du Bourg, coupable 
de s'être opposé à l'établissement d'une damnable inqui- 
sition *? La constance des protestants au milieu des bûcbers 
n'avait-elle pas suffi pour convertir au protestantisme des 
hommes tels que François Hotman^? 

Telles étaient les circonstances où vivait Ramus, et 
quand alors on l'accusait d'hérésie, on l'y poussait peut- 
être. «Persécutez un homme pour une opinion qui n'est 
pas encore la sienne, vousla lui ferez bientôt adopter '.» 
Puis , embrasser le parti des faibles et des opprimés , 
quelle tentation pour une âme généreuse! Un écrivain 
catholique, Florimond de Rémond, dans son Histoire de 
la naissance, progrez et décadence de l'hérésie de ce 
siècle (l. Vin,c. 6, §2), ne craint pas de développer cette 
pensée, que la constance des hérétiques a donné poids à leur 
doctrine. «Ils taschoient à s'establir, dit-il, non avec la 
cruauté, mais avec la patience, non en tuant, mais en 
mourant : de sorte qu'il sembloit que la chrestienlé fusl 
revenue en eux en sa première innocence, et que cesle 
sainte réformation deust ramener le siècle d'or. » 

1 Voir les paroles remarquables de l'historien de Thoa,l. XXIII, an. 1559. 
« Voir rexcellent Essai sur Fr. Hotman, par Rod. Dareste, 1850, p. S. 
» Gaillard, Hist. de François I", 1. VIII, c. 3. 



184 VIE DE RAMIJS. 

Il s'agit ici du plus grand événement de la vie de Ra- 
inus. Mon dessein n'est pas de l'établir sur des conjec- 
tures, quelque vraisemblables qu'elles puissent être, et si 
j'insiste sur toutes ces circonstarjces extérieures, ce n'est 
pas que je prétende expliquer uniquement par là ce chan- 
gement profond et mystérieux de l'âme , qu'on appelle 
une conversion. Dieu, qui l'opère en nous, en connaît 
seul le véritable secret. Mais l'âme que sa grâce a tou- 
chée peut du moins remonter à l'origine historique de sa 
régénération, et retrouver l'époque où sa foi a été renou- 
velée. Sous ce rapport, on possède à peu près tous les ren- 
seignements désirables en ce qui concerne Ramus. Nous 
ne sommes pas réduits aux indices qui précèdent et qui 
prouvent seulement qu'il devait être disposé en faveur de 
la Réforme : nous sommes en état de dire quand et com- 
ment il fut amené à en faire une profession ouverte. 

Il résulte du témoignage formel de Ramus que sa con- 
version au protestantisme date du colloque de Poissy 
(septembre 1561). On pourrait croire, au premier abord, 
qu'elle fut l'effet des discours de Théodore de Bèze, l'ha- 
bile et éloquent interprète du dogme calviniste. Il n'en 
est rien : si l'on en croit notre philosophe, ce fut au con- 
traire la réplique du cardinal de Lorraine qui le fit re- 
noncer au catholicisme. Singulier résultat et bien propre 
à démontrer, sinon la stérilité de pareils tournois, au 
moins la difficulté d'en diriger à son gré l'événement ! 
Le cardinal était un fort habile homme, comme chacun 
sait; mais la vanité lui fit faire fausse route en cette cir- 
constance. Il avait voulu , en répondant à Théodore de 
Bèze, fâife mt!)ntre d'un talent oratoire qui pourtant n'é- 
tait pas du premier ordre, et il eut le malheur, dans son 



LE COLLOQUE DE POISSY. 435 

discours, de fournir lui-même à ses adversaires l'argu- 
ment le plus fort contre la cause qu'il s'était chargé de 
défendre. «Il avoua de bonne grâce, suivant l'expression 
d'nn de ses modernes panégyristes , les abus de l'Eglise 
et les vices du clergé •.» Il avouait de plus l'extrême 
supériorité de l'Eglise primitive sur l'Eglise romaine, et 
cependant il concluait que l'on devait demeurer attaché à 
celle-ci. D'autres pouvaient tirer de ses prémisses une 
conclusion tout opposée, et c'est ce que fit Ramus. Mais 
il est temps de l'écouter lui-même. Le curieux passage 
011 il a expliqué son changement de croyance mérite toute 
notre attention; il se lit dans une lettre justificative adres- 
sée plus tard au cardinal de Lorraine^ : 

« On me reproche d'avoir abandonné légèrement le 
culte et la croyance de mes pères; mais s'il est vrai que 
jamais on ne put m'accuser de tiédeur dans les lettres 
humaines, encore moins devait-on m'en accuser dans les 
choses saintes. Cependant, ce n'est pas par moi-même, 
c'est par votre bienfait (le plus grand de tous ceux dont 
vous m'avez comblé) que j'ai appris cette précieuse vé- 
rité, si bien exposée dans votre discours au colloque de 
Foissy : que, des quinze siècles écoulés depuis le Christ, 
le premier fut véritablement un siècle d'or, et qu'à me- 
sure qu'on s'en est éloigné, tous les siècles qui ont suivi 
ont été de plus en plus vicieux et corrompus. C'est alors 
qu'ayant à choisir entre ces différents âges du christia- 
nisme, je m'attachai à l'âge d'or, et, depuis ce temps, je 
n'ai cessé de lire les meilleurs écrits de théologie ; je me 

* J. J. Guillemin, Le cardinal de Lorraine, p. 487. 

« En octobre 1570. Voir tos Colieot. praefat., etc., p. «6, 367. 



136 VIE DE RAMUS. 

suis mis en rapport et en communication avec les théolo- 
giens eux-mêmes, autant que je Tai pu faire ; et enfin , 
pour mon instruction personnelle, j'ai rédigé des Com- 
mentaires sur les principaux points de la religion. » 

Ce qui jusque-là n'avait été peut-être qu'une aspira- 
tion vague devint donc chez Ramus, à partir du colloque 
de Poissy, un goût décidé, et bientôt une passion. Cette 
âme ardente et toujours portée aux nouveautés, ne faisait 
jamais rien à demi ; du jour où il désira la réforme de la 
religion, il devait s'y employer avec ce zèle qu'il avait mis 
en toute chose. oMon ardeur logique, dit-il lui-même (ar- 
dor logicus), fit invasion dans le domaine delà religion. » 
Il prétendait , en effet, appliquer la dialectique à la théo- 
logie comme à toutes les sciences, et comme il portait 
dans cette étude la même liberté que partout ailleurs, il 
se séparait chaque jour davantage de l'Eglise catholique. 
Son changement de religion devint d'abord manifeste par 
son absence de la messe, et par la tolérance et bientôt la 
faveur qu'il témoigna pour ceux de ses élèves qui se dis- 
pensaient d'y aller. Un de ses amis lui demandant un 
jour des explications à ce sujet, il répondit sans hésiter 
que, « dans tout l'Ancien et le Nouveau Testament, deux 
choses surtout avaient été méconnues et défigurées par 
les chrétiens des derniers temps, savoir le sacrement de 
la sainte Cène, et le deuxième commandement de la loi 
qui interdit tout culte rendu aux images ; en sorte que, 
sur ces deux points, sous prétexte de piété, on tombait de 
plus en plus dans une exécrable idolâtrie ^ » 

On ne sait siRamus était du nombre des maîtres et pro- 

* Tbéoph. Banosius, Vie de Ramus, p. Î5. 



LE CHANCELIER DE l'hOSPITAI. 137 

fesseurs de Tuniversité qui furent soupçonnés, en 1561, 
d'aller au prêche et même d'y conduire quelquefois leurs 
élèves; mais il fut sansdoute convoqué comme principale 
la réunion tenue aux Malliurins, le 30 novembre, et dans 
laquelle le recteur, Louis d'Alençon, prononça une allo- 
cution qui ressemblait fort à une réprimande V II est 
certain d'ailleurs qu'à cette époque les élèves du collège 
de Prcsles étaient, en général, partisans de la religion 
réformée, et avaient (lui par déserter le culte catholique, 
à tel point qu'aux fêtes de Pâques 1562, il n'y eut dans 
la chapelle du collège que trois communiants, savoir: 
Ramus lui-même, Nancel, son disciple, et le célèbre lec- 
teur royal en médecine Jean Goupyl, qui se trouvait là 
par hasard ^ 

Cependant la Réforme grandissait en France. Le col- 
loque dePoissy lui avait donné des forces nouvelles. En 
effet, dit Théodore de Bèze, « quoique rien n'y eust esté 
conclu ny accordé, ceux de la religion multiplièrent 
merveilleusement, et sans attendre aucune ordonnance, 
commencèrent peu à peu à prescher publiquement \ » 
La tolérance, cette vertu élémentaire de la justice na- 
turelle, sans laquelle il n'y a point de société légitime, 
était alors personnifiée par la froide, mais noble ligure 
du chancelier Michel de THospital. Ce vertueux magis- 
trat, digne de vivre dans un meilleur temps, avait con- 
?eillé à Catherine de Médicis une politique loyale, mais 
qui eût exigé dans le gouvernement plus de force et 

» Du Boulay, t. VI, p. 545; Crevier, t. VI, p. lîe/ 
* Nancel, Vie de Ramiis, p. 72. 

» Hist. dos Egl. réformées, t. I, 1. IV, p. 605; Cf. J. J. Guillerain, 
1. c, p. 271. 



138 VIE DE RAMUS. 

d'énergie que n'en avait la race dégénérée des Valois. 
Sur son rapport, le fameux édit du 17 janvier 1562 vint 
pour la première t'ois donner aux protestants le libre 
exercice de leur culte et reconnaître leurs droits reli- 
gieux. A cette nouvelle, les élèves du collège de Presles, 
avec ou sans le consentement de Ramus, se hâtèrent 
d'enlever les images et les statues qui ornaient la cha- 
pelle. Cette opération délicate ne put se faire sans donner 
lieu à quelques désordres. Soit à dessein, soit par mé- 
garde, plusieurs statues furent brisées. Les adversaires de 
Ramus, qui épiaient son calvinisme naissant, ne perdirent 
point de temps pour ameuter contre lui la populace *, 
et pour le dénoncer aux autorités académiques comme 
iconoclaste. Le 23 janvier, les députés de l'université 
réunis en conseil privé, décidèrent qu'une enquête serait 
ouverte par le recteur au sujet du principal qui avait 
brisé les images de son collège, et que, si ce fait était 
constaté, il serait privé des privilèges. Ce fut dans celte 
même séance que l'on résolut de déférer au procureur 
général les hérésies et propositions fausses enseignées 
par le célèbre jurisconsulte Baudouin \ On ne voit pas 
du reste que l'enquête ordonnée contre Ramus ait eu les 
suites fâcheuses qu'elle ne pouvait manquer d'avoir, s'il 
avait participé personnellementàl'acteincriminé.Félibien 
(t. II, p. 1084) a donc tort de dire que « Pierre de la 
Ramée , professeur royal et principal du collège de 
Presles, eut l'insolence d'abattre les images de la cha- 
pelle de son collège, et qu'en punition de cette impiété, 

* Nancel, p. 71 : « Hac occasione maxime infaraatus, et populo invisus 
fuit Pari sien si. » 

* Du Boulay, t. VI, p. 549; Nancel, p. 71; Banosius, p. 24. 



l'édit de janvier. 139 

il fui destitué de sa charge et chassé de l'université. » 
Le désordre commis au collège de Presles n'était pas le 
fait du principal ; Du Boulay, sur qui s'appuie Félibien, 
ne dit point ce que cet auteur lui fait dire, et il est 
certain que Ramus ne quitta son poste qu'après que la 
guerre civile eut éclaté. Crevier ajoute encore au récit 
de Félibien des détails puisés dans sa seule imagination; 
puis il s'indigne contre l'action de Ramus, qu'il appelle 
hardiment iconoclaste, mais sans aucune preuve (t. VI, 
p. 130). 

L'édit de janvier était un acte de justice; encore 
était-il incomplet, puisqu'il n'autorisait pas même le 
culte réformé dans l'enceinte des villes; mais tel était 
le fanatisme qui régnait alors , que les catholiques en 
général accueillirent très mal celte mesure réparatrice. 
Bien peu comprenaient la pensée profonde de l'Hospital, 
quand il remontrait « que c'estoit induire les gens à un 
athéisme, en leur permettant de ne fréquenter les églises 
catholiques, et néantmoins leur tollisant l'exercice de 
leur religion '. » Quant aux régents de l'université, ils î 
furent presque unanimes pour repousser l'ordonnance j 
royale. Le 24 janvier, le recteur Jean de Verneuil, ac- * 
compagne de quelques hommes de son choix, se rendit 
au parlement, et le supplia, au nom de son corps, de 
ne pas publier l'édit. Le surlendemain 26, dans une 
assemblée tenue aux Mathurins, on résolut d'envoyer 
des députés au roi touchant l'affaire de la foi (pro 
negoiio fidei). Ramus fut le seul qui osa s'y opposer; il 
fit la motion que les députés ne fussent envoyés à la 

* Est. Pasquior, lettre 13 du livre IV. 



<>* 



140 VIE DE RAMXJS. 

cour qu'après qu'on se serait entendu et qu'on aurait 
délibéré en séance publique sur les nrlicles de la requête 
qui devait être présentée au nom de l'université, et il 
demanda que l'on prît acte de son opposition. Le même 
jour, dans le conseil privé des députés, à deux heures de 
l'après-midi, trois principaux, Ramus , Nicolas Char- 
ton et Guillaume Galland, protestèrent contre le discours 
très violent que le recteur avait prononcé au parlement 
l'avant-veille, et qui, du reste, valut à Jean de Verneuil 
une admonition sévère de la part du roi *. 

Une lettre écrite alors de Paris par Hubert Languel, 
et qui est citée par Bayle dans son article Ramus (note H), 
« nous apprend, dit cet auteur, que Ramus se mit à la 
tête de quelques suppôts de l'université, qui firent sa- 
voir à Catherine de Médicis qu'ils n'avoient aucune part 
à la requête présentée au parlement par le recteur au 
nom de toute l'université, aux fins que l'on ne publiât 
pas l'édit de janvier, et qu'au contraire ils en deman- 
j doient la publication. 11 est certain que le recteur n'a- 
I voit point délibéré sur cela avec ceux qu'il savoit afifec- 
i tionnés à l'Eglise réformée. » 

Le parlement, après y avoir opposé pendant deux mois 
une résistance séditieuse V^nil P'àv enregistrer l'édit, mais 
avec toutes restrictions. « Le vendredy, 26 mars, dit Es- 
tienne Pasquier (lettre 13 du livre IV), il a esté émologué 

avec toutes les démonstrations de contrainte Il a esté 

ordonné par la cour que sur le reply des lettres il seroit 
mis qu'elles avoyent esté leûes, publiées et enregistrées, 
ouy le procureur général du roy, sans approbation tou- 

1 Du Boulay, t. Vï, p. 549, 550; Génébrard, Chronogr., p. 746. 

* Voir les détails rapportés avec complaisance par Gravier, t. VI, p. 129. 



# 



ADVERTISSEMENS AU ROY. 141 

tefois de la nouvelle religion, le tout par manière de pro- 
vision, et jusques à cequeparleroy en eusl esté autrement 
ordonné. » 11 est permis de croire que cette opposition, 
i'omenlée ouvertement par les chefs du parti lorrain, aurait | 
été beaucoup moins vive, si les conseillers du parlement 
n'avaient été intimidés par les menaces du duc de Guise, 
qui, en pleine séance, avait déclaré « que son espée ne 
tiendroit pas au fourreau, » lorsqu'il s'agirait de forcer 
tout Français d'être catholique ou de sortir du royaume*. 
Parole inhumaine autant que factieuse, et qui préparait 
le rôle sanglant des princes lorrains dans les malheurs 
de la France. 

Pendant cette même année 1562, qui fut pour lui 
très féconde en hardiesses de tout genre, et qui vit pa- 
raître sa fameuse Gramere^y Ramus, entreprenant de 
réaliser le vœu émis par les états généraux d'Orléans 
de 1561, présenta au roi et à la reine mère' un plan 
de réforme de l'université, qui fut publié sous ce titre : 
« Advertissemens sur la reformation de l'université de ; 
Paris, au Roy. 1562. » Quoique ce livre parût sans nom ! 
d'auteur, sans doute à cause des circonstances, personne 
ne pouvait s'y méprendre. D'abord, il sortait, comme 
cela était mentionné à la dernière page, de l'imprimerie 
d'André Wéchel, Tami, le coreligionnaire et l'éditeur 
attitré de Ramus; puis, la main de ce dernier était 
marquée dans l'ouvrage d'une manière assez évidente. 
On pouvait assez reconnaître que l'auteur était proles- 

i 

1 E. Pasquier, lettre 10 du livre IV. 

2 Voir plas b.is, II* partie, chap. I. 

' Peu de temps avant la première guerre civile, suivant Est. Pasquier 
(Rech. de la France, 1. XIX, chap. XVI 1). 



148 VIE DE EAMUS. 

tant, professeur de philosophie, lecteur du roi, et qu'il 
avait eu mission de s'enquérir des abus de l'université : 
et il n'y avait pas deux hommes à Paris qui réunissent 
ces caractères. 

La plupart des abus que l'on voulait réformer déri- 
vaient, suivant Ramus, d'une seule et même cause, sa- 
voir le nombre illimité des professeurs. « Une infinité 
d'hommes s'est eslevée, lesquelz , moyennant qu'ils 
ayent acquis le nom et degré de maistre en la faculté 
dont ils font profession, sans autre choix, tant les igno- 
rans que les sçavans, ont entrepris de faire mestier 
d'enseigner en la philosophie, médecine, jurisprudence 
ou théologie (p. 8). » En philosophie, par exemple, une 
centaine de régents, dans vingt-cinq collèges de plein 
exercice, enseignaient ce que huit professeurs publics 
auraient facilement et mieux enseigné. Le nombre des 
maîtres s'étanl ainsi multiplié, tandis que le nombre 
des étudiants demeurait le même, il en était résulté pour 
ces derniers une grande augmentation des frais d'études 
et de grades. Ainsi, pour la philosophie, la dépense des 
écoliers, qui avait été fixée d'abord à quatre ou six écus 
en tout, avait fini par s'élever à cinquante-six livres et 
même davantage, u C'est chose fort indigne, s'écrie Ra- 
mus, que le chemin pour venir à la cognoissance de la 
philosophie soit clos et défendu à la povreté, encores 
qu'elle fust docte et bien apprise (p. 14). » Mais que dire 
des facultés supérieures? La faculté de droit, depuis 
l'an 1534, se contente, il est vrai, d'une redevance de 
28 écus par élève ; mais les médecins et les théologiens, 
se comparant aux philosophes qui avaient quadruplé leur 
revenu primitif, ont augmenté le leur, non dans une 



ADVERTÏSSÉMÈNS AU ROY. 143 

proportion arithmétique, qui eût été au-dessous de leur 
dignité, mais dans une proportion géométrique (p. 18), 
en sorte que les médecins, au lieu de 28 écus, per- 
çoivent pins de 880 livres, sans compter les présents 
des apothicaires et des harhiers, leurs anciens élèves 
(p. 24), tandis que les théologiens, sous prétexte de 
thèses, de bonnets et de banquets, demandent aux mal- 
heureux étudiants plus de mille livres. De plus, dans 
chaque faculté on met aux enchères l'honneur d'être 
proclamé le premier à l'examen de licence, en sorte 
que celui-là est réputé le plus savant qui paye la plus 
forte somme (p. 11,22, 59). 

Le remède à cet abus, suivant l'auteur des Âdvertisse- 
inens, c'est d'établir dans chaque faculté un certain i 
nombre de professeurs payés par l'Etat, qui renonceraient ' 
généreusement à rançonner la jeunesse pauvre et stu- 
dieuse. «Que la seule et légitime dépense que fasse l'éco- 
lier soit d'avoir vescu, de s'estre entretenu d'accoutre- 
niens, d'avoir acheté livres, d'avoir travaillé, veillé et 
passé les nuits entières, d'avoir employé la meilleure j)art 
de sa vie aux lettres (p. 14,25,26,34, etc. ) » Noble 
appel de celui qui, dans une position brillante, se sou- 
vient des mauvais jours de sa jeunesse, lorsqu'il était 
pauvre écolier servant au collège de Navarre! 

L'institution de professeurs publics, avec un traitement 
fixe et fourni par TElat, couperait court à bien d'autres 
abus. «Carde ceste infinité de docteurs, non-seulement 
se sont engendrez des fraiz infinis, mais encore un infini 
mépris et contemnement de la discipline (p. 35, 36). » 
La faculté des arts est la moins répréhensible peut-être. 
On regrette, il est vrai, l'interruption récente des leçons 



^j TIE DE llAMtS. 



publiques de la ruedu Feurre * ; on regrette surtout que, 
dans les collèges, les philosophes emploient des ques- 
^ tionnaires sans utilité sur Arislote, qu'ils feraient mieux 
d'expliquer lui-même; mais les grammairiens et les 
rhétoriciens donnent un enseignement irréprochable et 
presque parfait, discutant peu sur les règles, mais prati- 
quant la lecture et l'imitation des bons auteurs. Dans la 
faculté de droit, on n'enseigne que le droit canon, d'où 
les jurisconsultes ont pris le nom de canonistes, et l'on 
néglige le droit civil : lacune déplorable et qu'il serait 
temps de réparer. Mais que dire des docteurs en mé- 
decine et en théologie qui, par une paresse inouïe, ont to- 
talement renoncé à leur enseignement, dont ils se mo- 
quent (p. 61), et qui, sans rien faire que présider à des 
thèses et à des disputes publiques, touchent de gros traiter- 
ments, sur lesquels ils abandonnent quelques écus, d'un 
coté à deux bacheliers en médecine pour faire de pauvres 
et obscures leçons, de l'autre « à quelque nouveau maître 
es arts qui est loué pour un escu î (p. 82.) » Abus criants, 
qui se comiiieltent « tous les jours aux yeux de tout le 
monde, » et qui toutefois ont eu ce bon effet que plusieurs 
professeurs du premier ordre ont percé par l'enseigne- 
ment libre dans la faculté de médecine : car c'est en en- 
seignant en leur nom privé que les Jacques Dubois (Syl- 
vius) et les Jean Goupyl ont fait leur réputation et leur 
fortune. Mais où sont les Sylvius et les Goupyl de la fa- 
culté de théologie? (p. 66.) 

i Le savant doyen do la faculté des lettres de Paris, M. Le Clerc, a re- 
levé, dans l'Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 109 (art. Siger de 
Brabant), ce précieux et unique renseignement qui donne la date de l'in- 
terruption des cours publics dans la (acuité des arts. 



RÉFORMES PROPOSÉES. 145 

Pour rétablir runiversité dans sa splendeur, Rarnus 
proposait une mesure aussi simple qu'énergique. Il fal- 
lait, suivant lui , établir un petit nombre de professeurs 
ordinaires rétribués par l'Etat , et qui fussent tenus 
d'enseigner toutes les parties de la philosophie, du droit, 
de la médecine et de la théologie, en mettant de côté les 
cris, les disputes et les stériles argumentations de l'école. 
Il laissait aux collèges les leçons de grammaire, de rhé- 
torique et de logique, traçant ainsi plus de deux siècles à 
l'avance la ligne de démarcation adoptée en Francedepuis 
la Révolution entre l'instruction secondaire et l'instruc- 
tion supérieure. Il faisait ressortir avec une grande force 
l'importance de ces réformes. «Le bruit et la renommée 
de ceste université de Paris court par toute l'Europe où 
le latin est entendu, de façon qu'on n'estime point celuy- 
là avoir esté bien institué aux lettres, qui n'a estudié à 
Paris. Ceste université n'est point l'université d'une ville 
seulement, mais de tout le monde universel. Quelle est 
la discipline de ceste université, telle est la discipline du 
reste du monde (p. 89) ». 

Mais qu'importait la gloire de l'université à « ceste in- 
finité de docteurs qui n'enseignaient rien, » et que Ramus 
pro|)osait nettement de supprimer, comme ayant fait 
tomber les études et comme ayant « engendré ceste pro- 
fusion et despense? (p. 31.) » La plupart des docteurs et 
régents, ne considérant que leur intérêt, repoussèrent de 
toutes leurs forces les idées d'un hommt; qui prétendait 
fonder sur la ruine de leurs abus tant de belles institu- 
tions : un enseignement sérieux, régulier et gratuit dans 
toutes les facultés; dans la faculté des arts, une chaire de 
mathématiques, et une année d'études en physique ; dans 

10 



146 VIE DE RAMUS. 

la faculté de droit, l'enseignement du droit civil ; dans la 
0t ^^ faculté de médecine, des chaires de botanique, d'anato- 

mie et de pharmacie , et la pratique sous les yeux des 
professeurs , en suivant pour la théorie Hippocrate et 
Galien; enfin en théologie, outre des conférences et des 
sermons , l'étude de la Bible , l'explication de l'Ancien 
Testament en hébreu, et du Nouveau en grec. 

La plupart de ces vœux devaient se réaliser sous 
Henri 111, Henri IV et leurs successeurs, aux applaudis- 
sements de tous les hommes éclairés; mais en 4562, ils 
furent très mal reçus, et même on les taxa d'hérésie. 
11 est vrai , comme on a pu déjà le remarquer , que 
% Ramus , dans ses Advertissemens , se permettait plus 

d'une attaque contre la faculté de théologie et contre le 
clergé régulier. Tantôt il poursuivait avec une vivacité 
piquante les exactions des théologiens : « La révérence 
et la sainteté du nom de théologie, disait-il, criera que 
tout ce que nous dirons icy contre ceste loy dépensière 
n'est ny vray ny croyable. C'est vergogne et plustost hor- 
reur, de souspeçonner une tant saincte et tant divine pro- 
fession estre si prodigue en banquetzet si avare en rapine 
* et exaction (p. 26 , 27). » Tantôt il les raillait au sujet 

de leur négligence dans l'étude des Ecritures : « Mais si 
aucun s'émerveille comment ou pourquoy le théologien 
a dédaigné ce qui pouvoit luy porter tant de profit, la 
raison est preste (comme dict un poëte latin) • il estoit 
paresseux... Toutesfois pour faire semblant de garder le 
statut, on a controuvé un moyen , qui est que les décla- 
mations et sermonsdes théologiens se feroient, non en pa- 
roles théologiques, mais en bel argent comptant (p. 81). » 
Puis, lorsqu'il s'agissait de dire sur quels fonds seraient 



RÉFORMES PROPOSÉES. i4jjî 

pris les gages des professeurs publics, Ramus indiquait 
hardiment et à plusieurs reprises les gras revenus des cou- 
vents, des moines, des chanoines et môme des évêques. 
« Sire, donnez-leur gages. Tant de couvents de moines, 
et tant de collèges de chanoines de vostre ville de Paris, 
s'estimeront bien heureux et fort honorez de faire ceste des- 
pense, siseulementvousleur commandez (p. 14, 25). . . Qi^e 
par vostreau torité gages propres selon le mérite de si grande 
profession, soyent fournis et pris des moines et chanoines. 
Mesme, que deux prébendes de Nostre Dame, qui n'a pas 
long temps ont esté ostées, soyent remises et reprises pour 
les lecteurs ordinaires en théologie. Ce sera un diviu 
bienfaict à des hommes opulens et vivaqs en oisiveté \ 
d'ayder et entretenir desdocleurs faisans profession de re- 
ligion et de saincteté (p. 33, 34)... L'université supphe 
que la récompense du labeur public soit prise du public, 
aussy que les gages ordonnez aux lecteurs ordinaires 
soyent assignez sur tant de rentes et tant de revenus que 
tiennent les moines, les chanoines , abbez et évesques 
(p. 94). » Enfin, tout ce qui concernait la réforme de 
l'enseignement tliéologique était d'un zélé protestant. 
« Les disputes qui se font en ce temps sont de grande et 
dangereuse importance, concernans non quelque légère 
cérémonie, mais tous les fondements de la religion chrç^- 
tienne. Or si des lecteurs ordinaires et royaulx, bien choi- 
sis, entreprennent de lire, les uns le Vieil Testament 
en hébreu, les autres le Nouveau en grec, non-seulement 
avecques soigneuse diligence, mais avecques toute saincte 
piété, quelle perverse opinion touchant la religion pour- 

* Il y avait déjà des propositions analogues dans la Harangue de 1557, 
foi. 13 V. 



^r 






i48 VIE DE RAMÎJS. ^ 

roit partir de ceux qui entendront l'un et l'autre Testa- 
ment par l'interprétation de ces sainctz et grands doc- 
teurs? Mais l'Eglise chrestienne universelle, qui est par 
tout le monde , par le moyen de ces lecteurs les enten- 
droit (p. 88) — Qu'on remette aux escoles publiques de 
la théologie les lecteurs du roy ordinaires. Qu'on rameine 
l'un et l'autre céleste et divin soleil, l'un du Vieil Testa- 
ment en hébreu, l'autre du Nouveau en grec. Qu'on ex- 
plique librement et sincèrement la pure vérité de la re- 
ligion. Que les théologiens fouillent et descouvrent les 
riches trésors de si longtemps cachez et perdus, ou plus- 
tosl méprisez, et les mettent au jour; lors vous verrez sou- 
dain... que la cognoissance du très-bon et très-souverain 
Seigneur... sera manifestée aux chrestiens et à toutes les 
nations du monde. Ce qu'étant advenu, les hommes ne 
pourroient recevoir un plus grand bien ny plus souhai- 
table de l'infinie bonté de Dieu. La théologie de Paris 
dépravée a dépravé et gasté Testât de la religion ; aussy 
estant bien constituée et réformée, elle constituera et ré- 
formera le mesme estât en son entier (p. 91, 92).» Il 
terminait en souhaitant au roi, par-dessus toutes les ver- 
tus humaines, « une vraye religion et piété surpassant de 
beaucoup toutes humaines louanges ^ ». 

Ramus faisait assez voir par ses actes comment il en- 
tendait «la purevéritéde la religion. » Il avait entièrement 

1 Voici le jugement que Crevier, c'est-à-dire un des historiens les moins 
favorables à Ramus, a porté sur cet ouvrage : « Il contient, dit-il, plusieurs 
bonnes idées dont on a profité dans la suite. Il est aisé d'y reconnaître un 
homme d'esprit, mais d'un esprit libre, portant Testime des lumières de 
son siècle jusqu'au mépris outré de tout ce qui se pratiquait avant lui : 
sans compter un fumet de protestantisme qui se fait sentir aux lecteurs 
attentifs. » T. VI, p. 96, 97. 



MASSACRE DE VASSY. 149 

modifié le culte qui se célébrait dans la chapelle de son 
collège. Il avait d'abord changé la nature des sermons 
qui s'y faisaient ; il avait ensuite aboli les services pour 
les morts et les litanies des saints. Il suivit enfin d'autres 
cérémonies et un autre culte que ceux de l'Eglise catho- 
lique \ Il ne pouvait rien faire qui fût plus agréable à 
ses ennemis. Tant que ceux-ci n'avaient eu à lui repro- 
cher que des hérésies littéraires ou philosophiques, il 
avait pu se soutenir contre eux et même avec avantage. 
Mais lorsqu'une fois il leur eut fourni ce prétexte for- 
midable de la religion, la lutte devint tout à fait inégale; 
tôt ou tard il y devait succomber. 

Le chancelier de l'Hospital s'efforçait en vain d'apai- 
ser les esprits et de ramener la paix et la concorde ; 
l'ambition des Guise en avait décidé autrement. Le mas- 
sacre de Vassy (1" mars 1562) fut, comme on sait, le 
signal de la première guerre civile. Cet odieux attentat 
contre des gens paisibles, qui célébraient leur culte 
conformément à la loi, combla la mesure des indi- 
gnes traitements dont les chrétiens réformés n'avaient 
cessé d'être l'objet. Remplis d'indignation, ils oubliè- 
rent, pour leur malheur, cette admirable résignation qui 
avait fait leur force, et qui eût fini peut-être par con- 
quérir la France, comme celle des premiers chrétiens 
avait conquis le monde romain. N'espérant aucune jus- 
tice d'un pouvoir qui, tantôt les opprimait et les con- 
damnait à tous les supplices, tantôt était impuissant 
pour les protéger, ils résolurent de se défendre par les 
armes. Alors éclatèrent ces guerres dites de religion, où 
la religion servit en effet d'instrument à toutes les ambi- 

1 Nancel, p. 71, 72. 



150 VIE DÉ RAMTJS. 

lions et de prétexte à tous les crimes, et qui désolèrent 
la France à cinq ou six reprises. Ramus n'en put voir la 
fin; mais il assista aux trois premières guerres civiles, 
et il partagea jusqu'à la Saint-Barthélémy le sort de son 
^ays et de ses coreligionnaires. 

Au mois de juillet 1562, il dut obéir à l'arrêté par 
lequel le maréchal de Brissac, gouverneur de Paris, 
chassait de cette ville tous les calvinistes « sous peine de 
la hart. » Ramus en partant confia l'administration de 
son collège à un professeur de ses amis, nommé Jean 
Poitevin. Mais le parlement, qui venait de souscrire une 
profession de foi rédigée parla faculté de théologie, avait 
décidé, le 9 juillet, que tous les principaux, professeurs 
et suppôts de l'université seraient tenus de signer cette 
même formule, « ce qui fut exécuté le mois d'août 
suivant avec tant de rigidité , que ceux qui refusèrent 
dé signer perdirent leurs charges et leurs offices, et 
d'autres furent substitués en leurs places \ » L'évêque 
de Paris nomma pour chapelain au collège de Presles 
un bachelier en théologie, nommé Antoine Muldrac, 
qui , ayant considéré le collège comme une dépen- 
dance de sa chapelle, s'y installa en qualité de prin- 
cipal ou de vice-principal, et le parlement le confirma 
dans cette possession, malgré ce qu'elle avait d'irrégulier. 
Jean Poitevin, le représentant de Ramus, eut beau faire 
opposition : on lui répondit que Muldrac « avoit esté 
pourveu par l'évesque de Paris, supérieur en cest en- 
droit de la chapelle, à laquelle esloit annexée la princi- 
pauté dudit èollége". » Cette prétention était évidem- 

t Félibien, Hist. de la ville de Paris, t. II, p. 1084. 
« Du Boulay, Hist. univ. Paris., t. VI, p. 659, 



* 4 



RETRAITE A FONTAINEBLEAU. 151 

ment contraire à la vérité ; mais on affecta de la prendre 
au sérieux, et Pacte de spoliation fut consommé sans plus 
de résistance. 

Ramus avait quitté Paris avec un sauf-conduit de 
Charles IX, ou plutôt de la reine mère, qui le protégeait 
et qui lui donna un asile à Fontainebleau \ Là, dans le 
palais reconstruit et embelli par François F"", dans la 
démeure favorite de Henri II, dans les j.ardins tracés sous 
François P"*, dans la belle forêt que ce prince avait fait 
percer, le professeur proscrit put oublier quelque temps 
ses ennemis et reprendre le cours interrompu de ses 
études. Mettant à profit les ressources que lui offrait la 
riche bibliothèque royale fondée par Charles V, accrue 
par François P'', et que Henri IV devait plus tard trans- 
porter à Paris, il partageait son temps entre les mathé- 
matiques et la théologie. Mais ni l'éloignement de cette 
retraite, ni la protection du roi ne purent le garantir des 
poursuites dont il était l'objet. L'acharnement de ses 
ennemis était si grand, qu'ayant su l'endroit où il s'était 
réfugié, ils vinrent l'y chercher sans égard pour cet asile 
royal. 11 n'évita la mort que par une fuite précipitée. 
Il eut un moment la pensée d'aller en Italie, oii l'aca- 
démie de Bologne lui faisait des offres magnifiques; par- 
fois aussi il tournait les yeux vers l'Allemagne, où il 
entretenait de nombreuses relations. Sur ces entrefaites, 
le bruit courut que son collège de Presles avait été livré 
au pillage, ainsi que sa riche bibliothèque. Il se rappro- 
cha alors de Paris et vint au château royal de Vincennes, 
probaolement avec le dessein de rentrer dans la capitale 

1 Pour tous les détails qui suivent, voir Freigius, Vie de Ramus, p. 26 
et suiv., et surtout Ramus lui-môme, Oratiode sua professione. 



» 



152 



VIE DE KAMUS, 



'«#, 



et de reprendre son poste. Il paraît du moins qu'il 
avait pour cela l'autorisation du roi. Mais celui qui 
avait pris sa place n'était pas disposé sans doute à la 
lui céder; car nous lisons dans l'Histoire de l'univer- 
sité de Paris, que le 10 février 1563, le vice-prin- 
cipal du collège de Presles , Antoine Muldrac , avertit 
l'université assemblée aux Mathurins des tentatives de 
l'ancien principal, et que l'université décida qu'il ne 
fallait recevoir Ramus à aucun prix et d'aucune ma- 
nière \ Bientôt d'ailleurs ce dernier fut de nouveau 
contraint de s'éloigner : un attentat dont il faillit être 
victime l'obligea de quitter Vincennes. Comme les 
routes étaient fort dangereuses, il quitta les chemins fré- 
quentés, errant de lieux en lieux, se déguisant pour 
n'être point reconnu, et recevant çà et là dans sa fuite 
les témoignages de sympathie de quelques particuliers. 
Il a conservé les noms des hommes généreux qui le re- 
cueillirent et lui donnèrent l'hospitalité. A Royaumont % 
il fut reçu par Barnabe du Failleul (Faiollius) ; et peu 
de temps après, à Creil, par Bertrand Magdeleine, Jean 
Lebel (Bellus), et Louis Charbonnier (Carbonarius) : ce 
dernier était aussi savant qu'aimable , et fut pour Ra- 
mus un ami en même temps qu'un hôte. C'est dans ces 
courts moments de répit que, surmontant les préoccu- 
pations et les angoisses qui l'assiégeaient, il acheva son 
ouvrage intitulé : Etudes de physique (Scholae physicae) . 

1 Du Boulay, t. VI, p. 552; Crevier, t, VI, p. 145. 

2 Royaumont, ancienne abbaye près Luzarches (Seine-et-Oise), et Creil 
Oise). Ces deux localités, peu éloignées de Paris, m'ont semblé être dési- 
gnées par les expressions de Ramus (Schol. phys., l. Il fin et l. VIII fin) : 
Regium montera, Regium Greolium. Pour tous les détails qui précèdent, 
Toir les trois biographes Freigius, Nancel et Banosius. 



i 



PAIX D AMBOISE, 



153 



La paix d'Amboise, qui vint le 10 mars 156'^ inter- 
rompre pour quelques années la guerre civile, mit enfin 
un terme à ces agitations et permit à Ramus de rentrer 
à Paris. 



VI 

(1563-1568) 



Ramus reprend son poste au collège de Presles et au collège royal. — Ses 
travaux. — Il refuse une chaire à Bologne. — Affaire d^^s jésuites : op- 
position que leur fait l'université; Charpentier se déclare pour eux. — 
Affaire du collège de France; Charpentier achète une chaire de mathé- 
matiques ; Ramus et ses collègues s'opposent à ce trafic. — ■ Charpentier 
est maintenu par la faveur des Guise. — Sa fureur contre Ramus : li- 
belles; attaques à main armée. — Seconde guerre civile; Ramus ha- 
rangue les reîtres. — Testament de Ramus; il part pour l'Allemagne. 

L'édit de pacification rendant aux réformés leurs an- 
ciennes positions, Ramus rentra sans difficulté au collège 
de Presles, comme on peut s'en assurer par une requête 
présentée plus tard par Antoine Muldrac au parlement, 
et où il est dit que «< ledict suppliant (Muldrac) auroit 
jouy de ladite chapelle et principauté jusques à ce que 
i'édit de pacification seroit survenu... au moyen de 
quoy ledit suppliant auroit cédé le lieu audit Ra- 
mus, etc. * » 

Muldrac, devenu simple régent au collège d'Harcourt, 
passa sans doute pour une victime, et la brigue qui le 
soutenait lui donna un dédommagement, en l'élevant 

1 Du Boulay, t. VI, p. 659. 



MORT d'oaIER talon. fS'S 

quelque temps après à la dignité de recteur \ le 24 
mars 1563(1564). 

Ramus éprouva encore moins de résistance au collège 
royal, où il n'avait pas été remplacé. Seulement, sui- 
vant un usage assez ordinaire, ce fut dans son propre 
collège qu'il prononça son discours de rentrée, le 25 août 
1563. Il y avait douze ans, jour pour jour, qu'il avait 
fait sa première leçon comme professeur royal. 11 saisit 
naturellement cette occasion pour passer en revue son 
enseignement pendant ces douze années, et pour expli- 
quer comment il se proposait d'en renouer le fil inter- 
rompu. Il rappela en peu de mots les dangers qu'il 
avait courus pendant la guerre civile; mais ce fut pour 
prier Dieu d'effacer le souvenir de ces sanglantes dis- 
cordes, et d'accorder une paix durable à la France et 
aux arts libéraux, enfants de la paix. 

Dans ce même discours, il rend un dernier et dou- 
loureux hommage à Omer Talon ; il déplore la mort de 
cet ami, ou plutôt de ce frère, « dont le concours lui 
manquera désormais dans ses nouvelles études. » De- 
puis quelques années, en effet. Talon, atteint d'une ma- 
ladie incurable, avait pris les ordres, et avait été 
nommé curé de la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardoii- 
net, grâce à Ramus, qui, étan^ propriétaire de cette 
cure, sans doute par la libéralité de Henri II, l'avait 
généreusement cédée à son vieux compagnon. C'est 
dans cette retraite que ce dernier était mort pendant la 
première guerre de religion, à l'âge de soixante ans*. 

Après avoir consacré ses premières levions à repren- 

' Du Boulay, t. VI, p. 954. Voir aussi la liste des i^eeteurs. 
* Nétrtcfll, Vie de Ratnus, p. 40, 56. 



156 VIE DE RA.MUS. 

dre rapidement la grammaire, la rhétorique et la lo- 
gique *, Ramus soumit à un examen sévère la physique 
et la métaphysique d'Aristote, comme le prouvent deux 
ouvrages publiés en 4565 et 1566. Puis il revint avec 
plus d'ardeur que jamais à l'étude des mathématiques. 
Tandis que Forcadel, qu'il avait fait nommer lecteur 
royal, enseignait en français l'arithmétique et la géo- 
métrie au collège de France, il expliquait pour sa part 
tous les mathématiciens grecs dont il avait pu se procu- 
rer des copies, soit par ses propres ressources, soit par 
la faveur de la reine mère, qui lui ouvrait la biblio- 
thèque royale de Fontainebleau, soit par l'entremise des 
ambassadeurs Arnaud du Ferrier et Paul de Foix, qui 
lui communiquaient les richesses de Venise et du Vati- 
can, soit en s'adressant aux savants étrangers, comme 
J. Camérarius et G. Joachim Rhéticus en Allemagne, et 
Roger Asham en Angleterre j il écrivait à ce dernier 
dans ce but le 24 février 1564 (1565). Il achetait ou 
faisait copier à grands frais les précieux manuscrits où 
était déposée la science des Archimède et des Proclus, 
et il en avait formé une collection qui n'était pas le 
moindre ornement de sa bibliothèque. Plusieurs de ces 
mathématiciens avaient été traduits en latin, sous sa di- 
rection, par Frédéric Reisner, Arnaud d'Ossat et Nicolas 
de Nancel ^ 

Ainsi, Ramus n'épargnait ni soins, ni dépense, ni 
travail pour achever son œuvre au collège de France. Il 
sut sacrifier à ce devoir les offres brillantes de l'acadé- 
mie de Bologne, lorsqu'elle lui fit proposer, par l'organe 

1 Oratio de sua professione (1563). Voir plus bas, p. 159. 

> Nancel, Episl., t. I (Paris, 1603, in-8°), p. 210 suiv., lettre 61. 



L* ACADÉMIE DE BOLOGNE. 157 

du jurisconsulte Angelo Papio, la chaire occupée jadis 
par Romulus Amasée, et à laquelle était attaché un trai- 
tement fort considérable. Bayle, dans l'article Ramus 
de son Dictionnaire (note N), s'est donné beaucoup de 
peine pour fixer la date de ce fait , parce qu'il ne con- 
naissait pas les lettres adressées par notre philosophe au 
sénat de Bologne et à Papio. Ces lettres démontrent clai- 
rement que , si l'offre des professeurs de Bologne a^ait 
eu lieu avant 1562, la réponse et le refus ne vinrent 
qu'après la guerre civile, c'est-à-dire en 1563. En re- 
nonçant à des avantages très supérieurs à ceux dont il 
jouissait à Paris, Ramus exposait les motifs de son refus : 
« Je suis Français, disait-il au sénat de Bologne, et la 
libéralité du roi de France m'a soutenu de longues an- 
nées dans mes études. Je me dois donc tout entier d'abord 
à mon pays, puis à mon roi. » 11 entrait dans de plusgrands 
détails avec Papio , et lui remontrait que son devoir, 
comme professeur royal, étant de parcourir le cercle en- 
tier des arts libéraux, il ne pouvait laisser sa tache ina- 
chevée : or, il lui restait encore à enseigner la physique, 
comprenant l'acoustique, l'optique et l'astronomie, sans 
compter la morale et la politique \ 

En reprenant ses cours, Ramus avait annoncé à ses au- 
diteurs qu'il entendait laisser là désormais toute polémi- 
que et se donner tout entier à la science. Tel était l'enga- 
gement qu'il avait pris dans son discours de rentrée au 
collège royal ; tels étaient en effet ses sentiments et ses 
véritables desseins. Mais il avait compté sans ses ennemis, 
conjurés contre son repos. 

Dans ses longues luttes contre la routine et la pédan- 

* Collectan. praBfat., epist., etc. (1577), p. 195, 198. 



i.58 TIE DE RAJMt'S. 

terie, Ramus avait m Je tort de ne ménager personne : 
aussi avait-il presque autant d'ennemis que d'admirateurs. 
Les facultés de théologie et de médecine, en particulier, 
ne pouvaient lui pardonner ses attaques contre la paresse, 
rignorance et la cupidité de leurs membres. Mais parmi 
tant d'adversaires intéressés de toute réforme et de tout 
progrès , soit en religion , soit en littérature ou dans les 
sciences, le plus fougueux et le plus implacable, à coup 
sûr, était Jacques Charpentier, homme d'esprit, comme 
on a pu le voir, mais d'un savoir médiocre, fort intrigant 
d'ailleurs et qui avait acquis à prix d'argent ses grades et 
ses dignités. Ramus, qui le méprisait profondément, n'a- 
vait jamais daigné répondre à ses pamphlets ni s'occup(îr 
de lui. A cette époque, un de ses disciples les plus dis- 
tingués, Arnaud d'Ossat, le même qui plus tard fut car- 
dinal sous Henri IV, crut devoir témoigner sa reconnais- 
sance à son maître, en prenant ouvertement la défense 
de ce dernier contre les attaques d'un adversaire dont 
l'ignorance égalait à ses yeux la violence^ Il publia dans 
cette intention un écrit qui eut alors du succès, mais sur 
lequel je ne puis m'arrêter ici. Je rapporterai seulement 
quelques lignes d'Amelot delà Houssaye, dans sa Vie du 
cardinal d'Ossat : « En 1564, dit-il, il fit paraître une 
petite dissertation intitulée : « Exposilio Arnaldi Ossati in 
disputationem Jacobi Carpentarii de niethodo, » qui est 
une défense de la dialectique de Pierre de la Ramée contre 
Jacques Charpentier, docteur en médecine. Ce petit ou- 
vrage critique lui fit d'autant plus d'honneur qu'il en fit 
beaucoup à la Ramée, qui avait été son maître en philo- 
sophie au collège de Presles, et qu'en donnant au public 
ce premier échantillon de son esprit, il satisfit encore 



^4 



f 

■t' 



TURNÈBE ET RAMUS. 1^9 

pleinement au devoir de la reconnaissance. Charpentier 
répondit à d'Ossat \ mais ce fut par injures, comme font 
ordinairement ceux qui n'ont rien de meilleur à dire. Il 
le traite de magistellus trium literarum, ou, selon notre 
mot Yulgaire , de sot en trois lettres, » Une réplique spi- 
rituelle et incisive de d'Ossat provoqua un second volume 
d'injures de la part de Charpentier , qui , dans sa colère 
croissante, s'en prenait à Ramus, véritable auteur, sui- 
vant lui, des écrits publiés par son disciple ^ 

Tandis que la haiue de Charpentier semblait s'enve- 
nimer chaque jour, il s'opérait au contraire un rappro- 
chement entre Turnèbe et Ramus. Déjà celui-ci , dans 
son discours de rentrée de 1563, avait adressé à son col- 
lègue les éloges auxquels il avait droit par son grand 
mérite. A l'espèce d'animosilé qui les divisait autrefois, 
avait succédé une noble émulation. Ce furent encore de 
beaux jours pour le collège de France et l'université de 
Paris que ceux où l'on voyait enseigner en même temps 
Adrien Turnèbe, Denis Lambin et Ramus, unis par l'es- 
time et l'amitié, rivalisant seulement de science et de 
talent. Le célèbre publiciste Hubert Languet, qui était 
alors à Paris, écrivait à J. Camérarius, le 6 mars 1564 : 
(( Le public se porte en foule pour entendre Ramus, qui 
enseigne de nouveau l'éloquence. » Et l'année suivante, 
le 22 mars 1565, il lui écrivait encore : « L'université 
de Paris reprend peu à peu sa splendeur. Une lutte est 
engagée entre Turnèbe et Ramus. Tandis que l'un attaque 

* Ad Exposit. disput. de methodo, contra Thessalum Ossatuni, Acad. 
Patis. Methodicum, Responsio. Paris, Bnon, 1564, in-4". 

2 Arn. Ossati Additio ad exposilionein de methodo. Parisiis, apud 
A. Wechelum, 1564, in -4% 8 feuillets. 



• 



160 VIE DE RAMtS. ^ 

Aristote et que l'autre le défend , Lambin donne une 
édition de Cicéron où il a corrigé, dit-on, cinq ou six mille 
passages \ » Ainsi l'enseignement public jetait une der- 
nière et brillante lueur, dans l'intervalle de deux guerres 
civiles. Peu de temps après, le P*^ juin 1565, Languet 
annonçait à son ami la dangereuse maladie à laquelle Tur- 
nèbe devait succomber au mois de septembre suivant. 
Ramus et Lambin, de leur côté, étaient détournés de leurs 
études par deux événements d'une importance diverse 
plutôt qu'inégale, le procès des jésuites d'une part, mar- 
quant la décadence de l'université, et de l'autre, une 
scandaleuse candidature au collège de France, où l'on vit 
la science sacrifiée à la politique et au fanatisme. 

Tout le monde connaît l'histoire de cette compagnie 
fameuse par son habileté, dont le but avoué est d'extir- 
per toute hérésie et par conséquent toute liberté de con- 
science, et qu'un pouvoir ne saurait patroner ni même 
autoriser sans se faire du même coup l'instrument de 
l'intolérance et de la persécution. La secte, ou plutôt la 
milice redoutable organisée par Ignace de Loyola, vise 
ouvertement à la domination temporelle, contrairement 
à la parole de Celui qui avait dit : «Mon royaume n'est pas 
de ce monde. » On peut donc affirmer qu'elle ne repré- 
sente point une croyance, mais une ambition subversive 
de toute paix comme de toute liberté. Aussi l'Eglise, qui 
s'en était passée durant tant de siècles, a-t-elle accueilli 
en général avec crainte et défiance des serviteurs trop 
zélés peut-être pour ses intérêts ; et plus d'un Etat catho- 
lique a prouvé par ses actes que cette société secrète lui 

1 Lettres d'Hubert Languet à J. Caméfarius'(édit.de Groningue, 1646, 
in-12, 284 p.), lettre xiii, p. 33, et lettre xvi, p. 41. 



AFFAIRE DES JÉSUITES. 161 

paraissait un danger pour sa propre existence. De tout 
temps la France a été opposée à rétablissement des jé- 
suites : l'opinion publique y a toujours soutenu les gou- 
vernements qui leur étaient hostiles et redressé ceux qui 
les favorisaient. 

Depuis Tannée 1543, où ils avaient' été accueillis et 
reconnus à Rome, les jésuites s'étaient efforcés à plu- 
sieurs reprises de s'introduire en France, et surtout 
dans l'université de Paris. Patronés dès leur début par 
plusieurs évêques , entre lesquels on remarquait P. Da- 
nès, ils avaient songé de bonne heure à se servir du 
cardinal de Lorraine. Ce prélat, dit un de ses biographes, 
c< était trop habile et trop pénétrant pour ne pas entre- 
voir immédiatement quel parti l'Eglise (catholique) pou- 
vait tirer de ce nouvel institut. A l'esprit d'indépendance 
qui animait toute l'Europe, cet ordre opposait la sou- 
mission la plus complète, à l'affaiblissement de l'auto- 
rité et de la discipline, une hiérarchie inflexible et une 
obéissance absolue. Enfin , et c'était là surtout le côté 
par lequel le cardinal de Lorraine appréciait l'utilité de 
cette création , les jésuites se vouaient particulièrement 
à l'instruction de la jeunesse et à l'enseignement des 
peuples par la prédication. 11 promit à Ignace de Loyola 
sa protection, et il tint parole... Henri II lui-même, à 
son instigation , embrassa la cause des jésuites et prit 
ouvertement leur défense \ » Mais s'ils eurent dos pro- 
tecteurs puissants, ils rencontrèrent des adversaires opi- 
niâtres dans le parlement, dans l'université et dans le 
clergé de Paris. En 1552, le parlement, par l'organe 
de P. Séguier, s'était opposé à leur admission , et le 2,^ 

* J. J. Guillemin, Le cardinal de Lorraine, p. 264, 268 et pas». 

11 



162 VIE DE BAMLS. 

février 1553 (1554), l'université prit une délibération 
pour supplier le roi de ne point laisser publier la bulle 
que leur avait accordée le pape Paul III. Sous le règne 
de François II, le cardinal de Lorraine, qui était tout- 
puissant, obtint des lettres patentes qui enjoignaient au 
parlement d'enregistrer les bulles relatives à leur ad- 
mission. Enfin, le 15 septembre 1561 , au colloque de 
Poissy, les jésuites furent reçus et approuvés , avec cer- 
taines restrictions, il est vrai, et à la condition expresse 
de ne point paraître sous leur nom. Mais ils aspiraient 
au droit d'enseigner, et ce droit était gardé avec une 
jalouse et inquiète vigilance par l'université, le parle- 
ment et le clergé de Paris. 

Héritiers de l'évêque de Clermont et reconnus comme 
tels par le parlement, les jésuites avaient fait bâtir un 
collège à Paris, où ils étaient établis, épiant un moment 
favorable pour se faire immatriculer à l'université. Ils 
trouvèrent bientôt, dit Crevier, «un recteur disposé à 
leur rendre service aux dépens de toutes les lois de son 
corps. Julien de Saint-Germain, bachelier de la maison 
de Sorbonne, étant recteur au commencement de 1564, 
les jésuites le gagnèrent, je ne sais par quels moyens; et 
ce recteur, de son propre mouvement, leur accorda, le 
19 février 1564 , des lettres de scholarité : acte passé si 
furtivement, que le greffier même de l'université n'en 
fut pas instruit , ou du moins ne le signa pas \ » Munis 
de cette autorisation clandestine, les jésuites ouvrirentieur 
collège au mois d'octobre , en y mettant cette inscrip- 
tion : Collège de la Société de Jésus , quoiqu'ils eussent 
promis de ne point prendre ce nom en France. Ils avaient 
1 Crevier, Hist. de Tiiniv., 1. XI, § 2, t. .VI, p. 165-166. 



AFFAIRE pES JÈSpiTES. J6? 

des maîtres habiles, qui enseignaienjt gratuitement; aussi 
leurs leçons furent-elles bientôt suivies par un graqd 
nombre d'étudiants. Ils demandèrent alors à être admis 
dans Tuniversité. C'est ici que Ramus paraît, s'associant, 
bien entendu, à Topposition unanime des quatre facultés, 
mais sans jouer un rôle beaucoup plus important que la 
plupart de ses confrères. 

Le refus de l'université fut le signal d'une lutte mémo- 
rable : les jésuites réclamèrent auprès du parlement, afin 
d'être incorporés à l'univçrsité malgré elle. En vain lei^p 
opposait -on ce dilemme que rapporte Estienne Pas- 
quier : « L'université reçoit deux manières de gens , 
réguliers ou séculiers S'ils sont réguliers, l'univer- 
sité ne les peut recevoir que premièrement ils ne soient 
receus en France, ce qu'ils ne sont; s'ils sont séculiers, 
ils n'ont cause de plaider contre l'université, car ils 
ne sont ceux auxquels l'évesque de Clermont a légué 
biens pour bastir un collège à Paris, qui est cause du 
procès ému. » Comme on leur demandait s'ils étaient 
réguliers ou séculiers , les jésuites , évitant une réponse 
directe qui les eût compromis, disaient simplement : 
« Nous sommes tels quels (sumus taies quales nos nomi- 
nal curia). » Cette adresse, qui leur réussit, était traitée 
d'hypocrisie par les régents et principaux de l'université 
Plusieurs professeurs royaux faisaient à la Société de Jésus 
la plus vive opposition : Turnèbe avait écrit contre elle 
des vers très mordants; Denis Lambin se montrait aussi 
fort hostile à celte compagnie. Ramus ne resta pas en ar- 
rière de ses collègues et s'employa , pour sa part, à em- 
pêcher les progrès de la nouvelle corporation. 

Dans l'assemblée générale de l'université où Pasquier 



164 VIE DE RAMUS. 

fut choisi comme avocat, on lui donna pour conseils deux 
professeurs de chaque faculté. Les deux membresprisdans 
la faculté des arts furent Ramus et Guillaume Galland. 
Tous les deux étaient protestants, et cette circonstance, qui 
ne pouvait passer inaperçue, fut tournée contre l'univer- 
sité par l'avocat des jésuites, Pierre Versoris : «Quantaux 
habits, disait-il, Ramus et Gallandius, et celuy qui a fait 
la rythme injurieuse sous le nom de l'université (Tur- 
nèbe?), se sont fort bien mécontez, disant que leurs ro- 
bes agraffées, leurs soutanes et leurs bonnets apostoli- 
ques estoient habits d'hypocrites... Quelque honnêteté 
qu'ayenl ces habits, ils n'ont garde de plaire à ceux qui 
ont excité ceste tragédie, n'y en ayant point qui leur puis- 
sent plaire, appellans les cordeliers grisarts, les augus- 
tins bouclez, et usans de tels et semblables termes , des- 
quels on peut bien juger non-seulement l'habit, mais la 
religion leur estre odieuse. » Grevier fait remarquer avec 
raison que « ces noms cités dans l'affaire la décréditaient 
auprès des juges zélateurs de la religion catholique, » et 
que Versoris, en « attribuant les démarches de l'univer- 
sité moins à tout le corps qu'à Ramus et à Gallandius , 
sert en cela sa cause plus qu'il ne respecte la vérité \ » 
En effet, les quatre facultés étaient unanimes, et quant 
à la faculté des arts, il avait été décidé que le recteur 
pourrait, outre les députés, appeler pour les renseigne- 
ments et les conseils tous les principaux, tous les régents 
et professeurs de philosophie. Voici dans quels termes 
Pasquier, de son côté, repousse la perfide insinuation de 
Versoris, reproduite et aggravée plus tard par un mem- 
bre de la congrégation (Catéchisme des Jésuites, 1602 , 

1 Hist. de Tuniv., 1. XT, § 2, t. VI, p. 188-189. 



Ir 



AFFAIRE DES JÉSUITES. i65 

in-4% 1. I, ch. VI, fol. '19, 30) : « La Fon, dit-il, est si 
impudent de dire qu'un Ramus et Mercerus, depuis re- 
cognus entre les professeurs du roy avoir fourvoyé de 
nostre religion ancienne, estoient les solliciteurs de ceste 
cause, et que, sans leur brigue, les jésuites eussent sur- 
le-champ obtenu victoire, mais que pour éviter une sé- 
dition, la cour fut contrainte de caller sagement la voile 
par un appointé au conseil. Tu mens, effronté jésuite, il 
faut que ceste colère m'escbappe : ni Ramus, ni Merce- 
rus ne s'en remuèrent en leur particulier; bien furent- 
ils de la partie tout ainsi que leurs autres confrères pro- 
fesseurs du roy, pour ne se séparer du corps de l'uni- 
versité. Aussi quelle apparence y a-t-il que les volontez 
générales de ceste grande ville de Paris se fussent en un 
instant métamorphosées pour espouser le party de deux 
huguenots, dont Tun, qui estoit Mercerus, estoit si esloi- 
gné des brigues , qu'il ne cognoissoit que ses livres hé- 
brieux.., grand et superlatif en ceste langue, voire, au 
jugement des plus doctes, ayant le dessus de tous les juifs, 
en tout le demeurant des affaires du monde un vray 
chiffre... Que si ce jésuite La Fon osoit, il diroit volon- 
tiers que la ville, l'université, la faculté de théologie de 
Paris , tous les quatre ordres de mendiants et les curés 
estoient huguenots , parce qu'ils empêchèrent l'imma- 
triculation de leur sainct ordre, etc. » 

Dans son plaidoyer comme dans l'écrit que nous ve- 
nons de citer, Pasquier avait déployé une trop grande 
chaleur, etquitlut nuire à sa cause. Mais ce serait s'abu- 
ser que d'attribuer au plaidoyer habile, mais froid et un 
peu pédantesque de Versoris, le succès que remportèrent 
ses clients en cette occasion. Il est vraisemblable que l'a- 



W 



i6é 



VIE DE RAMTJS. 



vôcat général Baptiste du Mesnil exprimait, comme tou- 
jours*, l'opinion de la plupart des juges, lorsqu'il se pro- 
nonçait contre la requête de la célèbre compagnie et 
demandait que le droit d'enseigner lui fût retiré. Mais le 
parlement , qui, au fond , était de cet avis , n'osa point 
adopter ces conclusions énergiques; et voilà pourquoi , dans 
son arrêt du mois d'avril 1565, il se contenta d'a]}j9om<er 
la cause. « C'estoit un coup fourré, dit avec raison Es- 
tienne Pasquier : car ils ne furent pas incorporez; mais 
aussi esians en possession de faire lectures publiques, ils 
y furent continuez*. » Et cette situation devait durer 
trente ans, jusqu'à ce que Tatlentat de Jean Châtel , in- 
tervenant au milieu d'un autre procès où figurait Ant. 
Arnauld pour l'université, décida la condamnation de la 
société dont les doctrines avaient fomenté la ligue et fai- 
saient naître des assassins ^ 

Le parti qui protégeait les jésuites était puissant, le 
parlement n'avait pas eu cette fois le courage de s'o[)po- 
ser aux Guise et au cardinal de Lorraine, à qui pourtant 
il avait su résister en 1558 , lorsqu'il avait été question 
d'établir en France l'inquisition \ Ainsi se trouva mo- 
mentanément rompue, ou du moins affaiblie, l'étroite 
alliance du parlement et de l'université. Celle-ci, de son 
côté, avait eu à déplorer plus d'une défection , et entre 
autres celle de son ancien recteur Jacques Cbarpentier. 

• « Et il fut en une telle estime durant les sept ou huit dernières an- 
nées de sa vie, que l'on disoit qu'il faisoit tous les arrests de l'audience, 
ses conclusions estant quasi tousjours suivies. » Vie de B, du Mesnil, 
par Ant. Loisel, p. 180 de ses Opuscules. 

« Lettres iv et xxi; Cf. Grevier, t. VI, p. 191-192. 

• Feugère, OEuvres choisies d'Est. Pasquier, Introduction. 

• Du Boiilay, t. VI, p. 521. 






CONDUITE DE J. CHARPEMIEH. 



167 



Les relations de cet homme, son vif désir d'être agréable 
au cardinal et son animosité contre Ramus , devaient 
naturellement le disposer en faveur des jésuites; il était 
leur ami (il s'en est vanté plus d'une fois dans ses écrits), 
et il les soutint de toutes ses forces dans leur lutte contre 
le corps dont il avait été le chef. Cette conduite lui valut 
leur appui et la protection longtemps enviée du cardinal 
de Lorraine. Charpentier d'ailleurs, plus habile en cela 
que Ramus, savait flatter l'ambition du prélat, et pou- 
vait lui rendre de plus grands services en temps de guerre 
civile. On le verra tout à l'heure à l'œuvre comme ca- 
pitaine de la milice bourgeoise de son quartier, et l'on 
comprendra mieux alors que les Guise n'aient pas né- 
gligé de s'attacher un auxiliaire si précieux, et que le 
cardinal de Lorraine lui ait permis de l'appeler son Mé- 
cène, à l'époque même où Ramus, ayant perdu ses bon- 
nes grâces, ou bien s'éloignant d'un ennemi déclaré de 
la Réforme, cessait de lui donner ce titre. 

Ce grand procès n'avait point troublé le cours des 
travaux de Ramus; il continuait à enseigner les sciences 
dont il avait entrepris la réforme, lorsque, suivant les 
expressions d'un historien du temps, « je ne sçay quelle 
collégiale fureur l'aiant jà forcé à une guerre liléralle 
contre Charpentier, alentit aucunement la chaude et ani- 
meuse poursuite de ses estudes^ » 11 s'agit ici de l'évé- 
nement qui, en réveillant d'anciennes querelles, devait 
être si fatal à notre philosophe : je veux parler de ses 
dernières disputes avec Charpentier, pour la chaire de 
mathématiques au collège de France. Charpentier, tout 
ignorant qu'il était des mathématiques , sollicita cette 

^ La Popelinière, Hist. de France (1581, in-l^), t. II, fol. 66 v. 



. "^ m. 






168 VIE DE RAMUS. 

chaire ; il Tobtinl et la conserva malgré les vives récla- 
mations de Ramus, mais il ne se crut vengé de son ad- 
versaire que lorsqu'il Peut fait mettre à mort. 

Cette affaire vaut la peine qu'on la reprenne à son 
origine. 

Au mois d'octobre 1565, Paschal du Hamel , profes- 
seur royal en mathématiques et doyen du collège de 
France, étant mort, sa succession fut donnée par faveur à 
un mathématicien très médiocre , nommé Dampestre 
Gosel , qui était originaire de Sicile , et qui , suivant les 
expressions de Pasquier, a se trouva si disgracié, qu'il 
ne sçavoit parler latin ni françois. » Les lecteurs du roi 
se montrèrent fort émus de ce choix, qui était loin d'être 
flatteur pour leur collège. Ramus , dont le zèle pour les 
mathématiques n'était pas refroidi, et qui d'ailleurs était 
alors, comme il le dit, « le plus ancien de la compagnie, 
et le plus prêt à mettre dans la fosse que nous appelons 
doyen \ » se crut plus particulièrement appelé à soutenir 
les intérêts de la science et l'honneur de sa compagnie. 
« Ce fut alors, dit Gaillard, qu'il eut la noble imprudence 
de se rendre si redoutable aux Dampestre et aux Char- 
pentier, qui ne l'oublièrent pas. » 

Comme le nouveau professeur se préparait à ouvrir 
son cours, Ramus lui adressa des exhortations et des aver- 
tissements, peut-être un peu sévères, lui remontrant qu'il 
s'agissait d'enseigner sérieusement les mathématiques , 
non d'expliquer à la manière des scholastiques la 
Sphère du ciel de Sacro Bosco. Denis Lambin joignit ses 
représentations à celles de Ramus*. Dampestre ne tenant 

* Remonstrance au conseil privé, p. 4. 

» CoUectaneœ praefat., epist., etc. (1577), p. 200. 



1 



DAMPESTRE COSEL. 169 

point compte de ces avis, monta en chaire et y fit tant de 
barbarismes et de soiécismeset tant de fautes de calcul, 
qu'il fut sifflé et bafoué par son auditoire. Sur quoi Ra- 
mus présenta une requête au parlement, qui condamna 
Dampestre à être examiné. li écrivit aussi au roi, à la 
reine mère, au cardinal de Châtillon, conservateur de 
l'université de Paris, à Jean de Montluc, évêque de Va- 
lence, et aux autres seigneurs composant le conseil privé 
du roi. Celui-ci donna enfin, le 24 janvier 1566, des 
lettres patentes par lesquelles il ordonnait que Dampestre, 
et en général tous ceux qui dorénavant se présenteraient 
pour enseigner au collège de France, fussent examinés 
publiquement par tous les autres lecteurs. « Alors, dit 
« Ramus (ibid., p. 14, 15), Dampestre se voyant envi- 
« ronné de tant de rets, et de la cour du parlement et 
« du roy, procède simplement et rondement : cognois- 
« sant qu'il ne pouvoit débiter sa marchandise en détail, 
c( il cherche marchand pour troquer et la vendre en gros; 
« s'adresse à maistre Jacques Charpentier, docteur en 
« médecine, et traffique, à quel prix? je le laisse à pen- 
« ser... » Estienne Pasquier dit la même chose à sa ma- 
nière : « Dampestre fut deux et trois fois chifflé et baffoué 
par tout son auditoire, et par ce moyen contraint de quit- 
ter sa place; mais, par unevoye inaccoustumée, la résigna 
à Charpentier, homme non aucunement nourry aux ma- 
thématiques, mais qui d'ailleurs reluisoit en plusieurs 
bonnes parties, et par ses lectures s'estoit moyenne 
grand crédit dedans l'université » (l'ech., IX, 20). 

Précisément h cette époque le cardinal de Lorraine, 
rappelé par la reine mère, reparaissait à la cour et s^ 
trouvait plus puissant que jamais. Charpentier nous ap- 



170 VIE DE RAMUS. 

prend lui-même que ce fut sur la proposition de son 
nouveau Mécène qu'il fut pourvu de la chaire du collège 
de France, vers le milieu du mois de février 1566 ^ 

Le successeur de Dampestre était encore moins versé que 
lui dans les mathématiques ; mais il avait plus d'audace 
et il se montra plus fécond en ressources. Dans un temps 
où ces sciences étaient pour ainsi dire inconnues, on ne 
pouvait guère les enseigner qu'en expliquant Euclide. 
On était donc incapable d'un tel enseignement, si Ton ne 
connaissait pas le grec. Or Charpentier, qui ne savait pas 
le premier mot de la géométrie, ignorait de plus la lan- 
gue grecque. Il avait donc ses raisons pour ne pas vou- 
loir d'un examen dont Euclide eût fait tous les frais. 11 
prétendit que la condition établie par le roi ne le con- 
cernait pas, et il refusa de s'y soumettre. Ramus n'était 
pas homme à lâcher prise : se sentant soutenu par la plu- 
part de ses collègues, et surtout par Denis Lambii), il 
s'opposa aux prétentions de Charpentier, comme il avait 
fait auparavant pour Dampestre. Il écrivit de nouveau à 
la cour, se plaignant « d'être tombé de fièvre en chaud 
« mal, et que Dampestre était un Archimède au prix de 
« Charpentier. » Le roi , sur ses instances, lit paraître, 
le 8 mars 1566, un nouvel édit qui confirmait le pre- 
mier. Charpentier déclarant toujours superbement qu'il 
n'entendait pas être examiné, l'affaire fut portée au par- 
lement de Paris, qui accueillit tout d'abord l'ordonnance 
royale avec un véritable enthousiasme ^. Le premier pré- 

1 Oralio habita init. prof. (Paris, 1566, iii-8"), fol. 7 v. 

2 Voici cette ordonnance, qui contient probablement quelques-uns des 
termes de la requête de Ramus : 

« Charles, par la grâce de Dieu roy de France, à tous ceux qui ces pré- 
sentes lettres verront, salut. Le feu roy nostre très-honoré seigneur et 



ORDONNANCE ROYALE, 171 

sident, Christophe De Thou, ami de Ramus et encore 
plus ami des mathémaliques dont il faisait une élude 
spéciale, récita sur-le-champ ces deux vers de Juvénal : 

Et spes et ratio studiorum in Caesare tantuiii : 
Solus enira tristes hac tempestate Camœnas 
Respexit. 

Ce qui fut traduit ainsi séance tenante, peut-être par 
Ramus, si Ton en croit l'abhé Goujet : 

ayeul, aima tant en son vivant et les lettres et les lettrez, qu'il voulut qu'en 
l'université de Paris y eust des professeurs à ses gages en toutes langues et 
sciences. Ce qui succéda si heureusement, que les plus doctes personnages 
de l'Europe ont esté appeliez à la dite profession, et fait un si grand fruit, 
qu'il en est sorty un nombre infiny de gens doctes, qui par tout le mondeont 
témoigné la grandeur de nostre dit ayeul. Ce qui a esté continué par feu no-^tre 
très-honoré seigneur et père. Et nous avions un mesme désir et volonté, et 
vacquant une place de professeur aux mathématiques, nous aurions donné 
la dite place à un qu'on nous avoit dit estre suffisant et capable. Mais 
nostte bien aimé maistre Pierre de la Ramée, doyen de nos professeurs, 
voyant que contre nostre désir, celuy que nous avions pourvu de la dite 
place estoit inconnu et son érudition cachée, et que voulant faire quel- 
ques leçons, il se seroit monstre ridicule, en auroit présenté requeste h la 
cour de parlement, faisant entendre la surprise dommageable à toute la 
République, atin que celuy qui se disoit pourveu fust examiné, ce qui 
par la dite cour auroit esté ordonné, que nous aurions trouvé bon et 
raisonnable; à cause de quoy, afin qu'à l'advenir Testât de nos profes- 
seurs ne soit baillé qu'aux plus doctes et capables, nous avons ordonné 
qu'advenant la vai^ation d'aucune place de nos professeurs en quelque 
langue et science que ce soit, on le fera àsçavoir par toutes les universitez 
fameuses et autres lieux, et que ceux qui se voudront présenter et sou- 
mettre à la dispute et lecture de la profession vacante, ainsi qu'il leur 
sera proposé par le doyen et les autres professeurs, y seront receus pour 
après estre choisy par nous le plus suffisant et capable de ceux qui auront 
leu et disputé, dont nous serons advertis par le doyen et autres profes- 
seurs, et par nous pourveu ainsy qu'il appartiendra, et sans préjudice de 
Tarrest de nostre dite cour pour le regard de celuy qui doit estre exa- 
miné. Donné à Moulins, le 8 mars 1566. Registre en parlement le 2 avril 
1566. » Celte ordonnance se lit dans du Boulay, t. VI, p. 652, et en tète 
de la Préface du proëme des mathématiques de Ramus (1567). 



i72 VIE DE RAMUS. 

Des lettres et lettrez l'estime et l'espérance 
Ne reposent sinon au grand Roy de la France : 
Car en ceste saison, il n'y a que luy seul 
Qui des Muses l'ennuy regarde de bon œil. 

La cause fut d'abord plaidée à huis clos devant un petit 
nombre de conseillers, le 11 mars 1566, puis, le surlen- 
demain, sur la demande de Ramus, en séance publique. 
Il faut entendre ici Estienne Pasquier, qui y assistait : 
« Grande cause, dit-il , et deux braves champions qui , 
sans ministère d'advocats, entrèrent aux champs, en pré- 
sence du parlement et d'une infinité de peuple. En quoy 
je puis dire, comme celuy qui veis demesler ce fuzeau, 
que ce fut à bien assailly bien défendu, et à un beau jeu 
beau retour. Tous deux parlant latin, furent ouïs par 
leur bouche, avecques une admirable faculté et facilité 
de bien dire. Ramus disoit que c'estoitun nouveau mons- 
tre qu'on introduisoit en leur compagnie, d'y procéder 
par résignation, et non par mérite. Et choses encore plus 
monstrueuse, de voir un Sicilien gratifier de ceste place 
un François à lui incognu, accusant taisiblement qu'en 
la résignation il y avoit eu bource déliée. Qu'autre chaire 
n'estoit vacquante par la mort de Pasquier Hamel que 
celle de mathématiques, et que le sens commun ne pou- 
voit porter, que Dampestre aucunement nourry en ce 
subject eust esté contraint de quitter la partie, parce qu'il 
ne pouvoit descouvrir ses conceptions en langue latine, 
et qu'il luy eust esté loisible de surroger en son lieu un 
homme du tout ignorant les mathématiques, et qui 
sçauroit seulement parler ' : partant, concluoit à ce que 

1 « Je montré, dit Ramus, que ce n'est point icy la cause de Ctésiphon 
ni de Milon, qu'il faiilust employer l'éloquence de Démosthène ni de Ci- 



LUTTE CONTRE CHARPENTIER. 173 

Charpentier ne fust receu, qu'il n'eustesté premièrement 
examiné sur le fait des mathématiques, et qu'en entéri- 
nant les lettres patentes du roy, le semblable fust à l'a- 
venir observé en la promotion de ceux qui voudroient 
estre professeurs du roy. Contre cecy Charpentier, qui 
sçavoit se jouer de sa langue et de son esprit, ne révoqua 
du commencement en double qu'il estoit peu versé aux 
mathémaliques, esquelles toutesfois mettant en jeu la 
rencontre de Cicéron, si on luy eschauffoit la cervelle, il 
se monstreroit grand maistre et docteur passé en trois 
jours, comme faisant peu de compte et mettant sous 
pieds cette objection. Mais pour récompense il coucha 
principalement de sa personne , que dès et depuis 
vingt ans en là, il avoit bien mérité des bonnes lettres 
dedans l'université, dont il pouvoit produire pour pièces 
justificatives une infinité de tesmoins ses disciples, tous 
personnages d'honneur et de qualité; que par degrez il 
avoit acquis quelque renom : premièrement régent gran- 
dement recognu, puis procureur de sa nation, puis rec- 
teur, et finalement entre ses compagnons avoit sans au- 
cun contredit obtenu le premier lieu de licence en la fa- 
culté de médecine. Tellement que nul ne pouvoit ou 
devoit lui envier ce nouveau grade de professeur du roy, 
et que s't7 n' estoit capable pour enseigner les malhémati^ 



céron,que c'estoit une question pythagoricienne, qui vouloit estre traitée 
en silence avec un crayon et une tahie, avec une reigle et un compas. 
Je présenté le livre d'Euclide qui avoit chassé Dampestre... Je l'eis instance 
que maistre Jacques Charpentier print ce livre, et s'il sçavoit démonstrer 
une seule proposition de toutes celles qui y sont contenues, quejeserois 
des siens. Jamais ne fut postibie par moyen aucun de lui faire parler 
un seul mot de mathématiques. » Remonstrance au conseil privé, p. 19, 
20. Cf. Act. math. sec. 



174 Vie de ràmus. 

ques, il y avoit en luy une infinilé d'autres suhjects dont 
il pouvait accommoder le public par ses lectures^ au con- 
tentement d\n chacun. Je vous ay réduit en petit volume 
les plaidoyez de l'un et de l'autre, qui toutesfois occupè- 
rent l'audience toute une matinée. Enfin la cour, après 
avoir veu ces deux champions vaillamment combattre, 
leur donna un hola, etc.» 

Uu des arguments de Charpentier qui produisirent le 
plus d'effet sur la cour, c'est qu'en supposant qu'il dût 
être soumis à une épreuve inouïe selon lui , l'examen ne 
devait pas être fait par Ramus, qui était son rival. Mais 
la réponse de Ramus sur ce point me paraît tout à t'ait 
victorieuse. « Vous prétendez que Ramus est votre en- 
nemi ; mais quelle preuve eu pourriez-vous alléguer? 
Avez-vous jamais reçu de moi le moindre dommage, et 
dans cetfe affaire ne vous avais-je pas maintes fois averti, 
en particulier et fraternellement, des conditions établies 

par le rdy pour la profession royale? Huit autres 

lecteurs royaux demandent cet examen et poursui- 
vent avec moi cette affaire : leurs signatures en font 
foi, leur requête a été déposée au parlement, et pourtant 

vous osez afhrmer'que je suis votre seul adversaire! 

Ce n'est pas moi seul qui m'oppose à votre admission ; 
ce sont tous ces professeurs royaux , et non- seulement 
ceux-là, mais encore Euclide, Archimède, Ptolémée, et 

tous les mathématiciens du monde On soutient que 

c'est la première fois que je soulève cette question de 
l'examen ; mais rien n'est plus faux : car c'est sur ma 
requête que le cardinal de Lorraine a exigé un pareil 
examen, il y a dix ans, de mon propre élève, Jean Pœna. 
Plus tard, après la mort de Paschal du llamel, et avant 



LUTTE CONTRE CHARPENTIER. 175 

la nomination officielle de Dampestre, Jean deMontluc, 
évêqne de Valence, accédant à mes prières et poussé par 
son zèle pour les arts libéraux, a\ail écrit au roi pour 
obtenir qu'il y eût un examen public Mais, dit- 
on encore, je n'en ai pas appelé d'autres à l'examen. 
Je le confesse; car je ne suis doyen que depuis peu, et 
l'ordonnance du roi est trop récente pour que j'en aie 
pu faire déjà l'application. » 

Quoique Cbarpentier avouât sa profonde ignorance en 
grec et en mathématiques, quoiqu'il eût écrit et signé 
cet aveu: « J'ignore la langue grecque et les mathéma- 
tiques, je dois l'avouer (sum !Xva>.paê7iToç, ày£wu!,£Tp-/iTo; , 
agnosco hoc quoque) ; j) quoiqu'il eût même affecté un 
profond mépris pour les mathématiques, qui étaient, di- 
sait-il , un jeu d'enfants, et qui, comparées à la méta- 
physique, lui semblaient une fange où un porc seul (Ra- 
mus) pouvait se complaire * ; néanmoins le parlement lui 
tint compte du zèle qu'il affichait pour la religion catho- 
lique, aussi bien que de ses services dans l'enseigne- 
ment de la philosophie d'Aristote ; et comme il offrait 
de se mettre au courant des mathématiques en moins de 
trois mois, l'avocat général Baptiste Du Mesnil, après 
avoir remontré « que c'estoit chose périlleuse de com- 
« mettre une profession royale à un homme qui confes- 
« soit n'y sçavoir rien : toutefois, dit-il, pour trois mois, 
« non forcé ; nous vous prenons au mot. » Charpentier 
fut donc maintenu par provision y et autorisé à ouvrir son 
cours, à la condition expresse d'enseigner les éléments 
d'Euclide dans trois mois, et de faire alors un essai sui- 

* Scholae mathemat. (1569), 1. I., p. 21. Jac. Carpent. ad Exposit. de 
methodo, contra Tbessalum Ossatum, etc. (1564), fol. 11 v. 



176 VIE DE RAMUS. 

vant sa promesse : triste mesure et bien peu digne de 
l'illustre école où on l'appliquait'. Voici du reste, en par- 
tie, l'arrêt du parlement qui donne dans un style assez 
curieux une idée très nette de toute cette affaire ^ : 

« Entre M« Pierre de la Ramée demandeur à l'entérinement de 
certaine requeste du 9 mars d'une part, et ]>P Jacques Charpentier 
defifendeur d'autre. Après que du Mesnil pour le procureur général 
du roi a dit que.... Au moyen de quoy après avoir communiqué par 
ensemble sur la requeste présentée par la Ramée , ont advisé et re- 
monstré à la cour que les professeurs et lecteurs du Roy sont insti- 
tuez pour lire et enseigner des professions plus nécessaires et re- 
quises, comme la langue latine, grecque et hébraïque, en médecine, 
philosophie et mathématiques. Vray est qu'il n'y a eu aucune déter- 
mination par écrit, combien y en doit avoir d'establis en chascune 
des dites professions, sinon par une forme de police et observance 
qui semble avoir quelque chose de bon. Ne doute pas qu'il n'y en 
ait deux pour les lettres grecques, deux pour la philosophie, et deux 
de mathématiques, laquelle profession des mathématiques est requise 
et fort nécessaire, en laquelle il y a moins de lumière et adresse pour 
y duire les estudiants, ains est cette science renvoyée ad mutos 
quodammodo magistî'os et ad privata studia , par faute de bons 
lecteurs ou bien d'auditeurs qui ayent voulu et désiré y estre in- 
struits Et ont bien peu de gens veu lire Euclide en ceste univer- 
sité , combien que à la dilligence de la Ramée il ait esté esdaircy '. 
Vray est qu'il y a eu peu d'auditeurs , pour estre cette entreprise 
fort grande et dont bien peu de gens ont esté capables. Et le roy, 
qui veut avoir un collège pour exercer les principales sciences en 
ceste université, ne veut pas laisser derrière les mathématiques. 
Oronce de nostre temps en a esté le premier professeur; après, Pas- 
chalius ; par sa mort Dampestre pourveu , lequel a esté conseillé de 
céder, pour ne luy estre cette profession à main, et en sa place Char- 

* Collectan. prsefat., epist., orat., etc. (1577), p. 544. 

2 Du Boulay, t. VI, p. 650 et suiv. 

3 Charpentier se faisait de cela même une arme. Il était inutile, sui- 
vant lui, d'expliquer Euclide et les autres mathématiciens, puisque Ra- 
raus les avait expliqués pendant deux ans (Scholae mathem. , édit. de 
1569, Errattty ad pag. 40, v. 33). 



ARRÊT DU PARLEMENT. 177 

pentier est pourveu par le Roy : sur quoy y a eu quelque émeute , 
pour raison de laquelle ou a eu recours au Roy, afin d'éprouver ceux 
qui y entreront. Et de fait y a lettre en papier dudit seigneur, pour 
les éprouver par les autres lecteurs du Roy : lesquels assemblez ont 
fait entendre à Charpentier qu'il fallait subir examen, qui ne le veut 
souffrir, et sur quoy ils ont esté remis pour estre ouys. 

« Est et consiste la question qui s'offre en deux points. Le premier 
de admittendo vel non admittendo Carpentarlo in hoc genvs 
professionis. L'autre pour sa preuve et examen. Ad i . pour son 
regard et omnium judicio, il a grande et longue recommandation et 
a beaucoup mérité, comme ses lettres et sçavoir le témoignent assez 
connu par un chacun ; hoc unum et solum objicitur, quod ipse con- 
fessus est , quia àypa/z/jiâTïjs sit , n'ayant fait profession en mathéma- 
tiques. Aussi il prend son titre de lecteur en philosophie et mathé- 
matique. En quoy est à craindre que la philosophie à lui fort fami- 
lière ne lui fasse laisser ou discontinuer les mathématiques, qui est la 
place que l'on désire à présent estre remplie Joinct la règle com- 
mune qui veut que ut quisque quam novit artem in hac se exer- 
ceat^ et une autre, ne sutor ultra crepidam. Vray est que si Char- 
pentier, qui a l'esprit si heureux, s'y veut exercer, en peu de temps il 
en sçaura beaucoup , car n'y est l'éloquence si avant requise , mais 
plutôt une marque et signe du doigt avec un crayon. 

((•L'autre ditïiculté est pour l'examen, disant Charpentier que jus- 
ques ici l'on n'a examiné aucun pourveu d'estat de professeur et lec- 
teur public, que néantmoins l'on veut commencer à luy, ce qui ne lui 
semble raisonnable, qui jam super his prohatià, deinde ores qu'il 
fust sujet à l'examen, qu'il ne doit estre fait par Ramus, attendu leurs 
contentions et verbis et scriptis assez connues pro re literaria... 

« Au moyen de quoy leurs conclusions seront, après avoir par la 

cour ouy l'un et l'autre que pour cette fois et par provision à 

l'avenir il y ait en l'université deux lecteurs du Roy en mathémati- 
ques, deux en philosophie, deux en médecine et deux en grec, sui- 
vant la volonté du Roy. Qu'il soit enjoint aux professeurs et lecteurs 
du Roy faire leur devoir, sans discontinuer leurs leçons ne s'écarter 
de leurs professions ; et si Charpentier y entre par provision, que ce 
soit suivant son offre de lire et interpréter la sphère et livres d'Euclide, 
avec ce qui appartient et est requis pour la science des mathématiques... 

