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Full text of "Revue archéologique"

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REVUE 

ARCHÉOLOGIQUE 



v o i r e i. i ,k S i it t r. 

Juillet à Décembre 1861. 



IV 



PARIS. IMPRIMERIE DE PILLET FILS AÎNÉ 

5, RUE DES GUANDS-AUGUSTINS. 



THE J. PAUL GETTY CENTER 
""— LIBRAR N/ 



BATAILLE D'OCTODURE 

{Suite et Fin.) 



La cause de l'expédition de Galba était... quod iter per Alpes, 
quo magno cum periculo, magnisque cum portoriis mercatores ire 
consuerant., patefieri volebat. Il résulte pleinement de là que depuis 
longtemps déjà le passage des Alpes Pœnines ou du grand Saint- 
Bernard était fréquenté, malgré ses dangers et malgré les droits 
considérables d'importation ou de portage, auxquels les marchan- 
dises y étaient taxées. 

Je ne traiterai pas ici la question de la route suivie par Annibal 
lors de son invasion de l'Italie à travers les Alpes, et je me contente- 
rai de dire que le texte de l'inscription de Saint-Maurice, rapportée 
plus haut, aussi bien que ceux des inscriptions votives du Saint- 
Bernard, avec l'orthographe constante POENINVS et par fois môme 
PHOENINVS, ne me laissent pas de doute sur la réalité du passage 
des Carthaginois par le grand Saint-Bernard. Pour moi donc Polybe 
a raison et Tite-Live a tort. 

César, dans tous les cas, nous prouve que de son temps le passage 
du grand Saint-Bernard était très-praticable et très-important depuis 
nombre d'années. 

La douzième légion, mise sous les ordres de Servius Galba, avait 
donc mission de protéger et de maintenir libre un passage très-fré- 
quenté à travers la chaîne des Alpes. Cette légion devait, si la chose 
paraissait nécessaire à son chef, hiverner sur place, avec la condition 
de rendre sa présence efficace; elle alla se poster à Octodure, ou 
Martigny; il en résulte invinciblement que le passage à garder était 
celui du grand Saint-Bernard, puisqu'à portée de Martigny il n'y en 
pas d'autre. Ce ne fut pas sans vaincre quelques obstacles semés 
sur la route, que Galba parvint à Octodure, mais bien... secundis 
aliquot prailiis faclis, compluribusque eorum castellis expugnatis. 

IV. — Juillet. 1 



2 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Où curent lieu ces divers combats? quelles étaient les forteresses 
qu'il fallut enlever en passant-? Nous ne le saurons probablement 
jamais d'une manière précise, el nous devons nous contenter d'enre- 
gistrer le fait, sans faire de vaines tentatives pour l'éclaircir. Toute- 
fois la position d'Agaunum, si forte, si facile à défendre contre la 
légion envahissante, dul être infailliblement une de celles qu'il fallut 
forcer; elle étail en eflfet la clef de toute la vallée supérieure du 
Rhône. Galba laissa deux des dix cohortes qu'il avait à sa disposition 
chez les Nantuates : construit cohortes duas in Nanlualibus collo- 
care. Je n'ai aucune espèce de scrupule à croire que ces deux co- 
horles tinrent garnison à Âgaunum même. 

Faut-il rapporter à la lutte même qui rendit Galba maître d'Agau- 
muii une inscription malheureusement incomplète, et qui se voit 
aujourd'hui encastrée à droite et au-dessus de la porte méridionale 
de l'église paroissiale de Saint-Maurice? Je suis bien tenté de le 
croire, sans néanmoins vouloir me permettre de rien affirmer à ce 
sujet. Voici celte inscription : 

IVNI MAR1NI 
VE EXDVCENA 
RIO HIC AB 
HOSTIBUS PV. 



Ce fragment comportait très-vraisemblablement les sigles ini- 
tiales D. M. et les mots PV (gnâ occiso), suivis de la mention des 
consécrateurs. Mommsen (n°19) a rapporté cette curieuse inscrip- 
tion en acceptant la restitution d'Orelli : Hic ab hostibus pugnâ 
occisus est, correction qui ne s'accorde ni avec le génitif du nom 
propre ni avec le datif du titre Exducenarius. 11 est ordinaire de 
trouver l'emploi simultané du génitif, suivi du datif, dans les épi- 
taphes antiques, et je n'en citerai qu'un seul exemple emprunté aux 
monuments conservés à Saint-Maurice même. Ainsi on voit au pied 
de la grande tour de l'abbaye, servant de pied-droit de gauche à 
l'ancienne porte aujourd'hui abandonnée, un cippe de grandes di- 
mensions malheureusement fort effacé et devant lequel j'ai dû passer 
à plusieurs reprises des heures entières, afin de reconnaître le texte 
correct de l'inscription. La voici : 



BATAILLE D OCTODURE. 3 

D • M • 
L ■ TINCI VERE 
GVNDI OMNI 
BVS HONOKIBVS 

FVNGTO 
VASSONIA M . F • 
TVRCA GONIVGr 
MON • D • KARIS ■ 

Mommsen (n° 22) a transcrit ce texte d'une manière presque en- 
tièrement satisfaisante, et, je le déclare, il y avait du mérite à le 
faire, grâce au déplorable état de la pierre. 

Revenons à l'inscription de Junius Marinus. A-t-il été tué à la 
prise d'Agaunum? son épilaphe a-t-elle été consacrée par les co- 
hortes qui restèrent en garnison en ce point? Nous ne le saurons 
jamais; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que les caractères 
de ce texte sont assez beaux pour pouvoir être, sans inconvénient, 
reportés à la date dont il s'agit. 

Maintenant revenons à Servius Galba et au lieu qu'il choisit pour 
y établir ses quartiers d'hiver. Ipse (constituit) cum reliquis ejus 
legionis cohortibus in vico Yeragrorum qui appellatur Octodorus 
hiemare; qui vicus positus in valle, non magnâ adjectâ planitie, 
altissimis montibus undique continetur. Cum hic in duas partes 
tlumine divideretur, alteram partem ejus vici Gallis concessit; alte- 
ram, vacuam ab illis relictam, cohortibus ad hiemandum attribuit; 
eum locum vallo fossaque muni vit. 

Commençons par examiner l'importance de la dernière phrase du 
passage que je viens de trancrire, phrase qui m'avait laissé quelque 
espoir de retrouver des traces de ce vallum et de son fossé. Mal- 
heureusement il m'a suffi de visiter le terrain une seule fois pour 
reconnaître l'inanité absolue de cet espoir. A plusieurs reprises 
depuis l'époque à laquelle se rapporte le fait de guerre qui nous oc- 
cupe, Octodure et ensuite Martigny ont été visités par le plus terrible 
des fléaux, l'inondation. Des excavations faites à proximité delà 



'l REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

gare du chemin de fer de Sion, montrent à quelle hauteur se sont 
élevés les détritus de toute nature répandus sur la surface de la vallée,^ 
à chacune des catastrophes de ce genre qui sont venues successive- 
ment la désoler. Je ne crains pas de dire que le sol antique, le sol 
foulé par les cohortes de Galba, doit être enterré aujourd'hui sous 
une couche de graviers et de cailloux, roulés dont la hauteur atteint 
an moins quatre mètres, si elle ne les dépasse pas. Le pavé antique 
delà vom qui conduisait à Sion a été reconnu à cette profondeur, 
entre le Vivier et les dernières maisons de Martigny- Ville; c'est de 
plus, à cette profondeur, que se trouvent enfouis les débris de l'an- 
tique Octodure. 

Si l'on veut d'ailleurs se faire une idée de ce qu'entraîne de gra- 
viers une inondation de la Dranse, qui n'est autre chose que le fleuve 
désigné par César, on n'a qu'à interroger les habitants de Martigny 
sur les effets de la dernière de ces inondations, et l'on sera véritable- 
ment effrayé. 

Le 16 juin 1818, le glacier de Gietroz se déplaça et lança sur 
Martigny de telles masses d'eau, que le niveau marqué sur la mu- 
raille de l'hôtel de la Tour s'élève à près de trois mètres au-dessUs du 
sol actuel des rues, sol qui s'est haussé, en cette circonstance, de près 
d'un mètre et demi au-dessus du sol précédent. On voit donc que 
s'il reste des traces de rempart et de fossés, ces traces sont ensevelies 
sous plusieurs mètres de gravier. Il n'y a donc aucune possibilité de 
reconnaître à quelque vestige que ce soit, sur le terrain, l'emplace- 
ment même des quartiers d'hiver de Servius Galba. 

L'Octodure des Veragres était une bourgade divisée en deux par 
une rivière qui ne peut être le Rhône, malgré sa proximité ; car 
César n'eût pas manqué de nommer, comme en d'autres passages, 
un fleuve de cette importance. La rivière sur les bords de laquelle 
était établi Octodure était donc très-certainement la Dranse, qui va 
se jeter dans le Rhône vers le pied du pâté de montagnes dominé 
par la Dent de Mordes, au point où la vallée du Rhône, après avoir 
couru directement du nord au sud, de Saint-Maurice à Martigny, 
s'infléchit brusquement à angle droit et se dirige à l'est, vers Sion. 

Mais le lit actuel de la Dranse n'est plus du tout le lit ancien de 
cette rivière. On l'a endiguée, en quelque sorte canalisée, et aujour- 
d'hui cette rivière coule entre le faubourg de Martigny connu sous 
le nom de Batiaz, et Martigny-Ville. Un pont couvert, en bois, et à 
deux voies, relie en ce point les deux rives de la Dranse, encaissée 
entre deux murailles. Il est facile, en se rendant de Martigny-Ville 



BATAILLE D OCTODURE. 5 

au Vivier, de reconnaître, à une dépression bien caractérisée du 
terrain, le lit ancien que la Dranse a abandonné. L'une de ses rives 
comportait la portion du vicus Veragrien concédé aux habitants, 
que les Romains forcèrent d'abandonner l'autre rive, pour s'y établir 
solidement eux-mêmes. 

Ici se présente une question importante. Les Romains s'établirent- 
ils sur la rive droite ou sur la rive gauche de l'ancien lit de la 
Dranse? Je n'hésite pas un instant à les placer sur la rive droite, et 
voici mes raisons : 

1° Ils étaient ainsi à proximité d'une côte boisée, capable, par con- 
séquent, de leur fournir les bois et matériaux dont ils devaient avoir 
un besoin incessant : sur l'autre rive, ils se fussent adossés à des 
roches abruptes et nues ; 2° en rejetant la population gauloise d'Oc- 
todure sur la rive gauche de la Dranse, ils coupaient en quelque 
sorte leurs communications avec le reste des Veragres et des Seduns ; 
ils les tenaient mieux en respect, enfermés qu'ils paraissaient entre 
la Dranse, le Rhône et la montagne, ayant derrière le dos les deux 
cohortes laissées chez les Nantuates, et en face les huit cohortes du 
camp; 3° ils étaient à proximité plus immédiate de l'entrée de la 
gorge quidonne accès dans l'Enlremont, et probablement môme à che- 
val sur la route primitive du passage des Alpes Pœnines. Le nom ac- 
tuel de Montagne du Chemin, porté par la montagne à laquelle le camp 
de Galba devait être adossé, comme nous le verrons tout à l'heure, 
semble nous avoir conservé la preuve de ce fait que dans l'antiquité 
on entrait dans l'Entremont par la rive droite de la Dranse. Un sen- 
tier y existe toujours, et ce sentier, après avoir tourné la Montagne du 
Chemin, vient, par une passerelle, regagner la route moderne de la 
rive gauche. Rien ne prouve qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Du 
reste, ainsi que je viens de le faire pressentir, les circonstances de la 
bataille démontrent d'une manière évidente que le quartier de la 
ville occupé par les Romains fut celui qui couvrait la rive droite 
de la Dranse. 

Depuis un certain nombre de jours Galba occupait la position 
militaire qu'il avait choisie ; il avait donné les ordres nécessaires 
pour faire affluer à son camp les grains dont il aurait besoin pour 
toute la durée de son séjour; enfin il avait entre les mains des otages 
qu'il croyait suffisants pour lui répondre de la soumission des Ve- 
ragres, lorsque tout à coup ses espions vinrent le tirer de la funeste 
sécurité dans laquelle il vivait, en lui annonçant que toute la popu- 
lation gauloise reléguée dans la partie de la ville à eux attribuée 



6 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

avail disparu pondant la nuit, et que toutes les hauteurs qui domi- 
nai. nt le camp étaient couvertes par une multitude de Seduns et 
«le Veragres. 

César nous apprend quelles étaient les dernières raisons qui 
avaient motivé cette levée de boucliers si peu attendue. Pendant 
( I u , • les Romains se trouvaient menacés à revers par les populations 
de la Vallée supérieure, les Veragres d'Octodure s'étaient réunis à 
leurs compatriotes de la Vallée inférieure et avaient occupé les hau- 
teurs du Trient, de Salvan, de Vernayaz et d'Evionnaz, pour 
couper la route aux huit cohortes de Galba et intercepter toute 
communication avec les deux cohortes laissées en garnison chez 
les Nantuates. 

Au moment où ces fâcheuses nouvelles étaient transmises à Ser- 
vius Galba, ses travaux de défense n'étaient pas achevés, ses appro- 
visionnements étaient incomplets encore, et une partie de son 
monde avait quitté le camp pour aller activer et protéger la venue 
des convois de vivres. La situation était donc des plus perplexes, et 
le général romain, autant sans doute pour mettre sa responsabilité 
personnelle à couvert que pour s'entourer des conseils des mili- 
taires expérimentés qu'il avait avec lui, réunit en toute hâte un 
conseil de guerre et recueillit les avis. On délibéra en face d'un 
ennemi ardent que l'on voyait fourmiller en armes sur les pentes 
voisines; les routes étant coupées, il n'y avait à espérer ni se- 
cours d'hommes, ni secours de vivres, « neque subsidio veniri, 
« neque commeatus supportari.jnterclusis itineribus.possent; » celte 
phrase démontre jusqu'à l'évidence que l'ennemi était maître de 
la route d'Agaunum (Saint-Maurice), et que son plan d'attaque était 
parfaitement conçu. Tout paraissait donc désespéré; aussi, comme il 
arrive en pareilles conjonctures, les avis furent-ils divers; les uns 
voulaient abandonner immédiatement les bagages et le camp, se 
ruer sur la route qui avait amené la légion dans ce coupe-gorge, et 
faire une trouée vers le pays des Nantuates, pour regagner la Pro- 
vince romaine. La majorité cependant décida que l'on défendrait le 
camp, el que s'il devenait impossible d'y tenir, on tenterait l'unique 
voie de salut qui resterait, c'est-à-dire que l'on essayerait de se faire 
jour en passant sur le corps des Gaulois maîtres de la Vallée infé- 
rieure. 

Le conseil de guerre venait de terminer sa séance, on avail à 
peine en le temps de passer à rexécution de la vaillante détermina- 
tion qui était adoptée, lorsque L'ennemi, à un signal donné, fondit 



BATAILLE D OCTODl'RE. / 

sur les retranchements romains, en s'élançant au pas de course et 
de toutes parts, du haut des pentes qu'il occupait, et se mit inconti- 
nent à lancer des pierres et des gœsa sur les défenseurs du camp. 
hostes ex omnibus partibus, signo dato, decurrere, lapides gœsaque 
in vallum conjicere. 

Ce passage est décisif pour la détermination du point où devait 
être le camp de Galba par rapport au cours de la Dranse. Si nous 
tenons compte en effet de la situation de l'ancien lit de cette rivière, 
à laquelle ce camp était appuyé, la rive gauche se reliait aux escar- 
pements abrupts de la montagne du château de la Bal iaz et delà 
continuation du flanc escarpé qui s'étend jusqu'assez près de la bi- 
furcation des routes du Saint-Bernard etde Chamounix. La rive droite, 
au contraire, s'étend jusqu'aux premières pentes boisées et partout 
praticables de la Montagne du Chemin. Pour se ruer des hauteurs 
qui dominent la rive gauche de la Dranse sur le camp romain, en le 
supposant placé sur cette rive, les assaillants auraient eu à faire un 
saut à pic d'une centaine de pieds. Cette raison est plus que suffi- 
sante, on en conviendra, pour reporter sur la rive droite la portion 
du bourg d'Octodure occupée par Galba et ses huit cohortes. Le 
Vivier, ainsi que je l'ai déjà dit, répond à merveille à la topogra- 
phie impliquée dans le récit de César, et je n'ai aucun scrupule à 
affirmer de la manière la plus précise que là, c'est-à-dire à rempla- 
cement actuel du hameau du Vivier et de son enceinte circulaire 
antique, était placé le camp de Galba. 

Je ne reviendrai pas sur le^péripéties de ce terrible combat ; elles 
sont si explicitement rapportées dans le récit dont j'ai donné, en 
commençant, la traduction, que je ne saurais les raconter d'une 
manière aussi brève ni aussi énergique. 

Après six heures d'une lutte pendant laquelle il ne fut pas pos- 
sible aux blessés eux-mêmes de se retirer de l'action, la garnison 
romaine se trouvait à bout de forces et à bout de munitions de 
guerre. Les armes de jet commençaient à manquer, une plus longue 
résistance dans de pareilles conditions était impossible; en plus d'un 
point le fossé était comblé et des brèches entamaient le rempart. Ce 
fut alors que Publius Sextius Baculus, brave centurion primipile, 
et le tribun des soldats Caïus Volusenus, homme de cœur et d'ac- 
tion, accoururent auprès de Galba, et lui déclarèrent qu'il n'y avait 
plus de chance de salut que dans une sortie désespérée. Galba n'eut 
pas de peine à se laisser persuader. Les centurions furent aussitôt ap- 
pelés auprès du général, qui les chargea de transmettre immédiate- 



8 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

ment à leurs soldats l'ordre de reprendre haleine, de se contenter de 
parer les traits lancés par l'ennemi, et de se tenir prêts au pre- 
mier signal à se précipiter hors du camp, à devenir d'assaillis assail- 
lants, el à mettre tout espoir de salut dans leur propre énergie. 

Nous avons vu tout à l'heure que les armes de jet des Gaulois 
étaient des pierres et des gœsa. Le gaesum était donc un javelot 
puissant, et non une lance que l'on conservait à la main pendant 
l'action. Notons en passant le rapprochement déjà fait depuis long- 
temps par les commentateurs entre le nom dejavelot gaulois, gœsum, 
et |,' mol gas qui, dans l'idiome gaulois, dislingue toujours un 
homme vigoureux et brave. 

Cette fois encore la tactique romaine devait l'emporter sur la force 
brutale. Au signal donné la sortie s'exécuta avec vigueur par toutes 
les portes du camp à la fois, et si inopinément, que les Gaulois n'eu- 
renl pas le temps de comprendre ce qui se passait, ni de se recon- 
naître en se ralliant. A l'instant même la face du combat changea 
complètement, et ceux qui étaient accourus à l'attaque avec l'en- 
tière conviction que le camp des Romains était à eux, se virent entou- 
rés en un clin d'œil et massacrés sans merci. Ici César nous donne des 
chiffres qui malheureusement trahissent un peu trop évidemment 
ce qu'on appelle le style de bulletin. Sur 30,000 assaillants 10,000 fu- 
rent égorgés dit-il, et les survivants, pourchassés l'épée dans les 
reins, n'eurent même pas la faculté de résister sur les pentes d'où ils 
étaient partis. Voyons un peu quel est le chiffre officiel de la popu- 
lation actuelle du pays des Seduns et celle du pays des Veragres, en 
partant de ce principe que la population moderne est à coup sûr 
aussi nombreuse qu'elle l'était à l'époque de César. 

Le Valais tout entier, c'est-à-dire le pays des Nantuates, des 
Veragres, des Seduns et des Vibères, comprend aujourd'hui 
81,559 habitants; ajoutons-en 10,000 environ pour la partie du can- 
ton de Vaud comprise sur la rive droite du Rhône entre Eslex et 
Villeneuve, et nous aurons, pour toute la vallée du Rhône, environ 
1)2,000 habitants. Si de ce chiffre nous retranchons celui qui doit re- 
présenter les anciennes peuplades des Nantuates et des Vibères, les- 
quelles ne prirent point part à la bataille d'Oclodure, il nous* restera, 
en cavant au plus haut, 40,000 âmes pour représenter les Seduns et 
les Veragres; si de ce chiffre nous défalquons encore les vieillards, 
les enfants et les femmes, je ne sais trop comment nous ferions 
pour retrouver les 30,000 combattants de Galba, réduits d'un tiers 
en un instant. Non, ces chiffres sont impossibles, et nous devons les 
regarder comme empreints d'une énorme exagération. 



BATAILLE D'OCTODURE. 9 

Quoi qu'il en soit, l'attaque fut repoussée pour cette fois; mais 
Galba avait vu sa légion assez fortement compromise pour n'avoir 
aucune envie de tenter une seconde fois la fortune en ce point. Il eut 
la prudence de laisser une nuit de repos à ses soldats exténués par 
une lutte qui avait dû quelque peu les démoraliser, et dès le lende- 
main, après avoir brûlé la ville d'Octodure, il prit la roule du pays 
des Nantuates, chez lesquels il ne jugea pas prudent de séjourner, et 
il rentra dans la terre des Allobroges, chez lesquels il passa l'hiver. 

Résumons : 

1° Agaunum, aujourd'hui Saint-Maurice, fut le point où Galba 
laissa en garnison deux cohortes de la douzième légion. 

2° Tarnaise ou Tarnadœ de l'Itinéraire d'Antonin doit être dis- 
tingué d'Agaunum. C'était une station militaire placée où est aujour- 
d'hui le village de Massonger. 

3° L'Octodure de César s'étendait sur les deux rives de l'ancien lit 
de la Dranse, entre Martigny-Ville et Martigny-Bourg. 

4° Le quartier de la ville gauloise choisi par Galba pour y établir 
son quartier d'hiver s'étendait de la Dranse au pied de la Montagne 
du Chemin. 

5° Le hameau moderne nommé le Vivier représente parfaitement 
l'emplacement du camp de Galba, dont le rempart et le fossé doivent 
avoir été recouverts depuis des siècles par les masses de gravier en- 
traînées par la Dranse, lors des grandes inondations causées par les 
terribles débordements de ce torrent fougueux. 

F. de Saulcy. 



NOUVELLES OBSERVATIONS 



L'INSCRIPTION GRÉCO- LATINE 



fROUVEE A t'HKJLS 



■ Los lecteurs de ectte Revue ont eu la bonne fortune d'être des 

premiers à jouir de la petite récolte épigraphique faite par 
M. Alexandre pendant son séjour dans le midi de la France. Parmi 
ces inscriptions, publiées dans les deux précédents numéros et ac- 
compagnées d'une traduction et d'un commentaire, il en est une 
très-curieuse et très-intéressante à plusieurs points de vue. Je veux 
parler de l'inscription gréco-latine découverte à Fréjus, et dont la 
partie grecque renferme un petit problème philologique. Comme 
mon interprétation est différente de celle qui a été publiée, je de- 
mande la permission d'examiner de nouveau ce monument, épigra- 
phique, et d'exposer les raisons qui me semblent militer en faveur 
de l'explication que je propose. 

Pour l'intelligence de la discussion qui va suivre, il est nécessaire 
de reproduire ici l'inscription avec la traduction qui a été donnée 
dans le numéro précédent : 

C. Vibio Liguri Maxsuma mater fecit. 

J ov tecepov ^pyoÇovto Y £ p* lOT£ 'p ot Ç ' ô 8è Aatu.wv 

Nr'-iov àvreêoXriff' i-mttetsç jcXtpuxTi. 

SuVYevéeç ysvsTai " ôu.où ov eOcc^ocv sOa'l/av 

îaïov. "il [lepoTrwv eXttiSeç où uloviixoi! 

\ Çaius Viliius Ligur sa mère Maxime. On construisait celte 
tombe pour de plus âgés. Mais l'arbitre ôe^ destinées a frappé (mot à 



INSCRIPTION GRÉCO-LATINE DE FRÉJUS. 11 

mot, a rencontré, a atteint) un petit enfant de sept ans par l'in- 
fluence du climat (mot à mot, de la région, de la contrée). Ses pio- 
ches et les auteurs de ses jours, tous ensemble, ont enterré celui 
qu'ils avaient élevé, (leur cher) Caius. Oh! que les espérances des 
mortels sont peu stables ! » 

On avait d'abord coupé le premier vers autrement et on avait ima- 
giné de supposer une faute du graveur (un o pour un e) et de lire : 

Tôv xobov r,fYà£ovTO fZoonoXEûoi • si 01 Aatutov, etc. 

Mais sur mon observation, cette conjecture a été abandonnée, et 
on a adopté celle que je proposais, -feçaurvéçou; • 6 os A. Ces deux leçons 
présentent absolument le même sens, comme il est facile de le mon- 
trer. Avec la première, yepawcepoi, le sens serait : « des personnes 
âgées préparaient ce tombeau, etc. » La destination n'est pas indi- 
quée : préparaient, pour qui? Pour toi, jeune enfant? Mais ce n'est 
pas admissible; desparents ne s'occupent pas d'avance du tombeau de 
leur enfant. Reste donc l'autre sens : préparaient pour eux-mêmes, 
c'est-à-dire se faisaient construire ce tombeau. Ce qui revient exac- 
tement à, on préparait ce tombeau pour (1), etc. Les deux rédactions 
présentent donc le même sens; toutefois, celle qui a été adoptée a le 
double avantage de ne rien changer au texte et à la construction, et 
de rendre plus sensible l'opposition entre yscaioTéfoiç ctvr>iov, opposi- 
tion qui existait certainement dans la pensée du poëtc. Voici un tom- 
beau qui était destiné à des personnes âgées; mais le destin, qui se 
joue sans cesse des prévisions humaines, saisit un enfant de sept 
ans, etc. On voit comme la pensée se présente naturellement et 
justifie la présence du verbe «vt86oXy)<w au vers suivant. Un mot en- 
core sur ywaioTÉpoiç. Je ne pense pas qu'il faille entendre ce compa- 
ratif par rapport à Vibius. Le sens est assez âgés, plus âgés que la 
pluralité et la grande masse; on sent que le positif yspaioi eût été 
faux, le comparatif l'adoucit et remplit ici le rôle qu'il joue habituel- 
lement dans les langues anciennes (2). Le français ne fournissant de 



I) Dialog. de A$trolog., p. 23 (Havniaj, 1830) : lloi/.i'/oy; Oopjo&v; -/.eu -a^a/a; 
ÊV te Tï6),£<7t "/.ai à&vcfftv oaoi; -/.ai iôia ïy.clgzm twv àvOpoVnMV éf/à^ov-rai. 

(2) On trouve précisément un exemple de ce comparatif dans une inscription 
trouvée à Marseille et qui, je ne sais pourquoi, a été omise dans le recueil de Boeckh : 
VETAIMOS AIONIIIOV kïTIOÏ EVTAEIAI KAI rKPÏïTEl'OÏ STKHSAS 
E<l>HBOr£ KAI rVMNAZIAPXHIAi: tfft, Seninr qui vicit adolescentes. 



12 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

forme ni pour le comparatif, ni pour le superlatif, le sentiment de 
ces nuances délicates nous fait un peu défaut. 

Examinons maintenant le mot âvTe6oÀ*i<re, qui est très-important 
dans la discussion. « Au second vers, dit M. Alexandre, le verbe 
<xvti6oXw, dans le sens de rencontrer, construit avec l'accusatif, 
est d'une grécilé douteuse. Si c'est une faute, il faut l'attribuer 
sans doute à l'habitude d'employer ce même verbe ainsi construit 
dans son acception poétique et attique de supplier. Mais avec le sens 
qu'on lui donne ici, je n'en connais qu'un seul exemple. Je le trouve 
dans les Oracles sybillins, que j'ai édiles, livre III, v. 737, passage 
du second siècle avant notre ère : Mifroi xaxbv àvriêûÀi^ç, de peur que 
tu ne rencontres (c'est-à-dire, que tu n'éprouves) quelque mal. Encore 
voit-on qu'ici la construction est renversée : c'est la personne qui 
rencontre le mal, et non le mal qui va au-devant de la personne. » 

Cette dernière réserve est faite avec d'autant plus de raison que 
l'exemple cité repose sur une faute évidente, dont la correction per- 
met de ramener le verbe àvTiêoXIw à son emploi et à son acception 
ordinaires. Citons le passage en question : 

My| xtvei Kouxocpivav ■ àxivY)xoç yap àf/.eivcov. 

IlapoaXiv U xoCttjç, M H TOI xaxov ANTIB0AH2H2. 

Au lieu de pitoi les bons manuscrits donnent pi «, leçon qui con- 
viendrait avec &méîoÀV)<îï]{. Comme la métrique s'y oppose, le savant 
éditeur ajoute en note : « edd. pi toi » en deux mois, qu'il réunit 
pour en faire pfroi. Mais comment justifier la présence de la parti- 
cule toi, qui serait une cheville d'autant plus déplacée ici qu'il s'agit 
d'un morceau très-bien écrit et remontant à une respectable anti- 
quité? Les anciennes éditions avec pi toi nous mettent sur la voie 
pour nous faire trouver la véritable correction : 

IlapoaXiv Ix xoitïi; (p) iydpr\s OU xivt]<ty)ç), MH TOI xaxov 'ANTI- 

[B0AH2H, 

ne tibi malum occurrat ou eveniat. 

Dès lors tout est régulier et conforme à l'usage adopté par Homère 
et par tous les poètes postérieurs. Témoin ce passage (Hymn. in 
Merc, v. 170), qui semble fait exprès pour justifier la correction 
que je propose : 

El ïi [x spsuvrço-£i A-^toû; afixuôÉoç uîôç, 

y AXXo t( 01 xflù jaeîÇov ôtoyuxt 'ANTIB0AH2EIN. 



INSCRIPTION GRÉCO-LATINE DE FRÉJUS. 13 

Dans le passage des Oracles sybillins, le mot en question est précédé 
et suivi d'une foule de verbes à la seconde personne ou à l'impératif. 
Les copistes, pour lesquels àvn.ëoXÉ« était un ancien verbe dont ils 
n'entrevoyaient le sens qu'à travers les nuages, ont écrit tout natu- 
rellement àvTiêoX7]cn)ç au lieu d'àvTtêoXïfay), et c'eût été un miracle 
qu'ils eussent résisté à cette tentation. 

Du reste, l'édition môme nous fournit les moyens de justifier cette 
correction. En effet, on y trouve un autre passage du même livre, 
très-ancien comme nous avons vu, ou toi est employé pour aol. C'est 
le vers 548 : Ttç toi 7tXàvov Iv <ppe<rl ôrjxe. Puis en note : « Lactantii co- 
dices plerique : t(ç toi, » et dans l'Index grœcitatis, placé à la fin : 
Toi' (pro «roi') III, 548. 

Cet unique exemple une fois écarté, il ne reste plus rien pour 
autoriser l'emploi de ce verbe avec l'accusatif dans le sens donné par 
l'inscription dont nous nous occupons, et il est bien constaté main- 
tenant que le poète a commis une erreur manifeste. L'élision àvT£- 
êo'Xïiff', pour àvTEéoOoidsv, prouve aussi qu'il a voulu s'exprimer comme 
les anciens. L'opposition entre yepaioTspoiç et vfaiov, dont nous avons 
parlé plus haut, explique le choix d'un mot comme àvTiëaXXw ou 
àvTiëoXéw dans la composition duquel la préposition <xvtï entrerait ici 
avec le sens de au lieu de : dès lors, on a une pensée régulière et 
une opposition semblable à celle que le poète a recherchée plus bas 
dans £6p£'}<xv sOa^av. Quant au verbe àvTiëoXÉw, employé souvent par 
Homère, il est neutre dans l'usage, mais sa forme sonne comme 
un actif. Or, comme il y a un sujet indubitable, Aaijxwv, et un accu- 
satif, vifriov, on est en quelque sorte fondé à croire que l'auteur l'a 
pris pour un verbe actif. La poésie qui provient des souvenirs d'une 
lecture poétique envahit le style épigraphique avec une grande 
transparence. C'est là un fait incontestable dont on peut voir des 
exemples remarquables dans l'appendice de {'Anthologie Palatine 
et dans la Sylloge de Welcker. 

Arrivons maintenant au mot xX^tm, le seul peut-être qui offre 
quelque difficulté d'interprétation. Suivant la traduction proposée 
plus haut, il a été pris, non dans le sens aujourd'hui vulgaire du 
mot français climat, devenu presque synonyme de température, mais 
dans celui que les Grecs lui donnaient ordinairement et qui est em- 
prunté aux géographes. Puis viennent quelques citations à l'appui, 
et entre autres celle-ci : « Dans Dorothée de Sidon, poète astrologique 
inédit, mais cité par Saumaise : (k0u7rXoûxu)v (dans les précédentes 
éditions gaôu^XouTov) xXij^a TaXXwv. » Le poème de Dorothée de 



i't REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Sidon est perdu , et les fragments que l'on en connaît ont été 
publiés plusieurs fois, et réunis en dernier lieu à la fin du vo- 
lume consacré aux Poetœ bucolici et didactici dans la collection 
Didot. Je crois devoir donner ici cette petite indication bibliogra- 
phique parce que précisément le motxXiua y revient avec le même 
sens pour ainsi dire dans chacun des articles consacrés aux signes 
du zodiaque Le (UaOuTiXouTwv xXi|j.a FaXXwv répond au signe du Sagit- 
taire. Le nom de Dorothée de Sidon, introduit dans la discussion, 
me hure à taire ici un petit aveu auquel probablement ne seront 
pas indifférents ceux qui prennent intérêt aux lettres grecques. Le 
nombre des vers de ce poëte recueillis jusqu'à présent ne s'élève 
qu'à quatre-vingt-six; j'en possède plus de deux cents qui sont iné- 
dits : j'espère pouvoir les publier prochainement. Cette citation aura 
eu cela de bon, de stimuler ma paresse ou mon insouciance qui de- 
puis un grand nombre d'années laissait, sans profit pour la science. 
celle petite découverte littéraire sommeiller au fond d'un carton. 
Mais revenons à notre sujet. 

M. Alexandre invoque ensuite le témoignage de Vitruve pour 
arriver à la notion géographique du mot x)a'f/.a, appliquée à l'hygiène, 
et qu'il cherche à l'aire rentrer dans le sens de notre épitaphe. Puis 
il ajoute : « Il est vrai que la position de Fréjus pour les Romains, 
ni même pour les Grecs, n'est pas bien septentrionale : mais les an- 
ciens s'exagéraient en général la rigueur du climat des Gaules, et 
celui de Fréjus passe encore aujourd'hui, à tort peut-être, pour le 
plus froid, le plus inconstant de toute la côte de Provence. » 

Ce dernier argument serait favorable à la thèse développée plus 
haut s'il était appuyé autrement que par une simple affirmation. 
Malheureusement les témoignages anciens et modernes sont tout à 
fait contraires à cette opinion en ce qui concerne le climat de la 
Provence. Suivant Pline (III, 5), c'était un très-agréable pays et une 
autre véritable Italie : « Narbonnensis provincia... amne Varo ab 
Italia discreta, Alpiumque vel saluberrimis Romano imperio jugis. 

agrorum cullu, virorum, morumque dignatione, amplitudine 

dpum. nulli provinciarum postferenda,breviterque Italia veriusquam 
provincia. » Pomponius Mêla (II, 5) dit aussi en parlant de ce pays, 
« magiscultaetmagisconsita, ideoque etiam laelior. » Enfin, suivant 
Salvien (lib. VIL p. fôl), cette contrée présente l'image du Paradis : 
« Ul vere possessores ac domini terrée non tain soli istius portionem 
quam Paradisi imaginem possessisse videantur. » Voibà pour la 

l'mvence. 



INSCRIPTION GRÉCO-LATINE DE FRÉJUS. 15 

Quant à Fréjus, en supposant môme que son climat fût un des 
plus froids de la Provence, ce que je ne pense pas, il s'en faudrait 
de beaucoup qu'il eût été considéré par les Grecs et les Romains 
comme un de ceux qu'il était dangereux d'habiter. Il suffit de se 
rappeler que César a honoré cette ville de son nom et que les Ro- 
mains y firent de nombreux travaux dont les restes subsistent encore 
aujourd'hui, pour prouver que les anciens n'avaient pas une mau- 
vaise idée des conditions climatériques dans lesquelles se trouvait 
cette contrée. Nos ancêtres n'étaient sans doute pas plus de cet avis 
quand ils y établissaient de nombreuses maisons religieuses, un 
séminaire, voire même un hôpital, qui sont comme autant de pro- 
testations contre l'opinion avancée plus haut. Pour que le poète se 
fût exprimé d'une façon intelligible, il aurait fallu que les effets 
délétères du site de Fréjus fussent connus de tous et dans la bouche 
d'un chacun : hors de là, point de sens dans le mot xXifMrtt . 

Il s'agit ici d'une famille indigène, comme doivent le faire sup- 
poser et le nom de Vibius, qui était très-répandu dans le midi de la 
Gaule, et le cognomen Ligur, qui pourrait bien n'être qu'un ethnique. 
Pourquoi alors rendre le climat responsable de la mort de cet enfant 
enlevé à sept ans? à quel âge cessait cette responsabilité? Pourquoi 
y rester, si son influence presque fatale était si connue? D'un autre 
côté, s'il s'agit d'une famille étrangère, comment supposer que l'épi- 
taphe n'eût pas mentionné les regrets des parents d'être venus 
aborder sur une plage aussi inhospitalière? Les objections se pré- 
sentent en foule, et il est bien difficile d'y répondre. 

Toutes ces réflexions me confirment de plus en plus dans ma 
première pensée, qui consiste à donner ici au mot xXiaaxt un sens 
astrologique et surtout celui d'année climatérique. Je sais bien, 
comme j'ai eu le soin de le dire devant l'Académie, je sais bien qu'il 
n'y a aucun rapport étymologique et prosodique entre les mots x%a 
et xXtijiaxTYip , mais il est évident pour moi que le poète a attaché au 
mot x^t-jt-au une idée d'astrologie judiciaire à cause de l'âge auquel 
l'enfant était mort. Avec é|aeTeç ou twfrnç qui pouvaient, l'un ou 
l'autre, entrer dans le vers, le rapprochement n'avait plus lieu et 
une pareille pensée ne serait pas venue au poëte. 

Cette observation m'avait suggéré une conjecture que j'avais 
d'abord abandonnée, mais à laquelle je reviens aujourd'hui avec une 
certaine apparence de conviction. Dans la pensée qu'une épithète ne 
pourrait être que favorable au mot xXCpum, je lisais faroétH au lieu 
de Ixrarrs;, leçon excellente, suivant moi. et qui préparerait parfai- 



16 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

tement à la hardiesse de remploi du mot xkipam. Si le lapicide (ce 
qui esl probable, puisqu'il n'y a point de faute), si le lapicide com- 
prenait le grec, il est possible qu'il ail pris sur lui de mettre un C à 
la place de I. en pensant que le vvfriov était ir-at-zk et que celle indi- 
cation ne devait pas manquer sur L'épitaphe. Je dois dire cependant 
que l'adjectif ici ne me paraîtras précisément indispensable : « Le 
destin y a jeté un enfant de sept ans par ou à l'époque du xXi'ua, » 
c'est-à-dire, par cette même année climatérique, ou par la position 
des astres généthliaques qui exerce son effet surtout cette année. 
Suivant moi, IxraE-rèç éveille dans l'esprit une idée qui dispense 
xXiWri de tout autre déterminatif. A sept ans l'enfant pouvait tomber 
à l'eau ou mourir par suite d'un autre accident; par xX^acn le poëte 
veut dire qu'il n'y a pas eu d'accident, qu'il n'y a eu que l'influence 
de l'époque climatérique. 

En bonne critique, on doit toujours tenir compte des temps, des 
lieux et des individus. Dans la circonstance dont il s'agit, par exem- 
ple, il ne faut pas oublier que nous sommes dans le midi de la Gaule, 
à une époque où la langue grecque avait presque complètement 
disparu, et où il y avait bien des chances pour qu'elle fût écrite peu 
correctement (1). Quand on découvre un monument littéraire ou 
êpigraphiqne, il ne s'agit pas de savoir comment l'écrivain ou le 
poëte aurait dû s'exprimer, mais bien ce qu'il a voulu dire et quel est 
le sens véritable de sa pensée. Je maintiens donc que notre poëte qui, 
nous le reconnaissons, a commis une faute si évidente à propos du 
verbe àv-egoXr^ô, a très-bien pu broncher sur le sens de xAipotTi. Les 
mois xÀuj.a et xXiaaxTvip étaient des termes employés très-fréquemment 
par les généthliaques : or il arrive que des savants môme se mé- 
prennent sur l'emploi des termes techniques quand ils parlent d'un 
art ou d'un métier qui ne leur est pas familier. Qu'arrivera-t-il donc 
lorsqu'il s'agira, comme ici, de quelque pauvre poëte, gagnant sans 
doute sa vie à composer des épitaphes en grec (2) pour quelques 
familles romaines? On ne doit pas avoir une idée bien avantageuse 
du savoir d'un échappé de la Grèce, qui vivait à une pareille époque 
dans ces contrées de la Gaule. Qu'y serait-il venu faire? Quel emploi 
pour ses talents littéraires et par quel moyen, par quel contact au- 
rait-il pu les entretenir? 

(1) On est élonr.é du petit nombre de monuments d'épigraphie grecque fournis 
par le midi de la France, où cependant la langue grecque paraît avoir été long- 
temps en usage. 

On sait que la partie grecque a été ajoutée après coup dans l'inscription de 
Fréjus. 



INSCRIPTION GRÉCO-LATINE DE FRÉJUS. 17 

Constatons maintenant que l'inscription de Fréjus nous reporte à 
un siècle où l'astrologie judiciaire était très en honneur parmi les 
Romains. C'était l'époque où cette science envahissait tout et où 
chacun faisait dépendre ses qualité 3 physiques et morales de l'in- 
fluence des astres. Ces croyances populaires avaient été rédigées sous 
forme de doctrine dans des ouvrages tels que celui de Manilius, dont 
les traditions allaient bientôt être continuées par plusieurs écrivains 
astrologiques et entre autres par Firmicus Maternus. Ce dernier, par 
exemple, nous parle de constellations qui deviennent bonnes ou 
mauvaises suivant les climata dans lesquels elles se trouvent; il ap- 
pelle regiones aureas le climat de Rome, par rapport à l'heureuse 
influence de Yastrum génitale sous lequel il est placé. Et d'ailleurs, 
si le mot latin regio a été transporté de la terre au ciel pour indiquer 
la situation des astres, comment le mot x)^a ne l'aurait-il pas été? 
Voici du reste un passage qui semble fait exprès pour la circon- 
stance, et qui lèvera toute espèce de doute à cette égard; il est tiré 
d'un traité inédit d'astrologie judiciaire : 'Ex[/iv oOv twv Tz^okù.s^it.(vo^ 

Trjç twv Çwgiwv cpuceojç xat twv X 7rXavo)[j.£VO)v ecttiv £up£Ïv 7ta^u[/.£pw; [J.£V 
tov wpo<JX07rov ty) cuve^eT TOipa xal yuavasia, ypojt/.£Vouç t?j twv Çwoicov 
te xalàffTÉpwv tpiicm xal T0I2 KAIMA2I 'Effl TÎÎN *HAH TEAEIQ0EN- 
TiiN 'ANOPlîTIiîN, eç àxptêouç oÈ wpOGxo-iroutjav [jioTpav, xaTa tv)v tou 
6eiou IlTo)v£(J.atou [xÉOoôov, -?jV £iip(ffxo|X£V <r/soov eVi iravTWV àXT|6Euou<7av. On 

ne niera pas, j'espère, qu'il ne s'agisse ici des climats astrologiques, 
et cela précisément à propos de la mortalité humaine. Est-il besoin 
aussi de citer les composés tylvxoi et cbioxXi|ji.a (1), employés si souvent 
par les écrivains généthliaques? 

En résumé, mon sentiment est que le mot xX^octi de l'inscription 
de Fréjus doit être pris dans le sens astrologique et signifie que l'en- 
fant a succombé à l'influence climatérique du chiffre sept, ce que je 
rendrais ainsi dans cet essai de traduction en vers : 

. ■ * 

Maturis(2) tumulumfecere; at numeu iniquum est, 



(i) Je lis encore dans un traité anonyme d'astrologie judiciaire : c O Se èv totcoiç 
xaXslrai cpaùXov àu6xXi[J.a xal TtpôôW:; xal Trpoxaxacpopà xal [AaTax6q.uo; xal xaxrj xûyi\. 
Il s'agit ici des douze Totoi célestes. Et ailleurs : 'Ig-téov êtO' ote r] Ta àTOxXitj.aTa 
■/pr,[j.aTÎ^Ei xal ÈvÉpyEiav où tyjv xu^ouiav irepl tou à7i:0TsXs<7[AaT0; Xôfov itoiEtxai. 

(2) Le mot maturus se met ordinairement avec œvi, annis, œvo, etc.; mais on le 
trouve aussi seul dans Horace (Od. IV, 4, 55) : « Gens (Trojana) natosque maturos- 
que patres Pertulit Ausonias, ad urbes. » Et dans VArt poét., 115 : « Intererit mul- 
tum, loquatur Maturusne senex an adhuc florente juventa Fervidus. » C'est bien là le 
sens de yspaiOTÉpoiç, peut-être avec une allusion aux rnatuvœ fruges qui tombent. Le 
mot senibus m'aurait paru trop fort. 

iv. 2 



18 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Septcnnique (1) puer climatc corripitur. 
Una contumulant quem frustra aluere parentes 

Gaium! O spes liominum. quam brevis atque levis! 

Du reste, j'en appelle au futur concile, et je laisse le soin de 
décider la question aux savants qui seront chargés de donner une 
nouvelle édition de l'anthologie grecque. 

Dans tous les cas, et quel que soit le sens que l'on adopte, nous 
devons dire que M. Alexandre a rendu un véritable service à la 
science en publiant un monument épigraphique d'un genre peu 
commun et très-important pour l'histoire de la langue grecque en 
France, et en provoquant une petite discussion philologique qui, je 
lisière, ne paraîtra pas dépourvue d'intérêt. 

E. Miller. 



P. S. Je comptais m'occuper aussi dans cet article d'une autre 
inscription latine, publiée dans le dernier numéro, p. 460; mais en 
l'absence d'estampage ou de fac-similé de ce monument épigraphique, 
on en est réduit à se livrer à des conjectures plus ou moins justifiables. 
Je m'abstiendrai donc pour le moment, et j'attendrai qu'on soit 
mieux édifié sur l'état matériel et sur la physionomie réelle de l'in- 
scription. Toutefois je profiterai de l'occasion pour dire ici quelques 
mots du chiffre XL qui a exercé la sagacité de M. Alexandre et pour 
donner une explication qui pourrait bien être la véritable. J'avais 
d'abord moi-même proposé A[NN.] XL, sous-entendu VIXIT; mais 
dépuis j'ai renoncé à cette conjecture, et, en observant que le chiffre 
XL est suivi de HERES, j'ai pensé qu'il fallait lire tout simplement 
A[ER.] XL (2), œris quadragies hères (3) : ce qui ne fait pas loin 
d'un million de francs. L'expression se trouve dans Tite-Live, dans 



(1) Ou septennisque, si l'on n'adopte pas la correction ÉTtxàeTEî pour êwraetéç. 

(2) Peut-être le graveur, à l'exemple de quelques personnes, a-t-il mis le trait 
entre Xet L au lieu de le mettre au-dessus. 

(3) Voy. la manière de compter la monnaie dans les Antiquités romaines d'Adam, 
t. II, p. : !8. 



INSCRIPTION GRÉCO-LATINE DE FRÉJUS. 19 

Cicéron, partout, et Varron cite comme exemple de œris : œris 
millies legasse. Notre Baricbalus a peut-être voulu, comme Tjimal- 
cion, que la somme figurât sur le monument. On se rappelle l'épi - 
taphe que se fit ce dernier (Petr. LXXI, 12), et dans laquelle il 
inséra : Ex parvo crevit. Sestertium reliquit trecenties. Ce qui rap- 
pelle ce passage d'Horace (Sat. If, 3, 84) : 



Hœredes Staberi summam incidere sepulcro 
Ni sic fecissent, 



ils étaient condamnés à une amende. C'est je crois de cette expli- 
cation que l'on peut dire : « Qu'elle lève au moins toute difficulté. » 
Dans tous les cas je la soumets au jugement de ceux, qui seront 
tentés d'examiner à nouveau l'épitaphe de Baricbalus. 

E. M. 



NOUVELLES 

OBSERVATIONS SUR LE PAPIER 

AU FILIGRANE DE JACQUES CŒUR 



Monsieur le directeur, 

L'hospitalité que la Revue archéologique a bien voulu accorder, 
sous les auspices de M. Vallet de Viriville, à mes recherches sur la 
papeterie supposée de Jacques Cœur, a acquis aux hypothèses que 
j'émettais à ce sujet une notoriété qui m'engageait à compléter ce 
que j'en disais par de nouvelles investigations dans nos archives. 
J'y trouvais l'occasion de justifier, même à mes propres yeux, ce 
que mes inductions antérieures pouvaient offrir de contestable. Une 
portion de nos archives départementales, que les nécessités d'un 
nouveau classement fermaient à mes recherches il y a quelque 
temps, viennent de m'être rouvertes, et j'en ai profité pour vérifier 
sur de nouvelles pièces si j'y trouverais la confirmation de ce que 
j'avais supposé. C'est le résultat de ces dernières investigations que 
je viens vous transmettre, monsieur le directeur, en vous priant de 
réseryer à ici le communication l'accueil que la précédente a déjà 
reçue de vous. 

Le principal élément de mes recherches avait été la collection des 
registres de délibérations du chapitre de Saint-Étienne de Bourges. 
J'avais regretté de n'avoir pas alors à ma disposition les comptes de 
ses receveurs, dans lesquels j'espérais trouver quelques faits nou- 
veaux à ajouter aux précédents. Le dépouillement de ces registres 
de comptes n'a fait, en effet, que fortifier mes premières suppositions, 
comme on peut s'en convaincre si l'on veut bien suivre avec moi 
l'ordre de mes recherches, volume par volume, et dans la période de 
temps qui intéresse la question. 



PAPIER AU FILIGRANE DE JACQUES COEUR. 21 

Le premier de ces registres, qui contient les années 1418 et 1419, 
est en parchemin. Je me contente de le signaler en passant, pour 
tirer plus tard de ce fait les conséquences qui me paraissent en dé- 
couler. 

De là, jusqu'en 1434, lacune. Les registres que nous retrouvons 
ensuite (années 1434-38) et les suivants, sont désormais en papier. 
Jusqu'en 1460, et sans tenir compte des vides que fait dans la collec- 
tion l'absence de plus d'un volume, le papier n'offre que les types 
connus de la roue, du bœuf ou de l'ancre. De 1460 à 1466, lacune 
regrettable. Mais avec le registre des comptes pour 1666 l'écu de 
Jacques Cœur apparaît. Tous les feuillets y sont marqués au type A. 
Lacune ensuite jusqu'en 1477. Dans le registre de 1477 nous trou- 
vons le filigrane au type G. Manque l'année 1478. Le registre 
de 1479-80 contient des spécimens des types B et C. Absence de l'an- 
née 1481 ; mais les registres de 1482-83 et 1484-85 nous offrent, 
avec le papier orné du P majuscule gothique, celui au type E régu- 
lier (1). 

Ici, chose remarquable, la même particularité s'offre que dans les 
registres précédemment consultés, c'est-à-dire que, arrivé là, nous 
sommes à la limite où cesse l'emploi de la signature des Cœur dans 
le filigrane. Le registre de 1488 manque, il est vrai; mais cette 
absence a peu d'importance, puisqu'on a conservé celui de 1489, et 
que le papier qui le compose est tout à un type nouveau (l'aiguière 
surmontée d'une croix). 

Dans le registre de 1494 qui suit, et dans les autres postérieurs, 
d'autres types connus reparaissent, plus ou moins variés, tels que 
la licorne, la main ouverte, etc., mais surtout le P gothique. Or ce 
signe est connu comme ayant servi à des fabriques ou papeteries 
étrangères à notre province, et même à la France. Ce qui donne lieu 
de croire qu'il avait fallu de nouveau recourir à l'industrie pape- 
tière de nos voisins, après avoir vu périr la nôtre. 

Je feuillette maintenant la collection des comptes de la Sainte 



(1) Ceci, pour être compris, nécessite une rectification à la note par nous insérée 
précédemment dans la Revue, pour ce qui est du type de l'E régulier opposé au 
même type irrégulier. Cela ne s'entend que du fleuron qui termine l'écu par en bas. 
Cette fleur, quand elle s'offre régulière, est une crucifère avec anneau central : 
mais une variété, celle que nous avions choisie pour la reproduire, présente une 
déformation de cette figure dans laquelle l'anneau du centre a disparu. Cette parti- 
cularité, le texte dont nous accompagnions la figure E, l'a indiquée assez obscuré- 
ment par suite de la mauvaise construction de la phrase, pour que nous avions cru 
devoir saisir l'occasion d'y revenir. 



22 HEVUE ARCHEOLOGIQUE. 

Chapelle de notre ville ; et le registre de 1463-64 est celui où com- 
mence à se manifester l'écu des Cœur mêlé à l'ancre, dont les varié- 
es signalent seules le papier dans les registres précédents de cette 
dernière collection. Les lacunes, trop considérables dans la suite des 
registres postérieurs, ne m'ont pas permis d'y constater la date de 
disparition de notre type. 

Mais la collection la plus curieuse peut-être à étudier, sans sortir 
de Bourges, est celle des registres de comptes du chapitre de Saint- 
Pierre le Puellier. La succession des années n'y éprouve presque 
aucune interruption, et nous voyons s'y dérouler successivement 
tous les types de notre papier à leur date de fabrication, ou du moins 
à une date très-rapprochée, et dans l'ordre où ils ont été émis. 

Je néglige toutes les années antérieures à 1464, car elles ne nous 
offrent rien de ce que nous cherchons. Je me contente de faire ob- 
server que dans les dernières années de cette première période do- 
mine le papier au P gothique. C'est donc avec le registre de 1464 qu'y 
apparaît l'écu de Jacques Cœur en filigrane. Pour cette année et les 
années 1468, 1469, 1471, 1472 et 1476 (les intermédiaires font dé- 
faut), le type A s'offre seul. Dans les registres de 1478 et 1480 il est 
remplacé par le type B. Le type C apparaît dans le volume de 1481, 
puis il cède la place au type B, qui reparaît en 1482. A l'année 1483 
présence du type E. Le registre de 1485 forme une interruption dans 
cette série. Deux filigranes ornent son papier : l'un est un massacre 
de cerf de petites dimensions, l'autre le grand P gothique que nous 
avions perdu de vue. Mais avec 1486 on revient à l'écu des Cœur. 
Le type E s'y montre dans ses deux variétés, c'est-à-dire avec sa fleur 
régulière ou irrégulière. Dans le registre de 1487, nouvelle éclipse 
de noire type local; il est remplacé par l'étoile couronnée et l'éternel 
P gothique. En 1488 seulement, c'est le type D qui se manifeste, 
et c'est lui qui a l'honneur de clore la série. Peut-être Taurions- 
nous vu également dans le registre de 1489, qui manque : mais, à 
partir de 1490, il est remplacé par le P majuscule gothique qui, en- 
fin débarrassé de la concurrence, s'y montre sous plusieurs variétés 
jusque vers la fin du siècle, et tantôt seul, tantôt accompagné d'an- 
tres figures. 

La communauté des moines augustins de l'abbaye de Saint- 
Ambroix est la dernière à laquelle nous demanderons des rensei- 
gnements à Bourges môme. Dans son registre de comptes de 1489, 
nous retrouvons les types B et E; mais déjà, à l'année 1491, l'emploi 
de ce papier a cessé. 



PAPIER AU FILIGRANE DE JACQUES COEUR. 23 

Chose remarquable d'ailleurs, il semble qu'en dehors de notre 
ville on ait peu employé ce papier, de fabrique évidemment toute 
locale, et je ne pourrais guère citer, dans le reste du déparlement, 
qu'un terrier de l'abbaye de Saint-Satur, daté de 1481-82, dans le- 
quel se retrouve le filigrane B. 

Ainsi la date de 1462, fournie par M. Moreau de Dun le Roi pour 
l'apparition du type A, reste encore la plus ancienne que nous lui 
connaissions. Elle doit être voisine des commencements de la fabri- 
cation de ce papier. Quant à la succession dans laquelle tous les 
lypes, y compris le premier, se présentent, la voici telle que nous 
la donnent les dates rapprochées des différents registres ci-dessus 
mentionnés, et en reprenant les dates déjà publiées par la Revue ar- 
chéologique : 

Type A. — 1462, 1463, 1464, 1466, 1468, 1469, 1470, 1471, 
1472, 1476. 
Type B. — 1474, 1478, 1479, 1480, 1482, 1489. 
Type C. — 1477, 1478, 1479, 1481. 
Type D. — 1487, 1488. 
Type E. — 1483, 1484, 1485, 1486, 1489. 

11 est facile, à l'inspection de ce tableau, d'apprécier l'ordre de suc- 
cession de ces divers papiers, pourvu qu'on tienne compte des empiéte- 
ments d'une ou de deux années les unes sur les autres, empiétement 
motivé par l'irrégularité de leur emploi, l'année où ces feuillets furent 
mis en usage n'étant pas nécessairement celle où ils furent produits. 
Pour ce qui est du type C, par exemple, il faut constater qu'il existe 
dans un registre de comptes de la communauté des vicaires de Saint- 
Étienne à la date de 1501, le seul à peu près qui subsiste à une date 
aussi ancienne de cette collection. Cela ne prouve pas le moins du 
monde qu'en 1500 on fabriquât encore du papier à ce filigrane; mais 
seulement qu'on avait attendu jusque-là pour en faire usage. Je se- 
rais même disposé à croire que ce type, qui ne doit sans doute son exis- 
tence qu'à une erreur, est le produit d'une seule année, de 1477 
probablement, puisque je n'en rencontre pas d'échantillons d'une 
époque plus ancienne. 

Quant au type D, le plus récent de tous, il est aussi le plus rare, 
car il n'apparaît qu'en 1487 et 1488, et dans des spécimens peu nom- 
breux; continuation, me semble- t-il, de cette hypothèse qu'un 
brusque événement est venu, vers cette époque, en arrêter la fabri- 
cation. 



t\ REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Ces nouvelles observations, comme on le voit, circonscrivent la 
question de l'origine de notre papeterie, et ne permettent guère 
d'en reporter les commencements à une époque plus ancienne que 
L460, puisque, jusqu'ici, nous n'avons pu trouver d'emploi de son 
papier antérieur à l'année 1462. Or il suffit d'énoncer cette date 
pour que Jacques Cœur soit mis hors de cause quant à ce qui con- 
cerne la fondation de cette papeterie, qu'on est naturellement tenté 
de lui attribuer. 

[ci s'offre une considération qu'on pourrait peut-être hasarder en 
laveur de cette dernière opinion. Il se pourrait, d'une part, que la 
papeterie eût fonctionné tout d'abord avec un filigrane différent de 
celui qui nous révèle le nom illustre de ses possesseurs. Parmi les 
types qui se répètent fréquemment dans les papiers antérieurs à 
14G2, figure notamment l'ancre qui, comme emblème, eût pu conve- 
nir assez bien au grand armateur. 

D'autre part, les deux collections de registres du chapitre de Saint- 
Étiennede Bourges (je ne parle que de celles-là, les registres de nos 
autres communautés offrant trop de lacunes ou commençant trop 
tard), ces deux collections, dis-je, ne partent que de l'année 1434; 
mais un des registres antérieurs, échappé au naufrage, nous apprend 
qu'ils étaient alors en parchemin, et il est bien permis de croire que 
c'est à la nature même de la matière qui les composait que la perte 
en est due. Cette date d'introduction de l'usage du papier dans le 
chapitre correspondrait-elle avec celle de l'établissement de notre 
papeterie? On comprend très-bien, dans ce cas, que la facilité plus 
grande qui s'offrait alors de s'en approvisionner devait décider de 
l'emploi plus fréquent du papier chez ces chanoines. L'usine aurait 
ainsi fonctionné une trentaine d'années avant que d'arborer sur ses 
produits des armes parlantes qui devaient, quatre siècles plus tard, 
les signaler à l'attention des curieux. 

Sans doute cette idée est séduisante, mais elle n'a pour s'appuyer 
que le fait d'un type si commun dans les papeteries de cette époque, 
qu'on ne peut sérieusement établir aucune preuve sur sa présence. 

Ainsi nous voilà forcé de nous arrêter, quoique nous en ayons, à 
la descendance de l'argentier royal, pour rapporter à ses héritiers 
l'initiative d'une création qu'il faut renoncer désormais à lui attri- 
buer. 

Parmi les enfants de Jacques Cœur, je ne doute pas qu'en raison 
des circonstances et des qualités, on ne doive choisir l'archevêque de 
Bourges, Jean Cœur, comme nous avions déjà été porté à le faire. 



PAPIER AU FILIGRANE DE JACQUES COEUR. 20 

A cet endroit, je dois insister surtout sur l'existence d'un détail, je 
veux dire la présence de la croix qui accompagne constamment l'écu 
dans chacun des cinq types que nous connaissons, et qui me semble 
déterminer, de préférence atout autre, ce personnage comme posses- 
seur de l'écusson.On pourra bien encore objecter, sans doute, que cet 
attribut de la croix se rencontre assez fréquemment parmi les fili- 
granes des anciens papiers, pour qu'on n'en puisse irrévocablement 
induire le caractère distinctif que nous lui accordons. Mais, pour que 
la constatation de ce caractère eût toute sa valeur, il faudrait que l'at- 
tribution des filigranes crucifères fût mieux déterminée qu'elle n'a 
pu l'être jusqu'à présent. On ignore trop généralement l'origine des 
papiers qui les portent pour pouvoir affirmer, en connaissance de 
cause, que cette particularité des filigranes n'est pas due préci- 
sément à la possession de la fabrique par un personnage ou une 
communauté revêtus du caractère ecclésiastique, ou tout au moins à 
une dépendance quelconque du papetier envers l'Église. Il nous sem- 
ble, au moins, que, dans l'incertitude sur l'attribution de ce signe, il 
y a toujours plus de chances de tomber juste en le rapportant à un 
fait d'origine ecclésiastique qu'à un simple caprice dû à l'inspira- 
tion individuelle d'un fabricant d'ordre purement laïque. 

En raisonnant d'après ce principe, il est certain que l'opinion qui 
voudrait considérer le filigrane des Cœur comme étant propre seule- 
ment à l'archevêque de Bourges y trouverait une entière et pleine 
justification. En voyant cette croix surmonter cet écu, on est 
admis à croire qu'elle a pu y être ajoutée comme une sorte de bri- 
sure permise seulement à la position sociale toute particulière qu'oc- 
cupaient à la fois deux membres de la famille de Jacques Cœur, 
tels que son frère Nicolas, l'évêque de Luçon, et son fils Jean, l'ar- 
chevêque de Bourges. Et, dans le doute, il nous semble qu'il n'y a 
guère à hésiter sur le choix à faire entre les deux ; le patriarche 
des Aquitaines réunit suffisamment toutes les conditions néces- 
saires pour être préféré. 

J'irai encore ici au-devant de l'objection qui pourrait être faite 
quant à la forme même de la croix, qui s'offre ici dépourvue du dou- 
ble croisillon, attribut déterminant de la croix patriarcale. J'y ré- 
pondrai en disant que cette absence, à bien prendre, ne prouve rien, 
attendu que la forme toute orientale de la double croix, que nos 
prélats ont adoptée, et qu'on désigne ordinairement sous le nom de 
croix de Lorraine, ne fut introduite qu'assez tard en Occident, où les 
archevêques de Bourges furent précisément des premiers à la consa- 



26 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

iivr comme le signe de leur patriarcat; qu'au quinzième siècle 
cette consécration n'était pas encore chose définitivement établie, 
et que ce ne fut enfin qu'à une époque relativement moderne que le 
blason signala la double croix comme indicative non-seulement de 
ta dignité patriarcale, mais encore archiépiscopale (1). Au surplus, 
n'oublions pas que nous n'avons pas affaire ici à un monument où 
les règles de la symbolique doivent être scrupuleusement observées. 
Il faut tenir compte, en cette circonstance, du libre caprice de l'ar- 
tiste. 

Je pourrais, pour appuyer ce raisonnement, invoquer l'exemple 
que nous offrent d'autres monuments de môme temps et d'origine 
analogue à celle de nos filigranes. Ce sont les initiales d'un manu- 
scrit de la Bibliothèque de Bourges, porté sous le n° 63 dans le cata- 
logue des manuscrits de cette collection. Voici comment il y est dé- 
signé : « Commentaire sur les psaumes. In-4°. vel. 15 e s. rel. en 
bois et v. f. gauffré. — Au dos SE. La première lettre de ce manu- 
scrit, A, contient les armes de Jacques Cœur. — Passé a son fils 
Jean Cœur, archevêque de Bourges, ce volume sera devenu de la 
sorte la propriété du chapitre (2). » 

Ce volume renferme quelques initiales peintes aux armes des 
Cœur, et dans lesquelles l'écu s'accompagne également de la croix, 
mais allongée, et passée derrière en pal, rappelant ainsi le bla- 
son de l'évêque de Luçon, peint sur un des manuscrits de la Bi- 
bliothèque impériale, et signalé par M. Vallet de Viriville clans une 
note du premier article sur le sujet qui nous occupe ici. La simili- 
tude des figures avait frappé ce savant qui, à cette occasion, a fait 
remarquer l'analogie qu'elles présentent. J'emprunte au manuscrit 
de Bourges une de ses initiales, que je reproduis ici, pour qu'on voie 
bien comment la croix s'y présente simple et pourvue d'un seul croi- 
sillon. Cette ligure décide la question posée tout à l'heure, puisque 



(1) Cf. sur ce point les Mélanges <£ archéologie, d'histoire et de littérature, par 
les PP. Martin et Cahier, t. I er , p. 230. Et pour le patriarcat de la primatie des 
archevêques de Bourges, l'Histoire de Berry de La Thaumassière, qui résume cette 
question dans son IV e livre, chap. i à xii. 

(2) Cette possession du chapitre Saint-Étienne de Bourges est indiquée par le 
monogramme ^E qui est le sien. (V. Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de 
Bourges, par M. le baron de Girardot, Paris, Didron, 1859, in-4°, fig. dans le texte.) 
J'avoue que, quelque séduisante qu'elle soit, je ne saurais admettre l'opinion qui 
rapporte à Jacques Cœur lui-même l'origine du manuscrit. Cette opinion n'a pour 
se justifier que la présence de ses armes, qui étaient aussi bien celles de son fils 
l'archevêque, auquel je crois jusqu'ici plus prudent de l'attribuer. 



PAPIER AU FILIGRANE DE JACQUES COEUR. 



27 



tout ce qu'on pourrait dire sur les lettres enluminées du manuscrit 
serait également applicable aux filigranes du papier. 




Je ferai remarquer que dans celle miniature, comme daas les fili- 
granes, les croisillons ont les extrémités simplement annelées, et non 
trilobées, comme nous sommes habitués à voir les croix de nos ar- 
chevêques. Mais, sur ce point, ce qui a élé dit plus haut au sujet 
du double croisillon pourrait se répéter. Dès les premiers temps où 
la croix se dessine et se sculpte en France, elle y apparaît indiffé- 
remment avec les croisillons nus, tteuronnés, annelôs ou trilobés : 
et, bien que ce dernier mode, répondant mieux aux idées symboliques 
si chères au moyen âge, ait fini par prédominer pour les croix épisco- 
pales, cependant il n'était pas d'obligation tellement rigoureuse qu'un 
artiste dût, au quinzième siècle, s'y astreindre dans une représenta- 
tion où le caprice avait, jusqu'à un certain point, le droit d'inter- 
venir. Ce qui prouve au surplus le peu d'importance qu'a ici cet 
attribut, c'est que le type E offre les croisillons nus. 

Quant h ce qui est de ce fait que dans nos filigranes la croix ap- 
paraît grecque et non latine, je pense qu'il n'y a pas lieu non plus 
d'y insister beaucoup. La fantaisie de l'ouvrier explique loul. 11 a plu à 



28 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

l'enlumineur d'allonger la hampe de sa croix, comme le formier a 
trouvé bon de raccourcir la sienne, sans que cela tire à conséquence. 

Ainsi, et quoi qu'il en soit, ce qu'on peut considérer comme acquis 
aujourd'hui, c'est la fabrication du papier aux armes delà famille 
Cœur sur les lieux mômes où nous le retrouvons. C'est là la consé- 
quence forcée de cette particularité qu'on ne le rencontre guère ail- 
leurs qu'à Bourges môme, en sorte que ce papier paraît particulier à 
notre ville, dont il ne paraît pas avoir beaucoup dépassé les murs. 

En outre, et quoique cela contrarie l'idée qui sourit le plus à l'es- 
prit, on ne peut plus guère faire remonter l'origine de la papeterie 
qui l'a produit à Jacques Cœur lui-môme, et l'honneur semble en 
demeurer définitivement à son fils, Jean Cœur, archevêque de 
Bourges, patriarche et primat des Aquitaines, né vers 1421, promu à 
t'épiscopat en 1446, et mort en 1482 ou 1483, dans le pays qu'il ne 
quitta jamais. 

Telles sont, monsieur le directeur, les considérations que j'ai cru 
devoir ajouter à celles déjà émises sur ce sujet. Offriront-elles une 
solution satisfaisante à la question restée en litige? C'est ce que je 
laisserai au lecteur à décider, 

En vous priant d'agréer, etc. 

HlPPOLYTE BOYER. 



LES 



VILLES DE LA TRIPOLITAINE 



« Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire, » a-t-on dit quel- 
que part. Si cela est vrai, les habitants de la Province aux trois 
villes, Tripolis, ont dû jouir d'un sort digne d'envie, car ils n'ont laissé 
dans les annales du monde aucun souvenir saillant. Entourés de 
pays célèbres, voisins de Carthage, de Cyrène, de la Numidie, ils 
n'ont jamais fait parler d'eux, ils n'ont légué à la postérité qu'un 
homme, Septime Sévère, et quelques noms de villes cités en pas- 
sant par Strabon, Pomponius Mêla, Pline et Ptolémée : les trois 
métropoles d'abord, Sabrata, Oëa et Leptis la Grande, puis Pontis, 
Neapolis, Graphara et Abrotonon. 

L'identification de ces antiques cités avec les localités actuelles 
n'est pas facile, elle a fourni et peut encore fournir matière à 
bien des dissertations. Mais on s'est arrêté à un système de con- 
vention qui fait de Sabrata Tripolis Vieux; d'Oëa la ville actuelle 
de Tripoli, capitale de la Province, et de Leplis Magna le village de 
Lebda. On place les autres un peu au hasard. 

Malgré les égards dus aux opinions depuis longtemps établies, je 
pense avoir des raisons suffisantes pour proposer quelques change- 
ments. La tradition qui donne aux ruines de Sabrata le nom de Tri- 
poli Vieux indique naturellement que Tripoli est par comparaison 
une ville nouvelle, et cette application abusive du nom de la Pro- 
vince à deux villes ne peut être l'effet du hasard. C'est évidem- 
ment la trace d'une appellation duplexe, que l'ignorance des conqué- 
rants étrangers aura faussée en la raccourcissant. 

Il y avait une vieille ville de la Tripolis et une nouvelle ville 
(Neapolis) : on en a fait Tripoli Vieux et Tripoli Neuf, ce der- 
nier, survivant seul, est devenu Tripoli de l'ouest (Tarabolas el 
Gharb). Je n'hésite donc pas à reconnaître dans la Tripoli de Bar- 
barie actuelle, non pas Oëa, comme c'est l'opinion générale, mais 
Neapolis, la ville neuve de la Tripolis. 

Un texte de Ptolémée, contesté fort légèrement sur la foi d'une 
variante qui ne se trouve que dans un seul manuscrit (1), appuie 

(1) In codiee Palatino. Cellarius, lib. IV, cap. ni. 



30 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

d'une manière formelle mon opinion. Les mesures données par l'Iti- 
néraire de Scylax. viennent aussi la confirmer d'une manière frap- 
pante, et m'aider à déterminer irréfutablement deux autres points. 

« Après Neapolis, » dit-il, « à un jour de marche Graphara, après 
a Graphara à un jour de marche Abrotonon. » Il voyage de l'ouest 
à l'est; or, si vous partez de Tripoli en suiyant cette direction, vous 
arrivez en un jour au Fort Djafara (Casr Djafara); de là dans le 
môme espace de temps vous atteignez un monticule couvert de rui- 
nes informes et à demi enterrées dans le sable, qui porte le nom de 
Baiioum. Au pied du monticule est un petit lac saumâtre. J'y re- 
connais Abrotonon, car c'est exactement le site décrit par Strabon, 
lI certes les lacs sont chose assez rare sur la côte pour que toute 
hésitation soit impossible. 

11 reste un embarras : si Tripoli est Neapolis, où mettrons-nous 
cette pauvre Oëa qui, de par tous les géographes et les archéologues, 
est en possession depuis des siècles de l'emplacement de Tripoli? 
Nous l'installerons avec Pline entre Sabrata et Neapolis, c'est-à-dire 
entre Casr Alega et Tripoli, à Saonga où il y a une belle oasis qui con- 
tient trois villages groupés autour d'une Zaouya ou collège musul- 
man en grand renom dans le pays. Toujours ces établissements por- 
tent le nom de leurs fondateurs ; ainsi l'on dit : la Zaouya de Sidi 
Salam, la Zaouya de Terdjami, la Zaouya de Abd el Saïd. Mais par 
exception celui-ci s'appelle la Zaouya de Zaouya, pléonasme qui 
m'a donné beaucoup à penser. 

L'oasis n'a donc pas pris son nom du couvent, et devait, avant que 
celui-ci fut bâti, porter lui-môme le nom de Zaouya ou quelque au- 
tre nom semblable. 

Je crois ne pas être trop hardi en affirmant qu'elle s'appelait O'éa. 

En elïel, partout où les conquérants musulmans ont succédé à des 
populations de langue grecque (et Oëa dépendait de Byzance), ils 
ont accolé aux noms des villes la préposition que les vaincus fai- 
saient sonnera leur oreille pour en indiquer la direction. Les Grecs 
leur disaient : « Nous allons à la ville » istinpolin; « ce chemin con- 
duit à Athènes is Athinas, à Attalie, is Attaliam, à Oëa : is Oëa, » 
et, dans leur ignorance de l'analyse grammaticale, les étrangers ré- 
pétaient : Istambol, Setina, Sataha, Soëa. 

Ce dernier mot, prononcé vulgairement Soëya, se rapprochait fort 
d'un autre qui avait un sens pour eux, et devint bien vite Zaouya : 
Zaouya est resté. Baron de Krapff. 



PRINCIPES ELEMENTAIRES 



LECTURE DES TEXTES ASSYRIENS 



(Extrait d'un mémoire lu devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres les 27 mars, 
5 et 12 avril 1861.) 



(Suite et fin.) 



Les noms propres assyriens des inscriptions trilingues ont pré- 
senté un phénomène plus compliqué, et nous ont fourni la preuve 
que la puissance idéographique des signes s'étendait à des groupes 
entiers, et que ces suites de signes ne répondaient en rien aux arti- 
culations que le texte permettait d'attendre. C'est ainsi qu'on trou- 
vait comme correspondant du perse Babirus, qui représentait le 
nom de Babylone, un groupe que la valeur phonétique des signes 
faisait lire : 




DIN TIR Kl 



Au perse Nabukudratchara, dans lequel on pouvait reconnaître le 
nom de Nabuchodonosor, correspondait le groupe : 



-T *= Y ET 

AN PA. SA. DU/ SIS 






Ces groupes devenaient inexplicables par les procédés ordinaires de 



32 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

lecture; mais on trouva dans les inscriptions unilingues ces mômes 
noms, dont la forme était si embarrassante, écrits en toutes lettres avec 
des articulations qui correspondaient exactement aux transcriptions 
de ces noms propres telles qu'elles nous avaient été transmises par 
d'autres idiomes. D'un autre côté les noms propres des inscriptions 
unilingues présentèrent le même phénomène. On trouva dans des 
textes identiques tantôt une suite de signes incompréhensibles en y 
appliquant des valeurs phonétiques, tantôt une suite de signes qui 
donnaient le nom sous sa véritable forme. Les noms propres assy- 
riens présentaient donc deux manières de se faire comprendre, l'une 
phonétique, l'autre idéographique, et il était évident que le pouvoir 
idéographique des signes pouvait s'étendre à des groupes de signes 
plus ou moins nombreux. 

A côté de la difficulté inhérente à cette multiplicité de valeurs et 
de rôles, l'interprétation rencontre une difficulté sérieuse dans la 
manière de se faire comprendre; on est obligé, en effet, d'avoir 
recours à un subterfuge pour faire sentir à la fois la valeur pho- 
nétique qui doit être abandonnée, et le rôle idéographique du 
signe que Ton a en vue; on écrit alors avec des lettres différentes 
les signes qui doivent être pris idéographiqueinent. 

HT £T 

Ainsi par exemple ' ' signifie que les signes ne 

AN. UT 

doivent pas être pris avec la valeur syllabique de AN et de UT, 
mais avec la valeur idéographique que ces signes représentent, 
c'est-à-dire, le premier, comme exprimant l'idée de Dieu, le second 
l'idée du soleil. La comparaison des textes nous a appris que le nom 
de cette divinité ainsi représentée s'écrivait Samas en assyrien. 

Il en est de même des groupes idéographiques plus ou moins 
nombreux composés de deux ou trois idées exprimées tantôt phoné- 
tiquement, tantôt idéographiquement. 

Ces groupes ne se forment pas arbitrairement, le système idéogra- 
graphique et le système phonétique ne devaient pas se mêler au 
hasard. Si on pouvait, sans raison, passer d'une valeur à l'autre, 
l'écriture assyrienne aurait été, pour les Assyriens comme pour 
nous, à jamais indéchirable, et la pensée serait restée incomprise en 
présence des signes qui devaient l'exprimer. J'ai expliqué la loi qui 
préside aux combinaisons que les signes peuvent produire avec ces 
deux, valeurs dans les noms propres. C'est l'objet d'une brochure par- 



LECTURE DES TEXTES ASSYRIENS. 33 

ticuHère à laquelle je ne puisque renvoyer ici (1). Les difficultés 
qui nous attendent désormais viennent de ce que le système idéogra- 
phique ne se borne pas aux noms propres, il affecte toutes les 
parties du discours, et il nous faut désormais chercher dans les textes 
un nouveau guide pour distinguer la forme idéographique de la 
forme phonétique des groupes. 

On comprend en effet les difficultés d'interprétation qui seront la 
conséquence d'une lecture vicieuse; ainsi au perse Baga Vazarka 
Auramazda, qui signifie un Dieu grand est Ormusd. correspondent 
les mots : 





-T 


qu'on peut lire 


AN 


ou 


ilu 



:h i 



Auramazda. 



G AL u 

rabu 



Dans le premier cas la lecture n'apporte à l'oreille que des sons 
incohérents, parce que l'on donne aux signes une valeur phonétique, 
tandis qu'ils doivent être pris avec leur valeur idéographique ; dans 
le second cas la lecture phonétique apporte au contraire à l'oreille 
des articulations sémitiques assez en rapport avec le perse qu'ils 
doivent traduire. 

Si donc la lecture d'un groupe est assurée, on pourra consulter 
les racines des différents idiomes auxquels l'assyrien pourrait se rat- 
tacher pour reconstituer la langue que nous cherchons dans cette 
écriture. Mais si, au contraire, la lecture est indécise, les rappro- 
chements les plus ingénieux resteront sans valeur ; il faut donc qu'il 
n'y ait pas d'équivoque sur le rôle des signes qui composent un 
groupe. 

Pour déterminer en dehors des noms propres l'identité des grou- 
pes qu'il s'agit d'analyser, nous avons des guides certains : ainsi dans 
les inscriptions trilingues, nous avons la certitude de l'identité de 
deux groupes quand ils traduisent le même mot perse. Dans les in- 
scriptions unilingues nous avons la même certitude lorsque les deux 
groupes se trouvent reproduits dans des passages identiques. N'ou- 
blions pas que le nombre des textes unilingues est très-considérable 

(1) Les ?wms propres assyriens, recherches sur la formation des expressions idéo- 
graphiques. 

iv. 3 



;\'i REVUR ARCHEOLOGIQUE. 

et que la môme version est quelquefois répétée deux, trois, quatre 
et même dix, douze et quinze fois. Les briques présentent des mil- 
liers d'exemplaires du môme texte, et la comparaison des variétés 
qui peuvent se rencontrer dans les différentes reproductions du 
même mot amènent les résultats que je vais signaler maintenant. 

Voici d'abord linéiques principes que l'analyse des noms propres 
assyriens ont permis de poser. 

Dans la composition idéographique des groupes les signes parlent 
pour les yeux, ils se juxtaposent sans tenir compte du son qu'ils 
représentent. Si donc on voulait lire ces groupes avec la valeur pho- 
nétique des signes qui les composent, il en résulterait souvent des 
articulations impossibles à prononcer et qui heurteraient toutes les 
lois phonétiques que la transcription des noms propres écrits pho- 
nétiquement a permis de saisir. Ainsi il est constant que les Assy- 
riens n'admettent pas d'hiatus, le groupe 



y 



t£= 



AN PA 1. 

est l'expression idéographique du nom de Nabonide, 

JH :>- ~Mf 4T ET Al 

Na - bu - na id 

Si donc deux signes se succèdent dans un groupe, et qu'en appli- 
quant à ces signes les valeurs phonétiques connues, leur articulation 
forme un hiatus, on est sûr d'être en présence d'un groupe qui parle 
pour l'œil et non pour l'oreille: les signes doivent donc être pris 
avec leur valeur idéographique. On sait encore que les Assyriens 
avaient l'habitude d'employer dans le corps des mots les signes qui 
représentent des syllabes aux consonnes initiales. Donc toutes les 
fois qu'on rencontre une suite de signes dont la valeur syllabique 
présente des syllabes aux consonnes désinentes, on est certain d'être 
en présence d'un idéogramme, ainsi 

HT -Ut 

AN AK 



LECTURE DES TEXTES ASSYRIENS. 3S 

est l'expression idéographique du nom du dieu Nebo, qui s'écril: 



-T JH 

na - bu 






Mais il peut arriver que le hasard des images amène une suite de 
signes qui ont l'apparence d'un groupe phonétique, ainsi qu'on peut 
le voir par le nom de Nabuchodonosor : comment alors distinguer 
la forme phonétique de la forme idéographique ?— Il faut compter 
moins que jamais sur le secours des inscriptions trilingues. Le texte 
perse donne bien la signification d'un groupe; mais il ne nous en 
donne pas l'articulation, puisqu'il traduit aussi bien l'idée exprimée 
phonétiquement que l'idée exprimée idéographiquement. L'embar- 
ras est le môme dans la comparaison de deux passages identiques des 
inscriptions unilingues. Quel sera donc alors le guide qu'il faudra 
suivre pour se décider entre deux groupes dont les articulations 
"ne répugnent pas aux lois de l'oreille? Si, pour se déterminer, on 
avait invoqué le sémitisme de l'idiome assyrien, on aurait commis 
une pétition de principes; car si le sémitisme est contesté, il ne 
restera plus aux formes les plus satisfaisantes auxquelles on ar- 
riverait, qu'une ressemblance accidentelle qui ne pourrait jamais 
servir de base à un principe de lecture. Il y a plus : si les arti- 
culations auxquelles on arrive dans les deux groupes n'ont rien 
de sémitique, à quel signe pourra-t-on reconnaître celui qui re- 
présente la véritable articulation assyrienne? Enfin, dans une écri- 
ture où les signes sont à la fois idéographiques et polyphones, c'est 
en vain qu'on aura la signification d'un mot. par les inscriptions 
trilingues, car les valeurs idéographiques traduisent la môme idée 
dans tous les idiomes, et on pourra toujours arriver, en disposant ces 
valeurs à son gré, à un ensemble qui réponde aux articulations d'un 
idiome désiré; il a donc fallu chercher dans l'examen des textes 
mômes des moyens plus sûrs d'arriver à ce but. 

Si je rejette, comme prématurées, les ressources que l'idiome par- 
ticulier peut fournir pour la lecture des textes, ce n'est pas à dire 
qu'il faille se dispenser de consulter l'influence que l'idiome, quel 
qu'il soit, peut exercer sur l'expression écrite de la pensée. L'idiome 
en effet exerce une influence nécessaire sur les mots suivant le rôle 
qu'ils jouent dans la phrase : or quelles sont les modifications que 
cet idiome exerce sur le système graphique «les Assyriens ? Les 



36 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Assyriens, avons-nous dit, avaient deux manières de se faire com- 
prendre: 1rs signes s'adressaient tantôt à l'œil, tantôt à l'oreille; quand 
ils s'adressaient à l'œil, immobiles comme des images, ils ne pouvaient 
subir aucune modification sans dénaturer la pensée. N'oublions pas 
en effet que les signes tirent leur origine d'un hiéroglyphe que 
l'écriture peut rendre plus ou moins adroitement, mais qu'ils doi- 
vent toujours en conserver le type primitif. Dès lors les inflexions 
phonétiques se feront comprendre par des signes qui encadre- 
ront le groupe particulier, mais qui n'altéreront pas la forme des 
caractères. — Quand les signes, au contraire, s'adressent à l'o- 
reille, les groupes se prêtent à toutes les modifications vocales que 
l'expression de la pensée doit subir en employant des sons pour se 
faire comprendre, et dès lors les signes qui composent les groupes, 
tout en répondant ;i la même idée, se modifieront pour exprimer les 
formes particulières qui caractérisent l'idiome dans lequel ils sont 
exprimés. Les monogrammes nous ont guidé dans nos premières 
recherebes, ils signalaient les noms propres dans lesquels il fallait 
chercher les premières valeurs :, mais désormais ces indices nous font 
défaut, et il s'agit au contraire, pour faire de nouveaux progrès, 
d'éviter les expressions idéographiques et de rechercher, à travers 
les textes, les groupes mobiles dont les différentes modifications in- 
diqueront l'influence de l'idiome et nous permettront peut-être de 
le caractériser. 

Au nombre des bizarreries qui doivent signaler ces études je pla- 
cerai celle qui va se produire maintenant; toutes les difficultés qui 
ont embarrassé la détermination de la valeur des caractères devien- 
nent, quand elles sont vaincues, autant de moyens nouveaux, de fa- 
cilités nouvelles pour réaliser de nouveaux progrès. 

Nous avons vu, à propos du nom â'Ormusd, que la prononciation 
assyrienne variait suivant les localités; c'était un embarras au début. 
Aujourd'hui nous pouvons comprendre que ces différentes manières 
d'articuler le même groupe nous donnent la certitude de son expres- 
sion phonétique. Des différences plus considérables devaient se 
produire ainsi, il est certain que les articulations du même organe 
n'étaient pas toujours les mêmes à Babjlone et à Ninive. Les mono- 
grammes sont ies mêmes dans les deux localités; mais la traduction 
phonétique présente les indexions vocales propres à chaque pays, 
nous trouvons à Babylone par exemple le groupe : 

^ÏTT EHf 

SV ya 



LECTURE DES TEXTES ASSYRIENS. 37 

qui s'échange à Babylone et dans les inscriptions trilingues avec le 
groupe 






ces deux groupes traduisent le perse daçta {main); il est facile de 
reconnaître dans la terminaison le pronom suffixe de la première 
personne : mais quelle est la véritable articulation assyrienne du 
mot qui exprime la main ? Est-ce su ou gat. Ces deux articulations 
ne correspondent à aucune articulation sémitique satisfaisante ; 
mais nous trouvons dans les inscriptions de Ninive le même groupe 



illTT 
SU 



qui s'échange avec le groupe 

Ka - ti ya 

Gatiya et Katiya traduisent le même signe par des flexions diffé- 
rentes; il est donc évident que c'est le signe * s= \ qui a la valeur 
idéographique de main ( * e=T jT les deux mains), et que les articu- 
lations Gatiya et Katiya sont les articulations phonétiques de la 

même idée suivant l'altération constante des consonnes à Babylone 
et à Ninive. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il ne peut y avoir 
aucune erreur de transcription, et que la valeur du signe ^^ 

ya (par un 3), de même que celle du signe 4 J Ka (par un p) 

est assurée par la transcription des noms propres en syllabes sim- 
ples corroborée par de nombreux exemples. 

Le premier groupe renferme donc une valeur idéographique, et 
les deux autres des valeurs phonétiques qui nous donnent l'articu- 
lation assyrienne du mot qui veut dire main. 



38 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Les syllabes complexes avec leurs valeurs polyphones avaient oc- 
casionne un embarras sérieux dans le déchiffrement; elles viennent 
encore prêter an puissant concours aux moyens de lecture qui nous 
permeltenl de distinguer les groupes phonétiques. En effet, s'il faut 
deux ou trois signes pour représenter idéographiquement une idée, 
cette idée ne peut être représentée par d'autres signes. S'il faut au 
contraire deux ou trois signes pour exprimer phonétiquement une 
idée et que le même son puisse être rendu par le signe qui repré- 
sente la contraction de deux syllabes simples, on aura deux groupes 
phonétiques différents, et on sera sûr «pie l'expression est .phonéti- 
que si la contraction a lieu; mais pour que la certitude soit com- 
plète il faut que la contraction ait réellement lieu à défaut d'autres 
indices. 

Je vais essayer de rendre ma démonstration plus sensible par un 
exemple. Je prends à cet effet, non pas au hasard, mais à dessein, un 
groupe assez rare et d'une signification très-douteuse. Les inscrip- 
tions de Khorsabad présentent, dans un certain passage, le groupe 
dont tous les caractères, pris isolément, sont connus; ils se lisent : 



=23 ^A "3T 

Ka cun si. 



Ce mot se trouve isolé, après un groupe idéographique parfaite- 
ment déterminé, et de plus, dans la planche 104 de Botta, il termine 
la ligne 17 Je l'inscription des revers de Plaque ; c'est un indice cer- 
tain que le mot se termine avec le dernier signe. Ce groupe ainsi 
resserré parait donc à lui seul exprimer une idée, et les signes peu- 
vent former un mot ou plusieurs. Ce groupe présente une contrac- 
tion possible. Si c'est un seul mot écrit phonétiquement la contrac- 
tion pourra avoir lieu. Le signe de cette articulation complexe nous 
est bien connu, il se trouve dans le nom de Kambyse des inscriptions 
trilingues. Or ce groupe ligure seize fois dans les seize passages 
identiques des inscriptions des revers de Plaque, et la contraction n'a 
pas lieu. Cette preuve négative ne nous permet pas sans doute d'af- 
firmer qu'elle n'est pas possible ; aussi nous ne pourrions avoir la 
certitude complète à cet égard, si ce n'est que nous trouvons dans 
les textes un groupe également bien déterminé, qui renferme la 



LECTURE DES TEXTES ASSYRIENS. '.VA 

même idée, ou une modification de la même idée. En y appliquant 
la valeur phonétique des signes nous le lirons 

HT ^ *3T 

Zn am si. 

Seulement ce n'est plus dans la comparaison de deux passages 
identiques que nous trouvons ce groupe, puisqu'il s'agit de deux mo- 
difications de l'idée exprimée par les deux derniers signes. Quoi 
qu'il en soit, il n'y a pas d"équivoque ; la contraction est impossible, 
le premier signe de ces groupes est donc indépendant des suivants 
et ne peut se réunir à l'ensemble qu'en vertu de son pouvoir idéo- 
graphique. Le groupe Ka-amsi ne peut former un groupe phonéti- 
que et Zu-amsi un autre. Car si le signe de la syllabe Ka ou am 
était absorbé phonétiquement dans un signe capable de représenter 
la syllabe complexe, il ne pourrait se présenter idéographique- 
ment dans l'autre. Les signes KA et ZU remplissent donc un rôle 
idéographique distinct, et au lieu de les lire il faut voir l'idée qu'ils 
représentent et en chercher l'expression. Le mot Ainsi pourrait 
semblei- phonétique, mais il se rencontre assez souvent dans les 
inscriptions pour que nous ayons les moyens d'en déterminer l'arti- 
culation et le sens. Sa signification du reste n'apporterait aucun 
indice à l'appui de notre démonstration. 

Je citerai un autre exemple : c'est un groupe très-fréquent dans 
les inscriptions unilingues et que nous reconnaîtrons promptement 
pour un groupe phonétique. La plus grande partie des briques de 
Babylone porte le nom de Nabuchodonosor; toutes ces briques, qui 
sortent par milliers des ruines, présentent le même texte, quel que 
soit le nombre des lignes d'écriture dont il se compose. On y 
remarque un groupe qui est écrit le plus ordinairement: 

ff ts: 53> 

Za - ni in 



mais aussi il est, écrit 



Za - ni - nu 



' t REVUE VRCHÉOLOGIQUE. 

Ces deu\ formes ne suffisent pas, ainsi que nous l'avons vu, pour 
déterminer la lecture de ce groupe, car les terminaisons melnwpeu- 
vent iinli(|iier des modilications idéographiques différentes du groupe 
Za ni, sans appartenir au môme mot; mais nous trouvons sur les 
mêmes briques dans le môme texte le même mot écrit 

Za - nin 

C'est-à-dire que le signe T^>*— pEj représente la contraction pho- 
nétique des deux syllabes ni in (cette valeur est prouvée du reste 
par de nombreux exemples), il y a donc lieu de croire que Zanin est 
un groupe phonétique; et puisque la syllabe ni s'est contractée pho- 
nétiquement, on peut déjà pressentir que le groupe Zaninu est éga- 
lement phonétique et que ce groupe ne subit qu'une altération vocale. 
Cependant il peut encore rester des doutes sur le premier signe : 
fait-il partie du même groupe, et en fait-il partie phonétiquement? 
S'il en fait partie phonétiquement, nous pourrons rattacher ce groupe 
à une racine dont les trois consonnes Z. N. N. nous représentent le 
thème. Mais alors ses variations répondant à des états différents de 
la même idée, la comparaison des passages identiques ne nous fourni- 
rail aucune donnée à ce sujet ; nous devrons donc chercher à travers 
les textes les modifications que l'idiome imposera à ces trois lettres 
en les combinant avec des voyelles différentes. Or voici les modifica- 
tions que ces consonnes subissent en prenant les groupes dans les- 
quels elles figurent sans avoir égard à la place quelles occupent ou 
au sens qu'elles peuvent présenter. Nous trouvons d'abord des modi- 
fications vocales qui portent sur le premier signe : 

>—> — *» ►►< 



YT 




az 


ni 


TT 


*< 


az 


nu 


n 


-i 


iz 


nu 



1)1 



:ff 



un 



:ff 



un 



LECTURE DES TEXTES ASSYRIENS. il 

Pais des modifications qui démontrent la liaison nécessaire du 
premier caractère au groupe : 

za an - nu 



nn :=ïï -< 



un - nu 



_H If -T< 

m - a - ti 






Puis enfin des modifications qui portent phonétiquement sur le 
groupe tout entier : 

mu uz - za - ni - in 






? eet:t ^ ^ ::> 

mw - sa az - ni in 



Il est donc bien évident que nous sommes toujours en présence de 
la même racine et que les modifications vocales qu'elle a subies in- 
diquent l'influence de l'idiome particulier dans lequel cette idée 
quelle qu'elle soit est exprimée. 

A quel ordre de mots peut-on rattacher tous ces groupes? Le 
mol ainsi représenté est susceptible de modifications qui l'affectent 
au commencement, à la fin, au milieu; il reçoit des inflexions voca- 
les qui s'ajoutent avant ou après le groupe. Si on songe surtout que 
je me suis attaché à ne citer que les formes suffisantes pour bien ca- 
ractériser la lecture phonétique, et que les textes présentent encore 
des formes dérivées de celles que j'ai citées qui indiquent plus par- 
ticulièrement l'influence grammaticale, on comprendra aisément que 
toutes ces modifications ne peuvent affecter qu'une racine verbale. 



ï2 REVUE AHClIKOLOGlolK. 

J'ai pris à dessein une racine éminemment assyrienne et qui ne se 
trouve dans aucun autre idiome. J'ai voulu ainsi que ma démonstra- 
tion ne fût influencée par aucune considération extérieure et qu'il fût 
bien constant que la lecture phonétique d'un groupe peut être as- 
surée par l'examen même des textes. La plupart des racines donnent 
des dérivés aussi nombreux, plus nombreux même : il suffît de les 
chercher, et on les trouve aisément par les mômes moyens. On peut fa- 
cilement pressentir maintenant l'importance d'un pareil résultat. Il est 
constant qu'à l'aide du syllabaire, déterminé par le dépouillement des 
noms propres, on peut lire et analyser dans les textes les racines 
exprimées phonétiquement, et toutes les modifications vocales qu'elles 
subissent, sans se préocuper du sens qu'elles peuvent avoir. On ar- 
rive promptement dans la pratique à généraliser ces procédés et à 
réunir un certain nombre de racines avec leurs modifications vocales; 
si on rencontre çà et là des différences accidentelles qui peuvent 
égarer un instant les recherches, on arrive bientôt a avoir assez 
de faits pour reconnaître les inflexions qui conviennent à chacune des 
parties du discours. C'est alors qu'on peut comparer ces inflexions à 
celles des idiomes connus; c'est alors qu'on peut se reporter avec 
intérêt vers les inscriptions trilingues qui nous donnent la signifi- 
cation des groupes dont les flexions servent à caractériser l'idiome. 

Ainsi par exemple les inscriptions trilingues nous donnent la signi- 
fication précise de cent sept formes verbales. Je citerai trois exemples 
qui suffiront pour faire comprendre le mécanisme de la reconstruc- 
tion à laquelle ces formes permettent de se livrer. Ainsi nous avons, 
en ayant égard seulement aux personnes repré sentées par les flexions 
verbales . 

as - ku nu 

qui correspond au perse Kunavam (je fis), et qui représente la pre- 
mière personne d'une racine dont le thème serait S. K. N. ("p\y.) 

*~-Vf-4> * 1 *~-> 1 *M*^ 

ta - ka ab - bu 

qui correspond au perse tha (tu dis), et qui représente la seconde 
personne d'une racine dont le thème serait K. B. B. (33p.) 



LECTURE DES TEXTES ASSYRIENS. 

du mi m 

ts - tu ur 



iô 



qui correspond au perse nipistam akunaus (il a fait écrire), et qui 
représente la troisième personne d'une racine dont le thème serait 
S. T. R. htûU7). 

Il est facile avec ces formes nettement déterminées de reconstruire 
celles qui sont propres à chaque racine, hien que les inscriptions ne 
les donnent pas toujours. Ainsi nous aurons les formes suivantes re- 
construites sur le thème 3 D V) '- 



&^ ET tW 



as 



kn 



un 



go 



ijn.gsE & 



ta 



as 



ku 



:ïïf 



un 



xïï tr tm 



is 



ku 



un 



ou bien sur le thème 3 2p. 



1° 


ïf M 


ZZ3 




a - ka 


ab 


C)o 


-EJTÏ M 


Zzl 




ta - ka 


ab 


3° 


Ï3 M 


:n 




i - ka 


ab 



<4-< 

bu 



bu 



bu 



lï BEVUE AUCHKULOUlylE 

ou enfin sur le thème "i îO VI 

Y 



ep= hééi n=i 

as - tu ur 



ta as - tu ur 

is - tu ur 



Aussi lorsque nous rencontrerons les mêmes flexions dans les in- 
scriptions unilingues, nous pourrons facilement reconnaître la per- 
sonne exprimée et en dégager la racine ; nous avons, par exemple : 



tE -< t^, 



L re personne de zatun (reconstruire). 

az' - nu un 

yt" 
ta a:' - nu un 

ù' - mt nn 



ou bien 



*~/~ i l re personne de bana (bàtirj. 

ab - nu u 
fa aô - //'/ w 



LECTURE DES TEXTES ASSYRIENS. Vo 

TjV~T ►-/ i 3' personne de bana (bâtir). 

ib - nu u 



ou bien encore 



K^^Z l I ^J T 1" personne de zaknr (se souvenir). 

az 1 - ku ur 



» TT ! t^ l*~~~] U*" I 2* id. id. 

fa a«* - Aw wr 



Œrd 




Ces différentes formes ne sont pas isolées, et c'est en poursui- 
vant l'analyse des textes dans cette voie qu'on peut arrivera recon- 
struire complètement la grammaire, et à caractériser un idiome dont 
les lectures vicieuses peuvent altérer la pureté, mais dont on a déjà 
pressenti la nature. 

Je n'ai pu indiquer dans cette esquisse rapide que les difficultés 
les plus sérieuses que les textes assyriens présentent : des difficultés 
secondaires arrêteront sans doute ceux qui ne jetteront sur ces do- 
cuments qu'un regard superficiel; mais elles seront promptement 
vaincues par ceux qui voudront persévérer dans ces éludes. Toute- 
fois, si j'ai réussi à donner une idée des ressources de la science, je ne 
dois pas en dissimuler les limites. La détermination du syllabaire 
qui comprend les signes des syllabes simples donne la possibilité, 
en principe, de résoudre toutes les difficultés; mais dans l'appli- 
cation on rencontre de nombreux obstacles; .ainsi, par exemple, 
il est difficile de dire quelle est la signification d'un signe, d'un 
groupe isolé qui n'apparaît qu'une fois dans les textes; car il est 
certain que pour comprendre ce signe, ou ce groupe, les efforts de la 



16 REVUE ARCHÉOLOC.IQUE. 

science seront impuissants tant qu'une découverte heureuse n'amè- 
nera pas de nouveaux moyens de le saisir. Celte impuissance est-elle 
de nature à jeter du doute sur les résultats déjà acquis? Je ne le 
pense pas ; ou alors il faudrait exiger des assyriologues une intuition 
dont ils ne peuvent ni ne veulent revendiquer la faveur. 

Qu'il me soit permis, pour bien faire comprendre ma pensée, 
d'établir une hypothèse. Je suppose en effet que sur une inscription 
brisée on trouve chez nous, en France, ces trois lettres PAS ; avant 
de pouvoir y attribuer un sens, il faut que nous sachions si le mot 
es! complet; car il peut être la fin, le milieu, le commencement d'un 
mot plus long; puis quand il sera certain que le mot est complet, 
il faudra savoir qu'il est français, et quand nous saurons qu'il 
est français, qui nous dira à quel ordre d'idées il pouvait se 
rapporter? qui nous dira le rôle qu'il jouait dans la phrase dont il 
faisait partie? Il y a donc dan. l'épigraphie la plus simple des im- 
possibilités devant lesquelles on s'incline et qu'il faut s'attendre à 
rencontrer en assyrien. C'est un signe syllabique indécomposé, un 
idéogramme non transcrit, un signe, un mot que les nombreux textes 
ne nous montrent encore qu'une fois et dont les sables de Ninive gar- 
dent la transcription. Il faut donc attendre. Seulement le signe, le 
mol que nous ignorons aujourd'hui sera peut-être compris demain, et 
cette espérance suffit pour que les assyriologues continuent avec per- 
sévérance des recherches qui ont donné déjà des résultats dont on ne 
peut méconnaître l'importance. 

JOACHIM MENANT. 



LE 



CÈDRE DANS LES HIÉROGLYPHES 



Parmi les manuscrits égyptiens découverts jusqu'à ce jour, on ne 
connaît encore aucun ouvrage scientifique, à moins qu'on n'accorde 
ce nom aux papyrus de Berlin et de Leyde, qui traite de matières 
médicales. Il est certain toutefois que les anciens Égyptiens avaient 
fait de notables progrès dans les sciences d'observation. Dans le 
domaine de l'histoire naturelle notamment, nous apprenons par les 
documens originaux qu'ils avaient déterminé et nommé un grand 
nombre d'espèces végétales et minérales. Ils savaient extraire des 
plantes des sucs médicamenteux, des parfums, des liqueurs et des 
extraits comestibles. Dans la riche ornementation de leurs jardins, 
ainsi que pour leurs édifices et leurs meubles de luxe, ils ne se 
contentaient pas des espèces propres à l'Egypte, mais se procu- 
raient, par le moyen du commerce ou des tributs imposés aux 
vaincus, les plantes et les bois précieux des pays étrangers. 

Les groupes désignant des espèces végétales sont aisément recon- 
naissables à leurs déterminatifs génériques : la triple fleur, le signe 
de l'arbre, celui du bois, qui s'applique surtout à la matière ligneuse 
et aux objets qui en sont fabriqués; enfin quelques signes spéciaux 
à certaines plantes. 

Mais malgré le secours de ces déterminatifs, il nous est le plus 
souvent impossible d'identifier ces espèces végétales, dont la nomen- 
clature reste pour nous une liste de mots dépourvus de sens; le copte 
n'offre pas assez de secours, et rarement les détails donnés par les 
textes offrent une prise suffisante pour la détermination des espèces. 

Je me propose d'étudier l'un des groupes de cet ordre qui revient 
le plus souvent dans les textes et qu'on a cru désigner l'acanthe ou 
l'acacia. Je veux parler de Yasch, pour lequel, dans son travail sur 
les papyrus, mon savant ami M. Goodwin a suggéré la valeur 
cèdre (1), tout en conservant le sens acacia dans ses traductions. 

()) Cambridge Es.inys, 1858, p. 257, note 1. 



48 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

L'orthographe ordinaire de ce mot est **-— J ny > as', (pro- 
noncez asch), mais on le trouve aussi accompagné d'autres détermi- 
natifs tels que la pointe de flèche (1), une espèce de gousse et le 
signe du bois (2). 

La mention de Y asch revient fréquemment dans !e beau papyrus 
de M me d'Orbiney, dont l'administration du Musée britannique vient 
délivrera l'étude un fac-similé très-soigné (3). Les lecteurs de la 
Revue n'ont pas oublié sans doute l'intéressante traduction que 
M. de Rougé a publiée de ce curieux manuscrit, dès l'année 1852 (4)> 

Dans ce papyrus, la montagne (5) où se retire Baïta, le jeune frère, 
est nommée ta an pa as', la montagne de l'Asch. Quoiqu'il ne faille 
pas chercher la précision dans un conte où le merveilleux domine, 
je fais remarquer qu'il n'est pas nécessaire de placer cette montagne 
au voisinage d'un fleuve dont les eaux descendent vers l'Egypte, car 

le groupe M w Ni ^ ^vw»~ , iuma (6) désigne la mer, comme le 

copte iou et l'hébreu E\ et rien n'autorise à y reconnaître une dé- 
nomination du Nil. La montagne de Y Asch doit avoir été placée par 
l'auteur du conte près des côtes de la Phénicie ou de la Palestine. 
On sait qu'à l'époque contemporaine, les Égyptiens y possédaient 
des établissements fixes. C'est la mer qui dut porter la boucle par- 
fumée vers l'une des bouches du Nil, près d'un atelier de blanchis- 
sage des bardes royales. 

Par d'autres passages du même papyrus, nous apprenons que 
Yasch produisait des fleurs : Sssa ""*>-i >^ÏP - HULL ou hurr, 



(1) Denkm.ïïl, 132, en e. 

(2) Todtb. 134,9; 145, 4. 

(3) Select Papyri in thehieratic character, II part., London, 18G0. 

(4) Rev. arch., IX e année, p. 386. 

(5) IpV^ , an, selon la remarque de M. Brugsch, désigne une montagne, et 

particulièrement celle d'où l'on extrayait la pierre de taille. — Au papyrus d'Or- 
biney, ce mot est déterminé par la pierre, comme le groupe bien connu tu, montagne. 
Ailleurs, il a le déterminatif ordinaire des noms de pays, et paraît s'appliquer à toute 
région montagneuse coupée de vallées. 

(6) Pap. tTOrb., pi. X, lig. 5 et sniv. 



LE CÈDRE DANS LES HIÉROGLYPHES. 49 

copte 2\hai ou «* | > 1 1 ï > i . flos, et des fruits : ÏV^fn ' aari 

copie epi, fructus. Ces deux expressions n'ont rien de spécial et 
s'appliquent à toute espèce de Heurs et de fruits. 

Une circonstance plus caractéristique est citée dans le voyage en 
Palestine que relate le papyrus Anàstasi I er . Cet important docu- 
ment, sur lequel je me propose de revenir prochainement, parle 
d'une roule plantée d'arbres aounnu,anulanu et d'aschs atteignant le 
ciel(i), et infestée d'animaux féroces. Cette description, qui s'appli- 
que certainement à quelque localité située dans l'un des rameaux du 
Liban, constate que Yasch atteignait une grand hauteur dans ces 
parages. 

D'autres documents originaux établissent que les Égyptiens tiraient 
d'une contrée de l'Asie Mineure, nommée Khentshe (2), du bois d'asch 
pour la construction des temples. La mention spéciale dont est l'objet 
Yasch de Khentshe démontre qu'il était considéré comme une qualité 
exceptionnelle de cette essence. 

Ces seules données nous conduisent à rapprocher Yasch du cèdre 
qui, dans le Liban et le ïaurus, croissait jadis en si grande abon- 
dance; mais cette assimilation devient presque une identité si l'on 
considère que les hiéroglyphes mentionnent, à propos de Yasch, la 
plupart des propriétés que les anciens ont à tort ou à raison attri- 
buées au cèdre. 

Le cèdre, qui fournit aux piophètes tant d'images brillantes, est 
regardé dans l'Écriture comme le plus majestueux, des végétaux. 
Salomon, dit le texte sacré, traita de toutes les plantes, depuis le cèdre 
qui est dans le Liban jusqu'à l'humble hyssope (3). On sait qu'Hiram, 
roi de Tyr, fournit à ce fastueux monarque une quantité considé- 
rable de bois de cèdre qui fut employé à la construction du tem- 
ple (i). Le palais des rois persans à Persépolis, quAlexandre fil 
brûler après une débauche, avait également ses boiseries en cèdre, et 
il semble qu'indépendamment de l'incorruptibilité qui rero nmandail 
ce bois pour les constructions de longue durée, il lui ait été attribué 
une valeur mystique dont on retrouve la trace dans les cérémonies 
pour la puriiicalion de la lèpre (o), dans celle de la vache rousse (6), 

(1) Anast. I, pi. XIX, 3. 

(2) Brugsch, Géog., 3 e partie. 

(3) R»is, 111, ch. iv, v. 33. 
(Il) lbid., ch. v, v. 6. 

(5) Lévit., ch. xiv. 

(6) Nombres, ch. xix, v. G, 

IV. ', 



50 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

et clans l'emploi du cèdre pour la confection des simulacres divins (1). 

Or Yasch, surtout celui qu'ils importaient d'Asie Mineure, était 
employé par les Egyptiens dans les boiseries et surtout pour les 
portes des temples (2) et des palais; les portes de bois d'asch étaient 
souvent garnies de métaux importés de la môme contrée (3). On en 
fabriquait aussi certains meubles (ouh'tu) (4.) regardés comme assez 
précieux pour mériter une mention spéciale dans lYnuméralion des 
richesses des temples. Enfin, l'emploi du bois d'asch pour les usages 
mystiques est constaté au Rituel (5), qui prescrit la confection d'une 
statuette de ce bois sur laquelle devaient être prononcées des formules 
de consécration. 

Pline parle de l'usage du cèdre dans la construction des vaisseaux 
en Egypte ((3), et nous trouvons encore ici une occasion de rappro- 
chement avec Yasch : les hiéroglyphes mentionnent en effet des 
barques de bois d'asch (7), et l'un des documcns rassemblés dans le 
papyrus Anastasi IV est un ordre donné pour l'emploi de diverses 

pièces [ â^V^T*" s asau-t, coi, trabs de bois d'asch à la ré- 



paration d'un navire. A ce propos, le texte explique qu'il devra être 
fait choix de quatre pièces très-longues, très-bonnes et très-épaisses 
pour être placées, deux au côté droit et deux au côté gauche du 
navire (8). 

Nous trouvons enfin dans les textes égyptiens la mention d'une 
huile d'asch au moyen de laquelle on opérait la première des dix 
onctions décrites au chap. 145 du Rituel (9), et celle d'un mestem 
ou collyre extrait de ce même végétal (10). De même, au dire de 
Théophraste, de Pline et de Galien, le cèdre fournissait des huiles 
et des résines auxquelles on atlribuait des propriétés médicamen- 
teuses. Les anciens paraissent avoir utilisé dans ce but, non-seule- 



(1) Pline, Hist. nat., liv. XIII, en. v. 

(2) Denkm. III, 132 en e; ibid., 152. 

(3) Brugsch, Geog., 3 e partie. 

(Il) Mention du grand papyrus appartenant à Al. Harris. 

(5) Todtb., en. cxxxiv, 9. 

(6) Pline, Hist. nat., liv. XVI, en. xl. 

(7) Anast. IV, pi. 3, 6. 

(8) Anast. IV, pi. 7, lig. 7 et suiv. 

(9) Todtb., ch. cxi.v, U. 

(10) Lepsius, Ausw., XII, ft2. Ce passage est malheureusement mutilé. 



LE CKDRE DANS LES HIÉROGLYPHES. 51 

ment la résine qui découle naturellement des conifères, mais encore 
les bourgeons et même la sciure du cèdre (1). 

Ainsi donc les caractères du bois ù'asch et ceux du cèdre concor- 
dent d'une manière complète : l'un et l'autre sont des arbres de 
haule taille, abondants en Asie Mineure, fournissant un bois re- 
cherché pour la marine et pour les monuments les plus importants, 
ainsi que des substances résineuses employées à des usages variés. 
Soit en raison de leur élévation dominante dans les forêts, soit par 
rapport aux propriétés de leurs bois et de leurs extraits, ils ont mé- 
rité l'un et l'autre d'être employés dans les cérémonies du culte. En 
un mot, on peut dire que l'identification est complète. 

Si mes vues sont partagées par mes confrères en égyptologie, le 
mot asch sera désormais regardé comme le nom hiéroglyphique du 
cèdre (2). 

L'acacia est un arbre d'une taille moins élevée et d'un tronc moins 
droit; il est, par conséquent, moins propre à la confection de boi- 
series de grandes dimensions. Pline dit que l'acacia croissait en 
abondance aux environs de Thèbes (3), et de nos jours le robinier, 
faux acacia, abonde encore en Egypte. L'acacia serait donc un arbre 
égyptien et n'aurait pas mérité les mentions qui nous signalent Y asch 
comme un bois rare et précieux, dont au moins les plus belles va- 
riétés venaient d'Asie Mineure. Aussi, bien que la variété noire de 
l'acacia de Pline fût employée pour le corps des navires, bien que 
cet arbre produisît, comme le cèdre, des sucs médicamenteux (4), je 
ne pense pas qu'il ait rien de commun avec Yasch des anciens Égyp- 
tiens. 

F. Chabas. 

Châlon sur Saône, 15 mai 1861. 



(1) Pline, Hist. nat., liv. XXIV, cb. v. 

(2) Le copte a peut-être conservé, sous la forme altérée CGI, cedrus, I'as' des hié- 
roglyphes. Le nom hébreu est î~)Xi comme en chaldéen et en syriaque. 

(3) Pline, Hist. nat., liv. XIII, ch. ix. 

(4) Pline, loc. cit., Dioscoride, ch. cxv. 



OBSERVATIONS CRITIQUES 



SUR 1A 



RHÉTORIQUE D'ARISTOTE 



Tous nos manuscrits de la Rhétorique d'Aristote dérivent d'un seul 
manuscrit très-fautif (1). Parmi eux, il en est un qui est beaucoup 
plus voisin que les autres de la source commune; non-seulement il 
fournit de meilleures leçons, mais encore ses fautes mêmes permet- 
tent souvent de remonier au texte primitif et révèlent des altérations 
dont il ne reste ailleurs aucun. vestige. C'est le manuscrit 1741 de la 
bibliothèque impériale de Paris (dans Bekker A c ). Il appartenait au 
cardinal Nicolas Rodolphe; il fui prêté à Victorius, qui lecollationna 
avec soin et s'en servit pour améliorer le texte dans une foule de 
passages. Gaisford l'a fait collationner de nouveau pour son édi- 
tion (Oxford, 1820). Bekker a repris ce travail, et a donné 
toutes les leçons dans l'édition de Berlin (1831). Spengel a pris 
le texte de ce manuscrit pour base de son édition de la Rhétorique 
d'Aristote (Rhetores Grœci, I, 3-162. Teubner, 18o3). J'ai examiné 
de nouveau le manuscrit pour tous les passages que je discute dans 
ces observations critiques et pour quelques autres où les indications 
de Bekker ne s'accordent pas avec celles de Victorius cl de Gaislord. 
Je donne ici les résultais de cette collation qui complèlent ou recti- 
lient les indications de Bekker; ils ne me semblent pas fort impor- 
tants; mais j'ai voulu mettre le lecteur en état d'en juger par lui- 
même (2). 



(1) Voir Spengol, Mémoires de l'Académie de Bavière, P/n/osophie, XXVII, p. 508. 

(2) Le manuscrit date du onzième siècle. Il a été corrigé par un lectrm- qui a 
ajouté quelques gloses interlinéaires ou marginales dans le premier livre. Les cor- 
rections ne s'étendent pas au delà du second livre. La main du correcteur (je la dé- 



RHÉTORIQUE d'âRISTOTE. 53 

Un texte qui nous est parvenu dans ces conditions ne peut être 
que très-fautif. Victorius, dans son commentaire (1), Muret dans sa 
traducLion latine des deux premiers livres (2), Vater (3). Spengel 
surtout (4), Vahlen (5) ont amélioré le texte par des corrections 
évidentes que Bekker a admises pour la plupart dans son édition de 
1859 en y ajoutant quelques conjectures heureuses. Ce travail d'épu- 
ration est loin d'être terminé, et c'est inévitable quand un texte est 
aussi profondément altéré. Je ne me suis occupé que des passages 
où j'ai cru remarquer une altération qui n'avait pas encore été 
aperçue, ou qui me semblaient comporter une restitution plus vrai- 
semblable que celles qui avaient été proposées. Cependant une asser- 
tion d'Aristote, relative à isocrate (6), le sens dans lequel sont em- 

signe par l'abréviation corr.) est partout facile à distinguer de celle du copiste ( je la 
désigne par l'abréviation pr. m.), par une écriture plus grosse et une encre plus pâle 
qui permet presque toujours de reconnaître sous les surcharges ce qui était primi- 
tivement écrit. L'orthographe du copiste présente presque partout deux particu- 
larités; le v euphonique se trouve presque toujours même devant une consonne; et 
on lit très-souvent 8è sans apostrophe devant une voyelle. Je place la première 
la'leçon de l'édition de Berlin (1831), et la seconde celle du manuscrit. — 1356 a 31 
op.oiwu.a— ôu-oîa. 1362 a 2 <ï>v xai— xai 5>v. 1362 a 26 ècrov Éxào-xwi en marge pr. m. 
1363 a 13 oùç— 14 àyaOoi en marge pr. m. 1369 a 2 àXôyicrxov — â),oyov. 1370 a 22 
toïvoi — iutvY). 1370 a 22 É'xaaxov xpocprjç ôiSo; — Ëxaorxov d8o; xpo^ç eISoç. 1370 b 24 
ôso xai oxav — S' 6V oxav xai barré, excepté les deux premières lettres. 1372 a 24 xo 
[r/]ôéva — xô oImç p.r,Ô£va. 1372 a 26 xaùxa toxvteç — xaùxa uàvxa. 1373 a 16 oïç — ou;. 
1373 b 29 xôv — xwv. 1377 a 18 oû'xu) Se — ouxtoç S' où Se 1377 b 26 xo itoiôv — xo xe 
iroiov. 1378 a 3 TOÙvavrCov — xb évavxtov. 1379 b 36 8i' àuiXeiav u.èv yàp — sic. 1379 b 37 
oXtywpîa — ôXiywpta Tiç. 1381 « 34 xwOaTai — xwt îraïffat. 1381 b 16 xô — xai. 1383 b 30 
8pÇ$— S6|t). 1386 a 6 [AÉyeOo;— u.Eyé6ouç pr. m. le correcteur a récrit un a par dessus 
vo-. 1386 b 6 IXestvov— sic. 1388 a 22 TtpsaguxEpoi — 7rp£crëuxEpot ye. 1388 « 33 smeixèç 
— eWhctjç. 1388 a 36 oy] - 8è pr. m. Syj corr. 1390 a 19 oùx eiç uêptv — oùx. uêptv. 1391 
a 14 yjôov; ô tûoÙxo; — Y]6oi; 7t)>oûxou pr m. ttXoÛtoç corr. 1391 « 24 è|ouo-i' — e£ovo-i 
pr. m. zZovaia. corr. 1391 « 30 xaxà xe u.6pia — xaxà p.6pià xe. 1391 b 3 yiyv6p.sva — 
ytv6p.£va. 1391 b 4 àra> — sî'c. 1394 6 22. 23 xy)v opyr,v omis. 1395 b 19 xîva — xtv '. 
1396 a i oùxto — oûxwc. 1398 a 30 êvexa y) xoûoe y) xoùSe — ËVExa y) xoûSe. 1398 b 9 
' tx£ { av . _ oixtav. 1398 b 16 xai 'AÔ^vaïoi — oxi 'AQïivaïoi pr. m. xai corr. 1401 a 19 
xùva Sy)).ov — xùv ' âSr^ov. 1401 a 30 irai— èVi. 1403 a 7 v) xai xà — y) xaxà. 1409 6 14 
x£xe).s«ou.£v7i — xEXE>£a>p.Évï). 1413 b 17 ùrcoxpixixà — ùuoxpYjxîxà. 1416 a 8 wç — <i)i. 
1419 6 35 r] (J.r, — si u.v). 

(1) Venet., 1548. 

(2) Aristotclis Rhetoricorumlibriduo M. Antonio Mureto interprète. Romse,1585. 

(3) Animadversiones et lectiones ad Aristotelis libros très Rheloricorum. Lipsia;, 

1794. 

(4) Ueber die RhetorikJer Aristoteles {Mémoires de l'Académie de Bavière, Phi- 
losophie, XXVII, 1851), et préface de son édition, v-x. 

(5) Rheinisches muséum, 1854, pp. 555 et suiv. 

(6) Voir l'observation suri, 9. 1368 a 21. 



54 REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

ployés les mots Tomxa (1) lirMérov (2) otivSearjAoç (3), la place qu'Aris- 
tote donne dans la rhétorique à la théorie des mœurs et des carac- 
tères (4), enfin sa définition de la période (5), m'ont paru mériter 
des recherches nouvelles dont je soumets les résultats au jugement 
du public. 

I, I. 1354 a 7 [2]. Après avoir dit que tous les hommes ont occa- 
sion d'attaquer ou de soutenir une opinion, d'accuser ou de se dé- 
fendre, AristOte ajoute : twv t/iv ouv ttoXXwv ot (Jtiv sbôi xaùxa ôpcoaiv, ot os 

Sià ffuvTiôsiav àTrb sçso)ç. Cicéron reproduit celte idée De oratore II, 8, 
:)"2 : Etenim quuin plerique terne re ac nulla ratione causas in foro 
dicant, nonnulli autem propter exercitationem aut propter consuetu- 
dinem callidius id faciant.... Comme il est évident que Cicéron imite 
ici le texte d'Arislote et n'a pas prétendu le traduire, on ne pourrait 
conclure qu'il a lu y\ à™ àsj&faecaç. Certains éditeurs ont inséré xal 
après cuvriOstav, ce qui fausse le sens. Le mot ISjiç qui, dans la langue 
d'Aristole, désigne toute disposition permanente (Catégories, S, la 
science, la vertu sont sçstç), signifie ici : une faculté, la faculté de 
persuader ses auditeurs ou d'embarrasser son adversaire. Atà <ruvr|ôstav, 
quoique placé le premier, modifie pourtant l'idée exprimée par àno 
â':£(o;. Aristote a voulu dire : avec une faculté, un talent développé 
par l'habitude. 

1, 1. 1354 a 18 [4]. Aristote blâme les rhéteurs qui, au lieu d'in- 
sister sur l'argumentation, traitent longuement des moyens d'exciter 

h'S passions : m<tt si Ttepl 7rao-aç rjv tocç xptastç xaôairsp sv svtatç ts vuv loti 
twv tcoâswv xoù [j-t/Xicxa xatç sùvofxouas'vaiç, oùosv av sr/ov ô ti Xsyojaiv. Il 

est évident que pour parler exactement, il faudrait dire : Si dans 
tous les États tous les procès étaient soumis au même règlement que 
le sont certains procès dans quelques États, et tous les procès dans 
d'autres États qui ne sont pas les plus mal gouvernés, ces rhéteurs 
n'auraient rien à dire. Je crois pourtant qu'il n'y a rien à changer 
au texte, où je vois une de ces négligences de rédaction qui ne sont 
pas rares chez Aristote. Spengel propose d'insérer après xaQaTtsp les 
mots rapt Ttvaç; mais l'expression de la pensée sera toujours incom- 
plète; pourquoi n'y aurait-il pas eu des États où la disposition qui 
n'existait à Athènes que pour les procès portés devant l'Aréopage 

(1) Voir l'observation sur I, 2. 1356 6 12. 

(2) Voir l'observation sur III, 2. 1405 // 21-28. 

(3) Voir l'observation sur III, 5. 1407 fi 28-29. 
(k) Voir l'observation sur I, 8. 1366 fi 11. 

(5) Voir l'observation sur III, 9. 1409 6 16. 



RHÉTORIQUE D'ARISTOTE. 55 

était étendue à tous les procès sans exception ? Les mots xaïç eùvo- 
ixouijis'vaiçqui, dans la pensée d'Aristote, ne s'appliquaient certainement 
pas à Athènes, indiquent qu'il connaissait de tels États. En tout cas, 
je pense qu'il faut lire avec kpengel ^ au lieu de te. 

I, 1. 1355 b 8 [14]. Après avoir établi que la rhétorique n'est pas 
une science qui ait un objet déterminé, que la manière de persuader 
peut être réduite en théorie, que le plus essentiel de cette théorie est 
l'argumentation et non les moyens d'exciter les passions, enfin que 
la rhétorique est utile, Aristote récapitule son exposition en ces 

termes : oti [iiv ouv oùx. e<7tiv oute evo; tivoç yevouç àotopiu^lvou -?) pr-opt/.r', 
àXXà xaôaTCp •?) SiaXEX.Tix.7], xal ô'xi yç-f\GUJ.oç, cpavepo'v, xai oti où to 7r£~<7at £py ov 

ayT-^ç x. t. X. Il vaudrait mieux mettre un point après tpavepov; car tout 
ce qui suit est surajoute comme une sorte de post-scriptum à la ré- 
capitulation et ne dépend pas de la particule ouv. Mais il y a une 
faute grave dans la récapitulation ; oute exige une proposition corres- 
pondante et commençant par la même négation, puisque tout dépend 
de oùx ecTiv. Cette indication grammaticale d'une lacune est confirmée 
si on examine le fond des idées. La récapitulation est étrangement 
incomplète puisqu'il n'y est pas rappelé que la rhétorique est un 
art, et que l'essentiel de cet art est la théorie du raisonnement, pro- 
position sur laquelle Aristote a même insisté très-longuement. 

I, 2. 1356 b 12 [9] ziq S' !<rc\ Siacpopà 7rapao£iYJJi.aTOç xai £v6u(/.7][jiaTO(;, 
©avspov ex twv T07itxwv • exe? Y a P irepi (7uXXoyi<7[j.ou xai înuytii'piç eipY]Tàt 

TipOTEpOV, OTl TO [JlÈv TO £7Tl 7ToXXwV XOCl Ô|XOlO)V 8ElXVU(j6ai OTl OUTIOÇ Vf SI 

sxeï ;/.Èv £7iav(»)Y*/i IdTiv evtocùOoc os Tcapao£tY;xa, to Se Tivtov ovtcov Exspov 
ti Oià TauTa <7uu.6aiVsiv Trapà TaÙTa tco tccùtoc eïvoci, Y) xaOoXou Y] wç ehi 
to iroXù, exe? |*sv <tuXXoyi<t(AC)ç IvTaiïOa 8s ev8u(/.Y)fi.a xocXeItoci. Il semble 

qu'il n'y ait dans les Topiques d'Aristote rien qui corresponde à 
la citation qui en est faite ici. Pour résoudre cette difficulté, il faut 
examiner les autres passages de la Rhétorique où les Topiques sont 
cités; la plupart sont plus ou moins embarrassants. 

Aristote cite les Topiques neuf fois dans sa Rhétorique, deux fois 
pour rappeler un exemple qu'il y a employé, sept fois pour un point 
de théorie générale. 

