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L'EUROPE 


ET LA 


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LE PRIX OSIRIS 


.. ÉTÉ ATTRIBUÉ E
 i906, PAR L'Il"STITUT, A L'æUVRE DE M. ALBERT SOREL 


Ce volume a été déposé au ministère de I'intérieur en 1903. 



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(Les deux premiers volumes de eet ouvf-age ont été eouronnés deux fois 
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Notes et Portrait
., contenant des paGcs inédites, recueillies et publiées aVec une 
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LE PRIX OSIRIS 


.. ÉTÉ ATTRIBUÉ EN i906, PAR L'n"STITUT, A L'æUVRE DE M. ALBERT SOREL 


Ce volume a été déposé au ministère de I'intérieur en 1903 



L'EUROPE 


ET LA 


REVOLUTION FRANCAISE 
à 


PAn 


ALBERT SOREL 


DE L'ACADÉl\flE FRANÇAISE 


SIXIÈ:\lE PARTIE 


LA TRÊVE - LUN
VILLE ET AMIENS 


1800-1805 


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LA TREVE 


LUNÉVILLE ET A
iIENS 


I
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LE TllAITÉ DE LUNÉVILLE 


CI-IA PITRE PRE
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LA RÉPUBLIQUE CONSULAIRE 
i799.i
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I 


Depuis 1792, c' était en France comme une maxime d'État 
des révolutionnaires que Ia patrie ne pouvait être sauvée, Ia 
coalition rompue, la RévoIution achevée dans son æuvre, 
garantie dans ses principes que par Ie coup d'État, la journee, 
I'appel à Ia force et l'action vioIente contre Ie roi ou les 
Assemblées. Toutes les factions s' en étaient récIamées; tous 
les gouvernements en étaient sortis et en avaient usé pour 
se maintenir au pouvoir. De toutes ces journées fameuses, 
aucune ne sembla plus nécessaire que celIe du 19 brumaire, 
et ce ne fut point une journée sanglante. Toutefois, eIIe ne 
suscita point d'enthousiasme. Le Directoire était trop misé- 
rable pour que sa chute parût un bienfait public, ainsi qu 'avait 
paru celIe de Robespierre. C'était un gouvernelnent de ban- 
VI. 1 



! LA nÉPURLIQUE CONSULAIRE. - 1799. 


queroute, il s'écrou!a dans Ie mépris. II avait tué la liherlé, 
en la rendant ridicule, bavarde et irnpuissante, synonyme 
d'anarchic, insupportable aux contemporains, suspectc aux 
succrsseurs. 11 avait faiL pire; il avail déçu, presq
le -
éses- 
péré l'illusion populaire. II laissait au peuple ce scnÜrnent 
que Ie peuple abhorre, se voir Ia dupe de ses prillcipes - 
scs principcs si beaux qu'il les aime de confiance et COlnme 
par éblouissement, si sin1ples qu'il n'im3Gine pas qu'on les 
puisse contester, si efficaces qu'il croit à la vertu de quicon- 
que les proclame - et Ie peuplc avait éprouvé de ce ffouver- 
nement l'abus dont il a Ie plus d'horreur, l'abus de son 
enthousiasme, de son cæur, de son sang. 
Cette diBposition des esprits tourna promptemcnt à l'avall-- 
tage du Consulat. Tandis que d'autres jOZlrnées avaient, à 
l'épreuve, perdu leur apparence de nécessité et soulevé, à 
mesure qu' elles produisaicnt leurs effets, Ia déception puis Ie 
dégoût, Brumaire, avec chaque senlaine qui s'écoulait, parut 
plus utile, plus bienfaisant, c'est-å-dire, aux yeux des con... 
temporains, plus ìégitilne. L'espérance nloHiait à mesure que 
Ie gouvernement se faisait &ll:e ..L( {,onnaître par ses actes. Ce 
fut, dans la Révolution, In grande nouveauté de Brumaire 
ct Ie fondement profond du Consulat. Les autres journéci 
n'avaient eu pour conséquence que des déplacements de 
personnes: en haut, dans Ie gouvernemcnt; celle-Ià, avec len- 
teur, maís sûrement, s'infiltra peu à peu jusqu'aux dernières 
couches de la nation, et r on vit, pour la première fois, un 
coup d'État tournant, non à la suprématie d'une faction et de 
quelq nes parliculiel's, Inais au bénéfice du citoyen obscur, du 
Français inconnu de ses concitoycns et iffnoré du pouvoir, en 
un mot de tout Ie Inonde 
Le Consulat étendit ainsi ses racines souterraines. II s' éleva 
dans 10s tàtollllemcnl::; I. 11 ne faut pas se représenter ces prc- 


1 A r I.AltO. lli.
'loire polili'lue de la Rivolution française. 4 e partie: In Répu- 
1,}!ique plébisl'itail'e. Chap. I, Ie Consulat provisoire; Chap. II, Ie COl1sulat 
ò
ccnndt. - Pour Ie eli-tail, Ie tah!'
au :wilJJé de8 me6ures .. TIIIEItS, t. I, liv. I 
rt IT. - A 1bert V A
DAL, l' AvenclltPllt de Bonaparte: la Constitution de ran V I: í 
- !lent: S1'OUI\l\I, les Finances dUo CUllsulat. 



LE CONSULAT ET LA FRANCE. - 1799. 3 


Inières scmaines COlnme un brusque chal1gelnent de scènc, Ie 
lever du rideau sur Ie second acte, après la péripétie qui a ter- 
Ininé Ie premier. L'atmosphère se modifia plus vite autonI' 
des Consuls que nc fit Ie gouvcrnement entre lcurs mains. 
Bonaparte ne domina que peu à peu. ROGcr Ducos s'effaça; 
puis Sieyès se retira, boudeur, frondeur, opposant irréconci- 
liable, mais insatiable aussi de biens et de dignités. Avec 
Hoger DllCOS disparut Ie dernier élément de l'impuissance 
dircctorialc, l'impuissance brouillonne; avcc Sieyès disparut 
Ie dernier nllaGc d'abstraction et d'utopie, l'impuissance spé- 
culative. II emporla dans sa fastueuse retraite Ie tableau noir 
et la craie, l'algèbre el l'alchimie politiques. Le réel et Ie 
positif rentrèrent aux affaires, et ron connut que les temps 
de Richelieu étaient revenus. Avec Bonaparte, ce fut l'État 
même qui prévalut dans Ie ffouvernement; l'État agissant, 
vivant, vivifiant, national. En pourvoyant aux nécessités 
urgentes du gouvernement, il acheva d'apprendre à gou- 
verner. II révéla aux Français sous C& 'Ie poète en action 
et Ie génie immense dans la guerre ", manifestés en Italie 
et en Égypte, quelque chose de supérieur, l'homme d'État, 
u eet esprit infatigable, habile et sensé dans l'administration; 
ee législateur laborieux et raisonnable " , qui, beaucoup plu& 
que les victoires, préparèrent ct assurèrent son règne I. 
Du même coup, en gouverllant les Français, il découvrit la 
France, toujours vivante de sa vie séculaire, toujours iden- 
tique à soi-même jusque dans sa Révolution, surtout dans sa 
Révolution; impatiente de se réconcilier avec soi-même, de 
retrouver son équilibre, son allure naturelle sur sa terre 
affranchie. Ce besoin d'adapter la Révolution aux mæurs de 
la France, Ie dernier des paysans, Ie propriétaire du plus 
minime lopin de terre française, l'acquéreur du moindre lot 
de biens nationaux, l' éprouvait obscurénlent, mais impérieu- 
sement : Ie Français voulait " jouir de la Révolution". Or, 
Bonaparte voulait glorifier eette Révolution en sa personne, 


I CUj,TEAl'BRJAND, J.:Uémoil'es d'outre-t'Ombe : Jugement sur Bonaparte. 



", LA RÉPUBLIQUE CONSUl..AIRE: - i799. 


Le væu commun des Français se confondait ainsi avec sa 
suprême ambition; en satisfaisant ce væu, il assurait son 
pouvoir. C'est toute I'explication de sa popularité, et son plus 
beau coup de génie est d'avoir si simplement dégagé ce rapport 
d'identité entre sa gloire, les conditions de son gouvernemcnt 
et les besoins des Français. (
Ma politique est de gouverner 
les hommes comme Ie grand nombre veut l'être. C'est là, jc 
crois, la manière de reconnaÎtre la souveraineté du pcuple I. " 
II se put ainsi persuader qu'il incarnait Ia Révolution; il Ie 
dit, Ia France Ie crut, et, tout en obéissant, la nation s'ima- 
ffina qu' eUe commandait encore à soi-même et au monde. 
La France ne s'étant point dépIacée, n'ayant changé ni de 
climat, ni de corps, ni de figure, ni de caractère, ni de tem- 
pérament, il s'agissait, pour faire vite et faire solide, de 
mettre au service des nouveaux principes de gouvernement : 
I'égalité, la liberté civile -Ies instruments consacrés du tra- 
vail d'État; de labourer avec l'ancienne charrue et selon Ie 
cours des sillons anciens Ie sol bouleversé et retourné en sa 
superficie. Ainsi les routes royales avaient suivi les voies 
romaines, Ie pavé du roi recouvert la chaussée de César; ainsi 
de nos jours, la voie ferrée Ie long des routes nationales. Cette 
conception n'amena pas seulement Bonaparte à refondre, en 
son InOUle propre, teUe ou telle ordonnance des rois, mélangée 
avec tel ou tel décret de la Convention : eUe Ie conduisit à 
s'identifier l'esprit de ces ordonnances, Ie génie éminemment 
réaliste de l'an
ienne monarchie; à entreprendre la cons- 
truction du nouvel édifice dans Ie même esprit d'État, et 
d'après les mêmes méthodes d'adaptation aux circonstances, 
qu'avaient suivies, en leur ernpirisme supérieur, les organi- 
sateurs de l'État français, des légistes de Philippe Ie Bel aux 
intendants de Louis XIV, de Colbert à Turgot '. On a dit qu'il 
découvrit Plome, enfouie sous les décombres de l'ancien 


I Séance (]u Conseil d'État, 1.6 aOllt 1800. - ROEDERER, t. III, p. 33',.. - 
cr. id., p. 459. Conv<,rsation du 29 décembre 1.801 : . Ma politique doit être 
de faire ce qui est agréable à la masse du peuple. . 
I Cf. t. I, p. 221 et luiv. 



LE CONSULAT ET LA FRANCE. - 1799. 15 


régime -; c'est à travers l'ancien régime qu'il revint à Rome, 
et s'il retrouva César, Auguste, Dioclétien, c'est en passant 
par la chancellerie des rois I. 
II ne faut chercher aucun système dans la Constitution de 
ran VIII. C'est une machine d'État construite, tant avec les 
rouages de la vieille usine qu'avec les mécaniques improvi- 
sées de la Convention, et appropriée en la forme la plus pra- 
tique à la besogne qu'elle doit accomplir. Toute la force, 
toute l'âme de la Constitution est dans Ie Consulat qui conçoit, 
commande, exécute ; un premier Consul, avec deux asses- 

eurs qui ne sont là que pour ménager la transition d'un Comité 
de salut public de neuf à seize membres, d'un Directoire 
de cinq, d'un Consulat de trois, à I'Empire d'un seu!. En fait, 
Bonaparte, s'il ne règne pas, gouverne souverainement. Le 
principal ressort du pouvoir réside dans Ie Conseil d'État, 
institution nouvelle, qui procède à la fois des anciens conseils 
du roi, légiférant, j ugeant, administrant, et des comités 
de la Convention, délégués par l'Assemblée souveraine å 
I' exercice de ses pouvoirs de fisc, de législation, de haute 
police; il sera Ie laboratoire 6énéral; il fournira, par ses com- 
missaires, renouvelés des représentants en mission, l' outiI 
universe!. Le Corps législatif vote sans discuter : il écoute, 
mais il ne parle pas. C'est I'idéal de l'Assemblée selon Robes- 
pierre : eUe reçoit les oracles du pontife et les sanctionne; 
c'est aussi l'idéal d'un Corps législatif seion Ie Directoire, 
radicalement et indéfiniment fructidorisé. Le Tribunat qui 
discute la Ioi, mais ne la vote point, demeure, en cette 
Constitution réaliste, Ie seul survivant des belles utopies de 
liberté; il fera Ie passage entre la discussion stérile et Ie 
silence complete Le Sénat forme Ie premier corps de la Répu- 
blique, corps auguste, largement dolé, pourvu d'attribu- 
tions llluitipies et vagues. II absorbe, en loisirs lucratifs, les 
hOlnmes que Ie Consul veut tenir en la
sse tout en lcs écar- 
tant du gouvcrnement, les actcurs usés ou gênants. 


I Voir tome I, liv. II. chap. I, les Traditiolls poLitiques .La Nation. et Le Gouve,- 
llement en France 



6 I,A RÉPUBLIQUE CONSULAIRE. - 1799. 


Les institutions ne valent que par les hommes qui les 
appliquent. Celles-là étaient ingénieuses; les choix de per- 
sonnes furent habiles. Au Consulat, Bonaparte prit pour 
assesseurs deux homnles élcvés aux affaires sous l'ancien 
régime, aptes, par conséqllent, à ordonner la Révolution 
dans les anciens cadres de I'État et à rétablir la continuité 
dans Ie gouvernement de la France : I.Jebrun, qui avait pré- 
paré la réforme du parlernent avec 
Iaupeou et qui passait 
pour consommé dans les finances J, et Cambacérès, ancien 
conseiller au Parlement, qui avait présidé, en l'an III, Ie 
Comité de salut public; judicieux et subtil, un nom sonore, 
une prestance imposante, les allures d'un président à mortier, 
frère cl'un ecclésiastique à étoffe d'évêque : il eût été en 
tout temps, en sa province, un personnage important et 
influent; dans la névolution, il avaitjoué (t les grandes utilités" 
et passait pour un modérateur et un sage, après .avoir assuré 
sa vie en créant Ie tribunal révolutionnaire; href, ce qu'on 
appelle en tout temps, en style officiel, n un homme considé- 
rable ". Au Sénat, un, fond d'hommes d'ordre, de talent, 
de science même, qui s'étaient ralIiés à la République, avaient 
vécu sous la Terreur, en exécraient Ie souvenir, en redou- 
taient Ie retour; brumairiens par circonstance et par raison, 
monarchistes de tempérament, mais n'admettnnt de monar- 
chie que celIe qu'ils auraient tirée eux-mêmes de la Révolu- 
tion et qui, depuis juillet 1789, semblent avoir constamment 
aspiré à ce qui fut juillet 1830!; fort sceptiques alors sur 
l'article de la liberté politique; très fermes sur celui de la 
liberté civile, surtout de la liberté de penseI'; (t anticléricaux" 
dans l'âlne, antichrétiens même et, quelques-uns, alhées de 
profession; rebelles au joug de ROlne catholique, mais tous 
inclinés devant César : Laplace, Lagrange, Berthollet, Monge, 


ICE. t. I, p. 206. 
, II II nous fant un roi qui soit roi parce que je suig propriétaire, ct qui ait une 
couronne parce que j'ai cette p1ace; il faut done, pour finir la I\pvolution, un 
roi créé par eIle, tirant ses droits dps nôtres..." Conversation entre Champftpny 
ct d' A ntrai{
,ws, chez l'aLbé MaYllieu, à Vienne, 21 aOllt 1801. PI
Gj,UD, r/l 
Agent secret. 



LE CONSULAT ET LA FRANCE. - 1799. 


7 


Tracy, Volney, Cabanis, Lacépède, d'Arcet, d'Aubcnton; 
puis, auprès d'eux, des militaires glorieux, l{ellermann; des 
administrateurs, des banquiers, Perregaux. Au Conseil d'État, 
fructidorisés et frnctidoriens communient en Brumaire. Cinq 
présidents : deux militaires, Brune et Gantcaume; trois 
civils : Defermon, Boulay, Ræderer. Ces derniers marquent 
resprit du corps: instruits, lnborieux, obéissants. Au Tri- 
bunat, des noms brillants, des esprits aGités, un ferment de 
répllblique oratoire, prêle à devenir factieuse : Chénier, 
Andrieux, Chauvelin, Girardin,. Daunou, Ginguené, Laromi- 
guière, Jacquemont; un chef de file, l'éclat intellectuel, mais 
aussi l'infirn1Î té po Ii tique de l'institution, littérateur, philo- 
sophe, romancier, romanesque, amoureux; espri t merveilleu- 
selnent varié et variable, toujours en échappements à lui- 
mêlne et à autrui, et dont la carrière ne fut qu'une suite 
de digressions déconcertantes; raisonneur de la liberté alors 
que Ie raisonnement n 'était plus de mode et que la liberté 
n'avait plus de croyants; causeur incolnparable sur la politi- 
que, survivant de la Révolution parlée, dépaysé dans la Révo- 
lution organisée; Ie moins homme d'action et Ie Inoins 
homme d'État qu'il y eÚt au monde, alors que tout devenait 
État et action : Benjamin Constant. 
Le 24 frimaire an VIII-15 décclnbre 1799, en annonçant 
Ia Constitution aux Français, Bonaparte en défìnit l'esprit I : 


La Constitution est fond{>e sut les vrais princi pes du gouverne- 
ment représentatif; sur les droits sacrés de la propriété, de l'égalité, 
de la liberté. Les pouvoirs qu'elle constitue sont forts et stables, tels 
qu'ils doivent être pour garantir les droits des citoyens et les intérêts 
de l'Êtat. Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui rOllt 
commencée. Elle est finie. 


Et Ie 25 décembre, résumant son programme politique : 


nendre la République chèl'e aux citoyens, respectable aUK etran- 
gCl'S, fOl'lnidalJle aux ennernis. 


l' 


1 Sur la rél1action l10 ce manifeste, ROEDERER, t, III, p. 328-3:29. 



8 LA RÉPUHLIQUE CONSULAIRE. - 1799. 
U ne loi sur I' organisation des départements compIéta l' ou- 
vrage. Les préfets, titre emprunLé à la République romaine 
de 1798, prirent Ia place qu'occupaient les intendants du roi. 
Ce furent autant de consuls au petit pied qu'il y eut de chefs- 
lieux dans la République. 
Cependant, il restait encore des insoumis. C'étaient les 
royalistes. Le 19 brumaire les avait trouvés en armes; tels, à 
la veille de Fructidor. lIs croyaient l'heure venue, Ie pays 
mûr pour la diclature militaire; ils comptaient que la dic- 
tature militaire formerait l'avant-garde de l'armée royaIe et 
ralnènerait Ie roi. Ces champions inf1exibles d'un droit qu'ils 
jugeaient supérieur aUK volontés des hommes, se réclamaient 
de la divinité même, et n'avaient cependant, pour faire pré- 
val oil' ce décret éternel de la Providence, confiance que dans 
la force et dans la force révolutionnaire : il leur fallait un 
général de la République et des soldat3 républicains. Vne tra- 
hison, une défection tout au moins devenaient la préface 
nécessaire d'une restauration de la monarchie. lIs ne s'en 
faisaient pas plus de scrupules que les adeptes de la souve- 
raineté du peuple ne s'en faisaient d'une jOll1"née et de Ia 
mainmise par la populace insurgée d 'une ville sur les repré- 
sentants de la nation. 
Bonaparte leur parut un Pichegru plus habile et plus heu- 
reux. lIs Ie destinèrent à ce personnage de Monk, prédit par 
tous les prophètes de l' émigration, et qui devait, de son épée, 
dénouer Ia tragédie. lIs ne Ie connaissaien t pas. 
ComIne illes avait prévënus en s'emparant du pouvoir, il 
les déçut en gouvernant. II les tourna dans leurs places fortes 
mêmes, dans Ie pays insurgé. II y reprit, tout simplement, la 
politique de Hoche; mais ill'appliqua dans Ie grand, saIlS se 
voir entravé, ainsi que l'avait été Hoche, par les résistances 
des autorités locales et la ve:rsatilité du Directoire. II promit 
l'amnistie à qui se soumettrait, iI annonça une répression 
implacable à qui ne se soulnettrait pas. II confondit dans ses 
lnenaces et dans ses poursuites les bandes royalistes, les 
chouans, les chauffeurs, les brigands et les catholiques; mais 



LE CONSULAT ET LA FRANCE. - 1799. 9 
II ne les traita point de même. II vint au-devant de5 catholi- 
ques, les rassura, mjt en liberté les prêtres détenus, laissa 
rentrer les prêtres déporlés; montra, comme en Italie, rin- 
tention de respecter les croyances et d'assurer l'exercice 
du culte, pourvu que les prêtres se soumissent. et prêchas- 
sent la soumission aux lois de la République. II fit rendre avec 
éclat les honneurs funèbres à Pie VI, mort à Valence depuis 
six mois, et demeuré sans sépulture. EnfÌn, pour ramener ces 
Français à la France, il les traita en citoyens, leur parla des 
droits que la Révolution leur attribuait, fit appel à leur patrio- 
tisme. Dans la même proclamation, du 28 décembre 1799, où 
se trouvait cette phrase:" Aucun homme ne peut dire à un 
autre homme : tu exerceras tel culte, tu ne l'exerceras qu'un 
tel jour n , il dénonçait les meneurs de la guerre civile comme 
,( des traîtres vendus à l'Anglais et artisans de sa fureur IJ I. 
Les actes répondirent aux paroles et, insensiblement, Ie 
, . 
pays s apalsa. 
Les chefs, abandonnés peu à peu par leurs troupes, se divi- 
sèrent. Les uns irréconciliables poursuivirent la lutte. Ce parti 
comptait des fanatiques, des gens à machines de toutes sortes, 
y compris les machines il1fernales, à embuscades, à enlève- 
ments et séquestrations. Les guerres civiles et les guerres 
de religion en offraient des exemples illustres, à quelque 
parti ou à quelque confession qu'appartînt I'homme embarras... 
sant, qu'il s'agit du due de Guise ou de l'amiral de Coligny. 
La conspiration qui fut déjouée en 1804, la conspiration de 
Georges, existe en permanence dès les premiers jours du 
Consulat. l\Iais ces royalistes avaient aussi leurs diplomates; 
tandis que les hommes de main rassemblent leur troupe et 
construisent leurs engins, ceux qui cherchaient un Monk et 
se flattaient de Ie trouver en Bonaparte tâchèrent d'appro- 
cher de lui et de Ie sondeI'. lIs lui députèrel1t d'Andigné, l'un 
des plus vaillants d'entre eux, el Hyde de Neuville, l'un 


) ltlémoil'es de lIyde de Neuville, â Andigllé, Tel'ciel'. - Conversation de 
Bourmont. Revue des documents historiques, t. I, p. 97. - LA SICOTIF.RE, FTotté. 
Cf. t. V, p. 1.6 - 



10 LA RÉPUllLIQUE CONSULAIRE. - t799. 
des plus politiques, Ie combattant et Ie conspirateur. 
Talleyrand ménagea l'entrevue et mena IIyde, Ie 27 dé
 
cembre, chez Bonaparte, qui habitait encore Ie petit LUXCln- 
bourg. Hyde, sonffeur, attendait depuis quelque temps 
lorsqu'il vit entreI' un homme Ii petit, maiffre, les cheveux 
collés sur les tempes, la démarche hésitante ", "un frac olive, 
un air d'un négligence extrême J}, un air de rien. II Ie prit 
pour quelque comrnis et n'y fit point attention. Ii 
Ion erreur 
s'accrut lorsqu'il traversa la pièce sans jeteI' sur moi un 
regard. II s'adossa à la cheminée et releva la tête. II me 
regarda avec une telle expression, une telle pénétration que 
je perdis toute assurance sous Ie feu de cel æil investigateur. 
L 'homme avail grandi pour moi, tout à coup, de cent 
coudées. " 
lême jeu de scène, Ie 29 décembre, avec d'An- 
digné. " Les circonstances sont chanß'ées, leur dit-il, et rien 
ne doit vons empêcher de traiter avec moi... - Si vons voulez, 
nous tenninerons en cinq minutes... " D'Andigné n'en avait 
pas Ie pouvoir; mais on discute des adicles; arrivés à celui 
de la religion : - ".Je la rétablirai, dit Bonaparte, non pas 
pour vous, mnis pour moi." Puis un de ces mots, à la Fré- 
déric: (( Ce n'est pas que, nous autrcs nobles, nous ayons 
beaucoup de religion; nlais elle est nécessaire pour Ie peuple. " 
Rompant Ie propos, se jetant dans les digressions, enche- 
vêtrant les idé('s, à sa manière, par surprises et saillies 
brusques, nlais toujours courtois; tantôt écoutant, les mains 
derrière Ie dos; tantôt, allant et venant, nerveux, à grands 
pas, par la chamhre, Bonaparte s'arrêtait tout à coup devant 
J'illtcrIocuteur, poussant sa pointe, Ie geste bref, la parole 
énergi que et comme durcie par l'accent corse, encore très 
prononcé chez lui. - Ð'Andigné essaie d'attirer l'attention sur 
Ie prétcnùant, car c'est Ie véritable objet de sa mission... 
Ii ,rous me parlez toujours du roi, vous ête,s donc royaliste? 
- Dcpuis dix ans, je combats pour la restauration de Ia 
rnonarchie française. -l\Iais, moi, je ne suis pas royaliste.- 
Je voudrais que vous Ie fussiez. JJ Bonaparte s'animait; il se 
reprend aussitôt. II parle des princes, en soldat qui a connu 



1.E CONSULAT ET 1.A FR..\NCE. - 1799. il 


les grandes aventures, gagné la partie en courant les Grands 
risques et jouant Ie grand jeu : - (I lis n'ont rien fait pour la 
Gloire. lIs sont oubliés. Que n'étaient-ils dans la Vendée? 
C'était là leur place. J) C'ést aussi Ie point faible des discours 
de d' Andigné. II insinne une réplique de pure convenance : 
la fi13uvaise volonté des }\nrr]ais.- (I II fallait se jeter dans un 
bateau de pêche ! )J A défaut de la barque de César, Ie navire 
qui I'avait ramené d 'Égypte! "V ous ne pouvez vous imaginer 
combien peu l'Europe s'en occupe. )J 
Alors, s'efforçant de séduire, à son tour: - (I Que voulez- 
vous être? général, préfet? Vous et les vôtres vous aurez ce 
que vous voudrez. - Nous désirons tous de n'être rien. - 
Seriez-vous done humiliés de porter un habit que porte Bona- 
parte? - Nullement, mais nous n'irons pas combattre 
de main les puissances dont nous étions les aIliés. - y'" ous 
êtes done les alliés des puissances étranffères? JJ Tout à l'heure, 
les Anglais empêchaient les princes de passer en Vendée; 
maintenant les Anglais empêchent les Vendéens de servir la 
France. La gêne vient, et aussi I'impatience, affressive chez 
Bonaparte, raide chez d'Andig
é. - (& Lorsque j'anrai fait la 
paix, je trouverai bien moyen de vons réduire. - Cela vous 
sera difficile, général; vous ne connaissez ni nos moyens, ni 
Dotre manière de combattre. - Je connais tout, et je vous 
soumettrai par la force. Je ferai, comme j'ai fait en Italie, 
mettre Ie feu à trois ou quatre départements, et VOllS serez 
hien obligés de vous réndre. - Vons n'êtes pas près de faire 
la paix. - Avec I'Empereur, je la ferai quand je voudrai. 
II n'a pas oublié qu'il me doit sa couronne. A Campo-Formio, 
j'étais Ie maître de Ie détrôner; je ne l'ai pas fait. II s'en sou. 
vient et il traitera avec moi. " 
lis partirent, pcrsuadés que (C jamais iI ne serait des 
leurs )J, et qu'il n'y avait pour ses adversaires d'autre res- 
source contre lui que les complots à l'intérieur, les coalitions 
au dehors. Car s'il disposait de tout dans la République iI ne 
disposait point de sa propre vie, et, lui supprimé, on trouve- 
rait des ßénéraux plus complaisants (I Quel est votre but? 



I! LA nÉPUBLIQUE CONSUJ.lAIRE. - 1799. 


disait-i], peu de tcnlps après, à llourmont. llétahlir les Bour- 
bons, n'est-ce pas? Tant que je serai à la tête du gouverne- 
Inent, vous n'y parviendrez jamais. Après rua mort, vous 
ferez ce que vous voudrez: cela m' est indifférent. JJ II ajouta : 
" V ous ne pourrez les servir - les Bourbons - si vous n' êtes 
ricn. Si, au contraire, vous êtes employés, vous serez peut- 
être à lnêlne de leur être utiles. Dans tout .état de cause, Ie 
gouvernelnent a besoin de gens qui Ie servent. Si vous ne 
voulez pas de places, illne faudra les donner aux Jacobins, et 
vous serez persécutés. " 
II écrivit au général Saint-Hilaire, Ie 4 janvier 1800 : 
<< Éclairez Ie peuple. Failcs sentiI' à tous les citoyens que 
Ie telnp
 des partis et des déchirements est passé. Dites que la 
Révolution est finie; que s'il est quelques ambitieux qui ont 
besoin de haines, s'il en est qui veulent déchirer Ie pacte 
social, les rênes de I'État sont dans des lnains .termes et accou- 
tumées à sunllonter tous les obstacles. " Puis il frappa des 
coups terribles et répétés. 1\lais, de la mêlne main qui ordonne 
de fusiller Frotté, d
 détruire Georges, il c]ôt la terrible lisle 
de proscription, signe des sauf-conduits, restitue des biens 
séquestrés. II entr'ouvre Ia patrie aux émigrés; il leur rend 
leurs delneures, nues sans doute et dévastées, mais c'est Ie 
foyer, c'est la falnille dispersée depuis huit ans. II les attire 
par Ie cæur, il les tient par l'intérêt. Us ne sont que tolérés, 
rnais In p1.SSiOIl de rester, la passion de l'air natalles gagne. 
A dcfaut des privilèges, perdus à jalnais, ils réclament les 
bienfaits du régime nouveau, l'égalité, conspuée naguère, 
souhaitée désorlnais et profitable. La renfrée dans Ie droit 
COlnmun, c'est Ie reCOffilnencemcnt de la fortune, et par sa 
voic la plus naturelle, Ia voie tradilionnelle, par OÙ ont passé 
et monté les ancétrcs : l'armée. 
On ne s'en fait point scrupules, car on paye de son sang, 
car on est valcureux et l'on se bat pour la France. Quelques- 
uns s'y jettent, secoués par Ie coup de foudre, séduits par Ie 
panache, cnivrés par l'enthousiaslne Guerrier qui fermenle 
d::ns leurs vcines et qui éclate au marrnifique défiJé de Ia 



I
E CONSULAT ET I
A F!1ANf.E. - 1800. ia 


France militaire. Tel Phili ppe de Ségur, aUK jours nlênles de 
Brumaire. NOlnbre d'autres, qui n'ont trouvé dans l'élnigra- 
tion que déceptions, déboires, misères de toutes sortes; 
gcntilshornrnes de province, nés et grandis dans la jalousie de 
la noblesse de cour, de l'état-major des érnigrés, méconnus 
de leurs princes, qu'ils ne connaissent même pas, entrent 
dans l'arlnée républicaine par Ie même esprit batailleur qui 
les avait fait érnigrer, et ils ont la joie de ne plus combattre 
les 
'rançais qu'ils adlniraient, de combattre les étrangers que 
r exilleur a rendus plus hostiles et plus détestables t. 
Bonaparte ramenait les nobles à leurs origines, en leur 
ouvrant l'arlnée ; illes replant.ait, pour ainsi dire, dans Ie sol 
national; mais il les imposait, en concurrents et en rivaux, 
aux officiers sortis de la Uévolution; pour rallier les roya- 
listcs, il inquiétait les républicains, et plus que les autres, 
les militaires, jaloux de leur prérogative dans la République, 
toujours inquiets de leur avancement, alarmés par la concur- 
rence des ralliés. u Que ferions-nous, disaient, à l'année de 

loreau, les officiers, n tout brillants de jeunesse, tout res- 
plcndissants d'or et de gloire, JJ en leurs hanquets somptueux 
ès abbayes et palais d'Allemagne, repas de vainqueurs servis 
par les vaincus, - u que ferions-nous de cette paix qui ne 
profiterait qu'au dictateur? Chaque armée n'aurait done 
cOlnbattu que pour lui seul! De quel droit ses guides, ses 
gardes, ses armées d'Égypte... l'élèvent-ils de plus en plus, 
sur leur pavois, en tête et au-dessus de nous? Souffrira-t-on 
que les vainqueurs de Naples, de Zurich... que 
(aedonald, 

Iasséna et 
Ioreau lui-même, devinssent les sujets et les mar- 
chepieds de Bonaparte i? J) 
En toute république, Ie pouvoir est la place de sûreté, et il 
s'arrissait alor8-, au lendernain de la Révolution, comme jadis, 
au lendemain de l'Édit de Nantes, de savoir qui oecuperait 
ces places. Nombre de Jacobins se rallièrent pour y entrer. 
Bonaparte réussit n1Ïeux et plus vite avec eux; c'est qu'il
 


I Lecturec: historiquC's : 11lémoil'es de sole/also 

 SÉCUR, t II, liv. XIV, chap. 111 et VI. 



t
 LA RÉPU.:.LIQUE CONSULAIRE - 1799. 


étaiellt, de tempéran1ent et de profession, homInes d'auto- 
rité, ain1ant Ie pouvoir et capables de I'exercer SOliS un maître. 
lis ont appris à travailler dans les prétoires de l'ancien 
régime, à obéir sous Ia Con\Tention, à se taire sous RoLes- 
pierre. II y en a d'incorriaibles, di8ait Bonaparte à Camba- 
cérè8, et, à propos de run d'enlre eux, il ajoutait: "II me 
scrvira lual, dans l'espoir d'une nouyelle révolution, dont il 
croira devoir profiler. J) C' était résluuer, en deux lip'nes , 
A a 
toule Ia carrière polilique de Fouché, de la Terreur à la Res- 
tauration, de Robespierre à Louis XVIII, en passant par 
l'Empire. Il DC l'eluplQya pas moins, préférant Ie tenir, dans 
l'État, à Ie contcnir, dehors. 1\lais, disait-il un autre jour à 
un ancien mcmbre du Con1Ïté de l'an III, Berlier : - "II Y a 
eu de bons jacobins, et il en a existé à une époque OÙ tout 
homme ayant l'âme un peu élevée devait l'être; je l'ai été 
luoi-même, comme vous, comme tous ces milliers de gens de 
bien. J) Toutcfois il se trouvait, parmi cux, plus d'étoffe de 
préfets, de conseillers d'État, de procureurs généraux, que 
de ministres et d'hornmes d'État. " 1\leriin a été luembre du 
Directoire, disait Ie' Consul. Là il s' est convaincu qu'il ne 
pouvait pas gouverner. Son ambition a été humiliée. II est 
descendu avec plaisir à une place analoGue à ses talents et 
qu'il a la conscience de bien remplir. JJ 1\lerlin était légion, 
et cette légion, qui occupa les principaux offices du gouver- 
nement consulaire, en fit Ia force active. Ce fut par ces 
hommes que Ie Consulat, puis I'Ernpire même, demeurèrent 
rivés à la Révolution. En servant Bonaparte, ils estimaicnt 
moins servir un maître qu'ils ne servaient cette Révolution 
dont il sortait comme eux, et que, comme lui, ils identi- 
fiaient avec leurs propres personnes. 
Re8te la familJe du Consul, foyer permanent de critique, 
de cabales, presque de complots, dont Bonaparte discerna Ie 
danger, qu'il n'eut jamais l'énergie d'étouffer, qu'il attisa au 
contraire, et qui ne fit que s'étendre avec sa fortune et par 
ses bienfaits. A peine est-il assis sur son fauteuil consulaire 
que Ie clan entrevoit Ie trône et commence à s'en di
puter 



LE CONSULAT ET LA FRA
CE. - 1800. 15 


J'J)(
rita!
e. (rest une spécuIation sur Ia mort du frère qui 
DC fÌnira qu'avec son règne. II Ie voit, iI en ressent l'injurc, 
il s'en irrite, et cependant it capitule : il discute; it partagc, 
non Ie pouvoir, mais les bénéfices et les dignités. C' est qu'il 
s'aime et s'enorGueiIlit en ses frères : il les croit, parce qu'ils 
sont du même sang, capables des plus hauts emplois, appeIés 
nux plus hautes dcstinées. II considère en Lucien Ie profond 
poIilique, Ie menenr (rassembIées; en Joseph, Ie lnéditatif, 
Ie raisonneur et Ie raisollnable; iI en fera Ie grand néffo- 
ciateur et Ie grand signataire de la République; iI voudrait 
falce de Louis un général; de JérÔIne, encore adolescent, 
l'amiral de la flotte future. Pour cux, ilsjugent que tout leuI' 
est dû et qu' en les combIant, leur frère ne fait que Icur resti- 
tuer leurs droits. II paye Ia dette du génie usurpé sur eux. La 
France est pour ces Corscs une colonic à exploiter et, de I'his- 
toire de Francc, iIs se font une carrière I. 
La mort de \Vashington fournit à Bonaparte Ie motif d'une 
déclaration retentissante, d'une de ces pompes théâtrales dont 
il fut un IneHeur en scène prestiaieux et que Paris aime 
tant parce qu'il s'y donne en spectacle à soi - nlême. Le 
7 février 1800, il adressa eel ordre du jour aux soldats de In 
Bépublique : 


,V ashin{
ton est mort. Ce grand homme s'est battu contre Ia tyrannic. 
II a consoliJé la liherté. Sa mémoire sera toujours chère au peuplc 
français comme à tous les hommes libres des deux mondes, et sp6cia- 
imnent aux soldats français qui, COlnme lui ct les soldats américain
, 

c battent pour l'éaalité et la liberté 


Cet hommaffe solenncl rendu aux dieux de Ia cité, iI put, 
sans provoquer un murmure, s'installer aux Tuileries. II s'y 
rendit, en grand équip3s'e, Ie 19 février. Paris, qui avaiL fait 
Ie 10 août et vu Ie 21 janvier, jugea que c'était bien. Ce fut Ie 
peuple mêlne qui se coucha ce soir-Ià et dormit dans Ie lit du 
rni de France 


1 l
lllde$ de littérature et d' histoire: .. Napoléon et sa famille. .. - Frédl'l'it' 

hsso
 lYapoléo1l, et sa famille, t. I, chap. VI : les début8 du Consulat. 



18 LA RÉPUBI..IQUE CONSULAIRE. - 1800. 


La popularité monta progressivenlent avec Ie bien-être 
socia], la bonne adlninistration, les bonnes lois. La France 
se sentait vivre; et se croyait Iibre, au sens tout classique et' 
romain; au sens propre et direct aussi, oÙ les Français 
prenaient Ie mot de liberté I : liberté, égalité, propriété, 
souveraineté du peuple, ces mots se confondaient dans les 
esprit
; liberté civile, propriété de la terre; n'obéir qu'aux 
lois, les mêmes pour tous; ne payer d'impôt qu'à I'État; voter, 
par plébiscite, les lois fondamentales; voter, par rcprésenta- 
tion, la loi de l'impôt; jouir de la sécurité des demeures, des 
chelnins, du travail, de I'épargl1e ; une administration intelli- 
gente et active, une justice éclairée, une justice égale, voilà 
les réalités qu'ils entendaient exprimer par ces illustres 
abstractions qui avaiel1t servi de voile à tant de mensouges et 
de prétexte à tant d'oppression. C'est ainsi que Bonaparte, 
dans ses proclamations, employait ces mêmes paroles; 
comme illes employait au sens commun, au sens populaire, 
nul ne l'accusait de les détorquer et blasphémer, et il était 
compris du dernier des paysans, co
me il se flattait de l' être, 
à l'armée, du dernier des tambours. n On venait, écrit un con- 
temporain, d'être plus ou moins mis en liberté par Bona- 
parte... On saluait de cris de joie celui qui rel1dait la 
gloire et la sécurité, ces deux mobiles du bonheur dE; la 
France. )) - (I J'ai joui avec délices, rapporte un autre, de 
ce moment de liberté dont tous les partis, tous les hOl1unes se 
sont crus en possession et dont presque tous ont usé. I) - Un 
autre encore: (I II est difficile de se figurer dans quel état de 
soulagement et de bonheur se trouva bientôt la France. " 
Enfin ce savant chimiste, révolutionnaire en 1790, collabo- 
rateur ardent du Comité de salut public dans l'æuvre de la 
défense nationale t membre de I'Institut en 1798, conseillcr 
d'État en 1800 : (I II est difficile de concevoir uue Constitution 
qu; présente plus de ffaranties pour les droits du peuple 5Z. >> 


1 Voir tome I, p. 205, 216 et suiv. : sur la liberté civile et la libel,té romaine. 
I lUémorial de Norvin,t:, Lettl'es de Joubert, l
lémoires de Bm-ante, SouvenÏ1-., 
de Chaptal. - Comparez Augustin THiERRY, COllsidél'ations, chap. IV; - QUINET, 



LE CONSUI,,!.T ET LA FRANCE. - 1800. if 


C'est qu'il procurait et assurait à chacun ce que chacun 
désirait Ie plus vivement et attendait. avec Ie plus d'Ìmpa- 
tience; grand secret d 'État des f}'ouvernements puissants et 
populaires. (( lIs ne se sont pas denlandé, écrit un historÎC1n 
de la civilisation romaine, si ce régime était moralement bon 
ou mauvais, s'il était conforn1e ou contraire à la raison. II 
leur a suffi qu'il fût d'accord avec l'ensemble de leurs illté- 
rêts... Les homn1es iugèrent que Ie pouvoir d'un seul était 
moins oppressif que Ie pouvoir de plusieurs, et que les droits 
individuels seraient Inieux ß"arantis par la monarchie qu'ils 
ne l' avaient. été par Ie gouvernement républicain. )) Les 
nlêmes affinités, les mèmes nécessités suscitèrent, au moyen 
âge, la monarchie française; Ie mêlne mouvement porta à 
la suprélnatie Hugues Capet, " Ie premier en énergie; Ie 
premier en noblesse, en puissance, en qui iis trouvaient un 
défenseur, non seulement de la chose publique, mais de leurs 
intérêts pri vés I 1) . 
Ajoutez l'amour de la gloire et Ie désir de Ia paix, qui 
n'était ni moins intense ni mQins général. "Un désir de gloire 
nationale régnait partout ", .rapporte Barante. Et 
Ime de 
Staël : " La guerre de la Révollltion avait exalté l' orgueil 
national... L'enthousiasme public était tourné vel'S la gloir
. JJ 
L'agent prussien, Sandoz, écrivait Ie 24 novembre 1799 : 
R On veut fortement la paix ici, et on peut la faire avec sécu- 
rité, parce qu'on s'est affranchi de la dépendance des armées 
et des jacobins. " 
lais on l'entendait de la paix républi- 
caine, la paix magllifìque, la paix dans les limites naturelles,' 
les limites de Ia Gaule, protégées, garanties par la ceinture 
de peuples " affranchis JJ , de la Bata vie' à I'Helvétie et à Ia 


liv. I, chap, XI; liv. II, chap. IV; liv. XXIII. - TOCQUEVILLE, C01'l'espondance, 
t. I, p. 200-206, 271-272. - PROUDHO
, P"apoléon jltr, p. 27, 36, 76, 205 : 
" Napoléon, con.idéré comme Ie capitaine de la Ré\'olution et Ion premier magis- 
trat, est done suivi par I'élan universel, et il accapare la gloire de tout ce qui 5e 
fait. . 
1 FU8TEL DE COUU.:SCES, HÚ.toire des institutions politiqueJ de l' ancienne 
France, t. I, liv. II, chap. II : comment Ie régime impérial fut envi8agé par lei 
populations; t. VI, liv. I V, chap. x : de la chute de la dynastie carolingienne.- 
w. fEw'ope et La Révolution, t. I, liv. II, chap. 1: la monarchio traditionnell.. 


VI. 


I 



fa LA nËp u nLIQ U E COlSSULAI HE. - i799 


Cisalpinc. Ce IHOt de fJlli.r cst encore un de ccux qu'il faut 
prendre uu sens qu' 011 lui donnait nlors, sous peine de se 
lrolllpcr sur tOllte ('eUe histoire ct de ia dénnturer COlllll1C 
l'OIl fcrait en prcnant Ie mot de liberté au sens de liberté 
politi{IUC, \}an
 l'egprit des chartes de 1814, de 1830 et sur- 
tout dans l'c
pl'it de la Constitution de 1848, C'est une antra 
ftU'C t.Ic Bnnnairc et <In ConsuIat, ct, par cc côté-Ià, Donaparte 
('<'prl-Sl'utait la Ré,.olntion ct s'en pouvait dire Ie Consul, au 
douhle seils tlu terme romain, Ie maaistrat civil et Ie chef 
d'annéc; en un 1I10t, lllolnme d'Étal. Le 25 déecmbre 179!), 
Ie jour IUêUH.' où il adressait au pClIple français la fan1cus(' 
prol'laluation : n Ilclldre la Républiquc chère aux citoY<'Il
, 
rè
p('clable aux étrauffcrs, forn1Ìdablc nux 'ennemis IJ , il écrivit 
au roi tI'AuGleterre et à relnpercnr d'Allemarrne pour leur 
cxprilucr son désir de conclure défìnili, ement la paix. 


II 


Les (''hoses humaines ne sont saisissables qu'en leurs conl- 
1l1CIlCCluculs, t-n leur prclnier jet hors de râme. A mesure 
qu "ell('s s' eloigllent de la source, les eaux se mèlent, la pente 
les emporte, et Ie t1
uYe n'cst plus qu'un poids forruidable 
qui tOlube; on en 8uit la direction, n1ais les eaux onl perdu 
leur transparencc. Les prenlÌères heures du Consulat, actes 
et paroles, sonl COffilne I'elnplies de destinées; il fallt s'y 
arrèter pour cOlllpreudre la .;uite de cette histoire, en saisir 
renchaineluenl et fi
er les fils cOllducteurs qui pern1ettront 
de 
e reconnaÎtre dans riulluense dt?roulement qui com- 
mence. 
Tout arrive d'une 1l1ênle venue, tout avance d'une mêmc 
allure, rorganisatioll de la France et :-,on extension en Etu'ope. 

[ai" tandis qu 'au dedans la Révoilltion, Illatée, se fondra de 
plu" en plus dans l'ancien Inoule, au dehors elle brise l
i 



l,E CO
SUJ.,-\.T 1:.1 I..'EUHOPl'... - i799 


19 


vi(.illes [orrnes et b'épanclHo : c' Ci>t I.. flue son rarn prcillte 
derneurc 13 plus f()rt
 ct que son irnpulsion continupra Ie 
plus IOfJ{:ternps d'polportf"r ].1 Frdorc. Bon:Jparte adrnirait ]e 
('orn it {. de c;H I u t plJ blic d' a voir repris Id !,olitiqup de Hic-helieu 
ct ('(oJlp d(1 LOlJi
 XIV. Le Dirc( toirc n'avait fait que cOlllinu(Or 
c(otle politiquc, cn I'cxd{j{ordnl ct lil défi{flJrdnL; BOJJelparlc 
la !'uivit, de dC8hcin di.ljl)(
ré, cu Y djoulant la m{.thode, )(1 
('orréla lion dcs parties, la rnarehe continue 'l COllrertée de 
I'CII cnlblc.l1sc fit cOIn poser des doc;sicrs des BTandcs affaircs 
en COHrs, ccllC8 que Ic Comité avait CnffH{:écs, ccllcs dont Ie 
Directoire s'était loujours r{.sprvé If! direction: les affaires dc 
PrUS5e cl ccllcs d'EsPdITfIC, en particulicr I. II faut avoir ces 
iJffaircs toujo1lrs prés('ntes à I'csprit. 
Le Conseil exécutif provisoire, en 17!j
, avait assirrné Ic 
nhin cornrne lirnitc it la Hépuhliqllc; Ic rornité de salul 
public de ran III éJvait nérrocié la cesc;ion dc cette limite å Id 
Francc. Pour l'obtcuir, pour indcmnibcr les princes aJlcmands 
dépossédés sur la rivc {Jauche, il avait proposé la 8éculari- 
sutioll des prillcipautés ccclésiastiques de la rive droite, c'est- 
à-dire Ja conccntrdtion tcrl'itoria]e dc l'Allcffi3rrne au profit 
des princes laïqucs associés å la Hépublique. II avait prévu la 
nécc88ité de coaliscr Ie continent contre I'Angleterre afin de 
l' ohIiffcr å reconnaltre å In France lcs lirnites de la Gaulc et, 
pour y parvcnir, iI avait offcrl à J'Ebpaffuc la conquêtc uu 
Portuffal, à la Prussc la su prérnatie du nord de l' Allemaffne, 
à I'Autrichc des cornpcnsations ell Bavière et en Italic. Le 
Dircctoire avait poursuivi cct ouvraffe uu conrrrès de Itastadt, 
décidé les princes allcrnands aux 8écularisation,:" traité 
avec !tl Prusse de hes indcrnnités; offert à Frédéric-Guil- 
JaufIle, pour prix de 8011 alliance, Ia couronne impériale et 
la réllHioll du BalJovrc; lié I'Esp3ßnc, soumis Ie PortuGal; 
Lorué Id Ii rJ.I1CC de républiqucs, clicntcs et tribulaires, la 


1 Ccs donien, (:onsprv
. d la I,'('rétdirelie d'Eldt, eont aux Ârehives nationale$. 
Compare" t.IV, liv IV, eh.lp. III : Ie want) tlesßein ,Ie Sieyèl; chap. VI: Ie. 
conditions de la politi(jue ext,:ricur,. f>n 17!J5; t. V, liv. I, ('hap I' Ie Dircc. 
toire et 10Europe 



!O LA RÉPUBLIQUE CONSULAIRE. - 1799. 


Batavie, l'Helvétie, la Cisalpine; occupé Ie Piémont, démeIn- 
bré l'État du Saint-Siège, républicanisé Rome et Naples, assu- 
jetti la Toscane et tâché de former de tous ces gouverne- 
ments un énorme corps d'investissement et de blocus contre 
rAngleterre. La 
Iéditerranée sous la domination de la France, 
la J.)Jéditerranée, lac fral1çais, formait Ie complément de ce 
magnifique desscin d' extension républicaine. 
Bonaparte en est nourri. C'est pour en avoir, un moment, 
décidé Ie succès, par Ia campagne d'Italie et par Ie traité de 
Campo-Forn1io, qu'il est devenu Ie plus populaire des géné- 
raux et Ie premier personnage de la République ; c'est pour 
consommer I'ouvrag'e, si compromis, en 1799, qu'iI est 
revenu d'Égypte, et qu'il s'est fait cnnsul. La France attend 
de lui l'accolnplissement du dessein qui est pour elle la con- 
di tion et la garantie de la paix, Ie terme de la Révolution. 
Ie triolnphe et la splendeur de la République. Son règne est 
à ce prix. C'est la pensée maîtresse, l'objet permanent de sa 
politique; sa supériorité est de connaître les moyens de cette 
fin, de les vouloir àvec constance et de savoir les concerter. 
Or, il ne suffìt pas que les victoires de 
lasséna, de Lecourbe, 
de 
loreau, de Brune aient délivré la République : eUes I'ont 
simplement replacée dans les conditions de 1795; il faut la 
replacer dans les conditions de 1798, au mOlnent où I'Europe 
a reCOffilnencé la guerre, et l'y établir définitivement. Quant 
à abandonner une seule des conquêtes de la France, iI n'y 
songe pas, il n'y songea jamais : les motifs qui ont fait envahir 
ocs pays, afìn de cOllquérir les limites, obligent å les occuper 
afìn de conserver ces limites. Ce sont les prises de la Répu- 
bIique sur l'Europe, c'est par là que la Répuhlique forcera 
I'Europe à signer la paix, d'abord, et ensuite à la respecter. 
C'est en IIollande que I'Angleterre a été repoussée; c'est en 
Italie que l'Autriche a été contrainte et qu'elle Ie sera encore. 
II faut la I-Iollande, si r on veut tenir Ia Belgique; il faut Ie 
Piémont, si l' on veut assurer les communications avec la 
Cisalpine; il faut Gênes, Milan, Rome, Naples alliées, sinon 
assujetties, pour refouler les Autrichiens dans Ie nord de 



LE CONSULAT ET L'EUROPE. - 1799. 21 


I'Italie, et corriger cette infÌrmité de Campo-Formio : Venise 
et une partie de la Terre ferlne livrées à l'Autriche. D'ailleurs 
la domination de I'Italie est la condition de cette suprématie 
de Ia '
léditerraIlée, dont l'expédition d' Égypte a fait la con- 
ception favorite de Bonaparte. 
(I Ce n'est pas pour rentrer honteusement dans nos anciennes 
limites " que nous avons soutenu cette guerre acharnée, 
disait, en l'an III, l\Ierlin de Douai au nom du Comité de 
alut 
public. Ce n' est pas pour se retirer devant l' Autriche et Jui 
livrer rItalie, restaurer Ie roitelet de Piémont et lui livreI- 
les clefs de la Provence; ce n' est pas pour s' effacer devant les 
Anglais, sur terre et sur mer, pour leur abandonner la Hol- 
Ian de , la ßelgique, la l\lédi terranée que les armées républi- 
caines ont vaincu en 1799. La-France ne Ie pardonnerait pas. 
Elle y yerrait une trahison envers les peuples émancipés, Ie 
sacrifìce de l'æuvre dont les Français sont Ie plus fiers : la 
croisade enthousiaste de 1 792 et la magnificence des expédi- 
tions d' Italie. 
Ces peuples, la France les croit libres par cela seul qu'elle 
les adlnet aux honneurs de la République, leur donne ses lois 
et les reçoit dans sa cité. Le jugement de Bonaparte, sur cet 
article, n'est que Ie préjugé populaire raisonné par un homme 
d'État. II considère les peuples avec la supériorité d'un Fran- 
çais (& éclairé" du dix-huitième siècle, qui prend ses u lumières " 
pour la vérité même; et il règle sa politique envers les 
nations étrangères comme un Romain qui confondait son 
règne et sa jurisprudence avec Ie règne du droit. Son code 
de d roi t des gens, ce sera Ie décrel du 15 décembre 1 792, 
coordonné par un légiste des Chalnbres de 1"eunion. Et oette 
æuvre d'État, qui était aux yeux des conventionnels une 
æuvre de justice, reste, à ses yeux, une æuvre de haute 
cl juste politique. Le Français, chanlpion des droits de l'hu- 
manité, if1ferprète de la raison universelle, est appelé, par 
sa Hévolution, à réGenter l'univers. II ne faut point que 
l'univcrs s'y refuse; qui résiste est rebelle Êlre admis dans la 
llépuJ']ique paraissait aux conventionneÌs la plus haute 



2! r,A nËrURLIQUE CONSULAIRE. - 1799, 


récompcnse d'un pcuple affrancbi, ce qu'iI devait mériter par 
un long stage et des lributs con
idérables; être admis dans 
l'Empire paraîtra bicntôt à Napoléon, comme il paraissait 
au
 Romains, Ie sort des peuples élus et initiés '. 
Done, la Plépubliqne ne peut ni ne doit reeuler. C'est l'es- 
prit de la prolamation que Bonaparte adresse aux armées, Ie 
25 décembre 1799, en même temps qu'il annonce Ie pro- 
gramme du Consulat. Avant tout, assurer à la France "l'hé- 
ritage des Gaulois " , et pour l'assurer, porter la guerre au 
delà : 


v ous êtcs les 
êmes hommes qui conqui rent la Hollande, Ic R hi n 
et l'ltalie, et donnèrent la paix sous les murs de Vienne étonnt'c. 
Soldats! ce ne sont plus vos frontières qu'il faut dpfendre ; ce sont 
les États ennemis qu'il faut envahir '. 


"Tout est défense, dit-il à Bernadotte, au ConseiI d'État, 
tout est défense, même la conquête qui devient la consé- 
quenee foreée de la ffuerre. " Et tout, par ees cireonvo- 
lutions immenses, ces ricochet3 à perte de vue, vise I'Angle- 
terre. II dira à Ræde:r;-er, en décembre 1800 : "L'Angleterre 
ne doit pas youloir la paix, parce que nous sommes maîtres 
d u monde. L 'Espagne est à nous. N ous avons Ie pied en 
Italie. En Égypte, nous tenons les derrières de leurs établis- 
sements. La Suisse, la IIollande, la Belgique... II y a une 
chose arrêtée irrévocablement et pour laquelle il est déelaré à 
la Prusse, à la Russie, à I'Empereur que nous ferions, s'iI 
êtait nécessaire, la guerre seuls contre tous, c'est qu'il n'y 
aura point de stathouder en Hollande, que nous garderons la 
Belgique et la rive gauche du Rhin. 1J II faut donc rendre la 
mer inutile et funeste aux Anglais, les bloquer dans leur tIe, 
les user, les ruiner, les envahir, les enchaîner; tourner à leur 
confusion, à leur assujettissement, à leur isolement du monde, 
cette situation insulaire qui fait leur insolence, leur riehesse 
et leur suprématie. (( Dans la position actuelle de I'Europe, 


I Voir liv. V, p. 22 : Ie Direcroire et leø peupleø. 
I Cf. OEuvres, t. XXIX, p. 361. 



I.,E CONSULAT ET L'EUROPE. - 1799. !3 


écrit-il à l'amiral e
pagnoI Mazarredo, bloqué dans Brest, 
j'attache Ia plus grande importance à la sortie des deux 
escadres, ne feraient-elles que chasser pendant vingt-quatre 
heures I'escadre anglaise et rcntrer après. )) C'est-à-dire 
prouver que l' on peut tenir Ia mer, forcer Ie passage, gagner 
Ie temps qu'il a fallu jadis à César et à Guillaume de Nor- 
mandie. Et à Lucien: n Ne nous flattons pas d'avoir la paix 
tant que Pitt restera au ministère. Cet homlne n'abandonnera 
pas un atome de l'empire des mers, à moins d'y être forcé par 
la guerre, et je ne reconnaîtrai jamais celte injuste domina- 
tion de nos rivaux tant que je pourrai manier une épée... II 
nous faut de nouvelles victoires continentales... C'est en domi- 
nant sur tous les rivages de I'Europe que nous pourrons 
amener Pitt à une paix honorable... Si les mers nous 
échappent, il n'est point de port, point d'embouchure de 
fleuve qui ne soit à portée de notre glaive I. " 
II avait placé les relations extérieures dans les attributions 
du premier Consul. II y appela Talleyrand qui y fut son pre- 
mier commlS, ainsi que Berthier l'était à la guerre. TaI- 
Ieyrand, résigné naguère à servir de porte-parole à Reubell et 
de porte-plume à La Re-vellière, se redressa et retrouva son 
aplomb. Ii avait trop d'esprit et trop de politique pour pré- 
tendre au partage, même à l'intimité du pouvoir. Ce fut 
son art supérieur et son plus subtil moyen d'influence, de 
pressentir les intentions de Bonaparte, de lui donner des 
motifs d'accomplir ses volontés, de lui en faciliter l'exécution; 
de traduire, en phrases élégantes et correctes de diplomatie 
classique, ses ordres péremptoires; de prévenir ces ordres 
quand il les iugeait inévitables et irrésistibles, de les tem- 
pérer quand il voyait Ie maitre hésitant et, comme disent les 
marins, cc Ie temps au conseil )) ; d'être alors pour Iui, non 
certes une conscience, mais la réfIexion, Ie sens commun, 
sauf, au moindre signe de mécontentement, à tirer sa révé- 
rence d 'homme de cour, et à faire galamment Ie sacrifice 


I A l\lalarredo, 17 marø 1800. - J.fémoire$ de Lucien, t. I, p. 377. 



2
 LA RËPUBLIQUE CONSULAIRE. - 1799. 


de ses objections, de sorte que I' opposition très légère tourne 
à la flatterie et la résistance nlomentanée à l'homlnage
 
Bonaparte delneurait recollnalssant à Talleyrand des services 
qu'illui avail rendns aux ten1ps diHiciles de Fructidor et de 
Campo-Formio. II ffoÚtait, avec raffinement, ce service, à 
ßrandes façons, d'un ci-devant gentilhomme, prélat de cour, 
homn1e du ßTand monde, d'lln tact sans égal, de ressources 
infìnies, d'llne corruption exquise. II se connaissait en habi- 
leté, et c'est par ce triple et quadruple manège que Talley- 
rand l'engllirlanda dès Ie début et l'enfflua toujours. Tal- 
le)Trand se prêta avec une complaisance inépuisable, mais il 
ne se donna jamais. II eut ses retraites, ses retranchements, 
ses cloîtres et couloirs secrets, ses confidents, ses " affìdés " t 
et surtout ses pensées de derrière la tête, fort différentes de 
celles du rnaitre et de celles de la Rép'ublique; car, tout en 
faisant mine de hurler avec les loups et tout en prélevant 
pour sa table les pièces d'honneur, à la curée il demeura 
toujours in pelto l'homme (( des anciennes lin1ites ", au delã 
desquelles il ne crut jamais Ja paix durable ni même possible. 
C'est, par Ie long ,Iabyrinthe et tous les souterrains du Dircc- 
toire, du Consulat et de I'Empire, ce qui fait l'enchaînement 
de sa carrière, depuis Ie mémoire à Lebrun en 1792 jusqu 'au 
congrès de Vienne et à la conférence de Londrcs en 1830 I. 
Sous Ie personnage de ministre des conquêtes, il prépara 
toujours, avec une souplesse infìnie, nne tén3cité mer\r('il- 
leusement insidieuse, Ie rôle de modérateur et de pacifique 
pour lequel il se réservait, sans discerner encore pour Ie 
compte de qui, sous queUe étiquette, ille jouerait un jour; 
critiquant Ie maître, se lamentant sur les excès de son anlbi- 
tion, l'impuissance OÙ il était de Ie contrarier ct se luénageant 
à In fois sa porte de sortie et sa porte de rentrée, à droite et à 
gauche du grand escalier. 
II prit à la Iettre l'article de la Constitution qui enlevait 
aux ministres la rcsponsabilité devant le peuple; il 
'en 6t 


1 Voir tome II I, p. 221, et dans mes Essais et Leclure,ç ltistorigue$ : Talleyraud 
au cODßrèa do VioDne; leI mémoirea de Talleyrand. 



LE CONSULA T ET L'EUROPE. - 1799. !5 


une sorte de conscience à l' envers. Comme Fouché eut sa 
police, il eut sa diplomatic, et il s 'arrangea de façon à pou- 
voir dire, de tontcs les mesures de Bonaparte, même de celles 
qu'il avait disposécs ou conseillées, ce qu'il dit du Piémont : 
,& Je fis de vains efforts pour Ie détourner de cette mesure. 
II croyait qu'elle était dans son intérêt personnel, son amour- 
propre lui paraissait la réclamer, et il prévalut contre tous 
les conseiIs de la prudence 1. " II eut toujours plus d'avenir 
dans l'esprit que de fìdélité dans Ie service. l\Jais, en ce ser- 
vice à réticences qui fut celui de beaucoup de ministres et 
de généraux de ce temps-Ià, il déploya une connaissance, 
une intelligence de I'Europe vraiment remarquables. Lors- 
qu'il appliqua des desseins, désapprouvés, en secret, il s'ef- 
força du moins de les ramener au possible et aux propor- 
tions, de les réduire au nécessaire, à la convenance immé- 
diate; il porta dans les négociatiovs un art supérieur, et, s'il 
y chercha son intérêt, Ie premier Consul y trouva souvent 
Ie sien. 
Au début, au Iendemain de Brumaire, il ne songe certes 
pas encore à Ia restauration des Bourbons et au congrès de 
I'Europe monarchique; il en est trop loin par son épiscopat 
sacrilège, son abjuration scandaleuse, son mariage, son minis- 
tère du Directoire, à la veille de Fructidor. II pense, tout 
dircctement, et cornme tous les consulaires, à la mort possible 
du Consul et au retour offensif de la Révolution; il pense 
aussi, comme tous les brumairiens, avec illquiétude, à la ren- 
trée des émigrés, à cette ten dance que manifeste déjà Bona- 
parte de relever les institutions anciennes, et, par-dessus 
toutes, I'Église catholique, en les adaptant à son gouverne- 
ment. Bonaparte Ie tient par Ia sécularisation comme il tient 
les régicides par Ie vote; mais ni Talleyrand, ni les régicides 
ne tiennent Bonaparte; il peut leur échapper, trouver ses 
appllis hors d'eux, contre eux peut-être. lis ne redoutent 


I It/émoires, t. I, p. 290. - Comparez, sur cet article du Piemont, Pallain : 
Ie 
fillistere de 1'alleYl'and j Lettre à Bonaparte, 15 ieptembre 1797, p. iT.4., 
Dote; mémoire au Directoire, 10 juillet 1798, p. 327. 



!ß LA REPUBLIQUE CONSULAIRE. - 1800. 


rien davantagc" et c'est ainsi que Pune des pensées, la plus 
politique du Consul, va les trouver sinon opposants avoués, 
du moins récalcitrants et contrariants : c'est la restauration 
du culte, la paix religieuse, Ie rétabJissement de I'Église 
catholique en France qui feraient, de FOHché comme de 
Talleyrand, des déclassés, des intrus jusque dans Ie nouveau 
régime, et les mettrait, tout au moins, à l'entière discrétion 
du maître. 
Bonaparte voyait d'infÌniment plus haut que ses ministres, 
en cette affaire, qui fut l'une des principales de son consulat 1. 
Le mouvement de retour au catholicisme, qui s'était déjà 
manifesté sous Ie Directoire malgré l'absence de liberté réelle 
et de garanties légales, ne cessait de s'accentuer. Le culte 
catholique se rétablissait spontanément partout OÙ les pou- 
voirs publics cessaient de l'interdire ou de Ie gêner. Mais 
c'étaient de petits foyers sporadiques, occultes, inquiets, OÙ 
l'on priait comme ailJeurs on conspire, OÙ la foi menaçait 
incessamment de déGénérer en sédition. Bonaparte reconnut 
Ià une autre révolution à ordonner, toute morale, et aussi 
profondément nationale que la révolution civile : il entendait, 
sur cet article essentieI, comme sur Ie reste, gouverner les 
hommes comme ils voulaient être gouvernés. II découvre 
pour son gouvernement un devoir à accomplir, et pour sa 
personne un instrument de règne à se procurer Associer les 
consciences å l'æuvre de pacification nationale; associcr Ie 
clergé à la haute police des esprits et des mæurs; placer 
l'évêque près du préfet et du président de la Cour d'appeI; 
achever, du même coup, par Ia conquête des cæurs, la sou- 
mission du pays; satisfaire, après les intérêts de la vie civile, 
les aspirations religieuses, il en avait, dès qu'il s'était 
approché du pouvoir, formé et disposé Ie dessein i. II consi- 
derait l'entente ave
 Rome COlnme Ie complément et la con- 


I BOULAY DE LA l\IEURTIIE, Documents sur la négociation du Concordat, 
5 volumes. - Voir les écrits de d O Hau88onville, Edmond de Prel8ensé, Aulard. 
Léon Séché, Gazier, Ie cardinal Mathieu, I'abbé Sicard. 
t Voir tome V, 143, 14-7, 187, 201. 



LE CO
SULAT ET L'EURUPE, - 1800. 27 
sécration de son consulat. Ses goßts, sa conception de I'Élat, 
ses instincts Ie portàient vcrs l'unité romaine. Son sellS pra- 
tique l'y portait aussi. La constitution civile du clergé lui 
paraissait rune des plus ffrandes erreurs de la Révolution, 
quelque chose comme la Constitution de 1791 et Ie ministère 
girondin dans Ie domaine de la religion. Rien de plus opposé 
à ses vues que la liberté des cultes, une Église séparée et, par 
suite, indépendante de I'État. Ou ce serait une liberté déri- 
soire, octroyée, bridée, nouée et liée à coups de décrets, 
distribuée non d'après les væux et les besoins des croyants, 
mais selon les passions et les calculs des incrédules - et Ie 
peuple des chrétiens ne s'en accommoùerait point, demeu- 
rant en protestation et en révolte; ou les catholiques, seuls 
parmi les Français, jouiraient de la liberté de s'organiser et 
de se gouverner à leur guise, et ils devicl1draient, t
op vite, 
trop riches et trop puissants; ils formeraient une société à 
part, presque une nation, un parti d'abord, bientôt un État 
dans l'État, quelque chose comme les réformés après I'Édit 
de Nalltes; Inais, au lieu de quelques milliers de Français, 
ce serait I'ÏInmense majorité 
u peuple qui se réclanlerait 
du nouvel édit et, sous l'impuision de ses évêques, attachés 
presque tous à l'ancien régime, entrerait en lutte contre Ia 
République et Ia Révolutioll. Bonaparte voulait une Église 
populaire, et cette Église ne pouvait être que la catholique, 
la seule qui passat pour véritable aux yeux de la masse des 
Français, avec ses anciens prêtres, les seuls qui parussent 
capübles d'administrer les sacrelnents, les baptêmes, de 
marieI' et d'absoudre les péché:;. Cette Église, Bonaparte la 
voulait soumise. II se croyait en mesure de réGenter les sur- 
vivants du clergé constitutionnel; mais Ronle seule, en les 
réhabilitant, pouvait leur rendre la confiance des fidèles. 
Quant aux non jureurs, Rome seule encore les pouvait sou- 
nlettre à l'État républicain : iis ne rendraient å César ce 
qu'ils devaient à César que quand Home l'aurait reconnu. 
Bonaparte calculait que pour éviter Ie schisme, relever les 
autels en France, recoIl(luérir cette grande nation à J'Éß'lise, 



!8 LA R
PUBLIQUE CONSULAIRE. - iSOt). 


pour sauver du même coup sa puissance temporelle en Italie, 
: Rome se montrerait accommodante 
Le Saint-Siège était vacant. Le conclave se réunit à Venise. 
Le 18 février 1800, Ie nouveau pape fut élu et prit Ie nOln 
de Pie VII. Bonaparte se mit en n1esure de Ie contester ou dr- 
Ie reconnaître selon les dispositions OÙ il Ie verrait, et il 
cbargea Talleyrand de préparel' Ie;; Ðpproches, par l'entre- 
mise de I'Espagne I. 
En même temps, il s'efforça de lieI' de plus près cette 
monarchie et de l'entraîner à la grande entreprise contre 
l'Angleterre : ravitailler l'armée d'ÉGypte, secourir Malte, 
puis embarquer une armée sur les côtes de Ia Manche et mar- 
cher sur Londres. 11 en deInande aux Espagnols les moyens 
qui lui manquent, des vaisseaux. II fait miroitér aUK yenx de 
Charles IV l'appât des provinces portugaises; il SOll{j'e Inême à 
se nantir du gage et à envoyer une armée en Portugal !I. II 
manque d'argent, il tirera huit à neuf millions de ce 
royaume. II taxe Hambourg à quatre ou six millions, qu'i1 
emprunte à ces bourgeois, sous prétexte de les garantir contre 
les an1bitions de la Prusse. Ces millions, écrit-il "pourraienl 
nous valoir Ie gain d'une canlpagne :I 1) . 
II rassure Ie Bavarois, Charles-Théodore, impatient de 
neutralité 4. II tente une fois de plus, de saisir cette alliance 
de Prusse, sans cesse an10rcée depuis Bâlc, en 1795, et qui 
s'échappait toujours. II les flatte, illes allèche : il ne fera la 
paix qu'à des conditions fayorables pour eux. (& Les temps de 
Frédéric II sont trop près de nous pour les oublier et pour ne 
pas voir son successeur dans Ie roi qui règne aujourd'hui. 1) 
Puis comme ils se dérobent encore, il se rabat de l'alliance sur 
les bons offices. n Nous ne demandons au roi de Prusse ni armée 
ni alliance; nous ne Iui dell1andons que l'emploi de ses bons 
offices pour nous réconcilier avec la Russie et sauver l'Italie. .. 


I Talleyrand à 
'Iuzquiz, 18 féyrier 1800. 
t A TaJleyrand, 23 avril; à Bruix, !\Iazarredo, Talleyrand, 22, 28 févJ.'i
I'; 4, 
t2, 17 man 1800. - GEOFFP/>Y liE GRANDMA.lSO:S, BAU:\ICA.R1.'EN. 
S A Talleyranrl, 13 jan\'ÍC'r I SOO. 
· ECKARr, Montgelas. - FOUR
IER, Skiz.,r.CII,. - O.l'''
KEN, t II. 



L.Il CO
 S UL..-\T ET L'EUROP
. -- 1800. 


!9 


mais Ie telnps presse... u Autrement la France peut båcler la 
paix avec I'Autriche, " en deux heures " ; -" nous avons les 
moyens de satisfaire sa cupidité... " II dépêche à Berlin son 
aide de camp de confiance, Duroc, pour noti6er son Consulat. 
II choisit un arnbassadeur de marque et, pour flatter les goûts 
militaires qu'il attribue au roi, ille prend dans l'armée; un 
ancien général, un ancien ministre de la guerre, Beurnonville. 
Le principal objet de cette ambassade sera de procurer à la 
République la paix avec la Russie, et Ie premier chapitre, que 
Bonaparte est fort impatient d'écrire, serait l'évacuation de 
Jersey et de Guernesey par les troupes russes qui s'y étaient 
réfugiées après l'évacuation de la Hollande I. 
Mais Bonaparte perçait plus loin dans l'avenir et c'esl ici 
que s'esquisse un dessein qui l'occupa fort durant toute une 
année, que la fortune rompit, qu'il renoua six ans après et qui 
prit, un instant, une si Grande place dans sa politique : 
l'alliance russe contre la domination anglaise, sur les mers et 
dans les Indes. II trouva dans les cartons du Directoire un 
mémoire adressé aux Directeurs, Ie 25 octobre 1799, par un 
agent français qui avail séjòurné en Russie, Guttin. Ce 
mémoire fut suivi d'un autre, Ie 25 novembre 2. On y aper- 
çoit, en germe, les GTands projets et les grandes rêveries 
de 1801 et de 1808. Le système de l'alliance russe avec ses 
motifs réels et son fond de chimère y est posé et déjà déve- 
loppé : (t Ce n'est pas avec nos voisins que nous pouvons 
espérer une réconciliation franche et durable. De longtemps 
ils ne reviendront de leur prévention contre nous. Transpor- 
tons-nous donc plus loin, et recherchons l'alliance d'une 
Grande puissance qui, par sa situation géographique, se croie 
et soit véritablement à l'abri de nos armées et de nos prin- 
cipcs. JJ A l'abri de nos principes! étrange aveu, condition 
siuGulière de la politique républicaine. Voilà où en était, à 


I Rapports de Sandoz, janvier-mars 1800. BULLEU. - RANKE, t. I, p. 471. 
t .Archives des Affaires étransères. - Société d'!LÍstoire de JruSSle, t. LXX: 
correspondance de Ia Russie avec Ia France, par TRATr.IJEWSKY. - BUCHHOLZ, 
Dil napoleouÏ3che 
Veltpolitili. Pceus8i5che Jallcbül'her, juin 1894. 



30 LA REPUßLIQUE CONSULAIRE. - 17t}9. 
l'autolnne de 1799, Ie rêve des États-Unis d'Europe. La Bépu- 
blique avait voulu faire de la politique française, de la poli- 
tiquc d'État; et de la propaffande cosmopolite de 1792, elle 
tombait à l'aIlinnce de l'autocrate de l\loscovie. Guttin ne 
s'arrêtait pas à subtiliser sur cette force des choses, il pour- 
suivait : (I La Bussie seule peut nous fournir une paix avan- 
tageuse et stable. ,,- (I Le
 deux puissances réunies dicteraienl 
des lois à l' Europe entière." cc Le système serait basé sur 
l' expulsion des Turcs en Asie et sur l' envahissement de leurs 
possessions en Europe. IJ La Bussie i'emparerait de ces posses- 
sions jusqu'aux Dardanelles, avec Constantinople et quelques 
iles dans la 
léditerranée. La France acqnerrait ses limites 
naturelIes en Europe, les îles Ioniennes, Candie, Chypre, la 
Sicile, I'Égypte. Le système cilnenté de la sorte s'étendrait à 
toute I'Europe continentale et confédérerait la république 
hatave, les républiques d'Italie; la Prusse aUß'mentée de la 
Silésie autrichienne, du l\lecklembourg, du I-lanovre, de 
Hambourg, Brême et Lubeck; I'Allcmagne sécularisée; I'Au- 
triche enfin, ruais rognée, exclue de l'Italie et réduite au rôle 
d'auxiliaire, avec quelques compensations sur Ie bas Danube. 
Cette coñfédération continentale rnettrait fin pour jamais à la 
domination des mers par les Anglais. On corrifferait une 
grande injustice en reconstituant la Pologne tout entière, la 
Pologne d'avant 1772, sons la tutelle de la Bussie, avec un 
fils du tsar Paul, Constantin, C0l11me roi. Puis l'Europe assise 
en cel équilibre, les alliés pousseraient en Asie et aux fndes. 
Les Busses prendraient la route de Perse. (I La Russie, de ses 
possessions en Asic et sur la mer Caspienne, pourrait donneI' 
la main à l'armée qu'on enverrait en É8ypte et, de concert 
avec la France, porter la guerre dans le Bengale. IJ 
Et c'en sera.Ït fait de la puissance anß'laise ! 
Iais avant de 
conceyoir même cette prodigieuse di, ersion, il fallait franchir 
In première étape, baUre les ..A..utrichiens et prévenir la coali- 
tion qui tendait à se refol'mer. PI
ofìter des lentetu's inévi- 
tables des négocia li OIlS 
 CIl hi" CJ', entre Viellue, Londres, 
Pétersbourg, Uerlin; de la difficulté de poursuivre, à de si 



L'EUROPE ET LE CONSULAT. - 1799. '1 


<<randes distances, Ie jeu d'échecs, très subtil, des dédolllma- 
R'crnents et des subsides, était Ie seul moyen de déjouer les 
combinai
ons de l'ennemi, et c'est pourquoi Bonaparte atta- 
chait tant de prix au rétablissemcnt de la paix avec Ia Russie. 


III 


Si Bonaparte continuait, contre I'Europe, les envahisse- 
ments de Louis XIV et de la Convention, I'Europe continuait, 
contre Bonaparte, la guerre de succession d'Espagne et les 
coalitions de 1792 à 1798. Ni à Londres, ni à Vienne, ni à 
Berlin, l'événemenl de brumaire ne parut avoir l'importance 
qu'après coup l'histoire lui a attribuée. L'usurpation de la 
République par un généraI d'armée était prévue depuis Ie 
commencement de la Révolution. Bonaparte ne possédait 
point encore Ie prestige que son Consulat lui a donné. Les 
politiques ne devinaient pas en Iui l'homme d'État, et les 
Inilitaires ne considéraient dans Ie conquérant de l'Italie 
qu'un escamoleur de victoires, un aventurier, heureux sur- 
tout de n'avoir rencontré devant Iui que des Autrichiens 
fourbus, et de n'avoir eu à se mesurer ni avec l'armée de 
Frédéric ni avec celIe de Souvorof. Les agences de Paris 
persistaient à dépeindre Ia France en anarchie, prête à se 
jeteI' aux pieds du "Roi!) , à rentrer dans ses anciennes limites, 
afin d' obtellir la paix. Elles montraient dans Ie nouveau gou- 
vernement une bande de flibustiers, mêlés de charlatans, qui 
5ombreraient, très vite, comme leurs prédécesseurs, dans Ie 
mépris public. Elles prodiguaient les anecdotes ridicules et 
scandaleuses sur Ie Consul, son ménage, sa tribu de Corses 
faméliques. La corruption, la trahison partout, ainsi qu'au 
tcn1ps dll Directoire; tout demeurait précaire, à la Inerci 
d'un cOlnplot ou d'une défaite I. 


1 Voir Ib'::\JAcu:, COl'l'espo1Jdance ,ooyaliste. - PI
GAUD : d'A."!.trai9uu. 



,! LA nÉPUBLIQUE CONSULAI:RE. - 1799. 


Le roi dc Prusse accueillit Duroc avec une affectation mar- 
quée de politesse. Duroc était un militaire, c'est-à-dire un 
hornme que ron ponvait recevoir sans déroffer. l\fais on ne lui 
parJa que pour ne Iui ricn dire. Le roi adnlÏrait en Bonaparte 
(( Ie plus grand hornme qu'il counût))! A'table, au salon, on 
ne se lassait point d'écouter les récits de l'expédition d'Égypte: 
" Tout Ie moude voudrait l'avoir faite I! )) II en alIa de même 
nvec BeurnonviJle. Ce Bernadotte de seconde classe avait 
l'aHure, J'aplomb, la hãblerie, la fourbe aussi et la rouerie de 
l'officier de fortune de l'ancien régime. II se mit à son aise, 
entre gens du métier, presque compas'nons d'armes, puisqu'iIs 
s'étaient battus enseInbJe : c'étaient les anciennes mæurs et 
on Ie laissa faire. 'I Le roi, mandait-il, est un fort bel homme, 
d'une extrême modestie. - Notre campaGne de Champagne, 
ma manière franche et Ioyale de l'aborder a établi entre Ie roi 
et moi des rapports qui me procureront son estime et sa COIl- 
fiance. )) II aime, il admire Ie premier Consul; " il est vraiment 
notre ami I ,J. Toute cette amitié se borna à faire passer au 
ministre de Russie, I{rüdener, les proposition's de rapproche- 
ment. 
Paul en était encore au dégotit de la coalition. II s'en 
Iibéra définitiven1ent et rappela Sòuvorof. l\lais Ia déception, 
Ia colère, Ia contention d'esprit alncnèrent une crise redou- 
table de sa santé. " L'Empereur n'a plus de sens )) , écrivait Ie 
ministre d 'Angleterre, Whitworth; et Ie Sarde llalbo : 'I L' ern- 
pereur de Russie est fou '. )) L'équilibre, toujonrs instable, 
se rétablit à peu près. Mais de l'aversion pour I'Autriche, de 
l'irritation contre I'Angleterre à la paix et à l' alliance avec Ja 
France, Ia distance était grandee Cet empereur fantasque, qui 
avait, surtout dans les affaires du dehors, des éclairs de poli- 
tique, l'eÚt peut-être franchie d'un bond. Son ministre, 
Panine, Ie contenait et l'arrêtait. {I Quant au rapprochement 
avec la France, écrivait Paul à I{rüdener" Ie 28 janvier 1800, 


J RappC\rts de Duroc, décembre 1. 799. 
I A d' Hauterive, 1. er février 1.800. 
I Ilistoire allccdotique de Paul I"r, d:après Schilder, pal' B.ENCKENDORFF. 



L'EUROPE ET LE CONSULAT. - t
OO. 83 


je ne demanderai pas mieux que de la voir venir à moi et sur- 
tout en contrepoids de l'Autriche. )) Panine ajouta : C& Je llb 
saurais mettre ceci en exécution sans agir contre ma con
 
cience; )J et, peu après : C& Jamais ma main ne signcra la paix 
avec la France, tant que tous les trônes ne seront par réta- 
blis. JJ Panine l'emporta, et Paul manda, Ie 12 février, à I{rü- 
-dener, qu'iI déclinait l'offre de médiation de la Prusse et C& ne 
voulait entendre aucune proposition de l'usurpateur corse" . 
" II me semble, écrivait Rostopchine, que Bonaparte, s'jl n'est 
pas déjà assassiné, deviendra l'émule d'Olivier CromweU, Oil 
il voudra donner un roi de sa main à la France. t) Voilà com- 
ment on spéculait à Pétersbourg et pourquoi l'on s'y tenait en 
observation. Toutefois, par égard pour Ie roi de Prusse, Ie 
tsar consentit å rappeler ses troupes de Jersey et de Guer.. 
nesey I . 
Les Anfflais n'en opinaient guère autrementque les Russes. 
Le Directoire 6nissait bien pour eux : l' empire de Tippoo con- 
quis aux Indes; la ?\iartinique, Tabago, la Trinité, Ie Cap, 
Ceylan conquis sur la France et sur ses alliés; l'armée fran- 
çaise hloquée en Égypte, Malte réduite à capitulation; la f10tte 
hatave détruite ou prise; les Hottes de France et d'Espagne 
enfermées dans la rade de Brest, c'était de quoi s'enorgueillir 
et, après des transes si affreuses, des épreuves si rudes, de 
quoi se féliciter d'avoir tenu ferme--.et refusé la paix. 
A l'intérieur, Ie ministère triomphe et l'opinion Ie soutient, 
arrogante,1 impitoyable aux vaincus, aux misérables, auxcher- 
cheurs d'idéal surtout. La réaction victorieuse s' étend å Ia 
société, à I'Église. C'est un vrai régime de suspects: la presse 
est muselée par les tribunaux; les méthodistes sont qualifiés 
de jacobins; tout meeting passe pour sédition, et, dans Ie 
monde, sur Ie fond de débauche crapuleuse, de corruption 
invétérée et d'hypocrisie souveraine, ce cant odieux qui fit de 
Ðyron un révolutionnaire, une sorte de 
Iirabeau de la haute 
vie '. Pitt essaie de profiter du répit pot:r accomplir son grand 


1 MARTE]!S, TI'aités de la Russie, t. VI, p. 263 et 8uiv. - ct. t. II, p. 372. 
· Voir TAINE, Littératul'c anglai$e. - CnEVRILLON, Sydney Smith. 



I. 


I 



34 LA RÉPUBLIQUE CONSULAIRE. - i7Ð9. 
dessein d'État dont la Révolution française l'avait détourné II 
réeoneilier l'lrlande, après l'avoir domptée. C'est Ie ten1ps oû 
il élabore Ie fameux bill d'union parlementaire des deux 
royaumes, eet aeheminement d.e I'lrlande au droit britan- 
nique, des eatholiques irlandais au drolt commun, qui devait. 
dans sa pensée, être, pour son ministère, ce que la réconci- 
liation de la Vendée et Ie Concordat seront pour Ie consulat 
de Bonaparte. Déjà il a ouvert les grands emplois à des lrlan- 
dais ralliés : Castlereag'h, Canning, Wellesley. Qu'il réussisse 
et l'Angleterre, pacifìée, pourra jouir, en pleine activité, en 
pleine prospérité de son commerce, de son industrie, de la 
souveraineté des mers. 
1\Iais il reste, pour consommeI' la victoire, à reléguer la 
France dans ses lilnites anciennes, à y étouffer la Révolution ; 
à réduire cette nation insolente, . athée, anarchique, à la paix 
humiliante et écrasante; à l' environner de barrières; à l' en- 
chaineI', comme en 1713, et plus solidement encore. Pitt et 
ses collègues méditent de retourner eontre l'armée d'Égypte 
Ie plan de Bonaparte, de la prendre à revers par une expé- 
dition venue des Indes. Us bloquent l\lalte; ils ordonnent, 
Ie 17 décembre, à lord I{eith qui bloque I'Égypte de refuser 
toute capitulation qui laisserait les Français Iibres de revenir 
en France. En même temps, une flotte attaquera les côtes de 
Bretaß'ne, soutenue par une diversion royaliste qui mettra tout 
l'Ouest en feu. Déjà Frotté a pris terre, appelé les Bas-Nor- 
Inands et les Bretons aux armes, rasselnblé les chouans. 
Georges s'apprête à repasser sur Ie continent, avec 20,000 livres 
sterling que lui fournit Grenville; ses agents, ses (( officiers " , 
COlnlne il les qualifie, sont chargés du Ct coup essentiel " , Je 
coup å Paris, sur Ia personne du Consul, qui mettra Ie cOlnble 
au désordre 1. 
C'est alors qu'arrive à Londres la lettre de Bonaparte au rf t \ 
Georges, datée du 25 décembre. Pitt 1a trouve "fort polie dan
 


I Vair ci-aprèø, p. 76. - Comte DE l\'lARTEL, la Pacification de rOllll,fit, la 
lUachillc i1lfernale, p. 212. - DE BRn. Denkwürdi9keiten : Rapporl d'ui.1 
émissaire anglaii en :France, mars 1800. 



L'EunOPE ET LE CONSULAT. - 1800. 35 


la forme", mais, écrit-il à un ami I, " la situa ion actuelle de 
Ia France ne no us offre pas encore un terrain assez solide pour 
promettre quelque sécurité dans les négociations... Je crois 
que cela peut être exprimé de manière à faire entendre au 
peuple français que Ie plus court chemin pour arriveI' à la paix 
serait d'effectuer la restauration de la royauté, et, par là, 
d'accroître les chances de cette issue, la plus désirable que 
puisse avoir la guerre ". Tel fut l'esprit de la réponse que 
Grenville adressa, Ie 4 janvier 1800, à Talleyrand. C' étaient 
les conditions permanentes de la paix anglaise; I'Angleterre 
les avait posées en 1793; eUe ne les fit prévaloir qu' en 18 I 4, 
et elles étaient telles que ni la nation française ni Ie premier 
Consul ne pouvaient songer, un instant, à y condescendre : Ie 
retour aux anciennes limites, avec la monarchie pour gage. 
C' était la ruine de la Révolution, la renonciation aux con- 
quêtes, l'abandon du dessein de suprématie européenne, 
choses que les Français de ce temps-Ià confondaient, aussi 
bien que les Anglais mêmes, avec la République. 
Les Anglais rêv
nt la grande guerre, après les petites expé- 
ditions " pour piller, troubleI', distraire des troupes "; - 
" risqueI', si nos forces nous Ie permettent, une grande armée, 
soit en Bretagne, dans Ie dessein de prendre Brest avec l'aide 
des royalistes; soit, entre la Seine et Ia SOlnme, dans l'inten... 
tion d'occuper au moins Ie terrain entre les deux rivières et 
de jeteI' Ia terreur dans la capitale, même sans avancer 
jusquc-Ià 2 " . Sur ce, arrive une missive de Talleyrand, décIa- 
rant, de nouveau, les intentions pacifiques de la France. 
Grenville y réplique, Ie 20 janvier, par un refus de continuer 
la correspondance. Le lendemain, Ie Parlement se réunit. 
Pitt expose aux communes sa politique de guerre; iJ peint, en 
couleurs violentes et surchargées, la France comme une 
80ciété désorganisée, sans ressources, sans finances, déchirée 
par les factions, 
evenue la proie de la dictature militaire et 
ne formant qu 'un væu : Ie retour de ses rois. II conclut par 


J A Dundas, 31 aécembre 1799. 
tI Pita; à Dundas, 11 janvier 1800, STANHOPE. 



36 LÄ RÉPUBLIQUE CONSULAIRE. - {800. 


une citation des Philippiques de Cicéron: " Je 
uis un trop 
sincère ami de la paix pour la sacl'ifier, et en saisir l' ombre 
lorsque la réalité n'est véritablement pas à ma portée. Cur 
igitul' pacem nolo? Quia infida 1 est, quia periculosa, quia esse 
non potest. 1J Grenville renchérit, s'il était possible, à la 
Chambre des lords : (& ìl faut soutenir la guerre avec énergie 
contre une puissance qui veul åsservir Ie monde pour Ie 
ra yager . ).I Pi tt revin t encore à la charge Ie 12 février 
 
(I Depuis quand a-t-on découvert que Ie jacobinisme de Robes- 
pierre, de Barras, des cinq Directeurs, du triumvirat, a 
disparu parce qu'il réside tout entier en un seul homme, 
élevé et nourri dans son sein, qui est à la fois Ie fils et Ie 
champion de toutes ces atrocités? 1J 
Le ministère comptait sur l'Autriche et, sous nlain, it 
encourageait ses ambitions sur Ie Piémont, tant pour l'animer 
à la guerre que pour l'affronter à la France et dresser une 
barrière entre la France et I'Italie '. L'Autriche prendrait 
Alexandrie et Ie territoire jusqu'à la Bormida et au Tanaro 
Le roi de Sardaigne recouvrerait Ie reste, avec Nice et la 
Savoie. Du même coup, I'Autriche démembrerait la Bavière 
et, par Ie Tyrol et Ie Trentin, s'assurerait les routes de l'Italie. 
Thugut s'en voyait Ie maitre. II n'eut garde de reconnaitre 
Pie VII. II s'efforça d'attirer ce pape à Vienne, afin d'y rece- 
voir l'investiture de I'Elupereur : les Légations auraient payé 
Ie rétablisselnent du Saint-Siège à Rome. Pie VII refusa, et 
annonça qu'il retournerait dans sa capitale. La guerre décide.. 
rait du sort de cette monarchie, et cette guerre, rAutriche la 
préparait avec confìance. Les Anglais Eourniraient les sub- 
sides 8; :rtlélas tiendrait I'Italie avec 100,000 hommes; 011 en 
nurait autant à l'armée d'Allemagne, dont 20,000 dans les 
Grisons et 80,000 dans la Forêt-Noire. Le plan, arrêté Ie 
24 févrÎer, était que l\lélas forcerait Gênes où Masséna 
exténué) affamé, paraissait aUK abois; il détacherait ensuite 


I Turpis, dans Ie texte. 
I MARTENS, t. XI, p. 3. - BIANCHI, c. III, p. 


 
3 Le traité ne fut signé que Ie 20 juin t800. 



L.EUROPE ET LE CONSULAT. - 1800. 37 


un de ses corps qui pénétrerait en France par Ie sud de la 
Suisse, tandis qu' au nord I{ray attaquerait 
Ioreau et que Ie 
reste de l'armée envahirait l' Alsace avec Ie concours des roya- 
listes. L'aUaque de Brest, l'insurrection de la Bretagne, Ie 
débarquement des Anglais entre Ia Somme et Ia Seine se 
combineraient avec ces mouvements. Thugut presse les pré- 
paratifs, redoutant que Bonaparte ne les déconcerte par 
(( quelque coup fourré IJ . 
Dès Ie 6 décembre, Bonaparte a disposé, très secrètement, 
ce (C coup fo.urré " que pressent Thugut, sans savoir d'où iI 
partira. Tandis que rarmée d'AIlemagne, Ia grande armée 
d'alors, sous 
Ioreau, fera la guerre d'apparat, à préparatifs 
ostensibles, à stratégie méthodique, il rassemble à Lyon et à 
Dijon une autre armée, moins nombreuse, dite armée de 
réserve. Elle s'organise sons cette étiquette modeste; Ie jour 
venu, Bonaparte en prendra Ie commandement, passera les 
Alpes et tonlbera sur 1\Iélas I. 1\Iais il faut, auparavant, assurer 
l'ordre intérieur et déjouer les com plots fomentés dans rOuest 
par les Anglais. Des mesures terribles et efficaces sont prises 
en Vendée, en Ðretagne, en Basse-Normandie. (C I-Iâtez-vous 
de porter Ia terreur et ]a mort dans les rangs de ces bri- 
gands. 1) - (C Bourmont nous joue... Ne quittez vos bottei que 
lorsque vous l'aurez détruit... C'est sur Frotté et Georges que 
comptent les Anglais, et c'est sur cette diversion de Ia guerre 
des Chouans que les ennemis espèrent pour Ie commencement 
de la campagne prochaine. IJ Les têtes des chefs sont mises à 
prix i. Bourlnont fit son accommodement avec Fouché; Frotté 
fut mis à mort; Georges s'échappa, âme violente et rusée, la 
conspiration faite homme, jurant une haine éternelle au 
Consul et Ie vouant au pire des sorts pour un héros, l'enlève- 
Inpnt et Ia captivité en Angleterre, ou l'assassinat dans Ie guet- 
a pens. 


I A RCl'll:ier, 25 janvier; A 
Iasséna, .Moreau, Rrune, 5, 22, 25 mars 1800. 
s A Gart 1 an'le, à Caen, 18 janvier, i1 février; à Hédouville, 13 f6vrier. - Voir 
LA SICOT'WRE, F,.otté. - DE MARTEL, La Pacification de l' Ouest, La Machine 
infernal. . 



38 LA RÉPUB1..IOUE CONSUJ...ÃIRE. - t800. 
Cependant les princes que ces malheureux Français, å la 
solde de I'A1l{feterre, croyaient servir, attendaient en Angle- 
terre que Pitt et Grenville leur donnassent la permission et 
les moyens de passer officiellement en France, "et que quelque 
nouveau Prince noir leur reconquit, contre leurs propres sujets, 
leur royaurne en rébellion. lIs ne comprenaient pas que, sous 
prétexte de revendiquer leurs droits, e'était Ie fondement 
Inême de ces droits qu'ils ruinaient; qu'invoquant la tradi- 
tion, ils la détorquaient, et qu'ils prenaient à rebours l'his- 
toire entière de la monarchie française. La campagne que 
Bonaparte menait dans l' ouest contre les Anglais et leurs 
alliés, c' était celIe de Charles V et celIe de Duguesclin, et il 
marcha-it à conquérir Ie trône par les mêmes moyens qui y 
avaient maintenu les Valois et les Bourbons. 

Iais tout dépendait de Ia victoire, etil s'en rendait compte. 
S'il était vaincu, e'en était fait de son prestige et de son con- 
sulat. S'iI était tué, la Révolution recommençait et, aussitôt, 
la guerre civile, l'invasion. II Ie dit à son frère Joseph: (( Déjà 
j'ai besoin d'une certaine habileté pour contenir cette foule 
impatiente et enorgueillie de généraux qui ambitionnent Ie 
poste brillant que j'occupe. Quel est l'homme qui, après moi, 
pourrait commander à tant de passions? Je VOllS Ie dis : si je 
meurs avant que deux années d'existence de l'ordre actuel 
aient pu Ie consolider, vous aurez, à m
 mort, une nouvelle 
Convention. " 
C' est Ie moment que choisirent les Prussiens pour décou- 
vrir leur jeu et insinuer au gouvernement français leurs vues 
sur la paix générale : (( Restituer la rive gauche à I'Empire et 
rendre, par Ie retrait de ses troupes, une indépendance réelIe 
à Ia Hollande et à la Suisse I. 1J Les conditions où s'engage la 
campagne de 1800 sont done les mêmes que celles où se sont 
engagées les campagnes de 1796 et de 1799. MaIgré Ie traité 
de Bâle, malgré Ie traité de Berlin qui lui assure des compen- 
sations, la Prusse persiste à réclamer la restitution de ses États 


· Dépêche du roi à Sandoz, jer mai 1800. - cr., t. v, p., 28, 416-418,49'. 



L'EUROPE ET LE CONSULA T. - 1799. 


39 


de Ia rive gauche. Si Ia France est battue, la Prusse passern 
de fa neutraIité à Ia guerre et reprendra, par force, ce qu' eUe 
conseille de céder avant toute lutte. II en ira de la sorte 
en 1805 et jusqu'à Ia fin I Napoléon aura beau éloigner, à 
l'infini, les champs de bataiIIe, ce sera Ie même traité de paix 
que les coalisés prétendront lui imposer, et tant qu'il y aura 
une Prusse debout, ce sera Ia même menace de Ie prendre 
à revers en cas de défaite et d'accourir à la curée. Ð'où l'iden- 
tité de son langage au début de toutes les guerres : 


Jeunes Français, si vous êtes jaloux... de contribuer à des luttes 
qui doivent à Ja fin confondre les malveillants à l'intérieur et la poli- 
tique machiavélique du cahinet de Saint-James; si vous êtes jaloux 
d' être d'une armée destinée à fìnir la guerre de la Révolution en 
assurant l'indépendance, la liberté de la grande nation : aux armes! 
aux armes! 


Ainsi, Ie 21 avril 1800, au moment de partir pour Ie Saint- 
Bernard; ainsi de tous les appeIs à Ia nation, avant Auster- 
litz, avant Iéna, avant Friedland, avant Wagram, avant 

{oscou! rom pre une coalition, qui sera la dernière, et 6.nir 
en6n, par un dernicr effort, la RévoIution! Ainsi jusqu'à la 
dernière semaine, jusqu'à l'exhortation suprême, celIe du 
14 juin 1815, quatre jours avant Waterloo 2. 


1 Comparez, ci-après, liVe III, chap. III : la médiation de la Prus.e en novem.. 
bre 18Q5. 
t . Coalisés contre nous, ils en veulent à l'indf:p
í1dance et aux droits les plu! 
lacrés de la France. lIs ont commencé la ph?;; injuste des agressions. àfarclwns 
done à leur reneontre... les droit., rÞ
t1neur et Ie bonbeur de la patrie leront 
reconquia... . 



CIIAPITRE II 


MARENGO 


1800 


I 


Peu de jours avant son départ de Paris, Bonaparte apprit 
que l{léber, à bout de ressourccs et désespérallt des secours, 
avait capitulé I : l'armée française évacuerait l'Égypte et ren- 
trerait en France. Desaix s'était cmbarqué au cours des négo- 
ciations. Desaix valait une armée. Bonaparte, averti de son 
arrivée, lui écrivit de Lausanne, Ie 14 mai : n Dne bonne nou- 
velle pour toute la République, mais plus spécialement pour 
moi qui vous ai voué toute l' estime due aux hommes de votre 
talent avec une amitié que mon cæur, aujourd'huibien vide et 
connaissant tro1' profondément les hommes, n'a pour per- 
sonne. n - n Venez, ajoutait-il, Ie plus vite que vous pourrez, 
Ine rejoindre OÙ je serai. Je vais descendre en Italie avec 
20,000 hommes pour dégager 
Iasséna, chasser l\félas; après 
quoi, je retournerai à Paris. " 
Paris l'obsédait. C'était une conquête toujours incertaine. 
II avait l'esprit hanté de séditions, de compIots. Toute sa vie, 
la crainte d 'un soulèvement populaire dans les rues de Paris 
Ie troubla. En arrivant à Genève, il écrivit aux Consuls: "Je 
vous Ie recommande encore, frappez vigoureusement Ie pre- 
mier, quel qu'il soi t, qui s' écarterait de la ligne 2. )) 11 redoute 


I Convention d'EI-Arich avec Sydney-Smith, 24 janvier 1800. - Bonaparte à 
Klpber, 19 avril 1800. 
S CUAPHI" p. 291. - Aux consuls, {) mai 1800, 



LtARMISTICE. - {BOO. 



i 


l'effet, sur ropinion, de la capitulation de I'Éffypte on va 

 eparIer de cette armée, de l'abandoll qu'il en a fait. II écrit à 
Talleyrand, Ie 15 mai : " Faites sentiI' que si je fusse resté en 
É3'ypte, cette superbe colonie serait encore à nous, comme, si 
je fusse resté en France, nous n'eussions pas perdu I'ltalie. " 
l\Iais la seuIe réponse à faire, c' était Ie coup de prestige qui 
réparerait tout, qui ferait tout oublier, et Bonaparte ressen- 
tait - iI ressentit toujours - profondémellt à quel point 
l' entreprise était hasardeuse et à quel point Ie succès serai t 
précaire. C& Je ne suis, disait-il à Volney, qu'un magistrat de la 
République. Je n'agis que sur les imaginations de la nation; 
lorsque ce moyen me manqucra, je ne serai plus rien; un 
autre me succédera. " 
Sa campagne fut politique, autant que militaire. Le 16 mai, 
il écrivit à Talleyrand : "Je crois, citoyen ministre, que t pour 
avancer Ie moment de la paix, il faut mener de front la ffuerre 
et les négociations... Faites connaÎtre à 1\1. de Thugut que Ie 
citoyen Lavalette, chargé d'affaires de la République à Dresde, 
a la con fiance du gouvernement... " 
Le 22 mai, il débouche en Lombardie. Le 2 juin, il est å 
Milan. II y fait une rentrée solenneIle, rétablit Ia République 
cisalpine. II parle aux Italiens, à I'armée; mais il s'adresse aux 
Français et, par l'exemple de I'Italie, leur montre ce que serait 
la réaction qui suivrait sa mort ou sa chute du pouvoir. n Les 
horreurs qui ont été commises par les agents de l'Empereur à 
l\lilan son t sans exem pie. On n' a épargné ni Ie sexe, ni l' âge, 
ni les talents. Le célèbre Fontana, mathélnaticien, gémissait 
sous Ie poids des chaines. Sop seul crime était d'avoir occupé 
une place dans la République... Tous les privilégiés ont paru 
vouloir, pendant cette année OÙ leur règne était revcnu, s'in- 
demniser, par toutes sortes de vexations et d'arrogance, des 
trois ans d'égalité qu'ils avaient soufferts... II est nécessaire 
que Ie peuple français connaisse Ie sort que lui destinent les 
rois de I'Europe, si la contre-révolution s'opérait 1. )J Ajoutez 


I Bulleti'1f des 3 et 4. juin 1.800, - CE. Bulletin du 1.8 juin
 



4! 


MARENGO. - t800. 


l'exemple de Naples, pIns sanglant et si scandaleux qu'au 
Parlement de Londres Ne]son dut s'expliquer sur sa partialité 
dans les vengeances des Bourbons I. 
En même temps, Bonaparte offre la paix religieuse et en 
déclare les conditions. Le 5 juin, il harangue les patriotes ita- 
liens : c( Laissez vos prêtres dire la messe; Ie peuple est souve.. 
rain; s'il veut sa religion, respectez sa volonté. " II dit aux 
prêtres : (C Les amis naturels de I'Italie sont les Français. Que 
pouvez-vous attendre des protestants, des BTecs, des musul- 
man3 qu'on vous a envoyés? Les Français, au contraire, sont 
de la même religion que vous. Nous avons bien eu quelques 
disputes enselnble; mais tout cela se raccommode et s'ar- 
range. " Ces paroles remaniées, amplifìées se transformèrent 
en un véritable manifeste qui fut publié à Gênes. Bonaparte 
y promet de restaurer la religion catholique c( dans son entier" , 
d'y employer tous les moyens dont Ie munit Ie (( plein pou- 
voir" dont il est revêtu. Il en développe les motifs: la néces- 
sité d'une religion, l'excellence de la catholique, (( qui s'adapte 
aux diverses formes de gouvernement; qui favorise davantage, 
en particulier, Ie gouvernement démocratique républicain J) . 
La France Ie reconnaH, les églises sont rouvertes; il espère, 
dès qu'il pourra s'aboucher avec Ie nouveau pape, consommeI' 
l' entière réconciliation de la France avec Ie chef de I'Église. 
r;Iasséna, réduit aux extrémités, capitule; mais il Ie faIt 
avec une rare politique. Le 5 juin, il sort de Gênes avec 
arn1es et bagages et se retire à Nice. Moreau force les Autri.. 
chiens à se replier der!ière Ie Danube. Bonaparte se met en 
mouveInent. r,Ial renseigné, il s'éparpille CI à l'autrichienne " . 
l\Iélas, au contralre, se concentre. Le 14 juin, il attaque 
Lannes et Victor et les refoule. Bonaparte marche à leur 
secours et appelle Desaix. Les Français reculent. Bonaparte 
voit défìlerdcvant lui son armée battue. La bataille est perdue 
et la journée tourne au désastre, quand Desaix arrive et 
engage une seconde hataille. Les Autrichiens, surpris, se 


I cr., t. V, p. 42
-425 



J.,'ARMISTICE. - {800. 



3 


débandent; Ia panique se retourne; les Français se retrouvent 
et bousculent les Autrichiens. Desaix est frappé à mort; mais 
Ja bataille est {Tagnée. C'est l\Iareng'o. " Je ne me mets que 
pour moitié dans les batailles que j'ai ga8'nées, disl1it Bona- 
parte à Sainte-Hélène, et c'est beaucoup pour Ie général que 
d'être nomn1é, car Ie fait est que c'est l'armée qui ffnffne la 
bataille 1. " 
l\Iais si, devant lui-même, il ne se fit point d'illusion, il sut, 
devant Ie monde, jouer en grand du succès. Desaix était mort; 
Bonaparte entoura d'honneurs ses dépouilles, et tira toutc la 
victoire à Iui-même. SOIl famcux plan qui, sallS Desaix, eût été 
n la risée de I'Europe I IJ , en devint l'étonnClnent et l'admira- 
tion. Tandis qu'en 1799, faute de bulletins pour les célébrer, 
les actions de Lecourbe et de l\Iasséna, non plus un passage, 
mais toute une guerre de précipices, de torrents, de rochers, 
dans Ie Gothard et l'Engadine, se perdirent dans I'immensité 
des événelnents, et, pour ainsi dire, disparurent dans la foule, 
Ie passage du Saint-Bernard, par Ie selll prestige de Ia Iittéra- 
ture et Ia merveilleuse nlise en scène d'un général qui était en 
même telnps un journaliste inconlparahle, s 'étala comIne sur 
un théâtre et fit tableau. Ainsi pour la bataille de Marengo. 
Bonaparte la citait comme une date sacrée, Hne date qui por- 
tait bonheur, et qui l'engageait avec la destinée. L'illusion 
en fut instantanée, universelle, et les Autrichiens furent lea 
premiers à l' éprouver 3. 
Le 15 juin, Th-léIas, éreinté, déconcerté, siGna un arrnisli<.:c, 
moyennant lequel it se retira derrière Ie 
,lincio. Toutes le& 
victoires des Busses et des Autrichiens, en 1799, étaient 
anéanties. En même temps, à Hæchstædt, dans une série de 
combats qui se terminèrent Ie 19 juin, Moreau rejela ]C
 
Autrichiens au deIà de rInn et signa, Ie 9 juiHet, une suspen- 
sion d'armes, sur les instructions qu'il reçut d'Italie. Bona- 


I Journal d
 Cow'gaud. 
! SYBEL, t. V I, p. 332. 
IS Hi;FFER, Qucllcll zur Gefcl1Ïchte des Zeitalters der f'.al1zÖsi.f
chen Revolllti01;. 
- Marenno : Aperçu militaire sur la bataille de l'farengo et ['armistice 9ui eu 
fut la suite, par Ie comte 'N'EIPPIU\O. 



4% 


MARENGO. - 1800. 


parte Iui manda de lever 40 millions de contributions: c' était 
intéresser les Allemands à Ia p3ix. Le moment semblait venn 
de la signer, et Bonaparte eÙt vouIn Ie faire sur l'heure même. 
II DC s'ahusait ni sur I'étendue de sa victoire ll1 sur l'affai- 
blissemellt réeI des Autrichiens. II s 'aglssait d' enlever Ie traité 
comn1e, sur Ie champ de bataille, Ia cavalerie en1ève des 
troupes de prisonniers à l' ennemi en déroute. 
Le général autrichien, comte de Saint-Julien, avait étÉ 
chargé par 
léIas de porter la nouvelle de la bataille à l' empe- 
reur François. Bonaparte lui fit remettre une lettre pour ce 
prince. CI EIIe sort, mandait-il à Talleyrand, du style et de Ia 
forme ordinaires. JJ C'était un véritable 
anifeste. II y faisait 
appel à l'hulnanité, il invoquait Ia politique. n Si Votre l\lajesté 
yeut la paix, ellc est facile 1 : exécutons de part et d'autre Ie 
traité de Campo-Formio, et consolidons, par un supplément. 
13 garantie des petites puissances qui, principalement, paraît 
avoir été cause de la rupture de Ia paix." Que, d'ail1eurs, 
I'Empereur y réf1échisse : CI En obliffeant Ie peuple français å 
faire la guerre, on ro
)liffcra à ne penseI' qu'à la guerre, à ne 
vivre que par Ia gHerre... t) 
En attendant ]a réponse, il s'occupa de Ia Cisalpine et des 
affaires de Rome. Les 
11lanais Ie reçurent avec enthousiasme. 
Ils crurent l'indépendance de 1'Italie sauvée par 
Iarengo, 
comme, à Paris, les Français avaient cru la liberté républi- 
caine sauvée par Ie 18 brumnire. I.,'indépendance de la Cisal- 
pine consistait à être délivrée des .A.utrichiens, sa liberté à 
Vlvre SOlIS In tntelle de Ia France. Bonaparte leva une contri- 
bution de guerre de deux miIJions par mois, rétabIit I'Uni- 
yersité de Payie supprimée par Thugut, et réunit nue Con- 
suIte d'État pour organiser Ia République. Le 18 jnin, il fit, 
pour sa politique, un acte décisif. II assista, dans ]a cathé- 
t1rale, à un Te Dezl1ll so]ennel. On vit, pour la première fois, 
l'uniforme répuhIicain figurer dans une cérémonic catholique. 
II tint Ù en inFormer Ia France et I'Europe. (& Le premier Consul, 


I Bonaparte à François II, 16 juin; à Talleyrand, 20 juin 1800. 



L' A R
1 ISTICE. - 1800. 


45 


dit Ie Bulletin de l'armée, a été reçu à la porte par tout Ie 
clergé, conduit dans Ie chæur sur une estrade préparée à cet 
effet, et celIe sur laquelle on avait coutume de recevoir les 
consuls et premiers n1agistrats de l'elllpire d'Occident... Ce 
respect pour l' autel est une époque mémorable qui fera 
impression sur les peuples d'Italie et plus d'amis à la Répu- 
blique. It 
Lc 26 juin, iI eut à Verceil une conversation avec l'arche- 
vêque-cardinal1\lartiniana I. Illui parIa avec respect de Pie VII 
et du rétablissement de la Papauté à Rome. II insinua qu'il 
inclinerait à restituer au Saint-Siège les Légations, mais qu'il 
n'en était pas Ie maître : toutcfois, il plaça une amorce et 
Iaissa une espérance. Puis il s'étendit sur son désir de s'en- 
tendre avec Ie pape pour mettre fin aux troubles religieux de 
la France. Les moyens en étaient déjà arrêtés dans son esprit. 
II chargea Ie cardinal de transmettre à Pie VII ces paroles signi- 
ficatives : (I Que faut-il pour pacifier 1 'Église de France? Une 
Inesure décisive : c'est la démission de l'épiscopat tout entier. 
II est nécessaire que tous les sièges soient déclarés vacants; 
qu'au lieu de ces prélats émigrés qui ne cessent d'intriguer 
pour la royauté dans leurs diocèses, je nomme des évêques qui 
soient dévoués au nouvel ordre de choses, et leur fasse donner 
des buIles par Ie Pape. Je veux bien que la religion catho- 
lique soit dominante, comme vous dites à Rome; mais je ne 
souffrirai pas qu'elle serve à ébranler mon gouvernement. " 
Sauf Ie IUOt dOlninante qu'il employait au sens commun : qui 
domine, qui est celIe du plus grand nombre, et que Ie cardinal 
prit au sens théologique : qui exerce la domination, qui est 
celIe de l'État - ce qui entraÎna de longs malentendus et 
d'épineuses discussions - tout Ie Concordat futur se résume 
en ces quelques phrases, et cette première proposition en con- 
tient tout l' esprit. 
Cependant, il reçut de mauvaises nouvelles du côté OÙ it 
ll'en devait jamais recevoir de bonnes : la mer et les AnGlais. 


1 BOU:LAY DE 1 A 

&
RTllEJ D()cuments.1U' /4 né9ociation au Concordat. 



46 


1wIATIENGO. - {800. 


Le ministère britannique refusait de ratifier la convention 
d'EI-Arich, et un débarquement se préparaità Quiberon I.. Sous 
cette illlpression, il écrivit son bulletin du 18 juin, tout plein de 
la gloire de Desaix, et Ie termina par un véhément appel aux 
armes. Ainsi, en 1797, au lendemain de Campo-Formio I ; 
n La nation fl'ançaise fait fort bien d'être victorieuse. II 
n'est point d'excès auxquels ne se portassent ses ennemis, Sl 
elle avait des revers... 
CI 
Iais quelque chose q
e fasse la cour de Londres, il n'y 
aura }Jas de guerre civile en France. La Belgique fera partie 
du territoire du grand peuple. La Batavie etl'Espagne, réunies 
d'intérêts et de passions, redoubleront d'efforts contre les 
tyrans des mers, et l'Anglais, exilé six mois de l'année dans 
son He, devra attendre que l'Elbe so it débarrassée de ses glaces 
pour avoir des nouvelles du continent. L',A.ngleterre deviendra, 
par son arrogance, sa vénalité, sa corruption, l'opprobre et Ie 
mépris du Français, comIne de I'Autrichien et du Busse. IJ 
Pour les mots, cette invective vioI
nte et âpre rappelle les 
diatribes de I{ersaint, de Danton en I 793, de Barère en I' an II, 
du Directoire en l'an VI; et ces mots, lourds de ce passé, sont 
des n10ts relnplis de destinée. C'est Ie langage de la colère, 
c'est cependant l'expression de Ia réalité, Ie programme de 
)a paix ilnpossiblc et de la guerre sans merci. Bonaparte 
l'affrontait: il tenta d'en ron1pre Ie cours fatal. Si elle fut 
plus forte que son génie, il eut, au n1oins, dès l'abord, la 
elairvoyance de discerner les conditions inévitables de l' entre- 
prlse. 
Il avait quitté l\lilan Ie 25 juin, il revint à Paris Ie 2 juillet. 
II avait hâte d'y reprendre les rênes, d'y exploiter, et dans Ie 
Grand, sa victoire, et d'en pousser toutes les conséquences. 11 
sOllpçonnait qu'en son absence son autorité avait dû subir une 
"rise : la crise avait été plus grave et plus profonde encore 
rpl'il ne pouvait l'imaginer. 


I Lettre. aux Consuls, à Carnot, 1.8 et 20 juin 1800. - CHASin",. les PacÏ- 
ficatwlls de l'Ouest, t. III., p. 635, 648. 
: Cf., t. V, p. 234-255. 



CRISE A PARIS. - t
OO.J 


14.7 


II 


Cette première année du Consulat présente comme nne 
mise en scène en raccourci de tout I'Empire. Paris manifeste, 
Jurant les deux mois d'absence de Bonaparte, l'agitation 
s;ourde d'intrigucs qui, même au temps de l'omnipotence, 
accompnsnera toutes Ies campagnes de l'Empereur. Ainsi en 
1805, en 1808 durant la guerre d'Espagne, en 1809 lors de 
I'affairc de Walcheren; puis tout à coup, en 1812, comme une 
mine qui saute et découvre l'abîme, l'extravagante et fatidique 
aventure de 
falet. 
Pour mener Ie branle, les deux hommes qui, jusqu'à la 
catastrophe, ourdissent et tordent les fils, Talleyrand et 
}i'ouché I : l'un aux Affaires étrangères, en commerce avec 
tous les meneurs d'intrigues de I'Europe, les agents, les cor- 
respondants, les observateurs et informateurs de tout ordre, 
les "amis JJ d'Antraigues, par exempIe, et ceux de l'Angle- 
terre i; l'autre, à Ia police. en cOlnmerce avec tous les conspi- 
rateurs du dedans, des babouvistes aux émigrés et aux 
chouans, d' Aréna à Bourmont; l'un et l'autre, les plus roués 
artisans de trames qu'on ait connus, et la main sur Ie ressort 
de toutcs les machines. D'ailleurs se jalousant, se détestant, 
se décriant à r envi ; acoquinés, leur vie durant, malgré l'anti- 
pathie qui les rend insupportables run à l'autre; attelés au 
même char, accouplés SOlIS Ie harnais, tirant en discorde et 
cherchant à se pousser réciproquement dans l'ornière. Défro- 
qués tous les deux, ils gardent jusque dans leur fortune nou.. 
velIe leurs aversions de ci-devant. Aversion, chez Fouché, du 
..,éminariste tiers état, du cuistre d'Oratoire de province pour 
le {,!rand seigneur, agent général du clergé, prélat de cour; 
aversion du parvenu pour Ie déclassé; du " tonsuré JJ rnarié, 


1 Louis }IADKLI
, Fouché, chap. x 
t XI. 
S Cf., t. V, P 123. 




I 


MA Rl'
NGO. - 1800. 


mais sérieusement, et devenu homme de famille, pour 
l'évêque rellégat et Ie libertin du ßTand monde; de l'économe 
aUK doigts crochus qui éparnrle et qui place, pour Ie joueur, 
Ie prodigue, à la deUe insolente ; du maigriot de petite mine, 
à face de fouine, au teint blême, aux yeux en vrille d'ar- 
gousin, qui a dépouilIé cet autre froc, plus sinistre, celui 
de l'athée et du terroriste, et s'est fait un masque bonhomme 
ct jovial, mais toujours mal mis, mal tenu et de mauvaises 
façons, pour Ie gentilhomnle révolutionnaire, élégant, non- 
chalant, séduisant, impertinent, conservant, dans Ie service 
républicain, les grandes manières de la servitude de cour; 
aversion de la police, enfin, cette roturière, contre la diplo- 
matie, cette privilégiée, à laquelle il aspirera toujours comme 
à une initiation dans Ie grand monde et dontjamais ill1e con- 
naîtra les faveurs. Pour les amener tous les deux, l'un boi- 
tant, l'autre chancelant, appuyés l'un sur l'autre, dans Ie 
cabinet de Louis XVIII, il faudra plus d'années qu'ils n'en 
attribuaiel1t alors à la vie de Bonaparte, plus d'aventures et 
de plus étranges qu'.iI6 n'en avaient encore 'connu, plus de 
métamorphoses qu'ils n'en imaginaiellt et plus de catas- 
trophes que n' en pouvait apporter une seule campagne; ils y 
arrivèrent, cependant, de couloir en couloir, d'escalier dérobé 
en porte secrète, parce qu'ils se tinrent toujours aUK aguets, 
toujours en posture, chacun des deux cOlllpères finissallt tou- 
jours par jeter à l'autre la corde dont il l'eût voulu pendre 
Bonaparte tenait en main son personnel dépareillé de 
gouvernement; lui parti, tout se débrida et s'entrava. L'in- 
térêt cependant groupait les gouvernants, s'il ne les unissait 
pas; une même peur les liait, celIe de tout perdre en Ie 
perdant. Elle suggéra la pensée, s'il revenait, de se nlettre à 
l'abri, en consolidant son pouvoir. On parla de consulat à 
vie, et ce ne serait encore que l'affaire d'une vie humaine, 
la plus exposée de tontes; on murmura les mots de consulat 
héréditaire I. Et les "frères II , aussitôt, d 'intervenir, confon- 


1 M
OT note, dèele i3 mai, del propos d'hérédité, t. I, p. 273. 



CßIIE Å. PAIlIS. - i80&. 


i9 


dant, d'instinct, l'hérédité du pouvoir avec l'héritage de Ia 
famiIle. Joseph, qui en a parIé å Bonaparte, avant Ie départ, Ie 
5 mai, lui en écrit, Ie 24; puis, obsédé de l'idée du règne, 
il part pour I'Italie. Les conciliabules se multiplient, chez 
Sieyès, chez Talleyrand, chez Fouché, 
hez leur compère, le 
sénateur Clément de Ris. lis sont unanimes à maintenir la 
Constitution, c'est-à-dire à demeurer au pouvoir. Mais, si 
Bonaparte meurt, qui tiendra I' emploi de premier consul? 
Moreau? ce n'est qu'un militaire, nul dans I'État; sa conni- 
vence avec Pichegru, en 1796, Ie rend suspect; Ie rôle de 

Ionk pourrait tenter son caractère vacillant; il n'a pas voté, 
il ne donne aucune garantie aux régicides. Brune en offre 
davantage, trop peut-être, étant compromis dans des excès 
odieux aux modérés. Fouché souffle Ie nom de Bernadotte, 
qu'il tient toujours en réserve, qui se réserve lui-même, 
comme un en-cas de la Révolution d'abord, et, finalement, de 
Ia coalition. Carnot réunit les suffrages: il a des talents mili- 
taires, il a voté, il a été Ie collègue de Robespierre, et c'est 
la garantie des J acobins; les J acobins I' ont fructidorisé, et 
c' est la garantie des modérés; il rassure tout Ie monde, il 
n' offusque personne 1. 
Les Anglais, à la faveur de cette agitation qui dégénérerait 
si vite en anarchie, tiennent plus que jamais à une n grande 
expédition" sur Brest, soutenue par une insurrection géné- 
rale des pays de rOuest. lIs ont des affidés à Paris, à l'affût, 
guettant Bonaparte, disposant un enlèvement on une machine 
infernale. Georges débarque en Bretagne. On lui annonce 
un retour précipité de Bonaparte. II écrit à Grenville, 
Ie 19 juin 2: (C Les royalistes du 
Iaine et du Poitou, soutenus 
par les diversions qu'on fera dans la Normandie, dans Ie Midi 
et dans les autres lieux, pourront espérer Ie plus grand succès, 
surtout si on n' a pas manqué le coup essentiel de Paris... Le 


J Lire danl BALZAC, Une ténébreuse affai1'e, Ie récit de Manmy, en 1831, chez 
la princetlle de Cadignan : admirable mise en Icène et merveilleuse pénétratioD 
de cette crise de juin {SOO. 
t Comte DE MARTEL, l'.Ãttentat de ll.iVÒ8e, ill Conspiration ie 
orge$. 


TI. 


" 



50 


MARENGO. - iBOO. 


premier Consul y arrive au premier jour. Son retour précipité 
parait annoncer qu'il a eu quelques nouvelles d'une expédi- 
tion. II est de la plus haute importance de s'emparer Ie plus 
tôt possible de ce personnage. J'envoie à Paris pour savoir 
dans queUe position sont ceUK qui sont chargés de cette opé- 
ration. J'ai une soixantaine d'hommes à coup de main, que 
je leur proposerai. Ainsi, s'ils ont bien pris leurs mcsures, et 
s'ils ont de I'énergie, j'en suis persuadé, ils réussiront, et 
alors Ie succès de la grande expédition est assuré. JJ 
Le 20 juin, un courrier, parti après la première bataille de 
l\larengo, arrive chez Carnot, annonçant Ia défaite; il jette 
Paris dans la consternation, les politiques dans Ie désarroi, 
épouvantés d'avoir à décider par eux-mêmes, å choisir l'un 
d' entre eux, à passer de la cabale Ù l'action. Un second cour- 
riel' IDet fin aux anxiétés des simples et aUK perplexités des 
habiles. Paris av
it redouté Ie pire; I'espérance même se 
trouva dépassée. II sembia que ce coup d'audace, Ie passage 
du Saint-Bernard, qui se révélait en coup de théâtre, consom- 
mait l' æuvre de la paix et achevait, comme en une apothéose, 
les guerres de Ia népublique. La calnpagne de 
Iarengo se 
dessine en tableaux de drame, dans les ilnaß'inations popu- 
Iaires ; Ie Saint-Bernard, hérissé de rochers et de glaces, les 
tempêtes de neig-e, I'armée gravissant les escarpements, les 
fantassins trainant les canons Ie long des précipices; puis 
cette arn1ée tomhant dans la Lombardie en fleurs, ensoleillée, 
cnlbutant les Autrichiens, et, en une journée, dont les péri- 
péties mêUles consacrent Ia fortune de Bonaparte, réparant 
une année de revers, reconquéra.nt I'Italie. (( Jamais r orgueil 
national n'avait été plus flatté... Jamais la nation ne s'était 
Inontrée plus dìsposée à Ia reconnaissance envers l'homme à 
qui eUe devait tant de gloire el dont eUe attendait alors, 
comme Ie plus grand des bienfaits, la paix, une paix solide. " 
- (I La ville fut illuminée spontanément; l'instinct de Ia con- 
fiance et de la gloire, la beauté de Ia saison firent Ie reste I. ., 


, l\llOT, NORVlr.S. 



CRI!E Å PARIS. - 1800. 


51 


Le philosopbe Lucien fit rouvrir et pavoiser .Notre-Dalne. 
'. On a chanté, par mon invitation, avant-hier, un Te Dcutn" 
 
écrit-il au Consul, Ie 24 juin. II dénoncc Sieyès, Carnot, Tal- 
leyrand, Lafayette. (& Si la victoire avait marqué Ia fin du pre- 
Inier Consul à 1\larenffo, à l'heure où je vous {Tis, nons 
serions tous proscrits." Talleyrand l'avait devancé, Ie 21 juiu, 
avec son incomparable aisance d'homlne de cour qui a tra 
versé)a Révolntion, ct, de la plume dont Voltaire complilnrn- 
tait Frédéric: "Quel début et quel dénouement ! La postéritc 
pourra-t-elle croire au prodiae de cette campagne? Sous quels 
auspices volre retour nous est promis ! II n'y a point en d'Cffi- 
pirc qui ne fûl fondé sur Ie merveiIleux, et, ici, Ie merveil- 
leux est la vérité." 

!arengo fetlna Ja bouche aUK opposants et rallia l'armée 
jusque-Ià récalcitrante, sauf les prétendants, 
Ioreau, Berna- 
dolle, et Ie cortège des suivants de leur fortune. Le Consulat, 
dès lors, parut définitivement établi. Bonaparte évita la ren- 
trée triolnphale. (& Je ne connais, écrivit-il à Lucien, d'aulre 
triomphe que la satisfaction publique. u En jouit-il? Ni les 
adulations des grands Corps de l'État, ni les acclamations popu- 
laires ne lui faisaient iIlusion. II avail côloyé l'abhne : à 

Iarengo, Ia déroute; à Paris, la défection, Ie cOlnplot. Au 
retour d'Égypte, il avait trouvé la trahison à son foyer; il 
avait pardonné à Joséphine, mnis il avait fermé son cæur. Au 
retour d'Italie, il apprit les manccuvres de ses ministres, Ie 
peu que pesait sa personne, la frarrilité du fil auquel était sus.. 
pendue sa puissance, et comn1ent on se passcrait de lui. 11 
ferma les ycux, il se tut; la même raison d'État lui com- 
Inanda <!'iallorer ce qu'il ne pouvait connaHre sans scandale 
et réprimer sans péril. Mais Ia confÌance disparut. II éprouva 
l'effroyable solilude du pouvoir absolu. Tout se fit instrument 
entre ses mains; tout, aussi, se dessécha, se refroidit, tour- 
nant à l'acier, au rouage de machine. 
On trouva qu'il avait beaucoup chanffé. On se plaiffnit de 
son humeur variable, de ses caprices, de son despotisme. 
C'est qu'il ne croyait p1u:-; 
ux hommes et ne youlait plus 



I
 


l\IÀltI:Nee. - iIOI. 


qu'être obéi. II força Ie ton du commandement, Ie propos 
soldatesque, impérieux, ilnpatient, emporté. (& Le premier 
Consul, écrit un diplomate un mois après son retour d'Italie I, 
traite les affaires politiques comme il traite les affaires mili- 
taires. II veut que tout fìnisse et cède à son impatience et à sa 
volonté... S'il n'hésite pas dans ses résolutions, il varie extl'ê- 
mement dans les objets de sa confìance." Cette figure de 
magistrat civil qu'il s'était composée, par prédilection, 
s' effaça. On Ie vit présider Ie Conseil d'État en uniforme 
militaire. Les hommes de Brumaire n'avaient pas, en son 
absence, donné ce qu'il attendait d'eux. II jugea nécessaire 
de leur imposer par cette force à laquelle ils en appelaient 
déjà au temps de Germinal, de Prairial, de Vendémiaire, 
de Fructidor. Mais, pour appuyer la prérogative civile sur son 
épée, il n'y tenait pas moins, et il y tenait surtout pour 
imposer aux militaires qui, ne concevant Ie gouvernement 
que par l'épée, se croyaient tous capables de gouverner. 
" Si je meurs dans quatre ou cinq ans,. dit-il un jour, la chose 
sera montée, elle ira. Si je meurs avant, je ne sais ce qui 
arrivera.... Quelqu'un hasarda: (I NOlls aurions un généraI 
pour premier consul; mais les autres généraux lui feraient Ia 
guerre. JI Alors, Bonaparte: "II ne vous faut pas de général 
dans cette place; il faut un homme civil. L'armée òbéira 
plutôt au civil qu'au militaire... Si je mourais d'ici à trois ou 
quatre ans, de la fìèvre, dans mon lit, et que je fisse un testa- 
ment, je dirais å la nation de se gardeI' du gouvernement 
militaire ; je lui dirais de nommer un magistrat civil. l\loreau 
ne parle jamais que de gouverner militairement j il ne com- 
prend pas au tre chose. )) 
Désormais, et sans lnénager même les apparences, il tire à 
Iui et concentre en sa personne tout I'État. Sa physionomie 
même se transforme. Ce n' est plus Ie charme imposant et 
touchant à la fois du jeune héros de Lodi; c'est Ie maître des 
affaires; c' est déjà Ie souveraiu, mais non encore figé dans la 


1 Sü.utloz, 31 j(ii
I.ct 1800, BAILLEU. 



LA NÉGOCIA TION DE SAINT-JULIEN. - 1800. 53 


Majesté, taillé dans Ie marbre et coulé en bronze. . Son sou- 
rire, rapporte Chateaubriand, qui Ie vit peu de mois après, 
était caressant et beau, son æil adlnirable, surtout par la 
manière dont il était placé sur son front et encadré dans ses 
sourcils. II n'avait encore aucun charlatanisme dans Ie regard, 
rien de théâtral et d'affecté. Une imagination prodigieuse 
animait ce politique si fraid; In rn i 

on 8ccomplis
ait lei idées 
du poète. 
 


III 


Cette raison, par-dessus tout, avant tout, lui conseille de 
donner Ia paix å la France. Talleyrand I'a renseigné, jour par 
jour, lui développant, sur la carte ({'Europe, les effets de 1ft 
victoire : l'ascendant rétabli en Suisse; la Hollande remise au 
pas, mais aspirant à la neutralité ; la Prusse retombée dans 
son inertie, dans "son désir de se soustraire à tout engage- 
ment" ; la Russie de plus en plus aigrie contre Vienne et 
contre Londres; I'Espagne empressée, surtout, à la paix.
 
Bonaparte envoie Berthier à l\Iadrid réveiller I'appétitde cette 
cour apathique, I'inciter å se nantir en Portugal, avant la 
paix. II demande la rétrocession de la Louisiane à la France; 
il entrevoit, dans cette colonie, Ie point de départ de nou- 
velles entreprises, l' exutoire nécessaire aux forces sans emploi, 
après la paix. II offre, en échange, un territoire qu'il don- 
nera, en Italie, å l'infant de Parme, petit-fils de Philippe V et 
d'Élisabeth Farnèse, marié à Marie-Louise d'Espagne, 611e 
de Charles IV. 
II engage un commerce de haute coquetterie avec 1ft 
Russie. II a deviné PaulI'r, discerné les points sensibles, les 
t parties d'åme impériale qui percent, çà et Ià, quand se dissi- 
pent Ie
 nuages; l'extrême vanité, maHresse de cette nature 
incohérente, qui s'use en minuties maladives, mall, par 



5
 



IARENGO. - 1800. 


échappées, s'élève aux vues d'État, s'ouvre aUK velIéités de 
Grande politique. II s'adresse à sa fantaisie, à sa gloire; illui 
témoigne r estime où ille tient, entre tous les autres ennemis 
de la France, pour son désintéresselnent; iI lui offre de 
prendre 
Ialte en dépôt, ce qui flalte sa manie chevaleresque, 
et achèvera de Ie brouiller avec les Ang-Iais. Illui faithommag'e 
d'une épée que Ie pape Léon X avait donnée jadis å l'un des 
grands rnaHres de r ordre I. Enfin, il propose de lui renvoyer 
n sans échange, avec tous les honneurs de la guerre, habillés 
à neuf, réarmés u , avec leurs drapeaux, six mille Russes pri- 
sonniers en France. CI Le prcmipr Consul, écrit Talleyrand à 
Panine, sait que c'est au concours des troupes russes que les 
Anglais elles Autrichiens ont dû tous leurs succès i. IJ 
Puis, il se retourne vers l'Autriche. IlIa menace. Ct Qu'cIle 
cède, dit-il à Sandoz, l'agent prussien; sinon, je marche sur 
Vienne a; alors Venise est ravie à I'Autriche." II ménage 
les Allemands du Sud. Des émissaires insinuent aux popula- 
tions l'idée d'une république confédérée, sur Ie patron de la 
"fl,[utler Gallia, l'abolition des privilèges, la liberté civile, un 
gouvernement å la françalse. (( Peu ilnportc qu'ils aillent å 
Vienne, pourvu qu'ils ne passent pas par notre pays!" 
disent ces bons Allemands. Les généraux français sont obligés 
de modérer leur zèle à s'affranchir des redevances seiffneu- 
riales. En même temps, Bonaparte raSSl1re les princes: leur 
soumission à la France leur évitera la révolution et les enri. 
chira des dépouilles de la guerre. Bonaparte sème là de'. 
graines qui produiront leur récolte lors de la Confédéraliol' 
d u Rhin 4 . 
Les péripéties de 
farenffo donnèrent à Vienne Ja contft- 
partie de la crise de Paris: la victoire et la joie d'abord, pu i 
la défaite, la déception et la discorde qui s' ensui vent. 0:, 
,enait de signer, Ie 20 juin, un traité de subsides 
vec l
An- 


I Talleyrand 1 Panine, 20 juillet, 26 août f
Ot)' 
, :MARTElIiS, Traités de la Russiø, t, XIII, Franc., p. !30 et lui.. 
3 Sandoz, 6 jurIlet 1800, BAILLEU. 
4 Foul\
lIm, SkiUtJl1. - ECKun. "01I,."1"I...S 



LA NÉGOCIATION DE SAINT-JULIEN - t800. 55 
gleterre : I'Angleterre payerait 2,500,000 livres; I'Autriche 
pronleltait de ne point conclnre la paix avant la fin de février 
1801. II s'agissait de durer jusque-Ià et de toucher les sub 
sides qui permettraient à l'armée d' Allemagne de demeurer 
intacte, de se fortifier, de tenir la campagne et de rendre du 
ton aux négociations. L 'archiduc Charles en désespérait. 
L 'Empereur Ie releva de son commandement. Le ministre 
des Affaires étrangères, Ie hal'on de la Guerre, comme on Ie 
nommait, par opposition au prince de la Paix de l\fadrid, se 
flattait, sur Ia foi des correspondants de Paris, que Ie Consulat 
ne durerait pas; qu'il en irait de 
Iarengo, victoire de ren- 
contre et de surprise, comme de celles du Directoire, et que 
Ia France, excédée, exigerait la paix, à toutes conditions. 
Les Viennois se représentaient la France cc demandant cette 
paix å grands cris", indifférente aux succès de Bonaparte, 
exaspérée par la conscription; sur les routes, des bandes, ou 
plutôt des chaines de recrues, (( liées à Ia corde J) et trainées 
à l'armée, comIne les forçats au bagne, par Ia chiourme; les 
femmes tirant Ia charrue, faute de chevaux; (c un pays 
dépeuplé, un terrain incuIte, gémissant dans I'anarchie la 
plus désolante " ; bref, les conditiÇ>ns d'un autre Rastadt, des 
désordres et des hasards infÌnis à exploiter I. 
lIs retrouvèrent leur aplomb, et Ie reprirent de haut, à 
l'autrichienne. II leur parut que la France et son consul 
seraient trop heureux de recevoir la paix que leur offrirait 
I'Empereur; la paix comme on la concevait, à Vienne, avec Ia 
monarchie, au temps de Pillnitz; comme on la conçut avec 
l'Empire français, au temps de Francfort et de Châtillon, et 
comme la coalition l'imposa en 1814. C'était la paix anglaise, 
aussi bien que la paix autrichienne : si la République s'y rési- 
gnait, I'Autriche aurait gagné les subsides, l'Angleterre n'au- 
rait pas perdu son argent, et 1\-Iarengo demeurerait une incon- 
séquence de la fortune. 
L'Empereur ."épondit à la lettre de Bonaparte, Ie 5 juillet : 


1 B
"'5J\, R.lation de Ne;pp.rf. - VIVUOT, Correspondø.nce 4ft TI..ugut. 



56 



IARENGO. - 1800. 


" Ce n'est point contre telle forme du gouvernement en 
France que j'ai jamais combattu;... ni son territoire, ni son 
gouvernement ne lui sont disputés. Elle se bat loin de ses 
foyers pour se maintenir dans ses conquêtes... II n'y a plus 
d'éq
1Ïlibre en Europe, dès qu'il faut que plusieurs États 
s'unissent pour résister à un seul; que serait-ce done si cette 
puissance ajoutait encore à son anciennc prépondérance 
l'accroissement inouï de conquêtes immenses et s'appropriait 
de plus une influence décisive sur la plupart des autres 
Élats? Proposer la paix à de telles conditions, ce ne serait 
plus rien faire d'utile pour l'humanité. JJ Pour préciser, cela 
signifiait : Ie retour aux anciennes limites ; la renonciation à la 
suprélnatie de la Hollande, de la Suisse et du Piémont; 
l'abandon de la Cisalpine, l'évacuation de I'Italie. L'Empe- 
reur ajoutait : u Je vous ai envoyé Ie général-major de roes 
armées, comte de Saint-J ulien; il est chargé de mes instruc- 
tions pour vous faire obserVC1
 combien il est essentiel de n'en 
venir à des lléßociations publiques et d'apparat... qu 'après 
a voir conllu d' Ulle manière au moins ß'énérale si les bases 
que VOllS voulcz proposer pour la paix sont telles qu'on 
puissc se flatter d'obtenir ce but désirable I. JJ Thugut joignit 
une Iettre pour Talleyrand, OÙ il affecta de séparer " les véri- 
tables intérêts de la France" de It l'ambition de l'ancien 
Directoire " . II ajouta: "Chacun sait que cette guerre, dans 
laquelle il s'agit, pour plusieurs États, de leur existence, est 
devenue sans intérêt pour 1a France. JJ 
Saint-Julien fit diligence afìn de retrouver Bonaparte en 
Italic. IIle manqua, Ie 13 juillet, à l\filan, et partit en poste 
pour Paris, OÙ il arriva Ie 20, bientôt rejoint par Ie colonel 
Neipperg qui connaissait bien la situation des armées en Italie 
et se vantait, 10rs des négociations de I'armistice, It d'avoir 
paralysé d'une manière aussi marquante tous les mouvements 
de l'armée française en Italie 1J . Saint-Julien apportait un pli 


· HÜFFEB, Quellen. - FOURlUEß, Skizzen, Die Million de, Gra/en Saint- 
Julien. - Pièces dan. Du CAliSE, Négociation, de Lunévilú. - It_þ de 
LeføbTre, Thien, Sybøl, Onckon, Mémoir., de Mio'. 