Ce fait, les dits de la Ramée demandeur, et Charpentier deffen- 
deur présents, ouys l'un après l'autre, La cour en entérinant la re- 

12 



178 VIE DE RAMUS. 

queste faite par le procureur général du Roy, et ayant égard aux 
conclusions par lui prinses, ordonné pour l'advenir, quand aucun 
sera pourveu par le Roy d'un estât de lecteur du Roy, il sera ouy et 
examiné par gens à ce connaissans et expérimentez en la profession 
dont le poursuivant sera pourveu, en la présence de deux conseillers 
d'icelle, qui à ce seront commis, ensemble le procureur général du 
Roy, ou l'un des advocats dudit seigneur. Et pour le regard de Char- 
pentier pourveu par le Roy, la cour pour plusieurs bonnes causes 
justes et raisonnables considérations, ordonne par manière de provi- 
sion, et jusques à ce que autrement en ait esté pourveu qu'il 

jouira du bénéfice de lecteur du Roy, suivant ce qu'il a présentement 
offert et promis, à sçavoir que dedans trois mois il commencera à lire 
Aristote au livre De Cœlo, le livre de la Sphère de Proclus, ou bien 
les Eléments d'Euclide et de Sacro Bosco ; et au surplus mettront 
ceux qui ont esté cy-devant pourveus par le Roy des estats de lecteurs 
et professeurs royaux en cette ville, leurs provisions devers la dite 
cour dedans trois jours, pour icelles veuës et communiquées au dit 
procureur général, et luy ouy en ses conclusions, ordonner ce que la 
raison pour la distinction des professeurs et de la profession qu'ils 
font Le 14 mars 1565 (1566). » 

Charpentier, ne trouvant pas l'arrêt du parlement as- 
sez favorable, à ce qu'il paraît, eut soin d'y faire quel- 
ques changements de rédaction qu'un greffier complai- 
sant accueillit^ et qui se retrouvent dans le texte que je 
viens de citer. Voici du moins le récit de Ramus : 

« Huit jours après cet arrest , je trouve que maistre 
J. Charpentier avoit icy employé la subtilité de son es- 
prit à spécifier ses offres. 11 avoit fait offre de satisfaire 
des mathématiques en trois mois; il insère en son arrest 
qu'il commenceroit dans trois mois ; en quoy vous voyez 
qu'il fait de la fin le commencement, et retranche toute 
limitation.... Voilà l'esprit de nostre mathématicien.... 
En second lieu, il y avoit en sa provision une conjonc- 
tive délire en mathématique [sic) el philosophie. Cela luy 
estoit fort contraire : il s'avise par sa logique de conver- 



CHARPENTIER AU COLLEGE ROYAL. 179 

tir la conjonctive en disjonctive , et met en son arrest , 
qu'il liroit en mathématique (sic) ou philosophie. Il n'y met 
point ces mots-là, mais il y met l'équivalent, qu'il liroit 
Aristote et Proclus, ou les Eléments d'Euclide et de Sa- 
cro Bosco. » 

Charpentier commença donc à lire Aristote au livre 
De Cœlo. Dans son discours d'ouverture, il raconta à sa 
guise toute l'histoire de la chaire dont il prenait posses- 
sion ; il se décerna à lui-même toutes sortes d'éloges et 
éclata en violentes et grossières invectives contre son ad- 
versaire qu'il traitait de vieux radoteur, etc. Enfin, triom- 
phant à grand hruit : « Je Tai emporté sur lui, disait- 
il, quelle gloire! n'ai-je pas le droit de m'écrier : Meurs, 
Charpentier; après avoir vaincu Ramus en présence d'un 
si grand nombre d'hommes illustres , tu vas monter au 
ciel ^ ! » Voilà sans doute ce que les partisans de Char- 
pentier appelaient son éloquence. Il eut à cette première 
leçon un grand nombre d'auditeurs ; mais dès qu'il eut 
abordé le sujet de son cours, il en perdit la plus grande 
partie : « Maistre Charpentier, dit Ramus, a esté con- 
traint non longtemps après de quitter son Aristote, pour- 
tant que n'estant seulement à la quatrième partie de son 
livre, il se vit réduit de deux mille escoliers qui estoient 
à la première leçon, à treize pauvres galoches. » Puis il 
expliqua pendant trois mois les Commentaires d'Alcinoûs 
sur la Philosophie de Platon, et l'on ne prévoyait pas qu'il 
dût jamais parler de mathématiques. Mais ce qu'il y avait 
de plus grave , et ce que les lecteurs du roi virent avec 

* Oratio habita init. prof., Paris, 1566,in-8°, fol. 9 v. « Morere Car- 
pentari! Nunc enim in tanta hominum nobilissimorum freqnentia victo 
Ramo in cœlam ascendes. » 



180 VTE DE RAMUS. 

indignation, c'est que i(» nouveau v(^nu qui n'enseignait 
même pas la science dont il était chargé, exigeait un 
salaire de ses auditeurs. Ramus, qui depuis longtemps 
demandait que l'instruction supérieure fût absolument 
gratuite, ne pouvait laisser passer sans protestation un 
fait aussi monstrueux. Ayant obtenu une audience au 
Conseil privé du roi, en janvier 1567, il y prononça 
une éloquente Remonstrance en français, dans laquelle 
il fit valoir ce grief, ajouté à tant d'autres : « Mes- 
sieurs, dit-il , pensez l'insolence de ce docteur. Il y a 
eu jusqu'icy au collège du roy de grandes povretez. Nous 
avons attendu un an, deux ans, trois ans, quatre ans, sans 
recevoir aucun gage. Jamais, toutesfois, ne se trouva lec- 
teur du roy qui prinst jamais un seul denier des escoliers 
pour la lecture royalle, etcetapprentif, voire non appren- 
tif, qui n'est qu'à la porte, qui n'est encore entré, et qui 
n'entrera jamais, si ce petit abécédaire d'Euclide en est 
ouy, au beau commencement va maquignonner la lecture 
royalle! Que feroit-il, s'il estoit le plus ancien et le doyen 
de ceste compagnie?» (Voir plus bas, III^ partie, ch. I.) 
Là encore, Ramus fournit la démonstration péremp- 
toire de l'ignorance de Charpentier en grec et en mathé- 
matiques : « J'avois presque oublié l'une des singulières 
louanges de nostre professeur, qui entend autant en la 
langue grecque comme en la science des mathématiques; 
et néantmoins, pour persuader aux simples idiots qu'il 
estoit fort sçavant en grec, il a fait imprimer Alcinoûs 
en latin soubz son nom, comme s'il en eust esté le vray 
translateur; et sur ces entrefaites un estudiant de l'uni- 
versité s'est venu complaindrc à moy de ce que ceste trans- 
lation luiavoit esté soubstraite parce vénérable docteur. 



CHARPENTIER AU COLLÈGE ROYAL. 181 

Et pour présente preuve de ceste effrontée hardiesse , 
voilà Euclide en grec ; qu'il en interpreste une seule ligne, 
je veux estre tel que je le vous descris. » Il concluait à ce 
que Charpentier subît Texamen ou cédât la place à quel- 
que autre. 

« On lut la Remonstrance de Ramus, dit Tabbé Gou- 
jet ; on en sentit toute la Ibrce ; mais il ne paraît pas 
qu'on y ait eu aucun égard, et tout le fruit que Ramus 
recueillit de tant de soins, d'inquiétudes et de poursuites, 
n'aboutit qu'à se voir l'objet du ressentiment de Char- 
pentier. » 

En effet , Charpentier , grâce à des protections puis- 
santes, fut maintenu dans la chaire qu'il occupait déjà 
depuis près d'un an. Ni l'honneur du corps, ni les inté- 
rêts de la science, ni deux éditsdu roi, ni l'opinion con- 
nue de tous les hommes compétents et du parlement lui- 
même, ne purent empêcher cette nomination. En vain 
proposait-on pour remplir la chaire vacante des hommes 
tels que Reisner, d'Ossat et mêmeStadius, dont il fut un 
moment question \ Les Guise , la société de Jésus et la 
Ligue naissante l'emportèrent et assurèrent le triomphe 
d'un homme qui leur était dévoué jusqu'au crime. Char- 
pentier d'ailleurs rougissait si peu de priver la science 
d'un organe digne d'elle, qu'il s'en était vanté avec 
un cynisme révoltant dans son Discours d'ouverture 
(fol. 5 V.). Cependant son orgueil avait reçu de cruelles 
blessures dans cette affaire, qui avait mis au grand jour 
sa scandaleuse ignorance. Aussi l'envie déjà si persévé- 
rante dont il avait poursuivi Ramus, se changea-t-ellc dès 
lors en une haine violente cl morlclle. 

* Sl4io1;»( math., I. Il, p. *j3; Collect. [iriel., ftc, \k j5i. 



182 



VIE DE RAMUS. 



II exhala bientôt sa colère dans un libelle où il com- 
parait son adversaire à je ne sais quel médecin grec , 
nommé Thessalus, que Galien avait Taillé pour avoir 
voulu appliquer une méthode plus prompte et plus facile 
à l'étude de la médecine; en conséquence, il l'appelait 
pour injure singulière, Thessalum academiœ Parisiensis 
melhodicuniy ne s'apercevant pas que cette injure lui pou- 
vait être appliquée bien plus justement à lui-même. Car 
c'est au moment où il venait de s'engager à se mettre en 
trois mois au courant des mathématiques et en état de les 
enseigner, c'est alors, dis-je, qu'il s'étonne qu'on veuille 
enseigner en trois mois la logique. Or, cette prétention 
dont il se moquait si fort se trouve réalisée aujourd'hui 
dans nos lycées, et je ne sache pas qu'un mathématicien 
voulût consentir à enseigner les mathématiques en trois 
mois. 

Ce premier libelle était signé * . Il n'en fut pas de même 
d'un autre pamphlet qui parut la même année , chez le 
même libraire, et qui était intitulé : « In Pétri Rami in- 
solentissimum Decanatum, gravissimi cujusdam oratoris 
philippica prima e quatuordecim^. » Cet écrit paraît être 
où de Charpentier lui-même, ou de l'un de ses amis de 
la faculté de médecine, soit le lecteur royal Louis Duret, 
comme on l'a pensé généralement, soit un autre méde- 
cin nommé Jean Picard, et surnommé VÉtourdi, comme 
semble le faire supposer le titre d'une brochure qui parut 
aussitôt en réponse à celte philippique : « Pour un liard 

1 Jac. Carpent. reg. prof., Admonitio ad Thessalum, Acad. Paris. Me- 
thodicum, etc. Ad illuslriss. card. etyriiic. Carolum Lotaringum. Paris., 
ap. Th. Brumeiiium, 1567, iii-S", 102 Ibiiillets. 

'2 Pans., typ. Thomœ Btutneniiy 1567, iii-i", 20 ieuillets. 



PAMPHLETS CONTRE lUMUS. 183 

d'antidote contre la Frippilippiquedu bauard l'Eslourdy, 
fait par un petit grimault du collège de Presles, 1567, 
en juillet. » Quel qu'en soit l'auteur, la Philippûiue re- 
prochait à Ramus d'avoir volé au cardinal de Lorraine 
le titre de doyen du collège royal (fol. 5 v.), pour s'ar- 
roger la prééminence sur des hommes tels que Du Chesne, 
Dorât, Charpentier et surtout Duret, dont l'éloge revient 
à chaque page. On tournait en ridicule les prétentionsde 
Ramus à la vieillesse^ et l'on ne tarissait pas en plaisan- 
teries sur ces cheveux blancs, qui recouvraient une tête 
si jeune et si folle encore (fol. 7, etc.). On excitait con- 
tre lui la jalousie de chacun de ses collègues; on le me- 
naçait de la colère de Duret et de Charpentier (fol. 15 v.), 
et l'ouvrage se terminait par un véritable dithyrambe en 
l'honneur de Louis Duret. 

D'autres amis de Charpentier se joignante lui, firent 
pleuvoir sur Ramus un déluge d'injures, d'invectives , 
de calomnies et de pasquinades, depuis le lecteur royal 
Jean Dorât, qui ne pardonnait pas à Ramus sa supério- 
rité comme professeur et qui fit contre lui des vers pi- 
toyables \ jusqu'à Jean Riolan, alors professeur au col- 
lège de Boncour, plus tard docteur en médecine, et qui 
publia à cette époque un Discours contre la dialectique 
de Ramus ^. 

Mais de froides et insipides plaisanteries sur les cheveux 
blancs de Ramus et des jeux de mots sur le décanal n'é- 
taient pas de nature à satisfaire la soif de vengeance qui 
tourmentait Charpentier. Il lit appel au fanatistne de la 
multitude. 

* J. Aurati Pocmalia, 1560, in-8', I. IV, p. 275 et suiv. 

* Voir plus loin, II" partie, cliap. V. 



184 VIE DE RAMUS. 

La religion, qui, dans les desseins de la bonté divine, 
est Pinstrument du salut et de la paix, a toujours été, 
entre les mains des méchants, l'arme la plus terrible pour 
la guerre et pour la vengeance. Charpentier avait affaire 
à un protestant : il en profita pour intéresser la religion 
dans sa querelle. Il allait partout répétant que c'était à 
cause de son dévouement à la religion dominante qu'il 
avait été repoussé par les professeurs hérétiques du collège 
de France. Il semait contre son adversaire des accusations 
d'athéisme et d'impiété. Il le faisait insulter par ses amis 
et lui appliquait à tout propos les noms des athées les 
plus tristement fameux, Théodore , Diagoras, etc. Les 
choses en vinrent à ce point, que Ramus, pour couper 
court à ces dénonciations, poursuivit en justice ses ca- 
lomniateurs. Charpentier, condamné à la prison, fut con- 
traint de se rétracter*. 

Cet acte de vigueur arrêta pour un temps la calom- 
nie ; mais la fureur des ennemis de Ramus ne fit que 
s'en accroître. Ne pouvant le perdre par la parole ni 
par la plume, on tenta de s'en défaire par des moyens 
plus sûrs; on lui envoya plus d'une fois, en pleine paix, 
des assassins qui faillirent le mettre à mort dans son 
collège même. « Un jour, ditNancel (p. 60), un homme 
furieux entra tout armé chez lui, et fit mine de le tuer. 
Ramus étant parvenu à s'en rendre maître, se contenta 
de le faire fouetter, au lieu de le livrer aux magistrats , 
et le fit mettre à la porte du collège — Une autre fois, 
dit encore le même écrivain (p. 61), on avait excité contre 
lui une émeute, et les ferrailleurs les plus renommés de 

1 Nancel , p. G3 : « In carcerem calumniator conjectus , paliaodiam 
canere coactus est. » Le texte est clair; il s'agit de J. Charpentier. 






ATTAQUES A MAIN ARMÉE. 185 

l'académie étaient venus assiéger le collège de Presles. 
Ramus leur fit ouvrir les })ortes et leur adressa une 
allocution qui produisit sur eux un si grand effet, que 
toute la troupe se dispersa, sans qu'un seul de ces ban- 
dits eût osé attenter à sa vie , quoique une vengeance 
particulière fût alors très facile et presque assurée de 
l'impunité. » 

On revenait ainsi de nouveau à ces temps affreux de 
la première guerre civile , si éloquemment décrits par 
Turnèbe, « où il semblait moins criminel et moins dan- 
gereux d'égorger un homme qu'un mouton, et où tant 
de gens se montraient plus joyeux des malheurs de leur 
patrie et de leur propre ruine qu'ils n'auraient pu l'être 
de leur prospérité et de celle du pays^ » La faction des 
Guise l'emportait peu à peu à la cour sur le chancelier 
de l'Hospital, et poussait ouvertement à la guerre. « Le 
cardinal de Lorraine, dit un de ses biographes que nous 
avons déjà cité, n'échappa pas toujours à cet entraîne- 
ment, et, si l'on en croit Pasquier, l'ardeur qui l'animait 
et qu'il propageait autour de lui par la vivacité de sa pa- 
role, porta plus d'une fois le peuple à prendre les ar- 
mes*. )) De Thou (liv. XLlï) attribue formellement la 
seconde guerre civile au cardinal , qu'il appelle « l'au- 
teur des troubles de la France et l'ennemi capital des 
protestants. » 

Lorsque la guerre éclata, en septembre 1567, Ra- 
mus aurait été infailliblement massacré s'il ne s'était 
réfugié à Saint-Denis, dans le camp du prince de Condé. 
Il assista en simple spectateur à la bataille indécise qui 

» Adr. Turnebi Adversaria. Dédicace à Michel de l'Hospital. 
• J. J. Guillemin, Le cardinal de Lorraine, p. «14. 



186 VIE DE UAMUS. 

se Jivra en ce lieu. Puis il suivit l'armée du prince, 
qui, avec l'amiral de Coligny, se dirigea vers la Lor- 
raine, pour y recevoir des troupes auxiliaires qui leur 
arrivaient d'Allemagne sous la conduite du prince Casi- 
mir. Ce fut alors, vers le commencement de janvier 
1568, que Ramus eut l'occasion de rendre aux protes- 
tants un assez grand service. « Les agents du prince 
de Condé, dit l'historien de Thou (livre XLU), s'étaient 
obligés de faire compter cent mille écus aux Allemands, 
aussitôt qu'ils auraient joint l'armée protestante ; et ce- 
pendant le prince et les autres confédérés avaient à peine 
de quoi fournir aux dépenses journalières de leurs mai- 
sons. Le prince et l'amiral se trouvant dans une si fâ- 
cheuse extrémité^ employèrent tout ce qu'ils avaient de 
crédit, d'éloquence et d'industrie, pour persuader aux 
confédérés de contribuer, chacun suivant ses moyens, 
pour une chose si nécessaire, dont dépendait la conser- 
vation du parti. Ils engagèrent par leur exemple les 
seigneurs à donner pour cet effet leur vaisselle d'argent, 
leurs bijoux et leurs meubles les plus précieux. La plus 
grande difficulté fut de faire contribuer ceux qui, accou- 
tumés à vivre de pillage, aimaient mieux prendre que 
de donner. Cependant, piqués d'honneur et animés par 
les vives exhortations de leurs ministres, ils consentirent 
à une contribution ; et l'exemple faisant impression sur 
les autres, les soldats même et les valets d'armée soit 
par émulation, soit par vanité, donnèrent à l'envi, avec 
joie et avec profusion, plus d'argent qu'on ne saurait 
croire: en sorte qu'on tira de cette espèce de collecte 
environ trente mille écus, somme qui, toute modique 
qu'elle était, apaisa pour un temps les troupes aile- 



DISCOURS AUX REITllES. 



187 



mandes qui eurent plus d'égard à la bonne volonté qu'à 
l'effet^ » Brantôme (Hommes ill., dise. LXVI) complète 
ce récit, en nous apprenant comment les troupes alle- 
mandes furent amenées à se contenter d'une somme qui 
était à peine le tiers de la somme promise; ce fui, sui- 
vant lui, un effet de l'éloquence de Ramus. Voici com- 
ment il raconte ce fait : « Au bout de quelque temps, 
luy (Ramus), s'estant rendu huguenot, et estant en la 
compagnie de messieurs le prince et admirai, au voyage 
de Lorraine, et leurs reistres, qu'ils avoient fait venir, 
nevoulant passer vers la France qu'ils n'eussent de l'ar- 
gent; après qu'ils en eurent un peu touché par quel- 
ques bourcillements que les huguenots eurent faits entre 
eux, et que M. Ramus les eut haranguez, ils en furent 
gagnez et menez au cœur de la France, pour y faire as- 
sez de maux. Ce monsieur Ramus, ajoute l'historien, fut 
tué au massacre de Paris, dont ce fut grand dommage. » 
La paix qui survint, à la fin de mars 1568, permit à 
Ramus de retourner à Paris. Il trouva le collège de 
Presles occupé par le même Antoine Muldrac, qu'un ar- 
rêt du parlement y avait déjà installé comme principal, 
en 1562. Néanmoins il y rentra sans plus d'opposition 
qu'après la première guerre civile. Sa bibliothèque avait 
été pillée : les rayons en étaient vides. Du moins Reis- 
ner, qui était resté à Paris, avait pu soustraire aux mains 
des pillards le manuscrit des Scholœ malhemalicœ, 

* De Thou, liv. XLII. « Il arriva alors, dit Mézeray (Abrégé chronol., 
à l'année 1567), ce qu'on n'avoit jamais vu : les gens de guerre du prince, 
même jusqu'aux goujats, boursillèrent volontairement pour faire une 
partie de cette somme ; et ainsi une année en paya une autre, qui éloit do 
6,500 chevaux et do quelque trois mille fantassins. » Cf. H. Languet, 
Lettres à J. Cumérarius (édit. de 1646), p. 73, 77, 78. 



188 VIE DE RAMUS. 

Mais à peine de retour, Ramus s'aperçut aisément qu'un 
nouvel orage se préparait, et, comme il projetait depuis 
longtemps de faire un voyage en Allemagne, il demanda 
pour cela un congé. Le roi, en lui accordant sa demande, 
lui confia de plus la mission de visiter les principales 
académies de l'Europe \ 

Avant de quitter Paris , il voulut laisser un témoi- 
gnage de son zèle pour les mathématiques. Il fonda par 
son testament, en date du 1" août 1568, une chaire de 
mathématiques au collège de France, en y consacrant la 
plus grande partie de ses rentes sur l'hôtel de ville. 
Nous donnerons plus loin (chap. X, fin) cette pièce inté- 
ressante, où l'on verra que Ramus se souvenait toujours 
des services que lui avait autrefois rendus son oncle ma- 
ternel Honoré Charpentier. 

En même temps, il adressait au recteur (Claude Sel- 
lier) et à l'université de Paris une lettre d'adieux dont 
voici la traduction (CoUect. praef., epist., etc., p. 206) ^ : 

« De près ou de loin, dans le malheur comme dans 
la prospérité, j'aurai toujours le même zèle pour vos in- 
térêts. Vous avez dans vos registres deux gages de mes 
sentiments pour vous : c'est le récit des deux missions 
que vous m'avez confiées. Tune pour votre liberté et 
pour la confirmation de vos privilèges, l'autre pour votre 
salut et pour arracher à une mort cruelle les enfants de 
l'université. Je me suis efforcé en outre de contribuer à 
l'honneur de celte académie en consacrant mes veilles à 



1 GoUectau. praefat., etc., (1577), p. 189-190. 

* On lit dans un manuscrit de la Bibl. irnpér. (cuilect. Dupuy, vol. 
137, p. làl) une copie de cette lettre précédée de conjectures assez plau- 
sibles, mais dont l'auteur m'est inconnu. 



ADIEUX A l'université. 189 

l'élude (les arts libéraux. Aujourd'hui, voyant combien 
les circonstances sont peu l'avorables à mes anciens tra- 
vaux, j'ai sollicité du roi un congé d'un an et une niis- 
sion libre pour visiter les académies célèbres du monde 
chrétien, et pour conférer avec les hommes les plus re- 
marquables par leur esprit et leur savoir." La seule con- 
dition qu'il ait mise à cette faveur est que je rendrais 
compte de mon absence à l'académie à qui je dois ma 
première instruction et mes progrès, et que je lui rap- 
porterais le tribut de ma reconnaissance, ou mieux encore, 
de ma tendresse. En quelque lieu donc que la fortune le 
conduise, Pierre de la Ramée sera toujours, n'en doutez 
pas, très désireux de votre grandeur et dévoué à votre 
service. Adieu. » 



VII 

(1568-1570) 



Voyage en Suisse et en Allemagne. — Ramus part en compagnie d'Hu 
bert Languet. — Son arrivée k Strasbourg : Jean Sturm. — Séjour à 
Bâle. — L'académie de Strasbourg ne veut point de Ramu? comme 
professeur. — Excursion h Berne et h Zurich : Henri Bullinger. — 
Séjour à Heidplberg : lutte entre l'électeur palatin et l'université; 
cours sur Gicéron. — Ramus visite Francfort, Nuremberg, Angsbourg. 
— Geiiève : Théodore de Bèze. — Leçons à Genève et à Lausanne. — 
Propositions faites à Ramus par divers souverains. — Retour en France. 

Ramus se mit en route pour l'Allemagne dans le mois 
(raoût 1568 avec deux de ses disciples, qui lui servaient 
de secrélaires, Frédéric Reisner et Théophile Banosius^ 
11 avait encore au début un autre compagnon de voyage, 
Hubert Languet, qui, après avoir passé un mois à Paris, 
avait quitté une ville où, malgré son caractère diploma- 
tique, sa vie n'était pas en sûreté ^ Ils coururent quel- 
ques dangers en traversant la France; on les arrêta plus 
d'une fois, et ils se virent menacer de mort comme émis- 
saires du prince de Condé. Le sauf-conduit de Charles IX 
les tira heureusement d'affaire, et, après plusieurs aven- 

1 Ce dernier, dans sa Vie de Ramus (p. 26-31), a raconté ce voyage; 
on en trouve aussi une relation dans les biographes Nancel et Freigius. 
* Lettres à J. Camérarius (édit. précitée), p. t8-89. 



RAMUS A STRASBOURG. 191 

tures de ce genre*, ils arrivèrent enfin en Allemagne. 
Là Ramiis devait trouver, pendant deux ans, non-seule- 
ment un asile assuré , mais encore l'hospitalité la plus 
honorable; partout on s'empressa d'accueillir avec dis- 
tinction un homme dont on admirait le génie , et qu'on 
avait surnommé le Platon français. 

Strasbourg lui rendit les premiers honneurs ; Stras- 
bourg , ville allemande alors , mais qui , si elle eût fait 
partie de la France, en eût été, comme aujourd'hui, l'un 
des principaux centres dans l'ordre intellectuel. Les 
quatre voyageurs y arrivèrent ensemble en septembre 
1568. A leur entrée dans la ville, ils rencontrèrent une 
noce fort nombreuse, qui aussitôt les entoura et leur fit 
cortège. Ramus , dont le nom était acclamé par cette 
foule, fut complimenté et harangué comme s'il eût été 
quelque prince faisant son entrée solennelle. 

Une hospitalité cordiale l'attendait chez le célèbre hu- 
maniste Jean Sturm , fondateur et recteur de l'académie 
de Strasbourg. Sturm était un protestant zélé, qui même 
devait plus tard être victime de son dévouement à la 
cause des réformés de France. Il entretenait en Europe 
une vaste correspondance, et il avait écrit plus d'une fois 
à Hubert Languet, et sans doute aussi à Ramus. 11 avait 
bien des points de contact avec ce dernier, qui avait au- 
trefois suivi ses cours à Paris. Leurs doctes entretiens 
portèrent sur l'étude des arts libéraux, sur l'éducation 
de la jeunesse , sur la nature et l'cfTet des récompenses 
et sur les moyens d'inspirer aux bons esprits une ver- 
tueuse émulation. 

* Collectan. prœfat., epist., etc. (1577), p. 480. 



192 VIE DE RAMUS. 

Un autre savant de Strasbourg, Conrad Dasypodius, 
fit de son côté beaucoup d'accueil à Thôte de Jean Sturm, 
et mit à sa disposition une riche bibliothèque. 

L'académie et le gymnase, à leur tour, donnèrent au 
philosophe français un témoignage public de sympathie, 
en lui offrant un banquet. Voici ce qu'on lit à ce sujet 
dans le journal manuscrit du scholarque Charles Mueg * : 
ce Vers le 8 septembre 1568, un banquet a eu lieu à 
l'auberge du Cerf, en l'honneur de Pierre Ramus, pro- 
fesseur royal à Paris. Les régents (du gymnase), les pro- 
fesseurs (de l'académie) et d'autres personnes encore s'y 
pressaient autour de trois tables. » Il paraît que les étu- 
diants voulurent avoir aussi leur banquet à cette occa- 
sion, s'exposant, par ce petit désordre, à une réprimande, 
comme on le voit par le même journal, où il est dit, sous 
la date du 12 octobre, qu'on devra « rechercher quels 
sont les étudiants qui ont fait un repas au Cerf, lorsque 
les professeurs et les régents y ont dhié avec Ramus. » 

Tel fut l'accueil que Ramus rencontra en mettant le 
pied pour la première fois sur le sol allemand, et l'on 
verra que la suite de son voyage répondit à ce début. 

En quittant Strasbourg et son ami Hubert Languet, 
qu'il devait rencontrer plus tard, Kamus se dirigea vers 
Bâle, où il avait de nombreuses relations. Dans ce trajet 
il passa par Fribourg en Brisgau. Il n'y resta qu'une soi- 
rée et n'y coucha qu'une nuit : mais il trouva moyen, 
dans ces quelques instants, de voir un mathématicien dis- 



* Je dois cette communication à mon savant coreligionnaire et ami 
M. Charles Schmidt, professeur à la faculté de théologie de Strasbourg, 
membre correspondant de l'Institut, etc. 



SÉJOUR A BALE. 193 

tingué de l'endroit, Erasme Oswald Schreckeiiruchs \ 
beau-père de Jean Thomas Freigius de Bàle. 11 étudia 
curieusement dans la bibliothèque de ce savant une sphère 
céleste construite en fils de laiton, d'après le système de 
Copernic, ce qui alors, à en croire Freigius, était une 
sorte de merveille. 

De Fribourg il vint à Baie , et remit tout d'abord à 
Freigius une lettre de son beau-père. Freigius était pro- 
fesseur de rhétorique ; il connaissait déjà les écrits de 
Ramus ; il fut entièrement gagné par ses manières et par 
ses discours, et il devint, à partir de cette époque, le plus 
fervent de ses disciples. C'est à Bâle que Ramus fit son 
plus long séjour: il y passa la fin de l'année 1568 et la 
plus grande partie de l'année 1569. Là, il retrouvait plus 
d'un ancien élève : l'imprimeur Jean Hervagius, les pro- 
fesseurs Jérôme Wolf, Théodore Zuinger et bien d'autres 
qu'il serait trop longd'énumérer. Tous revirent avec joie 
un maître qui avait été pour plusieurs d'entre eux un 
bienfaiteur\ Théodore Zuinger, en particulier, fut heu- 
reux de pouvoir lui rendre avec usure sa généreuse hos- 
pitalité,- et ce professeur ayant eu alors un fils, pria Ramus 
de vouloir bien lui servir de parrain. L'enfant reçut le 
nom de Jacques : ce fut sans doute un pieux hommage à 
la mémoire de Jacques de la Ramée, le père de notre 
philosophe. Quoi qu'il en soit, Jacques Zuinger fut plus 
tard un médecin distingué et l'éditeur du grand ouvrage 
de son père, le Theatrum humanœ vitœ 



3 



» Né en 1511, mort en 1579. Voir la Biblioth. de Boissard. 
* Voir plus bas, chap. X. 

•* Voir la Vie de Th. Zuinger par Félix Plater, en tète du Theatrum 
human.p vitœ Theod. Zuingeri, BAle, 1604, in-f". 

13 



i94 TIE DE RAMUS. 

Les personnes avec qui Ramus entretint les relations les 
plus suivies et les plus intimes furent , après Zuinger et 
Freigius, le grammairien Félix Plater, qui fut en 1570 
recteur de l'académie, les savants Conrad Gesner, Basile 
Amerbacb, les sénateurs Bernard et Théodore Brandt, les 
théologiens Simon Sulcer, Ulrich Coccius , Jean Brand- 
muller, Samuel Grynaeus, et enfin Jean Hospinien , dont 
il s'efforçait d'humaniser le profond savoir. 

La ville de Bâle et les souvenirs qu'elle lui offrait lui 
étaient pour ainsi dire un objet de culte. Il était logé chez 
une femme d'une grande piété, nommée Catherine Pe- 
tit, la même qui avait été autrefois l'hôtesse de Calvin à 
Bâle, et il se plaisait à lui entendre raconter la vie du 
grand réformateur, dans le temps même où il écrivait 
l'Institution chrétienne, ce chef-d'œuvre de la théologie 
en France au XVP siècle. Ramus était pénétré de véné- 
ration, en évoquant le passé encore récent et déjà si glo- 
rieux de la Réforme française *. De même lorsque « dans 
sa promenade du dimanche, » il passait devant le monu- 
ment consacré par les Bâlois à la mémoire d'OEcolam- 
pade, il ne se lassait point, dit-il, d'admirer le chef-d'œu- 
vre qui représentait la mort de ce théologien si pieux , 
si savant et si modéré. Ce spectacle, ces souvenirs et bien 
d'autres encore qui se présentaient en foule à son esprit, 
étaient de nature à raviver sa propre piété. 11 profita 
de son séjour à Bâle pour suivre assidûment les cours 
des deux théologiens Sulcer et Coccius, dont l'un expliquait 
l'Ancien Testament en hébreu et le Nouveau en grec. 
« Alors, dit-il, se réaUsa pour moi le vœu qui avait failli 

i Ces détails et ceux qui suivent nous sont donnés par Ramus lui- 
même, dans l'écrit qu'il publia plus tard sous le titre de Basilea. 



SÉJOUR A BALE. 195 

me coûter la vie, lorsque dans le Proëme de la réformation 
de l'université de Paris, j'exhortais nos théologiens à 
puisera ses véritables sources la pure doctrine de la Parole 
de Dieu, atin de pouvoir l'enseigner à leur tour. » C'est 
en effet pendant son séjour à Bâle que Ramus étudia plus 
particulièrement la théologie chrétienne ramenée à ses 
premiers principes , c'est-à-dire à la lecture et à l'expli- 
cation de la Bible; et suivant sa méthode habituelle, il 
consignait par écrit les réflexions que lui suggérait cette 
étude, préparant ainsi l'ouvrage qui fut publié après sa 
mort par les soins de Banosius, sous le titre de Commen- 
taires sur la religion chrétienne. Sa conduite et ses dis- 
cours, d'accord avec ces hautes et sérieuses pensées, frap- 
paient d'admiration ses amis, surtout FreigiusetZuinger. 
Ce dernier poussait même si loin l'enthousiasme , que 
Ramus crut devoir un jour lui reprocher cet excès d'es- 
time pour un étranger qu'il ne craignait pas de mettre 
au-dessus d'OEcolampade*. 

Cependant Ramus n'oubliait pas ses anciennes études: 
loin de là, il songeait à employer les tristes loisirs que 
lui donnait la prolongation de la guerre civile, pour faire 
connaître à Strasbourg, sous les auspices de J. Sturm, sa 
méthode d'enseignement. Voici en effet ce qu'on lit dans 
le journal manuscrit du scholarque Charles Mueg, à la 
date du 16 juillet 1569 : « Pierre Ramus lui a écrit (à 
J. Sturm) qu'il est prêt à accepter une place au gymnase, 
fût-ce même en quatrième. Sturm dit que sans doute c'est 
un hérétique en Aristote et en Euclide, et qu'il a ses opi- 
nions particulières, mais que c'est un homme célèbre, 
et que je ferais bien d'en parler aux scholarques. » Et 

* Voir plus bas, III' partie, ch. II, lettre du 30 octobre 1569. 



106 VIE DE IIAMUS. 

dans le protocole officiel des scholarques , on trouve à 
la séance du 30 juillet cette courte mention : « Le doc- 
teur Pierre Ramus offre ses services à nos écoles. Il n'est 
pas aristotélicien \ » Il n'est pas aristotélicien ! Ce mot 
dit toute la pensée des scholarques sur Ramus : un ad- 
versaire d'Aristote ne pouvait, suivant eux, être admis à 
enseigner dans l'académie de Strasbourg. Ainsi des hom- 
mes qui avaient eu le courage de rejeter la domination 
de l'EgHse catholique n'osaient se soustraire au joug d'A- 
ristote ; et un exilé qu'ils honoraient, un coreligionnaire 
qu'ils aimaient ne trouvait point grâce devant eux, pro- 
testants, parce qu'il avait rompu avec le moyen âge en 
philosophie! Mais les contradictions de ce genre ne sont 
pas assez rares pour qu'il nous soit permis de nous en 
étonner beaucoup. 

Pourquoi Ramus avait-il fait cette demande, qui peut 
nous paraître singulière? Etait-ce le besoin qui Ty avait 
poussé, ou bien était-ce simplement pour faire un essai 
de sa méthode et en répandre le goût parmi les régents 
et les professeurs de Strasbourg? Je n'ai trouvé sur ce 
point aucun renseignement précis; mais, en supposant 
qu'il n'eût pas emporté dans son exil tout ce qui lui était 
nécessaire, je suis porté à croire que le produit de ses 
écrits suffisait à son entretien ; car je le vois refuser peu 
de mois après les offres vraiment magnifiques qui lui 
sont faites par plus d'un prince , et il écrit à son ami 
Zuinger pour justifier ses refus : « J'ai résolu, tant que 
j'aurai de l'argent et du courage, de conserver ma liberté 

1 II y a dans le manuscrit : Ist ein Aristotelicus; mais M. Ch. Schmidt 
suppose, avec raison suivant moi , que ein est une erreur du copiste, et 
que ce mot est là pour hein. 



ZURICH ET H. BULLINGER. 197 

et de me suffire à moi-même, comme je l'ai fait jus- 
qu'ici \ » Ce langage est-il celui d'un homme inquiet 
sur ses moyens d'existence? 

En 1569 , il fit une excursion à Zurich, dans l'inten- 
tion d'y ^oir le célèhre théologien Henri Bullinger, qui, 
depuis la mort de Zuingle et d'OEcolampade, était consi- 
déré avec raison comme le principal interprète de la ré- 
forme helvétique. La nouvelle de son arrivée s' étant ré- 
pandue à l'avance , Ramus fut reçu à Zurich au milieu 
d'un grand concours de peuple. Il fut complimenté par 
Bullinger en personne , qui le retint chez lui et le réunit 
avec les principaux personnages de l'endroit : Rodolphe 
Gualter, qui devait plus tard lui succéder^, son gendre 
Louis Lavater, Jean Wolf , oncle maternel d'Hospinien , 
Stichius et le théologien Josias Simler, avec qui Ramus 
s'entretint de préférence. Il eut avec tous ces savants plus 
d'une conversation pieuse et leur communiqua en ma- 
nuscrit la première ébauche de son livre sur la religion 
chrétienne. On en loua généralement la doctrine aussi 
bien que le style, qui fut trouvé d'une élégance remar- 
quable *. Wolf* et Stichius disputèrent à Bullinger l'hon- 
neur d'avoir à leur table l'illustre étranger. La ville de 
Zurich ne resta pas en arrière dans ces témoignages de 
sympathie et d'admiration : elle voulut lui faire une sur- 
prise en lui offrant une fcte et un banquet; et comme 
Ramus, se trouvant au milieu d'une grande foule, expri- 
mait son étonnement et demandait si l'on célébrait aussi 

* Lettre du 23 mars 1570; voir plus bas, 111*= partie, chap. II. 

* Melch. Adam, Vitœ German. theolog., p. 506. 
3 Id., ibid., Vila Bullingeri, p. 501. 

* Jean Woll, mort en nov. 1572. De Thou (1. LIV) a fait son éloge. 



198 VIE DE RAMUS. 

à Zurich quelque grand mariage comme il en avait vu un 
à Strasbourg : « Oui, lui répondit obligeamment Bullin- 
ger, c'est le mariage de notre ville avec vous. » 

Dans le trajet de Bàle à Zurich ou de Zurich à Bâle, 
Ramus traversa Berne et s'y arrêta : au moins est-ce de 
cette ville qu'est datée la longue épître qu'il adressait à 
Théodore de Bèze le 28 août 1569, et sur laquelle nous 
reviendrons tout à l'heure ^ A Berne , Ramus fut ac- 
cueilli par Favoyer Steger, par Zerquinates, Jean Haller, 
P. Chiorus, et enfin par le mathématicien Benoît Aré- 
tius, avec qui il échangea dans la suite plusieurs lettres. 

Partout en Suisse, à Berne et à Zurich, comme plus 
tard à Lausanne et à Genève, Ramus dut rencontrer des 
compatriotes ; car un grand nombre de ministres et de 
simples fidèles des Eglises réformées s'y étaient réfugiés 
en 1569, pour échapper aux horreurs de la guerre civile. 
Là ils avaient rencontré un autre danger, la misère ; 
mais ils avaient été généreusement secourus par les pro- 
testants de Suisse, grâce au zèle admirable de Bullinger, 
qui fit faire partout, en leur faveur, des collectes extra- 
ordinaires*. 

De retour à Bâle, Ramus se disposa à parcourir l'Alle- 
magne ; mais, auparavant, il dut mettre la dernière main 
à divers travaux qu'il avait entrepris. Il acheva d'impri- 
mer ses principaux écrits de mathématiques et donna 
une nouvelle édition de quelques autres ouvrages, comme 
on peut le voir par le Catalogue qui termine ce livre. 
Dans le même temps, il poursuivait contre J. Schegk , 

» CoUectan. prœfat., epist. , etc. (1577), p. 249 : P. Ramus T. B. V., 
c'est-à-dire Théodore Bezae Vezelio. 
« Melch. Adam, Vitae German. theolog., p. 600. 



H£ID£lbl:rg. 199 

professeur de philosophie à Tubingue, une polémique 
dont nous aurons à parler plus tard, et qui, après avoir 
été entamée par lui dans les termes les plus polis et les 
plus bienveillants , avait pris peu à peu un autre carac- 
tère, par suite de l'humeur insociable du personnage à 
qui il s'adressait. Ramus avait songé à aller à Tubingue, 
afin de visiter une académie où l'étude des mathémati- 
ques était, disait-on, en honneur, et dans cette inten- 
tion il avait fait à Schegk les premières avances; mais 
la réponse presque brutale de ce péripatéticien le fit sans 
doute renoncer à son projet \ 

En quittant Baie , Ramus suivit d'abord le cours du 
Rhin, visitant les villes du voisinage, et c'est ainsi qu'il 
arriva à Heidelberg. L'accueil qu'il y reçut l'engagea à 
y demeurer quelque temps. Les professeurs Pythopœus, 
Boquinus , Ursinus , Trémellius , les conseillers palatins 
Zuleger, Junius, Marins, Olivianus et Dathenaeus le trai- 
tèrent à l'envi; Emmanuel Trémellius, professeur en 
langue hébraïque , demanda comme une faveur d'être 
son hôte. Ramus, admis dans l'intimité de ce théologien 
aussi pieux qu'érudit , devint presque théologien lui- 
même sous son influence, comme il le dit dans une lettre 
adressée à Sturm à la fin d'octobre ou au commence- 
ment de novembre : « J'ai envie, disait-il, de m'asseoir 
aux pieds de cet autre Gamaliel et de consacrer le reste 
de cette année à l'étude de la théologie. De cette manière, 
si quelque sorboniste me cherche querelle, je serai mieux 
en état de défendre la religion que je professe. ^ » Il fai- 
sait en effet profession publique de la religion réformée, 

* CoUectan. praefat., etc., lettres à J. Schecius, p. 207-249. 

* Voir plus bas, 1U« partie, Catalogue, 2* série, n» 62. 






200 VIE DE RAMUS. 

assistant au culte des cahinistes français, et participant 
avec eux au sacrement de la sainte Cène. Il serait volon- 
tiers demeuré dans cette paix et uniquement occupé de la 
méditation des Ecritures , sans un événement assez im- 
portant qui , en le rappelant à l'étude des lettres, faillit 
le fixer à Heidelberg comme professeur de philosophie. 
Cette affaire étant demeurée jusqu'ici très obscure , je 
suis heureux de pouvoir la faire connaître dans ses moin- 
dres détails, à l'aide de documents entièrement inédits 
jusqu'à ce jour et d'une parfaite authenticité. M. Baehr, 
le célèbre bibliothécaire de Heidelberg , a eu l'extrême 
obligeance de me communiquer des extraits étendus de 
deux ouvrages manuscrits, savoir : les Annales de VU- 
niversité (t. IX, part. II, fol. 86-103), et les Actes de la 
faculté philosophique (t. IV, fol. 91, 149). D'un autre 
côté, MM. Charles Schmidt et Christian Bartholmèss 
m'ont procuré plusieurs lettres inédites de Ramus que 
j'imprime plus loin (IIP partie, chap. II), et qui datent 
précisément de cette époque. Je puis donc , en faisant 
part au public de ces richesses , éclaircir à la fois un 
événement remarquable de la vie de Ramus et un fait 
qui intéresse l'histoire de la philosophie. 

L'arrivée du philosophe français avait causé beaucoup 
d'émotion dans l'université de Heidelberg. La faculté 
des arts, adonnée jusque-là au culte exclusif d'Aristote , 
se trouva aussitôt partagée en deux camps : l'un , le plus 
puissant, se composait des professeurs et des étudiants 
attachés aux anciens usages de l'académie ; l'autre comp- 
tait un petit nombre d'esprits remuants et hardis, parti- 
sans de toutes les réformes, et qui étaient heureux de 
voir arriver à leur aide un homme tel que Ramus. Bientôt 



l'électeur palatin. 201 

une lutte s'engagea entre les deux partis pour la succes- 
sion de Victorin Strigelius, ancien professeur de morale, 
et qui était mort le 26 juin 1569 \ 

Dans la séance du sénat académique du 8 octobre, il 
fut donné lecture d'une pétition adressée à l'électeur par 
soixante étudiants , français , polonais et allemands , de- 
mandant que la chaire d'éthique, vacante depuis la mort 
de Strigelius, fût accordée à P. Ramus. Le sénat résolut 
d'écarter cette requête comme étant en dehors des rè- 
gles, une telle pétition devant être adressée au doyen de 
la faculté des arts et au recteur. 

Cependant l'électeur palatin , Frédéric III , avait ac- 
cueilli très favorablement un vœu qui était le sien , et il 
avait résolu de donner la chaire vacante à notre philo- 
sophe. Comme celui-ci songeait déjà à quitter Heidel- 
berg pour aller à Strasbourg, le prince le retint, en Je 
priant de remplir la chaire de morale, au moins comme 
professeur extraordinaire, tant que la guerre le tiendrait 
éloigné de son pays^. Ramus ayant accepté cette propo- 
sition , le prince envoya le 29 octobre, au recteur, une 
lettre par laquelle il l'instruisait de sa résolution , auto- 
risant néanmoins l'université à lui faire ses remontrances 
s'il y avait lieu. Voici cette pièce, textuellement traduite 
de l'allemand. Elle est tirée de l'un des manuscrits cités 
plus haut (Annales universitatis), et dont je dois la com- 
munication au savant bibliothécaire de Heidelberg : 

« A notre honoré et vénérable , cher et fidèle recteur 
de l'université de nos études, ici à Heidelberg, Frédéric, 

t Bayle, Dict. hist. et crit., art. Strigelius. 

' Lettre à Zuingor du 30 oct. 1569. Voir plus bas, III» partie. 



202 VIE DE RAMUS. 

par la grâce de Dieu , comte palatin du Rhin, grand sé- 
néchal et électeur du saint empire, duc de Bavière, etc. 

« Notre salut d'abord , honoré et vénérable , cher et 
fidèle! Attendu que par la mort de feu Victorin Strige- 
lius , la lecture d'éthique se trouve vacante , considérant 
que Pierre Ramus est particulièrement célèbre pour son 
savoir et son talent, nous l'avons pour ce motif engagé à 
se charger de la lecture d'éthique pendant quelque temps 
extraordinarié , et nous avons gracieusement consenti à 
ce qu'il reçût la portion du traitement afiTecté à cette 
chaire qui se trouvera libre. Nous vous ordonnons en 
outre de ne point faire obstacle audit Ramus , mais de 
lui céder et de lui assigner un local et une heure conve- 
nable pour faire ce cours. Dans le cas cependant où 
vous auriez des scrupules, vous aurez à nous les faire 
connaître. Agissez en conséquence, car telle est notre 
volonté et notre sentiment; et comptez sur nos gra- 
cieuses dispositions. Fait à Heidelberg, le 29 octobre 
1569. )> 

Le 9 novembre suivant , le sénat rédigea des remon- 
trances qui furent remises au prince le lendemain. Mais 
l'électeur ayant persisté dans son dessein, Ramus adressa 
au doyen de la faculté des arts une lettre en date du 10 
novembre , et où il exposait qu'ayant été invité par le 
prince à faire un cours dans l'université de Heidelberg 
tant que dureraient les guerres civiles de France, il avait 
accepté cette offre, et qu'il se mettait à la disposition 
de l'académie pour faire tout ce qui dépendrait de lui 
dans l'intérêt de la jeunesse studieuse des écoles. Le sé- 
nat décida qu'on garderait le silence sur cette démarche, 
et il exprima l'opinion qu'il fallait nommer Xylander à 



l'électeur et l'université. 203 

la chaire d'éthique, extra ordinem. Cependant la réponse 
de la faculté des arts ne se (il pas attendre; dans une 
lettre envoyée le 13 novembre au sénat, elle proposait 
Xylander pour remplir la chaire demeurée vacante par 
la mort de Strigelius, et, après avoir fait valoir tous les 
titres de son candidat , elle donnait non moins longue- 
ment les motifs de l'opposition formée contre Ramus. 
C'était d'abord l'incertitude où l'on était sur ses desseins, 
puisqu'il ne désignait pas même la science dont il pré- 
tendait faire profession. Puis, surtout, c'était la crainte 
qu'il n'enseignât sa propre philosophie , que Ton savait 
être entièrement « opposée à la \érité et à la doctrine 
d'Aristote , » tandis que celle-ci était l'objet officiel de 
l'enseignement à Heidelberg, « comme dans toute aca- 
démie bien constituée. » 

Le 16 novembre, le recteur annonce au sénat qu'il a 
été appelé avec le doyen de la faculté philosophique chez 
le chancelier, qui leur a déclaré qu'aux yeux du prince la 
demande de Ramus n'est nullement contraire aux statuts 
de l'académie, et qu'il persiste à lui conférer le droit 
d'enseigner extraordinairement. Puis le chancelier, di- 
sent-ils, les a menacés en leur faisant entendre que 
l'électeur est bien le maître de choisir un professeur, 
surtout quand son propre fils doit suivre les cours, et 
que, si l'université ne veut pas admettre officiellement 
Ramus, il aura recours à quelque autre moyen. 

Là-dessus, nouvelles remontrances du sénat, fondées 
sur celles de la faculté des arts. Grand embarras de l'é- 
lecteur, qui voulait s'attacher Ramus et qui néanmoins 
tenait à ne pas violer les statuts universitaires. Enfin, 
persuadé qu'une autorisation limitée à quelques leçons 



204 VIE DE RAMUS. 

ne porterait atteinte à aucun droit et à aucun intérêt lé- 
gitime, il envoya au recteur un rescrit portant qu'en 
Tabsence de toute objection valable, il autorisait Pierre 
de la Ramée à ouvrir sans retard un cours sur le plai- 
doyer de Cicéron pro Marcello. Un conseiller palatin, 
Zuleger, s'étant rendu chez le recteur le 1 1 décembre , 
lui signifia l'ordre du prince en présence de Ramus, qui, 
le lendemain , dès la pointe du jour, fit afficher l'an- 
nonce de son cours. Il paraît que le recteur ne se tint 
pas pour battu ; car, après avoir donné avis au sénat aca- 
démique de tout ce qui se passait, il se présenta le 13 
avec les quatre doyens chez l'électeur. Celui-ci leur 
donna audience; mais, après avoir entendu leurs ré- 
clamations et leurs griefs contre Ramus, il leur ré- 
pondit , sans cacher sa mauvaise humeur, « qu'il lirait 
leurs remontrances; » et il les congédia sans autre ré- 
ponse. 

Il était aisé de prévoir que le nouveau cours ne se 
ferait point tranquillement. Les Annales de l'université 
rapportent que le 14 décembre, avant la leçon de Ramus, 
un grand tumulte eut lieu dans la salle : les étudiants 
allemands se plaignaient du renversement des lois de 
l'académie; les étudiants français et étrangers, entre 
autres un nommé Alexandre CampogaroUe, faisaient va- 
loir l'autorité du prince, et disaient qu'en dépit du sénat, 
du recteur et de l'université, Ramus ferait sa leçon. 
L'acharnement était extrême des deux côtés. Enfin, les 
partisans d'Aristote imaginèrent d'enlever les marches 
de la chaire avant l'arrivée du professeur, en sorte qu'il 
aurait peut-être été obligé de renoncer à prendre la 
parole, si un étudiant français ne l'eût aidé à escalader 



RÀMUS ENSEIGNE A HEIDELBERG. 205 

la chaire \ Quand il voulut commencer, la cabale aris- 
totélique l'interrompit par des sifflets , des huées et de 
grands trépignements, sans respect pour le fils de Té- 
lecteur, qui était venu pour entendre la leçon. Cette 
scène de tumulte, qui devait rappeler à notre philosophe 
celle qui avait inauguré son cours de dialectique au col- 
lège de France, fut pour lui Toccasion d'un nouveau 
triomphe. A Heidelberg comme à Paris, il eut le talent 
de se faire écouter en dépit des scholastiques; et si Ton 
en croit Théophile Banosius, qui, Tapnt accompagné 
en Allemagne, devait assister à cette séance, la pérorai- 
son de Ramus fut si éloquente, que l'assemblée tout en- 
tière éclata en applaudissements. Ramus commenta en- 
suite, avec le plus grand succès, le discours qu'il avait 
pris pour texte de ses leçons. Cependant l'électeur, irrité 
de la conduite des péripatéticiens, fit rechercher et punir 
les écoliers séditieux. Le sénat intimidé fit alors afficher 
un avis aux étudiants pour leur rappeler un peu tard 
leurs devoirs , et il députa le docteur Zanchius, Xylander 
et Pythopœus auprès du prince , afin de l'apaiser. 

Le 2 janvier 1570, le cours de Ramus sur Cicéron 
étant terminé , l'électeur voulut l'engager à expliquer sa 
dialectique aux étudiants. A cette nouvelle , il s'éleva 
une sorte d'émeute dans l'université : soit jalousie, soit 
fanatisme pour Aristote, les professeurs de la faculté des 
arts formèrent une coalition pour détourner l'électeur 
de son dessein. Le sénat appuyant leur requête, le rec- 
teur se présenta devant le prince le 3 janvier, le conju- 

1 Elswich, De varia Aristotelis in scholis protestantium fortuna (1720), 
p. 56. « Ramus, dit cet auteur, sortit d'embarras, grâce ù. un Français 
qui, se baissant vers la terre, lui ottrit son <los en guise d'escalier. » 



206 VIE DE RAMUS. 

rant « de penser non-seulement au repos et à la conser- 
vation de l'académie, mais surtout au soin de sa propre 
grandeur et de sa renommée à l'étranger . » Puis, s'em- 
parant de ce fait que Ramus avait surtout pour parti- 
sans des jeunes gens encore mal instruits de la philoso- 
phie et qui ignoraient les conséquences de toute cette 
affaire, il supplia l'électeur de prendre conseil, non de 
cette jeunesse inexpérimentée , mais des universités de 
Wittemberg ou de Leipzig. Le prince écouta le recteur 
avec bienveillance et s'éloigna pour se consulter. Peu de 
temps après, on vint dire aux députés que Son Altesse , 
ayant pris connaissance de tout ce qu'ils avaient dit et 
écrit, inviterait Ramus à suspendre son cours ce jour-là 
et peut-être plus longtemps. « Après cette décision de 
l'électeur, ajoutent les Annales de l'université, P. Ramus 
paraît avoir clos son cours et quitté la ville. » 

Tel est le récit des professeurs de Heidelberg. Voici 
maintenant celui de Ramus , dans une lettre du 23 jan- 
vier, à Théodore Zuinger; on y trouve quelques variantes 
et quelques additions utiles à connaître. « J'ai commenté, 
dit-il , le discours pour Marcellus devant un nombreux 
auditoire, mais au grand déplaisir de certains person- 
nages de l'université. Aussi , malgré les instances réité- 
rées du prince, je n'avais entrepris cette tâche qu'à contre- 
cœur. Lorsque j'eus terminé le discours de Cicéron, l'é- 
lecteur m'engagea, surtout à cause de son fils Christophe, 
à donner un cours de dialectique; mais alors il s'éleva 
une si violente opposition que le prince lui-même en fut 
ébranlé. Pour moi , saisissant cette occasion de me dé- 
gager, je lui dis que l'opposition qui lui était faite n'était 
pas sans fondement, parce que si Ramus avait continué 



SÉJOUR A HEIDELBERG. 207 

à enseigner encore un mois, il en serait résulté nécessai- 
rement une révolution dans les études. Je fis cependant 
remarquer combien il était surprenant, suivant moi, que 
lorsque la fille légitime, la noble fille de l'université de 
Heidelberg, était ramenée par moi dans sa patrie, elle 
fût considérée comme une étrangère et répudiée honteu- 
sement par les hommes de l'université. Le prince me 
demandant ce que j'entendais par là, je lui répondis qu'il 
s'agissait de la vraie dialectique , rendue jadis à Heidel- 
berg par Agricola (Rodolphe), aux applaudissements de 
l'Allemagne, de la France et de l'Italie. Du reste, ajoutai- 
je, quand on voit les cendres de ce grand homme et la 
fameuse épitaphe que fit pour lui Hermolaùs Barbarus 
demeurer oubliées au fond d'une cave, on ne doit point 
trouver étrange que la fille d' Agricola soit ensevelie dans 
le même oubli que son père, » 

Ramus ne quitta pas aussitôt Heidelberg. Il y était re- 
tenu, et par la faveur des princes et par la précieuse ami- 
tié de son hôte Emmanuel Trémellius. Il ne partit qu'en- 
viron deux mois après. Voici les détails intéressants qu'il 
nous donne à ce sujet dans une lettre à Th. Zuinger, en 
date de Francfort, 23 mars 1570 : « Avant de quitter 
Heidelberg , j'étais allé faire mes adieux aux princes et 
à tous les professeurs de l'académie. Le lendemain, 
comme je me disposais à partir, un jeune seigneur m'ap- 
porta un portrait en or^ de l'électeur, que ce prince 
m'envoyait, disait-il, comme un souvenir. Je répondis 
que la piété et les vertus du prince étaient gravées au fond 

» Auream imaginem. Etait-ce une médaille en or, ou bien un portrait 
avec un cadre en or ou dans une boîte de ce métal? Plusieurs Tont entendu 
dans ce dernier sens. 



208 VIE DE RAMUS. 

de mon cœur, mais que j'étais heureux de recevoir ce 
souvenir, non pas tant à cause du présent lui-même que 
pour l'amour de celui qui me l'offrait si libéralement. » 

Ramus allait à Francfort, ou plutôt il y retournait; 
car ses biographes disent qu'il y alla deux fois , et on lit 
dans les Annales de l'université de Heidelberg qu'il était 
dans cette dernière ville, « venant de Francfort et se ren- 
dant à Bâle. » Son séjour prolongé à Heidelberg avait 
sans doute modifié ses projets de voyage. Francfort était 
moins remarquable au point de vue littéraire qu'au point 
de vue politique et commercial. Ramus y rencontra pour- 
tant quelques savants , et entre autres Jean Clauburg , 
Arnold Heingebert, Jean Ficard. Mais ce qui l'avait at- 
tiré à deux reprises en cet endroit, c'était sans doute la 
présence d'Hubert Languet, à qui il avait remis en 1569 
une lettre pour J. Sturm\ et qu'il retrouva à la (în de 
mars 1570, s' occupant toujours, avec sa prodigieuse ac- 
tivité, des intérêts du protestantisme. R retrouvait là en- 
core un autre ami, l'imprimeur huguenot André Wé- 
chel, qui avait pu s'échapper de Paris, grâce au président 
de Harlay, dont il avait accompagné le fds à Francfort*. 

Cependant Ramus ne resta pas longtemps dans cette 
ville; il en partit le 4 avril 1570, se dirigeant vers Nu- 
remberg, pour visiter les instruments de mathématiques 
et d'optique qu'on y fabriquait alors dans la perfection. 
Il avait, pour la famille du célèbre Camérarius et pour 
le docteur Hartésianus , des lettres de recommandation 
d'Hubert Languet. Voici quelques passages de la lettre à 
Joachim Camérarius le fils, en date du 27 mars : 

1 Voir plus bas, III" partie, Catalogue, T série, n» 62. 

* Lettres de Languet à Camérarius (édit. précitée), lettre xlii. 



NUREMBERG. 209 

« M. Pierre Ramus est lié avec votre illustre père; 
ils ont entretenu ensemble un commerce de lettres. Il a 
rendu plus d'un service à votre frère Louis pendant son 
séjour à Paris... Voyant que son talent ne peut être utile 
à son pays à cause de la guerre, et ne voulant pas ajouter 
à tant de maux la perte de son temps, il a résolu, tant 
qu'il est éloigné de sa patrie, de visiter les villes d'Alle- 
magne les plus riches en hommes savants et les plus flo- 
rissantes par leurs études. Le premier rang en ce genre 
appartient à Nuremberg... Veuillez faire mes compli- 
ments, je vous prie, à M. le docteur de Roghembach, et 
lui recommander M. Ramus \ » 

Le séjour de Ramus à Nuremberg est raconté assez 
longuement par Freigius (p. 38, 39), et ce récit contient 
plus d'un détail curieux : par exemple les visites au mu- 
sée, à l'arsenal et à la riche bibliothèque de Reg. Wer- 
ner_, qui devait s'accroître plus tard de la succession de 
Schoner; puis la réception faite à notre philosophe par 
le grand médecin Joachim Gamérarius, par les mathé- 
maticiens Christian et Et. Prechtel, par Gabriel Glaucus, 
et surtout par le pieux jurisconsulte Christophe Hartésia- 
nus, qui, avec ses collègues, lui offrit un banquet au nom 
de la ville. L'hôte de Ramus à Nuremberg était Manfred 
Balbano de Lucques, jeune homme aussi aimable que ri- 
che , et qui peut-être avait été un de ses élèves à Paris. 
Mais l'incident le plus remarquable fut une espèce de 
contestation qu'il eut avec deux orfèvres mécaniciens 
dont Freigius nous a conservé les noms, Jean Linecer et 
Wendelein Jamicher, et qui avaient construit une ma- 

1 Lettres de Languet à J. Gamérarius, p. 197-198. Cf. lettre li à J. Ca 
mérarius le père. 

14 



m 



VIE DE IIAMUS. 



chine tellisment ingénieuse et rare, qu'ils ne voulaient la 
laisser voir à aucun prix. Ramus eut beau leur faire tou- 
tes les offres imaginables, Jamicher fut intraitable. Son 
associé paraissait plus accommodant; mais il mettait à 
sa coniplaisance une singulière condition ; c'est que Ra- 
mus leur laisserait son compagnon Frédéric Reisner, et 
que celui-ci s'engagerait à leur enseigner l'optique de 
Ramus et à la publier en allemand. Les voyageurs refu- 
sèrent de payer si cher la vue de ce trésor; cependant, 
poussés par leur curiosité et par l'amour de là science , 
ils proposèrent aui deux fabricants une tradiiction en al- 
lemand de la géométrie de Ramus par Reisner. Je ne 
sais ce qui en advint; je vois cependant, dans une lettre 
de Ramus à S. Grynœus du 28 août 1570, qu'il avait 
laissé Reisner à Nuremberg; et lorsqu'il partit de cette 
ville, il était tellement satisfait de ce qu'il y avait vu, que 
Freigius , dans son légitime orgueil d'Allemand , croit 
pouvoir ajouter : c< Il ne demeura là que quatre jours , 
mais il eût voulu y demeurer quatre années! » 

En allant de Nuremberg à Augsbourg, Ramus suivit 
quelque temps le Danube, contemplant avec une profonde 
admiration le cours rapide à la fois et majestueux de ce 
beau fleuve. Augsbourg lui offrit bientôt d'autres mer- 
veilles; Augsbourg, c'est-à-dire, suivant Freigius (p. 39, 
40), « le Paris, ou plutôt la Rome des Allemands, » où 
les femmes, non moins remarquables par leur noblesse 
que par leur beauté, « semblaient être autant de Lucrè- 
ces et de Cornélies ! » Là étaient deux belles bibliothè- 
ques , l'une très riche en manuscrits grecs, l'autre plus 
riche encore en auteurs latins. Ramus les visita avec soin, 
cherchant toujours curieusement les ouvrages inédits des 



TYCHO BRAHÉ. 211 

mathématiciens grecs. Pendant la semaine qu'il y passa, 
il fut reçu par le premier consul ou bourgmestre J. B. 
Hainzel , chez qui il rencontra le fameux Tycho Brahé , 
alors âgé seulement de quinze ans , mais qui déjà avait 
fait de nombreuses observations astronomiques. Le jeune 
savant danois avait été envoyé par ses parents à Leipzig 
pour suivre d'autres études ; mais son goût pour l'astro- 
nomie l'avait amené à Augsbourg et à Nuremberg, pour 
y faire construire par les meilleurs ouvriers du temps 
des instruments de mathématiques et d'optique. Ramus 
trouva un plaisir singulier à entretenir ce jeune homme, 
qui déjà roulait dans son esprit les hypothèses auxquelles 
il devait plus tard attacher son nom. Ce fut aussi à 
Augsbourg qu'il retrouva ses anciens amis Jérôme Wolf 
et Jean Major, qui étaient alors les deux plus célèbres 
professeurs de leur ville natale. Jérôme Wolf avait été 
autrefois son élève; il était devenu un philologue distin- 
gué, et c'était lui sans doute qui lui avait fait les hon- 
neurs de la bibliothèque d' Augsbourg : car il en était le 
conservateur ^ 

Sur ces entrefaites , le bruit se répandit que la paix 
allait être enfin rendue à la France. A cette nouvelle, 
Ramus partit en toute hâte ; il parcourut rapidement le 
Tyrol, la Souabe et la Bavière, et arrivant en Suisse, il 
traversa Berne, sans presque s'y arrêter, malgré l'em- 
pressement avec lequel il y était reçu. De là, il se rendit 
à Lausanne et à Genève. Ces deux villes étaient, disait- 
il, les délices du monde chrétien. Mais il alla d'abord à 
Genève, dans l'espoir de rentrer plus tôt en France. 

Ramus n'avait jamais eu, que je sache, aucune rela- 

1 Freigius, p. 39, 40; Boissard, Biblioth., art. Hieron. Wolf. 



212 VIE DE RAMUS. 

tion directe avec Calvin, qui d'ailleurs était mort depuis 
six ans, et ses rapports avec Théodore de Bèze n'étaient 
peut-être pas de nature à lui faire espérer dans la capi- 
tale de la Réforme un accueil aussi favorable qu'ailleurs. 
Le réformateur genevois était loin de partager toutes ses 
idées en matière de littérature et d'enseignement, et il 
devait redouter l'esprit un peu remuant du philosophe 
français. Cependant, dans les lettres qu'il lui avait adres- 
sées, il lui avait témoigné tous les égards qu'il lui de- 
vait. Pendant le mois d'août 1569, il lui avait écrit à 
Bàle par l'intermédiaire de P. Pithou, et tout en décla- 
rant qu'il ne pouvait approuver ses innovations en dia- 
lectique, il rendait justice à son mérite et à son zèle pour 
les lettres et les sciences. Ramus crut apercevoir quelque 
ironie dans cet éloge qui ressemblait un peu trop, di- 
sait-il, à ceux qu'un maître adresse à un écolier dont le 
devoir est mal fait^ ; son mécontentement perce dans une 
longue lettre datée de Berne le 28 août 1569, et où il 
adressait à Bèze plus d'un reproche, soit sur son entê- 
tement d'Aristote et de la scholastique, soit sur ses mau- 
vaises dispositions à son égard. Il le priait de lui indi- 
quer d'une manière plus précise ce qui lui semblait dé- 
fectueux dans sa dialectique, et, puisqu'il tranchait du 
juge en philosophie, de vouloir bien lire un peu les 
gens avant de les blâmer. Du reste, tout en paraissant 
faire peu de cas du philosophe, il rendait hommage au 
poëte, à l'écrivain, à l'orateur, surtout au grand pasteur, 
et il terminait par ce vœu sincère : « Dieu veuille vous 
conserver longtemps à son Eglise ! « 

Bèze répondit à Ramus le 30 septembre de la même 

1 Collwtan. piœfat. epist., otc, p. 249. 



THÉODORE DE BÈZE. 213 

année ^ Voici quelques passades de sa lettre : « On peut 
assurément différer de P.'Ramus sur quelques points, 
sans pour cela retrancher de l'éducation publique de la 
jeunesse l'usage de la logique, et surtout sans croire que 
ce soit une application suffisante de la dialectique que de 
déclamer sur les précoptes de la dialectique. » Il protes- 
tait de sa grande estime pour la logique, et déclinait la 
prétention d'être juge en philosophie. Mais il avouait ne 
pas approuver la malveillance de Ramus pour les anciens. 
« Je m'étonne, disait-il, que vous me demandiez ce qui 
a été si bien dit et écrit par tant de savants qui , d'un 
commun accord, vous ne l'ignorez pas, ont vu avec dé- 
plaisir vos Animadversions contre Aristote. Libre à vous 
de trouver mauvais que je me range à leur avis. Quant 
à moi, je persiste dans mon sentiment, et je ne pense pas 
que cela doive troubler en rien notre affection mutuelle, 
à moins que par hasard vous ne soyez d'avis qu'il ne peut 
exister d'amitié qu'entre ceux qui ont sur toutes choses 
la môme manière de voir. » 

Telles étaient les dispositions de Théodore de Bèze : 
on voit que, sans être tout à fait hostiles à Ramus, elles 
n'étaient pas non plus entièrement cordiales. Quoi qu'il 
en soit, notre philosophe étant arrivé à Genève vers la 
fin du mois de mai ou au commencement de juin 1570, 
y fut très bien reçu. La ville le pria même de faire un 
cours public, et pour répondre à ce désir, il expliqua 
suivant sa méthode la première catilinaire de Gicéron. 
Cet enseignement, qui ne dura que quelques jours, fut 
très goûté et laissa des traces assez profondes, comme on 
le verra plus tard. Beaucoup d'étudiants adoptèrent la 

* Epist. theolog., Genevae, 1573, in-S", lettre ixxiv. 



214 VIE DE RAMUS. 

nouvelle logique qui leur était présentée et qui était pa- 
tronée par plus d'un savant de Tendroit, notamment par 
le professeur de littérature grecque François Porto de 
Candie. Ramus rencontra surtout de la sympathie parmi 
les jeunes étrangers qui faisaient alors leurs études à 
Genève, et entre autres deux Ecossais, André Melvil et 
Gilbert de Montrif ; et lorsque douze ans plus tard Armi- 
nius vint enseigner à Genève, il dut y trouver encore 
bien des esprits disposés à embrasser le ramisme. 

Lorsque Ramus eut fini ses leçons sur Cicéron, vers le 
10. juin 1570, ses auditeurs le sollicitèrent, mais en 
vain, de continuer ce cours en choisissant quelque autre 
sujet. Il refusa pour deux raisons : d'abord parce qu'il 
s'attendait d'un jour à l'autre à recevoir la nouvelle de 
la paix, qui cependant tardait toujours; puis, à cause 
d'une maladie contagieuse qui régnait alors à Genève et 
qui lui fit quitter cette ville plus tôt qu'il ne l'eût voulu. 
Car il avait commencé plusieurs travaux assez impor- 
tants, qu'il désirait achever avant de rentrer en France, 
par exemple, la Défense d'Aristote contre J. Schegk. 
Mais la maladie qui sévissait autour de lui mit obstacle 
à ses projets. Déjà en peu de jours, il avait dû changer 
deux fois de demeure. Un imprimeur à qui il avait confié 
un de ses manuscrits était mort , et l'imprimerie avait 
été abandonnée par les ouvriers. Enfin , quoique ses 
amis de Genève fissent tous leurs efforts pour le retenir, 
ce voulant, comme il le dit, leur conserver leur ami, » 
il partit pour Lausanne, en compagnie d'un jeune homme 
qui avait adopté ses idées philosophiques et qui s'appe- 
lait François Meissonier \ 

* Collect. praef., epist.,etc., p. 253; Freigius, p. 41. 



SÉJOUR A LAUSANNE. 215 

Ramus était à Lausanne le 20 juillet 1570 \ Là il li* 
connaissance avec plusieurs professeurs : le théologien 
Samuel, le philosophe Marcoard, l'helléniste Nunius, 
Hortinus (Desjardins?), professeur d'hébreu, enfin Dives 
(Richomme?) et Lebœuf, professeurs de belles lettres. Il 
logeait chez un nommé Jacques Langlois dont il eut 
beaucoup à se louer, suivant Freigius (p. 40). Il fit à 
Lausanne, comme à Genève, quelques leçons de logique, 
en présence d'une grande foule d'auditeurs. 

C'est là qu'il borna son voyage. Déjà, le 20 juillet, il 
avait reçu des nouvelles favorables de Paris; on lui an- 
nonçait que sa bibhothèque avait été respectée et que le 
parlement avait chassé du collège de Presles celui qui s'y 
était introduit comme un larron \ Bientôt il apprit qu'un 
traité avait été conclu le 8 août entre la cour et les pro- 
testants, à Saint-Germain-en-Laye, et le 28 du même 
mois il écrivait à son ami Zuinger qu'il allait terminer 
son cours à Lausanne , et qu'il partirait la môme se- 
maine pour Lyon et de là pour Paris \ 

Il allait donc enfin revoir sa patrie, après avoir visité 
une grande partie de l'Allemagne et de la Suisse, après 
avoir conféré avec les savants les plus célèbres sur les 
mathématiques, sur la logique, et plus particulièrement 
sur la théologie dont il avait fait pendant ces deux an- 
nées une étude spéciale. Il avait échangé des lettres avec 
ceux qu'il ne pouvait visiter, comme par exemple Jean 
Molanus, recteur de l'académie de Brème, et David Ghy- 
trœus, qui dirigeait l'académie de Rostock, sans compter 

1 Voyez plus bas, IIÎ" partie, chap. II, § 7. 
« Plus loin, III* partie, chap. II. 
8 Ibid. , § 9. • 



216 VIE DE RAMUS. 

le fougueux péripatéticien de Tubingue, Jacques Schegk, 
dont nous avons parlé plus haut. 

On a vu avec quel empressement il avait été accueilli 
dans les académies et dans .toutes les villes qu'il avait 
visitées. S'il avait rencontré parfois des adversaires, il 
s'était fait aussi un grand nombre de partisans. 11 avait 
répandu lui-même la connaissance de sa philosophie, et 
lorsqu'il partit, on peut dire qu'il laissa l'Allemagne sa- 
vante partagée en deux camps, celui des péripatéticiens 
et celui des ramistes : tel était, Pasquier nous l'a déjà 
dit, le nom que se donnaient ses disciples. 

Sa réputation à l'étranger était immense. Plusieurs 
villes, plusieurs princes souverains avaient voulu se l'at- 
tacher en lui offrant des chaires magnifiquement dotées. 
On lui avait fait à l'envi les plus belles propositions, en 
Italie, en Allemagne, et même en Pologne et en Hongrie. 
Déjà vers l'année 1563, l'académie de Bologne, lapins 
célèbre alors après celle de Paris, ayant depuis longtemps 
une chaire vacante par la mort de Romulus Amasée, 
qui recevait un traitement de douze cents ducats, An- 
gelo Papio, célèbre jurisconsulte, avait écrit à Ramus 
au nom de son académie pour lui offrir cette place. Sans 
parler de l'électeur palatin, qui eût désiré le retenir, et 
qui l'eût peut-être nommé professeur en dépit de tous 
les obstacles, si Ramus s'y était prêté, notre philosophe 
avait été sollicité, pendant son séjour à Heidelberg, par 
les princes souverains de Westphalie, de Pologne et de 
Hongrie \ André Dudith, légat de l'empereur, le priait, 
au nom du roi de Pologne, de venir enseigner à Craco- 
vie. Jean Zapoli, wayvode de Transylvanie, lui offrit, 

* Lettre à Zuinger; voir III' partie, chap, II, §5. 



RETOUR EN FRAxNCE, 



217 



avec un traitement quatre fois plus fort que celui qu'il 
recevait à Paris, le rectorat de l'académie de Weissem- 
bourg, et il lui adressa à ce sujet une lettre signée de sa 
main. Ramus repoussa toutes ces offres. « Je suis Fran- 
çais, disait-il dans sa réponse à Tacadémie de Bologne, et 
c'est par le bienfait du roi de France que j'ai pu suivre 
mes études pendant de longues années. Je me dois donc 
tout entier à ma patrie et à mon roi. » Sa religion put 
contribuer aussi à lui faire refuser quelques-unes de ces 
places, par exemple celles de Bologne et de Cracovie\ 
Mais s'il n'avait eu que cette raison, elle l'aurait peut- 
être empêché de rentrer sur cette terre de France, où la 
tolérance a toujours eu tant de peine à s'établir, et où 
l'attendait la Saint- Barthélémy. C'était donc surtout 
l'amour de son pays qui l'y rappelait, et les habitudes 
contractées dans son cher collège de Presles. 

Il ne fut cependant pas ingrat pour tant d'amis, de 
disciples et de protecteurs qu'il avait rencontrés pendant 
son exil, et tandis qu'il était encore à Genève % il avait 
composé, en l'honneur de l'Allemagne et en particulier 
de la ville de Bàle, un ouvrage sous forme de discours, et 
intitulé Basilea. Ce discours ne fut pas prononcé, comme 
l'ont cru plusieurs auteurs (Est. Pasquier, Bayle, Gou- 
jet, etc.), et il ne fut imprimé qu'en 1571, à Berne, 
c'est-<à-dire après le retour de Ramus en France. 

La paix semblait assurée ; Ramus crut qu'il pouvait 
enfin retourner en toute sécurité dans sa patrie. « Il re- 
vint, suivant l'expression de Gaillard, se faire encore 
persécuter. » 

1 Buhle, Hist. de la phil., sec. section, cb. III tin« 
5 Freigius, Vie de Raraus, p. 40. 



VIII 

1570-1572) 



Mesures prises ^ntre Ramus en son absence. — Son retour. — Ses deux 
lettres au cardinal de Lorraine. — Diflicultés insurmontables qu'il 
rencontre. — Tentative de ses amis de Genève, repoussée par Théodore 
de Bèze. — Ramus obtient du roi et de la reine mère une retraite ho- 
norable. — Ses travaux et sa correspondance. — Ses études en théolo- 
gie. — Opinion sur la discipline et le gouvernement des Eglises réfor- 
mées : approuvée par le synode provincial de l'Ile-de-France ; le synode 
national de Nîmes la condamne. — Ramus refuse d'accompagner en 
Pologne l'évêque de Valence. — La Saint-Barthélémy. — Mort de Ra- 
mus (26 août 1572). 



En arrivant à Paris, Ramus dut trouver au collège de 
Presles une lettre de son ancien élève et ami Nancel, qui, 
instruit prématurément de son retour par le bruit pu- 
blic, lui avait écrit le l*'' août 1570*, pour le féliciter 
de ce qu'il revoyait enfin leur cher collège; et le disci- 
ple enthousiaste de Ramus ajoutait : « Je félicite surtout 
l'académie de Paris de recouvrer son orateur, son philo- 
sophe, son ornement et sa gloire. » Nancel se trompait : 
l'université, exploitée par le fanatisme et par l'envie , 
repoussait plus que jamais celui qui, jusqu'à ce siècle, 

1 Nie. Nancelii Epistolse, Paris, Cl. Morel, 1603, in-8°, lettre ii. 



PERSÉCUTIONS. 219 

fut regardé comme son meilleur et son plus grand phi- 
losophe \ 

De 1568 à 1570% Charpentier et ses amis avaient 
hahilement manœuvré pour exciter contre Ramus absent 
l'université, le parlement et le roi. Déjà, dans les pre- 
miers jours de Tannée 1568, comme trois principaux de 
collège, Ramus, Jean Dahin et Nicolas Char ton avaient 
quitté Paris pour se réfugier au camp du prince de Condé , 
on avait dirigé contre eux des poursuites, mais en ayant 
coin de frapper d'abord ceux qui avaient le moins de dé- 
fense. On commença par le maître es arts Jean Dahin , 
qui était principal du petit collège de Saint-Michel, et à 
qui le parlement retira l'administration de son collège. 
Le 27 janvier, ce fut le tour de Nicolas Charton, docteur 
en médecine et principal du collège de Beauvais. Le sur- 
lendemain, 29, le parlement rendit un arrêt semblable 
contre Ramus, et autorisa de nouveau Antoine Muldrac 
à exercer provisoirement les fonctions de principal au 
collège de Presles. 

L'université, poursuivant à outrance l'exécution de 
ces diverses mesures, décida qu'elle présenterait au roi 
une requête « contre les transfuges et les déserteurs de 
la foi ; » les députés désignés dans cette circonstance fu- 
rent, dans l'ordre des théologiens, Hugues, Vigor et de 
Saintes, et dans celui des médecins , Varade et Charpen- 
tier. Ce dernier, on le voit , ne se piquait pas d'une ex- 
cessive délicatesse , quand il s'agissait de perdre ses en- 

* De la Monnaye, note de l'article P. de la Ramée, dans la Bibliothè- 
que françoise de Du Verdier. 

« Pour tout ce qui suit, voir Du Boulay, Hist. Universit. Paris., t. VI, 
p. 6&8-669, 673, 712 et suiv. 



220 VIE DE RAMUS. 

nemis. Le 3 juin, le roi donna nn édit portant que « tous 
ceux qui enseignent et enseigneront ou feront lectures , 
soit en escholes privées ou publiques en l'université... 
mesmes ceux qui ont fonctions et gages de Sa Majesté 
pour faire lecture et exercice publics, seront de la reli- 
gion catholique et romaine. » Puis, comme le chancelier 
de l'Hospital refusait courageusement d'apposer le sceau 
royal à cette ordonnance, l'université adressa au roi, le 
26 juin, de concert avec le clergé et la ville de Paris, une 
nouvelle supplique, dans laquelle on se plaignait d'avoir 
présenté en vain les lettres patentes du roi « à M. le 
chancelier, pour y mettre le sceel, ce qu'il ne veut faire, 
ne mesme rendre lesdites lettres et requeste. Ce consi- 
déré. Sire... il vous plaise commander à mon dit sieur le 
chancelier de sceller les dites lettres et les délivrer aux 
dits suppliants. » 

Charpentier n'était pas non plus étranger à cette dé- 
marche. Il l'avait provoquée, en appelant l'attention des 
écoliers et des maîtres catholiques sur le danger que créait 
à l'université la présence des professeurs hérétiques. 
Dans une harangue furibonde prononcée au collège royal, 
le 14 juin, et qui fut imprimée sans retard, il avait 
fulminé contre Vinfâme doyen ^ qui compromettait la ré- 
putation et l'existence même de son corps. 

Enfin le recteur Claude Sellier, une fois en possession 
de l'édit royal, obtint du parlement de Paris, vers la fin 
de juillet, un arrêt qui enjoignait à l'université, en termes 
plus explicites, de pourvoir au remplacement de ceux de 
ses membres , principaux, régents, etc. , mesmes les lec- 
teurs du roy, qui n'auraient point fait une profession pu- 
blique de la religion catholique, apostolique et romaine. 



PERSÉCUTIONS. 221 

Le parlement, du reste, avait déjà pris une mesure plus 
générale le 13 juillet, en interdisant toute fonction pu- 
blique à ceux qui ne seraient point de cette religion. Le 
8 juillet, les membres du collège de France ayant été 
appelés à prêter un serment de catholicité, huit profes- 
seurs seulement répondirent à cet appel, savoir : Char- 
pentier^ Duret, du Chesne, de Cinqarbres, Lambin, Pè- 
lerin, Forcadel et Goulu; et sur ce nombre, il y en avait 
peut-être deux ou trois qui ne le firent que par intimi- 
dation. Le remplacement des professeurs non catholiques 
offrait quelque difficulté pendant la paix; mais, aussitôt 
que la troisième guerre civile eut éclaté, on prit des me- 
sures plus énergiques. 

Le 26 octobre 1568, on déclara déchu des fonctions 
de chancelier de l'université le cardinal de Chàtillon , 
protestant déclaré et Pun des plus chauds protecteurs de 
Ramus; et le 6 novembre on le remplaça par Jeun du 
Tillet, évêque de Meaux. Puis le roi, sur la requête de 
Tuniversité, rendit contre les novateurs une ordonnance 
encore plus rigoureuse que les précédentes, et qui fut 
enregistrée sans relard le 29 novembre. Le chancelier de 
riiospital n'était plus là pour s'opposer à ces tristes or- 
donnances ou pour en retarder la publication. Son équité 
l'ayant rendu suspect de protestantisme, il avait dû se 
retirer et remettre au roi les sceaux \ 

Hamus semblait exclu à tout jamais de son collège et 
de sa chaire, lorsque l'édit de pacification de 1570 vint 
troubler un moment la joie de ses ennemis, en rendant 
aux protestants leurs anciens droits. Mais, par une clause 
qui ouvrait la voie à toutes les violations du traité, et 

1 De Thon, liv. XLIV, à l'ann<^e Isr.H. 



222 VIE DE RAMUS. 

qui facilita plus tard la Saint-Barthélémy, le libre exer- 
cice de la religion réformée était interdit à Paris et dans 
sa banlieue. « Le recteur Sagnier partit de là, » dit Cre- 
vier, pour présenter au roi des remontrances contre le 
rétablissement des déserteurs de la foi, comme on les ap- 
pelait. Le cardinal de Lorraine et l'évêque de Paris , 
Pierre de Gondi, appuyaient vivement le recteur. Le roi, 
dit encore Crevier , « écouta cette sage et pieuse récla- 
mation , » et le 8 octobre il donna des lettres patentes 
contre les professeurs protestants, dont pas un cepen- 
dant , à ma connaissance , n'avait approuvé les guerres 
civiles, bien loin d^y prendre part. Mais il s'agissait bien 
alors de justice et de droit commun! Le gouvernement 
était à peine assez fort pour se protéger lui-même contre 
les factieux : comment aurait-il pris la défense des op- 
primés? La royauté, chaque jour plus faible et plus ir- 
résolue, impuissante à dominer les partis, ne pouvait 
guère que se décider pour le plus fort et se laissait gou- 
verner par les circonstances. 

Ramus, à peine arrivé à Paris, trouva sa place prise 
au collège de Presles aussi bien qu'au collège de France, 
par deux hommes dont je n'ai pu découvrir les noms 
nulle part : talents anonymes, tels qu'un pouvoir arbi- 
traire en rencontre toujours à souhait, quand il s'agit 
de supplanter le vrai mérite. Cette spoliation, on vient 
de le voir, était en partie l'effet des démarches du car- 
dinal de Lorraine, dont Ramus depuis quelques années 
avait perdu la faveur : peut-être n'avait-il rien fait pour 
la recouvrer ; mais il ne pouvait croire que son ancien 
Mécène fût devenu l'un de ses persécuteurs. Il lui écrivit 
donc pour se plaindre à lui-même de ce que, l'abandon- 



RAMUS ET CHARLES DE LORRAINE, 



223 



nant a la rage de ses ennemis, il lui enlevait non-seule- 
ment la chaire qu'il tenait de la munificence royale, et 
qu'à la rigueur on pouvait lui reprendre, mais encore 
la principauté du collège de Presles, c'est-à-dire sa pro- 
priété depuis 25 ans, et le fruit légitime de son travail. 

On a conservé les deux lettres que Ramus adressa au 
cardinal de Lorraine. Comme elles sont propres à faire 
connaître son caractère et la nature de ses relations avec 
ce prélat, je ne crois pas inutile d'en rapporter les prin- 
cipaux traits. Voici la première \ qui est une courte et 
vive réclamation de ses droits, et qui contient un appel 
auj souvenirs du cardinal , ancien' camarade et ancien 
protecteur de celui-là même qu'il dépouille aujourd'hui, 
ou qu'il laisse dépouiller et persécuter. 

«A Charles de Lorraine, cardinal, Pierre delà Ramée, 
Salut. 

« C'est à votre première jeunesse, il y a près de trente- 
cinq ans, que remonte notre attachement mutuel; j'étais 
moi-même bien jeune alors , et depuis cette époque je 
n'ai cessé de publier et de célébrer dans le monde entier 
votre amitié pour moi. Cependant, tel est le malheur des 
temps, qu'aujourd'hui certaines personnes mal inten- 
tionnées s'en vont disant que le cardinal de Lorraine 
enlève à Pierre de la Ramée, non-seulement cette chaire 
royale dont le titre m'avait été donné par le roi Henri 
sur votre proposition, mais encore la principauté du col- 
lège de Presles, c'est-à-dire le fruit et la récompense de 
tous mes travaux antérieurs. Après avoir mené jusqu'au 
bout l'étude et la réforme des cinq premiers arts libé- 
raux, après avoir montré un zèle pareil ou même encore 

1 Collectan. praefat., epist., etc. (1577), p. 254-255. 



224 VIE DE RAMUS. 

plus grand pour l'avancement des deux derniers, j'avais 
lieu de m'altendre à un autre traitement. C'est pour- 
quoi, au nom de ces cheveux blancs qui nous avertissent 
l'un et Tautre que notre mort n'est pas éloignée, ne 
souffrez pas que la fin et le commencement de notre car- 
rière soient si fort en opposition , et qu'après un riant 
début, le cours de nos années vienne aboutir à un si triste 
dénouement. Faites mieux : condamnez-moi à ce dur et 
pénible métier de forger et de polir les sciences; je vais 
moi-même au-devant de cette peine, et une telle ven- 
geance conviendrait beaucoup mieux à la grandeur et à 
l'élévation de votre âme. Adieu. » 

Cette lettre, dont on ignore la date précise, mais qui 
fut probablement envoyée dans la première quinzaine 
d'octobre 1570, provoqua une réponse de Charles de 
Lorraine. Dans cette réponse que nous n'avons pas, le 
cardinal se plaignait qu'on lui eût écrit, au lieu de le venir 
voir. Mais à ce reproche d'apparence amicale il en ajou- 
tait d'autres plus graves, accusant Ramus d'ingratitude, 
de rébellion et d'impiété. Ramus réfute tous ces griefs 
dans une seconde lettre beaucoup plus longue, en date 
du 22 octobre 1570, et dont voici quelques passages * ; 

a A Charles de Lorraine, etc. 

«Je vous ai envoyé une lettre, parce que je ne pouvais 
sans danger pénétrer jusqu'à vous. Quant aux motifs de 
votre refroidissement, quant à ces accusations d'ingra- 
titude, d'impiété, de rébellion, j'avoue que ce seraient 
de graves sujets de mécontentement, si tout cela était 
fondé. La plupart de ceux qui considèrent votre haute 
fortune, s'imaginent sans doute que celui dont vous avez 

* Gollectan. prsefat., epist., etc. (1577), p. 255-258. 



LETTRE A CHARLES DE LORRAINE. 225 

reçu tant d'éloges a dû recevoir de vous, en retour, de 
grands bienfaits : et certes ils ne se trompent pas entiè- 
rement, mais ils ignorent la nature de ces bienfaits. Ja- 
mais en effet je n'ai reçu de vous ni de personne au 
monde une seule faveur pour laquelle on puisse m'ac- 
cuser de m'être montré ingrat : c'est par mon seul tra- 
vail et à la sueur de mon front que j'ai suffi à ma tâche, 
et je me souviens de vous avoir entendu dire un jour, 
devant un grand nombre de témoins , que je différais 
singulièrement de tout votre entourage, en ce que tous 
les autres vous assiégeaient de demandes et de pétitions, 
tandis que pour ma part je n'avais jamais sollicité le 
moindre présent; et alors avec une sorte de dépit, vous 
me demandiez si je doutais de votre bienveillance ou de 
votre pouvoir. Pour moi, je vous l'avouerai, car c'est là 
mon genre d'avarice, j'attachai plus de prix à ce témoi- 
gnage d'estime qu'à tous vos biens et à toutes vos ri- 
chesses. Cette chaire même de Paris, vous le savez, je 
vous l'aurais rendue depuis longtemps, si vous m'aviez 
permis d'accepter la succession de Romulus Amaséus 
que l'on m'offrait à Bologne , avec un traitement de 

douze cents ducats Votre estime et votre amitié, voilà 

donc les bienfaits dont je vous suis vraiment redevable, 
et si je les avais oubliés, c'est alors. que ceux qui me 
dénigrent auprès de vous auraient le droit de me taxer 
d'ingratitude. » 

Sur le chapitre de la religion, Ramus fait observer que 
son changement n'est pas une apostasie, mais une con- 
version, un retour à la vérité de l'Evangile et aux doc- 
trines de la primitive Eglise, dont le cardinal lui-même 
a fait un si magnifique éloge au colloque de Poissy. 