Des deux premiers passages, il en est un pour lequel la citation 
peut se vérifier, c'est celui qu'on lit II, 23. 1399 a 6 [13] : à'XXoç 

(toVoç) EX TWV [JLEpwV, «GTTEp £V TOIÇ T07TlXoTç, TTOIOC Xl'vYj<7lÇ Y] { \^f't\ ' Y)8e Y«P Y] 

yÎoe. Il est dit en effet dans les Topiques II, 4. 111 b 4, que pour 
réfuter celui qui prétend que l'âme se meul. il faut examiner quelle 
espèce de mouvement convient à l'âme; si on trouve successivement 
pour chaque espèce de mouvement qu'il ne convient pas à l'âme, il 



Ofi REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

sera évident que l'âme ne se meut pas. Ainsi le texte de la Rhétorique 
signifie : un nuire lien se tire de la considération des parties, comme 
par exemple dans les Topiques, les différents mouvements qui peuvent 
convenir à l'âme. — Quant à l'autre passage II, 23. 1398 a 29 [9] 

«AÀo; (tottoç) ex tou 7roaa-/ô)ç, oïov ev toTç totuxo?? Tcept toù ôpÔw;,on lie re- 
trouve pas la citation clans nos Topiques. Nulle part Aristote n'y 
emploie le mot àfîSk comme exemple des différentes acceptions dont 
un mol est susceptible. Je crois qu'il faut lire 6*éV, car cet adjectif 
est souvent cité en exemple dans les Topiques I, 15, là où Aristote 
indique comment il faut étudier les différentes acceptions des mois 
pour trouver des raisonnements. (Cf. Phys , VU, 4. 248 67-10.) 

Quant aux passages où Aristote mentionne les Topiques relative- 
ment à un point de théorie générale, il en est deux pour lesquels la 
citation peut se vérifier. Dans Met. 1, 1. 1355 a 28 [12] il renvoie 
à ce qu'il a dit Top. I, 2. 101 a 30 sur la manière de raisonner avec 
le vulgaire Dans Met. III, 18. 1419 a 24 [5], après avoir indiqué 
comment il faut répondre à des questions amphibologiques ou contra- 
dictoires, il ajoute : cpavepbv S 1 fjjjuv egtu Ix twv T07iix<i>v xai touto xai aï 
Xuffstç. Dans Top. VIII, 5-13, il donne des préceptes sur la manière 
dont le répondant doit discuter, mais il n'entre dans aucun détail sur 
les différentes manières de montrer le vice d'un raisonnement 
(Xu<7£iç); au contraire, dans le traité De sophisticis elenchis (16-33), il 
traite complètement, de la manière de répondre à des questions so- 
phistiques et de résoudre les sophismes de l'interrogeant; c'est 
probablement à cet ouvrage qu'Arisiole renvoie dans sa Rhétorique, 
et s'il le cite sous le litre de Topiques, c'est que sans doute il le consi- 
dérait comme faisant partie de son ouvrage sur l'art de disputer. On 
trouve unecitation semblable dans An. pr. Il, 17. 65 b 16 où Aristote 
renvoie au traité De sophisticis elenchis (5. 163 b 21 et suiv.),sous le 
titre de Topiques, et une autre dans le De interpretatione, 11, 20 b 26 
où le De soph. el. (17, 175 b 39 et 30, 181 a 36) est cité sous le même 
litre; Waitz (Aristoteiis organon, II, p. 528) a conclu de ces deux 
passages el d'autres indices que le De soph. el. fait partie des Topi- 
ques; cette vue est confirmée par le passage de la Rhétorique. 

Sur les cinq autres textes de la Rhétorique, il en est quatre aux- 
quels on ne trouve rien de directement correspondant. De ces quatre 
passages, celui qui nous a servi de point de départ se distingue des 
trois autres en ce que les Topiques y sont cités pour un point qui est 
tout à fait en dehors de leur sujet. En effet, les Topiques traitent de la 
dialectique ou aride disputer; l'exemple et l'enthymème sont des 
raisonnements propres à Ja rhétorique, et dont Aristote n'aurait pu 



RHÉTORIQUE d'ARISTOTE. 57 

traiter que dans une digression dont rien n'indique l'absence dans 
nos Topiques. Brandis (PhUologns, IV, p. 13) et Zeller (Philosophie 
der Griechen, II, 2, p. 54) pensent qu'Anstote renvoie à Top. I, 1. 12, 
seulement pour la différence du syllogisme et de l'induction. Mais la 
lettre du texte ne se prête pas à cette interprétation, et on ne com- 
prend pas pourquoi Arisloie n'aurait pas renvoyé à ses Analytiques; 
car dans ses Topiques il n'entre et ne devait entrer dans aucun détail 
sur ces deux espèces de raisonnements. D'autre part, en admettant 
avec Spengel (Mémoires de l'Académie de Bavière. Philosophie, 
XXVII, p. 497) que le passage des Topiques où Aris'ote traitait de 
l'exemple et de l'enthymème n'a pas été conservé, on ne voit pas 
pourquoi Aristote n'aurait pas renvoyé à ses Analytiques, où il traite 
de l'exemple et de l'enthymème, en montrant comment ils se rap- 
portent l'un à l'induction et l'autre au syllogisme (An. pr. II, 24. 27). 
S'il en a parlé dans ses Topiques (ce que rien n'indique dans ce 
dernier ouvrage), ce devait être avec moins de détails. Il me paraît 
probable qu'il faut lire àva)omxwv au lieu de ToitixSv. — Les trois au- 
tres passages ont cela de commun qu'ils se rapportent à des points 
fondamentaux de la théorie de la dispute, à des définitions et à des 
divisions que les Topiques supposent partout et que pourtant on n'y 
trouve nulle part formellement exprimées. On sait que dans la Rhéto- 
rique I, 2. 1358 a 2-28 (20-22) Aristote distingue entre les proposi- 
tions qui peuvent servir à trouver des arguments pour toute espèce 
de sujet (lieux totoi), et les propositions propres à une science ou à 
un art déterminé (propositions spéciales eiSïj). Il conclut ces expli- 
cations en disant ligne 2!) (22) : xaôdwrep ouv xal iv toï; tottixoïç, xal lv- 

xaùOa oiaipETEOV twv Ev6u[j.Yj|/.aT(ov Ta te eÏSy] xal touç tottouç si cov \r\-KTtov. 

Or on ne trouve nulle part clans les Topiques cette distinction fon- 
damentale; il ne l'y établit pas formellement, quoiqu'il l'observe 
partout. Quand il énumère les différentes espèces de propositions 
dialectiques (Top. I, 10, 104 a 33*. 14', 105 b 1), il mentionne celles 
qui sont propres aux différents arts (owxi So'cjai xaxà te'/vocç eï<uv), il 
distingue (1,14. 105 b 19) trois espèces de propositions, éthiques, 
physiques, logiques; mais il ne dit pas que ces propositions soient 
essentiellement différentes des lieux; et même le premier passage 
des Topiques où se renconte le mot totoi (I, 18. 108 b 33 oî Se totoh 
-irpoç oùç yyrp\[xu. Ta XE/OéVra oi'Se e'ktiv) n'est précédé, ni accompagné, 
ni suivi d'aucune explication sur la signification de ce terme, ni sur 
I idée qu'il exprime. Les Topiques ne paraissent avoir offert à 
Alexandre d'Aphrodisiade rien de plus qu'à nous sur ce point, car 



58 HEVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

c'est à Théophraste (1) qu'il a recours pour définir le lieu (Commen- 
taire sur les Topiques, 252 a 12. 263 b 1, édition de Berlin). 11 est 
moins extraordinaire, mais il est pourtant singulier qu'Aristote ne 
traite nulle part dans les Topiques de ['objection (sv<jra<nç) en général: 



(1) Cette définition de Théophraste telle que la rapporte Alexandre offre des diffi- 
cultés que nous allons examiner. Il la reproduit deux fois 252 a 12 et 263 b 4, et la 
seconde fois sous une forme plus simple que la première, et probablement plus 
voisine du texte môme de Théophraste. Comme d'ailleurs le texte du second passage 
ne semble pas gravement altéré, nous allons d'abord l'examiner : tônoz luth àpyr) 
-:: r, r7TO'./_îtov, à?' ou ).au.êâvou.ev tàç -rcspi èxoKTtov àpxaç, t'fl •rcecf/iypayr] (j.sv â)pi<ruivo;, 
Toiç 8è /a f J' ly.-xn-i iôpiaroç. Tous les termes de cette définition sont empruntés à la 
langue d'Aristote et peuvent s'expliquer par elle. Quoique je n'aie rencontré nulle 
part dans Aristote le mot àpyô employé comme synonyme de xôtioç, il peut convenir 
à cette idée; car tout point de départ de la connaissance d'un objet peut être appelé 
àp/Yj {Met. IV, 1.1013 a 14). Quant au mot oror/sîov, Aristote dit formellement, 
Rhet. II, 26. 1403 a 19 [1] et II, 22. 1396 b 21 [13], qu'il est synonyme de xotoç. Cette 
signification est expliquée Met. IV, 3. 1014 6 3, où après avoir dit que les démon- 
strations en forme qui entrent dans plusieurs démonstrations sont dites tjtoiyjXa. xwv 
a-oociEewv, Aristote ajoute : xai u.sxa:pÉpovxc; os crxoiyeiov xa),oû<jiv evxeùOsv, 6 àv jv m 
•/.ai [iixpèv £ttî Tio/Xà rj /prjo-iu.ov. Quant à l'expression ai àpyai, elle désigne les 
propositions d'où se tire la conclusion d'un raisonnement {Met. IV, 1. 1013 a 15). 
Quant au membre de phrase tyj jrepiYpa<pîj — àôpiaxoç, Alexandre l'explique immédia- 
tement d'une manière satisfaisante. Soit le lieu : Si le contraire d'un attribut con- 
vient au contraire d'un sujet, l'attribut convient au sujet. Cette proposition est dé- 
terminée quant à l'idée générale qui y est exprimée (tw x*86Xov topiaxai), car elle 
porte sur les contraires en général; mais elle ne détermine pas ce qui est relatif à 
tels ou tels contraires en particulier, par exemple au bien et au mal, à la vertu et au 
vice, etc. Le mot TcepiypoKpïj ainsi employé n'est pas étranger à la langue d'Aristote; 
on lit, Rhet. II, 22. 1396 b 8 [11], que si on improvise, il faut chercher les arguments 
aTroê/ÉTrovra u.ïj ei; àoptara à) V ei; xà ûitàp^ovxa uept wv 6 ).6yo;, xai Ttspiypâcpovxa; 
(rapiYpâfOvra?) ôxi rcXeïara xai syyjxaxa xo r j Tipàyu-aTOç. Ainsi ce que Théophraste ap- 
pelle TcepiYpaçïj, c'est l'idée générale d'où le lieu est tiré, et qui en forme la circon- 
scription ; par exemple l'idée générale des contraires forme la circonscription du 
lieu que nous avons cité plus haut; dans cette circonscription sont comprises les 
propositions relatives à toutes les espèces" de contraires. Cette expression fait com- 
prendre pourquoi Aristote a choisi le mot xôtioç; car il définit le lieu (dans l'espace) 
TOTtépacTOÔTOpiéxovToçffwiiaToç {Phys. ause. IV, 4. 212 a 5). Mais si le sens delà 
proposition xvj 7ispiypa^r, — àôpioroç est clair, son rapport avec la proposition princi- 
pale ne l'est pas. Il est singulier que les mots wpiffuivoç àôptcrxo- se rapportent à 
to-o: et non à vw/iïm. En tout cas ils sont attribut de l'idée exprimée par 
TÔTto;, et en résumé la définition peut s'entendre ainsi: Le lieu est un point de 
départ ou un élément d'argumentation d'où nous tirons les propositions qui ser- 
vent de base à nos raisonnements sur une question proposée; il est déterminé quant 
à sa circonscription, et indéterminé quant à ses applications particulières. 

Voici l'autre texte (252 ail) : sort yàp 6 xôtcoç, w; "j.éyzi (rieôcppao-xoç, àpyô xt; •/] 
UTOiJteîpv, àf' où )a;j.oavoi;.:v t;.; tt:v ïxaorov à^/à:, £-'.T7r,<7avx£; xrjv ôiâvoiav, tv; 
-:v.yp7/;r, a:v â)piO"u,éva)ç fô yàp 7tepiXau.êàvçi xà xoivâ te xai xaOôÀov, a ècri xà xupia 



RHÉTORIQUE tt'ARÏSTÔTÉ. 59 

il suppose partout dans les Topiques que l'on sait en quoi consiste 
cet élément essentiel de toute discussion. Cependant, dans la Rhéto- 
rique, il mentionne deux fois les Topiques à propos de points qui 



xwv o-uXXoyio-uiùv, r] oùvaxai y£ è£ aùxwv xà xoiauxa 8einvuoôaî xe xai XauêâvEO-Oai) , xoï: 
8s xaO' sxaTxa àoptTxw; • omo xoûxcov yàp 6pu,tof/.EVOV êcrxiv EÙiropEÏv Ttpoxao'Ewç svopçou 
Trpôç xô TtpoxsîuEvov ■ xoùxo yàp Y] àpyjrj. 1° Nous trouvons ici «piTuivax; et àopîo-xtoç 
au lieu de ôpitfjiévoç et àôpioro; qui se lisent dans l'autre texte, et que Alexandre a 
certainement employés, comme on le voit par les explications qui suivent (263 b 1). 
D'ailleurs quel sens peut-on tirer de : Nous empruntons au lieu les principes des 
raisonnements, d'une manière indéterminée (/liant aux cas particuliers ? Je crois 
donc qu'il faut écrire ici comme dans l'autre passage, «pto-uivoç, àôpiaxoç. 2° Le 
démonstratif àrcè xovxwv ne peut se rapporter qu'aux lieux, comme l'indique le reste 
de la proposition et le verbe ôpu-wuEvov, qui est constamment employé avec xôtio;; 
cf. 252 a 10 et 263 b 10. D'autre part il semble que ï% aùxwv doive être également en- 
tendu des lieux; car, d'après l'alternative posée, si le lieu ne renferme pas ces 
propositions communes et générales qui sont les principes des raisonnements, il peut 
servir du moins à démontrer et à trouver de telles propositions. Ainsi par exemple le 
lieu des contraires renferme la majeure du raisonnement suivant : Si le contraire 
d'un attribut convient au contraire d'un sujet, l'attribut convient au sujet; or le 
contraire de l'attribut utile convient au contraire du sujet vertu [nuisible convient 
à vice) ; donc la vertu est utile. Ce môme lieu sert à prouver et à trouver la majeure 
du raisonnement suivant : Si le vice est nuisible, la vertu est utile; or la justice est 
une vertu, donc la justice est utile. II résulte de là que propositions communes et 
générales comprises dans le lieu est synonyme de lieu ; le mot uEpiXau-ëàvEi n'est pas 
fort exact ici puisque les propositions générales que le lieu sert à trouver peuvent 
être considérées comme y étant également comprises. Cependant on ne voit pas 
qu'il y ait rien à changer. s? aùxwv et àra> xoûxwv se rapporte donc à ces propositions 
générales comprises dans le lieu et qui sont en réalité le lieu lui-même. On pourrait 
lire il aùxoû et àuô xo\>xo\); mais le sens serait le même. 3° Il est évident que la pro- 
position que nous venons d'expliquer n'est pas h sa place après wpw[i.£vw-, et que la 
conjonction yàp ne saurait se rapporter à ce membre de phrase. Si le lieu est déter- 
miné quant à la circonscription, ce n'est pas parce qu'on peut en tirer des propositions 
générales qui n'y sont pas immédiatement renfermées, comme la proposition : Si le 
vice est nuisible, la vertu est utile est tirée du lieu des contraires; car relativement 
à ces propositions le lieu est indéterminé. Je crois qu'il faut transposer la proposi- 
tion : f\ yàp — Xau.ëàvEo-6ai immédiatement devant ànb xovxwvet rapporter la conjonc- 
tion yàp à l'idée de Xau.6avou.Ev — àpyiç, ; alors dans àrà xovxwv yàp la conjonction 
se rapportera à ?| SûvœtaC ys; et voici quel sera l'enchaînement des idées: Le lien 
est un point de départ ou un élément d'argumentation d'où nous tirons les proposi- 
tions qui servent de base à nos raisonnements sur une question proposée ; en effet 
le lieu renferme les propositions communes et générales qui sont les principes des 
raisonnements, ou du moins il peut servir à démontrer et à trouver de semblables 
propositions, puisque en partant du lieu il est facile de trouver une proposition 
plausible relativement à la question proposée ; or (il me semble qu'il faut lire en tout 
cas xoùxo oè) la proposition plausible est le principe (du raisonnement dialectique). 
Le mot y) àp/j) reprend sous une autre forme l'idée exprimée par à èaxt xà xùpia xwv 
auXXoyio-u,i>v ; expression qui est elle-même synonyme de xà; àp^à;. 



60 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

touchent à la théorie générale de l'ohjection. Ainsi, Rhet. II, 26. 

1403 a 31 [4] il (lit : 'h S' Evcrcao-tç oûx £<mv èv6u[xv)pta, àXXoc xaGoarep ev toTç 
to-ixoT; to eÎTteïv iSoIjav xivà s; ^; serai orjXov ôti ou <yiAXEXoyiarai yj oxi vpsuooç 
xi eîXriœev. Cette distinction est bien contenue implicitement dans le 
passage suivant des Topiques (VIII, 10. 156 b 36) : faire une objec- 
tion ne suffit pas quand même l'assertion contestée serait erronée; il 
faut démontrer en quoi elle est erronée. Mais cette observation sup- 
pose que l'on sait que l'objection est une proposition et non un rai- 
sonnement; elle n'établit pas cette distinction. Ailleurs, Rhet. II, 25. 

1402 a 35 [3 on lit : al 8' IvcxatTEtç cpspovTat xaOairsp xai Iv xoïç totuxoïç 

TETpcr/w;. En effet, l'objection peut se tirer ou de la proposition 
contestée elle-même, ou de son contraire, ou d'une proposition 
semblable, ou d'une opinion professée par quelqu'un qui fait au- 
torité. On a cru qu'Aristole faisait allusion à Top. VIII, 8. 157 a 
1-15; mais Spengel a fait remarquer avec raison (Mémoires de 
l'Académie de Bauière, Philosophie, XXVII, p. 407) que les ob- 
jections sont divisées dans ce passage à un tout autre point de 
vue que dans la Rhétorique. La division indiquée par la Rhéto- 
rique est implicitement contenue dans Top. I, 13. Aristote y établit 
que, pour trouver des syllogismes et des inductions, il faut rassem- 
bler des propositions plausibles et des propositions spéciales, distin- 
guer les diverses acceptions des mots, trouver les différences entre 
les idées, considérer leurs ressemblances. Il fait remarquer qu'avec 
les diverses acceptions des mots, les différences et les ressemblances 
des idées, on peut former autant de propositions. Or, comme l'objec- 
tion est une proposi ion, celui qui a rassemblé des propositions plau- 
sibles peut opposer une objection tirée de l'opinion des gens qui font 
autorité; les diverses acceptions des mots fournissent l'objection, qui 
est tirée directement de la proposition contestée ; les différences et 
les ressemblances des idées donnent le moyen d'opposer une propo- 
sition contraire ou semblable. Aristote, dans ce passage des Topiques, 
a pu supposer qu'il donnait les moyens cle trouver des objections; 
mais il n'en avertit par, expressément. Ce qui est remarquable, c'est 
que dans les premiers Analytiques (II, 26), en traitant de l'objection 
en général, il la définit 60 a 37 (ïvgtugiç o' Ioti ^poTauiç TipoTâW svavxta), 
de (elle sorte qu'on peut en conclure que l'objection est distincte du 
raisonnement, mais sans le dire lui-même, et il suppose 60 b 38 
comme connue la division des objections qu'il a établie dans sa Rhé- 
torique. Il est assurément étrange que dans un ouvrage qui a pour 
but la théorie de la dialectique, Aristote n'ait défini ni le lieu, ni 
l'objection, et qu'il donne les définitions du syllogisme et de l'indue- 



RHÉTORIQUE d'âRISTOTE. 61 

tion, qui étaient moins nécessaires. Pourtant il n'y a aucune trace de 
lacune dans le premier livre des Topiques où des explications géné- 
rales sur le lieu et l'objection auraient trouvé leur place naturelle. 
Si Aristote a mentionné les Topiques, dans les passages de la Rliéio- 
rique relatifs à ces idées, il n'a pas sans doute eu en vue un texte 
déterminé de l'ouvrage qui porte le titre des Topiques; peut-être 
a-t-il désigné par le terme xà xoirixà la théorie môme de la dialec- 
tique, la Topique, comme dans Met. II, 3. 1005 b 3 xà àvaXuxixa dési- 
gne l'analytique et non les analytiques. Ce qui autorise cette inter- 
prétation, c'est que dans les trois passages de la Rhétorique relatifs 
au lieu et à l'objection, Aristote n'emploie pas de ces formules comme 
£Ïpï)xai, eXÉyoïJiev, âtcopiffxat par lesquelles il dirait formellement qu'il a 
traité le sujet dans les Topiques. 

Dans le texte qui nous reste à examiner, le mot xà xouixa peut 
s'entendre de deux manières. Dans les Topiques, avant d'énumérer 
les lieux, Aristote indique des procédés d'argumentation qu'il appelle 
instruments (opyava) dialectiques. Le premier de ces procédés consiste 
à rassembler des propositions (Top. I, 14). De môme avant de donner 
des lieux oratoires, Aristote indique comment il faut rassembler des 
propositions (liket. il, 22), et il dit 1396 b 4 [10] : àvayxaîov, warap 
ev xoT; xo7uxotç, 7tpwxov Tcept â'xaaxov iftw IçEiXEyjJtiva Trspl xwv èvoe^ojjisvwv 

xal xwv £7uxoupoxàxwv. Un peut voir dans xoîç xoTuxoîç soit une allusion au 
chapitre \iv du premier livre de l'ouvrage intitulé Topiques, soit la 
désignation de la Topique, de la théorie de l'invention dialectique. 
La dernière interprétation me parait la plus naturelle; et dans le 
passage qu'on lit un peu plus bas l. 21 [12J : elç piv ouv xporcoç x^ç 

IxXoyïjç xal 7tpwxo; ouxoç ô xo7uxo'ç, xà os axoi^sta xwv £vOutry]|j.axu>v \iyuvj.tv, 

peut-être, au lieu de ô xotuxoç qui ne peut pas bien s'expliquer, faut- 
il lire xoîç xoTuxoïç en l'entendant de la Topique. Aristole veut dire 
que le procédé d'invention qui consiste à rassembler des propositions 
est le premier dans l'invention dialectique, comme il est le premier 
dans l'invention oratoire; c'est par là qu'il faut commencer en dia- 
lectique comme en rhétorique. Il reprend sous une autre forme ce 
qu'il a dit plus haut: àvayxaïov... irpôrrov... è^eiv 

I, 2. 13o6 b 18 [10] . Après avoir expliqué ce qu'est l'exemple et 
ce qu'est l'enlhynième, Aristote ajoute : cpavEpov S' ô'xi xal éxaxEpov 

r^Ei àyaOov xo elSoç x9]ç pY)XopixYJç- eiâ\ yàp al ;xÈv 7tapaoEiyf/.ax(.ôS£iç 

pyixopeïai ai Se svÔu[/.7)[/.axixai, xal p^xops; ôpt-oitoç ol [xh TtapaSEty^axtoSetç 
ot Si £vOu[jL-/];j.axixoi. lliOavol piiv oOv où^ v]xxov ol Xoyot oî Sià xâiv 7:apa- 
o£iyjji.axtov, OopuSouvxai Se [j.â'XXov ol £vOuix-/)tji.axixoi. \ater (p. 20) a raison 



62 RI'.VIIK ARCHÉOLOGIQUE. 

d'entendre la première proposition par : utramque speciem utilem 
esse adpersiuulendum, et de faire remarquer que l'idée est reprise 
dans la conclusion : si l'exemple n'est pas moins persuasif que l'enthy- 
mème, l'enthy même produit une impression plus rive. Mais comment 
construire la première proposition? Denys d'Halicarnasse donne la 
leçon vrfi pr,TOf£ta<;quineme paraît pas ici plus satisfaisante; l'exemple 
et l'cnlhymème ne sont pas plus des espèces de discours ou d'élo- 
quence que des espèces de rhétorique. Ensuite, quelle que soit la 
leçon qu'on adopte, àyaôov doit être construit substantivement, ce 
qui est fort dur. Je crois qu'il faut lire *j p-/]Topixiq et construire con- 
formément à la grammaire : IxaTspov to stSoç 8 f/si r, ^ipopucà àyaOo'v 
l<ro. L'une et l'autre des deux espèces d'argumentation dont dispose 
la rhétorique sont bonnes pour persuader. Le mot etâoç est employé 
de la même manière I, 9. 1367 b 36 [35], où il désigne le moyen d'ar- 
gumentation, et 1368 a 26 [40] où il désigne l'amplilication, l'exem- 
ple et l'entliymème. — Dans le manuscrit 1741, le mot àyaôov a été 
effacé ; mais il reste encore des traces de la première et de la dernière 
syllabe. 

I, 2. 1356 b 33 [11]. Aristote, pour déterminer quel est l'objet des 
raisonnements propres à la rhétorique et à quels auditeurs ils s'a- 
dressent, procède ainsi : Comme ce qui est persuasif est persuasif 
pour quelqu'un et obtient créance ou par soi-même ou pour paraître 
fondé sur des raisons persuasives par elles-mêmes, comme d'ailleurs 
aucun art ne considère l'individuel (ainsi la médecine n'examine pas 
ce qui esthonpour Socrate ou Callias, mais ce qu'il faut à un homme 
ou à des hommes dans telle disposition; car c'est là ce qui est du 
domaine de l'art; l'individuel est illimité et ne peut être connu 
scientifiquement), de même la rhétorique ne considère pas ce qui 
est plausible pour un individu comme Socrate ou Hippias, mais ce 
qui l'est pour telle classe d'hommes, xaôaTrep xal^j oiaXsxTixvi • xoù yàp 

sV.eÎvy] ŒuXXoyiÇerai oùx !!■ wv etit/ev (cpaivErai y&p arca xaiTOÏçirapaXvipoijaiv), 
àXX' ÈxEt'vr, [xev ex Toiv Xo'you oeouevojv, ■?) SI p^/jTopiXY] Ix twv r)8*/] êouXEUEsOoa 

eîmôotgûv. Dans cette dernière proposition, il faut substituer irepl à ix; 
car il s'agit des propositions sur (-Epi) lesquelles on raisonne, des 
problèmes, et non des propositions avec (Ix) lesquelles on raisonne, 
des principes. Cet emploi des deux prépositions est tellement fixé et 
par leur sens et par l'usage d'Aristote, qu'il ne peut rester sur ce point 
aucun doute. On traduira donc : // en est de même de la dialectique. 
En effet, la dialectique ne raisonne pas sur les premières propositions 
venues; car il en est d'évidentes même pour des insensés; elle raisonne 



RHÉTORIQUE d'ARISTOTE. 03 

sur ce qui a besoin d'être discuté, et la rhétorique sur ce dont on a 
coutume de délibérer. Mais comme Valer (p. 27) Fa déjà remarqué, 
la dernière proposition ne se lie en rien avec celle qui la précède; 
car le texte fait dire à Anstote : La rhétorique et la dialectique ne 
considèrent pas ce qui est plausible pour chaque individu ; car l'une ne 
raisonne que de ce qui a besoin d'être discuté, et Vautre de ce qui est 
ordinairement mis en délibération. Il y a ici confusion de deux idées 
bien distinctes: les auditeurs auxquels s'adressent les raisonnements 
de la rhétorique, et l'objet sur lequel ils portent. Il y a probable- 
ment avant xaOaTusp une lacune où il faut suppléer quelque chose 
comme : et elle ne raisonne pas sur ce qui est évident par soi-même. 
Il en est de même de la dialectique, etc. L'examen de ce qui précède 
conduit d'ailleurs à la môme conclusion. En effet, la proposition ce 
qui est persuasif est persuasif pour quelqu'un, se rapporte directe- 
ment à l'apodose: la rhétorique considère ce qui est plausible, non 
pour un individu, mais pour telle classe d'hommes; mais cette même 
apodose n'a aucun rapport direct avec : ce qui est persuasif est per- 
suasif par soi-même ou pour paraître fondé sur de telles raisons. Cette 
dernière proposition semble annoncer qu'il sera dit à l'apodose que 
la rhétorique ne raisonne que sur ce qui n'est pas persuasif par soi- 
même; et c'est précisément à quoi se rapporte la comparaison entre 
la rhétorique et la dialectique qui, dans l'état actuel du texte, ne se 
lie pas avec ce qui précède. 

I, 2. 1357 a 16 [13]. Aristote explique la nature des raisonnements 
oratoires au point de vue de l'objet sur lequel ils portent et des au- 
diteurs à qui ils s'adressent. Ils ne portent que sur ce qui peut être 
mis en délibération; et on ne délibère que sur ce qui peut se passer 
de deux manières différentes, sur le contingent. Us s'adressent à des 
auditeurs peu exercés; et ceux-ci ne peuvent ni suivre une longue 
cbaine de raisonnements, ni remontera des principes abstraits (lv{&- 
Ecjôat TrdppwÔEv. Cf. An. post. I, 2. 72 a 4) qui ne peuvent pas se dé- 
montrer et qui pourtant auraient besoin de l'être pour des gens à qui 

ils ne paraissent pas plausibles, wgt' àvocYXociov to te EvOupiF* Eivai xat to 
7raûàû£iY(J.a itEf t twv ÈvûE^O[j.é'vcov coç xà itoXXà e^eiv xat àXXwç, to jasv Ttapa- 
OEr/uta £7raYtoy})V to £vOu[xr,[ji.a <juXXoyt3(J(.ov , xat eç ôXifiov te xat 7roXXaxt; 

ÈXaTTOVWV 7) î\ &V Ô 7TQWTOÇ (^j)Cko^\.Q\x6ç, ' SOCV «fàû Y] Tl TOUTWV yVOJf IfAOV, OÙûÈ 

oeï Xeyeiv • aÙToç yap T °w T0 TTpoGTi6ïi<jiv ô àxpoaTvîç. Remarquons d'abord 
que la proposition /où il ôXtycov.... a grammaticalement pour sujet 
l'enlhymème et l'exemple, et ne se rapporte pour le sens qu'à l'en- 
tliymème. Mais, même en admettant une irrégularité de rédaction, il 



G't REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

est évident que la conclusion est incomplète; elle n'exprime qu'une 
(1rs deux conditions auxquelles le raisonnement oratoire persuade 
des auditeurs peu exercés, c'est qu'il ne soit pas long; l'autre condi- 
tion, qui est fort importante, est omise, c'est que le raisonnement 
repose sur des principes admis par les auditeurs. Cette condition, 
Aristote y insiste, II, 22. 1395 b 30 [3], dans un passage où il ren- 
voie précisément au texte que nous discutons, et il me paraît diffi- 
cile à croire qu'il n'ait pas exprimé celte idée dans un membre de 
phrase qui devait se trouver avant xal il ôX^wv. En outre, il faut un 
point avant w<tte, et non une virgule; car Aristote tire sa conclusion, 
non-seulement de la proposition qui précède immédiatement, mais 
aussi des autres. 

I, 2. 1358 a H. 12 [21]. Aristote explique en quoi les raisonne- 
ments dialectiques et oratoires diffèrent de ceux qui sont propres 
à une science déterminée, et qui reposent sur les principes pro- 
pres de cette Science. Affio yàp otaXEXTixouç te xal prjTopixouç (7uXXoyitu.oÙ; 
sïvai 7i£pl Sv toÙç totiouç XÉ-fouEV • outoi û eiatv oî xoivîj irspi Sixattov xal 

OU<7lX(~)V Xai 7C£Cl TToXlTlXWV XOCl T.ZÇl TToXÀwV Ota'i£ÇOVTWV ElOEl, OlOV TOU 

LtaXXov xal vttov totïoç • oùcÈv yàp ixaXXov serai Ix toutou cTuÀXoviTafjOai i\ 
£v8uu.7)ua eitteiv T.zù Stxauâv r, c&usixwv r, 7T£fi ôtououv ■ xanroi TaÙTa etoet 

Siaœépei. Dans la première proposition 7tep\ est impropre; car les lieux 
ne sont pas les objets (icepl Sv) des raisonnements, mais leurs principes 
(Il Sv); Aristote dit lui-même un peu plus bas Ix toutou GuXXoyiaao-Oai 
(faire un raisonnement dialectique) 3| Ivôua^aa êïtoïv (faire un raison- 
nement oratoire). Je crois, en conséquence, qu'il faui lire ï\ wv au 
lieu deiteplôv, transposer toù; devant ôiaX£XT-.xouçei traduire : J'entends 
par raisonnements dialectiques et oratoires ceux qui sont tirés des 
principes que nous appelons lieux. 

I, 2. 1358 a 2't [21]. Aristote vient d'expliquer la différence entre 
les lieuxqai n'appartiennent à aucune science déterminée et servent 
à trouver des arguments sur quelque question que ce soit, et les prin- 
cipes propres à chaque science : xax£?va fxèv ou ttoi^cei izzcX oùoèv yévoç 
suocova • 7tspl O'joÈv yàp u-oxeijjievo'v IdTtv ■ taûra Se, osto tiç ' av (3sXtiov 
IxXÉyYjTai tocç TOOraffEiç. X^aei itoiTjffaç àXXy,v Inc-rr'ar;; ttjç oiaXExTixrjç xal 
&T)Topix9jç • av yào èvtu^ï) àpyaïç, oùxeti SiaXsxTixr, ou8e prjTopixr) àXX Ixeiw, 
i^Tai r; £/£-. ta; àp/â;. Le mol Taora, qui désigne les principes propres 
à chaque science, ne peut se construire comme complément deiroMrçoaç 
en même temps qu'aXXïjv, de manière à offrir un sens satisfaisant. Je 
préfère à la correction que j'ai présentée i Etudes sur Aristote, p. 238) 



RHETORIQUE D ARISTOTE. 65 

une autre que je dois à l'amitié de M. Weil, professeur de littérature 
ancienne à la Faculté des lettres de Besançon : c'est de lire iroi^davTa 
au lieu de ironfaocç. On a ainsi, par un très-léger changement, le sens 
suivant, qui est très-satisfaisant : mieux le dialecticien et l'orateur 
choisiront les propositions propres à une science déterminée, moins on 
s'apercevra que ces propositions ont communiqué des connaissances 
scientifiques qui sont étrangères à la dialectique et à la rhétorique. 
La correction me paraît d'autant plus probable, qu'on lit dans An. 
post. I, 2. 71 b 2o, qu'un syllogisme qui ne repose pas sur des prin- 
cipes propres à une science déterminée, ne sera pas un syllogisme 
scientifique («TuXXoytffijLo; £it«mfi[xovtxoç), en d'autres termes une démon- 
stration (àicoSeti-tç), parce qu'il ne donnera pas une connaissance 

scientifique (ou y*? tonfarei £7riffTvi[/.Y]v). 

Charles Thurot. 



(La suite prochainement.) 



IV. 



ARMES ET OBJETS DIVERS 



DES FOUILLES EXÉCUTÉES A ALISE- SAINTE -REINE 

(côte d'or) 



Nous devons à une communication bienveillante des secrétaires 
de la Commission de la carie des Gaules les dessins que nous repro- 
duisons aujourd'hui et qui représentent une partie des objets pro- 
venant des fouilles exécutées, d'après les ordres de S. M. l'empe- 
reur, à Alise-Sainte-Reine, ou plutôt dans la plaine qui s'étend au 
pied du mont Auxois. Nous avons demandé et l'on nous a accordé 
la permission de les donner au public. 

Nous avons l'intention de faire graver dans les numéros prochains 
les autres armes et objets que cette planche n'a pu contenir, et un 
plan exact du mont Auxois et de ses environs, avec l'indication 
précise des points où chaque objet important a été trouvé. Nous 
donnerons également la coupe des divers fossés que les fouilles ont 
fait découvrir. 

Nous ferons ainsi ce qui dépend de nous pour mettre nos lecteurs 
à même de juger le débat qui s'est élevé entre les partisans d'Alise 
el les partisans d'Alaise, sans nous engager dans une discussion qui 
depuis longtemps a perdu tout caractère scientifique pour revêtir la 
forme d'une polémique passionnée à laquelle la Revue croit qu'il 
n'est pas de sa dignité de prendre part. La science a besoin avant tout 
de sang-froid et de bonne foi; la passion détruit l'un et l'autre. 

Nous ne nous croyons d'ailleurs pas le droit de parler avant la 
Commission de la carte des Gaules, de fouilles qu'elle fait exécuter 
à ses frais et qui ne sont pas encore terminées; nous attendrons donc 
le mémoire qu'elle prépare pour entrer dans les détails de cette 
question intéressante. D'ici là nous nous bornerons à donner des 
faits, c'est-à-dire des dessins et des plans levés avec le plus grand 
soin et beaucoup plus instructifs que les vagues conjectures aux- 
quelles se sonl livrés la plupart de ceux qui ont parlé du mont 



fouilles d'alise-sainte-reine. 67 

Auxois et de la plaine des Laumes sans s'être donné la peine de les 
étudier suffisamment, 

Notre tâche, jusqu'à nouvel ordre, sera de rapprocher des objets 
trouvés à Alise les objets analogues que possèdent les grands musées 
de la France et de l'étranger, afin d'en déterminer autant que pos- 
sible le caractère. 

Nous croyons pouvoir affirmer, sans aucune hésitation, que les 
armes que contient aujourd'hui notre planche sont des armes gau- 
loises. Ces armes deviendront un type précieux si, comme nous en 
sommes convaincus, elles sont tombées des mains défaillantes des 
défenseurs d'Alésia. Quoi qu'il en soit, nous le répétons, il suffit 
d'ouvrir les revues et catalogues où sont reproduites les armes gau- 
loises recueillies en si grand nombre en Suisse, en Danemark et en 
•Angleterre, pour n'avoir aucun doute à cet égard. 

Ces armes sont, ainsi qu'on peut le voir en jetant un coup d'œil 
sur notre planche : 1° des pointes de javelot en bronze, n os 2, 3, 4. 
7, 8, 9, 10, 11, 12, 14. Ces pointes ont été trouvées en novembre 1860. 
au fond du canal d'écoulement des eaux de la propriété de M. de 
Gasc. Ce canal, qui porte le nom de Fausse rivière, est très-ancien 
et pourrait avoir été un bras de YOzerain. Près des piques se trou- 
vaient des fragments de feuilles de bronze provenant probablement 
d'un bouclier; 

2° Une lame de bronze en forme de couteau. Sa douille semble 
indiquer qu'elle était placée à l'extrémité d'une haste en bois et ser- 
vait d'arme (n° 1). Provient de la Fausse rivière; 

3° Sabot trouvé au même emplacement et présumé avoir fait par- 
tie de la même arme que le n° 1 (n° 15) ; 

4° Haches en bronze trouvées avec les armes qui précèdent 
(n 0S 21, 22); 

5° Pointes et sabots^ de lance en bronze trouvés dans le même 
canal et au même point dans les fouilles exécutées par la Commis- 
sion de la carte des Gaules en 1861 (n° s 5, 6, 13, 17, 18); 

6° Lame d'épée en bronze trouvée dans les fouilles du canal de 
Bourgogne, au bas de la plaine des Laumes (n° 23) ; 

7° Lame d'épée en bronze trouvée en 1860 avec les pointes de 
lance et les haches sus-mentionnées (n° 24) ; 

8° Poignée d'épée en bronze trouvée dans les fouilles de la Com- 
mission en 1861 et qui paraît se rapporter à la lame n° 21t. Le 
n° 24 a représente le poussier terminant la poignée; 

9 u Pointe de flèche en bronze trouvée en 1860 (n° 26) ; 

10° Fragment de lame d'épée (n 27); 



68 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

11° Anneaux de diverses grandeurs trouvés en grand nombre dans 
la Fausse rivière et dans les tranchées en 1800 et 1801 (n° 16). 

Nous appelons d'une façon toute spéciale l'attention de nos leckurs 
sur les deux pointes hameçonnées en fer (n° s 19 et 20). 

Le n° 19 a été trouvé dans la plaine des Laumes, en avant des 
fossés découverts par la Commission. Cette pointe, dont la forme 
primitive était semblable à la pointe n° 20, est brisée au coude et 
tordue à son extrémité supérieure. 

Le n° 20 a été trouvé, non plus dans la plaine, mais sur le mont 
Auxois, avec cinq autres semblables, sous les fondations d'une très- 
ancienne construction. On ne peut, ce nous semble, s'empêcher de 
voir dans ces pointes les stimuli dont parle César. 

Ceux de nos lecteurs qui douteraient du caractère gaulois des 
épées dont nous leur offrons le dessin, peuvent consulter les 
n os 133 et 135, p. 31, du Musée de Copenhague, par J. J. A. Wor- 
sae, et les n os 442, 444, p. 318, du Musée de Dublin, par W. R. 
Wilde, et la première livraison, feuille 2, n° k, du Musée de Mayence, 
par Lindensmit. Ils seront incontestablement convaincus. 

L'ouvrage de M. Troyon sur les antiquités lacustres contient 
aussi plusieurs épées gauloises du même genre. 

Une épée de légionnaire trouvée au fond de l'un des fossés, à 
Alise, servira d'ailleurs de point de comparaison et démontrera com- 
bien les armes des Gaulois différaient des armes romaines. Nous en 
donnerons le dessin dans le prochain numéro. 



BULLETIN MENSUEL 
DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 



MOIS DE JUIN. 



Nous avons donné dans notre compte rendu du mois dernier le procès- 
verbal de la communication de M. de Saulcy relative aux fouilles d'Alise. 
Le défaut d'espace nous ayant obligé d'ajourner le reste de notre analyse 
des séances de l'Académie, nous publions aujourd'hui ce supplément avant 
d'aborder la séance du mois de juin. 

Avant tout, nous retrouvons encore la question d'Alise. 

Il s'agit d'une pièce de plomb, dont la Revue espère pouvoir donner le 
dessin à ses lecteurs, et qui a été récemment découverte à Alise-Sainte- 
Reine et achetée par M. Philibert Beaune, maire de Vesvre. Cette pièce, dit 
M. de Longpérier, qui s'est chargé de la présenter à l'Académie, est une 
tessère ou monnaie de plomb du moyen module. D'un côté on voit un Mer- 
cure nu, debout, placé sur un sedicule, tenant une bourse de la main droite 
et un caducée sur le bras gauche. Au revers, un rameau entouré de la 
légende circulaire ALISIENS (Alisienses). 

L'existence de cette pièce, dont le sens est si clair, a donné à M. de Long- 
périer l'idée de rechercher s'il ne s'en trouverait pas d'analogues dans 
les collections. Une recherche rapide lui a montré dans l'ouvrage de 
M. Ficorini, publié à Rome en 1740, J Piumln antichi, deux pièces au type 
de Mercure debout, l'une desquelles représente les lettres AL S, maires lec- 
tionis du nom des Alisiens; la seconde ne porte qu'un A, initiale du même 
nom. Ces trois monnaies sont de modules différents, et le nombre des carac- 
tères diminue en proportion de l'étendue des flans métalliques. Ficorini 
n'avait donné aucune explication de ces deux derniers plombs; mais il 
suffit de les rapprocher de la pièce découverte à Alise pour reconnaître 
qu'ils appartiennent à la même fabrication, au même système.. Le plomb 
nouvellement retrouvé se rapporte au style des monnaies impériales, et la 
série montre l'importance de la localité à une époque reculée. 

Après la communication de M. de Longpérier en vient une de M. de 
Witte, correspondant de l'Académie, touchant une note reçue par lui de 
M. W. H. Wadington, datée de Beyrouth, 8 avril dernier. Cette note est re- 
lativeaux tablettes oustôles assyriennes de Nahr-el-Kelb, tant controversées 
parmi les voyageurs et les savants. Les données recueillies par M. Wa- 
dington, et appuyées de deux photographies prises par M. Georges Hachette, 



7(1 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

qui l'accompagnait, mettent hors de doute que plusieurs de ces stèles sont 
bien réellement égyptiennes et prouvent encore une fois qu'Hérodote était 
bien instruit quand il parlait de stèles semblables dans la Palestine et dans 
la Syrie. M. Wadington en compte neuf en tout, tant égyptiennes qu'assy- 
riennes, à Nahr-el-Kelb, toutes sculptées sur les rocbers qui bordent la 
route, et formant deux groupes, l'un inférieur, l'autre supérieur, qu'il décrit 
successivement, autant qu'il a pu les voir à l'époque de l'année où il les 
observait et quoiqu'il y ait passé une journée presque entière,ce qui explique 
les assertions contradictoires de témoins oculaires également dignes de foi, 
qui ont pu voir ou ne pas voir selon la hauteur du soleil et la direction de 
ses rayons. 

Les lettres de M. Renan continuent à apporter à l'Académie d'intéres- 
santes nouvelles. 

Dans une lettre adressée à l'empereur, et communiquée à l'Académie par 
M. Maury, conformément au désir de Sa Majesté, M. Renan annonce qu'un 
plus attentif examen de la grande mosaïque découverte par lui lui a fait 
reconnaître que la partie centrale est la plus importante. Un mosaïste a été 
expédié de Rome par ordre de l'empereur avec mission de procéder à l'em- 
ballage de ce beau et curieux monument. Un séjour prolongea Amrita 
permis à M. Renan d'étudier les monuments anciens qui s'y rencontrent; 
le savant explorateur signale le temple comme un des édifices les plus re- 
marquables de la Phénicie et l'un de ceux qui peuvent donner le mieux une 
idée de ce qu'a été le temple de Jérusalem : un amphithéâtre taillé dans le 
roc et qu'il a découvert, lui paraît quelque chose d'unique. Avant son dé- 
part d'Amrit, M. Renan avait fait déblayer les caveaux situés au-dessus 
des trois grandes pyramides monolithes. M. Renan expose ensuite les ten- 
tatives d'exploration faites à l'île de Ruad (Arad) et les difficultés que lui a 
suscitées le fanatisme de quelques musulmans, lesquels exercent dans la 
contrée une véritable terreur et paralysent les bonnes dispositions de la po- 
pulation tranquille. 

Les fouilles faites à Oumm-el-Avamid ont été plus fructueuses; on y a 
trouvé, enfin, une inscription phénicienne malheureusement incomplète. 
Elle est circulaire et tracée autour d'une sorte de gnomon. M. Renan signale 
en terminant, comme digne d'attention, l'acropole d'Oumm-el-Avamid, où 
subsistent les restes de temples du style ionique grec le plus pur. Une tête 
humaine en ronde bosse et un lion ont été récemment trouvés dans cette 
localité déjà explorée, il y a quelques années, par M. de Vogué, mais où il 
reste beaucoup à faire. 

M. Vallet de Viri ville l'ail une lecture en communication sur la question 
suivante : Jeanne Darc a-t-elle été prise par fortune de guerre ou par trahison? 

L'épisode choisi par l'auteur de cette communication a pour sujet la prise 
de Jeanne à Compiègne par les Anglo-Rourguignons, le 24 mai 1430 (car 
M. Vallet de Viriville hxe au 24 mai, veille de l'Ascension, la véritable 
date de cet événement, que la plupart des historiens modernes placent 
au 23). 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS. ETC. 71 

Depuis des siècles, une controverse importante, et qui dure encore, s'est 
élevée parmi les historiens. Jeanne, en cette circonstance, succomba -t-elle 
simplement dans une rencontre malheureuse? subit-elle delà sorte un 
revers attaché à la fortune des combats, ou bien fut-elle victime d'une 
trahison? Cette dernière explication se fit jour dans les esprits dès l'époque 
môme de l'événement. La plupart des anciens historiens s'y sont rangés. 
En ces dernières années seulement, un critique des plus distingués et d'une 
autorité toute spéciale en cette matière, a plaidé la cause de Guillaume de 
Flavy. Capitaine de Compiègne à la date de cet épisode, Guillaume de 
Flavy était prévenu d'avoir traîtreusement livré l'héroïne à ses ennemis, 
et de lui avoir fermé toute retraite. M. J. Quicherat, dans son impartialité, 
avait cru devoir l'absoudre faute de preuves suffisantes, et M. Vallet de 
Viriville, à son tour, avait embrassé jusqu'à ce jour l'opinion de M. Qui- 
cherat. Mais de nouvelles recherches ont contraint le nouvel historien de 
Charles VII à revenir sur cette adhésion. « Même aux yeux des juges les 
plus favorables, dit M. Vallet de Viriville, Guillaume de Flavy n'a jamais 
été considéré comme étant à l'abri de tout soupçon. On s'accorde générale- 
ment à reconnaître que Jeanne fut environnée, pour ainsi dire, dès le pre- 
mier pas de sa carrière, par une odieuse et perfide machination. G. de la 
Tréinouille, premier ministre ou premier favori de Charles VII, et le chan- 
celier Regnauld de Chartres en furent les agents hypocrites et tout-puis- 
sants. Mais on ignorait les liens de connivence qui pouvaient rattacher dans 
cette circonstance Guillaume de Flavy à ces deux ennemis de l'héroïne. 
R. de Chartres, ainsi que G. de Flavy, possédaient diverses seigneuries sur 
le territoire de Compiègne. Guillaume de Flavy, d'après les généalogistes, 
était l'onde du chancelier, Hector de Chartres, père de Regnauld, ayant 
épousé une sœur de Guillaume. Quant a la Trémouille, Flavy, depuis plu- 
sieurs années, jouait auprès de lui le rôle de créature et d'affidé, chargé 
par lui de diverses missions intimes, politiques et secrètes. Lors de la sou- 
mission de Compiègne, Flavy servait comme officier dans la compagnie, 
c'est-à-dire sous le commandement de la Trémouille. Flavy étant un gen- 
tilhomme du pays, les habitants de Compiègne, en signant leur capitulation, 
le demandèrent au roi pour gouverneur militaire de leur ville. Mais la 
Trémouille s'y opposa. Il se décerna à lui-même cette position, qu'il en- 
tendait se réserver, et fit seulement aux bourgeois cette concession de leur 
donner Flavy pour lieutenant. G. de Flavy était donc à l'attache et à la 
dévotion de la Trémouille. Lorsque la Pucelle fut prise, R. de Chartres, 
ulterego de la Trémouille, se trouvait lui-même à Compiègne. Telles sont 
les notions nouvelles qu'a réunies M. Vallet de Viriville et qui, selon lui, 
doivent combler les intervalles qui séparent les opinions opposées sur ce 
fameuxépisode. Il espère qu'on s'expliquera parfaitement désormais quelles 
influences agirent sur Guillaume de Flavy dans cette mémorable cir- 
constance. 

M. Maury communique de la part de M. Mérimée, empêché d'assister à la 
séance, une lettre adressée à celui-ci par M. Valentin Carderera, peintre de 



72 REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

Sa Majesté Catholique, et datée de Madrid, 29 mai. Dans cette lettre, on an- 
nonce la découverte à Gesadamar, localité que M. Mérimée suppose avoir 
été désignée au lieu de Guarrazar, deux nouvelles couronnes wisigothi- 
ques : l'une, de petite dimension, fut apportée a la reine d'Espagne par un 
paysan du village de Guadamar; elle présente, gravée en son centre, une 
légende qui paraît se lire : Sando Stephano hoc munusculum offert Theodosus 
Abas. La reine en a fait l'acquisition. Elle chargea ensuite l'intendant don 
Antonio Florès de se rendre à Guadamar pour s'informer s'il avait été 
trouvé d'autres couronnes et d'autres objets analogues. Il trouva, en effet, 
entre les mains du paysan des restes de couronnes, de croix, etc., entre 
lesquels l'objet le plus remarquable était une couronne presque semblable à 
celle de Receswinte, bien que de plus grand diamètre. Elle n'est pas ornée 
d'autant de perles et n'a point une sorte de pommeau pour la prendre, mais 
on y distingue des restes de lettres dont l'étude' attentive a permis de lire: 
INTHILANVS Ri X OFERET. M. Mérimée fait remarquer à cette occasion 
que la lecture est évidemment fautive et que l'inscription doit porter le nom 
de SW1NTILA. 

L'ornementation de cette couronne rappelle celle du musée de Cluny. On 
remarque au milieu deux croix très-curieuses et de forme singulière, au 
bras desquelles sont attachées des pendeloques de saphir, de perles et d'au- 
tres pierres précieuses. Une autre croix, dont M. Carderera donne un dessin 
très-grossier, porte des lettres qui n'ont pu être déchiffrées. On a découvert 
depuis une grande quantité de pendeloques analogues, de beaux saphirs, 
une boîte pleine de pièces de diverse nature de perles, etc., entre lesquelles 
il faut signaler surtout trois grands saphirs magnifiques et une émeraude 
également fort grande sur laquelle est gravé en creux, d'un travail très- 
barbare, un sujet qui paraît être l'Annonciation. 

La seconde couronne est, comme celle du musée de Cluny, de l'or le plus 
pur. 

M. de Lasteyrie appelle l'attention de l'Académie sur l'importance des 
inscriptions qui accompagnent celte nouvelle trouvaille. Si, comme l'annonce 
. M. Mérimée, tous les objets proviennent du même lieu, il en résulterait donc 
qu'en ce lieu se trouvaient plusieurs chapelles ou tout au moins plusieurs 
autels dans la même église. 11 y a évidemment là une question importante 
à élucider. Enfin M. de Lasteyrie, à la première vue du croquis joint à la 
lettre de M. Carderera, remarque un caractère et un style très-différents de 
celui auquel appartiennent les monuments jusqu'ici connus du trésor de 
Guarrazar. A. B. 

Erratum. — Dans le dernier numéro de la Hernie, Bulletin mensuel de l'Académie 
des inscriptions, p. 496, ligne 27, une erreur typographique nous a fait dire : « Quant 
à ceux qui veulent que le mont Auxois n'ait pu contenir les quarante mille hommes 
de Vercingétorix, etc. » C'est (juutre-vingt mille hommes qu'il faut lire. 



NOUVELLES ARCHÉOLOGIQUES 



On lit clans le Moniteur : 

« Fontainebleau, le 19 juin 1861, 
10 h. 15 m. du soir. 

« L'empereur, accompagné de MM. Mérimée et de Saulcy, sénateurs, 
membres de l'Institut; de M. le général Fleury, premier écuyer, aide de 
camp; de M. le commandant baron de Vassart, officier d'ordonnance; 
de M. Maury, membre de l'Institut, son bibliothécaire, est parti de Fon- 
tainebleau ce matin, à huit heures, par le chemin de fer de Lyon, pour 
se rendre à Alise-Sainte-Reine (Côte-d'Or); l'empereur voulait visiter les 
fouilles qui se font par son ordre dans cette localité, en vue de retrouver 
des vestiges de la mémorable action dont le théâtre fait encore l'objet 
des discussions des antiquaires. 

«Arrivé à Alise-Sainte-Reine à midi, l'empereur a été reçu par M. Bouil- 
let, sous-préfet de Semur, et par MM. le général Creuly, A. Kertrand et 
A. Jacobs, membres de la Commission de la carte des Gaules, auxquels 
s'élait adjoint M. G. Rey, géographe distingué. 

«Sa Majesté s'est rendu à pied aux points où des tranchées avaient été 
ouvertes; puis, gravissant le mont Auxois, elle a atteint le sommet élevé 
d'où l'on embrasse tout l'aspect du pays. Là l'empereur a relu le passage 
des Commentaires de César où est relaté le siège d'Alise. 

« Ilareconnu que les détails quiysont rapportés s'adaptent parfaitement 
à l'état des lieux, et a achevé ainsi de résoudre une question qui l'inté- 
resse au plus haut point et préoccupe vivement, depuis plusieurs années, 
le monde savant. 

«L'empereurarepris alors l'exploration, à pied, de tout l'ancien oppidum 
gaulois. A la suite de cette reconnaissance, qui n'a pas duré moins de 
trois heures, Sa Majesté est rentrée à Alise-Sainte-Reine dont elle a visité 
l'hospice, pieuse fondation qui compte déjà plus de deux siècles d'exis- 
tence. L'empereur a particulièrement examiné le musée d'antiquités que 
l'on a commencé de fonder, selon son désir, dans une salle dépendant de 
l'établissement. 

« Reconnu par la population du bourg, l'empereur y a trouvé un accueil 
enthousiaste, et a laissé à l'hospice et pour l'église les témoignages de sa 
munificence habituelle. 

« A six heures, Sa Majesté reprenait le chemin de fer à la station des 
Laumes et rentrait à Fontainebleau à dix heures du soir. » 



7't HEVUE ARCHEOLOGIQUE. 

— Les lecteurs de la Revue n'ont sans doute pas oublié l'article publié 
dans le numéro d'avril par M. de Saint-Marceaux, sur les Silex travaillés 
trouvés dans le diluvium à Quincy sous le Mont (Aisne). Quelques tmaux 
exécutés depuis lors dans la même grévière ont été pour notre savant et 
zélé collaborateur l'occasion de nouvelles découvertes, moins intéressan- 
tes peut-être que les premières, mais cependant dignes d'être mention- 
nées. En voici la description : 

1° Un fragment de couteau en silex pareil à celui des instruments 
trouvés dans les tourbières d'Abbeville, et portant neuf centimètres de 
long sur trois centimètres de large; 

2° Un autre fragment de couteau, d'un silex blond, qui ne paraît pas 
provenir de la localité, portant six centimètres de long sur deux de large; 

3° Un petit instrument très-bien affilé, portant quatre centimètres de 
long sur un et demi de large; 

4° Un morceau de silex brun en forme d'instrument à raboter le bois, 
portant six centimètres carrés. 

Ces découvertes, quoique peu importantes en apparence, promettent, 
pour le jour où l'on reprendra les travaux dans la grévière, de fournir à 
la science archéologique de nombreuses et riches acquisitions, d'autant 
plus précieuses et certaines que M. de Saint-Marceaux est mieux préparé 
par ses études géologiques à bien déterminer l'âge, la nature et la for- 
mation des terrains qui seront explorés. 



BIBLIOGRAPHIE 



Études étymologiques, historiques et comparatives sur les noms des 
villes, bourgs et villages du département du Nord, par E. Marinier. Paris, 
Aubry, 1861. In-8 .— Noms anciens de lieux du département de la Dordogne, 

par le vicomte A. de Gourgues. Bordeaux, 1861. Grand in-8°. 

Les recherches étymologiques sur les noms de lieux de la France ont 
pris depuis quelque temps grande faveur parmi les antiquaires des dépar- 
tements; elles ont reçu une impulsion nouvelle de la préparation du Diction- 
naire historique et géographique de la France que dirigent les comités histo- 
riques établis près du ministère de l'instruction publique. Recueillir dans 
les anciens textes, dans les chartes et les pièces manuscrites, les noms 
portés par les différentes localités pendant le moyen âge, est la seule voie 
qui puisse conduire à des résultats certains : telle est la méthode qu'ont 
suivie M. Mannier pour le département du Nord, et M. de Gourgues pour 
celui de la Dordogne. Leurs ouvrages seront consultés avec fruit par tous 
ceux qui s'occupent de la géographie historique de la France. M. de Gour- 
gues s'est borné à enregistrer les noms, comme l'avait fait l'année précé- 
dente M. Lepage pour le département de la Meurthe; il a réservé les consi- 
dérations générales pour son introduction, qui est un excellent morceau sur 
la géographie historique du Périgord, qui a succédé à l'ancien territoire des 
Petrocorii. M. Mannier s'est plus étendu; il a consacré à chaque localité 
une notice intéressante, où l'étymologie est mise en évidence avec beaucoup 
d'intelligence. Tandis que M. de Gourgues remonte surtout aux étymo- 
logies celtiques, M. Mannier reste plus habituellement dans le latin, le 
flamand et le wallon; c'est la conséquence du caractère ethnologique différent 
des départements étudiés par les deux auteurs. 

Les lecteurs de la Revue ont déjà eu, dans quelques communications de 
M. Houzet, le spécimen de ce qu'on peut appeler la vraie philologie géogra- 
phique. Les recherches de MM. Mannier et de Gourgues étendront le champ 
des investigations. Ce qui fait surtout le mérite du premier, c'est d'avoir 
suivi dans tous les textes les transformations successives de chacun des 
noms. Mais si le livre de M. de Gourgues n'offre pas ce secours aux philo- 
logues, il a, par contre, traité la partie géographique avec un détail et un 
soin que je ne dois pas manquer de signaler. M. Mannier avait choisi un 
département moins homogène quant aux origines territoriales; il n'a pu 
se placer au point de vue si fécond de l'auteur du mémoire sur les Noms 
anciens de lieux de la Dordogne. 



76 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Les deux ouvrages se recommandent conséquemment par des mérites 
divers, et ont l'un et l'autre des titres à être classés au nombre des bons 
travaux archéologiques de cette année. A. M. 

Ethnogénie gauloise, ou Mémoires critiques sur l'origine de la parenté des 
Cimmériens, des Cimbres. des Ombres, des Belges, des Ligures et des 
anciens Celtes, par Roget, baron de Belloguet. — Introduction. — Preuves 
physiologiques.— Types gaulois et celto-bretons. Paris, Duprat, 1861. 

L'ouvrage que nous annonçons ici est une tentative d'application de 
l'étude des monuments à l'ethnologie ancienne de la France. 

Après avoir, dans un premier ouvrage, soumis à un nouvel examen les 
éléments philologiques que nous possédons pour résoudre la question si 
controversée de la distribution des races en Gaule, M. Roget de Belloguet 
entreprend la critique raisonnée des données qui nous restent pour déter- 
miner les éléments dont se composait la population gauloise. Le guide qu'il 
adopte dans son travail, c'est ce qu'on peut appeler le type de race, et ce 
choix indique naturellement qu'il considère le type comme essentiellement 
permanent, tant que des mélanges profonds ne viennent pas l'altérer. 
M. Roget de Belloguet a patiemment recueilli tous les passages des auteurs 
grecs ou latins indiquant les caractères physiques des peuples dits celti- 
ques; il les a confrontés avec un certain nombre de monuments anciens 
où sont représentés des Gaulois ou des Bretons : statues, bas-reliefs, mon- 
naies; puis, rapprochant ces caractères fournis par l'antiquité de ceux qui 
sont observables ciiez la population actuelle de la France, il en a tiré des 
conclusions qui viennent confirmer en partie celles auxquelles l'avait con- 
duit la philologie comparée. Ces conclusions sont en désaccord formel avec 
le système de MM. Edwards et Amédée Thierry, qui a joui pendant long- 
temps d'une grande faveur, et conserve aux yeux de beaucoup son auto- 
rité. 

Pour M. Roget de Belloguet, les Celtes ou Gaulois appartenaient tous, 
sans distinction de Belges ou de Gaulois proprement dits, à une même race 
dont le type était tout septentrional, race blonde et de haute stature, d'un 
tempérament lymphatique peu propre à supporter les chaleurs du midi, 
race à la tête allongée, distincte d'une autre race aux yeux et aux cheveux 
bruns ou noirs, d'un tempérament sec et nerveux, qui formait la popu- 
lation de la Gaule avant l'arrivée des Celtes. C'était à cette race indigène 
qu'appartenaient les Ibères; mais l'auteur ne fait pas pour cela des Gaulois 
primitifs des Ibères proprement dits, et il est enclin à y reconnaître les 
membres de la grande famille ligurienne, à laquelle il attribue une origine 
africaine. 

Si les témoignages anciens avaient la précision des définitions des anthro- 
pologistes modernes, si le mélange des races et les influences accidentelles de 
climat et d'exposition n'avaient pas rendu très-Jilïicile le départ entre les 
descendants actuels des diverses populations qui se sont succédé sur notre sol, 



BIBLIOGRAPHIE. 77 

nous accepterions sans hésiter une bonne partie des conclusions de l'auteur; 
mais l'incertitude des témoignages et le vague des descriptions, la confusion 
fréquente faite dans l'antiquité entre le caractère des Gaulois et des Ger- 
mains, nous rend plus réservé. Toutefois, on doit le reconnaître, M. Roget 
de Belloguet, grâce aux monuments dont il a fait un heureux emploi, et 
qui sont les guides les plus sûrs, bien qu'on les ait négligés avant lui, a 
donné une grande probabilité à l'opinion qu'il soutient, que les deux ra- 
meaux de la race celtique, les Gaulois et les Belges, n'étaient séparés que 
par des différences légères, que leur type avait un caractère éminemment 
septentrional, et que ce type s'est modifié par le croisement avec une 
population à yeux et cheveux noirs. Mais cette population, quelle était- 
elle? C'est ici que les données recueillies par l'auteur sont moins con- 
cluantes. 

L'ouvrage de M. de Belloguet se divise en cinq sections : la première est 
consacrée aux preuves historiques de la persistance des types et à un aperçu 
des résultats des divers croisements; la deuxième traite du type gaulois 
suivant les auteurs anciens; la troisième, du type gaulois d'après les mé- 
dailles et les figures sculptées; la quatrième, du type gaulois d'après les crânes 
trouvés dans les tombeaux ou les monuments dits celtiques; la cinquième, 
des rapports de l'ancien type gaulois avec ceux des populations celtiques 
actuelles. L'auteur a incontestablement plus approfondi les intéressantes 
questions d'ethnologie auxquelles son livre est consacré, qu'on ne l'avait 
encore fait, et ses recherches portent l'empreinte d'un travail persévérant 
et consciencieux dont il a du reste déjà donné bien des preuves. 

Il est à regretter que, puisqu'il a eu la bonne idée d'interroger les monu- 
ments, lauteur n'ait pas mis plus à contribution les figurines de terre cuite 
découvertes en assez grande abondance dans diverses parties de la Gaule, 
et notamment sur le territoire des anciens Arverni. Les physionomies au- 
thentiquement gauloises sont si peu nombreuses qu'il ne faut en négliger 
aucune. 

Par contre, l'auteur me paraît avoir un peu subi la préoccupation de re- 
trouver, à l'heure qu'il est, des types homogènes, et il n'a pas assez tenu 
compte, ce me semble, de ces influences locales, de ces différences qui se 
manifestent dans un même pays, de la montagne à la plaine, de la vallée à 
la colline, et qui font au premier aperçu croire à l'existence de l'infusion 
d'un sang différent. Il est aussi un caractère physique des Celtes qu'il paraît 
avoir négligé, c'est la petitesse de la main, petitesse révélée par celle de la 
poignée des épées gauloises, que notre main peut à peine embrasser. Enfin, 
s'il avait eu à sa disposition un plus grand nombre de ces monnaies gau- 
loises sur lesquelles les beaux travaux de MM. de Saulcy, de la Saussaye, 
de Barthélémy et C. Bobert jettent un jour de plus en plus vif, il aurait été 
peut-être en possession de presque tous les éléments pour résoudre le pro- 
blème. Mais malgré les lacunes qu'il est encore possible de signaler dans 
VEthnogènie gauloise de M. Boget de Belloguet, ce livre n'en demeure pas 
moins ce qui a été fait de plus complet sur l'histoire physiologique de notre 



78 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

race. L ? auieur a été conduit par son sujet à étudier les populations de l'An- 
gleterre et de l'Ecosse, et il distingue originairement dans les deux pays 
deux éléments différents. 

M. Roget de Belloguet a prêté inoins d'importance au caractère fourni par 
l'inspection des crânes qu'a ceux qui résultent de l'expression générale; en 
cela, il nous semble avoir eu parfaitement raison; mais la physionomie 
elle-même n'a-t-elle pas subi des modifications dans les contrées où l'élé- 
ment germain s'amalgama plus profondément avec l'élément celtique, et ne 
doit-on pas croire que l'invasion de populations toutes germaniques telles 
que les Francs, les Burgundes, les Goths, ont dû ramener pour un temps le 
type celtique à sa ressemblance avec le type germanique qu'il avait à l'ori- 
gine? 

Le type celtique originaire, tout septentrional, comme le dit fort bien 
M. Roget de Belloguet,, se rapprochait beaucoup de celui des autres na- 
tions qui leur avaient succédé dans les plaines de l'Allemagne du Nord, de 
la Pologne et des contrées danubiennes. Le savant ethnologiste me semble 
avoir un peu gourmande à tort Claudien de ce qu'il leur donne à toutes 
l'épithète de flavus, flava, blonde. C'est que les cheveux blonds, voilà ce 
qui distingue par-dessus tout, pour les Romains, les nations du nord de 
l'Europe. Claudien mérite moins qu'aucun autre le reproche de n'avoir point 
donné exactement les traits physiques des barbares, lui, au contraire, un des 
poêles qui les ont le mieux connus, le mieux peints. Chaque fois qu'il parle 
de quelques-uns de ces barbares au milieu desquels il a vécu, il le désigne par 
le caractère le plus saillant, et les monuments le justifient quand il parle de 
l'Arabe coiffé de la mitre, de l'Arménien à la belle chevelure, aux cheveux 
crépus (vibratis crinibus), du Dace qui se peint le corps, du Mède qui se 
farde, du noir Hindou aux tentes ornées de pierreries (De laudib. Stili- 
cho?i., lib. I); comment aurait-il moins connu les Gaulois, lui qui avait voyagé 
dans leur pays et si bien observé l'instinct de leurs mulets? Je ne comprends 
donc pas pourquoi M. de Belloguet récuse un témoignage qui vient au 
contraire en aide à sa thèse. Car quand Claudien dil en parlant des habitants 
de cette flava Gallia croie ferox 

Inde truces flavo comitantur vertice Galli 

Quos Rhodanus velox, araris quos tardior ambit 

Et quos nascentes explorât gurgite Rhenus 
Quosque rigat rétro pernicior unda Garumna, 
{InRufin., II, v. 110-112.) 

il ne fait que confirmer l'unité de la race celtique pour laquelle combat 
l'auteur de YEthnogénie gauloise: c'était un peuple de même caractère, mens 
eadem cunctis, comme dit encore le poète alexandrin; il n'avait rien à dire 
de ces Ligures, de ces Ibères perdus dans la grande nationalité celtique qui 
le frappait surtout, et dont l'image typique était toujours pour lui telle 
qu'elle apparut aux Romains sur les bords de l'Allia. 
Ce type resta-t-il pur tant que des mélanges ne vinrent pas l'altérer, ne 



BIBLIOGRAPHIE. 79 

subit-il pas l'influence d'un ciel plus chaud, d'une lumière plus vive, et par 
sa seule présence au sud, le Celte frère du Germain ne perdit-il pas quel- 
ques-uns des traits qui accusaient sa parenté ? M. de Belloguet ne l'admet 
pas assez, à ce qu'il me semble. L'étude comparative des langues euro- 
péennes n'a-t-elle pas démontré que des populations dites septentrionales 
tels que les Germains, les Slaves, étaient venues de l'Asie centrale, où elles 
n'offraient pas cette chevelure blonde, cette taille élancée, ce teint lympha- 
tique, ces yeux bleus qu'on leur trouve en Europe et qui accusent l'in- 
fluence prolongée d'un climat plus humide et plus froid? Car enfin, quand 
ils émigrèrent à l'ouest, les peuples de l'Asie n'ont dû rencontrer, si elles 
existaient même, que quelques peuplades misérables et dair-semées qu'ils 
ont promptement absorbées et détruites, et dont le type n'a guère pu mo- 
difier le leur. La difficulté est d'apprécier dans quelles limites le type peut 
varier, et cette difficulté M. Roget de Belloguet ne l'a pas résolue; mais son 
livre n'en est pas moins un précieux exposé de l'histoire physique de notre 
race à l'aide de l'archéologie. Il y a des parties excellentes, et d'autres 
contestables; mais toutes sont également instructives. A. M. 

Jehan de Paris, varlet de chambre et peintre ordinaire des rois Charles VIII 
et Louis XII, par J. Renouvier, précédé d'une notice biographique sur la vie et 
les ouvrages et de la bibliographie complète des OEuvres de M. Renouvier, par 
Georges Duplessis. Paris, Aubry, 1861, in-8°, fig. 

Jean Perréal, ou Jean de Paris, ou Jean Perréal de Paris, était probable- 
ment natif de cette ville et signait en 1493 J. Paris (le J étant lié au P qui 
le suit), ainsi le lénioigne un curieux autographe qui décore la brochure 
dont nous entretenons le lecteur. Cet artiste apparaît pour la première 
fois, dans les documents connus, en 1483, comme valet de chambre au 
service de la fourrière de la reine Charlotte, femme de Louis XI. En 14s<», 
on le retrouve à Lyon, chargé par !a ville des travaux d'art pour l'entrée 
de Charles VIII. De 1493 à 1500, il suivit successivement Charles VIII et 
Louis XII en Italie. De 1506 à 1511, il fournit les premiers plans ou projet 
primitif de la merveilleuse église de Brou. 11 fut employé par la cour de 
France et par la ville de Paris en 1513 à l'occasion des funérailles d'Anne 
de Bretagne; en 1514, pour le second mariage de Louis XII, et en 1515, 
pour les obsèques de ce prince. Il mourut vers 1527. 

A l'autographe dont nous avons parlé, M. Renouvier a joint deux autres 
planches qui contribuent à illustrer et à vivifier ce curieux opuscule. 
L'une (page 16) reproduit deux croquis échappés à la fantaisie de Jean de 
Paris et retrouvés sur un compte qui le concerne. L'autre, qui sert de 
frontispice à la brochure, est le fac-similé d'une gravure sur bois, exé- 
cutée en 1515, qui représente Marie d'Angleterre. L'original, peu connu, 
se trouve en tête d'un livre du temps : Epistola consolatoria de morte Ludo- 
vici... de Moncetto di Castiglione d'Arczzo, imprimé par Henri Estienne, à 
Paris; liil.'i. pet. in-4°. Ce dessin confirme, par un précieux témoignage, 



80 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

les autres éléments que nous possédions déjà pour nous instruire touchant 
l'effigie individuelle de cette belle et intéressante princesse. A cette occa- 
sion, nous signalerons ici, aux amateurs d'iconographie, une liste de divers 
portraits que nous avons recueillis et qui représentent Marie d'Angleterre, 
reine de France pendant une année. 

1° Peinte en 1514-1515, dans un manuscrit présenté à Marie d'Angle- 
terre par l'Université : N° 9715, ancien fonds français; 

2° Portrait peint à la même époque dans le manuscrit 1251 , suppl. fran- 
çais. Voyez l'ouvrage intitulé : Lives of the •princesses of England, par 
M mc Everett Green. Londres, 1854. In-8°, t. V. p. 70; 

3° Gravé sur bois, d'après nature ou d'autres portraits du temps, dans 
Moncetto di Castiglione. Epistola, etc. 1515. Paris, H. Estienne, pet. in-8°; 
reproduit dans l'opuscule de M. Renouvier ; 

4° Peinte en 1515-1516, lors de son second mariage, et représentée avec 
Charles Brandon, marquis de Suffolk, son nouvel époux; gravé par 
M me Green, Lives, etc., en tête du volume cité ; 

5° Tapisserie du seizième siècle représentant Marie et Suffolk ; citée par 
M me Green. Ibid., p. 105, note 2; 

6° Gravé vers 1645, « d'après son portrait de Londres,» dans la suite 
des Rois et Reines qui accompagnent la grande édition de Mézeray, Histoire 
de France ; 

7° Gravé dans les Femmes célèbres de Lanté : Voyez Green, vol. cité, 
p. 70 (1). 

Le mémoire qui fait l'objet de ce compte rendu est une œuvre posthume 
de M. J. Renouvier. M. G. Duplessis a bien voulu se charger de la mettre 
au jour. Il a retracé la vie de l'auteur dans une notice substantielle qui 
sert de préface à cette plaquette, destinée à prendre place sur les tablettes 
de tous les amateurs et bibliophiles. A. V. V. 



(1) Cette liste est tirée d'une collection de bulletins iconographiques, par person- 
nages, dont je poursuis la formation. Ces matériaux ont été réunis en vue d'une 
publication dont le plan, approuvé par des juges compétents, a néanmoins été inu- 
tilement soumis et présenté jusqu'ici aux divers comités historiques institués près 
le ministère de l'instruction publique. Le livre dont il s'agit, et qui tôt ou tard trou- 
vera son heure, aurait pour titre : Iconographie historique de la France, ou Recueil 
des portraits de personnages célèbres, morts avant 1515, reproduits en noir et en 
couleurs, avec notices, d'après les monuments originaux qui se sont conservés. (Marie 
d'Angleterre figure dans ce cadre, comme reine de France, par Louis XII, son pre- 
mier époux, mort en 1515.) 



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EPEES ROMAINES /y. 2 J EPÉES GAULOISES / 3. â-J 



LES 



MUSÉES ET LES COLLECTIONS 

ARCHÉOLOGIQUES 



LE MUSÉE DE NAMUR 

C'est un fait nouveau et qui mérite d'être signalé et encouragé 
que la création récente d'un grand nombre de musées et de collec- 
tions archéologiques, locales ou provinciales, soit en Fiance, soit à 
L'étranger. Tous ces musées, nés pour ainsi dire spontanément en 
l'absence de toute impulsion directe des divers gouvernements qui 
commencent maintenant seulement à les protéger, sont une preuve 
éclatante du changement qui, depuis une cinquantaine d'années, 
s'est opéré partout dans les esprits, relativement à l'utilité des re- 
cherches et des découvertes archéologiques. Il y a quarante ou cin- 
quante ans, l'on ne s'imaginait pas que l'on pût, archéologiquement 
parlant, étudier autre chose que la Grèce, l'Italie ou l'Egypte. Nous 
avions un Musée des antiques et un Musée égyptien, une collection 
de vases grecs et de vases étrusques; mais en dehors de ces richesses 
que possédions-nous? à peu près rien : et il ne nous semble pas que 
l'Angleterre ou l'Allemagne fut sous ce rapport plus avancée que 
nous. Le goût des antiquités du moyen âge qui, par réaction, prit 
des proportions exagérées, nous fit sortir de cette immobilité où la 
science semblait exposée à s'amoindrir et à s'étioler peu à peu. 
Poussés par le besoin instinctif que tous les bons esprits ressentaient 
de briser le cercle où l'on s'était laissé enfermer, les plus ardents 
avaient tout d'abord mis la main sur l'étude qui était le plus à leur 
portée et qui nous touchait de plus près ; mais ce n'était pour ainsi 
dire qu'une manière de sortir de prison; une fois au grand air et de 

IV. — Aoi'<t. " 



82 HEVUE ARCHEOLOGIQUE. 

nouveau en possession de sa liberté, chacun s'est aperçu qu'il avail 
devant lui un horizon bien plus vaste et un champ de recherches 
bien plus étendu. Toutes les branches de l'archéologie propre- 
ment dite se sont successivement développées. La numismatique, 
l'épigraphie, la céramique ont demandé leur place au soleil, et 
bientôt une grande place. En même temps l'amour des .histoires 
locales s'est l'ait jour partout. On a voulu connaître les origines de 
chaque ville, puis de chaque bourgade; en l'absence de documents 
écrits on a interrogé tou^ les débris que le sol pouvait contenir, on 
a fouillé les tombeaux de nos premiers pères, on a étiqueté et classé 
tant bien que mal toutes les richesses que les fouilles ou le hasard 
faisaient découvrir. Les musées n'ont plus représenté seulement 
l'histoire de l'art; ils ont été un dépôt de renseignements précieux 
sur les mœurs et les usages des populations primitives, sur les houle- 
versements et les transformations subies par chaque contrée. Le 
Gaulois, le Romain, le Franc, le Burgonde, le Saxon sont sortis pour 
ainsi dite tout armés de leurs sépulcres pour nous apprendre ce que 
les livres avaient négligé de nous dire, et l'on s'est aperçu qu'il y avait 
toute une histoire à faire à côté de l'histoire proprement dite et comme 
un monde nouveau à découvrir dans le passé. Quand les musées étaient, 
avant toute chose, des sanctuaires où l'on exposait les chefs-d'œuvre 
de l'art antique, il n'y avait que les grandes villes, les riches capitales 
qui pussent avoir la pensée orgueilleuse de posséder ces rares trésors. 
Mais depuis qu'on s'est habitué à porter intérêt à tout ce qui a appar- 
tenu à nos pères, qu'on s'est aperçu qu'un vase de poterie grossière, 
un couteau en silex ou une hache en pierre pouvaient, aux yeux de 
l'historien, être aussi instructifs qu'un vase étrusque ou grec, il n'est 
pour ainsi dire plus de province qui ne puisse avoir la légitime 
ambition de créer un dépôt où soient représentées les mœurs et l'in- 
dustrie du pays aux divers âges qu'il a parcourus depuis les temps 
reculés où les peuplades qui l'habitaient n'étaient encore que de 
véritables sauvages. Rien n'est plus instructif et plus intéressant 
que ces collections locales que peut facilement former et à peu de 
frais toute ville petite ou grande ayant eu un passé. Quand ces col- 
lections se seront multipliées, quand les villes qui leur donnent 
asile et les encouragent en auront fait publier les divers catalogues 
(ce qui, par la force même des choses, ne pourra manquer d'arriver), 
la science archéologique, qui est encore à l'état d'enfance, sera véri- 
tablement créée. 

Ces réflexions nous sont inspirées par une excursion que nous 
avons récemment faite en Belgique et où nous avons été agréable- 



LE MUSÉE DE NAMUR. 83 

ment surpris en trouvant dans une ville où un tout aulre intérêt nous 
appelait, un musée ne datant pour ainsi dire que d'hier, et que l'on 
peut présenter déjà cependant comme un modèle et un exemple à 
suivre aussi bien en France qu'en Belgique. Nous devons ajouter que, 
depuis, le musée archéologique de Besançon nous a paru mériter les 
mômeo éloges; nous demanderons la permission d'en parler dans un 
aulre article. Revenons au musée de Namur. 

C'est, comme le début de cet article a pu le faire pressentir, un musée 
exclusivement provincial. Tout ce qu'il renferme appartient à la pro- 
vince de Namur. Il n'en est pas moins varié, et pour nous il en est 
beaucoup plus intéressant. La classification des objets y est très-sim- 
ple et très-nette, et ce qui est bien précieux, chaque objet porte une éti- 
quette indiquant sa provenance. On peut ainsi savoir facilement dans 
quelles circonstances, dans quel milieu chaque objet a été irouvé, et 
en déterminer plus aisément et le caractère et la date. C'est ce qu'ont 
fait les habiles et zélés conservateurs du musée de Namur. Tandis 
que dans beaucoup d'autres musées tous les âges nous ont paru 
confondus, les attributions généralement fausses, les provenances 
non signalées ou inconnues, nous n'avons trouvé aucune objection 
à faire aux classifications de Namur. 

Une première vitrine est réservée à ce qu'on peut appeler les 
temps primitifs. Des armes et instruments en pierre provenant en 
général de tumulus ou d'anciennes enceintes en terre nous rappel- 
lent ce qu'étaient les premiers habitants de ces vastes plaines. Cette 
vitrine, quand on a vu les collections de Suisse et de Danemark, 
paraît assez pauvre. Elle tend à prouver toutefois qu'il y a eu là 
comme dans ces deux pays un premier âge de sauvage grossièreté 
qui a précédé l'âge du bronze (1), c'est-à-dire l'invasion des popu- 
lations asiatiques qui ont apporté très-vraisemblablement en Occi- 
dent la connaissance et l'usage de ce précieux métal. 

Vient ensuite l'époque gauloise ou celtique avec ses haches en 
bronze, ses anneaux, ses bracelets de môme métal, mais tout cela en 
petit nombre; soit que la contrée ne fût pas primitivement très-peu- 
plée, soit qu'elle fût très-pauvre avant l'invasion romaine. Une série 

(1) 11 nous paraît aujourd'hui parfaitement démontré pour le Danemark, la Suède 
et la Suisse en particulier, que le bronze a été apporté par des populations conqué- 
rantes venant d'Asie, où les armes en bronze étaient depuis longtemps connues. Ses 
populations, qui habitaient alors nos contrées, ne se servaient que a'armes de pierre 
et d'os. 11 y a donc eu véritablement, sous ce rapport, en Occident, un âge de la 
pierre et un âge du bronze, et en nous servant de ces expressions consacrées par les 
archéologues du Nord, nous ne faisons que constater un fait bien établi. 



84 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. » 

de monnaies des Aduatuques rappelle la présence dos Cimbres et 
l'établissement dans le pays des six mille hommes laissés à la garde de 
leurs bagages. (Ces., liv. II, c. 29.) Deux vitrines ont suffi jusqu'ici 
à représenter cette période. 

La partie vraiment intéressante du musée de Namnr' com- 
mence avec l'époque gallo-romaine. Cinq ou six grandes armoires 
vitrées font revivre à nos yeux cette ère importante de civilisation 
pour la Belgique. Des vases de toute sorte, depuis la vaste amphore 
et l'urne cinéraire jusqu'au vase à parfums et à la fiole lacrymatoire, 
s'\ étalent dans un ordre parfait et méthodique. Un seul cimetière, 
le cimetière gallo-romain de Flavion en a fourni plus de mille. On 
peut y étudier la céramique des Gai lo-romains sous toutes ses faces. Un 
nombre considérable de fibules, de bagues, de fuseaux, d'épingles, de 
styles, analogues à ceux de tous nos musées, nous permettent de 
constater, sous ce rapport, l'uniformité de l'art gallo-romain dans 
toute l'étendue des Gaules. 

Cette collection est encore intéressante à un autre point de vue. Si 
l'on veut sedonner la peine de lire les étiquettes qui couvrent les vi- 
trines, on voit qu'une partie des objets qu'elles renferment pro- 
viennent de tumulus, que d'autres ont été trouvés a côté de squelettes 
ensevelis dans la terre à un ou deux pieds de profondeur, sans 
qu'aucun signe extérieur indiquât la présence d'une tombe. Ailleurs, 
l'incinération était pratiquée, et les urnes cinéraires pieusement dé- 
posées dans de grands cercueils en pierre. L'ère gallo-romaine com- 
prenait donc en Belgique ces trois modes divers de sépultures. 

Dans toutes les vitrines de cette période, le fer est mêlé au bronze, 
qui est la matière avec laquelle sont fabriqués, comme dans l'âge, 
précédent, les fibules et les bracelets. Un morceau de fer long 
de m ,07 paraît avoir été la poignée d'une épée : un autre pourrait 
être un bout de javelot: les armes gallo-romaines font, toutefois, à 
peu près complètement défaut : c'est une lacune regrettable. 

Les poteries de cette époque tantôt très-grossières et tantôt très-fines, 
se distinguent assez facilement des poteries celtiques. Les bouteilles 
et les urnes de verre ne sont pas rares. Quelques monnaies romaines 
du Haut et du Bas-Empire trouvées avec les objets servent à en 
déterminer la date. Nous citerons surtout, parmi les objets que 
nous avons distingués, des tablettes pour écrire très-bien con- 
servées et très-curieuses dont il serait à désirer que l'on publiât un 
dessin. 

Si en passant des vitrines de l'époque primitive à celles de l'époque 
gauloise, puis de l'époque gallo-romaine, on est frappé de différences 



LE MUSÉE DE NAMUR. 85 

très-notables et très-propres à justifier les classifications adoptées, ce 
sentiment du brusque passage d'une civilisation à une autre est bien 
plus vif quand on arrive aux vitrines bien autrement riches encore 
de l'époque franque. Les Francs régnent au musée de Namur comme 
ils ont régné autrefois en dominateurs sur la contrée. Il semble qu'on 
n'ait eu besoin que de frapper le sol pour en faire sortir des vases et 
des armes franques. Citons d'abord une très-belle collection de vases 
en verre de toutes formes, dont soixante-dix sont sortis du seul cime- 
tière de Samson (1). La forme qui domine est celle du cornet à jouer 
aux dés, ou de nos anciens verres à boire le vin de Champagne mous- 
seux. Mais ils sont privés de pied, ou n'en ont qu'un très-petit : on ne 
pouvait les poser sur la table que complètement vides; ce qui ne sem- 
ble pas faire grand honneur à la sobriété de nos pères : il leur fallait 
vider leur verre d'un trait. A part un petit nombre plus élevés, leur 
hauteur est de 10 à 15 centimètres et leur diamètre supérieur 
de 6 à 7. Parmi ces verres, il en est un particulièrement remar- 
quable ayant la forme d'une trompe de chasse, avec deux tenons pour 
le suspendre. Son pourtour est orné extérieurement d'une sorte de 
réseau composé de petites baguettes de verre. Les filets qui se trou- 
vent au sommet sont de verre noir. Nous n'avons vu nulle part 
ailleurs de verre semblable; ce verre se rapproche, pour la forme, de 
certains rhytons. 

Comme dans toutes les collections provenant de tombeaux francs, 
les seaux, bassins et plats en bronze abondent : ils ressemblent d'ail- 
leurs à tous ceux qui ont été publiés jusqu'ici, notamment par 
M. l'abbé Cochet; nous croyons inutile d'en rien dire. La vitrine des 
armes doit nous arrêter davantage. Trois angons ou longs javelots 
d'une parfaite conservation y attirent tout d'abord l'attention. Le plus 
beau, d'une longueur de 98 centimètres, consiste en une hampe de fer 
de m ,88, surmontée d'une pointe de m ,10, quadrangulaire, et garnie 
à sa base de deux ailes courbes destinées à déchirer les chairs si l'on 
voulait arracher le fer de la blessure. Ce devait être une arme terri- 
ble. Comparativement à la francisque, l'angon est rare en Belgique 
comme ailleurs. M. l'abbé Cochet a peut-être raison de le considérer 
comme une arme de choix et l'attribut des chefs. A côté des 
trois angons dont nous venons de parler les vitrines contiennent, 
en effet, plus de soixante francisques; nous en avons remarqué de 



(I) Les gorges de Samson sont situées près de Namèclie, station du chemin de fer 
entre Namur et Liège, à un quart d'heure environ de Namur. 



86 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

très-petites qui sont étiquetées comme provenant de tombeaux d'en- 
fants. C'est un délail qui ne doit pas être oublié. 

Les épées, si rares en Normandie, se sont rencontrées en nombre 
moins restreint aux environs de Namur; à Samson, on en a compté 
neuf sur deux cent cinquante sépultures ouvertes. La longueur des 
lames, qui coupent des deux côtés, est en général de 75 centimètres, 
leur largeur de 5 à G; elles sont presque toutes bien conservées: 
l'une d'elles a encore sa poignée, qui est en ivoire. 

Trois umbos nous montrent ce qu'était le bouclier des Francs; à 
côté des boucliers figurent une trentaine de lances de formes et de 
dimensions assez diverses et que l'habile conservateur du musée de 
Namur considère comme des framées. Leur longueur, y compris la 
hampe, varie de 22 à 2i centimètres; la lame, proprement dite, a gé- 
néralement quatre angles, dont deux sont plus développés que les 
autres; quelques lames pourtant sont presque complètement plates et 
ne présentent que deux angles; la pointe est tantôt fort courte et 
tantôt plus allongée. Il n'y a pas uniformité sous ce rapport. 

Le couteau est une des armes le plus fréquemment signalées dans 
les cimetières de la période franque. Les auteurs distinguent le grand 
couteau ou sabre, appelé aussi scramasaxe, et le petit couteau, qui 
servait, semble-t-il, à des usages domestiques. Le musée de Namur 
possède quelques petits couteaux, presque tous brisés. Mais nous n'y 
avons vu qu'un scramasaxe, ce qui mérite d'être noté. Dans le cime- 
tière de Samson, sur deux cent cinquante tombes ayant produit 
cinquante francisques, trente lances, neuf épées, trois angons et 
trois boucliers, on ne trouva, en effet, aucun scramasaxe. Celui qui 
est dans les vitrines provient de Védrin. Les tribus franques de la 
province de Namur ne se servaient-elles donc pas généralement de 
cette arme? Nous avons été aussi étonné de trouver des couteaux en 
silex à côté des francisques. On nous a affirmé qu'ils provenaient des 
mêmes tombeaux. 

Parlerons-nous maintenant des ornements de toute espèce de la 
même époque, boucles de ceinturons, débris de coffrets, pinces à 
épiler, peignes, aiguilles, bagues en or et en argent, bracelets en 
verre, épingles à cheveux, pendants d'oreilles ornés de perles et de 
verroteries rouges, colliers d'or, d'ambre, de verre doré, de jaspe cl 
de pâte colorée dont le musée de Namur possède de si nombreux 
et de si beaux échantillons? Cela serait bien difficile sans une planche 
qui accompagnât nos descriptions et que nous regrettons de ne pou- 
voir offrir aux lecteurs de la Revue. Nous dirons seulement que ceux 



LE MUSÉE DE NAMUR. 87 

qui veulent avoir une idée exacte du costume et des coutumes des 
populations germaniques, ne peuvent mieux faire que d'aller visiter 
le musée de Namur. 

Or ce musée, si intéressant déjà et 'si riche, a à peine douze années 
d'existence. Aucune subvention ne lui a été primitivement allouée : 
le zèle de quelques archéologues belges a tout fait. La commune n'a 
donné que le local. M. Del Marmol, président de la Société archéo- 
logique de Namur et directeur du musée, mérite donc les plus grands 
éloges. Assisté d'un jeune archéologue aussi modeste que dislingué, 
M. Alfred Béquet, il a réussi à doter son pays d'une magnifique col- 
lection dont nos plus grands musées pourraient être fiers. Un peu 
d'argent, beaucoup de soins et de sagacité, une attenlion constante à 
profiter des occasions qui se présentent, des fouilles bien dirigées et 
bien surveillées ont produit ce miracle. Espérons que l'exemple de 
Namur sera suivi. 

Alexandre Bertrand. 



RECHERCHES 

SUR L'ÉTYMOLOGIE 

DE QUELQUES NOMS DE LIEUX 
Seconde lettre au directeur de la Revue archéologique. 



Dans le post-scriptum de votre dernière lettre, vousme dites : Don- 
nez-moi, si cela vous est possible, Fétymologie du nom de noire 
Pouilly fCôte-d'Or). De quel Pouilly voulez-vous parler? Est-ce de 
Pouilly-en-Auxois, Pauliacusinpago Alsensi (1)? est-ce de Pouilly- 
sur-Vingoanne, Polliacus in pago Attoariorum (2)? de Pouilly-lez- 
Dijon, Poliacus in pago Divionensi (3); de Pouilly-sur-Saône, Pol- 
liacus in pago Oscarensi (4) ; serait-ce enfin de Pouilly-en-Lassois, 
Pauliacus in pago Latiscensi (o), tous dans le département de la 
Côte-d'Or? Mais pardon, ce dernier Pouilly a disparu comme une 
ombre, et depuis plus de cent ans les savants de la Bourgogne et de 
la Champagne sont à sa recherche. Ce n'est probablement pas sur 
celui-là que vous venez me demander des renseignements : eh bien, 
c'est précisément de celui-là dont je vais vous parler. La raison 
de mon choix est bien simple : comme il ne nous est resté de cette 
localité perdue qu'une traduction latine, c'est-à-dire Pauliacus, il me 



(I) Courtépée. Hist. de Bourg., édit. in-8°, t. IV, p. 44, Polliacum, Puliacura, 
Polleijum, Poilli, Poillé, Pollé. 

(2)Garnier. Chartes Bourg., p. 62, Polliacum. Courtépée, t. IV, p. 729, Puu- 
liacum. 
(3) Garnipr, ibid., p. 66, Poliacum. 

(II) Ibid., p. 71, Pulliacum. 

(5) Ibid., p. 76, Pauliacum. Quantin, L'art, de l'Yonne, t. I, p. 22 et 2k, Pau- 
liacum. 



ETYMOLOGIE DE QUELQUES NOMS DE LIEUX. 89 

sera permis de supposer sous la traduction toutes les formes françaises 
du nom de lieu qu'elle représente, et de vous en donner la liste. La 
voici : 

Paillé [Charente-Inférieure] (1); Pailly [Yonne] (2); 

Paulhac [Cantal] (3); Pauliac [Lot] (4); Pauliat éc. de Serillac [Corrèze] (5); 

Pouillac [Charente-Inférieure] (6) ; 

Polliat TAin] (7); Pouillat [Ain] (8); Pouillay [Sarthe] (9); 

Poillé [Sartlie] (10); Pouillé [Vienne] (11); 

Pouilley [Doubs] (12); Polliez-le-Grand [Suisse] (13); 

Pouillieu [Isère] (14); Pouillieux [Ain] (15); 

Poilly [Marne] (16); Poilly [Yonne] (17); Pully [Suisse] (18); 

Pouilly-lez-Feurs [Loire] (19); Pouilly-sur-Loire [Nièvre] (20); 

Pavilly [Seine-Inférieure] (21); Pullich [Grand-duché de Bas-Rhin] (22) ; 

Et encore je ne vous parle pas de la finale flamande ies de Pollies, 
ni de la finale languedocienne argues de Bouillargues (23). 



(1) F. de Vaudoré. Vigueries du Poitou, p. 72. Villa Poliacus. 

(2) Quantin. Cart. de l'Yonne, t. 1 er , p. 530. Palliacum — Pauliacum. 

(3) Pouillé du diocèse de Saint-Flour. Pauliacum. 

(4) Deloche. Cart. de Beaulieu, p. 73 et 125. Pauliacum, vicaria Pauliacensis. 

(5) Ibid., p. 155. Paoliacus. 

(6) Pouillé du diocèse de Saintes. Pauliacus. 

(7) A. Bernard. Cart. de Savigny. Passim. Poilliacus, Pollia, Poilias. 

(8) Ibid. Polliacum, Poilliacum, Pollia, Pouilla, Polies. 

(9) Bilard, Doc. hist de la Sarthe, p. 42 et 63. Pogliacus. 

(10) Mabillon. Analecta, p. 243. Poliacum. 

(11) F. de Vaudoré Vig. du Poitou, p. 47. Poliacus. 

(12) Pouillés du diocèse de Besançon. Pauliacum, Pulleyum, Poil/eg. 

(13) Doc. de la Soc. d'histoire de la Suisse romande, t. VI, p. 20. Pollie.— T. VII, 
p. 28. Pulliacum. 

(14) A. Bernard. Cart. de Savigny. Polliacus, Poilliacus, Paolleu. 

(15) Ibid. Poliacus, Poilliacus, Poilteu, Pollieu, Poylleu. 

(10) Guérard. Polypt. de Saint-Remy de Reims, p 13 et 18. Paviliacus, Pa- 
villeus. 

(17) Quantin. Rech. sur lu géogr. de la cité d'Auxerre, p. 60 et 78. Pauliacus, 
Poilei. 

(18) Doc. de la Soc. d'hist. de la Suisse romande, t. VI, p. 12, 43,250. Pulliacum, 
Puliacum, Pullie. — T. VII, p. 25. Pulliacum. 

(19) A. Bernard. Cart. de Savigny. Polliacus, Poilliacus, Pollieu, Poi/leu, 
Poylleu. 

(20) Mabillon. Annal, ord. S. Bened., t. I", app., p. 694. Pauliacum. 

(21) Ibid., t. I e1 ', p. 459. Pauliacum.— H. de Valois. Not. Gai., p. 441. Pauliacum. 
— Guer.ird, Cart. de la Sainte Trinité de Rouen, p. 451 et 467. Pauliacus. 

(22) Pouillé du diocèse de Trêves. Pauliacum. — Honlheini. Hist. Trev., t. I er , 
p. 69, 79 et 393. Peleche, Polch, Pulicha. 

(23) Vous trouverez cette finale ies, que j'appelle flamande, dans le département 



00 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Vous n'avez qu'à choisir entre toutes ces formes celle qui vous 
semblera la plus convenable pour désigner notre Pauliacus in pago 
Latiscensi ; vous èies libre. Pour moi, ce que je puis faire de mieux, 
c'est de vous indiquer sa position à peu près exacte, sauf à vous don- 
ner ensuite l'étymologie de son nom. 

Nous avons en Bourgogne une petite rivière qui prend sa source 
au bourg de Laignes (Côte-d'Or) et qui, après avoir passé à Molesmes, 
aux trois Riceys, Ricey Haut, Bicey Bas, Ricey-Hauterioe, non luin 
de Bagneux-la-Fosse et à Balnot, vient se jeter dans la Seine à Po- 
lisy, au-dessus de Bar-sur-Seine. Cette rivière se trouvait dans les 
limites de la contrée que nos ancêtres avaient appelée le Lassois, 
du nom de son chef-lieu, le château de Latisciun. près Vix-Saint- 
Marcel. 

Or vous saurez qu'en 69't (1) une certaine Léotherie donna au 
monastère de Saint-Pierre le Vif de Sens un manse patrimonial et 
une église situés en Lassois. dans les lieux nommés Ricey et Pauline 
(Retiacum sive Pauliacum); et qu'en 711 (2) Ingoara, sœur de saint 
Ebbon, archevêque de Sens, laissa au même monastère de Saint-Pierre 
des propriétés également dans le Lassois à Pauliac, à Bagneux-la- 
Fosse et même à Bicey, d'après la chronique de Clarius (3). Puis 
nous voyons vers 1116 (4) que l'abbé de Molesmes achète Pauliacus 
à Milon, fils de Bainard de Montbar, qui s'en était emparé, tandis 
que l'abbé de Réomes se rendait maître de l'église de Bicey. Plaintes 
de l'abbé de Saint-Pierre le Vif, mais plaintes inutiles; car au trei- 
zième siècle l'abbé de Molesmes, tranquille possesseur de notre Pau- 
liacus, le rangeait, dans le pouillé des dépendances de son abbaye, à 
côté de Molisinus caput abbatiœ sous le titre de Pauliacus caput parro- 
chiœ (o). 

Vous pouvez facilement conclure de là que Pauliacus ne devait 

du .Nord, à Illies, à Or :hie<, à Morunchies, etc. La forme argues ne se rencontre que 
dans le midi de la France, à Virargues Cantal}, à Bail/argues (Hérault), etc. Le dimi- 
nutif de la finale ac est aguet, Paulhac, Paulliaguet; Meyrac, Meyraguet; le diminutif 
de la finale argues est avguet, Virarguet (Lot et Garonne), Baillarguet (Hérault). La 
finale y fait son diminutif en el, Fleury, Fleuiiel; Gauchy, Gauciel; Mery, Mcriel; 
Macy, Maciel ; Noisy, Noisiel ; Pacy, Paciel, etc. 

(1) Pardessus. DipLeteh., t. II, p. 231. 

2 Ibid., p. 288. 

3) Quantin. Cart. de l'Yonne, p. 22 et 24. 

H) Roverius. Hist. monast. S. Joannis Reomaemis, p. 185 et suiv. — Chifllet. 
tienus M. S. Bemardi, passim. 

(5) Pouillé de Molesirrs. Coll. Fontette, Bibl. imp., t. 28, f° 160. 



ÉTYMOLOGIE DE QUELQUES NOMS DE LIEUX. 91 

pas être très-éloigné de Molesmes, puisque Molesmes était dans la 
circonscription de cette paroisse. 

Quant à l'étymologie de Pauliacus, c'est une autre difficulté. Tout 
à l'heure nous n'avions pas de mots dans le Lassois pour retrouver 
ce village; à présent il s'en présente deux pour lui donner une 
origine. Car Pauliacus peut tout aussi bien venir du nom propre Paul, 
que du nom commun armoricain Poull, qui veut dire fosse, marais. 

Les Celles nos ancêtres avaient un suffixe ac, que les Latins ont 
traduit par acus. Ce suffixe ac élait représenté dans le dialecte cam- 
brique ou gallois par aux = auc, dans le dialecte armoricain ou bas- 
breton par ek, et dans la langue irlandaise par ach ou ech (1). On se 
servait de cette finale ac = auc = ek= ach toujours dans l'inten- 
tention d'ajouter un qualificatif à un mot, mais avec des nuances très- 
différentes, savoir : 

1° Ac s'employait pour former un adjectif d'un nom substantif, et 
de gcnid (gain) on faisait gonidek (gagneur) ; de korn (corne), 
kornek (angulaire) (2) ; de pwl = poul (étang), piclauc (maréca- 
geux) (3); de plum (plume), plumauc (empkimé) (4); de marc'h 
(cheval), marchauc (cavalier) (5); de angheu (mort), angheuach 
(mortel) (6); de enoec (bosse), enocach (bossu) (7); de dead (fin), 
dedenach (final) (8). 

2° Ac servait aussi pour construire ou créer des noms propres, c'est- 
à-direqu'on utilisait dansce but le substantif adjectivéetque, comme 
on avait fait de carat (amour), caratauc (aimable) (9), on faisait 
ensuite de Caratauc le nom d'homme cité dans Tacite et dans Gruter, 
sous la variante latine de Caratacus; de llyghes (navire), qui don- 
nait lyggessauc (naval) (10), on forma le nom propre traduit dans 
Zeuss par Classicus. 

3° Ac conservant toujours sa valeur adjective, servait encore, 
comme je crois vous l'avoir déjà dit, de finale patronymique et 
ethnique. 



(1) Zeuss, Gr. celt., p. 18, -20, 83, 110, 112, 772 et suiv. 

(2) Legonidec. Dict. fr. -breton, passim. 

(3) Zeuss, p. 108. — (4) Jbid., p. 110. — (5) Ibid., p. 110. — (6) Ibid,, p. 138. 
(l)Ihid., p. 77 et 776. 

(8) Ibid., p. 67. Consultez le Vocabulaire comique de Zeuss, p. 1105 et suiv. Vous 
trouverez : Teith (famille) , theithiauc (légitime) ; galluid (pouvoir) , galluidor 

puissant); tolz (masse), talzoch (épais) ; choil (pré-age), chuillioc (augure); scol 
(école), scolheic (scolaire) ; gaou (fausseté), gouhnc (menteur), etc., etc. 

(9) Ibid., p. 96. — (10) Ibid., p. 106. 



92 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

On disait Briarmach, Donullach. le descendant de Brian, deDonull (i); 
on disait au-si : Erionnach, Albanach, Irlandais, Écossais (2); et on 
voit dans l'inscription du temps de Tibère trouvée sous le chœur de 
de Notre-Dame, Nautœ Parisiaci, les bateliers parisiens. 

4° Ac, ajouté à un nom propre, donnait à ce nom un sens d'appar- 
tenance, de propriété. Aussi Zeuss, p. 772, croit que Turnacum et 
Nemetacum (Tournay et Arras)ont été composés sur les noms d'hom- 
mes Turnus et Nemet, et d'Anville suppose, Notice de la Gaule, p. 112 
et 132, que Avaricum et Autricum, c'est-à-dire Bourges et Chartres, 
ont tiré leur nom des rivières Avara et Autura (l'Evre et l'Eure;, 
qui baignent les murs de ces deux villes. Ce qui est certain, c'est que 
Breclieniauc signifiait la ville de Brechenius, aujourd'hui Breknok, 
au même titre que Pompeiacum et Aureliacum (.3) voulaient dire la 
ville de Pompée, la ville d'Auièle, et que Theodberciacum et Tiridi- 
ciacum des monnaies mérovingiennes représentaient Theotbertivil- 
lare et Theodorici castrum, c'est-à-dire Dietlwiller (Haut-Bhin) et 
Château-Thierry (Aisne) (4). 

5° Ac servait enlin à donner aux substantifs un sens de collecti- 
vité, et les noms de lieux gaulois traduits en latin par Taniacum, 
Bussiacum, Verniacum, Tiliacum, qui devaient s'écrire et se pronon- 
cer comme aujourd'hui en bas-breton Tannek, Beuzek, Guernek, Til- 
iek, représentaient des endroits abondants en chênes, en buis, en 
aunes, en tilleuls, et répondaient exactement à nos mots français 
Chênaie, Buissaie, Aunaie et Tillaie (o). 

11 est probable que cette désinence celtique ac, qui n'existe plus 
dans notre langue, doit avec toutes ses significations différentes vous 



(Ij Mone. Keliische Forschungen, p. 231. 

(2) R. de Belloguet. Gloss. gaul., p. 287. 

(3) Quelques savants ont cru que acus était une finale latine. Non, ac est un suffixe 
gaulois, et il n'y a de latin dans acus que la désinence us. Quand les Romains nous 
ont transmis le nom de lieu Juliacum, ils l'ont latinisé sur le mot employé parles 
Celtes ou les Germains, c'est-à-dire sur Juli ach ou Jxd-ich. Ils auraient fait Julium 
ou Julianum d'un nom de lieu de forme latine. Aussi dans l'Italie ancienne vous ne 
trouverez pas une seule localité avec la terminaison acum, et dans l'Italie moderne, 
la finale ago ne te rencontre que dans le Nord. 

(4) Juviniacum, proprium quod fuerat Jovini in solo Suessonico, représente iden- 
tiquement en gaulois ce que veut exprimer en latin ecc/esia Joviniana ubi vir Jovi- 
nus requiescit, c'est-à-dire Juvigny (Aisne). Pardessus. Dipl. et ch., t. 1er, p. 87. 

(5) Remarquez que cette finale ac=ec, avec sa signification collective, est la seule 
qui soit restée dans notre langue. Car malgré la différence de la prononciation, on 
sent que THIek répond à Tillaie, comme veracus à vrai, hracca à braie, paga à 
paye, etc., etc. 



ETYMOLOGIE DE QUELQUES NOMS DE LIEUX. 93 

paraître fort étrange. Mais vous n'avez qu'à prendre comme point 
de comparaison la finale française en; l'une vous fera facilement 
comprendre l'autre et vous donnera l'explication naturelle du rôle 
qu'elles jouent toutes deux. Ainsi en français la finale en sert comme 
servait jadis en gaulois la finale ac : 1° comme terminaison adjective : 
musicien, terrien, diluvien, mitoyen; 2° comme marque de pro- 
priété : Valenciennes, Marchiennes, Louveciennes ; 3° comme signe 
de parenté ou d'alliance : Bourbonien, Napoléonien ; 4° comme dési- 
gnation ethnique : Prussien, Alsacien, Autrichien. 

La finale ac étant connue, il nous reste à savoir ce que signifie le 
primitif Paul. Si Paul désigne le nom propre Paulus, la chose est 
toute simple, Pauliacus voudra dire : Villa qu;ea Paulo aliquonomen 
accepisse videtur, comme s'exprime H. de Valois, c'est-à-dire la 
ville de Paul. Mais si Paul représente le mot qu'on retrouve dans 
tous les dialectes celtiques avec un sens de terrain bas et enfoncé, d'é- 
tang, de marais, Pauliacus devra s'entendre par la ville de l'Étang, 
la Marécageuse, et c'est précisément cette dernière signification qui, 
dans bien des cas, me paraît la plus probable. 

Zeuss, dans sa Grammaire celtique, p. 108 et 111, nomme, sous deux 
citations du Mabinogion (1), l'adjectif pyllauc (marécageux, palustrej 
venant du substantif pull (fosse, marais), et le pluriel polyon venant 
aussi du singulier peur/, autre forme de pull. Le Gonidec, dans son 
Dictionnaire breton-français, nou.; donne à son tour le mot poull 
avec la signification de mare, de terrain bas et aqueux, et le présente 
comme identique au mol poil des Gaëls écossais (2). D. Toussaint du 
Plessis, Description de la Normandie, t. II, p. 211, prétend que 
bouille veut dire bourbier, et il ajoute même, p. 2G7, que les noms 
de Pouilly et de Pavilly en sont dérivés. Enfin M. Fabi, dans son Dic- 
tionnaire géographique de l'Italie, aux articles Vaulo et Pavullo, 
croit, eu égard à la situation de ces localités, que leur nom vient de 
Padulc, parola latina dei secoli di mezzo, e che usavasi per indicare 
un luogo paludoso (3). 

Je n'ai pour appuyer l'explication de Pauliacus par la ville de 
Paul que l'exemple cité dans la Grammaire celtique de Zeuss. p. 77:!. 

(1) Charlotte Guost. The Mabinogion from the Llyfr coch o Hergest, and other 
ancient welsh manuscripts. London, 1840. 

(2) Le Gonidec cite à propos du mot poull cette phrase bretonne : Goloed eo ar vro 
a boullou (couvert est le pays de marécages). Iioitllou est ici pour jioul/ou, comme 
Boulai/ (Mayenne), traduit en 610 par Pauliacus, est pour Poullay. Cauvin. Géogr. 
du (Hoc. du Mans, p. 454. 

(3) Voyez Ducange, aux mot> Padulectum, Padules, Patuie. 



04 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

et emprunté aux Bollandistes. Mais je puis vous soumettre quelques 
traductions latines qui semblent bien prouver que Pauliacus signi- 
fiait aussi la Marécageuse. 

L'église de Neuyy-le-Pailloux (Indre) est représentée dans le pouillé 
du diocèse de Bourges par ecclesia de Xovo-vico paludoso (1), et les 
noms de Lambert et Jordan de Puel (2) sont rendus, dans des pièces 
du mémoire de M. Grandgagnage, l'un par Lambertus de Palude, 
l'autre par Jordanus de Lacu (3). On voit aussi dans Chapeau- 
ville, t. II, p. 44, sous la date de 1099, une localité traduite en latin 
par Pollo-mortis. Butkens la retrouve à Poillemort, M. Grandga- 
gnage à Meeren-Pocl, près Gassoncourt (Belgique), et il explique son 
nom par moor, quasi synonyme de meer, signifiant tourbière, cl par 
poel. une mare, un étang (4). Sur ce, je laisse à votre sagacité le soin 
de découvrir le sens possible du territoire belge nommé en 680 
Fabula, (p), traduit depuis par Pabulensis pagus et désigné aujour- 
d'hui par Puelle et Pevele, vousdonnant comme point de repère la ville 
nommée dans les pouillés Arlesium in Pabula. et représentée en fran- 
çais dans le département du Nord par Arleuxen-Pm/e, ou en Pal- 
lue, ou en Palliiez, ou aux-Marais (6). 

En final, si vous voulez avoir l'étymologie probable de votre 
Pouilly (Côle-d'Or,) examinez attentivement les lieux où il est situé; 
si vous trouvez là un terrain enfoncé qui a pu servir dé lit à des 
eaux stagnantes, à une rivière débordée, n'hésitez pas, vous avez 
affaire à la Ville du Marais; dans le cas contraire faites-en la Ville de 
Paul. Quant à mon Pouilly-en-Lassois, qui avec son église Saint- 
Pierre était peut-être un des Riceys, il veut dire la Marécageuse, 
comme Ricey = Riciacum veut dire la Riveraine. 



(1) Labbe. Pouillé du diocèse de Bourges, reproduit par Alliot. 

(2) L'ancien moi flamand Puel, Pule, qui se dit en flamand moderne Poel, est tra- 
duit en latin par Palus-. 

(3) Grandgagnage. Mém. sur les noms de lieux de la Belgique, p. 85. 
(«) Ibid., p. 106. 

(5) Pardessus. Dipl. et ch., t. II, p. 187. 

(G) J. Desnoyers. Topogr. ecclés. Annuaire de l'histoire de France, année 1861, 
p. 297. 



LE BRONZE ET LE FEE 



DANS L ANTIQUITE ET AU MOYEN AGE 



Dans heaucoup de contrées de l'Europe, il l'ut une époque où 
l.i pierre était employée, en l'absence presque absolue de tout 
métal, pour fabriquer les armes mêmes; elle fut ensuite rem- 
placée par le bronze, auquel succéda plus tard le fer : voilà ce 
(pie les recherches de l'archéologie moderne ont mis hors de doute. 
Mais les découvertes qui ont conduit à ce résultat n'ont été faites, 
du moins à notre connaissance, que dans le nord et les régions cen- 
trales, et nous ignorons si l'on a noté les trois périodes succes- 
sives dans le midi de l'Europe : peut-être le même hasard qui a* 
tiré de l'oubli les habitations lacustres de l'Helvétieel les autres tra- 
ces des siècles passes permettra-t-il de recueillir un jour en aussi 
grande abondance les vesliges d'une antique civilisation dans l'Italie 
et dans la Grèce I 

Mais en attendant, si le défaut de monuments ne nous permet pas 
d'affirmer que ces contrées aient eu un âge de pierre, Hésiode nous 
a rapporté la tradition de l'âge d'airain ou de bronze et de l'âge de 
fer, avant lesquels il compte l'âge d'argent précédé de l'âge d'or; 
progression naturelle, puisque l'or, qui esl toujours à l'étal natif, est 
de tous les métaux leplus facile à exploiter et que la difficulté augmente 
successivement pour les autres. Quant aux regrets sur la perversité 
croissante de l'espèce humaine, il ne faut pas s'en étonner : Pline 
lui-même regarde la découverte du 1er comme funeste pour l'homme : 
que dirait-il s'il voyait maintenant estimer la civilisation d'un peuple 
à proportion du fer qu'il consomme? 

Nous ne savons rien sur l'âge d'or et l'âge d'argent, qui ne sont 
probablement que des époques mythologiques : nous avons au 
contraire des renseignements précis sur la transition de l'âge 
de bronze à l'âge de fer dans les poëmes d'Homère, qui n'était pas 
seulement le poète souverain, comme dit le Dante, mais aussi le 



00 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

savant encyclopédique de ces temps reculés : que s'il lui est ar- 
rivé parfois de prêter aux héros de la guerre de Troie les mœurs et 
l'industrie de ses contemporains, à la distance où nous sommes 
de ces époques cette confusion n'a guère d'importance; or il est cer- 
tain que le bronze était alors employé d'une manière générale, même 
pour les armes offensives, et que dans presque tous les endroits où 
les traducteurs parlent de fer, il faut lire le bronze, car le texte dit 
yaXxoç. 

Cependant Homère connaissait très-bien le fer, qu'il appelle par 
son nom, fffôïjpoç. Seulement ce métal, difficile à fondre et à. exploiter, 
n'apparaît chez lui que comme une substance rare et exception- 
nelle : en voici la preuve. Pour honorer les funérailles de Patrocle, 
Achille fait célébrer les jeux de la lutte, de la course, etc.. ; enfin il 
propose de lancer le disque; et le disque lui-même, qui est en fer, 
doit être la récompense du vainqueur. — « Celui qui le possédera, 
dit Achille, aura une provision de fer pour cinq ans, quelles que 
soient l'étendue et la fertilité de ses terres ; ses bergers et ses labou- 
reurs ne seront pas obligés d'aller s'en fournir à la ville. » 

Plusieurs concurrents se présentent pour se disputer ce singulier 
trophée, et le vainqueur le fait soigneusement emporter sur son vais- 
seau. C'était donc alors une chose précieuse qu'une masse de fer telle 
qu'un homme pût la porter et même la lancer au loin. Il est vrai, se- 
lon Homère, qu'un homme de ce temps-là en valait trois du sien : 
combien en vaudrait-il du nôtre? 

Ainsi le fer servait à l'agriculture, sans doute pour faire des faux, 
des faucilles et des socs de charrue plus tranchants que ceux de 
bronze. La Bible parle aussi (Paralipomen., I, 20, v. 3) de chariots à 
roues ferrées et de herses armées de pointes de fer. Ce métal n'était 
pas négligé non plus, dans certains cas, pour les usages de la guerre, 
et Homère nous apprend qu'on en faisait quelquefois des pointes de 
flèche : on connaît aussi la légende suivant laquelle Télèphe, ayant 
été blessé par la lance d'Achille, fut guéri par la rouille de cette même 
lance. Toutes les légendes ont un côté de vérité, et l'on doit conclure 
de celle-ci que certaines armes étaient de fer ou d'acier, car la rouille 
de tout autre métal, tel que le cuivre, ferait très-mauvais effet sur une 
blessure. 

Du reste le mot ufô/ipoç, employé par Homère, ne semble pas indi- 
quer le fer pur, mais l'acier, seul capable d'être durci par la trempe, 
opération que le poëte décrit avec une précision remarquable. 

On sait qu'Ulysse, enfermé avec ses compagnons dans la grotte de 
Polyphème, parvient à enivrer le Cyclope et à crever son œil unique 



LE BRONZE ET LE FER. 97 

avec un pieu de bois pointu et durci au feu. L'auteur fait une des- 
cription effrayante de cet œil qui brûle et dont les vapeurs s'évapo- 
rent en sifflant; puis il ajoute la comparaison suivante : 

« De même lorsqu'un forgeron plonge une bacbe ou une doloire 
dans l'eau froide qui jette un bruit strident, il durcit le métal, car 
c'est ce qui fait la force du fer (de l'acier). » 

Le mot /aXxcu;, que l'on traduit par forgeron, paraît signifier un 
ouvrier qui travaille l'airain; mais il s'applique en général à tout 
ouvrier en métaux (le schmidt allemand, le smith anglais). 

La trempe donnait à l'acier une telle supériorité que, sans doute, 
on avait cherché à l'appliquer à d'autres métaux, et l'on peut trou- 
ver une trace de ces tentatives malheureuses dans la tragédie d'Es- 
chyle intitulée Agamemnon. Le poëte introduit Clytcmnestre, atten- 
dant le retour du roi et faisant devant le chœur un éloge plus éloquent 
que véridique de sa fidélité. Elle le termine en disant : 

Je ne connais pas mieux les plaisirs condamnables 
Que la trempe du bronze. 

Ce passage a embarrassé les commentateurs, quoique le mot pa^, 
dont l'auteur se sert, fût bien connu pour exprimer la trempe d'un 
métal ; l'on s'étonnait de le voir appliqué à autre chose qu'à l'acier, 
comme s'il ne pouvait pas être passé en proverbe, pour exprimer 
qu'une chose était impossible, de dire : c'est comme la trempe du 
bronze. En effet, de pareilles tentatives devaient produire un effet tout 
opposé à celui que l'on attendait, car l'on sait que le secret longtemps 
inconnu de la fabrication des tams-tams et des cymbales consiste en 
ce que l'on trempe cette espèce de bronze pour le rendre malléable, 
et qu'après luiavoirdonné la forme désirée on le recuit, c'est-à-dire 
qu'on le fait chauffer de nouveau pour le laisser refroidir lentement, 
ce qui lui rend sa sonorité. C'est tout le contraire de ce qui arrive 
pour l'acier. Comment comprendre que la trempe et le recuit modi- 
fient ainsi d'une manière si diverse les propriétés des métaux? Cela 
paraît difficile; mais la science est rarement en défaut: si cette 
espèce de bronze présente le phénomène que nous avons indiqué, c'est 
que le cuivre et l'étain de l'alliage sont mêlés plus intimement à une 
température élevée et que la masse, étant plus homogène, est aussi 
plus ductile; tandis que, par un refroidissement lent, les deux 
métaux tendent à cristalliser séparément, ce qui rend l'alliage plus 
dur et plus cassant. Si, au contraire, la trempe durcit l'acier, c'est 
que les molécules de la surface se rapprochant subitement par leur 
iv. 7 



98 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

immersion dans l'eau froide, il s'établit un équilibre forcé et peu 
stable entre l'intérieur et l'extérieur. 

Non-seulement les anciens savaient utiliser l'acier pour la guerre 
et les usages domestiques, mais ils paraissent avoir même connu l'art 
de l'embellir et de l'employer comme métal d'ornement, ce dont il 
semble peu susceptible. Voici comment Homère nous met sur la trace 
de ce genre d'industrie. Au commencement du onzième livre de 
l'Iliade, le poète fait une description détaillée de l'armure d'Aga- 
nitiiinon, presque aussi curieuse que celle d'Achille; il s'arrête sur- 
tout à décrire la cuirasse : 

« Elle avait dix cannelures d'acier rembruni, douze d'or et vingt 
d'étain. » 

Nous suivons l'opinion des traducteurs qui, expliquent par acier 
rembruni les mots piiXavoç xuavoio, ce qui signifie littéralement 
un métal d'un noir bleuâtre. Ce ne peut être le zinc, qui est d'un 
bleu presque blanc : on pourrait y voir l'argent oxydé, comme on dit 
vulgairement, au lieu d'argent sulfuré; mais il est plus probable 
qu'il s'agit en effet d'un acier bleu comme celui îles ressorts de mon- 
tre. 

Les nuances variées que présentent plusieurs métaux sont dues à 
une légère coucbe d'oxyde formée à leur surface, et cette coloration, 
analogue à celle des bulles de savon, tient à l'épaisseur extrême- 
ment petite de cette' couche. Suivant qu'elle est plus ou moins mince, 
la teinte varie; ces diverses nuances, bleue, jaune ou rouge, sont ob- 
tenues sur l'acier par les différentes températures de la trempe ou 
du recuit. On voit que cette observation n'avait pas échappé aux an- 
ciens; ils savaient encore donner à diverses parties de la même 
pièce d'acier des couleurs différentes : cela se reconnaît par la des- 
cription d'une partie de cette même cuirasse où figuraient des dragons 
semblables à des arcs-en-ciel. 

Quand même Homère ne nous préviendrait pas que les armes ordi- 
naires étaient en bronze et l'emploi des autres métaux une rareté, 
ce luxe et ces raffinements prouveraient assez que l'acier était alors 
réservé pour les chefs de peuplades. En effet, le plus grand privi- 
lège de la ricbesse et de l'aristocratie à cette époque était d'avoir de 
bonnes et belles armes; les recherches de l'art s'y joignaient à l'éclat 
des métaux précieuXj comme on le voit par la description si magni- 
fiquement exagérée que fait Homère du bouclier d'Achille. 

Parmi ces métaux employés comme ornements, on voit figurer 
l'étain, xaaorrspoç; mais plusieurs archéologues pensent aujourd'hui, 
vu la rareté des mines d'étain, que le métal ainsi appelé dans ta Bible 



LE BRONZE ET LE FER. 99 

et dans Homère n'était autre chose qu'un plomb riche en argent; 
cependant il fallait bien que les anciens eussent de l'étain en assez 
grande quantité pour faire le bronze. Enfin nous observerons que 
l'usage de l'acier était exceptionnel, môme pour les bergers des peu- 
ples, comme dit Homère; car il leur met souvent dans la main des 
armes de bronze. C'était aussi le bronze qui faisait la base des pano- 
plies défensives, et même des plus riches; les autres métaux ne ser- 
vaient que pour l'ornement. C'est ce que la Bible nous montre 
encore par la description de l'armure en bronze que portait Goliath et 
de sa cuirasse à écailles. 

Jusqu'à quelle époque l'usage du bronze est-il resté le plus ré- 
pandu? On l'ignore : tout fait croire que dans les beaux temps 
de la Grèce et de Rome les armes offensives étaient faites d'ordinaire 
en fer ou en acier; cependant il nous semble que cela n'a pas dû ar- 
river si tôt que le pensent quelques archéologues. Par exemple si les 
Romains, à la bataille de l'Allia, avaient eu autre chose que l'an- 
cienne épée de bronze, auraient-ils été aussi épouvantés des grandes 
épées en fer que portaient les Gaulois, et qui pourtant n'étaient pas 
si meurtrières qu'elles le paraissaient au premier coup d'œil?* 

Pour éclaircir ces questions sur la nature et la forme des armes 
grecques et romaines, le témoignage des auteurs n'est pas d'un aussi 
grand secours qu'on pourrait l'espérer. Cette naïveté primitive avec 
laquelle Homère mêlait à la poésie les détails de la vie réelle 
n'existe plus chez les historiens des âges suivants, qui, d'ailleurs, ne 
pouvaient décrire exactement que les mœurs contemporaines. Enfin 
les meilleures descriptions, quand même on les posséderait, ne sau- 
raient suppléera la disette de monuments matériels, et malheureuse- 
ment ces monuments n'existent aujourd'hui en certaine abondance 
que pour les époques les plus reculées. 

Comment se fait-il donc que l'on ait recueilli, au point de vue des 
usages militaires et domestiques, tant de richesses archéologiques 
de ces peuplades mystérieuses dont l'histoire et les noms mêmes 
nous sont inconnus, et si peu, au contraire, de ces nations dont la 
gloire a rempli le monde? C'est ce qu'il est facile de comprendre, 
d'après les circonstances où ont eu lieu les découvertes dont nous 
parlons, presque toutes ces découvertes ayant été faites dans les tom- 
beaux, tumulus ou hypogées, dans lesquels les races septentrionales 
rassemblaient auprès des morts ce qui les avait occupés pendant 
leur vie, et surtout leurs armes. Les Etrusques et les Egyptiens, qui 
nous offrent un mode de sépulture analogue, nous ont laissé aussi 
des débris de leur antique civilisation; du reste, presque toutes 



100 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

leurs armes sont en bronze : chez les Grecs et les Romains, au con- 
traire, le mode de sépulture était autre et leurs tombeaux ne nous 
ont pas procuré, à beaucoup près, jusqu'ici, la même abondance de 
renseignements positifs. 

