y\-
REFLEXIONS
SUH L E
GOUVERNEMENT des FEMMES,
PAR
LE COLONEL CHEVALIER DE CHAMPION Yj
SttCavec un cceur fenjlble tin eft heureux de naitre y
Quand ce qjfon dolt aimer eft Jl digne de tltre !
MARMONTEL, dans Ariflomtlne.
A LONDRES.
Aux depens de 1'Auteur,
1770.
A S A
M A J E S T k
IMPERIALS
1'AUGUSTE SOUVERAINE
DE TOUTES LES
R U S S I E S.
202SS75
* J
MADAME,
i^Orfquun auteur donne- au public un Syf-
teme nouveau, il faut, sil veut le faire
gouter, quil I'appme de quelque autoritl
refpeftable. Les exemples,fur~tout,font ce
qui frapf* le plus. Nefuis-je done pas fur
de falre lire avec empreffement mes Re-
flexions fur le Gouvernement des Fem-
mes, des quon les verra paroitre fous les
aufpices de VOTRE MAJESTE' IMPE'RI-
ALE, dont toutes les demarches, depuis fon
avenement au Trone, rendent monfyfteme
inconteftable ?
[ vi ],.
incont eft able? Le beaufexe^
MAJESTE' IMPE'RIALE femble donner un
nouvel eclat, glorleux du luftre qiiil en tire>
fe declarer a pour moi : G? les hommes, ces
etresfuperbes^ aflez vains jufqu ici pour Je
croirefeuls dignes de regner,fe trouveront
forces de convener, en ijoiant I'ufage que
vousfaites dufceptre, quilnepouvoit etre en
de meitlettres mains. Z/'Ottoman Iui-meme>
malgre les principes err ones de fa Re/igzon,
VQUsrendrajuftice; & VOTRE MAJESTE'
IMPE^IALE, en le c/iaffant de E,urope y
lutferafentir toute labfurdite defes dogmes,
en reconnoiffant quil faut avoir une Ame,
& une Ame comme celle de CATHERINE,
four concevalr & executer daufji grands
frojets que lesjiens*
Contmue'z done, Grande Prmceffe, a
Jaire triompher vos armes du Nord a I'O-
rient. Humiliez vos ennemis dans tous les
coins de rhemtfphere. Faites revivre Tan-*
cienne Biza-nce - 3 & arborez, fur Jes tnurs la,
double aigk a la face du croljjant^
Siipfcfc
[ vii ]
Suppofe quau milieu de ces momens con-
facres a former les plans de <vos Generaux^
cu a augmenter le bonheur de vos fujets, il
<uous en rejle un pour jetter un coup-d'cell
fur ma brochure^ jefuis prefque certain que
VOTRE MAJESTE' IMPE'RIALE la re-
cevra avec bonte, parce-qu'Elle cvnnoit les
/entimtns de mon cceur, dont jefpere quRUe
ne dedaignera pas les hommages.
ye fids avec reconnoiffance, re/pecJ, G?
foumifjion,
MADAME,
De VOTRE MAJESTE' IMPE'RIALE,
Le tres-hitmlk,
tres-obeijjant, &
tres-foumisfervitatr,
LE COLONEL CHEVALIER DE CHAMPIGNY.
Londres le
2,4 dvrtf
R E F A C E 4
N
O U S adorons lei femmes,
6c cependant nous cherchons a
nous arroger fur elles une fuperio-
iite que nous rte meritons gueres;
J'ai voulii montrer nos torts. Il
eft peu d'auteurs qui aient un pareil
but. Si eelles a qui j'entreprends
de rendrejuftice, trouvent que j'ai'e
bien defendu leur eaufe, je me
croirai plus que paie de mes peines.-
Ce n'eft que leyr approbation que
je eherche*
REFLEX-
REFLEXIONS
S U R L E
Gouvernement des FEMMES,
VJUOIQJJE 1' experience femble
nous forcer chaque jour de reconnoitre
tacitement la fuperiorite des femmes fur
notre fexe ; un orgueil mal-place nous
empeche cependant de 1'avoiier : & la
nation la plus galante de 1'univers, la
nation Fran$oife y a poufle 1'injuftice juf-
qu'a declarer, par une loi auffi injufte
que ridicule, ce fexe qu'elle adore inca-
pable de porter le fceptre; quoique, de-
A puis
2 Reflexions fur le
puis plufieurs regnes confecutifs les
femmes ai'ent pour ainii dire feules fait
le bien ou le mal de ce puiflant roiaume.
Henri IV. malgre un foible declare
pour ce fexe enchanteur, etoit trop
grand pour s'en laiffer gouverner; &,
quel qu'ait ete 1'empire de Gabrielle
d'Eftrees fur le cceur de ce monarque,
jamais elle n'eut la moindre influence
fur les affaires d'etat. Louis XIII. fon
fils ^toit fi peu homme, qu'on ne doit
pas lui tenir compte de n'avoir pas eu de
maitreffe qui le gouvernat. Efclave de
Richelieu, il 1'eut fans-doute ete de
toute femme qui eut ffu lui plaire.
Louis le grand, fon fucceffeur, a terni
une partie du luftre de fon regne par fes
complaifances aveugles pour la Mainte-
non. La France faigne encore des
pla'ies que lui a fait le bigotifme
de cette femme totalement devoiiee aux
Jefuites. La difgrace du marechal
d'Eftrees, trop altier pour plier devant
la
Gouvernement des Femmes. 3
la marquife de Pompadour, coute trop
cher aux Frangois pour qu'ils puifTent
fi-tot 1'oublier. Parlez-leur, malgre cela,
de 1'Imperatrice Reine, de la Semiramis
du Nord, de TAucusTE CATHERINE,
qui, par fa prudence & la juftefTe de fes
demarches, vient de faire echolier leurs
projets ambitieux ; ils vous repondront,
avec 1'aflurance qui caracterife cette
nation aufli aimable que fuperficielle,
que ce ne font que desfemmes.
Mais, leur repliquerai-je, mes chers
amis, ne font-ce pas ces memes femmes
qui vous menent depuis plus d'un
liecle ? N'eft-ce pas a une femme, de-
manderai-je au Cardinal de , que
vous devez le chapeau ? Le marechal
de me niera-t-il que c'eft en
forme de Caducee qu'il a obtenu le ba-
ton ? Et jamais le marquis de fe
fut-il vu decore du cordon bleu fans fa
foeur ? Je ne pretends point ici parler de
vingt miniftres, & d'autant de mili-
A 2 taires,
4 Reflexions fur le
taires, qui n'euffent jamais fait fortune,
s'ils n'eufTeut eu dans leur famille unjoli
mlnols qui fe fut charge de leur avance-
mcnt.
Ne pouvant done nier leur influence
dans les affaires du gouvernement, pour-
quoi vouloir les exclurre d'y prefider
formellement ?
C'efl en refle'chifTant fur ce contrafle,
& en lifant d'un cote I'hiftoire de la
grande ELIZABETH d'Anglettere, & de
1'autre les fucces brillans des RuiTes con-
tre le Turc, qu'il m'eft venu dans 1'idee
de faire quelques reflexions fur le gou-
vernement des femmes ; de prouver qu'il
y en a eu, & qu'il y en a, qui ont
ajoute, "& pretent meme encore aujour-
dui du luftre au Diademe ; que fi on
leur donnoit la meme education qu'aux
hommes, elles 1'emporteroient d'autant
plus aifement fur notre fexe, qu'elles
ont 1'efprit plus fin 5c plus delie -, qu'elles
portent
Gouvernement des Femmes. 5
portent beaucoup plus loin ks vertus ;
& que ce fexe a encore fur le notre
1'avantage de favoir plus aifement fe de-
cider ; ce qui, en fait de politique, eft
de la derniere confequence. Ajoutez a
cela qu'a'iant le coup-d'ceil beaucoup
plus fur, elles feroient moins embarraf-
fees fur le choix de leurs miniftres & de
leurs generaux, choix dont prefquetou-
jours depend le bonheur d'un empire.
Je vais done fouiller dans 1'hifr.oire
ancienne & moderne, 5c y puifer les fe-
coursdont j'ai befoin pour appui'er mon
fyfteme, qui fans-doute de lui-meme fe-
roit fortune, en citant pour feuls exem-
ples les noms auguftes de THERESE &
de CATHERINE, deux princelTes qui
eclipfent les plus fameux monarques de
Tantiquite^ & ne le cedent en rien a
ceux de nos jours. Le SALOMON DU
NORD s'eft fait gloire de rendre lui-
meme hommage au merite fuperieur de
ces deux Impsratrices. II a, pour ainfi
dire,
6 R flexions fur le
dire, via naitre la derniere fous fes yeux,
& en avoit comme predit la grandeur fu-
ture, dans un temps ou, malgre la pro-
foadeur de fes lumieres, il ne pouvait
prevoir qu'elle porteroit un jour fes
armes jufqu'au Bofphore pour y faire
trembler 1'audacieux Mufulman.
Je commencerois fans-doute mes a-
uecdotes par la reine de Seba, fi je ne
craignois qu'on ne m'objedtat que per-
Ibnne n'en ignore I'hiiloire, parce-qu'on
la trouve dans les livres facres. Deforte-
que je paiTerai d'abord a SEMIRAMIS.
C'eft fans-contredit le regne eclatant
de cette princefTe qui a en partie engage
Platon a foutenir dans fes livres de la re-
publique, que les femmes, auffi-bien-
que les hommes, doivent etre admifes au
maniement des affaires publiques, a la
conduitc des guerres, ainfi-qu'au gou-
vernement des etats j & que, par une
conference neeeflaire, comme je 1'ai
Gouvernement des Femmes. j
dit plus haut, on doit les appliquer aux
memes exefcices dont on fait ufage par-
rapport aux hommes, pour leur former
le corps & 1'efprit. Mais entrons en
matieres.
NINUS etant mort, peu de temps
apres la naiflance de fon fils Ninias,
laifTa le gouvernement du Roi'aume a '-
miramis. Le premier foin de cette
princefle fut d'elever un fuperbe torn-
beau aux cendres de fon mari. Ce mo-
nument fubfifta encore long-temps apres
la ruine de Ninive.
Semiramis ne fongeoit qu'a immorta--
lifer fon nom par la grandeur de fes en-
treprifes. Elle fe propofa de furpaffer
en magnificence fes predecelTeurs, & ba-
tit Babylone, aiant emploie a la con-
ftruclion de cette ville deux millions
d'hommes qu'elle ramafTa de toutes les
parties de fon vafte empire, que fes fuc-
cefieurs s'appliquerent a embellir. Je
n'en
$ Reflexions fur h
n'en donnerai pas les particularites,
parce-qu'on peut les trouver dans
1'hiftoire ancienne de Rollin, ne voulant
ici que craionner un abrege fuccindt des
actions les plus memorables de cettc
grande princefle.
Des-qu'elle cut acheve ces grands
ouvra-ges, elle crut devoir parcourir
toutes les parties de Ton empire, & elle
laiffa par-tout des marques de fa magni-
ficence par de fuperbes batimens qu'elle
conftruifit, foit pour la commodite, foit
pour 1'ornement des villes, s'appliquant
fur-tout a faire conduire de 1'eau par des
acqueducs dans les lieux qui en man-
quoient, & a rendre aifees les grandes
routes, en percant des montagnes, &
comblant des vallees.
Semiramis avoit une fi grande autorite
fur fes peuples, que fa prefence feule
etoit capable d'arreter une fedition. Un
jour qu'elle etoit a fa toilette, onvint
lui
Gouvernement des Femmes. g
iui armoncer qu'il y avoit dii tumulte
dans la ville. EHe partit fur-le-champ,
la tete a-demi coeffee, & ne revint
qu'apres que le trouble fut appaife. En
confequence, on lui erigea une ftatue ou
elle paroifToit dans cette meme attitude,
& ce neglige charmant qui ne 1'avoit pas
ehipeche' de voler a fon devoir.
fatisfaite de la vafte etendue
d^etats que lui avoit laiffe fon mari, elle
fit la conquete d'une grande partie d
1'Ethiopie. Pendant fori fejour dans
ce pais, elle eut la curiofite de viliter le
temple de Jupiter Ammon, pout ap-
prendre de 1'Oracle le terme de fes jours.
II lui fut repondu, fi 1'bn en croit Dio-
dore, que fa vie dependoit des embu-
ches que lui drefTeroit fon fils Nz'm'as ;
& qu'apres fa mort une partie de 1'Afie
lui rendroit des honneurs divins.
Sa grande & derni^fe expedition fut
fcontre les Indes. Elle raffembla, dans
B cette
16 , Reflexions fur le
cette vue, des troupes innombrablcs de
toutes les provinces de fon empire. Le
rendez-vdus fut a Bactre. Comme la
force des Indiens coniifloit principale-
ment dans le grand nombre de leurs ele-
phans, elle fit accomoder des chameaux
en forme d'elephans, dans 1'efperance de
trompec. ainfi les ennemis. L'hiftoire
nous apprend que Perfee fe fervit long-
temps apres du meme ftratageme vis-a-
vis des Remains. Mais cet artifice ne
leur reiiffit ni a Tun ni a 1'autre. Le roi
des Indes, inftruit de fon approche, hii
envoia des ambafladeurs pour lui de-
mander qui elle etoit ; & de quel droit^
fans avoir re$u de lui aucune injure, elle
venoit de ga'iete de cceur attaquer fes
etats ; ajoutant que fon audace feroit
bientot punie comme elle le me'ritoit,
Dites a votre maitre, leur repondit Se-
mi r amis, que dans pen je hii ferai f avoir
moi-meme quijefuis.
Sur
Gouvernement des Femmes. 1 1
Sur ce elle s'avanfa vers 1'Inde, fleuve
qui donne fon nom au pais. Elle avoit
eu foin de faire preparer un grand nom-
bre de barques : le paflage lui en fut
long-temps difpute : mais, apres un
long combat, elle mit les ennemis en
fuite. Plus de mille barques de leur cote
furent coulees a fond ; & elle fit fur eux
au-dela de cent-milleprifonniers. Ani-r
mee par des fucces auffi heureux, elle
avan9a auffi-tot dans le pais, aiant laiife
foixante-mille hommes pour garder le
pont de bateaux qu'elle avoit fait con-
ftruire. C'etoit ce que demandoit le roi
qui avoit expres pris la fuite, pour lu l
donner lieu de s'engager dans l'interieur
du pais. Quand il 1'y crut afTez avancee,
il fit volte-face ; ce qui occafionna un
fecond combat beaucoup plus fanglant
que le premier. Les faux elephans ne
foutinrent pas long-temps le choc des
veritables. Ceux-ci mirent Tarmee en
B 2 deroute
12 Reflexions fur le
deroute ecrafant tout ce qu'ils rencon-
troient. Semiramis fit ce qu'elle pul
pour rallier & ranimer fes troupes, mais
inutilement. Le rpi la voiant dans la
melee, s'avanga contre elle, & la blefTa
en deux endroits, mais fans que fes
plaies fuffent mortelles. La vitefle de
fon cheval la deroba a la pourfuite des
ennemis. Comme on couroit en foule
yers le pontj pour repafler le fleuve,' le
defordre 6c la confufion inevitables dans
de pareilles conjonftures, y firent perir
un grand nombre de troupes. Des-
qu'elle eut mis en furete celles qui
avoient pu fe % fauver, elle fit rompre
le pont, & par-la arreta les ennemis, a
qui le roi, pour obei'r a un Oracle, avoit
defend u de pourfuivre plus loin Semi-
ramis 3 6c de paiTer le fleuve.
Cctte princefTe ai'an.t fait a. Baclre.
Techange des prifonniers, retourna dans
ies etats, y ramenant a-peine le tiers de
fon
Gouvernemenf des Femmes. 13.
fbn armee. Elle eft la feule, & Alexan-
dre apres elle, qui ait ofe porter la guerre
au-dela du fleuve de 1'Ihde.
-' -.) v,' ftO > : ( ^.
En comparant 1'ambition de Se'/nf-
ramis avec celle du roi de PrulTe, nous
ne pouvons donner au dernier (tout
grand qu'il eft) 1'avantage fur cette
ptinceife, dont la retraite fut auffi bien
concertee, & m^nagee avec autant de
prudence, que 1'auroit pu etre celle du
premier Capitaine de nos jours.
De fetour dans fes etats, Semiramis
decouvrit que fon fils lui dreflbit des em-
buches, & qu'un de fes principaux offi-
ciers s'etoit oifert a lui preter fon mi-
niftere. Elle fe reffouvint alors de
1' Oracle de Jupiter Ammon ; &, avertie
que la fin de fa courfe approchoit, fans
faire fubir le moindre chatiment a ce
meme officier, qu'elle avoit arrete, ellt?
abdiqua volontairement 1'empire entre
les
14 'Reflexions fur k
les mains de Ntnias, & fc deroba a la
vue des hommes, dans 1'efperance de
joui'r bientot de ces honneurs divins qne
1'Oracle lui avoit promis. On dit, en ef-
fet, qu'elle fut honoree par les Aflyriens
comme une Divinite fous la forme d'une
Colombe.
Elle avoit vecu foixante-deux ans,
dont elle avoit regne quarante-deux.
On a voulu ternir 1' eclat des hauts faits
de cette princeffe, en 1'accufant d'avoir
ote la vie a fon mari, & d'une paffion
inceftueufe pour fon fils. Mais cela eft
fi deftitue de vraifemblance, que jc
croirois perdre le temps de vouloir le re-
futer ; d'autant-plus qu'il n'eft pas pof-
fiblede croire qu'une princelTe doiiee de
li hautes qualites fe fut portee a de pa-
reils attentats, & qu'il eft fort rare de
trouver tant de grandeur dans une ame
noire. Je n'en dirai done pas davantage
fur
Gouvernement des Femmes. 1 5
fur le chapitre de Semiramis & pafTcrai a
Cleopatre.
I une Politique confommee, & beau*
coup de diffimulation, fuffifent pour
donner de 1'eclat au trone, perfonne ne
1'eut fans-doute rempli plus dignement
que cette princefle. On trouve en elle,
depuis le commencement de fon regne
jufqu'a 1'epoque de fa mort, un melange
de coquetterie, de fermete, & de four-
berie, malgre lequel cependant on ne
laiffe pas de decouvrir un certain fond de
grandeur qu'on rie peut s'empecher
d'admirer. Jamais femme ne connut
mieux le prix de fes charmes, & jamais
femme ne f^ut mieux les faire valoir.
yules Cefar, apres la guerre 1'Alexan-
drie, avoit remis Cleopatre deffus le
trone j
i6 Reftexibns fur h
trone \ &, pour la forme feulement, lui
avoit aflbcie Ton frere, qui n'avoit alors
iqu'onze ans. Pendant fa minorite, elle
avoit eu toutc 1'autorite entre fes mains.
Quand il cut atteint 1'age de quinze ans,
qui eft le temps ou, felon les loix du pai's*
il devoit gouverner par lui-meme, &
prendre fa part de 1'autorite roi'ale, elle
1'empoifonna, & demeura feule Reine
d'Egypte.
Dans Get intervalle, Ctfar avoit etc
tue a Rome par les conjures, a la tete
defquels et&ieh't Brutus & Gqffius : puis
fe forma le Triumvirat entre Antoine^
Lepide, & Cefar Offavten, pour venger
la mort de Cefar.
CUopatre fe deelara fans hefiter poiir
les Triumvirs. Elle donna a Allitnus-^
lieutenant du Conful Dolabella, quatre
legions, qui etoient le refte des armies
de Pomfee 6c de Craffus^ 6c qui faifoient
partic
Gouvernement des Femmcs. i j
partie des troupes que Cefar lui avoit
laiflees pour la garde de 1'Egypte. Elle
avoit aufli une flotte toute prete a faire
voile : mais une tempete 1'empecha de
partir. Cafflus fe rendit maitre de ces
quatre legions. Cleopatre follicitee plu-
fieurs fois par CaJJius de lui donner du
fecours, le refufa conftamment. Elle
partit, quelque temps apres, avec une
flotte nombreufe pour aller fecourir An-
toine & Offavien. Une rude tempete
lui fit perir beaucoup de vaifTeaux ; &
une maladie qui lui furvint 1'obligea de
retourner en Egypte.
Antoine, apres la defaite de Cqffius &
de Brutus, a la bataille de Philippes,
etant pafle en A lie, pour y etablir Tau-
torite du Triumvirat, une foule Rois &
de Princes d'Orient, ou d'Ambaffadeurs,
venoient de toutes parts lui faire la cour.
On lui dit que les Gouverneurs de la
Phenicie, qui etoient du reiTort du Roi'-
C aumQ
1 8 Reflexions fur le
aume d'Egypte, avoient envoie du fecours
a CaJJlus centre Dolabella. II cita Cleo-
patre devant lui pour repondre du fait de
fes gouverneurs, & lui envoi'a un de fes
lieutenans, pour 1'obliger a venir le
trouver dans la Cilicie, ou il alloit tenir
les etats dc la Province.
Cette demarche, par fes fuites, devint
extremement funefte a Antoine, & mit le
comble a fes maux. Son amour pour
CUopatre aiant reveille en lui des paffions
encore cachees ou endormies, les alluma
jufqu'a la fureur, & acheva d'eteindre ou
d'amortir quelques etincelles d'honnetete
& de vertu qui pouvoient lui refler.
CUopatre^ fure de fes charmes par 1'e-
preuve qu'elle en avoit deja li heureufe-
ment faite aupres de "Jules Cefar, efpera
qu ? elle pourroit auffi captiver Antoinc
avec la meme facilite -, d'autant-plus
que le premier ne 1'avoit connue que
fort
Gouvernement des Femmes. 1 9
fort jeune encore, & lorfqu'elle n'avoit
aucune experience du monde ; au-lieu-
qu'elle alloit paroitre devant Antolne
dans un age ou les femmes joignent a la
fleur de leur beaute toute la force de
1'efprit pour manier & conduire les plus
grandes affaires. Cleopatre avoit alors
vingt-cinq ans. Elle fit provifion de
riches prefens, de grofTes fommes d'ar-
gent, & fur-tout d'habits & d'ornemens
magnifiques ; & placant encore plus fes
efperances dans fes propres attraits, &
dans les graces de fa perfonne, comme
plus touchantes que Tor & les parures,
clle fe mit en chemin,
Sur fa route elle re9ut plufieurs let-
tres SAntoine & defes amis, qui etoient
a Tarfe, la prefTant de hater fon voiage.
Mais elle ne fit que rire de tous ces em-
prefTemens, & n'en fit pas plus grande
diligence. Apres avoir traverfe la mer
de Pamphylie, elle entra dans le Cydnusj
(6c, remontant ce fleuve, vint aborder a
Tarfe. On ne vit jamais d'equipage
C 2 plus
20 Reflexions fur le
plus galant ni plus fuperbe que le ficti;
La poupe de fon vaifleau etoit toute ecla-
tante d'or^ les voiles de pourpre, & les
raraes garnies d'argent. Un pavilion
d'un tifTu d'or etoit drefTe fur le tillac,
folis lequel paroiffoit cette Reine, habil-
lee en Venus, & environnee des plus
belles filles de fa cour, dont les unes re-
prefentoient les Ne'reides, & les autres
les Graces. Au lieu de trompettes, on
entendoit les fluttes, les haut-bois, les
violes, & d'autres inftrumens fembla-
bles, qui joiioient des airs paffionnez, &
la cadence des avirons, qui etoient ma-
nies en mefure, rendoit cette harmonic
encore plus agreable. On bruloit fur le
tillac des parfums, qui repandoient leur
odeur bien loin fur les eaux du fleuve, &
fur fes rives couvertes d'une infinite de
perfonnes quc la nouveaute de ce fpec-
tacle avoit attirees. Des qu'on f$ut
qu'elle arrivoit, tout le peuple de Tarfe
fortit au devant d'elle, au point qu'-
Antoine, qui donnoit alors audience, vit
ion
Gouvernement des Femmes. 21
fon tribunal abandonne de tout le mori'-
de, fans qu'il reftat perfonne aupres de
lui que fes licleurs & fes domeftiques. II
fe repandit un bruit que c'etoit Venus
qui venoit en mafque chez Bacchus,
pour le bien de 1'Afie.
Elle ne fut pas plutot defcendue k
terre, qu^ ' Antoim 1'envoi'a complimenter,
& la faire inviter a fouper : mais elle fit
reponfe a fes deputes qu'elle fouhaitoit
de le regaler lui-meme, 6c qu'elle 1'at-
tendoit dans les tentes qu'elle faifoit pre-
parer fur les bords du fleuve. II ne fit
pas difficulte d'y aller, & il trouva des
preparatifs d'une magnificence qu'on ne
peut exprimer. II admira fur- tout la
beaute des luftres, qu'on avoit arranges
avec beaucoup d'art, & dont 1'illumina-
tion faifoit i^n jour agreable au milieu de
Ja nuit,
Antoine Tinvita a fon tour pour le
lendemain. Quelques efforts qu'il cut
fait
22 Reflexions fur le
fait pour 1'emporter fur elle, il fe con-
fefla vaincu foit pour la fomptuofite, foit
pour 1'ordonnance du repas ; & il fut le
premier a railler fur la mefquinerie 6c la
groffierete du fien, en comparaifon de la
richeiTe & de 1'elegance de celui de Cleo*
fatre. La Reine, de fon cote, voi'ant
que les plaifanteries & Antoine n'avoient
rien que de groffier, & fcntoient plus
Fhomme de guerre que rhomme de cour,
le pai'e en pareille monnoie, fans 1'e-
pargner, mais avec tant d'efprit & d'a-
grement, qu'il ne s'en offenfoit point.
Car les graces & les charmes de la con-
verfation, accompagnes de toute la dou-
ceur & de tout I'enjouement poflibles,
avoient un attrait dont on pouvoit encore
moins fe defendre que de celui de fa
beaute, & laiffoient dans 1'efprit & dans
le coeur un aiguillon qui piquoit jufqu'au
vif. On etoit d'ailleurs charme de 1'en-
tendre feulement parler, tant il y avoit
de douceur 6c d'harmonie dans le fon de
fa voix.
II
Gouvernement des Femmes. 23
II ne fut prefque point mention des
griefs formes centre Cleopatre, qui,
d'ailleurs, etoient fans fondement. Elle
faifit tellement Antoine par fes charmes,
& fe rendit fi abfolument maitrefle de
fon efprit, qu'il ne lui pouvoit rien refu-
fer. Ce fut pour lors qu'a fa priere ii
fit mourir Arfinoe fa fceur qui s'etoit
refugiee a Milet dans le temple dc
Diane, comme dans une azyle affure.
C'etoient tous les jours de nouvelles
fetes. Un nouveau repas encherifToit
toujours fur le precedent, & il femble
qu'elle s'etudioit a fe furpafTer elle-meme.
AntoinCy dans un feftin qu'elle lui doa-
noit, etoit hors de lui-meme a la vue des
richeffes e'talees des toutes parts, & fur-
tout du grand nombre de coupes d'or, en-
richies de pierreries, & travaillees par
les plus habiles ouvriers. Elle lui dit
d'un air dedaigneux que tout cela etoit
peu de chofe, & lui en fit prefent. Le
repas du lendemain fut encore plus fu-
perbe. Antoine, a fon ordinaire, y avoit
amene
$4 Reflexions fur le
amene avec lift bon nombre de convives,
tous officiers de marque & de diftinclion.
Elle leur donna tous les vafes & toute la
vaifTelle d'or & d'argent dont le buffet
etoit charge.
Ce fut fans-doute dans un de ces
feftins qu'arriva ce que Pline, & apres
lui Maerobe raccontent. Cleopatre plai-
fantoit, felon fa couturhe, fur les repas
jjfAntoine, comme etant jort modiques &
fort mal entendus. Pique de la raillerie,
il lui demanda d'un ton un peu echauffe
ce qu'elle croioit done qu'on put aj outer
a la magnificence de fa table ? Cleopatre
lui repondit froidemeut qu'en un feul
fouper elle depenferoit un millioft. II
pre'fendit que c'etoit pure vanterie, quc
la chofe etoit impoffible, & qu'elle n'eii
viendroit jamais a bout. On fit un pari,
& Plancus fut pris pour arbitre. Le
lendemain on fe rendit au repas. II
etoit magnifique, mais n'avoit rien de li
fort extraordinaire. Antoine fupputoit
la
Gouvernement des Femtnes. 25
la depenfe $ demandoit a la Dame a
quel prix chaque chofe pouvoit monter ;
& d'un air railleur, comme fe tenant fur de
la vidloire, difoit qu'on etoit encore bien
eloigne d'un million. Attendez, dit la
Reine 3 ce n'eft ici qu'un commence-
ment -, 6c je me fais fort de depenfer moi
fcule le million. On apporte une fe-
conde table, 5c felon 1'ordre qu'elle en
avoit donne, on ne fervit deflus qu'un
feul vafe plein de vinaigre. Antoine, fur-
pris d'un appareil fi nouveau, ne pouvoit
deviner ou tout cela tendoit. Cleopatre
avoit a fes oreilles deux perles, les plus
belles qu'on eut jamais vues, & dont
chacune etoit eftimee plus d'un million.