15 



226 VIE DE RAMUS. 

« Mais, ajoute-l-il, on me reproche encore de m'être 
réfugié à Saint-Denis dans les deuxièmes troubles : je 
n'avais que ce moyen d'échapper à mes assassins, et 
d'ailleurs j'ai assisté au combat sans y prendre part; mes 
vœux ont toujours été pour la paix et la tranquillité, non 
pour la guerre et pour le bruit des armes; aussi bien 

ai-je entrepris aussitôt ce voyage d'Allemagne, etc 

Au lieu de descendre à des considérations sans valeur et 
fort indignes d'un prince tel que vous, mettez le comble 
à vos bienfaits et à votre gloire. Notre lime a passé sur 
la grammaire, sur la rhétorique et la dialectique, sur 
l'arithmétique et la géométrie ; il ne reste que deux des 
arts libéraux : vous comprenez ce que j'attends de vous. 
Une fois cette tâche accomplie par mes veilles , je ne 
forme plus qu'un vœu : c'est de consacrer le reste de 
ma vie à l'étude des saintes Ecritures. Fasse le Dieu 
très grand et très bon que vous-même, rassasié et désa- 
busé des honneurs de la terre, vous vous tourniez vers 
les choses divines. Notre siècle est fertile en hommes 
très savants dans toutes les langues et dans toutes les 
sciences, que vous pourriez vous adjoindre avec le re- 
venu d'une seule de vos nombreuses abbayes, pour tra- 
duire avec soin de l'hébreu l'Ancien Testament, et du 
grec le Nouveau, soit en langue latine, soit même en 
langue vulgaire, et pour composer une table méthodique, 
qui contiendrait par ordre les principes et les exemples 
relatifs soit à la doctrine, soit à la discipline. Un tel tra- 
vail vaudrait mieux, à mon avis, pour l'étude de la théo- 
logie, que tous les docteurs et tous les commentateurs de 
l'Ecriture sainte. Votre génie peut acquérir cette gloire 
immortelle, et je vous la souhaite ardemment, afin de 



COALITION CONTRE RAMUS. 227 

reconnaître vos mérites à mon égard. Adieu. Paris, le 
22 octobre 1570.» 

Cette lettre, dictée par un noble sentiment de ses droits 
et de sa dignité, ne rendit pas à Ramus la faveur à jamais 
perdue du cardinal. L'intrigant et ambitieux prélat, qui 
avait déjà conçu la Ligue, et qui pensait fonder sur cette 
organisation du parti catholique la puissance de sa mai- 
son, devait peu goûter les vœux d'un chrétien qui l'en- 
gageait à laisser de côté la gloire de ce monde pour ne 
s'inquiéter que du ciel. D'ailleurs, Ramus n'était pas 
seulement importun ; il était devenu un obstacle. Le car- 
dinal eût-il conservé pour son ancien condisciple un reste 
de bienveillance , sa politique exigeait qu'il le sacrifiât 
à la coalition formidable du clergé et de l'université. 

Ramus, dans une lettre à son ami Zuinger du mois 
de mars 1571 (voir plus bas, IIP partie, chap. 2), a ainsi 
décrit les menées de ses adversaires. « Deux loups af- 
famés et pleins de rage s'étaient emparés, l'un du col- 
lège de Presles, l'autre de ma chaire d'éloquence et de 
philosophie ; et il leur était fort désagréable de se laisser 
arracher une si belle proie. Leurs hurlements furieux 
ayant réveillé tous les hôtes de la forêt, voire même les 
lions et les léopards, tous s'ameutèrent contre moi seul, 
représentant Ramus comme une sorte de magicien etd'en- 
chanteur, dont les discours ou la seule présence dans une 
chaire publique suffiraient pour anéantir en un clin d'oeil 
toute la gent catholique; et cette fiction trouva tant de 
crédit auprès de ceux qui dirigent les affaires, qu'on pu- 
blia au nom du roi une ordonnance qui faisait défense 
à quiconque professe la foi évangélique d'enseigner pu- 
bliquement ou privément, comme professeur ou comme 



228 VIE DE RAMUS. 

précepteur, dans quelque art ou science que ce fût, en 
sorte qu'il n'était pas même permis à un père d'élever 
ses enfants chez lui dans la religion paternelle. » 

Le 20 novembre, en effet, parut l'édit du 8 octobre, 
enregistré au parlement sur les instances de l'université, 
et dans lequel on lisait : « Que défenses soient faites à 
toutes personnes de tenir escholes, principautés et col- 
lèges, ny lire en quelque art ou science que ce soit en 
public, ny en privé en chambre, s'ils ne sont connus et 
approuvez catholiques, tenans la religion catholique et 
romaine, etc. » 

On ne s'en tint pas là, et l'on s'occupa activement 
d'appliquer en toute rigueur cette ordonnance, si con- 
traire qu'elle fût à l'édit de pacification. Voici ce qu'on 
lit à ce sujet dans l'Histoire de l'université de Paris de 
Du Boulay (t. VI, p. 713) : a Conformément à cette dé- 
cision royale , le recteur réunit les députés le 2 dé- 
cembre 1570, et les entretint des poursuites à exercer 
contre P. Ramus et les autres déserteurs de la foi. Et 
comme Ramus trouvait toujours des appuis à la cour, 
Vigor et Charpentier furent chargés, le 15 décembre, 
d'aller trouver le roi, afin d'en obtenir une dernière 
confirmation des lettres qu'il avait accordées contre les 
déserteurs de la foi. » Vigor et Charpentier s'acquittèrent 
a\ec succès de cette honnête commission, qu'ils auraient 
dû refuser pour plus d'un motif, et Ramus fut exclu 
sans retour des fonctions actives de renseignement et de 
l'administration universitaire. 

Notre philosophe ne perdait point courage; mais avant 
d'accepter le repos auquel on le condamnait en France, 
il paraît avoir songé à se retirer à Genève, où plus d'un 



LETTRE DE THÉODORE DE BÈZE. 229 

ami aurait désiré le voir comme professeur. Il fit sonder 
sur ce point Théodore de Bèze; mais celui-ci se montra 
inflexible dans son attachement à la doctrine d'Aristote, 
et il repoussa poliment les ouvertures qui lui étaient 
faites. Voici, textuellement traduite, la lettre qu'il adressa 
à Ramus le i" décembre 1570 : 

c( J'aurais mieux aimé apprendre par vous-même que 
par nos amis votre dessein en faveur de notre académie; 
non que j'aie le désir ambitieux de me voir sollicité par 
vous ou par qui que ce soit, mais parce que cela me fait 
penser que vous avez conçu des doutes sur mes disposi- 
tions à votre égard. Or, ce changement de ma part se- 
rait bien peu chrétien, et je puis vous affirmer au nom 
du Seigneur que rien ne serait plus contraire à mon ca- 
ractère. Ainsi, quoique je diffère grandement d'opinion 
avec vous sur certaines choses concernant nos études, je 
sais apprécier votre érudition, votre éloquence et tant de 
qualités supérieures dont Dieu a orné votre génie ; et 
mon vœu le plus cher serait de vous être agréable, tout 
en servant les intérêts de cette académie. Deux choses 
seulement s'opposent à ce qu'on puisse faire aujourd'hui 
ce que vous souhaitez et ce que d'ailleurs nos profes- 
seurs désireraient bien vivement. Le premier obstacle 
est qu'il n'y a en ce moment aucune vacance dans l'a- 
cadémie ; et nos ressources sont tellement faibles, pour 
ne pas dire nulles, qu'il nous est impossible d'augmen- 
ter le nombre des professeurs, ou même d'élever le moins 
du monde les anciens traitements, si modeste qu'en soit 
le chiffre. Le second obstacle consiste dans notre résolu- 
tion arrêtée de suivre le sentiment d'Aristote, sans en 
dévier d'une ligne, soit dans l'enseignement de la lo- 



230 VIE DE RAMUS. 

gique, soit dans le reste de nos études. Je vous écris tout 
cela franchement, comme le veut cet ancien adage: 
« Entre gens de bien il faut bien agir. » Si néanmoins 
vous jugez à propos de faire une excursion de notre 
côté, vous serez toujours le bienvenu, et vous aurez à 
vous louer, je l'espère, d'avoir vu Genève, et d'avoir vi- 
sité les amis et les disciples que vous y avez laissés en 
grand nombre. » 

Cette lettre ôtaità Ramus tout espoir, s'il en avait ja- 
mais eu de ce côté. 11 ne renouvela pas auprès du réfor- 
mateur genevois une tentative qui, je dois le faire re- 
marquer, était la première. Tous ceux qui en ont parlé 
ont fait remonter ces démarches à l'époque de son voyage 
en Allemagne et en Suisse; mais c'est un simple ana- 
chronisme, qu'il suffit d'indiquer pour rétablir la vé- 
rité. Ramus était rentré en France le l^"" septembre 1570, 
sans avoir manifesté un seul instant le désir de s'établir 
à Genève. C'est donc de Paris et au milieu des embarras 
inextricables oii il s'était trouvé après son retour, qu'il fit 
faire à Théodore de Bèze la proposition à laquelle celui-ci 
répondait le l'"" décembre suivant. 

Cependant un événement favorable venaitd'avoir lieu à 
Paris ; la mort de Jean du Tillet, évêque de Meaux, ayant 
laissé vacante la place de chancelier et de conservateur 
apostolique de l'université, ce titre avait été donné par 
élection au cardinal Charles de Bourbon, archevêque de 
Rouen et évêque de Beauvais , depuis la radiation du 
cardinal de Châtillon. Le nouveau chancelier prêta ser- 
ment par procuration le 12 septembre 1570. Il est pro- 
bable que Ramus mit à profit cette circonstance, en se 
rappelant au souvenir de son ancien condisciple, que Du 



RETRAITE HONORABLE. 231 

Boulay dit avoir été son Mécène *. Le cardinal de Bour- 
bon, qui s'était fait remarquer jusque-là par sa modéra- 
tion, et qui pour cette raison était appelé politique *, 
s'employa peut-être alors pour Ramus. Quoi qu'il en 
soit, ce dernier ne s'était pas abandonné lui-même ; il 
avait agi auprès du roi et de la reine mère ; il les avait 
abordés plusieurs fois et leur avait adressé d'énergiques 
remontrances sur ce qu'on lui interdisait la carrière des 
études pour le seul motif de la religion, et sur ce que la 
dernière ordonnance détruisait d'un seul coup quatorze 
articles de l'édit de pacification. Catherine de Médicisse 
montra touchée de l'injustice dont il était l'objet ; mais 
il comprit qu'elle avait la main forcée par le conseil, où 
dominait le parti des Guise. Enfin, de guerre lasse, il 
proposa un accommodement qui fut accepté et qui ré- 
gla sa situation d'une manière honorable pour lui. Il ne 
put obtenir l'autorisation de remonter dans sa chaire, ni 
même de reprendre la direction de son collège de Pres- 
les ; mais on lui laissa le titre et le traitement fixe de 
principal; on lui conserva également le titre de profes- 
seur royal ; on doubla même son traitement, en consi- 
dération de ses longs services. Puis, comme à défaut de 
la parole il lui restait sa plume , il crut de son devoir 
d'en user, et ne pouvant plus enseigner les arts libéraux, 
il offrit de continuer à en répandre la connaissance f 
les rédigeant en français. Les détails de cette transaction 
étant demeurés inconnus jusqu'à ce jour, je les rapporte 
ici textuellement, d'après la lettre déjà citée que Ramus 
adressait à Zuingerau mois de mars 1571 : 

» Du Boulay, t. VI, Catalogue, p. 928. 
« De Thou, 1. XLIV, ad ann. 1568. 



232 



VIE DE RÀMUS. 



« En supposant que ma parole fut aussi dangereuse 
que le feignaient mes adversaires, je fis observer que ma 
plume au moins échappait à cette accusation, et que, 
par conséquent, le roi pouvait me donner le pouvoir 
d'achever la rédaction des arts libéraux, dont les cinq 
premiers étaient déjà mis par écrit. Il y a en France, di- 
sais-je encore, une foule de bons esprits capables de 
comprendre toutes les sciences, et qui en sont privés 
parce qu'elles sont exposées dans des langues étrangères. 
Si après tant d'années de services on veut me traiter en 
professeur émérite, pourquoi ne pas me confier le soin 
d'instruire mes concitoyens? Comme les Gaulois, avant 
l'arrivée de César, possédaient tous les arts libéraux dans 
leur langue, ainsi les Gaulois de nos jours pourraient 
avoir encore des arts gaulois. Ce discours plut au roi et 
à la reine, et pour honorer ou pour consoler ma retraite, 
on doubla mon traitement. On m'accorda de plus la fa- 
culté de désigner moi-même mon successeur au collège 
de Presles, mes revenus ordinaires étant d'ailleurs ré- 
servés. Enfin, grâce aux persécutions des envieux et des 
méchants, me voilà en possession d'un repos honorable 
et tel que je n'eusse pas osé Tespérer ni même le souhaiter 
à une époque de paix et de tranquillité. » 

L'abbé Goujet, dans son Mémoire sur le collège royal, 
cite un extrait du Mémorial de la chambre des comptes, 
dont il ne pouvait comprendre le sens, et qui prouve 
que les promesses faites à Ramus lui furent tenues. « Le 
roi, dit-il, voulut que pendant cette absenée *, Ramus 
continuât de jouir de ses appointements de professeur 

* C'est-à-dire pendant son voyage en Allemagne. Goujet croit en effet 
que Ramus ne revint à Paris que « vers la fin de l'année 1571. » 



LES SCIENCES EN FRANÇAIS. 233 

royal, comme on le voit par un Mémorial de la chambre 
des comptes de Tannée même 1571, oii on lit ces 
termes : « Décharge à Pierre de la Ramée, professeur du 
« roi en éloquence, de sa lecture ordinaire qu'il est tenu 
« faire, sans préjudice de ses gages et droits. » 

Ramus était donc déchargé de ses fonctions; mais il 
n'avait pas entendu réclamer une sinécure. A peine 
rentré dans son cher collège, ou, comme il l'appelait 
quelquefois, « son royaume de Presles, » qu'il ne quitta 
plus jusqu'à sa mort, il se remit à l'œuvre avec courage. 
L'entreprise dont il avait formé le projet devait être le 
terme et aussi le résumé de tous ses travaux : embrasser 
l'ensemble des arts libéraux, c'est-à-dire tout l'enseigne- 
ment de la faculté des arts, en commençant par la gram- 
maire et en finissant parla morale et la politique, rédiger 
définitivement en latin toutes ces sciences, puis mettre 
en français chacune d'elles, tel était son dessein, et l'on 
peut croire qu'il en serait venu à bout, si la mort le lui 
eût permis. Ainsi aurait été réalisé le voeu que formait, 
quelques années auparavant, l'auteur de la Défense et 
illustration de la langue françoise. « Doncques, avait dit 
Joachim Du Bellay (chap. X), si la philosophie semée 
par Aristote et Platon au fertile champ attique, estoit re- 
plantée en nostre plaine françoise, ce ne seroit la jetter 
entre les ronces et espines où elle devînt stérile ; mais ce 
seroit la faire de lointaine prochaine, et d'estrangère ci- 
tadine de nostre république. » 

Cette noble entreprise, à laquelle Ramus apportait 
son indomptable ardeur, et qu'encourageaient hautement 
Charles IX et Catherine de Médicis, fut accueillie avec 
applaudissements par les gens de lettres. Estienne Jo- 



234 VIE DE RAMUS. 

(ielle, se faisant l'interprète de tous, la célébra dans les 
vers suivants qui se lisent en tête de la Grammaire Fran- 
çoise, publiée en 1572 : 

AUX FRANÇOYS. 

Les vieux Gaulloys avoient tous arts en leur langage , 
Mais Dis, l'un de leurs Dieus (qui riche tient couverts 
Sous les obscures nuits mille trésors divers), 
Aux chams Elysiens retint des arts l'usage. 
Il falloit donq' avoir, pour là bas pénétrer, 
Les rappeler et faire en l'air Gaulloys rentrer. 
Ce Rameau d'or, par eus redorant tout nostre âge. 

Les ennemis de Ramus n'avaient pas manqué de dire 
et de répéter, pour mettre plus de monde dans leur parti, 
qu'un professeur huguenot faisait tort à l'université, et 
que les pères de famille ne voudraient plus envoyer leurs 
enfants dans des collèges infectés par l'hérésie. « Les 
parents, disait-on dans une requête du mois d'août \ 568, 
estoient divertis d'envoyer leurs enfants aux collèges, 
pour la crainte qu'ils avoient que par tels principaux et 
pédagogues, ils ne fussent divertis de la vraye religion, 
dont procédoit une infinité d'inconvénients et mesmes 
toute espérance ostée de pouvoir remettre ladite univer- 
sité en sa première splendeur et vigueur ^ » De là dans 
le corps enseignant tant d'épurations qui, au dire de cer- 
taines gens, devaient repeupler les écoles. D'un autre côté, 
J, Charpentier avait intéressé dans sa querelle particulière 
un certain nombre de professeurs du collège royal, en 
leur faisant entendre que la présence de Ramus et des 
hérétiques nuisait à cette institution, et en les menaçant 

1 Du Boulay, t, VI, p. 669. 



DÉCADENCE DE l'uNIVERSITÉ. 235 

de la colère du cardinal de Lorraine qui , à Peu croire, 
avait failli supprimer la création de François I*"^ \ 

Peut-être le lecteur est-il curieux de savoir ce que 
devinrent l'université et le collège royal, quand on 
en eut chassé, par tant d'exorcismes et d'ordonnances, 
tout ce qui sentait de près ou de loin l'hérésie? Ramus, 
Charton, Dahin ne sont plus à la tête des collèges, et la 
faculté d'enseigner a été retirée à leurs coreligionnaires; 
l'université est sans doute plus florissante? Il n'en est 
rien : des milliers d'étudiants qui naguère affluaient de 
tous les pays de l'Europe, ont renoncé à venir sur une 
terre inhospitalière, pour entendre des professeurs qui 
ne sont plus les premiers du monde , ou dont les doc- 
trines intolérantes les effrayent*. Mais, du moins, les 
pères de famille catholiques ont-ils repris confiance? en- 
voient-ils de nouveau leurs enfants dans les écoles puri- 
fiées? Pas davantage ; ils les envoient chez les jésuites, 
par la raison très simple que, si l'on cherche unique- 
ment dans l'éducation les principes les plus purs du ca- 
tholicisme, personne, sous ce rapport, ne saurait riva- 
liser avec la société fondée par Loyola. Ecoutons du 
reste un témoin oculaire, assez peu suspect de favoriser 
cette société. Hubert Languet, écrivant de Paris à son 
ami J. Camérarius, le 26 août 1571 , lui décrit en quel- 
ques mots l'état de l'enseignement : «Les études se re- 
lèvent un peu; mais ceux qui professent notre religion 
sont exclus de toutes les chaires. Les jésuites éclipsent en 
réputation tous les autres professeurs (Jesuitîe obscurant 
reliquorum professorum nomen), et peu à peu ils font 

1 J. Carpent., Orationes, 1568, ex offic Th. Brumennij («c), in-8». 
» Du Boulay, t. VI, p. 916. 



236 VIE DE RAMUS. 

tomber les sorbonisles dans ie mépris \ » Pauvres sor- 
bonistes ! Quant au collège de France, personne n'en 
parle à cette époque : Turnèbe est mort ; Ramus est con- 
damné au silence ; Denis Lambin, intimidé par le nom 
de politique que lui donne Charpentier et par les dé- 
nonciations furibondes de ce dernier, Lambin s'exile, 
sous prétexte d'aller consulter en Italie des manuscrits. 
Il reste Charpentier; mais s'il a bien pu, comme il s'en 
vante, conserver au collège royal son existence, il est in- 
capable de lui donner la gloire. Il ne retient du monde 
à ses cours qu'en se livrant à des sorties violentes contre 
les politiques, et à des déclamations sanguinaires que je 
m'étonne de ne pas voir figurer dans l'excellent ouvrage 
de M. Ch. Labitte sur les Prédicateurs de la Ligue. 

Ainsi s'annonçait cette décadence progressive de l'u- 
niversité que devait achever la Ligue, et que décrit assez 
plaisamment le recteur Roze, dans la Satire Ménippée : 
« Jadis, au temps des politiques et hérétiques Ramus, 
Gallandius, Turnebus, nul ne faisoit profession des let- 
tres qu'il n'eust de longue main et à grands frais estu- 
dié, et acquis des arts et sciences en nos collèges, et passé 
par tous les degrez de la discipline scholastique. Mais 
maintenant... les beurriers et beurrières de Vanves, les 
vignerons de Saint-Cloud... sont devenus maistres es 
arts, bacheliers, principaux, présidents et boursiers des 
collèges, régents des classes, et si arguts philosophes 
que mieux que Cicéron maintenant ils disputent de in- 
veniione, etc. » 

Ecarté d'un enseignement dont il était presque la 
seule lumière, Ramus avait du moins le bonheur d'être 

^ Lettres à J. Gamérarius (1646, in-8°), lettre lviii, p. 141. 



ÉLOGE DE BALE. 237 

laissé de côté par ceux que ne gênait plus le succès de sa 
Tive et élégante parole. Il poursuivait en paix ses études 
au milieu d'un petit cercle d'amis, écrivant pour ses con- 
citoyens, et regardant aussi parfois vers la postérité. 

11 avait d'abord payé sa dette à la ville de Baie, en 
célébrant toutes ses gloires dans un écrit qui parut à 
Berne en 1571, sous le titre de Basilea. Là, il passait 
en revue tous les personnages qui avaient illustré ou 
honoré cette ville dans les lettres et dans les sciences, de- 
puis la grammaire jusqu'à la théologie; et il s'exprimait 
à plusieurs reprises en protestant zélé. Il faisait remar- 
quer, par exemple, que cette terre si fertile en talents 
de toutes sortes, n'avait cependant rien produit avant 
l'arrivée de l'Evangile, mais qu'avec la religion réformée 
on y avait vu aussitôt l'esprit et la science, l'érudition 
et le génie. Il citait avec éloge les réformateurs qui 
avaient vécu à Bâle, mais surtout OEcolampade, dont il 
louait à la fois le grand savoir et la singulière modéra- 
tion, et qui, disait-il, avait procuré aux Bàlois « la li- 
berté chrétienne. » Enfin, il ne pouvait célébrer assez la 
ville où Calvin, « cette lumière de la France ou plutôt 
de l'Eglise chrétienne universelle, » avait écrit et achevé 
le divin ouvrage de l'Institution chrétienne. 

Ramus ne manquait pas une occasion de témoigner sa 
reconnaissance pour « la douce, libérale et bienveillante 
hospitalité » qu'il avait rencontrée à Bàle, et il avait 
une correspondance suivie avec plusieurs de ceux qu'il 
y avait connus, par exemple Samuel Grynaeus, Freigius 
et Zuinger \ Il n'écrivait jamais à ce dernier sans le 

1 Voir les CoUectan. prsefat., epist.,etc. (1577), p. 252 suiv.,etplus bas 
lU" partie, chap. 11, où Ton trouvera aussi une lettre à B. Arétius,deBerne. 



238 VIE DE RAMUS. 

prier de le rappeler au souvenir de Pérésius et d'Amer- 
bach, de Félix Plater, de Bohinus, de Brandmiller et 
d'Hospinien, « alors même, disait-il en plaisantant, 
qu'Hospinien serait devenu partisan de Schegk, comme 
je me suis fait naguère le défenseur d'Aristote contre 
Schegk. » Bien entendu, il n'oubliait jamais son filleul 
Jacques Zuinger. 

Il serait trop long d'énumérer ici tous ceux avec qui 
il échangeait des lettres. Presque toutes ces correspon- 
dances d'ailleurs ont péri ou sont ensevelies au fond de 
quelques bibliothèques. Les lettres que nous avons pu 
nous procurer nous le montrent toujours occupé à ren- 
dre quelque service, tantôt envoyant à Grynaeus et à 
Sturm des graines que lui avait données pour eux le sa- 
vant N. Rassius, tantôt procurant à Arétius l'amitié de 
ce même Rassius, qui était médecin de la cour; tantôt 
s'efforçant d'acquérir pour son ami Zuinger un Hippo- 
crate annoté par Goupyl et que détenait un autre méde- 
cin , peu curieux de céder ce trésor; tantôt enfin s'a- 
d ressaut à l'amiral de Coligny et à la reine de Navarre, 
pour faire obtenir à Sturm le remboursement des som- 
mes considérables qu'il avait prêtées au feu prince de 
Coudé et à sa famille pendant les guerres civiles \ 

Tels étaient les soins auxquels Ramus consacrait une 
partie de ses loisirs ; mais ses deux occupations sérieuses 
étaient, d'une part la rédaction des arts libéraux, et de 
l'autre l'étude de la théologie. On a vu plus haut que, 
pendant son voyage en Allemagne, il s'était adonné à 
cette science, qu'il avait commencé dès lors à écrire ses 
Commentaires sur la religion chrétienne, et que, dans 

1 Voir notre III* partie, chap. II, 



ÉTtDE DE LA BIBLE. 239 

son excursion à Zurich, il en avait communiqué la pre- 
mière ébauche à Bullinger, à Simler et à d'autres théo- 
logiens de FEgiise réformée, dont il avait obtenu les 
suffrages. De retour à Paris, il continua cet ouvrage, au- 
quel il eut le temps de mettre la dernière main, et qui 
parut après sa mort. 

La religion n'était pas pour lui une étude purement 
spéculative : depuis qu'il avait pris la Bible pour règle 
unique de sa foi, sa piété, en s'épurant, n'était pas de- 
venue moins pratique. Il n'aurait pas compris que l'on 
eût une religion sans culte ; et, lorsqu'il avait pu s'as- 
surer que son crédit personnel auprès du roi et de la 
reine mère était toujours le même, il en avait profité 
pour obtenir une autorisation spéciale de professer pu- 
bliquement et de pratiquer pour son compte la religion 
réformée, malgré l'article du dernier édit, qui inter- 
disait le culte protestant à Paris et dix lieues à la ronde \ 

Quoique séparé extérieurement de toute société reli- 
gieuse, il voyait de temps à autre quelques-uns de ses co- 
religionnaires, tels que du Rosier, ministre à Orléans, 
Capelle et Bergeron, avec qui il s'entretenait de la disci- 
pline et du gouvernement des Eglises. En étudiant les 
Ecritures, il était arrivé avec eux à une opinion parti- 
culière qui, suivant certains auteurs, aurait pu causer de 
nouvelles divisions parmi les protestants, si Ramus eût 
vécu plus longtemps. Jusqu'ici ceux qui ont traité ce 
point, comme Niceron, Bayle et quelques autres, en ont 
parlé d'une manière assez vague, d'après un passage très 
court de la Vie de Bullinger par Melchior Adam \ Trois 

1 BanoSius, Vie de Ramus, p. 31. 

* Vitae German. theol., Vie de Bullinger, p. 501, 502. 



240 VIE DE RAMUS. 

lettres inédites de Ramus à Bullinger, que je dois encore 
à l'obligeante entremise de M. le professeur Ch. Schmidt, 
de Strasbourg, me mettent en état d'éclaircir ce sujet. 
Comme je donne plus loin ces lettres, j'y renvoie les 
lecteurs qui désireraient de plus amples détails. 

Calvin et Théodore de Bèze avaient organisé les ré- 
formés de France suivant les nécessités du temps. Leur 
discipline, forte et austère comme le calvinisme, était 
maintenue par un gouvernement représentatif, mais 
concentré dans chaque Eglise en un petit nombre de 
mains. Chaque communauté était conduite par une as- 
semblée appelée sénat ou consistoire, et composée des 
pasteurs, avec quelques anciens et quelques diacres. Les 
consistoires étaient subordonnés à des synodes provin- 
ciaux, lesquels à leur tour obéissaient à un synode na- 
tional, qui se réunissait quand il en était besoin. Cette 
organisation des Eglises, qui se compléta et se fortifia 
encore dans la suite, fut^ on le sait, un des moyens les 
plus puissants de la résistance victorieuse qu'opposèrent 
les réformés à tant de persécutions. Mais ces avantages, 
politiques plus que religieux, étaient compensés par cer- 
tains inconvénients, dont le plus grave était sans doute la 
suppression de la liberté religieuse des individus et des 
minorités. La conscience et la foi étant des moyens directs 
de communication de l'âme chrétienne avec son Dieu, 
nulle autorité n'a le droit de s'interposer entre l'homme 
et sa propre conscience, pour lui dicter ce qu'il doit re- 
jeter ou croire. Cette vérité, qui nous paraît aujourd'hui 
si simple, et que Ton peut méconnaître dans la pratique, 
mais que du moins on ne conteste pas en principe, n'é- 
tait guère comprise au XVI^ siècle j et je ne parle pas seu- 



OPINION SUR l'église. 241 

lement des catholiques, habitués depuis tant de siècles 
au gouvernement de leurs évêques : les protestants eux- 
mêmes, qui avaient tant besoin de la liberté, et qui la 
réclamaient si vivement contre l'Eglise romaine, ne sa- 
vaient peut-être pas aussi bien la pratiquer entre eux. 
Leurs consistoires jugeaient et de la conduite et de la foi 
individuelles, et décidaient administrativement, pour 
ainsi dire, de la doctrine comme de la discipline, du 
choix des ministres comme de leur destitution, enOn de 
l'absolution et de l'excommunication. 

Ramus entreprit, sinon d'établir entièrement la liberté 
dans l'Eglise, au moins d'étendre celle qui déjà était réa- 
lisée parmi les réformés , en transportant à l'assemblée 
des fidèles une partie du pouvoir excessif des consis- 
toires. Ce n'était pas un petit nombre de personnes , di- 
sait-il, mais l'Eglise entière qui devait juger des questions 
les plus générales et les plus importantes. Il désapprou^ 
vait aussi les graves changements introduits dans la com- 
position des consistoires, par le synode tenu à la Ro- 
chelle en avril 1571, sous la présidence de Théodore 
de Bèze, et qui avait exclu les diacres du gouverne- 
ment de l'Eglise, en sorte que les ministres restaient 
pour ainsi dire les seuls juges en toutes les matières de 
foi et de discipline, soit qu'il s'agît de nommer ou de 
destituer les ministres eux-mêmes, soit qu'il fût ques- 
tion d'absoudre ou d'excommunier les fidèles, etc. Que 
devenait l'Eglise elle-même sous un tel régime, elle 
qui, selon l'Ecriture, est la seule à qui appartiennent 
de telles décisions? Ceux qui élevaient cette objection 
avaient été condamnés par le synode, qui les accusait 
de vouloir renverser la discipline ecclésiastique, en la 

16 



242 vit DÉ ftAMûé. 

confondant avec un gouvernement civil ou politique. 
Le même synode, sous l'influence de Théodore de 
Bèze, avait repris et soutenu des subtilités regrettables 
sur la présence substantielle de Jésus-Christ dans la 
communion, et avait condamné en termes couverts ceux 
qui repoussaient les mots assez peu scripluraires de sub- 
stance et de substantiel. Ceci allait à l'adresse de Zuingle 
et des théologiens de Zurich. C'est sans doute ce qui dé- 
termina Ramus à s'adresser à Bullinger, en l'avertissant 
du danger d'excommunication qui le menaçait, et en lui 
demandant son avis sur la question du gouvernement de 
l'Eglise. Tel est l'objet d'une assez longue lettre en date 
du l^*" septembre 1571, et que Ramus semble avoir 
écrite au nom du synode provincial de l'Ile-de-France. Il 
représente ce synode à Bullinger comme plus libéral dans 
ses vues que l'assemblée de la Rochelle. « Il ne s'agit 
pas, dit-il, des affaires journalières et ordinaires dont là 
décision est attribuée et confiée sans difficulté au sénat, 
mais de ces questions générales sur la doctrine et la dis- 
cipline, sur l'élection et la destitution, l'excommunica- 
tion et l'absolution. Est-ce à l'Eglise tout entière à pro- 
noncer et au consistoire à sanctionner? ou bien, comme 
cela s'est pratiqué jusqu'ici en France, le consistoire 
doit-il délibérer seul et proposer ensuite à l'Eglise sa ré- 
solution, non pour qu'elle en décide, mais pour qu'elle 
l'approuve, ou sinon, qu'elle fasse un appel dont le con- 
sistoire lui-même sera juge? w En nous donnant votre 
avis, ajoutait-il, « souvenez-vous toujours que les Eglises 
de France ne jouissent pas de la même liberté que vous, 
et que par conséquent on ne saurait leur appliquer exac- 
tement tout ce qui vous convient. » 



STNODE DE l' ILE-DE-FRANCE. 243 

Bullinger répondit conformémenl aux désirs de Ra- 
mus, qui, en le remerciant dans une lettre du 3 mars, 
lui annonce qu'il lui rendra compte prochainement 
des actes du synode provincial de TIle-de-France , qui 
doit se réunir le 12 mars. Il le prévient de se mettre 
en garde contre l'esprit subtil et le caractère domina- 
teur de Théodore de Bèze. Enfin, il lui apprend que l'a- 
miral de Coligny partage son opinion et celle des chré- 
tiens de la confession helvétique sur le mot de substance, 
et qu'il en blâme l'emploi dans l'explication du sacre- 
ment de la sainte Cène. 

Lorsque Ramus écrit à Bullinger le 19 mars 1572 , 
le synode de l'Ile-de-France a eu lieu , et il y a assisté. 
Là, il a fait l'éloge de Bullinger; il a exposé son avis sur 
les questions pendantes, et, soutenu par le ministre Ga- 
pelle, il a combattu avec succès les ambiguïtés calvinistes 
sur la présence substantielle du Seigneur dans la com- 
munion. Le synode provincial a adopté toutes ses con- 
clusions sur la discipline, au delà de ses espérances et 
presque de ses désirs : car bientôt doit se réunir à Nîmes 
un synode national, et il redoute fort l'influence prépondé- 
rante de Théodore de Bèze, qui a chez les réformés un tel 
crédit, que, lorsqu'ilssont réunis, ils s'inquiètentbeaucoup 
moins d'établir le royaume du Christ que de défendre les 
règlements et les opinions particulières de ce réformateur. 

Ramus avait raison de redouter Théodore de Bèze ^ et 
le synode du mois de mai. Voici en effet ce qu'on lit 
dans les Actes de ce synode, rapportés par Aymon (Actes 

* « Ce fut de la part de Th<k)dore de Bèze que ce projet essuya le plus 
de contradictions; cela devait être: c'était lui qui succédait au despo- 
tisme de Calvin. » Gaillard, Hist, de François 1", 1. VllI, cbap. IV. 



244 VIE DE RAxMUS. 

ecclésiastiques el civils de tous les synodes nationaux des 
Eglises réformées de France, à La Haye, 1710, in-4% 
t. P% p. 112 et suiv.). 

Huitième synode, national des Eglises réformées de France, tenu à 
Nîmes le ^^ jour du mois de mai, l'an de grâce 1572, et la douzième 
année du règne de Charles IX, roi de France. Dans lequel synode 
Jean de la Place fut élu pour modérateur et pour secrétaire. 

Matières particulières. — Art. IH. Les députés de l'Isle-de-France 
ont demandé notre avis touchant ces points de la discipline de l'E- 
glise maintenant débattus par Monsieur Ramus, du Rosier, Berge- 
ron et quelques autres. Sur quoi il a été ordonné que Monsieur de 
Chambrun liroit dans cette assemblée l'abrégé fait par nos frères de 
risle-de -France , et l'extrait de la Réponse de Morell'ms au livre de 
la Confirmation de la discipline envoyé par eux à ce synode, avec le 
livre dudit Morellîus, qui est la Réponse à ce livre De la Confirma- 
tion de la Discipline, pour décider des points et arguments qui 
sont contenus dans le livre dudit Morellius, et de ceux de Ramus ^i 
du Rosier, lesquels seront délivrés à Monsieur Cappel, pour être 
examinés par lui. Et en cas que l'on y trouve quelques autres argu- 
ments , outre ceux qui ont déjà été pesés par Morellius , on y fera 
réponse. Messieurs de Bèze , de Roche -Chandieu et de Beaulieu 
sont choisis pour y répliquer. 

Art. IV. Mais cette affaire ayant été bien examinée et long temps 
débattue, après avoir recueilli les suffrages, comme il avoil été or- 
donné dans le canon susmentionné , on forma un décret portant que 
la discipline de notre Eglise resteroit à l'avenir comme elle avoit tou- 
jours été pratiquée et observée jusqu'aujourd'hui, sans qu'on y fît le 
moindre changement ou innovation , comme étant fondée sur la Pa- 
role de Dieu. Et pour ce qui est des propositions que Messieurs Ra- 
mus, Morellius, Bergeî^on et autres, ont avancées, 4° touchant la 
décision des points de doctrine, 2« touchant l'élection et déposition 
des ministres, 3» touchant l'excommunication hors de l'Eglise, et la 
réconciliation et réception à l'Eglise, 4» touchant les prophéties; pas 
une de ces propositions ne sera reçue parmi nous, parce qu'elles ne 
sont pas fondées sur la Parole de Dieu , et qu'elles sont d'une con- 
séquence très dangereuse pour l'Eglise, comme il a été vérifié et 
prouvé en présence de ce synode, où l'on examina et discuta fort 
exactement tout ce qui étoit contenu dans les livres de Ramus, Mo- 



SYNODE NATIONAL DE NIMES. 



245 



rellius et du Rosier; sur quoi les députés des provinces déclarèrent 
d'un consentement unanime, qu'ils avoient mûrement considéré et 
examiné tous les points de discipline controversés par ces messieurs 
ci-devant nommés, et que tel étoit leur sentiment. Et Monsieur de la 
Roche-Chandieu fut autorisé pour réduire et dresser par écrit toutes 
les réponses et résolutions faites par cette assemblée touchant ces 
matières, et pour les communiquer au colloque de Lyon, afin qu'elles 
fussent imprimées et publiées. Au reste , on écrira ces réponses et 
résolutions du synode avec toute la modération possible, et sans 
nommer personne. 

Art. XII. Touchant la censure de Ramus, de Morellius et de leurs 
compagnons, il fut arrêté ^ la pluralité des voix que l'on écriroit des 
lettres au nom et par autorité de cette assemblée aux dits Ramus, 
Morellius, Bergeron et du Rosier, pour leur donner à entendre à 
chacun en particulier ce qui avoit été conclu contre leurs livres, selon 
la sainte Parole de Dieu; et que l'on écriroit au synode provincial de 
r Isle-de-France de sommer.les dits messieurs au colloque de Beau- 
voisin, et de leur. remontrer leurs offenses; mais cependant d'en user 
toujours à leur égard avec toute la civilité et la douceur chrétienne : 
et en cas qu'ils voulussent rejeter leurs bons conseils et avertisse- 
ments, on procédera contre eux comme contre des rebelles et schis- 
matiques selon les canons de notre discipline. 

Le synode, on le voit, tout en maintenant Pancienne 
discipline et en rejetant comme trop démocratiques les 
nouveautés qui lui étaient proposées, apportait quelques 
adoucissements à cette condamnation , en tâchant d'ob- 
tenir des novateurs, non qu'ils changeassent d'opinion, 
mais qu'ils ne troublassent pas la paix. 

Quant à Théodore de Bèze, il avait pris fort à cœur les 
attaques de Ramus contre sa discipline , et l'on trouve 
dans la 67" de ses Lettres théologiques (Genève, 1573, 
in-8"), en date du 1" juillet 1572, un passage où il s'ex- 
prime sur son adversaire avec une vivacité qui ressemble 
beaucoup à de la colère : « Ce faux dialecticien (pseudo- 
dialecticus), que plusieurs savants ont surnommé jadis 



246 VIE DE RAMUS. 

le rameau de Mars (o([ov IpYîo;), a engagé une assez grave 
dispute sur tout le gouvernement de l'Eglise, qu'il pré- 
tend devoir être démocratique , non aristocratique , ne 
laissant au conseil presbytéral que les propositions. C'est 
pourquoi le synode de Nîmes, auquel j'assistais, a con- 
damné cette opinion, qui, à mon avis, est complètement 
absurde et pernicieuse. S'il se soumet avec sa petite 
bande (cum suis pauculis), à la bonne heure; sinon, il 
causera de grands embarras : car c'est un homme toujours 
prêt à porter le trouble dans ce qui est le mieux ordonné. » 

Il revient encore sur ce sujet dans la lettre 68, et pa- 
raît toujours craindre de la résistance et de grands trou- 
bles de la part de notre philosophe. 

La conduite de Ramus en cette affaire a été jugée assez 
mal, suivant moi, par ceux qui en ont parlé, comme 
Bayle et Niceron, qui supposent qu'il voulait se rendre 
chef de parti, en changeant la discipline des Eglises ré- 
formées. « Il est à présumer, dit Niceron, qu'il avoit 
d'autres vues, et que s'il avoit obtenu ce qu'il demandoit, 
il eût été plus loin et se fût servi de son éloquence pour 
engager l'assemblée du peuple à faire encore d'autres 
changements considérables. C'est ce qu'appréhendoit 
Théodore de Bèze, etc. » Sans entrer dans le fond de la 
question débattue, je n'hésite pas à dire que Ramus me 
ixaraît avoir eu au moins l'avantage de la modération, et 
(jue Içs iy'çii^tes de Bèze étaient dénuées de fondement. 
Bi^li loin (Je vouloir se singulariser, Ramus avait com- 
mencé par prejidre l'avis de Bullinger, auquel il s'était 
corqformé enrtièrement; puis, dans le synode de l'Ile-de- 
Frçmçe, il ^'avait parlé qu'après le ministre Gapelle, et 
lorsqu'il vit qpp l'assemblée était déjà décidée pour une 



AMOUB DE LA PAIX. 247 

opinion que lui-même trouvait bonne, mais inopportune. 
Entin, le véritable chef du parti où on le rangeait était 
Morelli , avec qui il n'avait pas eu la moindre relation, 
et dont il était loin de partager les vues. On affecta ce- 
pendant de considérer Ramus comme le chef, parce que 
c'était un homme célèbre et dont Tinfluence pouvait être 
considérable. Mais rien ne justifie toutes ces supposi- 
tions, qui sont au contraire démenties par la douceur 
de ses mœurs, par la tranquillité de sa vie pendant ces 
dernières années , et par la modération chrétienne qu'il 
professait en toute circonstance. 

Le reste de sa conduite prouve assez que Raraus était 
partisan de la paix religieuse, aussi bien que de la paix 
civile et politique. Dès le premier jour, il avait fait son 
choix entre les deux partis qui, sous ce rapport, divi- 
saient les protestants. On distinguait alors les huguenots 
de religion et les huguenots d'état : les premiers n'aspi- 
rant qu'à la liberté religieuse et disposés à tout souffrir 
pour elle, les seconds moins résignés et décidés à défendre 
par tous les moyens, même par la force, la croyance à la- 
quelle ils étaient attachés et ce qu'ils appelaient la cause. 
Bien entendu, la faction qui persécutait les protestants 
rejetait la responsabilité de ses propres attentats sur ceux 
qui avaient le tort de les repousser et de se défendre les 
armes à la main. Si difficile que fût la résignation 
en présence de si violentes persécutions, Ramus et le 
pasteur Gapelle la recommandaient aux autres et en don- 
naient eux-mêmes l'exemple. Aussi leurs noms sont-ils 
cités avec éloge dans un écrit célèbre, composé en 1572 
pour justifier la Suint-Barthélemy. L'auteur de ce cu- 
rieux mémoire, Pierre Charpentier, qui passe pour avoir 



248 TIE DE RAMUS. 

été payé à cet effet par Charles IX \ raconte une anec- 
dote dont je ne garantis pas la vérité, mais que je rap- 
porte comme un témoignage des sentiments attribués à 
Ramus par un homme qui le connaissait, et peut-être 
aussi par la cour de France elle-même. « Autrefois, 
dit-il, Pierre Ramus, homme de bien, fort éloigné de la 
cause, et moy, nous sommes trouvés au presched'un de 
de ces ministres qui dégorgeoit plusieurs injures contre 
les papistes et excitoit les siens à sédition. Nous fusmes 
contraints de sortir avec un fort grand crève-cœur et 
non sans murmurer contre lui. De quoy le bon homme 
se sentant offensé, nous en vint demander la raison après 

avoir achevé son presche Ainsi nous le laissâmes 

après l'avoir tancé ^. » 

Ramus n'avait jamais manqué une occasion de dé- 
plorer les guerres civiles, et il conserva ce sentiment jus- 
qu'à la fin de sa carrière. « Il était, dit son biographe 
Nancel (p. 68-70), très ami de la paix et de la tranquil- 
lité, très opposé à la guerre et à la sédition, comme le 
prouve cette prière qu'il prononçait peu de jours avant 
sa mort : «Unissons-nous dans un sentiment d'humilité, 
pour supplier Dieu d'avoir pitié de ses enfants. Qu'il 
éloigne de nous Satan, auteur de toutes les discordes 
parmi les chrétiens ; qu'il daigne les éclairer par son 
Sairt-Esprit et les réconcilier entre eux , en sorte que 
tous, d'une seule voix et d'un seul cœur, ils proclament 
et célèbrent la gloire de leur Créateur! » Telles étaient 
alors ses préoccupations ; tels étaient les discours et les 

1 Voir la France protestante de MM. Haag, art. P. Charpentier. 

' Lettre de P. Charpentier à François Porto de Candie, d'après le 
Journal des Sçavants du lundy 21 mars 1689, p. 115. Cf. De Thou , 
1. LUI init. 



DERNIERS TRAVAUX. 249 

exhortations qu'il adressait à tous les chrétiens; telles 
sont aussi les pensées qui remplissent et animent son 
traité de la religion chrétienne, c'est-à-dire un ouvrage 
auquel il travaillait encore dans les jours qui précédè- 
rent sa mort. La religion renouvelée par l'Evangile était 
devenue son unique souci, et sa vie extérieure, toujours 
si pure, répondait de plus en plus à ces graves penséesl 
C'est le témoignage que lui rend La Croix du Maine, 
qui le connut dans ses dernières années : « Je l'ay dit, 
non pour avoir esté de ses auditeurs ou instruit dans 
sa doctrine, mais pour avoir connu, par la vie qu'il a 
démenée sur la fin de ses derniers jours, qu'il n'avoit 
point l'âme autre que d'un homme de bien, et vivant en 
la crainte de Dieu \ » 

Entre tousses devoirs, il en était un qu'il avait surtout 
à cœur, et qu'il considérait comme une sorte de mission : 
c'était de rédiger définitivement en latin et de mettre en 
français les arts libéraux. Il avait commencé par revoir 
ses trois grammaires. Il donna en 1572 une nouvelle 
édition de sa grammaire française, chez André Wéchel 
qui, revenu en France après l'édit de pacification, avait 
remis son imprimerie en état dans le courant de 1571 *. 
Puis il publia de nouveau la rhétorique d'Omer Ta- 
lon ; et après avoir corrigé une dernière fois sa dia- 
lectique en latin, il préparait une nouvelle dialectique 
en français. Le 16 août 1572, il écrivait à son ami 
Freigius en lui envoyant les trois premiers arts libéraux: 
« Je poursuis celte œuvre avec ardeur; et chaque an- 
née, je l'espère, je pourrai vous en faire part. » Cette 

* Biblioth. françoise, art. Pierre de la Ramée. 

* Lettres de Languet à Caraérarius , lettre LVI, du 19 Juin 1571. 



2^0 yi]^ DE RÂMUS. 

restriction : je Vespère, parut à Freigius d'un mauvais 
augure, et en effet, peu de jours après, on lui annonçait 
la mort de son cher maître *. 

Depuis deux ans, Ramus était réduit au silence; mais 
on n'avait pas encore oublié les triomphes de sa parole : 
on se rappelait son éloquence, la plus célèbre du temps i 
on savait qu'il possédait l'art de persuader et d'émou- 
voir une assemblée, et qu'à un moment critique il avait 
fait marcher, sans argent, des troupes mercenaires. On 
songea à l'envoyer en Pologne, pour y préparer l'élection 
de Henri d'Anjou, frère de Charles IX, dont la candidature 
au trône rencontrait beaucoup d'opposition, surtout chez 
les seigneurs qui, en assez grand nombre, avaient em- 
brassé la Réforme et qui redoutaient un roi catholique. 
Le choix de Jean de Montluc, évêque de Valence, comme 
ambassadeur, était destiné sans doute à les rassurer. Ce 
prélat en effet était notoirement suspect de favoriser les 
idées nouvelles ^ Au colloque de Poissy, on l'avait choisi 
pour conférer avec les réformés à qui il inspirait con- 
fiance. Plusieurs de ses sermons et de ses autres ouvrages 
où il attaquait les vices du clergé, avaient été censurés 
par la Sorbonne et mis à l'index en 1562. Il protégeait 
publiquement en 1572 des protestants connus pour tels, 
par exemple Ramus à qui il avait plus d'une fois marqué 
sa bienveillance, et le jurisconsulte François Hotman 
qu'il avait fait professeur dans son université de Valence. 
Il paraît qu'en tin et habile courtisan qu'il était, Mont- 
luc avait deviné le prochain et terrible massacre qui at- 
tendait les huguenots, et avant de partir, le 17 août 

t CoUectaneae praefat., epist., etc. (1577), p. 254; Freigius, l. c, p. 43. 
2 J^. pareste, Essai suf f^f, Hotra^n, p. 9. 



REFUS dVlLBR BN POLOGNE. 251 

1572, il a\erlit le comte de la Rochefoucault de se met- 
tre sur ses gardes ^ Peut-être voulut-il sauver Ramus, 
en l'attachant à son ambassade. Quoi qu'il en soit, il est 
certain qu'il lui fit des propositions pour l'engager à 
soutenir de son éloquence les prétentions du duc d'An- 
jou. Ramus répondit à ces ouvertures par un refus, et 
comme l'évêque de Valence avait recours aux plus vives 
instances et parlait de récompenses magnifiques : « Un 
orateur, répondit notre huguenot, doit être avant tout 
un homme de bien ; il ne doit pas vendre son élo- 
quence\ »— «Défaite singulière, dit l'historien Gaillard, 
lorsqu'il s'agit de servir ses maîtres ! » Langage singu- 
lier, dirai-je à mon tour, dans la bouche d'un historien 
libéral, et qui devait savoir que le jeune vainqueur de 
Jarnac et de Montcontour n'était pas précisément le can- 
didat que les protestants auraient porté de préférence au 
trône de Pologne. Ramus se fit évidemment un scrupule 
de conscience d'engager ses coreligionnaires à se mettre 
sous le joug d'un prince dont ils se défiaient à bon droit. 

Peu de jours après son refus d'aller en Pologne, il ex- 
pirait au milieu des horreurs de la Saint-Rarlhélemy, 
victime à la fois de son zèle pour les lettres et de son at- 
tachement à sa religion. 

Me voici en effet arrivé à cette époque de vertige et de 
cruauté qui, suivant les expressions d'un historien , 
« sembla égaler la France aux nations les plus bar- 
bares , » et si je n'avais pris la ferme résolution de 
me borner à raconter la vie et les malheurs d'un seul 
homme, je pourrais me donner ici ^carrière, en essayant 

» De Thou, liv. LUI. 

' Banosius, Vie de Ramus, p. 18. 



252 VIE DE RAMUS. 

de retracer dans leur ensemble les circonstances et 
les causes diverses de la catastrophe qui frappa, en 
même temps que lui, tant de milliers d'innocents. Je 
pourrais, sans sortir de mon sujet, demander compte à 
tous les personnages qui figurent dans cette biographie, 
de la part qu'ils y ont prise, depuis le roi Charles IX et 
Catherine de Médicis, jusqu'aux ennemis plus ou moins 
obscurs de Ramus, les Duret, les Malmédy, les Vigor, 
les Du Chesne, sans compter Charpentier. Je pourrais 
surtout montrer la terrible responsabilité qui pèse sur 
les Guise, sur les jésuites et sur tous ceux enfin qui, en 
préparant la Ligue, firent la Saint-Barthélémy. Car on 
l'a dit avec raison, « les admirateurs de la Ligue ont 
beau faire : il y a une certaine solidarité entre la Ligue 
et la Saint-Barthélémy*. » Au cardinal de Lorraine re- 
viendrait de droit la page la plus sanglante, lui qui, 
après avoir donné plus d'un gage à l'esprit nouveau, 
ayant pris enfin, comme le dit Chateaubriand, le parti 
du pas^é contre les huguenots qui représentaient l'ave- 
nir', décidé à faire triompher par tous les moyens la 
cause du catholicisme et les vues ambitieuses de sa fa- 
mille, cherche d'abord à transformer en parti politique 
tout ce qui est attaché à sa religion, puis provoque toutes 
les guerres civiles qui ont déchiré ce malheureux pays, 
établit dans toute la France des ligues partielles en at- 
tendant la Ligue par excellence, et enfin apprenant à 
Rome l'abominable nouvelle du massacre, célèbre so- 
lennellement une messe d'actions de grâces, pour un 
événement qu'il avait pu prévoir, dont il se réjouit et 

» Gh. Labitte, Prédicateurs de la Ligue, p. 7. 

* J. J. Guillemin, Le cardinal de Lorraine, p. XLVIIL 



LA SAINT-BARTHÉLEMY. 253 

triomphe, en mettant sur la porte de Téglise « une in- 
scription qui portait que le cardinal de Lorraine, au nom 
du roi très chrétien Charles IX, rendait grâces à Dieu et 
félicitait notre saint-père le pape Grégoire XIII, le sacré 
collège des cardinaux, le sénat et le peuple romain, du 
succès étonnant et incroyable qu'avaient eu les conseils 
que le saint-siége avait donnés, les secours qu'il avait 
envoyés, et les prières que sa sainteté avait ordonnées 
pour douze ans \ » Je pourrais rappeler en détail les 
noms de ceux que l'histoire continuera de flétrir, en dé- 
pit de leurs modernes apologistes, en dépit surtout de 
cette lâche et honteuse théorie qui justifie tous les cri- 
mes, dès qu'ils sont commis d'accord avec la majorité 
d'un peuple, comme si Piniquité, pour profiter à un 
plus grand nombre, cessait pour cela d'être l'iniquité! 

Je détourne les yeux de cet amas d'horreurs, pour 
ne déplorer qu'un seul crime. Aussi bien n'aurais- 
je pas assez de larmes pour pleurer tant d'héroïques 
et innocentes victimes, ni assez de force pour reproduire 
ce trop vaste tableau. Parmi tant d'assassinats, je n'ai, 
grâce à Dieu, à en raconter qu'un seul; mais il est si 
affreux qu'au moment d'en entreprendre le récit, je 
crains d'être accusé d'exagération par ceux-là même qui 
connaissent dans ses moindres circonstances la lugubre 
histoire dont je vais dévoiler un seul épisode. Pour 
peindre ce crime, il me sullira de laisser parler ceux 
qui en furent les témoins. Le récit qu'on va lire est 
emprunté uniquement à deux hommes qui avaient vécu 
dans l'intimité de Ramus. L'un, Théophile Banosius, 
habitait le collège de Presles, au moment même où 

* De Thou, liv. LUI iiiit. 



254 VIE DE RAMUSi 

Ramus y fut assassiné. L'autre, Nicolas de Nancel, 
fit exprès le voyage de Tours à Paris pour venir véri- 
fier les faits sur les lieux et recueillir le témoignage 
de son ami Sérénus, chez qui se passa ce drame épou- 
vantable, puisqu'au mois d'août 1572, il était principal 
du collège de Presles. 11 est difficile, je crois, d'offrir au 
lecteur plus de garanties d'exactitude. Je transcris les 
détails fournis par ces deux témoins si bien informés^; 
mais je les abrège, afin d'épargner à ceux qui me liront 
une trop longue et trop douloureuse émotion. 

Ce n'est pas le jour même de la Saint-Barthélémy que 
Ramus fut mis à mort, mais seulement le mardi 26 août, 
c'est-à-dire le troisième jour du massacre, lorsque déjà 
la fureur populaire était calmée. Des assassins à gages, 
conduits par deux hommes dont l'un était tailleur et 
l'autre sergent, forcèrent l'entrée du collège de Presles, 
et se mirent à fouiller la maison. Ramus, comprenant 
que c'était à lui que s'adressaient leurs menaces, s'était 
retiré dans son petit cabinet de travail, au cinquième 
étage, et là il attendait dans le recueillement et la prière, 
lorsque la bande homicide, sur quelques indications qui 
lui sont données, découvre sa retraite, enfonce la porte 
et se précipite dans la chambre. Ramus était à genoux, 
les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. Il se 
relève; il veut parler à ces furieux qu'un respect invo- 
lontaire retient encore ; mais il s'aperçoit bientôt qu'il 
n'en doit attendre ni pitié ni merci, et profitant des der- 
niers moments qui lui sont laissés, il recommande son 
âme à Dieu et s'écrie : « mon Dieu, j'ai péché contre 
toi; j'ai fait le mal en ta présence ; tes jugements sont 

* Baaosius, Vie de Ramus, p. 34, 35; Nancel, p. 74-76. 



ÀssAssiîirÀT. 255 

justice et yérité : aie pitié de moi et pardonne à ces mal- 
heureux qui ne savent ce qu'ils font ! » Il n'en peut dire 
davantage, tant est grande l'impatience des meurtriers. 
L'un des chefs de la bande, proférant d'affreux blas- 
phèmes, lui décharge sur la tête une arme à feu dont 
les deux balles vont se loger dans la muraille, tandis que 
l'autre qui est placé en lace de Ramus, lui passe son 
épée au travers du corps. Le sang jaillit en abondance de 
ces horribles blessures, qui pourtant ne l'ont pas achevé. 
Les assassins ont recours à un autre genre de supplice : ris 
le précipitent par la fenêtre, d'une hauteur de plus de cent 
marches. Le corps dans sa chute rencontre un toit qu'il 
défonce en partie, et tombe tout palpitant dans la cour 
du collège. Le sang et les entrailles se sont répandus, et 
pourtant Ramus respire encore \ On l'accable d'outrages; 
puis l'ayant attaché par les pieds avec une corde , on le 
traîne par les rues de la ville jusqu'à la Seine. Là, dit- ^ 

on, un chirurgien lui coupa la tête, et le corps fut jeté 
dans le fleuve, u Ce qui est certain, d'après Nancel, c'est 
que plusieurs passants, moyennant un écu qu'ils don- 
nèrent à des bateliers, se firent apporter sur le rivage le 
cadavre qui surnageait près du pont Saint-Michel, et 
s'en donnèrent le speclacle. Enfin la fureur extraordi- 
naire des ennemis de Ramus ne s'assouvit qu'au prix 
de toutes les cruautés et de tous les raffinements de 
la barbarie. » On profita de sa mort pour mettre au 
pillage sa riche bibliothèque et tout ce qui lui ap- 
partenait. 

« Voilà , dit M. Cousin , quel fut le sort d'un 
homme qui, à défaut d'une grande profondeur et d'une 
originalité puissante, possédait un esprit élevé, orné de 



256 



TIE DE RAMUS. 



plusieurs belles connaissances , qui introduisit parmi 
nous la sagesse socratique, tempéra et polit la rude 
science de son temps par le commerce des lettres, et le 
premier écrivit en français un traité de dialectique. » 

« le bon temps, s'écrie Voltaire avec une sanglante 
ironie, ô le bon temps que c'était, quand les écoliers de 
l'université, qui avaient tous barbe au menton, assom- 
mèrent le vilain mathématicien Ramus et traînèrent son 
corps nu et sanglant à la porte de tous les collèges pour 
faire amende honorable! — Ce Ramus était donc un 
homme bien abominable? il avait fait des crimes bien 
énormes? — Assurément, il avait écrit contre Aristote, 
et on le soupçonnait de pis^ » 

Pour nous, si nous ne savions à quelles épreuves 
l'homme est appelé ici-bas, si nous n'étions profondé- 
ment convaincu que ceux-là surtout sont heureux qui 
sont persécutés pour la justice % nous serions tenté de 
pousser un long cri de douleur sur le supplice atroce 
dont Ramus paya son dévouement à sa religion et à la 
sainte cause de l'esprit humain. Mais nous aimons mieux 
nous résigner et dire avec Freigius : « Je ne crois pas 
devoir déplorer ce genre de mort, quand je considère ce 
qu'ont souffert Socrate, Cicéron et notre Seigneur Jé- 
sus-Christ lui même. » Nous aimons surtout à nous rap- 
peler les nobles et prophétiques paroles que Ramus 
adressait à ses disciples : « Quoique ces épreuves m'aient 
paru bien dures et bien amères, je ne puis m'en souve- 
nir sans un profond sentiment de joie et de bonheur. 

* Edit. Beuchot, t. XL (le 4' des Mélanges), Entretiens d'Ariste et 
d'Acrotal, p. 363. 
« Saint Matthieu, V, 10. 



''W» 



PAROLES DE RAMUS. 257 

Oui, je suis heureux de penser que, si j'ai été battu par 
la tempête, si j'ai dû traverser tant d'écueils, mes mal- 
heurs auront du moins servi à vous rendre la route plus 
facile et plus sûre*. » 

N'est-ce pas là le langage d'un digne témoin de la 
vérité, et son martyre n'est-il pas un triomphe? 

* Discours de 1563. 



,1 
y- 



17 



IX 



JACQUES CHARPENTIER. 



4, 



Des causes de la mort de Ramus. — Regrets attribués à J. Charpentier. 
— Témoignage de Jean de Bonheim. — Vie et caractère de Charpen- 
tier. — Ses attaques contre Ramus et Lambin. — Sa joie après la 
Saint" Barthélémy. — Gomment il parle de la mort de son ancien ad- 
versaire. — Preuves diverses de sa participation au meurtre de Ramus. 

Telle fut la fin d'une carrière déjà si pénible et si 
tourmentée. On ne peut se rappeler sans frémir tous les 
détails de cette mort, et ce n'est pas sans émotion qu'on 
se demande quelle passion humaine il en faut accuser. 
Sur qui retombe la responsabilité d'un tel crime? Quel 
est le misérable que la justice de la postérité doit à jamais 
(lélrir du nom d'assassin? Qui accuser? Cette populace 
égarée qui paraît au premier plan savait-elle ce qu'elle 
faisait? Etait-ce le seul amour du pillage qui lui inspi- 
rait ces raffinements de cruauté? Personne ne l'a jamais 
supposé. Faut-il tout attribuer au fanatisme, comme ont 
paru le croire J. Scaliger, Fr. Hotman, Flacius lllyricus? 
Assurément le fanatisme y eut sa part , il ne faut pas 
l'oublier, et , lors même qu'on trouverait ici la preuve 



LES MEURTRIERS DE RAMUS. 259 

d'une vengeance particulière, il serait encore indubitable 
que Toccasion et les moyens d'exécution lui furent pro- 
curés par les fureurs sanguinaires d'un parti soi-disant 
religieux. Mais quel que soit le fanatisme de la multi- 
tude , ce n'est pas elle qui conçoit les grands crimes : 
elle ne sait que les exécuter; elle est un instrument dans 
la main de ses chefs. La Saint-Barthélémy, dans son en- 
semble, doit être imputée à trois ou quatre auteurs, et 
ce ne sont pas ceux-là qui ont égorgé tant de victimes 
au grand jour. Henri de Guise lui-même n'a pas osé 
massacrer Coligny de sa main ; il y a employé un de ses 
sicaires. 11 en est de même du meurtre de Ramus. En 
voyant ces bras qui se lèvent sur lui et qui le frappent , 
on ne s'arrête pas à ces instruments : on cherche plus 
loin; on se demande qui a conçu le crime et qui en a 
préparé les moyens. Qui donc a si bien dirigé les coups 
de ces hommes aveugles? Qui a mis les armes à la main 
à cet obscur sergent? Qui anime et excite les écoliers et 
les maîtres eux-mêmes? N'hésitons pas à le dire : ce n'est 
pas ici le crime de la superstition, mais de la haine. Les 
circonstances seules du meurtre indiqueraient le coupa- 
ble : c'était un ennemi, un envieux, un confrère; oui, 
c'était Jacques Charpentier! Tout le monde l'accuse; tous 
ceux qui ont étudié de près l'histoire de ce drame affreux 
ont reconnu en lui le grand, le vrai coupable, et je n'au- 
rais pas même posé la question à laquelle est consacré 
ce chapitre, si, dans celte foule de témoignages accusa- 
teurs, je n'avais rencontré une réclamation en faveur du 
meurtrier. Ce témoignage unique, isolé, sans écho, ne 
trouble nullement ma conviction ; mais il en pourrait 
troubler d'autres : je le rapporterai donc pour le discuter. 



.jt 



260 YIE DE RAMrS. 

Voici ce qu'on lit dans le Recueil ou Adparatus litte- 
rarius de Frider. Gollhilf Freytag, J. C. (Lipsiœ, 1752, 
in-8«), p. 510-511, num. CXGVr : 

« Suivant une opinion à peu près universelle , Jac- 
ques Charpentier, philosophe parisien , ennemi déclaré 
de Ramus, aurait payé des assassins qui, pendant le mas- 
sacre, auraient mis à mort P. Ramus. Cette affaire est 
présentée sous un tout autre jour dans une relation... 
dont l'auteur est Jean Guillaume de Bonheim, assesseur 
de la Chambre, plus tard conseiller impérial, et qui, 
étant alors à Orléans, vit tout de ses yeux. Comme 
cette relation n'a pas encore été imprimée, nous en 
donnons un court passage, extrait du manuscrit qui est 
dans nos mains. L'auteur s'exprime ainsi : — « En ce 

* L'Importance de ce document me fait un devoir de reproduire le 
texte original : « Pervulgata plerumque omnium est opinio , Jacobum 
Carpentarium, philosophum Parisiensem, Ramo infensissimum, sicarios 
subornasse, qui P. Raraum , in laniena Parisiensi, e medio sustulerint. 
Omnia vero alla elucent, e narratione quam de cyclopica illa atqueinau- 
dita et exectanda laniena quae facta est Lutetise, Aureliis, Lugduni et 
aliis in locis Galliœ..., conscripsit Joan. Guilielm. a Bonheim Assess. 
Camerae et postea Gonsiliarius Gaesar. , qui Aureliis omnia ipse oculis 
percepit. Gum heec narratio typis nondum fuerit vulgata, particulam 
istam e codice manu exarato, quem possidemus, hue adjiciraus. Ita vero 
iile : Quod ad Dominum Ramus {sic) attinet, ita se res habet. Is primum 
lytro 2000 coronatorum vitam suam redemit, quos etiam persolvit. 
Postea, cum rex intellexisset Ramum nondum occisum esse, expresse 
suis injunxit ut idem etiam interficeretur. Fuit is in sedibus suis occul- 
tatus, et se posuerat inter tunes lecti sui et saccum straminis. Nihilominus 
inventus, miserrime confossus et per fenestram projectus. Postea virilia 
ei exsecta; funibus cadaver per civitatem traxerunt, in aquam tandem 
projecerunt; tertio die flumen eum ad littus pepulerat, ubi infantes 
Lutetiani cadaver virgis ceciderunt. Ejus mors cum Domino Garpentario 
annunciaretur,quocumpropter Aristotelem, ab altéra parte impugnatum, 
ab altéra vero defensum, perpétua lis erat, lacrymas fundere cœpit, in- 
digne ferens tam doctum virum, qui acumine ingenii prœcellebat, et 
propter eruditionem ubique terrarum celebris erat, vita privari. » 



RÉCIT DE JEAN DE BONHEIM. 261 

qui concerne maître Ramus, voici ce qui se passa, il 
racheta d'abord sa vie par une rançon de 2,000 écus 
couronne, qu'il paya. Puis, lorsque le roi apprit que 
Ramus n'avait pas encore été tué, il donna à ses gens 
Tordre exprès de le mettre à mort. Il était caché dans sa 
demeure, et s'était mis entre les sangles de son lit et une 
paillasse. Mais ayant été découvert, il fut percé de coups 

et jeté par la fenêtre. Ensuite on le traîna avec des 

cordes à travers la ville, et enfm on le jeta à l'eau. Le 
troisième jour, le fleuve ayant repoussé son cadavre sur le 
rivage , de jeunes enfants de Paris le battirent de verges. 
Lorsque sa mort fut annoncée à maître Charpentier, qui 
avait eu avec lui de longs démêlés au sujet d'Aristote 
qu'il défendait contre les attaques de Ramus , il fondit 
en larmes, témoignant l'affliction que lui causait la mort 
d'un homme si savant, doué d'un esprit supérieur, et 
que son érudition avait rendu célèbre dans le monde 
entier. » 

Ce récit, forgé peut-être par quelque ami scrupuleux 
de Charpentier, ne saurait infirmer notre confiance dans 
les témoins oculaires, puisque l'auteur, qui n'allègue 
aucune autorité à l'appui de son dire, n'était pas à Paris, 
mais à Orléans, et ne pouvait par conséquent « voir tout 
de ses yeux, » suivant l'expression de Freytag. Il est 
d'ailleurs plein d'inexactitudes et d'invraisemblances. 

D'abord, comment le roi aurait-il donné l'ordre ex- 
près d'assassiner un homme que lui et sa mère avaient 
toujours protégé et qu'ils protégeaient alors môme contre 
les Guise, et cela le 26 août, c'est-à-dire lorsque déjà 
ils avaient, à plusieurs reprises *, interdit le meurtre et le 

* G.G.Soldan,T>aFranccet la S.-Bartlii'lcmy, trad. par M. Ch. Schmidl. 



262 VIE DE IIAMUS. 

pillage! A quel propos et dans quel but auraient- ils 
voulu la mort de Ramus? Celui-ci ne s'occupait nulle- 
ment de politique, comme on Ta vu plus haut, ou, s'il 
s'en occupait, c'était pour blâmer hautement toute sé- 
dition. Son nom n'est-il pas cité avec éloge comme celui 
d'un ami de l'ordre, dans une brochure faite par les or- 
dres du roi pour excuser la Saint-Barthélémy^? Et Nan- 
cel, le maître et l'ami du principal de Presles en 1572, 
Nancel , qui a certainement tout connu, ne dit-il pas 
expressément (p. 74) que l'assassinat de Ramus a eu lieu 
contre la volonté expresse du roi et de la reine, « contra 
régis reginaeque voluntatem interdictumque? » 

Ensuite, la relation de J. de Bonheirn contredit sur 
plusieurs points importants tous les récits des historiens 
les plus graves et les mieux informés. Ainsi, il fait venir 
les assassins à deux reprises : la première fois on prend 
à Ramus son argent, et l'on ne nous dit pas qui a fait 
ce coup; la seconde fois on le tue, et l'auteur ne 
dit pas non plus quels sont les meurtriers. D'après 
ses paroles , on doit conjecturer que ce sont les gens du 
roi; mais cela ne peut se soutenir un instant : car com- 
ment une telle circonstance aurait-elle passé inaperçue ? 
Je n'insiste pas sur 1 action de ces jeunes enfants que l'au- 
teur substitue charitablement aux écoliers de l'université; 
mais il ne paraît pas avoir été mieux renseigné ici qu'ail- 
leurs. Enfin , il reste à examiner l'anecdote concernant 
Charpentier. Est-elle vraie, et, si elle l'est, prouve-t-elle 
son innocence ou son hypocrisie? Pour moi, je doute 
fort que Charpentier ait jamais fait de Ramus un si grand 
éloge, et les regrets qu'on lui attribue me sont suspects 

' Voir plus haut, cliap. VIII, p. i48. 



SIMÉON DE MALMÉDY. 263 

par leur exagération. Cependant, j'ai dû chercher si ce 
récit était confirmé quelque part , et je dois à la vérité 
de dire que j'ai trouvé, dans un recueil composé en Thoa- 
neur de Charpentier par un de ses amis, Siméon de Mai- 
médy, des vers latins qui rapportent à peu près le môme 
fait. En voici la traduction : 

« Paroles prononcées par Charpentier en apprenant la 
mort de Lambin, qui avait suivi de près celle de Ra- 
mus : 

« La vie m'était douce à lutter avec les Ramus et les 
Lambin de leur vivant; mais tous deux ont succombé 
avant le temps, l'un enlevé par une mort violente, l'au- 
tre par l'effet de la terreur. Aujourd'hui que je no ren- 
contre aucun adversaire dans mes études, elles n'ont plus 
pour moi le ni^ :m^ charme ^ » 

Ceci, à mon avis, rentre déjà mieux dans le caractère 
connu de Charpentier, et c'est peut-être sur ces vers que 
J. de Bonheim aura bâti sa narration. Mais il y a encore 
une autre source où lui et de Malmédy ont pu puiser tous 
les deux : c'est l'épilogue du dernier ouvrage de Char- 
pentier, oii on lit que « l'impression de ce livre a été re- 
« tardée par plusieurs causes, et en particulier par la 
« mort inopinée de P. Ramus et de D. Lambin. Avec eux 

* Tumuliis Jac. Carpentarii, 1574, fol 4 r. Verba a Carpentario ha- 
bita, cum Pétri Rami interitum Lambini mors est consequuta. Voioi 
les vers (le Malmtîdy : 

Vila fuit jiicunda mihi contendere doclis 

Ramis Lanibiniscjuc auto superslitibus. 
Ramus pra^ccplus violenta morte, metuquc 

Aller percussus eoiicidil ante diem. 
Quod oui deccrtem literis vit sup|)etil nllus, 

Majina voluplaiis pnrtio dompta moa*. 



264 VIE DE RAMUS. 

« (dit Fauteur) j'avoue que j'ai perdu les puissants ai- 
« guillons qui m'excitaient à cultiver et à mettre en lu- 
(f mière les éludes libérales ^ » 

Il est donc établi, et c'est la seule chose démontrée par 
ces trois textes, que Charpentier a témoigné, d'une ma- 
nière ou d'une autre, quelque regret de la mort de Ra- 
mus. A première vue, quand on raisonne en partant de 
cette seule donnée et en faisant abstraction de tout le 
reste, on se refuse à ne voir qu'un vil assassin dans un 
homme dont le langage rappelle si heureusement celui 
de César pleurant la mort de Pompée. On se sent tou- 
ché, et l'on n'ose plus condamner le coupable, parce que 
si on le condamne, son crime est encore accru par l'hy- 
pocrisie de sa conduite. Voilà probablement ce qui aura 
troublé l'auteur de l'article Ramus dans la Biographie 
universelle. Les doutes exprimés dans cet article ont fait 
impression sur d'autres personnes fort savantes, et dont 
l'opinion est pour moi une grande autorité. C'est ce qui 
m'a engagé à développer ce que j'avais déjà établi ail- 
leurs; et quoique j'éprouve une profonde répugnance à 
remuer de tels souvenirs , je rassemble ici un certain 
nombre de preuves et d'indices qui, réunis, accablent à 
jamais Charpentier. 

Je rappellerai d'abord en peu de mots la vie, les anté- 
cédents, le caractère de cet homme, et, pour le juger, 
je m'appuierai principalement sur ses écrits et sur son 
propre témoignage. Je ferai valoir en second lieu l'opi- 
nion unanime des historiens et surtout des contempo- 
rains, afin de mettre hors de doute cette proposition vé- 

1 Platonis cum Aristotele Comparatio, 1573, Epilogue (Jac. Garpenta- 
rius candido Lectori), p. 328-339. 



AiNïÉCÉDENTS DE J. CHARPENTIER. 265 

ritable , que Charpentier fut le meurtrier de celui dont 
il avait été l'adversaire. 

Son adversaire! Toute la vie de Charpentier est là : 
il ne fut rien que le violent et persévérant adversaire de 
Ramus. 

Elevé dans la haine des nouveautés , il avait suivi au 
collège de Boncour les leçons de P. Galland, et peut-être 
était-il en 1544 au nombre des jeunes péripatéticiens 
qui jouèrent des pièces contre Ramus après sa condam- 
nation par François P*" * ; il avait alors 18 ou 19 ans. 
Il enseigna ensuite la philosophie d'Aristote au collège 
de Boncour, puis au collège de Bourgogne, dont il de- 
vint plus tard principal. En 1550, étant âgé au plus de 
25 ans, il trouva moyen de se faire élire recteur, et l'on 
sait comment il usa de son pouvoir pour persécuter le 
principal du collège de Prestes. 

Peut-être jusque-là était-il poussé par d'autres; mais 
à partir de cette époque, il ne cesse d'écrire et de débla- 
térer contre Ramus. En 4552 et 1553, d'accord avec le 
fanatique Muret, il l'accuse, il le poursuit devant l'uni- 
versité, comme perturbateur des écoles. En 1555, il pu- 
blie, sous le titre d'Animadversions , un pamphlet où 
l'odieux le dispute au ridicule. Ainsi, après s'être mo- 
qué longuement de la barbe de Ramus, sans doute a(in 
qu'on remette en vigueur les règlements contre la barbe 
des principaux de collège % il lui reproche sa prétendue 

1 Voir plus haut, chap. II, p. 54, et chap. III, p. 73. 

* « Deux fois, dit Nancel (p. 55), un arrêté rectoral obligea Ramus à 
se raser, moins pour remettre en vigueur le règlement suranné qui inter- 
disait aux principaux de porter leur barbe, que pour donner satisfaction 
à ses envieux qui étaient charmés, comme ils s'en vantaient eux-mêmes, 
de dépouiller le paon de son plumage. » 



266 



VIE DE RAMUS, 



ingratitude à l'égard de son vieux prédécesseur Nicolas 
Lesage. Sous prétexte de critiquer la nouvelle Dialec- 
tique, il reprend, pour la raconter à sa guise et en 
y mêlant d'insignes faussetés, l'histoire du procès de 
1543 ; il se plaint qu'on ait usé alors de tant d'indulgence 
envers le contradicteur d'Aristote : « A un homme si 
« bavard (dit-il) et qui donnait des marques si évidentes 
« de folie, on aurait dû infliger un exil perpétuel. » 
Suivant lui, Ramus est à la fois un sophiste et un sot, 
un impudent comédien, un acteur royal, un plagiaire et 
un ignorant, etc., etc. Même langage, mêmes violences, 
même luxe d'injures, de calomnies et d'insinuations per- 
fides dans la Réponse à d'Ossat en 1564. 

Uni intimement avec les futurs ligueurs L. Duret , 
Vigor, de Sainctes, G. Ruzé, Génébrard, etc., en un mot 
avec les ennemis de la liberté, en religion et en politique 
aussi bien qu'en philosophie , Charpentier dédiait ses 
ouvrages aux membres les plus exaltés du parti catho- 
lique. En 1564 , on se le rappelle, il avait été du petit 
nombre des professeurs qui , trahissant leur corps et les 
intérêts de l'Etat, avaient servi contre l'université la cause 
des jésuites, et contre la royauté nationale l'ambition 
criminelle des princes lorrains. 

Ayant gagné par ces moyens la faveur du cardinal de 
Lorraine et l'appui d'une faction puissante, il avait acheté 
(cela est authentique) une chaire au collège de France, 
quoiqu'il sût bien qu'il n'était pas en état de la remplir ; 
mais il lui fallait, à tout prix, ce titre de professeur royal 
qu'il avait si longtemps envié à Ramus. Repoussé par 
ceux-là même dont il voulait devenir le collègue, bafoué 
en plein p u'ienienl et devant les principaux seigneurs de 



ANTÉCÉDENTS DE J. CHARPENTIER. 



267 



la cour, pour son ignorance à la fois et pour son impu- 
dence, mais soutenant que c'était uniquement pour sa 
religion qu'on le persécutait ainsi , il avait tenu bon et 
avait pénétré de force dans la savante compagnie. Néan- 
moins l'orgueil intraitable qui accompagnait chez lui la 
médiocrité du savoir avait reçu d'incurables blessures. 
Transporté de fureur, il ne manqua désormais aucune 
occasion de se venger, découvrant sa haine avec un in- 
croyable cynisme , se faisant mettre en prison pour dif- 
famation quand son parti n'était pas le plus fort, puis 
prenant sa revanche quand l'occasion s'en présentait, 
acceptant et sollicitant la charge de poursuivre son en- 
nemi auprès du roi au nom de l'université : ainsi le 
voulait sans doute la religion, dont il profanait le nom 
en toute circonstance ! 

Tant que la paix dura, il se borna à des libelles indi- 
gnes d'un homme de lettres, à moins qu'il n'ait dirigé 
les attaques à main armée dont j'ai parlé plus haut*. 
Quand la guerre eut éclaté, en 1567, au lieu d'en gémir, 
il s'en applaudit; il prit les armes, et dans plusieurs de 
ses prétendues leçons de philosophie et de mathémati- 
ques, qui n'étaient que des harangues populaires, il s'est 
vanté de sa conduite comme soldat, ou plutôt comme 
capitaine d'une de ces bandes de fanatiques enrégimentés 
par le prévôt des marchands, Estienne Marcel, sous le 
nom (le milice bourgeoise \ 

Hamus , protestant déclaré, avait cherché un refuge 
dans le camp du prince de Condé. Mais Lambin, qui 
avait aussi repoussé avec vigueur la scandaleuse candi- 

» Voyez chap. VI, p. 184, 185. 

* H. Daresle, Essai sur François Holman (1850, in-8"), i» î3. 



268 VIE DE RAMUS, 

datiire de Charpentier, était resté à Paris : il faillit payer 
pour tous. Charpentier, dans des discours furibonds 
qu'on ne peut lire sans horreur, vomissait contre lui 
des injures, s' efforçant de le rendre suspect, le dénon- 
çant à la multitude comme un hypocrite, créant pour lui 
ce nom de politique, qui joua un si grand rôle dans les 
troubles civils, et lui déclarant hautement une guerre 
implacable*. C'est de là que l'on devrait faire dater la 
Ligue, non de l'époque où elle osa prendre son nom ; 
elle existait déjà dans ces déclamations sanguinaires des 
Vigor et des Charpentier, pour n'en pas citer un plus 
grand nombre; elle était déjà organisée dans ces associa- 
tions dont les chefs visitaient les maisons des suspects. 
Qu'on, en juge par les passages suivants des lettres et des 
discours imprimés par Charpentier, et qu'il adressait à 
Denis Lambin, surnommé par lui Logodciedalus : 

a Vous me traitez de séditieux ; cette injure venant de 
vous m'est un titre d'honneur^. » — « Quand vint cette 
loi d'amnistie, appelée vulgairement l'édit de paci- 
fication , tandis que nous étions tous dans le deuil 
(omnes nostri lugebant), vous, caméléon, vous vous ré- 
jouissiez M » — (( Vous louez les politiques, c'est-à-dire 
ceux qui donnent plus aux hommes qu'à Dieu... Sachez 
que vous avez pour adversaires les Vigor, les de Sainctes, 
les Poucet, les Auger*. » — Rappelez- vous aussi que 

1 J. Carpent. Oratio habita in explic. 1. 4. Meteor., Paris, Brumennius, 
janvier 1568, in-8°; — J. Carpent. Oratio habita in audit, regio, 18 cal. 
jal. 1568, Paris, Brum., in~8% etc. Voir plus haut, chap. VTIT, p. 236. 

2 J. Carpent. adv. quemd. Logodsedalum Defensio (1570). 

3 J. Carpent. ad Dionysiura Lambinuin Epistola (Paris, Brumen., 1509, 
in-4°), p. 7. 

* Ibid., p. 11. 



ÉLOGE DES PROSCRIPTIONS. 269 

TOUS avez écrit contre la société de Jésus des vers satiri- 
ques... Ces hommes pieux, qui défendent l'ancienne 
doctrine de l'Eglise, détestent ceux qui soufflent le chaud 
et le froide » — « Lambin a osé dire, après la pre- 
mière guerre civile, que nous n'avions pas agi pour le 
roi, mais pour le duc de Guise, et que lorsque nous 
avons combattu dans cette ville , ce n'était pas pour la 
religion, mais pour cette famille, à qui il attribue tous les 
troubles du royaume ^ » — « Voilà comme vous parlez 
de ceux qui dans cette ville ont porté les armes pour le 
roi, qui ont été nommés dixainiers par autorité royale, 
et qui ont visité avec soin les demeures des citoyens sus- 
pects au roi et à la ville, etc^ » — « J'ai maintenu 
Vordre.., Ai-je besoin de citer, pour me justifier, les 
Caton, les Cicéron et tant d'autres qui ont quitté la toge 
pour l'épée, nos cardinaux et nos évêques, le pape enfin, 
qui, armé de son glaive, quoiqu'il n'entre pas dans la 
mêlée, sonne la charge et soutient par tous les moyens 
en son pouvoir, par son argent et par ses conseils, le 
parti que nous suivons ''! » — « Cette terreur, dont vous 
vous plaignez, est un moyen légitime pour retenir tant 
d'hommes égarés... Quant aux proscriptions, à force 
d'en parler, prenez garde qu'on n'y ait recours. Plu- 
sieurs souhaiteraient que le Roi fût plus chaud pour cette 
mesure, et, pour dire toute ma pensée, je ne suis pas 
éloigné de leur sentiment (In quo illum (regem) plerique 
rehementiorem expetunt, et ut libère dicam quod sentio, 
non répugnante me \) » — « Vous ne faites pas assez 

> J. Carpent. ad D. L. (Dion, Lambinum) Epistola secunda, passirn. 
* J. Carpent. ad Dionysium Lambinum Epistola (t569), p. 19. 
» Ibid., p. 47. * Ibid., p. 42, 44. » Ibid. , p. 52 , 53. 



^%- 



270 VIE DE RAMUS. V 

d'attention à Tissne que peuvent avoir ces querelles*. » 
Dans ces injures, dans cette audace croissante, dans 
ces violentes et incroyables menaces, qui ne reconnaît 
Tesprit de la Ligue, sinon la Ligue elle-même à sa nais- 
sance , conçue par le cardinal de Lorraine , réalisée par 
les jésuites et leurs adhérents? Quoi qu'il en soit, on voit 
assez clairement, je pense, quel homme était ce Char- 
pentier , et combien il était redoutable à ceux qu'il n'ai- 
mait pas. Avec de tels sentiments^ comment ne se serait- 
il pas réjoui des massacres de la Saint-Barthélémy? 

Tandis que le pape Grégoire XIII faisait frapper une 
médaille commémorative d'un crime que ses auteurs 
responsables, Charles IX et Catherine de Médicis, s'em- 
pressaient de désavouer le lendemain ; tandis que le 
cardinal de Lorraine chantait un Te Deum solennel à 
l'église Saint-Louis de Rome; tandis que Marc Antoine 
Muret, le digne ami de Charpentier, faisait en style ci- 
céronien l'éloge d'un si grand massacre. Charpentier, 
de son côté, terminait sa Comparaison d'Aristote et de 
Platon et la publiait en janvier 1573, avec une dédicace 
au cardinal de Lorraine oii on lit ces mots * : « La 
France a vu, dit-il, au mois d'août dernier, la plus 
belle et la plus douce journée (Clarissimus sol idem- 
que suavissimus Gallia} illuxit , superiore mense au- ' 
gusto). » Quel langage! Celui qui a écrit ces lignes 
niérite-t-il notre indignation ou notre mépris, notre co- 
lère ou notre pitié? 

1 Ad D. L. Epistola secunda (6 cal. jan. 1571), fin. 

* On retrouve les mêmes paroles, ou à peu près, dans l'Epilogue qui 
termine le livre : .-( Nova luce in religione christiana, proximo mense 
augusto superiore, nobis exoriente. » 



JOIE ODIEUSE. 



271 






On me dira peut-être que ce jugement est trop sévère 
et que ia joie féroce de Charpentier et de ses amis ne 
prouve pas qu'ils aient été eux-mêmes des assassins. A 
cela je réponds que celui qui conseille le crime ou qui 
s'en réjouit en est coupable ; qu'écrire pour provoquer à 
l'assassinat, c'est le commettre d'avance, et qu'y applau- 
dir quand il est consommé, c'est s'y associer; c'est donc 
l'avoir commis : car en morale, le consentement est tout. 

Mais poursuivons ce pénible récit. 

Charpentier ne se contente pas, dans son livre de 
i573, de louer la Saint-Barthélémy dans son ensemble; 
il ne se contente pas de hâter de ses vœux le jour où la 
république chrétienne, en France et dans le monde en- 
tier, pourra réaliser parfaitement son unité idéale ^ Il 
ne peut se taire sur la mort de Ramus lui-même. Le 
bruit public désignait Charpentier comme l'auteur de 
celte mort : il le sait, et pourtant il en parie, et ce 
n'est pas pour se justitier! Il exprime, il est vrai_, un 
regret que j'ai rapporté plus haut, mais qui est pure- 
ment égoïste : il n'aura plus la même ardeur à travail- 
ler! Quoi! c'est là tout ce que lui inspire cette fin tra- 
gique d'un collègue ! N'était-ce pas au moins l'occasion 
de déplorer leurs anciennes querelles? Loin de là : 
suivant Charpentier, le supplice de Ramus n'est 
qu'une juste punition. Oui, il ose dire que cette mort 
était justice, et voici l'apostrophe inqualifiable sous la- 
quelle il prétend écraser une dernière fois son ennemi, 
en terminant saïll" Digression (p. 261) : « Grâce à Dieu, 

1 Lettre au président P. Brûlard (Plat, cum Arist. Comparatio, p. 189) : 
« Plùtfi Dieu ijue notre roi trùs- chrétien en eût beaucoup comme vous! 
Nous ne serions pas si éloignés de réaliser l'idéal platonicien de l'Etat! » 



272 ^ ♦ VIE DE RÂMUS. 






ces billevesées, malgré le faril dont vous saviez les cou- 
vrir, auront bientôt disparu aussi bien que leur auteur ; 
ou plutôt elles ne sont déjà plus, et tous les gens de bien 
en éprouvent une joie sans mélange. Dieu veuille rendre 
cette joie durable, lui dont je ne crains pas de dire que 
* vous aviez outragé la majesté par de tels écrits ! Il vous a 
enfin appliqué le châtiment que vous méritiez (pro qui- 
bus tandem débitas pœnas ei dedisti) ; car s'il est lent à 
la vengeance, il sait compenser ce retard par la gran- 
deur du supplice. » 

Je m'arrête sur ce blasphème; mais si quelqu'un, 
en lisant ces lignes, s'imaginait qu'on ne peut rien 
voir de plus odieux, j'aurais encore de quoi l'étonner, 
en lui citant les vers par lesquels Léger du Ghesne 
félicite son collègue de la mort de leur ennemi commun, 
et les atroces plaisanteries que Charpentier met triom- 
phalement en tête de son livre , sur le tardif plongeon 
de Ramus ^ ! 