Les habitations lacustres ont encore fourni, sur ces emps et ces 
peuples si peu connus, des monuments aussi précieux qu'inattendus. 
Nous n'avons rien de pareil pour les temps historiques. Hérodote 
raconte, il est vrai (livre V, chap. 16), que le lac Prusias, près de 
la Macédoine, contenait une cité de cette nature qui résista, grâce 
à sa position, aux attaques de Mégabyse; mais l'on ne peut guère 
songer à y faire des fouilles d'ici à longtemps, et elles ne nous éclai- 
reraient d'ailleurs que sur les mœurs de populations exceptionnelles. 

Il faudrait peut-être explorer près des villes de l'Italie et de la 
Grèce le lit des rivières, comme on le fait maintenant à Paris; il 
faudrait encore creuser le sol de ces mêmes villes et celui des anciens 
champs de bataille : les ossements exhumés ne seraient pas sans 
doute gigantesques, comme le croyait Virgile d'après les traditions 
sur la dégénérescence de l'espèce humaine, mais on trouverait 
ce que prédit le poêle des armes et des casques : 

Agricola incurvo terrain molitus aratro 

Exesa inveniet scabra rubigine tela 

Aut gravibus rastris galeas pulsabit inanes. 

Les villes jadis ensevelies par le Vésuve nous ont donné déjà une 
riche moisson qui n'est pas encore épuisée ; malheureusement l'époque 
de Titus est trop moderne pour qu'une pareille révélation éclaire 
toute l'histoire romaine. Aussi nous croyons pouvoir demander si 
les archéologues connaissent parfaitement la nature et la forme des 
armes antiques de Rome et de la Grèce : l'insuffisance des vestiges 
matériels ne saurait être compensée par des représentations telles 
que les bas-reliefs, car il n'est pas toujours facile de distinguer 
jusqu'à quel point elles sont figuratives ou symboliques : faudrait-il 
juger des vaisseaux modernes par celui que nous présentent les armes 
de la ville de Paris? 

Cette incertitude (en admettant qu'elle existe comme nous le sup- 
posons) est d'autant plus regrettable qu'elle jette une certaine obscu- 
rité sur la question, encore controversée aujourd'hui, de savoir com- 
ment l'âge de bronze a succédé à l'âge de pierre chez ces nations 
septentrionales dont nous avons parlé au commencement. Pendant 
longtemps on a cru que toute civilisation venait des Grecs et des Ro- 



LE BRONZE ET LE FER. 1U1 

mains; on pensait donc que ces deux peuples fournissaient aux na- 
tions du Nord, sinon les objets en bronze tous fabriqués, du moins 
le cuivre et l'étain déjà peut-être réunis par l'alliage; n\ais l'on 
est plus porté maintenant à croire que l'âge de bronze a pris 
naissance dans le nord de l'Europe à la suite d'une invasion. Ce peu- 
ple envabissant serait venu de l'Orient, sans doute par de longues 
étapes, et l'on cherche maintenant la trace de ses diverses stations. Il 
serait trop long de répéter ici les preuves que divers archéologues 
ont données à l'appui de cette opinion, qui d'ailleurs peut plus facile- 
ment qu'on ne pourrait le croire se concilier avec la«précédenle, car 
il est aujourd'hui plus que probable que ce sont des peuples de môme 
race, de même origine qui, sous des noms différents, ont peuplé le 
nord et le midi de l'Europe. 

Nous sommes donc porté à adopter une partie des idées émises par 
Pelloutier dans son Histoire des Celtes. Rien n'empêche d'admettre 
que l'invasion que nous désignerons sous le nom générique de celti- 
que se soit divisée en deux courants, l'un dirigé vers le nord, l'autre 
vers le midi . on explique, par cette communauté d'origine, une foule 
d'analogies de toute espèce; celles, par exemple, que l'on remarque 
entre les armes celtiques et ce que nous connaissons des armes 
grecques, étrusques et romaines primitives : ainsi on a trouvé à 
Ithaque un poignard de bronze semblable à ceux du nord. 

Mais, quelb que soit l'hypothèse que l'on fasse pour se rendre 
compte de l'introduction du bronze dans différents pays, on éprouve 
quelques embarras à en expliquer la fabrication. On sait que le bronze, 
ou airain des statues, des armes et autres objels antiques, est un al- 
liage où le cuivre est combiné à peu près avec le dixième de son poids 
d'élain (dans les alliages sonores la proportion de ce dernier métal est 
plus que double). Pour concevoircette uniformité de composition dans 
tous les temps et dans tous les pays, sauf quelques différences qui 
tiennent surtout à la nature des minerais employés, il faut admettre 
qu'une nation, assurément très-ancienne, ayant obtenu cet alliage et 
observé qu'il est plus dur, plus fusible et moins altérable à l'air que 
le cuivre pur, en a gardé la tradition, et l'a communiquée peu à peu, 
par le commerce ou l'invasion, jusque dans des contrées extrême- 
ment reculées. 

Il est certain d'abord que l'industrie du bronze est d'importation en 
Europe : car, si elle y avait pris naissance, elle aurait été précédée, 
comme au Mexique, par celle du cuivre, qu'on aurait plus lard 
seulement allié avec l'étain ; or il n'en est pas ainsi; les objets an- 
ciens de cuivre pur y sont tout à fait exceptionnels : de plus, les 



102 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

objets en bronze de la plus haute antiquité offrent en Europe déjà 
une perfection remarquable dans les ornements. Cependant, d'où 
venait cette industrie? La petitesse des poignées d'épée et d'autres 
particularités ont fait supposer une origine orientale; la question 
toutefois est encore bien obscure. 

L'importation du bronze a dû éprouver en effet bien des diffi- 
cultés, surtout pour être complètement vulgarisée. Quand une peu- 
plade émigrait, elle emportait certainement avec elle une foule d'objets 
en bronze, armes, ornements, ustensiles de toute espèce; mais pour 
les renouveler ei surtout pour en enseigner la fabrication aux anciens 
habitants du pays, il fallait que les émigrants eussent conservé avec 
la mère patrie des relations de commerce, ou bien sussent recon- 
naître et exploiter, dans le pays où ils arrivaient, les minerais néces- 
saires. L'absence ou la rareté des minerais dans beaucoup de localités 
et la difficulté des communications ont dû causer bien des obstacles : 
cependant les découvertes des habitations lacustres nous montrent 
l'industrie du bronze parfaitement organisée. On a trouvé des 
moules de hache qui prouvent que chaque bourgade importante 
fabriquait elle-même ses instruments; on a même découvert des lin- 
gots de cuivre et d'autres d'étain, qui font penser que chaque fabrique 
savait la proportion convenable pour faire du bronze. 

Outre l'alliage ordinaire dont nous avons parlé jusqu'à présent, les 
anciens connaissaient encore d'autres espèces de bronze que Pline 
appelle en général jEris metalla ; il semble même entendre parla 
tous les métaux non précieux, car, à la fin du livre ainsi intitulé, il 
parle du fer. Mais il nous apprend d'abord que les anciens alliages 
de cuivre contenaient quelquefois de l'or et de l'argent : on sait que 
les Corinthiens, pour donner du prix aux produits de leur fabrique, 
avaient prétendu que, pendant l'incendie de leur ville, lorsqu'elle 
fut prise par Mummius, tous les métaux, précieux on non, fondus 
ensemble et courant comme de l'eau dans les rues, avaient formé un 
airain inimitable, dont cependant leur commerce ne manquait ja- 
mais; Pline croit à cela, ainsi qu'à bien d'autres choses aussi incroya- 
bles. Du reste il dit que l'on avait autrefois mêlé volontairement l'or 
et l'argent avec le cuivre, mais que, de son temps, le secret de ces 
combinaisons était perdu. On a bien retrouvé, en effet, des statues de 
bronze doré, mais aucune trace de ces alliages précieux, du moins à 
notre connaissance. D'ailleurs la fraude que nous reconnaissons dans 
l'airain prétendu naturel de Corinthe nous en fait soupçonner une 
semblable dans ces airains artificiels où tout le secret consistait peut- 
être à donner au cuivre, par son mélange avec quelques métaux non 



LE BRONZE ET LE FER. 103 

précieux, une couleur qui rappelât celle de l'or et de l'argent. 
Au moyen âge, et môme plus tard, une fraude de cette nature 
s'est faite à propos de la fonte des cloches, dans lesquelles on 
croyait avoir mis une quantité très-considérable d'argent pour leur 
donner un plus beau son, et qui cependant n'ont pas fourni un 
atome d'argent quand on les a fondues à la révolution. Comment 
expliquer celle disparition en présence des compte rendus officiels, 
constatant que beaucoup de personnes pieuses étaient venues publi- 
quement jeter leur argenterie dans le fourneau des fondeurs? C'est 
que cette argenterie était reçue dans un compartiment séparé où 
elle se fondait sans se mêler au vrai métal de cloche. Les Annales 
des sciences physiques et chimiques font le récit curieux de la dé- 
couverte el de la disposition d'un fourneau de cette nature, où les 
fondeurs recueillaient ainsi l'offrande des fidèles. Les anciens n'a- 
vaient guère de contrôle contre de pareilles fourberies, et la fameuse 
découverte d'Archimède, à propos de la couronne de Hiéron, bien 
qu'admirable au point de vue de la science, est insuffisante comme 
analyse chimique, car les métaux pouvaient se condenser ou se 
dilater dans l'alliage. 

Nous avons vu qu'une des grandes difficultés de la vulgarisation 
du bronze avait dû être la nécessité de combiner deux métaux, l'un 
d'eux, c'est-à-dire l'étain, ne se trouvant, aujourd'hui du moins, que 
clans peu démines exploitables. Il se rencontre dans l'Inde, à Banca 
et à Malacca; dans l'Europe, en Saxe et en Bohême, et surtout dans 
le pays de Cornwall : c'est là, ainsi qu'aux îles Cassitérides, que les 
Phéniciens allaient le chercher pour le répandre dans le commerce 
de l'ancien monde. Mais, outre les mines aujourd'hui connues, 
l'antiquité pouvait en utiliser d'autres dont elle a pris le minerai le 
plus riche et qui ne valent pas la peine d'être exploitées aujourd'hui; 
car si nous consommons plus de métaux que les anciens, la 
main-d'œuvre est bien plus coûteuse pour nous que pour eux : 
aussi certains archéologues ont peut-être tort d'accuser d'erreur 
les auteurs anciens qui parlent de mines d'étain exploitées en 
Espagne. 

La même difficulté n'existe pas pour le fer; mais il s'en présente 
une autre tout aussi grande dans l'élévation de température que ré- 
clame cette métallurgie, et il suffit de jeter un coup d'œil sur les 
procédés qui servent aujourd'hui à préparer le fer et l'acier pour 
comprendre qu'ils n'étaient nullement à l'usage des anciens. 

Imaginez un haut-fourneau long de dix à vingt mètres, et dans 
lequel on entasse par couches le charbon et le minerai, c'est-à-dire 



104 REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

l'oxyde ou le carbonate de fer, mélangé des matières terreuses dont 
il a été impossible de le débarrasser; enfin le fondant, qui consiste 
en d'autres matières terreuses convenablement choisies pour changer 
en verre appelé laitier, à l'aide de la chaleur, tout ce qui altérait la 
pureté de l'oxyde. Cet oxyde, sous l'influence du charbon, perdra 
son oxygène, qui se dégagera en gaz acide carbonique et oxyde de 
carbone, tandis que le fer se combinera avec le charbon en excès 
pour former de la fonte : c'est là ce fleuve mélallique qui s'échappe 
en lave brûlante quand on ouvre la porte du fourneau, et sur 
lequel, néanmoins, on peut sans crainte courir pieds nus, tant qu'il 
n'a pas encore commencé à se refroidir. 

Maintenant il faut oblenir du fer pur, et pour cela faire enlever par 
l'oxygène de l'air le carbone à la fonte; enfin, comprimer la masse 
avec d'énormes martinets, pour en extraire le reste du laitier : c'est 
ce qu'on appelle cingler laloupe. 

La transformation du fer en acier se fait par la cémentation : on 
met les barres de fer dans des caisses, avec des lits alternatifs de 
charbon en poussière, et l'on chauffe, mais à une température infé- 
rieure à celle qui serait nécessaire pour fondre le fer et même l'acier; 
aussi est-ce là une exception remarquable à cet axiome chimique : 

Corpora non agunt nisi soluta. 

En effet, quoique le fer ne soit pas fondu et le carbone encore 
moins, celui-ci pénètre le métal et le transforme en acier à sa surface. 
L'opération réussit mieux quand le charbon contient des substances 
azolées; car, selon M. E. Fremy, la présence de l'azote est indispen- 
sable pour la formation de l'acier. Enfin, si l'on veut que la masse 
soit homogène, il suffit de reprendre cet acier et de le fondre à une 
température supérieure à celle de la cémentation. 

Nous n'avons pas eu la prétention de décrire les procédés mo- 
dernes, qui ont l'avantage d'utiliser des minerais assez pauvres; 
nous avons voulu montrer qu'ils donnent le fer et surtout l'acier 
d'une manière très-détournée : aussi, l'ébauche du système actuel ne 
paraît dans l'histoire de la science qu'à l'époque de la renaissance et 
surtout dans le grand ouvrage de G. Agricola, Dere metallica. 

Quelle était donc la métallurgie du fer chez ces rudes Cyclopes que 
la légende nous représente avec un œil unique, emblème de la 
lampe qu'ils attachaient sur leur front pour éclairer leur travail sou- 
terrain? C'était la méthode des forges catalanes, encore usitée main- 
tenant quand les circonstances le permettent, et qui consiste à réduire 



LE BRONZE ET LE FER. 105 

l'oxyde de fer par le charbon dans des fourneaux ordinaires. La 
température, n'a pas besoin d'être aussi élevée que dans les hauts- 
fourneaux, mais le minerai doit être bien plus pur ; c'est la condition 
essentielle, et nous ne devons pas nous étonner que certains pays 
aient été appauvris par une exploitation prolongée. 

Outre ces riches minerais d'oxyde, les anciens exploitaient aussi 
des masses de fer ou plutôt d'acier natif, dont l'origine a paru long- 
temps inexplicable, mais que l'on s'accorde aujourd'hui à considérer 
comme météoriques. 

En effet, tout le monde sait aujourd'hui qu'il tombe de temps en 
temps des pierres du ciel, comme on dit vulgairement, et nous 
ne sommes plus à l'époque où l'Académie des sciences, faute de 
pouvoir expliquer ce phénomène, traitait de chimère le procès-verbal 
de toute, une commune. Si quelqu'un de ces petits corps si nombreux 
qui circulent dans l'espace éprouve dans sa vitesse une diminution 
suffisante par suite de sa rencontre avec l'atmosphère terrestre, il 
finit par tomber sur notre globe. Le frottement rapide et prolongé 
contre l'air échauffe l'aérolithe, le rend lumineux, et l'on a constaté 
qu'à l'instant où il tombe à terre il est généralement à une tempéra- 
ture très-ôlevée : de plus, on remarque souvent à sa surface des traces 
évidentes de fusion. 

Les substances contenues dans ces aérolithes sont assez variées, 
mais on en rencontre quelquefois d'acier presque pur, et si nous 
insistons sur cette source métallique, c'est que nous croyons pouvoir 
y rattacher le disque d'Achille dont nous avons déjà parlé, car Ho- 
mère donne à ce disque, ou plutôt à cette boule, l'épi thète aCiTo^ow- 
vov, ce qui semble vouloir dire fondu naturellement. Ce mot, dont 
les commentateurs ont cherché inutilement le sens, s'applique 
aux traces que la fusion devait avoir laissées sur cette masse : 
on les remarque sur celle que nous possédons au musée minéralo- 
gique de Paris et qu'un guerrier d'Homère aurait peine à remuer. 
Dans plusieurs pays on en trouve d'autres tellement considérables, 
qu'on ne songe pas à les changer de place. On peut voir, dans diffé- 
rents ouvrages, par exemple dans la Chimie de Thenard, la liste 
très-considérable, et qui sans doute n'est pas complète, de ces masses 
d'acier natif que la tradition représente quelquefois comme tombées 
du ciel et que l'on exploite encore dans certaines contrées; en effet 
il suffit de marteler, même avec la pierre, une portion de cette masse 
pour avoir un instrument d'excellente qualité. On comprend ainsi la 
tradition biblique d'après laquelle, dès le berceau de l'espèce hu- 



106 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

maine, Tubalcaïn martelait et façonnait des instruments de cuivre 
et de fer. (Tubalcaïn, qui fuit malleator et faber in cuncla opéra œris 
etferri.) Quant au cuivre, on en trouve aussi de natif, notamment au 
Mexique, où il a été de même travaillé au marteau, mais il n'est pas 
d'origine météorique. 

Après Homère, le mot aiSripoç semble réservé au fer non suscep- 
tible d'être trempé, et l'acier panît indiqué par le mot x<&<4' Q u ' est 
passé dans le latin; mais les idées des anciens à ce sujet devaient être 
fort confuses, la méthode des forges catalanes leur donnant tanlôt 
de l'acier, tantôt du fer, et pas toujours à volonlé. Du reste, ce mot 
indique qu'une partie de l'acier venait primitivement du pays des 
Chalybcs, peuple du royaume de Pont. 

Pline signale comme les meilleurs minerais de fer ceux du pays 
des Sères et ceux de l'île d'Elbe. Maintenant encore, le fer oligiste de 
l'île d'Elbe est très-connu, et l'on en trouve des échantillons dans 
toutes les collections de minéralogie. Quant au pays des Sères, il 
faut entendre par là, non-seulement l'Inde, mais diverses contrées 
de l'Orient qui communiquaient avec les Romains d'une manière 
très-indirecte. Cette antique réputation s'est toujours conservée; aussi 
l'on estime avec raison les poignards malais; mais de toutes les va- 
riétés de l'acier oriental, la plus célèbre est l'acier de Damas, ainsi 
nommé à cause de la ville où s'en faisait le commerce. On le recon- 
naît aux lignes ondulées, noires et grises qui en sillonnent la sur- 
face; ces lignes, produites par du charbon en excès, sont rendues plus 
visibles par l'action d'un acide; mais la vraie supériorité de cet 
acier consiste dans sa souplesse et sa dureté : pour essayer la per- 
fection d'un sabre de cette nature, on posait sur le tranchant un 
tissu très-léger, que d'un coup rapide on séparait en deux parties. 

A propos de cet acier, d'une origine assurément fort ancienne, 
voici ce que dit Tavernier (Voyage en Perse, liv. V) : 

« Les Persans savent parfaitement damasquiner avec le vitriol, 
des sabres, des couteaux et choses semblables; mais la nature de 
l'acier dont ils se servent y contribue beaucoup, vu qu'ils n'e.i 
pourraient faire autant ni avec le leur, ni avec le nôtre. Cet acier 
s'apporte de Golconde,. et c'est le seul qui se puisse bien damas- 
quiner. Aussi est-il différent du nôtre; car, quand on le met au feu 
pour lui donner sa trempe, il ne faut lui donner qu'une petite rou- 
geur, comme couleur de cerise, et au lieu de le tremper dans l'eau 
comme nous le faisons, on ne fait que l'envelopper dans un linge 
mouillé, parce que, si on lui donnait la même chaleur qu'au nôtre, 
il deviendrait si dur que, dès qu'on le voudrait manier, il se casse- 



LE BRONZE ET LE FER. 107 

rait comme du verre. On prend cet acier en pain gros comme nos 
pains d'un sou, et pour savoir s'il est bon et s'il n'y a point de fraude, 
on le coupe en deux, chaque morceau suffisant pour faire un sabre, 
car il s'en trouve qui n'a pas été bien préparé et qu'on ne saurait 
damasquiner. Un de ces pains d'acier, qui n'aura coûté à Golconde 
que la valeur de neuf ou dix sous, vaut en Turquie jusqu'à trois 
piastres, et il en vient à Conslantinople, à Smyrne, à Alep et à 
Damas, où anciennement on le transportait le plus, quand le négoce 
des Indes se rendait au Caire par la mer Rouge. » 

On voit, par ces derniers mots de Tavernier, que déjà de son temps 
ce commerce décroissait dans la ville où il avait été le plus florissant. 
M. de Lamartine, dans son Voyage en Orient, dit qu'il est presque 
impossible de trouver chez les armuriers de Damas des armes de 
l'ancienne trempe, et que les musulmans qui ont le bonheur d'en 
voir par hasard y posent leurs lèvres avec respect, comme s'ils ado- 
raient un aussi parfait instrument de mort. 

En face de ces beaux produits, les armes des Occidentaux même 
au moyen âge devaient être bien inférieures pour la finesse et la 
trempe de l'acier : cependant, il arriva quelquefois, soit par un com- 
mencement de commerce avec l'Orient, soit par un heureux hasard 
dans la fabrication par le procédé des forges catalanes, que les 
guerriers chrétiens eurent d'excellentes armes, comme le prouvent 
tous les romans de chevalerie. Sans doule il faut faire la part d'une 
exagération poussée jusqu'au burlesque, et l'on n'est pas obligé de 
croire à ces grands coups d'épée que madame de Sévigné aimait tant 
et qui séparaient en deux parties égales un homme et son cheval, 
l'un et l'autre armés de toutes pièces; mais du moins on peut en 
conclure que certains princes et chevaliers avaient des armes d'une 
qualité très-supérieure. 

Aussi, comme les ouvriers mêmes qui les avaient forgées ne pou-, 
vaient rendre compte d'une perfection accidentelle, on l'attribuait à 
des influences célestes ou infernales, ainsi qu'on peut le voir dans 
l'Arioste, dont le Roland furieux résume tant de romans de cheva- 
lerie. Balisarde, l'épée de Roger, cette lame cruelle qui tranchait 
comme une pâte molle l'acier le plus dur, est trempée par une fée 
dans les eaux du Styx; Durandal, l'épée de Roland, est celle d'Hec- 
tor, le rival d'Achille! Elle s'était bien conservée, comme on le voit, 
et sans doute existerait encore si Roland, près de succomber dans 
les gorges de Roncevaux, ne l'avait brisée lui-même, quoique avec 
peine. Cela n'est plus dans l'Arioste; mais l'on montre encore dans 



108 KEVUE AKCHÉOLOUIQUE. 

les Pyrénées une immense entaille ouverte entre deux rochers par 
un coup de Durandal. 

On sait aussi qu'au moyen âge et à la renaissance les armuriers 
d'Espagne et d'Italie ont joui d'une réputation méritée; on parvenait 
même à donner aux armes une trempe aussi dure que celle dont 
l'acier indien était susceptible. Cela se voit par le passage suivant, 
tiré des Duels de Brantôme, où l'auteur parle des supercheries trop 
souvent employées alors dans les combats singuliers : 

« Voici un autre abus d'un qui fit forger à Milan, par un maître 
très-exquis, deux paires d'armes, tant épée que dague, toutes vitri- 
nes, c'est-à-dire rompantes comme verre, mais pourtant de fer ou d'a- 
cier, c'est-à-dire tranchantes, piquantes, fourbies et luisantes comme 
les communes, mais trempées de telle façon que, qui n'en saurait 
user, toucber ou piquer- comme il fallait, elles se rompraient comme 
verre; mais qui en saurait l'usage et la façon d'en frapper, elles ne 
se rompraient aisément. Celui donc qui donnait les armes, de longue 
main en avait appris si bien la façon et le biais pour en savoir user, 
que, venant à les mettre en effet, son ennemi qui allait à la bonne 
foi, et pensant jouer son jeu à la vieille mode, comme d'autres épées 
(car du reste ils étaient tout découverts), du beau premier coup qu'il 
rua à son ennemi, épée et dague s'en allèrent en pièces comme 
verre : l'autre sachant la milice, l'art et le biais de ses armes, les 
mena si dextrement qu'il en donna aussitôt dans le corps de son en- 
nemi, qu'il porta mort par terre. » 

On est scandalisé de voir raconter une pareille anecdote sous pré- 
texte de duel ; mais l'auteur, qui pourtant n'est pas d'ordinaire très- 
scrupuleux sur ce sujet, a le bon sens d'appeler cela un assassinat. 

Pour terminer, nous devons revenir en arrière et bien avant ces 
perfectionnements qui déjà se rapprochent de notre siècle, afin de 
jeter un coup d'œil sur l'origine de l'âge de fer dans le nord de 
l'Europe. Tout ce que les historiens romains nous en rapportent se 
réduit à quelques indications sur les framées des Germains et sur 
les longues épées sans pointe des Gaulois; celles-ci n'étaient pas 
trempées, car on les redressait avec le pied, sur le champ de 
bataille même, quand elles se faussaient après avoir frappé. 

Les fouilles récentes ont fait voir que l'âge de fer avait peu à peu 
remplacé l'âge du bronze, grâce à l'invasion d'une race septentrio- 
nale venue probablement de Suède, où les minerais de fer sont en- 
core si riches et si abondants : les poignées d'épée deviennent plus 
grandes et les ornements changent de caractère. C'est aussi le fer 



LE BRONZE ET LE FER. 100 

qui servait aux Francs pour faire leurs angons, qui ressemblaient à 
de petits harpons. 

Enfin, nous dirons un mot d'une arme que nous avons vue dans 
le cabinet de M. Houbigant, à Nogent-Ies-Vierges, et qui est d'autant 
plus remarquable qu'elle semble se rapporter à la fois à l'âge de 
pierre et à l'âge de fer. C'est une hache en pierre, assez bien ficelée, 
suivant l'usage, à un manche en bois; mais le porteur de cette arme, 
ne la jugeant sans doute pas assez tranchante, lui avait adapté un 
morceau de fer qui rappelle la garniture de la'hache de nos sapeurs. 
Seulement, comme dit le caporal instructeur qui démontre le demi- 
tour à gauche après avoir expliqué le demi-tour à droite, c'est la 
même chose excepté que c'est tout le contraire : tandis que la hache 
des sapeurs est garnie de cuivre pour qu'elle ne coupe pas mal à 
propos, le guerrier sauvage avait terminé la sienne par une lame 
de fer repliée sur la pierre de côté et d'autre. Il reste à savoir si cette 
garniture métallique est du même temps que la hache même; c'est 
ce que nous ne pouvons décider. 

Ch. Housel. 



LES DESCENDANTS IMMÉDIATS 



D'ÉPORÉDORIX 



D'APRES UNE INSCRIPTION D'AUTUN 



ET AUTRES DOCUMENTS 



La ville éduenne qu'Augusle entoura de splendides murailles et 
que Constance Chlore releva de sa ruine prématurée, est pleine de 
précieux souvenirs incessamment battus en brèche par la main du 
temps. Au milieu de ses montagnes, cette antique cité d'Autun, où 
longtemps avait retenti le cri de guerre, devint sous la domination 
romaine le paisible asile des lettres. Elle se souvient aujourd'hui 
de sa double gloire et a conçu le pieux dessein d'en conserver les 
témoignages dans un musée qui leur sera spécialement consacré. 
Déjà i'administration municipale a ouveit, dans la limite de ses 
ressources, un crédit pour l'exécution de cette trés-louable entre- 
prise; mais la somme votée n'atteint pas l'estimation de la dépense 
à faire, et il faut suppléer par d'autres moyens à son insuffisance. 
C'est la Société Éduenne, dont le dévouement à la science est bien 
connu, c'est son digne président. M. Bulliot, qui ont pris la tâche, 
quelquefois ingrate et toujours pénible, de faire appel à la généro- 
sité des citoyens. Leur voix sera écoutée, nous en avons la confiance, 
et bientôt le musée d'Autun mettra sous les yeux du public un en- 
semble de monuments sans pareil pour l'étude de la religion, des 
mœurs et des arts dans la société gauloise, surtout si on les rap- 
proche de ceux, d'un caractère si singulier, qui existent à Cussy 
la Colonne, à Dijon, à Beaune et dans d'autres localités du pays 
éduen. 

Le monument épigraphique dont nous allons nous occuper se 
présente aux yeux avec une physionomie plutôt romaine que gau- 



LES DESCENDANTS D EP0RED0R1X. 



111 



loise; mais ce n'en sera pas moins l'une des pièces les plus pré- 
cieuses du futur musée d'Autun, si, comme il y a lieu de le croire, 
les personnages qu'il mentionne sont les descendants immédiats 
d'un noble Éduen dont César a immortalisé le nom en l'inscrivant 
dans ses Commentaires, Voici la reproduction du dessin, à l'échelle 
du 20 e , que j'en ai pris en 1859 : 




La pierre était alors encastrée dans un mur de jardin de la mai- 
son Châtillon, près de laquelle on l'avait trouvée en 1847. Je n'ai 
pu en mesurer l'épaisseur, qui doit être celle d'une simple dalle; les 
autres dimensions sont de l m ,67 en longueur et de m ,51 en largeur. 
Les lettres, qui sont de la plus belle épttque, ont m ,12 à la première 
ligne et m ,10 cà la seconde, sauf celles de dimensions réduites qu'a 
nécessitées le défaut d'espace. Le cadre entourant l'inscription se 
compose d'un listel et d'une doucinc, de m ,04 chacun, correcte- 
ment profilés. Tout annonce que cette pierre appartenait à un édifice 
d'une certaine importance. 

Si l'on restitue aux parties dégradées : 1° dans le premier mot de 
la seconde ligne, un P, deuxième lettre de ce mot; un E, cinquième 
lettre ; un d, sixième lettre et un i, onzième lettre, ces deux der- 
nières en petites majuscules, enfin une S, lettre finale; 2° une N T , 
formant sigle séparé dans cette ligne; 3° quelques points de sépara- 
tion des mots, peut-être omis par le lapicide, on est conduit à celte 
transcription en caractères courants : 

C • IVL • C • MAGNI • F ■ C • 
EPORED1RIGIS ■ N • PROGVLYS D • S • F • 

Tel est le texte incontestable qu'il s'agit d'interpréter. Je dis « in- 
contestable, » quoiqu'il diffère, sur un ou deux points, de celui qui 
a été publié par la Société Éduenne (1). En effet, le trait de burin 



(1) Autun archéologique, 1848. 



112 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

oblique qui borde la cassure et aboutit au pied d'une haste, vers le 
milieu de la seconde ligne, a été aperçu par les antiquaires d'Autun 
comme il l'a été par moi, et ce fait, indépendamment de toute consi- 
dération théorique, suffit pour trancher la question de savoir s'il 
faut rétablir là une lettre N ou un nombre II, question qu'ils ont 
néanmoins laissée indécise. Quant à l'S par laquelle je termine le 
premier nom de cette môme ligne, ces antiquaires en ont vu l'extré- 
mité supérieure, mais ils l'ont prise pour un point triangulaire, 
quoique les points ne se placent pas aussi haut relativement aux 
lettres. 

Avant tout, je crois devoir rapporter la lecture admise à Autun, 
afin de montrer en quoi elle pèche, car il est souvent aussi profi- 
table de combattre une mauvaise interprétation que d'en présenter 
une qui soit conforme aux règles de la science: 

CAIO IVLIO , CAII MAGNI FILIO, CLARO 
EPOREDIRIGI ( PROGVLVS DE SVO FECIT. 

Pour remplir l'espace laissé en blanc et qui est occupé sur le mo- 
nument par un sigle soi-disant douteux, plusieurs variantes sont 
proposées. Dans l'hypothèse du sigle II, on devra lire Secundus, 
attendu, dit-on, que l'usage des chiffres romains pour indiquer les 
noms propres est admis par les épigraphistes, et alors Secundus sera 
l'un des noms de l'auteur du monument ; ou bien, en considérant 
que le nombre II, quand il est surmonté d'un Irait horizontal, comme 
cela a lieu dans notre inscription, se lit duumvir dans Gruter, c'est 
ce titre que l'on restituera, en le mettant au datif, parce qu'il doit 
être rapporté h Eporedirigi. Que si, au contraire, on donne la pré- 
férence au sigle N, il faudra peut-être lire [Eporedirigi] nostro, ou 
Nonius [Proculus]. Enfin l'auteur est d'avis de donner au mot Epo- 
redirigi le sens d'un nom de magistrature plutôt que celui d'un 
nom propre. 

Cet échafaudage, qui fera sourire un épigraphiste, est facile à ren- 
verser. 

D'abord, c'est une erreur de croire que le nom propre Secundus 
se soit jamais écrit en cbiffres. Je sais bien que la table de Gruter, 
édition de 1603, admet cette figuration comme résultant des inscrip- 
tions CCCCLXXVIIII— 2 et DCCCLXV— 10 [lisez (>] ; mais la table se 
trompe, les inscriptions ne disent point du tout cela. Voici ces docu- 



LES DESCENDANTS d'ÉPORÉDORIX. 113 

ments tels qu'on les trouve dans Gruter, avec les corrections que 
je crois nécessaire d'y apporter : 

CCCCLXXVIIII-2. 

L • VALERIO LEGA Corr. : L • VALERIO • L • F • G • A 

PRO • II • NOVO PRO • H • NOVO 

OMNIBVS HONO CA-d.,Lucio Valerio Lucii filio, Galeria 

RIBVS IN R • P • (tribu), Apro, homininovo 

SVA • FVNCTO 

ADLECTO • IN • V 

DECVRIAS • FLA 

MINI • P • H • C • 

GAMVS • ET Corr.: GAMVS . ET 

TROPHIME-II • F TROPHIME -L-L-F 

PATRONO OPTI C.-à-d., Gamus et Trophime 

ET- INDVLGENTISSIM Lucii liberti fecerunt 

DCCCLXV— 6 
P • II • CINIO ■ MONIANI Corr.: P ■ LIGINIO 
L • RVFIONI • HAVIENSONI 
HAISGOIARRIS ■ FILIAE 

Le premier de ces monuments contient le cursus honorum som- 
maire de Lucius Valerius Aper, fils de Lticius, de la tribu Galeria, 
homme nouveau, lequel, après avoir rempli toutes les fonctions 
municipales dans sa république, sans doute Dianium, aujourd'hui 
Dénia, puisque c'est là que la pierre a été trouvée, fut appelé à 
faire partie de l'une des cinq décuries (de juges), et devint ensuite 
flamine (perpétuel?) de l'Espagne citérieure ou Tarraconaise.On sait 
que le citoyen romain qui, le premier de sa famille, parvenait à une 
magistrature curule, et la fonction de juge aux cinq décuries en 
était une, recevait la dénomination d'homme nouveau. Le monu- 
ment élevé à Valerius a pour auteurs deux de ses affranchis, un 
homme et une femme, qui portent des noms bien appropriés à leur 
ancien état d'esclaves. Tout cela est très-naturel, très-régulier épi- 
graphiquement, et le nom de Secundus ne pourrait aucunement s'y 
faire place. 

II en est de même de la seconde inscription où la correction 
iv. 8 



114 REVUK ARCHEOLOGIQUE. 

L1CINIO est parfaitement indiquée, et qui, en ce qui nous intéresse, 
s'interprète sans difficulté : 

A Publius Licinius Ruffio, affranchi de (Publius Licinius) Monia- 
nus, etc. 

Quant au sigle II surmonté d'un trait horizontal et lu duumviro, 
l'explication proposée ne serait admissible qu'autant que ce sigle 
serait suivi du mot YIRO, ou au moins de son initiale V, ce qui n'est 
point le cas. 

En ce qui concerne le sigle N, avec ou sans barre au-dessus, car 
c'est un peu au goût du lapicide, il y a plus de cent noms de famille 
romains qui s'y adapteraient tout aussi bien que celui de Nonins. 
Pourquoi celui-là? Est-il plus susceptible de s'abréger que les autres? 
Nullement; les noms de famille qui s'abrègent sont .ceux qui jouis- 
sent d'une très-grande notoriété, comme Iulias, Flavius, encore ne 
les représente-t-on point par un sigle d'une seule lettre. Les inscrip- 
tions étaient faites pour être lues et comprises. L'autre solution, 
nostro, ne vaut rien après un nom propre, mais on dit que le nom 
d'Éporédirix est celui d'une magistrature, à cause de la signification 
qu'on lui suppose dans la langue gauloise. Pour répondre à cela je 
me borne à renvoyer aux Commentaires de César, dans lesquels 
Eporedorix est évidemment un nom propre comme ceux de tous 
les autres Gaulois cités par l'illustre auteur. Je ne m'arrêterai pas 
d'ailleurs à la différence très-légère des deux orthographes, diffé- 
rence dont YOrgetorix des Commentaires, écrit Orgetirix sur les 
monnaies gauloises, est un autre exemple. 

Je termine ces observations préliminaires par quelques mots sur 
les diverses espèces de noms propres chez les Romains et sur leur 
arrangement dans les inscriptions. 

Tout, le monde sait que les Romains de la classe libre avaient gé- 
néralement trois noms : le prénom [praenomeri], le nom de famille 
nomen gentilicium] et le surnom [cognomen]. Le premier et le troi- 
sième étaient individuels et servaient à distinguer les uns des autres 
les membre» de la famille. Certains surnoms, il est vrai, furent liés 
indissolublement aux noms primitifs des familles et se transmirent 
avec eux ; tels, par exemple, que celui de Scipio qui, une fois donné 
à Publius Cornélius, passa de mâle en mâle à tous les descendants 
de ce vieux Romain ; mais ce sont là des faits exceptionnels qui n'ap- 
partiennent guère qu'aux grandes familles des anciens temps. L'Aca- 
démie française, en disant que « chez les Romains, le surnom 
désignait à quelle branche de telle famille on appartenait, » n'a 
défini qu'un cas particulier du cognomen, et comme, pour traduire 



LES DESCENDANTS d'ÉPORÉDORIX. 115 

ce mol en français, nous n'avons que celui de surnom, elle a beau- 
coup contribué, sans le savoir, aux idées fausses qui régnent encore 
aujourd'hui, dans le monde étranger aux études épigraphiques, sur 
la véritable valeur du surnom romain. 

A l'égard des prénoms, je fais remarquer qu'en vertu d'un sénatus- 
consulte de l'an de Rome 514, ils devaient se transmettre du père à 
l'aîné des fils. Cette règle fut-elle rigoureusement observée dans la 
pratique, et dans tous les temps, c'est ce qu'il serait bien impossible 
de reconnaître aujourd'hui; mais certainement elle ne le fut pas à 
l'exclusion absolue des autres enfants, car il ne manque pas d'in- 
scriptions où le père et tous ses fils portent le même prénom. Dans les 
gentes Inliae, qui nous intéressent ici particulièrement, le prénom 
de Caius est aussi fréquent que tous les autres ensemble, cela résulte 
du dépouillement que j'ai fait d'un grand nombre d'inscriptions: 
et de plus les Caius fils de Caius s'y rencontrent cinq ou six fois 
plus souvent que les Caius dont le père avait un prénom différent. 
Il ne faudra donc pas s'étonner de voir le prénom de Caius aux trois 
personnages de l'inscription d'Autun. 

Enfin l'état civil des citoyens romains, si je puis m'exprimer ainsi, 
est établi dans les inscriptions généralement de celte manière et dans 
cet ordre : 

(prénom). 

(nom de famille). 

Fils de (prénom du père). 

Petit-fils de (prénom de l'aïeul). 



(tribu). 

(surnom). 

Quelquefois le surnom de l'ascendant remplace ou accompagne son 
prénom. Rarement la filiation dépasse le premier degré et seulement 
dans les grandes familles; elle ne dépasse guère le deuxième que 
dans la famille impériale. Exemples : 

L. CORNELIVS CN. F. CN. N. SCIPIO (1). 

Lutins Cornélius, Cnaei filins, Cnaei nepos, Scipio 

CAECILIAE Q. CRETICI F. METELLAE CRASSI (2). 
Caeciliae, Quinti Cretici filiae, Metellae, Crassi (uxoris). 



(1) Orelli. Inscr. lat. sélect., n° 555. 

(2) 7d.,n° 577. 



116 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

L. MVNAT. L. F. L. N. L. PRON. PLANCVS COS.... (1). 
Ludus Munatius, Lucii filius, Lucii nepos, Lucii pronepos, Plancus, consul. 

C.YALERIO C. F. STEL. CLEMENTE PRLMIPILARI. . . , . (2). 
Caio Valerio, Caii filio. Stellatina (tribu), démenti, primipiîari — 

Maintenant, si je ne me trompe, le lecteur le plus étranger à l'épi- 
graphie, pour peu qu'il ait suivi avec attention ces éclaircissements, 
sera en état de lire sans aucune hésitation l'inscription autunoise, 
qui est conforme au type général ci-dessus, sauf le nom de tribu. 
Dans les documents d'une haute antiquité, comme les premiers de 
ceux que je viens d'écrire, la tribu n'est que rarement indiquée ; 
c'est seulement à l'époque impériale que cette mention devient tout 
à fait usuelle, probablement parce que l'inscription sur les rôles des 
tribus était une espèce de titre nobiliaire relativement à l'immense 
population depuis peu annexée et sans droits politiques. D'ailleurs 
n'oublions pas que nous avons affaire ici à des Gaulois. Notre in- 
scription se lira donc sans difficulté : 

Caius Julius, Caii Magni fiîius, Caii Eporedirigis nepos, 
Proculus, de sao fecit. 

Ce qui veut dire : 

Caius Iulius Proculus, fils de Cains Iulius] Magnus, petit-fils de 
Caius [Iulius] Eporédirix, a élevé de ses deniers [ce monu- 
ment]. 

Notre Iulius Magnus est certainement la môme personne que 
l'auteur du monument votif trouvé à Bourbon-Lancy, dont la dédi- 
cace est ainsi conçue, d"après YAutun archéologique : 

C. IYLIYS EPOREDIRIGIS F. MAGNUS 

PRO . IVLIO . CALENO . FILIO 

BORYONI ET DAMONAE 

Y .S. 

Caius Iulius Eporedirigis filius, Magnus, pro hilio 
Caleno filio, Borvoni et Bamonae votum solvit. 

Caius Iulius Magnus, fils de [Caius Iulius] Eporédirix s'est acquitté 



(1J Orelli. I/iscr. lat. sélect., n° 590. 
(2) hl., n* 748. 



LES DESCENDANTS d'ÉPORÉDORIX. 117 

de son vœu pour [la santé de] son fils Iulius Calénus, à Borvo 
et à Damona. 

La généalogie des antiques C. Iulius d'Autun, déduile de ces in- 
scriptions concordantes, se résume ainsi : 

Eporédirix 

Magnus 

Calénus | Proculus 

Les auteurs du livre que j'ai déjà cité plusieurs fois ont cru trou- 
ver dans la présence du surnom de Magnus, au milieu d'une famille 
gauloise, cliente de César, l'indice d'idées de fusion entre le parti 
du conquérant des Gaules et celui du grand Pompée, idées qui, 
selon eux, auraient eu pour ardent propagateur Munatius Plancus, 
le fondateur de Lyon. Ces sortes de rapprochements, quand ils ne 
s'appuient pas sur des faits positifs, ne peuvent qu'égarer. Peut-être 
n'en serait-il pas de même du surnom de Calénus, tiré d'une ville 
de Campanie, et qu'on serait surpris de voir déjà porté par un 
Gaulois, s'il n'y avait pas eu pour le faire adopter quelque cause 
déterminante. Parmi les lieutenants de César, à la fin de la guerre 
des Gaules, se trouvait un Quintus Calénus. Ce personnage, qui 
avait obtenu la prélure dès l'an 60, et qui reparait avec un grand 
commandement, dans la guerre civile, sous le nom de Quintus Fusius 
Calemis, n'est autre que le collègue de César lui-même au consulat 
de l'an 47, celui dont les noms authentiques sont écrits de cette ma- 
nière sur le marbre des Fastes capitolins : 

Q • FVFIVS • Q • F • Q • N • CALENVS 
Quintus Fufius Calénus, fils de Quintus, petit-fils de Caius. 

Or il n'est nullement contraire à la vraisemblance de supposer que 
ce Calénus a connu Eporédorix pendant la guerre des Gaules, qu'il l'a 
protégé après la mort de César, et qu'en souvenir de ses anciennes 
relations le fils d'Eporédorix a donné le nom de Calénus à l'un de 
ses enfants. 

Tacite, Ilist. lib. III, fait connaître qu'il y avait dans l'armée de 
Vilellius contre Vespasien un tribun militaire Éduen de nation et 
nommé Iulius Calénus; ce pourrait être le fils de notre Magnus; mais 
il faut examiner si cette identité est conciliable avec celle du jeune 
Eporédorix de César et de V Eporédirix des inscriptions. 



118 KEVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Les Commentaires mentionnent un Eporédorix qui avait commandé 
les Éduens dans la guerre faite aux Séquanes, avant l'arrivée de 
César dans les Gaules, et qui fut fait prisonnier dans le dernier acte 
du drame sous Alésia. Ce n'est pas de celui-là que je m'occupe, il 
serait trop âgé, c'est du jeune noble, dévoré d'ambition, qui joua un 
rôle si équivoque entre César et Vercingétorix. César le qualifie 
d'adolescens, ce qui autorise à lui donner de quinze à trente ans 
d'âge à l'époque de ces événements, dont la date est de l'an 42 avant 
I. C; il serait donc né vers l'an 64 avant I. C, en prenant une 
moyenne de vingt-deux ans d'âge. Cet Eporédorix qui, comme la 
masse des Éduens, montra plus de désir de commander au reste de 
la nation que de véritable patriotisme, n'eut pas de peine à faire sa 
paix avec César, et naturellement il entra dans sa clientèle en prenant 
son nom de famille. 

D'un autre côté, l'année 69 de I. C, qui est celle de la chute de 
Vitellius, nous conduit approximativement à l'époque delà naissance 
du tribun Iulius Calénus. Si l'on considère, en effet, la marche lente 
de l'avancement parmi les officiers de l'armée romaine, qui avaient à 
passer par plus de cinquante classes de centurions avant d'atteindre 
le grade de primipilaire, et ne parvenaient que bien rarement au 
grade de tribun, réservé en grande partie aux familles sénatoriales. 
on comprendra que le tribun Iulius Calénus ne pouvait guère avoir 
moins de quarante-neuf ans, ce qui ferait remonter sa naissance à 
l'an 20 après I. C. 

De l'an 20 après I. C. à l'an 64 avant I. C, époque présumée de la 
naissance d'Eporédorix, il y a quatre-vingt-quatre années, compre- 
nant l'âge de Magnus à la naissance de Calénus, plus l'âge d'Eporé- 
dorix à la naissance de Magnus. Ces quatre-vingt-quatre années, 
réparties également sur nos deux personnages, font à chacun qua- 
rante-deux ans : évidemment, il n'y a rien dans ce résultat qui sorte 
des limites de la vraisemblance. 

En résumé, la belle inscription d'Autun et l'inscription latine de 
Bourbon-Lancy, que nous avons analysées, sont des témoignages 
authentiques qui rappellent et unissent l'un à l'autre deux person- 
nages des premiers temps de notre histoire, et, comme tels, ils mé- 
ritent au plus haut degré d'être soigneusement conservés dans des 
dépôts publics. 

Le général Creuly. 



SUR LES 



PAPYRUS HIÉRATIQUES 



Deuxième article (I 



NOTE PRÉLIMINAIRE DU TRADUCTEUR 

La lettre dont M. Goodwin communique aujourd'hui aux lecteurs de la 
Revue l'analyse raisonnée est intéressante à plusieurs titres. De l'ancienne 
Egypte, les monuments nous rappellent surtout les splendeurs des rois, 
les succès de leurs armes et les pompes sacerdotales. Ici, le tableau des 
misères du travailleur nous montre que le moderne fellah n'a pas trop à 
regretter le régime des temps pharaoniques. En lisant ce tableau, on 
comprend qu'une invcsligation superficielle ait pu induire en erreur les 
partisans des rapprochemenls bibliques. Ils ont cru 'y découvrir un souve- 
nir presque contemporain des plaies dont l'Egypte fut frappée lors de 
l'Exode des Juifs. Celte illusion a été de courte durée, mais elle a eu du 
retentissement et nous a donné la mesure du danger des solutions préma- 
turées; la méthode sévère de M. Goodwin indique la voie qu'il faut suivre 
pour arriver à des résultats vraiment sérieux. 

F. Chabas. 
Chalon-sur-Saône, 25 février 186-1. 



La première lettre dont je me propose d'essayer l'analyse est la 
cinquième dans la collection du scribe Pentaour; elle débute à la 
ligne 11 de la cinquième page du papyrus Sajlier I. Comparative- 
ment, elle n'offre pas de grandes difficultés au traducteur, et nous 
avons d'ailleurs l'avantage d'en trouver, au papyrus Anastasi V, 

(1) Voir le premier article, Rev. archéol., nouvelle série, l re année, p. 223. 



120 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

p. 15, un duplicata bien plus nettement écrit, offrant environ une 
cinquantaine de variantes orthographiques plus ou moins impor- 
tantes. 

Nous y lisons d'abord la mention des noms des scribes entre les- 
quels s'échange la correspondance : 

V, 11. HAR SAU - SKHAI (1) AMENEMAN EN HAT-PATI 

Le chef des gardiens des écritures Ameneman, du trésor 

EN AA-PATI-ANKH-UTA-SNEB, TAT EN SKHAI PENTAUR. 

d u Roi (2) dit au scribe Pentaour. 

Je laisserai de côté tout ce qui peut être considéré comme évident 
ou suffisamment connu des égyptologues, et limiterai mes commen- 
taires aux seuls points de difficulté. Dans la phrase qui précède, un 
seul mot semble exiger quelques explications; c'est le composé 

sau-skhai, en hiéroglyphes ^J^J^_, ]pf| J* ^. Le signe 
initial marqué C. 14 au catalogue des types de l'imprimerie impé- 
riale a pour variante sur les monuments la figure Sy [B. 81]. Il 

faut se garder de confondre ces deux signes avec Yf [C. 15] et v J 
[B. 82]. Ces derniers ont en effet un son et un emploi différents. 
Pour^j et Jl|, j'adopte le sons ou sa, d'après le groupe 

V* 2} (3) où se rencontre cet élément phonétique. Cette va- 
riante, d'après les observations de M. Edwin Smith, est fréquente 
dans les Rituels. Dans une variante des basses époques, l's initial du 
nom de la ville de Sni (Esnè) est exprimé par le même hiéro- 
glyphe (4). 

Y| est presque toujours précédé des lettres I , ari, qui en 
représentent sans doute la valeur phonétique. Il y a lieu de remar- 

(1) M. Goodwin transcrit par kh l'aspiration forte que les égyptologues français 
représentent par h' ou ch. (Note du traducteur.) 

(2) Le roi est ici indiqué par le long titre : la double grande maison, la vie saine 
et forte. M. Goodwin supprime cette bizarre phraséologie, comme je l'ai fait dans 
mon Mém. sur l'inscr. d'Ibsamboul. Reu. arch., 1859, p. 578. [Note du traducteur.) 

(3) Sharpe, Eg. inscr. Séries I, pi. 79, 8 et pi. 80, 6. 
(ù) Lepsius, Koenigsb. Taf. IV, 26. 



LES PAPYRUS HIÉRATIQUES. 121 

quer toutefois que dans l'hiératique ces différents signes sont abso- 
lument de la même forme et ne peuvent être distingués que par 
leurs compléments phonétiques. 

Confondu avec ari, le mot sau a été traduit garder, conserver, 
et rapproché du copte &-pE.S> , custos. Ce sens convient réellement 
dans certaines phrases, et en particulier dans celle qui m'occupe ; mais 
il est inapplicable dans beaucoup d'autres. Ainsi, par exemple, dans 
le portrait du militaire courbé sous sa charge : ne tesu en ati-f sau, 
les jointures de son échine sont sau (1), le sens probable est brisé, 
rompu, et ce même sens convient encore bien à la phrase : sau-k ati 
en pen kheta (2), tu romps le dos de ce Kheta. Au Rituel revient à 
plusieurs reprises l'expression : sau sbau (3), que je traduirais 
briser, écraser les rebelles. 

L'acceplion éviter ou défendre semble admissible dans des phrases 
telles que celles-ci : sau-tu er par en banra em karh em hru pen, 
il est défendu (ou il faut éviter) de sortir la nuit, ce jour-là (4) et 
sau-tu ur-ur, cela doit être évité rigoureusement, ou bien cela est 
très- défendu (5). 

L'un des meilleurs exemples de l'acception garder, observer, se 
trouve dans le traité de Ramsès II avec les Khétas, où on lit la dispo- 
sition suivante : « Ce sont les paroles de la tablette d'or du pays de 

Kheta et de l'Egypte; celui qui ne les observera pas 

et celui qui les observera (6). C'est le mot sau qui exprime ici 

l'idée observer. On rencontre dans un autre texte la mention d'une 
jolie jeune fille gardant [sau] les vignes (7). 

D'autres textes semblent faire penser que le mot étudié possède 
encore des significations différentes (8); mais dans celui qui nous 



(1) Pap. Anast. IV, |>L 9, 1. 10. — Le duplicata qui se trouve pap. Anast. III, pi. V, 
lig. 11, substitue au mot sau le groupe T %k I m , khabu, qui signifie 

courber. 

(2) Pap. Sallier III, pi. 8, 4 et pi. 9, 9. 

(3) Todtb., eu. xvii, 45; ch. xvm, 8, etc. 

(4) Pap. Sallier IV, pi. il, 6. 

(5) Todtb., ch. cxliv, 32. 

(6) Denkm., III, 146, 30. 

(7) Pap. Anast. I, pi. 25, 4. 

(8) Cette multiplicité d'acceptions pour un môme mot n'est nullement particulière 
à la langue égyptienne; il en est de même pour beaucoup de mots dans toutes les 
langues anciennes et modernes. Le mot sau, discuté par M. Goodwin, se rencontre 



122 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

occupe nous devons nous en lenir au sens gardien. Ameneman étail 
probablement le conservateur des écritures relatives aux richesses 
introduites dans le trésor royal, te custos rotulorum, comme nous 
disons aujourd'hui. Je passe à la phrase suivante : 

Pl.VI, lig. 1. AR-ENTI AR ENTU NEK SKHAUI PEN EN TAT. 

// est apporté à toi cette lettre de discours, 

HiNA TAT 

Communication. 

Tel est le préambule de toutes les lettres d'Ameneman dans la col- 
lection de Pentaour; il en est de même pour celles d'Amenemapdans 
le recueil de Panbesa. Le dernier mot hna-tat, composé de hna, cum, 

et de tat, loqui, litt. colloquium, n'est pas lié à ce qui précède, 
puisque dans plusieurs cas on trouve cette expression hna tôt em- 
ployée seule au commencement des lettres. Je citerai notamment 
pour exemple le duplicata de la lettre même que j'analyse. 

A l'exemple de mes devanciers, j'avais d'abord pensé que ar enti 
était une formule d'entrée en matière comme vu que, considérant que, 
mais la comparaison d'un grand nombre de textes m'a fait recon- 
naître que presque partout ces deux mots sont pris en sens affirmatif 
et signifient littéralement est quod. Dans notre papyrus, l'expression 
entière est ar enti ar entu, est quod est allatum; mais au papyrus 
Anastasi III, le second ar est constamment omis : ar enti entu, est 
quod allatum. 

La substance de la missive ne commence qu'après le mot commu- 
nication. Tout ce qui précède constitue le préambule commun à 
toutes les lettres du même genre. 

Pl.VI, lig. 1. AR ENTI TAT -TU NA EN KHAA-K SKHAUI 

// est dit à moi que tu abandonnes les lettres, 

SHAMA-TU-K EM ARU TA-K HAR-K RAKU EM 

tu t'éloignes de l'éloquence, tu donnes la face (aux) travaux de 



sous un assez grand nombre de formes orthographiques et avec différents détermi- 
natifs, notamment le signe du pasteur ou berger (qui lui sert souvent d'initiale), le 
papyrus roulé, le bras armé, le couteau, l'homme invoquant. Le caprice des scribes 
a confondu ces formes diverses, qui correspondaient dans l'origine à des acceptions 
spéciales. Il faut remarquer toutefois que le sens éviter, se garder de, défendre, em- 
pêcher, est connexe de l'idée garder, conserver, réserver. (Note du traducteur.) 



LES PAPYRUS HIÉRATIQUES. 123 

SAN KHAA-K HA - K NETERTAT. 

la campagne, tu laisses derrière toi les divines paroles. 

La signification de T jk , khaa, abandonner, est bien éta- 

blie; il nie semble toutefois que le sens radical de ce mot est quelque 
chose de plus général et de plus vague, comme par exemple mouvoir 
ou détourner : de là se détourner d'une chose, l'abandonner. 

Au papyrus d'Orbiney, l'acception jeter semble résulter de phrases 
telles que jeter aux chiens, jeter à la rivière, jeter sur le sol, et enfin 
dans le plan des mines d'or nous trouvons la phrase : Chemin qui 

mène (khaa) ou tourne vers la mer (1). Au surplus, le copte J^2> ou 

,2£CLÎ, ponere, mittere, relinquere, paraît être le dérivé de khaa, et 

peut rendre compte de la plupart des acceptions du mot antique (2). 

A la phrase suivante, le mot khaa revient avec le complément 

uT i^ >® "^^ ha-k, ton occiput, et l'on pourrait lire, tu tournes 

ton occiput (tu tournes le dos) aux divines paroles. 

Le mot TtïîT^W •=%K'n)- shama, se rencontre seulement dans 
des formules semblables à celle du papyrus Sallier I (3). Je l'ai com- 
paré au copte OjE*J*JO, alienus, faute d'autre moyen d'investiga- 
tion; ce mot a pour complément indirect Vs? I %k 4^yV ABU > 

groupe déterminé par l'hiéroglyphe de l'homme s'étirant les mem- 
bres (4) et par celui de la parole. Il s'agit évidemment de quelque 
acte habituel des scribes; d'après l'énergie des déterminalifs, je suis 
tenté d'y voir la prédication, la récitation, la pratique de l'élo- 
quence. Dans notre passage, le scribe est accusé d'en détacher son 
esprit; ailleurs un autre scribe est engagé à y donner son atten- 



(1) Lepsius, Ausw. Taf. XXII. 

(2) Il n'y a que des nuances entre les diverses acceptions du mot khaa, dont le véri- 
table sens fondamental est laisser, abandonner, rejeter; on dit très-bien . laisser aux 
chiens, abandonner à l'eau, laisser par terre, et d'un chemin qu'il quitte, qu'il cesse 
au point où il mène. {Note du traducteur.) 

(3) Anast. V, 6, 1 ; 15, 6 ; Anast. IV, 11, 8. 

(4) A sprawling human figure. 



124 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

tion (1). Le copte nous fournit &OttL\,narratio, etavec le "T causatif 
^-&0**ttT, recitare (2). 

Pour la valeur phonétique de 1 1 1 qui représente une prairie 

ou un jardin, leségyplologues ne sont pas d'accord. Je l'ai rencontré 

comme variante de , sen, dans un titre du dieu Num, seigneur 

de Seni (3). La syllabe san ou sen est probablement le son de cet 
hiéroglyphe. 

I *JSi , neter-tat, dans l'inscription de Rosette, dési- 
gne l'écriture hiéroglyphique; le groupe signifie à la lettre paroles 
divines, et l'on peut le comparer à notre expression saintes Écritures 
et même au terme général théologie; l'étude de la science sacrée 
constituait en effet l'attribution la plus élevée du scribe. 

Dans un autre papyrus (4) les phrases que nous venons de tra- 
duire forment aussi le commencement d'une lettre dont la fin est 
détruite. Il en reste assez toutefois pour montrer qu'il s'agissait d'une 
autre exhortation sur le même texte. 

PI. VI, lig. 2. AST BU SKHA NEK PA KANAU 

Vois ! n'as - tu pas considéré la condition 

HANUTI KHEFT S-MERU SHEMU AU TITI TA HEF-OU 

du cultivateur : avant de ramasser la moisson, emporte le ver 

MA EX NA UTI AU AMD PA TEBU NA KETKHU. 

partie dit, blé mangent les bêtes le reste. 

f %k GjS, skha, peindre, dessiner, décrire, figurer. La phrase 

est interrogative : N'as-tu pas dépeint à toi-même? ne t'es-tu pas 
figuré ? 



(1) Litt. son cœur; Anast. V, 6, 2. 

(2) Dans son premier travail M. Goodwin avait rendu ce passage : tu t'adonnes 
aux plaisirs. Ce sens pourrait convenir au groupe abc, dont les déterminatifs sont 
celui de la danse ou des exercices du corps et celui des passions et de la parole. 



+ J3) 



, ab, vouloir, désirer, aimer, est du reste très-connu, shaua est tout à fait 



incertain. (Note du traducteur.) 
(3J Lepsius, Koenigsb. IV, 26. 
{h) Anast. V, 6, 1. 



LES PAPYRUS HIÉRATIQUES. 125 

De 1 V ' , kenau, je ne connais aucun autre exemple, 



mais le duplicata du papyrus Anastasi V nous offre ici le groupe 
très-connu a %k 1 1 , kaa, qui signifie portrait, image, ressem- 
blance. 

Pour *î[ % <W*. — ■ :J},hanuti, le sens culture, cultivateur, ré- 
sulte évidemment du contexte, et la branche de fleurs employée comme 
signe initial avec la valeur han (1) est peut-être une allusion aux 

produits de la culture. On trouve «ÎT , han , avec la valeur 

3X 

champ ou domaine (2). L'oiseau noir à crête dressée n'est pas phoné- 
tique; il entre dans la composition d'un grand nombre de groupes 
et notamment dans plusieurs termes d'agriculture, mais il est im- 
possible d'en déterminer le rôle. 

kheft, avant, devant, est suivi de deux délerminatifs : la corne 
d'Oryx et la face humaine, le premier abusivement employé à 
cause du rapprochement phonétique du mot kheft, ennemi; le se- 
cond est le déterminatif de l'idée en face, devant, avant. Dans le 
texte Anastasi, les deux déterminatifs sont supprimés. 

Je regarde comme douteuse la lecture smeru pour le groupe 

; cependant j'incline à penser que la corde enroulée ^=> 

est m et que nous avons ici la racine A*p, lier, précédée de s cau- 
satif, et le sens littéral faire lier (les gerbes), c'est-à-dire faire la 
moisson (3). 

J« M. %Vw, hf-ou, correspond à £0^, <J0&-> serpent, 

et à J>£-q, 2-q, mouche; ^fciiCm, vipère, et £2JBlO'*Eï, fre- 
lon, dérivent aussi du même radical et ressemblent à des formes plu- 



(1) Bunsen's, Egypt. phonetics, H, 12. 

(2) Anast. VI, 12, 4. 

(3) Des variantes nombreuses montrent que l'enroulement a la valeur syllabique 

rer, dans le mot *=* , entourer, circuler; mais le signe hiératique que M. Goodwin 
transcrit sous cette forme peut correspondre à un autre signe hiéroglyphique, par 
exemple à * j qui a souvent n pour complément. {Note du traducteur.) 



126 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

reilles (1). Il s'agit dans le passage étudié de quelque espèce de ver 
ou d*insecte nuisible à l'agriculture. 

/ i. ma, a toujours été traduit par ctfté, à cdfé, et ce sens est rendu 

évident par des formules telles que nu côté droit, au côté gauche (2). 
Les exigences du contexte m'ont porléà y reconnaître la valeur part, 
portion, que cependant je n'ai pas encore constatée dans d'autres pas- 
sages (3). 

Le copte TEÊKH paraît nous avoir conservé l'égyptien -=»- J 

% , tebu, bétail. Un trouve cependant ce groupe avec le dé- 

JT 1 1 1 

terminatif de l'hippopotame, et il est possible que cet a;iimal fut 
ainsi nommé par éminence, comme en hébreu behemoth, l'hippopo- 
tame, de BEHEMAH,/WCMS. 

11 n'est pas impossible toutefois qu'il ne s'agisse ici de l'hippopo- 
tame lui-même. On sait que cet amphibie causait de grands ravages 
dans les cultures sur les bords du Nil. Bien qu'on n'en rencontre plus 
que bien avant dans le Sud, il est certain qu'on en a vu pénétrer 
jusqu'à la Basse-Egypte (i). 

Dans © *** , ketkhu, la première syllabe est le copte KE 

alias, et le mot correspond à KE^tULVjnn, alii. Le sens autres, le 
reste, est certain. Au papyrus Lee (5), ce mot est antithétique à ta da, 

l'un, et à | — I %^ 3^-|, nehau, quelques, un peu. Dans le 

conte des deux frères, il est dit que l'épouse coupable a raconté à 
son mari les faits em ketkhu, autrement, d'une manière différente. 

PI. VI, lig. 3. AU NA PENNU ASHU EM TA SAN AU PA 

Les rats nombreux dans le champ la 



(1) Zoëga, Cat. Note 52. 

(2) Todtb., 145, 3; 153, 9. 

(3) L'idée part est à la fois connexe aux idées partie et côté. Cette nuance devait 
exister également en égyptien, ma sert aussi de particule séparative, de, ex, from, et 
l'on pourrait lire : le ver prend sur le blé. (Note du traducteur.) 

{h) Abdallatif, Hist. Egypt., cap. 2. 
(5) Sharpe, 2d séries, p. 87, 5. 



LES PAPYRUS HIÉRATIQUES. 127 

SANHEMU HAÏ AU N'A AAUI AMU NA TUTU 

sauterelle descend les bêtes à cornes mangent les moineaux 

ATAI. 

volent. 

Le mot w^ ^Bw W^i sanhemu, sauterelles, n'avait pas 

encore élésignalé. Ou le trouve dansle grand ouvrage (JeChampollion, 
avec le délerrainatif de l'insecte lui-même (I); littéralement, ce nom 
signifie le fih du pillage (2;. On le retrouve un peu mutilé en copte. 
Dans l'un des sermons de Shenoute, l'écrivain parle d'un petit ani- 
mal nommé C&«ttE£ qu'il décrit comme une chose ailée qui saute, 
et Zoëga nous apprend que le scribe a dessiné en marge quelque chose 
de semblable à une sauterelle. C'est évidemment l'égyptien saneham, 
privé de son m final. Il est singulier que les lexicographes aient 
omis d'en donner la signification (3). 

Au Rituel et dans le livre nommé shaï en sin-sin, est mentionnée 
la ville de Sanhemu, dont le nom est dans certaines variantes déter- 
miné par trois sauterelles (4). Peut-être l'hébreu C 'À^, sâlham, 
qui nomme une espèce de sauterelle, a-t-il été emprunté à l'égyptien; 
*7 et > s'échangent quelquefois (5). 

I %k T / , aaui, bêtes à cornes, gros bétail. Il en est question 

dans l'une des lettres de notre papyrus : « Les bêtes à cornes (aaui) 
de mon seigneur qui sont aux champs sont en bon état, ses taureaux 
qui sont aux étables sont en bon état (6). » Ici aaui forme parallélisme 
avec ka, taureau. Le sens bétail est également démontré par le pa- 
pyrus d'Orbiney. 



V 



I , tutu, est le copte TAT , passer. Le texte 



(1) Champollion, Man., pi. XIII. 

(2) Bunsen nedonnequc hidernièie syllabe hm. Ideog., N° 353. 

(3) Peyron, qui se réfère au passage cité par Zoëga, donne olearius comme valeur 

{II) Ce renseignement est dû à M. Edwin Smith, qui a recueilli un grand nombre 
de variantes du Rituel. 

(5) Gesenius, Lex.,k ^. 

(6) Sallier I, pi. U. 7. 



128 REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

Anastasi a la forme & \ J^,, tut, variante qui fournit une 
nouvelle preuve de la valeur t pour le petit oiseau voletant. 

PI. VI, lig. 4. UKANU ER PA HANUTI TA SEPI ENTI PA 

Néglige le cultivateur le reste qui (est dans) le 

NEKHT-TA TAN SU NA ATAUI PA AAKASU EN MEN AKU PA HETAR 

champ, foulent lui les voleurs; la pioche de fer s'use, le cheval 

MER HA HA SKAU. 

meurt à tirer la charrue. 
Aux différents passages (1) où je rencontre le mot ^L s^k 

s ss ~\^ , ukanu, le sens paresse, négligence, paraît convenir. Les 
scribes sont invités à s'en abstenir; ce serait la racine du copte 
DEHttE, piger, remissus. Ce sens, dans tous les cas, convient par- 
faitement à notre texte. 

^—^^^ , nakht-ta a pour variante ^^ V D'a- 

© m J\: VI © m. J\ I 

près l'analyse des passages où il se trouve (2), et qu'il serait trop long 
de discuter ici, je conclus que ce mot désigne une terre sur laquelle 

le blé a été moissonné. Comparez OJE^T, secare, et ojmc, ager. 

Vient ensuite qu'on trouve soit la forme pleine s V 

II. i^) (3). La lecture tan est tout à fait hypothétique, le 

signe hH-H étant de rare occurrence (4). Si cette lecture était bonne, 



le copte TEîtNO, conterere, fournirait un sens satisfaisant pour 
notre phrase. Je l'adopterai provisoirement. 

Hl ik ] % *]*, aakasu, qui est ici déterminé parle signe 



(1) Sallier I, pi. 5, 6; Anast. V, pi. 23, 5. 

(2) Sallier 1, pi. 4, 12; ibid., pi. 17 et 19, revers. 

(3) Sallier II, pi. 7, 2; ibid., pi. 5, 1 ; Anast. VI, pi. 2, 11. Ces différents passages 
jettent peu de jour sur le sens du mot. 

(4) Bunsen, Ideog., N° 61Zj, donne la valeur tata-nn. 



LES PAPYRUS HIÉRATIQUES. 129 

des animaux ou des substances animales, se rencontre ailleurs (I) avec 
le paquet noué, déterminatif des noms d'étoffes. Cependant la suite du 
texte indique que cet objet est d'une espèce de métal, le bronze ou 
le fer. Le texte Anastasi y substitue le mot paakau, déterminé par 

l'hiéroglyphe de ce même métal, une lame dressée. Le copte &KEC 
ascia, cuspis ferrea, signifiant aussi ciuctura feminalia, nous offre 
une excellente explication du mot égyptien qui possédait sans doute 
les mêmes emplois. C'est du moins ce qui semble résulter de l'usage 
des divers déterminatifs que nous venons de citer et que les scribes 
de nos papyrus ont confondus. Laissant de côté l'acception qui fait 
de ce mot une annexe de l'habillement, nous ne pouvons nous em- 
pêcher de reconnaître, dans I'akasu de métal, cet instrument utile 
qui porte le même nom dans presque toutes les langues : gr. à£ivr), 
lat. ascia, allem. axt, fr. hache, angl. axe. 

Quant au nom du métal lui-même, je l'ai trouvé en remplacement 
du mol men ou menkh (2). Il se prononçait probablement ainsi, et 

nous en retrouvons peut-être la trace dans le copte ftEtf-XUE 
ferrum. 

^k a Tk ^-*-, aku, se rencontre assez souvent dans les textes 
avec la valeur s'user, s' affaiblir, péricliter, périr; il est conservé dans le 
copte "T-&-KO, corrumpere, interficere, périr e. Dans notre phrase le 
sens s'user, se détruire, convient bien. 

^k "jk v — i , hu, possède des acceptions variées. Radicalement, 

il exprime une action d'impulsion comme les mots coptes ^S ^XO'* 

et saO'ïX, dans lesquels on trouve les sens jacere, imponere, stre- 
pere, percutere, expandere, cœdere, acuere et beaucoup d'autres. 
Dans l'égyptien hu je découvre, entre autres valeurs, celles de con- 
duire le bétail, moissonner, battre le blé, croître (comme le Nil), etc. 
Ici ce mot précède le groupe bien connu qui désigne la charrue, et il 
est presque impossible de le rendre autrement que par tirer, traîner. 

PL VI, lig. 1. PA SKHAI MENAU (ha) MERI AU-F 

Le scribe du port (est) au débarcadère, il 

(1) Sallier II, pi. G, 2; pi. 5,8. 

(2) Sallier I, pi. 4, 0. 

IV. 9 



130 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

SMERU SHEMU AU N'A ARI-SRA KER SHARUT NA NAHSI 

recueille le tribut; les officiers (sont) avec des bâtons, les nègres 

KER RAM AU-SEN AMMA-TU UTI 

avec des branches de palmier, ils (crient) soit donné du grain, 

M EN OUN HU -SEN EM PURSHU. 

non est repousser eux au dehors. 



I l ^il? , menau. est le copte «-OîVH, portus. Les 

détermina tifs conviennent bien au sens de havre pour recevoir des 
vaisseaux; du reste, ce mot n'est pas rare dans les textes. 

^~-J| , m eri, désigne aussi un endroit rapproché de l'eau. 

Dans le conte des deux frères, il esl dit que le chef des laveurs va 
au meri et que c'est là qu'il trouve la boucle parfumée apportée par 

les eaux du fleuve. Je rapproche ce mot du copte -UpUJ, navale 
portus. Là préposition ha, qui manque avant meri, esl exprimée dans 
le texte Anastasi. 

I M i 

C'est à M. Brugsch qu'est due l'identification de ££$ avec 



UJWJU- (1). Ce mot signifie à la fois moisson et tribut. Je n'hésite 
pas à traduire ici smeru shmu, recueillir le tribut, bien que dans les 
phrases précédentes j'aie rendu la même expression par: recueillir la 
moisson. On sait qu'un impôt en nature était établi sur l'agricul- 
ture; la fonciion du scribe du port consistait sans doute à percevoir 
cet impôt, au temps de la moisson, sur les cultivateurs riverains du 
Nil. A la rigueur, pour satisfaire aux objections des philologues diffi- 
ciles (2), on pourrait lire sans forcer le sens de l'égyptien : Le 
scribe du port est au lieu de débarquement, et lui (le fermier) il est 
à recueillir la moisson. L'intention serait la même; il s'agirait tou- 
jours de rappeler le lourd impôt qui va être exigé du malheureux 
cultivateur. 



(1) Brugsch, Nouvelles recherches, etc. Berlin, 1856. 

(2) Sur une scène de moisson dans laquelle deux sortes d'ouvriers travaillent sépa- 
rément, on lit la double légende : Moisson par /es ouvriers du domaine, moisson par 
les esclaves royaux. Le pharaon faisait ainsi percevoir l'impôt en nature au moment 
de la coupe du blé. Couper le blé, selon l'expression du texte que je cite (Denkm., II, 
107), ou recueillir la moisson, selon celle du papyrus, c'était pour le fisc percevoir 
l'impôt. La traduction de M. Goodwin est excellente. (Note du traducteur.) 



LES PAPYRUS HIÉRATIQUES. 131 

Armés de sharut, copte OjkatT fustis, bâton, les I ^ 

m), ari-sra, sont sans doute des agents chargés d'assister 

le collecteur des impôts dans son office et d'administrer la baston- 
nade aux récalcitrants. Je ne veux pas discuter à fond le groupe ari, 
dont la signification radicale estvoisin, compagnon, copte &.pHO'* 

vicinus, Eplf* socius (dans MEft-EpHT)- Dans certains cas c'est 
une simple préposition avec, sur, gr. im, Trpo'ç. 

Ari-sra est composé d'ARi et du signe -^m- qui représente une 

porle et se lit probablement sra (1). Nous pourrions traduire 
portier, gardien de porte, mais le passage qui nous occupe montre que 
la fonction de I'ahi-sba ne consistait pas uniquement à veiller à la 
porte de quelque édifice. 

Que peuvent être les nègres portant des branches de palmier ou 
des dattes? (Copte &&.S rami palmarum; &EHHE dactylus). Pro- 
bablement des nègres errants cherchant du travail au temps de la 
moisson et commettant. <ur leur passage des déprédations au préjudice 
des cultivateurs. Les papyrus mentionnent le travail du nègre; il 
n'est pas douteux que des tribus nègres descendissent la vallée du Nil 
pour y gagner quelques salaires. 

Le dernier membre de phrase est obscur. Rien n'est plus fréquent 
que l'expression amma, amma-tu, dans le sens impératif : donnez, 
faites que, utinam, mais dans notre texte la tournure impérative ne 
serait possible que si l'on admettait l'oubli du verbe tat, dire; dans 

cette hypothèse le sens serait manifeste: ils disent : donnez du Me. Il y a 
lieu de remarquer toutefois que le duplicata Anastasi n'exprime pas 
non plus le verbe tat (2). 

(1) Pap. biérat. Leide l, 348, revers, pi. 2, dernière ligne, on trouve la forme 

, qui montre que la lettre initiale est s. 

(2) Il me paraît certain qne la phrase est elliptique; la suppression du verbe tat, 
dire, est d'occurrence assez fréquente (Voir Inscr. d'Ibsamboul, Revue arch., 1859, 
p. 722). L'exemple le plus caractéristique se trouve dans l'Inscription de Kouban 
(Prisse, Mon., pi. XXI, lig. 3 et 4), où cette suppression est réitérée trois fois : Les 
dieux sont à (dire) notre germe est en lui ; les déesses à (dire) : il est sorti de nous 
pour exercer la royauté du soleil ; Ammon à (dire) : moi, je l'ai fait pour installer la 
justice à sa place. (Nofp du traducteur.) 



132 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

■ H Œ3 x 

De ^k i:m purshu, je ne connais une cel 

exemple. En copie TRL'pOj signifie extendere, expandere. On peut 
dès lors comparer em purshu à *j-6iO/\ extra, foras, littéralement 

insolvendo. L'ancien égyptien est bien plus riche que le copte en 
formes adverbiales de ce genre. 

PI. VI, lig. 6. AU -F SANHU KHAA ER TA SHAT HU-SEN 

II est lié envoyé au canal ils poussent (lui) 

EM TABUKATAKAI AU TAI-F HEM-T SANHU-TU EM-TA-EF NAI-F KHARTU 

avec violence sa femme est liée devant lui ses enfants 

MAKHAU. 

dépouillés. 



S 



sanhu, est le copte CU-\K£ ligare, coercere. 
Ceite identification n'a pas besoin de nouvelles preuves. 
Je conjecture que le cultivateur est forcé de travailler à la répara- 

(ion d'un canal ou d'un puits x %£$ "» — ^ shet (copt. ty^TC. 



canalis, cyçjUTE puteus). Dans un autre papyrus on menace un 



scribe de l'envoyer au travail du ^ »<*~*\ -> — r sheth (1). 11 s'agit 



probablement dans l'un et l'autre cas d'un travail dé corvée. Toutefois 
je doisavouerquelesens n'est pas certain et que d'après mes premières 
explications du mol khaa, on pourrait à la rigueur lire que le culti- 
vateur est jeté au shet, c'est-à-dire au canal. La variante du papyrus 

Anastasi : ^l \a«^ tahu-tu-f, semble indi- 

quer qu'il est immergé, plongé dans l'eau. 

L'un et l'autre texte ajoutent que cette action est faite em tabuka- 
takai, mot auquel le papyrus Anastasi donne pour déterminatifs 
l'homme renversé la tête en bas, les truis lignes de l'eau et le bras 
armé; il s'agit certainement d'une action violente. Le copte nous 
fournit ^^ua.\KZ->fustigatio, et ^OK^EK, rixa. 

\l) Anast. V, p. 22, lig. 5. 



LES PAPYRUS HIÉRATIQUES. 133 

L'épouse est liée, senhu-tu, et les enfants ^^ î 1k À 

makhau; ce groupe est encore un mot nouveau; le déterminatif des 
étoffes ou des vêtements nous laisse le choix entre l'idée lier et l'idée 
dépouiller, qui conviendraient l'une et l'autre à notre contexte. 

On voit que les violences auxquelles le cultivateur est exposé soit 
à raison de son impuissance à acquilter l'impôt, soit à la suite des 
incursions des nègres, s'étendent à sa femme et à ses enfants; l'ex- 
pression exacte de ces violences nous échappe peut-être, mais l'in- 
certitude cessera dès qu'on aura rencontré des exemples suffisamment 
nombreux des mots que nous lisons ici pour la première fois. 

PI. VI, lig. 8. NAÏ-F SAHU-TA EH VA-SEN UAR NENNUI 

Ses voisins sont partis au loin s'occupant 

NAI-SEN UTI. 

de leur blé. 



Dans 



[l^^k %j==kv , sahu-ta, je trouve CE'*^ 

conjungere, et TO terra; de là conterranei, contermini. 11 est dit 
du teinturier ou du blanchisseur qu'il est voisin (sahu-ta) du cro- 
codile (1). 

Le sens est que les voisins du cultivateur sont occupés au dehors 
à leur propre moisson et ne peuvent lui venir en aide. 

PI. VI, lig. 8. APU EM SKAI MENTEF KHERPU BAKU EN 

Le travail du scribe il excelle les travaux de 

BA NEB [MEN] HESBU-NEF BEKU EM SKHAIU MEN UN TA-F 

toute espèce il n'estime pas travail les lettres non est à lui 

SHAI AKH REKH-K SU. 

taxe. Sache cela. 

S' *\) apu, est un mot important el d'emploi très-fréquent. 
B ex *4 

Au papyrus d'Orbiney, il correspond exactement au copte s>^tt 

^S-^&TC. in judicio contendere. On le trouve au papyrus Abbott 
avec la valeur excepté, dont l'orthographe ordinaire est plutôt 

(1) Sallier II, p. 8, lig. 3. 



134 HEVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

>»/ >*/ (1) \/<=»i (2). Avec le déterminatif de la 

s x a x<=> ? s x 

marche, il signifie messager, envoyé, ambassadeur, copte oejul-n- 

^>Ua&, nuncius. Enfin, dans la phrase qui nous occupe on peut 

l'assimiler au copte s><iUèL,res,negotium, ou E5ETT XE& ESOTTE 

ars, opus, expressions qui sont radicalement identiques. Ce sens 
travail, occupation, convient du reste à une multitude de passages 
des papyrus Sallier et Anastasi. Par exemple : J'ai exécuté tous les 
travaux (apu) qui m'avaient été imposés (S); j'ai accompli mon tra- 
vail (taia em apu) (4) ; taia apu hu ma hapi, nion travail s'accroît 
comme le Nil (o). D'après ces deux derniers passages on voit que apu, 
sous cette acception, est du genre féminin (6). 



M 



J kherpu, s'est conservé dans ie copte <^,°P n , 

primus.prœrenire. Ce sens convient bien au passage analysé et s'ap- 
plique aussi très-naturellement h une phrase de la stèle de la princesse 
de Bakhten : Les chefs apportèrent toutes sortes de dois de la terre 

■ « M r " • «-S^ i i * 
divine sur leur dos, .= — x g} ua-neb her kherp... 

ew, chacun primant, surpassant l'autre (7). Une expression analogue 
est encore en usage aujourd'hui. 

Au lieu du mot hesbu, le papyrus Anastasi a men hetera. 
M.Chabas, qui m'a suggéré plusieurs observations utiles à propos de 



(1) Lepsius, Ausw., IX, stèle, 1. 13. 

(2) Ibid., XVI, 1. 8. 

(3) Anastasi VI, p. 1, 1. 8. 

(4) Anast. IV, p. 4,1. 8. 
|5) Anast. IV, p. h, I. 10. 

(6) V. de Rougé, Etude sur une stèle e'gypt., p. lil. L'éniinent égyptologue a laissé 
la question indécise. 

(7) L'emploi de la préposition m au génitif, quoique ordinaire en copte, se voit 

assez rarement dans l'ancien égyptien, ^^k signifie presque constamment en. date, 



à, vers, et, de, ex, from. La phrase est embarrassante. Au pap. Sallier II, pi. 9, 1, 
ou lit très-clairement : // n'y a [jus de p>vfessions qui ne soient primées, ap sh'ac, 
excepté le scribe, car lui il prime. Après le tableau des misères du laboureur, l'ex- 
pression ap sh'au, etc., signifierait selon moi : Autre chose est le scribe, car lui, il 
prime toute autre profession. (Note du traducteur.) 



LES PAPYRUS HIÉRATIQUES. lo*» 

ce passage, pense que les deux mots hesbu et hetera sont fonda- 
mentalement identiques. Suivant lui, la négation sien a été omise 
par le scribe du texte Sallier, à moins que la phrase ne soit interro- 
gative. M. Chabas traduk-ait en conséquence : // n'y a pas de taxe 

sur le travail des lettres. 5 I hesbu, admet en effet le sens 

compte, rôle de taxes et I { heterau celui de 

tribut, prélèvement, impôt. Toutefois j'ai remarqué que le travail du 
scnoe est distingué soigneusement des travaux manuels, et il m'a 
semblé que la phrase analysée fait allusion à cette distinction dont 
les scribes devaient se montrer jaloux. En définitive, je demeure un 
peu incertain du véritable sens du passage. 



\M 



shaiu, est un mot rare. Je le rencontre seule- 



ment dans un passage où il est question de recevoir cinquante ou cent 
mesures de métal er shaï en smat (1). Supposant un parallélisme 
dans les deux dernières phrases de notre papyrus, M. Chabas admet 
le sens redevance, impôt. Cette acception nous fournit une répétition 
de l'idée déjà exprimée : il n'y a pas à lui imposer de redevances (au 
travail du scribe), et dans la phrase relative à la livraison du métal, 
elle permettrait de traduire : pour la redevance des smat, c'est-à-dire 
des serfs attachés aux travaux du temple. 

I , akh, copte z>oj oen mutins, quantus. Lorsque ce mot 

commence la phrase et qu'il est suivi d'un verbe, la phrase a souvent 
un sens impératif. Seul il estinterrogatif^wî'^wor? Des passages très- 

I O 

clairs du papyrus d'Orbiney le démontrent suffisamment. I 

If (2), akh tera, signifie quid nunc? <=> i , er 

akh, quantus! ad quantum. Il W J (3), ia akh, soit ou 

pourquoi. 
Rassemblant les fragments que je viens de discuter et modifiant 



(1) Anast. III, p. 6, 1. ult, 

(2) Sallier III, p. 2 ; 1. 5. 

(3) Anast. IV, p. 9, 1. 4; Sallier l, pi. 4. 1. 1. 



136 REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

légèrement les tournures égyptiennes pour les approprier aux exi- 
gences du goût moderne, je reproduis maintenant la lettre d'Ame- 
neman en son entier : 

« Le chef gardien des archives Ameneman, du trésor du roi, dit 
« au scribe Pentaour : On t'apporte cette lettre de discours (pour te 
« faire) une communication. 

« On m'a dit que tu as abandonné les lettres, que tu es devenu 
« étranger à la pratique de l'élocution. que tu donnes ton attention 
« aux. travaux des champs, que lu tournes le dos aux divines êcri- 
« tures. Considère! ne t'es-tu pas représenté la condition du culli- 
« vateur. Avant qu'il ne moissonne, les insectes emportent une 
« portion du blé, les animaux mangent ce qui reste; des multitudes 
« de rats sont dans les champs, les sauterelles tombent, les bestiaux 
« consomment, les moineaux volent. Si le cultivateur néglige ce qui 
« reste dans les champs, les voleurs le ravagent; son outil qui est de 
« fer s'use; son cheval meurt en tirant la charrue. Le scribe du port 
« arrive à la station, il perçoit l'impôt; il y a des agents ayant des 
« bâtons, des nègres portant des branches de palmier; ils disent : 
« Donne-nous du blé ! et l'on ne peut les repousser. Il est lié, et en- 
« voyé au canal ; ils le poussent avec violence ; sa femme est liée en 
« sa présence, ses enfants sont dépouillés. Quant à ses voisins, ils 
« sont loin et s'occupent de leur propre moisson. L'occupation du 
« scribe prime toute autre espèce de travail ; il ne regarde pas les 
« lettres comme un travail; il n'y a pas de taxe sur lui. Sache celai » 

Cette lettre nous apprend qu'au temps de la dix-neuvième dynastie 
les scribes ne formaient pas une classe distincte dont les offices se 
transmissent de père en fils. Des individus appartenant aux classes 
inférieures avaient la faculté de choisir la carrière des lettres et 
alors, comme aujourd'hui, une instruction étendue servait d'achemi- 
nement aux emplois de confiance et même aux dignités de l'État. Le 
titre de skhai, scribe, correspond exactement à l'anglais clerk et au 
français commis. Il suppose la connaissance indispensable de l'écri- 
ture, mais il pouvait arriver que la fonction spéciale de certains 
scribes n'exigeât pas un travail d'écriture. Les scribes égyptiens 
étaient en effet attachés à des offices très-variés, et bien que l'étude 
de la langue sacrée soit constamment mentionnée comme l'une de 
leurs attributions, nous les voyons employés dans des postes civils 
et militaires qui n'ont rien de commun avec la science théologique. 

Le copte a conservé le nom du C&Jb K HEE&, scribe maritime. 
probablement un pilote ou un capitaine de vaisseau. 



LES PAPYRUS HIÉRATIQUES. 137 

Je considère comme une circonstance digne de remarque la men- 
tion de l'emploi du cheval aux travaux de l'agriculture (1). Aucune 
autre nation de l'antiquité n'a, je crois, utilisé cet animal à la 
charrue. En Egypte, les chevaux étaient à cette époque très-abon- 
dants, et c'est de ce pays que Salomonles importait en Judée. La Ge- 
nèse mentionne les chevaux au nombre des animaux que les Égyp- 
tiens amenèrent à Joseph pour les échanger contre du grain (2). 

Un grand nombre d'ouvriers étrangers venaient se mettre au ser- 
vice des Égyptiens, notamment des Nahsi ou nègres. Peut-être trou- 
vons-nous un indice de leur emploi au service domestique dans le 
copte î\F.S>C-W-H\ de la version sahidique (Gen., ch.xiv,v. 14), 
correspondant au grec oïxoYevetç, littéralement les nègres de la mai- 
son (3). 

C. W. Goodwin. 
Traduit par F. Chabas. 



(1) Le papyrus d'Orbiney parle aussi du cheval employé à la charrue. 

(2) Genèse, ch. xlvii, v. 17. 

(3) Il est permis de douter de l'authenticité de ce mot. (V. Taltam, Lex, s. v.). La 

version memphitique a *5-EC~|l5EN-.HS, né clans la maison 



OBJETS EN BRONZE 



DECOUVERTS A NEUVY, PRES ORLEANS 



Nous donnons, d'après une communication faite à l'Académie des 
inscriptions et belles-lettres par M. Egger, au nom de M. Mantellier, 
directeur du musée d'Orléans, la liste complète des objets trouvés 
le 27 mai dernier dans une carrière de sable de la commune de 
Neuvy, près Orléans. Nous attendrons, pour entrer dans de plus 
grands détails sur cette importante découverte, que le rapport de 
M. Mantellier ait paru : nous avons pensé que cette liste était, par 
elle-même, assez intéressante pour être dès maintenant publiée. 

Objets en bronze fondu. 

1. Un cheval posé sur un socle ou soubassement, dont la face an- 
térieure porte une inscription gravée en creux et conçue en ces 
termes : 

AVG • RVDIOBO ■ SACRVM 
CVRCASSICIATE DSPD 
SER • ESVMAGIVS ■ SACROVIB ■ SER10MAGLIVS ■ SEVERVS 
F C 

Le cheval marche au pas. Sa hauteur est de m ,65 au garrot; il n'a 
d'autre harnachement qu'une bride formée de chaînettes ou de la- 
nières en bronze ou cuivre battu qui se détache (plusieurs parties de 
celte bride manquent); la crinière est mobile et peut l'enlever; le 
soubassement portait huit anneaux, quatre aux angles et quatre dans 



OBJETS DÉCOUVERTS k NEl'YY. 139 

les parties intermédiaires; ces huit anneaux mobiles sont aujourd'hui 
détachés, mais onreconnaîttrès-bien la place qu'ils occupaient sur le 
socle. 

2. Cerf. Hauteur m , 17; la queue manque, les oreilles sont cassées; 
le bois est mobile. 

3. Taureau. Longueur m ,07. 

4. Femme debout, nue, cheveux retenus derrière la tète. Figu- 
rine. Hauteur m ,08. 

5. Homme debout, nu, imberbe; tient une boule ou un fruit dans 
la main droite. Hauteur m ,088. 

6. Guerrier debout, imberbe, costume barbare ; dans la main droite 
il tenait un objet qui manque; pied droit cassé, manque. Figurine. 
Hauteur m ,103. 

7. Femme debout, nue; cheveux pendants sur les épaules, les bras 
dans l'attitude de la supplication. Figurine. Hauteur m ,103. 

8. Homme debout, nu, imberbe; la main gauche appuyée sur la 
cuisse gauche. Figurine. Hauteur ra ,116. 

9. Femme debout, nue, cheveux pendants sur les épaules, le bras 
gauche ramassé derrière la tête. Figurine. Hauteur m , 139. 

10. Homme debout, nu, barbe en collier; dans chaque main il 
tenait un objet qui manque; sur la cuisse droite, un mot marqué en 
relief à l'aide d'une estampille, mais visible seulement à la loupe, 
SOLVTO. Figurine. Hauteur m ,2. 

11. Jupiter debout, barbu, drapé, les pieds chaussés de sandales. 
Figurine. Hauteur ra , 135. 

12. Homme debout, imberbe, vêtu d'une tunique fendue sur la 
poitrine, tête et jambes nues; dans chaque main il tenait un objet 
qui manque. Hauteur? 

13. Hercule enfant, debout, nu, la main gauche posée sur sa 
massue; dans la main droite trois fruits; il est adossé à un poteau 
carré du sommet duquel partent deux branches ou guirlandes de 
lierre qui viennent se rattacher au socle formant terrasse sur lequel 
pose la statue qu'elles encadrent. Hauteur de la figurine m ,145; du 
monument m , 218. Ce petit monument parait détaché d'un ensemble 
plus considérable dont il faisait partie. 



140 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Objets en bronze ou cuivre frappé et repoussé. 

14. 29 fragments d'un sanglier dont la grosseur pouvait être 
1/3 nature; trop mutilés pour qu'il soit possible de recomposer 
J'animai. 

15. Sanglier; débris dessoudés; les jambes de devant manquent. 
Hauteur présumée m ,220. 

16. Autre sanglier; débris dessoudés. Hauteur présumée m ,22o. 

17. Animal à pied fourchu; la tête manque. Hauteur m .22o. 

18. Poisson plat et large; débris. Longueur présumée m ,2. 

19. Trompette (tuba) en plusieurs pièces qui s'ajustent et s'em- 
boîtent; l'embouchure en bronze coulé; le pavillon en grande partie 
brisé. Longueur l m ,44, grosseur d'une flûte. 

20. Trois vases en forme d'écuelle, dont deux pourvus d'un manche 
plat. Profondeur de m ,0o2 à m ,0o8. 

21. Palmette. Longueur m ,2o. 

22. Fragments divers. Débris de couronnes, de feuillages et d'ob- 
jets indéterminés. 

23. Fragment paraissant provenir de la bride d'un cheval; incru- 
station d une plaque circulaire en argent poli de la dimension d'une 
pièce de cinquante centimes. 

Nous faisons des vœux pour que tous ces objets ne soient pas 
dispersés et deviennent la propriété du musée d'Orléans. 



EPEE ROMAINE 

(fouilles d'alise-sainte-reine.) 



Nous donnons aujourd'hui à nos lecteurs le dessin (quart de gran- 
deur) de l'épée romaine trouvée, dans le courant du mois dernier, 
au fond d'une des tranchées ouvertes dans la plaine des Laumes par 
les soins de la Commission de la carte des Gaules. 

Le plan des fouilles, que nous faisons préparer pour la Revue, 
contiendra l'indication précise du point où cette épée a été décou- 
verte. Qu'il nous suffise de dire aujourd'hui que la tranchée au fond 
de laquelle les ouvriers ont trouvé enfoui ce précieux spécimen des 
armes romaines, fait évidemment partie de la ligne de contrevallation 
qui entourait la place, et dont des traces ont été déjà reconnues 
dans toute l'étendue de la plaine qui s'élend enlre les deux rivières 
(l'Oze et l'Ozerain). 

L'épée (Voir la planche, lig. 2) est en fer, et encore dans son four- 
reau en fer également ; la soie de la poignée, brisée par un coup de 
pioche, est en trois morceaux. La lame est intacte, mais trop adhé- 
rente au fourreau pour qu'on ait osé l'en détacher. 

Nous n'avons pas besoin de faire remarquer à quel point elle dif- 
fère des épées gauloises dont nous avons donné le dessin dans notre 
dernière planche. Non-seulement elle est en fer au lieu d'être en 
bronze, mais elle a une dimension et une forme qui, indépendam- 
ment du métal, la caractérisent parfaitement. La lame est droite et a 
m ,59 de longueur, c'est-à-dire exactement deux pieds romains. Celle 
de nos deux épées gauloises dont la lame n'était pas brisée avait 
seulement m ,45, et comme on l'a vu n'était pas droite. La confusion 
entre ces armes est impossible. Ajoutons que la poignée de l'une est 
très-courte, tandis que la poignée de l'autre devait être beaucoup 
plus large. 

Pour rendre les différences plus sensibles, nous avons fait graver 



142 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

sur notre planche, d'un côté deux épées en bronze (type gaulois, 
fig. 3, 4), faisant partie du musée de Mayence et trouvées dans des 
tombeaux gaulois sur les bords du Rhin; de l'autre, une épée ro- 
maine en fer (fig. I) du même musée, portant encore trace de son 
fourreau à la partie supérieure et provenant des fouilles d'une 
construction romaine (V. le Musée de Mayence, par M. Lindenschmit, 
l re livraison, planche V. N°2). On verra qu'il y a identité de type 
entre les deux épées gauloises d'Alise et les deux épées des tombes 
transrhénanes. Quant à l'épée romaine de Mayence, elle est égale- 
ment la reproduction de l'épée en fer d'Alise, si ce n'est que la lame 
en estun peu plus longue, puisqu'elle a m ,67 au lieu de m ,59. Il faut 
dire que la dimension des épées gauloises n'est pas non plus tout à 
fait la même. Celles de Mayence ont m ,47, celle d'Alise n'a que 0, 45: 
mais comme la pointe de l'épée en bronze élait sujette à se briser ou à 
s'émousser et devait souvent être refaite, ce qui raccourcissait d'au- 
tant la lame, il est possible que les trois épées de bronze aient été 
primitivement de même grandeur. 

Ce que nous tenons surtout à constater, c'est que l'on trouve à 
Alise des épées de type très-distinct, dont l'un (qui se rapproche 
beaucoup du type grec) se retrouve, comme nous l'avons dit, à la fois 
en Suisse, en France, en Belgique, en Danemark, en Suède et en 
Irlande, et toujours reproduit en bronze; faute de meilleure appel- 
lation nous le désignons sous le nom de type gaulois; l'autre, beau- 
coup plus rare jusqu'ici et appartenant à des épées de fer, ne s'est 
guère rencontré que là où les Romains ont laissé des traces évidentes 
de leur passage : nous ne craignons pas de dire avec M. Linden- 
schmit que c'est l'épée romaine (1). La Revue, dans la série d'articles 
qu'elle commence aujourd'hui sur les musées et collections archéo- 
logiques, reviendra au reste sur cette intéressante question. 



(1) Il ne faut pas confondre ces épées avec les épées gauloises de l'âge de fer, épées 
très-longues et arrondies a l'extrémité, dont les fouilles de Tiefenau, publiées par 
M. de Bonstalen, nous offrent un très-bel échantillon, et qui d'ailleurs sont extrême- 
ment rares jusqu'ici. 



BULLETIN MENSUEL 
DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 



MOIS DE JUILLET. 



M. de Lasteyrie, à propos de la nouvelle découverte de couronnes des 
rois visigoths, découverte dont nous avons rendu compte le mois dernier, 
communique à l'Académie un dessin récemment fait par lui d'une cou- 
ronne votive en bronze qui se trouve dans la belle collection de M. Mayer, 
à Liverpool, et qui n'est ; as sans rapport avec les couronnes espagnoles, 
puisqu'elle avait évidemment une destination analogue. 

La couronne du musée Mayer, en simple bronze, sans trace de dorure 
et suspendue à quatre chaînes de même métal, porte une inscription dé- 
coupée à jour ainsi conçue : 

HERCVLANYS BOTVM SOLDIT A-f-w ET. 

Point de doute, par conséquent, relativement à son usage et guère plus 
touchant son origine. Le nom, la forme de l'inscription sont parfaitement 
romains. Cependant, le caractère des lettres, et particulièrement la forme 
losangée de l'A, semble indiquer qu'elle ne remonte pas plus haut que le 
cinquième siècle. Les dernières lettres présentent seules quelque difficulté. 
L'w pourrait au premier aspect être unW à panse arrondie, si ce dernier 
caractère n'appartenait à une toute autre époque. De même une fracture 
accidentelle survenue à la bordure en cet endroit peut jeter quelque doute 
sur l'existence de la croix. Cependant M. de Lasteyrie ne doute pas qu'il 
ne faille lire A + w. Quant aux deux lettres restantes, il les place plutôt 
en têle de l'inscription, mais n'a pu jusqu'ici en trouver une interpréta- 
tion suffisante. Enfin, comme détail assez singulier et sans analogue 
connu, il signale quelques petits appendices plais en forme de crête qui 
semblent avoir dû être fixés primitivement au pourtour de la couronne, 
sans que rien, pourtant, indique qu'ils fussent destinés à recevoir aucun 
luminaire. En résumé, M. de Lasteyrie signale la couronne de Liverpool 
comme un point de comparaison à ne point négliger dans un travail d'en- 
semble sur les monuments de ce genre. 

M. Egger succède à M. de Lastevrie et donne communication d'une note 
envoyée par M. Mantellier, conservateur du musée d'Orléans, concernant 



144 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

la découverte d'objets antiques trouvés à Neuvy (Loiret). Voir dans le pré- 
sent numéro, pag. 138, la liste des objets trouvés. 

Divers rapports sur les ouvrages envoyés au concours de cette année sont 
lus par les présidents des commissions. L'Académie vote sur les prix pro- 
posés. Les résultats de ces votes seront donnés au public dans la séance 
annuelle fixée au 9 août prochain, et dont nous parlerons dans notre pro- 
chain compte rendu. Quant à présent, il ne nous reste plus de place que 
pour l'intéressant rapport de M. Renan, rapport que M. Maury, conformé- 
ment au désir de S. M. l'empereur, est venu lire devant l'Académie. 

A. B. 

RAPPORT A L'EMPEREUR 

Sire, 

L'entreprise scientifique dont Votre Majesté m'a confié la direction a été conti- 
nuée, pendant les trois mois qui viennent de s'écouler, avec beaucoup d'activité. 
J'ai rendu compte à Votre Majesté de nos travaux de Gébeil, qui ont rempli les mois 
de décembre et de janvier. Déjà, à cette époque, j'avais fait commencer les travaux 
de Saïda, que j'ai trouvés en pleine production, quand j'ai pu les joindre (premiers 
jours de février). Laissant bientôt la direction de ces travaux à mon excellent et pré- 
cieux collaborateur, le docteur Gaillardot, j'ai presque immédiatement commencé les 
fouilles de Sour. Enfin, grâce aux facilités sans égales que m'a fournies le concours 
de l'armée et de la marine, j'ai pu, dans les premiers jours d'avril, ouvrir les fouilles 
de Tortose. 

Ainsi nos recherches se sont toujours continuées sur deux ou trois points à la fois, 
et chacune de nos quatre campagnes a eu au moins deux mois de travail (1). II a 
fallu la complaisance inépuisable de M. le général de Beaufort, le concours zélé de 
M. de Boisguéhenneuc, commandant du Colbert, le dévouement de tous mes colla- 
borateurs et l'intelligence rare de MM. les officiers et les soldats associés à nos tra- 
vaux, pour qu'un plan aussi compliqué ait pu s'exécuter. Certes, il y aurait eu des 
avantages à ne faire qu'une campagne à la fois et à donner successivement à cha- 
cune d'elles la somme de nos efforts communs; mais dès qu'il m'a été démontré que, 
à partir du mois de juin, les fouilles dans le sol deviendraient impossibles; dès que 
j'ai pu croire que, passé cette époque, le concours de l'armée, qui a été la condition 
essentielle de nos travaux, pourrait me manquer, je n'ai plus eu de choix. Il fallait 
ou renoncer à quelque partie de mon plan, ce qui eût été une faute capitale dans 
une entreprise qui, si elle peut avoir quelque mérite, doit avoir avant tout celui de 
fournir des données comparatives, ou m'arrêter au système des travaux simultanés. 
Je puis dire que l'adoption de ce système ne m'a laissé d'autre regret que celui 
d'être obligé de partager mon activité entre des séries de travaux également pleines 
d'attrait, dont une seule eût suffi pour m'attacher et m'occuper tout entier. 

Les fouilles de Saida et de Sour peuvent, à l'heure présente, être considérées 
comme terminées. Bien que je me réserve, en effet, de reprendre plus tard le dé- 



fi) J'ajouterai que, par une initiative pleine de courtoisie, M., le capitaine de Lubriat, d'ac- 
cord avec ses officiers et ses soldats, a voulu continuer à Gébeil, après mon départ, les fouilles 
que nous avions faites ensemble. Cette continuation de la campagne de Gébeil a produit de bons 
résultats, entre autres la découverte d'un curieux bas-relief égyptien. 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 145 

blaiement de la grande nécropole de Saïda (le seul travail pour lequel le concours 
de l'armée ne soit pas absolument indispensable); bien qu'aux environs de Sour j'aie 
été forcé, par des circonstances indépendantes de ma volonté, d'abréger quelques 
recherches, ces deux points ont tenu dans nos travaux la place proportionnelle qui 
leur appartenait, et le genre de résultats qu'il est permis d'en attendre paraît bieu 
déterminé. Je puis donc rendre compte à Votre Majesté de ce que ces deux métro- 
poles nous ont révélé de nouveau sur la religion, les mœurs et les arts de l'antique 
Phénicie. 



I. 

Saïda se présente à l'explorateur dans des conditions toutes particulières. Un seul 
point attire d'abord l'attention et la captive si exclusivement qu'on se fait scrupule 
de dérober pour d'autres recherches quelques-uns des instants qu'on peut y consa- 
crer. Comme Sour, Saïda n'a conservé au-dessus du sol presque aucune trace de 
son passé phénicien. La ville actuelle rappelle à chaque pas les croisés. Il suffit de 
parcourir les jardins et surtout les collines voisines de Hélolié et de Bramié, pour 
s'apercevoir que l'on foule le sol d'une ville brillante à l'époque romaine et byzan- 
tine. Quant à la vieille Sidon, mère de Chanaan, si l'on excepte quelques blocs gi- 
gantesques formant l'extrémité de l'ancien port, on en cherche en vain les vestiges. 
Mais, par une compensation que Tyr n'a pas encore offerte, une vraie Sidon souter- 
raine a été découverte il y a quelques années. Une plaine située à l'est de la ville 
s'est trouvée receler une des plus précieuses nécropoles que nous ait laissées l'anti- 
quité. Plusieurs fois remuée par les chercheurs de trésors, la caverne connue sous 
le nom de Mughâret Abloun (caverne d'Apollon), située au centre de cette plaine, et 
qui en forme en quelque sorte le point culminant, donna en 1855 à la science le sar- 
cophage d'Eschmunazar. Une immense attente fut excitée par cette découverte. 

On crut tenir le centre d'une nécropole royale ; il paraissait souverainement in- 
vraisemblable que le premier grand sarcophage phénicien que l'on découvrit pût 
être l'unique de son espèce, le seul qui portât une inscription. Des fouilles multi- 
pliées furent entreprises autour de la caverne; elles ont produit des résultats très- 
importants. Mais le sarcophage d'Eschmunazar n'en demeura pas moins un morceau 
unique. Aucune inscription ne vint réaliser les espérances que les esprits les plus 
timides s'étaient crus autorisés à former. 

Naturellement, c'est vers la nécropole, objet constant de la préoccupation de l'Eu- 
rope savante, que se dirigèrent tous nos efforts. Les fouilles précédemment entre- 
prises dans les environs immédiats de Mughâret Abloun étaient suffisantes pour 
inviter des chercheurs qui eussent été guidés par une vaine ostentation, ou qui 
comptaient trouver dans la vente des objets découverts une rémunération de leur 
travail, à porter plus loin leurs excavations. Mais j'ai pensé que les travaux dont la 
spéculation privée ne peut se charger, parce qu'ils n'ont d'autre but que de mettre 
en repos la conscience des philologues, étaient ceux qui nous regardaient le plus 
spécialement. 

Il importait de pouvoir dire d'une manière positive si les espérances que quelques 
personnes conservent encore sur cet endroit fameux doivent être définitivement 
abandonnées. Un déblaiement complet, poussé jusqu'au roc, pouvait seul fournir 
la réponse à une telle question. Ce travail ingrat, puisqu'il portait sur des terres 
déflorées, nous l'avons accompli avec un scrupule qui, en toute autre circonstance, 
eût pu paraître exagéré. 11 nous permet d'affirmer que jusqu'à une distance de 

iv 10 



146 REVUE ARCHÉOLOGIQUF. 

60 mètres à peu près de l'endroit où fut trouvé le sarcophage d'Eschmunazar, il n'y 
a aucune inscription à chercher : ce précieux sarcophage n'a échappé que par hasard 
à la destruction qui s'est promenée à l'entour. 

Ce résultat négatif, toutefois, ne fut pas le seul qui sortit pour nous de la minu- 
tieuse enquête à laquelle nous nous étions livrés. Indépendamment des distributions 
intérieures de la nécropole, qui constituent un vrai monument mis à jour par nos 
soins et dont nous avons rigoureusement respecté toutes les parties, nous décou- 
vrîmes un curieux reste de l'antiquité phénicienne, à l'endroit où il semblait qu'il y 
eût le moins de chance d'en trouver, je veux dire dans les terres souvent remuées 
qui remplissent l'intérieur de ia caverne d'Apollon (1J. En rapprochant des frag- 
ments épars trouvés en cet endroit, nous parvînmes à recomposer des parties essen- 
tielles d'un de ces sarcophages à tôte sculptée dont le musée du Louvre po sède déjï 
quelques exemplaires. 

Mais celui-ci présente des particularités absolument uniques. Au lieu que les sar- 
cophages du môme genre n'offrent qu'une gaine surmontée d'une tôte, laquelle se 
rattache à la gaîne d'une façon toute conventionnelle, la nôtre aspire à une imita- 
tion beaucoup plus complète des formes du corps. Des bras se détachent des deux 
côtés de la gaîne; l'une des mains tient un petit vase; une draperie pleine d'élé- 
gance, une sorte de chlamyde se dessine sur l'épaule. Faut-il voir dans ces particu- 
larités les signes d'un âge moderne? J'hésite fort à tirer une telle conséquence. Le 
travail des bras et des mains, celui qu'on peut le mieux apprécier, est trop bizarre, 
bien que très-achevé à sa manière, pour être l'ouvrage d'un artiste initié à l'art grec. 
Or comment supposer qu'à l'époque grecque ou romaine un sculpteur se fût attaché 
pour une pièce aussi considérable aux traditions d'un art abandonné? 

Il est très-vrai que l'art phénicien conserva presque jusqu'à l'époque chrétienne 
ses motifs favoris. Mais en traitant ces motifs, il adopta pleinement les détails et 
la facture du style grec. D'un autre côté, expliquer par de simples maladresses les 
singularités dont nous parlons n'e.st guère admissible dans un morceau auquel on a 
évidemment voulu donner beaucoup de soin. 

Des fouilles conduites sur un seul périmètre, avec le degré d'opiniâtreté que mé- 
ritaient les environs de la caverne d'Abloun, n'eussent point offert des chances suf- 
fisantes de découverte. Nous avons donc attaqué avec des procédés plus rapides les 
surfaces environnantes, et en particulier un point situé à l'est de la grande caverne. 
Sans présenter aucune giotte apparente, comme en offre le champ voisin du gîte 
d'Eschmunazar, ce point paiait en réalité celui où les caveaux phéniciens ont con- 
servé le plus d'intérêt. Le roc y est percé d'une série si continue de caveaux, h s 
cloisons qui séparent ces caveaux sont si minces, qu'on, est surpris que les niasses 
supérieures ne se soient pas effondrées depuis des siècles, dissimulant à jamais lis 
richesses qui y sont contenues. Ces caveaux sont de style fort divers. On peut les 
ranger en trois classes : 1° caveaux rectangulaires, s'ouvrant à la surface du sol par 
un puits de trois ou quatre mètres de long sur un ou deux mètres de large; au bas 
des deux petites faces de ce puits s'ouvrent deux portes, rectangulaires aussi, de la 
même largeur que la petite face, donnant entrée à deux chambres, encore rectangu- 
laires dans toutes leurs dimensions, où étaient placés les sarcophages. 

Ces grottes se distinguent par l'absence de tout ornement. Des entailles prati- 
quées des deux côtés du puits permettent d'y descendre, en s'aidant des pieds et des 



(1) Lady Esther Stanhope, qui dans les derniers temps s'était laissé séduire aux rêveries des 
chercheurs d'or, avait fut faire des fouilles dans le sol de la caverne. 



ACADEMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 147 

mains (1). Dans un seul cas, nous avons trouvé plusieurs de ces chambres réunies 
et formant par leur suite une vraie catacombe; 2° caveaux en voûte, offrant des 
niches latérales pour les sarcophages, et, dans le haut, ces soupiraux ronds, creusés 
à la tarière, qui nous ont tant préoccupés à Gébeil; 3° caveaux peints, décorés selon 
le goût de l'époque romaine, avec des inscriptions grecques. 

Souvent, du reste, ces caveaux se sont enchevêtrés les uns dans les autres et ont 
empiété l'un sur l'autre. Il est évident que longtemps après que le grand rocher plat 
choisi par les Sidoniens pour y tailler leur nécropole eût été criblé de caveaux, on 
continua d'y déposer de nouveaux cadavres. C'est ainsi que des fragments d'inscrip- 
tions grecques, d'une fort basse époque, ont été trouvés dans les caveaux les plus 
anciens. On sait que de tels méfaits étaient très-communs dans l'antiquité. Une des 
recommandations les plus fréquentes dans les inscriptions funéraires, celles de l'Asie 
Mineure, par exemple, est de ne pas déposer un autre mort dans le caveau. Eschmu- 
nazar, dans son inscription, se montre préoccupé de craintes du même genre. 

Ce qui frappe en entrant dans tous ces caveaux, c'est le spectacle de la dévastation 
dont ils ont été l'objet. Pas un sarcophage qui n'ait été violé ; quand l'enlèvement du 
couvercle a été trop difficile, on a pratiqué un trou à l'extrémité, et les objets de l'in- 
térieur ont été ramenés sous la main du voleur eu moyen d'un crochet. Souvent les 
objets dédaignés par le voleur se retrouvent près du sarcophage-, souvent aussi d'heu- 
reuses négligences nous permettent de glaner après lui. Les sarcophages eux-mêmes 
n'ont pas été épargnés; car, indépendamment des effractions barbares dont je par- 
lais tout à l'heure, la nécropole de Sidon a été durant des siècles une carrière de 
marbres précieux. L'empressement avec lequel les marbres qui en sortent de nos 
jours sont recherchés par les indigènes, montre sur quelle échelle ce genre de des- 
truction a dû s'exercer autrefois. 

Nul doute que les caveaux rectangulaires ne soient les plus anciens. C'est là que 
l'idée de la sépulture antique apparaît dans toute sa grandeur. Nulle ostentation, 
nul souci du passant, unique préoccupation d'honorer le mort comme s'il vivait 
encore. Les lignes constamment horizontales et l'absence de toute influence grecque 
ou romaine, la simplicité extrême du plan, la grande profondeur de ces excavations, 
qui feraient supposer que la couche de terre végétale dont le rocher est maintenant 
couvert n'existait pas quand elles furent taillées, le peu de souci des petits détails 
et de tout ce qui tient à la commodité, enfin, par-dessus tout, la façon rigoureuse 
dont ces sépultures répondent aux images bibliques, sont autant de traits qui éta- 
blissent d'une manière décisive la priorité desdits caveaux. 

Le puits où l'on descendait le cadavre, et dont la bouche béante semblait toujours 
appeler de nouvelles proies, est cette gueule du scheol (os put et) qui avait donné 
lieu à l'image si fréquente chez les Hébreux pour signifier la mort : « La bouche du 
puits l'a dévoré. » Les caveaux rectangulaires sont pour nous bien décidément les 
caveaux phéniciens, antérieurs à Alexandre, ou certainement du moins à la conquête 
romaine et au changement total de mœurs que cette conquête amena dans le pays. 

Les sarcophages que l'on trouve dans les trois espèces de caveaux dont je parlais 
tout à l'heure ne diffèrent pas moins que les caveaux eux-mêmes. Les caveaux cin- 



(1) D'autres puits beaucoup plus étroits et dont le fond est rempli d'eau se remarquent encore 
dans la nécropole. Ou n'a pu réussir à les dessécher II est remarquable que ces puits n'ofTri'nt 
pas les entailles dont nous venons de parler. Nous essayerons, cependant, dans une saison plus 
favorable, de vérifier s'ils ne conduisent pas, ainsi qu'on l'a souvent supposé, à des caveaux 
encore plus profonds. 



148 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

très offrent des sarcophages en terre cuite, ou des cuves ornées de guirlandes à cou- 
vercle arrondi, ou simplement de grands trous carrés, creusés dans le sol même de 
la grotte, ou des niches latérales. Le caveau peint renferme uniquement des sarco- 
phages en forme de cuve, avec couvercle arrondi, ornés de riches sculptures toutes 
du même genre. Des têtes de lion ou de panthère, d'un beau style, soutiennent des 
guirlandes massives et un peu chargées. Des masques et des guirlandes décorent les 
extrémités. Bien que de tels monuments n'aient pas de droits stricts à s'appeler 
phéniciens, comme ils sont empreints d'un goût fortement provincial, j'en apporterai 
des spécimens. Les caveaux rectangulaires, enfin, offrent, et offrent seuls, un genre 
de sarcophages absolument à part (je veux parler de ces grands sarcophages en 
marbre, à gaine et à têtes sculptées, qui sont en quelque sorte le produit spécial 
de la nécropole de Saïda). Nul doute que tous ces caveaux n'en fussent peuplés au- 
trefois; les débris s'en retrouvent de tous les côtés; mais telle est l'avidité avec la- 
quelle, à une époque inconnue, ces beaux blocs de marbre ont été exploités, que les 
seuls exemplaires qui soient venus jusqu'à nous sont ceux qui, cachés dans des angles 
ou dans des caveaux détournés, ont échappé à l'attention des spoliateurs. 

Ces distractions ont été heureusement assez nombreuses dans le champ que nous 
avons fouillé. Six nouveaux sarcophages, en effet, et les fragments d'un septième 
(sans parler de celui de la caverne d'Apollon), ont été le fruit de nos recherches. 
Joints à ceux que possède déjà le musée du Louvre, ils formeront une série lumi- 
neuse qui permettra, sans aucun doute, d'établir entre eux une rigoureuse chrono- 
logie, et jettera sur l'histoire de l'art phénicien un jour décisif. Des siècles, en effet, 
ont dû séparer le plus archaïque de. ces monuments du plus moderne. Le plus 
archaïque est, selon moi, une gaine aux formes courtes et aplaties, une vraie momie 
de marbre qu'on dirait venue d'Egypte toute taillée. 

Le plus moderne est une tète d'homme presque en ronde bosse, où l'influence 
grecque est incontestable. Entre ce» deux extrêmes, nos huit tètes offrent une série 
non interrompue de transitions. La perfection est pour nous réunie dans une forte 
tète d'homme, que nous appelons Hercule de Tyr, tète pleine de grandeur et de 
calme, où est évité jusqu'au défaut essentiel d'une telle sculpture, le manque de vie 
et d'expression. L'état de conservation des six grands sarcophages qui n'ont pas été 
remarqués des spoliateurs est quelque chose de surprenant. Des nombreux débris de 
marbre recueillis à l'entour, nous avons réussi à reconstituer le contour d'une tête 
qui a dû être martelée à dessein. C'eût été, je crois, la plus frappante, si le hasard 
lui avait permis de venir jusqu'à nous. Je rapporterai également une cuve sans cou- 
vercle, dont le travail, où l'on a visé à reproduire les nervures extérieures d'une 
momie, offre quelque chose de tout à fait particulier. 

A quelle époque rapporter au moins les termes extrêmes de cette série de monu- 
ments? Écartons d'aboid jusqu'à la pen-ée de l'époque romaine ou des derniers 
temps des Séleucides. Des monuments aussi frappants d'originalité ne sauraient 
être le fruit d'une époque d'imitation servile des formes grecques. D'ailleurs, les 
caveaux où on les trouve sont notoirement plus anciens. Écartons, d'un autre côté, 
la supposition d'une trop haute antiquité, même pour les plus archaïques. La Syrie 
n'a pas de marbres, du moins de l'espèce de ceux qui nous occupent; or l'emploi des 
matériaux importés est ici le signe d'un âge relativement moderne. 

Le style de ces monuments amène la même conclusion. L'influence de l'Egypte 
est évidente. Leur forme n'a pas sa raison d'être en elle-même; elle ne s'explique 
que par l'idée bizarre de donner au couvercle du tombeau l'apparence d'une momie. 
C'est l'imitation peu logique de quelque chose d'étranger; c'est un art qui ne s'ex- 
plique que par le dehois. Nos saicophages sont à vrai dire les échelons divers d'un 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 1 19 

type sépulcral dont le point de départ est la momie égyptienne, et le point d'arrivée 
la statue grecque en ronde bosse, couchée sur le tombeau. Ils sont tous postérieurs 
au sarcophage d'Eschmunazar, où l'imitation de la momie est bien plus exacte, mais 
antérieurs au triomphe définitif de l'art grec en Orient, triomphe qui fut probable- 
ment le signal de leur désuétude. Celui de tous que je regarde comme le plus mo- 
derne porte des restes de peintures. La tête y a tant de saillie et est tellement d ta- 
chée de la gaîne, qu'on n'est plus qu'à un pas de la statue couchée. Dans un autre, 
à peu près contemporain, le profil offre quelque chose de l'idéal grec; dans les deux 
dont je viens de parler, la jonction de la tète à la gaîne se fait de la manière la plus 
maladroite, et les courbes du chevet sont tout à fait de mauvais goût. C'est la déca- 
dence du genre. Au lieu de la simple donnée primitive, toute hiératique, on aspire à 
une sorte de vraisemblance, on veut faire des tètes vivantes ; on se met en contradic- 
tion avec la loi du genre, et l'on tombe dans la gaucherie. 

Nos sarcophages sont donc, selon moi, des produits de l'art phénicien à une épo- 
que moyenne, c'est-à-dire dans cette longue période qui s'étend de la fin de la domi- 
nation assyrienne aux Séleucides. Ce fut pour la Phénicie une époque plus brillante 
en un sens que sa période autonome. Maîtres de toute la marine de la Perse, les 
Phéniciens arrivèrent alors à un degré de richesse surprenant. Ce fut aussi l'époque 
où l'imitation de l'Egypte était le plus en vogue. Un heureux hasard nous ayant fait 
découvrir à côté de l'un des sarcophages les restes des toiles qui avaient servi à l'em- 
baumement du cadavre, nous avons pu constater que le corps était traité à l'inté- 
rieur du sarcophage selon les pratiques égyptiennes. On décidera plus tard s'il ne 
faut pas chercher dans les procédés de nos sculptures quelque analogie avec les der- 
nières sculptures de Ninive et celles de Persépolis. 

Aucun des sarcophages que nous avons découverts ne porte d'inscriptions, et ce- 
pendant jamais surfaces ne furent aussi bien préparées pour en recevoir que ces 
espaces lisses de la gaîne, où il semble qu'on se soit interdit tout ornement pour 
laisser au graveur un champ libre. Il est nécessaire, pour comprendre ce fait sin- 
gulier, de se bien rendre compte de la notion du tombeau chez les Phéniciens, de 
l'usage auquel ces sarcophages étaient destinés. C'étaient des cercueils de marbre, 
non des tombeaux. Personne ne les voyait. Enterrés dans des caves profondes, ils 
servaient à honorer 1p mort; mais les inscriptions y eussent été presque inutiles. Si 
le sarcophage d'Eschmunazar fait exception, c'est que ce sarcophage, il ne faut pas 
l'oublier, n'a pas été trouvé dans un caveau; il était en plein air et pouvait être vu 
des passants. 

Les sarcophages à têtes sculptées ne sont pas les seuls que l'on trouve dans les 
caveaux rectangulaires. On y rencontre d'autres sarcophages, tous semblables ente 
eux : ce sont de vastes cuves en beau marbre blanc, avec couvercle triangulaire très- 
surbaissé. Ces sarcophages ne portent absolument aucun ornement. J'en prendrai 
cependant un exemplaire. Leur taille colossale, le travail excellent du marbre, la 
justesse de leurs proportions, leur donnent un véritable caractère de beauté. 

Un grand nombre de petits objets usuels ou de parure ont été trouvés dans les 
divrrs tombeaux que je viens de décrire. Nous rapportons aussi quelques bonnes 
monnaies à légendes phéniciennes, et nous avons acquis au prix du métal un sarco- 
phage en plomb d'un joli travail. 

Un résultat, enfin, auquel j'attache beaucoup de prix, bien qu'il ne puisse être ap- 
précié que de ceux qui voyagent en Orient, c'est le dégagement de. la nécropole elle- 
même. Nos déblaiements ont, été opérés de manière à laisser à découvert toutes les 
parties de ce curieux travail souterrain. Peu de monuments de l'antiquité ont un 
aspect plus frappant et mettront plus directement en contact avec le passé. Votre 



150 • REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Majesté ayant voulu que les terrains où se trouvent ces curieux hypogées deviennent 
la propriété de la France, il suffira d'un ordre de S. Exe. M. le ministre des affaires 
étrangères à la personne chargée de la gérance des autres propriétés françaises à 
Saida, pour les empêcher d'être comblés de nouveau, ainsi que cela a lieu toutes les 
fois que les déblaiements de ce genre sont faits dans des vues d'exploitation privée. 
L'obligation de maintenir une certaine proportion entre les parties diverses de 
notre mission, nous fit seule mettre fin aux fouilles de Saïda. Je ne m'y résignai 
qu'en songeant combien il me sera facile de les reprendre quand on le jugera con- 
venable. Si Votre Majesté l'agrée, on pourra, l'automne prochain, continuer le dé- 
blaiement, au moins dans les tertains achetés par la France, où plusieurs points de 
grande espérance n'ont pu encore être dégagés. Il sera bon aussi de reprendre un 
vaste espace, connu sous le nom de Beyador, où déjà des recherches, mais des re- 
cherches insuffisantes, ont été faites autrefois, et pour lequel nous avons pasté des 
conventions qui nous donnent pendant un an. le droit de fouille. Enfin des rochers 
taillés, situés au sud des terrains qui ont jusqu'ici attiré l'attention, renferment cer- 
tainement des grottes sépulcrales qu'il faudra visiter. 



II. 

Les fouilles de Sour offrent beaucoup plus de de difficultés que celles de Saïda. Je 
ne pense pas qu'aucune grande ville ayant joué pendant des siècles un rôle de pre- 
mier ordre ait laissé moins de traces que Tyr. Un voyageur qui ne serait pas averti 
traverserait, sans contredit, tout l'espace qui s'étend de la Ka^mie à Ras-el-Aïn sans 
se douter qu'il foule le sol d'une ville ancienne. Dans l'île même, où le noyau de 
l'agglomération tyrienne n'a jamais complètement disparu, tout est l'ouvrage des 
croisés ou des Sarrasins. 

Des aqueducs, une basilique chrétienne, quelques colonnes hors de leur place, 
voilà tout ce qui reste de l'une des métropoles les plus peuplées de l'antiquité. Le 
rôle constamment brillant de Tyr, depuis une époque reculée jusqu'à sa destruction 
finale en 1291, est sans doute la cause de cette totale disparition. Les descriptions 
des historiens des croisa les prouvent qu'au douzième siècle Tyr était purement et 
simplement une grande ville à la façon du moyen âge. La terrible destruction qui 
suivit le dernier assaut des Sarrasins en fit un monceau de pierres, d'où les localités 
plus favorisées, Saïda, Saint-Jean d'Acre, tirèrent des matériaux p)ur leurs bâti- 
ments. Le chétif mouvement de renaissance qui s'y fait sentir depuis une centaine 
d'années n'a fait qu'effacer encore sous de mesquines constructions le souvenir de la 
vieille cité. Pour trouver la ville de Guillaume de Tyr, il faut maintenant tra- 
verser un ou deux mètres de décombres, provenant de frêles édifices élevés, il y a 
moins d'un siècle, parles beys métualis et par Ibrahim. 

Je ne disssimulerai pas le peu d'attraits que Tyr m'offrit d'abord. On vaste espace 
situé au sud de l'île, et qui correspond à l'Eurychore (sorte de place Saint-Marc de 
l'ancienne Tyr), présentait, il y a un siècle, une masse compacta de ruines. Mais les 
fouilles que les gens du pays y ont faites pour chercher des marbres précieux l'ont 
totalement appauvri. On hésite à faire des tranchées suivies dans des buttes compo- 
sées de matériaux concassés, rebut des tailleurs de pierres de l'émir Beschir, de 
Djezzar et d'Abdallah-Pacha. 