Elle en tire une, la jette dans le vinaigre,
&, apres 1'avoir fait fondre, 1'avalle.
Elle fe preparoit a en faire autant dt
1'autre. Plancus 1'arreta, &, lui donnant
gain de caufe, declara Antoine vaincu.
Plancus eut grand tort d'envier a la Reinc
la gloire finguliere & unique d'avoir en
deux coups devore deux millions.
D Cettc
26 Reflexions fur le
Cette PrincefTe, au milieu des paffions
les plus violentes, & dc 1'ennivrement
des plaifirs, confervoit toujours du gout
pour les Belles-lettres & pour les fci-
ences. A la place de la fameufe Biblio-
theque d'Alexandrie, qui avoit etc brulee
quelques annees auparavant, elle en re-
tablit une nouvelle, a 1'augmentation de
laquelle Antoine contribua beaucoup,
lui aiant fait prefent des Bibliotheques
qui etoient a Pergame, ou il fe trouva
plus de deux-cents-mille volumes. Elle
n'amaflbit pas des livres fimplement pour
la parade : elle en faifoit ufage. II y
avoit peu de nations barbares a qui elle
parlatpar truchement: elle repondoit a la
plupart dans leur propre langue,auxEthi-
opiens, aux Troglodytes, aux Hebreux,
aux Arabes, aux Syriens, aux Medes, &
aux Parthes. Elle favoit encore plu-
ficurs autres langues, au-lieu-que les
Rois qui avoient regne avant elle en
Egypte avoient a-peine pu apprendre
1'^gyptien, 6c quelques uns d'entr'eux
avoient
Gowvcrnement des Fetnmes. 27
avoient meme oublie le Macedonien qui
etoit leur langue naturelle,
Je rje m'etendrai ni fur fes jaloufies
vis-a-vis d'Oflavte, qu'elle regardoit
comme fa rivale, pretendant etre femme
legitime ft Antoine -, ni fur tout ce qui fe
paffa depuis les commencemens de fa
connoifTance avec ce Remain, jufqu'a
1'evenement qui en precipita la fin.
L'hTue de la bataille d'Adlium, qui fe
donna le deux Septembre, a 1'embouchure
du golfe d'Ambracie, decida du deftin
de Cefar & d'^nfome qui n'avoit fuivi de
confeils que ceux de fa maitrefle. Celle-
ci effraiee du bruit du combat, ou tout
etoit terrible pour une femme, prit la fuite
lorfqu'il n'y avoit aucun danger pour elle
& entraina evec elle toute fon efcadre
Egyptienne, qui etoit de foixante vaif?
feaux de ligne avec lefquels elle fit voile
yers le Peloponefe. Antaine* qui la vit
fuir, oubliant tout, 65 s'oubliant lui-
P 2 meme,
28 Reflexions fur le
meme, la fuivit precipitamment, & ceda a
Cefar une vi&oire qu'il lui avoit tres-bien
difputee jufques-la. Elle couta pour-
tant encore cher au vainqueur ; car les
vaifleaux & Antoine fe battirent fi bien
apres fon depart, que quoique le combat
cut commence vers le milieu du jour, il
ne finit qu'a la nuit ; deforte-que les
troupes de Ctfar furent obligees de la
pafler fur leurs vaiffeaux.
Le lendemain, Cefar voiant fa vidloire
complette,detacha uneefcadre pour pour-
fuivre Antome 6c Ctiofatre. Mais cette
efcadre defefperant de les atteindre a
caufe de Tavance qu'ils avoient, revint
bientot rejoindre le gros de la flotte.
Antome, etant entre dans le vaifTeau ami-
ral que montoit Cle'opatre, alia s'alTeoir a
la proue, ou, la tete appuiee fur les deux
mains, 6c les deux coudes fur les genoux,
jl demeura comme un homme accable de
honte & de rage, repaffant dans une pro-
fon4e melancojie fa rnauvajfe copduite,
G&uvernement des Femmes 29
& les malheurs qu'elle lui avoit attires.
II fe tint dans cette poflure, & dans ces
noires idees, pendant les trois jours qu'ils
demeurerent a fe rendre a Tenare, fans
^oir Cleopatre, ni lui parler. Au bout de
ce temps ils fe revirent, & vecurent en-
femble a 1'ordinaire. II refloit encore a
Antome fon armee de terre, compofee de
dix-huit legions & de vingt-deux-mille
chevaux, fous la conduite de Canicius fon
lieutenant. Cette armee eut pu faire
tte a Cefar & lui donner bien de la be-
fogne. Mais, fe voiant abandonnee par
fes generaux, elle fe rendit a Cefar ; qui
la re^ut a bras ouverts.
Force par la trahifon de Scarpuf, qui
avoit auffi rendu a Cefar fon armee de
Lybie, Antolne n'eut d'autre parti a
prendre que de fuivre Cleopatre dans
Alexandrie. Cette PrincerTe, craignant
qu'on ne lui en refufat 1'entree, fi Ton
aprenoit fon malheur, fit couronner fes
vaifTeaux, com me fi elle fut revenue vie-
torieufe.
30 Reflexions fur le
torieufe. A-peine fut-elle dans la ville,
qu'elle fit mourir tous les grands feig-
neurs de fon Ro'iaume, dont elle craig^
noit une revoke. Antoine la trouva oc-
cupee de cette fanglante execution.
Elle pafla de-la a un projet fort extra-
ordinaire. Ce fut, crainte de tomber
cntre les mains de Cefar, de faire tranf-
porter fes vaiffeaux de la Mediterannee
dans la Mer rouge, par I'lfthme qui n'a
que trente lieues de largeur -, & de mettre
ernfuite tons fes trefors dans ces vailfeaux,
& dans les autres qu'elle avoit deja fur
cette Mer. Mais les Arabes, qui demeu-
roient fur cette cote aiant brule tous les
vaiflea-ux qu'elle y avoit, elle fut cbligee
d'a.bandonner ce deifein*
Changeant done de reiblution, elle ne
fongea plus qu'a gagner Cefar, & a lui
facrifier Antoine que fes malheurs lui
avoient ren-du indifferent. Tel etoit Tef-
prit de cette Princelfe. Quoiqu'elle
aim at
Gouvernement des Femmes. 31
aimat jufqu'a la fureur, elle avoit encore
plus d'ambition que d'amour ; &c la cou-
ronne lui etoit plus chere que fon mari *
auffi fongeoit-clle a la conferver au prix
la vie SAntoine. Mais, lui cachant fes
fentirnens, elle lui perfuada d'envoi'er des
ambafTadeurs a Cefar, pour negocier avec
lui un traite de paix. Elle y joignit les
fiens : mais elle leur ordonna de trailer
pour elle en fecret.
Cefar ne voulut point voir les AmbafTa-
deurs & Antoine, & renvoi'a ceux de Cleo-
patre avec une reponfe favorable. II
fouhaitoit paffionnement s'afTurer de fa
perfonne & de fes trefors : de fa perfonne,
pour en honorer fon triomphe : de fes
trefors pour fe mettre en etat de pai'er
les dettes qu'il avoit contradlees pour
cette guerre. Aufli lui laifla-t-il entre-
voir de grandes efperances, fi elle vouloit
lui facrifier Anto'me.
Celui-ci
32 Reflexions fur le
Celui-ci s'etoit retire dans une maifon
champetre qu'il avoit expres fait batir
fur les bords du Nil. Mais Pamour ne
lui permit pas d'y refter long-temps tran-
quile. II retourna a Alexandrie pour
voir fa Cleopatre fans laquelle il ne pou-
voit vivre. II cut, pour lui plaire, la
foibleffe d'envoi'er de nouveaux deputes
a Cefar, pour lui demander la vie, meme
fous la condition honteufe de la paffer a
Athenes comme un fimple particulier,
pourvu-que le vainqueur aflurat le Roi'-
aume d'Egypte a Cleopatre & a fes en-
fans.
Cette feconde deputation n'aiant pas
mieux reiiffi que la premiere, Antoine ne
fongea plus qu'a noi'er fon chagrin dans
les plaifirs & la bonne chere. Us fe re-
galoient tour-a-tour Cleopatre & lui, 6c,
a 1'envi Tun de 1'autre, fe donnoient tous
les jours des repas magnifiques.
La
Gouvernement des Femmes. 33
La Reine cependant, qui prevoioit ce
qui pouvoit arriver, ramafibit toutes fortes
de poifons ; &, pour eprouver ceux qui
faifoient mourir avec le moins de douleur,
elle faifoit 1'efTai de leur vertu & de leur
force fur les Criminels condamnes a
mort, qui etoient gardes dans les prifons.
Aiant vu par ces experiences que les poi-
fons qui etoient forts faifoient mourir
promptement, mais dans de grandes dou-
leurs, & que ceux que etoient doux cau-
foient une mort tanquile mais lente, elle
eflaia des morfures de betes venimeufes,
Sc fit appliquer en fa prefence fur diverfes
perfonnes differentes fortes de ferpens.
Chaque jour elle faifoit une nouvelle
epreuve. Enfin elle trouva que 1'afpic
etoit le feul qui ne caufoit ni convulfions
ni tranchees, & qui, precipitant feule-
ment dans une pefanteur & dans une af-
foupifTement accompanagnes d'une petite
noirceur au vifage, & d'un amortifTement
de tous les fens eteignoit doucement la
vie. Deforte-que tous ceux qui etoient en
cet etat fe fachoient quand on les re-
E veilloit
34 Reflexions fur te
veilloit Ou qu'on vouloit les lever, de-
meme que ceux qui font profondement
cndormis. Ce fat-la le poifon auquel
clle fe fixa.
Enfin la derniere trahifon de Cleopatre^
(dont, par fes ordres, Tamiral avoit baifle
pavilion devant la flotte de Cefar, au-
lieu-de 1'attaquer,) aiant ouvert les yeux
a Antoihe > il commen9a, mais trop tard,
a aj outer foi a ce que fes amis lui avoient
dit des perfidies de la Reine. Dans cette
extremite, il voulut fe fignaler par un
a&e extraordinaire de courage, capable,
felon lui, de lui faire beaucoup d'honneur.
II envoi'a defier Cefar a un combat fin-
gulier. Cefar fit reponfe que fi Antolne
etoit las de vivre, il avoit d'autres moi'ens
pour mourir. Antoine fe voiant done
mocque par Cefar , 6c trahi par Cleopatre?
rentra dans la ville, & fe vit dans le mo-
ment meme abandonne de toute fa ca-
vallerie. Alors, plein de rage 6c de
defefpoir, il courut au Palais dans le
delTeiu
Gouvernement des Femmes. 35
deflein de fe venger de Cleopatre : mais il
ne la trouva point.
Cette artificieufe PrincefTe, qui avoit
prevu ce qui arriva, voulant fe derober a
la colere ftAntoine, s'etoit retiree dans
le quartier des tombeaux des Rois d'E-
gypte, qui etoit fortifie de bonnes mu-
railles, & dont elle avoit fait fermer les
portes. Elle fit dire a Antolnc, que pre~
ferant une mort honorable a une hon-
teufe captivite, elle s'etoit donnee la
mort au milieu des tombeaux de fes an-
cetres ou elle avoit aufli choifi fa fepul-
ture. Antoine, trop credule, ne fe donna
pas le loifir d'examiner une nouvelle qui
devoit lui etre fufpedle apres toutes les
infidelites de Cleopatre : &, frappe de
1'idee de fa mort, il pafla tout-d'un-coup
de 1'exces de la colere dans les plus vifs
tranfports de douleur, & ne penfa plus
qu'a la fuivre dans le tombeau.
Ai'ant pris cette funefle refolution, il
s'enferma dans fa chambre avec un ef-
clave, & s'etant fait oter fa cuirafle il
E 2 lui
36 Reflexions fur le
lui commanda de lui enfoncer le poig-
nard dans le fein : mais cet efclave, plein
de fidelite, d'affection & de refpeft pour
fon maitre, s'en perca lui-meme, &
tomba mort a fes pieds. Antoine regar-
dant cette action comme un exemplc
qu'il devoit fuivre, s'enfonga fon epee
dans le corps, & tomba fur le plancher
dans un ruifleau de fon fang, qu'il mela
avec celui de fon efclave.
II arriva dans ce moment un officier
des gardes de la Reine, qui vint dire
qu'elle etoit vivante. II n'entendit pas
plutot prononcer le nom de Cleopatre,
qu'il revint de fon evanouiflement : &",
apprenant qu'elle vjvoit encore, il fouffrit
qu'on pan9at fa bleflure ^ & fe fit enfuite
porter a la forterefle ou elle s'etoit en'
ferm^e. Cleopatre ne permit point qu'gn
ouvrit les portes pour le faire entrer,
dans la crainte de quelque furprife :
mais elle panit a une fenetre haute &
jetta en bas des chaines & des cordes.
On y attach a^towV^ - r & Cleopatre^ aidee
de
Gouvernement des Femmes. 37
de deux femmes, qui etoient les feules
qu'elle cut menees avec elle dans ce
tombeau, le tira a elle. Jamais fpedtacle
ne fut plus touchant. Antoine^ tout
couvert de fang, & la mort peinte fur le
vifage, etoit guinde en haut, tournant
fes yeux mourans vers Cleopatre^ & lui
tendans fes foibles mains, comme pour
la conjurer de recevoir fes derniers fou-
pirs : & Cleopatre, le vifage tendu, & les
bras roidis, tiroit les cordes avee un.
grand effort, pendant que ceux d'en-bas,
qui ne pouvoient 1'aider autrement, 1'en-
courageoient par leurs cris.-
Quandelle 1'eut tire a elle, & qu'elle
1'eut couche, elle de'chira fes habits fur
lui, fe frappant le fein, fe meurtriflant la
poitrine ; &, lui eflui'ant le fang, avec
fon vifage colle fur le fien, elle Tapelloit
fon Prince, fon feigneur, fon cher epoux.
En faifant ces trifles exclamations, elle
coupoit les cheveux ft Antoine, fuivant la
fuperftition des Pai'ens, qui croioient par
la
38 Reflexions fur le
la foulager ceux qui mouroient d'une
mort violente.
Antoine, a'fant repris fes fens, & voi'ant
Pafflidtion de Cleopatre, lui dit pour la
confoler, qu'il mouroit heureux puifqu'il
mouroit entre fes bras ; &, qu'au-refte,
il ne rougiflbit point de fa defaite, n'e-
tant point honteux a un Romain d'etre
vaincu par des Romains. II 1'exhorta
enfuite a fauver fa vie & fon Roi'aume,
pourvu-qu'ellele putfaire avec honneur.
& a fe donner de garde des traitres de fa
cour, auffi-bien que des Romains de la
fuite de Cefar y ne fe fiant qu'a Proculeius.
Jl expira en achevant ces paroles.
Dans le moment meme Proculeius
atriva de la part de Cefar, qui n'avoit pu
retenir fes larmes au trifte recit qu'on lui
voit fait de tout ce qui s'etoit pafTe, & a
la vue de 1'epee teinte du fang & Antoine,
qu'on lui prefenta. II avoit ordre fur-
tout de fe rendre maitre de Cleopatre, &
de
Gouvernement des Femmes. 39
la prendre en vie s'il etoit poffible. La
Princeffe refufa de fe remettre entre fes
mains. Elle cut pourtant avec lui une
converfation, fans qu'il entrat dans le
tombeau : il s'approcha feulement de la
porte, qui etoit bien fermee, & qui par
des fentes donnoit paflage a la voix. Us
parlerent affez long-temps enfemble ;
elle demandant toujours le Roi'aume pour
fes enfans, & lui 1'exhortant a bien
efperer, 6c la preffant de remettre entre
les mains de Cefar tous fes interets.
Apres qu'il cut bien obferve le lieu, il
alia faire fon rapport a Cefar, qui, fur
1'heure, envoi'a Gallus pour lui parler
encore. Gallus s'approcha de la porte,
comme avoit fait Proculeius, & parla
comme lui au travers des fentes, faifant
expres durer la converfation. Pendant
ce temps-la Procukius approcha une
echelle de la muraille, entra par la meme
fenetre par ou ces femmes avoient tire
Antoine -, &, fuivi de deux officiers qui
etoient
40 Reflexions fur le
etoient avec lui, il defcendit a la porte
ou Cleopatre etoit a parler a*vec Callus.
-Une des deux femmes qui etoient en-
fermees avec elle, le voiant, s'ecria toute
eperdue, Malheureufe Cleopatre vous voila
frife ! Cleopatre tourne la tete, voit Pro-
culeius, & veut fe percer d'un poignard
qu'elle portoit toujours a fa ceinture.
Mais Proctileius, courant a elle tres-
promptement, & la prenant entre fes
bras ; Vons-vons faltes tort, lui dit-il,
Gf vous faites tort aujfl a Cefar, en lui
otant une Ji belle occajion de montrer fa
bonte&fa clemence. En meme temps il lui
arrache fon poignard, & fecoue fes robes,
de peur qu'il n'y cut du poifon cache.
Cefar envoi'a un de fes afFranchis,
nomme Epaphrodite, auquel il com-
manda de la garder tres-foigneufement,
pour empecber qu'elle n'attentat fur elle-
meme ; & d'avoir d'ailleurs pour elle
tons les egards & toutes les complaifances
qu'elle pourroit defirer^ & il chargea
Proculeius
Gouvcrnemenf des Femmes. 41
Proculeius de favoir de la Reine ce qu'elle
defiroit de lui.
Cefar fe prepara enfuite a entrer dans
Alexandrie, dont perfonne n'etoit plus
en etat de lui difputer la conquete. II
en trouva les portes ouvertes, & tous les
habitans dans une extreme confterna-
tion, ne fachant ce qu'ils avoient a
craindre ou a efperer. II entra dans la
ville en s'entretenant avec le Philofophe
Arens, & s'appu'iant fur lui avec une forte
de familiarite, pour faire connoitre pu-
bliquement le cas qu'il en faifoit. Etant
monte au palais, il s'affit fur un tribunal
qu'il fit clever ; &, voiant tout le peuple
profterne a terre, il leur commanda de
fe lever. Puis il leur dit qu'il leur par-
donnoit pour trois raifons : la premiere a
caufe d'Alexandre le grand leur fonda-
teur : la feconde a caufe de la beaute de
leur ville: & la troifieme a caufe SAreus,
un de leurs citoiens, dont il efHmoit le
me'rite 6c le favoir.
F Cependant
4 2 Reflexions fur k
Cependant Proculehis s'acquittoit de l
commifiion pres de la Reine, qui d'abord
Re demanda rien a Cefar que la permif-
fion d'enfevelir Antome y qui lui fut ac-
cordee fans peine. Elle n'epargna rien
pour rendre fa fepulture magriifique, fui-
vant la coutume des Egyptiens. Elle
fit embaumer fon corps avec les parfums
les plus precieux de 1'Orient, 6c le pla9a
parmi les tombeaux des Rois d'Egypte.
Cefar ne jtrouva pas a propos de voir
Cleopatre dans les premiers jours de fon
deuil : mais lorfqu'il crut le pouvoir faire
avec bienfeance, il fe fit introduire dans
fachambre, apres lui en avoir demande
la permiffion ; voulant par les egards qu'il
avoit pour elle lui cacher fon defTein.
Elle etoit couchee fur un petit lit, dans
un e'tat fort fimple & fort ne'glige.
Quand il entra dans fa chambre, quoi-
qu'elle n'eut fur elle qu'une fimple tu-
nique, elle fe leva promptement, & alia
fe jetter a fes genoux horriblement de-
figuree,
Gouvernement des Femmes. 43
figuree, les cheveux en defordre, le vifage
effare & fanglant, la voix tremblante, les
yeux prefque fond us a force de pleurer,
& le fein couvert de meurtriflures & de
pla'ies. Cependant cette grace naturelle,
& cette fierte que fa beaute lui infpiroit,
n'etoient pas entierement eteintes : &,
inalgre le pito'iable etat ou elle etoit re-
duite, de ce fond meme de triftefle &
d'abbattement, il en fortoit, comme d'un
fombre nuage, des traits vifs, & des
efpeces de raions qui eclatoient dans fes
regards, 5c dans tous les mouvemens de
fon vifage. Quoique prefque mourante,
elle ne defefperoit pas d'infpirer encore
de 1'amour a ce jeune vainqueur, comme
elle avoit fait autrefois a Cefar & a An-
tome.
La chambre ou elle le re9ut etoit pleine
des portraits de 'Jules Cefar. " Seig-
" neur," lui dit-elle en lui montrant ces
tableaux, " voila les images de celui qui
" vous a adopte pour vous faire fucceder
F 2 "a
44 Reflexions fur le
" a 1'empire Remain, & a qui je fuis re-
" devable de ma couronne." Puis, tirant
de fon fein les lettres qu'elle y avoit ca-
chees : " Voila auffi," continua-t-elle
en les baifant, " les chers temoignages
" de fon amour." Elle en lut enfuite
quelques-unes des plus tendres, accom-
pagnant cette ledture de paroles tou-
chantes, & de regards pafllonnes. Mais
elle emploi'a inutilement tous ces arti^-
fices : &, foit que fes charmes n'euilent
plus le pouvoir qu'ils avoient eu dans fa
jeuneffe, ou que Tambition fut la paffion
dominante de Cefar, i\ ne parut point
touche de fa vue ni de fon entretien j
fe contentant de 1'exhorter a avoir bon
courage, & I'aflurant de fes bonnes in-
tentions. Elle s'appercut bien de cette
froideur, dont elle tira un mauvaia
augure : inais diffimulant fon chagrin,
& changeant de difcours, elle le remercia
des complimens que Proculeius lui avoit
faits de fa part, & qu'il venoit de lui re-
nouveller lui-meme. Elle ajouta qu'en
rev en the
Gouvernemenf des Femmes. 45
revenche elle vouloit lui livrer tous les
trefors des Rois d'Egypte. Et en effet
elle lui remit entre les mains un borde-
reau de tous fes meubles, de fes pierreries
& de fes finances. Et comme Seleucus,
un de fes treforiers qui etoit prefent, lui
reprocha qu'elle n'avoit pas tout declare,
& qu'elle cachoit & retenoit une partie
de ce qu'elle avoit de plus precieux;
outree d une telle infolence, elle lui
donna plufleurs coups fur levifage. Puis,
fe tournant vers Cefar, " N'eft-ce pas
" une chofe horrible,"lui dit-elle, "quc
" lorfque vous n'avez pas dedaigne de
'* me venir voir & que vous avez bien
" voulu me ccniblsr dans le trifte etat
" ou je me trouve, mes propres do-
4t meiliques viennent m'accufer devant
" vous, fous pretexte que j'aurai referve
" quelques bijoux de femme, non pour
" en orner une miferable comme moi,
* c mais pour en faire un petit prefent a
" OSt&Ote votre fosur, & a Livie votre
" epoufe, afin que leur protection attire
" do
46 Reflexions far le
44 de vdtre part un traitement favorable
** a unc ittfortunee Princefle ?"
Cefar fut ravi de 1'entendre parler
ainfi, ne doutant point que ce ne fut 1'a-
mour de la vie qui lui infpiroit ce Ian-
gage. II lui dit qu'elle pouvoit difpofer
a fon gre des bijoux qu'elle avoit retenus :
& apres 1'avoir affuree qu'il la traiteroit
avec plus de generofite & de magnifi-
cence qu'elle n'ofoit 1'efperer, il fe retira
penfant 1'avoir trompee ; & c'etoit lui
qui le fut.
Ne doutant point que Cefar n'eut def-
fein de la faire fervir d'ornement a fon
triomphe, elle ne fongea qu'a mourir
pour eviter cette honte. Elle favoit bien
qu'elle etoit obfervee par les gardes
qu'on lui avoit donnes, qui, fous pre-
texte de lui faire honneur, la fuivoient
ar tout ; & que d'ailleurs le temps
prefToit, le jour du depart de Cefar
apprcchant. Pour le tromper done
encore
Gouwrneinent des Femmes. 47
encore mieux, ellc le fit prier qu'elle put
aller rendre fes derniers devoirs au torn-
beau ftAntoine, & prendre conge de lui.
Cefar lui aiant accorde cette permiffion,
elle s'y rendit efFectivement pour baigner
ce tombeau de fes larmes, 6c pour afTurer
Antoine, a qui elle adrefla fon difcours
comme fi elle Teut eu fous les yeux,qu elle
alloit bientot lui donner une preuve pi us
certaine de fon amour.
Apres cette funefte proteftation, qu'elle
accompagna de fes pleurs & de fes fou-
pirs, elle fit couvrir le tombeau de fleurs,
& revint dans fa chambre. Puis elle fe
init au bain, & du bain a la table, aiant
ordonne qu'on lui fervit un repas ma-
gnifique. Au lever de la table, elle ecri-
vit un billet a Cefar - y & ai'antfait fortir
tous ceux qui etoient dans fa chambre,
excepte fes deux femmes, elle ferma la
porte fur elle, fe mit fur un lit de repos,
& demanda une corbeiile ou il y avoit
des figues qu'un pa'/fan venoit d'appor-
ter.
48 Reflexions fur le
ter. Elle la mit aupres d'elle ; 8c, un
moment apres, on la vit fe coucher fur
fon lit, comme fi elle fe fut endormie.
Mais c'eft que 1'afpic, qui etoit cache
parmi les fruits, 1'aiant piquee au bras
qu'elle lui avoit tendu, le venin avoit
auffi-tot gagne le cceur,& 1'avoit tuee fans
douleur, & fans qu'on s'en appercut.
Les gardes avoient ordre de ne rien
laifler paffer qui ne fut vilite exaclement :
mais ce paifan travefli, qui etoit un
fidele ferviteur de la Reine, joiia fi bien
fon perfonnage, & il parut fi peu d'ap-
parence de tromperie dans un panier de
fruits, que les gardes le laiiTerent entrer.
Ainfi toute la prevoiance de Cefar lui
fut inutile.
II ne douta point de la refolution de
Geopatre, apres avoir lu le billet qu'elle
lui avoit ecrit, pour le prier de per-
mettre que fon corps fut mis aupres de
celui & Antoine dans un meme tombeau ;
& il depecha promptement deux offi-
ciers
Gouvernement des Femmes. 49
ciers pour la prevenir. Mais, quelque
diligence qu'ils puflent faire, ils la trou-
verent morte.
Cette PrincefTe etoit trop fiere, & trop
au-defTus du commun, pour fouffrir qu'on
la menat en triomphe, attachee au char
du vainqueur. D^eterminee a mourir,
& par-la devenue capable des plus feroces
refolutions, elle vit d'un ceil fee & tran-
quile couler dans fes veines le p'oifon
mortel de 1'afpic.
Cleopatre mourut a 1'age de trente-neuf
ans, dont elle avoit regne vingt-deux
depuis la mort de fon pere. Les fta-
tues SAntoine furent abbatues, & celles
de Cleopatre demeurerent fur pied j un
certain Archibius, qui avoit ete attache
au fervice de CUopatre, ajt'ant donne mille
talens a Cefar, afin-qu'elles ne fuflent
pas traitees com me celles tiAntoine.
A P R E S
50 Reflexions fur If
P R E S avoir parle de deux Prin-
ceffes qui ont joiie un auffi beau
role dans 1'hiftoire; je fauterai tout-
d'un-coup d'Egypte en Angleterre, pour
en venir a Baodicee.
Prtefetugus, Roi des Icenes, fon mari,
aiant laifle par fon teftament fes trefors a
partager entre 1'Empereur Neron & fes
deux filles, dans la vue que le premier
prit ces PrincefTes fous fa prote&ion, &
qu'il n'oppreflat pas fes fujets j la mere
& les filles s'attendoient a un fort pai-
lible & tranquile par la fage precaution
de Pr&fetugus. Mais il en arriva tout le
contraire : car a peine ce Prince eut-il
les yeux fermes, que les officiers de Ne-
ron fe faifirent de tous fes effets au nom
de leur maitre. Baodicee fa veuve, femme
d'un courage & d'un efprit au-deflus du
commun, s'oppofant a des precedes aufll
injuftes, ne s'en Vit traiter qu'avec le
dernier
Gouvernement des Femmes. 51
dernier mepris. Ces barbares, au-lieu
de faire attention a des plaintes aufli bien
fondees, pouflerent la cruaute jufqu'a la
faire foiiettef publiquement ; & porte-
rent meme 1'indignite jufqu'a abandonner
les deux Princefles fes filles a la brutalite
du foldat.