LA NÉGOCIATION DE SAINT-JULIEN. - i800. 57 


cacheté, qui contenait ses instructions, et qu'il ne devait 
ouvrir qu'à Paris. 
C'était un homme jeune encore, hien en cour, sans aucune 
expérience de la politique; qui avait de la tournure, pas- 
sait pour avoir du mérite et ne laissait pas de s'en faire 
accroire sur l'article de la finesse. II allait, sans nul doute, 
déployer un caractère officiel, montrer ses talents, faire 
figure de personnage et donner, en homme de qualité, la 
leçon à ces républicains! "L'on peut, rapporte Neipperg, se 
figurer la surprise et I' embarras de M. Ie comte de Saint- 
Julien lorsqu'en ouvrant sa lettre - la Iettre cachetée - 
it n'y trouva, au lieu d'instructions et de pleins pouvoirs sur 
Ie mode de sa mission, que cinq ou six lignes qui lui défen- 
daient expressément de se mêler de rien, de n' entamer 
aucune négociation, de quelque nature qu'elle pût être; de 
présenter la Iettre au premier Consul; de chercher, sans jamais 
déployer de caractère public, à sondeI' ses intentions sur des 
voies de conciliation; en un mot, de chercher à gagneI' du 
temps pour prolonger l'armistice Ie plus qu'iI serait possible. 11 
Son amour-propre s'en trouva étrangement déconfit; sa 
situation lui parut critique et Ie pas où il était fort scabreux. 
II risquait Ie ridicule, s'il se découvrait, et, s'il se dissimulait, 
il donnerait (( prise à ce que l' on confondit Ie négociateur 
avec l'espion ". Faute de mieux, convaincu qu'on l'avait au 
moins choisi pour sa belle mine, il en paya. (( M. Ie comte de 
Saint-Julien, rapporte Neipperg, a une tournure militaire 
très avantageuse, l'abord agréable, les manières faciIes, beau- 
coup de fond, d'esprit et de conversation; se laissan't quelque- 
fois trop emporter pour faire briller cette dernière, et sacri- 
finnt alors Ie solide et Ie réel au plaisir de dire un bon 
mot; beaucoup de lecture et de mémoire, de savoir même, 
de l' élégance natureIle, de la pureté et de Ia douceur dans Ie 
langage, unies å cette finesse et fermeté dans Ia négociation 
si nécessaires pour les opposer å I' astucité et à I' arrogance 
françaises. II fallait, pour négocier avec Ia France milita.ire, 
un militaire j la bourse et l'habit habilIé auraient fait ua efføt 



58 


MARENGO. - i800. 


contraire et auraient été en ce mOlnent n1is en ridicule." 
Voilà comme 
I. Ie comte de Saint-Julien se représentait, 
devant son miroir, son propre personnage et se po snit devant 
son peintre. 
II donna tout bonnement à Bonaparte rimpression d'un 
freluquet d'état-major, bon à prendre à Ia gIu, et il offrit à 
Talleyrand une belle étoffe de dupe OÙ broder ses artifices. 
Saint-Julien désiraitse renseißner sur les intentions du Consul: 
Ie moyen Ie plus expédient ne serait-il pas d'écrire ces inten- 
tions, en forme d'articles préliminaires? Saint-Julien désirait 
prolonger l'armistice : Ie procédé Ie plus ingénieux ne serait-il 
pas de confondre la négociation de rarmistice avec celle de la 
paix, et de prolonger, de Ia sorte, l'armistice indéfiniment ? 
Saint-Julien recevait tous les jours des écrits anonYlnes, les 
uns ((Ie détournant de traiter avec un gouvernement aussi peu 
stable)) ; les autres, (( Ie priant en grâce de fairc cesser, par 
une prolnpte paix, les calamités qui affligeaient depuis si long- 
telnps la France)J . II en conclut CI qu 'un négociateur habiIe, 
qui aurait eu de pleins pouvoirs, aurait pu tirer un grand 
avantage de cet embarras et de l'instabilité du Gouvernement 
français dans ce moment" _ De là à écouter, parler, écrire, 
stipuler enfin, con1me s'il avait possédé ces p01.lvoirs, 11 n'y 
avait qu'un pas, assez n scabreux J), sans doute, mais que 
Talleyrand lui fit frallchir avec une dextérité supérieure. 
Ce n'était pas que Talleyrand et Bonaparte s'abusassent Ie 
nloins du monde sur la valeur d'un (( papier n escamoté et 
n1aquillé de la sorte. Thuffut ne s'y laisserait pas prendre et 
découvrirait vite la supercherie, mais Ie tenlps que la chaise 
de poste de Saint-Julien l11ettrait à rouler jusqn'à ,rienne et 
les courriers à en partir pour l'Angleterre et arriver à Londres, 
Ie tour serait joué. En sollicitant et détorquant adroitement la 
lettre de l'Elnpereur à Bonaparte, en substituant deux mots à 
(lcux autres, en lisant au lieu de : n II est cllargé de mes instruc.. 
tions pour vous faire observer combien il est essentiel de n'pn 
venir à des néffociations publiques... J) cette phrase : (C II est 
'I)urvu de lncs intentions et chal'gé de vous faire observer 



LA NÉGOCIATION DE SAINT..JULIEN. - i800. 59 


qu'avant... 1 " on établirait, aux yeux de tous les badauds de 
Paris que Ie premier Consul et son ministre avaient pu croire 
Saint-Julien parfaitement autorisé. - (, Si, écrivait un agent 
anglais, on recevait Ia nouvelle que Ia cour de Vienne approuve 
l'armistice et consent à traiter, Bonaparte pou1'rait tout ce 
qu'il tloudrait. IJ Ce serait un maitre coup de partie, et si 
l'affaire échouait, I'Autriche en porterait seule Ia responsabi- 
lité. En attendant, I'Angleterre serait avertie que l'Autriche 
avait entamé des négociations secrètes en vue vue d 'une paix 
séparée et, au besoin, quelques indiscrétions en fourniraient 
la pre.uve écrite. Enfin, tout en désavouant Saint-Julien pour 
la forme, l'Autriche pourrait être induite à poursuivre l'af- 
faire, et la paix s'amorcerait peut-être à l'hameçon tendu à 
Saint-J ulien. Ainsi se joua, entre Bonaparte et Talleyrand 
d'un côté, Saint-Julien et Neipperg de l'autre, une comédie 
de haute intrigue qui forme Ie pendant de celIe de 18] 3, à 
Francfort, où, les rôles étant renversés, 
Ietternich engagea 
Ie baron de Saint-Aignan. 
Dès Ie preInier entretien, que Neipperg, d'ailleurs, quali6e 
de conférence, Ie 22 juilIet, TaIIeyrand, d'un air de noncha- 
lance et comme on bat les cartes, en causant, avant de couper 
et de donneI' Ie jeu, demande à Saint-Julien s'iI possède 
d'autres pouvoirs que ceux qui sont contenus dans la Iettre de 
I'Elnpereur. Talleyrand sait fort bien que, dans cette Iettre, it 
n'y en a aucun. l\lais Saint-Julien, flatté de s'en voir attri- 
buer, ne veut point s'infliger la disgrâce d'un désaveu. II s'en- 
chevêtre dans les phrases. - IC Transporté subitement dans 
une carrière qui lui est nouvelle, et n'ayant passé à Vienne 
que très peu de jours, il a négligé de se munir d'une pièce 
qui, diplolnatiquement, paraît nécessaire pour signer des con- 
ventions, préliminaires ou dé6nitives; en conséquence il ne 
sait s'il pourrait Ie faÍre. t) Tant de candeur au service de tant 
de bonne volonté touche Talleyrand. II rassure Saint-Julien. 
- A son aVIS, dit-il, Saint-Julien se trouve, par la lettre de 


1 TüIEI\S, t. II, p. 63. 



60 


MA l1ENGO. - t800. 


l'Empereur, suffisamment qualifié et accrédité. - Cette opi.. 
nion d'un homme qui passe pour consomlné dans Ie droit 
public enhardit l'Autrichien, et, profitant de I'obligeance de 
Talleyrand : - It Que feriez-vous à ma place? I) Et TalIey- 
rand de repartir : - C& Connaissant les intentions de son gou- 
vernement COlnme fait 
1. de Saint-Julien, ayant dans Ie pre- 
mier Consul une confìance tellc que M. de Saint-Julien ne 
peut manquer de l'avoir dans S. 
1. I'Elnpereur, ayant reçu 
des instructions particulières, porteur d'une lettre qui paraît 
une créditive suffisante, il n'hésiterait pas à signer ce qui 
serait reconnu propre au rétablissement de la paix. - Eh 
bien, je signerai! " dit Saint-Julien. 
Et il signa, d'abord les protocoles que Talleyrand eut soin 
de dresser en forme et dont il revisa lui-même soigneusement 
les termes. Neipperg et 
Iaret, appelés aux conférences, tenaient 
la plume. Saint-J 111ien en reçut quelque couleur de plénipo- 
tentiaire, et il n'eut ffarde d'y objecter. II avait mis la main 
dans l'engr(-
nage, et, de courroie en courroie, de manivelle en 
manivelIc, il y passa t.out entier, se <lisant ingénument que si 
Talleyrand lui attribuait des pouvoirs imaginaires, ce n' était 
pas à lui de Ie désabuser; il en devait profiter, au contraire, 
pour amener les Fran<:ais à découvrir leur jeu et à prolonger 
l'armistice. II croyait, dit-il, " pouvoir prendre sur lui, pour 
suivre les intentions de son sonverain, d'accélérer autant que 
possible la pacification", aj outant aussitôt : (I et de signer, 
provisoirement, sauf la ratification de sa cour, sans laquelle 
toute convention serait censée êtr
 nulIe " . lIs conférèrent de 
la sorte Ie 23 et Ie 24 juillet. Le 26, Talleyrand, estimant 
Saint-J ulien suffisamment en point, Ie conduisit au premier 
Consul. Bonaparte exposa C& les principes dont il ne se dépar.. 
tirait point". (e II déploya, rapporte Neipperg, un caractère' 
très entier au travers duquel perçait une envie demesurée, et 
je crois même un besoin de faire la paix, que Ie cornte de 
Saint-Julien saisit avec pénétration, et auquel il opposa beau. 
COt p de fcrmeté et de dignité. " 
CiUe n pénétration" Ie cond.ui
it 3 élaborer, Ie !7 juillet, 



LÄ Nt.
CI.Å. TION .1: JÂ.INT:-J .LIEN. - 1&09. 61 


dix articles qui furent quaJifìés de preliminaires. Au moment 
de signer, it fut pris de scrupules : il n 'avait point qualité, il 
irait à Vienne exposer verbalement les vues du premier Consul. 
Ce n'était point l'affaire de Talleyrand qui tenait absolument 
à gardeI' un papier de chancellerie. II déclara que si Saint- 
Julien partait sans rien conclure, "Ie preluier Consul se trou- 
verait obligé de recomInencer les hostilités, pour ne pas perdre 
les avantages qu' ont ens les armées françaises u . - n Cette 
déclaration a été verbale et a produit son efEet" , rapporte 
Talleyrand. C' est que la prolongation de l'armistice formait 
l'essentiel de la mission de Saint-Julien. Pour faciliter les 
choses, Talleyrand proposa une rédaction qui tournait, par 
l'équivoque, la dif6culté provenant du manque réel de pou- 
voirs : " S. 
L l'Empereur a déclaré qu'elle ne mettrait aucun 
obstacle à la paix... et qu'elle envoyait 1\1. de Saint-Julien 
auprès du premier Consul, préférant cette voie directe à la 
nOlnination de plénipotentiaires. J) 
Les articles furent signés Ie 28 juillet : Ie traité de Campo- 
Formio servirait de base å la paix; I'Empereur ne s'opposerait 
point à l'acquisition par la France de la limite du Rhin, depuis 
sa sortie de la Suisse jusqu'å son entrée en I-Iollande. L'Em- 
pereur recevrait toutes ses indemnités en Italie et ne prendrait 
rien en Allemagne. 
Bonaparte rati6a immédiatement et chargea Duroc de 
remettre ses rati6cations à l'Empereur. Duroc était, en outre, 
porteur d'une lettre pour ce souverain, datée du 29 juillet. II 
reçut pour instruction de demeurer muet tant que la conven- 
tion ne serait pas ratifìée; aussitôt après, il proposerait de 
négocier à Paris Ie .traité dé6nitif, en huit on dix jours. A 
défaut de Paris, une ville d'Italie. II indiquerait, pour les 
indemnités de I'Empereur, la ligne du l\lincio; Peschiera et 
l\fantoue seraient rasées; les trois Légations passeraient au 
grand-duc de Toscane; toutefois, Duroc aurait soin, s'il y était 
alncné, de dire <<que Ie premier Consul considère les indem- 
nités en Italie comme plus onéreuses que celles du traité de 
Call1po-Forlnio. S'il est question des inju

s des journaux 



6t 



IARE
GO. - {800. 


anglais, Duroc dira que Ie premier Consul ne sait pal l'an- 
gIais; s'il est question de l'Égypte : que ce pays nous appar- 
tient. S'il est question des jacobins, chouans, royalistes : que 
ce sout de vieilles dénominations comme celles de Guelfes et 
de Gibelins; que la France est Ie pa)TS de I'Europe OÙ les cir- 
constances ont permis au ffouvernement de faire Ie plus de 
bien; s'il est question des émigrés: qu'on n'a plus, en FI'ance, 
aucune espèce de préjuGés cOlltre ceux qui n'ont pas porté 
les armes contre leur patrie et de la conduite desquel
 on est 
sûr )) . 
Duroc était merveillcusement stylé; mais it n'eut point à en 
faire la preuve. La police Ie retint à Braunau, où il dut 
attendre ses passeports. Saint-Julien arriva à Vienne, Ie 
5 août, vel's minuit. En l' écoutant, en parcourant les papiers 
qu'il apportait, Thugut entra dans une violente colère. (( Le 
comte de Saint-Julien a embrouillé les affaires d'une manière 
épouvantable... Je n'ai pas fermé l'æil de toute la nuit... II 
n'existe pas dans toute l'histoire un exemplc comparable à la 
démence de Ia conduite de Saint-Julien qui, sans Ie 1110indre 
pouvoir, a cru pouv9ir se permettre de signer ulle sorte de 
préliminaires qui nous C0l11promettent nécessairement avec 
tout Ie monde 1. " Thuß'ut était un connaisseur. II reconnut Ie 
tour de main et mesura les embarras qu' elnporterait à Londres 
la révélation de ce prétendu traité. " II est de Ia derni
re 
_inportance, écrit-il, de faire savoir à Londres, au plus tôt, la 
résolution de Sa l\lajesté, queUe qu'elle puisse être, tant pour 
DOUS conserver une apparence au 
oins ,de bonne foi 1) que 
pour prévenir la manæuvre des Frdnçais. 
l\Iais I'Empereur désirait né;focier, et, tout en désavouant 
Saint-Julien, iJ proposa de réunir des plénipotentiaires à 
Lunéville : I'Anrrleterre serait invitéc à y députer auss.Ì. Quant 
au négociateur Inalavisé, ill'envoya réfléchir, dans une forte- 
resse, aux inconvénients de l'inexpérience et aux dansers de 
la mauvaise comp3gnie. Neipperg reçut, pour sa part, trois 


I Â Colloredo, 5 et '1 aoðt 
800. 



LA N!:CØCIATION DE iAI
T-JULlJEN. - tBOO. 63 


mois de forteresse; iJ y couva Ia haine de Ia France et, en 
particulier, de Bonaparte. Ce gentilhomme en fit, dès lors, 
une affaire pcrsonnelle; il attendit longtemps sa vengeance; 
eIIe lui vint par de prodigieux ricochets, mais eUe eut de quoi 
combler son amour-propre. II paya, par un scandale de la 
grande histoire, ce petit affront de coulisse diplolnatique. 
C'est, en effet, Ie Ncipperff de Parlne. II ne demeura pas long.:. 
temps en di:;rrràce. 11 passa ß'élléral et l'empereur François lui 
montra, en 1814, sa confìance en Ie charseant de ßarder ce 
quïl avait de plus précieux : la personne et l'honneur de sa 
fille. HIe fit che'-alier de l'une et de l'autre, et Neipperg, en 
récompense, donna plusieurs enfants à Ia femme de Napo.. 
léon. " Celui qui monta au Did de l'aigle" , a dit Chateau- 
briand, et Napoléon, plus simplement, à Sainte-Hélène : <<Co 
polisson de Ncîpperrr! 1) 
Le désaveu de Saint-Julien, Ia proposition d'une néffocia- 
tion commune avec l' Angleterre déconcertaient les calcuIs de 
Bonaparte. II accepta néanmoins, car, en refusant, il se sernit 
mis dans son tort devant l'opinion. Mais il fit insinuer l'idée 
d'un arlnistice naval avec l'Angleterre. (( Si Ies nations du 
continent, disait Talleyrand, ne posent les armes que lorsqu'il 
pourra eonvenir å l'Angleterre, Ia génération actuelle y 
périra 1. u 
L'armistice naval, c'eût été Ie ravitaillement de 
{alte, 
renvoi de renforts en Égypte. Les Anfflais n'en voulurent rien 
entendre. Otto, qui était à Londres pour y traiter d'un 
échange de prisonniers, ne put rien obtenir. lIs tenaient d'au- 
tant plus à leurs avantages maritimes que l\farengo avait ren- 
versé tous leurs plans à l'intérieur de la France, et Ia "grande 
expédition" de Brest, et Ie " coup essentiel >> de Paris.. Le 
2 juillet, Grenville écrivit à Georges : " Tout était arrangé 
pour l' exécution des mesures que Ie gouvernement du roi 
avait décidé d'adopter, quand on apprit ici la nouvelle de 
l'armistice conclu en Italie. Les mesures dont it a été ques- 


I TaUeyrand à Thugut J 2ft août 1800. 



6
 


l\'IÄ 1\E
... - 1800. 


tion deyiendraient en conséquence infiniment plus haaar- 
deuses et ne serviraient probablement qu'à compromettre, 
sans aucun avantage pour la bonne cause, la masse des braves 
gens auxquels vous avez la gloire de commander. J e ne puis 
done que VOllS inviter, monsieur, de leur persuader de 
ester 
tranquilles pour Ie moment 1. " lIs se rabattirent sur Belle-Isle 
qu'ils espéraient enlever, et sur Copenhague, où, Ie 20 août, 
ils obligèrent les Danois de renoncer à con voyer leurs bâti- 
ments de comlnerce. 
Bonaparte s'emporta en invectives contre R ce despotisme 
maritime Ie plus usurpateur" ; mais il se sentait impuissant 
et Ie seul moyen qu'il eût de contraindre les Anglais, c'était 
de faire, et promptement, Ia paix avec l' Autriche. 11 consentit 
une prolongation d'armistice, et, Ie 25 septembre, il annonça 
les négociations. Si l' Angleterre, dit-iI, par,'ient à en détourner 
l'Empereur, <<les troupes de la République ne redouteront ni 
les neiges, ni Ia rigueur des saisons, et pousseront la guerre, 
pendant l'hiver, à toute outrance, sans laisser Ie temps aux 
ennemis de former de nouvelles armées. Les principes du 
gouvernement sont. : extrême modération dans les condi- 
tions, mais ferlne résolution de pacifier promptement Ie con- 
tinent >> ! 


IY 


C'était son intérêt, c'était sa volonté. II n'avait plus rien à 
gagner à la guerre; il ne désirait pas s'y engagcr de sa per- 
sonne; il trouvait trop de périI, pour son gouvernement, à 
,'absenter de Paris. La paix seule consacrerait sa popularité 
et Iui permettrait d'achever son grand ouvrage de reconstruc- 
tion sociale : Ie Code, fondelnent de la liberté civile; Ie Con- 
cordat, instrument de Ia paix religieuse. II se flattait alors de 


I DB MJ.I\'l'.L, Ope cit., p. 239. 



LE CONCORDAT, LES PARTIS. - 1800. 6S 


proclamer 
 en même temps que Ia paix du continent, Ie réta- 
blissement de la paix religieuse, et ron voit, dès lors, mar- 
cher de pair les deux négociations 1. 
Le pape Pie VII venait de rentrer å Rome, Ie 3 juillet 1800, 
acclamé par les populations, lorsqu'il reçut I'avis des ouver- 
tures faites par Bonaparte au cardinal 
Iartiniana. II consuIta 
la Congrégation des affaires ecclésiastiques, et dès l'abord les 
difficultés essentielles, celles qui devaient jusqu'à la conclu- 
sion, c'est-à-d'ire durant toute une année, retarder l'affaire, 
se posèrent entre Rome et Paris. Pour Bonaparte, c'était Ie 
renouvellement intégral de l'épiscopat français; pour Ie pape, 
la reconnaissance de la relißion catholique comme religion 
dOlnznante en France, autrenlent dit religion d'État. Les pour- 
parlers n'étaient point encore entamés que l'intrigue s'en 
mêla. Personne plus que Ie prétendant, Louis XVIII, et les 
émigrés français, ne redoutait Ie rétablissement du catholi- 
cÌsme en France. La reliaion, l'Église, Ie clergé étaient pour 
eux des instruments de guerre civile, en attendant qu'iIs 
devinssent des instruments de contre-révolution et de règne. 
La paix religieuse, qui réconcìlierait la grande masse des 
Français avec la République, leur était aussi redoutable que 
)a paix européenne qui désarmerait les princes coalisés. 
Le cardinal l\Iaury, évêque de 
{onte6ascone, représentait 
Louis XVIII à Rome; toléré, non reconnu, mais répandu, 
bruyant, brouillon et grand menenr de cabales. Ses amis et 
lui ne laissèrent point d'affiter Ie pape et ses conseiHers par 
lenrs objections captieuses, de semel' l'illquiétude sur la soli- 
dité du gouvernement consulaire; bref, de jeter ces Romaius 
dansles détours auxquels, par leur pusillanin1ité naturelle et 
leur machiavélisme classique, ils n'étaicnt que trop enclins. 
Ajoutez l'entourage troublant de Bonaparte: ses deux princi- 
paux rninistres, TaHeyralld ('l Fouch
, iUlpics déclarés ct 
ennemis de I'Ëglisc, par leur passé, pal-leur profession mêlne. 
bes considérations tontes temporellcs, o1ais très prc::;santes, 


I H01:LAY DE LA l\fEllRl'ilE. - J'ai donné un précis de t:'C3 négociatioD8 dan, Ie 
Journal des Savant,,;, octoL..e, no\'embre, décemlJfc 189ö. 


VI. 


oJ 



66 



IA[tENGO. - 1800. 


s'y joignaient : les Autrichiens occupaient encore AnCÔlle, Ies 
Napolitains occupaientle château Saint-Ange; comment fillirait 
la guerre? Qui disposerait en del'nier ressort des Légalions? 
Bonaparte, s'il en restaitn1üître, les restituerait-i1? Pour gagneI' 
la faveur d'un gouvernement révolutionnaire et très peu 
soIide, Pie VII risquait de s'aliéner les monarchies catholiques 
eJl 
urope, el, en France même, les véritables chefs de l'armée 
catholique, les évêques, les fidèles, ses plus sûrs partisans. 
Le schisme constitutionnel pouvait être considéré comme 
Hni. II s'anéantissait de soi-lnême dans I'isolement, dans 
rindifférence. Celte É[}lise n 'avait jamais eu de fìdèles; son 
clergé se dispersail. Les catholiques français se tournaient vel'S 
nome; tout annonçait une renaissance de Ia foi et, en même 
temps, la capitulation de l'Église gallicane. Si Ia monarchie 
se rétablissait en France - ce que nombre_ de politiques, en 
Angleterre, en Allemaffne, en Italie, considéraient comn1e 
possible, probable même -Ie rétablissement du catholicisme 
en serait la conséquence, et Rome pouvait espérer que 1a 
gallicanisme, erreur de l'ancÎen régime, disparaitrait, emporté 
par Ie reflux, avec les erreur" de Ia Révolution. 
Ces réflexiolls, ces calculs conseillaient à Rome d'attendre 
les événelnents, d'observer les conjonctures, de ménager tout 
Ie monde et, avant tout Ie monde, Ie redoutable et inquiétant 
Consul; mais de ne se point compromettre prélnaturément 
et de tireI' de Ia négociation tous les avantaffes possibles, 
directs dans les affaires religieuses, indirects dans Ia restitution 
du temporel, c'est-à-dire des Légations. 
C' est dans ce dessein que 
Ionsignor Spina, archevêque de 
Corinthe, fut ellvoyé à Paris et que furent rédigées ses instruc- 
tions, en date du 15 septembre 1800 : il devait tout entendre, 
tout discuter, tout observer, ne rien conclure. II arriva à 
Paris Ie 8 octobre, et, de part et d'autre, on convint de garder 
Ie secret Ie plus rigoureux. Si Rome avait à ménagcr les Autri- 
chiens et les émigrés français, Bonaparte n'avait pas moins à 
ménager l'opinion de Paris et celIe, en particulier, de ses 
collaborateurs et de son entourage. 


- 



LE CONCORDAT, LES PAI\TIS - 1800. 61 


Dans la négociation qu'ils allaient entamer, Bonaparte et 
PieVII se trouvaientdans unesituatiol1singulière. Chacun d'eux 
devait fnire des concessions à ses adversaires et demander des 
sacrifices à ses amis. Bonaparte voulait tirer de la paix reli- 
rrieuse l'affermissement, l'extension de son pouyoir ; il ne 
fallait pas que, pour gagner les chefs des catholiques, factieux 
de Ia veille, et des populations à peine soumises, encore fana- 
tiques; pour réconcilier un clergé que tout éloignait alors de 
la République, il risquât de provoquer, parmi les républicains, 
de nouvelles dissensions, et de soulever une opposition redou- 
table dans Ie parti même qui l'avait porté, en brumaire, et 
qui continuait de Ie soutenir. 
La restauration du culte, le rétablisseInent du clergé 
romain se feraient pour Ie petit peuple de France, l'immense 
majorité des Français, lnais une majorité muette, obscure, 
que les chefs de la Révolution s'étaient habitués å mener 
sans l'entendre. Parmi les gouvernants, ci-devant jacobins et 
ci-devant constitutionneIs, au Tribunat, dans les salons où 
fréquentaient les hommes (C éclairés )) , l'incrédulité, fille de 
l'ancienne société française, demeurait, si 1'0n peut dire, un 
article de foi et de foi très intolérante. Les offieiers, en parti- 
culier, Ie ma.nifestaient sans discrétion 
Les conseillers les plus modérés de Bonaparte étaient tous 
phiIosophes, et ceux qui, comme d'I-Iauterive, étaient rompus 
aux discussions cano'niques, y apportaient Ie vieil esprit de 
hauteur parlementaire et d'indépendance gallicane. Cet 
esprit dominait dans Ie Conseil d'État. Chaptal n'exagère done 
pas lorsqu'il dit que la néffociation avec Rome " fut l'opéra- 
tion la plus hardie qu 'ait faite Bonaparte" . On s'explique ainsi 
Ie mystère OÙ il se renferma sur Ie fond de l'affaire, sauf, çà 
et là, des propos habilement lancés, pour préparer r opinion. 
Ainsi ces mots: u Êtes-vous done 
lhéc?1J jclés à Laplace, à 

1almaison; ces paroles, au Conscil d'Étal oÙ, après un com- 
plot royaliste, on proposait de remcttre en ,'iß'ueur les Iois 
cuntre les prêtres : u Je ne Ine pel'suaderai jalnais qu'il faut 
poursuivre des hommes parce qu'iIs croient à un Être tout- 



68 


l.\IA R:[N GO. - 1800 


l)uissant, å uoe religion qui, peut-être, est la vérité. Je ne 
croirai jamais qu'on puisse mener un peuple sans Ia religion. J) 
- u C'est, disait-il à Ræderer, en me faisant cathoJique que 
j'ai fÌni la guerre de Vendée; en me faisant ml1sulman que je 
D1C Rl1ÏS établi en Égypte; en me faisant ultramontain que j'ai 
G3t}né les esprits en Italie. n - (L Je ne puis pas, concluait-il un 
autre jour, parvenir à ce degré de pouvoir - celui de l'empe- 
reur de Russie - n1aÎs du moins je ne puis m'aliénel' les 
consciences... II faut donc que je rende au peuple la pléni- 
tude de ses droits en fait de religion. Les philosophes en 
riront, mais la nation IDe bénira. " 
Ce fut la supériorité de Bonaparte d'opposer aux factions et 
aux coteries, ceHe des jacobins comme celle des én1Ïgrés, 
aux idéologues COITlme aux militaires, la nation française dans 
son ensemble, et d'intéresser la grande masse des Français à 
la durée de sa vie et au succès de son gouvernement. 
Durant cette trêve de l'été de 1800, il se donne tout entier 
à la besogne d'État, et la pousse à fond. Le Conseil d'État 
devient Ie rouage principal de la machine. On travaiIle, en ce 
Conseil, comme on 'avait tenté de Ie faire dans les comités de 
la Convention, mais sansla fìèvre, sans l'anxiété des journées, 
la crainte des décrets de proscription; on y délibère en sécu- 
rité, avec loisir, ordre et méthode, avec un régulateur surtout 
et un mécanicien incomparable. Bonaparte avait beaucoup à 
apprendre, il voulut tout savoir. En obligeant les conseillers à 
exposer, expliquer, justifier devant lui leurs propositions; à 
les mettre all point de son esprit merveilleusement précis et 
étendu à la fois, sans préjugés de carrière ni de doctrine, sans 
routIne et sans utopie; en les forçant à sortir du convenu, de 
l'abstraction, du système ; à prendre les faits tels qu'ils sont, il 
les amena à réaliser leurs idées, à ordonner en défìnitions 
concrètes les réalités de la Révolution. II leur disait: "Nolls 
avons fìni Ie roman de la Révolntion; il fant en commencer 
l'histoire, et voir ce qu'il y a de réel et de possible dans 
l'application des principes, et non ce qu'il y a de spéculatif et 
d'hypothétique. Suivre aujourd'hui une autre marche, ce 



LE CONCORDAT, LES PARTIS. - 1800. 69 


serait phi losopher et non gouverner I. IJ II écri vait au 
 pré- 
fets: (I Les consuls ne denlandent que des faits précis et 
J' exposition la plus simple et la plus vraie de ce qui est. J) Les 
faits ainsi déterminés, il s'en emparait, les groupait, les 
classait. Le défaut, l'infìrmité de ses collaborateurs avait été 
de prétendre légifér-er pour I'homme, en soi; pour I'État, en 
soi. Bonaparte ne connaissait que l'État français, en l'an VIII, 
tel qu'iI sortait de la Révolution, et qu'il Ie fallait organiser 
seJon les besoins de la société nouvelle et les nécessités 
de la politique française en Europe. Qu'il s'agît des impôts 
ou du Code civil, il ne considérait pas lè contribuable en 
général, ou Ie principe abstrait de -la contribution; il se 
représentait un bourgeois, un paysan, un propriétaire, un 
artisan comme il en avait rencontré sur son chemin, et il 
voyait cet homme-Ià recevant, expérimentant, vivant la loi 
ou Ie décret, gêné ou satisfait. A ce sentiment de la réalité 
humaine, toute personneIle, ajoutez la conception, toujours 
présente, de l'ensemble des hommes et des affaires; l'habitude 
et rart de cOlnhiner tons les rouages, de les tourner au mou- 
vement commun ; enfìn, II ce quelque chose de continuellement 
conséquent JJ que }'on admirait dans Pierre Ie Grand et qui est, 
å vrai dire, la marque du génie politique '. Touts'adapta ainsi 
en bas, et dans Ie détail d'exécution, å la mesure des petits 
intérêts, des petites gens, de Ia petite vie rurale et citadine, 
alilnent de I'État, trésor et armée, et qu'il fallai t contenter 
pour qu' elle servit et payât volontiers; en haut, et. pour la 
direction d'enscmble, à la mesure des grands intérêts fféné- 
raux auxqucls les autres sont subordonnés. C'est par cette 
adaptation, très rare, que ces institutions ont duré et que la 
machine a pu Inarcher si longtemps, alors même qu'un 
manæuvre inhabile ou maladroit remplaçait Ie nltlchinisle 
5upérieur qui l'avait créée. C'esl la Grande époque de son 
Houvcrnement civil qni commence. C'est par là qu'il s'est fait 
puissant, c' est ainsi qu'il a forgé son instrument de supré- 


I MIOT, t. I, p. 323. - A n mini
lre tie rInt':I'it
Hr, 
d oC'loIJ1'c 1 t;OO. 
· SU
\'l'-SJ:\lO
, t. IX, p. 2:29. 



78 


MARENGO. - 1800. 


matie sur I'Europe. (t C'est alors, dit un de ses collaborat(Surs'J 
que j'ai appris à connaître Ie grand hornme I. " t\lais, à ce 
travail de législation, il fallait Ia paix : eIIe était aux yeux de 
Bonaparte Ia première condition; elle apparaissait à tOllS 
comme l'objet défìnitif du gouvernement. 


1 CHAPTAL, Souucm;rs. - UQKD.Klum. la Pr.miJre Å.lUlie du COllsulat, t. III, 
p. 381. 



CHAPITRE III 


LA PAIX AVEC L' AUTRICH. 


1800-i801 


I 


Le 26 scpt.embre, Talleyrand envoya à Thußut des passe- 
ports pour Ie plénipotcntiaire autrichien et invita ce diplomate 
à se trouver, Ie 7 octobre, à Lunéville. Quelques jours après, 
on apprit à Paris que 1\lalte avait capitulé : les Anglais en 
élaient rnaitres; on devait prévoir qu'ils ne la lâcheraient 
plus. Tout espoir disparut de les associer aux négociations 
avec l'Autriche et de sauveI' ainsi l'Égypte. Les pourparlers 
engagés en vue d'un armistice maritime tombèrent. Bonaparte 
n'avait plus d'autre ressource que de pacifier I'Autriche et 
d'isoler l'Angleterre. Sur les deux négociations principales, 
celIe d'Autriche pour la paix du continent, celIe d'Angle- 
terre pour la paix maritime, se greffèrent des négociations 
complémentaires, celles de Prusse, de Russie, d'Espagne, 
d'Allemagne, de Naples. On les a vues, depuis Ie commence- 
ment de la Révolution, se dérouler en une suite monotone, 
menées avec pius de persistance que de succès par la diplomatie 
républicaine. Bonaparte y rencontra plus de facilités que ses 
prédécesseurs; sans inspirer beaucoup plus de con6ance, it 
inspirait beaucoup plus de crainte. On pouvait douter de la 
durée de son gouvernernent, qui dépendait de la durée de sa 
vie; mais, tant qu'il demeurerait debout, ce gouvernement, 
par son caractère personnel, offrait aux cours de I'Europe des 
facilités, presque 

s garanties qu'elles n'avaient trouvéei oi 



72 LA P A IX AVEC L'A UTRICIlE. - {800. 


dans Ie Comité de saInt public, ni dans Ie Dircctoire. Ajoutez 
sa supériorité qu'ils n 'avouaient pas, qu'ils soupçonnaient à 
peine, et qu'illeur fit d'autant plus efficacelnent ressentir. II 
l'emportait sur ses partenaires poliliques, de plus haut encore 
que sur ses adversaires des champs de bataille. " En quoi 
consistait alors cette Europe? écrit un contemporain. En 
quelques ministres, dont aucun n'avait autant d'esprit que 
beaucoup d'hommes pris au hasard dans la nation qu'ils gou- 
vernaient I. JJ Bonaparte sut les prendre par OÙ ils étaient 
accessibles: l'avidité, I'orffucil, la jalousie. L'Autriche I'y 
aida singulièren1cnt par son ambition de domineI' I'ltalie; 
l'Angleterre, par son arrogance à domineI' la mer. 
La ténacité qu'elle mettait å s'emparer de 
{alte acheva 
d 'aigrir contre elle l'humeur de Paul ler. L'inertie de Ia 
Prusse à défendre ses propres intérêts, son refus de recons- 
tituer une nouvelle ligue des neulres, l'éloignèrent d'une 
puissance doni il ne pouvait espérer, selon un mot d'alors, 
qu'une alliance inoffensive I. Ce dégoût de ses alliés se tourna 
en une sorte de complaisance pour l' ennemi. Les avances et 
les compliments de Bonaparte årrivèrent à propos. L'épée du 
pape Léon X fit merveille. L'offre de renvoyer les sept mille 
prisonniers russes, avec leurs enseignes, et habiIlés aux frais 
de la République, parut au tsar de la plus haute courtoisie 
militaire et lui donna l'idée la plus avantageuse du II Corse 
Bonaparte >>. Ce n' est pas que la lumière se soit faite brus- 
quement dans eet esprit fumeux et volcanique. Paul ne se prit 
pBi pour la France d'un goût inattendu. II ne reçut point Ie 
coup de foudre de l'alliance, et, par cet éclat, I'intelligence 
de ce qui s' était pas"é en France du 10 août au 19 brumaire. 
II professait pour les Français et leur révolution à peu près 
les mêmes sentiments que pour les Polonais et la ci-devant 
république de Pologue. 11 eonfODdait la passion pour les 
ordres de chevalerie avec les sentilnents chevaleresques; son 
ambition de rcstaurer l'ordre de 
IaIte, de s'en faire Ie pro- 


I Mme 01<: STAF.L. Dix allllre,ç r/'pxil. 
, Le mot fut :-.ppJilfué an ll"
ile Ju 28 jnillet 1800, entre la Russi. et la Prune. 



VUES DE BONAPARTE. - 1800. 


73 


tecleur et de s' attribuer, par cette tutelle, la police de la 
Méditerranée, lui paraissait une æuvre de désintéressen1ent, 
et il s' en glorifìait comme de la ligue des neutres qui lui aurait 
attribué la police de la Baltique. Son rêve delneurait tou- 
jours de régenter I'Europe, de rétablir les souverains légi- 
times, d'écraser la Bévolution et, ce faisant, de grandir dans 
Ie monde Ie rôle de la Bussie et son propre personnage. La 
nouveauté fut de se flatter d'y réussir par une entente avec 
Bonaparte. II découvrit dans Ie premier Consul un autre Fré- 
déric, mais un Frédéric in6niment plus agréable que celui de 
Berlin; un Frédéric qui Ie flattait, qui Ie recherchail, qui 
selnblait se poser en client de la Russie. I-lier il méditait de 
replacer Louis XVIII sur Ie trône, et de donner un roi aux 
Français; du roi légitime, il sauta sans transition à l'usurpa- 
teur; l'idée de hnir la Révolution et d'assumer Ie protectorat 
de la France consulaire s'insinua dans sa pensée : l'instru- 
ment changerait, la politique demeurerait la même, et c'est 
ce qu'il faut connaître pour déméler la suite de cette poli- 
tique russe sous les revirements brusques et les extravagances 
de Paul, aussi bien que sous les ond1llations de la diplomatie 
d'Alexandre. 
Paul annonça, par l' entremise de son ministre à Berlin, 
Krüdener, qu'il recevrait avec plaisir ses soldats prisonniers, 
et il chargea Ie général SprenGportcn de les aller chercher. 
Cet officier fut pourvu d'une commission datée dul 0 octobre; 
on y lisait : (I L'Empereur, entré dans la coalition pour 
défendre la tranquillité de I'Europe entière, en était sorti 
aussitôt qu'il s'était aperçu que les vues des puissances ten- 
daient à des agrandissements, que sa loyauté et son désinté- 
ressement n'ont pu permettre; et, comme les deux États 
respectifs, de la France et de l'empire de Russie, par leurs dis- 
tances éloignées, ne pourront jamais se trouver dans Ie cas de 
se nuire réciproquelnent, iis pourront aussi, réunis et dans 
l'entretien constant d'une bonne harmonie, empêcher que les 
8utres, par leur envie de s 'agrandir et de dominer, ne parvien- 
nent à faire tort à leurs intérêts. ", Les vnes de I'Elnperel1r 



74 


LA PAl X AVEC l,'AUTRICHE. - 1800. 


sur la paix sont illdiquées dans nne note du 8 octobre : resti- 
tution de 
Ialte à l' ordre de Saint-Jean, (( dont l'Ernpereur est 
Ie grand maitre;)) rétablissement du roi de piémont dans ses 
États; intégrité du royaume des Deux-Siciles, des États de la 
Bavière et du \Vurtemberg. Dans la pensée de Paul, la Prusse 
formerait nne puissance intermédiaire entre la France et la 
Russie, cl
enle des deux antres et leur subordonnée · . 
Le roi de Prusse ne r entendait pas précisément de la sorte 
quand il exprimait à Beurnonville Ie désir que la " Prusse, ]a 
France et la Bussie se tinssent par la main" . Toutefois, après 

{arengo, fa restitution, toujours désirée ct si lonfftC'Inps 
espérée, de la rive gauche devenait plus que douteuse, et it 
importait de prendre des précautions pour Ie cas où l'Au- 
triche renouvellerait Calnpo-Formio. On décida d'envoyer à 
Paris un ministre de marque. Sandoz convenait au manège 
des antichambres : il savait éconter, mais il faudrait négocier, 
ét I'OD fit choix du marquis de Lucchesini, Toscnn d'origine, 
élevé à l'école de Frédéric et qui passait pour habi]e homme. 
Ses instructions datées du 14 et du 16 octobre lui prescri- 
vaient de surveillel' Bonaparte et l'Autriche, de faire prévaloir 
Ie système des indemnités par sécularisation. " II suffit que 
Bonaparte, guidé par des vues de modération, tranquillise Ie 
continent sur les idées subversives de tout ordre social qui gui- 
daient autrefois les ffouvernants en France, pour que la Prussp. 
s 'attache sincèrernent à lui et qu' elle mette tous ses effortfi 
pour inspirer les 111êmes sentiments à la Russie. )) Lucchesini 
emploierait son adl'esse à (( faire naitre " dans l'esprit du 
Consul, sans (( jalnais la produire COlnme étant celIe du cabinet 
de Berlin" , l'idée d'un (I acheminement à un système de rela- 
tions indissolubles entre les deux puissances )J: la base de ce 
syslènze serait I'extension, la prépondérance exclusive de la 
Prusse dans Ie Nord de I'AlIemagne, et, dans Ie cas où I'Autriche 
s'aß('andirait dans Ie Sud, l'acquisition, par la Prusse, de la 


· Ccs do('uments et ceux qui sont cités par la suite, l5anl5 autre indication, 80nt 
tirés c1u I'e("ueil pnblié par TRA.TCHEW!KY, Société d'histoire de Russie, t. LXX, 
LXXVII et LXXXII. -1\IARTEiXS, t. XIII, P 2:S1.t luiv. 



VUES DE BONAPARTE. - 1800 


15 


Franconie, des évêchés de Bamberg et de '\Vürzbourg, ou tels 
autres pays à sa convenance I. Pour la première fois, la Prusse 
Iaiss3it percer 13 velléité de se faire offrir cette alliance et ces 
bénéfìces que, depuis 1792 et 1795, les gouvernements de Paris 
ne cessaient de lui_ proposer et qu' elle avait touj ours écartés. 
La passion de la terre qui travaillait les Prussiens avait 
gagné les Espagnols. Charles IV s'était décidé à traiter pour 
conserver à sa dynastic un pied en Italic. Des articles préli- 
Ininaires furent signés à Saint-I1defonse, Ie I er octobre : l'Es- 
pagne cédait à la République la Louisiane avec six vais- 
seaux de guerrc; Bonaparte promit de donneI' à l'infant de 
Parme les Léßations ou la Toscane, et de lui en faire un 
roynunle. Les articles ne stipulaient rien all sujet du Portugal. 
On en parla cependant. Bonaparte y pensait toujours, disposé 
à démembrer ce royaurne afin d'en chasseI' les Anglais. La 
reine d'Espagne se fût prêlée à détrôner son gendre pour 
donneI' un morccau d'État à son amant : Godoy rêvait d'être 
un vrai prince, non plus un prince de fa paix, un prince sur 
du parchem;n, mais un prince sur la terre, avec des âmes! 
Les ministres espagnols ne consentirent point au marché, 
et l'affaire fut encore une fois ajournée. 
Dans la pensée de Bonaparte, Ia Louisiane serait une com- 
pensation à I'Égypte, dans Ie cas où la France serait décidé- 
ment forcée d'y renoncer. A défaut de Ia l\Iéditerranée, il se 
retournerait vel's Ie golfe du l\lexique, et il songeait déjà à 
reprendre possession de Saint-Dolningne. Dne convention 
signée à Paris, Ie 30 septembre, rétablit les relations entre Ia 
République française et les États-Unis : )es deux répnbliques 
reconnaissaient les grands principes maritimes contcstés par 
l'Anglcterre : Ie pavilIon couvre la marchandise, les bâtiments 
de commerce convoyés par des bâtiments de guerre sont 
affranchis de toutc visite. 
C'étaient les approches de la paix; mais la paix n'avançait 
point. L 'Aulriche t'aisait la muette. 


I A l.ucche
ini, 27octobre 1800. H.ULLK.. 



"16 


LA PAIX AVEC L'
\UTRICHE. - 1800. 


Bonaparte savait, depuis Campo-Fornlio, que la seule ques- 
tion entre I'Autriche et la République, c'était Ie prix de la 
paix : triple, à vrai dire, car I'Autriche prétendait être payée 
et pour Ia cession des Pays-Bas et de la Lombardie, et pour sa 
défection à la cause de I'Elnpire, et pour sa défection à I'al- 
liance anglaise. II avail un moyen, un seul, de l'amener 
immédiatement à composition, c'élait de lui livreI' I'Italie. Ce 
moyen, il ne voulait, à aucun prix, l'employer, et iI ne Ie pou- 
vait pas sans ébranler son pouvoir. C'est ici un point capital 
dans cette histoire, et, pour en juger en pleine intelligence, iI 
faut dépouiller Ie Frallçais d'après 1815, d'après 1870, en 
retraite ou arrêté sur tontes les frontières continentales, 
réduit à.la défensive, revenu des grandes aventures, désillu- 
sionné des Inagnificcnces; il fant évoquer Ie Français de 1800, 
après la formidable offensive de la Révolution, la conquête 
des limites naturelles et de la Hollande, l'invasion de l'Italie : 
l'enthousiasme de la Iiberté tourné désormais à l'élan de Ia 
gloire; Ie proséIytisme confondu avec Ia suprématie; des 
armées triomphantes et fìères; Ie mépris des rois; pour mener 
les affaires, un consul de trente ans, que Ie prestige de ses 
victoires a fait nlaÎtre de la République; et la République 
cornptant qu'au nOin de la grande nation il fasse la Ioi aux 
rois et dispose I'avenir des peuples de I'Europe. 
Quel Français de ce temps-Ià - en dehors de la u faction 
des anciennes limites JJ et de la coterie des (I amis de rAn- 
GleLcrre JJ - eùt consenti à restituer la moindre des con- 
quêtes de la llépuhlique? On fermait les yeux sur Ie trafic 
des terriloires de l'Empire et des âmes allemandes: ces gens 
n'étaient pas conquis; ils n'étaient pas (( affranchis)J; ils ne 
feraicnl (IUC changer de maîtres; en les transférant à des 
laÚIues, on suivait encore" les lumières du siècle JJ , etles appa- 
fenCC!; des DroilS de r IIOlllJne seraient au ITloins gardées. 
Iais 
l'Ita1ic <.l' où les armées républicaines avaient chassé les rois, 
Ie:; {{rands-ducs, Ie Papc, les oli
Fu'qucs, les rendre ou les 
vendre, c'('Ùl élé prévariqner. Les Fl'ançais se croyaient ton- 
jOlll'S, ct t I'
', 
;incèrCll1ent, libératcurs et rénovateurs du vieux 



VUES DE BONAPA.RTE. --- 1800 


71 


monde. lIs s'en flattaient. Bonaparte n'avait pas oublié les cri- 
tiques élcvées contl'e Calupo-Formio. C'étaitassez de tolérer Ie 
rape à nOlDe, les Bourbons à Naples, les Autrichiens à Venise 
d'où, sans ccsse, ils Incnaccl'aient la Cisalpine. Leur donner 
davantaae : 
1ilan, les Lésations, c' était leur livreI' la supré- 
Dlatie de I'Italic, ct, avec cette suprématie, la mer, I'Adl'ia- 
tique, la 
lélliterranée; c'était, en cas d'alliance nouvelle 
entre I'Autriche et I'An[;leterre, livreI' d'avance ces mers aUK 
Anglais; c'élnit renoncer au Grand rêve de 1797, à toute 
revanche de l'échec de 1799, à toul espoir de recouvrer 
IaIte, 
de reprendre I'Éß'ypte. C'était enfin rétrograder sur Ie Direc- 
toire qui avait, nn moment, poussé jusqu'à Naples et dominé 
la péninsule. Le Comité de saInt public de l'anIII n'avaitjalnais 
sOIlGé à la modération qu'aux .lours de défaile et, cOlnme ces 
jours étaient pass3ffers, la modération n'avait pas prévalu. La 
Convention avait cherché et trouvé Ie fondement de sa puis- 
sance dans Ia " splcndeur de la République ,). Le Directoire 
n'avait pas eu d'autre vue de gouvernelllcnt, et il était tombé 
par Ie contre-coup des défaites de ses armées. La perle de I'Italie 
avait failli eln porter, avec la perte du nhin, la perte mêlne de 
la llépubliqlle. Bonaparte avail repris l'ouyrage; sa mission 
était de l'achever, et personne, moins qne Ini, n'était de carac- 
tère à reculer, surtout quand il voyait sa popularité, sa gloire, 
sa suprélnatie dans la Hépubliqlle inséparables de la supréluatie 
de la RépuLlique sur Ie continent et duns la 
Iéditerranée. 
II ne songea pas un instant à sacrifier I'Italie. Si Talleyrand 
Ie conseilIa, très prudemlnent, comme il l'avait naguère con- 
seillé, très discrètement, au Directoire, Bonaparte ne l'écouta 
pas davantage. II ne pensa qu'à réduire les compensations au 
mil1imUIU et à débattre Ie marché. Le plénipotentiaire qu'il 
envoya à Lunéville n'était qu'un écIaireur, une sorte de par- 
lementaire à l'avant-garde. II confia cette mission, toute d'ap- 
parat, à son frère Joseph, a6n de Ie mettre en évidence et 
aussi de Ie mettre à l'épreuve I. Joseph s'informera d'abord si 


I InJt1"ltctioJt!; prélim;lIaire.f:, 20 octobre. - TalleyranJ à Joseph, 25 octobre 



78 LA P.A.IX AYi:C L'.A.UTRICHE. - 1800. 


I'Autriche est disposée à traiter sans l'Angleterre; si elle s'y 
refuse, il attendra des ordres; si eUe y consent, il arrêtera des 
préliminaircs conformes à ceux qui ont été signés à Paris, 
savoir : la Flandre maritime, les provinces belgiques, tous les 
territoires allemands de la rive gauche du Rhin, Bâle, la 
Savoie, Nice et, en généraI, tous les pays réunis législatiye- 
ment à la République; l'Empereur sera indemnisé en Ilalie, 
mais cette indemnité n'ira pas au delà de rOglio et du Pô; 
Mantoue sera démantelé. C'était Campo
Formio amélioré, rec- 
ti6é, élendu à la rive gauche du Rhin tout cnlière. C'était un 
traité de compensation, et la République n'y exigcait de I'Au- 
triche aucune satisfaction ni pour l'attentat de Rastadt, ni 
pour l'invasion de la Cisalpine en 1799, ni pour tant de pertes 
d'hommes qui s'en étaient suivies, en Italie, en Suisse et en 
Allemagne. Cependant, Bonaparte se trouvait encore loin de 
cOlnpte avec l' Autriche; eUe prétendait plus, pour concéder 
moins qu'à Campo-Formio. 


II 


La conI' de Vienne traversait une sorte de crise d'ataxie 
politique : tout y était incohérence, dans rétat-Inajor, dans 
la chancellerie. L'archiduc Charles était tOlnbé en disgrâce 
parce qu'il cOllseillait la paix. On Ie remplaça par son frère 
cadet, l'archiduc Jean, un adolescent qui savait à peine se 
tenir à cheval et n'était que l'archi porte-fanion d'un GénéraI, 
Lauer, réduit lui-même au rôle de commandant à consign.e. 
Dans Ie même telnps, Thugnt, trouvant I'Empereur trop paci- 
fique, demanda sa retraite, à la suite d'une vive discussion sur 
l'armistice avec la France. L'Empereur lui accorda son congé, 
Ie 25 septelubre, et Ie remplaça d'abord par Lehrbach, puis 
par Louis CoLenzl, Ie négociateur de Campo-Fonnio. nientôt 


i800. - DUCASSE, Histoi,'e des né9ociations l'elatives aux t1'a;tés de Lunéville et 
d'Amiens. 



COl\E.NZL ET SPINA l:N FIL\.
C
. - 1100. 79 
Louis ClJbenzl fut ùésiß'né pour Lunéville, et comnle il fallait 
queIqu'un aux affaircs étrangères, que Ie comte Colloredo 
qu'on y avait adjoint à Cobcnzl n'était qu'un prête-n0I11, 
Thugut y rcntl'u, Ù titre officieux, et, dans la coulisse, reprit 
la haute direction politique. II la garda durant les négocia- 
tions. 
Cobenzl déclara à lord Minto, alnbassadeur d'Angletcrre 
à Yienne, que l'Elnpereur ne traiterait point sans I'Angle- 
tcrre; après quoi, il s' occl1pa du prix que I'Autriche mettrait 
à sa défection. C'étaienl les Légations. Le nonce du Pape 
vint, sur ces entrefaites, réclanler l' appui de I'Empereur, 
pour la restitution de ces provinces. CobenzI protesta de l'in-' 
térêl (C vif et sincère 1) que son maître portait au rétablisse- 
111ent du Saint-Siège: c'étail, pour ce prince, (C un devoir 
sacré " ; mais il n' eut Garde de rien spécifìer. L( J e l'ai fait en 
termes généraux, dit-il à I'Empereur, en évitant soigneusc- 
Inent de m'expliquer en ce qui concerne les Légations. JJ 
Et I'Eulpereur approuva, (C par résolution aulique " , Ie 9 oc- 
tobre. 
Le terrain ainsi déblayé, Cobenzl se dressa ses propres ins- 
tructions pour Lunéville I Elles débutent par ceUe phrase 
caractéristique : 
(C II Y a peu d'npparence que, dans Ie moment actuel, il y 
ait possibilité de parvenir à une paix qui procure à la monar- 
chie autrichienne une sûreté suffisanle pour l'avenir. 1) 
Cobenzl delnandera à 
Ioreau une prolongation d'armisticc 
de vingt jours au moins; si Moreau refuse, la mission sera 
terminée ; si 
loreau consent, Cobenzl pourra se rendre à 
Lunéville, mais ce ne sera que pour y attendre l'arrivée du 
plénipotentiaire anglais, sir Thomas Grenville. Si ce plénipo- 
telltiaire est admis, la néffociation s' ouvrira de concert avec 
lui. Le traité ne se fera point avec Ie premier Consul; il se 
fera avec la République française. Le traité de Campo- 


1 VIYEXOT, Tltuqut, correspondances de septembre et octobre 1800 - SYBEL, 
t. VI, p. 34-0 et suiv. - FOUH;SIEH, lYapoléolt ler, trad., t. I, p. 233 et suiv. - 
Instruc(ÎoDa de CulJenlJ, approu\'éc3 par l'Empel'eur, l
. 0ctobre 1800. 



so 


LA P.A.IX AVEC L'AUTRICHE - 1800 


ForJnÎo, n nécessité par l'urgence et Ie besoin de laisser å. 
l'armée Ie telnps de se refaire " , est trop désavantagel1x pour 
scrvir Je base La con\Tention, signée à Paris (celie de S
int- 
J llIien) est, (( presque dans tous ses points, contrairC' aux 
interêts de Sa !\Iajesté )J . L'Elnpereur ne cédera que les Paj s- 
Bas. II ne slipulera point pour I'Elnpire : il dira simp!clneut 
qu'il (I ne 5' opposera point aux cessions que Ia Diète consen- 
tira J1 , lors de 1a paix de J'Empire. Les princes laïques, posses- 
sionnés sur la rive gauche, ne recevront aucune indemnité 
- ce qui met Ia Prusse hors de cause et Ia condan1ue à fa 
politique des mains vides. Les princes ecclésiastiques de )a 
rive g-auche pourront être dédo1l11nagés, ce qui conservera å 
I'Autriche sa clientèle et affaiblira d'autant la Prusse et Ie 
parti protestant. Ces combinaisons, fort illsidieuses, auront 
pour conséquence de rompre toute entente entre In France et 
la Prusse et de couper court aux vues de la République sur 
I'Empire: plus de sécularisations; par suile, plus d'arbitrage, 
plus de suprématie française. - En Italic, I'Empereur 
réclame la restitution des États de 
Iodène. II He s' opposera 
pas au rétablisselnent de la Cisalpine; mais cette républiquc 
sera dilninuée de toute la partie de la Terre ferme de ,r enisc 
qui y avait élé jointe en 1797. Ces Terres passeront à 1'.Au- 
triche, qui s'étendra désormais jusqu'à I'Adda et possédera 
toute la terre ferme de Venise. Elle demandera, en outre, les 
trois Légations. A toute extrélnité, elle consentira que ces 
provinces soient rendues au Saint-Siège; eUes ne devront, 
dans aucun cas, être réunies à la CisalIJine. Elle ne fera 
aucun sacrifice pour Ie rétablissement du roi de Sardaigne à 
Turin. t{ Si Ie Piélnont était républicanisé, ajoute Ie prévoyant 
Cobenzl, il peut en résulter pour l'avenir des chances plus 
favorabIes... Ce serait donc, au moment favorable, une pers- 
pective d'accroître les posses:5ions de Ia maison d'Autriche en 
Italie tJ , c' est-à-dire ouverture à de nou\7elles compensations. 
L'Autriche dévoilc ici son secret; toutc 13 suite de sa poli... 
tique jusqu'en 1814 s'en éclaire. Les instructions se ter- 
mincul par un pal'
ßraphe après lequcl toute discussion 



COßE
 ZL RT SP INA EN FRA:NCE. - 1800. ß1 


devient inutile sur les véritables causes de la rupture de la 
paix en 1805, Ie rôle de I'Autriche dans les coalitions qui 
suivirent el Ie fond de sa diplomatie en 1813. Dans Ie cas úù 
ron pourrait obtenir de la France " les meilleures conJitions 
de celles énoncées, et qu'en même temps la paix avec 
I'Angleterre rencontrerait des difficultés insurmolltables", 
Cobenzl délibérerait avec son collèglle d'Anffleterre StH' la 
question de savoir " ce qui serait Ie plus avantageux à la 
cause COffilTIUne, d'exposer I'Autriche aux chances de Ia con- 
tinuation de la guerre, ou de lui procurer, au llloyen d 'une 
paix séparée, Ie temps nécessaire pour reprendre haleine el 
continuer d'être un 
llié utile pour I'Angleterre )) . Le ten1ps, 
et ajoutons : les 1110yens, car ce traité laisserait l'Autl'iche 
presque aussi forte qu 'avant Ia guerre. On voit bien que 
tout son dessein est d'acqnérir Ie plus possible de conlpen- 
5ations afìn de se procurer, par là, les ressources qui lui per- 
mettront de reprendre plus tard les territoires qu'elle se sera 
fait payer de Ia sorte, tout en conservant bien entendu lea 
territoires reçus en paiement. 
Tout en négociant, Cobcnzl recherchera si, comme l'écri.. 
vent les correspondants, l'armée de réserve e$t quasi nulle ; 
si " Bonaparte est généralement détesté II, si I' on craint 
réellement " une explosion dans l'armée de Moreau" , et si 
" cette même armée ne serait pas dif6cile å travailler, en 
prouvant au" soldats, ce qui n'est que trop vrai, que Bona- 
parte les sacrifie à son ambition sans bornes 1J . 
Cobenzl arriva, Ie 23 octobre, å Strasbourfl. II y fut reçu 
par des salves d'artillerie. Vne escorte Ie conduisit à Luné.. 
ville. II y trouva Clarke qui comnlandait Ia place et l'avertit 
que Ie premier Consul désirait, avant l'ouverture du congrès) 
l'entretenir personnellement. n Je n'y vais pas plus volontiers 
que je ne suis venu ici, à Udine, à Rastadt, écrivait Cobenzl à 
Thugut. C'est toujours la même grimace que vous m'avez vu 
faire... n ....\ vant de remonter en voiture il annonça son arrivée 
à sir Thornas Grenville et l'assura de la fidélité de son maitre. 
C' éta i t encore u ne ari ij}ace et ilia faudrai t soutenir jusqu"lå 
VI. 6 



t:2 LA PAIX .t\.VEC L'AUTRICHE. - 1800. 


ce que -" des avantages solides, bien et dûment assurés ", 
cngageassent I'Autriche à retourner ses cartes et à jouer Bona- 
parte, après avoir dupé les A_oßlais. Ce sera difficile, con- 
cluait Cobenzl, n nOllS nageons entre deux eaux 1 " . 
Sur la route, les militaires, les préfets, tout nouvellement 
installés et battant neuf, Ie viJlrent visi tel' et saluer au passage. 
II arriva à Paris, Ie 28 octobre, à huit heures du soil'. Bona- 
parte ne lui laissa point Ie telnps de se dégourdir ni de prendre 
rail' de la ville. II l'altendait aux Tuileries. A neuf heures, 
Talleyrand l'y introduisit. La mise en scène avait été subtile- 
U1ent étudiée. A Passariano les rapports étaient .pIus que 
courtois, familiers. Cobenzl pouvait se flatter de reprendre Ia 
conversation sur Ie ton OÙ iI l'avait interrompue. Bonaparte 
ne l'entendait point de la sorte. Le salon où il reçut Cobenzl 
était fort peu éclairé: une seuIe lampe, sur une petite table, 
derrière laquclle se tenait Ie Consul; aueun fauteuil près de 
lui; tous les sièges avaient été enlevés, sauf des canapés assez 
éloi
.nés. Cobcnzl entra, éearquillant les yeux, eraignant de 
trébucher, fit ses politesses un peu gauchement, et, eher- 
chant à s'asseoir, 'se vit obligé de reeuter jusqu'aux canapés, 
à distance i. Bonaparte Ie retillt jusqu'à quatre heures du matin, 
tour à tour earessant, violent, insinuant; la même escrimc, 
les mêmes assauts qu'en 1797. Entre temps, il annonça qu'iI 
s'était empüré de la Toscane. Cobenzl prit la nouvelle ell 
Inauvaise part, mais il ne put que payer de eontenance. 
Bonaparte inÛ
ta sur la nécessité de traiter sans l'Angleterre. 
,( Nous ne pourrons en parler, dit CobenzI, que quand nous 
serons bien fixés sur les conditions de eette paix. )) 
II en parIa toute la nnit, et les jours suivants avec Joseph, 
avec Talleyrand. Talleyrand offrit la ligne de la Chiese et la 
Légation de Ferrare : les deux autres LégatIons, Bologne et 
Alleône, passeraiellt au ùuc de Toscane ; la Toscane passerail 
au due de Parme; Parn1e et l\lodène seraient réunis à la Cisal- 
pine. Le 2 novembre, après un diner à lVlalmaison, Bonaparte 


I Cohenzl à Thußut, 25 octobre 1800. 
t TALLEYRA
D, J.Uémoires, t. I, p. 281. - Rapports de Cobcllz.l, oonl SYBEL 



COBE.NZL ET SPINA EN FRA.NCE. - 1800. 83 
prit å part CobenzI, essaya des flatteries, et comme CobenzI 
se dérobait toujours, Ie Consul, changeant brusquement de 
ton: (( Vous êtes, s'écria-t-iI, perfides et sans foi; vous n'êtes 
autre chose que des satellites de l'Angleterre. L'Angleterre 
veut éterniser la guerre; si vous continuez à faire cause 
COlnmune avec elle, je ferai marcher mes armées. I) Cobenzl 
sc retira. Bonaparte Ie retint sur la porte: cc V ous auricz pu 
maintenant avoir la Chiese; désormais, vous n'aurcz lnêlne 
plus I'Adige. J 'ai épargné Vienne, il y a quatre ans, parce que 
je ne pouvais pas en faire une république ; une autre fois, je 
n'épargnerai rien. Si vous ne voulez pas de paix séparée, VOllS 
aurez un congrès général, auquel prendront part Ia Russie et 
la Prusse, avec lesquelles j'entre en relations; vos cxigences 
auront beau jeu alors! )J 
Le lendemain, Talleyrand offrit la Iigne de I'OgIio avec 
Ferrare. "Je n'ai ,rien cédé, mandait Cobenzl, Ie 4 novembre, 
InaIgré les rudes assauts que j'ai eu à soutenir. I} Ce n'était 
point loyauté, c'était tout crùment marchandage : plus Talley- 
rand offrait, plus Cobenzl espérait obtenir. II jouait de la 
vertu, Bonaparte de Ia lnenace. La force devait avoir Ie der- 
nier mot: Bonaparte se résigna à y recourir, malgré sa répu- 
gnance à ménager un grand succès à 
Ioreau; mais un coup 
d'éclat devenait nécessaire, et Bonaparte ne voulait ni quitter 
Paris en ce moment, ni risqueI' sa réputation sur ce terrain 
d'Allclnngne qu'il ne connaissait pas encore. Le 5 llovembre, 
il ordonna de déclarer aux Autrichiens que Ies hostilités 
recommenceraient Ie 22. 
Joseph et Cobenzl se rendirent à Lunéville OÙ ils passèrent 
leur telnps à échang'er des notes de principe sur l'admission 
Ju plénipotentiaire anglais 1. Mais plus Cobenzl gagnait de 
telnps, plus il perdait de terrain. Joseph Ie pressait de con- 
clure, l'cffra)"ant d.u rapprochement qui s'était opéré entre la 
France ct ]a Bussie, " des liaisons déjà formées ou prèles à 


I Voir ces notes el la correspondance de Joseph, dans ÐUCASSE, t. II, p. 67 et 
luiv. - Pourla partie de Cobenzl: VIVE
OT, Corr. de Thugutj-S\,BEL,t. VI, 
Ii". VIII, cha1>. v . Lunéville. 



84 


LA PAl X AV!:C L'AUTRICHE. - 1800. 


l'être ". - Ct La Prusse, ajoutait-il, suit l'impulsion de la 
Itussie 1. ,) 
Les choses, en réalité, n'étaient point aussi avancées. Bona.. 
parle n 'avait pas gagné les Prussiens; mais il les savait prêls 
à se faire acheter, et, comme Ie Comité de salut public, 
COlnUH
 Ie Directoire, il était décidé à y mettre Ie prix. Luc- 
chesini était arri vé à Paris Ie 28 octobre
. "J e veux, I ui dit 
Bonaparte, Ie 9 nO\Tembre, lors de sa première audience, Ia 
ligne du Rhin, l'exclusion absolue de la maison stathoudé- 
rienne en IIollande; je la redo ute autant que les Bourbon;; 
dans un des faubourgs de Paris, et, si des malheurs in1pré- 
voyables pouvaient obliger la France à céder sur ces deux 
points, je préférerais quitter ma magistrature plutôt que de 
signer des transactions sur ces deux articles. 1) II n'y a, lui 
déclara Talleyrand, Ie 10 novembre, qu'un Inoyel1 d'éviler 
" les agrandissements monstrueux de l' Autriche " : que la 
Prusse garantisse à la France la ligne du Rhin, eUe sera indem.. 
nisée ; mais qu' elle se hâte de répondre, et péremptoirement; 
si non, (t eUe aurait à se plaindre, mais sans ressources... " . 
Le premier Consul'n'est pas de caractère C( à supporter long- 
ten1ps Ie tourment de l'indécision JJ, et, son parti pris, il y 
sacrifierait toutes les convenances, toutes les obligations pré- 
cédcntcs"". La Prusse éluda, une fois de plus, les insinuations 
d'alliance; elle s'en tint aUK arrangements d'août 1796. (I Bien 
que la plume se refuse à raveu fatal qui doit consacrer l'in1- 
mense perte " , écrivait Haugwitz Ie 19 novembre, ils s'y rési. 
gnèrent nloyennant l'énorme indemnité, fa sécularisation en 
grand et Ie renverseluent de la balance de I'Empire au profit 
de la Prusse, c'est-à-dire la contre-partie des prétentions 
autrichiennes. 
Dans tous ses entretiens avec Lucchesini, Bonaparte pro- 
testait de ses bonnes dispositions pour la Bavière. II discer- 
nait en Montgelas un homme à mener par Ie prestige, par 


I Rapports de Joseph et de Cohenzl, 5-12 décembre iSOO. 
t BULLEU, Rapports de Lucchesini, t. II. - HÜFFER, Lombard, p. i0geteuiv 
- RANKE. IIal'dellberg, t. I, p. 

S et 6ui..... 



CORENZL ET SPI
A EN FRANCE. - 1800. 85 


rintérêt, par fintelligence aussi des nouvelles conditions 
du gOllvernement des peuples. I11aissait espérer 
 I'ÉIecteur 
et à son minislre une part dans les dépouilles du clergé 
allemand. II pensait déjà à faire de la Bavière une Prusse du 

[idi, plus docile que l'autre, avant-garde de Ia France contre 
I'Autriche. 
Ioreau, par coût, par caractère, par esprit de 
justice, par politique républicaine, servait ces dcsseins: les 
populations bavaroises préféraient Ie passage des Français, 
ennernis offìciels, à la présence des alJiés autrichiens. De 
toutes parts, d'ailleurs, I'AlIemaffne princière s'empressait å 
la paix et se tournait vel'S Bonaparte, arbitre futlIr des distri- 
butions de terres. La Hesse, Ie \Vurtemberg, Bade, comme la 
Bavière, avaient leurs émissaires à Paris, protestant de leur 
hostilité à l' Aut-riche, mendiant les évêchés, les abbayes et les 
troupcaux d'Allemands. 
Tontes les affaires se tiennent, toutes les négociations 
s'enchevêtrent : celIe du Concordat ne se peut séparer de 
celIe de la paix de I'Italie, qui tient å la paix de I'Empire. 
Les Léffations sont, dans l'une et dans l'autre, I'arrière-pcnsée 
commune: l'Empereur afìn de les prendre au Pape, Ie Pape 
afin de les rendre au Saint-Siège, Bonaparte afìn de les réunir 
à la Cisalpine. Pour les recouvrer, Ie Saint-Siège consentira des 
démissions d'évêques français et l'Emperenr des confiscations 
d'ávêchés allemands. Le cardinal Spina était à Paris depuis Ie 
5 novembre 1. Bonaparte l'aboucha avec l'abbé Bernier, dont 
il avait eu à se louer dans la pacification de la Vendée : 
ambitieux, faisant Ie gallican, brouillon, mais docile au 
maitre et souple au manège clérical. Dès l'abord, on vit que 
sur Ie chapitre essentiel pour Rome, la religion dominante, on 
ne s'entendrait point. Stylé par Talleyrand et par d'Hauterive, 
Bonaparte revint sur sa déclaration à i\larliniana, s'expliqua 
sur Ie mot, et ron commença de disputer: discussion de 
juristes et de théologiens, subtile, hérissée comme toutes Ics 
discussions de limites, coupée de réticences, semée d'équi- 


I BOULAY DE LA l\IEURTHE, t. I, préface. Correspondances de novemhre et 
dé
embre 1800. - Tome III, snpplément à cette corrE'spondant'e. 



86 LA rAIX AVEC L'AUTRICHE. - 1800. 


voql1es, rompue sans cesse et détournée. Pour cOllsentir aux 
nouvelles circonscriptions diocésaines, au renouvellement 
intégral de l' épiscopat, à la nomination des évêques par 
I'État, Spina exirreait que, préalablement, la religion catho- 
lique fût reconnue religion de I'État, qu' elle fût ce conservée 
dans toute la pureté de ses dogmes et l'intégrité de sa disci- 
pline; que toutes les lois, arrêtés et j l1g
ments contraires à 
son exercice ou à la liberté de ses ministres et à leur rentrée 
dans Ie sein de la République fussen t considérés COl1nne révo- 
lutionnaires et entièrement abolis ", C'était parler en maitre 
et remonter, du coup, au delà de Louis XIV; supprimer du 
même trait de plun1e, non seulement les lois révolutionnaire!;, 
les lois sur l' émigration et la Constitution civile, IDsis la 
Déclaration des droits de I 'holnme sur la liberté de cons- 
cience, et les déclarations du clergé en France, en 1682, sur 
les privilèges de I'Église gaUicane et les droits du roi. 
Spina se dérobait, se couvrait, poussait ses approches et 
rnenait ses batteries, subtilement et savamment, à la romaine. 
II attendait des futurs contingents et des causes fortuites la 
solution du problèn1e, II laissait faire la Providence, Ie 
hasard, l'intrigue et la guerre. Dne victoire des impériaux en 
Allemagne, une crise de gouvernement à Paris, et tout chan- 
geait de face. Bonaparte perça Ie jeu et atermoya de son 
côté, convaineu qu'il n'aurait raison de Rome que par Ie 
même coup de main qui Ie rendrait maître de I'Empire, et 
attendant Ie jour OÙ il les poul'rait assaillir brusque-ment et 
réduire à composition. CeUe longue procédure se 6nit selon 
ses volontés, et Ie Concordat de 1800 ne diffère que par des 
d-étails du projet initial de convention que Bernier transmit à 
Spina Ie 22 novembre 1800. Ce ne fut done point Ie Con- 
cordat qui facilita la paix du continent; ce fut la paix du con- 
tinent qui, par voie de conséquence, elnporta Ie Concordat, 
et cette paix continentale 
e disputait, concurremment, par Ia 
plunle et par l'épée, à Lunéville et sur Ie Danube. Comme 
toujours, l'épée en décida. 
Le 3 décernbre, Moreau battit les Autrichiens à Hohenlinden 



RAPPROCHEMENT AVEC LA RUSSIE, - f800. 81 


el s'ouvrit la route de Vienne. En même temps, Macdonalrl 
et Brune reprenaient l'offensive en Italie : Ie 26 décembre, 
les Autrichiens étaient repoussés au delà de I'Adige. La 
veille, ils avaient signé un armistice en Allemagne. Bonaparte 
était maître des affaires en Italie et dans I'Empire. Si la 
Russie voulait figurer à l'arbitrage, elle devait ren solliciter. 
Tous les États à conlpensation n'avaient de recours qu'en lui. 
Le Pape se trouvait t.t sa discrétion. Le premier Consul dispo- 
sait des Légations, II ne s'affissait plus de lui marchander Ia 
paix religieuse; il s'agissait d'être ou de n'être pas Ie chef des 
catholiques en France et en Italic, Ie souverain de Rome. 

lais, si la victoire de l\{oreau produisit des conséquences si 
rapides et si étendues, c'est que tontes les avenues étaient 
ouvertes et que la politique de Bonaparte avait tout dispo
é 
pour faciliter Ia victoire en isolant l' ennemÍ. 


III 


II n'était de l'intérêt de Ia Russie ni que I'Autriche fût 
réduite à l'impuissance, ni que Ia Prusse dominât dans I'AIle- 
maBne du Nord, ni que Bonaparte devînt Ie seul arbitre de 
I'Empire : autant de motifs pour Ie tsar Paul d'intervenir dans 
la paix et de la faciliter. La prise de possession de Malte par 
les Anfflais passait, à ses yeux, pour féIonie. Son penchant 
pour Ie premier Consul s'augmenta de tout Ie poids de son 
aversion pour l' Angleterre. II venait de mener à fin cette 
affaire d(\ la neutralité maritime qu'il avait si fort à cæur; les 
traités furent signés à Pélersbourg, Ie 16 décembre, avec Ie 
Danemark et la Suède, Ie 18 décembre avec la Prusse I. La 
conclusion en était assurée depuis plusieurs semainer; et 


1 MARTENS, t. VI, p. 286 et luiv. - LILFEBVRE, t. I, p. ttS .t lui". 



83 


LA P 
\ IX A VEC L
.A U'f HI C HE. - 1800. 


lorß{lUC' le 18 décenlbre, Ie ffénéral Sprcn
porten arriva à 
Paris, il put en donner la nouvelle à Bonaparte. Le premier 
Consul avail déjà manifcslé combien il appréciait (\ Ie zèle 
patriotique de renlpereur de Russie pour la cause comrnune 
de toutes les puissances contincntales "; il ne traiterait avec 
r Angleterre que si eUe reconnaissait (\ que la mer appartient 
ã. tout Ie monde n. II en renOll ,"ela les assurances à Spreng- 
porten et 10lla fort Ics vues dn tsar I. II devança les désirs de 
Paul et lui dernanda de nommer un plénipotentiaire (( pour con- 
conrir à l'arrangement définitif des affaires, tant en Ernpirc 
que dans les autres parties du monde " . - (( Votre 
ouverain 
et moi, <lit-il à SprenGporten, nous sommes appeIés à changer 
la face du lTIonde. " 
L'enyoyé russe quitta Paris emportant une Iettre de Bona- 
parte au ts
r, dntéc du 21 décembre 2 : \( Vingt-quatre heures 
üprès que 'T otrc 1Iaj csté aura chaqjé quelqu'un qui ait toute 
sa confiance et qui soit dépositaire de scs spéciaux et pleins 
pouvoirs, Ie continent et les II1erS serout tranquilJcs. Car, 
lorsque I'Anßleterre, l'enlpereur d'AlJemagne et toutes Ies 
autres puissances seront convaincus que les volontés comme 
les bras de nos deux ffranJcs nations tcndent au mêll1e but, 
lcs armes leur échapperont des mains, et la généra tion 
actueIIe bénira 'T otre 
I3jeslé de l'avoir arrachée aux horreurs 
de- la guerre et aux déchireU1cnts des factions, " Bonaparte se 
f1a
 tait alors, comme il en eut l'illusion plus tard, à Tilsit, 
d'enG:1rrcr Ù Joud Ia Bussic contre l'Angleterre par Ia ffloire 
de l' tH
bi trnge J '.Allenlagne, r exlension de la Liffue des 
nellh'cs, Ic nliraGc d'nne alliance à l'in6ni et d'ilnlnenses 
combinaisons en .Asic; ffrâce au concours de la llussie, il 
attcindrait ce double objet des ambitions françaises : la recon- 
nuissance des lilnites naturelles par I'Angleterre et la dOlni na- 
tion de ia l\léditerranée. 
Cependant ql1 'il amorçait ceUe grande affaire, TaHeyralld 


1 A Ta1Jpyrand, 17 décf'mbre; TalIey,'and å Joseph, 19 d(
cemhre 1800. - 
Rf1pp07'tS de Spren.rlpo7'teu, TRA1'CHEWSKV, 
I cr. note de Tallevrand à Roeto}Jchinc, 21 t1é('cmbre 1800. 



RAPP ROC HE"IENT AVEC LA BUSSIE. 


1800. 


89 


écrivait à JosC'ph I : " Le gOl1vernelnent de la RépuLliquc 
n'est pas porté å abuser de ses avantéJ.ges. " Toutcfois, la COUf 
de Vienne nous ayant Iivrés de nouveau aux chances de la 
guerre, il estjuste qu'elle porte la peine de son obstination. 
La République ne lui accordera que Ia ligne du 
Iincio; Ie 
Bolonais restera dans la Cisalpine; la Romagne et Ferrare 
indemniseront Ie due de Toseane. A toute extrémité, on aban- 
donnerait une partie du Bolonais, mais non la capitaIe. 
Ceux qui ne voulaient ni la République paeifìée, ni la paix 
glorieuse, n'avaient plus de temps à perdre pour tenter de 
rom pre les destinées de Bonaparte. Cobenzl, Lueehesini, Spina, 
Sprengporten, depuis leur arrivée à Paris, n'entcndaient 
parler que de complots : les chouans, les jaeobins, les Ll1rLu- 
tents de l'armée. L'enlèvement du sénateur ClélTICnt de nis 
avait jeté sur Ie gouvernement et ses aluis discrédit ct ridicule. 
Pichegru, disait-on, enlrainerait Moreau, AUffcreau, Beur- 
nonville. L'arn1ée de Bretagne, pauvre et mécontcnte, était 
pleine de factions. La garnison même de Paris: qui ne s 'élc- 
vait Guère qu'à 3,000 hommes, passait pour incertaine, très 
travaiUéc en tout cas. " Nous avons iei, écri,'ait au COlntc 
J'Artois Hyde de Neuville, les moyens de désorganiser, à 
Paris, Ie nouveau gouvernement, dont toute la force repose 
dans un seuI homme... Nos moyens sont sûrs, nolre exécution 
sera promple... )) Trois chouans de lnarqne, amis el affidés de 
Georges : Limoëlan, Saint-Réjan, Carbon, disposèrent, Ie 
3 nivôse-24 décclnbre, une machine infernale sur Ie passage 
du Consul qui se rendait à I'Opéra. La Inachine éclata der- 
rière la voilure, tua des curieux et des passanls. II convint å 
Bonaparlè d'accuscr les jaeobins, et il Ie 6t en un langaue 
qui rappelle Ie temps de Robespierre : " II fant du sang, dil-il 
au Conseil d'État ; iI faut FusilIer autant de eoupabIes qu'il y a 
cu de yictirncs, quinze ou vingt, en déporter deux cents, 
cl pl'ofi lcl' de cette circollstance ponr en ptH'ITer la Répu- 
JJhfIU '}. La France et I'Europe se moqueraicJlt J 'UB HouverBc- 


1 9 décernlJre t SOO. 




o LA PAIX AVEC L'AUTRICHE. - 1800. 


ment qui laisserait inlpunément miner un quarticr dc Paris. 1J 
L'affairc de ni,"ôse équivalait pour lui à une bataille gagnée 
et il sut en pousser à bout toutes les conséquences. Les fac- 
tieux à l'intérieur, les ennenlis au dehors, allaient sentiI' la 
portée de son bras. lIs spéculaient sur sa mort, illeur nlontra 
la puissance de sa "ie. Le 2 janvier 1801, il adressa un nles- 
sage au Corps législatif : 
" La rive gauche du Rhin sera la limite de Ia République 
française : elle ne prétend rien sur la rive droite. L'intérêt de 
rEurope ne veut pas que l'Elnpereur passe I'Adige. L'indé- 
pendance des Républiques hélvétique et batave sera reconnuc. 
Le bonheur de la France sera de rendre Ie calnle à I 'AJle- 
magne et à I'Italie; sa ffloire, d'affranchir Ie continent du 
génie malfaisant de l'Angleterre. Si la bonne foi est encore 
tron1pée, nous sOlllmes à Prague, à Vicnne et à 'Tenise. J) 
Le message fut porté par des conseillers d'État. lis revinrent 
aux Tuileries rendre compte de leur mission. Bonaparte leur 
dit alors, achevant de découvrir ses desseins I : 
" La France ne peut s'allier qu 'avec Ia nussie... Cette puis- 
sance a la clef de I'Asie. L'empereur d'une telle nation est 
vrainlent un grand prince. L'empereur d'Allemagne est un 
enfant, gouverné par ses ministres, qui Ie sont, à leur tour, 
par I'Angleterre. Si Paul est singu]ier, il a, du moins, une 
volonté à lui... J'ai attaché moins d'importance à I'Allemagne 
qu'à la conservation de I'Italie. C'est là qu'est Ie véritable 
objet de négociation et Ie vrai gage de Ia paix. " 
C'est que, du côté de l'Allemagne, il était sûr désormais 
d'obtenir ce qu'il voulait avoir : Ie Rhin, avec ses deux bas- 
tions avancés, la I-Iollande et la Suisse. L'Italie, c'était la 
l\féditerranée, 
lalte, I'Égypte, Ie second chapitre de la con- 
q uête, celui de la magnificence et des grands rêves. Le pre- 
nlier contenait la paix, Ie second en développait les avantaaes. 
Des instructions furent envoyées à Joseph Ie 9 janvier 1801. 
Le Ines
aGe du 2 devait être regardé comme un ultÙnalum. CII 


1 A
lélll()i,.e... de 1'ltibaudeau. 



SIGN ATURE DU TRAITÉ. -- 1801. 


91 


mois avant, Bonaparte concédait Ie l\lincio; maintenant iI 
refoulait I'Autriche à I'Adige; voilà, ce qu'elle avait gagué à 
attendre les complots et ce que lui rapportait l'attentat de 
nivôse. n II Il'ya lieu à aucune discussion ultérieure. " L'ar- 
mistice ne sera pas prolongé d'un jour: (( Que I'Autriche se 
hâte de devcnir raisonnable, car, si les hostilités recom- 
mencent, les bornes de sa puissance pourront bien être aux 
Alpes-J uliennes et à I'Isonzo. JJ Ce fut, en effet, ce qui advint 
quand I'Autriche, en 1805, associée de nouveau à I'Angle- 
terre, tenta de prendre sa revanche et de rcconquérir la Lom- 
bardie. n Si 
fantoue n'est pas remise à l'arn1ée française, 
écrivit Ie Consul à son frère, Ie général Brune sera son8- peu 
de jours å Venise, les Autrichiens derrière Ie Tagliamento. 
Faites sentiI' à 1\1. de Cobenzl qu 'alors comme alors, tous 
les jonrs changent Ia position. JJ Et, jouant des V énitiens, 
comme il l'avait fait en I 797, comme il 6t plus tard des 
Polonais, il mande à Brune: ß V ous devez laisser entrevoir 
qu'il ne serait pas impossible, si Ia guerre continue, que 
Venise renaisse de ses cendres, mais qu'alors ce serait d'ac- 
cord avec l' empereur de Russie... Tous ces discours ne sont 
bons à tenir que quand vous serez dans Venise... J D 


IV 


Cobenzl se débattait, reculant tons les jours; gémissant 
dans ses lettres à Vienne, chicanant dans ses notes à Joseph. 
A Joseph, il parlait de guerre à outrance, de gros effectifs, de 
la rentrée en campagne de l' archiduc Charles : (( J' estime qu'il 
est préférable de tout risquer plutôt que de se soumettre å des 
conditions qui seraient de nature à ôter à ma monarchie toute 
possibilité de se relever dans l'avenir. . Et å Collorcdo : . Ce 


i: A J08f'l'b; à Bl'IlItc, 13 janvier 1801. 



... 



9! 


I,A P AIX AVEC L'.A UTnICHE. - 1801. 


que je souffre est inexprimable, el cependant je n'ai pas 
encore baissé Ie ton avec les Français qui me disent quelque- 
fois : - ?tlais que feriez-vous si vous nous avicz battus I? IJ 
lis renoncèrent, toutefois, à se faire payer, à part, la défec- 
tion à l'Angleterre. Après Hohenlinden, cette défection, 
devenue nécessaire, perdait toute valeur yénale. 
Iais ils s'obs- 
tinaient à réclamer, à titre de compensation, les trois Lé{F
- 
tions, la ligne de I'Adda, Ia Valteline. En Allelnagne, ils 
abandonnaient Ia rive gauche, n1ais, COlTIlne avait fait la 
Prusse, à titre d'État particulier et s'en remettaicnt à Ia Diète 
de consentir la cession défìnitive; c'était, après un nouveau 
Calnpo-Formio, plus av
ntageux pour I'Autriche, ouvrir un 
autre Rastadt avec toutes ses procédures, toutes Sf'S factions 
et tous ses hasards 2. 
Lorsque, Ie 30 décembre, Cobcnzi communi qua ses propo- 
sitions, Joseph refusa d'y entendre. Alors il faIJl1t déchantef 
et en revenir à ceLte tl'ansactlon humiliante : Cobenzl offrit de 
(( signer Ics préliminaires de Saint-J ulien ,,! 
Iais' Joseph les 
déclara déraisonnables, (( dans l'état des affllil'cs IJ . TOllt.efois 
CobenzI ayant offert de signer, c'est qu'il possédait des POl1- 
voirs pour signer sans I'Angleterre. II en convint. Alors les 
conférences officielles cOllìmcncèrcnt, et l' on ouvrit Ie proto- 
cole Ie 2 janvier 180 I. Le 12, Cobcnzl désespérait de rieH obtenir 
au dc]à de I'AdiUe : "Que pourrait Ie négociaten,' Ie plus habile 
avec des ffens aussi arrorrants, qui triomphent de tous côtés ct 
qui, après avoir eu toute I'Europe contre eux, ont, à préscnt 
des nrnis au Nord et au l\Iidi? D'ailleurs, ils nous ont vus de 
près : ils savent combien I'armée et Ie public désirent la 
. s 
palx . )) 
Alors il se relâcha, Inais pas à pas, ne concédant jamais que 
Ics positions perdues sans retour, prétendant toujours recn- 
pprer une partie du terrain évacué; tandis que Bonaparte, à 


I Rapport (1e J,Hcph, 26 décembre; Cohenzl à Colloredo, 27 .Jé('cmI:re 1800. 
t R.'snit de I'ElI1pcl'(.nr, 2a décembre 1800. VIVENOT. 
3 J08Pph ;'. Ta!lcynmd, ;Jl Jécembrc 1800; prot/)C'oles et r,lppurts SUI' Ie. con- 
fél e!1ct:s du 
 jdl1\"icr et jOi1rs suivants; CobcmI à r.ollurctlt1, 6 j "n- j(>r 1801. 



SIG
ATUH.E DU THAITÉ. - 1801. 


9

 


mesure qu'il avançait, réclamait encore au delà II fallait Ie 
prendre au mot, si l'on désirait l'arrêter, et CoLenzl n'osait, 
ni ne voulait, persuadé que, pour Ie presser de Ia sorte, Bona- 
parte avait des lTIotifs puissants, quelques 6"ênes secrètes, qui 
pennettraicnt de lui arracher, à Ia dernière heure, quelques 
concessions. Joseph, plus ou moins scielnment, se prêtait à 
ce manèß'e. Y voyait-il Ie cornble de l'art diplomatique et 
prétcndait-il se moutrer à lahauteur, raffiner sur la procédure, 
e
celler dans les [eintes? II lenait surtout à se bien poser, devant 
Cobenzl, parce que Cobenzl représentait l'Europe, qu'il par- 
lerait à I'Europe et que Joseph entendait déjà se rnontrer à 
rEurope en opposition avec son frère, rnodéré, sag"e, conci- 
liateur. Aux lamentations de Cobenzl, il répondait par des 
doléances sur l'alnbition insatiable du Consul. Cobenzl allé- 
guait I'Europe, la désintéressée, la pacifique Europe, son droit 
public, se.s traités, ses garanties; il insinuait à Joseph Ie désir 
d'en méritcr les suffraß'es; il ]ui soufflait la vanité (( d'en être " , 
d'y prendre rang; ille Inettait à part des aulres, les Jacobins, 
les Constituants, les Directeurs, Ie Consul! L'ellveloppant de 
la sorte, il obtint de lui deux concessions, capitales aux yeux 
de la cour de Vienne I. 
Lc 15 janvier, au reçu d'un courrier de Thugut, décourarré, 
honni par Ie parti de la paix, alors toute Ia cour; voyant les 
provinces" ulangées, aLiLnées IJ, mellacées de révolution, il 
offrit de consentir la ligne du Rhin pour la ligne de I'Adige et 
la Toscane; mais Ia cession défìnitive ne serait faite que par la 
Diète ct il n'y aurait point d'indemnités pour les princes 
laïques dépossédés; les ecclésiastiques seuls seraient dédoln- 
nlagés au moyen de bénéfices sur la rive droite. Done point 
de sécularisations. Ses insh
uctions lui avaient prescrit ce 
coup fOürré contre la Prusse, Ie coupde Campo-Formio. L'An- 
triche affaiblis3ait, discréùitait sa rivale; diminuait les princes 
laïques, conserv3ut, au coutraire, sa clientèle de princes ecclé- 


1 Rappurl (l('> C(;L
'IIL1. 16 j:mvier 1801. - Lettres de Thugut à Colloredo. - 
BEER, Zelw .Ialu'e æslel'reischisch.l1L Politik. - SYBEL, t. VI, p. 359 et sui. 
- Rapport:io lIe JosepÌl, 15 janvier 
 801. 



9',. LA PAIX AVEC L'AUIRICHE. - 180t.. 


giastiques. Joscph, séduit par les facilités inattendues qu'of- 
frait CoJJenzl cl lout à la gloire de signer la paix, consentit et 
ron en dressa P(>otocolc. 
Iais, Ie consentement donné, il en 
)'c
scnlit de l'elnbarras, et, dans sa lettre au premier Consul, 
ilnc mcnlionna que, par incidence, cette concession consi- 
ùél'
\ble : (( V ous observerez qu 'au dernier paragraphe du pro- 
tocole, il cst arrêté que la paix de l' Elnpire serait conclue å Luné- 
"ille. 
L de Cobenzl n'a pu s' obliffcr à traiter pour l'Empire, n'en 
ayant pas Ie pouvoir. J'ai insisté pour que cette paix puisse se 
trailer ici en même ten1ps que celIe de l'Autriche : il suf6.ra 
qu'elle soit siffllée nprès cette dernière. " 
Ce fut, dès lors; à Cobcnzl de hâter les choses et de réclamer 
la conclusion. (( Citoyell ministre, écrit Joseph à Talleyrand, 
les 20, 21, 22 janvier ont été pour moi des jours particuliè- 
rement désagTéables. II est difficile de vous dire à quel point 
1\1. de Cobenzl s'est montré pressant, questionneur, ombra- 
geux, impatient... II a pris toutes les formes pour me faire 
sortir de la circonspection que Ie défaut d'instructions m'im- 
posait I. " 
II était diffìciIe de faiblir plus mal à propos que ne l'avait 
fait Joseph et de contrarier plus con1plètement la politique 
du premier Consul au monlent mêlne où cette politique 
obtenait un succès qui cOllfÌrnlait tous les autres et, dans 
l'imagination de Bonapartc, les étcndait à lïl1fini. Le 20 jan- 
vier, it reçut une lettre (( extrêInement an1Ïcale " de Paull8r : 
" Je vous propose de convenir entre nous des Inoycns de finir 
et faire finir les maux qui désolent, depuis onze ailS, l'Europe 
eutièrc. Je ne parle ni ne vcux discuter ni des Droits de 
rhon1me, ni des principcs des différcnts gouvernements, que 
chaque pays a adoptés. Cherchons à rendre Ie repos et Ie 
calrne au monde.,. l\Ie voici prêt à YOUS écouter et In'entre- 
tenir avec vous 2. " Un plénipotcntiaire russe, 1\1. de Kolyt- 
chef, était en route pour Paris : il y arrivcrait du 23 litl 
26 janvier. C'était la paix si
rnée en quelques heures, c'était 


I JOleph à Talleyrand, 25 janvier 1801. 
! )'JARTE'S, t. XlII, p. 231. Tnut:uKWSKY. 



SIGNATURE DU TR.AITË. - 1801. 


95 


l'alliance sur Ie tapis, conclue en quelques scn1aines. La paix 
de I'Autriche, certaine désorInais, n'apparaissait plus à Bona- 
parte que con1me une opération secondaire dans l'iInlnense 
bouleversement de ('Europe qui se dessinait devant ses yeux ; 
à quoi bon se hâter de conclure? lis étaient à bout, et I'alliance 
avec Paul les réduirait à merci ! 
TaIIeyrand écrivit à Joseph, Ie 20 janvier, retirant la con- 
cession de la Toscane : "II n'y a de véritable garantie contre 
I'Autriche que dans la rive droite entière de I'Adige et dans 
une partie des Apennins, de façon que la guerre puisse être 
recommencée avec avantage, si I'Empereur on Ie roi de Naples 
se laissaient influencer par les Anglais... Ayez toujours soin 
de rappeler Ie traité de Campo-Formio..., d'arguer de ce qui 
avait êté convenu à Rastadt. )J C'est à l'Empire de payer les 
frais de la guerre, qui a été une.guerre d'Empire; mais Ies 
princes ecclésiastiques seuls supporteront les pertes, fourni- 
ront les indemnités; et, ici, une phrase qui découle tout natu- 
relJement de tant d'autres pareiIles, écrites depuis 1795, mais 
qui trahit, avec une singulière ironie, la profonde contradic- 
tion de la politique d'alors : (( La République française ne peut 
passer SOlIS silence les indemnités des princes héréditaires 
dépossédés!)J II faut enfin que I'Empereur stipule pour I'Em- 
pire. 
Bonaparte se méfie désormais des ernpressements de Joseph. 
II appréhende son zèle à rebours. II lui écrit, Ie 21 janvier: 
(( J'attends, dans quatre ou cinq jours, un plénipotentiaire 
rllsse. La Russie est dans des dispositions très hostiles contre 
I'Angleterre. II VOllS est facile de sentiI' l'intérêt que 1l0US 
ayons à ne rien brusquer... Continuer Ie protocole; discuter 
les questions à fond, nlêlne la rédaction du traité définitif; 
mais ne rien signer avant dix jours, époque à laquelle nous 
serons d'accord avec Paul Iar. )J II ajoute : (( Nous n'avons 
aUCl1.ne con6.ance dans Thugut, et nous ne pouvons prendre 
aucun enGagement aycc I'Empereur, tant que ce ministre sera 
érouté dans Ie conscil. )} Et, de peur qu'il ne se méprenne, 
".11 en \i...Ll à ce't.'
;,r Ie protocole en articles, Talle)91'and 



\;6 LA PAIX AVEC L-AUTRICHJ!:. - 1801 
envùÎe à Joseph, le 24 janvier, un projet de traité défìnitif. 
En nlême telnps l'arlnistice, très disputé, se concIuait en 
Italie, tout à l'avantage de la République I. Talleyrand mande 
à Joseph, Ie 27 janvier: n Aussi longtemps que durera l'armis- 
tice, vous pourrez signer; ll1ais, au premier coup de canon, 
toute discussion antérieure, toute insertion au protocoIe, n'em- 
pêcheraient pas que les conditions proposées ne pussent être 
modifiées encore. C'est à 
I. de Cobenzl å en peser les consé- 
quellces. 1J 
Dans la Duit du 25 au 26, CobenzI apprit Ia démission défini- 
tive de Thugut. Cobenzl ne pouvait plus que couvrir Ia retraite. 
II ne se débattit plus que sur l'article de Ia paix de I'Empire. 
Joseph traînait, attendant l'avis du traité avec Ia Russie. l\fais 
Kolytchef tardant, Bonaparte ne crut pas devoir différer 
davantage : l'armistice d'Italie et Ia disgrâce de Thugut lui 
aS$uraient Ia haute main sur l'Autriche. Talleyrand écrivit 
à Joseph d'en finir 2, et, Ie 9 février, à cinq heures du soir, Ie 
traité fut signé tel que l'avait désiré Ie premier Consul. " Le 
voilà, écrivit Cobenzl 3, ce malheureux traité que je ll1e suis vu 
dans la nécessité de. signer. II est affreuJÇ et pour la forme et 
pour Ie fond. 1J 
Après une seconde coalition, qui avait compromis les con- 
quêtes de la République, nécessité une seconde campagne sur 
Ie Danube et une seconde campagne d'Italie, 
larengo et 
Hohenlinden, Lunéville acconlplissait Calnpo-Formio et Ras- 
tadt, rompus presque aussitôt que signés. L'Empereur, par un 
ingénieux expédient de chancellerie, preud acte du consente- 
ment donné, à Rastadt, par Ia députation de Ia Diète, à Ia ces- 
sion de la rive gauche du Rhin, Ie 9 mars et Ie 4 avril 1798 4; 
il tient, de ce fait, Ie consentement de la Diète pour acquls. 
Dès 10rs, stipulant en son nom et au nom de I'Elnpire, il aban- 
donne à Ia République, du même coup, la ßelgique, Ie Luxenl- 


I 26 j:mvier 1801. DUCASSE. 
· 4 février 1801. 
I A Colloredo, 9 février 1801. 
, V
il' t. V, p. 280, 302. 


.; 



SIGNATURE DU TRAITÉ. - i
01. 


9., 


bourg, Ie pays de Lièffe, les États allcmands de Ia rive gauche 
du Rhin. II rcconnait les lÙnites nalurelles, avec leurs hastions 
et leurs annexes : les Républiquc batave, helvétique, cisal- 
pine et ligurienne. La France s'attribue ce que, depuis 1792, 
Je Conseil exécutif provisoire, Ie Ccmité de salut public, Ie 
Dircctoire n'avaient cessé d'ambitionner : Ie remanieIncnt et 
l'arbitrage du Saint-Empire, la suppression des États ccclé- 
siastiques, l'accroissemcnt des États laïques par les sécuJari- 
sations. En Italie, Ie Piémont occupé, la Cisalpine et Ia LiGnric 
protégées, la Toscane sous les prises, Rome à discrétion, 
Naples sous la menace, rendaient la France arbitre de la 
péninsule et lui perlnettaient de pousser une pointe formi- 
dable dans la l\Iéditerranée : " Le roi, lllaÎlre de la l\Iéditer- 
ranée n ,- (C la Ivlédjtcrranée, lac français 1), autre rêve des 
rois et de la Républiqne, de Colbert comme de Sieyès, et que 
ce traité perrnetlrt.tÏt de réaliscr. Jalnais, même aux temps 
les plus gloricux de Louis XIV, la France n 'avait concIu une 
paix aussi magnifique et par l'étendue des conquêtes et par 
celIe de l'influence ouverte sur l'Europe. 
Mais Ie traité de Lunéville, pour être plus somptueux, n'était 
pas plus défìnitif que ceux des Pyrénées et de Nimègue. Pour 
mettre fin à la seconde coalition, í1 n 'en ')upprilnait pa
 la 
cause, qui était précisélllcnt la yolonté d'ôter à Ia France cette 
suprématie et de In refoulcr dans ses anciennes limites, sinon 
de les entamer. L'Autriche se reconnaît momentanément 
vaincue : elle n'est pas détruite; elle transige, elle ne capitule 
pas; elle signe un trai lé d' échange, moins avantaß'eux que 
Campo-Formio, sans doute, lnais qui, après tant de défaites, 
la ménage encore singulièrement, et compense ses pertes; 
elle Garde Venise et la lerre ferme jusqu'à l'Adiae, les pro- 
vinces adriatiques, 1'lstrie, la Dalmatie, I'Illyrie, l'évêché de 
Salzbourg pour I'archiduc expulsé de la Toscanc. Elic n'est 
pas entièren1ent chassée de I'Italie; elle y conserve ses 
entrées; elle n'a pas cessé d'y prétendre. 
Bonaparte n'a obtenu cette paix qu'en occupant partont des 
positions offensives; c'est par rimrossibilité d'en déJogcr les 
.a. 7 



98 LA P.AIX AVEC L' AUTRICHE. - 1801. 


fOrallçais, en 1800, comrne on l'avait fail, en 1799, que rAu- 
tric
e a transigé. Pour conserver cette paix, Bonaparte doit se 
lllaintellir dans ces positions qui lui ont permis de la conclure. 
S'il s'en retirait, ce serait pour voir, COD1me Ie Directoire 
en 1799, non seulement les I( limites naturelles" compromise
, 
Blais les ., anciennes limites IJ même menacées. D'où la néces- 
sité de demeureI' maitre des affaires en Hollande, en Suisse, 
dans l'Empire, en Italie. La suprématie, qui est une consé- 
quence du traité, en est la condition essentielle de durée. II 
n'était d'ailleurs ni dans les goüts de la nation française ni 
dans Ie caractère du premier Consul d'en rien abandonner. 
Bonaparte, au contraire, ne songeait qu'à l'étendre et à en 
procurer à la France tous les avantages avec to
te la gloire. 
Enfìn, comme en 1797, après Campo-Formio, la paix ne 
sera qu'un armistice continental tant que I'Angleterre ne 
I'aura pas ratìfìée. 


v 


L' Angleterre était aussi victorieuse sur les mers, aux 
Antilles, aux Indes, que la France sur Ie continent; n1ais, 
malgré la suprématie que ses flottes exerçnient; malgré la 
conquête des colonies de Ia France et de la Hollande, la sup- 
pression de tou te concurrence de ces de ux nations; malgré Ie 
monopole du commerce, la fructueuse contrebande dans 
l'Amérique espagnole; malgré les progrès de Wellesley dans 
I'lnde et l'ilnmense elnpire qui s'y ouvrait; malgré la prise de 
l\Ialle ; ma]gré la prise imminente de I'Égypte, I'Angleterre 
s'estimait hluniliée parce que la France était glorieuse, 
malheureuse parce que la France n'était pas ruinée, vaincue 
parce qu'elle n'avéÚt pas chassé la France des Pays-Bas et de 
I'ltalie, et qu'elle ne dominait pas seule la !\léditerranée. 
l\Iais J'Autriche transigeait et. en Russie, Paul Ier inclinait à 
la paix, à l'entente, å l'alliance peut-être avec la France. La 



L'ÂNGLl:TERR& ET LA PAIX. - 1801. 91 


France n'aIlait..elle pas, pour en finir, reprendre Ie dessein de 
descente qui épouvantait I'Angleterre? II suf6sait de troisjours 
de vent d'est pour renouveler l'aventure de Guillaume Ie Con- 
qnérant. Bùnaparte sans doute pouvait disparaître. II n'étaÎi, 
au surplus, qu'un homme; un hOlnme peut mourir, et it ne 
manquait point à Londres de ('houans de bonne volonté pour 
sollici tel' la destinée et devancer la nature. !\Iais Bonaparte 
vi vai t. 
Était-ce Ie moment de lui offrir, par une suprême victoire, 
les n10yens de consolider son gouvernement? Était-il politique 
de concentrer sur soi toutes les passions de ce peuple français 
encore ardent des guerres civiles, encore enflammé de sa 
Révolution? de faire l'union des Français par la baine com- 
n1une de I' ennemi héréditaire? La sagesse conseillait de sur- 
seoir, de ramasser ses bénéfices, d'exploiter ses conquêtes, de 
payer ses dettes, de remplir son trésor; de laisser la Répu- 
blique, tous les ennemis du dehors étant hors de combat, à 
l'enneriii intérieur : les factions, l'humeur changeante, l'in- 
quiétude nationale; d'attendre l'inévitable mécontentement 
de I'Europe, de renouer des alliances, et de profiter de l'in6r- 
mité industrielle du continent, de la supériorité des méca- 
niques anglaises pour se procurer d'imlnenses débouchés. 
Or, I'Angleterrc en avait besoin. C'est l'époque, en effet, 
d'une large et profonde transfOfInation économique et sociale 
du royaulne. La classe ffouvernante, la gentry, a modifié 
depuis un siècle la constitution de la propriété : divisée au 
dix-septième siècle, la propriété s'est concentrée, au dix-hui- 
tième, en domaines de jouissance, en pares, en chasses 
énormes. Les grands propriétaires ont évincé les petits et, du 
même coup, la culture disparaissant, chassé vel'S les villes les 
cultivateurs sans emploi. Tout ce peupl
 qui ne travailIe plus 
la terre se jette dans les fabriques) car, dans Ie mêlne temps 
où l'Angleterre cesse J'être 8ßTicole, eUe devient indllstrielle 
et déploie un Inerveilleux essor. La machine à vapeur décuple 
Is plli3sance manufacturière et., tirant sa force des mines, 
dëcuple la valeur des mines. L'Angleterre souterraille ouvre 



100 LA PAIX AVEC L'AUTRICHE. - 1801. 
un trésor plus fécond que toute la fécondité des prairies et 
des labours; les forêts enfouies et noires se réveillent plus pro.. 
ductives que les forêts de verdure. Les villes s'entourent d":une 
banlieue d'usines. Une classe de citadins qui tournait à la 
plèbe romaine devient un élément de prospérité. I
es capi- 
tauK mobilisés par les banques vont supplanter la proprieté 
foncière. 
La paix, croit-on, va ouvrir sur Ie continent un déversoir 
colossal à ce débordement de produits et, par suite, tenir 
en activité croissante ceUe gigantesque machine à fabriquer 
et à exporter. La France, en particulier, qui aspire aux jouis- 
sances de la vie, au bien-être, au luxe, peut devellir Ie plus 
fructueu
 de ces débouchés. La paix, habilement exploitée, 
sera la plus avantageuse des spéculations. Le traité de paix 
serait accompagné d'un traité de commerce, placement à 
gros intérêts des bénéfices de la guerre. 
Les banquiers, les négociants, les fabricants découvrirent 
tout à coup, dans la paix, une source de profits plus abondants 
que ceux qu'ils tirai
nt de la guerre ; alors ils demandèrent 
la paix. Le petit peuple la réclamait à grands cris, les cris 
horribles de la misère et de la faim; disposé, comme tous 
les malheureux, à prendre tout changement pour un bien, et 
pour une fête publique toute occasion de se retourner sur 
sa litière. 
Demander la paix, c' était vouloir la retraite de Pitt. Pitt 
ne faiblissait pas: obstiné, soutenant les émigrés, fomentant la 
guerre civile, préparant un débarquelnent à Brest; arln3.nt 
une flotte redoutable pour écraser les neutres dans la Baltique, 
une autre pour porter en Égypte un corps d'occupation; 
(I par haine passionnée de la France ", par haine raisonnée 
de Bonaparte, qu'il jugeait plus odieux que la Terreur et esti- 
mait plus funeste que toute la Révolution réunie. 
fais Ie roi 
George, dans ses intervalles lucides, n' éprouvait la supériori té 
de ce grand millistre que pour s'impatienter du joug. Cet 
Allelnand, hautain et grossier, se fit tout à coup peuplc, 
par jalousie de Pitt. Pitt se vit abandonné; à aucun prix, it 



L'ANGLETERRE ET LA PAIX. - 1801. 101 


ne voulait signer la paix. La paix, d'ailleurs, serait sa 
revanche. 
Ialadif, criblé de dettes, il éprouvait aussi Ie besoin 
de se retirer, de se refaire, d'attendre. 
Le Parlelnent se réunit Ie 2 février 180 I. Lord Fitz-Gerald 
déposa une demande d'enquête sur cc les causes de l'effondrc- 
ment des efforts de Ia politique anglaise ". Pitt prononça un 
de ses plus puissants discours, moins l'apologie de sa politique 
passée que Ie programme de sa politique à venir, Ie pro- 
gramlne du lendemain de la paix, gros des luttes futures: 
(( La question est de savoir si nous devons permettre que Ia 
marine de nos enne
1is soit pourvue d'hon1l:ncs et de vivres; 
si nous devons permettre qu'on apporte des rnunitions et des 
provisions dans les ports dont nous faisons Ie bIocus; si nous 
devons permettre que des nations neutres, en arborant un 
pavillon sur un sloop ou sur une barque de pêche, puissent 
transporter les tissus de l'Amérique du Sud dans les ports de 
rEspagne ou les matériauxde constructions maritimes àBrestet 
à Toulon... On parle de la destruction de Ia puissance maritime 
de Ia France; n1ais croit-on sérieusement que la marine eût 
souffert comme eUe I'a fait si, depuis Ie commencement de 
la guerre, on n'avait pas agi d'après Ie même principe? Dans 
la ruine du continent, dans Ie désappointement de nos espé- 
ranees sur ce point, que serait devenue la sécurité de notre 
pays sans sa prépondérance maritime? Si, une fois, elle dis- 
paraissait, l'esprit public disparaitrait aussi. " 
Pitt donna sa démission. Addington Ie remplaça, avec 
IIa\vkesbury aux Affaires étrangères : ministre inconnu de 
I'Europe, qu'il ne connaissait pas; Ininistère de COUf et d'opi- 
uion qui n'avait d'autre raison d'être que sa docilité aux 
passions du public et aux caprices du roi. 
Iais, si bornés que 
fusscnl ccs lninistres et si déférents envers la nouvelle majo- 
rité des COn1ffillneS, ils denleuraient, à régard du continent, 
hauternent et silnplemcnt analais. 118 voulaient Ia paix lucra- 
tive. Pour l'ohtenir, iIs pOllssèrent hardiment en avant et 
occupèrent, comn1e Ie fais31 t RonnpLrtC', des positions offen- 
sives, décùllcerlant les desseins de l'adversaire. 



t02 LA PAIX AVEC L'AUTRICHE. - i801. 


Le plus redoutable de ces desseins - après la descente 
- c'était la ligue des neutres I, préface d'une coalition du 
continent entier, du blocus de I'Angleterre, investie dans son 
tIe, paralysée en son être et menacée de ruine par ce COln- 
merce et cette industrie mêlnes qui étaient pour eUe l'objet 
fondamental de la guerre aussi bien que de la paix. II s 'agis- 
sait de tuer cette ligue en son germe, par un coup de terreur. 
Pit.t avait disposé la flotte; dès que Ia mer fut libre, Addington 
l'envoya dans Ia Baltique. J..,'Angleterre allait montrer com- 
ment elle entendait conclure et exploiter la paix . c' était la 
domination des mers par ses vaisseaux" et Ie monopole du 
marché européen pour son industric. Illui fallait la sujétion 
des neutre8, l'ouverture de leurs ports, Ie privilège de la na
'i- 
gation des grands f1euves; elle y arrivait par son élémcnt, 
la mer, par sa force vive, ses flottes. Cependant, lord I-Ia,vkes- 
bury fera savoir au diplomate français Otto, envoyé à Londres 
pour traiter un échange de prisonniers, que Ie ß'ouvernement 
anglais serait disposé, si la France était dans les mêmes inten- 
"ions, à ouvrir des négocialions pacifiques. 


VI 


II fallait, en revanche, à la France, privée de marine, que 
Ie commerce neutre fût libre, qu
 la mer fût ouverte, que les 
embouchures des grands fleu'\' es fussent fermées aux Analais ; 
elle y arrivait par Ie seu} élément dont elle disposât alors, la 
terre, et par sa force réeIle, les armées. Pour conclure la paix, 
telle qu'il la veut, etl'exploiter dans l'intérêt de la France, 
Bonaparte tâche de rompre d'avance et de rendre, en tout 
cas, ineffìcace toute coalition que l'Angleterre essaierait de 
renouer. 


1 Voir cj.dellul p. 87. Traitéa dttl 16 .t t.S d'cembre 1.800. Péter.bourg. 



ESSAI DE COALITION CONTRE L'ANGLETERRE. f03 
Les ressources de la politique ne sont point in6nies. Celles 
qui s'offraient à Bonaparte, en 1801, étaient les mêmes 
qu'avaient aperçues, en 1793, les promoteurs de la guerre; 
qui s'étaient imposées au Directoire, en ] 797, après Campo- 
Formio : une descente en Angleterre, ou Ia coalition du conti- 
nent contre les Anglais. 
On va voir Bonaparte, en cette seconde tentative de réduire 
les Anglais à la paix continentale de la France, esquisser et 
tenter toutes les combinaisons qui devaient remplir les douze 
premières années du siècle: I'AIIemagne étant soumise, c'est 
l'occupation de Naples, la domination de l'Espagne, la con- 
quête du Portußal et l'alliance russe. L'année 180 I présente 
un premier TiIsit, né des mêmes nécessités que Ie second et 
qui en dé.couvre déjà In chimère et les infirmités. 
L'intérêt pour Bonaparte de conclure la paix, Ia paix splen- 
dide, dans les (( limites naturelles " , et de l'exploiter pour la 
suprématie et Ia prospérité de Ia France, ne se discute pas: 
c'est l'évidence même. C'était sa raison d'être au pouvoir; 
c'était la garantie de son gouvernement. La paix partout : 
dans la société, par Ie Code civil; dans les âlnes, par Ie 
Concordat; Ia réorganisation du travail, de l'industrie, du 
commerce, du crédit de Ia France; voilà Ie programme du 
Consulat, et l'avenir du Consul. La France a perdu sa marine 
et ses colonies: Ia paix senle Iui pent pero1ettre de reconsti- 
tuer sa marine et de porter aux colonies cette exubérance 
ffucrrière et conquérantc, désormais inutile en _Europe. l\lais, 
en cette conception mènle de 18 paix, Bonaparte se trouve, 
dès l'abord, plus séparé de I'Auffleterre, par plus de rivalités, 
I)lus de. jalousies et plus de conflits lrréductibles que par ceUe 
guerre qu'il s'agit de sl1spendr
 : la Guerre pour la possession 
des Pays-Bas. Au fond, ]a lntle ne fera que continuer. L'An- 
flleterre a défendu dans les Pays-Bas ses débouchés ; les Pays.. 
Bas perdus, cUe entend se procurer, en Fraøce n1ême, des 
débouchés nouveaux, et, par la concurrence de ses produits, 
écraser Ie marché, étouffcr dans son germe l'induslrie fran- 
çai8e renaÎssante. La France a vouln les Pay
-ßas pour étendre 



tOft LA PAIX AVEC L'AUTRICHE. - 1801. 


ses côtes, développer sa nlarine, s'élancer sur les mers; eUe 
vent la pa1X pour travailJer, refaire sa fortune. La condition 
de la paix, pour I'Angletcrre, sera un traité de commerce; 
pour la France, un tarif de prohibition; pour I'Angleterre, 
I'Inde et I'Afrique interdites à la France, Ie resserremcnt de 
la France dans ses limites nouvelles, en attendant Ie refoule- 
lnent dans les anciennes; pour la France, I'effort à sortir de 
ses limites et à se porter aux colonies. Enfin, la l\léditerranée. 
'Toilà ce qui fait, pour des années, la lutte irrémédiable et la 
paix illusoire. 
La grande chimère de Bonaparte est d'avoir crn cette paix 
possible, et de l'a,'oir cru jusqu'aux dernières catastrophes. 
Cette chimèrc; qui trahit chez ce grand réaliste un côté de 
spéculation dans l'cspace, un fond de mathématicien et 
d'idéologue sans quoi, d'ailleurs, il n'eùt pas été complète- 
ment de son sièl'Ie et ne l'eÚt point donliné - c'est l'idée, 
a priori, qn'il y a unc IÎInile, une fin IOßique, un systèm6 
coordollné et déf1nitif dans les choses humaines; que la raison 
de l'homtne peut c.oncevoir ce système, et Ia main de I'homme 
Ie dispo$er; c'est Ie poslu[at, que toute
 les questions posées 
en Europe peuvent être résolues; que tant de luttes qui 
déchirent ceUe Europe peuvent se terminer au profit de la 
France, pour sa plus Grande gloire et sa plus grande pros- 
périté. II s'agit de la l'endre arbitre de rEurope et de lui 
conser\rer I'arbitrage. 11 s'agit d'acquérir assez de puissance 
réelIe, d'exercer assez de prestige pour organiser ce chaos, 
redresser, labourer ces terres bouleversées, les distribuer 
selon un ordre naturel, réunir ou séparer les peupIes seIon 
leurs affinités partieulières et selon l'intérêt de J'ensemble. 
II s'agit d'associer ('<:
 peuples à une destinée commune, de 
]es gouverner selon une même direction: Ie type de l'État 
sera la Ilépublique fl'ançaise; l'intérêt commun, l'indépen- 
dance commerciale, industrielle, Inarilinle du clJntinent; la 
direction, la politique française : pa.t' rOl1lana. Les rois en 
ont formé Ie rêve ; les révolutionnaires ront agité. Les pièces 
d0 rédihce 
ont incohérentes, sans rloute, et disloqnées; 



ESSAI DE COALITION CONTRE I..'ANGLETEURE. 105 


mais il n'est que de les ajuster ensen1ble, et l'ouvraffe 8e 
I'I.mène à exécuter en Europe ce qui a été accoinpli en France 
par la Constitution de l'an VIII. Finir Ia guerre est, aux yeux 
de llonaparte, une opération du même ordre que fìnir Ia 
Révolutioll. II n'y est besoin ni de plus de génie ni peut-être 
de plus de telnps que pour réorganiser l'administration en 
France, les dépf!rtements, les routes, les finances, la justice, 
el achever In rédactioll du Code civil. Toutefois, au puissant 
levier dont il dispo

e it faut un point d'appui. II croit l'avoir 
trouvé, ce sera In Hussie. 
II In cherche depuis des semaines et voilà qu' elle vient, 
qu'ellc se donne I. Du jour an Iendemain, Ie plénipotentiaire 
russe sera à Paris, Bonaparte se juge maître des choses, et 
tout lui paraît conSOffilué. II se représenle l'Anffieterre blo- 
qn.ée, Ie continent coaIisé contre cUe, I' Europe partagée entre 
lui et Ie tsar, et Ie tsar, dén1ent et magnifique, mené par lui 
comme un enfant terrible que l'on distrait avec des olnbres, 
amuse aux fantasmagories, occupe avec des jouets et endort 
avec des conlcs. II dévore cette paix qu'il vient de signer avec 
l'Autriche; il escompte cette alliance qu'il n'a pas encore 
conclue avec la Russie. II voit la llépublique française Ie pre- 
mier État clu moude; la " grande nation " représentant la 
Rome antique; et, dans cette (( paix française " de rEurope, 
il se voit Ie créateur, Ie régulateur de I'immense Dlachine à 
ffouverncr Ie monde, Ie premier citoyen de l'univers ! 
Tout s'éhranle, s'éclaire, s'ordonne, se cristallise comme 
})ar un éclat électrique, en sa pensée 2. (( La paix avec I'Empe- 
reur n'est rien en comparaison d'une alliance qui maitrisera 
I'An{jleterre et nous conservera I'Égypte. " - (( lIs tentent un 
débarquement en Égypte! L'intérêt de toutes les puissances 
de Ia 
Iéditerranée, comme de celles de Ia mer Noire, c'est 
que l'Égypte reste à la France. Le canal de Suez, qui joindrait 
les mers de 1'Inde à Ia l\léditerranée, est déjà tracé; c' est un 


I Voir ci-dessus, p. 88. 
t Lettres à Tallc
 rand, 20 janviel; à Joseph, 21 janvier. - Cf. A Menou, 
i5 janvier; à Forfait, 13 janviel'; arrêté du 20 Ï:t.nvier 1801. 



106 LA PAIX AVEC L'AUTUICHE. - 1801. 
travail facile et de peu de temps. It Du coup, I'armée d'Égypte 
ressuscile et reprend la marche interrompue par les remparts 
de Saint-Jean-d'Acre : CI Les armées de la République sons les 
IBurs de Prague, de Vienne et de Venise ne prouvent à rEu- 
rope que ce qn 'elles lui ont déjà prouvé; l'arlnée d'Orient 
assise sur Ia n1er RouGe, la Syrie et I'Afrique, excite toutes les 
cspérances, tontes les curiosités et tontes les sollicitudes. 
L'Anglais tremble et frén1it. Abandonné de l'Europe, enguerre 
ouverte avec la Bussie qui se lrouve aujourd'hui notre IneilJeure 
arnie, il se trouve environné de craintes. It La route des Indes 
va s'ouvrir; les Russes tourneronl l'Angleterre par la Perse; 
la France les aUaquera de front par la mer Houge, les tour- 
nera 
ussi par fa route du Cap; elle occupcra 
Iadagascar et 
s 'y retranchera. Dans l'autre hélnisphère, il voit la Louisiane, 
récupérée, rayonner sur Ie 
Jcxique, les Antilles, la Guyane. 
Et, dans Ie temps mênlC où Pitt pose les principes tIu despo- 
tislne Inaritime de rAngleterre, il y oppose Ie droit des 
Ileutres. De part et d'autre, c'est Ie mot d'ordre de la ffuerre 
jllsqu'en 1813 : "Le tenlps est venn où les puissances mari- 
times doivent se prorioncer; il ne peut pIlls y avoir de milieu: 
on de fermer leurs ports aux Anglais, ou de s'attirer toute In 
disffrâce du ßO\1Vernelnent français. J) 
C'est comlne un premier éclair de la fameuse lettre å 
Alexandre, du 2 février 1808; et voici Ie premier coup de ce 
qui sera, en 1808, Ia révolution, puis la guerre d'Espaflne. II 
faut que les Espagnols se rnettent en campagne, déloffent les 
Anglais du Portuß'al : (( 11 faut bien que la RépuLlique leur 
ôt e Ie senl aHié qui leur reste sur Je continenti. )} Bonaparte. 
exirre des Portugais la ferlneture de leurs ports aux A.nglais, 
15 ou 20 Inillions, la Guyane. lis l'efuscronl: I'Espaffne les y 
obliuera. Si l'Espaffne refuse, llHdheur à elle! II 3gira lui- 
Inêloe et éncrrriqlìcmcHt. 
Iais, si cIle se montre docile, it 
se montrera ffénérenx: Ie cluché de Toscane à l'infant de 
Pa otne, avec Ie li trc de roi d 'Élrurie; Ie royaulne de Naples, 


I A T:-t!1w) ,'aud, 7, 21 jan,'irr; 
, 13 fé\/ricr J SOJ ; à Lu('ien, r';vrier 1801 



ESSAI DE COALITION CONTRE LtANGIIETEHRE. tOT 


au besoin. l\lais qu'ils arment, qu'ils fou ('nissent des ,-als- 
seaux! (I Je trouve honteux pour la monarchie espagnole que 
deux vaisseaux en bloquent sept devant Cadix. Ce ne sonl pIns 
ces fiers CastilIans qui sOHlnirent Ie Nouveau 
ronde. ,,- (I II 
faut absolument, à quelque prix que ce soit, que nous deve- 
nions maîtres de la 
léditerranée." Cependant, la Bussie 
entraînera la Prusse. La France formera des arlnées sur l('s 
côtes, en Hollande, en Dretagne, en Corse. "AlaI's 1'.Angle- 
lerre sera sans aucune cOlnmunication avec Ie continent. 
Les trois puissances alliées, la France, I'Espa{fne cl la 
Hollande, doivent profiter de la circonstance pour frapI'cr 
quelque coup qui fasse changer l'aspect de Ia guerre I. " 
Les Espa8'nois stexécutent. Le 29 janvier 180 I, ils s'enga- 
gent à env<!hir Ie Portuffal. Bonaparte pousse à fond contre 
Naples : il entend s'assurer Ie droit d'occuper ce royaume 
avec 10,000 homInes "pour mettre un frein aux usurpations 
Inaritilnes de I' Ans'lelerre " . Les Français seront à Tarente et 
à Brindes " pour se rend re en É{fypte )) . C' est i\lurat qui, à Ja 
tête de son armée, va décider l'affnÎre. II rompt l'arrnistice et 
ann once qu'il va mnrcher. Ferdinand fut si terrifìé du panache 
et si charmé, à Ia fois, de la belle hUlneur du beau-frère du 
Consul, qu'il exprima Ie væu de Ie voir charffé de la négo.. 
ciation. II y trouverait, écrivit l\lurat, non moins inconscient 
de l'avenir que ce Bourbon, "une preuve cerlaine de l'inten- 
tionque vous avez de Ie n1aintenir dans Ie royaume de Naples! II 


1 . L'allianee de la Hollande offre un résuItat peut-être Ie plus intérelsant de 
tous, celui d'exclure lea Anr.lais du continent... L' Anßleterre (levient fort emhar- 
ras8ée de ses denrées... et les A np,lais lie trouvent vaincus par I 'abondance com me 
ils ont voulu vaincre lea Français par la disette... Nous dpsirons fort que [1'Eø- 
pagne] sente comme nous .'importance d'un traité qui, 6uivi bientôt de l'aeces" 
6jon du Portugal, pourrait fermer à notre ennemi commun lei portee du conti.. 
uent ellropéen, depuis Gibraltar jusfJu'au Text.l, chas6er les Anclais de la 
Méditerranée. 99 - Le Comité de salut puhlic : Instructions de Noël à la Haye, 
août 1795; instructions à Barthélemy, 27 août; 1;. ieptembre 1795, minute de 
Sieyèl et minute revue par Sieyèa. 



CIIAPITRE IV 


L' ALLIANCE BUSSE 


1801 


I 


Restait à décider la Russie contre l'Angleterre. Kolytchef 
s'était fait longtemps attendre. II arriva ellfin Ie 6 mars, juste 
à temps pour arrêter une lcttre " pleine d'amerlume " que 
Bonaparte, impatient, venait d'écrire à Paul pr I. La négocia- 
tion ne s'entalna que pour se gâter aussitôt. Bonaparte allait 
éprouver, dès les premiers pourparlers de cette chimérique 
allianc
, clef de voûte de son systèn1e, cOlnbien il se trouvait 
loin de con1pte avec les Russes. Toutes les déceptions que lui 
ménagea plus tard Alexandre s'allnoncenl dans ces propos 
préliminaires avec l'envoyé de Paul Ief. Contre l'.l\.ngleterre, 
cependant, Ie Iangage du tsar était presque identique à celui 
du premier Consul. u Je veux, écrivait-il à I{oIytchef, amener 
cette puissance despotique sur les rners à rendre raison de 
se
 procéùés et à satisfaire à mes demandes... n II offre à 
Bonaparte (( d'entreprendre... quelque chose sur les côtes 
de l'Angleterre qui, au nlon1ent où cUe se voit isolée, peut 
produire un effet à la faire repentir de son despotisme et de 
son arrogance. " II conseille aux Prussiens, Ie 23 février, 
d'occupcr Ie I-Iano\'re, de fcnner rElbc ct Ie 'Vesel'. Bona- 
parle faisait sa cour au tsar du ren, oi des prisonniers russes; 
Paul He demeura point en rCðte de bons procédés et de galan- 


I nnpport de Lecc11esini, '- mars l
OJ. RAILLEU. 
· Iv ft....Ticr ; à Bonaparte, 2.7 janvier 1801. - R.\
KE, t. I, liv, III, chap_ TII. 



KOLYTCIIEF A PARIS. - 1801. 


tl)g 


terie : il expulse de !\littau Ie prétendant J .ouis X VIII I . 
Caralnan, l'envoyé de ce prince, est invité, tout d'un coup, à 
quitter Pétersbourg dans les trois heures. Le prétendant pro- 
teste, et Ie tsar s'emporte : n Suis-je ou non Inaître chez 
moi? JJ II fait répondre : n L'Elnpereur est fàché de rappeler 
au roi que l'hospitalité est une vertu et non un devoir. " II Ie 
montre, non sans malice pour qui connait les étrangctés du 
ménage disloqué du COlnte de Provence: Ie 14 ja!lvier 1801, 
Fersen, commandant militaire de l\Iittau, notifìe à ce prince 
que I'Empereur lui conseille (( (railer rcjoindre son épouse à 
Kiel " . Le 22, la petite cour émigrée se lnit en route, par la 
neiffe, pour s'échQuer sur les terres du roi de Prusse, errant 
Ie long des frontières jusqu'à C{\ que Frédéric-Guillaulne se 
fût assuré de I'agrément du premier Consul. lIs purent enfìn, 
Ie 22 février, prendre gîte à Varsovie. 
Telle était l'exacte mesure de la (( chevalerie JJ de Paul Ier et 
de son respect pour les droits des princes léffitimes. Ce n'est 
donc point, de sa part, affaire de (( principe " quand il s' at- 
tache à la cause du roi de Sardaigne et à celie du roi des 
Deux-Siciles : c' est affaire de prestige et calcul poIitique; il 
voit sa gloire personnelle et il voit l'intérêt de sa couronne à 
faire flotler de haut Ie pavilion russe dans la 1\Iéditerranée et 
à se créer, sur les rivaffcs de cette mer et dans ses iles, des 
clienls parlni les rois d'allciennes dynasties. 
Les instructions de Kolytchef portaient la garantie de l\lalte 
après la restitution au grand maitre, et ce grand maître serait 
Ie tsar; la restitution de I'Égypte à la Porte; la reconnais- 
sance de la limite du Rhin, afin n d'hurnilier I'Autriche >>. 
Kolytchef (I devait porter Bonaparte à faire une descenle sur 
les côtes d'Angleterre, lui inspirer l'idée de prendre Ie titre 
royal et d' établir la succession au trône dans sa famille; ellfin 
Bonaparte était invité à fermer les clubs révolutionnaires à 
Paris et particulièrement Ie club polonais 2 JJ . 


1 Ernf'st DAVDET, les Bourbons et la Russie, chap. XIII et xv. - GUlLIIERMY, 
Papiers d'ull émigl'é. 
!1 20 dt
cembre 1800, 12 jan\'i
r 1801. - MARTE
S, t. XIII, p. 251-253. 



i!O 


I.,'ÄLLIANCE R UiSE. - 1801. 


Kolytchef, chargé de conclure la paix et d'anlorcêr l'al. 
liance, se résiguait à la paix ct demeurait, au fond, hostile à 
l'alliance. II apportait à Paris les dispositions qu'avec plus ou 
moins de morffue, d'ilnpcrtinence et d'esprit D1ondain, y 
apportèrent tous les euyoyés russes qui s'y succédèrent jus- 
qu'en 1812. II arrivait chez les infidèlcs et les barbares, It> 
khan de Tatarie ou Ie sultan des l\II'cs! fIomme du moude 
jeté en la mauvaise con) parrnic, parn1i les soudards, les par- 
venus, les défroqués, les sans-cuJottes. Prévenu par d'An- 
traiffnes, avec qui il était en relations, il ne fréquenta Ie 
(( monde officiel " que par obligation de carrière, ne se trou- 
vant à l'aise que dans la (( société " , c'est-à-dire chez les oppo- 
sants, où iI rencontrait ses collègues les diplolnates, les gens 
d'affaires, les nouveaux riches, Ia troupe bavarde des femmes 
d'intrigue et Ie cortège brouillon de leurs amants I. N 111Ie- 
ment ébloui par Ie Consul qu'il j uge à la guerre un aventu- 
rier surfait, dans la politique un l\féridional à divagations, it 
tient Ia République pour une anarchie monstrueuse, Ie Con- 
sulat pour un pouvoir éphémère. Les honneurs royaux qu'oll 
lui rend, les galas dont on l'accable ne l'impressionncnt 
point. II néffocie du dehors, de haut, sans cOllfiance, persuadé 
que la Plussie n'ayant rien à craindre de la France, vu (( Sd 
force gisantesque " , ne peut que perdre à se commettre avec 
ccs révolutionnaires. 
A peine débarqué, sa correspondance prend Ie ton de 
celles de Spina, de Lucchesini, de Louis Cobenzl, venu de 
LunévilIe pour suivre l'exécution du traité 51. Lc ffouverne- 
ment, écrit-il, n'a qu'une solidité de surface. cc II reste dou- 
teux s'il résistera aux scélérats et à plusieurs généraux 
auxquels Ie prelnier Consu1 inspire de la jalousie. Tout ne 


1 Voyez, dans PingauJ, les letll'cs de }'amie de Pans. 
, Lettrcs de 
\..oly(chef dans Tratchewsky, à partir du 9 mars t.801. Happro- 
('her If'
 ICLlres de Coheuzl f.'t de Spina dans Buulay de la l\leurthe, de Lucehesim 
t.I iU5 Baille
, puis les cOlll,larer avec celles des amis de d'Antraip,ues, dans Pin- 
C aGJ . dt'.; a;:ent
. l'Oyalistes dans Uemacle et de I'agent anr.l...is J akson dam 

j <ll'ld, cUnSpii"dtioll de Georges. L'identité des sources est évidente. - :\IAR- 
'.1J

S, t. XIII, p. 253 et suiv. 



KOLYTCHEF A PARIS. - fS01. 


111 


repose que sur un seul individu. Comment garantir sa vie? ,; 
Et queUe garantie de ses engaffements? II II Y a iei une amhi- 
tion demesurée depuis l'abaissement de I'Autriche et dCPUIS 
notre rupture avec rAnBleterr
, à quoi il faut ajoutcr I'envie 
de continuer la guerre, n'importe où afin d'occuper une partie 
des troupes et de contenir les officiers et les généraux, clout 
Ie dernier désire de remplacer un jour Ie premier Consul et 
c
erchera à intriguer dès qu'il sera désæuvré. " Sprengporten 
a trop flatté Bonaparte. Bonaparte s'imagine que la Russie a 
besoin de lui, et il eherche à exploiter la Russie. II 
Ialgré les 
hOllneurs et les assurances qu' on me proùigue, il me semble 
qu'il n'y a aueune sincérité dans Ie rapprochement de la 
France avec la Russie... Le gouvernement trahit elairement 
son désir d' entraîner la nussie dans une guerre ilnlnense, 
non seulement avec I'Angleterre, mais encore avec la Porte. )) 
- (t lIs visent à don1inel' partout en nous flattant, et ils ne 
veulent de nous qu 'un instrument.. . Leur intention est de sub- 
juguer I'Europe. ø - (( Je clonte fort que DOUS ayons quelque 
chose de bon à attendre de ]a France; eUe eherche à nous 
brouiller avec tout Ie monde. JI II conclut à ne rien céder, et 
il écrit à son ami Rostopchine : I' Je doute, en général, du 
5uceès de ma mission... J e vois tout en noir... Je ne m'ac- 
coutumerai jamais aux gens qui gouvernent ici,.. Je ne m'y 
fÌerai jamais; je demande qu'on me rappelle, que ron me 
tire d'ici ! II 
Les eonférences avec TalJeyrand commeneèrent Ie 12 mars. 
Elles portèrent sur deux objets: la conclusion de Ia paix par- 
ticulière entre la France et la Russie, et r entente à établir 
entre eUes au sujet de la paix générale. L'affaire de la paix 
particulière marcha vite. On la reprit OÙ Ie Directoire l'avait 
rompue 1. L'article qui assimilait les réfugiés polonais aux 
énÚgrés f('ançais ne gênait point Bonaparte, et Ie mot n sujets 
respectifs )J n'était pas pour l'offusquer, non plus que la 
renonciation à toute propagande. La question de la pai
 


V oir tome v, p. 216. 



11
 


L'ALLIANCE RUS8E. - 1801. 


générale découvrit toutes les oppositions; il fallut bien recon- 
naitre que dès qu'on se toucherait on cesserait de s'entendre, 
et que fon se rencontrElfait, nécessairen1ent, dans la 
Iéditer- 
ranee, Bonaparte ne rechcrchant les Busses que pour chasser 
les Anglais de cette mer, et Paul ne recherchant Bonaparte 
que pour y substituer la Bussie à I'Anrrleterre. 
Bonaparte exiaeait I'occupafion de Tarente par un corps 
français jusqu'à ce que I'Érrypte fùt délivrée des Anglais. 
}{olytchef déclara cette clause n inadmissible JJ , contraire "à 
rinùépenùance, å l'intt'urité, aux droits du royaume de 
Naples J), et au rétablissetnent de la paix avec la Porte. II 
offre, pour rélablir cclte paix d'Orient, la médiation du tsar; 
mais iI pose en principe ùe la médiation l'évacuation prompte 
de l'Égypte par les Français. Bonaparte, au contraire, attend 
que Ie tsar intervienne ce pour les établissements français en 
Égypte 1J , et qu'il aide la France à s'y établir définitivement. 
Paul vent être grand maître de l'ordre de 
Ialte et gardeI' 
l'ile j Bonaparte concède la Grande maîtrise; mais, les Allglais 
expulsés de l'ile, il aime mieux, el il Ie dit, y voir l' ordre 
rétabli que la Bus'sie instaIlée. I{olytchef récJame la garantie 
des Deux-Siciles, de la Ué1\.ière, du W urlernbcrrr, du Piélnont. 
Bonaparte pose, comn1e prélin1inaire à toute entente au sujct 
Ju Plémont, que Ie roi ferlnera la Sardairrne aux Ang'lais. 
Alnsi, l'objet principallui échappc : la lig'ue contre I'An- 
gleterre, I'occupation définitivc de I'Égypte. Renonçant à 
Gagner KoIytchef, il l'ajourne et opère de façon à Ie meltrc 
en présence de faits accomplis. Au lieu d'aider la France à 
imposer sa paix, Ia Bussie devra la subir et la reconnaitre. Ce 
qu'il projetait de faÌre avec eIle, il Ie fait sans eUe, au hesoil1 
contre eUe et contre ses clients. Les Napolitains, terrifiés, en 
ont appelé au nlinistre de Russie qui court au-devant de 
Murat l . l\Iais il n'obtient rien et se retire fort mécontent. La 
paix est sirrnée, à Florence, Ie 28 mars, sans son intervention, 
par' Gallo et Alquier 2. :Naples cède sur tous les pO,ints, ahan- 


1 Voir ci-dessu6, p. 107. 
! DE CumcQ, t. I, p, ',,32. 



KOLYTCHEF .!. PARIS. - 1801. 


flS 


donne A la France ses droits sur l'île d'Elbe et la principauté 
de l'iombino, promet de fermel ses ports aux Anglais, 
aatorise Ie passage el l'occupation pendant une année de 
}a province d 'Olrante par un corps de 10,000 Français 
destiné à l'Éff
Tpte, l'occupation sans terIne de Pescaire par 
3,000 homrnes; assure Ie concours de trois frégates de 
40 canons jusqu'à la paix générale. Les troupes d'OCCllpatioll, 
confìées à Soult, se meUcnt ilnlnédiatclncnt en nlarchc, avant 
toute ratification, condition secrète et gal'antie du traité. 
Dans Ie Inêlne telnps, Bonaparte tern1ine avec les Espa- 
gnols. Le 21 mars, un traité, patent cette fois et dé6nilif, est 
siGné à Aranjuez : I'infant de Parlne passe en Toscalle, avec 
Ie titre de roi d'Etrurie, et il obtienl en outre PiOlnbino 
en échanae de rile d'Elbe. L'Espagne cède Ia Louisiane à la 
France; eUe promet d'armer contre Ie Portugal et d'occuper 
ce foyaurne jusqu'à la paix générale. Parine et Plaisance sont 
réunis à la République française I. 
Voilà Ie réel de I' ente
te avec la Russie, au mois de 
mars 1801. Yeut-il autre chose, Ulle fusée dans Ie rêve, un 
premier éclat du grand feu d'artifice de 1808? Faut-il, à côté 
des conférences entre Talleyrand et I\.ûlytchef et de la mésin- 
teítig'ence officielle, supposeI' une correspondance secrétis- 
'Slmlne entre Bonaparte et Paul Ier 2'? Bonaparte porta-t-il à 
cette immense spécula lion cet art Inerveilleux de combiner les 
données fìctives et les réalités de détail qu'il appliquait 


1 DE CLERCO, t. I, p. 431. - Voir FOUI\NJER, chap. VI; SYBEL, t. VI, p. 400; 
LEFEBVRE, t. I, p. 1.21. 
t II n'a été trouTé, jusqu'à présent, aucune trace d'une correspondance de 
cette nature. Ce qui a pu donner lieu à cette légende, c'est un pas8age de )'ex- 
posé des motif8 de la loi portant approbation du traité du 8 octobre 1801 entre 
la France et la Ruseie. 11 y e8t dit : " II - Ie premier Consul - se décida à 
établi." entre Sa 
lajesté et lui une correspondance directe qui, en donnant lieu 
de part et d'autreö aux communications le8 plus franches et les plus étenduei, 
er2t aplani bientôt toutes les difficultés et conduit aux plus grands ,.ésultats... . 
ftloniteur. Documents publiés par Tratchew8ky. I.ettrel de Rostopchine: Archives 
Woro11 zof, t. VIII. - Slir le8 plans attribués à Paul }er : TA.TISTCUEF, Revue 
J.' hi.'ltoire diplomatÏr/ue, 1889; BUCCUOLZ, Die Napoleonisclte Weltpolitik. Preus- 
.iache Jahrbücher, 1896. - l:;'ournier, Lefebvre, Bernhardi. - RAMBAUD, Histoire 
de Russie; 
Iarcel DUBOIS 
t Tt:RRIER, les Colonies jJ'ança.ises; notel du baron de 

tedingk. Comparez avec les !J}ans de GuttiD, ell 1799, ci-dessus, p. 29. 