La vaste plaine située vis-à-vis de Sour renferme sans doute des débris d'un haut 
intérêt; mais à part le rocher isolé de Maschouk, il n'existe pas dans cette uniforme 
prairie un seul point qui invite plus qu'un autre à entamer le sol. Les dunes de sable 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. loi 

qui se sont entassées sur la digue et les parties adjacentes de la côte couvrent sans 
doute dps quartiers de l'ancienne ville; mais j'ai bientôt pu me convaincre que les 
fouilles extrêmement pénibles que l'on ferait sur ces points ne rendraient que de 8 
parties de la ville romaine. Ressaisir la Tyr phénicienne à travers ce réseau d'oblité- 
rations successives m'apparut comme la tâche de celui qui voudrait retrouver à Mar- 
seille la cité primitive des Phocéens. 

Autant les fouilles de Tyr paraissaient devoir être ingrates, autant les environs de 
cette ville célèbre offraient des endroits pleins de tentations. Depuis des siècles, les 
enviions de Tyr sont un véritable désert. Dans un rayon de quatre ou cinq lieues 
j'eus bientôt reconnu des endroits excellents, où l'antiquité était encore à nu. Dès 
lors, mon plan fut arrêté. 

Pour ne pas encourir le reproche d'avoir négligé un point aussi célèbre que Tyr, 
je m'imposai un certain nombre d'expériences, en vue surtout d'éclairer les questions 
intéressantes de topographie que soulève l'emplacement de l'ancienne ville; mais je 
résolus de faire porter mon effort principal sur des points écartés, tels que Raj-el- 
Aîn, Burdj-el Hawé, Kabr-Hiram, Oum-cl-Awamid. L'exécution d'un tel plan offrait 
de grandes difficultés. Ces points, à l'exception du premier, sont complètement dé- 
serts et beaucoup trop éloignés de Sour pour qu'il fût possible d'y mener tous les jours 
les travailleurs. Grâce aux dispositions prises par M. le général de Beaufort, grâce à 
l'abnégation courageuse de MM. les officiers et en particulier de M. le sous-lieutenant 
Brouillet, tous les obstacles ont pu être levés. Des points où les plus hardis voyageurs 
n'avaient passé que quelques heures ont été fouillés pendant des semaines, et notre 
campagne de Tyr, que je craignais de voir stérile, nous a donné des résultats moins 
brillants peut-être, mais en un sens plus importants et certainement plus variés que 
ceux de Saïda. 

Le premier point que j'essayai d'éclaircir à Sour même fut la question des nécro- 
poles de Tyr. Une opinion assez généralement adoptée veut que l'on ne trouve pas de 
tombeaux aux environs immédiats de Sour, et c'est pour ce motif que M. de Bertou, 
suivi par beaucoup d'autres, a voulu placer la nécropole de Tyr à Adloun. Un exa- 
men approfondi de la nécropole d' Adloun eût suffi pour écarter cette hypothèse. 
Cette nécropole, en effet (outre qu'elle est située à quatre ou cinq lieues de Tyr), 
est presque toute chrétienne. En tout cas, l'argument principal sur lequel on se fonde 
pour chercher si loin les tombeaux des Tyriens est bien faible. De tous les côtés, 
les sépultures abondent à Tyr et dans ses environs. Il y en avait dans l'île même. Une 
tranchée profonde, exécutée dans la partie culminante de l'île, nous a menés à un 
véritable entassement de débris et d'objets funéraires. Il y en avait dans la plaine, 
près de l'aqueduc. Ayant fait tenter le sol sur la route de Sour à Maschouk, à un 
endroit où beaucoup de grosses pierres se laissent entrevoir, j'ai été conduit à une 
série de grands et beaux sarcophages, tous de même forme : cuve rectangulaire, à 
parois très-épaisses, couvercle prismatique très-massif, à angle supérieur très-aigu ; 
aux quatre coins, oreillons très-gros et arrondis ; nul ornement. Cette traînée de 
tombes, s'il m'est permis de parler ainsi, s'étend jusqu'aux pentes de Maschouk, qui, 
du côté du nord et de l'est, sent couvertes de monuments funéraires. 

Il y en a enfin sur toute la chaîne de collines qui limite la plaine de Tyr du côté de 
l'est, surtout à l'endroit nommé El-Av)watin. Cet endroit, situé au point- où une 

igné tirée par Sour et Maschouk percerait ladite chaîne de collines, offre sur une 
surface de près d'un quart de lieue une masse de rochers crayeux, qui est à la lettre 
évidée dans tous les sens par des chambres sépulcrales contenant deux et trois ran- 
gées de tombeaux. Nous bommes entrés dans plus de vingt chambres de ce genre; 
mais le nombre en est infiniment plus considérable. Partout, eu effet, le sol de cette 



152 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

région est effondré d'une manière qui accuse avec évidence sous la terre des caveaux 
dont la voûte (vu le peu de cohésion de la roche crayeuse] s'est écroulée. Quelques 
expériences ont fixé nos idées à cet égard. En somme, El-Awu-atin constitue le plus 
bel hypogée peut-être de la Phénicie (1); mais il n'y faut chercher ni inscriptions ni 
objets d'art. Le vide absolu de ces tombes, creusées aux parois du rocher, a quelque 
chose de surprenant ; d'autres grottes, situées plus au sud, nous ont offert des entrées 
semblables à celles des caveaux rectangulaires de Saïda ; mais, à l'intérieur, des 
voûtes et la disposition des caveaux modernes. Une belle caverne à trois nefs, connue 
sous le nom de Mughàret errouk, que nous avons déblayée, ne me paraît pas non 
plus fort ancienne. 

La topographie de Tyr nous a fort préoccupés. J'ai admiré la pénétration avec 
laquelle M. Movers a débrouillé ce sujet difficile et rectifié, de son cabinet de Breslau, 
les vues des témoins oculaires. Sur deux points, cependant, j'ai été amené à m'é- 
loigner des opinions de cet éminent critique. Ne pouvant trouver dans l'île actuelle 
une place pour toutes les parties de l'ancienne Tyr, et en particulier pour la petite 
île, réunie ensuite à la grande, où était situé le temple de Melkarth, les géographes 
et les historiens ont généralement admis, depuis le travail de M. de Bertou, que toute 
une portion considérable de l'île, dont aurait fait partie le temple de Melkarth, a 
disparu dans la mer, par suite de tremblements de terre. C'est là une hypothèse que 
nos vérifications, faites avec le concours de M. le commandant du Co/6crr, rendent 
mpossiblc à maintenir. L'ile de Tyr n'a jamais été plus grande qu'elle n'est aujour- 
d'hui, la côte occidentale offre actuellement le même niveau qu'elle avait dans les 
temps anciens; les colonnes. éparses à l'endroit où battent les vagues ne proviennent 
pas d'édifices antiques situés à cet endroit, mais bien des tours ruinées de l'enceinte 
des croisés. On sait, en effet, que dans toute la Syrie les croisés ont eu l'habitude 
d'insérer dans les murs de leurs forteresses les colonnes d'édifices anciens qu'ils trou- 
vaient sur le sol. Où donc chercher l'ile de Melkarth'? Il faut la voir, selon moi, dans 
le promontoire sud-ouest de l'île actuelle. Ce promontoire ne se relie à l'île princi- 
pale que par des terres basses. Le roc est, à cet endroit, au-dessous du niveau de 
la mer. Les fouilles que j'ai fait faire sur le promontoire ne m'ont rien révélé d'im- 
portant. Mais on conçoit très-bien que, devant les ouvrages que les croisés élevèrent 
en cet endroit, tout vestige du temple de Melkarth ait disparu. 

Ces recherches diverses nous ont donné quelques sculptures, entre autres une jolie 
petite tête égyptienne en terre cuite, trouvée sous une masse de plus de huit mètres 
de décombres, un bas-relief semblable à ceux que l'on trouve fréquemment en Afri- 
que (génisse broutant une gerbe), et plusieurs inscriptions grecques. Jusqu'ici on ne 
possédait aucune inscription de Tyr. Les remblais de la colline de Maschouk nous 
ont offert une masse de débris antiques. Il est probable que tout le couronnement 
ancien de la colline est là entassé, et que si une baguette magique pouvait rappro- 
cher ces lambeaux, le rocher, encore si pittoresque, qui domine la plaine de Tyr, 
reprendrait son antique beauté; mais le tout est trop broyé pour qu'on en puisse tirer 
quelque induction, et nos recherches, de ce côté, ont été à peu près sans résultat 
matériel. 

J'ai hâte d'entretenir Votre Majesté des fouilles que nous avons entreprises daus 
un rayon plus étendu autour de Tyr. Le célèbre monument connu sous le nom de 
tombeau d'Hiram, situé à deux heures de Tyr, et autour duquel on avait cru re- 



(1) C'est là sans doute qu'il faut chercher ces {moyîioy; XiOivouç eropov;, mentionnés comme 
des monuments hors ville par un des auteurs qu'avait lus Photius. {Bibl., p. lit.) 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. Io3 

marquer les traces d'une nécropole, nous attira d'abord. Nous reconnûmes bientôt 
que les décris qui entourent le grand tombeau, et parmi lesquels ou trouve en effet 
les restes de deux ou trois autres beaux sarcophages, n'étaient pas ceux d'une né- 
cropole, mais bien d'une ville ou d'un village. Nos fouilles mirent à jour des mai- 
sons, ou plutôt des fermes, avec un outillage complet d'exploitation agricole (auges, 
pressoirs, meules, etc.). Les nombreuses ruines de villages qu'on trouve dans la 
régi ;n de Sour, et en général dans toute la Phénicie, nous avaient offert le même 
mélange. 

Partout les tombeaux s'étaient montrés à nous dans le voisinage immédiat de 
puits, de citernes, de pressoirs. Il faut se rappeler qu'heureusement pour la bonne 
entente de l'art, le cimetière, avec sa banalité obligée, n'existait pas dans la bonue 
antiquité, que les tombeaux y étaient adossés aux maisons, mêlés à toute la vie. L'u- 
sage de se faire enterrer à la campagne parait avoir été très-fréquent dans la région 
de Tyr. Les ruines de villages anciens, dont j'aurai bientôt occasion de parler à 
Votre Majesté, et dont l'aspect est le même que celui de Kabr-Hiram, renferment de 
magnifiques sépultures qui, probablement, n'étaient pas celles de paysans. Le pré- 
tendu tombeau d'Hiram lui-même, dont l'aspect est pourtant si monumental, paraît 
avoir été adossé, jusqu'à une partie de sa hauteur, à une ferme, du côté du nord. 
Les pieires du tombeau de ce côté sont absolument brutes. Nos fouilles ont mis à 
jour, de ce même côté, des travaux singuliers, un escalier oblique se rattachant aux 
fondations mêmes du mausolée et au moins aussi ancien que lui, lequel conduit à un 
grand caveau voûté, très-élevé, revêtu de cailloutage, n'offrant ni uti caractère sé- 
pulcral, ni un caractère religieux. J'avoue que ce singulier appendice, et aussi tout 
l'aspect des champs voisins, où rien ne rappelle la haute antiquité, m'ont inspiré 
bien des doutes sur l'âge du prétendu tombeau d'Hiram, et ces doutes ont été forti- 
fiés quand j'ai trouvé dans la région d'Yarôn et d'Aïn-Ibl des tombeaux de l'époque 
romaine construits dans un style aussi massif et aussi colossal. 

Une découverte inattendue vint bientôt confirmer mes conjectures sur le genre 
d'importance que la localité qui nous occupait avait eu dans l'antiquité. En déga- 
geant quelques débris de peu d'apparence situés à 200 mètres environ du tombeau, 
du côté de Sour, nous fûmes conduits à une mosaïque placée à 30 ou 40 centimètres 
seulement au-dessous du sol. Complètement dégagée, la mosaïque se trouva mesurer 
14 mètres 32 centimètres de long sur 10 mètres 42 centimètres de largeur. C'était le 
pavé miraculeusement conservé d'une petite église byzantine, dont le plan se lisait 
clairement sur le sol. Une inscription nous apprit bientôt que l'église fut consacrée à 
saint Christophe, l'an 701, sous le chorévèque Georges et le diacre Cyrus, au nom des 
fermiers, des laboureurs et des fruitiers de l'endroit. L'ère employée dans l'inscription 
est sans doute l'ère d'Antioche, très-usitée en Syrie ; la date serait donc 652 ou 653 
de notre ère. L'inscription établit, dans tous les cas, que jusqu'à l'islamisme la loca- 
lité nommée maintenant Kabr-lliram était une banlieue de Tyr riche en exploita- 
tions agricoles, et devenue probablement une propriété de l'église. Comment, dix ou 
douze ans après la victoire des premiers conquérants arabes, les chrétiens avaient-ils 
assez de richesses et de tranquillité d'esprit pour exécuter un tel ouvrage? C'est ce 
dont on a lieu d'être surpris. Sans doute la mosaïque était achevée ou à peu près 
avant la conquête, et l'année 652 marque seulement la date de la consécration. Il 
semble du reste que ce précieux pavé n'a guère été foulé. Sa belle conservation fe- 
rait supposer que l'église fut détruite très-peu de temps après son achèvement. Nous 
fûmes confondus en le trouvant par moments à peine recouvert de 20 centimètres de 
terre végétale; des figuiers, dont les racines avaient pris dans cette mince couche 
un développement tout horizontal, l'avaient préservé de la charrue. 



154 REVUE ARCHÉOLOGIQUE 

Votre Majesté a voulu que ce beau monument de l'art byzantin fût transporté à 
Paris, et un mosaïste de Rome travaille en ce moment à son enlèvement. La mosaïque 
de Kabr-Hiram mérite tous ces soins par la beauté de son dessin, la merveilleuse 
richesse de ses couleurs, la délicatesse infinie de son plan et les charmants détails 
qu'elle renferme. Si l'exécution est restée parfois un peu au-dessous des intentions 
du dessinateur, on le regrette à peine, tant l'ensemb'e séduit et tant les sujets inté- 
ressent. Elle offre, comme l'église elle-même, trois travées. Celle du milieu, un peu 
plus courte que les deux autres, comprend l'inscription, qui était placée au pied de 
l'autel, une rosace, et faisant face à la porte, un riche enroulement de 31 médaillons, 
divisés et reliés entre eux par des rinceaux ornés de feuillages et de fleurs, qui s'é- 
chappent de vases situés aux quatre coins. Ces médaillons représentent des sujets de 
fantaisie (combats d'animaux, scènes rustiques, jeux d'enfants, représentations em- 
pruntées à la symbolique du Physiologus). L^s deux travées latérales se composent 
de 74 médaillons représentant les douze mois, les quatre saisons, les quatre vents, et 
une série d'animaux et de fruits. Les espaces entre les piliers sont occupés par huit 
cadres représentant des animaux qui se poursuivent l'un l'autre; ce sont les parties 
lus plus achevées. Les autres parties vides sont remplies par des fleurons ou par des 
coupes. Toutes les parties de l'ouvrage sont reliées par des torsades d'un goût 
exquis. 

Kabr-Hiram, tout en nous donnait des résultats d'un grand intérêt, avait été sté- 
rile pour nos reelier hes d'antiquité phénicienne. Oum-el-Awamid devait nous offrir, 
sous ce rapport, d'amples compensations. Le mérite d'avoir signalé l'importance 
archéologique d'Oum-el-Awamid appartient à M. de Saulcy. Ce fut sur l'indication 
de cet ingénieux voyageur que M. le comte Melchior de Vogué s'y arrêta quelques 
heures et recueillit ces notes rapides, mais pleines de justesse, où les seules erreurs 
sont celles qu'on ne pouvait éviter qu'en fouillant le sol. Trois points attirent d'a- 
bord l'attention à Oum-el-Awamid : 1° une acropole dominant la plaine, et où se dé- 
tachent des colonnes d'ordre ionique; 2° une construction égyptienne, située à quel- 
ques minutes de, là; 3° un grand nombre de maisons, dont le mode de construction 
parut à M. de Vogué rappeler celui des monuments dits cyclopéens. Ces trois points 
ont successivement appelé notre attention; c'était par l'acropole qu'il était naturel de 
débuter. 

Les premiers coups de pioche nous causèrent une véritable déception. Ces ruines, 
en apparence les plus intactes de toute la Syrie, étaient loin d'être vierges. Les co- 
lonnes, d'un effet si pittoresque, ne posaient pas sur leurs bases; c'étaient des fûts 
brisés, enfoncés en terre comme des pieux, ainsi que cela a lieu dans les plus misé- 
rables khans de la Syrie. La grande colonne, qui a l'air d'être complète, porte un 
chapiteau qui n'est pas le sien, et si elle est sur sa base, ce qui est douteux, elle y a 
été sûrement remise. Toutes les constructions de l'acropole portaient la trace des 
désordres les plus profonds; à peine un plan s'y laissait-il entrevoir. 

Il devint bientôt évident pour nous qu'après la destruction de la ville ancienne 
située en ce lieu, des barbares ou des pauvres g^ns, à une époque inconnue, s'étaient 
blottis dans ces ruines et s'étaient construit, avec les débris épars autour d'eux, de 
misérables abris. Heureusement ces remaniements n'étaient pas allés jusqu'à altérer 
le caractères des matériaux primitifs. Les membres des vieilles construc: ions se re- 
trouvaient dans les combinaisons artificielles où on les avait fait entrer, et bientôt 
nous eûmes entre les mains les éléments de plusieurs édifices doriques et ioniques qui 
avaient recouvert l'acropole, et qui appartenaient certainement non à l'époque ro- 
maine, comme l'avait supposé M. de Vogué, mais bien à l'époque grecque la plus 
pure. Les chapiteaux ioniens le disputaient par leur finesse à ceux des petits tem- 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 155 

pies de l'acropole d'Athènes (1). En tout cas il nous parut difficile que postérieure- 
ment à Alexandre ou aux premiers Séleucides, on eût pu élever des édifices d'un style 
aussi pur. Plusieurs fragments de sculpture grecque vinrent nous confirmer dans la 
même idée. Tous ces ouvrages sont en pierre du pays. C'est à l'époque romaine que 
l'usage des colonnes de marbre et de granit, que Ton faisait venir d'Egypte et de 
Grèce, répandit sur tous le? monuments de la Syrie un vernis fatigant de monotonie 
et de banalité. 

La construction égyptienne dessinée par M. de Vogué fut ensuite par nous soigneu- 
sement étudiée. Quelques erreurs, que ce consciencieux explorateur eût évitées s'il 
eût eu une pince à sa disposition pour retourner les pierres, nous furent révélées: 
le couronnement de sa porte égyptienne doit être supprimé; la clef du linteau n'est 
pas celle qu'il a cru; le globe central est ailé. Maiss^s vues fondamentales restèrent 
après notre enquête pleines de vérité. Nul doute qu'il y ait eu à l'endroit qu'il a le 
premier signalé à l'attention des savants une série de constructions dans le siyle 
égyptien. Tous les détails de sculpture trouvés à l'entour sont dans ce style. Seule, 
une belle pierre carrée, à palmettes, porte des ornements analogues à ceux des mo- 
numents de l'acropole : elle faisait probablement partie de quelque ameublement 
intérieur. Bien que le génie iconoclaste de la Syrie se soit exercé ici avec une fureur 
particulière, et que toutes les têtes par exemple aient été scrupuleusement martelées, 
j'ai rapporté ces divers fragments figurés. Une ou deux têtes, malgré les ravages 
qu'elles ont soufferts, ont encore toute leur physionomie; quelques-unes de ces clefs 
qui couronnent invariablement toutes les portes monumentales de l'ancienne Phé- 
nicie, et qui représentent le globe ailé de l'Egypte flanqué de deux aspics, offrent 
un caractère singulièrement archaïque. Plusieurs sphinx, enfin, assez bien conservés, 
nous donnent sans doute la forme particulière que ces animaux fantastiques avaient 
prise en Phénicie, et qu'on désignait sous le nom de chérub. Un de ces sphinx pré- 
sente sur la poitrine un système d'ornements tout à fait original. 

Quant aux maisons que M. de Vogué regarde tomme des constructions cyclo- 
péennes et d'une haute antiquité, il nous a été impossible d'y voir autre chose que 
des constructions grossières d'une époque peut-être assez moderne, ouvrage des mi- 
sérables populations qui se sont installées dans les débris de la ville antique. Des 
constructions du même genre, en effet, se sont rencontrées dans l'acropole, bâties sur 
un sol exhaussé et composé de décombres, au seuil même ou entre les colonnes des 
vieux édifices. Circonstance plus décisive encore, ces masures sont composées le plus 
souvent des débris d'édifices anciens employés à contre-sens. C'est en démolissant, les 
murs prétendus cyclopéens que nous avons trouvé quelques-uns de nos morceaux les 
plus délicats; c'est enfin dans les fondements de ces chétives constructions que nous 
avons trouvé les trois pierres auxquelles, dans notre butin d'Oum-el-Avvamid, j'at- 
tache le plus de prix, je veux dire trois inscriptions phéniciennes, qui apporteront, 
je n'en doute pas, aux dscussions des philologues européens un élément plein d'in- 
térêt. 

Une de ces inscriptions est parfaitement conservée. C'est un vœu d'un certain Ab- 
délim, fils de Mathan, fils d'Abdélim, fils de Baalschamor ou dieu Baal-Schemesch 
(Baal-Soleil). Une, autre est un vœu d'un certain Abdeschmoun à Astarté. Cette der- 
nière était inscrite sur un cube de pierre, entaillé d'un coté, objet que l'on rencontre 



(1) L'idée inverse, à savoir que les Grecs auraient emprunté à la Phénicie ces ornements déli- 
cats, ne nous a pas arrêtés. C'est avec les marbres de la Grèce, en effet, que de telles furmes 
sont en harmonie; elles sont ici en contradiction avec la nature grossière des matériaux et portent 
e caractère de pures imitations 



150 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

très-fréquemment ici aux environs des temples, et qui servait probablement à con- 
tenir les objets offerts à la divinité. La troisième se lit sur le bord d'un objet ellip- 
tique, évidé et divisé dans la partie concave par des rayons partant d'un même foyer. 
J'y vois un cadran solaire. Mutilée des deux bouts, cette inscription, quoique très- 
lisible, ne donnera jamais lieu, je le crains, qu'à des conjectures. Nos trois inscrip- 
tions sont écrites d'une façon fort régulière ; on les croirait d'une même main ; mais 
le caractère en est trop maigre pour une écriture lapidaire. Cette ténuité extrême, 
qui rend les textes de ce genre fort difficiles à reconnaître, est sans doute une 
des causes de la rareté des inscriptions phéniciennes. Beaucoup doivent passer ina- 
perçues. 

En somme, Oum-el-A\vamid est, de toute la région de Byblos, de Sidon et de Tyr, 
le point où l'antiquité phénicienne est le mieux conservée. Son nom antique est resté 
jusqu'à la fin un mystère pour nous. Je suis parfois tenté de croire qu'elle n'en avait 
d'autre que celui même de Tyr, dont elle pouvait être considérée comme une ban- 
lieue. Un individu dont nous avons trouvé l'épitaphe s'appelle A€orf/.'.[j.o; Tuptoç. Le 
nom insignifiant d'Oum-el-Awainid (la Mère des colonnes) n'a pas fait disparaître 
tout à fait un nom plus ancien Medinet-el-Touran, où je suis porté à voir une tra- 
duction de ttoXiç Tupuov. En tout cas, l'histoire de la ville est écrite dans ses ruines 
d'une manière assez claire. 

Si l'on excepte deux socles énormes, placés l'un à l'entrée, l'autre à la partie cul- 
minante de la ville (des autels en plein air, je pense), et offrant sur leur face deux 
figures de lion grossièrement sculptées, qu'on peut regarder comme d'une haute anti- 
quité, la construction égyptienne du centre de la ville est pour nous le plus vieux 
monument d'Oum-el-Awamid. Elle y est le témoin d'une époque où les Tyriensi 
comme tous les peuples de la Phénicie, adoptèrent le style et les symboles égyptiens. 
L'Egypte, en effet, exerça dans ces pays, vers l'époque de la domination persane, 
une influence intellectuelle et religieuse analogue à celle que la Grèce devait exercer 
plus tard. Le style égyptien fut partout à la mode, et préluda à la fortune plus 
universelle encore à laquelle le style grec devait parvenir. Vers le temps d'Alexandre, 
la ville renouvela les monuments de son acropole dans le goût qui commençait à 
prévaloir; mais elle conserva les motifs de l'époque égyptienne; la clef de porte 
égyptienne, traitée selon les règles du style grec, resta l'ornement obligé de toutes 
les entrées monumentales. Sous les Séleucides, la ville fut renversée, victime sans 
doute d'une des guerres civiles si fréquentes à cette époque. On ne peut expliquer 
autrement deux circonstances capitales : 1° l'absence totale à Oum-el-Awamid de 
monnmpnts de l'époque romaine et de colonnes de marbre ou de granit; 2° l'oubli 
total du nom de la ville chez les géographes anciens. A partir de l'époque d'Auguste, 
en effet, les géographes mentionnent le nom des moindres bourg;\des de la côte de 
Phénicie. Oum-el-Awamid était une ville trop considérable pour que Strabon, par 
exemple, l'eût négligée si elle avait existé de son temps. 

Avons-nous épuisé Oum-el-Awamid? Je l'ai cru, tant qu'il ne s'est agi que de dé- 
blayer les monuments. Je ne pense pas qu'après nous on en découvre d'autres ou 
que l'on trouve des parties essentielles de ceux que nous avons déblayés. Ma ; s depuis 
qu'il nous a été prouvé que les murs de ces maisons en ruine qui couvrent le sol 
sur un espace de près d'un kilomètre carré peuvent renfermer des inscriptions phé- 
niciennes, une carrière nouvelle de travail s'est présentée devant nous. 11 faudra dé- 
molir ces masures et en examiner les matériaux pierre par pierre. L'état de. fatigue 
extrême où les hommes se trouvèrent réduits, après vingt-cinq jours de travail dans 
un désert exposé à un khamsin presque continu, et la maladie de deux de nos colla- 
borateurs nous obligèrent à différer ce travail. Les circonstances survenues depuis 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 157 

nous ont ôté l'espérance de le reprendre en cette saison. Mais si Votre Majesté l'agrée, 
je placerai Oum-el-Awamid à côté de. Saïda parmi les points où il serait fâcheux de 
laissera d'autres la continuation de nos travaux. 

Je n'ai pas eu le temps de faire de fouilles à Ras-el-Aïn. Des personnes très-con- 
sciencieuses m'açsurent que, lors des grandes plantations exécutées en cet endroit 
par les ordres de Reschid-Pacha, on ne trouva pas d'antiquités. Je regrette beaucoup 
plus de n'avoir pu fouiller l'endroit appelé Burdj-el-Hawé (Léontopolis? Palœtyr?) à 
l'embouchure de la Kasmié. Il y a là une grosse construction, avec une porte dans le 
roc, d'un caractère fort antique, qu'il serait bon de dégager, et dans le voisinage, un 
sarcophage colossal, d'une moindre antiquité peut-être, mais certainement un des 
plus beaux de toute la Phénicie. 



III 



Selon la règle que je me suis imposée, j'ai fait marcher l'exploration épigraphique 
et archéologique du pays parallèlement aux fouilles. Elle n'a pas été, dans la région 
de Saïda et de Sour, aussi facile que dans le Liban. Le fanatisme sombre des Mé- 
tualis leur inspira contre notre mission toutes sortes d'idées bizarres. La découverte 
d'une antiquité au milieu des folles rêveries de cerveaux frappés d'une totale débi- 
lité, devenait pour l'objet découvert un véritable danger et nous obligeait à des sur- 
veillances très-compliquées. On ne comprend nulle part aussi bien qu'au milieu de 
ces populations plongées dans une morne abstraction et enivrés d'une fierté stupide de 
ce qui fait leur infériorité, combien l'islamisme est ennemi de toute science, combien 
il a attristé et appauvri la vie humaine, combien il ferme irrévocablement l'esprit 
d'une race qui s'y livre à toute idée large et élevée. Les bons offices des cluétiens ne 
m'ont pas manqué ici plus que dans le Liban ; mais tel est le mur de séparation qui 
divise les races en ce malheureux pays, que les villages des Alétualis situés à quelques 
pas des leurs étaient pour eux une terre inconnue. Je ne suis donc pas, cette fois, 
aussi assuré d'être complet que je l'étais dans les pays où les populations elles-mêmes 
venaient m'apporter de riches séries de renseignements et me tracer d'avance le plan 
d'itinéraires fructueux. 

Il s'en faut, du reste, que les régions de Saïda et de Sour soient aussi riches en in- 
scriptions que celles de Gébeil. Les tombeaux y sont en général muets, et les innom- 
brables petits temples qui couvrent le Liban n'ont pas ici d'analogues. Dans la région 
de Tyr en particulier, les temples sont très-rares. 11 semble que le temple insulaire 
de Melkai tli, comme celui de Jérusalem en Palestine, avait un caractère central et 
exclusif. Un genre d'antiquités devient ici tout à fait dominant et attire à chaque 
pas l'attention, je veux parler des ruines d'établissements d'exploitation agricole, 
reconnaissables surtout aux grands pressoirs monolithes, d'un aspect monumental, 
dont la campagne est parsemée (1). La Phénicie est le seul pays du monde où l'in- 
dustrie ait laissé des restes grandioses. L'outillage industriel, chez nous si fragile, est 
ici colossal. Les Phéniciens construisaient un pressoir, une piscine pour l'éternité. 

Dans la région de Tyr, ces restes d'une primitive économie rustique se rencontrent 
presque sur chaque hauteur, et toujours avec le même caractère : vastes travaux dans 
le roc; testes de maisous carrées, bâties sans style en belles pierres mal jointes; noni- 



(1) J'ai reconnu que les monuments de Calmoum, entre Tripoli et Datroun, dont j'ai parlé dans 
mon premier rapport, appartiennent à la même classe de monuments. 



loS REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

bre énormes de citerne, de caves, de cuves d'une grandeur extraordinaire; sarco- 
phages de formes imposantes et massives; nulle trace de constructions religieuses; 
pas d'inscriptions. La dernière destruction de cette riche industrie remonte sans 
doute à la conquête musulmane; mais un tel outillage monolithe et grandiose devait 
se transmettre durant des siècles, et l'on peut dire que, si de nos jours le pays sortait 
de l'état sauvage où l'a plongé la réaction musulmane qui suivit les croisades, tous 
ces vieux ustensiles retrouveraient leur usage, tous ces villages ruinés reprendraient 
une partie de la vie qu'ils avaient autrefois. 

Les environs immédiats de Saida m'ont donné beaucoup d'inscriptions grecques et 
latines, dont quelques-unes d'un véritable intérêt historique. L'étude des belles 
grottes peintes de Helalié appartiennent à ceux qui s'occupent de l'histoire et de l'art 
classique. Ces jolies peintures cpurent cependant de si grands dangers, au milieu 
d'une population inintelligente, qui, depuis quelque temps s'aperçoit de leur prix, 
que j'en ferai dessiner quelques-unes, au moins trois charmants médaillons représen 
tant le sujet favori des sépultures grecques de Sidon, le mythe de Psyché. Le village 
de Rouméli et le vieux château de Saggidelel-Mantara ont des restes fort antiques. 
A cela près, la région de Saida ne saurait être comparée sous le rapport de la richesse 
archéologique à celle de Sour. 

Les inscriptions phéniciennes sont si rares en Phénicie, que ce n'est pas sans une 
vive surprise que j'en ai rencontré dans un endroit connu depuis longtemps des voya- 
geurs. M. de Bertou, le premier, je crois, a parlé de cette grotte singulière, située un 
peu au nord de la Kasmié, dont les murs sont couverts d'emblèmes mystérieux qui 
paraissent se rapporter au culte d'As'arté. M. de Bertou remarqua une inscription 
grecque pjacée au fond de la grotte; mais je ne pense pas qu'il ait fait attention à 
une courte inscription phénicienne placée à côté de l'inscription grecque, et à une 
série de petites inscriptions grecques et sémitiques tracées à la pointe dans les écus- 
sons qui couvrent lesmurs du côté droit en entrant. Cescuritux grafiti&eroat d'un haut 
intérêt pour la paléographie sémitique, et jetteront du jour sur un des côtés les plus 
bizarres des mœurs de la Phénicie. J'essayerai de montrer, par les inscriptions, que 
la grotte était un temple dédié à Moloch et à Astarté. Cette cave hideuse est le reste 
le plus authentique des cultes grossiers qui se mêlaient dans la religion tyrienne à 
des éléments beaucoup plus purs. 

La nécropole d'Adloun a été visitée par tous les voyageurs. Je dois à la complai- 
sance des chefs métualis des environs, dont la c< urtoisie a contrasté avec l'humeur 
farouche habituelle à leurs coreligionnaires, quelques indications qui contribueront à 
fixer la date de ce curieux ensemble de monuments. Ces cht-fs ayant bien voulu faire 
déblayer pour moi quelques caveaux connus des habitants du pays, et ornés de pein- 
tures, je me suis trouvé, non sans étonnement, au milieu des symboles de l'âge chré- 
tien. Or les caveaux ainsi décorés ont exactement la même forme que les autres 
{on sait que la nécropole d'Adloun est remarquable par l'uniformité des caveaux qui 
la composent); en sorte qu'il n'y a pas de milieu entre ces deux partis, ou rapporter 
l'ensemble de, la nécropole à l'époque chrétienne, ou soutenir que ces peintures ont 
été appliquées apiès coup sur des caveaux plus anciennement creusés. Cette seconde 
hypothèse est assez peu probable; car il faudrait soutenir aussi que c'est après coup 
que l'on a ajouté les croix et les inscriptions grecques qui se voient au-dessus de 
l'entrée de plusieurs caveaux. Le cinquième et le sixième siècle furent des siècles 
très-florissants pourla Syrie, et de ceux où l'on construisait le plus de travaux dura- 
bles. Quatre ou cinq villes (Sarepta, Orniihopolis, ad Nonum, Leoniopolis) se pres- 
saient à cet endroit et devaient avoir leur nécropole près de là. De beaux tombeaux 
sculptés qu'on me découvrit au pied de la colline de Saksaki me parurent également 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. lo9 

postérieurs à notre ère, et ont dû appartenir à la ville de Sarepta. On a détaché ces 
sculptures sans que j'en eusse donné l'ordre ; je les rapporterai par conséquent. 

Le village de Kana, qu'il ne faut pas confondre avec Cana de Galilée, est le centre 
d'une région archéologique d'un grand intérêt. C'est aux environs de ce village qu'on 
trou7P les plus belles sépultures tyriennes, souvent comparables pnrleur masse gran- 
diose à celle qu'on a décorée du nom d'Hiram. Une de ces sépultures, au village de 
Roukley (1), ayant encore été divisée, contrairement à mes intentions, j'en ai pris 
des fragments où se trouvent des sculptures d'une exécution singulière, mais qui, 
isolées, ne donneront pas une idée de la massive beauté de l'ensemble. Des sculptures 
sur un rocher, dans une vallée sauvage, aux environs de Kana, excitent la surprise, 
d'un côté par leur étrange grossièreté qui exclut l'idée d'un art sérieux, et de l'autre 
par les intentions qu'on y reniai que, lesquelles nn permettent pas d'y voir desimpies 
passe-temps de bergi rs oisifs. On trouve des bizarreries semblables à Deîr-Canoum, 
près de Ras-el-Aïn. Mais le vrai monument des environs de Kana, c'est le bas- 
relief égyptien de YVadi-Aschour. Monro est, je crois, le seul voyageur qui en ait 
parlé. A une grande hauteur dans la vallée une petite cella carrée est taillée dans le 
roc; le fond de cette cella est tout entier occupé par une sculpture fo; t analogue à 
celles de la porte égyptienne d'Oum-el-Awamid, et portant le couronnement ordi- 
naire de tous les monuments égypto-phéniciens, le globe ailé. La conservation de ce 
monument est quelque chose de surprenant, quand on songn que depuis des sièc'es il 
sert de cible aux Métualis, qui, en traversant la vallée, se coient obligés de lui tirer 
un coup de fusil. Je tâcherai d'en avoir un plâtre; car c'est peut-être le, monument 
où les égyptologues liront le plus clairement, môme en l'absence d'hiéroglyphes, la 
cause et le \ rogrès de l'art égyptien en Phénicie. 

Un autre cycle d'antiquités s'ouvre au delà des montagnes qui limitent à l'est l'ho- 
rizon de Sour, dans la région qui forme la terrasse occidentale du lac Huleh. Les 
sarcophages, tout en conservant leurs formes grandioses et massives, deviennent plus 
ornés à leur surface extérieure. Les doubles cuves, creusées dans un môme bloc, 
avec un couvercle unique, sont assez fréquentes. Un genre nouveau de monuments 
commence à se montrer, je veux parler des chambres sépulcrales bâties eu arceaux 
au-dessus du sol, selon les règles du style gréco-romain, et non plus taillées dans le 
roc. De beaux temples syriens et non plus phéniciens appara ssent çà et là. Au sud, 
sur une ligne très-rigoureusement déterminée, de Kasyoun à Kefei-Berim (2), les 
temples cessent et les synagogues commencent. Je crois que dans cette curieuse 
région peu de points vraiment importants m'ont échappé. 

Aïn-Ibladebeau\ caveaux, dont un avec des inscriptions grecques ;Yather, de grands 
travaux dans le roc; Yarôn, des ruines où les i estes d'une église se mêlent à ceux 
d'un édifice dans le style d'Oum-el-Awamid, et uu tombeau admiré du voyageur 
E. Robinson, que les indigènes ont malheureusement fait sauter il y a peu de temps; 
Hazour ou Haziré, un caveau à la fois taillé dans le roc et recouvert d'une construc- 
tion en voûte, monumeut intéressant, quoiqu'il n'ait pas la haute antiquité que lui 
attribue l'éminent voyageur précité. Près d'Aïn-Ibl, enfin, se trouvent deux localités 
des plus remarquables, Douair et Schalaboun. Douair, qui rappelle Oum-el-Awamid 
par sa grande porte à jambages monolithes, possède une des plus belles sculptures 
de la Syrie. C'est un bas-relief représentant Baal-Soleil et la Lune-Asturté, entouré 
d'inscriptions grecques. Giàce à l'aide pleine de bienveillance que nous ont pi été les 



(1) Elle était déjà 'lu reste très-mutilée. 

(2) La carte ■ e M. Van de Yelde est d'une grande exactitude pour ce pays. 



160 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

chrétiens du pays, j'ai pu enlever cette énorme pierre, et je la déposerai au musée du 
Louvre, où elle sera le monument le plus curieux, je crois, que l'on possède des cultes 
syriens. Schalaboun est sans contredit la ville de Schaalabbin de la tribu de Dan (/os. 
XIX, 42: Jud. I, 35 ; I Reg. IV, 9), comme quelques Maronites instruits du pays me le 
firent remarquer. Elle possède de grosses constructions en pierres colossales et d'ad- 
mirables sarcophages sculptés. L'inscription de Douair semble nous révéler l'état 
social auquel se rattachent ces curieux monuments. C'est un nommé Selmàn, cheikh 
arabe devenu fermier (SaXafJiav^ç o!xov6[M>î •/.).£itô? riYEu-wv}, qui éleva le monument de 
Douair. Les armes, demi-romaines, demi-arabes, qu'on voit sur les monuments de 
Schalaboun, feraient croire que les aristocrates pour lesquels furent construits ces 
superbes tombeaux appartenaient à la même race qui prit, comme on sait, la prépon- 
dérance, à l'époque romaine, sur toute la ligne du Jourdain et de l'Anti-Liban. 
L'absence d'épitaphes est, il est vrai, un trait spécialement juif ou phénicien; mais 
les inscriptions sont aussi, je crois, assez rares sur les tombes des Arabes grécisés de 
Palmyre et du Hauran. 

A Kadès, la môme civilisation mixte apparaît en des monuments d'une grandeur 
extraordinaire. Robinson a cru voir une synagogue dans la grande construction dont 
je portail, avec ses jambages monolithes d'une hauteur démesurée, excite encore 
l'étonnement. J'en cloute : que signifierait dans une synagogue l'aigle qui figure au- 
dessus d'une des petites portes? Les admirables sarcophages qui se voient près de là 
et qui, par leur grandeur, leur richesse, l'emportent encore sur ceux de Schalaboun, 
me paraissent également sortir du type des sépultures juives. Ces dernières sépul- 
tures, dont on voit le type parfaitement conservé à Meirôn, près de Safed, ont un 
tout autre caractère d'austérité, et en particulier n'ont pas de sculptures représentant 
la figure humaine. Enfin, la grosse construction carrée la plus rapprochée de la ville, 
et qui est certainement un grand caveau funèbre tiré de dessous terre, en quelque 
sorte, et exhaussé au-dessus du sol, rentre dans l'analogie des monuments de la 
région nullement juive d'Aïn-lbl. Kadès est, du teste, présenté par Josèphe comme 
une ville purement tyrienue (Bell. jud. II, xvm, 1; IV, u, 3). 

La région juive ou galiléenne commence pour moi de la manière la plus tranchée à 
Kefer-Berim et Kayroun. Ici les synagogues apparaissent avec un style tout à fait ca- 
ractérisé, et avec des inscriptions grecques et hébraïques qui ne laissent place à 
aucun doute. Karyoun, Nabartein, Jish (Giscala), Kefer-Berim, Mirôn (Mero), Tell- 
Aum (Capharnaùm), Irbid (Arbela) m'ont présenté des monuments de ce genre très- 
bien conservés, et dont quelques-uns inconnus jusqu'ici. On attache une valeur de 
premier ordre à ces édifices, construits probablement vers le temps des Hérodes ou 
des derniers Machabées, quand on songe aux discussions dont ils ont été les témoins 
et aux pieds qui ont pu les fouler. Mais un double horizon me sépare déjà de Tyr; 
je réserve toute l'exploration de la haute Galilée pour mou prochain rapport, où je 
rendrai compte à Votre Majesté de mon voyage en Palestine. Pour compléter la région 
de Tyr, j'ai d'ailleurs à signaler encore un des cantons de la Phénicie les plus riches 
en autiquités. 

Je veux parler du massif de montagnes qui forme sur la côte le cap Blanc et le cap 
Nahoura, dont l'épine la plus élevée s'appelle, chez les Arabes, Djebel Muschakkah. 
Ce pays a été tres-peu exploré ; E. Robinson et les missionnnaires américains n'ont 
fait que l'effleurer et ne semblent pas en avoir saisi le caractère original. 

11 est maintenant presque désert et n'a jamais renfermé de ville importante; mais 
c'est là surtout que l'on trouve conserves, d'une façon qui étonne, les restes de ces 
villages ou métairies dont le pays de Tyr était autrefois couvert. Je ne connais pas 
d'a>pects plus pittoresques que ceux auxquels donnent lieu ces mamelons de ruines 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 161 

d'une absolue virginité, perdus dans des bois dont la fraîcheur produit en Syrie 
l'effet le plus inattendu. Frappés par une môme catastrophe dont le coup a dû être 
instantané, sortis totalement du mouvement du monde depuis le jour où la vie fut 
brusquement interrompue dans leur sein, ces villages, dont les noms ont conservé 
pour les habitants du pays toute leur individualité, Mariamin, Medinet en Nahas, 
Kneifedh, Yarîn, Enned, Belat, comptent parmi les ruines qui, tout en restant mysté- 
rieuses, réveillent le plus d'intuitions historiques. Aucune inscription n'y a été dé- 
couverte; au premier moment on voudrait rapporter à l'antiquité chananéenne ces 
murs d'une étrange vétusté, ces pressoirs gigantesques, ces tombeaux grandioses, 
ces citernes d'une construction si recherchée. Puis on se rappelle qu'en Phénicie le 
style colossal s'est continué presque jusqu'à l'époque chrétienne. Deux ou trois de 
ces villages, d'ailleurs, possèdent des monuments figurés dont la date se laisse en- 
trevoir. A Kneifedh, ce sont les restes d'un monument en style ionique, de l'époque 
romaine, et un très-beau sarcophage couvert de sculptures égypto-phéniciennes. J'ai 
cru ce monument, bien qu'il ait été mutilé de la façon la plus barbare par les cher- 
cheurs de trésors, digne d'être transporté en France. Les sculptures égyptiennes 
feraient songer à une assez haute antiquité ; mais les armes qui sont sculptées à 
l'extrémité du sarcophage rappellent celles que l'on voit sur les tombeaux de Schala- 
boun. A Belat, une colonnade dorique, fort analogue aux restes du môme ordre qui 
se voient à Oum-el-Awamid, reporterait plutôt à l'époque des Séleucides. Mais à 
Ermed et à Yarîn, les restes de sculptures et de mosaïque rappellent l'époque 
romaine. A Hamrin, une colonne isolée, probablement funéraire,|accuse la totale déca- 
cadence du goût phénicien. 

Au milieu de cette énigmatique antiquité, le moyen âge sarrasin et le moyen âge 
chrétien se révèlent tout à coup par deux de leurs plus belles ruines, Kalaat-Schamma 
et Kalaat-Kurein (le Montfort des croisés). Une partie de Kalaat-Kurein est en gros 
blocs taillés en bossage. Je réserve ce point important, comme aussi tout ce qui 
concerne Athlith (Castellum peregrinorum) et d'autres monuments du même genre, 
pour un troisième rapport, où je reprendrai la question de l'architecture en bossage 
que j'ai déjà touchée à propos de Gébeil, mais dont j'ai compris que la clef devait 
être cherchée à Tortose et à Jérusalem. 

Permettez-moi, Sire, d'offrir à Votre Majesté l'hommage du profond respect avec 
lequel j'ai l'honneur d'être, 

De Votre Majesté, 

Le très-humble et très-dévoué serviteur et sujet, 

Ernest Renan. 



IV. 11 



NOUVELLES ARCHÉOLOGIQUES 



Éclepens, le 17 juin 1861. 

Nous extrayons d'une lettre de M. Troyon les passages suivants : 

Monsieur le directeur, 

Il y a longtemps que je veux vous faire part de divers détails qui vous 
intéresseront sans doute, et bien que je ne puisse aujourd'hui que vous 
les indiquer rapidement, je ne veux pas tarder davantage à me rappeler à 
votre bon souvenir. 

J'ai envoyé dans le courant de l'hiver dernier à M. Rutimeyer, à Bâle, 
plus de deux cents livres d'ossements antiques trouvés soit dans les lacs, 
soit dans les nombreux tombeaux que j'ai fouillés en Suisse. Ayant indi- 
qué pour chacun de ces ossements la période de l'industrie humaine à 
laquelle ils appartiennent, voici les principaux résultats constatés par 
l'habile explorateur : 

C'est durant l'âge de la pierre que disparaissent la plupart des espèces 
animales qui manquent à notre faune actuelle. 

A chaque nouvelle période industrielle que je crois devoir indiquer 
comme montrant l'invasion de nouveaux peuples, apparaissent de nou- 
velles races d'animaux domestiques dont l'introduction ne saurait répondre 
qu'à des mouvements de peuples, en sorte que ces conclusions zoologiques 
correspondent tuul à fait avec les miennes. 

Il est aussi d'autres travaux qui infirment mes vues personnelles. 

J'ai fouillé, sur la fin d'août dernier, un tuinulus assez remarquable, non 
pas tant par la richesse des objets qu'il renferme que par sa construction. 
Le tumuius, haut de six pieds et de figure elliptique, était formé à sa 
base de terres rapportées que recouvrait une épaisse couche de cailloux. 
Au centre se trouvaient les débris de l'urne cinéraire et dans le reste de la 
colline trois squelettes humains impitoyablement mutilés sous des mon- 
ceaux de pierres. Ces pierres avaient été lancées avec tant de violence sur ces 
corps, que brassards et bracelets avaient volé en éclats. Des fragments d'un 
disque en bronze de huit pouces de diamètre avaient même été projetés à 
onze pieds de distance sous le choc des cailloux. Je ne doute point que ces 
corps ne soient ceux de victimes immolées lors de la construction du tom- 
beau. Les animaux sacrifiés avaient en revanche passé par les flammes, 
à en juger par de petits fragments répandus avec les cendres du bûcher sur 
le tombeau en construction. Divers ornements, éloignés de tout squelette, 



NOUVELLES ARCHÉOLOGIQUES. 163 

paraissaient aussi jetés au milieu des cailloux, sans avoir été livrés au feu; 
ainsi une paire de bracelets qui étaient à plus de trois mètres de dislance 
l'un de l'autre. Ailleurs était une fibule, ailleurs un petit tranchet en fer. 
Le disque dont j'ai parlé est une reproduction parfaite de celui que j'ai 
dessiné sur la planche XVII, fig. 21, de mes Habitations lacustres. Toutes 
ces pièces caractérisent l'industrie du premier âge du fer, de même que 
ces usages funéraires répondent aux mœurs des derniers temps de l'indé- 
pendance gauloise. Une observation attentive permet de relever ainsi bien 
des détails dont le souvenir n'était pas arrivé jusqu'à nous. Je me propose 
de fouiller encore, cet été, deux ou trois de ces tumulus helvétiens, et, si 
vous me le permettez, je vous donnerai ensuite pour la Revue archéologique 
un travail sur l'ensemble des sépultures de ce genre dans le canton de 
Vaud. Fréd. Troyon. 

EXTRAIT D'UNE LETTRE DE M. E. RENAN, MEMBRE DE L'iNSTITOT, 
A M. ALFRED MACRY. 

Kisba, près Tripoli de Syrie, 28 juin 1861. 

« Je suis content de mes courses d'Aphaea, Kalaat-Fakl-ra, Akoura, du 
lac Leimon, de Balbek, d'Eden. J'ai trouvé pendant ces excursions beau- 
coup d'inscriptions grecques et latines. Une classe particulière de ruines a 
surtout attiré mon attention; elle exigerait au reste Une étude approfondie et 
vaudrait à elle seule une mission spéciale dans le pays: ce sont les temples 
romano- syriens dans le goût de celui de Kalaat-Fakl-ra. On retrouve des 
monuments du même type àAphaca, Janouh, au lac Leimon; ces tem- 
ples sont parfaitement conservés, sauf qu'ils sont renversé^ ; mais aucune 
pierre n'y manque, vu qu'on n'a guère bâti aux environs. Il n'y a rien là 
de phénicien. J'ai remarqué sur un rocher du passage d'Akoura de vieilles 
inscriptions qui paraissent être dans le système hiéroglyphique assyiien 
dont est sorti le cunéiforme. 

Une curieuse classe d'inscriptions latines qu'on trouve fréquemment 
dans la région du haut Wahr-Ibrahim (l'Adonis des anciens), du côté 
d'Aphaea et d'Akoura, est la suivante : 

IMPHAD NG 

On l'observe toujours sur de grands rochers, en lettres d'environ m ,30 
de hauteur, très-profondément incisées. J'en ai déjà plus de 20 exemples. 
Je la lis : Imperator Hadrianus Augustus. » 

— Le 27 mai dernier une découverte importante, dont plusieurs jour- 
naux ont déjà parlé, a été faite sur la propriété de M. Edouard Hasard, 
commune de Neuvy, près Orléans. Vingt-trois objets en bronze très-inté- 
ressants, parmi lesquels un cheval avec inscription, ont été retirés d'une 
carrière de sable. La Revue n'a voulu en parler qu'après avoir pris des in- 



164 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

formations exactes. Elle donne dans le numéro d'aujourd'hui (voir p. 138) 
la liste des objets trouvés. 

— Le département de l'Aisne, qui compte déjà tant de lieux où les con- 
quérants delà Gaule ont laissé de nombreuses traces de leur séjour, vient 
encore d'ajouter à cette liste l'emplacement d'une villa romaine, découverte 
entre Etreux et Wassigny (arrondissement de Venins). En creusant un 
déblai pour la construction d'une route vicinale, au lieu dit la Tuilerie ou 
la Montagne Saint-Hubert, des ouvriers ont mis à nu des substru étions 
parmi lesquelles se trouvaient un très-beau vase en bronze, une aiguière et 
un bassin, la carcasse d'un siège pliant en forme d'X,six bouteilles ou frag- 
ments de bouteilles d'un verre assez épais, fortement teinté de vert ou de 
bleu, dans l'une desquelles, dit le Journal de l'Aisne, qui, dans les numéros 
des l'6 et 16 juillet, a consacré deux articles à cette découverte, « étaient 
enfermées une quarantaine de pièces de monnaie, toutes du Haut-Em- 
pire; un très-bel Adrien, portant au revers le mot restitut..., et une Vic- 
toire debout distribuant des couronnes à une femme agenouillée, grand 
bronze ; des Antonin le Pieux, des Faustine la Jeune, des Nerva, des Marc- 
Aurèle, etc., etc., grands et moyens bronze, tous frustes, et prouvant un 
long usage. » 

Avec ces objets se trouvaient diverses poteries ou débris de poteries 
rouges parmi lesquels on a recueilli deux vases à anses collants, décorés 
à l'intérieur de cinq feuilles lancéolées à longues tiges; une assiette légè- 
rement ébrécbée ; enfin un troisième vase de forme élégante, un peu plus 
grand que les deux premiers. 

A la nouvelle de cette intéressante découverte, M. le préfet de l'Aisne 
s'est empressé de déléguer sur les lieux un membre de la Société acadé- 
mique de Laon, auquel le possesseur de ces objets les a aussitôt offerts 
pour le musée de la ville. Nous ne doutons point que de nouvelles fouilles 
n'amènent de nouvelles richesses dont nous rendrons un compte détaillé, 
s'il y a lieu. 

— Nos lecteurs apprendront avec plaisir qu'un musée archéologique 
vient d'être fondé à Genève. Notre collaborateur M. H. Fazy est chargé de 
l'organiser, et il nous écrit qu'il pourra bientôt être ouvert au public. Ce 
sera une bonne fortune pour les archéologues qui passeront à Genève. Ce 
musée promet d'être un des plus riches de l'Europe en armes et ustensiles 
des époques primitives. 



BIBLIOGRAPHIE 



Journal de la Société des antiquaires des contrées rhénanes. Fascicules 19 
et 20, 15 e année. Bonn, 1860.— Jahrbùcher des Vereins von Alterthumsfreunden 
im Rheinlande. 

La Société des antiquaires du Rhin fait paraître un excellent recueil qui 
n'est pas assez connu parmi nous, bien qu'il renferme une foule de mé- 
moires de nature à intéresser les antiquaires fiançais. Je signalerai parti- 
culièrement le dernier fascicule publié, dans lequel sont contenus de 
nombreux travaux relatifs aux antiquités celtiques et gallo-romaines : 

1° Une histoire de la lieue (leuga), par M. K. L. Rotb, mémoire où sont 
examinées avec soin toutes les questions qui se rattachent à l'étymologie 
du mot lieue, à l'emploi des bornes milliaires dans l'antiquité, et à l'usage 
de cette mesure itinéraire en différentes parties de l'Europe occidentale; 

2° Un mémoire sur l'histoire des clochers, par M. P. Unger; 

3° Des articles de M. Braun sur la déesse Ardenne (dea Arduinna), di- 
vinité gauloise que l'auteur étudie à propos d'un monument découvert 
aux environs de Dùren; sur l'Hercule Saxanus, sur le Mâusthurm, près de 
Bingen, et le Hochkreutz de Bonn; sur un vase en bronze de la collection 
du comte de Caylus; 

4° Un mémoire de M. Otto Jahn sur la statuette en marbre de Diane, 
découverte près de Bertrich, non loin de Bonn; 

5° Un mémoire de M. F. Friedler sur une inscription grecque et latine 
de Cologne ; 

6° Un mémoire en français de M Arsène de Noue, intitulé : De Vexamcn 
de l'inscription inaugurale de l'église de Schwarzreindorf ; 

7° Une notice pour servir à l'épigraphie des contrées rhénanes par 
M. F. Becker, où se trouvent examinées plusieurs curieuses inscriptions la- 
tines, notamment celle qui servait d'épitaphe à la sépulture d'un soldat 
de la deuxième légion du nom de C. Julius Caii filius; 

8° Un mémoire de M. C. Bellermann sur des bornes milliaires romai' 
nés découvertes en 1858 dans le lit du Rhin, à Salzig, à deux lieues de 
Boppart; 

9° Des mémoires de MM. F. G. Welcker et P. J. Kàntzler sur des points 
de mythologie; l'histoire du héros Capanée et l'enlèvement de Proser- 
pine; quelques bonnes observations épigraphiques, intitulées Analectes, 
de M. F. Freudenberg ; enfin des détails sur diverses antiquités découver' 
tes dans les provinces rhénanes. 



166 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

La bibliographie du volumo, publiée par la Société du Rhin, nous donne 
en outre l'analyse de plusieurs travaux intéressants, notamment de deux 
mémoires de M. Joseph Aschbach, publiés à Vienne, l'un en 1838, et 
l'autre en 1861 : le premier sur le fameux pont de Trajan construit sur le 
Danube; le second sur l'histoire des troupes auxiliaires de la Grande-Bre- 
tagne qui servaient dans les armées romaines sur les bords du même 
fleuve. 

Le volume que nous annonçons ici donne l'idée la plus favorable des 
travaux de la Société des antiquaires du Rhin, à laquelle on s'étonne de 
voir que n'appartiennent qu'un bien petit nombre de Français, quoique 
les études de cette association soient dans une étroite relation avec celles 
de nos sociétés archéologiques. A. M. 

Description du château de Pierrefonds, par M. Viollet Le Duc. 2 e édition, 
complètement refondue et augmentée. Bance, éditeur, 1861. In-8°. Prix : 2 fr. — 
Description du château de Coucy, id., id., ib. 

Dans le Bulletin bibliographique de cette Revue qui accompagnait le nu- 
méro de juin, nous avons consacré une notice à la première édition de 
ces deux opuscules. Notre appréciation de la brochure relative à Pierre- 
fonds se terminait par les mots qui suivent : « Nous avons pu juger, 
disions-nous, tout ce que contiennent de vues ingénieuses ces deux des- 
criptions. Nous avons la certitude que ces vues s'éclaireront encore sur 
bien des points... » 

La nouvelle édition, que nous nous bornons à signaler, nous apporte 
une confirmation hâtive et presque inattendue de ces prévisions. La notice 
de I'ierrefonds surtout a reçu des développements assez considérables. La 
description de Coucy (1857) se composait de 23 pages de texte, accompa- 
gnées de o planches. L'édition de 1861 offre 24 pages et 6 planches. La 
description de Pierrefonds (18o7), 23 pages et 7 planches: 1861 : 32 pages 
et 8 planches. V. 



Les Émigrations des Celtes, essai historique et critique, par M. Léopold Contzen. 
Leipzig, 1861. In-8\ — Die Wandemingen der Kellen, historisch-kritisch dar- 
gelegl. 

Cet ouvrage, couronné par la Faculté de philosophie de l'Académie de 
Munster, a repris sur une une base nouvelle toute l'histoire des Celles, de- 
puis leurs plus anciennes migrations jusqu'à leurs incursions dans la Grèce 
et leur établissement en Asie. L'ouvrage comprend trois parties : La pre- 
mière traite des origines des peuples que M. Contzen embrasse sous le nom 
générique de Celtes : les Belges, les Cellibères, les Celtes de la Grande- 
Bretagne, les Ligyens ou Ligures, les Celtes des Alpes et du Danube, tels 
que les Helvètes, les Boii, les Grecs et les Gothins, les Carniens et les 
lapodes, les Raetiens et les Vindeliciens, les Noriques, les Celtes d'illyrie. 



BIBLIOGRAPHIE. 167 

Cette première partie se termine par un aperçu général de l'état social 
des Celtes. 

La seconde partie est consacrée à l'histoire des invasions des Celtes en 
Italie et en Grèce. 

Dans la troisième on trouve une histoire très-complète et très-intéres- 
sante des Galates. 

L'ouvrage de M. Contzen, bien qu'un peu concis, jette quelques nouvelles 
lumières sur une matière déjà bien traitée parmi nous. Très-versé dans 
l'étude des textes, ce professeur connaît aussi les monuments qu'il appelle 
fréquemment à son secours. Les personnes qui s'occupent d'antiquités 
celtiques ne sauraient négliger son travail. A. M. 

Leçon d'ouverture d'un cours sur la haute antiquité, par A. Morlot, de 
Lausanne. — Lausanne, imprimerie Pache. Simmen, 1861. 

Par haute antiquité M. Morlot entend les temps antétraditionnels et anté- 
historiques, que l'on ne saurait connaître sans l'aide de V archéologie. Com- 
ment reconstituer l'histoire de ces temps primitifs ? Tel est le problème 
intéressant que se pose M. Morlot. Son discours d'ouverture est plein de 
faits d'une grande précision et d'une grande clarté; c'est l'œuvre d'un ob- 
servateur et d'un homme très-instruit et très-versé dans l'archéologie pri- 
mitive, ainsi qu'il l'appelle lui-môme. Il montre très-bien à quelle condi- 
tion l'archéologie primitive peut devenir une science. Il fait mieux: il pose 
les bases de cette science d'observation appelée à prendre rang à côté de la 
géologie, à laquelle elle emprunte et la méthode et les procédés d'investi- 
gation. Le programme du cours de M. Morlot nous parait excellent. Nous 
ne pouvons mieux faire que d'en donner ici l'abrégé, déjà fort intéressant 
par lui-même: 1° Leçon d'introduction. — 2° Age de la pierre. Danemark. 
Marais tourbeux Trois périodes de végétation arborescente : le pin, le chêne, le 
hêtre Kjœkkenmœding (débris de repas) végétaux, animaux. Produits de l'in- 
dustrie dans les Kjœkkenmceding. — 3° Age de la pierre. Suisse. Habitations 
lacustres : leur découverte, leur situation, leur construction; instruments, armes, 
poteries, végétaux, tissus, pain, animaux sauvages et domestiques. — 4° Age de 
la pierre. Généralités : Débuts de l'homme dans le Nord et en Suisse. Monu- 
ments sur divers points de l'Europe. Fabrication des objets en silex; poteries, 
objets de pierre. — 5° Age du bronze. Industrie du mineur : le cuivre et l'êtain ; 
âge du cuivre dans V Amérique septentrionale ; le bronze produit et travaillé 
dans le nord de l'Europe; analyses chimiques; l'or exploité et employé; l'art du 
fondeur; ornementation des objets coulés en bronze; style géométrique ; instru- 
ments, armes, objets de parure. En Suisse, habitations lacustres de l'âge de 
bronze. — 6° Premier âge du fer : Aréolithes, métallurgie primitive du 
fer, passage du bronze au fer. Argent, verre, émaux, poterie vernie, 
monnaies, alphabet. Le Nord, la Suisse. La Tiefenau. Les llelvêtiens : armes, 
chariots, routes, habitations lacustres de l'âge du fer, monnaies, inscriptions, 



ifiS REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

objets de parure, ornementation, style géométrique combiné avec des représen- 
tations d'êtres animés. Monuments en Suisse. — 7° Revue générale. Histoire 
du développement de la civilisation, différentes branches de cette étude, origine 
de l'humanité. Silex taillés trouvés dans des graviers anciens et associés à des 
espèces éteintes. Invention de la manière de faire du feu. Conséquences. Age 
de la pierre : Comparaison avec les sauvages, analogies et différences; tombeaux, 
religion, races. — Age du bronze. Nouvelle civilisation, sépultures, religion, 
races, les populatio?is anciennes refoulées; commerce, arts. — Age du fer. 
Tombeaux, sacrifices humains, religion, races, animaux domestiques; mon- 
naies, alphabet, origine de l'histoire, début des sciences. Morale du cours. 

A. B. 



Errata. — Le correcteur ayant laissé passer deux fautes graves dans la deuxième 
parlie de l'inscription du Militaire de Tongres, page 410 du numéro de la. Revue du 
mois de mai dernier, le texte est rétabli par l'auteur ainsi qu'il suit : 



L-XV 

[NOV]IOMAG L-XV 

DVROCORTER LXIÏ 

AD FINES LXII 

AVG . SVESSIONVM 
L XII 

ISARA L-XVI 

ROVDIVM L-VIIII 

SEEVIAE LVIII 

SAMARABRIVA 



OBSERVATIONS HISTORIQUES 

SUR L'INSTITUTION QUI CORRESPONDAIT CHEZ LES ATHÉNIENS 

A NOTRE ÉTAT CIVIL 

ET EXPLICATION DE L'i NS C R I P T I ON INÉDITE 

d'une PLAQUE DE RRONZE PROVENANT d'athènes 



Il y a dans les langues qui ont vieilli des mots dont l'histoire 
touche souvent aux vicissitudes des institutions et des mœurs pen- 
dant plusieurs siècles. 

Tel est, en grec, le mot cup.êoXov, dont j'ai eu naguère l'occasion 
de rechercher et d'expliquer devant l'Institut une signification 
curieuse, à propos du texte conservé sur un papyrus de la deuxième 
collection d'Anastasy (1). 

Ce mot (iu|/.ëoXov n'a que bien rarement, dans l'antiquité., le sens 
philosophique et théologique qui s'est attaché à sa transcription 
française symbole (2). Dérivé du verbe cu[jt.êaXXsiv, il désigne, au 
sens propre, le rapprochement ou la jonction de deux pièces d'un 
ensemble ou de deux parties d'un tout. C'est ainsi qu'on nommait 
cu|xëoXa ou ajxëoXa, dans la marine athénienne, la rencontre du mât 
et de la grande vergue (3); et c'est ainsi encore qu'on nommait cujjl- 
ëoXa des poids et mesures étalons, parce qu'on en rapprochait les 
autres poidj et mesures pour en vérifier l'exaclitude (4). 



(1) De Quelques textes inédits récemment trouvés sur des papyrus grecs qui pro- 
viennent de l'Egypte. 1858, in-8° (lu à la réunion trimestrielle des cinq Académies, 
le 7 octobre 1857). 

(2) Par exemple les a0|i6o).a de Pythagore; autres exemples dans Proclus, éd. V. 
Cousin, t. IV, p. 89, 91, 92, 93, 116, 126 ; t. V, p. 59 ; t. VI, p. 57, etc. 

(3) Pollux, Onomasticon, I, 91. 

(U) Corpus inscr. grœc, t. I, p. 165 De là l'expression àuû[i6).r|To; pour une mesure 
qui n'a pas été vérifiée sur l'étalon. 

IV. — Septembre 1861. \"1 



170 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

La même idée de rapprochement domine : 1° Quand <ju[/.êoXov est 
employé pour le signe de reconnaissance dont on déposait une moitié 
dans le berceau d'un enfant exposé. C'est une pièce de ce genre qui 
amène le dénoùment de la célèbre tragédie d'Euripide intitulée 
Ion (i). 

2° Quand il désigne la pièce de monnaie coupée en deux, suivant 
un usage tout athénien, pour consacrer la conclusion dun marcbé (2). 

3° Quand il désigne ce que les antiquaires appellent ordinairement 
une tessère d'hospitalité; mais, à vrai dire, tous les petits monu- 
ments de ce genre qui nous sont parvenus, soit avec texte grec, soit 
avec texte latin, forment chacun un tout complet; ils sont d'une date 
où l'on avait renoncé à l'usage primitif de couper en deux morceaux 
la pièce destinée à servir de gage entre les personnes ou les familles 
unies par l'hospitalité (3). 

4° Quand il désigne une carte donnant droit de transport gratuit 
dans les voilures et sur les chemins publics dans l'empire romain, 
comme cela ressort d'un texte de Caton l'Ancien conservé par 
Fronton (4). 

5° Il en est de même pour le cujjiéoXov atteslé par quelques textes 
sur papyrus égyptien: il peut n'avoir été qu'a l'origine une carta- 
partita, comme celles dont l'usage se conserva si longtemps dans la 
diplomatie et la comptabilité chez les peuples de l'Occident chré- 
tien (5). De bonne heure, en effet, le sens de titre authentique a pu 
s'étendre à des GujxëoXa ou pièces auxquelles d'autres signes attachaient 
ce caractère d'authenticité. 

6° Ainsi encore ce que nous appelons aujourd'hui le mot d'ordre 
dans le service militaire a pu être représenté jadis par une tessère 
brisée en deux morceaux; mais ce cupêoXov ou oûv^u-a primitif est 



(1) Ion, v. 1386. Cf. l'Hélène du même poëte, v. 291, et Xénophon, Cyropédie, VI, 
1, § 46. 

(2) Pollux, IX, 71, texte encore assez obscur pour le détail, malgré les corrections 
et les explications des interprètes. 

(3) Aristote, Politique, IV, 9; De la génération des animaux, I, 18. Cf. le sco- 
liaste sur la Médée d'Euripide, v. 612. — Exemples de ces tessères d'hospitalité dans 
le Corpus inscr. grœc, n. 5496, et dans les Inscr. latines d'Orelli, n. 1079. Cf. dans 
le Corpus inscr. grœc, le n. 545, inscription d'un vase qui était un présent d'hos- 
pitalité. 

(4) De Sumtu suo, cité par Fronton, p. 150, éd. Rom. 

(5) Avec les textes que nous expliquons dans le mémoire cité plus haut, p. 169, 
note 1, comparez, par exemple, la planche XXVII, figures 2, 3, 4,5 du liecueil île 
sceaux normunds et anglo-normands, par .M. d'Anisy. Caen, 1834. in-4*. 



OBSERVATIONS HISTORIQUES, ETC. 171 

devenu d'assez bonne heure le simple échange de paroles conve- 
nues (1). 

L'idée d'une convention, d'un moyen de reconnaissance domine 
désormais seule, quand cruuëo),ov désigne : 

7° Un traité destiné à régler soit des relations de commerce, soit 
l'organisation de tribunaux neutres entre deux peuples, comme il 
en reste quelques exemples sur les marbres de l'ancienne Grèce (2) ; 

8° Une lettre de crédit, comme cela se voit dans un passage de 
l'orateur Lysias (3); et peut-être une lettre ou plutôt une marque 
de créance, comme il semble ressortir du témoignage d'un traité entre 
Athènes et Straton, roi des Sidoniens, vers le temps de Démoslhè- 
nes (4) ; 

9° Un billet d'entrée soit au théâtre, usage attesté par un texte de 
Théophraste et par un assez grand nombre de monuments (5), soil 
à l'assemblée du peuple, soit enfin dans un tribunal, comme cela se 
voit par deux témoignages des comédies d'Aristophane (6); 

10° Une espèce de cachet de famille, sens attesté par la lettre, sur 
papyrus, de Timoxène à Moschion, que publia en 1826 31. Lctronne 
dans le catalogue de la collection Passalacqua (7); 

11° Une dernière espèce de g\>[j.Ço1qv paraît avoir eu pour objet, 
chez les Athéniens, l'attestation d'identité personnelle, avec les ga- 
ranties qui s'attachent à cette attestation. Dans les Oiseaux d'Aristo- 
phane, Iris, la messagère des dieux, arrivant au milieu de la ville des 



(1) Scoliaste sur le Rhésus, v. 573, et Servius. ad JEneidem, VII, 637. Ce rappro- 
chement peut éclairer le sens de Ëuv6r,;j.a dans YŒdipeà Colone de Sophocle, v. 46 : 
2u[j.ç/Ofiàç ^ûvOrjfx' èn%. « C'est le mot d'ordre de ma destinée, » le signalement du 
lieu où doivent finir mes malheurs. 

(2) Voir notre Mémoire sur les Traités publics dans l'antiquité. Nouvelle série, 
t. XXIV, p. 6, du Recueil de l'Académie des inscriptions. 

(3) Sur les biens d'Aristophane, § 25, passage que nous avons tâché d'éclaircir 
dans une note insérée au Bulletin de la Société des antiquaires, 1860, p. 92-95. 

(t\) Corpus inscr. grœc, n. 87, texte qui sera relevé plus bas dans ce Mémoire. 

(5) Caractères, c. 6 (F'Airovoia), où l'on voit l'insolent « se mettre à recueillir le 
prix des places dans un auditoire de saltimbanques et chercher querelle à ceux qui, 
munis de leur billet, prétendent regarder sans payer. » Cf. Franz, Elementa epigr. 
grœcœ, p. Zkh ; et, pour les exemples latins, Orelli, Inscr. lai., n. 2539. 

(6) Aristophane, Eccles.,v. 297; Plutus, v. 278, et le scoliaste sur ces passages. 
CA.Corpus imcr. gr., n. 207-210; Archœol. Zeitnng, Jena, 1837, p. 101 ; L. Ross, die 
Demen von Attika, p. 57-58. 

(7) C'est, à ce qu'il semble, dans le môme sens que le mot latin sigillwn grécisé se 
lit dans un papyrus de Londres, n. XLIV de l'éd. de Vorshal. 



172 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Nuages, s'y voit arrêtée par Pisthétérus qui lui crie, en parodiant 
sans doute les formalités de la police athénienne : 

« T'es-tu présentée aux Coléarques? Tu dis que non? As-tu [au 
moins] le cachet (ou le timbre) des cigognes? 

« — Quelle peste veux-tu dire? » répond Iris, maugréantsans doute 
comme plus d'un étranger maugréait aux portes d'Athènes, surtout 
quand la guerre forçait d'y exercer un surcroît de surveillance. 

Pisthétérus insiste : « Ainsi, tu n'as rien pris? » Nous dirions au- 
jourd'hui : ce Tu n'as pas de papiers? » — Iris : « Es-tu fou? » 
Pisthétérus : « Quoi ! pas même un symbolon timbré pour toi par les 
ornilharques (1) ? » 

Ces colœarques et ces ornilharques, noms plaisamment formés avec 
des noms d'oiseaux et le mot qui désigne « une magistrature, » nous 
laissent deviner des magistrats qui veillaient à la sécurité de la ville 
et qui avaient le droit de viser ou de délivrer certains passe-ports ou 
sauf-conduits, selon l'état de paix ou de guerre, et dans une inten- 
tion d'ordre public bien facile à comprendre. Le même usage de 
sauf-conduits se trouve indiqué sous le nom de syngraphus dans un 
passage des Captifs de Plaute, et l'on sait combien, pour le détail de 
la vie, Plaute est un peintre fidèle des mœurs grecques (2). 

Les collections d'antiquités possèdent des «TujxêoXa de plusieurs 
espèces, cachets, billets de théâtre, signes d'hospitalité. Mais je ne 



AnOAAQ^AMHC 

ec"riA|oV T oY 



(1) Vers 1209 et suivants, où le scoliaste dit, à propos de trcppayiSa • otov cnjjxéoXov 
£7ti tw ffUYX«pr)6^vai 7raps),f)£ïv, wç xwv ne^apyùv <pu).àxwv ôvxwv. 

(2) Acte II, scène 3, v. 91 : « A prœtore sumam syngraphum. — Quem syngra- 
plium? — Quem hic secum ferat ad legionem, hinc ire huic ut liceat domum. » 




OBSERVATIONS HISTORIQUES, ETC. 173 

crois pas qu'on y ait reconnu jusqu'à ce jour aucune pièce constatant 
l'état civil d'un citoyen grec, soit comme simple marque d'identité 
personnelle, soit comme passe-port et sauf-conduit. Le petit mo- 
nument que je me propose d'expliquer comblera peut-être cette 
lacune. 

Ce monument est une plaque de cuivre de 7 centimètres sur 5, 
pourvue, à droite, d'un appendice ou talon circulaire qui sert de prise 
pour la main, et portant quatre lignes decaractères grecs. Il provient, 
m'a-t-on dit, des environs de Beyrouth, et il figure sous le n°29i 
dans le catalogue d'une vente de médailles et autres objets antiques 
où je l'ai acquis le 19 avril dernier (1). Les caractères de l'écriture 
peuvent appartenir au troisième ou à la fin du quatrième siècle 
avant J.C., comme on le verra par le fac-similé ci-joint. Les trois pre- 
mières ligues n'offrent aucune difficulté. 'AxoXXocpavr,? 'E<mai'ou tou 
BaaiXsiSou forment, le nom complet d'un Grec de naissance libre, mais 
à qui l'on n'avait donné ni le nom de son grand-père, comme c'était 
l'usage pour l'aîné des fils d'un citoyen d'Athènes, ni le nom de son 
père, d'après un autre usage attesté par maint exemple sur les monu- 
ments grecs et particulièrement sur ceux de l'Attique (2). 

Si le grand-père de cet Apollophanes se fût nommé aussi Apollo- 
phanes,la désignation pouvait s'arrêter à Hestiœus, l'homonymie du 
grand-père étant le droit et pouvant être sous-entendue sans inconvé- 
nient; d'un autre côté, dans le cas où le même nom seperpétuedepère 
en fils, les Grecs se contentent volontiers, surtout à partir du deuxième 
ascendant, de marquer cette continuité par les mots Biç, zoiç, Tsxpa- 
xiç, etc., ou par les lettres numériques qui représentent ces mi- 
verbes (3). Rien de plus clair donc que la généalogie d'un Apollo- 
phanes, fils d'Hestiasus, qui lui-même était fils de Basilidès. 
d'ailleurs, chacun de ces trois noms est bien de famille athénienne, 
et l'on en peut trouver des exemples dans les inscriptions et dans les 
séries monétaires d'Athènes qui répondent au temps d'Alexandre et 



(1) Catalogue de deux collections provenant d'Orient, contenant des médailles 
grecques, etc., vente faite le 19 avril 1861; experts, MM. P.ollin et Feuardcnt. Je 
dois faire remarquer que l'inscription était relevée d'une manière fautive dans ce 
catalogue, p 28 : AHOAAO*ANH2 ■ ECTIAIOÏ ■ TOÏBACIAEIAOÏ • A0HNAG • 
AKP- {sic). 

(2) On trouve pourtant quelques exemples semblables. V. Ephémer. arch. d'.lt/ir- 
nes, n. 225, etN. Scbow, Charta papyracea musei Borgiani, p. 8, 16, 22. 

(3) Sur cet usage, voir M. Boeckli, dans le Corpus inscr. gr., t. I, p. 313 et 613; 
Franz, Elem. epigr. gr., p. 37.'i ; Le Bas, dans la Revue archéologique, t. I, p. 718, et 
dans son Commentaire sur les Inscriptions de More'e, n. 156. 



17i REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

de ses successeurs (1). Bien plus, le nom 'Eothwoç rappelle celui 
d'un dème de l'Attique, appelé 'Ecxiaïa. 

Les difficultés commencent avec la quatrième ligne, mais là aussi 
semblent être les indices qui nous aideront à mieux déterminer la 
valeur historique de notre petit monument. 

'AOïjvSç ne peut être que le génitif singulier d"A6r|v3 ou Minerve, 
et axp avec' le signe d'abréviation qui le surmonte, abréviation qui, 
par une coïncidence singulière, reparaît fréquemment dans les pa- 
pyrus grecs où l'on a retrouvé des textes inédits de l'orateur Hypéride, 
ces quatre signes, dis-je, s'expliquent naturellement par àxpaîaç, 
génitif de l'épithète àxpaîoç, que l'on rencontre jointe au nom de 
Junon (^Hpa) dans Euripide (2), à celui de la fortune (Tu-/-/)) dans 
Pausanias (3), à celui de Jupiter (Zeù?) sur les monnaies de Smyrne 
et de Temnos (4), à celui des dieux (0eoi) sur les monnaies de Mi- 
tylène (o). Si 'AOïiva àxpai'a n'est pas la Minerve même de l'acropole 
d'Athènes, ce serait au moins la Minerve adorée sur l'acropole de 
quelque autre ville grecque. Mais voici une observation qui va 
rendre très-vraisemblable l'attribution de tout ce texte à quelque 
citoyen d'Athènes. Le monogramme initial de cette quatrième ligne 
se décompose sans effort en : cp p p-ria, d'où il est facile de tirer, en 
comptant deux fois l'a, le mot cppaxpia. Les monogrammes sont rares 
sur les marbres antiques, très-communs, au contraire, sur les médail- 
les, et parmi les quatorze cents monogrammes ou environ que je vois 
recueillis dans Mionnet, parmi ceux qu'a interprétés notre savant 
confrère, M. Beulé, dans son ouvrage sur la Monnaie d'Athènes, je 
n'en connais pas un qui se résolve d'une façon plus complète et plus 
simple, en un mot, appartenant h la grécité attique. 

En effet, les phratries, ou trittyes, reste de l'ancienne organisation 
aristocratique détruite par Clislhène, sont une division civile et reli- 
gieuse de la tribu attique, division dont l'unité reposait sur la com- 
munauté d'un culte particulier à chacune d'elles. Comme elles étaient 
au nombre de douze (trois pour chacune des quatre anciennes tribus), 
on peut croire que chacune d'elles adorait spécialement un des douze 



(1) Beulé, la Monnaie d'Athènes, p. 305, 364: "A7to».o?àvY](;. P. 253: 'Eaxicùo;. 
P. 219 : BacrtXcÉOYi;. Voir aussi les articles correspondants à ces noms propres dans 
le Dictionnaire de Pape. On y peut ajouter, d'après Ross, die Demen von Attika, 
inscr. n. 58, un 'Auo/Xocpàvriç, n. 105, un Ba<7i),£Îôr,ç, n. 176, un 'Eaxiaïoç. 

(2) Médée, v. 1369. 

(3) II, 7, § 15, à Sicyone. 

(4) Eckhel, Doctrina, N. V., t. II, p. 497, 508, 543. 

(5) IbicL, t. II, p. 504. 



OBSERVATIONS HISTORIQUES, ETC. 17'i 

grands dieux de l'Olympe. L'épithète de «pporpioç s'est déjà retrouvée 
jointe aux noms de Jupiter, de Minerve, etc., hors d'Athènes, il est 
vrai, mais sur des monuments qui semblent nous offrir, à cet égard, 
un reflet des institutions religieuses de l'Attique (1). Un Athénien, 
dans la comédie intitulée Chiron, de Cratinus le Jeune, se vante de 
posséder tous les droits attachés à sa naissance, et parmi ces avan- 
tages il place le droit d'honorer un Jupiter (ppatpioç (2). Le temple où 
se réunissaient les cppaTops? à Athènes s'appelait cppdrcpiov (3); ou j 
célébrait des cérémonies en étroit rapport avec les formalités prin- 
cipales de la vie civile. Là-dessus les témoignages abondent, surtout 
chez les orateurs attiques, et parmi ces derniers dans les discours 
d'Isée. Pour n'en ci 1er qu'un exemple, l'orateur qui prononce le 
huitième de ces discours veut prouver que sa mère était tille légitime 
de Ciron : 

« Cela se voit, dit-il, et par les actes de mon père et par les réso- 
« lutions que prirent au sujet de ma mère les femmes de son dème. 
<( En effet, lorsque mon père se maria, il lit un repas de noce, il 
« appela trois de ses amis avec ses propres parents, et il présenta, 
« selon l'usage de cette phratrie, une victime nuptiale. Ensuite de 
« quoi les femmes de ce dème désignèrent ma mère avec la 
« femme de Dioclès de Pitthos pour présider aux Thesmophories et 
« partager avec elle le soin des sacrifices. Puis notre père, dès notre 
« naissance, nous introduisit parmi les phratores, et prêta serment, 
« selon la loi, que nous étions nés d'une citoyenne et en légitime 
« mariage. Aucun des phratores ne répondit, ne contesta la vérité 
« du fait, et ils étaient là beaucoup qui vérifiaient ces sortes de dé- 
« clarations. Or ne croyez-vous pas, si ma mère eût été ce que veu- 
« lent nos adversaires, que mon père n'eût point osé ni célébrer le 
« festin, ni présenter la victime nuptiale, et que, bien au contraire, 
« il eût caché le tout j que les femmes de notre dénie n'auraient pas 
« non plus associé cette femme à celle de Dioclès pour lui donner 



(1) Corpus inscr. gr., n. 2347 g (à Scyros) ; n. 2555, dans une ville de Crète; 
n. 5785, 5787, 5802, à Naples, où des phratries existaient comme à Athènes. Cf. Cor- 
pus, n. 3065 et suiv., phratries à Téos; n. 30C5, phratries à Cyzique. L'existence d'un 
mois çpâxpio; dans le calendrier des Cyméens (Corpus, n. 352/j) paraît avoir la même 
cigine. Pour les textes d'auteurs grecs, voir le Thésaurus d'il. Estienne, au mot 
«l'^â-ipio;. 

(2) Fragment cité par Athénée, XI, p. /j60 F. 

(3) Pollux, Oitpm., III, 52. Ce mot a passé dans la langue latine sous la l'orme 
un peu altérée Aephetrium. V. Orelli, inscript, lot., n. 3787. Cf. 3720. 



176 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

« l'intendance des sacrifices, mais qu'elles auraient cherché quelque 
« autre personne digne de leur confiance; enfin que les phratores ne 
« nous auraient pas admis, mais qu'ils nous auraient accusés et 
« convaincus de mensonge, s'il n'eût été reconnu partout que notre 
« mère était la fille légitime deCiron (1)? » 

Ainsi l'assemblée, la réunion des phratores recevait et consacrait 
les déclarations de mariage et les déclarations de naissance, ces der- 
nières tout à fait distinctes de la reconnaissance et de l'imposition du 
nom, qui avait lieu en présence de la famille et de ses amis, tantôt 
sept jours, tantôt dix jours après la naissance de l'enfant (2). 

Ailleurs, Isée nous montre que les filles comme les garçons étaient 
soumises à cette formalité (3); ailleurs, que les mêmes formalités 
consacraient l'adoption; nous voyons qu'il y avait délibération et vote 
sur la déclaration du père naturel ou adoptif, puis inscription sur 
un registre spécial, ypa^aTeTov (4). Cela s'accorde parfaitement avec 
le témoignage d'Eustathe, qui définit hphratrie « un corps tenant re- 
gistre des naissances pour constater que les enfants sont citoyens (5); » 
avec les témoignages de Suidas et de quelques autres lexicogra- 
phes (6), qui nous apprennent que l'inscription avait lieu, à la fin 
de chaque année, aux fêtes appelées, peut-être à cause de cela même, 
Apaturies, aux fêtes Thargèlies pour les enfants adoptifs (7), et que 

(1) Succession de Ciron, § 18 et suiv., où l'on remarque les expressions yâ.y.ovç 
ioriSv, yajj/oXiav (Ouonav) el<7SMVpi£Î\ to!ç çpàxopo-i, eîç toù; çpâiopaç r][ià; Eio-ïiyayEv 
ôu.6aaç xxrà toù; v6[aou; toù; xei(J.£VOUÇ, ïj ji^|v i% àdTïjç xoù ÈyyuYiTYJ; yuvouxo; ilàysiv, 
expressions toutes empruntées au droit attique. Cf. Aristophane, les Oiseaux, v. 765 
et 1669. 

(2) Démosthène, contre Béotus, I, § 22, 24; Isée, Succession de Pyrrhus, § 30, 33; 
Harpocration, au mot 'EëoojAEuôiAEvoi, et autres textes réunis par Petit, de Legibus 
Atticis, p. 220-222, éd. Wesseling. 

(3) III e discours, Succession de Pyrrhus, § 73 et 75. 

(Il) Isée, discours VII [Succession d'Apollodore), § 1, 13, 15, 16, 17, 26, 27, où 
l'on remarque les expressions légales ètù to ïepà âyeiv, elç toù; avyyeiéiçàimSsmiûew, 
elç Ta xoivà ypau-jJ-otTEta Èyypà:pEiv, EicràyEiv elç toùç çpàxopa; xoù elç toùç ysvvriTaç (pour 
ce dernier mot, voyez plus bas, page 180, n. 1); Démosthène, contre Macartatus, 
§ 11 et suivants. 

(5) Sur Ylliade, p. 735, 49 : cppdcTopE;- - GÛvTtyj.'x toùç tixto[aévouç àTcoypaçôjievov 
wote çavEpoùç eTvou 8ti ttoXÏtou Eton. 

(6) 'EypaçE-co 8è rarepoOev (Cf. Isée, VII, 27 : ottwç èyypàçwirî jj.e 0pà<ru),).ov 'AtoM.o- 

ôwpou eîç toùç çpaTOpaç tyj twv 'Auaxoupîwv êoprfl). to ôè ypàcpso-Oat eîç toùç 

çpâxopa; arû[j.ëo),ov ei^ov tyjc o-uyyEVEÎaç. D'autres textes sont réunis dans le Thésau- 
rus d'H. Estienne, s. v. 'AroxTovpia. 

(7) Etymol. M. s. v. 'ArcaToupta (sic)... 'ESôxouv Se oî uaïoEç, irpè toutou àTOXTOpsç 
ovteç, tôte TtaTEpa; e^eiv. Cf. Xénophon, Hellenica, I, 7, 8; Platon, Ximée, p. 21 B. — 
Andocide, des Mystères, § 126 et suivants. 



OBSERVATIONS HISTORIQUES, ETC. 177 

cette inscription, faite avec mention expresse du nom paternel, était 
le signe ou certificat de la parenté. Le signe, <7uij.êoXov, on remarquera, 
dans le texte de Suidas, ce dernier mot, qui semble s'appliquer de 
lui-même au monument dont nous voulons éclaircir l'origine. 

Un plaidoyer civil de Démosthène, le premier discours contre 
Béotus, nous apprend, en outre, que l'enfant né d'une courtisane 
pouvait être également reconnu par son père et inscrit devant les 
phratores sur le registre de l'état civil: un autre plaidoyer qui porte 
le nom du même orateur nous apprend une particularité plus cu- 
rieuse encore, c'est que dans le cas du refus d'inscription par les 
phratores, il y avait appel de leur décision devant les tribunaux (1). 
Enfin, dans les cas où la légitimité n'était ni admise, ni même soute- 
nue, la loi assurait encore à l'enfant illégitime une sorte d'inscrip- 
tion régulière avec des formalités toutes spéciales (2). 

La naturalisation aussi, faveur si souvent accordée par les Athé- 
niens à leurs bienfaiteurs, entraînait inscription au registre de la 
phratrie. Vers le temps même où je rapporterais volontiers la plaque 
d'Apollophanes, les Athéniens, voulant honorer et récompenser Héro- 
dore, un étranger dévoué à leur cause, décident qu'il se fera inscrire 
dans la tribu, dans le dème et dans la phratrie de son choix, et que 
le trittyarque ou chef de la trittys fera exécuter la statue qui lui est 
décernée (3). 

Ajoutons à tout cela le Xv)l[iapxuov Yp<waxetov, ou registre de majo- 
rité, où les jeunes Athéniens étaient inscrits à dix-huit ans, comme 
capables d'exercer leurs droits politiques, de recueillir une succes- 
sion et d'administrer leur fortune (apx.etv 1% X^ewç); que ce registre 
était tenu par six magistrats ayant sous leurs ordres trente collabo- 
rateurs; et nous aurons une idée à peu près complète des formalités 



(1) Plaidoyer contre iVe'e'ra, § 59 et 60 

(2) Diogéoianus, Proverbiu, V, 94, et Nonnus dans un texte cité par S. Petit, de 
Legibus Atticis, p. 224. 

(3) Rangabé, Antiq. hellén., n. 443. Même formule dans un autre décret, du 
même genre {Ibid., n. 447), en l'honneur d'AudoUon, roi des Péoniens, et dans un 
fragment, ibid., n. 2299, Cf. Ephém. archéol. d'Athènes, n. 3434, et L. Ross, die 
Demen von Attika, p. 41, et dans le Corpus inscr. g>\, n. 101, une formule analogue : 
xaTavetpat Sa aùxàvxat eiç Tftaxâoa r,v àv povXïyrai. De même n. 20G0 (décret des By- 
zantins), 7nmYp*ptj{Aev 7to6' &v xa OéXy) twv ÉxaioorTijwv. Ces trentaines et ces centaines 
sont les divisions civiles du municipe. A Athènes, et probablement au Pirée comme 
à Athènes, on voit par Pollux (III, 52), que chaque phratrie était divisée en trente 
YÉvïi, d'où l'expression yewirriK signalée plus haut, page 176. Le trittyarque figure 
encore dans un décret athénien, n. 2298 des Antiq. helléniques de Rangabé. 



178 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

légales qui consacraient, chez les Athéniens, les principaux moments 
de la vie civile (1). 

Le nom même de Irittyarque, que nous trouvons dans le décret 
athénien en faveur d'Hérodore, et qu'emploient déjà Platon et l'ora- 
teur Eschine, nous rappelle son synonyme (avec un sens plus spé- 
cialement religieux, à ce qu'il semble) le phratriarque, qui figure 
dans un discours de Démosthène, et que l'auteur d'un lexique ancien 
définit « le chef d'une phratrie ou partie de la tribu divisée en 
trois (2). » Ce rapprochement nous ramène à la plaisanterie d'Aris- 
tophane, dont il semble que nous allons mieux comprendre le sens. 
Car les colœarques et les ornitharques sont d'évidents travestisse- 
ments du chef religieux et civil qui présidait aux actes collectifs 
d'une division municipale dans Athènes, et qui, à ce titre, connais- 
sant mieux que personne les citoyens inscrits sur les registres, était 
appelé à leur délivrer leur carte civique pour les actes de la vie où 
cette pièce pouvait être utile ou nécessaire. 

Si chacune des, phratries ou triityes avait un chef, portait-elle un 
nom distinct? On doit le croire, et deux de ces noms paraissent indi- 
qués sur les monuments d'Athènes. Un fragment qui provient des 
papiers de Fourmont (3) est ainsi conçu : 

l]EPON 
AII0AAQN02 
EBAOMEI[OY 
OPATPIA2 
AXNIAAQN 

« lepov AttoXXwvo; l6oo|j.£iou" cpparpiaç 'A - /vtaôîov. » C'est 1 inscription 

d'un lieu consacré à Apollon, où les membres d'un phratrie, les 
Achnmles (s'il n'y a pas erreur sur le nom propre), célébraient les 
fêtes du septième jour $ êêSo^), c'est-à-dire précisément du jour où 
l'on donnait un nom au nouveau-né, jour dont le souvenir même est 



(1) Isée, discours Vil {Succession d'Apollodore), § 27, 28; Eschine, contre Ti- 
iimrque, § 18, et la note du scoliaste sur ce passage; Pollux, VIII, 104; Harpocra- 
tion, au mot Ar^tap/ixov ypajj.ij.aTcîov. Sur les sacrifices et les repas qui accompa- 
gnaient cette solennité, voir le scoliaste d'Aristophane sur les Grenouilles, v. 798. 

(2) Bekker, Anecdota greeca, 313, 27, où le texte offre, comparé aux textes déjà 
cités, la variante ypairopia pour ypxrpia, d'où sfaxoptap/o:. Voir, pour plus de détail, 
le Thésaurus d'H. E«tienne, aux mots Tptrrjapxo; et tl>paTpîapy_o:. 

(3) Corpus inscr. gr. } n. 463. Cf. le commentaire de M. Boeckh sur le n. 82. 



OBSERVATIONS HISTORIQUES, ETC. 179 

en étroit rapport avec les cérémonies religieuses et civiles de la 
phratrie (1). 

Un autre fragment qui n'a été, je crois, publié jusqu'ici que par 
M. Rangabé (2), contient, après quelques lignes incomplètes d'un 
acte financier, les mots : 

EIIAKPEÎÎN • TPITTY0[2 

'Eraupétov xpiTxuo?, et comme ce fragment provient de l'acropole, il esl 
difficile d'y méconnaître le nom de la trittys qui répondait à la ville 
haute d'Athènes, peut-être de celle même qui adorait spécialement 
une Minerve HoXiaç (on sait queTO'Xiçest un ancien synonyme d'dbcpo- 
izokiç) ou axpaia (3). La coïncidence de ces renseignements avec la 
quatrième ligne de notre plaque n'est-ellc pas bien frappante? Un 
témoignage de l'orateur Eschine la rendra plus frappante encore. 
Justifiant sa famille des imputations malveillantes et peut-être calom- 
nieuses dont elle était l'objet, l'orateur avoue que son père a exercé 
le métier d'athlète; mais il ajoute « qu'il a servi dans les armées 
« d'Asie, qu'il s'y est distingué, qu'il était, par sa naissance, de la 
« phratrie qui partage le culte des Etéobutades, et qui est en pos- 
« session de fournir la prêtresse de Minerve Poliade (4). » 

Ainsi dans ces antiques divisions de la cité athénienne, comme 
dans celles de la cité romaine, se montre l'étroite alliance de la reli- 
gion et de la vie civile. Outre le culte public et national, il y a le 
culte plus particulier qui rappelle ce que l'on nommait, à Rome, les 
sacra gentilicia (5). C'est à cette religion des antiques familles que 
se rapportent et les confréries d'orgéons, dont l'objet et l'organisation 
commencent à nous être mieux connus, grâce à quelques documents 



(1) Voir le Thésaurus d'H. Estienne, au mot c E63o[xaY£vr ; c, et la dissertation de 
Petersen, Ueber die Geburtstagsf'eier bei den Griechen (Leipzig, 1858, in-8°). 

(2) Antiquités helléniques, n. 448, où sont réunis et discutés par l'habile éditeur 
les principaux textes anciens relatifs à ces divisions municipales d'Athènes. Pour 
plus de détails sur l'histoire de cette organisation de la cité athénienne, V. SchiJmann, 
Griechische Alterthibner, t. I, p. 39, 318 et suiv., 365, et t. II, p. 484; et l'impor- 
tante inscription publiée par Ross, die Demen von Attika, p. 26. 

(3) Pollux, IX, 40 (déjà cité par Eckhel à propos des Os&î àxpaîoi) : Ta 5; ôr,tj.6cria... 
àx.pÔTïo),iç r,v xai àxpav av eÏttoi; xai TtoXiv, xai toùç èv aù-r, Osoù; àxpaiouç xai tioXieï; - 
Sur tcô>.iç, dans le sens de citadelle, voyez Franz, Elem. epiyr.gr., p. 132, 134, 315. 

(4) Eschine, de l'Ambassade, § 147. 

(5) Tite-Live, V, 52 Cf. Hugo, Hist. du droit romain, $ 197, où se trouve expliqué 
un usage singulier de la coemtio, relatif aux sacra primda, et que mentionnent, 
plus ou moins directement, Plaute, Bacchides, IV, 9, 53; Cicéron, ad Dù\, VII, 29, 
et pro Murena, c. 12. 



180 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

épigraphiques récemment découverts (1), et les ôiacoi ou confréries 
de ôiaswTai qui, comme la phratrie, n'étaient ouvertes qu'aux vrais 
citoyens d'Athènes, de façon que la participation à leurs actes reli- 
gieux devenait un signe de naissance légitime et d'inscription régu- 
lière dans la cité, comme on le voit encore par le témoignage des 
orateurs attiques (2). 

Tous ces indices réunis, il manque, si je ne me trompe, bien peu 
de chose à l'interprétation du petit monument qui fait le sujet prin- 
cipal de nos recherches, et pour résumer ces recherches en quelques 
mots, l'inscription de notre plaque peut être traduite ainsi sans trop 
de hardiesse ; 

Apollophanes 
fils d'Hestiœus 
petit-fils de Basilidès. 
Phratrie de la Minerve Acrsea(ou de l'Acropole). 

Il reste pourtant à expliquer comment cette pièce, que nous sup- 
posons d'origine athénienne, nous revient des côtes de Phénicie? A 
cette question, il est d'abord facile de répondre qu'un monument 
aussi portatif peut, sans nul soupçon de fraude, se rencontrer bien 
loin du pays où il a été fabriqué. D'ailleurs, les Athéniens étaient en 
rapports fréquents de commerce et même de religion avec les côtes 
de la Syrie. Les monuments funéraires d'Athènes offrent plusieurs 
exemples d'inscriptions bilingues, moitié grecques, moitié phéni- 
ciennes (3). Plusieurs Grecs de Sidon et de Tyr figurent sur les mar- 
bres de l'ancienne Grèce et particulièrement sur ceux d'Athènes (4). 
Une belle inscription de Délos nous montre la corporation religieuse 



(1) Lexicon ap. Bekker, Anecd. gr., p. 286 : 'Op-yswvsç ■ cuv-rayu-â xi àvopwv 
ôdiovSï], wç 10 twv y£vvr,Tâ)v xat çpaTÔpwv. Cf. l'article d'Harpocration sur le même- 
mot, article où est cité un discours d'Isée, upoç 'Opyswva;, dont il reste quelques 
fragments. Rangabé, Antiq. hellén., t. II, n. 809, 815, 1298. Un fragment inédit 
de décret d'une de ces confréries est publié dans le Philopatris d'Athènes du 1 er mars 
1859. 

(2) Isée, Discours IX (Succession d'Astyphilus), § 30, où la participation aux 
ÛîaToi d'Hercule est invoquée comme une preuve de possession d'état. Sur les 
6{a<KH, cf. Corpus inscr. grœc, n. 109 et suiv. 

(3) Corpus inscr. grœc, n. 859 et 894 (la première de ces inscriptions est au 
musée du Louvre); Éphémérides archéol. d'Athènes, n. 574. Cf. Ibid., n. 536, frag- 
ment d'un monument semblable dont il ne reste plus que le texte phénicien et une 
lettre du grec. 

(4) Rangabé, Antiquités hellén., n. 750 b 1966, 2291; et 963, 967, 1976. 



OBSERVATIONS HISTORIQUES, ETC. 181 

des marchands et mariniers de Tyr, adorateurs de l'Hercule tyrien. 
demandant et obtenant, à Athènes, le droit d'élever un sanctuaire à 
la divinité qu'ils honorent d'un culte spécial (1). On a conservé le 
titre et un fragment d'un discours de Dinarque, concernant le débat 
qui s'était élevé entre les Phéniciens ( t les habitants de Phalère au 
sujet de la prêtrise d'un temple de Neptune (2). Un acte déjà cité 
plus haut nous apporte ici un témoignage plus précieux encore : 
c'est le traité de bonne amitié conclu par les Athéniens, sur la pro- 
position de Céphisodote, au temps de Démosthène, avec Straton, roi 
des Sidoniens. Après les conventions d'usage, cet acte prescrit en 
propre termes que le sénat fera faire des symbola pour servir à 
reconnaître les agents respectifs d'Athènes chez le roi des Sidoniens, 
et des Sidoniens auprès des autorités athéniennes (3). Ne serait-on 
pas tenté de croire que notre plaque soit un de ces symbola? Le 
caractère un peu mystérieux, à première vue, du monogramme que 
nous interprétons par cppa-rpta s'accorderait assez bien avec l'idée d'un 
signe de reconnaissance servant pour accréditer un agent du sénat 
d'Athènes auprès d'un roi étranger. Mais je n'ose m'arrèter à cette 
conjecture, trop séduisante peut-être pour qu'on Fadmette sur de 
simples vraisemblances. 

Les vraisemblances, d'ailleurs, ne sont pas toutes en faveur de 
cette conjecture. En effet, d'abord la présence du c dit sigma lunaire 
sur notre bronze (4) indique une date plus récente que celle où 
M. Boeckh croit pouvoir rapporter l'acte conclu avec le roi de Sidon 
(entre l'olympiade 101 et l'olympiade 103). Ensuite, le seul monu- 
ment connu jusqu'ici qui réponde exactement au symbolon men- 
tionné par le décret athénien, est une main de bronze trouvée, à ce 
que l'on croit, dans les environs de Marseille et qui porte, en carac- 



(1) Corpus inscr. grœc, n. 2271, inscription qu'il peut être utile de comparer 
avec un monument de Puteoli {Corpus, n. 5853), attestant des rapports semblables 
entre une ville grecque de l'Italie et la métropole de la Syrie ; et avec le n. 809 des 
Antiq. hellén. de M. Rangabé, où nous voyons attesté le culte de l'Apbrodite sy- 
rienne dans un temple d'Athènes. 

(2) Denys d'Halicarnasse, sur Dinarque ; Harpocration, au mot 'AXôtty). 

(3) Corpus inscr. grœc., n. 87 : ïloirp&aQia Se xat OTJjxêoXa r, pov).r, itpàç -rôv (îa<7i)ia 
tov Stowviwv, Ô7KOÇ àv 6 5f|jAo; 6 'AOïjvatwv elSïp ëâv xi izépii-Q ô SiSwvîwv paaiXeù; 
Seojasvo; tyjç uô).£w;, xat 6 paaiXeùi; ô Siowviwv zlo% ôtav mf^ 71 ?) *ivà û>; afrràv 6 89j[iOç 6 
'A6r)va£wv. Cette expression nowjffat ou TOty^aTOat av^êola. upô; est précisément celle 
qu'on retrouve deux fois dans le VI^ papyrus grue de Londres, lignes 36 et 62. 

(h) Il est vrai que des formes arrondies déjà fort analogues au sigma lunaire se 
rencontrent sur les monnaies d'Athènes dès le tem; s des premières séries à mono- 
grammes. Voir M. Reulé, Monnaie d'Athènes, p. 162. 



[82 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

tèrcs du troisième siècle avant J.C. ou environnes trois mots : oufiêoXov 
■xpo? OùeXauviou?. Rapproché des textes de Xénophon, qui dit Seîjtiç 
oepEiv ou icépiceiv, de Tacite qui dit : dextrœ, hospitii insigne, et ail- 
leurs: dextras, concordiœ insignia syriaci exercitus nomine ad prœ- 
torianos ferentem. le monument de Marseille (i) autorise 3 croire que 
ces témoignages de la bonne amitié entre deux peuples ne portaient 
pas le nom de la personne appelée à s'en servir comme d'une marque 
de créance. C'était donc quelque main de bronze ou autre figure 
semblable que les Athéniens devaient faire fabriquer pour être le 
signe ou le symbole (ici le mot peut être employé avec son acception 
moderne) de leur bonne amitié avec le roi de Sidon. Le bronze 
d'Apollophanes ne répond pas précisément à cette destination. 
Enfin, dans tous les actes politiques, décrets du sénat et du peuple, 
décrets des tribus (<puXa(), décret des dénies, dans les inscriptions 
funéraires (et les monuments authentiques de ce genre se comptent 
aujourd'hui par centaines, presque par milliers), le cilo\en d'Athènes 
n'est jamais désigné que par son propre nom, celui de son père et 
celui du dème auquel il appartenait. C'est même à cet usage que nuus 
devons d'avoir retrouvé les noms de presque tous les dénies de l'At- 
tique (2). L'absence de toute indication relative à la phratrie, sui- 
des monuments si nombreux et si divers, ne peut être accidentelle. 
Elle ne l'est pas non plus sur ce petit bronze du Musée britannique, 




» 



qui porte, en caractères du temps des Séleucides : 'AvTiyovo,- 'Hçisîovtoç 
KuviT»]ç (3). Cela s'accorde très-nettement avec un témoignage précis 
de Démosthène (4), et cela tient sans doute à ce que, dans l'organi- 

(1) Corpus inscr. grœc, n. 6778. Cf. Xénophon, Anabase, II, 4, § 1 ; Agési/as, 
III, 4 ; Tacite, Histoires, III, 4 et II, 8; textes déjà rapprochés du (j'jfAëoXov gallo-grec 
par l'éditeur berlinois. 

(2) Voir les Recherches sur la topographie des dèmes de l'Attigue, par C. Han- 
riot. 1853, in-8°. 

(3) L'empreinte m'en a été communiquée par mon honorable confrère, M. Cureton. 
M. Birch ne connaît pas la provenance de ce petit monument, qui paraît être inédit. 

(4) Contre Béotus, I, § 7 et suiv. 



OBSERVATIONS HISTORIQUES, ETC. 18i> 

sation républicaine d'Athènes, la tribu et le dème étaient les vraies, les 
seules subdivisions politiques de la cité. La phratrie et sa subdivision 
en familles ou races (yÉvri) ne s'étaient maintenues que comme institu- 
tions civiles et religieuses. Ce qui est certain, c'est que l'inscription 
parmi lesdémotes était distincte de l'inscription parmi les phratores. 
Il y a donc lieu de croire que la mention d'un nom de phratrie sur 
la pièce qui nous occupe répond à quelque destination spéciale dans 
Tordre civil et religieux. Cette pièce n'est pas une marque de créance 
pour servir à l'envoyé d'Athènes auprès d'une ville étrangère; ce 
n'est pas la simple carte civique ou ya)ocE~ov dont parle l'auteur du 
premier discours contre Béotus (à celle-ci répond, trait pour trait, le 
petit bronze du Musée britannique) ; c'est plutôt la carte d'un phrator 
qui voulait se faire reconnaître de ses compatriotes et confrères à 
l'étranger, pour prendre part avec eux aux actes pieux que prescri- 
vaient les règlements de leur corporation. La langue altique avait 
aussi un verbe (cpparpiÇsiv ou cpparptoféeiv) pour cet exercice des droits 
et cet accomplissement des .devoirs communs aux membres d'une 
même phratrie (1); et le fragment de Cralinus le Jeune, que j'ai 
déjà cité plus haut, représente piécisément un Athénien qui vient se 
faire ainsi reconnaître des membres de sa phratrie. 

Que si l'on tenait à grossir le personnage de notre Apollopbanes, 
on pourrait remarquer encore que du monogramme gravé sur son 
symbolon on dégage assez facilement une lettre et même deux lettres 
de plus que nous n'avons fait jusqu'ici, je veux dire un X et un 0. 
Cela permettrait d'allonger le mot représente par ce monogramme et 
de considérer Apollopbanes comme un ^paxpiap/oç, c'est-à-dire, pour 
nous autres Parisiens, à peu près comme un maire d'arrondisse- 
ment. 

Mais qu'importe, après tout, que cette petite plaque de bronze soit 
la carte .civique d'un simple phrat or ou d'un chef de phratrie? Un 
intérêt plus sérieux s'attache aux souvenirs mêmes qu'elle réveille. 
L'Apollophanes que nous retrouvons ici n'est probablement aucun 
de ceux qui nous sont déjà connus pour' avoir fait quelque ligure. 
en Grèce, dans les sciences ou dans les lettres. Ce n'est ni le poêle 
comique, ni le philosophe pythagoricien ou stoïcien, ni le rhé- 
teur, ni le médecin (2). C'est un de ces nombreux et obscurs per- 



(1) Voir l'important fragment d'une loi athénienne cité par Ilarpocration, au mot 
NavtoôÉxou. 

(2) Fabrioins, Bibliotheea grœca, t. I, p. 831 ; II, p. Û22; III, p. 5/iO; VI, p. 123, 
éd. llailes. 



184 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

sonnages qui doivent au hasard d'attirer un instant sur eux la 
tardive attention de la postérité. Mais l'ensemble des sages institu- 
tions dont nous avons retrouvé à cette occasion le témoignage, soit 
dans les écrivains, soit sur les monuments d'Athènes, forme un ta- 
bleau curieux pour l'observateur philosophe. Il manque beaucoup 
encore à la précision de Y état civil chez les Athéniens; mais on y 
remarque la vive empreinte de leur démocratie, on y voit déjà l'es- 
prit môme de cette civilisation savante dont nous sommes les héri- 
tiers. Ces déclarations de naissance qui se font en présence d'un 
corps de citoyens liés entre eux par une lointaine communauté du 
sang et par la communauté plus durable du culte ; cet examen scru- 
puleux des témoignages, ce vote après l'examen, voilà bien des 
règlements du législateur qui voulait que, par tous les actes de la 
vie civile comme de la vie politique, l'Athénien fût sans cesse en 
haleine, si je puis ainsi dire, sans cesse attentif à ses devoirs comme 
à ses droits, gardien jaloux de la pureté de sa race et des libertés de 
sa patrie. Ces cérémonies religieuses qui accompagnent l'inscrip- 
tion au registre de l'état civil et la constatation du mariage, voilà 
bien l'esprit d'une société que troublaient beaucoup de passions, que 
déshonoraient beaucoup de vices, mais où nous admirons aussi le 
continuel effort de la conscience et de la loi pour les combattre. 
Tant de formalités, tant de serments et d'écritures, n'est-ce pas l'es- 
prit même de nos codes modernes, qui témoignent de leur respect 
pour la personne humaine en assurant, par mille précautions et 
mille garanties, les constatations d'identité si nécessaires à l'ordre 
public, au gouvernement des familles, à la justice. Je ne sais même, 
en cela, si les Romains, ces scrupuleux juristes, ont eu tous les 
scrupules, imité toutes les formalités de la loi athénienne. Il semble 
du moins qu'ils aient de tout temps attribué à la preuve testimoniale 
une importance plus grande encore que celle qu'elle avait dans le 
droit attique. On voit chez eux, de bonne heure, c'est-à-dire dès le 
règne de Servius Tullius, l'essai d'une constatation annuelle du 
nombre des naissances, des majorités et des décès (1). L'état mor- 
tuaire, un peu confondu avec le service des pompes funèbres, nous 
apparaît, sous la république, comme une administration régulière 
(rationes Libitinœ) qui pouvait venir en aide et servir de contrôle 



(1) Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, IV, 15, qui déclare écrire d'après 
le vieil annaliste L. Pison. Cf. Polybe, II, 23, § 9 et 24, § 10: àTtoypacpai et xaTtx- 
ypasal twv èv r,/.-.y.iai; « registres des Italiens en état de porter les armes. » 



OBSERVATIONS HISTORIQUES, ETC. 185 

aux opérations du cens (i). Dès le premier siècle rie l'empire, le 
registre des naissances était tenu par le préteur, et devait êtresur- 
' tout invoqué par les pères qui réclamaient le bénéfice de la loi pour 
avoir donné trois enfants à l'État (jus trium liberorum). Ce registre 
était déposé aux archives publiques (2). Une loi de Marc-Aurèle 
régularisa pour Rome et élendit aux provinces l'usage de la décla- 
ration obligatoire devant un magistrat dont le registre faisait auto- 
rité (3), et nous savons par un texte précis d'Apulée que le registre 
des naissances portait, outre le nom des parents et celui de l'enfant, 
la date marquée par le nom des consuls et la signature de l'officier 
public (4). Néanmoins il est curieux de voir combien, dans les 
codes, ces témoignages écrits sont rarement invoqués; dans le cas 
même où ils le sont, leur autorité n'est pas péremploire et ne sup- 
plée pas, comme chez nous, à mainte autre preuve. Pour la preuve 
du mariage surtout, l'absence d'écritures authentiques ressort d'une 
foule de textes précis des jurisconsultes et des princes (5). A cet 
égard les dissemblances de la loi athénienne nous frapperont d'au- 
tant plus si nous admettons, avec beaucoup d'auteurs anciens, que 
la loi môme des Douze Tables, ce vieux monument du droit répu- 
blicain, ait été rédigée d'après les lois de Solon. 

En deux points seulement les deux législations se rencontrent. 
D'abord toutes deux ont pour objet de protéger la cité, de préserver 
la famille de tout mélange d'un sang étranger; puis elles s'ac- 
cordent dans un égal dédain pour la condition de l'esclave. L'état 
civil, chez les nations chrétiennes, a donc sur les règlements qui y 
répondent chez les Grecs et chez les Romains l'incontestable avan- 



(1) Tite Live, XL, 19; XLI, 21 ; Suétone, Néron, c. 39. Cf. Horace, Satires. II, 6, 
v. 19. 

(2) Juvénal, Satires, IX, 83-84 et la note du scoliaste sur ce passage; Jules Capi- 
tolin, les Trois Gordiens, c. 4; Digeste, XXII, 3, 1. 29 ; Code Just., IV, 21, 
1. 6; V, k, 1. 9. Les textes de Suétone, Tibère, c. 5, et Caligula, c. 9, se réfèrent 
plutôt à l'autorité du Journal de Rome, en l'absence de la professio natalis ; de 
môme le texte de Dion Cassius, XLVII1, hh. Au contraire, Lampride, Diadumène, 
c. 6, mentionne certainement le registre des naissances, ce qu'un texte grec du 
Digeste (XXVII, 1, 1. 1, § 1) appelle TcaiSoYpaçîat. 

(3) J. Capitolin, Antonin le Philosophe, c. 9. Cf. Digeste, XXII, 3, I. 29. 

(Il) Apologia, c. 89. Cf. Servais, ad Georgica, II, 502, texte que M. V. Le Clerc 
paraît avoir, le premier, signalé à l'attention des critiques dans son savant ouvrage 
sur les Journaux chez les Romains, p. 200. 

(5) Code Just., V, h, 1. 9, 13 et 22; Digeste, XXIII, 1, 1. 7; Cf. XX, 1, U et 5 ; 
Gaius, Instit., I, 112; textes qui m'ont été obligeamment indiqués par M. G. 
Boissonade. 

iv. 13 



186 REVUE ARCHÉOLOGIQUE 

tage d'une protection plus égale des personnes, comme il a celui de 
constater avec une exactitude plus durable les droits et les devoirs 
qui dérivent des rapports que la naissance et le mariage établissent 
entre les citoyens. Mais, nous ne pouvons l'oublier, et ce contraste 
porte avec lui son enseignement, la régularité dont aujourd'hui 
nous sommes justement fiers est elle-même de date assez récente. 
On en peut voir les preuves dans le mémoire qu'a publié naguère 
sur ce sujet M. Berriat Saint-Prix. Longtemps l'Église a seule tenu 
registre de l'état des personnes, et cela presque uniquement à l'occa- 
sion des sacrements qu'elle administrait; et cette prédominance de 
l'Église a pu suspendre pendant près d'un siècle l'action utile de la 
loi pour les sectes dissidentes. L'ordonnance de Villers-Cotterets, 
en 1539, et celle de Blois en 1579; puis les éditsde 1667 et de 1736; 
enfin les lois qui précèdent ou suivent de près la révolution de 1789, 
marquent les vicissitudes et les lents progrès d'une institution dont 
les bienfaits nous frappent moins peut-être qu'ils ne devraient le 
faire, parce que nous ne songeons plus aux laborieux efforts qu'elle 
a causés (1). 

E. Egger. 



(i ) Voir les Recherches de M. Berriat Saint-Prix sur la législation et la tenue 
des actes de l'état civil depuis les Romains jusqu'à nos jours, t. IX des Mémoires de 
la Société des antiquaires, p. 245-293; et l'ouvrage du docteur J. N. Loir sur l'état 
civil des nouveau-nés. Paris, 1854, iu-8°. 



NOTE 

SUR LE COMMERCE EN GAULE 

AU TEMPS DE DAGOBERT 



d'après des diplômes mérovingiens 



Parmi les diplômes de Dagobert I er qui nous ont été conservés, il 
en est un relatif à l'abbaye de Saint-Denys qui nous parait offrir de 
précieux renseignements sur le commerce pendant le règne de ce 
prince et sur les impositions dont les marchandises étaient frap- 
pées vers le milieu des temps mérovingiens. Ce diplôme, dontMabil- 
lon a bien établi contre Lecointe (1) l'authenticité et que vient en 
outre confirmer un passage des Gesta Dagoberti (2), a élé publié par 
Doublet dans son Histoire de l'abbaye de Saint-Denys (3), reproduit par 
dom Bouquet au tome IV des Historiens de France (4), puis édité de 
nouveau par M. Pardessus, continuateur de Bréquigny et de Laporte- 
Dutheil pour la collection des Chartes et diplômes (5). Il est daté 
de Gompiègne, à la deuxième année de Dagobert (en Neustrie), 629. 
Son style a toute la barbarie du langage de ce temps : confusion, 



(1) Mabill., Annal. Benedict., 1. 1, p. 345.— Lecointe, Annal, eccles., t. II, p. 824. 

(2) Annuale mercatumquod fit post festivitatem ipsorum excellentissimoruro mar- 
tyrum prope idem monasterium eideui sancto loco... Dagobertus concessit. Gesta 
Dag., XXXIV; dans les Hist. de France^ t. II, p. 588. 

(3) P. 655. 

(4) P. 627. % 

(5) Diplomata et Chartœ, t. II, p. 4 et 5. 



188 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

altération des mots, oubli de la syntaxe; cependant il est moins 
inintelligible et un peu moins en décomposition que les diplômes du 
siècle suivant. En voici une traduction avec le texte en note (1) : 



DIPLÔME DE DAGORERT I er , ROI DES FRANCS, INSTITUANT UN MARCHÉ 
A SAINT-DENYS, 629. 

« Dagobert roi des Francs, homme illustre, aux comtes Reuthon, 

« Vuliîon, Raucon, et à tous nos agents, vicaires, centeniers et autres 

« administrateurs de notre État : Que votre sollicitude et votre pru- 

« dence sachent que nous avons voulu instituer en l'honneur de notre 

« seigneur et glorieux patron, Denys, un marché annuel, à l'époque 

« de la messe du 7 des ides d'octobre, pour les négociants de notre 

« royaume et ceux d'outre-mer.- Ce marché sera établi sur la 

« voie qui aboutit à Paris, au lieu appelé Pasellus S. Martini. 

« Que tous nos envoyés sachent que les marchands venant à ce 

« marché, de toutes les cités de notre royaume, particulièrement des 

« ports de Rouen et de Vie, et les marchands venant d'outre-mer, 

« pour acheter du miel, du vin et de la garance, seront cette année, 

« la prochaine, et dans tout le temps antérieur à la troisième, 

« exempts des droits de tonlieu.Mais à partir de ce moment et par 

« la suite, tout charroi de miel paiera au compte de Saint-Denys 

« deux sous; et de même tout charroi de garance deux sous. Les 

« Saxons, les gens de Vie, de Rouen et de toutes les autres cités 

« devront payer pour leurs navires douze deniers par charroi, plus 



(1) Dagobertus rex Francorum, vir inluster, Reuthone, Vulfione, Raucone comi- 
tibus et omnibus agentibus nostris, vicariis, centenariis et ceteris ministres reipu- 
blica nostre. Cognoscat solicitudo et prudentia vestra qualités voluimus et constitui- 
mus in honore donini et gloriosi patroni nostri Dyonisii mercatum construendo ad 
missa ipsa qua? avenit septimo idus octobris, semel in anno, de omnes negotiantes in 
regno nostro consistentes, vel de ultra mare venientes in illa strada que vadit Pari- 
sius civitate, in loco qui dicitur Pasellus Sancti Martini. Et sciatis nostri missi ex 
hoc mercato etomnescivitat.es in regno nostro, maxime ad Rothomo porto etWicus 
porto qui veniunt de ultra mare, pro vina et melle vel garantia emendum; et isto et 
altero anno, seu ante, sit ipse theloneus indultus usque ad tertium annum. Et inde 
in postea, de unaquaque quarrada de melle persolvant partibus S. Dionysii solidos 
duos; et unaquaque quarrada de garantia illi similiter solidos duos; et Saxones et 
Vicarii ei Rothomenses, et ceteri pagenses de alias civitates, persolvant de illos na- 
vigios, de unaquaque quarrada, denarios duodecim, et vultaticos et passion aticos, 
per ommes successiones et generationes illorum, secundam antiquam consuetudi- 



SUR LE COMMERCE EN GAULE. 189 

« les vultatiques et passionatiques (droits de roulement et de pas- 
« sage), à perpétuité, suivant l'antique usage. Nous ordonnons en 
« outre que le dit marché ait la durée de quatre semaines, pour que 
« les négociants de Lombardie, d'Espagne, de Provence et des 
« autres régions puissent s'y rendre. Nous voulons et enjoignons ex- 
« pressentent que nul négociant n'ose commercer, aux environs de 
« Paris, sur un autre marché que celui que nous instituons et réglons 
« en l'honneur de saint Denys. Et si quelqu'un enfreint cette pres- 
« cription, il paiera pour le compte de Saint-Denys le ban qui nous 
« serait dû (on appelait bannum l'amende encourue par ceux qui 
« avaient enfreint un édit royal). Enfin nous prescrivons et nous 
« vous mandons expressément à vous, à vos agents subalternes, et 
« successeurs présents et à venir, que jamais aucune entrave, ni de 
« votre part, ni de la nôtre^ dans la ville de Paris, ni à ses portes 
« dans le pays, ne soit apportée à Saint-Denys, au sujet de ce marché, 
« en ce qui concerne les tonlieux, navigiens, portatiques, pontati- 
« ques, rivaliques, vultatiques, thémonatiques, chespetatiques, pul- 
« veratiques, foratiques, mestatiques, laudatiques, saumatiques, sa- 
« lutatiques. Tout ce qui, detous, sur ce marché etses marchandises, 
« devait nous être attribué à nous et au fisc public, est accordé à 
« perpétuité à Saint-Denys et à ses agents, par cet instrument de 
« notre bienveillance et de notre autorité. Et pour que cetle ordon- 
« nance en faveur du lieu saint ait une durée plus stable aujourd'hui 
« et dans 1 avenir, nous avons résolu de lui donner la confirmation 
« de notre souscription et du seing de notre anneau. Dagobert roi, 
« j'ai souscrit. Dado a présenté le sceau. » (Dadoou saint Ouen était 



nem. Tubemus etiam ut ipse mercadus per quatuor septimanas extendatur, ut illi 
negociatores de Longobardia, sive Hyspanica, et de Provencia, ac de alias regiones, 
illuc advenire posssent. Et volumus atque expresse precipiuius ut mullus negociator 
in propago Parisiaco audeat negotiare nisi inillo mercado quem in honore S. Diony- 
sii constituimus vel ordinamus; et si quislibet hoc fecerit, bannum nostrum pro 
hoc persolvat ad partem S. Dionysii. Precipimus denique et expresse vobis manda- 
mus, et omnes agentes, seu juniores vel successores vestros présentes et venturos, ut 
nullo unquam ïmpedimento pars S. Dionysii de ipso mercado habeat ex parte nostra' 
et vestra, neque intra ipsa civitate Parisius, neque ad foras in ipso pago de ipsos 
theloneos vel navigios, portaticos, pontaticos, rivaticos, rotaticos, vultaticos, tliemo- 
naiicos, chespetaticos, pulveraticos, foraticos, mestaticos, laudaticos, saumaticos, 
salutaticos, omnia et ex omnibus, quicquid ad partem nostram vel fisco publico, de 
ipso mercado, ex ipsa mercimonia exactare potuerit, pars S. Dionysii vel sui agentes 
in perpetuo habeant per hanc nostram indulgentiam et auctoritatem. Et ut hec 
nostra preceptio ad ipso loco sancto nostris et futuris temporibus firmior habeatur, 
manus uostre subscriptionibus eam subter decrevimus roborare et de anulo nostro 



190 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

référendaire; on appelait ainsi l'officier dans les mains duquel le 
sceau était déposé.) « Donné le troisième des kalendes d'août, la 
« seconde année du règne de Dagobert, à Gompiègne. Féliciter in 
« Dei nomme, amen. » 

Ce diplôme nous enseigne une suite de faits intéressants : 1° Dago- 
bert établit près de Paris, dansla direction deSaint-Denys, un marché 
annuel; 2°parmi les principales denrées qui y étaient débitées, le vin, 
le miel et la garance figurent en grande abondance ; 3° les relations 
commerciales de la Gaule s'étendaient assez loin dans les pays étran- 
gers, car on y venait trafiquer, non-seulement de nos villes commer- 
çantes, telles que Rouen et Vie, mais aussi des régions avoisinantes ; 
4° la durée du marché était fixée à un mois, pour permettre aux 
étrangers de s'y rendre; cet espace d'un mois nous donne en partie 
la mesure du temps alors jugé nécessaire pour traverser la Gaule 
et se rendre de Lombardie à Pans; o° les marchandises subissaient 
de nombreux impôts dont nous pouvons, à l'aide des noms qui leur 
sont donnés, rechercher le caractère. Nous allons examiner ces divers 
faits séparément. 

Il faut d'abord bien se garder de confondre le marché institué 
par notre diplôme avec la célèbre foire connue sous le nom de Lan- 
dit, Indictum. Celle-ci ne date, comme Lebeuf l'a amplement dé- 
montré (1), que des premières années du douzième siècle, et elle eut 
son siège dans la plaine qui s'étend entre Saint-Denys et Montmartre, 
tandis que notre marché s'allongeait sur la route qui conduit de Saint- 
Denys à Paris. De plus il n'eut pas la longue durée que semblait lui 
promettre la concession à perpétuité faite par le diplôme de Dagobert. 
Dès celte époque il y avait lutte entre le clergé, auquel d'immenses 
donations étaient accordées, et l'administration civile, qui se voyait 
de la sorte privée d'une grande partie de ses revenus. C'est ainsi 
qu'un comte de la cité de Paris nommé Gairin revendiqua, fort peu 
de temps après Dagobert, une part des profits considérables dont l'a- 
bandon avait été fait à l'abbaye, et en obtint par force, disaient les 
agents de Saint-Denys, le partage. De plus le marché, à la suite d'un 
désastre qui n'est pas spécifié, avait été transféré du bourg de Saint- 



sigillare jussimus. Dagobertus rex subscripsi. Dado obtulit. Datum sub die III kal. 
Augusti, anno secundo regni Dagoberti, Compendio. Féliciter in Dei nomine, amen. 
(1) Histoire du Landit de la plaine Saint-Denys, dans la Descript. dudioc, de 
Paris, t. III, p. 246 et suiv. 