Les Bretons en furent fi choques, que
toute I'lfle fe revolta, & en vint aux
armes. Les Icenes furent les premiers
qui fe fouleverent, & furent immediate-
ment joints par les Trinobantes. Venu~
ttus, avec les fiens, entra dans la ligue.
En un mot, tout ce qui avoit auparavant
reconnu 1'autorite de Rome fe fouleva
d'un commun accord, excepte la ville de
Londres. Les auteurs Remains convien-
nent eux-memes qu'on ne pouvoitblamer
les Bretons du parti qu'ils avoient pris,
vu 1'injuftice & la violence des officiers de
1'Empereur. Les veterans qu'on avoit
envoies, pour s'etablir dans I'lfle, ne fe
faifoient pas le moindre fcrupule . de
G 2 s'emparer
52 "Reflexions fur le
s'emparer de leurs biens fans forme de
proces. Ccetus Decianus, qui etoit charge
des pleins-pouvoirs de Neron, fans le
moindre refpedt pour les ordres de Claude*
qui avoit aflure aux vaincus la pofTeffion
de leurs efFets, les confifquoit au profit
de fon maitre. C'etoit en vain que les
Bretons lui reprefentoient Tirregularite
de fes precedes : il s'en mocquoit : &,
fans leur alleguer d'autres raifons que
fon bon plailir, qu'il pretendoit reduire
en loi, il ne fongeoit qu'a fes interets, 6c
a ceux de fon rnaitre. On affure que
Seneque lui-meme, malgre tous ces
beaux dehors de moderation & de defin-
tereffement, dont il fait parade dans fes
ecrits, mais qu'il ne reduifit jamais en
pratique, fut une des principales caufes de
la revoke, en exigeant tout-d'un-coup le
rembourfement de certaines fommes qu'il
avoit pretees a ufure aux Bretons. Tant
de violences fomenterent fi bien dans
Vefprit du peuple, que, fatigues de fe
voir
Gouvernement des Femmes. 53
voir foumis a un joug etranger ils refo-
lurent unanimement de le fecouer.
Venutius, qui deteftoit les Remains,
fut enchante de la revoke. Ceux meme
qui etoient les plus dans leurs interets
s'en detacherent, & jfirent caufe com-
mune avec le refte du pais pour recouvrer
leur liberte.
Baodicee, brulant du defir de fe ven-
ger, fe mit a la tete des rebelles, & leur
reprefenta vivement qu'il falloit profiter
de 1'abfence du General des ennemis, &
paffer au fil de 1'epee tous les Romain s
qui etoient dans 1'Ifle. Les Bretons y
confentirent avec joi'e, & tomberent a
1'improvifte, mais avec la dcrniere fu-
" reur, fur tous ceux qu'on avoir difperfe's
dans leur Colonie, que ceux-ci avoient
pris plus de foin d'embellir que de for-
tifier, mafTacrant tout, fans diftin&ion
d'age ni de fexe. On vit alors par des
exces de cruantes inouies jufqu'ou pent
aller
54 Reflexions fur le
aller la rage a' 1 une populace en furie,
Les enfans a la mammelle fe virent at-
taches au fein de leurs metes a la po-
tenee, dans le defTein fans-doute de fairs
fouffrir a celles-ci une double mort. On
poufla 1'horreur jufqu'a couper le fein a
de jeunes vierges, a qui on le fourra dans
la bouche, pour leur faire pour ainfi dire
manger leur prop re chair. Les veterans,
jiji, a Camelodunum s'etoient retires
dams un temple, ou ils fe croioient en
furete, prefererent de fe voir reduits en
cendres, aux extremites de la fairn. En
iin mot, les Bretons etoient fi irrites
qu'aucum Remain n'echappa : & 1'hif-
toire aflure qu'il en perit quatre-vingt-
mille dans le maffacre.
PauKn a'fant recu avis de ce qui fe paf-
foit, quitta, fans perdre une minute, rifle
du Man, pour faire face aux revokes,
qui avoient rafTemblescent-mille hommes
foots les ordres de Baodicee, dans qui ils
fuppofoient que 1'elegance de la taille, &
fon
Gouvernement des Femmes. jj
fon courage nature!, fuppleeroient aux
qualites requifes dans un General. Cette
Princefle, brulant du defir de venger
les divers affronts qu'elle avoit recus,
mouroit d'envie d'en venir aux mains
avec Paulln ; d'autant-plus que ne lui
fachant que dix-mille hommes, die
comptoit avoir bon marche de ce pen
de Remains. De 1'autre cote, PauSn
n'ai'ant pas de fecours a efperer, fentoit
combien fa pofition etoit critique. Li
neuvieme legion, commandee par Pac-
lllius Cerealis, venoit d'etre tallies en
pieces. Poenius Pofthumus, qui etoit a
la tete d'un detachement confiderable de
la feconde, refufa, contre toutes les loix
du militaire, d'obei'r aux ordres de Ton
General, & de fe joindre a lui. Defqrte-
qu'il ne refta a Paulin que deux partis a
prendre 5 1'un etoit de marcher a 1'en-
nemi avec une poignee de monde ;
1'autre de fe jetter dans une forterefie
pour Ty attendre. II prit le dernier, &
e retira a Londres : mais il ne tarda pas
a changer
56 "Reflexions fur If
a changer de resolution, fentant que, fous
pretexte de fauver cette Colonie, il cou-
roit rifque de perdre toute la Province.
11 en fortit done, malgre les cris des ha-
bitans, qui le fupplioient de ne pas les
abandonner alafureur& au reflentiment
des rebell^s. II y avoit neanmoins peu
d'apparence qu'avec fa petite armee il put
faire tete a cent-mille hommes. Mais
c'eft dans de pareils cas qu'un grand Ge-
neral fait briller fes talens. Paulin fentit
qu'il falloit vaincre ou mourir, n'ai'ant
de fecours a attendre que de loin, & le cas
etant prefTant. Deforte qu'au-lieu d'e-
viter les Bretons, qui marchoient a lui,
il fut a leur rencontre.
Cette noble refolution anima fi fort fes
troupes, qu'elles le fuivirent avec joie.
Ce qui prouve combien opere fur 1'efprit
du foldat 1'opinion qu'il a de fon General.
Alors Paulin cut recours a ce que 1'ex-
perience lui avoit acquis pour contre-
balancer le nombre de fes antagonizes.
11
Gouvernement des Temmes. 57
II choifit pour champ de bataille un ter-
fein etroiti' cbuvrant fes derrieres d'une
foret, vis-a-vis d'une. large plaine ou les
Bretons etoientcampes. II pla9a fes le-
gions dans le centre, environnees des
troupes legeres, & pofta fa cavallerie fur
fes ailes. Les bataillons & les efcadrons
cnnemis fourmilloient dans la plaine 5
&, fiers de leur nombre, fe regardoient
comme furs de la vidbire. Us avoient
place leurs femmes & leurs erifans dans
les chariots qui bordoient leurs retran-^
chemens, pour les rendre temoins de
leurs prouefles, & leur faire partager le
butin:
Baotiicee, mbntee fur uri char; fes deux
filles a fes cotes, parcouroit les rangs :
&, poiir animer, les difFerens peuples
qui obeifToieht a fes ordres, elle leur
park ainfi : " Ce* n'eft pas aujourdui Id
" premiere fois que les Bretons ont etc
" viclorieux fous la conduite de leurs
*' Reines. Quant a iiioij je ne viens pas
^H id
58 Reflexions fur le
" ici vous etaler les avantages de ma
" naifTance. Ce n'eft ni rambition ni
" la foif des richeffes qui m'animent :
" je ne fuis ici que comme fimple parti-
" culiere : c'eft votre liberte que je veux
" recouvrer. Je fonge a vous faire rendre
* f juftice des torts que vous avez fouf-
" ferts, & a venger 1'honneur de mes
" filles. La lubricite des Remains eft
" montee a un tel point, que ni la jeune
" ni la vieille ne font en furete vis-a-
" vis d'eux. Mais le bras vengeur de
" la Divinite s'eft deja fait fentir fur
fc eux; car une legion, qui avoit ofe nous
" faire tete, s'eft vue taillee en pie'ces, &c
* les debris fe font vus force's ou de fe
" renfermer dans leur camp, ou de
" chercher leur furete dans la fuite.
' Deforte-que, bien-loin d'etre a-meme
" de foutenir le choc d'une armee vic-
" torieufe, 1'idee feule du fort de leurs
" compagnons leur feroit lacher le pied.
" II ne vous refte ainli, braves Bretons,
" qu'a confiderer vos propres forces, la
*' fuperiorite
Gouvernement des Femmes 59
fuperiorite que vous avez du cote du
" nombre, & la juftice de votre caufc ;
" & je fuis fure que vous- vous refoudrez
*' a vaincre ou mourir. En effet, la mort
(( n'eft-elle pas cent fois preferable a la
< honte de fe voir expofe au joug des
" Remains ? Songez que c'eft pour la
" liberte que vous avez les armes a la
" main. Sans elle la vie eft un fardeau.
* Telle eft mon opinion, quoique je ne
" fois qu'une femme. S'il y a parmi
" vous des hommes qui penfent dilferem-
<e ment, je ne l^s empeche pas de pre-
" ferer un honteux efclavage a une mort
" glorieufe." On dit qu'alors elle lacha
un lievre, qu'elle tenoit cache dans fon
fein, pour qu'ils le priffent comme un
prefage fur de la victoire.
Paulin t de fon cote, ne reftoit pas oifif.
Quoique fur de la valeur de fes troupes,
il les exhortoit a ne pas faire attention
aux fanfaronades & aux menaces des bar-
bares. *' Ne voiez-vous pas," leur di-
pit-il, *' cju'il y a plus de femmes que
H 2, de
$o Reflexions fur te
" de foldats parmi les ennemis : d'att*
'< leurs, n'ai'ant ni armes, ni courage, ilg
tc ne pourront refifter au poids de vos
" bras vidtorieux. Ce n'eft prefque ja-
'* mais le nombre qui decide dans une
'* bataille. Une poignee de braves gens
** fuffit pour aflurer la vid:oire : &f
<( moins vous etes plus yotre triomphe
** fera glorieux. Tout ce que }e vous
*' recommande eft de ferrer vos rangs,
f 6c de combattre I'-epee a la main,
" des-que vous aurez epuifc vos traits.
" Au-refte nc vous amufez pas au pil-
V lage ^ le butin ne peut nous manquer
'< apres
Cette harangue fut fuivie d'une accla-
mation generale. Le foldat montra tant
de bonne volonte que Paulin fit fonner la
charge. Les Remains lancerent leurs
dards fans quitter Tavantage de leur-
pofte : mais leurs carquois fe trouvant
vuides, ils fondirent Tepee a la main iiir
ks ennemis, fecondes des troupes auxi-
Gouvernement des Femmes. 6t
liaires, qui fe battoient d'autant-mieux
qu'elles ne comptoient trouver de falut
que dans la vidoire.
Tant que les Remains ne firent que
lancer leurs dards, les Bretons fe flat-
toient qu'intimides par le grand nombre
de leurs adverfaires, ils ne tarderoient
pas a prendre la fuite. Mais, lorfqu'ils
virent les legions s'ebranler, Tepee a la
main, a pas lents & comptes, & ferrant
leurs rangs, fans qu'on put lire dans leur
contenance le moindre ligne de terreur j
le defordre fe mit parmi eux : &, comme
ils manquoient de chefs & d'officiers, ii
fut impoffible de les rallier. Les Re-
mains, s'appercevant de leur defordre,
tomberen.t fur eux avec furie, & mirent
toute 1'armee en deroute. Deforte-qu'il
ne fut* plus queftion que de fonger a
fauver fa vie par la fuite. Dans le meme
temps, la c&vallerie Romaine aiant rom-
pu celle des Bretons, en fit un carnage
jiorribl& La quantite de leurs chariots
fOt
62 Reflexions fur It
fut meme un obftacle a leur fuite. Les
Remains ne firent quartier a perfonne,
fans refpedter ni age ni fexe : tout leur
fervit de vi&ime, femmes, enfans, & les
chevaux memes furent facrifies a leur
rage.
Sans-contredit, cette vi&oire eft une
des plus complettes qui fe remportat ja-
mais, s'il eft vrai, comme le dit ^aclte^
qu'il y perit 80,000 Bretons -, tandis
qu'il n'en couta que quatre-cents hommes
aux Remains, avec autant de blefTes,
Baodicee echapa aux pourfuites du vain-
queur : mais, penetree jufqu'au fond du
coeur de la honte de fa defaite, elle s'em-*
poifonna.
AVANT
Gouvernement des Femmes. 63
j[\_ V A N T de quitter I'hiftoire an-
cienne, pour pafler a des temps moins
recules, je dirai deux mots de Zenobte.
Et, crainte d'ennui'er mon ledteur par le
recit dc fon hiftoire, je ne ferai qu'ef-
fleurer une partie du beau difcours que
cette PrincefTe fit a fes filles dans les
jardins SAurelien ; difcours ou Ton verra
des traits qui font un honneur infini a
cette Reine infortunee de Palmirenie.
** JE vous ai dit toutes ces chofes, mes
" filles, & je me fuis etendue plus que
" je ne devois, pour vous faire com-
" prendre qu'en toutes les adions de ma
" vie je n'ai jamais eu aucune foibleffe*
" Ne penfez done pas qu'en la plus im-
" portante de toutes celles que j'ai faites*
" & en celle ou il falloit le plus de coeur,
" j'a'ie manque d'en avoir, comme j'en ai
44 eu dans toutes les autres. Non, mes
" filles,
&4 Reflexions fur k
** filles, je n'ai rien fait en toute ma vie
'" qui me donne une plus grande fatif-
" faction de moi-meme que d'avoir pu
* fuivre lin char de triomphe avec cori-
" ftance. C'eft veritablement en ccs 1
*'* occafions qu'il faut avoir Tame grande.
* Qu'on ne me dife point qu'en ces ren-
t centres le defefpoir, eft une vertu, &
* e la conftance une foibleiTe : non, le
<* vice rie fauroit jamais etre vertu, & la
*' vertu auffi ne faiirbit jamais etre vici-
* v * eufe. Qu'on ne me dife point encdre
" que cette forte de conftance eft plug
* c prep re a des Philofophes qu'a des
*' Rois. Sachez, mes filles, quil n*y a
*' nulle diiFerence entfe des Philofophes
" & des IloiS ^ fi-non-que les uhs en-
<fc feignent la veritable fagefle, & qUe les
" autres la doivent pratiquer. Enfin,
" comme les Souverains doivent de Tex-
si emple a leurs fdjets, & cju'ils font en
'* vue de toute la terre, il n'eft point de
*< vertu qu'ils ne doivent fuivre. Entre
^* toutes celles qui font neanmo"in les
Gouvernement des Femmes* 65
* plus necefTaires aux Princes, la con-
" fiance eft la plus illuftre comme etant
*' la plus difficile : car pour ce defcfpoir
" qui met le poignard a la main de ceuX
' qui veulent eviter la fervitude, c'eft
" plutot une foiblelTe qu'une vertu. Us
*' ne peuvent regarder la fortune quand
*' elle eft irritee : elle ne veut pas plu-
*' tot les attaquer qu'ils evitent de la
" combattre : elle ne les veut pas plut6t
* detruire qu'ils aident eux-memes a fon
* c deiTein : par une foiblefle indigne
*' d'eux ils quittent la vidtoirc a cette
< volage : & par une adion precipitee,
{ fans favoir fouvent ce qu'ils font, ils
" quittent leurs fers en quittant la vie,
" dont ils n'ont aime que les douceurs
" v fans en pouvoir foufFrir les amertumes.
" Pour moi, mes filles, qui fuis dans
" d'autres fentimens ; je tiens que qui a
" vecu avec gloire doit mourir le plus
n * tard qu'il lui eft poffible ; & qu'a rai-
<f fonnablement parler, la mort precipi-
I tee
66 Reflexions fur k
** tee eft plutot une marque de remords,
*' de repentir & de foibleffe, que de
" grandeur & de courage. Quelqu'un
" me dira, peut-etre, que je fuis d'un
" fang a ne devoir jamais porter de fers;
* c que Cleopatre ri'aiant pas voulu fuivre
" le char SAugujle, je ne devois jamais
' fuivre celui SAurelten. Mais il y a
" cette difference entre cette grande
" Reine & moi, que toute fa gloire con-
" Me en fa mort, & que je fais confifler
la mienne en ma vie. Sa reputation
" ne lui cut pas ete avantageufe, fi elle
" ne fut morte de fa main ; & la mienne
" ne feroit pas au point ou elle eft, fi je
" m'etois privee de la gloire de favoir
" porter des fers avec autant de grandeur
" d'ame que fi j'eufle tfiomphe ftAure-
( . ( lien, comme il a triomphe de moi.
" Si Cleopatre cut fuivi le char $Au-
" gvjle^ elle cut vu cent objets facheux,
" en traverfant Rome, qui lui euflent
<* reproche fes imprudences paflees : le
* f peuple
Gouvernement des Femmes. 67
" peuple lui auroit fans-doute fait en-
*' tendre par fes murmures une partic
" des manquemens de fa conduite. Mais
*' pour moi, j'etois bien certaine de ne
voir a 1'entour du char que je fuivois
* c que des hommes que j'avois vaincus
" autrefois, & des temoins de ma valeur
" & de ma vertu. J'etois, dis-je, af-
*' furee de n'oui'r rien de facheux, & de
" n'entendre parler que de mon mal-
" heur prefent, & de mes vidloires paf-
" fees. Voila, difoit ce peuple, la vail-
" lante Zenobie : voila cette femme qui
" a remporr^ tant de vidloires : admi-
*' rez fa conftance en cette rencontre :
ne diroit-on pas que les chaines de
diamant qu'elle porte la parent plutot
qu'elles ne 1'attachent, & qu'elle
le char cju'eUe fuit ?
" Enfin, mes filles, pendant que j'e-
c< tois toute chargee de fers, ou, pour
<* les mieux nommer,. de chaiaes d'or &
*< ^e pierreries, comme une illuftrc ef-
\ % " clave i
68 Reflexions fur le
" clave 5 pendant toute la magnificence
" de ce triomphe, qui eft fans-doute le
" plus facheux jour de la fervitude ;
" j'etois libre dans mon coeur, & j'eus
" Tame aflez tranquille pour voir avec
l< plain" r que ma conftance afracbat des
" larmes de quelques-uns de mes enne-
" mis. Oui, mes filles, lavertua de fi
" puiflans charmes que Taufterite Ro-
" maine n'y put refifter; & je vis quel-
" ques-uns d'entr'eux pleurer la vie-
" toire $Aurelien & mon infortune.
" Au-re(le, il ne faut pas avoir la foi-
'* blefle de laifler ebranler fon ame par
" des chofes qui ne la touchent point
" du-tout quand on eft parfaitement
" fage. Tout ce grand appareil que Ton
" fait pour les triomphes ne doit point
" caufer d'effroi a un efprit raifonnable :
** tous ces chariots d'or, ces chaines de
*' diamant, ces trophees d'armes, 6c
** cette multitude de peuple qui s'amaf-
" feiit pour voir cette funefte ceremonie,
ce
Gouvernemenf des Femmes. 69
*' ne'doivent point faire de peur a une
c perfonne genereufe. II eft vrai que
" mes chaines etoient pefantes : mais,
" quand elles ne bleflent point Tefprit,
elles n'incommodent gueres les bras
" qui les portent. Pour moi, dans ce
" deplorable etat, je penfai plus d'une
*' fois que, comme la fortune avoit fak
" que je fuivois le char que j'avois moi-
*' meme fait conftruire pour triompher ;
** par une meme revolution des chofes
" du moude, il pourroit arriver qu'un
** jour on vous feroit des fceptres des
e memes chaines que je portois. Mais
" enfin quand cela n'arnveroit pas, ne
< 4 vous en affligez que modere'ment.
" A'iez plus de foin de vousrendre dignes
<e du trone que d'y remonter : car, dc
* 1'humeur dont je fuis, je fais plus de
" cas d'un fimple efclave quand il eft
*' fidele, que du plus puifTant Roi du
* f monde quand il n'eft pas genereux,
" Songez done, mes filles, a fupporter
^ votre fervitude avec plus de conftance;
7 Reflexions far le
** & croiez certainement que fi j'ai etc
" vaincue &Aurelien> la mienne a fur-*
* monte la fortune,
" II a affez paru dans la fuite de ma
" vie que la mort ne m'epouvantoit point
* quand elle pouvoit m'etre glorieufe.
<l Je Fai vue cent fois fous un vifage plus
" terrible que tous les defefperes ne
* Font jamais vue\ Le poignard de;
" Caton, Tepee de Brutus, les charbona
<* ardens de Portit, le poifon de Mi-
*' thridate^ ni Tafpic de Cleopatre^ n'ont
** rien de fi effro'iable. J'ai vu une
44 grele de dards & de fleches tomber
* fur ma tete : j'ai vu cent javelines
** les pointes tournees centre mon cceur,
* c 6c tout cela fans m'epouvanter.
" Ne penfez done pas que fi j'eulTe cru
'* que la mort m'eut pu etre glorieufe,
** je ne 1'eulTe trouvee en ma propre
* l main. Elle etoit accoutumee a vaincre
5* les autres, elle auroit rompu mes fers.
Gouvernement des Femmes. 71
" Ci je 1'eufTe voulu. Mais j'ai cru que
" j'aurois plus de gloire a les porter fans
* repandre des larmes, qu'a verfer mon
* c fang par foiblefle ou par defefpoir.
" Ceux qui font confifter leur fatisfac-
** tion en eux-rnemes, quittent le trone
*' avec moins de regrets que ces autres
ic qui, ne rencontrant rien dans leurs
*' ames qui les contentent, font con-
" traints de trouver leur felicite dans les
" chofes qui leur font etrangeres.
* Vous me demanderez peut-etre cc
" qui refte a faire a des Princefles qui
c< ont perdu 1'empire & la liberte ? Je
' vous repondrai avec raifon, que, puif-
*' que les Dieux ont voulu donner une
fi noble matiere a votre courage, vous
" etes obligees d'en bien ufer, 6c de faire
" connoitre a toute la terre par votre
<c patience & votre vertu, que vous etiez
" dignes du fceptre qu'on vous a ote, &
" que les fers qu'on vous a donnes font
*' indignes de vous.
" Voila,
72 Reflexions fttr It
" Voila, mes filles, cc qui vous refte
" a faire : 6c ii vous pouvez vous'laifler
*' toucher a mon exemple & a mes rai-
" fons, vous trouverez que la vie pourra
" vous etre encore douce & glorieufc.
Vous avez du-rhoins cet avantage>
" qu'en 1'etat qu'eft votre fortune, elle
*' ne fauroit devenir plus mauvaife qu'-
" elle eft : deforte-que fi vous pouvez
" une fois vous y accoutumer, rien ne
*' pourra plus apres troubler votre repoSi
c< Souvenez-vous que de tant de millions
* c d'hommes qui font au monde, il ri'y
" en a pas cent qui portent des cou-
*" ronnes : & croi'ez-vous, mes filles>
44 que tous ces hommes fbient malheu^
" reux ? & qu'hors du trone il ne puifle
" y avoir de douceur? ii la chofe eft
" ainfi, oh ! que vous etes abufe'es ! Il
" n'eft point dans la vie de condition
" qui n'ait fes peines & fes plaifirs : la
" veritable fageffe eft de favoir egale-
" ment bien ufer de tous fi la fortune
'* vous les fait eprouver. Ceux qui fe
font
Gou e verne??ient des Femmes. 73
" font mourir eux-memes ne fa vent, pas
<{ que tant qu'on eft vivant on eft en e'tat
" d'acquerir de la gloire. II n'eft point
" de Tiran qui puiffe m'empecher d'im-
" mortalifer tous les jours mon nom,
" pourvu-qu'il me laifTe vivre, & que je
<c fois vertueufe. Mon filence meme,
44 s'il me faifoit fouffrir quelque fup-
*' plice que j'endurafie conftammept,
** ne laifferoit pas de parler pour moi.
ic VIvons done, mes filles, puifque
te nous pouvons le faire avec honneur,
<f & qu'il nous refte encore des moiens
' de temoigner notre vertu. Le fceptre,
f< le trone, 6c 1'Empire que nous avons
" perdus, ne nous ont ete donnes que
" par la Fortune ; mais pour la conft-
" ance elle vient dire&ement des Dieux.
" C'eft de leurs mains que je 1'al re9ue",
** & c'eft pour cela que vous devez 1'imi-
et ter. Elle eft la veritable marque des
*' Heros, comme le defefpoir Teft des
* c foibles ou des inconfide'res.
K Ne
74 Reflexions fur If
" Ne vous mettez done point en peine
'* de ce que la pofterite dira de moi ;
" & ne craignez pas que le jour du tri-
* e omphe &jfttreh'en ait terni toutes mes
e< vidtoires ; puifque, comme je vous 1'ai
" dit, c'efl le plus glorieux de ma vie.
" D'ailleurs j'ai feu- opt dur Mien a fait
' un portrait, en parlant au Senat, qui
" me fera connoitre a nos neveux. Con-
" fervez-le, mes filles, afin que, quand
u je ne ferai plus, le fouvenir de ce que
" j'ai ete vous oblige a etre toujours ce
* c que vous devez etre. Void les cou-
" leurs dont Aurelien s'.eft fervi dans ce
tableau :
" fai appris, a-t-il dit, quon me re~
" proche comme une chofe peu digne d'un
" grand courage t d 'avoir triomphe de Z/-
" noble. Mais ceux qui me bldment ne
*' fauroient quelle louange me donner, site
fevoient quelle etoit cette femme -, com-
bien elle etolt avifee enfes conjeils ; com~
bien dlefe montroit conrageuje 6? con-
" jlante
*'
Gouvernement des Femmes. 75
" ft ante en Tordre quelle tenoit -, combien
" elle etoit imperieufe & grave a fendroit
" des gens de guerre; combien elle etoit
" liberate quand fes affaires I'y obligeoient' f
" & combien elle etoit fever e Of exacJe
" quand la necejjite' I'y contraignoit. Je
** puts dire que cja tie par f on mo'ien quO-
" donat a vaincu les Perfes, & pourfuivi
ft le Roi Sapor jufqua Stejiphonte. Je
" puis ajjurer que cette femme avoit telle-
*' ment rempli ? Orient & I'Egypte de la
" terreur de fes armes, qui ni les Arabes,
" ni les Sarrajins, ni les Armeniens nofoi-
tf ent remuer. O^ue ceux done a qui ces
" chofes ne plaifent pas fe taifent ; car sil
u n'y a point d'honneur d 1 avoir vaincu <S?
6 ' d' avoir triomplie d' line femme, que diront->
tf Us de Gallienus, au mepris duquel cette
<f Prince ffe a feu maintenir fon Empire ?
cc Qne diront-ils de Claudius, Prince faint
" & venerable, qui, etant occupe aux
" guerres des Goths, par une louable pru-
', q bien vouhi foiiffrir quelle re-
K 2 " gnat i
76 Reflexions fur le
" gnat - y afin que cette Princeffe, occupant
" ailleursfes armes, il put plus aifement
" acheverfes autres entreprlfes ?
" VpiJa, mes filles, ce que mon vain-
" cuieur a dit de moi, quoique j'aie fuivi
" fon char. Aiez la mme ^quite, je
" vous en conjure ; & croiez que qui-
f conque a vecu de cette forte n'a que
*' faire de fe donner la mort, pour im-
Sf mortalifer fon nom."
Peut-on lire quelque chofe de plus
i>.oble & de mieux frappe que ce dif-
cpurs ? Aufli 'Lenobie reiiffit-elle a diA
fuader fes filles du deflein qu'elles avoi-
ent forme de mourir. Elks furent s^at-
tjrer le refpeft de toutes les Dames de
Rome, & s'y marierent dans les pre'-
mieres families. Ces jardins dont Au-
relien leur fit prefent font ce qu'on apelle
aujourdui Tivolt -> que beaucoup de gens
connoiflent fans favoir qu'ils pnt autre-
fojs appartenu ^. 'Leriobie.
Les
Gouvernement des Femmes. 77
Les differentes hiftoires que je viens
de citer font fi eloignees de nos jours
qu'elles ont pour ainfi dire 1'air fabuleux*
Je vais done me rapprocher davantage en
parlant de la Reine ELIZABETH, qui
meriteroit ajufte tftre le nomde Grande,
ne fut-ce que pour n'avoir jamais con-
fulte, dans toutes fes demarches, que le
bien & 1'inclination de fes fujets.