Voilà les sentiments et le langage de Jacques Char- 
pentier en 1573, dans l'ouvrage qui fut son dernier 
mot : car il mourut au commencement de l'année sui- 
vante, emporté par une fièvre qui le consumait depuis 
plusieurs mois. « Mon cher maître Jacques Charpentier, 
dit le ligueur Génébrard (Chron. 1609, p. 776), après 
avoir défendu l'ancienne philosophie contre Ramus et 
autres sophistes (Logodeedalos), mourut le l^*" février 
1574, après avoir été dévoré pendant trois mois par une 
fièvre brûlante. » Suivant un bruit populaire, il aurait 
péri par le feu, et son panégyriste, Siméon de Malmédy, 

1 Voir plus loin (chap. X) la joie de du Ghesne et des amis de Char- 
pentier. 



# 



TRIOMPHE D£ J. CHARPENTIER. 273 ^^ 

lui prêta après sa mort les paroles suivantes (J. Garpent. 
tuniulus, 1574, in-4% fol. 4 v.) : 

« Ramus a péri par Teau et moi par le feu : ainsi les 
deux ennemis succombent à deux éléments contraires. 
Mais la flamme qui me consume n'est que Tardent amour % 

de la science, et autant l'activité du feu l'emporte sur le 
mouvement de l'eau, autant je l'emporte sur Ramus par ^ 

la cause et la nature de ma mort. » 

Ainsi, pendant toute sa vie et même après sa mort, 
le nom de Charpentier traîne à sa suite le nom de celui 
qu'il a tant persécuté : il a donc le prix de ses efforts. 
Cherchez partout une appréciation de son caractère, de 
sa conduite, même de sa philosophie; tous ceux qui en 
parlent le peignent d'ordinaire par un seul trait : c'est 
l'adversaire de Ramus. Voilà son titre dans l'histoire ; 
on voit si j'ai eu raison de dire que toute sa vie est dans 
cette lutte. Maintenant qu'on le connaît, on sera mieux i# 
en état sans doute de juger s'il a pu commettre le crime 
dont il est accusé; et s'il l'a commis, il faudra bien con- 
clure avec un savant traducteur d'Aristote * : « Ce n'est 
pas un péripatéticien fanatique qui a montré la porte 
aux assassins de Ramus, c'est un candidat sévèrement 
apprécié qui se vengeait de son juge. » ^BP 

Mais il est temps de laisser ces préambules et d'abor- 
der la question de fait : Quel a été l'assassin de Ramus? 

Si l'on excepte J. de Bonheim, témoin assez mal in- 
formé, quoi qu'en dise Freytag, et qui est le seul à accu- 
ser Charles ÏX du meurtre d'un de ses protégés, j'allais # 
presque dire de ses amis % tous ceux qui ont raconté la 

« Métaplivsique (l'Arislote, tra.l. de M. A. Pierron, Préfiu-c, p. cxuv. 
'^ On sait combien ce roi était familier avec les poètes et les hommes de 

18 



274 VIE DE RÂMUS. 

mort de Ramus, après avoir pris la peine d'en rechercher 
Fauteur, ont nommé ou indiqué Jacques Charpentier. 
Leur témoignage est unanime et formel : les historiens 
catholiques Pasquier, deThou, Daviia, de Sponde, aussi 
bien que les protestants La Popelinière, Crespin, d'Au- 
bigné, Jean de Serres; les contemporains comme les 
écrivains plus récents, depuis Bayle et le P. Niceron, 
jusqu'à Voltaire, Goujet , Gaillard et Montucla; tous 
sont d'accord , et si c'est une règle souveraine en histoire 
d'admettre, jusqu'à preuve évidente du contraire, un 
fait attesté par tous ceux qui ont pu le voir ou le con- 
naître parfaitement, le doute n'est pas possible. Parmi 
tant d'accusations dirigées contre un même coupable, 
j'en choisirai seulement quelques-unes qui suftiront à 
tout lecteur impartial pour asseoir son jugement. 

Estienne Pasquier, dans ses Recherches de la France 
(1. IX, c. 20), après avoir raconté les luttes dont il a été 
témoin en 1566, pour la chaire vendue à Charpentier 
par le Sicilien Dampestre, ajoute aussitôt que la mort de 
Ramus en fut la conséquence. « Charpentier, dit-il, 
ayant avecques la résignation de l'Italien, couvé dedans 
son âme une vengeance italienne six ans entiers, fit, 
ainsi que l'on dit, en l'exécution de la journée Saint- 
Barthélémy 1572, assassiner Ramus par gens de sac et 
de corde à ce par luy attitrez. » 

Trouve-t-on ce langage trop passionné, et se défie-t- 
on de Pasquier comme ami de Ramus, malgré son ad- 

lettres qu'il protégeait, notamment avec Ant. de Baïf. Ce dernier était 
grand ami de Ramus, dont il avait probablement le concours pour son 
Académie française de poésie et de musique, patronée par le roi. Qu'on 
se rappelle aussi tout co que Charles IX et sa mère, avaient fait pour 
Ramus en 1562, en 1568 et 1570. 



«j -y 



# 



l'historien de thou. 275 

miration * pour le talent de parole de Charpentier? Voici 
comment s'exprime le grave de Thou , si favorable à 
Aristote et à ceux qui l'ont défendu contre Ramus : 
« Charpentier, son rival, dit le véridique historien, ex- 
cita une émeute et envoya des sicaires qui le tirèrent du 
lieu où il était caché, lui prirent son argent, le percèrent 
à coups d'épée et le précipitèrent par la fenêtre dans la 
rue. Là des écoliers furieux , poussés par leurs maîtres 
qu'animait la même rage, lui arrachent les entrailles, 
traînent son cadavre , le livrent à tous les outrages et le 
mettent en pièces^. » 

Pour qu'il ne reste aucun doute dans l'esprit du lec- 
teur, jo vais, au risque de le fatiguer, reproduire les té- 
moignages d'un certain nombre d'historiens de toutes 
nuances, en observant seulement de mon mieux l'ordre 
des temps : 

Jean de Serres , auteur présumé des Commentarii de 
statu religionis et reip. in regno GallitE (Genève, 1570- 
1580, in-8", Part. IV, 1. X, fol. 42, b) : « Par les soins 
de J. Charpentier, son adversaire, des meurtriers, après 
lui avoir pris son argent, le percent de leurs épées , le 
jettent par la fenêtre, lui arrachent les entrailles et l'a- 
chèvent à coups redoublés. » 

L;i Popelinière (Histoire de France, 1581, m-{", t. II, 
1. XXIX, fol. 66 V.) : « Somme que La Ramée, accort 
et subtil à escrire plus qu'à mourir, fut si bien recer- 
ché par les envoyés de son ennciny, que mort à dagades, 
fut précipité du haut de son collège en bas. » 

^ ^'oi^ plus haut, rhnp. VT, p. 172. 

'■^ Hist. sui ternporis, 1. LUI, 1572, tr.id, p;ir M. Cousin dans ses 
Fragments «lo philosophie cart<''sienne (Paris, 1845, in-12), p. 6. 



276 VIE DE lUMUS. 

J. Crespin (Hist. des martyrs persécutez, etc. , 1608 , 
in-f*, p. 506 , col. a) attribue la mort de Ramus à la 
fois au fanatisme religieux et à la vengeance de son en- 
nemij Jacques Charpentier, « qui luy envoya des massa- 
creurs, non sans un grand opprobre pour les bonnes 
lettres. » 

D'Aubigné (Hist. universelle, 1626, in-f% t. II, 1. I, 
ch. IV) : « Pierre Ramus, excellent docteur, tiré de son 
estude, est précipité par la fenestre : son corps et les 
boyaux qui luy sortoient par les playes furent fouettez le 
long des rues par les petits escholiers , ameutez à cela 
par son envieux Charpentier. Lambin , lecteur royal , 
mourut de l'horreur de ce faict. » 

H. C. Davila (Historia délie guerre civili di Francia, 
in Lione, 1641, libro V, p. 273) : « Mais quelque bon 
ordre qu'y missent les chefs, ils ne purent empêcher que 
parmi les huguenots ne fussent tués plusieurs catholi- 
ques, ou pour la haine publique, ou pour des inimitiés 
particulières, comme par exemple Denis Lambin et Pierre 
Ramus, hommes célèbres en la profession des lettres \ » 

H. de Sponde (Continuation des Annales de Raronius, 
Paris, 1641 , in-f , t. III, p. 551) dit que Ramus suc- 
comba, « comme on le dit, à l'envie de Jacques Char- 
pentier de Clermont, professeur et médecin du roi, avec 
qui il avait eu de grandes discussions à cause de ses folles 
opinions sur les sciences, etc. » 

Du Roulay, Moréri (1673) et Ant. Teissier (i683) 
rapportent, d'après de Thou, la mort de Ramus, et en 
accusent Charpentier. 

Varillas (Hist. de Charles IX, 1685, in-4% I. IX) : 

* Traducliuii de J. Baudouin, Paris, 1647, in-^. 



AUTRES TÉMOINS. 277 

« Charpentier termina coite querelle par des voies qui 
n'avoient point encore été pratiquées entre ceux qui se 
piquoient de doctrine; il envoya chez lui des soldats, 
qui, après avoir tiré de lui tout ce qu'il avoit de meilleur, 
sous Pespérance de lui sauver la vie, le poignardèrent et 
le jetèrent par la fenêtre de sa chambre dans la cour du 
collège. Les écoliers, animés par leurs régents, lui ar- 
rachèrent les entrailles et le traînèrent par les rues. » 

Bayle (Dict. hist. et crit., 1696, art. Ramus), Féli- 
bien (Hist. de la ville de Paris, 1725, t. II, 1. XXII, 
p. 1107, 1121), le P. Niceron (Mém., t. XIII, 1730), 
Voltaire (édit. Beuchot, t. XLIV, p. 284) adoi^ent le 
même récit. 

Le savant Christ. Frédéric Lenz, après des recherches 
spéciales et approfondies (Historia Pétri Rami , Witem- 
bergae, 1713, in-4% § XVIII, p. 30, 31), n'hésite pas à 
déclarer que Charpentier est Tassass.in de Ramus, et il 
s'appuie particulièrement sur deux auteurs que je n'ai 
pu me procurer : l'un est Thomas Pope Blount (Censur. 
celebr. author. , p. 711); Taulre , bien plus important 
si je ne me trompe, est Simon Simonius, disciple de 
Ramus, ami de Languet*, et qui, après la Saint-Barthé- 
lémy, adressa à Jacques Charpentier une lettre citée par 
Lenz, mais malheureusement très rare en France. 

L'incomparable érudit Brucker (Hist. philos. , 1744, 
t. V) ne fait pas la moindre difficulté pour se conformer 
à l'opinion commune , qui accuse unanimement Char- 
pentier. 

Freytag lui-même (l. c, 1752) n'a pas l'air de donner 
grande créance à ce Jean de Bonheim qu'il a exhumé si 

» Lettres d'Hubert Languet à J. Gamérarius (1646), epist. 41 et 46. 



l 



■'r* 



278 YIE DE RAMUS. 

curieusement; car il lui oppose les Commentaires sur 
l'état de la religion en France, que nous venons de 
citer. 

Histoire ecclésiastique (Continuation de Fleury, 1757, 
in-4.", liv. CLXXIII, § 30) : <c Jacques Charpentier, de 
Clermont en Beauvoisis, professeur et médecin du roi, se 
déclara encore plus ouvertement contre lui; et il poussa 
si loin Tanimosité qu'il le fit comprendre dans le mas- 
sacre... envoya des meurtriers , etc. Sa mort causa une 
telle frayeur à Denis Lambin, qu'il tomba dans une ma- 
ladie dont il mourut un mois après; et l'on accusa en- 
core Charpentier de cette mort. » 

Il faut lire encore Crevier (Hist. de l'université, t. VI, 
p. 264 et suiv.) sur le massacre de la Saint-Barthélémy : 
« Je suis bien charmé, dit-il , de voir que l'université 
n'y prit aucune part : en sorte que tout ce que j'ai à ra- 
conter de cet horrible, événement se réduit à la mort de 
Ramus et à celle de Lambin ; p et la cause de cette dou- 
ble mort est, suivant lui, « la haine furieuse de Char- 
pentier. » 

Telle est aussi la conviction de l'abbé Goujet (Mém. 
hist. et litt. sur le coll. royal, 1758), qui avait si bien 
étudié tout ce qui concerne le collège de France ; de 
Gaillard, l'historien justement célèbre de François l'"'" 
(1769); d'Ant. Savérien, qui nous dit avoir pris la peine 
d^aller au collège de Presîes, afin de vérifier sur les lieux 
1(3S détails du crime (Vies des philos, modernes, 1773 , 
in-12); d'Etienne Montucla (Hist. des math. , Part. III, 
1. III, t. P', p. 577); telle est enfin 'opinion de tous 
les historiens de la philosophie jusqu'à M. Cousin Cours, 
2° série, t. II, 10^ leçon, et Fragm. de phil. cart., p.'^ 



SCÉVOLE DE SAINTE-MARTHE. 279 

et à M. Barthélémy Saint-Hilaire (Dict. des se. philos. , 
art. J. Charpentier). 

Cent autres écrivains, de tous les partis et de toutes 
les opinions, pourraient figurer ici; mais j'en ai invo- 
qué un assez grand nombre pour établir qu'il règne 
sur ce point un accord des plus imposants. Cependant, 
à mon avis, tant de témoignages, qui souvent se répètent, 
font moins contre Charpentier que les deux ou trois au- 
teurs que j'ai encore à citer, et qui étaient probablement 
à Paris pendant Tévénement : je veux dire Scévole de 
Sainte-Marthe, Nicolas de Nancel et Henri de Monan- 
tlieuil. Moins explicites sur la culpabilité de Charpentier, 
leurs témoignages n'en sont que plus accablants pour lui ; 
car les ménagements même qu'ils gardent nous font sen- 
tir qu'il leur a fallu une conviction bien profonde pour 
désigner le coupable, du vivant de ses protecteurs, de 
ses amis, de ses complices peut-être, du vivant de Tho- 
mas Martin, entre autres, cet ancien régent du collège 
de Boncour, qui, étant recteur à l'époque de la Saint- 
Barthélémy, n'avait fait aucun effort pour apaiser le fa- 
natisme des étudiants*. 

Sainte-Marthe, qui ne nomme personne, est cependant 
fort clair (Elog. , 1. II, él. de Ramus , 1598) : « Après 
le meurtre de Coligny , tandis qu'on frappait impuné- 
ment tous ceux de son parti, des sicaires, envoyés par les 
soins de son rival [exœmuli insidiis) le percèrent à coups 
de poignard et le précipitèrent du haut de la maison par 
la fenêtre; puis (spectacle affreux et abominable) ils le 
traînèrent par les rues de la ville, et, après avoir fait 

» Voir Du Bûulay, t, VI, à Tannée 1572, et la liste des recteurs. 



280 VIE M lu MUS. 

subir à son cadavre les plus cruels outrages, ils le jetèrent 
dans la Seine à l'endroit le plus voisin. » 

Voici les passages de la Vie de Ramus par Nancel, qui 
se rapportent au point que nous traitons en ce moment : 
« Je me tairai, dit-il (p. 74), sur la cause et les circon- 
stances de sa mort; mais je crcis pouvoir raconter briè- 
vement, sans blesser personne, comment Ramus, mal- 
gré la volonté et la défense du roi et de la reine, fut mis 
à mort par d'infâmes sicaires gagnés à prix d'argent. » 
— « Les sicaires envoyés par ses ennemis, les conjurés, 
les meurtriers à gages (p. 74, 75)... » — « Deux hom- 
mes surtout avaient prêté leur concours à son ennemi et 
à l'auteur de cette tragédie (p. 75). » Il y a donc des 
ennemis et des conjurés_, ou plutôt il n'y a qu'un ennemi 
et des meurtriers à sa solde. Pourquoi Nancel ne le 
nomme-t-il pas? C'est d'abord qu'il est médecin, et que 
peut-être il ne veut pas déshonorer un confrère. Ensuite, 
à quoi bon nommer Charpentier? En 1599, tout le monde 
sait encore de qui il parle. Ajoutez à cela qu'il écrit après 
la Ligue et sous Henri IV, alors que la France s'applique 
à fermer les blessures que lui ont faites les guerres ci- 
viles ; et Nancel , médecin de la princesse Eléonore de 
Bourbon , explique longuement et avec un peu d'em- 
phase combien il est heureux de contribuer, par la mo- 
dération de son langage , à l'apaisement des passions 
(p. 77-78). Il est aussi réservé dans une lettre qu'il 
écrivait à J. Scaliger le 15 octobre 1594, et où il dit 
qu'à la Saint-Barthélémy « Ramus a péri sous les coups 
et par les embûches de ses ennemis et de ses envieux ^ » 

Cette réserve était alors comme à l'ordre du jour. Mais 

» N. Nancelii Trach. Nov., D. M. , Epistol. Paris., 1603, in.8% ep. 61. 



MONANTHEUIL. — ■ D. LAMBIN. 281 

le silence a souvent une grande signification, et nous en 
avons ici même une preuve des plus frappantes dans un 
discours prononcé et imprimé à Paris en 1595 par un 
ancien ami de Ramus, Henri de Monantheuil , sur la 
constitution et la réorganisation du collège de France. 
L'orateur exprime le vœu que l'on place dans ce collège 
les portraits de tous ceux qui y ont enseigné depuis 
soixante-cinq ans. Peut-être, dit-il, serait-on obligé d'ex- 
clure Jean Dampestre, à cause de son incapacité recon- 
nue ; et il énumère tous les autres lecteurs royaux depuis 
Tan 1530, tous, ai-je dit, excepté un, Jacques Charpen- 
tier. Pourquoi? Monantheuil ne le dit pas; mais il nous 
est facile de le deviner : c'est parce que le collège royal 
aurait rougi de voir le portrait ou même d'entendre pro- 
noncer le nom d'un assassin reconnu pour tel et dont 
tout le monde exécrait la mémoire , au sortir des folies 
sanguinaires de la Ligue; c'est surtout parce qu'il était 
impossible de placer le meurtrier h côté de ses deux 
victimes, Ramus et Lambin. 

Lambin! Voilà le dernier et l'irrécusable témoin. Il 
n'y a , sur la fin prématurée de ce savant , qu'un seul 
récit, une seule version. Ramus venait d'être mis à mort ; 
Lambin apprend, dans tous ses détails, le supplice d'un 
collègue qui lui était cher. A cette nouvelle , il est saisi 
d'horreur à la fois et de terreur ; car il ne saurait s'y 
tromper ; c'est Charpentier qui a dirigé les coups , et , 
s'il en est ainsi, le même sort ne lui est-il pas réservé? 
Charpentier, qu'il connaît si bien , ne lui a-t-il pas dé- 
claré * qu'il aimait mieux un protestant qu'un politique, 

1 J. Carpent. Oratio habita in explicat., l. 4 Meteor., Paris, 1568, in-8% 
\ers lu fin; Ad D. L. Epistola seciinda (1571). 



282 VIE DE UAMUS. - 

et « qu'il le détestait encore plus que Ramus? » Lam- 
bin , en proie à la plus vive émotion , est pris d'une fiè- 
vre violente et meurt au bout de quelques jours. Ainsi 
parle de Thou après Sainte-Marlbe (El. de D. Lambin), 
et il n'est démenti par personnel 

Qui donc a pu faire croire au malheureux professeur 
que Charpentier allait le faire assassiner? Le bruit pu- 
blic qui désignait l'assassin de Ramus lui paraissait donc 
indubitable? Sa frayeur, sa maladie, sa mort ne dépo- 
sent elles pas d'une manière saisissante contre cet homme 
violent et vindicatif, si prodigue en menaces, et qui ne 
menaçait pas en vain, contre le digne ami des Muret , 
des du Ghesne, des Vigor et des de Sainctes, et de tout 
ce qu'il y avait alors de malfaisant ; contre cette créature 
des princes lorrains et ce mortel ennemi du progrès, de 
la paix et de la liberté religieuse ; enfin contre ce redou* 
table capitaine de la milice, qui^ après avoir, quatre ans 
auparavant, visité à main armée les maisons des suspects, 
après avoir sans doute, pendant les deux premiers jours, 
secondé les efforts de ses collègues ^ et massacré ou fait 
massacrer pour le compte des Guise , songeant enfin à 
ses propres affaires, trouvait tout simple d'employer 

1 De Thou, Hist. sui temp., 1. LUI. Voir plus loin, chap. X. 

s DeThou,ibid. D'Aubigné, Hist. Univ., t. II, 1. I, cb. IV : « Ceux qui 
ont descrit ceste journée, et par-dessus tous ce grand sénateur de Thou, 
n'ont point de honte de dire de leur viile mesme, que les capitaines et 
dixainiers excitoyent leurs bourgeois à la mort des bourgeois. » On lit 
dans le recueil déjà cité de S. de Màlmédy (Garpent. tumulus, fol. 5) un 
double éloge de Charpentier en grec et en latin, comme dixainier, 
TTisTOf y/a| 7:àXe.Ms ; voici un distique, entre autres : 



Carpenlarius lisec meruit prseconia laudis, 
Armis qui palriam serval et ingenio. 



CONCLUSION. • 283 

quelques-uns de ses gens à le débarrasser de ses en- 
nemis! 

Je le dis donc en terminant, avec une conviction pro- 
fonde et inébranlable : Ramus a péri victime d'une ven- 
geance particulière, et le meurtrier est bien Jacques 
Charpentier. Au nom de sa victime, je le voue à Tindi- 
gnation des hommes de cœur et au mépris éternel des 
gens de bien. Tout ami des lettres, de la philosophie et 
des sciences , pour ne pas dire de la religion et de la 
morale, s'unira, j'en suis sûr, à cet anathème. 



4 



ANECDOTES. 



Détails sur le nom de Ramus, sur sa lamille et sur ses premières années. 
— Ses maîtres • Jean Péna, Jean Hennuyor. — Revue de ses princi- 
paux adversaires; tentatives de réconciliation. — Ses amis et ses re- 
lations à la cour, dans le parlement et dans l'université : Sylvius, 
Lambin, etc. — Intérieur de Raraus : ses revenus, ses dépenses, sa vie 
journalière et ses habitudes. — Circonstances diverses de sa mort. — 
Portrait et caractère de Ramus. — Son testament. 

Ma tâche de biographe n'est point achevée. Après 
avoir retracé le rôle de Ramus dans son pays et dans son 
temps, après avoir assisté avec lui à des événements plus 
ou moins considérables , qui souvent appartiennent à 
l'histoire autant qu'à la biographie , et par lesquels on 
peut prendre du personnage qui y figure une connais- 
sance pour ainsi dire officielle, il me reste à l'étudier de 
plus près et d'une manière plus intime, à l'aide de ces 
traits plus cachés, plus familiers et en apparence moins 
dignes d'intérêt, mais sans lesquels on ne comprend guère 
l'époque ou l'homme qu'il s'agit de peindre. Les détails 
de ce genre abondent sur Ramus : obligé de choisir dans 
le nombre et de sacrifier une bonne partie de mes re- 
cueils, je crains encore de paraître manquer de mesure, 



DU NOM DE IIAMUS. 285 

sans parler de Tordre, si difficile à garder en de pareilles 
nialières. 

Un savant disciple de Ramus , que nous a\ons cité 
souvent , Jean Thomas Freigius , le même dont Voltaire 
(qui ne Pavait jamais lu) a dit en plaisantant que c'est 
un « auteur qui peut être utile aux curieux, quoi qu'en 
dise Banosius; » Freigius, cherchant une méthode in- 
génieuse et commode pour classer de nombreux docu- 
ments, n'a rien trouvé de mieux que de distribuer sui- 
vant les quatre vertus cardinales (prudence , courage , 
tempérance et justice) tout ce qu'il avait à dire de son 
maître. Cette division, appliquée ici, paraîtrait sans doute 
bien rigoureuse et même pédantesque aux lecteurs de 
nos jours. Aussi ne leur proposerai-je pas de la suivre; 
mais je leur présenterai tout simplement mes anecdotes 
à la file, dans l'ordre chronologique, s'il est possible, de 
manière à relever en passant un certain nombre d'erreurs 
et à jeter quelque lumière sur des faits auxquels on ne 
pouvait s'arrêter dans une narration suivie. 

Le nom latin que prit Ramus en entrant au collège , 
et sous lequel il devint célèbre, était une traduction un 
peu inexacte de son véritable nom (Pierre de la Ramée), 
qui, régulièrement mis en latin, aurait été Rameus ou a 
Ramo. Nancel, qui propose ces traductions, croit que ce 
fut l'amour de la gloire qui fit préférer à son maître un 
nom qui lui semblait d'heureux présage (p. 7, 10). Une 
remarque plus curieuse à faire sur ce sujet, c'est que ce 
mot Ramus a été traduit à son tour en français de di- 
verses manières : chez Rabelais , Joachim du Bellay , 
Estienne Jodelle , etc. , Ramus est appelé Hameau ; 
ailleurs, c'est la Ramée ou de la Ramée; mais, dans 



286 VIE DE RAMUS. 

l'Histoire de la Ville de Paris, par Félibien (t. Il, 
p. 987), il devient Pierre de la Verdure, On pense que 
les jeux de mots ne firent pas défaut sur le rameau d'or 
ou de fer, suivant que c'était un ami ou un adversaire 
qui parlait. Enfin, Nancel, suivant une mode du temps, 
a fait l'anagramme de ce même nom , et dans Petrus 
Ramus il a trouvé merus partus. 

Je n'insisterai pas sur l'orthographe du village où na- 
quit Ramus, quoiqu'elle offre encore plus de variété*. 
Les cartes et les annuaires les plus récents désignent , 
sous le nom de Culs, un bourg très ancien, situé sur la 
limite orientale du département de l'Oise, et à peu de 
distance de Noyon , la patrie de Calvin. Nancel, qui 
compare volontiers Ramus à Cicéron, prétend que Cuts 
ne sera pas moins célèbre dans l'histoire, pour avoir 
donné le jour à notre philosophe, qu'Arpinum pour avoir 
été la patrie du grand orateur romain. 

Le même auteur a pris soin de nous donner des dé- 
tails intéressants sur la famille de Ramus. Il les tenait de 
bonne source : car il connaissait la mère et la sœur de 
notre philosophe, et il leur avait adressé toutes les ques- 
tions que lui suggérait sa curiosité. L'aïeul paternel de 
Ramus était, comme on l'a vu, un gentilhomme liégeois ^ 
Quand il fut contraint de s'expatrier en 4468, il se ré- 
fugia en Picardie avec sa famille, qui, à ce qu'il paraît, 
ne se composait que de deux personnes, sa femme cl son 

1 Guhuca, Cultia, Cusia, Cus, Guz, Cuts, Cutz, Culz, Gust, Gut, Culli, 
Cuthe et même Quut. 

■ 2 Ant. Teissier (El. des h. savants) et avant Ini Boissard (Bibl. calcogr.), 
au lieu du mot Eburones^ qui désigne les Liégeois, ont lu : Ehuroriees, et 
ont fait venir à'Evreux la famille de Rnmus. Bayie a relevé nHle « i ivnr 
dans son art. Ramus, note A. 



SA FAMILLE. 287 

fils Jacques. 11 s'établit dans le pays de Cuts, qui, à cette 
époque, était environné de bois et très peu cultivé. Ce 
fut sans doute cette circonstance qui l'engagea à faire un 
commerce de charbon. Jacques de la Ramée, son fils , 
quitta ce métier pour celui de laboureur : il avait acheté 
à bas prix quelques arpents de terre qu'il défrichait à 
grand'peine. Il avait épousé une femme du pays, nom- 
mée Jeanne Charpentier; il la laissa veuve de très bonne 
heure avec deux jeunes enfants, dont l'un était Pierre de 
la Ramée, et l'autre une fille nommée Françoise. 

L'abbé Joly, Goujet et d'autres encore font naître 
Ramus en 1o02. L'unique témoignage en leur faveur 
est une note de la Navarride, poëme de Palma Cayet, 
ancien élève de Ramus, mais qui l'avait quitté en 1560, 
et qui écrivait en 1604, c'est-à-dire trente-deux ans 
après la mort de son maître. Cette note est ainsi conçue : 
« Un (on) tient que Ramus est mort vierge, à soixante- 
dix ans. » Le même auteur, qui, on le voit, ne parle que 
par ouï-dire , appelle Ramus chef d'université : « D'au- 
tant, ajoute- t-il dans une autre note, qu'il estoit très 
sçavant et chancelier de l'université. » L'autorité d'un 
auteur si mal informé ne saurait balancer les témoi- 
gnages allégués plus haut (chap. I, p. 18, 19), et qui 
placent en 1515 la naissance de Ramus. Je n'insiste pas 
davantage sur ce point, me bornant à remarquer, pour 
plus de précision, qu'il mourut le 26 août 1572^ 
« n'ayant pas encore accompli sa cinquante -septième 
année ^, » et que par conséquent il avait dû naître dans 
le dernier tiers de l'année 1515. 

La mère de Ramus l'éleva avec une grande sollicitude 

1 Frci^ius, [). G : « nondmii fxaclo nniio iclutis siue 57. » 



288 . \1E DE RAxMUS. 

et l'envoya à l'école de son village. J'ai dit plus haut 
(chap. I, p. 19) tout ce que j'ai pu découvrir dans Ra- 
mus lui-même sur cette première éducation. Voici ce- 
pendant une petite aventure qui lui arriva à cette époque, 
et qui ne fut pas sans influence sur les habitudes de toute 
sa vie. Au lieu de traduire Freigius (Vie de Ramus, 
p. 35)ouZuinger (Th. h. vitce,vol. II, 1. V, p. 408, b), 
j'aime mieux emprunter les termes à peu près équiva- 
lents et plus agréables d'un écrivain français qui vivait 
peu de temps après : « Pierre de la Ramée de Verman- 
dois,... en ses jeunes ans, occupoit son esprit gentil et 
propre aux sciences à mille petites inventions, pour se 
donner du plaisir et en faire prendre à ses compagnons. 
Arriva un jour, qu'après avoir trop bu, il tomba dedans 
une cave où il croupit un assez long espace de temps, 
jusqu'à ce que l'ivresse lui eut passé. Revenu qu'il fut 
à soi, il eut un si extrême déplaisir de cet accident, et 
tant de honte de la risée qu'on fit de lui , que dehors il 
jura que jamais plus il ne boiroit de vin , et quittant ses 
fripponneries, s'adonneroit à bon escient à l'estude des 
lettres. Il accomplit son serment, et profita si heureuse- 
ment es sciences, qu'il passa pour un des plus subtils 
philosophes de son siècle... Ce malheur fut très favora- 
ble à la Ramée , comme avoit été jadis l'ivresse à Polé- 
mon, etc. \ » 

Ce fut en 1527 que Ramus prêta serment à l'univer- 
sité de Paris, non pas comme maître ès-arts, ainsi que 

» Fr. Dinet, Théâtre de la nobl. franc., t. II, I. III, chap. 9, p. 148. — 
Voir dans les Scholœ tlial., 1. Vil, c. 1, un souvenir de voy;ige en Au- 
vergne, qui se rapporte à l'enfance de Rainus, et dont IVxplicalion se 
trouve plus haut, chap. I, p. 20. 



LE COLLÈGE DE NAVARRE. 289 

le suppose l'abbé Goiijel , mais en qualité d'écolier. Au 
reste, il n'est pas démontré que ce soit la dale précise de 
son entrée au collège de Navarre; il est même probable 
qu'il n'y entra que l'année suivante. 

Le collège de Navarre, fondé en mars 1304 (1305) 
par la reine Jeanne de Navarre , comtesse palatine de 
Champagne et femme de Philippe le Bel, était situé sur 
le penchant de la montagne Sainte-Geneviève. Il serait 
trop long d'énumérer tous les grands hommes qui se for- 
mèrent dans celte école. Avant le XVP siècle, on re- 
marque les noms de Pierre d'Ailly et de Gerson. Sur les 
douze docteurs envoyés par Charles IX au concile de 
Trente , il y en avait sept du collège de Navarre. C'est 
dans ce collège qu'étudia Richelieu, et Bossuet était doc- 
leur de Navarre. C'est là que Ramus fit ses études, après 
François 1" et avant Henri IV : « pauvre garçon, » sui- 
vant l'expression de Génèbrard , mais estimé et accueilli 
par ses plus fiers condisciples, Charles de Bourbon, le 
futur roi de la Ligue, et Charles de Lorraine, qu'il con- 
nut familièrement, peut-être par l'intermédiaire de son 
maître, le sieur de la Brosse : car je suppose que ce per- 
sonnage , dont Scaliger cite le nom comme très connu , 
n'est autre que le fils d'un des héros de Brantôme, Jac- 
ques de la Brosse, habile homme de guerre, grand ami 
des Guise, et qui, §n 1559, alla en Ecosse au secours 
de la veuve de Jacques V, avec une troupe de 2,000 
hommes. Le père et le fils, l'un comme lieutenant, 
l'autre comme guidon de la compagnie du duc de Guise, 
prirent part au massacre de Vassy, et, comme le fait ob- 
server Théodore de Bèze(Ilist.des Eglises réformées,!. IV, 
p. 723, 725), ils périrent tous les deux dans l'année à la 

19 



290 VIE DE RAMUS. 

bataille de Dreux (Cf. d'Aubigné, Hist. Universelle, 

LUI, G. XV). 

Teissier, Bayle et Goujet ont douté si Jean Péna avait 
été rélève ou le maître de Ramus, ou son élève en litté- 
rature el en philosophie et son maître en mathématiques. 
On a vu plus haut qu'un jeune homme de ce nom s'était 
fait remarquer parmi les meilleurs élèves de Ramus , 
dont il devint ensuite le collaborateur en mathématiques, 
sans cesser jamais de le considérer comme son maître. 
Mais avant ce jeune homme, qui mourut en 1557, à 
l'âge de \'ingt-six ans, il y avait eu dans l'université de 
Paris un autre Jean Péna plus âgé que Ramus, et qui 
enseignait au collège Sainte-Barbe. Ce fut même lui qui 
voulut un jour, on ne sait pour quel méfait, infliger la 
peine du fouet à Ignace de Loyola \ 11 paraît, d'après un 
discours de Léger du Chesne% cité par l'abbé Goujet, 
que ce maître sévère, mais estimé comme humaniste, 
compta Ramus parmi ses auditeurs : combien de temps? 
C'est ce qu'il serait impossible, je crois, d'établir avec 
vraisemblance. 

Je suis heureux de retrouver le nom d'un autre maître 
de Ramus, Jean Hennuyer, homme excellent, d'un es- 
prit élevé et d'un caractère généreux, qui, après avoir été 
professeur au collège de Navarre, se fit dominicain, doc- 
teur en théologie, et fut pourvu en 1560 de l'évêché de 
Lisieux. Il y avait beaucoup de protestants dans son dio- 
cèse à l'époque de la Saint-Barthélémy , et il déploya , 
pour les sauver du massacre, autant de zèle qu'il en avait 
mis auparavant à les convertir par des voies pacifiques. 

1 Du BoLilay (t. VI, p. 945) donne là-dessus de longs détails. 
« Oratiuncula habita in Atheneeo Barbarano, 1557. 



l'évéque j. hennuyer. 291 

L'histoire rappellera toujours avec honneur sa conduite 
courageuse en ces tristes circonstances. Quand le lieute- 
nant du roi lui communiqua l'ordre de faire massacrer 
les huguenots, il répondit : « Non, non, monsieur, je 
m'oppose et je m'opposerai toujours à l'exécution d'un 
pareil ordre. Je suis le pasteur de Lizieux, et ces gens 
que vous dites qu'on vous commande d'égorger sont mes 
ouailles. Quoiqu'elles soient maintenant égarées, étant 
sorties de la bergerie dont Jésus-Christ, le souverain 
pasteur, m'a confié la garde, elles peuvent néanmoins 
revenir.. Je ne vois pas dans l'Evangile que le pasteur 
doive souffrir qu'on répande le sang de ses brebis; au 
contraire, j'y trouve qu'il est obligé de verser son sang 
et de donner sa vie pour elles. » Là-dessus^ le gouver- 
neur demanda pour sa décharge un refus par écrit, et 
l'évêque le lui'donna*. Tel était Jean Hennuyer. Après 
un pareil trait, on s'étonnera moins peut-être que je 
l'aie considéré comme un de ceux qui encouragèrent les 
premières tentatives de Ramus contre la domination 
d'Aristote. 

Crevier a dit avec raison (t. VI, p. 455) : « Ramus 
étoit de ces hommes qui ne sont point faits pour exciter 
des sentiments médiocres. La haine ou l'affection pour 
lui se portoient à l'excès. » Il eut en effet des paMisans 
dont l'admiration ressemblait à de l'engouement, et des 
adversaires dont l'opposition dégénéra souvent en haine 
violente et implacable. 

Nommer Pierre Galland , c'est rappeler cette longue 
suite de disputes et de persécutions qui remplissent la 

1 G. de Félice, Histoire des protestants de France (1851), p. 211, 212. 
Cf. Du Boulay, t. VI, p. 952. 



292 YIE DB RAMUS. 

première moitié de la carrière de Ramus : car il n'y fut 
pas seulement mêlé, il en était le premier auteur. C'est à 
lui qu'il faut remonter pour s'expliquer l'hostilité con- 
stante des anciens élèves du collège de Boncour contre 
notre philosophe, et pour comprendre quelques-unes de 
leurs attaques. C'est lui, par exemple, qui le premier 
avait imaginé ce surnom de Thessalus, dont j'ai donné 
l'explication (chap. VI, p. 182), et qui a tant exercé l'é- 
rudition d'Amelot de La Houssaye et de l'abbé Goujet. 
t Charpentier, disent-ils, appelle d'Ossat Thessalus, à 
cause de son nom d'Arnaud , parce que les Arnaules 
étoient un peuple deThessalie : turlupinade indigne d'un 
homme de lettres. » La vérité est que ce surnom étant 
employé depuis quinze ans pour désigner Ramus, Char- 
pentier, en adressant sa réponse à Thessalus Ossatus, 
veut dire que l'auteur de l'écrit dirigé contre lui est 
Ramus, et que d'Ossat est un pseudonyme. 

Comme j'aurai l'occasion, en traitant du ramisme, de 
parler d'Antoine de Govéa, je me contenterai ici de re- 
lever une exagération commise par de Thou, par l'auteur 
de la Bibliotheca Hispaniae et par Génébrard , qui louent 
à l'envi ce savant portugais d'avoir osé, malgré sa grande 
jeunesse , prendre en main la cause d'Aristote contre 
Ramùs. De l'aveu de ces auteurs, Govéa était né en 1 505 ; 
il avait donc dix ans de plus que son adversaire , et en 
1543 il était âgé de trente-huit ans, ce qui n'est pas 
précisément la première jeunesse. 

A en croire Voltaire , Ramus aurait eu à se féliciter de 
l'intervention de François l*^"" dans sa querelle avec Govéa. 
« Le célèbre Ramus, dit-il dans son Dictionnaire philo- 
sophique (art. Université), ayant publié deux ouvrages 



VOLTAIRE ET P. GÀLLAND. 293 

dans lesquels il combattait la doctrine d'Aristote ensei- 
gnée dans l'université, aurait été immolé à la fureur de 
ses ignorants rivaux, si le roi François P*" n'eût évoqué à 
soi le procès qui pendait au parlement de Paris entre 
Ramus et Antoine de Govéa. » Le lecteur sait à quoi 
s'en tenir sur ce point. Voltaire ajoute, pour railler les 
scholastiques : « L'un des principaux griefs contre Ra- 
mus était la manière dont il faisait prononcer la lettre Q 
à ses disciples. Ramus ne fut pas seul persécuté pour ces 
graves billevesées , etc. » L'histoire des quisquis et des 
quanquam amuse beaucoup ce philosophe, qui en a fait 
un article à part de son Dictionnaire philosophique (t. VII, 
édit. Beuchot, p. 61 et suiv.). Mais il a commis, peut- 
être à dessein, plus d'une erreur sur ce sujet, tantôt sup- 
posant que Govéa fut mêlé à cette querelle ridicule, tan- 
tôt attribuant à P. Galland le tort, que du moins il n'a 
pas eu, de mal prononcer le latin, et faisant presque de 
cette question de prononciation la cause de la mort de 
Ramus, comme dans le passage suivant (OEuvres, t. L, 
éd. Beuchot, t. XIV des Mélanges , p. 292) : « Le sa- 
vant Ramus, bon géomètre pour son temps, et qui avait 
déjà de la réputation sous François I", ne se doutait pas 
alors qu'il se préparait une mort affreuse en soutenant 
une thèse contre la logique d'Aristote. Il fut longtemps 
persécuté, traduit même devant les tribunaux séculiers 
par un nommé Gallandius Torticolis. On le menaça de le 
faire condamner aux galères. De quoi s'agissait-il? Le 
principal objet de la dispute était la manière dont il fal- 
lait prononcer quisquis et quanquam, » 

Dois-je revenir encore sur Jacques Charpentier, mal- 
gré l'invincible répulsion qu'il m'inspire? Il était né en 



294 VIE DE RAMUS. 

i525, à Clermont en Beauvoisis. Avant d'étudier sous 
P. Galland au collège de Boncour, il avait été, au collège 
de Beauvais, le condisciple de G. Ruzé, qui plus tard fut 
évêque d'Angers et chaud partisan de la Ligue \ Sa ré- 
putation, selon du Boulay (t. VI, p. 941), date de 1550, 
c'est-à-dire de son rectorat, employé tout entier à per- 
sécuter Ramus. Pour compléter son portrait, je n'aurais 
qu'à emprunter quelques citations à ses propres écrits : 
car il s'y est peint fidèlement lui-même , avec ce carac- 
tère bas et vaniteux qu'on lui connaît, avec ce pèdan- 
tisme qui, chez lui, n'exclut pas un certain esprit, avec 
ce sanguinaire fanatisme doublé d'une si pernicieuse ha- 
bileté, avec cette impudence, cette malignité, cette vio- 
lence, enfin avec ces sentiments haineux qu'il excelle à 
exprimer : car il possède au plus haut degré le talent 
facile d'exciter dans son entourage toutes les mauvaises 
passions. Peu désireux de rester davantage dans la so- 
ciété d'un homme qui se vante lui-même d'avoir insulté 
son adversaire dans la rue, je recommanderai seulement 
au lecteur curieux les trois discours de 1566 , oii Char- 
pentier défie Ramus en Aristote, à peu près comme Va- 
dius fait Trissotin : 

Je te défie en vers, prose, grec et latin, 

et surtout son dernier ouvrage, la Comparaison de Pla- 
ton et d' Aristote , qui contient, avec très peu de science , 
un luxe incroyable de préfaces, d'épîtres dédicatoires, et 
douze Digressions qui sont autant de pamplets contre 
Ramus, d'Ossat et Lambin. En tête de l'ouvrage, on lit 
le pompeux éloge de l'auteur par ses amis, et dix vers 

* Comparatio Plat, cum Arist. (1573), p. 228, 229. 



LES ENNEMIS DE RAMUS. 295 

latins du lecteur royal Léger du Chesne , dont voici une 
traduction adoucie : 

« Scipion ne voulait pas qu'on détruisît Carthage , de peur que 
Rome ne s'amollît , n'ayant plus ce stimulant. De même , je n'aurais 
pas voulu que Thessalus fût enseveli dans les ondes, comme il le 
méritait, parce que j'aurais craint pour votre ardeur philosophique 
la perte d'un utile aiguillon. Mais depuis cette mort , si universelle- 
ment désirée, voilà que votre vive intelligence s'adonne plus que ja- 
mais à la philosophie. Pourquoi donc Thessalus n'est-il pas descendu 
plus tôt dans le royaume de Neptune? Que n'a-t-il fait plus tôt ce 
plongeon, si profitable pour vous (Citius nando tulisset opem) ! » 

Un grand nombre de condisciples et d'élèves de Char- 
pentier partagèrent sa haine contre Ramus. Je rappelle 
les noms de quelques-uns d'entre eux : Duret, du 
Chesne, Daurat, Muret, de Malmédy , les évêques G. Ruzé, 
Vigor, de Sainctes, Génébrard, les inquisiteurs Antoine 
Muldrac et Ant. de Mouchy (en latin Demochares) , 

Tous ceux que je viens d'énumérer jouèrent un rôle 
dans la Ligue ; tous étaient les amis de Charpentier, qui 
exerçait sur eux une sorte de tyrannie. Mais outre le fa- 
natisme et l'aveuglement, outre le désir d'être agréables 
à un homme à qui il pouvait être dangereux de déplaire, 
quelques-uns avaient des motifs particuliers d'animosité 
contre Ramus. « En ce temps-là, dit La Croix du Maine, 
il y avoit trop de personnes bandées contre luy , tant 
pour les choses susdites (c'est-à-dire les Animadversions 
sur Aristote), que pour voir que son renom croissoit de 
telle sorte que ceux qui pensoient estre les premiers de 
l'université, lorsqu'il fut receu lecteur du roy, ne se trou- 
voient que des plus petits à comparaison de luy, non- 
seulement pour l'éloquence, mais pour plusieurs autres 



296 VIE DE RAMUS. 

disciplines et langues diverses, desquelles il avoit bonne 
connoissance. » Louis Duret et Léger du Chesne, entre 
autres , qui avaient quelque succès comme professeurs , 
ne pouvaient pardonner à leur collègue son écrasante 
supériorité. Ils avaient , ainsi que Jean Daurat , des 
prétentions au décanat du collège de France, et ils ac- 
cusaient Ramus d'usurpation , se moquant de son grand 
âge, précisément parce qu'il n'avait qu'un an ou deux 
de plus qu'eux, et non, comme se l'imagine l'abbé Joly, 
parce qu'il aurait été en effet accablé sous le poids des 
ans. 

Le médecin Duret, bomme violent, est, suivant toute 
probabilité, l'auteur de la Pbilippique contre le décanat 
de Ramus. La Bibliothèque de Sainte-Geneviève possède 
un exemplaire de cet écrit, ayant appartenu au médecin 
Rassius; une note manuscrite ajoutée au titre et si- 
gnée de ce témoin , qui devait être bien informé , porte 
que Touvrage vient de Duret [Ex motu proprio Lud. 
Dureti), 

Le plaisant de la bande est Jean Daurat, dont les pe- 
tites affaires auraient été dérangées, si l'on avait exigé le 
concours pour être lecteur royal. Ce poëte banal, fatigué 
de l'enseignement, songeait à donner sa place à son gen- 
dre Nicolas Goulu (Gulonius),qui arriva en effet en 1567 
au collège royal, à la faveur des guerres civiles, en dépit 
de l'ordonnance obtenue par Ramus. De là la colère fort 
ridicule de Daurat, et ses vers satiriques, aussi sots que 
mal tournés, n'en déplaise à Ronsard, son élève, à qui 
du reste il avait communiqué son goût pour les pointes. 
Ceux qui les aiment assez pour leur sacrifier les plus 
nobles sentiments n'ont qu'à lire la satire de Daurat in- 



SA MODÉRATION. 297 

titulée Decanatus , dans le recueil de poésies (Poëmatia) 
qu'il imprima en 1586 à Paris; ils y trouveront aussi 
des vers latins et français en réjouissance de la mort de 
Coligny. L'abbé Joly, dans ses Remarques sur Bayle, est 
ravi des lazzis , des anagrammes et des ennuyeuses facé- 
ties que contient ce volume; il est vrai qu'il ne les com- 
prend pas toujours, et qu'on peut quelquefois lui appli- 
quer le mot : omne ignolum pro magnifico. 

Tels furent les ennemis personnels de notre philoso- 
phe. C'était l'envie ou des intérêts froissés qui étaient 
ameutés contre lui , mais qui n'auraient peut-être pas 
osé se produire au grand jour, sans le motif si commode 
de la religion. L'auteur des Mémoires tirés d'une grande 
bibliothèque dit avec raison (t. L, p, 118) : « Si Ramus 
n'avait disputé que sur la philosophie et l'éloquence , 
s'il n'avait eu des sentiments erronés et condamnables 
qu'en pareille matière, il serait peut-être mort tran- 
quillement dans son lit. » 

Quant à Ramus lui-même , Nancel déclare qu'il avait 
fait tout ce qui dépendait de lui pour effacer le souvenir 
des anciennes querelles , et que sa patience , son savoir- 
vivre, son amour de la vérité avaient fini par toucher plu- 
sieurs de ses adversaires, et Pierre Galland lui-même. 
Après avoir rappelé que , durant de longues années , il 
ne répondit pas aux libelles dont il était poursuivi, l'an- 
cien secrétaire de Ramus ajoute (p. 66 , 67) : « Il est 
un point sur lequel je crois devoir insister : c'est qu'il 
se réconcilia avec chacun de ses adversaires et de ses en- 
nemis, à l'exception d'un bien petit nombre. Je le sais 
pour être allé souvent leur souhaiter le bonjour de sa 
part. Galland et Turnèbe, entre autres, peu de temps 



208 VIE DE KAMUS. 

avant leur mort, se réconcilièrent avec lui , et devinrent 
tout à fait ses amis ^ . » 

Le même auteur raconte très longuement à ce propos 
(p. 67, 68) un fait dont il a été témoin, et qui m'a paru 
intéressant. Un jour d'hiver, à quatre ou cinq heures du 
matin, Ramus travaillait seul dans son cabinet à la lueur 
d'une lampe , lorsqu'il crut entendre une voix qui lui 
disait : « Adieu, Ramus; Ramus, adieu! » A ces mots, 
notre philosophe est en proie à une émotion extraordi- 
naire; il appelle son secrétaire Nancel et son ami Talon ; 
il leur raconte ce qu'il vient d'entendre : c'est, leur dit- 
il, la voixdel'évêquedu Chastel, ou plutôt de son ombre. 
On le rassure, on parvient à lui persuader que c'est une 
hallucination ; car du Chastel est parti bien portant de 

Paris pour aller rejoindre la cour Le surlendemain, 

on apprit que ce prélat était mort dans la journée qui 
avait suivi cette espèce d'apparition. Circonstance singu- 
lière sans doute , mais où Nancel a tort de chercher un 
miracle : il n'aurait dûy voir que l'extrême préoccupation 
d'un chrétien, dont l'idée fixe était de vivre en paix avec 
ses semblables et de désarmer ses anciens adversaires. 
On peut dire qu'il y réussit, excepté auprès de ceux qu'on 
ne gagne jamais , savoir les fanatiques ou les gens in- 
téressés à le paraître. 

Je n'entreprendrai point de passer en revue les nom- 
breux amis de Ramus et tous ceux avec qui il fut en rela- 
tion : un volume n'y suffirait pas. Forcé de me borner, 
j'ai renoncé à parler de ses correspondants en France et à 

1 Ce témoignage de Nancel rectifie une assertion erronée de Pasquier 
(Catéch. des jés. , l. I, c. 6) , qui confond P. Galland avec son neveu 
Guillaume. 



SES CUKKKSPONDANTS. 



299 



l'étranger, quoique les noms de Bullinger, de Caméra- 
rius, de Rhéticus, de Jean Sturm, de Roger Asham, de 
Pierre Pithou et d'autres personnages considérables eus- 
sent piqué peut-être la curiosité de plus d'un lecteur. 
J'aurais aimé à reproduire quelques traits des lettres à 
Théodore Zuinger, où Ramus se montre tour à tour grave, 
enjoué, affectueux, demandant avec sollicitude des nou- 
velles de son filleul, s'intéressant aux travaux de son ami, 
attentif surtout à l'état de la religion à Bâle. J'aurais aimé 
aussi à rechercher la trace de ses relations avec Cujas , 
ainsi que la date et le sujet des lettres qui furent trou- 
vées au collège de Presles à la Saint-Barthélémy, et qui 
donnaient la preuve de l'attachement de notre grand ju- 
risconsulte au protestantisme \ Je me restreins à Paris 
et au cercle dans lequel Ramus vivait habituellement, et 
là encore la moisson est bien abondante. Que de pensées 
et de sentiments divers, que de faits curieux ou d'événe- 
ments de la plus haute importance nous rappelle à lui 
seul le trop célèbre Charles de Lorraine ! 

Dans une des salles du palais archiépiscopal de Reims, 
parmi plusieurs portraits d'archevêques, on en trouve un 
qui porte cette inscription : Ch. de Lorraine^ card. 1547. 
Ce portrait est-il ressemblant? Je l'ignore; mais ayant eu 
l'occasion de le voir, je dirai simplement ce que j'ai res- 
senti en contemplant cette image , sous l'impression de 
tous les souvenirs qu'elle devait réveiller en moi. La to- 
que rouge du cardinal ne cache point son front large et 

' J, de Bonheim, cité par F. G. Freytag (ibid.), p. 511 : « Vnero, liter.r 
qua'dam in musa?o Rami invenlit;, ex qiiihus multa arcana colligi po- 
terant. Inter reiiqua vero quai habuit, etiam Cujacii scripta reperta sunt, 
quibus totum se evangelicuin déclarât, ita ut de vita Cujacii sit peri- 
culum. » Cf. France protestante de M. M, Haag, art. Cujas. 



300 



VIE DE RAMUS. 



élevé. La figure, longue et amaigrie, semble trahir la fa- 
tigue ; l'œil est sombre et enfoncé ; la coupe de la barbe, 
taillée en pointe, est celle qu'affectaient nos jeunes élé- 
gants il y a quelques années. Le bas de la tôte a de la 
finesse, mais le menton pointu et un peu avancé n'est pas 
en harmonie avec le haut du visage. En somme, cette 
tête n'a rien de sympathique : la partie supérieure est 
belle et dénote l'homme d'esprit et de résolution; mais 
la partie inférieure , les pommettes et la bouche offrent 
les signes extérieurs d'instincts égoïstes et grossiers. Tels 
ont pu être les traits de ce prélat ambitieux et débauché, 
intrigant de génie, galamment et spirituellement crimi- 
nel, qui fut le protecteur des gens de lettres et l'âme de 
la maison de Guise, l'inventeur de la Ligue, et, sinon le 
conseiller, du moins le panégyriste de la Saint-Barthé- 
lémy. 

Mais je n'ai pas la prétention de retracer ici , même 
en abrégé, la vie si connue du cardinal de Lorraine. Je 
ne rappellerai même pas la protection qu'il accorda aux 
gens de lettres; je ferai seulement remarquer que cette 
protection fut toujours subordonnée à la question de re- 
ligion^ ou plutôt à ses desseins ambitieux. Cela est sur- 
tout vrai en ce qui concerne Ramus, quoi qu'en ait pu 
dire un biographe du cardinal, qui voit je ne sais quel 
apôtre de la liberté illimitée de penser dans un homme 
qui n'a pas même compris les droits de la conscience ^ 

Charles de Lorraine était trop grand seigneur pour ne 

pas repousser la barbarie du langage, aussi bien que des 

manières : il aima donc les lettres et se montra généreux 

envers les lettrés ; mais c'était, à ce qu'il semble, un goût 

* J. J. Guillerain, Le card. de Lorraine, p. 25, p. 453, 455, etc. 



CHARLES DE LORRAINE. 304 

assez frivole pour le bel esprit plus que pour la science, et 
pour l'érudition plus que pour les idées nouvelles. Or un 
tel goût s'est souvent rencontré chez des hommes incapa- 
bles de comprendre la liberté et le progrès. Néron aimait 
les vers : sa manie poétique l'empecha-t-ellede faire périr 
Sénèque et Lucain ? Louis XIV protégeait les lettres : 
n'est-ce pas sous ce règne tant vanté que moururent dans 
l'exil des hommes tels qu'Arnauld, Bayle, Abbadie , 
Saurin? Par cela même que le cardinal de Lorraine ai- 
mait l'auteur de Gargantua et de Pantagruel et les poètes 
de la Pléiade, il devait peu goûter les seuls esprits sé- 
rieux qui fussent autour de lui, les L'Hospital et les Ra- 
mus. Qu'on ne l'oublie pas, en effet : il prisa les vers la- 
tins de L'Hospital, mais il combattit les vues libérales de 
ce grand homme; de même il soutint Ramus, tant que 
celui-ci se borna à des attaques contre Aristole qui res- 
semblaient à des jeux d'esprit; mais il l'abandonna et le 
fit destituer, lorsque Ramus eut adopté la réforme reli- 
gieuse. Il est vrai que, de son côté, notre philosophe 
avait cessé de l'appeler son Mécène et de célébrer les ex- 
ploits du vainqueur de Calais, ternis à ses yeux par le 
massacre de Vassy \ 

En recherchant les premiers signes de mésintelligence 
entre Charles de Lorraine et son ancien protégé, je n'ai 
rien pu trouver avant la démarche de l'académie de Bo- 
logne en 1563. « Voici, dit Nancel à ce sujet (p. 64, 65), 
ce que Ramus nous racontait autrefois : Lorsqu'il eut 
reçu la lettre par laquelle les habitants de Bologne le pres- 
saient de prendre la place de Romulus Amasée, il alla 
trouver le cardinal et lui demanda son agrément pour ac- 

1 Voir les Colleotan. praîfat., epist., oraf. (lî>77;, p. S7, 90. 



302 VIE DE RAMUS. 

cepter cette offre : « Allez, lui répondit sèchement le 
« cardinal; \ous délivrerez la France d'un grand sujet 
« de trouble, de souci et de crainte; mais votre présence 
« et votre enseignement vont bouleverser toute Tltalie , 
« et peut-être avec quelque danger pour vous, à moins 
c< qu'en passant la mer vous ne changiez à la fois de cli- 
« mat et d'humeur. » Le cardinal parlait ainsi , parce 
qu'il savait que Ramus avait embrassé la nouvelle reli- 
gion, dont lui-même était fort éloigné. » 

Charles de Lorraine était-il en effet très éloigné du lu- 
théranisme? C'est ce qu'il est difficile d'affirmer; car sa 
sincérité en matière de religion a été fort suspecte aux 
contemporains. Leur témoignage est même si peu flat- 
teur à cet égard, que l'écrivain qui a essayé de le réha- 
biliter de nos jours n'a pu s'empêcher de se poser cette 
question ^ : « Le cardinal n'a-t-il défendu le catholicisme 
que dans l'intérêt de sa maison et de sa grandeur person- 
nelle? » Brantôme, qui admire « le grand cardinal, » 
avoue cependant qu'il avait l'âme fort barbouillée et 
« qu'on le tenoit pour fort hypocrite en sa religion. » 
Son hypocrisie , son ambition démesurée et la scanda- 
leuse impureté de ses mœurs, tels seront toujours les 
griefs des historiens doués du sens moral contre un 
homme à qui d'ailleurs on ne saurait refuser une cer- 
taine générosité et même un esprit supérieur, quoique 
Bossuet ait poussé bien loin l'indulgence en l'appelant 
« un grand génie. » 

En perdant la faveur de Charles de Lorraine , Ramus 
conserva celle de Catherine de Médicis et de Charles IX. 
Il continua d'être en crédit auprès de plusieurs person- 

1 J. .T. Giiillemin, Le Cardinal de Lorraine, p. LUI. 



RONSARD. 



303 



nages qu'on appelait politiques à cause de leur modéra- 
tion , comme le chancelier de L'Hospital et le cardinal 
de Bourbon, le même qui, après l'assassinat de Henri III, 
devait être proclamé roi par la Ligue sous le nom de 
Charles X , conformément aux prédictions des astrolo- 
gues. Mais ses principaux appuis dans les dernières an- 
nées de sa vie furent les seigneurs protestants. On voit, 
dans une lettre à Sturm, de 1571, que Ramus n'était pas 
inconnu à la reine de Navarre, puisqu'il se proposait de 
plaider la cause du savant recteur de Strasbourg auprès 
de cette princesse, en même temps qu'auprès de l'amiral 
de Coligny. Il avait conféré avec ce grand homme sur 
des matières religieuses, et ils s'étaient trouvés du même 
sentiment. Le frère aîné de Coligny, le cardinal Odet de 
Châtillon, et l'évêque de Valence, Jean de Montluc, sou- 
tinrent fortement Ramus dans son procès contre les Dam- 
pestre et les Charpentier. On trouve aussi dans les écrits 
de Ramus des traces de ses relations avec trois ou quatre 
ambassadeurs : Michel de Castelnau, Bellièvre, Arnauld 
du Ferrier, son coreligionnaire , et enfin le diplomate 
huguenot Hubert Languet, avec qui il fut très lié depuis 
1560 jusqu'à sa mort. 

Il dut rencontrer souvent chez le cardinal de Lorraine 
un. de leurs communs condisciples au collège de Na- 
varre, je veux dire Pierre de Ronsard. 

Ce poëte orgueilleux, trébuché 4e si haut, 

comme l'a si bien caractérisé Boileau, était demeuré l'un 
des familiers du cardinal; mais il ne paraît pas qu'il ait 
conservé avec notre philosophe des relations fort intimes. 
Peut-être est-ce la faute de Jtari Daurat, dont il avait 



304 VIE DE RAMUS. 

suivi les leçons au collège de Boncour; peut-être est-ce 
tout simplement parce que leurs goûts et leurs humeurs 
ne s'accordaient pas. Nancel nous apprend en effet (p. 32, 
33) que son maître négligeait tout à fait l'art des vers , 
quoique dans sa jeunesse il en eût fait d'assez agréables, 
en latin sans doute. « Aussi, dit-il ailleurs (p. 65), Ra- 
mus ne fréquentait guère les poètes. Cependant il invita 
un jour à déjeuner tous ceux qui étaient en réputation à 
Paris, et à leur tête Ronsard, pareil à Apollon [Ronsardo, 
velut Apolline, prœeunte). » Joacbim du Bellay était aussi 
de la fêle ; on a vu cependant de quelle manière il traita 
son amphitryon dans la Pétromachie. Quant à Ronsard, 
je n'ai pas rencontré une seule fois dans toutes ses œu- 
vres le nom de Ramus. En revanche, celui-ci fut cé- 
lébré avec enthousiasme par Estienne Jodelle, et il con- 
serva l'amitié de Baïf , témoin ce mot de Pasquier dans 
une de ses lettres (la 4^ du livre 111) : « Jean Antoine de 
Baïf, ami commun de nous deux. » 

Ramus avait échangé plus d'une lettre en français avec 
Estienne Pasquier, qui était grand admirateur de son ta- 
lent, mais qui n'approuvait pas toutes ses réformes, sur- 
tout en orthographe, et qui, à l'apparition de sa gram- 
maire française, lui écrivait aussitôt : « Or sus, je vous 
veux dénoncer une forte guerre , etc. » Une autre fois , 
c'était Ramus qui avait émis des doutes sur une locution 
employée par Pasquier. De là la réponse de ce dernier 
(lettre V du livre 111), intitulée : « De la propriété de 
ceste diction de sens entre nous, d'où est venue ceste ma- 
nière de parler sens dessus dessous. » Mais c'est surtout 
dans les Recherches de la France que le nom de Ramus 
revient souvent : nous en avons rapporté plus d'un pas- 



LES AMIS DE RAJVIUS. 305 

sage ; nous en aurions bien d'autres à citer, mais l*oc- 
casion se présentera sans doute plus loin d'en faire 
usage. 

Le célèbre avocat Antoine Loisel était à la fois grand 
ami de Pasquier, comme cbacun sait, et de Ramus dont 
il avait été Télève, avant d'être son avocat en 1566. Voici 
quelques lignes de ses Mémoires (Opuscules, 1652, 
in-4°, p. vu) : « Il fut mis au collège de Presles, du- 
quel Ramus estoit lors principal , qui Tayma et estima 
tousiours tellement depuis , qu'il le fit exécuteur de son 
testament, et légataire d'un quart de tous ses meubles et 
debtes, qui revinrent pourtant à néant, à cause de l'in- 
convénient de la Sainct-Barthélemy. » 

Je laisse de côté Bergeron, Amariton, Pierre Séguier, 
Christophe de Thou, Baptiste du Mesnil et tant d'autres 
avocats, conseillers oo présidents, qui étaient ou les an- 
ciens élèves, ou les amis, ou les protecteurs de notre phi- 
losophe. Quant à l'université, voici les noms de ceux avec 
qui il était surtout en relations : c'étaient , dans la fa- 
culté de théologie, Jean Sabellus et Fournier; dans la 
faculté de droit, le fougueux docteur Jean Quentin ; dans 
la faculté des arts, Omer Talon, Barthélémy Alexandre, 
Gaultier,, Poôtevin, Briet, Guillaume Galland , Denis 
Lambin , et le célèbre Georges Buchanan , pendant ses 
divers séjours à Paris; enfin, dans la faculté de mé- 
decine , les lecteurs royaux Sylvius , Fernel , Jacques 
Goupyl, Simon Baldichius, les deux Rassius, Simon Pe- 
treius, Hallerius et ses coreligionnaires les docteurs Jean 
de Gorris , Julien Paulmier, Albert Lefebvre, Maurice 
de la Corde et Nicolas Charton , qui , après la troisième 
guerre civile, furent exclus comme lui de l'enseigne- 

20 



306 VIE DE RAMUS. 

ment, ou, si Ton veut, dispensez de faire lectures*. 
Une nnention spéciale est due au fameux Jacques Du- 
' bois ou Sylvius, médecin du roi, très savant pour son siè- 
cle en anatomie et en pharmacie , mais d'un caractère 
fort original et ayant le défaut d'aimer beaucoup trop 
Targent. Les vers suivants, de Buchanan, furent affichés 
aux portes de l'église où l'on célébrait pour lui la messe 
mortuaire (10 janvier 1555) : 

Sylvius hic situs est, gratis qui nil dédit unquam, 
Mortuus et gratis quod legis ista dolet. 

« Ci gît Sylvius , qui ne donna jamais rien gratis , et qui s'afflige , 
après sa mort , de ce que vous lisez ceci gratis. » 

Nancel raconte une anecdote (p. 16, 17) qui peut 
donner une idée de la manière dont ce docteur traitait 
ses malades. « Ramus, dans sa jeunesse, souffrant d'une 
ophthalmie, était allé consulter son compatriote Jacques 
Dubois, qui était alors en grande réputation à Paris 
comme médecin. C'était un homme assez rude et un peu 
brusque qui, en l'apercevant, lui demanda d'où il était. 
— Je suis Picard. — Ton nom et ta profession? — Ra- 
mus se nomme et dit qu'il enseigne les belles lettre^. — 
On m'a parlé de toi, reprend le médecin en le tutoyant 
toujours; tu travailles trop; tu te crèves les yeux, et tu 
es le seul auteur de ton mal. Enfin, tu n'es pas sage 
de veiller et de passer ainsi les nuits. Laisse-moi là l'é- 
tude, et prends-moi une pinte de vin généreux ; bois sans 
crainte : dans trois jours tu seras guéri. — Ramus suit 
cette ordonnance : il boit sans sourciller 

Spumantem pateram, et pleno se proluit alveo. 
1 Du Boulay, t. VI, p. 725. 



LA MODE EN 1545. 307 

Jamais homme ne souffrit plus cruellement : son mal 
redouble, ses paupières s'enflamment; auparavant il 
avait mal aux yeux, maintenant il est aveugle ! Il retourne 
chez son médecin, qui lui prescrit un autre traite- 
ment, etc. » Ramus ne se guérit qu'à grand'peine et à 
force de remèdes, dont le principal et le plus efficace fut 
qu'il porta longtemps les cheveux ras. 

Cette habitude, qui devint la mode sous Henri II, 
était contraire à l'usage sous François P^ De là une pe- 
tite aventure dont Nancel nous fait encore le récit, d'a- 
près Ramus : « A son arrivée au collège de Presles en 
1545, les élèves jouèrent une tragédie et une comédie. 
Lorsqu'il parut lui-même sur la scène comme souffleur 
à la fois et comme directeur de la jeune troupe, les spec- 
tateurs, le prenant pour un Italien, le regardèrent de fort 
mauvais œil : car les Italiens étaient alors très détestés à 
Paris. Celte impression fâcheuse ne se dissipa que lors- 
qu'on sut la cause pour laquelle il s'était fait couper les 
cheveux. » Tel était déjà l'empire de la mode. 

De la Monnoye. dans une note sur l'article Gallandde 
la Bibliothèque françoise de La Croix du Maine et Du 
Verdier, avance, on ne sait sur quel fondement, que 
Denis Lambin était ennemi de Ramus. Us étaient au 
contraire parfaitement unis de pensée et de cœur, et ils 
suivirent la même conduite dans deux affaires décisives, 
celle des jésuites et celle du collège royal en 1566. Lam- 
bin se montra même plus vif que son collègue, soit contre 
ceux qu'il appelait les oppresseurs de l'université , soit 
contre Jacques Charpentier, dont il encourut la colère 
pour avoir démasqué son ignorance. Je ne reviendrai pas 
sur ces démêlés , quoiqu'ils ne soient pas sans intérêt 



308 VIE DE RAMUS. 

pour riiistoire générale du temps. Mais Lambin ayant 
partagé la destinée de Ramus, je dois mettre sous les yeux 
du lecteur le récit de sa mort par de Thou (1. LUI, trad. 
d'Ant. Teissier) : « Denis Lambin, de Montreuil, pro- 
fesseur royal en éloquence, connu par beaucoup d'ou- 
vrages très utiles à la littérature, ayant appris ce qui ve- 
noit d'arriver à Ramus, en fut effrayé; et, quoiqu'il ne 
pensât pas comme lui sur la religion, cependant, comme 
il avoit eu aussi avec Charpentier de grandes disputes 
littéraires, il craignit la vengeance de ce furieux, et l'ef- 
froi dont il fut saisi lui causa une maladie fâcheuse dont 
il mourut un mois après. Ce sont leurs disputes (ajoute 
l'historien) qui ont donné naissance au nom de politique, 
qui devint depuis un nom de faction , que les ligueurs 
transportèrent à tous ceux qui étoient attachés au roi et 
qui vouloient la paix. » 

La vie d'Omer Talon est tellement liée à celle de Ra- 
mus, que je crois l'avoir racontée à peu près en entier, 
depuis ses débuts dans l'enseignement au collège du car- 
dinal Lemoineen 1534, jusqu'à sa mort arrivée en 1562. 
H était du Vermandois aussi bien que Ramus. Ils étaient 
si grands amis, qu'ils se traitaient de frères. « Orner Ta- 
lon , dit Nancel (p. 40), était un homme de beaucoup 
d'esprit, d'humeur douce et facile, plein de politesse et 
de bienveillance, et possédant toutes les qualités du pro- 
fesseur. )) Il partagea la vie de son frère pendant plus 
de vingt ans, dans les collèges du Mans, de i'Ave-Maria 
et de Presles ; c'était même lui , à ce qu'il ])araît , qui 
s'occupait des élèves pensionnaires et qui administrait 
le revenu commun. Mais ici, nous touchons à la vie in- 
time de Ramus : il est temps de le considérer enfin lui- 



LE BUDGET DE RÀMUS. 



309 



même dans son intérieur eî dans les détails de sa vie 
journalière. 

Bayle et l'abbé Joly se sont beaucoup inquiétés de sa- 
voir quelles étaient les ressources de Ramus. Nancel avait 
réjDondu d'avance à toutes leurs questions de la manière 
la plus satisfaisante, en donnant le compte détaillé des 
revenus de notre philosophe, qu'il évalue en moyenne à 
2,000 livres tournois par an ^ J'estime que ces deux 
mille livres représentaient vingt mille francs de nos jours; 
aussi Ramus passait-il pour riche, et Rabelais remarque, 
dès 1552 , qu'il « a des escus au soleil, je dy beaux et 
tresbuchants. » On en jugera mieux par le tableau de 
ses dépenses, tracé également par Nancel (p. 57, 58) : 
« Ses dépenses, dit-il, étaient à peu près égales à son re- 
venu. Outre sa nourriture, son entretien et l'administration 
du collège, il élevait à ses frais douze écoliers, tous pris 
dans le Soissonnais, et qui du reste lui servaient de lec- 
teurs ou de copistes, et l'aidaient dans la mesure de leur 

* Vie de Ramus, p. 56, 57. Annuus illi reditus omni ex parte circiter 
sexcentorum aureorum, vel bis millenarum librarum fuit. Namestipen- 
dio regiae professionis inl'ra quingentas libras quotannis accipiebat. E cu- 
biculis collegii locandis et professorum auditoribus exteris tantumdem 
forte corradebat (sed dum ipse domi Icgeret cum Talaeo, singulis meusibus 
libras circiter centum coUigebat). E gymnasii reditibus annuis , partira 
urbanis, partim praediis rusticis ac dpminiis, circiter sexcentas vel non- 
gentas libras numerabat. Habuit praeterea prioratum quemdam Rhedo- 
nensem in diœcesi Cadurcensi, et parœciam Lutelise D. Nicolai a car- 
dueto : hanc Talœo sacra capessenti legavit. Ex prioratu Rhedonens 
centum coronatos vel plures singulis annis capiebat. Nam abbatiam ai 
cardinale suo oblatam, velut laborum et olFiciorum prœmium, recusavit... 
Ouo porro tempore domesticos pueros pensione numerata alebat, credibile 
est ex eo certam pecunia; summam lucrari solituni. Sed postquam Talaeus 
abeo discessit, hanc provinciam a se rejecit et abdicavit, studiorura quam 
rei familiaris procurandae amantior. Accessit postea fœnus e pecunia in 
Parisiensera mercatorum œconomiam trapezamve coUata. 



310 TIE DE RAMUS. 

intelligence et de leurs capacités naturelles... Il employa 
d'un seul coup toutes ses économies de plusieurs années 
à rebâtir son cher collège de Prestes : il y consacra en- 
viron 2,000 écus d'or, disant à ses amis qu'il faisait 
comme Auguste , qui , ayant trouvé Rome bâtie en pier- 
res, avait laissé après lui une ville de marbre. » Il faut 
ajouter à ces dépenses celles de sa bibliothèque, composée 
de manuscrits et de livres rares, et qu'on n'estimait pas 
à moins de mille écus d'or. 

Le collège de Presles ou de Soissons était situé au bas 
du mont Saint-Hilaire, près la place Maubert. Lorsque 
le collège de Laon en avait été séparé en 1223, le col- 
lège de Presles fut réduit aux bâtiments qui donnaient 
sur la rue des Carmes d'un côté , et de l'autre sur la rue 
Saint-Hilaire, et dont un habile antiquaire pourrait, je 
crois, retrouver encore les restes. Il était contigu au col- 
lège de Beauvais, qui plus tard lui fut annexé pendant 
plus d'un siècle (de 1597 à 1699) pour l'exercice des 
classes. Sa grande prospérité date de l'année 1545 , où 
Ramus en prit la direction. En 1773, ce collège subsis- 
tait encore sous la direction d'un nommé Milet, qui en 
fut probablement le dernier principal. 

C'est là que vivait Ramus. Essayons, à l'aide de traits 
épars, mais que nous empruntons surtout à Nancel, de 
retracer une de ses laborieuses journées de professeur et 
de principal. 

Tous les jours, Ramus était debout à cinq heures au 
plus tard ; en hiver, il était à l'ouvrage dès quatre heures 
du matin. Il prolongeait ordinairement son travail jus- 
qu'à dix ou onze heures. En quittant son cabinet, il fai- 
sait deux ou trois fois , en se promenant , le tour de son 



SON GENRE DE VIE. 311 

collège ; après quoi il déjeunait. Ce premier repas était 
frugal et très peu abondant : il se composait de fromage 
et de fruits. Son service était honnête, mais sans aucun 
luxe : il n'avait point de vaisselle d'argent, pas même la 
salière qu'Horace permet au philosophe ami d'une sage 
médiocrité. 

Après déjeuner, il prenait un peu de repos , soit en 
faisant la sieste, soit en causant avec ses convives, quand 
par hasard il en avait eu le matin ; puis il inspectait les 
classes du collège, et faisait quelques tours de promenade 
ou une partie de paume. Il avait chez lui une salle ap- 
propriée à ce jeu et qui, sans être d'une grande étendue, 
était suffisante pour deux personnes. Lorsqu'au lieu de 
jouer à la paume il sortait pour se promener, on peut 
supposer qu'il dirigeait quelquefois ses pas du côté de la 
rue Saint- Denis; car on trouve dans ses opuscules* un 
éloge de cette rue, déjà fort célèbre pour son commerce, 
et qu'il appelle une rue royale. 

A deux heures , il retournait à l'étude avec un nou- 
veau zèle et travaillait jusqu'à cinq ou six heures, tou- 
jours lisant et surtout écrivant; car il ne lisait guère que 
la plume à la main , de manière à mettre rapidement 
sur le papier les réflexions que lui suggérait sa lecture. 
Il écrivait en latin avec une rare facilité , mais son écri- 
ture était si mauvaise , qu'à moins d'y être accoutumé , 
personne ne pouvait la déchiffrer. 

C'était dans l'après-midi en général qu'il faisait sa 
leçon au collège de France. 11 y consacrait une heure , 
comme on l'a déjà vu; mais il s'y préparait avec le plus 
grand soin. Tout en travaillant, il jetait les yeux sur une 

1 CoUect. praef., epist., orat. (1577), p. 536, 537. 



312 VIE DE RA.MUS. 

glace ronde , qui était placée en face de lui , et dont la 
bordure verte reposait sa vue fatiguée. Nancel prétend 
avoir surpris son maître étudiant dans cette glace les at- 
titudes, les gestes et les airs de visage qui lui paraissaient 
les plus convenables pour le débit de ses discours. Si Ton 
en croit Plutarque, Démosthène en faisait autant. 

Pendant sa leçon , Ramus avait auprès de lui un de 
ses élèves, qui était cbargé de lui donner les livres pour 
les citations, et de l'avertir, en le tirant par sa robe, des 
fautes qui pouvaient lui écbapper. Il écoutait volontiers 
les critiques; il priait même ses amis de lui en adresser, 
et ils n'y manquaient pas. Les uns, par exemple, trou- 
vaient qu'il souriait trop constamment; d'autres, comme 
le docteur Quentin, lui reprochaient d'élever par trop la 
voix, lorsque, vers la fin d'une argumentation, il s'écriait 
à plusieurs reprises : Donc, donc (ergo^ crgo). 

De retour chez lui, il rédigeait à la hâte et en abrégé 
les points principaux de sa leçon ; ces notes étaient en- 
suite remises au net par ses meilleurs élèves. 

Vers la brune, Ramus faisait une dernière et longue 
revue des classes , distribuant à tout son monde l'éloge 
et le blâme , et infligeant aux élèves trouvés en faute la 
peine du fouet. On sait que telle était l'ancienne méthode, 
et Ramus, à ce qu'il paraît, avait le tort d'en abuser; ses 
ennemis prétendaient même qu'en sa présence tous ses 
subordonnés étaient pâles de terreur. La vérité est qu'il 
était d'une grande sévérité , et Nancel dit de lui la même 
cbose qu'Horace de son maître Orbilius {plagosus) ; mais 
il savait se modérer dans sa colère, et jamais, par exem- 
ple, on ne l'entendit jurer. 

L'beure du dîner arrivait enfiu. Ce repas était plus 



SES HABITUDES. 3i3 

abondant que le déjeuner, et Ramus le prenait en com- 
pagnie de quelques convives ; mais sa table était tou- 
jours celle d'un pbilosopbe , soit pour les mets (voir 
Nancel, p. 51), soit pour les propos; car on y traitait 
toujours quelque sujet sérieux et instructif. Lorsqu'il 
prenait lui-même la parole, il lui arrivait de s'intéresser 
tellement à l'entretien, qu'il oubliait de manger. Un jour 
qu'il était à un grand dîner cbez un conseiller du parle- 
ment [Sirierius)y avec de grands personnages et des da- 
mes de la plus haute noblesse , la conversation ayant 
pris dès le début un tour sérieux, il se mit à parler en 
français avec tant de vivacité et d'éloquence, que tous les 
convives, captivés par ses discours, l'écoutèrent avec une 
admiration qui leur fit oublier le magnifique repas servi 
devant eux. Cela lui arrivait souvent lorsqu'il dînait en 
ville; mais il n'en fut pas de même à un banquet que lui 
avaient offert quelques nobles italiens, et où Ramus ne 
dit pas un mot, parce que ces étrangers, qui ignoraient 
le latin, ne parlèrent pas non plus en français, mais seu- 
lement en italien, langue qui lui était inconnue. Indigné 
de cette réception incivile, il ne desserra point les dents, 
et, se levant de table avant la fin, il rentra chez lui pres- 
que à jeun. 

Quand Ramus avait dîné chez lui avec ses amis ou 
chez ses voisins, par exemple, chez le mathématicien 
Oronce Fine, ou chez Quentin, le docteur en décret, on 
causait encore, en sortant de table, sur un ton sérieux et 
enjoué tour à tour, jusque vers neuf heures. On pourrait 
croire que Ramus, en homme du XVI'' siècle, ne se fai- 
sait pas faute, dans ces conversations, de dire des bons 
mots, des sentences, des épigrammes, et tous ces jeux 



314 VIE DE RAMUS. 

d'esprit si fort à la mode de son temps. Il n'en est rien; 
Nancel l'avoue avec un regret mal déguisé : « Ramus , 
dit-il, ne recherchait point ce genre d'esprit; il ne plai- 
santait guère, et ses pensées étaient toujours graves et 
sérieuses. » De là, avec une merveilleuse facilité à im- 
proviser sur les sujets élevés , une répugnance et même 
une difficulté sensible à exprimer des choses communes 
et triviales. D'autres fois on jouait aux échecs ou au tric- 
trac, ou bien l'on faisait venir les élèves boursiers les 
plus habiles à chanter ou à jouer de quelque instrument, 
ff Car, dit Nancel , Ramus , qui n'était nullement musi- 
cien et qui chantait fort peu, était pourtant grand ama- 
teur de musique vocale et instrumentale. » 

Lorsque par hasard il avait dîné seul, Ramus ter- 
minait sa journée en se faisant lire quelque histoire ou 
quelque ouvrage de nature à reposer son attention. Cette 
lecture était son principal remède contre les insomnies 
fréquentes que lui causaient, tantôt les soucis et les étu- 
des de la journée, tantôt les attaques et les insultes de 
ses adversaires. 

11 connaissait, on le voit, le prix du temps, et il avait 
foi dans la puissance du travail. 11 avait sans cesse à la 
bouche le mot bien connu de Virgile, qu'il arrangeait 
ainsi : Labor improhus omnia vincit , et il l'écrivit de sa 
main sur un carton que lui présentait un Allemand dési- 
reux d'emporter dans son pays un souvenir du célèbre 
professeur. Toujours occupé de travaux sérieux , il ne s'y 
oubliait pas et savait leur dérober quelques instants qu'il 
consacrait au recueillement et à la prière. 

Voilà quelles étaient ses habitudes de chaque jour. En 
assistant à cette vie innocente et pure , on oublie tant de 



DÉTAILS SUR SA MORT. 315 

persécutions dont elle fut traversée , et ce n'est pas sans 
un douloureux étonneinent qu'on la voit aboutir à cette 
fin tragique. Sans doute, l'homme n'est pas le maître de 
ses destinées; sans doute, il ne lui suffit pas d'aimer l'é- 
tude et de vouloir la paix, pour éviter toute lutte et pour 
n'avoir point d'ennemis : autrement on ne comprendrait 
pas que celui dont on vient de voir la vie et les goûts 
paisibles eût amassé sur lui tant de haines. On ne com- 
prendrait pas comment il s'est rencontré tant de gens 
pour se réjouir de sa mort. 

Cette mort fameuse a été racontée de la manière la 
plus inexacte par une foule d'historiens. L'un le fait 
mourir, non à la Saint-Barthélémy, mais au temps des 
Barricades ^ D'autres, en très grand nombre, n'ayant 
pas compris le mot latin cella (réduit, grenier) qu'em- 
ploie de Thou, assurent que Ramus a été tué dans une 
cave; sur quoi Antoine Savérien fait la remarque sui- 
vante dans ses Vies des philosophes modernes (t. I, 
p. 31 , note 1) : « Nancelius est peut-être le seul de 
tous les historiens de Ramus qui raconte sa mort telle 
que je la rapporte. Les autres ont écrit qu'il se cacha 
dans une cave, et qu'après qu'on l'y eut assassiné, on le 
jeta par la fenêtre. Lorsque je lus ce trait de la fin de 
notre philosophe, je ne pouvois concevoir comment on 
pouvoit jeter un homme de la fenêtre d'une cave, à moins 
que cette fenêtre ou soupirail ne répondît à quelque bas- 
fond. Pour m'en éclaircir, je me suis transporté au col- 
lège de Presles, et M. Milet, principal actuel de ce col- 
lège , qui a procuré au graveur le portrait de Ramus , 
m'a fait voir obligeamment l'endroit où ce philosophe 

* Fr. Dinet, Théâtre de la noblesse françoise. 



316 VIE DE RAMUS. 

s'étoit caché, etc. » Avant Savérien, un autre écrivain, 
arrêté dans son récit par la même difficulté, en avait in- 
venté une autre solution. Il suppose que les meurtriers 
de Ramus, l'ayant découvert dans une cave, « Tarra- 
chèrent de sa retraite, le firent monter dans une chambre 
et Ty poignardèrent ^ » C'est ainsi que l'imagination 
dénature les faits qu'elle prétend expliquer ou orner. 
Voyez, par exemple, le récit de Gaillard (Hist. de Fr. I", 
1. Vlll) : « Ramus, dit-il, s'était caché dans une cave : 
on l'avait épié, on l'en tira ; il offrit de l'argent, l'argent 
désarme des voleurs, non des ennemis : n'ayant rien pu 
obtenir, il se défendit en désespéré; percé de coups, suc- 
combant sous le nombre, on le jela dans la rue, etc. » 
Dans ce tableau d'une lutte furieuse , que devient cette 
résignation si simple et si touchante du chrétien qui 
accepte la mort comme un juste châtiment de Dieu, et 
qui prie pour ses bourreaux? 

Banosius (p. 35) et Nancel (p. 21, 29, 78) déplorent 
amèrement le pillage de la bibliothèque de Ramus, qui 
fut dévastée après sa mort, et qui disparut en moins 
d'une heure avec tous ses meubles. On verra plus loin 
(III*' partie, chap. Ill) que plus d'un manuscrit précieux 
y périt. Cette bibliothèque était composée de livres très 
rares , et Louys Jacob lui a consacré un chapitre (le 84^ 
de la IP partie) de son Traicté des plus belles bibliothè- 
ques publiques et particulières. 

Bien des circonstances odieuses accompagnèrent l'as- 
sassinat de Ramus. Ses ennemis, si l'on en croit Jean de 
Bonheim, ne rougirent pas d'afficher dans Paris des épi- 
taphes pleines d'injures et de sottes calomnies. Celui qui 

1 Hist. ecclésiastique (Gontin. de Fleury), 1. GLXXIII, § 30. 



DU CHESNE ET GÉNÉBRARD. 317 

se montra le plus fécond en plaisanteries de ce genre fut 
sans contredit le lecteur royal Léger du Chesne. On ne 
peut rien lire de plus extravagant que le recueil com- 
posé par ce furieux sur la mort de Ramus et de Coligny ^ 
L'amiral y est comparé tour à tour à Gain , aux géants 
qui entreprirent de détrôner Jupiter, à Goliath et enfin 
à Holopherne. Charles IX est exalté sous les noms de 
Gédéon, d'Alcide, de Salomon et de Mars, et sa mère est 
appelée Judith. Quant à Ramus, il est traité avec un cy- 
nisme révoltant, et je n'ai pas le courage de traduire ou 
même d'analyser les pièces de vers latins où l'auteur 
exhale une joie impie, associant Dieu lui-même à son 
triomphe. « Gloire et grâce à Dieu î » s'écrie-t-il à plu- 
sieurs reprises*! Voici le trait le moins odieux du recueil : 

Et vita et verbo, et vitioso dogmate Ramus 
Displicuit : sola morte placere potens. 

« Tout déplut en Ramus, sa vie, ses discours et ses opinions per- 
ni(ieuses; sa mort seule pouvait nous plaire. » 

Ainsi, la mort même de Ramus (et quelle mort!) ne 
put apaiser la haine et l'envie. Vingt ans après, un autre 
fanatique, ancien élève de Charpentier, Gilbert Géné- 
brard, archevêque d'Aix, s'exprimait encore en ces ter- 
mes pleins de colère (Cbronographia , Lyon, 1609, 
p. 772, a) : « Le lend(;main, le même châtiment attei- 
gnit d'autres coupables, entre autres Pierre Ramus de 
Vermandois ; il fut justement puni de sa turbulence et 
de sa folie , qui osait s'attaquer aux langues , aux arts , 
aux sciences et à la théologie elle-même. » 

1 De internecione Gasparis Collignii et Pétri Rami, Sylva. Ad Carolum 
Galliarura regem christianissimum. Aiilhore Leodegario a Quercu, profes- 
sorn rogio. Parisiis, apud nabrielomBuon, 1572. Cum privilepHO, in-4", ti f. 



318 VIE DS RAMTJS. 

Heureusement pour l'histoire, les méchants et les fa- 
natiques ne sont pas seuls à récrire, et Ramus a été vengé 
de ses détracteurs par plus d'un ami de la vérité. 

Nancel a pris soin de nous dire (p. 77) quel fut le sort 
des principaux meurtriers de Ramus. « L'un , qui était 
le chef de la bande , mourut quelques mois après d'une 
blessure à la jambe, où s'était mise la gangrène ; l'autre 
fut tué la même année d'un coup d'épée. Il y en avait 
un troisième dont je n'ai pu découvrir le genre de mort. » 

Quant à celui qui avait armé les assassins et qui leur 
avait désigné leur victime , il fut puni dans la personne 
de son propre fils , si l'on en croit Montucla (Hist. des 
math. , t. I, p. 576) : « Ramus , dit cet historien , périt 
presque de la main de Charpentier, son cpnfrère et son 
ennemi. Au reste , son sang rejaillit sur la postérité du 
coupable : car le fils de ce barbare professeur mourut 
quelques années après sur un échafaud, comme complice 
d'une conspiration contre Henri IV. » 

Le supplice de Ramus frappa l'imagination de plus 
d'un poëte contemporain; et sans parler d'une médiocre 
épitaphe en vers latins qu'Estienne Pasquier composa en 
son honneur*, je dois signaler au lecteur deux morceaux 
curieux, au moins par leur date : l'un du poëte anglais 
Christopher Marlowe, l'autre d'un Français, Palma 
Cayet. 

Marlowe fit représenter en 1 592 un drame sur la Saint- 
Barthélémy, intitulé : Tlie massacre ai Paris, et dans 
lequel sont décrits d'une manière assez bizarre les der- 
niers moments de Ramus. Il est dans son cabinet de tra- 
vail, d'où il entend les cris poussés par le duc de Guise : 

1 Epitaphiorum liber, epit. 28. 



THE MASSACRE AT PAIUS. 319 

« Tue, lue! mort aux huguenots! » Après divers inci- 
dents plus ou moins invraisemblables, le duc de Guise 
arrive avec le duc d'Anjou, et menace Ramus; mais avant 
de le mettre à mort, il se livre contre lui à une argumen- 
tation en forme sur Aristote, sur TOrganon, sur les dicho- 
tomies, etc. Ramus demande à répondre un mot, « non 
pour défendre sa vie, mais seulement pour se justifier à 
sa dernière heure. » Il dit que son seul crime est d'avoir 
mis la logique sous une meilleure forme, et il termine en 
reprochant aux sorbonistes de « préférer leurs propres 
œuvres au service de l'Eternel Dieu. » Sur quoi le 
duc d'Anjou s'écrie : « Y eut- il jamais fils de char- 
bonnier aussi plein d'orgueil? » Et il le tue de sa pro- 
pre main. 