SUR LE COMMERCE EN GAULE. 191 

Denys dans l'intérieur de Paris, entre les basiliques de Saint-iMartin 
et de Saint-Laurent. Ces faits ressorlent d'un diplôme du roi Childe- 
bert III, daté de l'an 710. A ce moment la querelle entre le mo- 
nastère et l'autorité séculière se réveille, et nous voyons d'un côté 
les agents de Saint-Denys, de l'autre ceux du maire Grimoald, fils 
de Peppin d'Héristal, se présenter devant Childcbert III, dans sa 
villa de Maumaques. Les premiers, munis de leur diplôme de Dago- 
bert qu'ils déploient et relisent, réclament les droits provenant du 
marché dans leur intégrité; les seconds prétendent que depuis long- 
temps déjà le comte du pays de Paris est dans l'usage d'en prélever 
la moitié au profit du fisc, et invoquent cette prescription. Le roi 
décida contre son maire du palais en faveur de l'abbaye (1). 

L'auteur anonyme des Gesta Dagoberti nous raconte également dans 
un texte très-intéressant les largesses de Dagobert à l'égard de Saint- 
Denys. « Dagobert, dit-il, grandissant chaque jour davantage dans 
l'amour du martyr saint Denys et de ses compagnons, à cause des 
vertus admirables et journalières de leur tombeau, abandonna à 
leur basilique divers espaces de terrain dans l'intérieur et à l'exté- 
rieur de Paris, ainsi que la porte même de cette ville qui est située à 
côté de la prison de Glaucin. Celte porte, dont le marchand Salomon, 
son fournisseur, avait alors la surveillance, lui fut cédée avec toutes 
les redevances qu'il était d'usage de remettre à la cassette royale, et 
le roi Dagobert confirma cette donation à perpétuité par l'autorité 
d'un diplôme souscrit de son nom et marqué de son cceau (2). » 



(1) ... Agentes venerabili viro Dalfine abbate de baselica peculiaris patronis nostri 
S. Dionisii. .. dicebant quasi agentes ipsius viro Grimoaldo majorem-domus nostri, 
eciam et comis de ipso pago parisiaco, medietate de ipso teleneu ejusilem tollerent. 
Aserebant econtra agentes ipsius viro Grimoaldo majorem-domus nostri quasi de 
longo tempore talis consuetudo fuissit ut medietate exinde casa S. Dionisii receperit, 
illa alia medietate illi comis ad partem fisci nostri. Intendibant econtra agentes 
S. Dionisii quasi hoc Gairinus, quondam, loce ipsius Parisiace comis, per forciahunc 
consuetudinem ibidem min'sset et aliquando ipsa medietate de ipso teleneu ejusdem 
exinde tullissit: sed ipsi agentes hoc ad palatium sogessissent et eoruin preceptionis 
integritate semper rénovassent... Chart. et Dipl., t. II, p. 285-286. 

(2) Dagobertus rex in amore sœpe dictorum martyrum Dionysii sociorumqueejus, 
propter magnificas quas ad eorum veneranda sepulcra cotidie Dominus operabatur 
virtutes, magis ac magis gliscens, areas quasdam infra extraque civitatem Pari>ii, et 
portam ipsius civitatis, quac posita est juxta carcerem Glaucini, quam negociator suus 
Salomon eo tempore praevidebat cum omnibus teloneis, quem ad modum ad suam 
cameram deserviri videbatur, ad eorum basilicam tradidit, et per prœcepti sui 
auctoritatem perpetualiter id mansurum esse, proprii nominis subscriptioue atque 
anuli impressione firmavit. Gesta DagoO., C. XXXIII. 



192 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Ce texte nous montre l'existence d'une prison près d'une des 
portes de Paris. Il nous fait aussi savoir que les revenus des portes 
étaient affermés à des marchands. Le diplôme portant cette conces- 
sion a péri ; mais est il vraisemblable que l'auteur anonyme des 
Gesta, qui écrivait au neuvième siècle et qui résida dans l'abbaye de 
Saint-Denys, le vit avec d'autres également perdus dont il fait aussi 
mention. 

Je crois que le pasellus Sancti Martini du diplôme de Dagobert 
représente une passerelle jetée sur le ruisseau de Ménilmontant, au- 
jourd'hui supprimé, et qui coulait de l'est à l'ouest, allant se jeter à 
la rive droite delà Seine au-dessus du pont actuel des Invalides. L'é- 
glise Saint-Martin des Champs était en effet située à peu de distance 
au-dessous de ce ruisseau et avait donné son nom à un pont, comme 
nous le voyons par un diplôme postérieur du roi Louis VI reproduit 
par Doublet dans son Histoire de Saint-Denys (1). Le diplôme de 
Childebert III nous a aussi appris que le marché ayant dû être 
transféré dans l'intérieur de Paris à la suite d'une catastrophe, fut 
établi entre l'église Saint-Laurent, qui était, comme on le sait, sur 
le chemin de Saini-Denvs, et celle de Saint-Martin des Champs; sans 
doute près de la passerelle pasellus Sancti Martini, où il commen- 
çait autrefois. Il est évident qu'il ne s'agit pas ici d'un pont jeté sur 
la Seine, puisque les églises Saint-Laurent et Saint-Martin desChamps 
étaient assez éloignées du fleuve, et cette passerelle, c'est-à-dire le 
ruisseau sur lequel elle était jetée, devait former sur ce point la 
limite septentrionale du Paris de Dagobert (2). 

Les Saxons dont il est fait mention dans notre diplôme paraissent 
être ceux de la côte d'Angleterre. Il y avait bien des établissements de 
Saxons en Gaule, près de Bayeux, Saxones Bajocassini, et près de 
Nantes (3); mais la mention qui est faite de négociants d'outre-mer 
rend plus vraisemblable la supposition qu'ils venaient des États mé- 
ridionaux de l'Heptarchie anglo-saxonne. Quant à YHispania, men- 
tionnée à côté de la Provence, ce peut n'être que la Septimanie, 



(1) Ne qua mansio vel inhabitatio a prœdicto burgo usque ad ecclesiam S. Lau- 
rentii quae sita est prope pontein S. Martini de Campis, et ex altéra parte stratae 
regiîB ad eadem villa S. Dionysii, usque ad alium pontem prope Parisium juxta 
domum leprosam. 

(2) J'ai l'intention de revenir, dans un prochain article, sur les positions de la 
passerelle de S. Martin et de la prison de Glaucin, et d'y joindre quelques autres 
éléments propres à faciliter la restitution archéologique du Paris mérovingien. 

(3) Grég. de Tours, Hist. ecclés., X, 9; Fortunat, 1. III, c. 9. 



SUR LE COMMERCE EN GAULE. 193 

car le nom d'Espagne a été appliqué à cette partie de la Gaule, plus 
tard appelée Languedoc, que les Visigoths possédèrent jusqu'au 
temps de Charles Martel. 

Vicus, quel'on appelait aussi Quentovicus. était un port très fré- 
quenté sous les Mérovingiens; plusieurs triens portent son nom. 11 
était situé sur le petit fleuve de Canche, comme la forme Quento- 
vicus l'indique. L'invasion des sables l'a ruiné, et c'est Etaples, 
avec une fortune modeste, qui l'a remplacé dans les temps mo- 
dernes. 

Le commerce était entravé sous les Mérovingiens par des impôts 
multipliés. Le diplôme deDagobertque nous avons traduit en men- 
tionne seize. Vultaticum ou voltaticum devait être une imposition 
sur les voitures à roues. Passionaticum, dérivé sans doute du même 
radical que passagium, mot de ce latin barbare, est un droit de tran- 
sit peut-être, à travers les diverses cités. Theloneum, d'où le mot 
tonlieu, nous paraît désigner les impôts d'une manière générale. 
Ducange l'attribue plus particulièrement au prélèvement sur les 
marchandises venues par mer. Telle cependant devait être la part 
spéciale de l'impôt dit navigium. Le porlaticum se payait au passage 
des portes des villes; peut-être aussi dans les ports? Le pontaticum 
se payait pour les ponts. Lerivaticum devait être le droit imposé sur 
le balage le long des berges des rivières. Le rotaticum, qui paraît 
faire double emploi avec le vultaticum, payait l'entretien des routes 
carrossables. Le themonaticum était frappé sur les limons des ctiars. 
Le chespetaticum, ou cespitaticum, avait pour but l'entretien des ga- 
zons. On sait en effet que les routes construites par les Mérovingiens, 
et dont il reste des échantillons entre d'anciennes villas de leur temps, 
n 'avaient plus lecaractère de solidité des voies romaines; elles ne con- 
sistaient plus en constructions de pierres et de ciment; ce n'étaient que 
de larges avenues où les chariots traçaient successivement deux ou 
trois rangs d'ornières parallèles que l'on comblait les unes après 
les autres. 

Le pulveraticum, imposé sur les voitures et le bétail, était censé at- 
tribué à réparer les dégradations faites aux voies; il est souventmen- 
tionné par les actes des deux premières races, et toujours d'une façon 
vague. Le foraticum, synonyme de foragium, est un droit sur le vin et 
sur la bière, d'après Uucange et M. Guérard (1). N'est-ce pas peut-être 
aussi un synonyme de portaticus, par fores, ou vient-il de foras, droit 

(1) Appendice au Polyptique d'Irminon, p. 340. 



l!)'i REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

d'exhibition? Le mestaticum était un droit de vente et d'échange, du 
radical mutare. On ne trouve rien de satisfaisant pour le laudaticum: 
ce mot a peut-être une parenté avec le laus, lauda, laudia, laudatio, qui 
figure à coté du molvente pour désigner une transaction analogue dans 
les textes du moyen âge : Debemus vendus et laudas percipere.—Lan- 
dationes et venditiones sicnt hactenus habitœ sunt reddentur, etc. (1). 
Le saumaticum doit être un impôt frappé sur les bêtes de somme, car 
tel est le sens de saiima. Quant au salutaticum c'était, dans le moyen 
âge, la prestation d'une redevance que les serfs payaient à leurs maî- 
tres, accompagnée à ce qu'il paraît d'un salut d'où lui vient sonnom(2). 
Ce n'est pas là ce dont il peut être question dans notre diplôme; mais il 
est probable qu'il s'y agit de quelque présent fait aux personnages 
importants, comtes et juges, des lieux par lesquels les marchandises 
passaient. 

On voit qu'il subsiste encore quelque incertitude sur la détermina- 
tion bien nette de plusieurs de ces impositions; telles qu'elles sont 
cependant, elles suffisent à nous faire savoir combien le commerce 
était grevé de charges, sous des prétextes aussi futiles que multipliés. 
On croirait, avoir tant de droits prélevés au nom de la voirie, que les 
routes au moins ont dû en profiter et être soigneusement entretenues : 
il n'en est rien; on laissait se dégrader les anciennes voies romaines; 
ce n'était que de loin en loin qu'on les réparait; et la grande réputa- 
tion qui s'est attachée à ce sujet au nom de Brunehaut montre que 
les travaux de restauration entrepris par cette reine furent une ex- 
ception. Les sommes considérables par lesquelles le commerce était 
obligé de payer son droit de transit ne profitaient ni aux routes, ni 
aux municipalités des divers lieux, puisqu'elles entraient dans le 
trésor royal, ou étaient attribuées à titre de donations à des monastè- 
res qui, grâce aux largesses des rois et des particuliers, ne tardaient 
pas à se trouver en possession d'immenses richesses. Ces abus d'une 
générosité suscitée par la superstition et les terreurs religieuses 
furent nécessairement très-préjudiciables à la fortune publique et 
contribuèrent à donner au clergé une influence et une action ruineu- 
ses pour le pouvoir royal même qui l'enrichissait. 

Mais un fait en ressortit dont nous recueillons aujourd'hui d'utiles 
résultats: c'est la rédaction de ces actes si nombreux dont les débris. 



(1) Ducange, Y° Laudare. 

(2) Voir Ducange, V° Solutés 



SUR LE COMMERCE EN GAULE. 195 

trop rares apportent encore à l'histoire et à la géographie de pré- 
cieux témoignages. Ils ont été jusqu'ici trop délaissés; les historiens 
ont puisé dans les chroniques sans presque regarder les diplômes; 
le moment est venu de les mettre en œuvre au profit de la philologie, 
de l'archéologie, de l'histoire; on en peut encore tirer des faits nou- 
veaux sur la condition et les hahitudes des générations qui vivaient 
il y a dix et douze siècles sur le sol de la Gaule. Ils promettent sur- 
tout à la géographie historique, avec leurs vastes énuméralions de 
noms de lieux, une ample moisson, et c'est principalement sous ce 
rapport que pour notre part, malgré les difficultés de cette tâche, 
nous entreprendrons d'en tirer parti. 



Alfred Jacobs. 



ÉTUDE 

SUR DIVERS MONUMENTS 

DU RÈGNE DE TOUTMÈS III 

DÉCOUVERTS A THÈBES PAR M. MARIETTE 



Parmi les textes historiques mis au jour dans les grandes fouilles 
dirigées à Karnak par M. Mariette, l'attention de ce savant archéo- 
logue avait été attirée spécialement par une stèle de granit de deux 
mètres de hauteur, sur laquelle figurait le roi Toutmès III devant 
le dieu Ammon. Cette scène était accompagnée d'une inscription de 
vingt-cinq lignes en beaux hiéroglyphes, presque entièrement 
conservée et qui fut appréciée exactement par mon savant confrère 
dès le premier coup d'œil. M. Mariette la désignait, dans une com- 
munication lue à l'Académie des inscriptions au mois d'août 1859, 
comme « contenant un discours du dieu, s'adressant à Toutmès 
« dans un langage plein de grandeur et de poésie, et constatant par 
« une glorification louangeuse les victoire du roi (1). » Un premier 
essai de traduction, dont les fragments ont été insérés par M. Des- 
jardins dans une étude sur les découvertes de M. Mariette (2), 
montre que la forme littéraire de ce morceau avait été également 
très-bien définie par M. Mariette. Il avait parfaitement indiqué 
« l'espèce de psaume ou de chant cadencé » qui le termine, et dent 
il a traduit la formule dix fois répétée. L'annonce de cette partie 
des découvertes de M. Mariette se retrouve encore dans les numéros 



(1) Voyez la Reçue de l'instruction publique du 15 septembre 1859, et le Bullettino 
dell' Instituto di Corrispondenza archeologica, Rome, novembre 1859. 

(2) Revue générale de l'architecture, octobre 1860, t. XVIII, colonnes 59, 60, etc. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS . 107 

du Moniteur des 2 et 3 juillet 1860, en sorte qu'on pouvait croire 
qu'une publicité suffisante protégeait les droits de l'inventeur. Il est 
cependant arrivé que malgré l'éclat que ces découvertes ont eu en 
Egypte, et probablement même à la suite de la publicité qu'elles 
avaient reçues, des empreintes de cette belle inscription ont été en- 
voyées à M. Birch, sans que le nom de M. Mariette ait été Te moins 
du monde articulé par son correspondant. C'est ainsi que notre 
savant confrère du British Muséum, dont la parfaite bonne foi et la 
délicatesse peuvent défier toutes les susceptibilités, a été amené à 
publier le texte et la traduction de la stèle de Toutmès III, dans le 
vingt-huitième volume de YArchœologia, en la considérant comme 
un monument entièrement inconnu et sans prononcer le nom de 
M. Mariette (1). L'habile directeur des fouilles de Karnak avait 
désiré faire profiter les lecteurs de la Revue, aussi promptcment que 
possible, de cette belle page de la littérature de la vingt-huitième 
dynastie; il m'en avait remis une copie soigneusement faite à Thèbes 
et due au crayon exercé'de M. Th. Devéria, sur laquelle je préparai 
une traduction. Je devais néanmoins attendre, pour la publier, l'ap- 
parition d'un ouvrage ardemment désiré par tous les savants, où les 
principaux monuments sortis des fouilles ordonnées par le vice-roi 
seront livrés à nos études par les soins de M. Mariette (2). Les pre- 
mières livraisons nous étaient incessamment promises, et ce n'était 
que justice absolue de laisser à M. Mariette la première publication 
des monuments qui lui ont coûté tant de fatigues. Laplancbe donnée 
dans YArchœologia par M. Birch rend de nouveaux délais inutiles. 
et M. Mariette désire que nous discutions également la liste des 
peuples vaincus par Toutmès, qu'il avait annoncée dans les mêmes 
publications et dont la partie la plus importante est encore inédite. 



I 



STELE DE TOUTMES III TROUVEE A KARNAK 

Ce monument consiste en un tableau suivi d'une inscription de 
vingt-cinq lignes horizontales. (V. planche XV.) Le globe ailé sur- 



(1) Ayant été averti de ces circonstances, M. Birch, dont les procédés envers ses 
confrères sont toujours parfaits, m'a écrit immédiatement en me priant de témoigner 
à M. Mariette le regret d'avoir ignoré jusqu'au nom de l'inventeur et les diverses 
publications faites en son nom. 

(2) C'est avec instance que nous supplierons le vice-roi, au nom de tuus ceux qui 



108 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

monte la scène, suivant l'usage; il est accompagné de sa légende 
habituelle Hut nuter aa nev pe-t. « Hut, dieu grand, seigneur du 
ciel. » On sait que Hut est une désignation du soleil comme dieu 
éponyme d'Edfou (dont le nom antique était Hut). La colonne d'hié- 
roglyphes qui partage la scène en deux peut être rapportée soit à ce 
dieu, soit au dieu Ammon-ra, qui n'est qu'une autre expression de 
la même idée, c'est-à-dire la personnification du dieu suprême dans 
le soleil, son image vivante. Cette colonne verticale se lit comme il 
suit : Ta-w anx (1) nev ves anx tat tam nev senv nev wu-het nev ma 
ra teta. « Il accorde toute la vie, toute la force vitale, la stabilité 
« (la paix?) complète, toute la santé et tout le bonheur comme le so- 
ft leil, à toujours. » 

Les deux scènes qui remplissent le tableau, sous le disque ailé, 
sont exactement semblables entre elles, sauf la nature de l'offrande 
faite par le roi au dieu Ammon. A droite, Toutmès présente la liba- 
tion, et à gauche, l'encens enflammé. Ammon est dans son rôle de 
roi des dieux, seigneur du ciel, avec ses attributs ordinaires. Sa 
légende se lit : Amon-ra suten neteru nev pe-t. « Amon ra, roi des 
« dieux, seigneur du ciel ; » et puis : Ta-w anx nev ma ra, « il 
« donne une vie complète, comme le soleil. » Devant lui, Toutmès III 
est accompagné de sa légende royale : Nuter nowre nev ta-ti nev 
(sa-u?) ra men xeper Tutmès ta anx. « Le dieu bon, seigneur des 
« deux pays, seigneur des diadèmes, Ramenkheper-Tutmès, vivant. » 
A droite, son offrande est ainsi caractérisée : er-takevah, « il offre la 
« libation. » A gauche, on lit devant les jambes : Ari-t nuter-Senter 
en Amon-ra : « Il donne l'encens à Amon-ra. » La déesse qui suit le 
roi représente probablement la Thébaïde, car elle porte sur sa tête 
le nom hiéroglyphique du nôme de Thèbes. Elle tient les armes du 
roi, l'arc, les flèches et la hache de combat. -La légende, renfermée 
dans un carré crénelé qui est devant ces personnages, doit désigner 
une salle ou un temple; c'est ainsi que les noms de ces constructions 
sont entourés. Le nom se lit ici xewte nev-s (2) : « En l'ace de son 
« seio-neur, » ce qui avait sans doute trait à la position de l'édifice 
qu'on a voulu désigner. On peut supposer également que la femme 

s'intéressent à la science, de hâter la publication des résultats de ces fouilles; il aura 
ainsi complété le bienfait de la savante exploration qui jettera sur son nom un lustre 
ineffaçable. 

(1) La lettre x représente le son kh. 

(2) La planche de M. Birch est fautive dans ce nom et dans la légende de la liba- 
tion ; elle doit être corrigée d'après les figures représentées sur notre planche en ces 
deux endroits. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 199 

portant sur la tête le nom du nome de Thèbes personnitie le temple 
en question. 

Le texte de l'inscription principale se présente sous une forme 
très-curieuse et qui frappe l'œil tout d'abord par sa disposition par- 
ticulière. Après douze lignes écrites en prose d'un style pompeux H 
relevé, l'auteur fait faire une sorte de tour du monde aux conquêtes 
de Toutmès, dans dix versets qui sont appareillés entre eux Lui! 
par la longueur des lignes où ils sont écrits que par la disposition 
des idées et par la répétition d'une double formule initiale; puis il 
termine son discours par trois lignes analogues à celui du début. 
Quelques lacunes du monument jettent malheureusement de l'obscu- 
rité sur la fin de ce texte précieux. Malgré la couleur poétique et la 
hardiesse des images, nous pouvons traduire ce morceau presque 
en entier. Nous n'aurons besoin de recourir aux conjectures que 
dans un petit nombre de phrases, et nous les signalerons scrupuleu- 
sement au lecteur. Nous ferons suivre notre traduction des remar- 
ques qu'exige l'intelligence de ce texte précieux. 



« Discours d'Amon-ra, seigneur des trônes du monde 1 1] : Viens 

« à moi! tressaille de joie, en voyant mes faveurs, ô mon tils ven- 

« geur! Ra-men-Kbeper, doué d'une vie éternelle. Je resplendis 

« par ton amour, mon cœur se dilate à ton heureuse arrivée dans 

« mon temple. Mes mains ont comblé [2] tes membres des forces de 

« la vie, tes grâces plaisent à ma [3]. Je suis établi dans ma 

« demeure [4] ; je t'apporte et je te donne la victoire et la puissance 

« sur toutes les nations. J'ai fait pénétrer [5] tes esprits et ta crainte 

« dans tous les pays, et ta terreur jusqu'aux limites des supports du 

« ciel [6]. J'ai agrandi l'épouvante [7] (que tu jettes) dans leur 

« sein; j'ai fait (retentir) tes rugissements parmi les barbares [8] ; 

« les princes de toutes les nations sont réunis dans ta main. J'étends 

« mes propres bras, je [9] lie pour toi et je serre en un faisceau les 

« peuples de Nubie en myriades et en milliers, les nations du nord, 

« millions [10] (de captifs?). J'ai jeté tes ennemis [11] sous tes 

« sandales et tu as écrasé [12] les chefs obstinés. Ainsi que je l'ai 

« ordonné, le monde dans sa longueur et dans sa largeur, l'occident 

« cl l'oriejit te servent de demeure. Tu as pénétré chez tous les 

« peuples, le cœur joyeux; aucun n'a pu résister à tes ordres; c'est 

« moi qui l'ai conduit quand tu les approchais. Tu as traversé [13 



200 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

« les eaux de la grande enceinte et le Naharaïn dans ta force et ta 
« puissance. Je t'ai ordonné de leur faire entendre tes rugissements 
a jusque dans leurs cavernes [14] et j'ai privé [15] leurs narines des 
« souffles de la vie. J'ai fait [16] pénétrer tes victoires dans leurs 
« cœurs. Mon esprit [17], qui réside sur ta tète, les a détruits [18]; 
« il a ramené captifs (les peuples [19] de Ad*?), liés par leurs che- 
« yelures ; il a dévoré dans ses flammes ceux qui résident [20] (dans 
« leurs ports?); il a tranché la tête des Aamus sans qu'ils pussent [21] 
« résister, détruisant jusqu'à la race de ceux qu'il saisissait. J'ai 
« donné à tes conquêtes le tour du monde entier; l'uraeus de ma 
« tête a répandu sa lumière sur tes sujets [22]; aucun rebelle ne 
« s'élèvera contre toi sous la zone du ciel : Ils viennent tous, le dos 
« chargé de leurs tributs, se courber devant la majesté, en se con- 
« formant à mes ordres. J'ai énervé les (ennemis [23] confédérés?) 
« sous ton règne; leurs coeurs sont desséchés [24] et leurs membres 
« tremblants. » 



Verset 1. « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les princes de 
« Tahi; je les ai jetés sous tes pieds à travers [25] leurs contrées. Je 

« leur ai fait voir ta majesté tel qu'un seigneur de lumière, éclai- 
« rant leurs faces, comme mon image. » 

jfr 2. « Je suis venu, je l'ai accordé de frapper les habitants de 
« l'Asie ; tu as réduit en captivité les chefs des peuples des Ratennu. 
« Je leur ai fait voir ta majesté, revêtue de ses ornements: tu sai- 
« sissais tes armes et combattais sur ton char. » 

j"- 3. « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les peuples de 
« l'orient, tu as marché dans les provinces [26] de la terre sacrée 
« (ta miter). Je leur ai montré la majesté, semblable à Seschet [27] 
« qui projette la chaleur de ses feux et répand sa rosée. » 

f k. « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les peuples d'oc- 
« cidenl; Kefa et Asi sont sous ta [28 j terreur. Je leur ai fait voir 
« ta majesté, telle qu'un jeune taureau au cœur ferme, aux cornes 
« aiguës, auquel on ne peut résister [29]. » 

jfr 5. « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper ceux qui résident 
« dans (leurs ports?); les contrées de Maten tremblent de crainte 
« devant toi. Je leur ai fait voir ta majesté, semblable ([30] aucro- 
« codile?), maître terrible des eaux, qu'on ne peut approcher. » 

■p 6. « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les habitants des 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 201 

t îles; ceux qui résident au milieu de la mer sont atteints par tes 
« rugissements. Je leur ai montré ta majesté semblable à un [31] 
« vengeur qui s'élève sur le dos delà victime. » 

fi 7. « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les Libyens 
« (Tahennu); les îles des Tana sont au pouvoir de tes esprits. Je 
« leur ai montré ta majesté, telle qu'un lion furieux se couchant 
« sur leurs cadavres, à travers leurs vallées. » 

fi 8. « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les extrémités de 
« la mer, le tour de la grande zone des eaux est serré dans ta main. 
« Je leur ai montré ta majesté semblable à l'épervier (qui [32] plane), 
« embrassant dans son regard tout ce qu'il lui plaît. » 

fi 9. « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper ceux qui résident 
« dans leurs ([33] lagunes?) tu as réduit en captivité les habitants 
« (des sables?). Je leur ai fait voir ta majesté, semblable au chacal 
« du midi (habile [34] explorateur?), qui traverse les deux régions. » 

fi 10. « Je suis venu, je t'ai accordé de frapper les peuples de 

« Nubie (Kens), ta puissance s'étend jusqu'à Je leur ai fait voir 

« ta majesté semblable à tes deux [35] frères, j'ai réuni leurs bras sur 
« toi pour te donner leur puissance. » 

« Tes deux sœurs, je les ai placées derrière toi pour te secourir; 

« mes bras sont levés pour repousser de toi tous les maux. C'est moi 

« qui te protèges, ô mon fils chéri! Horus, taureau valeureux, ré- 

« gnnnt dans la Thébaïde; toi que j'ai engendré (en vérité?) 

« Tontines, doué d'une vie éternelle! (Toi qui as?) rempli tous mes 

« désirs. Tu as élevé ma demeure en constructions éternelles; plus 

« longue et plus large qu'il n'en avait jamais existé, la porte prin- 

« cipale 

« 

t D'Amon-ra, plus magnifique qu'aucun des souverains qui ont 

« existé. Je t'ai ordonné de la faire et j'en suis satisfait. — Je suis 

« établi sur le trône d'Horus pour des milliers d'années, étant ton 

« ton image vivante pour l'éternité. » 

NOTES POUR L'EXPLICATION DU TEXTE. 

Ma traduction diffère en quelques points de celle de M. Birch : il 
m'a paru nécessaire d'exposer mes raisons dans les notes suivantes, 
atin que les égyptologues puissent retirer de cette étude un profit 
iv. 14 



202 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

plus sérieux : je réunirai plus loin tout ce qui concerne la géo- 
graphie. 

1. La forme grammaticale pourrait ici donner lieu au reproche 

d'amphibologie : Il 11 i ai-ta-na peut se traduire par 

veniens (sum) ego, ou veniens tu ad me. Mais nous savons, par d'au- 
tres exemples, que le participe, au commencement d'une allocution, 
était usité dans le sens d'une sorte d*impératif gracieux. Dans l'his- 
toire de la princesse de Bakhtan, le démon exorcisé dit au dieu 
Khons (i) : i-t em hutep nuter aa « viens en paix, dieu grand! » en 
se servant de la môme tournure. 

2. M. Birch traduit ici le verbe J'ik num, par diriger; c'était 

en effet le sens indiqué parChampollion, mais sa conjecture ne s'est 
pas trouvée juste. Num se traduit joindre, réunir, d'où un second sens, 

gratifier, combler. Ce radical se retrouve dans le copte îtE-W- cum. 
La réunion de l'âme au corps est exprimée par ce mot, comme va- 

riante du verbe ordinaire g I . tema (2), en copte TOI**- 

conjungere. Dans le second sens, les dieux gratifient, remplissent les 
narines des souffles de la vie, comme Amon remplit ici les membres 

du principe vital <$tffc> (3). 

3. Ce passage se transcrit netem-ui am-t-uk er sen-t-a (Voyez la 
fin de la seconde ligne). Netem signifie être agréable; am-t, ainsi 

écrit A lk , est pris souvent dans le sens de grâces et faveurs (4). 

mais j 'ignore le sens de sen-t, déterminé par i'épervier couché *W : 
M. Birch n'a pas traduit cette phrase. 

4. ij^ représente un bloc sur un traîneau; il se lit I I et I 1 1 

(1) V. Mon étude sur une stèle de la Bibliothèque, etc., page 143. 

(2) Invocation à Isis, sarcophage du musée de Saint-Pétersbourg, tas num vai-a 
er xa-w, det illajungi animam rneam corpori suo. 

(3) V. Étude sur une stèle, etc., page 111. 



(li) ^^J . I ^^ VL S ttr-t aam-t, la grande de la faveur, titre de 
princesse. Louvre, stèle de la reine Nvosa-s. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 203 

va, vi. Gomme substantif, il se traduit par produits et richesses; 
comme verbe, c'est apporter, donner. M. Birch le traduit d'une ma- 
nière analogue par récompenser : cette nuance ne me paraît pas 
prouvée. Va se relie au radical wa, porter, comme le sahidique &j 
£xES ferre, au radical q&s qj de môme signification. 

5. On ne sait pas au juste quel est le sens mythique qu'il faut atta- 
cher à celte locution les esprits du roi M*± ; c'est, en tout cas, une 
métaphore usuelle pour désigner sa personne. 

6. Les quatre supports du ciel, ainsi que M. Brugsch l'a bien 
expliqué dans sa Géographie, marquaient l'extrémité du monde. On 
serait naturellement disposé à y voir les quatre points cardinaux; 
cependant c'est ordinairement au nord que ce terme est particulière- 
ment appliqué, et je suppose qu'il se rapporte au pôle. 

■ g ■ 

7. Le radical -$£ sew, déterminé par la partie anté- 
rieure du bélier, me paraît se traduire par l'ardeur en général. On 
peut le rapprocher des thèmes coptes oj&qE intumescere 2£oq- 

2£Eq ardor, fervere. Il est appliqué clairement à l'amour, dans cer- 
tains textes, où il est en parallélisme avec meti, aimer. On trouve, 
par exemple, les mots suivants dans une allocution d'Isis à Pliilo- 
métor : Je te donne l'amour (meri) dans le cœur des hommes et la 
passion (sewi) dans le cœur des femmes. Mais, dans notre phrase et 
dans beaucoup d'endroits analogues, cette ardeur désigne le courage 
ou la colère du roi, et puis, dans un sens passif, la terreur que cette 
ardeur produit sur les ennemis; les exemples abondent dans ce sens, 
et je vois que M. Birch l'a entendu de la même façon. 

8. m m. Champollion traduisait ces neufs arcs par les Libyens; 

on sait maintenant que cette locution comprend, par une sorte de 
pluriel d'excellence, l'ensemble des nations ennemies : on ne la 
rencontre pas appliquée, dans le récit des expéditions, à quelque 
contrée spéciale; aussi se trouve-t-elle en relation parfaite avec 
« toutes les nations, » dans le second membre de phrase. 

9. Le dieu se sert ici des verbes h - ^ % x <, nuh, alli- 
gare et I _ y %k ^ sa-tema : le dernier est déterminé 



204 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

par le signe '^ qu'on trouve aussi sous la forme J|, où il mon- 
tre clairement un faisceau de tiges d'une plante quelconque liées 
ensemble. Je le crois formé de Vs initiale causative et d'un thème 
tema que je rapporte au radical ïam annectere, adhœrere. 
M. Birch traduit ici tout autrement « j'étends mes propres bras pour 
« te remorquer, je te soumets les Libyens, » etc., ) qui se 

lit Kenes, est un nom bien connu de la Nubie (1); je ne puis donc 
me réunir ici, sous aucun rapport, à la traduction de mon savant 
confrère. 

10. Il y a ici un mot à demi effacé qui terminait la cinquième 

ligne, ce pouvait être a H- , pris vivants . 

11. M. Birch traduit reki-u par « insulters. » Ce sens avait été 
indiqué en effet par Ghampolhon; mais le radical rek signifie essen- 
tiellement declinare, rentière, recusare; en conséquence, reki-u doit 
s'appliquer proprement aux rebelles, ceux qui refusent d'obéir. 

12. Tata-k sentiu xaJ;u. M. Birch a traduit ces mots par « thou 
hast scared and turned back the cowards. » Je me sépare de lui sur 
l'appréciation de tous ces mots. Tata me paraît entraîner un effet 
bien plus positif qu'effrayer dans les endroits si nombreux où notre 
stèle l'emploie. (Voyez le commencement des dix versets.) Je ne puis 

la traduire autrement que profligare, percutere. V7 il I V Sent- 
iu ne peut pas être apprécié ici comme un second verbe; il faudrait 
qu'il fût de la même forme que tata-ek, pour se prêter à la supposi- 
tion de M. Birch. On ne peut hésiter à y reconnaître l'expression 

usuelle sent-iu, les grands, les gens distingués, qui reçoit ordinaire- 
ment pour déterminatif Yu^ le caractère affecté aux chefs ou 
princes (2). C'est d'ailleurs un substantif pluriel, régime nécessaire 
de tata-k. / ^*\ V Jfo i Xaku : cette épithète de mépris est 

adressée aux ennemis des dieux et des rois , on la met en parallé- 
lisme avecseva, impie. Xaku se comparera régulièrement à la racine 

(1) Voyez Brugscli, Géographie, I, page 100, seq. 

(2) Il est à remarquer que le graveur de la stèle s'est montré très-avare de déter- 
minatifs, ce qui cause souvent des embarras à l'interprète. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 205 

sahidique cytUfSE qui comporte le sens d'obscurci, aveuglé. Je 
crois qu'il faut entendre l'expression Xaku (i) des obscurcis de 

cœurs, des obstinés ou gens sans intelligence. M. Biich propose, 
dans une note, le sens de fou, qui s'en rapproche; mais il faut abso- 
lument écarter le mot lâche, qui figure dans sa traduclion. Le récit 
de l'inscription d'Ahmès, chef des nautoniers (ligne 22), introduit 
ainsi le chef des Nubiens convoquant son armée : sehiu-new neic- 
xaku, il rassemble près de lui les xaku, les gens obstinés, stupides 

peut-être, mais à coup sûr il n'a pas spécialement convoqué les pol- 
trons. Xaku doit être probablement compris dans le sens mystique de 

Y aveuglement du cœur; on confond toujours le rebelle, ou l'ennemi 
avec l'impie. 



13. a***~a^=> ^* mau rer ur. Cette expression est différente 



de ^*" e uat-ur, le grand bassin, nom ordinaire de la Méditer- 
ranée. On peut traduire mau rer ur par Veau du grand circuit ou 
repli. Étant joint immédiatement au nom du Naharaïn, il me semble 
qu'on peut y reconnaître l'Euphrate; nous savons d'ailleurs que 
Toutmès III avait atteint Ninive dans ses expéditions. M. Birch l'en- 
tend ainsi dans sa traduction; il propose néanmoins, dans son com- 
mentaire, YOcéan. Je ne crois pas que cela soit admissible, puisqu'il 
est question ici de la Mésopotamie, où les Égyptiens arrivaient tou- 
jours par la voie de la Syrie. 

14. ^^. I ***. © baba-u, mot assez rare, est sans 
aucun doute le copte fiKfî antrum. 

15. 7~\ ^^ ka, priver, ôter. Le nez est un déterminatif de 

l'idée de séparation; on le trouve ainsi à la suite des mots tels que 
xena, séparer, toteh, renfermer, savetu, révoltés, etc. Ka correspond 

au copte 6uu , cessare, renuere; mais ici il a un sens causatif, 
priver. 



(1) Il me paraît probable que le signe cœur fait ici partie du déterminatif et 
n'était pas prononcé. 



206 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

16. ^ ^ xet, que M. Birch traduit ici tourner, retourner, se 

prête aux idées d'accompagner, être près ou avec quelqu'un. Exem- 
ples : (Rituel f., en. 100, 1. 7 et alias) Nuter-u am-u xet Ra, « les 
« dieux qui accompagnent le soleil. » (Ibidem, en. 112, 5, etc.) 
Tat en Hor en nen nuter-u nti em-xet-w, « Horus dit aux dieux 

« qui sont avec lui. » Lorsque le thème xet signitie reculer ou re- 
pousser, il prend habituellement le détermina tif /v, c'est-à-dire 
les jambes marchant en sens inverse (1). 

17. Le groupe ~. 'fc^ îo xut, désigne l'urœus figuré sur 

le front des dieux et des rois. Le pharaon le portait comme l'expres- 
sion vivante de la divinité que le soleil avait transmis à ses descen- 
dants; les écrivains égyptiens lui prêtent quelquefois une action 
personnelle, ce qui donne lieu aux figures les plus hardies. 

18. I II JSaJl Sesun. M. Birch le traduit par éblouir. Je ne doute 
pas qu'il ne signifie détruire : outre la flamme >i, on lui trouve pour 

déterminatifs l'oiseau funeste *^*- et la hache d'armes ou la 

masse ■• — (2). On peut le rapprocher du copte CtUC evertere. 
la terminaison nasale modifiant quelquefois les radicaux. 

^' î a \Ë \J \J" ^' ^iren tra( luit ce nom par les pasteurs; 

ils sont caractérisés par un chapeau particulier et par le bou-mé- 

rang V ou bâton de chasse, qu'ils tiennent à la main. La lecture 

de leur nom reste douteuse, mais on sait qu'ils sont souvent cités 
avec les divers peuples asiatiques. 

20. M. Birch traduit am-u nev-u-sen^av « ail those who belong 

to them, » interprétant ainsi ^^^J^^ dans le sens ordinaire de 

tout. En comparant cette locution à celles des lignes li, 17, 18 et 21 
am-u nev-u sen, am-u iu, am-u ha-sen, je suis amené à penser 



(1) V. Fouilles de Thèbes, par M. Greene, pi. I, colonne 4. 

(2) Denkmaeler, III, 140, et l'inscription d'Ahmès, chef des nautoniers, col. 28. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 207 

que ^^ est ici un substantif, désignant un genre d'habitations 

que je ne suis pas en mesure de déterminer. La comparaison qui 
leur est adressée au cinquième verset (lig. 17) m'engage à les re- 
garder comme des populations maritimes. Je proposerai, sous toutes 
réserves, le sens déporte, pour hasarder une conjecture. 

21. m nehu, est traduit par M. Birch, échapper; je le 

rapporte au thème copte UEf, abjicere, excutere; son déterminatif 

générique, qui manque ici, est l'oiseau du mal "it-*- (1) et non pas 

les jambes J\ qu'amènerait naturellement l'idée d'échapper. Je 
crois donc que résister, refuser, est la véritable nuance à employer ici. 

22. Se-hat ape-a em neta-k. M. Birch traduit « ma tête brille 

sur ton corps; » il a lu sans doute "" ^ ta corps, en négligeant F». 
Je crois qu'il faut reconnaître ici le mot "^ neta ou v* I 

I^O^ ne ti (^)' Q 11 * signifie des gens soumis à une autre personne. 

Je retrouve ce mot dans le titre de la liste des peuples du Midi con- 
quis par Toutmès III, découverte également par M. Mariette et pu- 
bliée par M. Birch (3). Ce titre, que nous traduirons en entier dans 
la seconde partie de cette étude, se termine ainsi : « Voici que toutes 
« les nations furent, em neta en hon-w, mot à mot, à l'état de su- 
ie jettes de Sa Majesté (d'après l'ordre d'Ammon.) » Le contraire de 

Jl V,\ I 
veset; celte 

forme est plus rare; peut-être le n'est-il déplacé par le gra- 

veur que pour la symétrie du groupe, qu'on trouve souvent écrit 

i w i • 
| • sevet; au surplus, la langue égyptienne fournit un certain 



(1) V. Lepsius, Denkrnaeler, II, 122. 

(2) V. Denkmaeler,IV, 27; Brugscb, Géor/r., III, pi. VIII; Champollion, Notice de 
Philœ, p. 200. 

(3) Sam. Bircli, Observations on the newly, etc., tr. R. S. of littérature, vol. VII, 
new séries. 



208 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

nombre d'exemples de métathèses analogues à celle de veset pour 
sevet. Je compare le mot sevet, qui s'applique toujours aux révoltés, 
au copte ojx&E, mutare. Le nez est encore ici symbole de sépara- 
tion. M. Birch traduit « lliou hast no weakness at the orbit of the 
« heaven; » il paraît ainsi avoir confondu veset avec vutes , 
^A^ déterminé par l'homme les deux bras pendants, qui 
signifie faiblesse et qui se lit à la ligne suivante : 

23. Ta-a vutes tekek-u iu em hau-k. M. Birch a rendu ces mots 
par « je place le faible lié devant toi. » Cette traduction, qui serait peu 
satisfaisante quant à l'idée exprimée, ne me paraît pas exacte. Je 
traduis ta-a vutes, « je fais faiblir, j'énerve; » le régime est les 

tekek <^^> V>. Ce déterminatif se met aux ennemis en général. 



et il n'entraîne pas nécessairement l'idée de captivité. Le mot m'ap- 
parait pour la première fois; je pense qu'on peut le ramener au ra- 
dical "Ta\5" adjungere, annectere, et l'entendre des alliances ou 
confédérations hostiles, iu em hau-k, « qui sont arrivées dans ton 
temps; » le dieuleur aura ôté toute force, fa vutes. Il faudra nécessai- 
rement d'autres exemples pour confirmer celte conjecture. 

24. • — ^ fi maxa, suivi de la flamme, est également un mot très- 

rare. M. Birch le rapproche avec toute probabilité de *3-0<L, uri. 

Stau, qui revient deux fois dans le texte (1), y reçoit pour déter- 
minatif un oiseau tout particulier qui paraît appartenir à l'ordre des 
échassiers. Je le rapproche du copte crTCTT trembler. Je sais qu'on 
connaît déjà celui-ci dans les hiéroglyphes sous la forme toute pa- 
reille Ç \^> sfwt ' mais ils ne cliffèrenl de notre tnème stau 5 ue 
par le redoublement de la seconde radicale; c'est une variété gramma- 
ticale qu'on observe dans beaucoup d'autres mots. 

Nous arrivons à cette partie de l'inscription qui se compose de dix 

(1) V. lignes 12 et 17, sous les formes %k V ^1K et | ^^ 

dans la seconde, les voyelles sout omises. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 209 

versets, offrant à l'œil et à l'oreille la répétition constante du com- 
mencement et du milieu de chaque ligne d'hiéroglyphes. Chacune de 
ces petites phrases contient quatre membres parfaitement coupés. 
Dans la première partie de chaque verset, une ou deux régions sont 
nommées; Ammon leur présente Toutmès, dans la seconde partie, 
sous une image qui varie avec chaque contrée. C'est donc un véritable 
petit poëme aux formes exactement pondérées que l'écrivain intro- 
duit ainsi brusquement au milieu de son discours. 

25. Xet (sat-u?) sen, étant dans leurs régions : nous avons expli- 
qué plus haut le sens de S m. xet. M. Birch traduit : « les contrées 

« étrangères tournent le dos. » Il n'a pas eu égard au pronom linal 
sen, qui prouve qu'il s'agit des contrées appartenant aux princes de 
Tahi nommés dans le verset. Ceci rend plus évident encore l'im- 
possibilité de traduire ici xet par retourner; les mêmes individus ne 
pouvant être sous les pieds du roi et se sauver tout à la fois. 



M, 



26. Le terme m m mm, écrit aussi quelquefois V 

désigne une portion de territoire comprenant quelquefois plusieurs 
villes (1), une province. Je n'adopte pas le sens de frontières proposé 
par M. Birch: il ne semble pas se relier au sens naturellement. 

27. Seset est un mot rare et dont le sens reste douteux pour moi. 
Je l'avais trouvé dans les textes découverts par M. Greene (2) à 

Médinet-Habou, sous la forme M \ S I • Ranisès III, dans ce 

texte, était comparé à un coursier puissant courant comme les 

astres... *f]° ~^ § , |-|-^ = " T her seset-u ami hur-t : 

i I -» il! i I \\ » »— -. 

dans leur seset, dans le ciel supérieur. J'avais traduit ce mot conjec- 
turalement par orbite, en le rapprochant de \ *0s seset, 

qui signifie un diadème (3), mais ici l'orthographe est très-différente ; 



(1) V. Denkm., III, 30, a, 1. 12. Toutmès prend des villes situées dans un vu dont 
le nom est effacé. Plus loin il ravage le uu de la ville à' Annulais, son territoire. 

(2) V. Notice de quelques textes, etc. Athenaeum français, 1855, et Greene, Fouilles 
de Thèbes, planche I, col. 3. 

(3) V. Prisse, Choix de monuments, XXI, 1. 8. 



210 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

seset est déterminé par un astre et par un crocodile \ 

*^'5^'. Ce reptile à longue queue m'avait fait songer d'abord à 

une comète; mais il est probable que les deux passages se rapportent 
à un même phénomène céleste. Le premier parait indiquer un mo- 
ment où la marche des astres semble plus rapide. Le second montre 

le phénomène seset, comme source de chaleur et aussi comme pro- 
duisant la pluie ou la rosée, car le mot at I 'J^p répond 

exactement au copte UTTE sa\"TE ; \ai^. rosée (1). Ces condi- 
tions permettraient de supposer qu'il s'agit dans notre phrase d'une 

phase solaire telle que le solstice; en tout cas, seset reste un petit 
problème qui demande de nouveaux éclaircissements. 

28. Je ne puis admettre la conjecture de M. Birch, qui traduit ici 

« sous tes sandales. ». Le déterminatif desewsew, pareil à celui qu'on 
voit à la ligne quatre, est encore visible dans l'empreinte de M. Ma- 
riette. Le pronom final k est seul douteux. 

29. La tournure grammaticale est à remarquer, elle était sans 
doute poétique : en ha entuw, qu'on ne peut arrêter; et, au verset 
suivant, an teken entuw, qu'on ne peut approcher. 



30. I I ^*^ Tepi est un mot nouveau. M. Birch le rend 

par furieux. L'analogie avec les versets précédents me prouve qu'il 
faut y voir un nouveau terme de comparaison. C'est peut-être un 
des noms fort nombreux du crocodile ou quelque monstre marin, 

tel que le requin. Ce nom rappelle le copte T&TTT vorare. 

31. \\* net-ti. Le sens de vengeur est bien établi, pour ce 
groupe, par la légende d'Horus, vengeur de son père. La lecture 
net "^ est maintenant bien connue; de là les transcriptions 

grecques ApevôVr/]? et Opov-roTriç qui représentent exactement \0 T I 

(1) La forme ithyphallique du dieu suprême porte, entre autres qualifications, 
celle du seigneur de la rosée, ou de l'émanation 7!?**: I 'î$\\ ur a *' 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 211 

1 Hor-anet-atew, Horus vengeur de son père. Je ne connais 
pas d'autorité pour le sens de sacrificateur que M. Birch lui donne ici. 

32. Nev tema y^ tlW ^'\^- L ' ensemble de cette locution 

reçoit pour déterminatif un épervier. Le terme assez rare tema se 
rapporte au vol, comme le prouve la présence de 4'aile. M. Birch 
l'entend de l'épervier qui s'abat sur sa proie « as a swooping hawk, 
« taking at a glance what it chooses. » Je crois plutôt que cette se- 
conde partie du verset est en rapport avec la grande étendue des 
mers, attribuée au roi dans la première. Dans cette direction d'idées, 
je proposerai de traduire nev tema par le « Seigneur qui plane. » 
Les derniers mots : ta em tekaka-iv er meri-w peuvent très-réguliè- 
rement être traduits : « Saisissantpar son regard jusqu'où il lui plaît.» 
Le pharaon serait ainsi représenté planant sur l'immense domaine 
qu'on vient de décrire. Je reconnais volontiers que la question peut 
sembler indécise entre ces deux traductions. 

33. Les deux mots importants de cette phrase sont encore douteux. 
Dans le premier, le signe £ ha est suivi d'un trait informe 
et que je ne puis déterminer; le second mot ^— i, sa, peut être 

avec quelque vraisemblance rapproché de OJCU sable, ainsi que le 
propose M. Birch. D'autres exemples seraient nécessaires pour en 
décider. 

3i. La fin du verset est difficile. M. Birch traduit ainsi la qualifi- 
cation appliquée au chacal du midi : «Which as doubled andescaped a 
« great hunter. » L'image serait bien peu relevée, après toutes 
celles que nous venons de voir. Le sens que je propose se tirerait du 
mot à mot suivant : nev mas hapu-ti xens ta-ti (1), seigneur de 
conduire une exploration, qui traverse les deux mondes; mas est le 
mot employé pour la conduite des caravanes et convois de prisonniers 
venant de pays lointains. 

Le radical flop signifie juger et aussi observer; hapi, déterminé 

(1) M. Birch a lu le dernier mot _ no, grand; c'est une faute de copie : l'em- 

preinte porte clairement , les deux mondes, 



212 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

par les jambes en marche J\ , est le nom des espions; il se re- 
trouve exactement dans la locution copte ^OïTX E*^EK, obsenare. 
Le chacal qui pénètre au loin dans le désert est un terme de compa- 
raison convenable pour un verset où il semble qu'on attribue au 
pharaon les habitants des oa?is les plus reculées. Peut-être l'auteur 
a-t-il songé au chacal céleste, guide des routes méridionales, suivant 
sa légende, qui présidait au sixième mois de l'année sacrée. 

35. Les deux divins frères qu'Ammon donne ici au roi sont Eorus 
et Set, qu'on voit en effet, dans les tableaux religieux, unissant leur 
action pour verser sur la tète du roi la force et la vie. 

Les dix versets réguliers finissent avec ces mots ; mais l'auteur 
continue son discours sans interruption. 

36. Les deux sœurs divines sont Isis et Nephthys. M. Birch tra- 
duit « Thy two sisters, l letthem place their hands over thy majesty 
« behind for protection, terrifying the evil. » Je coupe cette phrase 

tout autrement : je remarque d'abord que le texte porte " ? 1 

« les bras de ma majesté, » c'est-à-dire d'Àmmon qui parle et non 
ceux des deux sœurs : c'est donc lui qui tient ses bras levés pour 
chasser ou repousser (1) les maux qui pourraient menacer le roi. 

37. Le texte porte ari-na merer-t-nev ka-a. «J'ai fait tout ce que 
« désirais. » Mais je ne puis me défendre de soupçonner que le 

graveur aura oublié le pronom de la seconde personne '«■^ , après 

le verbe -«>- art. Je pense que, dans l'intention du rédacteur, 
il devait y avoir ari-k-na; tu m'as fait (tout ce que je désirais), etc. 

38 - Sm^ UJi et ( li ^ ne 3 ) £*. m AWVWA uunen, est 

un mot assez rare; on trouve plus fréquemment uu et uni, 
J^ \ I I . L'addition et l'omission de la nasale sont très- 
fréquentes : considérée comme un simple accident de la voyelle, 
le signe de la nasale pouvait même s'omettre à volonté dans l'écri- 



(i) 



t~JÇ se-her est le copte Ç,Z>^j Q (ttyicere. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 213 

lure, ainsi que le prouve une grande quantité d'exemples de toute 
espèce (1). Les mots uunen, uun, uni signifiaient demeure dans un 
sens assez général, car on l'appliquait aux maisons particulières (2). 
Mais on le trouve aussi pour désigner des temples et autres édifices 
considérables (3). Je pense que c'est avec raison que M. Birch le 
rapproche du copte o'ïEUET cella, œdicula. 

39. Les lacunes qui se trouvent dans les deux dernières lignes 
ne nous permettent pas de dire pourquoi cette porte était citée ; 
peut-être notre monument fut-il gravé à l'occasion de son achè- 
vement. 

40. Le texte porte ici smen-a-tu, je suis établi. S'il n'y a pas eu 
de faute de la part du graveur, on devra considérer ces derniers 
mots comme une réponse du roi, car le trône d'Horus est une des 
désignations ordinaires de la royauté des pharaons II arrive assez 
souvent, dans le style égyptien, que l'interlocuteur change, sans que 
le lecteur en soit prévenu par une incise spéciale. 

REMARQUES GÉOGRAPHIQUES. 

Notre monument ne paraît pas avoir été consacré à l'occasion 
d'une conquête ou d'un fait d'armes particulier, aussi les notions 
géographiques qu'il nous apporte ne sont pas groupées vers un 
point spécial; mais elles n'en sont pas moins précieuses; car il est 
évident que l'auteur de ce petit discours y jette un coup d'œil d'en- 
semble sur les régions étrangères soumises à Toulmès III. Ces dési- 
gnations méritent donc une étude approfondie, car il n'est guère 
d'aulre monument où l'on ait fait une aussi large excursion en de- 
hors du terrain ordinaire des expéditions militaires. 

Amon-ra commence par donner au pharaon la victoire sur les 
nations en général, et il recule les limites de son action jusqu'aux 



P 



(1) C'est ainsi qu'on doit expliquer la variante du pronom pour 

• Il faut négliger l'explétif *■ et lire sen. Suivant M. Birch, au contraire, 

II' 

il faudrait ne tenir aucuu compte de Vn et lire toujours se, ce qui me semble inad- 
missible 

(2) V. Papyr. Anastasi III, 5, 1. 33. Notem het-ten ndi iai-a uuï. Réjouissez votre 
cœur, gens de ma demeure! 

(3) V. Champollion, Notice d'Amada, pagr> 106. 



214 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

supports du ciel. Une autre indication, contenue dans la ligne 5, 
est également très-sommaire; elle se borne à opposer les peuples 
de la Nubie (Kens) en milliers et myriades, aux peuples du Nord, 
bien plus nombreux encore. 

La première mention spéciale est pour le Naharaïn, c'est-à-dire 
la Mésopotamie. J'ai déjà fait observer que les peuples d'Assyrie 
avaient toujours la place d'honneur dans les énumérations, les 
nègres de la vile Ethiopie (Kus) arrivant les derniers. Toutmès a 



traversé a****.. =aac: mau rer ur « l'eau du grand repli de 



« Naharaïn, » ou bien « et le Naharaïn, » car aucune particule ne 
marque d'une manière certaine le rapport grammatical entre ces 
deux mots. L'eau du grand repli ou circuit peut s'entendre assez 
naturellement des deux grands fleuves qui s'unissent pour entourer 
la Mésopotamie. Nous savons positivement que Toutmès s'est dirigé 
par la voie de terre dans sa grande expédition, et qu'il a pénétré 
jusqu'à Ninive. 

Le second groupe qui's'offre à nous est écrit 4 ^ \1 \î \1 . 

J'ai dit que la première articulation de ce nom était douteuse, Adi 
ou Kadi. M. Brugsch paraît confondre cette désignation avec celle 

de i " Ades ou Kades. Mais il me semble que cette der- 

1 I W I fc 1 4 

nière appellation est restreinte à une ville et à son district, tandis 
que la première est beaucoup plus compréhensive. Ce doit être le 
nom d'une race répandue clans la Syrie auprès des Rotennou et des 
Cheta; mais il faut attendre que nous possédions la lecture défini- 
tive du premier caractère i pour entreprendre l'identification des 

noms de Kadi (?) et Kades (?). Nous ne trouvons dans cette partie 
que des mentions très-générales ; nous avons cherché plus haut à 
conjecturer à qui pouvait s'appliquer la locution am-u nev-u-sen, 

ceux qui résident dans leurs (**mr nev?). Quant au mot 

! V % Vj i amu, il est reconnu depuis longtemps comme le 

nom générique appliqué aux races que nous comprenons sous la 
dénomination de sémitiques : ce n'est autre chose que le mot hé- 
breu dj?, peuple, et notre texte l'emploie même dans ce sens, à la 
ligne 14. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 215 

En examinant l'ensemble des données contenues dans les dix 
versets, on reconnaît facilement que le rédacteur a voulu faire le 
tour du monde alors connu au profit de l'orgueil de son maître; il 
commence, suivant l'usage, par la Syrie, et finit par l'Ethiopie. 

Le premier nom est celui du Tahi 1 ra ; ce pays comprenait 

divers districts; on voit que le texte parle de ses princes au pluriel. 
M. Birch avait proposé d'assimiler Tahi à la ville de Gaza m2?;mais, 

comme nous le montrerons plus loin, jamais le A T ne répond 

au y p, ni le ra au 7. Gaza a son nom très-régulièrement transcrit 

dans celui de la ville de Q fk i V Katatu, que 

Toutmès III rencontre à son entrée dans la Palestine. M. Birch re- 
connaît d'ailleurs aujourd'hui qu'il faut placer le Tahi au nord de 

la Palestine. Parmi les divers produits de ce pays, on remarque des 
vases précieux et des vaches à lait d'une espèce estimée, mais rare à 
ce qu'il semble, car les tributs ne les mentionnent qu'en très-petite 
quantité. Je ne doute pas que le Tahi n'ait compris les vallées 
fertiles qui s'étendent depuis les pentes du Liban jusqu'à la mer, 
quoique le nom n'ait encore pu être identifié d'une manière satis- 
faisante. 

Le second verset nous laisse dans la même direction, c'est-à-dire 
vers le nord de l'Egypte; il nomme d'abord le pays de m m et les 

peuples des Rotennou. M. Brugsch a proposé pour le signe >— < 

les lectures menti et sati, qui restent sans preuves (1). Le nom ne 
nous est donc pas connu jusqu'ici; mais nous savons qu'il est appli- 
qué d'une manière générale, et à toutes les époques, aux peuples 
d'Asie soumis par les Égyptiens (2). Les Rotennou, qui dominaient à 

(1) M. Birch pense avoir trouvé une variante qui se lirait A*~"*«\ senk : il paraît 

que ce savant n'a pas remarqué la discussion à laquelle M. Chabas s'est livré préci- 
sément sur ce môme mot, dans son Élude sur le papyrus magiyue, etc. Il a démon- 
tré clairement que cette variante n'est qu'une erreur de copiste. 

(2) Cette notion est très-importante au point de vue des pasteurs d'Avaris, qui 
sont expressément nommés les payeurs d'Asie dans l'inscription d'Ahmès, chef des 
nautoniers. 



216 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

l'époque de Toutmès III, ont été choisis comme le nom le plus ca- 
ractéristique de toutes ces contrées. 

Le troisième verset passe à l'orient et ne nomme qu'une seule 

région, le Ta-nuter y V, ce qui signifie la terre sacrée (1). Je 

crois pouvoir démontrer que ce pays,oùM.Brugsch croit reconnaître 
la terre sainte des Hébreux, doit être cherché dans l'Arabie septen- 
trionale, vers le fond du golfe Persique. Voici les renseignements 
qui recommandent cette attribution : Premièrement, notre texte place 
le Ta-nuter à l'orient de l'Egypte; mais l'inscription de Médinet-Abou, 
discutée par M. Brugsch (2), le nomme dans la direction du nord; 
il faut donc lui reconnaître la position intermédiaire ou nord-est. 

Secondement, ce pays était en relations continuelles avec la Méso- 
potamie, de telle sorte que les produits très-précieux du Ta-nuter 
faisaient partie destributsdu Naharaïn (3). Et cependant Ramsès(lX?) 
meri amen ma-ti, se vante, dans une inscription gravée sur les ro- 
chers de Hammamât, « d'avoir trouvé une route vers le Ta-nuter 
« qu'on ne connaissait pas auparavant (4). » Ce nom figure trop 
constamment sur les monuments, pendant les dix-huitième, dix- 
neuvième et vingtième dynasties, pour qu'il puisse être ici question de 
la connaissance de la contrée en elle-même. Mais si l'on considère 
qu'il s'agit dans les inscriptions de Hammamât d'un établissement 
important et probablement destiné à protéger un mouvement com- 
mercial dirigé vers la mer Rouge, on comprendra facilement que 
cette mention ne constate qu'une nouvelle voie par laquelle on pou- 
vait rejoindre soit le golfe élanitique, soit peut-être le golfe Persi- 
que, en franchissant le détroit de Babel-Mandeb. 

Les produits du Ta-nuter accompagnent constamment ceux de la 
région du Pount et sont de même nature. L'inscription de Médinet- 
Abou, citée ci-dessus, place le Pount à l'orient; en conséquence, je 
regarde comme incontestable l'identification de ce pays avec l'Arabie, 
que M. Brugsch a fort bien expliqué dans sa Géographie (5). Les 
produits du Ta-nuter sont des bois précieux, des aromates, de l'or 
et de l'argent, du lapis, des pierres précieuses, et enfin la substance 



(1) Si toutefois le nom doit être traduit, ce qui n'est pas certain du tout. 

(2) V. Brugsch, Géographie, II, page 17. 

(3) V. mon Étude sur une stèle de la Bibliothèque, etc., page 40. 

(4) V. ibidem, page 216. 

(5) V. Brugsch, Géographie, t. II, page lit. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 217 

caractéristique nommée 1/1 kama, qui n'est autre chose 

que la gomme, en copte ko«H. Le kama, outre son emploi en 
médecine (1), servait à préparer les couleurs à l'eau (2). La présence 

(1) V. Brugsch, Géographie, p. 15. 

(2) V. Todtb. , 165, 12, la description d'une figure : sxa em xesvet her mau na Kami, 

« peint en bleu, à l'eau de gomme. » Le mot est écrit en cet endroit W I I 1 ^^£ 

Kami, avec un oiseau pour déterminatif spécial, et le poteau j qui exprime l'idée 

d'étranger. J'ai été amené par les devoirs que m'imposait l'enseignement du système 
hiéroglyphique au collège de France, à contrôler la valeur de divers signes que nous 
lisions un peu de confiance depuis Champollion. Plusieurs valeurs sont devenues 

très- douteuses pour moi dans cet examen critique, telles que ^fit sa? À at ou 

kat?, [T\ ker? D'autres ont été rectifiés; le signe y est de ce nombre. J'ai 
exposé les raisons qui me le font lire ma : ce sont particulièrement les variantes 
usuelles pour le nom du chat j %k ^k ^ffJ / %L I I H^ 

y %k | \ r P mau, maïetmaau (Rituels antiques du Louvre, ch. 17, 45, 

46, 47 et passim), au lieu de l'orthographe ordinaire w I %^ H^ On trouve aussi 

le lion jfr& en vertu de son nom maui, employé comme variante de U dans 

la formule des généalogies U 1 1 Se-ma-nen, fils du pareil (V. Prisse, Monu- 
ments, pi. XXVI, 1. 5). L'orlhographe ptolémaïque du mot maui, lumière 
^fe* I Wl> que j'avais mal appréciée précédemment, répond aux formes ordi- 

naires du mot : / ^k xki maui, ou 7 ^k Ç, ^ zki mawui. En 

recherchant les raisons qui ont pu engager Champollion à la lecture Çjrj, on ne 
trouve qu'un nom copte du chat m 2>f, enregistré sur l'autorité unique de Kircher. 

Lemot copte ordinaire est ÇJtiO'* i ( l u > provient clairement du mau antique, nom 
onomatopique. Outre le mot important kama, gomme, cette lecture a classé deux 
mots très-fréquents dans les textes, Q x tema, avec le copte TCJU-O. con- 

iungere et n I tema, ville, avec ^yAJ-E urbs, pagus. 

iv. 15 



218 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

de cette substance, que paraissent posséder seuls, à cette époque re- 
culée, le Ta-nuteret le Pount (ou l'Arabie), fixent définitivement la 
place du pays que nous venons d'étudier vers le nord de la Pénin- 
sule arabique. 

Le peuple nommé Kefa a été identifié avec succès. M. Birch (1). 
dont les nouvelles recherches de M. Brugsch, dans sa Géographie, 
ont complélement confirmé les vues sur ce point, a prouvé que ce 
peuple habitait les îles de la Méditerranée, et leur a attribué Chypre 
et la Crète. On citait des vases ciselés d'or et d'argent parmi les pro- 
duits de leur riche industrie C'est encore avec une grande proba- 
bilité que les mêmes savants ont rapproché les noms de Kefa et 

Keftu des DnJhD? de la Bible. 

Le peuple que notre verset joint aux Kefa, les Asi, n'étaient 
connus jusqu'ici que parleur tribut, qui consistait en une très- 
petite quantité d'ivoire (deux dents), de l'ébène, des chevaux, du 
lapis en médiocre quantité; mais surtout du fer et du plomb. Ils 
étaient sans doute métallurgistes habiles, car ils offrent seuls du 
fer affiné. Le fer travaillé devait être un objet très-précieux dans ces 
temps reculés. Le tribut le plus important des Asi est celui qui fut 
payé dans l'an 34 de Toutmès III : il consistait en cent huit barres 
de fer affiné (2) pesant deux mille quarante livres; deux sortes de 



(1) V. Birch, Mémoire sur une patère du Louvre, page 24. 

(2) La phrase est ainsi conçue : 

An-u en ur en Asi em renpe ten 
Le tribut du prince d'Asi en cette année : 

J tu 1 1 1 1 "W fi <m *%. ^"""A > «k ^c n n 
£2» 1 1 1 1 ... I x T a~~-a ™« 4- 4- n n 

tev 108 em {val) setewu (men?) 2040 

briques (barres) 108 de fer affiné livres 2040 

Le plomb de diverses sortes vient à la suite. M. Birch a cru devoir traduire setew 
par de la poix, ^n; ; ce mot me paraît bien clairement placé ici après le fer comme 
un qualificatif : le signe des liquides qui suit les signes phonétiques indique la fu- 
sion du fer. On voit d'ailleurs qu'il n'est question que de métaux dans ce pas- 
sage. Les deux passages paiallèles, contenant les tributs moins développés du môme 
peuple, pour les années 38 et 39 de Toutmès III, montrent de même le plomb sui- 
vant le fer immédiatement. La lecture de la première articulation du groupe /*vww^ 

pour l'unité de poids n'est pas connue. Son poids a été évalué par M. Chabas à 
90 grammes 717 millig. Les pesées effectuées sur d'autres étalons par M. Devéria 
paraissent donner une évaluation un peu plus élevée, environ 92 grammes, et pour 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 219 

plomb et cent dix livres de bleu de lapis (Chesbet). Cette substance, 
que les Égyptiens affectionnaient singulièrement, était demandée par 
eux, comme l'or et l'argent, à tous les peuples tributaires, et n'est 
pas nécessairement une production du pays, mais [le fer el le plomb 
attirent l'attention par leur quantité. C'est désormais vers l'occident 
qu'il faudra chercher le peuple d'Asi, et la relation que notre texte 
établit entre eux et les Kefa insulaires est encore le renseignement 
le plus précis que nous possédions sur leur compte. 

Le cinquième verset nous apporte un nom tout à fait inconnu : 
Maten ou Maden. Il est mis en relation avec une sorte de popula- 
tions déjà citée plus haut, Am-u nev-u sen, ceux qui résident dans 

leurs (?)... ^ BS ^ M r ' . J'ignore si l'on peut rapprocher cette dési- 
gnation du groupe qui servit plus tard à désigner 

les Grecs, mais qui était l'appellation antique de populations placées 
en effet vers l'Asie Mineure et le nord de la Méditerranée. Quoi 
qu'il en soit, la nation de Maten ayant été intercalée ici entre les 
peuples de Kefa et d'Asi et les autres îles de la Méditerranée, il 
faut nécessairement la chercher sur quelques-unes de ses côtes. C'est 
ce qui m'empêche de rapprocher Maten des divers analogues sémi- 
tiques qui se présentent naturellement à l'esprit. 

Le sixième verset nomme les habitants des îles, ceux qui sont au 

milieu de la mer j ^* uat-ur ou le grand bassin; c'est le nom 

habituellement appliqué à la Méditerranée. Ce verset prétend certai- 
nement nous mener plus loin que Chypre et la Crète, et je ne doute 
pas qu'il n'ait entendu embrasser môme les îles occidentales. Ces 
détails sont précieux pour nous au point de vue de la puissance ma- 
ritime de Toutmès. La bataille navale que soutint Ramsès 111 sur les 
côtes de Syrie avait fait conjecturer qu'il avait été le premier à do- 
miner la Méditerranée; mais en présence d'un pareil développement 
de la puissance égyptienne vers l'occident sous Toutmés 111, je re- 
garde comme fort douteux qu'aucun monarque égyptien ait surpassé 
ce prince quant à la domination des mers. 

L'auteur achève son périple au septième verset : le groupe | s 

certains poids, jusqu'à 96. Si l'on suppose la livre égale à 95 grammes, les Asi auront 
fourni 193,800 grammes de fer et 10,450 grammes de lapis. Ces chiffres sont, en 
tout cas, extrêmement "rapprochés de la vérité. 



4 
220 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

a été déterminé par M. Brugsch comme variante des Tahennu, peuple 
que le discours d'Ammon à Médinet-Abou nous montre à l'ouest de 
l'Egypte. Ils avaient une grande importance et s'étendaient assez loin 
vers le midi pour avoir été quelquefois énumérés avec les nations 
méridionales. Ils nous représentent donc 'la plus intéressante des 
nations du nord de l'Afrique à l'époque de notre monument. C'étaient 
des populations de couleur jaune ou brune et d'un type très-décidé- 
ment caucasique, et c'est comme leurs alliés qu'apparaissent, sous 
Ramsès III, les Tamahus blonds aux yeux bleus et à la peau blanche 
et dont la position m'est encore tout à fait inconnue. 

Le groupe joint aux Tahennu dans le septième verset est inter- 
prété par M. Birch comme une variante des Rutennu. Mais il n'est 
pas croyable que, dans une aussi rapide énumération, on ait nommé 

deux fois le même peuple. Le groupe pour les îles — — est d'ail- 
leurs absolument identique aux précédents. J'observe que ce signe 
se met comme déterminatif à beaucoup de pays certainement 



situés en terre continentale; il peut donc s'entendre aussi d'oasis ou 
d'autres sortes de territoires; ce n'est, en détinitive, qu'une enceinte 

ovale. On peut lire le nom propre m"*" %^ Utena ou bien 

Tena (en considérant la voyelle % comme signe du pluriel). Je 

pense qu'il est question ici des Tanaï, qui appafaissent auprès des 
Kefa dans les tributs de l'an 41 de Toutmès III (1). Je regarde aussi 
comme très-probable qu'on doit reconnaître une simple variante du 

même nom dans celui des X 1 ^7 I % I jtf I Taanau, qui 

figurent parmi les nations confédérées avec les Tahennu dans la 
campagne contre Ramsès III, où la marine des deux partis joua le 
rôle principal. On est naturellement porté à rapprocher ce nom de 
celui de Daniius, à qui la tradition prêtait des rapports avec l'Egypte. 
Après avoir ainsi terminé sa revue des bords de la Méditerranée, 
et avant de passer à l'Ethiopie, l'auteur de l'inscription va plus loin, 
et si nous voulons l'en croire sur parole, il ne tiendrait qu'à nous 
de penser que l'Europe entière reconnaissait les lois du pharaon. En 

effet, sous ces mots Pehu mau, Y extrémité des eaux, et senen sen ur, 

(1) Lepsius, Denkm., III, 30 a, 1. 18. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 221 

l'enceinte de la grande zone des eaux, il me semble impossible de ne 
pas reconnaître que l'auteur a voulu désigner l'Océan; c'est sur cet 
immense domaine qu'il nous représente le pharaon planant comme 
l'épervier sacré, sans que rien puisse échapper à sa vue perçante. 
Prenons toute fois cette énonciation pour une simple preuve des 
connaissances géographiques que ces relations avec les peuples de 
l'ouest avaient introduites en Egypte dans une antiquité si reculée. 

Je ne puis apprécier avec certitude la nature dos populalions indi- 
quées dans le neuvième verset. Notre texte y met en rapport des peu- 
ples nommés heru-sa? avec d'autres races amu-ha-sen, ceux qui 

habitent leurs (ha?) — * . Les premiers reviennent dans les monu- 



ments, jusqu'aux temps des Romains, comme une des grandes divi- 
sions des barbares. M. Birch conjecture, ainsi que nous l'avons dit 
plus haut, qu'il faut entendre par là les habitants du désert. Quant 

au signe # , qui s'applique aux idées de commencement, de 

priorité, il est suivi d'un caractère indistinct et je n'ai aucune bonne 
conjecture à proposer ici. 

Le dixième verset amène comme complément la Nubie \ 

Kenes; il y joint une région dont le nom n'a pu être déchiffré 
jusqu'ici, quoiqu'il figure dans une quantité de listes géographiques; 

il est écrit par la patte d'Ibis jf . Il est précédé ici des signes 
k. er men em. M. Birch néglige Ym et pense qu'il faut consi- 



dérer ermen ou remen comme la prononciation du signe j[ . Le 

nom des Remenen est connu comme appartenant à une riche tribu 
liée aux Rutennu, et on l'a rapproché soit du nom du Liban, Lebanon, 
soit du nom de l'Arménie dont, en tout cas, les Remenen ne devaient 
pas être éloignés. Mais la nation indiquée par la patte d'Ibis a tou- 
jours son nom dans un cartouche distinct de celui de tout autre peuple: 

il y a d'ailleurs ici une particule \k qui sépare les deux mots. Peut- 
être vaut-il mieux ici reconnaître la particule er-me», signifiant 
/ usqu'à. Le pays nommé _/ ligure dans les listes du 



222 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Nord. Je proposerai donc le sens suivant : « Jusqu'à (ce qui est) dans 
« la région de... est dans ta puissance,» et je considérerais lesexpres- 
sions de ce verset comme une nouvelle opposition entre les habitants 
du Midi et du Nord. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est le 
demi-verset qui vient à la suite. Des deux' frères divins, l'un, 
Horus, représentait la royauté du Midi, et Set la royauté du Nord; de 
telle sorte qu'on réunit souvent les deux dieux guerriers en donnant 
au pharaon les noms à'Horus vainqueur et Set vainqueur; de même 
qu'Ammon réunit ici leurs bras pour donner à Toutmès leur force 
irrésistible. 

Vicomte E. de Rougé. 
(La suite prochainement.) 



BULLETIN MENSUEL 
DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 

MOIS d'août. 



Nous ne commençons presque jamais nos courtes analyses des séances de 
l'Académie sans regretter le peu de place que la Revue peut leur consacrer. 
Comment choisir entre de nombreuses communications toutes intéressantes 
à divers titres, et émanant des maîtres de la science? Vaut-il mieux dire un 
mot de toutes, ou bien s'arrêter plus longuement sur quelques-unes et sacri- 
fier les autres, à notre grand regret, mais par force majeure ? C'est le dernier 
parti que nous préférons d'ordinaire : c'est ce que nous ferons encore aujour- 
d'hui. Et comment, en effet, ne pas parler avec quelque détail de la séance 
publique du 9 août? L'éloge de M. Fauriel, par M. Guigniaut, le rapport de 
M. Maury sur le concours des antiquités nationales, qui ont, malgré une 
chaleur étouffante, tenu, pendant plus de trois heures, un nombreux audi- 
toire attentif, nous justifieront d'oublier tout le reste. Nous donnerons en 
entier le rapport de M. Maury. Tous les archéologues sont intéressés à con- 
naître le jugement porté par la Commission qui représente la science avec 
son caractère le plus calme et le plus impartial. Cette cour suprême des 
hautes études ne distribue pas d'ailleurs seulement des couronnes, elle mo- 
tive ses arrêts, et donne en même temps de sages et précieux conseils. 
Elle est le guide naturel de ceux qui travaillent au loin et dans l'isolement. 
Ceux-là doivent réfléchir qui se trouvent en désaccord avec cette sage 
assemblée, dépositaire des saines traditions sans êtreennemie des nouveau- 
tés, pourvu qu'elles portent le cachet de la science et du bon sens. Nous 
voudrions pouvoir de même reproduire l'étude tout à fait magistrale que 
M. le secrétaire perpétuel a faite d'un des esprits les plus sagement har- 
dis, les plus délicats , les plus sincères que notre siècle ait produits. 
L'exemple de M. Fauriel, à lui seul, montrerait quel cas l'Académie fait de 
ceux qui marchent bravement en avant à la recherche de la vérité avec 
une audace justifiée par leur talent et tempérée par la sincérité de convic- 
tions toujours désintéressées, toujours prêtes à céder à de nouvelles raisons 
et à de nouveaux faits. Quelques extraits, au moins, donneront une idée 
de ce remarquable éloge. 

« Avec une immense variété de connaissances, une rare aptitude au 
travail, l'amour de la retraite qui nous rend pour ainsi dire maîtres du 
temps et double nos forces, Fauriel, dont l'imagination ne se reposait ja- 



224 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

mais, mais qui sentait le besoin de se justifier à lui-même ses conceptions 
par des faits nombreux et bien établis, ne donna son premier ouvrage 
qu'après quarante années d'études, et encore il hésitait. Il trouvait qu'il 
n'avait pas examiné les questions sous tous les aspects, et voulait at- 
tendre. Que lui manquait-il cependant? toutes les langues de l'Europe lui 
étaient familières. Il connaissait les littératures du Nord et du Midi comme 
s'il en avait fait une étude spéciale et unique. Les langues orientales ne lui 
étaient point étrangères ; le premier en France il avait abordé le sanscrit, et 
cependant il ne se croyait pas prêt. La vérité lui apparaissait, mais pas en- 
core assez claire : tous ceux qui l'écoutaient étaient entraînés et charmés par 
des aperçus nouveaux qu'il développait devant eux avec une libéralité 
prodigue; lui seul n'était pas satisfait. 

« Pour déterminer M. Fauriel à produire enfin devant le public, dit 
M. Guigniaut, les grands résultats de ses travaux, il ne fallait rien moins 
qu'une révolution. Cette révolution, fille légitime de celle de 1789, son ex- 
périence d'homme et d'historien la lui avait fait prévoir avant bien d'au- 
tres; mais il l'acceptait de la force des choses plus encore qu'il ne la dé- 
sirait; la modération de son caractère et la crainte des excès dont il avait 
vu jadis les funestes conséquences, tempéraient l'ardeur patriotique de 
ses opinions. Ses amis, aussi libéraux, mais aussi modérés que lui, 
et de ceux qui l'estimaient d'autant plus qu'ils le connaissaient mieux, 
venaient d'être portés au pouvoir. Une de leurs premières pensées fut, 
pour ainsi parler, de le mettre en valeur en dépit de lui-même, de lui 
donner l'occasion, disons mieux, de lui imposer le devoir de développer 
publiquement, devant une jeunesse studieuse, ce qu'il y a de plus rare 
dans les trésors de la connaissance qu'il avait amassés pendant près de 
quarante ans, ce que réclamaient depuis quelques années, dans notre 
pays, et le mouvement des esprits et le besoin de féconder, en le variant, 
notre haut enseignement littéraire. 

« Ainsi fut créé pour M. Fauriel, le 20 octobre 1830, sous le ministère de 
M. le duc de Broglie, la chaire de littérature étrangère à la Faculté des let- 
tres de Paris, et l'on ne saurait dire si l'homme convenait mieux à la chose 
ou la chose à l'homme. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne, à cette 
heure, n'était, à beaucoup près, aussi capable en France de donner à l'ins- 
titution nouvelle son vrai caractère et d'y former, ce qui importait surtout, 
une grande tradition d'études. M. Guizot a donc eu raison de revendiquer 
comme un double honneur de sa vie, comme un des plus grands services 
qu'il ait rendus à l'instruction publique, sa part dans la création de la 
chaire et dans la nomination du professeur. » 

La chaire de littérature étrangère prit bientôt, en effet, entre les mains de 
M. Fauriel une importance que l'on aurait à peîne soupçonnée. M. Fauriel 
avait commencé par la poésie des troubadours : mais tout se tient, et il 
est bientôt entraîné vers des études bien plus vastes. 

« M. Fauriel n'aurait pas satisfait ce besoin du complet qu'il éprouvait 
toujours, il n'aurait pas éclairé de toutes les lumières dont il disposait cette 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 225 

histoire de la poésie du Midi et la formation des romans chevaleresques, 
s'il n'eût fait entrer dans le vaste cercle de ses rapprochements littéraires 
les gigantesques épopées de l'Inde, les sublimes épopées de la Grèce, s'il 
n'eût passé en revue les chants héroïques de tous les peuples à lui connus 
(et quel peuple ne connaissait-il pas ?) en finissant par ceux des Scandina- 
ves, et s'arrêtant quelque temps sur l'épopée germanique des Niebelungen, 
où tant de chants antérieurs se sont, en quelque sorte, déposés. 

« C'est ce qu'il avait entrepris dans son cours de 1836, dès quil eut ter- 
miné ses leçons sur la poésie provençale, ses études sur Dante et ses re- 
cherches sur les origines des langues néo-latines. C'est là qu'il montra, plus 
que jamais, l'étendue, la fécondité, et alors la nouveauté de son savoir. 
Rien n'a été publié de cette partie si riche et si variée de l'enseignement 
du professeur, et nous devons nous estimer heureux de pouvoir nous en 
faire une idée par l'analyse étendue qu'en a donnée de main de inaitre un 
de ses auditeurs les plus compétents, aujourd'hui notre confrère. 

« M. Fauriel, après des conjectures, autorisées par les traditions et par 
les textes mêmes, sur l'origine et la forme première, sur la transmission 
par la mémoire, soutenue du chant, de ces poëoies immenses, le Màhabhà- 
rataou. la Grande Guerre, et le Ramàyana, où les Aventures de Râma, poè- 
mes successivement développés, remaniés et bien des fois interpolés, même 
quand ils eurent été fixés par l'écriture et consacrés par la religion, en ve- 
nait à l'Iliade et à l'Odyssée, leur double pendant, réunies de bonne heure 
sous le nom vénéré d'Homère, et revêtues, elles aussi, par la croyance, d'un 
caractère sacré. Il y entrait plus à fond et il reprenait en grand détail ces 
questions tant controversées, chez les anciens déjà, et surtout chez les mo- 
dernes, à savoir : l'âge de ces grands poëincs, leur forme et leurs éléments 
primitifs, le mode, les vicissitudes de leur composition, puis de leur 
transmission, enfin la date et les circonstances de leur rédaction, qui fut 
successive comme paraît l'avoir été leur composition même, toutes deux 
faites d'ailleurs dans des conditions différentes et par des moyens divers; 
ici l'œuvre continuée d'écoles poétiques se rattachant au nom d'Homère; 
là celle des arrangeurs et des critiques qui remanièrent maintes fois les 
chants antiques sous des influences nouvelles, alors même qu'ils eurent 
été confiés à l'écriture. 

« Ces épineux et délicats problèmes, qui recèlent dans leur sein les lois 
de la formation de l'épopée, lois fondées sur les analogies frappantes 
que présentent à l'observation l'histoire, les caractères et la structure 
générale des monuments épiques dans l'antiquité et au moyen âge, 
M. Fauriel les avait abordés avec une extrême prudence; il les avait pesés, 
débattus, encore plus qu'il n'avait voulu les résoudre : et s'il adopta 
les idées de Wolf, du reste beaucoup moins paradoxales qu'on ne l'a pensé 
longtemps, il les modifia sur des points essentiels, sur celui de la person- 
nalité d'Homère, par exemple, et de la réalité de son œuvre quelconque > 

C'est ainsi que toutes les questions s'agrandissaient et se généralisaient 
entre les mains du maître. 



226 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Quelques aunées plus tard nous sommes avec M. Fauriel, que M. Gui- 
gniaut suit pas à pas, au milieu des Arabes d'Espagne. 

i M. Fauriel avait donné une attention toute particulière à l'histoire des 
Arabes d'Espagne, à celle de leurs irruptions répétées dans les provinces 
méridionales de la Gaule, de leurs établissements passagers dans la Septt- 
manie. 

« Mieux que personne, grâce à son savoir dans les langues orientales et 
aux documents nouveaux qu'il employa, il parvint à éclaircir, à développer 
cet épisode de notre histoire, si étroitement liée à son sujet. C'est ainsi 
qu'il raconte et qu'il explique dans un détail plein de nouveauté les rela- 
tions des Arabes avec les Vasconset les Aquitains des frontières, les guerres 
intestines des chefs de tribus et des chefs musulmans dans la Péninsule et 
jusqu'en Afrique. 

« Il ne dissimule pas, du reste, le penchant qui l'entraîne vers les con- 
quérants arabes, quand il compare à la grossièreté, à l'ignorance, à la bar- 
barie persistante de ceux de la Gaule, même sous Pépin et Charlemagne, 
les mœurs polies, l'esprit chevaleresque, les lumières supérieures 'de leurs 
adversaires. Il oublie trop ce qu'il y avait dans le caractère des Arabes et 
dans leurs mœurs de passionné, de violent, et à la fois de voluptueux et 
de cruel; dans leur esprit, de ruse et d'artifice; dans leurs croyances, de 
sécheresse et de fanatisme inflexible. 

« Il oublie que si Charles Martel, Pépin, Charlemagne ne fussent venus 
retremper le génie des Franks abâtardi sous les mérovingiens, s'ils n'eus- 
sent rendu à la Provence, à la Septimanie, à l'Aquitaine elle-même, le sen- 
timent-national et chrétien qui allait s'affaiblissant et transigeant de plus 
en plus avec les étrangers et avec l'islamisme, la cause de la civilisation 
moderne européenne eût couru les plus sérieux dangers. » 

M. Fauriel mêlait ainsi, sans cesse, l'histoire à la littérature, la critique 
à l'histoire, et l'on voit, malgré quelques critiques légères de M. le secré- 
taire perpétuel, avec quel bonheur un autre jour il abordait l'étude des 
langues primitives de l'Italie; il disait à son auditoire ce qu'il fallait 
penser des langues osques, il expliquait le chant des frères Arvales et 
montrait ce qu'avait été le latin alors que Rome n'avait encore que des 
toits de chaume. C'est ainsi que l'Inde, la Scandinavie, la Gaule, l'Espa- 
gne, l'Italie, les époques les plus reculées comme le moyen âge faisaient 
partie de son domaine. Aussi M. Guigniaut a-t-il pu dire, en rendant l'im- 
pression de tout l'auditoire, de la manière la plus heureuse: 

« Ne vous semble-t-il pas, messieurs, au terme de cette longue exposi- 
tion, peu proportionnée encore à la richesse de mon sujet, que j'aie fait 
passer devant vous, pour ainsi dire, toute une génération de savants, et 
comme toute une érole de philologues, d'érudits, de critiques également 
éminents? C'est qu'en effet M. Fauriel fut tout cela, et le fut à un degré 
très-élevé, pour l'étude des recherches, pour la variété et la nouveauté du 
savoir, pour l'originalité de l'esprit et des idées.» 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 227 

On sentait que M. Guigniaut parlait d'un homme qu'il aimait, dont il ad- 
mirait le talent avec l'autorité que donne une science égale et un même 
amour de la vérité. 

Nous donnons, avant le rapport de M. Maury, le résultat des concours 
de 1860 : A. B. 

Prix Gobert. — L'Académie décerne le premier prix à M. B. Hauréau, 
pour la seconde partie du XV e volume du Gallia christiana; in-folio. 

Le second prix est décerné à M. Deloche, pour le Cartulaire de l'abbaye 
de Beaulieu; 1 volume in- 4°. 

Prix de numismatique. — Le prix d^ numismatique (fondation Allier de 
Hauteroche) est décerné à M. Th. Mommsen, pour son ouvrage intitulé : 
Geschichte des Romischen Mùnzwesens, 1860; grand in 8°. 

Une mention honorable est accordée à M. Sabatier, pour sa Description 
générale des médaillons conformâtes ; 1 volume in-4°. 

Prix Bordin. — Question proposée : « Faire l'histoire de la langue et de 
la littérature éthiopiennes; dresser une liste aussi complète que possible 
des ouvrages originaux, etc. « 

Un seul mémoire a été adressé à l'Académie. Elle décerne un encourage- 
ment de deux mille francs à l'auteur de ce mémoire, M. Hermann Zottem- 
berg, de Trenchemberg en Silésie (Prusse). 

Prix ordinaire de l'Académie. — Question proposée : « Faire connaître 
l'administration d'Alfonse, comte de Poitiers et de Toulouse, d'après les do- 
cuments originaux qui existent principalement aux archives de l'empire, et 
rechercher en quoi elle se rapproche et en quoi elle diffère de celle de 
saint Louis. » 

Un seul mémoire a été adressé à l'Académie. 

L'Académie a décerné le prix, de la valeur de deux mille francs, à l'au- 
teur de ce mémoire, M. Edgar Boutaric, archiviste aux archives de 
l'empire. 



RAPPORT fait à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, au nom de la 
Commission des antiquités de la France, par M. Alfred Maury, lu dans la 
séance publique annuelle du 9 août 1861. 

Messieurs, 

En vous annonçant, l'an dernier, que le chiffre des concurrrents avait tellement 
grossi qu'il n'était plus possible à l'Académie de récompenser, comme nous l'eussions 
désiré, tous les mérites, nous pouvions craindre de décourager de louables efforts, de 
paralyser le zèle pour nos antiquités nationales. Dieu merci ! il n'en a point été ainsi: 
l'émulation semble au contraire avoir grandi, l'ardeur n'a fait que redoubler, et dans 
ce concours, ce n'est plus, comme en 1860, 68 ouvrages qui vous ont été adressés. 
mais 85. 



228 REVUE ARCHÉOLOGIQUE 

Nous nous voyons donc dans l'obligation de rappeler une fois de plus aux concur- 
rents la difficulté de notre tâche, la nécessité à laquelle nous sommes condamnés de 
prêtera nos distinctions une valeur plus grande que celle qui leur appartenait aux 
premiers temps du concours. 

Non-seulement les ouvrages sur lesquels nous avons à statuer augmente en nombre, 
mais ils deviennent de plus en plus variés. Us s'étendent actuellement à toute espèce 
de sujets, car chaque ordre de faits a son histoire ancienne et son archéologie. L'an- 
tiquaire, l'historien, touchent à tout. Tantôt il leur faut consulter la géologie pour 
déterminer l'âge des monuments qu'ils découvrent dans les profondeurs du sol, tantôt 
c'est à la philologie à leur apprendre si les variations par lesquelles les noms ont 
passé, les transformations qu'ont subi les langues, autorisent les identifications géo- 
graphiques proposées, assignent telle ou telle date à un document; tantôt, pour ap- 
précier le caractère et la valeur des vieilles institutions nationales, ilsdoivent agiter des 
problèmes d'économie politique et sociale, et demander à l'industrie, au commerce, 
des lumières qu'ils ne trouveraient pas dans les seuls enseignements de l'histoire; 
tantôt c'est la science de l'ingénieur qui les guide quand il s'agit de fixer les caractè- 
res des voies antiques; tantôt enfin, c'est à l'art militaire qu'ils recourent lorsqu'ils 
ont à juger les moyens d'attaque et de défense des villes dont ils étudient l'emplace- 
ment et les ruines, des armées dont ils suivent la marche sur le terrain et cherchent 
à retrouver les anciens champs de combat. 

Toutefois, les concurrents supposeraient à tort qu'on a droit à nos récompenses 
par cela seul que l'on parle de notre histoire. Il y a des ordres de travaux différents ; 
les uns destinés à rechercher des faits inconnus, à exhumer les débris qni se sont 
jusqu'à présent dérobés à notre curiosité ; les autres a répandre le goût des études 
archéologiques, à populariser des connaissances qui demeuraient le patrimoine des 
antiquaires de profession. Ces derniers travaux, publiés surtout par des revues lit- 
téraires et des journaux, ont notre approbation sans doute, mais ils ne sauraient pré- 
tendre à des encouragements spéciaux, et en présence du grand nombre d'articles 
tirés à part qui nous sont adressés au milieu d'oeuvres originales, la Commission 
sent la nécessité de rappeler au public le véritable caractère du concours. 

Ces aperçus rapides, ces descriptions parfois intéressantes, mais toujours superfi- 
cielles, ces résumés élémentaires qui instruisent mais n'ajoutent rien à la science, 
n'appartiennent pas à la catégorie des travaux sur lesquels nous avons à prononcer. 
Nous réservons nos médailles et nos mentions honorables pour des œuvres qui exi- 
gent plus de labeur et de pénétration. 

Il y a aussi des limites chronologiques entre lesquelles les sujets traités doivent se 
placer pour avoir droit à notre examen. L'antiquité, ce n'est pas l'histoire d'il y a 
deux ou trois siècles, c'est ce qui s'est passé avant le grand mouvement de la Renais- 
sance, point de départ des temps modernes. Le monde est si vieux, que même en res- 
treignant l'objet du concours aux oeuvres qui se rapportent à des époque antéritures 
au seizième siècle, le champ des investigations demeure presque illimité. L'étude des 
derniers siècles a certainement, pour notre histoire, une importance réelle ; nous ne 
voulons pas le méconnaître ; mais les aptitudes, les qualités qu'elle réclame ont pour 
j uge à l'Institut une autre Académie que la nôtre. Il n'est pas indispensable, pour re- 
cueillir les matériaux de l'histoire moderne, de fouiller le sol; les débris sont encore 
à la surface. La composition des ouvrages sur la France d'il y a deux ou trois cents 
ans n'exige ni la connaissance approfondie des langues latine et romane, ni l'habi- 
leté du paléographe, ni le savoir du feudiste ; elle n'a pas besoin, en un mot, qu'on 
se soit familiarisé de longue date avec des institutions, des idées et des mœurs dont 
nous nous éloignons de plus en plus. 



ACADÉMIE DES I:\SCRIPTIONS. ETC. 229 

Les études archéologiques offrent un tout autre caratère : c'est un travail de mi- 
neur et de pionnier ; une œuvre qui ne s'accomplit que de nuit, non de cette nuit 
que dissipent au bout de quelques heures les clartés du jour, mais de cette nuit 
continue qu'on appelle les ténèbres du passé. L'antiquaire ne s'avance dans les gale- 
ries qu'il perce que pour ainsi dire éclairé par cette lumière latente dont l'optique 
nous révèle l'existence, que guidé par quelques parchemins, quelques pierres, qui 
gardent, comme certaines préparations chimiques, l'empreinte des rayons lumineux 
qui les ont frappés. C'est dans un monde souterrain qu'il pénètre, monde où sont 
accumulés des débris de toute sorte datant de six, huit, dix, vingt siècles, mais aux- 
quels la vétusté a donné cet aspect uniforme, ces teintes sombres, cette physionomie 
sévère à laquelle on reconnaît l'empreinte du temps. 

Ainsi définies, les études archéologiques feront mieux comprendre notre programme, 
et ces paroles écarteront, nous l'espérons, à l'avenir, du concours les auteurs qui s'y 
fourvoient, sans songer qu'au tribunal de l'antiquaire les seuls mots : c'est moderne, 
sont l'équivalent sinon d'une condamnation, au moins d'une déclaration d'incom- 
pétence. 

Si nous tenons à remonter au moins à quatre ou cinq siècles, si nous voulons des 
parchemins et de lointaines généalogies, qu'on ne nous taxe pas pour cela d'aristo- 
cratie, qu'on ne croie pas que nous ne nous intéressons qu'aux noms fameux et aux 
familles illustres. Il y a, nous le savons, de vieilles familles de roture qui ont aussi 
bien servi le pays que de nobles maisons. Longtemps l'histoire ne s'était guère atta- 
chée qu'aux actions des rois et des grands, qu'aux événements auxquels ils avaient 
été mêlés; les classes moyennes, le peuple étaient presque toujours laissés dans 
l'ombre; l'on ne s'inquiétait guère de ce qu'ils avaient dit, fait ou pensé. L'érudition 
contemporaine tient à réparer cet injuste oubli; elle accorde une place de plus eu 
plus large dans nos annales aux sujets à côté des maîtres, et en élevant à l'histoire de 
France un de ses plus beaux monuments, l'un des hommes qui ont fait la gloire de 
notre Compagnie, Augustin Thierry, inscrivait sur le frontispice : Histoire du Tiers, 
État. 

Il appartenait à un élève et à un collaborateur d'Augustin Thierry d'attacher une 
page de plus à ce grand ouvrage demeuré inachevé, mais qui reste ouvert, et où des 
mains nouvelles pourront encore tracer quelques lignes, lignes que ne dictera plus 
cette intelligence à laquelle la perte de la lumière n'avait donné que plus de clair- 
voyance, mais qu'inspirera son esprit toujours vivant dans l'histoire. 

Alors que les charges et les honneurs restaient le patrimoine des grands, que les 
lettres formaient le privilège des clercs, que la culture du sol se voyait abandonnée 
aux vilains et aux serfs, le commerce était presque l'occupation exclubive des bour- 
geois. Modeste et timide négoce, qui ne pesait guère dans la balance des destinées po- 
litiques et influait peu sur les guerres des États, mais qui avait pourtant son impor- 
tance trop généralement méconnue! le travail de M. F. Bourquelot nous permet de 
mieux l'apprécier et nous donne la mesure des relations commerciales au moyen âge. 

Ses Études sur les foires de Champagne, sur la nature, l'étendue et les règles du 
commerce qui s'y faisait aux douzième, treizième et quatorzième siècles forment un 
manuscrit de 660 pages in-4 u , dans lequel sont intercalées ça et là quelques parties 
empruntées à des recherches déjà publiées par l'auteur. C'est un chapitre tout à fait 
nouveau de l'histoire de l'industrie nationale et des classes mercantiles. Les Étvdei 
sur les foires de Champagne, fruit de longues et cons iencieuses recherches, extraites 
de nombreux diplômes que l'auteur déchiffre et explique avec l'autorité d'un profes- 
seur à l'école des Chartes, avaient tous les droits dans ce concours, et c'est sans 
hésitation que nous leur attribuons la première médaille. 



230 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Après avoir tracé rapidement l'histoire des foires en général, et fait connaître 
province dont, il se propose de nous montrer l'état commercial aux douzième, treizième 
et quatorzième siècles, M. Bourquelot remonte aux origines des foires de Champagne 
et de Brie; il en détermine la nature, le nombre, les lieux, les époques; il recueille 
dans des documents de toute sorte et jusque d ,j ns la poésie les mentions qui en sont 
faites; il estime les produits pécuniaires de ces foires, on expose le mode d'admini- 
stration et les vicissitudes. 

La Champagne avait alors, Messieurs, de grands forums où accouraient des mar- 
chands de toutes les parties de l'Europe occidentale. On y apportait les articles les 
plus divers, et l'étude de ces produits jette sur l'état de l'industrie et de l'agriculture 
du moyen âge un jour des plus vifs. Les voies que suivaient ceux qui se rendaient aux 
foires de Champagne sont aussi intéressantes à connaître pour l'histoire de la géo- 
graphie. M. Bourquelot élucide toutes ces questions en homme entendu et compétent; 
puis, ne se tenant pas seulement à la description de ces grandes réunions commer- 
ciales, il pénètre dans les opérations, les transactions qui s'y faisaient. 11 nous montre 
la lettre de change à son origine, le prêt à intérêt, ou, comme on disait au moyen 
âge, l'usure fournissant des capitaux, le change ayant ses tarifs et ses règles et per- 
mettant à une foule de monnaies que le Mémoire énumère d'avoir cours sur le mar- 
ché. La multiplicité des mesures en usage dans les diverses parties de la France 
était une autre difficulté que les trafiquants réussissaient à surmonter. 

Ainsi, bien que M. Bourquelot ne traite que de la Champagne, il embrasse en 
réalité dans son travail le commerce de la France entière, puisque des marchands de 
nos diverses provinces venaient à Troyes, à Provins, à Bar, à Lagny, pour placer 
leurs produits, et ce qui se passait dans les villes champenoises devait se produire 
ailleurs. Nous pouvons donc, pour parler le langage commercial, juger ici, sur les 
échantillons qu'on nous offre, des marchandises fabriquées, confectionnées dans les 
diverses parties du royaume. Aux foires des autres provinces se pressaient aussi ces 
mêmes Lombards, ces mômes Caoursins que l'auteur trouve à Provins et à Troyes, 
ces mêmes juifs que l'on est sûr de rencontrer partout où il y a des prêts à faire. 
Le change et l'usure, j'entends l'usure dans l'acception qu'on donnait à ce mot au 
moyen âge, avaient des centres principaux qu'il n'eût pas été sans intérêt de recher- 
cher. M. Bourquelot ne s'est arrêté qu'à Cahors, d'où les Caoursins paraissent tirer 
leur nom. Là le maniement de l'argent avait pris un immense développement, et les 
banquiers de cette ville, qui rappellent les sarafs de l'Orient, portaient en tout lieu 
leur réputation d'avidité; Dante, ce peintre éloquent des ignominies de son temps, 
fait pour ce motif de Cahors (Caorsa) une cité maudite comme Sodome. 

M. Bourquelot nous montre qu'il y a six ou sept cents ans, les débouchés étaient 
beaucoup moins restreints qu'on n'aurait été tenté de le croire. La recherche des 
droits auxquels les importations et la vente étaient soumises intéresse notre histoire 
financière et rattache directement le Mémoire du savant paléographe à l'histoire de 
nos institutions politiques. 

Si M. Bourquelot, avant de livrer son Mémoire à l'impression, le soumet à une 
révision; si, durant le travail typographique, il y introduit cette sévérité de style et 
d'ordonnance dont la correction des épreuves fait plus sentir la nécessité, l'état de 
manuscrit, étant trop souvent un déshabillé littéraire, nul doute que les Etudes sur les 
foires de Champagne ne prennent place à côté des meilleurs ouvrages d'éi udition de 
ces dernières années. Toutes les parties ne sont pas traitées avec une égale étendue ; 
la Commission se serait aperçu, à la simple lecture, que l'auteur est de Provins, si 
une médaille que vous lui décernâtes, il y a plus de vingt ans, pour une histoire de 
cette ville, ne le lui eût déjà appris. D'autres villes, qui avaient aussi leurs foires, 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 231 

Reims, Chàlons, restent trop dans l'ombre. Quelques recherches de plus, et la lumière 
sera également répandue sur les diverses parties du tableau ; l'œuvre alors honorera 
en tout son auteur. En Champagne comme dans la plupart de nos provinces, les no- 
bles croyaient déroger par le commerce ; mais aujourd'hui les choses ont bien changé, 
et ce sont les marchands champenois qui confèrent à M. Rourquelot la noblesse in- 
tellectuelle dont nous lui remettons ici les lettres. 

La Champagne a eu cette année le privilège de fournir leur sujet aux deux ou- 
vrages que nous avons plus particulièrement distingués. Tandis que M. Rourquelot 
étudiait l'histoire des assemblées foraines de la province, M. Max Quantin recueil- 
lait, pour un département en partie formé d'une, des subdivisions de la Champagne, 
tous les documents qui peuvent en éclairer l'histoire. Son Cartulaire général de 
l'Yonne est une de ces œuvres de patience et d'attention dans lesquelles le travailleur 
n'est guère soutenu que par le sentiment des services qu'il rend aux études d'autrui . 
les publications de cartulaires n'ont, en effet, ni l'éclat d'une grande composition 
littéraire, ni l'intérêt saisissant d'un récit, ni le piquant d'un fait mis en lumière, ni 
le retentissement de ces découvertes inattendues dues à la critique de l'antiquaire 
ou à la sagacité du philologue; mais ce sont des actes d'un beau dévouement histo- 
rique. Le Cartulaire de l'Yonne, comme tout cartulaire habilement analysé, est un 
long, un minutieux répertoire de pièces qui arrivent chacune à leur date et leur or- 
dre, et que l'archiviste doit en quelque sorte coter et parafer à la façon d'un officier 
ministériel; toutefois ce récolement exige, pour les siècles passés, un savoir bien 
autre que celui d'un notaire ou d'un avoué. La méthode et l'exactitude apportées 
dans ce dépouillement font le mérite de l'archiviste, mérite qui a naturellement ses 
degrés. M. Quantin nous avait déjà, dans son premier volume, très-honorablement 
mentionné par l'Académie, donné un spécimen de sa critique et de son érudition. 
Ce second volume fait ressortir davantage son intelligence de paléographe. Là se 
trouve réunies toutes les pièces datant des onzième et douzième siècles, c'est-à-dire 
appartenant à une époque pour la complète connaissance de laquelle il reste encore 
beaucoup à faire, si l'on veut ne laisser ignoré aucun épisode, aucun accessoire. 
L'éditeur a vérifié avec le plus grand soin l'authenticité de tous les documents 
qu'il recueille et établit leur texte avec la plus extrême rigueur. Des tables des 
noms d'hommes et de lieux, mentionnés dans les chartes dont se compose le cartu- 
laire, une classification des pièces par ordre d'églises, de monastères, de seigneuries, 
enfin un index général des matières rendent l'ouvrage plus accessible aux travail- 
leurs et y facilitent les recherches. Nous avons retrouvé, dans l'introduction de ce 
tome II, l'excellent morceau sur la géographie ancienne de la cité d'Auxerre, du pa- 
gus et du comté de Sens, où l'auteur nous fait, pour ainsi dire, assister à la formation 
graduelle des deux pays, par l'ordre rigoureusement chronologique qu'il s'est imposé, 
morceau qui avait mérité, il y a deux ans, une de vos mentions très-honorables. A 
cette étude géographique est rattaché un aperçu de l'état des propriétés et des per- 
sonnes, delà justice, des monastères, de l'agriculture, de l'industrie au douzième 
siècle, dans la région de la Fiance dont s'occupe M. Quantin. 

Nous regrettons que l'archiviste d'Auxerre n'ait accordé qu'une si petite place à 
l'étude de la viabilité antique et du moyen âge. Une recherche suivie des routes et 
des chemins tracés par les Romains, ou fréquentés à l'époque féodale, fait défaut 
dans le livre, et cependant les voies anciennes sont le guide le plus sûr au milieu 
de ce terrain encore à moitié en friche, couvert de forêts, coupé de cours d'eau 
mal aménagés, que l'on appelle la France du douzième siècle. Sauf cette lacune regret- 
table, l'ouvrage de M. Quantin est un travail excellent, et en accordant la seconde 



232 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

de nos médailles à un labeur poursuivi avec tant de persévérance, nous donnons 
la fois une preuve de justice et un utile exemple. 

Deux ouvrages nous ont paru dignes de la troisième médaille, et nous nous 
sommes vus contraints de partager entre eux une récompense qui, tout entière, 
n'eût pas été trop grande pour chacun de leurs auteurs. L'un est dû à M. Tudot, 
antiquaire distingué du département de l'Allier; l'autre, dont les mérites plus spé- 
ciaux frappent moins de prime abord, quoique tout aussi réels, est d'un ingénieur 
en chef des ponts et chaussées, M. de Matty de Latnur, déjà honoré d'une médaille 
dans un précédent concours. Par la nouveauté des résultats archéologiques, le tra- 
vail de M. Tudot l'emporte peut-être sur le Mémoire de M. de Matty; mais l'exécu- 
tion vraiment achevée du dernier, l'admirable atlas qui l'accompagne, la conscience 
scrupuleuse, je dirais même la minutie, si je ne craignais que le mot ne fût entendu 
dans un sens défavorable, qui s'y fait remarquer, lui donnent une grande valeur. 
Les envois des deux candidats offrent donc des mérites divers ; ils ont, en réalité, 
des droits égaux, et si, dans cet ex œquo, nous avons placé M, Tudot le premier, 
c'est seulement pour indiquer au public que la science des antiquités recueillera 
dans son ouvrage des faits plus neufs et des renseignements plus variés. 

Nous commencerons cependant, Messieurs, par vous entretenir du Mémoire de 
M. de Matty de Latour, parce que, avec lui, nous nous trouvons encore dans la pro- 
vince où nous ont conduits MM. Bourquelot et Quantin, surtout parce que nous y 
voyons ce que nous eussions voulu rencontrer dans le Cartulaire de l'Yonne, une 
étude approfondie des voies romaines. M. de Matty de Latour ne quitte pas les 
routes ; M. Quantin les évite ; il est vrai qu'il est assez au fait du pays pour nous 
mener à travers champs. 

L'ingénieur français a spécialement étudié la voie romaine de Langres à Besan- 
çon. Il l'a fait non-seulement en géographe, mais en homme de l'art. C'est vous 
dire, Messieurs, qu'il ne s'en tient pas à la direction de la voie, mais en veut re- 
connaître la construction, en mesurer les accotements, en sonder la profondeur, en 
un mot, se rendre compte des moindres détails. M. de Matty de Latour a fait faire 
sur cette route antique un nombre considérable de sections. Deux cent quatre-vingt- 
six fouilles ont été pratiquées, de façon à déterminer le tracé avec la plus rigoureuse 
exactitude. L'auteur a pu ainsi se former une idée complète de la construction de 
la voie sur tout son parcours, de la composition du massif et des matériaux employés. 
Rien de ce qui peut intéresser un ingénieur n'a été négligé, et, en vérité, M. de 
Matty de Latour est tellement au courant des procédés de l'ingénieur romain, qu'on 
pourrait le prendre pour un de ces architectes qui tracèrent dans la Gaule les grandes 
voies d'Agrippa, et dont le temps aurait respecté la vie comme la science. 

Du Mémoire de M. de Matty de Latour il ressort que les voies antiques ne présen- 
taient pas la composition invariable à laquelle le célèbre ouvrage de Bergier nous a 
fait croire, le statumen, le rudus, le nucleus et la summu crusta. Cette succession de 
couches différentes constituait une composition typique dont on s'écartait sans cesse 
dans la pratique et à laquelle on substituait souvent un système plus simple. Ce fait 
constaté conduit l'auteur à découvrir comment les voies étaient réparées et refaites, 
et lui permet d'évaluer la dépense qu'entraînait leur construction, dépense qu'il 
compare à celles que nécessitent aujourd'hui nos routes. C'est là un rapprochement 
curieux et important pour l'histoire économique de l'antiquité. Mais M. de Matty de 
Latour ne se borne pas à l'examen de la voie qu'il a fouillée, il en a parcouru d'au- 
tres sur lesquelles il a fait d'intéressantes observations; il s'aide aussi des travaux 
exécutés sur la voie Appienne par un éminent ingénieur qui fut l'une des gloires de 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 233 

l'Institut, Prony, et de cet ensemble d'indications, il tire quelques données applica- 
bles à tous les chemins romains. 

Ce serait une heureuse pensée chez le directeur général du corps auquel M. de 
Matty de Latour appartient, de. prescrire une reconnaissance pareille à celle dont la 
voie de Langres à Besançon a été l'objet, sur toutes les voies antiques qui subsistent 
par tronçons en grand nombre dans notre patrie. L'Itinéraire d'Antonin et la Table 
théodosienne, dont nous ne parvenons le plus souventà restituer que conjecturalemcnt 
les indications, sortiraient de l'obscurité qui les voile, et la Gaule reparaîtrait avec 
son épais réseau de routes et de chemins ; toutes les stations reprendraient leur 
véritable place, et les fines leur exacte situation. 

Nul mieux que M. de Matty de Latour ne serait apte à s'acquitter de cette tâche 
car il a, on peut le dire, la passion des voies romaines et le culte des grands che- 
mins ; c'est un véritable adorateur de Mercure Enodios. Cette dévotion qui, chez 
un ingénieur, est une vertu d'état, nous autorise à lui rappeler de ne. pas négliger 
les simulacres de sa divinité protectrice, de rechercher les liermès et les bornes qui 
en avaient été originairement les grossières images. 11 a traité en termes un peu trop 
brefs de ces moyens de repère qui aident à reconstituer le tracé des chemins. Sans 
méconnaître l'importance de la chaussée et des accotements, il nous semble que ce 
qui se trouvait le long de la route avait aussi droit à son intérêt; le passant y jetait 
les yeux et lisait sur l'hermès ou la borne ce qui lui restait encore d'heures à mar- 
cher. Antiquaires qui cheminons à la suite de M. de Matty de Latour sur la voie 
qu'il connaît si bien, nous eussions aimé à apercevoir de distance en distance quel- 
ques monuments; ils nous rappelleraient que c'est de l'archéologie et non exclusi- 
vement de la science des routes que nous voulons faire. Nous aurions aussi désiré 
voir approfondie par l'auteur la question des embranchements dans ses rapports 
avec le système de bornage, question qui nous promet la solution de certaines diffi- 
cultés des itinéraires anciens. Espérons que s'il est chargé d'une mission spéciale, 
M. de Matty de Latour éclairera ce problème, et qu'il deviendra plus archéologue, 
sans cesser d'être, ce qu'il est assurément, un très-savant ingénieur. 

Si M. Edmond Tudot nous intéresse davantage, c'est qu'il ne sort jamais du do- 
maine de l'antiquaire. Il a aussi fouillé le sol pour y retrouver des monuments de 
l'adresse et du talent manuel des anciens. Habitant un pays particulièrement favo- 
rable à l'étude des procédés et des produits de la céramique gauloise, l'ancien Bour- 
bonnais, il a eu la bonne fortune de tomber sur de véritables trésors. Les environs 
de Toulon-sur-Allier recelaient une multitude de fours à poterie, de figurines, de 
vases d'argile, de terres cuites que l'auteur décrit et explique. 

Les planches de son ouvrage, où se révèle le talent artistique de l'auteur, mettent 
sous nos yeux plus de quatre cents monuments représentés sous leurs divers aspects, 
méthodiquement classés et distribués avec une clarté et un enchaînement qui donnent 
aux plus minces fragments une importance qu'ils n'auraient pas sans cela. 

Ces monuments, qui nous offrent des représentations de divinités, de personnages 
privés, d'animaux, des images grotesques même et de véritables caricatures, sont rap- 
prochés des monuments analogues faisant partie de collections particulières. Car, 
pour éclairer son sujet, pour mieux nous initier à l'art du potier et du mouleur gau- 
lois ou gallo-romain, M. Tudot ne s'est pas cantonné dans la seule étude des riches- 
ses de son département. Il nous apporte sur cet art des données tout à fait neuves ; 
il retrouve des moules à pièces et jusqu'aux petits poinçons modelés en relief à l'aide 
desquels on imprimait dans les moules ces mille combinaisons d'ornements et de figu- 
res qui ajoutent tant à la beauté des charmantes poteries rouges que fabriquaient 
les populations de la Gaule. 

iv. 16 



234 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Les mérites que nous faisions ressortir tout à l'heure, en parlant de l'ouvrage de 
M. Quantin, nous les retrouvons en partie dans celui de M. Célestin Port, intitulé : 
Inventaire analytique des archives anciennes de la mairie d'Angers. Seulement la 
tâche était ici moins étendue; la date des pièces ne remontant pas si haut, la criti- 
que des documeuts n'exigeait pas tant de sagacité. Au reste, même correction de 
textes, même sûreté d'indications. La Commission, qui dans un précédent concours 
décernait une médaille à l'auteur, vous rappelle solennellement cette récompense à 
laquelle il s'est donné de nouveaux droits. 

Il s'opère parfois, en effet, chez ceux qui obtiennent nos médailles novation de titres. 
Des œuvres analogues à celles qui ont mérité nos récompenses, également estimables, 
bien qu'elles n'offrent plus le même caractère de nouveauté, rappellent de premiers 
succès. L'auteur ne conquiert pas sans doute alors une seconde médaille, mais il em- 
preint plus fortement sur la première sa palme et son nom. 

Sans accorder un rappel de médaille à M. l'abbé Raillard pour ses deux Mémoires 
sur la Restauration du chant grégorien et sur les Quarts de ton du graduel Tibi Do- 
mine, nous devons cependant les citer d'une manière toute spéciale et en quelque 
sorte hors ligne. 

L'auteur y confirme par des faits nouveaux ce qu'il avait établi dans son Mémoire, 
honoré l'an dernier d'une médaille : il fortifie les découvertes sur l'emploi du quart 
de ton, qui sont dues à la sagacité d'un de nos confrères; enfin il nous montre, dans 
l'horreur inspiré par un certain intervalle de quarte, qu'un passage mal compris de 
Guy d*Arezzo avait fait rejeter, l'une des causes principales des modifications intro- 
duites depuis dans le chant liturgique. 

Ces deux Mémoires sont donc comme un appendice de l'œuvre que nous vous si- 
gnalions, il y a moins d'une année, et ils nous prouvent que, persévérant dans ses 
louables efforts, le savant ecclésiastique s'avance d'un pas de plus en plus sûr dans 
ces ténèbres des neumes où la finesse de l'oreille doit suppléer à l'incertitude de la 
vue. 

Nous vous proposions en 1860 de décerner neuf mentions très-honorables ; le grand 
nombre de travaux vraiment dignes de votre approbation ne permet pas d'en abais- 
ser le chiffre cette année. Nous nous sommes trouvés de nouveau en face d'ouvrages 
qui n'étaient pas sans quelques droits à une meilleure place dans la série des récom- 
penses ; mais ne l'oubliez pas, Messieurs, nous n'avions pas à prononcer sur des va- 
leurs absolues; nos jugements sont relatifs; c'est un ordre de mérite que nous éta- 
blissons. Il y a eu des combats où tous les soldats valaient des généraux, et des batailles 
où le général n'était qu'un médiocre soldat. Nos luttes ont grandi, et les conscrits d'il 
y a vingt-cinq ans sont maintenant des capitaines éprouvés. 

La première mention très-honorable a été accordée à M. Germain, professeur à 
la Faculté des lettres de Montpellier, pour ses Mélanges académiques d'histoire et 
d'archéologie. Cet ouvrage, dont le titre a le tort de ne pas indiquer suffisamment le 
contenu, est un recueil de dissertations sur divers sujets relatifs à l'histoire du midi 
de la France, surtout à celle de la partie du Languedoc où est situé Montpellier. Le 
mot Mélanges montre assez qu'il ne faut point chercher dans le livre d'unité. Les deux 
volumes renferment des Mémoires sur des sujets très-variés, publiés à diverses époques, 
mais réunis depuis en un seul corps dont les diverses parties sont rapprochées par le 
lien commun d'une érudition solide et d'une critique exercée. Tantôt c'est la biogra- 
phie d'un personnage mal connu, tantôt c'est l'exposé de l'organisation religieuse ou 
de la charité publique et hospitalière au moyen âge, tantôt le tableau animé, et tiré des 
pièces du temps, d'une émeute populaire sous Charles V, tantôt un Mémoire sur les 
monnaies de Maguelone et de Montpellier, tantôt une notice sur les seigneurs d'un vil- 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 235 

lage des environs de cette ville, Courdonterral, et sur leurs luttes avec la population ; 
tantôt enfin une chronique inédite ou l'histoire d'une localité de l'évêché de Maguelone. 
Presque tous cessujets sont traités d'après les documents originaux, que l'auteur manie 
avec intelligence et sobriété. En accordant à M. Germain une mention très-honorable, 
l'Académie, qui le compte parmi ses correspondants, ne fera qu'ajouter un témoignage 
de plus à la haute estime que lui inspire son savoir, honoré déjà d'une récompense 
plus haute que celle dont dispose la Commission. 

V Iconographie des sceaux et bulles conservés dans la partie antérieure à 1790 des 
archives du département des Bouches-du-Rhône, par M. Blancard, rentre dans la caté- 
gorie des œuvres d'érudition patiente et de persévérants efforts pour lesquelles la 
Commission a déjà tout à l'heure indiqué sa prédilection. Ce travail, conduit avec 
une ardeur soutenue, avait droit à vous être signalé dans des termes qui sont une ré- 
compense. Les sceaux ont une grande importance en diplomatique; ce sont généra- 
lement des marques d'authenticité; œuvres d'art, ce sont aussi des documents pour 
l'histoire monétaire; leurs empreintes nous donnent des figures, des détails de cos- 
tume, d'ornements qui ne s'observent parfois que là; ces reproductions de sceaux 
prennent surtout une valeur particulière quand elles sont exécutées avec le talent 
que M. Laugier a apporté dans les planches du livre, de M. Blancard. 

Les sceaux sont classés par ordre de date ; leurs légendes sont expliquées et tran- 
scrites avec une grande exactitude. On regrette seulement que l'auteur ait été si sobre 
de détails historiques. L'exactitude a sans contredit son prix, mais la solidité n'en- 
traîne pas nécessairement la sécheresse, et les personnages dont nous avons sous les 
yeux les effigies ou les armoiries ne sont pas assez connus pour qu'il ait été inutile 
de nous en rappeler l'histoire. 

Toutefois la méthode de M. Blancard a l'avantage de ne pas exposer à des rappro- 
chements hasardés et à des idées systématiques. C'est l'abus de ces idées qui nous a 
empêchés de décerner une médaille à un autre antiquaire, M. Frédéric Troyon, dont 
le livre aurait eu certainement droit par l'intérêt qu'il présente à nos plus hautes ré- 
compenses. 

Les restes d'habitations sur pilotis, découverts sur les bords ou dans les eaux de diffé- 
rents lacs de la Suisse, éveillèrent vivement, il y a quelques années, l'attention des 
antiquaires de ce pays. Le dessèchement partiel du petit lac de Moosseedorf, dans le 
canton de Berne, mit. au jour de la tourbe et quelques instruments en pierre et en os. 
On fouilla afin de reconnaître d'où provenaient ces vestiges, et l'on ne tarda pas à 
constater que des pieux occupaient toute la partie du fond desséché sur une lar- 
geur de plus de 15 mètres, et que plus à l'ouest les pieux se continuaient sous le ni- 
veau des eaux. Ces pieux, plantés verticalement, traversaient une ancienne couche 
de tourbe, dans la partie inférieure de laquelle étaient déposés des ossements d'ani- 
maux, des fragments de poterie, et des instruments de la même, matière que ceux 
qui avaient été déterrés antérieurement, et ne portant aucune trace de métal. 

On ne tarda pas à retrouver ailleurs de pareilles restes d'habitations, auxquels 
leur emplacement fit donner l'épithètede lacustres, à la tourbière de Wauwvl, dans 
le canton de Lucerne, au lac de Zurich, à celui de Pfeffikon, dans le même canton, à 
ceux de Constance, de Bienne, de Neufchàtcl, de Genève. 

A quel peuple devait-on rapporter ces vestiges? avait-on là des antiquités de la pé- 
riode celtique? fallait-il croire que les Helvètes habitaient, comme le font aujour- 
d'hui les Malais, dans des huttes construites sur pilotis? 

Tel fut le problème qu'agitèrent les antiquaires suisses, et à la solution duquel 
M. Frédéric Troyon a consacré de savantes recherches. Son livre est le résumé de 
tous les travaux entrepris à ce sujet depuis la découverte des premières habitations 



236 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

lacustres. L'antiquaire vaudois ne s'est pas borné à décrire les vestiges mis au jour 
et les objets de toute sorte qui s'y trouvent associés ; il a fondé sur ces découvertes 
archéologiques une théorie dont il avait été chercher les bases chez les antiquaires 
Scandinaves. Frappé de ce fait que les habitations qui dénotent l'industrie la plus 
primitive et la plus grossière ne renferment guère que des instruments en pierre, 
que les ossements d'animaux qui y sont mêlés n'appartiennent généralement pas à 
la faune actuelle, il distingue dans les établissements anciens de l'Helvétie une 
époque antéhistorique qu'il appelle l'âge de pierre. 

La présence d'instruments en bronze dans les habitations lacustres des bords du 
Léman et d'autres lacs l'ont conduit à admettre qu'à l'âge de pierre en avait succédé 
un autre, correspondant a une civilisation plus avancée et où le bronze fut employé 
pour la confection des armes et des ustensiles. 

Enfin la présence du fer dans les habitations lacustres de quelques parties de la 
Suisse, par exemple sur les bords des lacs de Bienne et de Neufcliâtel, a fait croire 
à M. Troyon que dans un âge plus récent, mais antérieur déjà à l'époque où César 
entrait en Gaule, le fer avait pris la place du bronze. 

C'est en se guidant sur cette chronologie supposée que l'auteur a entrepris d'écrire 
ce qu'on pourrait appeler l'histoire de l'industrie primitive de l'humanité. Étendant 
le cercle de ses études, il a été chercher dans tous les pays de l'Europe, en France, en 
Irlande, en Angleterre, en Ecosse, en Danemark, en Allemagne et jusque dans la 
Turquie et le Caucase, des témoignages en faveur de la théorie à laquelle il subor- 
donne trop souvent l'exposé des découvertes que nous venons de mentionner. 

Les faits qu'analyse M. Troyon, en recourant aux publications d'un grand nombre 
de ses compatriotes, intéressent au plus haut degré notre archéologie celtique, car 
l'Helvétie était une partie de la Gaule. Toutefois votre Commission aurait préféré 
que l'auteur eût plus nettement séparé la description pure et simple des monuments 
découverts de la théorie qu'il y mêle. Cette théorie, malgré ce qu'elle a d'ingénieux 
et de séduisant, nous paraît beaucoup trop absolue, et nous inclinons à penser que 
son livre scinde, en des époques trop tranchées, des formes de l'industrie de nos an- 
cêtres qui ont pu être contemporaines, et qui ne remontent pas toujours à la haute 
antiquité qu'il leur prête. Les découvertes faites en plusieurs points de la France dé- 
montrent, par exemple, que les Gaulois faisaient encore usage d'armes en bronze 
quand ils combattirent contre les Romains, et l'on a retrouvé des ustensiles en pierre 
qui ne sauraient dater d'uneépoque beaucoup plus ancienne que César. 

Les systèmes établis à l'avance nuisent, vous le savez, Messieurs, à l'étude critique 
des faits ; et, trop infatué d'une théorie, l'antiquaire ferme involontairement les 
yeux sur les circonstances qui la contredisent. Ce défaut de critique peut être repro- 
ché à M. Troyon. Des objets signalés depuis comme controuvés, des ustensiles imités 
par des faussaires de ceux qui avaient été authentiquement découverts, se voient con- 
fondus, dans les planches qui accompagnent son livre, avec les objets d'une origine 
incontestablement antique. 

Il resterait donc à faire sur les monuments que l'auteur décrit une étude plus sé- 
vère et plus exigeante, à s'assurer si le divorce entre la pierre, le bronze et le fer, 
est aussi prononcé que ce savant le suppose, et, par la comparaison des objets d'ori- 
gine gauloise et de ceux que recelaient les habitations lacustres, à fixer d'une ma- 
nière plus sûre la date à laquelle on doit les faire remonter. 

Quoi qu'il en soit, l'ouvrage de M. Troyon n'en est pas moins d'une réelle impor- 
tance ; il appelle l'attention sur des faits que l'on ne soupçonnait pas il y a vingt-cinq 
ou trente ans. Il se lie à ce grand problème de l'âge auquel notre Europe a été 
peuplée, mytérieuseque oitsn où, depuis que des produits de notre industrie ont été 



ACADÉMIE DES INSCRIPPIONS, ETC. 237 

déterrés dans les profondeurs du'sol, se trouvent en présence le géologue et l'antiquaire. 
L'histoire des habitations lacustres appartient à ce qu'on pourrait appeler l'archéolo- 
gie primordiale; elle nous transporte vraisemblablement bien au delà des temps que 
peuvent revendiquer nos annales; mais les origines de l'humanité sont le premier 
chapitre de l'histoire de toutes les nations; en cherchant à découvrir quels furent les 
premiers hommes qui pénétrèrent dans la contrée qne nous habitons aujourd'hui, 
nous sommes donc encore dans le domaine de nos antiquités nationales. 

Ce que je dis est applicable à la Grammaire comparée des langues de la France 
de M. Louis de Baecker, qui a obtenu dans ce concours la quatrième mention très- 
honorable. 