A L G R E' que, depuis long-
temps, les Miniftres de Marie fe fufTent
Routes que fa fin approchoit, fa mort ne
lailfa pas de les jetter dans la derniere
perplexite. Us etoient tous Catholiques.
C'etoient eux qui avoient fuggere, ou
du-moins approuve la rigoureufeperfecu-
t^on fous laquelle gemiflbient les Pro-
teftans : & ceux-ci, fuivant toutes les
apparepces, alloient a leur tour prendre
78 Reflexions fur fe
le deffus. Ceci leur fit tenir fecrete pen-
dant quelques heures, la mort de Marie-,
afin de pouvoir deliberer fur le parti qu'il
y avoit a prendre. Mais, comme le
Parlement etoit aflemble, il ne dependoit
pas d'eux de rien determiner quant a la
fucceffion, d'autant-plus qu'Hefzrt VIII.
n'avoit laifle aucun doute a ce fujet dans
fon teftament, qui avoit ete confirme par
un ate de Parlement, fans-qu'il cut ja-
mais ete rappelle. Defbrte - qu'ils fe
bornerent a faire notifier ^aux deux
Chambres la mort de la Reine ; & c'efl
tout ce qu'ils pouvoient en pareil cas.
Les Pairs furent les premiers a qui' on
en donnat avis : &, fans perdre de temps*
ils fe mirent a examiner les droits des~
differentes perfonnes qui pouvoient pre-
tendre au trone. S'il eut s'agi de decider,
de ces droits par les loix civiles, ou fui-
yant la coutume, la chofe eut ete tres-
difficile, parce-que les difFerens divorces
joints a plufieurs acl;es de Par-
lement
Gouvernement des F entities, jg
lement qui fe contredifoient manifefte-*
ment, euffent rendu la matiere des plus
compliquee. Mais, comme en Angle-
terre le Parlement, qui comprend le
Roi, les Pairs, 6c les Communes, eft le
fupreme Legiflateur -, ce font toujours les
loix qui decident, a-moins-que la force
ne s'y oppofe. Ce meme Parlement avoit
paffe un a<fte qui autorifoit Henri a regler
1'ordre de la fucceffion dans fa famille,
fuivant fon bon plaifir. Confequem-
ment il avoit nomme Elizabeth pour fuc-
ceder a fa four Marie ; quoiqu'elles
euflent 1'une & 1'autre ete declarees ba-
tardes. Le droit ^Elizabeth a la cou-
ronne ne pouvoit done lui etre difputs
par le Parlement, puifqu'il derivoit de
1'acte par lequel on avoit permis a Henri
de regler fa fucceffion. D'ailleurs, per-
fonne n'ignoroit que ii ce Monarquc
avoit fait caffer fon mariage avec Anne de
Boleyn, mere & Elizabeth, & que fi en
confequence celle-ci avoit ete declarec
batarde; ce n'ctoit que par un pur ca-
80 Reflexions far It
price^ auquel le Parlement avoit femble*
fe preter, plutot pour lui plaire que pour
faire un adte de juftice* Mais, fuppofe
que les Lords euiTent exclu Elizabeth^
jfur qui euflent-ils pu fixer leur choix
fans expofer le Roi'aume au danger le
plus evident ? J'entrerai dans quelque
detail a ce fujet, parce-qUe les particula-
rites en font neceflaifes pour jetter du
jour fur le regne d'Mz6&fffa
II y avoit, a la mort de la Reine de-
funte^ trois difFerentes perfonnes qui
pouvoient pretendre a la couronne ; fa-
voir Elizabeth fa fo&ur,M^/> Reine
d'Ecofle, petite-fille de Marguerite^ foeur
ainee d'Henri VIII.& Fran^oife )#-
che/Je de Suffolk^ fille de Marie> foeur ca-
dette de ce Monarque. Les droits d'E//-
zabeth etoient fondes, comme je viens dc
1'obferver, fur le teltament de fon pere,
confirme par ade de Parlement. II eft
vrai que de fon cote Marie pouvoit objec-
ter ^Elizabeth avoit etc declared ba-
tarde
Gouvcrnement des Femmes. Si
tarde par un autre ac~te de ce rneme Par-
lement qui n'avoit pas etc rappelle , quc
jamais batard, depuis Guillaume le Con-
qiteranty n'avoit porte la couronne d'An-
gleterre ; que, fuivant les loix du pai's*
les batards n'avoient aucun droit a la
fucceffion de leurs peres -, & qu'il s'en
fuivoit naturellement qUe le trone ap-
partenoit aux defcendans de Marguerite
fille ainee & Henri VII. Quant a la Du-
cheffe de Suffolk, elle pouvoit alleguer
<\\\' Elizabeth etant batarde, & la Reine
d'EcolTe etrangere, fans que meme il cut
ete fait mention d'elle dans le teftament
& Henri VIII. la couronne fembloit ap-
partenir de droit a la pofterite d'Henrt
VIL
Je ne m'etendrai pas fur tous les de-
bats qu'il y eut a cette occafion dans les
deux Chambres, qui, a la fin, refolurent
de fe declarer pour Elizabeth. Cette
Princefle, inftruite de ladeciiion du Par-
kment, partitde Hatfield le 19 de No-
L vembre
82 Reflexions fur le
vembre 1558, & arriva a Londres, fuivie
d'une quantite de Seigneurs & de Dames,
& au milieu des acclamations reiterees
du peuple. Elle avoit alors vingt-cinq
ans, etoit paiTablement belle ; mais rien
n'egaloit 1'air de grandeur & de majefte
qu'on lui voi'oit. Ce qui, fur-tout, la
rendit bientot 1'idole du peuple, fut cet
air d'affabilite qui lui gagnoit d'abord le
cceur ie tous ceux qui en approchoient.
Elle avoit trop d'efprit & de bon fens
pour ne pas fentir de quelle confequence
il etoit pour elle de fe faire aimer de fes
fujets, puifque c'etoit 1'appui le plus fur
de fon trone, comme la fuite le fcra con-
noitre. Auffi le changement de fa for-
tune n'en apporta-t-il aucun a fes ma-
nieres ; & bien loin de diminuer en rien
de fon affabilite depuis fon elevation,
elle fe fit au contraire une etude de Taug-
menter au point qu'on 1'accufa d'avoir
ete un peu Comedienne fur cet article, &
d'outrer meme fon role. >
% Son
Gouvernement des Femmes. 83
Son premier foin, apres avoir re9u les
complimens ufites fur fon acceflion au
trone, fut d'envo'ier des Ambafladeurs aux
principales cours de 1'Europe pour la
leur notifier. Karne meme, qui etoit a
Rome depuis la mort SEdouard VI. eut
ordre de faire part au Pape de celle de
Marie, & de 1'acceffion $ Elizabeth.
Je vais aduellement effleurer les prin-
cipaux evenemens du regne de cette
grande Reine ; ne pouvant, dans Tefpace
borne que je me fuis prefcrit, m'etendre
plus au long : ce que je ferai avec plus
d'exa&itude dans THisToiRE d'ANGLE-
TERRE, a laquelle je travaillc.
Comme, des fon ave'nement a la cou-
ronne, Elizabeth avoit forme le plan de
retablir la Religion Proteftante fur les
debris de la Catholique 3 elle ne tarda
pas a mettre les fers au feu pour exe-
cuter fon projet. Elle crut que fon pre-
mier pas devoit etre de changer les Ma-
L 2 giftrats
84 Reflexions fur le
giftrats des differentes Villes & Comtes,
qui, au dcces de Marie, etoient prefque
tons Catholiques. Ceux-ci furent done
renvo'ies, & la Reine n'emploia a leur
place que des Proteftans.
Auffi-tot apres elle convoqua un nou-
yeau Parlement, compofe / de gens qu'elle
avoit choifis, & fur qui elle pouvoit
compter. Ce Parletnent debuta par faire
revivre les loix SEdouard VI. au fujet de
la Religion. Les creatures & Elizabeth >
qui etoient a la tete du Magiftrat, veille-
rent a ce que les loix fuflent executees a
la lettre. Deforte-que peu de mois apres
la mort de Marie, il fut auffi criminel
d'aller a la melTe, qu'il 1'eut ete de foil
vivant d'aller au preche. Tous ceux du
Clerge qui refuferent de fe conformer au
nouveau reglement perdirent leurs bene-
fices, 6c fe virent remplace's par des Pro-
teilans. En un mot, la Reforme fit des
progres auffi rapides fous E/zzal>et/i,qu'a-
yoit fait la Religion Catholique fous le
regne
Gouvernement des Femmes. 85
re'gne precedent ', excepte que fous la
nouvelle Reine'perfonne ne perdit la vie
pour caufe de Religion. Qu'on ne croie
pas, au-refte, qu'elle parvint aufli vite a
changer les cceurs. Ce n'eft pas en fait
de dogmes qu'on fe pique le plus gene-
ralement d'obeiffance a fon Prince. Ceux
qui, dans le fond du cceur, etoient vrai-
inent Catholiques fous Marie, le refte-
rent fous Elizabeth ; dememe-que ceux
qui, fous Edouard VI. avoient de bonne
foi embrafle la 'Reformation, demeure-
rent Proteftans in petto ; quoique par
politique, ils affec^afTent de donner des
marques exterieures du contraire. D'ou
1'pn peut conclurre, que Ton n'avoit, a
proprement parler, fait que changer de
nom fous les regnes precedens ; que les
fujets n'avoient cherche qu'a fe monter
fur le ton de leurs Princes ; & que le
nombre des Catholiques devoit encore
etre tres-confiderable. II n'y avoit gueres
plus de vingt ans que la Religion Pro-
teftante avoit commence ; fy dans ce peu
de
86 Reflexions fur le
de temps le fervice divin avoit quatre
jfois change de forme. Cependant le
ban fens ne nous permet pas de croire
que toute une Nation ait fi fouvent pafle
<Tune opinion a une autre, par deference
aux caprices de fes maitres,
Au-refte, malgre qu'apres
beth cut de nouveau introduit le Protef-
tantifme en Angkterre, il y reftat beau-
coup de Catholiques j il eft neanmoins
^raifemblable qu'il y avoit encore plus de
Reformes. Aufli eft-il naturel de con-
eevoir que tous ceux qui perfiftaient dans
leurs anciens fentimens etoient en fecret
ennemis de la Reine ; qu'ils foupiroient
dans le fond du cceur apres le retablifle-
ment de 1'ancienne Religion; & qu'ils
n'attendoient que 1'occafion de placer une
PrincefTe Catholique fur le trone : ce qui
engagea FJizabeth a avoir toujours 1'ceil
fur fes fujets.
Gouverncment des Femmes S^r
Le cas ou fe trouvoit cette grandc
Princefle etoitdes plus epineux. Outre
diverfes Puiflances, parmi lefquelles Ic
Pape n'etoit pas le moins redoutable,
qu'elle avoit fur les bras ; elle fe Nine-
fioit encore des Irlandois, 6c d'une
partie des Anglois. Sans allie, qui put
la fecourir ou 1'aider de fes confeils, elle
ne put trouver de refTource que dans fa
propre tete. II n'y avoit que fa pru-
dence, la jufleiTe de fes demarches, ou la
fidelite de fes fujets qui puffent la tirer
d'affaires. Ce furent les feuls moiens,
qu'elle fe refolut d'emploier ; & elle fit
bienj car, li elle n'eut feu gagner les
cceurs de fes peuples, en remettant fes
interets entre leurs mains, elle n'y fut ja-
mais parvenue autrement. Elle prevoi-
oit qu'elle feroit fouvent dans le cas de
recourir a leurs bourfes : & le feul moien
de pouvoir y puifer etoit de s'en faire
aimer: auffi ft^t-cela fa maxime fonda-
mentale, & la bafe de toutes fes adlions
pendant le cours de fon regne. II eft
vrai
88 Reflexions fur If
vrai qu'heureufement pour cette Prin-
celTe, elle avoit le coeur 6c 1'ame d'une
telle trempe que de fa vie elle ne s'ecarta
de cette regie ; & qu'on peut affirmer
que jamais Roi d'Angleterre ne fut plus
aime de fes fujets QU Elizabeth. Au-
refte, pour convaincre le lecteur que c'eft
avec juftice que j 'en fais ce bel eloge, j'en-
trerai dans quelques details ulterieurs fur
cet article.
II n'y a pas de doute que le nombre
des Proteftans ne 1'emportat de beaucoup
fur celui des Catholiques : n'avoit-elle
done pas raifon de favorifer les premiers ?
Proteftante elle-meme, elle trouvoit un
double plaifir en fe declarant pour la
Religion qu'elle profeiToit, & en s'affer-
miflant de plus en plus fur le trone.
Ajoutez a cela que rien ne captive plus a
un Prince les cceurs de fes peuples, que
lorfqu'il regie fes finances de fa9on a ne
pas fe voir oblige a furcharger d'un jour
a 1'autre le paisde nouvelles tailles. C'e-
toit-
Gouvernemenf des Femmes. 89
toit-la une qualite qu' 'Elizabeth pofledoit
au fupreme degre. Elle poufToit meme
fouvent Tceconomie a un tel point, que
quelquefois fes Minifies la taxerent d'a-
varice. Tout ce qu'on peut dire c'eft
qu'il y avoit tant d'ordre dans fes de-
penfes, qu'on ne luivitjamais enrichir
fes favoris des deniers publics, ni les em-
ploi'er en chofes fuperflues. Cela n'em-
pechoit cependant pas que lorfqu'il le fal-
loit abfolument, elle ne repandit 1'argent
a pleines mains. La France, 1'Efpagne
& TEcofTe eri fireht plus d'une fois 1'ex-
perience. Auffi les Anglois avoient-ils
une fi haute opinion de fbn oeconomie,
que jamais Parlement ne lui refufa les
fubfides qu'elle demanda, & que jamais
lei peuple ne murmura lorfqu'ils furent
accofde's,
Elizabeth avoit encore une autre qua-
lite qui acheva de lui gagner le cceur des
Anglois ; c'eft que jamais fes Miniflres
n'eurent afTez de pouvoir fur elle pour
M 1'engager
90 Reflexions fur le
1'engager a fe fervir de mauvais fujets,
ou a les diftinguer. Elle fentoit que
c'etoit avilir les poftes d'honneur que
d'en difpofer en faveur de perfonnes qui
ne puffent en foutenir 1'eclat par leur
vertu ; & elle cut cru faire un vol au
merite en nommant a un emploi quel-
qu'un qui n'eut rien fait pour Tobtenir.
Elle etoit fure, en fuivant cette maxi-
me, de ne defobliger perfonne ; parce-
que fuppofe qu'un Seigneur eut pu pre-
tendre a quelques marques de diftindlion;
qu'on la lui eut refufee ; & qu'apres cela
on 1'eut accordee a un autre qui de toute
faon lui eut ete inferieur ; le premier
eut fans-doute eu lieu de fe plaindre -, ce
qui ne pouvoit jamais arriver, vu la regie
que la Reine s'etoit prefcrite, regie dont
elle ne fe departitpref que jamais pendant
le cours de fon regne.
Pour mettre le comble a fes vertus,
"Elizabeth fe piquoit de faire rendrejuf-
tice a chacun avec la derniere imparti-
alite.
Gouvernement des Femmes. 91
alite. Ses plus chers favoris 1'eprouve-
rent, lorfqu'ils abuferent de fes bontes,
ou qu'ils s'ecarterent de leur devoir. II
eft vrai que comme il etoit de fon interet
de fe faire aimer du peuple, elle n'eparg-
noit rien pour y parvenir. On n'a cepen-
dant pas droit d'en conclurre, comme
certains auteurs ont voulu 1'avancer, que
tout n'etoit en elle que diffimulation ;
d'autant qu'il n'eft pas impoffible que
fouvent nos gouts s'accordent avec nos
interets. Elizabeth etoit foncierement
attach ee a la Religion Proteftante ; &
Ton bien-etre vouloit en meme temps
qu'elle en fut 1'appui. Son gout naturel
pour Tceconomie s'accordoit fort bien
avec les circonftances ou elle fe trouvoit,
circonftances qui exigeoient qu'elle ne
depenfat pas un fol mal-a-propos. Doiie'e
elle-meme de bonnes qualites, elle efti-
moit la vertu dans les autres. II n'eft
done pas furprenant quelle ne put re-
compenfer autre chofe que le vrai merite.
Et, pour finir, fi elle eut ete moins ftricle
M 2 fu*
92 Reflexions fur le
fiir 1'obfervation de la juftice, on I'euf:
peut-etre attribue a la foibleffe de for}
fexe ; ce qui cut pu engager les Grands
du Roiaume a s'oublier.
Ses premieres demarches politiques
furent relatives aux troubles de 1'EcplTe.
Mais, comme cet article feul fourniroit
un volume, je gliflerai defTus, pour pafTer
a quelque chofe de plus intereffant, qui
eft d'apprendre au lecteur le norn des
differens perfonnages qui afpirerent a
1'epoufer.
v
Quoiqu'elle eut plus d'une fois declare
a fon Parlement qu'elle ne fongeoitpas a
fe marier, on n'ignoroit cependant pas
que de pareilles refolutions font fujettes
au changement ; d'autant-plus qu'il y
avoit nombre de Princes & de Seigneurs
qui fe flattoient de lui infpirer des pre-
juges plus avantageux pour 1'bymen.
Charles, Archiduc d'Autriche, fils cadet
de 1'Empereur Ferdinand, le Roi de
Suede,
Gouvernement des Femmcs. 93
Suede, & le Due d'Holftein, 1'avoient
deja faite fonder a ce fujet. Le Comte
ftArran, fils du Due de Chatelerault,
comptant fur la flerilite de la Reine Ma-
rie, & fe regardant en confequence
comme heritier prefomptif de I'EcofTe,
ne doutoit pas que pour reiinir les deux
Roiaumes, Elizabeth ne le preferat a tous
fes concurrens.
D'autres, auffi paffionnes, mais moins
entreprenans, parce-qu'ils etoient fujets,
n'ofoient fe declarer hautement -, & fe
contentoient de lui laifTer deviner leurs
vues par la delicatefle de leurs foins.
C^uelques-uns meme s'adreflerent a des
EJames de leurs amies, pour parler en leur
faveur. L'un pronoit fa naiflance, &
1'autre fon merite, tandis-qu'un troifieme
faifoit 1'eloge de fon cceur, & des graces
de fa perfonne. En un mot, jamais comme
elle femme ne fe vit attaque'e de tous
c6tes.
Le
94 Reflexions fur le
Le Comte SArundel, d'une des pre-
mieres maifons du Roi'aume, quoique
prefque deja fur le retour, s'imaginant
que la Reine epouferoit plus volontiers
un fujet qu'un Souverain ; fe mit dans
la tete que perfonne plus que lui lie
pouvoit pretendre a cet honneur. Le
Chevalier Pickering, a qui Elizabeth ayoit
donne quelques marques d'eftime parti-
culiere, eut afTez d'amour-propre pour fe
flatter qu'elle ne s'en tiendroit pas la.
Mais perfonne ne faifoit monter fi loin
fes efperances que Robert Dudley -, fils du
feu "Due de Northumberland. La Reine
le preferoit hautement a tous ceux qui
avoient 1'honneur d'approcher de fa per-
lonne. Elle fembloit meme temoigner
tant d'inclination pour lui, qu'on crut
pendant long-temps qu'elle avoit refolti
de 1'epoufer. Elle 1'avoit fait fon grand
Ecuier a fon avenement au trone, & lui
avoit en meme temps donne 1'ordre de la
jarretiere. Toutes les graces paflbient
par
Gouvernement des Femmes. 95
par fon.canal : ce qui fit connoitre a cette
PrincefTe qu'elle avoit plus que de 1'eftime
pour lui. Lorfqu'on parloit de ce feig-
neur a la cour, on difoit {implement
Mylord, comme fi on eut voulu dire My-
lord par excellence. Quand cependaiU
on en venoit a examiner fur quoi pou-
voient etre fondees des diminutions aufii
marquees, on ne trouvoit abfolument rien
qui put frapper des yeux auffi percans que
ceux ^Elizabeth. Si Dudley avoit des
vertus, fes vices les effacoient ', deforte-
qu'on ne pouvoit s'en prendre qu'aux
pianettes du gout de la Reine, qu'on
fuppofoit predominee par la force des
conftellations & de la fympathie. Quoi-
qu'il en foit, il faifoit la plu'ie & le beau
temps a la cour ; & on lui communi-
quoit les affaires les plus fecretes. Les
Ambaffadeurs alloient lui rendre compte
de leurs negociations ; & quiconque avoit
des graces a demander s'adrelfoit a lui,
a moins de vouloir echoiier ;, car c'etoit
une faute qu'il ne pardonnoit pas.
Le
9 ^ Reflexions Jur te
Le premier trait d'eclat que je trouve 1
dans 1'hiftoire tfTLltzabeih, eft le traite
qu'elle figna avec le Vidame de Chartres
en faveur des Huguenots ; traite par le-
quel cette Princefle s'engageoit a leur
fournir cent-mille ecus, & fix-mille
hommes d'lnfanterie, dont la moitie de-
voit etre emploiee a ladefenfe de Diep-
pe & de Roiien, & le refte mis en gar-
ni Ton au Havre, qu 'Elizabeth devoit gar-
der jufqu'a-ce-qu'on lui remit Calais.
Paul de Foix, qui etoit alors AmbafTadeur
de France en Angleterre, ai'ant eu vent
de ce traite, s'en plaignit \ & demanda a
la Reine qu'en vertu du traite de Cateau,
elle lui livrat le Vidame & fes adherens.
Elle lui repondit qu'elle en ecriroit au
Roi de France ; ce qu'elle fit en effet :
mais, ne pouvant obtenir de conditions
pour ce feigneur, elle ne fe crut pas
obligee a le remettre entre les mains des
Francois.
Ccpendant
Gouvernement des Femmes. 97
Cependant comme les fix-mille An-
glois n'avoient mis en mer qu'au mois
de Septembre, ils trouverent a leur ar-
rivee le Roi de Navarre aux pprtes dp
Rouen ; ce qui les fit partager en deux
corps, dont Tun fe jetta dans Dieppe, &
1'autre prit pofleffion du Havre, fuivant
1'efprit du traite de Londres. Elizabeth
avoit nomine le Comte de Warwick gou-
verneur de cette place. Dans cet inter-
valle Roiien fut emportee d'aflaut, & le
Roi de Navarre, qui avoit ete blefle au
liege mourut a fon retour a Paris. Ce
fut vers la fin de cette annee que fe donna
la bataille de Dreux, entre les Huguenots
& les Catholiques, ou la perte fut a-peu-
pres egale des deux cotes. Le Prince
de Conde, & le Connetable de Montmo-
renci> qui commandoient les deux armees,
furent 1'un 5c 1'autre faits prifonniers ;
mais le Roi de France demeura maitre
du champ de bataille. Le Prince de
Conde i ne fe trouvant plus en etat de fi-
gurer a la tete de fon parti, 1'amiral de
N Chatilhn
98 Reflexions fur k
Chatillon prit le commandement de Tar-
mee.
Je pafle fous filence toutce qui a rap-
port aux affaires d'Ecoffe, dont je ne di-
rai rien jufqu'a-ce-que j'en vienne a la
mort dc Marie Stuart.
En 1 564 la paix fe conclut entre la
France & 1'Angleterre, & fut fignee a
Troyes en Champagne 1'onze Avril.
Chacun fe refervoit fes droits & fes pre-,
tentions, fans rien fpecifier, pas meme la
reftitution de Calais. Neanmoins, lorf-
que le temps fut expire, la Reine envoi'a
les Chevaliers Smith 6c Winter, pour de-
mander qu'on lui remit cette Place con-
formement au traite de Gateau. Mais
le Monarque Francois ne fongeoit a rien
moins qua s'en defTailir. Si Elizabeth
ne fe fut point trouvee d'autres affaires
fur les bras, elle eut bientot feu faire va-
loir fes droits en declarant la guerre a la
France. Mais fa pofition etoit critique :
ii
Gouvernement des Femmes. 99
il s'agifToit de fe maintenir fur le trone, 6c
non de faire des conquetes.
Le mafTacre de la St. Barthelemi qui
arrivaen 1572, a'iant revoke toute 1'Eu-
rope centre Charles IX. ce Prince crut
devoir menagerla Reine Elizabeth. Quoi-
qu'il cut fait perir une bonne partie de
fes fujets Proteftans, il vo'ioit ceux qui
etoient echappes tous prets a prendre
les armes pour fe fouftraire a fa furie.
La Rochelle, qui etoit leur boulevard,
refufoit de lui ouvrir fes portes j & les
Huguenots du Languedoc venoient de fe
revolter. Aufli n'epargna-t-il rien pour
cajoler la Reine, & 1'empecher de fecourir
les derniers. Lorfqu'il lui fit parler a
ce fujet, elle lui repondit par le canal de
fon AmbafTadeur, qu'apres l'horrible maf-
facre qui venoit de fe faire par fes ordres,
elle ne pouvoit plus placer la moindre
confiance en lui. Charles s'excufa de fon
mieux. Tantot il difoit que la chofe
s'etoit faite fans fon aveu, & a fon inffu ;
N 2 &
ioo Reflexions fur le
& tantot qu'il s'y etoit vu force pour
prevenir une confpiration que 1'Amiral
avoit forme centre lui, fa mere, & fes
freres.
Dans le temps meme qu'il accabloit
1'AmbafTadeur d'Angleterre de careffes,
& de proteftations d'amitie pour la Reine
fa maitrefTe, il travailloit fous main a lui
fufciter des ennemis en Angleterre & en
Ecofle. Auffi Elizabeth, qui en fut in-
ftruite, ne le fit-elle pas fcrupule peu
apres de fecourir La Rochelle, ou elle
envoia Montgomery. L'AmbafTadeur de
France fe plaignit amerement qu'on le
laiflat mettre a la voile, 6c que les mar-
chands Anglois envoiaflent des provifions
aux aflieges. On lui repondit, pour la
forme, que cette flotte etoit compofee
de gens fans aveu, qu'ils naviguoient fous
de faux pavilions, & que li on pouvoit
les prendre ils feroient punis ; quant a'ux
marchands, qu'ils cherchoient a gagner
ou ils pouvoient. Au-refle, voila ou fe
borna
.Gouvernement des Femmes. 101
borna tout le fecours que la Reine donna
aux Huguenots. Elle ne vouloit abfo-
lument pas en venir a une rupture ou-
verte avec la France, foit pour 1'attirer
dans fes interets, ou du-moins pour faire
croire qu'elle n'etoit pas brouillee avec
Charles : ce qui, naturellement, devoit
rendre fes autres ennemis plus circonf-
peds.
Jc n'entrerai pas dans le detail des
proportions de mariage que la cour de
France lui fit faire d'abord avec le Due
dAienon, puis avec le Due d'Anjou ;
parce-que le tout ne fut qu'un jeu de
part & d'autre, quoiqu'on cfifputat tres-
long-temps fur les conditions, comme fi
Ton y cut penfe ferieufement.
L'annee 1 577 commen^a par un evene-
ment affez intereflant, qui fut 1'arrivee
de Dom Juan d'Autriche aux Pa'is-Bas.
C'etoit un Prince d'un genie fuperieur,
& dont Fambition 1'emportoit prefque
encore
102 Reflexions fur le
encore fur la naiffante. II ne pouvoit
penfer fans fremir qu'il fut ne fujet ; &
il n'y a rien qu'il n'eut fait pour cefTer de
1'etre. Tous fes pas tendoient a la fou-
verainete. Son premier projet avoit ete
de fe faire Roi de Tunis. Y aiant echoiie,
il fongea a epoufer la Reine d'Ecofle,
pour monter enfuite fur )e trone d'An-
gleterre. Elizabeth n'ignoroit pas les
defleins de Dom Juan fur les Pais-Bas ;
mais elle n'avoit pas penetre fes vues fur
1'Angleterre & 1'EcofTe. Le Prince d'O~
range lui en donna avis : ce qui lui fit
avoir les yeux fur les Pais-Bas. Sur-le-
champ elle fit remettre aux Etats les
cent-mil le liVres fterlings qu'ils lui avoi-
entdemande.