Palma Cayet, l'ancien précepteur de Henri IV, a 
consacré à la Déploralion de Ramus un passage de son 
Heptaméron de la Navarride, publié en 1602. 11 y 
célèbre 

Ce Rameau d'or qui, des champs Elysés, 
Meine et conduit les liommes advisés. 

Il suppose ensuite qu'un Allemand, emporté par son 
indignation, harangue le peuple, et demande vengeance 
à Dieu pour la mort de Ramus , 

Très excellent et valable docteur 

Et de bien dire et mieux faire en honneur. 

La fantaisie domine également dans ce morceau ; mais 
comme il est peu connu , je le donne tout entier en 
note * 

* L'Heptaméron de la Navarride,... par le sieur de la Palme, lecteur 



320 VIE DE RAMUS. 

Freigius nous apprend (p. 43) que, pendant le séjour 
de Ramus à Bâle , on avait gravé son portrait de la ma- 
nière la plus ressemblante; mais il oublie de nous dire 
le nom de l'artiste. 

Des cinq portraits de Ramus que mentionne le P. Le- 
long dans sa Bibliothèque, les deux meilleurs, à mon 
avis, sont ceux de Cornélius Van Sicbem et de Théodore 
de Bry. Ce dernier se trouve dans la Bibliothèque de 
Boissard (Francfort, 1630, in-4% t. II, p. 35). Ramus 
y est représenté en robe, un bras appuyé sur sa chaire, 

du roy. A Paris, chez Pierre Portier, 1602, in-12 (l. VI, chant VII, 
p. 672, 673) : 

DÉFLORATION DE RAMUS. 

Le grand Ramus, chef d'université, Que cest ingrat et fol peuple insensé, 

Par trahison fut eu l'extrémité Qui a Ramus si mal récompensé 

Non-seulement d'avoir la vie ostée, Par le mespris qu'il fait par sa folie 

Ains par horreur sa cervelle jettée, Du grand sçavoir de Ramus, en sa vie 

Par un dédaing du sublime sçavoir Très excellent et valable docteur 
Du grand Ramus (ce qui faisoit bien veoir Et de bien dire et mieux faire en honneur, 

Que le tueur hait autant la science En ayt de toy une telle justice, 

Comme tiran il foule conscience), Qu'estant réduit pour le dernier supplice. 

Ce rameau d'or qui, des champs Elysés, En tirannie il n'obtienne jamais 

Meine et conduit les hommes advisés. Qu'en trahison aucun bien de la paix, 

Un Aleman, pour oster le grand blasme Jusques à tant que ta vérité saincte 

Dont le malheur par son Besme diffame Soit dignement respectée et sans crainte; 

Des Alemans la noble nation, Soit ta parole annoncée en tout lieu, 

Du grand Ramus par invocation, Afin que tous te recognoissent Dieu, 

En recueillant ceste digne cervelle Que Henry roy, à qui revient l'outrage, 

Et de ses os la très chaste moelle Maugré l'effort de leur dépite rage, 

(Car les tueurs avoient jette son corps, Adjouste un jour ce beau sceptre du lis 

Et la moelle en sortoit toute hors) : A sa Navarre, et que ces estourdis 

« Seigneur, dit-il, tu voys la felonnie ! Périssent tous sans espoir de lignée. 

Tu voys, Seigneur, cest orde tirannie! Puisque leur race est à mal faire née. » 

Tu es vray juge et aymaut l'équité : Ainsi parla l' Aleman en latin 

Souffriras-tu que ceste iniquité Et entendu : il n'y eut si mutin 

Ne soit par toy justement chastiée? Qui l'en osât de parole entreprendre : 

Que leur fureur sous tes verges pliée Qui fit fort bien à un chacun comprendre 

Soit en exemple avec estonnement. Que tel seroit le jugement un jour 

Pour redouter ton sacré jugement. De ces tueurs, qui auroient le retour 

Accepte en don ceste digne cervelle : De leur fierté massacreuse et raastine. 
Par ta pitié aye mémoire d'elle. 



PORTRAIT DE RAMUS. 321 

l'autre main sur un livre à fermoirs de métal qu'il tient 
debout. A l'index de la main droite, on voit une bague, 
la même sans doute dont parle Nancel (p. 55), et qui , 
nous dit-il, était d'un fort grand prix. Autour de ce por- 
trait, d'ailleurs conforme à la tradition , on lit : Petrus 
Ramus Math, pro reg, , et au bas, à gauche : Nascitur 
an. 1515. Trucidatus 26 aug, anno 1572. Au-dessous 
on lit ce distique : 

Rame, tuis Gallis es quod Latio fuit olim 
Romani princeps Tullius eloquii. 

« Ramus , tu es pour la France ce que fut autrefois pour l'Italie 
Cicéron, le prince de l'éloquence latine. » 

Paul Freher (Theatrum vir. erud. clarorum, Nori- 
bergae, 1688, in-fol. , t. II, p. 1467) a reproduit ce 
portrait ; mais en le calquant, il l'a tourné dans le sens 
inverse. 

L'exemplaire de la gravure de Théodore de Bry que 
possède la Bibliothèque impériale (Recueil de Fontette , 
t. XI, fol. 1 62), est très effacé et n'a presque aucune valeur. 
Il n'en est pas de même de la petite gravure de Sichem, 
qui se trouve au fol. 161 du même recueil , à côté d'un 
portrait de Jeanne d'Albret. Là encore , c'est le mathéma- 
ticien qui nous est représenté, une main sur une sphère, 
l'autre armée d'un compas et reposant sur un livre ou- 
vert. La robe de lecteur royal ne couvre que l'une de ses 
épaules ; de l'autre côté , elle est ouverte et laisse aper- 
cevoir un habit de cavalier. C'est, du reste, le même 
type : les cheveux ras, une grande barbe, l'œil vif avec 
des sourcils fins et bien arqués, un grand front, le nez 
aquilin et d'une coupe agréable. Cette gravure est belle 

21 



322 YIE DE RAMUS. 

et bien conservée , et si j'étais peintre et que j'eusse à 
faire le portrait de Ramus, c'est sur elle que je me ré- 
glerais sans hésiter \ 

Ne pouvant offrir ce portrait au lecteur, je dois essayer 
de lui dépeindre , d'après des témoins dignes de foi , 
celui qu'un de ses amis, Pierre Pitliou, a caractérisé ainsi 
(Pitbœana, p. 499 ) : « H étoit fort habile homme , et 
il avoit bonne façon. » Théophile Banosius, qui avait vécu 
avec notre philosophe dans les derniers temps, est celui 
qui en donne l'idée la plus nette; mais Nancel et Frei- 
gius ont ajouté à sa description plus d'un trait capable 
de le faire mieux connaître. Voici comment ils nous re- 
présentent celui dont ils furent les disciples et les amis. 

Ramus était un homme grand, bien fait, et de bonne 
mine. Il avait la tête forte, la barbe et les cheveux noirs , 
le front vaste, le nez aquilin , les yeux noirs et vifs, le 
visage pâle et brun et d'une beauté mâle. Sa bouche, 
tantôt sévère, tantôt souriante, était d'une grâce peu 
commune ; sa voix était à la fois grave et douce. Ses 
manières étaient simples et sévères , aussi bien que ses 
vêtements; mais celte simplicité n'excluait point l'élé- 
gance ^ Tous ses mouvements étaient de la plus grande 

1 En haut de la gravure, on lit : Pctrus Ramus. jEta. 53, Laboromnin 
vincit. Au-dessous, ce double distique, avec une signature inconnue : 

Rame, «ropwv decus, ingenuas dum legibus artes 

Et methodo, vitam relligione colis : 
Turba sophistarum te morsibus, ense cecidit 

Vana superstitio. Asl ardua palma vires. R. S. V. 

* Voici quelques détails fournis par Nancel (p. 54) : « Tn cultu et ves- 
titu corporis plane mediocris, honesto tamen, et qualis virum modestuni 
et gravem decebat. Toga nonnisi lanea vel pannea utobatur, eaque forte 
gemina cubicnlari, altéra peliice;; seu pellibus snfFultn, altéra simplici : 
forensi antem sive culliore triplici fere, sivp tota pannor;a, sive serico aut 



SON CARACTÈRE. 323 

distinction. Il portait la tête haute , marchait d'une 
manière tout à fait noble, et lorsqu'il parlait, c'était 
en seigne%iry selon Brantôme , qui vante chez lui « une 
grâce inégale à toute autre. » 

11 était plein d'ardeur pour l'étude et infatigable au 
travail. 11 fuyait les plaisirs des sens comme l'appât de 
tous les vices et le fléau d'une vie studieuse. Il se traitait 
durement, ne couchant que sur la paille, debout avant 
le chant jdu coq, passant toute la journée à lire, à écrire 
et à méditer, usant dans ses repas de la plus grande so- 
briété. Pendant plus de vingt ans, il ne but que de l'eau, 
et il n'aurait jamais bu de vin si les médecins ne le lui 
avaient ordonné. Doué d'une complexion vigoureuse , 
il entretenait sa bonne santé , non à force de remèdes , 
mais par l'abstinence et par l'exercice. Il évitait comme 
un poison les conversations contraires aux bonnes mœurs, 
et garda toute sa vie le célibat avec une pureté irrépro- 
chable \ 

H aimait passionnément la vérité, et était très désireux 
de se perfectionner sans cesse : aussi remaniait-il souvent 
ses écrits. Ses ennemis l'accusaient, à ce propos, d'aimer 
les nouveautés, d'avoir l'esprit inquiet et changeant , et 
ils lui appliquaient ce vers d'Horace : 

Diruis, œdiûcas, mutas quadrata rotundis. 

bysso purpurave anterius exornata, et limbis circumdata. Sagum paulo 
cultiiis, vel sericum, vel holosericum. Caligœ omnino tenues, et formam 
crurum femorumque imitula'; quales ille acadeinicas joco vocitabat. Pi- 
leus pro more quadratus in urbe, alias galerus, et novissime pileus 
holosericus. » 

' Il parait qu'il avait parlé une l'ois en l'air de se marier. Nancel pense 
qu'il demeura célibataire à cause des règlements qui interdisaient le 
mariage aux principaux de collège (Vie de Ramus, p. 58, 59). 



-m 



324 VIE DE RAMUS. 

Il avait l'âme forte et préparée à tout événement : sans 
orgueil dans la prospérité, le malheur ne pouvait l'abattre 
ni lui enlever son inébranlable confiance en Dieu. Il savait 
pardonner les injures, et il avait pris l'habitude difficile 
de ne point répondre à ses adversaires, s'efforçant de 
surmonter, par une longue patience, l'extrême empor- 
tement de leurs attaques. 

Ses sentiments étaient nobles et élevés; il ne flatta 
jamais personne. Content du fruit de son travail , et peu 
soucieux de s'enrichir, il refusa plus d'une fois de vendre 
sa parole. « L'éloquence, disait-il, est un don "de Dieu 
et une sainte prophétie : l'orateur digne de ce nom ne 
doit jamais être un artisan de mensonge. » Il n'était pas 
seulement désintéressé ; il se souvenait de sa pauvreté 
première, et venait en aide aux pauvres écoliers, distri- 
buant une partie de son bien à ceux qui lui en parais- 
saient dignes. Plus d'un étudiant étranger trouva chez 
lui une hospitalité généreuse : Théodore Zuinger, entre 
autres, dans un moment de détresse, contracta envers 
le principal du collège de Presle une dette de recon- 
naissance qu'il s'efforça d'acquitter plus tard, comme 
nous l'avons vu. Chaque année, quand il allait dans son 
pays natal, à l'époque des vacances, Ramus s'informait 
avec sollicitude des enfants pauvres qui montraient des 
dispositions pour l'étude, et il les élevait à ses frais dans 
son collège. 

Il chérissait tendrement son pays et sa famille, sa mère 
surtout, qu'il visitait souvent avec de riches présents. 
Plus d'une fois il fit venir à Paris la pauvre veuve, à qui 
il témoignait , par tous les moyens en son pouvoir, sa 
tendresse, son respect et sa reconnaissance. Il se montra 



SON CARACTÈRE. 325 

fort généreux envers sa sœur unique, Françoise, qui avait 
pris bravement sa part des privations que toute la famille 
s'était imposées pour son doctorat. Il n'oublia jamais les 
secours que lui avait autrefois donnés son oncle Honoré 
Charpentier : il se chargea de son entretien sur ses vieux 
jours, et il lui légua, ainsi qu'à son neveu Alexandre, 
une partie de sa fortune, s'efforçant de faire encore du 
bien après sa mort à ceux qu'il avait aimés pendant 
sa vie. 

Une piété éclairée couronnait toutes ces vertus. Avant 
même qu'il eût embrassé la Réforme , ses mœurs étaient 
demeurées sans reproche ; et nous avons vu que, depuis 
sa conversion et durant ses dernières années, il vécut dans 
la crainte de Dieu, s'appliquant à la grande affaire de 
son salut , et faisant volontiers tous les sacrifices à la re- 
ligion dont il fut un martyr. 

Voilà sous quels traits les biographes et les contem- 
porains de Ramus nous le font connaître. A celte descrip- 
tion d'un beau caractère il faut, il est vrai , ajouter plus 
d'un défaut : une humeur trop irritable, une opiniâtreté 
excessive , et un trop grand amour, sinon de la dispute , 
au moins de la contradiction. Mais ces défauts sont ra- 
chetés à nos yeux par une foule de grandes et excellentes 
qualités, dont les plus saillantes étaient, à ce qu'il semble, 
une constance admirable dans le malheur, une incom- 
parable éloquence , a laquelle amis et ennemis rendent 
un éclatant hommage * \ ce bon goût et cette pureté de 
mœurs qui lui ont valu cet éloge de Voltaire : « La 

1 Voir parliculièrement deux témoins peu suspects : J. Charpentier 
(Epist. secunda ad D. L., 1571) et G. Génébrard (Oraison funèbre de 
P. Danès). 



326 VIE DE RAMUS. 

Ramée homme vertueux dans un siècle de crimes, 

homme aimable dans la société et même , si l'on veut, 
bel esprit ; » — enfin , cet amour généreux de la vérité, 
qui fut la règle de toute sa vie, et qui lui fit consacrer la 
meilleure part de sa fortune à la fondation d'une chaire 
de mathématiques au collège de France. Je ne puis mieux 
terminer ce portrait de Ramus qu'en reproduisant son 
testament : c'est l'œuvre d'une belle âme et d'un ami 
zélé de la science. 

TESTAMENT DE RAMUS. 

Au nom de Dieu le Père, le Fils, le Saint-Esprit. 

Moi, Pierre de la Ramée, professeur royal en l'académie de Paris, 
sain de corps et d'esprit, mais songeant à la fragilité de la vie et à 
tous les hasards d'un voyage que j'entreprends pour visiter les plus 
célèbres académies des pays étrangers , je dispose et ordonne mon 
testament comme il suit : 

Je recommande mon âme à Dieu qui l'a faite , le priant de l'ad- 
mettre au ciel dans la communion des saints; je rends mon corps à 
la terre d'où il est sorti, jusqu'au jour du jugement. 

Sur ma rente annuelle de sept cents livres à l'hôtel de ville de Paris, 
j'en lègue cinq cents pour le traitement d'un professeur de mathé- 
matiques qui, dans l'espace de trois ans, enseignera au collège royal 
l'arithmétique, la musique, la géométrie, l'optique, la mécanique, la 
géographie et l'astronomie, non selon l'opinion des hommes, mais 
selon la raison et la vérité. Je nomme et établis comme professeur, 
pour les trois premières années, Frédéric Reisner, afin qu'il achève 
les travaux que nous avons commencés ensemble, spécialement en 
optique et en astronomie. Si, dans ce temps, il s'est acquitté avec zèle 
de la tâche que je lui confie, en suivant la méthode exposée dans le 
Proème des mathématiques, je lui continue son titre pendant trois 
autres années. Au bout de ce temps, ou même après les trois pre- 
mières années, s'il ne s'est point conformé à mon vœu, j'entends que 
les professeurs royaux procèdent à un nouveau choix de la manière 
suivante : 



SON TESTAMENT 



327 



Le doyen du collège royal annoncera , trois mois à l'avance , un 
concours où seront appelés, avec le professeur en fonctions, tous les 
autres mathématiciens de quelque pays qu'ils soient. Pendant ce temps, 
les candidats pourront faire des leçons et donner ainsi des preuves de 
leur savoir. Nul ne sera admis à concourir, s'il ne possède à la fois 
les lettres grecques et latines et tous les arts libéraux, outre les ma- 
thématiques. Trois mois après la publication du concours, les candi- 
dats subiront un examen public, auquel seront priés d'assister le pre- 
mier président du parlement, le premier avocat-général, le prévôt des 
marchands, les professeurs royaux et tous ceux qui en manifeste- 
ront le désir. Pendant sept jours consécutifs, ils parleront une heure 
sur les principaux points de chacune des sciences mathématiques ; un 
huitième jour sera employé à répondre aux objections, à résoudre 
les problèmes et à démontrer les théorèmes proposés par tout venant. 
Celui des concurrents qui , au sortir de ces épreuves , aura été dési- 
gné par les professeurs royaux comme le plus versé dans les mathé- 
matiques et le plus capable de les enseigner, sera, en conséquence, 
pourvu de la chaire pour les trois années suivantes; et dans sa pre- 
mière leçon, consacrée à l'éloge des mathématiques, il exhortera la 
jeunesse à en cultiver l'étude. Tous les trois ans, un semblable con- 
cours aura lieu, de telle sorte pourtant qu'à égalité de mérite, le 
professeur qui vient d'exercer soit préféré aux autres candidats. Si, 
à une époque donnée , il ne se trouvait pas un homme connaissant 
toutes les parties des mathématiques, on diviserait le traitement, 
ainsi que les devoirs de la place, entre deux professeurs, qui ensei- 
gneraient chacun pendant dix-huit mois. 

Je supplie le prévôt des marchands et les magistrats qui ont la garde 
de l'hôtel de ville de faire en sorte que , pour le bien de l'académie 
de Paris , cette rente soit perpétuelle, c'est-à-dire que, si par hasard 
le capital est remboursé, on en fasse un nouveau placement qui donne 
un revenu annuel. 

Sur les deux cents autres livres de rente, j'en lègue cent à mon 
oncle Honoré Charpentier et à sa femme, si elle lui survit; puis, après 
leur mort, à leur plus jeune tille et à ses enfants. Je lègue les cent 
autres livres à A.lexandre, tils de ma sœur, si toutefois mes exécuteurs 
testamentaires jugent que ses progrès dans l'étude sont dignes d'une 
telle récompense; sinon, ils partageront cette somme entre les deux 
élèves les plus instruits et les plus studieux du collège de Presles, 
pendant cinq ans seulement ; après quoi , ils en feront profiter deux 
autres élèves, et ainsi de suite. 



328 VIE DE RÀMUS. 

Je laisse aux héritiers légitimes les biens de mon père et de ma 
mère. Je mets à la disposition de mes fondés de pouvoirs ce qui 
m'est dû par le collège de Presles. Je lègue par moitié ma bibliothè- 
que , mes effets et mon mobilier aux élèves pauvres du collège de 
Presles et à mes exécuteurs testamentaires, Nicolas Bergeron et An- 
toine Loisel, autrefois mes élèves, aujourd'hui avocats au parlement. 
Pour l'administration de la susdite rente de cinq cents livres, je leur 
adjoins le doyen du collège royal, qui les remplacera après leur 
mort. 

Ecrit et signé de ma main à Paris, dans le collège de Presles, l'an- 
née de notre salut 1568, aux calendes d'août. 

P. Ràmus. 
Chapelain. Lamiral. 



•!^. 



XI 



CHAIRE DE RAMUS. 



Du collège royal de France et delà chaire qu'y occupait Raraus. — Eloge 
des concours. — Histoire de la chaire de mathématiques fondée par 
Ramus, depuis sa mort jusqu'à la révolution française •. Gohory, Mo- 
nantheuil, Reisner et les exécuteurs testamentaires; Maurice Bressieu 
et J. Stadius, Jacques Martin, G. P. de Roberval, Laurent Pothenot, 
Mauduit. 



Après avoir été pendant sa vie Tornement du collège 
de France, Ramus y a encore attaché son nom, après sa 
mort , par une fondation vraiment royale : grand titre 
d'honneur, et qu'on ne saurait omettre sans faire tort à 
sa mémoire. 

Ce fut assurément une grande pensée que celle de 
créer, en dehors des vues étroites et des traditions suran- 
nées du corps enseignant, un établissement libre, des- 
tiné à recueillir et à propager toutes les sciences, tous 
les progrès, toutes les découvertes, et dont l'histoire pût 
être en quelque sorte celle de l'esprit humain lui-môme. 
François ^^ on doit le reconnaître, a bien mérité des 
lettres et de la philosophie, en exécutant un si beau des- 
sein. Mais après lui, qu'est devenue l'institution qui de- 



330 



VIE DE IIAMUS. 



vait réaliser de telles espérances? Cette question est trop 
vaste pour être traitée en passant ; pour y faire une ré- 
ponse qui fût à la hauteur du sujet, il faudrait à la fois 
une patience infatigable dans des recherches souvent fort 
minutieuses, une grande étendue de savoir et de l'éléva- 
tion dans les idées. C'est pour cela sans doute que le 
collège de France attend encore un historien digne de lui. 
Le Mémoire de l'abbé Goujet, publié en 1758, était 
condamné, par sa date même, à n'être qu'une introduc- 
tion et une ébauche; car il faudrait, pour asseoir un ju- 
gement sur l'œuvre de François V% la conduire au moins 
jusqu'à la fin de l'ancien régime en France. Ce mémoire 
a un autre défaut encore plus grave : l'auteur a recher- 
ché avec une louable curiosité les documents les plus 
précieux et les plus fares; mais il s'est contenté de les 
voir, pour ainsi dire, sans prendre toujours la peine de 
les lire ni même de les consulter avec une attention suf- 
fisante. De là des conjectures, des interprétations témé- 
raires, et une déplorable inexactitude sur presque tous 
les points, sur les noms et la biographie des professeurs 
même les plus célèbres, sur les chaires qu'ils ont occu- 
pées, enfin sur la nature de leur enseignement. 

Goujet s'est beaucoup étendu sur Ramus en plusieurs 
endroits de son ouvrage; mais il n'est sorte d'erreurs 
qu'il n'ait commises à son égard. Après l'avoir fait naître 
en 1502, il lui donne en 1542 la succession de Latomus 
au collège royal, puis celle de trois ou quatre profes- 
seurs en éloquence, en mathématiques, en philosophie, 
et il lui fait occuper tour à tour ou en même temps plu- 
sieurs places, tandis qu'en réalité Ramus ne remplit ja- 
mais qu'une seule chaire, qui avait été créée pour lui en 



LE COLLEGE ROYAL. 331 

1551, et OÙ il enseignait à la fois la philosophie et l'é- 
loqnenct^ « Sous le règne de François 1", dit formelle- 
nient Fauteur des Recherches de la France (1. IX, ch. 18), 
il n'y eut qu'unze places destinées à ce nohle et royal 
exercice, et la douziesme érigée par le roy Henry second 
en faveur de Pierre Ramus, sous le titre de professeur en 
l'oratoire et philosophie. » 

Ce double titre a dû causer plus d'une erreur, et peut- 
être est-ce de là que vient la confusion qui règne sur le 
successeur de Ramus. Il paraît bien établi que ce fut le 
nnédecin Siméon de Malmédy \ et cependant Scévole de 
Sainte-Marthe prélend , dans ses Eloges (1. IV), que le 
roi donna pour successeur à Ramus, comme lecteur en 
éloquence latine, Jean Passerat, l'un des auteurs de la 
Satyre Ménippée. Sainte -Marthe n'aura vu sans doute 
que l'éloquence là où d'autres n'ont vu que la philoso- 
phie. Il faut remarquer à ce propos que , le bon plaisir 
du roi étant la seule règle pour les nominations de pro- 
fesseurs, les vacances au collège royal n'étaient pas tou- 
jours remplies aussi régulièrement qu'on se l'imagine ; 
le nombre des chaires pouvait varier, sans parler de cer- 
tains choix qui en changeaient la destination, par l'inca- 
pacité de ceux qui en étaient pourvus. Enfin, il n'est pas 
inutile de rappeler que les lecteurs royaux, n'ayant point 
de bâtiments en propre, faisaient leurs leçons tantôt dans 
les vieux collèges de Trégùier et de Cambray, « se ser- 
vant par manière de prest d'une salle ou plutôt d'une 

* J. Du Breul, Antiq. de Paris, I. II, p. 568; J. Anrati Poëmaiia , 
Lutetiai Paris., 1586, in-8", p. 200 {E\6g\e à S. de Malmédy) : 

Inque locum Rami quod sis sufTeclus, al ille 
lam miscro Pliito ail niiserabilior. 



332 VIE DE RÀMUS. 

rue, » où ils étaient souvent troublés « par le passage 
des crocheteurs et lavandières et autres telles fasche- 
ries*, » tantôt, comme Ramus en 1563, dans des col- 
lèges particuliers dont ils étaient professeurs ou princi- 
paux. 

Lorsque Ramus était devenu doyen du collège de 
France, il avait pris à tâche de corriger ces divers abus, 
ou du moins d'en proposer le remède au roi et à la reine 
mère. 11 demandait que l'on donnât aux lecteurs royaux 
un local digne de leur mission. Il voulait aussi qu'on mît 
à leur portée et sous leur main la bibliothèque royale , 
qui alors était à Fontainebleau. Il indiquait encore bien 
d'autres améliorations, et il insistait particulièrement sur 
l'extension à donner à l'enseignement des mathéma- 
tiques. 

La nomination de Dampeslre et la candidature de 
Charpentier pour la chaire de mathématiques ayant mis 
au jour les graves inconvénients de la nomination arbi- 
traire des professeurs par le pouvoir, Ramus sollicita 
auprès de Charles IX quelque mesure qui pût sauvegar- 
der à l'avenir la dignité du collège de France : il proposa 
le concours, et il obtint une ordonnance qui prescrivait 
un examen spécial pour quiconque voudrait être lecteur 
du roi. On a lu plus haut cette ordonnance, qui malheu- 
reusement ne put avoir son effet au milieu des guerres 
civiles, et qui après la Ligue fut mise de côté. Voici, à ce 
sujet, les réflexions fort sages d'Estienne Pasquier (Re- 
cherches de la France, 1. IX, chap. 20) : 

« Comme nous sommes en un royaume de consé- 
quence, ce qui s'estoit passé par connivence en la per- 

* Ramus, Préface du proëme des mathématiques, p. 23. 



RAMUS FONDE UNE CHAIRE. 333 

sonne de Charpentier pour ses mérites, ouvrit la porte à 
d'autres, de telle façon que nous avons veu un professeur 
du roy s'estre démis de sa place en faveur du mariage de 
sa fille , et un enfant fort jeune avoir esté pourveu de la 
chaire de feu son père, pour honorer sa mémoire, comme 
si ce fust une chose patrimoniale et héréditaire!... Je voy 
le docte cardinal Du Perron mettre toute son estude au 
bastiment du collège dont je vous ay cy-dessus parlé. Dieu 
veuille que par cy après ce ne soit un corps sans âme 
et un magnifique collège de pierres, au lieu de celuy qui 
fut premièrement hasty en hommes parle roy François. » 
Charpentier ayant obtenu, pour ses mériles, la suppres- 
sion d'une chaire de mathématiques en sa faveur, For- 
cadel , homme illettré et mathématicien médiocre, de- 
meurait seul chargé au collège royal d'un enseignement 
qui n'avait pas d'autre organe officiel à Paris et dans 
toute la France ; car Ramus n'avait lu Euclide et Archi- 
mède que pour trouver dans leurs écrits une application 
de sa méthode. En 1568, au moment de partir pour 
l'Allemagne, notre philosophe, voulant s'assurer qu'après 
sa mort les mathématiques continueraient d'être ensei- 
gnées à Paris, fonda, par son testament, une chaire avec 
500 livres de traitement annuel, ce qui représentait au 
moins cinq mille francs de nos jours. « Brave, grande et 
magnifique ordonnance , s'écrie Pasquier, et qui mérite 
d'estre gravée en lettres d'or au plus haut du temple 
d'honneur... On ne sauroit assez trompeter la mémoire 
de Ramus qui , par une hardiesse royalle, ouvrit le pre- 
mier la porte aux particuliers pour les semondre et invi- 
ter à créer des professeurs publics ^ » 

> Rech. de la France, l IX, c. 20. Cf. Gh. Sorel, Sciencu univ., p. 2J9. 



m 



334 VIE DE RAMUS. 

Afin d'empêcher que la nouvelle chaire ne lomhât 
entre les mains de quelque autre Charpentier, le fonda- 
teur avait exigé qu'elle fût mise au concours. « Il sem- 
ble en effet, dit Gaillard, qu'elles devroient y être toutes. 
Les rois , les ministres , ne sont pas tous aussi capables 
que François V". La loi du concours donneroit aux sa- 
vants leurs pairs pour juges. Ceux-ci peuvent tout au 
plus ne pas nommer le sujet le plus digne : un ministre 
trompé peut en nommer de tout à fait indignes. Ramus, 
plein de ces idées, exécula en petit ce qu'il eût voulu que 
le gouvernement exécutât en grand. » L'historien de 
François V a raison de préférer les droits du talent 
éprouvé au choix arbitraire et souvent peu éclairé d'un 
ministre ; mais il me paraît aller beaucoup trop loin , 
lorsqu'il loue les précautions excessives de Ramus contre 
l'indolence du professeur titulaire : « Au bout de trois 
ans, la chaire devoit être remise au concours, et, comme 
le prêtre de Diane dans le bois d'Aricie, le professeur 
installé ne pouvoit conserver sa place que par de nou- 
veaux triomphes; s'il étoit vaincu, la chaire passoit au 
vainqueur ^ » J'avoue que je suis plutôt de l'avis de 
Pasquier, qui, tout en louant la mesure du concours, 
regrette que Ramus n'ait pas donné sa chaire au plus 
habile sa vie durant, « qui n'est pas un petit secret, dit- 
il, pour bannir les brigues tumultuaires. » 

La fondation de Ramus ne devait pas être agréable à 
ceux des professeurs royaux qui se dispensaient d'ensei- 
gner les mathématiques suivant le devoir de leur charge. 
Ce fut sans doute à leur instigation que le prévôt des 
marchands et les éçhevins de la ville de Paris présentè- 

1 Hist. de François 1", 1. VllI, ch. 3, vers la fin. 



JACQUES GOHORY. 335 

rent, le 17 mars 1573, une requête au parlement, où ils 
remontraient que la nouvelle chaire « estoit chose super- 
flue, vu la multitude des lecteurs en mathématique sti- 
pendiez par le roy et les collèges, et qu'il seroit plus ex- 
pédient d'employer ladite rente aux gages d'une personne 
capable, qui seroit élue par les dessusdits et par le pro- 
cureur-général du roy, pour continuer l'histoire de 
France de Paul iEmile, etc. \ » Le parlement, adoptant 
cette manière de voir (« par provision, » il est vrai), ad- 
jugea la rente et les arrérages à un avocat, nommé 
Jacques Gohory. Celui-ci écrivit en effet les règnes de 
Charles VIII et de Louis XII, et Gaillard, après le P. Ni- 
ceron , mentionne son manuscrit comme étant déposé à 
la Bibliothèque royale. 

Ce singulier arrangement dura tant que Jacques Char- 
pentier fut au collège de France. Mais après sa mort, qui 
arriva en février 1574, un médecin, ancien élève de 
Ramus, Henri de Monantheuil, s'adressa publiquement 
au cardinal de Lorraine dans un discours très énergique, 
où il réclamait l'exécution du testament violé, et deman- 
dait qu'on donnât des successeurs à Forcadel et à Char- 
pentier ^ Il s'appuyait sur un fait trop patent pour être 
nié : c'est que les mathématiques n'étaient plus ensei- 
gnées nulle part. Cependant , on ne tint pas compte de 
ses représentations, et on le laissa pendant deux ans con- 
sacrer une heure par jour à l'enseignement libre et gra- 
tuit des mathématiques. 

En 1576, les exécuteurs du testament de Ramus, An- 

1 Extrait des registres du parlement, dans l'Histoire de la ville de Paris 
de Félibien, t. UI, Preuves, p. 835. 
« Oratio pro math, arlibus, Paiis, 1574 (15 c.tl. apr.), iri-4", 23 f. 



336 TIB DE RAMUS. 

toine Loisel et Nicolas Bergeron, ayant trouvé le moment 
favorable , adressèrent au parlement de Paris une re- 
quête, à l'effet de rendre à leur véritable destination les 
fonds légués à Puniversité. Un arrêt du 9 avril fit droit 
à cette requête , et Frédéric Reisner fut mis en posses- 
sion ; mais il paraît que son ancien maître n'avait pas 
eu tout à fait tort de se défier de son zèle : car, trois mois 
après, il n'était pas encore monté dans sa chaire, quoi- 
qu'il en eût reçu les gages et qu'il eût été mis en de- 
meure d'exercer sa profession. C'est pourquoi, le 12 
juillet, sur son refus de remplir la charge qui lui était 
confiée, un autre arrêt intervint pour déclarer vacante la 
chaire de Ramus (c'est le nom qu'on lui donna pendant 
deux siècles), et pour autoriser les exécuteurs testamen- 
taires à la mettre au concours, « et à faire engraver la 
fondation de ladite profession par affiches mises es col- 
lèges de Prelle et Cambray, à ce que la mémoire en soit 
perpétuelle*. » 

Bergeron et Loisel imprimèrent cet arrêt du parle- 
ment , en le faisant précéder du testament et du portrait 
de Ramus. Au-dessous de ce portrait, on lisait des vers 
de Bergeron , qui étaient comme une réhabilitation du 
généreux et infortuné professeur^ , et le recueil se ter- 
minait par un remercîment , également en vers , pour 
le legs fait à l'université. Le testament fut gravé sur 

1 Extraict des registres de parlement, à la suite du Testament de Ramus, 
imprimé à Paris, 1576, in-8". 
* Qui jacuit miseris mutilus lacer obrutus undis, 

Ramus, ab obscœna jam revirescit humo. 
Nam facit expressi rapiamur imagine vultus 

Artificis docta linea ducta manu. 
At meliore sui sat erit vir parte superstes, 
Ingenii vigeant cum monumenta sui. 



MAURICE BRESSIEU. 337 

cuivre, et attaché à la porte de la chapelle du collège royal . 

Le concours, annoncé le 15 juillet, eut lieu trois mois 
après. Monantheuil n'y figura point, parce qu'il venait 
d'être nommé lecteur du roi en mathématiques. Deux 
candidats seulement se présentèrent : Jean Stadius, an- 
cien ami de Ramus , et Maurice Bressieu , de Grenoble , 
qui était patroné par le premier président Christophle 
de Thou. Bressieu, l'ayant emporté dans Tépreuve pu- 
blique, fut pourvu de la chaire de Ramus. Mais Stadius, 
qui avait des droits anciens, arriva la même année au 
collège royal , d'où l'avait autrefois exclu la nomination 
de Jacques Charpentier. 

Le discours d'installation de Bressieu ne parut qu'en 
1577. Ce mathématicien mérite une place honorable 
dans l'histoire de la science, comme auteur d'une Trigo- 
nométrie estimée, et pour avoir le premier fait à Paris un 
cours sérieux d'optique. Il paraît qu'il conserva la chaire 
de Ramus jusqu'en 1608, soit faute de concurrents, soit 
par de nouveaux triomphes : car tous les trois ans , à 
partir de 1570, les exécuteurs testamentaires eurent soin 
de publier le concours ordonné par le fondateur; cela 
est attesté à la fin du testament de Ramus, qui fut 
réimprimé à Paris, en 1625 , chez Jacques Bessin, et en 
1034, chez J. Libert \ Mais ces publications ne pro- 
duisirent pas grand effet ; Pasquier va nous dire pour- 
quoi (Recherches, 1. XIX, c. 18) : « Je crains, dit-il 
en parlant de la fondation de Ramus , qu'elle ne tourne 
en friche. Et de ce en ay-je quelque appercevanee ; car 

* En 11)84, ce môme testament parut chez Richcr, avec dilïurentes pièces 
et plusieurs feuillets contenant les raisons pour empêcher l'union de la 
chaire de Ramus aveo la chaire royaU- do matjK'matiqnes. 

22 



338 VIE DE RAMtJS* 

quelque diligence que Loisel y eût voulu apporter depuis 
le décez de son compagnon et y apporte encores aujour- 
d'huy, je voy les assemblées qui se sont faites à sa pour- 
suite réussies presque à néant , tant sont les volontez 
refroidies en l'estude des mathématiques. » Et plus loin : 
« Je ne voy qu'il y ait juges compétents pour juger des 
coups. Et qui est l'accomplissement du mal, c'est qu'a- 
près le trespas de ses deux exécuteurs testamentaires, il 
leur surroge le doyen des professeurs du roy, doyenné 
qui ne s'acquiert ny par le mérite des lettres ny de la 
prud'hommie, ains par l'ancienneté de promotion. Place 
que je voy non-seulement tomber en décadence, ains 
celles mesme des professeurs du roy, lesquelles sur leur 
commencement se bailloient à personnages de choix qui^ 
par leurs livres ou longues leçons, avoient acquis répu- 
tation; et depuis par le malheur des temps , c'a esté un 
autre discours \ » 

Après Maurice Bressieu vint Jacques Martin, qui en- 
seigna depuis 1609 ou 1610 jusqu'en 1625, et peut-être 
plus tard, selon l'abbé Goujet (t. I , p. 215 et t. Il, 
p. 130). 

En 1634 , la chaire de Ramus fut conquise avec un 
grand éclat par un géomètre célèbre, Gilles Personne de 
Roberval , qui l'occupa plus de quarante ans sans aucune 
difficulté, de 1634 à 1675. 

Je ne sais par qui ni comment elle fut remplie après 
Roberval; mais en 1711, un mathématicien nommé 
Laurent Pothenot, de l'Académie des sciences, y arriva 
par le concours, ets'y maintint jusqu'à sa mort, en 1732. 

^ Voir dans Goujet (t. I, p. 211) des détails sur le népotisme et la si- 
monie des lecteurs royaux. 



ELOGE DE RAMUS. 339 

Ainsi , par la force des choses , ce q\ïï\ y avait de défec- 
tueux dans la fondation de Ramus se trouvait corrigé, et 
les professeurs qui obtenaient sa chaire par un premier 
succès, la conservaient jusqu'à la fin de leur carrière. 

Après de longues années d'interruption , que Goujet 
et Crevier attribuent au dépérissement des fonds, cette 
chaire fut de nouveau remplie, vers 1765 , par un ha- 
bile géomètre nommé Mauduit, dont l'enseignement a 
obtenu les éloges de son confrère Montucla , dans son 
Histoire des mathématiques ( part. III, 1. III). 

La révolution française emporta la chaire de Ramus 
avec le collège royal lui-même; mais pendant deux siè- 
cles cette chaire avait donné à l'université de Paris des 
professeurs éminents de mathématiques , entre lesquels 
Roberval brille au premier rang : les deux chaires royales, 
recrutées par le gouvernement et non par le concours , 
sont loin d'offrir une succession d'hommes aussi remar- 
quables. Nous pouvons donc conclure avec Gaillard : 

« Le nom de Ramus se mêlera toujours à celui des 
rois bienfaiteurs des lettres. Tant que le collège royal 
subsistera, tant qu'on verra dans la galerie de Fontaine- 
bleau ce monument que Primatice et maître Roux éle- 
vèrent au généreux amour de François F*^ pour les lettres 
et les sciences, on se souviendra du simple citoyen qui , 
ajoutant aux libéralités de ses souverains, fit plus encore, 
en leur indiquant le moyen de s'assurer du mérite et de 
ne jamais prostituer leurs bienfaits. Ainsi le seul savant 
méconnu par François F"" est le seul qui ait été digue 
de l'imiter et de perfectionner son ouvrage. » 



^h 



DEUXIÈHE PARTIE 

DU RAMISME 



EXPOSE DU SYSTEME. 



Ce que c'est que le ramisme. — Principes d'après lesquels Ramus entre- 
prit la réforme des lettres et des sciences. — Revue de ses opinions en 
grammaire et en littérature , en mathématiques et en physique , en 
morale, en métaphysique, en théologie, etc. — Rôle de la dialectique 
dans le ramisme. — Importance générale de ce système. 

Nous venons de voir quelle impulsion donna Ramus 
aux études mathématiques. Il est temps d'élargir notre 
cadre et d'étendre nos vues, afin d'embrasser dans leur 
ensemble les efforts de ce hardi penseur pour Tavance- 
ment intellectuel de la France et de l'Europe. 

Les esprits indépendants sont presque aussi rares en 
philosophie que partout ailleurs. Le plus grand nombre 
de ceux qui s'adonnent à cette étude s'attachent servile- 
ment aux opinions d'un homme ou d'une secte; bien 
peu onl le courage de chercher la vérité à leurs risques 



342 DU RAMISME. 

et périls, en quittant, s'il le faut, les sentiers battus. 
Lorsque, parmi ces derniers, un homme a été assez heu- 
reux pour faire d'utiles découvertes, ou pour rencontrer 
une méthode qui y conduit, c'est à lui que va la foule 
des esprits cultivés : il fait école, et la pensée humaine 
compte un système de plus. 

Ramus est du petit nombre de ceux qui ont eu le pé- 
rilleux honneur d'ouvrir des voies nouvelles, parce qu'en 
même temps qu'il s'élevait au-dessus de la routine et de 
la barbarie du moyen âge, il sut éviter l'écueil oii échouè- 
rent les plus grands hommes de la renaissance, c'est-à- 
dire l'adoration superstitieuse des anciens. On trouverait 
difficilement au XVI*' siècle un esprit aussi libre et aussi 
affranchi du joug de l'antiquité. Brucker a dit qu'avant 
Descartes, Ramus fut le seul en France qui étudia la phi- 
losophie en philosophe \ Peut-être n'est-ce pas encore 
assez dire : peut-être doit-on affirmer qu'il fut le seul 
philosophe de la renaissance. Au moins est-il le seul 
dont les opinions, réunies en système, aient joué un rôle 
en Europe et marqué dans l'histoire de l'esprit humain 
avant la venue de Descartes. 

Socrate et Platon avaient été les premiers maîtres de 
Ramus; il s'était appuyé sur eux pour sortir de la scho- 
lastique, qui, suivant son expression, était une véritable 
enfance^; il fut heureux de les prendre quelque temps 
pour patrons dans sa guerre contre les aveugles parti- 
sans d'Aristote. Mais cette tactique, qui pouvait tromper 
ses contemporains , ne doit point nous faire illusion. 
Voici en effet comment Ramus s'exprimait, en 1569 , 

1 Hist. crit. philos., Period, ITI, part. II, 1. II, c. 1. 

2 Collect. prsefat., epist., orat. (1577), p. 60. 



PRlNCiPBS GÉNÉRAUX. 343 

dans la Préface de ses Scholae in libérales artes ; « Quelr- 
qu'nn a écrit dernièrement que Ramus enseignait la mé- 
thode de Platon , et qu'il condamnait celle d'Aristote. 
Cet auteur, qui d'ailleurs est instruit et bienveillant , 
n'a jamais lu la logique de Ramus; car il y aurait vu 
que, suivant lui, il n'y a qu'une méthode, qui a été celle 
de Platon et d'Aristote aussi bien que d'Hippocrate et 

de Galien Cette méthode se retrouve dans Virgile et 

dans Cicéron, dans Homère et dans Démosthène; elle 
préside aux mathématiques, à la philosophie, aux juge- 
ments et à la conduite de tous les hommes; elle n'est de 
l'invention ni d'Aristote ni de iiamus. » Une seule au- 
torité lui par^U de mise en philosophie, c'est la raison, 
et il rend cette pensée avec une grande force : « Nulle 
autorité n'est au-dessus de la raison ; c'est elle, au con- 
traire, qui fonde l'autorité et qui doit la régler \ » Qu'on 
lise ses Scholae in libérales artes : on y rencontrera à 
chaque page de pressantes exhortations à tous les hom- 
mes d'étude, pour que, dépouillant leurs préjugés, ils 
s'appliquent à penser librement et d'après les lumières 
de la raison rendue à elle-même. « Si l'on pratiquait 
cette liberté, disait-il, un siècle suffirait peut-être pour 
mener jusqu'au bout toutes les sciences. Si , après tant 
de siècles écoulés, nous n'en possédons pas encore la 
millième partie , il n'en faut accuser que cette lâche et 
servile indolence qui règne dans nos écoles. » 

Celui qui avait une telle confiance dans la libre pensée 
n'était pas homriie à consumer sa vie dans l'étude d'un 
seul système, ce système lut-il le platonisme. Le seul 

^ Schola; math., 1. III, p. 78. « Niilla aiiotoritas rationis, sed ratio 
auctoritatis regina dominaque esse débet. » 



344 DU IIAMISME. 

philosophe dont il se déclarait hautement le disciple était 
Socrate, parce que suivre Socrate ce n'est pas s'asservir 
à un système, mais s'engager à mettre le vrai, le beau et 
le bien au-dessus de toutes les opinions et de tous les 
discours des hommes. On a vu comment Ramus, au 
sortir du collège, avait été épris de joie en rencontrant 
cette aimable sagesse, et comment il s'était donné pour 
tâche, après avoir désappris la philosophie scholastique, 
de la faire perdre aux autres , de chasser les question- 
naires des écoles, de débarrasser les arts libéraux de leur 
rude écorce, et de leur rendre à la fois tout leur lustre et 
toute leur utilité. Nommé professeur royal par Henri II, 
il avait repris avec plus d'ardeur ce noble dessein : 
« Ainsi donc estant délivré, estant invité par prix et hon- 
neur royal, je me mis en toute diligence à traiter les dis- 
ciplines à la socratique, en cherchant et démonstrant l'u- 
sage, en retranchant les superfluitez des reigles et des 
préceptes C'a esté toute mon estude d'oster du che- 
min des arts libéraux les espines, les caillous et tous em- 
peschements et retardements des esprits, de faire la voye 
plaine et droicte, pour parvenir plus aisément non-seu- 
lement à l'intelligence, mais à la pratique et à l'usage 
des arts libéraux ^ » 

Ce langage est celui d'un digne imitateur de Socrate ; 
c'est aussi celui d'un maître désireux d'épargner à la 
jeunesse, dans l'avenir, les difficultés qu'il a lui-même 
éprouvées autrefois : préoccupation généreuse et que Ra- 
mus porta partout, en sorte que pour apprécier conve- 
nablement son œuvre, il ne faut jamais séparer en lui le 
professeur du philosophe. De là, en effet, un double ca- 

1 Reraonstrance, p. 26, 27, 29; OraÊ. de sua prof'ess. (1563). 



PRINCIPES GÉNÉRAUX. 345 

ractère que nous remarquerons dans les opinions dont 
l'ensemble compose le ramisme : d'une part, l'étendue 
vraiment philosophique du plan et de l'entreprise ; de 
l'autre, une grande place donnée parfois à des considéra- 
tions d'une valeur secondaire par elle-même, mais d'une 
grande importance pour l'enseignement. 

Peut-être est-ce faire tort à Ramus que de ne pas le 
considérer spécialement comme homme d'école. Il fut 
sous ce rapport très supérieur à son siècle, par l'élévation 
de ses vues et par l'étendue de ses desseins. Mais on a 
déjà pu s'en faire une idée par ce qui a été dit des Ad- 
vertissements au roy sur la réformation de l'université. 
Ici, j'ai surtout à faire connaître et apprécier une entre- 
prise que plusieurs ont comparée à celle d'Hercule net- 
toyant les étables d'Augias. Tel fut le travail de Ramus,, 
s'efforçant de tirer toutes les sciences de la barbarie où 
elles étaient plongées , et de remettre en lumière à lui { 
seul le cercle entier des connaissances humaines : tache 
immense et qu'il ne pouvait accompHr d'une manière dé- ' 
finitive, mais à laquelle du moins il s'appliqua avec une 
hardiesse et une vigueur incomparables, et dans laquelle 
il se montra, selon les expressions de Pasquier, « d'un 
esprit universel , comme on recueille par ses œuvres , 
concernans tant les lettres humaines que philosophie \ » 
Il emprunta les principes de cette grande réforme à la 
logique, à cet art de penser que la scholastique avait si 
fort défiguré, parce qu'elle n'en avait connu que la lettre, 
non l'esprit ni l'usage, et qui, une fois réformé, semblait 
devoir réformer toutes les autres sciences. En efl'et , la 
logique est pour Ramus un « instrument singulier à 
1 Recherches de la France, 1. IX, cli. 18. 



34 Ç DU RAMISME 

manier et traicter tous discours, soient de quelques faits 
particuliers qui se puissent offrir, soient de plusieurs in- 
telligences universelles accouplées avec les autres et toutes 
tendantes à mesnie fin, comme sont les matières subjectes 
en toute discipline \ » 

Démontrer et réfuter, telles sont les deux fonctions 
bien distinctes de la dialectique. De là un double procédé 
d'exposition dans chaque science : tantôt on emploie une 
méthode indirecte ou critique, et l'on réfute les erreurs; 
tantôt on procède d'une manière positive ou dogmatique, 
et l'on démontre directement la vraie doctrine. Mais à 
quel signe reconnaître une science véritable et bien en- 
seignée? Arislote paraît avoir résolu cette question dans 
les Derniers Analytiques , lorsqu'il exige que toute no- 
tion scientifique réunisse ce triple caractère : V d'être 
d'une évidence parfaite et universelle (xaTa xavToç); 
2" d'être homogène (y-aô' auTo), c'est-à-dire de rentrer tou- 
jours dans l'objet de la science; S'' enfin d'être expri- 
mée sous sa forme propre, qui est la plus générale [y.Mlo\j 
TTpwTov). La première de ces trois règles, dit Ramus, 
exclut l'erreur de la science; la seconde doit la débar- 
rasser de tout ce qui lui est étranger, en marquant ses 
limites et son domaine propre; ia troisième en bannira 
les tautologies et les mauvais raisonnements^. Voilà pour 
la matière des sciences; quant à leur forme, elle sera 
réglée par un principe unique , emprunté également à 
Aristote, savoir que l'on procède du connu à l'inconnu, 
ou, en d'autres termes, du général au particulier ^ 

1 Remonstr. au conseil privé, p. 27. 

2 Préface des Scholae physicae, et ailleurs. 

3 Ibid. ; Scholse physicae, I. III init. , etc. 



RAMUS GI^AMMAJBIEN. 347 

Convaincu de la vérité et de refficaçité de ces lois lo- 
giques, Ramus les appliqua en toute rigueur, et sans 
jamais s'en départir, à toutes les sciences, ou, comme 
on disait alors , aux arts libéraux , afin d'en éclaircir ou 
d'en simplifier l'étude. Il divisait les arts libéraux en 
exotériques ou communs ^ tels que la grammaire, la rhé- 
torique et la dialectique, et en ésotériques ou acroama- 
tiques, tels que les fpathématiques , la physique et la 
métaphysique. Les premiers éj^nt d'un accès plus facile 
et d'une utilité plus générale, ce fut par là qu'il com- 
mença sa réforme. 

Ses travaux en grammaire peuvept nous faire juger du 
mouvement qu'il imprima ^]ix études en tout genre. 
Non content de critiquer tout ce qui lui semblait faux 
ou barbare chez les anciens grammairiens, il écrivit lui- 
même , avec une élégance inusitée depuis bien des siè- 
cles % la grammaire des trois langues qu'il possédait le 
mieux : le grec, le latin et le français. Dans chacune de 
ces trois grammaires, il donnait une méthode courte et 
facile, composée d'un très petit nombre de règles géné- 
rales, pensant, comme plus tard Fépelon dans sa Lettre 
à l'académie, que «le grand point est de mettre une 
personne le plus tôt qu'on peut dans l'application des 
règles par un fréquent usage. » 

1 Sans remonter au barbare Doctrinal d'Alexandre de Ville- Dieu , ni 
même aux Rudiments de Despautère, qui l'avaient remplacé dans les 
écoles dès 1514, et qui donnaient encore les règles en mauvais vers 
latins, on n'a qu'à voir le petit livre intitulé : Grœcarum instit. rudi- 
menta, authorc Gcorgio Mauropaedio, Paris, 1554, in-4", 20 f. Il com- 
mence aipsi : « Pro gr.Dcae littcraturai rudimcnlis perlecte apprehen 
dendisj etc., c'est-à-dire : pour bien apprendre les éléments de la langue 
grecque, etc. » Voilà comment on écrivait la grammaire en latin, cinq 
ans ava^it Ramus. 



348 BU lUMISME. 

Le premier, Ramus avait introduit dans les collèges 
de Paris l'étude du grec à côté du latin , qui , avant lui , 
y était seul enseigné ^ Sa grammaire grecque était citée 
avec éloge un siècle plus tard par le savant Lancelot , 
dans la Préface de la Méthode grecque (§ III) : « On peut 
dire, ajoute cet auteur, que si Ramus n'a pas trouvé en- 
tièrement la véritable manière d'enseigner méthodique- 
ment et cet art et les autres, au moins il a été des pre- 
miers à la rechercher, et a excité les autres , par son 
exemple, à faire de même : en sorte que toute la gloire 
en est toujours due à l'université de Paris, comme à la 
mère qui avoit produit ce génie. )> 

Il ne rendit pas de moins grands services pour la lan- 
gue latine , soit en faisant prévaloir dans les écoles une 
prononciation exacte et élégante , soit en classant d'une 
manière plus convenable les déclinaisons et les conju- 
gaisons, soit en donnant une place à part à l'étude de 
plusieurs parties du discours, comme le pronom et le 
participe. Il recommanda l'emploi des deux lettres j et v, 
qui jusque-là étaient confondues avec Vi et Vu, et tous 
ses contemporains, qu'ils soient favorables ou contraires 
à cette invention, lui en attribuent l'initiative % depuis 
Freigius et Nancel , qui la célèbrent avec enthousiasme , 
jusqu'à Joseph Scaliger, qui dit avec un véritable dépit : 

« Aujourd'huy on ne faict estât que des ramistes Ils 

escrivent les v consonnes à la ramiste, distingués des u 
voyelles : la grande folie! » La postérité n'en a pas jugé 

1 Nancel, Vie de Ramus, p. 15, 36, 37. 

■2 Voir Ramus lui-même, Scholse grammaticse, 1. Il, De sonis literarum ; 
puis Nancel, p. 39, 40; Freigius, p. 23, 24; Goujot, Bibl. franc., part. I, 
ch. 2: Phil. Papillon, Dissert, sur Vj et l'y consonnes; Mél. tirés d'une 
gr. bibl., t. XIX, p. 115, etc. — Scaligerana, éd. de Genève, 1666, p. 288. 



RAMUS GRAMMAIRIEN. 349 

comme Scaliger : elle n'a pas cru commettre une folie 
en adoptant des caractères dont l'usage a paru commode, 
et en employant ces deux lettres, que les grammairiens 
ont appelées longtemps les consonnes ramistes. 

Il n'en a pas été de même de ses idées sur la prosodie 
et de ses tentatives pour réformer l'orthographe fran- 
çaise. Sans vouloir abolir la rime, qui, disait-il, « est 
fort plaisante et délectable, » Ramus s'imaginait, avec 
plusieurs poètes de son temps , « que nostre langue est 
capable de vers mesurés , tels que les grecs et les ro- 
mains. » Il admirait beaucoup les essais de Jodelle, de 
Pasquier et de Baïf en ce genre, et ne craignait pas d'af- 
firmer que « les autheurs de tels vers seront les Homères 
et les Virgiles des Françoys. » Illusion du patriotisme à 
la fois et de l'érudition, que Ramus eut le tort d'encou- 
rager par ses paroles, sinon par son exemple*. 

Il alla plus loin pour l'orthographe. Ecrire comme on 
parle a été le rêve de tous ceux qui ont voulu simplifier 
notre écriture ; ce fut l'idée de Ramus, après Et. Dolet, 
Jacques Dubois, Louis Meigret et bien d'autres. Emporté 
par l'amour de la logique, il lui sacrifia audacieusement 
l'usage, que lui-même avait proclamé la règle et la loi 
suprême du bien parler. 11 faut entendre les vives et fortes 
objections que lui adressait Pasquier (Lettres , livre III, 
lettre IV) : « Ceux qui mettent la main à la plume pren- 
nent leur origine de divers pays de la France, et est mal- 

1 Préf. de la gramm. iVaiu;. Cf. Rech. de la France, 1. VII, c. 6. Voici 
un distique de Jodelle qui fut, d'après Pasquier (Rech., 1. VII, c, 11), 
« le premier coup d'essai eu vers rapportés, lequel est vraiment un petit 
chef-d'œuvre : » 

Phœbûs, AmoOr, Cyprls, veut sailvCM-, noRn-ïr '6t OrnOr 
Ton v<^rs ^i t<»ri rhôf d'nmbrl';, d^ flâmmr, do nefirs. 



350 DU RAMISME. 

aisé qu'en nostre prononciation il ne demeure tousjours 
en nous je ne sçay quoy du raniage de nostre pays. Je 
le voy par effet en vous , auquel , quelque longue de- 
meure qu'ayez faite dans la ville de Paris , je recognois 
de jour à autre plusieurs traicts de vôstre picard, tout 
ainsi que Pollion recognoissoit en Tite-Live je ne sçay 

quoy de son padoûan Je ne dy pas que s'il se trouve 

quelques choses aigres, l'on n'y puisse apporter quelque 
douceur et attrempance ; mais de bouleverser en tout et 
partout sens dessus dessous nostre orthographe, c'est à 
mon jugement gaster tout* » 

Ramus n'avait pas attendu cette lettre de Pasquier pour 
se faire à lui-même ces objections ; car il disait lui-même 
dans sa grammaire (ch. Yll, p. 56) : « Or sus de pat- 
Dieu , que ce parangon soit mis en avant , comme ung 
tableau de quelque Apelles, polir escouter derrière le ri- 
deau le jugement des passans. Car je ne doubte point 
que pour le commencement ils n'y trouvent bien à re- 
dire et aux pieds et à la teste, » Il avait tort sans doute 
d'entreprendre une réforme aussi radicale , non à cause 
des obstacles qu'elle devait rencontrer pour s'établir (à ce 
compte tout progrès serait condamné d'avance) , mais 
pour cette simple raison qu'à peine établie, elle en aurait 
réclamé une autre ou même une infinité d'autres , la pa- 
role étant chose mobile et variable, en sorte que la pro- 
nonciation d'une langue change de siècle en siècle , et 
presque d'année en année. La tentative de Ramus était 
donc à la fois inutile et téméraire; mais on doit le re- 
gretter ^ et il faut convenir avec lui que, l'étymologie à 

1 Gh. Nodier, Mél. tirés d'une petite bibl., p. 138, 141 : « Je ne puis 
m'empêcher d'exprimer le regret que les anciens ne nous aient pas laissé 



GRAMIVIAIRE ET RHÉTORIQUE. 351 

part, qui n'y est pas si fort respectée, « l'escripture fran- 
çoyse est par trop agreste et rustique, en abusant de la 
puissance des lettres et en les amoncellant contre leUr 
nature (comme cqu pour k)... , tellement que cestë es- 
cripture est une horrible et prodigieuse image de la pâ- 
rolle. » 11 faut enfin se souvenir qu'il n'a pas fait Usage, 
ailleurs que dans sa grammaire , de l'orthographe qu'il 
avait inventée , et que la langue française lui a d'autres 
obligations. Il fut de ceux qui eurent la noble ambition 
de donner à la France une littérature nationale, à une 
époque où l'on doutait s'il était « bon de coucher les arts 
en françois, » comme dit Estienne Pasquier. Il avait ap- 
plaudi à l'ordonnance par laquelle François P'" prescri- 
vait l'emploi de la langue française dans les arrêts des 
parlements et dans les actes publics ^ Il réclama sans 
cesse des traductions en langue vulgaire des saintes Ecri- 
tures. Enfin, il écrivit en français non-seulement une 
grammaire, qui est une œuvre au moins fort originale, 
mais encore plusieurs discours très remarquables et un 
traité de dialectique, sur lequel nous aurons à revenir 
tout à l'heure à cause de son importance. 

Ramus, dans ses leçons d'éloquence, donnait à la fois 
le précepte et l'exemple, et il serait difficile de compren- 
dre qu'un si habile orateur eût ignoré la véritable rhéto- 
rique, comme l'a prétendu un écrivain du siècle der- 

beaucoup de livres de ce genre. La première condition de la perfectibilité 
du langage, l'inanriutaljilité de ses éléments convenus, seroit acquise de- 
puis des siècles... Que de diatribes, hélas! et que de sang auroit épargné 
aux ergoteurs du XVI* siècle, qui s'égorgeoient pour la prononciation de 
quisquis et de quanquam, un Taillemont (il eût fallu dire : un Hamas) du 
siècle d'Auguste! » 
1 Grammaire françoise (1572, in-S"), p.î49. 



352 DU RAMISME. 

nier\ Cet auteur se fonde sur ce que Ramus critiquait 
Cicéron et Quintilien : ces écrivains sont-ils donc in- 
faillibles, et ne peut-on enseigner fort bien la rhétorique 
sans y faire rentrer, avec les anciens rhéteurs, des études 
qui font essentiellement partie de l'art de penser, comme 
les règles de l'invention et de la disposition, c'est-à-dire 
de l'argumentation et de la méthode? Omer Talon, d'a- 
près Ramus , renvoyait à la logique toutes ces règles , 
qui lui appartiennent , ainsi que celles de la mémoire , 
et il réduisait l'éloquence à ses éléments constitutifs : 
Télocution et l'action. Telle était la doctrine de Ramus , 
et elle avait le grand avantage d'éviter toute confusion 
dans l'enseignement. Mais dans la pratique il recom- 
mandait, comme l'avaient fait Cicéron et Quintilien, l'u- 
nion de l'éloquence et de la philosophie; il corrigeait 
donc par son exemple ce que ses préceptes semblaient 
avoir d'étroit. Bien loin de dénigrer Cicéron, il l'admi- 
rait profondément , et^ ce qui vaut mieux encore , il le 
comprenait. De là le Ciceronianus et ces leçons d'élo- 
quence, qui ravissaient Scévole de Sainte-Marthe, Hu- 
bert Languet et tant d'autres, et où les adversaires même 
de notre philosophe apprenaient de lui à mieux parler 
et à mieux écrire ^ A l'égard de Quintilien , il n'a eu 
qu'un tort , celui de le prendre trop au sérieux , et de le 
traiter, non comme un écrivain estimable et comme un 
savant et ingénieux rhéteur, mais comme un philosophe 
et un logicien : aussi lui reproche-t-il trop vivement son 
défaut d'ordre et de conséquence, son manque de profon- 

1 Gibert, Jugemens des savans sur les auteurs qui ont traité de la rhé- 
torique, t. II (1716, in-12), p. 212 et suiv., p. 299 et suiv. 

2 Nancel, p. 19, 20, 31; Freigius, p. 33, etc. 



MATHÉMATIQUES. 353 

deur, des lacunes, de mauvaises divisions, des questions 
oiseuses, de la puérilité, du pédantisme. Il est vrai d'ail- 
leurs qu'il y a de tout cela dans Quintilien, et c'est pour 
cela peut-être que les scholastiques en faisaient tant de 
cas, au point de le mettre au rang de Cicéron et d'Aristote. 

Je ne parlerai pas ici de la dialectique de Ramus : elle 
mérite qu'on l'étudié à part. 

Quoi qu'il fût le meilleur mathématicien de son temps 
en France, et qu'il eût fait des mathématiques une étude 
assez approfondie, ces sciences se sont tellement accrues 
et perfectionnées après lui , qu'on ne tient plus compte 
aujourd'hui de ses travaux en ce genre. Cependant, son 
nom ne saurait être omis dans l'histoire des mathémati- 
ques, et Montucla lui a donné une place insuffisante, 
quoique assez belle encore. Cet auteur n'a pas examiné 
de près les ouvrages des premiers mathématiciens de la 
renaissance, et il paraît avoir ignoré la forte et salutaire 
influence qu'exerça Ramus, à partir de l'année 1555. 
Sans revenir sur la chaire qu'il fonda au collège royal , 
c'est lui qui le premier introduisit dans les collèges un 
cours de mathématiques; c'est à ses leçons que se formè- 
rent les professeurs de mathématiques qui enseignèrent à 
Paris jusqu'à la fin du siècle ; c'est lui qui avait donné le 
goût de ces études au cardinal d'Ossat, au président de 
Thou et à beaucoup d'autres \ En d625, son Arithmé- 
tique était encore estimée la meilleure qu'on eût en 

1 Crevier, Hist. de l'univ. de Paris, t. VI, p. 196 : « Les mathémati- 
ques, dans ces temps-là, pouvoient se comparer presque à une espèce de 
magie renfermée entre un très petit nombre de personnes, et Ramus est 
un de ceux qui ont le plus contribué {\ les tirer de ce secret mystérieux, 
et ù en répandre la connoissance. » 

23 



354 DU RAMISME. 

France ^ A la même époque, sa Géométrie et son Al- 
gèbre étaient réimprimées et commentées en Hollande 
et en Allemagne. On admirait l'ordre et la clarté de ses 
démonstrations, tout en leur reprochant de sacrifier par- 
fois la rigueur à la simplicité; mais, en vérité, la géo- 
métrie, même de nos jours, n'abuse -t- elle pas des 
démonstrations? On lui savait gré surtout d'avoir, le 
premier, mis en forme de propositions et de théorèmes 
les problèmes d'Euclide, ce qui était assurément d'un 
grand secours pour la mémoire et pour la clarté de l'en- 
seignement \ Le catalogue de ses écrits fait assez voir 
quel fut son zèle pour des études qu'il n'avait enseignées 
qu'en renonçant à sa popularité comme professeur, pour 
lesquelles il fonda de ses deniers une chaire au collège 
de France, et qui enfin lui coûtèrent la vie. 

Je ne saurais dire quelle est la valeur du traité de Ra- 
mus De militia Caesaris, comme ouvrage de tactique mi- 
litaire; je vois cependant qu'on en fit grand cas pendant 
assez longtemps ^ 

Les écrits de Ramus sur l'optique et Tastronomie ayant 
été perdus , je ne puis que recueillir dans ses Scholœ 
mathematicœ (1. II, p. 47) ce passage sur Copernic : 
« De nos jours Copernic , astronome qu'on ne doit pas 
seulement comparer aux anciens, mais admirer de tout 
point en astronomie, a renouvelé d'admirables hypothè- 
ses qui expliquent tout par le mouvement de la terre, et 

1 G. Naudé, Advis pour dresser une bibliothèque, chap. IV, p. 75. 

2 J. H. Alstedius, Encyclopsedia (1649, in-f°), t. 1, p. 79, 107, 119. 
Cf. Dechalles, Catalogue des mathématiciens illustres. On lit dans Mo- 
réri : « Kamus étoit un très habile homme, bon dialecticien, ^mnc? ma - 
thématicien et de bonnes mœurs. » 

3 Mél. tirés d'une grande, bibl., t. XLI, p. 11. 



PHYSIQUE ET MÉPECINE. 355 

non plus par le mouvement de tous les astres autour de 
la terre. Pourquoi l'aut-il que Copernic ne se soit pas at- 
taché à construire la science des astres en s'abstenant de 
toute hypothèse î » 

En physique comme partout ailleurs , Ramus fait la 
guerre aux hypothèses. Dans ses Scholœ physicae, il ré- 
clame énergiquement contre Aristote une science vérita- 
ble de la nature , au lieu d'abstractions vides de sens ou 
même pernicieuses, sur l'infinité et l'éternité du monde. 
Mais il ignore le véritable usage de l'induction, et, dans 
son engouement pour la méthode déductive, il veut qu'on 
l'emploie en physique aussi bien qu'en géométrie, pres- 
crivant l'ordre que suivra plus tard Descartes dans ses 
Principes de philosophie : « Etudier d'abord le ciel, puis/ 
les météores, puis les minéraux, les végétaux, les ani-j 
maux et l'homme : voilà les objets d'une véritable phy- 1 
sique, et cette étude veut des esprits tout à fait libres; | 
car elle est si vaste et si abondante, qu'elle eût rempli la \ 
vie de dix Aristote, alors même qu'ils auraient paru à une 
même époque et qu'ils s'y seraient employés tout entiers ^ . » 

Ramus recommandait également en médecine une mé- 
thode toute géométrique , et l'on doit en faire la remar- 
que, parce que plusieurs de ses disciples furent médecins 
et s'appliquèrent à donner à cette science une forme à la 
fois plus humaine et plus méthodique. Quant à Ramus 
lui-même, il n'avait point étudié la médecine; il s'était 
borné à lire quelques livres de Galien ". 

Il ne cultiva guère davantage le droit; il ne consultait 
les jurisconsultes que pour y trouver l'explication de 

* Scholœ physicai, 1. VIII (in. 

5 Nancel, p. 34. Cf. Ramus, Adv. au roy, et Scholffl math., 1. H. 



356 DU RA.MISME. 

quelques endroits des discours de Cicéron. Cela lui valut 
même les railleries d'Hotman et de Muret \ Cependant il 
fit école en jurisprudence , soit par sa méthode , soit par 
le vœu philosophique qu'il adressait, en 1567, à L'Hos- 
pital et à Cujas * : « Les lois des Romains étaient écrites 
dans leur langue et réduites en douze tables, que les en- 
fants apprenaient par cœur. Au lieu de ces douze tables, 
les Français ont des myriades de lois rédigées en une 
langue étrangère. Parmi tant de jurisconsultes, n'y en 
aura-t-il pas un qui entreprenne d'éclaircir et de sim- 
plifier ce chaos? Pourquoi Cujas, pour n'en nommer 
qu'un seul, trouverait-il cette tâche au-dessus de ses 
forces? Et vous, Michel de L'Hospital, vous qui en a\ez 
le pouvoir, que ne procurez-vous à votre pays un tel 
bienfait? » C'est cette idée qu'Hotman essaya de réaliser 
« en ramenant à l'unité les coutumes de la France, et en 
rédigeant un corps de droit français qui fût enseigné 
dans les écoles (R. Dareste, 1. c). » 

Quant à la morale, Ramus s'en était beaucoup occupé; 
il avait même écrit un traité qui n'attendait que la der- 
nière main pour être publié, lorsqu'il mourut ^ Mais cet 
ouvrage a péri , et l'on ne peut connaître sa pensée sur 
ce point que par le De moribus veterùm Gallorum, qui 
est plutôt un livre d'histoire que de morale , et par cer- 
tains endroits de ses écrits où il attaque, au point de vue 
chrétien, la morale d'Aristote, comme par exemple dans 
le discours de 1551 sur l'enseignement de la philoso- 
phie, où il s'indigne que l'on impose aux élèves des col- 

1 Nancel, p. 34; Dareste, Essai sur Hotman, § III, p. 31, 32. 

2 Scholae mathematicae, 1. II, sub fin. 

» Orat. de sua prof. (1563). Voir le Calaloguc de ses écrits. 



MORALE ET MÉTAPHYSIQUE. 357 

léges l'étude de l'Ethique à Nicomaque : « Là, dit-il , 
l'enfant apprendra une foule d'impiétés : par exemple, 
que le principe et l'idéal du bonheur de l'homme sont en 
lui , que toutes les vertus sont en son pouvoir, qu'il les 
acquiert au moyen de la nature , de l'art et du travail , 
et que pour cette œuvre , si grande et si sublime qu'elle 
soit, il n'est besoin ni de l'aide de Dieu ni de sa coopé- 
ration! Point de providence; pas un mot sur la justice 
divine ; enfin , les âmes étant mortelles aux yeux d'Aris- 
tote, il réduit le bonheur de l'homme à cette vie péris- 
sable Voilà la philosophie dont nous faisons, pour 

ainsi dire, le fondement de notre religion M » 

C'est surtout en métaphysique qu'il maltraite Aristo te ; 
mais il faut bien avouer que c'est la partie faible de Ra- 
mus. Il ne semble pas du moins qu'il ait vu toute la 
portée des grands problèmes de la philosophie. « Pour 
se conduire dans la métaphysique, a-t-on dit avec raison, 
les philosophes d'alors cherchoient maître, pour ainsi 
dire, et ils attendoient Descartes et Malebranche *. » Re- 
buté par la confusion apparente de la Métaphysique d'A- 
ristote , Ramus n'en a pas saisi le sens profond : il n'y 
voit qu'un mélange de subtilités logiques et d'impiétés 
épicuriennes ^ Il n'estime pas assez Aristote comme his- 
torien de la philosophie. Il ne l'a pas toujours compris, 
non plus que Platon : d'accord avec Aristote sur la théo- 
rie des idées , il nie , contre toute évidence , que Platon 
ait admis des types ou exemplaires séparés des choses *. 

1 Gollectan. praefat., epist., orat. p. 337-338. 

* Mélanges tirés d'une grande bibliothèque. 
3 Préface des Scholic in libérales artes. 

* Scholae metaphysicae, Préface et 1. XIII med. 



358 DU IIAMISME. 

Je ferai remarquer à ce propos qu'il n'est nullement 
réaliste^ et que, s'il parle en passant de la querelle sur- 
année où certains historiens lui font prendre parti, c'est 
pour s'en moquer, et pour renvoyer les combattants au 
tribunal d'Aristote, « dont l'opinion, dit-il, est la plus 
simple et la plus en harmonie avec le sens commun et 
avec l'usage ^ » 

Ramus a raison dans un grand nombre de ses criti- 
ques , par exemple lorsqu'il établit contre Aristote l'in- 
néité de l'intellect dans Pâme humaine % ou lorsqu'il 
réfute cette assertion que Dieu ne saurait penser toutes 
choses sans en être amoindri : « Levez les yeux, s'écrie 
notre philosophe, et contemplez le soleil ! Cet astre rem- 
plit le monde entier de sa lumière : il éclaire de ses 
rayons, non-seulement les jardins délicieux et les palais des 
rois, mais la boue elle-même et tout ce qu'il y a de plus 
immonde. Est-ce qu'il en contracte pour cela la moindre 
souillure? » Mais, faute de comprendre toujours celui 
qu'il combat, Ramus s'emporte trop souvent au delà des 
justes bornes , comme dans ce passage , qui donnera un 
aperçu de ses doctrines tout ensemble et de sa polémi- 
que : « Dieu, suivant Aristote, est une essence éternelle, 
qui n'a ni matière, ni grandeur, ni parties, ni division, 
ni passion, ni altération, et qui mène une vie excellente 
et parfaitement heureuse. Tout cela peut être donné pour 
vrai ; mais ensuite , quel mélange d'erreurs et quelles 
impiétés! Dieu est un animal ; il y a autant de dieux que 
de globes célestes; Dieu n'a point de puissance; il ne 
saurait agir ni mouvoir, si ce n'est de toute éternité. 

1 Scholae metaphysicsB, 1. I, c. 5. 
« Scholse dialecticse, 1. X, c. 18. 



MÉTAPHYSIQUE. 359 

Dieu est le premier moteur du monde, mais sans le vou- 
loir ni le savoir. Il ne pense que soi et méprise tout le 
reste. Il n'est ni créateur ni providence. Il meut le monde 
éternel comme l'aimant meut le fer. Il n'a ni amour, ni 
bienveillance , ni charité. Qu'est-ce donc que cette théo- 
logie athée , sinon une sorte de gigantomachie contre 
Dieu?... Théologiens, délivrez le christianisme de cette I 
peste ; proposez à la jeunesse le pur Evangile du Christ. 
Ne souffrez pas plus longtemps que la criminelle maladie 
de l'athéisme soit entretenue par des opinions auxquelles 
vous prêtez un appui inconsidéré. Les impies se préva- 
lent de ce que vous alléguez sans cesse dans vos chaires 
l'autorité d'Aristote. Mettez fm à leurs discours ; faites 
que désormais, ni dans les écoles ni dans les sermons, 
on ne cite l'autorité de ce philosophe païen et athée, mais 
celle de Moïse et du Christ ^ » Voilà avec quelle véhé- 
mence il combat d'ordinaire la doctrine d'Aristote ; mais 
là oii il est d'accord avec lui, il le prend volontiers pour 
maître. Il lui arrive môme de le louer aux dépens de 
certains chrétiens; ainsi, après avoir rappelé qu'Aristote 
rejette hautement des dieux faits à l'image de l'homme , 
il fait la remarque que « ce philosophe, tout païen qu'il 
était, s'est montré ici plus pieux qu'un grand nombre de 
chrétiens, qui mettent dans leurs temples des images 
visibles et grossières de la Trinité, que l'esprit même a 
peine à concevoir ^ » 

On vient de voir Ramus opposant aux erreurs d'Aris- 
tote les doctrines du christianisme; mais, qu'on ne s'y 
trompe pas, il est toujours libre penseur, et ne prétend 

* Scholac melaphysicœ, 1. XIV, fin. 

* Schola) phys., l. VIII, vers la fin; Schola3 raetaph., 1. XII, c. 8. 



360 DU RAMISME. 

pas en appeler à l'autorité : rien n'est plus éloigné de sa 
pensée, ainsi qu'il le déclare expressément. « Nos an- 
cêtres, dit-il, brûlaient les livres d'Aristote. Pour moi, 
laissant de côté de tels arguments , je ne veux apporter 
que des arguments logiques, mathématiques, physiques, 
en un mot des armes philosophiques dans un combat 
tout philosophique. » Et plus loin : « Contre ces sophis- 
mes perpétuels, je n'ai employé aucun argument tiré de 
\ l'Ecriture sainte; nulle part je n'en ai appelé à l'autorité 
J de Moïse ou du Christ ; c'est une réfutation philosophi- 
que que j'ai opposée à ce philosophe. Bien plus, je n'ai 
guère employé contre Aristote que les règles de sa pro- 
pre méthode \ » 

Pour achever son œuvre , Ramus prétendait réformer 
la théologie elle-même , en la délivrant des questions 
oiseuses et des subtilités de tout genre dont les scholas- 
tiques l'avaient embarrassée. 

\ L'Ecriture sainte étant , à ses yeux , la règle suprême 
|de la foi, il exprimait sans cesse le vœu qu'on en donnât 
■ des traductions aussi exactes et aussi élégantes que pos- 
sible, non-seulement en latin, mais encore et surtout en 
langue vulgaire. Il souhaitait aussi que les théologiens 
adoptassent une méthode plus claire et un langage plus 
humain. Quant à lui, il traitait chaque point de doctrine 
suivant une double méthode , cherchant la solution de 
tous les problèmes rehgieux dans la Bible, mais ajoutant 
toujours aux textes et aux exemples sacrés des passages 
tirés des plus grands poëtes , orateurs et historiens pro- 
fanes. Ce n'était pas qu'il prétendît faire sortir de là le 
moindre argument en faveur de la révélation ; mais il 

1 Schoke physiCcB, Préface et 1. Vill, lin. 



THÉOLOGIE. 361 

était humaniste ; il avait en horreur la harharie du moyen 
âge, et il lui semblait important de montrer que la re- 
ligion chrétienne n'est pas si abstruse et si étrangère à * 
l'humanité que la lumière naturelle n'en ait découvert \ 
quelque chose à toutes les nations, en sorte que tous les [ 
hommes sont évidemment destinés, par leur nature 
même, à embrasser la vérité du christianisme \ 

Il lisait dans cet esprit les livres de l'ancien et du nou- 
veau Testament , et , mettant en ordre ses extraits et ses 
réflexions, il les rangeait sous deux chefs principaux : 
d'abord la foi par laquelle nous sommes justifiés^, puis 
les œuvres qu'elle produit nécessairement, comme le feu 
produit la chaleur, et qui comprennent l'observation de 
la loi, la prière et la pratique des sacrements. Tel est le 
plan du Commentaire sur la religion chrétienne, qui 
parut après la mort de Ramus. Ce traité n'est pas seule- 
ment remarquable par la composition et par le style ; 
l'érudition y est tempérée par une logique simple et forte : 
l'argumentation sur la doctrine des sacrements est un 
modèle sous ce rapport. Mais ce qui mérite surtout nos 
éloges, c'est, avec un vif sentiment de piété répandu dans 
tout l'ouvrage, une charité non moins ardente pour tous 
les chrétiens et pour tout ce qui porte le nom d'homme. 
On ne peut lire sans émotion le dernier chapitre (le lO*" du 
livre IV), intitulé : Exhorlalion à la paix chrétienne. Cet 
appel à la concorde et à l'union, écrit par Ramus à la veille 
de la Sainl-Barthélemy , répond victorieusement à ceux 
qui osent dire que le fanatisme était égal des deux parts, et 
que lesviclimes ne valaient pas mieux que leurs bourreaux. 

1 Comment, de relig. christiana, I. I, init. 
' Comment, de relig. christ., 1. U, c. 1. 



362 DU RÂMISME. 

Le lecteur a vu plus haut [V^ partie , ch. X) que Ra- 
mus ne bornait pas ses réQexions au dogme, et qu'ayant 
porté dans les questions de discipline sa liberté d'examen, 
il avait réclamé une réforme dans le gouvernement de 
l'Eglise. Ce point ayant été développé précédemment, je 
n'y reviendrai pas ici. 

On peut maintenant, je crois, se faire une idée du ra- 
misme, c'est-à-dire du plus grand effort qu'ait tenté la 
philosophie au XVI'' siècle pour rétablir les sciences et 
exciter les esprits à faire de nouvelles recherches, au lieu 
de s'attacher servilement à la doctrine d'Aristote. « L'u- 
niversité de Paris, dit Lancelot, peut se glorifier d'avoir 
eu dans Ramus un homme qui a presque renouvelé toutes 
les sciences humaines. » 

Nous verrons tout à l'heure quelle a été l'heureuse et 
immense influence exercée en Europe par ce système, le 
seul qui ait exprimé complètement la renaissance. Mais 
il faut avant tout le comprendre et l'apprécier, en le 
considérant, non dans quelqu'un de ses détails, mais 
dans ses principes et dans ses doctrines essentielles. Le 
ramisme est une entreprise très hardie à la fois et très 
simple, qui s'applique à toutes les connaissances humai- 
nes, mais qui, sous tant de formes diverses, se réduit à 
deux ou trois principes faciles à dégager : les droits de la 
raison et du libre examen , le combat à outrance contre 
la barbarie du moyen âge , enlin la simplification de 
toutes les études par l'emploi de la vraie méthode. 

La méthode et la logique , voilà la véritable gloire de 
Ramus. La dialectique est Pâme de son système , et si 
nous étions tenté de l'oublier, sa dernière préface nous 
en ferait souvenir : « Si j'avais à porter un jugement sur 



▼CEU DE RAMUS. 363 

mes propres travaux, dit-il, je souhaiterais que le monu- 
ment élevé à ma mémoire rappelât la réforme de la dia- 
lectique (Préface des Dialecticœ libri duo, 1572). » 

Puisque nous avons entrepris de lui éle\er ce monu- 
ment , achevons cette tâche pieuse , en invitant le lecteur 
à étudier avec nous la dialectique de Ramus. Il ne s'est 
pas trompé en y attachant son espoir ; car elle a fait vivre 
son système avec honneur jusqu'au XVIIP siècle, et elle 
sera toujours son titre le plus durable à l'estime des sa- 
vants et des philosophes. 



II 



DIALECTIQUE. 



Distinction préliminaire. — Polémique contre Aristote et la scholastique. 

— La nature, l'art et rexercice. — Méthode proposée par Ramus pour 
observer la nature humaine. — De l'invention et du jugement. — 
Exercice et usage de la dialectique. —Défense d'Aristote contre Raraus. 

— Mérites de ce dernier. — Conclusion sur sa dialectique. 



Ramus a pris soin de distinguer lui-même dans sa 
dialectique deux parties , ou plutôt deux modes d'expo- 
sition : d'un côté , l'examen des divers systèmes et la 
réfutation des erreurs qui pourraient nuire à l'exactitude 
ou à l'ordonnance de la science : c'est la dialectique ré- 
futative (i'kejy.Tix.yi) ; de l'autre, une exposition dogma- 
tique de l'art de penser, tel que la nature l'enseigne , 
sans avoir aucun égard aux préjugés ni aux opinions des 
hommes : c'est la partie démonstrative (àTuo^ewcTixvi) de 
la dialectique. 

Cette distinction , dont on ne saurait contester la jus- 
tesse , a cela de précieux pour nous qu'elle nous permet 
de faire équitablement la part du vrai et du faux dans 
l'œuvre logique de Ramus. Autant , en effet, nous som- 
mes disposé à applaudir à ses tentatives ingénieuses et 



ATTAQUES CONTRE ARISTOTE 365 

hardies pour constituer la méthode des sciences , autant 
nous sommes loin d'approuver ou même d'absoudre en- 
tièrement ses attaques inconsidérées, excessives et déci- 
dément injustes contre Aristote. 

Professeur plus que philosophe , Ramus parle de la 
logique d'Aristote comme de je ne sais quel manuel de 
logique, et il est certain qu'à un tel point de vue, ce 
chef-d'œuvre de sagacité , de profondeur et d'analyse 
philosophique laisserait beaucoup à désirer. Je n'oserais 
affirmer, pour ma part, qu'on y trouve une définition et 
une division de la logique; mais peut-on dire sérieuse- 
ment que la pensée d' Aristote en soit obscurcie? C'est 
là cependant le grief le plus ordinaire de Ramus. Sans 
doute il faut accorder qu'il a quelquefois raison dans ses 
critiques. Mais il dépasse évidemment les justes bornes, 
lorsqu'il prétend que dans cet admirable traité de la 
méthode démonstrative, qu'on appelle les Deniers Ana- 
lytiques, il n'y a rien de dialectique, ou lorsqu'il exclut 
de la logique l'art de démêler et de résoudre les sophis- 
mes; lorsqu'enfin il reprend sans cesse Aristote comme 
un écolier, l'accusant non-seulement de confusion, d'ob- 
scurité, de contradiction et d'erreur, mais même de pué- 
rilité et d'ineptie! 

En vérité , quand je considère cette accumulation de 
reproches adressés par un logicien au père de la logique, 
j'ai besoin, pour les excuser et pour les comprendre, de 
me rappeler le temps où tout cela était dit, les excès et 
la sottise des défenseurs d' Aristote , leur fanatisme ridi- 
cule et souvent impie, le joug intolérable qu'ils préten- 
daient faire peser sur les intelligences, et qui eut fini par 
étouffer dans l'esprit humain l'amour de la vérité, de Ja 



366 DU RAMISME. 

science et du progrès. On peut dire, à la décharge de 
Ramus, peut-être même à sa gloire, qu'il n'a pas dés- 
espéré alors de l'esprit humain, et que s'il a mis tant de 
violence dans ses attaques , c'est qu'il s'agissait de ren- 
verser l'idole du moyen âge , et de guérir par là ce que 
tous les ramistes appellent d'un commun accord la ma- 
ladie de la scholastique (scliolasticus morhus)^ c'est-à-dire 
une barbarie déplorable, une torpeur croissante et mor- 
telle. On doit aussi, pour être juste, distinguer plus d'une 
phase dans celte polémique de trente-cinq ans : d'abord 
l'époque de la première jeunesse et de l'audace extrême, 
la thèse de 1537 et ces Animadversions de 1543, si re- 
marquables par l'esprit, la verve et la passion , mais où 
Ramus ne garde aucune mesure ; puis les Animadversions 
de 1548 et des années suivantes, où déjà il s'impose cer- 
taines règles tirées d'Aristote lui-même , et d'après les- 
quelles il essaye de le juger ; enfin les Scliolœ dialecticœ 
de 1569, et la Défense d'Aristote contre J, Schegk, où il 
montre infiniment plus de sens, de modération et de 
justice, où même il professe pour Aristote une vive ad- 
miration , et se donne , avec raison , pour meilleur péri- 
patéticien que ses adversaires. Mais ce qu'il admire, ce 
sont quelques principes détachés du système, ce n'est 
pas le système lui-même. A aucune époque il n'aban- 
donne ce double argument, qui, s'il était fondé, ruine- 
rait à jamais l'autorité d'Aristote comme logicien : pre- 
mièrement, que les écrits réunis sous le titre d'Organon 
ne sont pas authentiques, soit qu'ils aient été attribués à 
Aristote par quelque sophiste ennemi de la vérité et de 
la science, selon la thèse la plus ancienne de Ramus , soit 
qu'on y voie une sorte de bibliothèque des logiciens an- 



IDÉE DU LA DIALECTIQUE. 367 

teneurs à Aristote, et que celui-ci aurait pris seulement 
la peine de recueillir sans choix, sans ordre et sans mé- 
thode. En effet, et c'est le second argument de Ramus , 
Aristote n'est pas l'inventeur de la dialectique. La pensée 
est inhérente à l'homme , et il y a dans l'esprit humain 
une logique naturelle qui, avant Aristote, avait été ré- 
duite en préceptes par Zenon d'Elée, par Pythagore, 
Socrate et Platon, sans parler de Moïse et même de Noé, 
en qui Ramus croit reconnaître le Prométliée des Grecs, 
mais dont la logique est par trop inédite. 

L'autorité d' Aristote une fois mise de côté, la scholas- 
tique une fois convaincue d'impuissance , aussi bien que 
d'obscurité, d'ignorance et d'erreur, Ramus entreprend 
d'enseigner une autre dialectique. Comme il ne s'agit ici 
que de donner une idée de ses essais en ce genre, nous 
nous bornerons à déterminer d'après lui, et, autant que 
possible, en le laissant parler lui-même, l'objet et le ca- 
ractère de la dialectique, la méthode qui lui convient, 
les parties essentielles qu'elle comprend, enfin les appli- 
cations dont elle est susceptible. 