" I. 


8 



tilt 


L'ÂLLIÅ
CE I\USSE. - ISQ1. 


naguère, en Égypte, å son plan de marche sur les Indes J ? 
S' en ouvrit-il à quelque confident? En fit-il répandre Ie bruit, 
en laissa-t-il percer quelques révé]ations? C' est, à coup sùr, 
en ce mois de mars, Ie mystère à l'ordre du jour dans les 
chancelleries et les off:ìcines de nouvelles. Les imaGinations 
des faiseurs de plans, des machinistes politiques, des reCOllS- 
trucLeurs d'Europe et d'Asie sont en branle. On raconle - et 
l'on précise - que 35,000 Français, commandés par 1\las- 
séna, se r ortcront à Uhn, descendront Ie Danube en bateau, 
passeront la Iller Noire et pousseront à Astrakan,où ils trouve- 
ront 35,000 Russes: 16,000 fantassins, 10,000 cavaliers, 
10,000 cosaques. De là les deux corps réunis marcheront, en 
cinquante jours, sur l'Indus, par Hérat, et Candahar. Les 
étapes étaient réglées, les proclamations aux peuples rédi- 
gées; il y 8.urait des aérostiers et des savants comme en 
Égypte. Cette expédition, renouvelée d'Alexantlre Ie Grand, 
sous les auspices du feu' tsar Pierre, se mettrait en route au 
printemps. 
Le fait est que Paul ler avait ordonné des mesures. II écri- 
vait au général Orlof, Ie 12 janvier 1801' : (( Les An8'lais se 
préparent à attaquer, avec leur flotte et leurs armées, moi et 
mes alliés, les Suédois et les Danois. Je suis prêt à les rece- 
voir, mais il faut les attaquer eux-mêmes et là où Ie coup peut 
leur être Ie plus terrible et OÙ ils l'attendent Ie moins. D'Oren- 
bourg å I'Inde, il y a trois mois... Je vous con6e cette expédj- 
tion å vous et à votre armée... Vous marcherez avec l'artil- 
lerie tout droit à travers Ia Boukharie et Khiva sur I'lndus et les 
élablissements anglais qui y sont situés. u II s'agissait de subs- 
tituer l'hégémonie russe à l'hégémoni
 anglaise sur les princes 
bindous. Orlof n'emmènerait que ses cosaques. 
A cðté de ces combinaisons, aUK ricochets in1menses, on 
en signalait de plus prochaines et, naturellement, celle d'ull 
partage 4e l'empire turc. Cobenzl en écrivit à Vienne. "Tout 
ce que vous annoncez peut devenir d'une ilnportance 


· Voir tome V, p. 4
f4.. 
I Documents publié. pal' Marcel Dubois, d'aprèala Société d'hiatoire de Russia. 



KOL YTCHEF J. PÂI\IS. - ISOL 


115 


majeure, répondit l' empereur François. 
Iais que faut-il en 
croire? A première vue, il ne saurait convenir à la Russie 
d'établir un point de contact avec cette redoutable France 
dont elle doit se trouver heureuse d'être si éloignée... Paul Ier 
n'est pas du tout aussi disposé à attaquer les Turcs que Ie dit 
Ie premier Consul; il s'intéresse plutôt à eux et n'admel pas 
même Ie sacrifice de l'Égypte. " Bonaparte sème ces bruits 
pour effrayer les Tl1rcs, les amener à céder l'Égypte, brouiller 
toutes les puissances de l'Europe, assurer sa prépondérance, 
c, lever tous les obstacles qui pouvaient empêcher la Répu- 
blique de réaliser ses projets de domination universe lIe qu'elle 
n'a peut-être pas encore abandonnés )) .- n Bonaparte, mande 
Cobenzl Ie 24 mars, veut à tout prix conserver l'amitié de 
Paul Ier... il est disposé à tout y sacrifier I... " 
Les Prussiens jugèrent Ie temps venu de se nantir. Dans les 
derniers jours de mars, ils occupèrent Ie Hanovre. Cet acte 
porta au comble les inquiétudes des Anglais. Le Cabinet mil 
en mouvement tous ses agents. Sur ces entrefaites, un des 
"affìdés n de Talleyrand, Laborie, répandu dans les salons qu'il 
traversait affairé, l'oreille tendue, laconique, insaisissable, dis- 
parut de Paris. On l'accusa d'avoirsoustrait chez Talleyrand un 
traité entre Bonaparte et Paul et de l'avoir vendu aux Anglais. 
A la suite de quoi, par contre-coup, 
{. Bertin aîné, directeur 
des Débals, fut enfermé au Temple I. . 
Le nouveau ministère anglais était résiffné à la paix; il en fit 
une ouverture à Ia France, par une note adressée à Otto, Ie 
21 mars; mais en Inême ten1pS les mcsurcs préparées par Pitt 
s'exécutaient au l\lidi ct au Nord, dans la 
Iéditerranée et 
dansla llaltique, marquant que l'Angleterre, si eUe était dispo- 
sée à suspendre la lutte, ne désarmcrait ni 
j 'n bdiquerait sur 
les mers. L'arlnée destinée à I'Égypte yarn\'3 Ie 8 mars. 
Le 20, cUe battit les Français; rÉgyptc sen1blail dé6nitive- 


I Voir FOURNIER, Gentz ulld Cobellz1. - BEER, OriClltalisclte [>()lili
 OEslcl'- 
rei.:ltr. 
t 
IASSON, AffaÏ1'cs étl'allgeres. - NORVIKS, t. II, p. 267. -- Honuy j)ß 
L1 
1E1JRTHE, t. II, p. 350, note. 



liG 


L'ALLIA
CB RUSSE. - f.SOt. 


ment perdue et la capitulation n'était plus qu'une question 
de semaines. Le 30 mars, dès que les glaces furent rOInpues, 
Nelson passa Ie Sunde Le 2 avril, il détruisit la fJotte danoise, 
et se mit en posture de faire subir Ie même sort à la flotte 
russe : coups redoutables, tels que Nelson en porta toujours, 
d'Aboukir à Naples et à Trafalgar. C'était de quoi faire 
réfléchir les neutres et leur montrer que la coalition contre 
I'Angleterre, bruyamment annollcée par Bonaparte, n'était 
point 
ncore une réalité, et que l'alliance de Paris avec Peter
- 
bourg, si réellelnent elle était consommée, n'était point en 
condition de forcer I'Angleterre à capituler. 
Mais ni l'alliance n'était mûre ni la nuix même n'était 
1 
cODeIue. Les stipulations écrites que l'on disposait alors pOI''' 
taient, a dit plus tard Talleyrand I, n que toute l'influence 
de la Russie serait employée à rétablir la liberté des mers, å 
déprimer Ie colosse de la puissance anglaise " , Elles demeu- 
raient à l'état de projets lorsque, Ie 28 mars, Bonaparte reçut 
Kolytchef à diner et l'entretil
t longuement de la négociation. 
II télnoigna de sa n vénération pour Ie t
ar J); il se déclara 
prêt à garantir Ie royaume des Deux-Siciles, à indemniser la 
Bayière et Ie 'Vurtemberg de leurs pertes sur la rive gauche, 
à reconnaître la Grande nlaitrise à Paul, à rendre l\falte å 
l'ordre, à accepter la médiation russe pour la paix avec Ie roi 
de Sardaiane; tuais, ajoutait-il: (I Q.uunt à I'Égypte, cet 
objet e
t un article absolument séparé. Je ne la céderai pas 
volontaireillclll. Cettc colonic eslle prix du saIlg Ie plus pur 
des Français. C'csl la seule possession au Inoyen de laquelle 
Ja FraIlce puisse parvcnir à balancer un jour l' énorme po-uvoir 
Inaritilne des Anglais aUK lodes. J'ai peu de chose à refuser 
Ù votre Empereur; Inais qu'iI daifflle lui-même peser ces 
Granos intérêts, et j e croi8 q u'il verra que les siens s'y lient 
avec les nôlres. Les Turcs, dans l'éfluisement oÙ ils sont, que 
neuvent il
 no'1S op{Jo
er"! Nous en ferons ce que nous vou- 
dl'OIlS... Pal' les déullHlc;fratîùus q'1e.ie feraÎ faire contre Ie, 



 Å Laforelt, t dé(

IIJLce 18U4. 



KOl, YTCHEF A PA Ins, - 180t. 


t.iT 


côtes d'IrJande, fat des moyens de cacher mes forces réelJes 
de la Belgique, lesquelles jointes aux Hollandais... tombe- 
ront comme une bombe au milieu des Anglais... Que votre 
prince se consulte sur tout cela... Si je pouvais avoir Ie moyen 
de m'entretenir avec lui, nous aurions bientôt fait de régler 
de concert nos mesures... " 
rtlais I{olytchef, en transcrivant ces paroles, les accompa- 
ffnait des commentaires les plus décourageants. It L' état actuel 
de Ja France, mandait-il å son ami Rostopchine, grand adver- 
saire de l'alliance française, n'est pas satisfaisant sous bien des 
rapports. .. Le gouvernement se trouve très embarrassé de Ia 
rentrée des troupes... L'Italie sepportera encore longtemps 
ce fardeau... Tout repose sur la tête de Bonaparte; Ia grande 
majorité est pour lui, mais il a des ennemis, surtout parmi les 
généraux, naffuère ses con1pagnons, aujourd'hui forcés d'obéir 
à ses ordres... L'armée doit être occnpée... Le gouverne- 
ment, ne pouvant tendre vel'S une paix générale et prompte, 
parce qu'il ne se trouve pas encore assez fort pour faire 
rentrer ses armées..., doit nécessairement trainer les affaires 
d'Italie... " Et Rostopchine d'en conclure : (a Ce grand aven- 
turier, une fois mort, qui peut prévoir les suites qui en résul- 
teront? Et qui peut garantir, dans ce moment, l'existence 
d'un être doué d'une mauvaise santé, accablé par Ie travail, 
ronffé par l'ambition et entou'ré ' d'assassins ? " 
Ainsi raisonnaient ces Russes, adversaires de l'aIJiance fran- 
çaise. Et ceux qui la craignaient, à V:ienne COlnme à Londres, 
se réconfortaient des mêmes raisonnements. L'Empereur 
Joseph écrivait à Cobenzl : cc Dne réflexion qu'on ne saurait 
s'empêcher de faire et qui n'est certainement pas sans intérêt 
est que tous ces plans ne seraient jamais fondés que sur les 
têtes de Paul Ier et de Bonaparte qui, sur tout point de rap- 
ports, peuvent être exposés à tant de hasards. " Lorsque Ie 
dévot Empereur se livrait à ces spéculations macabres, aveu 
peut-être d'un secret espoir en un retour des faveurs de fa Pro- 
vidence, Ie hasard, tant de fois sollicité à Londres et å Paris, 
avail fait ailleurs son ouvraffe; Ie (( coup essentiel ø, dont 



iiS 


L'ALLIANCE RUSSE. - i801. 


Georges entretenait naguère Grenville, avait été frappé â 
Péterßbourg et Ie tsar Paul était assaGsiné depuis huit jours. 


II 


Paul périt, comme Robespierre, par OÙ it gouvernait, la 
terreur I : l'impatience d'une tyrannie minutieuse, qui s'éten- 
dait jusque sur Ie costume, poursuivait les hommes jusqu'à 
leur foyer; l'horreur d'un régilne qui ne laissait de repos ni 
de jour ni de nuit; où ni la vie, ni les biens ne trouvaient plus 
de sécurité; où la justice sévissait, tombant comme par 
caprice; OÙ Ie knout, l'exil, la prison, l'échafaud, la confisca- 
tion succédaient brusquement aux présents et aux grâces; OÙ 
la faveur même devenait Ie pire des périls, car elle plaçait les 
favoris sous l'æil égaré du ß1aitre qui frappait plus fort, frap- 
pant de plus près. Nul n'échappail à sa férule : il mettait 
l'impératrice aux arrêts; il faisait foueUer les dames de la 
cour. L'anxiété devenait insupportable. Ajoutez, chez les 
meilleurs, les plus éclairés, la conviction que ce régime fan- 
tasque détraquait I'État russe, ôtant toute dignité au service, 
transformant, disait un grand seigneur, (& les sujets de la 
Bussie en esclaves nègres 1J ; sapant les fondements de l'em- 
pire, menant tout droit à quelque sédition anarchique comme 
celle de Pougatchef; lC ce règne atroce chassait presque toute 
la noblesse du service militaire 1J, Ie les régiments abimés et 
avilis par Ie plus infâme corps d'officiers qu'on ail connu au 
monde " . 


1 Mémoire. de Langeron, d'aprèlles récits directement recueilli. de Pahlen et 
de Bennig8en; récits recueilIis par Ie prince Adam CzartorY8ki; récits recueilli. 
par Th. SCHIEMANN, Die Ermordung Pauls. Berlin, t.902; papierø de Panine, 
louvenirs de la princes5e de Lfeven, extraitø des récits df" Bennigsen et de Platon 
Zoubof; notice tIu prince Lobanof; lettres de I'impératrice Élisabeth. Berl1hardi, 
d'aprèa les souvenirs de Bennigsen; Guilhermy, d'apl'ès Ie récit de Biren; lettrel 
de R05topchine et de Simon \V oronzof; souvenirs du comte de Bray; Journal 
de Malmesbury; Mémoire. de Barante, de Norvin., d. Moriol1ea; RAIIB4UD, llil- 
toire d. Runi. , Voir t. V, p. 18ft, 55!. 




I 0 R T DE P AU L. - t 80t. 


ti9 


Les actes les plus sen5és de Paul, ses échappées de raison 
d'État et d'humanité, lui suscitaient plus d'ennemis encore, 
et plus irréconciliables que ses dérèglements et ses extra- 
vagances. Ainsi, au début de son rèrrne, l'oukase rétablissant 
l'hérédité de Inâle en mâle, en ligne directe par primogé- 
niture, et supprimant avec les successions féminines par révo- 
lution de caserne ou d'alcôve les régences de favoris et Ie 
régime des amants entretenus; ainsi, tout récemment, cet autre 
oukase qui, pour adoucir la condition des serfs, réglait Ie ser- 
vage el limitait les corvées à trois jours par semaine. Ces 
mesures qui gênaient, en leurs abus, les grands propriétaires, 
les bénéficiaires récents d' âmes polonaises, lui gagnaient 
la petite noblesse qui vivait près du paysan, et, comme lui 
liée å Ia terre, n 'avait. nul profit à firer des intrigues de la 
cour. II était aimé du moujik comme il l'était dll soldat, 
parce qu'il s'occupait d'eux et sévissait, sans distinction, 
contre les grands. II était exécré autant que craint à Péters- 
bourff . 
Or, les nobles, qui souffraient Ie plus du règne de Paul, 
étaient tous anglomanes de goût, de mode, d'instincts; anti- 
français par aversion des principes révolutionnaires, contra- 
riété d'inlérêts aussi et jalousie, détestant In France de Bona- 
parte comme ils avaient détesté la Prusse de Frédéric. Rien 
ne paraissait plus adlnirable à ces boyarels, à peine déërassés, 
qu'un lord d'Angleterre, arbitre des élégances, modèle de la 
haute vie, expression suprême du bon ton, du luxe supérieur, 
de l'orgueil seigneurial. A côté d'eux, les ci-devant nobles 
français, besogneux, mendiants, réduits aux petits métiel's 
des parasites, pelit
 hommes (( de caoutchouc)), sautillants, 
toujours sur 1(': pointcs ainsi que des Inaitres à danser, ou sur 
les ergots (1'nsi que des maîtres d'armcs, faisaient pite
se 
figure de Gen Isho.Ilrnes, et, mieux que tons les philosophes 
du nlonde, dOlil1aient la raison vivante de la chute de leur 
monarchie. Quant aux r
publil'ainiì, (lUX parvenus, ils pas- 
saient pour mauvaise c01npagnie, ct de ccs gens de néant oÙ 
précisémcnt Ie tsar prenail ses favoris, dont il pcupJail SR ('('Iur 



I!O 


l.'AIJLIANCE RUSSE - IS01. 


et ses états-nlajors, au détriment ct au mépris de la noblcs;se. 
Ceu. x de ces nobles qui s'étaient quelque peu frottés de 
Iettres avec 
Iontesqnien ou Y' olt3.ire enviaient aux lords 
anglais leurs privilèges politiques, leur grand rôle dans l'État. 
I1s admiraient, dans les Comnlunes, Ie riche et puissant négoce 
anglais qui achetait cher, payait bien, tenait, dans les caisses 
de la Cité, Ie véritable trésor de la noblesse russe, Ie prix des 
matières prcmières produites par les terres russes, blé, bois, 
chanvre, et envoyait, en échange, les objets d'élégançe, les 
beaux et chauds tissus de laine, Ie thé, Ie sucre, toute l'ai- 
saocc, tout Ie confort de la vie. La fameusc Ligue des neutres 
renouée con tre I' Anffleterre, avec Ie Danemark et la Suède ; 
l'entente qui s'établissait avec la France, raIlíance dont on 
parlait partout et qui semblait près de se conclure; la ferme- 
ture des ports aux Anglais, qui en serait la condition prelnière, 
emportaient la gêne générale et les privations. Ajoutez lea 
bruits qui circulaient d'expéditions lointaines aventureuses, 
insensées; de Inarches sur I'lndus et Ie Gange, où s'engouffre- 
raient les beaux régiments payés si cher, entretenus à tant 
de frais pour combattre les Turcs, les Polonais, les Jacobins, 
guerres orthodoxes, fécondes en honneurs et en profits. 
Ces conséquences menaçantes de l'alliance française fa rendi- 
rent odieuse sous Paul quand il s'arrissait de la négocier, 
insupportable sous Alexandre quand eUe fut conclue. II y 
avait å Pétersbourg un parti des (C amis de I'Angleterre JJ , tout 
aussi intéressés et tout aussi redoutables que ceux de Paris, 
avec cette seule différence qu' en Russie cette faction se com- 
posait de grands propriétaires et d'aristocrates. 
Depuis I'avènement, Ie complot couvait. Un agent écrit en 
1800 : u Le mécontentement est å son combIe en Russie... 
La nouvelle cour de Paul Ier est maintenant composée d'in- 
trigants étrangers vendus à la faction ana1aise; Ie souvcraill a 
la manie de son père de vouloir introduire dans scs États les 
mæurs et usages allemands - ce qui est un crime capital - 
atH
si Ie SOl'! de son père l'altend. " Un autre, de Bray; Ct Le 
grand-due Alexandre, aimé de tout Ie monde, n'aurait qu'un 




IOR T DE P AUIJ. - IS01. 


121 


mot à dire, un sißne à faire, et son père serait perdu I. u Et 
llostopchine, un de ses fidèles, encore que disßTacié : (C L'Em- 
percur ne parle à pcrsonne, ni de Iui, ni de 5CS affaires; il ne 
sOllffrc pas qu'on lui en parle; it ordonneet fait exécuter sans 
répliquc. II ne peut dissimuler qu'il est hi('n loin d'être aimé, 
il est craint dans son n1énaffe, il est trompé dans les affec- 
tions de son cæur et, ou je me trompe fort, ou il se cra'/nt 
lui-llu!Jlle et ne veut pas juger sa conduite lui-même I. " 
Le V{PU, respoir de la déchéance naquirent parlout, spon 
tani
ment. On n 'apercevait point d'autre remède. Le complot 
se noua dans ('entourage même de fEmpereur, parmi ses 
ministres, ses coníì.dents, CCllX qui, en apparence, profitaient 
du rérrilue, et, en réalilé, redoutaient Ie plus les revirements 
du maHre. Ainsi, en 1794, les pircs terroristes conspiraient 
Ia chute du pontife de 
a Terreur, afin de sauveI' leurs têtes; 
ainsi, en 1814, les maréchaux deI'E,npire, contre Napoléon, 
pour sauver leurs dotations, leurs titres, les bénéfices d'une 
vie jouée sur tant de champs de bataille et dont ils préten- 
daicn t jouir désormais en tranql1illité. 
II pnrait bien que les premiers fils s'accrochèrent, à la fin 
de 1799, à l'anlbassade anrrlaise. Lord 'Yhitvvorth menait 
naturellcment rintrigue des (( amis de l' Anrrleterre " ; il rece- 
vail In haute société russe; it se lrouvnit affìlié aux pires 
ennemis de Paul, par sa maitresse OlGa 
hcrchrof, sæur des 
Zoubof. II se trouva pour machiner, dans les dessous, un 
homrne de main à tout faire, l',uniral Ribas, ci-devant faiseur 
d'Alexis Orlof, en Italie, et sur qui pesaicnt d'étranges 
léffendes d'enlèvemcnts et séquestrations. La tête de ce premier 
complol fut Ie comte Nikita Panine, naguère cnvoyé à Berlin, 
8ppelé aux Affaires étrangères, promu vice-chancelier de 
I'Empire : trente ans, apparenté aux plus illustres serviteurs 
de rÉtat, du talent, de l'ambition, homme du monde, homme 
õ'esprit, parIant élégamment Ie français, mais impérieux, 
see, peu lian t, (I expression glaciale, visage j rn ptlssible sur un 


I Notes de G llltin dans Tratchewaky. ...::... Ro.topchine à ,V oronzof, man {800. 
- Rapport de Bray, avril 1800. 



It2 


L'ALLIANCE RUSSE. - 1801. 


corps droit comme un piquet" ; sa tête, dans un salon, domi- 
nait toutes les autres et l'on n'osait l'accoster. II possédait Ie 
secret d'autorité qui déconcerte et qui impose, I'art subtil et 
Russi Ie courage des insinuations périlleuses, les premières, 
les plus difficiles, et il y savait mettre ce ton de supériorité 
qui fait qu'en se livrant aux gens on les el1veloppe, on les lie, 
on les terri6e du même coup. II forma la pren1Ïère trame : 
il disposait de mO)Tens uniques, étant en crédit chez l'impé- 
ratrice, chez les srands-ducs sans lesquels rien n'ét.ait pos- 
sible, qui ne pouvaient consentir à rien, qu'il faBait intéresser 
dans l'affaire sans les initier au complot el cOlnpron1ettre 
juste à point pour que, l'événement accompli, iIs s'en trouvas- 
sent comme à leur insu les complices en même temps que les 
béné6ciaires. Le plan de Panine et de ses (( amis" d' Anßle- 
terre était de faire déclarer la démence de Paul, de l'interner 
et de conGer la réGence au grand-due Alexandre, jusqu'å la 
guérison de I' Eln pereur, ainsi qu' il a vail été pratiqué à Londres 
pour George III et Ie prince de Galles. 
Le 27 mai 1800, 'Vhit,vorth, rappelé sur la demande de 
Paul, quitta Pétersbourg. Panine continua de correspondre avec 
lui et chercha des cOlnplices, des gens de main. ce qu'il n'était 
point lui-mêlne. II passait pour rune des deux fortes têtes 
de l'empire. l}ahlen était l'autre, et de plus hon1me d'action. 
115 s'abouchèrent. Panine investissait les abord:;, occupait les 
a\"enues. Pahlen s'étaÍt étaLli au cæur IÌlême de la place. 
Paul "enait de lui en confier le
 portes, réunissant dans 
ses HIll ins la police el Ie gouvernement militaire de Péters- 
IJOllrù'. Orirrinaire des provinces baltiques, de petite noblesse, 
fait comle par Ie tsar et enrichi de biens con6squés en 
Pologne, Pahlen portait haut et beau; prestance imposante, 
l:lngage captieux; fin, retors so us un masque de (( franchise 
[nilitaire )} ; plein d'esprit dDns Ie moude, de drôlerie mêlne : 
" l'image de Ia droiture, de la joie et de l'insouciance )}; en 
dessous, des calcuIs profonJs, de ]'audace, un sang-froid 
ilnperturbable, une soupJessp rare aux volle-face, dans les 
rencontre.; ne se dén10ntant jamais, ne sc li\Tunt à personnc; 



MOUT DE PAUl". - 1801 


itS 


un véritable chef de conspiration. (( II n'y avait pas, disait-il 
deux ans après, un de nous qui fût assuré d'un jour d'exis- 
tence. J'étais un de ceux que la foudre menaçait Ie plus, et 
j'avais autant à désirer de n1'y soustraire qu'à chercher à déli- 
vrer la Bussie, et peut-être I'Europe, de la terreur d'une 
combustion sangIante et irrésistibIe. 'J 
Par l'entremise de Pahlen, Panine eut, vers Ie mois d'oc- 
tobre 1800, une entrevue secrète, dans un établissement de 
bains, avec Ie tsarévitch, Ie grand-due Alexandre. II lui 
représellta Ie périI, Ia honte peut-être, OÙ la démence crois- 
sante du tsar entratnait la Russie : l'empire compromis, la 
famille impériale menacée; la nécessité, dans l'intérêt même 
du tsar, de sa gIoire, de sa dynastie, de prévenir des caIa- 
mités pires. II rappela que l'histoire de la Russie, celIe de la 
famille impériale, et récemment encore, offraient des expé- 
dients propices. II ne s'agissait que de cc déposer l'empereur ", 
de lui assurer " un sort plus tranquiIJe et toutes les jouis- 
sances de la vie t) . Le saInt de I'État reposait dans les mains 
du grand-due; au prince de décider et de soutenir les sau- 
veurs et de la dynastie et de l'elnpire. 
Alexandre savait-il Ia vérité sur Ia " déposition " de 
Pierre III, son ffrand-père; sur la fin d'Ivan VI, son cousin; s.ur 
l'avènement d'Élisabeth et sur celui de sa grand'mère, Cathe- 
rine la Grande? Quant au danger, il ne Ie connaissait que 
trop, et par les menaces, et par les hUlniliations de tous les 
jours. IIlaissa dire, écouta, se déroba, ne répondit rien. 
D'une nervosité de Jenne femme, avec eet instinct, três 
féminin aussi, de tourner å sa gloire, å son intérêt, jusqu'aux 
élans de son cæur, jusqu'à ses envolées de magnanimité; un 
idéalisme de surface sur un fond de politique qui s'ignore; 
rêveur, mais incapable de suivre jusqu 'au bout son rêve, comme 
de feuilleter un livre jusqu 'à la dernière page; de sang étran- 
gement mêlé, les complications, les échappements in6nis de 
deux races, les subtilités, les métamorphoses slaves et la dupli- 
cité sentimentale et mystique de I'Allemagne; assez de sern- 
pules pour qu'on l'en admire, assez de remords pour qu'on 



t!
 


L'AI.,T
I'ANCE nUSSE. - 1801. 


l'eo plaigne et I'en console, jamais trop pour s'y oublier soi.. 
ll1ême; d'un art exquis à se piper à ]a com"die qu'il donnait 
au moude, mettant autant de sincérité dans son jeu que d'ar- 
ti6ce dans son personnage-; l'homme qui devait porter Ie plus 
de charme dans la ruse et Ie plus de sensibilité dans Ie 
réalisme des' affaires, Alexandre était encore tou t indécision 
avee lui-même, avec la vie; il s'avançait, souriant et perplexe, 
vers I'image auréolée qu'il se peignait de ..sa personne, atten- 
dant de la Providence qu'el1e l'élevât à la gloire dans une 
sorte d' extase. II devait s'acheminer au complot, s'associer 
RU coup d'État, frôler Ie parricide comme les spécnlatifs 
de J 789, humains, généreux et sensibles, allèrent au régicide, 
à la Terreur, à Robespierre et fi nalelnent à Bonaparte. 
Panine l' endoctrina si bien qu 'illui arracha son consente- 
ment. n J'ai voulu, déclara-l-il plus tard, sanver l'empire 
d'une ruine certaine... Je suis possesseur d'un papier auto- 
graphe qui pourrait prouver jusqu'à l'évidence que tout ce 
que j'ai Inédité et proposé pour Ie salut de l'État, quelques 
mois 8,.ant fa lllort de l'empereur Paul, a eu l'approbatioo 
de son fils 1. IJ 
lais
 cette adhésion à peine donnée, Alexandre 
retomba dans les perplexités et dans les craintes, ajournant 
indé6niment l'exéeution. 
Les meneurs, cependant, en disposaient les instruments. 
Le peuple, Ie soldat tenaient pour Ie tsar. lIs ne connaissaient 
point l'homme : ils ne considéraient que l'icône impériale, 
figure de toute beauté, de toute justice, miroir où se ref1é- 
taient indéfiniment les illusions, les espérances des pauvres 
gens à l'âme simple. II ne se pouvait done agir que d'uD 
eomplot de nobles, avec des offìciers pour gens de main. 
Pahlen ne s'abusait pas sur les moyens. (C Je savais parfaite- 
ment qu'il faut acheverune révolution ou ne pas l'entreprencÌre.. 
. 
et que si Paul Ier ne cessait pas d'exister, les portes de sa prison 
seraient bientôt rouvertes, la réaction la plus affl'euse aurait 
lieu. >> 


1 I.ettre à I'imp{.ratri('e-mèr.
 

BIKMA
ff. 



}IORT DE PAUL. - 1801. 


tH 


II circonvint Ie tsar de toutes parts. II s'wiiura lei a
cès du 
palais l\lichel, sorte de château fort que Paul s'était fait con
- 
trnire el OÙ il s'enfermait SOLIS triple enceinte et triple garde. 
Pahlcn acheta les porte-clefs. II ff3gna les fan1iliers de l'em- 
percu.., I'ex-barbier KOlltaïsof, en payant sa mattresse, une 
chantcusp dn lhéât"'e français, l\Ime Chevalier, et en lui fai- 
san!. accroire quc Platon Zoubof sollicitait la main de sa fille. 
H obLint du nlaître Ie rappel des frères Zoubof, gens de tête 
el de rCð50urcc qui, jugeant Alexandre à la mesure de sa 
l
l'and'mère, se flattaient de gagneI' sa faveur en lui rendant 
Ie ßenre de service que les frères Orlof, de somptueuse 
mén1oire, avaient rendu à Catherine; se piquant, en cela, 
d'ailleurs, de rester ficlèles, au delà du tombeau, à leur impé- 
ratrice qui destinait ,.:\.lexalldre au lrône et vouait Paul à la 
déchéance I. 
Platon, l'aluant honoraire, fut nommé ffouverneur du pre- 
mier corps des cadets; Valérien, ffouverneur du second corps; 
Nico.Ias, plus rassis, entra au Sénat, qui est, en Russie, la 
magistrature sllprême et connait des grands crimes. Puis, å 
mesure que les conjurés s'élevaient ainsi, les seuls aluis de Paul 
s'éloiunaient dans la disgrâce. Pahlen redoutait la clair- 
voyance ct I'éncrgie de Rostopchine. II dénonça en lui un 
adversaire de l'alliance française, et ille rendit suspect. Paul 
renvoya dans ses terres et Ie dépouilla du portefeuille des 
Affaires étranffères pour Ie donner à Pahlen qui concentra 
un emploi de plus : autant de forces entre ses mains et 
autant de prestige. Qu'on se figure, à Paris, en 1801, un 
Talleyrand, un Fouché, un Bernadotte, en une seule tête, 
conspirant la chute de Bonaparte. 
Sur ces entrefaitcs, Paul prit Panine en avers
on et l'exila à 
Moscou (15-23 novembre), et peu après, en décembre, Ribas 
nlOUfUt. Pahlcn delT1Cllra seul à machineI' l'affaire. 
Alors, 11 entreprit l'impératrice, épouse hUlIliliée, reléguée 
en sa petite cour, où ses conl1dents l'entretenüient dans l'ai- 


1 Le r
ppel d c & loulwj' 
8l du 1
 novemLre 180U 



iJð 


L'ÅLLIA
CE RUSSE - iS01
 


greur, l'inquiétude et les rOlnans politiques dont elle dis.. 
trayail son ennui, hantée qu'elle était par Ie souvenir de 
Catherine II, Allelnande COlnme elle, et portée au trône par la 
" déposition" de Pierre III, son mari. Les Busses, répétaient 
ses courtisans, et entre eux, les [(ourakine, aimaient Ie gou- 
vernement des femmes; Alexandre n'annonçait pas I'énergie 
nécessaire : Ie peuple l'attendait de I'impératricc. A force 
d'entendre répéter qu'elle était née pour Ie trône, elle désira 
de régner. Elle était lnûre, dès lors, pour les insinuations de 
Pahlen. Vne extravagance de Paul fournit à ce ministre 
l'argument décisif pour enlever Ie consentement, au moins 
tacite, d'Alexandre. 
Paul s'était enffoué d'un petit Allemand, son neveu par sa 
fenlme, Eugène de Wurtelnberff. II en avait fait, à neuf ans, 
un générnl Inajor de l'arlnée russe et il se Ie fit amener, à 
Pétersbourg, par Diebitch, son gouverneur. Dans Ie soupçon 
où il vivait, dans l'isolement qu'il s'était imposé, cet enfant 
devint sa joie, sa vengeance contre sa femme, conlre scs fils; 
son orgueil aussi, car, en déshéritant les grands-ducs pour 
leur substituer cet'intrus, il manifesterait sa toute-puissance. 
II Ie traitait en hériticr présolIlptif, lui rcndait les honneurs à 
la parade, défìlait devant lui, à la tête des troupes, Ie saluait, 
en allemand, du titre de cc très flT:1cieux seigneur IJ . Un jour, 
dans un accès de soupçon, il descendit chez Alexandre, OÙ il 
n'allait jamais. Il voulait Ie surprendre. II trouva sur sa table 
La jJ,lort de César : c'était la preuve cherchée. II remonta chez 
lui, prit une hisloire de Pierre Ie Grand, l'ouvrit à la page de 
la mort du tsarévitch Alexis et ordonna à Koutaïsof de la 
faire lire par Alexandre 1. Puis il Iança des paroles mena.. 
çantes: " Sous peu, je me verrai forcé de faire tomber des 
têtes qui jadis m' étaient chères. J) II rappela des hommes 
sûrs, des hommes à poigne, disffraciés prtr caprice et qui Jui 
manquaient, Linderer, Araklchéef, soldat féroce qu'il desti- 
nait à remplacer Pahlcn dans Ie cOlnlnalldclnent militaire de 


I Souvenirs de la prillcesse de Lievell. SCHIE:\1A
N. 



l\10RT DE P.A.UL. - 1101. 


:1'7 


Pétersbourg. II comlnençait à se méf.ìer de ce trop puissaDt 
ministre. "J'ai reçu, lui dit-il un jour, l'avis d'une conJura
 
tion qui se trame contre moi. - C'est absolument impos- 
sible, sire! répondit Pahlen avec cette rondeur militaire qui 
était sa ffrande ressource d'arti6cc; - il faudrait done que 
fen fusse! n - Ii J 'en suis, aurait-il Juêrne dit, seul moyen 
de les prévenir. n Tant pour rassurer Paul que pour se liiunir 
d
une pièèe prohanle, il 6t signer un oukase ordonnant 
IJarrestation de l'ilnpéralrice, des deux grandes-duehesses, 
d'Alexandre et de Constantin. 
Le fait est que 1'0n en parlait beaucoup, et jusque dans 
l'intin1Ìté du Grand-due Alexandre: " Je ne prõnais les révo- 
lutionsqu'cn écervelée, écrivait, après l'événement, la grande- 
duches!;e Élisabeth, felTIme du tsarévitch 1... L'excès du des- 
potisme qui m'entourait m'ôtait presque la faculté de rai. 
sonner impartialement; je ne voulais que voir cette malheu- 
reuse Russie se sentiI' Iibre, à quelque prix que ce soit. u 
Tout Ie monde souhaitait la révolution; tout Ie monde se dis- 
p08ait pour, Ie lendemain, se vanter d'en avoir été. Les" amis 
de I'AngJeterre n menaient grand bruit des arrangements 
avec la France, du projet de traité, dérobé, chez Talleyrand, 
par Laborie, et envoyé à Londres. Paul perdait, ruinait, 
livrait l'empire et la noblesse au Corse et aux révolution- 
naires! L'affaire était à point; il ne fallait pas laisser à 
Araktchéef Ie temps d'arriver. 
a peur qui faisait la compli- 
cÎté générale se retournerait alors cOlltre les conjurés. 
Pahlen vit l'impératriee et lui révéla Ie secret du tsar, que 
Paul, dit-iJ, lui avait confié : l'a.doption du petit bonhomme 
de 'Vurtemberg; l'impératriee et ses fils seraient enlevés, 
jetés en prison, à tout Ie Inoins envoyés en exil : eUe, à I{hol- 
mOffory, dans Ie Nord, solitude OÙ une régente de Russie, 
Anna IJéopoldovna, avait Iangui cinq années avant d'y 
mourir; Alexandre serait enfermé à Schlüsselbourg; Cons- 
iantin, à Pétersbourg, dans la citadelle. L'impératrice s'aban- 


I A la mit..e. SCIlIE\Ul"lf 



128 


L'ALLl.A.NCE RUI8K. - {S01. 


donnait à s
 chimère. Alexandre balançait encore. C'est que 
}Jahlen réclamait de lui davantage : qu'il donnât l'ordre, au 
moins en ferlnant les yeux: "Alexandre m'écoutait, soupi- 
rait et ne répondait rien. tJ II ne Ie persuada qu'å force de 
Ie flatter et de l' cffrayer aussi, sur son propre avenir : "en 
lui présentant l'alteruati ve du trône ou d'un cachot, OU, 
peut-être, 1a mort. " C'esl alors qu'iIllli aurait montré l'ou- 
kase. Pour consentir, .Alexandre exigea de Pahlen Ie serment 
que Paul aurait la vie sauve. Pahlen jura; mais, par ce ser- 
ment, it n'enaaGcait que lui-même. Son air d'autorité, son 
beau geste de solJat loyal suffirent-ils à convaincre Alexandre? 
II paraît s'être contenté de la parole d'honneur et n'avoir 
point pressé Pahlen sur les détails d'exécution et ce qui 
adviendrait si un despote aussi emporté que Paul s'avisait 
de résister. Il était de son caractère fJattant, fourbe et mys- 
tique de ne jamais préciser les mots non plus que de jamais 
arrêter les événements. L'Înf.érêt de Pahlen était de prêter ce 
serment et de Ie tenir, c' est-à-dire de ne point mettre la main 
à la besoffne. Au dernier mOlnent, il demeurerait dans les 
coulisses; si l'affaire nlanquait, il arl'iverait à telnps pour 
sauver Paul; si l'affaire réussissait, il sCl'ait Ie premier à 
courir chez Alexandre; ce prince pourrait recevoir la cou- 
ronne de mains qui ne seraient point tachées de sang : 
" L'elnpereur a péri et devait périr. Je n'ai été, dit-il plus 
tard, ni témoin, ni auteur de sa nlort. Je l'avais prévue, mais 
je n'ai pas voulu y participer; fen avais donné la parole au 
grand-due! JJ 
Le n témoin JJ et l' "acteur JJ qu'il ne voulait point être, it 
les tenait en réserve. C'était un I-Ianovrien, au service russe 
depuis trente ans, Bennigsen, AlIen1and à la main rude, à 
l'âme dure et vindicative, enrichi par Catherine, diggraci
 
ti>ut récemment par Paul et exiIé. Pahlen, au lieu de I'expé- 
dlcr, l'avait retenu. II Ie vit, Ie 22 mars 1802. " II mc décou- 
VrIt ses projets, raconte Bennigsen; je conscntis å tout ce 
1u'il Diè proposa. JJ La l;c.:t
 des coujurés était prête, tous 
Jrficiel'
 plus ou roo ins nlû\traités par Paul, et de cette espece 



MORT DE PAUL. - 1601. 


110 


. 
d'holnlneS dont il avait " avili" l'armée rUSie, selon Ie mot 
de \Voronzof, u des gueux sails principes J) ! 
Pahlen choisit la nuit du 23 au 24 mars, en considération 
des régiments qui prendraient la garde dans lajournée du 23. 
Paul, dans un mouvement de colère contre les Anglais et de 
chaleur pour la France, commanda d' écrire une dépêche ful- 
minante à I{rudener, son ministre à Berlin : il entendait que 
la Prusse entanlât les hostilités contre I'Angleterre, sinon 
80,000 Busses passeraient Ia frontière prussienne, et, ce que 
Ie tsar ne disait point, s'empareraient de la Prusse orientale. 
Pahlen, en expédiant la dépêche, y ajouta ce post-sCniJlUm : 
n Sa ltlajesté impériale est indisposée aujourd'hui. Cela pour- 
rait avoir des suites.>> I{rudener entendrait à demi-mot et ne 
ferait point de zèle. 
Le 23 au soir, Talysin, commandant du régiment de la 
garde Preobrajenski, qui habitait près du palais l\lichel, 
réunit à sa table Pahlen, llennigsen, les frères Zoubof et une 
troupe de ces affidés dont on se croyait sûr. On les fit boire. 
Chacun se monta la tête sur les injustices de l'empereur, se 
répandit en àiscours emphatiques à la Brutus : anéantir ies 
tyrans, sauver la patrie, c
r Ie vocabulaire était Ie même 
parn1Ï les militaires de Pétersbourg que parmi les jacobins de 
Paris, à la veille du 21 janvier, Ie soir du 8 thermidor ou dans 
les conciliabules des (& derniers Romains " de l' an IX. lis 
s'exaltèrent de cette littérature détestable et de champagne 
alcoolisé. Quand il les vit à point, Platon Zoubof leur exposa 
<<l'état déplorable de I'Empire, la folIe rupture avec I'Angle.. 
terre II, la ruine du pays, la menace perpétuelle que la 
démence de I'Empereur suspendait sur chaque citoyen, la 
nécessité de paSier des paroles aux actes, ce que la patrie 
attendait d'eux, et cette nuit-là même : obliger I'Empereur à 
signer un acte d'abdication et proclamer Ie grand-due 
Alexandre qui consentait à tout, approuvait ce qui se ferait 
pour C& empêcher son père de se perdl'e lui-même et de com- 
pléter la ruine de I'Empire.". Un sénateur, Troschinski, 
dressa un manifeste à la nation, où ron exposait quo 
VI. 
 



tao 


L'ALLIANCE RUSSE. - iSOI 


I'Empereur, pour cause de maJadie, nomlnait Ie grand-- 
due eorégent. Que I'Empereur signât ce manifeste, ct In 
Russie était sauvée; I'Empereur serait simplement inlcrllé 
à Schlüsselbourg. Au milieu du tumulte, des apostrophes 
entrecoupées, des voix s'échauffant à l'envi, un jeune homme 
interrogea Pahlen : " Si I'Elnpereur résistait? " Pahlen 
répondit, en frunçais : " Quand on veut faire une omelette, 
il faut cassel' des æufs. J) Et les conjurés continuèrent de 
déclamer et de hoire. 
Vers minuit, on annonça que Ie I er bataillon du régi- 
ment de Selnenof, les 2 8 et 4 e bataillons du régiment Preo- 
brajenski, avaient pris position aux environs du palais 1\lichel, 
dans Ie Jardin d'été. Alors Platon Zoubof et Bennigsen décla- 
rèrent Ie moment venu de se rendre chez I'Enlpereur el de 
régler l'affaire directelIlellt avec lui. lIs partirent, suivis de 
leurs compagnons, une soixantaine d'officiers, ivres pour la 
plupart. Pahlen les quitta, afin de prendre Ie commandement 
des troupes qui veillaient au dehors; it tenait sa parole, et ce 
fut la senle part de (( l'honneur JJ en cette sinistre aventure. 
Valérien Zoubof, privé d'une de ses jalnbes, ce qui Ie rendaitim- 
propre à I' escalade, en prit prétexte pour se séparer de la bande. 
La garde de la porte était confìée à un adjudant de place 
qui, seul, pouvait, la nuit, aller et venir dans Ie palais. C'était 
un ancien officÎer au Preobrajenski. II était du complot; il fit 
baisser Ie pont, livra Ie passage et, sa lanterne de ronde à 1a 
main, conduisit les conjurés jusqu'à l'entrée du cabinet de 
toilette attenant à la chambre de l'Empereur. Un jeune valet 
de chambre y couchait. II courut aux assaillants, cria: <<Au 
meurtre! JJ II fut saisi, culbut.é, réduit au silence. Paul dor- 
mait. Le palais 
{icftel était Ie seul lieu du monde où il se 
crût en sûreté. Réveillé par Ie bruit
 il saute hors de son lit, 
les pieds nus, en chemise et ,bonnet de nuit, et court à une 
porte qui communiquait avec l'appartement de l'impératrice. 

lais, dans sa méfiance envers sa femme, il avait fait con- 
damner ce passage. II se réfugia devant la cheminée que 
cachait un écran. 



MORT DE PAUL. - IS01. 


t31 


Les cris du valet de chalnbre ont surpris les conjurés; cette 
apparence de résÍstallce les déconcerte; ils reculent les uns 
sur Ies autres, et Ies derniers dégrinúolent déjà dans l'esca- 
lieI'. Platon Zoubof balbutie, il voudrait partir; mais Bel1- 
niGsen, l'arrêtant par Ie bras: C& Le vin est tiré, il fant Ie 
boire; Inarchons! " Les plus enragés contre Paul, les plus 
i\TCS, Ie suivcl1t en trébuchant. lis entrent dans la chambre, 
vont au lit, Ie trouvent vide, cherchent, promènent leur lan- 
terne dans les angles obscurs, Un rayon de lune tombait sur 
les pieds nus visibles sous l' écran. Paul est tiré de sa eaehette, 
suant l'anß'oisse, lIaffard, trelnblant de tous ses membres. Les 
conjurés n'osaient parler. Seul Benniasen: u Sire, vous 
êtes arrêté! - Arrêté? Qu'est-ce à dire? murmura l'Empe- 
reur. - Restez tranquille, sire; il y va de vos jours! tJ Paul 
répéta: uArrêté? arrêté'? - II ya quatre ans, cria un offìcier, 
qu'on aurait dû en finir avec lui. - Pourquoi? qu'ai-je done 
fait?... I) II ne fal1ait point de débat. Bennigsen Ie traine à 
18 table, pousse une chaise, l'y accule, lui met du papier 
sous la main, une plume entre les doigts. <<Long, maigre, 
visage pâle et anffuleux, la statue du commandeur de DOll 
Jun-'! )), Hennigsen, Ie chapeau sur la tête, l'épée à la main, 
cOlnmande de signer. Paul reprenait quelque conscience; il 
re3'arde autour de lui, quêtant une aide, et reconnaît Platon 
Zoubof, qn'il a rappelé de l'exil et qui vient rassassiner! 
Zoubof lit, en tremblant, l'acte d'abdication. "Votre 1\Iajesté 
ne pent plus régner sur vingt millions d'hommes, crie Ben- 
niGsen; eUe les rend trop malheureux. II ne vons reste plus 
qn'å signer votre acte d'abdication. ,) Paul, arraehé enfin à 
sa létharg-ie, résiste, s'elnporle en colère, erie, menace. A 
quoi bon? Cette bande de misérables ne peut plus désormais 
être s3uvée de la mort que par sa n10rt. II est perdu. Les con- 
jurés avancent, l'enserrent, s'cxcitent à l'assaillir, l'injurient, 
telle une populace couarde et féroce qui tient sa victime sous 
Ie couteau, provoque un geste de défense, prétexte et signal 
du massacre. Et c
pendant ils hésitent encore. Ce n'cst qu'un 
pauvre hOllnne dévêtu, jalllbcs llues, corps affaissé, yeux 



t3! 


L'
LLL
.NCE RUSSE. - 1801. 


égarés, visage tordu d'horreur, figure grotesque et lamen- 
table de misère humaine : un coin de cabanon dans un hl>pi- 
tal de fous. 
lais entre eux et ce t'antôlne subsiste encore un 
voile qu'ils n' osent ni écarter, ni déchirer : Ie voile du tClnple. 
C'est encore, tant que son cæur bat, I'Empereur, un être à 
part des hOlllllles, la lllajesté omnipotente et sacrée : un mot 
écrit par cette nlain, c'était, il n'y a qu'un instant, Ia torture 
et la mort; qu'un secours arrive, et Ie miracle de la parole, 
Ie miracle de l'écriture peut s'opérer encore. lIs se ùécjdent. 
Nicolas Zoubof, athlétique et géant, I'A]exis Orlof de la 
bande, lève la main. SOllS les menaces, sous l'outrage, Paul 
se révolte; it se rappelle peut-être qu'il estl'Empereur, Inais ce 
n'est que pour tomber en furie. II résiste, il lutte. Un offìcier 
Ie prend à bras-Ie-corps, ils roulent à terre. Dès lors, Ie mys- 
tère est violé; Ie dien terrassé n'est qu'une idole de chair, de 
la chair à fouler aux pieds. Tous s'y ruent, les sabres à 10 
main. II frappent à la tête, aUK bras. Paul saigne, se débat, 
hur'le. Un des assassins détache son écharpe et la lui passe 
autour du cOU. Paul croil reconnaître son fils Constantin: 
" Gràce, monseigneur! De I'air! de rair! )) II dispute encore, 
parvient à passer ses mains entre J'écharpe et son COll. Les 
mains sont tirées, on serre Ie cordon, il suffoque. Ce n'est 
plus qu 'un cadavre, et tous se bousculent pour Ie voir, s'as. 
surer qu'il est bien mort, donneI' Ie coup de pied, proférer 
une ordure. Ce)a avait duré trois quarts d'heure. 
Bennigsen, à In porte, arrête, de son épée, la foule des 
survenants t empressés de jouer un rôle, de ø dire qu'ils 
en étaient ". II leur crie, en français: "II est achevé! n II 
met des ffardes sur Ie seniI, rentre dans Ia chambre, écarte 
les assassins, ordonne Ie silence, chasse dehors les plus tapa- 
geurs, et, par les moins avinés, fait réparer l'affreux désordre 
de la pièce, rei ever les meubles, porter Ie cadavre sur Ie lit. 
Puis, faisant mine de Ie soigneI', il appelle les serviteurs, Ie 
médecin, constate Ie décès, revêt I'Empereur de son uni- 
forme, place sur In tête un bonnet qui cache les yeux, dissi- 
mule la face congestionnée, convulsée 
 enfin, dispose tout Ie 




IORT DE PAUL. - {SOt. 


tal 


spectacle de l'apoplexie, dont it irnporle, dorénavant, que, 
pour tout l'univers, Paul Ier SOlt offìciellement mort. 
Les meurtriers étaient descendus, chantant victoire, se 
posant en Iibérateurs de la patrie, se vantant de leur forfait; 
ils se répandent qui dans In ville, qui dans les caves du 
palais où ils continuent d.e s'abêtir en buvant à la mort du 
tyran. Pahlen arrive, suivi des soldats. Dès lors, les choses 
doivent rentrer dans l'ordre; dans Ie cérémonial. C'est Ie 
passage périlleux. Comment les soldats vont-ils prendre 
Ia nouvelle? En pareille occurrence, lors de l'avènement 
d'Élisabeth et de celui de Catherine, I'acclamation de Ia 
troupe a été la consécration de l'acte : Ia révolution de palais 
ne s'achève que par la révolution de caserne. Le général qui 
cOffilnande les troupes, Talysin, annonce la mort de Paul, l'avè- 
nement d'un nouveau tsar, doux, bienfaisant aux hommes, 
père du peuple et de Ia patrie. Les soldats demeurent mueh;. 
Le silence se prolonge. Talysin discerne des mouvements 
sourds, des murmures. II renonce à entraîner et à convaincre, 
et rompant Ie discours, haussant brusquement Ie ton de la 
harangue à celui de la manæuvre, il commande : (I Demi- 
tour à droite! " Machinalement, les soldats obéissent, et, 
dociles, se laissent disperser en escouades, immobiliser en 
sentinelles à toutes les issues du palais. Le reste des régi- 
ments attendait dans Ie jardin. Valérien Zoubof, qui a reparu, 
trouve I' occasion bonne à manifester son ardeur trop con- 
tenue; sa jambe de bois n' est pas un obstacle à l' éloquence. 
II exhorte la troupe à acclamer Ie nouvel Empereur. L'atti- 
tude des soldats Ie force à se retirer. 
La caserne ne se prononçant point, it faut que Ie palais 
s'impose. Pahlcn se rend chez Alexandre. Le grand-due 
avait, la veille au soir, pris cOIlgé de son père, dans les 
forlnes accoutumées. Habitué à ne mallifester aucun senti- 
ment devant Paul, il ne manifesta rien. Retiré dans son 
appartement, sachant que c'etait POUI' cette nuit-Ià, que cela 
s'accoll1plissait en eet instant; pensant au péril de sa Jnère, de 
ses frères, à son propre péril si cela ne réussissait point; pen- 



t34. 


L'ALl.IANCE RUSSE. - 1801. 


sant au succès aussi, à l'avènement possible, au traDsport 
insl:tntané du néant ëÌ la toute-puissance, de la porte de )a 
prison à la salle du trône; (I agité, dit un de ses confìdents, 
pt
nétré de tristesse et d'angoisse " , il attendait, étendu, tout 
habillé, sur son lit. '''crs une heure du n1atin, on frappe. Des 
cris de joie, des hourras ! Nico]a
 Zoubof échevelé, cramoisi, 
en sueur, les vêtements en désordre, se précipite, en criant 
d'une voix rauque : (I Tout est fait! - Qu'est-ce qui est 
fait? " demande Alexandre, tremblant de l'apprendre. Zou- 
bof s'aperçoit qu'il s'est Inépris, qu'AJexandre ne savait pas 
tout; il balbutie, tourne autour du fait, Ie révèle cependant. 
Alexandre, un pen SOUI'd, dcvine plutôt qu'il n'entend : il a 
{
lé la dupe de scélérats, l'instrUITlent òe criminels; Ia victime 
de sa propre faiblesse, d'une complaisllnce inavouée peut- 
élre! Effrayé de ]a responsnbi]ité enconrne, sinon assumée, 
de la complicité trop peu répudiée, il décol1vre l'abîme sur 
Jequel i] nvnit ferlné ]es Ieux; il se connait, il se réprouve, il 
tombe dans Ie dé
espoir. (I II sentit, raconte Ie prince Adam, 
un glaive s'enfoncc
 dans sa conscience, Hne tache noire qu'il 
cro)
ait ineffaçable. - Comnlent you]ez-vous que je cesse 
de souffrir? disait-il quelque temps après à son anti, Cela 
ne peut changer. " 
II ffémit, il voudrait courir au secours de son père. Un 
ffénéraI, Onvarof, et quelques officiers qui sont arrivés, l' en 
empêchent. D'ailleurs, it ne s'appartient plus. Larmes, scru- 
pules, renlords, tout est désormais subordonné à la raison 
d'État.Pahlen se présente, impnsslhle, soJennel, et, Ie genou en 
terre: tc Je vous 
all1e, nlon maitl'e. L'Empereur Paul est mort 
d'apoplexie. " A.lexandre chnnreHe. t; Sire, il s'atrit de votre 
sûreté, de ceIle de]a falnille ilnpi'r:
d('. Calmcz-vous, habilIez.... 
vons en hâte. montrcz-vous aux soldats pour les apaiser. " JJ 
fant qu'au petit jour la yille s'é,'eiJIe avec un Enlpereur 
acclamé; qne Ia translnission de la couronne soit acconlplie; 
que les passants lisent sur les rours, signé de leur nouveau 
maitre, un maul feste les exhortn nt à ]' espérance; qu' ils en 
béni:'ìsent Ie cirl et que l'ordre règne à Pétcrsbol1rff. 



MORT DE PAUL. - 1801. 


t35 


Cependant r,laria Fêodorovna, l'impératrice, réveilIée en 

ursaut par 
Ime de Lieven, gouvernante des enfants, croit à 
une maladie du grand-due Michel, souffrant la veiIle. "v otre 
mari est mort! " dit la gouvernante. Alors, entendant des 
bruits insolites dans Ie palais, des eris, des piétinements de 
bottes lourdes, l'impératrice soupçonne l'événement. Est-ce, 
pour eUe, Ie règne d'Élisabeth ou de Catherine? est-ce l'exil 
d'Anna Léopoldovna? Elle s'élance, comme égarée: (I Qu'ils 
me tuent aussi! J e veux Ie voir! " Pahlen arrive et lui déclare 
la mort, l'apoplexie. Elle refuse d'y croire; elle veut voir par 
elle-même, s'assurer qu'on n'a pas assassiné I'Empereur et, 
si on l'a tué, Ie venger. Pahlen lui barre la porte. Elle l'ac- 
cable d'invectives et se démène tant qu'il s'en va. Elle par- 
court les corridors, les chalnbres, hurlant, sanglotant furieu- 
sement. Elle rencontl'e des grenadiers, les apostrophe: "S'il 
n'y a plus d'Empereur, puisqu'il est tombé victime des 
traHres, c'est moi qui suis votre impératrice, moi senle, 
volre légitime souverain; suivez-Inoi! " 
Iais eUe n'est point, 
comme Elisabeth, du sang de Pierre Ie Grand; elle n'est 
point, comine Catherine, dans Ie cOinplot. Les grenadiers ne 
sont pas préparés. lIs la connaissent à peine, ils croisent Ia 
baïonnette et lui barrent Ie passage. Alors, se trouvant senle, 
elle se réfugie chez sa belle-nIle, la fen1me d' Alexandre, 
autre Allemande, qui n'a point perdu la tête, et qui, ne 
visant point si haut pour eHe-mêrne, ne se trouve ni tant déçue, 
ni tant désespérée I. Ene va, de la sorte, de l'appartement 
de son mari à celui de sa belle-rnère, prêchant Ie courage 
à l'un, à l'autre la prudence. 
Iais 1\Iaria Féodorovna n'écoute 
rien et (( absolument égarée " continue à crier, en allemand: 
< u J e veux régner ! l' 
Bennigsen la vient prier de se rendre au palais d'Hiver afìn 
d'assister à la prestGtion soiennelle du serlnent de I'Empe- 
reur. (( Qui est En;pcreur? dC'IlHlnde-t-elle. Qui désigne 
I'Empercnr Alcxandre? IJ ßcnnissen répond : (( La voix de la 


LeUre de l'ímppratrice Élisaheth à Ii mère. D'8pl'è. Mme de I..iev8Dt on dut 
la 13ianer. ;-\C:HIENUIN. 



t86 


l,'ALLJANCE RUSSE. - 1801. 


nation. " 
Iais par qui parle cette voix, OÙ se fait-elle 
entendre? L'impératrice ne reconnaitra pas son fils pour 
Empereur. Puis, voyant que personne ne la soutient, elle se 
reprend : rc Au moins jusqu'à ce qu'il ait expliqué sa conduite 
dans cette affaire. " Et cUe refuse obstinément de se rendre 
auprès de lui. Pahlen revient alors, et, sous Ie flot des 
reproches et des menaces, déclare, cyniquement, la vérité : 
il a tout su, tout approuvé, comme tout a été fait, pour Ie 
salut de l'EITIpire et de la dynastie. L'impératrice continuant 
à tempêtcr, il r abandonne à Bcnnigsen qui l' endoctrine, 
tout en lui ferlnant la porte : il ne la conduira pas à la 
chambre mortuaire, tant qu'clle ne se possédera pas mieux. 
" 
Iadame, on ne .loue pas la comédie! " Puis, à sept heures 
du matin, qtJand il eslime que la rc scène" est terminée, il 
l'emmène, avec la jeune impératrice Élisabeth, au lit de 
mort. Alors eUe éc]ate; eIIe s'étale en suffocations, sanglots, 
II hurlements étranges ", cet autre spectacle du désespoir de 
cour et d'Etat 1, où se nlêlentles seules larmes vraies, les seules 
vraiment sanglantes, celles de la déception, de Ia déchéance : 
obéir au fils après avoir tremblé devant Ie père; n'être qu'une 
veuve dans l' oubli après avoir été une épouse dans Ie délais- 
sement; subir en6.n l'insolence et la promiscuité honteuse 
des meurtriers! " Ce fut - raconte Bennlgen, assez maitre 
de lui pour suivre Ie jeu des acteurs, et, quoique soldat brutal, 
fin Allemand, aluateur de traßédie - ce fut one vraie scène 
de théâtre. " 
Dans Ie demi-jour d'une matinée de mars, la chapelle du 
Palais d'I-liver réunit cette famille en tourmente, cette cour 
en désarroi, un clergé en tribulation; Alexandre mal ajusté 
dans son costume, les cheveux épars, les yeux rouses de 
tarmes, blême, en proie au vertige, entre les prêtres qui invo- 
quaient sur son avènerncnt les bénédictions du ciel, et les 
assassins de son père debout autour de lui pour lui dire par 
quels détour
 et par queUes mains Dieu l'avait fait Empereur. 


I Voir, dans Saint-Simon, I'apparea des ßrandee mort.. 



l\fOR T DE PAUL. - 1801. 


137 


II assista au service des morts, célébré pour Ie repos de l'àme 
en détresse qui avait agité durant quarante-six années l'être 
mortel du tsar Paul. 
A ODze heures seuIement, l'impératrice-mère permit à son 
61s de (c paraitre devant eUe 1). Comment se rencontrèrent- 
ils? EIle, pleurant, décIamant, dénonçant, criant vengeance; 
lui, épuisé de son effort, "anéanti de remords, de déses- 
poir; incapable de proférer une parole, de penseI' à quoi que 
ce soit". On les vit au passage. De ce qu'ils se dirent, l'his- 
toire doit laisser la divination aux poètes. Un fait seul nons 
Ie pent révéler : de ce jour-Ià, 
{aria Féodorovna prit sur son 
fils un ascendant étrange. Alexandre la craignit et la révéra, 
et de quelque acte de sa vie ou de quelque mesure' de son 
règne qu'elle lui demandãt compte, son attitude envers eUe 
fut toujours celie d'un homme que Ie secret de son åme 
force å se justifier. (( Un instinct d'expiation et de devoir 
très touchant IJ , dit une femme å l'àme subtile, femme de 
cour et d'État, très experte aux passions, la princesse de 
Lieven. 
Le bruit du changelnent de règne s'était répandu par la 
ville La cour avail subi la secousse de la délivrance; Ie 
public ne connut que Ie soulagement. Ce fut " une jubilation 
ffénérale qui ne laissait place à aucun regret, aucune réflexion IJ ; 
dans les rues, un dévergondage de joie, la joie de vivre et de 
se réveiller du cauchemar horrible, la joie de Paris au 10 ther- 
miùor. C& Hurrah! roes compliments! Nous avons un nouvel 
Empereur! " comme on dit, à Pâques : " Christ est ressus- 
cité! " - (( On s'embrassait ainsi qu'en la grande fête: une 
vraie résurrection pour la Russie. )) La fonIe courait vel'S 
Ie palais; les soldats défìlaient, en grande tenue, tambours, 
musique et enseignes déployées, pour saluer I'Empereur. L'of- 
nce des ténèbres était fÌni, avec la nuit sinistre. Un soleil 
superbe montait au ciel; et Ie rideau se leva sur Ie grand gala 
de 1a joie officielle. Alexandre s'y révéla l'arlÍste incompa- 
rable qu'il devait être tonte sa vie, Ie plus fataliste des 
hommes, quand 18 fatalité 
ournait à son avantage; Ie plus 



188 


L'AL1,IANCE BUSSE. - iSOL 


souple, Ie plus séduisant en ses métamorphoses. (( Anéanti .- 
tout à l'heure, auprès de la dépouille défigurée de son père. 
Ie voilà radieux devant son peuple qui l' entoure, radieux 
de se sentir (( ridole de tous ces affamés de bonheur)). - 
(( Ce qui était å craindre depuis Iongtemps est arrivé... Je 
respire avec la Russie entière)) , écrit Ia non. velIe impératrice 
Élisabeth. lIs se parent, ils n' ont point à se farder, ils 
rayonnent naturelJement. A midi, Ie Sénat, les dignitaires, la 
cour, tous les officiers civils et militaires sont convoqués 
pour Ie serment. u Le jeune Empereur - il avait vingt-trois 
ans - parut, raconte un témoin, accompagné de cette 
jeune impératrice Elisabeth, si belle et si charmante alors, 
pleine de la dignité la plus gracieuse, vêtue d'une simple 
robe de mousseline blanche, la tête sans ornements, ..ien 
que ses_ belles boucles blondes flottant autour de son cou... 
L'Elnpereur aussi était beau. II resplendissait de jeunesse et 
de celle sél.énité qui formait Ie trait distinctit de sa physio- 
nomie et de son caractère... JJ On défilait, on s'inclinait, 
dans l' enivrement. Alexandre reçut ces serments tumultuaires 
qui affluaient à lui sans distinction de rangs, sans céré- 
IDonial, dans ce désordre qui suit toutes les révolutions, 
qu'elles s'opèrent dans les palais, dans les assemblées ou sur 
les places publiques I. 
Maria Féodorovna n'oublia jamais. Vingt-quatre ans après, 
elle se rendait aux obsèques de son fils Alexandre; comme 
eUe passait devant Ie palais 1\IicheI, on l'entendit qui disait 
à sa belle-fille, Alexandra de Prusse, femme du nouveau tsar, 
Nicolas : " Alexandre n'a jamais su punir les meurtriers de 
son père; j' espère que Nicolas Ie fera! I ./ 


I Le soir, dans toute la vilJe, on sahla Ie champar.ne. Un marchand de vin - 
et ce n'était pas Ie plus considérable - en débita pour 60,000 rouble.. On fe.- 
toya dans tous Ie! restaurants. Uelation de 'Veljaminof-Sennof. SCBIEltrUl'UJ. 
I Notice du prince Lobanof. - Scnuu,ul'N. - 



EFFET EN EUROPE. - 180t 


439 


III 


Les meurtriers triomphent cyniquemenl de leur fCl'fait; 
chacun d'eux vent avoir porté Ie coup fatal, .tordu l'écharpc; 
et, dans Ie public, chacun se vante d'avoir connn ce héros, 
serré sa main généreuse! Le tout en effusions à la Didcrot, à 
la .Tean-Jacques. (& .Te partage, mon cher onele, et votre 
surprise et votre joie, écrit Ie jeune 'Voronzof à I'arnbassa- 
denr à Londres... Ennn, notre patrie est délivrée du jouG 
insupportable sous lequel elle gémissait depuis quatre ans... 
Les affreuses idées de cachots, de tortures, de proscriptions 
se sont dissipées comnle des fantômes... Elles font place à 
l'espérance de la prospérité nationale et de la sûreté particu- 
lière, bonheur auquel iJ n'était plus perInis de penser... " 
Alexandre ignoÄ."ait encore, il tâcha d'ignorer, tant qu'iI Ie 
put, les noms de ceux qui avaient porté la main snr fa 
(I majesté sacrée )) . Ne se sentant point la force de les punir, iI 
les subit. Pahlen prit la direction des affaires. Panine fut 
rappelé. Dne évolution de la politique parut à tous l'inéyi- 
table conséquence du chanaement de règne. Pahlen n'était 
point, par systèlne, hostile à la France; mais Panine, mnis les 
Zoubof se montrèrent tout anglais. La mort de Paul Ininait 
In Ligue des neutres et rompait l'alliance française. Des 
courriers partirent pour toutes les capitales. Celui qui se 
rendait à Londres portait cette lettre de Pahlcn à Simon 
\V oronzof I : (( lole décès de S. Thl. l' elnpereur Paul Ier, qu 'une 
attaque d'apopIexie a subitement enlevé dans la nuit du II 
au J 2 (23-24 mars), a placé sur Ie trône I'espoir et ramour de 
la nation, rauguste Alexandre... Notre auguste maitre, en 
déslrant de voir Ie rétablissement de la honne intelligence 
entre les deux pays, y concourra certainement par tous les 
moyens qu'il trouvera compatibles avec la plus stricte 


I MunlròNI, t. XI p. 8, !fi man 1801. 



f
O 


LÃ 
fO R T {\E PAUL. - t 80t. 


Justice. " Et Ie courrier dépêché à Kolytchef, à Paris, Ie 
a 1 mars : n Sa 
Iajesté désire vous voir adopter dans vos 
conversations avec Ie premier Consul toutes les politesses 
dues au premier personnage d'une Grande puissance, sans 
néanmoins vous départir dans la moiridre chose des prin- 
cipes de fermeté qui peuvent seuls obtenir aux négociations 
qui vous sont con6ées un succès désiré. " L'Empereur récla- 
mait la revision du traité avec Naples C& extorqué " par 
furllt. 
(I En cas de refus ou de réponses évasives et diIatoires, V otre 
Excellence s'abstiendra de traiter sur quoi que ce soit 
avec Ie gouvernement français, jusqu'à nouvel ordre. " 
A Londres, la joie déhorda, comme à Ia nouvelle d'une 
défaite de la France ou d'un attentat heureux contre 
Bonaparte. A Naples, les réjouissances dépassèrent les 
(& bornes de la décence ". II restait un petit corps russe : 
Ie général Borordine donna un grand bal, qui fut un lriomphe 
pour la fen1111e du consul angIais, belle personne qui faisait, 
au su de tout Ie monde, Ie bonhenr du général russe. A 
Vienne, cour de tradition, rEmpereur renouvela les oraisons 
dont sa grand'mère, !\larie-Thérèse, avait salué Ie doigt de 
Dieu, lors du décès de Pierre III, père de Paul, frappé, 
qU31'ante ans avant, du mal héréditaire. 
A Paris, au pays des régicides, ce fut la consternation, et 
nux TuiIeries, vides de rois, I'horreur. Plus de Ligue des 
neutres, plus de blocus de I'Angleterre, plus d'Égyple, plus 
de l\Iéditerranée! ç' en était fait de la chimère russe jusqu' en 
1807, jusqu'au radeau de Tilsit, qui ne fut qu'un praticable 
de" théâtre, des bâtons flottants à la dérive du fIeuve. " II a 
jeté des cris de désespoir, rapporte Ie Prussien Lucchesini; 
iI s'est tout de suite livré à I'idée que la mort n'a pas été natu- 
relIe, et que Ie coup est parti de I'Angleterre. II croit avoir 
perdu Ie plus fort appui contre eUe et comptait avoir trouvé 
dans Paul ce que Frédéric II trouva dans Pierre III. " - (( Les 
Analais m'olll ,manqué Ie 3 nivôse, s'écria-t-il; ils ne n1'ont 
pas 111anqué à Pétersbourg." Le ßloniteur annonça la nouvelle 
en ces termes : (i Panl Ier est mort dans la nuit du 24 au 



EFFET EN EUROPE. - t801. 


141 


25 I ; I'escadre anßlaise a passé Ie Sund Ie 31. L'histoire nous 
apprendra les rapports qui peuvent exister entre ces deux 
événements. 1f Le crut-il? Les cOlnplots l' obsédaient, et ces 
complots se tramaient à Londres. II se sentait environné 
d'assassins. La mort de eet autocrate, dans Ie palais impérial, 
au milieu de ses gardcs, lui fit apparaitre, en une vision 
sinistre, Ie sort que toute I'Europe lui réservait : il vit 
l'impuissance de sa po]ice, l'infirInité de son pouvoir. C' est 
Ie 12 avril que Talleyrand lui apporta la nouvelle de l'attentat 
de Pétersbourg; Ie I G, il connut I'attcntat de Copenhague I. 
n se rcprit aussitôt et renversa tous ses plans. La llll"ssie 
devenait ncutre entre I'Angleterre et la France. II avait tout 
à craindre, en Égypte, de l'expédition des AHfflais. L 'expédi- 
tion en Porlugal, mollelnent Inenée par Godoy, dégénérait 
en petite guerl'e. Elle se ferait trop tard et avorlerait, si la 
France ne s'y lançait à fond. Dès 101's, son intérêt Illi parut de 
conclure Ie plus tôt possible, aux Ineilleures conditions, avec 
les Ang)ais, une trêve qui arrêterait leurs Hottes dans la Bal... 
tique et dans la l\léditerranée. II profiterait de la chute de 
Pitt, du désir de paix qui se manifestait à Londres; il don- 
nerait à la France l'illusion de la paix généraIe : ne pou- 
vant accabler I'Angleterre et annoncer à la France la chute 
de sa rivale, il ne saurait, sans compromettre sa popularité, 
refuser de négocier la paix désirée, réclalnée des deux côtés 
de la 
lanche, à des conditions bien inconciliables sans 
doute, mais dont la contradiction n'apparaitrait aux yeux des 
peuples que par les effels nlêmes du traité. 
CeUe paix durerait-eIle? En tout cas, pour l'avoir meilleure 
et la conserver plus longtemps, it jugea nécessaire, avant 
Inême de négocier, d' occuper les positions offensives, les 
passages de défcnse; de se nantir non seulement de ce qu'il 
désirait garder, mais des territoires d'échanges propres au 
marchande.ge diplomatique; bref, il se proeura, de sa main, 
les grands' moyens d'inflllence qu'il attendait de l'alliance 


1 Err.eu1' . du 23 au 24-. 
I 2 avril 1801. Voir ci-delsuI, p. tt5. 



14! 


IJA 
10RT DE PAUL. - i80t.. 


rlls
e. Cclte alliance suppritnée, il fallait suppléer à eel 
irnnlense contrefort par des fondations plus étendues et plus 
profondps de la puissance fran

aise ; elltourer la République 
de tout un systèrne de bastions, de têtes de ponts, de barri- 
cades et de palissades, d'un étayage énorme de charpelltes, 
(lui la rendît fOJ'lnidable et inaccessible. Garantie de la sorte 
conlt'c un retour offcnsif de la coalition, eUe pourrait négo- 
cier sur Ie pied de ruti possidetis et mettre I'Angleterre cn 
den1eure d'opter entre une guerre à oulrance et la reconnais- 
sance du fait accolnpli. 
Le 13 avril, Ie lendelnain du jour OÙ il connut la mort 
de Paul, il décida l'annexion du Piémont. II prit ':Ill arrêté, 
qu'il antidata du 2 avril, pour y enlever les couleurs de 
circonstance, et sur Iequel it réu1a l'administration de ce 
pays: il Ie divisa en subdivisions Inilitaires qui formaient 
chacune une préfecture ; il y appliqua la loi de ventôse an IX 
sur l'organisation de la justice civile en France; il y envo
Ta 
des trésoriers généraux, des receveurs des finances, des agents 
des domaines et de l' enregistrclnent. Jourdan, qui comn1an- 
daitle corps d'occupation, fut nomlné admiuistrateur générill. 
" l\fandez-Iui, écrivit Bonaparte à Talleyrand Ie 13 avril, que 
cette organisation est bien un prelnier pas vel'S la réunion, 
mais que ce n' est point décisif; qu'il doit done se conduire, dans 
cette eirconstance, avec la plus grande circonspection... Qu'iJ 
m' cllvoie des individus avec Ie titre de notables du Piénlont... 
Ces députés donneraient au gouvernemellt tous les renseigne- 
ments nécessaires pour achever rentière réunion du pays. ,J 
II fit savoir aux agents sardes qu'il n'écouterait aucnne 
proposition tant que les ports de l'ile ne seraiellt pas fcrrné
 
a ux Anglais, et attendit les démarches que Ie nouveau tsal 
})rescrirait à I{olytchef. 
Ces Inesures, qui furent la eonséquence immédiate de 18 
mort de Paul, éclairent Ie fond des négociations qui sui- 
Vlrent, tant avec la Russie qu'avec I'Anß'le
erre; cUes per- 
Inettent de conlprendre comment la paix se conclut et COIn. 
ment eUe ne se conclut que pour se rompre. 



LIVR E II 


LE THAITÉ D'AIUIENS 


C II A PIT n E PRE 1\1 IE R 


L
S PRÉLI.atINAIRES DE LONDRES 


1801 


I 


Bonaparte ne connaissait Alexandre que de très loin. II 
inclina, dès qu'il apprit Ie crime, à sOllpçonner ce prince 
d'en avoir été Ie complice, au moins tacite. Un idéoloffue, 
un rêveur, un instrulnent des Anfflais, voilà ce qu'il discer- 
nait dans Ie nouveau tsar. A Ie voir u entouré des assassins de 
son père IJ , il éprouvait pour sa personne peu d'cstime, et 
encore moins de confiance. II essaya de Ie sonder; il lui 
dépêcha Duroe, à qui il attribuait du coup d'æil, et Ie 
chargea d'une lettre particulière. Duroc devait passer par la 
Prusse. (I Tant à Berlin qu'å Pétersbourg vous parlerez tou- 
jours de I'Éffypte cOlnme si nous étions assurés de sa posses- 
sion;... de l'expédition des Anßlais COlnme ayant manqué, 
en ajoutant toujours que si eUe réussissait, ce serait un très 
ßrand malheur pour Ie continent de I'Europe; de Cathe- 
rine II, comiDe d'une princesse qui avait prévu 18 chute de 
l'en1pire ture et qui avait senti qu'il n'y aurait de prospérité 
pour Ie commerce russe que lorsqu'il se ferait par Ie Midi. " 
Duroe pressera la conclusion de la paix, se montrera très 
rassurant sur l'intégrité du royaume de Naples; il se mon- 
trera, au contraire, mécontent du roi de Sardaigne qui laisst' 



144 LBS P f\ÉLIMINAIRES DE LO
DRES. - ISOt. 


les Anglais se ravitailler à Cagliari : il Ie conduit très mal, 
n et Ie gouverneInent français ne peut pas aimer les reve- 
nants 1 JJ . 
Tandis que Duroc court la poste en Allemagne, tout s'ai- 
grit et se tend à Paris. Kolytchef se sent désormais écouté, 
soutenu à Pétersbourg. II passe à Talleyrand une note hau- 
taine, où il reproduit les termes des instructions du 31 mars 
sur la paix " extorquée JJ à Naples. C'est déjà Ie ton des notes 
de 1805. Bonaparte s'emporte, menace de renvoyer Kolytchef. 
Ce diplomate, de son côlé, pousse à la rupture. II écrit au 
tsar, Ie 27 avril: (& L'Europe entière est intére:)sée à arracher 
à la France la domination de I'Italie i. 1) II reçoit une instruc- 
tion développée, du 28 avril. Alexandre y esquisse Ie rôle 
qu'il se dessinera en 1804, qu'il jouera en 1814: celui de 
régulateur de Ia paix européenne. Nul intérêt direct, per- 
sonnel à traiter avec la France; c'est la paix générale dont il 
ambitionne de se faire l'arbitre. " II m'importe infiniment que 
les négociations uItérieures... soient dirigées vel'S un principe 
stable et que, dans les réintégrations des princes dépossédés, 
aussi bien que les indemnisations des princes lésés, une 
mesure sage et équitable soit consentie de manière à établir un 
équilibre qui garantisse respectivement et assure Ie repos de 
I'Europe. 1) II invoque,. pour sa médiation en Allemagne, les 
précédents de Teschen; pour sa médiation en Italie, les garan- 
ties qu'il a données au roi de Sardaigne et au roi de Naples. Il 
interviendra non en ami, encore moins en complaisant, mais 
en 1& mandataire de I'Europe ,), c'est-à-dire en adversaire. Et 
pour que Bonaparte ne s'y trompe point: " L'occupation de 
I'Égypte par les Français, l' obstination qu'ils manifestent de 
vouloir se maintenir dans cette conquête, me font entre- 
voir... une source inépuisable de difficultés et de contradic- 
tions. . 


I Instruction. à Duroc, !J4. avril 1801. - Tratchewsky. - TATISTCHEFF, 
Alexandre J.r d Napoléon. 
I Note de Kolytchef à Talleya'and, 26 avril; rapports de Spina et de Cobenzl, 
S7 ."Iil, !9 mai 
801. 



L'ULTIMATUM DE BONAPARTE. - 1801. U,.:J 
Mais I'AlIemagne demeure aux pieds de Bonaparte: c'cst 
que l'heure de la Grande distribution approche. Tout ce qui 
convoite, tout ce qui se flatte de quelque bénéfìce, dépule å 
Paris, sollicite, achète déjà, au besoin, et se u recommande " t 
comme aux temps féodaux. Alexandre, les AIIemands ie 
savent, n'interviendrait que dans l'intérêt de I'Empire, la 
chose qui les intéresse Ie moins, pour rogner les parts, In<.tin- 
tenir la Constitution, et <<prévenir, comme il dit, la Prusse 
dans les usurpations qu'elle médite I >> . 
Les Prussiens, ne redoutant plus une alliance franco-russe, 
reprenant espoir en Pétersbourg, montrent moins d'empresse- 
ment à" usurper>> Ie Hanovre. Si Bonaparte les y anime, c'est 
pour réduire d'autant leurs indemnités en \Vestphalie; c'est 
aussi et surtout pour les brouiller à mort avec I'Angleterre et 
les contraindre à cette alliance française qu'ils repoussent 
depuis six ans. Lucchesini les entretient en mé6ance. II leur 
peint en Bonaparte un Directoire concentré, qui sait ce qu'il 
veut, qui Ie fait, mais qui veut toujours Ia même chose: (( La 
politique extérieure n'a rien changé de ses plans ambitieux et 
de ses relations arbitraires. " Si I'expédition projetée contre 
I'Angleterre échoue, Ia guerre générale recommencera pour la 
luprématie de la Hollande, de la Suisse, de I'Italie. Le pre- 
mier Consul n'écoute plus personne et mécontente tout Ie 
monde. Talleyrand, Cambacérès, Chaptal, Berthier, se 
plaignent, å l'envi, qu'il devient tous les jours cc plus sauvage, 
plus soupçonneux, plus inabordable u . - " II vent être Char- 
lemagne " , dit Spina. Talleyrand et ses amis protestent contre 
cette maxime du Consul que Ie bonheur de Ja France ne peut 
être assuré que par l'envahissement de l'Angleterre et la sou- 
mission de I'Italie. lIs affirment l'existence d'UD parti de la 
paix très nombreux. II y ales n amis de I' Angleterre >>, et 
aussi les n amis de la Prusse 11 , ces partisans classiques d'une 
alliance prussienne, la seule, disent-ils, qui oEfre cc Ia perspec- 
tive d'une stabilité constante par Ie sentiment presque una- 


I Inltn1ctioD à 
olJtchef, 28 avril !80!. 
ii . 


10 



146 LES P R É.LI
IINÅIRES DE LO:NDRES. - 1801. 


nÏ1ne de Ia nation qui la provoque de toutes parts. )J Bonaparte 
se dépopularise; u il ne conserve son pouvoir que par la force 
et par la rigueur. )) Et Lucchesinì conclut : " S'il consolidait la 
paix du continent par des arrangements convenables à tous les 
Élals intéressés, et si, en renonçant à la domination de I'Italie 
et uu protectorat de la Suisse et de la Hollande, il forçait 
I'A.ngleterre à la paix maritime, il deviendrait rido]e de son 
pars. C'est dommage que personne n'ait ni l'autorité ni Ie 
courage de Ie lui dire. )J l\lais ceux qui Ie pensent Ie disent aux 
étl'angers, et celte idée court l'Europe, s 'y accrédite, que 
la persollne seule de Bonaparte est un obstacle à la paix, 
teHe que la voudrait l'Europe, tandis que, par ricochet, 
å Paris, s'accrédite chez les mécontents, les inquiets, les 
spéculatifs d'un côté, les gens d'affaires de l'autre, cette 
idée que, Bonal)arte disparaissant, rien ne serait plus aisé 
que d' obtenir de I'Europe la paix telle qu'ils la désirent pour 
la France I. 
Ainsi prévenus, les Prussiens ne se livreront pas. Ce Hanovre 
que Bonaparte leur offre sons la condition de fern1er l'Alle- 
magne aUK Anglais, ils ne Ie veulent recevoir que des Anglais 
eux-mêmes, et, s'ils Ie tiennent provisoirerrlent en garde, ce 
n'est pas pour Ie coaliser, c'est pour Ie neutraliser. En atten.. 
dant, ils ont leur traité 2, et, par provision, ils se nantiront 
de leurs 
indelnnités d'évêchés et d'abbayes. lIs rassurent 
I'Autriche sur les agrandissements prussiens et, en géneral, 
sur les sécularisations. La 11épublique les procure, mais I'EIU- 
pire en tirera profit contre la République. Haugwitz le 
déclare : "L'ét.ablissement de plusieurs grandes puissances en 
Allemagne est Ie seul boulevard possible à opposer à la 


1 Rapports de I
ucche8ini, IDdi, juiu, juillet 1801, BAILLHU. Comparez dans 
TBATCUEWSKY, t. I, lea rapports de Kolytchef, notamrnent p. 151-15
, 185-186. 
- Rapport de Spina, 3 mai 180J. BOULAY DE LA l\b:URTHE. - Voir PINGAUD, 
p. 24-6. L'ami d' Antrair.ues Ie loue fort de Lucchesini, Ie seul des diplom:Jtes 
qui montre " que1que habileté et quelque connaissance de6 choses D. Ii exìite, 
entre to utes ees eorrespom1ances, des rapports qui trahislent deB originel com- 
munes de renseißnements et les mêmea fréquentationl. 
I 
elui du 5 août 1796. cr. t. V, p. 103. 



L'ULTIMATUM DE EONAPARTE. - 1801. f.47 


suprématie et å la fièvre de bouleversement de la France. JJ 
Bonaparte n'était homme ni à se laisser piper à la glu de 
HauB,vitz ni à se lai3ser duper par les raisonnements des par- 
tisans de l'alliance prussienne å Paris. Les fréquentations de 
Lucchesini lui déplaisaient fort, et ille fit connaître à Berlin : 
u Les intelligences qu'on est fondé à lui supposer avec les 
Anglais Ie rendent peu aßTéable au gouvernement français. " 
Les propos qu'il prêtait aux ministres, å Cambacérès, à Ber- 
thier, revenaient dans la correspondance de Londres; Otto 
les retrouvait dans la bouche d' Hawkesbury. Ce lord oppo-- 
sait aux passions belliqueuses du Consull'insinuation " que les 
personnes qui l' entourent veulent la paix 1). Bonaparte fit 
répondre que Ie Cabinet était un, qu'il voulait la paix, mais 
fondée sur l'équilibre des mers; il insinua, à son tour, que Ie 
gouvernement anglais (I ne doit pas fonder un grand espoir sur 
Ie secours de quelques assassins qui pourraient agir, de.ns l'in- 
térieur, à l'instigation de l'Augleterre 1) . II en réclama l'expul- 
sion : cc Les Anglais et les Français, pour être en guerre, 
sont-ils mains, les uns et les autres, une nation civilisée et 
européenne I? 1) Pour conclure, il se dit prêt à néßocier à tout 
Ie moins une trêve qui ferail illusion à la France et permettrait 
d'achever l'organisation de la République, d'asseoir Ie gou- 
vernement, de relever les finances, de rétablir l'industrie et Ie 
COffilnerce. 
La Russie lui dispute la suprématie de I'Allelnagne -et de 
l'Italie, eUe prétend l'éloigner de I'Égypte; Ia Prusse ne 
songe qu'à lui faire payer usurairen1ent une neutralité très 
suspecte; l' Autriche ne pense qu'à tourner et ronger Ie traité 
de Lunéville, à se pousser vel'S les Léffations, à reprendre Ia 
Toscane. Bonaparte refuse les Légations. Ct Je ne rcndraijamais 
la Toscane, déclare-t-i1 à Cobenzl. Ce serait donner Livourne 
aux Anglais! 1J - a C'est-à-dire, réplique Cobenzl, que vous 
voulez tenir ROlne et Naples dans une dépeudance ab"olue. 
Je vous demande si Ie reste de rEurope pourra Ie voir avec 


1 A Talleyrand, 12 avril; 23, 2S luaij !er juiu 
801. 



IItS LES PRÉLIMI1SAIRE! DE LONDRES. - 1801. 


indifférence I? " Bonaparte s'interroge . Ne vaudrait-il pas 
mieux s'entendre directement avec I'Angleterre? que lui 
importerait ensuite l'opposition du continent' ilIa pour- 
rait voir (& avec indifférence ". 

{ais les Anglais sont peu disposés à l'entendre. Us ont 
reçu de bonnes nouvelles d 'Égypte : les Turcs ont franchi 
l'isthme de Suez avec 30,000 hommes; 6,000 Albanais 
ont débarqué; l\{enou est hJoqué dans Alexandrie, réduit à 
8,000 hon1mes, acculé, inévitablement, à la capitulation. 
D'autre part, la réconciliation s'est opérée avec la Russie. 

{algré Pahlen, l'influence de Panine l'emporte et Panine 
est tout anglais. Alexandre est sous Ie charme de Simon 
Woronzof, son ambassadeur å Londres, qui pousse l'anglo- 
Inanie jusqu 'à l'hostilité aux neutres. Endoctriné par ses 
conseillers, il est prêt à renoncer å la Ligue, pour peu que 
I'Angleterre y mette les formes. Elle n'a garde de s'y refuser. 
Alexandre demande, avec quelque hauteur, Ie retrait de l' ex- 
pédition de la Baltique, qui menaçait Cronstadt. Nelson s'ar- 
rête; aussitôt Alexandre de l'inviter à Pétersbourg. L'embargo 
mis sur les navires anglais est levé. Ce faisant, Alexandre obéit 
aux réclamations de la noblesse, empressé de payer son 
joyeux avènement et de se rendre populaire. (& Quant à la 
neutralité, écrivait Panine dès Ie 18 avril, nous y sommes 
les moins intéressés. " La Russie renonce au principe que Ie 
pavilIon couvre la marchandise et reconnait aux Anglais Ie 
droit de visite sur les navires de commerce russes. L' Angle- 
terre, en récompense, consent à admettre la Suède et Ie Dane.. 
n1ark aUK bénéfìces de ce nouveau droit maritime. L 'accord 
est signé, Ie 17 juin, å Pétersbourg, et, peu après, Ie 24, 
Alexandre invite Ie roi de Prusse à y accéder. La Ligue des 
neutl'es avait duré quatre mois, quatre mois d'hiver, pendant 
lesquels elle n'avait servi à rien i. 
Alexandre, fort incertain encore de lui-même, étourdi de 


I Rapport de Cobenzl, 19 mai 1801. Conversations des 12 et 14 mai. DOULAY 
DE LÄ MEURTUE. 
I l\hRTENS, Russie, t. XI. - Lettres de 'Voronzof. BER
HA.nDI 



L'ULTIMATUM DE BO
APARTE. - 1801. lft9 


Ion avènement, ballotté entre ses rêves, très vagues, et les con- 
seils, très précis de ses ministres, se laisse pousser par eux 
vers l'An 0 -Ieterre, plutôt qu'il n'y incline de son propre pen- 
chant. 11 n'a qu'à suivre ses dispositions intimes, qu'à s'aban- 
donner à son humeur, à l'an1bition qui fermente en lui, pour 
s'éloigner de la France. C'est, entre Bonaparte et lui, une 
affaire personnelle, une rivalité de jeune homme, un fonds 
d'aversion instinctive contre ce Corse qui envahit la scène, 
prend Ie pas sur les princes du sang, leur barre la carrière 
et ußurpe la place que Catherine la Grande destinait à son 
petit-fils. Quant à la France, s'il lui reste de ses premières 
rêveries, des Aventures de Télénlaque et des voyages en utopie 
où Ie menait son précepteur, Ie n vertueux JJ et verbeux La 
Harpe, pédagogue de Lausanne I, quelque complaisance pour 
Ia République, elle est toute de forIne, to ute littéraire et méta- 
phorique; elle ne s'applique d'ailleurs qu'à une France idéale, 
et selon l'idéal d'un philosophe de Suisse, généreuse mais 
faible, magnanime mais bornée à ses anciennes frontières, 
faisant, par ses maximes, l'admiration des peuples et, par sa 
modération, la sécurité des princes: ni ambitieuse, ni conqué- 
rante, ni jacobine, ni consulaire; filais neutralisant en 
quelque sorte, par ses vertus démocratiques et par sa modestie 
républicaine, Ie redoutable ressort de I'ancienne monarchie. 
Sous cette figure, iI la goûte; il est prêt à l'adlnirer, à la 
tolérer, à la protéger même et à se faire garant de ses libertés, 
pour 1a paix générale, la beauté du siècle, la tranquillité de 
I'Europe et la suprématie russe sur Ie vieux monde. 
C' est, assurent les correspondances de Paris, celles des 
diplomates et celles des agents occultes, Ie væu secret de tous 
les bons Français. Cet excès de forces que ron prête au 
Consul n'est qu'une apparence; la France s'en inquiète et en 
pâtit. Bonaparte est violent, impétueux; bon général, très 
médiocre administrateur; aucun dessein suivi, attendant tout 
des événements. <<Son ambition est aussi démesurée que ses 


I Sur ce personnage que l'on retrou"e au
 débuta d'Alexandreet à Ion apogée 
en 1.8t
, voir lee curieux mémoiree de Moriolle.. 



150 I.ES PRËLIMINAIRES DE T.ONDRES. - t80t.. 


plans, en politique, paraissent incohérents. " On désire fa pais 
généra)e, et cet espoir qui a élevé Bonaparte au faite de sa 
grandeur, se trouvant déçu, commence à ruiner son pouvoir : 
il a des ennemis irréconciliables dans les jacobins, et ne peut 
compter sur tous les généraux I. 
Ainsi se pcignent la République et son Consul dans l'imagi- 
nation de cet Empereur de vingt-trois ans, impatient de laver 
la tache de son avènement par la justice de ses actes. la 
grandeur de sa politique, et de s 'arracher aux remords en deve- 
nant, ce qu
ii croit sa destinée, les délices de l'Europe net- 
toyée des souiilures de la Révolution. C'est dans ces dispositions 
qu'il reçut Duroe, et débuta dans ce personnaffe qui fit de lui 
Ie plus captivant et prestigieux artiste p91\tjque de son temps, 
acteur raffìné qui inventait son rôle dans' l'exalt[lJion, ie àessi- 
nait dans la rêverie, Ie jouait avec délices : la fatnit.é de 
l' enthousiasme, la coquetterie de séduire, l' orgueil de tromper 
la joie supérieure de mener les hommes en les charmant. La 
comédie qui COffilnence avec Duroc se' continuera avec Cau- 
laincourt, et toujours raffìnantjusqu'au dénouement, à Paris, å 
I'hôtel Saint-Florentin et à I'Élysée quand il rendit aux Bour- 
bons leur couronne et aux Français la liberté! II se montra 
ravi de voir enfin un Français de la fameuse Révolution ; cc il Ie 
considérait avec surprise, avec intérêt JJ; il se fit cc Ie grand 
plaisir de lui donner, en lui parlant, Ie titre de citoyen t JJ . 
l\Iais, illui laissa entendre qu'il ne servirait Bonaparte ni dans 
la ?tIéditerranée, ni en Italie. Duroc ne s'en fit accroire 
ni sur Ie titre de citoyen ni sur la rhétorique républicaine 
d'Alexandre. II sut fort bien discerner l'hostilité sous les guir- 
landes. cc II avait été demandé par feu mon père que l'on éva- 
cuât l'Égypte, dit I'Empereur; j'ai bien pensé que les Français 
ne voudraient pas Ie faire... Mon désir avait toujours été de la 
voir entre les mains des Français... " Mais, ajouta-t-il, b si, 
par malheur, les AIlglais venaient å bout de s'en enlpal'er, je 


J Rapportl de Kolytchef, mai-juin i801. 
I Alémoires de C:.artory,ki, t. It chap. IS. - !tapport. d. Duroe, 16 mai, 
I juin 1801. 



L'ULTIl\fATUM DE BONAPARTE. -- 180!. {51 


me ioindrais volontiers aux puissances de I 'Europe pour les 
forc(1r à l'abandol1ner et à ]a remettre aux Turcs. " II recon- 
uait les torts du ro-i de Sardaigne, la nécessité de la guerre 
faile à Naples; nlais il demande des ménagements. " J'ai tou- 
jours désiré de voir la France et la Russie amies; ce sout des 
nations grandes et puissantes... qui doivent s'entendre pour 
faire cesser les petites divisions du continent.., - J e vous 
parle à cæur ouvert; dites-Ie, de ma part, au premier Consul; 
mais soyez discret : il n' est pas même nécessaire que vous en 
parliez à un ministre. Ne vous servez pas de la poste : vos 
letlres passeront par trop de mains. Dites-Iui aussi que je suis 
attaché à sa gloire, et qu'il ne faut pas qu'on pense de lui 
qu'il semble envahir... Je ne veux rien pour moi; je ne veux 
que contribuer à la tranquillité de I'Europe. " 
C' est déjà tout Alexandre, celui de Tilsit et d 'Erfurt. Dans 
Ie même temps qu'il tient ces disconrs à Duroc, il con- 
gédie Pah]en, Ie seul de ses ministres qui ne passât point 
pour hostile à la France. II rappelle I{olytchef, qui ne Iui 
semble pas de taille, et Ie rem place par 
Iarkof, l'ancien 
ministre de Catherine, I'homme des partages de la Pologne, qui 
passe pour Ie plus insidieux des diplomates russes, la meil 
leure tête et Ie plus inaccessible aux prestiges. Les instructions 
qu'illui donne 1 ne sont qu'une longue remontrance à l'adresse 
de Bonaparte; eUes ne manifestent que les dissentiments; eUes 
montrent Ia fragilité de la paix qui va se conclure; eUes 
annoncent toutes les causes de la rupture en 1804. Les négo- 
ciations de Paris sont Ie les plus importantes J) du monde 
 il 
s'y fig-it d'accélérer ]a paix définitive de l'Europe. Si Ie pre- 
mier Consul n se laisse entrainer par Ie torrent de Ia Révo l u- 
tion, la guerre s'ensuivra, et la diplomatie devra amuser Ie 
tapis jusqu 'à ce que l' on puisse disposer de moyens plus effì- 
caees" . Si Ie premier Consul, mieux éclairé, " veut fermer les 
plales de la R évolution ", respecter les gouvernements et 
l'équilibre de I'Europe, un rapprochement est possible. SOUl 


1 ø juillet 1801. 



15! LES PRÉLI1\IINAIRES DE LONOOES" ';;í 1801. 
Ie rèffne de Paull er , Bonaparte ne cherchait qu'à entrainer ta 
Russie contre l' Angleterre; il ne cherche peut-être plus qu 'å 
gagner du temps. Le tsar considère l' envahissement du Portugal 
comme un " malheur IJ , puisqu'en (C offrant au gouvernement 
français de nouvelles res sources , et en livrant une nouvelle 
proie au génie malfaisant de la Révolution 1J , il ajourne encore 
:" l'accomplissement des væux de l'humanité 1J . Que I'Égypte 
soit restituée aux Turcs, Ie royaume de Naples évacué, Ie roi 
de Sardaigne rétabli; que Ie \Vurtemberg soit favorisé, et 
I'Empereur consent à traiter de la paix; il consent même å 
s'entendre avec la France sur les affaires d'Alleroagne. Ainsi, 
Alexandre ne se refuse point à la paix; mais ilIa conçoit tout 
à l'inverse de Bonaparte. Bonaparte Ia recherche pour étendre 
la suprématie française, Alexandre pour réfréner et refouler 
cette suprématie et y substituer la suprématie russe. " II résulte 
du tableau que je viens d'esquisser que c'est avec les cours de 
Vienne, de Londres et de Berlin que l'intérêt général, aussi 
bien que ceux de mon empir
, me portent à désirer une solide 
union; les deux premières, allant au-devant de mes væux, 
semblent, par leur empressement, en reconnaître l'utilité... " 
Toutefois, que 
Iarkof se garde d'en laisscr rieu. paraître et de 
porter Ie moindre ombrage. " Le soupçon d'une coalition nou- 
velle dirigée contre la France pourrait porter son gouverne- 
ment à de nouvelles violences... et rallumer les feux de la 


guerre. " 
A Londres, où l' on se sent encouragé, Hawkesbury répond 
hautainement aux ouvertures de paix par cet ultimatum I : 
évacuation de I'Éffypte et de Naples; restitution de Nice et du 
Piémont, restitution de Ia Toscane, indépendance de I'Italie, 
évacuation du Portugal. C'est la guerre de 1798 qui menace 
de reCOffilnencer pour les mêmes motifs: l'impossibilité de 
réduire l' Angleterre à la " paix française " ; la volonté de tirer 
de cette paix la suprélnatie française en Allemagne, en Italie 
et la domination de la LVléditerranée, ce qui conduisit Ie Direc- 



 25 juin 1801. 



L'ULTIMATUM DE BONAPARTE. - 1801. 153 
toire A faire l'expédition d'Égypte, l'expédition de Naples; à 
envahir la Suisse, à négocier la reconstitution de I'Allemagne, 
et ce qui réduisit la République à deux doigts de la catastrophe. 
Ainsi s'annonce, avant même que la paix générale soit, pour 
un instant, signée, la terrible partie qui ne finira qu' en 1815. 
L'Europe ne consent l!l paix que pour recommencer la guerre. 
Bonaparte envahit pour prévenir la coalition. 
Don Manuel Godoy, prince de la Paix, menait la guerre de 
Portugal selon ses goûts et ses talents, en général de cirque, 
se piquant de ressusciter Potemkine à l'armée, comme iI en 
tenait l'elnploi à la cour. II se hâta de terminer l'affaire avant 
que Ie co
ps français, comlnandé par Leclerc, eût Ie temps 
d'arriver et de mett,re la main sur Ie Portugal. Le 6 juin, il fit 
signer, à Badajoz so us sa médiation, par Lucien Bonaparte, 
anlbassadeur à 
Iadrid, un traité avec Ie Portugal: les Portu- 
gais fermeraient leurs ports aux ADfflais et payeraient à la 
France une contribution de quinze millions tournois, moitié en 
espèces, moitié en pierreries. Le premier mouvement de 
Bonaparte fut la colère : il voulait des garanties, trois pro- 
vinces. II refuse de ratifier Ie traité; il fait marcher Leclerc, que 
les Espagnols reçoi vent en ennemis. Godoy essaie se tirer 
d'affaire par des pantalonnades. Devenu émule de Bonaparte 
étant généralissime, il demande son portrait: (& Je n'enverrai 
jamais mon portrait à un homme qui tient son prédécesseur au 
cachot, et qui emploie les moyens de rlnquisition, réplique 
Honaparte. Je pu;_
 m'en servir, mais je ne lui dois que du 
mépris. 1) Lucien lui écrit que la reine, pour lui montrer sa 
reconnaissance du royaume d'Étrurie donné à son ffendre, 
irait jusqu'à placer une infante dans Ie lit du Consul. n Si j'étais 
dans Ie cas de me marier encore une fois, dit Bonaparte à 
Volney, ce n'est pas dans une maison en ruines qu
 j'irais 
chercher femme. " 
l'uis, sur les rapports de Leclerc qui se plaint des mauvais 
traitements subis par ses troupes, sur Ie refus de Godoy de 
déchirer Ie traité de Badajoz, il s'emporte et ron entend les 
premiers grondenlents de l'orage de 1808 : "Si ce prince, 



flU. LES PRÈl..I'IINAIRES DE LONDRES. - i801. 


acheté par l'Angleterre, entratnait Ie roi et la reine dans des 
mesures contraires à I'honneur et aux intérêts de Ia Répu- 
blique, Ia dernière henre de la monarchie espagnole aurait 
sonné. 1J - (I La conduite extravagante et insolente du 
prince de la Paix..., les intrigues que ce misérable se permet 
contre nos troupes! Si l' on continue, on pourrait voir des 
choses auxquellcs on ne s'attend point 1. J) l\Iais il n'est pas en 
mesure de pousser à 'fond : il n'a pas la Russie, dont il ira, 
en 1808, chercher Ie laissez-passer à Erfurt. II s'apaise. II 
écoute Talleyrand qui lui souffle à l'oreille : n Nons pouvons 
faire avec rEspagnc ce qu'elle a fait avec Ie Portugal; elle 
sacrifie les intérêts de son aIlié, c'cst mettre à notre disposi- 
tion l'ile de la Trinité dans les stipulations avec l' Angle- 
terre 
. 1J Bonaparte goûta la s3f}esse de ces propos. D'ailleurs, 
l'approche de Leclerc avait donné à réHéchir aux Portugais. 
lIs firent leur sou mission et siffnèrent, à 1\ladrid, un traité qui 
confinTIait la fcrmeture des ports aux Anglais, cédait une 
partie de la Guyane à la République et portait à vingt millions 
Ia contribution de guerre 3. 
C' était encore Ie plus clair des recettes du Trésor français. 
Or, l'une des plus fécondes perceptions, celIe de Batavie, mena- 
çait de se tarir. Pour subvenir aux frais d'une alliance qui 
détruisait leur flotte, perdait leurs colonies et ruinait l<.ur 
commerce, les Bataves en étaient descendus à l'emprunt forcé 
sur Ie capital. Les têtes fermentaient. Bonaparte, impuissant 
à supprimer les causes du mal, en était réduit, comme Ie 
Directoire, à en cacher les symptômes, et if n'y avait d'autre 
remède que celui du vieil empirisme révoilltionnaire : changer 
la Constitution". CI La Batavie, écrivait, de la Haye, 
'officieux 
Sémonville, se donnera Ia Constitution que vous voudrez. " 
Et on lui en fit une de plus, celle-Ià avec une régence de douze 
membres, un secrétaire général, quatre secrétaires d'État, et, 


I A Talleyrand, 7, 
 jui1let 1801; 15 210ft, 1801. 
I Talleyrand à Bonaparte, 9 juiJIet 1801- 
· Traité de 1\Iadrid, 29 septembre 1801. 
· Cf., t. V, p, 35, 225, 813. 



L'trLTI"ATu
t D'F. RONAPARTE. - tROt. 155 


pour 13 garant.ie des libertés publiques, un corps législatif de 
trente-cinq membres, nOD1més par Ie gouvernement, renou- 
velés par tiers par les électeurs, votant par oui et par non. Le 
tout fut soumis à un plébiscite, sous la tutelle persuasive 
d'Augereau. Les Bataves monlraient peu de dispositions à 
voter; on décréta que les abstentions compteraient. pour des 
adhésions. La Constitution, ainsi ratifìée, fut prollluIguée Ie 
6octobre. Pour encourager les Bataves et favoriscr Ie nouveau 
gouvernement, Bonaparte avail consenti, Ie 2H août. à réduire 
it 10,000 les 25,000 homnles entretenus par la [JoJIande, 
jusqu'à la paix avec I'Angletcrre. La Hollande, en cornpen!'a- 
tion, paiera à la France 5 millions de florins I. 
Dans Ie même temps, Bonaparte avait mené à ses fins la 
Grande affaire de la paix reliaieuse. Le Concordat, signé à 
Paris Ie 15 juillet, avail été ratifié Ie 10 septembre
. Con- 
salvi, qui avail achevé la négociat.ion, n'avait pas été plus 
heureux que Spina qui I'avait commencée. Le Saint-Siège 
n'avait rien gagné à spéculer snr la mauvaise fortune et à 
attendre cette décon6ture de la llépublique, cet éboulenlcnt 
du Consulat que prédisaient tous les nouvelJistes de I'Europe 
et que guettaient anxieusement loutes les chancelleries. II dut 
faire Ie grand sacrifice - Ie renouvellcmcnt de I'épiscopat- 
sans obtenir la Grande compensation, la religion d'État. La 
convention du 15 juillet constata simplemcnt que la religion 
catholique " était celie de la majorité des citoyens français " 
et que les consuls en faisaient u la profession particulière >> . 
Elle st;pulait qu'iI serait fait une nouvelle circonscription des 
évêchés, que les titulaires seraient invités par Ie Saint-Siège à 
démissionner et que, s'ils s'y refusaient, on pourvoirait à leur 
remplacement; les nouveaux titulaires seront nommés par 
Ie premier Consul, et recevront du Pape l'institution cano- 
nJ Que. 
Bonaparte était impatient de promulguer Ie Concordat, 
comptant sur la popularité qu'il en recueillerait pour déjouer 


· DE CLERCO, t. I, p. 452. - LBOIWID. 
· DB CLE1\CQ, t. I, p. 4-
6. 



156 LES PRÉLIMINAIRES DE LONDRES. - 1801. 


les compIots royalistes et les intrigues anglaises dans rOuest, 
enlever aux Anfflais leur principal moyen d'action en France 
et hâter, par suite, la conclusion de Ia paix. 1\lais il trouva 
des obstacles au cæur même de son gouvernement. II dut 
renoncer à promulguer Ie Concordat isolément; il dut con- 
sentir à l'encadrer dans une loi ffénérale sur l'organisation des 
cultes, où Ie culte catholique se trouvait en parallèle avec les 
cultes protestants, les uns et les autres, d'ailleurs, soumis à 
des règlements analogues et à une surveillance comlnune du 
pouvoir laïque. Ces articles organiques I, comme on les nOln- 
mera, devaient envelopper, en queIque sorte, de raison d'État 
l'arrangement conclu avec Rome et Ie rendre, sous cette 
forme, présentable aux Assemblées, indifférentes à la liberté 
religieuse et toujours en soupçon à l'endroit du Pape et de 
I'Église rOlnaine. C'était une æuvre laborieuse, et tandis que 
Ie Conseil d'État s'y employait, Bonaparte se vit contraint 
de retourner ses plans, et de chercher dans Ja paix avec 
I'Aug-leterre un effet de prestige qui l'aiderait à étouffer 
dans Paris et dans l'arlnée l'opposition à la paix avec 
ROlne. 
Des considérations diverses, celles des affaires de I'Europe, 
celles de l'intérieur de la République J'engagèrent ainsi à 
presser les Anglais et à signer avec eux, très rapidement, 
une trêve, au moins apparente, précaire, en tOllS les cas, mais 
qui durerait assez pour permettre d'achever Ie reste : l'orga- 
nisation de la République et r organisation de l' Allemagne et 
de I'Italie, la suprématie du Consul au dedans, la suprématie 
de la France au dehors. 
Olto était, à Londres, négociateur officieux, mais muni des 
pouvoirs nécessaires pour signer des préliminaires. Bonaparte 
écrivit à Talleyrand, Ie 1 7 septembre, de mettre les ministres 
anglais en delneure. II n' entendait consentir aucune cession; 
pour les territoires que I'Angleterre avait conquis et qu'elle 
garderait, iI (C ne s'opposerait pas", - rien de plus, (C C'est 


Loi du i8 germinal an X. - 8 avril 1802. - DE CLEItCO, t. I, P 533 oC 
suivantel. 



PAIX AVEC LA RU
SIE. .- t801. 


157 


par cette formule que l'Empereur a cédé 
iayence à Ja Répu- 
blique et que la France lui a cédé Venise. II serait ahsurde de 
vouloir que Ie premier Consul disposât de ce qui ne lui appar.. 
tient pas : il ne Ie ferait pas, quand les floUes anglaises 
seraient mouillées devant Chaillot! II faut, concluait-il, que 
les préliminaires goient signés dans la première décade de 
vendémiaire - du 23 septemhre au 2 octobre - ou que les 
négociations soient rompues I. J' 


II 


Le ministère anßlais inclinait, pour des motifs analogues 
et avec les mêmes arrière-pensées, à une transaction du 
même genre 2. Bonaparte avait réduit Ie Portußal à fermer ses 
portes aux Anglais; mais I'Angleterre avait réduit l'armée 
française à évacuer l'Égypte 3. Bonaparte réunissait à Bou- 
IOffne et sur les côles de la 
Ianche des flottilles menaçantes. 
Nelson, revenu de la Baltique, avait tenté vainemellt de les 
anéantir. Le cauchemar du déharqucment n' était point dis- 
sipé. Convenait-il de risqueI' cette redoutable aventure? En 
différant, l'Anffletcrre fournirait à Bonaparte l'occasion de 
pousser partout ses invasions. EUe était redevenue seule 
maîtresse de la mer; mais la France était maîtresse du conti- 
nent : Bonaparte pourrait en fermer les côtes au COln- 


I A Talleyrand, 17 septembre 1801. 
I Conespondanccs des A ffaires étrangères; Correspondance de Napoléon; 
Conespondances pub1iées par la Société d'histoire de Russie, lea archives \Y oronzof, 
l\1
1. Boulay de b 
I eurthe, Bailleu, Bf:'rtrand
 Lecestre, Pallain; notes de 
:Malmf'sLury; recueil de Hansard; lettres de \Vhit\Vorth et de Cornwallis; 
mémoil'es de Thibaudeau, Ræderer, )liot, Norvins, )Iéneval, GouJ'ßaud, Ie roi 
Joseph, Mme de Stael, V i!lemain; ouvrages de Lefebvre, Thiers, .Michelet, 
FréJél'ic :\lasson, Ducasse, comte de Bray, comte de :\larteJ, Ernouf, Henri 
Pren'tout, I..léonce Pinr.aml, Legrand, de Sybel, Oncken, Fournier, de .Mar- 
tens, Urowninfh Stanhope, Sedey, Green, Mahan, Bernhardi, Roloff, Botta; 
les études de .M
I. Philippson, Caudrillier, J. Potrel, Buchholz. 
s 27 juin 1801 



lli8 LES PRÉLIMINÂIRES DB LONDRES. - 180!. 


merce anglais. La guel're serait aussi onéreuse que vaine. 
La paix permettrait de reprendre les affaires avec Ie monde 
enticr et de renouer sous main les relations politiques avec Ie 
cùntinent. L'Autriche avail cédé, mais elle jalousait la France 
en Italie; elle convoitait la Lombardie, les Légations; elle 
frémissait de livrer aux Français cette grande opération des 
sécularisations allemandes qui minerait sa clientèle et son 
influence. Qui sait si ce nouveau Campo-Formio ne tourne- 
rait pas à un nouvel avortement, à la Rastadt? La Bussie deve- 
nait nettement hostile; elle entraînerait peut-être la Prusse. 
Bonaparte fournirait Illi-n1ên1e Ie prétexte de rompre, l'heure 
venue, et de dépouiller la République des conquêtes qu' on ne 
lui reconnaissait, lllomentanément, que pour se donner Ie 
tenlps de les lui reprendre. En attendant, l'Angleterre, par 
quelques adroites conventions commerciales, obliuerait la 
France à dégorger une partie de ses bénéfìces de guerre et 
travailleraità l'alnortisselnent de rénorme dette de douze mil- 
liards. Ainsi raisonnaient les politiques, ceux qui possédaient 
Ie secret des affaires. La plupart des membres du précédent 
ministère, \Vindhani, Grenville, entre aulres, répétaient que 
ce serait æuvre stérile, et que I'Ang'leterre perdrait les avan- 
tages de la guerre sans se procurer ceux de la paix. Pitt, au 
contraire, approuva, estimant que les déceptions de la paix 
j usti6eraient la reprise de la guerre, la rendraient populaire 
et que, dans ces circonstances, la trêve, encore que pré- 
caire, perlnettrait d'entreprenùre ces deux BTands ouvrages 
d'État suspendus depuis huit ans : la réfol'lne des finances et 
la pacification de I'Irlande. 
Ha\vkesbury avait pu se convaincre par les pourparlers 
engagés avec Otto et par les notes, très inutilement échangées 
depuis Ie mois de juin I, qu'avec Bonaparte attendre davantage, 
c'était précipiter les événelnents que l'on redoutait. II ne res- 
tait qu'un moyen de I'arrêter, c'était de lui donner cette paix 
qu'il réclalnait si impérieusement. Toulefois, en signant des 



 LEFEBVl\E, t. I, chap, I!. - DVCÅ
8K. 



Po\. IX AVEC LÂ RUSSIE. - i801. 


1$& 


pré]irninaires, les D1inistres anglais n'entendaient nullement 
reconnnitre les nouveaux établissements de la République. lIs 

e rëfugièrcnt dans I'équivoque et s'arrêtèrent à cet expé- 
dient : restreindre les prélilninaires aux seuls articles indis- 
pensables, ainsi que I' on fait en un armistice, OÙ les positions 
respectives ne sont délerminécs que sur Ie front des deux 
armées et sur les points de contact immédiat, Ie reste, c'est- 
à-dire tous les espaces en arrière, sur les côtés, et tous les 
mouvements qui s'y opèrent, demeurant imprécis et aban- 
donné à l'imprévu. 
Bonaparte avait lè même intérêt à écarter de la néffociation 
des articles qui eussent rendu la signature impossible. II vou- 
lait la paix; il voulait aussi la réunion du Piémont, clef de 
l'Italie, et il savait que I'Angleterre n'y donuerait jaluais son 
consentement explicite. II savait que I'Angleterre réclamerait 
un traité de comnlerce, et il était bien décidé à Ie refu8er. 
Ajourner lui suffisait. II se 6gurait que la paix, si incertaine 
qu'elle fût, paraitrait si douce, puis si nécessaire aux peuples. 
que les gouvernemenls n'oseraient de longtemps la rompre. 
Dans l'intervalle, étant maitre du continent et arbitre de l'AI- 
lemagne, il organiserait l'Europe de telle sorle que toute coa- 
lition contre la France y deviendrait chimérique; bien plus, 
si l'Anglcterre menaçait de reprendre la lutte, il coaliserait Ie 
continent contre I'Angleterre. Si, par corruption ou cabale, 
I'Aualeterre entraînait quelque puissance dans sa querelle, il 
écraSèrait cette alliée des Anglais par la masse de toutes les 
nulres puissances, aIliées de Ia République. 
II Iui ilnportait done a
sez peu que la convention de Londres 
reconnût telles lin1Ítes ou telles dépendances à la République. 
Uaisonnant sur Ies dispositions du peuple anglais aussi graluì- 
tement et sur des renseignements aussi erronés que faisaient 
les ministres anulai
 à propos de la France, il se flattait de 
trouver dans l' opinion, dans Ie parti libéral, dans les com- 
merçants, ffens intéressés et à courte vue, des auxiliaires plus 
on lnoins inconscients de sa politique, qui s'opposeraient à tout 
retour de Pitt aux affaire
 et à toute repri
e des hostilités. 



HSO LES PRËLIMINAIRES DE L()
DRI:!. - 1801. 


Cette disposition commune à ne rien déterminer, défìnir ou 
approfondir facilita singulièrement les choses. r,lais on ne 
s'entendit, en réalité, que sur un malentendu. On ne rédigea 
qu'une convention trouée, en quelque sorte, OÙ la paix s'échap- 
pait entre toutes les lignes, qu'on ne concluait que dans 
I'arrière-pensée de la rompre, qu'on ne devait ratifier que 
dans les restrictions mentales. Elle excluait de I' entente super- 
ficielle les causes profondes de discorde qui avaient amené et 
entretenu la guerre; elle passait sous silence les conflits qui 
avaient rendu la paix si longtemps impossible et qui, subsis- 
tant, la devaient si vite détruire. 
Ces préliminalres fallacieux furent signés à Londres Ie 
Jer octobre 180 I. L ' Angleterre devait, à la paix, gardeI' Ceylan 
prise à la Hollande, la Trinité prise à I'Espagne. Ene possé- 
derait Ie Cap, en condominiunl avec les Hollandais. Elle resti- 
tuerait les autres colonies conquises sur la France et sur ses 
alliés. MaIte serait rendue aux chevaliers, so us la garantie 
d'une Grande puissance. Les points occupés par les Anglais 
sur les côtes de I'Adriatique et de la l\léditerranée seraient 
évacués. L'Égypte' serait restituée aux Turcs. L'intégrité du 
Portugal serait garantie; l'indépendance des î1es Ioniennes 
reconnue. La France évacuerait Naples et les États romains. 
La question des pêcheries de Terre-Neuve serait réservée. 
Rien sur Ie commerce. Rien sur les limites de la France, telles 
que la paix de Lunéville les avait reconnues; rien sur Saint- 
Domingue ni sur la Louisiane; rien sur Ie Piémont, ni sur 
I' établissement des Français à Flessingue, ni sur l' occupation 
militaire de la Hollande, de la Cisalpine, de la Suisse; ni Stu' 
Ie Hanovre, ni sur la réorganisation de I'Allemagne. 
La part des sacrifices pour la France, c'était la renonciation 
aux grands desseins sur I'Orient; la perte des iles Ioniennes, 
de Malte, de I'Égypte, des positions prises dans la l\léditer- 
ranée, sur la route des Indes. Mais elle avait acquis la Loui- 
siane, augmenté la Guyane, et, tout aussitôt, Bonaparte y 
chercha des diversions. Saint-Domingue reprenait, dès lors, 
une importance capitale. Le 6 octobre, Bonaparte ofgaoÎsa leI 



PAIX Â VEC LA RUSSIE. - 1801. 


161 


troupes coloniales R pour les iles d'Amérique >>; Ie 8, íJ 
ordonna renvoi à Saint-Domingue de douze v
isseaux portant 
'1.000 hommes, et manda à Leclerc de se rendre" en toute dili- 
gence à Paris, avec ses aides de camp .,. II lui réservait Ie 
commandement de l'expédition. 
Les préliminaires laissaient à Bonaparte les mains libres en 
Suisse, en Italie, OÙ il s'agissait de se fortifier contre tout 
retour offensif de l'Autriche et d'asseoir la suprématie fran- 
çaise, en Allemagne, OÙ se préparait une opération capitaIe, 
r amoindrissement de I'Autriche, l' extension de la clientèle 
française dans I'Empire, les remanielnents des territoires et de 
la Constitution, qui dev
ient conduire à renouveler Ia Iiffue du 
nhin de Louis XIV, garantie de Ia cession de la rive gauche 
entière, comme cette Iíffue de 
{azarin l'avait été de la cession 
de I'AIsace. l\Iais dans run et dans l'autre de ces pays, l'Italie 
et l'AlIemagne, Bonaparte avait à cODlpter avec la Russie. 
Alexandre, sous Ie prétexte que sa grand'mère était intervenue 
dans Ie traité de Teschen, se déclarait garant de Ia Constitu- 
tion de I'Empire et prétendait intervenir dans les règJements 
de la paix de Lunéville ; en Italie, sous Ie prétexte de défendre 
l'indépendance des États et les droits c1es princes, il marchait 
à prendre pied sur les côtes de la 
léditerranée; il disputait 
à Ia France l'hégémonie de la Péninsule, par les rnêmes 
moyens dont Ia France avait usé, SOllS les rois, pour la disputer 
à I'Autriche. Or, Ia paix n'étaÍt point Faile avec la Bussie; 
la négociation s'en poursuivait concurremment avec celie de 
Londres : eUe fut plus épineuse et aboutit å des arrangements 
plus compliqués. 
Markof était arrivé å Paris Ie 20 septembre. Ce n' était ni 
un homme à séduire ni un homme séduisant. II apportait chez 
les républicains toute Ia superbe d'un ministr3 de Catherine 
la Grande néffociant avec des Polonais, arrachés par queIque 
Kosciusko, plus heureux, à leur irrémédiable anarchie. lIne 
faisait pas plus de cas du génie politique de Bonaparte que 
Souvorof du génie militaire des généraux de la Révolution : 
vaincr
 des AIIcmands et leur dieter Ia paix comptait pour peu 
VI. 11 



- 
i82 LES PR
LIMINAIRES DE LO:NDRES. -- 1801. 


de rho')e aux yeux de ce 
loscovite. D' ailleurs très relors. 
très insinuant, merveilleusement adroit aux manèges mon- 
dains et aux mécaniques d'espionnage, et d'autant plus redon- 
table qu'il payait moins de mine. A Ie considérer en face de 
Talleyrand, c'était Ie ci-devant secrétaire d'État de Reubell et 
de Barras, Ie défroqué et Ie déclassé qui eût trahi Ie grand 
seigneur d'autrefois; c'était l'ambnssadeur impérial qu'on eût, 
seIon les préj ugés des cours, désigné pour Ie sans-culotte par- 
venu, Ie terroriste décrassé, Ie révolutionnaire passé à I'auto- 
cratie. " Son visage lacéré par la petite vérole exprimait 
constamment I'ironie et Ie dédain; ses yeux ronds et sa bouche 
aux coins abaissés tenaient du tigre. Il avait adopté Ie langage 
et les grands airs de I'ancienne cour de Versailles, en y ajou- 
tant beaucoup de hauteur; il n'y avait dans les manières que 
pen de politesse et aucune aménité. II s'exprimait parfaite- 
ment en français; n1ais sa parole était, en général, acerbe, 
tranchante et désagréable; elle ne trahissait jamais une 
ombre de sentiment. t) Sarcastique, au contraire, la pire 
langue du monde, dans les salons, et la parole la IDoins sûre 
dans les entretiens d'affaires. " La perle des diplomates 
russes )J , dit Adam Czartoryski. C
 II faut, écrivait Joseph de 
Maistre, offrir à chaque chancellerie l'rsppât qui lui convient; 
si l'on a besoin d'un corbeau, quel mal y a-t-il à lui pré- 
senter nne charogne?)) u C' était, disait Ie Suédois Stedingk, 
un scélérat avant qu'il eût fait fortune; mais, depuis, je 
crois qu'il a changé de maximes. 1)J Cobenzl, qui l'avait 
éprouvé, dit de lui à Joseph de l\laistre : (& C' est un grand 
traître; " et Strogonof qui l'avait connu sous Catherine : "II 
est faux con1me un jeton. t) 
Voilà rhomme qu'Alexandre adressait à Bonaparte pour lui 
faire la morale, sur Ie ton de l'ancien régime, et entreprendre 
avec lui et plutôt contre lui la restauration des princes et Ie 
rélablisseInent des principes en Europe. Au fond, et pour la 
dépouiller de tout voile mystique, l\larkof entendait fort bien 


CURTORYSKI, 
lémoires, t. I, chap. x. - Joseph DB MAISTBE, lJfimoÏ1'es et 
('()/'/'e.'pondauce. LeUre du 29 septembre 1803. 



PAIX AVEC LA BUSSIE. - 1801. 


168 


fa poIitique de son ma-are et il servit Alexandre comme ce 
tsar entendait qu'on Ie servit. Ajoutons, ce qui fut aussi favo- 
rable au service russe que nuisible aux intérêts de Bonaparte, 
la parfaite intimité de !\larkof :tvee les deux 'Voronzof, celui 
de Pétersbourg et celui de Londres, Ie furieux anglomane et 
Ie plus antifrançais des Russes. 
l\larkof fut présenté, Ie 2Æ 
er
pmbre, au premier Consul 
par Talleyrand. II remit à Ron
.rr'rte une lettre d'Alexandre. 
Bonaparte, à ee propos, p&rla a du défu
t empereur Paul IU, 
de glorieuse mémoire u , des (I conceptions vastes et nobles de 
ce souverain: ses vues enlraient si parfaitement dans celles 
de Ia France que lui, premier Consul, n'aurait point hésité, 
pour les accolnpIir, àe se faire Ie lieutenant de Paul Ier )) .' 
C'étaient de ces compliments que I{olytchef, peu sensible, 
qualifiait de " flafforneries ". l\lais, poursuivit Bonaparte, 
l'empereur Alexandre " rentrant dans les bornes d'une poli- 
tique sage et modérée, il ne s'agit plus que de faire la paix J) . 
Et, poussant droit au point litigieux : cc II s'agit de la conclure 
sans la tenir en suspens par des considérations aussi seeon- 
daires que celie de I'intérêt pour Ie roitelet de Sardaigne, qu'il 
faudrait, si même on Ie rétablissait en Piémont, soutenir par 
des baïonnettes, attendu que ses sujets sont unanimement 
déclarés contre son retour. " Là-dessus, iI s'anima, récrimi- 
nant contre les remontrances de I{olytchef et l'intérêt trop 
pressant que cet ambassadeur témoignait pour Ie l'oitelet. 
CI On l'a manifesté dans des termes qui semblaient dieter la 
Ioi et tl aiter la France comme la république de Lucques. " II 
fit valoir les facilités qu'il donnerait à l'aecroissement de la 
Bavière et du Wurtemberg, et il concIut : n Faisons Ia paix 
d'abord, et puis nous parlerons d'aulre chose. IJ l\larkof savait 
que Bonaparte ne Iâcherait pas Ie Piémont; il en parla par 
simple con vena nee et, COlnme il faisait observer que toute 
l'Europe s'opposerait à eette occupation, il s'attira cette 
réplique: "Hé bien! qu' eUe vienne Ie reprendre! J) 
II prit congé du prelnicr Consul et s' en aUa conférer avec 
Talleyrand. " J e l' ai prié, écrit-il, d' avoir soin de bien 



16ft LES PBíLIMINÂIRES DE LONDRES. - 1801. 


assurer Ie premier Consul qu' on est tout aussi éloigné chez 
nous de penser à traiter la République française comme celie 
de Lucques, que de craindre, d'ici, qu'on voulût traiter Ia 
Russie COIDlne I'Étrurie ou Ia Cisalpine. " 
Talleyrand Ie traîna j usqu' à ce qu'it silt la nouvelle de la 
signature des prélilninaires à Londres. l\Iarkof s'y prêta, 
ayant pour instruction n d'amuser Ie tapis jusqu'à de nou- 
velles cirCollstances I )I. La nouvelle connue, il s'empressa. 
de cOlnplimenter Talleyrand qui, tout aussitôt, parla du Pié- 
mont et fit sentir qu'on Ie garderait å moins que l'Anffleterre 
ne se désistât de Ceylan; il eut soin d'ajouter que I'AngIeterre 
n'en avait fait, dans les préIiminaires, aucune mention. MarkoE 
ne manqua point de protester des intentions immuables de 
son maitre pour Ie roi de Sardaigne : I'Empereur se joindrait 
à toutes les puissances qui s'intéresseraient à la restauration 
de ce prince. "Et ce ne sera personne J) , répIiqua Talleyrand. 
Sur quoi ils prirent un rendez-vous pour rédiger Ie traité. 
l\larkof avait des pouvoirs étendus. 11 s'était convaincu u de 
la convenance absolue de terminer l' arrangement avec la 
France J) ; mais il 
ut l'adresse de se faire arracher, comme de 
grands sacrifices, << en s'exposant, disait-il, à un désaveu 
compIet, J) des transactions qu'il était parfaitement autorisé à 
cons en tir . 
Ainsi furent signés les articles de Ia paix Ie 8 octobre 1801. 
La France et la Russie, formeront " un concért parfait)) dans 
l'affaire des indemnités d'Allemagne; eUes établiront entre 
elles << un concert inlime 1) pour 'I terminer à l'amiable les 
affaires ultérieures de I'Italie et celles du Saint-Siège sOU,S Ie 
rapport politique" ; eUes s'occuperont ie à l'amiable et de gré 
à gré 1), des intérêts du roi de Sardaigne et y auront tous les 
égards compatibles avec l'état actuel des choses. La France 
garantit les États du roi de Naples; elle ne les occupera (t que 
jusqu'à ce que Ie sort de I 'Égypte soit décidé J) . La Russie 
iera médiatrice de Ia paix entre la France et la Turquie. Le 


1 Sur cette néßociation, .MARTENS. t. XIII, p. !62 et iuiy. 



PAIX AVEC LA RUSSIE. - 1801. 


HIlS 


premier Consul et I'Empereur 
 s'occuperont, en. commun, 
des moyens de consolider la paix générale sur les bases 
susmentionnées, de rétablir un juste équilibre dans les diffé- 
rentes parties du mande, et d'assurer la liberté des mers JJ . 
Ces derniers mots étaient du style de Bonaparte, qui 
tàchait, par là, d'engager la Russie dans sa rivalité maritime 
contre I'Angleterre; mais ils perdaient toute portée au lende- 
main des arrangements que Ia Russie avait eonclus avec 
Londres et qui rompaient Ia Ligue des neutres. En Alle- 
maGne, il consentait à partager la clientèle de I'Empire. En 
Italie, il se donnait un censeur. 
Iais il ne voulut considérer 
que l'avantage immédiat, qui était l'isolement total de 
r Angleterre et la prompte conclusion de cette paix magni- 
6.que qui devait attribuer à la République la suprématie du 
continent et au premier Consul la suprématie de la Répu- 
blique. 
II écrivit, Ie 10 oetobre, une lettre de congratulations au 
tsar, et la lui envoya par un de ses aides de camp, Ie colonel 
Caulaincourt. << II a été eonvenu, disait-i1, que rile de l\lalte 
serait rendue à rordre, sous la protection d'une grande puis- 
sance. Je prie Votre 
Iajesté de me faire connaÎtre ce qu'elle 
désire... " La veille, des préliminaires avaient été signés 
avec l' envoyé ture à Paris : la France s' engageait à évacuer 
rÉgypte et remettait en vigueur ses anciens traités avec Ia 
Porte. Bonaparte écrivit au Sultan, exprimant son désir de 
conclure Ia paix dé6nitive. II confìa cette lettre au chef de 
briffade de cavalerie Sébastiani, Corse délié, décidé, qu'il 
croyait capable de voir, d'entendre, de juger les choses. Par 
ces missions données à des offìeiers de confiance, formés par 
lui au service, iI se procurait des renseignelnents directs, 
recueillis selon sa méthode, en vue de ses desseins, et se pré- 
parait aussi des ambassadeurs. 



166 LER PRELIMINAIRES DE LONDRES. - 1801. 


IIJ 


La nouvelle des préliminaires fut accueillie à IJondres avec 
les éclats d'une joie exubérante. C'en était fait des cauche- 
mars de l'invasion! L'Anrrleterre aUait pouvoir dormir en 
sécurité, se réveiller sans frisson à l'annonce possible d'un 
débarquelnent de Bonaparte. Les arfnires allaient reprendre. 
Le marché français paierait aux produits anglais une prime 
qui vaudrait toutes les plus fortes contributions de guerre. 
"Notre commerce, écrivait lord 
linlo alors ambassadeur à 
Vienne, va pénétrer jusqu 'en France mêlne et fleurir à 
Paris. " Enfin, c' était Paris qui se rouvrait aux ennuyés 
et aux curieux; I'Italie, aux affamés de soleil, à la tribu 
. errante des mélancoliques qui se mouraient de spleen en 
leurs châteaux embrumés. Tous les oiseaux captifs au pays du 
brouillard secouaient leurs ailes humides et se disposaient à 
prendre leur vol vers les régions de joie et de clarté. 
Lorsqu'un des aides de camp de Bonaparte, Ie colonel Lau- 
riston, arriva, porteur des ratifications, l'enthousiasme tourna 
au délire La foule détela les chevaux, traina Ia voiture, aux 
cris de : Vive Bonaparte! Les Anglais s'écrasaient sur Ie pas- 
sage pour voir, en son brillant uniforme, cet officier républi- 
cain qui tenait de si près au grand homme, pacifìcateur de la 
France et du moude. 
Iais, les chevaux de Lauriston con- 
duits à l'écurie, son carrosse sous la remise, les marchands 
de Ia Cité retournés à leurs comptoirs, les politiques à leurs 
clubs et å leurs gazettes, Ie contenu des préliminaires com- 
mença de transpirer. "C' est une paix dont tout Ie monde est 
content, bien que personne n'en soit fier J) , disait, avant d'en 
connaître les articles, l'auteur des Lellres de Junius. C'est une 
paix, pouvait-on dire, Ie lendemaín, dont tout Ie monde est 
honteux et dont personne ne voudrait plus. Quoi! la France 



L'OPINION EN ANGJ..ETERRE. - 1801. 16'1 


gardait I'Escaut, Anvers, ces Pays-Bas pour lesquels on 
s'était battu cent ans autrefois; pour lesquels, au temps de 
Louis XIV, (( il passait tout d 'un trait aux Communes, 
que les Anglais vendraient jusqu'à leurs chemises n ; pour 
lesquels on avait dicté au Grand Rci Ie traité d'Utrecht 
et Ie traité des barrières, recommencé la lutte en 1740, 
en 1755 ! puis, au delà de ces Flandres, contestées avec tant 
d'acharnement, la ffardienne postée par I'Angleterre, In 
HolJande, passant au service français, retournant les barrières 
contre les Anglais, et Flessingue et Amsterdam! et toute la 
rive gauche du Rhin, Ie Piémont, la Cisalpine, la Ligurie! 
Et l'Angleterre restituait ses conquêtes, les Antilles, les comp- 
toil's de I'lnde; eUe ne gardait que Ceylan et la Trinité, des 
dépouilles de vassaux, de IIoIlandais et d'Espagnols! aucune 
dépouille opime, aucun Iambeau de France! 
En6n, et c' était Ie comble, pas un article sur Ie commerce, 
de sorle que tout l'intérêt de la paix, l' envahissement du 
marché continental, s' évanouissait. Bonaparte demeurait 
maître souverain du réginJe des douanes et des entrepôts sur 
cette immense étendue de côtes, et, ce régime, ill'imposerait 
aUK aIliés de la République; il prohiberait les produits 
anglais; il rétablirait, grâce à cette prohibition, et la marine 
et l'industrie françaises. Au lieu des immenses débouchés 
qu'elle attendait, I'Angleterre verrait Ie continent fermé; une 
lutte de tarifs plus ruineuse que la guerre, et cette perte 
sèche, la suppression de la contrebande de I'Amérique espa- 
gnole ! 
Les gens d'affaires, et c' était tout Ie monde dans la Cité, se 
déclarèrent trahis, pire encore, frustrés de tous les béné6ces 
qu'ils escomptaient déjà. Dans cette nation Inborieuse et 
orgueilJeuse, où Ie patriotisme et Ie négoce se confondent, Ie 
patriotisme, par jalousie et avidité, redevint belliqueux. II 
s'éleva des clubs, des gazettes, des libeIIes, un cri de décep- 
tion furieux, une imlnense réclamation contre Ie gouverne- 
ment. Ceux mêmes qui avaient Ie plus fermement soutenu Ie 
nlinistère refusèrent de croire å tant d'effacement, à tant 



t68 JolES PRtLIMINAIRES DE LONDRES. - ISOL 


d'abnégation de la part des successeurs de Pitt. lIes ministres 
tombèrent, dans l'opinion, de toute la hauteur des spécula- 
tions que l' opinion avait engagées sur la paix. 
Édouard Cook, homme d'État et publiciste, ancien sous- 
secrétaire d'État au département de la Guerre, ami particu- 
lier de Castlcreagh, lui adressa une lettre ouverte qui fit 
tapage et trOtHTa de profonds échos : << La guerre, disait-il, 
eût été préférable à une paix qui ruinera I'Angleterre, anéan- 
tira ses finances, renversera sa puissance sur terre et sur mer. 
Nous permettons à la France, accrue des Pays-Bas, de former 
un système politique et commercial avec ]a Hollande, I'Es- 
pagne, la Suisse, l' Italie; nous lui rendons Ie commerce des 
Antilles; voilà soixante-dix millions de livres engloutis! Nous 
avions des traités de commerce avec tous ces pays, nous n'en 
avons plus qu'un seu], avec Naples! La Franoo va monopo- 
liser Ie trafic qui nous échappe, ruiner notre industrie qui 
émigrera avec ses capitaux, car l'argent n'a pas de patrie. La 
guerre, au contraire, maintiendrait notre monopole commer- 
cial, notre suprématie aux colonies; elle ménagera des 
débouchés immenses à nos produits. l/Espagne touche à la 
banqueroute; qu'elle saisisse Ie Portugal, eUe nous livre Ie 
Brésil! Trois ans de guerre prolongée nous seraient moins 
onéreux que cette paix, et la France ne les pourra soutenir, 
car elle n' a ni crédit ni finances! " 
Ainsi raisonnait ce politique réaliste et, avec lui, tout ce 
qui, en Angleterre, faisait de la prospérité et de l'extension 
du pays l'article unique de la G7.a?1de Cha7.te extérieure, 
)' article unique des DroiLs de l' lzo1rlme a ngla is . 
L'événelnent montra que ce calcul était juste : treize ans de 
guerre acharnée menèrellt I' Angleterre à son but: la Hollande 
rétablie en la garde des Pays-Bas, les barrières d'Utrecht 
relevées, les Français chassés de I'AllemaGne et de l'Italie, la 
marine française anéantie, l'industrie ct Ie commerce anglais 
dominant la moitié du monde, et I'Angleterre plus riche, avec 
la dette de milliards, que la France, en 8es années de 
triomphe, avec les tribnts de I'Enrope conquise. 