Tandis-que la Reine affiftoit les con-
federes dans les Pais-Bas, fous pretexte
de les empecher de fe donner a la France,
Philipe lui rendoit la pareille en fomen-
tant une rebellion en Irlande. Mais ce
projet chimerique fut enfeveli avec Sfu-
kcly,
Gouvernement ties Femmes. 103
kefy, qui devoit 1'executer, & qui perit,
avec Dom Sebaftian Roi de Portugal, a la
bat aille d' Alcafar. Dom Juan remporta
un avantage fignale fur les Etats a la ba-
taille de Gemblours : mais il ne fit rien
de remarquable depuis, jufqu'a fa mort
qui arriva le premier O&obre 1 578. On
pretend qu'elle fut la fuite du poifon
qu'on lui avoit donne par ordre du Roi
fon frere. Akxandre Farnefe, Prince de
Parme, lui fucceda dans le commande-
ment de 1'armee.
On repandit dans Tannee 1580, des
ecrits par lefquels on donnoit avis aux
Anglois que le Pape, de concert avec le
Roi d'Efpagne, s'etoit ligue pour faire la
conquete de 1'Angleterre, & y retablir
la Religion Catholique : & on y exbor-
toit ceux de cette communion dans ce
pai's a favorifer 1'entreprife. Elizabeth,
fur cela, fit publier qu'elle etoit inftruite
desmenees fecretesde fes ennemis ; mais
que, fe repofant fur rafliftance de la Di-
vinite,
104 Reflexions fur le
vinite, & la fidelite de fes fujets, elle
efperoit pouvoir y faire face de tous cotes;
qu'au furplus, comme leur trame ne la
regardoit pas perfonnellement, mais tout
le Roiaume, la juftice qu'elle devoit a fes
fujets exigeoit, pourl'interet de ceux qui
lui etoient fideles, qu'elle fevit centre
ceux qui oublioient leur devoir : deforte-
qu'elle avertiftbit que quiconque y man-
queroit feroit traite avec la derniere ri-
gueur,
EfFedlivementlesEfpagnols firent cette
annee une defcente en Irlande. .Arthur
Grey, qui en etoit Vice-Roi, apprit que
fept-cents Efpagnols & Jtaliens, au nom
du Pape & de Philipe II. y etoient de-
barques, fans la moindre refiftance, fous
les ordres d'un Italien nomme St. Jofeph;
& que celui-ci s'etoit retranche fous un
fort qu'il nommoit le J?orf de FOr, Le
Comte SOrmcnd, qui n'en etoit pas loin,
fit quelques prifonniers fur l'ennemi.
Ceux-ci declarerent qu'ils avoient ap-
porte
Gouvernement des Femmes. 105
porte des armes pour cinq ou ux-mille
homines, qui devoient chaffer les Anglois
de 1'Ifle. Le Comte, ne fe trouvant pas
affez fort pour affieger les enriemis, fe
contenta de les ihveftir, jufqu'a-ce-quele
Vice-Roi, qui etoit en pleine marche,
put le joindre. Peu apres le fiege fe fit
dans toutes les formes ; 6c le fort fe ren-
dit le cinquieme jour a difcretion. Les
Anglois fouillerent leur vidloire par les
cruautes qu'ils exercerent. Sous petexte
qu'ils ne pouvoient, fans beaucoup d'em-
barraSi garder tant de prifonniers, ils paf-
ferent les Efpagnols au fil de 1'epee, &
pendirent tous les Irlandois.
Ce fut dans Cette annee 1580, que
Francois Drake revint du long voiage
qu'il avoit entrepris en faifant le touf du
monde. II avoit navige fur les mers du
Nord & du Sud en Amerique, & en rap-
portoit des trefors immenfes qu'il avoit
enleve aux Efpagnols en lingots d'or &
d'argent. II arrlva au mois de Novembre ;
O- S
io6 Reflexions fur k
& d'abord la Reine le fit Chevalier, &
cut la cpmplaifance de diner dans le vaif-
feau qui avoit fait un auffi long voiage.
Elle le fit enfuite placer pres de Deptford,
& ordonna qu'on y pofat une infcription
qui en perpetuat la memoire.
L'an 1585, la France & les Pais-Bas
e'toient prefqu'en feu. Tout y etoit en
combuftion, tandis c^u Elizabeth ne fon-
geoit qu'a pourvoir a fa furete, & a celle
de fes fujets, en affiftant les Huguenots
& les Confederes. Elle prevint auffi,
par un traite avec le Roi d'EcofTe, les
coups qu'on eut pu lui porter fi le Roi
d'Efpagne & le Due de Guife fe fufTent
rendus maitres de ce Roi'aume.
L'annee fuivante, peu apres la conclu-
fion de ce traite, Elizabeth decouvrit en.
Angleterre une confpiration, qui couta la
vie a la pauvre Marie Stuart Reine d'E-
cofle. Come diiFerens auteurs ont traite
cette matiere, je n'en rapporterai que les
particularite's
Gouvernement des Femmes. 107
particularites les plus eflentielles ; &
commencerai par le Decret de Commiflion
que publia la Reine d'Angieterre pour
1'inftrudion du proces de fa rivale. En
voici la tradudtion :
EL /Z A BETH, par la grace de
Dieu, Reine d'Angleterre, de France, &
d'Irlande ...... Au tr ex-reverend Pere
enJefus-Chrift]E&K ARCHEVEQJJE DE
CANTORBE'RY, Primat & Metropolitan
de toute FAngleterre, Membre de Notre
Confeil prive : J^t a Notre feal G? bien-
aime le CHEVALIER BROMLEY, Clian*
celier d'Angieterre , f , , Salut,
Comme la vingt-Jixie'me annee de Notre
Re'gne on a paffeun Atte %ui porte ....
(Ici I'Adts etoit rapporte tout aulong.)
Et Comme, depws le premier de Juin de
la 'vingt-feptieme annee de Notre Regne, on
f? machine toutes fortes de mo'iens tendans a
O 2 nous
io8 Reflexions fur le
nous fair e tort -, Of n ignorant pas qua la
tete de toutes ces perfides manoeuvres f&
trouve MARIE ,-jille ? heritiere de J A Q^J E s
V. Roi d'Eco/e, (qui ofe u fur per k tit re
d heritiere du Ro'iaume d'Angleterre), avec
d'autres perfonnes qui y font entrees dtfon,
aveu: Et comme Notre intention eft de
mettre le fufdit Afte en force dans tous fes
points ifuivant fa forme ? teneur -, '& que
Nous vouhns quon examine avec foin tout
ce qui peut y avoir contrevenUy pour en
juger & porter fentence en confequence :
Nous vous donnons a vous, & a la plus
grande partie de vous, pkin & abfolu pou~
voir, permiffion & autorite, confequemment
a la teneur du fufdit Afte, d' examiner tout
ce que la dite MARIE^.^/ avoir fait , ima-
gine, ou cabale, contre Notre Perfonne
Ro'iale, ou toute autre perfonne de fon
aveu, G? d'en ramaffer foigneufement
toutes les cir con/lances. Voulons quen-
fuite vous prononciez jugement fur les
faits & les preuves y ainft quil vous
apparoitra. Nous vous ordonnons done de
fixer
Gouvernement des Femmes, 109
fixer unjour, & un lieu, pour vous affembler
ft ce fujet ; & froceder en confluence de
Afoj 1 ordres,
II eft bon de remarquer que le grand
Treforier Burleigh, & le fecretaire Wai-
fingham, deux des plus intimes Miniflres
^Elizabeth, etoient du nombre des Com-
rnilTaires. Us etoient conuus pour en-
nemis declares de la Reine d'Ecofle : &
il y a meme beaucoup d'apparence que
c'etoient eux qui avoient porte Elizabeth
a Iqi faire fon proces. D'autant-plus que,
comme on a peine a fe figurer que cette
PrincefTe cut hazarde une pareille de-
marche fans en deliberer avec fon confeil,
il eft naturel de penfer qu'elle n'eut pas
du nommer fes propres Miniftres pour
juger cette Reine infortunee. II eft vrai
que comme elle vouloit etre fure du fuc-
ces de cette affaire, elle etoit perfuadee
que 1'autorite de fes Miniftres fuffiroit
pour emporter la balance, fuppofe que
quelqu'autre des juges parut biaifer.
Trente-
jio Reflexions fur k
Trcnte-fix des CommifTaires s'etant
affemble's 1'onze d'Oftobre au chateau
de Fotheringhay dans le Comte de Nor-
tJiampton, envoierent a Maried'Ecqffe, le
Refcript de la Reine. Elle leur repon-
dit, apres 1'avoir lu, " Qu'elle etoit
*' fachee qu'on cut fait a la Reine fa
" foeur de faux rapports fur fon fujet;
*' qu'elle s'etoit toujours doutee que c'e-
*' toit a elle qu'en vouloit I'afTociation
* c & l'ad:e du Parlement, & qu'on la
* 6 rendroit refponfable de tout ce qui fc
'* machineroit dans les pa'is etrangers ;
'* qu'il etoit fingulier que la Reine d'An-
Cft gleterre la confiderat comme une de
** fes fujettes, & pretendit avoir droit
* e de lui faire fon proces 5 qu'elle etoit
" une Souveraine, & une Reine auffi-
* bien op Elizabeth j & qu'elle ne con^
*' fentiroit jamais a rien qui put degra-
* c der laMajeile du trone, faire tort a fon
'* fils, ou manquer a ce qu'elle fe devoit
' a elle-meme : que, d'ailleurs, elle ne
*' connoiflbit abfolument rien ni aux
<e loix,
Gouvernement des Femmes. i i r
** loix, ni aux coutumes d'Angleterre,
" & qu'il ne feroit pas aife de trouver
" f es P a * rs P our ^ a j u g cr '> qu'elle n'avoit
" perfonne qu'elle put confulter ; 6c
" qu'on lui avoit enleve tousfes papiers;
" que jamais elle n'avoit cherche a fou-
" lever perfonne centre Elizabeth, &
" qu*elle ne fe fentoit coupable d'aucvm
" crime; qu'on ne pouvoit la convaincre
* c que fur c qu'elle avoit dit ou ecrit ;
*' & que confequemment elle etoit cer-
" taine qu'on ne pouvoit rien lui produire
46 de criminel, excepte d'avoir recom-
'* mande fes interets aux Puiffances
" etrangeres; ce qu'elle avoiioit de bonne
" foi."
Le lendemain les CommiiTaires lui fi-
rent paffer une copie de fa reponfe. Apres
1'avoir lue, elle leur dit, " Qu'elle etoit
" fidelle ; mais qu'elle avoit oublie un
* f point principal, qui etoit, que dans fa
" lettre Elizabeth pretendoit qu'elle fut
'* fujette anx loix d'Angleterre, parce-
" qu'elle
112 Reflexions fur le
" qu'elle s'y etoit refugiee depuis long*
" temps -, mais que tout le monde fa-
" voit qu'elle n'y e'toit venue que pour
" implorer 1'afMance de la Reine fa
" fceur, qui avoit eu la cruaute de 1'y
" detenir prifonniere ; qu'on ne pou-
fc voit done alleguer qu'elle y eut vecu
(i fous la protection des loix, auxquelles
* e meme elle n'avoit jamais bien pu rien
*' comprendre."
En un mot, elle fut deux jours a dif-
puter fur la legalite de fes juges, niant
qu'en aucun cas Elizabeth put avoir
d'autre autorite fur elle qu'autant qu'elle
vouloit bien s'en arroger. Elle perlifta
meme dans ces fentimens, apres qu'on
1'eut menacee de la juger par contumace,
fuppofe qu'elle ne comparut pas. A la
fin, Tun des CommifTaires nomme Plat-
ton ffut ebranler faVefolution. II lui dit,
" Qu'a la verite elle etoit accufe'e, mais
" qu'elle n'etoit pas condamnee; quell
*' elle etoit innocente elle faifoit un tort
*' infini
Gouvernement des Femr/ies 1 1 3
" infini a fa reputation, en refufant de fe
" foumettre a un jugement -, que la
" Reine feroit enchantee qu'elle put fe
" laver de ce qu'on lui imputoit -, 1'aiant
" ou'i delapropre bouche de S. M. lorf-
" qu'il en avoit pris conge/'
Si 1'infortunee Marie cut eu un Avocat,
il lui eut fans-doute apris que le difcours
de Hatton ne tendoit qu'a la faire tomber
dans le piege j & qu'il ne fongeoit qu'a
luiextorquer une reponfe,afin qu'on put
la condamner definitivement. Au-lieu
que fi elle eut perlifte a meconnoitre 1'au-
torite & Elizabeth, elle eut mis celle-ci
dans de grands embarras. Quoique cette
PrincefTe eiat refolu la mort de Marie,
elle etoit cependant bien aife d'y donnei 4
une apparence de juftice, pour adoucir
autant que poflible le blame d'un pro-
cede auili inou'i. Une fentence par def-
faut n'eut jamais opere cet effet d'au-
tant plus que perfonne n'ignoroit com-,
bien la Reine d'Ecofie etoit fondee dans
P ics
114 Reflexions fur le
fes objections. Au-refle elle tint bon
jufqu'au 14 Odobre, qu'elle fit venir
quelques-uns des CommifTaires, auxquels
elle dit que Hatton avoit 911 la con-
vaincre qu'il etoit de fon interet de faire
connoitre fon innocence; leur ajoutant
qu'elle etoit prete a comparoitre devant
eux pourvu qu'ils admifTent fes protefta-
tions j ce a quoi ils confentirent fans ap-
prouver cependant les raifons fur lef-
quelles elle les appuioit.
Je ne rapporterai pas ici les details dc
fon proces, parce-qu'on les trouve dans
toutes les hiftoires d'Angleterre. Je di-
rai feulement qu'elle fut condamnee a
perdre la tete> & qu'enfin fon execution
fut fixee au 8 Fevrier 1587.
Je crois faire au public un prefent de
confe'quence, en lui donnant ici un mor-
ceau unique tire d'un des ouvrages du
celebre Monfieur CHARLES HOWARD
de Grayftock, Heritier prefomptif de
Mylord
Gouvernement des Femmes. 115
Mylord Due de Norfolk, dont la bonte
du cceur & 1'etendue des connoifTances
1'emportent fur tout ce qu'on peut dire,
Je n'y changerai rien ; & me contenterai
de traduire un fait aufli intereflant tel que
je Tai trouve dans fon Livre des Anecdotes
Hiftoriques de la Maifon de HOWARD :
Livre que ce tendre pere a dedie a un fils
digne par tous endroits de fes bontes. On
trouve cet article a la page 36 de 1'Ou-
vrage.
P 2 Aux
1 1 6 Reflexions fur k
Aux TRE'S-HAUTS ET TRE'S~PUIST
SANS LE CHEVALIER CECIL, ET LE
LORD BURG HLYFFE,GR AND S-TRE'-
SORIERS D'ANGLETERRE.
POUR obei'r aux ordres qu'it vous a
plu me fignifier, de coucher par e'crit la
forme & les particularites de 1'execution
de la Reine Marie d'Ecofle, arrivee le 8
Fevrier 1587, dans la grande falle du Pa-
lais de Fotheringhay ; j'-ai d'abord mis la
main a la plume j & je n'ai, fuivant vos
intentions, omis aucun des difcours pro-
nonces par cette illuftre malheureufe.
J'y ai joint jufqu'aux moindres circon-
flances qui pouvoient etre relatives au
fait, depuis le moment qu'elle fut remifc
entre les mains de Monfieur Thomas An-
drews, premier Sheriff du Comte de Nor-
thampton, jufqu'a celui de fon exe'cu-
tion.
Les
G Oliver nement des Femmcs. 117
Les Comtes de Kent & de Shreiv/bury,
avec les Chevaliers Pawlett&c Drewry, fes
Gouverneurs, lui ai'ant fignifie qu'elle de-
voit fe preparer a mourir le huit de Fe-
vrier fuivant, elle n'en parut ndllement
emue ; du-moins aucun gefte exterieur
ji'en fit-il rien remarquer. Elle fembla
fe rejouir an contraire d'apprendre que fa
fin approchoit ; & re$ut d'un air riant,
& fans fe decontenancer, une nouvelle a
laquelle elle avoiia qu'elle ne s'attendoit
pas. Tout ce qu'elle dit fut qu'elle etoit
prete a mourir, puifque c'etoit le bon
plaifir de la Reine -, & que quiconque
n'avoit pas aflez de force pour foutenir
la douleur momentanee d'une exe'cution,
ne meritoit pas de pretendre aux joies du
Ciel. A ce peu de paroles un morne fi-
lence fucceda, 6c cette Princefie fe mit a
pleurer amerement.
Le jour fatal etant arrive, le lieu, le
temps, & 1'heure meme de 1'execution
aiant etc fixes, la Reine d'EcofTe, qui
etoit
j 1 8 Reflexions fur k
etoit grande, avoit beaucoup d'ernbon-
point, les epaules rondes, le vifage plein
& large, avec un double menton, &les
yeux gris j cette Reine, dis-je, parut re-
vetue de cette forte :
Une faufTe trefTe de cheveux fuppor-
toit fa coeffure, qui etoit d'une batifte
des plus fine, garnie de dentelles. Elle
avoit au col une chaine garnie d'un ^gnus
Dei, un crucifix a la main, & un chapelet
a la ceinture, auquel pendoit un crucifix
d'or. Elle portoit un voile de batifte, &
une efpece de fraife a 1'Efpagnolle. Sa
robe etoit de fatin noir a fleurs, avec une
longue queiie, & des manches qui pen-
ttoient jufqu'a terre, garnies d'une rang
de boutons de jaiets mles de perles.
Cette robe avoit auffi d'autres manches
plus courtes de fatin noir, & d'autres
fous celles-ci de velours couleur de pour-
pre. Son mouchoir etoit de fatin noir
a fleurs ; fa Juppe de fatin cramoifi ; fon
iuppon de defibus de velours de la meme
couleur 5
Gouverhement des Pemmes. 1 1 q
couleur; fes fouliers de cuir d'Anda-
loufie travailles a 1'envers. Elle portoit
des jarretieres de foie verte ; des has de
laine couleur d'eau a coins d'argent ; &
deffous ceux-ci une autre paire de laine
blanche de Jerfey.
Telle etoit la parure de Marie d'Ecoffe
lorfqu'elle fortit de fon apartement, pour
marcher a 1'echaffaut. Elle avoit un air
de ferenite, qui tiroit fur la joi'e, fans pa-
roitre fonger a vouloir s'y oppofer oil
meme prolonger le temps. Auffi s'ache-
mina-t-elle fans emotion vers le lieu def-
tine a fon execution. Le Chevalier
Pawlett avoit choili deux de fes Gentils-
hommes pour lui donner le bras, de fon
apartement a une anti-chambre con-
tigue- a la grande falle -, & le premier
SherifF Andrews la precedoit. A-peine
y fut-elle arrivee qu'elle y vit venir les
Comtes de Kent &c de Shrewjbury, avec 1
ks Chevaliers Pawlett & Drrwry fesGou-
verneurs; ainli-que d'autres Chevaliers
I2O Reflexions fur le
& Gentils-hommes d'un certain rang,
nommes par la Reine Elizabeth pour af-
fifter a fon execution. En entrant, ces
feigneurs s'apper9urent qu'un certain
Mefoin, un de fes domeftiques, etoit a
fes genoux, ou il fe tordoit les bras, fon-
dant en larmes, & parlant ainfi a cette
Reine infortunee :
" He'las ! Madame, que le fort me
" traitebien cruellement! Jamaishomme
" fe vit-il porteur d'une auffi trifle nou-
" velle ? Ceux qui m'ecouteront ne fe
* e fentiront-ils pas dreiTer les cheveux
" fur la tete, quand je leur apprendrai
<c que ma Reine, ma maitrefTe, enfin que
<c la meilleure des femmes, vient d'etre
" decapiteeen Angleterre?" Ses fanglots
Tempecherent d'en dire davantage.
Sur quoi la Reine, laiiTant auffi couler
fes larmes, lui repondit : 4< CefTe de me
*' plaindre, mon cher Mefotn. Ne vois-
" tu pas que tu aurois bien plutot raifon
" de
Gouwrnement ties Femmes. 121
" de te rejouir de la fin de mes mal-
" heurs ? Marie Stuart touche a foa
" dernier (moment, & fon fort n'eft plus
<e incertain. Comme je t'ai toujours
t( connu auffi bon Chretien que fidele
" ferviteur, tu ne peux ignorer que tout
" n'eft ici-bas que vanite, & que nous-
*' nous y vo'ions expofes a tant de foucis,
*' qu'tine mer de larmes pourroit a-peine
" les erTacer. . . . N'oublie pas d'affurer
" le public que je meurs ferme dans ma
" Religion, & fidelle a 1'Ecofle, ainfi-
tf qu'a la France, qui n'auront pas a
* c rougir de moi. Je pardonne ma mort
< 6 a mes ennemis, qui la defiroient de-
<c puis long- temps, & bruloient de la
c ? foif de mon fang, comme la terre
" briile de celle de la pluie Grand
" Dieu ! (s ecria-t-elle alors] tu fais que
" je n'ai jamais fonge a reiinir 1'Angle-
' terre a I'Ecofle Toi, mon cher
" Me/inrz, aflure mon fils de toute ma
4f tendreffej & dis-lui que je n'ai ja-
<f mais
122 Reflexions fur le
t( mais rien fait qui puiffe liji nuirc, ni
<c a fon Roiaume."
Recommengant enfuite a plcurer ;
Adieu mon bon Mehin ; lui dit-elle. Puis,
les yeux tous baignes de larmes,qui inon-
doient fes joiies, elle rembraffa. Adieu,
encore une fois ; lui r^peta-t-elle. Pri^
Dieu pour ta Mattreffe & pour ta Reine.
Alors, fe tOUrnant vers les feigneurs
qui etoient prefens, elle leur dit qu'elle
avoit certaines chofes a leur demander.
La premiere etoit une fomme d'argent
cpiAmias Pawleff favoit etre 4ue a
Charles, 1'un de fes domefliques, qu'elle
defiroit lui etre paiee; outre cela elle
fouhaitoit qu'on donnat a fes gens ce
qu'elle leur avoit laiiTe par fon teftament ;
qu'on n'en agit pas mal avec eux ; &
qu'on cut foin de les faire repalTer fure-?
ment dans leur pai's. Voila^ mes bons
feigncurs, continua cette Princefle, ce qua
jefpere que vous ne me refuffrez pas.
Le
Gouwrnement des Femmes. 123
Le Chevalier Paw/etflui repondit qu'il
e'toit inftruit de la dette dont elle avoit
fait mention ; & i'affura qu'il auroit foin
qu'elle fut acquittee.
Elle ajouta aux Lords, qu'il lui reftoit
encore une grace a demander, qui etoit,
qu'il fut permis a fes femmes d'etre pres
d'elle dans (es derniers morriens, afin-
qu'elles puflent etre temoins oculaires de
la fermete ^vec laquelle leur Reine &
leur MaitrefTe tendroit le col au Eour-
reau, en rendre compte dans leurpais, 6c
aflurer tout le monde qu'elle etoit morte
bonne Catholique.
A quoi le Comte de Kent repondit,
" Madame, il pourroit y avoir des in-
*' conveniens a vous accorder ce que
" vous venez de demander, dans la
ct crainte que quelques unes de ces
" femmes ne vinflent a parler ou a fe
" conduire de facon a vous caufer du
** chagrin, & a nous de 1'embarras,
Q2 " comme
X24 Reflexions fur le
" comme nous 1'avons deja eprouve.
" Car, fuppofe que nous y confentions,
" il y a a parier que nous verrions mille
" momeries, ou que, du-moins, ces
" femmes voudroient tremper leurs
" mouchoirs dans votre fang ; ce qui
" ne conviendroit pas."
" Mylord," repliqua la Reine d'E-
colfTe, " je vous engage ma parole qu'-
" elles n'en feront rien, & qu'on n'aura
" pas lieu de fe plaindre d'ell l es. Je fais
'* combien elles feront flattees' de pouvoir
" prendre conge de leur Ma.UrefTe : &
" j'efpere," continua-t-elle au Comte de
Kent, " que comme la Reine d'An-
" gleterre eft fille, elle ne trouvera pas
" mauvais, par egards pour fon prop re
" fexe, que j'aie quelques uns de mcs
*' gens autour de moi au moment tie ma
" mort. Je fuis meme perfuajiee que
" vos ordres ne font pas fi precis que
" vou ne puiffiez accorder une aufll
" mince v iaveur a la Reine d'EcofTe."
S'appercevant
Gouvernement des Femmes. 12
S'appercevant qu'on faifoit encore quel-
ques difficultes, elle fondit en larmes, en
s'ecriant ; " Je fuis Coufine de la Reine
" votre MaitreiTe, defcendue comme elle
" du fang Roi'al d 3 Henri VII. Veuve
" d'un Roi de France, Reine, & Mere
" da Roi d'EcofTe ! . . ."
Apres quelques momen-s de delibera-
tion entre les deux Comtes & les autres
CommifTaires, on lui permit d'avoir quel-
ques uns de fes domeftiques pres d'elle,
ainfi-qu'elle Tavoit defire. Ces pauvres
gens la fupplioient de choifir entr'eux fix
de ceux qui lui etoient les plus chers.
Elle nomma quatre hommes & deux
femmes. Parmiles premiers furentTJf*?/-
w, fon apothicaire, fon chirurgien, &
un autre vieillard : & parmi fes femmes
elle prit les deux qui avoient coutume de
coucher dans fa charnbre.
Enfuite la Reine, conduite par deux
des Gentils-hommes, du Chevalier Paw-
ktt,
126 Reflexions fur le
lett, comme on 1'a dit plus haut, Mefoitl
lui portant la queiie ', 6c accompagnee de
la fuite des Comtes de Kent & de Shrewf-
bury> a'iant a leur tete le premier She-
riff - y entra dans la falle du chateau de
Fotheringhay, fans fe decontenancer, ni
fans que le lieu femblat lui infpirer la
moindre terreur, non plus que les per-
fonnes qu'elle y trouva occupees a faire
les preparatifs de fon execution.
Cette PrinceiTe monta avec intrepidite
fur 1'echafFaut, qui etoit de deux pieds de
haut, fur fept de large, & entoure d'une
baluftrade couverte de drap noir. On y
avoit mis une chaife fort baiTe, avec un
couffin & un bloc, aufli couverts de noir*
On lui avan9a la chaife, fur laquelle elle
s'affitjaiant a fa droite les Comtes de Kent
& de Shrewjbury ; a fa gauche, le Sheriff
Andrew, & vis-a-vis d'elle les deux Bour*
reaux. L'echafFaut etoit environne des
Chevaliers, Gentils-hommes 6c autres
fpectateurs.
Chacun
des Femmes. 127
Chacun aiant alors fait filence, Mr.
, fecretaire du Confeil, lut le De-
cret emane pour fon execution : ce qui
fut fuivi d'une exclamation du peuple,
qui s'ecria VIVE LA REINE ! Marie en
ecouta la lecture dans le plus profond
filence, fans paroitre y faire plus d'atten-
tion que s'il n'eut pas ete queftion d'elle.
Au contraire, cette infortunee PrincefTe
avoit 1'air aufli content que ii on lui eut
apporte la nouvelle de fa grace : & Ton
auroit prefque cru qu'elle ne favoit rien
des coutumes nide la langue des Anglois.
Alors le Dofteur Fletcher, Do'ien de Pe-
terborough qui etoit debout, vis-a-vis
d'elle, au dehors de la baluftrade, faifant
une profonde reverence, lui addrefla le
difcours fuivant.
E X H O R.
128 Reflexions fur le
E X H O R T A T I O N
Du Dotfeur FLETCHER a la
MARIE d'JLcoffe.
MADAME,
Majeile la Reine, mon Augufte
MaitrefTe, que Dieu veuille preferver
long-temps pour regner fur nous, aiant,
malgre tous vos attentats contre fa Per-
fonne Sacree, fon Roiaume, & fes minir
ftres, a coeur le falut de votre ame ; en
meme temps qu'elle veut que juftice fe
faffe : 1'interet, dis-je, que la Reine prend
a cette ame immortelle, qui, au moment
defa reparation d'avec le corps, doit ou
etre eternellement reiinie a Jefus-Chrift,
ou perir pour jamais -, 1'engage a vous
ofFrir ici les fecours que le Dieu Tout-
puiffant
Gouvemement des Femmes. lig
puiffant eft toujours difpofe d'accorder
aux Chretiens qui joignent la foi au re-
pentir: & j'ofe vous conjurer, par les
entrailles de notre fauveur> de vouloir
bien reflechir ferieufement a trots chofes^
La premiere eft la fituation ou vous-vous
trouvez dans ce moment ou toutes ces
vaines apparences de grandeur jauxquelles
vous etes accoutumee, yont s'evanoui'r.