Ramus définit la dialectique l'art de raisonner; c'est à 
ses yeux une science pratique qui se propose de tracer 
les règles et l'usage légitime du raisonnement, ou plutôt 
de la raison \ Comme toute science pratique, elle se 
présente sous trois formes successives, et pour ainsi dire 

1 Dialectique (1555), p. 1 : « Dialectique est art de bien disputer, et 
en mesme sens est nommée logique : car ces deux mots sont dérivez de 
logos, c'est-à-dire raison, et dialegestae {cixUyijOon) comme aussi lo- 
gizGstaî (AoyîÇîiOai) n'est autre chose que disputer ou raisonner, voire 
(comme Platon nous enseigne au premier Alcibiade) qu'user de raison , 
de laquelle le vray et naturel usage doibt estre monstre et dressé en 
cest art. » 



368 DU bamisme; 

^ à trois degrés : la nature, Part et Texercice. La nature 
l ici, c'est la raison ou faculté naturelle de raisonner; Part 
( se compose des préceptes pour bien user de cette faculté, 
ï et l'exercice consiste à mettre en pratique les préceptes 
de l'art, afm de les convertir en habitudes. De là ce prin- 
cipe fondamental, posé par Ramus dès le premier jour, 
et auquel il demeura constamment attaché, savoir : que 
l'exercice suppose l'art, comme celui-ci à son tour sup- 
pose la nature \ C'est de ce principe qu'il a tiré toute 
sa dialectique. C'est en partant de ce même principe 
qu'il indique la source où l'on doit puiser les véritables 
règles de l'art de penser. Il faut l'entendre exposer lui- 
même comment « le vray et naturel usage de raison doibt 
estre monstre et dressé en cest art : » 

« On doit avant tout s'appliquer de toutes ses forces à découvrir 
\ ce que peut la nature et comment elle procède dans l'emploi de la 
raison. C'est pourquoi, pour mieux mettre en lumière sa puissance, 
; considérez, parmi tant de milliers d'hommes, ceux qui l'emportent 
^ par leur habileté et leur prudence naturelle, et supposez qu'ils aient 
à donner leur avis dans la discussion d'une affaire importante : leur 
pensée, comme un miroir tidèle, devra vous donner une image de la 
nature. Examinez donc ce que vont faire ces conseillers par qui la 
nature vous enseigne. D'abord, si je ne me trompe, ils chercheront 
en silence dans leur esprit quelque raison, ils inventeront quelque 
argument, qui leur donne moyen de vous exhorter à l'entreprise sur 
laquelle on délibère ou de vous en détourner; puis, quand ils auront 
trouvé de quoi se satisfaire, ils exprimeront leur pensée, non pas au 
hasard, mais par ordre et avec méthode : non contents de démon- 
trer chaque point avec élégance et avec force, ils embrasseront toute 
la question, en descendant de l'idée la plus générale aux espèces et 
aux cas particuliers qu'elle comprend. S'ils procèdent ainsi dans une 
discussion particulière, à plus forte raison suivront-ils cette méthode, 

1 Dialecticse partiliones (1343), fol. 1 v. « Ars igitur naturam sibi 
propositam semper habeat, exercitatio artem. » 



MÉTHODE DE hamus. 369 

lorsqu'ils étudieront la nature tout entière, comme faisaient les pre- 
miers philosophes , qui n'avaient point de logique artificielle. Ainsi , 
toutes les fois qu'il se présente une occasion d'exercer notre raison, . 
la nature invite nos esprits à un double effort, l'un plus vif et plus 
pénétrant pour trouver la solution du problème, l'autre plus calme | 
et plus réfléchi pour examiner et peser cette solution, en l'appropriant j 
aux diverses parties du sujet. Voilà ce que fait connaître avec certi-i: 
tude l'observation de la nature , dont la science ne doit jamais se 
départir, mais qu'elle doit suivre religieusement : car elle n'aura^ 
bien rempli sa tache que lorsqu'elle aura reproduit cette sagesse na- \ 
turelle. Elle doit donc en étudier les leçons dans les esprits d'élite, 
où elles sont comme innées ; puis , après qu'elle les aura recueillies 
avec soin , elle les transmettra à son tour dans l'ordre le plus natu- 
rel, et sur ce modèle tracera des règles à ceux qui se proposent de 
bien raisonner. C'est ainsi qu'après avoir été l'élève de la nature, la 
dialectique en deviendra pour ainsi dire la maîtresse : car il n'y a . 
point de nature si énergique et si forte qui ne le devienne davantage j 
par la connaissance de soi-même et par la description de ses forces; \ 
et il n'en est point de si faible et de si languissante qui ne puisse , : 
avec le secours de l'art, acquérir plus de force et d'ardeur K » 

Telle est la méthode que suit Ramus pour construire 
l'art de penser, et d'abord pour le diviser en deux par- 
ties. « Les parties de dialectique sont deux, invention et 
jugement. La première déclaire les parties séparées dont 
toute sentence est composée ; la deuxiesrne monstre les 
manières et espèces de les disposer, tout ainsi que la pre- 
mière partie de grammaire enseigne les parties d'oraison, 
et la syntaxe en descript la construction*. » 

L'invention des arguments se fait au moyen de pré- 
ceptes qui donnent « les sièges et lieux où gisent les ca- 
tégorèmes , » c'est-à-dire les raisons , preuves et argu- 
ments. Ceux-ci se tirent tantôt du témoignage , et alors 

» Dlalecticae parlitiones, fol. 3, 4. 
* Dialectique (1555), p. û. 

u 



370 DU RAMISME. 

ils sont inartificiels, tantôt de la raison elle-même, et ils 
sont dits arlificiels, comme lorsqu'on prouve par le moyen 
de la cause ou de Peffet, de la substance ou de la qualité, 
de l'opposition ou de la ressemblance, de la division, 
de la définition, etc. Ramus explique en grand détail ces 
cbefs d'arguments à l'aide de nombreux exemples tirés 
des poètes et des orateurs, et il réduit tous les lieux à 
dix, savoir : les causes, les effects, les subjects, les 
adjoincts, les opposez, les comparez, la raison du nom, 
la distribution, la définition, le témoignage*. Puis il 
recommande l'exercice et la pratique de toutes ces rè- 
gles. 

\ « L'homme, dit-il, a en soy naturellement la puissance de cognoistre 
J toutes choses : et quand il aura devant ses yeux l'art d'inventer par 
ces genres universelz, comme quelque mirouër, luy représentant les 
images universelles et généralles de toutes choses, il luy sera beau- 
coup plus facile par icelles recognoistre les espèces singulières, et 
par conséquence inventer ce qu'il cherchera. Mais il fault par plu- 
sieurs exemples, par grand exercice, par long usage forbir et pollir 
ce mirouër, avant qu'il puisse reluire ny rendre ces images ^. » 

Après l'invention vient la disposition, que Ramus aime 
mieux appeler jugement à l'exemple de Cicéron. a Juge- 
ment est la deuxiesme partie de logique, qui monstre les 
voyes et moyens de bien juger par certaines reigles de 

disposition La disposition de logique a trois espèces, 

énonciation, syllogisme, méthode. » 

L'énonciation , chez Ramus, est ce que nous appelons 
proposition : il la divise en simple et composée , scienti- 
fique ou d'opinion, générale, spéciale et propre* Le pas- 

1 Scholae in lib. artes (1578]|, col. 210; Dial. lij^ri duo (1572). 
» Dialectique (1555), p. 69. 



DU JUGEMENT. 371 

sage suivant, sur le propre et l'universel, mérite l'atten- 
tion du lecteur : 

« Le jugement (le la simple énonciatlon est fort naturel, mais voire 
commun de quelque part aux bestes, comme des choses sensibles en 
renonciation propre. Voire ce jugement est beaucoup plus excellent 
es autres animaux qu'en nous. Car combien que l'homme les sur- 
monte d'attouchement, néantmoins l'aigle voit plus vivement, le vaul- 
tour flaire plus subtillement, la taupe oyt plus clérement, comme Pline 
récite au deuxiesme de l'Histoire naturelle. Ainsi le jugement de re- 
nonciation simple n'est point propre de toute part à l'homme, mais 
bien l'entendement de renonciation universelle... La beste ne conçoit f 
point l'universel, et combien qu'Epicure, abestissant l'homme, ayt i 
voulu attribuer le souverain jugement de toutes choses aux sens, et \ 
le déroger à l'entendement, néantmoins contre la logique de ce sen- 
suel philosophe nous cognoistrons es espèces conséquentes combien 
l'entendement peult sans le sens; et jà d'autant qu'il cognoist l'uni- 
versel , d'autant est-il plus excellent et honorable que le sens , et 
comprend plus la cause et principe, et est plus scientifique , comme 
peult estre entendu par Aristote au premier de la Démonstration ^ « 

« Le syllogisme, dit-il ensuite (p. 87), est disposition 
par laquelle la question disposée avec l'argument est 
nécessairement conclue; » et il y distingue trois parties : 
la majeure, qu'il appelle proposition; la mineure, qu'il 
appelle assomption, et la conclusion ou complexion. Voici 
comment il en explique le mécanisme (p. 89) : « Comme 
le bon compteur, en adjoustant et déduisant, veoit cer- 
tainement en la clôture du compte le reliqua, ainsi les 
dialecticiens, en adjoustant la proposition et déduisant 
l'assomption, voyenten la conclusion la vérité ou faulseté 
de la question. » Mais, ajoute-t-il, « ceste fabrique de 
nécessaire disposition sera plus entièrement entendue par 
toutes les espèces ; » et en conséquence il décrit , avec 

* Dialectique (1555), p. 73 et suiv. 



372 DU RAMISME. 

force exemples, selon sa coutume, d'abord le syllogisme 
simple, dont il réduit en 1572 les figures ou espèces à 
deux, qui sont la seconde et la première d'Aristote, mais 
en ajoutant des manières (modes) propres ; puis le syllo- 
gisme composé , qu'il analyse avec d'autant plus de soin 
que, suivant lui, « Aristote n'a point cogneu l'art de ce 
syllogisme. » 

Le dernier et le plus haut degré du jugement est la 
méthode ou « disposition par laquelle entre plusieurs 
choses la première de notice est disposée au premier lieu, 
la deuxiesme au deuxiesme, la troisiesme au troisiesme, et 
ainsi conséquemment. » Cette « adresse et abrègement 
de chemin » est de deux sortes : il y a d'abord la mé- 
thode de doctrine ou de nature , où ce qui est naturelle- 
ment plus évident doit précéder, et Ramus entend par là 
le général et l'universel ; puis la méthode de prudence , 
qui est relative à l'opinion et qui s'accommode à celui 
qu'il s'agit d'enseigner et de persuader : ainsi , dans les 
affaires ordinaires de la vie, a le dialecticien, si l'entrée 
de l'artificiel et vray chemin lui est fermée, se fera autre 
voye par force d'esprit et prudence, et cherchera de toutes 
parts toutes aydes de coustumc et usage, etc.*. » Ce 
chapitre de la méthode paraît à Ramus le plus important, 
comme on peut s'en convaincre par les lignes suivantes 
de sa Dialectique en français (p. 135) : 

« Or est le jugement de méthode, tant de doctrine comme de pru- 
dence, la souveraine lumière de raison : en laquelle non-seullement 
les autres animantz n'ont rien commun avecques l'homme, comme ilz 
pourroyent avoir au jugement de renonciation, mais voire les hommes 
entre eux sont en cesre louange grandement dissemblables. Car 

i Dialectique (1555), p. 119, 120, 128, 134, etc. 



HABITUDES LOGIQUES. 373 

combien qu'ilz soyent tous naturellement particlpans de la faculté 
sylloglstique, néantmolns le nombre est bien petit de ceux qui s'es- 
tudient d'en bien user : et de ce petit nombre encore est beaucoup 
moindre la quantité de ceux qui sçavent disposer par bonne méthode 
et juger : tellement qu'autant que l'homme surmonte les bestes par 3 
le syllogisme, d'autant luy-mesme excelle entre les hommes par la 
méthode , et la divinité de l'homme ne reluit en nulle partie de la \ 
raison si amplement, qu'au soleil de cest universel jugement. » 

Les règles de la dialectique se réduisent à celles de 
l'invention et du jugement, et si elles sont conformes à 
Tidéal de notre nature raisonnable étudiée dans les chefs- 
d'œuvre des grands maîtres en tout genre, l'art de penser 
est tout ce qu'il peut être. Cependant ces règles seraient 
sans utilité pour nous, si nous nous bornions à les ap- 
prendre ou même à les discuter, sans avoir su nous les 
approprier par l'exercice. L'exercice, exercitation ou 
usage, est la constante préoccupation de Ramus. Déjà, 
après avoir traité de l'invention, il disait que « la logi- 
que en cesle partie ne baille point ses biens à crédit aux 
paresseux , ains les départit seullement aux diligen» et 
laborieux, voire par juste portion, tant gagné tant payé *. » 
De même, après avoir donné les règles du jugement et 
avoir fait ressortir l'excellence de la méthode, il ajoute 
aussitôt : « Mais comme nous avons admonesté en l'in- 
vention, que l'exercice monstroit le fruict de l'art, ainsi 
nous fauU icy penser que non pas l'art seullet [sic), mais 
beaucoup plus l'exercice d'icelluy et la practique fait 
l'artisant. » 

« Partant donques, dit-il encore, que nul n'estime estre logicien 
pour avoir appris les loix et ordonnances de logique, comme par 
grande folie communément nous estimons... Pour avoir le vray loz de 

« Dialecliquc (1555), p, 70. 



374 



DU RAMISME. 



logique, n'est pas assez de sçavoir caqueter en l'eschole des reigles d'i- 
celle, mais il les fault et practiquer es poètes, orateurs, philosophes, 
c'est-à-dire en toute espèce d'esprit : en considérant et examinant leurs 
vertus et vices , en imitant premièrement par escripture et par voix 
leur bonne invention et disposition : et puis en taschant les égaler, 
voire les surmonter en traictant et disputant de toutes choses par 
soy-mesme, et sans plus avoir esgard à leurs disputes : et quand ce 
disciple logicien aura par telle diligence et assiduité de long temps 
confirmé l'intelligence de logique , alors qu'il se présente hardiment 
à l'espreuve et examen de maistrise : et après avoir faict foy de telle 
estude, qu'il soit mis en la chaire, et jouisse des privilèges proposez 

par la République à telle vertu Autrement, comme j'ay dict, tant 

que nous penserons estre logiciens pour avoir appris les préceptes 
de logique, et en avoir disputé en l'eschole l'un contre l'autre, sans 
interpréter par elle ny conseil ny jugement d'autheur aucun, sans 
imiter les vertus des grandz , sans nous exercer en escripture ny 
harangue aucune, telle logique ne sera jà le cler miroiier de l'inven- 
tion nous représentant les espèces de toutes choses : ne sera jà le 
soleil du jugement cognoissant la conjonction de toutes choses , ains 
sera seullement comme une veiie troublée et esblouye et bien sou- 
vent prenant l'un pour l'autre : et vauldroit beaucoup mieux avoir 
l'usage sans art que l'art sans usage ^ » 

Telle est, dans ses principaux traits, la dialectique de 
Ramus. Si maintenant nous voulons en déterminer le 
caractère essentiel, il nous suffira de remarquer que son 
point de départ et son dernier terme à la fois sont dans 
l'étude et l'imitation des grands écrivains, puisqu'elle 
leur emprunte ses règles , ses exemples et ses modèles. 
C'est donc véritablement une logique d'humaniste, plus 
appropriée à la renaissance littéraire du XVF siècle qu'au 
mouvement scientifique des temps modernes , une logi- 
que qui recommande l'observation de la nature humaine, 
mais qui ne l'observe que dans les œuvres mortes de 
l'antiquité, qui proclame en principe et revendique avec 

* Dialectique (15&b), p. 137, 138. 



DÉFENSE d'aRISTOTE. 375 

force l'indépendance de la raison , mais qui de fait , et 
contrairement à l'intention de son auteur, nous retient 
encore sous le joug des anciens , tout en nous affran- 
chissant de celui d'Aristote et en rompant violemment 
avec la barbarie du moyen âge. 

J'ai déjà essayé d'expliquer comment Ramus, emporté 
par son zèle, avait confondu dans une même condamna- 
tion la scholastique et le péripatétisme. Il y a cependant 
dans cette polémique des excès que je ne saurais justifier 
ni excuser d'aucune façon. Tout n'est pas sans défaut 
dans les livres logiques d'Aristote, et l'on y peut relever 
plus d'une lacune et même plus d'une erreur; mais, à 
moins d'être aveuglé par la passion , comment mécon- 
naître la grandeur de ce génie et l'ampleur sans égale de 
son entreprise? Ici les catégories, effort puissant pour 
réduire tous les termes de la pensée à dix genres prin- 
cipaux qui n'ont pas encore été remplacés; là, une théo- 
rie de la proposition et le premier essai méthodique de 
grammaire générale; ailleurs, l'invention du syllogisme 
et l'analyse aussi savante qu'originale de toutes les formes 
du raisonnement; dans les Derniers Analytiques, la des- 
cription d'une méthode nouvelle fondée sur l'alliance de 
la définition et de la démonstration, seule méthode ré- 
gulière que l'antiquité ait connue, et qui, entre les mains 
d'Aristote, a créé plusieurs sciences; puis les Topiques, 
arsenal de la rhétorique, prodigieux répertoire d'idées et 
d'aperçus en tout genre, et le traité Des Sophismos, qui 
complète et achève cette science du raisonnement; le 
tout disposé dans un ordre parfait, en allant du simple 
au composé : d'abord l'idée avec le mot qui Pexprime, 
puis la proposition composée de termes simples, enfin le 



l 



376 DU RAMISME, 

syllogisme, composé à son tour de propositions; et après 
la théorie la pratique , c'est-à-dire le syllogisme appli- 
qué à toute matière, nécessaire, probable ou douteuse. 

Voilà la grande composition philosophique où Ramus 
n'a vu qu'une espèce de bibliothèque mal rangée, un re- 
cueil indigeste d'idées mal comprises, mal digérées, mal 
exprimées , comme si l'on pouvait trouver ailleurs , au 
même degré, cette pensée sûre d'elle-même, ce ton net 
et ferme, ce style clair, énergique, magistral ! Nous au- 
rons beau faire, l'auteur de l'Organon sera toujours notre 
maître en logique, au moins pour ce qui concerne la 
méthode démonstrative; et c'est à lui que Ramus lui- 
même a emprunté ses meilleurs préceptes*. 

La dialectique de Ramus perdrait trop à être compa- 
rée avec l'analytique d'Aristote, et il ne peut entrer dans 
l'esprit de personne aujourd'hui de mettre au-dessus de 
l'Organon le petit traité clair, méthodique, élégant, 
mais plus ingénieux que profond, qui contient, sous une 
forme si abrégée, les principes du ramisme. Néanmoins, 
à part l'immense supériorité de la logique péripatéti* 
cienne bien comprise, on doit reconnaître à Ramus plus 
d'un mérite, soit pour l'exposition et l'ordonnance des 
préceptes , soit pour l'analyse du raisonnement. 

D'abord, il réduit et simplifie la partie technique de 
l'art de penser, non par mépris, comme les logiciens de 
Port-Royal , mais parce qu'il attache plus d'importance 
à une pratique assidue des règles qu'à ce luxe d'analyses 
aussi stériles que minutieuses , où se perdait la scholas- 

1 E. Pasquier» Iconum liber, n° 14G, Pefrus Ramus : 

Hic in Aristotelis dum faraam et dogma vagatur, 
quantum débet Ramus Aristoteli ! 



MÉRITES DE RAMUS. 377 

tique. Il veut que la logique, comme toutes les sciences, 
contribue à la perfection de l'homme, et il a une foi 
profonde dans refficacilé de la vraie méthode. Il croit, 
comme Socrate et Platon, à la puissance de la dialectique 
pour nous rapprocher de la vérité, et, tout en la défi- 
nissant Part de raisonner, il lui attribue le gouverne- 
ment et l'éducation de toutes nos facultés intellectuelles. 

Les opérations de l'esprit étaient loin d'être bien con- 
nues et bien distinguées au XVP siècle : elles n'ont com- 
mencé à l'être qu'au temps de Locke , de Malebranche 
et de Leibniz. On ne doit donc pas reprocher trop sévè- 
rement à Ramus d'avoir adopté une division de la dia- 
lectique, qui était indiquée par Platon dans le Phèdre et 
par Aristote lui-même dans sa Rhétorique, et que Cicé- 
ron et Quintilien avaient professée explicitement. Ramus, 
en partant d'une vue un peu étroite, a du moins reconnu 
et fixé les quatre parties de la logique du raisonnement, 
savoir : les idées, la proposition, le syllogisme et la mé- 
thode. Gassendi et Port-Royal n'ont pas hésité à adopter 
cette division, en laissant seulement de côté les termes 
surannés d'invention et de jugement. 

Si la logique de Ramus, comme toutes celles qui l'ont 
précédée et suivie jusqu'à nos jours, présente de nom- 
breuses lacunes, elle contient en revanche plus d'une ad- 
dition importante. C'est Ramus qui a introduit dans l'art 
de penser les règles de la mémoire, quoiqu'il ne les ait 
pas assez développées. Les critiques qui ont relevé avec 
une insistance puérile les divisions ou dichotomies y dont 
il a peut-être abusé dans sa théorie de l'invention, n'ont 
pas même remarqué qu'il était le premier qui eût placé 
en logique l'étude du témoignage, qui jusque-là était 



378 DU RAMISME. 

laissée à la rhétorique. Mais la partie la plus importante 
de cette dialectique, c'est l'analyse du jugement si né- 
gligée jusque-là, et qui fut appelée proverbialement la 
seconde partie de Ramus [secunda pars Pétri). On y trouve, 
entre autres nouveautés, une théorie déjà très approfon- 
die des syllogismes composés. Enfin, chose étrange, mais 
incontestable, c'est lui qui, le premier depuis Aristole, a 
ftiit de la méthode un chapitre de la logique, et même le 
plus important à ses yeux. 

Cette méthode repose essentiellement sur le syllogisme 
et la démonstration , et Ramus a eu le tort , que Bacon 
lui reproche amèrement, de soutenir que c'était la mé- 
thode unique de toutes les sciences. Mais cette faute est 
celle de presque tous les philosophes anciens et moder- 
nes, et Ramus n'y était tombé que par l'exagération d'une 
idée vraie, savoir, qu'il n'y a qu'une logique, dont les 
applications seules varient, et que le raisonnement, pour 
être employé tantôt dans le domaine de la science et 
tantôt dans celui de l'opinion, ne change pas pour cela 
de nature, comme semblait se l'imaginer Aristote. 

Je n'ai point parlé des exemples agréables par lesquels 
il explique les règles de sa dialectique : mérite facile , 
mais presque inconnu jusque-là dans cette sorte d'ou- 
vrages, et qui plus tard a valu à la Logique de Port-Royal 
des éloges si exagérés. Ces exemples, chez Ramus, n'ont 
pas seulement pour but de rendre la logique plus diver- 
tissante ^ : ils sont destinés à commencer celte pratique 
des règles qui seule en donne la vraie intelligence, et qui 
peut seule créer ou développer les habitudes logiques de 
l'esprit : la sagacité, la netteté, la précision, l'ordre et la 

* Logique de Port-Royal, premier Discours. 



MÉRITES DE RAMUS. 379 

suite des idées, l'élévation, l'étendue et même le bon 
sens. 

C'est encore un litre d'honneur pour Ramus d'avoir .? 
su concilier la foi dans les règles de l'art de penser avec 
le respect et l'observation de la nature humaine. Per- ; 
sonne jusque-là n'avait rappelé avec tant de bonheur et \ 
de force le yvwOt aeauTov de Socrate, ou la nécessité de se ; 
connaître soi-même. Pourquoi faut-il qu'au lieu de cher- 
cher la nature humaine dans les grands écrivains, sui- 
vant une méthode exclusivement littéraire , il n'ait pas 
puisé directement dans sa réflexion et dans sa conscience 
les principes si purs et si féconds de toute vérité sur 
l'homme! Pourquoi faut-il qu'à son incomparable har- 
diesse il ne lui ait pas été donné de joindre une plus 
grande profondeur! L'œuvre de Descaries eût été faite 
un siècle plus tôt , et la philosophie moderne eût été 
fondée. 

Mais le grand mérite, la gloire immortelle de Ramus 
en philosophie, c'est d'avoir montré par son exemple ce 
que c'est qu'un philosophe; c'est, comme il le dit dans 
sa Préface, « d'avoir ozé entreprendre contre tous phi- 
losophes qui furent onques, pour leur oster le prix de 
dialectique, lequel ils avoycnt par si grands esprits et si 
gi'ande diligence conqueslé , et s'estoient approprié par 
prescription et jugement de tant de siècles. » Il n'a point 
courbé servilement la tête devant l'autorité d'Aristote ; 
il ne s'est pas mis en peine de l'éluder par les distinc- 
tions barbares que l'école avait inventées; il lui a résisté 
en face , au nom de la raison ; il a essayé de le corriger 
et de le compléter; enfin il a montré que le temps était 
venu, pour la philosophie, de sortir de tutelle. Ainsi il 



380 DU UAMISME. 

a fait plus encore que de contribuer, pour sa part , aux 
progrès de la logique : il a rendu à l'esprit humain l'art 
même de penser, en sachant en user librement, et en 
établissant les règles de la logique sur le bon sens, « non 
sur l'opinion ou l'authorité d'aucun philosophe. » Noble 
entreprise , bien supérieure à tout ce qui avait précédé , 
et dont l'histoire va nous retracer les heureux effets. 



m 



HISTOIRE DU RAMISME. 



Antécédents du ramisme : Abélard, Erasme, Lefèvrc d'Etaples, L. Valla, 
Rod. Agricola, Jean Sturm. — Partisans et adversaires du ramisme en 
France, en Espagne, en Portugal et en Italie, en Suisse, en Allemagne, 
en Danemark, aux Pays-Bas, en Angleterre et en Ecosse. —-Sectes di- 
verses des ramistes et des anti-raraistes ou philippistcs, des pseudo- 
ramistes, scmi-ramistes, etc. 



La grande et légitime faveur dont jouissent parmi 
nous les études historiques depuis quarante ans, et qui, 
de l'histoire des événements politiques, s'est étendue à 
celle des idées, nous a fait peu à peu contracter l'iiahi- 
tude d'expliquer tous les systèmes de philosophie par 
leurs antécédents. Si hardie que puisse d'abord paraître 
une entreprise, si nouvelle que soit une doctrine, nous 
finissons toujours par découvrir quelques tentatives ana- 
logues qui nous semblent l'avoir préparée, qui l'ont ren- 
due possible, naturelle, presque nécessaire. Si l'on ne 
s'imposait aucune règle dans ce genre de recherches , 
cette reconstruction ingénieuse des idées d'un philoso- 
phe au moyen du passé n'aurait pas seulement l'incon- 



382 DU RAMISME. 

vénient d'enlever aux doctrines les plus originales le 
prestige de la nouveauté , elle aurait le défaut plus grave 
encore de n'être point conforme à la vérité. L'auteur dont 
on examine les opinions peut n'avoir pas fait les mêmes 
lectures que nous : il peut avoir négligé ce qui nous 
paraît le plus important; il peut avoir tenu grand compte 
de tel écrivain aujourd'hui tombé dans l'oubli. Celui qui 
recherche les antécédents d'un système doit donc se gar- 
der avec soin de confondre les influences que l'auteur de 
ce système a réellement et sciemment subies, et celles 
qui , à son insu , ont pu agir sinon sur lui-même , du 
moins sur les esprits de ses contemporains pour les dis- 
poser à adopter ses idées. 

Il y a deux hommes, Abélard et Erasme, chez qui l'on 
est d'abord tenté de chercher les origines du ramisme : 
l'un épris de Platon presque sans le connaître , et vou- 
lant, pour ainsi dire, platoniser la dialectique d'Aristote, 
mêlant à son enseignement des digressions littéraires et 
tempérant les âpretés de la scholastique par les souvenirs 
des poètes qu'il aimait ^ ; l'autre ennemi déclaré de la 
barbarie, rejetant les formules vieillies qui retenaient la 
pensée captive , et préludant par là à une émancipation 
plus complète de l'esprit humain. Que ces libres génies 
aient été les ancêtres de Ramus, je le veux, je le crois 
pour ma part : on ne saurait affirmer cependant qu'il 
les ait connus comme tels ; à peine en fait-il l'éloge dans 
ses ouvrages, et nulle part il ne s'autorise de leurs 
exemples. 

Il en est de même d'un autre écrivain que je suis loin 
de vouloir comparer à ces grands hommes, mais dont on 

1 Voir V Abélard de M. Charles de Rémusat, 



LES DEVANCIERS DE RAMUS. 383 

a beaucoup surfait le mérite, le scholaslique Louis Vives, 
critique honnête et assez judicieux, mais dont le langage 
timide et les allures circonspectes n'ont rien de commuq 
avec notre philosophe. Cela n'empêche pas le P. Rapin 
d'affirmer, dans ses Réflexions sur la philosophie (§ XXV), 
que « Ramus ne copia Laurent Valla et Louis Vives, 
deux grands critiques des siècles précédents, que pour 
s'ériger en novateur; » et dans ses Réflexions sur la lo- 
gique (§ VII), qu'il a ne réussit pas mieux dans le des- 
sein qu'il forma de détruire le crédit d'Arislote sur les 
mémoires de Valla et de Vives. » Rapin lui-même ne 
fait ici que copier Keckermann , en l'exagérant. 

Gomme Ramus n'a point dissimulé les noms de ceux j 
à qui il avait fait des emprunts, le plus sûr est de s'en! 
tenir à ce qu'il nous en apprend. Nous savons déjà qu'A-*| 
ristote est son plus grand maître, alors même qu'il le ■ 
combat. Il nous a raconté lui-même * tout ce qu'il doit à 
Socrate, à Platon et à Galien. Ajoutons-y Cicéron et 
Quintilien pour la division de la logique, l'école stoï- 
cienne pour certaines parties de sa terminologie, et nous 
aurons les sources principales oii il a directement puisé 
ses idées et son langage ; car il méprisait trop le moyen ' 
âge pour y chercher des lumières. Le seul scholaslique 
dont il ait fait usage est Laurent Valla, qu'il cite assez 
souvent ^, mais pour des détails peu considérables : car 
sur les points essentiels, à part la libre critique d'Aristote, 
Ramus était en désaccord complet avec Valla , qui pro-r 
fessait pour Quintilien une admiration outrée, et qui, 
suivant la remarque de Bayle, <( se montra plus propre 

• Voir plus haut, l" \)artie, ch. I, p. 24 et suiv. 

» Dialectique (1555), p. 99, 100; Gollcct. prajf. , p. 174, etc. 



384 DU RÀMISME. 

à marquer aux autres comment il falloit écrire qu'à pra- 
tiquer ses préceptes. » Je laisse de côté les auteurs dont 
Ramus se servit dans certaines parties de ses études : 
Oronce Fine et Jérôme Cardan pour les mathématiques ; 
pour la grammaire française, Etienne Dolet, Louis Mei- 
gret et Jacques Dubois , qui était Picard comme lui , 
comme on le voit par son orthographe. 

Si , au lieu de quelques opinions particulières et sans 
importance, on s'attache aux principes généraux et à l'es- 
\ prit du système, il y a quatre personnages inégalement 
I célèbres dont Ramus s'est inspiré de son propre aveu , 
I savoir : en France , Lefèvre d'Etaples et Jean le Masson 
' (Lalomus) , et parmi les Allemands , Rodolphe Agricola 
et Jean Sturm. Ramus fait souvent l'éloge de Lefèvre d'E- 
taples \ ce vaillant champion qui déploya, dit Brucker, 
un courage héroïque dans la guerre qu'il fit à la barbarie 
scholastique. Il se le proposait pour modèle avec Lato- 
inus, pour la manière d'expliquer les anciens*. 11 devait 
encore davantage à Rodolphe Agricola, l'ancien profes- 
seur de Heidelberg, qui avait tant insisté sur l'union de 
la rhétorique et de la dialectique dans son traité De in- 
ventione , et dont la doctrine, grâce à Jean Sturm , était 
déjà en faveur à Paris vers Tan 1530. On lit en efîet, 
dans l'Histoire de l'université % qu'à cette époque la fa- 
culté de théologie reprochait à la faculté des arts de né- 
gliger Aristote pour Agricola. En 1534, ce dernier trouva 
un interprète enthousiaste dans un maître es arts nommé 
Jean le Voyer (Visorius), du Mans, qui était professeur 

1 CoUect. prœf., etc., p. 102, 413, etc. 

' Nancel, Vie de Ramus, p. 43. 

» Du Boulay, t. VI , p. 227, 235; Crcvier, t. V, p. 248. 



JEAN STLIIM. 385 

de philosopliie au coUcgo tlo Bourgogne. Mais celui qui 
le premier avait introduit à Paris la dialectique d'Agri- 
cola était Jean Sturm, zélé j)éripatéticien et grand huma- 
niste, fort attaché aux principes de la logique d'Aristote, 
mais ennemi de la barbarie scholastique. 11 écrivait très 
purement en latin ; sa manière d'enseigner était assez 
conforme à celle du lecteur royal Latomus, et les leçons ^ 
qu'il fit à Paris, de 1529 à 1537, donnèrent à notre \ 
philosophe la première idée de la méthode d'après la- ï 
quelle il emprunta aux grands écrivains de l'antiquité les 
exemples et l'usage des règles de la dialectique. C'est 
dans la Préface des Scholaî in libérales artes que Ramus 
nous donne ces détails : 

« Depuis les beaux temps de la Grèce et de Rome, Rodolphe Agri- ^ 
cola est le premier qui ait retrouvé l'usage de la logique, et invité la 
jeunesse à chercher dans les poètes et les orateurs non-seulement des 
maîtres de style et d'éloquence, mais encore des modèles pour le rai- i 
sonnement et pour l'art de penser. Formé à l'école d'Agricola, Jean ' 
Sturm fit le premier connaître à Paris ces belles et excellentes appli- 
cations de la dialectique, et excita dans cette académie une ardeur l 
incroyable pour l'art dont il lui révélait l'utilité. C'est aux leçons de ' 
ce grand maître que j'appris d'abord l'usage de la logique, et depuis 
lors je l'enseignai à la jeunesse dans un tout autre esprit que les 
sophistes, laissant là cette rage de dispute, etc. » 

Tels sont ceux que Ramus avoue pour maîtres , et il 
n'est pas nécessaire de lui en chercher d'autres pour 
comprendre comment il fut amené , soit à combattre 
Arislote , soit à émettre des idées nouvelles en philoso- 
phie. Mais quand même on établirait qu'il a connu tout 
ce qui avait été plus ou moins timidement essayé avant ^ 
lui contre la scholastique, il resterait toujours, comme le j 
fait très bien remarquer Bruckcr, que « seul il a osé ( 

25 



386 DU RAMISME. 

dire hautement et sans réserve ce que tant d'autres n'a- 
vaient fait que bégayer [mussitarunt) ; seul il a réalisé ce 
qu'ils avaient à peine osé souhaiter, en faisant paraître 
une nouvelle dialectique ^ » 

La fortune extraordinaire du ramisme fait d'ailleurs 
assez voir sa supériorité sur tout ce qui avait précédé. 
L'histoire de ce système , la revue de ses partisans et de 
ses adversaires, le tableau des luttes auxquelles il donna 
lieu pendant un siècle en divers pays de l'Europe , exi- 
geraient des développements étendus que ne comporte 
point le présent travail. J'y reviendrai sans doute plus 
tard ; mais aujourd'hui mon seul but est de donner au 
lecteur une idée de l'influence exercée au XVP siècle 
par Ramus , et d'établir que cette influence est compa- 
rable dans son genre à celle de Descartes dans le siècle 
suivant. Persécuté en France, le ramisme trouva de nom- 
breux et d'illustres partisans en Angleterre et en Ecosse, 
en Danemark, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse 
et jusqu'en Espagne; les universités allemandes surtout 
l'accueillirent avec faveur, et c'est là qu'il se divisa en 
sectes dont les luttes sont pleines d'intérêt pour l'histo- 
rien de la philosophie. 

Le lecteur n'a pas besoin qu'on lui rappelle les noms 
des disciples et des adversaires que Ramus rencontra de 
son vivant : d'une part cette longue liste d'amis et de 
compagnons d'œuvre, depuis Omer Talon, son frère d'a- 
doption et son aller ego, jusqu'au célèbre érudit Denis 
Lambin, que Ronsart a si souvent célébré : 

Lambin, d'Horace la lumière, 
1 Hist. cdt. philos., Period. III, part. II, 1. II, c. 1, § 2. 



JACQUES CHABPENTIER. 387 

Qui par tes vers pleins de douceurs 
As ramené les Muses sœurs * ; 

d'autre part , les Galland et les Danès , les Périon et les 
Govéa , et cette redoutable phalange dont Jacques Char- 
pentier était le chef. Je dirai seulement un mot de ce 
dernier. 

Plusieurs historiens de la philosophie, obéissant à un 
louable désir d'impartialité , ont cru devoir réhabiliter 
comme philosophe celui qu*ils ne pouvaient s'empêcher 
de flétrir comme assassin de Ramus. S'ils avaient lu les 
principaux écrits de Jacques Charpentier, je crois qu'il 
leur eût été difficile de louer sa science et son érudi- 
tion. En logique, Keckermann lui reproche avec raison 
(Praecogn. log. tract. II, col. 131) de n'avoir rien com- 
pris à la question de la méthode; et quant à la métaphy- 
sique , où il s'efiforce de concilier Aristote avec Platon , 
le Moïse athénien ^ Brucker l'accuse tout aussi justement 
d'avoir t'ait de leurs doctrines un mélange absurde ^ On 
sait d'ailleurs qu'il avait l'habitude du plagiat, témoin sa 
traduction et son commentaire d'Alcinoûs, c'est-à-dire la 
seule partie de sa Comparaison d' Aristote et de Platon qui 
ait quelque valeur, et dont il ne saurait être l'auteur, puis- 
qu'il ignorait la langue grecque. Il prétendit aussi avoip 
traduit de l'arabe les quatorze livres De la sagesse des 
Egyptiens , attribués à Aristote , quoiqu'il ne sût pas un 
mot de cette langue , et qu'il n'eût fait que paraphraser 
l'ancienne traduction latine de Pierre-Nicolas Casteiiani "*. 

Charpentier était soutenu dans ses attaques contre 

1 Odes, livre III, ode IX, fin. 

5 Hist. crit. phil., 1. c, § V, note q : « (Jtramque fœde corrupiU» 

' Buhle, Hist. de la philos., sect. II, chap, III, fin. 



388 BU RAMISMË. 

Ramus par ia plnpart des pérlpatéticiens; mais il avait 
pour principaux appuis les hommes du clergé et de la 
Sorbonne, les jésuites, les futurs ligueurs et une bande 
de fanatiques dont la haine sauvage survécut à la Saint- 
Barthélémy. Pour avoir une idée de la violence avec la- 
quelle le parti de la Ligue poursuivit la mémoire de 
Ramus, il faut lire V Oraison funèbre de Pierre Danès , 
par Génébrard. Dans ce discours, qui fut prononcé en 
français à Paris, le 29 avril 1577, dans l'église de l'ab- 
baye Saint-Germain-des-Prés, l'orateur fait ainsi l'éloge 
de la sentence rendue en 1544 par François 1" sur la 
proposition de Danès : 

«( Et de fait, estoit un iugement sain et raisonnable. Car Pierre de 
la Ramée a esté tousiours parliculier en quelque art et science qu'il 
ait mis le nez; corrupteur et abuseur de la ieunesse, laquelle il dé- 
goustoit des bons autlieurs , doctes liures et anciennes disciplines , 
deuant qu'elle en eust gousté : hérétique aux éléments et langues, 
escriuant et prononçant, voire en françois, monstrueusement et en 
homme éceruelé , en sorte qu'en sa vie il a changé de prononciation 
par quatre ou cinq fois pour le moins; hérétique en grammaire ; hé- 
rétique en rhétorique, en philosophie et toutes parties d'icelle; hé- 
rétique en Euclide, père et fondement des mathématiques; héré- 
tique en l'art militaire au liure qu'il a escrit De militia Cœsaris,,, 
Finablement, ce qui est plus déplorable, hérétique en théologie, 
ayant laissé Commentariorum de religione christiana libros qua- 
tuory imprimé à Frankfort par André Wéchel quelque temps après 
sa mort, auxquels liures il ne conuient auecque aucun qui soit sous 

le ciel Et par ce ie m'esmerueille comme il se trouue encore des 

gens si assotez de luy qu'ils ne considèrent que ce n'a esté qu'un es- 
prit de trouble, de contradiction, vertigineux, gros, espais et igno- 
rantissime en la cognoissance des choses ; que, si de tous ses liures 
on luy oste le beau parler ou l'éloquence, laquelle ie ne luy veux ester, 
bien que quelques-uns y trouuent à redire , à cause que son stile 
n'est pas égal et continu et partout de même, et qu'il a faute d'une 
des principales parties de rhétorique, à sçauoir inuention, n'y de- 
meurera aucun suc ny substance, hormis ce qu'il a frippé par cy par 



LE RAMISME EN FlUNCE. 389 

là (le quelques bous aûlheurs, lesquels en récompense il a impugnez 
et battus. le dy quelques-uns : car il n'esloit homme de grande leçon 
et n'estoit versé en plusieurs , ayant consumé tout son temps à blas- 
mer et reprendre et contredire, de sorte qu'en mesure qu'il lisoit, il 
escriuoit des répréhensions et animaduersions, et luy falloit plus de 
temps à ce faire qu'il ne faudroit à un bon esprit de lire et cotter ur. 
gros sainct Augustin ou un Galicn. Et va bien pour messieurs les 
médecins qu'il ne soit entré en la lecture de leur Galien ou Hypo- 
crates ; car ie m'asscuro qu'il leur eusl assez taillé de matière ou pour 
rire ou pour auoir compassion, ou pour réfuter, s'ils eussent daigné 
s'amuser à respondre aux folies et inepties de ce pauure et outre- 
cuidé ignorant. » 

En 1577, tandis que Génébrarcr fulminait contre Ra- 
mus cette espèce d'anathème, l'université de Paris prit 
des mesures pour empêcher les professeurs de rhétorique 
d'unir l'étude de la dialectique à celle de l'éloquence \ 
Ainsi, après avoir été enseignés dans trois universités de 
France, àToulouse par lejurisconsulte Jean Bellon,àReims 
par l'helléniste Barthélémy Alexandre, et à Paris par les 
médecins Fernel, de Gorris et par une foule de maîtres 
es arts, les principes du ramisme étaient demeurés en 
usage parmi les professeurs de rhétorique. La même an- 
née, nous l'avons vu, Maurice Bressieu prononçait pu- 
bliquement l'éloge de Ramus. D'autres encore, au risque 
de se voir traiter d'hérétiques, continuèrent, à travers la 
Ligue, les traditions interrom])ues de la renaissance, si 
bien qu'en 1627, dix ans avant le Discours de la mé- ' 
thode, le ramisme était considéré en France même comme ;; 
un des plus importants systèmes de philosophie, au moins l 
à en juger par ce conseil de G. Naudé dans son Advis ^ 
pour dresser une bibliothèque (chap. Vil) : « En philo- 
sophie, commencer par celle de Trismégiste qui est la 

1 Crcvicr, Ilist. do l'Univ., I. XII, § 1, t. VI, \^. ■:/■,{). 



390 DU RAMISME. 

jilus ancienne, poursuivre par celle de Platon, d'Aristote, 
de Raymond Lulle, Ramus, et achever par les nova- 
teurs Telesius, Patrice, Campanella, Verulani , Jordan 
Brun , etc. » 

Même après l'avènement du cartésianisme, le nom de 
Ramus soulevait encore en France, en plein XYII'- sièclcj 
des luttes d'une grande vivacité dans l'université de Pa- 
ris; Tandis que le jésuite Mâchant reprochait à l'hislo- 
riën de Thou d'avoir fait l'éloge d'un hérétique, tandis 
^ que le jésuite René Rapin s'efforçait de détruire la re- 
t nommée de Ramus , un autre jésuite , Gabriel Cossart , 
I parlait et écrivait contre le philosophe huguenot avec 
\ une colère si furieuse, qu'un lecteur royal, François Du- 
' moustier, crut de son devoir de relever l'injustice de 
ces attaques, dans une leçon qu'il fit au collège de France 
le 29 avril 1651. Mais le père Cossart était un de ces 
hommes à qui il est toujours facile d'improviser des in- 
jures, des méchancetés et des menaces; il répliqua le 
même jour à son contradicteur, et rappelant que Ramus 
avait été protestant et « compris comme ennemi de la 
patrie dans le juste massacre des rebelles , » il dénonça 
Dumoustier comme hérétique, lui donnant à choisir en- 
tre ces deux partis, d'être un sot ou un impie * ! Que ré- 
pondre à de tels arguments, et comment s'étonner, en 
présence de telles menaces , que le ramisme n'ait pas eu 
de plus nombreux partisans en France? 

Il serait cependant facile de constater l'influence des 
idées de Ramus, sinon sur Descaries, qui a si habilement 
dissimulé sa parenté avec les plus téméraires de ses de- 
vanciers, au moins sur quelques-uns de ses contempo- 

^ G. Gossartii orat. et carraina (^675, in-ia), p. 73, P; JP4. 



ESPAGxNE ET PORTUGAL. 391 

rains , tels que Gassendi et les auteurs de la Logique de 
Port-Royal, sans parler du savant Lancelot, qui témoi- 
gne, dans les Préfaces de la Méthode grecque et de la Mé- j 
tlîode latine, une vive admiration pour notre philosophe, j 
et se félicite d'avoir mis en pratique sa maxime favorite : | 
peu de préceptes et beaucoup d\isage. 

Enfin , malgré Timpérissable haine des jésuites , la 
mémoire de Ramus s''est conservée en France jusqu'à nos 
jours, grâce à une succession de témoignages honorables 
entre lesquels on doit remarquer ceux de Varillas , de 
Bayle, de La Monnoye, de Niceron et de Voltaire, qui le 
proclame « bon philosophe dans un temps oii Ton ne 
pouvait guère en compter que trois. » 

Bayle et Brucker ont eu tort de dire que le ramisme 
fut inconnu en Espagne et en Ralie. Il est vrai qu'il y 
rencontra plus d'adversaires que de partisans, surtout en 
Portugal, dans l'université de Coïmbre. l\ eut aussi l'hon- 
neur d'être combattu par Genesio Sepulvéda, cet ennemi 
de l'humanité, qui fournit des arguments pour l'escla- 
vage des malheureux habitants de l'Amérique espagnole. 
Mais un célèbre grammairien, François Sanchez (Sanc- 
tius) de Broca , professeur à Salamanque , enseigna les 
arts libéraux, et notamment la rhétorique et la dialecti- 
que, suivant les principes de Ramus ; et il est permis de 
croire que cet enseignement, qui dura de longues années 
vers la fin du XVP siècle , laissa des traces profondes 
non-seulement dans l'université la plus florissante d'Es- 
pagne, mais dans tout ce royaume, « qui a honoré Sanc- 
tius des titres illustres de Père des lettres et de Restaura- 
teur des sciences'. » 

1 Lancelot, Préface de la méthode latine. 



#.*■ 



392 DU lUMlSME. 

Quant à ritalie, à part l'académie de Bologne, qui 
avait offert à Ramus une chaire, on ne voit pas que sa 
doctrine y ait fait de grands progrès. Elle fut combattue 
par Yicomercato, par Bernard Lauredano, Bernard de 
la MirandoleetGuymara deFcrrare, et n'eut guère d'ad- 
hérents que parmi les Italiens qui, après avoir embrassé la 
réforme, durent se réfugier en Suisse et en Allemagne. 
Le plus distingué de tous est Simon Simoni, qui défendit 
le ramisme contre Jacques Charpentier elJacques Schegk. 
Mais on ne peut pas ne pas considérer comme les conti- 
nuateurs de Ramus les écrivains italiens qui se tirent un 
nom par leurs attaques contre la philosophie d'Aristote, 
comme Francesco Patrizzi , Sébastien Basso , et surtout 
cet infortuné Jordano Bruno, dont notre savant ami 
M. Barthoimèss a retracé la vie d'une manière si émou- 
vante, et qu'il nous montre successivement dans tous les 
lieux 011 avait pénétré le ramisme , d'abord à Genève et 
à Paris, puis en Angleterre au[)rès de Gastelnau, de Phi- 
lippe Sidney et de Wiiliam Temple, puis en Allemagne 
à Marbourg, à Wittemberg, à lielmstadt, et à Francfort 
chez les Wéchel. 

C'est en Suisse et en Allemagne que le ramisme fut 
surtout florissant. 

A Genève, malgré l'opposition de Théodore de Bèze, 
Ramus avait été goûté d'un certain nombre de savants , 
entre lesquels on remarquait François Porto de Candie, 
en attendant qu'Arminius vînt s'y faire persécuter vers 
l'an 1582, à cause de son attachement pour le ramisme. 

Bàle, Zurich, Berne, Lausanne et d'autres villes de 
la Suisse; avaient accueilli avec plus de faveur la nou- 
velle dialectique, prolesséo par Théodore Zuinger, Tho- 



UiMVERSlTÉS ALLEMANDES. 393 

mas Freigius, Chiorn? , Arétius, Nuniiis et une foule 
d'autres; et ce ne fut pas un engouement passager : car, 
vers 1705, Bayle nous apprend que le rainisnie fleurit 
encore en Suisse, et « qu'à Berne et à Lausanne, on ne 
donne quelque chose de Clauberge et de Port-Royal que 
sous les auspices de [iainus. » 

En Alsace, Jean Slurm usa de son influence pour ré- 
pandre les vues de notre philosophe; et il fut secondé à 
Slrasbonrg par le théologien calviniste Jean le Pécheur, 
et à Saverne par Henri Schor, principal du collège qui 
venait d'être fondé dans cette ville. 

Trois hommes contribuèrent puissamment avec Sturm 
à répandre le ramisme en Allemagne, savoir : Jean Tho- 
mas Freigius, qui l'enseigna d'abord à Fribourg en Bris- 
ga, puis à Bàle, et enlin dans l'académie d'Altorf, dont 
il fut nommé recteur en 1575; François Fabricius, rec- 
teur de l'académie de Dusseldorf ; et David Chytrccus , 
recteur de l'académie de Rostoch. A l'école de ces maîtres 
zélés, se formèrent une foule de disciples qui prirent ou- 
vertement le nom de ramisles et se répandirent dans toute 
l'Allemagne. Les chaires de philosophie furent un instant 
presque toutes occupées par des partisans du ramisme , 
au moins dans les universités protestantes, notamment à 
Altorf, à Corbach, à Dusseldorf, à Gœttingue, à Helm- 
stadt, à Erfurl, à Leipzig, à Marbourg , à Hanovre, à 
Hambourg et à Lubeck, à Rostoch, à Dantzig, etc. Outre 
les philosophes, entre lesquels Gaspard Pfafîrad , Hen- 
ning Rennemann , Jean Cramer et Fréd. Beurhusius 
tiennent le premier rang, on vit des jurisconsultes et des 
théologiens professer ouvertement le ramisme, par exem- 
ple Matthieu Wescmbeck, C. Brederode et Jean Gérard. 



394 



DU RAMISME. 



Cependant le ramisme étant suspect de favoriser le 
calvinisme, les luthériens exclusifs ne tardèrent pas à 
reprendre la dialectique de Philippe Mélanchthon , et 
TAllemagne philosophique se trouva divisée en deux 
camps : celui des ramistes et celui des anti-ramistes ou 
pliilippisles. 

Les principaux adversaires du ramisme furent, à Tu- 
bingue , le fougueux Jacques Schegk et Nicodème Fris- 
chlin; à Altorf, Philippe Scherbius; à Heidelberg, Za- 
charie Ursinus; à Helmstadt, Cornélius Martini, enfin 
Jacques Martini à Wittemberg, où la faculté des arts ob- 
tint en 1603, de la cour de Dresde, la proscription offi- 
cielle du ramisme. La même mesure avait été appliquée 
à Leipzig, où l'on avait destitué le professeur d'Organon 
Jean Cramer. 

Les ramistes, se voyant fermer les écoles et les univer- 
sités de la Saxe, du Palatinat et de la Bavière, imaginè- 
rent, pour déjouer les persécutions, de combiner leur 
dialectique avec celle de Mélanchthon, qui n'en était pas 
aussi éloignée qu'on aurait pu le croire. De cette espèce 
de fusion naquit une nouvelle secte , les mixtes ou phi- 
lippo-ramèens , qui eut pour principaux représentants 
Paul Frisius, Buscher, Libavius, Rodolphe Goclenius et 
son disciple Othon Casmann, Jean Henri Alstedt, et l'es- 
timable logicien de Dantzig, Barthélémy Keckermarin. 

Ce nouveau paiti , comme il arrive toujours en pa- 
reille circonstance, fut assez mal vu des deui sectes qu'il 
entreprenait de concilier. Les nouveaux logiciens furent 
accusés de syncrétisme , les uns les appelant pseudo- 
ramistes ou déserteurs du ramisme, et les autres semi- 
ramistes ou adversaires déguisés d'Aristote. Les péripa- 



DANExMÀRK ET PAYS-BAS. 395 

téliciens Scharff et Calovius s'élevèrent a\ec force contre 
les mixtes^ qui, disaient-ils, mêlaient et confon(lai(3nt 
toutes choses. 

Ces essais de conciliation tournèrent à la fin contre le 
rarnisme , parce qu'Aristote, étant conservé par les phi- 
lippo-raméens, devait inévitablement reprendre sa vieille 
autorité ; et c'est ce qui eut lieu presque partout en Alle- 
magne vers 1625, malgré les efforts contraires d'Her- 
mann INicéphore, de Pfaffrad et de Daniel Hoffman, qui, 
ne pouvant réussir à expulser le péripatétisme , s'em- 
porta jusqu'à condamner toute philosophie , comme 
contraire à la religion. 

Cependant le triomphe momentané du ramisme ne 
fut pas perdu pour l'esprit humain et pour la philoso- 
phie. L'autorité d' Aristote demeura profondément ébran- 
lée en Allemagne , et d'autres systèmes purent s'y faire 
jour, d'abord « la philosophie corpusculaire qui , sui- 
vant Leibniz , fit oublier celle de Ramus , et affaiblit le 
crédit des péripatéticiens ^, » puis surtout la grande phi- 
losophie de Descartes, qui devait donner à l'Allemagne 
son Leibniz. 

Les idées de Ramus pénétrèrent jusqu'en Danemark, 
grâce au professeur André Krag , qui les enseigna avec ^ 

zèle et en prit hautement la défense dans ses écrits. 

Dans les Pays-Bas , après Nicolas de Nancel , qui en 
avait porté les principes dans son enseignement à l'uni- 
versité de Douai, de 1562 à 1564, le ramisme trouva un 
interprèle infatigable dans Rodolphe Snellius et un cou- 
rageux patron dans le théologien Jacques Ârminius. La 
secte des arminiens en général adopta la dialectique de 
* Discours De la Conformité de la foi et de la raison. 



396 DU RAMISME. 

Ramus, qui faisait chaque jour de nouveaux progrès, 
malgré la résistance de Juste-Lipse et des Scaliger. En 
vain empêchai Uon la nouvelle philosophie d'entrer dans 
les universités de Hollande. Les professeurs la voyaient 
d'un œil favorahle : ceux d'Hardewick , en particulier, 
demandaient que l'académie de Lcyde permît indifférem- 
ment la logique de Ramus et celle de Du Moulin, et Jo- 
seph Scaliger constatait lui-même avec chagrin « qu'on 
ne faisoit plus état que des ramistes \ )> 

La philosophie de Ramus s'établit plus solidement 
encore en Angleterre et en Ecosse. Le régent d'Ecosse , 
James Stuart , comte de Murray, avait été l'élève et le 
disciple de Ramus ; Georges Buchanan avait été son ami, 
et il est probable que le ramisme lui dut de s'établir dans 
l'université de Saint-André. Oxford est un fief d'Aristote 
et de la scholastique; il ne faut donc pas s'étonner si le 
ramisme y fut persécuté ^ Mais il n'en fut pas de même 
à Cambridge , où les mathématiques ont toujours été 
fortement cultivées en même temps que les humanités , 
conformément à l'esprit du ramisme. Roger Asham était 
assez partisan de Ramus, et, sous son influence, l'uni- 
versité libérale de Cambridge adopta la nouvelle philo- 
so])hic, que patronaient chaudement Philippe Sidney et 
William Temple. En vain Bacon accumula-t-il contre 
Ramus les injures les plus violentes. L'opinion des phi- 
losophes anglais l'obligeait à louer les maximes fonda- 
mentales d'après lesquelles notre philosophe avait pré- 
tendu réformer la logique et toutes les sciences. 

Le ramisme survécut aux attaques de Bacon. En 1672, 

» S;;;iliger.ira (.'.lit. de 16GG), p. 288, 289. 

5 G. lîrlholiMè^s, Joi-Juio iirmio, t. I, [>. 12'J. 



AiN'GLE'fEiaiË. iMILTON. 397 

il était aussi florissant que jamais en Angleterre : un 
libraire de Tuniversité de Cambridge publiait la dialec- 
tique de Ramus avec les commentaires de William Anie- 
sius, et la même année, par un lionneur plus extraor- 
dinaire, cette dialectique était résumée fidèlement et avec 
éloge dans un écrit de Milton intitulé : Arlis logtcœ ph" 
nior instiludo ad Pelri Rami melhodum concinnata. 

Je m'arrête sur ce nom, le plus grand assurément que 
présente Tbistoire du ramisme. 11 suffit pour faire juger 
de l'importance d'une doctrine que l'auteur du Paradis 
perdu préférait à la logique d'Aristote et à celle de Port- 
Royal ; exagération évidente à nos yeux , mais qui com- 
pense peut-être bien des injustices dans le sens contraire. 
La véritable place de Ramus est à la tête des précurseurs 
de la philosophie moderne. 11 a surtout bien mérité de 
l'art de penser, et c'est avec raison qu'il a passé en Alle- 
magne pour le principal réformateur de la logique avant 
Bacon et Descartes. Ce fut là son rôle, et l'histoire éta- 
blit qu'en ruinant la scholastique, il a préparé partout 
les voies à une meilleure philosophie. 



IV 

CONCLUSION 



Si Ramus partage avec plusieurs philosophes de la 
renaissance la gloire d'avoir préparé la philosophie mo- 
derne , on voit qu'il y a contribué plus qu'aucun autre 
par lui-même et par ses disciples. Il a d'ailleurs précédé 
les plus hardis penseurs de son siècle : car, comme l'a 
dit énergiquement un écrivain français, avant Descartes, 
Ramus a été des premiers en France à desniayser les 
esprits ^ 

Il était de son siècle par son admiration pour l'anti- 
quité, quoique Balzac ait prétendu ironiquement qu'il 
« faisoit profession d'inimitié avec les héros de tous les 
âges. » Il avait l'ambition de rivaliser avec les anciens, 
mais en les imitant; et c'est par là que le ramisme ex- 
prime si bien la renaissance. Mais on sent déjà dans 
Ramus l'esprit des temps modernes. Plein de confiance 
dans la puissance de la raison, il déclare hautement qu'à 
ses yeux c'est l'autorité par excellence \ Il fait plus : 
pour émanciper tout à fait la philosophie, il écrit le 

Ch. Sorel, Science universelle, p. 233. 
2 Omnis auctoiilatis ratio domina est. Sch. math., I. III, p. 78. 



C0NCLU510ii. 



399 



premier en français un traité de Dialectique, réalisant 
ainsi à peu d'années de distance le vœu patriotique de 
Joachim Du Bellay : « Le temps viendra paraduenture 
(et ie supplie au Dieu très bon et très grand que ce soit 
de nostre aage) que quelque bonne personne, non moins 
hardie qu'ingénieuse et sçauante, non ambitieuse, non 
craignant l'enuie ou haine d'autruy^ nous ostera ceste 
fausse persuasion, donnant à nostre langue la fleur et le 
fruict des bonnes lettres ^ » 

L'histoire a tant célébré Bacon et Descartes, qu'elle a 
fini par laisser dans un demi-oubli le philosophe sans 
qui peut-être ils n'eussent pas été possibles ^ Lorsqu'ils 
vinrent, l'un avec sa méthode nouvelle, l'autre avec le 
fameux Je pense, donc je suiSy le terrain était préparé : 
un homme avait paru avant eux qui, pendant plus de 
trente ans, n'avait cessé de répéter que toute la science 
est dans la méthode et que la méthode sera connue le 
jour où l'on connaîtra Tesprit humain. Pendant plus d'un 
demi-siècle après ce philosophe, une nombreuse école 
avait propagé dans toute l'Europe ce précieux enseigne- 
ment et recommandé l'analyse des faits intellectuels. Si 
l'on songe que ce sont deux ramistes, Goclénius et Cas- 
mann, qui les premiers ont cultivé sous son nom propre 
la science de l'âme, \a psychologie, on ne pourra s'empê- 
cher de \oir dans leur maître le plus excellent précur- 
seur de la philosophie moderne, sinon l'un de ses fon- 
dateurs. 

Affranchir l'esprit humain du joug d'Aristote et le 
tirer des ténèbres de la scholastique, simplifier l'étude 

* Déf. et illustr. de la langue françoise, 1. I, cli. X. 

2 V Cousin, Fragm. de phil. cartésienne (1845, in-12), p* 5. 



400 CÔ.NC..L'S1ÔN. 

de loulos les sciences et les populariser en leur faisant 
parler la langue vulgaire, encourager en France l'étude 
des mathématiques, fonder la liberté de penser par un 
noble et utile exemple, indiquer enfin à la philosophie 
sa véritable voie, en lui prescrivant l'observation de la 
nature humaine, tels sont les principaux services rendus 
par Ramus et le ramisme. Cette œuvre mérite déjà par 
elle-même tout notre respect. Mais quand on se rappelle 
cette vie dépensée tout entière au service de la vérité et 
de la vertu, comment ne pas éprouver la plus profonde 
sympathie pour cette victime de l'intolérance, payant de 
son sang une liberté dont elle n'a pu jouir, mais qu'elle 
nous a léguée comme un précieux héritage? Assurément, 
c'est un devoir et un honneur pour la philosophie mo- 
derne de compter parmi ses ancêtres un philosophe re- 
marquable entre tous par les plus rares qualités du cœur 
aussi bien que de l'intelligence, et par un dévouement 
sans bornes à la grande cause de l'esprit humain. 



TROISIÈME PARTIE 

ECRITS DE RAMUS 



I 

ÉCRITS FRANÇAIS 
1 

DIALECTIQUE (1555). 

Préface de Pierre de la Ramée sur la Dialectique , à Charles de 
Lorraine cardinal son Mécène. 

Les mariniers , Mécène , saurez de la torraente et tempeste de la 
mer, offroyent anciennement quelque don au Dieu par l'ayde duquel 
ilz pensoyent estre conduictz à port. Car ainsi dict Virgile au dou- 
ziesme de l'Enéide : 

Là, de fortune estoit un olivier sauvage, 

Boit jadis ve'ne'rahle, où sauvée du naufrage 

Les mariniers souloyent leurs offrandes ficher. 

Et leurs habils vouez au dieu Faune allacher. (Ron8A«i>.) 

Pour ce, après avoir esté par vostre ayde délivré des flotz du juge- 
gement aristotélique, si maintenant je vous présente quelque tableau 
de mon naufrage, je ne doibs (pensé-je) estre en crainte que plus tôt 
je soye estimé me complaindre des maulx passez, que lesmoigner la 
cause de ceste tempeste, et rendre grûce à celluy par qui j'en ay 
esté récous et délivré. L'aflliction a esté grande et difficile à porter, 

20 



402 ÉCRITS DE RAMUS. 

mais la cause sembloit encore mériter plus grande peine, d'avoir ozé 
entreprendre contre tous philosophes qui furent onques , pour leur 
oster le pris de dialectique , lequel ilz avoyent par si grands espritz 
et si grande diligence conquesté , et s'esioient approprié par pres- 
cription et jugement de tant de siècles. Et à la vérité telle philosophie 
niéritoit bien d'estre traictée et illustrée par tant de philosophes : 
car si les ars spéciaux ont esté reiglcz par grand labeur de plusieurs 
hommes, grammaire et rhétorique pour bien parler et orner la pa- 
rolle , arithmétique et géométrie pour bien compter et bien mesurer, 
par quantes veilles et de combien d'hommes convenoit-il façonner la 
dialectique, art général pour inventer et juger toutes choses ? 

Or donques les premiers homn^es et qui avoyent jà cogneu les 
mathématiques devant le déluge, ont pensé de dialectique ; et de 
ceulx, Platon nomme Prométhée docteur do cest art, et que pour 
ceste cause avoit esté dict de luy, qu'il estoit monté au ciel et avoit 
emblé secrètement de l'officine de 31inerve le feu céleste pour esclair- 
cir et enluminer l'esprit de l'homme. Les pythagoriciens en ont es- 
cript par pièces, comme aussi Heraclite, Démocrite et Hippocrate. 
Protagore en a publié mainctz livres, comme de la doctrine des argu- 
mens, de la contradiction, et sophistique. Zenon Eléate a tenu es- 
choie de dialectique , tellement qu' Aristote au Sophiste l'a réputé le 
premier inventeur d'icelle. Socrate l'a merveilleusement célébré : et 
combien que parlant modestement de soy, disoit qu'il ne sçavoit autre 
chose, sinon qu'il ne sçavoit rien, néantmoins s'attribuoit en ceste 
exception la science de dialectique, par laquelle seule il pouvoit sça- 
voir son ignorance : et certes il n'a dissimulé combien il excelloit par 
icelle entre les hommes. Les disciples de Socrate, Anaxarque, Aris- 
tippe, Euclide, Antisthène, Platon, ont soigneusement traicté cest 
art. Anaxarque et tous ses sectateurs, pyrrhoniens et nouveaux aca- 
démiciens l'ont exercé, mais imprudemment, en renversant la certi- 
tude et science de toutes choses, et laissant à l'homme une seule ap- 
parence et similitude de vérité , pour toute guide et conduicte de 
jugement. Aristippe en a escript quelques livres : Epicure de luy sec- 
tateur, combien que de parolle il anéantist et méprisast la dialectique, 
néantmoins soubz le nom de canonique il en a faict la troisième par- 
tie de sa philosophie : et les épicuriens après luy en ont enseigné 
plus amplement. L'eschole d'Euclide mégaricien a principallement 
embrassé ceste philosophie , et s'y est tellement employée , que les 
Euclidiens pour renom et honneur de ceste pstude, furent surnom- 



PRÉFACE DE LA DIALECTIQUE. 403 

mez dialecticiens. Antistliène, et de luy issue la secte cynicienne et 
conséquemmeiit la stoïcienne , ont merveilleusement icy travaillé , et 
en ont laissé grand nombre de livres. 

Platon, l'Homère des philosophes, jà-soit qu'il n'ayt escript expres- 
sément la dialectique en escrivant les dialogues de Socrate, si est-ce 
toutesfois qu'il a marqué les parties d'icelle si parfaitement en maints 
endroictz, qu'il a bien donné à entendre qu'il estoit facilement le 
prince de ceste louange. Les académiciens et péripatéticiens sont issuz 
de Platon. Entre les académiciens, Speusippe a escript le premier 
plusieurs livres de dialectique; Xénocrate le deuziesme en a faict un 
merveilleux nombre; Polémon, Crate, Crantor, l'ont plus exercé que 
descript , comme aussi Arcésilas , Dion , Lacyde , Carnéade , Clito- 
maque, Philon, maistre de Cicéron. 

La secte péripatéticienne a mis grand' estude en ceste discipline, 
(^t principallement Aristote, premier autheur d'icelle, a composé pour 
le moins six vingt dix livres de dialectique, esquelz a compris la dia- 
lectique des anciens : et par liberté propre à tous grands philoso- 
phes, a disputé fort et ferme contre leurs opinions : voire, qui plus 
est, par magnificence du tout hardie et admirable, presque se despite 
qu'autres autheurs et docteurs de si noble philosophie l'ayent pré- 
cédé : et esmeu de ce despit, appelle les anciens tantost agrestes et 
ignorans de dialectique, comme au premier de la Philosophie, tantost 
dict hauUement et se vante qu'il est le premier autheur d'icelle , et 
que devant soy n'en avoit esté enseigné par les anciens non pas cecy 
ou cela, mais du tout rien, comme en la péroraison de son Organe. 
Et n'a disputé de l'art seullement avec grand labeur et courage, mais 
avec bruict de son nom l'a exercé ensembléement avec la rhétorique ; 
et par cest exercice s'est acquis le fleuve d'or célébré par Cicéron : et 
a façonné plusieurs disciples, excellentz en l'une et l'autre disci- 
pline : entre lesquelz Théophraste le principal, a surmonté le maistre 
en multitude de livres, et l'a repris autant franchement qu'Aristote 
avoit repris les anciens. Straton, Lycon, Phalérée n'ont esté en ceste 
eschole pareilz à leurs ancestres. Quatre cens ans ou environ depuis, 
la dialectique a esté en chacune secte propre de quelque partie : les 
épicuriens avoyent leur canonique ; l'académie ancienne suyvoil la 
tradition de Speusippe et de Xénocrate; chacun des péripatéticiens 
s'en faisoyt à son plaisir : car les livres d'Aristote et de Théophraste 
ne furent publiez plus de deux cens ans après leur décès, et depuis 
la publication d'iceulx, Aristote a esté en tombe, et négligé avec les 



404 ÉCRITS DE RAMUS. 

autres presque aussi longtemps. Galien deux cens ans après ceste 
publication, s'est glorifié d'avoir cogneu la dialectique de toutes 
sectes, et avoir escript en toutes [parties] de dialectique plus de deux 
cens livres, non point s'estant asservy à une certaine secte, mais (qui 
est la vertu du philosophe) exposant librement de chacune ce que luy 
en semblûit. 

Galien a esté le dernier en ceste philosophique eschole de dialec- 
tique, et en a fermé la porte, qui ne fut onques depuis ouverte : car 
Adraste, Aspase, Aphrodisée et presque tous autres péripatéticiens 
ont délaissé le vray amour de sapience, et se sont addonnez servile- 
ment à l'amour d'un Aristote, non pas en examinant et exerçant ses 
préceptes, comme luy-mesme avoit examiné et exercé les préceptes 
des anciens philosophes, mais en les défendant religieusement, et 
les interprétant ainsi comme quelqu'un pourroit interpréter les opi- 
nions d'autruy, desquelles n'auroit jamais expérimenté ny la vérité 
ny l'utilité ; et estantz maistres des escholes publiques et mesprisantz 
les livres de tous autres philosophes, l'ont mis en possession de si 
grande authorité, qu'en tin linalle quelquefois, par la bonté et religion 
de telz professeurs, s'est trouvé Aristote seul héritier de tous les an- 
ciens philosophes, mais voire a esté réputé (ce qu'il désiroit si ar- 
damment) estre seul inventeur et perfecteur de ceste doctrine. 

Orjusques icy soit dict des autheurs de dialectique, desquelz sera 
parlé plus amplement au premier des Animadversions. Disons main- 
tenant quelle voye nous reste pour espérer le pris, auquel tant de 
philosophes par si grandz travaulx ne seroyent parvenuz. Certes la 
voye mesme nous est proposée, par laquelle ils debvoyent tous che- 
miner et marcher, partie de principes, qui est la raison universelle, 
partie d'expérience, qui est l'induction particulière. Nous avons en- 
core des anciens Platon, et des livres des autres pour le moins 
restent les tiltres en Laërce : et parmy les livres d'Aristote, c'est-à-dire, 
parmy les livres des anciens amassez par Aristote, se trouvent trente- 
cinq livres parlantz des argumentz, et de la disposition et jugement 
d'iceulx, qui est la vraye dialectique : comme sont dix-sept livres en 
l'Organe de logique, sans Porphyre, quatre en Rhétorique, quatorze 
en la Philosophie , et plusieurs passages çà et là espanduz : esquelz 
livres et passages sont, oultre les autres anciennes instructions, d'a- 
vantage les principes de la matière et forme d'un art, telz que nous 
dirons au deuziesme livre. Et partant, ayant devant les yeux non 
poinct l'opinion ou l'authorité d'aucun philosophe, ains seuUement 



PRÉFACE DE LA DIALECTIQUE. 405 

ces principes, j'ay pris peine premièrement d'eslire de tant de livres, 
voire beaucoup plus de rechercher par moy-mesrae telz préceptes et 
reigles que la matière de l'art rocjuiert : et puis après avoir faict ceste 
recherche et eslite, j'ay tasché à disposer toute celte matière en ma- 
nière et façon, qui nous est montrée par la méthode artificielle. 

Ceste voye est universelle, et le fondement souverain de tout ce 
jugement. La deuziesme voye est beaucoup plus difficile : car expé- 
rimenter par usage, observer par lecture des poètes, orateurs, phi- 
losophes, et bref de tous excellentz hommes, et non-seuUement ap- 
prouver par leurs tesmoignages et exemples ce qui est convenable, 
mais réfuter le contraire contre l'opinion si long temps publiquement 
receiie, ouUre ce que je confesse estre chose laborieuse, hélas (mon 
]\Iécène) c'est mettre les ventz orageux sur la mer : c'est courroucer 
les petits-filz de ces philosophes, et les irriter à demander vengeance 
de leurs grands-pères. Ainsi en ceste commotion ay-je esté persécuté 
en manière fort estrange , par personnages non-seuUement grands 
d'authorité et dignité, mais aussi excellentz en sçavoir et doctrine : 
et principallement ay-je esté par eulx blasmé d'inconstance, et (comme 
il semble) à bonne et juste cause : car certes combien d'années bat- 
tons-nous ceste mesme et mesme enclume ? Combien de fois admo- 
nesté par l'usage, corrigeons-nous non seullement les escripts des 
autres, mais aussi plusieurs passages des nostres? Combien de fois à 
ceste parfaicte espèce de principes, requérons-nous exemple d'œuvre 
plus absolut? Et voicy soubdainement, quand je retourne des escholes 
grecques et latines, et désire à l'exemple et imitation des bons escho- 
liers rendre ma leçon à la patrie, en laquelle j'ay esté engendré et 
eslevé, et lui déclairer en sa langue et intelligence vulgaire le fruict de 
mon estude, j'apperçoy plusieurs choses répugnantes à ces principes, 
lesquelles je n'avoyepeuappercevoir en l'eschole par tant de disputes : 
et pour ce, je couppe et oste une grande partie de ce que j'avoys 
amassé paravant. Finablement je ne désiste pas moy-mesme corriger 
le tout, et émonder non-seuUement jusqucs au neufiesme an (comme 
Horace enseigne justement) mais presque jusques au vingtiesme : et 
si ne cesse, en proposant publiquement mes pourlraitz et dessains 
(comme Apelle admoneste encore plus justement) d'apprendre, voire 
surprendre le jugement des doctes et indoctes, des amys et ennemys, 
en considérant et observant soigneusement ce qu'ils y loUoyenl ou 
reprcnoyent. Et j.'t soit qu(* paravanlure je salisface de soing et assi- 
duité à tous autres, néantnioins me voyant en plusieurs lieux esgar^ 



406 ÉCRITS DE RAMUS. 

de mon but, je m'accuse moy-mesrae de lascheté et paresse comme 
ayant consumé si long temps laschement et paresseusement : ainsi 
donques esmeu de ceste vergogne, je m'employe de plus en plus, et 
employé voiles et ventz par tout moyen de labeur et diligence, désirant 
la perfection de l'œuvre pour lequel achever nous voyons tant de 
manœuvres, voire tant d'excellentz architectes et maistres d'œuvre 
avoir esté occupez : ce qu'appellent en moy ces grandz personnages 
légèreté et inconstance merveilleuse. Mais certes ceste inconstance 
est pour grande constance louée et célébrée non-seuUement par Ho- 
race et Apelle, ains par les philosophes, et singulièrement par Aristote, 
qui nous enseigne que le philosophe doibt pour la vérité, reprendre 
non-seullement tous les autres, mais aussi soy-mesme. Voire qui 
plus est, ceste constance accusée d'inconstance est ordonnée de Dieu 
et de nature, comme une montée difficile et glissante, par les marches 
de laquelle nous est dressé et limité un seul chemin à la cognoissance 
de science et doctrine. Et partant non-seullement je me console contré 
telle répréhension, mais j'espère par ceste philosophique persévé- 
rance rapporter nouvelle victoire, sans respondre à injure aucune, 
ains endurant toutes choses adverses. 

Ayons donc esté déjecté au jugement aristolétique par tous ventz 
et tempestes çà et là : nous soit néantmoins permis oublier ce temps : 
nous soit permis voire en ceste partie tellement faillir, que nous 
pensions estre tombez en ceste question, comme en quelque conten- 
tion pour nous esveiller et exercer. Et jà plustost considérons dé 
vostre singulière clémence, par laquelle nous avons esté remis en 
nostre première liberté : mais surtout de vostre souveraine libéralité, 
[par laiiuelle] nous avons aussi obtenu dignité de profession royalle 
très souhaitée et très désirée à la vie laborieuse , à laquelle je mé 
suis addonné. Et afin que la joye et congratulation de vostre bienfaict 
soit entièrement du profond du cœur exprimée, empruntons d'Horace 
non-seullement le vers harpe, mais aussi la harpe : 

Mécène , descendu de l'estoc ancien 

Des roySf ô le confort et le doulx honneur mienl (Ronsard.) 

Persistez à jouir de ceste vertu : exciter les affligez , consoler les 
misérables, délivrer de péril les oppressez, donner aux suppliants la 
main non-seullement glorieuse et puissante, mais humaine et salutaire, 
estre prince débonnaire , bienfaire à ses subjectz , estre aymé , ré- 
véré, c'est chose vrayement glorieuse : mais qui mieulx aiment estre 



HARANGUE DE 1557. 407 

redoutez que caressez, ceux-là ignorent du tout le vray chemin de 
gloire. Vos louanges sont excellentes en toutes pars : splendeur de 
vosire très noble race, issue premièrement du grand empereur Cliarle- 
magne, puis en soy reluisante des couronnes d'Austrasie, Arragon, 
Sicile et Jérusalem; dons de nature et d'esprit du tout admirables; 
maintes disciplines divines et humaines acquises par grandes estudes : 
tellement que vous estes pour si grande excellence à bon droict le 
premier Par (pair)(ïe France, et obtenez au gouvernement de ce grand 
royaume lieu au roy prochain, tant es affaires de police humaine, 
comme en Testât de la religion , pour l'union et conservation de la- 
quelle vous avez révoqué l'exemple du vray pasteur, jà long temps 
aboly en qualité et habit de telle personne, en visitant et recognois- 
sant vostre troupeau, en le repaissant de la pasture évangélique, en 
luy explicant, avec grande joye et admiration de ceux qui vous oyent, 
la saincte loy de Dieu. Néanlmoins ces louanges de noblesse, nature, 
doctrine, prééminence d'honneur, éloquence en preschant et orant, 
jà-soit qu'elles soyent grandes et admirables en vous, si sont-elles 
humaines et sont bornées du bruict et renommée des hommes : et jà 
plustost sont ornemens qu'argumens de parfaite vertu. Mais par les 
degrez de clémence, libéralité, charité, véritablement l'homme me 
semble monter au ciel. Partant, Mécène, je priray Dieu tout-puissant, 
autheuret distributeur de tous biens, qu'il vous augmente de jour en 
jour ceste céleste et divine vertu : et vous présenteray en ce t:d)leau 
la dialectique, telle que j'ay peu jusques icy tellement quellement 
alligner et esbocher, et concluray par les vers de ce mesme poète le 
veu de ma délivrance : 

Cette muraille sainete 

Par une table paincte 

Dénote qu'en ce lieu 

J'ai consacre' moinlle'e 

Ma robe déspouille'e 

De la mer au grand Dieu. (tloN«A»D. 

2 

HARANGUE DE 1557. 

On a vu plus haut (P« partie, ch. IV, p. <14 et suiv.) dans quelles 
circonstances fut prononcée cette harangue, que je voudrais pouvoir 
donner ici en entier. £u voici du moins deux ou trois passages très 



408 ÉCRITS DE RAMUS. 

courts, mais utiles à connaître, sur le Pré aux Clercs, sur les noms 
et le classement par quartiers des principaux collèges de Paris en 
4557, et sur leur destination primitive. 

(Fol. 8, 9.) On dit que Charlemagne, fondateur de TUniversité, luy 
donna ce pré de grande estendue, qui contenoit depuis l'isle Maque- 
relle tout du long du rivage de Seine, jusques aux murailles de 
Néelle et murailles de la ville et porte des Cordeliers, Boucherie et 
abbaye de Sainct- Germain : et de là qu'il se bornoit à l'alignement 
droict, depuis la chapelle de Sainct-Martin des Orges jusques ù la dicte 
isle : et que ce pré estoit divisé par un grand chemin, qui passoit au 
travers : d'où vient qu'on appeloii le grand et petit Pré. Le petit 
Pré est tout construit et basty de beaucoup de belles maisons, que 
ce seroit grand dommage d'abattre. Parquoy l'Université requiert 
que le revenu de chasque année de ces édifices, qui sont tenuz par 
quelques particuliers, s'employent aux gages des lecteurs des quatre 
facultés, de théologie, de droict, de médecine et des artz libéraux : 
et que le peu de maisons, qui depuis peu de temps ont esté basties 
dans le grand Pré, soyent ostées de là, et que le Pré soit remis en 
Pestât qu'il avoit esté par l'espace d'environ huit cens ans, pour ser- 
vir à l'honneste exercice et récréation de la jeunesse. 

(Fol. 12, 43.) Parquoy l'Université requiert, puisque depuis la fon- 
dation qu'en feict Charlemagne, elle est tant creûe d'un si grand 
nombre de collèges qu'on y a fondez, que non-seulement elle ait l'an- 
cien Pré aux Clercz, mais qu'elle en ait encore deux autres, l'un hors 
la porte Sainct- Jacques, l'autre de Sainct-Victor : parce qu'à grand 
peine ceste place de tout le pré entier peut suffire à ceux des collèges 
de Bourgongne, Mignon, Bussy, Autun, Dinville, Sées, Justice, Nar- 
bonne, Bayeux, Harecourt, des Trésoriers, et autres qui sont de ce 

quartier Il seroit doncques de besoin que l'on ordonnast une 

autre place du costé de la porte Sainct-Jacques, en la campagne des 
Chartreux, qui a très grande estendue hors de leur cloz : et ce pour 
les collèges de Sorbonne, Calvy, Dix-huict, du Plessis, de Tri- 
quet, Cambray, Lisieux, des Choletz, de Saincte-Barbe, du Mans, de 
Reims, Fortret, Montaigu, et autres qui sont devers ceste porte. La 
troisiesme place devers la porte de Sainct-Victor, en la grande cam- 
pagne que les religieux ont du long de la rivière de Seine, soit pour 
les collèges de Tournay, Boncourt, Navarre, des Lombardz, de la 
Marche, de Laon, Prœlles (sic), Beauvais, du Cardinal, des Bons-En- 
fans, de Scenac, et autres qui sont à ce pendant de la montagne. 



ADVERTISSENENTS AU ROY. 409 

(Fol. i9.) Par l'espace presque de cinq cens ans, l'Université de 
Paris a esté fleurissante, sans qu'il y eust collèges renfermez : et pre- 
mièrement qu'ilz furent instituez, ils n'estoient comme hostelz pu- 
blicqz de l'Université, mais propres et particuliers à l'enlretenemenl et 
instruction de certains pauvres escoliers. Qu'il soit donques (comme 
il a tousjours esté) au choys libre des pères, de mettre leurs enfans 
en collège renfermé, ou, si bon leur semble, de les entretenir et nour- 
rir en la ville. Mais renclorre les lectures des artz libéraux en cer- 
tains collèges, qu'est-ce autre chose que de commettre certain nom- 
bre de fermiers ù l'estude des artz libéraux ? 

3 

ADVERTISSEMENTS SUR LA RÉFORMATION DE l'uNIVERSITÉ 
DE PARIS, AU ROY (1562). 

L'analyse que nous avons faite de cet ouvrage (P* partie, ch. V, 
p. U1 et suiv.) suffit pour en donner une idée. J'y ajouterai seule- 
ment un extrait relatif aux frais d'études dans la faculté de théolo- 
gie, et un éclaircissement sur l'époque où cessèrent les cours de la 
faculté des arts. Voici d'abord le passage des Advertissements où 
l'on trouve le détail des exactions exercées par les docteurs en 
théologie : 

(P. 27-29). Qu'on face venir l'estudiant en théologie, et qu'on luy 
commande, toute crainte ostée, faire conte de la dépense qu'il faut 
faire en son escole , sans se travailler s'il parle barbarement d'une 
chose barbare. Il dira qu'aux moindres fraiz que l'on sçauroit faire 
il coustera plus de mille livres, et les contera par noms et par ar- 
ticles , depuis le commencement du cours , comme s'ensuit : 

Pour les bourses du premier principe 44 livres, pour le banquet 
de salle 5 1.; pour les bourses du second principe 14 1., pour le 
banquet de salle 2 1.; pour les bourses du troisième principe 22 1. , 
pour le banquet de salle 2 1.; pour le quatrième principe 2 1., pour 
le banquet de salle 6 1. ; pour la tentative 25 l., pour le soupper du 
président 5 1.; pour porter les positions pour tout le cours 20 s. , 
pour le président 10 1. , pour la petite ordinaire 25 1. , pour le soup- 
per du président 5 1. ; pour le prieur en l'acte de Sorbonne 15 1., 
pour porter les titres 3 1., pour la grande ordinaire 50 1., pour le 
président 25 1.; pour les bourses de la licence 50 1., pour les bon- 
nelz de messieurs nos maistres 100 1., pour le banquet de la doclo- 



410 ÉCRITS DE RAMUS. 

rie 400 1. ; pour la crastine 50 1., pour les enlreprédicamentz et les 
postprédicamentz de chaque acte 30 s., revenant à la somme de 12 1., 
pour les amandss à la lin du cours 8 1. , pour le banquet du maistre 
des sentemies 4 1., pour le banquet du prieur de Sorbonne 2 1.^ 
pour le succre 60 1. , pour le banquet des compaignons durant le 
cours 150 1. Somme toute, mille deux livres qui sont tirées du povre 
estudiant en théologie , sans y comprendre toutesfois ceste friande 
amorce de brigues après le premier lieu (de licence), ny le pris de 
ceste gloire , cher vendue. 

Voici maintenant le passage auquel j'ai déjà renvoyé le lecteur, ail 
sujet des cours public^s de la rue du Feurre ou du Fouare : 

(V. 38-39) « Et n'a pas long temps qu'un décéda, qui a esté le 
dernier lecteur public en philosophie et a fait profession publique- 
ment. » Ramus écrivait ceci en 1 562 ; c'est donc vers ce temps-là 
que prirent lin les cours publics de la faculté des arts. Mais à quelle 
époque avait commencé leur décadence ? La réponse à cette question 
se lit dans une des dernières pages du discours prononcé en 1551 
pour la défense de l'enseignement philosophique (pro phil. disciplina), 
et où déjà Ramus se plaignait du dépérissement de la faculté des arts 
depuis quarante ans environ qu'on avait commencé à enseigner, dans 
les collèges particuliers, une philosophie barbare. « Philosophorum 
ordo ad paucos redactus pêne interiit , postquam ab annis quadra- 
ginta , aut nescio quot , in privatis scholis philosophia ab humanitate 
sejuncta doceri cœpit. (CoUect. praefat., epist.,orat. (1577), p. 393.) » 
C'est donc après Henri II que cessèrent les cours publics ; mais dès 
le commencement du siècle , et avant le régne de François P"", ils 
avaient peu à peu fait place aux leçons particulières qui se don- 
naient dans l'intérieur des collèges. 

4 

PRÉFACÉ DU PROEME DÉS MATHÉMATIQUES. 

J'aurais volontiers rapporté en entier cet écrit assez court, 
si je n'avais craint de paraître lui donner trop d'importance. C'est 
là que Ramus, après avoir fait l'éloge de Catherine de Médicis, lui 
propose de construire de vastes bâtiments pour le collège de France 
et d'y transporter la bibliothèque royale. C'était là en effet sa place 
naturelle, dans le quartier des études paisibles, loin du bruit et de 
la foule des visiteurs qui n'y ont que faire. Ce n'est pas pour satis- 



REMONSTRANCE DE 15G7. 411 

faire une vaine curiosité, mais pour donner à la pensée un aliment et 
pour faciliter les recherches sérieuses que sont "formées ces rares 
collections ; autrement elles n'ont aucune raison d'être : elles ne sont 
plus qu'un luxe inutile et un gaspillage insensé des deniers de l'Etat. 



REMONSTRANCE AU CONSEIL PRIVÉ. 

On a expliqué (V*" partie, chap. VI, p. 180), l'occasion de cet écrit, 
dirigé contre Jacques Charpentier. Les extraits étendus qui suivent 
compléteront le récit des démarches de Ramus comme doyen du 
collège royal. 

(P. 3, 4). Messieurs, la question qui se présente devant vos sci- 
f gneuries, est d'une profession royalle des mathématiques en l'uni- 
versité de Paris , vacante par la mort de maistre Pascha! du Hamel 
depuis quinze moys ou environ , occupée depuis par deux person- 
nages qui n'en ont fait aucun debvoir, combien qu'ils en ayent receu 
et prétendent recevoir les gaiges. Le premier a esté maistre Dam- 
pestre Cosel, le second maistre Jacques Charpentier, docteur en mé- 
decine. 

Dampestre voyant que nostre professeur tendoit à la mort, prent la 
poste, et en grande diligence s'en va demander ceste profession, 
s'estimant y avoir le meilleur droit, s'il estoit le premier en datte. 
Estant donques de retour en l'université , et prest de monter en la 
chaire royalle, est admonesté par moy comme par le plus ancien de 
la compagnie, et le plus prest à mettre en la fosse, que nous appelons 
doyen, etc. 