L'OPINION EN ANGLETERRE. - iS01. i69 


AssaiIIis par cette tempête, les ministres se dérobèrent 
péniblement, invoquant les circonstances atténuantes. u lIs 
ant vu, écrivait un Busse, que les grandes puissances qui 
pouvaient, comme I'Autriche et la Prusse, faire rentrer la 
France dans ses anciennes limites n'ont jamais songé qu'à leur 
haine mutuelle... et à leur propre Bgrandissement; que 
I'Angleterre, nonobstant ses grandes et continuelles victoires, 
ne pouvait, du côté de terre, faire rentrer les Français dans 
leurs limites; l'objet de la guerre n'existait plus; il fallait la 
finir. u La raison Ie. disait, avec les ministres; mais les 
Anglais n'y consentaient qu'en se hérissant, en se ramassant 
sur leurs reins, les coudes au corps, prêts à la boxe. Que les 
Français n'en abusent point! disait Nelson; sinon, je l'espère, 
I'Europe s'armera. u C'est avec plaisir que j'irais risquer ma 
vie pour renverser cette puissance démesurée et abhorrée de 
la France! u On sait comment it mourut, quatre ans Bprès, å 
Trafalgar. 
Fox ne se trouvait plus d 'accord avec personne, illusionné 
sur la République française, comme pouvait I'être, en 
France, tel opposant libéral, Benjamin Constant, par exemple, 
ou Mme de Staël, sur les Anglais, leur Constitution, leur parle- 
ment, leur modération, leur goût et leur besoin de la paix, 
nécessaire, en théorie, à la liberté autant qu'au commerce. II 
eut Ie courage de son opinion. (, On peut dire que la paix est 
gIorieuse pour la Bépublique française et pour Ie premier 
Consul, dit-il dans un banquet, Ie 11 octobre. Cela n'est-il 
pas juste? La France a résisté à une confédération de tous 
les grands royaumes de I' Europe.., Quelques personnes se 
plaignent de ce que nous n'avons pas atteint Ie but de Ia 
guerre. Assurément, nous ne raYOnS pas atteint, et je n'en 
aime que mieux Ia paix. " 
11 Y eut une première escarmouche aux Communes, Ie 
29 octobre, à propos de I' adresse. 'Vindham se déclare en 
deuil. II ne partage pas les espérances du public : " Le 
découragement Ie plus amer, l'abattement Ie plus profond. 
m'envahissent. Je déclare que mei honorables amis qui, danl 



170 LES PRÉLI
IINAIRES DE LONDRES. - 1801 


un moment d'imprudence et de faible
se, ont apposé leur 
signature à ce fatal traité, ont signé l'arrêt de mort de leur 
pa ys; iis lui ont porté une blessure dont iI pourra languir 
plusieurs années; je ne conçois pas, conlment il pourra 
guérir. " L'adresse de félicitations officielles fut votée, mais 
l'infirmité de la paix était découverte, et Ie débat reprit, cette 
fois très vif, Iorsque Ie texte de la convention fut soumis au 
Parlement. 
On chercha les articles secrets, l'article sur Ie commerce, 
Ie fondement de toute paix anglaise, et on ne les trouva point. 
" Calamité véritable, paix précaire et dangereuse! " déclara 
Spencer, aux Lords, Ie 3 novembre. Aucun des objets de la 
guerre n'a été atteint. Grenville renchérit: " L'Angleterre 
est comme une forteresse qui a perdu ses ouvrages exté- 
rieurs. ,,- (C La puissance nouvelle de la France est comparable 
à celle de l'ancienne Rome, déclara l'évêque de Rochester; 
supérieur
 même : une population immense, à la disposition 
d'un gouvernement plus actif, plus énergique que ne Ie fut 
celui de Rome sous Ie plus puissant des Césars; une étendue 
merveilleuse de côtes, du Texel à Brest, qui mettra l' Angle- 
terre en un danger formidable Ie jour OÙ la France aura une 
flotte. JJ Addington ne put invoquer que la nécessité, la capi- 
tulation du continent : " Dne nouvelle coalition est, en ce 
moment, impossible. tJ La convention fut approuvée par 
114 voix contre 10; mais Ie Parlement, désenchanté, deve- 
nait hostile. 
Aux Communes, Ie mêlne jour, la discussion, plus violente, 
fut plus significative encore. Hawkesbury montra les avan... 
tages de la paix : Ceylan, la Trinité; sous ce rapport, ce traité 
valait celui d'Utrecht; sans doute la France était aGrandie, 
mais la Bussie, I'Autriche, la Prusse s'étaient accrues aussi 
par les partages de la Pologne. Pitt tourna Ie débat à l'apo- 
logie de sa politique : il est regrettable que I'Angleterre ne 
Garde point 
Ialte; mais Ie jacobinisme est vaincu, dépouilIé 
de son prestige; il a prouvé que Ie despotisme militaire est sa 
conséqnence naturclIe! - Plusieurs membres s' étonnent du 



1.,'OPI
ION EN ANGLETERRE. - 1801. tfi 


silence gardé sur le Piémont : les ministres se taisent. On 
s'indigne. C& Agissons d'après Ie même principe, s'écrie 
Tholllas Grenville; signons Ie traité défillitif, et, dans douze 
Inois, nous aurons Ia guerre avec la France I! JJ Le 4 novem- 
bre, \Vindham prononça son réquisitoire : C& La France a cer- 
tainenlent Ie pouvoir de nous détruire; nous espérons qu'elle 
n'en a pas l'intention. NOllS sommes un peuple conquis. 
Bonaparte est aussi bien notre maître qu'il rest de l'Espagne, 
de la Prusse. " Puis, évoquant 
Iessaline et alléguantJuvénaI : 
- Croire que la France, lassata sed non sallata, va s'arrêter, 
se reposer, c'e!,l iGnorer Ie propre de l'ambition, en particu- 
lier de l'ambition française. Croire que Bonaparte ne fera pas 
de nouveUcs conquêtes est une extravaGance. "La guerre ne 
dépend ni des conventions qui seront signées entre les deux. 
,3'ouvcrnements, ni des actes d'hostilité qui pourraient se 
produire entre les deux peuples, soit sur terre, soit sur mer; 
elle repose tout entière sur la survivance ou la disparition de 
ce dessein fixe, enraciné dans les cæurs français, et que nous 
n'avons nucune raison de croire abandonné : détruire å 
jamais la puissance de ce pays. " Dessein d'autant plus redou- 
table que, C& si les Français ont conquis Ie monde, c' est par 
des qualités par lesqueHes ils méritaient de Ie conquérir 1J . Et 
il montra, comme une leçon, comme une menace, "Ia gran- 
deur des desseins des révolutionnaires, Ia saffesse de leurs 
plans, leur suite dans l'exécution, leur mépris des petits 
obstacles" . Le traité fut approuvé; mais ces cris d'indiffna- 
tion, ces cris de revanche portaient loin. lIs allaient accom- 
pagner sur Ie continent lord Corn,va,llis, que Ie ministère 
envoyait pour négocier celie paix, décorêe du titre ironique 
de (, définitive ", et que lord Fitz-"Villiam, exprimant Ia 
pensée de la pluparl de ses compatriotes, avait qualifiée de 
It trêve précaire et trompeuse " . 


I II ne se trompait pas. On vena comment la suerre faillit éclater en oc'Obre 
d novemLrc 180:2. 



i1! LES PRÉLLUINAIRES DE LO:NDRES. - i801. 


IV 


Paris n'étala point de ces revirements. II se montra froid 
dès l'abord, et Ie resta. La critique, réduite aux murmures 
guettés, étouffés par Ia police, la critique sans tribune, sans 
journaux, n fructidorisée J), depuis 1797, se traduisait par Ia 
réserve, l'absence d'enthousiasme. II y eui de Ia satisfaction, 
sans doute; la satisfaction de voir la fin de quelque chose, 
mais tout iuste assez pour distraiI e Ie public de la capitula- 
tion d'Alexandrie et de la perte de I'Égypte qui fut connue 
presque en même temps I. Les étrangers, surpris, mais 
charmés, notent avec empressement ces symptômes d'im- 
popularité du Consul. <<Paris, écrit l'envoyé prussien Luc- 
chesini, n'a manifesté ni sensibilité, ni reconnaissance pour 
ce bienfait. J) - n La nouvelle de la paix? man de 
Iarkof, n'a 
pas influé favorablement sur les effets publics. J) Et cepen- 
dant, quel progranlme de gouvernement a jamais égalé, en 
promesses, offert en espérances, ce que déroula, en faits 
accomplis, Ie discours prononcé par Bonaparte, Ie 19 bru- 
maire an IX-tO novembre 180J, et Ie compte qu'il rendit 
à la nation, Ie 22 novembre, sous la forme d'un exposé de la 
situation de la République? "Français! vous l'avez enfin tout 
entière, cette paix que vous avez méritée par de si généreux 
efforts!" Les limites naturelles, la ceinture des républiques 
allìées, Ie Piémont formant la 27. division militaire; les 
Légations incorporées à la Cisalpine; les colonies acquises on 
restituées : n La France jouira de la paix, rcfera sa marine, 
réorganisera ses colonies, recréera tout ce que la guerre a 
détruit. Portons dans les ateliers de l'agriculture et des arts 
cette ardenr, cette constance, cette patience qui ont étonné 


I Elle avait eu lieu Ie !7 juiD 1801 



L'OPINION EN FRANCB. - 1801. 


i71 


I'Europe dans les circonstances diffieiles. Unissons aux efforts 
du ffouvernement les efforts des citoyens, pour enrichir, pour 
féconder toutes les parties de notre territoire. " Industrie, 
marine, colonies, ce sont les prineipes fondal11entaux de ce 
grand aete de la paix: (& Ie spectacle de nos jouissances II , dit 
Bonaparte. 
Le Concordat selll manque à la liste de ces illustres tran- 
sactions. Le pl'elnier Consul se borne å annoncer "la liberlé 
de conscience ": des mesures concertées avec Ie souverain 
ponlife de l'Église catholique, avec les ministres luthériens et 
ealvinistes u réuniront dans les mêmes sentiments ceux qui 
professent une COlnmune croyance II ,- " assureront à tous la 
liberté qui leur appartient J) . 
Ce grand aete politique, dont il attendait tant; dont il tira, 
par Ia suite, et si prolnptement, de si heureux effets, s'insi- 
nue ainsi, pour ainsi dire, dans Ie tableau de la politique 
dont it forlnait en réalité une des pièees Pl.jncipales. C'est que 
chaql1e jour manifestait davantage la résistance dans les corps 
de l'État. Bonaparte put mesurer l'opposilion que rencontre- 
rait, au Tribunal, Ia convention avec ROlne à celles que sou.. 
Ievèrcntles traités de paix, si avantageux cependant et glorieux 
à Ia République. Ce n'était point l'esprit de hauteur ni l'es- 
prit d?extension que ces critiques relevaient en ces actes; 
mais tout au contraire les concessions, l'effacement de Ia 
fierté républieaine. Ainsi, dans Ie traité avec la Russie, la 
fameuse clause sur les én1igrés polonais et les émigrés fran- 
çais, qualifiés de " sujets respectifs ". Le Tribunat Ia jugea 
déplacée, non pour Ie fond qui menaçait Ies Polonais, dont 
il se souciait peu et qui réprimait les émigrés qu'il détestait 
toujours, mais pour Ia forme: "Nos armes, dit Chénier, ont 
combattu pendant dix ans pour que nous fussions citoyens et 
nons SOllllnes devenus des sujets. Ainsi s'est accompli Ie væu 
de la double coalition! 1J Ces murmures, dans Ie silence 
général, prenaient des airs de blâme. Bonaparte en fut affecté 
au delà de ce qu'on peut dire et cette impression Ie con- 
firma dans Ia conviction OÙ il était que, pour exister, la Répu- 



iT4 LES PR
LIMINAIRES DE LONDRES. - 1801. 


blique était condamnée à étendre toujours sa domination. 
Si splendide que fût cette paix, elle ne faisait que répondre 
à l'orffueil national. Et cet orgueil n'était que l'expression 
passionnée d'un instinct juste. La guerre Ie démontrait 
depuis dix: ans : céder sur un point équivalait à tout perdre. 
La poJitique non plus que la ffuerre républicaine ne com- 
portait la rclraite : eUe voulait l'offensive partout et toujours. 
Dès que la République se retirait, In coalition se reformait 
sur ses pas. Qu'un seul anneau vint à se rompre, de Naples 
au Texel, il faudrait aussitôt remettre Ie fer au feu et réta- 
hJir la chaine par Ie même marteau qui l'avait forffée. 
(I La paix, écrivait Ie clairvoyant Lucchesini, n'est favorable à 
la conservation de sa puissance qu'autant qu'elle deviendra 
générale. " Bonaparte était done résolu, ma]gré l'opposition 
du Parlement, à l'imposer aux Anfflais, à l'emporter d'as- 
saut, et, une fois siffnéc, il les oblifferait à la respecter, en 
les isolant, en leur interdisant toute coalition nouvelle. II 
n'en avait qu'un moyen, celui qui l'avait conduit au degré de 
puissance où iJ était et qu'il voulait perpétuer : après la 
guerre irrésistible, il organiserait la paix formidable. 


v 


II s'agissait de transformer en traité formel les prélimi- 
naires siffnés Ie 1 er octobrc. Pour y contraindre l'Angletcrrc, 
Bonaparte cmploya dans cet automne et cet hiver de 180 I à 
1802 les moyens auxquels il dut recourir plus tard, la paix 
étant rompue, pour la rétablir. Ces cinq mois présentent 
comme en un raccourci toute la politiqne de l'Empire : ils 
en résument les conditions, ils en montrent les nécessités; iIs 
découvrent aussi Ie paradoxe d'une conception que Bona- 
naparte avait reçue du Directoire et en Grande partie du 
Comité du salut public. En même temps qu'il combine les 



CO)L\IEl'4 T BON A PAR TE P RËP A RE LA P A IX. - 1801. 176 


moyens d'imposer la paix, il prépare les moyens de l'exploiter 
pour la plus Grande prospérité et la plus gran de puissance 
de Ia France sur Ie continent, en Allemagne et en Italie, sur- 
tout dans la l\Iéditerranée et dans les deux Indes. 
L'Ui1 de ces moyens, sur lequelles publicistes de la monar- 
chic a\7aient souvent insisté, c'était que Ie Portugal cessât 
d' être une colonie commerciale et politique de l' Angleterre. 
Par le traité de 
Iadrid, du 29 septembre 1901, Bonaparte 
avait obligé les Portugais à fermer leurs ports aux Anglais. II 
importait que cette mesure fut strictement exécutée ; il impor- 
tait, cn outre, pour en retirer tout Ie parti nécessaire, 
d'assurer au COITlmerCe français ces mêmes ports, Ollverts 
sur I' Amérique du Sud, C)ur la Guyane que Ie Portugal venai t 
de céder à la France, 
ur la Louisiane cédée récelnment par 
l'Espagne
 sur Ie l\lexique, en fermentation et qui semblait 
s' offrir; sur les Antilles entin OÙ la France allai t recouvrer ses 
possessions. Bonaparte en,'oya en mission à Lisbonne un de 
ses généraux les plus brillants, un de ceux sur lesquels il 
comptait Ie plus à la guerre et pour lesquels iI éprouvaÌt, 
aussi, Ie plus de faiblesse, Lannes, qui s.était rendu difficile 
à Paris, pour un temps. La légation de Portugal serait pour 
lui un purgatoire très doré, très doux, un proconsulat flat- 
teur et avantageux. II tiendrait les Portugais en bride ct les 
mettrait au pas. 
En même temps, Leclerc se préparait à partir pour 
Saint-Domingue, avec 35,000 hommes de troupes excel- 
lelltes, revenues d'Espagne, revenant d'Égypte, aventureuses, 
frondeuse aussi et fort peu propres à la vie de {jarnison. 
Bonaparte les ailnait nlÍcux voir occupées que oisives, et, 
non moins que le
 soldats, Ie général qu'il leur donnait, 
Leclerc, son beau-frère, qu'il trouvait encombraüt en France, 
mais qu'il i uGE::ai t à la 11auteur de toutes les tâches de ffuerre 
et de tautes les difficultés poliLiques. La colonie françaisc de 
Saint-Dominrrue avait été successivement perdue et par la 
guerre anGlaise et p
r I,a révolte des noirs. La Convention, sans 
rcconquérir cettc partie fl'ançaise, s'était fail c('der Ia partie 



116 LE
 PR
LJMINAIRES DB LO
DRES. - i80t., 


espagnole. II importait nlaintenant de s'installer dans rile 
entière. L'entreprise était, dans l'esprit de Bonaparte, parf'ai- 
tement sérieuse et, selon ses vues d'alors, de grande consé- 
quence. Cette He, OÙ tant de Français avaient fondé autrefois, 
et récemment perdu, leur fortune; OÙ nos armateurs de rOuest 
avaient exercé un négoce si fructueux; dont les créoles, et en 
particulier ceuxqui approchaient Ie premier Consul, Joséphine, 
sa parenté, sa clientèle, louaient Ia richesse, la salubrité; où il 
suf6sait, disait-on, de se montrer pour redevenir maitre, de 
toucher Ie sol pour Ie féconder, intéressait doublement Eona- 
parte; eUe offrait, à la fois, une compensation à la perle de 
I'Égypte et une station sur la route de la Louisiane. II trou- 
verait, dans cette He, dans cette Louisiane rendues à la 
France, un excitant, un aliment pour Ie commerce et pour la 
marine; pour les émigrés, qui affIuaient, un terrain d'activité, 
des occasions de relever leur fortune; enfin, pour les esprits 
inquiets, pour les mécontents de l'armée, ceux que les loisirs 
de la paix menaçaient de jeter dans Ia politique et les c0l11plots, 
un emploi à leur turbulence, un aliment à leurs passions. 
11 ne faisait d'ailleurs, en eel a encore, que poursuivre Ie dessein 
tormé par Ie Comité du salut public, lorsqu'en 1795 ce 
Comité réclamait de I'Espagne la Louisiane et la partie espa- 
gnole de Saint-Domingue: Bonaparte se proposait d'accom- 
plir ce que ces conventionnels avaient projeté I. 
n aurait pu chercher à s'entendre avec Toussaint Louver- 
ture qui s'était emparé de l'ile et y avait établi une répu- 
blique dont il se flattait d'être Ie Bonaparte noir. II préféra 
conquérir, imaginant qu'il serait facile aux hommes qui 
avaient vaincu les mameluks de soumettre ces esclaves 
révoltés; la menace y suffirait peut-être; la force, à coup 
5ûr, y réussirait. u Qui osera se séparer du capitaine rrénéraJ 
sera un traitre à la patrie, et la colère de la République Ie 
dévorera, comme Ie feu dévore vos cannes desséchées i. " 
C'était une erreur, et il Ie reconnut. cc C'est la plus Grande 
J Cf. t. IV, p. 312, 378. 
· 
roclamation aux habitant8 de Saint-Domi
gue, 8 novembr.e 1801. 



COMMENT BON.APA RTE PRÉPARE LA PAIX. - {SOl. 1.71 


faute que j'aie com mise 'en administration, disait-il à Sain
(
4 
Hélène. J'aurais dû traiter avec les chefs noirs I. >> 

Iais pour les eXpéditions, pour les convois, il faut de s 
vaisseaux. Bonaparte en réclame de l'Espagne. II en réclame 
auS'Si pour contenir les AngIais dans Ia 1\léditerranée, les en 
expulser, s'ille peut. Enchainée par un gouvernement vénal, 
contre ses intérêts, sa sécurité, sa dignité même; traînée à la 
remorque; ballottée par Ie remous, dans Ie sillage, I'Espagne 
cherche à couper les câbles, à dériver vers la côte, pour s'y 
échouer sur les bas-fonds. Bonaparte parle en maitre, exige, 
menace. II soupçonne, il accuse Godoy de tripoter sous main 
avec les Anglais quelque accord qui permette aux galions de 
passer, å l'Espagne de désarmer. L'ambassadeur officiel, 
Lucien, ne s' occupe que de grossir son trésor de pierres pré- 
cieuses et d'augmenter ses galeries de tableaux. Bonaparte Ie 
rappelle et Ie remplace par un général, Gouvion-Saint-Cyr, qui 
saura parler. (( Je désire, écrit-ille Ier décembre à ce général, 
que vous fassiez connaître à Leurs 1\Iajestés mon extrême mé- 
contentement de la conduite injuste et inconséquente du prince 
de la Paix... Tout ce qu'il a pu faire contre Ia France, iI l'a fait. 
Si I'on continue dans ce système, dites hardiment à la reine et 
au prince de Ia Paix que cela finira par un coup de tonnerre. u 
En même temps, l'Italie. Lucchesini écrivait, Ie 26 novembre: 
" Les troIS républiques, cisalpine, lisurienne et Lucques, sont 
destinées pour faire partie d 'une gran de république italique 
qui, d'après un ancien projet, devait aller jusqu'à la mer Adria- 
tique, aux Alpes de la Carniole et à Trieste. " L'ancien projet 
appartenait au Directoire, et Bonaparte avait dû, å Campo- 
Formio et å Lunéville, en déchirer cette page magnifique : 
Venise, ses lagunes, ses côtes de I'Adriatique. II n'attachait que 
plus d'in1portance à fortement constituer Ie reste, à y assurer 
la domination française, à y rendre impossible tout retour 
agressif de )' Autriche. 


I Notes pour servir aUI instructioDs à donner au capitaine général, 31 octobre 
t801. Archive. nationalel; texte publié par ROLOFf', Die Kolonial Politik Napo- 
leon. 1. 


,..' 


It 



171 LES PRJtLl
11NÂ.lUES JJE LONDRES. - jlOL 


VI 


II régnait, dans Ie nord et Ie centre de I'ItaIic, une agitation 
sourde, la n1êrne qui avait préparé, en 1798 et 1799, la chute 
de tant de gouvernelnellts improvisés. Leb meneurs delneu- 
raient les mêmes : sectateurs ardents de l'affranchissement par 
la France, transformés en adversaires de la France dès qu'ellc 
avait préte:f1du, sinonconquérir et annexer, au moins ofganiser 
sous sa tutelle les répubIiques d'Italie, les associer à ses des- 
tinées et les employer à sa poIitique. lIs prétendaient de In 
France qu'elle fit pour eux, et saBS autre sacrifice de leur 
part, ce qu'elle avait fait pour elle-mêlue, avec tant d'efforts, 
depuis 1792 : assurer l'indépendance nationale, consommer 
l'unité politique. Ces unitaires se Inontraient d'autant plus 
hostiles aUK Français qu'ils s'inspiraient davantage de leur 
exemple et transportaient plus directement en Italie la révo- 
lution à la française, c' est-à-dire violemment nationale et, 
par suite, antifrançaise. On 
ngnalait des menées, des émis- 
saires; on découvrit (( un plan horrible JJ, une insurrection 
de toute I'Italie " pour chasser les Français, détrôner tous 
les monarques et faire du pays entier nne répubIique ita- 
lienne 1 ." 
" La grandissime majorité revient, avec les anciens gou- 
vernelnents, à r estime des Français" , écrivait, Ie 23 décembre, 
Cacault qui, de son poste de Rome observait tout Ie pays; 
" cependant, comme les Italiens gardent la rancune plus que 
les autres peuples, no us serons longtemps au milieu de gens 
irrités, prêts à éclater contre nous, avec zèle, s'ils l'osaient. 
II leur a été fait, comme il arrive toujours dans la guerre, 
. 
des maux nécessaires ct des iniquités. II faut maintenant les 


J Cf. t. V, p. 317, 321, 362, 412. 



LA CONSULTE DE l,YON. - 1801. 


170 


amener à tout ouhlier pa
 l'équité et par Ia sagesse... La Cisal- 
pine a besoin d'une pratique éclatante de la justice, et même 
des égards pour se rendre respectable. Cela doit dater de l'as- 
semblée de Lyon, dont on attend, en Italie, Ies résultats, avec 
confiance dans Ie génie du premier Consul. u 
Cette assembIée de Lyon, ce grand arbitrage, à la César, 
était l'expédient qu'avait trouvé Bonaparte pour organiser Ie 
Nord de I'Italie, Ie pacifier, Ie réconcilier avec la souverai- 
ncté française, lui attribuer toute l'indépendance compatible 
avec cette souveraineté, Ie protéger contre toute entreprise 
de I'Autriche, et par la Cisalpine ainsi constituée donner 
aux Italiens Ie modèle d'un gouvernement de transition, semi- 
république nationale, semi-protectorat, qui les acheminerait, 
en les y exerçant, à la pleine possession d'eux-mêmes. Au
 
prises avec les mêIIles difficultés qu' en France; recueiIJant, 
en Italie, Ie même héritage d'impéritie; ayant à liquider la 
même banqueroute de brouillons et d'agioteurs politiques, 11 
y trouva les mêmes remèdes, tirés non d'un système quel- 
conque, mais de Ia nature des choses. Si, dans l'avenir, il 
entrevoyait l'ltalie unifiée, avec Rome pour capitale, dans Ie 
présent, ni pour la France, ni pour I'Italie même, iI ne vou- 
tait de cette unité, prématurée po
r I'ltalie, compromettante 
pour la France. Fidèle, en cela, aux traditions de l'ancien 
État français non moins qu'à l'esprit de la RévoIution, il se 
montrait, ainsi que Ie Comité de salut public et Ie Direc- 
toire, aussi séparatiste ou fédéraliste en Italie et en Alle- 
magne qu'unitaire et centralisateur en France. Mais, plus 
clairvoyant que ..ses prédécesseurs, il comprenait, alors, que 
la Révolution française, propagée en Europe, se tournerait 
contre la France, si les Français ne s
"aient pas Ia conduire 
à son terme et refusaient de reconnaitre leur ouvrage; s'ils 
s'obstinaientà dénier aux nations suscitées par euxcetteunité 
nationale qui serait pour eUes, cornrne pour eux, la garantie et 
Ia forme de l'indépendance. II songeait à y préparer les Ita- 
liens par les mêmes moyens qui yavaient préparé les Fran- 
çais: <<l'unité de principes et de législation, celIe de penser 



lao LES PRÈLIMINAIR:ES DE LONDI\KS. - ISO!. 


et de sentir, ce ciment assuré, infaillible des affRlomérations 
humaines I. )J 
En juin 180 I, au lendemain de Marengo, Bonaparte avait 
improvisé à la Cisalpine un gouvernement provisoire : une 
consulte, c'est-à-dire une assemblée de notables désiß'nés par 
lui, et présidée par un Français, Petiet, ministre de la guerre 
sous Ie Directoire. Les Cisalpins entretenaient un représentant 
à Paris, l\larescalchi. lis députèrent, sous divers motifs, près 
du premier Consul, les principaux d'entre eux, gens de tête, 
gentilshomnles libéraux, amenés à la République par Ies 
,& lumières IJ du despotisme éclairé, Italiens de 1789, bru- 
mairiens d'Italie, que Bonaparte avait connus et appréciés 
en 1796 : Aldini, Serbelloni, l\Ielzi. Illes écouta, conféra avec 
eux et décida de réunir une grande consulte de Cisalpins à 
Lyon. II fit préparer par ses " faiseurs 1) habituels, àlaret, 
l-Iæderer, un projet de Constitution. Ræderercommuniqua son 
plan à Talleyrand. "II faut, lui dit-il, qu'une Constitution 
SOlt courte et...)) il allait ajouter : claire. "Et obscure IJ , dit 
Talleyrand, lui coupant la parole. 
(( !Jeu de personnes, à la Convention, étaient en état de pré- 
VOIr les résultats, et un sentiment d'humanité est toujours 
pUissant sur l'ilnagination IJ , disait Bonaparte à Thibaudeau, à 
propos de la liberté des noirs, et Ie propos convenait mieux 
encore au décret du 16 novell1bre 1792 sur l'affranchissement 
des peuples. (( l\Iais, à présent, continuait-il, tenir encore à ces 
principes! il n'y a pas de bonne foi! il n'y a que de l' alnour- 
propre et de l'hypocrisie. Sans aIleI' si loin, aurÌez-vous voulu, 
aurions-nous souffel't qu'on rnît les Français sous la dépen.. 
dance des Italiens, des Pién]ontais? NOlls aurions été bien 
traités; ils auraient fait de HOUS ce que les noirs ont fait des 
blanes '. II nous a falIu, au contraire, prendre de grandes pré.. 
cautions, et les tenir dans la dépendance ; et s'il eût fallu fain' 
périr tonte l'Italie ou sacrifier deux soldats de nlon arlnpe. 


1 Campagneø d'ltalie. OEul'reo;, t. XXiX, p. 76, 283; XXXII; p. a05. 
· Et ils Ie fi"cut à YÚone, à Naples, dans Ies A Lruzzes, en 1796 et17
Y "Oil 
t. V, p. 88,157,323,412,424. 



T
A CONSULTE DE T... YON. - 1801. 


18t 


j'aurais fait périr toute I'Italie; parce qu'ayant tout je suis 
de mOD armée et pour mon arrnée. AujoUl'crhui même, il faut 
encore avoir I' æil alerte sur ce pays-Ià; cependant ce sont 
des blanes comme nous, des peuples civilisés, nos vaincus! " 
La Consulte extraordinaire comprit les consultes en exer- 
eiee, des évêques, des curés, des magistrats, les députés des 
académies et des universités, des habitants notables, en tout 
quatre cents ItaIiens qui se Inirent en route pour Lyon, les 
unsavcc zèle, avec confianee, par entrain patriotique; d'autres 
pou

és par l'ambition, beaueoup par la curiosité; Ia plupart 
illusionnés sur Ie Consul, sur l'Italie, sur eux-mêmes. tc Allez, 
leur dit en les saluant, au départ, Sommariva; allez fonder nos 
institutions salutaires au milieu de ìa ffrande nation, sous les 
yeux de celui qui releva notre République après l'avoir créée.,. 
Que la Cisalpine doive à elle-même ses institutions! " Quelle 
que fût, iei, la part de la mise en scène, Ie spectacle fraF pa 
les imaginations en Italie, en France, en Europe. Vne nation, 
illustre entre toutes, mnis, entre toutes, humiliée, asservie, 
démembrée, comme dispersée en exil sur sa propre terre, 
n'ayant plus même de nom parmi les peuples, ressuseitée par 
Ie choc de la Révolution en France, s'en allait demander au 
Consul des Français de régler ses destinées et de Iui donJler 
des lois. 
C'est dans ces circonstances que s'entama la négociation 
de la paix It dé6nitive 1J entre la France et I' Angleterre. 
La paix semée sur de tels labours ne pouvait produire qu 'une 
récolte de guerres nouvelles. Avant même qu'elle germât 
so us terre, Ie Germe en était vicié. Et cependant, å coups 
de faux et à coups de serpe, on prétendit Ia moissonner. C'est 
qu'à Paris comme à Londres, cette illusion de la paix parais- 
sait nécessaire au gouvernement des hommes; que c' était la 
saison des sacrifices aux dieux, et qu'il fallait, au moins en 
quelques .lours de fête, rendre cet hOlnmage indirect au tra- 
ynil et à rhnm[lnité. 



- 
CHAPITRE II 


LE TRAITÉ D'AMIENI 


1801-1802 


I 


Bonaparte, naturellement, confia la np.gociation à son frère 
Joseph, Ie grand signataÏ1'e du Consulat. Joseph daigna rac- 
cepter, s'estimant néanmoins supérieur à la tâche, comme il 
s'estimait supérieur à son frère, par Ie mérite autant que par 
la naissance. Nulle dignité, Ie Consulat même, ne pouvait 
atteindre à la hauteur de sa modestie ni déconcerter son désin- 
téressement. Sa fortune, d'ailleurs, se mesurait à l'étendue de 
sa philosophie : il possédait à Mortefontaine un domaine 
6uperbe qu'il arrondissait tous les jours; à Paris, dans Ie fau- 
bourg Saint-Honoré, un hôtel somptueux 1 : au fond, la vanité 
sournoise et cauteleuse d'un petit esprit de parvenu, qui ne se 
trouve Jamais en sa place, se met au-dessus de tous les emplois 
et s'accommode de ce feint détachement pour accepter tous 
les postes, décliner toutes les obligations et se débarrasser de 
toutes les responsabilités. Déjà il promettait ou faisait annon- 
cer par ses af.6dés, en contraste à l'autocratie envahissante de 
son frère, un libéralisme hénin et équivoque, donnant å 
entendre que, si quelque aventure, la mort du Consul par 
la guerre, par l'assassinat, ou tout simplement par l'abus et 
usure de la vie, I'amenait å assumer Ie pouvoir suprême, 
il lai6serait flotter les rênes; un Benjamin Constant avaIt 


] Fr6déric MAS80l'f, Napoléon et fill frtrtll, t. I, ehap. VII. - T. II, ehap. Yili. 



LES PREMI
RES CONFÉRENCES - 1801. 183 


droit d'espérer une tribune et des cabales parlementaires 
comme à Londres; une !\lme de Staë], un salon qui devien- 
drait une cour de politique; les généraux, une surveillance 
moins clairvoyante; les idéologues, la direction du Sénat : tel 
Gaston d'Orléans, à la veille de la Fronde, entre Retz, 

fme de Longueville, les princes et Messieurs du Parlement. 
Âu dehors, tout (C européen " , tout à la paix, la paix facile 
et coulante; convenant que l'ambition de son frère découra- 
geait seule la bienveillance de I'Europe; Hattant les diplo- 
mates étrangers; en réalité leurré par eux, mais caressé, 
enguirlandé, et pour les propos qui lui échappaient et pour Ie 
précieux instrument qu'illeur fournissait en sa personne. Qui 
plus est, entêté de I'Angleterre, par penchant naturel et aussi 
par attitude de candidat. II croyait, ingénument, que si la 
France se montrait modesle, I'Angleterre, a.ussitôt, se mon- 
trerait désintéressée. lIne doutait point - c'était chez lui 
un article de foi, ou plutôt une superstition fondamentale - 
que I'Angleterre consentit sincèrement " aux limites )). Ses 
amis, et avec eux, les libéraux, gardèrent cette illusion jus- 
qu'en 1814. n Quand Ie général Bonaparte revint d'Égypte, 
écrit Mme de Staël, la Suisse, la Hollande et Ie Piémont étaient 
encore sons l'influence française; la barrière du Rhin, conquise 
par la Répnblique, ne lui était point disputée... J) II ne Fallut, 
en effet, pour seconder la bonne volonté des Autrichiens et 
les amener à LunéviIIe, que deux campagnes, l\farengo et 
Hohenlinden! Quant aux Anglais, il suffisait de ne les point 
contrarier en mer et aux colonies pour les réconcilier àjamais 
avec l' extension de la République! Joseph se j ugeai t destiné 
à sceller cetle belle réconciliation. (I Les vagues, disait-il, en 
1799, à un de ses amis, ont jeté notre famille sur Ie sol de la 
France; nous ferons de grands sacrifices pour conserver notre 
fortune : I' alliance anglaise est notre premier désir; unies! 
I'Angleterre et Ia France imposeraient la paix au monde. " 
Le premier Consul ne se payait point de ces chimères. II 
prenait Ies choses au naturel. Ses instructions å Joseph sont 
parfaitement positives. Joseph poserait la griffe et tiendrait Ie 



t8
 


LE TRAITÉ D'AMIENS - 1801 


protocole. Bonaparte mènerait tout, par Talleyrand, et Talley- 
rand rédigea, sous sa dictée, Ie plan de la négociation. - 
Les Anglais chercheraient vraisemblablement les moyens de 
réoccuper 
Ialte sans coup férir, Ie jour OÙ Ia guerre recorn- 
mencerait. Ce fut une des principales préoccupations de Bona- 
parte de les en empêcher. Les préIiminaires portaient que I'Ue 
ser3it évacuée par les troupes angIaises et restituée à I'Ordre, 
so us la garantie d'une Grande puissance. Bonaparte trouvait 
la Russie trop éloignée, l' Autriche dangereuse; il proposa 
I'Espagoe, et, de préférence encore, Naples, mieux placée et 
plus facilement sous ses prises. II aurait désiré " quelques 
clauses relatives à I'lnde et qui pus sent y assurer toute la 
jouissance des établissements rendus, Ia faculté de les for- 
tiner et une liberté raisonnable de navigation et de com- 
merce u , c'est-à-dire, au lieu des comptoirs indigent.s et pré- 
caires que restituait I'Angleterre, une banlieue assez élendue 
pour y former des viIles, s'y retrancher et ouvrir des avenues. 
Quelques arrangements aussi pour Terre-Neuve, meilleurs que 
ceux de 1783. Pour l'ensernble, un trait de plume devait suf- 
fire : reprendre les' préliminaires, et (( mettre au présent ce 
qui est au futur 1) . - (C Quant à la prétention qu' on peut sup- 
poser au gouvernement britannique, de vouloir ramener dans 
la discussion ce qui concerne Ie roi de Sardaigoe, l' établisse- 
ment des Français it Flessillgue, la navigation sur l'Escaut, 
I' entretien d'un certain nombre de troupes françaises dans les 
républiques batave, cisalpine, etc., enfin de chercher à y 
renouer quelques liaisons avec les_ affaires d'AlIemagne, ce 
sont encore des points sur lesquels il faut attendre, en se pré- 
parant cependant à repousser, à cet égard, toute discussion et 
toute insertion au traité. IJ 
Ces instructions furenl adressées à Joseph Ie 15 novem- 
bre 180 I. Le 20, Talleyrand lui répéta : "V ous regarderez 
con1me positif que Ie 8'ouvernement ne veut entendre parler 
ni du ..oi de Sardaigne J ni du stathouder, ni de ce qui con- 
cerne les affaires intérienres de In Batavie, celles de I'Alle- 
11l3Hoe, de rl-[t
héti(' et de
 ffpubliques d'ftftlic. Tous ces 



LEg PRE
IIÈRES CONFtRENCES. - 1801. 185 


objets sont absolument 
trangers à nos discussions avec rAn- 
gleterre. )J 
Ni les Anglais, ni personne, parmi les diplomates, ne con- 
servaient sur ces chapitres Ia moindre illusion. CI Vous me parlez 
du roi de Sardaigne, écrivait Kotchoubey à Woronzof, à 
Londres; f!lais que pouvons..nous faire pour Iui?.. Si Ie gou- 
vernelnent français ne nous écoute point, il faudra en passer 
par Ià. " C' est la note que donna Ie plénipotentiaire angIais, 
lord Cornwallis, dès son arrivée å Paris. 
Philippe Cobenzl, qui avait remplacé à Paris, en septembre, 
80n cousin Louis retourné à Vienne pour y prendre Ie minis... 
tère, s'étonnait des singulières prétéritions des préliminaires: 
I'Italie, la HolJande, Ia Suisse, Ie Piémont! iI existait, sans 
donte, des articles secrets?" l\Ialheureusement, Iui répondit 
Corn\valIis, la situation de I'Angleterre se trouvait telle, à ne 
pouvoir s'occuper des affaires dn continent, quoiqu'elle y eût 
sans doutc un très grand intérêl; on ne pouvait plus différer 
de faire Ia paix, l' Angleterre se trouvant senle en guerre avec la 
France; il était inutile de plaider la cause du roi de Sardaigne, 
la France avant résol n irrévocablement de conserver Ie Pié- 
., 
mont. - 
Iais, objecta Cobenzl, les Français, maitres du Pié- 
mont et main tenant une armée dans la Cisalpine, demeureront 
maîtres du royaume de Naples et de toute I'ItaIie. - Je Ie sens 
fort bien, répondit Corn\vallis; mais comment I'empêcher? 
Nous He pouvons rien sur Ie continent I. " - CI J e demandai à lord 
Corn\vallis, écrivait l\larkof, s'il avait des ordres pour agir en 
favcur du roi de Sardaigne. II m'a dit qu'il en avait, mais qui 
lui prescrivaient une très gran de circonspection i. " II en fut 
parlé dans un entretien que Ie premier Consul eut avec 
Cornwallis; il fut parlé aussi de I'Inde. Bonaparte montra son 
intention de traiter avec quelque nabab pour Ia cession d'un 
territoire autour de Pondichéry. n II n'y a point, répondit 
Corn,,'allis, de nabab avec lequel la France puisse traiter,. et 
J'affAirc n 'nurait d'autre effet que de brouiller les deux nations. 


1 Rapport de Cobenzl, 21 novembre 1801. BOULA.Y nF. L'- )IEcnTJlJ" 
t Rapport de MarkoE, 13 no,'.mbre 110!. 



186 


J
E TRAIT
 D'AMIENS. - 180!. 


- VOUS êtes bien dur", répliqua Bonaparte. Quant au Pié- 
mont, it ne laissa aucune espérance : ce pays servirait à l'agran- 
dissement de la République française. Cet entretien eut lieu 
Ie 28 novenlbre. Les plénipotentiaires avaient tenu une confé- 
rence préliminaire Ie 24. La négociation fut transportée å 
Amiens. 
Les pouvoirs furent échangés les 3 et 4 décembre. Les con- 
férences commencèrent Ie 5. Schimmelpenninck, qui devait 
négocier Ia paix de Hollande, s'y était rendu; mais il soulevait 
des difficultés préjudicielles. Azara, qui devait négocier pour 
I'Espagne, se faisait attendre, et Cornwallis s'en plaignit. 
Bonaparte n'entendait point s'arrêter aux réclamations de ces 
alliés de la République. II fit inviter Schimmelpenninck à 
a déclarer par un acte formel que son gouvernement accède 
aux préliminaires 1J; quant à l'Espagne, " la paix y a été 
publiée" ; la présence d'Azara n'est qu'une formalité, Ie gou- 
vernemelbt français se déclarant prêt " à faire agréer et exé... 
cuter par l'Espagne tant les articles préliminaires que Ie trait, 
définitif I " . 
C'était l'intérêt de Bonaparte de dégager Ie terrain et de 
couper court à toutes les interventions qui motiveraient de 
nouveaux délais, des suppléments de procédure. C' était, a1 1 
contraire, Ie jeu des Anglais de compliquer les affaires; d'at, 
tendre J'Espagnol, et de récriminer sur ses lenteurs; d'écouter 
Ie Batave et d'encourager, sous main, ses réclamations; de 
faire ressortir l'opposition des intérêts entre Ia France et Ia 
Hollande; de faire sentir durement aux IIollandais les sacri- 
fices que l'alliance française leur imposait. Cornwallis préten- 
dait même appeler un Portugais; Bonaparte refusa : c'cût été 
transformer tIne négociation, très simple et toute de forme, en 
un congrès de 'puissances maritimes 
. Puis on discuta sur la 
langue dipIolnatiques, question toujours posée, toujours 
réservée dans tous les congrès, admirable matíère à dlG'fCS- 


I Talleyr80d à Joseph, 7 décembre 180L 
I CornwalJi. à Joseph, i3 rlécembre; Talleyrand à Joseph,I
, f5, 16 décemb-re 
tiJOl. 



LES PREMI
RES CONF
R'ENCES. - 180t. t8T 


sions. Cornwallis écrivait et parlait Ie français; il Inaintint, 
toutefois, son droit d'employe r selon ses convenances, la 
langue anglaise, et il réclama un instrument du traité en 
anglais. A tout propos, il en référait à Londres. Joseph se 
voyait contraint, à son grand déplaisir, de faire de mêILe à 
Paris; il ne laissait point de s'en plaindre et de se répandre en 
doléances contre ses souffleurs. On Ie laissait dans l'igno- 
rance! On ne lui avait même point con6é Ie traité de Badajoz! 
Jugeant d'ailleurs Cornwallis à son image, il Ie peignait à 
Talleyrand " dans une position forcée entre son caractère per- 
sonnel et les dispositions de son gouvernement JJ . 
Ces retardements n'étaient point pour surprendre Bona- 
parte. Talleyrand lui pouvait rappeler les manèges de Malmes- 
'-1ury à Lille, en 1797. CI Quand on rapproche cet étalage de 
difficuItés de la simplicité même de la question qui est à 
résoudre, il est impossible de n.e pas supposer que quelque 
causp 
ecrète vient traverser la conclusion des arrangements 
dé6nitifs I. JJ La rause secrète, Talleyrand ne l'avait que trop 
connue au temps du Directoire, c'était I'espoir d'une crise, 
d'un attentat, dOune maladie opportune, main tenant que tout 
reposait sur la vie d'un seul homme. Philippe Cobenzl man- 
dait t : u La fermentation augmente de jour en jour. IJ Les géné- 
raux eabalent, les démocrates s 'agitent. CI La cherté du pain, 
qui indispose la populace, vient à leur appui pour exciter Ie 
mécontentement qui se manifeste hautement. En différents 
endroits on a mis Ie feu à des moulins de grains pour ren- 
chérir la farine. Les mouches de la police ne peuvent suf6re à 
arracher des fiurs les pamphlets qU'OD y colle, et force bustes 
de Bonaparte sent jetés à Is. rÏvlère .. On a multiplié les 
patrouilles qui croisent Ia D.ui t dans les rues d
 Paris; et 
Bonaparte, qui devait partir Ie 12 décembre pour Lyon, n'ira 
pas de sitôt, et probablement point du tout. " 
Talleyrand avait des raisons - des raisons de C(1bln
1 J&oir 
- de soupçonner que les informateurs de Cohlenz nourris- 


I Bonaparte à JOllepb, 2 février ISO!. 
I Au yiee-chancelier, 15 décemb.'e i80t. 



'i88 


LE TRAITÉ D'AMIENS. - i
OL 


saient aussi 18 correspondance de ttJ. lIamlnond, Ie sous-secré- 
taire d'État, qui avait, à Londres. dans son département, les 
agents de Paris. II I'écrivit à Otto, Ie 22 décernbre : R On est 
informé qu'on répand à Londres les bruits let' plus ridicules 
sur I'état intérieur de la France; qu'on y palle de troubles 
prêts à éclore, de mécontentements parmi les généraux, d'in- 
quiétudes à leur sujet; d'autres anxiétés par rapport aux grains; 
qu'on annonce Ie voyage de Lyon comme étant manqué. La 
vérit.é est que jamais Ia France n'a pré
enté plus d'union, plus 
de calme intérieur; que Ie premier Consul partira - du 27 
au 28 - laissant Paris livré aux dispositions qui résultent 
de la plus entière confìance dans Ie Gouvernen1ent. 1J 
Otto, de son côté, signalait Ie mécontentemenl croissant en 
Angleterre et les difficultés du Cabinet: C& II ne saurait faire un 
pas sans consulter une dizaine de comités de négociants et 
d'armaleurs, jaloux de leurs droits, fondés ou usurpés, et 
prêts à attaquer Ie gouvernement qui se permettrait de les 
blesser : sous ce rapport, on dirait que Ia foi publique de 
ce pays n'a pas son centre à Saint-James, mais à la Bourse de 
Londres. " 
Bonaparte avait fait préparer un R projet de traité de paix 
définitif " dont l'article 5, relatif aux restitutions des comp- 
toirs et factoreries de I'Inde, portait : la libre navigation n dans 
les mers de I'Inde, dans Ie Gange et ses différentes embou- 
chures " ; Ie C& commerce direct et immédiat des Français pour 
tous objets 1J ; Ie trafÌc R sur Ie même pied" que les Anglais pour 
les vivres et denrées. Otto, chargé de suivre cette affaire, se 
heurtait à une résistance invincible. Les Anglais ne refusaient 
point de restituer et même d' étendre quelque peu les posses- 
sions françaises dans I'Inde, mais c'était à condition que ces 
possessions ouvriraient des débouchés au commel L e anglais 
et non au commerce français I. lIs accordaient à la France des 
colonies administratives qui dispersent les forces, coûtent 
cher, ne produisent rien et demandent tout à l'importation 


I Happort d'Otto. 1';. janyier i80:2. 



LES PRE)IIÈRES CQNFÉRENCJtS. - 1801. 189 


étrangère. "Si la France n'avait pas ces possessions dans I'Inde, 
disait à Otto un Anßlais " très instruit 1), nous devrions lui en 
donner... Surtout parce que nous avons besoin d'acheteurs et 
que les Français no us sont fort utiles pour faire fleurir notre 
comn1erce et nos manufactures. 1) 
lais point de commerce ni 
de Inanufactures fIorissantes en France, et se déversant sur les 
colonies! "Ce ne sont plus les possessions françaises que ron 
craint, mandait Otto, c'est Ie commerce de la France. )) 
Addington ne voulait rien entendre sur cet article, non plus 
q
e sur celui de Terre-Neuve. (( II s'est appliqué à captiveI' la 
confÌance du public, et surtout du commerce, et c'est sur cette 
confìance que repose son autorité... u ; il se croirait déslzonoré, 
s'il encourait Ie blâme de la Cité, et . ce dévouement s'étend 
jusqu'à certains préjugés commerciaux, avoués comme tels 
par lui-même, Inais respectés parce qu'i!s appartiennent à 
une Grande masse d'habitants qu'il s'est fait la loi de 
ménager ". 
Le contre-projet sur I'Inde, dit-il à Otto, a causé à Londres 
C& la sensation la plus vive u . II n' en parlait qu'avec " une sorte 
d'anxiété dans Ie regard" . - u Tous les articles qui concernent 
la pêche, Ia cession d'une partie de Terre-Neuve et la libre 
navigation de 1'Inde lui paraissent également inadmissibles, et 
tellelnent contraires å ('opinion et aux prétentions du public 
anglais, que Ie Cabinet ne pourrait les accueillir sans se 
perdre... En supposant même que Ie refus du Cabinet devînt 
la cause d'une nouvelle ffuerre, il m'a déclaré qu' elle serait 
généralement approuvée par Ie Parlement et par Ie peuple. 
Ces sortes d 'arrangements, poursuit-il, pourront devenir, dans 
des temps plus calmes des objets de négociation entre les 
deux gouvernenlents I. 1) Le renvoi des prisonniers devlnt 
Ull objet de trafic. Otto désirait qu'il s'opérât avant Ie traité ; 
Ie Ininislèr
 anglais y mit son prix: la cession de Tabago en 
paiClllent de
 frais d'entrctien de ces malheureux. (( II est 
impossible, Inalldait Otto, Ie 4 janvier 1802, de jeteI' les yeux 


I Rappoll (l'Otto: 6 jdllvler 1802. 



190 


LE TRAITt DtAMIEl'(
. - 1.801. 


sur les dépôts de nos prisonniers, sans frémir d'horreur; 
mais, quandj'ai vu que Tabago devait être Ie prix de ce sacri- 
fice apparent, j'ai dû considérer les prisonniers comme les 
soldats d'une place assiégée, dont les privations et les souf- 
frances sont sans doute extrêmes, mais qui se dévouent pour 
la gloire et l'honneur de leur pays. It 
A Amiens, I'Espagne discute la cession de la Trinité : la 
Hollande demande une compensation pour Ceylan. Les 
Anglais répliquent par la demande d'une indemnité pour Ie 
roi de Sardaigne, (c moyennant quoi, écrit Joseph, ils adhére- 
raient par un article patent à tous les arrangements que la 
République française jugerait à propos de faire en Italie >>. 
Joseph interroge Talleyrand : " La reconnaissance de la Cisal- 
pine et du roi d'Étrurie est-elle une condition sine quâ non du 
traité défìnitif? )) EnfÌn, 
Ialte, sur quoi l' on discute toujours, 
et sur quoi l'on se sépare aussitôt que l'on croit s'être mis 
d'accord I. 
Bonaparte jugea imprudent d'insister sur les concessions 
qu'il avait réclamées dans I'Inde. " II faut tout faire, écrivait 
d'Hauterive à Joseph, pour obtenir de pouvoir améliorer et 
étendre notre position dans cette partie du monde, telle 
qu'elle avait été déterminée en 1783; mais il n'en faut pas 
faire un motif d'empêcher ni de retarder la paix 
. 1) 
Le premier Consul en avait d'autres raisons, les articles de 
commerce, Ie renouvellement du traité de 1786 dont il ne 
voulait pas entendre parler. 
es Anglais lui donnaient une 
Ieçon d' économie politique, et lui fournissaient Ie meilleur 
prétexte pour décliner toute convention sur ce sujet; très 
résolu, d'ailleurs, à ne pas transformer la France agrandie 
en une de ces colonies de commerce britannique, que l' Angle- 
terre entendait se réserver aux Indes. 
Le 18 janvier, les négociateurs purent se croire à point. 
Joseph proposa que 
lalte fût remise à I'Ordre " sous la pro- 
tection et la garantie de la France, de la Grande-Bretagne, de 


1 Rapports de Joseph, 1.9 et 22 janvier 1802. 
· 29 décemhre 1801, sur lei instructions du 
rcmicr Consul 



LA RËPUBLIQUE ITALIENNE. - 1802. t91 
I'Autriche, de la Russie, de I'Espagne et de la Prusse >> . Corn- 
"rallis " ne cacha point que ce projet lui semblait conve- 
nable ". Joseph ajouta que les troupes françaises n'évacue- 
raient Ie royaume de Naples qu'à l'époque de l'évacuation de 

Ialte par les Anglais. Cornwallis référa du tout à Londres, et, 
Ie 30, iI reçut la réponse : Addington << se plaignait beaucoup 
de l'assentiment que Cornwallis semblait avoir donné au 
projet relatif à 
Ialte It. 
La négociation se remit à couler en digressions et péri- 
phrases. C'est que Bonaparte avait cessé d'y tenir la main. II 
s'était flatté d'abord d'en finir, d'un trait de plume, en chan- 
geant Ie temps d'un verbe, et il avait ajourné son voyage å 
Lyon: la paix signée, il eût paru, devant les Italiens, en souve- 
rain maître des affaires. Les Anglais se retirant, il changea de 
tactique, leur tourna Ie dos, les laissa délayer leurs objections 
et se mit en posture de leur montrer, par un nouvel exemple, 
Ie danger de trainer en longueur avec un homme qui savait, 
com me lui, tirer parti du temps. 


II 


Bonaparte avait, Ie 18 décembre 180 I, envoyé à Lyon 
Talleyrand. Talleyrand devait travailler les députés italiens, 
disposer toutes choses, y compris Ie traité d'alliance entre 
les deux lépubliques, et ne réunir Ia Consulte que quand il 
serait sûr de Ia majorité. Arrivé dans les derniers jours de 
décembre, il dispersa Ie commun des députés dans des 
comités où ils s'occupèrent à discuter des articles de Consti- 
tution, et il prità part les principaux, les hOlnmes de confiance 
et les endoctrina. La Constitution, élaborée sur un plan arrêté 
par Bonaparte avec les quatre à Paris, établissait un Sénat de 
huit membres, un Conseil d'État de dix, un Corps législatif 
de soixante-quinze; pour l'exécutif, un président et un ,ice- 



t92 


LE TRAIT! D'ÂMIE
S. - 1801. 


président, élus pour dix années, et choisÎssant les ministres 
Les éIections seraient faites, dans l'avenir, par un corps élec- 
toral perrnanent, divisé en trois collèges formés de proprié- 
taires, de commerçants et de dotli, ou citoyens exerçant de
 
professions libérales, 
Iais, dans Ie présent et pour la mise en 
æuvl'e de la Constitution, Bonaparte se réservait de désigner 
Ie président, Ie vice-président, les membres du gouverne- 
luent, ceux òu Sénat et ceux du Corps législatif, les magis.. 
trats, les principaux fonctionnaires. 
Toule Ia politique consistait dans Ie choix du président. 
Souff1é par Talleyrand, Bonaparte, pour ménager l' opinion 
en Europe, avait pensé à confier Ie proconsulat d'Italie à 
Joseph. Ce frère fit Ie difficile. " II est vrai, raconta-t-il plus 
tard, qu'il m'a offert ce poste hrillant, et qui flattait réelle- 
m
nt tous mes désirs; mais il voulait, en même temps, In'y 
enchaîner, m'y faire jouer Ie rôle que joue 
1. de Melzi; et 
IDOi, qui 
onnais parfaitement mon frère, qui sais tout ce que 
son joug a de pesant, qui ai toujours préféré une obscure 
existence à celle d'un mannequin politique, j'ai dû refuser. n 
Cependant, il ava-it fait ses conditions et débattu Ie prix 
auquel il estimait Ie sacrifice de " son obscure existence " , 
de n sa considération d'hoIl1fi!e simple et modéré )J : - 
" J'exigeais que Ie Piémont fût réuni à Ia République ita- 
lienne, qu'on me laissât la liberté d'en rétabiir les principales 
forteresses I, qu'on retirât du territoire de la République les 
troupes françaises et surto.ut Ie généraI 
iurat. En obtenant 
Cés concessions, j' étais véritablement Ie maître. Je dépendais 
de Ja France par Ie cabinet, par les relations politiques, mnis 
je n'en dépendais pas matériellement. 
Ion frère, dont l'am- 
bition est sans bornes, n'eut Garde de consentir... " 
Bonaparte ne s'était point encore aveuglé au point de 
8ubstituer aux rois vaincus et balayés par la République des 
rois nouveaux, tirés des rangs républicains, plus vains, plus 


I C'est-à-dire lei forteres8e8 du cðté de la France, car pour celle. du cðté de 
I' Autriche, Bonaparte ne longeait point à lei demanteler. Comparez, ci-aprè., 
li
. Ill, chap. II : Ie royaume d'ltalie, 1805. 



LA RÉPUðLIQUK IT"'LIB

E. - 1802. . 19a 
rétifs que les autres parce qu'ils apportaient dans leur souve- 
raineté la superbe révolutionnaire jointe à I'arrogance corse. 
Joseph prétendait jouer, en Italie, Ie personnage de pren1ier 
consul. Bonaparte se Ie réserva pour lui-même, combinaison 
plus simple ct infiniment plus sûre. l\fais il importait que les 
Cisalpins parussent au moins lui déférer ce consulat. TaIley- 
rand y prépara les esprits. " Je vis, raconte-t-il, M. de 1\Ielzi 
que je connaissais depuis longtemps, et je m'ouvris à lui, non 
pas sur ce que Ie premier Consul désirait, mais sur ce qu'il 
fallait que la République cisalpine désirât. JJ Le 3 janvier 1802, 
il écrivit à Bonaparte: "US feront ce que vous voudrez, sans 
que vous ayez besoin de leur montrer même une volonté. Ce 
que l' on croira que vous désirez deviendra sur-Ie-champ une 
loi... Vous, à Ia tête du pays avec un délégué établi par 
vous, en flatterait un grand nombre, et, je crois, Ia majo- 
rité. Joseph serait reçu avec plaisir. l\Ielzi a un parti... Tout 
est faisable en vingt-quatre heures. JJ 
Le 6 janvier 1802, Bonaparte déclara á l'envoyé suisse, 
Reding: (& Citoyen, depuis deux ans, vos compatriotes m'ont 
quelquefois consulté sur leurs affaires. Je leur ai parlé comme 
l'aurait fait Ie premier magistrat des Gaules dans Ie temps OÙ 
I'Helvétie en faisait partie. " Ainsi fit-iI, en César parlant aux 
envoyés de la Gaule cisalpine réunis dans la Gaule transal- 
pine, à Lyon. II s'y rendit Ie II janvier, précédé du ministre 
de I'lntérieur; accompagné de Joséphine qui, peu à peu, 
s'insinuait dans Ia République; escorté de sa maison mili- 
taire; entouré de son gouvernement civil, dans son double 
appareil de magistrat et-de chef d'armée. La garnison de 
Lyon comprenait des troupes" point mauvaises, mais un peu 
bavardes u; des soIdats revenus d'Égypte, mal habillés, plus 
mal disposés encore. Bonaparte annonça qu 'illes passerait en 
revue Ie 12. Les populations accoururent à ce spectacle, qui 
remplaçait les pompes révolutionnaires avec leurs symboles 
de carton et de plâtre, leurs défìlés de figurants, leurs maquil- 
lage et truquage de théâtre. Ici, tout était réel, vivant; tout 
parlait au peuple de sa propre gloire; c'était " la Grande 


!I. 


11 



114 


L:I TRAITÈ D'ÂMIE
I -- ilil. 


nation tI qui se donnait, dans sa représentationla plul illuitre, 
en spectacle å soi-même. 
Le 23 janvier, tout Ie travail constitutionnel était achevé. 
Restait la dé
iß'nation du président. Talleyrand convoqua Ie 
Comité de constitution pour un scrutin officieux. Le DOD) de 

Ielzi sortit des urnes. Talleyrand félicita les députés de leur 
choix; ß1ais, leuI' dit-il, " vous en pourriez faire un plus heu- 
reux encore, tout en assurant à 
lelzi Ie rôle qui lui con- 
vient 1). Ces Italiens, serviables et subtils, comprirent que 
Bonaparte voulait la présidence. Us la lui offrirent, et il 
l'accepta (C jusqu'à ce qu'il jugeât convenable de se nOlnmer 
un successeur " . Les listes étaient prêtes; il organisa Ie gou- 
vernement et l'administration. Le 26 janvier, la Consulte se 
réunit solennellement et Bonaparte s'y rendit. Reçu par les 
acclamations des Cisalpins, il leur dit, en italien : 
(( La République cisalpine, reconnue depuis Campo-Formio, 
a déjà éprouvé bien des vicissitudes. La protection de la 
France l'a emporté. Nous m'avez donné les renseignements 
nécessaires pour remplir la tâche auguste que m'imposait 
mon devoir comnle prenlÍcr magistrat du peuple français, 
comme l'homnle qui a Ie plus contribué à votre création... 
(i V ous n'a vez que des lois particulières; it vous faut désor- 
mais des lois générales. Volre peupJe n'a que des habitudes 
locales; il faut q,\'il prenne des habitudes nationales. En6n, 
vous n'avez pas d'armée... mais vous avez ce qui peut la pro. 
duire, une population n0111breuse, des campagnes fertiles et 
l'exemple qu'a donoé, dans toutes les circonstances essen- 
tielIes, Ie premier peuple de l'Europe. " 
Les Italiens prirent å leur compte ces derniers mots, et se 
virent, du coup, égalés aux Romains, (c leurs pères dans Ie 
passé ", et à 18. "Grande nation t) , leur sæur et tutrice dans 
Ie présent. f' Ce langage superbe, rapporte un Italien, fut 
accueilli par les acclamations répétées des Français et de
 
Italiens. La servitude, chez les prelniers, était tempérée pal 
Ie sentiment de la domination sur les étrangers; chez lef 
seconds, elle aurait dû selnbler plus alnère ! "_ Mais elle ne IE 



SIGNATURE DE LA. PA-IX. - 1802. 


195 


sembla point : Ie pren1Ïer chapitre de l'histoire de I'Italie 
nouvelle étant de vivre, et Bonaparte lui apporlait la vie. 
II fut donné lecture de la Constitution. CostÍluzione della 
Republica... cisalpina P... italiana P... "V oulez-vous" , dit Bona- 
parte à ces Italiens, les conviant, en leur langue materneIle, 
à devenir une nation; "voulez-vous que I' on écrive cisalpine ou 
italienneP..." Quelques-uns, battant des mains, crièrent : u Ita- 
lienne! italienne! " Et Ie lecteur reprit : " Constitution de Is 
République Ïtalienne. )) Elle fut ainsi proclamée, et les patriotes 
virent en ces mots tout un programme d'avenir, Ie commen- 
cement des temps prédits par Alfieri: ltalia virtllosa, magna- 
nima, Libera è una! - La vertu qui fait les peuples libres, la 
magnanimité qui les fait illustres, l'unité qui les fait puis- 
san ts. 
"Cette séance a eu de la majesté u , manda Bonaparte à ses 
collègues, les consuls Cambacérès et Lebrun. Et les prélats 
au pape : "Nous avons été appelés à Lyon par Ie premier 
Consul, l'immortel Bonaparte, acclamé, pour la gloire et 
l'avantage universel, président de notre République... ce 
héros du siècle! " Bonaparte notifia au Pape l'établissement de 
cette République: " II a été reconnu que la religion catholique, 
apostolique et romaine était la religion de I 'État. .. )) II nomma 

lelzi vice-président << pour remplir Ie:) fonctions attribuées 
au président ." et Marescalchi Ininistre des relations exté- 
neures. 


III 


Alors, il se retourna vers Amiens. Mai.s il éprouva des réiis- 
tances auxquelles il ne s'attendait point. Tandis qu'il chargeait 
Joseph de notifier å Cornwallis la constitution de la Répu- 
blique italienne, qu'illa uotifiait lui-même à Alexandre; qu'il 
annonçait à cet Empereur l'évacuation prochaine de la Suisse, 
la remise de Malte à I'Ordre, la signature imminente de la 



it6 


LE TI\JlJTÉ D'ÅMIE
i. - i80t. 


paix I, Jo
eph, ma1gré son optimisme, était contraint d'écrire, 
Ie 12 février: "Mes dépêches précédentes doivent vous avoir 
mis à portée d' apprécier les difficultés qui retardent la con- 
clusion. L'article de l\lalte n'est pas réglé. Lord Cornwallis 
n1'a proposé de déclarer Ie traité de paix commun à la Tur- 
quie. J) Ces difficllités provenaient de l'effet produit en Angle- 
terre par Ia Consulte de Lyon, la présidence de Ia RépubIique 
italienne, I'occupation de rUe d'EIbe!i, l'expédition de Saint- 
Domingue, surtout Ie bruit des préparatifs maritimes en 
France, en Hollande, et Ie retentissement des entreprises 
coloniales dont l'acquisition de la Louisiane annonçait Ie des- 
seln. 
Leø Anglais démêlaient ces desseins de Bonaparte sur ]a 
paix, et ils les jugeaient infiniment plus redoutables que la 
ßuerre même. Quoi! il n'obtiendrait ce domaine magnifìque 
des Pays-Bas et de la rive gauche du Rhin, cette suprématie 
de Ia Hollande et de I'ItaIie, que pour développer aux deux 
lodes la puissance française! II ne faisait Ia paix que pour 
centupler les bénéfìces de Ia guerre! Après les conquêtes, Ie 
COlllmerce; après la terre ferme, des tIes, des comptoirs; 
après I'Escaut et Ie Rhin, Ie Mississipi! On' chassait les Fran- 
çais d'Égypte, ils s'installaient à Livourne, à G-ênes; on ren- 
drait Malte, iis prenaient rile d'Elbe! La faiblesse du cabinet 
de Londres leur avait permis d'envoyer à Saint-Domingue une 
flrmée, un de leurs meilleurs généraux, Ie propre beau-frère 
du Consul, ceIui qui avait forcé Ie Portugal à se fermer aux 
Anglais; un tel choix trahissait des projets étendus : un futur 
Clive français, un futur Wellesley, destiné à conquérir un 
autre En1pire, celui des Indes occidentales. Après Saint- 
Don1Îngue et la Louisiane, la Guyane, Ia Floride, Ie Mexique; 
Ie golfe immense entamé sur toutes les côtes, entrepris par 
toulcs les îles! Pour leur interdire les Pays-Bas et les expulser 
de l'Inde, I'Angleterre a soutenu deux grandes gucrres ; elle 


1 Talleyrand à Joseph, i4 février; Bonaparte à Alexandre, 1.6 février 1802. 
t Retpnue par Bonaparte lors de I'attribution de la T08eane à ('infant do 
Parme. DE CI.Eft_CO, t. 
, p. 431. - Ci-deeeuI, p. 107, 113. 



SIGNATURE DE LA PAIX. - 180!. 


19' 


leur a pris Ie Canada: c'est pour les voir maintenant établis à 
Anvers, à la Nouvelle-Orléans ! Que reste-t-il du traité de 1 763, 
Ie seul, Ie vrai traité de la paix britannique? Si encore, et pour 
compensation, ils se prêtaient å renouveler Ie traité de com- 
merce de 1786, qui vaudrait, aux yeux des Anglais, un autre 
empire des Indes et un autre Canada; si cette vaste étendue 
de côtes, qu'il leur faut reconnaître à la France, s'offrait 
comme un filtre absorbant; si ces embouchures de fleuves 
s'ouvraient comme autant d'entonnoirs énormes aux produits 
anglais? Mais Bonaparte s'y refuse. 
Bonaparte, héritier de l'esprit de domination du Comité de 
salut public et du Directoire, l'est aussi de leurs systèmes 
économiques. En même temps qu'il fait des " limites natu- 
relIes>> une loi de I'Europe, il maintient la loi draconienne 
du 10 brumaire an V, reproduction aggravée, si c'est possible, 
de Ia loi terroriste du 19 vendémiaire an II, cette loi des 
suspects économique, qui assimile les négociants anglais aUK 
émigrés, déclare leurs marchandises ennenlies et en prohibe 
l'importation et la vente (c dans toute l' étendue de la Répu- 
blique française I >> . 
Addington et ses coIlègues se persuadent qu'ils n' obtiendront 
pas du Parlement la -ratification du traité, s'ils n'obligent pas 
les Français à abandonner quelques-uns des articles essentiels 
des préliminaires, et ils croient pouvoir les y contraindre par 
Ie péril OÙ une brusque reprise de la guerre placerait, sans 
secours possible, la flotte française en route pour les Antilles. 
Bonaparte voit Ie péril; mais il préfère la guerre immédiate 
à une transaction chimérique qui remettra aussitôt tout Ie 
traité en question; car, à la moindre coupure sur les bords, 
la trame se déchire, et les Anglais tireront toujours plus fort, 
jusqu'à rompre I'étoffe '. II mande à Joseph de rédiger un 
projet ne varietur et de s'y tenir aussi près que possible des 


I Voir Ie précédent du Directoire lors de la négociation de Malmeabury, tome V, 
p. 116. 
I Journal de Malmesbu7Y, Note. du 2 mai 1802, sur Ie. propoa teDU' par 
Jack.on, qui était à Pari. au temp' de. négociationll. - BOULA1' D. LA MØU"&7HZ, 
t. V. p. !20, note. 



iD8 


LE TRAITÊ D'A )fIENS. - 1802. 


préliminaires. II écrit on dicte des notes sur 
Ialte, sur la 
Porte, sur leg Barbaresques, pour servir d'instructions der- 
nières à Joseph et à Otto I Dans rune, il pose Ie principe, 
qui est, qui sera un des principes directeurs de sa politique, 
et qu'il tient de Colbert et du Comitè de salot public: (C La 
Méditerranée est à Ia France et à I'Espagne par leur position 
topographique. " l\fais it se montre accommodant pour les 
arrangements de l\lalte; il cherche un mezzo termine pour la 
remise de rile à I'Ordre, sons la protection du roi de Naples. 
((L'Angleterre pourrait garder cette île encore six mois après la 
signature du traité; bien entendu que, de notre côté, nous 
garderons Tarente. "II ne parle plus des comptoirs des Indes, 
du Gange ni de Terre-Neuve. Quant aux États nouveaux de 
I'ltalie, la République italienne, Ia Ligurie, I'Étrurie, il n'in- 
siste plus; mais il avertit : l' Angleterre peut les exclure du 
traité, soit; iIs seront exclus de la paix i. 
c Si l' Angleterre refuse de reconnaî tre trois puissances qui tiennent 
une place aussi distinguée, cUe renonce donc à prendre aucun intérêt 
aux peuples qui composent ces trois Etats. Cependant, comment 
admettre que le commerce anglais soit indiffércnt au commerce de 
Gênes, de Livourne, des bouches du Pô et de la République italienne? 
Et si son commerce souffre des entraves dans ces trois États, à qui 
Sa l\lajesté Britannique aura-t-elle à s'en prendre? 
<< Et si ces trois puissances, frappées de voir qu'elles ne sont pas 
reconnues par les grandes puissances, font des changements dans 
leur organisation et cherchen t _ un refuge dans une incorporation avec 
une grande puissance continentale, Sa Majesté Britannique se refuse 
done aussi Ie droit de s'en plaindre? 'I 
II terminait par ces mots, gros d'avenir et qui rappellent 
:
es déclarations à Cobenzl, lorsque, å LunévilIe, I'Autriche se 
dérobait encore: Ie Ne considérerait-on la paix que comme 
une trêve? Perspective aftligeante, décourageante pour 
l'homme de bien, mais qui aurait pour effet infaillible 


I Talleyrand à Joseph; notes de Bonaparte pour Otto; Bonaparte à Talley- 
J'<)J}d, 19 février 1802. 
J Projet de note pour Joseph, à iD.6r.r au protocole, tV f6Yri,r i80t. Rile e.t 
au protocol, du 11, en .ub.tance. 



SIGNATURE DR LA PAIX. - 1802. 


lOt 


de produire des résultats que ron ne saurait calculer." 
TalJeyrand ajoutait ce commentaire significalif: (C Nous 
SOlnmes faciles sur tous les points, mais ce n'est point par 
crainte. Je VOltS envoie Ie Monite'llr, qui vous portera des nou- 
velles de l'arrivée de la flotte à Saint-Domingue... Finissez, 
6nissez donc! I " 
l\lais on ne fìnissait pas, bien que l'arrivée de Leclerc à 
Saint-Domingue enlevât aux Anglais un appoint redoutable. 
On disputa sur les notes présentées par Joseph, et une semaine 
s'écoula en protocoles dilatoires, allées et venues de courriers 
entre Amiens et Paris. Le 6 mars, un projet approuvé par 
Bonaparte fut communiqué à Cornwallis: il se cornposait des 
articles des préliminaires auxquels s'ajoutaient ceux que I'OD 
avait formellement arrêtés à Amiens. Cornwallis produisit 
un contre-projet sur Malte. La conférence dura près de sept 
heures. Cornwallis ne cacha point que (& ses instructions 
étaiellt beaucoup plus précises depuis quelques jours, et qu'on 
lui Iaissait beaucoup moins de latitude ". Les ministres, 
ajouta-t-il, lui avaient adressé un projet d'article sur l'indem- 
nité du prince d'Orange, qu'il ne remettait même pas, par 
esprit de conciliation: on y faisait Ie procès à Ia Révolution 
française. 
Bonaparte perdit patience. II se flattait d'avoir la paix Ie 
10 mars et de la publier en même tern ps que Ie Concordat : 
ceUe convention était enfìn pourvue de son passeport près des 
grands corps de I'État, les articles organiques,. mais il ne vou- 
lait la présenter aux républicains que dans ce cadre magni- 
6que : la paix européenne dans les Iimites de César. (& Si lord 
Corn,vallis est de bonne foi, la paix doit être signée avant Ie 
19 ventôse-IO mars", écrit-il, Ie 8, å Joseph. Les Anglais 
sont donc pris de I'e
prit de vertiffe! Si la paix n'a pas lieu 
sur-Ie-champ, je ne redoute pas la guerre. Expliquez-vous-en 
fortement, et que, Ie 19, à midi (10 mars), je sache à quoi 
m'en tenir, car, COrnll1e il paraH que les Anglais ont donn
 


I Â. J o'eph, 2! I.Trier ISOt. 



too 


LE TRAITË D'AMIENS. - iSOto 


des ordres d'armer à Plymouth, il est con venable que Je 
puisse prendre des précautions pour nos f1ottes. IJ Ce jour-Ià, 
il refusait encore de comprendre la Turquie dans Ie traité, 
tout en y insérant la garantie de l'intégrité de cet Empire. Le 
lendemain, il consentit à écrire: "La Sublime Porte est 
invitée à accéder au présent traité ", et il ajouta: "Je vous 
donne toute la latitude convenable pour signer dans la nuit. 
Faites donc tout ce qu'il est possible pour terminer, et 
gignez... IJ -" Si Ie courrier qui apportera la nouvelle arrive à 
Paris Ie 10, avant neuf heures, il aura six cents francs. " 
l\Iais la journée du 10 s'écoula sans nouvelles. Le II mars, 
à cinq heures du soil', rien n'est encore arrivé d'Amiens. II 
est venu, au contraire, des rapports d'Otto, de Londres, datés 
du 6 et du 8 mars: l'opposition a incriminé les Inillistres au 
Parlement; des ordres d'armement ont été envoyés dans les 
ports; les journaux sont violents ; ils publient nne lettre d'un 
des négociateurs d'Amiens, l\{erry, qui accuse Bonaparte de ne 
pas vouloir la paix. Ha,vkesbury, interroßé, a répondu que 
les négociations ne pouvaient se trainer plus longtemps, que 
Ie gouvernement était obliffé de prendre des précautions. (t II 
est de mon devoir d'ajollter, écrit Otto, que J'opinion des 
hommes les plus il1flnents et les mieux instruits est qu'if est 
impossible que Ja guerre ne recommence dans dix jours, à 
moins que Ie traité défìnitif ne soit signé dans cet intervalle.>> 
Bonaparte sent tous les fils se tendre dans ses mains. II 
en est aux tiraillements, aUK soupçons, même graves, avec 
Markof. La Russie se dérobe, tourne à l'aigreur, aux remon- 
trances : les menaces s'annoncent. On reparle de complots 
dans l'armée. Le premier Consul est eng3gé dans une affaire 
compliquée d'épuratz"on du Tribunat et du Corps législatif, 
de transformation de ses pouvoirs. 
Les retards de Ia paix Ie compromettent. l\Iais il comprend, 
8insi qu'il l'a dit des Anglais, qu'il faudrait, pour se rejeter 
dans la guerte, (t être pris d'un esprit de vertige". Aussi fait-il 
grand état de ses armements; en réalité, il n' est pas prêt 
at ne se prépare même pas. II Ie contente d'éperonner, à 



SJG
ATURE DE LA PAIX. - ISO!. 


tOI 


Londres, OUO, à Amiens, Joseph ff Le moindre retard est pré- 
judiciable et peut être d'une grande conséquence pour nos 
escadres et nos expéditions maritimes. JJ II demande deux 
courriers par jour, par inquiétude, pour inquiéter aussi. II 
fait envoyer à Londres; il fait insérer dans Ie Jloniteur, Ie 
13, Ie 14, Ie 17 mars, des notes destinées à remuer l'opinion 
en Angleterre : - .Aucune puissance n'est disposée à soutenir 
les ADfflais; l'organisation de la République italienne est 
approuvée par Ie Pape, I' Autriche, Ia Russie, J
 Prusse; 
Lucchesini a exprimé Ie plaisir qu'avait épro1J.vé son roi des 
opérations de Ia Consulte de Lyon; Cobenzl déclare que son 
Empereur approuve tout ce qui s'est fait en Cisalpine, en 
Helvétie, en Batavie; les réponses de I'Empereur de Russie 
sont {( plus satisfaisantes encore)), et il s'y réunit des idées 
de liaisons particulières. n L'Empereur Alexandre, écrit 
Bonaparte à Joseph, est plus disposé que jamais à marcher 
de concert avec la France pour toutes Ies grandes affaires de 
I'Europe. " 
Rien de moins exact; rien de moins conforme aux instruc- 
tions données à !\Iarkof; rien de positif non plus dans les 
correspondances de CobenzI et de Lucchesini; mais il n' exis- 
tait pas alors de téIégraphe électrique pour transmettre, Ie 
matin, des extraits de ces articles à Pétersbourg, Berlin, 
Vienne, et pour en rapporter à Paris, Ie soir, Ie démenti, par 
les feuilles officieuses de ces capitales. D'ailleurs, I' Autriche 
et Ia Prusse se trouvaient alors fort engagées dans l' affaire des 
indemnités d'Allemagne, et ce n'était point Ie cas, avant 
d'avoir touché leurs lots, de 5e brouiller avec Ie Consul. 
Après quelques dernières escarmouches, sur Ies termes, å 
propos de Malte et de Ia Hollande, Ie traité fut signé, en 
minute, Ie 25, et en forme authentique, Ie 26 mars, tel, sauf 
de léffères différences, que Joseph l'avait proposé Ie 6. II se 
résume ainsi : 


11 Y a paix entre Ia République française, Ie roi d'Espagne, 1& 
République batave, d'une part, et, d'autre part, Ie roi de la Grande- 
Bretagne at d'lrlande L'Angleterre garde Ceylan et I. Trinité, 



t02 


LE TRAIT
 D'A,MIENS. - i802. 


restitue les autres colonies de la France et de ses alliés. L'Ìntégrité de 
la Porte est ual'antie. Le prince d'Orange recevra une indemnité. 
l\Ialte sera ('endue à I'Ordre, neutre et indépendante, sous la garantie 
des grandes puissances, avec une garnison napolitaine pour un an ou 
plus. s'il est néccssaire. L'Angleterre évacuera l'ile dans les trois mois 
qui suivront la ratification du trahé. La France évacuera Tarente et 
les Etats romains. L'Angleterre évacuera tous les points qu'elle 
occupe sur l'Adriatique ; Ia Méditerr'anée, dans Ie mois qui suivra les 
ratifications; le8 colonies dans le
 six mois. 


IV 


La paix générale est conclue. C'est la splendeur de la 
République; mais ce n'est qu'un spectacle de théâtre et tout 
d'ilIllsion. Parce que l'attention du lecteur d'histoire a ses 
lin1Ítes et qu'elle ain1e à se fixer sur quelque belle image; 
parce que nOlnbre d'historiens ont fermé leur livre à cette 
page et mis au has Ie mot fin, on se figure que I'histoire 
s'arrête aussi et que quelque chose s'est achevé ce jour-Ià 
qui, couronnant l' édifìce, pouvait et devait subsister. Illusion 
aussi vaine que celIe du machiniste qui, pour tirer Ie cordon 
et baisser Ie rideau qui voile la scène, s'imaginerait avoir 
amené Ie dénouement de la pièce. La tradition part de haut. 
"A Amiens, disait plus tard NapoIéon,je croyais, de très bonne 
foi, Ie sort de la France et Ie mien fixés... J'allais me dévouer 
uniquement à l'administration de la France, et je crois que 
feusse enf
nlé des prodigcs. J'eusse fait Ia c
nquête morale 
de I'Europe, comme j'ai été sur Ie point de I'accomplir par 
les armes... " II Ie disait à Sainte-Hélène, OÙ il recommençait 
les batailles perdues, Leipzig et Waterloo, Ies regagnait et. 
rccréait sa vie dans ses rêves de proscrit. Ainsi Ie peuple, 
éternel rêveur et inventeur de sa propre légende, imagine, 
dans Ie passé, son histoire telle qu'ill'aurait voulue, pliant à 
son désir ses propre& rlestinées, dépouillant ses propres 



CAUSES DE RUPTURE. - 1802. 


!03 


passions qu'il ne comprend plus, et bordant !es chemins de 
décors en carton, comme on faisait pour la grande Cathe- 
rine lorsqu'elle s'en allait à la découverte des pays conquis 
par Potemkine. 
Certes, l'heure était belle et radieuse; mais, si c' était un 
motif pour désirer qu'elle durât, ce n'était pas de quoi 
suspendre la marche de la nature et renouveler Ie miracle de 
Josué. Bonaparte essaya, c' était son intérêt, de maintenir Ie 
continent dans la soumission OÙ il l'avait placé et d'user de 
la Iiberté de mouvements qu'il s'était donnée pour chercher 
aux Indes et en Amérique les avantages de la paix. II Ie tenta; 
mais ce fut précisément cet effort pour s' arrêter sur la 
paix d' Amiens en Europe, et la développer en France, par Ie 
commerce et l'industrie, par l'expansion aux colonies, qui 
décida I'AngIeterre à la rompre. De ce que Ia guerre avait été 
extraordinaire, il ne s'ensuivait point que la paix Ie dût être 
aussi. Le traité d'Amiens a été, comme beaucoup d'autres, 
une æuvre précaire, édifice d'argile sur Ie sable mouvant. 
Pour Ie juger, il faut Ie replacer dans sa perspective, dans 
l'entre-deux de ses causes et de ses conséquences, qui ne 
furent que la continuation de ses causes. Ce n'est qu'un pas- 
sage dans l'histoire de France, un degré de progrès des 
affaires qui ne fut atteint que pOUi' un instant. II suffit d'avoir 
suivi les négociations pour discerner comment cette paix se 
rompit. Toutes les avenues par oÙ eUe s' était acheminée 
deviennent, en se prolongeant, autant d'issues par où eUe 
s'échappe. 
Pour que la paix d' Amiens duråt, il aurait fallu que I'Eu- 
rope y reconnût un caractère que n'avait présenté aucun des 
traités précédents, ni celui de Nimègue, ni celui de Ryswick, 
ni ceux d'Utrecht, d'Aix-Ia-Chapelle, de Paris, et les derniers, 
ceux de Campo-Formio et de Lunéville. II eftt fallu que cette 
Europe, trois fois liguée contre Louis XIV, parce que ce 
roi avait ambitionné une partie des conquêtes accompliea 
en 1802, liguée de nouveau, en 1792, pour refouler la France 
qu'elle jugeait trop puissante, et rOlupre, selon lø mot d'UD 



!O
 


LE TRAlrlt D'AMIENS. - i801. 


Autrichien, Ie ressort de cette formidable machine d 'État, 
acceptât comme un établissement défìnitif ce qu' elle avait 
combattu comme un mOllstre, Ie Léviathan, dans les desseins 
et dans les tentatives. 
II aurait fallu une France, encore exaltée de sa RévoIu- 
tion, refrénant tout à coup et apaisant les passions qui la 
poussaient depuis dix ans à déborder sur I'Europe, et qui 
précisément l'avaient portée à ce triomphe; tournant son 
enthousiasme en sagesse, sa superbe en modestie, son impé- 
. tuosité en prudence; ne songeant plus qu'à jouir dans son 
magnifique territoire des bienfaits de la liberté, des produits 
de son travail, du génie de ses peuples, qu'à s'enrichir, à 
créer des chefs-d'æuvre; se désintéressant même de ses 
conquêtes ; renonçant à I'Égypte; renonçant aux Indes, aux 
AntIlles, à la l\1'éditcrranée, pour ne point offusquer les 
Anglais; ouvrant, par un traité de commerce, son marché à 
leur industrie, sauf à ruiner la sienne, afin de les consoleI' de 
la conquête d'Anvers et de Cologne; désertant ses arsenaux, 
rentrant ses floUes, reculant devant I'Angleterre sur tOllS les 
océans; recuIant devant I'Autriche en Italie et lui restituant 
Ia Lombardie; reculant d-evant la Prusse en Allemagne ; aban- 
donnant à Ia Russie la suprématie du Saint-Empire et la 
tutelle de l'Empire ottoman. Et, ce qui est plus invraisem- 
blable encore, une Europe, fascinée par tant de modération, 
renonçant à envahir à mesure que la France recule. La France 
gardant assez de prestige et I'Europe assez de réserve pour 
que Français républicains et rois coalisés contre la Révolution 
missent l'arme au pied, chacun sur leur rive du Rhin, respec- 
tant les indications de "Ia nature" telles que les avait pres- 
crites la Convention. 
II aurait fallu une Autriche sans regrets de la Belgique, sans 
prétentions à Ia suprématie de l'I talie ; une Prusse sans 
avarice et sans prétentions à l'hégémonie de I'Allemagne ; une 
Russie se détournant de I'Europe pour ne s'occuper que de 
I'Asie; et la plus paradoxale de toutes les métamorphoses, 
une Anffleterre cessant d'être anglaise, exclusive et B.charnée, 



CAUSES l)E RUPTUftJ:. - 1802. 


201 


pour se faire cosmopolite avec délices, ne disputant plus ni 
I'empire sur Ia 
Iéditerranée, ni Ia sou,reraineté des mers; iI 
eÙt fallu engourdir ceUe Angleterre surabondante de force, 
d'activité, avec ses traditions, ses passions, son orgueil, ses 
banques, ses mines, ses fourneaux, ses milliers d'émigrants, 
ses flottes, ses négociants, sa cité qui tra6que, son mob qui 
hurle, son parlement qui réclame la guerre à outrance, son 
crédit inépuisable, sa conlrebande aussi lucrative que son 
commerce patent, sa constance indomptable, son génie d'en- 
treprise et de combinaisons; I' Angleterre de la guerre de Cent 
ans, de Guillaume III, de Chatham, de Pitt. C'est-à-dire qu'il 
aurait faUu une autre Europe, une autre France, d'autres 
peuples, d'autres gouvernements; l'histoire de cette Europe 
se déroutant de la voie où eIle marchait depuis Ie quatorzième 
siècle, et la Révolution française refluant sur son cours. 
Ajoutons rhomme enfin, Bonaparte, dont la personne et Ie 
caractère comptent en ces conjonctures autant que ceux de 
Pitt en Angleterre et d'Alexandre en Russie, et que rOll ne 
peut pas plus ôter des événements qui suivent que l' on 
ne Ie peut ôter des 'événements qui précèdent : les campagnes 
d'Italie, l'expédition d'Égypte, 
Iarengo et Ie traité de l..uné- 
ville, Les amateurs de spéculation, qui disposent si aisé- 
ment de son génie, exigent de ce génie même une æuvre plus 
prodigieuse que toutes celles qu'il a accomplies : non seule- 
ment se transformer lui-même, D1ais modifier la nature des 
choses, devenir un autre homme, dans une autre Europe. 
" Ce sont des miracles, disait-il au Directoire, et je ne sais 
pas en faire ! " El plus tard, de très loin: (c Je puis avoir eu bien 
des plans, je ne fus jamais en liberté d'en exécuter aucun. 
J'avais beau tenir Ie gouvernail, quelque forte que fût la 
main, les lames étaient bien plus fortes encore. Je n'ai jamais 
été véritablement mon maître; j'ai toujours été gouverné par 
les circonstances. " 
Les circonstances, il les jugeait pour ce qu'elles étaient, 
convaincu que, s'il reculait d'un pas iI serait, du même coup, 
envahi par l'Europe et renié par la France. Sa suprématie en 



106 


LE T!\..
ITB D'Å.:\I[E
S. - 180t. 


Europe et sa popuIarité en France lui semblaient indissoluble- 
ment liées. Son génie n'était point d'attendre les événerrlcnts 
qu'il redoutait. Son art était de les prévenir. La politique de 
la France dans la Révolution qui l'avait suscité, qui avait fait 
sa gloire et qui demeurait sa raison d'être, l'affrontaitinexora- 
blement à I'Angleterre. C'est ainsi que, pour conserver la 
paix formidable, it fut amené à pratiqueI', comme Louis XIV, 
la paix envahissante. (( Exagérer est .Ia loi et Ie maIheur de 
l'esprit de l'homme : il faut dépasser Ie but pour l'atteindre JJ , 
déclare un philosophe. "Pour I'Empereur, a dit un soldat, Ie 
maxinluln des conséquences suivait toujours les événements I. JI 


y 


La manière dont la paix fut accueillie å Londres ne laissa 
aucune illusion sur ce point fondamental : il fallait que la 
paix d'Amicns rapportât à I'Angleterre tous les profits de 
négoce qu'elle en attelldait; sinon, à bref délai, ce serait la 
guerre. Tout est récriminations contre Ie ministère, réclama- 
tions contre Ie traité, contre les vides qu'il présente. C'est une 
grille par OÙ s'échappera la suprématie Inaritime, industrielle, 
coloniale de I'Angleterre. Les ministres sont persuadés que 
Bonaparte recommencera la guerre dès que sa marine, celIe 
de I'Espagne et celIe de la Hollande seront en mesure. Bona- 
parte n'a traité que pour gagneI' du temps; iIs ne cherchent, 
à leur tour, qu'å Gagner Ie telnps de Ie prévenir, Ie temps de 
recommencer Ie manège des diversions continentales, Ie temps 
que l'Autriche se réveille, que la Russie revienne å ses vrais 
intérêts et à sa tradition: l'ålliance cOIInnerciaIe et politique 
avec I'Angleterre. En attendant, pour apaiser l'opinion, 
lla"rkesbury essaie d'an1orcer une négociation de commerce. 


I TUI.'4E, Essai sur Tite-Live. - CU'.fELUNE, ftlémoire,. 



.FrET DE LA PÄIX Â LONDI\EI. - t801. 20' 


II n'y croit plus guère. "Je vous ai parlé quelquefols, dis8it- 
ií à OUo 1, non d 'un traité de commerce, chose impossible, 
mais de quelques relations partielles de commerce à établir 
entre les deux nations. Ce n'est pas pour ouvrir un nouveau 
marché à nos lnallufactures, mais pour intéresser plusieurs 
classes nOlllLreuses à la conservation de la paix. " Puis, espé- 
rant flatter l'imauination du premier Consul, il insinue l'idée 
d'un immcnse condonlinillm du Inonde : " II nous est impos- 
sibJe de vous nuirc e8sentiellen1enl. V ous êtes destinés à être 
sur Ie continent la puissance prépondérante, com me nous Ie 
sonlmes sur mer. " 
C'est que Ie traité va être mis en délibération au parlement. 
Il faut trouver des argunlents à opposer aux critiques, d 'une 
violence croissante, qui s'élèvent de toutes parts. "Le minis- 
tère, écrit Otto, se croit fort sur tous les points, à l'exception 
de ceux qui touchent Ie commerce... L'opinion générale en 
Angleterre est que la paix ne sera qu'une trêve, si Ie com- 
merce de l'Inde n'est pas établi sur des bases équitablcs; si 
les douaniers et la contrehande des deux nations continuent à 
se faire la guerre å mort; si, dans ce siècle OÙ tout est nou- 
veau, Ie code politique et comn1ercial oe subit pas une réforme 
totale; si de nouvelles maximes ne sont pas mises à la place de 
celles qui ont constamment compromis Ie repos des nations... 
M. Addington voit, de même que nous, qu'il serait absurde de 
songer à un traité de commerce; mais iI désire ardemment se 
rapprocher graduellenlent de nous par des échanges partiels 
et limités, par de simples essais å terme fixe ou révocables à 
volonté. IJ Mais, sur ces " préliminaires )J de commerce, on 
n'ar1'Ïvait point à s'entendre. Hawkesbury demandait, "avec 
une sorte d'inquiétude " , å Otto, s'il " n'avait aucune réponse 
aUK ouvertures qu'ill'avait prié de faire à ce sujet I JJ . 
On ne parlait déjà plus de traité. L'acte d'Amiens était qua- 
lifié de trêve. "La paix honteuse perd ses adorateurs, écri ""(1; {, 
l'ambassadeur de Russie, Simon Woronzof; on 8t8pen
oit 
I Rapport d'Ûtto, 1.0 avril 180.2. 
t Rapport J'Ûtto, 2 mai 1S0!. 



JOS 


LE TRAITE D'AMIItNS. - 1801 


qu'elle est mauvaise. 1) On colportait ce propos de Nelson 
 
c& Peu importe comment on pose Ie tisonnier. Si Bonaparte 
disait : il faut qu'il soit placé dans ce sens, no us devrions aus- 
sitôt insister pour qu'il fût placé dans un autre. " Le 8 avril.. 
Pitt rencontra Malmesbury: "Avec Bonaparte, lui dit-il, nul 
traité ne peut être sûr. Cependant on a bien fait de traiter 
avec Iui. L'Angleterre avait besoin d'un repos, si court fût-il. 
Mais, bien que r opinion soit à la paix, il faut que tout aill'air 
d'être à la guerre, dans notre diplomatie, et, avant tout, dans 
nos mesures militaires et maritimes; que Bonaparte sache 
bien que I'Angleterre ne souffrira ni outrage ni offense, c'est- 
à-dire rien qui puisse directement ni indirectement nuire à S8 
dignité, à son honneur, à sa sûreté, à sa véritable grandeur. " 
Comme 
lalmesbury lui den1.andait de défìnir ces expressions, 
il reprit : " L'inertie et rinfamie des grandes cours euro- 
péennes ne nous permettent pas de nous opposer aux 
tentatives _d'agrandissement de Bonaparte sur Ie continent; 
mais toute tentative de contestation, d' empiétement, toute 
entreprise contre nos intérêts commerciaux ou coloniaux, 
directs ou indirects, comme une usurpation de Ia Hollande, 
de la République cisalpine, comme une attaque contre rAmé- 
rique espagnole, devrait provoquer de notre part une résis- 
tance immédiate, et être considérée comme une cause 
véritable de guerre. Quelques années de paix, ajouta-t-il, suf- 
6raient à mettre r Angleterre en état de poursuivre la guerre 
beaucoup d'années, et, durant ce temps, on peut espérer que 
plusieurs des grandes puissances continentales auront assez 
Ie sentiment de leur honneur et de leur intérêt pour noua 
prêter l'aide qui nous manque en ce moment. " 
Que" l'opinion fût à la paix " , c'était reuphémisme of6cie1 
d'un homme d'État qui parle toujours en homme de gouver. 
nement, même éloigné du pouvoir. Le fait est que Pitt s'en 
rapprochaitchaque jour. La réaction contre Ia paix Ie portait. 
Malffré Ie désordre de ses affaires, on parlait de I'imposer à Ia 
couronne, comme Ie seul homme en état de sauver Ie pays, 
disait, avec ironie, Sheridan. Les débats du parlement sur Ie 



EFFET DE LA PAIX A LONDRE8. - :1802. 209 


trait
 tournèrentå la réhabilitation de la {
(]erre et à l'apologie 
de Pitt I. Se8 alnis i[nposèrent son inflexible hauteur à la con- 
descendance pusillanime de ses successeurs; et quel prix 
obtenaient-ils de cette condescendance? II Nous avons, s'écl'ia 
Grenville, confil'mé à la France la possession de I'Ilalie et la 
domination du continent! IJ II montre " les périls qui résultent 
du traité, les moyens de salut qui restent : les ministres n' ont 
rien fait pour affaiblir Ia France sur Ie continent; ils lui four- 
nissent les moyens de ruiner nos colonies. Cette paix est plus 
désavantageuse que la guerre IJ . II réclame "l'établissement 
d'un pied de guerre proportionné au danger que court la 
patrie IJ . Nous avons, ajoute lord Carnavon, entassé honte sur 
honte: n Vne telle paix est contraire à la sécurité, à l'hon- 
neur du pays. JJ 
Aux Communes, \Vindham se montre aussi agressif, aussi 
violent. Lord Grenville et lui, mande Otto, Ie 10 mai, te se sont 
efforcés d'établir que Ia guerre politique n'a été terminée 
que pour mieux commencer une guerre de commerce et de 
douane; que l'intention du premier Consul est d'exclure Ie 
commerce anglais de toutes les parties de I 'Europe où peut 
s'étendre notre influence, et que la paix actuelle n'est qu'une 
trêve qui donne à la France Ie temps et les moyens de réor- 
ganiser ões colonies" . 
Ha,,,kesbury plaida non coupable, ménageant, en ses adver- 
saires, des successeurs inévitables : n Fallait-il continuer la 
guerre pour la République italienne? Mais cette République a 
été reconnue à Vienne, à Pétersbourg, à Berlin... D'ailleurs, 
même sous les Bourbons, la France aurait été notre ennemie. 
Quel que 80it son gouvernement, son ambition est Ia même.>>' 
Castlereagh se rallia au traité. La guerre, dit-iI, ne saurait être 
reprise dans des conditions favorables que si un changement 
survenait en Europe. Addington exprima Ie regret que lui 
causaient les agrandissements de Ia France; mais ce n'était 
pas à l'AngIeterre de réparer ce mal. " P.our l'instant, notre 


I !9 avril-13 mai 180!. 


VI. 


It 



tiO 


Lit Tl\AITÉ D'A
lIEMI. - 1802. 


devoir est de garder nos forces; réservons-Ies pour des occa- 
sions futures, alors qu'on pourra reprendre l'offensive avec 
espoir de 8uccès... Ne les gaspillons pas sans aucune chance 
d'avantages. " Le traité fut ratifié dans ces termes. 


VI 


S'iI est vrai que Bonaparte ne croyait point à la durée de 13. 
paix, personne n'avait plus d'intérêt que lui å la prolonger Ie 
plus Iongtemps possible, à tirer au moins la rupture en lon- 
gueur. II avait à prendre possession des colonies acquises on 
restituées, à asseoir sa domination en Italie, à terminer les 
affaires d'Allemagne, complément du traité de Lunéville; à se 
pousser et se retrancher si fortement sur Ie continent qu'une 
nouvelle coalition devint, sinon impossible, du moins très dif. 
6cile. II avait å établir son gouvernement en France; il était 
en train, sous Ie titre de consul à vie, de s'élever au pouvoir 
suprême. La ratification nationale ne s'obtiendrait que par 
les bienfaits : la paix en était Ie premier. La France entière se 
remettait au travail avec autant d'ardeur qu'elle en avait 
apporté dans la guerre, aussi empressée de redevenir pros- 
père qu'elle l'avait été de se rendre indépendante, aussi avidc 
de a jouir de la Révolution J) que, naguère, de l'accomplir, de 
la défendre et de la propager. Bonaparte la poussait aux 
métiers. II entreprenait, partout å la fois, de renouveler I' ou- 
tillage du Iabeur national: routes, canaux, ports. Les chan- 
tiers maritimes se couvraient d'échafaudages énormes; on 
voyait s'élever des carcasses de vaisseaux. II n'était bruit que 
d'expéditions maritimes, pour Ies CI lies u , pour la Louisiane, 
pour l'ile de France, Madagascar, les Indes! Mais tout était à 
reconstruire, à réorganiser, les navires et les équipages. La 
guerre maritime eût tout rompu. Bonaparte croyait pouvoir 
Gagner Ie temps de tie metlre en mesure; il tenait Ie conti- 



VUES DE BONAP.o\RTE SUR I.lA PAIX. 
 i80t. tit 


nent par les affaires d'AlIemagne, imlnense marché de terres 
et d'hommes qui allait s'ouvrir. (( Prétendre que la France ait 
une nlarine égale à celIe de I'Angleterre avant dix ans, c'est 
une chimère " , écrivait-il à Decrès 1. La France y épuiserait 
ses ressources, et, pour gagner sur mer une prépondérance 
qu'elle n'obtiendrait point, elle négligerait son armée et com- 
pl'omettrait sa prépondérance sur Ie continent, car, si Ia 
Guefre recommence avec I'Angleterre, c'est encore sur Ie con- 
tinent que la France Ia devra terminer. l\lais it faudra, ce fai- 
sant, distraire les Anglais par des diversions. II ne prévoit pas. 
que I'Angieterre rompe la paix avant I'an XIII (septem- 
bre 1804), et iI estime qu'alors elle sera trop occupée dans 
les Indes, en Amérique, sur ses propres côtes, pour main- 
tenir plus de trente-cinq vaisseaux dans Ia Méditerranée. "Ce 
que nous pouvons donc espérer, c'est, avant dix ans, de pou- 
voir lutter avec quelques chances de succès, Ia France, I'Es- 
pagne et la Hollande se trouvant réunies. " Les trois nations 
Buraient en mer cent vaisseaux. Les Anglais seraient tenus en 
respect, et, (I avec un peu de prépondérance sur terre, il serait 
facile, à la seconde campagne, de rendre inutile son interven- 
tion dans la 
léditerranée " . Alors, (( maitres de Venise " , ce 
qui serait J'effct de la première campagne, (I assurés de la 
neutralité de Naples ou maitres de cette ville, J'Angleterre 
n'aurait point d'intérêt à sacrifier cent millions pour rester 
sans but maîtresse de Ia Méditerranée JJ . 
La paix ainsi proIongée devait tourner à la suprématie de 
la France sur Ie continent, au relèvement de son industrie et 
de son commerce. D'où Ie refus persistant que Bonaparte 
opposait à tous les arrangements qui ouvriraient aux produits 
anglais Ie marché français et celui des répubIiques alIiées. Les 
Ål1g1ais réclamaient un traité de commerce parce qu'iIs Ie 
jugeaient propre à enrichir I'Angleterre et que c'était pour 
eux I' objet même de la paix; Bonaparte Ie refusait parce qu'il 
Ie jugeait de nature à appauvrir Ia France, à suspendre et 


1 Note pour Ie miniatre de la Marine, ISO!. Correspondance, nO 5968. 



Sfl 


LE TI\ÅIT
 D'AMIE
!. - i801. 


arrêter S8 renaissance industrielle. Le traité de 1786 demen- 
rait un des ouvrages les plus impopulaires de l'ancien régilTIC, 
dénoncé comme aussi néfaste que l'alliance autrichienne. 
En matière de crédit et de commerce, Ies vues de Bonaparte 
étaient tout elnpiriques. Pour Ie crédit, l'argent dans les caves. 
l'encaisse métallique, les contributions de guerre; pour I'in- 
dustrie et le commerce, Ie système protecteur, Ia prohibition. 
II s'en tenait aux exen1ples des maîtres en prospérité d'État : 
Richelieu, Colbert, Ie grand Frédéric. 
Ni Ie décret de vendémiaire an 11-10 octobre 1793, æuvre 
de la Convention; ni Ia loi de brumaire an V-16 novem- 
bre 1796; ni celIe de pluviôse an V-février 1797, véritable 
code de prohibition des ffiarchandises anglaises, n'étaient 
abrogés, et il n' entra pas dans l' esprit de Bonaparte de les 
rapporter; la seuIe politesse qu'il fit aux Anglais Ellt d'enlever 
à ces mesures leur apparence de mesures de guerre con tre les 
seuls Anglais : une Ioi du 19 mai 1802 donna au gouverne- 
ment la faculté de hausser provisoirement ou baisser Ie tarif 
des douanes, d'ouvrir ou de fermer les entrepôts, prohiber ou 
autoriser I'importation ou l'exportation de toute espèce de 
marchandises. Le 20 mai, Ie traité d'Amiens, ainsi enveloppé 
et muni de ses " articles org"aniques JJ, fut promulgué eD 
France. Le 18 juin, Ie général Decaen fut nommé capitaine 
général des possessions françaises dans les Indes; l'anciel1 
conventionnel Cavaignac fut envoyé, Ie 20 juin, en missior 
près de l'iman de l\lascate. La guerre est 6nie, avaient déclarf 
les consuls, u mais d'autres succès doivent marquer l'exis, 
tence des nations et surtout l'existence de la République 
Partout l'industrie s'éveilIe, partout Ie commerce et les art 
tendent à s' unir pour effacer les Inalheurs de la guerre... Lt 
gouvernement remplira cette nouvelle tâche avec succès 1 I) 
(( La France, écrit un historien anglais, restait dangereuse 
ment forte, et ce n'était pas seulement l'ardeur de Bonapart 
pour les conquêtes qui assombrissait alors l'aspect des affaires 


I 
leelaße au Corp. légi&latif, Ie 6 mai iSO! 



VUES DE BONAPARTE SUR LA PAIX. - iSO!. its 


c'était la rivalité de la France et de I'Angleterre, éclatant plus 
...iolemment que jalnais I. " Comment attendre que, dans ces 
conditions, I'Angleterre évacuât }laIte? QueIs ministres 
eussent osé abandonner cette position dominante de la }Iédi- 
terranée et livrer aux Français cette mer dont ils tenaient la 
clef par Gibraltar? La lutte pour l'ex
loitation de la paix s'en- 
gageait plus acharnée que la guerre même. La Iutte pour 
ouvrir des débouchés aux produits anglais, p-9ur refouIer aussi 
Ie commerce français et écraser rindustrie française renais- 
sante, s'annonçait plus âpre, plus populaire aussi que la luUe 
contre la Révolution. "L'Angleterre, mandait Otto, s'agitera 
moins quand la diminution graduelle de ses béné6ces aura 
diminué ses moyens de recommencer la guerre. . 
C'est la pensée directrice de Bonaparte. Comment attendre, 
dès lors, qu'il se dépouille des morens qu'il s'est procurés de 
les réduire à ce point et de les contraindre å abdiquer la riva- 
Jité? II les tient par Ia Hollande, par I'Espagne, par Ie Por- 
tugal, par l'AlIemagne, par I'Italie, par Ie Piémont et par Is 
Suisse enfin qui occupent les passages de France et d'Alle- 
magne en Italie. II a promis å I'Empereur de Russie, qu'il 
ménage, d'évacuer Rome et Naples; il Ie fait. "Toutes les 
troupes françaises, lui écrit-ille 23 mai, ont, dans ce moment- 
ci, évacué Ie royaume de Naples et les États du pape." Raison 
de plus, pour lui, de réclamer l'évacuation de MaIte par les 
AngIais, stipuIée formellement au traité. II s'y est conformé, 
que les Anglais s'y conforment. Pour Ie reste, rien n'a été 
promis, rien n'a été écrit. Ainsi tout Ie débat 
e ramène à 
cette He de Malte. La lutte pour ce petit rocher va devenir Ie 
symbole de la rivalité séculaire, exaltée par la Révolution, 
enflammée par la concurrence du travail national. Malte eit 
la bicoque dont la prise, dans les grandes batailles, décide de 
la vÍctoire. 


· SZ1U.KT, f{apoleon 1-. 



CßAPITRE III 


LA RI V A LIT É D A is S, LAP A I X 


1.80j 


I 


Le spectacle de 1802, ceLle année triolnphale, où la France 
atteiß'nit rapogée de sa puissance dans Ie Inonde; cù Ie gou- 
vernerIlcnt français s' édifia, dans ses lois civiles, dans son 
adrr}inistration et ses finances pour près d'un siècle, ne prend 
S3 grandeur que dans la perspective, dans Ie recul de l'his- 
toire et par Ie jeu des comparaisons. On s'étonne, à lire les 
lettres des contemþorains, du peu d'effet qne produisaient, 
de près, des choses qui, tIe loin, sernblent si grandes. Cette paix 
si souhaitée, si ß"lorieuse, Ie contemporain refuse d'abord 
d'y croire; puis, à peine éprouvée, it s'y habitue, il n'y songe 
plus; elle semble si naturelle qu 'ill' estime à la fois facile à 
conclure et plus facile encore à conserver. L'æuvre principale 
de Bonaparte, à côté de la paix, æuvre cl'État plus durable et 
autrement profonde, Ie Code civil, c'est-à-dire la RévoluLÏon 
réalisée dans sa donnée fondan1entale, la liberté des per- 
sonnes et des biens, s'arrête, COlTIlTIe au temps du Directoire, 
dans les chicanes des juristes et les broussailles de lajurispru- 
dence. Le titre préliminaire et les trois premiers livres, 
essence de l'ouvrage, préparés au Conseil d'État sous la prési- 
dence, avec la participation constante de Bonaparte, sont 
contestés au Tribunat, rejetés par Ie Corps légisIatif. Ces muets 
padent par gestes, et Ie ffeste est un acte d'opposition. J..J8 
grande cérémonie de Notre-Dame) Ie Te Deurn du Concordat) 



LES OPPOSANTS EN FRANCE. - 1802. !il 


en réalité Ie Te Delln
 de ia paix, disposé Ie 18 avril, jour de 
Pâques, avec l'appareil Ie plus imposallt des pompes catho- 
liques et des pompes militaires, se déroule COlHme une repré- 
sentation de gala, un spectacle auguste et officiel devant un 
public de badauds. Tout est apprêts, curiosité; point d'effu- 
sion, point d'élan. Des gendarmes à tous les carrefours, Ie qui 
imposent, dit un diplomate, beaucoup plus que SOllS l'ancien 
régime JJ ; - (C une tranquilIité, un silence IJ , fort éloignés" du 
bruyant de l'ancien temps JJ . - (C Belle capucinade, dit un 
{}"énéral à Bonaparte. II n'y manque que Ie million d'hommes 
qui ont été tués pour détruire ce que vous rétablissez! u 
La satisfaction, la reconnaissance sont partout, dans la 
Grande France, parmi les petites gens, les paysans, les bour- 
geois laborieux : ceux-Ià se taisent. lIs sont la force du Con- 
sulat. Les observateurs étrangers ou les correspondants des 
agences ne les connaissent point I. lIs ne considèrent, et c'est 
l'intérêt de leur profession, que Paris, et dans Paris, ce 
qu'on appelle Ie (C moude JJ , Ie monde officiel, Ie monde des 
affaires, les états-majol's. Le mécontentement n'est que là, 
mais il est aux premiers rangs; il s'affiche, et on Ie grossit en 
Ie décrivant. (C Quelques généraux qui se croient négligés, 
rapporte Cobenzl 2; quelques pillards dont on croise les spé- 
culations, des jacobins contraires au rétablissement de la reli.. 
gion, des démocrates outrés qui crient contre la rentrée des 
émigrés, des tribuns... tout cela se réunit sourdement et fait 
parti contre Bonaparte. u - R Nous sommes tellement obérés 
par la rentrée de toutes les armées sur Ie territoire de la 
République, qu'il nous est impossible de lui envoyer un sou JJ , 
écrivait Bonaparte, Ie 5 avril 1801, à propos de Murat qui 
criait misère. Avec la paix générale, rembarras augmente 


I Voir la corrc8pondance royaliste publiée par Rernacle et attrihuée à un 
certain Veldené; les leures de l'ami et de l'amie de d' Antraigues, dans Léonce 
Pingaud; les bulletins de Jakson, dans Martel, Conspiration de Georges; Ie. rap- 
ports de Ph. Cobenzl, Lucchesini. l\'1arkof, publiés par Boulay de la Meurthe, 
Bailleu, Tratchewsky; les étudee de Guillota, Henri Welschinger; Ie. r'eita de 
Gilbert AUßustin-Thierry. 
, 16 dpcemLre 180t.. 


. 



216 IJA R IV ALITÉ DANS LA PAIX. - 1.802. 


et, par suite, Ie mécontectement. Lucchesini mandait, en sep- 
tembre : tc Les ffénc;raux rentrés et forcés de ployer devant les 
autorités civiles l'habitude de dix annécs d'indépendance et de 
déprédations demandent à haute voix, à leur ancien compa- 
ghon d'arlnes et de fortune, ou la guerre ou des récompenses 
qui les consolen l (
t: r élévation à laquelle ils l' ont porté par 
l' opinion des arnlées. >> 
Ce sont des militnires qui mènent Ie plus grand train de 
manifestations républicaines; mais leur civisme est surtout 
fail d'irréligion et leur libéralisme se déclare à grand fracas de 
sabres el d'éperons sur Ie pavé. L'armée n'était point dévote 
!OU8 l'ancien régime; l' officier affectait l' esprit fort; la Révo- 
lution Ie fit décidément in1pie, et ce fut là, après 1800, pour 
beaucoup d'entre eux, avec leur haine et leur jalousie des 
émigrés, Ie plus clair de leurs pa
sions républicaines : 
orgueil de conquérants, de vainqueurs de rois, d'arracheurs de 
prêtres, de chasseurs de moines, metteurs à sac de couvents 
et grands liquidateurs; quelques-uns déjà collectionneurs 
d'imagcs, tableaux, joyaux sacrés; blasphémateurs de profes- 
sion et athées déclarés, autant par goût que par fanfaronnade 
soldatesque. lIs en veulen
 à Bonaparte, tout en faisant for- 
tune pour son compte et en comblant ses favoris, d'obliger 
les prévaricateurs à dégorger les millions. lIs ne lui par- 
donnent pas de les tenir dans Ie rang, au port d'armes; de 
les mettre aux arrêls. lIs subiraient encore Ie commandement 
d'un compagnon d'arrnes. Mais Ie caractère même du nou- 
veau pouvoir les offusque. S'ils ont balayé les Clichyens en 
Fructidor et (( défenestré J) les avocats en Brumaire, ce n' est 
pas pour élever, au-dessus de l'armée, un magistrat romain, 
entouré de ci-devant magistrats royaux, de conseillers d '];:tat, 
de législes, de contrôleurs, qui s'habille en membre de I'Ins- 
titut, ravale Ie militaire en Ie subordonnant au pouvoir civil. 
C'est, au fond, la cab ale de tous les Bonapartes (( ratés u contre 
Ie Bonaparte qui a réussi. lIs se jugent lésés par lui; iI a 
usurpé leur place dans Ia République. 'I II n'y a pas de général 
qui ne se croie les Inêmes droits au tr6ne que moi " , dira 



LES OPPQSANTS EN FRANCE. - 1802. !.iT 


plus tard Napoléon. Et s'ils rêvent de Ie renverser, c'est pour 
revenir à un Directoire olIvert aux factions, un gouvernement 
à journées et à proconsulats; s'ils pensent à élever l'un d'eux 
au pouvoir, c' est qu'ils l' estiment mou, aveugle, débonnaire, 
prêt à capituler entre leurs mains, comme un roi fainéant de 
Pologne au milieu des magnats. Quand ils parlent de rétablir 
la République et de renverser Ie tyran, ils ne l'entcndent 
point en vue de fonder Ie règne des lois, ni celui de la tolé- 
rance, ni celui de la paix; ils n' ont qu 'un objet, rendre aux 
généraux, par l'anarchie et l'impuissance du pouvoir civil, la 
prépondérance et la licence que leur ont procurées Ies factions 
depuis 1795; en un mot, Ia dictature de la République I. La 
paix! C'est, contre Bonaparte, l'argument sans réplique 
invoqué par l'auteur des Libelles de 1802 2 : u II semblerait 
que les généraux et les armées qui ont vaincu en Italie, en 
Helvétie et à Hohenlinden sont disparus et dissipés comme de 
la fumée : Ie pre,mier Consul, Lunéville, An1Ìens; Amieus, 
Lunéville, Ie prclnier Consul: voilà donc tout ce qui constitue 
la nation française... Soldats! vous n'avez plus de patrie, la 
République n'existe plus, et volre gloire est ternie, votre nom 
est sans éclat et sans honneur! u Ces turbulents poussent done 
à la guerre; ils la réclament et ils la rendent nécessaire pour 
les occuper, débarrasser .d'eux Ia République, et les rejeter 
dans l'héroïsme et la conquête qui sont leur élément. Si Ia paix 
d'Amiens leur déplaît, c'est parce qu'elle est la paix, improfi- 
tahle et oisive, et surtout qu' eUe ne laisse d'autres aventures à 
courir que celles des colonies, dont ils ne veulent pas. lis ont 
(\ll assez de l'Égypte. Lorsque Leclerc fnt envoyé à Saint- 
DOlningue, sa mission, dans Ie monde des opposants, fut con- 
sidérée COffilne un assassinat. Lorsque Ie général Decaen partit 
pour les Indes et rUe de France, Moreau, son ami, Ie plaignit 
de partir pour l'exil. C'était une disgràce quand ce n'était 
point pris pour une déportation, quelque chose con1me Ie Sin- 
namari de C( fructidorisés " militaires. 


I cr. t. IV, p. 37S-3S1; t. V, p. 310,321,362, 365, ;
S3. 
, App.l 4UX armétls /ì'allçait;el par lBur eamarade. 
lai-juiJ) 180t. 



!i8 LA RIV ALITÉ DANS LA PAIX. - 1802. 


Mais si l'OD frondait, si l'OD continua de cabaler dans 
l'armée consulaire, ainsi que ron avait cabalé, de tout temps, 
dans l'armée rO
Tale, la grande majorité se ralliait déjà et se 
rallia de plus en plus au Consul, parce qu'il était la plus haute 
gloire de l'armée, qu'il menait l'armée à la gloire, et que la 
fortune des militaires leur paraissait intilnement Iiée à Ia 
sienne. A part quelques philosophes à épée comme Paul-Louis 
Courier, quelques héros récalcitrants comme Lecourbe, quel- 
ques spéculatifs vertueux, à la Catinat, comme Drouot, les 
uns et les autres, d'ailleurs, citoyens et hommes de devoir, iJ 
ne resta bientôt plus, pour mener cette Fronde militaire, que 
les chefs de file, ceux qui se flattaient d'évincer Bonaparte et 
de s'attribuer Ie Consul at. Ceux-Ià demeurèrent irréconci- 
liables, que Bonaparte les ait proscrits, comme l\loreau, ou 
comblés, comme Bernadotte. 
Bernadotte est un Pichegru de belle tenue, et qui a réussi. 
Cet ancien sergent, devenu ambassadeur et Ininistre du Direc- 
toire, se tenait aux aguets, Ie 19 brumaire, prêt à reprendre 
I' opération, avec les jacobins, et å la retourner en un autre 
Fructidor. II se pose en victime du coup d'État; il se présente 
en vengeur de la Républiqne; il caresse, it embrigade, il 
anilTIe tous les mécontents de I'armée, des anciens clubs, des 
salons où l'on intrigue, sanf, Ie coup fait, à les jouer tous et à 
se débarrasser d'eux. O'ailleurs n'ayant Garde de se livreI' å 
un complice ni de se dérober à une faveur. II est du sang de 
Gascogne qui, pour trouver les passages, partir à point, 
arriver à temps, éviter les Inauvaises rencontres, découvrir 
la bonne place, s'y 3sseoir et s'y tenir vaut tous les sangs 
du monde. l\loreau ne possèùe ni cette emphase, ni ce panache, 
ni cette politi(jlle. C'est un Breton hésitant et tètu, qui rumine 
son anlbition et rêvera tonte sa vie d' avoir la main forcée. II 
joue la rnëlne partie que Bernadotte, sournoisement, de mau- 
vaise hUlllcur, se prêtantaux commérages de ses familiers, mais 
répu31l11nt à se livreI'. II affecte d'ailleurs, en toute chose, de 
prf'n(h'e Ie contre-pied du Consul. Bonaparte se pose en 
he rn nc d'État, parle !égislation, finances, haute politique; 



lES OPPOSANTS EN FRANCE. - 1802. ti9 


Moreau, de petite mine, s'efface, par timidité autant que par 
orgueil; Inilitaire républicain, Inais purement militaire, et ne 
révélant sa valeur que quand it parle de ses calnpagnes. 
(I En politique, rapporte un royaliste qui l'a connu de près, il 
n'nvait aucune prétention; it est vrai qu'il était enclin à en 
faire peu de cas, la jug-eant très inférieure à I'art militaire. IJ 
L'avenir devnit jUffer de ces deux généraux, espoir des 
<< patriotes JJ, en 1802, et qui passaient pour représenter 
I'esprit des armées de la Révolution. lIs finirent, l'un poussant 
l'autre, dans les rangs ennemis,' reprenant Ie rôle que l)umou- 
riez avait Inanqué en 1792, l'un à titre de prince coaIisé, 
l'autre à titre de conseiller d'état-major de la coalition; on 
verra par quels chemins sinueux, mais par queUe peqte con- 
tinue, ils en arrivèrent IA. 
La plupart, d'ailIeurs, de ces opposants militaires, s'ils 
censurent la politique du Consul ce n'est pas parce qu'ils la 
jugent trop envahissante et surtout trop hostile aux Anglais. 
II n' en est pas de Inême des coteries et des cénacles où I' on 
critique Ie traité d'Amiens, parce qu'il est trop onéreux à l'An- 
gleterre et OÛ l' on prend, ouvertement, fait et cause pour les 
griefs de Londres contre Paris. Ces opposants-Ià se rencon- 
trent, se coudoient dans les salons, aux diners, à la Bourse et 
confondent leurs récriminations. Mais il importe de démêler, 
dans leurs cabales, les motifs et les actes. IJ y ales illusionnes 
et les intéressés qui n'ont entre eux d'autre lien que leur haine 
commune du Consul et l'acrifY' onie de leurs critiques. 
Les iLlusionnés sont ceux qui, tout à la fois, admirent, en 
Anffleterre, la Constitution qu'ils souhaitent à Ia France, Inais 
Ie roi relnplacé par quelque \Vashington, à la Inode de Paris, 

Ioreau ou Bernadotte; qui, se forgeant une Angleterre selon 
leur idéal, n' en veulent connaitre que Fox et ses harangues 
généreuses. lIs transportent aux Anglais et à leur parlement 
la faveur que les" philosophes )) et les CI hOlnmes éclairés )J , 
sous Louis XV, professaient pour Ie grand Frédéric, la Prusse 
et son flouvernement. A les lire, à lire les historiens qui Ie 
sont faits leurs diiciples, on croit relire Favier Ie CODI- 



220 LA RIV AJ.lITÉ DANS LA PAIX. - 1802. 


truisant une Europe pour la plus grande confusion du sys- 
tème autrichien et de I'infâme traité de 1756 I. US sont 
entêtés de cette chilnère qui les possédera jusqu 'en 1815, 
après l'épreuve et la déception de deux invasions: une Angle- 
terre ne demandanl qu'à donner à la France la paix dans la 
frontière du Rhin. Dès lors que lese Anglais sacrifìent de la 
sorte leurs traditions, leurs passions, leurs instincts, la jalousie 
et ]a rivalité séculaires, quels sacrifices ne sonl-ils pas en 
droit d.attendre, de réclamer de la part de la France? Tout 
refus est une injustice, presque une ingratitude, et n'a 
d'autre Inotif que l'ambition démesurée de Bonaparte. Tous 
les torts en I'etombent sur sa personne, comme, rétros- 
pectivement, sur celie de Louis XIV dans la lutte contre 
Guillaulne d'Orange, restaurateur des libertés anfflaises, 
Inodérateur de I'Europe, pacificateur du continent. - 
ø J'étais, raconte Mme de Staël, chez Ie Ininistre d'Angle- 
terre (en Suisse) lorsqu'il reçut les conditions de la paix. II 
les lut à tous ceux qu'il avait à diner chez lui, et je ne puis 
exprimer quel fut mon étonnement à chaque article. L'An- 
gleterre rendait toutes ses conquêtes. Je retardai Inon retour 
à Paris pour ne pas être témoin de la grande fête de la paix. " 
Convaincus d'ailleurs que I'Anffleterre est d'une parfaite bonne 
foi. (I !3onaparte aurait pu se contenter de gardes nationales 
pour la défense du Rhin et des Alpes... Sure d'obtenir son 
indépendance avec la barrière du Rhin et des Alpes, la France 
ne souhaitait que la tranquillité. " Ainsi I'entourage de 
Mme de Staël et celui de Joseph, les Benjamin Constant, les 
Ro:>derer, les 
Iiot, et tous ceux qu'on nommait les (( affidés >> 
de Talleyrand, qui recueillaient les oracles du ministre et 
pouvaient insinuer au besoin qu'ayant tout prévu il avait, 
dès Ie début de la guerre, conseillé la renonciation aux Pays- 
Bas et la conclusion d'un traité de commerce avec I'Angle- 
terre, c'est-à-dire Ie contraire de l'æuvre de la Convention et 
du premier Consul. 


I "L'infâme traité d' Amien. ", écrit Joseph de Maistre, - Mimoir., f!t t;or- 
reJponda,..,c
, p. 94-. - CE. tome V, p. i2i. 



LES OPPOSANTS EN I"I\ANCE. - 1801. tll 


C'est dans eet esprit que Joseph se faisait gloire d'avoir 
négocié Ie traité; c'est dans cet esprit qu'il se flattait de rap- 
pliquer, si les événements Ie portaient au pouvoir. 11 serait Ie 
Consul selon la paix d'An1Ïens, comme plus tard, sous 
Charles X, Louis-Philippe s'annoncera comme Ie roi selon la 
Charte. Cette opposition de salon pouvait profìter à la poli- 
tique anfflaise, et eUe y pro6.ta; mais ces croyants ingénus au 
désintéressement britannique s'imaginaient travailler dans 
l'intérêt bien entendu de la France; si l'étranger se servait 
d' eux, ils ne servaient point sciemment l' étranffer. 
Les "affidés" de Talleyrand avaient pied dans un autre 
camp d'opposants, in6niment plus redoutables, les gens d'af- 
faires, les inté7'essés, ceux que I'on appelait communément 
" les amis de l' Angleterre I >> . lis forment un groupe remuant, 
actif, machinant dans les souterrains et creusant insidieuse- 
ment la mine qui, tôt ou tard, engloutira Ie Consul, Ie Con- 
sulat, I'Empire et I'Empereur. CI Les fortunes scandaleuses, 
raconte un contemporain it, celles qui sortent de dessus et de 
dessous I'échafaud, ou des proconsulats, ou de la violation 
des dépôts, ou de l'abus des procurations des émigrés, ou 
enfin du rachat et du prix du sang, qui avaient, avec audace 
et intelligence, exploité, escompté, liquidé les circonstances. >> 
Ce sont les spéculateurs enrichis par les fournitures, la 
détresse publique, et qui, fortune faite, désirent conserver et 
" faire valoir )J Ie bien mal acquis. Parti qui a des adhérents 
et des associés partout OÙ il Y a de l'argent à placer, des biens 
nationaux à exploiter; parti d'empiriques et d'habiles, qui 
occupent, par la Trésorerie et ses innombrables dépendances, 
toutes les avenues de I'Etat; par leurs banques ils ont des 
correspondants dans tous les foyers d'agio, qui sont en même 
temps des foyers de conspiration; ils ont leurs entrées aUK 
Affaires étrangères par les lettres de chanffe des diplomates, 
au
 Finances par les emprunts, à la Guerre, à la Marine par 
les marchés; ils les ont aux ambassades enfin OÙ ils tra- 


I Sur les origine. de cette faction, voir t. V, p. 123, 350. 
I NOB.VIl{S, }'[émoÚ'es. 




!! LA RITALITt DANS LA fAlX. - 1802, 


tìq uent tie nouvel1es a.utant que de monnaie et font commerce 
d'avallcl's et des .f
n"eignements. Us forment la grande source 
d'où Sandoz, puis Lucchesini, puis 
Iarkof tirent leurs infor- 
Inations 1. 
Tel Ouvrard, qui fut légion, et qui disait à Norv'ns: (C Je 
puis, d'un trait de plume, envoyer deux ou trois millions en 
Angleterre. II Tels les aHidés de Fouché, toujours tellté par 
les incursions policières dans la diplomatie et attiré vel's Lon- 
dres 2. Telle 1a cornpagnie :nhme de Talleyrand : T.Jaborie, 

lontrond. Tel je mY5térieux Vannelet, correspondant de 
d'Antraigncs it Paris, SOllS Ie Dircctoire, qui se disait tantôt 
comn1issaÏl'c des guerrcs, tantôt receveur-cais8ier à la Caisse 
des comples coui'Jnts; qui so vantait de placer 1,500,000 francs 
en Angleterre 3. Tel r énigrl1atique alni de Paris qui remplit, 
SOliS Ie Consulat, l'emploi de Vannelet'; qui a, dit-il, deux 
n1illions à faire valoir; qui se montre, dans ses lettres, en 
familiarité avec Durant, chef de la première division, celie du 
Nord, aux relations extérieures; avec Talleyrand, dont il a 
été, affirlne-t-iI, ragent d'affaires. II écrit à d'Antraignes, 
pour Ie compte de la Bussie, des Iettres que reçoit Czartoryski ; 
mais cette correspondance n'est qu'une doublure de (I la 
besogne de Londres ", ainsi qu'illa qualifie. (C Les Anglais, 
dit-il, Ie premier peuple du monde pour établir et conserver 
des amis et des intelligences, ont ici la machine la mieux 
montée qui existe sûrement '; celle-Ià, rien ne la ferait sortir 
de son orbite et de la maID du pren1ier sous-secrétaire d'Étal 
(M. Hammond). - On est SÛ1' de cela ici. Quand ils font des 


J Voir ci-dp8IuI, p. t 10, 1.46. 
t Ouvrard eut toujoun des acrointanccø en Angleterre. On les retrouvera, en 
t809 et en 1810, lor@ dt:s myst
i'iclH;f'8 intriGues de Fouché. Voir .MADELIJ!f, 
Fouché; Itlémoi,.e.'ô de P;HgUJ:er; DE .MARTEL, 
Valcheren. On les retrouvera en 
iS15. Voir les rapporltl df' Pozzo di Bor{
o, octobre-novemhre 1815; Correspon- 
dance diplomatiqw Þ . puhftée par la Socit:lé d'hisloire de BU5sie. 
I Cf. t. V, p. 351- 
, Lponce Pum.u;Ð... e'L A.CJent secret, 2 11 édition. Appemlice, p. 368, 3U5. - 
Voir dans Illes lecCurf'.<: hi$cori'lues: Une agenre d'e
pionlJage BOUI Ie Consulat. 
I "La cour de Lon;). f',", sacrifìe des 8omme. imm"n:J
' à des Jép('llSe3 sccrÈ'lcI, 
c'est-à..dire à I. corruption de. 

rloyég." PaDine à 'Voronzof, !1 août tSOt. 



LES OPP05ANTS EN FRA
CE. - i80t. 218 


entreprises, jatl1ais ils n'y mêlent en rien ni pOl,r rien Ia tête 
de la machine; eUe reste toujours intacte, isolée, sans qu'il l' 
ait possibilité physique qu'elle puisse êlre compromise. u Un cer- 
tain Latour, qui se dit ami de Fox, sert d'intermédiaire entre 
Lond res et Paris I. 
Illeur fnut la paix avec I'Angleterre et la paix durable. Or; 
celie d' Amieus ne I' cst pas. L' Angleterre, ils Ie savent, ne la gar- 
dera point; c' esl pourquoi ils reprochent à Bonaparte cette 
paix anti-anglaise; ils lui reprochent surtout, par les consé- 
quences qu'il en tire
 de la rendre insupportable aux Anglais : 
les limites, la ceinture des républiqnes, les prises sur la 
{édi- 
terranée, tout ce que I'Anffleterre veut anéantir, ils souhaitent 
de Ie voir tomber pour que la paix enfin se consoli de et dure. 
L'Angleterre, qui denleure pour les survivants de 1789, une 
Staël, un Benjamin Constant, l'arche sainte de la liberté, est 
pour les " nouveaux riches" la caisse centrale du trésor euro- 
péen : eUe est sacrée. " Une Angleterre puissante, écrit l'ami, 
est nécessaire afìn d'empêcher Bonaparte d'être un f1éau chez 
lui et chez les autres. I) Le premier article de leur plan poli- 
tique est de renverser Bonaparte, obstacle vivant à la paix 
anglaise. Et ils Ie croient aisé. lIs ont persuadé, par Ham- 
mond, leurs amis de Londres, par d'Antraignes et Czartoriski, 
leurs amis du second degré, ceux de Pétersbourg, que la rup- 
ture d'Amiens portera à Bonaparte un coup mortel, et d'autant 
plus sûr que l'on aura sn travailler à en rejeter tonte la res- 
ponsabilité sur son insatiable ambition 
. Ce Consulat, qui fait 
trembler I'Europe, apparaît dans leurs lettres comme un 
gouvernelnent d'aventure, méprisé, détesté, précaire, tout de 
fantasmagorie et d'escamotage politique, miné par les com- 
plots; Bonaparte, petit homme, petite âme méconnue, faux 


I Cf. Alfred STEm<<, Briefe von G
ntz, 1805-1808 : };littheilungen für rester- 
rei$dlÏche Geschicl,tsfor!.clwng, t. XXI. C'eat à M. Hammond que Gentz adres.e 
!
S 1ettreø. 
! K.olytchef écrit Ie 25 mars 1801 : . LeI gens bien intentionnés désiraient que 
la France, en assurant une paix durable à l'Europe, parvint à un accord intime 
avec la Russie et consacrât la liberté à étendre sea riche3se8 par I'agriculture et 
Ie commerce. L'ambition illimitée de Bonaparte pourluit un but différent... . 



11&4 LA J\IV AI IT! DANI LA PAIX. - 1802. 


génie, joueur heureux, tricheur de victoire; effaré, treD}.., 
blant à la pensée des assassins, environné de gardes, barri- 
cadé dans SOIl palais I, enivré de lui-même, fou d'orgueil, 
déséquilibré; sa femme endettée, embarrassée de son rang, 
sonhaitant Ie retour des rois, une bonne place sùre, pour son 
mari et pour elle; la famiIle, tribu besogneuse, avide, prodi- 
gue, les femmes à prendre, les hommes à acheter, dissolus, 
divisés, jaloux du frère, inquiets du lendemain; les servi- 
teurs, les familiers trahissant ou prêts à trahir; Ia France 
disposée à acclau1er en libérateurs les rois d 'Europe qui lui 
assureront Ia paix; une prospéri té d' a pparence et très men- 
teuse; les finances délabrées; l'armée indisciplinée, rompue 
par les factions. En résumé, un pouvoir aussi redoutable, tant 
qu'i1 est debout, que facile à détruire par la mort du Consul, 
par la chance d'une bataille, ou tout simplelnent par l'action 
de ses vices et les suites de ses excès. 
Bonaparte soupçonna, flaira plus d'une fois cette conspira- 
tion latente; il ne l'atteignit jamais. L'opposition l'impa- 
tiente ; il deville que ses desseins sont trahis et il s' en exas- 
père; les menaces perpétuelles d'assassinat l'énervent. (& On 
me parle toujours de Ina mort, disait-i1 à Ræderer. C'est une 
triste pensée à me mettre toujours SOliS les yeux.)) Ajoutez 
les attaques de la presse anglaise, les conlInérages des salons 
de Paris qui lui reviennent par la police et Ie cabinet noir, 
et qu'il prend en tragique : (& Je suis soldat, enfant de la 
Révolution, sorti du sein du peuple : je ne souffrirai pas 
qu'on m'insulte comme un roi I. J1 II veut s'enveloppe
 de 
l'horreur sacrée des conventionnels; se faire une loi de lèse- 
majesté qui, si elle ne Ie met pas à l'abri du poignard, Ie 
débarrassera au moins des éternels murmures de complots. 
II veut, à défaut de l'illusion de la vie inattaquable, se donner 
au moins l'illusion de la police infaillible, et, à défaut de son 


I Corre'pondance de Lucchesini; - FOURNIER, t. II, chap. II. - Lettres 
publiées par Pingaud, 2 8 édition, p. 248. - LettreB de l'agence I'oyaliate. - 
HOI.ZUAUSEN, Der erste Consul ulld sei1te deut:;che1t Besucher. Bonn, {900. 
.. ROEDERER, t. III, p. 515, 377. 



AC8E'II
E)I
N'f A I,'E}fPIRE. - i802. 21
 


existence dont il n'est pas Ie maitre, prolonffer la durée léGllle, 
la perspective de son pouvoir. II vent enfin étouffer la cri- 
tique. c( II n'en fant point: dit-il au Conseil d'État, Ie 7 jan- 
vier 1803... Ce sont les anciens privilégiés et lesjacobins qui 
forment l' opposition I. D 


II 


Contre Ies factions, les cabales, les complots, it ne connatt 
qu 'une panacée, celie que lui ont léguée les gouvernements 
qui l'ont précédé, du Comit.é de salut public de l'an II å la 
République constitutionnelle de l'an III: c( épurer u les corps 
de I'État, CI conccntrer " Ie pouvoir dans ses mains. Le peuple 
fut consuIté sur cette question: Napoléon Bonaparte sera-i-il 
élu consul à vie 2 p Le peuple répondit : Qui, et Ie Sénat 
concha Ia volonté du peuple en Sétlatus-consulte, Ie 2 août. 
(( La cause est dans ma volonté. C'est assez pour satisfaire Ie 
Sénat a. " Le Sénat devint Ie premier corps de l'État. En 
théorie, il est Ie gardien des institutions; en fait, il sera Ie 
destructeur légal, servile et solennel de toutes, à commencer 
pas Ie Consulat pour 6nir avec l'Empire même qu'il en aura 
tiré; après quoi, il n'aura plus qu'å s'anéantir soi-même, ce 
qu'il fera, pour accomplir sa deslinée. C'est à la fois Ie lit de 
justice où Ie roi commandait au parlement l' enregistrement 
des édits souverains, et la journée de Brumaire passée à l'état 
d'institution : en réalité, une sorte de Convention à résurrec- 
tions intermittentes, OÙ sommeille la souveraineté nntionale. 
Ilopère, par des sénatus-consultes-nom majestueux, emprunté 
de Rome - qui ne sont, à vrai dire, que des Jettres de cachet 
démesurément étendues. Le Tribunat est réduit à cinquante 
membres, les collèges électoraux sont nommés å vie. Le pre- 


I TIIIBA.UDEA.U, COllsulf:lt, p. 226, 230. 
I AULARD, 4- partie, chap. IV. 

 SHAKESPEARE, Jules César, acte II, scène II. 


.1. 