\AJtCondt que vous touchez a 1'inftant de
votre mort, & que votre corps eft perif-
fable. La troljieme que vous voila prete
d'entrer dans 1'eternite, qui doit decider
de votre bonheur ou de votre malheur
pour toujours.
Quant au premier article, Madame,
permettez-moi de vous dire, avec le Roi
Pirophete, Oubliez-vous vous-meme, ou-
bliez votre propfe peuple, & la riiaifon de
votre pere. Oubliez la grandeur de
votre naiffance, & ne vous feflbuvenez
pas que vous defcendez d'lin fang roial,
& que vous avez etc fur le tr6ne : alors
R le
130 Reflexions fur k
le Roi des Rois fe deledera dans votre
beaute fpirituelle. Regardez tout ce qui
eft ici-bas comme de la pouffiere & du
fumier, afin que Dieu vous trouve. Ne
vous repofez pas fur votre propre droi-
ture qui eft defedlueufe Sc fouillee, mais
fur celle de Dieu, par votre foi en Jefus-
Chrift fon fils, fur tous ceux qui croient
en ce divin fauveur ; afin que vous puif-
fiez le connoitre ; & le connoitre eft la
vie eternelle. Prenez-vous,-y de fa9on
que fa refurre<Hon vous afTure un bon-
heur qui ne finiiTejamais ; & tachez que
fa paffion, fi vous foufFrez avec lui, vous
mene a etre glorifiee avec lui, pour avoir
f^u vous conformer a fes facres decrets.
Faites qu'en vous uniiTant a fes foufFran-
ces Vous puiffiez mourir au peche, 8c
vivre a jamais a la grace. Etafin, Ma-
dame, que cet etre fupreme ne vous juge
pas dans 1'autre monde, repentez-vous de
tous vos crimes, & de toutes vos me-
chancetes. Rendez juftice a la juftice
qu'on va exercer fur vous, ainfi-qu'a la
bonte
Gouvernement des Femmes. i 3 r
bonte que vous a toujours temoignee la
Reine : & avoiiez les differentes faveurs
dont S. M. vous a comblee dans tous les
temps. Ne perdez pas des yeux Jefus-
Chrifl a 1'arbre de la croix : cette vue
vous preparera dignement a la mort.
Quand-bien vos crimes, Madame, egale-
roient le nombre des grains de fable fur
le bord de la mer, quand ils feroient de la
nature la plus atroce, & rouges comme le
fang ou 1'ecarlatte ; fi vous avez confi-
ance au Pere, fa mifericorde, par la pa-
tience & I'obe'iflance de Jefus-Chrift fon
fils, & la fanctification du St. Efprit, les
effacera tous, vous rendra blanche comme
la neige, & ils feront tous oublies. Au-
can homme fur terre n'a le pouvoir de
vous abfoudre de ces crimes : Jefus-
Chrift feul, par la foi que vous aurez en
lui, peut faire votre paix avec Dieu, &
vous accorder tous les fecours fpirituels
qui vous font neceflaires.
R 2 Secondemcnt,
Reflexions fur k
Secondement,]& fupplie votre Grandeur-
de vpuloir Men confiderer 1'etat prefent
ou elle fe trouve, au moment de la mort,
avec uneame immortelle. Vous quittezces
faas lieux pour n'yplus reparoitre. Vous al-
lez dans un pais ou tout eft oublie. Vous
allez rentrer en terre, ou les vers feront
vos foeurs, & la corruption votre pere :
&, comme difoit Job, 1'arbre doit refter
ou il s'abbat, foit au fud de la vie, & au
milieu de 1'abondance ; pu vers le nord
de la mort, & au centre de la trifleiTe. II
faut, fans perdre un inftant, vous clever
aDieu ; fans quoi vous tomberez dans les
tenebres eternelles , ou vous n'entendrez
que pleurs, fanglots, horreurs, & grince-
mens de dents ! II ne fera plus temps
alors de conclurre votre paix avec le Ciel.
Vous ne pourrez plus faire penitence.
Vous exiflez encore ; mais dans un mo-
ment vous ne ferez plus. Profitez done
de ce jour ; que dis-je ? de cette heure.
N'endurcifTez pas votre cceur, fi vous
voulez que la voix de Dieu s'y fafle en-
tendre. Les voiles de la mort font deja
re'pandus
Gouvernement des Femmes. 133
repandus fur votre tete : la coignee eft
au pied de 1'arbre : Ie Juge fupreme vous
attend fur fon trone : le livre de vie, ou
font ecrites toutes vos a&ions, eft devant
fes yeux : il eft tout pret a prononcer
votre fentence. Mais fi vous implorez
fa mifericorde par les merites de 1'obeif-
fance de Jefus Chrift, fi vous cherchez a
les appliquer a votre pauvre ame par le
fecours de la foi, Jefus-Chrift devienda
pour vous une fource de vie. Votre
mort fera votre bonheur, en vous con-
duifant a une gloire eternelle. Vous ne
ferez que pafler de cette vie mortelle 6c
periffable a une qui ne finira jamais. A-
prefent, Madame, oui, dans le moment
que je vous parle, Dieu vous ouvre la
porte du Ciel. C'eft un Roiaume ce-
lefte qu'il vous offre, en place de celui
que vous quittez fur terre ; qui, en
comparaifon du premier, n'eft qu'obfcu-
rite, & refTemble a 1'ombre de la mort.
Ne vous en fermez done pas 1'entree par
rendurciflement de votre cosur -, & n'of-
..'.-. -' fenfez
134 Reflexions fur le
fenfez pas la Divinite, prete, en vous ac-
cordant le falut, a combler vos efperances.
En troifieine lieu, Madame, je prie votre
Grandeur de confiderer inurement le
prefent & 1'eternite. II s'agit de reffuf-
citer avec Jefus-Chrift, & d'entendre ces
douces paroles : Venez 6 bents de mon Pere!
ou de vous voir condamnee a des tour-
mens qui ne finiront jamais, par ces pa-
roles foudroiantes : Allez, maudits, dans les
famines eternelles ! II s'agit d'etre a fa
droite parmi les brebis cheries, on a fa
gauche parmi les boucs deftines afaven^
geance : d'etre renfermee auffi precieufe-
ment que le bled dans fa grange, ou
d'etre jettee avec 1'ivroie dans une four-
naife ardente. Heureux font ceux qui
meurent dans le feigneur ! 6c vous y
mourrez fi vous avez la foi, & fi vous
etes avec le Chrift, qui s'efl facrifie pour
vos peches, & s'eft ofFert pour votre re-
demption. Mettez, Madame, toute votre
confiance dans les merites de la mort de
ce
Gouvernement dcs Femmes. '135
ce divin Redempteur. C'eft lui qui eft
la vraie pierre de touche, &c le flambeau
le plus fur pour vous guider dans les
voi'es de la paix. Jefus-Chrift etoit hier,
eft aujourdui, & fera toujours le meme.
C'eft fur lui que font fondees toutes les
promeffes de Dieu. L'Ecriture rend te-
moignage que nous & fon Eglife obtien-
drons le pardon de nos fautes, fi nous
avons la foi a fon precieux fang. C'e-
toit a lui que s'addrefibient tous les
Saints dans le fort de leurs perfections.
II les a ecoutes, & leur a donne du fe-
cours. Ils'ont tous eu confiance en lui :
auffi ne les a-t-il jamais abandonnes.
Toutes les autres citenres font percees,
& ne peuvent contenir 1'eau falutaire de
la vie. Le nom du feigneur eft une tour
forte ou lesjuftesfe refugient & trouvent
un afyle fur. Je vous conjure done, Ma-
dame, de le glorifier dans ce terrible paf-
fage ; afin qu'apres il vous glorifie eter-
nellement. Joignez, je vous prie, vos
prieres aux notres, aux pieds du trone
des
136 Reflexions fur k
des miferieordes. Cela nous remplira
Tame d'allegrefie ; & votre converfion
s'en fuivra. Dieu jettera un regard de
bonte fur vous, & vous donnera fa paix.
LA Reine d'Ecoffe interrompit trois
ou quatre fois le bon pretre pendant le
fil de cette exhortation. " Monfieur le
" Doi'en," luidit-elle, " n'ai'ez aucune
" inquietude a mon fujet : epargnez-
" vous toutes ces peines ; car il eft bon
" que vous fachiez que je meurs dans
<c 1'ancienne Religion Catholique Ro-
* c maine : & j'efpere, avec la grace de
" Dieu, de verfer mon fang pour la de-
" fendre."
Sur quoi leDoienluirepondit; "Chan-
" gez de fentimens, Madame. Repen-
' tez-vbus de vos torts, & prenez pour
" votre foi que ce n'eft qu'en Jefus-
" Chrift feul que vous efperez votre fa-
<c lut."
{ Au
Gouvernement des Femmes. 1 37
* c Au nom de Dieu," lui repliqua-t-
clle avec vivacite, " Monfieur le Doien
e laifTons-la ce chapitre. Je fuis nee
" Catholique, j'ai vecu Catholique, &
" je veux mourir Catholique."
Les deux'Comtes s'appercevant alors
que 1'exhortation du Doien, fembloit lui
faire de la peine, lui dirent : " Eh
* c bien ! Madame nous allons prier pour
ce votre Grandeur, avec Monfieur le
*' Doien, qu'il plaife a Dieu d'eclairer
* 6 votre co3ur, de fe faire connoitre a
" vous tel qu'il eft, & de vous develop-
*' per fa parole dans toute fa purete,
" afin que vous y puifliez mourir.
Sur quoi la Reine leur repondit ; " Je
<{ vous aurai, Mylords, obligation de
" prier pour moi, & le regarderai comme
(f une faveur de votre part. Mais vous
* e me difpenferez dejoindre mes prieres
'* aux votres, parce-que nous ne-fommes
S " pas
138 Reflexions fur le
" pas de la meme Religion ; & je crol-
" rois faire un peche."
Alors les Lords rappellererit le Doien,
&leprierent de dire ce qu'il jugeroit a-
propos. Sur quoi cet Ecclefiaftique fe
mit a genoux fur les gradins de 1'echaf-
faut, & recita la priere fuivante :
6 ! Dieu de graces, Pe're de mifericordes,
qui par ta bonte infinie, pardonnes aux pe-
cheurs qui fe repentent f.ncerement, & qui
oubllent leurs crimes ; otfvre, nous t'en con-
jurcns, lesyeux de ta mifericorde, Gf daigne
les tourner fur dette perjonne condamnee a
mort, ' dont jufqu ici les facultes fpirituelles
ont etefermees a ta lumiere celefte^ au point
quelle ne participe pas a tes graces en Je-
fus-CJirift, etant encore dans un aveugfe-
ment profond, 6? dans I' Ignorance la plus
craff'e des chofes du^Ciel.' ce qui eft une
marque infallible quells a encouru- ton de'-
flatfir, a-moins-que fet endue de ta miferi-
corde ne lemporte fur la f eve rite de tes
iugemens*
Gouwrnement des Femmes. 139
jugemens. Cependant, 6 Souverain Maltre
de rUnfoers, ne lul impute pas, nous fen
fupplions, ces f antes qui I'eloignent de la
fource de tes mifericordes. Et,Jites decrets
eternels & ton bon plal/ir ne sy oppofent
pqs^ daigne, Seigneur, nous fen conjurons,
lid accorder cette mifericorde qui environne
ton trone. Ouvre les yeux de fon ame,
afin qu'elle puiffe te connoitre, & fe con-
vertir. jiccortfe lul tes fecours celejles, fi
c'eft tavolonte. gue ton Saint Efpritl'e*
clalre, afin quelle puiffe voir combien le
Seigneur eft bon. Nous favons que tu ne
c her dies pas la mort du pecheur, maisfa
converfton & fa vie. AuJJi tout I'Univers
glorifiera-t-iltonfai^t nom. Prends pitid
d'elle, G? purifie tout ce que tu y trouper as
de carrompu, fmt par fa propre fragilite*
foitpar les ennemis de ton Evangile. Vi-
fite-la 6 Dieu de bonte,Ji ceft ton bmplai-
Jir ; & donne-lui la fante comme tu fa au
bon larron # cote dt la croix, lequel tu
voulus bien ajjurer, malgre' tous fes crimes,
eroit encore le meme jour en Paradis
140 Reflexions far h
avec toi. Park de paix a fon ame, comme
tup arias a David ton ferviteur, auquel tu
dis que tu etois fon falut. Ta mifericorde
etant encore plus put/font e fera encore plus
renommee. Accorde-nous-la, Seigneur, a
nous qui fommes tes ferviteurs^ pour I'ac-
croiffement de ton Ro'iaume, & ta gloire
prefente. Nous tefupplions en outre tres-
humblement de couloir bien coriferver en paix
& en furete ELIZABETH ta few ante,
notre Reme Sf MaltreJJe. Confonds fes
ennemis, & detruis leur malice. Continue
a faire re'gner, par fon canal , la jujlice
parmi nous, en protegeant fa puiff'ance : ?
nous ferons pour le prefent f le futur tou-
jours, fous le bouclier de tajidelite & de ta
verite, a labri des embuches de nos enne~
mis. Que ton nomfoit beni, & que ta mi-
fericorde delate, 6 Dieu de toute eternile.
Amen !
Excepte la Reine d'EcofTe 6c fa fuite,
toute 1'alTemblee repeta cette priere apres
le Doien. Marie etoit affife fur une
chaife,
Gouvernemenf des Femmes. 141
chaife, aiant un Agnus Dei au col, un
crucifix a la main, & un chapelet pendu
a fa ceinture avec une croix d'or au bout,
Elle tenoit en mains des Heures latines.
Ainfi chargee de toutes ces fuperftiti-
eufes babioles, cette PrincefTe, fans avoir
le moindre egard pour ce que difoit le
Doien, fe mit doucement a prier en latin.
Peu apres elle repandit des larmes. Puis,
elevant davantage fa voix, elle fembla re-
doubler de ferveur. Cependant, foit que
ce fut 1'efFet de fes pleurs, ou de fa trif-
teffe, elle glifTa de deflus fa chaife. Alors
elle fe jetta a genoux, & recita diverfes
autres prieres latines. Cependant elle
cut fini avant le Doi'en.
Lorfque celui-ci eut acheve, elle fe re-
mit a genoux, & adrefla en Anglois des
VQEUX au Ciel pour 1'Eglife de Jefus-
Chrifl qui etoit dans I'affliclion ; fup-
pliant la Majefte Divine de mettre fin a
fes troubles. Elle fit enfuite des prieres
pour le Roi fon fils & la Reine d' Angle-
terre ;
Reflexions fur k
terre 3 fouhaitant toutes fortes de prof-<
perites a la derniere, 6c fur-tout qu'elle,
fut dans le bon chemin, pour fervir Dieu.
Elle 4it enfuite qu'elle efperoit d'etre
fauve? par le fang de Jefus-Chrift, 6c
qu'elle alloit repandre le lien aux pieds
lie fon crucifix, qu'alors elle elevoit de la
main.
Sur quoi le Comte de Kent 1'inteiv
rompit. " Songez Madame," lui dit-il,
4 a placer Jefus-Chrift dans votre coeur,
ct comme vous venez de faire tout-ar
" 1'heure, & ne vou.s amufez pas a toutes
ft ces momeries."
Mais Marie, fanss'embaraflerdece qu'il
lui difoit, continua fes prieres : &, vers
}a fin, elle s'ecria en Anglois, qu'elle pri-
oit Dieu d'eloigner fa colere de cette Ifle,
& de pardonner aux habitans leurs pe-
ches. Elle ajouta enfuite qu*elle par-
donnoit de bon cceur a tous fes ennemis,
qui, depuis long- temps, bruloient de la
foif
GouVtrnement ties Femmes. 143
ibif de fon fang 3 & qu'elle prioit Dieu
de les convertif. Apres cela, elle invo-
qua tous les Saints, afin qu'ils intercedaf-
fent pour clle pres de Jefus-Chrift le
Sauveur du monde. Alors elle com-
men9a a baifer fon crucifix, & a faire
plulieurs lignes de croix, en prononcant
ces paroles : Alnji que les bras de Jefits-
Chrift ont ete etendus fur cette croix de~
memeje te prie, 6 mon Dieu ! de me recevotr
dans les .bras de t a mifericorde y & de me
pardonner mes peches.
Enfuite les deux Bourreaux tomberent
a fes genoux, & la prierent de leur par-
donner fa mort. ye vous la pardonne de
bon caur, s'ecria-t-elle ; & Jfjpere que
ma mort mettrafin a mes femes.
Apres quoi, a Taide de fes deux femmes,
ils commencerent a lui oter fa robe. Ma-
rie pofa alors fon crucifix fur fa chaife $
& un des Bourreaux lui ota du col fon
Agnus Dei -, mais jettant les yeux deflus^
' elle
Reflexions ftir U
elle dit qu'elle vouloit en faire prefent a
une de fes femmes ; affurant les Bour-
reaux qu'elle leur en feroit compter la
valeur en argent. Puis elle permit qu'on
lui otat fon collier, ainfi que fes autres
parures, & cela meme avec une efpece
de joi'e -, au point qu'en fouriant elle fe
prepara elle-meme, & mit une paire de
manches qu'auparavant les Bourreaux lui
avoient pafle rudement j & elle fe depe-
choit comme fi elle eut eifedlivement eu
de 1'impatience d'etre hors de ce monde.
Jamais, pendant qu'on la' defhabilla, on
ne lui vit changer de contenance. Elle
dit meme, en fouriant, que " c'etoit la
*' premiere fois qu'elle avoit eu de pa-
* reils valets de chambre > & que de fa
** vie elle n'avoit fait fa toilette en il
" nombreufe compagnie."
S'etant depouillee de tout ce qui pou-
voit rembarraffer pour fon execution, &
ne gardant que fes juppes & fa ceinture j
fes femmes ne purent s'empecher, en jet-
tant
Gouvernement des Femmes.
tant les yeux fur elle, de fondre en lar-
mes ; & fe mirent a fanglotter. Aprcs
quoi elles firent un million de fignes de
croix,& reciterent diverfes prieres latines*
La Reine, fe tournant vers elles, 6c s'ap-
percevant de 1'air abbattu qu'elles avoi-
ent, les embrafla, & leur dit : Rejw'iffez-
<uous plutof, & contentez-vous de recom-
mander mon amea Dieu. Elle leur donna
enfuite fa benediction ; les embraffa j 6c
leur demanda de prier pour elle, leur de-
fendant d'avoir un air li lugubre : car,
continua-t-elle, je me flatte quaujourdui
toutes les peines de votre maitreffe fini-
ront.
Enfuite, d'un air riant, elle fe tourna
vers les hommes qui avoient ete a fon
fervice. Me/via, & les trois autres, etoi-
ent debout fur un bane tout pres de 1'e-
chaffaut, tantot pleurans, tantot jettans
leshauts cris; faifans fans-ceiTe des fignes
de croix, & mormotans des prieres la-
tir>es. Aditii) mcs chers enfans> leur dit-
T elle 5
146 Reflexions fur le
elle ; Priez Dieu pour moi dans mes der-
niers moment.
Apres cela, une de fes femmes prit un
linge de Corpus Chrifti, le plia en trois,
le baifa, le lui mit fur le vifage, & le lui
attacha avec des epingles au haut de la
tete. Puis, fes deux femmes s'en eloi-
gnerent d'un pas morne & lent. Alors
la Reine fe mit a genoux fur le couffin :
&, fans temoigner la moindre fraieur de
la mort, au contraire d'une voix ferme &
refolue, pronon9a ces mots latins : In te,
Domine,Jpera e ui : non confundar in <zter-
num ! Puis, faififTant le bloc, elle y
coucha fa tete > foutenant de fes deux
mains fes cheveux ; & on les lui auroit
infalliblement coupe'es ii on ne s'en fut
pas apper^u. Elle s'arrangea doucement
elle-meme fur le bloc : puis, etendant les
bras & les mains, elle s'ecria trois ou
quatre fois, In manus tuas> Domme ! A la
fin, tandis qu'un des Bourreaux la fou-
tenoit legerement d'une main, 1'autre lui
porta
Gouvcrnement des Femmes. 147
porta deux coups avec fa hache, avant de
pouvoir lui couper la tete, qui refta meme
attachee a un foupgon de cartilage ; ce
qui lui fit jetter un leger foupir j apres
quoi elle expira.
TOUT ceci eft extrait, par Monfieur
Howard, d'un vieux Manufcript du J5r/-
tifli Mufeum. Ce feigneur le rapporte a
1'occafion de tout ce qu'ont fouffert fes
ancetres par rapport a leur attachement
pour 1'infortunee Marie.
Qu'on me trouve un homme qui ait
jamais affronte la mort avec plus de fer-
mete, fi Ton veut me nier que les fem-
mes ne foient capables du plus grand he-
roifme.
Lorfqu' Elizabeth apprit que la Reine
d'EcoiTe venoit de perdre la tete, elle en
parut au defefpoir. Ce ne furent que
foupirs, larmes, & gemiffemens de fa
part. On auroit dit, a Tair de trifteffe
T 2 qu'elle
148 Reflexions fur le
qu'elle afFe&oit, & aux lamentations con-
tinuelles qu'elle faifoit, que cctte Prin-
cefTe etoit ve'ritablement afflige'e. En
un mot, elle poufla les chofes a 1'exces.
Elle fit defendre la Cour aux Membres
du Confeil Prive ; ordonna qu'on exa-
minat leur conduite dans la Chambrc
etoilee; & alia meme jufqu'a faire le
procts a Davifon t pour fa defobeifTance.
Peu de jours apres, elle envoia Robert
Carey au Roi d'Ecoffe, auquel elle ecrivit
la lettre fuivante :
Mon cher Fr/re,
JE Jbuhaiterois que vous pujjlez con-
noitre,fans lafentir, T extreme douleur que
ma caufe le fatal accident, qui vient dar-*
river , tout-a-fait centre man intention. Je
vous envo'ie un de mes parent^ quautrefois
votis honariez de iiotre bien'veillance^ pour
vous rendre compte de ce que je nai pas la
force de voiis e'er ire. Comme Dieu meji
tlmoin, ainfi-que bien d'autres^ que je fuis
tout-a-fait innocent c dans cstte affaire -, jr
we
Gouvernement des Femmef 149
meflatte quc vous croirez quejl celafut ar~
rive par mes ordres, je ne le dijjimulerois
point, 'je fuis nee tropjiere pour quaucun
refpeft humain mempeche defaire ce qui eft
jujle : & fiune fois jel'dvoisfait, rien au
monde ne meporteroit a le defavouer. Mais 9
comme [ombre meme du deguifement eft ca-
pable de degraderla Majejh^jene cherche-
raijamais apallier mcs actions : je me fe~
rai plutQt glair e d'tn rendrecompte al'Uni-
vers. Voits pouvez done compter que>
comme ce qui sejl pafje. ttoit jufte^fi ceut
ete mon intention qiion en vinf a cette ex-
tremite, je prendrois le tout fur moi, fans
vouloir en jetter la f ante fur autrui : maif
je nen avois pas meme Fidee. Le porteur
vous injlruira plus partkulidremcnt de ce-
qui seft pajje. Quant a moi fdiez per*-
fuade que vous navez pas de pare?2te qui
vousfoit plus attacheey. ni d'amie qui vous
aime plus tendrement - 3 {sf quen un mot*
perfonne ne s inter effe plus vivement a votre
profpe'rite, & au bonheur de votre Roiaume-
)eforte-queji, par hazard \ quelque man-
vats
150 "Reflexions fur k
vats efprit vouloit vous perfuader du con-
fraire^ fo'iez certain qu'il <uous trompe.
Cralnte de vous impor tuner , je ne <vous en
diraipas davantage, & prie Dieu de vous
donner un long regne.
Malgre tous ces beaux dehors de co-
Iere&d'afflid:ion, c'etoit fi peu Tinten-'.
tion ^Elizabeth de punir fes Confeillers
prives, que, quelques jours apres tout ce
bruit, le garde du fceau prive declara
publiquement que quoique la Reine,dans
fon indignation, cut ordonne qu'on exa-
minat a la rigueur leur conduite -, ai'ant
neanmoins reflechi qu'ils n'avoient agi
que par un exces de zele pour fon fer-
vice, S. M. leurpardonnoit. Deforte-
qu'il n'y cut que Davifon qui en fut la
vidlime, quoique le moins coupable.
- Pendant que nous fommes fur ce cha-
pitre, je dirai que malgre les efforts des
panegyriftes ft Elizabeth, jamais ils n'ont
ptipaFvenira pallier cette adtion, qni fcra
toujours
Gouvernement des Femmes. 151
toujours une tache inefac^able dans la vie
de cette Princefle. Mais elle ne fe f ut
jamais cruefermement la couronne fur la
tete, tant que Marie eut vecu. D'ailleurs
elle etoit jaloufe de la beaute de la Reine
d'EcofTe. On affure qu'elle demanda un
jour a 1'AmbafTadeur de cette Princefle,
s'il etoit vrai qu'elle fut aufli reellement
belle qu'on le difoit, & s'il trouvoit Marie
plus belle qu'elle ? La queftion etoit de-
licate. Cependant rAmbafladeur d'E-
cofle s'en tira en homme d'efprit. La
Reine ma maitreffe, repondit ce Miniftre,
eft ce qu'ily a deplus beau en Ecofle, comme
votre Majejie efface tout ce quejai v& en
Angleterre.
Les deux Imperatrices quireghentau-
jourdui, font egalement rivales en merit
& en beaute. Mais elles penfent trop
folidement pour s'arreter a quelque choie
d'auffi fuperficiel qne les charmes extc-
rieurs du corps. Si cependant on me de-
mandoit en leur prefence qui des deux
152 Reflexions fur le
je trouve la plus belle, je pourrois, en-
core avec plus dejuilice que le Miniftre
Ecofibis, repondre que jamais je n'ai vu
une plus belle blonde que 1'Imperatrice
Reine j Sc que celle de toutes les RufTies
eft la brune la plus piquante qu'il y ait.
Mais il eft temps d'achever de parcourir
le regne & Elizabeth.
Philip e II. Roi d'Efpagne, n'avoit pas
perdu de vue le prqjet de faire une def-
cente en Angleterre. Ce projet lui rou-
loit en tete depuis que Marie d'Ecofle
lui avoit cede fes droits a ce Roiaume^
comme le feul moien plaufible d'y reta-
blir la Religion Catholique. Philipe fon-
doit fes preventions fur ce qu'il etoit le
plus proche Catholique defcendu de la
Maifon de Lancajlre. Pour obvier a ce
defTein, Elizabeth ne pouvoit rien faire de
mieux que de donner a Philipe de la be-
fogne chez lui. Auffi favorifoit-elle fous
main les Etats dans leur revoke centre
ce Monarque; &prit la precaution d'or-
donner
Gouvtfnement des Pemmes* 153
donner au Chevalier Fitz-WilhaniSy qui
e'toit alors Vice-Roi d'Irlande, d'avoif
1'oeil fur les Irlandois. Elle n'oublia pas
non-plus de cajoler le Roi d'EcofTe, en
le leurrant des efperances les plus flat-
teufes, s'il reftoit ardent defenfeur de la
Religion Proteftante, & continuoit a
prendre le parti de 1'Angleterfe. Mais
elle ne tarda pas a fe voir 1'efprit tranquile
du cote de ce dernier, apprenant que
yaques connoiflbit trop bien fes inter^tg
pour entretenir lamoindre correfpondance
avec le Roi d'Efpagne* D'ailleurs les
Catholiques Anglois etoient trop has pour
ofer remuer j d'autant^plus qu'ils ne vo'i-
oient pas de jour a recevoir le moindre
fecours reel du dehors.
Au printemps de Tanne'e 1589, E/r*
zabeth, tranquile pour le dehcrs 6c le
dedans du Roiaume, crut devoir f-dire
connoitre aux Efpagnols que fi les An-
glois favoient fe defendre, ils faVoient
faire la guerre fur 1'offenfif. Mais^
U comme
I 54 &tflexions fur le
comrrie elle pouflbit rceconomie a Tex-
ces, & qu'il lui en auroit coute des fom-
mes immenfes pour attaquer 1'Efpagne,
elle s'y prit de facon que Drake & Norn's
fe chargerent de toute la depenfe, dans la
perfpedive de s'enrichir du butin qu'ils
feroient. Cependant la Reine leur four-
nit des vaifleaux de guerre, & leur permit
de lever des recrues & des matelots, pour
equipper leur flotte. Ces deux avantu-
riers fifent voile de Plymouth le 18 d'A-
vril, pour aller croifer fur les cotes de
Portugal. II y rencontrerent le Comte
d'Rffex, qiii joignit a leur flotte quel-
c[ues vaifleaux qu'il avoit frettes a fes
propres depens, \ I'inf9u ft Elizabeth.