Les anciens dialectes sont comme les fossiles des révolutions intellectuelles de l'hu- 
manité, et l'étude des caractères communs qu'ils présentent nous reporte à un âge 
où ne s'étaient point encore opérées, entre les tribus de souche indo-européenne, ces 
séparations tranchées qui les constituèrent en nations distinctes. M. de Baecker à dû 
nécessairement franchir les limites de l'antiquité gauloise et remonter jusqu'au ber- 
ceau asiatique ; mais par son examen des formes grammaticales des idiomes sortis 
du latin, il nous ramène en deçà de ces temps reculés. Le tort de la Grammaire com- 
paré des langues de la France est d'avoir rapproché, sans autre motif que leur voi- 
sinage géographique, des idiomes de branches distinctes. C'est par leurs affinités 
grammaticales., non par les lieux qu'habitent les peuples qui les parlent, que les langues 
doivent être comparées. Mais si M. de Baecker a mal choisi son point d'attache, il a 
du moins bien fait connaître les vicissitudes des idiomes qu'il analyse. Vulgarisateur 
des principes des Guillaume de Humboldt, des Bopp, des Jacques Grimm, il les ré- 
sume et les applique non sans intelligence. Au lieu de remonter à des questions géné- 
rales qu'il n'est pas suffisamment préparé pour traiter complètement, nous eussions 
préféré que l'auteur se fût donné pour tâche de suivre province par province, canton 
par canton, les altérations des différents types de langues qu'il distingue; il aurait 
ainsi rendu un plus grand service à la philologie comparée, et son livre eût mieux 
répondu au titre qu'il porte. Les philologues ont jusqu'à présent fait l'histoire des 
genres; les espèces demandent h être étudiées à leur tour, et rien n'eût mis plus en 
évidence les caractères différentiels de ces espèces linguistiques qu'une bonne compa- 
raison des dialectes provinciaux. Le sujet, comme l'a entendu M. de Baecker, man- 
que d'homogénéité, et, malgré les qualités de son œuvre, la conscience qu'il y a 
apportée, nous n'avons pu lui accorder une récompense digne de ce qu'aurait dû 
attendre une Grammaire comparée composée par un véritable philologue. Une bro- 
chure intéressante sur la seigneurie de Nordpenne ne constituait pas d'autre part un 
titre assez considérable pour modifier notre décision. 

Ce que nous tenons à faire ressortir dans l'ouvrage de M. de Baecker, c'est le bon 
aloi des idées et le caractère vraiment scientifique des recherches. Ce mérite manque 
trop souvent h M. Cénac-Moncaut, qui vous a adressé une seconde édition de son 
Histoire des peuples et des États pyrénéens. L'auteur a quelques qualités de l'histo- 
rien, mais celles de l'antiquaire ne sont pas chez lui assez développées, et celles du 
philologue font défaut. M. Cénac-Moncaut s'est tracé un cadre trop vaste pour ses 
forces; il'a voulu tout embrasser dans ce monde pyrénéen au milieu duquel il vit 
et qu'il observe depuis longtemps. Privé des ressources qui lui étaient nécessaires, 
il nous a forcément donné un tableau inégal de dessin et de couleur,'; il a oublié le 
précepte : 

Sumite materiam vestris gui scribitis œquam 
Viribus. 

Rien en effet n'obligeait l'auteur à joindre à son récit, à ses appréciations histori- 



23S REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

ques, toujours intéressantes, des parties archéologiques, épigraphiques, philologiques 
qui déparent un travail, à certains égards, satisfaisant. Le lecteur, en rencontrant 
dans YHistoire des peuples et des États pyrénéens tant de détails neufs et bien trai- 
tés sur les royaumes éphémères qui se sont succédé aux deux versants des Pyrénées, 
n'eût pas été tenté d'en demander davantage. Ces cinq volumes, réduits à quatre, à 
trois peut-être, aurait suffi pour la tâche qu'il s'était imposée, et, séparée du billon 
qui altère un métal précieux, son œuvre se serait présentée irréprochable dans ce 
concours. En général, M. Cénac-Moncaut n'a le pied sur que quand il marche sur le 
terrain espagnol ou français; remonte-t-il jusqu'aux Phéniciens, aux Romains, aux 
Ibères, veut-il démêler à travers les étymologies des questions d'origine, il s'égare 
facilement, faute de cette connaissance approfondie des sources antiques que décèlent 
l'exactitude et la précision des renvois. 

Ce n'est pas cependant sans regret que la Commission n'accorde à l'auteur que le 
cinquième rang dans les mentions très-honorables; elle aurait voulu pouvoir témoi- 
gner autrement son estime pour un si long labeur. Mais la pensée qu'elle aurait 
sanctionné par une plus haute récompense des idées qui sont en désaccord avec les 
données de la science et une méthode que la saine critique condamne, a dû l'arrêter. 
Car, s'il y a pour les tribunaux des circonstances atténuantes qui affaiblissent l'ap- 
plication de la loi, il y a de même, dans la distribution des récompenses, des cir- 
constances qui atténuent les mérites des candidats, qui font que la couronne s'effeuille 
au moment où on allait la déposer sur leur front. 

MM. H. Mesnault et H. de Monteyremar ont fait preuve d'intelligence et de zèle 
dans le travail manuscrit intitulé : Cartulaire de Saint- Jean-en-Vallée , près Char- 
tres, Etudes du paysan beauceron aux XII* et XIII e siècles. Danslalongue introduc- 
tion placée en tète de l'ouvrage, M. Mesnault a mis en œuvre les principaux faits que 
fournissent les pièces qu'il classe et reproduit. Mais on regrette de ne pas toujours 
rencontrer dans la publication de ce cartulaire la science approfondie du paléographe, 
de voir percer çà et là des indices d'inexpérience. L'intérêt des documents rassemblés 
rachète toutefois amplement ces défauts, et nous avons accordé à MM. Mesnault et 
de Monteyremar la sixième mention très-honorable. 

Les publications de cartulaires abondent cette année; c'en est une autre qui a reçu 
la septième de nos mentions très-honorables. En nous donnant les fragments qui ont 
été découverts du Cartulaire de la Chapelle Aude, M. Chazaud, archiviste du dépar- 
tement de l'Allier, a rendu à l'érudition un service d'autant plus grand qu'on avait 
depuis un siècle perdu la trace de ce curieux monument paléographique. Le Cartu- 
laire de la Chapelle Aude est sans contredit l'une des sources les plus abondantes 
qui puissent être consultées pour l'histoire du Bourbonnais. Le travail de M. Cha- 
zaud témoigne d'un vrai savoir et d'un grand esprit d'exactitude, quoiqu'on yremar- 
que des imperfections analogues à celles qui déparent la publication de MM. Mes- 
nault et Monteyremar. Ce qui tient à la chronologie laisse beaucoup à désirer. 

Un travail qui, à raison de son peu d'étendue, ne pouvait prétendre à une de nos 
premières récompenses, mais qui, tout circonscrit qu'il est, n'en décèle pas une moins 
remarquable sagacité et une grande intelligence topographique, la Notice sur la topo- 
graphie primitive de la ville de Meuux, par M. Carro, mérite d'être cité très-hono- 
rablement dans ce concours. Bien des villes de France ont gardé les noms des oppida 
qu'elles ont remplacés, des pejples qui occupaient ces forteresses gauloises, mais 
rarement les habitations modernes ont pris exactement la place des grossières cabanes 
et des demeures rustiques élevées par nés aïeux. Le nom, bien qu'altéré, subsiste 
encore ; l'emplacement a quelque peu changé ; c'est ce qui est arrivé pour la ville des 
Meldi, ce Jatinum dont le nom corrompu se trouve sur la Table théodosienne. M. Carro 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 239 

a entrepris de déterminer exactement la place et l'étendue de la ville antique; il en a 
suivi les déplacements et les extensions successifs -, il a retrouvé la trace des diverses 
enceintes et refait sur les lieux, à l'aide do témoignages savamment discutés, la carte 
du Meaux antique qu'il a placée sous nos yeux. 

Ce genre de recherches importe à la géographie générale de la Gaule pour l'éva- 
luation exacte des distances d'une station à l'autre; il éclaire aussi la question du 
chiffre de la population primitive de la France, en nous donnant une idée de la gran- 
deur des oppida. 

M. Carro aime l'antiquité et la comprend; il nous le prouve par son Voyage dam 
le pays des Celtes, qui eût été un titre de plus à nos éloges, si la date du livre avait 
permis de l'admettre à ce concours. Nous décernons la huitième mention très-hono- 
rable à M. Carro. 

Enfin, la neuvième mention très-honorable est accordée à M. Renault pour sa Revue 
monumentale et historique de l'arrondissement de Coûtantes, travail estimable et 
complet, inspiré par les publications analogues dues, pour d'autres parties de la Nor- 
mandie, à son compatriote, M. de Caumont. Notre correspondant a imprimé, en 
effet, dans cette province, une heureuse impulsion à l'étude des monuments. Le zèle 
s'est communiqué à ce point qu'il pèche aujourd'hui plutôt par excès, et fait prêter 
souvent un intérêt hors de proportion à des constructions insignifiantes. On s'en 
aperçoit en lisant e livre de M. Renault; mais nous n'en tenons pas moins à récom- 
penser par nos éloges l'ardeur de cet antiquaire intelligent et consciencieux. En l'absence 
d'un plus grand nombre d'oeuvres proposées dans l'arrondissement de Coutances à 
son admiration, on doit l'excuser de s'être extasié devant des monuments qui nous 
auraient laissé plus froids. 

J'arrive maintenant aux mentions honorables. La liste en est étendue, et vous 
n'attendrez pas de moi, Messieurs, des jugements longuement motivés. Ce rapport 
doit avoir des bornes; la Commission a entendu, dans ses séances, des rapports parti- 
culiers; je ne puis, ici, qu'en prendre la substance. Sous-entendez donc des mérites 
que je n'ai pas la place de vous signaler; sous-entendez aussi des critiques qu'il m'est 
doux de passer sous silence; n'oubliez pas d'ailleurs que les motifs qui nous ont fait 
quelquefois ranger, dans la catégorie qui va nous occuper, des ouvrages laborieuse- 
ment composés, sont la date comparativement moderne des principaux faits rap- 
portés, l'absence de développements qui nous semblaient indispensables. Les travaux 
ici mentionnés appartiennent à[presque toutes les branches de l'archéologie nationale, 
mais plus particulièrement au moyen âge. Je suivrai, autant que possible, l'ordre des 
temps. 

Un officier de marine, M. Ed.deRostaing,vous a adressé une Etude géographique et 
hydrographique sur les port s de Coriallo, Corbilo et Iktin, et sur les rivages des Corivel- 
lones et desCorivallensesduColentin. C'est, comme vouslevoyez,une questionde géo- 
graphie ancienne. La détermination du véritable emplacement de ces villes présentait 
degrandesdifficultésqui avaient embarrassé plus d'un critique. M. de Rostaing, grâce 
à ses connaissances spéciales sur la presqu'île du Cotentin, a réussi à jeter de nou- 
velles lumières sur un problème déjà en partie résolu par d'Anville. Il a présenté, 
à l'appui de l'opinion du célèbre géographe qui retrouvait Coriallo au cap de la Ha- 
gue, des considérations d'un grand poids; il a montré qu'il faut reconnaître dans 
Coriallo le Corbilo que citait Strabon sur la foi d'auteurs plus anciens. Legedia est 
Coutances selon M. de Rostaing, qui allègue en faveur de cette identité des raisons 
qu'il a su habilement faire valoir ; son argumentation est moins démonstrative quand 
il identifie Ictis au cap Portland. Ce travail manuscrit, œuvre d'une critique intelli- 
gente, mérite tous les encouragements de l'Académie. 



240 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Une autre question de géographie qui ne nous reporte pas si haut, mais qui n'a 
pas moins d'intérêt, est l'emplacement du fameux Champ du Mensonge, théâtre de la 
trahison dont les fils de Louis le Débonnaire se rendirent coupables envers ce prince 
malheureux. Les chroniqueurs nous apprenaient que l'entrevue de l'empereur carlo- 
vingien et de ses fils avait eu lieu dans la région des Vosges. Un conseiller à la cour 
impériale de Colmar, M. Boyer, a réussi, par des recherches ingénieuses et un heu- 
reux emploi des étymologies, à fixer d'une manière très-plausible l'emplacement de 
ce champ fameux, le Cliamp rouge, comme on l'appelait avant que la perfidie des petits- 
fils do Charlcmagne lui eût valu un nom qui fait leur éternel opprobre. C'est au voi 
sinage de Colmar et de Sigolsheim, dans le canton qu'arrose la Fechte, que M. Boyer. 
a placé le Champ du Mensonge. La Commission a été frappée de la solidité de ses 
raisons; mais, lors môme qu'elle n'eût pas été convaincue, elle aurait toujours tenu 
à consigner ici ses éloges pour un travail qui déuote autant de critique que d'éru- 
dition. 

Ces mêmes qualités, nous sommes habitués à les rencontrer dans les ouvrages de 
M. H. Lepage, dont le nom a déjà été plusieurs fois honorablement cité dans le con- 
cours des antiquités nationales. Son Dictionnaire géographique de la Meurthe, qu'ac- 
compagne une carte historiq ue répondant pour le dixième siècle à la contrée qu'embrasse 
ce département, est une œuvre exacte et consciencieuse chez laquelle on voudrait 
seulement rencontrer plus de développements; mais elle n'en fournira pas moins 
des indications précieuses pour la géographie d'une partie de l'ancienne Lorraine pen- 
dant le moyen âge. Assurément le Dictionnaire géographique de la Meurthe avait 
droit à une de vos citations spéciales. 

LePouillé de l'évéché de Luçon, de M. Aillery, est un document géographique im- 
portant. L'auteur a pris pour base de son travail le pouillé de Gautier de Br.uges, 
rédigé avant 1306, et qui embrasse les parties de l'ancien diocèse de Poitiers qui fu- 
rentcomprises postérieurement dans les évèchés de Luçon et de Maillezais. Il a com- 
plété ces documents à l'aide d'autres moins anciens et patiemment compulsés par lui. 
Un pouillé du quatorzième siècle lui a toutefois échappé. Deux bonnes cartes ajoutent 
à l'intelligence du livre. On regrette seulement l'absence de tables. En somme, cette 
publication fait honneur au zèle et au savoir de M. Aillery. 

Laissons maintenant la géographie pour l'archéologie proprement, dite, deux scien- 
ces qui se donnent la main et dont l'histoire a intérêt à voir subsister la bonne har- 
monie. La Statistique archéologique d Eure-et-Loir, de M. de Boisvillette, peut être 
proposée comme un modèle du genre, et il faut en remercier la Société qui en a dirigé 
la publication. L'auteur décrit brièvement; mais ses descriptions, accompagnées d'ex- 
cellents dessins, sont d'une clarté et d'une précision qui leur donnent un grand prix. 
Si le texte ne va guère au delà, c'est que les documents manquent. Pour expliquer 
plus au long les monuments dits celtiques qui abondent dans l'Eure-et-Loir, il aurait 
fallu faire appel à l'imagination, puisque les anciens ne nous ont rien dit de ces an- 
tiques constructions. M. de Boisvillette est un esprit trop positif pour se laisser aller 
à ces explications de fantaisie ; il préfère se taire quand les documents se taisent eux- 
mêmes : louable exemple qui n'a pas été suivi. 

La Notice manuscrite sur la Beauce, du même auteur, renferme des aperçus justes 
et quelques données utiles, sans cependant épuiser un sujet qui, plus creusé, aurait 
pu devenir plus fécond. 

Ces deux envois de M. de Boisvillette sont dignes de tous vos encouragements. 

Les dissertations de M. Ed. Fleury sur les pavages émaillés dans le département de 
l'Aisne, sur lespeintures murales des églises du Laonnais, annoncent une étude attentive 
et sérieuse des monuments, poursuivie avec intelligence et avec amour. Elles nous ré- 



ACADÉ IE DES INSCRIPTIONS, ETC. 241 

vêlent quelques faits intéressants. Ainsi l'auteur a prouvé que les armoiries tracées sur 
les pavés émaillésne sont souvent que des motifs d'ornement. Ces deux dissertations, 
et une autre qui a le tort de porter un titre trop ambitieux : la Civilisation et l'art 
des Romains dans la Gaule Belgique, forment un ensemble de travaux que nous 
mentionnons ici avec honneur. Vous y trouverez, Messieurs, la description de monu- 
ments curieux associée parfois à des vues hasardées, mais toujours instructives; vous 
y reconnaîtrez le fruit de recherches persévérantes et une connaissance approfondie 
des richesses archéologiques d'un de nos départements les mieux dotés par l'histoire. 

M. Bretagne est aussi un antiquaire exercé qui a le flair des sujets intéressants et 
des faits nouveaux. Son Mémoire sur ce qu'il appelle les peignes liturgiques, c'est-à- 
dire sur les peignes dont on faisait jadis usage dans les églises et les sacristies, abonde 
en détails curieux et nous initie à des particularités de la vie sacerdotale au moyen 
âge. L'auteur aurait éclairé davantage son sujet s'il avait rapproché ces vieux 
usages ecclésiastiques de certains rites de l'antiquité ; son travail eût alors pris 
des proportions et une importance qui nous eussent permis de le classer dans notre 
première catégorie. 

L'histoire proprement dite fournit à ce concours quelques ouvrages dignes de nos 
mentions honorables. Pour commencer par l'œuvre la plus considérable, je dois citer 
l'Histoire de Châlons-sur-Marne et. de ses monuments, par M. Barbât. C'est un gros 
livre qui accuse beaucoup de travail et d'ardeur. Malheureusement l'exécution ne 
répond pas toujours à la grandeur du plan. Très-complète, trop complète peut-être 
à certains égards, l'Histoire de Châlons-sur-Marne est visiblement insuffisante en 
d'autres points. Ce qui a trait aux monuments annonce peu de méthode et une con- 
naissance imparfaite de l'archéologie. La critique chronologique manque égale- 
ment. Toutefois, il y a là un grand labeur et des faits non sans importance pa- 
tiemment réunis. Ce sont des mérites qu'il serait injuste de méconnaître et qui ont 
droit à nos éloges, même quand ils n'ont pas produit tout ce qu'on aurait pu en 
attendre. 

M. Darsy, dans son livre intitulé : Picquigny et ses seigneurs vidâmes d'Amiens, 
en ajoutant un chapitre à l'histoire de Picardie, rend à une ville jadis célèbre un 
rang que l'obscurité où elle est tombée depuis pourrait peut-être lui faire perdre. 
C'est un ouvrage consciencieux et soigné, pour lequel l'auteur a consulté avec intel- 
ligence et discernement un nombre considérable de documents. 

L'histoire de nos églises occupe une place intermédiaire entre l'archéologie et l'his- 
toire proprement dite. Deux des ouvrages relatifs à cette branche de nos études, qui 
vous sont parvenus, ont des droits égaux à nos éloges. C'est, d'une part, l'Histoire 
de la fondation et de l'état ancien de la cathédrale de Dol, de M. Gauthier ; c'est, de 
l'autre, l'Histoire du chapitre de Saint-Thomas de Strasbourg, de M. Schmidt. Le 
premier est une bonne et exacte monographie d'un des plus beaux monuments reli- 
gieux de la Bretagne. L'auteur connaît à fond les documents ; s'il ne se montre pas 
toujours antiquaire consommé, s'il n'a pas fait une étude de toute notre architecture 
ecclésiastique au moyen âge, il sait du moins admirablement sa cathédrale de Dol; 
il suit les phases de sa construction pièce par pièce, et, fort de ses recherches spé- 
ciales, il critique avec avantage ceux qui n'avaient décrit qu'en passant la vieille 
basilique bretonne. 

Le second ouvrage est dû S un écrivain dont l'Institut a déjà apprécié les travaux. 
La science des faits se montre aussi dans ce livre plus que la connaissance de l'art. 
On y trouve des détails intéressants sur la constitution de Strasbourg au moyen âge, 
sur la bibliothèque du chapitre. Le livre est accompagné d'un riche répertoire de 



242 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

pièces où le lecteur trouvera la justification des faits énoncés dans le cours du 
livre. 

Les Documents inédits sur la grande peste de 1348, publiés parM. Joseph Michon, 
nous ont paru mériter une mention honorable. On se demandera peut-être si donner 
les caractères d'une maladie contagieuse, c'est faire de l'histoire ; mais, hélas! expo- 
ser les maux dont nous avons souffert, n'est-ce pas écrire aux trois quarts notre vie? 
Mal physique, mal moral, tout se lie, et les événements sont bien souvent le reflet 
de nos souffrances. Les documents réunis et commentés par M. Joseph Michon com- 
plètent l'histoire d'une peste qui ravagea au milieu du quatorzième siècle une grande 
partie de l'Europe occidentale; ils éclairent, sans pourtant la rendre moins sombre, 
une des pages les plus tristes de notre histoire; ils nous font concevoir une idée 
plus exacte de la pratique médicale dans des temps d'ignorance et de préjugés scien- 
tifiques. 

Entre les biographies qui ont été soumises à la Commission et qui se rapportent à 
des personnages dont la vie appartient à l'histoire générale de notre pays, quelques- 
unes nous ont paru dignes de vous être signalées d'une manière toute particulière. 

C'est d'abord la Notice de M. Ed. Garnier sur Louis de Bourbon, évêque-prince de 
Liège (1455-1482). Nous avons là mieux qu'une biographie; tout un épisode de lafindu 
quinzième siècle nous est raconté, pièces en mains, et ces pièces, l'auteur n'a négligé 
aucune recherche, aucun voyage pour se les procurer. Louis de Bourbon est un de 
ces rares Français qui portèrent chez nos voisins leurs talents et leurs services, vraies 
plantes exotiques qui ont embaumé d'autres cieux que ceux pour lesquels elles 
avaient été créées; une culture étrangère en a recueilli les fruits, mais sans en faire 
disparaître la sève vigoureuse, sans en altérer la saveur, dues au sol où elles avaient 
primitivement germé. 

La biographie de Marguerite de Flandre, duchesse de Bourgogne, de M. Canat, est 
une œuvre où l'érudition patiente et les recherches que n'effraye pas l'aridité du tra- 
vail jouent le principal rôle. C'est en dépouillant des pièces de comptabilité que l'au- 
teur est parvenu à restituer la vie d'une princesse célèbre. Il a su tirer, d'indica- 
tions en apparence toutes spéciales et qui ne promettaient guère de renseignements 
généraux, d'abondants détails sur la vieprincière à la fin du douzième siècle, et, tout 
en restant solide, il n'a pas cessé d'intéresser et de plaire. 

Une autre biographiéqui a droit aussi à nos éloges est celle que nous a envoyé M. Jean- 
det. Elle est consacrée à Pontus de Thiard, seigneur de Bissy, puis évoque de Màcon ; 
l'une des étoiles de cette pléiade qui brilla de feux si vifs au seizième siècle, mais 
dont tant d'astres levés depuis ont quelque peu affaibli l'éclat. M. Jeandet a pénétré 
dans l'histoire intérieure de la famille à laquelle appartient Pontus, et en fait con- 
naître les héros. Mais c'est surtout Pontus lui-même auquel il a consacré ses études, 
et sous le couvert d'une biographie, son ouvrage est en réalité, pour ce motif, une page 
d'histoire littéraire. Si l'histoire du seizième siècle n'est déjà plus de l'archéologie, il 
n'eu est pas tout à fait ainsi de la poésie du même âge ; cette poésie est plus loin de 
nous que les événements qui l'inspirèrent ; on sent, dans les œuvres de Ronsard et de 
ses émules, la veine antique encore à peine dégagée de la gangue où elle s'était con- 
servée sous le sol gaulois. L'imitation du genre ancien s'y montre sous une forme 
naïvement servile; ce n'est point le grand style français, bien que ce ne soit plus le 
parler roman. Notre langue s'éveille. Le seizième siècle est donc, pour notre littéra- 
ture, un siècle d'origines ; nous trouvons là les premières lueurs de notre génie poé- 
tique, et nous pouvons appeler ce temps l'antiquité de notre poésie. M. Jeandet nous 
fait goûter les beautés de Pontus de Thiard ; il nous initie davantage à sa vie et à 
ses travaux, et nous montre le rôle que joua la pléiade dans un siècle où l'enthou- 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 243 

siasme pour les chefs-d'œuvre grecs et latins inoculait à notre langue, en les rajeunis- 
sant, des formes dont il faut aller chercher l'invention à une époque vraiment archéo- 
logique. 

L'histoire ne dédaigne rien : poésies comme récits en prose, témoignages sérieux et 
relations naïves. Il lui faut parfois glaner dans des champs bien pauvres, et ces 
champs, ils sont si nombreux, si distants les uns des autres, qu'il est nécessaire que 
des hommes complaisants prennent le soin de nous les indiquer. Le bibliographe aide 
l'érudit et l'antiquaire, de môme que l'antiquaire et l'érudit aident l'historien, et 
tous concourent à élucider les questions qui se rattachent à nos annales. En publiant 
son Manuel du bibliographe normand, M. Ed. Frère a_ donc rendu un service à l'his- 
toire de la Normandie ; ce livre est un répertoire d'indications, une liste de tous les 
ouvrages qui ont trait à la Normandie, ou qui sont dus à des auteurs normands. 
Quiconque voudra désormais écrire sur cette province, qui a déjà tant exercé les 
amis de l'érudition et de l'histoire, devra puiser dans le livre de M. Frère. Bien qu'on 
y puisse encore signaler quelques lacunes, surtout pour ce qui concerne les manu- 
scrits, le Manuel du bibliographe normand n'en est pas moins un excellent instru- 
ment de travail. M. Frère n'a pas lui-même labouré le champ historique ; mais il nous 
a façonné un soc avec lequel on le creusera davantage, et perfectionner la charrue, 
n'est-ce pas servir autant l'agriculture que semer et moissonner soi-même? 

Tel est l'ensemble des ouvrages auxquels nous vous avons proposé de décerner une 
mention honorable. 

Entre les travaux auxquels nous avons cru ne devoir point accorder cette distinc- 
tion, il en est quelques-uns cependant qui ne sont pas sans mérite ni sans utilité; des 
recherches nouvelles en pourront accroître la valeur et leur permettront d'aspirer à 
une récompense dont ils s'étaient beaucoup approchés. Plusieurs nous avaient 
été adressés manuscrits ; nous accueillons sans doute avec faveur les auteurs qui 
veulent, avant l'impression, obtenir nos avis; mais ces manuscrits, nous sommes ici 
forcés de le rappeler, doivent, par leur netteté et leur bonne exécution, permettre 
une appréciation facile des travaux qu'ils renferment. Si la Commision récompense 
les paléographes qui ont transcrit des documents presque indéchiffrables, c'est sans 
doute parce qu'elle croit qu'un ouvrage n'est pas toujours mis en lumière par le fait 
seul qu'il est écrit. Lui adresser des mémoires qu'on serait tenté parfois de prendre 
pour des monuments paléographiques et qui réclament, pour être lus, des efforts 
presque aussi grands que ceux que les recherches mêmes ont pu exiger, c'est en vérité 
se méprendre sur le rôle des juges! 

Tant de livres, de notices et de mémoires composés, imprimés dans le cours de 
moins de trois années, nous annoncent pour l'avenir encore bien des œuvres impor- 
tantes. Notre sol archéologique est vraiment inépuisable, et, comme la terre arable, 
il donne des produits de plus en plus abondants à ceux qui le fouillent et le re- 
muent. Cet élan enthousiaste pour la connaissance de notre passé, de notre ancienne 
géographie, de nos monuments, est bien fait, Messieurs, pour nous inspirer un légi- 
time orgueil, à nous dont la mission est d'encourager, d'étendre, de stimuler ces 
recherches laborieuses. On a répondu de toutes les parties de la France a notre ap- 
pel, et c'est nous maintenant qui nous demandons si nous ne plierons pas sous la 
tâche que nous impose le concours. Car l'histoire, l'archéologie, semblent promettre 
d'être cultivées avec plus d'ardeur que jamais; l'exemple ne part plus seulement de 
l'Académie, il descend de plus haut. 

L'Empereur montre pour ce qui nous intéresse le goût le plus vif; il ne se borne 
pas à protéger nos études, il les pratique; il visite les lieux auxquels s'attachent nos 



244 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

vieux souvenirs; il en recueille tous les vestiges; il ordonne des fouilles; il enrichit 
les musées. En même temps qu'il imprime aux études d'archéologie nationale un 
nouvel essor, que par ses ordres la carte des Gaules est dressée aux principales épo- 
ques de son histoire, que chaque département rédige sa statistique archéologique, 
qu'il prescrit la publication de documents épigraphiques, il envoie des savants en 
Italie, en Grèce, en Asie Mineure, en Phénicie, et fait amener à Paris les merveilles 
de l'art étrusque et de l'art hellénique. 

Si pour l'Empereur l'étude des antiquités a l'importance d'une institution de 
l'État, c'est qu'il comprend que l'amour et le respect du passé n'ont rien d'incom- 
patible avec un légitime besoin de progrès. Rechercher ce qui fit jadis la grandeur, 
la puissance, l'autorité de la France, n'est-ce pas en même temps travailler pour son 
avenir, puisque tout se lie ici-bas? La connaissance des voies que nous avons par- 
courues est un élément nécessaire pour déterminer celles où nous devons entrer et 
marcher d'un pas sûr. L'antiquité a d'ailleurs un parfum de jeunesse et de simplicité 
qui rafraîchit nos corps épuisés par la vie d'affaires et d'intérêts dont nous sommes 
trop souvent absorbé;; c'est l'école des grands esprits et l'inspiratrice des grandes 
œuvres. Au début de l'humanité, il y avait en elle une sève et une énergie que les 
sociétés vieillies ont besoin de se communiquer pour assouplir leurs ressorts et re- 
tremper leurs idées. 

L'Empereur et vous, Messieurs, vous le sentez également; aussi en distribuant des 
récompenses à ceux qui achèvent notre initiation à la connaissance d'un passé loin- 
tain dont sont sortis les temps où nous vivons, accomplissez-vous une œuvre à la 
fois utile à la science et profitable à la nation. 



NOUVELLES ARCHÉOLOGIQUES 



Dans sa séance du 9 août, l'Académie des inscriptions a proposé, pour 
1863, les sujets de prix suivants : 

Prix ordinaire de l'Académie. — Retracer, d'après les monuments de 
tout genre, l'histoire des invasions des Gaulois en Orient; suivre jusqu'aux 
derniers vestiges qui subsistent de leurs établissements en Asie Mineure, 
de leur constitution autonome, de leur condition sous l'administration ro- 
maine, de leurs alliances avec les divers peuples qui les entouraient; 
comparer, pour les mœurs et les usages, les Galates avec les Gaulois de 
l'Occident. Ce prix est de 2,000 francs. 

Prix Bordin. — Examen des sources du Spéculum historiale de Vincent 
de Beauvais. 

Distinguer les portions du Spéculum qui ont été empruntées à des ou- 
vrages dont le texte original nous est parvenu. Signaler ce qui a été tiré 
d'ouvrages perdus ou inédits et ce qui est l'œuvre personnelle de Vincent 
de Beauvais. Ce prix est de 3,000 francs. 

— La Société des antiquaires de Picardie nous envoie les sujets suivants, 
mis au concours pour 1862 et 1863 : Prix de 500 francs. — Fondation 
Le Prince. — Concours de 1862. — Une médaille d'or de la valeur de 
500 fr. à l'auteur du meilleur Mémoire critique sur les statistiques archéo- 
logiques publiées jusqu'à ce jour, suivi d'un programme de statistique archéo- 
logique historique spécial à la province de Picardie. 

Concours de 1863. — Une médaille d'or de 500 fr. à l'auteur du meil- 
leur Mémoire sur un sujet d'histoire ou d'archéologie relatif à la province de 
Picardie. 

— Dans la dernière séance de la Société des antiquaires de France, ont été 
élus membres résidants : notre collaborateur M. Alexandre Bertrand et 
M. Louis Passy, ancien élève de l'École des chartes. 

— De nombreux débris d'antiquités ont été trouvés récemment dans 
l'île Tristan, près de Douarnenez, à la suite des travaux et des mouve- 
ments de terre qu'y poursuit M. Penanros, propriétaire de cette île. 

Des armes et des monnaies celtiques, de la plus helle conservation, for- 
ment comme le premier lot de ces antiquités. Viennent ensuite des sta- 
tuettes, des fibules, des monnaies et un magnifique bas-relief en hronze 
de l'époque romaine. Puis de nombreux débris de l'époque féodale avec 
des monnaies françaises et espagnoles de l'époque de la Ligue, parmi 
lesquelles deux pièces en argent aux initiales du cardinal de Bourbon, qui 
fut un instant acclamé par les ligueurs sous le titre de Charles X, roi de 
France et de Navarre. 

Les plus importants de ces objets ont été dessinés et feront l'objet d'une 
communication au congrès archéologique de Reims, réuni en ce moment 
sous la présidence de S. Em. le cardinal Gousset. 



BIBLIOGRAPHIE 



Der Apollon Stroganoff und der Apollon vom Belvédère, von Friedrich Wie- 
seler, — L'Apollon Stvoganoff et l'Apollon du Belvédère. Mémoire archéologique 
composé à l'occasion de la* fête anniversaire de Winckelmann, 1860, au nom de 
l'Institut archéologique de l'Université George-Auguste, par Frédéric Wieseler. 
Goettingue, 18G1. In-8°. 

L'attention des antiquaires a été ramenée dans ces derniers temps sur la 
célèbre statue de l'Apollon du Belvédère, depuis qu'un archéologue 
distingué, M. L. Stephani, l'a rapprochée d'une statuette en bronze ap- 
partenant à M. le comte Serge Stroganoff. M. Stephani a reconnu dans 
cette figurine un monument signalé jadis par le voyageur français Pou- 
queville, et qui avait été découvert en 1792 à Paramythia, près de Janina, 
avec quinze autres bronzes antiques. Pouqueville avait été frappé lui- 
même de l'analogie de l'aspect de cette statuette avec l'Apollon du Belvé- 
dère. M. Stephani a mis cette ressemblance dans tout son jour, non pas 
quil faille admettre que l'un et l'autre monuments soient précisément la 
copie d'un même original, il y a entre eux des différences qui s'y oppo- 
sent; mais l'on peut admettre que la statue et la statuette sont la repro- 
duction d'un même type emprunté à quelque chef-d'œuvre de l'art grec. 
M. Stephani suppose que l'Apollon du Belvédère et l'Apollon Stroganoff 
représentaient l'Apollon Boëdromios. Un savant professeur de Goettingue, 
M. Wieseler, combat cette attribution et y voit plutôt l'Apollon Apotropaios. 
L'opinion longtemps accréditée que l'Apollon du Belvédère avait dû tenir 
originairement'un arc à la main, est aujourd'hui à peu près abandonnée. 
Tout donne à penser que le dieu qu'a voulu figurer l'artiste portait la tête 
de Méduse, non pas, comme le remarque M. Wieseler, pour détourner la 
contagion, mais pour combattre Ares ou Mars, personnification des effets 
pestilentiels. Le dieu a jeté ses armes, et il ne recourt plus qu'au terrible 
effet de la face de la Gorgone. Suivant M. Wieseler, nous aurions dans ces 
deux monuments à peu près une reproduction de la statue de Léocharès 
élevée à Athènes devant le temple d'Apollon Patroos de Délos. 

Nous engageons les antiquaires qui veulent se tenir au courant de cette 
intéressante question à prendre connaissance de l'article de M. Gerhard, 
publié dans les numéros 151-153 de Y Archeologischer Anzeiger, juillet à 
septembre 1861. 

Un éminent antiquaire français, M. le duc de Luynes, avait cru recon- 
naître dans la peau que porte l'Apollon Stroganoff, non un débris de la 
tête de Gorgone, mais un fragment de la peau du sylène Marsyas. M. Wie- 



BIBLIOGRAPHIE. 247 

seler, tout en reconnaissant ce qu'il y a de spécieux en faveur de cette 
idée, ne l'adopte pas cependant complètement; mais M. Gerhard nous 
montre que le caractère démoniaque de Marsyas justifierait l'emploi de 
cette peau comme épouvantai! dans un combat contre le génie de la con- 
tagion. A. M. 

Notice sur le temple des Druides d'Uzès, par V. de Baumefort. Lyon, 1861. In-8°. 

A peu de distance de la ville d'Uzès se trouve un monument apparte- 
nant à la catégorie de ceux qu'on désigne sous le nom de celtiques, et 
qui est appelé dans le pays Temple des Druides. M. de Baumefort nous donne 
une description intéressante de ce curieux dolmen. Il cherche à cette oc- 
casion à déterminer le véritable caractère des monuments de cette sorte, 
examine les différentes opinions qui ont été proposées et soutient, en s'ap- 
puyant sur des faits assez probants, que les dolmens avaient une destina- 
tion funéraire. Sa dissertation, accompagnée de planches, est courte mais 
substantielle, et devra être consultée par tous ceux qui s'occupent des mo- 
numents celtiques. 

La Bhagavad-Gîtâ ou le Chant du bienheureux, poème indien publié par l'Aca- 
démie de Stanislas, traduit par M. Emile Burnouf. Paris, B. Duprat, 1861. In-8°. 

Depuis que les recherches comparatives sur les mythes védiques et la 
religion grecque ont démontré l'origine commune des conceptions mytho- 
logiques des Aryas et des Hellènes, tout ce qui tend à populariser et à 
faciliter l'étude du brahmanisme et de la langue dans laquelle ses monu- 
ments littéraires ont été écrits, importe beaucoup à l'archéologie. Nous ne 
pouvons donc qu'applaudir cà la tentative d'un professeur de la Faculté des 
lettres de Nancy pour répandre la connaissance et le goût du sanscrit. 
Héritier d'un nom qui a conquis une belle place dans la philologie in- 
dienne, M. Emile Burnouf a entrepris de faire pénétrer chezle public lettré 
une science qui demeurait en France le patrimoine exclusif d'un très-petit 
nombre d'érudits de profession. Adoptant un système nouveau de tran- 
scription de l'alphabet devanagari, il n'exige pas tout d'abord de ceux qu'il 
initie à la connaissance du sanscrit la pratique de cet alphabet et de ses 
ligatures multipliées. Sa Méthode pour étudier la langue sanscrite, rédigée 
de concert avec M. Leupol, permet à tout Français de pénétrer sans peine 
dans cette magnifique grammaire, d'où découlent les grammaires de 
presque toutes les langues de l'Europe, tant mortes que vivantes; et, à part 
quelques imperfections, elle répond parfaitement aux besoins de notre 
enseignement classique. M. Emile Burnouf ne s'est pas borné là : il a voulu 
donner de plus un texte tout entier, transcrit d'après le même système 
adopté déjà dans sa Méthode, et accompagné d'une version fidèle qui per- 
met au lecteur de suivre mot par mot la parole du chantre indien. Il a 
choisi fort à propos le célèbre épisode de la Bhagavad-Gîtfi, qui, comme 



248 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

il le dit justement, contient l'essence môme delà philosophie brahmanique, 
et nous fait entrer de plain-pied dans la connaissance de l'Inde. Nous re- 
commandons à tous les amis des lettres savantes la traduction de M. Emile 
Burnouf, qui met à la disposition des personnes vouées à l'étude des my- 
thologies comparées de précieux documents. A. M. 

Études sur la géographie ancienne appliquées au département de l'Aube, 
par M. Boutiot. Paris, Techener, 1861. In-8, avec une carte. 

Voici un bon travail qui prendra place à côté de ceux, déjà fort nom- 
breux, dont nos départements sont l'objet. M. Boutiot ne se borne pas à 
rechercher les localités antiques, à en suivre les noms dans leurs trans- 
formations successives, à déterminer l'étendue des anciens pagi con- 
tenus dans le département de l'Aube, il met encore en rapport ses divi- 
sions avec l'état physique du pays, exposé dans quelques pages substantielles. 
Il esquisse l'histoire de la partie de la Champagne répondant à ce dépar- 
tement, nous indique ses monuments et signale tous les vestiges de l'époque 
gauloise et du moyen âge. 

Quoique son mémoire ne renferme que 180 pages, on y trouve des dé- 
tails nombreux, semés de quelques vues originales, dénotant chez l'auteur 
une bonne méthode philologique et des recherches solides. Ces Études sont 
assurément un document d'une grande valeur pour la géographie ancienne 
de la France ; elles peuvent, dès aujourd'hui, être regardées comme un 
chapitre achevé du grand ouvrage qu'élèvent, assises par assises, les sa- 
vants de nos départements. A. M. 



ERRATUM. — Au Numéro d'août 1861, p. 117, 1. 25 : au lieu de Q- N\ lisez C" N* 




'.JETTE DE BASALTf'. VRRT r.DNSRRVRF AI! MlïCFF 



LETTRE A M. AUGUSTE MARIETTE 



sur; QUELQUES 



MONUMENTS RELATIFS AUX HYQS'OS 



OU ANTERIEURS A LEUR DOMINATION 



Mon cher collègue, 

Les nouvelles découvertes dont vous avez rendu compte dans une 
lettre adressée du Sérapéum de Memphis, le 20 février, à M. Alfred 
Maury (1), sont venues confirmer par de plus récentes observations 
les résultats que vous aviez pressentis (2) relativement à l'âge des 
deux grands sphinx de granit rose du musée du Louvre. Ces résultats 
reposent en effet, ainsi que vous le supposiez, sur la constatation du 
martelage de légendes royales antérieures à celles de la dix-neuvième 
dynastie qu'ils portent aujourd'hui (3). 

L'examen attentif que M. le vicomte de Rougéfit avec moi des in- 
scriptions du colosse dit de Ramsés II (4) ne fut pas aussi décisif 
pour ce monument, en ce sens que nous ne parvînmes pas à y recon- 
naître d'abord la présence d'un martelage; mais le style archaïque de 
cette belle sculpture, si bien caractérisé et si différent de celui des 
admirables statues de la dix-neuvième dynastie que possède le musée 
de Turin, a suffi pour faire penser depuis longtemps à notre 



(1) Revue archéologique, t. III, 1861, p. 337. 

(2) Revue archéologique, t. III, 1861, p. 98. * 

(3) Revue archéologique, t. III, 1861, p. 2/i9. 

(/i) A. 20, de la Notice des monuments exposes dans la galerie d'antiquités égyp- 
tiennes [salle du rez-de-chaussée) au musée du Louvre, par Emmanuel do Rougé; 
n" 27'i, do l'inventaire de la collection Drovetti. 

IV. — Octobre I8CI. il 



250 



REVUE ARCHEOLOGIQUE. 



savant maître qu'il pouvait appartenir aussi à une époque antérieure 
aux rois pasteurs (I). Quant à moi, je ne conservais aucun doute à 
cet égard, et j'en étais si convaincu que je recommençai plusieurs 
fois le mémo examen, dans l'espérance toujours déçue de découvrir 
quelques traces de martelage. Je croyais donc que ce témoignage irré- 
cusable de son antiquité n'existait pas, quand un hasard heureux me 
l'a fait découvrir: je m'avisai un jour de passer la main sur le champ 
des légendes profondément gravées de Ramsès, et le toucher me révéla 
de suite ce qui avait échappé à nos yeux. 

Je reconnus en effet de cette manière, et avec la plus grande faci- 
lité, une différence de plan bien marquée entre les diverses parties 
des légendes, différence que le poli presque égal des surfaces et l'é- 
clairage du monument empêchent de distinguer autrement. Je fis 
alors une empreinte qui ne me laissa plus la moindre incertitude, les 
traces du martelage étant parfaitement apparentes par une sorte de 
pointillage irrégulier dans les parties surbaissées. Voici comment 
ce martelage se présente sur les côtés du trône: 




La place qu'il occupe n'est pas, il est vrai, celle d'une légenderoyale, 
car un grand nombre d'autres statues portent à cet endroit un orne- 
ment symbolique, ordinairement le sam T combiné avec les plantes 



;i) Revue archéologique, t. III, 1861, p. 249. 



LETTRE A M. AUG. MARIETTE. 2ol 

des deux régions ^ et JT, et je ne suis pas sûr qu'on connaisse 

un seul exemple de légendes royales inscrites ainsi à la partie infé- 
rieure du trône d'une statue, si ce n'est quand elle est combinée avec 
les signes dont je viens de parler. Quoiqu'il en soit, la question 
n'est pas là : il suffisait de constater un martelage sous les légendes 
actuelles pour acquérir la cerlitude que ces légendes sont postérieu- 
res à la sculpture, et être en droit de restituer le monument à l'épo- 
que qu'accuse son style, c'est-à-dire à la douzième dynastie. 

Le fragment de statue que vous avez découvert à Tell-Mokdam, 
sur lequel un roi pasteur a fait inscrire son nom de chaque côté des 
pieds, nous prouve du reste que les Hyq-s-os n'étaient pas si difficiles 
que les pharaons pour le choix de la place où ils gravaient leurs car- 
touches; il serait donc possible à la rigueur que notre monolithe, 
comme tant d'autres, n'ait jamais été décoré de la légende du roi 
qu'il représentait, et que l'un de ces usurpateurs se soit contenté 
de mettre son nom dai^s le carré laissé sans décoration de chaque 
côté du trône. Ceci n'est qu'une conjecture à laquelle je n'attache au- 
cune importance, mais qui ne change rien au fait établi : celui de 
l'existence d'un martelage sous les inscriptions actuelles. 

Quant aux légendes inscrites par derrière, elles sont disposées en 
quatre colonnes verticales, comme celles qui décorent le dossier du 
trône de la statue de Ra-s-mem/-ka (I), et ne contiennent de même 
que des répétitions des noms et des titres de Ramsès II. 

On y remarque, dans la partie inférieure des deux colonnes laté- 
rales, une différence de plan qu'on n'a pas cherché à dissimuler et 
qui les met en retraite d'un centimètre. S'il n'y a pas eu là d'autres 
inscriptions, ce fait prouve au moins que le colosse n'a pas été 
destiné à recevoir celles dont" il est décoré aujourd'hui. 

Un point reste plus embarrassant au premier abord; mais un exa- 
men attentif du monument fait disparaître toute difficulté : le prénom 
de Ramsès est encore gravé sur la ceinture dans un cartouche qui 
n'a certainement jamais contenu d'autres caractères; or comment 
admettre que le sculpteur égyptien qui fit cette belle ligure aurait 
gravé sur la ceinture l'encadrement d'un cartouche sans y inscrire 
le nom du souverain qu'il représentait? Ce n'est guère possible. Si 
l'on compare eneffet la décoration de cette ceinture au travail du col- 



(1) Revue archéologique, t. III, 1SG1, p. 10i>. 



252 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

lier,on ne tarde pas à s'apercevoir qu'elle est exécutée d'une manière 
beaucoup plus grossière et qu'elle a certainement été faite en même 
temps que le cartouche lui-même par le lapidaire qui grava sur toutes 
les autres parties du monument les profondes légendes deRamsès II. 
Il ne reste donc aucune incertitude sur l'antériorité de la sculpture 
quant aux légendes actuelles, et si cette statue ne porte pas la trace 
du passage des Pasteurs d'une manière plus évidente que notre se- 
cond grand sphinx (dit de Ramsès II), on est du moins en droit, à 
l'aide de vos observations, de la restituer également à l'ancien em- 
pire. 

Ce monument n'est du reste pas le seul qui se trouve dans ce cas 
au musée du Louvre: les jambes d'une statue colossale de brèche 
rose (1), dont le socle, orné d'une série de noms de peuples vaincus, 
porte à la partie supérieure la légende d'Aménophis III, présentent 
les mêmes indices. On y reconnaît facilement que la surface de la 
pierre couverte par les noms et les titres royaux a été aussi surbaissée 
pour faire disparaître une inscription antérieure, et n'est pas polie 
comme les autres parties de ce beau fragment, dont le style dénote 
encore l'art des anciennes dynasties. Les noms des peuples vaincus, 
accompagnésde figures de prisonniers africains qui entourent la base, 
me paraissent avoir été gravés antérieurement à la légende royale d'A- 
ménophis, et pourront aider à retrouver lenom du pharaon leur con- 
quérant, que représentait le colosse, si l'on rencontre sur un autre 
monument la même liste de conquêtes attribuée à un roi antérieur à 
la dix-huitième dynastie. On sait en effet que sous lerégne d'Améno- 
phis III, les possessions de l'Egypte s'étendaient en Asie jusqu'à la 
Mésopotamie, et que ce pharaon, qui ne fit qu'une seule expédition 
militaire de peu d'importance en Afrique, conserva les conquêtes 
de ses prédécesseurs sans les augmenter (2); tandis que les rois de la 
douzième dynastie firent de nombreuses expéditions en Ethiopie, où 
ils remportèrent de grandes victoires, d-jns un temps où les armes 
égyptiennes n'avaient pas encore franc i le mont Sinaï. 

Une autre observation qui n'est peut-être pas sans intérêt, c'est 
que si les Pasteurs ont eu assez de tolérance pour respecter l'effigie 
des pharaons leurs prédécesseurs, je crois que les Égyptiens, de leur 
côté, ont eu assez d'impartialité pour consigner et reconnaître dans 



(1) A. 18 du livret, n° 3831 de la collection Sait; ce beau fragment doit provenir 
du môme colosse que la tête/A. 19, n° 3826 de la même collection. 

(2) Brugsch, Histoire d'Egypte, p. 11"). 



LETTRE A M. AUG. MARIETTE. 



253 



leur histoire la domination réelle de ces usurpateurs : Manéthon, qui 
n'a fait que des extraits des listes chronologiques égyptiennes, en 
donne la preuve en mentionnant les noms de leurs six premiers 
rois : 



Joseph, c. A pion. 



Joseph, arm. 



1. Ed&orctç, 19 ans. Silitis, 15 ans (1. 19). 

2. Btjuv, 44 ans. j Banon, 43 ans (1. 44). 

3. 'Aizayy&ç, 36 ans 7 m. I Apachnan, 30 ans 7 m. 

4. "Atuo^iç, 61 ans. I Aphôsis, 61 ans. 

5. "Awa;, 50 ans 1 m. ! Anan, 50 ans 1 m. 

6. "Affffiç, 49 ans 2 m. ' Âseth, 49 ans 2 m. 



A 


FRICANUS 




SaÎTSç, 




19 ans 


Bvwv, 




44 ans 


lla/và/, 




61 ans 


Sraôcv, 




50 ans 


Ao/./r,:. 




49 ans 


"Açoêiç, 




61 ans 



Brugsch a bien remarqué dans son Histoire d'Egypte que cette liste, 
d'après l'assertion formelle de Flavius Josèphe (1), ne pouvait se rap- 
porter qu'aux premiers rois pasteurs, et conséquemment que le roi 
Apepï, contemporain du pharaon Tâ-ââ-qen (Râ-s-qenen) et dernier 
de leur race, d'après le papyrus Sallier. devait répondre au dernier 
des trente-trois Hyq-s'osqui les suivirent. Il est probable cependant 
que l'Apophis, Aphôsis ou Aphôbis de cette triple liste n'est que la 
transcription plus ou moins exacte de ce nom, quia pu être porté par 
plusieurs de ces usurpateurs. On remarque en effet que l'Africain 
place Aphôbis au dernier rang, et cela peut-être seulement parce qu'il 
savait que le dernier des rois pasteurs était un Apepi; car il est évident, 
d'après la durée de son règne (61 ans), qu'il répond à Apôphis ou 
Aphôsis des deux versions de Josèphe, que Staan, auquel le même au- 
teur attribue 50 ans, doit répondre à l'Annasou Anan de Josèphe qui 
régna le même temps, et par suite. Archlès à Assis ou Aseth, auquel 
Josèphe assigne 49 ans et deux mois. Cette concordance une fois éta- 
blie dans le:, listes, on observera que les quatre derniers noms de celle 
de Josèphe, qui'doit être la plus exacte puisqu'elle est la plus an- 
cienne, commencent par un A, comme celui d'Apépï. 

Or le fragment n° 112 du canon hiératique de Turin porte le com- 
mencement de trois cartouches qui présentent la même particularité : 



(1) Kai o'jto'. [ièv ï\ èv aOioï; i^z'/rfir,?™ nçiïnoi àv/yt-zz, 7ïoXep.ouvreç àv. koî 
noBoimeç [i.à/>,ov ■:•?,: AiyOTrtou È^âpa'. ttjv pîÇav, (Jos. c. Ap., lib. I, cap. 14.) 



254 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

de plus, l'A initial de deux d'entre eux est précisément le même que 




celui du nom d'Apepï, c'est-à-dire la transcription hiératique du 
groupe ï 3}, qu'on ne trouve en tète d'aucun autre cartouche 
connu, et cet A, ainsi écrit, est suivi des restes d'un caractère dans 
lequel on reconnaît un H, P; enfin, le premier nom peut se lire 
An-nub et présente beaucoup de ressemblance avec l'Annas ou Anan 
de Josèphe. Ces différentes raisons me donnent la conviction que ces 
trois noms étaient ceux de trois rois pasteurs, et il me paraît permis, 
je le répète, d'en tirer cette déduction que les Hyq-s'os, bien qu'usur- 
pateurs et détestés des Égyptiens, ont figuré dans leurs listes chro- 
nologiques officielles comme dans celles de Manéthon, et que les his- 
toriens nationaux ont considéré leur domination comme trop impor- 
tante pour pouvoir la passer sous silence. Je dois dire cependant que 

ces trois noms sont précédés des restes du titre i&, tandis que 

le nom d'Apepa ou Apepï dans les légendes des monuments de Ta- 
nis (1) ne se rencontre que dans le second cartouche, celui du nom 

propre, précédé régulièrement de l'épithète 4»^ si-r.\, fils du so- 



leil. Ce fait n'est pas, il est vrai, un obstacle à l'attribution que je pro- 
pose; au contraire, il est très-probable que les premiers rois pasteurs, 



(1) Brugsch, en parlant de la statue de Rà-s-menx-ka vue par Burton, et trompé 
par les légendes qui y ont été gravées postérieurement, commet, dans son Histoire 
d'Ëçjijptc, un singulier anachronisme; il dit que cette statue représente Ramsès II, 
et porte sur l'épaule la légende d'Apophis, sans observer que ce dernier est de beau- 
coup antérieur aux Ramsès. 



LETTRE A M. AUG. MARIETTE. 



255 



si tant est qu'ils aient adopté, comme les derniers, l'usage de l'écri- 
ture égyptienne, n'ont pas eu de prénoms royaux, et, conséquem- 
ment, qu'ils ont inscrit simplement leur nom propre dans un seul 

cartouche,précédé du groupe tart, de même que les pharaons des 

plus anciennes dynasties. 

Si nous essayons maintenant de faire concorder notre fragment 
hiératique avec les noms des six premiers Hyq-s'os que nous donnent 
les listes manéthoniennes, nous trouvons d'abord que les deux Ap.... 
peuvent très-bien répondre aux Apachnas ou Apachnan et Apôphis 
ou Aphôsis de Josèphc, Pachnan et Aphôbis de l'Africain ; mais leur 
prédécesseur immédiat, Béôn, Banon ou Bnôn, ne paraîtrait pas 
répondre à l'An-nub du papyrus, si la version arménienne de Josè- 
phe ne nous avait conservé dans une annotation marginale la leçon 
Anon (1), qui se rapproche beaucoup plus d'An-nub. Voici donc la 
concordance et les rectifications que je propose pour ces listes : 





Joseph, c. Apion. 
. . . lâ).axi;. 19 ans. — 


Joseph. 
Silitis, 

Canon (1. anon) 

Apachnan, 

Aphôsis, 

An an, 

Ascth, 


ARM. 

15 ans (1.19). 
43 - (1.44). 

30 — 7 mois 

61 — — 

50 — 1 — 
40— 2- 


1. 

2. 

3. 

6. 

4. 
5. 


Africanus. 
Sorf'T>iç, 19 ans 


(Fragm. n" 112.) 




• trJr^l 1 Av**«A Br,wv, 44 — — 


livwv, 44 — 






■ **(ta 


\ g A7t7./_va; 30 — 7 m. 


lia/viv, 61 — 
(i."30 — ) ? 






■i»rja 


B "Araixpiç, 01 — — 
"Avva;, 50 — 1 in. 


"Açoêiç, 01 — 

Sraav, 50 — 
"ApxXYiç, 49 — 



De celle manière la durée du règne de chacun de ces rois est à peu 
près la môme dans les trois listes, excepté celle du Pachnan de l'Afri- 
cain, pour laquelle le chiffre 61 est prouvé fautif par les deux listes de 
Josèphc, tandis que les deux premiers de la version arménienne 
sont corrigés par celle de l'Africain, ainsi qu'on s'accorde à le recon- 
naître aujourd'hui (3) . 



(1) Bunsen, Egypfs place inuniversal history, vol. I, p. 645, note II 

(2) Apap-àn/?, suivant M. Brugsch, 

(3) Voir Lepsius, Kœnigsbuch; Brugsch, Ilist. d'Egypte, etc. 



256 



REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 



Un autre fragment du canonhiératique, n° 150, présente, comme le 

monolithe de Tell-Mokdam, le nom de Set ou Sutekh dans un car- 
touche royal (1). Ce fragment porte les restes de quatre noms; mais 
il n'est pas possible de le placer immédiatement après celui dont 
uous venons de parler; car l'écriture est moins grosse et moins écar- 
tée, ce qui semble indiquer qu'il provient d'une autre colonne du 
manuscrit. Les cartouches qu'il contient appartiennent-ils aussi à la 
série des rois pasteurs ? C'est ce que rien ne prouve jusqu'ici ; mais 
la présence du nom de Set eu tète de l'un d'eux pourrait le faire 
penser. On peut admettre cependant que le nom de Set, qui figure 
parmi ceux des dieux dynastes (fragment n° 2), a pu entrer dans la 
composition du cartouche d'un roi antérieur aux Pasteurs. La place 
du fragment n° 150 reste donc encore incertaine, et je ne tirerai au- 
cune conséquence du fait, que je signale seulement à votre attention, 
considérant comme beaucoup plus probable l'attribution que je pro- 
pose pour le fragment n° 112. 

Je vous rappellerai à cette occasion un monument sur lequel je 
crois reconnaître un autre exemple de l'emploi du nom de Set ou 
Sutekh dans un cartouche royal : c'est un petit lion de granit gris 




trouvé dans les matériaux d'une muraille à Bagdad et appartenant à 



(1) Je ne puis pas admettre la distinction que vous semblez établir {Revue archéo- 
logique, t. III, 1861, p. 100) entre les signes fl et hL pour exprimer les noms de 



Set et de Sutekh, ce dernier étant toujours écrit 



dans le Traité de 



KamsesIJ, avec le prince des Héthicns. (Lepsius, Denkni., III, 146.] 



LETTRE A M. AUG. MARIETTE. 



M. Saint-Sauveur. La légende verticale, malheureusement fruste, 




qu'il porte sur la poitrine, me paraît, d'après le moulage que 



11 



nm 



vous en avez fait taire au Louvre, devoir se lire ainsi 



NTK NWR RÂ.-ST-XJ !!- Le llifll bon Rd-Set-Nub. 

La sculpture rappelle bien un style antique, niais elle est négligée 
et même assez grossière. La tète de l'animal, un peu endommagée, a 
été retravaillée par une main maladroite, ce qui la rend trop petite 
pour le corps ; cependant ce qui reste de la crinière est identiquement 
disposé comme celle des lions androcéphales que vous avez décou- 
verts à San; mais malgré cette ressemblance, il faut remarquer que 
celui-ci ne peut pas avoir eu primitivement, comme eux, une face 
humaine. Néanmoins des analogies d'ensemble, jointes à la présence 

du signe TL dans le cartouche, à l'emploi du titre "] î ntr nwr, 

dieu bon, que les Pasteurs semblent s'être particulièrement appro- 
prié, et entin la provenance de ce monument, me font penser que 
le nom royal qu'il porte peutavoir appartenu à l'un (]e^ Hyq-s'os, el 
que sa petite dimension a permis à quelque Asiatique de trans- 
porter dans l'Irak-Arabie ce témoignage de la longue domination des 
usurpateurs ; lorsqu'ils furent expulsés d'Égj pte. 



258 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Mais il résulte aussi do vos observations que, si le dernier de ces 
rois fut repoussé en Asie quand les souverains légitimes rentrèrent 
en possession d'Àvaris, il laissa derrière lui une nombreuse popula- 
tion agricole qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans cette localité, 
sans mélange avec la race égyptienne. Cette population dut conser- 
ver, au moins pendant un certain temps, le culte particulier du dieu 
Sutekh, qui paraît avoir été assimilé sous la dix-huitième dynastie, 
ens'introduisanldans la religion égyptienne, à celui de Set ou. Typhon, 
frère et ennemi d'Osiris, dieu de la force et de la violence; or, si l'on 
considère que le nom de ce dieu fut choisi par les premiers rois de la 
dix-neuvième dynastie pour former le nom propre des Séti, et qu'il 
fut ensuite martelé (1) avec acharnement partout où on put le ren- 
contrer, il semble résulter de là l'indication de faits importants; il se 
peut en effet que ces changements religieux n'aient pas eu d'autres 
causes que des revirements politiques dont les monuments pourront 
nous donner un jour l'explication. 

Il me reste pour terminer ces quelques notes à vous communiquer 
une observation qui ne m'appartient pas en propre, mais que j'em- 
prunte à M. de Rougé, dont vous connaissez comme moi le tact et la 
sagacité arebéologiques. C'est qu'un magnifique fragment de statuette 
royale de basalte vert, dont je joins ici la représentation (2), porte tous 
les caractères de race que vous avez reconnus dans la tète des quatre 
sphinx ou plutôt lions à face humaine que vous attribuez aux Pasteurs 
et dont vous avez donné le dessin. Les yeux sont petits comparative- 
ment au type égyptien, le nez est vigoureux et arqué en même temps 
que plat (ce sont les expressions mêmes dont vous vous servez en 
décrivant les monuments dont je viens de parler), les joues sont 
osseuses et les muscles de la bouche fortement marqués, les lèvres 
sont assez épaisses et les coins n'en sont pas relevés; le menton, mal- 
heureusement brisé, paraît avoir été saillant; l'ensemble du visage 
enfin présente un caractère remarquable de rudesse. Ici cependant, 
comme dans les sphinx de San, le corps annonce un travail pure- 
menl égyptien et du plus bel art : les proportions sont élégantes et 
parfaites. Le personnnage ainsi représenté porte la coiffure égyp- 
tienne habituelle et l'urœus ro\a!sur le front; il est vêtu d'une schenti 
finement plissée, et un poignard dont le manche a la forme d'une 
tête d'épervier est passé dans sa ceinture. Le support réservé parder- 

(1) On n'a malheureusement pas encore pu déterminer l'époque précise où cette 
proscription eut lieu, mais on l'observe le plus souvent sur les monuments de la 
dix-neuvième dynastie. 

(2) Voyez les planches XVI et XVII. 



LETTRE A M. AUG. MARIETTE. 



2o9 



hère n'a malheureusement jamais reçu d'inscription gravée, et à 
part le style, qui rappelle pour le corps les plus belles sculptures de 
l'ancien empire, rien ne peut nous indiquer l'âge de ce fragment. 
Seraît-ce encore un portrait d'un des Hyq-s'os? C'est ce que de nou- 
velles découvertes viendront peut-être établir, si elles confirment 
vos conjectures relatives aux quatre sphinx de San ; car il est évident 
qu'il appartient au même art et reproduit les traits de la même race 
que ces précieux monuments. 
Veuillez agréer, etc. 

T. Devéria. 

16 avril 1861. 



NOTE ADDITIONNELLE 

Depuis que cette lettre est sous presse, M. Mariette, de retour en 
France, a bien voulu me communiquer et m'autoriser à publier les 
légendes qu'un roi pasteur fit graver sur la base et de chaque côté 
des pieds du colosse dont il a découvert la partie inférieure à Tell- 
Mokdam (1). 



tT 

ix 




A 



Ces légendes, que je reproduis en marge, 
sont intérersantes sous plusieurs rapports; 
elles se lisent : Le dieu bon, étoile des deux 
mondes, Sulekli-...lï, aimé de [Sutekh] sei- 
gneur d'Hà-udr (Avaris), et nous donnent : 
1° la connaissance d'un nouveau titre officiel 
adopté par un Hyq-s'os, celui d'étoile des 
deux mondes; 2° la qualification de fils du 
soleil, au-dessus du cartouche nom-propre, 
qui suppose dans une légende royale com- 
plète le groupe du roseau et de l'abeille 
précédant un cartouche-prénom, et ceci uent 
à l'appui de ce que j'ai dit relativement au 
fragment n° 112 du canon hiératique de Tu- 
rin; 3° le nom d'un roi pasteur, nom mal- 
heureusement fort mutilé quoiqu'il n'ait 
pas été martelé, et en tête duquel on peut 
encore distinguer l'hiéroglyphe du dieu Su- 
tekh, dieu des Hyq-s'os et de leur ville 




(1) Voyez la Revue archéologique, t. III, année 1861, p. 337, Lettre à M. Maury, 



2(50 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

d'Avaris. Je rappellerai, d'après les observations de notre habile 
explorateur, que le style de la sculpture appartient à la douzième 
ou à la treizième dynastie, que la légende primitive du roi qu'elle 
représentait a été soigneusement elîacée sur le devant du trône, de 
chaque côté des jambes, quand on a gravé sur la base, au simple 
trait et sans profondeur, celles du roi pasteur, et enfin, que le dos 
et les deux côtés du siège, dans 'les parties que n'occupait pas le 
groupe symbolique du Sam et des plantes des deux régions, ont été 
couverts postérieurement de grands caractères hiéroglyphiques 
contenant le nom et les titres du roi Ménéptah I er . 

On retrouve donc encore ici les mêmes usurpations que sur le 
grand sphinx du Louvre et les monuments de San, c'est-à-dire 
d'abord celle d'un Hyq-s'os, puis celle d'un pharaon égyptien de 
la dix-neuvième dynastie (1). 

Le soin qu'on a mis à faire disparaître sur le monolithe la légende 
primitive a appelé de nouveau notre attention [sur la statue dite de 
Ramsès II, et mon savant collègue m'a fait observer sur le devant 
du trône et sur la base, de chaque côté des pieds, des traces presque 
imperceptibles, mais qui existent en réalité: il n'y a donc plus le 
moindre doute sur l'époque véritable de ce beau monument et les 
usurpations successives dont il fut l'objet. Il devient de plus très- 
probable, par la comparaison des deux statues, que le groupe sym- 
bolique respecté par Ménéptah I er , sur les côtés du siège du colosse 
de Tell-Mokdam, a été effacé sur celui du Louvre par le roi Ramsès 11. 
dans le simple but de donner plus de développement aux titres 
royaux qu'il lit inscrire ainsi en surcharge. 

M. Mariette m'a également signalé, sur la base du grand sphinx 
dont je vien3 déparier (A. 23 du catalogue), de chaque côté du 
corps dé l'animal symbolique, des restes d'inscriptions martelées 
qui avaient échappé à mon attention, el en réunissant nos efforts, 
nous sommes parvenus à déchiffrer quelques-uns des signes qui 
composaient celle du côté droit; ils sont disposés comme ci-contre 
et formaient une légende royale dans laquelle on peut reconnaître 



(1) Il résulte d'observations récemment faites au musée de Turin par M. A. de 
Longpérier, que les légendes de plusieurs statues de cette belle collection peuvent 
aussi avoir subi des changements analogues. Mais il est à remarquer qu'on n'a pas 
encore trouvé une seule légende royale de la dix-huitième dynastie gravée c:i sur- 
charge sur celle d'.m roi pasteur. 



LF.TTRF. A H. AUG. MARIETTE. 



261 




lu roseau et de l'abeille au-dessus de celui du vautour 
et de l'urasus qui était suivi d'un titre particulier, 
et d'un cartouche dans lequel se trouve un P hiéro- 
glyphique assez bien marqué, précisément à la place 
qu'il occuperait dans le nom d'Apepï. Il serait inté- 
ressant de pouvoir constater que cette légende, en 
tête de laquelle on trouve, comme je l'ai dit', le 
groupe du roseau et-de l'abeille, de même que devant 
les noms du fragment du canon de Turin que j'ai 
cité plus haut, était bien aussi celle d'un Hyq-s'os. 
Malheureusement, son état de dégradation nous met 
dans l'impossibilité d'en acquérir la certitude. J'ai cru 
néanmoins devoir ajouter ici ces nouvelles indications, 
car ce n'est qu'en groupant des observations de ce 
genre et en les comparant entre elles qu'on pourra 
arriver à éclaircir un point de l'histoire qui semblait, 
avant les dernières découvertes de M. Mariette, être 
voué pour toujours à l'obscurité. 



H. 



UN CÉRAMISTE ARVEME 



On ne peut guère douter que l'art céramique se soit développé en 
Gaule sous des influences étrangères : non-seulement ce sont des 
produits étrangers qui ont d'abord servi de modèles à nos plasticiens, 
mais le nom des artistes eux-mêmes indique le plus souvent une ori- 
gine étrangère. Il en est cependant de Gaulois et bien Gaulois : ce 
sont probablement ceux des céramistes qui ont imprimé aux figurines 
exbumées de notre sol ce caractère original et barbare que nous 
leur connaissons. L'un d'eux a pris soin de nous apprendre qu'il était 
Arverne, et sa marque mérite assurément d'être reproduite. 




Elle est doublement curieuse : non-seulement on y lit clairement 
NATTI ARYE. M. (Natti arverni manu), mais le nom (ce qui est une 
nouveauté) est placé sur le petit disque qui cacbe dans les bustes la 
partie attachée au piédouche servant de support. Cette fantaisie est 



UN CÉRAMISTE ARVERNE. 263 

jusqu'ici unique chez nos iïgurisîes. Elle est toutefois beaucoup moins 
précieuse pour nous que celle quia poussé l'artiste à nous apprendre 
qu'il était Arverne. 

Certainement on ne pouvait douter que plusieurs figuristes eussent 
été longtemps fixés clans la Gaule cenlrale, à supposer qu'ils n'en fus- 
sent pas originaires: ainsi, PISTILLUS a dû appartenir aux Éduens, 
PESTIKA aux Bituriges, SACRILLOS à la contrée qui répond au dé- 
parlement de l'Allier; mais cette opinion n'était fondée que sur 
le grand nombre de pièces signées de ces noms et découvertes dans 
des localités appartenant aux peuples dont nous venons de parler. 
Nattus nous donne un renseignement plus précis. Il nous apprend 
qu'il élait Arverne et semble s'en faire gloire. 

Il ne paraît pas toutefois avoir toujours ajouté celte épilhète à son 
nom. Sur quelques pièces on lit simplement Natti forma. D'autres 
fois, au lieu d'imprimer sa marque avec une estampille, il nous donne 
sa signature autographe. 




Cette signature se trouve sur l'une des pièces d'un moule de Vénus 
de notre cabinet. 

Plusieurs fragments de lampes, en terre blanche et moulée, por- 
tent aussi, sur la partie extérieure du fond, la légende circulaire 
NATTVSF. 

Nous supposons volontiers que toutes ces marques appartiennent 
au môme personnage. 

Il paraît cependant que le nom de Nattus n'était pas l'are, et à la 
rigueur ce pourraient être des homonymes. 

Nous retrouvons en effet un autre Nattus évidemment distinct du 



-2(j\ REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

premier, cl qui signe C. NATTVS XANTVS, ainsi qu'on le voit sut 
un fragment de vase rouge que nous reproduisons ici. 




Ce nom de Xantus peut nous faire supposer que celui-ci avai 
une origine grecque et n'était pas Arverne, ni même Gaulois comme 
le céramiste qui ne signait peut-être de son titre d'Arverne que pour 
se distinguer de ceux qui portaient le même nom que lui. Quoi qu'il 
en soil, nous regardons comme une bonne fortune d'avoir mis la 
main sur la marque de Nattus l'Arverne, et nous sommes heureux 
de communiquer noire petite trouvaille aux lecteurs de la Revue. 

Edmond Tidot. 



NOTE 

SUR LA 

BATAILLE LIVRÉE PAR LABIENUS 

SOUS LES MURS DE PARIS (1) 



J'interviens dans le débat soulevé au sein de l'Académie par le 
dissentiment de deux de nos confrères au sujet d'un récit qui nous 
intéresse extrêmement, puisqu'il ne s'agit de rien moins que du 
combat livré sous les murs de Paris par le plus célèbre des lieute- 
nants de Jules César, et dont l'issue contribua d'une manière efficace 
à faire cesser la résistance des Gaulois. M. de Saulcy, qui le premier 
avait saisi l'Académie de cette question toujours controversée, m'avait 
d'avance communiqué son explication des difficultés que présente le 
récit de César, et ses raisons m'avaient frappé comme extrêmement 
plausibles : c'est dire assez que je me présente dans l'arène afin 
d'appuyer sa manière de voir. Toutefois, si je n'avais qu'à opiner 
dans le même sens, je laisserais à notre confrère le soin de se défen- 
dre et je resterais spectateur du combat; mais j'ai un motif parti- 
culier pour intervenir. Il me semble que notre confrère a trop cru à 
la clarté et à la consistance du récit de César et, loin de partager 
cette confiance, je crois que le texte, tel qu'il nous est parvenu et 
quoiqu'il ne laisse soupçonner aucune trace de lacune, ne saurait 
donner à lui seul une explication satisfaisante de l'événement. Je 
me rends compte ainsi de l'état où les savants les plus illustres ont 
laissé la question, et je trouve tout naturel qu'aujourd'hui encore 

(1) Ce mémoire, que nous publions tel qu'il a été trouvé dans les papiers de M. Ch. 
Lenormant, a été écrit et lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, en jan- 
vier 1858. Par respect pour la mémoire de l'auteur, nous avons cru n'y devoir faire 
aucun changement. 

iv. 18 



266 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

deux critiques aussi exercés que M. Brunet de Presle et M. de 
Saulcy ne s'accordent pas sur l'interprétation d'un texte à l'occasion 
duquel nos deux grands géographes, Sanson et d'Anville, ont émis 
des opinions différentes. 

César raconte avec rapidité, et c'est, au point de vue de l'art 
d'écrire, un des mérites de ses admirables Commentaires ; mais 
celte rapidité empêche l'historien de fournir des explications de 
détail qui, aujourd'hui, sembleraient bien nécessaires. Néanmoins, 
quand César parle de ce qu'il a fait, les indications qu'il donne sont 
tellement précises qu'il suffit de la connaissance des lieux pour se 
retrouver parfaitement dans son récit. Mais il n'assistait pas à la 
bataille de Paris, et n'en avait connu les circonstances que par le 
rapport de Labienus. Les lieux qu'il avait vus, l'année précédente, 
lorsqu'il avait présidé dans Luièce même à une réunion des peuples 
de la Gaule, devaient être, il est vrai, assez présents à sa mémoire 
pour lui rendre facile l'intelligence des opérations de son lieutenant: 
mais sa propre renommée n'était pas directement en jeu: il s'agissait 
d'une victoire de Labienus, et l'historien avait moins de raisons que 
jamais pour accumuler les détails. Quoi qu'il en soit du motif, je m'at- 
tacherai à démontrer que l'intelligence de la bataille de Pans n'est 
si difficile que parce que le récit de César est incomplet et défec- 
tueux. Je marquerai, aulant que possible, les points où cet incon- 
vénient se fait sentir et je suppléerai, suivant ma manière de voir, 
à l'insuffisance et à l'obscurité du récit. 

Avant de commencer l'analyse du texte de César, je dois prévenir 
que je n'ai recherché ni relu aucun des travaux antérieurs sur la 
question. Je me borne à ce que j'ai entendu dans le sein de l'Aca- 
démie ainsi que tous nos confrères, et en me guidant d'après l'opi- 
nion qui me semble la plus probable, je m'efforce de faire jaillir la 
vérité soit des assertions, soit même des réticences de l'historien. 

César vient de raconter la défection des Éduens, après l'échec, mal 
dissimulé dans son récit, qu'il avait éprouvé devant Gergovie, le 
péril dans lequel l'a jeté un moment la destruction de Noviodunum, 
et son heureux passage de la Loire, dans la marche rapide qu'il fait 
pour rejoindre à Agedincum son lieutenant Labienus. 

Celui-ci ne s'était pas contenté de l'attendre dans cette dernière 
cité: accru des légions qui lui étaient arrivées de l'Italie, ne crai- 
gnant rien pour le moment de la Gaule Belgique, qui avait été 
domptée dans la campagne précédente, et comptant sans doute sur 
la fortune comme sur les talents de César, il avait voulu, avec les 
ressources dont il disposait, assurer aux Romains la possession du 



BATAILLE LIVRÉE PAR LABIENUS. 267 

nord-ouest de la Gaule. Il ne réussit pas dans cette entreprise; mais 
les circonstances qui le forcèrent d'y renoncer furent un bonheur 
pour César qui, affaibli par l'insuccès du siège de Gergovie et le sou- 
lèvement des Ëduens, eut la fortune de retrouver non loin de Sens 
les légions de Labienus, qu'une victoire venait de consoler d'avoir 
manqué une conquête. L'expédition de Labienus, expédition avortée 
mais couronnée par un combat illustre, fait l'objet du mémoire de 
M. de Saulcy et du présent examen. 

Labienus laisse dans Agedincum,à la garde de ses bagages, le ren- 
fort qu'il venait de recevoir de l'Italie, et se dirige avec quatre 
légions sur Lutèce. « C'est, dit César, un oppidum des Parmi, situé 
dans une île de la Seine. » Id est oppidum Parisiorum, positum in 
insula fluminis Sequanœ. Ainsi l'historien place Lutèce dans l'île 
même de la Cité. En soumettant ce renseignement au contrôle de 
nos observations sur les lieux choisis pour l'établissement des cités 
gauloises, nous arrivons à conclure que celle des Parisii n'avait pas 
toujours été placée dans l'île, et qu'originairement, suivant un usage 
de la nation qui n'a dû souffrir qu'un bien petitnombre d'exceptions, 
{'oppidum où les Parisii devaient avoir originairement fondé leur 
eapitale était situé sur la rive gauche du fleuve, au commet de la 
colline qui reçut le nom de Collis Lucotitius. Ainsi que le dé- 
montre l'autorité des auteurs et des médailles, Lutetia est la forme 
contracte du mot Lucotitia, analogue au nom même de la colline. 
J'en induis que d'abord les Parisii avaient placé le centre de leur 
cité sur la montagne Sainte -Geneviève, et que les besoins du 
commerce les déterminèrent plus tard à se transporter dans l'île 
de la Seine, qui dès lors vit substituer le nom de Lutetia, emprunté 
à la montagne voisine, à celui qu'elle avait d'abord porté. Il n'est 
pas impossible qu'une trace du premier nom de l'île se soit con- 
servée dans la Notice de l'empire, à l'endroit où il est question de 
la Classis Anderitianorum Parisiis. Dans cette hypothèse, ce nom 
auraitété celui à'Anderitum. Cependant, quoi qu'il en soit, les Parisii, 
en transportant peut-être longtemps avant les campagnes de César le 
centre de leur cité dans File de la Seine, n'avaient pas dû aban- 
donner complètement le premier oppidum; du moins on le vit 
reprendre une grande partie de son importance sous les Romains, et 
cela à tel point que le Parloir aux bourgeois, lieu sans doute tradi- 
tionnel de l'assemblée des Parisii, ne fut transporté qu'au quator- 
zième siècle de l'autre côté de la Seine, à portée de l'île où déjà 
César avait trouvé l'établissement de Lutetia. 

Cependant César, en indiquant la marche de Labienus depuis 



268 REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

Sens jusqu'à Paris, ne dit rien des obstacles qu'il avait dû rencontrer 
sur sa route, et particulièrement du passage des rivières. Sens étant 
située sur la rive droite de l'Yonne, ou le général romain avait 
suivi cette rive jusqu'à l'embouchure de ITonne dans la Seine, et 
alors, en continuant sa marche par le nord, il avait eu, avant d'ar- 
river à Paris, à franchir successivement la Seine et la Marne, ou il 
s'était transporté immédiatement au sud de l'Yonne et de la Seine. 
La facilité qu'il avait de traverser le premier de ces cours d'eau à 
Sens même, où sans doute la communication avec l'autre rive était 
établie au moyen d'un pont, et la certitude de ne rencontrer depuis 
là jusqu'à Paris aucune rivière aussi importante que la Seine et la 
Marne, dut lui faire préférer le second parti. Nous voyons en effet 
par la suite du récit que, lors de sa première attaque, Labienus était 
arrivé par la rive gauche de la Seine. 

M. de Saulcy suppose que l'existence d'un grand chemin gaulois 
d'Agedincum à Lutèce aura déterminé la direction suivie par La- 
bienus. Je suis loin, pour mon compte, de contester l'existence des 
grands chemins gaulois, antérieurs aux voies romaines, et qui 
souvent continuèrent d'être fréquentés indépendamment de ces 
voies. Notre confrère, M. Aug. Le Prévost, a développé, à l'occasion 
des grands chemins gaulois, des opinions dignes d'être prises en 
très-sérieuse considération. Mais s'il existait, comme il y a lieu de le 
présumer, avant la domination romaine, un grand chemin de Sens 
à Paris, ce chemin devait néce sairement passer par Melun, oppidum 
très-important des Senones; or, pour aller de Sens à Melun, il faut 
nécessairement passer la Seine à Montereau, et de Melun à Paris, la 
voie naturelle, et constamment suivie, est par la rive droite de la 
Seine. De cette remarque il faut conclure que si Labienus avait suivi 
dans sa première marche le grand chemin gaulois, il serait arrivé 
forcément par la rive droite de la Seine, ce qui n'eut pas lieu. 

En tout cas, soit que le général romain, profitant de la saison 
favorable et négligeant les chemins battus, ait suivi consomment la 
rive gauche de l'Yonne et de la Seine jusqu'à Paris, soit qu'après 
avoir traversé la Seine à Montereau, il l'ait repassée à Melun. afin 
de pouvoir attaquer les Parisii parle côté qu'il jugeait alors le plus 
favorable à son entreprise, la concision de César nous prive de tout 
moyen de décider la question, et cette concision implique l'omission 
du nom des cours d'eau que l'armée romaine avait eu à franchir sur 
l'une ou sur l'autre rive. Dans l'hypothèse d'une marche constante 
sur la rive gauche, le Loing présentait, à son embouchure dans la 
Seine, un obstacle assez considérable pour arrêter l'armée romaine. 



BATAILLE LIVRÉE PAR LABIENUS. 3(59 

si les Gaulois avaient voulu défendre l'autre bord. César, se bornant 
aux traits essentiels du récit, son silence sur les rivières traversées 
par l'armée romaine ne peut fournir, je le dis d'avance, aucun argu- 
ment plausible, lorsque d'ailleurs la direction suivie est assez clai- 
rement indiquée. Peu importe le volume de ces cours d'eau, si les 
Romains n'y ont pas rencontré une résistance digne de l'attention 
de l'historien. 

Les Gaulois ont connaissance de la marche de l'armée romaine; ils 
rassemblent à la hâte, mais en grand nombre, les contingents des 
cités voisines de Paris. Cujus adventu ab hostibus cognito magnœ 
ex ftnitimis civitatibus copiœ convenerunt. On choisit pour général 
en chef de cette confédération Camulogène, de la nation des Auler- 
ques, vieillard d'un âge très-avancé, mais consommé dans l'art de la 
guerre. Summa imperii transditur Camulogeno Aulerco, qui,prope 
confectus œtate, lamen propter singularem scientiam rei militarisa ad 
eum est honorem evocatus. A quelle tribu des Aulerques appartenait 
Camulogène? Était-il des Eburoviques, des Cenomani, des Diablintes 
ou des Brannovices? La proximité de Lutèce porterait à le faire 
considérer comme un Eburovique, et. à l'appui de cette conjecture,. 
je crois pouvoir citer le témoignage des monuments numismatiques. 
Guidé par des indications que je crois sûres, j'ai groupé autour 
de statères d'or qui, portant la légende LVCOTINNA, doivent 
être rangés à Lutèce, une série de pièces analogues en or, en argent 
et en bronze, que je rapporte aux Aulerques Eburoviques, aux 
Veliocasses, aux Meldi, aux Veromandui, et même à ceux des Se- 
nones, dont le centre était à Melodunum. Les Bellovaci, qui ne purent 
secourir à temps l'armée de Camulogène, ont aussi leurs pièces très- 
reconnaissables, et à celles-ci se rattache celle que je donne aux 
Vadecasses, tribu peu importante et qui dut, avec les Silvanectes. 
subir l'impulsion des Bellovaci. La confédération commandée par 
Camulogène se bornait-elle aux Parisii, Aulerci Eburovices, Velio- 
casses, Meldi, Veromandui, et à la partie révoltée des Senones? On 
peut le présumer, puisque cette confédération, limitée au nord par 
l'immobilité des Bellovaci, se composait de contingents rassemblés 
en hâte à la nouvelle de l'arrivée de Labienus. Du côté du sud, les 
Carnutes devaient être trop affaiblis par la destruction récente de 
Genabum; par conséquent, des Aulerques, situés au delà des Car- 
nutes, tels que les Cenomani ou les Diablintes, se rangeraient diffici- 
lement parmi les troupes rassemblées autour de Lutèce : à plus forte 
raison ne peut-il être question des Brannovices, dépendant des Éduens 
à l'époque de César, et que d'Anville place dans le diocèse de Mâcon. 



270 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

De tout cela, il faut conclure que Camulogène appartenait à la tribu 
des Eburoviques. 

César ne dit rien des premières opérations de ce général : s'il avait 
d'abord rassemblé des troupes à portée de sa patrie, la numismatique 
serait seule peut-être en état de nous le dire. En se réduisant aux 
Commentaires, on trouve d'abord Labienus arrivant sous les murs de 
Lutèce, et séparé par un marais de Camulogène, qui s'apprête à dé- 
fendre la capitale des Parisii. 

C'était le général gaulois qui, à l'approche de Labienus, avait 
choisi sa position. De chaque côté de Lutèce, des marais formaient 
sa défense naturelle. Sur la rive droite, se trouvait, dans la direction 
du nord-est, le marais qui aujourd'hui donne encore son nom au 
quartier de Paris qui l'a remplacé. Mais ce marais ne formait pas un 
obstacle continu; par les terrains cultivés ou cultivables de Reuilly, 
de Popincourt et de la Grange aux Belles, des troupes en marche 
seraient arrivées sans peine jusqu'aux environs de la place du Châ- 
telet, et cette dernière position, on le verra plus loin, fut celle que 
Labienus vint occuper lors de la seconde attaque. Il n'en était pas 
de même de la rive gauche. Le cours de la Bièvre formait autour du 
mont Lucotitius un obstacle continu, et c'est ce que César, par une 
expression qui lui est familière, appelle palus perpétua. En remon- 
tant la Bièvre dans la direction du sud, on s'éloigne de Paris de 
plus en plus, et. le coude qu'à la hauteur d'Antony forme la vallée 
vers l'ouest pour arriver au village de Bièvre, ne tend pas à rap- 
procher de la capitale le voyageur qui voudrait le suivre. Quant à la 
vallée, c'est évidemment un terrain conquis. Le fond constamment 
vaseux de la rivière indique quel devait être l'état du sol avant que 
l'industrie agricole ne l'eût recomposé. En arrivant de Melun par la 
rive gauche, il n'aurait été ni prudent ni facile de s'engager dans 
ces marécages. Si l'on ajoute à cette difficulté que Camulogène avait 
pour se défendre, non-seulement le relief considérable du terrain, 
mais encore l'enceinte de ['oppidum bâti sur la montagne Sainte- 
Geneviève, on comprend quel dut être l'embarras de Labienus. 

Nous pouvons croire qu'il n'avait pas prévu cet obstacle : les 
Commentaires nous apprennent qu'il était, l'année d'avant, engagé 
dans des opérations difficiles sur les frontières de la Germanie, quand 
César vint présider à Paris le congrès des nations gauloises. Mais le 
général romain s'était trop avancé pour reculer sans avoir au moins 
tenté le passage du marais. Je rappelle d'abord la description que 
César en donne : Is (Camulogenus) quum animum advertisset, per- 
pétuant esse paludem quœ in/lueret in Sequanam, atque omnem 



BATAILLE LIVRÉE PAR LABIENUS. 371 

ilhun locum magnopere impediret, hic consedit nostrosque transite 

prohibere institua. M. de Saulcy, à l'exemple de d'Anville, avait 
parfaitement reconnu dans ce passage l'embouchure de la Bièvre 
et l'emplacement du faubourg Saint-Marceau : je ne fais ici que 
corrorober par de nouveaux arguments une explication qui me 
paraît parfaitement exacte. 

César nous représente ensuite Labienus tentant le passage, mais 
mollement, et en quelque sorte pour l'acquit de sa conscience. Il 
pousse des mantelets, il entasse des fascines et essaye de se faire un 
chemin à travers le marais. Labienus primo vineas agere, cratibus 
otque aggere paludem e.rplere atque iler munire conabatur; mais il 
reconnaît bientôt l'inutilité de ses efforts et n'hésite plus a battre 
en retraite, afin de recommencer l'attaque par un côté plus favorable. 
Sans dire pendant combien de temps le général romain est resté à 
tenter le passage, l'historien nous raconte qu'il profita de la nuit 
pour partir en silence à la troisième heure et pour reprendre le che- 
min qu'il avait d'abord suivi. Cette marche rétrograde le conduit ou 
le ramène à Melun. Postquam ici clifficilius confieri animadvertit, si- 
lentio e castris tertio, vigilia egressus, eodem quo venerat ilinere, 
Melodunum pervenit. J'ai dû laisser indécise la question de savoir 
si. en venant. Labienus avait traversé Melun une première fois. Sup- 
pose-t-on que cette ville, située dans une île de la ^eine, de même 
que Paris (id est oppidum Senonum, in insula Sequanœ positum, ut 
paulo ante Lutetiam diximus), était réunie par deux ponts à l'une 
et l'autre rive, on devra pencher pour l'opinion que je viens d'indi- 
quer en dernier lieu. Si l'on reconnaît au contraire que Melodunum. 
moins importante que Lutèce. n'avait de pont que d'un seul côté de 
l'île, alors il devient évident que Labienus, dans sa première marche, 
n'avait point passé cette ville. 

Qu'il n'y eût qu'un seul pont, c'est ce que le texte des Commen- 
taires ne permet guère de mettre en doute {refecto ponte, quem su- 
perioribus diebus hostes resciderant) : or, à quelle rive ce pont aboutis- 
sait-il? L'étude du texte semble prouver que c'était à la rive droite, 
opposée à celle que Labienus avait suivie en allant vers Paris, et en 
revenant de la première attaque. César en effet, en disant que La- 
bienus avait besoin d'un pont de bateaux afin de parvenir dans l'île 
de Melun, ne parle pas encore du pont que les habitants avaient 
détruit. Labienus était arrivé une première fois devant Melun, et les 
habitants simulant sans doute la soumission, à l'exemple d*Agedin- 
cum, leur métropole, avaient laissé sans faire un mouvement passer 
l'armée romaine, contents qu'ils étaient d'en être séparés par toute 



272 REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

la largeur d'un grand bras du fleuve. Mais à peine les aigles ro- 
maines furent-elles hors de vue, qu'ils se hâtèrent de diriger leur 
contingent vers l'armée de Camulogène. Ceux qui étaient restés dans 
l'oppidum, afin de le mettre mieux en sûreté, coupèrent le pont qui 
menait à la rive droite, ce qui complétait l'isolement de l'île : cette 
coupure du pont n'eut lieu sans doute qu'au moment où l'on sut que 
Labienus revenait sur ses pas : auparavant, elle n'aurait pas eu 
d'objet. 

Jusqu'alors Labienus ne s'était pas inquiété des moyens de trans- 
port que le fleuve pouvait lui fournir. Ayant laissé dans Agedincum 
tous les embarras de l'armée, il avait suivi, selon l'hypothèse la 
plus vraisemblable, aussi rapidement que possible les bords de 
l'Yonne et de la Seine, et après l'échec éprouvé devant Paris, il était 
revenu aussi vite sur ses pas. Mais pour réussir, il lui fallait désor- 
mais employer d'autres moyens. Passer la Seine à Mclun, franchir 
l'embouchure de la Marne, traverser la Seine devant Lutéce ou dans 
le voisinage de cette cité, tel était son nouveau plan de campagne, et 
pour cela les moyens de transport sur l'eau lui devenaient néces- 
saires. Si dans le chemin qu'il venait de parcourir, à Corbeil par 
exemple, il avait rencontré un nombre suffisant de bateaux, il n'au- 
rait pas été obligé de s'éloigner autant du lieu définitif de son entre- 
prise. Mais Melun seul, à ce qu'il semble, lui offrait les ressources 
dont il avait besoin : et pourquoi? J'aurais, je crois, une réponse 
satisfaisante à faire, mais cette réponse demanderait de trop longs 
développements. Si Strabon, qui a parlé de la Gaule sans l'avoir vue, 
n'avait pas confondu les renseignements qu'on lui avait fournis ou 
qu'il avait trouvés dans les précédents auteurs, sur les voies fluviales 
de cette contrée, l'importance commerciale de la position de Melun 
éclaterait plus aisément à tous les yeux. 

Qu'il me suffise pour le moment, après avoir ajourné une discus- 
sion qui trouvera sa place ailleurs, d'établir, en fait, d'après le texte 
de Strabon, sagement rectifié par l'examen des» conditions natu- 
relles du pays, que la principale voie commerciale de la Gaule, celle 
qui servait à transporter les marchandises depuis la Méditerranée 
jusque dans le voisinage delà Grande-Bretagne, après avoir remonté 
le Rhône jusqu'à Lyon, comportait un premier transbordement dans 
la Loire aux environs de Roanne, où elle devient navigable, la 
descendait jusqu'à l'endroit où elle se rapproche le plus de la Seine, 
et en suivant après un second transbordement le cours de ce dernier 
fleuve jusqu'à son embouchure, arrivait ainsi presque en vue des 
côtes delà Bretagne. L'isthme que j'indique entre la Loire et la Seine 



BATAILLE LIVRÉE PAR LÀB1ENUS. 373 

est dessiné aujourd'hui par le canal du Loing. Entre Briare et Moret, 
bâti vers l'embouchure du Loing, il y a environ dix lieues de moins 
qu'entre Orléans et Paris, et quoique César lui-même indique l'exis- 
tence à Genabum d'un commerce considérable, principalement en 
céréales, il n'est pas à présumer qu'on eût préféré la route la plus 
longue pour transporter les marchandises de la Loire dans la Seine. 
La vallée du Loing, au contraire, offrait une communication non- 
seulement beaucoup plus courte, mais très-facile, et de l'embouchure 
du Loing jusqu'à Melun il n'y a qu'une faible distance. On peut donc 
affirmer avec vraisemblance que les grandes embarcations dont La- 
bienus se servit pour construire à la hâte un pont de bateaux et y 
faire passer ses troupes (deprehensis navibus circiter L, celeriterque 
conjunctis, atque eo militibus impositis) appartenaient au port voisin 
de Melun où commençait le grand mouvement commercial de la 
basse Seine, qui avait dès lors assuré une grande importance à Lutèce, 
et faisait aussi celle de Melodunum. 

La nouveauté du moyen employé par Labienus avait effrayé les 
habitants de cette ville (rei novitate perterritis oppidums); la plupart 
des hommes en état de porter les armes étaient d'ailleurs avec Ca- 
mulogène (quorum magna pars erat ad bellum evocata); la place fut 
occupée sans résistance (sine contentione oppido potitur) : il eût été 
trop long, sans doute, de défaire le pont de bateaux, afin de le réta- 
blir sur l'autre bras; le pont qui reliait l'île à la terre du côté du 
nord ne devait avoir été détruit qu'en partie. Labienus fit jeter des 
madriers sur l'arche rompue et l'armée acheva son passage sur la rive 
droite (refecto ponte... exercitum transducit). Par cette nouvelle voie, 
l'armée romaine reprend le chemin de Paris, en se faisant accom- 
pagner des bâtiments qui avaient servi à faire le pont de bateaux, et 
probablement par d'autres encore (naves quas a Meloduno deducerat). 
Les troupes suivent le bord à portée des embarcations; les bateaux 
descendent le courant de concert avec l'armée, et l'on arrive ainsi 
de nouveau en vue de Lutèce, et secundo flumine ad Lutetiam iter 
facere cœpit. 

Dans tout ceci, je n'ai point hésité sur le nom qu'il faut donner à 
l'oppidum surpris par Labienus: tous les manuscrits portent Melo- 
dunum: je m'en rapporte sur ce point à Oberlin : Melodunum sic 
codices omnes. La description du site de cet oppidum, la compa- 
raison qu'on en fait avec l'emplacement de Lutèce, conviennent à 
Melun, dont le nom se retrouve avec une faible altération dans celui 
de Melodunum. César a recueilli sur les lieux celte forme, qui repré- 
sentait probablement dès lors la prononciation locale. Mccletum, 



274 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

dans l'Itinéraire A' Anionin, M etcglum (avec mélathèse), selon la Table 
Tliéodosienne, Mecledo, dans la lettre d'un évèque de Sens au 
sixième siècle, offrent, il est vrai, une forme un peu différente. Mais 
en restituant, à l'aide de cette seconde version diversement rapportée; 
la forme pleine Mecletodunum, on arrive à reconnaître le nom pri- 
mitif, déjà altéré dès le temps de César, par la prononciation usuelle. 
Melodunum est à Mecletodunum à peu près ce que Lutetia est à 
Lucotetia. Quant à la substitution, en cet endroit, de Metiosedum à 
Melodunum, c'est une conjecture de Scaliger, réfutée depuis plus 
d'un siècle par Cellarius, et repoussée également par Oberlin. « Les 
éditeurs de César, mais seulement les plus récents, ont jeté ici une 
grande perturbation dans le texte, eu voulant effacer le nom de Me- 
lodunum des trois endroits où il est rapporté, et lui substituer, contre 
l'autorité des manuscrits, celui de Metiosedum ; ils ont été induits à 
cela par l'autorité de Scaliger, qui veut que Melodunum et Metiose- 
dum soient le même lieu, malgré la distinction formelle que César 
établit entre ces deux endroits, plaçant l'un en amont de Lutèce,sur 
le territoire des Senones, et l'autre à quatre milles en aval de la 
même cité. » Voilà ce que Cellarius imprimait en 1701, et M. de 
Saulcy a parfaitement bien fait, selon moi, de s'en tenir à l'opinion 
de ce géographe. Pourquoi, cependant, un critique tel que Scaliger 
était-il tombé dans une erreur aussi grave? Pourquoi d'Anville lui- 
môme l'a-t-il partagée? Pourquoi tente-t-elle encore quelques-uns 
des esprits les plus distingués de notre époque? C'est ce que je m'ef- 
forcerai d'expliquer dans la suite de ce travail. 

J'en reviens à la marche de Labienus depuis Melun jusqu'à Paris. 
César n'a qu'un mot pour cette marche : je l'ai déjà cité; et cependant 
l'armée romaine devait rencontrer un grand obstacle au passage de 
la Marne. C'était une position facile à défendre pour Camulogène: 
en tout cas, si le général gaulois l'avait négligée, cela valait la peine 
de le dire. Du silence de César, il faut conclure que Labienus ne fut 
pas en cet endroit arrêté par ses adversaires. Ils n'avaient pas été 
prévenus de son approche; ils avaient besoin de se réserver une 
retraite sur Lutèce, chose impossible avec -le parti qu'ils prenaient 
de détruire les ponts de cette ville: ils comptaient sans doute sur 
l'arrivée des Bellovaques pour enfermer Labienus dans la position 
sur le bord de la Seine. Aucune de ces hypothèses n'est invrai- 
semblable, et, faute ou calcul, il faut bien admettre que si Labienus 
est arrivé par la rive droite de la Seine, Camulogène n'a pas défendu 
le passage de la Marne à l'endroit de son embouchure Ce passage 
d'ailleurs était facile pour Labienus, du moment qu'il n'était pas 



BATAILLE LIVREE PAR LABIENUS. 2/;j 

inquiété: il pouvait l'opérer à l'aide des bateaux dont il se faisait 
accompagner. C'est ainsi sans doute qu'il franchit l'obstacle, et César 
n'est pas plus concis qu'à l'ordinaire en s'abstenantde le mentionner. 

Nous avons retracé d'avance la marche suivie par Labienus, en 
approchant de Paris, pour tourner le marais de La rive droite, et cette 
observation nous a conduit à marquer l'endroit où il dut asseoir son 
camp. Ce que l'ennemi fit de son côté est rapporté expressément 
par César. Camulogène était resté sur le revers oriental du mont 
Lucotitius, au-dessus du marais de la Biévre. Enivrés par une vic- 
toire trop facile, les Gaulois se laissaient probablement aller à une 
fausse sécurité. Ils n'avaient pas encore remué que déjà les défen- 
seurs de Melun. qui avaient pu s'échapper de cette ville, annonçaient 
l'approche des Romains. A cette nouvelle, Camulogène fait mettre le 
feu aux cabanes en bois dont se composait Lulèce, et couper les deux 
ponts qui unissaient cette cité à chaque rive : lui-même il quitte le 
marais de la Bièvre, et vient s'asseoir sur le bord de la Seine, en 
face de Lutèce, à l'opposé de Labienus. Hostes, re cognita ab Us qui a 
Meloduno profugerant, Lutetiam incendunt pontesque ejus oppidi 
rescindi jubent : ipsi profecti a palude, in ripis Sequanœ, e regione 
Lutetiœ, contra Labieni castra considunt. 

E regione Lutetiœ, contra Labieni castra, les deux expressions 
sont formelles, et ne permettent pas une autre interprétation que 
celle à laquelle M. de Saulcy s'est arrêté. Labienus avait suivi le 
grand chemin qui l'amenait au pont destiné à relier l'île de Lutèi e à 
la rive droite du fleuve. Trouvant ce pont coupé, il disposa son camp 
dans le voisinage entre la forêt de Rouvray à l'ouest, le marais à 
l'est, et derrière lui le ruisseau, devenu aujourd'hui souterrain, 
mais alors à fleur de terre, qui sortait du marais et allait s'emboucher 
dans la Seine, au pied des hauteurs de Chaillot. Cependant, on ne 
peut s'empêcher de remarquer qu'avec le choix d'un tel emplacement 
l'interposition d'une île abandonnée devait l'empêcher de suivie 
avec facilité les mouvements de l'ennemi sur l'autre bord, et que 
l'ennemi lui-même, en occupant la rive opposée de l'autre côté de 
l'île, se privait du moyen de surveiller les manœuvres de Labienus. 
Mais si, comme tout porte à le croire, la situation du pont au Change 
est traditionnelle; si c'était à la même place que s'élevait le pont 
gaulois, Labienus, en plantant ses tentes sur la partie la plus relevée 
du terrain, devait avoir choisi plutôt la droite que la gauche du pont, 
et de cette manière, sa ligne s'étendait aisément au delà de la pointe 
occidentale de Lutèce. C'est là une opinion à laquelle on se rendra 
sans peine, surtout si l'on réfléchit qu'à la place du terre-plein que 



276 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

surmonte la statue de Henri IV, on n'a eu pendant le cours des 
siècles, jusqu'à une époque rapprochée de la nôtre, que deux îlots 
très-bas, et qui n"empêchaient pas qu'on se vît de l'une à l'autre 
rive. Qu'on étende donc en imagination la ligne de Labienus depuis 
le pont au Change jusque par delà le Pont-Neuf; qu'on se représente 
celle de Camulogène à partir du marché de la Vallée (dont le nom 
indique une ancienne dépression du terrain encore sensible à l'œil) 
.jusqu'aux environs de la Monnaie et du palais de l'Institut, on trou- 
vera que les deux armées pouvaient être réciproquement en vue, 
sans pour cela que les Gaulois cessassent de camper en face de Lu- 
tèce, e régime Lutetiœ; et cette première obscurité du texte, légère 
encore en comparaison de ce qui suit, se trouvera dissipée par une 
explication qui n'a rien d'extraordinaire. 

Nous voici donc sur l'emplacement même de l'armée de Camu- 
logène. Les esprits y sont montés par les nouvelles qu'on a reçues de 
Gergovie. César est en fuite, les Éduens ont fait défection; la Gaule 
se lève en masse; César, séparé des siens par l'obstacle delà Loire 
et par un immense intervalle, n'a plus d'autre ressource que de se 
rabattre sur la Province. La puissante nation des Bellovaques, à la 
nouvelle de la résolution des Éduens, s'est enfin décidée à se mettre 
en campagne: encore deux ou trois jours, et elle arrive en force sur 
le dos de l'armée romaine. Pris désormais entre la forêt, les hauteurs 
du nord de Paris et l'embouchure de la Marne, Labienus est perdu : 
car si on l'a empêché de traverser le marais de la Bièvre, à combien 
plus forte raison est-il possible de lui interdire le passage d'un grand 
tleuve tel que la Seine? Jamais, même devant Alesia, les Gaulois ne 
crurent le salut de leur patrie plus assuré. 

Labienus, de son côté, se rendait parfaitement compte dudangerde 
sa position. Tum Labienus, tanta rerum commututione, longe aliud sibi 
capiendum consilium atque antea senscmt,intelligebat ; il ne s'agissait 
plus pour lui de terrain à gagner par les combats de chaque jour : 
uequejam,ut aliquid acquireret^prœlioquehostes lucesseret; il ne lui 
restait plus qu'un parti à prendre, c'était de ramener son armée intacte 
dans Agedincum : sed ut incolumem exercitum Agedincum reduceret, 
cogitabat. D'un côté les Bellovaques, peuple qui passait pour le plus 
brave de la Gaule, de l'autre Camulogène avec une armée organisée 
et toute prête, le serraient de près; Namque altéra ex parte Bellovaci, 
quœ civitus in Gallia maximum habet opinionem virlutis, instabant ; 
alteram Cumulogenus,parato atque instructo exercitu tenebat. Com- 
ment franchir le fleuve considérable qui le séparait de son refuge et 
de ses magasins? Tum legiones a prœsidio atque impedimentis inter- 



BATAILLE LIVRÉE PAR LABIENUS. il i 

clusas maximum {lumen distinebat. Un coup d'audace pouvait seul le 
tirer d'un péril aussi imminent : Tantis subito diflitultatibus objectis 
ab animi virtute auxilium petendum videbat. 

Le problème que Labienus avait à résoudre consistait à dérober 
sa marche à Camulogène, en franchissant le fleuve sans que celui-ci 
s'en aperçût à temps pour lui disputer le passage : revenir sur ses 
pas par la rive droite, c'était à quoi il ne fallaitplus penser, à cause 
de l'approche des Bellovaques : la rive gauche pouvait seule le mettre 
hors de portée de ce nouvel et redoutable ennemi; ou du moins, 
comme il ne pouvait pensera rentrer dans Agedincum sans avoir 
écrasé Camulogène, connaissant les Gaulois, il espérait, par une vic- 
toire, non-seulement renverser la coalition qui lui fermait le passage, 
mais encore frapper de stupeur ceux même qui n'étaient pas encore 
engagés. 

Labienus avait avec lui quatre légions; il s'en réserve trois, et 
compromet provisoirement la quatrième, celle sur la solidité de 
laquelle il pouvait le moins compter, afin de sauver les autres. Dans 
un conseil de nuit, il arrête le plan des fausses attaques qui doivent 
dissimuler son mouvement principal. Il veut que l'attention de l'en- 
nemi soit attirée sur deux côtés à la fois, afin de dérober à sa vigi- 
lance le troisième point et le plus essentiel. Par ses soins, la légion 
qui doit rester en arrière est divisée en deux moitiés de cinq cohortes 
chacune : la première a pour mission de remonter la rive droite avec 
un grand bruit; quoique Labienus ait laissé ses magasins dans Age- 
dincum, il n'a pu se mettre en marche sans effets de campement; les 
chariots qui les portent accompagneront les cinq cohortes dirigées 
vers l'est, afin de suppléer au nombre par l'agitation : c'est ce que 
signifie l'expression cum omnibus impedimenlis, qui semble au pre- 
mier abord en contradiction avec ce qu'on a lu précédemment... 
subplemento . . . relicto Agedinci, ut esset impedimenlis prœsidio. 

Ce n'est point assez : le général romain n'avait amené de Melun que 
de grand bateaux de commerce, naves ; il les réserve pour le transport 
des trois légions qui doivent passer la rivière. Ce n'aurait été qu'à 
l'aide d'un halage lent et pénible qu'on aurait pu faire remonter ces 
lourdes embarcations. Il rassemble de tous côtés des batelels, lintres, 
et de même qu'il a compté sur le bruit que feraient les chariots joints 
aux cinq cohortes détachées de la quatrième légion, il recommande 
aux rameurs embarqués sur les batelets de faire le plus de fracas 
possible avec leurs rames, en remontant la rivière dans la même 
direction que les cinq cohortes : conquirit etiam lintres; lias magno 
sonitu remorum incitatas in eamdem partem mittit. On voit que 



278 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

j'admets, sans hésiter, la distinction très-neuve et très-solide, selon 
moi, établie par M. de Saulcy entre les naves et les linlres: cette 
distinction contribue notablement à éclaircir le texte; on aurait 
grand tort de la négliger. 

Restaient de la légion divisée cinq cohortes, considérées par La- 
bienus comme les moins propres aux combats : quinque cohortes, 
quas minime firmas ad dimicandum esse existimabat ; proie assurée 
d'avance aux Bellovaci, encore plus que les cinq autres, si Labienus 
avec ses trois légions n'avait pu qu'imparfaitement triompher de Camu- 
logène. César semble dire que Labienus s'est contenté de laisser ces 
cinq cohortes de mauvaises troupes à la garde de son camp... castris 
prœsidio relinquit. Mais quand le récit revient a Camulogène, on 
s'aperçoit que l'historien n'a pas tout dit en exposant le plan de Labie- 
nus. En effet, le général gaulois se figure, à l'approche du jour, que 
les Romains ont l'intention de passer la rivière en trois endroits, 
quod existimabant tribus locis transire legiones; ce qui le jette dans 
cette erreur, c'est, d'une part, qu'on a entendu une grande troupe 
remonter le fleuve et le bruit des rames retentir dans la même di- 
rection, magnum ire agmen adverso flumine, sonitumque remorum in 
eadem parte exaudiri; c'est, de l'autre, que ses vedettes lui ont 
appris que des navires transportaient des troupes en aval de la posi- 
tion des deux armées, paulo infra milites navibus transportai ; c'est 
enfin qu'une agitation inaccoutumée s'est manifestée dans le camp 
romain., in castris Romanorum prœter consuetudinem tumultuari; 
et cette agitation n'est pas seulement le résultat du départ des cinq 
premières cohortes, autrement Camulogène n'aurait cru qu'à deux 
tentatives de passage. Ce qu'il faut donc suppléer, dans l'exposition 
du plan de Labienus, c'est le rôle départi aux cinq dernières 
cohortes, et qui consistait à simuler un mouvement extraordinaire, 
comme si leur intention eût été d'essayer une attaque, soit contre 
l'île, soit contre la rive opposée. Cette division des forces romaines 
n'aurait pas fait honneur à la prudence de Labienus ; mais César fait 
entendre que le vieux Camulogène avait cédé à la confiance un peu 
étourdie de sa nation. Il jugeait d'après la position des Romains que 
leur général avait dû perdre la tête à la nouvelle de la défection des 
Éduens. Ce que celui-ci préparait, ce n'est pas une retraite, mais 
une débandade; l'armée romaine, désorganisée, cherchait par trois 
endroits différents son salut dans sa fuite, quod existimabant tribus 
locis transire legiones, atque omnes perturbatos defectione Mduorum 
fugam parare. 

Si l'on a suivi avec quelque attention jusqu'ici le commentaire que 



BATAILLE LIVRÉE PAR LABIENUS. 279 

j'ai donné du texte de César, on retrouvera sans doute en germe, 
dans ce texte, tous les éléments du récit. Mais on n'aura pas de peine 
à s'apercevoir qu'il faut une attention peu commune pour dégager 
quelques-uns de ces éléments et leur rendre la place qui, dans l'ex- 
position des faits, leur appartient nécessairement, quelque rapide 
qu'on la suppose. 

Nous arrivons à quelque chose de plus grave, c'est-à-dire aux 
circonstances qui présentent des caractères d'impossibilité. César dit 
expressément qu'à la môme heure et vers la pointe du jour, uno 
fere tempore sub lucem, Camulogéne eut connaissance des mouve- 
ments vrais ou feints de Labienus. Je ne m'arrête pas à discuter le 
sens de l'expression sub lucem, quoique les lexicographes ne l'aient 
pas éclaircie. Contre l'ordinaire, il existe une différence essentielle 
entre sub luce et sub lucem. Sub luce , qui se rencontre fréquemmenl 
dans les auteurs, veut dire en plein jour; sub lucem, dans César, in- 
dique certainement les derniers moments de la nuit, puisque après 
cela le récit rapporte ce qui se passa prima luce, c'est-à-dire aux 
premiers moments du jour. Mais s'il n'existe pas de doute sur la 
valeur de l'expression, on a bien de la peine à admettre que les 
Gaulois aient attendu l'approche du jour, dans une saison surtout où 
la nuit est courte, pour s'apercevoir de ce qui se passait dans l'armée 
romaine. 

Labienus tient conseil vers le soir, sub vesperum concilio convocato, 
et il n'attend que la nuit close pour mettre à exécution ce qui a été 
décidé dans ce conseil. Des trois partis arrêtés, 'le plus important 
demandait sans doute le plus de temps : on ne pouvait mettre en 
mouvement cinquante grands bateaux sans éveiller l'attention de 
l'autre rive. César, il est vrai, semble prévoir l'objection; le soin 
que l'ennemi avait pris de disposer des vedetles tout le long du 
tleuve fut inutile, un violent orage s'étant tout à coup déclaré, 
quod magna subito erat coorta tempestas : mais le moment précis de 
cet orage reste encore à fixer, el, suivant toute vraisemblance, il 
n'éclata qu'au moment où le passage de l'armée avait lieu à quatre 
milles en avant de Lutéce. Quoi qu'il en soit, Labienus n'avait pas de 
temps à perdre, tant pour exécuter son entreprise principale que 
pour en détourner l'attention de l'ennemi, et je suis disposé à croire 
que l'exécution de tout le plan fut à peu près simultanée. Dès avanl 
le milieu de la nuit, on devait entendre dans le camp gaulois, et 
l'agitation qui s'était emparée de celui des Romains, et les chariots 
qui roulaient lourdement pur la rive droite à rebours du courant, et 
les rames qui frappaient la rivière de conserve avec les chariots. 



280 REVUE ARCHÉOLOGIQUE, 

Si, par ses rumeurs étudiées, l'attention de Camulogène fut quelque 
temps distraite de ce qui se passait au-dessous de Paris, il ne tarda pour- 
tant pas à apprendre qu'un mouvement de bateaux avait lieu aussi de 
ce côté, et c'est la réunion de ces indices qui lui fit croire à trois ten- 
tatives de passage. Mais tout en se décidant à y opposer un triple 
obstacle, il les appréciait diversement; car autrement, pourquoi 
César vanterait-il le stratagème de son lieutenant? On faisait plus 
de bruit qu'à l'ordinaire dans le camp des Romains, in castris Roma- 
norum prœter consuetudinem tumultaari, on transportait des soldats 
dans des bateaux en aval de Lutèce, paulo infra milites navibus 
transportari ; sur ces deux points, il croyait donc à des menaces sé- 
rieuses; mais en remontant la Seine, les indications étaient bien plus 
importantes. Une grande troupe, l'armée presque entière semblait 
suivre cette direction, magnum ire agmen adverso flumine, et l'on 
entendait du môme côté un grand bruit de rames, sonitumque remo- 
rtim in eadem parte exaudiri. C'est d'après ces renseignements que 
Camulogène se décide : il laisse une partie de ses troupes à la garde 
de son camp, en face de celui des Romains, prœsidio e regione cas- 
trorumrelicto; et comme il juge moins important le mouvement qui 
avait lieu dans la basse Seine, il n'envoie de ce côté qu'un faible 
corps d'observation, en lui recommandant d'aller aussi loin que les 
bateaux, afin d'être en mesure de' s'opposer au débarquement des 
troupes qu'ils portaient, parva manu Metiosedum versus missa, quœ 
tantum progrederetur quantum naves processissent ; enfin il se dirige 
lui-même à la tête du gros de son armée vers le point où il croyait 
rencontrer Labienus, reliquas copias contra Labienum duxerunt. 

La conséquence à laquelle je viens d'arriver semble tellement 
forcée que si nous n'avions des Commentaires qu'un manuscrit 
unique, et si ce manuscrit eût présenté une lacune après les mots 
que je viens de transcrire, on n'aurait pu les entendre autrement 
que je ne l'ai fait. Mais cette interprétation semble contredite par ce 
qui suit immédiatement dans le texte : Prima luce et noslri omnes 
erant transportât! et hostium acies cernebatur. « Le jour venu, le 
passage de nos troupes était achevé, et l'on avait en vue l'armée 
ennemie. » Les bateaux, après être descendus à quatre milles en aval 
de Lutèce, ayant embarqué les troupes, avaient surpris les vedettes 
ennemies, exploratores hostium, dont l'orage avait trompé la vigi- 
lance; accablées inopinément, les vedettes, qui ne formaient pas une 
troupe particulière, mais qui faisaient partie des surveillants disposés 
tout le long du fleuve (ut omni fluminis parte erant dispositif inopi- 
nantes... ab nostris opprimuntur), n'avaient pu s'opposer au débar- 



BATAILLE LIVREE PAR LABIENUS. 281 

quement. Labienus, ayant franchi le principal obstacle, revenait sur 
Paris, et c'est dans cette marche qu'il rencontre Camulogène et son 
armée. 

Si les choses se sont ainsi passées, ou, comme d'autres l'ont cru, 
le général gaulois n'avait envoyé qu'une faible troupe, parvamanus, 
en amont du fleuve, du côté où l'on entendait pourtant le plus de 
bruit; ou, conformément à l'opinion développée par M. de Saulcy, 
Camulogène, instruit à temps du principal mouvement de l'armée 
romaine, après s'être fait précéder d'une petite troupe qui allait en 
reconnaissance dans la direction suivie par Labienus, arrivait à peu de 
distance avec ses principales ressources, de manière à remédier aux 
conséquences funestes du débarquement. 

La première opinion est selon moi inadmissible : Camulogène ne 
peut avoir envoyé le moins de troupes là où il entendait le plus de 
bruit; je le répète, le stratagème de Labienus ne valait pas la peine 
d'être mentionné, s'il n'avait pas mieux réussi; la seconde opinion 
est fondée, mais tout est dans la question de l'heure. Sub- lucem, au 
point du jour, Camulogène était déjà informé de la surprise de ses 
vedettes et du passage de la Seine. Vaguement instruit d'un mouve- 
ment de l'armée romaine au-dessous de Lutèce, il avait bien détaché 
quelques troupes dans cette direction; mais en apprenant que La- 
bienus se trouvait en force au lieu du débarquement, il n'hésite pas 
à croire que ses soldats, en trop petit nombre, seraient aisément 
balayés par la cavalerie romaine. Toutefois, un temps précieux 
s'était perdu dans les fausses manoeuvres de la nuit; il avait fallu 
l'apparition du jour pour lui faire apercevoir distinctement les objets. 
En face de son camp, celui des Romains, où ne se trouvaient plus 
que cinq cohortes, était vide et désormais silencieux. Vers le levant, 
dont il est pour ainsi dire nécessaire qu'il eût pris d'abord la di- 
rection, les bateaux qui avaient fait tant de bruit n'étaient que de 
minces nacelles, et la rive droite n'offrait à ses yeux que quelques 
soldats épars. Il avait supposé dans Labienus l'intention de débar- 
quer entre l'embouchure de la Bièvre et le mont Lucotitius, sur 
l'emplacement du Jardin des Plantes et de l'Entrepôt des vins; il 
apprenait que le passage avait eu lieu à deux lieues et demie au 
delà, vers le Bas-Meudon. Force lui était de revenir immédiatement 
sur ses pas, et d'offrir promptement une ligne de bataille à l'armée 
de Labienus reformée sur la rive gauche. Ce changement de front se 
lit assez rapidement pourquelechoc des Gaulois et des Homains eut 
lieu dans la matinée. Mais tous les avantages étaient désormais du 
côté de Labienus ; il arrivait en bon ordre, et ses adversaires n'avaient 
iv. 19 



282 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

pas eu le temps de reformer leur ligne. Le terrain d'ailleurs ne leur 
était pas propice; sur leur droite, ils pouvaient profiter de l'élévation 
du sol à la hauteur de la rue des Saints-Pères, et c'est pourquoi 
leur résistance en cet endroit fut plus acharnée; sur leur gauche, 
au contraire, et à la droite des Romains, la dépression du terrain 
entre la hutte de la rue des Saints-Pères et le plateau de Montrouge 
offrait à la légion romaine une supériorité décidée sur des troupes plus 
braves que rompues à la discipline: aussi Lahieuus en eut-il bon mar- 
ché. Après les avoir dispersées, il put ensuite tourner la position, eten- 
velopper la butte où Camulogène en personne opposait une résistance 
désespérée. On sait qu'en cet endroit les Gaulois se firent tuer 
jusqu'au dernier, y compris leur chef. Les troupes restées à la garde 
du camp reprirent vainement la colline si héroïquement disputée: 
une dernière charge des Romains les mit en fuite. 

Dans l'analyse qui vient d'être présentée, j'ai circonscrit autant 
que possible les expressions du texte, dans lequel se laissent aper- 
cevoir des inexactitudes, et je me suis efforcé de marquer les lacunes 
que l'historien a laissées dans son récit. Je résume ici en peu de mots 
ces points si essentiels à déterminer. 

Ainsi j'ai fait voir qu'il était impossible que Camulogène eût appris 
tout à la fois et seulement à l'approche du jour, uno fere temporesub 
lucem, ce qui se passait dans l'armée romaine. Le mouvement qui 
avait lieu dans le camp et en amont de Lutèce avait dû fixer son 
attention dès les premières heures de la nuit. Pour que Labienus ac- 
complit tout son projet, c'est-à-dire pour qu'après avoir détaché les 
grands bateaux, divisé cinq cohortes du côté de Gharenton, et ras- 
semblé des batelets afin de leur faire remonter le fleuve, il pût 
immédiatement après paullo post, sortir du camp en silence et re- 
joindre avec ses trois légions les bateaux qui l'attendaient à quatre 
milles en aval de Lutèce, embarquer ses troupes en cet endroit et 
surprendre les vedettes sur l'autre rive; pour que la nouvelle du 
succès de ce coup de main parvint aux oreilles de Camulogène, il ne 
fallait pas moins de quatre grandes heures, et l'on conçoit que Camu- 
logène n'ait appris qu'à l'approche du jour, sub lucem, ce que La- 
bienus avait fait en personne. Mais dire, comme le fait César, qu'au 
môme moment et seulement un peu avant l'aube, les rumeurs parties 
des trois points différents arrivèrent pour la première fois à Camulo- 
gène, c'est pailer contie toute vraisemblance. Entre sub lucem, à 
l'approche du jour, et prima lace, au point du jour, il ne peut y 
avoir qu'un faible intervalle. Cependant, comment admettre que 
Camulogène, averti à l'approche du jour que Labienus avait passé la 



BATAILLE LIVRER PAR LABIENUS. 283 

Seine à Meudon, fût en mesure d'engager la bataille au point dû 
jour? prima luce et nostri erant transportati et hostium acies cerne- 
batur. Si à ce moment les soldats de Labienus aperçurent l'en- 
nemi, ils ne pouvaient avoir en vue que la petite troupe, parva 
manus, envoyée à leur rencontre. Mais, pour le gros de l'armée 
gauloise, on ne saurait admettre qu'ils fussent encore arrivés. 
L'expression prima luce, contre l'usage, comprend donc les premières 
heures de la matinée. 

Une expression qui, je le crains, joint l'obscurité à l'inexactitude, 
n'a pas jusqu'ici attiré notre attention. En même temps que Camu- 
logène apprenait que le camp romain était en rumeur, que des 
troupes remontaient la rive droite, et qu'un grand bruit de rames se 
faisait entendre dans 1 1 même direction, on venait lui dire qu'un 
peu au-dessous, des soldats étaient transportés dans des bateaux, 
paullo infra milites navibus transpor tari. Que signifie ce paullo infrai 
S'agit-il d'un point de débarquement situé à peu de distance de l'en- 
droit où le bruit des rames se faisait entendre? Des critiques très- 
autorisés l'ont cru, et cette interprétation erronée a jeté pour eux 
un trouble irrémédiables dans l'intelligence du morceau. Alais si 
nous comparons ce récit des impressions reçues par Camulogène 
avec ce que l'auteur disait auparavant de l'exécution du plan de La- 
bienus, on voit qu'il ne peut être question dans le membre de 
phrase discuté que des navires détachés avec ordre de descendre le 
fleuve jusqu'à la distance de quatre nwlles au-dessous de Lutèce, 
quatuor millia passuum secundo flumine progredi. Ces navires, qui 
devaient attendre Labienus au point convenu, étaient destinrs à 
transporter des troupes; mais ils n'en avaient pas a bord quand 
ils se mirent en mouvement. Or si paullo infra (malgré le voisi- 
nage des mots in eadem parte) ne s'applique pas à ce qui avait lieu 
en amont de Lutèce, mais doit se rapporter à la position centrale 
occupée par Camulogène, il faut l'entendre de ce qui s'était passé 
prima confecta vigilia, quand les vedettes gauloises purent s'aper- 
cevoir que des bateaux descendaient le courant à peu de distance de 
Lutèce. Lorsque ces bateaux furent arrivés à destination et qu'on eut 
mis des troupes à bord, ils étaient bien infra par rapporta Lutèce et 
à Camulogène, mais ils n'étaient plus paullo infra. Camulogène, à 
mesure que la nuit avançait, dut recevoir plusieurs messages : le 
dernier fut celui qui lui apprit que des troupes passaient dans les 
bateaux, et nécessairement il n'arriva qu'à rapproche du jour. 

Cette seconde inexactitude d'expression est la conséquence de 



284 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

la première. Le procédé de l'historien a consisté à réunir pour 
ainsi dire en bloc tous les événements de la nuit, en reportant à 
l'extrême limite du temps ce point précis qui les rassemble. Il suffit 
d'être averti de ce procédé pour éviter les inconvénients qu'il doit 
produire. 

La conséquence la plus grave qui en résulte est l'omission du récit 
des manœuvres dans lesquelles Camulogène, trompé par de fausses 
observations, perdit la plus grande partie de la nuit, jusqu'au moment 
où, averti enfin du passage opéré par Labienus, il se porta le plus 
rapidement possible au-devant de ce général. Pour arriver à cette 
rencontre, je laisse à Labienus la plus longue route à parcourir; car 
il dut y employer les dernières heures de la nuil, tandis que je fais 
arriver Camulogène seulement à la double butte que couvrit plus 
tard l'abbaye de Saint-Germain du côté du sud et de l'ouest, et qu'on 
retrouve encore au sommet de la rue de Tournon et de la rue des 
Saints-Pères. Avant que ces buttes n'eussent été en partie nivelées, 
elles devaient offrir une position militaire assez passable. Je laisse 
au lecteur à choisir entre les deux, à moins qu'il n'aime mieux les 
considérer comme les deux exlrémités d'un relief du terrain qui 
a bien pu recevoir le nom de collis. S'il fallait opter à toute force, 
je donnerais la préférence à la butle de la rue des Saints-Pères 
comme plus occidentale et. par conséquent, plus rapprochée de La- 
bienus. De même, quand les troupes laissées à la garde du camp 
gaulois reprirent la position où Camulogène avait déjà péri, en 
partant du point qu'elles occupaient sur le bord de la rivière, vers 
le bas de ce qui fut plus tard le clausum arcis, ou Jardin du palais des 
empereurs, appelé par corruption dans le moyen âge le clos de Laas, 
elles avaient moins d'espace à parcourir pour arriver au sommet de 
a rue des Saints-Pères que pour atteindre à celui de la rue de 
Tournon. 

Les points essentiels que j'ai touchés dans cette dissertation ont 
été déterminés par M. de Saulcy avec une sagacité remarquable. En 
restreignant, comme je l'ai fait, la ligne de bataille des Gaulois lois 
du dernier engagement, j'écarte louteallusion au nom de Montrouge, 
ou à celui de Vitry, en latin Victoriacum. Avant nous, Henri de 
Valois avait fait remarquer qu"il y a bien trop de Vitry en France 
pour que ce nom se rapporte partout au souvenir d'une victoire. Les 
relevés officiels nous fournissent en effet treize communes du nom 
de Vitry, et dans le nombre, on en compte nécessairement plus d'une 
dont le nom provient plutôt de quelque Victor ou Victorius. L'attri- 



BATAILLE LIVRÉE PAR LABIENUS. 285 

butif en acus, usité chez les Latins, mais dominant dans les idiomes 
celtiques, peut, suivant les doctes observations de notre confrère 
M. Le Prévost, servir de support à toute espèce de chose ou d'idée : 
toutefois, dans le plus grand nombre de cas, il se joint comme dési- 
nence au nom d'un propriétaire ou d'un fondateur; c'est ce qui fait 
que, pour nous, la forme Victoriacum, frappante au premier abord, 
n'offre pourtant pas une signification remarquable. On ne compren- 
drait pas que Labienus, après avoir remporté la victoire dans le 
faubourg Saint-Germain, fût allé en dresser le monument sur la hau- 
teur de Vitry, à deux lieues du champ de bataille. 