II 



21G l.A RIVÅLIT
 D.A
S LA PA.IX. - 1801. 


n}icr Consul présente son successeur au Sénat qui Ie désigne'. 
La Constitution de l'an X-4 août 1802 faisait de Bona- 
parte Ie maitre de la République, on pourrait dire la Repu- 
blique mêlIle : ilia représentait et Ia dominait à la fois. II 
se jugeait dans la tradition de I'État français I. Avec son 
arlnée nationale, hiérarchie militaire; ses magistrats et ses 
fonctionnaires, hiérarchie civile, incessamment créée par 
rÉtat; avec sa Légion d'ho
neur 8, hiérarchie décorative, 
ouverte à tous; son clergé nommé par I'État, salarié par l'État 
employé à la pacification 80ciale 4; avecsa haute police univer- 
selle, sa censure des écrits, ses corps intermédiaires subor- 
donnés, ses conseillers d'État en mission ð, ses préfets, ses aides 
de camp courant toutes les routes de la République, Ie Consul 
pensant à tout, prévoyant tout, présent partout, réalise, en un 
degré de perfection qu'elle n'a jamais atteinte, cette dicta- 
"- 
ture ll10narchique qui s'était établie en France après toutes les 
grandes crises, avait assuré les réformes possibles et remis 
l'État en équilibre. II n'est que de compareI' Ie Consulat de 
l'an X à Ia démocratie royale que l\lirabeau proposait à 
Louis XVI, pour s'expliquer comment Bonaparte put croire, 
put dire et faire croire que, loin de dérouter la Révolution, 
it en suivait et ordonnait Ie courant, et Ie ralnenait aUK direc- 
tions de l'ancien gouvernement français 6. La raison d'État 
avait nlené toute Ia politique de la Révolution : Ie premier 
Consul incarna la raison d'État en sa personne. u Les idées de 
centralisation, écrit un ancien conventionnel, étaient telle- 
IHent en vogue que, si ron avait osé, ou si Ie premier Consul 
ravait voulu, on aurait réuni, de droit comlne de fait, tout le 
pouvoir sur sa tête". u César était imp era tor . Le premier 


1 8enatus-CoDsulte du 16 thermidor an X-4 août 1802. - Voir F.'edéric 
MASSON, Na,..,oléon et ses frère$, t. II, chap. 'XIII : la lutte pour I'hérétlité. 
I Voir tome I. p. 19ft. - FUSTEL DE COULANGES, Gaule romaine, p. 149. 
· 19 rnai 1802. 
... A I'archevêque de Lyon, 2 novembre 1802. 
I Décembre 1802. Corr., t. II, p. 137. CE. t. I, p. !26. 
e Voir tome I, R. 190-19:1; tome II, p. 35; le8 plans de Mirabeau. 
., 1'UIB1UDEAU, C07lsulat, chap. XIX. - . Un de ses plul grands soucil Ellt de 



ÂCftI:MINB),IEl."(T Å {.'EMPIRE. - 110!. 227 


Consul ayant revêtu la diffnité d'imperator, en exerçant Ies 
pouvoirs, en prendrait naturellement Ie titre. La République 
]ui avait eu un Consul aurait un Elnpereur, et Ie mot d'Empire, 
lsité depuis lonfftemps pour désigner I'État, se confondait 
lans Ie lanffage et les chants populaires, aussi bien que dans 
a rhétorique officielle, avec la République. Le mot d'E,npire 
les Gaules, déjà insinué, se répandit tout à coup. II parut 
Ine brochure, que la police n'arrêta point, et qui exhortait 
30naparte à se déclarer Empereur des Gaules. l\Iarkof l'al1- 
lonee, Ie 5 juin 1802 : a Bien des personnes sout persuadées 
(l1'après ce pas Bonaparte prendrait un autre titre et ge ferait 
ppeler Elnpereur des Gaules. Ce ne serait pas un vain titre, 
ar, en effet, illes a toutes réunies pour la domination fran- 
aise. " Joséphine en parle ouvertement à 'l'hibaudeau: "J'ai 
it à Bonaparte: Eh bien! quand me fais-tu impératrice des 

aules? J) L'envoyé prussien Lucchesini écrit, Ie 20 juillet : 
II veut reproduire Charlemagne, éclairé par les lumières de 
otre siècle... Nul doute qu'il n'en ait formé Ie projet, sans 
xer l' époque de sa réalisation. " 
II revient au costume civil, qu'il avait abandonné depuis 
[arengo I. On remarqua, dans l'audience diplomatique OÙ il 
nnonça la paix d'Amiens, qu'il portait un habit de soie, 
as blanes, boucles aux souliers. On annonça que, désormais, 
garderait cette tenue. Avec la tenue, il reprend les propos, 
ont il ne s'étaitd'ailleursjamais départi 'i. "Premier Consul, 
I gouverne; mais ce n'est pas comme militaire, c'est comme 
lagistrat civiL.. C' est par les qualités civiles que l' on com- 
lande... Dne qualité d'un généraI, c'est Ie calcul : qualité 
vile; c'est la connaissance des hommes; qualité civile... Je 
)uverne parce que la nation croit que j'ai les qualités civiles 
'opres au gouvernement. Si elle n'avait pas cette opinion, 
gùuvernement ne se soutiendrait pas... Je savais bien ce 


re goûter aUI Romaine Ie bonheur du gouvernement. . SAU\1'-ÉvREl\lo:m, 
flexions sur Ie génie du peuple l'omain, chap. XVI, d' Auguste. 
I Cobenzl à Colloredo, 27 mars 1802. 
I Au Conseil d'État, 4- mai 1802. ROEDER&I\, t. III; - TßIBA.UDEAU, chap. v, 
78; CE. chap. XIV. - 
nAP'nL. 




H LA BIV.A.LITÊ DA
S LA PÂIX. - 180t. 


que Je faisais lorsque, général d'armée, je prenais la qualiH 
de lnembre de l'InstÌlutj j'étais sûr d'être cOHlpris par Ie der- 
nier tambour. J) - "II fant que Ie camp aide à la cité. II es 
done nécessaire d'organiser la cité. " Et faisant allusion aUJ 
com plots: cc César a été tué pour avoir voulu rétablir l' ordrl 
civil par la réunion de tous les partis... ; 
C' est l' époque de ses séances de cinq et six heures 81 
Conseil d'État ; 'l'époque de)a rédaction du Code, de l'éIabo 
ration des grands règlements d'administration publique. ) 
interroge : Ie Comment cela était-il autrefois? Comment eel 
est-il maintenant? Comment cela est-il ailleurs? IJ - n Cel 
est-il juste, cela est-il utile? J) Et tout lui devient Conse 
d'État. Le sénatus-consulte du 26 avril, qui accorda un 
amnistie conditionnelle aux érnigrés, remit entre les mail: 
du Consul la fortune des royalistes, leur rentrée dans ] I 
patrie, leur rentrée au service, leurs n1ariaffes, leur carrièn 
II en use,les émigrés en profitent. En apparence, la souIni: 
sion se fait partout. La grande masse est gagnée. Ceux q' 
voient de près s.ubissent l'ascendant et Ie eharme 1. Les agite 
ont peur. Le peuple admire. Bonaparte s'est " emparé de 
confiance 1 u. II a pour Ie servir cette race incomparable ( 
serviteurs de I'État, modestes, tenaces, intelligents, dévou, 
jusqu'à l'usure d'eux-nlêmes, qui apportent à la Républiqu 
å la splendeur de I'État, ee dévouement, ce zèle, cet orguE 
des vieux serviteurs de grandes maisons, des vieux contI' 
maîtres d'usines, des comptables de banque. Ce sontles gren 
diers et les grognards du gouvernement civil aussi fidèle 
aussi efficaees que les autres i. 
C& La France a repris son rang entre les nations, écrit Re 
derer; les choses ont repris leur place en France. Toutes I 
ruines se rclèvcnt; tous les débI'is se raccorclent. " Le d 
Victor de Broglie porte Ie jugcment défìnitif, témoin, hist 


I 
Iot de :\Ime de RéillUð
t. 
I BALZAC : Un Aléllage de garçoll, Bridau Ie père. Comparez avec MICI 
Vile Ténébreuse affail'e. C'est Ie même r,énie, c.est ('excellence du Françaiø VI 
ment peuple, qu'il sait serviteur, sujet ou citoyen. - BIRÉ, Bal:.ac hislori 
p. 48 et 8uiv. 



ACHEMINE:\IENT 
\ L'E)fPIRE. - ISO!. !!
 


rien, homme d'État, homme de l'ancienne France et servi- 
teur de la nouveIle : "Ces quatre années sont, avec les dix 
années du règne de Henri IV, la meilleure, la plus noble 
partie de l'histoire de France I. JJ Les diplomates étrangers, si 
volontiers prophètes de mésavenlnres, ruines et banqueroutes, 
sont forcés d' en convenir: Ct II connait et juge å merveille la 
nation qu'il gouverne, écrit Lucchesini. II les contient et les 
maitrise tous les uns par les autres. " -. On parle de partis, 
de factions, de haines et de jalousies, écrit 
larkof. Mais 
tout est muet, tout f1échit SOlIS la volonté du maitre Ie plus 
lbsolu. .. " Aucune faction n' est capable de culbuter Bona- 
?arte, aucun factieux de taille à prendre sa place.. On croit, 

n Europe, facile de Ie renverser; à Paris, on ne Ie croit 
?as : (I II est l'homme de la Révolution JJ , et, par là, (C Ie pre- 
Dier homme de France I " . 
l\fais cet ouvrage qui est, en partie, l'effet de la paix veut, 
Jour se consolider, Ie maintien de la paix. Personne n' en tire 
}lus grand parti que Bonaparte; personne n'a plus d'intérêt å 
a conserver, à la consolider, å en obtenir tous les avantagea 
{u'elle comporte. 


III 


Pour prolonffer et exploiter la paix, la première opération 
:ttlit d' étendre et consolider autant que possible les contre- 
orts et postes avancés de la France en Allemagne. II s'acissait 
e reprendre, en grand, l' ouvrage de la paix de Westphalie et 


1 SouvenÏ1's, t. I, chap. I. Comparez PASQUIEß, Mémoil'es, t. I, chap. VII : 
Jamais Bonaparte lle m'a paru plus grand... . - ROEIJERER, 1àbleaux de l'an X, 
ITI, p. 385 et 5uiv. - " II avait usé lie son autorité de manière à la rendre 
tile, même à la faire aimer. L'infIupnce salutaire qu'il avait acquise donnait au 
ontiulat, en Europe, Ja consistance d'un gouvernement ancien. " TALLEvn....ND. 
lémoires, t. I, p. 287. - Voir SAIlHE-BEUVE, l\louveaux Lundis, t. XII, article 
amille Jordan, p. 28';.. - NORT'I
S, t. I, p. 295 et 8uiv., prospérité publique: 
La plu.. glorieuøe année de f'histoire ., etc. 
· Rapporti de Lucchesini, aTri11802; de Markof, 13 octobre, 25 aécembrc 1801. 



!30 r,A R IV A LITË DANS LA P AIX. - 1802. 


de Ie consomrner seIon (( les lumières du siècIe " , pour la plus 
puissante suprématie de Ia République. (( V oulez-vous, disait 
Turenne, défcndre la rive gauche du Rhin, passez sur la rivr 
droite. " l\Iazarin avait combiné sa Ligue du Rhin pour garder 
I'Alsace. Bonaparte, suivant les desseins du Comité de I'an III 
et du Directoire, entenda.it, par la confiscation des tcrritoires 
ecclésiastiques, constituer à Ia République un système d'alliés, 
de clients, d'enrichis et d'arrondis, quelque chose COlnme les 
ci-devant réffiments du RoyaI-Ba\Tière, du Royal-Deux-Ponts 
et autres merccnaires de quali té, tr3nsfol
més en armée du 
dehors, en année de confins militaircs, montant, pour Ie 
oompte de la Républiql1e, la Garde sur leur propre territoire. 
Tous tendaient Ia main; Paris devint une immense Bourse de 
terres ecclésiastiques, OÙ Ies princes d'Allemagne mirent aux 
enchères les dépouillcs du Saint-Empire. Bonaparte signa, Ie 
23 mai, avec Ia Bavière, qui fit une opération, un (( arbitrage" 
magnifìque : eUe abandollnait sur la rive gauche 12,000 kilo- 
m.ètres carrés et 700,000 habitants, détachés de son corpE 
d'État, exposés aux prises de la France; eUe recevait, sur 1(1 
rive droite, 17,000 kilolnètres carrés et 900,000 habitants, 
contigus, homogènes 1. Ainsi Ie Wurtemberg, qui reçoit neui 
viBes Iibres. et nOlnbre d.'abbaves. Ainsi Bade et la Hesse. 
Ainsi et surtout Ia Prusse : pour se payer de 2, 7 50 kilomètre
 I 
carrés et d'environ 125,000 sujcts, disséminés, en pelitf I 
paquets, sur Ie bas Rhin, loin de Ia capitale et du gr06 de In 
monarchie, elle s'incorpore, au cæur de l' Allemagne; for- 
mant, en 'Vestphalie, comme une seconde Prusse, satellite df 
l'autre, enveJoppant, tournant toute I'Allemaffne du Nord. 
menaçant I'Allemagne du Sud, 12,000 kilomètres carrés c1 
500,000 habitants; plus pour sa cliente, Ia maison d'Orange. 
Fulda, Dortmund, 2,600 kilomètres carrés et 120,000 habi. 
tants. II n'aurait tenu qu'å Frédéric-Guillaume, assouvi 
d'évêchés et d'abbaýes, d'acquérir encore davantage. Talley- 
rand, reprenant Ie thème que, malgré les refus réitérés de If 


I V oi.. HnfLY, llistoire åe la f01'malion t.,'ritoriale d
$ Étøts de I' Europe cen. 
'n.l., t. II. 



J...RS SËCUI
ARISATIONS EN ALLEMAGNE. - {SO!. tSt 


Prusse, tous les gouvernements de France s'entêtaient à déve- 
[opper depuis 1792, disait à Lucchesini: (c Les projets de votre 
Rffrandissement entrent dans nos calculs ; vous devez dominer 
dans Ie Nord de I'Allemagne... 11 faudrait remanier toute cette 
Allemagne. " Et Bonaparte écrivant au roi, Ie 23 mai : (( Je 
regarderai toujours comme politique pour la France et extrê- 
mement doux pour moi de faire quelque chose qui puisse 
accroître la puissance et la force de son royaume [de V otre 

fajesté], et de réunir par des lien
 plus étroits la Prusse et 
fa France.)) Le mêlne jour, å I'Empereur Alexandre, qui devait 
se reneontrer alors avec Frédéric-Guillaume, à Memel : " Les 
.affaires d'Allemagne ont été pesées et diseutées avec Ie ministre 
de Votre 
Iajesté, et je crois que, sou
 peu de jours, no us pré- 
senterons conjointement une note à la Diète de Ratisbonne, 
dans laquelle no us demanderons Ie bonnet électoral pour Ie 
margrave de Bade et Ie due de Wurtemberg, avec tout ce qui 
peut arranger les différents princes. " 
L' acte signé par 
Iarkof et Talleyrand Ie 3 juin fut porté à 
la Diète Ie 18 août et forma la base du fameux Recès de 
l'Enlpire du 25 février 1803 1 Les princes ecelésiastiques 
étaient supprimés, sauf trois: l'électeur de Mayence, baron 
de Dalberg, réduit à ses possessions de la rive droite, avec 
l' évêché de Ratisbonne et la présidence de la D iète ; Ie grand 
maitre de l' ordre teutonique et Ie prieur de 
Ialte. Les villes 
libres étaient réduites de cinquante et une à six, par médiati- 
sation. En revanche, Ie nombre des électeurs était porlé à 
dix, dont quatre nouveaux: Salzbourg-Toscane, Bade, Wur- 
temberg, Cassel; en résumé : six protestants contre quatre 
catholiques. L'Allemagne sortait de là étranßement concen- 
trée; la poussière d'État s'agglolnérerait entre les mains des 
princes laïques, et tous ces << nouveaux riches", gorgés de 
terres et d'hommes par Ia République, semblaient à la discré- 
tion de la France. 
La considération de la Russie entrait pour beaucoup dans 


1 Voir HIMLY, t. I, p. 2
2, 32t et .ui.... 



232 LA RIv AT,ITÉ DA
S I..A PAIX. - t802. 


ces accommodements. Bonaparte savait qu'Alexandre et Fré- 
déric-Guillaulne devaient se renconlrer alors : it tenait à ce 
que les affaires fussent finies, à l'avantage de la Prusse et 
d'accord avec la Uussie, ce qui, peut-être, les amènerait à 
une triple alliance tournée contre les Anglais et favorable aux 
vues de Ia France sur la 
Iéditerranée. 
Le roi de Prusse était à 
Ielnel quand il reçut la lettre de 
Bonaparte et la convention signée par Lucchesini. II se håta 
de Ia ratifier. Sans doute, l'En)'pire n'existait plus que de nom; 
mais la Prusse, fortifiée, arrondie, avec des avant-postes dans 
Ie sud, des forteresses dans Ie centre de I'AIlema8'ne. se sen- 
tait les mains libres; eUe pouvait Jes étendre, reprendre ses 
desseins d'héfférnonie de l'Allemaß'ne du Nord et trouver dans 
les agrandissen1cnts 111êmes qu' eUe tenait de la France les 
moyens de se soustraire à la suprélnatie française. Frédéric- 
Guillaume comptait sur Ia Russie pour garal1lir à la Prusse ses 
nouvelles acquisitions, et sur l'an1itié d'Alexandre pour Ie 
protéger lui-n1ême contre Ia hauteur, l'esprit de domination 
de Bonaparte. Cette alnitié Ie relèverait, devant ses propres 
sujets, devant I'Europe, de ce rôle fâcheux de client OÙ sa 
neutralité lucrative l'avait abaissé I. 
Frédéric-Guillaume et Alexandre se rencontrèrent, pour Ia 
première fois, Ie 10 juin 1802, dans ces pays de la Prusse 
orientale dont les noms, 
lemel, Polangsen, Tilsit, devaient si 
souvent figurer dans leur histoire 2. Frédéric-Guillaume avait 
alors trente-deux ans: timide avec beaucoup de susceptibilité; 
souverain effacé, irrésolu, avec l'alTIOUr-propre du pouvoir; 
assez gauche, avec cctte bonhomie qui, en Allemagne, s'ac- 
commode de tous les caractères, sauf de l'esprit à la l\Iéphis- 
tophélès et à la Frédéric. La reine Louise avait vingt-six ans. 
Elle était ]'orgueil des cours d'Allemagne. On vantait son édu- 
cation parfaite, à la française, c' est-å-dire qu' elle écrivait 


I l\fémoirc de Haugwitz, 21 mai t802. BULLED. 
I Souvenirs de la reine LQuiee publié8 par BAILLEU : Correspondance in/dit. du. 
roi F,"édéric-Guillaume et de la reine Louise av
c II empereUl' Alexandre 1". 
- Souvenirl ,:'J(' la corotone de VOII. 



LEg 
ÉCUI..ARISA TIONS EN ALLEr.tAGNE., - 1802. !33 


correctement cette langue èt traduisait, en des thèmes fran- 
çais, l'âme la plus allemande qui fût jamais Elle aimait les 
lettres, cultivait les arts et ndorait son intérieur : elle fut une 
mère parfaite ; mais elle se savait belle; on lui répétait qu'elle 
était irrésistible; elle avait cette coquetterie que Corinne 
nOlnrne II la coquetterie de l'enthousiasme 1) ; eIle avait l'autre 
aussi, celIe de << sa forme angélique 'J, de CI l'apparition 
céleste 'J de sa personne, de son charme, de sa majesté, de sa 
" vertu Ð E nfin qui lui permettait, impunément, de boule- 
verser les cæurs et CI d'ensorceler JJ l'univers 1. 
Alexandre a vai t vinß't-cinq ans, des sens, de la passion, 
un engagement très tendre 2, beaucoup de caprices; svelte, 
élancé; une figure d'ange, un peu effélninée, un peu poupine, 
ange de salon ou d'église de jésuites; les cheveux bouclés et 
poudrés; Ie front s'élevant, comme dans l'empyrée, en un 
nUDge d'cncens; un voile de mélancolie et de deuil sur les 
yeux; Ie regard fuyant, nO)Té d'émotion; on ne sait quoi d'on- 
doyant dans loute l'allure; Ie geste ouverl, Ie sourire doux et 
captivant, la distraction intime, Ie recueillelnent que donne 
une surdité légère; un air d'être ailleurs, malßTé lui, avec 
l'effort d'être présent, et tout à ceux auxquels il parle; con- 
viant Ie monde å l'ailner, à se laisser aimer de lui, à recevoir 
de ses mains Ie bonheur; confondant en une sorte de piété 
envers lui Inême sa gloire, sa mission, ses amours; s'excusant 
presque de gouverner en auto crate Ie plus puissant Empire de 
la terre; dèpJoyant, en effusions d'humanité, rart suprême 
de mettrc du cæur dans la diplomatie et de l'imagination dans 
la politique; mélanffe de belles qualités de souverain et de 
faiblesse féminine; enffoué de théories; méfiant des hommes; 
vague dans scs discours; subt11 et suivi dans ses actes; plus 
enclin aux favoris qu'aux conseilJers; Inobile comme la nue et 
COffilne elle dessinant, au passage, des figures merveilleuses, 


I Expressions de Cæthe, de Spgur, de Mme Vigée-Lebrun, d'Arnim. AR'l'HUR- 
Livy, Naroleon et la Paix, p. 55, 79. 
i Avec )IlIIe 
arjchkine. Voyez lei Ptfémoires de 1Jloriollcs, p. 250 et luiv.- 
CZ! RTOJ\YSKI, ltlémoires. Le mot de Napoleon à Gourgaud, à propol de TiI.it : 
II 1\ .., bien matériali8te . 



23
 LA RIV ALITA DANS IJA P A I
. - 1802. 


ouvrant des perspectives infinies : les idées, chez Iui, ne se 
con tredisent point; elles flottenl, elles se fondent, elles s' offus- 
quent, elles s'entr'ouvrent en trainées lumineuses, eUes pas- 
sent; par-dessus tout, l'instinct, Ie ß'oÚt, Ie ffénie de Ia séduc- 
tion.. 
Le roi de Prusse Ie ffagna par sa gaucherie même, l'enl- 
barras qu'il montrait en toute sa pcrsonne, de son règne, de 
son État, de sa politique; cet. air de (I benêt" , cette prud'homie 
ffuindée enfin qui Ie rendirent insupportable à Napoléon. 
Alexandre conçut pour lui une prédiIection secrète qui procède 
du même sentilnent que son antipathic pour Bonaparte. II est 
jaloux du premier Consul el, quand il pense à ce rival, il se 
sent élève, disciplc, personnaß"e de second plan: ce parvenu 
lui découvre son absence ré.elle de titre à l'admiration des 
hommes, au ffouvernement de l'univers. Avec Frédéric-Gtlil- 
laume, il se trouve Empereur et ce lui est une Aatterie, infini- 
ment care5sante, d'arriver avec ce prestige de rang, de pro- 
tectorat déffulsé 
ous l'alliance, dans cctte cour oÙ Fl'édéric 
Ie Grand avait mcné si longtemps et de si haut les affaircs du 
Nord. Les deux princes se vouèrent une amitié qui dura 
sutant que leur vie. La Sainte-Alliance se nona spontanément 
entre cux, dès la première accolade, et avec les nuances qu'elle 
conserva toujours : une condescendance attendl'Íe de la part 
du roi de Prusse, un attendrissement dans la snpériorité de la 
part d'AIexandre. lIs inaugurèrent ce système de correspon- 
dance intime et de négociations directes qui déconcerta tant 
de fois leurs propres ministres. lis se quittèrent ravis l'un de 
l' autre I; convaincus qu 'une entrevue de quelques heures résou- 
drait, entre eux, tontes les questions embrouiIlées par Ia 
diplomatie; qu'une parole donnée vaudrait tous les traités 
du monde; Alexandre, que Frédéric-Guillaume l'accolnpa- 
gnerait partont, à sa gauche, en loyal chevaller; Frédéric 
Guillaume, qu'Alexandre marcherait fidèlement à sa droite en 
loyal frères d' armes et ne r ab
u1dollnerait jamais. 


1 1.6 juin 180
. 



LEg 8ÉCULARISATIONS EN Â.LLEMAGNE. - 
802. 235 


Quant à la reine qui croyait éblouir I'Empereur, elle en 
fut fascil{ée, CI Je n'ai pas vu les Alpes, écrivait-elle à son frère; 
Innis j'ai vu les hOInmes, ou plutôt un homme dans toute la 
signification du mot... L'entrevue de 
Iemel a été divine. Les 
deux monarques s'ain1cnt tendrement et sincèrement I." - 
H Ci-joint mon Joul'nal de i\lemel, Ie dépôt Ie plus sacré que 
je possède. Renvoie-Ie lTIoi tout de suite, je t'en prie, au nom 
des plaies du Christ." IJ 
Le ton de la reine est d'un mysticisme sentilnentnl, et il s'y 
lnêle une note, léß'èrement émue, de tendresse; une nuance 
de jalousie, très féminine, de jalousie de sæur ainée, Ie tout 
fort ingénu, et où Ie mauvais ffoût) l'écho de la mauvaise litté- 
fature ne doivent point nous induire en équivoque. Ln pauvre 
reine de Prusse, avec sa << coquetterie de l' enthousiaslne J) , fut 
aussi méconnue et calomniée que 
larie-,Antoinette l'a été 
pour sa gaieté rnoqueuse et son laisser-aUer viennois. On 
s'expli(Iuera les faux jU{}e111ents portés par ses ennelnis lors- 
(Iu'on verra conlfficnl parlaient d'elle les serviteurs les Inieux 
placés pour la connaître. n Vons concevez J) , écrivait, de Ia 
II divine cnlrevue IJ ,I J ierre Lombard, frère du secrétnire inti me 
du roi, IC Vous concevez que l'encllanteresse n'a pas peu . con- 
tribué à resserrer les liens qui lient actuellement les deux 
princes : c'est une fée qui sOl1met tout au pouvoir de ses 
enchantements. 1) Celte lettre fut, très vraisemblablen1ent, inter- 
ceptée au cabinet noir de Paris, auqucl tout porte à croire, 
d'ailleurs, qu'elle était destinée, ct il n'en faut pas plus pour 
expliquer camment, plus tard, Napoléon, qui cornparait 
{arie. 
Caroline de Naples à ðlédée, fit de Ia reine Louise de Prusse 
une Armirle. 
L'Empereur et Ie roi avaient parlé du péril commun dont 
les menaçaient l' extension de la ltépublique française et l'am- 
bition du premier Consul. lis se promirent Inutuellelnent con- 


J Comparez avec Ie Jou1'1'lal de l\iemel, dans Bailleu, lee imprf"ßsioDS de 
MinE: rle Staël, cn 1812 : I' Jl r a du géuie dans La Vi rill... L'Empereur IDe parla 
avec enthousiasme de sa Dation. - Sire, lui die-je, votre caractère eat une 
Constitution pour votre Empire. f vetre cOlucience en eat la øaranti.. . Dix 
,umies d' e:Jr;il. 



236 LA R IV ALITÉ DAN'S LA PAIX. - 1802. 


fiance absolue, fìdélité à toute épreuve. Leurs vues, cepen- 
dant, delneuraient sinsulìèrement dìverßentes. Alexandre 
regardait et voyait de loin; Frédéric-Guillaume, de tout près. 
Sa poli
ique était, selon I'expression allelnande, toute territo- 
riale, c'est-à-dire qu'elle ne visait qu'å la conservation et à 
l'arrolldissement. Frédéric-Guillaume concentrait tous ses 
desseins sur l'annexion du Hanovre; tout son art tendnit à 
s'en emparer sans se fàcher avec I'Angleterre, à se Ie faire 
attribuer par la France et à se Ie faire garalltir par la Bussie, 
Ie tout sans effusion de sang, sans dissipation de thalers et 
seulement par les moyens insidieux de procédure que fournit 
la neutralité. Alexandre viS3it à l'héffémonie de I'Europe et 
à la reconstitution entre ses mains de la Pologne; il s'en serait 
fait Ie roi et aurait ainsi réparé, pensai t-il, l' odieux des par- 
tages. C'était sa façon de rétablir la justice dans l'Europe et 
de restituer aux nations l'indépendance. Cette combinaison 
l'amènerait à dépouilIer, au Inoins par voie d'échange, son 
frère et ami d 'une partie de ses possessions polonaises : Posen 
et surtout Varsovie. l\Iais Frédéric-Guillaume n'en soup- 
çonnait rien et, sûr d
 sa neutralité qu'il avait rivée à râme, 
8ûI' de sa défensive qu'il 8avait appuyée par la Russie, sûr 
enfÏn d'être garanti par Alexandre des bénéfìces que lui aftri- 
buait son traité avec la Bépublique, il se mit en possession, 
sans ll1ême attendre les ratifications de Ia Diète de I'Em- 
pire 1 . 
Alexandre marchait à la rupture avec la France, persuadé 
qu'il y entrainerait la Prusse. L'Autriche se tenait en réserve, 
avec la discrétion que lui inspirait Ie sou"enir des défaites 
récentes et aussi Ie désir de tirer de la paix tous les avantages 
possibles et d' obtenir une part, aussi large que faire se pour- 
rait, dans Ia grande curée de l' Allemagne '. Les pensées de 
derrière la tête percent dans des instructions données au 
jeune comte Clément de l\letternich qui faisait alors ses 


1 3 avril 1802 TRE:ITSCHKE, t. I, p. 183. - Lombard à Lucchel!ini, t! juillet 
1802; leurs à Kotschoubey à \Vorommf, de ''Iemel, 14 juin 1802. 
I Convention de Pari. dn 26 d
cømhre 1802. HIMLY, t. I, p. 477. 



LES IÉCULÅl\ISÅIIOr;
 EN ALLRMA,G
J:. - i102. 287 
début
 dans la légation òe Dresde. II Ies rédigea, paraH-iI, 
lui-Inême, et c'est la préface de sa politique future qu'il écrit 
à ce propos 1. ce Nous SOlnmes loin de voir rétablir I'équilibre 
européen et avec lui Ie repos général. II faut que l'extension 
extraordinaire de la France subisse des modifications... Hien 
arrondis, nOllS cntrons dans des conditions toutes nouvelles. 
Actuellcment, notre devoir politique est de nouer des rela- 
tion8 nouyclles, ulilcs..., de refaire nos forces..., d'arriver à 
une situation qui nous laisse libres, autant que Ie permet- 
tront des circonstnl1ces ilnpossibles à prévoir maintenant, de 
choisir un rôle cn harmonie avec 1'étendue et la situation 
d'un État de pren1ier ordre. " En Allemagne, contenir la 
Prusse; en Italic, contrarier la France, agiter la Cisalpine; 
tâcher, à propos de l'exécution de la paix de Lunéville, de 
reCOlnn1encer Ie n1an
ge de llastaùt et de Selz et de reprendre 
pied dans les Léffations, voilà pour Ie moment tout leur plan 
de diplomatie. Lorsque Ie traité d'Amiens leur fut connu, ils 
jugèrent que ce traité serait lettre morte et que la paix qui y 
était annoncée ne serait que Ie masque officiel d'une fort 
courte trêve 2. On écrivit, de Vienne, à Philippe Cobenzl, à 
Paris : " Comnlcnt ce qui reste en Italie d' étrangers à la 
France peut-il espérer d'échapper à sa domination? Où s'ar- 
rétera donc ce torrent plus rapide et plus dévastateur dans 
la paix que dans la guerre? u 


IV 


La paix dévastatrice! voilà Ie grand épouvantail consulaire 
et 1a grande nouveauté de l'année 1803, l'an X de la Répu- 


I t.fémoires de 111etternicl2, édition française, t. II, novembre 1801. - e'eet, 
preøque mot pour mot, Ie progr
IlOlue ûe 1809. 
I Voir )IAR'fE:\s, t. XI, p, 67. - Cobenzl à Collorodo, 31 mai 1.802. 




18 LA RI
 \LIT
 DÅN
 LA. PAIX. - 1802. 


blique, comme on disait encore. L'Europe, qui avait ell penr 
et horreur de la RévoIution, en désirait d'autant plus la fin 
que l'horreur avait été plus forte et la peur plus durable. 1\Jais 
elle s'étonnait qu'un homme eût pu ordonner ce chaos, 
éteintlre ce volcan qui menaçait d'ensevelir Ie vieux monde 
sous la lave et les ccndres. Elle demeurait stupéfaite de cette 
rénovation de la France qui, d'après toutes les prévisions, 
8urait dû, depuis IOllfftemps, disparaitre dans l'abîme. Le 
fait est que Ie spectacle, ainsi considéré, avait de quoi sur- 
prendre et dérouter. 
Vne nation que ron disait naffuère abaissée par la monar- 
chic absolue, usée par Ie bien-être, am ollie par Ie luxe, dépravée 
par les excès de la pcnsée, débauchée par la littérature, sans 
religion, sans Inæurs; distraite de soi-même par les spécula- 
tions sur l'hulnanité; oubliant les conditions rudes de la vie 
d'Étal pour se lancer dans Ie rêve d'une liberté chimérique, 
d'un cosmopolitisme plus chimérique encore; conduite par la 
ruine de ses finances, lea abus et l'impéritie de son Gouver- 
nement, à une révolution universelle; qui ne s'échappait de 
l'utopie que pour torriber dans l'anarchie sanglante; enve- 
loppée, envahie par tous les États qui, depuis deux siècle3, 
jalousaienl sa grandeur et guettaient sa décadence, se 
retrouve, se rassemble, se rég'énère par cette révolution mêlne 
qui semblait la devoir dissoudre; tire de l'anarchie Ie pouvoir 
Ie plus centralisé que Ia vieille Europe eût connu depuis Ie 
Sénat ron1ain; tire des doctrines cosmopolites la notion la 
plus concrète, la plus réelIe, la plus élémentaire aussi du 
patriotisme; tire de l'utopie de la fraternité des armées con- 
quérantes; se défend, envahit à son tour; montre au monde, 
par son exemple, comn1ent un peuple sauve son indépel1- 
dance, réclame ses droits, les impose à ses enuemis et ]es 
propose aux autres peuples, joignant, dans Ia ffuerre, I'enthou- 
siasme hnmanitaire à Ia maGnificence de la conquête, et, chez 
eUe, reconstituant clans ses lois et sa constitution sOl"ialc 
renouvclées, par Ie principe de la Iiberlé civile et de l'éga- 
lité, Ie fJouvernement Ie plus actif, Ie plus fort qu'ellc qit 



ÂLLE.!\lA.r4DS ET .Å
(}LÅI5 

 F1\A
CJt. - 1801. saD 
possédé, par l'étendue et fa profondeur de ses réformes, et 
par I ampleur des conquêtes : nne répubJiqlle délTIOCratique 
dans Ie cadre de l' empire de Charlelnagne et, pour la con- 
duirc, un consul de trente-trois ans, dans tout l'élan du géllie, 
dans tout réblouissement et toute Ia séd llction de la jeuncs8e ! 
(I Cette nation recomlnençait Ie moude 1. )) Et ce spectacle se 
dépIoyait devant des hommes pour lesquels Voltaire avait été 
un prophète et Frédéric un demi-dieu. 
Le gouvernement que Bonaparte installait en France réa- 
Iisait les conceptions favorites des hOlnmes d'État du conti- 
nent 
 :' Ie despotisme éclairé entre les mains d'un homme 
supérieur. Contenue et réfflée par Bonaparte, la Révolution 
française leur redevenait intelligible. Le monstre reprenait 
figure hUlnaine; Ie mystère se dissip
lÎt; la France rentrait 
dans l' ordre de l'histoire, tel qu'ils étaient capables de Ie 
comprendre. :r;lais iIs ne Ia comprenaient que POUl" Ie redoutet' 
davantage. Ajoulez Ia comparaison avec toutcs ces monar- 
chies détraquées, vermoulues, inertes. Une seuIe, I'Angle- 
terre, reste debout, maJffré son roi fou; c'est que précisé- 
ment, COlnlne la France, elle s'est trempée dans les révolutions, 
et que de grands gouvernants, de Croln,vell à Guillaume 
d'Orange, à Chatham, à \Villian1 Pjtt, Ies ont tournées au 
béné6.ce de I'État. 
Iais les autres : I'Esp3ffne en pourriture 
de Godoy; I'Autriche sans empereur, sans conseiI, déchirée, 
rapiécée; I'Italie en lambeaux; Naples gouvernée à coups de 
hache; I'EnJpire, rongé aUK extrémités, atterré, se dévorant 
soi-même; Ia Prussc en décadence; Ia Russie jetée par un 
attentat aUK mains d'un jeune homme indécis; nulle part 
l'éperon, nulle part Ie guide et Ie cavalier. 
Depuis que la France est rouverte, les étrangers y affluent, 
impatients de voir ce qui en subsiste encore, après tant de 
catastrophes, et çe que tant de ffloire et de si prodigieuses aven- 
tures ont pu y changer. Surprise, adlniration, gêne, jalousie, 


I CHATEAUßRIAND, Mémoirer, t. II, p. 
20. 
.. Voir tome I, p. 107 at luiv. - Cf. RA
KE, lJaI'denberf. t. 1, liv. 111, 
chap. VI. 



!40 LA ItIV ALITË DAN! LA PAIS.. - t801. 


ce sont les impressions dominantes dans les notes des Aile.. 
mands 1. lis s'étaient fìguré une autre France, plus commode 
à \'AUemagne, plus f1atteuse aussi à leur alTIOUr-propre, surtout 
moins don1inatrice, moins (( Grande nation Ð . Ces perspectives 
de Charlen1ngne, ce rappel de l'empire d'Occide
t les dérou- 
tent, les inquiètent, les scandalisent. Ce n' était point ce qu'ils 
espéraient de la Révolution ni ce qui les y avait attirés. Dne 
France s'offrant en holocauste à la réffénération des peuples, 
sacri6ant son orgueil et ses ambitions à l' æuvre de la justice 
universelle; faisant comme une nuit du 4 Août de sa gloire, 
de ses traditions politiques, de ses passions de suprématie, de 
ses prétentions à l'empire des GauJes, å la limite du Rhin ; 
puis, après avoir affranchi les peuples, se retirant modeste- 
menl, se tenant humble devant les pouvoirs établis en Europe; 
une France victime expiatoire du vieux mònde, prêtresse 
auguste, charmante et désarmée du dieu nouveau, Iphigénie 
des nations, joie des yeux, consolation des cæurs, exhorta- 
tion vivante à l'idéal, voilà ce qu'ils désiraient. Voilà aussi 
d'où provenait, depuis Ie jour de la première rencontre, en 
1792, Ie grand malentendu, et des républicains mayençais 
avec Ie Comité de salut public, et des Cisrhénans avec Ie Direc- 
toire, et de tan t d' ...L\..llemands << éclai rés " - demeurés très 
AUemands - avec Ie premier Consul. D'ailleurs, sous Ie pres- 
tige. Les Tuileries, écrit I'un, (I sont Ie cæur de Paris, Paris 
dans Paris. Là se manifeste, apparente et sensible, Ia force 
centrale du nouveau soleil ".- (( LA, écrit un autre, Ie bon 
père du peuple, Ie paci6cateur des discordes, Henri IV, 
reconnailrait un esprit de la famille du sien. " - (C Le pre- 
mier homme dans la première monarchie du monde. ,) - 
C\ L'homme Ie plus extraordinaire u, - Q Ie plus grand hOlnme 
du monde " . 
On prétend qu'il y eut, un IDoment, en France, en ] 802, 
jÜsqu'à 20,000 étrangers à la fois. Sur ce nombre, on comp- 


I Paul HOLLIIAU8.EN, Del' el'Jte Consul Bonaparte und seine deutschen B
su- 
cher, d'après les lettres et journaux des voyaßeurs. - REICHARDT, Lelh'es tl'd_ 
duitp., par Laquiante. - Deukwiirdigkeiten des Grafen de Bra,". 



ALLEMANDS ET ANGL.ÅIS EN FRANCE. - 1803. 214-1 
tait 16,000 Anglais I. lis se pressent, attirés, quelques-uns, 
l'éIite, comme Fox, par une curiosité sympathique, Ie désír 
de connaître de près, dans la vie réelle, ces républicains et 
ceUe République qu'ils avaient admirés, de loin, dans l'idéal. 
La plupart étaient poussés par Ie spleen, l'ennui de leur He, la 
badauderie transcendante. lIs venaient visiter les ruines et les 
femmes déclassées, Ia revue du Consul au Carrousel et les gale- 
ries de bois de l'ex-Palais-RoyaI. lIs ne trouvèrent pas ce qu'ils 
cherchaient. Paris ne leur apprit rien, en fait de débauche, 
pas même l'ivresse gaie. Si ron y mangeait fort et si ron y 
buvait see, on y riait peu. A force de déloger les gentils- 
hommes d'Allemagne et de prendre leur place à leur table 
ainsi que dans leur lit, les jeunes Français en avaient adopté 
les mæurs de hobereaux, lourdes et peu sobres. D'ailleurs, la 
consigne d'en haut était de tout prendre au sérieux. Le gou- 
vernement de Bonaparte n'était pas, à l'image du Directoire 
de Barras, un gouvernement de tripot, la République consu- 
laire une république pour étrangers, c'est-å-dire un pays å 
mépriser en Ie pourrissant. Ce n'est pas, à proprement parler, 
de la déception qu'ils éprouvent; e'est l'étonnement, la con- 
trariété, l'inquiétude de trouver Ie pays et J'homme aut res 
qu'ils ne se les étaient 6gurés : Ie pays dévasté et couvert de 
ffuinguettes; des auberges somptueuscs, des bals publics, des 
maisons de jeu; un défilé de nymphes demi-nues, des corlèges 
d'ÙtCl'oyables; une bande de flibu
tiers dépensant en orgies les 
richesses dérobées à toute la vieille Europe. Us voient des terres 
cultivées, Ie bétail abondant et bien tenu, les ehaumières 
propres, des fabriques qui se bâtissent; partout de l' ordre, du 
travail, du contentementhonnête, Ie biell-être qui revient, une 
nation en croissance, un corps sain, des organes puis8ants qui 
fonctionnentalJégrement. lIs se représentaientle Consul, soldat 
dp fortune, COll1me la plupart de ses lieutenants, trainant Ie 
sabre, agitant Ie panache. Au lieu d'un parvenu militaire, ils 


j CARR, les A"glaÍ!; ell France apres la paix d' Amiens, traduction française. 
- RE:\UCI.E, Con'espollllallce l'oyaliste. - REICHARDT, Un HiveJ' à Pal"is SOU$ Ie 
Co ll.ndat . 


VI. 


16 



t"" LA RIV ALITÉ DANS LA PAIX. - ISO!. 
voient un homme d'État, et de la plus grande allure. Les plu
 
favorabIement prévenus attendaient quelque intermédiaire 
entre Cromwel et Washington; les plus lettrés et les plus ingé- 
nie 1 1x aimaient à se peindre Ie gentil1âtre corse sous les traits 
d'un condottiere italien du quatorzième siècle, devenu, par Ie 
plus étrange des jeux de prestige, Ie dictateur d'une révolu- 
tion née, en France, du souffle de Jean-Jacques, de Diderot 
et de Voltaire. lIs entrevoient, ce qui est infìniment plus 
naturel en France, Ie génie d'État de l'éternelle rivale res- 
suscité en un seul homme qui est en train de reconstituer, 
pour la plus ßrande gloire de la " Grande nation>> , I'État de 
Louis XIV. 
Les Anglais, les mieux disposés pour la République et pour 
la paix, les plus connaisseurs en matière d'État, admirent, 
mais s 'alarment. Tel Fox, n plus Anglais encore que whig ou 
philanthrope 1) ,juge que la France se tourne trop à la puis- 
sance et que Ie maitre qu'elle s'est donné devient trop enva- 
hissant, non seulement sur les terres du continent, mais dans 
l'économie d'État, les métiers, Ie travail qui produit la 
richesse. Et I'Angleterre se met en garde, décidée à pratiquer 
dans les Iuttes industrielles Ie même systèlne que dans la lutte 
pour les colonies, la guerre préventive. 


v 


Bonaparte ignorait la puissance du crédit I; it méconnais- 
sait la transformation qui s'opérait en Angleterre dans Ie tra- 
vail industrieI; il ne se renJait pas COlnpte dll ressort prodi... 
gieux de ce grand peuple; il ne savait pas queUe Grande 
chose, queUe chose nationale était pour les Anglais Ie com- 
merce, et que cette chose étnit capable de provoquer che2 


· 
 oyel Thibaudeau, Miot. uiscoun au CODseil d'État, 8 février i80!. 



LA :MISSJON D'ANDRÉOSSY. - i802. !4-a 


eux 18 même énergie que l'esprit d'indépendance, I'ambition 
des conquêtes, Ia propagande d
 la foi ou des idées, l'honneur 
et la magnificence. II n'imaginait pas, d'ailleurs, que Ia paix 
serait rompue avant 1804, et, d'ici là, il se flattait d'avoir Ie 
temps de coaliser Ie continent, de refaire la marine française, 
d'organiser les manufactures en France, grâce à Chaptal et à 
Berlhollet, de les mettre en mesure de soutenir la concur- 
rence, et, en attendant, de reprendre Saint-Dolningue, de se 
réinstaller dans les comptoirs de I'Inde et de s' établir dans Ia 
Louisiane I. II s'occupa donc d'établir avec l'Angleterre des 
rapports réguliers. A l'ilnage des Anglais mêmes, qui possé- 
daient en France un service de renseignements et une agence 
d'émissaires parfaitement montée, iI remonta celIe de Ia 
France en Angleterre et y détacha un essaim d' observateurs 
politiques et commerciaux, parmi lesquels un voyageur intel- 
lectuel, Fiévée, des policiers et contre-policiers pour les 
émigrés de Londres '. II fallait un ambassadeur en titre. II fit 
choix du général Andréossy, et Talleyrand s' occupa de dresser 
les instructions I. 
Le premier soin d'Andréossy sera de " s'appliquer toujours 
à réclamer et à promettre l'exéc
tion littérale des stipulations 
arrêtées ), par Ie traité d'Amiens. Pour ce qui est de 
Ialte, il 
lui n sera donné des instructions spéciales et successives J) . Le 
second objet de sa mission sera (( d'éloigner, en chaque occa- 
sion, toute intervention du gouvernement britannique dans 
les affaires continentales" . Le troisième sera Ie commerce. Le 
premier Consul considère qu 'un traité de commerce (( ne rent 
être que l' ouvrage de beaucollP de méditations et de temps)) . 
II ajourne toute convention de ce genre; mais il est disposé à 
nécocier " une série d'arrangements particuliers et de com- 
pLIlsations calculées d'après les intérêts respectifs du com- 
Inerce des deux nations... Le gouvernelnent français ne peut 


I 
Ie88aGe du 6 mai 1802. - Lettres à Decrès, 15 avril; à Talleyrand, 21 avril 
1802. - Souvenirs de CUAPTAL. 
:j SAlNl'E-BEUVE, Callseries dll Lundi, tV, artide Fiévée. - ROEDERER, t. I, 
p. ,.68. - Lettre8 à Uæderer, 16 man 1802. - LANFREV, t. II, p. 467. 
a EUe. portent la date du 1 er juillet 1802. 



244 LA RIV ALITÉ DANS LA PAIX. - 1802. 


lever subitement toutes les prohibitions établies sur Ie com- 
merce anglais et ouvrir la porte aUK produits de l'industrie 
anglaise, sans porter un notable préjudice aux manufactures 
nationales qui, depuis quelques années, ont reçu, il est vrai, 
une Ï1npulsion favorable, mais qui n'ont encore 
u, soit en 
capitaux, soit en approvisionnements de matières premières, 
aucun des moyens qui peuvent les mettre à même de rivaliser 
avec les lnanufactures anglaises )) . Andréossy devait surveiller 
de très près tout Ie mouvement du commerce, des fabriques, 
des banques en Angleterre. II devait ennn provoquer l' expul- 
sion des princes de la maisoñ de Bourbon, de Georges et de 
ses amis, des évêques non démissionnaires; bref de tous les 
réfugiés et émigrés hostiles à la République et au premier 
Consul. 
Andréossy ne partit point. Les Anglais n'annonçaient pas 
Ie départ de leur ambassadeur, et les rapports d'OLto, les 
extraits de gazettes ouvraient de moins en moins d'espérances 
à une reprise des relations paci6ques. Les ministres, avec 
une certaine discrétion; ies gazettes, en termes fort libres et 
de plus en plus violents, se plaignaient de tout, récriminant sur 
Ie traité et sur ses conséquences. Bonaparte y faisait répondre, 
par ordre, dans Ie IJfoniteur, et du même style, elnployant à 
cette polémique, OÙ parfois on reconnait sa griffe, la plume 
toujours officieuse de Barère, qui sortait de ses tiroirs ses car- 
magnoles de ran II et les transposait du ton qui convenait au 
pontificat de Robespierre au ton du consulat de Bonaparte. En 
fait de liberté de presse, Ie premier Consul ne s'éleva jamais 
au-dessus des idées d'un jacobin de 1793 et d'un fructidorien 
de 1797; il n'adnlettait pas qU'UIl pays étranger eût des lois 
différentes de celles de la République française, ni que les 
convenances de la politique française ne fussent point, pour 
les étrangers, la règle des libertés publiques. A ses réclama- 
tions, les Ininistres anglais objectaient leur législation, c'est- 
à-dire leur indépendance, et les inununités d'une presse dont 
ils étaient les premiers à subir les attaques; puis ils récla- 
maient contre les diatribes du Moniteur qui, disaient-ils, n'est 



LA MISSION D'ANDRÉOSSY. - i80!. !4-5 


dirigé que par Ie bon plaisir du Consul et dont Ie Consul, par 
suite, est l' éditeur responsable. D' oÙ Ie conflit Ie plus inso- 
luble, Ie débat Ie pIns mal posé du monde : chacun exigeant 
de l'autre qu'il change de caractère et de génie, sacrifie ce 
qu'il juge être sa dignité, abroge ses lois, renonce à ses cou- 
tumes. " Le gouvernement français, disait Hawkesbury, doit 
\l,voir conçu une idée bien fausse du caractère de la nation 
anglaise, s'il imagine que nous puissions consentir à violer les 
droits sur lesquels reposent nos libertés. " 
Les (c réfugiés_" ne s'en tenaient point aux épouvantails de 
papier. Le ci-devanl rédacteur des ACles des apôtres, Peltier, 
provoquait dans son Ii belle périodique, l'Ambigu." les der- 
niers Romains t) à faire au nouveau César" l'apothéose de 
Romulus 1) . 
Georges Cadou
al n'entendait point en laisser l'honneur 
aux " derniers Romains )). Dès l'année 1800, iI avait projeté 
Ie u coup essentiel, Ie coup sur la capitale ", qu'il tenta 
en 1804. 
Iarengo avait rompu ce dessein. En août 1802, il 
retourna voir l'ancien collègue de Pitt, Windham, avec qui it 
demeurait en rapports, réclamant, pour sa milice de forbans, 
des subsides et des barques. " Évidemment, écrit Windham 
après la visite, il a en vue quelque changement qui, il Ie 
pense, doit arriver en France et pour lequel il désire que ses 
officiers soient libres de leurs mouvements. JJ Le changement, 
c'est celui que Georges essaya d'opérer, deux ans plus tard, 
sur Ia route de 
Ialmaison. Sur ces entrefaites, et pour pré- 
venir l'effet, peut-être favorable, de l'arrivée prochaine, 
disait-on, d'Andréossy, les ennemis de la France montèrent 
une machine analogue à celIe qui, en 1792, avait fait échouer 
Ia mission du comte de Ségur à Berlin. Ce sont de prétendues 
in
tructions à Andréossy qui, par une prétendue indiscrétion, 
sont lancées dans Ie public 1. Elles portent, dans les libeIles, 
la signature de Talleyrand et Ia date de messidor an X. L'objet, 
très grossièrement souligné, en est de froissèr l'honneur 


1 Affaires étrangères, correspondance d' Anßleterre, eD copie : E.:drai, å., 
I'apier$ tl1J9Iais. Voir t. II, p. 339. 



!
6 I
A RIV ALITÉ DANS LA PAIX. - i802. 


anß'lais et particuIièrement la dignité de la couronne. cc Les 
Pitt, les Grenvil1e, les "\'Vindham, les Bourbons et leurs amis 
les chouans sont autant les ennemis des ministres et les 
ennemis de la paix que ccux du gouvernement actuel. )) Et 
voilÙ, dès In pren1ière donnée de cette feinte instruction, Ie 
cabinet Addington posé comme l'associé de la République 
française, invité à en devenir Ie complaisant. Voici mieux, et 
c'est ici que se découvre l'imitation de l'apocryphe de Berlin, 
qui déclarait tout à vendre en Prusse, prescrivait à Ségur de 
tout acbeter et désignait les personnes sinon de la plus haute 
valeur, au moins les plus vénales. Le prince de Galles, dit 
l'instruction, vit dans Ie désordre; sa dette immense est un 
scandale, même à Londres. Alidréossy doit circonvenir ce 
prince; insinuer cc qu'il souffre de Ie voir dans une situation si 
peu brillante et que, quoique sans pouvoir, il prendrait sur 
lui, d'après les sentiments connus du premier Consul, si Ie 
prince y donnait son consentement, de demander une somme 
que Son Altesse Royale 6xerait, à titre d'emprunt, payable 
quand Ie prince succéderait au trône" . Lors du premier paye- 
ment, quand Ie prince offrirait de signer son obligation, 
Andréossy, magni6que, ainsi qu'il convient au messager de 
César, se récrierait : (( Le premier Consul s'en rapporte el1tiè- 
rement à l'honneur du prince! " Toutefois, celte part faite å 
la générosité, cc Ie premier Consul éprouverait la plus ffrande 
satisfaction si Son Altesse Royale l'assurait, par une lettre 
écrite de sa main, qu 'ellc cesserait par degrés toutc liaison 
future avec les Bourbons, et qu'å son avènement au trône 
elle ne permeltrait oi à eux oi aux autres émigrés de résider 
davantage dans ses États " . Suivaient des articles tout aussi 
per6dement combinés : procurer toutes les informations pos- 
sibles sur les parties vulnérables de I'lnde, sur la haine qu'OIl 
y porte aux Anglais, l'affection qui y subsiste pour les Fran- 
çais; sur les dispositions du Canada, les perspectives d 'un sou. 
lèvement en cas de guerre; on montrerait aux Canadiens la 
reprise de la Louisiane comme un exemple et une garantie. 
Andréossy devait se procurer tous les plans, toutes les cartes 



LA MISSION D'ANDRÉOSSY. - 1802. !
7 


des côtes d'Angleterre; espionner à fond la marine, les arse- 
naux, Ie militaire; enfin faire parler les Anglais, dans les ren- 
contres, et surtout éviter de boire à table, " mettre de I'eau 
dans son verre tandis que les autres boiront leur vin pur "; 
flatter les mécontents, les plaindre; leur dire que, " dans une 
république, ils seraient peut-être chefs d'État)J; caresser les 
illusions des libéraux : Bonaparte, (( si Ia Providence lui con- 
serve la vie J) , s'honorera de ne " laisser exister en Europe 
d'autre gouvernelnent que celui d'une République univer- 
selle " . . 
La touche du pastiche est Iourde, mais ce n'est point de 
l'ouvrage pour les conllaisseurs. II s'agit de jeter des fagots 
sur Ie feu de houille qui brûle dans les foyers anglais et d'al- 
lumer une forte flambée, qui se voie de loin. 


VI 


La France est trop forte par ses conquêtes, par sel res- 
sources internes, par son Consul; c' est la conclusion dernière. 
II s'ensuit une jalousie d'autant plus inquiète que rien ne 
permet d' espérer, comme sous Louis XIV, quelque détente du 
ressort et détraquement de la machine par Ie faste de Ia Cour, 
l'excès des bâtiments, les prodigalités aux maîtresses; tout 
est État, tout est puissance, tout est utilité. Que cela dure - 
et cela durera si Ie Consul ne meurt point de quelque mal 
soudain ou de quelque attentat - I'Europe est sous Ie joug, 
et I'Angleterre menacée de pléthore, d'apoplexie, de concur- 
rence et peut-être de révolution. La République consulaire 
produit sur les Anglais cet effet inattendu de rapprocher lea 
intérêts nouveaux, ceux de l'industrie urbaine, des intérêts 
anciens, ceux de la propriété rurale; et voici que les aristo- 
crates et les oligarques ne s' effraient pas moins que les néso- 




r,.8 LA RIV ALITÉ DANS LA PAIX. - 180!. 
ciants et les manufacturiers de la prospérité et de l'essor de 
la France. 
La classe gouvernante, celIe des grands propriétaires, a 
accaparé les grands privilèges et les grands emplois attachés 
à la propriété; ils s'insinuent à la Chambre des Lords, ils 
dominent aux Communes, ils sont maîtres de I'État par Ie par- 
lement; ils administrent par la justice locale, par les pouvoirs 
locaux. lIs entendent garder leur prépondérance, leurs sièges, 
leurs terres; dévorer I'lrlande et mener Ie peuple, patriote et 
chrétien, par les grands mots d'honneur, d'indépendance, de 
christianisme, de liberté. lis ont lutté avec acharnement 
contre la France révolutionnaire; mais la Révolution orga- 
nisée, ordonnée, leur semble un ennemi bien autrement dan- 
gereux que la Révolution anarchique, la Révolution en piques 
et en haillons, avec son 
tre suprême, ses guillotines et ses 
sans-culottides. Antichrétienne, niveleuse, déprédatrice, elle 
se dressait comme un épouvantail. La République consulaire 
dégage une contagion plus menaçante et plus insidieuse. 
L' exemple que'donne la France de I' éviction légale d 'une aris- 
tocratie terrienne .par Ie paysan et Ie petit bourgeois, d'un 
immense transfert de la propriété, divisée et dé
ocratisée, 
réalise, pour Ie peuple anglais, une propagande singulièrement 
plus alléchante que l'égalité dans la misère. L'intérêt des pay- 
sans et des bourgeois anglais travailIait contre la Révolution 
française; il menace désormais de parler pour elIe, et d'autant 
plus que cette révolution, avec ses bienfaits pratiques et 
tangibles, se transforme en une machine d'État plus produc- 
tive et mieux combinée pour Ie bien-être du petit peuple labo- 
. 
rleux. 
Or, 1" Angleterre semble mf1re pour une révolution de ce 
genre. (( Elle était imminente, dit un historien anglais. L'esprit 
public était excité; les passions démocratiques commençaient 
à s'agiter; Ie désirdu pouvoir, sous Ie nom de réforme, s'était 
répandu parmi les classes moyennes, et les institutions de 
notre pays étaient menacées d'un choc aussi violent que celui 
qui venait de boule!erser la monarchie en France. Le seu! 



COMBINAISONS CONTRE LA FRANCE. - 180t. 249 


remède était d'engager Ie pays dans une guerre étrangère; 
eUe renouvellerait l'antique valeur et ferait oublier les 
réformes. " 
Avant tout, eUe rompra les communications avec la France. 
L'aristocratie dérivera de la sorte l'inondation qui la menace. 
Elle montrera au peuple des manufactures que la guerre seule 
peut assurer à l'industrie, qui Ie fait vivre; les débouchés dont 
eUe a besoin sur Ie continent, et, aux colonies, l'expansion 
qui lui est nécessaire. En gouvernant seIon les passions et les 
intérêts in1médiats de cette classe, chefs d'usines et ouvriers, 
négociants et banquiers, l'aristocratie les intéressera au gou- 
vernement et, du même coup, les en tiendra pour longtemps 
éloignés. 
De cette politique va sortir une nouvelle économie d'État : 
l'accroissement des impôts qui n'appauvrit point une nation, 
quand les ressources de cette nation augmentent par son tra- 
vail. Du temps de Pitt, durant la guerre, disait-on communé- 
ment, si Ie sujet anglais payait plus à I'État, il gagnait davan- 
tage. 'La crise qui commence ne provient que de la paix. 
L'Angleterre ne peut, sans se ruiner, exécuter Ie traité 
d' Amiens. De sorte que, la paix apparaissant comme de plus 
en plus désastreuse, la violence des intérêts ranime la vieille 
rivalité, à peine étouffée, nullement éteinte. Elle se réveille 
com me au temps de la lutte pour la merluclle et Ie Canada. 
C' est un thème inépuisable pour les opposants, un programme 
populaire pour Ie gouvernement de demain; un programme à 
longue échéance, un gouvernement de longue durée, aussi 
durable que sera Ie pouvoir de Bonaparte et, par ce pouvoir, 
la prospérité de la France. Plus Ia France paraitra riche et 
puissante. plus I'Angleterre se jugera Iésée et menacée. Ce 
n'est pas, en réalité, pour" délivrer IJ Ie continent, qui n'a 
jamais été Iibre, pour" affranchir >> les peuples dont l'indé- 
pendance lui importe peu si leurs maîtres ouvrent leurs ports, 
que I'Angleterre va entamer celte lutte sans merci : c'est pour 
arracher à la France cette magni6que étendue de côtes, les 
embouchures de tant de fleuves, les chantiers de tant de vais- 



250 LA RIV ALITÉ DANS LA PAIX. - 1802. 


seaux, les entrepôts de tant de produits, Ie marché de tant de 
denrées, et pour imposer, par les canaux de la Hollande, par 
Ie Rhin, par I'Escaut, par la 
Iéditerranée, Ie monopole de 
l'industrie et du commerce britanniques. 

Iais les combinaisons de la ffuerre sont limitées et déf1nies. 
Celles de la ffuerre pour Ie commerce scront les mêmes que, 
sous Louis XV, celles de la guerre pour les colonies: les diver.. 
sions continentales. C'est par Ie continent que la France 
menace I'Angieterre, qu'elle l'isole, qu'elle prétendra la blo- 
quer et I'affamer. Le remède se tire du mal mêlne. II faut lieI' 
la France au continent; il faut la contraindre à se dissoudre 
par son extension même, à se ruiner par la conquête continue. 
Elle n'est point de taille à faire double irruption, à la fois par 
les côtes et par les frontières de I'Est. Avant que sa ma.rine 
soit en état de prendre la mer, la guerre de terre suspendra 
toutes les réformes de l'État, et Ia mer den1eurera libre pour 
les Anfflais. Découraffée des coalitions, désabusée des sub- 
sides après la paix de Lunéville, I'Angleterre y revient, à 
me sure qu' elle discerne, à Vienne, à Pétersbourg, cOlltre la 
paix de Lunéville, les mêmes griefs, les mêmes mécontente- 
ments qui se manifestent à Londres contre la paix d'Amiens. 
Dès que Ie marché des abbayes et des villes libres sera clos et 
que l'Autriche aura son lot, que la Prusse sera nantie, Ie revi- 
rement s'opérera, et ces cours songeront à tireI', des compen- 
sations et accroissements que leur a procurés leur paix avec la 
France, les moyens de reprendre à la France les territoires 
qu' elle leur a si largement payés. Les Prussiens louchent tou- 
jours vel'S Ie Bas-Rhin, Ia IIollande même et la Belgique; 
l'Autriche n'a pas cédé la Belgique sans I'arrière-pensée de la 
recouvrer, au moins pour la revendre; eUe pense et pensera 
désormais sans cesse à réunir Ia Lombardie qu'elle a eue, à 
Venise qu'elle a prise en échange, et à s'étendre sur les Léga- 
tions qu' eUe convoite depuis que la République en a 
dépouillé Ie Pape et les a ainsi jetées dans Ie traf1c européen; 
eUe y songe, ainsi qu'au temps de Marie-Thérèse, prenant 
toujours et abhorrant toujours " Ie partage inique, si inégal II ! 



CO
IBINAISONS CONTRE LA FRANCE, - 1802. 251 
a 1\1. Philippe Cobenzl s'est fait jouer une seconde fois 
comme un enfant, ainsi qu'il l'avait fait par HauG,vitz au 
second partage de la Poloffne)) , écrivait, à propos du traiLé de 
compensation en AIIcmagne, Thug-ut, retiré, mais non désin- 
téressé des affaires. II ajoutait, remolltant au traité de Luné- 
ville: cc On ne nous a jamais laissé aucune possibilité de paix en 
dehors de ces deux conditions: rompre avec nos alIiés, con- 
sentir à la cession de Ia rive gauche du Rhin. Je n'ai jalnais 
eu, moi, personnellelnent, Ie couraGe de conseiller à Sa 
l\Iajesté de se soumettre aveuglément à des conditions aussi 
funestes qu'avilissantes I. 1J 
En Bussie, Ie parti (( anglomane " domine dans Ie conseil 
intime de I'Empereur. A mesure qu'Alexandre sort de Ia chry- 
salide, l'ambition se dég3Gc en lui sous forme de jalousie, et la 
jalousie se colore d'un libéralislne de parade. Cet autocrate 
disserte sur les libertés françaises en des termes que ne désa- 
vouerait pas Benjamin Constant. On croit entendre un com- 
mensal de 
Ime de Staël, qui condamne les ellvahissements de 
la dictature. " Je suis bien revenu, avec vous, mon cher, sur 
notre opinion sur Ie premier Consul, )) écrit-il à son pré- 
cepteur, Ie républicain suisse La I-Jarpe, Ie 7 juillet 1802. 
c( Depuis son consulat à vie, Ie voile est tombé... lIs' est privé 
de la plus belle gloire réservée à un humain, et qui seule lui 
restait à cueillir : celIe de prouver qu'iI avait travailIé sans 
aucune vue personnelle, pour Ie bonheur et la gloire de sa 
patrie, et, fidèle à la Constitution qu'il avait jurée lui-lnême, 
remettre, après les dix ans, Ie pouvoir qu'il avait en main. 
Au lieu de cela, il a préféré singer les cours, tout en violant la 
Constitution de son pays. l\Iaintenant, c' est un des tyrans les 
plus fameux que l'histoire ait produits. )) Et cette phrase est 
bien un des pastiches les plus divertissants que la singerie lit- 
téraire ai t inspi rés ! 
La diplomatie russe agit en conséquence. c( II serait bien 
singulier, écrivait I{otchoubey à Worollzof, à Londres, Ii rOD 


1 Thugut à Colloredo, !3 janvier 1801. 



25! LA RIV AI.. 1 TÉ DAN S LA P AIX. - 1802. 


allait encore travailler en Europe à remettre la puissance fran- 
çaise sur mer. Les Anglais seuls balancent, par leur prépon- 
dérance sur cet élément, la suprématie des Français sur terre. 
Que cette balance disparaisse et rien ne s'oppose plus à ce 
géant. )) Sur la foi de \V oronzof, les Busses voient dans Ie 
traité d'Amiens une æuvre de faiblesse, de II lâcheté n , impo- 
pulaire en Angleterre, dangereuse, inexécutable. lis mandent 
à 
Iarkof de surveiller de près Ie premier Consul, principale- 
ment sur l'article de Ia l\léditerranée. Markof, fort antifran- 
çais, se piqu-e d'y mettre aussi peu de bonne grâce que pos- 
sible. A lire ses entretions avec Bonaparte, en 1802, on croit 
se tromper de date et tenir Ie volume de 1808.. Ce ne sont 
que bienfai ts reprochés et réclamations de reconnaissance 
insuffisante. Puis se déroulent des remontrancei sur les excès 
de la conquête, Ie respect des droits et des traités. Vergennes, 
ministre intègre du vertueux Louis XVI, n'eût point exhorté 
en d'autres terme,!' les copartageants de la Pologne. Bonaparte 
répond du ton dont la grande Catherine eût relevé Ie ministre 
du Roi Très Chrétien qui eût' osé lui parler de la sorte. n Le 
roi de Sardaigne, restauré dans ses États, n'eût été qu'un 
préfet français, exposé à être destitué au premier sujet de 
mécontentement; )) qu 'attend-on du Consul? " il lui laisse 
encore I 'He de Sardaigne; )) - (( il a laissé " subsister Ie 
royaume de Naples; en Allemagne, il a balancé la puissance 
de l'Autriche et celie de la Prusse par la création' d'une puis- 
sance tierce, la Bavière; l'Autriche, d'ailleurs, ajoute-t-il, 
II n'est déjà que trop puissante et Ie deviendra encore davan- 
tage lorsqu'elle sera appelée au partage de I'Empire ottoman, 
menacé d'une dissolution prochaine 1. )) Dne autre fois, sur Ie 
rnême sujet dll Piélllont, il avait déclaré : (( La justice des 
États est leur intérêt et leur convenance i. Je ne me dessai- 
sirai pas du Piémont aussi longtemps que les Autrichiens 


I Rapport de l\farkof, 20 octobre 1802. 
I . Lea convenance8 de l'Europe sont Ie droit., dira Alexandre à Talleyrand, 
à Vienne, en 1814, à propos de 18 PoloBne qu'il veut prendre pour lui e& de la 
Saxe qu'il veul confisf]uer pour 18 Prulle. 



COMBINAISONS CONTRE LA FRANCE. - 1802. t53 


ffarderont un pouce de terrain en Italie I. n Sur quoi, Alexandre 
de lui écrire, 21 octobre 1802 : C& Aussi longtemps que cet 
ordre de choses subsistera, il me sera impossible, que I que 
soit, au reste, mOil désír sillcère de vous faire plaisir, de recon- 
naitre Ie roi d'Étrurie elles républiques d'Italie. u 


VII 


Ce sont là des propos de guerre, des avant-coureurs de coa- 
lition. Bonaparte se fortifie, assure les communications entre 
les marcl,es de Ia République, pousse ses lignes d'investisse- 
ment, ses têtes de pont, ses avancées. Le voilà rejeté sur Ie 
continent et par Ia politique des coalisés d'hier, coalisés de 
demain, et par l'échec de ses diversions coloniales. L'expédi- 
tion de Saint-Domingue a tourné au désastre. En juillet, 
l'armée est réduite à 8,000 hommes anémiés, éreintés par 
la fièvre. En septembre, ils ne sont plus que 3,000. Leclerc 
meurt, désespéré. Bonaparte ne veut plus entendre parler 
de Saint-Domingue : c'est une faute qu'il ne se pardonne 
pas. Avec celte eXpédition, tombe Ie grand dessein sur la 
Louisiane et Ie l\fississipi. II n'a plus de prises sur I'Angle- 
terre que par l'Europe ; il faut qu'il y prévienne les manæu vres 
de la politique anglaise et de la politique russe dont tout 
décèle Ie rapprochement. II publie, Ie II septembre, la réu- 
nion du Piémont, disposée et annoncée depuis plus d'un an. 
Les Bataves réclament l' évacuation de leur République par les 
troupes françaises, l' occupation devant cesser avec 1:1 guerre 
à l'Angleterre. lis se font appuyer par les Anglais et par les 
Russes. Bonaparte répond qu'il ne rappellera ses troupes que 
quand les Anglais auront exécuté Ie traité d'Amiens, et qu'il 
sera sûr qu'ils n'intriguent point à la I-Iaye. II invite les 


I Rapport de 
Iarkof, 11 avril,5 juin 1802. 



J5-' LÄ RIV Al.II ß DANS LA PAIX. - iSOto 


Bataves à se tenir en éveil, comme it s'y tient lui-même, II sur 
les dangers de tout genre qne pourrait entraîner Ie départ 
subit des troupes françaises I J) . 
Ce danger est arparu en Suisse. Les troupes françaises qui 
occupaient cette République se sont retirées en juillet; aussitôt 
I'anarchie y éclate; aristocrates et démocrates, fédéralistes et 
unitaires se disputent Ie pouvoir, et les manèges des étran- 
gel's, AUlrichiens, Anrrlais surtout, recommencent. Bonaparte 
ne ]es pouvait tolérer. Les Suisscs ticnnent une des clefs de 
l'Italie : qui veul dominer la Péninsule et gouverner la Cisal- 
pine doit être maître du Pién10nt et assuré des Cantons. C'est 
un motif pour l'Anglelerre de s'y faire des amis, d'y élever 
quelques barricades et de rompre les passages. La Suisse est, 
pour les agents anßlais, un théâtre classique d'espionnage et 
de complots, admirablement dressé pour surveiller I'Italie, 
I' Allemagne du Sud, la France de l'Est, relicr les mécontents, 
semer des manifestes, lancer des émissaires. 
Bonaparte connaît I'inlportance de cë poste; il se rappelle 
Wickham; les conspirations qui, de 1794 à 1799, ont menacé 
la Franche-Comté, et tout ce qu'il a fallu d'efforts à l\lasséna 
pour nettoyer cette frontière i. n Quant à la Suisse, écrit-il à 
Talleyrand, nous ne souffrirons pas qne l'Angleterre s'en 
mêle, parce qu'elle ne s'en occuperait que pour y semer Ie 
désordre; ce serait un nouveau Jersey d'où l'on fomenterait 
des troubles contre la France 3. tJ - n J'ai besoin, par-dessus 
tout, d'une frontière qui couvre la Franche-Comté; un gou- 
vernement stable et solide, ami de la France: c'est Ie premier 
væu que je forme; si celui-ci ne peut avoir lieu, l'intérêt de la 
France me dictera la conduite à tenir. 1) II fait inviter Ie Sénat 
de Berne à députer près de lui. Le 30 septelnbre, il notifie sa 
médiation aux Suisses ; Ney, avec 30,000 hommes, est prêt à 
entrer dans les Cantons. Les Suisses se soumeUent. Peu aupa- 
ravant, Bonaparte avait proclamé (28 août 1802) l'indépen- 


· Talleyrand à Sémonvil1e, 9 janvier t803. 
I Cf. t. IV, p. 325,34-9, 351,4-12; t. V, 45, 293,312. 
· A TalleYl'and, !;. novemLl'e 1802. 



L'EMPIHE D'OCCIDENT. - 1802. 


!55 


dance du Valais, so us sa garantie, celIe de la Suisse et de la 
République italienne ; la route du Simplon et celIe du Gothard 
éfaient assurées. 
II s'occupe de la 
Iéditerranée. II réunit l'ile d'Elbe à la 
France (26 août 1802). II envoie à Constan tinople, en ambas- 
sade, Ie plus turbulent, Ie plus gênant aussi des 11lécontents et 
des politiques de l'armée, Brune. " L'illlention du gouverne- 
ment, lui mande-t-il Ie 18 octobre, est que l'alnbassade à 
Constantinople reprenne, par tous les moyens, la suprématie 
que la France avait depuis deux cents ans dans cette capitale. 
La maison qui est occupée par l'ambassadeur est la plus belle. 
II doit tenir constamment son rang au-dessus des ambassa- 
deurs des autres nations. II doit reprendre sous sa protection 
tOU8 les hospices et tous les chrétiens de Syrie et d 'Arménie, 
et spécialement toutes les caravanes qui visitent les lieux 
saints. "II menace de représailles et met à la raison les Barba- 
resques, Ie dey d'Alger, dont les pirates insultent encore et 
effraient les côtes,de Provence. Puis, la Louisiane étant désor- 
mais interdite, il revient au rêve favori, au rêve tenace, au 
premier rêve de grandeur, formé dès 1797, I'Égypte. II y 
dépêche un offìcier dont il apprécie l'intelligence et la dexté- 
rité, Ie colonel corse Sébastiani I. Cet envoyé touchera en 
Tripolitaine, y fera reconnaître Ie pavilIon de la République 
italienne; puis il passera en Égypte, s'y rendra compte de 
l'état des choses, après Ie départ des AngIais, et reviendra 
par la Syrie. Le général Decaen recevra nne mission analogue 
pour les Indes. 
C' étaient des mesures que ni r Angleterre ni Ia Russie 
n' entendaient tolérer de la part d'un gouvernement quel- 
conque de la France, l\lonarchie ou République, mais Répu- 
bliquc surtout. (1n gouvernement de cette étiquette ne leur 
paraissait cOllfonne à sa nature, à sa raison d'être, à leurs 
conveuances, que lnodeste, humble même, subalterne et 
subordonné : telle la Uépublique des Provinces-Unies sous 


I Instructions de Sébastiani, 5 septemhre 1802. 



2ã6 LA RIV ALITÉ DANS LA PAIX. - i80t. 


l'ancien régimc, et, actuellement, la République batave. 
Voilà Ie vrai de l'indignation d'Alexandre sur Ie Consula.t à 
vie. C'est en cela qu'il ne pardonnait point à Bonaparte de 
CI singer les cours ", et que ce pur républicain de Moscovie 
proclamait Ie Corse (( un des tyrans les plus fameux JJ. 
II en pensait tout juste ce que Pierre Ie Grand pensait de 
Louis XIV. 
Les Anglais relèvent Ie ton. cc Nous n'avons pas fait la 
moitié de ce qu'on voudrait nous vo'r faire, disait Hawkes- 
bury à Otto. Quoique je doive vous rassurer sur Ie passé, je ne 
puis en dire autant de I'avenir I. " L'ambassadeur pour la 
France était choisi, lord 'Vhitworth; ses instructions avaient été 
dressées, Ie 10 septembre. La réunion de l'ile d'Elbe, la réu- 
Dion offìcielle du Piémont suspendent son départ. La procla- 
mation de Bonaparte aux Suisses, du 30 septembre, fournit Ie 
prétexte à tout remettre en question: on disputera sur l' équi- 
voque des préliminaires et du traité d'Amiens. 
Le traité, dit Hawkesbury, a été basé sur un système de 
compensations et de restitutions. Or, depuis Ie traité, la posi- 
tion respective n'a. pas cessé de se modifier, et toujours à 
I'avantage de la France. n Le Piémont a été réuni : vous êtes 
sur Ie point de disposer du sort de I'Allemagne, de la Suisse, 
de la Hollande. 
Ialgré la détermination que nous avons prise 
de ne no us mêler en aucune manière des affaires du conti- 
nent, nous y sommes entraînés malgré DOUS, autant par les 
plaintes qui nous sont adressées que par I' opinion qui se pro- 
nonce ici avec une énergie sans exemple. JJ 
En fait, ils connaissaient parfaitemení, lors des prélimi- 
naires, les vues de Bonaparte sur Ie Piémont. La transformation 
de ce pays en division militaire et préfectures françaises, la 
constitution de la République italienne sont antérieures au 
traité d'Amiens; les opérations territoriales en Allemagne 
sont l'exécution du traité de Lunéville. La vérité est qu'ils 
sont décidés à ne point exécuter Ie traité d'An1iens dans les 



 Rapports d'Otto, 3 et i8 oetobre i80J. 



L'E:\I PI RE D'OCC IDENT. - 1802. 


tð7' 


articles essentiels pour pux : les Indes et 
Ialte. Le 1 7 octobre, 
lord Howard écrit à \Vellesley, gouverneur de I'lnde: n Cer- 
taines circonstances rendent désirable un délai pour la resti- 
tution de plusieurs pos5essions des Indes orientales, qui, 
d'après les clauses du traité d'Amíens, devaient être remises 
aux gouvernements français et batave. J e dois signifier à V otre 
Seigneurie l'ordre de Sa 
lajesté que telles de ces possessions, 
qui seront encore occupées par ses troupes au moment OÙ 
vous recevrez cette lettre, ne soient pas évacuées sans de nou- 
veaux ordres. " Le 10 octobre, une note est envoyée à l\Ierry, 
Ie chargé d'affaires à Paris, protestant contre l'intervention en 
Suisse, déclarant que la neutralité des Cantons est liée à la paix 
et à l'équilibre de I'Europe, et par suite au traité d'Amiens. 
Otto écrit, Ie 26 octobre : II L 'opinion générale est que I' éva- 
cuation de 
laIte dépendra de la discussion touchant la Suisse. . 
Talleyrand a beau jeu pour répondre à ces arguments: Ie 
traité ne parle ni de la Suisse ni du Piélnont; il parle au con- 
traire, très expressément, et de l'évacuation de Naples par les 
Français et de l'évacuation de 
Ialte par les Anglais. c& Vous 
devez dire, écrit Talleyrand à Otto, qu'il est impossible qu'une 
puissance ne remplisse pas des engagements stipulés par un 
traité formeI I . " La France a évacué Naples, eUe attend que 
l'Angleterre évacue 
Ialte : les deux actes sont corrélatifs. Et 
voilà Ie conflit ouvert entre les deux chancelleries, comme it 
l'était entre la presse de Londres et Ie Moniteur de Paris. A la 
coalition qu'il soupçonne, s 'ajoute chez Bonaparte une injure 
personnelle; car non seulement sa politique est contrariée, sa 
personne outragée, mais, chose plus insupportable, il voit tous 
ses desseins, tout l'avenir immense conçu et préparé par lui, 
suspendus au hasard d'une embuscade de 
rigands, au cou- 
teau d'un assassin, ou, ce qui est pire, étant bête et humiliant, 
à un enlèvement, à quelque séquestration comme celIe du 
sénateur Clément de Ris. II se sait traqué, il s'entoure de poli- 
Clers et de sentinelles, et il se sent ridicule devant I'Europe. 


.. 23 octobre i801. 


VI. 


1'7 



SI8 LA RIV ALITE DAl"S LA PAIX. - 1801. 
Cette figure d'aigle en cage est-elle la figure qui convient au 
vainqueur de Castiglione 
 et d'Arcole? II s'en prend aux 
Anglais, aux provocations de leurs journaux, à leur refus 
d'expulser Georges, aux complicités qu'il prête à leurs 
ministres, de la rage qu'il en éprouve. 
En même temps, il arrne très ostensiblement, car, pour 
armer à fond, il n'est pas en mesure, et, faute de pousser des 
préparatifs secrets et efficaces en vue d'un grand coup d
 sur- 
prise, il tâche d'effrayer par Ie roulement des canons sur les 
routes et Ie marteau des charpentiers dans les arsenaux. " Les 
régiments, rapporte 1\larmont, alors en Grande faveur et fort 
au courant, n'étaient pas au compIet, la cavalerie manquait 
de chevaux, I'artillerie n'était pas dans un état satisfaisant. ø 
Le Consul se flatte que, devant les précautions qu'il prcnd, 
devant les mesures qu'il menace de prendre, l'Angleterre, qui 
n'obéit qu'à l'intérêt, jugera son intérêt en péril et s'arrêtera. 
La combinaison hyperbolique, qui sera Ie colossal expédient 
de sa politique en 1806, s'est déjà présentée à son esprit; il 
la médite, ilia voit, ilIa dessine; mais, hors d'état de l'exé.. 
cuter encore, espérant s'y soustraire, it en fait un épouvan- 
tail: c'est Ie blocus continental et, comme condition pre- 
mière, la suprématie du continent pour la France. 
II dit à l'ambassadeur d'Autriche: cc L'Angleterre veut la 
guerre, eUe l'aura! IJ II caresse Fox qui Ie vient visiter; il 
oppose au ministère anglais Ie grand orateur de la paix de 
rEurope, mais il ajoute : " II n'y a plus que deux États au 
monde, l'empire d'Orient et l'empire d'Occident Celui qui 
veut troubler la paix de I'Europe veut Ia guerre civile. J) Tou- 
tefois il ne craint encore que la réunion de Ia RU8sie et de 
l'Angletcrr>e. II compte sur Ie traité de Lunéville et sur les 
arrangements d'Allelnagne pour contenir I'Autriche: "Toute 
coalition avec l'Autriche est impossible pour cinquante ans JJ , 
disait-il, très haut, pour qn'on Ie crût, afÌn de s'en persuader 
lui-Inêlne. Et à Ræderer 1 : C& La Inaison d'Autriche me lal
- 


J Conversation du 30 déccmbl'e 1802. 



L'E:\IPIRE D'OCCIDENT. - 1802. 


!59 


sera faire tout ce que je voudrai. >> 
lais malheur å elle, si 
I'Angleterre l'induit en tentation et l'entraîne à de nouvelles 
aventures! Et que F Augletcrre ne se paye point d'illusions : il 
se charge de lui dévoiler l'avenir qu'elle se prépare, qu'elle 
prépare à I'Europe. 
C'est alors que, sous Ie coup de quelque note de I-Ia\vkes- 
bury ou de quelques articles de gazette, .il dicte à Talleyrand 
cette dépêche du 23 octobre, d'une précision de visée, d'une 
impulsion de pensée prodigieuses, programme formidable de 
l'avenir J. Si, comme ill' a répété si souvent, il ne fi t qu' ùbéir 
aux circonstances et U sllbir sa dcstinée " , jamais homme ne 
se fit, à ce point et avec cette clairvoyance, Ie prophète de son 
destin : 


" Toutes les fois que les ministres vous parleront, directement ou 
indirectement, de la guerre, vous devez y répondre d'un ton très 
élevé. S'agit-il d'une guerre maritin1e? Que produirait-elle, sinon 
d'empêcher Ie développement [d'une marinp] qui n'est rien encore? 
S'agit-il d'une guerre continentale? Ce n'est probablement ni la 
Prusse ni la Bavière qui marchcront avec les Anglais. L' Autriche est 
décidée, quoi qu'il arrive, à ne se mêler de rien... 
" Et si l'Autriche se mêlait de quelque chose, ce serait alors I'Anl}'le- 
terre qui nous aurait forcés de conquérir l'Europe; car, au premier 
coup de canon, nous serious maîtres de la Suisse, de la IIollande, et, 
pour nous épargner tous les embarras dont ces pays sont la source et 
l'occasion, nous pourrions les rèunir à la France. Nous pourrions en 
faire autant des répu}.liques italienne et ligurienne, au lieu de les 
laisser dans cet état m:.tis qui paralyse des ressources immenses. Le 
IIanovre et la Prusse seraient également perdus, et toute I' Angleterre 
devrait se mettre sous les arrnes pour parer auK. projets de descente 
qu'immanquablement on tenterait. Et si Ie premier Consul se trans- 
portait à Lille ou à Saint-Orner et faisait réunir tous les bateaux plats 
de la llollande et 100,000 hommes sur les côtes, I'Angleterre serait 
dans des alarmes continueUes, joint à cela que, dans les deux pre- 
miers mois de la guerre, eUe aUl'ait perdu Ie Hanovre et Ie Portugal 
et. constitué véritablement cet Empire des Gaules dont eUe cberche à 
effrayer l'Europe. )) 
Le pren1ier Consuille songe pas à opérer pour 1a Suisse ce 


I Talleyrallt\ à Otto: I' Aprèl une converlation avec Ie premiel" Consul. . 



!60 LÂ IlIV ALITÊ DAl.'\S LA PAIX. - 1802. 


qu:il a opéré à Lyon pour l' I talie ; mais, (( si Ie ministère bri- 
tannique fait faire la moindre notification officieIle d'où il 
puisse résu1ter qu'il (Ie premier Consul) n'a pas fait telle chose 
parce qu'il ne l'a pas osé, à l'instant même il la fera IJ . On 
prétend qu'il redoute la guerre. Si les Anglais Ie croient, (( ils 
apprendront à leurs dépens qu'il aura été plus facile au pre- 
mier Consul d'avoir 800,000 hommes par un seu} appel, qn'il 
ne l'est peut-ètre de les faire revenir aux travaux de l'agricul- 
ture et du con1merce n . II veut la paix, "car la nation fran- 
çaise peut trouver autant d'avantages dans Ie commerce que 
dans l'extension de son territoire )); mais il n'abandonnera 
pas la Suisse au parti saIarié par I'Angleterre; "il ne livrera 
pas à tous les promoleurs de troubles et de guerre de formi- 
dables bastions dont les innombrables armées russes et autri- 
chiennes n'ont pu s'emparer pendant ran VlIet l'an VIII)). 


c Appliquez-vous à faire ressortir de toute manière cette fìerté qui 
doit animer tous vos discours, tantôt par Ie raisonnement, tantôt par 
des images. Laissez entrevoir que le premier coup de canon peut créer 
subitement l'Enlpire gaulois. Donnez à entendre jusqu'à quel degré 
une nouvelle guerre peut porter la gloire et la puissance du premier 
Consul. II a trente-trois ans et il n'a encore détruit que des États de 
second ordre; qui sait ce qu'illui faudrait de temps, s'i! y était forcé, I 
pour changer de nouveau la face de I'Europe et rèssusciter I' Elnpire 
d' Occident? " 


Cet étonnant ultinlatu1n passerait pour la fanfaronnade 
gigantesque de quelque luatamore politique, si toutes Ies 
menaces qu'iI contient n' avaient été exécutées en moins de 
cinq années et ne représeutaient qu'une partie de la Grande 
destruction d'États qui commençait. Bonaparte conclut : Tout 
Ie tl'aité d'Arniens, rien que Ie t7'aité d' A,lniens, c'est-à-dire l'éva- 
cuation de 
falte, qui est au traité, et nulle réclamation sur 
Ie Piémont, Ia République italienne, la Ligurie, I'Étrurie, 
la Suisse, qui n'y sont pas. A quoi Hawkesbury, lorsque, Ie 
29 octobre, Otto Iui communique cette terrib]e note, répond 
par cetle injonction non moins péremptoire : L'étal du conti- 
ne
t, tel qu'il était alors (au moment du traité), et 
ien qu
 eet 



COM:\IENT ON 8'ACHE:\IINE A LA GUERRE. - 1802. 161 


état; c'est-å-dire point de Piémont annexé, ni de Ligurie, ni 
d'Helvétie en tutelle ; sinon, l' Angleterre gardera l\{alte 


VIII 


-Bonaparte ne connaissait pas, it ne connut jamais les 
Anglais. II Ie montra en deux circonstances solennelles de sa 
vie, Ie 23 octobre 1802, où il crut leur faire peur, avec son 
Quos ego, les traitant comme Neptune les divinités inférieures 
de la mer, et Ie 14 j nillet 1815, oÙ il leur parla com me Thé- 
mistocle, et fit appel à leur magnanimité. Grave erreur qui fut 
la sienne de croire qu'on peut effrayer les Anglais par des 
paroles, les contenir par des menaces, et les réduire à Ia ban- 
qneroute en leur fermant Ie continent. II s'imagina vraiment 
les avoir atterrés, et, se fìgurant qu'il avait gagné Ie répit qu'il 
lui fallait, il se remit à son æuvre de réorganisation pacifique 
de la France, qui était son intérêt capital. Son gouvernement 
s'y était engagé à fond et venait d'y engager Ie pays; sous son 
impulsion, sur sa garantie, Ia Franoe s'anime, travailIe, entre- 
prend. 
Des navires de commerce arment, dans tous les ports de 
rOuest, pour Ie long cours et les colonies. On se croit revenu 
à cette période de re
aissance qui a suivi, sous Louis XVI, la 
guerre des États-Unis et Ie traité de 1783. Des expéditions 
militaires sont en route ou vont partir pour les Indes. Les 
Anglais auraient trop beau jeu à saisir tant de proies! n Je suis 
convaincu que Bonaparte désire la paix", écrivait un gentil- 
homme normand, chevalier de Malte, passé au service bava- 
rois; " et que, malgré l' éIoignement que lui inspirent pour 
I'Angleterre les injures grossières qu'on Iui prodigue dans ce 
pays, il fera la paix, s'il voit qu'on la désire de bonne foi. - 
Toutes les notions que je me suis procurées m'ont convaincu 
que Bonaparte voulait décidément In paix. - C'étaÌt lurtout 



!6! J
A RIVAJ,ITÉ DANS LA PAIX. - 1
02. 


pour se livr('r ent ii-rpnlent aux grands travaux que Bonaparte 
désirait conserver la paix 1. J) 
l\fais telle est la fatalité qui poussait l
 France et I'Angle- 
terre à renouveler leur quereIle, aussi J.ncienne que leur 
histoire : les travaux principaux de Bonaparte, ceux qui lui 
rendaient la paix la plus précieuse, étaient justement de _ 
nature à préclpiter la gl1erre, car ils affermissaient Bona- 
parte dans sa résistnnce à tout accoffilTIodement commercial. 
Au mois de novembre 1802, il aHa visiter la Normandie. II 
découvrit cetle province riche en hOITIlTIeS, en fruits, en che- 
vaux, en bétail de toute sorte; ce fleuve à la vaste embou- 
chure, qui met un port de mer à quelques heures de Paris; 
tant de ports, tant de pêcheurs, de pilotes, de nids de cor- 
saires et de recrues pour les vaisseaux; cette race de colons 
qui avait en partie peuplé Ie Canada, la Louisiane, qui ne 
demandait qu'à l'epartir aux terres lointaines pour relever les 
fortunes anéanties par la guerre et reconquérir les colonies au 
travail fran

ais; celte entente pour Ie travail qui rappelle l' en- 
tente de 1789 pour la révolution; cette cc réunion J) des forces 
depuis Ie négocinnt Ie plus riche ju
qu 'au dernier homme du 
peuple; ces draperies, ces tissages, ces usines qui s'élevaient, 
à l'image et à la concnrren
e immédiate de celles de I'Angle- 
terre; Dulle part, sauf à Lyon, il n'avait constaté cette con- 
fiance en son gouverneIllcnt, cet elTIpreSSelnent aux métiers ; 
nulle part cette rivalité tenace, héréditaire, rivalité de cODgé- 
nères, avec les AUß'1ais. 
(C Tout est ici consolant et beau à voir, et j'aime vraiment 
cette belle, bOl1ne Normandie; c'est Ia véritable France I. " 
1\lai8 nulle part aussi l'esprit de protection ne se déclarait avec 
plus d'âpreté. Le traité de 1786- y laissait Ie souvenir d'un 
Rosbach éconon1ique s. (( II faut, disait Bonaparte au pl'éfet 


I Mémoire du comtc de Bray, 1803. 
j Letlres à Camhacérès ct à Josep11, 30 octobre, 2, 3, 6 novembre 1802. 
a " L'Anglais, observateur infati{;aLle et sans distraction, a connu pnrfaite- 
ment, avant Ie traité, nos moyens et nos reSbOUl'ces; et, en les comparnnt à la 
situation actuelle de son pays, il en a saisi facilement l'insnffh-ance... il a prévu Iii 
privation suhite de nos dpbollches par I'accl'oiuement des sicnll." Ohse1'1 ations de 



COMMENT ON S'ACHEMINE A IJA GUERRE. - 1802. 263 


de Rouen, Beugnot, que Ia nation s'adoucisse dans les jouis- 
sances de Ia paix. 1J Beuffuot admira, en fonclionnaire docile, 
mais il doutait. - It Quoi ! reprit Bonaparte, VOltS croyez que 
I'Angleterre me fera la guerre; VOllS Ie croyez sérieusement? 
- Je Ie crois. - J'en doute encore; mais si I'Angleterre 
m'attaque, reprit-il avec vivacité, elle ne sait pas à quoi elle 
s'expose; non, en vérité, elle ne Ie sait pas... Vous verrez ce 
que sera cette guerre! Je ferai tout pour l'éviter; mais, si l'on 
m'y force, je renverserai tout ce que je trouverai devant moi. 
Je ferai une descente en Angleterre, j'irai à Londres, et si 
cette entreprise devait manquer,je bouleverserai Ie continent; 
j'asservirai la Hollande, I'Espagne, Ie Portugal, I'ItaIie; j'atta- 
querai I'Autriche, etj'iraijusqu'à Vienne détruire toute espèce 
d'appui de cette odieuse puissfince; on verra ce que je peux 
faire et ce que je ferai. J'en frémis d'avance, mais on me 
connaîtra. " II s'était animé en lançant sa tirade. II s'apaisa : 
It Au surplus, je n'en continuerai pas moins de travailler à 
assurer la prospérité de Ia France; à faire fIeurir son com- 
merce, son agriculture, son industrie, et nous serons heureux 
en dépit de nos rivaux. >> 
C' étaient de ces ressauts de l' esprit guerrier auxquels il fal- 
lait toujours s'attendre avec lui. L'homme d'État, en Bona- 
parte, était l'homme appris, l'homme civilisé, sa conquête sur 
lui-même, la maîtrise de son génie, et il en tirait son prin- 
cipal orgueil; mais Ie guerrier, Ie conquérant étaient l'être 


La Chambre de commerce de Normandic sur Le traité de commerce entre la 
France et l'Angleterre. Rouen, 1788. Dans les Éphémérides du citoyen, lettre à 
la Chambre de comme.'ce de Normandie, Dupont de Nemours avait défendu 
Ie traité de 1786, et I'avait présenté comme <<peut-être Ie seul garant de la paix 
entre lea deux Empires" . La Chambre de commerce de Rouen lui répond : << Loin 
de tout cæur français Ie déøir de cette scan dale use et sacrilèBe compensation! La 
guerre, notamment de nos jours, n'est qu'un fléau passaßer, qui réveille même 
l'esprit patriotique et l'énergie de la nation. l\Iais un tribut pa.yé par Ja lâcheté 
ou l'igt1orance pour obtenir la paix minerait sourdement notre indu8trie, notre 
marine; et, en avilissan t la génération actuelle, ne préparerait pour la génération 
future que l'inertie, la misère, l'esprit de servitude et de dégraclation. " Réfuta- 
tioll des pl'incipes et asSertions cOlltenus dans une lettre qui a pour titre , 
· Letb'e à La Chambre de commerce de Normandie ", par la Chambre de com- 
merce de Normandie. Rouen, 1788. 



!6Tt LA RI V A l..IT É DANS LA P AIX. - 1802. 


primitif, l' être d'instinct, l' expansion naturelle de son génie. 
II sentait les coalitions se nouer SOliS terre, comme d'autres, 
dit-on, entendent l'herbe pousser. Et iI était toujours prêt à 
partir, se trouvant à la gucrre, dans son élément, sûr de Iui, 
maitre des affnires, avec un objectif, la batailIe, et une solu- 
tion, la vicloire. L'y provoquer Eut toujours chose trop 
facile à ses adversaires, et Ie 1110yen Ie plus sûr était de 
paraitre croire et surtout de dire qu'il redoutait la lutte. Les 
Angl.ais, en 1802, se servirent de ce moyen avec une habileté 
consoffilnée. 
La poléInique se continua sur les envahissements que l'An- 
gleterre reprochait à Bonaparte. (( Le roi d'Angleterre, répon- 
dait Ie Consul, n'ayant voulu reconnaitre ni Ja Répúblique 
italienne, ni Ia République helvétique, l'état du continent ne 
pouvait être garanti par I'Angieterre puisqu'elle ne Ie con- 
uaissait pas... A l'époque de la paix d'Amiens, et un mois 
après, nous avions en Suisse 10,000 hommes, en Piémont 
30,000 hommes, et, dans la République italienne, près de 
40,000 homInes; par conséquent, en demandant l' état tel 
qu'il était à la paix' d'Amiens, ils ne peuvent pas se plaindre 
de l'état d'aujourd'hui. )1 .Les Anglais, ajoutait-il, n'ont pas 
Iaissé, de leur côté, d'opérer des changements aux Indes, 
depuis Ie IllOis de lnars 1802. II serait alors en droit de 
réclamer I' état des Indes à I' époque de la paix. II poursuivait : 
" Quant à la Suisse, elle no us est nécessaire; ce serait un nou- 
veau Jersey, et c'est trop d'un seul avec les émigrés qui y 
conlplotent, avec la protection accordée aux brigands, aux 
évêques rebelles, aux Bourbons I. J) 
La Suisse était Ie point faible de son argumentation, car, si 
Ie lraité n'en parlait point, la médiation était notoireillent 
postérieure à Ia paix. Les Anglais ne n1anquèrent pas d'en 
tirer argument. Thlais ils ne se sentaient pas en condition de 
déclarer Ia guerre; ils se flattaient d'y obliger Bonaparte et 
d'en rejeter la responsaLilité sur son illquiétude et son ambi- 


I A T.,lJeyrand, 4 novembce 1802. 



COM:\IENT ON S'ACHEMINE A LA GUERRE. - 1802 265 


tion. Ils comptaient, pour l'amener là, sur les incidents de 
procédure, et ils se décidèr('nt, avant cl'en venir aux mains, à 
en tamer Ie procès en formes solennelles. C'est ainsi qu'après 
une première crise, qui avait rempli les mois d'été et d'au- 
tomne 1802, on en vint à échanger les ambassades. Whit- 
,vorth et Andréossy rejoignirent leurs postes, moins com me 
des arbitres de la paix que COlnme òes hérauts d'aflnes qui 
vont entamer Ie duel de paroles, on plus exactement COlnme 
des huissiers, très augustes, qui vont porter de part et 
d'autre les exploits, cOßlmandelllents et significations commi- 
natoire8. 



CHAPITRE IV 


LA RUPTURE 


i802-i803 


I 


En arrivant à Londres, Andréossy apprit que les ministres 
demandaient un subside pour porter Ie nombre des lllarins 
de 30,000 à 50,000. Le 14 novembre 1802, Ha\vkesbury 
écrit à Whit,vorth 1 : " Si Ie gouvernement français engage 
avec vous un entreticn au sujet de rUe de 
Ialte, il est de Ia 
plus Grande importance que vous évitiez de révéler quoi que 
ce soit des intentions de Sa l\Jajesté en ce qui regarde l'ile. " 
Le roi déclare, Ie 16 novembre, qu'il régIera sa conduite sur 
la situation de I'Europe. Dans la discussion de l'adresse, aux 
Lords, Grenville dit: (( Le royaulne est placé dans la plus 
terrible, la plus critique des situations. II ne lui reste plus que 
deux alternatives: préparer la guerre ou se courber sous la 
volonté de celui qui préside a
lx destinées de Ia France. " - 
C& II vaut mieux, dit 'Vindham, aux Communes, prévenir Ie 
coup que Ie parer. " Canning réclame de vigoureuses mesures 
de défense. Fox ose démontrer que l'extension de la puis- 
sance française a été prévue par les négociateurs du traité ; 
que ce ne sont point des nouveautés; que c' est Ie déveJoppe- 
ment d'un état de choses connu : on ne l'écoute pas. Le 
ministère demande, Ie 8 décembre, que Ie pied de paix soil 
porté à 130,000 hommes. C& La destruction de notre pays est 


1 Oscar BnOWNING, England and Napoleon. in 1803, DcspaLcheø of lord \Vhit. 
worth. Londres, 1887. 



'VHITWORTH A Pl\HIS. - 1802. 


267 



 
la première vision qui pénètre Bonaparte avec Ie pren1Ïer 
rayon du matin, s'écrie Sheridan; c'est sa dernière pensée Ie 
soil', à quelque béité qu'il s'adresse, Jupiter, Mahomet, la 
déesse des bataiIIes ou celie de la raison. )) 
Pitt n'a pas encore reparu au ParIement; mais il remonte 
sur Ia scène, il écrit, il cause. II dit à l\Ialmesbury: (( La 
France est une puissance factice, cela ne peut pas durer, mon 
temps reviendra. Quelque grande que puisse être la France, 
notre revenu égaIe celui de I'Europe, notre marine est supé- 
rieure à celie de toute I'Europe. )) Canning incrimine Ie 
ministère : C& Tôt ou tard, iI faudra qu'il agisse, sans quoi Ie 
pays est perdu... II n'y a autre chose que concession, conces- 
sion, concession! I " 
Sur ces entrefaites, \\Thitworth arrive à Paris. C'est un 
homme de cinquante ans : (( grand, parfaitelnent beau ", de 
tournure noble, représentant, avec magnificence, un pays 
prospère et un État altier. Un de ses premiers rapports est 
pour signaler les vues persistantes de Bonaparte sur I'Égypte 
et recommallder la vigilance. II tient pour Ia paix agitée. 
(( Chaque nouve]]e année de paix, écrit-il Ie I er décembre, 
tout en affaiblissant Ie gouvernement consulaire, donncra de 
la force et du courage à ceux dont c' est Ie but et l'intérêt de 
Ie renverser. De fait, nous entretenons, en maintenant la 
paix, un état de ffuerre, contre ce Gouvernement, qui est plus 
décisif et plus dangereux par Iui-même que des hostilités 
déclarées. >> 
Bonaparte ne s'y trompe pas: I'Angleterre ne rendra pa
 
l\lalte. Les prétextes de ne point rendre cette He changent 
avec les époques : naguère c'était Ia République italienne, 
désormais ce sera la Suisse. Bonaparte apprend qu'à Londres 
les ci-devant fabricants de faux assignats se Inettent, chose 
plus redoutabIe, à fabriquer de faux billets de la Banque de 
France; que les émigrés cOlnplotent à Jersey; que des émis- 
saires anBlais parcourent les ports d'Italie; que les parlisans 


1 r.anninr. à Malme.bury, 1
 dt:cembre ISO!. 



!68 


LA RUPTURE. - fRO!. 


de I'Angleterre s'atjiLent en Hol1ande et, SOl1S Ie couvert d'une 
neutralité louche, travail1ent à rOlnpre I'alliance française. 11 
excite sa polélnique, éperonne ses espions; il refuse d'en- 
tendre parler de relations cOlnmerciales. (t Nous ne paraissons 
pas être en paix", écrit-il à Tallcyrand. La conduite de 
I'Anffleterre est (( une injure perpétuelle au peuple français)) . 
II faut en 6nir, cependant. C'est une phrase qui revient en 
tous ses disconrs : (( Le temps de la tranquiJlité est arrivé en 
Europe I. " II dit à !\farkof : (t Les flots excités par Ie dernier 
orage ne sont pas encore assez calmés, pour ne pas faire 
craindre une nouvelle tempête, et, dans Ie cas d'une nouvelle 
explosion, mon parti est pris de faire proclamer I'Empire des 
Gaules et de marcher à nos ennemis." C'est l'épouvantail 
césarien : iI se fla tte d' en terrifier Ie continent. 
L'acte de médiation de la Suisse se prépare, ostensible- 
ment. Le 10 décemLre, Bonaparte adresse aux déléffués ce 
discours qui porle loin: CI La neutrnlité convient seule à Ia 
nature de votre pays et å vos intérêts )J; mais, ajoute-t-il : 
<< Je dois vous parler comme mauistrat d'un grand pays et ne 
pas vous déHuiser que janlais la France et la République 
italienne ne pourront souffrir qu'il s'établisse chez vous un 
syslèlne de nature à favoriser nos ennemis. " L'histoire a 
placé la Suisse entre la RépubIique italienne et la France; 
I'Angleterre n'a rien à y prétendre. (t Je ne puis souffrir que 
la Suisse soit un autre Guernesey du côté de I'Alsace. II faut 
que l'Anc-Ielerre ne puisse entretenir en Suisse un seul 
]lOffilne suspect. " 
Tonfefois, il croyait la ffuerre sinon évitable, au moins 
éloiguée. II fait parti r I' expédition de l' lude, et il donne, dans 
les derniers jours de janvier 1803, ces inslructions à Dec"nen, 
qui en a Ie cOffilnandement: (C Le capitaine général arrivera 
dans un pays OÙ nos rivallX don1Ínent, mais OÙ ils pèsent éga- 
lement sur les peuples de ccs vastes contrées. II doit done 
s'attacher à ne leur donner... aucun motif de discussion et à 


· Bonaparteà Talleyrand, 18 et 28 décembre; rapportl de l\larkof, 13 décernbrc; 
de 'Vhitw0rth, 23 décembre 1802. 



\\ HIT" ORTB Å PARIS. - 1802. 


!ð9 


dissiululer Ie plus possible les vues du gouverneluent. v Tout 
en cherchant à lieI' des relations (( avec les peuples ou les 
princes qui supportent avec Ie plus d'ill1patience Ie joug de la 
CompaGnie anglaise " , il s'étudiera à ne donner à cette com- 
pagnie aUCllne inquiétude. (( Les Anglais sont les tyrans des 
Indes; ils sont inquiets et jaloux; il faut s'y comporter av
c 
douceur, dissimulation et simplicité. 1) Decaen indiquera 
queUes forces il faudrait pour aider les princes hindous à 
chasser les Anglais. Puis, revenant à une date qu'il avait déjà 
plus d'une fois marqllée : (( Si la guerre venaiL å se décJarcr 
avant Ie I er vendélniaire an XIII-23 septembre 180.
..., Ie 
capitaine général a carte blanche et est autorisé à se replier 
sur rile de France. J1 II termine par ces mots qui décèlent sa 
pensée secrète : (( La mission du capitaine général est d'ahord 
une lnission d' observation; mais Ie premier Consul, bien 
instruit par lui et par l'exécution ponctuelle des observations 
qui précèdent, pourra Ie mettre à portée d'acquérir un jour 
cette gloire qui prolonß'e la mémoire des hommes au delà de 
la durée des siècles I. >> 
Le bruit se répand qu 'un corps de débarquement de 8,000 
hOlnlnes se réunit en Corse, noyau d'une future armée 
d'Éaypte. Le retour de Séhastiani confÌrme ces nouvelles. 
Séba
tialli, important, hourdonnant, arrogant, volontiers 
cnf1é de sa personne et hoursouf1é dans ses discours, a rempli 
sa n1Ïssion avec éclat; iI revient avec tapage. Ses propos circu- 
lent dans tout Paris. Le 30 janvier 1803, Ie 
loniteur publie 
Ie mélnoire qu'il a adressé, sur sa mission, au prelnier 
Consul. 11 y accuse les Anglais de différer à dessein I' évacua- 
tion c!' Alexandrie; il accuse Ie général anglais Stuart de 
l'avoir voulu faire assassiner; il peint l'armée anglaise "un 
ralna
sis d'holnlnes mal armés, sans discipline, usés par les 
excès de débauche)J . - Six mille Français suffiraient aujour- 
d'hui pour reconquérir I'Égypte. Ce pays est resté très favo- 
rable à la France. La veille, Bonaparte adressait cette allo- 


I Henri PILENTOUT, l'Ile de France SOU$ Decaen. Paris, 1901. 




70 


LA RUPTURE. - 1802. 


cution aux délégués suisses : " L'Angleterre n'a rien à faire 
avec Ia Suisse; si elle avait exprimé les craintes que je vou- 
lusse me faire votre landamlnann, je Ie devenais. On a dit que 
I'Anffletcrre s'intéressait à la dernière insurrection : si son 
cabinet avait fait à ce sujet une délnarche offìcieIle, s'il y 
avail eu un mot dans la Gazette de Londres, je vous réu- 
nissais ! " 
Ces mots sont colportés dans toutes les ambassades, en 
attendant que les journaux les publient. L'effet en est déplo- 
rable et lrès différent de celui qu'en attendait Bonaparte. 
'(i On se réunit cOlnmunément, écrit l\Iarkof, à attribuer ces 
incohérences à un esprit qui a de la tendance vers un égare- 
menl complet; c'est éOlnmunénlent l'opinion du principal 
ministre de tous ses plans politiques. JJ C'est en Angleterre 
surtout que Ie coup porte à faux. 
Les politiques voient I'Égypte menacée, la Suisse ferlnée, 
c' est-à-dire une porte de côté par OÙ ils exploraient et machi- 
naient en Fran.ce. Les négociants voient un elltrepôt de plus 
enlevé aux affaires. La Cité lit Ie discours aux Suisses et Ie 
rapport de Sébastiani : Ie Corse les défie d'agir ici, il menace 
de les déloger de là! Le sang monte à la tête de John Bull, 11 
voit rouge, il ferme les poings, et sir John Falstaff cOß11e _.1 
cuirasse de si formidables coups d' épée que Ie retentissement 
en fera évanouir Ie matamore du continent! Le ministère 
Addington se guinde à la hauteu,. du public. I-Iawkesbury 
mande, Ie 9 février, à Whitworth de déclarer que I'Angleterre 
ne se dessaisira pas de l\Ialte avant d'être rassurée sur les 
intentions de Bonaparte au sujet de l'Égypte et 
e l'empire 
oltolnan. l\Ialte est Ie gage universel et la garantie de toute 
réclamation. Whitworth, stylé à Londres par Simon W oronzof, 
s'était mis en confÌance avec 
Iarkof, Ie consultait, lui com- 
muniquait tout, et Markof, de ces confidences, nourrissait 
ses rapports, auisant la jalousie d'Alexandre, aigrissant 
l'hostilité des nlinistres. 
Whit,vorth avait conféré avec Talleyralld sur ses instruc- 
!ions du 9 février. Le 18, Bonaparte Ie fit prier de se rendre 



'VIlIT\VORTH A PARIS. - 1802. 


171 


aux Tuileries 1. Ce fut une de ces grandes scènes de tragédie 
historiqne que Bonaparte admirait tant chez Corneille et par 
lesquelles il se donnait, et donnait, à la postérité, Ie spectacle, 

ouvent Ie secret de sa vie. La France, dit-il, a une armée de 
480,000 hommes, préparée aux entreprises les plus hardies. 
L 'Angleterre possède ulle HoUe qui la rend maitresse des 
mers et que la France n' égalera pas avant dix ans : ces deux 
puissances sont capables de gouverner Ie monde, par leur 
entente, et de Ie renverser par leurs discordes. " Depuis la 
paix d'Auliens, j'ai senti, en toute occasion, l'inimitié. Pour 
avoir la guerre, il snffit de déclarer qu' 011 la veut. .. " II reprit, 
un par un, les Griefs de l' Anffleterre : - Le Piélnont, la 
Suisse, ce SOil t des baGatelles. Tout cela étai t dans l' ordre 
naturel des choses et facile à présunler, lorsqu' on traitait å 
Alniens; il ne fallait pas conclure alors, ou tenir ce qu'on 
avait promis, nOl1l1nélnent à l\Ialte. Quant à I'Égypte : (& Si 
j'avais senti la moindre inclination à m' en emparer par la 
force, je l'aurais fait, il y a un mois; Inais, tôt ou tard, 
I'Ésypte appartiendra à Ia France, soi.t par la chute de I'Em- 
pire ottornan, soit par quelque arrangement fait avec la 
Porte. " La France y conserve des intelligences; c'est pour 
les entretenir qu'il y a envoyé Sébastialli, mission nécessaire 
à cause des obstacles que I'Angleterre apportait à Ia paix, 
c'est-à-dire après Ie refus d'évacuer 
falte. Ces mots Ie condui- 
sirent à parler de la guerre : une desccnte était Ie seul moyen 
de vaincre les Anglais; mais COlnment croyait-on qu 'arrivé à 
la hauteur OÙ il était, il risquerait sa réputation, sa vie, dans 
une entreprise aussi hasardeuse? Si on l'y pousse, toutefois, 
ce sera une guerre d'exteflnination, OÙ la France entière Ie 
suivra. II fit alors Ie tour du continent, montra I'Angleterre 
sans alliés, dépeignit I'Europe subju8'uée par lui : I'Elnpereur 
de Russie est très pacifique, I'Autriche ne cOlnpte plus! (( II 
n'a tenu qu'à moi de couchcr à Vienne dans Ie lit impériaI! " 
il discourut, de la sorte, près de deux heures. A peine 'Vhit- 


1 Rapports de \\Thitworth, 21 février; de r.Iarkof, 28 février 1803, d'aprèl Ie 
récit direct de 'Vhitworth. 



172 


LA RUPTURE. - J 802. 


worth put-il placer quelques répIiques, mais très affirmatives. 
Ie J'ai cru, raconte-t-il, entendre pIutôt un capitaine de dra- 
gons que Ie chef d'un des plus puissants États de I'Europe. t) 
Bonaparte, improvisant son rôle, avait dépassé Ie person.. 
nage qu'il voulait jouer. Talleyrand, en son commentaire, 
tâcha d'adoucir l'algarade. La dépêche qu'il écrivit à 
Andréossy, Ie jour même, n'en concluait pas moins à des 
propositions fort pressantes : évacuation de l\Ialte et d'Alexan- 
drie, expulsion de Georges, répression de la presse. Le Iende- 
main, 20 février, Ie Moniteur inséra I'Acte de médiation du 
premier Consul entre les partis qui divisent la Suisse. Le Recès, 
a?te par Iequel Ia Diète germanique consacrait Ie remanie- 
ment de I'Allemagne, était prêt et la signature n'en était plus 
qu'une formalité I. Ce même jour, 20 février, Bonaparte 
publia, sous forme de message adressé au Sénat et au Corps 
législatif, un exposé de la situation de la France. C'est Ia plus 
splendide revue politique que jamais chef d'État ait passée en 
Europe. Toutefois, pour céIébrer la paix magni6que, il ne la 
présentait encore qu'å titre d'espérance. " Le gouvernement 
garantit à la nation la paix du continent, et illui est permis 
d'espérer Ia paix maritilne. " II Y fera tous les sacrifices com- 
patibles avec l'honneur. Mais si un parti, en Allgleterre, a 
conclu Ia paix et désire Ia maintenir, un autre (( a juré à Ia 
France une haine inplacable" ; d'où une attitude à Ia fois paci- 
6que et menaçante. - (( Tant que durera celte Iutte des partis, 
il est des mesures que Ia prudence commande au gouverne- 
ment de la République; 500,000 hommes doivent être et seront 
prêts å la défendre et à la venger. " II répondait d'ailleurs du 
triomphe final, et en une phrase aussi présomptueuse de sa 
part que méprisante pour les Anglais : " Quel que soit à Londres 
Ie succès de l'intrigue, elle n'entrainera point d'autres peuples 
dans les Iigues nouyelles; et Ie gouvcrnemcnt Ie dit avec un 
juste orgueil : seule l'Angleterre ne saurait aujourd'hui Iutter 
contre la France. " Et l'AngIeterre sera seule à lutter! 


I 11 EUf liCné Ie 25 février 1803. 



LA RUSSIE RT L'ANGLBTERRE. - 1802. !7;j 


II 


Cepcndant, ce jour-Ià même, Bonaparte reçut un avertisse- 
ment signifìcatif. C' était une note de l\Iarkof, sur des instruc- 
tions qui Iui arrivaient de Pétersbourg. L'Elnpereur est surpris 
du ton que prend Ie premier Consul: " Ce n'est pas celui qui 
doit exister entre des Élats indépendants. Sa l\lajesté ne veut 
ni c01l1mander, ni que personne Iui commande. )) Puis, cette 
allusion directe à l'Égypte : u L'Elupereur, satisfait du lot que 
la Providence Iui a assigné, ne songe à s'agrandir d'aucun 
côlé : if entend que personne ne s'agrandisse aUK dépens de 
la Turquie. Que Ie premier Consul I'assure sur cet article, la 
paix avec l' Allgleterre sera facilitée. JJ Et, en attendant, la 
llussie rassure les Anglais. Le chancelier de l'Empire mande 
à Silnon \V oronzof, à Londres : "Les intérêts de la Russie et 
ceux de I'Angieterre ont tant de points communs entre eux 
que ces deux puissances peuvent se considérer comme alliées 
sans avoir besoin de l' écrire sur Ie papier I. " 
Les "an1Ïs de I'Angleterre tJ travaillent à semel' l'alarme, à 
montrer la guerre iIl11ninente, à en rejeter toute la responsa- 
bilité sur Bonaparte; et iis y réussissent. Talleyrand, qui les 
fait souffleI' par ses " affidés )), qui ménage Londres, qui 
cherche surtout à s'insinuer près d'AIexandre, est représenté 
par eux, comme il se représentera lui- mêlne dans ses 
Mémoires, comrne " un homme d'un très grand esprit... ayant 
dans la tête Ie courage que l' on a dans Ie cæur J) ; conseiller 
sage, mais peu écouté, d'un maitre très imprudent; modérateur 
de la France en Europe; déplorant les actes auxqueIs il colla- 
bore, la politique dont il est l'instrument, et insinuant que 
dans l'intérêt mêlTIC òe la France une résistance de l'Angle- 


1 :Novembre 1802. l\'IA.RTErìs, t. XI. 


VI. 


II 




74. 


LA nUPTUHE. - 1801. 


terre, une résistance surtout de la Bussie, seraient nn bien... 
fait pour Ie Illonde et sauveraient Ia paix. 
Joseph nonaparte, tOl1jours aux aguets de la diplomatie, 
[;élnissallt du joug qu'il subit de son cadet, colporte, en les 
hkunant sournoiscmcnt, les intempérances de langaffe du 
Consul, les emportelnents de sa poIémique. II condalnne une 
Hnerre qui menace d'ensanc"lanter I'Europe, une guerre 
<Iue 1'on peut éviter; que, dira-t-il peu après, n sans l'extra- 
vagante mission de son Sébastiani, nous n'aurions jamais 
eue 1) . lliaisse frondeI' autonI' de lui. II écoute volontiers son 
confident et ami, Miot, lui répéter : it La France ne partaffe 
pas cette susceptibiIité poIitique, senl motif qu'on produise 
et qui tend à rallumer un nouvel incendie... La paix est Ie 
véritable objet de la nation. " Et Joseph se sent l'homlne de 
la natioll. II ne lui dépIaît point qu'on Ie IDurmure dans les 
salons où fréquentellt les diplomates. (t Le traité d'An1iens, écrit 
Mme de Staël, fut conclu lorsque les succès de Bonaparte en 
Italie Ie rendaicnt déjà maître du continent; les conditions 
en étaient très désavantageuses pour les Anglais, et, pendant 
l'année qu'il subsista, Bonaparte se permit des empiétements 
tellement redoutables, qu'après la faute de siGner ce traité, 
celle de ne pas Ie rompre eÙt été Ia plus Grande. u 
Les Anglais sont persuadés que la guerre détruira Ie charme 
ct déchirera Ie voile qui cache aux yeux des Français l' égoïslne 
et l'ambition outrée de Bonaparte; ils cesseront de voir en 
lui l'héritier de Ia Révolution; ils découvriront Ie condottiere 
qui en abuse. Les com plots cOlltre son gouvel'nement et 
contre sa personne en seront facilités. On parle de factions 
dans l'armée, notamment dans celie de rOuest, OÙ commande 
nernadot
e, et c'est précisélnent dans ces pays, OÙ Ia sédition 
couve toujours, que les én1igrés méditent un débarquement, 
quelque coup fourré sur Brest : l' Angleterre y recommence- 
rait Ie jeu de Toulon, en 1793. Ce n'est pas Ie cas d'expulser 
Georges et n ses officiers " . Un agitatcur, intrigant et poli- 
cicr, 
Iéhée de la Touche, se présente au Foreign Office, voit 

1. Hamlnond, livre des papiers qu'il a volés à Paris et offre 



L.A. RU8SIE ET L'.A.NGLETERRE. - 180!. 275 


les services. On l'éconduit (& vu l'état de paix JJ ; mais, "si les 
circonstances changeaient " , on accepterai t ses offres avec 
plaisir. Or les "circonstances" tendent à changer. Comment 
Ies Anglais proscriraient-ils Ies Bourbons, quand iis se figurent 
que tant de Français sont résignés à Ia paix, même sans Ia 
Belgique et sans Ie Rhin; que la c& faction des anciennes 
limites " fait cause commune avec celIe des " amis de I'An- 
gleterre" et que tous les opposants au Consul, républicains, 
royalistes ou constitutionnels, communient dans la même foi 
etla même complaisance à l'Angleterre? Cette (c paix anglaise II , 
les Bourbons seuls la signeraient, et l' Angleterre se trûuve 
avec Louis XVIII et Bonaparte dans les conditions où se trou- 
vait Louis XIV avec Jacques II et Guillaume III : les droits 
sacrés de l'hospitalité couvrent les calcuis de la politique. 
Talleyrand adresse, Ie 1 er mars, à Andréossy un mémoire sur 
les mesures que l'Angleterre réclama de Ia France, pour 
l'expulsion des Stuarts, en vertu de l'article 19 du traité 
d'Aix-la-Chapelle: (& II vous sera facile, dans vos conversations, 
d'établir l'analogie des circonstances. JJ L'analogie la plus 
claire, c'est que la paix ayant été signée Ie 18 octobre 1748, 
Ie 16 avril 1755, avant que la guerre fût déclarée, l'amirauté 
anglaise ordonnait aux marins d'aUaquer, capturer et détruire 
les vaisseaux français qu'ils rencontreraient I. 
Ce n'est plus du Canada qu'il s'agit, ni même directement 
des Indes; les Anglais en sont maîtres; mais ils veulent tenir 
les embarcadères et les routes: Amsterdam, Anvers du côté 
des Indes occidentales; la rtléditerranée, l'Égypte du côté des 
orientales. Pour Nelson, la 
féditerranée est Ia cause vraie du 
conflit, Ie champ de rivalité, Ie champ de bataille. II voit, il 
Inoutre trois points sur la carte : Gibraltar qu'ils tiennent, 
A.lexandrie qu'ils auraient tort d'évacuer, 
Ialte qu'ils ne ren- 
dront pas. (C Je considère, dit-il, Malte comme une station des 
plus importantes sur la route de l'Inde... J'espère que DOUS 
oe l'abandonnerons jamais. " Et Simon \Voronzof: (C Tel qu'il 


, Richard W ADDINCTOl'{, Louis XV el Ie renvel'sement des alliance,. 



!76 


LA. 1\ UPTURE. - 1808. 


soit (Ie ministère anglais), son système sera toujours celui 
d'anéantir la France, comme son unique rivale, et régner 
après despotiquement sur l'univers eotier. II a laissé faire 
Bonaparte pour avoir un prétexte à déclarer la g'uerfe. IJ 
veut garder 
Ialte et l'aura; et, à la chute de l'Elnpire 
ottoman, il s'emparera de l'Égypte. " 
Iarkof enfìn, après 
l'événement accolnpli et Ie rappel de 1'ambassadeur anglais 
à Paris : n Ce fut un dernier trait de lumière pour moi que 
I'Angleterre voulait fortement, sinon la guerre, du moins 
l'annulation du traité d'Amiens, qui serait l'effet du premier 
coup de canon tiré de part et d'autre. v 


III 


Au reçu du rapport de Whihvorth sur la scène du 18 février, 
I-Iawkesbury, très ému, se demanda s'il ne convenait pas de 
publier Ie récit. 
Jalmesbury reo détourna, sauf à élever Ie 
ton et à lnontrer les dents. (( Bonaparte, lui dit-il, est un 
spadassin; il recule qual1d on avance; il avance quand on 
recule." - <<II doitêtre fou" ,opina I-lav/kesbury. "L'extrava- 
gance et la violence qui se montrent dans sa conversation 
gouvernent sa conduite, et Ie jetteront dans les dernières 
extrémités, peut-être contre son jugen1ent " , écrivait 'Pitt. Et 
après la lecture du rapport de Sébastiani: " Je Ie tiens pour 
un exposé authentique et public des plans de Bonaparte; 
de l'espoir qu'il nourrit de se h
ouver en mesure d'ordonner 
en lnaitre... Nous devons nOllS attendre, si no us lui cédons 
maintenant, à nous voir oblig'és, au bout de quelque temps, 
de Iui Iaisser prendre I'Égypte et les Sept-lIes... Je ne pui
 
m'elnpêcher de conclure qu'une ßuerre immédiate et certaine 
serait un Inoindre tHai q u 'une concession aussi dangcreuse et 
aussi honteuse. t) II cOllcluail : (I Naus devons être préparés 
à la possibilité d'une rupture immédiate, et, tout de suit{ 



I..E 
'tESSAGE DU Ii }IARS. - {803. 


271 


" 
a.près, ou plutôt en mênle telnps, à une tentative de sa part 
pour IlOUS frappeI', dès Ie premier abord, à quelque endroit 
sensible I. 17 
De Ià à prendre les devants, il n'est qu'un pas. lIs Ie fran- 
chirent, et d'autant plus délibérément qu'ils étaient avertis 
par Simon '\tV oronzof de la note relnise par MarkoE à Talley- 
rand : ils se savaient soutenus par la Bussie, et ils ne dou- 
taient pas de l' entraîner. Ajoutez les (( amis 17 de Paris et les 
rapports de 'Vhitworth. Andréossy lui-mêllle confesse que Ie 
peuple est contre Ia guerre, que la moitié de l'armée est jaco- 
bine, que Bonaparte est hors d'état de faire campagne. 
L'occasion est bonne, note 
Ialmesbury dans son Journal. 
Les ministres, qui désormais ne font rien sans Pitt, décou- 
vrent leur jeu. Alexandrie est évacuée
 mais ils réc]ament 
l\lalte à titre de compensation et à titre de gage, qu'ils garde- 
ront tant que Ie premiep Consul ne les rassurera pas sur 
I'Égypte 2. On parle du retour de Pitt au ministère. Pour 
répondre au message de Bonaparte du 10 février, à ses 
500,000 hommes, à sa déclaration insolente que I'Angleterre 
seule n'est pas de taille, Ie roi, Ie 8 mars, demande de nou- 
veaux subsides. Alors qu'ils savent par \Vhit\vorth Iui-même 
qu'il ne se fait aueun arlnement dans les ports de France, Ie 
10 mars, ils rappellent Ia miliee; Ie II, Ie Parlement vote 
une levée de 10,000 marins. Les émigrés bourdonnent, 
./ 
remuent, paradent. Le comte d'Artois joue au souverain au 
ll1ilieu de ses fidèles, toujours à la veille de l'héroïsme, de 
l'embarquement, de la restauration. Bonaparte leur avait fait 
passer des offres assez étranges : une indemnité, une satis- 
faction queleonque, en argent, moyennant quoi Ie prétendant 
renoneerait, en forme, à ses droits; son frère et ses neveux 
se retireraient loin, très loin, à 
foseou. II en avait été ques- 
tion, en août 1802, entre Talleyrand et !\Iarkof. Le propos 


I Pitt à son frère, 28 février; ! mars; Jow"nal de }'falm
sbury, ið, 20, !6, 
!7 février; 2, 9 mars 1803. 
t Rapports d'Andréo8sy, 24 février, Ie' mar.; Hawke.bury à Whitworth, 
28 février 1803. 



278 


LA RUPTURE. - 1803. 


rerrit, en février 1803, par l'entremise du roi de Prusse. Ce 
n'était pas l'heure, pour les Bourbons, de se désavouer eux- 
mêmes, de s'avilir, comme Ie disait crûment Talleyrand, 
jugeant de ce mot l'acte qu'il était chargé de procurer. Us ont 
tout refusé, écritle roi de Prusse I. 
Andréossy, fort novice aux escarmouches d'ambassade, se 
sent quelque peu étourdi et chancelant. De sa personne, 
d'ailleurs, il incline aux opinions des eutours de Joseph, de 
Miot, et ses propos intimes concordent sillgulièrement avec 
ceux qu'échangeait, au mois d'août précédent, son collègue 
de Vienne, Champagny, avec Ie plus enragé et acharné 
ennemi de Ia République et de Bonaparte, Ie comte d'An- 
traigues. Un camarade de jeunesse d' Andréossy, Ie comte de 
Guilhermy, homme de confiance de Louis XVIII, Ie vient 
visiter en son ambassade. Andréossy lui confie ses inquiétudes 
sur l'instabilité des choses de France. II croit, en cas d'événe- 
menl, que les jacobins reprendront Ie pouvoir si les royalistes 
ne sont pas en mesure. II fail grand cas de Pichegru. II estime 
d'ailleurs, prenant à Ia Iettre les déclarations officielles qu'il 
reçoit à Londres,. que Bonaparte seul pousse à la guerre et 
qu'il ne tiendrait qu'à lui de l'éviter, ce qui est précisélneI?-t 
Ie jeu joué par les Anglais. (c Tel ,est, citoyen ministre, écrit-il 
à Talleyrand, Ie 17 mars 1803, l'état des esprits et des choses. 
Je crois qu'on peut encore tout ramener à 1a paix. Les mesures 
que prendra la France et Ia détermination du premier Consul 
décideront du sort du monde. u.. 


I
 


Après divers retardements, Bonaparte s'était décidé å faire 
partir Decaen. Ce général quitta Paris Ie I G février, et Brest 


1 Rapports de 
farkof, 21 avril, 16 'octobre 1802. Lettres de Frédéric-Gl1illaume 
à Aloxandre, it fé,-rter, 29 mare 1803. ÐJ.ILLi:C. 



LA SCÉNE DU is 
L
\ 11 S. - 1803. 


279 


Ie 6 mars, 3YCC la petite expéâition destinée à rcprendre pos- 
session Jes cOlnptoirs des Indes que les Anrrlais devaient resti- 
tuer. Bonaparte croyait done encore à la prolongation de la 
paix; il ne se disposait cerlaineUlent point à la rom pre : c'etit 
été livreI' aux Anglais Dccaen, ses soldats et l'escadre qui les 
portait. Le II loars, au matin, il reçut Ie texte du message 
royal du 8. C'était la guerre, et très prochaine. A la précipita- 
tion, à la cOlnplexité de ses mesures dans cette matinée du II, 
on voit bien qu'il est pris fiU dépourvu. II piétine la terre, 
cornnle pour en faire sortir des marins, des soldats, des 
auxiliaires. II commande à Decrès des bateaux plats, qui 
devront être réunis à Dunkerque, à la fin de septembre. II 
rasscmhle les pièces de )a lourde machine de guerre, la 
machinc toujours branlante et disloquée des aIliances, tâchant 
de déjouer la diplomatie anglaise, de la prévenir partout. II 
écrit au roi d'Espaß'ne, ille presse de mettre en état sa flotte 
désarmée : n L'Angleterre veille toujours; eUe n'aurá de 
repos qu'elle ne se soit emparée des colonies et du commerce 
du monde. " II harcèle les Bataves; il avertit l\lelzi, qu'il 
trouve mou. 
n ne suffit pas de crier aux alliés : Garde å vous! II fant 
occuper les positions offensives. Bonap
lrte n'a garde de 
méconnaître Ie conseil que Frédéric souffJait, en 1755, aux 
ministres de Louis XV, aveuffles et sourds : (I Toute leur con- 
duite de modération ne leur fera différer ni éviter la ffuerre 
générale que l' Angleterre leur destine... Savez-vous Ie parti 
que je prendrais dans les circonstances présentes, si j' étais Ie 
roi de France? .Ie ferais marcher, dès que la guerre serait 
déclarée ou que les Anglais auraient commis quelque hostilité 
contre la France, un corps considérable de troupes en 'Yest- 
phalie pour les porter tout de suite sur l'électorat de Hanovre. 
C'est Ie seul moyen de faire chanter ce... J) Ici, nn IDOt fort 
libre, désignant Ie roi d'Angleterre, Au lieu de dissimuler ses 
troupes et de les engaffer dans Ie nord de l'Allemaffne, Brnn.. 
parte pl'éférerait - c'est une tradition du Comité de salut 
puLlic.-y placer Ie roi de Prusse, ce qui serait du même coup 



280 


LA RUPTURE. - i803. 


Ie lier à la France et I' engageI' contre l' Angleterre. II envoie 
Duroc à Berlin, avec cette instruction: "II faut trancheI' Ie 
mot; Ie projet du premier Consul, si Ie cabinet britannique 
persévpre, est d'envahir sur-Ie-champ Ie Hanovre.)) l\lais 
Duroc fera entendre Ie fin des choses, Ie sens caché de la 
lettre que Ie premier Consul adresse à Frédéric-Guillaume : 
CI V otre l\lajesté sait combien je désire, dans toutes les circons- 
tances, lui être agréable... ,) 
En même temps que la Baltique, la l\{éditerranée. Bona- 
parte réoccupera Otrante et Tarente si les Anglais n'évacuent 
pas 
{alte. Le roi des Deux-Siciles en est prévenu. Le général 
Colbert part pour Pétersbourg avec une lettre qui en avertit 
Alexandre et réclame (( son intervention" . 
Ces lettres au roi d'E,spagne, au roi de Prusse, à l'empereur 
de Russie, à l\lelzi, sont écrites dans la matinée du II mars. 
Ce jour-Ià, Talleyrand dînait chez Ie Ininistre de Prusse, Luc- 
chesini, avec \Vhit\yorth, Berthier et Decrès. Au sortir de 
table, Talleyrand, Don sans quelque solennité voulue, invita 
les ministres de la guerre e t de 1ft marine à retourner à leurs 
ministères où des ordres pressanls les attendaient; puis il 
emn1ena \Vhihvorth dans un salon voisin. lllui signifia que, 
si I'Angleterre ne fournissait pas des explications sur ses 
arn1ements, Ie premier Consul ferail entreI' 20,000 hOlnnles 
en I-Iollande, formerait un camp sur les fronlièrcs du I-Ianovre, 
un autre à Calais, et occuperait Tarente. On reolarqua que 
'Yhitworth, en entrant au salon, paraissait ,fort É'IHU I. 
Le 13 mars, il y avait réception chez :r.ilnc lJonaparte. 
'\"hil\vorlh s'y rendit, paré pour la bataille, en {jenlilhomnle 
qui va sur Ie terrain, parfailcJl1ent calIne, hautaill, d'une 
inlperlinence à peine yolIée par lcs fonucs d'unc exh'êlne 
courloisie; lent de paroles, soLre de ßcstes, rnagnifiqueJnent 
vêtu, la distinction mêlne, un lord de la tête aUK pieds 2. 


1 Rapports de Lucchc!ini, 12 mars; note de Talleyraud à \Vithwortb, 12 mars; 
TalleYl'and à A ndréo>isy, 12 mars 18f)3. 
, Uelatiol1s de \Yhitworlh, 13 mars; de Markof, 16, t 7 mars; de TaIJeyrand à 
Andréo8sy, 13 lUafS; à lJ6doU\.ille, 16 mars; à BiUDOD, à .Herlin, 16 ware. 



I4A SCÈNE DU i3 MARS. - 1803. 


!8i 


Bonaparte l'aborde, aGité: cc À.insi VOlIS voulez la gnerre ! - 
Non, premier Consul; nous somInes trop sensibles aux avan- 
taGes de la paix. - N ous nous somines battus pendan t quinze 
ans. - C'en est déjà trop. - Mais vous voulez faire la 
guerre quinze années encore, et vous m'y forcez... Le roi 
d'Angleterre a dit dans son message que la France préparait 
des armements offensifs; il a été trompé : il n'y a dans les 
ports de France aucun armement considérable, étan
 tous 
partis pour Saint-Domingue. II a dit qu'il existait des diffé- 
rends entre les deux Cabinets. Je n'en connais aucun. II est 
vrai que l'Angleterre doit évacuer 
Ialte; Sa 
Iajesté s'y est 
enffagée par Ie traité. " "Vhitworth explique les intentions du 
roi : Ie message est une forme constitutionnelle, il n'a rien 
d'une provocation; tout s' arrauffcra, ill' espère, par des expli- 
cations amicales. "II n'y a pas à en donner, reprend Bona- 
parte, sur des stipulations aussi claires et aussi positives que 
celles du traité d'Amiens. )) Puis, se détournant : - cc Très 
bien! Nous nous hattrons dans quinze jours! )J - 
Iarkof se 
trouvait près de Iui, il avait tout entendu; il insinue quelques 
phrases de politesse, conciliantes. Azara, l'ambassadeur 
d'Espagne, se tenait près de l\larkof. Bonaparte reprend, 
s'adressant aux deux: - (( Je ne demande pas mieux; mais : 

{alte ou la guerre! " Alors, élevant la voix comme indigné : 
- " Les Anglais veulent la guefTe; Inais s'iIs 80nt les pre- 
miers à tireI' répéc, je serai Ie dcrnler à la relnettre. lIs. ne 
respectent pas les traités. II faut doréuavant couvrir les 
traités du crêpe noir. IJ Après cette sortie, iI s'adoncit, s'en- 
tretint avec 
Iarkof du départ de Colb
'rt pOtl r PétersbouJ'ff, 
revint à \\Thit\vortb et, d'un ton de cOtll'loisic, 
 'infonna de.Ia 
santé de lady "Vhitworth. u ElIe est restée à la 111aison pour 
carder un de ses ellfants 111alade, répondit l'an1bassadeur.- 
VOllS avez, repartit Bonaparte, passé ici une mauvaise saison, 


AfémoiJ'es de fa dllchesse d' Ab,'antes. Lea textes fondamentaux sont ceux de 
Whitworth et de Talleyrand, du 13 mar., écrits SOLIS I'impresøion même. Le. 
autreI' sont recompo,éø, de. discours. - Portrait de Whitworth, par TUI'ner, au 
Louvre. 



5!82 


LÁ nEPTURE. - :1803. 


je souhaite que vous resti{1z la bonne. )J 
Iais, s'agitant de 
nouveau: (( II n'y a pas d'apparence après ce qui vient d'ar- 
river. u Et ne se con tenant plus: " Pourquoi des armements? 
Contre qui des mesures de précaution? Je n'ai pas un senl 
vaisseau de ligne dans les ports de France; mais, si vous 
voulez armer, j'armerai aussi; si vous voulez vous haUre, je 
me battrai aussi. Vous pourrez peut-être tuer la France, mais 
jarnais l'intimider. - On ne voudrait, dit \Vhihvorth, ni l'un 
ni l'autre; on voudrait vivre en bonne intelligence avec eUe. 
- II faut done respecter les traités. l\Ialheur à eeux qui ne 
respectent pas les traités! lis en seront responsahles à toute 
l'Europe. u Sur ces IDOls, il rOlTIpit Ie cercle qui s'était formé 
autour de lui, et, " sufioquant de colère u , sortit en criant : 
(( 
Ialte ou la guerre, et malheur à ceux qui violent les 
traités! u 
Plus de cinquante personnes assistaient à la scène, Les 
courricrs diplomatiques en portèrent des relations à Berlin, à 
Pétersbourrr, à Vienne. II np fut bruit d'autre chose dans 
Paris. Le 15 lnars, au Conseil d 'Éta t, on discntait un projet 
de loi sur la Banqne de France. Un ancien melnbre, très 
modéré, du Comité de l'an III, Defermon, exprima la crainte 
que les circonstaI1ces ne nuisissent au succès de la Ballque. 
(t Les Romains assiérrés en\To)Tèrent une armée en Afrique, dit 
Bonaparte. Si nons üyions la ffuerre, ce qui ne paraH pas pré- 
SUD1Ublc, je voudrnis diminner les impôts de .trente millions. 
NOllS vivrions en Europe, en Hanovre. J) Le roi d'Anß'leterre 
payerait les frais de la ffHerre. II rapporta les paroles qu'iI 
avait atlr('
sées à 'Vhil\vorth et it ajouta : (( La France ne pent 
reeuler là-dcssus - 
{alte - sans reenler sur tout Ie reste. 
Ce serait contt'aire à l'honncnr. II vaudrait mieux périr. Si 
l'on cédait sur ce point, ils dClnandel'aient Dunkerque. Ces 
tenlps-Ià 
onl passés, nous ne som 111('8 plus ce (f11e nous étions. 
Nous ne scrOllS pas les vassa11X dp I',,:\ufrlclcrre... Les AnGlais 
onl 
té hnbitués à mener Ie confn
nt, et, pour peu qu'ils 
trOl1v
nt 
ctl1cJ1cn1ent de résistance, ils y sont très sensibJes. 
Tant pi
 pour cux ! >> 



LA SCÈNE DU 13 ),IARS. - 1803. 