Us fe faifirent dans le Tage de vailTeaux
marchands appartenans aux villes Hanfe-
atiques, qui firent a ce fujet beaucoup de
bruit.
i>.U^ 'if^tt. :;XD t3$j&&%*. : 8
Henri IV. venoit alors de monter fur
le trone de France. La Ligue refufoit
de le reconnoitre ; & plufieurs feigneurs
da
Gouvernement des Femmes. 155
du parti du feu Roi lui avoient tourne le
dos : deforte-que pour ne pas indifpofer
centre lui toute la nobleffe Catholique,
il fe vit oblige de leur promettre de chan-
ger de Religion. Cependant ce Mo-
narque n'avoit ni troupes ni argent. Les
SuifTes & les Allemands, qui avoient fervi
fon predecerTeurjinenacoient de le quitter
s ? il ne paioit les arrerages qui leurs etoi-
ent dus -, & il ne favoit ou les prendre?
Dans cette extremite, il cut recours a
Elizabeth, qui lui promit 6c troupes &
argent. Ces flatteufes efperances lui don-
nerent le courage de faire tete au Due de
Mayenne, qui 1'avoit recogne j'ufqu'en
Normandie, & qui meme avoit eu Tau-
dace del'attaquer a Arques, mais fans le
moindre fucces. Le Monarque Fran9ois
fe crut en fi grand danger, qu'il fut fur le
champ pafle en Angleterre, comme quel-
ques-uns le lui confeilloient, fi le Mare-
chal de Byron ne Ten cut empeche. A
la fin les fecours Ahglois arriverent. Pe-
regrine Lord Willoughby lui amena quatre
U 2 mille
156 Reflexions fur le
mille hommes,& lui compta vingt-deux-
mille livres flerljngs en or. Ce renfort
le mit a-meme de s'approcher de Paris,
4ont il prit un des Fauxbourgs. Mais
le Due de Mayenne, y etant entre avec fon
armee, Henri IV, fe vit force de fe retirer,
Dans cet intervalle, le Due de Mayenne
avoit fait proclamer Roi le vieux Cardi-^
nal de Bourbon j Sc s'etoit lui-meme ar-r
roge le titre de Ljeutenant-General du
Hoiaume. Henri fe retira en Norman*
die, oii il prit quelques places : apres
quoi il renvoi'a les Anglois chez; eux.
Cependant Etizabeth\u\&t encore paf*
fer d'autres fecoifrs depiiis : mais enfin ils
fe brouillerent ; & la Rejne ecrivit $,
Henri, qu'aiant manque a fa parole pour
le fiege de Rouen, elle ne vouloit plus fe
meler de fes affaires. Ceci n'empecha
pourtant pas le Comte d'Rffex de venir
joindre le Roi, lorfqu'il entreprit ce fiege,
parce-qu'il le lui avoit promis^ & qu'il
fe croioit oblige de tenir parole : ce
qui
Gouvernement des Femmfs. 157
qui deplut fort a Elizabeth, qui, fur le
champ, lui depecha le Chevalier Leyton
fon oncle, avec ordre de revenir d'abord
fous peine de difgrace.
Au mois de Fevrier 1 593, le Parlement
pafTa un A6te, qui caufa bien de 1'inquie-
tude, non feulement aux Catholiques,
mais en general a tous les Diflidens. Get
Ade obligeoit tous les fujets d'affifler au
fervice divin,. fous peine de punition.
Deforte-que les Catholiques n'etoient
plus les feuls fujets aux amendes portees
par les loix : 1'Ade s'etendoit egalement
fur tous les Proteftans qui n'etoient pas
de 1'Eglife Anglicane, & qu'on connoif-
foit alors fous le nom de Puritains. Ceci
faifoit en quelque fa9on revivre les loix
& Henri VIII. par lefquelles il n'etoitab-
folument pas permis d'etre d'une autre
Religion que de celle du Souverain ;
avec cette difference cependant, que fous
Elizabeth ce n'etoit pas fbus peine de
inort, comme du temps de fon pere. II
y avoit
158 Reflexions fur le
y avoit au-refte ici quelque chofe de plus
dur que dans l'A6te pafiefous Henri VIII.
Ce Prince, tout abfolu qu'il etoit, fe con-
tentoit de punir ceux qui, par des de-
marches violentes, choquoient la Reli-
gion Anglicane. Elizabeth, vivement
Irrir.ee centre les Catholiques, qui, plus
d*une fois avoient attente a fa vie, & a
lui oter la Couronne - y cut etc charmee
d*en purger totalement 1'Angleterre. Elle
n r aimoit gueres plus les Puritains, qu'elle
regardoit comme des gens obilines, qui,
pour des bagatelles, apportoient du
fchifme dans 1'Eglife Anglicane. Au-
reile, ce n'eft pas la premiere fois, ni
uniquement en Angleterre, qu^n ait fait
un crime capital a des fujets, de n'etre pas
d& la Religion du Prince. Graces au
Clerge qui, au-lieu de fuivre les principes
de charit preches dans FEvangile, fe de-
cfare prefque toujours pour la non-tole-
rance ; chaque Etat a toujours femble
ne vouloir fouffiir qu'une feule Religion.
AuOi la.' Reine fut-elle dans le dernier
chagrin,
Gouvernement des Femmes. 159
chagrin, lorfqu'elle apprit qu Henri IV.
en alloit changer. A la premiere nou-
velle qu'elle en cut, elle lui depecha
Thomas Wills pour Ten difTuader : mais,
a fon arrivee, la chofe etoit faite.
Quelque temps apres, Hefquel vint en
Angleterre pour perfuader au Comte de
Derby, de la part d'un petit nombrc
d'Anglois, qui s'etoient expatries, dc
prendre le titre de Roi d'Angleterre, en
qualite depetit-fils de Marie, fille & Henri
VII. Pour 1'encourager, Hefquel 1'afiura
qu'il pouvoit compter fur le fecours de
Philipe II. Roi d'Efpagne ; lui ajoutant,
que s'il ne fuivoit pas les avis qu'on lui
donnoit, ou qu'il vint a les divulguer, il
ne vivroit pas long-temps. JLe Comte de
Derby, craignant que ce ne fut un piege
qu'on lui tendoit, en informa la Reine,
& Hefquel fut pendu : mais Tinfortune
Comte ne lui furvecut pas long- temps,
car il mourut quatre mois apres des fuites
d'un poifon qui le fit continuellement vo-
160 Reflexions fur le
mirjufqu'a-ce-qu'il expirat. On foiip-
^onna que foil Ecuier avoit etc un des
complices, parce-qu'il decampa le pre-
mier jour de fa maladie*
n'etoit pas tranquiledu cote
de 1'EcoiTe. Elle etoit informee que la
faclion Efpagnolle y prenoit le deffus,
qu'on y tramoit quelque chofe contre la
Religion Proteftante, & que le Roi fern-
bloit pencherpour les Catholiques. Pour
en etre eclaircie, elle envoia Mylord
r Louch vers yaques. Le premier devoit
s'informer de la verite des rapports qu'on
avoit faits a la Reine, tacher de fortifier
le parti Anglois, & fur-tout faire en-
tendre au jeune Monarque fes vrais inte-
rets. ZoucA reufllt fi bien, qu'un nomm<
Graham Feintry, qui etoit zele partifari
de 1'Efpagne, fut mis a mort par ordre
du Roi d'EcofTe : ce qui ota aux Catho-
liques toute efperance de ce cote.
Gouvernement des Femmes. 1 6 1
En 1595, le Chevalier Raleigh, fit a fe s
propres depens, une feconde expedition
en Amerique : mais il n'en retira pas
grand avantage. Elizabeth elle-meme
equippa une flotte de vingt-iix vaifTeaux,
fous les ordres des Chevaliers Drake &c
Hawkins, pour porter la guerre dans ces
quartiers. Mais comme les Efpagnols
avoient pris leurs precautions, les Ami-
raux Anglois ne firent pas grande proii-
efle : ils perirent meme tous deux dans
cette expedition.
L'annee fuivante, la Reine, a'iant eu
avis que le Roi d'Efpagne en vouloit a
1'Angleterre & a 1'Irlande, refolut de le
prevenir. Elle aflembla une flotte de
cent-cinquante voiles, avec vingt-deux
vaifieaux Hollandois, 6c fept-mille hom-
mes a bord. Elle donna le commande-
ment de la flotte a TAmiral Charles
Howard, 6c celui des troupes de terre aa
Comte d'E/ex*
X Cette
1 62 Reflexions fur k
Cette expedition fut aflez heureufe.
Aufli, a leuf retour, les deux chefs fe
virent-ils fort acciieillis & Elizabeth. Ce-
pendant le Comte d'Effex re9ut une morti-
fication, a laquelle il parut extremement
fenfible. II avoit, avant fon depart, re-
commande le Chevalier Eodley pour etre
fait Secretaire d'Etat : & a fon retour il
trouva que la Reine avoit nomme le Che-
valier Cecily fils du grand Treforier, avec
qui il etoit brouille. II cut auffi, quel-
ques jours apres, le chagrin de voir Fran-
^ois Vere fait Gouverneur de La Brille,
quoiqu'il fe fut interefle pour un autre :
ce qui le fit appercevoir que fon credit
commencoit a baiffer, & 1'entraina dans
Jes demarches inconfidere'es qui peu apres
lui couterent la vie.
Vers la fin d'Odobre, le Comte d'Effex
eprouva un nouveau defagrement. La
Reine avoit cree 1'Amiral Howard Comte
de Nottingham, & avoit infere dans fa
Patente que c'etoit pour le recompenfer
des
Gouvernement des Femmes, 163
des fervices qu'il avoit rendus a 1'Angle-
terre 1'an 1588, en enlevant Cadix aux
Efpagnols conjointement avec le Comte
d'Ej/ex. Le dernier fe trouva cheque dc
ce qtf Elizabeth fembloit attribuer la
moindre part de cette conquete a 1'Ami-
ral : & d'ailleurs le nouveau Comte de-
voit prendre le pas fur lui comme grand
Amiral. Cependant, pour adoucir le
Comte d'Effex, la Reine le fit grand Ma-
rechal d'Angleterre -, ce qui lui conferva
le rang fur le grand Amiral,
La mort de Plulipe II. Roi d'Efpagne,
qui arriva au mois de Septembre 1598,
debarrafTa Elizabeth d'un ennemi auffi
turbulent que dangereux. II mourut
age de 72 ans, apres un regne de 42,
pendant lequel il n'avoit ete occupe qu'a
chercher a agrandir fa Monarchie. Son
ambition lui avoit fait jetter les yeux fur
la France, 1'Angleterre, & le Portugal.
Mais, de tous ces grands projets, il n'y
cut que le dernier qui lui reufsit. D'un
X 2 autre
164 Reflexions fur le
autre cote, il perdit aux Pais-Bas fept
Provinces qui valoient beaucoup mieux
que ce Roi'aume.
Le Comte d'Effex, s'etant pour ainli
dire fait nommer Vice-Roi d'Irlande,
caufa lui-meme par la fa perte. Ses par-
tifans crurent 1'obliger en le fecondant
pour obtenir ce pofte -, tandis que fes en-
nemis plus eclaires, virent d'abord que
lorfqu'il feroit abfent de la Cour, ils fe-
roient plus a-meme de fapper fon credit.
Ils en vinrent efFectivement fi bien a bout,
qu'enfin ce feigneur fut decapite le 2 5
Fevrier 1601. La Reine cut beaucoup
de peine a fe determiner a figner 1'ofdre
de fon execution. Mais a la fin fon
amour-propre blefTe lui fit prendre ce
parti : & le Comte mourut en galant-
homme & en bon Chretien.
Je ne trouve plus rien de remarquable,
depuis cette epoque jufqu'a la mort d'E~
lizabeth. Vers la fin de Janvier 1603
cette
Gouvernement des Femmcs. 165
cette Princefle commen9a a fentir les pre-
mieres attaques de la maladie qui 1'em-
porta. Comme elle n'etoit plus jeune,
on fe douta d'abord qu'elle n'en revien-
droit pas. Deforte-que dans les derniers
temps elle eut la mortification de fe voir
negligee par la plupart de fes courtifans,
qui s'empreflbient a rechercher les bonnes
graces du Roi d'Ecofle fon heritier pre-
fomptif. Ceci la jetta dans une noire
melancolie, qu'il lui fut impoffible de de-
guifer: d'autant-plus qu'on parloit haute-
ment de faire venir le Roi d'EcoiTe avant
qu'elle mourut. Elle fut faifie dans les
commencemens de Mars d'une pefanteur
dans tous les membres, qui 1'empechoit
de fe remuer, & prefque meme deparler.
Eile ne voulut abfolument fouffrir pres
d'elle que 1'Archeveque de Cantorberi
qui la difpofoita la mort, & prioit a cote
de fon lit.
Lorfqu'on vit qu'elle ne pouvoit plus
aller loin, le Confeil prive lui deputa le
Grand
1 66 Reflexions fur k
Grand Amiral, Je Garde du fceau prive,
& le Secretaire d'Etat, pour la fupplier
de nommer fon fuccefleur. Elle leur re'-
pondit, prefqu'en s'evanouiflant, quelle
iruoit toujours dit que fon trone etoit le
trone dun "Roi', & quelle fefoit au defefpoir
que quelquun dun rang inferieur lui fuc~
ceddt. Le Secretaire d'Etat la priant de
s'expliquer plus clairement, parce-que le
Confeil fouhaitoit de favoir au jufle fes
intentions ; Jeveux, lui repliqua-t-elle,
quun Roi mefuccede ; 6? qui peut-ce etre
Ji~non le Roi d'Ecoffe mon phis proche pa-
rent?
Alors FArcheveque de Cantorbe'ri lui
aiant reprefente qu'elle ne devoit plus
fonger qu'a Dieu ; C'eft cs que je fais,
dit-elle ; Gf je ne moccnpe d'autre c/to/e.
Lorfque la parole cornmen9a a lui man*
quer,elle leva-les mains & les yeux vers le
Ciel 5 & donna plufieurs autres fignes qui
prouvoient quelle mettoit toute fa con-
fiance dans la mSfcricorde de Diciu Kile
expira
Gouwrnement des Femmes. 167
expirale 24 Mars, vieux ftyle, ageedeyo
ans, apres en avoir pafle 44 fur le trone.
Pour recapituler dans peu de rnots
1'eloge de cette grande Reine, il fuffit de
dire que fon nom eft encore precieux a
la pofterite parmi les Anglois ; & qu'on
ne peut fuppofer qu'il entre de la flatte-
rie dans les refpedls qu'on temoigne pour
fa memoire aujourdui.
\^E ferott ici, fuivant 1'ordre de la
Chronologic, 1'endroit de parler de la
Reine Chriftine de Suede. Mais, ccmme
cette PrinceiTe a paru plus envieqfe de
briller dans la Legende que dans THif-
toire, je pafferai tres-legerement fur fon
chapitre. Je rendrai cependant la juftice
qui eft due a fes grandes qualites. Ef,
ne cherchant pas a me parer des plumes
du paon, j'avoiierai de bonne foi au lee-
tcur que ce que je vais citer ici fur fon
compte
168 Reflexions fur k
compte eft extrait, mot pour mot, du
Siecle de Louis XIV. de Voltaire.
" On admira en elle," dit cet Auteur
incomparable, " unejeune Reine qui, a
" vingt-fept ans, avoit renonce a la foil-
" verainete, dont elle etoit digne, pour
" vivre libre & tranquile. Elle avoit
" forme ce deiTein des 1'age de vingt ans.
* c Elle 1' avoit laifle meurir fept annees.
'* Cette refolution, fi fuperieure aux
c idees vulgaires, & fi long- temps me-
* c ditee, devoit fermer la bouche a ceux
" qui lui reprocherent une abdication
<c involontaire. L'un de ces deux repro-
*' ches detruifoit 1'autre : mais il faut
" toujours que ce qui eft grand foit at-
" taque par les petits efprits.
" Pour connoitre le genie unique de cette
" Reine on n'a qu'a lire fes lettres. Elle
** dit dans celle qu'elle ecrivit a Chanut?
*' autrefois Ambaffadeur de France au-
" pres d'elle, jf'ai poflede fans fafte, je
quitte
Gouvernement des Femmes. 169
" quitte avecfacilite. Apres cela ne crai-
" gnez pas pour moi : mon blen rieft pas au
" pouvoir de la fortune. Elle ecrivit au
" Prince de Conde -, Je me tiens autant
" honoree par votre ejlime que par la cou-
S ronne que j'ai portee. Si apres I' avoir
" quit tee vous m en jugez moins digne^ja-
'* vouerai que le repos que jal tant fou-
<fi haite me coute cher. Maisjenemere-
" pentirai pour tant point de I 'avoir achete 1
" auprix d'une couronne -, <S? je ne noirci-
" raijamais une aflion qui m'afemblee ft
(( belle, par un lache repentir : Gf j'/7 ar-
*, rive que vous condamniez cette attion, je
*' vous dirai pour toute excufe que je riau-
(i rois pas quit teles biens que la for tune ma
(e donnesyjije les eujfe crus neceffaires a ma
**' f elicit e> & quejaurois pretendu a Tern*
tf pire du monde Ji j' euffe ete aujji ajjuree d'y
" reujjir^ ou de mourir t que le feroit le
grand Conde.
< c Telle etoit 1'amede cettc perfonne li
f * finguliere : tel etoit fon %le dans la
Y langue
Ijrp Reflexions fur k
" langue Frar^oife, qu'elle avoit paple
" rarement. Elle favoit huit langues.
" Elle avoit etc difciple & amie de Des-
(f Cartes i qui mourut a Stockholm dans
' fon palais, apres n'avoir pu obtenir
( feulement une penfion en France ; 011
** fes ouvrages furent meme profcrits
*i pour les feules bonnes chofes qui y
^ fufTent. Elle avoit attire en Suede
*.' tous ceux qui pouvoient 1'eclairer.
c Le chagrin de n'en trouver aucun par-
f fc mi fes fujets, l ? avoit de'goutee de regner
s< fur un peuple qui n'etoit que foldat.
5* Elle crut qu'il valoit mieux vivre avec
" des hommes qui penfent, que decom-
f mander a des hommes fans lettres &
" fans genie. Elle avoit cultive tous les
*' arts dans un climat ou ils etoient alors
inconnus. Son deffein etoit d'aller fe
e retirer au milieu d'eux en Italic. Elle
" ne vint en France que pour y paffer,
" parce-que ces arts ne commencoient
" qu'a y naitre. Son gout la fixoit a
' Rome, Dans cette vue elle avoit
&tt dt>s r (times. iji
** quitte la Religion Lmherienne pour
" la Catholique. IndifFerente pour Tune
8f & pour 1'autre elle ne fit point fcru-
" pule de fe conformed en apparence aux
" fentimens du peuple chez lequel elle
" vouloit pafler fa vie. Elle avoit quitte
" fonRoiaumeen 1654, & fait publi-
*' quement a Infpruck la ceremonie de
*' fon abjuration. Elle plut a la cour de
? * France quoiqu'il rie s*y troUvit pas une
** femme dont le genie put atteindre ail
*' Hen. Le Roi la Vit, & lui fit de grands
<e honneurs i mais il lui park a peine.
'* Eleve dans 1'ignorance, le bon fens
*' avec lequel il etoit ne le rendoit ti-
* f mide.
** La plupart des Femmes & des cour-
e< tifans n'obferverent dans cette Reine
*' Philofophe, fi-non qu'elle n'etoit pas
" coefFee a la Fran9oife, 5c qu'elle dan-
" foit mal. Les fages ne condamnerent
(t en elle que le meurtre de Monaldefchi
*f fon ecuier, qu'elle fit affaffiner a Fon-
Y 2 tainebleau
172 Reflexions fur le
" tainebleau dans un fecond voiage. De
" quelque faute qu'il fut coupable envers
" elle,aiant renonce a la roi'aute, elle de-
" voit demander juflice 6c non fe la faire.
" Ce n'etoit pas une Reine qui puniflbit
" un fujet -) c'etoit une fern me qui ter-
" minoit une galanterie par un meurtre.
" C'etoit un Italien qui en faifoit
" affaffiner un autre par une Sue-
" doife dans le palais d'un Roi de
" France. JN"ul ne doit etre mis a mort
" que par les loix. Chriftme, en Suede
" meme, n'auroit eu le droit de faire af-
" faffiner perfonne : & certes ce qui cut
" etc un crime a Stockholm n'etoit pas
" permis a Fontainebleau. Ceux qui
" ont juftifie cette adtion meritent de
" fervir de pareils maitres. Cette honte
" & cette cruaute ternirent la Philofo-
" phie de Chriftme, qui lui avoit fait
" quitter un trone. Elle eat etc punie
" en Angleterre, & dans tous les pais ou
" les loix regnent : mais la France fer-
" ma les yeux a cet attentat centre 1'au-
" toritc
Gouvernement des Femmes. 173
" torite du Roi, centre le droit des na-
*' tions, & centre 1'humanite.
" On voit aufli une lettre de cette
" Reine au Cardinal Mazarin, au fujet
" du meutre de Monaldefchi. Elle s'ex-
" prime ainfi : Aprenez, tous, valets &
" mat f res, qiiil ma plu d'agir ainfi. ye
" veux que voiis fachiez que CHRISTINE
" fefoucie pen de vdtre cour t encore moms
" de vous. Ma volant e eft une loi quil
(< faut refpeEler. Vous taire eft vofre de-
" voir. Sachez que CHRISTINE^/? Reine
<c par tout ou elk eft"
JE pafTerai encore plus legerement fur
la Reine ANNE d* Angleterre ; parce-que
le trop grand afcendant qu'avoit pris fur
elle Madame Churchill^ ainfi que fes va-
riations lorfqu'il s'agiflbit de fe nommer
un fuccefTeur, voulant tantot rappeller le
Pretendant, & tantot faire tomber fon
choix fur. la maifon ftHanovre; m'em-
pechent de la mettre au nombre des
grandes
*74 kefexiofis fur te
grandes Princeffes qui ont regne. De-*
forte-que, fans m'y afreter plus long-
temps, j'en viendrai d'abord a 1'Impera-
trice CATHERINE d6 Ruffie, teuve de
PIERRE IE GRAND.
L
,'OBSCURITE' de la naiflance d<*
cette Princefle releve encore 1'eclat de fa
grandeur. Elle etoit nee de parens ob-
fcurs en Eftonie, ou elle fut elevee. A
1'age de quinze ans elle entra au fervice
d'un miniftre Lutherien appelle Gluck^ &
y refta jufqu'a vingt- deux, quelle epoufa
un Caporal Suedois. Son bonheur voulut
que le jour de fon manage elle fut faite
prifonniere par les Ruffes, pres de Derpt,
dans une rencontre entre ceux-ci & les
Suedois, ou plufieurs des derniers perdi-
rent auffi leur liberte. Son fiance y laiffa
la vie: du-moins a-t-on lieu de le croire
'ainfi,
Gou'uernement des Femmes,
ainfi, parce-que jamais depuis on n'en
entendit plus parler. On la conduifit
au Marechal Sheremetqff' dans fes habits
de noces. Celui-ci, voiant un aufli joli
Illinois, 1'cnv.oi'a a la femme du Colonel
j3tf/, qui etoit Livonienne, crainte qu'elle
ne tombat en de mauvaifes mains : &
clle refta avec cette Dame, jufqu'a-ce-
que le Prince Menzikoff, 1'ai'ant vue, la
lui demandat pour la prefenter a la Prin-
fon Epoufc.
Gomme il etoit favori du Czar, qui Iq
yifitoit frequemment, ce Monarque eut
fouvent occafion de la voir, & prit pour
elle un gout fi vif, & fi fubit, qu'il la mit
pres de la Princefle Natalie fa fceur, ou
il commen9a a faire connoiflance avec
elle. On 1'appelloit Catherine Vafiloivna ;
mais elle prit le nom SAlexiowna, quand
elle embrafTa la Religion Grecque en
honneur du Czarowitz Alexis qui fut fon
parrain 5 parce-que les Grecs n'admet-
kent aucuns reformes darjs leijr comma-
nioq,
176 Reflexions fur le
nion, qu'ils n'ai'ent auparavant ete bap-
tifes de nouveau. Pierre I. en cut pluli-
eurs enfans avant de 1'epoufer ; entr'autres
la Princefle Anne, qui fut mariee au Due
deHolfteln. Ce ne fut quc 1'annee 1710
que le Czar 1'epoufa.
:2 r-rlun >vd\x-:inv\ s> rx$li!?f; t -,:
C'etoit une femme de bonne mine, &
aflez belle. Elle avoit un bon fens in-
fini : mais ce n'etoit pas un genie bril^
lant : & il s'en faut beaucoup qu'elle ait
eu cette vivacite d'imagination que bien
des gens ont voulu lui preter, Ce fut la
douceur de fon cara&ere qui lui gagna
totalement le cceur du Czar, ainfi que 1'e-
galite de fon humeur. Jamais on ne Ja
vit bouder. Elle fe faifojt un plaifir de
rendre fervice quand elle pouvoit : &,
polie envers un chaqun, elle n'oublia de
-fa vie d'ou elle fortoit. Sa reconnoiA
fance fe manifefta fur-tout vis-a-vis du
miniftre Lutherien qu'elle avoit fervi,
De Tapprobation de rEmpereur,elle le fit
yenir en Ruffie avec toute fa famille, 014
elle
Gouvernement des Femmes. 177
elle les combla de bien faits ; & leur fit
a tous un fort au-defTus de ce qu'ils pou-
Voient pretendre.
Ce fut le traite de Pruth, ddnt elle fut
Fame, qui la mit au-defTus de Tenvie, &
aflura fa fortune. En cela Pierre ne fit
que lui rendre juftice 5 car il lui devoit la
liberte, la Couronne* & peut-etre la vie.
Le peuple 1'adoroit, & toute 1'armee la
regardoit comme fon idole. Dans le
mandement que le Czar fit publier au
fujet de fon couronnement, apres avoir
fait 1'eloge de la fidelite & de la tendreffe
qu'elle lui avoit toujours temoignees, il
avoiie lui-meme combiefi il efl redevable
aux bons confeils qu'il dit en avoir re^us
dans differentes occafions, outre celle de
Pruth j que perfonne nignoroit.
Jamais & Prince ne cefTa de 1'aimer.
Tout au contraire, il lui laiffa par fort
teftament, fait peu de temps avant fa
mort, fa couronne avee la meme eten-
Z due
178 Reflexions fur It
due de pouvoir dont il jouiflbit lui-me-
me -, & elle lui fucceda fans que perfonne
ofat s'y oppofer. Pour perpetuer la me-
moire du traite de Pruth, 1'Empereur
voulut, le jour de la St. Andre, qu'elle
inftituat 1'ordre de Ste. Catherine, dont
la devife eft POUR L'AMOUR ET LA Fi-
DE'LITE'. Get ordre eft d'autant plus
refpe&able qu'on ne le donne jamais
qu'a des PrincefTes de Maifons Souve-
raines. La feu Reine de Pologne le por-
toit -, & les Eledtrices de Saxe & de Ba-
viere, fes filles, Tont encore aujourdui,
Lorfque 1'armee RufTe apprit la mort
de Pierre le Grand, I'afflidtion fut gene-
rale parmi I'officier & le foldat. II eft
vrai que c'etoit avec raifon qu'ils le re-
grettoient, parce-que ce Prince avoit
toujours eu foin qu'ils ne manquaflent
de rien. Cependant on les entendit s'e-
crier, <%uoique nous venions de perdre notre
fere, graces au Ciel, notre mere vif encore !
Catherine ne vecut que deux ans fur le
trone.
Gouvernement des Femmes. 179
trone, Comme elle etoit d'un tres-bon
temperament, on fut furpris de la voir
mourir de mort fubite : ce qui a fait croire
a bien du monde qu'elle avoit ete empoi-
fonnee.
Pierre II. petit-fils de Pierre le Grand,
lui fucceda. Comme le regne de CQ
Prince fut court, & que d'ailleurs il
n'entre pas dans le plan que je me fuis
propofe, j'en viendrai d'abord a 1'Impe^
ratrice ANNE qui monta fur le trone
apres lui.