Arrivé à ce point de mon travail, il me semble que la difficulté 
soulevée à l'occasion de la position réciproque ou commune de Melo- 
dunum et de Metiosedum peut se résoudre sans beaucoup de peine. 
Suivant le texte adopté par les éditeurs les plus estimés, Melodunum 
est nommé trois fois, et Metiosedum une seule fois. Dans les trois 
premiers passages, il s'agit du même lieu, c'est-à-dire d'un oppidum 
situé dans une île de la Seine en amont de Paris; par le quatrième, 
Nicolas Sanson et Henri de Valois ont cru, au dix-septième siècle, 
que César avait voulu indiquer une localité différente, voisine de la 
Seine, mais en aval du fleuve par rapport à Paris. Au dix-huitième 
siècle au contraire, l'abbé Le Beuf et d'Anville furent d'avis que sous 
les deux noms, et même sous un seul, l'historien n'avait entendu 
parler que d'une seule ville. M. de Saulcy en est revenu à l'opinion 
du dix-septième siècle, et c'est aussi celle que nous embrassons sans 
hésiter. 

Notre conviction, comme celle de notre confrère, s'appuie sur 
le rapprochement indispensable de deux membres de phrase. La- 
bienus a d'abord donné l'ordre aux bateaux qu'il avait amenés de 
Melodunum de descendre au fil de l'eau à quatre milles au-dessous 
de Lutèce, naves, quas a Meloduno deduxerat .., quatuor millia pas- 
suum secundo flumine progredi... jubet: plus loin, il est question de 
la petite troupe que Camulogène envoya dans la direction de Metio- 
sedum, avec ordre de s'arrêter au même point que les bateaux expé- 
diés par Labienus, parva manu Metiosedum versus missa, quœ tan- 
tum progrederetui\ quantum naves processissent. Sans doute, il ne 
résulte pas nécessairement de lacomparaison decesdeux passages que 
Metiosedum fût situé en effet à quatre milles au-dessous de Paris. Mais 
la relation des deux membres de phrase est d'une telle évidence qu'il 
en faut conclure à la situation de Metiosedum en aval de Lutèce. Or 
il se trouve que précisément à quatre milles romains au-dessous de 



286 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Paris, à l'endroit où Labienus dût faire passer son armée, une col- 
line qui s'élève au-dessus de la Seine porte un village dont le nom 
offre autant de ressemblance avec celui de Metiosedum, qu'on a pu 
en constater dans les trois premiers passages enlre le nom actuel de 
la ville clairement désignée par César, et l'appellation de Melodu- 
num dont il fait usage. La question étant ainsi posée, il faut conclure 
avecSanson, Henri de Valois et M. de Saulcy, contre Le Beuf et 
d'Anville, que César a parlé de deux localités différentes dont l'une 
est Meudon, de même que l'autre correspond à Melun. 

Le Beuf, dans l'Histoire du diocèse de Paris, tout en convenant 
que le nom de Meudon avait une origine celtique, ne rencontrait rien 
que de très-moderne dans les souvenirs de cette localité. Mais depuis 
quelques années elle a recouvré en quelque sorte ses titres de no- 
blesse. Le vaste ossuaire surmonté de pierres gigantesques qu'on y 
a découvert indique avec certitude une localité qui, dans les temps 
antérieurs aux Romains, devait jouir d'une assez grande importance. 
Mais n'eussions-nous pas ce témoignage précieux, l'explication pro- 
posée par les géographes du dix-septième siècle n'en serait pas moins 
assuiée.La position occupée par Meudon a quelque chose d'assez 
saillant pour que les Gaulois, qui habitaient ordinairement les hau- 
teurs, n'aient pas dû la négliger. C'est peu de chose sans doute que la 
preuve d'une origine celtique que fournit la physionomie du mot; car 
la nomenclature de la France est gauloise pour les dix-neuf vingtiè- 
mes. Mais on ne saurait, d'un autre côté, soutenir que Meudon avait 
trop peu d'importance du temps de César pour qu'il en lit mention. 
La Gaule n'était rien moins qu'un pays désert, et sa population devait 
se presser sur son territoire presque autant qu'à notre époque. 

Mais il ne suffit pas d'avoir constaté que Melodunum ressemble à 
Melun, et Metiosedum à Meudon. Nous devons faire voir que ces 
deux dénominations ne sauraient se confondre, parce qu'elles ont 
chacune une origine différente, et que la contraction de l'une et de 
l'autre s'est opérée d'une manière distincte, quoique suivant une loi 
commune. A ce sujet, je dois rappeler ce que j'ai dit, au commence- 
ment de cette dissertation, des contractions subies par les n ms gau- 
lois, non-seulement à des époques plus récentes, mais dès le temps 
même de l'indépendance de nos ancêtres. L'organisation naturelle 
des peuples d'origine celtique n'a point changé avec les siècles. 
Quand nos pères par'aient une langue qui leur était propre, ils fai- 
saient subir aux mots dont elle se composait des crases exactement 
semblables à celles qui, sur leurs lèvres, ont défiguré les mots latins, 



BATAILLE LIVRÉS PAK LABIENUS. 287 

après qu'ils eurent abjuré leur propre idiome pour adopter celui de 
leurs vainqueurs. De cette observation, qui avait frappé le génie 
grammatical d'Eugène Burnouf, résulte l'explication de la double 
orthographe que nous offrent les noms géographiques delà Gaule, 
sous les formes diverses que les anciens en ont rapportées. Les Gau- 
lois avaient sans doute, comme nous, une orthographe étymologique 
et une prononciation abrégée différente de celte orthographe. Sou- 
vent les Grecs et les Romiins, dans la transcription des noms de 
lieux, ont figuré la prononciation, au lieu d'exprimer l'orthographe 
étymologique; quelquefois les Gaulois eux-mêmes, sur leurs mon- 
naies, ont rendu l'articulation vulgaire au lieu de reproduire les 
lettres propres à faire comprendre l'origine du mot. 

Dans cette diversité de transcription, on ne trouve pas d'in- 
fluence d'époque appréciable. Il arrive souvent ainsi à Ptolémée, 
écrivain du second siècle de notre ère, d'être plus exact que César, 
qui vivait plus d'un siècle et demi auparavant ; de sorte que les 
contractions qui ont prévalu dans les temps modernes et que nous 
fournissent déjà les textes du moyen âge, peuvent bien remonter 
jusqu'aux temps mêmes de l'autonomie gauloise. 

Les observations que je viens de présenter s'appliquent à toutes 
les parties du territoire gaulois, et l'on en trouve la preuve dans les 
noms de villes comme dans les noms de peuples : ainsi, chez les Celto- 
Ligures de la Provence, nous rencontrons, pour le même peuple, la 
forme pleine Salluvii, et la forme contracte Salyes; les Celto-Aqui- 
tains nous offrent, pour rendre le nom de la tribu qui habitait les 
environs de Bazas, BasavocMes, forme pleine, et Vasates, forme 
contracte; les Cambolectri, dans la même partie de la Gaule, ont des 
médailles reconnaissables à leur nom restreint de Cambotre; sous la 
domination des Allobroges, nous trouvons le double nom des Sego- 
vellauni et des Segalauni. Il se pourrait que la Ventia tant cherchée, 
où C. Pomptinus vainquit les Allobroges (61 ans av. J. C), fut la 
même que la Valentia, capitale des Segalauni, malgré la physio- 
nomie romaine du nom le plus connu de cette ville, et le titre de 
colonie qu'elle paraît avoir porté. Il aurait suffi que le nom gaulois 
fût légèrement latinisé. Quoi qu'il en soit, en remontant vers le 
nord de la Gaule, nous voyons se multiplier les exemples de la 
double nomenclature que nous avons signalée : ainsi, les Diablintes 
sont aussi IcsDiaiilitœ, et cette dernière orthographe est justifiée par 
la légende des monnaies gauloises de ce peuple. Diaoulos. Nous 
trouvons à l'ouest les Pictones ou Pictavi; à l'est la ville de Caballo- 



288 REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

dunum, avec les formes de plus en plus contractes Caballinum, Ca- 
billonum, Cabilonum; au nord-ouest les Sesuvii ou Saii; tout auprès 
de là les Bodiocasses ou Badiocasses sont devenus de très-bonne 
heure les Bajocasses. 

Nous avons déjà signalé, pour y revenir encore plus tard, la con- 
traction de Lucotitia en Lutelia; tout auprès de la cité des Parisii, 
le peuple dont le nom est resté affecté au Vexin va nous fournir un 
des plus curieux et des plus riches exemples de la règle que nous 
avons posée. Dans Ptolémée, nous avons Veneliocassii; Pline et 
César nous donnent Vellocasses et Belocasses. Entre ces deux 
formes, Henri de Valois a restitué avec vraisemblance, d'après 
Ma gnon, écrivain du neuvième siècle, Veliocasses; de Veliocasses 
est dérivé le Vulcassinus Pagns du moyen âge, par lequel on est 
arrivé au Veuxin, encore en usage au dix- huitième siècle, et au 
Vexin de nos jours. Des médailles qui fournissent la légende BELINOC 
dégénérant bientôt en BIIIOC (Beioc) ont été, par l'erreur des meil- 
leurs numismatistes, placées à une grande distance de leur véri- 
table lieu d'émission; c'est dans la légende la plus complète, la forme 
du nom des Veliocasses, conservée par Ptolémée, Veneliocassii, avec 
la métathèse de l'w et de l, échange d'autant plus convenable que, 
d'après nos observations, rien n'est plus fréquent sur les monnaies 
gauloises que la permutation de ces deux lettres. Quant à Beioc pour 
Beiocasses, c'est une forme déjà plus voisine du mot de Vexin que 
les Belocasses de César, si ce n'est pas cette dernière forme elle- 
même, la troisième lettre de la légende en question pouvant bien 
être une L à barre oblique et très-courte, au lieu d'un I. 

C'est dans la contrée tout à fait voisine des Veliocasses, entre 
leur capitale encore inconnue (Botomagus n'ayant dû être pendant 
longtemps que leur principal oppidum) et celle des Parisii, que s'éle- 
vait le Metiosedum de César. Au delà de Lutèce, la Seine montrait, 
dans une position analogue à celle de cette dernière cité, le Melo- 
dunum du même écrivain. On a vu que le nom de Melodunum était 
soumis à la règle précédemment posée et qu'avant la forme contracle 
qu'il nous révèle, on avait écrit Mecletodunum. Metiosedum, a son 
tour, subit la loi commune à presque tous les noms gaulois, puisque 
dans les titres du moyen âge la forme où la physionomie celtique 
qui s'est le mieux conservée est Meodum. C'est exactement de la 
même manière que du nom des Viducasses on avait fait celui de 
Veocae appliqué à la capitale de ce dernier peuple, dont les ruines 
sont encore inconnaissables dans le village de Vieux, à peu de 



BATAILLE LIVRÉE PAR LABIENUS. 289 

distance de Caen. D'après ce qu'on a vu précédemment, Meodum 
pour Metiosedum doit remonter bien plus haut que les titres du 
treizième siècle qui portent ce nom, et jusque dans l'antiquité. Mais, 
faute de preuves, il est plus sage de s'en tenir à la donnée d'une con- 
traction postérieure. 

Au sujet de Metiosedum, on a rappelé, d'après Cellarius, qu'un 
manuscrit de César portait la leçon Meliosedum, et cette leçon a fait 
concevoir l'espérance d'un rapprochement possible entre les noms 
de Melodunum et de Metiosedum. Je serais, pour mon compte, disposé, 
avec la plupart des éditeurs de César, à considérer la leçon Meliose- 
dum comme une erreur de transcription. Fût-elle la véritable, elle 
pourrait encore, tout aussi bien que Meliosedum, avoir servi de 
point de départ à la forme Meodum, 17 s'étant élidée dans le nom 
moderne du Vexin, de la même manière que le T de Botomagus ou 
Rotumus, dans celui de Rouen. Pour décider absolument entre Me- 
liosedum et Metiosedum, il faudrait remonter à l'étymologie, ce qui 
n'est pas en notre pouvoir personnel. Mais en aucun cas, ni Metiose- 
dum, ni même Meliosedum, ne sauraient se confondre avec Melodu- 
num ou Medetodunum. Et voici la raison de cette impossibilité, que 
nous allons exposer aussi brièvement que possible. 

Lorsqu'on étudie la composition des noms géographiques de la 
Gaule, on s'aperçoit que la plupart d'entre eux sont soumis à des lois 
d'agrégation régulière. Sans parler de la forme attributive en acus, 
la plus fréquente de toutes et la plus persistante, un très-grand nom- 
bre de noms de lieux comptent parmi leurs éléments constitutifs 
l'indication de la situation qu'ils occupent, des circonstances natu- 
relles ou artificielles qui les dislingent, tandis que les noms de peu- 
ples ont souvent pour désinence un mot qui les caractérise, comme 
homme ou comme tribu. C'est ainsi qu'on trouve fréquemment à la 
fin des noms dépeuples le mot Casses ou Cassii, répondant à Gwaz, 
le vir des€elles; tels que Veliocasses. Viducassses, Vadecasses, etc.; 
c'est par la même raison qu'un grand nombre de noms de lieux se 
terminent par dunum, qui désigne une éminence isolée, Duras ou 
Vurum, indiquant un cours d'eau, Magus (en breton meaz), exprimant 
un lieu de réunion, une place publique ou un champ de foire: briga, 
briva ou bria, à cause d'un pont construit dans la localité, clc... 
Medetodunum rentre dans une des catégories que je viens d'indi- 
quer, et comme la désinence de ce mot ne peut s'appliquer à l'île 
de la Seine, on peut conclure hardiment de sa présence que Melun, 
avant de descendre sur le fleuve par suite des besoins du commerce, 



200 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

s'était d'abord assis sur la hauteur voisine de la rive droite appelée 
aujourd'hui montée des Capucins. Metiosedum possède aussi sa dési- 
nence propre : le mot qui termine ce nom se rencontre isolément 
dans celui de Seduni, peuple du Valais, dans Sedunum, aujourd'hui 
Soudon, village voisin de Cluny. On le trouve aussi compris dans 
Melcosedum, nom d'une stalion des Alpes Cottiennes, voisines de 
Cularo ou Grenoble. Je laisse aux savants qui se livrent à l'élude des 
idiomes celtiques le soin de déterminer la signification du mot de 
sedum. Il me suffit d'en avoir séparé les éléments pour faire com- 
prendre que le nom dans lequel il est entré ne peut se confondre 
avec un nom où dunum sert de désinence. C'est ainsi que la raison 
philologique vient confirmer la distinction que l'étude de l'histoire et 
de la topographie nou avait conduit à établir entre Melodunum et 
Metiosedum. 

Ch. Lenormant. 



OBSERVATIONS CRITIQUES 



SUK LA 



RHÉTORIQUE D'ARISTOTE 



(Suite) 



I, 5. 1360 b 7 [2]. Aristote annonce qu'il va dire ce que c'est 
que le bonheur et quels sont les éléments qui le constituent, 
TrapaSeiY^onroç /apiv. De même 9, 1306 a 32 [2], à propos de la vertu 
et du vice, de ce qui est honorable et de ce qui est honteux, il an- 
nonce qu'il en traitera o<rov 7:afaS£iy[/.aTo; /apiv. Vater (p. 36) entend 
par là : pour servir de règle à l'appréciation de ce qu'il faut dire. Mais 
o<7ov, qui est un restrictif, indique plutôt qu'il faut entendre : à titre 
d'exemple* sans rigueur scientifique. Aristote veut dire qu'il fera 
connaître ce qu'est le bonheur plutôt par des exemples que par une 
définition exacte; et en effet, il en donne quatre définitions. La lo- 
cution me paraît analogue à ôç tutuo qui signifie en gros. Voir Tren- 
delenburg, Elementa logices Aristoteleœ, p. 49- 

I, 5. 1361 b 22 [14]. 4yî° vi<rox ^ os o-o')(/.a-ro; àps-r/i au^XEiTai sx jjieys'Oou; 
xai îcr/uoç xat xayouç ■ xai yàp ô Tayùç î<r/upo'ç saxiv. Oïl ne comprend pas 

que la hauteur et la grosseur ([xsysOo?) puissent faire partie des qua- 
lités qui rendent le corps propre aux exercices pour lesquels on pro- 
posait des prix dans les jeux de la Grèce. Il est assurément inutile, 
si ce n'est nuisible, d'être grand et gros, si l'on concourt pour le prix 
de la course; et ce n'est nécessaire ni pour la lutte, ni pour le pu- 
gilat: il suffit qu'on soit agile et vigoureux. D'autre part, Spengel 
a mis Ta/ouç entre crochets, et il semble avoir raison de le supprimer ; 
car dans ce qui suit, Aristote dit formellement que l'agilité Fait partie 
de la force, et il rapporte à la force la définition du bon coureur : 
celui qui peut agiter ses jambes d'une certaine façon, c'est-à-dire (xa\ 
est ici explicatif) les remuer vite et loin, est bon coureur. Or Ans- 



292 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

tote a dit plus haut que la force consiste à remuer autre chose (exepov 
est ici au neutre) ^omme l'on veut. Mais si l'on supprime ^(bous et 
ta/ou;, il faudra aussi changer <7UYXEiTat. Je crois que ixeye'ôou; est une 
altération, et qu'il y a une lacune après to/ou;. On pourrait lire: 

àYtoviaTixrj os G-t-Waro; apETT] o-UYXE~<76at [/iv SoxeT ï\ iayyoq xat xa/ou;, 

uâXXov Se î<r-/ù; oXï) £<m. La qualité qui rend le corps apte aux exer- 
cices des jeux publics semble se composer de la force et de l'agilité; 
mais au fond elle n'est que de la force; car l'agilité est une espèce de 
force. Il est à remarquer que les définitions du bon coureur, du bon 
lutteur, de celui qui sait combattre au pugilat, du pentathle se rap- 
portent toutes à la définition de la force. C'est ce qui me semble 
justifier le supplément que je propose, pour le sens du moins; car je 
ne prétends pas garantir les mots. 

I, 5. 1362 a 3 [17]. aîxt'a S" iorrlv r, tu/y] svimv t/iv wv xat aï xÉ/vat, 
rroXXwv Ss xat àxs"/vtov, olov oacov y\ cpuaiç • svoÉyExat Ss xat Tiapa cpuatv eîvat • 
ir/tEta; [xèv Y^p xéyvv) aîxta, xaXXou; Se xat jjleyeOouç cpuct;. Il faut une Vir- 
gule devant hiSéjsraa., et non un point en haut. Les deux membres de 
phrase sont inséparables. La fortune ne produit ce que produit la 
nature, que quand c'est susceptible d'arriver contre nature. Ainsi, la 
beauté est un don de la nature; mais si un homme est beau, tandis 
que ses frères sont laids, la beauté est un don de la fortune; car il 
est contraire à la nature que des frères ne se ressemblent pas soit 
pour la beauté, soit pour la laideur. Il ne faut pas oublier qu'Aris- 
tote n'admet pas que les lois de nature soient immuables; il laisse 
une part au hasard. 

I, 6. 1363 a 11. 14 [24]. Aristote énumère les différents caractères 
auxquels on reconnaît qu'une chose est bonne. Kal § oî l-/ôpo\ xat oî 

cpauXot izatvoiïdiv ■ wïTrsp y*P ^^vteç y}St) ôu.oXoyou<71v, et xat ot xaxoj; 
TteicovôoTeç ■ Stà Y^p xb cpavepov ôuoXoYo'tsv àv, oxnrEp xat cpaùXot ou; oî JçiAoi 

>\>éyouGi xat àYaôoi où; oî lyOpot iTiatvoùcriv . Le sens me paraît indiquer 
qu'il faut lire (ligne 11) oî cptXot au lieu de oî çauXot. Aristote veut dire 
que ceux qui sont loués à la fois par leurs ennemis et par leurs 
amis ont des qualités; car quand ceux qui ont eu à souffrir d'eux se 
joignent à leurs amis pour les louer, c'est comme si tout le monde 
les louait. Si on adopte celte correction, il faudra supprimer avec 
Muret dans la proposition réciproque (ligne 14) «xYaôot ou;; et en 
adoptant la leçon du manuscrit 1741 ur, tyêywew au lieu de bratvoïïdiv, 
on aura : de même un homme a des défauts quand il est blâmé par ses 
amis et n'est pas blâmé par ses ennemis. Le caractère auquel on 



RHÉTORIQUE d'aRISTOTE. 293 

reconnaît ici le bien et le mal est tiré de la comparaison entre les 
jugements des amis et ceux, des ennemis. 

I, 6. 1363 a 26 [27]. Aristote énumère les choses que les hommes 
font de préférence; entre autres choses ils font de préférence ce qui 
est possible, ce qui est facile, Koù tàv &ç (iouXovxai • ftouXovxai 8è yj[h)$év 

xaxov r\ sXaxxov xoù àyaOou ■ touto S" saxat, tàv r, XavOàvY) V) xiy.wfia i\ [xwpa 

rj. il est évident que cette dernière proposition suppose une idée qui 
n'est pas antérieurement exprimée, l'idée d'injustice, et en outre 
qu'elle est altérée; il faut transposer •/) xiuwpia devant fmpa. Cf. 12, 
1372 a 5-9 [1]. Pour interpréter ce passage et reconnaître l'endroit 
où se trouve la lacune indiquée par la dernière proposition, il faut 
se rappeler que dans la langue d'Aristote, comme on peut le voir 10, 
1369o 3 [8],pouAecOai se rapporte à la tendance générale vers le sou- 
verain bien, comme par exemple, le désir du bonheur, et Trpoou- 
peTff6ai au choix des moyens par lesquels on peut atteindre la fin qu'on 
se propose. Par conséquent, tàv w ç pouWrou sous-entendu v/y doit se 
traduire par : si le résultat de l'action est conforme à nos désirs. 
Je crois, en conséquence, qu'il faut suppléer après xoù quelque 
chose comme xh. aowa dépendant de irpoaipouvxat. J'entends ainsi 
tout ce passage : on se décide pour l'injustice si le résultat est con- 
forme à ce que nous désirons; or, on désire que l'inconvénient soit 
nul ou moindre que l'avantage; et c'est ce qui arrivera si elle 
doit rester cachée ou n'être que faiblement punie. Remarquons que 
12, 1372 a 5-9 [1], Aristote définit ainsi le cas où l'injustice est pos- 
sible (Suvaxov). 

1, 7. 1363 b 36 [7]. xoù xà (xeiÇovoç àyaôoiï iroiTjXixà [«£(•> ■ xouxo yàp yjv 

xo fxeiÇovoç TtotYixixw stvai. L'imparfait a paru ici embarrassant. Mais il 
n'y a rien à changer. Remarquons d'abord que dans la langue 
d'Aristote, le datif, ainsi construit avec etvai, désigne l'essence de 
l'objet dont on parle, abstraction faite des cas particuliers auxquels 
la définition s'applique; ainsi, ici, le datif signifie : ce qui constitue 
essentiellement la propriété par laquelle un objet produit quelque chose 
de plus grand qu'un autre. Voir Trendelenburg, De anima, p. 471 et 
suiv. Aristote emploie une autre formule pour exprimer la même idée, 
c'est xo xt^jv eïvat avec le datif; ici, comme l'a fait remarquer Trende- 
lenburg (De anima, p. 193), qui a le premier bien expliqué cette locu- 
tion, l'imparfait exprime que la notion essentielle d'un objet est 
logiquement antérieure aux autres idées qui se rapportent à cet 
objet. Ainsi, on ne définit pas la ligne par sa notion essentielle, par 
le x( yjv etvai, quand on dit qu'elle est la limite de la surface; il faut 



29i REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

la définir par le point dont la notion est antérieure. Par conséquent, 
dans le texte que nous discutons, l'imparfait signifie : ce qui constitue 
essentiellement la propriété par laquelle un objet produit quelque 
chose de plus grand qu'un aulre, suppose comme notion antérieure 
que le premier objet est plus grand que le second. 

I. 7. 1364 a 10 [12]. En énumérant les cas où un bien est plus 
grand qu'un autre, Aristote mentionne celui où un bien est cause, 
tandis que l'autre ne l'est pas : xav ^ aînov, to 8' oùx at-nov. La syntaxe 
demande \A au lieu de oô, comme on lit dans la proposition précé- 
dente xav r, àp/Ji, to Se jxr, àsyr'. 

I, 7. 1365 a 35 [35]. Aristote énumère les différents cas où un bien 
est plus grand qu'un autre, et entre autres il mentionne le suivant : 
xai to aÙTw xa\ aicXSç! Beaucoup d'éditeurs ont substitué % à xal, ce 
qui donne le sens suivant : le bien relatif est plus grand (pour celui 
qui y est intéressé) que le bien absolu (qui n'est pas un bien pour 
celui-là). Cette conjecture semble confirmée par la proposition sui- 
vante : le bien que nous pouvons obtenir est plus grand que celui qui 
est hors de notre portée; car l'un est un bien pour nous, l'autre ne 
l'est pas. Mais la leçon des manuscrits peut être conservée, si on l'in- 
terprète ainsi : le bien qui est à la fois relatif et absolu (est plus grand 
que celui qui n'est que l'un ou l'autre). 

1,8. 1366 a 11 [6]'. Après avoir dit que l'orateur politique doit 
connaître la fin et les intérêts de chaque genre de gouvernement, 

Aristote ajoute : Itzzi oè ou jjidvov aï TCiareiç yivovrai oY ajrooctXTixou Aovou 
àAAa xat Si' Yiôixou (tm y«P tm6v tivoc cpaivscOai tov Kyovxa. TU<JT£uotj.ev, 
toùto 8' laxiv av àyaôo; <&aivy|Tai r, euvou; vj a ( u.(pa)), Ssoi av toc v)Ôy] twv 
ttoAiteiwv IxàW,; f/siv rjuaç ■ to asv «f^p £x«ro|ç rfioç xiOavwTaTOV iva.'(X.7\ 
ttooç éxaavrp étvat. La proposition TOÙTO-ajxçw offre une difficulté 
relativement à la suite des idées. Si la connaissance des mœurs 
de chaque gouvernement sert à l'orateur politique, c'est comme 
la connaissance des mœurs des vieillards, des jeunes gens, des 
hommes mûrs, des nobles, des riches, des gens puissants, des 
gens heureux sert à celui qui veut les persuader. Aristote indi- 
que ici comment la connaissance des mœurs sert à l'orateur, et il 
s'exprime encore plus clairement sur ce point, après avoir décrit 
les mœurs des jeunes gens et des vieillards, II, 13. 1390 a 2 5 [16 : 
Comme tous les hommes écoutent volontiers les raisons qui sont 
en rapport avec leur caractère et les gens qui leur ressemblent, on voit 
comment il faut se servir de la parole pour donner cette conformité 



RHÉTORIQUE d\\RIST0TE. 295 

à ses discours et à sa personne. Mais alors, si un orateur politique 
peut persuader parce qu'il se conforme aux mœurs du gouvernement 
où il parle, c'est là un moyen qui est étranger à la sagesse, à la pro- 
bité, et même à la bienveillance. Au lieu de développer la propo- 
sition : Nous croyons l'orateur parce qu'il parait avoir tel caractère, 
en ajoutant : C'est à-dire parce qu'il nous paraît sage, honnête ou 
bien disposé pour nous, Aristote aurait dû dire : Nous le croyons 
s'il nous paraît nous ressembler. On pourrait dire que nous sommes 
disposés à penser que ceux qui nous ressemblent sont sages, hon- 
nôtes et bien disposés pour nous, par conséquent, que se confor- 
mer à l'humeur de ses auditeurs est un moyen de leur faire croire 
qu'on a les qualités intellectuelles et morales qui inspirent con- 
fiance. Je crois la chose vraie ; mais il faut convenir qu'elle 
valait la peine dètre dite, et que si c'était là la pensée d'Aris- 
tote, il est singulier qu'il ne l'ait pas exprimée. Il est possible 
qu'Aristote ait rédigé avec négligence. " 

An reste, si dans ce passage Aristote a considéré la connaissance 
des mœurs et des caractères comme faisant partie des moyens 
de persuasion qui se rapportent au caractère personnel de l'o- 
rateur, il est singulier qu'en traitant des mœurs oratoires (II. I) 
il ne dise pas un mot de la nécessité de se conformer à l'humeur 
des auditeurs; et plus tard, après avoir traité des passions, il 
décrit les mœurs des hommes suivant l'âge et la condition, sans 
avoir dit nulle part que cette connaissance fournissait un moyen 
de persuasion, et sans déterminer si elle se rapporte aux mœurs 
oratoires ou aux passions. Il annonce I, 10. 1369 a 30 [11] qu'il 
en traitera, mais sans dire à quel point de vue. Il y a certainement 
la, comme l'a déjà remarqué M. Havet (p. 56-57), une grande 
confusion. Si l'on s'attache au fond des choses, on remarquera 
que la connaissance des mœurs des hommes et des gouverne- 
ments sert à la fois pour les mœurs oratoires et pour les pas- 
sions. Elle donne à l'orateur le moyen de revêtir le caractère 
le plu? propre à lui concilier la coniiance des auditeurs, puis- 
que nous écoutons volontiers ceux, qui paraissent nous ressem- 
bler; d'autre part, elle indique à quelles passions il faut s'adresser, 
puisque les passions des hommes diffèrent suivant la moralité, l'âge, 
la condition, les institutions politiques. 

I, 9. 1366 b 37. 38 [17]. Aristote énumère les différents biens qui 

SOllt honorables (xaAa) xal Ta arcAcoç àyaôa, oaa J/rcep te TOXTpiSo; tiç 
ir.oirfîs., Tta&towv to auTOu. xal xà ttj c&ugei àyaGa, xal a jjlyj aCiTw àyaOâ ■ 



296 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

auxou yàp evexa xà xotaura. Il y a ici deux remarques à faire : 1° La 
proposition ô'o-a — xb auxou paraît hors de sa place; car tout ce 
qu'on fait pour sa patrie sans considérer son intérêt personnel est 
honorable, quel que soit le bien procuré, qu'il soit absolu ou relatif; 
ensuite la conjonction xs ne s'explique pas bien. Je crois qu'il faut 
lire xai osa Emèp xrjç x. x. X., et transposer la proposition plus bas 
1367 a 4 [19] après -fcxov yàp a&xou; 2° une fois cette proposition 
transposée, je crois qu'il faut lire : xat xà à^XâSç àyaôà xat xà x?i cpucst 
àyaOa, a xal p.-)) aùxw àyaôa. Les biens absolus et les biens de nature 
sont honorables, quand ils ne sont pas en même temps relatifs; car les 
bi.ns relatifs n'ont de rapport qu'à l'intérêt personnel. La restriction 
exprimée me paraît essentielle ici ; car Aristote répète sous toutes les 
formes dans ce passage que ce qui se rapporte à l'intérêt personnel 
n'est pas xaXov. 

I, 9. 1367 b 26-33 [33]. saxt S' stoxivoç Xo'yo; £[j.<pavtÇcov [xsysôo; àpsxyjç. 
Ssï oûv xà; irpaçetç iirioeixvuvai wç xotauxai. xo S' eyxwuuov xwv spywv ecriv, 
xà os xuxXio elç 7ri5Xiv, otov sùysvsta xat Tiatosta ■ slxoç yàp ï\ ayaôcôv 
àyaQoùç xat xbv ouxw xpa^svxa xoiouxov sïvai. otb xat iyYMit.ié£Qi>.zv itpaçavxaç. 
xà S' spya cr ( u.sTa ttJç s;sa)ç saxtv, Irai £7:aivo?(J.sv av xat \x-<\ Trsrcpayoxa, et 

■jrio-xEuoijjLsv sTvat xoiouxov. Il est évident que dans ce passage, Aristote 
distingue entre I'stoxivo; qui a pour but de célébrer les vertus d'un 
homme et qui rapporte tout à ce point de vue, et l'vpu&iuw qui ne 
célèbre que les actions, qui montre combien elles ont été importants 
et utiles. Le texte, qui a paru déjà embarrasssant, est certainement 
altéré. Il faut remarquer tout d'abord que si Ton met à part les pro- 
positions relatives à l'èyxfViov, c'est-à-dire xb o cyxtopttov xwv spywv 
£<7xtv, et Sib xal ÈYxw[jtta^o[xsv -jrpaçavxaç, tout le reste se rapporte exclusi- 
vement à l'âxaivo;. En effet, si l'on fait valoir en faveur de quelqu'un 
les circonstances extérieures, comme la naissance et l'éducation, ce 
ne peut être que dans le but de louer sa vertu; la raison donnée par 
Aristote l'indique clairement. Ce ne peut être également que dans 
r&roxtvoç que les actions sont considérées comme signes des qualités 
morales de l'agent. Il en résulte que les propositions relatives à 
riyxwuuov sont hors de leur place, et ne se lient ni l'une ni l'autre 
avec ce qui précède ni avec ce qui suit. Je crois que la suite des idées 
est rétablie, si en lisant xà yàp spya cr^sta, on transpose les proposi- 
tions et qu'on les range dans l'ordre suivant : L'sroxtvoç est un discours 
qui meten relief combien le mérite d'un homme est grand. Il faut mon- 
trer que les actions sont d'un homme de mérite. En effet, les aclions 
ne sont ici que le signe de la disposition morale ; car nous accorderions 



RHÉTORIQUE D'ARISTOTR. • 297 

l'&reatvoç à un homme, n'eùt-il rien fait, si nous étions convaincus 
qu'il avait du mérite. Quant aux circonstances extérieures, comme 
la noblesse et l'éducation, elles servent à prouver notre thèse: car 
il est vraisemblable qu'on a du mérite si les parents en ont et 
qu'on est ce que l'éducation vous fait. Quant à rê-p«&[«ov il ne porte 
que sur les actes; aussi nous accordons non-seulement I'etoxivoç, mais 
encore rè-pcc-V 107 à ceux q ue n °us louons, s'ils ont fait quelque chose. 

I, 9. 1368 a 21 (38). Si un homme ne fournit pas par lui-môme 
une assez ample matière à l'éloge, il faut le mettre en parallèle avec 

d'autres, 7tpo<; aXXouç àvxt7rapa£aXX£iv ■ oirep 'I<joxpaTY|ç È7toiEt Sià r^y 

àduvr^ôeiav xoiï otxoXoysTv. Faut-il lire <ruvr,Ô£iav, comme portent trois 
manuscrits, et comme M. Rossignol a essayé de le démontrer par 
une savante discussion {Journal des savants, septembre 1843, p. 104) ? 
D'abord la leçon àduv^Osiav a pour elle le manuscrit 1741; ensuite elle 
est d'accord avec ce qu'on sait d'Isocrate, qui ne cultivait pas le 
genre judiciaire, qui n'aurait pu protester de son éloignement pour 
le métier de logographe, s'il l'avait exercé habituellement, et dont on 
aurait conservé, en ce cas, un plus grand nombre de plaidoyers; 
enfin cette leçon est confirmée par l'ensemble du passage où 
elle se trouve, comme nous allons essayer de le montrer. D'abord, 
qu'est-ce qu'Aristote a entendu par ces parallèles dont l'emploi était 
familier à Isocrate? Je crois qu'on en trouve un exemple remar- 
quable dans le Panégyrique et dans le Panât liénaique, où Isocrate 
fait un long parallèle entre les Athéniens et les Lacédémoniens; c'est 
ainsi encore qu'il fait souvent dans ses autres discours le parallèle 
du temps présent et du temps passé; que dans l'éloge d'Evagoras 
il compare Evagoras aux autres tyrans (34 etsuiv.). Rien n'est a.-suré- 
ment plus éloigné des habitudes du genre judiciaire que ces déve- 
loppements. Aristote dit d'ailleurs un peu plus bas, lignes 26-33 [40], 
que l'amplification convient plus particulièrement au genre démon- 
stratif, et l'enthymème ou démonstration au genre judiciaire, il a 
donc voulu dire qu'Isocratc employait souvent le parallèle, qui est 
un des procédés de l'amplification, non point parce que le sujet le 
rendait nécessaire, mais parce qu'il n'avait pas l'habitude du genre 
judiciaire et de la démonstration directe. Ce n'est pas un reproche 
qu'Aristote fait à Isocrate, puisqu'il s'agit de discours dans le genre 
démonstratif auxquels les procédés de l'amplification conviennent; 
Aristote constate et explique un fait par une remarque incidente. On 
ne trouve d'ailleurs dans la Rhétorique d'Aristote aucune trace de la 
rivalité entre le philosophe et Isocrate. tradition dont M. Havet 
iv. 2l> 



298 ' KEVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

(Étude sur la Rhétorique d' Aristote, p. 12) me paraît avoir très-bien 
démontré l'invraisemblance. Je ne puis voir avec Spengel (Artium 
scriptores, p. 169) une moquerie contre Isocrate dans le passage 
III, 10. 14 10 b 29 [4] où Aristole plaisante les rhéteurs qui veulent 
que la narration soit courte. D'abord Aristote parle de contempo- 
rains, vuv Si... cpactv, et si, comme il est probable, la Rhétorique a 
été composée lors du second séjour à Athènes, et plutôt à la fin qu'au 
commencement, Isocrate était mort depuis longtemps. Ensuite le 
texte de Quinlilien IV, 2, 31, que Spengel entend d'Isoerate, me 
paraît désigner plutôt ses disciples : « Maxime qui sunt ab Isocrate 
volunt (narrationem)esse lucidam, brevem, verisimilem. » Quintilien 
ajoute il est vrai : « Quamquam et Aristoleles ab Isocrate parte in una 
dissenserit; » mais il a attribué au maître ce qu'enseignaient les disci- 
ples; car il doutait (et il n'était pas le seul) de l'authenticité de la 
Rhétorique attribuée à Isocrate (II, 15, 4); Cicéron en doute égale- 
ment, mais il atteste que les élèves d'Isoerate avaient beaucoup écrit 
sur la rhétorique (De inv. II, 2, 8); c'est très-probablement à eux 
qu'Aristote a fait allusion: et il est bien possible qu'il ait pensé aux 
mêmes rhéteurs contemporains quand il dit 1, 1. 1354 a 11 [3] qu'on 
néglige les préceptes relatifs à l'argumentation pour insister sur la 
manière d'exciter les passions. On a dit (voir Spengel, Artium scrip- 
tores, p. 16) qu'Aristote s'attaquait ici à ses devanciers; mais il faut 
ajouter, à ses devanciers immédiats, aux rhéteurs contemporains qui 
avaient écrit sur leur art avant lui, à l'enseignement de son temps; 
car plus bas 2, 1350 a 17 [5] il emploie l'expression toù; vuv xzyyoko- 
yoùVraç pour désigner les rhéteurs qu'il a attaqués dans le premier 
chapitre. On n'aurait pas pu dire de Corax, de Tisias, ni des autres 
premiers rhéteurs, qu'ils négligeaient l'argumentation pour ne s'oc- 
cuper que des moyens d'exciter les passions; car, autant qu'on l'en- 
trevoit par le Phèdre de Platon et par Aristote lui-môme, dans II, 24. 
1402 a 17 [11]. 23, 1400 a 3 [21], les rhétoriques de Corax et 
de Tisias ne conienaient qu'un ou deux lieux développés sans doute 
par des exemples. 

I, 11. 1370 b 24 [II]. Aristote développe que dans l'amour, le 
souvenir de l'objet aimé est toujours accompagné d'un sentiment de 

plaisir. Kai àpy)| Ss toù epwTOç auxYi fiyvETai TrSfftv, oxav uv) u.ovov -rcapovTo; 
-/aipuxjiv àXXà xal à^o'vTOç u.eut.vTjUic'voi IpSaiv. ô\b xat ô'xav /Wripo; yéS/r/rai 
Toi u.Y) xapeTvat, xat ev toïç TtÉvôsfft xal ôpr^votç bfl'wz-toii Ttç r,Sov7i. Bekker 

a mis èpwciv entre crochets comme devant être supprimé; et, en effet, 
le sens indique que (jleu.vyhj.evoi doit se construire avec x.a t 'p w(7lv - Mais 



RHÉTORIQUE DARISTOTE. 299 

il serait possible de conserver épScriv en le joignant comme participe à 
la phrase suivante, où l'on substituerait Se à oio: Quand on aime, si 
on est affligé par l'absence de l'objet aimé, il y a encore du plaisir 
même dans le deuil et dans les lamentations. 

I, 12. 1372 a 23 [5]. Un coupable a des chances pour n'être pas 
découvert, quand il se trouve dans des conditions personnelles qui 
semblent exclure l'attentat commis, oïcv âaôev^ç rcepl aïxi'aç xai â it&n\ç xai 
ô atu/poç TO-p! ixof/£taç. Spengel et Bekker suppriment l'article devant 
aîc^poç; niais il me semble qu'il faut admettre plutôt qu'il manque 
après ttév/îç quelque chose comme 7cep\ Sia<p8opSç xgitwv. Car la pau- 
vreté n'exclut pas le crime d'adultère. 11 en est autrement de la 
laideur, qui suffi! pour rendre cette accusation peu vraisemblable, 
sans que la pauvreté s'y joigne. Il est d'autres crimes qui sont en 
contradiction avec la pauvreté, par exemple ceux qui exigent une 
grande dépense, comme la corruption des juges. 

I, 12. 1373 a 16 [28]. Arislote énumère les différentes classes de 
gens à qui les hommes font tort ordinairement. Kal oTç -/aptouVrai £, 

oiXoiç 7] Oauua^ojjLEVoiç r, èoiouivotç r, xupioiçj y) oXcoç -npôç ou; Çwaiv oôrof. 

11 faut évidemment ouç et non oTç. Cf. Xénophon, Ci/rop. III, 3, i. 
Dans cette construction de -/ao^scOcu il faut suppléer l'idée contenue 
dans le verbe de la proposition principale; ici àSutouvreç. Aristote a 
voulu dire : On fait du tort à quelqu'un, quand par là on fera plaisir 
à ses amis ou, etc. — Le manuscrit 1741 porte ou?. 

I, 13. 1374 b 4 [15]. Aristote, après avoir défini l'équité, énumère 

ses différentes applications, et commence ainsi : sY oïç ts yàp Set 

a-uyYViouv/iv £/£iv, £7uaxr, xaùra, xai tÔ Ta apuxprr \m-^ xai xà àotxr'^ara \i\ 
toù ïaou àçioùv, jxr|0£ xà &[AapT7)[Jt,aTa xai rà à-Tuy^ua-ra. On traduit géné- 
ralement ainsi le premier membre de phrase : Nam quitus oportet 
veniam dare œqua sunt. Ce sens n'est pas satisfaisant : l'équité est 
dans l'appréciation du fait, et non dans le fait lui-même; du moins, 
c'est ainsi qu'Aristote emploie le mot dans le membre de phrase 
suivant, et dans tout ce qui suit. Il faut donc considérer lyav comme 
sujet de la proposition: et s'il y a le pluriel xauxa c'est qu'Aristote a 
en vue en même temps le premier membre de phrase et le second, 
qui sont d'ailleurs liés étroitement par te xai : Avoir de l'indulgence 
pour ce qui en réclame, et ne pasaroir la même mesure pour les fautes 
et pour les injustices ni pour les fautes et les malkejirs, voilà ce qui est 
équitable. 

\, 14. 1374 b 32 2]. Arislote énumère les cas où une injustice est 



300 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

aggravée, xat o& pi Icnv taaiç • ^aXe^ov yàp xa\ àSûvaxov. Bekker sub- 
stitue to à xat, comme Vater (p. 69) y avait déjà pensé; mais il avait 
cru à tort que l'article n'était pas nécessaire. Il me semble qu'en 
mettant to, il faut conserver xa\, qui est utile au sens. Car on a : Au 
dommage qui provient de l'injustice elle-même s'ajoute celui qui vient 
de ce qu'elle est irréparable, àouvaxov est employé ici elliptique- 
ment. 

I, 14. 1375 a 8. 10 [5]. Après avoir énuméré les circonstances qui 
aggravent réellement une injustice, Aristote traite des artifices ora- 
toires qui la font paraître plus grave : Kcù xà jj.èv pvjxoptxa s<m xotaùxa, 

ô'xi -rcoXXà av^pv]XE Stxata r\ u7tepê£ê7)XEV, otov opxouç ÔE^tàç TriaxEiç lTzi^a\ii<x<; ' 
TtoXXwv yàp àotx-/)[ji.axa)v înrepo^. xat xo x. x. X. 1° Spengel propose : 

xai xà [xév Ecxi xotaùxa, pïixoptxà S' oxt... Mais quand Aristote emploie 
cette formule de transition, il ajoute oùv après f/iv, et se sert de l'impé- 
ratif. On pourrait lire par une simple transposition : xalxà^Èv xotaùxa 
ectxi pixopixa, ô'xt... Les moyens qui suivent sont oratoires... [xe'v serait 
employé elliptiquement, avec la valeur du lalin quidem: les moyens 
qui suivent sont oratoires, mais les précédents ne le sont pas; 2° Le pre- 
mier de ces moyens oratoires se rapporte a l' artifice dont Aristote a 
déjà parlé 7, 1363 a 10-11 [31] : Un tout divisé en ses parties en parait 
plus grand, parce qu'il semble surpasser un plus grand nombre de 
choses(\e tout élant plus grand que chacune de ses parties). La dernière 
proposilion signifie donc : car l'injustice incriminée surpasse un grand 
nombre d'injustices (celles qui sont contenues en elle comme les 
parties dans le tout). Mot à mot : Il y a excès sur un grand nombre 
d'injustices. 

1, 15. 1375 b 22 [12]. Quand la loi écrite est pour vous, vous devez 
représenter combien il est nécessaire qu'elle soit observée, et rap- 
peler, entre autres arguments, xat ô'xt £v xaïç aXXatç xé/vatç où XusixeXe? 

Trapaaocpt^EaOat xôv îaxpov ■ ou y«p xocoùxo j3Xa7CXEt i] àfj.apxta xoù îaxpoù 

ô'aov xb iôtÇEGOat (xtiêiôeiv tù apyovxt. Telle est, la leçon du manuscrit 
1741. Après TOxpcurocptÇEffôai, trois manuscrits mettent Trapà : méprise 
évidente, car Aristote veut dire qu'il n'est pas avantageux qu'un 
médecin prétende faire l'habile en sortant des prescriptions de l'art. 
Dans un autre manuscrit, on a ajouté olov au lieu de irapa. Cette cor- 
rection ne semble pas nécessaire; lv xaTç àXXatç xÉ/vatç se construit 
avec l'ensemble de la proposition et paraît équivalent à : On voit 
dans un domaine étranger à l'administration de la justice, dans le 
domaine des arts, qu'il n est pas avantageux, etc. En tout cas, la con- 
jonction 7<xp dans la proposition suivante est inintelligible : // n'estpas 



RHÉTORIQUE d'aRISTOTE. 301 

avantageux qu'un médecin fasse l'entendu en sortant des prescriptions 
de son art; car la faute d'un médecin a moins de conséquence que 
l'habitude de la désobéissance à l'autorité. Il y a évidemment une 
lacune après ïaxpo'v, et il faut supposer qu'on lisait quelque chose 
comme : et il est encore plus dangereux de ne pas observer les lois. 

I, 15. 1376 a 7. 12. 10 [15-17]. Aristote distingue deux espèces de 
témoins, les témoins anciens qui sont les poètes et les personnages 
illustres dont on rapporte des mots célèbres, et les témoins nouveaux, 
dont les uns sont engagés dans le procès, et dont les autres sont en 
dehors. 11 cite comme exemples de témoignages anciens des vers 
d'Homère et de Solon, des oracles, des proverbes; puis il traite des 
témoins nouveaux dans les termes suivants : ÏIpoacpaToi 8' ôW yvoiptiAoi 

Tt XEXptxaaiv • yp7)Gi|ji.oi yàp aï xouxojv xpiastç xoîç itspi xwv aùxwv à|j.cpt<jër]xoij<7iv 
otov EuëouÀoç Iv xoTç otxaffXY]pioi; Eypvfcaxo xaxa Xapr]xoç w IlXaxojv étire 
7rcoç Apyt'ëtov, oxt £7tiO£Ocox£v Iv XV) iroXei xo ôf/.oXo'yE?v rcovripoùç stvai. xat oî 
iaexevovxeç xoû xtvoùvou, àv ooçojgi <j/euoEff8ai. oï [aev oùv xotoùxct xwv xotouxtov 
[xo'vov [xapxupéç eïcriv, Et yiyovz^ r, [rr\, si egxiv r, jjiy], irepi 8e xou ttoTov où 
txapxupEç, otov Et otxatov r, à'Stxov, et cru[/.cpspov y? àduuicpopov ■ oi S octto/Jev xat 
TTEpt xouxojv 7tt<7xoxaxot . TTiaxoTaxot 3' ot TCaXatot ■ àotàcpOopot yap. 1° Oïl ne 

peut tirer aucun sens raisonnable de la lettre du texte : Les gens 
éminents qui ont porté un jugement et les témoins qui seraient com- 
promis dans l'affaire s'ils paraissaient mentir sont des témoins nou- 
veaux. Car Aristole a dit plus haut que les témoins nouveaux sont 
ou engagés dans l'affaire ou en dehors; et il restreindrait ici sans 
motif le sens du terme qu'il a employé; les témoins engagés dans 
l'affaire de quelque manière que ce soit sont des témoins nouveaux; 
et les gens célèbres dont on invoque l'autorité ne peuvent être des 
témoins nouveaux qu'à moins d'être contemporains. Ensuite, il est 
étrange qu'Aristote ne parle ici que des gens illustres contemporains 
et de ceux qui seraieni compromis dans l'affaire, s'ils paraissaient 
mentir, el qu'il ne dise pas un mot des autres témoins nouveaux. 
2° Le terme oî S' ômwÔEv signifie littéralement : ceux qui sont éloignés. 
Il ne peut désigner ici que les témoins qui ne comparaissent pas 
personnellement, c'est-à-dire les témoins anciens et les contempo- 
rains illustres dont on invoque l'autorité. Cependant, il est ensuite 
question des témoins anciens comme différents des témoins éloigne-. 
— Le texte est donc gravement altéré. Les variantes des manuscrits 
sontde peu d'importance, si ce n'est celle du manuscrit 1741, où on lit 

xotouxwv àv àirtffxdxaxoi au lieu de xoùxo>v 7U<rxo'xaxoi, et celle de trois 

autres manuscrits qui donnent ?àp au lieu de 8' (même ligne). Je 



302 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

crois qu'il faut supposer après Trpoaœaxoi 8' une lacune; Aristote 
distinguait sins doute différentes espèces de témoins nouveaux, et 
traitait du degré de confiance qu'ils méritent;, c'est peut-être ainsi 
qu'il arrivait à dire : (Les témoins nouveaux les plus dignes de 
foi sont) les gens illustres qui ont porté quelque jugement, et ceux 
qui seraient compromis dans l'affaire s'ils paraissaient mentir. Ces 
derniers ne peuvent témoigner que du fait, sur la question de 
savoir s'il a eu lieu ou non, s'il est ou non; leur témoignage ne sert 
pas pour la question d'appréciation, pour savoir s'il est juste ou in- 
juste, utile ou nuisible. Les témoins éloignés sont les plus dignes de 
foi sur la question d'appréciation; car ils sont incorruptibles. Je 
crois que oî xaXaioi est une glose de o r t aîrwQsv qui a été introduite 
dans le texte et qui a amené la répétition de THororaTot. 

I, 15. 1377 a 16. 18 r 29\ Aristote indique comment on doit argu- 
menter, si l'on refuse le serment : ou Xa;xêàv£i S', ô'xi «vt\ ypr^tmov ô'pxoç. 

xal ô'xi eï rçv cpauXoç, xaxt>)|xo'<7axo av ■ xp£Ïxxov yàp evsxa xou cj,aù'Xov aval r, 
u.7)Sevoç ' ouo'ca; uîv oûv i'Hei, i/.ïj ô[/.o<raç o ou. ouxw Se Si' àp£x?]v àv £iy],àXX' où 

Si' iTTiopxtav to n^. Si l'on s'attache au fond des idées, il faut traduire : 
Quand on refuse le serment, on dira qu'il s'agit de prêter serment pour 
de l'argent, et que si on était malhonnête homme, on jurerait (car il vaut 
mieux être malhonnête homme pour quelque chose que de l'être sans 
profit) ; en prêtant le serment on aura donc l'argent, en refusant on ne 
l'aura pas. Eu argumentant ainsi, on pourra paraître refuser le ser- 
ment par un motif honorable, et non pour éviter le parjure. Puisqu'on 
n'a là qu'un seul raisonnement, il faut supprimer après xal la con- 
jonction ÔTi, qui indiquerait un nouvel argument. Comme il est d'ail- 
leurs évident que la réflexion finale s'applique à l'argumentation 
précédente, et qu'Aristole ne passe pas à un autre ordre d'idées, 
il faut lire outco &q au lieu de outw Se. 

II, 1. 1377 b 29-31 \ .-oXù yàp Stacpépei Trpoç tticixiv, fjiaXicxa i/iv Iv xaT; 
TuaCouXaT;, dxa xal Iv xa~; oixai;, xo iroio'v xiva tpaivetTÔat xov Xsyovxa xal 
xo 7rpoç auxoù; uTroXaaêavstv sysiv -ntoç aùxo'v, Tipoç os xoùxoiç làv xal aurai 
otaxîUJLEVOi ttcijç xuy/âvcoo"iv. xo u.vt ouv ttoiov xiva coatvscrOai xôv Xsyovxa 
-/OTiTiaioxepov eîç xàç auaëouXaç Icxtv, xo os oiaxsTcrOai tcwç xôv àxpoaxyjv d; 
xaç Oi'xaç ■ • ou yàp xauTa -iai'vsxai tpiXouai xal [Xiffoutriv, où8' opytÇoii.£vot? xal 
Trpao); iyouciv^ àXX' r ; xo 7:apa7:av crêpa r, xaxà xo aÉysOoç exspa ■ xw txèv 
yàp cpiXoiïvxi, rapt ou irot£Ïxai xv)v xpttrtv, v) oùx àSixsïv *j uuxpà ooxeï àoixsïv, 
xâi os jjucoù'vxi xoùvavxiov ■ xal xw u.sv Ituôuulouvxi xal eûeXmSt ovxi, làv r, 
xo lo"o'u.£vov -?joû, xal £<7£c:6ai xat ayaOov sascôat :paiv£xai, xw S : onzaftv. xal 

ou7y£pai'vovxi xoùvavxiov. A considérer l'enchaînement des idées, il me 



RHÉTORIQUE D'ARISTOTE. 303 

semble qu'il faut mettre entre parenthèses to uiv ouv — oîxaç, et rap- 
porter dans où fào tocùtoc la conjonction à wpoç SI toutoiç — ?j*r/iv<aai. 
Aristote commence par dire qu'il importe beaucoup à la persuasion, 
et cela encore plus dans les assemblées délibérantes que devant les 
tribunaux, que l'orateur paraisse aux auditeurs avoir tel caractère et 
telles dispositions à leur égard: il ajoute ce qui concerne ies passions 
des auditeurs, et le subordonne grammaticalement à la proposition 
principale, quoiqu'il ne soit pas exact que les passions des auditeurs 
jouent un rôle plus important dans les assemblées délibérantes que 
dans les tribunaux. S'apercevant de cette inexactitude, il se corrige 
en faisant remarquer que l'impression produite par la personne de 
l'orateur a plus d'importance dans le genre délibératif, et que les 
passions des auditeurs ont plus d'importance dans le genre judi- 
ciaire. Puis il revient à ce qu'il a dit des passions en général (icpoç oè 
toutou;— Tuyyavwci), pour expliquer comment, dans les tribunaux, les 
passions excitées par celui qui est en cause influent sur la décision 
dea juges, et comment, dans les assemblées délibérantes, où on a à 
statuer sur l'avenir, on est disposé à considérer une chose agréable 
comme possible et bonne quand on la désire et qu'on a confiance, 
tandis qu'on esldans une disposition contraire dans le cascontraire.il 
est clair qu'avec la ponctuation vulgaire du texte, on croit que la pro- 
position où yàp xaùrava expliquer la différence d'importance qui vient 
"d'être signalée entre les deux moyens de persuasion, et cette attente 
est trompée puisque Aristot; ne parle que de l'influence des passions 
dans les tribunaux et les assemblées délibérantes. 

11. 2. 1378 b 10 [3]. La conjonction causale irai 3' r s oAiywpfo n'a 
pas d'apodose. On a cherché cette apodose dans 137S b 13 [3 rpi'a S' 
en supprimant o avec trois manuscrits. Mais une division n'est pas 
la conséquence d'une définition : pour que le raisonnement fût ré- 
gulier, il faudrait qu'il y eût ce que Yater (p. 79) est obligé d'ajouter : 
Quando igitur neglectusest aclus opinionis de re aliqua ita concept» 
ut ea nibili facienda videatur, quandoque triplici modo hœc opinio 
ostenditur, tria sunt gênera neglcctus. Il faut chercher l'apodose 
d'Imù quant au sens dans 1379 a 9 9j cpavepov ouv x. t. X. Aristote 
définit le mépris, cause de la colère, explique et distingue les diffé- 
rentes espèces de mépris, et il en conclut qu'on voit par là dans 
quelles dispositions, contre qui, et pour quelles causes les hommes 
se mettent en colère. Seulement la longueur des explications où il est 
entré lui a fait perdre de vue son point de départ. Cf. Éludes sur 
Aristote, p. 44. 



304 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

II, 2. 1378 6 16 4j. Tfi'a o' estiv £107) oXiywpiaç, xaTacppovr^iç te xai 
£TCYip£airu.oç xai uêpiç • OTEyàp xaraopovwv oXifCAps!' ôca y a P oiovtoci [/.rjoevoç 
a;ia, TOuttov xaxa'ipovoûciv. twv oÈ (X.7)8evoç àçicov ôXiyojpoijo-iv. Spengel pro- 
pose d'intercaler xaTOKppovouvreç après a;(wv, et Bekker a unis clans son 
édition de 1839 : twv Se xaTacppovoufxÉviov ôXiytopoîiaiv. Mais il me semble 
que ces corrections font faire à Aristote un cercle vicieux: car pour 
prouver que celui qui dédaigne méprise, Aristote raisonnerait ainsi : 
On dédaigne ce qu'on croit n'avoir aucune valeur; or, on méprise ce 
qu'on dédaigne; donc, celui qui dédaigne méprise. La mineure de 
ce syllogisme suppose évidemment la conclusion. Le raisonnement 
tel que le donne le texte me semble exact : ce qui paraît n'avoir 
aucune valeur est dédaigné; ce qui n'a pas de valeur est méprisé; 
donc, quelque espèce de mépris est dédain. Il serait plus régulier 
qu'il y eût fpaivofJLévwv après àaojv; mais Aristote le laisse à entendre. 

IL 2. 1379 a 13 [9]. Aristote dit qu'on est irritable quand on est 
affligé, parce que celui qui est affligé désire quelque chose; eav te 

O'jv xaT cùOntopiav ôtiouv àvxixpoucr, tiç, fAov tw SuJ/wvti 7rpbç to tueiv, làv 

TE [lT t , &JA01WÇ TOC'JTO CpOUVETOtl TTOIeTv ■ XOU E(XV TE àvil-pOCTTY) TIÇ làv TE (i.7, 

ou(XTrûaTT7) làv te àXXo ti èvoy\r\ outcoç r/ovTa, toïç ttôcgiv opyt^ETai. Les 

mots ô[xo(ioç — itoieïv se rapportent par le sens au second membre de 
l'alternative posée, et pourtant par la construction ils se rapportent 
aux deux. La conjonction oûv indique d'ailleurs que toïç ttSciv op- 
YiÇexai est l'apodose de toutes les propositions hjpotbétiques qui pré- 
cèdent. Enfin Vater (p. 81) a remarqué avec raison que ô|j.oitoç fait 
double emploi avec toùto. Je crois, en conséquence, qu'il faut lire : 

dcXX' ô'fjudç TauTO cpaivrjTai toheiv, xai làv x. t. X. 

II, 2. 1379 b 36 26]. oXiytopt'aç y*p Soxeï xai v*, \rf}-r\ <rr\}x.ûov £ivai ■ oY 
àuÉXEiav ijlev yàp vj \r\Qr\ yiyvexca, r, ô" àfxéXeia ôXiywpi'a ectiv. (xev est de 

trop. Aristote fait un syllogisme, et les propositions oV à^ÉXEiav, r, S' 
àaÉXEia ne sont pas dans le rapport de coordination marqué par (xs'v 
— oé. — Il faut ajouter tiç après ôXiywpta avec le manuscrit 1741. 

II, 4. 1381 a 35 [13]. Nous aimons ceux qui veulent la même 
chose que nous; par suite, nous aimons les gens dont le commerce 
est agréable; tels sont ceux qui sont faciles et qui ne sont pas que- 
relleurs; car les gens querelleurs aiment à combattre, et celui qui 
combat a des volontés contraires à celles de son adversaire. Sont 
encore d'un commerce agréable xal oï ItcioéIjioi xal Ttoôào-ai xal 6-7ro l u.Eïvat • 

l:ù tocuto yàp àu/^OTEpoi <77T£i>oou<7i tw 7iXr,o"(ov, ouvà|/.£voi te axi07vT£ffôat xat 

è^eXôç o-xcWtovteç. On a appliqué à^-^oTEpoi et on ne peut l'appliquer 



RHÉTORIQUE d'\RISTOTE. 305 

qu'a ceux qui entendent raillerie et à ceux qui savent railler, consi- 
dérés comme formant deux classes différentes. Mais ici les deux qua- 
lités doivent être réunies dans les mêmes individus. Peut-être faut-il 
lire à[x<poT£pov, en l'entendant des deux qualités dont Aristote vient 
de parler. Voici ce qu'Aristote veut dire : Les gens qui savent à la 
fois railler et supporter la raillerie sont faciles à vivre; car sous ce 
double rapport ils veulent la même chose que celui avec qui ils 
vivent; s'ils n'entendaient pas raillerie à leur tour, ils seraient en 
opposition avec celui qui voudrait leur rendre raillerie pour raillerie; 
s'ils ne raillaient pas finement, ils blesseraient. 

II, 5. 1383 a 12 [15]. Entre autres moyens de faire naître la 
crainte chez les auditeurs, Aristote indique celui-ci : xat toù? ôfwfouç 

OEtxvuvat 7:otcjyovTaç tj 7T£7rovÔoTaç, xat O710 toutojv ucp 1 wv oux (oovto, xat 

Taùxa xal tote ô'ts oùx «Sovto. Spengel a très-bien senti que, si ou 
construit, comme le texte l'exige, xauta et tote avec TtâV/ovTaç -ô 

7C£7rovôoTaç, il faut lire xat TaÙTa a oùx cSovro ou bien xat a xat ote 
oux coovto. Je crois qu'on peut se tenir plus près des manuscrits en 
supprimant seulement ô'te, et en construisant xat Taùxa xat tote oùx 
movto (sous-entendu Tcaa^etv) avec 6cp' Jiv. Aristote dislingue les gens 
de qui on ne s'attendait pas à souffrir quelque chose en général, ceux 
de qui on ne s'attendait pas à souffrir telle chose déterminée 
(t<xut<x), enfin ceux de qui on ne s'attendait pas à souffrir quelque 
cliose a tel moment (tote). 

II, 5. 1383 b 1. 2 [20]. Aristote énumère les avantages dont la pos- 
session rend hardi : TaÙTa S' ëarl Ttkrfio; £pv][/.aTtov xal Ï07ÙÎ <jo)j/.aTwv xai 
cpi'Xwv xat )(_wpaç xat twv Trpo; 7cdXepiov TtapaaxEuwv, r, 7raarwv r\ xwv [i-EyiaTtov. 
Je Crois qu'il faut lire TaÙTa 8' sWtv 107Ù; xat ttXyjOoç -/fv]u.aTMv xat 

<TW[xaTO)v Il faudrait (koijuxto; avec ïa/u;; ensuite ce complément est 

inutile, le mot signifiant à lui seul la force corporelle; enfin la/y; ne 
va pas avec cptXwv. 

II, 5. 1383 b 7 [21]. Aristote énumère quels sont ceux qui sont 

hardis : xat làv [jiy| y|8ix7)xotsç waiv ■}, ijtrioÉva 77 (x*/) uoXXoùç r> (i.Y) toioutou; 
7t6ûl àv cpoëoijVTai. xat ô'Xtoç àv xà •rcpo; 6eouç aÙToTç xaXwç eyv). Ta te aXXa 
xat Ta âmb <jr\u.£ww xat Xoyûov • OappaXE'ov yàp '<\ opY'O, to oe (av) àotxEÎv àXX 
àôixstcrôai opyrjç 7rot7]Ttxov, to 81 OeTov inroXajjiêavETai pO7)0Etv toTç àStxouixEvotç. 

Vator (p. 81)) pense que opy>i est ici absolument inintelligible, si l'on 
ne suppose pas qu'avant OappaXÉov il est question de ceux qui ont 
souffert une injure. Cependant, il préfère considérer OappaXÉov— 
àStxoufXE'votç comme une glose née d'une observation marginale. Sa 



306 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

première idée me paraît la plus juste. Il devait y avoir devant OappaXsov 
quelque chose comme xal làv r,SixrjU£vot waiv opposé à xal lav [xyj 
rSix^xoreç; de plus, il faut transposer la proposition xal oXwç — Xoyiojv 
après àoixoutjtivoiç; car le mot oX«; indique qu'il a été question aupa- 
ravant de la confiance inspirée par l'espérance de la protection divine 
dans un cas déterminé. En somme, Arislote a voulu dire : On a 
confiance quand on a souffert une injustice; car la colère donne de 
la confiance, et ce n'est pas de comme Itre une injustice, c'est de la 
subir qui met en colère; d'ailleurs, on pense que la divinité vient en 
aide à ceux qui sont victimes d'une injustice. Et. en général, on a 
confiance quand les rapports avec les dieux sont favorables, en par- 
ticulier les présages et les oracles. 

II, 6. 1383 b 30 [7]. Aristote énumère quelles sont les actions hon- 
teuses : xal oavEiÇecOai oit So;£t aîx£Ïv, xal aïxeTv ots àracixEiv, xal a7raix£tv 
ors aîx£iv, xal imxiveiv ïva So^r, atx£Ïv, xal xô à7rox£xuy7]xo'xa jt/jSev ^ttov ■ 

■Travra ^àp àveXsuôsptaç xaùxa tn)[/.eîa. D'après la construction, il fautsous- 
entendre iTratvav avec pjSèv vyrrov, quoique le sens exige qu'on sous- 
entende aî-n-ïv. Ensuite, je ne comprends pas ce que signifie : 77 est 
honteux de louer quelqu'un pour paraître lui demander. Je crois qu'il 

faut lire : xal ETtaivàv ïva Sw, xal xo à7rox£xir/7]xo'xa ijltjSÈv Yjxxov aïx£Ïv. Il est 

honteux de louer quelqu'un pour qu'il vous donne quelque chose, et 
de demander quoiqu'on ait été refusé. 

II, 6. 1383 6 3i (8). xb S' iTOttvétv Ttapovra xoXax£i'aç, xal xb xàyaOà piv 
u7T£p£7taiV£~v xà Si -.paùXa auvaXeifieiv, xal xo u7T£paXy£Ïv àXyouvxi 7ïapo'vxa. Il 

faudrait àXyoùvxi icapovxt exagérer sa sympathie avec une affliction en 
présence de la personne affligée, comme plus haut i-natvav •jrapo'vxa, 
louer quelqu'un en face. 

11,7. 1385 a 20 [2]. £ffxb> Sri /apiç, xa6" r> ô £/wv Xi^xai yapiv 
UTtoupY£Îv 8eop.Éviû [AT| àvxl Tivoç, i/.7)S" l'va xi a'jxco xw yzoupvouvxi, àXX' tva 
lx£i'vto xi • \xv(i\r t S' av v; c^oSpa Seouevm, jj [xeyaXwv xal ^aXeitSv,^ Iv xatpo?; 

xotouxoiç, y) [jlo'vo;, ri TcpSxoç, f t [MtXiora. Je pense qu'il faut sous-entendre 
uTroupYvi en lisant-?, au lieu de -^autrement la phrase commence comme 
si ri avait pour sujet /api;, et finit comme s'il avait pour sujet 6 
yiroupYwv; ensuite rj ne peut se construire avec ^aXicxa. 

II, 8. 1386 a O. 6 [8]. oca Tsyàp xwv XwïY|p£iv xal ôSuv/jpwv cpôapxixa, 
-avxa IXeetvà, xal ooa àvaipExixa, xal offaiv vj tu/Y| aïxia xaxcov jjisYeôo; £/ov- 

xor;. Muret n'a pas rendu <pQapxixa, et Spengel le retranche. Ce mot 
fait double emploi avec dvatp£xixa; et, en outre, un mal douloureux 
excite la pitié, quand même il ne causerait pas la mort de celui qui le 



RHÉTORIQUK d'ARISTOTK. 307 

souffre, comme l'indiquent l'expérience, la définition d'Àristote qui 

est en tête du chapitre, et la proposition 1386 a 7 [9]. Mais d'autre 
part, si l'on supprime <pôapxixd, le relatif foee n'a plus de complément, 
et le génitif partitif ne se comprend pas; car tout mal douloureux est 
digne de pitié. Je crois qu'il faut lire : Zen xs yàp twv xox<ov Xuxrçpà 

xat ô8uv»jpa, 7ravxa x. t. X., et Supprimer xaxtov après aîxîa. 

II, 8. 1386 6 2. 7 [16]. (dvdyxv) sXEEivà eïvai) xat xà cr.aeTa xai xà; 
7rpaç£tç, oiov laO^xa; xe twv ttîxovOo'xwv xai oaa xotaùxa, xat Xo'you; xat osa 
àXXa xâiv lv tw itdOei ovxcov, oïov Y-or, teXeuxcovxiov. xat udcXiara xô fficouSaiouç 
EÏvai lv xoTç xotouxotç xatpoïç ovxaç IXsetvov ■ d-avxa yàp xauxa Stà xb syyù; 
cpaivEcrôai jxàXXov txoieT xbv eXeov, xat wç àva^tou ovxoç xat ev ôoOaXu.oïç cpatvo- 
[xsvou xou -jrdôouç. 1° oïov Eo-Oyïxaç se rapporte à 07|jjieTa, non à npaÇeiç; je 

pense qu'il faut transposer xat xà? -pd;Et ? devant xat Xo'youç dont l'idée 
est étroitement liée à celle d'actions. 2° Les idées exprimées par les 
mots wç àvaçt'ou — xou Ttàôou? semblent toutes deux subordonnées à celle 
qui est exprimée par Stdé xo ly^bç cpaive<j8at, ce qui ne peut être vrai de 
wç àva;i'ou ovxoç. Peut-être faut-il transporter lv ocpôaXfjwxç cpaivojjtE'vou xoù 
ridOouç après cpaive<rOai; Aristote a dit plus haut 1386 a 33 [14] : èyyùç 

yap -rtotouat tpaîveaÔat xo xaxov 7cpo ôululocxcov 7rotoùvxsç. Aristote veut dire 

ici : Tous ces moyens sont plus efficaces pour produire la pitié parce 
qu'ils rapprochent le malheur en le mettant sous les yeux et que le 
malheureux est représenté comme n'ayant pas mérité son sort. 

II, 9. 1387 a 27 [H], xat eicel É'xasxov xîov àyaOtov où xoù xu^o'vxoç d;tov, 
àXXd xtç èaxtv àvaXoyta xat xb àp^o'xxov, oïov 07tXwv xdXXo; où xco otxat'w 
àpjxoxxa àXXa xw àvopstw, xat yàuot SiOKpspovxeç où xoï; vsuxjti irXouxouTiv àXXà 
xoT; euyeveffiv. làv oùv àya6o; wv ;j.-/] xou àpu.o'xxovxo; Tuy/dv/j, veueo~/)xo'v. 

L'apodose de luet est évidemment èàv ouv—, vejjié<n)Tov. Il faut donc 
une virgule après eûyevéaiv. La particule ouv indique ici l'apodose, 
comme dans les exemples cités par Waitz, ad Organon L p. 336. 

II, 11. 1388 a 30-36 [1]. dvdyr/i o-/- est l'apodose de eï ydp tcrxt 
ligne 30; et les propositions Sw— «pOovov doivent être mises entre 
parenthèses, comme Buhle l'avait déjà fait. II ne faut donc pas sup- 
primer Br„ comme Spengel le propose. B-n marque souvent l'apodose 
dans Aristote; voir les exemples rassemblés par Waitz, ad Organon 
I, 336. 

Il, 11. 1388 6 4 [1]. (Çy]Xo)xixoi eÎo-iv) oïç U7:dp-/£t xotauxa àyaOà a xwv 
£vxt';j.0)v à'^tà è<7xiv àvopwv • eoti yàp xaùxa ttXoûxoç xat TroXucstXîa xat àpyai 

xat oaa xotaùxa La conjonction yàp n'exprime pas le rapport des deux 



308 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

propositions; la seconde ne motive pas la première. Il faudrait 
substituer Bé, ou transposer 7rXouxoç — oaroToiotura après mrapyei, etxoiaîixa 
— avSpSv après yàp, en supprimant xaùxa. 

II, 17. 1391 a 30 [5]. Après avoir exposé quelles sont les mœurs 
propres à la noblesse, à la richesse, à la puissance, Aristote passe à 

la prospérité . 'r\ o EÙxuyia xaxà xs [xo'pta xwv £ipï][X£voJV e'-^ei xà rfiv\ • e tç yàp 
xauxa ctuvxeivougiv ai (jt-éyiaxat Soxoùaat Eivai aùxuviai, xai exi eiç EÙxEXviav xac 
xà xaxà xo o-w[/.a àyaôà 7tapaax£uàÇ£i f, EÙxu^ia ttXeovexxeTv. La particule 

xe ne peut se construire, et même en la supprimant, on n'a pas un 
sens clair. Cette leçon n'est donnée que par le manuscrit 1741; les 
trois autres manuscrits, collationnés par Bekker, donnent EÙxu^i'a xà 

[xo'pta £^Et xwv £ipv][X£Vwv xà yj6yj. Il faut peut-être lire : v\ o EÙxuyia xà 
x£ ixopia xwv £tpri|ji.£Vcov £-^£t xa\ xà rfir[. 

II, 17. 1391 6 3 [6]. ev o' àxoXouOa pÉXxifTxov r)6o; x9j EÙxuyia, ô'xi cpiXo6so( 
sïffi xat iyouat 7rpoç xo 6eTo'v tooç, ttkixeuovxeç Stà xà yiyv6\xsva àyaôà arco tvjç 

tu£Y)ç. L'indéterminé thoç ne s'explique pas. La disposition des gens 
heureux à l'égard des dieux est déterminé, puisqu'ils aiment la divi- 
nité. Si on supprime la virgule et qu'on construise toi; avec tusxeuov- 
xeç, l'enclitique sera mal placée devant le verbe auquel elle se rap- 
porte, et ensuite le sens de mcTeuovxeç n'a pas besoin d'adoucissement 
ni de restriction. Il faut peut-être lire : xat èyav -rrpoç aùxoù; xo 6e?ov 
ouxwç TTiaxeuovxEç x. x. X. Ils aiment les dieux parce que les avantages 
que leur a procurés la fortune leur donnent la confiance que la divi- 
nité est aussi dans cette disposition à leur égard. 

Charles Thurot. 

(La suite prochainement.) 



TUMULUS DU FORST 

PRES NEUENICK 

(canton de berne) 



M. de Bonstetten, dont les publications ont rendu tant de services 
à l'archéologie, nous envoie la note suivante que nous nous em- 
pressons d'imprimer. La présence d'une poinLe de flèche en silex, 
à côlé d'objeis de l'époque burgonde, rend la fouille dont il nous 
communique le résultat particulièrement curieuse. La Revue a déjà 
signalé la présence de haches en silex, dans les tombes du cimetière 
franc de Samson, près Namur. Elle invite tous les archéologues qui 
auront trouvé des fails semblables à les lui signaler. La classifica- 
tion d'objets de pierre, or, bronze, même de 1er, par époque et par 
peuplade, est encore bien peu avancée. Le temps est venu de recueil- 
lir tous les faits déjà nombreux, mais encore épars, qui peuvent 
éclairer cette délicate question de chronologie archéologique. 

« Ce tumulus du Forst qui vient d'être fouillé renfermait, nous 
écrit M. de Bonstetten, sept sépultures disposées assez irrégulièrement 
autour de son axe. Les squelettes reposaient dans une terre sablon- 
neuse; pour quelques-uns, on avait ajouté de grosses pierres jetées 
sans ordre autour de la tête et aux pieds. La présence de sept sque- 
lettes différemment placés dans le tumulus et dans un ordre qui 
n'avait rien de régulier, a pu être constatée. C'était comme sept 
tombes différentes. 

Tombe V e : Couche de terre grasse et noirâtre, sans traces d'os- 
sements. — Bracelet en til de bronze. — Boucles d'oreilles (iig. 4) en 
lil de bronze, dont les deux extrémités se rejoignent en formant 
crochet. — Fibule (Iig. 3) comme on en rencontre fréquemment 
dans les sépultures post-romaines. — Deux objets (Iig. 1, 2) com- 
posés chacun d'une mince feuille de bronze roulée autour d'une tige 
de fer surmontée à l'une de ses extrémités d'un petit cône enchâssé 



310 



REVUE ARCHEOLOGIQUE. 



dans le tube par une forte pression; l'extrémité opposée d'un de ces 
tubes se termine par un chaton de verre bleu, uni ; l'autre tube, dont 
la base manque mais qui doit avoir une terminaison semblable, est 
rempli d'une substance rougeâtre paraissant être le reste d'une tige 
en fer réduite en poussière par la rouille. Ces tubes sont ornés de 
dessins circulaires à dent de loup grossièrement estampés; ils ne 
portent aucun moyen d'attache et, comme il ne restait pas traces de 
squelette, il est difficile de se rendre compte de leur destination. 




Tombe 2. Traces de squelette. — Deux bracelets en lignite (fîg. 5) 
(reproduit ici, 1/2 grandeur). 

TombeZ. Squelette placé dans la direction du nord au sud. — 
Boucle de ceinturon en fer (fig. 6) (1/2 grandeur;, avec traces de da- 



TUMULUS DU FORST. 311 

masquinures en argent, quatre clous en fer à tète ronde sur les bords. 
— Pointe de flèche en silex blond (lig. 7). — La présence de cet 
objet avec des antiquités de l'époque burgonde ou plutôt allemani- 
que mérite d'être signalée aux archéologues; il est peu probable 
qu'on se fût donné la peine de tailler une pierre avec autant de pré- 
cision pour n'en faire qu'une allumette ou que l'Allemane auquel elle 
a appartenu l'ait Irouvée toute travaillée et s'en soit fait un fétiche, 
car il eût fallu l'œil exercé d'un archéologue pour remarquer un 
objet d'aussi petite dimension. Il ne serait donc pas impossible qu'on 
eût là un produit de l'industrie des Allemanes ou des Burgondes et 
que ces barbares se soienttaillé des pointes de flèche en silex lorsque 
celles de métal venaient à manquer; d'ailleurs le silex pouvait rendre 
d'aussi utiles services que le fer. Quelque bizarre que paraisse l'em- 
ploi simultané d'armes en sijex et en fer, il n'a cependant rien qui 
doive surprendre lorsqu'on voit des guerriers du temps d'A. Mar- 
rellin combattre avec des épées en fer et des traits garnis de pointes 
en os (missilibus telis, acutis ossibus pro spiculorum acumine arte 
miracoagmentalis), XXXI, 2. 

Les tombes 4 à 7 renfermaient des coutelas à un tranchant (scra- 
masax), des débris de fer. des fragments de boucles de ceinturon de 
la même forme que celle fig. 6 et un couteau à lame cintrée avec 
manche également en fer. » 

DE BoNSTETTEN. 



BULLETIN MENSUEL 

DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 



MOIS DE SEPTEMBRE. 



Nous profitons de ce que l'Académie est à peu près en vacances par 
l'absence des trois quarts de ses membres, pour revenir un peu sur nos 
pas et faire part à nos lecteurs de communications importantes dont il ne 
nous avait pas été possible, faute d'espace, de leur parler jusqu'ici. Et 
tout d'abord, ce sont deux lettres communiquées par M. Léon Renier : 
l'une au nom de M. Carie Wescher sur les dernières découvertes faites à 
helphes, l'autre au nom de M. Heuzey, en mission en Macédoiue, en 
lilyrie et en^Thessalie. Nous donnons une analyse de la première; nous 
reproduisons la seconde intégralement. 

Lettre de M. Cnrle Wescher sur les dernières découvertes faites à 
Delphps (Castri). 

6 juin 1861. 



M. Wescher annonce que les fouilles qu'il a entreprises avec son col- 
lègue, M. Foucart, ont complètement réussi et approchent de leur terme. 
Les jeunes archéologues ont retrouvé le Mu-rus inscriptus sur une lon- 
gueur de plus de trente-cinq mètres II présente l'aspect le plus curieux : 
les lignes polygonales, au lieu de se couper à angles, comme il arrive 
d'ordinaire dans le genre cyclopéen, décrivent les courbes les plus capri- 
cieuses. La pierre, quand elle est nettoyée, présente un aspect bleuâtre 
d'un effet étrange. La partie basse de ce mur forme saillie, le haut est 
couronné de quelques assises helléniques. L'élévation totale est de trois 
mètres environ. Il supporte un terrassement de un mètre, sur lequel la 
grande route du village est tracée, et, immédiatement au-dessus, se 
trouvent les maisons de Castri; de sorte que ce magnifique soubassement 
qui supportait, il y a deux mille ans, le temple d'Apollon, sert encore 
aujourd'hui de base au misérable village qui en tient la place. 11 faudra, 
pour faire le déblaiement total, démolir la maison du capitaine Erango, 
à droite de la fouille; quant à l'angle oriental, il a été déblayé par 
Oltfried Muller en 1840. 

Toute la surface du mur, sauf de rares intervalles, est couverte 



ACADEMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 313 

d'inscriptions. Dans la partie déjà déblayée leur nombre s'élève à plus de 
quatre cents. 

Ces inscriptions concernent : 1° des droit? de cité conférés par la ville 
de Delphes à des étrangers ; 2° des actes d'affranchissement dont la série 
est considérable et présente les clauses les plus diverses et les plus cu- 
rieuses; 3° Une liste des upô&voi de Delphes, avec l'indication des noms 
des archontes et des sénateurs delphiens en fonctions au moment où la 
rcpoÇevîa a été conférée. Cette liste, fort intéressante, commence par ces 
mots : 

TOI AE AEA«M2N IIPOHENOI, 

puis, Apxovto; ***,*** Bou),eu6vTwv, elc, et, après l'indication du semestre 
(car les sénateurs étaient semestriels), se trouve le nom du rcp6Çevo« avec 
le nom de son père et l'indication de son origine. Parmi les up6?£vot, il y 
a non-seulement des Grecs d'Asie, d'Europe et d'Afrique, mais aussi des 
Italiens et même des Romains ; ainsi, on lit : 

APX0NT02 HEN12N02 TOY ATEI2IAA, 
BOYAEYONTilN TAN AEYTEPAN E3AMHN0N 
KAEOAAMOY, 3ENQN02, AE3IKPATE02 
TIT02 KOirKTIOS TITOY YI02 PÎÎMAI02; 

et sous le môme archontat : 

AEYKI02 AKIAI02 KAI2Ï2N02 YI02 PQMAI02. 

et, encore sous le même archontat : 

MAAPK02 AIMYAI02 AEnEA02 MAAPKOY YI02 PQMAIOE. 

Les Italiens sont originaires de Brindes, de Canose, etc., les Grecs, 
d'Alhènes, de Corinthe, de Sycione, de Thèbes, d'Élatée, de Coronée, de 
Tarente, de Rhegium, d'Agrigente, d'Alexandrie (en Egypte), d'Alexan- 
dria-Troas, d'Assos, de Smyrne, d'Ilium novum, de Larisse, de Pella, etc. 
M. Wescher estime que ces fastes delphiques devront tenir le premier 
rang dans leurs découvertes. 

Les affranchissements sont également très-curieux : on trouve, par 
exemple, un intendant du roi Attale qui affranchit, en la consacrant au 
dieu Pythien, une maîtresse de son souverain : 

STpaTayéovTOç <I>cuvs'a [xr^oç IIava|j.ou, èv AsXcpoïç 8s ap^ovxo; 'E[X|xs- 
vtûa <j.t]Voç Bouxornou, | iiz\ toTç 8s àiréSoTO Aa[jLsaç 6 irapa toù (îaaiXswç 
'AttixXou ô sVi twv Ipyiov Ttov (iaaiXixwv | 'ApxsfjifSwpav xàv paaiXixàv 

iv. 21 



314 REVUE ARCHÉOLOGIQUE 

7raiSicrxocv twi AtoJXXcovi twi IluOtioi , | àpyupiou aTair^pwv TEcaapaxovTa 

TpitOV, ... X. T. X. 

Parmi les esclaves affranchis, il y a non-seulement des Juifs, des Syriens, 
des Lydiens, des Cappadociens, des Sarmates, tous voués au servage, 
mais Jes Grecs, des Lacédémoniens; et, ce qui est encore plus curieux, 
des Galates, et notamment des Italiens, enfin une Romaine! 

2TcaTay£0VT0ç 'Ap^£Sa[J.ou jjlyivoç Aiou, lv AsXcpoïç Sa ap^ovTOç <ï>aivto; 

[X7]VOÇ ÏIoiTp07UOU, | èVl TOIÇ SE OiTzlBoXO MeVOITOCÇ KplToXaOU 0pOVl£UÇ TWI 

AtcoXXwvi twi IIuôiwi ffâi a Y uvaiX£ ' 0V a ^ ovo[i.a Biéta xb yivoç Pw- 
(Aaiav... 

Les inscriptions donneront une série considérable de synchronismes en- 
tre les stratèges étoliens, les archontes de Delphes, les agonothètes des 
Locriens, les stratèges de la Phocide et de l'Achaïe. On pourra également 
en tirer le calendrier de ces différents peuples. Enfin il y a des clauses 
très-curieuses : l'argent est donné par l'esclave au maître sur le seuil du 
temple. Il est encore dit que la vente a lieu près de l'autel d'Apollon. 
Lorsque l'esclave doit rester auprès du maître jusqu'à la mort de ce der- 
nier, un tribunal décidera des différends qui pourront s'élever entre eux, 
et les prêtres d'Apollon figureront dans ce tribunal au nombre des juges. 
Souvent l'acte de vente reste déposé entre les mains des prêtres. 

Ces inscriptions paraissent remonter au temps de la ligue étolienne, car 
les stratèges étoliens y figurent souvent comme magistrats éponymes. 

Quelques-unes sont très-bien gravées, d'autres à peine indiquées au 
trait. On trouve des débris d'inscriptions jusque sur les deux premières 
assises helléniques. Toutes sont très-curieuses par l'orthographe et les 
formes grammaticales. M. Wescher compte les étudier à ce point de vue 
et en tirer quelques inductions nouvelles pour l'histoire de la langue, de 
la prononciation et de l'épigraphie grecques. 

Outre le mur dont il vient d'être parlé, les jeunes archéologues ont 
trouvé : 

1° Presque toutes les pièces d'un monument rond (exèdre ou tholus) 
dont les parois portent également des actes d'affranchissement; 

2° Une colonne honorifique, en place, non loin du mur même, avec 
cette inscription sur le socle : 

AEA<ï>OI AIÏEAQKAN 
NAEI0I2 TAN IIPOMANTHIAN 
KAT TA APXAIA APX0NT02 
0EOAYTOY B0YAEY0NT02 
EIIirENEOS. 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 3io 

Cette inscription paraît être de la meilleure époque. Aux termes de ce 
document intéressant, les habitants de Delphes ont donc accordé aux 
habitants de Naxos, selon d'anciennes conventions, le droit de consulter 
les premiers l'oracle. 

3° Un sphinx en marbre conforme à la description de Sophocle, corps de 
lion, ailes d'aigle ; mais la tête ne s'est pas retrouvée. On voit sur les 
épaules du monstre les traces d'une chevelure de femme (un mètre et 
demi de longueur, un mètre de haut); 

4° Des tambours de colonnes ; 

5° En dehors des fouilles, une inscription archaïque, gravée sur un ro- 
cher. C'est probablement une offrande, car elle s'est rencontrée dans les 
environs du chemin de Castalie, où se trouvaient les àvaO^ata. On lit : 

01 HENTE KAI AEKA 



, . . 2YNMAX0.. . . 

. • . . Effl TPIXA APXON 

.... AÏÏEAEI3AN MNA 

. AEKA TET0PE2 KA . . (T£<j<rapsç) 

HEMIMNAION KA 

I APAXMA2 IIENTE 

. ONTA KAI E ES (Les lettres sont très-archaïques.) 

Beaucoup d'autres monuments encore, dit M. Léon Renier, signalent la 
belle et productive campagne archéologique des deux jeunes savants qui 
ont conquis à la science, par leur inappréciable découverte, plusieurs 
centaines d'inscriptions inédites fort intéressantes pour la plupart. C'est, 
sans comparaison, le plus beau résultat obtenu pour l'épigraphie, et on 
peut ajouter, pour l'histoire, depuis la fondation de l'école d'Athènes. 

M. Léon Renier donne ensuite lecture de la lettre suivante que S. M. 
l'Empereur l'a autorisé à communiquer à l'Académie : 

« Pharsale (Eersala), 12 juin 1861. 

Lettre de M. Heuzey, chargé par S. M. l'Empereur d'une mission scientifique 
en Macédoine, en Thessalie et en Illyrie. 

« Sire, 

« La dépêche télégraphique relative aux tumuli de Pharsale nous a 
trouvés au pied du mont Olympe occupés à diriger des fouilles sur deux 
points à la fois. Cette seconde partie de nos travaux présentait ceci de par- 
ticulier, que nous opérions dans un pays déjà exploré par moi plusieurs 
années auparavant. J'avais découvert, dans le voisinage des antiques cités 



316 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

de Dium et de Pydna, diverses ruines qui m'avaient paru mériter d'être 
étudiées de plus près la pioche à la main; mais voyageant alors avec le 
modeste équipage d'un membre de l'école d'Athènes, il avait fallu me 
contenter de voir sans toucher à rien. 

« La mission de Votre Majesté ne me fournissait pas seulement l'occa- 
sion de tirer parti de ces premières découvertes, elle m'en faisait un 
devoir. 

« De Cavala, nous nous sommes dirigés vers la côte de Piérie, en nous 
arrêtant seulement sur notre route à Salonique, où j'avais à voir notre 
consul et le pacha gouverneur de la province. Pour étudier cette grande 
ville, très-connue et très-mal connue, il faudrait une mission spéciale y 
résidant à poste fixe et pouvant y dépenser beaucoup de temps et d'argent. 
C'était pour nous une trop grosse entreprise. Nous n'avons pas perdu, ce- 
pendant, nos quatre jours de station. M. Daumet (1) s'est empressé d'étudier 
plusieurs monuments qui n'avaient encore été l'objet d'aucun travail sé- 
rieux. Pour moi, j'ai continué ma récolte d'inscriptions. Je rapporte même 
un petit bas-relief d'époque romaine, mais très-curieux par la rareté du 
sujet qu'il représente : une dame des temps anciens s'est fait sculpter sur 
son tombeau dans sa tenue de promenade; elle est suivie de ses femmes 
qui tiennent au-dessus de sa tête un large parasol. 

« Nous avons quitté Salonique en emportant ce monument avec l'auto- 
risation du pacha, Hussein-Effendi, membre du tribunal criminel, proprié- 
taire des terrains sur lesquels nous voulions opérer. Notre magistrat 
ottoman, charmé des jours de vacances et de villégiature que nous lui 
procurions, nous a donné, dans son village de Kourino, la plus cordiale 
hospitalité, en nous accordant pour nos travaux toutes les facilités désira- 
bles. Nous nous sommes attaqués d'abord aux deux énormes tumuii qui 
s'élèvent sur le champ de bataille de* Pydna. Je voulais faire déblayer sous 
la plus grande de ces tombes (elle n'a pas moins de soixante mètres de 
diamètre) une chambre sépulcrale ornée de peintures que j'avais trouvée, 
lors de mon premier voyage, à demi comblée par les éboulements. Nos 
fouilles ont bientôt découvert deux beaux lits funèbres en pierre revêtue 
de stuc, assez semblables à ceux que l'on rencontre dans les tombeaux de 
l'Étrurie, mais d'une forme beaucoup plus élégante et d'un style purement 
grec. De fines volutes, des feuillages délicats encadrent, sur chaque lit, 
une figure d'animal sculptée en relief. Sur l'un veille un lion, sur l'autre 
s'enroule un serpent. Sur le sol gisaient les restes brisés de deux portes 
de marbre d'un style sévère, décorées de têtes de lion en bronze, et faites 
avec tant d'art qu'elles pouvaient s'ouvrir à deux battants, en tournant 
sur leurs gonds, comme des portes ordinaires. .Malheureusement, les tu- 
muïi de Pydna ne contenaient pas d'autres constructions du même genre. 



(1) M. Daumet a obtenu le grand prix de Rome pour l'architecture. 11 s'est fait 
connaître déjà par sa belle Restitution de la fameuse villa d'Hadrien à Tivoli. 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 317 

Dix marins, débarqués par ordre du commandant de la Biche, y ont en 
vain creusé de véritables tunnels, ils n'ont trouvé que des ossements en- 
fouis sous d'épaisses couches de terre. Par une disposition singulière, la 
chambre sépulcrale occupait seulement un coin de la colline artificielle. 
Elle paraît y avoir été construite après coup et à loisir pour y déposer les 
corps de quelques personnages de distinction qu'on voulait séparer de la 
foule des morts. Le tombeau, soigneusement étudié par M. Daumet, avec 
ses peintures, ses stucs, ses enduits coloriés, qui recouvrent jusqu'au sol 
et jusqu'aux marches des escaliers, formera un chapitre intéressant de 
notre travail. Si les nohles morts qui y reposaient étaient des Romains 
tués dans la bataille, la décoration de leur sépulture avait été certaine- 
ment confiée à des artistes du pays. Nous n'avons là ni un tombeau romain 
ni un tombeau grec, mais un spécimen de l'architecture funéraire chez 
les Macédoniens. 

« J'ai hâte d'arriver, Sire, à une découverte autrement importante, et 
qui peut devenir le plus beau fruit de notre mission. !1 s'agit d'un temple 
grec que nous avons à moitié tiré de terre et qui mériterait d'en être tiré 
tout entier. J'avais déjà signalé de beaux fragments ioniques et doriques 
entassés autour de l'église de la Sainte-Trinité, près du village de l'ala- 
titza. A peine descendus sur la côte de Piérie, et pendant que nos marins 
perçaient les tumuli, je me suis empressé de conduire M. Daumet sur le 
lieu de ma découverte. 11 a été frappé comme moi, dès la première vue, 
du beau caractère des débris épars sur le sol. La pureté et la belle exé- 
cution du dorique, les courbes élégantes des chapiteaux ioniques lui rap- 
pelaient les meilleures traditions de l'époque grecque et justifiaient à ses 
yeux toutes nos espérances; mais la curiosité était excitée au plus haut 
point par la disposition très-particulière de l'ionique, qui présente deux 
ordres de demi-colonnes opposées et adossées deux par deux à un pilastre 
commun. Il y avait là évidemment, comme à VErechthéon d'Athènes, 
comme au temple de Plnyalie, une de ces dispositions originales et nou- 
velles qui déroutent toutes les conjectures et que des fouilles seules peu- 
vent expliquer. 

« Nous avons mis à l'œuvre sur-le-champ une quinzaine de paysans et 
nous avons vu sortir de terre, dès les premiers coups de pioche, des tuiles 
peintes, des fragments d'antéfixes d'un joli travail, preuve certaine que 
nous nous tromions sur l'emplacement même de l'édifice antique. Il suf- 
fisait de retourner les pierres pour retrouver à chaque instant des débris 
du plus grand intérêt, qui, dessinés aussitôt et mesures par H. Daumet, 
nous ont révélé successivement tout le détail des ordres et de l'ornemen- 
tation. Après cinq jours de fouilles, nous avions découvert les premières 
assises de tout un angle de la cella, parfaitement construite et décorée de 
larges handes d'un fin relief. Sur les deux faces du monument, d'énormes 
seuils de marbre blanc, ornés de belles moulures ioniques, marquaient 
l'emplacement de portes monumentales. Ln même temps, le dallage an- 
tique était reconnu sur quatre points différents. Dans d'autres directions 



318 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

se montraient de nouvelles lignes de murs et l'extrémité d'une construc- 
tion en demi-cercle. C'était un plan très-compliqué, très-différent des 
plans ordinaires qui commençaient à se dessiner à nos yeux. 

« Nos fouilles ont établi un fait, c'est qu'il existe, sous la colline de 
Palatitza, une construction ou plutôt un ensemble de constructions anti- 
ques d'un haut intérêt, probablement contemporaines de Philippe et 
d'Alexandre, et des plus beaux temps de la Macédoine. C'est, à coup sûr, 
le seul exemple important qui puisse nous montrer tout ce que l'archi- 
tecture grecque, transportée sur les bords de l'Haliacmon et du Lydias, y 
conservait encore de sa pureté et de son élégance primitives. Mais quelle 
était la destination de l'édifice et sa disposition générale? Le temple était- 
il seul ? n'était-il pas entouré de propylées et de portiques ? était-ce môme 
un temple ?... Le coin de ruines que nous avons mis à découvert ne dé- 
cide aucune de ces questions. L'emploi simultané du dorique et des deux 
ordres ioniques, la combinaison des demi-colonnes opposées, la succession 
des larges portes qui perçaient comme à jour le mur de la cella restent 
comme autant d'énigmes et forment un des plus curieux problèmes qui 
puissent exercer la science divinatoire de l'architecte. Pour éclaircir le 
mystère, pour connaître ce sanctuaire macédonien, construit sur les pen- 
tes boisées des monts Piériens, au bord de l'Haliacmon et de la grande 
plaine d'Emalhie, il suffisait de deux ou trois semaines de travail... 

« Nous sommes partis pour nous rendre à Pharsale avant les grandes 
chaleurs, emportant, comme preuve de notre découverte, quelques débris 
choisis, non parmi les plus beaux, njais parmi les plus portatifs. 

« Nous voici enfin sur le champ de bataille de Pharsale. Nous avons 
devant nous une quinzaine de tumuli, tous plus grands que ceux àePydna. 
C'est assez pour nous occuper jusqu'au mois de juillet. Dyrrachium n'est 
plus abordable avant le mois d'octobre, à cause de la fièvre pernicieuse 
qui y sévit pendant tout l'été. L'étude des opérations de César sur la côte 
de l'Adriatique, et nfttre longue course vers Monastir, sont deux parties 
de notre programme tout à fait compromises si notre voyage doit finir 
avant le mois d'août. 

« Je compte adresser prochainement à Votre Majesté les premières nou- 
velles de nos opérations à Pharsale. 

« Je suis, etc. 

« Heczey. » 

Après ces deux communications en vient une plus délicate. Il ne s'agit 
plus de la Grèce, de Delphes ou de Pharsale, noms illustres qui nous lais- 
sent aujourd'hui à peu près indifférents, mais de la localité qui, depuis 
quatre années, a le don de passionner le plus vivement les archéologues, 
de VAlesia de César. La Revue a annoncé que le problème était résolu; que 
les fossés de contrevallation et de circonvallation avaient été retrouvés 
dans toute l'étendue de la plaine des Laumes, sous Alise-Sainte-Reine 
(Côte-d'Or); que des armes gauloises, pointes de lances et de flèches, deux 



ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 319 

épées en bronze, une magnifique épée romaine en fer et sept stimuli 
avaient été le fruit des fouilles exécutées d'après le vœu de l'empereur; 
et voici qu'un archéologue distingué, M. Quicherat, dont le nom fait 
d'ordinaire autorité dans la science, vient de nouveau s'élever contre 
l'identification de l'Alesia de César avec Alise-Sainte-Reine, et cela avec une 
assurance et une intrépidité d'affirmation qui montrent que les preuves 
qui nous paraissaient convaincantes, et qui ont satisfait pleinement beau- 
coup d'excellents esprits, n'ont produit aucun effet sur cet ardent cham- 
pion de l'Alaise franc-comtoise, et l'ont laissé plus convaincu que jamais 
qu'Alesia ne peut être en Bourgogne et est nécessairement en Franche- 
Comté. 

Comme nous ne pouvons mettre en doute la bonne foi de M. Quicherat 
et que toute opinion sincère mérite qu'on l'examine, nous reproduisons 
ici, le plus clairement qu'il nous est possible, ses objections pour les com- 
battre. Elles portent sur deux points principaux qui peuvent se résumer 
ainsi : 1 ° Les fossés découverts dans la plaine des Lawm.es ne répondent, ni par 
leur nombre, ni par leur dimension, aux fossés décrits par César; 2° l'existence 
même de fossés dans la plaine des Laumes est une preuve qu'Alise n'est pas 
Alesia; car d'après le récit de César, la plaine qui s'étendait devant l'oppi- 
dum assiégé par Verdun; étorix est restée jusqu'à la fin complètement libre et 
en dehors des travaux militaires faits par les Romains. 

Ces deux objections, auxquelles M. Quicherat a su donner une apparence 
de solidité, s'évanouissent dès qu'on les examine de près. 

1° Quant aux fossés : — « César, dit M. Quicherat, parle de trois fossés, 
un à. parois droites, les deux autres talutés. Vous n'en retrouvez que deux, 
talutés tous les deux. Les fossés de César avaient quinze pieds de large sur 
autant de profondeur, soit quatre mètres trente-cinq centimètres; les fossés 
de la plaine des Laumes sont d'inégale largeur et d'inégale profondeur : 
les largeurs sont de deux mètres quatre-vingt-dix cent, et deux mètres cin- 
quante cent. ; les profondeurs de quatre-vingts cent, et un mètre trente cent. 
Il n'y a évidemment pas identité. » 

A cela MM. de Saulcy et Maury ont répondu avec beaucoup de justesse et 
de la manière la plus probante. Nous ne trouvons que deux fossés au lieu de 
trois, ont-ils dit, cela est vrai; mais César donne lui-même l'explication 
de cette singularité. Le premier fossé avait vingt pieds de large et était à 
parois droites; c'est assez dire qu'il était peu profond, car aucun militaire 
ne pensera qu'un talus à parois droites dans des terres meubles, on peut 
même dire dans des terres quelconques, puisse avoir, sans danger de s'é- 
bouler, plus d'un mètre de profondeur. Or, ce n'est qu'à un mètre vingt 
centimètres environ que se rencontrent les terres plus solides, dans les- 
quelles les fossés ont pu laisser une trace visible ; il n'y a donc rien d'é- 
tonnant à ce que l'on ait cherché en vain l'avant-fossé, ou qu'on n'en ait 
trouvé que des vestiges très-peu sensibles. Rien ne dit d'ailleurs qu'avec 
plus d'expérience on ne puisse à la fin le reconnaître en partie. Mais 
comment s'expliquer que les deux autres n'aient pas les dimensions don- 



320 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

nées par César ? On pourrait soutenir d'abord que des travaux exécutés 
avec cette précipitation, et sur tant de points à la fois, ne s'exécutent pas 
avec une précision mathématique, que le fait de deux lignes de contre- 
vallation et de circonvallation, composées chacune d'un double fossé, 
comme l'indique César, et dans des conditions telles que l'un des fossés, 
comme l'indique César également, soit inondable, est chose assez re- 
marquable pour primer tout le reste; car une erreur dans les chiffres 
donnés primitivement, à plus forte raison dans des chiffres transmis à 
travers tant de siècles, serait toujours beaucoup plus vraisemblable 
qu'une pareille coïncidence due au hasard. Mais il n'est pas besoin de 
toutes ces réserves, répond M. de Saulcy, les fossés, malgré l'affirmation de 
M. le capitaine Bial, affirmation acceptée purement et simplement par 
M. Quicherat, ont la largeur exigée, et même un peu plus. M. Bial a, en 
effet, une manière de mesurer par trop commode. Il commence par ad- 
mettre que la plaine des Laumes s'est exhaussée depuis César de un mè- 
tre trente centimètres. Donc il ne faut mesurer Pécartement des talus 
qu'à une profondeur de un mètre trente centimètres au-dessous du sol 
actuel, profondeur à laquelle l'écartement n'est, en effet, que de deux 
mètres quatre-vingt-dix centimètres. Mais prolongez les talus jusqu'au 
niveau du sol et mesurez ensuite, vous aurez non pas deux mètres quatre- 
vingt-dix centimètres, mais plus de cinq mètres, et, en tenant compte de 
l'exhaussement du sol, exhaussement réel, mais beaucoup moindre que ne 
le pense M. le capitaine Bial, et avec lui M. Quicherat, à très-peu de chose 
près, les quatre mètres trente-cinq centimètres mentionnés par César. Les 
fossés ont donc bien la largeur voulue, et l'objection s'évanouit dès qu'on 
veut bien examiner la question d'un œil non prévenu,- il suffit de procla- 
mer, ce qui est, que la largeur des fossés mis à découvert est, à fleur du sol 
actuel, de plus de cinq mètres en moyenne. Jamais l'exhaussement du sol 
dans une plaine comme la plaine des Laumes, qui ne peut s'exhausser que 
par le débordement de ses deux petites rivières, ne pourra faire descendre 
la largeur des fossés au-dessous de quatre mètres cinquante centimètres à 
quatre mètres, après un laps de temps aussi court, géologiquement 
parlant, que deux mille ans. Mais la profondeur? Là, du moins, les parti- 
sans d'Alise sont en défaut. La profondeur, à partir même du sol actuel, 
n'est que de deux mètres cinquante centimètres à deux mètres quatre- 
vingt-dix centimètres. Cela est vrai. Mais est-on bien sûr que les fossés 
eussent quinze pieds de profondeur? Outre que cette profondeur serait 
excessive, et que, selon la remarque si judicieuse de M. de Saulcy, des 
terres aussi lourdes que celles de la plaine des Laumes, dans les couches 
inférieures, seraient difficilement rejetées à cette hauteur, outre que le 
nivellement du fossé qui devait recevoir l'eau de l'une des rivières et les 
garder ne permettait point une profondeur uniforme, la phrase de César 
n'a-t-elle pas quelque chose de louche ? Hoc intermisso spatio duas fossas 
XV pedes latas, eadem altitudine perduxit, est une phrase d'une latinité 
suspecte. Ne peut-on pas croire que eadem altitudine est une glose entrée 



ACADEMIE DES INSCRIPTIONS, ETC. 321 

dans le texte, ou que César a voulu dire, si la phrase est de lui, que les 
deux fossés conjugués avaient tous les deux la môme profondeur, sans 
qu'il ait exprimé cette profondeur, de même qu'il a donné la largeur et 
non la profondeur de l'avant-fossé? 11 y a là une petite difficulté, mais 
assurément il n'y a pas là de quoi arrêter un instant au point de vue de 
la solution générale. 

Passons au second argument de M. Quicherat. Il repose sur un fait vrai 
mais mal interprété, sur des mesures mal prises, sur une connaissance 
imparfaite du terrain. M. Quicherat dit : « La cavalerie gauloise de l'armée 
de secours, bien après que les lignes de César étaient achevées, manœuvre sans 
aucune difficulté dans la -plaine qu'elle occupe tout entière. Omnem eam plani- 
tiem quam in longitudinem III millia passuum patere demonstravimus, com- 
ptent. — Donc il n'y avait pas de fossés dans la plaine. » Fait vrai; conclu- 
sion fausse. Un simple levé topographique de la plaine des Laumes le 
prouve. M. Quicherat encore ici accepte sans discussion, de M. le capitaine 
Bial, ce double fait que la longueur de la plaine des Laumes doit se 
prendre de l'est à l'ouest entre le mont Auxois et les hauteurs de Mussy la 
Fosse, faisant pour trouver les trois mille pas remonter la plaine jusque 
sur le sommet des escarpements de Mussy avec un kilomètre de montée 
rapide, ce qui encore est loin de donner les quatre mille cinq cents mètres 
nécessaires à représenter les trois mille pas, et de plus entraîne bien 
d'autres impossibilités. De plus, M. Quicherat n'accepte pas les fossés à la 
place où les fouilles les donnent; il prétend les rapprocher des hauteurs 
de Mussy de manière à ne laisser entre le pied des pentes et les ouvrages 
romains qu'un boyau de cinq cents mètres. Or tout cela est gratuit. 

La longueur de la plaine, comme les mesures l'indiquent, doit se 
compter du nord au sud du mont Rea au mont Druaux, ce qui donne 
bien en effet quatre mille cinq cents mètres. Le fossé de circonvallation 
est bien à la place où la Commission de la carte des Caules l'a trouvé, à 
quinze cents mètres des pentes de Mussy, mille pas environ au rapport 
de César, en sorte que même après l'achèvement dos lignes romaines les 
Caulois avaient toujours à la disposition de leur cavalerie une plaine de 
trois mille pas de long (quatre mille cinq cents mètres j sur quinze 
cents mètres, c'est-à-dire mille pas de large. Cela n'est-il pas suffisant pour 
expliquer la phrase de César : Omnem planitiem comptent, quand il vient de 
répéter quam inlongitudinem III millia passuum patere demonstravimus'? File 
avait, en effet, toujours en longueur, à la fin du siège comme au commen- 
cement, les trois mille pas dont il a parlé. 

Que reste-t-il maintenant de tout ce débat, où M. Quicherat voit pour 
lui une éclatante victoire? Une preuve que les meilleurs esprits, quand ils 
s'obstinent, peuvent nier la lumière, et une leçon pour nous de ne nous 
avancer jamais à affirmer qu'après mûre rétlexion, ce qui justifie la Commis- 
sion de la carte des Gaules, qui ne veut rien publier que quand les fouilles 
seront achevées et qu'elle pourra donner d'un seul coup tout l'ensemble 



322 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

de ses intéressantes recherches. Je me trompe : il reste à la place de la ma- 
gnifique et lucide description de César, qui est un chef-d'œuvre, une 
formule (c'est l'expression de M. Quicherat) à laquelle doit répondre le site 
de l'ancienne Alesia, et que nous donnons par curiosité à nos lecteurs 
comme un exemple qui restera des illusions où peut entraîner l'esprit de 
controverse. Cette formule, la voici : « Une ville jur une colline très-élevée, 
entre deux cours d'eau, avec une plaine d'une lieue de long par devant et dans 
une position telle que la ville pouvait être investie sans qu'il y eût de retranche- 
ments à travers la plaine, lorsque cependant les Romains avaient des lignes à 
V opposite de cette plaine, et que là leur circonvallation n'était éloignée que de 
quinze cents mètres du camp des Gaulois auxiliaires. » 

« Voilà, dit triomphalement M. Quicherat, l'un des côtés de l'antique 
Alesia dans son expression géométrique ! J'affirme qu'un pareil lieu n'existe 
ni dans l'Auxois, ni dans aucun quartier de la Bourgogne. » 

Nous affirmons avec M. de Saulcy qu'il n'existe nulle part. A. B. 

— L'Académie a encore eu à s'occuper des Commentaires de César à un 
autre point de vue. M. Maissiat a lu à litre de communication la première 
partie d'un mémoire relatif à la géographie comparée de la région orien- 
tale du bassin du Rhône, pouvant servir d'éclaircissement à la première et 
à la septième campagne de Jules César dans la Gaule. Nous regrettons de 
ne pouvoir analyser ce mémoire, qui contient plusieurs observations 
neuves et intéressantes. A. B. 



NOUVELLES ARCHÉOLOGIQUES 



EXTRAIT D'UNE LETTRE ADRESSÉE PAR M. G. PERROT, CHARGÉ D'UNE MISSION 
DE L'EMPEREUR EN ASIE MINEURE, A M. ALFRED MAURY. 

Nous avons vu presque toute laBithynie, un coin de la Mysie, la Phrygie 
Epictète, la Galatie occidentale; partis par Nicomédie le 2 niai, nous 
sommes revenus nous y embarquer pour Constantinople le 2 juin. Dans une 
lettre à M. Renier, je lui donne ^notre itinéraire complet avec une table 
des dessins faits par M. Guillaume et la copie des plus importantes dans la 
centaine d'inscriptions que j'ai copiées. Je me contenterai de vous parler 
d'un épisode de notre trop rapide excursion, des deux ou trois jours que 
nous avons passés dans l'intéressant district situé à l'est de la Phrygie, 
au sud de Séïd-El-Ghazy, et connu, depuis Leake qui l'a découvert, Stuart 
et Texier qui en ont continué l'exploration, sous le nom de Vallée des 
tombes royales, vallée de Doghanlu. 

Nous étions préparés à l'étude de ces tombeaux, de ces œuvres d'un art 
étrange et primitif, par un monument remarquable que nous avions sinon 
aperçu les premiers, au moins les premiers étudié et dessiné : c'est une 
tombe phrygienne, sculptée dans le roc, qui se rencontre dans la vallée du 
Rhyndacus, entre Harmandschik et Taouschanlou. Elle est connue sous 
le nom de Deliklitasch, la pierre percée. Par le style des moulures dont elle 
est ornée, elle rappelle tout à fait le tombeau connu depuis Leake sous le 
nom de tombeau de Midas. C'est la môme disposition : la chambre funé- 
raire est en forme de cheminée et on ne pouvait y entrer, primitivement, 
que par le haut ; la fausse porte qui en simulait l'entrée est élevée sur 
trois gradins; au-dessus se dresse une grande surface verticale qui se ter- 
mine par un fronton triangulaire. L'ensemble a de la grandeur et de l'ori- 
ginalité. Les deux masses puissantes restées brutes des deux côtés de la 
surface travaillée se marient heureusement à ces formes architecturales 
très-simples, de manière à ce que l'œil trouve ici réunis le pittoresque des 
accidents naturels au style d'une œuvre d'art. Je voudrais pouvoir vous 
envoyer le beau dessin qu'en a fait M. Guillaume. 

Les proportions sont imposantes. La hauteur totale du tombeau, des de- 
grés du soubassement au sommet du fronton, est de i2 m ,37. Autour de la 
porle se trouve une inscription en caractères semblables à ceux du tom- 
beau de Midas. Elle ne se compose malheureusement que de quelques 
lettres, que j'ai copiées et estampées avec soin. 



32i REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Nous avons, trois semaines après, retrouvé les mêmes formes, mais en 
bien plus grand nombre, en approchant de Doghanlu Déré. Dans tout ce 
district, la nature friable de la roche, la manière dont elle se présente par 
masses coniques ou rectangulaires isolées, semble avoir suggéré de bonne 
heure aux habitants l'idée de la creuser pour s'y installer pendant leur 
vie, eux, leurs familles et leurs troupeaux, et pour y dormir après leur 
mort. On ne peut marcher d'aucun côté une demi-heure, dans les envi- 
rons de Humbet, sans voir se détacher en noir, sur le flanc du rocher, la 
bouche de quelque excavation plus ou moins profonde. Nous avions cou- 
ché au iaïlaq, ou campement d'été. Le lendemain, 13 juin, nous rendant 
à Yasilikaia (c'est ainsi qu'on appelle le tombeau de Midas, mot à mot 
la roche écrite), nous passons à deux portées de fusil du village de Humbet. 
Je demande s'il n'y a pas d'antiquités. Ou me parle vaguement d'un lion 
sculpté, etc. Le village est posé sur une masse de rochers à pic qui s'en- 
lèvent d'un bond au-dessus de la plaine. J'en escalade à cheval les roides 
ruelles, et je trouve au sommet le beau tombeau connu sous le nom de 
Tombeau de Solon, dont Stewart donne un agréable mais très-inexact des- 
sin. J'appelle mes compagnons, et nous le mesurons, dessinons et photo- 
graphions. Malheureusement le temps est couvert et il fait un vent violent; 
notre photographie ne réussit qu'incomplètement. Notre appareil est ren- 
versé, avant la fin de la pose, par une bourrasque. Les proportions de 
cette façade sont sévères, et l'ornementation riche et originale. Le trait 
dominant, ce sont deux lions affrontés, dans l'attitude de la force au repos, 
et séparés par un grand cratère à deux anses; ce motif, qui semble avoir 
été très-populaire dans ce pays et l'être resté très- tard, se retrouve, dans 
toute la Phrygie Epictète, jusque sur des stèles du second siècle de notre 
ère. Est-ce un symbole religieux ou une simple fantaisie de décoration? 
C'est ce que je n'ai point à discuter en ce moment. Un grand kiosque turc 
ruiné, perché sur le sommet du roc, rend l'ensemble encore plus singu- 
lier. Le tout est couronné par une cigogne debout sur son nid. 

Du village on aperçoit partout, dans les rochers qui bordent la plaine, 
des excavations de différentes grandeurs. Celles que nous visitons, au nord- 
est et à l'est (1,000 et 2.000 mètres), sont toutes des tombeaux, en général 
assez simples. Quelques-uns portent des inscriptions qui sont évidemment 
de basse époque. Peut-être là, comme au grand tombeau, un hôte moderne 
s'est-il emparé, sous l'empire, du sépulcre que s'était creusé, bien des 
siècles auparavant, un des antiques habitants de cette contrée, et a-t-il 
substitué son grec de décadence aux vieilles inscriptions phrygiennes sur 
le linteau de la porte; il suffisait pour cela de quelques coups de ciseau. 

On me montre, vers le nord-nord-est, un plateau gazonné que l'on ap- 
pelle Hassarkalé, le Château de la forteresse. Avec une excellente longue-vue 
je ne distingue pas les moindres traces de murailles. 

I i juin. Départ à sept heures. A sept heures et demie, arrivée au tom- 
beau de Midas (je prends la désignation ordinaire, sans la discuter). Excepté 
le fleuron du sommet, qui est fendu en deux, et la porte figurée, qu'on a 



NOUVELLES ARCHÉOLOGIQUES. 325 

essayé de creuser, tout le reste est dans un merveilleux état de conserva- 
tion. Les méandres et les croix qui couvrent cette grande surface verticale 
semblent tout frais encore du ciseau qui les sculpta il y a peut-être deux 
mille cinq cents ans. L'ensemble, comme presque toutes les œuvres qui 
remontent à une haute antiquité, a de la simplicité et de la grandeur. Le 
docteur Delbet en prend deux photographies : l'une, nous l'espérons, re- 
produira les inscriptions; l'autre, qui embrasse un champ plus vaste, 
comprend aussi une autre masse de rochers qui présente le plus étrange 
aspect ; criblée du haut en bas de chambres qui n'ont sans doute pas toutes 
servi de tombeaux, et qui forment jusqu'à quatre étages les uns sur les 
autres, elle ressemble à un énorme nid de guêpes. 

A environ 2,000 mètres au nord-nord-est de Yasilikaia se trouve la cu- 
rieuse forteresse connue dans le pays sous le nom de Pischmich Kalessi, 
« la Forteresse cuite. » Les récents explorateurs l'ont marquée sur la carte, 
mais aucun, si je ne me trompe, ne s*est donné la peine d'en atteindre la 
cime, ou, s'il l'a fait, n'en a parlé avec l'attention et le détail qu'elle me 
semble mériter. 

La forteresse occupe le sommet d'une hauteur comme nous en avons 
déjà remarqué plusieurs dans ce pays, d'un massif à silhouette rectangu- 
laire, qui se termine par une sorte de table portée sur des rochers partout 
coupés à pic. Le pied du mont est gazonné; ensuite ce sont de formidables 
escarpements; on n'arrive dans la place que par derrière. Au premier mo- 
ment, quand on monte du côté de la plaine, on croirait n'avoir affaire 
qu'à un château byzantin; on voit au-dessus de soi le vide que laissaient 
entre elles deux masses de rochers, comblé par un appareil sans caractère, 
formé de briques cuites, de pierres de taille, de moellons de toute gros- 
seur empâtés à la hâte dans un bain de mortier. Mais de l'autre côté, et 
surtout dans l'intérieur, l'impression et l'aspect changent : on aperçoit, à 
l'angle occidental, un mur en grand appareil, fait de blocs assemblés 
sans ciment; on trouve, sur le court et étroit plateau, des chambres, 
des citernes, des créneaux, des meurtrières creusées dans le roc, un 
grand escalier qui descend vers la plaine, et dont la haute cage est 
taillée, avec le ciseau, à même la montagne. Les chambres qui se 
trouvent à l'angle ouest-nord-ouest ont trois mètres de hauteur, et le 
dessus forme une terrasse où permettent d'arriver des entailles en 
formes de marches : l'une des chambres a 2 m ,82 de long sur 2 m ,31 de 
large; l'autre 3 m ,40 sur 3 m ,26. Le haut du rocher, aux contours du 
plateau, s'élevait au-dessus de la surface intérieure, et formait ainsi 
une sorte de rempart qui protégeait les défenseurs de la place; tout autour 
de ce rebord, de cette saillie courait une corniche qui servait de chemin 
de ronde et où conduisaient des degrés qui sont encore praticables en 
plusieurs endroits. Ils frappent les yeux surtout auprès de la porte, si l'on 
peut appeler ainsi le passage que laissent entre eux deux énormes blocs 
écartés à leur partie inférieure et se rejoignant à leur sommet. De la plate- 
forme qui les surmontait, on pouvait faire pleuvoir pierres et traits sur la 



326 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

tête des assaillants. L'entrée était encore défendue par un ouvrage exté- 
rieur que l'on trouve un peu plus bas, à cinq mètres en avant de la porte; 
c'est une tour taillée dans le roc, à qui le ciseau a donné une forme semi- 
circulaire, et, en arrière de cette tour, une espèce de casemate creusée 
dans la montagne. Là se reposaient les défenseurs de la redoute, ceux qui 
montaient la garde à la porte. 

Ce ne sont pas les Byzantins, sous la menace toujours présente d'inva- 
sions sans cesse recommençantes, qui se seraient amusés à de pareils tra- 
vaux; à cette époque, il fallait courir au plus pressé, faire beaucoup et 
faire vite; c'est en faisant gâcher le mortier à plein baquet que les ingé- 
nieurs de Juslinien fortifièrent l'empire, qu'ils construisirent ou réparèrent 
tous ces châteaux dont on trouve dans Procope la longue et pompeuse 
nomenclature. Ce à quoi je crois ici, c'est à une restauration hâtive vers le 
temps des premières incursions barbares; cette hauteur commande une 
des principales routes de l'Asie centrale; c'est à cette reconstruction que 
j'attribuerais les murs grossièrement bâtis dont j'ai déjà parlé, et la 
chaîne de briques qui surmonte le grand appareil à l'angle nord-ouest; 
les poutres, encore bien conservées, qui sont restées engagées dans la 
construction, suffiraient à prouver que toute cette portion supérieure est 
relativement moderne. C'est à ce même siècle qu'appartient une inscrip- 
tion trouvée par M. Guillaume sur la paroi extérieure d'une des chambres 
et gravée en lettres hautes de m ,09 : elCGeOC: « 11 n'y a qu'un seul Dieu.» 
Enfermé dans cette citadelle, et résolu à se défendre contre les barbares 
qui envahissaient l'empire et menaçaient la foi, quelque capitaine, fervent 
chrétien, se sera complu à affirmer ainsi sa croyance en face de l'ennemi 
qui l'attaquait; il aura cru peut-être, en gravant ainsi dans la pierre cette 
sainte devise, consacrer en quelque sorte au Dieu nouveau et recommander 
à sa protection cette œuvre étrange de générations païennes. 

Quant aux murs faits de grandes pierres appareillées avec soin, et surtout 
quant à tout ce qui est taillé dans la pierre vive, j'y verrais volontiers la 
main de ces antiques ouvriers qui, d'un bout à l'autre de l'Asie Mineure, 
ont si hardiment attaqué la montagne et ciselé les rochers pour y pratiquer 
leurs maisons et leurs tombeaux. En face de ce monument imposant où se 
lit une longue inscription phrygienne, où l'on croit reconnaître la sépul- 
ture d'un des plus anciens rois de la Phrygie, pourquoi les Phrygiens 
n'auraient-ils pas achevé ce que la nature avait commencé, fortifié cette 
hauteur que l'on pouvait si facilement rendre imprenable-? Peut-être atta- 
chaient-ils un caractère particulier de sainteté, à cette vallée consacrée par 
la mémoire d'un des premiers princes de leur race, et où tant de Phrygiens 
semblent avoir voulu reposer après leur mort; elle était voisine de la 
frontière; il fallait pouvoir la défendre contre les incursions de l'ennemi. 

Dans cette pensée, les habitants primitifs de cette contrée paraissent y 
avoir multiplié les travaux de défense. D'autres forteresses analogues se 
trouvent, me dit le paysan qui nous sert de guide, dans les environs. Sans 
parler de celle que l'on voit de Humbet, il m'en avait indiqué une, hier, 



NOUVELLES ARCHEOLOGIQUES. 327 

auprès de Yapulgha: il m'en montre aujourd'hui deux autres, qui se 
trouvent au nord-ouest de Pichmichkalessi, Aktchèkalé (la Forteresse de 
l'argent) etDoghanlukalè. «A celle-ci, me dit-il, on n'arrive au sommet que 
par des marches taillées dans le roc. » Il n'y a pas de porte. On y trouve 
aussi des citernes et des chambres creusées dans la montagne. Elle est plus 
petite que celle que nous visitons. 

— L'un de nos abonnés et correspondants, M. Baudot, nous envoie l'in- 
scription funéraire suivante dont il vient, nous dit-il, de faire l'acquisition : 

D • IVN1A • M 
BELLI • FILI* 

Cette inscription, découverte il y a quelques mois à Gerland, canton de 
Nuits (Côte-d'Or), est sur un cartouche oblong à queues d'aronde soutenues 
par deux génies et entouré d'un cadre avec fronton en arc de cercle, com- 
mençant au droit des arondes et orné d'une rosace. Elle doit se lire : 
Dits manibus. Junia Belli filia. La défunte n'est désignée que par son nom 
de famille; elle n'a pas de surnom et son âge n'est point relaté, deux cir- 
constances qui semblent indiquer également qu'elle est morte dans les 
premiers moments de son existence. Bellus est un simple surnom; le père 
de lunia étant de toute nécessité un Iunius, il n'y avait pas besoin de rap- 
peler pour lui le gentilicium commun. Quant à la famille lunia dont il est 
ici question, nous n'en saurions rien dire. Tous les Iunius ou lunia que 
l'on rencontre plusieurs centaines de fois sur des monuments de diverses 
provenances ne descendent pas, en effet, non plus que les Iulius, les Pom- 
peius et tant d'autres, des familles auxquelles ces noms appartenaient 
primitivement. C'est le patronage et l'affranchissement qui sont la source 
ordinaire de cette transmission multiple des grands noms historiques. 
Le nom de lunia ne nous apprend donc rien ici sur l'importance de la 
famille de la défunte. Nous croyons devoir rappeler ce principe, que nous 
avons j vu méconnu, dans ces derniers temps, par plusieurs archéologues 
de province. 

— On nous écrit d'Alise-Sainte- Reine que les fossés de contrevallation 
viennent d'être retrouvés sur les pentes du mont Rea (rive droite de l'Oze). 
Les travaux se continuent. 

— M. Perrot, ancien élève de l'école d'Athènes, chargé par S. M. l'Em- 
pereur d'une mission en Asie Mineure, vient de retrouver à Angora une 
partie considérable du testament d'Auguste (monumentum Anryranum). 
Cette communication nous est arrivée trop tard pour que nous puissions 
l'insérer in extenso. Nous la donnerons dans le prochain numéro. 



BIBLIOGRAPHIE 



Histoire du jeton au moyen âge, par J. Rouyer et Eugène Hucher, membres de 
plusieurs Sociétés archéologiques. Paris, Rollin, rue Vivienne, 12. Le Mans, chez 
Monnoyer, libraire. l re partie. 180 pages et 17 planches in-8°. 

L'Histoire dujetoii débute par quelques pages d'avant-propos, très-savan- 
teset très-judicieuses, où se trouvent exposés l'historique et la bibliographie 
de la matière. Ce morceau est suivi de remarques générales où les au- 
teurs ont réuni diverses observations qui s'appliquent en commun aux 
différentes espèces de jetons. Ils entrent ensuite pleinement dans leur su- 
jet, qu'ils divisent ainsi : 1° jetons descours et administrations supérieures 
des finances du roi; 2° jetons des services de la maison du roi; 3° jetons 
des reines de France; 4° jetons des princes du sang royal : Alençon, An- 
jou, Artois, Berry, Bourbon, Bourgogne, Bretagne, Craon, Dauphiné, 
Fvreux, Flandre, Hainaut, Maine, la Marche, Navarre, Nevers, Orléans, 
Poitou, Provence, Saint-Pol, Valois; S jetons des villes de France; 6° je- 
tons étrangers et anglo-français. 