!83 


Dans Ie même temps, 
Ial'kof écrivait à Pétersbourg après 
une conversation avec l'un IC des plus affidés JJ de Talleyrand, 
Choiseul-Gouffìer : " L' explosion sera sous pen, on en sera 
quitte pour Ie fracas. Bonaparte est hors d'état de porter à 
son ennemi aucune atteinte directe. Tout ce qu'il peut exé- 
cuter, au moins cette année-ci, est de vexer Ie royaume de 
Naples en y faisant subsister un corps d'armée. " Les Anglais 
ne céderont point I. CI Je pense, disait \Vhitworth à son col- 
Iègue de Russie, que ma cour voudrait pcut-être se prévaloir 
des avantages dans la position actuelle, qui la mettent à 
même de porter à la France des coups très sensibles, sans en 
avoir rien à craindre, pour demander, en Italie, et même 
ailleurs, un ordre de choses plus tolérable. Trop convaincue 
des vastes projets que l'ambition insatiable de Bonaparte lui 
suggère, elle est déterminée à saisir Ie Inoment actuel pour y 
mettre des bornes. JJ Joseph Bonaparte en convient. CI 
Ion 
frère, dit-il à \Vhitworth, a trop abusé de son ascendant. tJ 
Joseph a essayé de Ie modérer, mais il s'est fait éconduire; il 
a dù se retirer à 
Iorlefontaine. Néanllloins, poursuit Markof, 
l'attitude de l'Angleterre a produit déjà deux très bons effets : 
<< abattre l'orgueil du premier Consul et désabuser les puis- 
sances de I' opinion OÙ eUes étaient tombées que rien ne 
pouvait lui résister. " 
On lit dans la correspondance royalistc (4-12 avril): C( Les 
nouvelles sont à la guerre. II est certain que Bonaparte nc 
la veut pas; mais il parait que I'Angletcrre la veut. IJ Bona- 
parteécrivait à l\lelzi, le2 avril: ccJe vous dis, pourvous seuI, 
que je ne pense pas que ce conlmencernent de querelle ail de 
suite, et que je présume que tout s'arrangera suivant la 
teneur d
 trailé d'Amiens. JJ Cependant, il avait envoyé un 
navire à Ia recherche de Decaen, avec l' ordre pour Ie général 
de s'arrêter à l'ile de France (25 mars 1803), Et 
larkof con.. 
cluait, au milieu d'avril : " Je suis très porté à croire qu'il 
cédera å rAngleterre sur l'article de 1\1alte, dani la crainte de 


"\ 


I Rapports de Markof, 17 marø, 4- avril 1803. 



!8
 


J.,A RUPTURE. - 1803. 


voir 13 [pIerre se renouveler, é\'énement qu'il redoute, à cause 
du manque absolu des moyens à parer les premiers coups, 
qui mettI'aient dans Ie plus grand danger les restes de la 
marine française, Ia sûreté de ses possessions et particuliè- 
relnent celles de I'Amérique espagnole... Les fonds continuent 
à haisser. " 
Malte devenait Ie point de mire de toute I'Enrope, Ie rocher 
oÙ s'accumulentles nuages el qui annoncent, selon la direction 
qn'ils prennent, Ie beau temps OÙ la tenlpête. Si les Anglais 
l'abandonnent, la' France écrase I'Enrope, Bonaparte se pro- 
clame empereur d'Occident! Si Bonaparte y laiðse les Antjlais, 
c'est la retraite qui COlnmence, et bienlôt 13 déroute de Ia 
llévolution : il aura suffì, COlnme à Saint-Jean-d'Acre, de lui 
tenir tête ponr déshabiller Ie fantoche et dissiper l'épouvall- 
tail! Le prestige repasse à I'Angleterre, qui paraH se cralll- 
ponner avec Ie plus d'acharnement, qui parle avec moins 
d'elnphase, mais avec plus d'autorité. Si I'Ang-Ieterre est 
encore isoIée, Ie continent tourne à Ia neutralilé bien\TcilIante. 
Duroc est éconduit à Herlin, très poliment; Innis ils sont 
repus, ils tiennent à différer en repos. (& Que les Anglais 
exercent Ie despotisme sur les mers, c'cst un très grand incon- 
vénient, je l'avoue, dit I-Iauffwitz; mnis Ie despotisme conti- 
nental est infiniment plus dangereux. " Et voilà Ie fruit, très 
mùr désormais, de tant de sollicitations, d'offres de supré- 
Inatie, d'Empire même; de tant de licues carrées de terre 
aUelllande, de tallt d'âmes d' Allemands, promises par tous les 
Gouvernements de la Répuhlique depuis dix ans et distribuées 
naguère par Bonaparte. 
La Prusse denleure ce qu'eJIe a toujours été, La Bussie 
índique ce qu'clIe sera. Alexandre diffère de répondre : c'esl 
Ie carêlne, tClnps d'abstinence; puis viennent les picnx devoirs 
de la Selllaine sainte! Quand il écrit, à Ia fin d'avril, c'est 
pour se dérober : (t Quoique la conduite de l'Anffleterre 
paraisse, en ce mOD1ent, contraire à la lettre du traité d'Alniens, 
je ne Ine pernlettrai ni de la défendre, ni de la blâmer. )) II 
regrette, toutefois, qu' elle se soit mise dans son tort, et il Ie 



LA SCÈNE DU 13 MARS. - 1803. 


285 


111ande à Simon ';Voronzof: (( Je dois avouer que dans cette 
occasion, du moins en apparence, Ie gouverneme-nt anglais a 
agi contre Ia lettre du traité d'Amiens, et que, juridiquement, 
il n'a pas Ie droit en sa faveur, s'étanl obligé à l'évacuation de 

falte en des tennes déjà relnplis ou qui peuvent l'être quand 
il vondra. JJ II offre nne médiation, qui serait CI frunehe, si 
I'Elnpereur n'était pas inf1uencé par son minislère JJ, mande 
Hédouville, enguirlandé, comme Ie devaient être tous les 
emvoyés français près d'AIexandre, et entêté de cette chi. 
lnère : deux Bussies, l'une hostile à l'alliance française, et 
c'est tout Ie monde; l'autre favorable, et c'est l'Empereur 
tout seu!. A la vérité, cet autocrate est incapable ou de vou- 
loir par lui-même ou d'accomplir ce qu'il veut! 
En Batavie, la France récolte ce qlj 'elle a semé depuis que 
Pichegru a conquis et Sieyès régcnté cette République. lIs ne 
rêvent que neutralilé. Sous Ie manteau, iIs négocient avec 
Londres. Sémonville les soupçonne de vouloir livreI' Wal- 
cheren aux Anglais. Ce n'est pas un allié sur qui Ia France 
puisse compter; c' est un avant-poste que l'armée française 
doil occuper très forlelnent si elle ne veut en être déIogée, et 
l' ennelni est dans Ia place. 
II faudra done, sur terre et stir mer, procéder à de formi- 
dables armements : envoyer en Tlollande, à Tarente bateauK 
plats, canons et régilnents; opérer, en cas de gucrre cont3- 
nentale, contre I'Autriche et la Russie, di,,'ersion classique; it 
faudra des millions, et Ie Trésor n'cn a point. Les reSSOUfces 
extraordiuaires sont taries avec la guerre. La nation française, 
à peine remise au travail, se rebellerait conÍl'e de nouvea UK 
illl põts. Tout l' édifìce financier, à peine constrllit, s' écroulerDÍ t. 
Le billet de banque tOIl1berait dans Ia banqueroute, se rava- 
lerait à la valeur des assignats. Un seul IDoyen de se procurer 
de l'arß'ent : céder des terres. Bonaparte n'a plus la ressource 
des Liens nationaux, Inais il ales terres conquises. L'échec 
de l'e:'qJ{

ditioIl dé Sainl-Dolningue l'a détourné pour jarnais 
de l'Alnérique. La Loui
iallc n'a plus pour lui de raison d'être. 
Les vucs qu'on lui prêlc sur Ie 
{exique inquiètent Ies États- 



186 


LA RUPTURE. - 1808. 


Unis, et il a besoin des États-Unis contre l'Angleterre. n Le 
jour où la France s'emparera de la Louisiane, avait dit Ie 
président Jefferson, elle prononcera la sentence qui la renfer- 
mera pour toujours dans la lirrne tracée Ie long de ses côtes 
par Ie niveau des basses mers; eUe scellera l'union de deux 
peuples qui, réunis, peuvent être maitres exclusifs de l'Océan ; 
elle nous contraindra à nous marier avec la flotte et la nation 
.anglaises. )) Bonaparte avait besoin d'argent, iis en avaient à 
placer; ils Ie placèrent" en propriétés " , dont Bonaparte avait 
de quoi revendre. Ainsi fut conclu, à Paris, Ie 28 avril 1803, 
Ie traité de cession de la L ouisiane aux États-Unis, pour 
80 millions de francs. On a beaucoup dit que Bonaparte 
vendit des hommes ; il fant dire aussi que Jefferson en acheta; 
l'un toucha l'argent, l'autre prit les âmes; il y eut trafic, OÙ 
1'0n est toujours au fi10ins deq.x à compter, et l'intérêt de 
cette opération est qu' elle se fit entre deux Républiques, 
démocratiques toutes deux et qui, toutes deux, avaient affiché 
sur les mUfS, à côté de leur acte de naissance, une Déclara- 
tion des droits des hommes! Décidément Ie partage de la 
PoIogne, conçu et' accompli par deux princes philosophes, 
Frédéric et Catherine, dcmeurait, en matière de droit public, 
Ie dernier mot du siècle des Iumières. La République fran- 
çaise, après s'être identifié cette politique, à Rastadt, venait de 
la consacrer en Allemagne par Ie grand Recès de Ratisbonne, 
et c'était Ie seul lien de droit entre les pouvoirs sortis de 
I' ancien régime et les pouvoirs issus de la Révolution, entre la 
vieille Europe et la jeune Amérique! 
La cession de Ia Louisiane, ainsi vendue aux Yankees, 
avant même que la France en eût pris livraison, parut une 
offense aux Espagnols, qui l'avaient, en gentiIshommes, res- 
tituée à la France... en échange de I'Étrurie. Ce fut un motif 
de plus pour eux de se dérober à une alliance aussi hum i- 
liante, pensaient-ils, pour leur honne-ur qu'onéreuse à leurs 
finances et danffereuse pour leur domination dans l' Amériquf' 
du Sud. Godoy négociait à la Beaumarchais : servile, bavard, 
hâbleur, insaisissable. II montrait les arsenaux vides, les vais- 



LE D
PART DE 'VHIT'VORTH. - 1803. 287 


f'enlJX désemparés; élalant la misère de I'État, comme d'autres 
lcurs richesses et, sous Ie manteau, il causait de neutraIité avec 
Ics ngents d'Anglelerrc. Autanl de motifs pour Bonaparte de 
(( fil
r II les négociations et d'ajourner Ia rupture: autant de 
lllOlifs pour Ies Anglais de la précipiter. 


v 


. Je rencontre chez Bonal)arte, écrivait '''hihvorth, un 
Grand désir de négocier" et CI d'éviter Ia rupture si c'est pos.. 
sible 1 " . }lais Ie cabinet anglais y Inettait des conditions que 
Bonaparte, on Ie savait à Londres, n 'accepterait jamais : 
I\lalte, à perpétuité à I'Ang-leterre ; évacuatioll par Ia France de 
la Hollande et de Ia Suisse; en compensation reconnaissance de 
l'acquisition de l'ile d'Elbe par la France, du royaume d'Étru- 
rie, de la République italienne et de Ia République Iigurienne, 
moyennant une illdelnnité au roi de Sardaiß'ne, en Italie i. 
Bonaparte refuse l\lalte; mais il fait insinuer par Talleyrand et 
Joseph la cession d'une autre He : Lampedusa, Corfou, Chypre 
mênle. Le cabinet anglais réplique : il lui faut être maître de 

faIte pour se sentiI' rassuré sur rÉgypte; il propose ou Ie 
gouvernement civil de I'ile donné à I'Ordl'e, avec une garnison 
anglaise à perpétuité, ou la cession pure et simple de rîle à 
l'Angleterre pour dix années : dans rune et l'autre ccmbi- 
naisons, Bonaparte s 'empIoierait å leur procurer Lampedusa s. 
Cette ouverture officielle se double d'une négociation secrète 
qui montre à quel point les ministres anglais se croyaient sûrs 
des partisans qu'ils avaient à Paris, de leur zèle et de leur 
influence. 
Un sieur Huber, citoyen suisse, ami de lord Auckland et 


, Rapports des 27, 29 avril, 4- mai 1803. 
I Note à Andréossy. 2 avril; Hawkeshury à Wl1ltwortb, r,. avril 1802. 
, Rapport de 'Vhitworth, 11 avril; Hawkesbury à Whitworth, 13 avril 1803 



!88 


LA RUPTURE. - 1803. 


qui entra plus tard dans Ie service de la trésorerie, résidant 
alors à Paris et fort répandu dans Ie monde des arnis de tAn- 
gleterre, fut charß"é d'insinuer que si Bonaparte cédait sur 
l'article de l\lalte, Ie cabinet de Londres ne s' opposerait pas à 
la transfortnation de son Consulat à vie en pouvoir hérédi.. 
taire : à cette insinuation se joignait rarrière-pensée d'un 
traité de commerce. Iluber porta ces paroles à Regnaud de 
Saint-.Tean-d'Angély et à .Joseph nonaparte qu'il supposait, 
natureJIelnent, intéressé dans l'affaire, puisque de frère du 
consul, de citoyen frère, il passerait altesse, J.11011Sieu1", et 
prince du sang! l\lais Bonaparte n'en voulut rien entendre. II 
Iui parut que ce mélange de couronne et de tarifs, de trafic 
de dynastie et de comnlerce Ie ravalerait devant la nation; 
que Ia France qui l' élèverait peut-être au trône pour COln- 
baUre les Anß'lais, surtout pour les avoil' vaincus, ne lui par- 
donnerait pas de céder 
falte pour acheter la reconnaissance 
par I'AnB-Ieterre de sa " promotion JJ à I'Empire. L , Ernpi1"e des 
Callies, dans sa pensée, était sa Grande machine de guerre 
contre les Anglais, non un titre de courtoisie octroyé par Ie 
roi Georg'e. Enfin, persuadé que les Anglais ne relldraient 
point 
Ialte, la proposition lui parut un piège. (I l\lalte ou 
tien JJ demeura donc sa nlaxime. 
Le 23 avril, Hawkesbury renouvela ses réclamations, et sa 
dépêche prit la forme d'un u[tz"nlatunl. \Vhitworth, en cas de 
refus, demanderait ses passeports. Le premier Consul aurait 
jusqu'au 2 Inai pour faire connaître sa réponse. 
\Vhit\vorth reçut cette dépêche Ie 25 avril et, Ie 26, en 
relnit la teneur à Talleyrand. Le 28 avril, fut portée une Ioi 
sur les douancs qui ne laissait point jour à des arrangements 
de commerce avec l'Angleterre. Ce fut une perturbation géné- 
rale dans Ie monde des affaires et parmi les u amis de I'An- 
gleterre JJ . - (( Ce qui restait d'alnis de Ia liberté, rapporte 
Miot, n'envisageaient, dans les revers que la guerre pourrait 
amener, que ruines et désastres, et, dans les succès, qu'un 
moyen de plus pour Ie premier Consul d'arriver au terme de 
son ambition. If - " Ce ne sont) mande Lucchesini, que 



LE DEPART DE 'VHIT\VORTH. - 1803. 289 



" récriminations" contre {c les trop vastes projets de dOlnina- 
tion d u Consul J) . C' est Iui senl qui s 'est attiré cetle redou- 
table réplique; on envisage la note de \Vhit,vorlh cc avec plus 
de reGrets que d'animosité J) . - f( Le gOlH er!1('Iuent anglais, 
écrivait quelques mois après un autre ami d
 JGseph, est Ie 
seul ohstacle qui s' oppose encore à l' exécution des projets 
alnbitieux : il faut Ie renverser I ! J) 
Voilà tout ce monde en mouveInent, en intriß"ues. IIuber 
écrit à \Vhihvorth, Ie 3 mai, après uue tournée chez les 
partisans de la paix : cc V otre Seirrneurie sait que, comme 
caractère, situation et facultés, ils fonnent une très forte 
phalange et une très avantaffeuse association. Joseph Bona- 
parte, Ie meilleur de la falniHe... Regnaud de Saint-Jean 
d'Angély, son .intime ami et confident, sont en fureur contre 
Ie premier ConsuL.. M. l\lalouet, homme de moralité, de 
caractère, est un membre essentiel de cette petite phalange. 
Le sénateur Fouché, homme très différent des précédents au 
point de vue de la moralité, est notoirement remarquable par 
ses facuItés, son énergie, son indépendance d'esprit; en cette 
occasion, il a été un grand et hardi avocat de la paix, et il osa 
seul combattre l'orgueil aveugle et l'ambition du Consul. 
Quant à 1\'1. de Talleyrand, vous savez, milord, que son intérêt 
comme ministre et comme individu est si décidément lié à la 
paix qu'on peut compteI' sur son aide, si quelque incident lui 
donne cette influence que son manque d'énergie lui refuse. >> 
Lucchesini écrit, dans Ie même temps et SOU3 la même 
inspiration: (( Talleyrand ne conseilJa ni n'approllva]3 mis- 
sion du colonel Sébastiani, et moins encore la publication des 
rapports insultants et indiscrets. J) II s'est opposé, jusqu'à 
offrir sa démission, au projet de présidence de la UépubIique 
heIvétique; il a tâché de faire supprimer dans l'exposé de La 
situation Ie passage provo cant sur I'Angleterre. u n n'y i1 pas, 
poursuit Lucchesini, un ministre, pas un conseiller d'Etat et 
presque point de généraux qui ne soient accabIés de la pers- 


I Stanialas Girardin à Ræflerer. juin 1.804-. 



I. 


19 



!IO 


LA RUPTURE. - 1803. 


pective d'une gUf\rre maritilne... Les deux frères du pre- 
mier Consul et l'aîné surtout, dont Ia moderation a souvent 
désapprouvé les élans trop ambitieux du général, auraient 
voulu qu' on renonçât it l\lalte... " Et Lucchesini transcrit ces 
mots, qui viennent tout droit de Talleyrand, qui seront toute 
la raison de sa conduite à Erfurt et tout Ie fond de son apo- 
logie future; parlant du plan de deseente de Bonaparte: ,,11 
serait aussi funeste à sa sÚrelé d'éehouer, que fatal à celJe de 
('Europe de réussir. 1J Luechesini conclut, s 'adressant à un 
des prétendus alnis de la République, celui, à coup sûr, qu'elle 
a Ie mieux payé, tandis qu'elle s'est fait payer l'allianee par 
les aulres: CI Le trésor public est dans l'impossibilité de faire 
les moindres avances. Les alliés de la France sont saIlS res- 
sources, sans disposition et sans intérêt pour la secourir. Les 
Français sont haïs en l-Iol1ande. La Suisse n'est pas encore 
tranquille. JJ Bonaparte s'attire la <<uerre parce qu'il ne se con- 
tente pas d'être Ie premier sur Ie continent et Ie second sur 
mer. " Telle est l' opinion quë portent sur l'affaire du moment 
les hommes qui 
e laissent s' en imposer ni par les fortnes illé- 
gales que donne à sa conduite diplomatique Ie ministère 
anglais, ni par les l
écl'Ùnillalions Ù
l
efutables qu'y oppose Ie 
gouvernement français. )) 
C' est done, et de l' aveu des partisans mêmes des AI1ß-Iais, 
une guerre préventive, une guerre comIne celIe qu'ils ont 
faile à Louis XV en 1755, et que Frédéric a engagée en 1756 
conlre la France et I'Autriche. 
Iais, forts de ces précédents 
qui leur ont rapporté la paix de Paris, en 1763, la vraie paix 
anglaise; se sentant soutenus à Pétersbourg, à Berlin, à Vienne 
å la Haye, lnêlne à l\Iadrid, à Paris enfÌn par Ie gouvernement 
presque enlier du Consul, par sa famille, par l'armée, par ce 
qu'ils croient l'opinion; voyant Bonaparte blåmé, espionné: 
oesservi sinon encore trahi, au sens propre du mot; con. 
vaincus qu 'un échec Ie perdra, que la guerre ébranlera SOT 
pou\'oir si elle ne Ie renverse; sûrs enfìn que cettr ffuerre leUJ 
procurera les béné6ces que la paix leur refuse, Ie monopole dl 
rOlInnercc etla suprématie des filers, les Anglais !1on 
sent leur 



LE DEPART DE \VHIT\VORTH. - 1803. 291 


sorno1ations, et, puisqu'ils Ie croient facile, entreprennent 
d'intimider la France, d
htHnilier et de déconcerter Bonaparte. 
Le lor mai était Ie jour de la l'éception ordinaire des diplo- 
Inates. "rhit,vorlh s'abstint d'y paraitre. On raconta qu'il fai- 
sait ses malles. Bonaparte aurait désiré Ie retenir : si 'Vhit- 
,vörlh retardait son départ, des ouyertures étaient encore 
possibles. II Ie dit à l\larkof, ajoutant toutefois : cc L'Angle- 
tcrre en agit avec Ia France comme si c'était une puissance du 
dernier ordre. JJ Et à Lucchesini : (C Le cabinet de Saint- 
James a pris Ie ton et les allures qui lui réussirent pendant les 
négociations du traité d'Utrecht. Pour calmer ses inquiétudes, 
il faudrait admettre de nouveau un commissaire anglais - à 
Dunkerque et à BouIogue, combler les ports de la France et 
brûler tous les ateliers de ses manufactures; il faut supposer 
aux Français une ânle de boue et point de sang dans les 
veines pour les traiter de la sorte... JJ 
Puis, les diplomates 5' étant retirés, Bonaparte retint les 
sénateurs, les conseillers d'État. II les harangue avec véhé- 
mence : n Les ministres anglais veulent nous faire sauter Ie 
fossé, et nous Ie sauterons... L'indépendance des États 
marche avant la liberté, avant la prospérité du commerce 
et de I' industrie. .. Admetlre une modiGcation au traité 
d'Amiens, c'est Ie premier annean de la chaine... " Accorder 
Malte, c'est I'asservissement complet, Ie traité de 1786 
:iggravé, Ie droit de visite! " Nous avons acquis une assez 

rande étendue de côtes pour nous rendre redoutables; 
nous ajouterons encore à cette étendue; nous formerons un 
,ystème de côtes plus complet, et l' Angleterre finira par 
pleurer en larmes de sang la guerre qu'elle aura entreprise. >> 
C'était Ie blocus, c'est-à-dire Ie retour ã Ia politique formi- 
iable du Comité de salut public, Ia guerre sans fin, les assi- 
Jnats! Tout ce ql1i s'était placé, classé, installé, enrichi dans 

a Révolution, consolidé dans Ie Consulat; tout ce qui se 
lGurait aussi que, pour Gagner I'Angleterre à Ia paix française, 
.I suffisait de lui abandonner Malte, que la France n'avait pas 
.u défendre, et I'Égypte que la France avait dÚ évacuer, se 



!Q! 


LA. RUPTURE. - 1808. 


ren1Ït de plus belle en campagne pour retenir Whitworth. 
Cet ambassadeur avait réclamé ses passeports pour Ie 2 mai. 
Tal1eyrand Ie traîne jusqu 'au soil' et, au lieu de passeports, lui 
cnvoie une note, raccrochant la procédure : avant de répondre 
à l'ultÙnaLll1n et de rOlnpre la paix d'Anliens, la France doit 
consulter l'Espaune et la HoJIande, ses alliées. qui ont signé 
avec elle au traité; la Russie, la Prusse, l'Autriche, ses amies, 
qui ont garanti la restitution de l\rlalte aux chevaliers. Le 
3 mai, à n1inuit, 'Vhit,vorth attendait toujours ses passeporls. 
II veillait, causallt avec ses secrétaires et quelques personnes. 
Un domestique annonce que ron demande Huber, qui était 
là. Huber sort et trouve 
Ialouet avec Begnaud, dépêchés par 
Joseph: ils offrent de remettre 
Ialte, en dépôt, à la Russie. 
{-lubeI' rapporte leurs paroles à \Vhit\vorth qui répond : " L'An- 
gleterre désire l\lalte pour sa propre sécurité, et non pour la 
donner à quelque autre puissance, si amie q
'elle soit. Cette 
proposition ne justifie pas la plus légère désobéissance au
 
ordres de Sa l\Iajesté. " Les visiteurs nocturnes se retirent, 
décontenancés. Le 4, Talleyrand invite \Vhitworth à une con- 
férence, il offre la remise de l\Ialte à ('une des trois puis- 
sances garantes, et il den)ande que \Vhit.\vorth en réfère à 
Londres. Whit\vorlh refuse; mnis, voyant que ron recule, 
insiste pour la cession de l\Ialte à I'Angleterre pour dix années. 
Talleyrand y consent, et Whitworth promet d'envoyer un 
courrier à Londres. La promesse faite, il se Ia reproche. II 
confie ses scrupules à l\Iarkof. Ce Russe lui répond que l'ou- 
verture de Talleyrand " tend visiblement à déjouer Ie but que 
se proposait la cour de Londres n ; c'est un télnoignage de plus 
(I de l'hésitation du premier Consul, suite naturelle du désir 
qu'il a d'éviter la guerre de ce moment-ci ".. Whit,vorLh, 
cependant, en voie son courrier. 
Bonaparte a donné Ie mot d'ordre, et, quoi qu'ils en pensent 
au fond, ses ministres, ses agents Ie répètent. II n'est ques- 
tion que du blocus. " II n'y a qu'une voix en France sur la 
Ilécessité de ferIner à l'Angleterre tOllS les ports du continent 
de I'Europe et toutes communications avec Ie commerce de 



LE DÉPART DE WHITWORTH. - {80S. !93 


ces pays. Le systètne favori du premier Consul, écrit Lucche- 
sini, est l'exclusion de toute autre puissance que Ia France du 
commerce étranger et de l'industrie nationale. "La réponse de 
l'Angleterre arrive Ie 9, à \Vhit,vorth, qui la communique aus- 
sitôt à Joseph Bonaparte : I'Angleterre maintient son ulti- 
lnaturn : refus de confier l\lalte à la Russie; I'Angleterre COll- 
servera cette He jusqu'à ce que Lampedusa lui soit remise et 
soit fortifìée; évacuation de la Suis
e et de la Hollande ; indenl- 
nilé au roi de Sardaigne. Joseph rapporte, de mémoire, cette 
réponse à Bonaparte. \Vhitworth demande à Talleyrand une 
audience pour Ie 10. Point de réponse. II envoie l'ulLÙnatuln 
par un secrétaire : TaJIeyrand est absent. Le secrétaire remet 
Ie pli à Durant. A quatre heures, \Vhihvorth, ilnpatienté, se 
'end au ministère. Talleyrand est à la campagne; on ignore 
Iuand il rentrera. De retour à l'ambassade, Whitworth y 
'eçoit, non décacheté, Ie pli remis à Durant. Durant demande 
'il faut l'envoyer à Talleyrand, à Ia campasne. Sur quoi, 
,Vhitworlh écrit à ce ministre, atteint si soudainement de fan.- 
aisie bucolique et d'humeur printanière, qu'il se mettra en 
outelejeudi 12 au Inatin, si d'ici là<< la négociation n'estpas 
erminée favorablement " . 
Le II, Talleyrand, rendu à la vie citadine, reçoit tour à 
)ur Whihvorth qui lui relnet rultÙnalunl, et 
Iarkof qui offre 
l médiation du tsar. Bonaparte rasselnble un conseil privé : 

s deux consuls, les ministres de la guerre, des affaires 
traugères, de la ll1arine, et Joseph Bonaparte. II s'emporte 
)ntre l'ulLÍ1natzl1n. Talleyrand et Joseph parlent pour la paix. 
les invective. Berthier, en bon n1ilitaire, et Decrès qui, 
'ayant point de vaisseaux ni de marins, doit payer de paroles, 
>>utiennent Ie Consul en criant plus fort que lui. L'ulLÙnatunt 
t repou;:;sé, les passeports sont sigués et, après avoil' vu 
)seph, qui Ie prie de ne s'en alJer ni vile ni loin, Whihvorth 
lrt, dans la nuit du 12 au 13, pour Chantilly, où il s'ar- 
tee 
Bonaparte voudrait se renseiffuer sur la médiation russe. Le 
If prendrait-il l\Ialte en dépôt? 
fajs les événements Ie 



!9f4. 


LA RUPTUHE. - 1803. 


pressent. II fait rédifler, tandis que Talleyrand s'en expliql1e 
avec l\Iarkof, un menlorandunl destiné à rejeter tous les torts 
de la rupture sur l'Ang'leterre. II ordonne l'embargo sur les 
navires anßlais dans les ports de la I-lollande, de Ia Toscanc, 
de la Ligurie. Le l}JOIIÙClll', Ie 14, annonce Ie départ de l'aJTI- 
bassadeur d'Angleterre, et une cOlnmunication extraordinail>e 
au Sénat et au Corps léffislatif. Puis la convocation est contrc- 
ll1andée. \Vhit,vorth, qui s'est acheminé doucement jusqu'à 
Breteuil, y reçoit une note, datée du 13 mai, dernière conces- 
sion : 
Ialtc aux Anglais pour dix ans, et, durant ces di
 
années, occupation d'Otrante et de Tarente par les Français. 
En même telnps, des lcttl>es d'Huber, des avis de Begnaud, 
ce billet de Joseph: " Hien n'est encore désespéré... Quelquc 
résolu que l' on soil à la guerre, on désire toutefois la paix, 
plus qu' on ne l' espère. ,,\Vhihvorth envoie Ie tout å Londres, 
et continue sa route, sans se hâter. 
Mais Bonaparte est au bout de sa patience. Les petites 
manæuvres des pacifiques Iui paraissent désormais oiseuses et 
comprometlantes. II rél1nit Ie Conseil d'État, informe les 
grands corps de l'État des négociations, reçoit les adulations 
optimistes de Fontanes, ce Barère académique du nouveau 
régime : " Un grand peuple est capable de tout avec un grand 
homme! u Joseph, désappointé, repart pour 
Iortefontaine. 
Talleyrand dit à Huber: " Je vous répète que nous voulons lr 
paix, que nous Ia vouIons plus que jamais; que, si eUe now 
échappe, ce sera par Ie sImple effet du peu de ménagemenV 
que vous avez pour l'amour-propre du premier ConsuL.. 11 fi<< 
peut pas souffrir de se voir dieter sur tout, et iI répète san 
cesse que I'Angleterre Ie traite comme une garnison qu 
à.emanderait à eapituler... Ce sera l'amour-propre blessé qu 
décidera la guerre. Car, pour Ie fond, il est impossible de n 
pas s'entendre, et nous nous enten.drons... >> Vains propos qu 
Ie Suisse Huber prise à leur néant. \VhitworLh est parti, I 
rupture est consommée, I 'honnête courtier change de ton 
(C Que signifie ce laurrage, à présent que vous avez laissé parti 
milord Whih,vorth? Qu 'est-ce que cet enfanlillage du Const 



LE 1ìEPA RT DE \VHIT\VOn TH. - 1803. 295 
qui delnande des bonbons pou
' ne pas mettre l'Europe en feu? 
J'ai laissé lord 'Vhit,vorth dé{!oûté, jusqu'à satiété, de pro- 
cédés si peu analogues aUK siens et qui annoncent silnplement 
Ie désir de gagneI' du temps. - Gagner du temps! " s'écrie 
Talleyrand; et, ingénument "Pour quel objet? - 
Iais je ne 
Ie comprends pas trop, je l'avoue, à moins que vous ne vous 
flauiez que l' Ang-Ieterre vous donnerait Ie temps de voir ren- 
trer votre escadre de Saint-Don1Ïngue. " 
" J'ai été poussé à bout", écrit Bonaparte au Pape, Ie 
17 maio Le 19, on apprend que les deux ambassadeurs ont 
passé Ie détroit, Andréossy revenant de Londres; Whitworth, 
de Paris. Le 21, Ie J.l1fJniteur publie un 111essage du Consul aUK 
corps de I'État et des pièces de la nécociation. Puis, appre- 
Hant que, mênle avant que Ia guerre soit officicllement 
décIarée, des bâtiments français ont été, dès Ie 20 mai, cap- 
turés, dans la baie d'Audierne, par des navires anglais; en 
outre, que l'embargo a été Inis en Anglerre sur des navires 
français et que des lettres de Inarqne seront données, Ie 
26 mai, Bonaparte commande, Ie 22, de mettre, en France et 
dans la République italienne, l' embargo sur Ies Inarchandises 
anglaises; des Iettres de marque seront données, les cor- 
saires sont invités à courir sus aux navires anglais; tous les 
Anglais de dix-huit à soixante ans qui se trouvent en France 
sont prisonniers de gnerre. 
Paris ne manifesta point. II y eut seuIement quelques IDur- 
mures dans Ie peuple des HaIles. Les gendarmes faisaient 
peur; on n'osait blâmer. Mais on n'approuvait point, et la 
police dut déployer un zèle extraordinaire pour provoquer 
quelques apparences de démonstrations favorables. La In3sse 
des 
"rançais demeurait, par tradition, hostile aux Anglais, les 
jugeant jaloux et acharnés contre la prospérité de la France; 
elle se laissait assez docilement entraÎner à la guerre, comme 
en 1797, après Campo-Forlnio, pour en finir. Mais, en tìni- 
rait-on jamais? Et, pour réduire l'Angleterre à capitulation, 
n'était-ce pas, comme en 1799, la guerre continentale qui 
allait reCOlnmencer? 



!96 


LA RUPTURE. - 1803. 


VI 


A Londres, les passions se débordèrent vÎolemment, belIi- 
queuses, orgueilleuses, intéressées. 
Le 16 mai, Ie roi annonça la rupture; il déclara l'embargo, 
les lettres de Inarque. Ni consternation, ni même inquiétude ; 
c'est une affaire, une imlnense opération de commerce, à 
coups de canon, la Iutte pour la vie qu i 
c continue en lutte 
pour la suprématie. Les politiques reprochcnt au cabinet sa 
trop longue condescendance : il s'est prêté trop complaisam- 
ment au jeu des Français. (e C'est un fait acquis, note 
Ialmes- 
bury; Bonaparte souhaite encore ardemment la paix, il redoute 
la guerre, et j'ai Ie pressentimel1t qu'aujourd'hui encore, 
1 7 mai, à neuf heures du malin, il consentira à toutes nos pro- 
positions et que, pour Ie moment, nous allons ajourner la 
guerre, rernlse, n1.ais non perdue. 1) \Vhitworth arrive; il raconte 
que Ia France n' est pas prête; elle aurait cédé sur l\lalte si 
I'Angleterre y avait mis quelque obligeance. II témoigne du 
désarroi où la mort du premier Consul jetterait la République : 
Ie 10 mai, Bonaparte est tOlnbé de sa voiture, on l'a cru en 
péril; Lucien a rassemblé ses fidèles, on a délibéré; ils étaient 
une cinquantaine; vingt à vingt-cinq se prononcèrent pour 
une candidature de Lucien; dix à douze pour un prince 
étranger, Ie reste pour Cambacérès... L'anarchie des factions, 
l'incapacité des gouvernants,un Directoire très probablement, 
un triumvirat de généraux peut-être, désiré par les militaires 
qui se donneraient licence, voilà la perspective du lendemain 
de ceUe Inort, tant souhaitée. Un Directoire, ce serait Ie saIut, 
et aussi la revanche de I'Europe : remonter de LunévilIe, 
conclu, au congrès de Rastadt, dissous, Ie Rhin menacé, 
l'Italie en feu, la Suisse envahie, une descente en Hollande... 
Le 23 mai, en réponse à un message de la couronne? aUK 
Lords, Stanhope exprimn Ie regret que Ie cabinet n'eüt pas 



RENTRÉE DE PITT. - 1.803. 


297 


accepté l'offre de 
lalte pour dix années. La Chambre presqne 
entière protesta contre cclte opinion. cc II faut chàtier la 
France! s'écria Ie duc de Clarence. - II faut, ajouta Ie due 
de Cumberland, s' opposer aux débordements d' lIne ambi lion 
sans frein. " Lord 
Ielville se félicite de savoir que l'article 10 
du traité d'Amiens ne sera pas exéellté : l'Anß'leterre cst la 
gardienne naturelle de ßlalte, et 
lalte vaut qu' on la reven- 
dique, même par ]a guerrc. n.endr\
 l\Ialte à I'Ordre, c'était 
livreI' I'Égypte aux Français. C'est pOllr l' Angleterre qu'il faut 
gardeI' 
Ialte; tOllS les raisonnenleriìs, ou plutôt toutcs les 
exclamations tournaient autour de ees deux idée
. Le due de 
Norfo]k essaie de recolnmander la méJiation russe. "La 
guerre est indispensable!), réplique lord Spencer. - La 
guerre est une (( nécessité IJ , ajoute lord GrenvilJe, et lord Ellen- 
borough: (& Si nous n'avons plus les héros de Crécy et d'Azin- 
court, il reste encore eeux du Nil et de Saint-Jean-d'Aere. " 
Castlereagh écrivit, quelque temps après : (( II sera diffìeile 
de persuader Ie monde que nous ne combattons pas exclusive- 
ment pour Malte. !) 
La guerre ménageait à Pitt une rentrée trioTPphale. II 
n'avait pas, depuis des ruois, reparu aux Communes. Le 24 mai, 
I'on diseutait l'adresse, en réponse au message. Ila\vkesbury 
parlait depuis une heure, essayant l'apologie du cabinet. Pitt 
entra. (( Grand et maigre, en habit noir, épée à poignée 
d'aeier, chapeau sous Ie bras, montant, enj<unbant deux ou 
trois marches à la fois; un regard dédaiffneux, un air triste et 
moqueur... Ie nez au vent, la figure pâle;... mal vêtu, sans 
plaisir, sans passion, avide seulemellt du pouvoir, Illéprisant 
les honneurs, ne vouIant être que 'Yilliam Pi tt. .. I ", eelui 
qu' on appelait" Ie maître des rois de I'Europe" ,garrna sa place. 
Après Hawkesbury, la Chambre écoutait impatiernlnent 'Vhit- 
bread. Pitt se leva. De toutes parts, on s'écria: (c l\IoIlsieur Pitt! 
Monsieur Pitt! JJ Et il parla. Son élocution était monotone, son 
Beste insensible; mais (C la fluidité de ses pensées, la lorrique de 



 
BATEAUBRUND, ltfimoirø,. 



,... 


298 


LA RUPTURE. - 1803. 


ses raisonnements, subitempnt il1lllninés d' éclairs, faisaient de 
son talent quelque chose hors de ligne 1 " . Bien que la fatigue 
fùl évidente chez Iui, que Ie souffle de sa poitrine selnbJât 
défaillir à (( ces phrases prodigieuses qu'il lançait jadis sans 
effort et que Ies autres hommes n' ont ni l' esprit de concevoir 
ni la vigueur de prononcer ", son discours parut un des plus 
beaux que Ie Parlement eÚt entendus. n Bonaparte absorbant 
tout Ie pouvoir de Ia France; la flamme liquide des pril1cipes 
jacobins dévaslant Ie monde ,,! Ies sarcasmes ilnpitoyables 
déversés sur Erskine, sa conscience et ses scrupules! II parIa 
près d'une heure et demie. II se raðsit, salué par une triple salve 
d'applaudissemenls, approbation insolite, ct ]a plus bruyante 
que, de mémoire d'homnle, on eùt mallifestée aux Communes. 
Le lendcmain, on entendit Fox : riposte de haute élo- 
quence, mais qui n'eut point d'écho. Vainelnent, Fox et ses 
an1is montrèrcnt-ils, dans la réunion du Piém9nt, un fait 
antérieur atl traité; dans Ie rapport de Sébaslialli, une réponse 
aux poléloiques de la pres
e auu1aise; ils n'apprenaient rien 
de nouveau à leurs collègues, et ]a rnajorité n'admeUait plus 
d'objections. CI La .guerre pour l\lalte, s'écria un député; non 
pour 
Ialte, mais pour rÉgypte 
 non pour l'Égypte, n1ais pour 
I'lnde; non pour I'lnde, mais pour l'Angleterre, pour la cause 
de la justice, du bien, de fa bonne foi, de )a liberté dans Ie 
monde! 1) Canning vint à la rescousse : (& La paix d'Amiens, de 
tOllS ses nombreux avantages, célébrés sur tous les tons, n'en 
garde qu'un aujourd'hui, celui de montrer qu'une paix de 
cette sorte, basée sur un tel systèlne, ne peut convenir au 
pays. 1) - Alors, s'écria Fox, (& tout progrès que fera la France, 
au dehors et même à l'intérieur, commerce, manufactures, 
sera une cause de guerre, une injure pour no us ! )) On l'ap- 
plaudit, parce qu'il était hon1me de cæur et de parole 
vibrante; lnais, au vot
, 367 voix contre 67 lui prouvèrent 
que, dans son ironie et croyant Ies f1étrir, il avait exprimé 
les senlin: 
nts et traduit les passions de ses compatriotes. 


I l1écit a'un l
moin, claDS STAl'(BOPE, William Pitt. 



RENTRÉE DE PITT. - 1.803. 


299 


Pour comprendre qu' en raison de ses causes mêmes, causes 
séculaires, la lutte était sans issue par les seuls moyens de 
force; qu'aucune des deux nations ne pourrait exterminer ni 
même ruiner l'autre; qu'il faudrait nécessairement concilier 
les différends; se connaître au lieu de s'espionner, se fré- 
quenter au lieu de s'envahir, respecter chez autrui ce que l'OD 
voulait qu'autrui respeclât; accorder Ie travail, les métiers. 
les banques, au lieu de se battre à coup de blocu
, de banque- 
routes, de prohibitions ou de monopoles comme, autrefois, à 
coups de séditions et à coups de prétendants, Écossais, Irlan- 
dais, Vendéens, Bourguignons et Stuarts; toLÏI'ner enfin la riva- 
lité pour la suprématie commerciale ou poli tique, en concur- 
rence d'idées et de travail pour Ia direction intellectuelle et 
l'approvisionnement du monde civilisé, des anllées d'expé- 
rience sanglante étaient encore llécessaires, et les préjugés ne 
se purent dissiper que par un épouvantable gaspillage 
d'hommes et d'argent. C'était un ordre de pensées aussi 
étranger à \Villian1 Pitt et à Bonaparte qu'à I'immense majo- 
rité des hommes qui se nlêlaient alors des affaires publiques, 
dans les deux pays. \Villiam Pitt comprit que I'Ang'Ieterre 
devait à 1'Irlande Ie droit à la patrie, Ie droit à Ia foi, Ie droit 
à la justice, et en eela, il se montra Ie pren1Ïer homme d'État 
de I'Anglelerre contemporaine. Bonaparte comprit que la 
France sortie de la Révolution demeurait la France, et que la 
Révolution s'y devait organiser en gouvernenlent puissant et 
bienfaisant, donnant, au dehors, Ie prestige, au dedans la paix 
sociale et la paix rcligieuse, garantissant Ie trayaiI n3lionnl, et 
eette vue polilique Ie fit Empereur. 
Iais, JOl'sque Uonaparte et 
William Pitt parlaicnt de paix et de COffilnerce entre la France 
et l'AngJeterre, e'était pour qu'elles se dorninassent rune 
l'autre par la paix et par les traités de comrnerce; l'Anglais 
ahn d'absol'ber Ie marché de Ia France et étouffcr l'industrie 
française renaissanle; Ie Français afin de fermer son marché 
nux produits anglais, de forcer le
 lnanufactures anglaises à 
éteindre leurs feux et faire sauter les banq ues d'Angleterre. 
La lulte Huit, mais eUe 6.nit aux conditions })osécs par rul- 4 



300 


LA RUPTURE, - i803. 


tÎ1natlirn de 1803, aux conditions que, dès 1792, I'Angleterre 
avait décidé de faire prévaloil' : la France refoulée dans ses 
anciennes limites, I'Anß'leterre établie à 
laIte; plus de Fran- 
çais aux Pays-Bas, 1814; plus de Français en Égyple, 1840 : 
la France substituant à Ia politique de suprém
ltie continen- 
tale, la guerre d'équilibre, désintéressée, 1853, et Ie lraité de 
commerce, en6n, 1860. Pour dériver et retenir pai
ib]es, der- 
rière ces écIuses, des eaux lourdes de taut de tempêtes, que 
d'efforts, que d'expériences it falIut; que de ténaeité, d'une 
part, et de l'autre que de catastrophes, de déceptious et de 
résignation! Or, en 1803, les catastrophes, la France les infli- 
geait à ses ennemis; de résiß'nation eUe n'en connaissait 
d'autre que ceI!,' qu 'elle cxigeait d'autrui. 
Un seul homme, Talleyrand, avait prévu et prédit les con- 
ditions de la paix anglaise : les anciennes limites et Ie traité 
de COmlllerCe; il étai l Ie ministre de la politique de Bonaparte 
et il ne Ie fÙl pas resté une minute, congédié par Ie maitre, 
désavoué par l'opinion, s'il avait osé reproduire, à titre de 
programme du Consulat, Ie mémoire qu'il envoyait de Londres, 
pour Danton, en 179'2. 
En réalité, ce sont sept cents ans J'histoire d'Angleterre qui 
continuent la lutte avec sept cents ans d'histoire de France. 
Les armes portent plus loin, les Inachines produisent pIns vite, 
les meneurs d'État conçoivent pIns en grand, opèrent à plus 
longue distance, avec de plus grandes nlasses d 'hornmes; Inais Ie 
fond, Ie mobile initial, ralll1re générale demeurentles mêmes. 
\Villiaul Pitt et Bonaparte ne sont que les nOD1S nouveaux de 
Ces coryphées de la gUE'rre de sept siècles, qui se sout nppeIés 
Guillaume Ie Conquérant et Henri Plant;lfr\'IH.t, Ie Prince Noir 
et Dl1{juesclin, Louis XlV et Guillaume d'OrdH{Jc, ChatlHlIn et 
La Fayette. I./esprit perturbateur du vieux tnonde dans la 
Révolution françaíse, l'esprit conservateur d
 II l'Europe éla- 
blie " chez les AUfflais; Ie prosélltisme conquérant de 1:1 
France, l'expansion comlnerciale et mercantile des Anglaib, 
ne fìrent que renouvcler, sous une forme plus passionnée, 
cette ri valité séculaire. 



LIVRE III 


LA COALITION 


CJIAPITRE PREMIER 


, 
L EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX 


1803-1804 


I 


La guerre ne fut une surprise pour personne en Europe, et 
soit pour s'y engnGer, soit pour s'y laisser entrainer, chaque 
État n'eut qu'à continuer la politique qu'il suivait depuis la 
paix; mais Ia guerre étnit prématurée pour tout Ie monde, on 
n'y était pas prêt : d'où la continuation des manæuvres diplo- 
Inatiques, qui occupent plus d'une année. Les faits s'y dérou- 
lent avec quelque monotonie. C'est, -de la part de Bonaparte, 
les préparatifs d'une sortie formidable, la recherche de diver- 
sions à longue portée; de la part de l'Angleterre, de Ia Russie, 
de l'Autriche un mouvement tournant, un investissement 
progressif de la France. L'intérêt de cette période est de faire 
voir, par quelques épisodes saillants, la permanence de la 
coalition qui a menacé la France en 1793 et en 1798; qui la 
menacera en 1805, en 1809, en 18[3, se reproduisant sans 
cesse, jusqu'à la catastrophe, tout dépendant toujours du 
ffénie d'un homme, de la ténacité d'une armée, d'une journée 
de bataille. 
L'Angleterre porta les premiers coups, frappa les alliés de 
la France, saisit les bâtilnents hollandais, nlenaça les Espa... 



802 L'EUROPE ET LÂ. RUPTURE DE LA PAIX. 


1808. 


gnols et se mit en quête d'alliés. Avant tout, la Bussie I. 
L'amiral "Taren, envoyé anglais à Pétersbourg, fut chargé de 
demontrer aux Russes que (( 
Ialte devait rester pour tou- 
jours à la Grande-Bretagne, C01l1me nécessaire à son com- 
merce, à la sécurité de ses possessions indiennes et à son 
rapprochement avec Ie sud de l'Europe )). 
Ialte n'est pas 
lDoins nécessaire u au bonheur de I1talic, à l'indépcndance 
de la 
Iéditerranée et du Levant" . Hawkesbury Ie déclare à 
Simon Woronzof, en juiu, et il ajoute 
 : CI Si la France refuse 
cette iIe à I'Anglelerre, si l',Angleterre s'obstine à la garder, 
c'est que si les Français reprennent jamais leurs vues d'usur- 
pation sur I'Égypte et la Syrie, 1\Ialte est sur la route, et, de 
f\Jalte, une escadre anglaise pourra facilement les arrêter. 
Cette He, entre les mains des Ang]ais, protégera I'Égypte, la 
Syrie, la l\lorée, I'Archipel, I'Italie méridionale et la 1\lédi- 
terranée entière des tentative3 françaises. JJ Que ne proté- 
gera-t-elle pas? 
Cette ouverture à la Russie se faisait à propos; A]exandre 
se trouvait d'humeur et en condition de l'accueillir. II avait 
essayé de gouverner selon ses rêves et avec ses alnis; il avait 
connu, peu à pen, les assassins de Paul et les avait écartés du 
gouvernement. 1\lais ses nouveaux ministres ne furent que 
des prête-noms : ce fut Ie conseil secret, Ie comité des con- 
fidents, Ie (( Con1Îté de salut public )), comme iI l'appelait, 
qui réeIlement exerça Ie pouvoir, travaillant directement avec 
rErnpereur a. Les quatre : Adam Czartoryski, Novossiltsof, 
I{otchoubey, Strogonof. Czartoryski, très politique, né diplo- 
luate, ignore ]a Russie, I'e.;time peu, et tire tout vel'S les 
ai'faires étrangères : c'est Ie chemin de la Poloffne, la pensée 
Jirectrice et maîtresse de toute sa vie. I{otchoubey avait 


I LEFEBVRE, t. II, cbap. vu et chap. VIII. - ONCKEN, t. II, liv VI, chap. I. 
I Rapport de Woronzof, 2
 juin 1803. MAR1ENS, 1. XI, p. 74, 
s 
léJlloires de CZaJ,to,'isÃy, - Bernhardi, Ramhauù; leltl"es de \Voronzof et 
de Hostop('hine; Revue hiJtoriljue, t. XXXII: article sur Ie livrc de Pypine: 
Ie J',fmn'ement {falls fa société russe sous Ah:xalld,'e fer. - IÆ GRA
Ð-D{jC NICOLAS 
F.R{'s
lE, Strogonof: Texte, en françail, des procps-vcr)=-aux dcs cOllférencc6 avec 
1 Em,pcreur, aVl'il1S01, et du comité de réfol'meø, juin 1801-novernhre 1803. 



PR
)IIER3 NOEUDS DE COALITION. - i803. 303 


étudiê å Londres et à Genève : de l'acquis européen, de belles 
manières; doux, pratique en affaires, il manquait de con- 
naissances. Strogonof avai t passé par Genève et }1aris et reçu 
les leçons de rex-rnontaß'nard Romme. Le plus habile des 
quatre, Novossiltsof, ancien officier, avait séjourné en Angle- 
terre et en était revellu anglomane. Les jaloux Ie raillaient : 
t& Ie grand honune, l'homlne universel, Ie génie à toutes 
sauces. IJ II agitait de vastes projets, toute une refonte de 
la législation, un code russe, et il annonça longtelnps une 
gran de carrière qu'il n'accolnplit jamais. Tous les quatre 
conslÏluants dans l'âme, têtes à principes et à décla1"alions 
de droÍls. lis se proposaient, rapporte run d'eux, d'aider 
l'Empereur dans un travail systématique Cl pour réformer 
l'édifice informe du gouvernement de l'empire IJ, " mettre 
un frein au de
potisnle de Bolre gouvernement" , courOllner 
l'ouvrage par nne Constitution réglée d'après Ie véritable 
esprit de la nation. lis tinrent des conférences avec procès- 
verbaux, rédigèrent des mémoires, opérèrent des réfoflnes : 
la suppression des peines corporelles pour les nobles, l'adou- 
cisselnent de la servitude pour Ie bas peuple; I'Empereur 
promit de ne plus distribuer d' ,c âmes JJ ; on parIa même de 
tolérance religieuse. On essaya de transformer Ie sénat russe, 
corps purement judiciaire, en une assemblée qui tiendrait å 
la fois de I'ancien Parlement de Paris, de la Chambre des 
lords et du Conseil d'État de Bonaparte. l\13is comme Ie Sénat 

tait incapable de donner une impulsion, même de la rece- 
\'oir, rieo n'en sortit, tout juste l'obéissance. Les ministres 
reçurent des attributions définies et distinctes. On créa un 
Ininistère de l'instruction publique, ce qui était, à soi seul, 
rouverture d'un monde. 
Pour les vieux Russes, c'étaÎt un abhne. lIs bIâmaient, Ie 
clergé surtout, ces réformes imitées de I'étranger, effets 
(( des funestes lumières 1) , disait Rostopchine ; ils reprochaient 
-1 rElnpereur ses penchants, ses propos (I républicains 1) , son 
dédain affecté pour l'antique gâchis national, ses amitiés avec 
de
 fran(,
-lnaçons avérés, sa religiosité sans doc-mes, presque 



804- L'EUROPE ET LA RUPTURE DJ! LA PAIX. - 1803. 


sans pratiques; ils l'accusaient de ne point salner les icðnes, 
d' évi tel' les gén uflexions et les signes de croix, et ces éterneIs 
prophètes du passé opposaient à sa frivolité, à son liber- 
tinage, l'exemple de son illustre grand'mère, l'amie de 
Voltaire, de d'Alembert, de Diderot! Les magnats cabalaient 
contre les étrangers, qui captaient toute la faveur et occu- 
paient les places : Ie Polonais Czartoryski; les Français : 
nichelieu, Saint-Priest, Langeron; et toute la tribu des Alle- 
mands des provinces baltiques. lIs dénoncent l'esprit pertur- 
batenr et révolutionnaire de la jeunesse tC pire que la fran- 
çaise J), tc la société infernale de la jeunesse de Pétersbourg J) ; 
des fils adoptifs de Robespierre et de Danton; qui pis est, des 
admirateurs de Bonaparte! Ct V ous serez atterré en arrivant à 
Pétersbourg 1J , écrivait Rostopchine. Et il conclllait : n Excepté 
les polissons... on ne rencontre que des mécontents 1. J) 
" L'Empereur, mandait Joseph de 
Iaistre, représentant du 
roi dépossédé de Piémont, n'a que deux idées : paix et éco- 
nomie... Toutes les nations ne peuvent pas supporter toutes 
les vertus. )) Celles-Ià n 'étaient point dans les traditions de la 
Russie. Done, au bout de deux ans de règne, Alexandre devint 
parfaitelnent ilnpopulaire. Ni r orffueil national, ni I'avidité 
des grands, ni la turbulence de tous ne trouvaient leur compte 
à ce gouvernement de sensibles philanthropes. tc II se forme, 
avait écrit un agent français, un parti nutnur de Constantin... 
II pourrait bien encore arriver une révolution en Bussie. " On 
colportait ce mot de 
Iarkof, à propos de la politique étran- 
gère: n L'Empereur a son opinion et les Russes ont In leur. " 
Alexandre n'avait pas seulelnent Ie goût de la popularité, it 
en avait la coquetterie. II Ðaira Ie péril. La lenteur, l'insuccès 
de ses réformes Ie découragèrent. II ne renonça point à ses 
CI belles idées )J, rnais il les relégua : ce fut, comme pour 
Louis XVI, son atelier de serrurerie, sa forge secrète; ce 
devint surtout un instrument de prestige, un moyen de séduc- 
tion à l'égard des Français. 


I Lettres de Ro!topchine à ,y oronzof, septembre 1803. Voyez dans la Guørn 
et [", Paix, première partie: Pierre Béøoukhof 



PRE '11 E RS NOE UDS DE COAL ITI ON - 1803. 305 


Peu à peu il modifia rassiette de son gouvernement, et, 
pour employer Ie mot de 
Ial'h.of, il inclina de pI us en plus à 
l'opinion des Busses. Son alnbitioll changea de COUt
S, il se 
ffuida sur d'aulres étoiles. II revint, pour Ie dehors, à la poli- 
tique de Cathpril1e, ce qui, par ('outre-coup, Ie l>ejeta, au 
dedanð, à l'autocratie. Faute de réuél1érer la Bussie, il sera 
Ie restaurateur de l'ordre en l'Europe. Le Saint-En)pirc 
5' écroule, J'empire des Gaules, dont on parle beaucoup 1, s'il 
sort tlu chaos, y rentrera tout aussilôt. Le tsar de Russie a 
la mission de régenter Ie vieux monde. A l' empire d'Occi- 
dent, il opposera l' em pire d' Orient; au Charlemagne corse, 
l'autocrate slave. Cette politi que sera aussi populaire en 
Russie que l'autre, celIe de la paix et des réformes, l'était 
peu. CI NODS son1111es aujourd'hui tout à la guerre, écrivait 
I{otchoubey à Simon 'V'orollzof, Ie 23 avril; et l'empereur y 
paraît tellernent porlé qu'il serait, je crois, fâché qu'elle 
n'eût pas lieu. Le mouvemcnt ß'llerrier peut produire un 
grand bien, celui de faire voir que I'Empereur a plus 
d'énergie qu'on ne lui en suppose et que 1\1. Duroc ne lui en 
attribue. )) Les Russes, d'aiIleurs, font bon lnarché de Bona- 
parte, de ses grenadiers et de ses ß'éuéraux. II n'a triolnphé, 
répètent-ils, que par son astl1ce, la lârheté, la faiblesse du 
peuple français, la sottise de ses adversaires, S'il eût ren- 
contré Souvorof, il était perdu, ear u tout Joubert avait plus 
de talent que lui)). - (t 11 tire toute sa gloire, militaire et 
politique, écrit Simon 'Voronzof, de l'absurde politique et 
trahison des cours de Berlin et de Viellne, de la stupidité de 
I'Espaffne et de la stupidité mêlée de trahison des généraux 
autrichiens qu'il a eu à combattre... Quand on lui a montré 
de la fermeté, comnle à Saint-Jean-d'Acre, il a échoué 
contre une poiffnée de lTIonde qui défendait une misérable 
bicoque... Avec toutes les qua!ités d'un vrai scélérat qu'il 
possède en perfection, il nnira mal, faute de bon sens. nEt, 
lui disparu, rien ne subsistera de la France, de sa Révolution, 


1 RE!\IACLE, Correspo1ll1allce rO]1a , liste juin et juillet 1803 : III L'Empire de 

harl(,l11agne..." "Napoléun, Empereur.... p. 330, 363. 


"I. 


20 



) t qu rn tent J>> prr p itir fJ d \n(
1 I . 
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J.f í n J f "ist ,J d' -]aratJr.lß de 8U -rte erf e 
I If f flU du t It d' nil "IJ I I ItU r dúuta){
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J P 11 ti n d I Erný} t JrrHHI en hF\ I' , -n h
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J nd rId í t ß {7 r - , lJ n an í , u r 1 >> Dd n tj 1 . 
II al I Ern Ir d II "In J,:n cluit Ja va dJJté fran(. n i ')c, 
rn (ß un u 1 J I I' ran d 
 n .1 it, 
 p u x, J,. 
PUI D In II fru u .ju' -t-.Jit I Uhlj. n cl Autn he 
u t n u "Iti-rn j"I.. 'J'cupatí(n 
p dui it I í u . irnpr I .In VJ .Ilf-nt "t '(JfI- 
r I I J 
u' þrín iI, II v él,.it d .jå 
JI II nIt it I JJ I J . UfP .1 il lui fdlJ Jjt 
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u n il I rnvr n , 


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) J ti n 
II PI". U \lJ(JI I 1JiJfI' an LrJÎt'l ,prrJlr 
" II íJ r I h - U J" - n u , I r J . h d' f 
 d. fJ I j d (" ". II 
1 -f "1,j It JI I L.u " J -III' ", UII HI ',d'tlti In, {IIi 
t n..f I'll. 'flit HI' -ntJ In '['111', J J jut J1I '(II.t n 
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308 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - i803. 


et par les Russes, atermoya. EUe demandait à la Russie de lui 
procurer Ie temps de s'armer, et à I'Angleterre de lui en pro- 
curer les moyens. Jusque-Ià, eUe ne pouvait que travailler à 
endormir, à force de protestations et d' effusions de neutra- 
lité, la vigilance de Bonaparte J. 


II 


CeUe vigilance était toujours en éveil, et il aurait faUu mar- 
cher d'un autre pas pour la surprendre ou la prévenir. Bona- 
parte pressentit ces mouvements et jugea que, s'il ne les 
rompait, la France se retrouverait aux prises avec la coalition 
de 1798. Illui faudrait done, pour conserver la paix de Luné- 
ville, soutenir les mêmes luttes qu'alors pour imposer la paix 
de Calnpo-Forn1io. l\IaIgré Ie remaniement de I'Empire et les 
fameuses sécularisations qui, d'après tant de docteurs, 
devaient cimenter la paix, la République se retrouvait au 
mênle point que cinq ans auparavant, lorsque Bonaparte, 
revenant de Rastadt, prenait Ie comn1andement de l'armée 
d'Angleterre. C'était, comme alors, I'Angleterre à ellvahir, la 
Russie à détourner, I'Autriche à terrifier, Naples à dominer, 
I'ItaIie à défendre, la Suisse à protéger, I'AlIemagne à neu- 
traliser, la Prusse à gagner, la Hollande et I'Espagne à 
entraîner. 
Iais les positions occupées par Bonaparte étaient 
autrelnent fortes que celles qu'occupait Ie Directoire, son 
activité autrement efficace. D'ailleurs, même échiquier, 
mêmes pièces, même jeu. 
II interdit l' entrée dans les ports de la République et des 
pays alliés de toutes marchandises ou denrées coloniales 
venant directement de I'Angleterre ou de ses colonies i. II 


I BEER; correspondance de Stahrenberg. l\Iars-mai 1803. 
I LEFEBVRE, t. I, chap. VII et VIII. Arrêtés des 1.0 et 20 juin 1.803; Jlémoire 
.'un Irla1ldais, 25 mai; Talleyrand à Bonaparte, 5 août 1.803. 



CO
TRE-MESURES DE BONAPARTE. - 1803. 309 


s'occupa d'agiter I'Irlande. II transforma tontes les côtes en 
chantiers de bateaux plats. II forma son camp à Boulogne et 
y réunit une armée d'invasion. A partir de la fin de mai, 
cette opération envahit sa corresponôance. La campagne de 
Russie seule, à la fin de 1811 et au commencement de 1812, 
occupe autant de place, en préparatifs multiples, in6nis; en 
ordres minutieux, réitérés. Cette expédition dans sa pensée, 
pouvait, d'nn coup, couronner àjamais toutes ses entreprises. 
l\J.ais elle dépendait de la mer, du vent, choses indomp- 
tables et changeantes. Bonaparte, poursuivant ce dessein 
hasardeux, en considérait l'avortement possible, les contre- 
manæuvres de I'Angleterre, une contre-descente et une 
contre-invnsion de la France, une diversion sur Ie continent, 
par I'AIIemagne et par I'Italie. Le camp de Boulogne fut pour 
lui une mesure à double effet; il se prépara, en cas de coali- 
tion, à prévcnir Ie rassemblement des coalisés, Autrichiens, 
Russes, Prussiens peut-être; à porter son armée au devant 
d'eux et à les battre en détail. l\'Iais, de préférence, iI songeait 
à former lui-mênle, contre I'Angleterre, un système contI- 
nental : l'elnpire d'Occident ne serait que la forme magni- 
fique d'une coalition. L'Anffleterre conservait, sur la mer, 
la supériorité de l'offensive; iI s'agissait de la paralyseI', en 
lui fermant Ie plus possible de côtes, de ports, d'embou- 
chures de fIeuves. (c L'Océan, formidable huissier du roi, 
semble lui ouvrir Ie chemin ", disait Shakespeare, du roi 
IIenri V. Bonaparte alIait établir, aux points de débarque- 
ment, de formidables barricades. 
II contraint les Bataves 1 : 38,000 hommes, toute leur fIotte, 
des chantiers de bateaux plats. II pousse les Espagnols; fait 
occuper par Gouvion Saint-Cyr, avec 13,000 hommes, 
Otrante, Tarente, Brindisi: les positions évacuées après Ie 
traité d'Amiens; il y restera tant que les Anglais resteront à 
l\Ialte. Livourne est mis en état de siège. Un corps de 
20,000 hommes occupe Ie Valais. " CeUe guerre, dit-il à Phi- 


I Convention du 25 juin 1803. 



310 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - 1803. 


hppe Cobenzl J, entrainera nécessairement après eUe une 
guerre sur Ie continent; pour ce cas, je devrai avoir de mon 
côté l' Au triche ou la Prusse ; il me sera toujours plus facile de 
gagner ]a Prusse en lui donnant un os à ronger; je n'ai en 
Europe que I'Autriche à redouter... La Russie restera tou- 
jours inactive... II ne viendra plus un Paul qui fasse la folie 
d'envoyer jusqu'en Piémollt des troupes. " 
L'os à ronger, ce sera Ie Hanovre 2. II commence par st en 
emparer. Les 16,000 homInes de l'Électorat reculent devant 
les 12,000 de l\Iortier. Le 3 juin, iIs se retirent sur I'Elbe. 

{ortier s'établit dans}e pays. II n'y avait ni gouvernement 
ni nation, aucune entente entre la régence de l'Électorat et 
Ie cabinet de Londres, aucune attache du peuple au souve.. 
rain: pays vacant en quelque sorte, disponible et divisible, 
ainsi que naguère les évêchés et les abbayes. Les compliments 
et les insinuations se muItiplient, à Paris, à Berlin, envers les 
Prussiens. Talleyrand écrit à Laforest, Ie I 7 mai : " Nos væux 
tendent à nous lier plus intimement avec la Prusse. C'est Ie 
but constant de notre po]itique..." Cambacérès évoque, devant 
Lucchesini, les souvenirs du Comité de I'an III, qu'il a pré- 
sidé. Lebrun dit : " C'est pour Sa 1\Iajesté prussienne que nous 
ferons la conquête du IIanovre. " Enfin, Ie premier Consul I : 
(I Nous touchons à un bouleversement auquel aucune des 
révolutions précédentes n'a ressemblé. Je vais hasarder I'en- 
treprise la plus difficile, mais la plus féconde en résuItats 
effrayants que la politique ait conçue. Je puis échouer, les 
armes sont journalières; mais je puis réussir aussi, et, en trois 
jours, un temps brumeux et des circonstances un peu favori- 
santes, peuvent me rendre maître de LOlldres, du Parlement, 
de la Banque. Jugez du chaos qui en résultera pour Ie com- 
merce et les fortunes!... Londres conquise ne me sou met pas 
rAngleterre; il faut, pour conquérir la nation, une révolution 


I Rapport de Philippe Cobenzl, t er juin i803. 

 THIMME, Die in1leren Zustände des KU1fürstentum Hannover, t800-1Si3] 
T. I, introduction. 
· Rapports de Luccbe!4ini, t6, i9 mai, 9 juin 1803. BAILLBU. 



CONTRE-
fEsunES DE BONAPARTE. - 1803. 311 


qui parte de sa capitale... One révolution! Ce mot me fait 
trembler d'avance pour la France, comme pour I'Europe 
entière. Les contre-coups, je Ie sais, sont incalculables, mais 
qu'y faire! " 
II s'entêtait à cette vieille illusion des conventionnels, 
qu 'une aflnée française paraissant devant Londres, Londres 
aussitôt ferait une révolution, non certes, cOlnme Paris, Ie 
10 août, pour répondre au manifcste de Bruns\vick, mais 
pour s'ouvrir à l'étranger; il s'imaginait qu'au lieu d'unir les 
Anglais, l'invasion les diviserait. Bref, il en raisonnait comme 
faisaient les Busses quand ils entrèrent en Pologne et Ies 
Prussiens quand ils entrèrent en France, en 1792. Ie Croyez, 
disait-il à un ambassadeur, que rien n'est plus facile que 
d'arriver à Londres, à l'aide de tant de mauvais st
ets dont 
cette ville fournlille I. " - (( 
Ion entreprise, reprenait-il, 
échouera peut-être... La séduction serait des plus fortes pour 
les ennemis de la France. tI Et, revenant aux Prussiens : "Je 
n'ai rien à craindre de vous, je Ie sais; mais I'Autriche peut 
saisir ce moment fatal pour sc livrer à I'Angleterre. II me 
faut, de toute nécessité, ou une alliance avec Ia Prusse, qui 
me garantisse contre les a
taques de I'Autriche, ou une 
alliance avec I'Autriche qui me garantisse de I'Autriche 
même... l\les relations avec la Bussie sont de luxe... Que 
penser d'une cour où les ininistres pensent autrement que 
leur maitre et OÙ ils changent tous les ans? )) - R Cette mon- 
tagne de neige ne saurait nous intimider i. 1) 
II tâchait de les attirer dans la médiation russe et de dériver 
ainsi cette médiation de son côté. (( Je n'ai pas Ie choix deø 
moyens. Je voudrais que la Russie et la Prusse me sauvassent 
de cette cruelle nécessité en me dictant la loi, mais en la dic- 
tant aussi à I'Angleterre. n II en entretint Markof, Ie 12 juin, 
à Saint-Cloud, après un spectacle, OÙ l'on avait entendu une 
cantate de Fontanes, . poète du gouvernement II , sur 18. con- 


I Conversation avec Markof, 12 juin 1803. 
I Conversations rapportée, par Luccheeini, 30 mai; par Lombard, 30 juillct 
1803. 



312 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - 1803. 


quête du l-lanovre. L'enlrelien dura de minuit à trois heures 
du matin 1. Bonaparte offrit ]a paix à ces conditions: 1\1 alte 
en garde à la Hl1ssie, Lamped llsa aux Anglais; évacuation. de la 
Hollande, de la Suisse et du royaume de Nap]es dès que l\IaIte 
serait évacuée; indeInnité au roi de Sardaigne. II se prêterait 
à tout, même à une sorte de congrès OÙ siégeraient Ia Bussie, 
rAutriche, rAngleterre, ;a Prusse, etc.; mais surtout à l'arbi- 
trage du tsar, "Ie plus illimité II , pourvu que Ie statu quo de la 
France fùt maintenu dans les points essentieIs. u Si I'Empe- 
renr adjugeait 1\1alte à I'Angleterre, à perpétuité on pour un 
temps, dit-il à 
larkof, il s'y résignerait comme on se résigne à 
la perte d'un procès que ron croyait bon; mais il tenait à hon- 
neur et à devoir de ne pas la céder de son propre mouvement 
et de sa propre déteflnination. ,,- ct Pourquoi, Iui demanda 
Markof, ayant tant de côtes et de ports sur la l\;léditerranée, 
ne voulez-\
ouS pas que les Anglais en aient un seul? - Parce 
que, répondit-il, les Anglais ruineraient notre commerce dans 
. . 
Ie Levant; parce qu'ils feraient des Ì1ababs de tous Ies pachrts 
maritimes... qui feraient toutes sortes d'avanies à nos com- 
merçants et 6niraient par les expulser; que cela exciterait de!, 
clameurs contre H10i, et que je m'exposerais à perdre ma 
place. ))... ct C' est avec regret, avec horreur que je fais la 
guerre... Car, parlant en Européell plutôl qu' en Français, j e 
serai tout aussi affligé que vous, si, en vous levant un beau 
matin, vous appreniez que I'Angleterre n'existe plus... Je ne 
suis point sûr de la paix, et je dois me préparer à Ia guerre. 
Ce n'est pas par des raigons qu'on y dispose les Frallçais, i
 
faut l(ls échauffer, Ies irriter par tontes sortes d'imputations 
aux adversaires qu'ils ont à combattre; en un mot, mettre êJ) 
jeu leurs passions. On me croit fon, inconséquent, maiF 
je sais ce qu'il y a à faire nlieux que ceux qui me jugent... " 
II n'attcndait ffuère que la Bussie Ie prendrait au mo1 . 
c'eût été une singl1Iière fortune, car il eÚt oblenu du mênh 
coup I'hnn1Îlialion de l'orgueil britannique, la garantie de L 


I Markof à Simon W oronzof, 13 juin; rapport offìciel, 24- juin t 803. TIIAï. 
CBttWS K l' . 



CONTRE-
IESURES DE BONAPARTE. - 1803. 3i3 


paix d'Amiens et un système fédératif contre l'Anfflcterre. 

Iais si la Bussie refusait, il se faisait honneur devant les 
Français, de sa modération; il rejetait l'odieux de la 8uerre 
sur les Ang]ais et leurs alliés, il démasqnait la coalition et 
montrait clairement que les coalisés cn voulaient " au statu 
quo essentiel " de la France, c'est-à-dire aux limites naturelles 
et à la 1\Iéditerranée. 
Sur sa demande, 
Iarkof en écrivit à Simon Woronzof, à 
Londres, et, pour être plus sûr de sa rédaction, Markof la 
soumit à Talleyrand. La réponse du premier Consul au sujet 
de 
Ia1te, !!isait-il, " me parnt si noble, si loyale, si généreusc, 
que c'est avec un redoublclnent de zèle et de chaleur que je 
m' acqui tte de la commission qu'il me donne JJ . t\lais en même 
temps, dans Ie double fond du portefeuille, et dans Ie chiffre 
secrétissime: "Plus les offres du premier Consul me paraissent 
libérales, et plus leur sincérité me paraît suspecte. Dans celIe 
de se soumettre à l'arbitrage illimité de I'Empereur,je ne vois 
que l'envie de renchérir sur l'Angleterre et l'espoir qu'elle n'y 
adhérera pas, et qu' alors il aura acquis un nouvel a van tage 
tant auprès de sa propre nation qu'auprès de la Bussie. Cette 
opinion est celIe de tout Ie monde, car cette offre d'arbitrage 
est déjà publique et connue de tout Ie corps diplomatique. JJ 
Markof envoya un compte rendu détaiIlé de la conversation 
à I'Empereur. Le même courrier emportait, sur l'état de 
I'armée française, des renseignements qu'Alexandre avait 
démand
s. - n Qu'il n'en parvienne rien à I-Iédouville t )) 
I'envoyé de la Bépublique, ajoutait 
Iarkof, n car iI serait très 
facile de découvrir ici Ie bureau duquel je les ai tirés et même 
l'intelligence que j e m'y suis ménagée I. IJ 


I &I J'ai eu occasion de connaitre un des employés du bureau du ministre de fa 
guerre et j' ai eu par 80n canal divers rapports dressés par Ie premier ConsuL.. 
l'étal gÍ>n
ral et détaillé des forces de la République de puis les mouvement. aux- 
quels la guerre aCluelle a donné lieu... >> Au chancelier Woronzof, 12, 14 juin ; 
3l'Empereur, 1 
 juin 1803. - TßATcHEWSKY, t. II, p. 201-202. - Comparez 
PINGAT'D, p. 231. - En septembre 1803, un agent secret russe, Christin, fut arrêté, 
et !'on en rnena grand scandale en Russie. Markof protesta. (( Un bel espion, dam 
Ie fomlll, écrit J05eph de 
Iai8tre, à propos de la note (( impertinentiuime >> de 

farkof. Voir TI\.TOHEWSK Y, t. II. 
. 34-9 et .ui.,.. 



, 31' L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - t.80S. 


III 


Cette médiation russe remplit les cartons des chanceI1eries, 
fastidieuse, fallacieuse comme comme un dossier de procé- 
dure 1. Les Anglais ne s'y méprirent pas un instant. Markof 
écrivait, de Paris, que Bonaparte n'était pas sincère, en 
demandant l'arbitrage; l'amiral Waren écrivait, de Péters- 
bourg, qu'Alexandre ne l'était pas davantage en proposant sa 
médiation. On arme; on appelle des volontaires. Pitt, pour 
son compte, en équipe 3,000 qu'il exerce, en qualité de 
colonel. Les côtes se hérissent de batteries, de palissades. Et 
Ie plus admirable est que la banque et Ie commerce se félici- 
tent: les affaires reprennent! (I Venez done ici, écrit Simon 
"\V oronzof à son fils'; vous aurez plaisir à voir comment John 
Bull défend son pays et sa liberté. V ous trouverez les troupes 
qui ont battu les Français en Égypte et qui ont pour eux 
beaucoup de mépris. " 
Ce Busse conseille finement aux Anglais d'accepter la 
médiation sur les points c< qui étaient hors des atteintes de 
I'Angleterre, qu'elle ne possédait pas et que la France possé.. 
dait" : Ie Piémont, I'Italie, la Hollande; au contraire: (I V OtiS 
exceptez Malte dans tous les cas possibles, et vous mettez 
I'Empereur à même de délnasquer Ie Corse. " Ainsi fut fait 
Ie 27 juin. Le lel1demain, Woronzof reçut une dépêche de 
Pétersbourg où Ie tsar offrait de prendre 1\Ialte en dépôt : Ie.s 
Anglais refusèrent et, peu après, Ha,vkesbury écrivit à Waren 
que I'Angleterre était décidée å gardeI' Malte et que si Ia 
Russie, I'Autriche et la Prusse voulaient se liguer contre la 
France, il signerait un traité de f'ubsides 8. 


I 1\'lARTENS, t. XI, p. 53, iO
 et suiv. - Rapports de Simon \Voronzof.- 
JacquE's POTREJ" la Ru.uie et la rupture d. la paix d' Amiens. Documents an81ai, 
et russet!, inérlits. Annales de l'École des sciences politique., t897. 
I Juin 1803. 
· 12 juillct 1803. 



LA 
IÉDIATION RUSSE. - 1803. 


315 


En même temps que l'on organisait les volontaires anglais, 
on animait les Français de bonne volonté. La mécanique des 
complots et des diversions se remit å marcher. Addington 
projetait de rlébarquer 20,000 hommes en Portugal. Le comte 
d'Artois demandait 40,000 Iivres pour rassembIer une armée 
et rétablir la monarchie. II faisait à 
Ioreau Ie compromettant 
honneur de penseI' à lui et de Ie signaler aux Anglais. {In 
agent royaliste mnndait à un de ses amis, à Paris: - L'Anrrle- 
terre est sûre de Ia Uussie et de I'Autriche, eUe fera la guerre 
à la Révolution et la portera au cæur de la France, avec une 
armée de Français fidèles et d',Anglais, sous Ie con11nande- 
ment de Pichegru et so us les ordres du comte d'Artois; l'Au- 
triche entrera en Italie, coupera Ia retraite à l'armée qui 
occupe Naples; la Prusse, entraînée, marchera sur la Hollande 
et la Belgique, négliGcant l'armée du Hanovre; des Russes 
déharqueront en Vendée I. Quant à la paix qui couronnerait 
cetle nouveIl
 coalition, c' était celIe de 1 713, celIe qui pré- 
valut en 1814 : Ie retour aux anciennes Iimites, avec de puis- 
santes barrièrcs. Celles du traité d'Utrecht semblaient insuf- 
fisantes. On formerait un royaume des Pays-Bas, Belgique et 
lIoIlande réunies, et on en confÌerait la Garde à Ia Prusse; 
I'Autriche prendrait ses compensations en Lombardie et la 
Russie où elle voudrait 
. 
Talleyrand n'était que clairvoyant quand iI demandait à 

Iarkof ce que signi6aient ces points à réserver dans la média- 
tion, ces points à y comprendre, et sur Iesquels on évitait de 
s'expliquer: (& S'agirait-il, par hasard, de Ia Belgique et des 
pa)Ts de la rive gauche du Rhin et de ceux qui composent la 
République italienne I? " MarkoE n'eut garde de répondre à 
ceUe question embarrassante. II se disait maIade. Le jour 
même oÙ Talleyrand l'interrogeait, il partit pour les Pyré- 
nées." II se sentait brûlé. Son manège avec Woronzof était 
percé à jour. Bonaparte n'attendait plus rien de Ia Russie. 


I 4 juillct 1803. REI\UCLE. 
I Journal de 1Jlalmesbury, {! juillet iS93, t. IV, p. !i
. 
· Å Markef, 23 jui1l8t 1803. 



316 J,'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - 1803 


Son humenr reton1ba sur Markof, son anfflomanie trop 
déclarée, ses fréquentations suspectes à Paris. Talleyrand 
insinua que Ie rappel de cet ambassadeur serait un signe des 
intentions d u tsar I. 
Bonaparte était alors en tournée d'inspection des côtes et 
chantiers du Nord et de visite aux pays réunis 
. Nulle part 
les bienfaits de son gouvernement ne se manifestaient avec 
plus d'é
lat. Ces populations semblaient conquises à jamais; 
mais elles faisaient mieux que se soumettre, eUes s'affec- 
tionnaient : eUes étaient entrées dans la paix romaine; eUes 
entraient dans la patrie. Les attaches qui se sont formées 
dans les pays alIemands de la rive gauche du nhin datent 
surtout de cctte époque-Ià. Les Rhénans étaient mûrs pour la 
liberté, à la française, de ('an IX et de I'an X. Les Belges, si 
longtemps rétifs, s'adoucissaient. Un préfet mande qu'à son 
arrivée il n'avait trouvé que des sujels : il commençait à se 
sentir au milieu de Français. CI Le Concordat a réuni tous 
les cæurs, accordé tous les esprits, fondu toutes les opi- 
nions. " Bonaparte voyageait en souverain avec Joséphine, les 
deux consuls, des dames d'honneur, des minístres, un état- 
major, une chanceUerie et jusqu'à un légat du Pape. A 
Bruxelles, il trouva un envoyé du roi de Prusse qui Ie venait 
sliluer au passage. C'était ce même Lombard, secrétaire 
intimc du roi, qui, en 1792
 avait amorcé avec Dumouriez 
des pourparlers d'alliance. 
La perplexité était Grande à Berlin. Le roi se trouvait trop 
rassuré par Ia Russie : des garanties, il n' en aurait jamais 
assez; mais des alliances, iI n'en souhaitait aucune, ni de 
Paris ni de l,)étersLourff. Sa neutralité avait été trop lucrati ve 
pour qu'il ne craignît point d'en perdre les avantaffes. II 
écrivait à Han
pvitz Ie 8 juin: n Les ouvertures de ]a Russie 
sont précieuses; eUes m 'assurent, à I'instant OÙ Ie choix des 
maux ')crait Ie plus douteux, tous les moyens de mon puissant 


I Bonaparte à Alcx
ndrf', 29 juillct; Talleyrand à Hédouyille, 18 juilJet 1803. 
t JJ1émoires du cornIe de Bray: Bonaparte à Amiens; rapport d'enøemLle du 
30 jui"1 1
03. 



LA 
ltDIATION BUSSE. - 1803. 


S17 


allié... 1\Iais... je vous Ie con.fie... il l1'y a plus que des hos- 
tilités effectives de la France contre Ie territoire de Prusse qui 
puissent me faire prendre les armes... 1) Les Français en pro- 
6tèrent pour COll1tnencer la conquête du Hanovre, s'y ins- 
taller, s'y faire nourrir et ravitaiIler, comme en Hollande 1. 
lIs occupèrent RitzeJbuttel et Cuxhaven, ces embouchures 
que Frédéric-GuilJaulne tenait tant à garder ouvertes. lIs 
mirent Harnison à IIarnbourg, exigèrent des viIIes hanséa- 
tiques un emprunt de trois 11lillions et mirent Ie séquestre sur 
les marchandises et les fonds anglais. Le roi de Prusse se 
delllandait avec inquiétllde, et non sans quelque honte secrète, 
où l'entraînerait sa condescendance aux faits accomplis et ses 
..efus réitérés ::.lUX offres d'alliance de Bonaparte: était-ce une 
poIitique que de tout refuser et de tont laisser faire? Il tâcha 
au moins de s'éclairer. 11 écrivit au Consul une Iettre de haute 
courtoisie, Inais timide, Inais douce, hunlble même, et 
charffea LOInbard de Ia porter 2. 
Bonaparte reçut ce secretaire, à BruxeIles, Ie 23 juillet. II 
vil à quel caraclère de badaud officiel il avait affaire. :Frédéric 
avait raffiné sur ces jeux d'arti6ce et plus d'un Français, 
mêlne des plus qualifiés sltr l'article de l'esprit, s'y était laissé 
enjôler. Bonaparte p3rut prendre I'homme au sérieux et en 
con6ance, il l'initia à ses desseins, ct de toutes les séductions, 
c'était la plus irrésistible. LonlLard, petit scribe et petit souf- 
fleur de cabinet, nature de conseiller intime, tempérament 
d'officieux et de gelldelettre en mission, gonflé de son impor- 
tance, ilnpatient de trouver enfin son personnage et de sup- 
planter des lnini;;tres de surface, demeura confondll devant 
II Ie grand hOillrne )) ; l'adlnirant, s'admirant davantage d'être 

à, recueillant de si gra vc
 confidences; insinuant, avec un 
-;ourire entendu, des questions très fines qui provoquaient 

e si ilnportanles réponses; ébloui, sans donte, par Ie Consul, 
lllais bien davantaße par Ie reflet de sa propre figure, çà et là, 


1 Capitulation de l'armée hanovrienne, 5 juillet 1803. En moins d'un an, au 

 L mai 1804, Ie Hanovre paya 25.,597,000 francs. 

 7 juillet 1803. 



318 L'EUROJ-E 
T LA I\UPTURE DE LA P.A.IX. - 1803. 


dans les Iniroirs. Bonaparte Ie tint sous Ie charme (I de ce 
ton de bonté et de noble franchise JJ . II Ie recut une seconde 
. , 
fois et compléta l'ouvraffe, laissant discourir Lombard et 
sembIant s'intéresser à ses dissertations sub tiles et pédan- 
tesques. " On a tort, écrivait Ie secrétaire de cabinet I , 
d'incriminer Ia violence de son caractère, la précipitation de 
ses jugements. II est, dans ]a discussion, calme, attentif, 
ayant toujours l'air de vouloir s'instruire et ne s'irritant pas 
de la contradiction . Voilà d u moins ce qu'il a été constam- 
ment à mon égard. " II ne pense qu'à I'Angleterre, à cette 
guerre (( qu'il croit Ia dernière ". II ne voit qu'un moyen 
"qui d'un coup réduirait I'Angleterre, c'est la clôture du 
Sund J) . C'est l'idée du blocus qui monte. Bonaparte y revient 
(( avec acharnement " . Et de là, d'un pas, à l'alliance : la 
Prusse, si eUe Ia refuse, va perdre sa considération en Europe; 
elle forcera la France à se rej eter sur l' Autriche : "J e Ie pré- 
vois, dit Bonaparte; j' en suis au désespoir, car je 11' estime 
et n'aime véritablement qu'une seuIe puissance au moude, et 
c'est Ia Prusse. " 
II remit à Lombard, Ie 29, une Iettre pleine d'effusion pour 
Frédéric-Guillaume, dans l'esprit de l'alliance. Le nlêlne jour, 
il écrivit à Alexandre une lettre sèche, trahissant Ia déccption. 
II partit de Bruxelles Ie 30 juiIlet, méfiant de I'Autrichc J irrité 
contre la Russie, ayant besoin de Ia Prusse et désireux de 
l'avoir. 
Lombard s'en alIa rempli d'illusions, avec une miniature de 
Bonaparte, par Isabey; il reçut, de Paris, les compliments de 
Talleyrand. II voyage a lentement, en porteur de reliques, n 'ar- 
riva à Potsdam qu'au commencement d'août et y passa trois 
jours à " raconter )J Bonaparte au roi Frédéric-Guillaume. II 
conclut que 1'0n pouvait se fier au Consul et qu'en cas d'orage 
on aurait toujours Ie temps de se retourner vers 1a Russie. 
Puis, on délibéra. Le roi s'en tenait à la neutralité perma- 
nente, absolue. La reine et Hardenberg, très Hanovrien au 


Rapports de Lombard, !4, 30 juiUet 1803. HULLEU. 



LA M -':D I.A. T I 01'( R USSE. - 1803. 


319 


fond, et, par suite, cOlnplaisant auK. Anglais, penchaient vel's 
la Russie; Lombard inclinait vel's la France. La noblesse, les 
généraux, la cour gardaient ,leurs préventions antirépubli- 
caines. Le vieux l\IælIendorf, qui perdait 33,000 Iivres de 
revenu au blocus, recouvra sa (I vertu " des temps frédéri- 
cides; il pestait contre I'Anffleterre, contre la Bussie qui Ia 
soutenait : " La France étant la plus forte, disait ce guerrier 
phiIosophe, I'on n'a plus de raison de louvoyer I. JJ Haugwitz 
présenta, Ie 12 août, un mémoire : il proposait de garantir la 
France contre I'Autriche, moyennant quoi Bonaparte garanti- 
rait à I'Allemàgne du Nord sa neutralité. De Paris, Lucchesini 
peignait la France plus prussicnne que jalnais i : (I Les répu- 
blicains, soit animosité contre les derniers alliés de la monar- 
chie - I 'Autriche - soit calcul de politique plus éclairée, 
ont popularisé en France I'idée de I'alliance avec la Prusse. Le 
premier Consul, qui a été un des derniers à adopter cette opi- 
nion, semble I'avoir consacrée JJ par les sécularisations. (& Si 
quelque chose offre la perspective d'une stabilité constante 
par Ie sentiment presque unanime de la nation qui la pro- 
voque de to utes parts, ce serait, sans contredit, l' existence 
d'un système de liaisons politiques entre la Prusse et la 
France 3. " 
Hardenberg annota ce mémoire : (I La Prusse n' a eu en par- 
tage que de misérables parties éparses de territoire )J , qui, au 
lieu de la fortifier, la compromettent. (( Sa puissance, et, avant 


1 Rapport de J..aforest, 2 août 1803. 
I lÜxKE, Hardenberg, t. V, p. llt. Pièces. 
· Lucchesini jugeait bien du passé, et discernait I'avenir. Voir t. I, p. 30
 : le$ 

Iémoires de Fa vier ; t. II : lei missions de Ségur et de Custine; t. III : les plans 
d'alliance, en 1792, et suivre ccs projets, en 1795, puis sous Ie Directoire, t, IV 
et V. On sail que l'illusion dura. En 1815, nombre de personnes, dont de Pradt, 
Chateaubriand, Pnsquier, etc., reprochèrent à Talleyrand d'a\"oir comhattu la 
politique prussif'nne. En 18
O, la Prus3e était Ie pivot du grand dcssein de 
Polignac. Les républicains, après 18:30, sout('nail'nt que la Prusse seule pouvait 
nous procurer la rive Gauche du Rhin. (Louis BLAxc, IIistoil'e de dix ails.) En 
1848, ils Ia recherchent; Loui6-Napoléon Ia carcsse, I'introduit au congrès de 
Paris. En 1860, Thiel's reprend la camp:OGue contre la politJque de Talleyrantl 
(Ie COIl.ntlat et l' Empire, 1. xv III), et l'a\'(;u
IcJl1ellt qui gouverna la politiquf' 
de 186j-18û6 dura jusqu'en 1867 (affaile du Luxembourc). 



8to L'EUROPE E'r J.A RUPTURE DE LA PAIX. - 1803. 


toute chose, sa puissance!... Dne alliance, sans vue d'agran- 
dissement pour la Prusse, devenait illusoire... llinc illæ 
lacryuzæ!... II s 'agirait d'acquérir assez de force pour être tou- 
jours indépellùant et redoutable, lnêlne à notre alliée... sans 
quoi, point de salut! " Ne pas rompre avec l'Angleterre, se 
méfier de Bonaparte, et, si 1'on s'accorde avec lui, que ce ne 
so it que ponr se fortifier contre lui. Ajn
i spéculaient ces hon- 
nêtes nérrociants d'alliance et trafiquants de territoire; mais, 
voulant Gagner, à coup sûr, sans risqueI' de rien perdre, si 
tout était tentation pour eux, tout leur semblait ob5tacle, et 
c' cst pourquoi ils demeuraient en leur neutralité oscillante. 
Cependallt, Alexandre avait dépêché à !\Iarkof un projet de 
paix générale, sous la médiation russe 1 : Lan1pedusa aux 
Anglais; un royaume, en Italie, au roi de Sardaiune; l1cutra- 
lité des Républiques batave, suisse, italienne, ligurienne et 
ionienne; garantie des rois de Sardaigne, d 'Étrurie, des Deux- 
Siciles, du corps germanique; évacuation, par les Français, 
du Hanovre, de la I-Iollande, du royaume de Naples; éva- 
cuation, par les Anglais, des colonies bataves; intégrité de 
l'empire ottoman, et congrès général, pour accommoder Ie 
tout. Le courrier alia chercher 
I3rkof à Darèges, d' où il revint 
à Bourbon-I' A.rchambault, oÙ se trouvait Talleyrand, qui y fai- 
sait sa cure. Talleyrand renvoya, Ie 21 août, à Bonaparte, ces 
papiers inutiles. (( II est ridicule, répondit Bonaparte, que ce 
polisson, qui est aux eaux de Barèges, devienne Ie centre de 
toutes nos affaires. J e ne serai pas assez lâche pour faire une 
paix plâtrée que la nation désavouerait. Je laisserai tombel' 
la médiation qui ne peut plus mener à rien... 2 )) 
Peu après, !\larkof revint à Paris. II l1'y entendit parler que 
de son rappel réclamé par Bonaparte 3. II avait hâte d'en 
obtenir la confirmation. II reçut une invitation à diner au
 
Tuileries et se rendit à la réception diplomatique qui précédait 
ce diner. II redoutait quelque algarade à la Whitworth. Bona- 


1 1.9 juillet 1803. 
!I A Talleyrand, 23 août 1803. 
· RaJ1pOJ.t du 30 septembre i803. 



I..A MÉDIATION RUSS.. - USOi. 


821 


parte l'abords, s'informa de sa santé, de son voyage; puis, au 
Hlomenl oÙ 
Iarkof comlnençait à se rassurer, il changea de 
ton, I'assaillit, emporté, les traits décomposés, les lèvres trem- 
bIantes, la voix oppressée, et Ie força d'essuyer CI un orage: 
auqnel, dit 
Iarkof, je n'aurais jamais ern qu'un ministre de 
Russie püt être exposé ". II poussa jusqu'aux extrêmes : il 
parla de la PoIogne! 
Iarkof n' en dîna pas moins, mais il 
quitta les Tuileries dès qu'on se fut levé de table. 
L' orage passé, Ie manège des officieux et des politiques 
commença; les un
 pour atténuer les effets de la coIère du 
premier Consul, les autres pour se dégager d'une mauvaise 
8.ffaire et se ménager I'avenir. TaIIcyrand envoya sa femme- 
cette mission était dans les moyens de la personne - déjeuner 
avec la fillette de l\larkof, une enfant de cinq ans et demi. 
Lucien Bonaparte dit au ministre russe que " lui et son frère 
Jo
eph n'avaient rien négligé pour empêcher Ie premier 
Consul de commencer la guerre, en lui conseillant mêlne de 
ne pas s' opiniâtrer sur l\Ialte >>. Puis iI Ie loua d'être Ie seul, 
du corps diplomatique, à ne point fléchir devant Ie Consul; 
" Ie seul qui fît son métier; les persécutions du Consul et celles 
de Talleyrand étaient Ie plus grand témoignagne d' estime 
qu'il pût recevoir... " 
Ces compliments avaient de quoi délecter un roué de la 
force de l\larkof. l\Iais Ie temps n' était point aux jeux d'ironie. 
l\Iarkof se sentait surveilIé; iI redoutait un terrible scandale, 
si l'on découvrait ses opérations dans les bureaux de la Guerre. 
II se demandait d'ailleurs, ayant peu de goûl aux mesures vio- 
lentes, et préférant les espions aux spadassins, si Bonaparte et 
TalIeyr
nd s'en tiendraient aUK injures et aux procédés de 
police. " Je les crois capables d'avoir recours pour se débar- 
rasser de moi à des moyens plus expéditifs... " II sollicite (( sa 
délivrance ". R Le seul væu que j'ose former, c'est que je 
puisse csquiver de prendre congé de la clique infernale I... II 
Quant au choix de son successeur : " C' est un effet de votfe 


I Rapport du i er octobre 1803. 


VI. 


iJ 



322 L'EUROPE ET LA HUPTUHE DE LA PAlX. - 1803. 


indulgence pour moi que de croire que je sois diffìcile à reln- 
placer. Ce poste-ci ne l'est pas du tout. S'agit-il des faits? lis 
sont tous aussi publics que I'intention qui les enfante. S'aGit-ii 
des dispositions et des volontés? II est inutile et impossible de 
les suivre. Inutile, parce qu'elles naissent de fantaisies et 
d'imagination exaltée qu'aucune sagacité humaine ne peut 
calculer. Impossible, parce qu' clles sont aussitôt exécutées que 
conçues. Elles se réduisent d'ailleurs à une seule, celIe de tout 
domineI'. Lucien m'a dit que c'est un trait de resselnblance 
que son frère avait avec Alexandre Ie Grand. Quant au pou- 
voir et aux moyens, ils sont tous calculés; et il n'y a qu'à 
trembler ou à s' occuper, sans pcrdre un instant, des mesures 
actives pour les borneI'. Le 
iidi et 1'0ccident de l'Europe sont 
déjà subjugués, Ie Nord est entamé et 1'0rient prêt à 
crouler. )) 
On était mûr, à Pétersbourg, pour entendre ces avis. 
flédouville s'étant rendu à (( la grande parade )) du dimanche, 
et s'y tenant un peu à l'écart, Ie tsar fappela : (( P\>urquoi ne 
vous approchez-vous pas, monsieur d'llédouville? Je ne YOUS 
fcrai pas de scène comme celIe que Ie premier Consul a faite 
à mon ministre à Paris. "IIédouyiIle relnit à I'Elnpereur la 
leltre où Bonaparte se plaignait de l\Iarkof. Alexandre s'cn 
étonna : (( Je n'ai jalnais aperçu dans ce ministre qu'une con- 
duite conforme à ses instructions. JJ IIle rappela, mais en lui 
envoyant, par Ie même courrier, Ie grand cordon de Saint- 
André, qui témoignait publiquen1cnt de son approbation et de 
sa faveur. On apprit bientôt que des armelnents étaient 
ordonnés. On parla d'un rapprochement avec Vienne. (( Les 
choses se gâtent " , écrivait l{otchoubey 1. 
Alexandre estin1a que, pour avoil' l'efusé sa médiation et 
(& eru devoir lever Ie Inasque )) , Bonaparte s' était, sans doute, 
assuré de In Prusse. II en écrivit à Frédéric-Guillaume, 
Ie 6 octobre, .s'efforçant de lui ouvrir les yeux : (I Sire, VOliS 


1 Rapports d'I-lédouvilte sel'temLre, 11 oClohre, i er novelubre; Ie chancelier à 
1\1arkof, 24 octohre; Alexandre à Bonaparle, Alexandre à MarJwf, 28 ocloLre 
1803. Lettre de KotchouLey, 11 novembre 1803. 



LA l\lÉDIA110N RUSSE. - 1803. 


323 


f(
vorísez l'ambltion de Bonaparte. Étant hors d'illquiétutle du 
côté du continent, iI pourra porter toutes ses forces contre 
J'Angleterre. Je sOl1haite que les assurances et les protestations 
rapportées par 
L LOlnbard ne soicnt pas trornpeuses, et qlle 
Votre ì\Injesté n'ait pas à se repcntir du système qu'elJe &. 
adopté. " AloI's, iI se retourna vel's I'Autriche. Anstett, son 
envoyé, eut l'ordre " d'eutrer en pourparlers avec Ie gouvernc- 
Inent autrichien sur les lllcsu)'es à prendre, de concert avec la 
llussie, cOlltre I'ennemi C0l11mUn JJ . Et"le chancelier \Voronzof 
écrivit à Londres : n Le danger que la France fait courir à 
toutc l' Europe rend plus forte encore l'amitié qui unit la 
Russie à I'Angleterre I )) Un agent de Talleyrand lui rapporte, 
Ie 8 novembre, que Ie tsar lève deux hommes sur Cillq cents. 

larkof, en attendant" sa délivrance" , occupait ses loisirs et 
se distrayait de ses anxiétés en cabalant de plus belle, avec les 
affidés de Talleyrand, avec Choiseul-Gouffier, avec l\liot, 
avec Joseph. Choiseul-Gouffier Iui portait les compliments de 
Talleyrand sur sa médiation, sa bonne tenue, la tournure élé- 
gante de ses notes. D'ailleurs, Talleyrand se lavait les mains 
de celles qu'il composait. II donnait à entendre que l'Empe- 
reur trouverait à Paris un hOlllme capable de l'entendre. 

Iarkof, très adroitement, en
ourageait chez tous, chez les 
frères en particulier, l'illusion que sans Bonaparte la Russie, 
COlllllle I'AngJeterre, serait la 111eilleure amie de la République 
paci6ée, prospère et modérée. II reçut ses lettres de rappel, 
les présenta au Consul, paré de son cordon de Saint-André, 
accrédita d'OubriI, en qualité de chargé d'affaires, et quitta 
Paris Ie 18 décembre. n En sortant de la France, j'ai cru 
quitter la Corse, Alger, Tunis et Ie 
Iaroc, tant Ie gouverne- 
ment qui y est présentelnent en activité rappelle l'image de 
ces pays barbares. On n'y voit que des lois arbitraires et les 
mæurs les plus dépravées... 2 )) Ce ministre de la grande 
Catherine en parlait à son aise. Illaissait, tout permet de Ie 


I Le ehaneelier à Anstett, is oetobre; à Simon Woronzof, 9 no\'embre 180f}. 
-MARTENS, t, III, p. 299; t. XI, p. 76 et suiv. 
S RappOl"ts de Markof, 4, 28 novembre; 27 déeembre 1803. 



324 L'EUROPE ET LA; RUPTURE -DE I.JA PA{X. - 1803. 


s.oupçonner, un service de renseignements bien orffanisé, que 
ses successeurs retrouvèrent et mirent à profit, au temp
 de 
l'alliance; illaissait un groupe d'atnis de la Russie qui valaient 
presque, pour l'influence et l'activité, les amis de l'Anglelerre; 
en6.n, une correspondance se({rète, confiée au baron de Dal- 
berg, ministre de Bade, lequel vivait déjà dans la familiarité 
de Talleyrand I. 
Quelques mois après, Hawkesbury, causant avec Simon 
Woronzof, tira toute la moralité et dit Ie dernier mot de toute 
cette comédie d'arbitrage et de médiation: (& L'Angleterre doit 
se servir de tous les moyens qui peuvent être bons pour la 
lutte avec NapoIéon. Ce serait un péché devant Dieu ; ce serait 
une honte devant les hommes et la postérité, si l'Angleterre, 
que la Providence a dotée de forces suffisantes à contrecarrer 
les forces de la France qui aspire à la domination du monde, 
ne les employait pas au renversement de ce colosse qui est 
prêt à fouler aux pieds I'Europe souffrante et opprilnée. JJ Et 
Rostopchine : (( Tel qu'il soil, Ie système de I'Angleterre sera 
toujours celui d'anéantir la France, comme son unique rivaIe, 
et régner après despotiquement sur runivers enlier '. .
 


IV 


B
naparte croyait très sérieusement å la possibilité de I'in- 
vasion de I'Angieterre. (( C'est un fossé qui sera franchi lors- 
qu'on aura l'audace de Ie tenter' 1J .- (( II n'a jamais rien tant 
désiré au monde" , déclare l\larlnont, et c'est pourquoi on Ie 
voit, avec tant d'ardeur, rajuster, renouer, resserrer la grande 


I VITI\OLES, Mémoires, t. I, p. 35. - PINGAUD, D'Antraiguef, p. 235. 292, 
3S1,., 392; 231. Lettre de J'amie de Pal.is, 6-1.1 décemdre 1801,.. - lJfémoires de 
Pas'luier, t. I, p. 519. _ Dalberg eut 80n audience Ie 19 juin 1803. 
,. MARTENS, t. XI, p. 77. - Lettre de R08topchine, aoùt t803. Archive. 
W.rollzof, t. VIII. 
I Å Cambacérès, 16 Dovembre 1803. 



ESSAIS D'ALLIANCE D
 BONAPARTE. - t.80S. B!5 


machine de guerre, J'échafaudage toujours branIant et 
détraqué ùes alliances, qui doit lui assurer la paix du conti- 
nenlie temps qu
illui faudra pour profiter du brouillard et du 
vent d' est. l\lais å mesure qu'il élève cet échafaudage et qu'il 
l'étaye, les pièces, de trop longue portée, trop tendl1es et trop 
chargées, craquent et se disloquent par Ie travail même qu'il 
en exige. L'alliance, pour ces pays, I'Espagne et la Hollande 
surtout, c'est Ie blocus, Ie commerce ruiné, les prises, les cor- 
saires, les vides du Trésor, les revenus taris, les contributions 
accrues; ce sont des vaisseaux à armer, des troupes d'occupa- 
tion å nourrir, ravitailler, rhabiller; c'est Ie mécontentement 
du peuple Iassé, humilié, ruiné; c'est l'impopularité dl1 gou- 
vernement taxé de servitude aux étrangers; c'est Ie væu uni- 
versel de la chute d'un allié détesté, de la victoire d'un ennemi 
caressé : nos amis les ennemis! Pour y remédier, Bonaparte 
n'a d'autres moyens que la peur, la force, la confiscation, l'an- 
nexion qui étouffent les plaintes, assurent ]'obéissance ilnmé- 
diate, mais attisent la révolte. Ainsi, illui faut des alliés pour 
vaincre I'Angleterre et I'Europe; il lui faut vaincre I'Angle- 
terre et I 'Europe pour conserver ses alliés : contradiction fon- 
damentale qui dure depuis 1795, avec la Hollande, depuis 
1796, avec I'Espagne, qui s'en ira toujours croissant, car la 
France et Bonaparte marchent à ce paradoxe : plus ils réus- 
sissent, plus illeur devient difficile d'assurer leur succès. 
Celte conséquence se déclare en Espagne'. Godoy traînait 
tout en longueur. L'agent anglais, Frère, travaillait la cour, les 
ministres, les grands, soufflant Ie feu, semant I'argent, pro- 
Inettant la neutralité. Les EspagnoIs n 'avaient qu'un désir, 
supprin1er Ie traité de Saint-I1defonse. Bonaparte les avertit 
qu'il ne s'y prêtera point. Si Charles IV écoute (lIes calculs 
perfìdes d'homme.qui, insatiables d'or, ont vendu les intérêts 
de leur prince et de leur pays à I'Angleterre 1); si l'escadre 
française qui Inouille à Ia Corogne est insultée, l' outrage (I sera 
vengé par la chute de In Inonarchie espagnole " ; 20,000 hom- 


· LEFEBVRE, t. I, chap. VIII, - BAUMCARTEN, t. I, liv. I, chap. III. - GRiND- 
MAISO:", chap. VIII. - FOUR
IEn, t. II, chap. I. 



326 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - 1R03. 


roes entreront en Navarre et. 15,000 dans la Catalogne. sou- 
tenus par une réserve de 35,000 hommes. n y en aura 
100,000 en octobre 1. Sa tactique dans ce premier Investis- 
sement de I'Espngne est celIe qui consommera, en 180
, 
la chute de cette monarchie; celIe qu'il suivra, en 1806, 
avec la Prusse, et avec Naples. II somine les Espagnols de se 
livreI' les n1ains liées, avec toutes leurs ressources : armée, 
flotte, trésor; s'iIs hésitent ou refusent, il les mettra en 
demeure de désarlner, les envahira, les discréditera par des 
polémiqnes sans merci, et, jetés à terre, impuissants, dans 
Jlnuniliation, dans Ie scandale, il les déclarera déchus, les 
frappera de mort poliliql1e, les bannira, les enfermera. 
II écri t à Charles IV, Ie 18 septembre; illui dénonce l'igno- 
Ininie de sa couronlle, " l'espèce de détrônement dans lequel 
Ie prince de In Paix se plait à Ie présenter à tous les gouver- 
nements " . II exiffe I' éloiffnement de Godoy; Ie licenciement 
des milices, hostiles à la France; I'ouverture du Ferrol aux 
f10ttes françaises; la Guerre à I' Angleterre ou Ie payement de 
six millions par mois; il donne huit jours pour répondre. 
Godoy connaît, Ie 2 octobre, et la leUre et I'ultimatum. II 
biaise, s'épuise en paroles, en faux-fuyants; puis, Ie 7, à bout 
d'arguments, promet tout; c'est pour se dédire aussitôt. Beur- 
Donville avait affecté des formes de courtoisie. II se fâche 
et revient aux façons soldatesques, ses façons naturelles. II 
parle à Godoy du ton qui convient : il Ie traite de pair à com.. 
pagnon, en vieux sous-officiers qu'ils sont tous les deux. 
matanlore de caserne parisienne à hidalgo de caserne madri- 
Iène. Lc futur marquis force la porte de ce prince d'hier, 
l'invecli ve, l' agonisp, et sort sans Ie saluer. II exige une 
audience du roi, afin de lui remettre la terrible lettre : I'au- 
dience est accordée pour Ie II, au matin. L'aventure tourne 
au drame; mais Ie théâtre espaffnol est plein de tiroirs, 
fécond en changelnents à vue; et c'est Figaro qui va faire Ie 
clénouement. Godoy prend les devants, se concerte avec la 


1 Ordres à Talleyrand, 14-, 16, i8 août 1803. Pour la lettl'ð du 14, voir FOUR- 
IVIER, Zur Textkl'itik. 



ESSAIS D'ALLIANCE DE BONAPARTE. - 1803. S!7 


reinc, entreprend Charles IV; it a lu la lettre du Consul :' 
"Si V otre 1\1
1jesté en preud connaissance, rejeter les demandes 
de ßonapal'te, c'est perdre I'Espagne; les accepter, c'est 
hnnlilier la couronne. Sire, recevez cette lettre, mais ne Ia 
Jiscz pas. " 
Le II octobre, Beurnonville, en habit de gala, estreçu avec 
Ie cérémonial des audiences solennelles. La reine se tient aux 
cñtés du roi. Charles IV prend la lettre; puis, sans l'ouvrir, 
avec cette majesté de geste que, dans les rencontres, les 
rourbons, même les plus dégénérés, ont su retrouver; presque 
inlposant, à force d'indifférence et d'ineptie : n Dites au 
premier Consul que j'aime la France beaucoup plus que I'An- 
gleterre, et qne je donnerai tout ce qu'il me sera possible de 
donner;. .. mais je ne cOl1sentirai pas à l' éloignement d'Emma- 
nuel, parce qu'on ne peut pas s'opposer à ce que j'aime un 
homme qui se conduit bien, et de la société duquel je me 
suis fait un besoin. " 
Godoy sauvé, I'Espagne pouvait payer. Une convention 
fut signée, à Paris, Ie 19 octobre: 6 millions par lnois, ouver- 
ture des ports aux vaisseaux français. C'était, au vrai, payer 
ponr n' être point neutre, et, sous Ie prétexte de s' en tireI' les 
mains, s'engager dans l'engrenage. Bonaparte compléta cet 
arrangement par un autre qu'iI fit avec Ie Portugal, Ie 19 dé- 
cembre : 16 millions de francs, neutralité, avantages à l'in- 
òustrie française. De Gênes, il tire 6,000 matelots; de la 
République italienne, 5 à 6,000 soldats et de l'argeut. II 
menace la cour de Naples. (I Écrivez à Alquier que j'ai plus 
de troupes en Italie qu'il n'en faut pour conquérir I'Italie 
entière... Ce qui est important, c'est qu'à l'extrémité de la 
Calabre on n'arme point les paysans, et si Ie roi de Naples sa 
montre de cette manière, avant de passel' en Angleterre, on 
pourrait bien s'assurer de Naples I. 1J II voyait juste : c'est de 
Calabre qu'était parti, en 1799, "Ie torrcnt de révolutions 1) 
qui avait chassé les Français d'Italie; c'est IÙ que devait 


1 A Talleyrand, 8 novembre 1803. 



328 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - 1803. 


reëommellcer, cOlltre la France, cette guerre de paysans qni 
gagna Ie Tyrol, I'Espagne; mina, rongea par la base I'écha- 
faudage formidable; blessures au pied les plus danffereules d. 
tontes et qui s'envelliment Ie plus. 
II réitère les insinuations à la Prusse. Le 27 no\pembre, 
après la soirée de 
IIne Bonaparte, il garde Lucchesini nux 
Tuileries et l'entretient une partie de la nuit 1. Que veut la 
Prusse? La neutralité de I' Allemagne : elle serait funeste pour 
la France. u C' est sur Ie chen1in, qui mène de Strasbourg à 
Vienne, qu
 les Français doivent aller forcer I'Autriche å la 
paix, et c'est Ie chemin que vous voudriez nous interdire, en 
nous privant de nos alliés naturels : Bade, Wurtemberg et 
l'électeur de Bavière... It ... n Si la France ne doit de 
reconnaissance à personne, n'est-il pas à prévoir qu'elle ne 
ménagera pas plus la Prusse que tout autre État? It Si, au 
contraire, la Prusse se décide, elle a tout à gagner. a Je n'ai 
pas été content des indemnités que la Prusse a obtenues. 
J'eusse voulu qu'elle eût un million d'âmes de plus, mais VOl 
amis les RusseR et vos rivaux les Autrichiens s'y oppo- 
saient... " II conclut : une liaison sincère, qui garantirait la 
France d'une attaque des Russes et des Autrichiens, en AIle.. 
magne et en Italie, et procurerait à la Prusse des avantages 
proportionnés aux services qu'elle rendrait. 
.. Mais iI est, il sera toujours loin de compte avec la Prus
e. 
II veut bien, comme Ie COlnité de salut public, comme I. 
Directoire, renforcer la Prusse pour en faire une avant-garde 
contre la Russie, un auxiliaire contre l'Autriche, une aile 
de son armée, une dépendance de ses douanes, un garde.. 
côtes contre I'Angleterre : qu'elle se livre, qu'elle contracte 
" une association évidente, pleine, forte, telle que sa seule 
publication soit pour I'Europe continentale Ie gage de Ia sta- 
bilité et de la permanence du status præsens des parties qui 
la composent ", et il fera d'elle une puissance de premier 
rang! II se déclarera pour Ie parti protestant, aS8urers ! e. 


I Rapport de Lucche.ini, 30 novembre; Talleyrand à Lafortlt, 10 ..y....r. 
1803. 



ESSAIS D'ALLIANCE DE BONAPARTE. - 1803. 329 
parti la prépondérance; it ne disposera du Hanovre que de 
concert avec la Prusse; au besoin, par un article secret, illui 
promettra ce pays; bien plus, I'Empire venant å vaquer, il est 
disposé (( à diriger les esprits des électeurs afìn... que la 
couronne impériale aille se placer sur la tête du roi de 
Prusse " ; et, pour témoigner de ses intentions, il évacuerait 
même les embouchures de l'Elbe et du \Veser; mais il exige 
auparavant la réalité de l'alliance et la garantie de I'Italie I. 
Le roi de Prusse voudrait, au contraire, que Bonaparte 
commençât par l'évacuation. II n'entend point devenir, en 
Allemagne, .Ie vice-roi de la République française, Ie pro- 
consul de Bonaparte; il voudrait s'y assurer la suprématie 
par Ie bienfait de la neutralité qu'il assurerait aux Allemands, 
se faire Ie vice-Empereur, au moins Ie vicaire de I 'Empire 
t 
son protecteur contre la France, et se faire confÌnner par les 
princes d'Allemagne les accroissements qu'il s'est procurés 
aux dépens de l'Empire. II conscntirait tout au plus un à peu 
près. d'alliance, mais sans les obligations, sans Ie mot surtout. 
C'est ce mot, dit Haugwiz, qui arrête Ie roi 1. Bonaparte en 
conclut que Ie roi ne se sentait pas libre du côté de la Russie. 
II voyait juste. Frédéric-Guillaume mandait au tsar, Ie 21 fé.. 
vrier 1804: (( J'ai perdu àpeu près l'espé
ance dem'entendre 
avec Ie premier Consul... Jusqu'à quel point pourrais-je, sire, 
compter sur votre secours et sur la coopération de vos 
alliés?.. J e compterai sur un mot de votre bouche comme 
on ne compte pas sur des traités solennels, et je serai tran- 
quille sur les destinées de la Prusse, dès que la Russie y 
associera les siennes. )J Sans se donner encore, les Prussiens 

'associent aux Russes; ils s'éloignent de plus en plus de la 
France, se rapprochent de plus en plus de la Russie, et cette 
!entative d'alliance prussienne avorta, comme toutes les autres, 
depuis dix ans. 

Iais Ia Prusse n'est ni aimée, ni redoutée; nit par suite, 


, Dépêche à Lucche.ini et projet de traité, 15, 1.7 décembre 1.803. Rapport de 
I...ue
he.ini, 30 décembre. Rapport de Laforetlt, 30 décembre 1803, !1 jem- 
"Ill ti04. Rapport de Lucche.ini, 4 f6vrZer 1804. BAlLL:Eu. 



330 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA P A IX. - {803. 


considérée dans l'Ernpire. L'inf]uence pa8
e à Bonaparte. 
L' Al1emagne est encore muette : toute dans la pell
ée, daub 
la littérature; réfugiée dans la poésie
 la musique, la science, 
la philosophie. Le patriotisme, qui tend à se réveiller, est 
encore à l'état d'archéologie, d'anachronisme; il ne vit, il 
ne se connaît que dans Ie passé. Bonaparte, co'nplélant, en 
cela, l'æuvre extérieure de la Révolution, supprin1e des fron- 
tières, comble des fossés, abat des fortifications et des 
murailles; il abaisse les obstacles qui s' opposaient à la réu- 
nion de ces peuples. II leur permet de se rencontrer; les pen- 
seurs, les savants leur créent une âme commune qui leur 
permettra de se reeonnaître quand ils se rencontreront. l\Iais 
e'est æuvre d'avenir; Ie conquérant défriche, laboure, dresse 
Ie champ; les penseurs, les poètes, les artistes l'ensemencent. 
II n'y a pas de nation allemande apparente, et la vieille AlIe- 
magne disparait. C' est Ie temps OÙ l' on y voyage pour 
apprendre à penseI' la pensée universelle avec I{ant, I-Ierder; 
{!oûter la poésie (( _romantique 1J avec Gælhe, Schiller; écouter 
IJeethoven et ses poèmes sans paroles qui elnportent au delà 
du mOl1de où rampent les diplomates; cc voir les grands 
génies JJ, se refaire les esprits, se rafraîchir Ie sang par Ie 
grand air intellectuel, les grands eontrastes. Ceux qui souf- 
frent de la liberté perdue, de la belle utopie de 89 évanouie, 
de l'Empire des Gaulcs qui s 'annonce, y vont trouver, toute 
vivante, cette Gennanie que les derniers républicains de Rome 
étaient rédllits à ne visiter que d'imagination, dans les écrits 

e Tacite. L'attrait de cette Allemagne, c'est son infirmité 
même et son assujettissement. L'idéal est la consolation des 
peuples affligés dont Ie royaume n'est point ou n'est plus de 
ce monde. C' est eet idéaI que l\lme de Staël va chercher en 
Allemagne I : une nation qui ne prétend être Grande que par 
l' esprit; OÙ l' on ne trouve ni guerriers empanachés et cui.. 
rassés, ni canons, ni Ro
nains, ni raison d'État, au moins 
dans Ie monde il1tellectuel. 


I :Ene part en décemiJre 1803. Voir mon Etude sur 1Jfme de Staë"l: cl1ap. III 
.t IV : I'e\:il, voyage en Allemagne. - 



ESSAIS D'ALLIANCE DE BONA.PA RTE. - 1803. 331 


. 
DanR les gouvernements, cette raison d'État règne seule, 
et souverainement. Tout I'objet est de s'accroître en territoire 
et en puissance : acquérir, concentrer, recevoir les terres 
des mains de la France et ffouverner à la française. IJs légifè- 
rent, réglementent, taxent, enrégimentent sur Ie modèle de 
Bonaparte, comme, au dix-seplièlne siècle, ils élevaient des 
palais, se ruinaient en bâtisses et jouaient Ie monarque absolu, 
sur Ie patron de Louis XIV. C' est Ie printemps de la supré- 
matie française. II reste beallcoup à gagneI' avec la France: 
toutes les terres seigncllriales, les terres de I'ordre éqnestre, 
de la noblesse immédiate 1; Ie vaste champ de Ia Souabe, 
de Ia Franconie, mosaïque de 5eigneuries. Le Bavarois, Ie 
Wurtembcrgeois, Ie I-Iessois, Ie Badois, Ie Saxon, brûlent de 
compJéter l'æuvre d'un (t siècle de lumières JJ; de s'inspirer 
à la fOls des rois de France et de la Révolution française, en 
imitant Bonaparte qui résume, à leurs yeux, l'ancien régime 
et Ie nouveau. Après avoir dévoré les terres ecclésiastiqlles, ils 
ont soif d'absorber dans I'État, en transfonnant les seigneurs 
quasi sonverains en sujets, les innombrables comtés, baronnies, 
terres seigneuriales : après la sécularisation, la rnédiatisation. 
Les désirs aidant, l' occasion slIrgit. L 'Élccteur de Bavière 
ouvrit la camparrne, fit occuper les seigneuries immédiates 
enclavées dans ses États, suspend it la justice seignellriale, 
saisit les revenus 
. L' Autriche avait grand intérêt à arrêter Ie 
mouvement. Cette noblesse immédiate formait sa dernière 
clientèle dans I'Empire. Les nobles en appelèrent au conseil 
anIique; l'Empereur les soutint. II fit, à son tour, occuper par 
ses troupes des seigneuries de la Bavière et du Wurtemherg. 
Puis, comme dans les affaires d'État, la justice se porte tou- 
jours où I'nppelle la convoitise, Ie Tyrol se garnit de soldats 
autrichiens, Inenaçant d'un côté la Bavière et de l'autre Ia 
népublique i talienne. 


1 C'est-1t-tlire des corntes, harons et membres de I'ordre équestre qui relevaient 
directement I'Empire. 
S) LEFERVRE, 1. 1, p. 337 et suiv. - HAÜSSER, t. II, p. 480 et luiv. - R.U"KE, 
t. T. 1". 'j,
;
 et !uiv. 



332 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - i803. 


Bonaparte noti6a å Vienne que, faute de rapporter ces 
mesures et de retirer ces troupes, I'Autriche verrait 40,000 Fran- 
çais entrer en Allemaffne. Cette cour prit peur, s'effaça, lou- 
voya I. Ses forces, maIgré tant de ressources de peuples et 
tant d'obéissance, ne se relevaient que lentement. Les 
finances, avec Ie papier-monnaie discrédité, demeuraient IlIa 
partie honteuse JJ de l'État. II fallait, pour agir, de l'ar- 
gent qui ne pouvait venir que de Londres, une alliance 
qui ne pouvait venir que de Pétersbourg. On les appelait. II 
se formait, à Vienne, dans l'aristocratie, un parti anglais, un 
parti russe, qui cabalaient de concert et poussaient sourde- 
ment à la guerre. Les anglomanes se retrouvaient chez l'an- 
cien ministre russe Panine, en (( déplacement " à Vienne, 
déblatérant contre la paix de Lunéville et préchant Ia guerre. 
D'autres entouraient l'ambassadeur d'AIexandre, Rasou- 
mowky, chez les grandes dames russes et polonaises OÙ iI 
fréqu{\utait. L'ambassadeur anglais, sir A. Paget, s'affilia à 
ces cot.eries, OÙ il rellcontrait Ie ffénéral suédois Armfeld, 
qrdent, intelligent, ouvert, agent dévoué de Gustave IV, 
adversaire é!charné de Bonaparte; un agent des princes d'Or- 
léans, Frohberg; des émigrés français, des royalistes travail. 
lant pour Ie prétendant, Pozzo di Borgo entre autres; des 
Suisses, des Allemands dépaysés, sans patrie. Frédéric de 
Gentz, anglolIlane déclaré, correspolldant de 
I. Hammond I, 
était l'inlelligence de ce petit monde agité, qui ne voyait de 
saln t que dans Ia coalition de l' Angleterre et du continent 
contre la France. D' Antraignes y avait ses yeux, ses oreilIes, 
pour surprendre les propos; ses mains pour dérober les 
papiers d'Élat. Jean de l\Iüller lui écrivait; traversant les 
salons, les antichambres, historien distingué, éc_rivain réputé, 
Inais vénal, sallS dignité, sans mæurs, CI grec en fait d'amour ", 
a \youail-i1 cyniquement; il renseiguait I'nmbassadeur de France 
Cluunpaffuy sur les Aulrichiens, ]es Autrichiens sur la France, 


I FOl'R
IER, Napoléoll, t. II, p. 55. - H<'-ER, p. 40. - Foun:SIER, Gent::. und 
Cohell:!, p. 51, 103 Pot f.n;v, - PEl\.nn.s, t. II, liv. V, chap I. 
t Lettl'Ci puLliéeR par Stl'J'D 



E5SAIS D'ALLIANCE CONTRE LA FRANCE. - 1803. 383 
et, par d'Antraignes, la Bussie s
r tout Ie monde I. Bonaparte 
était moins bien infornlé par Champagny sur ce foyer d'in- 
lrigues que, par ce mêlne Chan1pagny, et à son insu, les 
Russes ne l'étaient sur les intentions de Bonaparte et les fai- 
blesses intimes de son gouvernelnent. l\Iais il en savait assez 
pour se méfier de I'Autriche et ne plus la perdre de vue, per- 
suadé, d'ailleurs, que, sans la Russie, eUe n'oserait rien faire. 
C'est alors que les propositions d'alliance russe arrivèrcnt å 
l' Autl'ic!le. 


v 


. Dès Ia fin de I'année 1803, nous lui avons offert de se 
concerter avec eUe pour agir contre les Français, dit une note 
russe de 1805; et 110US 11 'avons trouvé en eUe que des mar- 
ques de son peu d' énergie et de ses désirs de louvoyer I. u 
:Bonaparte, disaient les Russes, ne peut s'arrêter sur la pente 
où il s'emporte; la force des choses I'oblige à avancer jusqu'à 
ce qu'i] rencontre un obstacle insurmontable : la Russie offre 
de Inettre sur pied 90,000 hommes, suivis d'une réserve de 
80,000. Us n'oublient pas l'artic]e essentiel, les dédommage- 
ments. Us les offrent aux dépens des Républiques d'Italie, Ie 
roi de Sardaigne redevenant " Ie gardien des Alpes I JJ. Les 
Autrichiens demandaient à réfléchir. "Tous ces peuples, 
sans doute, sont fatigués du joug français, disait Cobenzl, 
mais it faut que la musique soit commencée avant de les mettre 
en danse. J) ... " NOU8 sommes à la bouche du canon; DOUS 
serons anéantis avant que vous puissiez nous secourir. " Néan- 
moins ils se préparaient : au commencement de 1804, ils 
auront 385,000 hommes 
; mais, å la moindre menace de 


I PINGAUD, 2' édition, chap. v, para
raphe 3. 
· l\1ART
NS, t. II, p. 399 et suÌv. - TRATCHEWSKY, t. II, et III. 
· \Voronzof à Anstett, 30 déceu bre 1803; note de Woronzof, t er janvier ISOlt. 

 Rapporti d' Anstett, i6 Dovembre 1803; de Ruoumowiky, 22 mars 180"-. 



33
 J/EUHOPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - t801. 


Bonaparte, les recrues se disperseront, sauf à se rassembler 
aussitôt ailleurs. lIs multipliaient les platitudes, refusaient des 
passeports à !\Ime de Staël; composaient, selon les vieilles 
recettes, des dépêches destillées au cabinet noir de Paris I. Et 
Ie peu sagace ChanlpagllY, se leurrant de leurs bonnes paroles, 
écrivait à Ia fin de 1803 : " L'Elnpereur François et ses 
,ninistres, pleins d'une admiration inviolable pour Ie premier 
Consul, consentenl à Il1i Iaisser Ie sceptre du monde, pourvu 
qn'il veille bien épargner la monarchie et lui aecorder son 
alnitié. JJ 
Dans Ie même temps, Ie comte Clément l\letternich s'ins- 
taIlait à Berlin en qualité de ministre d'Autriche; fort hostile 
à la Prusse, fort méprisant des Prussiens, de leur nlonarchie, 
de leur cour, mais illfinilnent plus hostile à la France; croyant 
à Ia gllerre, travaillant à y attireI' la Prusse, mais aussi à 
I'amoindrir dans I'AIlelnagne, à la discréditer en Russie; bref 
à la mettre à la suite, subalterne des deux Empires 9. II 
faudra lui forcer la main. Les Russes en sont convaincus. 
Anstett Ie dit, rudement, à Cobenzl: (& Ni parenté, ni aucun 
lien n'empêchera la Russie de convenir de la façon dont, en 
cas de guerre, nos armées devraient agir en AlIcmagne, c'est- 
à-dire, imiter les Français dans leur manière de vivre aux 
dépens du pays, et employer la force pour elltrainer tout Ie 
monde dans notre parti. C'est surtout vis-à-vis du roi de 
Prusse... II ne faut pas négocier avec la cour de Berlin, ne 
pas même lui parler d'avance; mais, au moment OÙ les troupes 
fusses seraient au moment de fondre sur son pays, ne lui 
laisser que l'alternative d'être avec les deux cours impériales, 
ou avec la France, sans admettre sa neutralité 8. J) 
Les desseins qui s' élaborent à Pétersbourg, en cet hiver 
de 1803-1804, sont gros d'avenir : la politique russe se dégage 
avec ses idées maHresses et ses lignes directrices. La concep- 


I Cobenzl à Colloredo, 21 décembre 1803. - FOURNIER, Gentz u"d Cobenzl. 
I Voir les instructions dans FOURNIER, Gentz und Coben:l, 5 llovembre 1.808. 
_ ONCKEN, t. II, p. 1.67. - 1\1émoires de Metternich, t. I, p. 37. 
· Cobenzl à CoUoredo, 24- Janvier 1804-. Voir, ci-aprè., l'exécution de ce plan 
en i805, p. 44-3. 



ESSAIS D'ALLIANCE CO:NTRE LA FRANCE. - 1803. 335 


. 
tion d'ensemble parait appartenirau prince Adam Czartoryski. 
II sera tout-puissant, écrivait de l\Iaistre : "II est haut, dissimulé 
et passablell1ent repoussant I. JJ Adjoint au ministère des affaires 
étrangères, titulaire en février 1804, il est Ie confident des 
secrets, l'affilié et Ie manipulateur des mystères. C'est Iui qui 
reçoit la correspondance de d'AntraiGues et règle les n10U- 
vements de Ia (L machine IJ montée par les amis de Paris g. II 
est Ie souffleur des grandes chimères et Ie metteur en æuvre 
des entreprises pratiques. II spécule dans l'idéal et travaille 
dans Ie réel s. "J e croyais fer01ement qu'il me serait possible 
de concilier la tendance russe avec les idées généreuses, 
faisant servir ainsi au bien général de l'humanité Ie besoin 
avide qu'ont les Russes de gloire et de suprématie. J'aurais 
voulu qu'Alexandre devînt, en quelque sorte, un artisan 
de Ia paix pour Ie monde civilisé; qu'il fût Ie protecteur du 
faible et de l'opprimé, Ie gardien de la justice parmi les 
nations; que son règne, en6n, commençât une ère nouvelJe 
dans Ia politique européenne, politique désormais basée sur 
Ie bien général et Ie droit de chacun. IJ Ce système Ie conduisait 
par conséquence logique au rétabIissement de la Poloffne. II 
en composa un bel exposé, mais il eut soin que Ie nom de la 
Polo:rne n'y fiGurât point; iJ la fondit, pour ainsi dire, dans la 
politique générale de la Russie en Orient. II ne parla expres- 
sément que de " l'émancipation progressive >> des peuples 
injustement privés de leur existence politique, les Grecs et 
les Slaves, assujettis par les Turcs. Le système comportait 
quatre conditions: guerre avec la France inévitable; alliance 
avec l'Angleterre, indispensable; entente avec I'Autriche, 
désirable; hostilité avec la Prusse probable. Cette dernière 
hypothèse, pénible au " cæur 1J d'Alexandre, devait, cepen- 
dant, faciliter étrangement les vues de Czartoryski sur la 
Pologne, dont la Prusse détenait une si grande partie et, spé- 


I 29 septembre 1.803. ]jfémoires et corre.fpondance, par CLarlea BLANC. 
t Pn\CAUD. p. 229. 395, 4-11, 4-13. 
ftfémoires de Czal"torysld, t. I, cùap_ XI. - ONCKEN, t. II, p. 14ft, i51 
et 8uiv. 



836 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - 1803. 


cialement, la capitale. La réorganisation future de I'Europ. 
reposait sur cette idée : indépendance des États et concentra. 
tion des territoires. On s'attacherait, pour la formation de ces 
États (( à suivre les limites que la nature a elle-même indiquées 
soit par des chaines de montagnes, soit par des mers, soit par 
des débouchés;... à les composer de peuples homogènei >>. 
l\Iais Czartoryski n'entendait point par là reconnaitre à II 
France (( les limites naturelles n telles que la Convention les 
avait définies. II trouvait l'ancienne France suffisamment 
homogène; il voyait dans les Pyrénées, les Alpes et Ie Rhin 
jusqu'à la Lauter, une nature conforme aux convenancel d. 
l'Europe. 
Czartoryski soumit ses plans aux ministres ses collègue.. 
11 écoutèrent, dit-il, avec faveur tout ce qui concernait l' éman- 
cipation des Grecs et des Slaves. de Turquie, l' extension de Ia 
suprématie russe dans Ie monde; mais aux chapitres del 
devoirs, quand il s 'agit de respecter les droits d'autrui, de 
mettre un Frein à l'ambition de chacun, de protéger les fai- 
bles, (( je remarquai que I'approbation devenait rare, con- 
trainte et froide " . Et comme Ie système fut compris ce jour-Iå, 
il fut consigné en articles de traité en 1805, en 1807, en 1813 
et prévalut en 1814. (( Ce plan dit très justement l'homma 
d'État qui en était l'auteur, contenait des points qui se repro- 
duisirent chaque fois qu'il fut question de reconstituer Ia 
carte de I'Europe. So it du côté de I'Allemagne, soit du côté 
des Pays-Bas et de I'Italie, on est revenu maintes fois à ces 
idées. .. Elles devaient se reproduire, étant dans la nature 
mêlne des choses. >> 
Pitt, dans ce même temps, arrêtait ses vues, encore dan. 
l'opposition, mais s'apprêtant à reprendre Ie pouvoir. En ce 
qui concernait la France, elles répondaient entièrement å 
celles de Pétersbourg. Illes avait jetées sur Ie papier, dans le$ 
derniers mois de 1803 I : en Italie, coaliser les Napolitains, 
débarquer 15,000 Anglais et 15,000 Russes; insurger I'AI- 


1 La Guerre. La date du papier est de 1803. Allemagne, date du papier tSOg. 
Sn,l'(BOPB, t. IV, p. 223-224. 



CONSPIRATION DE. GEORGES. - 1804-. 3
7 


hanie, lever des corps francs; dans Ie Nord de la Péninsule, 
60,000 Russes; dans Ie Nord de I'AIlemagne, 40,000 Russes, 
un corps de Hanovriens, une armée suédoise, une division 
aDglaise; marcher sur les Pays-Bas. Quant aux arrangements, 
ils seraient réglés n en vue de Ia sécurité future de rEurope et 
selon Ie zèle IJ des alIiés. La Prusse, alors fort neutre, ne 
recevrait rien que les territoires cédés naguère par elle à la 
France sur la rive gauche du Rhin : l'Autriche se contenterait 
- ne prenant point de part à la guerre - d'arrondissements 
en Allemagne et en Italie. Le roi de Sardaigne serait rétabli 
et accru; de même Ia Suisse, de même la Hollande. L'Alle- 
magne formerait une confédération plus compacte. 
Voilà où en étaient, en mars 1804, la Russie etl'Angleterre, 
et ce qu'elles projetaient d'accomplir par leur alliance. Lei 
négociations se nouaient dans Ie secret. C'est alors que sa 
produisit un de ces incidents tragiques qui attirent, concen- 
trent tout d'un coup, sur un point, l'attention du specta- 
teur, par
e qu'ils tournent l'histoire au drame et en houle- 
versent les perspectives. Cet incident, dont l'horreur ne 
saurait être atténuée, mais dont on a exagéré l'importance 
politique, fournit aux adversaires de Bonaparte et de Ia 
France une occasion de déclarer, avec de nobles motifs de 
justice et de droit, des projets déjà formés, mais inavoués 
encore; il leur permit de rejeter sur Bonaparte, plus que 
jamais confondu avec la Révolution, I'odieux d'une guerre 
désirée par eux et destinée non seulement à refréner l'ambi- 
lion du Consul et à restreindre la puissance de la République, 
mais à refouler la France dans ses limites de la paix d'Utrecht 

t à l'y enchainer. 


VI 


Les maximes du Salut public demeuraientà I'ordre du jour 
lans lei chancelleries. Tous p
n8
i
_nt que Ie mal résidaÎt en 
!I. 12 



338 l.'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAlX. - i80
. 


Bonaparte seul, et disparaitrait avec lui : (I Je vois, disait P
tt, 
toutes les grandes et tonles les petites passions fatales à la 
lrallquillité publique réunies dans Ie sein d'un senl horn me I. u 
On s'occupe d'exlirper Ie mal. En premier lieu, solliciter I( la 
destinée ", el sinon pLlcliser avec des meurtriers - rien ne 
prouve qu'il ail jalnais été parlé de lneurtre à un ministre 
anß-Iais - faciliter " l'accident heureux)) qui mettrait la 
France aux abois, et donner la chiquenaude qui ferait choir 
en poussière Ie colosse d'argile. Georges, éconduit dans les 
derniers temps, revient, offI'c ses services ct ceux de ses 
" officiers J), 1 er juin 1803 : les chevaliers d'aventure, comme 
Ie célèbre chouan, gardent pour eux seuls leur pensée de 
derrière la tête et ne delllandellt point que ron avoue d'avancc 
leurs desseins ; ils se préselltent en fauteurs de guerre civile, 
en francs-tireurs de la polilique et ce genre d'auxiliaires a, 
de tout temps, paru bon à stipendier. C'est la guerre à coups 
de révolutions. n Sûrenlent, écrira quelque temps après, l'anlÍ 
de Pal'is, si la chose avait réussi et que ron eût voulu mettre 
un roi, la chose était faisable; mais la chose n'était point Ie but 
principal de l'Angleterre; Ie but était de 8e déJivrer de Bona- 
parte et de traiter de la paix avec Ie nouveau gouvernernent 
sans Ie gêner en rien sur ce qu'il aurait voulu établir '. " 
Georges est à Paris depuis Ie 31 août 1803. II s'agit d'atta- 
quer Ie premier Consul sur la route de 
la]nlaison, de r en- 
lever et de Ie porter, de gite en gite, jusqu'à la côte OÙ croi- 
sent des bateaux anglais. Le comte d'Artois, informé du 
dessein, l'approU'Ve. II promet même aux conjurés de leur 
envoyer, quand l'affaire sera n1ûre, son fils Ie due de Berry. 
La présence de ce prince du sang transformera, par un effe1 
de la gráce royale, Ie guet-apens en CODlbat singulier et l'a8
 
sassinat en meurtre politique s. lis en étaient tous, plus at 


I PaNCAUD, p. 314-. - STA
HOPE, t. IV, p. 224. 
t l..ettre du 1.4 février 1804. La Chose en {803; Ie Coup essentiel en 1800 
Voir ci-des8us, p. 34., 49, 2
;). 
· On raconte que, Louis X V III cansant avec Ie duc d'Orléans des ttatl d 
B!oi.. ee prince parla de l'assassillat du due Je Guise. 1& Dite. Ie m
urtre. alO 
cousiu " , I 
panit Ie l'oi. - - 



I01JIPII\ÄTION DE (;EORGES. - t80
. 339 


.oiDt, à l'état de conscience d'un Pahlen ou d'un Panine, à 
la yeille de In mort de Paul Ier, et il ne manquait point, 
parmi eux, de Bennigsen pour faire Ie coup. Ceux-Ià, non 
plus, ne se disaient pas entre eux qu'ils tueraient Ie tsar : 
il. r obligeraient à abdiquer; mais Paul leur força la main! 
Ainsi Bonaparte, s'il s'avisait de résister. Us s'estimeraient 
.lors en cas de légitime défense. 
Les agents royalistes étaient unanimes : la France n' atten- 
dait qu'un signal pour s'affranchir; mais qui donnerait ce 
lignal? Il fallait un général. On en nommait plusieurs : 
Masséna, toujours frondeur; Suchet, dont Ie nom se trouve 
mêlé par d' Antraigues à ses intrigues; mais, à l'approche, ils 
Ie dérobaient. Bernadotte, toujours prudent, se refusa, comme 
en brumaire, attendant Ie lendemain. l\loreau demeurait Ie 
plus en vue et, croyait-on, Ie plus accessible I. 
Sa disgrAce, très dorée, Ie grandissait; sa retraite, très 
..yante, l'élevait, en contraste avec Bonaparte; plus Ie Consul 
prenait de puissance, pour en user, plus l\loreau, à s'abstenir, 
,agnait de popularité. cc Protecteur des peuples, ami du 
.oldat, la gloire militairE1 sans apparat, Ia probité sans 
subterfuge, rn lui la bourgeoisie française reconnaissait 
avec orgueil un étudiant en droit qui, ceint de l' épée du 
chevalier, avait vaincu les archiducs... j. " C'est Ie propre de 
ces caractères cauteleux et indécis, qui ne pensent, qu
 
n'agissent que par opposition, de se prêter à toutes les espé- 
ranees. 
Ioreau devenait l'homme nécessaire de tous les par- 
tis, et chacun lui prêtait ses propres desseins, les uns de 
rétablir la Constitution de l'an III, Ies autres de restaurer la 
monarchie. II n'est pas jusqu'à Napoléon qui, se mettant à 
la place de l\loreau et, rétrospectivement, conspirant contre 
tui-lnênlc, n'ait fait de ce fanlôme un conspirateur à sa propre 
laille, à la romaine, et à l'italienne, de la Renaissance I. 