(ETTE Princefle etoit fille du Czar
Ivan, qui avoit regne conjointement
avec Pierre le Grand fon frere. Aucune
Imperatrice de Ruffie, excepte celle qui
eft aujourdui fur le trone, n'a fait d'auffi
grandes chofes. Elle battit les Turcs,
Z 2 fut
Reflexions fur k
fut 1'ame de toute la guerre de Pologne,
prit Dantzig, & afFermit Augufte fur le
trone. Elle cut encore fait davantage fi
Charles VI. eut agi centre 1'ennemi
commun de la Chretiente avec la meme
vigueur& la meme fincerite. C'eft fous
fon regne que la Ruffie commen9a d'eta-
ler cette magnificence qui depuis a frappe
toute 1'Europe. Ce fut elle qui forma
les fameux Munich & OJlerman, ainli que
Byron, qui s'efl depuis fait connoitre fous
le nom du Due de Courlande. Le der-
nier avoit aupres de rimperatricA^/^ l e
plus grand credit. Auffi le nomma-t-elle
a la tete de la Regence, lorfqu'elle laifla
TEmpire au jeune Ivan, fils du Prince
de Brunfwick, & de la PrinceiTe Anne de
Mecklenbourg. Enfin cette Souveraine
Anne mourut apres un regne aufli bril-
Jant que glorieux, le 19 Oftobre 1740.
A peine eut-elle lesyeux fermes que la
PrincerTe de, Mecklenbourg, mere du jeu-r
ne fuan, renverfa tout ce que la defunte
venoit
Gouvernement des Femmcs. 1 8 1
venoit de faire -, & fe mit a la place du
Due de Courlande, qu'elle relegua en Si-
berie. Mais cette PrincefTe eprouva bien-
tot le meme fort, comme nous aliens
}e voir plus bas.
JAMAIS Revolution ne fut fi fubite
que celle qui eleva 1' Imperatrice ELI-
ZABETH fur le trone. Ce fut prefque
1'ouvrage d'un moment. Urre poignee
de monde opera ce prodige, fans qu'il y
cut une goutte de fang repandue. II eft
yrai que fes droits etoient inconteftables;
& que, fille de Pierre le Grand, la cou-
ronne lui appartenoit fans qu'on put la
Jui difputer. Cependant elle balanfoit
encore : & fi Lejlock ne lui cut dit que,
fuppofe qu'elle tardat un quart-d'heure
de plus, il s'agiflbit pour elle de fe voir
rafee, & enfermee pour le rcfle de fes
jours
1 82 Reflexions fur le
jours dans un Couvent, & pour lui de la
rolie -, jamais elle ne fe fut determinee
auffi vite. Mais, convaincue qu'il n'y
avoit pas un moment a perdre, elle prit
fon parti, & fe vit fur le trone fans fa-
vojr comment elle y etoit montee.
On ne trouve pas dans le cours du
regne de cette Princeffe de ces traits qui
frappent. Cependant fon nom fera tou-
jours cher a la Ruffie ; ne fut-ce que
pour 1'obligation qu'elle lui a de voir au-
jourdui CATHERINE fur le trone. Com-
me c'eft la feule anecdote qui puifTe con^
facrer la memoire ^Elizabeth a la pofle^
rite, je tacherai de la mettre dans tout
fon jour.
*
3,^ *<;
A peinc cette PrinceiTe fe vit-elle la
couronne fur la tete, qu'elle fongea a fc
jiommer un fucceffeur. Attachee de
puis long-temps a la maifon de Holftein,
ou elle avoit du fe marier; elle jetta les
yeux fur lejeuneDuc, chefdelabranche
de
Gouvernement des Femmes. 185
veniren Ruffie celle que les decrets de }a
Providence avoient marquee pour y regner
un jour fouverainement. La jeune Prin-
cefle arriva done a Peterfbourg, &c y epou-
fa le Grand Due fon Coufin, auquel elle
a fuccede.
Je ne trouve dans le caradiere & Eliza-
beth rien de bien marque qu'un fond de
haine qu'eHe avoit con9ue pour le Roi de
PruiTe, fans qu'on ait jamais pu en bien
decouvrir la vraie caufe. Je fais la-defTus
des particularite s, que je tiens de fource,
qui ne laifTent aucun doute fur 1'antipa-
thie qu'elle avoit pour ce Monarque. On
joiioit un jour a Peteribourg une Comedie
Allcmande intitulee Adam & Eve. L'lm-
peratrice, ne s'en formant pas une grande
idee, n'y voulut pas aller. Elle chargea
cependant 'une perfonne comme il faut de
venir lui en rendre compte, fuppofe
qu'elle trouvat que la piece en valut la
peine. Celle-ci revint d'abord; 6c lui dit
qu'elle ne doutoit pas que S. M. I. ne
A a &'y
1 86 Reflexions fur k
s'y amufat j qu'elle n'avoit pu s'empe-
cher de rire en vo'iant que 1'auteur avoit
donne au Eon Dieu 1'prdre de St. Andre ;
a Adam celui de St. Alexandre ; & le
cordon de Ste. Catherine a Eve. S'il lui
manque un ordre pour le Diable, reprit fur
le champ I'lmperatrice, fen at un tout
pret : lui ajoutant tout bas, c*eft celui de
faiglc noire. Repartie qui denotoit plus
que fuffifamment fa fagonde penfer. Audi
ceux qui la connoifToient bien ne furent-
ils pas furpris de la voir fe joindre a la
France, pour tacher d'ecrafer ce grand
Monarque. Et ce fut furement bien plu-
tot par ce motif qu'elle fe decida, qu'en
confequence de toute la Retorique du
Chevalier Douglas. Comme ni le Grand
Due, ni la Grande DuchefTe n'etoient de
ce fentiment, la Politique avoit caufe
entre rimperatrice & ces derniers une
efpece de froideur qui fubfifta jufqu'a fa
mort, arrivee a Peterfbourg le 6 Janvier
1762. Le Grand Due fon neveu lui fuc-
ccda fous le nom dc Pierre III.
Ce
Gouvernement des Femmes 187
Ce Prince ne fera jamais connu dans
Thiftoire que pour avoir etc 1'epoux de
CATHERINE II. II alloit faire rentrer
1'Empire de Ruffle dans 1'etat d'ou Pierre
le Grand 1'avoit tire -, lorfque la Provi-
dence, qui avoit choifi I'lmperatrice pour
operer toutes les merveilles que nous voi'-
ons aujourdui, decouvrit a cette Princefle
les intentions finlftres d'un barbare qui
fongeoit a lui ravir la liberte, & peut-etre
la vie.
[UELQUE attache qu'on foit natu-
rellement a deux objets auffi precieux,
Catherine peut-etre ne s'en fut pas fou-
ciee, fi elle n'eut vu a fes pieds tous fes
fujets fondans en larmes, & la fupplians,
a mains jointes, d'accepter 1'Empire dont
Pierre mena9oit la deftruction. Inftruite
des le berceau dans le grand art de re-
A a 2 gner,
1 88 Reflexions Jur le
gner, elle favoit qu'un Souverain apparti-
ent a fes fujets avant toute autre chofe -,
que les Rois font faits pourleurs peuples,
& non les peuples pour les Rois. Elle
connoiflbit a fond 1'Empereur, & pre-
voioit quel auroit etc un jour le fort des
Ruffes fous fa domination. Voila ce qui
la decida, & la fit ceder aux inftances
rei'terees des habitans de Peterfbourg.
Peforte-que li elle accepta la couronne,
ce fut plutot pour faire le bonheur de fes
fujets que pour fatisfaire fa propre ambi-
tion. Audi fon premier foin fut-il de
leur donner des preuves convairicantes de
fa tendrelTe maternelle.
Depuis un temps immemorial, la No-
blefle avoit opprime les Paifans au point
que leur etat etoit au defTous deceluide la
brute. Chaque petit Gentil-homme for-
moit une efpece de tyran fous lequel
gemiiToient fes vaflaux : & -fous pretexte
de fe faire rendre ce qui leur etoit du,
1'innocence meme n'etoit pas a i'abri de
leur
Gouvernemenf des Femmcs. 189
leur lubricite. Catherine, qui vouloit
faire luire un nouveau jour fur des fujets
qui s'etoient de fi bon cceur donnes a
elle, commenga par annuller des privi-
leges qui repugnoient a I'humanite. Elle
punit meme feverement quelques Gen-
tils-hommes qui en avoient abufe; &
s'attira, par ce trait de juftice, les bene-
dicHons de tout un peuple, qui fans-cefle
remercioit le Giel de 1'avoir choifie pour
les gouverner.
Le long fejour qu'elle avoit fait en
Ruffie, depuis fon manage, lui avoit ap-
pris combien les loix y etoient defedu-
eufes. Elle fongea a en faire drefTer un
nouveau Code ; 6c y reiiffit li parfaite-
ment, que le Roi de Prufle lui-meme
n'a pu s'empecher de lui ecrire une lettre
de compliment a ce fujet.
Chaque jour de fon regne s'efl vu mar-
que par de nouveaux bienfaits ; j'entends
par la des nouveaux reglemens qi ten-
dent
190 Reflexions fur le
dent au bien-etre de fes fujets. Natu-
rellement humaine, on ne lui a vu faire
mourir perfonne depuis qu'elle eft fur le
trone.
Plufieurs regnes confecutifs nous avoi-
ent pour ainii dire toujours montre la
Ruffie comme la Puiffance qui difpofoit
de la Couronne de Pologne. Son voifi-
nage avec ce Roiaume, qui facilite le
moien d'y faire paiTer des troupes, rend
rEmpire de Ruffie 1'arbitre de ce pai's.
La France a beau vouloir s'en meler, fon
cloignement 1'empeche d'y fupporter fes
brigues. Deforte-que tout ce que pent
faire cette Couronne eft d'y rendre la
Diette un peu plus tumult ueufe, ou d'y
faire debiter quelques rodomontades par
fon AmbalTadeur. AufTi toutes les in^
trigues du Cabinet de Verfailles ne pu-
rent-elles contrebalancer 1'influence de
celui de Peterfbourg. Quarante ou cin-
quante-mille hommes fur les lieux feront
toujours un Roi de Pologne, quand fur-
tout
Gouvernement des Femmes. 191
tout le mediateur faura appuier fa recoin-
mandation d'une bonne fomme d'argent.
Quelquefois meme une armee viftorieufe
fuffit feule. Ce fut avec ce fecours que
Charles XII. fit monter Staniflas fur le
trone. Le hazard le feconda : & la
fuite fit voir qu'il avoit fait un bon choix,
quoique fon feul caprice 1'eut dirige, &
qu'il n'eut auparavant jamais vu le jeune
Pa/atm, a qui depuis, comme Roi, fes
difgraces ont fait tant d'honneur.
On ne peut nier que Catherine n'agit
avec plus de connoiflance de caufe. Elle
avoit vu le jeune Poniatowjki a la cour de
fa tante. Elle s'etoit apperfue qu'il ne
lui manquoit qu'une Couronne pour
faire briller toutes fes vertus. La mort
ftAugufte III. lui fournit 1'occafion de
rendre juftice au merite. Elle la faifit
avec empreflement ; & s'efl faite depuis
une loi de foutenir le Monarque qu'elle
avoit eleve. Le Ciel femble y concourir
par les fucces brillans qu'il lui donne.
On
192 Reflexions fur le
On ne doit, au-refte, pas etre furpris
de ces fucces, quand on jette un coup-
,d'ceil fur les talens des Generaux de Ca-
therine. Les Ga//tfzins, les Pawns, font
des preuves inconteftables de fon dif-
cernement quant au militaire : & qui
peut lui nier la meme fuperiorite dans le
Cabinet, lorfqu'on y voit a la tete des af-
faires le refpeclable Comte de Panin, dont
la probite feule feroit 1'eloge, quand-
bien-meme il ne feroit pas un des plus
grands Politiques de fon fiecle. Ce n'eft
qu'en des mains aufli fures que cette au*
gufte PrincelTe a voulu Conner reducation
du Grand Due fon fils unique : & ce n'a
ete que lorfqu'elle a vu* que ce cher ob-
jet de toute fa tendreiTe pouvoit fe pafler
de ce fage Mentor, qu'elle a confie au
dernier une partie des foins de fon Em-
pire. Soigneufe a recompenfer le me-
rite, on Ta vue s'emprefler a donner au
Comte de Czernichew, une preuve de la
fatisfadion qu'elle avoit de fa conduite
dans fon ambafTade de Londres, ou il
s'eft
QoiPvernemeht des Femmes. 193
fe^eft'generalement fait aimer & efiimer,
en le rapellant pour le mettre a la tete du
departement de la marine. Active a fe
procurer de bons officiers, quand 1'occa-
fion s'en prefente, fon difcernement lui
a fait decouvrir, dans la perfonne de
Mylord Comte d'Effingham, uri fujet qui
donne les efperances les plus brillantes.
Peu de feigneurs, a fon age, poffedent
aufli bien la theorie, fur-tout pour la
partie des fortifications & de 1'artillerie*
On voit qu'il a fait SEuclide & de Be*
Kdor fon etude favorite ; & il n'y a pas
de doute qu'il ne fe fafle un nom celebre
dans la campagne qu'il vient d'entre-
prendre avec les troupes Ruffes. Car,
du cote du courage, tout le monde fait
que c'eft une vertu hereditaire dans la
la maifon d' Howard.
Quel ordre Catherine n'a-t-elle pas mis
dans fes finances ? Sur quel pied formi-
dable n'a-t-elle pas forme fa marine ?
Qjae d'etablifTemens plus avantageux les
JB b
194 Reflexions fur If
uns que les autres a fes fujets ne Vdit-Gfl
pas s'elever chaque jour ? Non contente
d'eclairer leurs ames, cette PrincefTe eft
fans-cefle occupee a inventer quelque
chofe de nouveau pour ameliorer leur
fort. Elle a e'tendu leur commerce, &
aflure leurs pofleffions. Elle travaille
aujourdui a reculer leurs frontieres pour
porter au loin la foi de Jefus-Chrift. En
un mot, elle fait tout ce que nous avons
vu faire aux plus grands conquerans, &
eouronne toutes ces vertus d'autant de
moderation que de clemence. Auffi n'en
dirai-je pas davantage, fur un fujet ou il
y a tant a dire, pour pafTer a I'lmperatrice
Reine.
THERESE etoit" depuia
long-temps furle tronede Hongrie, avaiit
qu'on fouponnat meme que jamais Ca-
therlns
Gouvernement des Femmcs. 195
therlne II. iroit en Ruffle. Auffi, pour
fuivre 1'ordre de la Chronologic, eufie-je
parle de I'lmperatrice Reine la premiere,
fi je n'eufle craint d'interrompre la fuc-
ceflion des Imperatrices de Ruffie. Je
vais done entrer en matieres fur cette
Augufte PrincefTe.
Elle eft fille ainee de Charles VI. &
montafur les trones de Boheme & de
Hongrie au mois d'Odobre 1740. Elle
fe fondoit fur le droit nature! qui Tap-
pelloit a 1'heritage de fon pere, fur la
Pragmatique folemnelle qui confirmoit
ce droit, & fur la garantie de prefque
toutesles PuifTances.C7;^r/^^/^r/, Eleo
teur de Baviere, demandoit la fucceffion
en vertu d'un teftament de 1'Empereur
Ferdinand I. frere de Charles V.
Augufte III. Roi de Pologne, Ele&eur
de Saxe, alleguoit des droits plus recens,
peux de fa femme meme, fille ainee de
3 b 2 1'Empereur
Reflexions fur k
TEmpereur Jofeph, frere aine de Charles
VJ.
Le Roi d'Efpagne etendoit fes pre%
tentions fur tous les Etats de la maifoq
d'Autriche, en remontant a la femme de
Philipe II. fille de PEmpereurMaximi lien
IJ. Philipe V. defcendoit de cette Prin-
cefTe par les femmes. C'etoit deja une
grande Revolution dans les affaires de
1'Europe, de voir le fang de France re-
el amer tout 1'heritage de la maifon Autri-
chienne.
Louis XV. pouvoit pretendre a cetfce
fi^ccefBon, a d'auffi juftcs titres que per-
fonne, puifqu'il defcendoit en droite ligne
de la branche ainee mafculine d'Autriche,
par la femme de Louis XIII. & parcelle
de Louis XIV. Mais, comme ce Mo-
narque avoit recii la Lorraine pour garan-
tir la Pragmatique, jl ne lui eut pas e'te
decent d'etre le premier a la rompre, fur
tout en fa faveur. Auffi fe contenta-t-il
de
Gouvernement des Femmes. 197
de dire qu'il ne vouloit que foutenir les
droits de 1'Electeur de Baviere.
Cependant Marie 'T/ierefe, Epoufe du
Grand Due de Tofcane, fe mit d'abord
en pofleffion de tous les Etats qu'avoit
Jaifle fon pere. Elle re9ut les hommages
des Etats d'Autriche, a Vienne, le 7 No-
vembre 1740. Les provinces d'ltalie, &
la Boheme, lui firent leurs fermens par
leurs deputes. Elle gagna fur-tout Tef-
prit des Hongrois en fe foumettant a
prefer I'ancien ferment du Roi Andre If.
fait Fan 1222. Si moi, ou quelques uns de
mesfuccejfeurs, en quelque temps que ce foit,
veuf enfreindre vos privileges, quil 'vous
Jolt permis, en vertu de vytre promeffe, a
ijous G? a vos defcendans^ de vous defendre,
fans poiivoir etre traites de rebelles.
Plus les aieux de 1'ArchiduchefTe Reine
avoient montre d'eloignement pour 1'exe-
cution de tels engagemens, plus aqfli
Ja demarche prudente dont je viens de
parler
Reflexions fur le
parler rendit cette PrincefTe extremement
chere aux Hongrois. Ce peuple, qui
avoit toujours voulu fecouer le joug de la
maifon d'Autriche, embraffa celui de
Marie ^herefe ', &, apres deux-cents ans
de feditions, de haines, & de guerres ci-
viles, il pafTa tout-d'un-coup a 1'adora-
tion. La Reine ne fut couronnee a
Prelbourg que quelques mois apres, le
24 Juin 1741. Elle n'en fat pas moins
Souveraine. Elle 1'etoit deja de tous les
coeurs par une affabilite populaire que fes
Ancetres avoient rarement exercee. Elle
bannit cette etiquette 6c cette morgue
qui peuvent rendre le trone odieux, fans
le rendre plus refpeftable. L'Archidu-
cheffe fa tante, Gouvernante des Pai's^
3as, n'avoit jamais mange avec perfoi>ne.
Marie Therefe admettoit a fa table toutes
les Dames, & tous les officiers de diftinc-
t*on. Les deputes des Etats lui parloi-
ent librement. Jamais elle ne refufa
4'audience -, & jamais on n'en fortitme-
cpntent d'elle,
Crouvernement des Femmes.
Son premier foin fut d'afTurer au grand
Due de Tofcane, fon epoux, le partage
de toutes fes couronnes, fous le nom de
Co-Regent -, fans perdre en rien de fa
Souverainete, & fans enfreindre la Prag-
matique San&ion. Elle en parla aux
Etats d'Autriche le jour meme" qu'elle
reilt leur ferment, & bientot apres elk,
effedtua ce defTein.
Malgre tous ces temoignages d'affec-
tion de la part de fes fujets, la Reine ie
trouva dans de fi grands embarras, qu'e-
tant enceinte, elle ecrivit a la Duchefle
de Lorraine fa belle-mere ; J'ignore en~
Core sil me reftera une viHe pour y faire mes
couches. Toute la nation Angloife s'ani-
ma en fa faveur. Ce peuple n'eft pas
de ceux qui attendent 1'opinion de leurs
maitres pour en avoir une. Des parti-
culiers propoferent de faire un don gra-
tuit a cette Princefle. La DuchefTe de
Marlborough, veuve de celui qui avoit
combattu pour Charles VI. aflembla les
principales
2o6 Reflexions fur fe
principales Dames de Londrcs.
s 'engagement a fournif cent-mille livres
fterlings ; & la Duchefle en depofa qua-
fante-mille. La Reine d'Hongrie cut la
grandeur d'ame de ne pas recevoir cet
argent^ qu'on avoit la generofite de lui
offrir. Elle ne voulut que celui qu'elle
attendoit de la Nation affemblee en Par-
lenient*
Je n'entrerai pas ici dans toutes
les particularites de cette guerre* qui
feules feroient un volume. Plus la mine
de Marie fherefe paroiflbit inevitable^
plus elle cut de courage. Elle etoit for-
tie de Vienne, & s'etoit jettee entre les
bras des Hongrois, fi feverement traites
par fon pere 6e fes a'ieux. A'iant af-
femble les quatre ordres de 1'Etata PreP
bourg, elle y parut, tenant entre les bras
fon fils aine prefque encore au berceau 5
& leur parlant en latin, langue dans la-*
quelle elle s'exprimoit bien, elle leur dit
a-peu-pres ces propres paroles; Aban*
donnte
Gouvernement des Femmes. 201
donnee de mes amis, perfecuteepar mes enne-
mis t attaquee par mes plus proches par ens ^
je rial de resource que dans vfitre fidelite 1 ?
dans votre courage, & dans ma conftance.
Je mets entre vos mains la fille G? lefils de
vos Rois, qui attendant de vous tout leur
Jalut.
Tous les grands d'Hongrie, attendris
& animes, tirerent leurs fabres, en s'e-
criant ; Moriamur pro Rege noftro Maria
'Therejid ! Nous mourrons pour notre
Roi Marie Therefe. Ces peuples donnent
toujours le titre de Roi a leur Reine.
Jamais PrinceiTe en efFet n'avoit mieux
merite ce titre. Us verfoient des larmes,
en faifant ferment de la defendre : elle
feule retint les fiennes. Mais, lorfqu'elle
fe fut retiree, avec fes filles d'honneur,
elle laifla couler en abondance les pleurs
que fa fermete avoit retenus.
Tout le monde fait comment fc ter-
mina la guerre de la Pragrnatique. Des-
C c que
\
202 Reflexions fur le
que I'lmperatrice Rei ie s'en vit debar-
raffee, elle ne fongea qu'a mettre de 1'or-
dre dans fes finances, & a cntretenir une
armee qui la rendit capable de faire face
aux ennemis quelconques qui voudroient
1'attaquer.
C'eft par fa direction que les Caum'tz,
les Schaffgotjh, & les Choteck, ont mis
fes finances fur le pied que nous les vo'i-
ons aujourdui ; tandis que le Comte de
Sinzendorf eft occupe de la partie du
Commerce ; & que les Bathiani, les Daun
& les Lacy, ont regie le militaire, qu'on
ne reconnoit prefque plus en comparai-
fon de ce qu'il etoit fous 1'Empereur
Charles VI. fon pere.
Si Marie Therefe remplit avec dignite
tous les devoirs que le trone exige d'elle,
on ne la voit pas moins exacle a s'acquit-
ter de ceux auxquels naturellement cha-
que particulier eft affbjetti. Fille foumife,
epoufe complaifante, & mere tendre, on
Ta
Gouvernement des Femmes. 203
Pa vue fucceflivement donner de ce cote
1'exemple a tous fes fujets. Quel n'a pas
toujours etc fon refpedl pour 1'Impera-
trice Elizabeth fa mere ? Jufqu'ou n'a-t-
elle pas porte I'affliction a la mort de
1'Empereur Francois I. fon epoux. Et
n'a-t-elle pas meme gagne la petite verole
par fon afliduite a vifiter 1'Imperatrice fa
belle-fille pendant qu'elle avoit cette ter-
rible maladie ? A-t-on done jamais vft
poufler plus loin toutes les vertus Chre-
tiennes & morales ? Et, apres ce que
j'ai dit plus haut, peut-on me nier qu'elle
n'egale les plus fameux Monarques dans
le grand art de regner ?
J E crois, par tout ce que je viens de
citer, avoir afTez bien defendu ma thefe.
Je pourrois cependant encore tirer d'au-
tres exemples de temps plus recules. Car,
C c 2 n'avons-
204 Reflexions fur le
n'avons-nous pas vu dans le treizieme
fiecle Jeanne de Flandres, ComtefTe de
Montfort, commander des armees & de^
fendre des places ? L'hiftoire ne nous ap-
prend-elle pas que Philippa, Reine d'An-
gleterre, battit les EcolTois, prit leur Roi
prifonnier, avec les Comtes de Souther^
land, de Fife, de Monteith, de Carrie, &
Je Lord Douglas ? N'y vo'ions-nous pas
aufli que lorfqu'au fiege de Calais Edouard
III. fon epoux alloit faire mourir les fix
habitans qui s'etoient genereufement
livres pour fauver leur ville du fac & du
pillage ; ce ne fut qu'aux inftances dc
cette PrincefTe qu'il fe rendit, ne pouvant
refifter aux pleurs d'une epoufe tendre-
ment cherie, qui, malgre fa grofTelTe
avancee, s'etoit jettee a fes pieds pour
implorer fa clemence en faveur des mal-r
heureux qu'il avoit condamnes a mort,
Ce qui prouve qne fi, peut-etre, les fem-
mes n'ont pas plus de courage que nous,
elles ont du-moins plus de dcuceur.
Mais
Gouvernement des Femmes. 205
Mais pourquoi remonter quatre-cents
ans, lorfque nous avons fous nos yeux
des PrincefTes qui effacent les plus fa-
meufes de 1'antiquite ? Tout le monde
connoit Madame 1'Eledrice Doiiairiere
de Saxe, qui, du cote des qualites du
coeur & de 1'efprit, le cede a peu de per-
fonnes. Fille ainee de 1'Empereur Charles
VII. de Baviere, elle etoit fi bien con*,
nue de ce grand Monarque, qui mieux
que perfonne favoit juger fon monde,
qu'au milieu de toutes ces viciffitudes
qu'il fupporta avec tant d'heroifme, il ne
manqua jamais de la confulter dans les
cas epineux.
Si, pour confirmer ce que j'avance, j'a-
vois icibefoin du temoignage d'autrui, la
DuchefTe de Kingfton m'en ferviroit. Per-
fonne, plus quecette Dame, ne fait 1'e-
loge de 1'Eledtrice Doiiairiere de Saxe. II
eft vrai qu'elle lui doit cette juilice, ne
fut-ce qu'en confideration des marques
fignalees de bienveillance dont cette in-
comparable
2o6 Reflexions fur le
comparable PrinceiTe 1'honore ; bienveil-
lance qui ne peut dormer qu'une idee fort
avantageufe du merite de la Dame An-
gloife, venant d'aufii bonne part. Car,
fans parler des qualites perfonnelles de
I'Eledrice, quel honneur ne s'eft-elle pas
fait par fa conduite pendant les derniers
malheurs de la Saxe ?
Une autre PrincefTe qui, du cote du
rang & des vertus, la fuit de bien pres,
eft Madame la Margrave de Bade-Dour-
lach. Rivales pour ainfi dire du cote du
cceur & du genie, ces deux Auguftes
PrincefTes n'en font que plus unies. Une
certaine fympathie d'ame, jointe a la con-
formite de leur? gouts & de leurs talens,
les lia a Francfort 1'annee 1740 : & de-
puis elles ont toujours continue une cor-
refpondance fondee fur I'eAime recipro-
que qu'elles fe portent. Sans parler des
connoiffances qu'ont ces Princeffes dans
la litterature, Di de leur gout pour la Mu-
fique, non plus que dc la bonte de leurs
cceurs >
Gouvernement des Femmes. 207
coeurs ; on peut dire qu'il ne leur man-
que a toutes les deux qu*un fceptre, pour
convaincre 1'Univers combien elles font
dignes de le porter. La Ducheffe de Nor-
thumberland^ qui a ete fetee a Carlfruhe,
parce-qu'on y fait apprecier le vrai me-
rite, conviendra qu'a-peine en dis-je aflez
fur le chapitre de la Margrave.
QUELQ^UES fortesquefoient lespreuves
dont je viens ici d'appui'er mon fvfteme,
les Critiques m'objederont, peut-etre,
que nous trouvons dans 1'hiftoire tant de
minorites orageufes & fatales aux jeunes
Princes, par la faute des fern mes, qu'il y
a du ridicule, de vouloir defendre leur
caufe. Mais je leur repondrai, premiere-
ment, que je ne pretends parler ici que
de celles qui, de leur propre autorite, fe
voi'ent fur le trone : d'ailleurs, que fi les
Doiiairieres n'ont pas brille de-meme a
la tete d'un Confeil de Regence, c'eft ou
que 1'ajnbition les atrop precipitees a faire
ufage d'une autorite quelles favoient ne
devoir
208 - Reflexions fur k &c.
devoir etre que momentanee; ou que,
n'aiant pas des pouvoirs aflez etendus,
elles ne fe font pas vues a-meme de fe
livrer a toute la profondeur de leurs
idees. Quoiqu'il en foit, li quelqu'un
veut fronder mon fyfteme, qu'il faiTe un
voiage a Vienne, ou a Peterfbourg, &
qu'a fon retour il me blame, s'il croit pou-
voir le faire avec raifon.
F I N.
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