(P. 14-31). Alors Dampestre, se voyant environné de tant de rets 
et de la cour de parlement et du Roy, procède simplement et ronde- 
ment : recognoissant qu'il ne pouvoit débiter sa marchandise en dé- 
tail, il cherche marchant pour troquer et la vendre en gros, s'adresse 
à maistre Jacques Charpentier, docteur en médecine, et traffique,... 
à quel pris? je le laisse à penser, et désire en ce personnage singu- 
lièrement vostre attention. Car Charpentier s'est monstre tant rusé 
et cauteleux comme Dampestre a esté ouvert et manifeste. Or, mes- 
sieurs, voici la première subtilité de maistre Jacques Charpentier. Il 
estoit encore moins versé aux mathémaliciues (jue Dampesti'e : car 
Dampestre en sçavoit quelque peu pour sa provision, et pour dire la 



412 ÉCRITS DE RAMUS. 

bonne fortune à quelque femmelette, non pas pour en départir à au- 
truy et encore moins d'en faire leçon publicque. Charpentier n'en sça- 
voit totalement rien, et n'en avolt fait ny estude ny profession aucune, 
ains au contraire s'en estoit tousjours mocqué, comme si les mathé- 
matiques estoient quelques abstractions phantastiques qui n'appor- 
tassent aucune utilité à la vie humaine , ainsi^ qu'il dira luy-mesme 
présentement s'il vous plaist d'ouyr telles fadaises. Toutesfois dési- 
rant de prendre les gaiges du lecteur es mathématiques sans en faire 
aucune leçon , s'avise d'une subtilité de faire insérer en sa provision 
deux professions pour une, à sçavoir la mathématique et la philoso- 
phie, et ce toutesfois par la cession de Dampestre , qui n'avoit sinon 
que le tiltre , le nom , la qualité de mathématicien , et n'y avoit autre 
place vacante : car la chaire de philosophie est remplie de son pro- 
fesseur philosophique qui lit la philosophie en grec. Maistre Jacques 
Charpentier, dis-je, fait insérer ces deux professions pour une, espé- 
rant que soubs la couleur de philosophie qu'il eslaindroit et aboli- 
roit la profession de mathématique. Ce personnage avoit leu par l'es- 
pace de vingt-deux ans, comme il dit, la philosophie en latin, et en 
avoit je ne sçay quelle routinerie de collège, sans aucune litérature 
grecque, sans mathématiques, sans en sçavoir ny usage, ny pratique 
ny utilité aucune : ainsi s'estoit persuadé qu'il estoit le plus grand 
philosophe du monde. Voilù rarithméti(|ue de Charpentier, de faire 
d'une profession deux, non pas, comme il se vantera tantost, pour 
faire deux professions pour une , mais affin d'abolir la principale 
profession des arts libéraux pour establir une sophisterie. 

Somme, quand maistre Charpentier vient pour monter en chaire, 
je m'oppose à luy comme à son prédécesseur Dampestre, et luy pro- 
pose l'arrest de la Court, [et] l'ordonnance du Roy touchant l'examen. 
Il ne tient compte aucun de tout cela, mais au contraire me respond 
encore plus fièrement que n'avoit fait Dampestre, qu'il m'examineroit 
moi-mesme. J'escris de rechef à la court et me complains que nous 
estions tombez de fiebvre en chaut mal, et que Dampestre estoit un 
Archimède au pris de Charpentier. Le Roy cependant nous eslargit 
sa patente, la plus belle qui entra jamais en l'université de Paris, tou- 
chant les arts libéraux, que les professions royales vacantes seroient 
publiées par toutes les fameuses escholes de la chrestienté, que les 
hommes doctes et sçavans seroyent receuz à la lecture et examen , 
et que les plus capables et suffisans luy seroient présentez affin d'en 
choisir un digne de sa libéralité. Ceste patente est du 8 de mars sui- 



REMONSTRANCE DE 1507. 413 

vaiU la première ordonnance. Cependant la cause vient de rechef en 
Parlement où, pour abréger chemin et ne point redire ce que vous 
avez peu entendre par mon plaidoicr mis en lumière, je remonstre que 
ce n'est point icy la cause de Ctésiphon ny de Milon, qu'il faillit em- 
ployer l'éloquence de Demosthène n y de Cicéron, que c'estoit une ques- 
tion pythagoricienne, qui vouloiteslre traiclée en silence avecuncrayon 
et une table, avec une reigle et un compas. Je présente le livre d'Eu- 
clide qui avoit chassé Dampeslre de la chaire de mathématiques, et 
chassera, s'il plaît à Dieu, tous les ignorans quelque hardis et auda- 
cieux qu'ils soient. Je fais instance que niaistre Jacques Charpentier 
print ce livre, et s'il sçavoit démonstrer une seule proposition de 
toutes celles qui y sont contenues, que je seroys des siens. Jamais ne 
fut possible par moyen aucun luy faire parler un seul mot de mathé- 
matique. Lors je suppliay messieurs de la Cour de penser à la har- 
diesse et audace de cest homme, qui n'avoit jamais entré en la bou- 
tique des mathématiques, qui n'en avoit jamais esté apprentif et 
toutesfois demandoit d'en estre le maistre, voire en la plus belle bou- 
tique du monde, qui est l'université de Paris, voire en la chaire 
royalle. 

Voilà, messieurs, en somme, la remonstrance que je feis en la 
Cour de Parlement, contre laquelle maistre Jacques Charpentier res- 
pondit deux grosses heures d'orloge, avec aussi grande superfluité 
de paroles comme il avoit grand défaut de mathématique. La pre- 
mière heure et les trois quarts de la seconde furent employez, non 
pas à déduire les louanges et utilitez des mathématiques, car il n'y 
sceut oncques rien, mais à invectiver contre Ramus, « que c'est un 
« homme violent, importun, impérieux, qu'il avoit renversé la gram- 
« maire, rhétorique, logique, philosophie, mathématique, qu'il avoit 
« faict tout un monde nouveau. » En quoy, messieurs, il disoit quel- 
que chose de vérité, encore que ce ne fust rien à propos ; mais il 
parloit ambiguëment. Affin donc de vous esclaircir ceste grande in- 
vective encommencée depuis vingt-cinq ans en çà à rencontre de 
Ramus par un nombre infini de grands personnages en France, Alle- 
magne, Italie, qui se sont attaqués à Ramus, je vous descriray ma 
profession. 

Vous sçavez, messieurs, que les Athéniens durant leur empire et 
grandeur, eurent en leur cité un philosophe nommé Socrates, de petite 
estime envers le peuple et réputé pour un lourdeau entre les docteurs 
et maistres des escoles. Un jour vint que les seigneurs d'Athènes, 



414 ÉCRITS DE ilAMUS. 

par curiosité, demandèrent à leur grand dieu Apollon qui estoit le 
plus sage entre tous les Grecs : ils eurent oracle et responce que 
c'esloit Socrates. Or, messieurs, entre les grandes et admirables par- 
ties de la sagesse de Socrates, une fut qu'il maintenoit que tous les 
arts libéraux se debvoient rapporter à la vie humaine, pour faire 
l'homme plus avisé à bien délibérer et plus prompt à bien exécuter, 
et qu'il y avoit es escoles trop d'enseignemens et de livres, trop de 
subtilités et d'argoteries sans utilité, sans usage; que pour estre 
nautonnier, maçon, laboureur, n'est point assez de sçavoir parler des 
règles de nautique, de maçormerie, de labourage, mais qu'il falloit 
mettre la main à l'œuvre, et bien naviger, bien maçonner, bien la- 
bourer; que les mathématiques (qui estoient pour lors les arts plus 
traictez et célébrez) se debvoient ainsi démonstrer, l'arithmétique 
pour bien nombrer, la géométrie pour bien mesurer, l'astrologie 
pour la nautique, pour la médecine, pour l'agriculture, pour toutes 
choses naturelles sur lesquelles l'empire du ciel peut commander. 

Messieurs, quand je vins à Paris, je tombé es subtilitez des so- 
phistes, et m'aprit-on les ars libéraux par questions et disputes, sans 
m'en jamais monstrer un seul autre ny profit ny usage. Après que je 
fus nommé et gradué pour maistre es artz, je ne me pouvois satis- 
faire en mon esprit, et jugeois en moy-mesme que ces disputes ne 
m'avoient apporté autre chose que perte de temps. Ainsi estant en 
cest esmoy, je tombe, comme conduit par quelque bon ange, en 
Xénophon, puis en Platon, où je cognois la philosophie socratique, 
et lors comme espris de joye, je mets en avant que les maistres* es 
artz de l'université de Paris estoient lourdement abusez de penser 
que les artz libéraux fussent bien enseignez pour en faire des ques- 
tions et ergos, mais que toute sophislerie délaissée, il en convenoit 
expliquer et proposer l'usage. Messeigneurs, ce socratisme fut trouvé 
si nouveau et si estrange, que je fus joué et farce par toute l'univer- 
sité de Paris, puis condamné pour ignorant, impudent, malitieux, 
perturbateur et calomniateur. La langue et les mains me furent liées 
par ceste mesme condamnation, en sorte qu'il ne m'estoit loisible de 
lire ny escrire aucune chose ny publicquement ny privément. Pour le 
faire court, il ne me resta de l'issue de Socrates, sinon la segue. Voilà 
le sommaire du jugement aristotélique mis jà par quelques diverses 
foys en lumière par maistre Jacques Charpentier, affin qu'une telle 
histoire et si incroyable ne fust esteinte et abolie de la mesmoire des 
hommes. Or, le vray Dieu qui sçait à quelle fin il a produit ses créa- 



REMONSTRANCE DE 1567. 4lo 

tures, réserva la définitive de ceste cause au bon Roy Henry, lequel 
ayant entendu ceste controverse, me délia et la langue et les inains, 
et me donna pouvoir et puissance de poursuivre mes esludes, voire 
m'establit son professeur pour faire ce que je désiroys es escoles et 
professions des arts libéraux. Ainsi doncques estant délivré, estant 
invité par pris et honneur royal, je me mis en toute diligence de 
traicter les disciplines à la socratique, en cherchant et démonstrant 
l'usage, en retranchant les superfluitez des règles et préceptes. En 
ceste laborieuse et pénible contention d'esiude, j'ay travaillé jour et 
nuict à enseigner et mettre en meilleur ordre la grammaire grecque, 
latine, françoise, la rhétorique et surtout la logique, instrument sin- 
gulier à manier et traicter tous discours, soient de quelques faits par- 
ticuliers qui se puissent offrir, soient de plusieurs intelligences uni- 
verselles accouplées avec les autres et toutes tendantes à mesme fin, 
comme sont les matières subjectes en toute discipline. Les premiers 
ans de ma profession ont esté employez en ces premières sciences. 
Puis s'en est ensuivy par ordre la mathématique es nombres et gran- 
deurs, qui est l'arithmétique et géométrie, en quoy est présentement 
du tout occupé le cours de nos veilles et labeurs; et s'ilplaist à Dieu 
me donner la grâce de tirer ceste charue encore quatre ans, je m'as- 
seure de rendre bon compte de la tasche qui m'a esté assignée par le 
bon roy Henry, et au bout des vingt ans, d'avoir satisfait par tout 
debvoir à la profession des artz libéraux. 

Voilà ce que maistre Jacques Charpentier comprend en toute sa 
malédicence, et comprendra tantost, s'il a permission de vous lire un 
sac de chiquaneries, qu'il tient en ses bras. Ainsi, messieurs, vous 
entendez presque toute la défense de cest homme, qui, pour prouver 
qu'il est suffisant et capable de la profession des mathématiques, s'ef- 
force de dire le pis qu'il peut de Ramus. Mais passons ce propos 
tant hors du présent propos. Il eut en la fin de sa grande harangue 
quelque couleur, disant que je demandois en lui un ordre qui n'es- 
toit point raisonnable. Je lui disoys que c'estoit un acte de très mau- 
vaise âme de s'efforcer par brigues et menées d'esteindre la mathé- 
matique qui est la première lumière des arts libéraux, pour en faire 
(comme il prétendoit) une je ne sçay quelle sophisterie en latin, no- 
toire à tous les petits maistres es artz, non pas de l'université de Pa- 
ris, mais de tout le monde. Lors maistre Jacques Charpentier met en 
avant qu'il n'y avoit jamais eu aucun ordre es professions royalles, 
et de luy, s'il faisoit d'une profession des mathématiques une profes 



M 



416 ÉCRITS DE RAMUS. 

sion de philosophie en lUin, qu'il ne faisoit rien de nouveau, et dit 
davantage, que moy-mesme j'avoys aboly la profession hébraïque de 
Calignius. Messieurs, ce mensonge est aussi faux que si maistre 
Jacques Charpentier disoit qu'en plain midi il n'y a point de lumière 
au monde. J'appelle en témoing tous ceux qui ont hanté l'université 
de Paris depuis trente ans en ça, et vous supplie de remémorer en 
vous-mesmes ce que vous avez veu ou pour le moins avez ouy dire. 

(P. 36.) La fin finale des deux heures de maistre Jacques Charpen- 
tier fut de faire le miclot et le pleureur, que messieurs de la Cour 
eussent pitié de luy, et qu'il estoit perdu et déshonoré à jamais, s'il 
estoit condamné à l'examen ; que les mathématiques estoient faciles 
aux petits enfans ; et luy, qui avoit la dextérité d'esprit telle que tout 
le monde sçavoit (ainsi parla-il de soy modestement), que s'il n'y avoit 
satisfait dedans trois moys, qu'il fust chassé. Lors monsieur du 
Mesnil, advocat du Roy, se leva, et remonstra que c'estoit chose 
périlleuse de commettre une profession royalle à un homme qui con- 
fessoit n'y sçavoir rien : « Toutesfois, dit-il, pour trois mois non 
« forcé ; nous vous prenons au mot. « 

(P. 44-47.) Je vousay dit qu'il avoit vendu la lecture d'Alcinous à 
quelques simples escoliers. En cest Alcinous, il y a une partie de 
mathématique. Et quoi donc, me direz-vous, comment s'est-il ac- 
quitté de ce passage, estant ignorant des mathématiques? Certaine- 
ment il s'en est acquitté par une nouvelle façon, en se glorifiant 
d'ignorer ce qu'il disoit ne servir de rien. Ainsi il a pris argent de la 
marchandise d'Alcinous, et néanmoins a persuadé à ses achepteurs 
qu'elle ne valoit rien, et qu'elle estoit inutile. Ainsi de ceste mesme 
traficque se sert pour le jourd'huy, en commençant les mathématiques 
par l'astrologie. Ses escoliers luy demandent l'a b c et les élémens 
d'Euclide : il respond qu'il veut enseigner de belles abstractions pour 
lesquelles la mathématique a esté inventée, et les presche par l'espace 
presque d'un moys, sans entrer à la lecture mesme de son De Sacro- 
bosco ; et crie tous les jours, voire publie par ses escrits imprimez, 
que de penser comme faisoit Socrates, que les mathématiques se 
debvoient raporter à l'usage de la vie humaine, que c'est une grande 
erreur ; et dit que bien compter et mesurer sont les ordures et fientes 
des mathématiques. Voilà le langage de ce grand mathématicien pu- 
blié par luy-mesme par tout le monde, affîn que personne n'en soit 
ignorant, blasmant par une licence effrontée les disciplines dont tou- 
tesfois il veut avoir les gages. Homme esperdu, quel langaige est-ce 



.^'^ 



PRÉFACE DE LA GRAMMAIRE. 417 

là? Monter en la chaire mathématicienne pour vilipender les mathé- 
matiques! pour en dégouster la jeunesse! Messieurs, ce n'est pas 
seulement ignorance qui lui fait jouer ce rolet, c'est une malicieuse 
ignorance. Affin que l'on ne luy demande les éléments des mathéma- 
tiques, il dit que cela est totalement inutile. Mais voire Dampestre 
ne vint jamais à se desborder jusques-là, et croy que jamais homme 
ne blasma la science dont il voulut faire profession. Le renard, après 
s'estre parforcé, ne pouvant atteindre aux résins haut eslevez, s'en 
niocque et dit que ce n'est (jue verjus : mai^ le renard ne veut point 
tenir escole de ce qu'il méprise; c'est une chose prodigieuse en ce 
nouveau docteur, dire mal de la doctrine de laquelle il prétend profit 
et honneur. Ce personnage a esté nourry et practiqué par l'espace de 
vingt et deux ans es brigues de l'université de Paris, où il a vérita- 
blement régné. Ces menées, ces factions, ces mensonges, ces trom- 
peries ne peuvent sortir de son ceneau, et pense que par les mesmes 
voyes il doit estre lecteur du Roy, par lesquelles il a esté recteur de 
l'université. 

6 

GRAMMAIRE FRANÇOISE (1572). 

Je laisse de côté l'édition par trop singulière de la Gramere de 
\ 562, n'espérant pas pouvoir en reproduire l'orthographe (voir plus 
haut, II« partie, chap. I, p. 349 et suiv.}, et je me contente de 
transcrire la Préface de l'édition de 1572. 

A LA ROYNE, MÈRE DU ROY. 

Madame , si quelqu'un estime que grammaire soit une chose pué- 
rile et abjecte, et pourtant que ce soit ung présent indigne d'estre 
présenté à une Royne si grande, et tant occupée en si grandes affai- 
res, je me deffendray de vostre authorité, que c'est par vostre sua- 
sion que le Roy m'a commandé de poursuivre le cours des artz li- 
béraux, non-seulement en latin pour les doctes de toute nation, mais 
en françoys pour la France, où il y a une infinité de bons esprits ca- 
pables de toutes sciences et disciplines, qui toutesfois en sont privez 
pour la difficulté des langues. Et ù la vérité, il nous est aujourd'huy 
plus difficile d'apprendre une langue grecque ou latine, qu'il ne feut 
oncques ny à Platon ny à Aristote d'apprendre toute la philosophie. 
Parquoy je diray hard'ment en parlant de la gloire de vos M.-ijesîrz, 

27 



♦ ii£,è^ ÉCRITS DB RAMim,^ 

que tel commandement n'est point ïiiôins digne d'ung bien grand 
monarque, que d'amplifier sa monarchie de grandes conquestes et 
dominattpjis. Car: la grammaire est non^seuiementk'premiere-cntr^'- 
les artz libéraux , mais elle est la mère jipurrice de tous , qui les 
nourrit comme au berceau et leur apprend à parler et déclairer ce 
qu'ils sçavent : et sans elle seroyent muets et inutiles : et à cèste 
cause a esté magnifiée non-seulement par les anciens philosophes , 
ains par les grans princes. A ce propos j'allégueray... (suivent de 
nonibreux exemples, depuis Varron jusqu'à Charlemagne)... Et de 
grâce, qu'a Met le grand Roy Françoys, quand il a excité la science 
et Tusaige de toute langue, hébraîcque, graecque, latiiie , voire quand 
il a esté luy-mesme si studieux de sa langue, qu'il n'y avoit homme 
en ce royaulme mieulx entendu et mieulx exercé eq la propriété et _'^^_ 
pureté du langaige françoys? 

Parquoy (Madame) Dieu vous augmente de jour en jour ces gé-, ^ 
néreux mouvements d'esprit, et conseillez au Uoy de donner à ses ^^ 
subjects telle charge et commandement; et soyez cause que soubs 

sa conduicte le monde tremble une aullre fois : mais surtout 

faictes que les premiers fleurons de la couronne de France soyent 
de toutes sciences nobles et louables; et persuadez -luy tousjours 
de plus en plus que les roys sont comme dieux en terre, mftis 
que ces dieux sont honnorés et adorez en tant qu'ils sont roys , ' 
non -seulement de grandes puissances et seigneuries temporelles^ ,.. 
mais beaucoup plus quand ils sont roys dés vertus, roys des artz ^^^ 
et sciences. L'empire d*Alexandre-le-Grand fut incontinent brisé et 
aboly après sa mort, et passa soudain comme ung esdair, mais 
la philosophie des choses naturelles assemblée par Aristote d'une ''\^ 
infinité de nations selon le commandement d'Alexandre , vivra tant 
que le monde sera monde : et sera célébrée une telle libéralité de roy, 
qui donna, oultre les aultres fort grandes despences, à ung seul Aris- 
tote pour ce faict quatre cens cinquante mille escus. Et à vray dire, 
ce grand Roy ne se pouvoit bastir ung trophée plus royal, ny plus 
magnifique, ny de plus longue durée que cestuy-là. Parquoy (Ma- 
dame) pensez que Dieu vous a donné et l'esprit et le moyen de fa- 
çonner aux Françoys ung aultre Alexandre , en luy bastissaat un^ 
royaulme de toutes disciplines. Vous l'avez dressé jusques icy, ej; 
dresserez (à Tayde de Dieu) plus songneusement que jamais, vous 
proposant bien faire d'un Charles de Valloys, ce que feit Madame 
Loyse de Savoye Régente en France de $on Fi:aflçoys de Yallôy». ^ 



PRÉFACE DE LA GRAMMAIRK. 419 

Ceste Dame, voyant le gentil naturel do son fils, luy proposa une leçon 
ordinaire à son disner, ores des lettres humaines, ores de la saincte 
Escripture : ce'iifule ce jenne Roy print à si grand plaisir, que l'on 
eust dirt de ceste table royalle que c'estoit une académie de Platon : 
ainsi estoit-elle garnie de toutes personnes doctes et sçavantes. Et 
bien heureux s'estimoit celuy qui y pouvoit proposer en un moment 
ce qu'il avoit cstudié toute sa vie : aussi estoit ce Roy fort libéral en- 
vers tels esprits, de sorte qu'il excita par son exemple tout un monde 
à l'estude des bonnes lettres. Ainsi donques faites- vous, en propo- 
sant au Roy personnaiges d'excellent sçavoir, et entre tous aultres , 
pour son précepteur, Jacques Amyot, évesque d'Auxerre, qui n'a 
moins fait pour sa patrie , en translatant si élégamment en nostre 
langue les œuvres de Plutarque, que Plutarque mesme avoit faict pour 
la Grèce en les composant. Par ainsi donques préparant mon sym- 
bole à ceste royalle académie, je rends grâces à Dieu qu'il luy a 
pieu faire reluire le soleil de sa clémence sur la France, de manière 
qu'en invoquant et magnifiant son sainct nom , je puisse aussi faire 
service à ceulx qu'il a commis et ordonnez au gouvernement de ma 
patrie. 

Madame , je vous ay proposé au Proëme des Mathématiques ung 
des beaux monuments qui fut jamais sur terre, et vous en ay ou- 
vert un très ample moyen. Vous y penserez, s'il vous plaist. C'est 
à vostre Majesté de dresser pour la noblesse de France un corps 
d'hostel si magnifique : de ma part je m'estudieray de tracer quel- 
que linéament de l'âme de ce corps, en descrivant les artz libéraux ; 
et commenceray par la grammaire gaulloyse ou françoyse , ancien- 
nement célébrée par nos druides, par nos roys Chilpéric et Charle- 
maigne, naguères comme révoquée des enfers par le grand Roy Fran- 
çoys , traictée en diverses façons par plusieurs autheurs. Jacques 
Sylvius, qui est décédé en la profession royalle de médecine, la pré- 
senta à la royne Léonor à son advénement, et tascha de réformer 
l'abus de nostre escripture, et faire qu'elle convinst à la parolle , 
comme appert par les charactères lors figurés par Robert Estienne , 
et practiqués par toute la Grammaire. Geoffroy Tory, maistre du pot 
cassé, lors imprimeur du Roy, en mit en lumière quelque traicté. 
Dolet en a composé quelque partie, comme des poincts et apostrophes; 
mais la conduitte de ceste œuvre plus haute et plus magnifique, et de 
plus riche et diverse estoffe, est propre :^ Loys Mégret, combien qu'il 
n'ayt point persuadé entièrement à un chascuu ce qu'il prétendoit 



420 ÉCRITS DE RAMUS. 

touchant l'orthographe. Jacques Pelletier a débattu subtilement ce 
poinct d'orthographe, en ensuyvant, non pas les charactères, mais le 
conseil de Sylvius et de Mégret. Guillaume des Autelz l'a fort com- 
battu, pour deffendre et maintenir l'escripture vulgaire. Lors esmeu 
d'une si louable entreprise, nous en fismes aussi quelque coup d'essay, 
tendant à démonstrer que nosire langue estoit capable de tout em- 
bellissement et aornement que les aultres langues ayent jamais eu. 
Les plus récens ont évité toute controverse, et ont faict quelque 
forme de doctrine chascun à sa fantaisie , Jean Pilot , Jean Grenier, 
Anthoine Caucie en latin , Robert Estienne en latin et en françoys. 
Joachim du Bellay , le vray Catulle des Françoys , a mis en lumière 
une Illustration de la langue françoyse. Depuis, Henry Estienne a 
escrit la Conformité du langaige françoys avec le grec, et ne doubte 
point (s'il s'adonne à ceste estude) qu'il ne nous donne un aussi riche 
trésor de la langue françoyse, comme il nous a donné de la langue 
grecque. Naguères J. A. de Baïf a doctement et vertueusement en- 
Ireprins le poinct de la droicte escripture , et l'a fort esbranlé par 
ses vives et pregnantes persuasions. Par ainsi nous voyons que de- 
puis quarante ans en ça, ce procès pour vrayement escrire a esté sur 
le bureau ; et que maintenant de reprendre ces miennes arres an- 
ciennes, c'est recueillir tous nobles esprits adonnez aux lettres, et 
les provoquer à penser de leur patrie et la réputer digne de leurs 
veilles et estudes, et de luy communiquer libéralement le fruict de 
leurs labeurs, se proposant devant les yeux une grâce et doulceur du 
françoys , qui invite les estrangers à l'apprendre aussi curieusement 
que nous apprenons en nos escolles le grec et le latin , se proposant 
aussi toutes les nations voysines, Italie, Espaigne, Allemaigne, qui 
s'estudient à mettre en art leur langue. 

Mais (Madame ) je vous détiens trop longuement à ceste entrée. 
La grammaire apprend aux aultres à bien parler : parquoy si elle est 
bonne maistresse d'escole, qu'elle-mesme parle de ses vertus et 
louanges, et vous rende raison de tout son faict, et surtout de ses 
charactères, de sa façon d'escripre : qu'elle apprenne à parler fran- 
çoys à ses compaignes, rhétorique, dialectique, arithmétique, géo- 
métrie, musique, astrologie, physique, éthique, politique; par ainsi 
qu'elle ouvre le pas aux artz libéraux pour retourner de Grèce et 
d'Italie en la Gaulle , et pour rentrer soubs le nom de Catherine de 
Médicis en possession de leur ancienne patrie. 



11 

LETTRES INÉDITES 



Je donne ici, dans l'ordre chronologique, 20 lettres inédites qui 
me sont venues de plusieurs sources, savoir : 1° une dédicace de 
1543 à François I^»", que j'ai trouvée en manuscrit à la Bibliothèque 
impériale; 2° quatorze lettres (sous les n"^ 2-i2, 15, 16, 17) qui 
m'ont été cédées libéralement par mon savant confrère et ami M. C. 
Bartholmèss; 3« quatre lettres (n«s 13, 14, 18, 19} qui m'avaient été 
indiquées par M. Ch. Schraidt (de Strasbourg), et dont j'ai pris des 
copies, grâce à son obligeante entremise; 4« la lettre adressée par 
Ramus à la faculté des arts de Heidelberg (n" 20). 

On a pu voir quelle lumière ces pièces précieuses jettent sur plu- 
sieurs événements de la vie de notre philosophe, surtout pendant les 
années 1370, 1571 et 1572. 

1 

DÉDICACE A FRANÇOIS I" (1543). 

(Bibliothèque impériale, manuscrits latins, n" 6659 du Catalogue im« 
primti : Pétri liami Dialecticce partitioncs Ad Francis^Mun Valesinm 
Ghrislianissimunn Gallorurn regem. Titre en lettres dorées; copie calli- 
graphiée, 39 feuillets; reliure aux armes de François l". La date 1543 
est cl la fin du fol. 39 r. La préface est celle des Dialecticaî partitiones 
ad Academiam Parisienscm, mais remaniée en plusieurs endroits, no- 
tamment dans les trois premières pages. Voici le début de celte dédi- 
cace au roi et un autre passage vers la fin) : 

Utinam possis (ô rcx) tam mullis annis bealus regnare quam 
multis singularis ista sapienlia tua digna est, ei ego tam liberaliter 



422 ÉCRITS DE RAMUS. 

huius beatœ virtutis honori laudique servireqiiaia libenter et stu- 
(liose velim! Fieret profecto ut omnibus annî§ rex unicus viveres, 
et in sapientissimum regem, si non officiosissimus, carte non in- 
gratissimus omnium iudicarer. Atque iam optati votique mei partem 
i^on dubia testificatione poUiceri tibi possum : partem nuUa inertia 
deterritus, nulloque animi languore debilitatus desperare non debeo. 
Etenim quo certioris authoritatis argumento gratissimam seculorum 
omnium memoriam tibi debitam consequi possum, quam qupd im- 
mortalitatis matres literas multis iam seculis iacentes excilasti? sum- 
rais honoribus affecisti? in amplissimi christianissimique regni quasi 
communionera societatemque singulari vereque regio animo susce- 
pisti? Vetustas a literis impetravit ut suos Hercules, Libéras, loves 
deorum immortalium honori , religioni, numini consecrarent , quod 
eorumajiimi singularibus in rempublicara beneficiis clarissimi essent, 
et aeternitate fruerentur. Itane vero communibus meritis tantum 
verae laudis gratiœque literae tribuent ; authorem, parentem, ac pêne 
deum salutis atque dignitatis suse ingratissimo silentio damnabunt ? 
Immo vero amabunt, colent, laudabunt : et se fortunatissimas iudi- 
cabunt, si quantum immortalitatis habeant, id totum tibi, tuo no- 
raini, luae famae, tuae virtuti larglantur. Ac vejiementer (puto) vere- 
buntur ut tanta laus tantaque gloria possit a doctrinis omnibus 
immortalitate compensari. Regnabis igitur (ô rex) annis omnibus, et 
œqualem temporibus vitam commondatione liominum ac cclebratione 
.bealissimam florentissimamque deges. Quapropter bac voti parte et 
quasi sponsione persoluta, ad reliquani nuncupationis pensionem 
aggrediar : ad quam persolvendam animi mei tibi devovendi materiam 
gravissimam quidem mihi, nec tamen a splendore sapientise tuae 
prorsus alienam suscepi : Dialecticae virtutis conslituendae laborem 
dico, etc. 

Fol. 6 V. et 7 r. Haec altéra optationis est pensio : haec promissi 
tibi animi est persolutio : vides quid velit , quid conetur, quid ap- 
pelât : caeteras tuas virtutes etsi maximas ac prope divinas praeterit : 
novam in potentissimo Gallorum rege, etpost homines natosinaudi- 
tam sapientiam admiratur : huic se devovet : hanc oblatis industriae 
suse primitiis veneratur. fortunatara rempublicam, in qua rex tam 
sapienter philosophatur! beatam potius rempublicam, cui pbilo- 
sophus tam constanter mdderatur ! Hoc sapientiae fructu animus tuus 
oblectatur : Gallorum tuorum mentes aluntur : nationes omnes, diique 
igsi tibi conciliantur. Quamobrem (ut novissiraa. conjungam primis, 



Qlj^;,É!t desi|^eri| lï]ei conclusioneni in summam opnferam) ulinam (ô rex) 
jlj^lancliu floreas quaqdhj sapientia \m raeruit, elCt 
-ma aiûoa b* 

Ifêi-MÎ^o^jjj^ï HERVAGIOi^.ADOLESCENTI OPTIMO ET ORNÀTISSIMÔ. 



Jf> ^ ' thîiTf tTi!h^fnttrtys tudm cum per se gr.'\ti3simiitrt\ îjfnM'Pôlybium 
oitj'gpaecum et latimim ilpmque Cameraril commentaria grseca slmiliter 
et latina nonmihi solum, sed Audomaro Talieo, Nicolao Chartonrprae- 
ceptoribus tuis miseris : sed muHo ^ralius fuit et iucundius tam li- 
bérale ,^amque honestum amoris erga nos tui indicium praeclaro 
munere declarari. Itaque nos tihi magnas gratias habemus, et ut 
amorem istura tuum non muneribus (nec enim cum lïberalitatem 
tuam lauderaus, sordidi et illibe-rales esse volumus), sed memoria et 
gralia in perpetuum conserves bptaraus. Unum est quod ab industria 
et facuUatibus tuis vehçmenter requiro.: Germania Xenophontem 
totum grœco et latlno sermone e regione positis nobis dédit : Pla- 
tonem Xenophontis doctorem (quod optabilius fuerat) non dédit. 
. .^(jjj'ibo bac de re ad Hieronyraum Wolfium, Cuperem tantum opus 
r.ye^lra utilitate et laude hic editum videre. Vale, Lutetiae e Praçlleo 
^^.t^îipstro, septirao Oalendas lanuariiannp 4551, ,^a^^ m^i 

"'".' ëoplë'^CdhéôrV^ i la iiiWiothéqu^ de Bâle, et qui porto à 

r^4'îd*inarge cette note : De eo ipso exéraplari qiod Petrus Ramus sua manu 
" ' scriptum ad Joannein Hervagium miserai, quodque asservatiir Basileœ 
iii Bibliotheca a Tlieodoro Zuingero byercdibus relicta. 

3 

tHEÔtîORO ZUINGERO , GttECiîB tïNflt^ WtCTPlEgSORT ÎN 
ACADEMIA BASILIENSI , BASILE^E. 

Noli vero de P. Ramo tibi quidquam ejusmodi persuadere, ut in 
gratiam mali genii velit ingratus esse. Basilea itaque, Basiliensls 
gloris invidis oblivione Rempiterna deletis, vivet ac florebit. Amo te 
quod dentés in illo philosopliico convivio licet acutos et acres retu- 
deris. Retentus hic sura ab Electore, cum Argenlinam proliciscl cogi- 
tarem. De Gallia nihil meluito : res meliore loco est, quam adhuc 
fuit. Saluta nostro nomine uxorem cum iliiolo nostro : deinde nostros 



424 ÉCRITS DE RÂMUS. 

Cœliuni , Amerbachium , Felicem, Brandmilerum , caeterosque quos 
nobis sine fuco amicos esse noveris. Scribam ad te et ad Cœlium, ubi 
profiteri cœpero. Vale. 3 cal. Novemb. 1569, Heidelberija. 

Tuus Ramus. 

^ 

(Copie conservée à la Bibliothèque publique de Bâle ; on lit à la marge : 
De eo ipso exemplari quod Petrus Ramus, amanuensis manu scriptum, 
sua subscriptum, ad Th. Zuingerum miserat,quodqueadservatur Basileae, 
in Bibliotheca a Th. Zuingero heeredibus relicta). 

4 

TH. ZUINGERO, GRMCM LINGU^E PROFESSORI IN ACAD. RASIL., 
BASILE^. 

Homo plane beatus es, qui de religione civitatis tuœ tara securi sis 
animi, ut pluris ejectum ad vestra fittora nescio quem facias, non dico 
quam OEcolampadium restituti vobis evangelii authorem, sed quam 
Deum ipsum. Noli timere hypocrilas, quaeso, sed Deum uUorem hypo- 
critarum. Magnum dolorera ex interitu communis amici percepi, sed 
acta hominis et vitie honeslis studiis transactœ recordatio moles- 
tiam sublevant, et admonent ut de consimili commigratione nos 
ipsi cogitemus. Prœlegi orationem pro Marcello magna frequentia, 
sed invidiaquorumdam scholœ praefectorum multo majore. Itaque licet 
a principe sœpius retenlus essem, valde me praelectionis hujus licde- 
bat. Absolula oratione, cum princeps Chrislophori filii imprimis gratia 
dialecticam praelegendam mandaret, erupit hominum interpellatio 
tanta, ut princeps iste commoveretur ; at ego mei liberandi occa- 
sionem nactus, dixi homines non sine caussa obstrepere et, si Ramus 
praeterea mensem prœlegcre perseverasset, commutationem scholâe 
necessario secuturam; neque discipulos magistris tantie inertiai (qua- 
lem in nonnullis animadverterem) audientes fore : et tamen dixi per- 
niirum mihi videri, Heidelbergensis academiae liliam ingénue et libe- 
raliter hic educatam (cum a P. Ramo domum reduceretur) ne a vetulo 
quidem cane agnosci, sed pro peregrina ab academiae procis homi- 
nibus haberi planeque repudiari. Cum princeps rogaret quid rei hoc 
esset, respondi dialecticam esse filiam illam, qu3e Heidelbergae incre- 
dibili non Germanorum modo, sed Gallorum et Italorum admiratione 
ab Agricola restituta esset. Quid vis amplius? Addidi Agricole cineres 
et epitaphium illud ab Hermolao Barbaro tara nobile in cella lignaria 



LETTRES INÉDITES. 425 

jacere, nec ideo alienum doctoribus istis videri, ut eodem oblivionis 
sepulchro Agricolae filia contogtrelur. Ucdii igitiir ad intermissum 
theologiie stiidium, fretus prœsertim Inimanuelis hospitis consuetu- 
dine et éruditions, et omne tempus in his meditationibus postea con- 
sumpsi. Ubi consilium nobis novae peregrinationis constiterit, scribam 
ad te, ut nobis rescribas. Sed oro te, specta sursum, et pudeat te a 
peregrino de tuae civitatis, imo Dei gloria saepius admoneri. Saluta 
uxorem et filiolum nostrum : item amicos nostros Platerum, Brand- 
mulerum, Amerbachium, Hospinianum, Cassiodorum, Boinum. Vale. 
40 Cal. Feb. 1570. Heidèlbergae. 

Tuus Ramus. 

(Même note à la marge que pour la lettre précédente.) 



THEODORO ZUINGERO , GRJECM LINGUE PROFESSORI BASILIKNSI , 
S. BASILEiE. 

Commendo tibi filiolum meum : hoc epistolae primum caput est. 
Heidelberga discessi salutatis ante principibus et omnibus academiœ 
professoribus. Postridie cum ex urbe egredi pararem , nobilis ado- 
lescens attulit auream electoris imaginera, eaque nos a principe do- 
nari , ut sui memor essem : tum dixi pietatem ipsius et virtutem in 
animo meo penitus impressam esse^ monile tamen non lantum ipso 
dono, sed mullo magis donantis liberalitate mihi esse longe gratissi- 
mum. Literas accepi a Joanne Rege Pannoniœ, quibus annuo quin- 
gentorum talerorum stipendio et plerisque praeterea regiae benelicen- 
tiae argumentis invitabar. Accepi ejusdem fere generis e Polonia et 
Vestpbalia : at statui, donec me res aut (ides deticiat, liber esse, et ut 
adhuc feci , meo sumptu vivere. Gratias itaque omnibus babui. Nori- 
bergam jam cogito, ut ex opificum illius urbis excellentium industria 
geometricum (luippiam, sed imprimis optricum percipiam. Saluta 
Brandmulerum, Amerbachium, Platerum, Hospinianum, Bohinum, 
unoque nomine amicos omnes. Saluta optimam et lectissimam fœmi- 
nam uxorem tuam. Vale. 10 Cal. Apr. 1570. Francofurti. 

Tuus Ramus. 
(Môme remarque que pour les deux lettres précédentes.) 



'&h 



426 ÉCRITS DE RA.MUS, 



THEODORO ZUINGERO, BASILIENSIS ACA.DEMIiE GR.ECO PROFES- 
SORI, S. BASILE Jl. 

Accepi a communi amico Àdarao Petreo signum salutis in scedula, 
atque ita intellexi Theodorum Zuingerum nostri non immemorem 
esse; sed lieus tu P unde chartae tant^a caritas aut verborum tanta 
inopia ? Theatrum , opinor, et chartam et verba oninia consumpsit. 
Equidem certe cum rogarem de valetudine tua et tuorum, item quid 
ageres, valde laetatus sum te in Theatro tam vehementer occupatum 
esse, ut proximis nundinis in lucem exiturum videretur. Moles hic 
mihi consimilis a Lugdujîensi typographe oblata est , in reçognos- 
eendo Thesauro linguaè ïatinae; séd laboris iDàgniiùdinë^ pefterritus 
deliberandi diem sumpsi. Catilinariam Ciceronis priraa'm hic veluti 
dèclamavi : deinde pacîs tànquam jam factae quofidianis nuntiis ad- 
ductus, novum prœlectionis argumentum imponi mihi nequaquam 
passus sum. Res tamen gallica valde incerta est, et hisi bellum belli- 
cosius geratur, stabilem pacem non videtur allatiirum. Scripsi per 
hosce séstus defensionem Aristotelis adversus Schecium. Opus dices 
Aristoteleis gratum. Sane et istuni clypeum, qui meus erat, eripere 
nostris antagonistis tandem sul)iit animum, ne nobis isto nomiqe in 
posterum molesti essent. Scribe ad me bené longam epistoîam, ad 
prœteritse negligentiae culpam sarciendam, et tamen epistoîam' non 
plenam verborum (iis enim cibis stomachus noster offenditur) sed 
variarum renim et nobis jucundarum, ut se Basilienses nostri habent, 
M. Peresius primum totaque familia, Amerbachiùs, Brandmulefus , 
Platerus, Boinus, Hospinianus. Quid absoluto Theatro mediteris ? ac 
vide ne Hippocratem obliviscare in eoque methodicum indicem illum, 
de quo tecum egi; qui nempe comparatis eodém in génère et iri unum 
subductis variis sententiis authorem îpsum ihterpretetur. Saluta cum 
cseteris illis nostrum Grynœum et roga, quid de opticis egerit, utrum 
Noriberga, ubiipsum reliqui, Fredericus Basileam venerit : hoc ënim 
aveo scire. Yale. Genevae 11 Jun. 1570. 

Tuus Ramus. 

(Même remarque.) -^ti^/ vtoi- 



tlit 



tBTTRES II^ÉDITES. 427 

7 -> 

.|yî-^HJBOB.'ZUINGERO, QRMCM LINGUE PROPESSORl, S. BÂSILEiE. 

Epistola tua mihi perjucunda fuit, sed ejus lectio valde molesta : 
accusaveram antea te quod nihil scriberes, nuiic coiiqueror quod ita 
scribas, ut scriptum legi vix queat. Gratulor equidem amicis iiostris 
honores meritos obtigisse, etBern. Brandum civitatis vestrœ tribunum 
'^/t^se factum, et Felicem Platerum academiae rectorem crealum. Quales 
"'"^'^ enim in Republica principes essent , taies fore cives reliquos recte 
ï*^^ 'sensit Plato. Memini ut B. Brandum coliortatus sim ad studia inge- 
'■^^ nuarum literarum (de quibus tam prœclare meritus esset) fovendum 
et amplificandum : tnœ sunt jam partes principem tuae civiiàtis sua 
'^^^ sponte bene animatum aliquo verie laudis stimulo magis ac magis 
animare. Amo taies animos, et illis fausta prosperaque evenire gaudeo. 
4*8 -nQuod vero Platerus noster Rectoratum adeptus sit, hic etiam acade- 
m\x tantum accessionis factum esse auguror. Tu quia illum amares, 
mui'Me quoque ad araandum impulisti : at posteaquam singulare ingenium 
.guîipenitus perspexi, non jam tua coramendatione, sed ipsa rarœ Gujusdam 
.îiVirtutis dignitate captus amare cœpi et- colère. Ouare nosira caussa tu 
2U0ri|li su^sor alque author eris, ut insignem aliquam et academîa) per- 
„g<(| petuo gratam rectoratus sui memoriani relinquat. Saluta igitur meo 
og„. pomine plurimum et B. Brandum et F. Platerum, nostramque gratu- 
g^^Jatiouem utrique exponito, facito<|ue ut nuUus Basilea Genevam, aut 
9j^p «bicumque esse me audies, Zuingeri literis vacuus accédât^ Res gai- 
ne ^\\csi sunt eodem statu, id est dubio et incerto. Saluta nostrum Pere- 
sium, itemque Amerbachium, Brandniulerum, Boinum, Hospinianum, 
neque quenquam ex araicis prietermitlito. Vale. Genevae 4 Non. 
Jul. 1570. 

Tuus Ramus: 
(Même remarque.) 

8 

,e:>i( TnEOD. zuïngero, doctisïtimo gr^ec^ lingue propkssori, 

s. BASILE^. 

Video equidem te generosum equm esse, sed agitalum tamen 
facere.iuelius. Hinq epistola pro codicillo plenior : rospondi ad literas 
Pitheo datas et a te responsum expccto, quienam illa sit acadcmia, 



428 ÉCRITS DE RAMUS. 

de qua Freigius vester ad me scripserat. Liberalitas tua erat illa 
quidem mihi minime dubia, sed tamen grata jucundaque accidit. 
Verum jam pridem didici praeclarius esse largiri quam accipere, 
neque quamdiu a me ipso impetrare potero quidquam cuiquam de- 
bere constitui : neque milii quisque ingratus fuerit, qui tali civitate 
gratus fuerit; et si me quis amet, ego illum vicissim redamabo. Ha- 
bebis Grynaeo gratiam nostro nomine. Habitatio (cum a patria discessi) 
nuUa mihi gratior quam Basileae accidit , neque hominis malevolentia 
benevolentiam mihi charissimae urbis depositurus sum. Pestis Geneva 
nos expulit neque tamen levi metu : bis enim jam hospitium propterea 
commutaveram ; tandem veritus sum , ne tertia commutatio majo- 
rera pensionem expeteret. Itaque licet œgre ab amicis dimitterer, 
attamen ut amicum ipsis conservarem, Lausanam profugi, ubi erudita 
Marcuardi, Samuelis, Divitis et reliquorum professorum consuetudine 
otium oblectamus. Frederico miror quid acciderit ; viaticum ei Nori- 
bergae donaveram , quo Basileam perveniret. Typographo Genevensi 
quœdam imprimenda dederam, sed pestis typographiam typographo 
correpto disturbavit. Scribam ad te proximis literis, quid illic acci- 
dent. Theatrum absolvi gaudeo ; de Hippocrate bene sperato : salva 
enim bibliotheca est , et Luletia Genevam senatus judicium ad me 
perlatum , quo latrunculus ille (qui in nostrum Prœleum invaserat) 
ejectus est. Patriae nempe hic amor etiam absentes solatio non me- 
diocri nos affecit. Brandmulerum tilulo doctoratus abstinuisse quid 
sit non intelligo : amo ingenium et mores hominis, et eililulummajoris 
doctoratus exopto. Si legatus Bellevrœus redierit, aut ei quispiam 
successerit, Solodurum veniam, et forte Basileam excurram. Rescribe 
interea de rébus omnibus , sed imprimis de M. Peresio , quem es 
oblitus extrema epistola. Audivi Paiernam nupervenisse; saluta igitur 
ipsum meo nomine quam plurimum et amicos cœteros. Res gallicae 
loto belli hujus miserrimi tempore nequaquam nostris secundiores 
fuerunt. Signa veteranorum nescio quot protligata sunt a nostris 
apud Xantones , eorumque duces capti ; Biterrae oppidum in Narbo- 
nensi Gallia captae. Ab admiralio consimilia circumferuntur, sexcentos 
Helvetios csesos esse nec Francos pauciores. Moneo iterum ne obli- 
viscaris Freigium : ad eum literas rescripseram , quas cum tuis in- 
cluseram, ut ante perlegeres quam ei redderentur. Vale. 4Î Cal. 
Aug. 4570. 

Tuus Ramus. 
(Même remarque.) 



LETTRES INÉDITES. 429 

9 

CLARISS. GRiECJ; LINGUE PROFESS. TH. ZUINGERO S. BASILEjE. 

Statuo hebdomade ista Lugdununi, doinde Luleliam proticisci. Nos 
laetissimis de pace confecta et publicaUi nunliis pêne obruimur. Ita- 
que tantum de comitalu sollicili suraus, ne tôt fluctibus erepti, seda- 
taque tempestate, in prœdones incidamiis. Absolvero bac hebdomade 
logicam à/.côaTiv, quani magna celebritate et frequentia hic adhuc 
habui. Saluta leclissimam conjugem tuam , et filiolum meum incolu- 
mem servato. Saluia Brandmillerum, Anierbacbium, Platrrum, Boi- 
nuni; neque in ista salutalione Hospinianum nostrum pr^termiltilo , 
mementoque ut Lutetiac sibi amicum fore persuadeat. Vale. Lausanae, 
5 Cal. Sept. 4570. 

Tuus, meritoque tuae virtutis tibi deditus, 

P. Ramus. 

(Même remarque.) 

10 

CLARISSIMO DOCTORI S. GRYN^O S. BASILE^. 

Scripsi ad te proximis diebus superloribus, et iterum scribo, quo- 
niam de pace facta et publicata laelissima sunt omnia, ut tu proximo 
post nundinas tempore de ediiione Halaceni et Vitellionis cogites. 
Scripsi ad Fridericum : vos fontibus abundatis, ne quid a Baccho de 
homine timeatur. Admoneo per epistolam, ut sese contineat : ne- 
cessaria vobis ejus est opéra in corrigendo, secus mendosiorem Vitel- 
lionis [edîtîonem?] facietis quam antea fuerat. Una res hominçm conti- 
nebit, quod laudem an [helat] *, quam sibi non exiguam videt in talium 
authorum public [atione] esse propositam. Si prelo commissuri estis, 
miltite ad me [plagulam] utriusque , tum Halaceni , tum Vitellionis. 
Praefationes esse [oportci] nominc Roiseneri, sed earum Aristarchus 
esse cupio. V [aie], Saluta Episcopium. 

Lausannœ, 5 Cal. Sept. 1570- 

Tuus, meritoque tuai virtutis tibi deditus, 

P. Ramus. 

(Autographe conservé à la Bibliothèque publique de Bâle.) 

> Lacuna deficientis cbarts. 



0* 



430^ , ÉCRITS DE RÀMUSi 

THEODORO ZUINGERO, CLARISSIMO PROFESSORI G^MCJE LINGU.E 
IN ACADEMIA BASILIENSI. BASILE^E. 

Accepi abs te crebras literas, quibus adhuc nihil respondi, ut 
tuam diligentiam confitear et meam una negligentiam accusem. Sed 
certe caussa hœc nihil respondendi fuit , quod amicos non libenter 
facio calamitatum mearum participes. Sicenim tibi persuadeas velim, 
me maximis et acerbissimis fluctibus antea jactatum esse , sed nun- 
quara neque acrioribus neque indignioribus fuisse exercitum. Lnpi 
duo famelîci et rabidi occupaverant alter gymnasium Praelleum, alter 
professionem eloquentige et philosophie , quibus molestissimum erat 
tara suavem bolum eripi e faucibus. Itaque luporum istorum ulula tu 
reliquae nostri nemoris bestise comriïotae, léones etiam et pardos in 
me unum concitarunt, tanquam P. Ramus voce quin etiam vultu qui- 
dam magus el incantator esset, qui si in publica cathedra audiretur 
vel conspiceretur, subversurus esset protinus romanam gentem : et 
quidem tantum ista calumnia potuit apud eos qui rerum potiuntur, 
ut régis nomine diploma publicaretur, quo generatim omnibus evan- 
gelium prolitentibus interdiceretur publica privataque cujuscunque 
artis ac scientiae professione et institutfone : sic ut patri liberos in 
paterna religione domi instîtuere non liceret. Quid quseris? Tum certe 
vehementer alïlicti jacuimus non tam privata quam publica indigni- 
tate, fracti tamen animo aut desperati nequaquam fuimus. Ad regem 
saepe supplices accessimus et docuimus homines quosdam publics 
pacis inimicos ejus authoritate insolenter abuti; me per annos vi- 
ginti et patris Henrici et fratris Francisci et ipsius stipendiis libérales 
artes sine ulla vel inertiae vel negligentiae culpa professum esse : imo 
vero caeteras professiones a Francisco avo fuisse institutas , meam 
solam a pâtre Henrico. Itaque rogavi, ne quod pater ad ornamentum 
regni sui fecisset , id a filio sublatum tali praesertim de caussa dice- 
retur : invidia religionis haec omnia fieri, denique e pacilicationis 
edicto çapita quatuordecim diplomate isto deleri. Haeç eadem reginam 
matreni docui, praetereaque exposui quanto praeconio per orbem ter- 
rarum laudes ipsius in Proœmio mathematico praedicassem , neque 
modo talem infamiae notam praeconi suarum laudum inuri, regiam 
mercedem ac remunerationera esse ; cumque in peregrinatione ger- 
manica pleraquê ad oroandam ipsius bibliothecam raihi per&peela '«t 



LETTRES INÉDITES. 431 

observata narrassem, adjeci etiam illud, ne Henrici régis marili pro- 
fessoreni malevolorum obtrectationi alque iiividia' tam misère con- 
culcandum dederet. Hic perculsi animi signum agnovi, et tamen regii 
concilii docretuin opponebatur : tandem proposui, si vox lam fornii- 
dabilis esset quam ab adversariis liugeretur, manum ab ista accusar • 
tione innocentem superesse : itaque rex nobis imperaret artium libe- 
ralium reliquam conformationeni ; descriptas enim adhucessequinque 
primas artes : et in Francia esse ingénia pleraque nobiiia capacia 
disciplinarum omnium, quibus propter exlernarum linguarum difli- 
cultatem privarentur : ideoque professori tôt annorum laboribus 
velui emerito etiam istam patriam insiitutionem mandaret. Gallos 
ante Ca^saris adventura omnes libérales artes indigenas habuisse, 
Gallqs iterum galUcas artes habituros esse. Hœc oratio régi et regiuai 
placuit. Itaque ad emeritae milili* vel honorem vel consolalionem 
stipendium nobis conduplicatum est. Potestas etiam fa(;ta nominandi 
gymnasiarohi quem delegero , ordinariis interea fructibus reservatis. 
Denique perspicis maxima invidorum et malevolorum importunitate 
otium nobis cum dignitate comparatum esse, et quidem otium, quale 
tranquillis et pacalistemporibus vix optare, nedum sperarepotuissem. 
Caldorinus nostree contentionis pleraque vobis exponet, quae epistola 
non capit. Hippocratcm, simulatque reliquias naufragii hujus quarti 
recoUegero , requiram et si supersit ad te miUam : imo vero quod 
solicitare a cegiis raedicis (îœpi , ut habeas accuratius exemplar et a 
Goupylo diligentius emendatum omni gralia et preiio contendam 
perficiamque, utdiscipulum magistro cbarum esse sentias, quanquam 
in hoc discipulus tous essecupio. Saluta uxorem tuam cum tiliolo , 
amicos Basilienses omnes, Amerbachium, Brandmulerum, Coccium, 
Urstitium, Bôhinum, Guarinum, Pernam : moneto Hospinianum, ut a 
tetricfs miisîs ad mansueliores aliquando respiciat. Scribo ad M. Pe- 
residTti, ad F. Platerum, ad Grynœum et Epîs(;opium, quibus isla 
omnia commUnicabis. Yale. Lutetiae... Mart. 1571. 

• ' TUUS llA.MlS. 



Adjunxi literis tuis fascicules 4uo8 ^ alleruni ad Platerum, alterum 
ad Gesnerum : curabis redditos, et de tua diligenlia rescribes. 



(Même rorparquc que pour la lettro l:) ^ai^o.^ k .i^ritilivH^ 



432 ÉCRITS DE RAMUS. 

12 

JOÀNNl STURMIO , CLARISSIMO ARGENTINENSIS ACADEMIJI 
RECTORI, S. ARGENTlNiE. 

D. Rassiiis mitlel ad te semina quae postulas, unàque epistolam, 
opinor, eariim facultatum interpretem et nuntiam, quœ seminibus 
continentur. lia vides te non solum muneribus donatum uti cupiebas, 
sed amico auctura , qui libi aliis in rébus emolumento atque orna- 
mento esse possit. Est enim homo cum doctrina liberali et virtute 
rara praeditus, tum animo promptus paratusque ad omnia amicis of- 
ficia studiaque prastandum. Itaque non dubito quin adeum rescribas 
et amicum talem imprimis amplectare. Quod tu arbiter tam magnifico 
de nobis arbitrio Alsaliam ramusculis compleas, facis tu quidem, pro 
tuà singulari erga discipulos humanitale, inusitatum nihil, sed tamen 
nobis perjucundum perque gratuni, cum videam a doctoris ;etate, 
non tam aiinis quam honestorum studiorum honoribus palmisque 
exacta rodundare, unde etiam discipuli exornantur. Rumor est re- 
gem Lutetiam brevi rediturum ; tum sperato apud reginam Navarrae, 
apud admiralium me negotii tui procuratorem futurum. Vale. Lutetiae. 

Tuus Ramus. 

(Le retour du roi, dont il est fait mention par Ramus, eut lieu le 
6 mars 1571 : ce qui donne la date approximative de cette lettre. — Au- 
tographe. Biblioth. du Simin;iire protestant de Strasbourg, Epistolae 
autogr. sœc. XVI, vol. I, n° 350.) 

13 

B. ARETIO, CLARISSIMO THEOLOGO , S. BERN^. 

Scripta jam cpistola , literaî tuœ mihi redditœ sunt per adolescen- 
tem Friburgensem : itaque prolinus nd Nicolaum Doraeum Rassium 
veni, ut hortulos tuos fonlibus suis irrigaret. Homo est non solum 
doctus in physicis, sed in vita et moribus perhumanus, chirurgus 
regius régi nostro et aulicis propter insignem peritiam artis carissi- 
mus. Hune tibi propter ingenii tui consimiles dotes amicum feci. 
Scribit ad te, et semina ad te mittit generum variorum. Itaque bene- 
volum animum animo quoque benevolo suscipies et coles. Vale. Cal. 
Aug. 1571. Lutetiae. 

Tuus Ramus. 

(Autographe. Bibliothèque de Zofingue. Epist. Reformat., t. I, p. 184.) 



LETTRES INÉDITES* 433 

14 

HENRICO BULLINGERO, SINGULÀRI THEOLOGO , S. TIGURI. 

Scripsi ad D. Gualtherum* de quaeslione a ministris per Gal- 
liam agitata. Ecclesiastica est disciplina, quae antea per senatum e 
ministris, senioribus, diaconis compositum adminislrata est ab 
anno <559, cum interea reliquus populus administralionis hujus 
nonnihil conscius fieret in gravioribus praesertim caussis, ut in de- 
cisione doctrinae et disciplinae, in electione senatorum, in excommu- 
nicaiione fratrum. At nunc nuper Rupellana synodo tota juris hujus 
dictio ad solos ministros propemodum est reducta, exclusis a senatu 
diaconis, senioribus ad unam delictorum inquisitionem restrictis, ut 
soli tandem ministri de doctrina, propiereaque de disciplina statuant, 
abrogent etiam haereseos caussa ministro ministerium ipsum, et 
quidem ecclesia prorsus inconsuUa, et pleraque alia : ut propemodum 
Genevae tieri solet. Sed inter cetera damnatorum hœreticorum nomina 
recensentur ii, qui ecclesiasticam disciplinam abolere cupiunt, eam 
confundendo cum civili gubernatione et politia magistratuum : item 
recensentur ii, qui in S. Cœna nolunt admittere vocabulum subslan- 
tiae : quo loco cum planum sit Tigurinos Helvetiosque omnes com- 
prehendi , valde miratus sum (quod quidam pervulgarunt) a vobis 
per epistolam haec omnia comprobari : memini enim quae in vestris 
libris de bis rébus legerim, quaeque a vobis prœsens didicerim,quam 
vobis hoc nomen infaustum atque ominosum videretur. Rumor hic 
praeterea percrebuit, D. Gualtherum (cum quaedam hujus argumenli 
publicare cogitaret) deterritum a quodam aut certe retardatum esse. 
Hoc totum quid sit, scire vehementer aveo: nec enim adduci possum, 
ut hœc de vobis credam, quorum perpetuam in synceritate religio- 
nis et aperta veritate constantiam semper admiratus sum. Synodus 
in Insula Franciae (sic enim provinciam Luteiiae circumvicinam nostri 
nominant) celebrala, pauUo liberius de toto disciplinae génère statuit, 
et ad singulas ecclesias remisit, ut ab omnibus tantum negotium ma- 
turius et accuratius disceptaretur : quin etiam, ut ad vos et ad omnes 
vicinos populos Evangelium complexos scriberetur, vestraque tan- 
quam sufifragia rogarentur. 

Thesis igitur est, non de quolidianis et ordinariis caussis (quae 
senatui sine controversia conceduntur et committuntur) scd de 

* Vido banc die xxiii julii 1572. datam. 

28 



434 ÉCtllTS DE RAMUS. 

publicis illis in decisione doctrinae et disciplinae , in electione et 
destîtutione , in excommunicatione et absolutione, utriim primo isit 
ecclesiae totius statuere, deinde separati senatus approbare , an 
contra (sicut adhuc in Francia factum est) primo si l separati senatus 
statuere, deinde reliqui populi quid statutum sit edoceil, non 
ut judicet, sed ut assentiatur, si probet : secus, ut intercédât, 
et tamen senatus de bac ipsa intercessione judicet. Pro prima 
quaestione profertur claves ecclesiae a Christo datas esse, primo per 
manus Pétri, XVI. Matth. , ut Augustinus aitHomilia in Joannem L; 
deinde per manus discipulorum omnium, Matlb. XVIII. et Joan. XX j 
denique communi omnium fidelium nomine, cum Christus ipse pro- 
fiteatur (Joan. X) : Ovium esse de voce boni pastoris judicare, eura- 
que sequi, contra distinguere vocem mali pastoris, et ab eo refugere. 
Quo modo constat a tota ecclesia de circumcisione disceptaium esse, 
Act. XV; Matthiam, diaconos, seniores electos, Act. I. VI. XIV;pos- 
tremo a TertuUiano, Cypriano, et plerisque Patribus eandem discipli- 
nam a Christo ad annos fere trecentos observatam. Ha;c sunt primae 
partis fundamenia. Contra autem quie reponuntur pro senatus supra 
ecclesiam principatu, ut ecclesiie nihil hic sit, nisi erudiri et assen- 
liri, libro De conlirmatione disciplina inscripto, et gallice publicato *, 
pontinentur : falsa illa quidem, aut certe nihil concludentia, sed ta- 
men nixa authoritate ingeniosorum hominum, et in vulgus gratioso- 
rum, qnibus idcirco difïicilius sit obsistere. 

Atque hœc thesis est de discipUna. Contra autem substantiae et sub- 
stantialis vocabulum haec duo a doctis opponunlur, primo esse inep- 
tum ad signitlcandum veritatem phantasmati oppositam, et verum falso 
contrarium, quie tamen significatio a suis authoribus praîtexitur : quia 
signiticatio illa plane sit inaudita, verumque multo latius pateat quara 
substantiale. Secundo, quod impietatis latebram contineat : quia cum 
sit eadem conjunctio Christiani cum suo Christo et per solam tidem, et 
per baptismum, et per cœnam, attamen in duabus primis conjunctio- 
nibus verbum substantiae et substantialis est inauditura, in tertia tam 
arcte defenditur, tanique mordicus retinetur, ut nihil propius sit, quam 
cum conjunctio per cœnam substantialis dicatur, conjunctio per solam 
fidem baptisnuim [aut] non dicatur, illa vera, hœc utraque inanis et 
falsa videatur. Ouamobrem, vir praestantissime, vides qua de re sen- 
tentiam rogeris. Hue per Deum Opt. Max. tota mente incumbito. Au- 

1 Le livre de Morelli, sans doiUo. (V. Bezae Ep. XIII. Nov. 1571.) On voit 
que Ramusétait loin de l'approuver. Cf. plus haut, I" part., ch. VIII, p. 247. 



LETTRES INÉDITES. 435 

thoritas enim et tua et tuae ecclesiae maximum apud nostras ecclesias 
pondus subitura est, cum sancta libertate propones quae tibi spiritus 
Domini suppeditabit, sive pro thesi, sive contra, sive etiam omnino 
tota thesi melius aliquid et priestantius habeas? 3lemineris tamen 
Francicas ecclesias libertate vestris pares non esse, ut idem nobis 
omnino quod vobis conveniat. Hanc igitur implorantibus fratribus 
ppem praestato. Debeo tibi privatim pro tuo erga me amore per- 
magnam gratiam : fac ut publiée pro tua singulari erga pios omnes 
pietate immortalem debeam. Fœdus scis esse sanctum Francis et 
Helvetiis, sed fœdus corporum : perticito, ut sacrosanctum sit ani- 
morum fœdus in sacrse doctrinae et disciplinai conscnsione perpe- 
tuum. Salutato nostro nomine Tigurinos fratres longe carissimos 
D.D. Sinilerum, Gualtherum, Lavaterum, Wolphium, Stuckium. 
Vale. Lutetige, calend. septemb. 4571. 

Tuus meritoque tuae virtutis tibi deditissimus 

Petrus Ramus. 

Ne forte caput synodi requireres, ubi damnetur confusio disci- 
plinae civilis et ecclesiasticœ, et ubi vocabulum substantiae rejicientes 
rejiciuntur, ad verbum subscripsi. 

Sequitur articulus synodi Rupellanae, post Haereticorum damnato- 
rum varia nomina , Gentilis, Davidis, Blandratœ, etc., cum de con- 
fessione gallicanarum ecclesiarum mentionem fecisset : 

« Praeterea dicta synodus, confirmando XXXII. articulum dictî© 
confessionis, rejecit ac rejicit errorem eorum qui cupiunt abolere 
ecclesiasticam disciplinam, confundendo ipsam cum gubernatione ci- 
vili et politica magistratuum. Condemnat etiam errores omnes ex 
hac opinione falsa profectos. Similiter dicta synodus, approbando 
articulum XXXVI. dictae Confessionis, qui loquitur de vera coiijunc- 
tione, quaî est fidelibus cum Jesu Christo in Cœna, rejicit opinionem 
eorum, qui nolunt admittere vocabulum substantif, comprehensum 
in dicto articulo, etc.. Itaque omnes pastores, omninoque tideles 
omnes admonebuntur, ne qUeiii dent locum opinionibus contrariis 
supradictis, quod in expresso Dei verbo fundamentum iiabet. » 

Rogo te ut nobis respondeas, saltcm capila (jua^dam breviora , 
qwx, brevi ad hanc quiestionem convcntiii;'.' synodo proponantur, ut 
si (juid postea latius a vobis elaborotur, îirgumentum interea sit istud, 
quid a vol)is sperare ahjue (ixpci'larc; ik'bi.'anids. Vale ileruin. 

(Copie coQScrvéo ù Zurich^ Arch. Ecc'cs. Tig., Epii^t. T. 111, p. 1300.) 



436 ÉCRITS DE RÂMUS. 

15 

THEODORO ZUINGERO, GRiECARUM LITERARUM PROFESSORl 
DOCTISSIMO, S. BASILE^. 

Misi ad te antea Hippocratem per Verselam : spero jam tibi esse 
redditum. Mitto nunc epistolam ad D. Bullingerum , quam Tigurum 
fideliter et diligenter perferendam curabis : ac si quid respondeal, 
fac ut responsum per iidelem tabellarium ad nos Luletiam in gymna- 
sium Praelleum perferatur. Rescribo de editione nostrorum Optico- 
rum : si Fredericus Basileam redierit, si quid omnino im-hoatum sit. 
Suntenim typographi vestri graviter ignavi. Saluta nostros Basilienses 
M. Peresium, Amerbachium, Brandniillerum, Plateruni , Boinum, 
Ooccium, sed iqter omnes D. Brandum. 

Vale, 3 No. Sept. 4571. Luleti» in Praelleo. 

Tuus Ramus. 

(Copie conservée à la Bibliot. de Bâle. On lit à la marge : Ex aulographo 
quod adservatur in Bibliotheca a Theodoro Zuingero haeredibus relicta.) 

16 

THEODORO ZUINGERO, CLARISSIMO LlNGUiE G^JECJE PROFESSORl. 
BASILE.E. 

Bibliotheca mea nihil erat miserius , nisi tu succurrisses : palpita 
locis omnibus erant vacua et inania ; at posteaquamTheatrum partibus 
tara variis explicalum Tlieodori Zuingeri dono accepimus, populus 
libroruin occupasse vacuas sedes visus est , et bibliothecam locuple» 
tissimam fecisse. Scribe ad nos, si noster Fredericus Basileœ sit, om- 
ninoque quid agat Episcopius de Opticis ; sum enini de ils valde soli- 
citus. Scripseram ad Fredericum ; nihil respondit : et ideo suspicor 
nescio quid açcidisse, quod nolim. Quare libéra me quam primum ista 
solicitudine. Scribo rursus ad eum : liieras ei reddes, si vobiscum sit, 
ut nobis respondeat; sed tamen, etiam si responderit, scribito. Medi- 
cus noster de Hippocrate adhuc siluit , et videtur nihil esse conces- 
surus. Si consilium mutarit, faciam te certiorem. Saluta nostros Ba- 
silienses DD. Peresium, Amerbachium, Felicem, Boinum, sed prœci- 
pue Brandmilerum , monetoque, ut bono sit animo, conversionem 
rerum temporumque brevi successuram. Vale. Nonis decerab. 1571. 

Lulctiae in Praeleo. 

Tuus Ramus. 

Saluta uxorem el filiolum. Reclude literas Frederici. AdmoneEpis- 



LETTRES INÉDITES. 437 

copium , si recudere volet e nostris operibus , ui me admoneal ; mil- 
tam si quid emendatum fuerit. 

(Biblioth. de Bàle. On lit à la marge : De eo ipso exemplari quod Petrus 
Ramus sua manu scriptum ad Theodorum Zuingerum miserai, quodque 
adservatur Basileœ in bibliotheca a Th. Zuing. liseredibus relicta.) 

17 

TH. ZUINGERO, CLARISSIMO LINGUE GR^ECiE PROFESSORI, S. 
BASILEiG. 

De literis ad Bullingerum nihil adhuc audivi, et interea tamen literas 
a Simlero et Lavatero aliis de rébus accepi. De Frederico si quid 
inaudieris, facito ut sciam. Erbergerus mihi charissimus erit, et qui- 
dem eo nomine praesertira quod Episcopo tuo dignus abdications 
atque ablegatione ista visus est. Poterat exemplo vir tam callidus 
calliditate sua moderatius abuti. Berna vulpeculam diutius ferre non 
potuit, neque Basilea cum fraudes ejus impias intellexerit, diutius 
feret : lamen disces, si vivas, viro bono religionis synceritatem tem- 
poris modo metiendam non esse. Pro Theatro tibi jam gralias habui 
babeoque rursum. Nam pulpita mea, ut dixi, inania tantum super- 
erant, quae per Theatri speciem jam splendide sint exornata. Hic enim 
liber est instar librorum omnium. Landrinus aulicus homo est valde- 
que me fallet, si quid nobis gratificetur. Saluta Amerbachium, Boi- 
num, Hospinianum, etiamsi Schegkianus sit : Aristoteleus enim modo 
adversus Schegkium factus sum. Saluta utrumque tribunum et prae- 
cipue B. Brandum, meque vehementer admiratum dicito, cur ab 
Œcolampadio discesserint. Saluta uxorem tuam lectissimara cum 
filiolo. Vale. Lutetiae Non. jan. 4572. 

Tuus Ramus. 

(Même remarque.) 

18 

HEN. BULLINGERO, SINGULARI THEOLOGO , S. TIGURI. 

Literas tuas (die Id. dec. 1571 scriptas), vir eximie, tanto gra- 
tins accepi, quanlo diutius expectavi. Satisfacis de disciplina, deque 
voce substantiae missis libris, testibus quippe locupletibus et idoneis, 
qui minime dubiam sententiam vestram effîcerent : misso etiam 
exemplo epistol;ie Rupellana; , unde malilia certorum bominum plane 



438 ÉCRITS DE RAMUS. 

conviiici.'ui'; pro (juibus omnibus œternas gratias habeo. Ouod vito 
adâuci non pôles, lU credns, inter liaerelicos recenseii in Aclis Ru- 
pellanis, qui vocabuium substantiie in negotio Cc^nic Dominicai reji- 
ciant, facis tu quidem pro tua singulari pietale, qui a tali fraude tant 
vehementer abhorreas. At res ita tractata est in extremis Actis iliius 
synodi, et quidem (quod mirabiiius est) eo pneside [Beza] conclusae, 
qui folio tricesinio suae boc de verbo adversus Xanthium [de Xainctes] 
theologura Parisiensem apologiae profitetur, se invitum substanliœ 
vocabulo uti, ut Lutheranoruni infirmitati consulat. Damnatus est 
LugdiHii quidam Momannus, qui vestram liac, de re sententiam tue- 
balur ; nescio an orator idem vobis persuaserit fabulosum id esse. 
Monui et moneo rursum , ut ista pro tua summo judicio diligentius 
expendas, et talia synodi iliius Acta ex aliis vera esse cognoseas. 
Lege interpretalionem, judicabis cujusmodi sit, et quam lubrica. Ar- 
tilicium bominis video apud vos élaborasse, ut vobis persuaderet 
totam Galliam veiuti novo civili bello conflagraturara, si tanti legisla- 
toris nomothesia in dubium vocaretur. Idemque apud nostrum A^- 
miralium tentavit , nec aliud tamen assequi potuil , quam ut artificis 
artes doprehcnderentur. Idem spero apud vos assecuturum. Nebulae 
istae veritalis, tanquam solis^ interventu discutieniur. Siquisin Evan- 
gelio papaturii , anathema esto : et sine dubio erit. Deus Opt. Max. 
le quam diutissime suis omnibus Ecclesiis servet incolumem, faciai- 
que ne tandem non credendo , cogaris etiam quae minime velis cre- 
dere. Scribam ad vos,quse proxinia synodo Franciic bis de rébus 
décréta fuerint. Res enim cbristiane et fraterne legitimis tantum et 
Ecclesiasticis conciliis disseritur, et quidem per ordinarios tantum 
Ecclesiae rectores. Vale. III die martii 1572. Lutetiae. 

Salula fratres nostros, D. D. Simlerum, Gualterum, Lavaterum, 
Stucls-ium, qui bbros suos recuperabit. 

Tuus tibique deditissimus, 
Petrus Ramus. 

(Autographe. Arch. Ecoles. Tigur. Epist., t. III, p. 1328) 

19 

HENRICO BULLINGERO , SINGULARI THEOLOGO , S. TIGURI. 

Scripsi superiore proximo mense ad vos de rejectione eorum qui 
nollent substantiae vocabuium in Cœna admittere; nunc adjicio, quae 
consecuta sunt. Ad XIl. diem martii , Francise provinciae synodus 



LETTRES INÉDITES, 439 

cœpta est liaberi, cui a vobis prîEsertim stiraulalus interfui, toiamque 
caussam de decisione doctrinse et disciplinae, de electione praefecto- 
rum Ecclesiae et gubernatorum, de excommunicatione fratrum pro- 
posai, et lalius literisque expiicavi. Noli putare quicquam unquam 
mihi tara prater spem accidisse. Una omnium senteniia ac vere de- 
cretumest, ut nullum Ecclesiasticum decretum diceretur, nisi quod 
sententia et consensu universiE Ecclesiae statutum ac deliberatum 
esset. Singula ut acta sunt, postea tibi plenius explicabo. Gratias ta- • 
men Deo maximas babui, qui lucem mundi in sole et luna et stellis 
reliquis collocasset, sed qui praecipue mentes hominum ipsa luce 
divinitatis illuminasset, manifestaque gratiae suae lumina praesenti 
synodo prœtulisset, unde ad ipsius gloriani, ad Ecclesiae suae iedifi- 
cationem tam insperatus animornm consensus accidisset. Gratias jy. 
deinde fratribus carissimis babui, qui se tam benignos tamque lîbe- .{{ 
raies praestitissent. Itaque publicis et precibus et gratulationibus 
concordia baec celebrata est. Ultimo synodi die de vocabulo substan- 
tiae disputatum est. Ulinara vestrum aliquis adfuisset, qui de vestris 
laudibus testis nequaquam suspeclus esset : ut a me priraum vestra 
in theologicis studiis simplicitas, integritas, facilitas, veritas cele- 
brata sit : ut deinde minister e nostris, Capellus nomine,ambiguita(em 
substàntiae vocabulo inclusam libère detestatus sit, utque sit in 
Bezam nominatim invectus, qui tam Imperiose non solum opiniones 
suas, sed sua etiam vocabula Francis obtruderet. Tum socio tali 
adjutus recitavi historiam de Farello et Calvino ; proposui Marbachii 
et Sulceri fraudes, praeclaro isto substantiae tectorio tectas et occul- 
tas, quibus Argentinensium et Basiliensium religio subversa esset. 
Itaque mlrifica omnium consensio fuit, ut si D. Beza suo vocabulo 
tantopere delectaretur, eo uleretur, adhibita tamen interpretatione 
quae Evangelicam veritatem contineret ; Tigurinorum tamen opinio 
et aliorum quorumvis Christianorum , qui tam captioso tamque pe- 
riculoso verbo uti nollent, nequaquam rejiceretur; sed liberum esset 
omnibus uti vel non uti. Haec igitur vos ignorare nolui, ut si qua a 
montanis istis imperiis contraria contentio oriatur, sitis edocti, quid 
provinciali Franciae synodo tractatum sit. Res enim nationali synodo 
(quaî ad initium maii apud Nemausum Narboniensis Galiiie civitatem 
futura est) amplius agc^tur; nec pulo (piieturos, qui pcriculo cbris- 
tianae Ecclesiie de sua amplitudinc atque autborilate tantopere dirai- 
cant. Itaque vehementer optarem , ut vestrum aliquis adesset, aut 
saltem epistola aliqua a vobis bue perveniret, qua; de Eccleàiaî liber- 



440 ÉCRITS DE RAMUS. 

tate honestam admonilionem aliquam haberet, prîesertim de vocabulo 
substantiie, ne quisquam ab Ecclesia rejiciatur, qui eo uti nolit. 
Animos enim ac spiritus hominis [Bezae] nosti , qui talia nobis ma- 
chinatur : nec facile cedet, et habet qui ipsius caussa vehementer 
permoventur, tanquam hic ageretur non de stabiliendo Chrisii 
regno , sed de eraetendis et rescindendis Bezae legibus ac decretis. 
Quamobrem oro vos per Deum Opl. Max. , adjuvate et precibus et 
votis et viribus quibuscunque vestris Ecclesiam , earaque quantum 
potestis confirmate. Vale. Lutetiae XIX martii i572. 
Tuus in aeternum , 

Petrus Ramus. 
(Autographe. Arch. Eclesiae Tigur., Epist., t. III, p. 1Î34.) 

20 

LETTRE AU DOYEN DE LA FACULTÉ DES ARTS 
DE HEIDELBERG. 

P. Ramus testificatur spectabili Decano Facultatis artium Heideî- 
bergensis academiœ, slbi ab illustrissimi Principis excellenlia manda- 
tum esse, ut interea dum bellorum in Gallia civilium tempestas 
pacaretur, professione aliqua juvenluti communicaret earuni artium 
fructum in quibus versalus esset; seque mandato illustrissimi Prin- 
cipis acquievisse, libentissimeque se Academiœ gratificaturum recepit, 
omniaque ipsius causa facturum quœ a re studiosae juventutis esse 
cognoverit. 10 novemb. 4569. 

Petrus Ramus. 

(Extrait des Actes de la faculté philosophique de Heidelberg, et 
communiqué par M, Baehr. Voir plus haut, p. 202). 



III 

CATALOGUE DES ÉCRITS DE RAMUS. 



Les œuvres de Ramus n'ont jamais été recueillies ; on n'en a ja- 
mais donné une édition complète; la collection n'en existe nulle part 
en France, ni même en Europe. La Bibliothèque impériale en possède 
environ les deux tiers, peut-être davantage : mais comment savoir au 
juste ce que contient réellement ce vaste magasin, où sont ensevelies 
tant de richesses? A défaut des livres eux-mêmes, j'ai dû à l'extrême 
obligeance de MM. les conservateurs la communication de tous les 
catalogues. J'ai fouillé avec plus de bonheur les bibliothèques de l'Ar- 
senal, de Sainte-Geneviève, Mazarine, de l'Institut, de l'Université, de 
la ville de Paris, du Louvre, de Versailles, de Rouen, de Bourges, 
d'Orléans, de Rennes, de Reims et de Douai. 

M. Cousin a mis à ma disposition les rares trésors de sa bibliothè- 
que , tant pour l'histoire de Ramus et du ramisme que pour la com- 
position du Catalogue que j'offre ici aux érudits et aux historiens de 
la philosophie. La lettre (C) indiquera les éditions qu'il possède » et 
Ton pourra juger par là de l'importance de sa collection. 

Je ne me suis pas arrêté à relever toutes les erreurs de C. Gesner 
(Bibliotheca , Tiguri , 1583), d'Ant. Teissier (Addit. aux éloges des 
h. sçavans), et d'autres écrivains qui ont donné approximativement 
les titn^s des ouvrages de Ramus. A vrai dire, la liste de ses écrits 
n'a été dressée d'une manière sérieuse et à peu près complète que 
par le P. Niceron dans ses Mémoires pour servir à l'histoire des 
hommes illustres dans la république des lettres (Paris, 4730, in-S»), 
t. XIll, p. 290-304, et t. XX, p. 64). Mais « ce Père, dit l'abbé 
Joly (Rem. sur Bayle), n'a pas été assez exact en rapportant les édi- 



442 ÉCRITS DE RAMUS. 

lions et les titres des ouvrages de Ramus. J'ai découvert qu'il puisoii 
souvent les écrits de ses auteurs dans Jes catalogues des bibliothè- 
ques, sources qui ne sont pas toujours pures. Je ne relèverai pas les 
fautes de cette espèce où il est tombé dans l'article de Ramus, parce 
qu'elles sont de peu de conséquence et qu'elles me conduiroient trop 
loin. » Tenant compte de cet avertissement de l'abbé Joly , j'ai revu 
et souvent corrigé les indications de Niceron ; je les ai surtout com- 
plétées, et je fais précéder d'un astérisque * tous les articles de mon 
catalogue qui ne se trouvent point dans ce savant auteur. Je ne me 
suis pas interdit les indications contenues dans les catalogues, mais 
j'aurai soin d'y renvoyer le lecteur. Pour les livres que j'ai tenus dans 
mes mains, je donne presque toujours le nombre des pages. 

Quant à la division que j'ai adoptée, je me contente de l'exposer, 
ne pensant pas qu'elle ait besoin d'être justifiée. Je range sous quatre 
chefs et dans l'ordre suivant les résultats de mes recherches biblio- 
graphiques sur Ramus, savoir : 

Première série : tous les écrits publiés du vivant de Ramus; 

Deuxième série : les ouvrages posthumes ; 

Troisième série : les écrits perdus ou encore inédits; 

Quatrième série : les écrits attribués faussement à Ramus , OM 
dont l'authenticité doit paraître douteuse. 

I 

Écrits publiëts du vl¥aiit de Ramus. 

1. DIALECTIC^ PARTITIONES SITE INSTITUTIONES. 

* Pétri Rami Veromandui Dialecticae parlitiones, ad celeberrimam 
et illustrissimam Lutetiœ Parisiorum Academiam. Cum privilegio. 
Excudebat Jacobus Bogardus, Parisiis, 1543, in-8orainimo, 85 feuil- 
lets, plus les 38 p. de la préface (C). 

■ Pétri Rami Veromandui Dialecticae Institutiones, ad celeberrimam 
et illustrissimam Luteliœ Parisiorum Academiam. Cum privilegio. 
Parisiis, excudebat lacobus Bogardus mense septembri 1543, in -8» 
parvo , 58 feuillets (C). C'est avec ce titre et sous cette forme que le 
premier écrit de Ramus fut condamné par François ^^ — Niceron a 
tort de dire que cette édition est en trois livres (1. c, n" 1). 

* Une troisième édition de cet ouvrage parut avant 1547, sous le 
nom d'Omer Talon , si l'on en croit Jacques Charpentier : « Tertia 



CATALOGUE, PREMIÈRE SÉRIE. 443 

(editio), cum libi exuli de philosophia scribere non liceret , fratri, 
cujus ore io(jurbaris, adscripla (\<l. » Aiiimadv. in Dial. Inst. P. Ranii 
(15oo), fol. 18 revX. Peut-être aussi Charpentier a-t-il voulu désigner 
par là les Prselectiones in Porphyrium d'Omer Talon. 

* Eœdem. Lugduni, ap. Theobalduai Paganuni, 11347, in-8", pp. 77. 

" Eaedem. Paris, 1548, in-8«. Je n'ai jamais rencontré cette édi- 
tion; mais Brucker la mentionne (t. V, p. 551 , not. h), en ajoutant 
qu'elle est fort belle : « qua editione perquam nitida nos utimur. » 

* Eaedem. Paris., ap. Matth. Davidem, 1549, in-8" (Catalogue de 
la Bibliothèque impériale, et Catal. Bibliothecse Bodleianae). 

* Pétri Ranai Veromandui , eloquentiae et philosophie professoris 
regii, Institutionum dialecticarum libri très, Audomari Tala?i prae- 
lectionibus illustraii , ad Carolum Lotharingum cardinalem. Cura 
gratia et privilegio régis ac senatus. Parisiis, ex typographia Matthaei 
Davidis, i552, in-S^, 350 pages. Parisiis excud. Matth. David non. 
januar. 1552 (1553). 

* lidem. Lugduni, apud Gulielmum Rovillium, 1553, in-S», 381 p. 

* lid. (sans commentaires). Parisiis, ap. Ludovicum Grandinum , 
MDLIIII, cum privilegio, in-4°, 288 pages, plus la préface. (Voir à la 
Bibl. de Tuniversité un beau volume marqué L. D. 7, et ayant appartenu 
à Nicolas de Nancel.) Ce fut, je crois, la dernière édition donnée par 
Ramus des Institutions dialectiques en trois livres. A partir de 1555, 
sa Dialectique en français et en latin fut réduite à deux livres. Mais 
après sa mort, on publia de nouveau les Institutiones dialecticœ eu 
trois livres, avec des commentaires de divers savants; j'indique ici 
quelques-unes de ces éditions posthumes entre beaucoup d'autres : 

* P. Rami Dialect. Institutiones, opéra J. Th. Freigii editae. Basil., 
ap. HenricPetr. (Bibl. classica, p. 1341.) 

P. Rami Institutiones dial. libris III, cum quaestionibus praelectio- 
num et repetitionum Friderici Beurhusii. Tremonite, 1581, in-8o. 

Eaedem , Aud. Talaei praeleclionihus illustratui et emendatae per 
Joannem Piscatorem. Francofurti, 1583, in-8". 

Eaedem, scholiisGulielmiTempellii illustratae et emendalaî.Ejusdem 
epistolae de P. Rami dialectica, contra J. Piscatoris Responsionem 
Defensio. Francûf., 1591, in-8. 

Eaedem. E regione coraparali Phil. Mclanchthonis dialertirs libri 
quatuor, cum explicat. et collationum notis, per Frid. Beurhusium, 
Francof., 1591, in-8«. 



444 ÉCRITS DE RAMt'S. 

2. ARISTOTELIC* ANIMADVERSIONES. 

Pétri Rami Veromandui Aristotelicae animadversiones. Cum privi- 
legio. Parisiis, excudebat lacobus Bogardus mense septembri, 1543, 
in-8o pano, 84 feuillets. Le privilège manque. (C). 

Eaedem. Lugduni, ap. Anl. Vincentium, l54o(Lugduni, Godofridus 
et Marcellus Beringi, fratres, excudebant), in-8°, 128 p. 

* Pétri Rami Veromandui Animadversionum Aristotelicarum libri XX. 
Ad Carolum Lotharingum, cardinalem Guisianum. Cum gratia et pri- 
vilegio régis an senatus. Luteliie, apud loannem Roigny, 4548, in-8», 
473 (476) p., plus la préface, de 44 p. On lit à la p. 476, après l'er- 
rata : Luteliae excudebat Matthîeus David mense maii 4548. (C). 

* lid. Cum gratia et priv. régis ac senatus. Luteti», e typ. M. Da- 
vidis, 4548 (Excud. M. David , mense maii 4548), in-8°, 473 p. 

* lid. Edilio secunda. Lutetiae, ex typogr. M. Davidis, 4549, in-S», 
375 p. Excudebat M. David, II cal. mart. 4549. 

* Pétri Rami Verom. Animadv. Aristotelic libri XX. Ad Carolum 
Lotb., Gard. Guis. Edit. sec. Cum grat. et privil. régis ac senatus. 
Luteliœ, ex typogr. M. Davidis, 4 550, in-S", 375 p. Réimpression. 

" P. Rami, clo(i. cl pbilos. prof, regii, Arist. Animadv. liber nonus 
et deciraus in posteriora Analytica. Ad Carol. Lothar. cardin. Pa- 
risiis, apud Carolum Stephanum, typogr. regium, MDLIII, in-8°, 
246 pages, avec un index et une préface de Ramus, datée de Paris, 
cal. jan. 4553 (4554). Pagination très confuse; les pages 240-246 

sont marquées par erreur 4 40, 4 44 , 446, et avant la p. 64 on 

trouve 62 feuillets, dont 2 non marqués. (C). 

P. Rami , regii eloq. et phil. profess. , Animadversionum Aristot. 
libri XX, nunc demum ab authore recogniti et aucti : ad Carol. Loth. 
cardin. Paris., ap. A. Wechelum, anno salutis 4556. Cum priv. régis 
(dato idibus sept. 4555), in-8% en plusieurs parties distinctes et le 
plus souvent séparées, savoir : 4° Octo libri (I-VIII) De categ., inter- 
pret. , et prioribus analyt. , 328 pag. (C) ; 2° libri IX et X in post. 
analyt., 274 pages; 3° libri octo (XI-XVIII) in totidem Arist. topica, 
444 pages. — * Les livres IX etX se trouvent aussi imprimés (ibid., 
4556, in-8») en 246 p. , dont la dernière est marquée 446. 

* P. Rami , etc. Animadv. Arist. libri octo in toiid. Arist. topica , 
ad Carol. Loth. card. Paris., ap. A. Wechelum, anno salutis 4556, 
in-S», 80 pages, sans préface. (C) 



CATALOGUE, PREMIÈRE SÉRIE. 445 

* Quod sit unica doctrinae inslituendœ methodus, locus e IX. Ani- 
madversionum P. Rami, ad Car. Loth. card. Paris., ap. Andr. We- 
chelum, 1557, in-8°, 22 f. 

* P. Ranii, etc. Anim. Arist. libri XX, etc. Paris., apud A. We- 
chelum, anno salutis 1560, in-8°. -- Les livres IX et X sur les Ana- 
lytica post. comprennent 271 p., plus la préface. (C). 

Voyez ci -dessous le n° i6. 

* J. Th. Freigius nous apprend, dans sa Vie de Ramus, qu'il avait 
donné à Bâle, vers 1574, une édition des Animadversiones,ap. Henric- 
Petri. Cette édition est mentionnée à la p. 1341 d'un volumineux ca- 
talogue que j'aurai plus d'une fois l'occasion de citer, et dont voici 
le titre exact : Bihliotheca dassica , sive catalogus ofticinalis in 
que philosophici artiumque adeo humaniorum... libri omnes qui intra 
hominum fere memoriam usque ad annum MDCXXIV, in publicum 
prodierunt... secundum materiarum tiiulos et locos communes conti- 
nentur, authore M. Georgio Draudio. Francofurti, anno 1625, in-4'», 
avec un supplément intitulé : Bibliotheca exotica, etc. 