1 'Voir P' 
UII.IEL, les Ðerni
rs Jow's du Consulat. Cette cbronique, d'UD littéra.. 
teur fort répandu, e.t favorahle à 'Mureau. 
I MimoÏ7'es de madam,. de Cltastenay, t. II, p. 474. 
· Voir I. JOUI'lttd de GOUl'gaud, t. I, p. 39, 399. 
'D de plul lingufier que ce 



8',.0 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA fAlX. - 1804. 
Pichegru mène Ie cOlnp)ot. II se porte fort de rétabIir les 
Bourbons, avec l'aide de 
:loreau et des mécontents de I'armée, 
coaIisés contre Bonaparte. L'opération n'était point impos- 
sible, puisqu'on Ia verra se réaIiser en 1814; mais iI y faudra 
Ia défaite. {In ex-abbé David, devenu médecin, puis avocat, 
toujours brouillon, se charge de ménager un rapprochement 
entre Pichegrll et l\Ioreau. II passe ën France; il assure que 
Moreau se prête aux projets de Pichegru, au mOlns jusques 
et y compris Ie renversement de Bonaparte. Pichegru garantit 
aux AngIais ses dispositions. Et l'affaire prend corps. Le 
6 septembre, Silnon W oronzof adresse ce billet à M. IIam- 
mond : (c Le comte W oronzof fait bien des compliments à 
M. Hammond et Ie prie de vouloir bien avertir milord Haw- 
kesbury qu'iI accepte son invitation à Coombe-Wood pour 
vendredi prochain, pour rencontrer Ie général Pichegru. II 
envoie par Ie courrier Ie billet à ce généraI, selon Ie désir de 
1\1. Hammond... En vous écrivant ce billet confidentieI, d'ami 
à ami, permettez-moi de vous demander encore en ami s'il est 
vrai, ce que je viens d'apprendre, que Dumouriez est venn ici. 
Serait-il possible que vous puissiez vous fier à un coquin comme 
Iui l? 1) Se fier? 1\1. Hammond avait trop de politique pour 
tomber en ce travers; mais coquin Iui importait sans doutc fort 
peu; ce genre d'opérations de police ne se pratique point avec 
les honnêtes gens. Pichegru se chargea de gagner Moreau, ou 
tout au moins de l'engluer, s'il se peut dire, si insidieusement 
dans Ia conjuration que, pour tout Ie public, it y parût acquis 
et que, l'affaire entreprise, il se trouvåt contraint de Ia con- 
duire 2. Le jeu Ie plus fin en cette (I ténébreuse affaire" fut 
joué par Louis XVIII, qui s'accommoda de façon à se servir de 
Moreau et à se débarrasser de Iui, et par Fouché qui machina 
de rnanière à Ie perdre et à Ie livrer, déshonoré, à Bonaparte. 


comptot refait par Napoléon. - Revue histo1'i'lue, :1901, p. 262 et 8uiv. Étudo 
de Caudrilier. 
I Jacque8 POTREL, la Russie et fa 1'uptUl'e de la paix d' Amitm$. (Annale" de 
rBcole des sciences politiques, 15 janvier :1897.) 
J Voir dans Remade les lettres de janvier, février, Ii mar., e& cello do :Yer- 
nè
ue8, da.DS Tl'atchewlky. 



CO.NSPIRATION DE GEORGES. - iSOT4-. 3
i 


II n'était a)ors bruit, en Europe, que de complots, d'em- 
buscades, d'espions. Un agent anglais, Drake, ci-devant consul 
à Livourne, transporté à l\lunich, y renouait les fils autrefoii 
disposés, en Suisse, par Wickham: iI servait d'intermédiaire 
à d'Antraigues, à l'affût dans son officine de Dresde, sous Ie 
couvert de la Russie. II tripotait avec fvléhée et, par cet équi- 
yoque (C gendelettre ", avec la police française qui jouait 

Iéhée et que Méhée croyait jouer. L'ami de Paris écrit à 
d'l\nlraigues, Ie 29 décelnbre 1803 I: n L'Angleterre a ici des 
gells de talent, elnployés en chef dans l'armée, qui abhorrent 
cettc guerre de descente et la veulent elnpêcher pour en faire 
une sur Ie continent, OÙ ils puissent piller, saccager, s' enri- 
chir à moins de risques, Ceux-Ià devillent Ie plan général de 
Bonaparte, d'après ce qu'ils entrevoient, et ils avertissent à 
Londres. J) 
Ialgré tous ses efforts, il ne peut terminer ies 
préparatifs contre I'Angleterre, mande Oubril, Ie 26 décem- 
bre: (C II se manifeste un mécontentelnent général parmi les 
troupes. On assure que les troubles de la Vendée prennent 
un caractère très sérieux... A vant-hier, on a arrêté un émis- 
saire du comte d'Artois. )J II, apportait 200,000 livres sterling 
en or. (C La conspiration serait très avancée. " Et Lucchesini, 
Ie 6 septembre: n La crise est violente à l'in
érieur. Le pre- 
mier Consul se lance dans la guerre pour étouffer sous de 
nouveaux lauriers Ie mécontelltement de ses nombreux enne- 
mis. )J On prêta ce mot à une femme célèbre : n La France 
est perdue si Bonaparte ne rest pas bientôt... Ma vie, ma 
fortune... oui! Ie mortel généreux qui aurait frappé ce tyran, 
pourquoi n'ai-je qu'un cæur à lui offrir? Je l'adore, je 
l'épouse!... " l\lme de Staël jouait volontiers la tragédie de 
ßalon. On ne peut'voir ici qu'une réminiscence de Chimène, 
1In peu forcenée, et d'assez rnauvais goût. 
Iais Barras, qui 
J'ccueillit Ie propos, et qui connaissait peu ses classiques, Ie 


1 Communi(Jué par M. PINGAUD, - DE MARTEL, C01up;l'ation de Georg es . - 
RE
ACLE. - Dans mes Lectures histOl'iqucs, les études intitulées : Ulle Agence 
d'espionnage wus Ie COllsulat, Ie drame de Vinceltw's, 1'allerrand et sel 
mi-molres. 



34.2 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE L.&. P.&.lX. - 1884. 


prit au sérieux I. On colporte des propos étrange
, émanés 
du frère mêlne de Bonaparte. " Je me réunirai, aurait dit 
Joseph, à Sieyès, à 
loreau même s'il Ie faut, å tout ce qui 
reste en France de patriotes et d'amis de la liberlé, pour m. 
soustraire à tant de tyrannie j. n 
Le 16 janvier 1804, Picherrru débarqua au Havre; il était 
à Paris Ie 24. II y vit Georges. Par un illtermédiaire plus que 
suspect, Lajolais, il se n1énagea une rencontre avec Moreau, 
I>ronlettant d'y venir seul. II y vint avec Georges, Ie 27 jan- 
vier. l\loreau se retira. lIs se revirent en tête-à-tête, Ie 
2 février; puis encore une fois, dans 18 maison même d. 
l\Ioreau. Oui, contre Bonaparte; non, pour les Bourbons, 
aurait répondu t\Ioreau aux insinuations de Pichegru. La 
police, qui 6lait Pichegru, ne quittait pas 
Ioreau des yeux, et 
Ie complot faisait la conversation de toutes les chancelleries. 
En Allemagne, on annonce une journée qui rejettera I. 
France dans I'anarchie. A Berlin, on se dit à l'oreille que lei 
nlouveme'nts de troupes de I'Autriche dans Ie Tyrol et I. 
Souabe n'ont qu'un objet: se mettre en me.ure de frapper dèl 
q u' on connaitra l' événement de Paris, In mort ou l' enlèvement 
de Bonaparte a. En AngJeterre, on considère Ie succès comme 
ilnmanquable : dès que les conjonctures Ie permettront, un 
ellvoyé spécial, lord Hertford, parattra sous Ie double earac- 
tère de négoeiateur de la paix et de restaurateur de Ia dynastie; 
et, Ie coup fait, Ie due d' Angoulême passera en France". 
D'après les eorrespondances, tout Ie monde est du complot, 
comme au temps de Brumaire; officiers, fonctionnnire., 3iie- 


A tOU8 vos cavaliers je demande .a tête; 
Qui, qu'un d'eux me I'apporte, et j
 aui. .a 80n.lIt,-; 
Qu'ilile combattent, lire, ef, Ie combat fini, 
J' époule Ie vainqueur... 
ßARI\A.s, Mémoire$, l. IV, p. 184.. A vrai dire, M. de St..1 
t.it mort .. ..i 
1.802. II Je I'Í'POUSf''' était possible. - CE., pour 1. ton, I. I.ttr. d. l'<<,"i
, 
PI
GATJD, p. 376. 
S MIOT, t, II, p. 107. 
I I

..FEB\-RE, t. I, p. 3
8-9. 
& 
lALMII.5BUI\Y, Jow.nts/, jllftvi.r-"Yrier tiM. - V..if.. tI. a.nlaer.f, Ii. 
Tercier. 


I 



CONSPIRATION DE GEORGES. - i80
. 8-"8 


teurs, et Sieyès et 
Iasséna; ùn nomme Souham, Lecourbe, 
Delmas, Laborie, Suchet, Dessoles, une partie du Sénat; Bru- 
maire, Fructidor et Thermidor coalisés; la police même : 
Réal, II plus enfoncé que tout autre par des lettres de sa main 
à Pichegru ) JJ . Quant aux Busses, voici ce que rami de Paris 
écrit pour leur information, à d'Antraigues, Ie 14 février : 
n II est sûr que Georges est å Paris.... Je Ie connais... c'estla 
tête Ia plus forte, la plus riche en moyens, Ie cæur Ie plus 
élevé que j'aie rencontré depuis cinquante ans que je vois les 
hommes et que je peux les juger; et, s'il était pris, ce serait 
un malheur... L 'homme est unique. .. Lui seul est un peu plus 
connn ici des amis de C Angletel're. II a Ie secret de tous, mais per- 
sonne sûrement n'a Ie sien. On ignorera toujours les partisans 
qui sont jusque dans Ie ministère 2, jusqu 'au conseiI d'État, 
et dans Ie Sénat. On ignorera ceux qui sont dans les armées..: 
Ceci n' est pas une conspiration de roman; Ie fond est 
vrai. .. Pour cette fois, Bonaparte a raison, Ie péril est 
grand... · JJ 
L'affaire était mûre, en effet. La police l'avait remise 
toute dressée et assaisonnée à Bonaparte, et it s'était résolu å 
sévir, à se débarrasser, du même coup, des chouans, des 
royalistes et des républicains; å supprimer Georges, à détruire 
Pichegrn, å perdre 1\loreau. Les dernières semaines avaient 
été Ie pire temps de sa vie, insupportables et humiliantes 
aussi : n Je vis dans une défìance continuelle, disait-il à 
Joseph; chaque jour voit éclore de nouveaux complots contre 
ma vie, chaque jour des rapports alarmants me parviennent. 
Les partisans des Bourbons, les jacobins, me prennent pour 
leur unique point de mire". It 


I Voir DE MARTEL, Conspiration de Georges, p. 42, 46, 49, 53, 71. - PIli- 
GAUD, 2 e édition, p. 250. 
t Ce n'est pas Talleyrand; car iI dit, plue baut : . Talleyrand ne savait rieo. . 
I Comparez la lettre de Joseph de 
Iaistre, de Pétersbourg, Ie 3 avril 1.804 : 
I( On rim beaucoup en Europe de la conspiration de Paris; c' était cependant une 
machine bien montée. Hommes, argent, tout était prêt. Bonaparte devait être 
enlevé vivant et mené, COmme l'éclair, de poste en poste, jusqu'à la mer .t A I. 
Aotte anglaise... J e suis inconsolable du coup man<fué. . 
6 :\hOT, t. II, p. 122. -=- MENEVAL, t. I, p. 26ft. 



81,." I/EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - 180"-. 
Le sang-froid qu'iI gardait, tout natureIIement, dans Ie 
grand jeu des batailIes, lui manqnait ici, comme iI lui avait 
lnanqué à Saint-Cloud, Ie I Ð brumaire; comme illui rnanqua 
plus tard, sur la route de rile d'Elbe. II se révoltait de vivre 
dans une alerte continuelIe, dans l'anxiété d'un coup qu'il ne 
verrai t point venir; d 'un ennemi qu'il ne pouvait devancer, 
envelopper, écraser; dans Ie souci misérable des briseurs de 
serrures, des yoleurs de papiers, des assassins. A la lecture 
des rapports de la police, il s'emportait hors de Iui-même, 
hattallt les buissons, frappant à l'aveuGle, furieux et honteux, 
autant de sa fureur même que de son impuissance. L'ami 
d'Antraigues Ie montre trelublant, dans son palais, ma)ßTé Ie 
triple cordon de sentineIles, les garde-s de confiance dans la 
chambre à cou
her, les escortes sur les routes et les essaim5 
de policiers tourbilIonllant partout autour de lui I. II décrit 
ses accès de rage, à découvrir ainsi Ie cOlnplot d'assassinat, Ie 
complot de trahison; I' écoulement des notes, des idées, des 
desseins. On Ie croirait fou. IC Cela ne peut être autrement; il 
voit l'Angleterre savoir tous ses plans sans avoir aucune pos- 
6ibil
té d'aller à la source. l\lalgré son travail Ie plus secret, 
celui même qu'il fait seul, une partie s'écbappe toujours hors 
du cabinet. >> II soupçonne les royalistes, les agents anglais, 
Vernègues, Drake, Rumbold: il quête sur la piste de Wickham 
et d'Antraigues, des évêques et des émigrés réfugiés en Espa- 
gne 2. Des débarquements sont signalés sur la côte normande, 
à Biville : il met en mouvement tous les gendarmes d' éli te I. 
II écrit à Soult Ie 13 février : u Nous sommes depuis huit jours 
à la poursuite de quarante brigands I) , Georges et sa bande, 


I Cf. lettres de l' ami, 29 d
cemLre i803; de l' amie, 4 février 180lt. PINGAUD; 
DE MARTEL, p. 17-19. CE. Bonaparte à Barbé-Marbois, is mars; à Talleyrand, 23, 
31 mars 1803. 
I Leltre à Talleyrand, 10 février 1804, sur les menées des émigrés en Europe. 
Dirft à Godoy II que, s'il veut fomenter des tl'Oubles en Franee, il a affaire à un 
homme qui saura hien en porter en Espagne ". CE. supplément à la correspon- 
dance et à Réal, 8 février 1804. 
· Sel lettres à Sault, alors au camp de Boulogne, forment une 80rte de bulletin 
du complot, destiné à l'armée. Compléter la correspondance par Ie !upplément 
de J...BCESTRE, t, I, p. f4.3-
lt. 



CONSPIRA TION DE GEORGES. - i80
. 345 


qui ont débarqué en trois fois, entre Ie Tréport et Dieppe. 
Contre les espions anglais, à Boulogne, i1 prescrit dçs me
iUres 
de terreur, de cruauté même; on sent qu 'avec I'impatiencc 
du Inystère, n la question JJ est proche. 
Le 14 février, après trois journées d'hésitation, il donne 
l'ordre d'arrêter 
Ioreau. II fait, Ie même jour, une scène à 
d'Oubril et réclame Ie désaveu d'Antraigues par la Bussie, 
son expulsion de Dre::.de. Le 15, 
Ioreau est conduit au Temple 
et interrogé. II a n l'indigne et maladroite faiblesse I) de uier 
des faits avérés et sur lesquels il devra se rétracter plus tarde 
Un rapport du grand j uge l'incrin1ine gravement. r,Iais Ie 
public refuse de Ie croire coupable; il ne voit, dans celte mise 
en scène, qu'un coup de jalousie de Bonaparte. II ne croil pas 
au complot : c'est une invention de la police! n 
Ioreau, 
écrit l'and d'Antraigues, a in6niment d'aInis qui ne cesse- 
ront de l'être que quand ils verrollt révidcnce de sa 
manæuvre I) ; Inais les preuves juridiques manquent : il n'
T a 
rien d'écrit, et les témoins, les complices échappellt encore 
Leurs personnes sont mises à prix. Les barrières de Paris 
sont fermées. On retombe en pleine Terreur. Toute personne 
qui cachera Georges sera pUl1ie de mort I. Pichegru est pris 
Ie 29 février. 
Cependant Ie Bourbon annoncé manquait, dont la partici- 
pation devait mettre dans l'affaire la main de Ia Providence 
et Ie jugen1ent de Dieu. Le 1 er mars, un rapport de police 
dénonça de prétendues menées du duc d'Enghien, à Ettenheim, 
àans Ie duché de Bade. Bonaparte tenait ce prince pour très 
suspect. n passait pour héroïque, chevaleresque, capable de 
séduire les Français. II semblait avoir sa place marquée et son 
rôle dans une entreprise clont l'objet, public désormais, était 
la cOlltre-révolution totale et Ie rétablissement de la monar- 
chie I. 


1 Voir leø détails de Ion arrestation dans Ie récit de Lenðtre. ee II fut livré par 
un de le8 ami! qui Ie vendit 100,000 écus." Bonaparte à Gourßaud. T. I, p. 190. 
t HenriWELSCHINGER, ie Due d'Ellghien. Paris, 1888. -BOULAY DE u. MEURTHE, 
leI Derniél'es ønnées du due d'Enghien. Paris, 1886, 



3'6 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - i80
. 


La vérité est que ce prince vivait å Ettenheim, dans Ie 
repos et l' enchantement d 'un roman d 'amour. II avait son 
rôle dans la Huerre civile qui devait suivre la (I journée JJ de 
Malmaison; mais on n' avait eu garde de Ie convier à l' embus- 
cade. Ce sont, disait-il de projets de ce genre, si souvent 
agités, (I des mesures indignes de la cause que nous servons JJ 
Bonaparte prescrivit une enquête. Le gendarme qui en fut 
chargé apprit que Ie duc avail auprès de lui un émigré, qua- 
lifìé de général, Thumery, un inconnu. La prononciatioll 
hadoise dénaturait ce nom. Le gendarme en crut reconnaitre 
un très retentissant, Dumouriez, et I' écrivi t à Paris. Dumouriez 
après Pichegru et Moreau! Et la police ne s'en doutait pas, 
et la diplomatie ne savait rien. Bonaparte apostropha RéaI : 
(I Suis-je donc un chien qu'on puisse assommer dans Ia rue? 
Mes meurtriers sont-ils des êtres sacrés? IJ Réal n'était pas 
tranquiIle; Ie bruit courait qu'il trempait dans l'affaire, 
affilié par Pichegru : il voulut se laver à force de zèle; iI 
tira de son portefeuille des rapports OÙ l' on représentait 
Ettenheim comln
 un foyer de conspiration . Avec Talleyrand, 
ce fut pire encore : que faisait-il? que faisaient ses agents? 
Talleyrand se trouvait en fàcheuse posture: il avait patronné 
trop de royalistes, servi de courtier à trop de transactions, 
tenn trop de propos équivoques à Thlarkof, à Lucchesini; il 
comptait, parlni ses affidés et familiers, trop de gens com- 
promis ou compromettants. Et pourtant, il se sentait trop 
loin de compte avec les Bourbons : les chemins couverts par 
où illes rejoignit, il ne les soupçonnait guère encore. Quelque 
avenir qu'il eût dans l'esprit, ses visées ne perçaient pas jus.. 
que-Ià. II regarde au plus près. II a lié sa destinée à celle du 
premier Consu). La mort de Bonaparte amènerait, ou un 
retour des Bourbons qu'il redoute, on, plus vraisemblable.. 
ment, un retour du Directoire qu'il redoute davantage. Les 
calculs de sa politique personnelle soutiennent ici les con- 
seils de la raison d'État. II ne cherchera pas à retenir Bona- 
parte; il se perdrai t inutiIement. II Ie voit décidé à sévir, il se 
fera un mérite de lui en proposer les motifs et de l'yaider. 



CON
PIRATION DR GEORGES. - 180
. 8
1 


Enfin, I'heure est venue de donner Ie gaffe irrévocable, de 
1Joler la mort, comme tant de ses amis, au 20 janvier. II con- 
seille, Ie 7 mars, dans l'entretien qu'il a avec Bonaparte; il va 
plus loin; it recomn1ande, Ie 8, par une note autographe, de 
frapper un exemple terrible. Comme 
Iazarin et Retz, ses 
allcêtres politiques, iI sait faire la part du feu et même In part 
du sang I : Ie salut de I'État commande de saisir partout et de 
détruire sans miséricorde les instiguteurs d'un crime qui, par 
sa nature, met hors du droit des gens (I tous ceux qui mani- 
fcstement y ont pris part 
 1J . 
Pour des motifs sensiblement différents, Fouché apporte 
lei mêmes conscils. II n'avait pas à se défendre de connivence 
avec les royalistes. II avait voté, il avait terrorisé, Ie sang 
était ce qui manquait Ie moins dans ses titres. II craig-nait 
nl
lne qu'on en trouvât trop, et iI cherchait des garanties. II 
Toyatt Ie premier Consul marcher à I'Empire, iI était prêt à y 
Lnarche-l du 1l1ême pas; mais il lui iInportait que les régicides 
trouvassent leur place de iûreté dans la future Constitution. 
II j ugen opportun que Bona parte subit I'ini tiation révolution- 
naire, reçÙt la marque incffaçable et fit, de ses propres mains, 
Ie sacrifice d'un Bourbon. E;l{ln, après s'être montré clair- 
voyant, il se rendait indispensable et forçait la porte du minis- 
tère où il se retrancherait. Talleyrand et lui avaient trop 
d' esprit et de diplornatie pour croire qu'il leur suffirait, s'ils 
Toulaient attacher Bonaparte à leur fortune, d'un dévoue- 
ment 8uquel iIs ne croyaient pas eux-mêmes. II y fallait une 
eomplicité. L' occasion s 'en offrait, et cette occasion leur 
cOffilnandait, pour leur sûreté, d'agir selon leurs intérêts. 
C'étaient les motifs politiques du 20 janvier. Bonaparte yarri- 
vait par ses propres voies. 


J Sur cette fameule note du 8 mars, si conteetée, voir Lectures hi$toriquBs. 
p. 52-56, et la discussion, seJon moi déci.ive, de H. \Velschinger, Cf. }'Iémoires 
du cllalicelier Pasfjttie,'. 
:t A rapprocher, pour Ie ton et l'esprit, aU8si, cette phrase de Champagny, dans 
un@ lettrø du 30 mar@ à Talleyrand: "L'arrestation de Georges légitime parfai- 
tf'IlJent celIe du tluc d'Enghien. On arrête un ennemi là où ell I. treu'Y., ."rtout 

u....... .. Ie sai.it I. lara. déjà lev4Í pour frapper. It 



31t8 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - 180
. 


Ce serait mal Ie connaÎtre que d'attribuer, dans Ia décision 
qu'il prit, trop de part aux impatiences de sa sécurité per- 
sonnelle, à sa jalousie des Bourbons, à Ia vengeance. II est 
homme et iI est Corse; mais ce n' est pas Jà ce qui emporte la 
balance. II veut régner, et il ne pent régner qu'au rpilieu 
d'une Europe subjuguée, sur une France assujettie. II doit 
compter, en Europe avec les cours, en France avec les roya- 
listes et les républicains. Les cours, il les gouverne par la 
peur et par la cupidité; mais il n'aura de sécurité de leur part 
que quand illes aura obligées à rompre ouvertement avec les 
Bourbons. n Qui n'est pas avec moi est contre moi ! )J II en 
avertira les rois d 'Europe et les royalistes de France. II for- 
cera ces royalistes, courbés mais non soumis, solliciteurs n1ais 
non ralliés, payés mais non gagnés, à opter entre une fidéliLé 
ruineuse à leurs princes déchus et une soumission aveugle au 
nouveau maître. II les abaissera et les liera en les contrai- 
gnant, par une défection scandaleuse, à briser avec la 
royauté. Quant aux républicains, ralliés au Consulat, il 
importe, pour les rallier à r empire, de leur prouver que ce 
règne sera un obstacle insurmontable au retour des Bourbons. 
Le meurtre d'un Bourbon produira toutes ces conséquences. 
Bonaparte trouve un Bourbon sous sa main, ille condamne à 
mort. " J'ai fait arrêter et juger Ie duc d'Effhien, parce que 
cela était nécessaire à la sÍ1reté, à l'intérêt du peuple fran- 
çais, lorsque Ie comte d'Artois entretenait, de son aveu, 
soixante assassins à Paris; dans une semblable circonstance, 
j'agirnis de mêlne I. " Du mênle coup, et par l'exemple de 
!\-Ioreau, il avertira les militaires. 
Le 8 mars, l\Ioreau, de sa prison, lui écrit une leUre otÌ 
il avoue ses relations avec Pichegru, les propositions qui Illi 
ont été faites : illes a déclinées. II se fait petit: (( Moi, parti- 
cu1ier isolé, n'ayant voulu COnSCf\rer aucune relation dans 
l'arrnée!... On a tiré des indications bien fausses et bien ha
ar- 
dées tic démarches et d'actions qui, peut-être imprudentrs, 


1 T('
t;1ment de Napolèon, 15 avril f.82i 



CONS PI RA TION DE GEORGES. - t80
. 3
t 


élaient loin d'être crimineJles, et je ne doute pas que si VOUi 
m'avie7. fait demander sur la plupart de ees faits des explica- 
tions, je me serais empressé de vous les donner... J e ne suis 
pas un eonspirateur... J) Cette justification humiIiée ruinait 
en 
Ioreau Ie Romain, Ie citoyen sans peur et sans reproches : 
les aveux de Pichegru et de ses complices, dans Ie procès, 
achèveraient de Ie perdre; s'il n'était convaincu de haute 
trahison, ille serait de félonie. 
Le 9 mars, Cadoudal fut pris. II avoua son intention d'aUa- 
quer Ie premier Consul; if attendait (t pour agir, qu'un prince 
fût revenu à Paris, et ce prince n'y était pas encore" . Bona- 
parte décida que ce devait être Ie duc d'Enghien. (t C'est Ie 
reste du sang de Condé, c'est Ie dernier héritier du plus 
beau nom de cette maison. II est jeune, briIIant, valeureux. 
et, par conséquent, mon plus redoutable ennemi. C'était Ie 
sacrifice Ie plus nécessaire à ma sécurité et à ma grandeur I. >> 
Un conseil de gouvernement se réunit Ie 10 mars: les 
Consuls, Ie !grand juge Régnier et Talleyrand. L'enlèvement 
du due d 'Enghien fut résolu. Caulaincourt fut chargé de 
diriger des patrouilles sur EUenheim et de porter au due de 
Bade des explications sur la violation de son territoire. Le 
prince arrêté, il serait livré à un conseil de guerre qui con
ta- 
terait tout crÚment sa qualité d'élnigré ayant porté les armes 
contre la République et appliquerait la loi, c'est-à-dire la 
peine de mort : meurtre j uridique en réponse au prétendu 
duel judiciaire de Cadoudal, parodie de la justice comme ce 
guet-apens l'était d'une affaire d'honneur. L'opération fut 
faite dans la nuit du 14 au 15 mars. Le 20, à cinq heures du 
soil', Enghien fut amené à Vincennes; Ie conseil de guerre se 
réunit à neuf heures; l'arrêt était dicté, une fosse était creusée. 
Le procès commença à onze heures du soil'; à deux heures et 
demie du matin, on conduisit Ie prince dans les fossés du 
château, où Ie peloton d'exécution rattendait. II demanda un 
prêtre. (t Veut-il done mourir en capuein 
 
 cria un offieier 


I Conversation avec JOleph. r,IIOT, t. II, p. 215. 



350 L'BUl\OPE KT LJ\. l\UPTUIl:l >>:1 LÀ. P.A.IX. - il'
. 


qui avait autorité dans ce' lieu sinistre. Voilà d. eel traits pal 
où se trahissaient encore l'opposition au Concordat et Ia ran. 
cæur du l'e Deum, 
Iais la besoffne avait de quoi réconciliel 
ces soudard
 tprroristes : Vincennes effaçait Notre-Darne; ill 
reconquéraient leur Bonaparte. Quant aux évêques, la leçon 
était faite d'avance: "Dieu punira dans l'autre mOllde, mail 
César doit punir dans celui-ci I... " Eternel évangile de tout.. 
les tyrannies, que ce so it celle du Saint-Office ou celIe du 
Grand Roi. 
Le 21, Paris apprit Ie péril de la République et la mesure 
de salut. Les courtisans, les grands corps se précipitèrent .. 
rtla]maison, comme naguère, après les journées de proscrip... 
lions des Girondins, d'Hébert, de Danton, de Robespierre, 
les sections venaient défiler à la barre de la Convention et 
déclamer leurs adresses emphatiques. Le soil', Honaparte 
sentit dans son entourage intinle, parmi ses plus dévoués, 
ceux qu'il estimait Ie plus, la déception, Ie blâme, l'horreur 
même. Tous se taisaiellt. II parla longtemps, seul, avec del 
mots à la Danton: "Ces gens-Ià voulaient mettre Ie désordre 
dans la France et tuer Ia Révolution dans ma personne; j'l\Î 
db la défendre et la venger. J' ai IDontré ce dont eUe est 
capable... Nous avons passé Ie temps de l'étiquette... J'aÎ 
versé du sang, je Ie devais, j' en répandrai peut-être encore... 
J e suis l'homme de I'État, je suis Ia Révolution française et je 
la soutiendrai... 1) II dit à Joseph: (C Je ne serai tranquille 
que Iorsqu'il n'existera plus un seul Bourbon, et celui-ci en 
est un de moins. 1) Puis il rejeta tout l'odieux sur les Anglais. 
La police avait saisi des 
papier8 de Drake, pleins de révéla... 
tions, pleins de compIots; illes fit communiquer au Sénat Ie 
23 mars et noti6er aUK diplomates étran{rers I. 
A Paris, dans Ie monde consulaire, ce fut quelque chose de 
Ia stupeur qui frappa Ie monde de la HéGE'llce Jorsqll'il appril 
la conspiration de Cellamare, Ie lit de justice du roi, "arres- 
tation du dùc. et de Ia duchesse du l\laine. Parmi lei émigrés 


I A Regnier, au 8Ujt>t de la rébellion de quelques prêtres, 7 avril 1804.. 
t MIOT, t. II, p. 2J 5. - Mémoirøs de madame de Røtnusat, t. I, p. 82&, 140. 



CON
PIRATION DE GEORGES. - 180ft. 85i 
. 


rentrés, parlTIi les ann's de l'Anglete1Te, la terreur domina 
d'abord. Chacun ne pensa qu'à soi-même. Tous tremblèrent, 
beaucoup se crurent perdus. Un seul des raIliés, Chateau- 
briand, alors secrélaire d'ambassade dans Ie Valais, eut Ie 
courage de son blàlne : it envoya sa dén1Ìssion. Les autres 
baissèrent la tête. Ne pardOl1Ilant ni la peur éprouvée, ni 
l'llluniliation subie; se j llseant, dès 10rs, délivrés de toute 
reconnaissance, ils reprirent leurs services, leurs sollicita- 
tions, " la morgue déposée, polis, caressants, mangeant dans 
la main 1 )J, Inais la défectioll, si ce n' est Ia trahisol1, dans 
l'âme. Les jacobins se félicitaient. Le Consul leur revenait. 
Ils relevèrent Ia tête. Les modérés se sentirellt plus atteints 
que les autres et comprirent qu'il n'y aurait plus ni telnpé- 
raments ni barrières. Puis on s'efforça de se distraire des 
transes avec des bons mots, UIUrnlUl'és à l'oreille : -1& C'est 
plus qu'un crime, c'est une faute! JJ Enfìn l'on s'accommoda 
pour oublier. Décrétons l'oubli! C'est Ie mot des lendemains 
de coups d'État. D'ailleurs personne ne COIlllaissait ce Bour- 
bon, et tant d'autres émigrés étaient tombés depuis dix ans! 
- (& Ètes-vous fou, disait Talleyrand à d'IIauterive. Y a-t-it 
de quoi faire tant de bruit? Un conspirateur est saisi près de 
la frontière; on l' amène à Paris, on Ie fusille : qu' est-ce que 
cela a d'extraordinaire? )J Bonaparte se rendit à I'Opéra. On 
craigllait quelque manifestation. II ne s'en produisit aucune. 
" II se peut, écrivait Lucchesini 2, que Bonaparte connaisse 
lcs Français mieux qu'ils ne se conllaissent eux-mêmes, et 
que I'exemple du cardinal de llichelieu lui ait prouvé qu'en 
France les coups d'État Ies plus hardis, au lieu d'ébranler 
l'autorité suprênle, la consolident. " 
Cependant, Ie coup aurait pu réussir, et, au lieu du due 
d'Enl
hien, dans Ie fossé de Vincennes, Bonaparte aurait pu 
choir dans Ie fossé de la route de 
Iahnaison, sous les baIles 
des chouans, ou étouffer sous Ie bâillon de I' enlèvement, ou 
tomber à l'eau parmégarde, ou goûter de I'hospitalité anglaise.. 


J SAINT-Sums, Conspiration de Cellamal'e. 
I 24- mars 180",. 



35J l,'JLUROPE ET LA RUPTURE DE J.lÅ Pj.IX. - 180
. 


Ce qui avait manqué en mars 1804 pouvait s'accomplir plH
 
tarde Les habiles - et c'étaient les plus compromis - 
s'accolnmodèrent, Ie cas échéant, pour se disculper, sinon 
devant les Bourbons, auxquels iIs ne croyaient ffuère, au 
moins devant les chancelleries et les cours de rEurope, avec 
lesquelles ils tenaient à demeurer en commerce de bons 
offices et de courtoisie. Ainsi 
furat, qui commandait la place 
de Paris et avait convoqué Ie conseil de guerre 1; ainsi Cau- 
Iaincourt, que cette inquiétude tourmenta toute sa vie. "Ce 
qu'il y a de mieux à faire, disait å Molé Ie sage Cambacérès, 
c'est d'oublier tout ce qui s'est fait à cette époque, " et il 
n'avait point voté la mort: c, Je sais, dans roa conscience, que 
je ne l'ai point votée, Dieu m'est témoin que je n'ai pas cru la 
voter... " ; et il avait détourné Bonaparte de frapper Enghien : 
It Qu'alIez-vous faire? vous êtes assez heureux pour avoir été 
étranger aux crimes de la Révolution, et vous allez vous 
associer à tous... 
. "Talleyrand It inspira)) nne lettre de t ami 
d'Antraigues, destinée, il Ie savait bien, à passer sous les 
yeux de Czartoryski et d'Alexandre : loin d'avoir contribué à 
l'enIèvement du prince, on Ie voit, avec Ie fidèle Durant, 
occupé à Ie sauver; il envoie au prince un émissaire, Ie propre 
neveu de l' ami, avec cet avis : (( Partez à l'instant. " La ter- 
rible note du 8 mars disparait, remplacée par une sorte de 
placet, cc une lettre superbe u, au Consul. Puis c'est Joseph 
qui intervient et qui parle Ie avec un courage de lion I J) : - 
II V ous serez Ie Robespierre et Ie Marat de la France... )) 
Moreau béné6.cia de l'indifférence g-énéraIe pour la per- 
sonne du due d'Enghien, de I'horreur que 1'0n n'osait témoi.. 
gner pour Ie procès de Vincennes. II parut que l' on pouvait, 
sans se trop compromettre, plaindre, en ce républicain, Ie 
vainqueur de Hohenlinden. l\loreau devint Ia victime expia- 
toire du droit, Ie libérateur des consciences. La faibiesse 


I Frédéric MASSON, t. II, cllap. XIII et XIV, p. 319, 397 et 8uiv. 
t Fragments de mémoires Ju comte Molé, publiés par La Revue dll la Révolu- 
tion. 
I La lettre dans PINGAUD, p. 251. - Lectures historiques, p. i4-5, i4
 et 59, 
Dote. - }'lémoiresde Pasquier
 t. I, p. i98-1g9. 



CONSPIRATION DE GEORGES. - 1.80
. :JJ;3 


même de sa défense apito)pa : 
e guerrier paI'ut plus ffrand
 
enveloppé dans les filets de la police, naïf en sa confiancE' 
dans Ie Consul. J usqu'à la fin, il eut pour lui "l'incrédulité 
publique 1). Le roman policier qui fermente toujours dan
 
)es irnaginations parisiennes tourna en sa faveur. Le seu] 
tén10in redoutable pour lui disparut. 
Le 16 avril, au fllatin, Ie bruit se répandit que Piche8Tu 
avait été trouvé mort dans sa prison. La police déclara qu'if 
s'était étranglé; tout Paris s.'écria qu'iI l'avait été par la 
police. Au lendemain de l'affaire de Vincennes, Bonaparte et 
ses sbires paraissaient capables de tout, toul Ie" monde les 
accusa I. L 
impression fut immense. La plupart des Parisien
 
ignoraient Ia conspiration de 1 795; Pichegru demeurait, dans 
les imag
nations, Ie conquérant légcndaire de la Hollande, Ie 
c"énéral qui prend les flottes avec de la cavalerie, sur les golfl
s 
gIacés; Ia persécution qu'il souffrait Ie réconciliait presque 
avec les jacobins; les modérés, les libéraux, les royaliste
 
espéraient encore en lui. 
Pichegru s' est-il étranglé? a-t-il été étranglé? Un agent, 
très zélé, prévint-il, en Ie tu';\nt, des révélations qui auraient 
découvert, avec trcp de scandale, Ia haute main des affìdés 
de Fouché dans cette partie du complot? II se peut; mais it 

st permis de croire aussi que Pichegru, jugeant la partie 
irrévocablement perdue, tout avenir fermé, fût pris de déses- 
poir sur Iui-même, Ia vanité, l'impossibilité de sa vie. Sur- 
yìv)'e, c'était déchirer Ie voile qui dérobait encore sa trahison 


I Voir FAURIEL,les Mémoires de ]jfarhot, de madame de Rémwat, de madame 
de Chastenay, de Bal"ante, de Pasquier. Gourgaud, à Saint-Hélène, croyait à 
I'anassinat. T. I, p. 63-64. . Je rembarre vigoureusement Las-Cases: je n'ap.. 
prouverai jamais la mort du due, ni celIe de Pichegru. " Bonaparte demandait à 
Reubell: K Le connaissez-vous; est-ce un homme de talents? - Je ne Ie crois 
pas ahsolument saDS l.ßél'Ïte, réponllit Reubell, mais il cachait beaucoup de 
nullité sous un air taciturne. C'est d'ailleurs un vilain crapuleux, n'aimant vivre 
qu'avec des gueuses, des juives, et dans la hasse ivrognerie. Je crois que sa répu.. 
tation elt bien au-tlessus de son mérite réel, et peut-être ne la doit-il qu'au 
parti qu'il a pri" de s'ellrôler dans l'armée royale. S'il était resté gpnéral répu- 
blicain, iI ne serait pcut-être plus fluestion de lui. " Conversation avec Bona.. 
parte, du 3 ventô..e an X, 22 février 1.802. Manu8crit de Reubell. Cabinet de 

. Yictorien Sardou. 


!I. 


sa 



35:r. L'EUROPE ET LA nUPTURE DE LA FAlX. - t.80
. 
aux yeux du public, c'était dissiper Ies illusions 
 donl il béné 
6ciait encore; c'était découvrir Ies misères, les abaissenlcu(s 
sllccessifs d'l1ne vie de sous-offìcier d'ancien régime, pous
é 
par Ia RévoIutÏ-on jusqu'ã Ia glolre; les cabales avec Saint-Just 
conlre Iloche, les menées avec Condé contre Jourdan, c\:, 
pour finir, Ie banc des accusés, entre des émigrés et des 
chauans, à côté de spadassins payés par r Angleterre pour In 
débarraSRer ,du vainquel1r de 
Iarengo! Un suicide dc'-enait 
la seuIe fin décente d'l1ne vie brill ante sur Ie point de sombrer 
dans l'ignorninie. 
Ce qui est sûr, c'est que 
Ioreau gagnait tout à la mort de 
Pichegru, et que si qucIqu'un avait intérêt å sa vie, c'étail 
Bonaparte. Pichearu disparaissant, 
Ioreau s'évanouissait, 
rejetant sur Ie Consul l' odieux d'une condamnation sans 
preuve, désormais, et sans autre motif apparent que la jalousie 

t la haine. Pichegru comparaissant et parlant, c'était Ie scan- 
dale des intrigues de 17n6, la camaraderie el la complai- 
sance de 
Ioreau, à la veille de Fructidor, tournant å la com- 
pIicité I; je ne sais quoi de louche et d'équivoque remontant 
de ce passé sur sa figure; les préventions fortifìées, et 
{on
au 
entraîn
, non à l'éclJ3faud, mais dans l'i(J)passe, éclahous
.é, 
cmhourhé, ton1bant très bas, de tout!' Ia hauteur des illusioìs 
dB public, ct li\Pr-é, pour sa pcrtè déGnitive, à Ia cIémence de 
Bonaparte; délTIf1squant Ie fond aride qui ne parut aux yeux 
de tous ql1'à dix an
 d( là. lorsqu'il revint d'1.ln exiI et sortit 
d'un silence q'l
 I'avaienl grandi, pour se rejeter dans les 
lnêmes aventures
 mais cette fois s'y perdre, consornmrr la 
trahlðon et révéler ce qn'il était réellement, un bon fjénéral 
d'armée et un pauvre homme. 


i Voir tome V, F. 45, 272. - B01l.apa,.te et Hoche, p. 10
. 



L'EUROPE ET VINCE:J:\4NES. - 1804. 


855 


VII 


II 11 a falIn, dit Bonaparte I, faire voir aux Bourbons, au 
cabinet de LonJres, à toules les cours de I'Europe, que ceci 
n 'cst pas Ull jeu d 'enfant... Les circonstallces dans lesquelles 
no us nous sommes trouvés n' étaient point de nature à être 
traitées chevaleresquelnent. Cette manière, dans les affaires 
d'État serait puérile. 1J l\lais, l'exemple donné, il convenait 
que la leçon en fût tirée dans les formes. Talleyrand qui, 
douze ans auparavant, avait préparé l'apologie du 10 août, se 
chargea de pallier, notifier ou simplement imposer, scIon les 
lieux et les personnes, l'incorrection, pire que Ie meurtre aux 
yeux des chancelleries, la violation de la frontière de I'Em- 
pire et l'atteinte portée aUK droits du duc de Bade. II se sur- 
passa, dans cette rencontre, par l'impertinence supérieure 
avec laquelle il opposa aUK vieilles chancelleries leur unique 
maxime, tout leur droit et toute leur justice: la raison d'État g. 
Prenant hardiment l'offensive, il dénonça les manæuvres de 
Drake et des espions anglais, dénonça d' Antraigues, dénonça 
Vernègues, réclama fexpulsion des émigrés; bref, s'employa 
à tirer de l'affaire de Vincennes, suivant la méthode de son 
maitre, Ie "maximum des conséquences >> . 
A Paris, dans Ie corps diplomatique, la première impres- 
sion fut : ce sera la guerre. On voyait " la Bussie en mouve- 
ment, I'Autriche poursuivant la direction guerrière qu'elle 
imprime à ses opérations, et tonte I'Europe en feu... 'J C' était 
mal connaitre l'Europe 8. Lucchesini écrivait Ie 24 mars: " Le 


I Parole. à Le Couteulx de Canteleu, vice-pl'é.ident du Sénat, 27 II\íirl 1804. 
BOULAY DE LA MEURTHE. 
I Voir t. I, p. 6. - Lire lei curieusel dépêchel de marl et avril 1804, daDs 
80UUY DE LA MEURTHE, et WELSCnl
GER, Ie Due d' Enghien et Ie curieux appea- 
dice: l'Europe et [' exéeution du due d'Enghi
lI. 
· Rapport. de Lucche.ini, 24 mar'i de Cobenzl, 22 mar.; d'Oubril, 2
 Ulafl 
18040. 



a:.6 L'EUnOI'E 131 L..:'. hUPTURE DE LA. ÞAIX - t80
, 


sieur de Talleyrand a été ('harue de donner un grand bal cr 
soir; les étrangefs s'y renJrollt Ie cæur serré, et il ne sera pas 
peu remarquable d'y voir Ie marquis de Gallo, un alnbassa- 
deur de fan1Ïlle (Naples), qui ne devrait y paraître qu'en 
ùeuil. )J lIs y vinrent, chacun tenant et soignant SOIl per- 
sonnaae devant les autres. Ce n'était point, au delnelJrant, 
l'affaire du deuil qui les préoccupait, mais des propos que 
l'on colportait dans Paris et qui formaient un étranúe com- 
mentaire aux conlmunieations de Talleyrand. Bonaparte aurait 
dit au Conseil d'État, ce jour-Ià n1ême: (( Si Ie due de Berry, 
si un Bourbon était caché chez 
L de Cobenzl, non seulement 
je l'aurais fait saisir, mais j'aurais, dans la journée, fait 
fusiller Iui et 
I. de CobenzlIui-même I. )J A Paris, les immu- 
nités diplomatiques menaeées; par delà Ie Rhin, la violation 
du territoire : voilà de quoi agiter vraiIIlent les cours et les 
chancelleries. 

lais, en l'expression, tous mesurèrent leurs principes à 
leur politique, et ce fameux attentat ne fit tant de bruit que 
parce qu'il 6t sauter une mine déjà chargée. II donna un 
prétexte à ceux qui se préparaient à rompre, illia davantage 
ceux qui avaient intérêt à demeurer liés, il jeta les ineertains 
dans de pires incertitudes et poussa chacun du côté OÙ il pen- 
chait. II fallait que l'ironie eût sa part en l'aventure, L'indi- 
gnation contre eet acte de lèse-majesté du Saint-Empire se 
déclara avec d'autant plus de véhémence que l'on s'éloignait 
davalltage du territoire violé et des prises de Bonaparte !i. Le 
prince qui était Ie plus en droit de se plaindre, Ie duc de 
BadC', Ie 'it avec modestie, en s'excusant de la Grande audace : 
il pl'otesta contre la violation de son territoire; il protesta 
surtout de sa déférence envers Ie premier Consul. L'Électeur 
de Ba, :ère expulsa Drake. Le duc de Wurtemberg félicita 
Bonaparte d'avoir échappé au poignard des assassins et déjoué 


I MIOT. t. II, p. fIt5. Rapport d'Oubril, 2"" mars f.80,," : .. Si un amhassadeur 
on tout autre aGent diplomatique se permettait de se mêler dCI complotl qui se 
trament en France, il Ie ferait fusiller comme un simple particulier. . 
I. fuL'iKE, t. I, p. 486. - 
hiCKEft, t. II, p. {f.O. - PERTHEB, &. II, p. 233. - 

USB
Jl, t. II, p. 4
d. 



L'EUROPE ET VINCENNES. - iSO",. 


351 


les conspirateurs : ils étaient trop près, ils avait trop penr, iis 
a\'81ent trop à perdre à l'inimitié de Bonaparte, trop à gagner 
à sa faveur. 
A Vienne, il se manifesta quelque pitié pour ie prince, 
quelque déception peut-être de l' échec de la conspiration. 

Iais, offìciellement, on se tut. (I On doit savoir à Vienne, 
écrivait Talleyrand à Champagny I, que la politique du gou- 
vernen1ent français a toujours été de faire passer Ie Rhin à ses 
troupes Ie Inême jour OÙ celles de I'Empereur passeraient 
l'Inn... )) Cobenzl se répandit en politesses et protestations. 
cc Si vous n'êtes pas content de mes ministres, dit l'Empereur 
å Champagny, adressez-vous à moi, je les ferai marcher... " 
Les émigrés compromettants furent expuIsés, les troupes se 
dispersèrent. (I Nous sommes donc entièrement sous Ie joug 
de la France)) , murmurait-on dans les salons OÙ fréquentaient 
les amis de la Russie et ceux de I'Angleterre. Ce n'était que 
des murmures. 
A Berlin, la réprobation perça, au moins dans Ie premier 
moment. Mme de Staël, alors en passage dans cette ville, 
raconte qu 'un matin, à huit 'heures, on lui remit un billet 
commençant par ces mots: (I Le nomnlé Louis de Prusse fait 
demander à 
{me de Staël... n C'était Ie prince Louis-Ferdi- 
nand, Ie héros de roman de cette cour, qui était à cheval sous 
ses fenêtres et la priait de lui venir parler. ElIe se lève, accourt : 
,. II avait singuIièrement bonne grâce à cheval et son émotion 
ajoutait encore à la noblesse de sa 6gure... " - (I Savez-vous 
que Ie duc d'Enghien a été en]evé sur Ie territoire de Baden, 
livré à une commission militaire et fusilJé? " EI'Ie refuse d'y 
croire. " .T e vais vous envoyer Ie Moniteur " , dit Ie prince. Elle 
y Ii t Ie juc-ement porté contre Ie nOlnmé Louis d' Enghien... I. 
La rcine s'exalta (( mourant d'envie de prendre Ie deuil'J . 
C'cst de (I Ia furcur dans les coteries angIaises " , écrit Lafo- 
rest. IIaugwitz témoigne å l'envoyé français ø quelque solIi- 


I Dép
ches de
 19 et 23 mars IS0
. 
t Dix all1de.
 a "exit, chap. IV. - 'VEL
CHI
GER, p. 20-2!. - fuNKE, t. I, 
P. '.75. - Rapport de I.laforeøt, 3 avril. Lombard, 8 mai {SO,... BAILL.C. 



358 I/EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - tS04. 


citude sur les reproches qui pourraient être suscités contre la 
forme, quoiqu'en AUemaffne iI y ait des exemples de tout... " 
Le roi fait réitérer par son ministre l' expression de son dësir : 
(I que Ie premier Consul déracine l'horrible comb]naison 
acharnée contre sa pcr
onne et son gou vernement. .. " 
Mais la sympathie, qui n'était pas BTande, fait place, désor.. 
mais, à l'aversion. Frédéric-GuiIlaume reçoit une Jettre 
d'Alexandre, datée du 15 mars, avant I'affaire de Vincennes. 
ElIe em prnnte à eet événement une signification singulière : 
(I Je ne vous cache pas (!ne, d'un côté, je vois l'honneur, la 
gloire et l'intérêt véritable de votre couronne; de l'autre, 
après Leauconp de complaisances très 
chères, et avec Ie 
reproche éternel d'avoir donné, à qui Ie mérite si pen, la 
monarchie universelle, je vois la ruine totale et inévitable de 
la vôtre. " l\fais, (( si je vois V otre :\Iajesté engarrée pour la 
défense de I'indépcndance ct du bien de tonte I'Europe, je 
l'assure bien qu'elle me retrouvera à l'instant à ses côtés... " 
Ces paroles sont un baume pour Ie roi qui venait de donner 
Rete d'une déclaration commlnatoire de Laforest I. II écrit au 
tsar, Ie 8 avril: (I V otre letlre respirait un sentiment qui fait 
mon bonheur. 
les résolutions ont été prises à l'instant. II 
n'est plus question d'un concert avec la France; je n'ai pas 
laissé de doute au premier Consul sur la manière dont j'envi- 
safferais de nouvelles usurpations... A côté de V otre l\Iajesté, 
je ne craindrais point l'avenir... " Le ministère prussien 
n'avait (I fiIé " la néffociation de IC l'alliance ffigantesque )) pro- 
posée par Bonaparte que pour laisser aux courriers de Péters- 
bourg Ie temps d'arriver; la négociation se rompit. L'événe- 
ment de Vincennes y ajouta quelque couleur de Ioyauté 
monarchi.que; mais, en soi-même, il ne décida rien I. IC Puis 
done que la Prusse ne veut pas étendre son avenir... et pré- 
fère son oisive neutraIité, demeurons réciproquement OÙ nons 
en étions " , écrivit Talleyrand, Ie 21 avril. 
S'il y avait une cour au monde où l'on dbt montrer de la 


J Talleyrand à Laforest, 24 mart! 1804-. BOULAY DB LA MEUI\TUK. 
· Haucwitz au roi, 30 mars 1804. 



L'EUROPE ET VINCENNES. - 1804. 


S59 


résprve, C'ét
1t celie d'Alexandre; l'événement de Vincennes 
coïnc1dait, presque jour pour jour, avec l'incident du palais 

J;cheI, trois ans auparavant. Mais, rapporte Czartoryski, 
tontes leR démarches du cabinet partaient du principe que Ia 
guerre était inévitable..., de la nécessité de ne pas se Iaisser 
pré,rcnir par Bonaparte... La négociation des subsides était 
enrrngée avec I'Anffleterre. (( Tous nos préparatifs guerriers 
sont it pen près exêcutés " , écrivait Kotchonbey à Woronzof l : 
50.000 hommes sur la frontière de Prusse, 4.0,000 qui peuvent 
nlnrcher sur Varsovie ou Cracovie; l'armée de réserve prête 
à partir dès que Ia saison Ie permettra; 6,000 hommes s'em- 
bnrqnent dans la mer Noire pour Corfou... On cherchait un 
Inotif de rupture, un noble et retentissant motif à la croi
ade 
(( pour Ie maintien de I'ordre, de la justice et du repos en 
Europe I " , sous la suprélna tie rnsse. 
La nOl1yelle arri,ra Ie 1 7 avril. Alexandre parIa de renvoyer 
Ilédouville, sur l'heure, et de rappeler Ol1bril. Un conseil 
convoqué immédiatement se réunit au Palais d'Hiver, et 
Czartoryski Iut une note rédigée à Ia hâte 3 : (I Sa 
Iajesté 
répugne à conserver plus Ioqgtemps des rapports avec un 
gouvernement qui ne connaît ni Frein ni devoirs d'aucun 
ffenre, et qui, entaché d'un assassinat atroce, ne pent plus 
être regardé que comme un repaire de brigands. " Toutefois, 
informations prises, les armées n' étaient pas prêtes à se mettre 
en marche Ie lendemain ; les subsides n'étaient pas aS
l1ré!'). 
L'attelltat se produisait prématurément. (I 8i, disait 
zarto- 
ryski, un événement pareil à cellii qui ,'ient d'arriypr :l.v0it ('11 
lieu trois mois plus tard, queIque triste et malhel1renx qu'il 
soit en lui-même, il serait pour ainsi dire suryenu à point 


I A Woronzof, à Londres, 23 avril 1804. - Archives WorOJu:o!, t. XVIII.- 
MARTENS, t. XI, p. 78 et suiv. 
t A lex3ndre à Frédéric-Guillaume, 21 avril180
. 
S )lARTENS, t. II, p. lt02; t. XI, p. 78. - FOURNIER, t. II, p. 54. - RANKE:, 
t. I, p. 501. - LEFEBVRE, t. I, p. 366-7. - ReVfl
 hi.c:tori'lue, t. XLIX, p. 236. 
- }'lémoires de Czartoryski, t. I, chap. Xll. - Rappol'l8 d'Oubrii et notes de 
Talley..and, 12 mai et 8uiv.; notes et ùépèches de Pétersbourg; rapports d'Hédou.. 
ville, 17 avri1180lt et suiv. TRATCHEWSKY. 



360 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - 1804. 


nommé afìn de déterminer une dénlarche d'éclat de la part de 
Ia Russie. Les sentiments de I'Autriche et de la Prusse auraient 
été alors plus éclaircis et certains... )) Le moment n'étant 
point propice << aux illustres vengeances n, Ie conseil décida 
de graduer les signes d'indignatioll offìcieUe, et, dans la pro- 
testation que l'on adresserait aux chancelleries, de ne men- 
tionner que l'enlèvement du prince sur territoire neutre. II y 
avait des raisons de ne point parler du fossé de Vincennes, 
(( notre cour, disait Czartoryski, n'ayant jamais avoué la mort 
violente de Paul >> . On s' en tenait toujours å l' apoplexie offì- 
cielle. Le tsar et son ministre cOll1ptaient que CI Ie gouverne- 
ment français ne se soumettrait pas à l'humiIiation de donneI' 
noe satisfaction qui pût être mise en parallèle avec ses torts" ; 
que Bonaparte prendrait la responsabilité de-Ia rupture, mais 
que les pourparlers permettraient cependant C( de trainer 
encore environ deux mois, et de prendre ce temps pour se 
mettre davantaffe en mesurc dans Ie Nord et dans Ie midi de 
I'Europe n . La con1binaison échouera si n l'on pern1et à Bona- 
parte de prévenir Ia Bussie par une décision pareille à ceIIe 
que Sa MRjesté médite, et si, au lieu d'en être décontenancé, 
il a l'air de nous narguer aux yeux de sa nation et de toute 
l' Europe". (I C' est, déclara Ie futur chance]ier, Roumiantsof, 
8Iors ministre du commerce, une décision à prendre, non pas 
en vue des principes abstraits, mais avec la prévision des 
a vantages. J) 
Toutefois, comme on se sentait hors d'atteinte, on ne 
ménagea point les démonstrations. Le lendemain, qui était 
un dimanche, la cour prit solennellement Ie deuil; l'impéra- 
trice-mère avec lamentations, tout Ie monde à grand spec- 
tacle, qui s'étala à la sortie de la messe offìcielle. Alexandre 
affecta de ne point voir Hédouville; les courtisD.ns, les géné- 
raux l'évitèrent; Ie soir, on se détourna ostensiblement de sa 
femme" qui eut Ie front de venir chez Ie prince Belosecki I " . 
Le bruit courut que Louis XVIII était invité à se rendre å 


) Lettre de Joseph de Mailtre, 30 avril 1804 



L'EUROPE ET VINCENNER. - f80
. 


861 


!\Ioscou; on annonça l'arrivée prochaine de Bennig-sen à 
Pétersbourg. II fallait un homme de main pour venger Ie droit 
des couronnes, et nul ne paraissait mieux désigné que Ie 
meurtrier de Paul Ier pour faire justice du meurtrier du due 
d'Enghien! Le tsar écrivit au roi de Prusse lui demandant son 
alliance, promettant la sienne : (& La terreur panique que 
Bonaparte a su inspirer à tous les ffouvernements est la base 
pnncipale de sa puissance... · u 
Hédouville parla haut, réclama Ie rappel des émigrés au ser- 
vice russe, Vernègues à Rome, d'Antraigues å Dresde. Czar- 
toryski, tout en observant les formes, car il tenait à gagner du 
telnps, déclina toutes les observations, refusa tous les désa- 
veux. II lisait les Iettres de l'ami de Paris : il connaissait, 
mienx que personne, la nature de l'emploi que d'AntraÎgues 
teuüit à Dresde; il répondit, non sans impertinence : (& Le 
ministère impériaI peut assurer que d'Antraigues ne s'estmêlé 
d'aucune intrigue contre la France depuis qu'il est au service 
de la Russie. J) 
Oubril reçut l'ordre de demander (& une explication satis- 
faisante J); explication, avouait. Czartoryski, n évidemn1ent 
impossible à donner J) . A ceUe indiscrétion orgueilleuse, Bona- 
parte répondit par la plus terrible et la plus cruelle des inso- 
lences 51 : (c La plainte que Ia Russie élève aujourd'hui con- 
duit à demander si, lorsque I'Angleterre méditait l'assassinat 
de Paul Ier, on eût eu connaissancc que les auteurs du complot 
;;e troUY3ient à une lieue des frontières, on n'eÚt pas été 
emprcssé de les faire saisir. J) Le lendemain, il ordonna à 
Hédouville de demander ses passeports et de laisser les 
affaires au secrétaire de Ia légation, Rayneval. Le 7 juin, 
IIéòouyille quiUa l}étersbourg. 
Le Pnpe s'nttrisla, perdant sur Bonaparte une illusion de 
plus. A Naples, où ron n'en était point aux scrupuIes sur les 


I Lettres du 21 avril et du 4 mai 1804. BUI.LEU. 
J Notes d'Onbril, 12 mai; rapport d'Oubril, 13 mai; Bonaparte à TJ.lIeyrand, 
13 Iflai; Talleyrand à Oubril, 16 mai ; à Hédouville, 17 maio - CZARTORVSKI, t. I, I 
p.379 et luiv. 



362 L'EUROPE ET LA, RUPTURE DE LA PAIX. - \80l4.. 


assassinats juridiques ou autres, Ie roi, bon homme, au fond, 
regretta )a mort du prince. n Je connaissais ce pauvre diable, 
dit ì\Iarie-Caroline, c'était Ie seul des princes français qui eût 
de I' élévation et du couraae... J e me console néanmoins de ce 
qui est arrivé, parce que j'espère que cela nuira au ConsuL.. " 
lIs s'abstinrent de prendre Ie deuil et firent prudemment. Au 
moindre signe d'hostilité, Bonöparte leur déclarait la guerre ). 
La cour d'Espagne se montra digne de Godoy. (( Les anglo- 
manes ont clabaudé, écrit BeurnonviHe. Le prince de la Paix 
m'a rajeuni, à ce sujet, Ie mot déjà usé, que Iorsqu'on a du 
mauvais sanff, il faut s'en défaire. II est clair, d'après cela, 
que la cour d'Esp
ìgne a envisagé cet événelnent sous Ie jour 
où votre instruction m'aurait fait un devoir de Ie Iui pré- 
senter... j )) Louis XVIII renvoya la Toison d'or à ce Bourbon 
dégénéré, Charles IV; mais les cours de Vienne et de Berlin 
lui renvoyèrent, à son tour, sans même les ouvrir, ses lettres 
de protestntion : protestation assez molle d'ailleurs et de pur 
cérélnonial 
La IDort dn duc d'Enghien dcmeura un de ces secrets sur 
lesquels les princes de la maison de Bourbon ont gardé Ie 
plus profond silence s. (I Sa 
Iajesté a voulu que Ie passé restât 
dans r oubJi J) , répondit, en 1823, VillèIe à Talleyrand qui, 
publiquement accusé, sollicitait une enquête. Peut-être Ie 
secret de l'indifférence du roi, comme celui de l'animosité de 
Bonaparte, se trouve-t-il dans ce propos étrange de Cham- 
pagny à d 'Antraiffues, en 1802 : cc J'ai vu quantité de séna- 
teurs, de cénéraux, df' ministres... plutôt décidés à choisir un 
Bourbon qu'un autre; mais je n'ai vu balancer qu'entre deux 
personnes, Ie due d'Ellghien et Ie due d'OrIéans... Mais on 
'fJrefera Enghien. On l'a même pressenti å ce sujet : Barthé- 
lenlY a eu des moyens de Ie faire tâter"... >> 


I \Y ELSCHINGF.ß, p. 32, d'aprèø les rapporti d' Alquier. - HELFERT, p. 8, fi1.!!. 
- flonaparte à Talleyraml, 
O ayril180!t. 
t 128\Til 1801... GRAND"IAISON. 
I flAL7.Ac, Vue Téuébrcu<;e Affaire. 
.. Con\ersation entre Champagny et d'Antraigues, chez l'aLbé MaydieD, 
 
Viennc, 21 août 1802. PIXC.A.UD. 



l:EMPIRE. - 180lt. 


868 


Restait la violation de fEmpire. L'Elnpereur Alexandre, 
seuI au monde, en prenait encore souci. Le 6 mai, une note 
fut remise de sa part à la Diète i il réclamait, à titre de Garant 
du Saint-Empire, de ses droits et de sa Constitution, une pro- 
testation énergiquc. Les princes allemands ne songeaient alors 
qu'à rendre des services et la Dièt.e gerlnanique qu'à Gagner 
sa vie, cOlnme Sieyès durant la Terreur. Le duc de Bade, sur 
I'instigation de Talleyrand, demanda que l'Assemblée passât 
å I'ordre du jour, ce qui fut fait Ie 2 juillet. A cette époque, 
un nouveau chanaement, qui deva1t avoir son contre-coup en 
AlJemagne, venait de se produirc en France: Ia République 
avait un Emperellr el les princes allemands s'attendaienl que 
I'Empereur se rnontrerait aussi généreux en couronnes et en 
médintisations de tcrres nobles, qne la République l'avait été 
en sécularisations de biens p 'Éslise. 


VII 


L'Empire avait échappé après nivôse;- après Ie complot de 
Georges, Bonapartp Ie réclama. (( II faut nn chef héréditaire à 
18 nation française 1) , dit-il ]e 29 mars, à Lf' Couteulx, vice- 
président du Sénat. Le lendemain, Ie Sénat vint, en corps, 
demander à Bonaparte d'être ce chef. II se déclara prêt. 
ø 
Ion sanff, après tout, valait Ie leur 1) , dit-il plus tard, Ù 
propos des Bourbons. II s'agissait d'en faire Ie sang d
 
France, d'y attribuer Ia majesté sacrée, celIe du peupIe sou- 
v('rain, ce]]e de ]a Grande nation elIe-même. Les esprits s'y 
élaient acheminés insensiblement, et cette transformation 
parnt unc dernière et naturelle méta,norphosc. En 1792, Ie 
peuple avait fait la table rase; il avait délégué sa souveraincté 
Ù line Convention de sept cents membres; cf
tte Assemb]ée en 
avait déléffué l' exercice à un Comité de nenf membres; puis 
on élait passé, à travers les plébiscites, à un Directoirc 



364 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - f80
. 


de cinq, à un Co.nsuIat de trois : l'évolution aboutissait à 
I'unité. 
" L'Em.pÎre, a dit un des plus profonds historiens de 
Rome, était la collection des intérêts de tous gérés par un seul 
hOlnme. On l'appelait l o espublica... So us ce mot, il y avait 
toute une conception de l'esprit... On l'employait en parlant 
aux empereurs, et les empereurs eux-mêmes l'employaient. 
Respublica était un terme aussi officiel qu'irnperiurn. Tous les 
deux désignaient Ie même gouvernement par deux côtés 
divers. Le pouvoir appartenait à un seuI, mais Ie gouverne.. 
ment était la chose de tous I.)) Républiquc française, Napoléon 
Enlpel'eur : cette léffende de la monnaie de I'Empire en défìnit 
l'esprit et en réSUIne l'histoire. 
Bonaparte entend que cet Empire qui consacrera, à l'inté- 
rieur, l'égalité, consacre, au dehors, Ia pax Gallica, ia supré- 
matie de la France sur l'Europe refonduê par les armées de la 
Révolution. Ainsi fut établi, sur les ruines de I'État romain, 
l'Empire d'Occident n lorsque Charlemagne fut obliffé de con- 
quérir une partie de I'Europe pour y placer la France au pre- 
mier rang et l'y meUre en sûrcté i. " 
Les diff1CllItés ne vinrent pas du peuple, qui ne refusait 
rien, ni des grands corps qui souscrivaient à tout; elles vinrent 
de la famille du Consul, et c' est Ie revers caricatural de la 
médaille I. C' était peu de chose de mettre l'hérédité dans Ie 
sénatus-consulte; mais qui hériterait? Les frères, les neveux? 
II y avait contradiction entre )a conception de l'Empire, éma.. 
oant du peuple, et Ia constitution d'une familIe impériale 
tirant ses prétentions dn hasard de la naissance. Bonaparte, 
Ernpereur de la République, s'entendait du vainqueur de Lodi; 
mnis Joseph, mais Lucien, mais Louis, rnais Jérôme, pour- 
quoi eux plutôt que Ie premier venu des serviteurs de la Répu- 
blique et des soldats de la Révolution? Avec son génie tout 


I FUSTEL DE COUL.\
GES, le.r Transformatiollsde laroyauté. Liv. I, cl)ap. II. 
!j ROEDERER, t. III, p. 52!". Di5cour
 à Joseph, roi de Naples, au nom itu 
S[.nat, 1806. 
3 Toute cette p:utie de l'histoirc a été élucidée pour la premiprt> foi!', 
 fond, 
ct parfaitement par Frédéric MASSON, t. II, chap. XIIl, la Lulle poul'l'héré.diti. 



L'E
IPIRE. - 1804.. 


165 


romain, Bonaparte aurait incliné vers l'adoption. 
Iais, s'H 
conçut ce dessein, Ie seul conforme à l'esprit de l'institution, 
il n'eut pas Ie courage de l'exécuter. II transigea et s'imposa 
de choisir son héritier dans la descendance de ses frères. 
C'était l'hérédité de droit qu'ils auraient voulue. Joseph, dans 
Ia coIère de ]a déconvenue, trahit son secret : " II voyait là, 
rapporte un de ses confidents, Ie renversement de tout son 
avenir... écarté pour toujours des affaires, privé des droits 
qu'il aurait eus par Iui-n1êlne et par la seule affection qu'on 
lui portait au Sénat, de succéder à son frère... JJ II maudit 
l'ambition du premier Consul et souhaita sa mort comme un 
bonheur pour sa famille et pour la France I. Et il se tint en 
réserve pour Ie jour OÙ la France entendrait que I'Elnpire eùt 
sa révolution de 1688. Bonaparte pensait å adopter Ie 61s de 
Louis et d'Hortense. Louis refusa. "Pourquoi faut-il done, 
dit-il à son frère, que je cède à mon fils ma part de votre 
succession? Par OÙ ai-je mérité d'être déshérité? IJ Ajoutez les 
bruits odieux d'un inceste entre Bonaparte et Hortense, pour 
expliquer eette préférence du Consul. Joseph en parIa, crû- 
ment à Louis, et tout Paris se gaussait d'eux, sur l'éclat de 
leurs disputes!. I 
En réaIité, Bonaparte en les dotant, titrant, couronnant 
bientôt, s'apprêtait à créer contre son pouvoir une coalition 
de mécontents insatiables, intéressés à sa mort et, croyaient- 
iIs, å la chute même de son Empire, prêts å renouveler les 
rivalités et les coalitions désastreuses des anciens apanagés de 
la couronne. 
Le sénatus-consulte, préparé par Ie Conseil d'État, fut 
présenté, Ie 16 mai, au Sénat qui Ie vota Ie 18. Lejourmême, 
Bonaparte prit Ie titre d'Empereur et Ie nom de Napoléon Ier. 
Le changement dans Ie langage et dans les mæurs fut immé- 
dial. Le 18, Bonaparte mandait à Cambacérès " : Citoyen 
Consul, votre titre va changer; "Ie 21 mai, it lui écrivit : 
. Mon cousin l'archichancelier de I'Elnpire. u II y eut une cour, 


· l\hOT, t. II, chap. v, p. i70 et luiv. 
I y oir Ie rapport d'Oubril, f4. mai i80
. 



366 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAIX. - 180!". 


avec une étlquette très serrée, et très nécessaire, d'ailleurs, si 
I'on y voulait de la tenue. Les Bonaparte devinrent Altesses, 
avec des palais, beaucoup d'argcnt et des titres pompeux : 
Joseph, grand élccteur; Louis, connétable; l\iurat, grand 
amira]; Eugène Beauharnais, archichancelier d'État. Lucien, 
seul, n'eut rien : seul aussi, des Bonaparte, en cette prodi- 
gieuse aventl1re, il resta libre et garda sa dignité. Napoléon, 
pour l'adn1ettre à sa cour, exigea qu'il répudiât une femme 
épousée par amour et toujours aimée. Lucien refusa, quitta 
Paris, et fit une belle sortie quand les autres s'habillaient, 
dans la coulisse, pour leur entrée de théâtre. Des deux Con- 
suls, Cambacérès devenait archichancelier de l'empire, Lebrun 
architrésorier. Fouché eut Ie ministère de la police. Talleyrand 
Garda les affaires étrangères; it aurait voulu davantage, être 
compris dans les grands dignitaires; il fit Ie mécontent et se 
consola en pensant qu'il acquérait des dr_oits à l'indépen- 
dance, c'est-à-dire à l'ingratitude, que les dignités arrive- 
raient par surcroit, assez tôt pour qu'il en profitât, trop tard 
pour l'engager à Ia reconnaissance. Napoléon créa vingt 
charges de maréchaux de France : quatre honoraires, Le- 
febvre, Kellermann, Sérurier, Périßnon; et seize titulaires, 
dont quatorze furent seuls nomrnés, en cette première pro- 
motion : Jourdan, l\lasséna, Augereau, Brune, Bernadotte, 
parmi Ies mécontents; et, parmi les zélés : Berthier, Lannes, 
Ney, 
{urat, Bessières, l\loncey, l\lortier, Soult, Davout. Des 
illustres ffuerriers de la République, quatre restaient à l'écart, 
n Sparliates de l'armée du Rhin )J : Macdonald, Gouvion- 
Saint-Cyr I , réputés pour frondeurs; Lecourbe, républicain en 
disgrâce, et 1\Ioreau qui était en prison. 
Le travestissement hâtif de la famiIle Bonaparte, malgré]a 
heauté des femmes et leur grâce naturelle à porter la parure, 

etait sur Ie nouvel Empire un vernis de mauvais goût. Le 
pr'Y'ès de Moreau y ajouta je ne sals quoi de mesquin et de 
piteux. Maintenant qu'il était Empereur par Ie glaive et par 


I Tous deux lervirent lei Bourbons; Louie XVIII lei tit pairs de }'ranee. 



L'E:\I PIn E. - 180ft. 


367 


Ie Sénat, Napoléon, entouré de ses maréchaux, n'avait plus 
rien à craindre de 
loreau. Lequel des lüaréchaux; lequel des 
générallx aspirant à la dißnité nouvelle et ali.X dotations qUI Y 
étaient jointes, eùt renoncé à de si Jucl'a,-Íves dignités pour 
servir 
Ioreau et retomber, de Ia France de Louis XIV ressus- 
citée à leur profit, dans l'Amérique austère et parcimonieuse 
de \Vashiugton? Napoléoll possédait un sens assez élevé de la 
grandeur et, en même ternps, it était trop homme de théâtre, , 
éß'al, dans la mise en scène politique, à Corncille et à Shakes- 
peare, pour ne pas comprendre quel lustre un coup de 
magnanirnité dounerait à son Empire encore postiche et de 
peinture encore. trop fraîche. 
Iais il fallait que Ciuna se 
reconnût coupabJe ou fùt convaincu de félonie. Or, 
ioreau 
s'était repris, so us l'influence de Ia sympathie générale, dans 
la certitude aussi que l'accusation demeurait sans preuves, 
Pichegru n'étant plus là pour Ie dénoncer ou Ie confondre. II 
fit une belle défense républicaine, rappelant son origille plé- 
héienne, son départ de volontaire, ses grades conquis à coups 
de services rendus à la patrie; il répudia Ie rôle de 
Ionck; il 
revendiqua sa part dans l'aete, encore républieain, de Bru- 
maire : eette profession de foi que tout portait t\. eroire sin- 
cère, mais que l'acte de 1813 devait si impudemlnent 
dérnentir, porta loin dans Ie public. 
Napoléon avait soustrait 
Ioreau à ses juges naturels. II 
eut la confusion de voir les juges, cOffilnis par lui, après un 
délibéré de vingt heures et l'intrusion scandaleuse de Savary, 
prononcer la peine dérisoire de deux années de prison suivies 
d'un bannissement perpétuel. L'acquittement, car e'en était 
un déguisé, fut aecueilli par une "joie insultante pour I'Empe- 
reur I " , disaient très haut les courtisans, une timide revanche 
de la justice, disaient tout bas les aulres. Napoléon Ie gracia 
de Ia prison. Le 25 juin, Ie Prlolliteur annonça que 1\loreau 
partait pour I'Amérique. II n'était plus que Ie fantôme errant 
d'un héros mort Ie lendemain de Hohenlinden. Georges fut 


I Mot de 1flme de Rémusat. Voir FAURIEL J p. 471. -lI-fémoirtJl de madamtJ d. 
ChastenQYJ t. I, p. 478. 



368 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA PAlX. - tS04.. 


cOlldalnné à la peine capitale, exécuté avec douze de ses com.. 
plices. 
Pendant toute la durée du procès, une fermentation singu.. 
lière avait régné dans Paris. c' Je n'ai jamais vu, écrivait 
Ræderer, de dispositions plus sinistres pour Ie gouvernement. 
En 87, 88, 89, j'ai suivi tous les mouvements du barreau et 
du peuple; l'esprit n'en était pas plus farouche... I "Pichegru 
assassiné; la torture appliquée aUK accusés, aUK télnoins; la 
corruption des juges : " II n'est pas de chose horrible qui ne 
se soit dite... Toutes les traductions de Tacite qu' on a pu 
trouver ont été achetées... t) 
Iais les temps étaient bien 
changés et ce qui, en 1788, 1789, décelait les agitations pro- 
fondes ne trahissait, en 1804, qu'une houle passagère, des 
vagues de surface. Napoléon n'était point Louis XVI et il ne 
s'agissait plus d'accomplir une révolution, il s'agissait, la révo- 
lution opérée, de s'y installer et d'en jouir. C'est pourquoi, de 
nouvelles places s'offrant, tout Ie monde s'y empressa : les 
ci-devant républicains pour y asseoir, en leurs personnes, et 
y sauvegarder ce qui subsistait encore de la république; les 
ci-devant royalistes pour rentrer chez eux et préparer les logis 
du roi i. C' est une légende que les chambellans maIgré eux 
et les dames du palais par violence. C& Les personnes lombées 
prétendaient avoir été forcées, dit Chateaubriand, et l'on ne 
forçait, disait-on, que ceux qui avaient un grand nom ou une 
Grande importance, et chacun, p
ur prouver son importance 
ou ses quartiers, obtenait d'être forcé, à force de sollicita- 
tions. J) 
L'opposition avait progressivement disparu dans I'armée. 
Les philosophes, à Ia Paul-Louis, s'isolaient de plus en plus: 
n Un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d'armée, Ie 
premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle l\lajesté! 
Être Bonaparte et .Je faire roi! II aspire à descendre s. )) La 


I A Joseph, ir,. juin i80
. - OEuvres, t. III, p. 50
. - Le tableau, dans 
FAUftIEL. 
· V oyez B
RAl'CTE, }'Iimoires, t. I, p. i3
. - NOD.VIN8, t. III. p. 111. - 
;RÉMUSAT, t. I, p. 34-5 et passim. - SÉCUR, t. II, p. 309. 
, Lettre de P .-L. Çourier, wai i8 0i . 



L'El\IPIRE. - 1804.. 


360 


grande majorité des offìciers aspirait å avancer. lis étaient 
jeunes; ils se disaient qu'iI y aurait ft grand nombre de briI- 
lants emplois I " . Le blâme n'est venu qu'après la catastrophe. 
Thiébault avoue que sa conscience ne s'est réveilIée qu'alors... 
(C Qui done, en 1804, pouvait avoir de pareilles..pensées, alors 
que rétonnement et l' extase, Ia con6ance, Ie respect et 
l'obéissance subjuguaient irrésistiblement presque tous le
. 
sujets de l'empire? Quel exemple que celui de mon chef 
Murat... général en chef, maréchal d'empire, grand-croix 
dans la Légion d'honneur, grand amiral, prince, altesse 
impériale! Qui n 'eùt été aveuglé par Ie spectacle de cette 
éclatante fortune?.. A dater de ce jour, l'ère s'ouvrait pour 
nous, l'ère de la foi nouvelle. " Au surplus, les pères de la 
Révolution, les philosophes, s' étaient prosternés devant Fré- 
dérie et Catherine la Grande; comment les fils n'auraient-ils 
pas acclamé ce César, sorti de leurs rangs
 qui faisait mieux 
que d'héberger les hommes de lettres errants å Potsdam ou 
à I'Ermitage, que de doubler Ja population de la 
russe et de 
pousser la Russie au cæur de ('Europe, qui faisait des Fran- 
çais les princes du continent et couronnait leur Révolution en 
sa personne? 
Toutefois, si les complots s'arrêtèrent, Ia trahison continua, 
en particulier la correspondance des amis de I' Angleterre 
avec 1\1. Hammond, et celIe des amis d'Antraigues avec Ie chef 
de l' espionnage russe en France. Le redoutable écumeur de 
secrets qui signaill'ami de Paris mourut dans l'été de 1804. 
Son fils, Ie fils de l' anlÏ, Ie remplace, se vantant d'avolr ses 
entrées dans Ie cabinet de I 'Empereur, chez Talleyrand, dont 
il se prétend un des (( faiseurs " attitrés, intime avec Durant 
qui lui communique, assure-t-il, ou lui laisse surprendre les 
pièces secrètes, familier dans les bureaux de la Guerre où il 
place, en avances, son argent à 12 pour 100 et se trouve, en 
posture de saisir, au passage, mainte note utile sur les mou- 
vements des armées. Qui Ie pousse à ces trahisons, qui Ie meut 


1 Afémoire$ de ftfacionald, p. 122; de Thiébault, t. III, p. 359; de Marbot, 
t. III, p. 204; de Bigarré, p. 145; Corr. de DavouI, t. I, p. 62, 78 et suiv. 
"'I. 24 



a'78 L'EURû,PE ET I
Å IlUPTURE DE LÂ PAIX. - 180'-. 
en ces effroyables besognes OÙ il joue sa tête, sa fortune, ion 
honneur? II Ie dit à d'Antraigues : (I Mon père ahhorrait Bona- 
parte et cel heritage est Ie mien, et mon père était dans l' opi- 
nion du parti très considérable ici qui pense que I'Angleterre 
est surtout nécessaire à la France pour empêcher la tranquil- 
lité d'un règne qui, s'il était paisible, ressemblerait à celui de 
Néron... Je tiens fortement, par principe et par dévouement, 
å tous les chefs du parti de I'Angleterre en France, en rédui- 
sant nos principes à celui-ci : sans I'Angleterre, la France 
serait un enfer. Et il faut être ici pour savoir les plis et r
plis 
de cette opinion; je ne les abandonnerai jamais, et, puisque Ie 
hasard m'a mis en état et à même, il faut aller tant que cela 
peut aller... J'ai une grande fortune, mais je ne la maintiens 
que par mon crédit, et on n'a de crédit que dans la machine... 
Voilà, monsieur, les clous qui m'attachent à la chose. >>- cc Du 
côté de r Angleterre, il y a impossibilité à eux de me compro- 
mettre... Je mesure, dans ce que je leur dis, toutes les possi- 
bilités, et ce que je leur fais savoir peut laisser, même en cas 
d'indiscrétions vagues, Ie soupçon sur bien des gens. II faut 
aussi leur r...endre cette justice; rien n'échappe de ce qu'on 
appelle secret du cabinet qui passe par Ie seul sous-secrétaire 
d'État Hammond; jamais il n'y en a eu un seul exemple. J) II 
réclame Ie même secret pour les lettres que d' Antraigues reçoit 
et transmet en Russie, " parce que, vous disant des choses que 
je peux seul savoir, il serait trop aisé de remonter à la source 
et d' entratner ma ruine totale I JJ . 


1 P[
CAUD, append ice : lettre du {er mare 1.805; cf., id., p. 230, 23lt, 260. 
Fragments inédits. Comparez avec la lettre de Markof, du 12 juin 1803, ci-de8lu" 
p. 2221a lettre du père. 



CHAPITRE II 


LES TRAITÉS 


i 80lt-1 805 


I 


Dans Ie même mois OÙ Bonaparte se fait empereur, en 
mai 1804, Pitt revient au pouvoir, maitre des affaires en 
Angleterre. La nécessité, Ie péril du royaume l'imposent au 
roi Georges; mais Pitt aurait voulu revenir tout entier, avec 
ses compagnons de lutte, ses lieutenants, Grenville, Windham; 
iJ aura it voulu former un ministère national, avec Fox et des 
whigs; Ie roi refuse Fox, et, sans Fox, Grenville et Windham 
refusent Ie ministère. Pitt se trouva de la sorte isolé dans son 
propre cabinet, au milieu des débris du ministère Addington. 
II était visiblement fatigué ; la mort Ie guettait, mais l' énergie 
de l'âme demeurait intacte. La con6.ance du pays Iui revenait, 
pleine, admirative. La lutte 
a recommenceI' à mort, entre 
ces deux insulaires, Ie Corse et l'Anglais, les deux plus puissants 
meneurs d'hommes et chefs d'État du monde. Pitt retournera 
contre Napoléon la fameuse maxime : "Dans tous les pays, Ia 
force cède aux qualités civiles; Ie gouvernement actuel est Ie 
représentant du peuple I " C' est parce qu'iI personni6.ait la 
France et sa Révolution que Napoléon menait la France et, 
par la France, I'Europe; c'est parce qu'il personni6.a I'Angle- 
terre et sa constitution que Pitt faillit arracher à Napoléon Ia 
suprématie de I'Europe et Ie gouvernement de la France 



 TBIB.1
DEAU, p. 79, 227. - cr. ci-dellul p. ti7, !21l 



372 


LA COALI TION. - 180'-. 


Pitt est convaincu, d'après ses correspondants, que Napo- 
léon, enivré, ne se soutient que par la terreur; que son prestige 
ne survivra pas à ses défaites; que la France est lasse de sa 
tyrannie, de ses levées d'hornmes; que tout ce qui pense, tout 
ce qui ain1e la liberté, forme un com plot permanent contre 
111i; que s'il Sl1cco111be. un parti nomhreux, à la tête duqucI 
est Joseph, suivi de presque tout Ie Sénat, est prêt à signer la 
paix, plein de foi dans la magnanimité de I'Angleterre; que 
l' Angleterre a des arnis puissants, nombreux qui travaillent 
pour elIe; qu'à défaut de Joseph, elle traiterait avec les 
Orléans, les Bourbons; qu'iI suffira de mettre In France en 
adjudication et qu'il se .trouvera toujours un preneur au plus 
grand rabais, c' est-à-dire avec la renonciation aux (( limites 
naturelles" ; et il combine en conséquence. 
L'essentiel était de prévenir l'invnsion. Toutes les ressources 
de I'Angleterre y doivent passer. Le ministère a la flotte, 
il a Nelson, il a Ie crédit. II peut tout demander aux Anglais, 
et avec ce qu'ils donnent, tout payer en Europe A force de 
subsides, il armera Ie continent; il stipendiera ceux qui four- 
nissent les hommes; il effrayera les neutres, menacera leurs 
ports d'incendie, leurs navires de confiscation; tout lui sera 
de bonne prise qui détachera de la France quelque intérêt ou 
quelque affection; il fomentera une coalition formidable, 
encbaînera Bonaparte à ce continent d'Europe où il peut 
vaincre mais où, à force de vaincre, il usera les moyens de 
]a victoire; il ne lui laissera pas un jour de repos, pas une 
place de sûreté; iI rinquiétera, Ie sollicitera partout aux diver- 
sions, l'obligera à se disper
er. Napoléon, pour franchir Ie 
détroit, est contraint de construire une machine coloss3le, 
disproportionnée : il s'agit de détraquer cette machine aux 
complications infinies, n1al liée, sans unité, qui doit aCCOln- 
plir ponctuellement à des distances énormes, des n
ouyc-- 
ments cOlnbinés, qui doit menaceI' à ]a fois les IndC's. rÉgyi'( 
les Antilles; paralyseI' la R115Sie, contenir J'Autriche, con- 
traindre la Pl'usse, tireI' à soi l'Espagne, Ie tout pOllr ß'3{Jner 
trois journées, Ie passage libre et ]e yent favorable. II suffit 



PITT ET ALEXANDRE. - f804. 


373 


d'arrêter un courrier, de retarder une négociation, de multi- 
plier les obstacles pour que, Ie jour oÙ la mer serait libre, 
la terre ne Ie soit plus. Soit que Ie vent contraire l'arrête, 
soit que la flotte anglaise lui barre la route, soit que la Russie 
et I'Autriche Ie forcent à se retourner, Napoléon ne passera 
pas. 
Le premier article de : ce plan est de neutraliser la Hol- 
lande : les intérêts et les passions des Hollandais y suf6sent. 
Le second, est de paralyseI' I'Espagne, d'empêcher que par la 
jonction des flottes espagnoles aux flottes françaises, Napo- 
léon ne se trouve, un jour, dans la 
lancbe, égal ou supérieur 
même à la flotte anglaise. Pitt spécule sur les dissensions misé- 
rabIes de la famille royale, sur la corruption de Godoy, l'hosti- 
lité de la nation à l'aHiance française. II leur en fera sentiI' Ie 
poids, arrêtera les galions chargés d'or et détournera ainsi Ie 
peu de fonds que I 'Espagne tire encore de ses colonies, ha1'- 
celant ses navires, bloquant ses ports, et si eUe ne se rend pas, 
si elle ne se décide pas à l'alliance anß'laise, au IIloins à la 
neutralité, il aura toujours procuré à I'Angleterre l'avantage 
de ruiner un État maritime, d'o.uvrir des débouchés au com- 
merce anfflais, de révolter les colonies de I'Amérique du Sud, 
de sou)ever une partie considérable du peuple contre la 
France et de snsciter nne diversion plus reJoutable à Napo- 
léon que la flotte espagnole ne saurait l'être aux Anglais. 
Le troisième article est de traiter avec la Bussie, et, par la 
Bussie, d'entrainer l'Autriche, qui menacera I'Italie, 1& 
Prusse qui menacera Ie Bas-Rhin, Naples qui inquiétera la 

Iéditerranée; tous, bataillon par bataillon, éparpilleront, 
absorberont les hommes, envelopperont Ie corps de I'Empire 
par un demi-million de soldats et créeront, aux extrémités, 
des plaies insidieuses et mortelles. 
Le secré
aire d'État aux affaires étrangères, lord Harrowby, 
secondait Pitt, fort intelligemment, conseilIé lui-mème par 

Iahnesbury. II s'agissait de ramener I'Europe à l'état OÙ elle 
se trouvait lors des grandes coalitions de 1689_, de 1701-1703, 
de 1793, de 1798. Si Napoléon avait l'imagination obsédée 



37-" 


LA COAT
ITION. - 1804. 


de Charlemagne, Pitt l'avait de Louis XIV et de la guerre de 
successIon. 
Alexandre est décidé. S'il retarde encore sa rupture avec 
la France, c'est pour completer (C les armements et mouve- 
ments de troupes considérables" qu'il a commencés et pour 
combiner son système avec les deux voisins sur Ie territoire 
desquels il devra passer : l' Autriche et Ia Prusse I. II estime 
qu'å part la question des neutres qui tombera de plus en plus 
au second plan, et qu'il faudra bien sacri6.er, les intérêts de 
la politique russe et ceux de la politique anglaise sont iden- 
tiques, COlnme les intérêts économiques des deux peuples sont 
solidaires. II pense avec Simon W oronzof" qu'un bon Anglais 
doit être bon Busse, et, qu'un bon Busse doit être bon 
Anglais' J) , et que Ie Busse et l' Anglais unis terrasseront Ie 
C& colosse de puissance, d'ambition et de despotisme )J . 
II écrivit à l'empereur François, Ie 24 mai : (C L'influence 
prépondérante exercée par Ie gouvernement français sur les 
États circonvoisins et Ie nombre de pays occupés par ses 
troupes inspirent de justes inquiétudes pour Ie maintien de 
la tranquillité et de la sûreté générale de I'Europe a.)J II pro- 
pose de concerter (C incessamment" un plan d'opérations; 
il fournira 100,000 hommes, plus sa flotte; il demande 
200,000 hommes å I'Autriche, plus un corps d'observation 
qui contraindra la Prusse à la neutralité; si la Prusse attaque 
l'Autriche, il fera marcher contre elle 80,000 hommes. L'objet 
de la guerre ne sera point d'opérer une contre-révolution en 
France, C& mais uniquement de remédier aux dangers com- 


I ColIoredo à Metternich, 15 novembre 1804- : rétroepectif. OlfCKEl'{, Oesterreich 
und Preussen, t. II, p. 542. 
, . Ceø deux pay. n'ont et ne peuvent avoir aucune jalousie entre eux : la 
Russie n'a aucune colonie et n'est pas voisine de la Grande-Bretagne. Nos pro- 
ductions respectives nous sont réciproquem('nt néce5saire
 et trouvent l'une cht'z 
l'autre lee meilleurs et les plus avantageux marchés de J'univers. Nous sornme
 si 
formidable. par nos forces de terre qu'il n'y a aucune puissance qui puisse nous 
égaler de ce cðté; et vous êtes la première puissance maritime du monde. . Simon 
W oronzof à Pitt, 3 juin 1804. 
· FOURNIER. Gentz und Cobenzl, annexe, p. 220. - FOURNIER, Napoléon, 1. II, 
p. 56 et 8uiv. - BEER, Zehn Jahre, p. 48 et 8uiv. - MARTE"!, t. II, p. !tOr,. et 
luiv. - ONCKEN, t. II, p. 152 et 8uiv. 



PITT ET ALEXANDRE. - i80
. 


375 


muns de I'Europe..." II s'engage à ne traiter de la paix que 
d'un commun accord. 
C'était aller trop vite, au gré des Autrichiens. ilLes Fran- 
çais ne m' ont rien fait, et je suis fort content d'eux JJ, dit 
François à Rasoumowsky. D'ailleurs, il n'était pas prêt, et, 
pour se préparer, illui fallait endormir les Français. II consi- 
dérait, cependant, que Napoléon ne lui donnerait jamais rien 
en Italie. Si done la Russie et I'Angleterre entraient en 
guerre contre la France, il importait que I'Autriche fût dans 
l' affaire et il convenait qu' eUe s' assurât, à cet effet, et les 
subsides de I'Angleterre et c, une indemnisation convenable 
aux dépens de l'ltalie IJ . C' étaient, depuis 1791, les prolégo- 
mènes de toute alliance autrichienne. François demandait, en 
outre, qu'on ne signât point de traité formel, qu'on se con- 
tentât d'une déclaration ministérielle, permettant d'affirmer à 
Napoléon qu'il n'existait point d'alliance. Enfin, il réclama 
150,000 Russes au lieu de 100,000 I. Le sort futur de la 
République italienne sera, aux yeux des Autrichiens, la pierre 
de touche des intentions de Napoléon. S'il la réunit à son 
Empire ou s'ill'attribue à un de ses frères, ce qui reviendrait 
au même
 toute I'Italie y passera, et c& la planche serait mise 
à l' envahissement de la Grèce et de I'Égypte Jt En ce cas, il 
est indispensable de ,'assurer de la Prusse '. 
Les Busses s'y emploient, mais les vues diffèrent singuli
- 
rement entre I'Empereur et son ministère. Alliance on con- 
trainte? Alexandre préférerait l'alliance, avec ses spectacles 
chevaleresques, une entrée impériale dans Berlin, une che- 
vauchée triomphale en Allemagne, ayant à ses côtés son ami 
de cæur, Ie roi Frédéric-Guillaume, et la belle reine de Prusse, 
héroïne de la croisade. Czartoryski pense surtout à la Pologne; 
il préférerait la guerre qui permettrait d' envahir, sous prétexte 
de soutenir la Prusse, les provinces acquises par elle en 1793 


I Rapport de Ral!oumowsky, 3 juin 1804-. 
I Mémoire sur un rapprochement avec la Prul8e, {er septembre 180J4.. FO'UI\NIBIt, 
Gentz und Cobenzl. - O.NCKEN, O. und P., t. II : rapport de Meu.rnich, !It '.p- 
tembre 180J4.. 



376 


LA COALITION. - 180
. 


eten 1795, d'arracher Varsovie à ces Prussiens plus exécrables 
à un Polonais que les Busses n1êmes, et de restaurer entre les 
mains d'Alexalldre Ie royaulne des Jag-eHons. C'est pourquoi 
ron verra, durant toute une allnée, Czartoryski dénoncer la 
duplicité prussienne, les armements prussiens, pousser aux 
menaces, puis aux mesures d'exécution; Alexandre, méfìant 
du ministère de Berlin, mais, confiant en c( son frère et 
ami }J, désireux de I' associer à sa gloire, et travaillant 
directement par ses lettres intimes, à Douer l'alliance que 
son ministre, par ses négociations officielles, travaille å 
em pêcher. 
Ce sont des ø pourparlers sans fin J) pour obliger Frédéric- 
Guillaume à se compromettre avec lui-même, à s'arracher à 
sa neutralité 1. :hlais si Alexandre promet un secours, Napoléon 
passe la frontière avec une armée. Vne guerre exposerait l' exis- 
tence même de la monarchie : une médiation opportune entre 
Alexandre et Napoléon pourrait peut-être, sans endommager 
les superbes grenadiers et la somptueuse cavalerie prussienne, 
procurer Ie Hanovre et l'hégémonie de l'Allemagne du Nord. 
Le roi se mit secrètement << en état d'attendre les événements 
de pied ferme J) . II n' eut Garde de décliner les garanties que 
lui offrait Alexandre, mais il se ménagea de façon à passer, 
Ie cas échéant, du rôle de garanti à celui de médiateur. Pour 
les mêmes motifs de duplicité que François II, il recourut au 
procédé des déclarations. L' échange en eut lieu à Berlin, Ie 
24 mai, dans Ie plus grand secret Si . ((On s'opposera de concert 
à tout nouvel empiétement du gouvernement français sur les 
États du nord de l'Empire, étrangers à la querelle avecl'Angle- 
terre. )J C'était accepter Ie fait accompli, (( l'occupation du 
Hanovre et son résultat indirect, la clôture du fleuve J). Si 
une nouvelle usurpation se produit, point de C& demi-moyens J), 
mais une marche COlnmune CI avec des forces proportionnées 
à la puissance immense de la République J). La Prusse 
compte sur les 50,000 hommes offerts par Alexandl'e, et 


I Alexandre à Frédéric-Guillaume, ! mai i80
. 

 MüTENS, t. VI, p. 34.1 et auiv. 



PITT ET ALEXANDRE. - t804.. 


377 


aussi sur I'exécution du traité d'alliance I n qui lie tellement 
la destinée des deux empires que, dès qu'il s'agit de l'existence 
de l'un, les devoirs de l'autre n'ontplus de bornes". On ne fera 
la paix que de concert; (& après avoir purgé Ie nord de l'Alle- 
magne de la ptésence des troupes étrangères JJ , on avisera à y 
établir un ordre de choses qui la préserve des inconvénients 
dont elle a eu à souffrir depuis Ie COlnmencement de la guerre 
actuelle. 
C' était un pas vers la coalition; mais ce n' était point 
encore Ie pas décisif. La déclaration reconnaissait Ie fait 
accompli en Hanovre; Ie casus fæderis ne se poserait que si 
Napoléon passait Ie 'Vesef. Frédéric-Guillaume espérait 
décider Napoléon à s'arrêter au 'Vesel' et, protégé désormais 
contre une attaque de la France, il ne désespérait pas de. 
reprendre, plus avantageusement, les propos sur Ie Hanovre. 
Ses sentiments, la force des choses, I'influence de la reine
 
des princes, de la plupart des généraux Ie portaient vers la 
Russie. Le IIanovre Ie tentait, Ie IIanovre Ie tenta jusqu'à Ia 
fin. 
Iais il en ressentait Ie péché, la (C coulpe "; il attendit 
toujours que Ie tentateur lui fit violence, il ne sut jamais 
céder à la tcntation dans Ie moment opportun : elle Ie sollici- 
tait, il détournait les yeux, plein de confusion, et l'instant 
d'après, la convoitise Ie travaillait de nouveau, tour à tour 
bourrelé de scrupules et honteux de sa timidité. De même du 
côté de la Bussie, il ne signerait l'alliance que la main forcée. 
Alexandre Ie comprit. u Frédéric II, écrivait finement 
Ielter- 
nich 2, n'eût point perdu I'Europe entière par la paix de Bâle, 
mais serait sorti de la lutte il1érra1e, qui en a été Ie résultat, Ie 
roi Ie plus puissant du continent. " C'est ce que va essayer l'au- 
teur même de la paix de Bâle, I-Iardenberg, qui arrive alors 
au ministère, OÙ il rem place Haug\vitz; mais gauchement J 
timidement; entreprenant cette tâche qu'un Frédéric seul 
aurait peut-être pu accomplir, de se faire Ie plus fort en 
jouant au plus fin avec deux politiques aussi rusés que Napo- 


I Celui du 28 juillet 1800. 
iAR'IE
S, t. VI, p. 270 øt suiv. 
I Rapport du 14- septembre 1804-. ONCKEN. 



318 


LA COALITION. - 1"04. 


léon et Alexandre, et de chercher à s'agrandir en s'interpo. 
sant entre ces deu:t masses, l'Empire russe et I'Empire fran- 
çais, l'Orient et l'Occident, prêts å en venir aux mains. 


II 


Toute la politique, tons les préparatifs militaires de Napo- 
léon se tournaient à deux fins: empêcher, retarder la coali- 
tion; tenir, à coups de prestige, à coups de promesses I'Europe 
en suspens, ju
qu 'au jour de passer en Angleterre; ou s'il n'y 
pouvait passer, s'il se jugeait menacé sur Ie continent, pré- 
venir les ennemis, se rejeter sur I'Allemagne, s'en rendre 
maître, écraser I'Autriche avant l'arrivée des Russes, rendre 
à jamais toute coalition impossible contre la France, et puis- 
qu'il n'alJrait pu anéantir la puissance anglaise à Londres, 
enlever aux AnGlais toutes prises sur Ie continent, les reléguer 
dans leur He et retourner contre eux la coalition. II tirera 
des alliés de Ia France " tout ce qu'on en peut tirer I Ð, 
enchaînera et bâiIlonnera les ennemis sournois. 
Au moment de recommencer la guerre de 1798, it vent 
immobiliser les Napolitains. Alquier lui dénonce leurs arme- 
ments secrets, la perfidie d'Acton, plus anglomane que jamais; 
une correspondance avec Vienne et avec Madrid; une cons- 
piration de femmes, Marie-Caroline avec ses filIes, l'impéra- 
trice d'Autriche et la femme de Ferdinand prince des Astu- 
ries; avec Marie-Louise d'Espagne enfin, du même tempéra- 
ment et 3ffitée des mêmes passions I. Napoléon exige Ie départ 
d'Acton. Les Anglais et les Busses conseillent de céder. Acton 
part pour Palerlne Ie 31 mai, décoré du titre de prince, avec 
une pension de 30,000 ducats. AIquier est reçu,-le 31 juillet, 
en sa qualité de ministre de l'Empereur Napoléon. II inaugure 


I A Talleyrand, !, !7 août 1804. - Lir,urie, Hollande, Cisalpine. 
I Lettres de Marie-Caroline, 16, 2,.. avril 180f;.. HELFERT. 



DOUBLE PLAN DE NAPOI
ÉON. - {80ft. 879 


sa nouvelle mission par eet avis que si un seul fiusse débnrque 
dans Ie royaume, Napoléon y verra une déclaration de 
guerre. 
Avec la Suède, Ia rupture est eonsommée; eUe s' est relevée 
d'injures, à Ia manière antique, Gustave IV qualifiant, pour 
toute forme de reconnaissance, l'Empereur des Français de 
lJrIonsieur Napoléon, et Ie IJJonileur réplique sur Ie mêIne ton. 
Depuis que Ie roi de Prusse a décliné les offres de quasi- 
alliance et l'insinuation du titre impérial, Napoléon soup- 
çonne une entente plus intime entre Frédéric-Guillaume ct 
Alexandre. Talleyrand pose à Lucchesini cette question caté- 
gorique: n Si, dans Ie cas que la cour de Uussie demandâl au 
roi Ie passage à travers ses États pour des troupes russes 
destinées contre la France, Ie roi s' enffagerait à Ie refuser? " 
Lucchesini recueille des impressions inquiétantes : une ffuerre 
en Allemagne, écrit-il, n offrirait au général et à l'homme 
d 'État des chances bien moins douteuses que les entreprises 
ularitimes contre I'Angleterre... EIle dégage son honneur, 
COIn promis dans la descente, avec trop de solennité... Elle 
offre aux trénéraux une nouvelle perspective de gloire et sur- 
tout de fortune... JJ Talleyrand avait dil à Oubril : n Vous nous 
déclarerez la guerre, et, en en voyant 30,000 hommes en Alle- 
lnagne, vous tâcherez d'y former une nouvelle coalition 
contre nous. La France emploiera l'immensité de ses forces à 
l' écraser dans son origine. La Russie retirera de suite SOil 
épingle du jeu et I'Allemagne nous payera les frais de la 
guerre I. " 
Ces rapports de Lucchesini arrivèrent à Berlin dans Ie 
temps où l'on négociait avec la Russie. II entrait dans Ie 
caractère du vertueux successeur de Frédéric de calmer ses 
scrupules avec des équivoques; il entrait dans ses goûts de 
recevoir des deux mains et dans sa chevalerie de se garder de 
tous les côtés. Ses minislres et confidents ne laissèrent point 
de Iui faire, auprès de Laforest, un mérite d'avoir écarté les 


· Rapports de Lucche.ini, 20 avril, t'1 !6 mai 180",. BULLEU. 



380 


LA COALITION. - i80
. 


offres pressantes de la Bussie, et d'avoir ainsi empêché la 
guerre. II manda, Ie 24 mai, de la main qui venait, ce jour-Ià 
même, de signer la déclaration d'entente éventuelle contre 
la France, cette instruction à Lucchesini, qui est un joli chef- 
d'æuvre dans l'art des doubles sens et restrictions Inentales : 
(& Le proJet dont on suppose que Ie COlnte de Markof est rau.. 
teur, d'une réunion des puissances continentales contre la 
France, pour un nouvel équilibre de pouvoir en Europe, 
n'existe point... Je n'ai reçu, ni par Ie canal du sieur d'Alo- 
petus, ni de la part du ministère britannique, aucunes insi- 
nuations tendantes au but susindiqué, et Ie prenlier Consul a 
ma parole sacrée, sanctionnée de nouveau par la présente, de 
n'entrer dans aucun projet dérogatoire à IDa neutralité, si, à 
son tour, il remplit la sienne, à l'égard des deux suppositions 
sur lesquelles ma parole repose : 1 0 que les troupes fl'ançaises 
ne seraient point a ugmentées dans Ie pays de Hanovre, ni 
rassemblées d'une manière alarmante aux frontières du Nord 
de I'AlIemaglle; 2- qu'on ne ferait point peser la guerre 
actuelle sur les États neutres de cette partie de I'Empire. )) 
Sous cette réserve, il promet de fermer sa frontière aux troupes 
qui seraient dirigées contre la France, et, ceia fait, ilreconnait 
l'empereur Napoléon Ier J. 
Talleyrand fit assaut de courtoisie, et Ie rassura au sujet 
des rassemblements sur Ie Bas-Rhin et en Hanovre. La finesse 
parfaite de cette répIique échappa sans doute aux Prussiens, 
trop confits en leur duplicité pour imaginer qu'on la püt 
percer à jour. Les rassemblements, dit Talleyrand, (& n'au- 
raient pas pu avoir de direction alarmante pour une puissance I 
que la France considère comme alliée et dont eUe connait 
asscz les grands moyens pour ne pas vouloir la provoqu
r de 
gaieté de cæur ! 1) . 
Napoléon Ie prit de plus haut avec I'Autriche. La recon- 
naissance de I'Empirc trainait, moins toutefois par humeur 
belliqueuse que par caicul de politique. Frallçois II avait dis- 


I A Lucchesini, 24. mai; à Napoléon, 28 juin 18014-. 
· Rapport de Luccheeini, 20 juillet i80
. 



DOUBLE PLAN DE NAPOLÉON. - i80
. 881 


loqué son armée du Tyrol et ajourné l'invasion de la Bavière" 
II ne pouvait refuser cette politesse à Napoléon. Mais il réflé- 
chit que Ie Saint-Empire sortait de là singulièrement affaibli, 
qu'il menaçait ruine et que même, s'il subsistait, la dignité 
impériale y étant élective, cUe pourrait passer à quelque autre 
roaison plus favorisée, à Paris, que celIe des Habsbourg. Dans 
ce cas, réduit à la qualité de roi de Bohême et de Hongrie, il 
ferait maigre figure entre les deux Empereurs, de Paris et de 
Pétersbourg, sans parler d'un Empereur de la main gauche, à 
Berlin. II décida de prendre par provision Ie titre d'Empereur 
d'Autriche, Ie 10 août 1804. 
Napoléon s'ilnpatientait. II écrivait à Champagny, Ie 3 aotit : 
-. Vous direz qu'ayant accordé à I'Autriche toutes ses 
demandes, ces délais ne tiennent qu'à d'autres principes; 
qu'il y a un commencement de coalition qui se forme, et que 
je ne donnerai pas Ie temps de la nouer; qu'on se tromperait 
étrangement si 1'0n pensait que je ferai aucune descente en 
Angleterre, tant que I'Empereur n'aura pas envoyé sa recon- 
naissance... Si ron est assez insensé à Vienne pour vouloir 
recommenc,er Ia guerre et prêter l' oreille aux suggestions de 
Londres, tant pis pour Ia monarchie autrichienne.... JJ Du 
reste, et comme toujours, après les menaces, les séductions.. 
Comme il tient Ie Hanovre, en appât, pour Ia Prusse, il lance 
en avant, pour I'Autriche, si eUe vent s'allier et donneI' un 
blanc-seing, Ia VaJachie, Ia Bosnie, la Serbie, en échange de 
la V énétie qui passerait à la "patrie italienne I JJ . 
II voi t j lIste dans son dessein de prévenir Ia coalition, et 
il spécule justenlcnt sur leurs retards, leurs précautions, leurs 
méfìances réciproques et leurs calculs secrets; mais quelqu'un 
est là qui lit, sinon dans sa pensée, du moins dans ses Iettres. 
Le fils de ranlÏ écrit à d'Antraigues, Ie 31 juillet: (c Au nom 
du ciel, que l'on (Ia Russie) forme une alliance avec I'Au- 
triche, offensive on défensÌve n'importe; ce!a est égal pour 
l'effet. C'est parce qu'on ne craint que cela qu'il faut Ie fatre. 


1 RappOI"t'de l,ucclJesini, 25 août t80
 



a8! 


LA COAl
ITION. - 180"" 


Ces maudits ministres autrichiens ignorent-ils que l'hiver ne 
se passera pas sans qu'ils soient attaqués?... J e vous en sup- 
plie, engagez la Bussie, par pilié pour ces sots, à signer 
l' alliance qui seule peut la sauveI' I. IJ 
La machine des chroniqnes scandaleuses, des détourne- 
rnenls de pièces, cOlltilluait à fonctionner I. Napoléon flaire 
l' ennelni caché. cc II y a certainement, écrit-il à Fouché, à 
Paris, un foyer d'intrigues, qu'il faudrait découvrir. IJ - 
cc Les Anglais ne sont pas les senls qui agitent fa France. IJ - 
(I Nous n'avons pas)a conspiration tout entière. IJ II cherche, il 
brûle, il ne touche pas : cc J'imagine que vous n'avez pas 
perdu Ie nom du banquier, que je vous ai envoyé de Mayence, 
et qui est un courtier d'intrigues attaché à Durant, des rela- 
tions extérieures. )) Oubril a donné des passeports à des 
officiers russes qui visitent les ports de Ia 
Ianche: Napoléon 
prescritqu'on les arrête. II fait la chasse aUK espions anglais. 
Un courrier qui portait des ordres relatifs à une expédition 
maritime a perdu en route une dépêche qui contenait Ie 
secret. Si on ne la retrouve pas, tout est à recommencer s. 
Les deux desseins : la descente en Angleterre, Ie choc en 
retour formidable sur l' Allemagne, se développent paral- 
lè1elnent dans l'esprit de' l'Elnpereur. II écrit, du Pas-de- 
Calais, à Brune, ambassadeur à Constantinople, Ie 27 juillet : 
ce J'ai ici, autour de moi, près de 120,000 hommes et 3,000 
péniches qui n'attendent qu'un vent favorable pour porter 
l'aigle impériale sur la tour de Londres. " II mande, Ie 3 sep- 
tembre : n II faudra causer avec Villeneuve sur Ie grand projet 
auquel est deslÍnée son escadre. JJ C'est une diversion IQin- 
taine qui doit attirer les Anglais hors de la l\Ianche. La grande 
armée débarquera dans Ie COlllté de J{ent; Augereau et Mar- 
mont en Irlande; 18,000 hommes partant de Brest, 20,000 


I PI
GAUD, 2' édition, p. 261. 
I Voir, dans TRATCIIEWSKY. les dernierø rappßrtø d'Ouhril, juin-aoðt {SO!i-. - 
PI
GAUD, p. 231, 246-247. - Lettre de l'amie de Paris, 18 octobre i804, p, 268. 
- LectU1"eS histol'iques, p. 122, il,.
-14-5. - Sur Durant, PINGAUD, p. 4-01, 413, 
4-18.419. 
· 
 Fouché, 6, 10 août.; l er , 5 leptemhre; 8, 7octobre 1801,.. 



DOU
LE. PI AN DE NAPOLtOI-(. - ISO'. aSI 


in Texel. n U ne des deux opérations doit réussir; et alors, 
oit que j'aie 30 ou 40,000 hommes en lrlande, soit que je 
ois en Anßleterre et en Irlande, Ie gain de la guerre est à 
lOUSe 1J En Inême temps, Lauriston commandera une expédi- 
ion à Surinam, Reille une autre à Sainte-Hélène, Lagrange 
11a Martinique. <<Les Anglais se trouveront en même temps 
lttaqués en Asie, en Afrique et en Amérique; et accoutumés, 

omme ils sont depuis longtemps, à ne pas se ressentir de la 

uerre) ces secousses successives sur les points de leur com- 
TIerce leur feront sentir I' évidence de leur faiblesse I.>> II 

spère être prêt pour la fin d'octobre. 
Cependant, << Ie temps et Ie destin seul saveDt ce qu'il en 
,era 
 1J . C'est pourquoi, il prépare non moins attentivement 
(e grand coup de revers. (( Malheur à ceux qui nous cherche- 
ront, écrit-il, dès Ie 3 juin, à Soult, au camp de Saint-Orner. 
II pose ses jalons, Ie long des routes. II entreprend, dans les 
pays du Rhin, un voyage d'apparat; c'est aussi une revue 
de ses alliés. Parti d'Arras, Ie 21 août, par la Belgique, il 
arrive, Ie 2 septembre, à Aix-Ia-Chapelle. Là, il apprend 
qu'Oubril a quitté Paris, après avoir demandé ses passeports, 
qu'il attend à 
fayence. Sur quoi, songeant à la guerre conti- 
nentale peut-être imminente, il écrit à Decrès, Ie 4 sep- 
tembre: (( II est incalculable ce qui peut arriver d'ici à trois 
mois. Contrelnandez donc toutes vos affaires du Nord, et 
mettez à l'abri tout ce que vous pourrez." Et d'Oubril, tou- 
jours bien renseigné par les amis de La Russie a? : u II se répan- 
dait que Bonaparte rassemblait des forces sur Ie Rhin, qu'il 
était prêt à lever Ie camp de Boulogne 1), à marcher contre 
I'Autriche. 
L'Autriche s'incline. Elle eDvoie à NapoIéon et sa recon- 
sance du titre impérial et des assurances de paix. Le 2 I sep- 
telnbre, à 
Iayence, où douze aDS auparavant Ie Saint-Empire 


1 A Decrès, 3 septembre; à Ganteaume, 6 leptembro j à Decri., 27 ot 29 lep- 
tembre; à Berthier, 27 septembre 18040. 
, A Brune, 27 juillet 1804. 

 De Mayence, 5 sep'embre 18Q.\.. 



384. 


LA COALITION. - i80
. 


fêtait Ie dernier Empereur et se préparait, au milieu des 
fêtes, à envahir la France I, Napoléon tient cour somptueuse 
de ses alIiés d'Allemagne. lis apprennent à Ie connaître : s'ils 
obéissent, il les comblera; sinon, ils seront anéantis. A 
l' oreille on leur parle de couronnes royales, grand-ducales, 
selon les rangs ; on parle aussi d'une nouvelle ligue du Rhin, 
renouvelée de celIe de Louis XIV. lIs tendent leurs têtes au 
faiseur de rois et de grands-dues; ils protestent de leur 
dévouement; ils 
essinent, en gestcs onctueux, les arrondis- 
sements convoités, et dans l'intimité, les portes calfeutrées et 
les fenêtres closes, ils maudissent l'usurpateur et conjurent la 
Providence de précipiter sa chute, aussitôt qu'elle lui aura 
permis de les eombler. Tel ce due de Bade, l'hôte commode 
du :Bourbon fusillé, qui recevra beaucoup parce qu'il sollicite 
davantage, qui se jette en sanglotant dans les bras de DaI- 
berg - un des futurs bénéfìciaires de Napoléon - et pleure 
sur les ruines de Ia patrie allemande, sur cette mascarade 
corse de I'Empire de Charlemagne 
. Mais ce sont choses de 
I'autre monde. Le présent est à Napoléon. Leur choix est fait. 
Les dues passeront grands-dues, les éIecteurs rois, Ie roi sera 
promu Empereur : Napoléon adresse à Frédéric-Guillaume 
une lettre de congratulation pour Ie bon procédé de la recon- 
naissance s. II l'envoie par 1\1. d'Arberg, n auditeur en son 
Conseil d'État". D'Arberg exprimera Ie désir OÙ est Napo- 
léon de contribuer "à l' éclat de la couronne de Prusse)) : 
c'est en réaIité l'insinuation de se faire Empereul. aussi, å 
l' exemple du roi de Bohême et de Hongrie. Plus il se fera 
ainsi d'Empereurs satellites et secondaires, plus ]a Russie, 
plus Ie Saint-Empire en seront diminués, et plus grandiose, 
par comparaison, paraitra Ie seul Empereur véritable, Ie seul 
successeur de Charlemagne, I'Empereur d'Occident. 


I Voir t. III, p. 14.93. 
J Sur ce voyage: RAMDAUD, lC$ Françai$ SUI' le Rhin, chap. VIII et XIV. - 
PERTllEI, t. I, p. 331 et tmiv. - J-hüssEn, t. II, p. 520 et suiv. - TREITSCHKE, 
t. I, p. 117 et 8uiv. - HESSE, Bonn, p. 223. - ßOCKIIEII\IRR, Mayence, p. 82. 
- ARNETH, J-Vessenbel.g, t. I, p. 65 et suiv. 
· 30 avril 1804.. - BAJLLEU t. II, p. LI, 392 et 8uiv.. 



DOUBLE PLA.N DE NAPOLtON. - 180-'. 3S5 


II se sait Ie plus fort; il deviendra Ie plus auguste. II va se 
procurer la consécration suprême, l'onction de I'Église univer.. 
selle qui manquera toujours à ses rivaux : Ie tsar de 
Ioscou 
qui n'a que Ie sacre d'un évêque schismatique; l'Empereur de 
Vienne, Empereur de protocole en Autriche; I'Empereur prus- 
sien, s'il éclot, Elnpereur de complaisance, de troisième 
classe, hérétique. Depuis Ie mois de mai, Talleyrand négocie 
avec Ie Saint-Siège I; il s'agit d'inviter Ie pape à venir à Paris 
pour sacrer l'Empereur : sacrer et COUl'onner, écrit Ie légat 
Caprara I; la nuance ne laisse pas d'avoir son importance et 
d'emporter ses difficultés. Sacrer, c'est imposer les onctions 
sailltes; commander aux peuples et aux rois la révérence 
souveraine envers l'Empereur; transformer la lèse-majesté en 
sacrilège; couronner, c' est placer I'Église au-dessus de l'État; 
déclarer, par la voix du seul représentant de Dieu, l' æuvre 
de la Providence. Napoléon ne l'entend point de la sorte; 
comme les Empereurs du moyen âge, il veut ne tenir sa cou
 
ronne que de sa propre main et ne relever, sur terre, que de 
lui-même, lieutenant de la Providence qui l'a délégué au 
règne, et l'a proclamé par la voix du glaive : ore gladii. II en 
pensait, COlnrne Louis XIV 3 : (\ Charlemagne, dit ce roi en 
ses mémoires, était monté à un si haut point de gloire, non 
par I'élection de quelque prince, mais p
r Ie courage et par 
les victoires qui sont l'élection et les suffrages du ciel même, 
qualld il a résolu de soumettre les autres puissances à une 
seule. )) Napoléon confond, à dessein, les deux consécrations, 
comme naguère, Iors du Concordat, quand il s'agissait de Ia 
J'eligion do nLÍna nte . Le double caractère de la cérélllonie déci- 
dera Ie pape à faire Ie voyage; puis à Paris, on lui démon- 
trcra que s'il doit officier dans rune, il ne saurait qu'assisler 
à rautre. Caprara n'avait point laissé d'ailleurs d'alléguer 


I IÆFEBVRE, t. I, ('hap. x. - D'flArssoxvlI,LE, rt gli.<;e romaine e
' Ie pretnrer 
Empire, t. I, chap. ][\. : npgociations du sacre, et appemlice. 
I Lettl'es du 10 mai J80'.., de Caprara. :Napoléon lui aurait dit : " Toutel Ie. 
autol'Ïtés t.:on3lilUcC1\ lIle fOllt sentil cO.J!bicn il serait C:UI.!t;UX '-Iue mOD sacre eC 
mon couronnement fUlsent faite par lea main. du Pape. . 

 Voir t. I, p. 12-13. 


VI. 


S
 



856 


LA COAL-ITfóN. - :1804. 


l'exelnple fameux (( de ce premier roi d'une race nouvelle que 
la nation française avait substitué à son roi légitime, Chi!. 
déric, et que Ie pape était venu sacrer Iui-même 1 JJ . 
Oindre du saint chrême Ie meurtrier encore tout chaud du 
sang d'un fils de saint Louis! Consacrer ]a Révolution en la 
personne de celui qui s'en déclare Ie fils! Élever cet aven- 
turier au-dessus des princes fidèles! Et comment expliquer 
au monde catholique cet acte extraordinaire de condescen- 
dance? " II Y faut absolument un motif religieux très sérieux. " 
Pie VII réunit vingt cardinaux qui en délibérèrent. Ces habiles 
casuistes posèrent d'abord une distinction: "La reconnais- 
sance ne concerne que Ie fait; Ie couronnement consacre Ie 
droit, la Iégitimité. tJ La légitilnité n'esl pas absolument malli- 
feste; quelques brouillards l' obscurcissent; iIs viennent des 
sénatus-consuites : c' est Ie serment de respecter el fail"e re.ftpeCler 
la liberlé des culles; c' est l' autre sermen t, pire, de fail"e 7 1 especler 
les Lois du Concordat, ce qui implique Les Lois organiques. Que 
ces serments disparaissent et la légitimité commencera 
d'apparaitre; mais voici qui fera Ia pleine Iumière. " Le nouvel 
Empereur a privé Ie Saint-Siège de Ia moitié de ses États - 
les trois Légations d'Avignon et Ie Comtat. S'il n'a été que 
l'exéculeur de la volonté d'autrui pour la conquête, il ne les 
a pas restitués, il n'a pas donné de compensation, depuis qu'il 
tient les rênes du gouvernement. tJ Qu'il répare, et la légiti- 
mité deviendra, pour les plus scrupuleux, au moins une 
n opinion probable JJ . Elle paraitrait l'évidence même si, au 
lieu de faire venir Ie pape à Paris, Napoléon, comme Charle- 
magne, venait lui-mên1e à Rome, ad LÙnina, solliciter la consé- 
cration et recevoir la couronne. 
Caprara n'obtint rien que des explications très équivoques, 
et des injonctions, qui ne l'étaient pas. (C Tous les obstacles 
apportés à ]a venue du pape à Paris ne paraissent que des 
prétextes à mensonges )) , écrit-il à Consalvi, Ie 8 juillet. Après 
avoir disputé sur les mots, argumen
é, subtilisé! Ie pape céda 



 Lettre de Caprara, 9 mai f.80
. 



NOVOSSILTSOF A LONDRES. - t80!;. 387 
pour ménager I'Égiise en France, pour ménager surtout Ia 
faveur de César. II se flalla qu'à Paris il obtiendrait des 
adoucissements dans Ia forme et des récompenses pour Ie 
fond. II annonça, Ie 2 septen1bre, que sur l'invitation de 
NapoIéon " il se rendrait à Paris pour sacrer et couronner 
I'Empereur II. L'invitation partit Ie 15 septembre : (( Je prie 
Votre Sainteté de venir donner, au plus élnÙzent degré, Ie carac- 
tère de la religion à la cérémonie du sacre et du couronnement du 
premier Empereur des Français. J) Et pour que l'acte portât 
sa compIète signification, il écrivit à Fesch, son ambassadeur 
à Rome: << Je désire que Ie pape soit arrivé Ie 18 brumaire I; " 
et à Cambacèrès: "Je désire beaucoup que Ia cérémonie 
puisse se faire Ie premier dimanche après Ie 18 brumaire. Sf 
C' était Ia véritable date de son avènement et la Noël du nou- 
veau Charlemagne
 


III 


Oubril quitta Mayence Ie 3 octobre; Rayneval, dans Ie 
même temps, sortit de la Bussie. Les relations étaient of6- 
ciellement rompues. Alexandre avait arrêté ses vues. II juge 
Ie moment .-enu de faire grand, de se révéler au monde; de 
forcer l'admiration des Russes qui s'ennuient, qui Ie jugent 
dégénéré de sa grand'mère Catherine; Ie trouvent mou, d'une 
pâleur allemande. II passe pour négIiger les affaires; se dis- 
siper en galanteries, non seulement près de Ia belle Narichkine., 
mais avec des rnaitresses subalternes, des actrices françaises; 
it fréquente des négociants anglais, s'abaisse à de petites 
intrigues avec de petites gens s. En réalité, it tue Ie temps de 
l'attente, et il cache son jeu : Czartoryski seul, peut-être, 
est danaia confidence des pensées et Ie secret du travail. II faut 


I A Fesch, f6 septembre; à Cambacérès, 8 octobro 1804, de Cologne et do 
Trèves. 
· 1rlém,!ires de 
Iol'iolle'. 



8S8 


LA COALITION. - 180.... 


Ie les représenter, Ie maitre et Ie ministre, teis qu' on les pou- 
va it alors voir passer dans Ie palais. (C II - I'Empereur - 
semblait embarrassé; son excessive politesse avait quelque 
chose de banal, et tout, jusqu'à la raideur du plus serré des 
uniformes, lui donnait l'aspect d'un charm ant of.6cier infini- 
ment plus que celui d'un jeune monarque. " Près de lui, 
" l'homme en habit civil, de haute taille, à figure intelligente, 
et dont la mâchoire proéminente, loin d'enlaidir ses traits, y 
ajoulait, au contraire, beaucoup de vivacité et de mobilité... 
un des hommes les plus remarquables et les plus antipathi- 
ques, Ie prince Adam Czartoryski " , disaient les Busses, jaloux 
et inquiets de voir ce Polonais à l' oreille du maître I. 
Le départ de Novossiltsof pour Londres est décidé. Les 
instructions que Czartoryski lui dresse, sous l'inspiration de 
I'Empereur, contienncnt en substance tout Ie plan politique 
d'Alexandre pour délivrer I'Europe, abattre Napoléoll, 
anéantir la Révolution, se faire roi de Pologne, devenir l'idole 
des Français libéraux en rognant leurs frontières et réduisalll 
la France au rôle de satellite de la Bussie !it. Elles forment Ie 
dessous permanent de la politique russe dans la nouvelle 
période de guerres qui va s'ouvrir; faute de bien les con- 
naître, on s'expose à prendre pour des consentements au fait 
accompli des compromis qui sont tout superficiels et éphé- 
mères, et à donner Ie caractère de trai tés défìnitifs à des 
actes qui ne sont que de simples suspensions d'armes. 
L' obj et de la négociation est de conclure une alliance qui 
soit (( réellement utile et bienfaisante )). Pour y arriver, iI 
convient de porter ses vues au delà de la guerre prochaine, 
de considérer I'avenir de I'Europe et de Gagner à l'æuvre que 
ron se propose d'accomplir l'opinion européenne. (( L'arme 
la plus puissante dont se soient servis jusqu'à présent les 
Français, et avec laquelle iIs menacent encore tous les pays, 


1 ltfémoi,'es de La comtesse Potocka. - La Guerre et La Paix, édition de 
1879, t. I, p. 320. 
I Instructions lecrète8 à M. de NOY08Silstof, !3 septembre 1804. - CZAß70. 
RY8KI, Mémoires, t. I, chap. XI; piècee, t. II, p. 29 et luiv. - MARTE
S, t. XI, 
p. 8! et luiv. - Cf. BElUißAI\DJ, t. II, p. 514 et luiv. 



NOVOSSILTSOF /:. LONDRES. - t80
.. 389 


c'est l'opinion universelle, qu'ils ont su répandre, que leur 
cause est celIe de la liberté et de la prospérité des peuples. u 
" Répugnant, poursuit Ie tsar, à faire rétrograder l'humanité, 
je voudrais que les deux gouvernements convinssent, entre 
eux, que, loin de prétendre rétablir dans les pays qu'il faudra 
affranchir du joug de Bonaparte, d'anciens abus et un état de 
choses auquel des esprits qui ont goûté des formes de l'indé- 
pendance ne pourraient se faire, on s'efforcera, au contraire, 
de leur assurer la lil5erté fondée sur de véritables bases. )J 

omparez ce langage avec celui que tiendra I{outousof aux 
Allemands en 1813, avec celui qu'Alexandre tiendra aux 
libéraux français en 1814, vous y reconnaÎtrez Ie développe- 
ment d'un même programme. II en sera de même des mesures 
proposées en 1804 et en 1814 pour la reconstitution de 
l'Europe continentale. 
En premier lieu, la France. Ici perce la double équivoque 
dont la coalition se servira, jusqu'à la fin, pour attirer les 
Français, les désarmer, et dont il leur conviendra de se 
leurrer, tant eUe répond à leurs propres illusions : la liberté 
laissée à la France de choisir s?n propre gouvernement, la 
reconnaissance de ses "limites naturelles >>, de la "limite du 
Rhin J) . 
Alexandre répugnait à rétablir les Bourbons : il n'aimait 
ni la personne du prétendant ni Ie principe dont Louis XVIII 
se déclarait Ie représentant. La maison de Bourbon s'estimait 
trop auguste pour devenir la cliente de qui que ce fût, et la 
légiLÙnité toute pure, outre ce qu'elle avait de contrariant 
pour l' ordre de succession suivi en Russie depuis Pierre Ie 
Grand, ne se prêtait point aux clientèles. Alexandre, comme 
beaucoup de monarchistes français, voulait un roi de sa façon, 
qui lui devrait tout: c'était son lien avec les constitutionnel
, 
et c'est par là que sa politique, toute russe, s'accordait avec 
son ßoût ponr la liberté. " Posant comme décidé que, pour Ie 
bien de I'Europe el de Ia France, il est nécessaire que la 
ConstItution y soit monarchique, c'est de la part de la nation 
qu'on devra en attendre la proposition; on pourra tàcher de 



390 


LA COALITION. - 1804.. 


la faire naitre, mais nullement déclarer cette intention trop 
tôt. Les cabinets s'entendront sur rindividu et Ia famille qui 
pourrait être appelée à régner en France. Si c'est les Bour- 
bons, lequel d'entre eux, et dans que I moment on l'en infor- 
mera, la conduite qu'on exigera de lui, les conditions aux- 
queUes il devra souscrire, et dont la plus essentielle serait de 
se soumettre à la constitution qui aurait été adoptée. n 
Cette constitution sera l'appât offert å la nation française. 
R On déclarera à celte nation que ce n'est pas à elle que ron 
en veut, mais uniquement à son gouvernemcnt, aussi tyran- 
nique pour la France que pour Ie reste de l'Europ
. Loin de 
vouloir lui imposer des chaines, c'est pour les briser qu'on 
s'est uni. J) Les Français, flattés et séduits par ce discours, 
renonceront å une lutte aussi funeste qu'inutile; ils se neront 
aux intentions des alliés; ils abandonneront Bonaparte et, la 
paix concIue, ils n'auront plus qu'à se soumettre aux condi.. 
tions au prix desquelles leur roi aura dû payer sa couronne. 
Ces conditions seront rigoureuses. Les instructions du 
23 septembre ne les défìnissent pas, eUes padent simplement 
de " restreindre 1a puissance française dans de justes 
limites )); mais un article pour l'arrangelnent des affaires en 
Europe à la suite d'une guerl
e lzeurel1se, joint aux instructions, 
et les déclarations verbales de Novossiltsof permettent de 
préciser. (I La France conservera ponr frontière les Alpes ct 
Ie Rldn jusqu'à une cerlaine hauteur. " Et c'est là tout Ie fin 
de I'affaire. Aux Français on dira simpIement : le Rlzin, et on 
les laissera libres de l' entendre à leur manière, de Bâle à 
l' embouchure; sauf, Ja conquête accomplie, à leur déclarer 
qu'il s'affit de l'ancienne limite du Rhin, de BâIe au confluent 
de la Lauter. L'arlicle ajoute : II La Hollande radeviendra 
république avec un stathouder héréditaire et avec Ia réunion 
d'une partie des Pays-Bas autrichiens. " Lorsque Novossiltsof 
exposera cette combinaison à Pitt, iI Iui dira : 
(( IJe premier objet, suivant les irlécs de Sa 
lajesté impé- 
riale, est celui de faire l
enlrer fa France dans ses anciennes 
li
lÍtes ou toutes autres qui paraîtront convcJ)ir Ie mieux pour 



NOVQSSII..TSOF A LONDRES. - f.804. 391 
fa tranquillité générale de l'Europe. Le second objet est de 
mettre des barrières naturelles à l'alnbition de Bonaparte; 
lesquelles, maintenant Ia France dans ses limites, s' oppose- 
raient à son agrandissement futur. JJ Après l'avoir restreinte, 
il s'agit de n l'enchaîner I J) . Au nord, cUe trouvera la HoIIande, 
agrandie de la Belgique et confédérée avec l' Allemagne; à 
l' est, Ia Suisse également unie à cette nouvelle confédération 
germanique; au sud-est, Ie Piémont rendu au roi de Sardaigne 
et augmenté de Gênes et d'une partie de Ia Lombardie. La 
Prusse sera accrue du Mecklembourg, de Fulda, d'Ans- 
pach, etc. (sic). La Suède aura une principauté en Allemagne. 
L'Autriche, qui conservera une partie du Vénitien, recevra Ia 
Bavière et telle frontière qui lui conviendra en Souabe et en 
Franconie, plus Ie Tyrol; Ie reste de l' Allemagne formera 
fempire germanique, masse intermédiaire entre la France, 
l'Autriche et la Prusse. On y pourra tailler dans Ie grand et 
trouver Ie dédommagement des cessions que l' Autriche et la 
Prusse seront dans Ie cas de faire à la Bussie : l' article ne les 
détaiUe point; il est permis de penser qu'il s 'agit dès lors, 
comme il s'agira en L813 et en 1814, de provinces polonaises. 
L'empire turc, lorsque son jour viendra, pourrait être divisé 
en n États séparés, gouvernés d'après les localités et Iiés par 
une fédération comnlune sur laquelle la Russie pourrait s'as- 
surer une influence décisive et légale au moyen du titre d'Em- 
pereur des Slaves et d'Orient )) . La Russie prendrait pour elle 
la l\Ioldavie, Constantinople, Corfou, Cattaro. L'Autriche, si 
l'on avait besoin de son assentiment, pourrait avoir la Croatie, 
une partie de la Bosnie et de la Valachie, Belgrade, Raguse. 
Quant à la Prusse, si I'AlIemagne ne la rassasiait pas et n s'il 
Ie fallait absolument ", on pourrait encore lui offrir Ie 
royaume de Hollande. n Dans un arrangement de I 'Europe 


1 MARTENS, t. XI, p. 87. - Ces idpes d'enchaÎner et limiter la France étaient 
tenement danø I'air, qu'en 180"", Dalbf'rg, ministre de Bade à Paris, c'eøt-à-dire 
rt>préøentant d'un des princes qui øollicitaient Ie plus et qui oLtinrent Ie pluB de 
Napoléon, composa, dit-on, un mémoire sur la reøtriction de la France, qui 
6ervit de baøe au traité de la coalition du 11 avril 1805 et au traité du 30 mai 
i814-. Biographie universelle, article Dalberg. 



39! 


LA COALITION. - 180'. 


comme nous Ie eoncevons, concluait l'a1
ticle, la Russie aurait 
une prépondérance marquée dans les affaires, et qui serait 
d'autant plus sûre que la France et l'Angleterre se dispute- 
raient alors son ami tié I. " 
Toutes ces combinaisons trouveraient leur consécration et 
leur garantie dans un système de traités " qui deviendrait la 
base des relations réciproques àes États européens 1) ; un acte 
plus étendu que les traités de Westphalie et les traités 
d'Utrecht, et qui serait la charte de la nouvelle Europe. 
L'Empire ture y trouverait son rôle qui serait d'être dépecé 
pour rétablir l'équilibre, ou conservé pour éviter que l'équi- 
fibre ne fût rompu : la saison, en septembre 1804, était celIe 
de la conservation, des soins et de la tuteIIe. 
Tout Ie monùe, à Pétersbourg, attendait de grands effets de 
la mission de Novossiltsof. Pendant qu'il gagnait l'Angleterre, 
Ie tsar, sous l'in1pulsion des avis reçus de Paris, prescrivit à 
Rasoumo,vsky de secouer l'inertie autrichienne, et d'exiger 
une réponse " catégorique et dé6nilive ". II l' obtint. La 
convention d'alliance fut signée à Pétersbourg Ie 6 novenlbre, 
sous la forme de décla1'alion ann que I'Empereur et ses 
ministres pussent donner au besoin leur parole, impériale ou 
ministérielle, qu'il n' existait point de traité t. Par cette déclara- 
lton d'alliance intÙne les deux États s'engagent à concerter un 
plan d' opération ; ils mettront en mouvement 350,000 hommes, 
dont 235,000 Autrichiens, de plus un corps d'observation 
russe, et 80,000 .hommes, sur les frontières de Prusse. lIs se 
réservent de s'entendre avec d'autres puissances; ils consi- 
dèrent toute augmentation des forces françaises à :Naples 
comme un casus fæderis, ainsi que toute extension de la 
France en AIIemagne; lis garantissent l'intégrité de I'Empire 
turc, s'engagent à Ie défendre de concert; la Russie s'em- 
ploiera à procurer des subsides anglais å l' Autriche, au moins 
deux millions de livres, pour l'entrée en campagne. Les alliés 


1 ArticJe pour I'arrangement des affairee de I'Europe à la suite d'une guerre 
heure;.lIe, i80
. - CZARTORYSKI, ftfémoires, t. II, p. 62 et luiv. 
J 
hRTE
S, t. II, p. 406 d luiv. Voir, pour la Prune, ci-dc88UI, p. 276. 



L'AFFAIRE RUMBOLD. - i80
. 


391 


ne poseront les armes et n
 feront la paix que d'un commun 
accord. Leur objet n'est pas de n vouloir contraindre les libres 
væux de la nation française ), , ni tc d'opérer la contre-révolu- 
tion " , mais uniquement de relnédier aux dangers communs 
de rEurope. L'Autriche, pour se dédommager (( des imlnenses 
pertes qu' elle a essuyées J) , obtiendra, en Italie, la limite de 
I'Adòa, à l'ouest, et ceIle du Pô, au midi; Ie grand-due de 
Toscane retournera å Florence, ou quelque part ailleurs en 
Italie. Salzbourg et Pas'sau reviendront à l'Autriche. Le roi de 
Sardaigne sera indernnisé. EnfÌn, comme iI semble aux alliés 
utile II de reculer autant que possible l'époque d'une guerre 
ouverte avec la France" , la Bussie engagera Ie roi de Naples, 
sous peine d'abandon de sa part, à ne point provoquer Ie gou- 
vernement français, tant par des proclarnations que par des 
armements ou des séditions, dans la Pouille ou les Abruzzes. 
Cependant qu'ils retenaient Naples, les menaces des 
Anglais, leurs insultes au pavilion espagnol, la prise et la 
confiscation des galions jetèrent la cour de l\ladrid hors des 
mesures où elle désirait tant se renferrner. L'honneur national 
était atteint, et la nation espagnole ne l'a jamais souffert; 
Ie Trésor était entaolé et c' était pour l'alimenter que Godoy et 
ses maîtres ménageaient encore I'Anffleterre. (& Je monterai à 
cheval, s'écria Godoy, et je conduirai une armée à l'Empe- 
reur au camp de Boulogne. J) Tout marcha dès lors à Ia 
guerre, qui fut déclarée par l'Espagne aux Anglais, Ie 4 dé- 
cembre. 


IV 


II st en fallut de peu qu'un acte de violence de Napoléon, 
inspiré par des considérations du même genre, ne jetât, à la 
même époque, la Prusse dans la coalition. FréJéric-Guillallme 
était aux manæuvres quand 1\1. d'Arberg arriva à Berlin. 
Lorsqu'il connut les insinuations de I'Empereur au sujet de 



39
 


LA 
OALITION. - t80/4.. 


la couronne impériale, Ie roi commença par stell effaroucher; 
puis il s'en ouvrit à In reine, CI dans des termes de Ia plus 
Grande modestie I ". I-Iardenberg fit Ie poIitique. n L'Au- 
triche et la Bussie, dit-il, ont pour principe que la maison de 
Brandebourg est suffisamment accrue. Un titre impérial peut 
seul déjouer leur politique en élevant les rois de Prusse plus 
haut que leur fortune actueHe. " Hardenberg l'entendait 
d'une couronne à fleurons abondants; ce fut une occasion de 
remettre Ie Hanovre sur Ie tapis, et de témoigner du désir 
constant du roi de prendre cet électorat sous sa garde; Ie sort 
s'en rétrlerait à la paix, d'accord avec l'Al1gleterre. "Le roi 
s'est persuadé que celui - Ie roi - d'Angleterre prendrait å 
la paix Ie titre impérial que son parlement à déjà pris et met- 
trait l'objet en négociation. Illui parait q ce moment serait 
Ie plus favorable pour Y sonGer. )) C'était revenir à l'éternel 
refrain: Ie Hanovre en dépôt, Ie Hanovre en gage, Ie Hanovre 
en provision, Ie I-Ian.ovre en récompense de Ia neutralité, mais 
point de guerre aux Anglais. u Si l' on avait, écrit Hardenberg 
å Lucchesini, Ie 22 octobre, une juste con6ance dans Ie sys- 
tème du roi, ne pourrait-on et ne devr
it-on pas se reposer 
sur sa Garantie et en revenir au plan de remettre Ie pays de 
H anovre en dépôt à la Prusse; au moins diminuer considéra- 
blement l'armée qui l'occupe? " Avec ces arrière-pensées 
réconfortantes, Frédéric-Guillaume chargea Ie colonel Kno- 
belsdorf de Ie représenter au sacre de NapoIéon, et Iui donna 
des instructions en conséquence. 
ImagineI' que Napoléon évacuerait Ie Hanovre, conquis par 
ses troupes, et Ie livrerait à la Prusse par roesure de courtoisie 
et pour Ia seule fin de montrer sa c0116ance "dans Ie système 
du roi " , c'était s'abuser de la façon Ia plus étrange sur sa 
politique. S'il payait les gens et Ies grati6ait, c'était pour 
qu'ils Ie servissent. II eut l' occasion de montrer aux Prussiens 
jusqu'où .il pOllrrait, Ie cas échéant, pousser avec eux les exi- 
gences et de queUe façon il entendait en être servi 


I Rapports de Laforest, 16 et 19 octobre 1804-. 



L'AFF AIRE RU
IBOLD. - t80
. 


395 


La guerre de police qu'iI menait contre les correspondants, 
espions, émissaires et agents anglais demeurait impuissante. 
L'expulsion de Drake, millistre anslais à 
{unich, et de Smith, 
ministre anglais à Stuttgart, semblait n'avoir produit aucun 
efEet. Drake s'était réfugié à Dresde, où il avait retrouvé 
d'Antraigues, couvert par la Russie et insaisissable en son 
repaire. Le bureau central de I'espionnage et des agences 
anglaises; quelque chose, pensait-on à Paris, comme I' office 
de \Vickham, sous Ie Directoire
 s'était transporté å Ham- 
bourg. Napoléon avait déjà menacé cette ville libre de la 
livreI' à une puissance monarchique (c qui y fera Ia police 
contre les Anglais I u. La menace n'opéra point. J..Jes agents 
anslais continuèrent leur manège. Napoléon s'emporta et 
résolut de frappeI' un nouvel exemple, un 23 mars diploma- 
tique '. 
Le 7 octobre, iJ écrivit à Fouché : (C Je désire faire enIever 
Ie ministre anslais - Rumbold - à Hambourg, ainsi que ses 
papiers, et, immédiatement après, je ferai notifier cet enlève- 
ment aux cours de I'Europe en Ie justifiant d'après la note de 
Hawkesbury. J) C'était une circulaire par laquelle ce ministre 
des affaires étrangères avait prétendu justifier la conduite de 
Drake. Napoléon continuait: CI On m 'assure qu'iI (Rumbold) 
est Iogé sur la rivière. II serait facile au généraI Bernadotte 
de Ie faire enlever... Deux bãtiments, chargés de quelques 
hommes d'infanterie et de douze ou quinze gendarInes 
déguisés suf6raient pour cette expédition. Nous trouverons 
dans cette correspondance des lumières intéressantes. IJ 
C'étaient les raisons d'État de l'enlèvement par les Autrichiens 
de 
laret et de Sémonville en 1793, sur Ie territoire neutre 
des Grisons, et des plénipotentiaires français à Rastadt, 
en 1799, sur territoire neutralisé. 
Un courrier extraordinairc fut envoyé à Bernadotte et l'opé; 


I A TalJeyrand, 29 août 1804. 
I RA
KE, t. I, p. 492 et suiv. ; et t. II, ltfémoire.
 de HQ7'denherg, p. 51; MAJ
-
 
a1ESnCRY, Dial"ies, t. IV, journal de décembre 180
; H I:FFER, Lomba7'd, p. 142 
et 8uiv.; ONCKEN, t. II, p. 155; LEFEBVRE, t. II, chap. XI; Lne, Reinhard, 
p. 289-292. 



396 


LA COALITION. - i804. 


ration se 6t dans Ia nuit du 25 octobre. Rumbold fut elnmené 
à Hanovre et, de là, sons escorle, conduit à Paris. L'émotion, 
à Berlin, dépassa beaucoup les prévisions de Napoléon. II 
entendait faire un exemple, donner un avertissement, porter 
un coup de sonde: il se tróuva provoquer une guerre. IJam- 
bourg était placée sous la garantie de Ia Prusse; Rumbold 
était résident près du Cercle de la Basse-Saxe et accrédité, 
en cette qualité, près de Frédéric-Guillaume, directeur dl1 
Cercle. L'acte qui venait de s'aceomplir était précisément de 
eeux que prévoyait la déclaration secrète du 24 mai entre Ia 
Prusse et la Russie. Le casus fæderis existait. La protection 
russe était assurée à Frédéric-Guillaume; mais toute la poli- 
tique prussienne était en jeu, puisque toute cette politique se 
ramenait à la neutralité du Nord de I'Allemagne. Si la Prusse 
tolérait cette insulte, e'en était fait de son prestige dans I'Em- 
pire et dans I'Europe. 
II ne s'agissait plus, comme dans l'affaire du duc d'En- 
ghien, d'un lnargrave de Bade et d'nn érnigré français, d'un 
prillc1picule et d'un proscrit; il s'aßissait de ragent d'une 
Grande puissance européenne, placé sous la protection du 
droit des gens, et sous la sauvegarde dirccte du roi de Prusse; 
la couronne insuJtée était celIe du grand Frédéric, et l'armée 
prussienne, intacte, était debout. Le Sénat de IIambourc 
invoqua la garantie du roi. Le ministre d'Angleterre à Berli 
réclalna réparation. L'envoyé russe, Alopeus, avait pour mi
 
sion de cOlnpromettre la Prusse, de quelque façon que ce fùt
 
it muItiplia les démarches, cria au scandale, attisa Ie feu. r 
en conféra avec renvoyé, d'Autriche, Metternich, qui travail. 
lail au même ouvrage : "Le moment actuel semble plus pre 
pice que nul autre, écrit l\letternich; tonte con6ance dans Ie 
promesses dll ffouvernement français paraH détruite ici, et jt" 
ne saurais rendre, dans tonte son étendue, I'effet que vient de 
produire I'horrible événement de IIalnbourg 1. tJ 
Le roi et son ministre se sentaient ridicules. Hardenberg, 


J Rapport de l\ietternich, 29 octobre :J..eO!
. 



L'AFFAIRE RUMßOLD. - i804-. 


191 


très entêté de son génie et rnenacé d'une chute piteuse devant 
I'Europe, la vraie : la Russie, I'Autriche, I'Angleterre, paya 
de contenance et se prononça éncrffiquement pour la guerre. 
" II est clair, dit-il à 
Ietternich, que Ie fou qui se trouve à la 
tête du plus puissant Elnpire du continent, tend à une monar- 
chie universelle ; il veut no us accoutumer tous à nous regarder 
comme faisant partie de son dOlnaine et devant nous plier au 
gré de toutes ses conceptions extravagantes I. J) 
Le départ de I{nobelsdorf fut ajourné. Un conseil se réunit 
Ie 30 octobre à Potsdaln. Hardellberg y développa un projet 
énergique : des mesures militaires, des protestations pres- 
santes, la mise en liberté de Rumbold, l'évacuation du 
Hanovre 2. Le roi fut d'avis de temporiser, de ne réclalner de 
Napoléon que les égards dus à la ditrnité royale, Ie respect du 
droit des ß'ens. LOlnbard, qui était l'homme des échappatoires 
et des doléances, réd.igea, dans cet esprit, une lettre à l'Eln- 
pereur. Le roi la signa Ie jour même. Elle était modeste : " Je 
suis comprolnis, monsieur mon frère, et je Ie suis de la 
manière la plus sensible. Je Ie suis, parce que j'ai dû répondre 
de la sûreté d'un ministre accrédité près de moi et que Ie 
maintien de la police générale du Cercle est mon premier 
devoir comme directeur. J e Ie suis dans ma relation avec 
VOllS, parce que je ne vais plus la juger. Je Ie suis envers mes 
autres voisins... parce qu'en déclarant pour vous à la Russie 
que je ne permettrais point Ie passage de ses troupes, j'ai 
répondu, par cela même, de la sûreté du Nord. Cette sûreté 
n'existe plus, et pour que vous soyez Ie bienfaiteur de l'Eu- 
rope, COlnme vous voulez l'être, vous avez hesoin q 1 1'on y 
croie... Ce sera me donner la mesure du prix que vous mettez 
à l'amitié de la Prusse et de la sagesse du système que j'ai 


. . 
SUIVI. " 
La lettre partie, Frédéric-Guillaume se mit à consulter. II 
écrivit à Haugwitz. cc Si Bonaparte n'accorde point l'extradi- 


I Rapport de Metternich, 28 octobre i80
; Mettcroich It Colloredo, i7 Dovembre 
1.804.; BEER, p. 1.14, note. 
I ltlémoircs de Hardenber9t R
l{K.E, t. II, p. 18 e&.aIy
 



aDS 


LA COALITION. - t.80.j. 


tion de Rumbold, en se servant de subterfuges, que doit faire 
la Prusse pour maintenir sa dignité et pour remplir ses enga- 
gements, tant vis-à-vis de la Russie, en conformité de l'accord 
existant, tant vis-à-vis de ses co-États dans Ie Nord de I'Alle- 
magne-?... II y a plusieurs personnes qui votent en faveur de 
la guerre, moi pas. " 11 espérait encore éviter cette extrémité, 
si redoutée. II manda à Lucchesini de Ie prendre, avec Tal- 
leyrand, sur c, un ton solennel I), mais en bannissant Ia 
menace : Iaconisme dans Ie langage, attitude d'un homme 
profondément blessé; (& mais laisser à l' orgueil de son Inaître 
toutes ses ressources JJ . Et Hardenberg, par Ie n1ême cour- 
riel' : " Le grand homme voudra-t-il forcer ses meilleurs amis 
à se déclarer eontre lui? u Lombard enfin : " V oici ou Ie 
moment d'un grand triomphe, ou, peut-être, Ie dernier de 
votre séjour à Paris! u Bref, ils disposèrent eux-mêmes à l'Em- 
pereur une mise en scène de magnanimité dont iI leur ferait 
les honneurs. I{nobelsdorf emporta Ie tout I. 
Cette fois, ils avaient touché juste. Au premier mot que Tal- 
leyrand Iui dit d'une résistance possible de Ia Prusse, Napo- 
léon s'était irrité : - " Personne ne voudrait me forcer å 
remettre en liberté eet intrigant : si je eroyais devoir Ie faire, 
j'enverrais dix gendarmes enlever son coIJègue Jakson, aux 
portes de Berlin, et Ie roi de Prusse n' enverrait pas 
50,000 hommes pour Ie ravoir I. JJ Mais la colère épanchée en 
discours, il se ravisa. L'époque fixée pour Ie sacre approchait. 
Le pape... précisément en ces jours-Ià, se mettait en route pour 
Paris I. Les invitations aux princes é-taient lancées, les ambas- 
sades aononcées. Uoe Ievée de boucliers de la Prusse parais- 
sait, en toute eirconstance, une affaire sérieuse. Napoléon 
faisait grand cas de l'armée prussienne, et ron ne savait jus- 
qu'où l'honneur froissé, l'orgueil du nom et des armes, l'es-, 
prit national pouvaient pousser Frédéric-Guillaume i ce roi, 


I Le roi A Luccbesini, Hardenherg la Lucclteøini, Lombard à Lucchellini, 
2 novemhl'e 1.804.. - Rapport de I..aforest, 6 novembre 1804.. 
I Récit de Luccheaini; rapport du 26 décembre i80
. HijFFER, p. 
53, Dote. 

 II partit de Rome Ie 2 novembre i80
. 



L'AFFAIRE RUMBOLD. - t.80
. 


899 


pusillanime dans la négociation, passait pour brave,à Ia guerre. 
Ce serait, dans tous les cas, Ie jeteI' dans Ies bras de Ia Russie. 
La politique commandait de Ie ménager, pour peu qu'iI s'y 
prêtât. - 
Rumbold était arrivé à Paris Ie 9 novembre. Ce diplomate, 
- trente-neuf ans, baronnet - ne se sentait point né pour 
l'héroïsme. Quand on I'arrêta, dans son lit, sa prelnière pensée 
fut que l'on allait Ie fusiller. L'officier qui, dit-il, avait exé- 
cuté sa consigne (( avec une précision bien rare dans ce genre 
d' opération 1 JJ , Ie calma " autant qu'il put JJ . A Paris, on Ie 
conduisit dans une dépendance de I'hôteI de Fouché, puis au 
TenIple. Écroué dans cette prison sinistrement célèbre, Rum- 
bold ne cessa de craindre l'exécution du duc d'Enghien que 
pour redouter Ie " suicide)) de Pichegru : on s'
ntroduirait 
dans sa chambre, on Ie tuerait, on accommoderait Ie cadavre, 
on mêlerait à ses papiers des dOCUl11ents forgés pour Ie dés- 
honorer, et I'on motiverait ainsi son acte de désespoir! II s'en 
ouvrit au gouverneur du Temple qui en avisa Fouché. Ce 
ministre s'empressa de rassurer Rumbold. C& J'abandonne mes 
soupçons u, répondit Ie prudent Anglais; et iI se commanda 
un dîner copieux, Iargement arrosé, pour témoigner de sa 
confiance. 
Le jour même, Lucchesini se rendit chez TalJeyrand et 
s'expliqua de l'affaire C& avec autant de chaleur que de ressen- 
tilnent J) . Talleyrand lui prolnit de plaider sa cause auprès de 
l'Empereur et assura même, sur sa parole, que satisfaction 
serait donnée au roi de Prusse. Le lendemain, 10 novembre, 
Lucchesini reçut Ie courrier de Berlin, du 2 novembre, et 
retourna aussitôt chez Talleyrand qui avait déjà pris, Ie matin 
à Saint-Cloud, les ordres de Napoléon. II répondit, avec toute 
Ia courtoisie possible, que l'Empereur déférerait au désir du 
roi, d'autant plus volontiers que la réclamation serait moins 
comminatoire. Elle ne l'était en aucune façon, tournée en 


I Récit de Rumbold, dans 
hL;\IESm.IRY, Journal, 6 décembre 180
. - Pièces 
publiécs par Léon GRASSILIER, Revue l'étl'ospective, juin 1901. - Rapport de 
Lucchesini, t2 novembre 180ft. BAIL LEU. 



"00 


LA COALITION. - 180.... 


8upplique beaucoup plus qu'en menace. Napoléon lut Ie soir 
la lettre de Frédéric-Guillaume, s'en montra satisfait. II lui 
écrivit sur-Ie-champ que Rumbold était remis en liberté et 
qu'il l'ordonnait par considération pour lui. Le ßlonilcur Ie 
déclara très clairement Ie lendclnain. Quant à Rumbold, 
Fouché l'avisa qu'il serait conduit à Cherbourff et embarqué 
pour I'Angleterre sur la promesse qu'il ferait de ne point 
approcheI' à plus de cinquante lieues des armées françaises 
durant Ia guerre entre I'Elnpereur et Ie roi d'Angleterre. 
" CeIa vaut mieux que Ie Temple, lui dit Fouché, et vous 
avez l'alternative. " Rumbold choisit I'éloiffnement des armées 
françaises et signa Ie papier; mais rassuré dès lors sur son 
c& suicide JJ, et recouvrant Ie sang-froid, il substitua aUK 
mots : Sa .1Jlajesté l' Enlpereur des Français, ceux-ci : le gouver- 
nelnent français 1. C'eût été, en effet, un commencement de 
reconnaissance de I'Empire. Fouché n'y daiffna prendre garde. 
Rumbold, emmené à Cherbourff, y fut embarqué la nuit, sur 
une grève qui, pour sa tranquillité, n'était point assez déserte: 
des douaniers y veillaient, il se fìgura voir des assassins 
apostés. u 1\1. RUlnbolJ se erut à sa dernière heure et s'ima- 
gina qu' on allait Ie fusiller 
." II débarqua Ie 18 décembre à 
Londres, sa in et sauf de sa personne, mais aIlégé de son 
portefeuille. Fouché avait tenu à garder les eorrespon- 
dances. 
Dans sa lettre à Frédéric-Guillaume, Napoléon se montra 
tout pénétré de considération pour " la loyauté de son carac- 
tère et ses éminentes vertus u. C' est dans cette lettre qu 'à 
propos de la politique d'Alexandre il écrit eeUe phrase fameuse : 
"Sans doute qu'un jour cette puissance (Ia Russie) sentira 
que, si eUe veut intervenir dans les affaires d'Europe, elle 
doit adopter un système raisonné et suivi, et abandonner 
des principes uniquement dérivant de la fantaisie et de la pas. 


1 << La présente déclaration d'honneur m'obliflð pem]ant tout Ie temps de la 
présenle cuel re entre le 90tt'-'cl'ltt:mellt lrauçais et S. 1\1. Ie roi de la Grande- 
Dretaflne. - Fait à I!al'itì, Ie 1.
 tlovembre 1J09. George RUMBOLD. . 
sa Rappo,', de l'adjuJ'lII,l-u:ajor de ia lé9ion d'élite lJfeckenem, I frimaire 
an XIII. GHASSILlKB. 



L'AFF AIRE RUMBOLD. - 1804, 


401 


sion, crzr la politique de toutes les puissances est dans leu',. géogr'a- 
phie I. D 
Cette maxime avait depuis lonfftemps cours d'État à Berlin. 
Le roi et ses conseillers y virent une invite à reprendre le 
propos sur Ie Hanovre : si la géographie de Ia Prusse déffa- 
geait queIque leçon, c'était évidemment l'annexion de cet 
éleetorat. 
Iais, aux premiers mots qu'en toueha Lucchesini, 
Talleyrand Ie refroidit, (& ne Iaissant aueun espoir pour l' éva- 
euation absolue J). Sur quoi Lucehesini écrivit, avec grande 
sagesse t : "L' événement a fait ici et fera partout la plus vive 
sensation. II nous faut songer aujourd'hui à ne pas irriter 
l' orgueil de l'Empereur en donnant trop d' éelat å I' effet de 
nos démarehes. " Knobelsdorf n'en eut garde : il obtint, Ie 
17 novembre, son audience où tout se passa Ie plus correete- 
ment du monde. 
C' était, au demeGrant, Ia première reculade de Napoléon. 
L'homme qui, selon un mot courant, répété par Lucchesini, 
" n'avait trouvé de résistanee que dans Ie désespoir des défen- 
seurs de Saint-Jean-d'Acre ", s'était adouci, jusqu'aux répa- 
rations, devant "Ies éminentes vcrtus J) de Frédéric-Guillaume, 
et, ron n'en doutait pas à Berlin, devant Ie prestige de l'armée 
prussienne. Aussi, de très bas, OÙ l'on était déehu dans la 
neutralité staffnante, on rebondit très haut par ce coup de 
résolution. "Le roi est aux Dues! ,) écrivit Lonlbard, au reçu 
du courrier de Lueehesini. " J'aurais cru à Ia chute du ciel 
avant de croire à eette issue. " Et après l'arrivée de Ia lettre 
de NapoIéon: " Le triomphe d'aujourd'hui surpasse tout ce 
que ron avait droit d'attendre... En vérité, Napoléon mérite 
bien qu' on aille au-de van t de Iui... ,) - "Surtout, dit Ie pru- 
dent Frédérie-Guillaume, éviter la jactance et ne pas se 
donner l'ail' d'un triomphe I. " 
lais franchirait-on leslimites 
de la discrétion en insin
lant, au milieu des effusions, cette 


1 10 novembre 180ft. 
'" 12 novemLre 180
. 
· I..olllbard à Hardenherg, t9-20 novembre. Le roi la Lucchelini, 21 novembr.. 
t.80
. 


VI- 


28 



',.02 


LA COALITION. - t804. 


modeste requête : l'évacuation du Hanovre par l'arlnée frall- 
çaise et l'autorisation n d'y stationner un petit corps de nos 
troupes destiné à y maintenir l'ordre et Ia police" ? Veillez, 
écr1.vait par Ie même courrier Hardenberg å Lucchesini, 
(I veiJIez, je vous en conjure, à ce que Ie Hanovre ne tonlbe 
j:lrnais en partar,-e qu'à la Prusse, si les événements Ie font 
('hanger de n1aÏlre. u Le roi l'échangerait contre les provinces 
de \'T estphö.lie (rès volonliers. n Cela assurel'ait, notr'e union 
avec Ia France. J) 
lIs avaienl plus de motifs qu'ils ne croyaient de se moutrer 
modestes. lis avaient donné leur mesure, et Napoléon, à leurs 
congratulations obséquieuses, à celte joie de n' être point 
écrasés, à cet étonnement d'avoir obtenu égards et justice, à 
celte main quittant si vite la Garde de l' épée pour se tendre et 
solliciter, j l1gea qu'iI leur avait fait la partie trop belle et jura 
bien de ne s'y plus Iaisser prendre. n Le roi de Prusse, dit-il, 
m'a fait passer un mauvais quart d'heure ; je pourrais bien Ie 
lui rendre avec usure. J) 
Mais on arrivait à l'époque du sacre. Un exemple de modé- 
ration donné solennellement au monde, rehausserait d'un 
reflet de grandeur d'ânle ces fêtes où se mêlaient tant d'ap- 
parat théâtral et tant de puissance réelle, OÙ se trahissaient 
tant de misères intimes sous un décor de tant de splen- 
deur. 


v 


Le 25 novembre, Pie VII arriva à Fontainebleau; I'Empe- 
reur l'amena, dans sa voiture, à Paris I. Le t er décembre, Ie 
Sénat apporta, solennelleluent, Ie vote plébiscitaire. La céré- 
monie de Notre.Dame était fixée au lendemain. Dans Ia 
journée, Ie pape fit connaitre à Napoléon qu'iI refuserait de Ie 
sacrer s'il ne réhahilitait imtnédiatement son mariage avec 


· Frédéric ,l\IASSON, t. II, chap. XlV : 1'Empire et Ie sßcre. - De.n:s me' 
ltudes de lilté,'atuI'e et d' ltÏstoi,.
 : Napoleon et sa famille. 



LE SACRE. - t804. 


'03 


Joséphine. Joséphine, toujours discrète, toujoura adroite, 
politique même, à force de nonchalance, trouva ainsi moyen 
de se faire épouser, entre deux portes; épouser pour de bon, 
pensait-elle, devant I'Église. Elle avait, elle-même, assure- 
t-on, confessé ses 6crupules au pape 1. Vers quatre heures de 
l'après-midi, Ie cardinal Fesch, muni des pouvoirs du saint- 
père, procéda au mariage dans un appartement des Tui- 
leries : il n'y avait point eu de publications, il n'y eut pas de 
témoins, Ie propre prêtre n'assistait pas; les casuistes de 
chancellerie purent soutenir, plus tard, qu'ayant eu Ie choix 
entre un scandale public qui eût été une sorte d'attentat à 
l'honneur, à la sûreté de I'Empire, et un mariage qu'il réprou- 
vait dans son âme, I'Empereur n'avait pu donneI' un consen- 
tement libre. Cependant, il tint Ie mariage pour valable 
puisqu'il Ie présenta comme tel au pape, et Ie. pape l'estima 
valable puisqu'il consentit à officier Ie lendemain. C'est ainsi 
que la veilIée des armes de Charlemagne eut pour intermède 
une représentation du Jlariage forcé. 
On raconte que, Ie 2 décembre, dans la galerie du Louvre, 
tout étant disposé, Napoléon, au moment de donneI' Ie signal 
de la marche, se tourna vers son frère aîné et, tout bas, lui dit 
ce mot très humain, mot de piété filiale et d'orgueil tout 
ensemble, où se mesuraient tout l'extraordinaire de l'événe- 
ment et Ie chemin parcouru de la maisonnette d'Ajaccio à la 
basilique de Philippe-Auguste : IC Joseph! si notre père nous 
voyait! . 
II posa de sa Inain la couronne sur sa tête et De reçut du 
pape que les onctions. L'esselltiel de la cérémonie, ill'accom.. 
plit, ne laissant au pontife que les textes et les symboles. 
Le sacre fut un 6pectacle de haute politique; íl s'accomplit 
dans un décor de théâtre : mélange de tragédie, pour les 
rites; d'opéra, pour les cortèges 2. La façade triomphale et sa 


_ 1 Sur ce mariaGe, 8es conditions, se8 conséquences, Jes contestations auxqueHes 
it a donné lieu : D'Hu;ssO
VILLE, t. I, chap. XVI. - Henri \VEI,SCUINGER, Ie 
Divorce de Napo!éon. - Frédéric 
lASSON, Josépl-..ine répudiée. 
j Voir FONTAINE et P ERCIER : Sacre de Napoleon - ÐELESCLUZE, [' Ãtelier de 
David. 



'..o
 


LA COALITION. - 180'-. 


théorie de rois disparaissent sous un portique postiche; lea 
oGives lnystiques se masquent de toile peinte, s'abaissent en 
cintres de carton; Ie long des travées, les colonneUes sveItes 
s'épaississent en pilastres. s'encombrent de tentures de velours 
encaJrant des loges et deux éta{jcs de galeries. C' est Ie déffui- 
se01ent des cathéd rales quand les rois y viennent consacrer 
lellr règne tout terrestre I; il convient que la grandeur sacrée 
du sanctuaire OÙ tout parle de la misère humaine et de la 
seule grandeur de Dieu s'abaisse au niveau des acteurs de 
passage, qu'elle disparaisse sous Ie fard du badigeon et Ie 
costume d'apparat, qu'elle conforme enfin son caractère å 
son office, et se profane. 
La scène est disposée, les acteurs sont groupés avéc un art 
supérieur. Le régicide et terroriste David en a Iaissé un tableau 
qui est un chef-d'æuvre. Tout s'y décèle de cette représen- 
tation unique, la réalité, l'artifìce et la magnificence: malgré 
la somptuosité des étoffes et I'harmonie des couleurs, Ie mau- 
vais gobt, troubadour et rococo, des acteurs attifés comme 
r édifìce et dénaturés comme l' église; l' exquise comédie de 
Joséphine, triomphante, artiste parfaite, mais actrice, et en 
scène; la grâce et Ia coquetterie des princesses, leurs gorgcs 
irrévérencieuses, leurs pierreries qui éteignent les IUlnières 
de rautel; puis les " nouveaux grands ", les di8nitair
s : 
C(unbacérès, empanaché, ventru, mollets énormes dans les 
bas de soie, mais considérable, d'aplomb en toute sa personne, 
la tenue des anciens parlelne'1.ts; la dignité dans la draperie, 
Ia servitude dans l'âme; Talleyrand, au bas de l'autel, à profil 
perdu, s'effaçant et se détachant, Ie seul å son aise, chez soi, 
sarcastique, itnperturLabJe, se rappelant peut-être son évêché, 
la messe sacrilège de la Fédération, entrevoyant dans l'avenir 
Loute une succession étrange de déchéances et de sacres nou- 
veaux : toute rimpiété, tout Ie mépris, toute la corruption et 
tout l'esprit de l'ancienne cour. La tribune des diplomates, la 
niaiserie béate, l'ironie de convention, raccourci de I'Europe 


I Aiosi ReilD8 pour Ie eacre de Loui. XV, de Loui. XVI (deseios de :\Ioreau), 
de Charles X. 



IJ E SAC n E - t 8 0 
. 


405 


. . ., . . 
valncue, assuJetbe, n 3)ant rlen COlTIprIS, ne comprenant pag 
encore et railJant l'aventure pour n'en point paraître con- 
fondue. Les 
énateurs, les conseillers d'État, survivants des 
Con1Ìtés de la Convention, les guerriers de l'époqne héroïque, 
to us raides, forcés, hors de leur naturel, engoncés, ernpesés, 
elnpruntés; les civils madrés et les soldats vulg3ires sous les 
toques et les chapeaux à plumes de marchands d'orviétan; 
toutefois, à y regarder de près, on retrouve la rude énergie 
bourgeoise des uns, la vaillance populaire des autres; ce sont 
gens à voir à la tribune, à cheval, au {frand air, en uniforme ; 
ils sont de l'étoffe des hommes qui font les révolutions, 
recommencent les dynasties et renouvellent les croisades I, La 
Révolution se trahit en eux dans la brusquerie du mouve- 
n1ent qui fait craquer Ie satin des costumes, secoue l'épée 
de cour, défonce Ie déLor et bouscule l'auguste tableau 
vivant. 
Elle trionlphe dans Ie geste, dans Ia figure de I'Empereur, 
nu- tête, quand les autres sont poudrés, eInperruqué8, 
empltunés; en costume romain, qnand les autres semblent 
sortir d'une illustration de la Henriade; rayonnant d'intelli.. 
gence el de force consciente de s.oi. lJ,Je, rne : adsum qui feci! 
Ia seuIe liturgie qui convienne en ce jour. Et la Révolution 
triomphe encore davantage sur ce pape assis, affaissé, inutile, 
C0111parSe quand il est venu pour consacrer et bénir, humilié 
ùans sa personne qui n'est rien, mais ce qui est tout, à ses 
yeux, en son É3Iise, en son Dieu; consommant une æuvre 
ilnpie et donnant en spectacle à des incrédules I'abaisse- 


1 Comparez, au musée de la ville de Paris, la méchante peinture, mais prodi- 
r.ieusement suggestive du sacre de Charles X : comllle tt}u ces fi
urant8 80nt à 
leur aiee, chez eux! <Ju'its portent Lien I'haLit et la parurc! Quelle distinf'lion 
rlans !'allure, mais aussi òans la soUi5:e! QueUe infil'rllité fomJamentale : It's uns 
Louflis, mais avec grâce; I't-.I
gance waigrc Jl'S aull'es; Ic
 profils l1loutolluiel's, 
lee cràncs aplalis, éviJ(.<;, lïnefL:hle et trans("cndantc niaiserie des fiG1Ut'II, dn f(\i 
au del'nier ti;
nrrlnt, sau' Louis-Philipp" qui joue là Ie re.'sonnaw
 (Ie Talleyr:md 
en 
8û
. C'cst Ie t"('poussoir qui, lIdns l'ord,'e de Cf'8 spectacles, JeHlet en sa pers- 
pectivc Ie com, WiC::lenl de N<.tpuléon. I( !.'av:Hlt.at;., I!il C la(f'
l:.bri;;lld, dcmt 11- 
rera à Nap()I,;un qui {'J}vuie Sf'S comparses à Charles X. La tißure de I'Empereur 
dornine tuul (L..
t.lI .Ii.:, Elle npparaÎt au fond 
I''' 

vén('l1ien18 et dC3 idée8. >> 
ltlémoi,t:s . saCl'e de Ch;ules X. 



406 


LA COALITION. - 180
. 


ment de la papauté 1. C' était peu de chose de l'avoir, par la 
force soldatesqne, chassé du Vatican, au temps du Direc- 
toire; d'en avoir fait un proscrit, presque un martyr. Mais 
l'avoir amené là... aumônicr du dieu l\lars et de Ia déesse 
Raison! 
Le véritable caractère de I'événement se dégage, non des 
spectacles, mnis des paroles; cclles-Ià furent vraies, et cUes 
portent loin : "Je monte au trône, dit Napoléon au Sénat, Ie 
1 er décembre, Ie cæur plein du sentiment des grandes desti- 
nées de ce peuple que, du milieu des camps, j'ai, Ie premier, 
salué du nom de Grand. n C'est tout l'esprit de l'Empire, et en 
voici, dans Ie serment prononcé à Notre-Dame, Ie 2 décembre, 
Ia couronne en tête, la main Ievée sur l'Évangile, toute Ia 
réali té : 


Je jure de maintenir l'intégrÎté du terl'itoire de la République; de 
faire respecter les lois du Concordat et de la liberté des cultes; l' éga- 
lité des droits; la liberté politique et ci vile; l'irrévocabilité des ventes 
des bi
ns nationaux; de ne lever aucun iUIPôt, de n'établir aucune 
taxe q 
 'en vertu de la loi; de maintenir l'institution de la Légion 
d'honneur; de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur 
et de la gloire du peuple français '. 
Un seul mot détonne : Ia liberté polilique,. la vérité voulait 
qu'elle demeurât absente des discours comme elle I'était des 
pensées. Trois jours après, dans une cérémonie au Champ de 
l',Iars, aussi sincère que l'autre était artificielle, Napoléon com- 
pléta son intronisation en distribuant des aigles aux régiments. 
lci, Ie symbole d evenait vivant; ces aifflcs d' or étaient des 
dieux, comme ceux de Rome, des dieux sortis de l'homme et 
nourris de sang humain; c' étaient des êtres que chaque soldat 
animait du souffle de son âme : " Soldats! voil
 vos drapeaux; 
ces aigles vous serviront toujours de point de ralliement; ils 
iront partout OÙ votre Empereur les jugera nécessaires pour 


· . Les forfaits d'uD Alexandre Borgia. sont moins révo1tantø que cette hideule 
apoltasie de Bon faihIe 8ucceSleur. . Lettre de Joseph de Maistre, décembre 1S04-. 
!II Comparez, pour Ie développement, Ie di,cour8 du 27 décembre i804 à I'ou.. 
\'crture de la session. . 



LE SAC RE. - 180.&.. 



07 


la défcnse de son trône et de son peuple I. .. Et ce seront, pour 
les soldats, des dieux, aussi longtemps que les soldats vou- 
dront ct pourront vaincre en leur nOID. 
Napoléon crut utile de compléter les bulletins du sacre que 
les Gazelles portaient à toute rEurope, par des messages qu'il 
adressa aux rois. II leur offrit soIennell(1ment Ia paix : à Fran- 
çois d'Autriche, Ie 1 er janvier 180;) ; à George d'Angleterre, 
it Ferdinand de Naples et l\larie.Caroline, Ie 2 janvier. A 
François, iI annonce I'intention de renoncer à l'Italie du 
Nord, de la donner en royaume à Joseph; luais, si I'Autriche 
arn1e, il armera. Au roi de Naples, il déclare qu'il delneurera 
dans les Ca]abrcs, taut que le
 Anßlais seront à Malte et les 
Busses à Corfon; il flatte la vanité de l\Iarie-Caroline, ilIa 
traite en femrne d'État, en égale; mais il exige Ie renvoi du 
rninistre anglais, Elliot; mais iI menace: si la reine veut la 
rupture, elle en sera la première victime: " A la première 
ffuerre dout eUe serait cause, eIIe et sa postérité auraient 
ccssé de rég"ner. " 
Napoléon qui, pour son compte, n'y croyait guère, attri- 
buait à la cérélnonie de Notre-Dame une mystérieuse influence 
sur l'âme des autres hOfilmes. II avait reçu la consécration du 
peuple français par Ie plébiscite, celIe du pape par les onc
 
tions. 
I se crut, un instant, inattaquable, protégé contre les 
révolutions populaires par Ie vote national et, par Ie sacre, 
contre la coalition des raise II devenait l'un d'eux et Ie peuple 
s'incarnait en lui. l\Iais Ie peuple se reprend toujours, et les 
rois ne se donnent jamnis. II se jugea plus fort; en quai il se 
trompait étrangement, comme il se trompa toujours sur l'état 
d'âme et les vertus professionnelles des rois. Pour s'être 
déclaré l\lajesté sacrée, il crut que la majeslé résidait en autre 
chose qu' en les sept leUres d 'un mot de protocole, et que ce 
mot de sacrée portait en soi une grâce politique capable 
d'opérer la soumission des hommes. II se retrouva Ie 3 dé- 
cembre, ce qu'il était la veille, en présence d'une Europe où 


I .. Mon CODøeil d'État., discours du 27 décembre 180ft. C'eet dé.ormai.l. 
protocole. 



408 


LA COALITION. - 180.. 


rien n'avait changé. Le couronnelnent de Notre-Dame, aux 
yeux des rois et de leurs ministres, n'était qu'une cérémonie 
de plus et dont plus ricn ne subsistait. Pour I'Anglais et Ie 
Prussien hérétiques, pour Ie Russe schislnatique, I'évêque de 
Rome n'avait pu imprimer à I'Empereur de Paris un caractère 
d'inviolabilité dont il ne disposait pas; pour les catholiques, 
ceux de Vienne, ceux de Naples, c'était tout silnplement la 
faiblesse d'un pontife déchu et la profanation d'un mystère. 
La ltlajesté de Napoléon n'en ressortait pas plus sacrée que 
n'avait été celie de Charles Ier, de Jacques II, de Louis XVI, 
de Pierre IIr et de Paul Ier; que celie de tant de princes 
détrônés et de souverainetés délruites : Ie roi de Pologne, la 
Sérénissime République de Venise et Ie pape Ini-mêlne qui 
avait sacré Ie spoliateur de sa propre monarchie. Ce que Ie 
glaive avait élevé, Ie glaive I'ö.baiss
rait un jour, car ils ne 
connaissaient point d'autre signe manif
ste des arrêts de Ia 
Providence, arrêts toujours frappés d'appel quand ils décla- 
raient leur défaite, et défìllitifs seulement, à leurs yeux, 
quand iIs consommaient leur victoire. 
Ce n' était pas pour rétablir la monarchie française en C)on 
honneur, puissance et dignité, ni pour restaurer les Bour- 
bons, .jalousés et redoutés naguère, qu'ils se décidaient à 
recommencer, et formidablement, la guerre. Le sacre de 
Napoléon, par contre-coup, leur donna l'occasion de Ie mani- 
fester. Louis XVIII et sa monarchie errante ne furent jamais 
si abandonnés qu'en ce temps-Ià. Quand Ie prétendant pros. 
crit voulut lancer sa protestation contre rUsurpateur de Paris, 
ne trouvant aucune terre d'où il pût la dater, sans compro- 
mettre Ie seigneur du lieu, << ce sera, dit-iI, du sein même de 
la mer que je Ia daterai tJ . C'est Ia pièce connue sous Ie nom 
de Déclaration de Calmar, du 2 décembre 1804 I. II promettait 
une amnistie générale, leurs emplois 8UX fonctionnaires, leurs 
grades aux officiers, leurs propriétés aux acquéreurs de biens 
nationaux: quant å la liberté, moins encore que dans Ie ser- 


· Ernelt DAUDBT, leI Bourbons d La Bussie, chap. XVI-XVIIl. - Ol'fCKEl'f, t. II
 
p. i2
. 



LE SACRE. - t804. 


409 


lnent de Napoléon. II envoya cette déclaration aux souve- 
rains qui l'accueillirent par Ie silence. Alexandre lui-même, 
qui, rentré en hostili té avec la France, rouvrit sa frontière å 
Louis XV III et lui permit- d'hlverner à 
Iittau, répondit qu'il 
avait résolu" de ne prendre aucune part aux affaires de la 
France 1J. Cette prudence, ce dédain, ces arrière-pensées de 
politique parurent à Louis XVIII une injure à sa personne, un 
renielnent du principe qu'il représentait. Dépouillant I' em- 
phase officielle et Ie style convenu, il écrivit à ces renégats de 
leur propre cause : 
u En 1793, je rcprésentai inutilement à I'Empereur Fran- 
çois que s'il prenait Valenciennes et Condé, au nom du roi, 
mon neveu; s'il mettait en avant Ie dépositaire de l'autorité 
royale, il aurait pour alliés tout ce qu'il y aurait de bons 
Français, tandis que s'il prenait ces places en son propre 
nom, il aurait pour el1nemis l'universalité des habitants de la 
France En J 795, je rccommençai mes efforts avec aussi peu 
de succès. En 1 796, la mêlne politique annula l'effet de ma 
présence sur les bords du Rhin. En 1799, je redemandai 
vivement à Paul Ier de paraitre aux premiers rang de son 
armée. ow Ainsi, jalnais on n'opposa Le droit au eri1ne, Le sue- 
eesseur de trente rois à des tyrans éphé/nères, La LégÏLzmité à La 
Révolulion I. " 
Rendre la Pologne aux Polonais, restaurer la république à 
Venise, restituer les Légations au pape, les évêchés et abbayes 
d'AlIemagne aux princes ecclésiastiques étaient des pensées 
qui n'entraient dans l'esprit ni du tsar restaurateur de la jus- 
tice, ni des augustes assesseurs de son tribunal, Ie roi de 
Prusse et I'empereur d'Autriche. C'est pourquoi les protesta- 
tions de Louis XVIII contre Ie sacre de Napoléon demeurèrent 
parfaitement vaines, mais l'événement contre lequel il protes- 
tait demeura plus vain encore. 


I C'elt ici que, pour la première fois, je crois, paraît Ie mot de légitimi
t! au 
lens qu'il devait preD Ire en t 814. L'honneur du mot revient au roi et non, comme 
CD l'a dit, à TaIJeyrand. 



410 


LA COALITION. - j605... 


VI 


Novossillsof était arrivé à Londres Ie 16 novembre, con- 
vaincu qu'il aUait y meller toutes les affaires, endoctriner 
Pitt, mettre Ie cabinet à la discrétion de sa politique et de sa 
personne I. Cette confiance n' était point de trop, car ]e diplo- 
mate russe Inal1quait totalelnent de séduction. (( La nature, 
dit une conLemporaine g, avait disgracié cet honane, comlne 
si elle eût VOUlll qne l'expre:5sion repoussante de sa 6gure 
servît d'avertisscrneut à ceux que son adresse et sa duplicité 
ponvaient induire en erreur. Illouchait d'une façon toute par- 
ticulière : Landis qu'un de ses yeux flottait, l'autre scrutait 
an pins profond de l'âme la pensée qu'on cherchait à lui 
dérohcr. 1) , 
Lord 
Iulgrave avai t rcmpIacé IIarrowby aux Affaires étran- 
gères, homtne de second plan, qui laiss
it à Pitt toutes les 
grandes affaires. Novossiltsof conféra directement avec Pitt. 
Les deux partenaires se trouvaient d'accord pour renverser 
Bonnparte, sllpprimer I'Ell1pire d 'Occident, refouler la 
t"rance; mais, sur Ie lendelnain de Ia victoire, ils ne s'enten- 
daient plus. Alexandre voulait la paix russe et prétendait subs- 
tituer sur Ie continent sa suprématie à celle de Napoléon; 
Pif t ne comprenail au monde qu'une suprématie, celIe de 
1'....\ n
}l
terre sur les mers et dans les Indes; la paix anglaise, 
c'étail l'ouverture du continent aux produits anglais, et, dans 
tous les ports de I'Europe, dans tous les entrepôts, sur tous 
les Inarchés, Ia domination du commerce britannique. 
Alexandre avait sa pensée de derrière la tête, I'Orient, pour 
en devcnir l'arbitre, et Pitt, la sienne, qui était de ren empê... 


I 
hRTE
S, t. XI, p. so et luiv. - CZARTORYSKI, t. II : papiers relatifs à I. 
mi!!",ion de Novossilt.of. 
, l
fénl.Oi,.es de la comtesie Potocka, p. 366 



LE TRAITÉ DU il AVRIL. - i805. 



11 


cher. Alexandre nourrissait sa chimère, Ia confection d'un 
nouveau code de droit international, maritilue, en particu- 
lier, afin de prévenir Ia Guerre et de protéger les droits des 
nations I. Parlni ces droits, 6ffurait, en prelnière liane, celui 
des neutres : Alexandre aurait aimé introduire dans Ie droit 
des ffens la fameuse Liffue de Catherine, et faire garantir par 
I'Angleterre la liberté des neutres. Pitt aurait vonlu se faire 
garantir par la Russie l'intéffrité de l'Ernpire ottoman. 
I Novossiltsof commença par les u principes" , c'est-à-dire par 
Ie Code. "C'esl, dit-il, nne affaire de principe, presq'lc d'hon- 
neur pour la llussie qui vise à Ia suprématie du Nord; c'est 
une affaire d'il1térêt direct pour I'Analeterre qui vise à la 
suprématie universelle du commerce el de la mer "Pitt écouta 
silencieusement, et, quand Ie Uusse eut dévidé son écheveau, 
il se contenta de répondre que, sans discuter ni Ia méthode à 
suivre pour rédis-er ce code, ni Ies principes que ron y intro.. 
duirait, I'Anrrleterre ne s'y soumettrait pas. lIs passèrent alors 
à Ia question d'Orient. Pilt laissa paraitre quelque scepticisme 
sur Ie zèle d'Alcxandre à défcndre cet Empire, "Au bésoin, dit 
Novossiltsof, il défendrait les Turcs malaré eux "; mais, 
repl'il-il aussItôt, " si aucune autre puissance s' en emparait, 
1a face des choses chanrrcrait du noir au blanc". Pitt n'en 
demanda pas davantuge. II s'arrissait de se coaliser contre la 
France, ct il suffisait que I'on fùt d'accord pour ajourner la 
question d'O:ient tout Ie temps qu'il faudrait pour renverser 
I'Empire français 2. 
Les préliminaires réalés, on en vint à Ia grande affaire 
<levant laquelle les autres s'effaçaient. Novossiltsof précisa les 
vues de son maître: " Le pren1Íer objet est celui de faire ren- 
trer la France dans ses anciennes limites ou toutes autres qui 
paraHront convenir Ie mieux pour Ia tranquillité de I'Europe ; 
Ie second, de mettre des barrières naturelles à l'ambition 


I Comparez la conférence de Bruxelles et celle de la Haye, 1.874, t809. 
I A inei, dans une affaire moindre, en 1839-1840, Palmerston et Nicolas, d'ae.. 
cord pour défendre... en Éßypte, contre la France, I'intégrité de I'Empiro 
ottoman. 



411 


LA COALITION. - 1803 


de Bonaparte, lesquelles, maintenant la France dans ses 
limites, s'opposeraient à son agrandissClnent fuluI', et, finale- 
roent, Ie deI'nieI' est ceJui de consolider l' ordre de choses 
qu 'on établirail, par une alliance des plus intimes, Faile à per- 
pétuité, ent.re la Bussie et la Grande-Uretagne, - d'assurer, 
enfin, la tranquilIilé générale de I'Europe sur des bases soli des 
et tlur3bles. 1) - L'Europe, disait l
itt à Sirnon \Yoronzof, 
traverse une crise pareille à celie de la fin du seizième siècle, 
SOliS Ie règne de Louis XIV. Le sauveur de I'Europe, à cette 
époque, fut Guillaume d'OranGe qui (I é]ectrisa toutes les 
cour3 n et arr(>la In tnarche de Louis XIV, entraÎné par la l'age 
des conqllêles. Seu), rEnl percur Alexandre est capable de 
devenir un seco1!d Guiilaume d'Orange pour l'Europe. C'est 
à lui d' élecll'i
er la Prusse et I'Autriche; les autres nations 
suivront ces puissances. 
Pitt insista sur la nécessité" d'enchaîner n Ia France, " réin- 
téffI'ée dans scs anciennes frontièrcs, de l'cntourer de grands 
et puiS3ants États JJ : uue Italie confédi-rée, avec un Pién10nt 
agrandi et une Autriche pIltS étendue; une Allemagne confé- 
dérée, avec l'Autriche et la Prusse, ce derllier État aUGmenté 
de (( toutes les terres situées au nord de Ia France entre 1a 

Ieuse, la 
Ioselle et Ie nhin, y con1pris Ie Luxembourg ., . 
Novossill
of estima cet accroissement prussien excessif. Pitt 
ne s'y entêta point; mais la cOlnbinaison fut rcprise, en partie, 
en 1814. Quant à l\falte, Pitt ne voulut ricn entendre: ni 
cession dé!initive, ni abandon teluporaire. (( C'est, disait-il, 
une chose qui He Jép2ud IJas de Sa jI8je:té ai d'aucun de ses 
Ininist.rcs, \ u que Ie Parlclncnt et la nation ne Ie .
oaf[rirajent 
pas .. L 'achninislration serait renverßée, le l
'ililé désa' oué, ct 
la nation tonte occnpée d.e Ia venGeance CJlltre les fauleu1'3 
d'un tel ai'ranr,-clnent... La France, pouf3uivit-i!, étend sa 
dorninalion de Cadix à Civita- V ccchia; cUe fait son pos
ible 
pour lrallsÙ.)J'llICr la 
Iéditerranée Cll Iner fcnn2c franÿaise. 
Elle se propose de couquérir tout l'Etnpire otton1an; eUe 
a.spire à ch3
ser les 
\nGlais des lndcs. Si les F'rhnçais y réus- 
6issent, l'AnGJctcrre sera dé!ìniti\'L'll1ent ruinée. La liberté de 



Lit TRAITÉ DU 11 
 \ RIL. - 1305. 


413 


la 
Iéditerranée, l'indépendance du Levant et de rÉgypte, la 
sûrelé de rltalie, des îles IOllienncs et de l'empire ottoman 
sont essentiellemellt liées à ce que 
lalte reste à I'Angle- 
terre. " 
lIs parlèrcnt, sans y insister, du pacte général d'équilibre 
futur : pour Pill, c'élait affaire d'avenir; on la réglerait selon 
les événements. Novossiltsof aurait préféré que I'on traçât 
d'ores et déjà un plan (( de réorganisalion de l' Europe après sa 
);bération du jouG de Sa 
{aJeslé corse", (( l'anéantissement 
de Bonaparte " étant chose inévitable, à ses yeux. 
Iais 
Pitt ajourlla; il ajourna 3ussi la désiß'nation de la personne 
qui serait appeJée à régner en France. II put devineI' 
qu' Alexandre préférait un candidat de sa Inain, un roi ou un 
présidenl de république, un 
Ioreau; par exelnple, qui ferait 
de la France une autre Pologne, sous la tuteJIe russe. Novos- 
siltsof put pressentir que Pilt incIinerait vel's les Bourbons 
qui représentaient un principe plus stable et lui paraissaient 
les seuls capabIes d'acceplcr sincèrement, de subir avec 
dignité Ie retour aux anciennes limites, condition qui primait 
tontes les autres. 
lIs en vinrent alors aux subsides. L'Autriche demandait 
deux millions sterlinff pour l' entrée en campagne; quatre 
millions par an pendant la guerre. Alexandre réclamait 
1,600,üOO livres par an pour les 115,000 hommes qu'il 
mobiIiserait Pitt offrit, en tout, 5 millions sterling. 
Puis, pour calmer les scrupules d'Alexandre que I'idée de 
déclarer Ia guerre offusquait, que la chimère des arbitrages 
agitait, en son" âme de couleur changeante I JJ , iI convint que 
Ie tsar tenterait une entremise entre la France etl'Angleterre, 
laqueIle, bien entendu, échouerait et conduirait forcément à 
la guerre. Pitt s'en remit à Novossiltsof du soin de repré- 
senter, à Paris, les intérêts anrrlais, si Napoléon acceptait Ia 
proposition. " Personne, mandait Novossillsof à Czartoryski, 
ne serait plus propre à cela que moi. )) II partit pour la Bussie, 


I 
artorY8ki à 
ov088iIt80f. )1AR'fE
S, t. II, p. i03. 



A.lr.. 


LA COALITION. - i805. 


emportant un projet de traité, rédigé d'accord avec Pitt, et ce 
minislre envoya des plcins pouvoirs à lord Gower, ambassa- 
deur en Russie, pour signer ce traité. Le 18 février, il 
demûnda au Parlen1cnt cinq millions et demi de livres de 
fonds secrets It pour que Sa 
Iajesté puisse apporter un con- 
cours efficace là où eUe lrouvera nécessaire de Ie prêter... 
\r ous savez, lllcssieurs, que nous avons été obligés d' entre- 
teüir des rapporls et des correspolldances sur Ie continent ø . 
Le Parlelnent les vola, 
Entre temps, l'Angleterre et la Russie, chacune de son 
côté, avaient traité d'alliance et de subsides avec la Suède. 

Ioyennant 80,000 livres sterling par an, Gustave IV mettait 
à la disposition des Anglais, à titre de places d'armes et d'en- 
trepôts de commerce, Ie port de Stralsund, en POlnéranie, et 
rîle de nügen. 
Le traité d'aIIiance entre I'Angleterre et la Russie fut siGné 
à Pétersbourg, peu de temps après Ie retour de No,.ossiltsof, 
Ie I I avril 1805. it Ce traité, dit Alexandre, doit être consi- 
déré comme la pierre anffulaire de I' édifice qui va s' élever 
par les soins communs de la Russie et de l'Angleterre pour la 
prospérité de l'Europe I. "II fut, en efret, comlne Ie moule de 
tous les autres; il en donne Ie prototype, il en trace la 
méthode, il en découvre l'esprit. 
II se compose de sept articles patents, destinés à être com- 
muniqués à l'Autriche, à la Prusse, à la Suède et à tous les 
États invités à entrer dans la coalition, plus onze articles 
séparés et deux articles séparés et secrets. 
L'objet déclaré de l'alliance est n de rendre à I'Europe la 
paix, l'indépendance et Ie bonheur dont eUe est privée par I' am- 
bition démesurée du gouvernemenl français )J . Les aIliés for- 
meront un concert politique et une alliance militaire destinés 
ostensiblement à obtenir I' évacuation du Hanovre et du 
nord de l'AIJelnag11e, l'indépenJance de la I-Iollande et de la 
Suisse, Ie retablissement du roi de SarJaiß'ne, la sûreté du 


1 rthRTENS, t. IX, p. 1.02 et suiv. - Tcxte, id., t. II, p. 433 et IUÍV. - 
Cf. STA.NllOPE, t. IV, p. 306. - 
KE, t. I, p. 50ft. - ONCKEN, t. II, p. t77 J 



" 
LE TRAITÉ DU it A VUIL. - 1805. 


415 


royaume de Naples; l'évacuation entière de l'Italie; la 
garantie de la sûreté et de l'indépendance des États; l'établis- 
semenl d'une barrière solide contre les usurpations futures i. 
Les aIliés établiront, à cet effet, une Ligue de 500,000 hom- 
mes, effectifs, afin d'alnener, (( de gré ou de force, Ie gouver- 
nement français à souscrire au rétablissement de la paix et de 
I'équilibre de l'Europe )J. L'Ansleterre fournira ses floltes, 
plus un subside Dunuel de 1,250,000 livres sterling par 
100,000 hommes (art. III et IV du traité patent). La Russie 
s'engage à porter 60,000 homn1es sur les frontières d'Au- 
triche, 80,000 hommes sur les frontière de Prusse, plus 
des corps de réserve et d'observation. L'Autriche sera 
invitée à adhérer au traité et recevra, dès son adhésion, 
un million sterling, à titre d'entrée en campagne. La Prusse 
recevra la Dlême invitation, sauf, si eIle refuse, â voir 
les alliés faire cause COlnmune contre elle, ainsi que contre 
tout État qui, ,( par l'emploi de ses forces ou par une union 
trop intime avec la France, prétendrait élever des entraves 
essentielles au développement des mesures" que prendront 
les alliés, L'Espagne et Ie PortuGal seront invités à adhérer 
au concert, dans les trois mois qui suivront l'entrée en cam- 
pagne. La Suède est comprise dans Ie traité. L'Angleterre 
s' engRgc à payer les subsides CL si dans l' espace de qualre lnois, 
à compteI' du jour de la signature du présent acte, la Russie 
et I'Angleterre, ou l'une d'elles, faisait agir ses forces 
contre Ia France ". Cette action aurait lieu (C dès que l'on 
pourrait opposer à la France une force active de 400,000 h0111- 
mes", savoir : 250,000 Autrichiens, 115,000 Russes; plus 
les Napolitains, Hanovriens, Sardes et Anfflais i. 
Des {( bases de pacification )) ostensibles seront notifiées à 
Napoléon, savoir: CI Dne barrière entre la France et I'Italie; 
une barrière entre Ja France et la Hollande; la neutralité et 
l'indépendance absolue de la Suisse entière, de la Hollallde, 


1 ArtIcle II du traité patent. Ce tlont les conùitions, o8tensiLleø également, de 
PraGue et de Tæplitz, en 1813. 
i Articles séparés 1, 2, 4, 5, 8 



416 


LA COALIT] O
. - 1805. 


de l'Italie, et de rEmpire gcrnlanique ", c'est-à-dire l'éva- 
cnation de ces pays par les troupes françaises. l\Iais ce n'est 
qu'un lninimtun, ce ne sont que des bases de negociation; 
ces bases seront susceptibles de développclnent scIon les cir- 
constances de la guerre. II est très vraisenlblable que Napoléon 
ne les acceplera point et, d'ailleurs, " une négociation, si 
favorable qu' eUe soit, ne peut procurer les Inêmes résultats 
qu 'une guerre heureuse )). Dans cclte prévision, les alliés 
arrêtent les données qui, selon eux, devront lors du congrès 
général qui suivra cette guerre régler l'équilibre et former 
Ie système de I'Europe I. 
On a vu, par les instructions de N ovosiltsof et par ses entre- 
tiens avec Pitt, que l' objet réel de l'alliance était de " faire 
rentrer la France dans ses anciennnes limites "; toutefois si 
c"était déjà, si ce fut jusqu'au bout, et notamment en 1813, 
la pensée de derrière la tête qui gouverne tout Ie reste et 
par laquelle tout Ie reste doit être interprété, on ne jugea pas 
opportun, on jugea mêm
 dangereux de l'insércr littéralement 
dans Ie traité. Comme plus tard, en 1813, on n'y libelle que 
Ie mini1num, Ie terme premier et prochain des concessions à 
exiger. 
Iais après les avoir shpulées!i, les aHiés ajoutent : 
{( Ces points ne sauraient être pleinement obtenus tant que les 
lilnites de la France ne seront pas bornées à la l\Ioselle et au 
Rhin, aux Alpes et aux Pyrénées 3. u Ainsi, les ci-devant 
Pays-Bas autrichiens, la Belgique, " en tout ou en partie" , 
seront réllnis à la Hollande qui s'étcndrajusqu'à rEscaut, pos- 
sédera Anvers et forlnera une monarchie pUlssante, avec une 
hane de forteresses. La République helvétique sera auglnentée 
de Genève et de la Savoie; Ie Piémont Ie sera de la Répu- 
bliql1e italienne jusqu 'au Pô, de Parme, de Plaisance, de Gènes 
o 1 tOllS autres territoires que l' on jugcra opportun de Iui atlri- 
buer. Les pays ci-devant prussiens de la rive uauche òu nhin, 
seront restitués à la Prusse avec Ull arronòissement " qui 


I Article séparé 6. 
t Voir ci-Jf'
sUS, p. 414-1..15. 
21 )fARTE
8, t. II, p. 44.9. Cf. ci-deøsou., p. 3\10. 



LE TRAITÉ DU if. A VRII.. - 1805. 


417 


pourrait nlême s'étendre jusqu'à la frontière qui serait laissée 
à la France du côté des Pays-Bas" moyennant que la Prusse 
s' entende avec Ia H.ol1ande pour former une barrière ft au 
débordement de la puissance française )J. Enserrée de la 
sorte, Ia France ne conservera, tout au plus, de ses conquêtes, 
que la Iigne de l'Escaut au nord, et à rest, peut-être, si la 
Prusse ne s'en empare pas, Ie pays entre Rhin et 
Ioselle. 
Quant à Ia République italienne, dépecée déjà au profit du 
Piémont, les alliés consentiraient à en composer un royaume 
pour un des frères de Bonaparte, pourvu que I'État, ainsi 
réduit, jouît d'une indépendance absolue et ne pût jamais 
être réuni à la France I. Ce serait la récompense de Joseph, 
dont les dispositions pacifiques sont connues et appréciées å 
Londres aussi bien qu'à Pétersbourg. 
Les alliés posent en principe, et en reconnaissent ø la jus- 
tice et l'avantage )) , une restauration générale des princes 
dépossédés; mais ils se réservent de ne négocier sur ce prin- 
cipe n qu'autant que les circonstances et la sécurité future des 
différents États de I'Europe Ie permettront )J . Dès à présent, 
l' Angleterre s'attribue Malte; I'Autriche, ainsi que Ie stipulait 
Ie traité du 6 novembre 1804, sera indemnisée de n ses 
immenses pertes " dans Ie nord de I'Italie, et å Salzbourg; la 
Prusse pourrait obtenir FuJda; et Ie s'il Ie fallait absolument 
et si I' Angleterre y consentait, Ie royaume de Hollande I )J . 
Quant à la Russie, eUe trouverait ses satisfactions morales 
dans la suprématie de I 'Europe reconstituée sons sa direction, 
selon sa politique et ses convenances; elle se réservait de 
chercher ses satisfactions matérielles dans Ia Pologne, dont Ie 
tsar serait roi, et dans l'ernpire ture OÙ il prendrait Ie titre 
" d'Empereur, ou de protecteur des Slaves d'Orient 3 JJ. La 

uerre lui procurerait, en Allemagne et sur Ie Pô, de quoi 


I Bases de pacification arrêtéeø entre la Russie et l' Angleterre. M.mTE
8, t. II, 
).41.8 et tmiv., texte. 
, Rases, MAR'l'ENS, t. II, p. 450-455; id., traité du 6 novembre i804, art. XII, 
). 4-13. - Articlee pour l'a..rangement del affaires de l'Europe. CZARTORYSK.I, 
. II, p. 62-65. - Ci-des5lls, p, 392. 
· 
UR'l'OI\YSlu) 
fémoi,.es, t. I, p. 39
.
; t. II, p. 65. - 
i-de..u., p. 3M. 


TI. 


., 



'-il 


L.A. COALITION. 
 180S.. 


payer en terres i taliennes et en terres allemandes les parties 
de la Pologne qu'elle se ferait céder, de gré ou de force, par 
I'Autriche et par la Prusse. La Prusse sur Ie Rhin, I'Autriche 
à !vIilan et à Venise, les Russes å Varsovie, Ie royaume des 
Pays-Bas, garde-barrière de la France, la France dans ses 
anciennes Ii mites, Alexandre arbitre du continent, c'est Ie 
fond des traités de Vienne et l'aboutissement destiné,dès 1805, 
à la coalition qui se noue. 
Donc on n'exigera, pour amorcer la négociation, que l'éva- 
cuation de l'AIlemaffne, de I'Italie, de la Hollande, de Ia 
Suisse, c'est-à-dire de l'excédent et de l'excès qu'en France 
même nombre de personnes jugent dangereux et inutile. La 
négociation entamée de la sorte, et l'opinion, en France, 
gagnée par la (( modération u des alliés, on découvrira, par 
gradations, selon Ie progrès de la guerre, selon Ie possible, 
les prétentions, jusqu'à la dernière : n les anciennes limites, 
ou toutes autres qui pourront convenir mieux. >> Les condi- 
tions ostensibles semblent conserver à la France les lin-tites 
naturelles, les limites de Lunéville; eUes ne parlent que d.une 
barrière, sans la déterminer, et ron peut croire que ce serait, 
com me en 1713, une barrière de forteresses. Les articles 
secrets refoulent Ia France derrière I'Escaut et la Moselle. On 
n'en écrit point davantage dans h
 traité aEin de pouvoir, en 
équivoquant sur les termes, insinuer que Ie traité laisse à la 
France ses (I limites naturelles"; afìn surtout de laisser aux 
Français l'illusion nourrie par les amis de fAngleterre et )es 
amis de la Russie, flatteuse à l'amour-propre national, insidieuse 
aUI intérêts, au désir de Ia paix, que les alliés ne combatten. 
que la personne de NapoIéon, ne veulent réprimer que sef 
ambitions personnelles; qu'ils respectent, sans les dé6niJ 
d'ailleurs, et l'indépendance et l'intégrité de la France. II er 
devait être des frontières comme du gouvernement intérieu] 
de la France: "C'est, portait l'article premier secret dl 
traité, par des proclamations publiées å me sure que les évé, 
nements de la guerre assureront leur poids, qu'ils (Ies souve. 
rains alliés) chercheront à la disposer å écouter leu
s 
on8eils. " 



LE TRAITÉ DU 11 AVRIL. - 1805 


419 


Et voilà par queIles nuances ßTaduées ils arriveront de 
l'offre ostensible, à Napoléon, de Ia paix dans les limites de 
Lunéville, au renverselnent de l' Empire et à Ia paix dans les 
anciennes Jimites. Cette procédure astucieuse, destinée à 
séparer Ia cause de Napoléon de Ia cause de la nation fran- 
çaise et à dépopulariser la guerre, sera celIe de 1813. La 
France en sera Ia dupe jusqu'à l'entrée des alliés à Paris en 
1814; elle formera Ie fond des fan1euses négocialions de 
Prague et de Francfort et eIIe se dévoile tout crûn1ent dans 
les articles secrets du II avril 1805. 
l\'Iais il faut relever dans ce lraité d'avrill805 une dernière 
forine de procédure, qui en contient toute la finesse. Le 
traité est conclu entre l' Anglclerre et la Russie, et eUes y 
introduisent ces deux clauses: 1 0 qu'il sera tenu à I'issue de 
la guerre Ie un congrès pour discuter et fixer sur des bases 
plus précises qu'elles n'ont malheureuselnent pu l'être jus- 
qu'ici les prescriptions du droit des gens... el d'en assurer 
l'observation par l'établissement d'un système fédératif calculé 
I sur la situation des différents États de I'Europe )); 2 0 que 
I'Angleterre et la Russie n ne feront la paix avec la France 
que du consentement commun de toutes les puissances qui 
seront parties dans la Ligue 11) . II s' ensuit cette conséquence, 
subtile à discerner, mais juridique et certaine, que si par 

xemple la Russie ou tout autre membre de Ia Ligue offre 
ì Napoléon, pour l'attirer à la paix, des conditions plus accep- 
I abies que celles que I'Angleterre stipule dans Ie traité du 
) avril; que si Napoléon les accepte et que si la négociation 
'engage sur ces bases, rien ne sera fait, encore que d'autres 
)elligérants paraissent accepter aussi; car, Ie moment venu de 
igner, I'Angleterre apparaitra, exigera Ie congrès, invoquera 
1 clause portant que la paix ne doit être conclue que C& du 
onsentement COinmun ", et tout sera remis en question : 
laiR l'effet d'optique sera produit, et Napoléon ne pourra 
\1 
Ius, sans se perdre, recommencer la guerre. 
I
\ 


:1, 


I Article VI du traité, article VI 8éparé. MAI\TEl'fS, t. II, p. 
37, 443.. 



420 


LA COAI..IT I ON. - 1805. 


Ce sera Ie jeu de la Prusse ou de l'Autriehe de Ie prendre å 
eet appât I. 
Iais l'Autriche, qui formait une des pièees prin- 
eipaJes de la coalition, hésitait à s'engager. Toutes lei 
forces de la Prusse lui semblaient nécessaires pour opérer la 
Grande diversion, Ia seule puissante et décisive, l'attaque des 
Pays-Bas et de la T-Iollande, etla Prusse ne se prononçait pas 
pcut-être nlêlne négociait-elle avec Napoléon? La peur d'être 
devinés, prévenus, attaqués avant d'être prêts, avant Ie paye- 
ment des subsides anglais et l'nrrivée des contingents russes, 
commandait aux Autrichiens d'endoflnir I'Empereur des Frau- 
çais, de ne lui donner aucun sujel de plainte ou d'agression 
jusqu'à ce qu'on se crût en mesure de l'écraser l . Si, écrivait 
Cobenz), Ie ministre des affaires élrangères, à l'archiduc 
Charles, l
 4 décembre 1804 : (( si l'EInpereur des Français 
soupçonne que "union ùes puissances (Angleterre, Russie, 
Autriche) ne tend pas seulernent à s'opposer à de nouveaux 
empiétements de sa part, mais aussi à saisir la première occa- 
sion pour culbuter son ffouvernement et pour réduire J8 
France à ses anciennes limites, de sorte qu'il se verrait forcé 
de les prévenir, en saisissant l'occasion de tomber sur nou
 
comme la puissance la plus exposée à ses coups. . celte sup- 
position exige que notre cour... se conduise avec tant d( 
prudence et de modération que Napoléon se persuade qu'en. 
n'entrera jamais dans des vues dirigées contre sa personne e 
son Empire" , et que ce ne serait qu'en présence de nouveau; 
empiétements de sa part, u par une sorte de désespoir et d. 
nécessité 1) , que I'Autriche se joindrait contre lui aux deu 
autres puissances. lIs ajournent done. Pour mieux n endormir, 
Napoléon, ils Ie sollicitent, ils Ie tâtent sur les avantage 
dont il payerait, Ie cas échéant, leur neutralité. (I II est facil 
de sentir, dit une note contemporaine, que nos propositiol1 
devront être assez diverses, si la réunion avec la conr d 
Berlin devient invraisemblable, ou si nous devons en ahar 


I Ce sera Ie fond de la fameuse médiation prulsÎenne de novemhre 1805. Vc 
ci-après, p. 483, 498. 

 Y oir lei lettrea de Gentz à Hammond. STEM. 



LE TRAITÉ DU Ii AVRIL. - f805. 


ft.!! 


donner I'espoir, si NapoIéon entre dans les voies d'explica- 
tion et de conciliation sur l'arrangement des affaires d'IlaIie, 
ou s'ilies rejette et n'a recours qu'aux menaces et aux arme- 
ments. Quand il n'y aurait que Ie point infìniment délicat 
d'un amendement de notre frontière d'Italie... cet objet seul 
doit inf1uer très différemment sur nos ouvertures avec la 
Russie, devena
t aussi essentiel de s'y préparer, s'il peut en 
être question avec la France, que de I' ensevelir dans un pro- 
fond silence, en cas contraire. " Philippe Cobenzl, l'envoyé à 
Paris, fut chargé de tâter Ie terrain; on cc abandonnait à son 
j uffemen t et à sa dextéri lé de faire nai tre des explica- 
tions... ,) I Elles ne naquirent point, car on voit que Ie 22 avril, 
maJgré les représentations de l'archiduc Charles qui prêchait 
encore la prudence, Mack, passé tout à fait grand homme, 
rép?nd de tout, et est nommé général quartier-maître. De 
ce jour-là, la décision est prise : si I'Autriche retarde encore 
la signature du traité défìnitif, c' est qu' eUe entend se réserver 
jusqu'à la dernière heure Ie moyen de jouer Napoléon, 
et qu'elle ne veut signer qu'au moment d'entrer en cam- 
pagne. 
, 
Et ils pressent la Prusse. a Ce n' est que la Russie qui par- 
viendrajamais à la forcer d'agir maIgré eUe" ,écrit l\letternich. 
Gustave IV s'est engagé à livrer StraIsund et Rügen aux 
Anglais. La Prusse ne Ie peut permettre sans manqueI' à l'en- 
gagement qu'elle a pris envers Napoléon de maintenir la 
neutralité de I'AIIemagne du Nord; eUe notifìe à la Suède 
que si Ie roi Gustave agit contre la France, elle occupera 
Ia Poméranie, ce qui d'aiUeurs l'acheminera vel'S Ie Hanovre. 
II s'ensuit queIqlle humeur à Pétersbourg, une crainte d'en- 
tente entre Paris et Berlin, et dos soupçons que Czartoryski 
trouvc son intérêt à entretenir. 
(( Sire! écrit-il à Alexandre Ie 4 janvier 1805, il n'y a 
pas une arrièrc-pensée pour VOllS dans ma politique. Mes 


1 BEER, liv. I, ('hap. IV. - FOURiXIER, Gentz. wId Cohenzl, pièceø. - Napa- 
léoll., t. II, chap. II. - OXCKEN, t. II, liv. VI, chap. u. - Q. und P., t. II, 
pièces. - J..
li/fwi,.e.
 de l1Ietterllich. 



I!2 


LA COALITION - 1805. 


engagements sont forn1els, je suis incapable d'y manquer t. It 
Toutefois il 
'inquiète de l'approche des troupes russes. II 
n'est bruit que d'invasions et de dén1embrements, de la 
Russie en pologne, de Napoléon en Allemagne. 
Ietternich 
leur montre Ie nouveau Charlemagne, march ant (& par les 
mêmes principes politiques qui ont porté I'Empire romain à 
la monarchie universelle )). Mais les Prussiens raisonnent de 
I'Allemagne, comme les Autrichiens de I'Italie : ils éprouvent 
les mêmes velléités de laisser faire, pourvu qu'on les laisse 
prendre. lIs ruminent la maxime de Napoléon : la polilique 
des Élals est dans leur géog7"ap/zie. lIs ignorent les desseins que 
méditent, pour leur agrandissement, la Bussie et l' Angleterre 
et il leur semble que, pour Ie n1oment, Napoléon, étant seul 
en voie de beaucoup conquérir, serait seul en condition de 
beaucoup donner. n Jetons les yeux sur la carte "" écrit Har- 
denberg à Lucchesini, Ie 25 décembre 1804, pour qu'il Ie 
répète à Talleyrand; C& la Prusse ne peut pas s' arrêter là OÙ 
elle est, sans compromettre son existence. Plus, de concen- 
tration, une autre frontière qui écarte toute collision avec 
la France, dont nous voulons faire notre an1ie... voilà à quoi 
nous devons tendre, si nous ne voulons reculer rapidement. " 
Puis, aussitôt, la baseule du roi. Le ministre insinue å Paris 
que tel pays, bon à prendre en dépôt, serait meilleur à garder, 
la Poméranie, Ie Hanovre. 
Le roi occupera done Ia Poméranie; mais e'est en tout 
honneur et toute fìdélité envers la Russie; e' est une façon 
d'assurer la neutralité de l' Allemagne du Nord. Comment 
croire qu'il va u se déclarer eontre un ami avec lequel il espé- 
rait n'avoir jamais qu'une pensée I ,,? Illui dépêche un de ses 
officiers de eon6ance, Ie général Zastrow, qui s' expliquera : 
" II fallait agir en Grande puissance, dieter également la loi 


I Voir la correøpondance de Frédéric-Guillaume et d' Alexandre, décembre 
t.80
janvier 1805. B
ILLEU. - CZARTORYSKI, t. I, chap. XII; t. II, p. 66 et ,uiv. 
- ÛNCKJU", t. II, live VI, chap. I. - RANKE, t. I, live III, chap. XI. - HÜFFER, 
Lombard, chap. VI. - MARTENS, t. II, p. 338, 427 et 6uiv. 
I Lettre8 du 27 janvier, 16 man, 12 avril 1805. BULLBU. - ID.tructioD d, 
Za.trow, dan. RANKE, t. V, piècee. 



LE TRAITË DU 11 AVRIL. - 1805. 


"3 


aux deux États - France et Suède.-Occ?per la Poméranie, 
c' étnit Ia défendre ! " 
Quand Zastrow arriva å Pétersbourg, il y trouva Ie tsar 
décidé à forcer la main à son ami; toutefois Ie tsar donnait 
au roi une belle occasion de manifester son humeur pacifique; 
Ie jour même OÙ il avait signé avec I'Angleterre, il écrivit à 
Frédéric-Guillaume : "J'ai promis å Sa lfIajesté Britannique 
d'offrir moi-même à B0naparte la paix avec franchise et 
loyauté... J'adresse à Sa l\'iajesté la demande d'informer Bona- 
parte que, s'il transmet des passeports nécessaires à cet 
effet, une personne qui jouit de ma confiance particulière 
sera envoyée à Paris pour lui offrir la paix, mais directement å 
lui-même, sans intermédiaire I. " L'objel est de proposer à 
Napoléon les conditions ostensibles stipulées dans Ie traité du 
II avril, afin, si Napoléon refuse, de rejeter sur lui, devant 
son propre peuple, la responsabilité de Ia guerre. Le roi 
de Prusse, ayant porté Ie message, se trouvera, bon gré 
mal gré, compromis dans l'affaire et poussé par ce refus de 
Napoléon du côté de la Russie. Comment pourrait-il, en effet, 
rester neutre dans une guerre d"nt In délivrance et l'indépen- 
dance de l' Allemagne seraient Ie prétexte ostensible'/ Mais 
Frédéric-Guillaume n'en sait rien. II ignore les articles secrets 
et tous les dessous de l'alliance du II avril, et Ie voilà réduit 
pour n agir en grande puissance 1J , à remplir, les yeux bandés, 
I'office de parlementaire aux avant-postes. Tandis qu'il s'oc- 
cupe ainsi d'amorcercelte fallacieuse négociation, 80,000 Rua. 
ses s' approchen t de ses fron tières, prêts à défendre ses provinces 
polonaises, comme il défend lui-même Ia Poméranie suédoise t 
à Ie protéger ou à Ie démembrer, amis ou ennemis, selon 
l'occurrence, en tout cas, résolus à exiger Ie passage et A 
passer quand même. 


I Alexandre à Frédéric-GuiUaume, it avril t805. 



42' 


LA COALITION. - 1805;- 


VII 


Napoléon connaissait Ie jeu des Prussiens; iI ne s'y abusait 
pas; mais il avait trop d'intérêt à s'assurer leur neutralité 
pour ne point chercher à les gagneI' et å les lieI'. II Ie tenta 
jusqu'à Ia dernière heure. Convaincu de l'astuce des' Autri- 
chiens, il perçait leur politique; il ne se laissa ni n endormir " 
par leurs protestations, ni surprendre à leurs insinuations 
d'entente. Elles revenaient tontes, d'ailleurs, à se faire attri- 
buer un lot de l'Italie. Si Napoléon Ie leur concédait, ils Ie 
prendraient, sans doute, mais ils passeraient aussitôt du côté 
des alliés, afÌn de régulariser la cession et d'enlever Ie reste; 
puis ils tourneraient contre la France les forces qu' elle aurait eu 
l'imprudence de leur procurer. L'intérêt de Napoléon n'était 
point de leur assurer des avantaffes réels en compensation des 
promesses trompeuses, sur un papier d'État discrédité, des 
traités qui valaient des assignats; son intérêt était de les 
affaiblir, et, s'il Ie pouvait, de les obliger à désarmer. Ce 
serait un coup de prestige, une victoire sans cOlnbat qui dépas- 
serait en conséquences la victoire la plus chèrement payée, 
et qui déconcerterait la coalition, livrerait la Prusse et I'Alle- 
magne à la France, obligerait la Russie à s'arrêter en route. 
II sommera done I'Autriche de mettre basles armes, de dissou- 
dre ses corps d'armée, de renvoyer ses recrues dans leurs vil- 
lages. Si I'Autriche refuse, il I'abattra avant qu'elle soit prête : 
illève son camp, passe Ie Rhin et marche sur VÎenne; si Ie 
prestige opère, il passe la 
{anche et marche sur Londres. 
En vue de l'une comme de l'autre conjonctures, il machine 
des diversions contre la Russie et contre l'Anffleterre. II tire 
aux extrémités. II écrit au roi de Perse : (L J 'ai partont des 
agents qui m'informellt de tout ce qu'il In'inlporte de con- 
naitre. Je sais à quels lieux, et dans quels temps je puis 



L'IMMENSE PROJET. - 1805. 



!5 


envoyer aux princes, aux peuples que j'affectionne, les con- 
seils de mon amitié et les secours de ma puissance. " Les 
secours, it pense sérieusement à une expédition; les conseils, 
c'est de s'armer contre Ie Russe et contre I'Anglais. II écrit 
au sultan des Turcs, en un style emphatique qu'il croit 
oriental: n J'ai voulu être ton ami... As-tu cessé de régner? 
Réveille-toi, Sélim. Confie-toi à tes vrais amies, la France et la 
Prusse. Redoute les Russes qui venlent Constantinople. 
Soutiens la Perse. Si tu l'abandonnes, je comprendrai que Ie 
destin qui 1'a fait si grand veut détruire l'empire de Soliman; 
car tout change sur la terre, tout périt. Dieu seul ne périra 
. . I 
Jaffials . J) 
II envoie J unot à l\ladrid et å Lisbonne. De l'Espngne 
Junot exigera six vaisseaux et trois frégates, au Ferrol, du 20 
au 30 mars; un vaisseau et trois frégates à Cadix, sons Gra- 
vina, prêts à m
ttre à la voile et à se joindre å la f10lte fran- 
çaise. Du Portugal, la fermeture des ports aux Anglais, 
l'expulsion des agents anglais avant Ie 22 mars; sinon, la 
guerre immédiate. n Alors je fournirai, avant l'automne, les 
forces que l'Esparrne voudra, et nous nous emparerons du 
I 
Portugal. n Junot, en cette hypothèse, nest autorisé å s'en- 
tendre avec Godoy sur la destinée future du Portugal j J) . 
Ce sontles combinaisons du Comité du salut public lorsqu'en 
1795, la paix conclue avec la Prusse, iI se dispo
ait à tomber 
sur l'Autriche et à forcer l'Anrrleterre; ce sont celles du Direc- 
toire, en 1796, lorsqu'il songeait à marcher sur Vienne par 
les Alpes, et au lendemain du traité de Cnmpo-Formio, lor
- 
qu'il nomma Bonaparte général en chef des armées d'Angle- 
terre; ce sont ceIIes du premier Consul pour obliger l'....L\..ngieterre 
à consentir la paix et à reconnaître les limites de Lunéville. 
Napoléon y rev
ent parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de con- 


I A Sélim, '30 janvier; au roi de Perse, t.6 février, 30 mars; à Talleyrand, 19, 
20 mars; à Decrès, 28 mal's 1805. II renonça à cette expédition de Perse. ayant 
trop hesoin de !H'S vaisf
 lUX Lettre à Decrès, 13 avril 1805. 
! Lettrcs des t 9 C'1 ::2 f(.yricr; instructions de J unot, 
3 février 180!); à Decrèø, 
'" janvier; no(c pour Gravina, 30 février ; à Talleyrand, 12 janvier 180ã. - 
Revue des Deux Alolllles, janvier 1894- : étude du comte de l\Iouy. 



426 


LA COALITION. - i805. 


traindre I'Angleterre et que la paix, rompue par I'Angleterre, 
ne peut être renouée que par les mêmes moyens qui avaient 
forcé en 1802 I'Angleterre à la signer. 
.A.vec la même analogie, et comme sur Ie même rythme, se 
succèdent en Hollande et en Italie les mesures qui ont tant de 
fois mis les Bataves à la question et révolutionné la Cisalpine. 
Seulement, ce n'est plus l'effort maladroit et incohérent du 
Directoire; la main qui a pétri la République française en 
Empire, modèle, avec la même puissance, cette argile molle 
de la Hollande et de I'Italie. La Hollande continue ses 
doléances. Le Corps législatif refuse Ie don gratuit de 40 mil- 
lions réclamés par l'Empereur. Les employés bataves, notam- 
ment Ie fisc et les douanes, n' obéissent point aux agents civils 
de la France. n II n'y a qu'une chose à faire, dit Napoléon 
à 
farlnont qui commande l'armée d'occupation : ou la 
réullir à l'empire, ou lui donneI' un prince français I. " La 
réunion, Ie COinité du salut public pour les mêmes motifs 
y pensait dès 1795; un prince français e'est sous la forme 
impériale ce qu' étaicnt les épurations périodiques, et lea 
journées du Directoire. 
lais I'Europe n'est pas mûre à cette 
révolution : ce serait précipiter, étendre la guerre. Napoléon 
se contente d'une demi-mesure : un consulat, qui se trans- 
formera, Ie moment venu, tout naturellement en monarchie. 
La suppression des provinces et, avec elles, de l'autonomie 
nationale; huit départements; la centralisation à la française ; 
un Corps législatif comme à Paris, après Brumaire; un grand 
pcnsionnaire élu par ce Corps législatif et concentrant tous les 
pouyoirs. Cette Constitution dictée de Paris, COlnme les pré- 
cédenles et imposée par les mèmes moyens, fut votée par les 
députés bataves, Ie 22 mars, soumise au peuple les 9 et 
16 avril: sur 353,322 citoyens inscrits, 14,093 votèrent oui, 
136 non i. Le Corps législalif choisit pour grand pensionnaire 
Schilnmelpenninck, que Napoléon croyait à sa discrétion I. 


I MARl\fONT, t. II, liVe VII. - LEGJUND, chap. x. 
· Cf. t. V, p. 225, 314. 
· Lettrc à Schimmelpenninck, t.! mai 1805. 



L'IM
fENSE PROJET. - 1805. 


427 


<< Le pays, dit !\-Iarmont, était dans un grand état de souf- 
france, et il était au-dessus des forces du grand pensionnaire 
d'v remédier. Le mal était au cæur et semblait sans remède. u 
oJ 
II provenait de l'alliance même. 
La République italienne, objet des convoitises de I'Autriche, 
objectif de ses armées, était la forteresse de la domination 
française .en Italie. Napoléon entendait y concentrer Ie pou- 
voir comme en France mème. Vne consulte réunie å Paris y 
travaillait sous sa direction. Le væu des Italiens eût été "que Ia 
Lombardie, gouvernée par un prince indépendant, se séparât 
entièrement de la France, garantie contre les excès de pou- 
voir du prince p
r une Constitution, contre les abus de la 
suprématie française, par un traité ". NapoIéon pensait à la 
donneI' à son frère Joseph. Les goûls qu'affectait ce prince 
pour la liberté, ses sentiments Ii républicains " , son n huma- 
nité " très étalée, son indépendance jaIouse, dénigrante même 
å I'égard de l'Empereur, devaient rassurer les Italiens et sur 
l'article de la Constitution et sur celui de rindépendance. Pour 
Napoléon, c' était à la fois un acle de munificence impériale et 
nne sorte d'ostracisme doré; iI y mettait une condition 
expresse : Joseph, seion le
 précédent; des Anjou pour la 
France et des Orléans pour I'Espagne, renoncerait å toutes 
prétentions, à tous n droits )J à I'Elnpire, car Joseph possédait 
désormais sur la France des droits auxqueIs il pouvait renoncer. 
Illuminé un instant de Ia grâce royale il consentit, et une 
sorte de pacte de famille fut signé, en conséquence, dans 
les derniers jours de décembre 1804 I. Le 1 er janvier 1805 
Napoléon en informe l'Empereur François : n De concert avec 
Ie gouvernement de la République italienne, j'ai cédé tous roes 
droits sur ce pays à mon frère Joseph, que j'ai proclamé roi 
héréditaire de cette contrée. 11 La même notification fut faite 
à I'Empereur de Rus
ie i. 
Mais soudain, Joseph sera vise. Lagrâce impériale l'emporte 


I Texte : Frédéric 
IÁSSON, t. III, p. 11 et suiv. - R{EDER
RJ t. III, P 5!O: 
propositions faite. à Joseph Bonaparte. - BEER, p. 85. 
'CE. lettre à Alexandre II', i% janvier 1805. 



428 


LA COALITION. - 1805. 


définitivement sur la royale. C'est à la couronne de France 
qu'en veut décidément ce parvenu, si fier, dix ans aupara- 
vant, de son beau mariage avec une jeune fille de l\larseille 
qui lui apportait 150,000 francs de dot, des relations dans 
les " Échelles du Levant )J et les moyens d'exploiter " les 
vastes dOlnaines de I'Empire ottoman)J . L' ex-négociant s' était 
engoué désormais de la succession de Louis XIV et il n' en 
démordait pas. La couronne d'Italie, secondaire et subor.. 
donnée, lui semblait payée trop cher au prix de ses" droits " . 
II préférait attendre l'accident
 une mort " prématurée" de 
son frère cadet, mort subite aussi, sans testanlent ni adoption. 
II sutd'ailleurs colorer son refns de motifs propres à rendre sou- 
haitable aux FrRnçais, Ie cas échéant, la réclamation de ses 
" droits " : il ne voulait régner, disait-il, que sur un peuple à 
lui, son peuple ; il aurait exigé l'évacuation de toutes les for- 
teresses italiennes par les armées françaises. Cobenzl en 
reçut la confidence, d'autresaussi, etl'on s'explique comment, 
dans les traités du II avril, la Russie et I'Ang1eterre se mon- 
trèrent si conciliantes à l' ég"ard de ce Bonaparte et si disposées 
à lui attribuer une part des dépouilles de la République et de 
l'Empire français . 
Déçu de la sorte, et, à vrai dire 
 joué par Joseph, Napoléon 
se rejeta sur Louis. Ce prince maIgré son hypocondrie, se 
montra tout aussi jaloux que son ainé de régner sur les Fran- 
çais et tout aussi dédaigneux de la couronne de fer. Les 
voyant si peu dociles à Ie servir durant sa vie, si âpres à 
spéculer sur sa mort, NapoIéon se reporta sur Eugènc 
Beauharnais "E(t songea un mOlnent å I'adopter. II y prépara 
les esprits. Le 1 er février, il annonça au Sénat qu'il avai t 
pron1u Eugène à la dignité d'archichancelier d'État. " Élevé 
par nos soins et sòus nos yeux, depuis son enfance... nous Ie 
considérons... comme un des soutiens de notre trône et un 
des plus haLiles défenseurs de Ia patrie. Au milieu des sollici- 
tudes et des amertumes inséparables du haut rang OÙ nous 


I Voir ci-dessus, p. 417. - Cf. la Républirlue italiemze e,
 1802, p. 191. 



L'Il\l
IENSJ!. PROJET. - i80S. 


'19 


somme8 pIacé, notre cæur a besoin de trouver des affections 
douces dans la tendresse et la eonsolante amitié de eet enfant 
de notre adoption... tJ 
Mais le moment venu de signer, il hésita. II avait Ie pré- 
jugé, la fierté, I'amour de la famille dans Ie sang, dans Ia tête, 
dans Ie cæur, et toutes les raisons d'État s'évanouissaient 
devant cette idole. J../esprit de clan se transformait spontané- 
ment chez lui en esprit dynastique : ajoutez-y la complaisance 
envers des gens que I'on a t.irés du néant, la partialité de 
Louis XIV pour ses légitimés. Comme il ne pouvait laisser 
l'Italie en suspens, il décida de se l'attribuer, au moins 
provisoirement. II se fit done offrir par In Con suIte la cou- 
ronne des rois lombards, et l'accepta. Le 17 mars, il en 
informa Ie Sénat et fit publier Ie statut du nouveau royaume. 
C( Nous avons conquis Ia Hollande, les trois quarts de I'Alle- 
magne, la Suisse, rltalie tout entière... nous n'avons gardé 
que ce qui était nécessaire pour nous maintenir au même 
point de considération et de puissance OÙ a toujours été la 
France. Le partaffe de la Pologne, les provinces soustraites å 
la Turquie, la conquête dies Indes et de presque toutes les 
colonies avaient rompu, å notre détriment, réquilibre 
général... " II va ccindre la couronne de fer et la gardera 
n tant que la l\Iéditerranée ne sera pas rentrée dans son état 
habituel" . C'est par ces raisons qu'il motiva son avènement 
dans les lettres aux souverains et qu'il réclama la reconnais- 
sance du nouveau royaume d'Italie 1. 
En même temps, il fit sa sreur Élisa princesse de Piombino, 
commencement d'une féodalité nouvelle, première applica- 
tion d'un système d'apanages, compléments de l'Empire fran- 
çais. Puis il annonça qu'il se rendrait en Italie pour y organiser 
Ie gouvernement et qu'il y comptait faire un séjour prolongé. 
II s 'y disposait, en effet, mais à deux fins : celIe qu'il décla- 
rait, et rautre qu'il ne disait point, et qui était de détourner 
rattention du dessein de guerre, dès lors arrêté dans sa pensée, 


I 
u roi de Prusle, f.6 mars; à l'empereur d' Autriche, 1.7 mar. i80
. 



430 


LA COALITION. - 1805. 


et qui ne pouvait aboutir qu'à l'été. Ce dessein - l'immençe 
projet - comme ille désigne I, ille couvait depuis des mois. 
II Ie croit mûr. C'est par des diver
ions maritimes simuIta- 
nées, mystérieuses dans leur objet, déroutantes par leur 
divergence, d'inquiéter I'Anffleterre, de la provoquer,_ de l'ap- 
peler partout, de la disperser sur toutes les c{>tes de l'univers, 
des Indes aux Antilles et à I'Égypte. Cependant que, menacée 
de la sorte, eUe se portera partout OÙ eUe soupçonnera les 
Français de I' attaquer, les flottes françaises obéissant à un 
ordre COI1certé d'avance, virant de bord tout å coup, feront 
voile vers la 
lanche OÙ elles rejoindront les flottes de la 
Hollande et de I 'Espagne, et en un nombre tel de vaisseaux et de 
frégates que soutenu par cette armada formidable, Napoléon 
sera Ie maître du passage, où les Anglais n'auront laissé que 
des forces insuf6santes. 
Le 2 mars, Napoléon man de à Ganteaume, à Brest, d'appa- 
reiller Ie plus rapidement possible, avec ses vingt et un vais- 
seaux et ses six frégates; il se rendra au Ferrol, Ie débloquera, 
emmènera Gourdon avec quatre vaisseaux, deux frégates et 
l'escadre espagnole. II conduira Ie tout à la l\Iartinique OÙ il 
trouvera Villeneuve et 
Iissiessy. II réunira ainsi quarante 
vaisseaux de ligne. Aussitôt il fera voile sur I'Europe n en 
s'élpignant Ie plus possible de la route ordinaire et ne recon- 
naissant aucune terre "; il se dirigera sur Boulogne, où il 
sera du 10 juin au 10 juillet. Des instructions conformes sont 
envoyées à Villeneuve, à Toulon. Mais, à cet alniral, dont il 
redoute les hésitations, Napoléon adjoint, pour Ie tenir ce en 
énergie et décision" et Ie pousser droit au but sans se laisser 
intimider par les Anglais, Ie général Lauriston. Cet officier 
sera porteur d'un pli cacheté qu'il n'ouvrira qu'après être 
sorti de la Méditerranée et qui contient Ie secret de l'expé- 
dition I. Le 3 mars, J unot est invité à presser Ie départ de 


I A Decrè., il avril 1805. - Projets de Napoléon sur les Indcs orientales, 

té 1804-février 1805; voir PI\ENTOUT, flle de France sous Decaen, Liv. III, 
ch. III, p. 401 et luiv. - ROLOFF, Die kolonial Politik Napoleons 1, p. 161, 
169, t77. 

 
 Lauriston, SI, 1.6, it mar. 1805; à Decrè., il avril, 4 mai 1805. 



L'!MMEN3E PROJET - 1805. 


431 


Ia flotte espagnol
 : " Tout est prévu, lui écrit I'Empereur; 
tous les ordres cachetés ont été remise Ces ordres doivent 
être donnés secrètement et sans délai. tJ - "Si la jonction 
est opérée, les deux nations - française et espagnole - 
auront vengé les insultes qu'elles ont reçues de ces fiers 
Anglais depuis des siècles... JJ - " Je ferai une telle peur aux 
Al1glais qu'ils seront forcés d'y tenir - dans la Méditerranée 
- une force imposante, car je menacerai I'Égypte de tant 
de manières et si évidemment qu'ils craindront un grand 
coup; ils croiront que nos escadres vont aux Indes orien- 
tales. .. I II 
" La raison, les circonstances, écrit-il à Decrès, tout 
indique que l' escadre de l\lissiessy est destinée pour les Indes 
orientales. tJ L'amiral Cochrane ira aux Grandes-Indes, s'iI 
ne reçoit pas de renseignements. " C'est tout ce qu'un 
amiral et un of6cier général sensé doit faire dans sa posi- 
tion. " Nelson, toujours préoccupé de I'Égypte, inquiet 
pour la Sicile, fouillera la Méditerranée. Quand ils seront 
détrompés, quand ils apprendront Ie grand rassemblement 
aux Antilles, ils s'y porteropt à toutes voiles; mais il sera 
trop tard; la flotte française sera en route pour I'Europe. 
" Le but principal de toute l'opération est de nous procurer 
la supériorité pendant quelques jours devant Boulogne. 

Iaître du détroit pendant quatre jours, 150,000 hommp.s, 
embarqués sur 2,000 bâtiments, achèveraient entièrement 
l'expédition I. " II fait répandre Ie bruit d'une expédition 
nux Grandes-Indes, qu'il veut reconq
érir. On raconte que 
Lauriston se rend dans ces contrées OÙ son père a servi ; qu 'un 
débarquement de 10,000 hommes a eu lieu en Égypte. Napo- 
léon écrit à Cambacérès, qui n'est point dans le secret et donl 
les confidences prendront d'autant plus d'autorité : " Les 
Anglais seront bien plus inquiets aujourd'hui, lorsqu'ils sau- 
ront Ie départ de mon escadre de Toulon... Si eUe arrive à 
destination elle pourra leur faire aux Grande:;-Indes un Inal 


1 A Decrè., t2 avril; 4 mai; à Villeneuve, 8 mai 1805. 



432 


LA CQALITIO!'{. - 180$. 


plus considérable, car j'y ai des intelligences avec les 
Mahrattes... I n 

{ais pour Ie succès, Ie secret est nécessaire. Or, Ie secret 
est trahi. Les Iettres signées Ie 2 mars, et expédiées Ie 3 å 
Ganteaume, Villeneuve, Lauriston, Junot ont été surprises, 
à la copie, dans les bureaux, ou quelqu'un a parIé, de qui 
I'Elnpereur se croyait en droit d'attendre Ie sil(lnce. Le fils 
de ['ami écrit à d
Antraignes, Ie 1 er Inars. II l'informe des 
desseins nouveaux sur Ie royaume d'Italie, et il ajoute : (& Si 
la flotte de Toulon -Villeneuve - peut sortir, eUe ira s'unir 
à Gravina - la f10tte espagnole... si celIe de Rochefort peut 
sortir, eUe se réunira à Gravina... Elles doivent se porter aux 
Indes occidentales et attaquer la Jamaïque... Ils iront ravager 
. les Antilles et les rançonner, et fìniront par se porter à la Mar- 
tinique... Dès lors, la vengeance sera implacable, et si I'An- 
gleterre ne s'abuse, la clet du Mexique est dans sa main... II 
Et un peu plus haut, dans la même lettre : II L 'Angleterre 
saura dans huit jours Ie précis de ce que je vous dis là... Elle 
ajoute une foi entière à ces sources, à Paris; elle s'en est 
trop bien trouvée pour ne pas Ie faire. Gravina... est à Bona- 
parte; il suivra ses instructions, et eUes sont extravagantes 
d'une manière indissoluble; la rage seule les a dictées et la 
négIigence la plus oupable de I'Angleterre peut seule y 
donner du succès... Le successeur de Latour I n'a rien eu de 
plus pressé que d'avertir. " Les mouvements commencés, un 
autre avis, parti .de Paris, Ie 23 avril, confirIna celui du 
}8r mars: II On ne sait pas positivement la destination de l'es- 
cadre de Toulon qui est ressortie de Cadix; on s'accorde 
après à l'envoyer aux Antilles I. " C'est alors que Napoléon 


I A Decrès, f.2 avril; à Cambacérès, 13 avril; à Decrèø, 1.3 avril, 23 avril; 
à Rarbé-Marboil, 21; avril; à Fouché, 30 mai 1.805. 
s Nom ou pseudonyme de chef de l'espionnaGe anglais en France. PINGAUD. 
Voir ci-dessus, p. 222. Le Fils de ['ami, p. 369. 
I Pour lei conøéquences et la portée de ces avis, notamment sur les mouve- 
ments de Nelson qui alia chercher Villeneuve en Sicile, et, jusqu'au 9 mai, fit 
fausse route, voir l'intéressante et précise étude : la Campagne maritime de i805, 
publiée danl la Revue d'histoire rédigée à I'Etat.majorfrançais,août-décembre 
1901. Voir ci.aprè., p. 438. 



L'IMMENSE PROJET. - 1805. 


,ss 


partít pour I'Italie, décidé à donner au séjour qu'il y ferait 
tout Ie retentissement, tout l'apparat possible; mais, en réa- 
lité, prêt au premier signal du retour des flottes à courir en 
poste à Boulogne OÙ tout serait dispo
é pour I' embarquement. 
" Monsieur Decrè
, écrivait-il quelques semaines après, je ne 
sais pourquoi vous désirez tant mon retour à Paris. Rien n'est 
plus propre que mon voyage à cacher mes projets et à donner 
Ie change aux ennemis qui, lorsqu'ils sauront que je suis arrêté 
pour messidor et therrnidor, prendront davantage confìance 
et lâcherorit quelques vaisseaux. de plus dans les mers éloi. 
gnées I. . Et å Cambacérès, Ie 1 er juin : . Je crains d'être 
retenu hors de Paris tout l' été. J) 


J A Decrè., 30 mai t 805. 


VI 


I' 



CHAPIT1\E III 


LA GUERRB 


1805 


I 


Napoléon fit son entrée à 
fiIan Ie 10 mai. <<Son voyage 
est une course triomphale; un appareil magnifique l'envi- 
ronne I. JJ Les diplomates encombrent les salons du palais 
ducal. Lucchesini apporte les deux 3igles de Prusse, Ie rouge 
et Ie noir; puis, ce sont les envoyés de I'Empire germanique, 
du Valais, de I'Espagne, de Lucques, de la Toscane, de Gênes. 
L'Autriche n'a député personne; mais I'Empereur François a 
fait savoir qu'il accepte n les nouveaux arrangements 
de I'Italie 51 1J. Le couronnement eut lieu Ie 26 mai, par un 
temps merveilleux. La couronne de fer avait élé tirée du 
trésor de Monza. Napoléon, ceint de la couronne impé- 
riale, entra dans Ia cathédrale, cette couronne de fer à la 
main, suivi des dignitaires portant les honneurs de Char- 
lemagne, de I'Italie et de I'Empire. Caprara et son clergé 
Ie conduisirent au sanctuaire; Napoléon monta sur Ie trône 
et, posant la couronne de fer sur son front, prononça les 
paroles traditionnelles : n Dieu me l'a donnée, gare à qui 
la touche ! tJ ramenées par lui à leur sens primitif, à leur 
pleine réalité. Puis, un héraut dit : Napo/don, Ernpereur des 
Français et Roi d'Italie, est coul
onné, consac,.é et intronisé. Vive 
I'Empereur et Roi I Les acclamations éclatèrent et retentirent 


I BOTTA, liv. XXII. 
I NapoléoD à Barbé-Marbois, 3 mai 1805. 



LE ROYAUME D'ITALIE. - t805. 


435 


de l'église sur la place, dans les rues. 1& Les femmes, les 
enfants" , rapporte un soldat français qui sortait de la Révolu- 
tion, un des I' sauveurs" de la République en Fruetidor 1, 1& les 
femmes, les enfants pleuraient dans les rues; Ie délire était à 
son eomble. Les plus grands seigneurs de I'Italie se dispu- 
taient à qui lui baiserait les mains Ie premier, à sa descente 
de voiture; il y eut des Italiens du peuple qui se mirent à 
plat ventre dans une des rues où passa sa voiture, briguant 
d'être éerasés par eUe... " Tout n'était point servilité en eette 
exubéranee : l'homme était Ie plus grand que I'Italie eût vu 
passer depuis Charlemagne, et eet homme, né de sang italien, 
parlant la langue italienne, rendait à I'Italie son nom dans 
I'univers : en lui, c'était une patrie ressuseitée, leur avenir 
de nation que saluaient les Italiens. 1& A 
Iilan, dit un poète, 
un grand peuple réveillé ouvrait un moment les yeux. L'Italie 
sortait de son sommeil et se souvenait de son génie comme 
d 'un rêve divin '. " 
Napoléon estimait Gênes aussi nécessaire à la sûreté de 
I'Empire du eôté de la mer, que Ie Piémont du eôté de la 
terre s. Les AnGlais à Gênes, c: était Ia Provence menaeée. En 
outre, il avait besoin de matelots exercés. Les Liguriens 
comprirent qu'ils avaient Ie choix entre Ia destruction ou la 
vie tolérée : ils choisirent la vie. Leur doge en tête, ils vinrent 
solliciter leur réunion à I'Empire. Napoléon la motiva sur les 
représailles proyoquées par I'Anffleterre et, pour la première 
fois, il prononça, dans un n1anifeste, ce mot qui devait rece- 
voir une si prodigieuse extension dans sa politiqne, Ie blocus .& : 
u Le droit de blocus que les "Anglais peuvent étendre aUK 
places non bloquées, et même à des côtes entières et à des 
rivières, n'est autre chose que Ie droit d'anéantir à leur 


1 Mémoires de Bigarré. 
t CHATEAUBRIA
D, ltlémoi,.es. 
3 Vue déjà formf.e 50ns Ie Directoire, eeloD !VIicbelet, tIll, p. 21. 
· Peu de temps après, Montgaillard adressa à I'Empereur un mémoire où la 
ttléorí{> tlu blocnscontinentalestdéveloppée.- LUl\IBROSO, Napoleone 1 0 et l'Illghil- 
, terra, p. 101, 111,113. -Clément LACltOIX, Mémoires de IJlontga;llard.- 
}lémoire d" 25 juillet t805, p. 71-72 



486 


LA GUERRE. =- 1805. 


volonté Ie commerce des peuples 1. 11 Lucques fut ajoutée å 
l'apanage d'Élisa. Le royaume d'Étrurie fut organisé à la 
française et rangé SOlIS la suzeraineté I. Ain!;i se dessinait 
dans la pensée de Napoléon et se réalisait dans sa main l'idée 
d'un grand Empire; de cet Empire d'Occident, dont il mena- 
çait l' AnGleterre en ] 803; suzerain des terres, des années et 
du commerce de I'Europe centrale; f1anqué de ses États vas- 
saux; opposant leur coalition à celIe des Anglais, coalisé contre 
leur blocus, arrivant à les bloqner eux-mêmes, à les ruiner 
dans leur commerce, å leur rendre la mer inutile et stérile, à 
leur interdire tons les atterrissements : mesure de guerre, 
transformée en système politi que, OÙ s'ajustent étrangement 
les propositions de la propagande républicaine, les ambitions 
de I'Empereur, l'hégémonie de la République française sur 
les républiques satellites, de la n gran de nation" sur les 
nations subalternes. La formuIe de 1804 : Répllbliqlle Fran- 
çaise, Napoléon Elllpe1"eUr, s' étend ainsi du gouvernement inté- 
rieur de cette République à la constitution de I'Europe sous 
la suprématie française. 
Un de ces idéologues qne NapoIéon dénigrait si volontiers, 
ralIié, d'ailleurs, et absorbé dans Ie Sénat, Garat, ministre 
du Directoire à Naples en 1798, écrivait aIors au général 
Bonaparte 3 : Ie Je vous avoue, généraI, que l'idée d'une 
révolution en Italie par les Italiens me fait horreur... La 
seule chose qui sernit bonne et qui Ie serait certainement, ce 
serait de donner ici à Ia France une influence très prépon- 
dérante... Le résultat de toutes mes méditations a été de me 
persuader profondément qu'avec de la force et du pouvoir, 
en prenant l'espèce humaine tclle qu'elle est, on pourrait en 
créer une autre, en quelque sorte, dans laquelle on ne ver- 
rait presque rien de la stupidité et des folies de la première... 
C' est å VOllS de multiplier les essais pour multiplier les 


I :Mes5ar,e au Sénat, 18 man; (li8cours aux Génois, 4- juin; au go, falonier d4 
Lucques, 23 juin ; décrct lIur Piombino, :18 mars; sur Lucques, It juin 1805. 
I MARMOfTAN, Ie Royaume d' Ftrurie. 
· 30 juin 1798. Con'. i'léclite : Égyptc, t. J, p. 186-188. - CEo t. V. 



LE ROYAUi\-!.E D'ITALIE. - 1805. 


431 


méthodes..." Ainsi spéculaient, en leur âge héroïque, ces 
hommes qui, en 1805, gémissaient, à huis clos, 5ur la liberté 
perdue et la destruction des titres du genre humain. Celte 
philosophie se retrouve presque mot pour mot dans les Ins- 
tructions que Napoléon dressa pour Ie prince Eugène, Ie jour, 
7 juin 1805, où il Ie déclara vice-roi d'Italie. II écrivit là, en 
quelques lignes, son traité du Prince I : 


(( II viendra un temps OÙ vous reconnaîtrez qu'il ya bien peu de 
différence entre un peuple et un autre... 
cc l\lontrez, pour la nation que vous gouvernez, une estime qu'il 
convient de manifester d'autant plus que vous découvrirez des 
motifs de l'estimer moins. 
cc Dans toute autre position que celle de vice-roi d'ltalie, faites- 
vous gIoire d'être Français; mais vous devez ici Ie faire oublier, et 
vous n'aurez réussi qll'en persuadant que vous aimez les Italiens. lis 
savent qu'on n'aime que ce qu'on estime. II 


Les dominer en les méprisant, ainsi qu' on les avait conquis : 
cette domination engendre la haine, COlllme cette conquête 
la révolte. Napoléon l'éprouva en Italie à la longue, en Alle- 
magne plus tôt, en Espagne iÌntnédiatement. 
A Naples, 
Iarie-Caroline lui donne toujours de l'inquié- 
tude. II envoie "un avertissement pour contenir cette furie I II . 
Si eUe bouge, ilia traitera comme une simple Mme de 
Staël. Sa police intercepte des lettres de cette reine avec 
l'infante d'Espagne, femme de Ferdinand. Napoléon les com- 
munique à Godoy. Ce ministre y apprend que, si Charles IV 
meurt - Ie roi était alors malade - il sera, dans les vingt- 
quatre heures, conduit en prison. A Paris, les agents français 
complotent avec Izquierdo l'exhérédation de Ferdinand. 
Cependant, la pensée de Napoléon vole sur I'Océan. II 
calcule, il conjecture les mouvements de l'ennemi, lei évolu- 
tions de ses vaisseaux a. II se représente les Anglais éperdus 


I Diøcour. au Corps législatiE d'ltalie; décret; instruction., ., juin 1805.- 

f. au prince Eugène, 12juin: détai1s d'appJication. 
· A Talleyrand, 3 juin 1805. 
I Amiral J URIEN DE LA GRAVIÈRE, Guerres maritime! de 14 Bipublique et fl. 
lEmpire, t. II, chap. IX et ,uiv.; TUIERS, t. V, p.436 et .uiv. 



X.38 


LA GUERRE. - 1805 


sur toutes les mers. cc lIs se voient pris corps à corps; ils 
craignent pour les lodes, pour I'Amérique et pour leur 
propre patrie... )) - CI SO
Tez certain qu'ils vont faire des expé- 
ditions de troupes et de vaisseaux pour I'Amérique et qu'ils 
ne garderont pas plus de vinGt et un ou de vingt-deux vais- 
seaux devant Brest... Défaiquez des vaisseaux angIais qui 
sont en An1érique les six qui poursuivent Missiessy qu' on 
croit aux Indes, et que vingL vaisseaux poursuivant Villeneuve 
s'éloignent pour quinze jours, les Anglais n'en pourront plus 
réunir que quarante, et Ia flotte française, retour des Antilles, 
en réunira soixante-cinq dans la l\{anche. " 
Iais 1\1issiessy 
est-il en route? Où est Villeneuve? Ganteaume ne sort pas! 
<< V ous avez mis des si, des car, des mais. J'ai étouffé d'indi- 
gnation. II faut agir, agir! " N'ilnporte par où, n'importe 
comment, jeter la confusion en Angleterre. "C'est un gou- 
vernement occupé de chicanes intérieures et qui porte son 
attention où il y a d
 bruit I. " 1\Iais iI manque aux marins Ie 
génie, l'audace, la confìance que dix années de guerre et tant 
de victoires ont développés chez les généraux de la Répu- 
blique. Puis, Ie secret a transpiré. Le 30 mars, Villeneuve a 
pris la mer. Nelson, qui Ie guettait à Palma, en est averti et, 
Ie 3 avril, se met à sa poursuite, tâtonnant sur les eaux désertes 
et sans sillage : " épuisant travail de doutes, de suppositions, 
d'appréciation de vagues indices, qui devait durer plus de 
trois mois i. IJ II suppose que Villeneuve est parti pour I'Égypte, 
menaçant peut-être la Sicile, au passage. Ill'y cherche. Le 9, 
il est devant Palerme. Le 19, il apprend que la flotte française 
a passé Ie détroit de Gibraltar, Inais OÙ va-t-eIle? au sud, aUK 
Indes? à I'ouest, en Amérique? au nord, en Angleterre ? (& Ma 
bonne fortune semble envolée, écrit-ille 20 avril. Je ne puis 
avoir un vent qui ne me soit contraire... Le fait qu'ils ont 
rallié les vaissenux espagnols de Cadix semble me prouver 
qu'ils n'ont pas l'intention d'aller aux Indes occidentales, ni 
au Brésil, mais bien de débloquer Ie Ferrol et d'aller de là en 


J A Decrè., 25, 26, 27, 
9 mai; 9, 14, 22 juin :1805. 
· MAliAN, Life of Nelson. - Corl'. de Nelson. - Revue d'hisloi,'ø 



LE ROYAU
IE D'ITALIE. - 1803. 


439 


Irlande ou à Brest. ø II pense à les y poursuivre. 
fais son 
instinct de chasseur de mer lui suggère l'idée des Antilles. 
II écrit, Ie 5 maio de Tetouan, côte du l\Iaroc : (( Je ne puis 
pourtant pa
 Rller aux Antilles sur de simples supposilions, 
et, d'autre pat t 
 si je tarde, la Jamaïql.le peut être perdue. " 
Le 10 mai, par Ie travers du cap Saint-Vincent, il reçoit cette 
information: n Les opinions au sujet de la destination de 
l'armée combinée sont diverses; d'après les unes, eIIe va en 
Irlande; d'après les autres, aux Indes occidentales, en parti- 
culier à la Jamaïque. J) Le même jour, Ie contre-amiral Camp- 
bell, alors au service du Portugal,. donna l'assurance formelle 
que Villeneuve était parti pour les Indes occidentales. Nelson 
n'hésita plus et fit voile sur les Antilles. Le vent favorable, 
son audace habitueIle, il surprend Villeneuve, Ie déconcerte, 
lui barre Ie chemin! Cependant les Anglais qui, un instant, 
avaient craint d'être forcés de lever les blocus, demeurent 
devant Brest. Ganteaume ne sort pas. Les flottes anglaises 
continuent de croiser dans Ia 
lanche; elles s'y concentrent, 
au lieu de se disperser. C'en est fait de l'immense projet de 
Napoléon! ' 
Londres se rassure. L'alarme y a été chaude, à fa 
pensée que la Rotte de Toulon, (C après avoir dégagé les 
escadres de Cadix et du Ferrol et balayé tous les blocus, 
pourrait se joindre à la flotte de Brest pour venir ensuite 
occuper Ie canal, tandis que la Rottille de Boulogne 
amènerait en Angleterre une armée de 100,000 hommes )). 
- (( Pendant les huit jours qui viennent de s'écouler, dit 
Ie IJlorning Chronicle d u 3 mai, personne n 'a dormi tran- 
quille. JI 
Or, Ie. temps approche OÙ cette combinaison, la plus vaste 
qu'ait formée Napoléon, devrait s'accomplir si ses calculs 
sont justes, si Villeneuve a compris et exécuté ses instruc- 
tions. Le 6 juin, il écrit à Decrès : C& Je serai à Fontainebleau, 
mais pour vous seul, -Ie 20 messidor-9 juillet. >> - " Je ne 
compte done sur Villeneuve que du ] Ir au 10 thermidor-du 
20 au 29 juillet, devant Ie Ferrol, du 10 au 20 devant Brest, 



4
O 


LA GUERRE. - f.805. 


et du 20 au 30-8, 18 août, devant Boulogne I. u II prescrit, en 
conséquence, des mesures et des préparatifs d' embarque- 
ment, un embarquement simulé, les 29 et 31 jUIIlet i. 
Cependant, Lucchesini [ui avait remis une lettre de Fré- 
déric-Gtiillaume, demandant des passe ports pour Novossiistof. 
Napoléon les envoya, mais par courtoisie pure envers Ie roi 
de Prusse. II pensait, de celte négociation, tout justement ce 
que ron en pensait à Pétersbourg. "La négociation n'abou- 
tira à rien, écrivait Joseph de 
laistre Ie 11 juin. Novossiltsof 
me l'a dit sans détour, et Ie prinee Czartoryski plus ouverte- 
ment encore, s'il est possible. " Napoléon par-tit de Turin, Ie 
8 juillet. Le 11, il arrivait à Paris, et il en était temps, s'il 
voulait prévenir la coalition. 


II 


Tandis que Nelson travaille à faire avorter Ie grand dessein 
maritime, Ie cercle se resserre autour de la France. Les rati- 
fications du traité du 11 avril s'étaient trainées, quelques 
semaines, en difficultés d'à côté. : Malle que les Anglais n'en- 
tendaient évacuer dans aucune conjoncture, et que les Busses 
auraient voulu remettre à I'Ordre, sous leur protection; Ie 
fameux u code maritime international". Pitt déclara qu'il 
romprait Ie traité plutôt que de céder sur l'article de l\lalte : 
ß Ce qu' on demande du roi est une chose qui ne dépend pas 
de Sa Majesté, ni d'aucun de ses ministres, vu que Ie Parle- 
ment et la nation ne Ie souffriraient pas. D - "La France, 
dit-il encore, prétend transformer Ia 
Iéditerranée en lac 
français, conquérir I'Empire ottoman, chasser l' Angleterre 
des Indes. 
i les Français y réussissent, I'Angleterre sera 
définitivement ruinée. Voilà pourquoi eUe est obligée de con- 


· A Decrès, 28 juin t 805. 
· A Marmont, 27 juin; à Bertbier, 28 juin 1805. 

 MARTENS, t. XI, p. 106 et ani.. - STAltBOPK, I. IV, p. 805 et auiy. 



ALLIANCE DE L'AUTJ\ICHE ET DE LA RU
SIE. 4
1 
server 
{alte. L'indépendance du Levant et de I'Égypte; la 
sûreté de I'Italie méridio<>>llaJe, des îJcs Ionicnnes et de toutes 
les possessions de I'empire ottoman sont essentiellenlent 
liées à ce que 1\lalte reste à I' Angleterre. " t\J al te est ind ispen- 
sable pour la protection de r Éß'yte, donl I'importance est 
telle pour I'Anglelerre qu 'el1e doit risque... dix ffuerres plutô
 
que de voir les Français s'en rendre maîtres I. - II faudra 
done renoncer à l'alliallce conclue pour Ie salut de Loute 
I'Europe, dit Woronzof. - C'est, s'écria Pitt, que rEurope 
ne serait pas sauvée... Avec quelquc douleur que ce soit... 
nous continuerons donc ]a guerre seuls; clle sera maritime. )) 
Et Pitt refusa d'accepter, pour I'article séparé, la rédaction 
qu'Alexandre proposait d'y insérer. 
Quant 8U code maritime, Pitt n'en voulut pas même 
entendre parler i . " Ces prétendus droits, disait-il, ont été 
déduits par Grotius pour avantager ses compatriotes, les Hol- 
landais; il a com posé son ouvraae sur ]a Iiberté des mers dans 
I'intérêt de la France. I) A ce droit de la nature et des gens qui 
n'existe que dans les Iivres, I'Auffleterre oppose Ie droit naturel 
tout cru - salus publzca sllprellza lex. n Elle périra peut-être, 
mais honorablement et avec gloire, pIulôt que de consentir à 
eet abandon qui amènerait sa chute. Quel est Ie ministre qui 
oserait songer même à une telle dégradation criminelle? II ne 
s'en trouvera jamais, car qui Ie ferait saurait parfaitement 
que ceia Iui coûterait sa tête et que sa mémoire serait un 
objet de haine pour la postérité. )J 
A la lecture de ces rapports, Alexandre éprouva une décep- 
tion amère et cet étonnement réservé tant de fois å tant 
d'aIIiés de I'Angieterre, que I'Angleterre vouIût rester soi- 
même et refusât de transiger sur les articles qui étaient pré- 
cisément pour elle I'objet de I'affaire OÙ eUe s'engageait. 
C' en était fait de la mission de Novossiltsof et de tout ce bel 
artifice imaginé pour forcer Napoléon à reculer, ou à prendre 
sur lui-même les responsabilités apparentes de la guerre. 


· Rapport de W oronzof, 5 juin t80S. - Piu à Novoasilt.of, "/ juin 1805. 
I MARTENS, t. XI, p. tI2-i15. 



44-1 


LA G UEn RE. - 1805. 


La mauvaise humeur passée, Ie tsar et son IDlnistre 
n'étaient pas hommes à renoncer, pour cette chevalerie de 
Malte, renouvelée de Paul Ier, et pour cette théorie du droit 
n1aritin1e, renouvelée de Catherine II, au n1agnifique et pro- 
fitable dessein de sauver I'Europe et de la placer sous I'hégé- 
monie russe I. La Pologne valait bien l'ordre de Saint-Jean et 
l'æuvre de "justice" , qui s'accomplirait à Varsovie par Ie cou- 
ronnement d'Alexandre, compenserait quelques abus du droit 
de visile, quelques captures de neutres et quelques blocus 
fìctifs. D'ailleurs, les esprits étaient montés à Pétersbourg et, 
å les décevoir, Alexandre eût non seulement perdu Ie pres- 
tige qu'il recouvrait, Inais joué Ie jeu Ie plus dangereux. 
La réunion de Gênes décida les Anglais à ratifier Ie traité 
du 11 avril. Gênes à la France, c'était la 
léditerranée å 
Napoléon. Les ratifications furent échangées à Pétersbourg, 
Ie 16 juiIlet, " sans y comprendre l'article X et son annexe" , 
c' est-à-dire l' article de l\Ialte 2. N ovossilstof, cependant, était 
arrivé à Berlin. r-rlais sa mission, qui n'avait jamais été qu'une 
feinte, n'avait plus de raison d'être. II reçut l'ordre de rentrer 
en Russie et quitta Berlin Ie 18 juillet. " Les troupes sont en 
pleine marche" , écrit Czartor)'ski, Ie 19 juin. Et, Ie 22 juillet, 
Ie chancelier 'V oronzof : " Si Bonaparte acceptait les bases 
qu'on lui offre pour la paix et dont 
1. de Novossiltsof est Ie 
porteur, I'Europe serait, en quelque façon, rassurée, et à 
l'abri de nouveaux bouleversements. 
Jais il faudrait une 
espèce de Iniracle pour lui inspirer une pareille déclaration, 
et nous n'en voyons plus dans ce siècle, je veux dire de mi- 
racles... " Ce qui Ie décidera, (c ce n'est pas la proposition de 
paix que Bonaparte ne peut Inême pas adlnettre sans se recon.. 
naitre pour un pleutre... Ce n'est qu'une guerre heureuse 


1 Sur l'état des esprits à Petershourg, voir TOLSTOÏ, la Guerre et la Paix, la 
,oir
e ehez 
I1le Scherer, en juillel 1805. cc C'est la Russie toute seule qui déli. 
vrerd l'Europe, s'écrie une femme. Nolre bienfa;teur a Ie sentiment de 8a haute 
milosion et iI v Sf'ra fidèle. . C'est à nous de racheter Ie 8ang du juste. L' Angle- 
terrc a ('esprit trop mercantile pour comprendre l'élévation d'âme de I'Empereur 
Alc'\andre. Eile a l'efu:oé de c
der :\la)te... . 
J STANHOPE, t, IV, chap. XLIII. 



ALLIANCE DE L'AUT:r:lICHE ET DE LA RUSSIE. 443 


contre lui et la reprise de tous les pays qu'il s'est adjugés qui 
pourraient l'y forcer... Les cabinets de I'Europe jugeront que 
Bonaparte ne pouvait accepter les conditions qu'on lui offre. 
Quant au motif et à la justice d'une coalition contre lui, elle 
ne peut être reconnue que comme juste et nécessaire par ses 
infractions des traités d'Amiens et de Lunéville, sa royauté de 
I'Italie, l'usurpation de Gênes, et enfin tout ce qu'on peut 
attendre de son audace et de la puissance énorme et gigan- 
tesque qu'il s'est formée et qui menace toute I'Europe 1 " . - 
" Sans 
spérer de la modération de la part de Bonaparte, 
écrivait Ie tsar 2, il faut lui prouver que 200,000 Prussiens, 
200,000 Russes et 300,000 Autrichiens, réunis aux forces de 
I'Empire germanique, sont prêts à l'attaquer... " 
Les Russes poussent donc à fond la Prusse, Czartoryski 
avec I'arrière-pensée de l'envahir, Ie tsar avec l'espoir de la 
rallier s. Dans tous les cas, en amis ou en ennemis, il fallait 
s'assurer Ie passage". Ce serait la pierre de touche de Ia poli- 
tique prussienne. Le tsar écrit au roi, Ie 19 août : " Le danger 
est parvenu à son comble... Votre l\fajesté a bien voulu 
d'avance m'assurer de son assistance pour ce cas, et je ne 
balance pas à vous Ie demander maintenant. " l\Iais, si la 
Prusse se dérobe, tout un plan, très insìdieux, est arrêté pour 
lui forcer Ia main. Le jour même OÙ Alexandre adresse cette 
réclamation à Frédéric-Guillaume, une note circonstanciée 
est envoyée à Alopeus : (( Dne armée rassemblée à Brody est 
destinée à entrer dans les États autrichiens Ie 22 aoû!. C'est à 
dater de ce jour que doivent être calculées toutes les mesures, 


I Le chancelier 'V'oronzof, 5 août 1805. 
S A Frédéric-Guillaume, 19 août 1805. 
· CZARTORYSKI, t. II, p. 141 et 8uiv; t. I, p. 396 et 8uiv. - ONCKEl', t. II, 
p. 159. - RANKE, 1. I, p. 50!'j.. - HÜFFER, p. 111 et luiv. - MARTENS, t. VI, 
p. 360. - TRÄTCHEWSKY, t. III. 
· u S'il en résultait une rupture avec la Prusse, non seulement iI faudrait 
renoncer au projet de réduire la France à de jUlte8 bornes, mail' aussi changer Ie. 
opérationl et la dcstination de nos armées puisclu'il cst à supposeI' qu'on dirigerait 
nos opération8 dang Ie royaume de PrUS8e et qu'iI faudrait lui enlever lei acquisi- 
tions que cette pui5iance a faites sur la Poloßne.. Lettre du chancelier à W oron- 
lof, 6 juin 1805. 



4"
 


LA GUERRE. - 1805. 


tant militaires que diplolnatiques, tendant à persuader ou å 
contraindre la Prusse à faire cause commune avec la Russie 
et I'Autriche. I) Les Prussiens connaitront l'entrée de l'armée 
russe en Autriche vers Ie 28 août. Alopeus recevra, dans Ie 
mênle temps, la lettre de I'Empereur pour Ie roi, avec une 
copie des traités signés par la Russie. II les lira, s'en inspi- 
rera, mais iI"ne les comlnuniquera à personne. II invitera Ie 
roi à se coaliser, tout au moins à poser une médiation armée. 
Si Ie roi atermoie, donne une réponse dilatoire, Alopeus refu.. 
sera de la transmettre. On compte que ces pourparlers trai- 
neront du 28 août au 16 septembre. Cependant, les armées 
russes s'approcheront, 40,000 hommes destinés à opérer en 
Hanovre et réclalnant Ie passage, 60,000 prêts à soutenir cette 
réclamatiou. Ces troupes seront prêtes à franchir la frontière 
prussienne Ie 28 septembre. Alors, une seconde lettre de 
I'Empereur sera remise au roi par Alopeus; si Ie 23 septembre 
Ie roi ne s'est pas décidé à se coaliser et å donner Ie passage, 
les armées russes Ie forceront : n Le parti est irrévocablement 
arrêté. >> - Ct La cour de Berlin cédait-elle? écrit Czartorysky, 
Ie succès du plan de la Russie cessait d'être prob]ématique...1) 
Résistait-elle? alors I{outousof la surprenait en pleine neutra- 
Iité, c& ses armées entièrement sur Ie pied de paix 1) , et occu- 
pait la Po]ogne. Nantis de la sorte de leur récompense future 
dans I'æuvre de fustice, les Russes se trouvaient en bonne 
posture pour attendre Bonaparte. S'il venait au secours de Ia 
Prusse, il se divisait, laissait à I'Autriche Ie temps de respirer;' 
s'il poussait droit sur I'Autriche, il s'exposait singulièrement, 
et peut-être réf1échirait-il au danger OÙ il courait. Alors peut- 
être concevrait-ill'idée de traiter avec la Russie et "de par- 
tager la domination de I'Europe >>. "La Russie, tenant son lot, 
eût négocié avec tous les avantages I." Cette arrière-pensée 
de haute politique doit être notée ici; eUe éclaire l'avenir; la 
fameuse révolution de Tilsit ne surprendra que les badauds, 
épris de coups de théåtre. 


I CZARTORYSKI. Mémoire A l'Emper.ur du 5 avril 1806, rétrolJpectif, t. II, 
p. 1,.5. 



ALLIANCE DE L' AUTRICHE ET'- DE LA BUSSIE. "G 


Restait à s 'entendre avec l'Autriche. Le 29 juin, Rasou- 
mowsky remet à Cobenzl une note pressante : la situation 
est décisive; que I'Autriche se prononce, on forcera Ia Prusse 
à marcher, on aura 500 à 600,000 hommes. Les Autrichiens 
hésitent encore. Peuvent-ils compteI' à fond sur la Russie? 
N'est-il pas à craindre que, tout d'UD coup, Alexandre ne 
trouve son avantage à traiter avec Napoléon, à lui aban- 
donnerI'Occident, moyennant que Napoléon lui abandonne 
rOrient I? La réunion de Gênes emporte la balance. n Nous 
ne pouvons faife des acquisitions en Italie que par une guerre 
heureuse ou par I'appareil de forces capables d'en imposer à 
Napoléon JJ , écrit Cohenzl à Colloredo. l\Iais il convient de 
filer les choses jusqu'à la réunion de cette force imposante; 
de laisser, ce qui serait une étrange fortune, NapoJéon s'em- 
barquer pour I'Analeterre, en Ie berçant d'une fausse sécurité. 
Alors on serait maître du continent, et il périrait bloqué dans 
sa conquête. D'où I'obligeance de l'Autriche à reconnaitre les 
(( nouveaux arrangelnents d'ItaIie " ; son empressement à 
rassurer, sur tout les tons, Ie chargé d'affaires de France å 
Vienne, La Rochefoucauld. C& C'est pour prolonger la sécu- 
, 
rité de Bonaparte jusqu'au temps OÙ il apprendra la marche 
des Russes que nous tenons vis-à-vis de Iui une conduite 
assez modérée pour ne pas trahir Ie secrel de nos vues " , écrit 
Cobenzl; et Gentz, dans un de ses rapports à Halnmond : (( II 
vous est connu, monsieur, par quels artifices nous avions 
trompé Bonaparte sur nos véritables intentions et avec quel 
bonheur nous y avions réussi jusqu'au commencement du 
mois d'août 2. " 
Des conférences lnilitaires eurent lieù à Vienne, entre 
Sch ",rarzenberg, et l\'Iack, pour l'Autriche; Winzingerode, 
pour Ia Russie : on y concerta Ie plan d'opérations a; raccord 


J Cohenzl à Colloredo, 12 juin 1805. FOURNIER, Gentz und Cobenz.l, p. 153, 
note. 
! Lettre de Cob('nzI, 22 août; de Gentz, 23 octobre 1805, rétrolpectif. - 
FOlln:'ìnm, r: ent:, p. 17;). - STEn
, Letlres de Gelltz. 
a Dans un plan ru:,se, élaboré en juin et communiqué à Vienne, I' Autriche 
devail surloul opérer en Italie, joindre se8 forces à celles des Busses en Alle- 




'ð 


LA GUERRE. - 1805. 


était formé Ie 16 juillet. Le 9 août, I'Antriche accéda offìciel- 
lement au traité du II avril 1. lis se croyaient sûrs de leur 
fait. ct Bonaparte, écrit Cobenzl Ie 2 août, si même il veut 
mettre ses arlnées en mouvement à l'instant où il recevra la 
nouvelle de l' entrée des troupes russes dans les pays hérédi- 
taires, ne peut arriver jusqu'à nous avant que nos aIliés nous 
aient rejoints et soient déjà avec nous sur Ie territoire de 
l'Empire. Ceci est calculé de manière qu'il n'y a aucune 
crainte à avoir à cet égard, surtout depuis que les troupes 
françaises sont dans un si grand nombre sur les côtes opposées 
à l'Angleterre. " 
Les alliés pressaient Naples de se préparer, de se déclarer. 
Un négociateur russe, Lacy, y était arrivé depuis Ie milieu de 
mai, secrètement, et, peu après, un officier, Oppermann, 
sons prétexte de santé st. On épurait l'armée, on agitait Ie 
peuple, ainsi qu'en 1798. Les Anglais disposaient une expé- 
dition maritime en Sicile. Les Autrichiens estimaient que 
Naples mettrait en ligne de 30 à 40,000 hommes, qui joints 
aux Anglais, venus de l\lalte, et aux Russes, venus de Corfou, 
formeraient une armée de 60,000 hommes, qui écraserait Ie 
petit corps de Gouvion-Saint-Cyr. En réalité, les Napolitains 
n'avaient rien, ni argent, ni soldats; mais ils se compromet- 
taient et se livraient aUK coups de Napoléon qui, victorieux 
en Allemagne, ne leur pardonnerait pas. Les avertissements 
ne leur manquaient point, et on Ie savait chez les alliés. 
C& Depuis son retour de 
lilan, écrit un Russe 3, Ie sieur Alquier, 
ayant demandé une audience à Ia reine..., déclara que si eUe 
ne se retirait des affaires, Ie généraI de Saint-Cyr marcherait 
sur Naples au nom du prince héréditaire, qu'ill'y proclame- 


magne, d'autres Russes, appnyés par leI! Suédois, opéreraient en Hanovre et en 
Hollande; les PrussienB feraient Ie I!iège de 
Iayence ct opéreraient sur Ie Rhin, 
et, après avoir pris Mayence, Be portcraicnt cn BelGique "si cette partie, comme 
la conI' de Londres l'avait pl'Oposé, doit être leur récompcnse " . TRATCHEW8K. Y. 
- 11(11 s'indemni8eraient là de ce que la Russie leur prendrait en Pologne. 
I l\fARTE
S, t. II, p. 428 et 6uiv. 
!I HELFERT, p. 166 et 6uiv. 
· Lettre de Tatistcbef, 3 août 1805. Arc/Lives JVo1'lmzof, t. XVIII. 



ÄLLIANCE DF L'AUTRICHE ET DJ: LA RU
SIE. 447 


rait roi, ou un infant d'Espagne, en cas que ce prince refusAl... 
Ayant eu, ces jours-ci, un entretien avec Ie comte de Kaunitz, 
ministre d'Autriche, it l'invita à écrire à sa cour que, si eUe 
s'intéressait véritablenient à In conservation des jours de la. 
reine, cUe ferait bien de l'engager à changer d'air. 1) 
Ainsi, trait pour trait, de Pétcrshourg à Naples, c'était l'en- 
tre.vrise de 1798 qui recommcnçait. Les alliés comptent que 
t3 ruine de l'Empire des Gaules entrainera la chute oe 
Napoléon; que la nepublique - si eUe se rétablit - ne sur- 
vivra pas à Ia perle du Rhin; qu'une monarchie seule sera 
capable d'organiser une France assez libre pour se con soler 
de son effacelnent, assez faible pour rassurer I'Europe, et 
cette couronne sera réservée au plus modeste, à celui qui 
signera Ie traité Ie plus rigoureux pour la France et donnera 
à. I'Europe les gages les plus satisfaisants : Bourbon, Orléans, 
Bonaparte ou autre; ces enchères renversées en décidcraient. 

Ioreau, qui n'avait pas encore quitté Ie continent et rôdait 
en Espagne, s'offrait à commander un corps auxiliaire, 
" arInée royale de France 1J. Les offres en parvinrent å 
Novossiltsof, à Berlin, en juillet; en avril, I'envoyé russe à 

ladrid reçut l'ordre d'offrir à' 
Iorcau un asile et Ie rang de 
général, au titre français, dans l'armée russe qui se préparait 
à entreI' en caInpagne 1. Dumouriez, enfin, se tenait aux 
aguets. Toute cette machine formidable devait entreI' en jell 
dans quelques semaines. Le 28 août, les Russes seraient en 
Galicie; Ie 28 septembre, ils forceraient la frontière prus- 
sienne : C& Encore trois semaines et tout secret sera superflu " , 
èéclarait Cobenzl. Ces trois semaines conduisaient l' Autriche 
au 12 septembre, et Cobenzl écrivait ces lignes Ie 22 août. Ce 
jour-Ià Napoléon avait pris son parti, renoncé à l'expédition 
d'Angleterre et décidé la marche sur Vienne. 


· PUWAUD, les Derltieres Ân.nées de MOI'eau. (Be vue de Paris, 15 décembre 
t8
9.) 



1t1t8 


LA GUERRE - lSQf). 


III 


Napoléon ne se vantait pas quand il Eaisait dire par un 
des agents: Ii L'Ernpereur pénètre toutes les vues de ses 
enn
nlis et en elnhra:;se d'un coup d'æil rapide les consé- 
quences les plus éloignées 1. 1J Avant quatre semaines, il pas- 
sera en Ang-Ieterre ou il se portera sur Ie Danube. S'il passe 
en Angleterre, il lui faut retenir I'Autriche; s'il lui fait la 
guerre, illui faut la prévenir. Dans l'un et l'autre cas, terri- 
fier, gagner, neutraliser Ia Prusse Ie temps d'aller à Londres, 
ou d'aller à Vienne, sauf à l'anéantir ensuite d'un coup de 
revers. Les trois affaires s'ordonnent dans son esprit sans se 
confondre 2. D 'abord, la descente prime les deux autres; puis, 
peu à peu, à me sure qu'approche Ie terme 6xé et que nul 
guetteur ne lui signale les voiles de Villeneuve, sa préoccupa- 
tion se détourne vers l' Allemagne; Ie reflux de la grande 
armée se prépare sourdement, et degré par degré, précautions 
d'abord, puis ordres de marche se succèdent, se précipitent, 
et cette combinaison, accessoire encore dans les trois der- 
nières semaines de juillet, devient principale dans les trois 
premières semaines d'août. Les Inouvements ne s'accom- 
plissent avec cette sûreté de méthode, ne se découvrent avec 
celte rapidité de coup de foudre, que parce qu'ils ont été 
médités, concertés de longue main. II n'y eut, en cette évo- 
lution, ni jeu de scène, ni coup de théâtre, ni prestige de 
génie : il yeut clairvoyance, prévoyance, conseil et enchaîne- 
Dlent. "Je ne me butais pas à plier les circonstances à mes 
idée
; je me laissais, en général, conduire par eUes. Qui peut, 


I Paroles de Laforest à Hardenberg, 5 août 1805. 
I Le lieutenant-colonel ROUSSET, l' Art de Napoléon. - E. DESBRIÈRE, Projets 
et tentatives de débarquernent aux lies britamtZque,l;, 1793-1805, t. III et IV. - 
ALAMBERT et GOLlfq, la Campag",e de 189! en Âlle'!lfl9.!!:.!:- . 



LA FIN DE L'IMMENSE I'ROJET. - 1805. 4,.9 


ê I'avance, répondre des circonstances fvrtaites, des accidents 
inopinés? Que de fois j'ai done dù changer essentiellement. 
Aussi ai-je véeu de vues générales, bien plus que de plan
 
arrêtés 1 ! JJ 
Le 20 juillet, iI appelle devanl Bouloane Ganleaume resté 
à Brest 2. Tout est préparé..., tout sera {,lnbarqué, enlbossé 
bors de rade, de sorte que, (I maître trois jours de la mer, 
nous n'avons aucun doute de la réussite... vous nous mettrez 
à même de termine