3. DISCOURS DE 15U. 

Très Orationes a tribus liberalium disciplinarum professoribus , 
Petro Ramo , Audomaro Talœo , BartholoniaBO Alexandro , Lutetiae in 
gymnasio Mariano habilse, et ab eorum discipulis exceptae, anno sa- 
lutis 1544, pridie nonas novembris. Apud lacobum Bogardum, in-4°, 
16 f., sans lieu ni date, mais évidemment à Paris, 1544. Le discours 
de Ramus est le plus long : il tient du fol. 9 rect. jusqu'à la fin. 
(C, très bel exemplaire.) 

Voir ci-dessous, 2« série, n° 55. 

4. TRADUCTION d'eUCLIDE. 

Euclides. Parisiis, 1544 (1545), in-8", sans nom d'auteur, mais 
avec une dédicace au cardinal de Lorraine en date du 28 janvier 
1544. C'est un livre pour les classes. 

Euclides. Parisiis, apudThomam Richardum, 1549, avec la préface 
de Ramus, 5 cal. febr. 1544, in 8°, 55 feuillets. 

5. DISCOURS DE 15 'i5. 

Oratio habita Luleliœ in gymnasio Praelleorum, cal. decemb. 1545. 



446 ÉCRITS DE lUMUS. 

Paris, Jacques Bogard, 1545, in-4«. (Indîcalion de Niceron, vérifiée 
par Tabbé Joly.) 
Voir plus bas, 2^ série, n° 55. 

6. COMMENTAIRE DU SONGE DE SCIPION. 

Somnium Scipionis, ex libro 6. Ciceronis de Republica, Pelri Rami 
praelectionibus explicatum. Paris., apud lac. Bogardum, 1546, in-8«. 
Voir Niceron, 1. c, n" 7, et le Catalogue de la Bibl. impériale. 

* It. Secunda edilio. Paris., ap. Matth. David., 1550, in-4o. (Calai, 
de la Bibl. impériale.) 

* Mar. Tul. Ciceronis Somnium Scipionis ex libro de Rep. sexto, 
adnotationibus Erasmi Roterod., scholiisPetri Olivarii, praelectionibus 
Pétri Rami, et doctiss. cujusd. viri comment, explicatum, etc. Lug- 
duni, apud ïheobaldum Paganum, 1556, in-4o, 33 feuillets. 

* M. T. Ciceronis Somnium Scipionis, ex sexto libro de Republica 
cum annotationibus Eras. Roterod. , Pétri Olivarii, Pétri Rami, et 
doctissimi cujusdam viri, margini adjunctis, etc. Parisiis, ex typogr. 
Th. Richardi, 1561, in-4«, 7 feuillets. 

Voir ci- dessous, 2« série, n° 51 et 57. 

7. DISCOURS DE 1546. 

Oratio de studiis philosophiae et eloquentiae conjungendis, Lutetiae 
habita anno 1546 (4 id. oct.) in-S". (Niceron, 1. c, n*' 6; je n'ai ja- 
mais vu d'édition de ce discours antérieure à 1547.) 

* It. Paris., ap. lac. Bogard., 1547, in-4", avec les Brutinae ques- 
tiones (fol. 44-50 v.). 

* It. Paris., ap. Martinum Juvenem, 1549, in-4''. (Catal. de la Bibl. 
impériale.) 

It. Paris. , 1549, in-8°; trois fois avec les Rhetoric.T distinct. 

* It. 1550, in-8o, avec les Rhet. dist. in Quintilianum. 
Voir ci-dessous, 2* série, n°« 51, 55 et 57. 

8. BRUTINJE QU^STIONES. 

* Pétri Rami Veromandui Brutinae quaestiones in Oratorem Cice- 
ronis, ad Henricum Valesium Galiiarum Delpbinum. Cum privlegio 
(5 feb. 1546). Parisiis, apud lacobum Bogardum, 1547, in-4o, 50 
feuillets; mais, du f. 4i au f. 50, on lit le di-cours cic 'loi6 ùq s'iul. 
phil. et eloq. conjungendis. 



CATALOGUE, PREMIÈRE SÉRIE. 447 

Pétri Rami Veromandui Brutinic Qmpstiones, ad Henricum Vale- 
sium, Francise regem. Secunda editio. Cum privilégie. Parisiis, ex 
typographia Mattluei Davidis, 1549, 111-8°, 136 pages. (C). 

* Pétri Rami eloq. et pliii. prof, regii Brutinje quiesliones, in Ora- 
torem Ciceronis , ad Henricum Valesium Franciae regem. Tertia edi- 
tio. Cum privilégie. Parisiis, ex lypogr. M. Davidis, 1552, in-S", 
126 p. Excud. Malth. David idibus nov. 1552. (C). 

* It. Cum Ciceroniano. Basileae, per P. Pernam, 1576, in-S», 418 p. 
Voir ci-dessous les n°* 25, 46 et 51. 

9. RHETORICiE DISTINCTIONES. 

Pétri Rami Veromandui Rlietoricae dislinctiones , ad Carolum L6- 
tharingum, cardinalem Guisianum. Oralio ejusdem de studiis philo- 
sophiae et eloquentiae conjungendis. Parisiis, ex typographia Matlhœi 
Davidis, 1549, in-8°, 109 pages. 

* It. Paris., ex typ. M. Davidis, 1549, in-8°, 119 pages. 

* It. Paris., exofficina Ludovici Grandini, 1549, in-8", 119 p. en 
caractères italiques, plus la préface. (C). 

* Pétri Rami Veromandui Rhetoricœ distinctiones in Quintilianum, 
ad Carolum Lotharingum cardinalem. Oratio ejusd. de stud. phil. et 
eloq. conjung. Paris., ex typ. M. Davidis, 1550, in-8'', 128 p. (C). 

Voir ci-dessous les n»* 46 et 51. 

10, TRADUCTION DES LETTRES DE PLATON. 

Platonis epistolae a Petro Ramo latinœ factœ , et dialecticis rerum 
summis breviter exposita;, ad Carolum Lotharingum cardinalem Gui- 
sianum. Parisiis, ex typographia Matthaei Davidis, 1549, in- 4®, 96 p. 

Eaed. ad Carolum Loth. cardinalem. Secunda aeditio. Paris. , ex 
typogr. M. Davidis, 1552, in-4«, 96 pages. 

Voir ci-dessous, 2« série, n° 51 . 

1 1 . COMMENTAIRE SUR LE LIVRE DE CICÉRON DE FATO. 

* M. T. Ciceronrs de fato liber, Pciri Rami pru'lcctionibus expli- 
catus, ad Carolum Lotharingum cardinalem Guisianum. Luleiiu', apud 
Vascosanuni, 1550, cum privilégie (Luteliae, V cal. cet. MDXLIX), 
in-4", 27 leiiillels. 

* Id., ad Carol. Loth., cardinalem, Mieccnatem suum. ibid., 1550, 
in-4", 27 1. 



448 ÉCRITS DE RAMUS. 

• Id., ad Car. Loth., cardinalem. Editio secunda* Lutetiae, apud 
Vascosanum, MDLIIII. Cum privilégie, in-4°, 27 f. 

Id., Paris., 1563, in-8° (Niceron, 1. c, no25). 
Id., Francof., 1583, in-8o. (Id., ibid.). 

* La Bibliotheca classica, p. 1371 , indique une édition de Paris, 
chez Wéchel. 

Voir ci-dessous, 2« série, n"» 51 et 57. 

1 2 . COMMENTAIRE SUR LA IX' LETTRE DE CICÉRON A LENTULUS. 

•M. T. Ciceronis epistola nona ad P. Lentulum, dialecticis rerum 
summis breviter illustrata (sans nom d'auteur). Lutetiae, ap. Vasco- 
sanum, 1550, cum privil. (Lutet. Paris., V cal. oct. 1549), in-4°, 16 f. 

Voir ci-dessous, 2« série, n° 57. 

13. DISCOURS SUR l'enseignement de la philosophie. 

Pétri Rami Veromandui pro philosophica Parisiensis Academiae 
disciplina Oratio , ad Carolum Lotharingum cardinalem. Parisiis, ex 
offic. Ludovici Grandini, 1551, in-8°, 125 p. Parisiis excudebat Mat- 
thaeus David, cal. mart. 1551. 

* P. Rami pro pliil. Paris. Acad. discipl. Oratio ad senatum. Pa- 
risiis, ap. Matth. David., 1555, in-S» (Catal. de la Bibl. impériale). 

Voir plus bas, n*'» 46 et 55. 

14. DISCOURS d'ouverture de 1551. 

Pétri Rami, regii eloquentiae philosophiaeque professoris, Oratio 
inilio suae professionis habita, anno 1551 , octavo calend. septemb. 
Ad Carolum Lotharingum cardinalem. Parisiis, ex typogr. Malthaei 
Davidis, 1551, in-S», 35 p. Parisiis excudebat Matthaeus David, quinto 
calend. septemb. 1551. 

It. Ib., 1557, in-8° (Niceron, t. XX, p. 64). 

Voir plus bas, 2* série, les n"* 52 et 56. 

15. COMMENTAIRE SUR LE PRO RABIRIO. 

• M. T. Ciceronis pro Caio Rabirio perduellionis reo oratio , Pétri 
Rami regii eloquentise et philosophiœ professoris praelectionibus 
illusirata. Luteliaî, ex lypographia MallhîEi Davidis, 1551, in-4°, iî p. 



CATALOGUE, PREMIÈRE SÉRIE. 4^9 

Edition très rare, et que je n'avais vue mentionnée nulle part, avant 
de la rencontrer à la bibliothèque de la ville de Reims. (Voir le n° 322 
du catalogue imprimé.) 

* In omnes 31. Tullii orationes... doctiss. virorum enarrationes 
(Latomus, C. Sec. Curio, J. Camerarius, Mélanchthon, Ramus, etc.). 
Lugduni, apud loan. Torniesium et Guil. Gazeium, 3IDLIIII, in-f°, 
2896 col. La préface de l'éditeur J. Oporin est datée de Bâle, calend. 
Maniis 1553. Cf. Niceron, n« 13. 

Voir plus loin , les n°» 51 et 54 de ce catalogue. 

16. COMMENTAIRE SUR LE I" LIVRE DU DE LEGIBUS. 

* Praelectiones in librum I Ciceronis de legibus. — J'ignore la date 
précise de cette publication ; mais elle fut faite du vivant de Ramus et 
dans les premières années de sa profession royale : c'est Nancel qui 
l'atteste dans sa Vie de Ramus, p. 14. D'un autre côté, ce commen- 
taire, où Ramus relevait quelques fautes commises par Turnèbe , dut 
paraître avant 1354, témoin l'écrit suivant qui y répond : Adr. Turnebi 
apologia adversus quorumdam calumnias, ad lib. primum Ciceronis 
de legibus, Parisiis, 1554, in-4°. 

Voir plus loin, 2" série, les n^* 52 et 56. 

17. COMMENT. SUR LES DISC. DE CICÉRON DE LEGE AGRARIA. 

* M. Tullii Ciceronis de lege agraria contra P. Servilium Rullum 
tribunum plebis orationes très, Pétri Rami Veromandui, eloquentise 
et philosophiaî professons regii , prslectionibus illustratse, ad Ca- 
rolum Lolh. cardinalem. Lutetiœ, ap. Lud. Grandinum, 1552, cum 
privil., in-4", 131 p., plus la préface, un mdex cl un argument. (C). 

P. Rami enarrationes in 2. et 3. orationem Ciceronis de lege agra- 
ria, in orationem pro Rabirio perduellionis reo, in quatuor Catilina- 
rias. Basileœ, 1553, in-8" (Niceron, n" 13). 

* In omnes M. T. Ciceronis orationes... doctiss. virorum enarra- 
tiones (P. Ramus, etc.). Lugduni, ap. I. Tornssium et G. Gazeium, 
MDLIIII , in-f", 2896 col. (Voir plus haut le n« 15.) 

* M. Tullii Ciceronis de lege agr ad Car. Loth. card. Parisiis, 

apud Andream Wechelum. Anno salutis 1561 , in-4«, 131 pages, plus 
la dédicace, la table et l'argument. 

Voir plus bas, 2« série, n'"* 52 et 57. 



450 ÉCRITS DE RAMUS. 

18. COMMENTAIRE SUR LES CATILINAIRES. 

* M. Tullii Ciceronis in L. Catilinam Orationes ini, Pétri Rami , 
eloquentiœ et philosophiae professons regii, prœlectionibus illustratœ. 
Ad Carolum Lotharingum cardinalem. Lutetiae, apud Carolum Ste- 
phanum, typographura regium, 1553, in-i", M\ p., plus un index. 

* It., Lutetiae, ap. Lud. Grandinum, MDLIII, in-4°, 441 p. (C). 
It., Basileae, 1553, in-8« (Niceron, n« 13). 

* In omnes M. T. Ciceronis orationes... enarrationes... Lugduni, 
ap. I. Tornœsiura et €. Gazeium, 3IDLIIII, in-f», 2896 col. 

Voir plus bas, 2" série, n» 51 et 57. 

19 ARITHMÉTIQUE. 

P. Rami, eloquentiae et philosophiae professoris regii, Arithmeticae 
libri très, ad Carolum Lotharingum cardinalem. Parisiis, apud An- 
dream Wechelum, 1555, cum privilegio régis (ibid. septemb.), in-4", 
110 pages, plus une préface de Ramus à Charles de Lorraine. 

* P. Rami, reg. el. et ph. prof., Arithmeticie libri très. Editio se- 
cunda. Parisiis, A. Wechel, 1557, cum privil. régis, in-H», 140 p. 

* Arithmetica (en deux livres, sans nom d'auteur). Parisiis, apud 
Andr. Wechelum, 156*2, cum privilegio régis, in-8", 98 pages. 

* It., ibid., 1562. Cum privil. régis, in-8°, 70 pages (deux livres). 

P. Rami Arithmeticœ libri duo : Geometriae septem et viginti. Ba- 
sileae, per Euseb. Episcopium et Nicolai fratris haeredes , anno 
MDLXIX, in-4«, 48 et 190 pages. (C). 

P. Rami Arithmeticae libri duo. Parisiis, apud Dionysium Vallensem, 
1577, in-8", 96 pages et un index. 

* P. Rami Arithmeticae libri duo : Geom. septem et vig. Basileae, 
per Euseb. Episcopium et Nicolai fratris haeredes, 1580, in-4°, 52 et 
492 pages. 

* Arithm. libri duo, a Jo. Stadio recogniti. Paris, 1581 , in-12. 
(Catal. de la Bibl. impér.) 

* P. Rami Arithmeticae libri duo, et Algebrae totidem : a Lazaro 
Schonero emendati et explicati, etc. Francofurdi, ap. haer. A. We- 
cheli, 1586, in-8°, 406 pages. 

Arithm. libri duo, quaestionum forma propositi in usum scholarum, 
et illustralia M. Tob. Stegero Lipsiensi. Francof., J. Wechel., 1591, 
in-8o (1691, par erreur, dans Niceron). Voir la Bibl, classica, p. 1317. 



CATALOGUE, PREMIÈRE SÉRIE. 451 

Arithmeticae libri duo, a Lazaro Schonero cmendali et explicati. 
Francofurti, 1592 (Niceron dit 1692), in-8«. 

* lid., cum explicationibus lectiss. Rud. Snellii, et commentai. Laz. 
Schoneri, Bern. Salignaci et Christ. Urslitii. Francof. , P. Fisch, 
1596, in-8o. Voir la Bibl. classica, p. 1318. 

It., ibid., 1599, in-4° (Niceron dit 1699). 

* Pétri Rami Arithmeticae libri duo, Geom. septem et vig. a L. Scho- 
nero recogniti et aucti. Lemgoviae (1599, in-4", 240 et 178 pages). 

* lid. Hanoviae, 1611, in-12. 

* Arithmeticae libri duo, a Martino Rameo ilUistrati. Paris, Guef- 
lier, 1612, in-8o. (Catal. de la Biblioth. impériale.) 

* Arithmeticae libri duo. Francofurti, 1612, in-8". (Ibid.) 

Pétri Rami Arithmeticae libri duo cum commentariis Willebrordi 
Snellii, R. F., Lugdun. Batav., 1613, in-8«. 

*Iid. cum comment. Willebr. Snellii, R. F., ex offic. Plantiniana 
Raphelingii, 1613, in-4*'. (Catal. de la Bibl. impériale.) 

* P. Rami Arithmeticae libri duo, cum commentariis Wilebrordi (sic) 
Snellii. Ex officina Plantiniana Raphelingii, MDCXin,in-8°, 106 p.(C). 

*P. Rami Arithmeticœ libri duo, Geometriae septem et viginti. 
Francofurti ad Mœnum, sumptibus Wechelianorum, 1627, in-4o. 

20. LA DIALECTIQUE EN FRANÇAIS. 

Dialectique de Pierre de la Ramée à Charles de Lorraine, cardinal, 
son Mécène. A Paris, chez Wéchel, 1555, in -4°, 140 pages. (C). 

* Dialectique de Pierre de la Ramée à Charles de Lorraine, cardinal, 
son Mécène. En Avignon, par Barthélémy Bonhomme, 1556, in-S», 
147 pages. 

* La Dialectique de M. Pierre de la Ramée , professeur du Roy, 
comprise en deux livres selon la dernière édition , augmentée d'un 
petit traicté de l'exercice et practique non-seulement de la logique , 
mais des autres arts et sciences, pour en tirer le vray fruict et uti- 
lité. A Paris, chez Guillaume Auvray, 1576, in-8'', 71 feuillets, dont 
le dernier est marqué 57 par erreur. — Avis de l'imprimeur au lec- 
teur : « Pespère, amy lecteur, que la translation de ceste Dialectique 
te sera d'autant plus aggréable et prolitable que tu la trouveras non- 
seulement tirée fidellement de la dernière édition de l'autheur, mais 
aussi pollie et enrichie de main de ni:iislre, ave('(iiie asseiiniDce qw 
si lu prens eu gré ce labeur, lu pourras avoir en l'advenir chose plus 



452 ÉCRITS DE UAMUS. 

grande de la mesme boutique. Dieu veuille que tu en faces bien ton 
prouffit au désir tant de l'aullieur que du traducteur. » L'Extraict du 
privilège contient cette mention : « Un livre intitulé : La Dialectiiiue 
de feu Pierre de la Ramée, reveiie et recorrigée oultro la précédente 
impression... Donné à Paris, le 17. iour d'octobre i576. » (C). — 
Ch. Sorel (Bibl. françoise, 2« édit., Paris, 1667, in-8", ch. III, p. 3) 
paraît avoir confondu cette traduction avec la Dialectique de 15o3. 

21. COMMENTAIRE SUR LES BUCOLIQUES. 

* P. Virgilii Maronîs Bucollca, P. Rami eloquentiœ et philosophie 
professons regii praelectionibus exposita : quibus poet» vita prœpo- 
sita est. Ad Carolum Lotharingum cardinalem. Parisiis, apud An- 
dream Wechelum, anno salutis 1o5o, in-8", 82 f . , plus la vie de 
Virgile, en 8 f., sans pagination. (C). 

* It. Editio secunda. Parisiis, ap. A. Wechelum, anno sal. 1558, 
cum priv. régis, in-8", 184 pages. (C). 

* It. Editio tertia. Lutelise, apud Andr. Wechelum, 1572, cum pri- 
vilegio régis, in-8o, 184 pages. 

It. Francof., 1578, in-8°. (Catal. de la Ribl. impér.) 

* It. Edilio quarta. Francofurli, apud Andream Wechelum, 1582, 
in-8", 108 p., avec un index. 

I(. Francofurti, 1»84, in-8°. Voyez Niceron, 1. c, n*^ /j6. Cf. Calai. 
Bibl. Bodk'ianae, p. 1C20. 

* It. Editio quinta. Francofurti, apud haercdes Andreœ Wecheli , 
1590, in-8", 168 p. et un index. 

* It. Hanoviie, typis Wechelianis, 1613, in-8". Ant. Teissier, 
Catal. auctorum, etc. Pars altéra, Geneva?, MDCCV, in-4", p. 226. 

22. COMMENTAIRE SUR LES GÉORGIQUES. 

* P. Virgilii Maronis Georgica, P. Rami eloquentiae et philosophiae 
professoris regii praelectionibus illustrata, ad Carolum Lotaringum (sic) 
cardinalem. Parisiis, apud Andream Wechelum, anno salutis 1556. 
Cum privilegio régis (Lutetiœ, idib. septemb.), in-8", 367 p. La pré- 
face ne commence qu'à la p. 11. (C). 

* It. 1558, in-8°. (Catal. de la Bibl. impériale.) 

* It. Ad Car. Lotharingum card. Parisiis, ap. A. Wechelum, 4564, 
cum privil. régis (3 id. jun. 1557), in-8», 367 p. (C). 

* P. Rami Veromandui, regii eioq. et pliil. prof, celeberrirai, prœ- 



'm 



M' 



catalo(;î;e 



453 



lectiones in Virgilii Maronis Georgicorum libres quatuor, diligenli 
recognitione mullis in loeis omondatcT. Francofurti, ap. Andr. Wc- 
chelum. A. MDLXXVIII , in-8«, 308 p. avec un index. (C). 

P. Rami Verom...,pr?elect. in P. Virg. ]\Iar. Géorgie, libros IIII, etc. 
Francof., ap. hœredes Andr. Wecheii, 1584, in-S", 366 pages. 

*It. Francof., 1590, in-8«. (Catui. de la Biblioth. impériale.) 

* It. Francof. , typis Wecheliauis , ap. Cl. Marnium et haeredes 
J. Aubrii, 1606, 368 pages. 

23. DIALECTICA. 

* P. Ranii, regli eloquentiae et philosophiae professons, Dialecticae 
libri duo, Audomari Talaei prspleçtionibus illustrati. Ad Carolum Lo- 
iharingum cardinalem. Parisiis, apud Andream Wechelum, 1556, 
cum privilegio régis (Lutet., 7 cal. oct. 1556), in-8°, 283 pages. 

* P. Rami Dialocticîe libri duo , Audomari Talaei prseleclionibus 
illustrati. Ad Carolum Loth. card. Parisiis, ap. A. Wechelum, anno 
salutis 1560. Cum privil. régis (3 id. jun. 1557), in-S", 241 p. (C). 

* lid. Parisiis, apud A. Wechelum, 1566, cum privil. régis, in-S», 
450 pages, plus un index. 

* P. Rami regii professons Dialecticae libri duo. Lutetiae, apud An- 
dream Wechelum, 1572, cum privilegio régis, in-8", 95 pages. (C). 

* lid. Coloniœ, ap. Theod. Baumium, 1572 et 1577, in-8". (Bibl. 
class., p. 1341.) 

*P. Rami, regii professons, Dialecticae libri duo, exemplis om^ 
nium artium et scientiarum illustrati , etc. , per Rolandum Makilme- 
naeum Scotum. Londini excud. Th. Vautrollerius, 1574, in-8«, 149 p. 

* Pétri Rami Veromandui , regii professoris., Dialecticae libri duo , 
ex variis ipsius disputationibus et multis Audomari Talœi commenta- 
riis denuo breviîer explicaii a Guilielmo Rodingo Hasso. Francofurti, 
apud Andream Wechelum, 1576, in-8", 171 p. et une table. Rodingus, 
dans sa préface Ad Rcv. princ. D. D. Ludovicum, s'exprime ainsi : 
« ... Jam secundo tibi dialecticam P. Rami tibi inscriptam et dicatam 
emitto. Heidelbergas 3 id. jan. 1576. » 

* lid. Lugduni, apud Ludovicum Cloqucmin, 1577, in-8", 171 p., 
plus un index et un tableau synoptique. 

*P. Rami Dialeclica, Audomari Tala'i praeleclionibus illuslrata, 
Basile», per Euseb. Episcopium et Nie. fratris haeredes, 1577, in-8° , 
592 p. avec portrait de Ramus {œta. LF). (Cj. 



4ÎJ4 ÉCRITS DE RAMUS. 

* Eiiil. Coloniie Agrippina^ap. Theod. Baumium, annoMDLXXVUÏ, 
in-8«, 150 p., plus un avis au lecteur de 4 p. (C). 

Dial. iibri duo , per Rolandum Makilmenaeum Scotum aucloris 
jussu in quibusdam locis emendati. Francof. , ap. her. A. Wecheli, 
Cl. Marnium et Joann. Aubrium, MDLXXIX, in-8", 78 p. (C). 

" Dialecîicifc Iibri duo, exemplis omnium artium et scientiarum illus- 
trati, etc.. per Rolandum Makilmenaeum Scotum. Francofurti, apud 
Wechelum, 1580. (Indication de C. Gesner, Bibliolheca, éd. de i583). 

"" lid . Cum explicationum qusestionibus, auctore Fred. Beurhusio, etc. 
Londini, ex ofiBe. typogr. Henrici Bynneman, 4581, in-8", 267 pages. 

"" lid. Editio quarta, 1585. Préface de G. Rodingus, datée de Cassel, 
l*^'' nov. i585. 

* lid. Cum scholiis J. Piscatoris. Francof. , ap. Zach. Palthenium , 
4 586, in-8«. (Bibl. classica, p. 1341.) 

*Iid. Francof., ap. Wechelum, 1581 et1587,in-8°.(Bibl. class.,ib.} 
*Iid. Erford., ap. Conrad. H. Preugerum, 1587. (Bibl. class., ib.) 

* P. Rami Dialecticae Iibri duo : et his e regione comparati Philippi 
Melanchthonis Dialecticae Iibri quatuor, cum explicationum et coUa- 
tionum notis... Auctore Frid. Beurhusio, etc. Francofurdi, apud 
Joannem Wechelum, 1588, in-S», 232 pages. 

* lid. Cum commentariis Guil. Rodingi Hassi. Francofurti, ap. hae- 
redes A. Wecheli, 1589, in-S». (Bibl. classica, ibid.) 

* P. Rami regii professoris dialecticae Iibri duo. Defensio ejusdem 
dialecticae, etc. Authore Frederico Beurhusio, etc., 1589, Londini, 
impensis G. Bishop, in-8«, 286 pages. (C). 

* lid. Scholiis G. Tempellii illustrati. Quibus accessit eod. auctore 
de Porph. praedic. disputatio , etc. , Franc. , 1 591 , in-8«. 

* lid. Ex emendat. J. Piscatoris, Hanoviae. ap. Guil. Anton., 1595. 
(Bibl. classica, etc., p. 1341.) 

' lid. Editio quinta. Francof., apud haeredes A. Wecheli, 1 596, in-8o, 
139 p. Préface de G. Rodingus, du 1" nov. 1585. 

* lid. Cum Aud. Thalaei [sic) Rhetorica, etc. Francofurti, apud Za- 
chariam Palthenium, MDC, in-S^, 50 et 103 pages. 

* lid.Magdeburgi, ap. Francum, 1600, in-12. (Bibl. class., p. 1341.) • 

* Logica P. Rami, perpetuis tabulis M. Samuelis Sabatecii deli- 
neata et succincto commentario Joan. Henr. Alstedii illustrata. Fran- 
cofurti, 1617, in-40. (Bibl. classica, p. 1411.) 

* P. Rami Veromandui, rcgii professoris, Dialecticae Iibri duo : 



CATALOGUE, PREMIÈRE SÉRIE. 455 

quibus loco commentarii perpetui post certa capita subjicilur Gui- 

lielnii Amesii denionstratio logicae verae CantabrigUe, ex offic. 

Joanii. Hayes, 1672, in-8", 99 p., plus 10 tableaux synoptiques. 

* Nancel., p. 14 : « Dialectica illa celebris quotanriis nova novis 
typis cuditur, veteribus et annuis exemplarlbus cunctis distractis. » 
— « Id., p. 35 : « Quam ideo jam ante dixi, vicies, ni fallor, novis 
typis excusam atque divenditam. » — Nancel ne parle sans doute 
que des éditions données en France avant l'année 1599. La Biblio- 
theca classica, p. 1341 et suiv., en cite plus de vingt pour l'A-lle- 
magne seulement. 

24. ADMONITIO AD TURNEBDM. 

* Audomari Talaei Adraonitio àd Adrianum Turnebum , Parisiis , 
apud Andream Wechelum, 1556, in-4°, 22 feuillets. Voici le témoi- 
gnage précis de Nancel , qui établit clairement que Ramus est l'au- 
teur de cet écrit, comme nous l'avons avancé plus haut (I''^ partie, 
chap. IV, p. 1 04} : « Cura Adrianus Turnebus orationem invectivam 
et plane injuriam in Ramum edidisset, levi de causa irritatus, Ramus, 

nactus adversarium (ut putabat) sua responsione dignum , per 

totum biduum triduumve perdius ac pernox Turnebo respondir 

Quam (responsionem) ego pari celeritate percurri, adpunxi, descripsi 
ac typis mandavi, apud Wechelum pernoctans... Hoc autem opus 
concitatissimum, ne a portinaci sua constantia descivisse Ramus vi- 
deretur, sub Talaei nomlne divulgavit, eique laudem arguti scripti 
omnom contulit, cujus ille ne paginam quidem (nisi quod sales quos- 
dam atque jocos admiscuerat) integram conscripserat. Et hoc solus 
ego nunc superstitum conscius assevero; très enira soli hujus rei 
fueramus conscii. » Nancel., 1. c, p. 41, 42. 

Voir plus loin, 2« série, n" 57. 

25. COMMENTAIRE SUR LE DE OPTIMO GENERE ORATORUM. 

* M. T. Clceronis de opiimo génère oratorum prafalio in con- 
trarias iEschinis et Deuiosihenis orationes, F. Rami regii eloquentiae 
et philosophiie prpfessoris prailectionibus illustrata : ad Carolum 
Lolliariiigum cardinalem. Parisiis, apud A. Weciielum, 1557, in-4«, 
20 feuillets. Au 20* f., extrait du privil., daté de Paris, id. sept. 1556. 

Voir plus bas, 2* série, n» 59. 



40') KCRITS DE RAMUS. 

26. CICEROiNIANUS. 

P. Rami, regii eloquentiae et philosophiae professons, Ciceronianus, 
ad Garolum Lotharingum cardinalem. Parisiis, apud Andream We- 
chelum. Anno salutis 1557, cum privilegio régis (Luietiœ Paris., 
calend. decemb. 1556), in-8«, 254 p., plus un index des mots grecs, 
dont la dernière page est marquée 249 par erreur. La préface , sans 
pagination, est datée de Paris, 8 id. dec. 4556. (C). 

Id. Basileae, 1557, in-8°. (Niceron, n" 16.) 

Id. Basileaî, ap. Pernam, 1573, in-S*», 256 pages. 

* Id. Basileip, per Petrum Pernam, 1573, in-S», 263 p. Cette 
édition est précédée des morceaux suivants : Deux préfaces de J. Tli. 
Freigius, une double préface de Ramus, et deux lettres du même , 
dont la dernière est datée de Paris, le 16 août 1572. 

* Pétri Rami, regii eloq. et pbil. professoris, Ciceronianus et 
Brutinae quaestiones. Basile», per P. Pernam, 1576, in-8°, les 263 
premières pages. — La Bibl. classica, p. 1328, mentionne une édition 
semblable en 1574. 

* Ciceronianus, cum grammatica, rhetorica, dialectica. Frnncof. cl 
Basilese, 1577, in-8». (D'après un des catalogues déjà cités.) 

* Pétri Rami regii eloquentiœ et philosophiae professoris Cicero- 
nianus. Editio postrema. Francofurti, apud Andream Wechelum, 
1580, in-8°, 263 pages. 

* Petrus Ramus de imitatione, ex Ciceroniano, dans le volume in- 
titulé : Desid. Erasmi Roterod. Dialogus cui titulus Ciceronianus... 
Cui honorarii arbitri adjuncti Petr. Ramus, etc., de imitatione. 
Neapoli Nemetum, ap. Henr. Starckium, ann. 1517 {sic), p. 170-197. 
Voir à la Biblioth. Mazarine le n« 20443, in-S». 

* Ciceronianus et Brutinœ quaestiones. Francof. , apud Joann. 
Rosam, 1619, in-8°. Voir la Bibl. classica, p. 1328. 

27. NOTES SUR QUELQUES LETTRES DE CICÉRON. 

Marci Tullii Ciceronis familiarium epistolarum libri XVI, cum an- 
notationibus , scholiis atque observalionibus doclissimorum amplius 
quatuor et viginti virorum... (quibus bac postrema editione acces- 
seruntVitusAmerpachius, Andréas Alciatus',... et Pe/nfs/?a??mi-), etc. 
Parisiis, ex offic. Ambrosii a Porta, 1557, in -fol. 



CATALOGUE, PREMIÈRE SÉRIE. 457 

28. HARANGUE DE 1557. 

P. Rami, regii eloqueiitiic et philosopliiae professons, Oralio de 
legatione. Parisiis, apml Andrcam Wechelum. Anno saliUis 1557, 
in-8«, 27 f . 

* Ead. Ibid., io57, in-8o, 15 feuillets. 

Harangue de Pierre de la Rainée, touchant ce qu'ont faict les dé- 
putez de l'université de Paris envers le Roy. Mise de latin en françois. 
A Paris, chez André Wéchel, 1557. Avec privilège du Roy (donné h 
Reims l'iaiziesme de juing 1557], in-8°, 32 f. (C, le titre manque.) 

It. 1 568, in-8« (Niceron, n« 18). 

Voir plus bas, 2« série, n» 57. 

29. DE MORIBUS VETERUM GALLORUM. 

P. Rami , regii eloquentiae et philosophie professons , liber de 
moribus veterum Gallorum, ad Carolum Lotharingum cardinaleni. 
Parisiis, apud Andream Wechelum, annosalutis 1559, cum privilegio 
régis, in-80, 74 feuillets, plus la préface, du 5 id. dec. 1558. (C). 

It. Parisiis, ap. A. Wechelum, 1562, in-S», 149 p. Cum privil. 

It. cura praefatione J. Th. Freigii, J. U. D. Rasilese, per Sebast. 
Henricpetri, in-8°, 143 p., sans date; mais la préface est de 1574. 

It. Francof., 1584, in-8o. (Catalogue de la Riblioth. impériale.) 

Traicté des façons et coustumes des anciens Gaulloys, traduit du 
latin de P. de la Ramée, par Michel de Castelnau. A Paris, chez An- 
dré Wéchel, 1559, avec privilège du Roy, in-S», 100 f. — Cette tra- 
duction est attribuée à Ramus lui-même par Ant. Tcissier, mais à 
tort, comme le prouve le titre que nous venons de transcrire. 

* La Ribliothôque de l'Arsenal possède une seconde édition de cette 
traduction, procurée par B. Dupuys, et qui est ainsi intitulée : Traitté 
des meurs et façons des anciens Gauloys, traduit du latin de M. Pierre 
de la Ramée , par Michel de Castelnau , chevalier de l'ordre du Roy, 
conseiller en son conseil privé,... et ambassadeur pour Sa Majesté 
en Angleterre. A Paris, chez Denys du Val, 1581 , in-8°, 100 f. La 
préface de Ramus du 8 déc. 1558 y est traduite (fol. 4 et 5). 

30. DE C^SARIS MILITIA. 

p. Rami, regii eloquentiae et philosophiic professoris, liber de 



458 ÉCRITS DE RAMUS. 

Cœsaris mililia, ad Carolum LolUaringum carUinalem. Parisiis, apud 
Andream Wechelum, anno salutis 1559. Cum privilegio régis (3 id. 
jun. i557), in-80, 115 f., plus l'ép. dédicaloire, du 5 avril 1559. 

Pétri Rami, surami philosophi etoratoris, liber de militia C. Julii 
Caesaris , cum prsefatione J. Thomae Freigii, J. U. D. Basilese, per 
Sebastianum Henricpetri , in-S^, 224 p. , plus la préface et un som- 
maire de l'ouvrage. Sans date ; mais la préface de Freîgius est datée 
du 29 janvier 1574. (C). 

*Id. Basileae, ap. Sebast. Henricpetri, 1575, in-S". (Catal. de la 
Biblioth. impériale.) 

Id. Francofurti, apud haeredes A. Wecheli, 1584, 222 p. 

* Gra;vius a inséré ce traité dans son Thésaurus Antiquit. Roman., 
1699, in-fo, t. X, p. 1532. 

* Traicté de l'art militaire, ou usance de guerre de Jules César, tra- 
duit en françois du latin de M. Pierre de la Ramée, professeur royal 
en éloquence et philosophie, par maistre Pierre Poisson, sieur de la 
Bodinière, etc. A Paris, 1583, in-B», 198 f. — Ant. Teissier attribue 
encore à Ramus cette traduction, mais son erreur est manifeste. 



31. 



GRAMMAIRE LATINE. 



• P. Rami, regii eloquentiae et philosophiae professons, Gramma- 
ticae libri quatuor. Ad Carolum Lotharingum cardinalem. Parisiis , 
apud Andr. Wech., 1559, cura privilegio regis(Lutet. , 3 id. jun. 1557) 
in-8", 161 p. Entre la p. 74 et la p. 76, se trouvent 2 feuillets, dont 
l'un contient un Errata pour les deux premiers livres , et l'autre un 
second titre: P. Rami, reg. eloq. et phil. prof., grammaticae libri 
tertius et quartus de syntaxi. Paris., ap. A. Wech., 1559, cum priv. 
régis. La préface de Ramus est datée de Paris, le 1 3 mai 1559, ce qui 
montre l'erreur de l'abbé Goujet (Bibl. fr.), qui rapporte à l'année 
1557 cette première édition de la grammaire latine, se fondant sur 
la date banale du privilège obtenu par Ramus le 11 juin 1557 pour 
tous ses ouvrages, même à venir. 

Grammaticae latinae libri IV. Avenione, 1559, in-S". 

" P. Rami Grammaticae libri quatuor, ad Carolum Lotharingum 
cardinalem. Editio tertia. Parisiis, ap. A. Wechelum, 1560, in-8«, 
167 p. 

P. Rami Grammatica. Parisiis, apud A. Wechelum, 1564, cura 
privil. régis, in-8", 63 f. en 4 livres. (C, exempl. de Fouquet). 



CATALOGUE , PREMIERE SERIE, 



459 



* A. Wéchc!, (lai)s un avis au lecteur du 26 février '1575, en t('le de 
la Rhéloriqiie d'Orner Talon (Francof., 4577, in-8", 109 p.), parle 
d'une édition de la gramm. latine de Ramus donnée à Bàle avant 1572. 

* P. Rami Gramraadca. Parisiis, apud A. Wechelum : anno saluiis 
157^, in-8", 119 p. en 4 livres. 

* Pétri Rami professons regii Grammatica, ab eodemumrecognita, 
et ex variis ipsius scholis ac praelectionibus breviter explieata. Parisiis, 
ex officina Emmanuelis Richardi, in vico Bellovaco, 1578, cum privi- 
légie régis ; in-80, 427 pages, deux livres. 

* Pétri Rami Yeromandui , philosophie et eloquentiae professons 
regii celeberrimi, Grammatica, aliquot in locis aucta et emendata. 
Francofurti, ap. A. Wechelum, 1578, in-S», 120 p. en 4 livres. (C). 

* P. Rami, professons regii Grammatica, ab eo demum recognita, 
et variis ipsius scholis et prœlectionibus breviter explicata. Editio 
postrema, a superioribus longe diversa. Francofurti, apud A. Weche- 
lum, 1580, in-8o, II libris, 131 p., plus 5 p. de notes. 

* It. Francofurdi (sic), ap. her. A. Wecheli, 1590, in-S^, 131 p. en 

2 livres. 

* Pétri Rami Yeromandui, philosoph. et eloq. regii prof, celeber- 
rimi, Grammatica, ex postrema editione aliquot in locis aucta et emen- 
data. Francofurti, apud A. Wecheli haeredes, 1595, in-8o, 118 p., 
plus quelques notes. 

* It. Hanoviae, 1599, in-12, et Magdeburgi, apud Francum, 1604, 
in-12 (Biblioth. classica, p. 1378, i. e. 1390). 

32. RTJDIMENTA GRAMMATICjE LATINE. 

* Rudimenta grammatica (sans nom d'auteur). Parisiis, apud An- 
dream Wechelum, anno salutis 1559. Cum privilegio régis (Lu tetiae, 

3 id. jun. 1557), in-8", 45 p. en trois livres. 

* P. Rami Rudimenta grammaticae latinae. Paris., apud A. Weche- 
lum, 1560, cum priv. reg., in-S^, 45 p. en trois livres. 

* It. Paris., ap. A. Wech., 4565, cum privil. régis, jn-S», 46 p. (C). 

* Rudimenta grammaticœ, ex P. Rami Professons regii postrema 
grammatica breviter collecta. Parisiis, ex officina Emmanuelis Ri- 
chardi in vico Bellovaco, 1578, cum privilégie régis, in-8«, 150 p. en 
deux livres. 

* Rudimenta grammati(;«, ex P. Rami postrema grammatica bre- 
viter collecta. Editio postrema, a superioribus longe diversa, Fran- 



460 LCnrrs nr. raml-s. 

cofurli, apud Andrcam Wcehelum, 1380, in-S", 48 p. en deux livres. 
Au verso du titre, on lit un avis de Nie. Bergeron au lecteur, sur l'en- 
semble des récits de Ramus. Voir plus loin, p. i76. 

* Pétri Rami, phil. et eloq. profess. ccleberrimi, Rudimenta gram- 
matical latinai, ex posirema ediiione aliquot in locis emendata. 
Francofurti, apud, And. Wechelum, MDLXXX, in-S", 46 p. en quatre 
livres, rédigés par demandes et par réponses. (C). 

* Rudimenta grammaticie, ex P. Rami prof, regii postrema gram- 
maiica breviter collecta. Editio postrema, etc. Francofurdi, ap. hîP- 
redes A. Wecheli, Io90, in-8°, 48 p. 

* P. Rami Verom., etc., Rudimenta grammaticae latina», eU\ Fran- 
cofurdi, ap. haeredes A. Wecheli, ^o95, in-8", 46 p. 

33. SCIIOL.* GRAMMATICJE. 

* P. Rami Scholae grammatittœ. Parisiis, apud Andream Wechelum, 
4559, cum privilegio régis, in-8°, 342 p. I/ouvra^.'e n'est pas encore 
divisé en livres, et il ne se rapporte qu'aux deux premiers livres de 
la grammaire latine. 

P. Rami libri duo de veris sonis litteraj'um etsyllabarum, e scholis 
grammalicis primi, ab authorc recogniti et locupleiati. Parisiis, ap. 
A. Wechelum, 1564. Cum privil. régis, in-8°, 53 p. (C, double, dont 
un ayant appartenu ;\ A. Loisel, avec un autographe de Ramus.) 

Voir plus bas, n° 48. 

34. GRAMMAIRE GRECQUE. 

Grammatica graeca, quatenus a latina dififert. Parisiis, 1560, in-S", 
168 pages. (Niceron, n° 21). 

* P. Rami grammatica grœca, quatenus a latina dififert. Parisiis,apud 
Andream Wechelum, anno salutis 1562. Cum privilegio régis (du 
11 juin looT), in-8«, 168 p., sans divisions. Préface de Ramus, 
en date du 9 juillet 1560. (C). 

* P. Rami liber de syntaxi graeca, prœcipue quatenus a latina differt. 
Parisiis, ap. A. Wechelum, 1362. Cum privilegio régis (3 id. jun. 
4557), in-8", 48 p. Extrait de l'ouvrage précédent. (C). 

* P. Rami grammatica grœca, (juatenus a latina differt. Parisiis , 
apud A. Wechelum, 1567, cum privilegio régis, in-8«, 240 p. (C). 

' It. , 1572. Dans sa lettre ù Freigius, du 16 août 1572, Ramus dit 



CATALOGUE, PKfcMlEUE SERIE. 



401 



qu'il lui envoie sa grammaire grecque, qu'il vient de corriger et de 
réimprimer, en même temps que sa gramm. latine et sa dialectique, 

* PetriRami professons regii Grammaticagrœca,prœcipuequatenus 
a latina differt, in libros quatuor digesta, ante obitum auctoris de 
novo compilata, aucta et elucidata. Francofurti, apud. A. Wechelum, 
1577, in-8o, 422 p. 

* It., pîurimis in locis emendata, nolisque insuper illustrata. Fran- 
cof., ap. A. Wechelum, 1581 , in-8°, 432 p. 

* It. Francofurdi, ap. heredes A. Wecheli, MDLXXXVI, in-S", 
432 pages. (C). 

It. Parisiis, 1605, in-8° (Niceron, n« 21). 

35. RUDIMENTA GRAMMATICiE GRJECM. 

* Rudimenta grammaticae grœcœ (sans nom d'auteur). Parisiis, 
apud Andream Wechelum, 1560, in-8°, 26 f. 

* It. Parisiis, apud A. Wechelum, 1565. (Catal. de la Bibl. imp.) 

36. GRAMMAIRE FRANÇAISE. 

* Gramere (sans nom d'auteur). A Paris, de l'imprimerie d'André 
Wechel , 1562 , in-S», 126 p. , par demandes et par réponses, et un 
errata intitulé : Corije einsi le' fautes. (C).— Cette édition, dit 
l'abbé Joly, « mérite d'être citée, parce qu'elle est très nette et très 
belle, et qu'elle peut passer pour un chef-d'œuvre d'impression. » 

Grammaire de Pierre de la Ramée, lecteur du roy en l'université 
de Paris. Ibid., 1567, ln-8". « En deux colonnes de différentes or- 
thogr. et écriture, etc. » La Croix du Maine et Du Verdier. Cf. Nice- 
ron, n» 31. 

Grammaire de P. de la Ramée,. lecteur du roy en l'université de 
Paris. A la royne, mère du roy. A Paris. De l'imprimerie d'André 
Wéchel, 1572, in-8'', 211 p., plus la Préface de Ramus et les vers 
d'Estienne Jodello, cités plus haut, P« partie, chap. VIII, p. 234. (C). 

* Grammaire de P. de la Ramée, lecteur du roy en l'université de 
Paris, reveue et enrichie en plusieurs endroits. A la royne, mère du 
roy. A Paris, chez Denys du Val, .IIDLXXXVII, in-8», 223 p. En 
deux colonnes à partir de la p. 09. (C). 

" It. Francof., ap. A. Wechel., 1590, in-8". (Bibl. classica, p. 1382.) 

* Grnmuîatlca ialino-francica, n PelroRamo fraiicicr scripîn, lalina 



462 ÉCRITS DE IIAMUS 

vero facta per Pantaleonera Theveninum. Francof., J. Wechel, 1593, 
in-g". (Bibl. class. , p. 1378, i. e. 1390.) 

37. ADVERTISSEMENTS AU ROY (eN LATIN ET EN FRANÇAIS). 

* Proœmium reformandse Parisiensis academiœ, ad regem. 1562, 
in-8", 82 pages, en caractères italiques. Sans nom d'auteur ni d'im- 
primeur, sans désignation du lieu et sans dédicace. (C). Très rare. 

Advertissements sur la réformation de l'université de Paris. Au 
roy. 1562, in-8", 100 p., en caractères italiques. Sans nom d'auteur 
ni de lieu ; mais on lit au bas de la page 1 00 : De l'imprimerie d'An- 
dré Wéchel. A la page 2, courte dédicace : A la Royne mère. (C). 

Voir plus bas, n<^ 48, et 2^ série, n° 57. 

* It. Dans les Archives curieuses de l'Hist. de France, de L. Cim- 
ber et F. Danjou, I''» série, tom. V, p. 115-163. 

38. DISCOURS DE 1563. 

P. Rami, regii professons, Oratio de professione liberalium artium, 
habita Lutetiae in schola Prœlea 8 calend. septemb. 1563. Parisiis, 
apud Andream Wechelum, 1563, in-8°, 20 feuillets. (C). 

Voir plus bas, n° 48, et 2« série, n» 57. 

39. SGHOLiE PHYSIC.E. 

P. Rami, regii professons, Scholarum physicarum libri octo, in 
totidem acroamaticos libros Aristotelis. Parisiis, apud Andream 
Wechelum, 1565. Cum privilegio régis (3 id. jun. 1557), in-8o, 171 f., 
plus un index assez long. 

Scholarum physicarum libri VIII, etc. Francof., 1583, in-8°. 

* lid. Paris., 1606 , in-8°. (Catal. de la Bibl. impériale.) 

40. SCHOLiE METAPHYSICiE. 

* P. Rami, regii professons, Scholarum metaphysicarum libri 
quatuordecim, in totidem metaphysicos Hbros Aristotelis. Paiisiis, 
apud Andream Wechelum, MDLXVI, cum privilegio régis, in-8», 
139 f., dont le dernier est marqué 137, par suite d'une faute d'im- 
pression ; plus la prélace, un index de 27 p. et un errata. (C). 



CATALOGUE, PREMIÈRE SÉRIE. 463 

lid. Recens cmendati per J. Piscatorem Argentin. Cum indice 
copioso. Francof., apud hœredes A. Wecheli, 4583, in-S», 183 p. 

* lid. Parisiis, 1610, in-8°. (Catalogue de la Bibl. inipér.) 

* lid. Emendati per J. Piscatorem. Francofurti , typ. Wecliel. , 
1610, in-8". (Bibl. classica, p. 1418.) 

41. ACTIONES HVJE ^UTHElLATICiE. 

P. Rami Actiones dua3 habitae in senatu, pro regia mathematicae 
professionis cathedra. Parisiis, apud A. Wechelum, 1566, cum pri- 
vilegio régis (3 id. jun. 1557), in-8o, 40 p. 

* Eaedem. Editio secunda. Ibid., 1566, cum privilégie régis, in-S», 
40 p. (C). 

Voir plus loin, n" 48, et 2« série, n» 57. 

42. PRÉFACE SUR LE PROEME DES MATHÉMATIQUES. 

* Préface sur le Proëme des mathématiques. Paris, 1566, A. Wé- 
chel, in-8o. (Dans le Catal. intitulé : Biblioth. exotica, etc. Francof., 
Balth. Ostern., 1625, in- 4°, p. 154.) 

Lettres patentes du roy , touchant l'institution de ses lecteurs en 
l'Université de Paris, avec la préface de Pierre de la Ramée sur le 
Proëme des mathématiques. A la royne, mère du roy. A Paris, de 
l'imprimerie d'André Wéchel, 1567, in-S», 32 p. 

* Voir Dom Félibien, Hist. de la ville de Paris, t. III (Preuves), 
p. 700 et suiv. : Extrait d'une préface de Pierre de la Ramée, etc. 

43. PROŒMIUM MATHEMATIGUM. 

P. Rami professons regiiProœmium mathematicum. Ad Catharinam 
Medicaeam reginam,matrem régis. Parisiis, apud Andream Wechelum, 
1567, cum privilegio régis, in-8«, 501 p., sans compter le Dipluma 
Caroli noni, etc. , et la Prœfatio ad Catharinam Vlediceani, reginam, 
matrem régis. Sur cet ouvrage, voir Nancel, p. 29, 44. 

Voir plus loin, n» 49. 

44. REMONSTRANCE AU CONSEIL PRIVÉ. 

La Rcmoiislrance de Pierre de la Ramée, faite au conseil privé, en 
la chambre du roy au Louvre, le 18 de janvier 1507, touchant la 



464 ÉCRITS DE RAMUS. 

profession royalleen mathématiques. A Paris, de rimprimerie d'André 
Wéchel, 1567, in-8«, 51 p. 

D. Félibien, t. III, p. 69o et siiiv. : Extraits de la remonstrance 
faite par Pierre de la Ramée, etc. 

Voir plus haut, III« partie, chap. I, p. 4M et suiv. 

Niceron a cru devoir placer le Proœmium math, après la Remon- 
strance; mais dans ce dernier écrit, Ramus cite le Proœmium : « Ainsi 
que j'ay déclaré plus amplement en trois livres que j'ai présentés 
dernièrement au roy et à la royne, etc. » 

45. PRiELECTIONES IN A. TAL^I RIIETORICAM. 

* La Rhétorique d'Omer Talon avait eu. trois principales éditions 
du vivant de l'auteur, savoir en 1544 (1545), en 1554, et enfin en 
15G2,Parisiis, ap. A. Wechelum,in-8o,186p. Après la mort de Talon, 
Ramus, ayant commenté cet ouvrage au collège royal, le fit réimpri- 
mer avec ses propres remarques , sous ce titre : Audomari Talœi 
Rhetorica, P. Rami praelectionibus illustrata. Editio poslrema. Pari- 
siis, apud Andream Wechelum, 1567, in-8o, 144 p. Andréas Wechelus 
(c'est-à-dire Ramus) lectori S. : « Habes Aud. Talœi de Rhetorica 

libros duos Aud. Talaei Rhetoricam, P. Rami prgelcct. exornatam, 

exhibemus. » On voit par lu l'erreur de ceux qui ont accusé Ramus 
de s'être attribué l'ouvrage de son ami. Cf. Niceron, n° 49. 

♦Audomari Talaei Rhetoricae libri duo, P. Rami praelectionibus 
illustra ti. Rasileae, per Euseb. Episcopium et Nicolai fratris haeredes, 
anno MDLXXIII, in-8°, 72 p. (C). 

Voir plus loin, 4« série, n° 5. 

46. ADIEU A l'université DE PARIS. 

* Petrus Ramus rectori et Academiae Parisiensi S. Cette lettre est 
du mois d'août 1568. On la trouve dans les Collectaneae praefat. , 
epist., etc. (voir plus loin, 2« série, n" 57); mais je l'ai vue imprimée à 
part sur une feuille volante, in-4«, sans date (Bibliothèque impériale, 
Manuscrits, Recueil de Loisel, t. I, in-f«, N. D, 203). Il est probable 
que Ramus distribua quelques exemplaires de cette lettre au moment 
de partir pour l'Allemagne. 

47. GÉOMÉTRIE. 

* P. Rami Gcoinotriœ libri soptom et vigîiiti. Rasileae, per Euseb. 



CATALOGUE, PREMIÈRE SÉRIE. 465 

Episcopium et Nicolni fratris haemles, '15G9, jn-4", 490 p., avec l'A- 
rithmétique en deux livres. 

Geometria. Parisiis,io77, in-16. (Niceron, 1. c, ii« 40, dit que cette 
géométrie est en 23 livres ; il a voulu dire sans doute 27 livres.) 

* It. , avec l'Arithmétique. Basil., perEuseb. Episcopium et Nicolai 
fratris hœredes, 1580, in-4°, i92 p. (2«^ partie du volume). 

It. In hanc Rud. Snellii prœlectiones, cum Lazari Schoneri et J. Th. 
Freigii explicationibus. Hanoviae, 1o96,in-8«. (Bibl. classica, p. 4 376.) 

" Pétri Rami Arithmeticae libri duo : Geometrise septem et viginti, 
a Lazaro Schonero recogniti et aucti. Lemgoviae, 1599, in-/iO. La 
Géométrie est à la (in du volume, et comprend 178 p. 

* Pétri Rami Geometria. Hanoviœ, apud Guil. Antonium, 4 604, 
in-42. Snellius procura cette édition, dit l'abbé Joly (Remarques sur 
le Dict. de Bayle. Cf. Bibl. classica, p. 4376). 

48. SCHOLiE IN LIBERALES ARTES. 

P. Rami Scholae in libérales artes, quarum elenchus est proxima 
pagina (nempe : Grammaticse libris XX, Rhetoricae lib. XX, Dialec- 
ticae lib. XX, Physicœ lib. VIII, Metaphysicie lib. XIV, Mathematicae 
separato opère). Basileae, per Euseb. Episcopium, 4569, mense 
augusto, in-f°, 44 66 colonnes. On trouve à la fin de ce volume : 
40 P. Rami proœmium reformandœ Paris. Acad. , ad Carolum regem 
(4562); 2" P. Rami, de sua professione oratio (1563); 3« P. Rami 
Actiones duae habitae in Senatu pro regia mathem. professionis cathe- 
dra (4566); 40 P. Rami Oratio de legatione (4 557); 5° P. Rami 
Oratio de légat, secunda, dicta in comitio Mathurin., prid. id. april. 
4 564. Ce dernier écrit n'avait pas encore été imprimé, à ma connais- 
sance. (C). 

* P. Rami Scholœ in libérales arlcs, scilicet grammaticam, rhcto- 
ricam, dialecticam, physicam, metaphysicam. Basileœ, 4578, in-f", 
4 4 82 col. Edition semblable à la première, mais moins belle. 

p. Rami Scholarum dialecticarum, seu Animadversionum in Orga- 
num Aristotelis libri XX. Recens emendati per Joan. Piscalorem 
Argentinensem. Francof. , apud A. Wechelum , 4584 , in-8«. 597 p. , 
plus un index. 

* P. Rami Scholae in ires primas libérales artes, videlicet : 4" Grani- 
maticse; 2*^ Rhetoricae, quœ olim Quœstiones Brutinae; 3° Dialecticae, 
quae olim Animadversiones in Organum Aristotelis. Recens emendatae 

30 



466 ÉCRITS DE RAMUS. 

per Joan. Piscatorem Argentinensem. Francofurti , apud Andr. We- 
chelum, MDLXXXI, in-8o, 258, 166 et 597 p., et des tables. (C, les 
Scholœ grammaticœ seulement.) 

* Rameae Scholœ, et Defensio Pétri Rami... causam dicente Andréa 
Kragio Ripensi, Dano. Basileae, per Sebast. Henricpetri, anno salutis 
nostrse instauratae MDXXCII (1582), mensemartio, in-S», 270 p., 
plus la préface de Kragius. 

* It. Francofurti, 1595, in-S^. (Catal. de la Bibl. impér.) 

49. SCHOLΠMATHEMATICiE. 

P. Rami Scholarum mathematicarum libri unus et triginta. Basileae, 
per Euseb. Episcopium et Nicolai fratris haeredes. Anno MDLXIX, 
in-40, 320 p. (cum Diplomate Caroli IX , et Praefatione Rami in très 
primos libros ad Catharinam Medicaeam). Au verso du titre on lit : 
« Argumentum Scholarum mathematicarum. Très primi libri conti- 
nent Proœmium mathematicum, id est exhorlationem ad mathemati- 
cas artes , ad Catharinam Medicaeam , reginam , matrem régis. Duo 
proximi disputant praecipua quaedam capita Arithmeticae. Reliqui 
ex ordine disserunt de quindecim libris Euclideae c7Toixsiwt7so5. » (C.) 

* It. Basileae, 1578, in-i". 

* P. Rami Scholarum math, libri unus et triginta, a Lazaro Scho- 
nero recogniti et emendati. Francof. , ap. Andreae Wecheli haeredes, 
Cl. Marnium et J. Aubrium, 1399, in-40, 314 p. 

* P. Rami, philosophi celeberrimi, eloq. et mathematic. disciplina- 
rum proféss. regii, Scholarum mathematicarum libri unus et triginta, 
dudum quidem a Lazaro Schonero recogniti et aucti , nunc vero in 
postrema hac editione innumeris locis emendati et locupletati. Fran- 
cofurti ad Mœnum, typis et sumptibus Wechelianorum , ap. Dan. et 
Dav. Aubrios et Clem. Schleichium, ann. 1627, in-i». Dans ce titre 
pompeux , aucti et locupletati sont de trop ; emendati me paraît 
même d'une vérité douteuse. 

50. LETTRES A J. SCHEGK. 

* P. Rami et Jacobi Schecii Epistolae, in quibus de artis logicae 
institutione agitur. MDLXIX, in-40, 22 feuillets, sans pagination, sans 
nom de lieu ni d'imprimeur, mais publié sans aucun doute en Alle- 
magne, probablement à Bàle, où était alors Ramus. Les quatre 
lettres de ce recueil ont des dates très difficiles à concilier. (C). 

Voir plus loin, 2« série, n" 57. 



CATALOC^UB, DÇUXIÈMÇ SÉRIE. 407 

51. DÉFENSE d'arISTOTE CONTRE J. SCHEGK. 

Pétri Rami Defensio pro Aristotele adversus Jac. Schecium. Lau- 
sannae, excudebat Joannes Probus, MDLXXI, in- 4°, i27 p. Typo- 
graphus lectori : « Cum eximius vir quidam Pétri Rami viri (^laris- 
simi... libellum pro defensione Aristotelis adv. J. Schecium, milii 
obtulisset, rogassetque (inscio tamen authore) ut evulgarem,... 
amici petitionibus acquievi libenter. » (C, bel exemplaire ayant appar- 
tenu à De Thou.) 

Voir plus loin les Collectan. praef., epist., etc. (édit. de 4599). 

52. BASILEA. 

Pétri Rami Basilea ad senatum populumque Basiliensera. Anno 
MDLXXI , in-4«, 35 p. , sans nom de lieu ni d'imprimeur, mais évi- 
demment à Lausanne , ainsi que la Defensio pro Arist. adv. J Sche- 
cium , et chez le même éditeur. — Typographus (c'est-à-dire J. Pro- 
bus) lectori : « Cum haec P. Rami Basilea, Basileae scripta, forte in 
nostras manus incidisset, eam maluimus illo inscio praelo coni- 
mitti, etc. » (C, exempl. de De Thou.) 

Voir plus loin, 2« série, les n»* 54 et 57. 

II 
Ouvrages postliiinies. 

53. TESTAMENT DE RAMUS. 

* Ce testament fut connu aussitôt après la mort de Ramus ; mais 
il ne paraît pas avoir été imprimé avant le mois de juillet 1576. On 
en trouve seulement une citation très étendue aux fol. 4 et 5 du 
discours imprimé en mars 1574 par Henri de Monantiieuil , sous ce 
titre : Oratio pro mathematicis artibus Parisiis habita ab H. Monan- 
tholio Rhemo, etc. Paris., ex typ. D. a Prato, 1574, in-4o, 23 f. (C). 

Testamentum Pétri Rami, cum senalusconsulto et promnlgatione 
professionis instituts* ab ipso testatore. Parisiis, apud Joannem Ri- 
cheriura, 1576 (7 id. jul.). Avec privilège du Roy {sic), in-H", 13 p., 
avec portrait, portant cette indication 1res inexacte : Petrus Ramus, 
œt, sux LyUIL (C.) 



468 ÉCRITS DE RAMUS. 

* It. dans la Vie de Ramus par Théopli. Banosius , en tête des 
Commentar. de Relig. Christ. Francofurti, loTG, in-S» (p. 49-24). 

* Testamentum Pétri Ranii , cura primo (?) senatusconsulto , et 
promulgatione professionis math, a testatore ipso insfitutae. Parisiis, 
Richer, 4584, in-S", 47 p. , avec portrait, plus 6 p. « contenant les 
raisons pour empêcher l'union de la chaire fondée par Ramus avec la 
chaire royale. » Indication du P. Lelong (Bibl. hist., n" 47194.) 

* It. dans la Vie de Ramus par Nie. de Nancel, Parisiis, 1599, in-S» 
(p. 80-85). 

Voir plus bas le n° 57. 

* Testamentum Pétri Rami , cum promulgatione professionis ma- 
thematicae a testatore ipso institulai. Parisiis, apud Joannem Dessin, 
1625, in-8«, 4 2 p. 

* Testamentum Pétri Rami cum promulgatione professionis mathe- 
maticae a testatore ipso instituts. Parisiis, apud Joann. Libert, 
MDCXXXIV, in-8«, 8 pages. (C.) 

* It. dans H. Sauvai, Hist. et rech. des antiq. de la ville de Paris, 
t. m, Preuves (1733, in-f»), p. 226; dans Goujet, Méra. hist. et litt. 
sur le collège royal de France, vers la lin de la première partie; etc. 

54. PR^LECTIONES IN ORATIONES OCTO CONSULARES. 

Pétri Rami Praelectiones in Ciceronis orationes octo consulares , 
una cum ipsius Vita per J. Th. Freigium collecta. Rasileœ, par J. Per- 
nam, 4574, in-4°, 60 et 548 p. (C.) Recueil indigeste. 

* Pelri Rami Praelectiones in Ciceronis orat. octo consul., una cum 
ipsius Vita, per J. Th. Freigium collecta. Reliqua sequens pagina 
dabit. Basileœ, perPetrum Pernam, 4575, in-4o, 60 et 520 p. Voici 
ce que contient ce recueil précieux , quoique assez mal imprimé et 
d'une pagination très défectueuse : 4« Pétri Rami Vita, per J. Th. 
Freigium (p. 5-46); 2° Pétri Rami Basilea , ad sen. populumque 
Basil, (p. 45^60); 3° Oratio de stud. phil. et eloq. conjung., 4546 
(p. 1-5); 4° Oratio habita ann. 4551, init. prof, regiœ (p. 6-48); 
5" Praelectiones in IV Catilinarias (p. 4 9-422); 6® Praelect. in très 
agrarias (p. 423-253); 7° Praelect. in orationem pro Rabirio (p. 254- 
280} ; 8« Praelect. in Cicer. de fato (p. 284-330) ; 9" Prœlect. in Cicer. 
de opt. gen. orat. (p. 334-358); 40° Platonis epistolae latinae factae 
(p. 359-444); 44« Brutinae quaestiones (p. 445-520). 

It. Basileœ, per Petrum Pernam, anno 1380, in-4«, 60 et 606 p. , 



CATALOGUE, DEUXIÈME SÉRIE. 469 

plus un index. Cette édition contient , de plus que la précédente : 
1° Praelect. in lib. I de Legibus; 2" Praelect. in Somnium Scipionis; 
3" Distinct. rhetor.Jn Quinlilianum. Mais on n'y trouve pas les Bru- 
tinae quaestiones. 

55. COMMENTAIRES SUR LA RELIGION CHRÉTIENNE. 

Pétri Rami Veromandui, philosophiae et eloquentiae professons ce- 
leberrimi, Commentariorum de religione Christiana libri quatuor, 
nunquam antea editi. Ejusdem Vita, a Theophilo Banosio descripta. 
Francofurti, apud Andream Wechelum, 1576, in-8", 348 p. , plus la 
Vie de Ramus, où on lit (p. 36, 37) : « Hœc vero Commentaria qua- 
tuor de Relig. Christ. , veluti ab incendio erepta nunc promulgantur, 
idque cujusdam Galli opéra, qui aùri/paçov virgula divina ad nos 
usque perduxit, non minori bonorum lœtitia quam fructu. » Banosius 
dédie cette Vie de Ramus : « lllustri et generoso domino , Do. Phi- 
lippo Sidneio, proregis Hiberniae lilio, cal. januar. 1576. » 

P. Rami Verom., pliil. et eloq. regii prof, celeb., Comment, de rel. 
Christ, libri quatuor. Ejusd. Vita. Francofurti, ap. A. Wechelum, 
MDLXXVII, 39 et 348 p., plus la table. (C.) 

* It. 1583, in-8«. (Caiii!. de la Bibl. impériale.) 

56. PROFESSIO REGIA. 

* P. Rami Professio regia , hoc est septem artes libérales in regia 
cathedra per ipsum apodictico docendi génère propositae, et per Joan. 
Thomam Freigium in tabulas perpétuas, ceu ffTpw/;i«Ta quaedam, relatae : 
ac ad publicum omnium RameîE philosophiae studiosorum usum editœ : 
Harum elenchus est proxima pagina. Basileae, per Sebastianum Hen- 
riepetri, 1576, mense marlio; in-f", 236 p. Ecrits contenus dans ce 
volume : Ciceronianus, Grammatica latina, graeca, gallica, Rhetorica 
(Aud. Talaei), Dialect., Phys. , Ethica (liber de mor. Gall., etc.), 
Geometria (p. 141-162). Ce dernier ouvrage est copié à la main dans 
l'exemplaire que j'ai consulté à la Bibl. Mazarine (n^ 359, in-f"). 

57. COLLECTANEJ: PRiEFATIONES, EPISTOL^E, ORATIONES. 

Pétri Rami, professoris regii, et Audomari Talaîi CollectaneiB pr 
fationes, epistolae, orationes : cum indice totius opcris. Parisiis, apud 
Dionysium Vallcnsem, 1577. Cum privilegio régis (du 19 octobre 



470 ÉCRITS DE RAMUS. 

1576), in-8», 612 p. et une belle table des matières. Ce recueil, très 
précieux et très bien fait, est ainsi composé : 1° les Préfaces, savoir : 
Grammaticae praefationes P. Rami quinque; Rlietoricae praefationes 
ejusdem Rami et Aud. Talaei sex; Dialect. praefaliones P. Rami octo ' 
quarum octava est Talaei ; Physicae prgefationes Rami très ; Moralis 
philosophiae praefationes tres; OratoriîE et philosophise praefat. tre- 
decim, inter quas Aud. Talaei Jcademia; — 2" Quinze Lettres, dont 
les plus remarquables sont : les deux premières, ad sénat. Rono- 
niensem et ad Ang. Papium ; puis quatuor epist. ad Jac. Schecium ; 
la douzième, T. R. V. (Theodoro Rezae Vezelio); enlin les deux der- 
nières, Carolo Lotharingo cardinali; — 3° les Discours, savoir : Ora- 
tiones habilse ann. 1344, 1545, 1546; pro philosophica disciplina, 
1551 ; initio professionis suae, 1551 ; de légat, prima et secunda, 1557 
et 1561 ; Proœm. reform. Acad. Paris.; de sua profess. , 1563; Ac- 
tioiies duai mathèmàticae ; Aud. Talaei Admonilio ad Turnebum. 
(C, très bel exeitlplaire.) 

Pétri Rami professons regii , et Audomari Talaei Collectaneae prae- 
fationes, epîstolae, orationes : quibus adjunctae sunt P. Rami Vita 
(per J. Th. Freigium) cum testamento : ejusdem Basilea : pro Arislo- 
tele adversus Jacobum Scheckium comparatio [sic) : Johannis Pœnae 
et Frid. Reisneri orationes elegantiss., etc. Cum indice totius operis 
Marpurgi, typis Pauli Egenolphi, 1599, in-8°, 625 p. (Très rare en 
France.) Le texte de cette édition, est-il dit dans un avis de l'impri- 
meur, a été revu par J. Hartmann, prof, de math, à Marbourg. 

* It. Marpurgi, 1609, in-8". Edition citée dans la Bibliotheca philo- 
sophica Struviana (Gottingae, 1740, in-8«), 1. 1, c. II, § XIV. 

58. COMMENTAIRE SUR LE PRO MARCELLO. 

. * M. T. Ciceronis pro M. Cl. Marcello oratio, P. Rami Commenta - 
riis illustrata. Ce commentaire, que Ramus écrivit probablement à 
Heidelberg en 1570, fut imprimé avant 1582 par le ramiste Guill. Ro- 
dingus ; mais cette édition est très rare , et je ne l'ai rencontrée 
nulle part; elle est mentionnée dans la publication suivante. 

59. COMMENTAIRES SUR Î)IVÉRS ÉCRITS DE CICÉRON. 

* P. Rami in Ciceronis orationes et scripta nonnulla, omnes quae 
hacteuus haberi potuerunt Prœlectiones. Recens in unum volumen 
ordine congestae et accurate emendalae, adjecto indice copiosiss. 



CATALOGUE, DEUXIÈME SÉRIE. 4*7 1 

Francof. , ap. haeredes A. Wecheli, 1582 , iri-S», 709 p. Au verso du 
titre on lit cette indication : Orationes et ceteri Ciceronis libri, Rami 
commentariis illustrati : 1° Octo consulares (1 pro Rabirio, 3 Agra- 
riae, 4 Catilinariae) ; —2" Oratio pro 31. Cl. 3Iarcello ; — 3" Epist. 
nona ad Lentulum; — 4° Liber de fato; — 5° Somn. Scipionis; — 
6° Lib. I de legibus; — 7° De opt. génère oratorum. 

60. ALGÈBRE. 

Pelri Rami Arithmeticae libri duo , et Algebrx totldem , a Lazare 
Schonero emendati et explicati , etc. Francofurti , apud haeredes 
A. Wecheli, 1586, in-8«, 406 p. L'Algèbre commence à la p. 322 et 
finit à la p. 364. Le P. Niceron a tort de dire que cet ouvrage est en 
six livres. 

* P. Rami Arithm. libri duo : Geom. sept, et vig., etc. Lemgoviae, 
\ 599 , in-40. Dans la première partie du volume , de la p. 1 90 à la 
p. 216, on trouve P. Rami Algebra, en deux livres. 

61. TRADUCTION DE LA POLITIQUE d'aRISTOTE. 

'AfiaTOTé/ou5 7ro;iiTwwv rà t\jpi7xàfj.zvx. Aristotelis Polilica , a Petro 
Ramo regio professore latina facta , et dialecticis rerum summis bre- 
viter exposita et illustrata. Cum indice rerum et verborum memora- 
bilium locupletiss. Francofurti, typis Wechelianis apud Claudium 
Marnium et heredes Jo. Aubrii , MDCI , in-S», 537 p. en 2 col. (G). 
« C'est la plus jolie et la plus maniable de toutes les éditions de la 
Politique : des tables fort amples, des notes, des index de mots grecs 
en facilitent la lecture et l'intelligence. » (R. Saint-Hilaire , Préface 
de la Politique d'Aristote, p. CIV.) 

62. LETTRES DIVERSES. 

* Je range sous ce titre : 1" les 20 lettres qu'on a pu lire plus liaul, 
et qui jusqu'ici n'avaient pas encore été publiées. 

* 2" Une longue et importante lettre à G. J. Rhéticus, en date du 
25 oct. 1563, que.j'ai longtemps considérée comme inédite, avant de 
l'avoir vue citée par C. F. Lenz, Hist. Pétri Rami (1713, in-4°), p. 21 . 
Peut-être est-elle imprimée dans l'édition de 1609 des Collect. prie- 
fat., etc., édition (|ue je n'ai jamais vue. On peut lire celle leltreen 
manuscrit à la Riblioth. impériale. (Recueil de Loisel, t. I, N. D. 203), 



472 ÉCRITS DE RAMUS. 

* 30 Une lettre à Roger Asham, en date de Paris, avril 1566, 
qui se trouve à la p. 413 du recueil intitulé R. Aschami Epistolarum 
^ibri quatuor, etc. Oxoniae, MDCCIII, 445 p. 

* 4° Une lettre à J. Sturm, du 6 nov. 1569, imprimée par J.-G. 
Schelhoin dans ses Amœnitates literariae Francofurti et Lipsiae, 1725, 
in-80), t. III, p. 245, 246, et reproduite par l'abbé Joly, dans ses Re- 
marques sur Bayle , art. Ramus. Cette lettre est conservée en ma- 
nuscrit, avec la signature de Ramus, à la bibl. publique de Bâle. 

Je ne parle pas des 15 lettres que contient le recueil de 1577, 
CoUect. praefat., epist.,etc. Quant aux lettres encore inédites, voyez 
ci-dessous, 3« série, n° 8. 

111. 
Oiivi*a]^eJii perdus ou inédits». 

1. COMMENTARII IN DECEM CICERONIS ORATIONES. 

Voici ce que INancel nous apprend à cet égard (p. 20, 21) : « Legerat 
Ramus orationes pro P. Quinctio , pro S. Roscio Amerino, pro 
Q. Roscio comœdo, et Verrinas ordine septem. Ejus autem commen- 
tationes nescio qua cunctatione et mora suppressse sunt, necdum lu- 
cem viderunt, paratœ jamdudum lucem aspicere (non tamen velut ab 
ipsomet authore evulgandœ), mea, uli dixi, manu transcriptic, in de- 
cem istas Ciceronis orationes, brèves et acutae... Quai nunc ubi sint 
et a quo subreptœ nescio, etc. » On lit dans un avis en tête des Prae- 
lecliones de Ramus, édition de 1582 : « Quidquid Rami commenta- 
riorum in Ciceroniana scripta haberi potuit, hue congestum fuit... An 
enim ulla spes de ceteris Rami commentariis recuperandis, eque fau- 
cibus avarorum aut potius invidorum eripiendis supersit , valde du- 
bitatur. » Cf. Freigius, p. 5, et Ant. Teissier, Add. aux éloges de 
De Thou, art. Ramus. 

2. XENOPHONTEA QUIDAM. 

« Ramus cum grœcam linguam discéret, vertit Xenophontea quœ- 
dam. » Scaligeriana (édit. de 1666), p. 288. 

3. COMPARAISON DE PLATON ET d'aRISTOTE. 

« Utriusque (Platonis et Aristotelis) comparationem perquam le- 



CATALOGUE, TROISIÈME SÉRIE. 473 

pidam coUegit, peripateticam Uoctrinam cum academica concilians : 
quod tamen opus perelegans plagiarius aliquis vivo illi surripuit. « 
Nancel, p. 32, 44. Voir plus loin le n° 4 de la IV« série. 

4. TRAITÉ DE MORALE. 

Banosius (p. 36} et Nancel mentionnent ce traité parmi les ouvra- 
ges perdus de Ramus. En 1563, Raraus lui-même s'exprimait ainsi : 
« Ethica, quae jam ante regiam professionem praeculta nobis et me- 
ditata sunt, et in adversariis nostris pulverulenta, manum extremam 
jamdudum exspectant. » Collect. praef. , epist., orat., p. 528. 

5. LIBER DE COMITIIS ROMANORUM. 

Ce livre disparut dans le pillage de la bibliothèque de Ramus, sui- 
vant Th. Banosius (p. 36). 

6. DIVERS TRAITÉS DE PHYSIQUE, d'oPTIQUE , DE MUSIQUE 
ET d'astronomie. 

Ces écrits périrent avec le traité précédent, ainsi que l'attestent 
Banosius, ibid. , et Nancel , p. 28-30. Voir la IV*' série, n^ 7. 

7. MATHEMATICORUM GRiECORUM CORPUS. 

J'ai déjà parlé plus haut (p. 156) de cette collection, sur laquelle 
Nancel donne des détails intéressants dans sa Vie de Ramus, p. 30, 31 . 

8. UN GRAND NOMBRE DE LETTRES. 

Ramus avait écrit aux plus savants hommes de l'Europe , tels que 
Rhéticus et Camérarius, Aconlius et Dius, Arélius, Gesner, Jérôme 
Wolf, Commandinus, Angelo Papio, le président Arnaud du Fer- 
rier, etc. « Ad hos omnes de rébus mathematicis perscripsi (Act. 
math. sec.}. » Cf. Freigius, p. 30, 36. — Nancel donne les détails sui- 
vants sur la correspondance inédite de Ramus (p. 44) : « Deprehendi 
olim abjectum inter adversaria epistolarum latinarum volumen. Quas 
cum collegissem et exscribere pararem , senslt ille et ab instituto 
jussit desistere , ne forte eliminarem et in publicum darem quas in- 
dignas luce judicabat, quod pleranque juveni scriptie forent. Mihi ta- 
men dignic visa) (jua^Jam quie legantur, circiler centum , si is qui 
detinet emittere in lucem animum inducat. » 



4Ï4 ÉCRÎTS DE RAMUS. 

9. ÉCRITS DIVERS. 

Le même Nancel, après avoir énuméré toutes ces pertes, ajoute 
qu'il n'a peut-être pas tout dit : « Sunt et alia fortasse plura, quae nunc 
non occurrunt. » Ib. , p. 45. — Nicolas Bergeron, dans l'avis au lec- 
teur qui précède les Collectancae praefat., epist.. etc., de \ 577, se plaint 
des brigands (prœdones) qui détiennent une bonne partie des écrits 
de Ramus ; et le libraire Denis du Val, dans un autre avis en tête du 
même recueil, signale également la disparition de ces écrits. 



IV. 



Ouvrages non antlientiques. 

4. De causis affectionum et proprietatum quarumdam singula- 
rium, cum in homine, tum in brutis animalibus quibusdam. Mona- 
chii, ap. Hier. Pyrchmayer, 4579, in-8« (C Gesneri Bibliotlieca, éd. 
de 1583 ; Bibl. classica, p. 1497; et Niceron, 1. c. , n^ 42). Cet ou- 
vrage, que je n'ai jamais vu, me paraît étranger aux études de notre 
philosophe; le lieu et l'imprimeur sont également en dehors de la 
bibliographie connue des œuvres de Ramus. 

2. Cynosura utriusque juris, seu commentarius in régulas juris 
canonici etcivilis, II libris. Francofurti, 1604, in-8° (Niceron, 1. c. , 
n» 50). Cette indication rie m'est pas moins suspecte que la précé- 
dente. Voir plus haut, p. 355. 

3. Linguae hebraicae Institutiones, Parisiis, ap. Wechelum. — Cette 
grammaire hébraïque est mentionnée par la Bibl. classica, p. 1375 
(1387), et par Ant. Teissier, 1. c. Voici , d'autre part, le témoignage 
de Nancel, en 1599 : « Triplici idiomate, gallico, latino, grseco, gram- 
maticum argumentum tractavit... singula mea manu descripsi, typis 
commissa correxi , et ut nunc leguntur, Ramo duce atque auctore , 
populo exhibui » (1. c, p, 37-38). Ramus ne paraît donc avoir écrit 
que ces trois grammaires, grecque, latine et française. 

4. Adversaria de Platonis philosophia generatim , in dialecticam , 
physicam, ethicam dïgerenda (Ant. Teissier, 1. c). J'ignore de quoi 
il s'agit ici , à moins que cela ne se rapporte à la Comparaison iné- 
dite de Platon et d'Aristote, dont il a été question plus haut, p. 470. 
Cf. Biblioth. Conr. Gesneri, Tiguri, 1583, in-fol. 



CATALOGUE, QUATRlÈStÈ SÉRIE. 475 

5. Tous les ouvrages d'Omer Talon. —J'ai déjii dit que la Rhéto- 
rique d'Orner Tâîoii avait été faussement attribuée à RamUs. Il s'agit 
maintenant d'une plus grave erreur. Quelques Allemands, ayant eu 
l'idée de faire de Talon un mythe, prétendirent que son nom était un 
pseudonyme employé par Ramus. 11 résulterait de là que ce dernier 
serait l'auteur véritable de tous les ouvrages de son savant ami. 
Voi<'i comment on a réfuté cette étrange assertion : « Paul Frisius 
remarque une chose singulière, qui est que quelques-uns ont cru qu'il 
n'y a jamais eu d'autre Orner Talon que Ramus lui-même déguisé 
sous ce nom fait à plaisir, pour se dérober à l'envie , et pour louer 
lui-même ses ouvrages avec plus de profusion. Frisius n'a garde de 
donner dans cette imagination que l'on fondoit sur l'étymologie du 
nom de Talon, en le faisant venir d'un mot grec qui signifie rameau 
vert (BxXXàç). Il croit que l'artifice n'auroit point réussi à Ramus dans 
Paris. Ajoutons que l'histoire de l'université détruit absolument cette 
vision, puisqu'on y voit Omer Talon qui, en 1534, prête serment 
entre les mains du recteur nommé de Méry. » Gibert, Jugemens des 
sçavans sur les auteurs de rhétorique, t. Il, p. 182. — Th. Freigius, 
ce grand admirateur de Ramus, regardait Talon comme le digne se- 
cond ou le Thésée de cet autre Hercule , et il procura en i 575 une 
édition de la plupart de ses œuvres, sous ce titre : Audomari Talaei, 
quem Pétri Rami Theseum dicere jure possis. Opéra, elegantioris 
methodicae philosophiae studiosis pernecessaria. Basileae, ex offic. 
P. Pernœ, 1575, in-4". La Rhétorique d'Omer Talon n'y est point 
comprise, parce que Freigius en avait donné une édition à part. 

6. Expositio Arnaldi Ossati in Disputationem Jacobi Carpentarii de 
methodo. Parisiis,ap. A. Weclielum, 1564, in-4", 19 f., et Francfort, 
J. Wéchel, 1589, in-8". Charpentier, on l'a vu plus haut (p. 158, 159), 
attribuait cet écrit à Ramus, qui peut-être n'y était pas étranger, non 
plus qu'à l'Additio ad Expositionem de methodo, ibid. , in-8", 8 f.) 
Cependant il déclare formellement (dans l'Aclio prima math, de 1566 
que ces deux opuscules sont bien de son disciple. 

7. Opticae libri quatuor ex voto Pétri Rami novissimo, per Fride- 
ricum Risnerum (sic), ejusdem in mathematicis adjutorem, olim 

conscripti, nunc demum in usuiu et lucem publicam producti. 

Cassellis, excudente Wilh. Wesselio, anno 1606, in-4°, 259 p. — Ce 
titre, rapproché du ttîstanient de Ranms, et de deux lettres à /uin- 
ger où il parle d'une prochaine édition de son Optique (voir plus 



476 ÉCRITS DE RAMUS. 

haut, p. 436), pourrait faire croire que Ramus était, au moins en 
partie, l'auteur de cette optique. Cf. III^ série, n» 6. 

8. Orationes quinque. — C'est Ant. Teissier (1. c.) qui dorfne ce 
titre vague. Peut-être avait-il emprunté cette indication à la Bibl. de 
Gesner; mais celui-ci avait expliqué qu'il entendait par là les discours 
de 1551, 1557, 1561 et 1563. Cf. Niceron, 1. c, n^ 12 : Orationes 
in logicam. 

9. Traicté des façons et coustumes des anciens Gaulloys, traduit 
du latin de P. de la Ramée, par Michel de Castelnau. A Paris, chez 
A. Wéchel, 1559, in-8«, 100 f. (Bibl. C. Gesneri, 1583, et Ant. Teis- 
sier, 1. c) Voir plus haut, pe série, n° 28. 

10. Traicté de l'art militaire, ou usance de guerre de Jules César, 
traduit en françois du latin de M. P. de la Ramée, prof, royal en éloq. 
et phil., par 31aistre P. Poisson. A Paris, 1583, in-8o, 198 f. Même 
erreur d'Ant. Teissier. Voir plus haut, P« série, n« 29. 

11. Discours chrétiens, Amsterdam, 1773, in-8o. (A. Barbier, 
Dict. des anonymes et pseud., n" 3937.) Je n'ai jamais vu cet ou- 
vrage, et j'ignore sur quel fondement Barbier a pu l'attribuer à Ra- 
mus ; si celui-ci y était pour quelque chose , c'est que les Discours 
chrétiens seraient une traduction ou une imitation de ses Commen- 
taires sur la religion chrétienne; mais la date rend cette supposition 
peu vraisemblable. 



Quand on considère avec quel soin furent réimprimés tous les ou- 
vrages de Ramus après sa mort, on a lieu de s'étonner qu'il n'en ait 
jamais paru une édition complète. Pour être juste, et pour achever 
le catalogue qui précède, nous devons mentionner ici deux ou trois 
tentatives qui furent faites au XVI® siècle pour donner une édition des 
œuvres complètes de Ramus. 

Le premier qui en eut l'idée fut le zélé ramiste Jean Thomas Frei- 
gius, qui, dès l'année 1574, publiait un recueil des Commentaires de 
Ramus sur Cicéron, avec plusieurs autres écrits et une Vie de notre 
philosophe, où il annonçait d'autres publications du même genre 
(p. 5 et p. 46) : «... Quibus (typographis) studiosi laborum Rameo- 
rum plurimum debent, ac praecipue Pernae, qui magnam hactenus di- 



PROJET d'édition COMPLÈTE. 477 

ligentiam in ejus oplimis quibusqiie scriptis adhibuit, majorevi quo- 
que deînceps pollicetur. » Cependant Freigius paraît s'être borné 
nsuite à réimprimer séparément divers écrits de Raniiis. 

Le i^f janvier 1576, Théophile Banosius, dans sa Vie de Ramus, 
p. 12 et p. 36, annonce d'une manière plus formelle une édition com- 
plète qui, dit-il, va bientôt sortir des presses d'André Wéchel : 
« Scripsit... multa alia , quibus recensendis et raerito laudandis hic 
nequaquam immorabor, quum omnia ipsius qux supersunt opéra ^ 
et in iis quaedam nondum excusa, A. Wecheli typographi typis in 
lucem brevi proditura sint. » Tel était en effet le dessein d'André 
Wéchel, et il avait pour cela le concours de l'exécuteur testamentaire 
de Ramus, Nicolas Bergeron, qui, en 1580, écrivait l'Avis au lecteur 
qui précède les Rudiments de la grammaire latine. (Voir plus haut, 
p. 459, 460.) Voici comment s'exprimait Bergeron : « Cum nuper 
certior factus essem opéra P. Rami,ab auctore paulo ante ejus obitum 
recognita, et magno quorumdam hominum labore ac industria recu- 
perata, jamdudum hic ad editionem parari, non potui typographo 
(Wechelo) efllagitanti, pro officio procuratoris testamentarii, quale- 
cunque hoc elogium denegare, etc. » Ce même avis donne une idée 
de l'ordre qu'on devait suivre dans cette édition ; c'était l'ordre même 
dans lequel Ramus et ses disciples rangeaient les arts libéraux : 
«... Eo rerura ordine utitur, ut encyclopœdiam literarum ab antece- 
dentibus et natura notioribus, id est grammaticis, rhetoricis, dialec- 
ticis deducat , et ad conséquentes disciplinas , utpote mathematicas , 
physicas et ad ejusdem generis reliquas scientias , tanquam Thèse! 
lilo perducat. » (Ibid.) 

André Wéchel étant mort en 1581 , ce projet fut abandonné. Les 
successeurs de ce libraire, Jean Wéchel, Claude Marne et Jean Aubry, 
se bornèrent à donner de nombreuses réimpressions des divers écrits 
de Ramus. 



FIN. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

Préface 7 

PREMIÈRE PARTIE : VIE DE RAMUS. 

Chapitre I. (1515-1536). Ses premières années .... 47 

— II. (1 537-1 5i4). La sentence de François I«^ . 31 

— III. (1 544-1 551 ). Premières querelles avec Jacques 

Charpentier 59 

— IV. (1 551 -1o61).Ramus au collège royal de France. 81 

— V. (1561-1563). Conversion au protestantisme. 

La première guerre civile 123 

— VI. (1 563-1 568). Affaires des jésuites et du collège 

de France. Seconde guerre civile .... 154 

— Vil. (1568-1570). Voyage en Suisse et en Allemagne 

pendant la troisième guerre civile. . . . 190 

— Vlll. (1570-1572). Dernières années de Ramus : sa 

mort à la Saint-Bartliélemy 218 

— IX. Jacques Charpentier est-il le meurtrier de Ra- 

mus? 258 

— X. Anecdotes. Portrait de Ramus. Son testament. 284 

— XI. Histoire de la chaire fondée au collège de France 329 



480 TABLE DES MATIÈRES. 

DEUXIÈME PARTIE : DU RAMISME. 

rages. 

Chapitre I. Exposé du système 341 

— Il, La dialectique de Ramus 364 

— III. Histoire du ramisme en Europe 381 

— IV. Conclusion .399 

TROISIÈME PARTIE : ÉCRITS DE RAMUS. 

Chapitre I. Extraits des écrits français 401 

— II. Lettres inédites 421 

— III. Catalogue des écrits de Ramus 441 



FIN DE LA TABLE. 



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