Le titre d'Histoire du jeton appliqué à cet ouvrage promet peut-être un 
peu plus qu'il ne tient. La substance qui le compose, si estimable qu'elle 
soit, ne semble pas répondre, par ses proportions, à un pareil titre. Toute- 
fois, si les auteurs n'ont point rempli le cadre historique avec toute l'éten- 
due que comporte une telle annonce, il est juste de dire qu'ils l'ont tracé 
avec beaucoup de méthode et de netteté. On doit leur savoir gré de tout 
ce que leur persévérance a rassemblé de matériaux; nous ajouterons : de 
tout ce qu'ils ont déployé de sagacité, de judicieuse et saine critique, à les 
mettre en œuvre. Ces monuments, ainsi classés et comparés, offrent déjà 
un très-vif intérêt, une source d'instruction abondante. Les découvertes 
incessantes de la science viendront de jour en jour augmenter le nombre 
de ces objets et l'importance de l'œuvre fondée par MM. Hucher et Rouyer. 
149 pièces, nouvelles en grande partie, je veux dire inédites, remplissent 
les planches et correspondent à autant d'articles ou de descriptions. Nous 
avons pu vérifier, par divers spécimens, l'exactitude de ces dessins, dus 
au crayon habile et bien connu parmi les archéologues de l'un des au- 
teurs, M. E. Hucher. 

Ces deux savants annoncent une seconde partie de leur ouvrage, qui con- 
tiendra, disent-ils, les jetons d'origine indéterminée et les jetons banaux. 
Ces derniers monuments sont en effet très-nombreux et méritent une ca- 
tégorie distincte. Mais nous pensons que les historiens du jeton n'omet- 
tront pas de leur plan une troisième partie dont l'absence, si je ne me 
trompe, laisserait leur entreprise incomplète. Nous voulons parler des je- 
tons ou méreaux provenant des institutions ecclésiastiques. A. V. V. 



NOTE 

SUR 

L'EMMANCHEMENT DES HACHES 

DE BRONZE 



On sait que la hache de bronze, ordinairement appelée celt, et si 
souvent trouvée dans les fouilles, est un des objets qui caractérisent 
le mieux l'époque de l'âge du bronze. Elle paraît antérieure aux 
épées, aux pointes de lance, aux javelots de même mêlai, et son usage 
semble avoir répondu à tous les besoins des peuples qui l'apportè- 
rent vraisemblablement d'Orient en Occident, et ont autrefois habité 
l'Europe. 

Quand en examine un certain nombre de ces haches et qu'on les 
compare, on est rrappé de la variété de leurs formes et de leurs di- 
mensions. Là, en effet, doivent se trouver des armes et des outils. On 
est amené naturellement à se demander comment on s'en servait, 
quels étaient leurs emmanchements et s'il ne serait pas possible de de- 
viner leur usage. Quant à cette dernière question, nous la laissons 
dans le domaine des conjectures. Ne nous occupant que des emman- 
chements dont l'étude est positive et déterminée, nous allons pré- 
senter quelques considérations qui pourront peut-être mettre sur la 
voie d'un mode de classement pour nos musées. 

La collection du Musée d'artillerie, qui ne date que de quelques 
années (1), compte quarante-cinq haches de bronze. Toutes les va- 
riétés ne s'y trouvent pas encore. Mais les divers types d'emman- 
chement nous paraissent représentés d'une manière complète. Ils 
sont au nombre de six, qui forment des groupes distincts. Nous 

(1) Elle a été commencée par M. de Saulcy, en 1844. 

IV. — Novembre. 22 



330 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

avons fait exécuter six manches réels, un pour chaque groupe. Ils sont 
représenlé3 dans la planche ci-jointe. 

Prenons d'abord le N° I. C'est le celt par excellence, nom qu'on 
lui donne dans les ouvrages des archéologues danois. 

Il est en l'orme de coin et coulé à noyau vide. Il présente une douille 
dans le sens de la longueur et un anneau placé à sa face inférieure. 
L'emmanchement est facile à trouver. Le manche entre dans la 
douille, se recourbe et est maintenu dans la hache par un lien en 
bronze passant par l'anneau, comme le représente la figure N° 1. — 
Cet emmanchement est très-solide. Le lien en bronze nous était 
d'ailleurs indiqué par un fragment resté dans l'anneau de l'une de 
nos haches. 

Cet instrument peut servir de hache de guerre : l'angle de son 
tranchant, déterminé par le diamètre de la douille et la longueur 
totale du coin, a de la force, et se trouve dans des conditions assez 
bonnes comme arme de choc; dans des conditions inférieures comme 
arme tranchante. Il faudrait, pour être tranchant, que l'angle du coin 
fût plus aigu. Quand on frappe h faux, l'arme tourne dans la main; 
ce qui vient de ce que le tranchant du coin est déjà assez loin du 
point de l'emmanchement. S'il était plus rapproché le coup serait plus 
sûr, mais l'angle plus ouvert, le tranchant plus obtus, l'arme moins 
bonne. Les dimensions auxquelles s'est arrêté le Celte inconnu qui 
inventa cette hache ne peuvent guère être changées. On remédie en 
partie à l'inconvénient qui résulte de la longueur du coin par un 
manche en forme de 7 et en évitant l'angle droit. Un renflement 
donné à la courbure du manche ou une simple coche suffisent pour 
empêcher le lien de bronze de glisser. 

Nous ne remarquons que deux dimensions dans les celts du Musée, 
les grands et les petits, qui ressemblent à des armes d'enfants. 

Le N° 2 présente une forme toute différente; h hache, aplatie, est 
relevée sur ses bords en quatre oreilles courtes et recourbées, de ma- 
nière à former deux douilles extérieures. Le manche est taillé en 
fourche dont les branches entrent dans ces douilles. A la queue delà 
hache on remarque une forte encoche destinée à recevoir une che- 
ville en bronze à tête plate qui traverse le bois et assure la solidité 
de l'emmanchement. 

Par l'artifice ingénieux de la double douille extérieure, on peut 
donnera l'arme ou à l'outil un tranchant aussi aigu que le bronze le 
comporte. Rien n'indique que le manche doit être courbe. L'anneau 
nécessaire au lien de bronze ne s'y trouve pas. Le manche droit et 



EMMANCHEMENT DES HACHES DE BRONZE. 331 

les dimensions de cette pièce indiqueraient plutôt un outil qu'une 
arme. 

Dans certains cas, la même forme se retrouve, mais avec l'anneau 
d'attache et des dimensions plus fortes. C'est alorc le paalstab danois. 
Ainsi, on voit que le même type peut servir à un outil et à une arme. 

Le N° de juillet de la Revue en publiait un, trouvé dans les fouilles 
d'Alise. 

Le N° 3 est une hache plate analogue au N° 2, mais sans encoche. 
Les oreilles, plus élevées, permettent de donner plus de puissance à la 
douille, et la forme de celte douille, en s'élargissant vers sa queue, 
forme une vraie mortaise dans laquelle le manche s'assemble à 
queue d'aronde. Il n'y a pas d'encoche, parce que le manche en 
fourche est suffisamment assuré par la forme des douilles. Le défaut 
de cet instrument, qui a peu d'épaisseur, devait être d'entamer le 
manche à l'origine de sa fourche, dans le cas où il eût éprouvé de 
grands chocs ou un effort trop puissant. 

Nous donnons, N° 4, l'instrument, qui était construit pour vaincre 
de grandes résistances. Cette pièce, No 4, a une épaisseur considérable 
pour sa dimension et indique par là qu'on l'employait à de plus grands 
efforts que le numéro précédent. Elle a la forme évasée de la hache pro- 
prement dite et fournit un tranchant assez étendu. Ses bords sont re- 
levés à peu près à la moitié de sa longueur, de manière à former deux 
larges rainures d'une saillie suffisante pour maintenir les deux bran- 
ches d'un manche en fourche, insuffisante pour assurer la solidité de 
l'emmanchement. Ces deux rainures sont interrompues subitement et 
forment deux sortes de buttoirs contre lesquels viennent s'appuyer 
les extrémités de la fourche du manche. Des liens en bronze comme 
ceux qui ont été employés, et les rainures donnent une solidité 
suffisante à l'emmanchement. Quant aux buttoirs, ils préservent le 
manche qui, par l'effet de chocs énergiques, aurait pu se fendre à 
la fourche. 

Nous ne nous arrêtons pas aux N os 5 et 6. La figure doit suffire 
pour expliquer ces emmanchements. Dans le N° 5, le manche s'en- 
fonce à force dans la douille. Le N° 6 est semblable aux emmanche- 
ments actuels. L'arme seulement présente une particularité à noter. 
La lame cintrée est tranchante à son extrémité et au-dessous, de 
manière à servir comme une espèce de serpe. 

II nous reste encore à mentionner le N° 7, un type assez répandu, 
mais qui ne nous fait pas l'effet d'avoir été emmanché. Cette pièce, 
de forme plate, présente un tranchant développé, presque circulaire*. 



332 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Ses bords sont relevés pur une saillie plus ou moins forte, qui s'ar- 
rondit à l'intérieur et suit presque tout leur contour. La forme de 
cet instrument est trop allongée pour recevoir un manche courbe. La 
nature des saillies indiquerait un outil fait pour être manié à la main. 
On le désigne quelquefois sous le nom de couteau-hache. 

On vient de voir les six espèces d'emmanchement de ces singuliers 
instruments. Quelles sont les armes réelles? Quels sont les outils? 

Il est assez difficile de se prononcer, surtout quand il s'agit d'une 
époque où l'état de la civilisation devait souvent les confondre. L'an- 
neau placé à la face inférieure de la hache désigne toujours un manche 
courbe. Quand il ne se rencontre pas, s'ensuit-il nécessairement que le 
manche soit droit? Cette conclusion semble trop absolue. Un manche 
fait à la réunion de deux branches d'arbre n'aurait pas besoin d'an- 
neau pour être courbe. D'un autre côté, la nature tranchante de tous 
ces instruments et leur forme paraissent indiquer qu'on ne pouvait 
s'en servir pour combattre qu'avec un manche courbe. 

Là commencent les conjectures et les hypothèses devant lesquelles 
nous nous arrêtons. 

Malgré le peu de précision de nos conclusions, nous nous sommes 
décidés à publier le résultat de nos recherches avec l'espoir qu'elles 
appelleront peut-être l'attention des archéologues sur ces points déli- 
cats, et porteront à tenter un mode plus précis de classement dans 
nos collections. D'ailleurs il est toujours intéressant de voir briller, à 
travers ce passé si couvert de ténèbres, quelques étincelles de l'intel- 
ligence humaine. 

Penguilly-l'Haridon. 



DE LA SIGNIFICATION DES MOTS 

SALTARE et GANTARE 

TRAGOEDIAM 



Jusqu'au temps d'Auguste, l'expression agere fabulant était la 
seule qui désignât les représentations scéniques. Chfz les écrivains 
de l'empire on la retrouve encore employée pour certaines pièces 
particulières, comme les mimes (1) ; mais lorsqu'ils veulent parler 
de la représentation des tragédies, ils ne se servent plus que des 
mots saltare ou cantare tragœdiam. Que peut signifier ce change- 
ment, et pourquoi a-t-on eu recours à des termes nouveaux ? 

Quelques critiques, et surtout l'abbé Dubos (2), n'attachent pas 
une grande importance à cette innovation. Pour lui, ces trois mots, 
agere, saltare et cantare, sont à peu près des synonymes : ils ne 
signifient guère que la prononciation ou le débit, comme l'enten- 
daient les anciens : il va presque jusqu'à les appliquer tous les trois 
h l'action de l'orateur aussi bien qu'au jeu du comédien. Assurément 
Dubos a raison s'il veut seulement dire que; d'un côté, la déclamation 
des anciens étant plus expressive et plus figurée que la nôtre, de 
l'autre, la danse et le chant ayant un caractère moins marqué, ces 
choses n'étaient pas aussi profondément séparées qu'elles le sont 
aujourd'hui. Aussi prouve-t-il très-bien que le débit oratoire ne refu- 
sait pas le concours de la saltation et du chant. Mais si ces arts 
consentaient a s'entr'aider, ils n'allaient pas jusqu'à se confondre, et 
les noms qui les désignaient ne pouvaient se prendre l'un pour 
l'autre. Tandis que le mot agere s'appliquait au débit de l'orateur et 
du comédien, et n'éveillait par lui-même dans l'esprit aucune idée 

(1) Tacit. Hist.y III, 62. Juven., XIII-110, VIII-187. 

(2) Réflexions critiques sur la poés. et la peint., III, pass. 



334 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

râcheuse, les deux autres exprimaient des actions que condamnait sévè- 
rement la gravité romaine. Nemo fere saltat sobrius, dit Cicéron (1), 
qui cependant attachait tant d'importance an geste dans le débit du 
discours ; et Scipion Kmilirn, se plaignant devant le peuple des gens 
corrompus de son temps, disait : discunt cantare., quodmajores nostri 
ingenius probro ducier voluerunt (2) . Quand, par hasard, on les trouve 
appliqués à la déclamation oratoire, c'est pour indiquer un défaut 
que Ton condamne. Comme on trouvait qu'Hortensius faisait trop de 
gestes, on l'appelait Dionysia : c'était le nom d'une danseuse {salta- 
tricula) fort célèbre (3) ; et César disait à quelqu'un qui chantait en 
lisant : si cantas, maie cantas; si lègis, cantas (4). Il est bien vrai 
que, sous l'empire, à mesure que l'art devint plus raffiné et le pu- 
blic plus exigeant, quand l'éloquence, éloignée des grandes ques- 
tions, qui sont son domaine' naturel, ne pouvant plus intéresser l'au- 
diteur par le fond et les idées, cherchait à le captiver par la forme 
et se faisait de plus en plus un spectacle, la saltation et le chant 
prirent chez elle une place plus importante ; mais les bons esprits 
de ce temps ne voulaient pas qu'on les confondît, et, tout en consta- 
tant qu'elles tendaient à se rapprocher, ils font voir qu'au fond 
ce sont des choses différentes et qu'il faut bien se garder de vouloir 
les réunir contre leur nature. Messala, dans le dialogue des orateurs, 
après avoir blâmé cette recherche puérile de l'harmonie qui fait du 
discours une musique de théâtre, se moque de ceux qui disent avec 
orgueil qu'on chante et qu'on danse leurs plaidoyers, jactant cantari 
saltarique commentarios suos (o), nous indiquant par là que la sal- 
tation et le chant ne sont pas, dans son opinion, la môme chose que 
l'action oratoire, et qu'on avait tort d'essayer de les confondre. 
Nous sommes donc en droit d'affirmer que les mois qui les expri- 
ment ont une signification différente, et qu'il n'est pas probable que, 
même pour désigner l'art du comédien, on les ait, sans motif, rem- 
placés l'un par l'autre. Il nous faut donc établir ce que chacun d'eux 
veut dire. 

La signification du mot saltare est parfaitement connue; seule- 
ment on risque d'en donner une fausse idée en le traduisant par 
notre mot danser. La danse d'aujourd'hui ne consiste guère qu'en 



il) Pro Murœna, 6. 

{->) Macrob., Sat. II, 10. 

(3i A. Gell., I, 5. 

(à) Quint., Inst. orat., I, S. 

(5) De orat.,26. 



SIGNIFICATION DES MOTS SALTARE, ETC. 335 

mouvements plus ou moins rapides des pieds ; dans la saltation des 
anciens, c'étaient surtout Jes mouvements des bras qui avaient de 
l'importance. Aussi disaient-ils môme d'un homme assis, quand il 
faisait des gestes, qu'il dansait. Pline le Jeune, qui craignait de mal 
lire ses ouvrages lui-même, et se faisait remplacer par un de ses af- 
franchis, écrit à Suétone pour savoir ce qu'il doit faire pendant cette 
lecture : « Dois-je demeurer fixe, muet et semblable à un indiffé- 
« rent, lui dit-il, ou faut-il que j'accompagne tout ce qu'il dira de 
« quelque murmure et d'un mouvement de ma main et de mes 
« yeux ? » et il ajoute : sed puto me non minus maie saltare quant 
légère (1). Ici, saltare signifie le jeu muet d'un homme qui traduit 
par ses gestes l'idée qu'un autre exprime par des paroles. C'était 
proprement le métier du pantomime ; aussi est-il partout désigné 
sous le nom de saltator (2). 

La pantomime, au témoignage de Zozime et d'Athénée, est née 
sous Auguste; elle est sortie naturellement de la manière dont les 
acteurs romains exécutaient les cantica ou monologues chantés 
des tragédies et des comédies. Ces morceaux demandaient plus 
de vigueur dans le geste et plus d'éclat dans la voix, et par con- 
séquent fatiguaient beaucoup l'acteur quand il avait à la fois à 
les dire et à les jouer. Livius Andronicus, pour diminuer la peine, 
imagina de diviser le travail; il plaça auprèo du joueur de flûte un 
musicien qui disait les paroles; l'acteur n'avait plus qu'à en traduire 
le sens par ses attitudes (3). Le plaisir de plus en plus vif que pre- 
nait le peuple à cette partie des tragédies, où les paroles et les gestes 
étaient séparés, donna l'idée de supprimer tout le reste. On com- 
posa donc des pièces d'un genre nouveau, sans dialogue, et qui n'é- 
taient qu'une série de cantica placés les uns après les autres. C'est 
ce qu'on appela les pantomimes. Pour trouver le sujet de ces pièces, 
on ne prit pas la peine de chercher bien loin. Les histoires merveil- 
leuses de la mythologie antique, qui faisaient le fond de la tragédie, 
défrayèrent aussi la pantomime (4). On avait un double avantage à 



(1) Epist., IX, 34. 

(2) Le mot kistrio, qui d'abord s'appliquait à tous les comédiens, désigne plus 
spécialement, chez les écrivains de l'empire, les pantomimes et est souvent synonyme 
de saltator. 

(3) Tit. Liv.j Vil, 2. 

(6) Je veux parler ici de la pantomime sérieuse, représentée particulièrement par 
Pylade. II y en avait une autre plus gaie, plus vive, dans laquelle Batliylle excellait 
(Voir Plut. Sympos. prob., VII, 8). Larivalité fut vive entre ces deux grands acteurs. 



336 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

les choisir : d'abord il était plus facile de tirer des cantica de ces 
pièces déjà traitées avec tant de talent par les poètes grecs et latins; 
ensuite, comme elles étaient familières au public qui les avait vu 
tant de fois représenter, on était sûr, en les reprenant d'une autre 
façon, d'être plus aisément compris de tout le monde, ce qui n'était 
pas un petit avantage dans des pièces où l'acteur ne prononçait plus 
de paroles. Dès le début de la pantomime, on remarque chez elle 
cette tendance à s'approprier les sujets tragiques. Sur un petit mo- 
nument élevé par les comédiens de Rome à l'acteur Pylade, on trouve 
inscrits les litres des deux pièces dans lesquelles il excellait; ce sont 
les Troyennes et Y Ion, c'est-à-dire deux tragédies d'Euripide qu'on 
avait accommodées à l'art nouveau que Pylade venait d inventer (1). 
Juvénal raconte que Stace serait mort de faim s'il n'avait vendu sa 
tragédie d'Agave, avant qu'elle ne fût connue, au pantomime Pa- 
ris (2): il est probable que Paris voulait s'en servir pour les repré- 
sentations de son théâtre, et prendre dans les vers de Stace des motifs 
de cantica. On comprend donc que le nom de tragédie soit demeuré 
à ces pièces dont le sujet était tiré du répertoire tragique, et qu'on ait 
dit, par exemple, que Pylade réussissait surtout dans la tragédie (3). 
Seulement, afin de distinguer ces nouvelles tragédies des anciennes, 
on employait pour elles l'expression saltare au lieu ù'agere dont on 
s'était servi jusque-là. Ces deux mots se trouvent rapprochés dans 
un passage de Suétone de manière à nous faire toucher au doigt la 
différence qui les sépare. Il dit, à propos des présages qui annoncè- 
rent la mort de Caligula : Pantomimus Mnester tragœdiam saltavit, 
quam olim Neoptolemus tragœdus, ludis quibus rex Macedonum 
Plulippus occisas est, egerat (4). Évidemment, le sujet seul des deux 
pièces était le même: il s'agissait, sous Caligula, d'une pantomime 
tragique, et, sous Philippe, d'une tragédie véritable, à la façon d'Eu- 
ripide et de Sophocle. 

Faisons-nous, en quelques mots, une idée de ce que pouvait être 
cette tragédie dansée. Elle était d'ordinaire représentée par un seul 
acteur qui remplissait successivement des rôles divers avec des cos- 



Mécène préférait Rathylle (Tarif. Ann., I, 5/i). Cependant il semble que dans la 
suite la pantomime grave, ou tragique, l'ait emportée. Au moins les sujets de ce 
genre sont-ils plus fréquemment mentionnés que les autres. 

(1) Orelli, Inscript. Int., t. I", n° 2629. 

12) Sat. VII-87. 

(3) Seneq., Declam.,111, Préfac. 

{Il) Suét., Culig., 57. 



SIGNIFICATION DES MOTS SALTARE, ETC. 337 

tûmes différents (1); il était accompagné par un chœur nombreux 
de chanteurs et de musiciens. C'était là l'innovation importante de 
Pylade ; et l'on raconte que, comme Auguste lui demandait un jour 
ce qu'il avait introduit de nouveau dans l'art de la pantomime, il 
répondit par un vers d'Homère : « Le son des flûtes et des syringes 
et le chant d'une multitude d'hommes (2). » C'est-à-dire qu'au lieu 
de la tlûte qui seule accompagnait les cantica, il fit entendre toute 
une symphonie d'instruments divers, et, à la place de l'unique es- 
clave qui chantait, un chœur tout entier. Bientôt même on alla plus 
loin que Pylade; c'est la règle que dans les innovations de ce genre 
on ne puisse pas s'arrêter. Les écrivains de l'époque suivante nous 
parlent non-seulement de syringes et de ilûtes, mais de cithares, 
de cymbales, de luths, d'orgues hydrauliques et de trompettes d'ai- 
rain marchant en mesure au bruit du soulier ferré ou scabellum du 
chef d'orchestre. En même temps le nombre des choristes du canti- 
cum s'était tellement accru qu'ils se répandaient jusque dans la cavea, 
et qu'au dire de Sénéque, on comptait plus de chanteurs alors qu'il 
n'y avait de spectateurs au temps passé (3). Ce chœur chanté, ou 
cantimm, caractérisait la pantomime romaine, et la distinguait de 
la danse des Grecs, qui n'était accompagnée que par une musique 
d'instruments. Il reste quelques fragments de ces cantica des panto- 
mimes; ils sont tous écrits en grec. C'était sans doute le bon ton et 
la mode du temps, car nous voyons que Pétrone, voulant peindre 
en Trimalcion un parvenu grossier qui jouit sans goût et sans élé- 
gance de ses immenses richesses, dit qu'il a donné l'ordre à ses mu- 
siciens de chanter en latin (4). Du reste, le peuple ne perdait pas 
beaucoup à ne pas comprendre les paroles des cantica; il est 
probable qu'elles ressemblaient à la poésie de nos opéras mo- 
dernes, et nous voyons Libanius, le défenseur des pantomimes, con- 
traint de reconnaître que les vers en sont très-médiocres. « Mais, 
« ajoule-t-il, on ne va pas au théâtre pour y entendre chanter de 
« belles choses. Les chants y sont faits pour la danse et non la danse 
« pour les chants, et nous tenons fort peu de compte des vers (5). » 



il) Ces détails sont tirés du Traité de Lucien rapï cipyôicw;. Voir, sur la panto- 
mime, l'excellent chapitre que lui a consacré M. Magnin dans ses Origines du 
théâtre moderne. T. I. 

(2) Macrobe, Sat. II, 7. 
3) AdLuciL, 84- 

(A) Satyr. 53. 

(5) Advers. Arist.pro saltat. 



338 RKVUK ARCHÉOLOGIQUE. 

Ainsi l'important n'était pas d'écouler, mais de voir (1) ; et l'on ne 
regardait les vers chantés par le chœur que comme l'occasion et le 
motif des gestes de l'histrion. Ces gestes étaient le principal attrait de 
ce spectacle, et c'est aussi par la façon dont l'acteur exprimait le sens 
des paroles du canticum que la pantomime était restée un art vraiment 
romain. Il est remarquable que, quoique inventée par un Grec qui 
y introduisit les danses gracieuses de son pays (2), cultivée jusqu'à 
la lin par des acteurs grecs, employant presque uniquement dans ses 
cantica la langue grecque, la pantomime n'ait jamais perdu le ca- 
ractère qu'elle tenait de son origine; dès le début, Rome lui avait 
donné son empreinte : c'est d'elle qu'elle tient surtout cette recher- 
che d'une précision toute matérielle qui est son caractère singulier. 
Dans les danses grecques, le geste était en quelque sorte indépen- 
dant, n'étant tenu de s'accorder qu'avec la musique des instruments, 
laquelle est, de sa nature, incertaine et vague. Il n'avait plus la 
même liberté sur la scène de Rome, où les paroles étaient mêlées 
au son des cithares et des flûtes. Et ce n'était pas assez de lui avoir 
imposé cette servitude : dans leur amour de la précision, les Ro- 
mains ne se contentaient pas de contraindre le geste à exprimer le 
sens général de la phrase et à traduire les sentiments qui y étaient 
dépeints; il fallait, pour leur plaire, que le comédien s'attachât fidè- 
lement à toutes les expressions du canticum et les rendît l'une après 
l'autre par ses mouvements et ses attitudes. C'était, pour ainsi par- 
ler, une traduction mot à mot, où l'acteur se faisait l'esclave du texte 
plutôt que d'en reproduire l'esprit. Par exemple, quand le chœur 
parlait d'un joueur de cithare, l'acteur agitait les doigts comme s'il 
parcourait les cordes d'un instrument. Si l'on prononçait le mot de 
malade, il contrefaisait le médecin qui lâte le pouls. Quintilien, qui 
nous donne ces détails, blâme sévèrement les orateurs qui trans- 
portent ces habitudes au forum : « Là, dit-il, le geste doit s'atta- 
cher à rendre le sens général et non les mots (3). » Au théâtre, 
c'est le contraire qui avait lieu. Macrobe raconte qu'un jour Hylas, 
dans une danse dont le canticum se terminait par ces mots : 
Tov [jiyav 'AyoqxÉpova, se hissait sur ses pieds et cherchait à gran- 
dir sa taille. Pylade, son maître, qui se trouvait parmi les specta- 



(1) Major pars in gestu est quant in verdis. Ces mots de Donat (in Hec. Ter.) sont 
vrais surtout de la pantomime. 

(ï) Maciobe (Sut. Il, 7) dit que Pylade changea la saltation des anciens Romains 
en imitant les danses du théâtre athénien. 

(3) Quiut., XI, 3. 



SIGNIFICATION DES MOTS SALTARE, ETC. 339 

teurs, lui dit : « Tu le fais long et non pas grand. » Le peuple obli- 
gea aussitôt l'interrupteur à danser le même canticum. Quand il fut 
arrivé à la fin, il prit une attitude méditative, pensant qu'elle expri- 
mait mieux la grandeur d'un roi (l). Cette anecdote nous fait assez 
comprendre comment l'histrion interprétait les paroles du chœur, 
et nous donne une idée de ce qu'était la tragédie des pantomimes. 

Il n'y a donc aucun doute possible sur ce que signifiait, chez les 
Romains, saltare tragœdiam. Quant à l'expression cantare tragœdiam, 
son véritable sens est plus difficile à établir. L'opinion générale, de- 
puis Saumaise (2), est que l'on entendait par là la représentation des 
tragédies ordinaires, comme la Médée d'Ovide, ou le Thyeste de Va- 
rius. Si l'on disait cantare au lieu d'agere, qui était l'expression 
propre, c'était apparemment par opposition au mot saltare, qui avait 
prévalu pour les pantomimes, et afin de marquer avec plus de force 
la différence qui séparait cette tragédie déclamée de la tragédie dan- 
sée. — Il faut voir si les textes donnent tout à fait raison à cette 
opinion. 

« Néron, dit Suétone, chanta des tragédies couvert d'un masque. 
« Entre autres il chanta Canace en mal d'enfant, Oreste meurtrier de 
« sa mère, OEdipe aveugle, Hercule furieux (3). » Voilà sans doute 
des noms tirés du répertoire tragique, et l'on pourrait croire, au 
premier abord, qu'il s'agit de pièces semblables à celles de l'ancien 
théâtre grec ou romain. Cependant, il parait bien étrange, quand on 
considère ces titres de près, que le nom de chaque personnage soit 
suivi de la désignation d'une circonstance très-bornée de sa vie. 
Quelque simple que soit l'intrigue chez les poètes grecs, elle semble 
ici bien moins étendue encore. Les plaintes d'OEdipe aveugle ou de 
Canace en mal d'enfant ne fourniraient pas une matière suffisante à 
une tragédie entière. A ne regarder que le titre, il semble déjà que 
l'auteur de ces pièces, négligeant tous ces retours de fortune, tous 
ces changements inattendus qui font la variété des œuvres drama- 
tiques ordinaires, s'enfermait ici dans une seule situation et ne mon- 
trait qu'un seul tableau. 

Il est remarquable aussi que, dans tous les autres passages où il 
est question de cette tragédie chantée, on ne trouve aucune appa- 
rence de dialogue, aucune trace de ces luttes entre gens que le poète 
met aux prises, luttes qui constituent l'intérêt dans le drame. On dirait 



(1) Macr., Sat. II, 7. 

(2) ht Vopisc. Carin. 

(a) AVr.,21. 



340 REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

qu'il n'y avait jamais qu'un seul rôle, et qu'un seul acteur occupait 
la scène et la remplissait pendant toute la représentation (1). Lucien 
raconte qu'un artiste d'Épire osa disputer le prix de la tragédie à 
Néron; c'était un comédien de talent, et la foule l'applaudit. Néron, 
qui ne souffrait pas de rival, lui fit dire de descendre de la scène ; 
l'autre, enivré de son triomphe, refusa d'obéir, et, pour toute réponse, 
chanta avec plus de vigueur. Alors Néron, hors de lui, et ne sachant 
comment l'éloigner du théâtre, y fit monter ses comédiens, qui cou- 
pèrent la gorge au malheureux avec des tablettes d'ivoire tran- 
chantes (2). Est-il probable que Lucien veuille ici parler d'une tra- 
gédie ordinaire, comme celles de Sophocle et d'Attius? Dans les 
pièces de ce genre, les acteurs se succèdent, et tout personnage, 
quelle que soit son importance, cède la place aux autres et quitte la 
scène à son tour. Mais puisque, d'après le récit de Lucien, Néron ne 
trouva d'autre moyen d'en faire descendre son rival que de le tuer, 
on est porté à croire qu'une fois en possession de la scène, l'acteur 
ne devait plus la quitter jusqu'à la fin de l'ouvrage, et que les pièces 
de ce genre se réduisaient à des monologues. 

Il est donc vraisemblable que ces tragédies chantées ne contenaient 
qu'une seule situation et qu'elles étaient jouées par un seul acteur. 
On se souvient que la tragédie dansée, dont je viens de parler, se 
produisait à peu près de la même façon, el l'exécution de ces deux 
sortes de pièces présente de remarquables analogies. Cette ressem- 
blance venait évidemment de ce qu'elles étaient sorties de la même 
origine, c'est-à-dire du canticum des anciennes tragédies romaines. 
On sait que, pendant l'exécution du canticum, un musicien, placé 
auprès du joueur de flûte, chantait les paroles que l'acteur inter- 
prétait par ses gestes. La musique de ces paroles étail composée avec 
beaucoup de soin. Pour le reste du dialogue, on se contentait d'une 
sorte de déclamation simple, que le poëte réglait lui-même, et qui 
contenait tout au plus ce cantus obscurior dont Cicéron parle à pro- 
pos de la diction oratoire (3). Mais les cantica étaient de véritables 
morceaux de chant composés par un artiste spécial qui partageait 

(1) Je ne veux pas dire d'une manière absolue qu'il n'y ait eu jamais qu'un seul 
acteur dans ces tragédies chantées. Nous savons que lorsque Néron chantait Hercule 
furieux, il arrivait sur la scène des satellites pour lier Hercule (Suet., Ner., 21) ; mais 
il n'y avait qu'un personnage important. Les autres, qui peut-être ne parlaient pas, 
ne devaient paraître qu'un moment pour donner l'occasion d'introduire quelque va- 
riété et un semblant d'action dramatique dans les cantica qui composaient la pièce. 

(2) Néron, ou le Percement de /'isthme. 

(3) Orat., 18. 



SIGNIFICATION DES MOTS SALTARÈ, ETC. 341 

la gloire du poëte, car on mettait son nom sur le titre de l'ouvrage 
à côté de celui de l'auteur (1). On ne prenait pas moins de soin 
pour l'exécution des cantica que pour leur composition, et ils étaient 
accompagné,; par un joueur de flûte particulier, qu'on appelait 
pythaules (2). Cette peine qu'on se donnait pour la musique des 
cantica prouve le plaisir que les spectateurs prenaient à l'entendre. 
Il n'est pas douteux qu'on n'ait pris l'habitude de bonne heure d'en 
retenir les airs et d'en répéter les paroles; il est possible que plus 
tard on les ait détachés des ouvrages dont ils faisaient partie, et que 
même on les ait représentés à part. Suétone raconte qu'aux funé- 
railles de César on chanta des passages du Jugement des armes de 
Pacuvius et de l'Electre d'Attilius qui semblaient propres à émou- 
voir le peuple sur la mort du dictateur (3). Assurément ce n'étaient 
pas des scènes entières, qui ne se conçoivent guère détachées du 
reste de l'ouvrage, mais bien plutôt des cantica; car, étant plus longs 
et formant dans la tragédie comme une sorte d'épisode que le poëte 
développait avec complaisance, ils en pouvaient être plus facilement 
séparés. De là, le chemin était court à composer, au lieu de pièces 
entières, des cantica isolés auxquels on pouvait donner plus de dé- 
veloppements que lorsqu'ils étaient compris dans une action tra- 
gique. Celte façon de drame lyrique, composé de monologues chan- 
tés, s'appelait toujours la tragédie. Mais ici encore on avait voulu 
éviter toute confusion, et pour désigner la représentation de ces pièces, 
au lieu de se servir du mot agere, on disait cantare tragœdiam. Cette 
expression est quelquefois remplacée par une autre plus claire encore, 
habitu tragico canere, qui semble bien indiquer qu'il ne restait plus 
de l'antique tragédie que le vêtement de l'acteur (4). C'est avec cet 
habit de théâtre que, pendant l'incendie de Rome, Néron, du haut 
de la tour de Mécène, chantait la Prise de Troie (5). Ce ne pouvait 
pas être une tragédie véritable, mais simplement une monodie, un 
canticum. Nous trouvons du reste ce titre une fois appliqué à des 
ouvrages de Néron qui pourraient bien être ses tragédies lyriques. 



(1) Donat, de Trarj. etCom., 50. 

(2) Diomed., Putsch., 489.— Donat [loc. cit.) dit aussi que pour redonner quelque 
vogue à des tragédies vieillies, on changeait la musique des cantica. 

(3) Cœs., 84. 

(4) Ce n'était pas seulement Néron qui chantait ainsi en habit de comédien devant 
le peuple, mais aussi ce Pison qu'on voulait lui donner pour successeur, et, ce qui 
surprend davantage, le vertueux Thraséas lui-môme, qui donna ce spectacle aux 
habitants de Padoue, ses compatriotes. (Tac, Ann., XVI, 21.) 

(5) Suet., Ner., 38. 



342 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Suétone dit que Vitellius prenait grand plaisir à entendre les Nero- 
niana cantica et qu'il applaudissait avec fureur le musicien qui les 
chantait (1). Ainsi, si Ton veut se faire une idée juste de ce que si- 
gnifiait cantare tragœdiam chez les Romains, on n'a qu'à remplacer 
ces deux mots par cou\ qui, nous venons de le voir, étaient quelque- 
fois mis à leur place, et qui leur servent pour ainsi dire de défini- 
tion : Cantare tragœdiam c'était cantica habitu Iragico cancre (2). 

C'est donc une révolution complète que l'ancien théâtre tragique 
a subi vers le commencement de l'empire. Cette l'évolution et les 
causes qui l'amenèrent sont fort nettement indiquées dans un pas- 
sage important de Suétone qui nous a été conservé par le grammai- 
rien Diomède (3). Suétone commence par rappeler que tous les 
genres de spectacle séparés de son temps, et qui se produisaient à 
part, étaient d'abord réunis sur la même scène et concouraient à 
la fois au succès des mêmes pièces. On se rappelle, en effet, que trois 
artistes travaillaient ensemble à l'exécution des cantica de la tragé- 
die, l'histrion qui faisait les gestes, le musicien qui chantait les pa- 
roles et le joueur de flûte qui les accompagnait. Mais plus tard ces 
trois artistes se lassèrent d'être réunis. « Comme tous les trois n'é- 
« taient pas de la même force, celui qui l'emportait sur les autres 
« par son talent naturel ou par son travail voulut tenir la première 
« place : mais ses camarades ne consentirent pas à la lui céder, et il 
(( arriva qu'ils finirent tous par se séparer. C'est ainsi que, dans toutes 
« les troupes, les plus habiles refusant de se mettre sous les ordres 
« de ceux qui leur étaient inférieurs, aimèrent mieux ne plus pa- 



(1) Suét. Vitell., 11. 

(2) On a beaucoup discuté sur le sens que pouvait avoir le mot cantor dans ce vers 
d'Horace : Donec cantor vos plaudite dicat {Art poét., 155). Orelli le traduit comme 
s'il voulait dire simplement un comédien. D'autres prétendent que c'est se mettre 
trop à l'aise que de supposer une synonymie dont il n'y a pas alors d'autre exemple. 
Je crois aussi qu'il vaut mieux prendre cantor dans son sens naturel et qu'il n'est 
pas impossible de l'expliquer. Nous voyons que, dans les comédies de Plaute, tantôt 
c'est l'acteur lui-même qui dit le plaudite, tantôt c'est la troupe entière (grex, 
caterva) qui s'avance sur la scène pour prendre congé du public. On coryphée 
prend la parole au nom de !a troupe, et sans doute arrivé au mot final, qui doit 
provoquer les applaudissements, il élève la voix, comme on le faisait dans la clau- 
sula d'une période; il prononce le mot sacramentel avec plus d'éclat que le reste; il 
ne le dit pas, il le chante. Il n'est donc pas étonnant que ce coryphée ait été appelé 
cantor et qu'Horace ait pu le désigner par ce nom. 

(3) Diom. Putsch, p. 489. Saumaise suppose que ce passage était tiré de l'ouvrage 
aujourd'hui perdu de Suétone, que Suidas désigne sons le nom de ns&i ?ù>v roxpà 



SIGNIFICATION DES MOTS SALTARE, ETC. 343 

« raître dans les mêmes pièce?, et, l'exemple une fois donné, chacun 
« s'isola des autres et exerça son art séparément. » Voilà comment 
cet heureux accord des gestes, des paroles et du chant, qui avait fait 
autrefois des cantica de la tragédie et de la comédie le >iieclacle le 
plus attrayant et le plus complet, se brisa dés les premiers temps dr 
l'empire. Chacun des artistes qui y concouraient aima mieux briller 
pour son compte que de servira l'effet général. L'histrion qui. dans 
le canticum, s'était réservé seulement les gestes et qui reprenait la 
parole dans les dialogues, renonça au dialogue et à la parole, et, 
comme il comprenait que sa supériorité consistait dans les gestes, il 
se fit composer des pièces dans lesquelles il n'avait plus que <U'* 
gestes à faire. Aussi désigna-t-on l'exécution de ces pièces par le 
mot saltare tragœdiam, et l'acteur par celui do saltator ou de panto- 
mime. En môme temps l'esclave musicien que Livius Andronicus 
avait placé près du joueur de flûte pour chanter les vers du canticum. 
après être demeuré deux siècles dans cette position dépendante, se 
lassa d'être soumis à suivre les gestes de l'histrion {cantarc ad ma- 
num histrionis). Il voulut chanter pour lui-même, se fit composer 
des cantica à son usage, et charma le public par le chant de longs 
monologues lyriques. C'est ce qu'on appela cantate tragœdiam. En- 
fin, le joueur de flûte lui-même fut pris de la vanilé commune. Il 
sortit de cette ombre dans laquelle on l'avait si longtemps relègue; 
il parut sur le théâtre et y traîna pompeusement sa longue robe. Sous 
le nom de Choraulcs et dePythaules^W disputa la faveur publique au 
joueur de cithare, et réussit souvent à la lui enlever. Sénèque dit 
qu'on accourait de tout côté pour l'entendre (1). et Martial range ce 
métier parmi ceux qui enrichissaient le plus vite (2). 

Ce fut là une des causes qui amena la fin du théâtre tragique à 
Rome. Il devait une partie de ses succès au soin qu'il avait eu de 
relever le débit des vers en y mêlant la danse et le chant, et long- 
temps il avait réussi par ce concours d'arts différents dans un même 
spectacle. Mais, à la tin, leur rivalité lit sa perte, comme leur réunion 
avait fait sa gloire. Chacun d'eux aspirant à se développer en liberté. 
ils se séparèrent à la fois, et la vieille tragédie périt de la dissolution 
des parties qui la composaient. 

Gaston Boissier. 

(1) Ad Lucil., 76. 

(2) Epigr. V, 50. 



ETUDE 

SUR DIVERS MONUMENTS 

DU RÈGNE DE TOUTMÈS III 

DÉCOUVERTS A THÈBES PAR M. MARIETTE 

'{Suite et fin.) 



Il 

LTSTE DES NATIONS VAINCUES 

M. Mariette veut bien m'autoriser à communique!- en son nom à la 
Revue archéologique le texte d'un autre document dont il a déjà fait 
ressortir l'importance ; c'est une longue liste des peuples soumis par 
Toutmès III. Elle est divisée en deux tableaux qui paraissent avoir 
renfermé cbacun cent quinze noms. Le premier est pour nous d'un 
moindre intérêt : il est consacré aux races éthiopiennes. La place de 
ces familles est minime dans l'histoire, et malgré une savante ten- 
tative de M. Birch pour comparer leurs noms àceux qui sontconservés 
spécialement dans l'inscription d'Adulis, nous savons peu de chose 
sur la géographie antique de ces contrées. Sans nier l'importance que 
pourrait prendre cette partie du sujet entre des mains plus exercées 
que les miennes aux recherches géographiques, je laisserai de côté 
pour le moment toute discussion sur la liste des peuples méridionaux. 
Voici le titre sous lequel elle est produite : « Réunion des nations du 
« midi, des peuples (1) de Kens (Nubie) et de Went-hen-newer, dé- 



(1) Le groupe I 8 1, qui se lit an-u, désigne une sorte de populations ; mais je 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMES III. .)'l.) 

« faits par Sa Majesté. On ne conmît pas la quantité des victimes 
« que le roi fit parmi eux; il ramena captives ta Thèbes toutes les 
« populations pour remplir (les domaines?) de son père Ammon. Voici 
« que toutes les nations furent soumises (i) à Sa Majesté d'après les 
« ordres de son père Ammon. » 

M. Birch a publié une transcription des cent quinze noms de cette 
liste, d'après une copie qui parait différer un peu de celle que m'a 
remise M. Mariette, surtout dans l'ordre des noms. Je me bornerai à 
donner ici une transcriplion nouvelle comme terme de comparaison : 
des empreintes ou de bonnes épreuves photograpbiques seraient 
nécessaires pour décider les questions que soulèvent ces différences. 

1. Kus-xas4. 2. Ataret. 3. Atarmatu. 4. Maki. 5. k(rka)ka. 
0. Vu(ka). 7. Sernik. 8. Barbarat. 9. Tekarer. 10, Arem{mer). 

11. Kaurases. 12. Arak. 13. Tururek. 14. Kauruvu. 15. Anknana. 

16. Va'sa 17. Tamker. 18. Merkar. 19. Tarua. 20. Kataa. 21. Ta- 

lurat. 22. Tartar. 23. Uauat. 24. Antem. 25. Muawu. 26. Vehaa. 

27. Hetau. 28. Tatou. 29. Tahavvu. 30. f/taw. 31. (Tamauset?). 
32. Pe/m. 33. Fa?n. 34. Te(su?)men. 35. (Anaaa?). 36. 4m;wJ. 

37. Aama. 38. Vmw£. 39. Apeput. 40. Ahaawu. 41. A&aa. 42. /ma. 

43. Taf. 44. Jtemf. 45. Aspa^rw. 46. (Pa?)mau. 47 48. Ahawu. 

49. Ammesu. 50. Mensau. 51. Âwuah. 52. Kauahu. 53. Mehatema. 

54. Auhur. 55. Aatem. 56. Memetu. 57. Mevulu. 58. (Hanf)ratt. 

59. Se(t)havu. 60. Satelem. 61. Nuhtem. 62. Hakwu. 63. tftewtf. 

64. Baam. 65. Jlfesef. 66. A». 67. Aaha(v?). 68. £efce£. 69. SaL 

70. . ^.... 71. tfaam. 72. (Aaa?). 73. Awet. 74. Maawut. 75. Teterca. 
76. #ew. 77. il/afa. 78. Fe£re£. 79. jjfena?? ou {Mena-tu). 80. Tase/. 

81. ÏWm. 82. #as^. 83. wWa. 84. Tawt. 85. A^/isért. 86. !TaK*a. 

87. ÏWjen. 88. iîî«at. 89. Tafas. 90. Apesonvan. 91. Bas. 92. A/aos. 
93. Tasemma. 94. Xas#e£. 95. (Tana?). 96. T^ftfs. 97. t/are*. 



ne vois pas encore clairement à quelles mœurs ou habitudes il s'appliquait ; il est 
certain toutefois que ce n'est pas un nom propre. 



(l) C'est le mot "^— — * neta-t, soumis, sujet, discuté dans la première partie de 
cotte notice, pape 207. 

iv. 23 



340 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

98. Betenpen. 99. Uveh. 100. Nehest. 101. Tetnes. 102. Tas. 103. Âau. 

104. Taseset. 105. Fe/^s. 106. Sas. 107. Bakt. 108. AsW. 109. Tua. 
110. Sw. 111. j|/es<?£. 112. Mestemau. 113. Ha-{semu?). 114. AaM. 
115. Aï; (fase ou tï). 

Les premiers noms de cette liste sont semblables à ceux des listes 
des places et tribus élliiopiennes qu'on rencontre sous Ramsès II et 
sous Aménophis III ; mais la fin semble totalement différente. Peut- 
être y avait-il eu des immigrations ou des changements considéra- 
bles dans les populations du Haut-Nil pendant la dix-huitième dy- 
nastie. Mais nous n'accorderons pas en ce moment une plus longue 
attention à ces noms; nons nous contenterons d'y faire remarquer la 
présence du cartouche des Tahen (no 87) ou Tahennu, peuple de 
l'ouest, qui ne doit pas être confondu avec les Éthiopiens, ainsi que 
nous l'avons expliqué précédemment. 

La seconde liste est encore inédite. Elle est beaucoup plus impor- 
tante pour nous, parce qu'elle se rapporte à l'Asie. Elle a de plus 
l'avantage d'être renfermée, malgré son étendue, dans un domaine 
parfaitement circonscrit et où les recherches ne peuvent pas s'égarer 
très-loin du véritable terrain. Ainsi que le titre l'établit formelle- 
ment, c'est la liste des nations ou tribus qui composaient l'armée 
confédérée battue par Toutmès à Mageddo. Ce titre étant un élément 
essentiel de la discussion, nous allons transcrire ici la partie qui a 
été conservée sur le monument. 



Sehui (satu?) retennu hur-t tetuh en home 

congregatio gentium Ruten superiorum quos clausit rex 
« «^■"V j « Jb — 'Il *£± **"»* i i 

J^. \ \ awmmA J?V> — h I 1 IL JJ A*w**V 1 *\^^_ 

em tema en maketa xas-t an en hon-w 

in urbe Mageddo pessimâ . Adduxit rex 

mes-usen em seker anxu er tema 

liberos eorum captos vivos 



I Jr /WA ^ï V— i 



s - uhen. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 34/ 

Je n'essaye pas de traduire le dernier membre de phrase, qui est 
mutilé et paraît ici contenir des fautes. Tous les mots qui composent 
ce titre sont bien connus et la phrase est aussi claire que possible, 
surtout quand on la rapproche des événements qui marquèrent la 
campagne de l'an 23 et dont l'inscription, gravée sur le côté septen- 
trional de l'enceinte qui renferme le sanctuaire de Karnak, contenait 
un récit détaillé. Nous savions déjà que la grande nation qui nous 
apparaît sous le nom de Rutennu comprenait deux divisions qu'on 
nommait les Rutennu supérieurs et inférieurs. Notre liste nous mon- 
tre les Rutennu supérieurs dominant dans toute la partie élevée de 
la Syrie et dans la Palestine. Assour, Babel et Ninive n'y figurent 
pas, et, en effet, nous ne rencontrons leurs noms dans les récits de 
la grande muraille que plusieurs années après la campagne deMa- 
geddo. Une porte construite après coup, ainsi que M. Mariette l'a 
constaté, nous prive malheureusement de vingt-huit noms. C'est une 
lacune des plus regrettables au milieu d'une liste d'un aussi vif in- 
térêt pour la science, car elle nous donne un résumé fidèle des 
nations qui habitaient la Syrie et la Palestine vers le temps des 
patriarches de la famille d'Abraham. Il ne faudiait pas conclure 
néanmoins du titre que nous avons traduit que toutes ces popu- 
lations fissent réellement partie de la nation des Rutennu; mais seu- 
lement qu'elles s'étaient ralliées autour de cette tribu plus paissante 
pour résister aux Égyptiens. 

Les trois principales places qui sont citées comme le siège spécial 
des Rutennu supérieurs, se nommaient Hurenkar, Anaugas et Ja- 
nuda (1). Elles n'apparaissent pas dans la portion conservée de notre 
liste. Je ne doute pas qu'il ne faille les chercher au nord de la Syrie, 
car Toutmès s'en empara dès cette première campagne, après la 
prise de Mageddo. 

Nous commencerons, pour bien établir le terrain, par résumer ici 
les faits principaux de la campagne de l'an 23 du règne de Tout- 
mès III, tels qu'ils ressortent clairement de la grande inscription de 
Karnak (2). 

L'Egypte avait perdu les conquêtes asiatiques de Toutmès I er . Les 

(1) Le troisième nom a une forme décidément sémitique yiJi ; son orthographe est 
curieuse 1 1 r 1- ^ £££*. Les vagues a»w«*a yontcertainementlcrôlededéter- 



ï 
minatif pour l'idée i?T3 agit are. Comme forme grammaticale comparez n'H 1 , ville 

d'Ephraïm. 

(2) V. Birch, Armais of Tôt mes III.— Confer. Brugsch, Géogr.. II, pag. 32. 



:{48 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

contrées syriennes étaient occupées par une confédération hostile qui 
embrassait tous les pays situés depuis la Mésopotamie jusqu'à la Pa- 
lestine. Toutmès III était resté en possession (1) de la forte place de 
Gaza et paraît l'avoir prise pour base de ses opérations. Il en sortit 
à la tête de son armée, le 5 du mois de Pachons, mais sa marche fut 
d'abord trés-peu rapide. 

Le 16 du même mois, il campait dans un lieu nommé Iahqma (2) 
qu'on n'a pu reconnaître jusqu'ici, quoique sa forme soit strictement 
sémitique. C'est à ce campement que Toutmès reçoit des renseigne- 
ments certains sur la position et la force de ses ennemis. Il apprend 
que l'armée de la confédération a pris position à Mageddo, que le 

prince de (Kades?) a réuni en cet endroit les forces de toutes les 
tribus qui s'étendent jusqu'au Naharaïn. Le texte rendait ensuite 
compte de la délibération qui eut lieu dans le conseil royal, sur la 
direction la plus convenable pour aller joindre l'ennemi. Malgré les 
lacunes continuelles de l'inscription, on peut y constater plusieurs 
faits importants. Divers chemins pouvaient conduire l'armée égyp- 
tienne de Iahama à Mageddo; l'un, que le texte nomme la grande 
route, y menait directement, mais en passant, après une station 

nommée Aalana, par un défilé qui pouvait devenir dangereux ; on 

(1) Je crois qu'on peut, tirer la connaissance certaine de ce fait important de la 
phrase suivante conservée dans les Annales de Toutmès (V. Leps., Denkm., III, 31, b 
1. \h) : « Le roi fait la fête des couronnes le (4 ? i Pachons. » 

i ~=^ /*w~A /^ I J Q 3^ 1 ~ Jr 

.... ar tema en meh en p — hak ltatatu 

.... ad urbem quamtenebat rex, Gazam. 

La lacune est trop petite pour contenir quelque chose d'important. Le verbe meh 

, au sens premier, remplir, se prend fréquemment pour exprimer la possession; 

V— i 

j'en ai cité de nombreux exemples. 

Quoique le mot hak ne soit pas fréquemment employé pour le roi d'Egypte, on 
peut citer des exemples de cette acception ; on en trouve un dans l'inscription 
d'Ahmès, chef des nautoniers, qui est presque exactement de la même époque. Ob- 
servez d'ailleurs que le déterminatif t [ porte sur le front l'urams des pharaons ; il 

n'est donc pas question d'un prince ou gouverneur particulier de Gaza. Gaza, que 
M. Brugsch a eu toute raison de reconnaître ici, car la transcription du nom est par- 
faite, était bien la première place importante que Toutmès devait rencontrera son en- 
trée en Palestine. 

(-2) Comparez le nom propre d'homme ">Ei"p. Paralip., I, 7, 2, pour h 1 radical 

sémitique. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 349 

reconnaît en effet, par la suite du récit, que ce passage ne pouvait 
être éloigné que d'une journée de marche de la position de l'ennemi. 

On cite à propos de cette route le nom de Taanaka ou ~j>n, ville 
royale des Chananéens (Josué, 12, 23), qui se trouva plus tard com- 
prise dans le territoire d'Issachar. Une lacune du texte ne nous 

permet pas d'apprécier exactement comment Taanaka était placée 
par rapporta cette route: mais, en se fiant à la persistance des routes 
dans les pays de montagnes, si l'on veut suivre la voie romaine 
encore reconnaissable aujourd'hui et telle qu'elle est indiquée sur la 
carte de Kieppert, on verra que la route directe vers Mageddo passait 

en eflét un peu à l'ouest de Taanaka et tout près de cette ville. 

Quant à l'autre chemin que l'on proposait au roi, il avait évidem- 
ment pour but d'éviter le passage des montagnes en face de l'ennemi 
et de tourner sa position. En effet, en suivant cette autre route, 
l'armée aurait débouché, dit l'inscription, au nord de Mageddo. On 
comprend facilement le but de ce conseil : il s'agissait évidemment 
de conduire l'armée vers la route qui de Sichem va rejoindre Na- 
zareth et qui permettait d'aborder Mageddo par la plaine d'Esdraëlom 
Mais il n'est pas aussi facile de se rendre compte du chemin qu'on 
lui conseillait. Il aurait fallu, dit le texte, passer au nord d'une ville 

nommée ^"^ I \ Teiceta. Ce mot serait transcrit exactement par 

* l uj_j • 

les noms bibliques nsï et nnD2; mais ces localités, qui se rapportent 

àla tribu de Juda, sont peut-être un peu trop au sud pour convenir aux 
circonstances de notre récit (1). Si l'on supposait, comme l'étude de 
la carte y invite naturellement, que le chemin indiqué se dirigeait 
droit à l'orient, à la hauteur de Ramleh, pour tourner le principal 
massif des montagnes, on pourrait remarquer qu'une route, con- 
stamment suivie par un ouadi, passe en effet au nord d'une localité 
nommée Suffa \j uo , qui peut correspondre au Tenta de noire 

texte (2). La difficulté provient, au surplus, de ce que la marche 
très-peu rapide de l'armée égyptienne ne nous permet pas de dire a 
quelle distance de Gaza se trouvait la station nommée Iahamu. où 
eut lieu cette délibération. Par rapport à Mageddo. elle était située 



(1) Safed< que me proposait un de mes savants confrères, me paraît au contraire 
trop au nord. 

(2) Ce nom signifiant poste d'observation, a été donné nécessairement à des loca- 
lités tri'S-nombreuses. 



350 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

à trois ou quatre journées de distance, mais nous ne savons pas da- 
vantage la longueur de ces étapes. 

Quoi qu'il en soit, cette route proposée au roi pour exécuter une 
marche tournante nous intéresse moins vivement que la première, 
puisque Toutmès repoussa ce conseil, comme entaché de pusillani- 
mité, et choisit le chemin direct. 

Trois jours plus tard, c'est-à-dire le 19 Pachons, et après une 

marche très-difficile, nous trouvons le camp placé à Âalana. Ce nom 

n'a malheureusement pas été mieux identifié que celui de lahama; 
il faut nécessairement le chercher dans la région montueuse au sud 
de Mageddo et à une demi-journée de marche de la vallée qui 
s'étend devant cette ville (1). Son nom, purement sémitique, indi- 
querait d'ailleurs un endroit élevé, ou mieux encore, une montée (2) ; 
ce dernier sens serait extrêmement naturel, puisqu'on voit dans le 

texte qu'en partant (TAalana l'armée gagna avec peine un col diffi- 
cile à franchir et où le roi dût faire une station pour attendre son 
arrière-garde (3). Toutmès déboucha dans la plaine, sans obstacle, 
vers la septième heure du jour, et il prit position devant Mageddo. 
sur les rives du ruisseau de Kina, où l'on reconnaît sans difficulté le 
cours d'eau qui traverse la plaine au sud de Mageddo. M. Brugsch a 
identifié le nom de Kina avec le cours d'eau nommé dans la Bible 
îijJi, qui servit de limite aux territoires de Manassé et d'Éphraïm. 
L'inscription nous apprend ensuite que Toutmès harangua ses soldats 
et leur promit la bataille pour le lendemain. 

Le 21 Pachons, à l'aube du jour, il dispose son armée pour l'at- 
taque; il appuie sa droite au ruisseau de Kina, sa gauche s'étend 
jusqu'au nord-ouest de Mageddo : le roi commande le centre en 
personne. Les ennemis culbutés s'enfuient vers Mageddo, mais les 
défenseurs de cette place, saisis d'effroi, ont fermé leurs portes, et les 
chefs sont obligés de se faire hisser sur les remparts, à l'aide de 
cordes, pour échapper à la poursuite des Égyptiens. Mageddo fut 
bientôt forcée de se rendre, et comme tous les princes s'y étaient 
réfugiés, ce fait d'armes décida du succès de la campagne. Les nom- 

(1) Brugsch a pensé reconnaître dans Aalana la ville d'Eglôn; mais ces détails 
montrent qu'Eglùn est infiniment trop éloignée de Mageddo. Aucun exemple n'auto- 
rise d'ailleurs à supposer la suppression du g dans !a transcription. 

(•2) Confér. p' , '?2. , superior, et (1*7^ via strata ascendens, Scala. 

(3) Si l'on doit se fier aux indications orographiques de la carte de Kiepert, ce col 
se trouvait en effet au sud-ouest de Taanak, et la voie romaine le traverserait effecti- 
vement avant de descendre à Mageddo 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 351 

bres très-modérés que le texte nous donne pour les morts et les 
captifs annonce un grand esprit de véracité qui rehausse pour nous 
l'intérêt de ce récit. Toutmès prend en effet ses soldats à témoins de 
l'exactitude de ses paroles, dans' une autre portion de ses annales. 
83 morts et 340 prisonniers sont seulement éuumérés après la 
bataille de Mageddo; mais la prise de 2,132 chevaux et de 924 chars 
de guerre atteste l'entière déroute des Asiatiques : le butin fut d'ail- 
leurs considérable. Les deux versants des montagnes furent ouverts 
à Toutmès par cette victoire : on le voit plus loin ramener 2,o00 pri- 
sonniers; après avoir ravagé toute la côte, il se saisit des trois prin- 
cipales villes des Rutennu : lanuaa, Anaukas et Hurenkar. Nous 

savons par une autre inscription que Toutmès III revint en Egypte 
après cette expédition, et qu'il fit don au temple d'Ammon des revenus 
des domaines royaux confisqués par lui dans le territoire des trois 
villes que nous venons de nommer. 

Nous ne suivrons pas Toulmès en ce moment dans le récit des 
campagnes successives qui finirent par reculer jusqu'à Ninive les 
frontières de son empire. Disons seulement que cette première victoire 
établit sa prééminence d'une manière tellement incontestable que 
nous voyons, dès l'année suivante, les tributs du chef d'Assur joints 
à celui des Rutennu. 

Nous pouvons maintenant passer à la discussion de notre liste des 
peuples confédérés; leur rôle est nettement défini; ils s'étaient joints 
au chef des Rutennu supérieurs, tout-puissant à cette époque depuis 
le sud de la Palestine jusqu'à la Mésopotamie, et c'est entre ces deux 
limites que nous devons exclusivement les rechercher. 

Mais avant d'entrer dans les détails de l'identification des noms 
de notre liste avec leurs correspondants bibliques ou orientaux, il est 
nécessaire de rappeler en quelques mots les règles fidèlement 
observées parles hiérogrammates quand ils avaient à transcrire des 
mots sémitiques. Ces règles ont d'abord été observées par M. Hincks 
avec la perspicacité qui distingue ce savant; elles ont été appliquées 
avec succès aux noms asiatiques, par M. Brugsch, dans le second 
volume de sa Géographie. J'ai repris cette question dans le Mémoire 
sur l'origine de l'alphabet phénicien que j'ai eu l'honneur délire à 
l'Académie en 1859; en dépouillant un très-grand nombre de mots 
sémitiques ainsi transcrits en Egypte, j'ai dû modifier légèrement les 
conclusions de mes devanciers et chercher à définir les causes qui 
oui produits certaines différences. Le tableau suivant résume ces 



352 REVUE ARCHEOLOGIQUE. 

principes de transcription. On peut remarquer d'ailleurs que la 
ressemblance des articulations dans les deux idiomes a fourni habi- 
tuellement aux. Égyptiens des transcriptions bien plus exactes que 
celles que nous rencontrons dans les auteurs classiques. 



X = I a vague 

3 = 



-J- 

3 = \ "' J X' vp - D 

n = H >■• 

: = \ o, Ç[ ua, ^ •»■ 

1 



î = I t. 



£ n = h 



^ n = o x (kh). 

D = * t. 

< = ^ i (ya). 

- — ^^^> k. 



s - J*& r ("" ll "-?;. 
D = ^ m. 
: = ,aw^a n (ajoutée ou supprimée). 

w = -HH- S. 

ç. 'J = j J à -»— — àa, (0 li, exception) 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS 111. 3£>o 

D = ^_ W, Q p. U ph. 

»-^ t. 

p = i k, 

* = tîttt S. 

n = 1 t. 

Je n'ai enregistré dans ce tableau qu'un seul signe égyptien pour 
chaque lettre; mais il est entendu que les homophones de ce signe, 
alphabétiques ou syllabiques, pouvaient lui être substitués dans les 
transcriptions. Lorsque l'alphabet phénicien-hébraïque comprend 
sous le même signe deux nuances distinctes telles que 2 V, 2 B ou s P, 
D F, les Égyptiens ont souvent noté ces deux nuances d'une manière 
très-appréciable. Ils ont de même affecté un de leurs signe d'aspi- 
ration Ï7\ h au n, en réservant les autres pour le n-^; je note 

alors et ses homophones par h, parce que cette distinction est 

suivie très-régulièrement et doit être signalée à l'attention. 

Il me parait nécessaire d'ajouter ici quelques explications sur les 
différences d'organisme que présentaient les articulations des deux 
alphabet:: qu'il s'agit de comparer, et de montrer par quels procédés 
on a triomphé des difficultés amenées par ces différences. 

1. Les voyelles vagues, employées comme lettres de prolongation 
ou comme mater lectionis, n'étaient pas en usage dans l'ancien 
système sémitique, comme le prouve l'orthographe phénicienne; 
les Égyptiens les employaient au contraire, et souvent à profusion; 
les formes sémitiques des mots tran crits prouvent qu'il faut alors 
leur reconnaître un vague absolu et qu'elles correspondent aussi 
bien au simple scheva ou e muet qu'aux autres sons-voyelles. 

2. Le v est une articulation toute spéciale aux Sémites; on sait 
aujourd'hui que l'écriture assyrienne le supprimait souvent : les 
Égyptiens, plus scrupuleux, ont choisi pour l'exprimer, parmi leurs 
a vagues, le ^ ' initial. Ils ont voulu quelquefois s'en approcher 



354 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

mieux encore en se servant du syllabique -♦— . aa. Quant au v-*, 
on l'a rendu par le même signe que le 2, à savoir 7~T k. 

3. Le 2 avait deux nuances; sans daguesch, V, il paraît avoir été 

transcrit par I v; on a -hésité pour 2 b, entre *^ va et ^T , 

c'est-à-dire vp, et mèmep [gj] seul dans quelques cas. Le p égyptien 
rendait exactement s; la nuance d ph est ordinairement rendue 

par \^_. 

4. h n'existait pas dans l'égyptien antique; Yr le remplace et peut- 
être 1'» quelquefois. 

5. Le 2 était également une lettre inconnue à l'Egypte; on ie 
rendait par les autres gutturales; on trouve souvent, sous Tout- 
més III, le signe <^^ k pour cette lettre; plus tard, le signe FI k 
lui est affecté par préférence et presque exclusivement. La distinc- 
tion entre le d--^^ et le p-j est fidèlement observée; les excep- 
tions qu'on remarque proviennent sans doute des dialectes sémi- 
tiques eux-mêmes. 

6. Les Égyptiens n'avaient qu'une sifflante simple, elle sert pour 
le d et le g? ; quant au ï et au s, on a choisi pour les transcrire la 

sifflante cérébrale "j T (le 2£ copte). 

7. Le i manquait aussi en Egypte: la lettre voisine t est usitée à 
sa place; depuis la dix-neuvième dynastie, la main -d^- fut choisie 
pour cet usage spécial, et avec une préférence très-décidée parmi les 
homophones du t; mais sous Toutmès III on trouve les autres t aussi 
fréquemment pour -j. 

8. On observe enfin quelques variations entre les transcriptions 
du fc? et du tf, mais ce n'est pas les Égyptiens qu'il faut en accuser; 
car nous savons que la prononciation différait sur ce point de peuple 
à peuple et même de canton à canton. Les Égyptiens avaient des 

correspondants exacts pour les deux lettres s et s (ou sch); ils les auront 
certainement notées comme ils les avaient entendu prononcer, soit 
par les habitants des localités elles-mêmes, soit par la nation domi- 
nante, à l'époque des premières conquêtes. 

Chacune des villes de notre liste a son nom entouré d'une enceinte 
crénelée, et cette sorte d'écusson est placée sur un personnage qui, 
par son profil, son ajustement et la couleur de sa peau, reproduit les 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 355 

traits caractéristiques de sa race. On pourra donc tirer les lumières 
les plus précieuses de ce tableau historique, quand il aura été publié 
dans son entier; nous devons aujourd'hui nous borner à étudier les 
noms qui le composent. 

1. A s %L ...tesu. La première articulation estdouteuse; à est 
un signe à valeur syllabique pour lequel on hésite entre les lectures 
nt, sat ou kat. (Le signe s est explétif et n'entre pas ici darîs la pro- 
nonciation.) Si la lecture Katesu se confirme, ce sera le nom de lieu 
Vip sanctuaire, qui convient à divers endroits. La conjecture la 
plus vraisemblable sur la position de cette place est celle que 
31. Brugsch a émise en la rapprochant du lac formé par l'Oronte, 
entre Homs et Ribleh (1) et qui porte le nom de Kédes. J'ai en effet 
établi, dans mon élude sur le papyrus Sallier, que la ville en question 

était au bord d'une rivière nommée Aranta. La douteuse Kades a 
donné lieu à de nombreuses recherches, car elle joua incontestable- 
ment le rôle de la place la plus importante de la Syrie au point de 
vue stratégique pendant plusieurs siècles; et nous voyons qu'on lui 
donne la préséance dans notre liste même sur Mageddo, théâtre de 
la bataille. 



^.^^ Il 



Maketi, ftao. Dans le récit, ce nom est ter- 



miné par l'a I: le vague des voyelles égyptiennes amène quelque- 
fois ces variantes, qui ne font pas difficulté. La position de Mageddo 
et ses fortifications la rendaient particulièrement intéressante. Elle 
dominait la plaine d'Esdraèïon et commandait les routes qui pou- 
vaient- conduire au Liban. Nous voyons que Toutmès III y avail 
livré une grande bataille bien des siècles avant celle qui rendit son 
nom célèbre dans l'histoire et qui fut signalée par la mort de Josias. 
L'importance antique de Mageddo nous était d'ailleurs attestée par le 
livre de Josué, qui la compte parmi les villes royales des Chananéens. 

3. îl^|j%k II H...tfi. Ce nom est incomplet et peut-être altéré; 
si l'on osait le restituer de la manière suivante T %k mil Hatii^ 

(1) V. Brugsch, Géogr., t. 11, p. -22. 



356 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

il représenterait certainement le nom d'une des populations cliana- 
néennes les plus importantes, les cnn ; de bonnes empreintes pour- 
raient seules éelaircir la question (1). 



4. ])\ "C Ketasuna. Si ce nom est lidèlement transcrit, je ne 

vois rien dans la Bible qui puisse lui être comparé; j'avertis néan- 
moins que la finale una répond aux finales hébraïques en ji ou jv>, 
en sorte que le radical pourrait être rapproché de eMj, tumulus. 

o. /~~v~\ k Ansu. Aucun nom a nous connu ne se rapproche 

encore de ce mot, qui serait reproduit exactement par le mot hébreu 
v:v muleta. 

6. 1 ^k Tevexu. Ce nom est exactement, sauf la terminaison 
féminine n-, celui de la ville syrienne nommée nrntp. Nous savons 

par le premier livre des Parai ipomènes qu'elle était voisine de Ha- 
math et qu'elle appartenait du temps de David au même prince, 
Aderezer; le roi des Hébreux en tira une grande quantité d'airain 
pour les travaux du temple. Le papyrus Anastasi N° 1 er nous indique 

cette même ville comme étant voisine de a 1 (Kades?), ce 

1 1 ■:-•- i l— i_i 

qui nous confirme dans l'opinion que nous devons chercher cette 
dernière ville sur l'Oronte. Ce passage important est ainsi conçu : 



.!!►£« 



Mil 


— 


1 i 5g ' 1— l— 1 X-=>— 


\itui-t 


er 


(Katesu?) hna 


iter 


ad 


(Kades?) et 



vu ari-tu-k 
non fecisti 

*V °>- 

e JY xx \ — i 
tuvaxi 

Tibechat. 

L'orthographe de ce nom, dans le papyrus, mérite d'être étudiée 
On a ajouté aux éléments phonétiques les déterminatifs 



(1) On pourrait aussi songer à la ville royale des Chananéens nommée , i?n, mais 
cette transcription serait exceptionnelle. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 357 

(épée et force), pour l'idée de massacre qui s'attache à la racine 
naE [mactare] (1), et cette particularité est une preuve de plus de 
la justesse de notre attribution. 



7. j ï%k 'i I Kamata. Je ne vois parmi les noms bibliques 

que celui de îiDp T qui puisse en être rapproché; il n'en diffère que 
par la terminaison on au lieu de at, et l'on trouve souvent des 
exemples de cette permutation. Qamôn reçut la sépulture de Jaïr; 
elle était située dans le pays de Galaad. Il est possible toutefois qu'il 
s'agisse ici de quelque autre ville de In Syrie septentrionale plus 
voisine de Tibekhat. 

8. * % 1 1 1 x Tatina; il est transcrit exactement par le 

nom biblique JTJ, qu'on trouve appliqué à deux peuples : l'un, fils 
de Regma, de la race de Khusch, n'a probablement rien à faire ici. 
Mais le second, fils d'Abraham et de Cethurah, nous est donné par 
le 2o e chapitre de la Genèse comme le père de trois tribus impor- 
tantes : les Aschschourim, les Léthouschim et les Leoummim. Cette 
race, que les interprètes s'accordent à chercher dans le nord de 
l'Arabie, avait sa place marquée dans la confédération qui nous 
occupe en ce moment. 

9. . tofcv X Ravana. La transcription ne mérite au- 
cune remarque, si ce n'est l'emploi du groupe . ^W va (âme) 

employé phonétiquement; on en a beaucoup d'autres exemples. Je 
n'hésite pas à attribuer ce nom à la ville royale chananéenne de 
n:i) (2) Lebnah, si souvent mentionnée dans l'histoire hébraïque. 



10. 



U\ ^k Keret-Sensena. Le premier élé- 

ment de ce nom n'est pas douteux, nous le connaissons comme ré- 
pondant exactement aux formes hébraïques rnj? et nnp (ville). Le 



(1) M. Brugsch a transcrit Tubachi sud. Il paraît que l'appréciation des détermi- 

natifs ^*"> lui a échappé, ce qui l'a empoché de reconnaître cette importante 



localité. Elle nous fournit un exemple de la transcription par ■•£>- et <*, du £, 
lettre très-rare. 

(2) riji 1 ? qui n'est citée qu'une seule fois, doit avoir eu bien moins d'importance. 



358 RF.VUE ARCHÉOLOGIQUE. 

second élément est également facile à reconnaître : n;ç:o Sansan- 

nah, faisait partie des villes de Judée situées vers le midi. Son nom 
signifie les palmiers; je pense en effet reconnaître à la fin du mot 

le dêlerminatif général des provisions de toute sorte (1). 

Kiriat-Sansannah signifiait donc la ville des palmes; on peut hésiter 
pour son identification entre la localité de Hjd:d, que nous venons 
de citer, et la ville nommée rnp'ri'n]? Quiriat-Sennah, située dans 
les montagnes de Juda : cependant la forme quadri littérale Sensen- 
nah me ferait préférer la première : l'élément keret a dû être sou- 
vent retranché dans l'usage. 



H. ^, <=> ^^ Marama. C'est, sans aucun doute, le 

le lieu qui avait donné son nom au lac Mérom nMD (Josué, H, 5). 
Cette même place est citée, avec une autre orthographe, dans les 
conquêtes de Ramsès II (2). 

'^- 1 ni ll^ Tamesku. C'est la première fois que la cé- 

lèbre et ancienne ville de Damas apparaît dans les monuments égyp- 
tiens. N'étant pas située sur la route de Mésopotamie, elle pouvait 
ordinairement éviter le passage de leurs armées ; mais ici, où il s'agit 
de la liste d'une confédération syrienne, son nom devait nécessaire- 
ment être mentionné. On remarquera la forme exactement biblique 
Tamesku=])t;i2i, et non pas la nuance arabe tjj«£-*^ (avec le sch), 
comme dans d'autres villes. Damas n'avait pas sans doute à cette 
époque son prince indépendant comme au temps de David, car on 
ne voit jamais son tribut mentionné séparément. 

13. l£fS 11 Atara. Je pense qu'on doit reconnaître ici 

Adra. métropole de la Batanée ("Aopa de Ptolémée). La Bible la 
nomme Edri ^T?*?, ce qui paraît une forme ethnique. On pourrait 



(1) La copie de l'inscription porte 



\ THk . Je corrige ^ 



en \^ qui se lit «s, et W en t ■ » . Le n final est presque tou- 

jours omis. 

(2) V. Brugsch, Géogr., II, 72. On y remarque alors le signe final TT comme 
déterminatif de l'idée de hauteur contenue dans le radical □";"!. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III 3?)9 

avoir quelque scrupule sur cette identification, qui suppose la sup- 
pression du y final (1); je pense néanmoins que cette exception 
peut être admise. 

14 et 97. I lk J <=> Auvir. Ce nom, qui se trouve deux 

fois dans la liste, est régulièrement transcrit de l'hébreu 'WK, signi- 
fiant prairie, pâturage; c'est en conséquence de cette signification, 
bien connue de l'hiérogrammate, qu'il a ajouté, dans le N° 97, le 

déterminatif des lieux, champs, etc. : V (sic) I m 

Cette dénomination s'appliquait, dans la Palestine, à un grand 
nombre d'endroits; on peut citer parmi les plus importants : Abel- 
maïm, situé au pied du Liban, Abel-schittim, V 'AêiXrj de Josèphe, ou 
encore la Grande Abel, citée au premier livre des Rois. Mais il serait 
téméraire de décider quelles sont les deux Abel que notre liste 
avait choisis. A en juger par le voisinage, celle-ci serait l'Abila 
du nord de la Palestine. Une de ces villes reparaît dans la liste des 
conquêtes de Scheschonk J er (2) avec une orthographe toute différente, 

mais également exacte comme transcription : ê^h ^» _2*£l ^^ 

Abaraa. 

lo. \^ a V Hamtu. Nous sommes de nouveau sur l'O- 

ronte, à Hamath la Grande navnçn, comme la nomme la Bible, et 
dont le roi parait avoir commandé plus tard toute la vallée de 
l'Oronte. 

16. I -jz\ Akitua nous apporte au contraire un nom qui 

m'est inconnu, s'il doit être écrit par le p correspondant ordinaire 

du a\ mais nous savons, par l'exemple de Karkémisch, que ce 

signe a été quelquefois échangé contre le d, dans les noms des loca- 
lités assyriennes; il serait donc permis de soupçonner ici l'antique 
"î?N, bâtie par Nemrod, suivant la Genèse (10, 10). 
C'est ici que la copie de M. Mariette place la première lacune. Le 



* 

(1) Certains lieux au sud de la Palestine portaient le nom de D^IIN, nui pour- 
rait être comparé aussi au mot A tara. 

(2) V. Brugsch. Géoyr., t. II, pi. XXIV, N« Al). 



300 REVUE ARCHÉOLOGIQUE 

N° 17 ne laisse plus reconnaître qu'une lettre initiale tîtît s, et la 

liste recommence avec le N° 24. 
■ i il 

24. ^k \ Masaxa. Ce mot répondrait exactement à nBO 

(expulsio), mais je ne connais aucune ville de ce nom. 

25. a %k I l \ Kannau; il peut répomlre à n:^, Qanah, ville 

de la tribu d'Aser. 

» ■— _3^, -a 
20. %^ Aarcina. C'est la place située à une journée 

de marche au sud de Mageddo, dont nous n'avons pu retrouver au- 
cune mention biblique; elle reparaît néanmoins jusque dans ia liste 
de Scheschonk I er et dut avoir une grande importance slratégique. 

27. 1 a %^ Âstartu. On ne peut méconnaître ici 
n^jrrri'inîÇto , mentionnée, dès le temps d'Abraham, pour la défaite 
qu'y subirent les Réphaïm. Nous connaissons depuis longtemps 
l'orthographe égyptienne du nom de la déesse Astarté (1), elle était 

conforme à celui de la ville et suivait la nuance arabe (s pour s). 

28. \ J ^ I ^k Anaurpaa. Ce nom ne se compare 

directement à aucun lieu connu. Je ne dois pas négliger cependant 
de remarquer que divers noms de lieux semblent ainsi commencer 
par an, et que l'on peut soupçonner, en conséquence, cet an initial 
de n'être qu'un accident grammatical (peut-être une forme de l'ar- 
ticle al). Si cette vue se confirmait, il nous resterait ici le radical 
rpa kdi, qui a fourni le célèbre nom des û^En. Il est permis aussi 

de rapprocher an-arpa du premier élément d'Arpaksad vù':2">N', qui 
avait laissé son nom à toute une région (2). 

~ 9 ' ifo. T^ Makata. J'ai corrigé ici le signe — **— 

(que porte la copie avec un signe de doute) en — — . Si ma conjec- 



(1) Il est écrit fautivement, à ce qu'il semble, dans le Traité de Ramsès II avec le 
prince dr> Chef : Antarta; mais on le trouve exactement écrit dans le papyrus Anas- 
tasi IV, 87, et Champollion l'avait également cité. M. Chabas l'a trouvé depuis dans le 
papyrus Harris. 

(2) Orfn. du Diarbékir, est trop «loignée pour être proposée ici. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUT MES IIF. 361 

turc est exacte, 1'iiJenlification avec mj3B Makérta, la ville royale 
des Chananéens, se fait d'elle-même. 

<=* "k \\ \ 

30. m T Ruisa. Je pense qu'on doit y reconnaître 

eh" 1 ?, citée dans le Livre des Juges (18, 7), et située au nord de la 

Palestine. Il faut admettre ici la nuance arabe s pour s, comme dans 
Astaroth. 

31. A ^k Hutar; c'est sans doute Hazor ifàn, la 

ville que Salomon lit fortifier plus tard. La môme ville est citée dans 
le papyrus Anastasi (I, lv, 21), qui renferme la mention d'une sorte 
de voyage en Palestine. 

32. Jt x Hl Pahur. Cette localité avait quelque impor- 
tance, car elle revient dans les listes de Ramsès et le papyrus Anas- 
tasi N° IV cite des objets d'ébénisterie qu'on y fabriquait (1). 11 faut 

remarquer ici la syllabe hu écrite par le mot Im, pousser, frapper 
(le copte IX) avec son déterminatif H[; c'est un véritable rébus. Je 
ne pourrait comparer ce mot ainsi écrit qu'à l'araméen in? , potier. 
Si l'on admettait cependant ici l'exception 0-H, pour y, on pour- 
rait y reconnaître la célèbre ilysTP:?, demeure du dieu de Moab, 

dont le culte attira les Israélites par la prostitution des jeunes 
filles (2). 



33. >*~*a W V Kennarut. ri")33 Kinnereth, au bord 

du lac du môme nom que l'Évangile nomme Génésaretb. Le nom de 
Kinnereth était très-ancien; il est cité dès le Deutéronome (cb. 3, 17). 
La transcription égyptienne est d'une exactitude scrupuleuse; elle 
nous démontre que M. Brugscb a rapproché à tort de cette loca- 
lité (3) un autre nom mentionné dans le papyrus Anastasi (IV. .*>(*>. 6), 



(1) P. Anastasi IV, 16, 11, Mauien Pahur. 

(2) On a un exemple incontestable de cette exception daiH 

Sanehem, sauterelle, transcrit de l'hébreu Di^D. 

(3) Brugsch, Géographie, II, 40. 

IV. 



$ A*^***\ fit 



9k 



362 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

et qui se transcrit Xanluta; il faudrait admettre la réunion de trois 

exceptions pour que ce dernier nom fût une reproduction de mjs. 

On doit donc abandonner toutes les conséquences que M. Brugsch 
avait tirées de cette identification pour la détermination des villes 
voisines de Xanluta. Je pense, comme M. Hincks, que ce dernier nom 

doit être rapporté au radical ybn. 

34. ttttt m ^L Samana. Je ne connais pas de .pays de 

ce nom; il convient cependant à merveille pour désigner une vallée 
fertile, car la Genèse applique les termes fçtf et D'Optf, la graisse, 

à la désignation générale des terres productives. Ce terme correspond 
également aux formes arabes yUL* et yU** qui ont servi à 
nommer diverses localités, parmi lesquelles notre choix n'est pas 
fixé ici par quelque circonstance déterminante. 

35. I 1 ^k %k Atamm. Ce mot peut être rapproché de beau- 
coup de noms sémitiques; ceux qui nous paraissent ici préférables 
sont np~x, voisine de Sodome (Genèse, 10, 9), ou bien ipix, ville de 

la tribu de Nephthali citée au livre de Josué (19, 33;. Je préfère cette 
dernière, qui se relie mieux à la position des localités suivantes. 



36. 



%k 1 m "V Kasuna. Ce doit être ])yûp m , appartenant 

à la tribu d'Issachar (Josué, 19, 20;; nous savons précisément que la 
prononciation s pour sch était usitée dans certains mots au nord de 
la Palestine. Le voisinage de la ville de Schounem rend cette attri- 
bution à peu près certaine. 



37. tîtît "L Sanama; n;ra, Schounem fut, comme Qis- 

chion, attribuée à la tribu d'Issachar, et le livre de Josué la cite 
comme une localité voisine. Elle apparaît également dans les 
conquêtes de Scheschonck auprès de Taànaq. 

38. m. -f.t.t I Masaar. Les N os 38 et 39 nous amènent au 



\M\ 



territoire qui fut assigné à la tribu d'Aser; Masaar* est une tran- 
scription absolument régulière du nom de 'rçtfp, Mischeal, ville 

lévitique située sur les limites de cette tribu (Josué, 19, 26, 81). 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 363 

39. I^JS /^v Aksap. C'est f)£DN, ville royale des Chana- 

néens, qui fut assignée à la tribu d'Aser. La transcription est parfai- 
tement régulière; il faut y remarquer : 1° la prononciation arabe ou 

èphraïmite s pours; 2° le déterminatif ©. bien connu pour la syl- 
labe sap; c'est un nouvel exemple de cette écriture par rébus don! 
j'ai parlé plus haut. Akschaph avait déjà été reconnu dans le fragmenl 
cité plus liant du papyrus Anaslasi. 

Notre copie nous amène ici à une nouvelle lacune de sept car- 
touches; la rangée suivanle recommence avec le N° 47, dont la tin 
est altérée. 

4/. _ab& TTltT ^J Iiasati.... Je ne vois aucun nom absolu- 

NX «»\l^ 

ment semblable : le mot représenterait bien rrEh commencement, 

ou ruçh filet, mais il faut attendre qu'une empreinte permette de 

restaurer le dernier signe pour asseoir une opinion définitive sur 
ce nom. 

■) 

48. *==» 1 1 V x . La cinquième lettre est douteuse dans la 

copie de l'inscription (^k n ou V m). S'il faut lire Kerimana, ce 

sera peut-être le nom du Carmel. Si l'on doit lire Keriïuna, cela 
donnerait un mot parfaitement hébreu ]vhj (confectio), mais ne 
répondrait pas à une localité connue. 

49. [^ jk Bar - ^ e mol s'identifie sans difliculté 
avec ->N3, puteus, employé dans la composition d'un grand nombre 

de noms de lieux; mais comme le numéro suivant contient manifeste- 
ment deux mots, je suis persuadé que le graveur égyptien avait en 
main une liste où les mots Bar-semes, Atama, étaient écrits à la 
suite l'un de l'autre et qu'il aura mal fait sa coupure. Je proposerai 
donc de lire ainsi les N<> s 49 et 50 : 

49 50 



Bar — semas , Atuma 



364 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Le premier, #Dfc/"")K3, ou le Puits du soleil, doit répondre à une 
des nombreuses Beth-schemesch de la Bible et probablement à celles 
de la tribu d'Issachar ou de Nephthali (Josué, 19, 28, et 22). Âtuma 
sera parfaitement représenté par la ville de Nephthali nommée 
noiN Adamah, car le numéro suivant appartient manifestement à 

une localité peu éloignée. 

51. I % ^ ,» V Anuxertu. Transcription parfaite du 

nom d'une des villes attribuées à Issachar. dans le livre de Josué 
(ch. 19, 19), m_n:x, Anacharat. Le nom biblique est transcrit ici, 

comme on le voit, sans le retranchement d'aucune lettre; en sorte 
que le rapprochement que M. Brugsch avait proposé entre cette ville 
et un des noms cités dans les conquêtes de Ramsès, Anrata, ne me 

paraît pas pouvoir être défendu maintenant. En général, on peut 
dire que plus nous avançons dans l'étude de ces transcriptions, plus 
nous les trouvons rigoureusement conformes aux règles très-logiques 
que les hiérogrammates avaient su se tracer et qui sont fondées sur 
une grande connaissance des deux idiomes. 

52 et 53. Deux noms exactement pareils " "V- 6 --. 

■ il 

-^ - Apra, Apra. Nous trouvons en effet deux villes du nom 
de msy, l'une dans le territoire deManassé et l'autre dans celui de 

Benjamin. L'oiseau "^*-, symbole de petitesse, me paraît ajouté ici 

aux signes phonétiques à cause du sens de ce nom; âphrah signifiait 
un petit faon de gazelle. 

54. j I tftft I % Xasavu. Je pense que ce nom représente 
patfn, Hesebon, capitale des Amorrhéens au temps de Moïse. La 

linale sans n n'est peut-être pas même une différence, car les Égyp- 
tiens s'accordaient souvent, dans l'écriture de leur propre langage, 
la licence de ne pas noter la nasale. 



I 1 1 m 1 Tasurat. Je ne connais pas les analogues 

om. 

50. T~[ I m Nekaim. C'est le mot hébreu 2:2 negeb. le midi: 



de ce nom. 



DIVKIIS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. .'}().'j 

mais cetle expression est employée appellativement dans la Genèse 
pour toute la région au sud de la Palestine (1), ainsi que M. Brugsch 
l'a remarqué en expliquant le môme nom qui se retrouve dansda 
liste des conquête? de Sclieschonk. 

57. I \ © Asuxen. Je pense que c'est ainsi qu'on doit lire 

ce nom, en prenant le groupe o entier pour la syllabe xen. De 
nombreuses variantes des Rituels prouvent, en effet, que le signe 
i i et ses variantes < et esssq , sont souvent employés pour 

cetle syllabe avec les compléments phonétiques ^ X et *~~*\ N. 

Je ne connais pas de nom correspondant: mais on peut y reconnaître 
facilement un nom de forme araméenne, avec l'x initial (2). 

58. l %k " Ranama. Peut-être ce mot doit-il être rap- 
proche de pD"|, Rimmon, nom d'un dieu syrien et de plusieurs cités 
chananéennes. 



59. 



Il 1 %k Iarta. Ce lieu, que les auteurs ne mention- 

nent pas, nous est connu parle récit de la campagne de Toutmès II! : 
malheureusement la phrase est interrompue par une lacune: on voit 
seulement qu'il n'était pas très-éloigné de Gaza. M. Rey m'a donné 
l'orthographe arabe du nom des ruines deJerza, siluéesentre Ascalon 
et Tell-es-safleh. Le mol arabe l)jj transcrit avec la plus grande 
exactitude notre Iarta égyptien, et la position est également conve- 
nable. Cette identification n'a pas échappé d'ailleurs à M. Brugsch. 
Elle nous prouve que des localités même importantes de la Pa- 
lestine peuvent ne pas se rencontrer dans les livres saints. 

(iO. %k | ^■^. Maaxasa, ville inconnue jusqu'ici; comparez 
à ce mol nDnç, refugium. Une localité de Palestine, -couverte de 
ruines, porte le nom de Makass; mais si l'orthographe j^a» esl 
exacte, comme le pense M. Rey, qui me l'a communiquée, je croi- 



fl) Genèse, 13, 3, etc. 



(1) Genèse, 13, 3, etc. 

(2) Je le comparerais volontiers au nom d'homme yjZ'X . 



366 REVUE AKCHÉOLOlilgUE. 

rais difficilement à l'identité des deux noms, car le |"-n ne paraît 
pas s'être -échangé avec le £. 

61. I i\ lapu. La ville de Joppé, )&, est également men- 
tionnée dans le papyrus Anastasi (I, 59, 1. 2) comme le terme du 
voyage décrit dans ce document, mais nous ne l'avions pas encore 
rencontrée dans les listes des peuples vaincus. 

62. m ^k Kenatu. Je ne connais pas de ville de ce nom : on 
pourrait peut-être le rapprocher de nas, ville assyrienne: ou mieux 
encore de nl33, jardins. En admettant l'échange du 3 contre le p, 
que nous trouvons dans des localités un peu éloignées de la Pales- 
tine, notre Kenetu pourrait avoir désigné n:p. ou Kanatha. ville si 

ancienne et si importante, dans le Hauran. 

Le numéro 63 est presque détruit ainsi que le numéro 71 ; ils 
sont séparés par la lacune de sept cartouches que nous retrouvons à 
chaque ligne. 

**\k ^ Savetuna. Nous savons, par le récit de la 

campagne de Ramsés II contre le prince de Chel, que cette place 
était située au nord du Liban et probablement dans la vallée de 
l'Oronte. Ce nom reproduirait exactement, dans sa forme gramma- 
ticale, nnatf, le grand repos. Le thème n?tf signifiant également 
habitation, Schabbatuii pouvait se prendre dans le sens de grande 
demeure et convenait parfaitement pour un nom de ville. 

73. 1 lily)\\ Taïaï. Je ne connais pas ce nom:, il peut être 
comparé aux radicaux kpi conclave, ^y commorari. 

74. SSïSjfek,T""r uni Je ne hasarderai aucune conjec- 

lure sur les'débris de ce nom et du suivant. 

™-Wm> v\ M •-* te(?) 

76. r~|\k ^^ ' Har, suivi du déterminatif des lieux, V : c'esl 
manifestement l'hébreu in, montagne. La Bible nous le donne 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 367 

aussi comme un nom de lieu, pour ih dans le Liban ; mais ici peut- 
être était-il joint au suivant. 

77. 1 1 ' Tltt I Iasap-ar. La finale ar nous est connue 
comme correspondant à Sx. L'adoption de l'exception ■ p pour 2 
est ici forcée,, car on reconnaît immédiatement le radical 2p] habi- 
tare — : d'où le nom parfaitement régulier ^ïratf; habitatio dei. 
composé exactement comme iKltii (1), Sedes pairis. T'est un nom 
tout à fait analogue à celui de Snzt;?, Bethel. 

78. jb&Q\ I 1^. Rakata. Ce nom serait transcrit fidè- 
lement par l'hébreu ni commotio; mais je ne vois aucun lieu qui 
puisse lui être immédiatement identifié. Si l'on veut admettre 
l'exception du t i. employé pour écrire le tf, on pourra penser à 
la célèbre iï^h Lachisch, ville royale des Cbananéens. Mais je ae 
pourrais pas citer d'exemples à l'appui de celte dérogation à la 
règle. 

79. ^^^fc""**""* Kerer. C'est la transcription parfaite de Yï3 : , 
la ville d'Abimeleck; car nous avons vu par l'exemple de Mageddo 
que sous Toutmès III le 3 était souvent écrit par 



80 ITI i Har-ar. La transcription est forcément, en 

<=»Vl ! 

hébreu, ^Tin Har-el, la Montagne de Dieu. Il nous est difficile de 
deviner, parmi les montagnes consacrées à Dieu dans ces pays, 
quelle était celle qui obtenait spécialement ce nom à l'époque de 
Toutmès III. Isaïe nomme la Judée entière les Montagnes de Dieu, 
et Ézéchiel donne spécialement le nom de Har-el à l'autel «les holo- 
caustes; mais ces textes sont trop postérieurs pour nous guider. Il 
serait très-possible qu'il lût ici question de Jérusalem : en effet, Sion 
fut appelée plus tard crnSxrnn, la Montagne du Seigneur; mais 
nous savons, par l'histoire de Melchisedek, que Dieu était adoré à 

(1) I, Paralip., 4, 17. 



:}(j8 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Jérusalem plus anciennement sous le nom de El, le Très-Haut 
\vhy hx (!)• On est donc en droit de croire que la dénomination 
pieuse analogue à celle de Har-élohim était Har-el, ou plus com- 
plètement Har-el-élion, au temps d'Abraham : notre cartouche peut 
donc très-bien lui appartenir. Il est, en tout cas, bien précieux 
comme témoignage du culte de Dieu sous le nom de El à l'époque 
reculée où nous sommes placés; sa composition très-claire aide à 
justifier les interprétations proposées pour les cartouches JN° 77 et 
N 100. 

81 . *W 1 ykRabbau; cepeut être nan (2), Rabbah, capi- 

tale des Ammonites; mais il y avait aussi une place du même nom 
dans le territoire de Juda, et je pense que c'est elle qui est ici 
nommée; rons retrouverons la première un peu plus loin. 



I X Numaana. Je ne connais pas cette place ; 

la transcription sémitique donnerait jnd:, c'est-à-dire une forme du 
radical jkd, refuser, tout à fait analogue à Nimrod "hp:, de -no, être 

rebelle. 



83. X Neamana. Ce mot doit être transcrit mv:, 

parce que l'insertion du bras ^>_-J indique presque toujours la pré- 
sence du y. Ce nom est sans doute celui de nDî?:, ville attribuée à 

la tribu de Juda (3). Il existe cependant encore une ville du môme 
nom, citée au livre de Job (2, 11), et dont nous ne savons pas la posi- 
tion. L'orthographe de ce cartouche reproduit la forme du nom 
d'homme Nâaman; mais ces finales ont dû varier avec une grande 
facilité. 

84. ~JV Maramam. Nous avons trouvé plus 
a .1 i &>— jI Je* 

haut le nom de Mérom; cette nouvelle forme du même radical on, 
être élevé, devrait être transcrite Dmo; ce serait une forme dérivée 
du piel DDi") extollere. Je ne trouve pas ce nom, mais il est analogue 
à plusieurs autres noms tirés de la même racine. 



(1) Genèse, 14, 18. 

(2) II Livre des Rois, 11, 1. 

(3) Josué, 15, /il. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 369 

85. " Ani. Il est connu de tous les ôgyplologues que les 



Égyptiens écrivaient souvent la voyelle qui devait être employée 
comme mater lectionis après la syllabe; en sorte que Ani est ici 
pour Ain r»y. Ce qui le prouve sans réplique, c'est la présence du 

déterminatif. On y a réuni l'œil et l'ovale G1ED- Ce groupe, en 

égyptien, se lisait an; il avait, de plus, l'avantage de réunir les deux, 
significations du mot py, œil et source. Je ne doute pas que ce car- 
touche n'ait dû être joint au suivant pour former un des noms de 
localité commençant par Ain. 

86. ÊSfllS^ ...h... On n'y lit plus qu'une lettre n; elle convien- 

drait parfaitement à plusieurs des villes dont les noms commencent 
par py, mais il faut attendre qu'une empreinte ait permis d'asseoir 

quelques conjectures sur les autres éléments du nom. 

La liste est encore interrompue ici par une lacune de sept car- 
touches. 

n , 6 fr < ^Ï8BWB Kar (?) C'est peut-être ipp, ville au 

J*. I l gÉH^ifî^ 

LJ I I ^iO&M» 

delà du Jourdain (1). 
ça nt par nra 



95. I Jqfct 11 : Bdita.... C'est une des villes cominen- 



96. %f& Tapmlta?). Le premier groupe est 

_ ■ Jr mm — 

déjà bien connu, comme valant la syllabe ta, dans ce genre de tran- 
scription ; il ligure même en variante de 1 I ta, dans le nom de la 

princesse Bait anta. Téphon, citée au premier livre des Macchabées 
(9, 50) parmi les villes dont Simon et Jonathan relevèrent les forti- 
fications, peut être rapprochée de ce nom. 

W- \\k \ v Auvir, tav. Nous avons étudié ce nom au 

numéro 14. Celle-ci peut être la célèbre Abila. 

(1) Josué, 15, 3. 



370 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

'^' Il 1^ Iartu. Ce mot se transcrit sans difficulté par 



TV», la descente. Je ne trouve pas de nom de lieu qui lui corresponde; 

mais il a fourni un nom d'homme, celui du patriarche anté-diluvien 
Jared. 11 est permis de supposer l'omission de la nasale finale; ce 
serait alors exactement le nom du Jourdain ]ii\ qui est écrit plus 

pleinement dans le papyrus Anastasi Iartuna; cependant, ici, l'ab- 
sence du déterminatif de l'eau m'empêche de m'arrêter à cette idée. 

99. Har-kar. Si le nom est sémitique, il 

peut être transcrit par ip -in, caverne du froid. Le premier élément 
peut aussi être rapproché du nom du Hauran, pin. 

100. I J "^ II ^k laakav-aar. La transcription hé- 
braïque donne forcément hiT2p^ nom au sujet duquel il serait 
facile de se livrer à des conjectures séduisantes; il est exactement 
composé comme Israël et signi fierait Insidiator-dei ou Seqiiensdeum. 
Est-il permis de supposer que ce nom de localité conserve un sou- 
venir d'un des établissements de Jacob en Palestine? C'est ce que je 
n'oserais décider; toutefois, il est à remarquer que la famille de 
Jacob ne devait pas être en Egypte depuis un temps bien considé- 
rable sous le règne de Toutmès III. 

101. ^k V . Kauta. Le nom des Kuthéens pourrait être 

ici proposé, en admettant le changement du a -p en d; comme dans 
l'exemple de Karkemisch. 

'^* ik. 1 Katir. Le mot est purement hébreu (1); 

mais je ne connais pas le lieu ainsi nommé. 

103. ^fc». % Rabbatu. Nous avons déjà trouvé une 

Rabbah, que nous avons identifiée avec la ville du même nom située 
dans le territoire de Juda: celle-ci doit être la capitale des Ammo- 
nites pDir">::rn:r). La il 1 1 a 1 e tu correspond exactement à la forme 

Rabbath., 

104. ^k m Màkratu. La transcription exacte 

JP%. A I m>JT 

(1) Confer. ")2Jp brevet, ou "PÏJp segetes. 



DIVERS MONUMENTS DE TOUTMÈS III. 371 

donne le mot ttVpp, Asyle. C'est le nom des refuges établis poul- 
ies meurtriers; mais je ne le trouve pas spécialement appliqué à 
telle ou telle ville. 

^' • «^ 1^ Àameku; c'est le mot ppy, vallée : il a 

servi à former un certain nombre de noms locaux; celui-ci peut cor- 
respondre spécialement à ppyrrrpa (1), ville du territoire de la 

tribu d'Aser. 

100. TT 11 Sarta. Je ne trouve pas de nom biblique à rap- 
procher de ce mot; une localité voisine de Damas, et nommée en 
arabe i\jjiJ\ (2), la reproduit exactement. 

107. ^% I m Baratu. On peut penser qu'il s'agit ici 

de Beyrout, qui est. également citée dans le papyrus Anastasi (3). 
Il sciait cependant possible que la liste que nous discutons en ce 
moment n'eût pas compris les villes de la côte phénicienne; les la- 
cunes nous empêchent de décider la question. Dans ce cas, notre 
cartouche devrait être interprété comme le nom de la ville de nriVl?, 

citée dans le second livre des Rois comme appartenant à Adar-eser, 
et par conséquent, suivant toute apparence, située non loin de la 
vallée de l'Oronte. 

108. [ ^W 1 f f f I Bat-saar. Ce nom a été déjà ren- 
contré bien des fois sur les monuments; il a dû appartenir à une 
place importante de la Palestine ou de la Syrie. On l'a identifié avec 
îK#TP3 ou Scylopolis. Mais je ne vois aucune raison pour supposer 

qu'on ait écrit r pour n dans la transcription égyptienne, qui reste 
constante. En lisant le second élément hwp, Belh-schéoul, la de- 
meure du tombeau, donne un sens si satisfaisant qu'il n'est pas 
permis de l'écarter, tout en regrettant de ne pas pouvoir identifier 
ces mots avec une localité connue. 

Celte rangée est terminée, comme les premières, par une lacune 
de sept cartouches. Nous sommes loin de croire que nous ayons 
épuisé, dans cette première étude, tous les rapprochements auxquels 

(1) Josué, 19, 27. 

(2) V. Jakut, Moschtarik, p. 270. 
,3, Select, papyr. , pi. LIV, 1. 8. 



:}72 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

peut donner lieu ce document nouveau ; mais nous pensons avoir 
déterminé un assez grand nombre de points silués en Syrie et en 
Palestine pour que l'on puisse se faire une idée très-exacte de la 
confédération contre laquelle les Égyptiens eurent à lutter sous 
Toutmès III. Il est une autre conséquence qui découle de cette étude 
et qu'il ne faut pas négliger de mettre en lumière, c'est le caractère 
purement sémitique de tous ces noms. La plupart peuvent être 
signalés comme appartenant à la forme usitée chez les Hébreux, qui 
se caractérise ainsi d'une manière de plus en plus certaine, comme 
la langue dominante des populations de la Palestine, au milieu des- 
quelles la famille d'Abraham promenait ses tentes et ses troupeaux et 
dont elle aura suivi le dialecte, en modifiant son idiome araméen. 
Nous avons fait remarquer l'emploi du mot Vx comme le nom de la 
Divinité. On voit qu'il était usité dans toute cette contrée d'une ma- 
nière générale et que son introduction ne peut en aucune façon être 
rapportée à la famille de Jacob ou d'Abraham. On peut également 
remarquer que la Bible n'a ni changé, ni altéré les nom? de ces an- 
ciennes cités. Quelques formes araméennes se rencontrent dans l'or- 
thographe de divers noms, mais la Bible les enregistre également. 

Je ne trouve, dans toute cette liste, que le nom d'Astaroth qui se 
rapporte avec certitude au nom d'une divinité différente de El, en 
sorte qu'elle nous apporte peu de renseignements sur la mythologie 
des populations syriennes. Il n'en sera plus ainsi quelques années 
plus tard, lorsque le peuple de Chet jouera le premier rôle dans ces 
contrées, et nous rencontrerons, spécialement dans le traité d'alliance 
entre Ramsès et le prince de Chet, les témoignages d'une idolâtrie 
qui, outre diverses divinités mâles et femelles, adressait encore ses 
hommages aux vents, aux fleuves et aux montagnes, embrassant 
ainsi toute la nature dans une complète divinisation. 

Vicomte E. de Rougé. 



NOTES SUR QUELQUES BRONZES GAULOIS 

TROUVÉS PRÈS D'AUTUN 



A Monsieur le directeur de la Revue archéologique . 
Monsieur, 

Je remplis tardivement ma promesse de vous envoyer quelques 
notes sur la découverte d'objets gaulois faite à huit kilomètres d'Au- 
tun, à Savigny le Vieux, commune de Curgy, il y a une douzaine 
d'années, et qui vous intéressent par le rapport qu'elles ont avec les 
objets trouvés dans l'Allier et publiés dans la Revue au mois de juin 
dernier. Ces objets viennent d'être perdus une seconde fois pour nous : 
je n'ai pu les racheter pour le musée, comme je l'aurais désiré. C'est 
une raison de plus pour que je vous en donne la description suc- 
cincte. 

Je n'ai pas appris qu'on ait jamais trouvé autre chose dans cette 
localité. Lorsque je la visitai, on me lit remarquer dans un défriche- 
ment, entre Champeigny et Vergoncey, un espace rond d'un terrain 
noir dont la couleur tranche avec celle du champ environnant. Un 
léger exhaussement au centre, couvert de débris de tuiles à rebords 
et de poteries, une dépression circulaire, marquant le tracé de l'an- 
cien fossé, indiquaient une de ces buttes retranchées, nombreuses 
dans notre contrée, et qui, dès les premiers siècles de l'ère romaine, 
ont subsisté souvent avec des habitations jusqu'aux quinzième et 
seizième siècles. Ce lieu est peu éloigné de la voie romaine d'Autun 
à Besançon. 

La découverte eut lieu dans le voisinage de la butte, mais à une 
distance suffisante pour qu'il n'y ait aucune nécessité de leur attri- 
buer une corrélation. Le tout était contenu dans un grand vase en 
terre noirâtre, couvert de rubans en relief modelés avec le pouce. 

Il est inutile de vous dire que le vase fut, suivant l'usage, brisé par 
les villageois, impatients de voir le trésor, composé ainsi qu'il suit : 

1. Deux plaquettes d'or. 

2. Environ trente petits anneaux de mauvais argent. 



374 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

3. Deux croissants ou disques de môme métal. 

4. Deux grandes épingles de bronze. 

5. Deux moyennes, id. id. 

6. Trois petites, id. id. 

7. Une gouge de bronze. 

8. Trois fragments tabulaires de même métal. 

9. Une plaque circulaire en bronze avec attache au revers. 
10. Deux couteaux de bronze. 

il. Deux serpettes, id. 

12. Deux paires de bracelets plats. 

13. Deux paires de bracelets tubulaires. 

14. Deux paires de bracelets plats à l'intérieur, arrondis au de- 
hors et fortement ouverts. 

Total environ cent vingt pièces. 

L'ensemble de ces objets semble indiquer la parure du mort, avec 
les ustensiles dont il avait coutume de se servir. On doit remarquer 
l'absence d'armes, car on ne peut donner aux deux couteaux une 
attribution militaire. Plusieurs anneaux étaient en pièces; mais les 
autres, bien plus nombreux, étaient minces, et travaillés irrégulière- 
ment. Quelques-uns présentaient deux petites excroissances rappro- 
chées, imitant des têtes d'épingles. En les comparant à ceux du 
collier de Moulins-sur-Allier, publiés par M.Tudot dans le numéro de 
juin 1861 de la Revue archéologique, on est fondé à admetlre qu'ils 
formaient de même un collier dont les attaches avaient disparu, dé- 
truites par l'oxyde ou par toute autre cause inconnue ayant agi sur 
les anneaux eux-mêmes, puisque plusieurs étaient en fragments. Ce- 
lui de Moulins était pareillement égrené lors de sa découverte, et sa 
restitution ne fut due qu'à la sagacité de M. Bertrand, membre de la 
Société d'émulation de l'Allier. Les deux disques ou croissants avec 
anneau de suspension, assez semblables aussi à ceux de Moulins, 
ne nous paraissent avoir été que des ornements distribués dans le 
collier, le métal étant le même, tandis que tous les autres objets 
étaient en bronze. 

Le disque rond et poli, avec attache annulaire au revers, fut re- 
gardé par quelques-uns comme un petit miroir; mais l'attache sem- 
blerait indiquer plutôt qu'il était fixé comme ornement à une pièce 
en cuir ou en bois. 

Parmi les quatre fragments tubulaires, la gouge seule indiquerait 
une attribution certaine. Le manche s'emboîtait dans le creux du 
bronze. Les autres fragments avaient selon toute vraisemblance une 



NOTES SUR QUELQUES BRONZES GAULOIS. 375 

destination analogue, et le trou transversal qu'on y remarque ne 
servait, dans cette conjecture, qu'à fixer au moyen d'un clou ou 
d'une cheville le manche de bois dans le métal, comme on le fait 
souvent encore aujourd'hui. 

Des sept épingles, les deux plus grandes avaient ra ,20 et ,n ,22 de 
longueur, et étaient surmontées d'un globule de un et demi et deux 
centimètres et demi de diamètre couvert de stries gravées et de cer- 
cles concentriques. L'une des moyennes se terminait en forme de 
spatule arrondie ; la tête de chacune d'elles présentait quelques or- 
nements. 

Les faucilles ou serpettes sont exactement semblables à celles de 
Moulins, avec le crochet qui servait à les fixer au manche. 

Le grand et le petit couteau se rencontrent partout: en Danemark, 
en Suisse, dans l'Allier, etc. Ils sont conformes aux n os 3 et 7, plan- 
che XI, de l'ouvrage de M. Troyon, et à ceux que vous ave/ trouvés 
dans les tertres d'Auvenay, avec cette différence que le manche en 
bois des nôtres s'enchâssait dans le vide du métal, comme celui de 
la gouge; le dos de la lame du plus grand était couvert de stries. 

Avec les bracelets on trouva deux plaques d'or oblongues et striées, 
qui furent malheureusement vendues au poids trente francs à un 
orfèvre. Il me fut assuré qu'elles portaient l'empreinte des ornements 
en relief, à stries croisées, de l'une des paires de bracelets et 
qu'elles l'auraient primitivement recouverte. Si ce détail était 
certain, il aurait de l'intérêt. Mais il est à craindre qu'on se soit 
abusé en donnant celle attribution à de simples ornements de parure 
tels qu'on en déposait quelquefois dans les tombeaux. Je crois avoir 
vu à Genève ou à Lausanne une de ces feuilles d'or présentant beau- 
coup d'analogie avec la description qu'on m'a faite, et ressemblant à 
un véritable estampage pris sur un relief strié. Ce rapprochement 
toutefois n'est fait que de souvenir, et il serait nécessaire de constate; 
d'abord la date du dernier objet, avant d'en tirer aucune induction. 

Il y avait deux paires de bracelets plats, avec brisure et des crochets 
aux extrémités. Les seuls ornements qu'on y reconnût consistaient 
en quelques moulures saillantes sur toute la longueur. 

Deux autres paires demi-cylindriques à stries entrelacées, à l'une 
desquelles était attribué le revêtement d'or. 

Une paire de même genre, mais très-ouverte; et enfin deux 
grandes paires creuses et cylindriques, sans solution de continuité. 
L'un de ces bracelets offrait une crevasse (pu permettait de voir lin- 



.'J76 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

térieur. Les stries du recouvrement étaient de la plus grande. délica- 
tesse et d'une grande variété, présentant des festons composés de 
demi-cercles, d'enroulements en forme de cordage, etc.; des lignes 
transversales, à espacements réguliers, divisaient la gravure en plu- 
sieurs compartiments. 

Tous ces objets, d'une admirable patine, présentent évidemment la 
plus grande analogie avec ceux qu'a publiés M. Troyon. Mais j'appelle 
surtout votre attention sur le grand fragment de vase que j'ai laissé 
à Paris pour M. Riocreux. C'est une pièce caractéristique qui ne 
peut manquer de jeter du jour sur l'âge de nos bronzes. 

Votre bien dévoué. 

J. G. Bulliot, 

Président de la Société Éduenne. 



Les renseignements que nous communique M. Bulliot sont d'autant plus intéres- 
sants, qu'une autre découverte analogue nous a été signalée par le président de la 
Société archéologique d'Avranches, Un môme enfouissement a fourni, au musée de 
la Société, des disques ou croissants semblables au n° h du mois de juin et au n° 3 
de la lettre de M. Bulliot; un ornement ayant beaucoup de rapport avec le n° 1 du 
mois de juin, plus des bracelets et des couteaux en bronze se rapprochant beaucoup 
par leur forme de ceux décrits par M. Bulliot; des pointes de lance, des coins en 
bronze et plusieurs fragments d'épée étaient enfin à Avranches, mêlés aux autres 
objets. On sait qu'une épée en bronze avait été également trouvée à Vaudrevange 
avec des disques semblables à ceux de Moulins, d'Autun et d'Avrauches. Voici donc 
déjà quatre enfouissements bien constatés, ayant un grand rapport les uns avec les 
autres, et que l'on peut étudier en les comparant. C'est ce que nous ferons dans un 
des prochains numéros, en mettant en regard, dans une planche, les principaux 
objets à rapprocher. Nous invitons de nouveau ceux qui connaissent des faits sem- 
blables à nous les signaler. 



LES 



MUSÉES ET LES COLLECTIONS 

ARCHÉOLOGIQUES 



II 



LE MUSEE DE BESANÇON 

Nous avons, dans un précédent article, félicité les habiles directeurs 
du Musée de Namur d'avoir su, en peu de temps et avec de bien 
faibles ressources, par des fouilles sagement dirigées, et dont 1rs 
produits ont été classés avec méthode, doté leur ville d'un Musée 
archéologique provincial des plus remarquables. Nous les avons 
loués d'avoir scrupuleusement indiqué les provenances de chaque 
objet, d'avoir fait plus, d'avoir conservé à chaque fouille son carac- 
tère en laissant les objets de même provenance groupés ensemble, 
en sorte que l'on ait sous les yeux, ici un groupe de vitrines repré- 
sentant tout ce que la terre a conservé d'un cimetière gallo-romain: 
là, dans une autre série, les dépouilles plus riches encore d'un cime- 
tière franc; d'avoir enfin borné leur ambition à fonder un Musée 
provincial et limité ainsi judicieusement leurs prétentions à leurs 
ressources. Le succès, un succès complet, avons-nous dit, a cou- 
ronné leurs efforts. 

Une situation analogue, des circonstances locales plus favorables 
encore mais de même nature, je veux dire la grande abondance 
d'objets antiques de toute sorte recueillis depuis vingt ans sur plu- 
sieurs points de la Franche-Comté, ont conduit la commission du 
Musée de Besançon à raisonner comme les conservateurs du Musée 
de Namur, et à une toute autre extrémité, du territoire de la Gaule, 
iv. 25 



378 REVUE ARCHÉOLOGIQUE, 

à réaliser la môme pensée d'un Musée archéologique provincial où 
toutes les provenances seraient notées et les antiquités groupées au- 
tant que possible par localités, et même pour chaque localité, quand 
cela était utile, par fouilles distinctes. La commission de Besançon 
a eu d'ailleurs, comme celle de Namur, le mérite d'agir sous sa pro- 
pre impulsion, et avec les plus minces ressources pécuniaires, atten- 
dant de l'avenir et du progrès naturel des lumières l'appui du conseil 
municipal et du gouvernement, appui qui, nous l'espérons, ne se fera 
pas longtemps attendre. Comme à Namur, enfin, la ville de Besançon 
a trouvé dans M. Vuilleret un conservateur intelligent et dévoué, que 
les plus minutieux détails ne rebutent pas quand il s'agit de son 
musée, qui surveille tout avec le plus grand scrupule, et ne confie 
qu'à lui-même le soin délicat et plus difficile qu'on ne pense d'atta- 
cher ces minces et frêles débris sur leurs cartons, d'écrire et de coller 
les étiquettes, après avoir, avec un art qui n'est pas exempt de goût, 
déterminé la place de chaque objet dans chaque vitrine. 

Ce n'est donc pas sans raison que nous parions du Musée de Be- 
sançon immédiatement après celui de Namur. Nous pouvons dire 
de celui-ci comme du premier : Allez le voir ; vous y trouverez non- 
seulement d'inépuisables richesses, mais un exemple de ce que l'on 
devrait faire dans toutes les autres villes de France où il y a des 
musées. Il n'y manque, pour le moment, qu'une chose : un catalogue. 
Le vrai titre du Musée archéologique de Besançon devrait être : 
Musée archéologique de la province Séquanaise. Besançon, en effet, 
n'a contribué que pour une part minime à l'extension de son 
musée. A l'appel de la Commission, une foule de petites localités 
se sont dépouillées des trésors qu'elles possédaient. Sept cents dona- 
teurs sont venus déjà témoigner de leur intérêt pour le Musée de la 
Province. Chaque commune a fait avec d'autant moins de peine 
l'abandon de ses antiquités, qu'elle sait qu'elles ne sont point à Be- 
sançon banalement dispersées au milieu d'objets de provenances 
différentes. « Chacune de nos communes, a pu leur dire M. Vuilleret, 
a chez nous son inventaire particulier. A côté des cartes, plans 
imprimés ou manuscrits, dessins de toute sorte concernant la 
commune et sous un même numéro, figurent tous les objets, tous 
les fragments que le sol nous a livrés. Nous faisons plus encore, 
nous séparons soigneusement tous les débris provenant des divers 
points de son territoire, nous groupons les produits de chaque 
fouille, et nous cherchons même à reproduire la disposition relative 
des objets quand elle nous paraît avoir eu un caractère intentionnel. 
Enfin chaque fragment est fixé d'une manière solide à sa place dé- 



LE MUSÉE DE BESANÇON. 379 

« signée afin d'éviter tout dérangement, et, par suite, toute méprise. » 
Ce n'est pas là seulement un moyen de flatter le patriotisme de chaque 
commune, c'est une méthode excellente et la seule manière d'obtenir, 
selon l'heureuse expression de M.Vuillerel, tout le produit utile dune 
découverte, la seule manière d'être réellement utile à la science. La 
description très-succincte que nous allons donner du Musée en 
*sera, nous l'espérons, à elle seule une preuve. Nous le passerons en 
revue par localités, en regrettant de ne pouvoir consacrer plusieurs 
pages à chaque vitrine. 

Besançon. — Nous voici d'abord devant une énorme vitrine à 
étages, contenant des antiquités de toutes sortes. Ce sont les débris 
antiques appartenant à Besançon môme et à sa banlieue, débris nom- 
breux et variés; car, depuis des siècles, Besançon ne cesse de resti- 
tuer chaque jour les trésors que renferme son sous-sol. Une belle sta- 
tuette en bronze de Jules César domine la vitrine et attire ions les 
regards : quoique mutilée, elle resteencore un des plusbeaux objets 
d'art du musée. Est-elle antique, est-elle la reproduction d'un an- 
tique faite par un des habiles artistes du moyen âge? La question û'esl 
pas encore vidée. Nous aimons, pour notre part, à la croire antique. 
Ce que nous pouvons dire, c'est qu'elle produit un grand effet. La 
tête est bien celle des monnaies de César qui nous sont parvenues, 
et le geste a toute l'autorité du commandement. Aucune des statues 
ou bustes de César ne représente mieux à nos yeux l'idéal que l'on 
doit s'en faire. Un Morphée en bronze également, trouvé dans un 
des quartiers de la ville, à vingt pieds de profondeur, sans avoir un 
aussi grand caractère, se distingue par une pureté de formes remar- 
quable. Viennent ensuite la Vénus et le Jupiter Tonnant, trouvés 
aux environs de Besançon, il y a plus d'un siècle, et qui sont loin 
d'avoir la valeur artistique que leur assigne le célèbre historien 
Dunod. Nous préférons le petit buste d'enfant, bronze trouvé dans la 
rivière et dont le dessin est parfait. Un assez grand nombre de sta- 
tuettes, moins parfaites toutefois, nous montre que nous sommes dans 
un centre très-civilisé et où les arts avaient pénétré de bonne heure. 
A côté, dans la même vitrine, et sous le même titre : Besançon, nous 
remarquons la réunion bizarre de poteries grossières, de yases en 
verre et en marbre, d'élégantes fioles lacrymatoires, d'ossements 
calcinés, de cendres, de clous en fer et de monnaies romaines eu 
bronze; ce sont les restes d'un cimetière à incinération trouvé dans 
la ville. Mais voici une agglomération bien autrement disparate : 
des centaines de grains de colliers, des fibules, des anneaux, des 



380 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

styles, des bois de cerf, des défenses de sanglier, des couteaux en 
bronze, des terres cuites, des bracelets élégants sont rassemblés un 
peu pêle-mêle, ce semble, au premier abord. C'est que tous ces objets 
ont été trouvés ensemble autour d'une large pierre en grès des Vosges, 
enfouie à sept mètres sous terre et découverte en faisant les fondations 
du nouvel arsenal. Ce sont probablement les vestiges d'une autre sé- 
pulture : on a eu raison de ne pas séparer ces objets, déposés vraisem* 
blablement dans la terre à l'occasion d'une même cérémonie. Mais 
passons plus loin : est-ce donc que cette longue série d'anneaux, de 
bracelets et de figurines, est-ce que ces cent fibules, ces cent cin- 
quante clefs de bronze si bien rangées les unes à côté des autres ont 
été trouvées dans le même lieu? Oui, tout cela est sorti de la rivière 
du Doubs, où la drague l'a successivement repêcbé. Mais tombés au 
basard et à des époques différentes et confondus au sein des eaux, ces 
objets n'avaient les uns avec les autres qu'un voisinage fortuit et qui 
ne pouvait avoir de signification. On n'avait plus que la ressource, en 
conservant l'indication de l'origine, de les classer par séries, comme 
on peut classer des objets isolés. Quand on examine ces groupes iso- 
lément, on voit d'ailleurs facilement que ces objets n'appartiennent 
pas à une même époque. On est même conduit, en comparant entre 
elles les provenances des divers quartiers de la ville, à faire des 
remarques assez curieuses. 

Ainsi on voit que la fondation des aqueducs a donné des objets 
gallo-romains et burgondes, mais pas d'objets purement celtiques. 
La fondation de l'arsenal, au contraire, a donné en majorité des objets 
de l'époque celtique, quoique les objets de l'époque gallo-romaine 
et burgonde ne manquent pas non plus. Le couteau en bronze portant 
l'inscription publiée dans le mémoire de la Société d'émulation : 
VADVRIX. V. S. L.M. par exemple, et les quatre autres couteaux de 
même forme, mais sans inscriptions, trouvés dans les mêmes fonda- 
tions, sont évidemment gallo-romains. Les fers de lance en bronze de 
diverses grandeurs faisaient aussi partie de ce groupe, et ayant la 
forme des fers de lance trouvés dans les fouilles d'Alise-Sainte- 
Reine, reproduits dans un des derniers numéros de la Revue, sont, 
au contraire, évidemment des fers de lance celtiques. 

En somme, ce qui frappe l'observateur en face de ces vitrines re- 
présentant ce qui nous reste de l'ancien Vesontio, c'est ce fait que 
l'époque tout à fait primitive, ce que l'on peut appeler lage de pierre, 
n'y est pas du tout représentée, l'époque celtique assez faiblement, 
tandis que l'époque gallo-romaine domine presque partout et que sur 
quelques points les objets burgondes se mêlent en proportion assez 



LE MUSÉE DE BESANÇON. 381 

notable aux objets gallo-romains. On serait porté à croire que les arts 
avaient pénétré clans l'oppidum celtique avant la venue de César, 
sans quoi les fouilles, poussées çà et là si profondémcnl sous le sol, 
auraient donné des objets d'un caractère plus barbare et plus pri- 
mitif. Il est étonnant aussi que le Doubs ait fourni si peu d'objets 
de l'âge de pierre, quand nous voyons que la Seine à Paris en a 
conservé un assez grand nombre. 

Mandeure. — Mais Besançon, à l'époque romaine, n'était pas la 
seule grande ville de la Province : Mandeure (Epamanduodurum > 
avait aussi ses temples, son arc de triomphe, ses ponts, ses édifices, 
son théâtre. Depuis trois siècles des fouilles, sans cesse renouvelées, 
ont mis au jour non-seulement des fragments d'architecture des plus 
belles époques, des mosaïques de la plus grande richesse, des bustes, 
des statues, des colonnes, des inscriptions, mais des collections en- 
tières d'anneaux, de bracelets, de poteries et d'ustensiles de tout 
genre. Toutes ces richesses font aujourd'hui partie du Musée de Be- 
sançon. La coupe ovale en marbre rouge ornée de deux tètes de 
béliers trouvée il y a plus d'un siècle dans les ruines, et achetée pur 
les princes de Montbéliard, est d'une élégance déjà bien souvent 
vantée. Des bustes en marbre de plusieurs empereurs, une statuette 
en bronze de Mercure sont des trésors dont un musée peut se faire 
honneur. 

Quand on rapproche les objets trouvés à Mandeure de ceux qui 
ont été trouvés à Besançon, on voit qu'ils appartiennent à une même 
civilisation, à des peuplades ayant des habitudes analogues. Il serait 
difficile de trouver entre ces deux collections une différence sensible 
quant au type et au travail des objets. On sent bien que Besançon 
plonge davantage dans l'époque celtique, et il semble qu'elle ait élé 
plus envahie par l'art burgonde; mais il n'en est pas moins vrai qu'il 
n'y a point, en passant d'une de ces villes à l'autre, un de ces chan- 
gements brusques qui saisissent l'imagination et donne l'idée de deux 
centres où dominent des influences distinctes. 

Nous insistons sur ce point parce qu'il n'en est plus de même si 
de Mandeure et de Besançon nous passons aux communes de moin- 
dre importance, sur lesquelles ont été Constatés des iminili. <\c<. 
camps, des vestiges d'ensevelissements de toute sorte, communes dont 
le nombre s'augmente tous les jours, et dont quelques-unes sont 
littéralement couvertes de ces monument antiques, [ci de canton à 
canton, et dan c chaque canton de village à village, quelquefois de 
tumulus à tumulus, les caractères deviennent bien plus tranchés; 



382 KEVUE ARCHEOLOGIQUE. 

tandis que presque tous les objets de Mandeure et de Besançon res- 
semblent à ceux que nous avons vus dans toutes les collections ro- 
maines ou gallo-romaines, et ne diffèrent guère que par le plus ou 
moins de perfection du travail ou certains détails qui piquent la cu- 
riosité, sans surprendre beaucoup. Les objets exhumés depuis cinq ou 
six ans des tumuli, et si bien classés aujourd'hui au Musée, soulèvent 
une série de problèmes nouveaux dont bien peu nous semblent ré- 
solus. 

Nous exceptons toutefois les vitrines delà plaine de Vers qui, avec 
leurs trois magnifiques épées gauloises (le type est le même que celui 
des épées d'Alise), ont un caractère purement celtique, les vitrines 
consacrées aux fouilles de Guyons-Venne avec leurs pointes de flèche 
en bronze, leurs bracelets et leurs grandes aiguilles celtiques éga- 
lement; celles de Lons-le-Saulnier, Luxeuil, Membrey, Marpain et 
Dammartin* franchement gallo-romaines; celles de Villechevreux 
(Haute-Saône) (1), très-nettement burgondes. Nous voulons parler ici 
des vitrines consacrées aux communes déj â célèbres, grâce à la querelle 
récente de la Franche-Comté et de la Bourgogne, et qui portent les 
noms d'Amancey, Alaise, Saraz. Refranche. Flagey, Cadmène, Myon, 
Fertans, Clucy. Ne se sent-t-on pas tout dérouté en abordant ces 
vitrines? Ce ne sont plus là, en effet, les armes et ornements gallo- 
romains ou burgondes que nous connaissons. Les classerons-nous donc 
de prime abord parmi les objets celtiques? Non, assurément. Ils ont 
sans doute, avec ces derniers, beaucoup de rapports. Mais à côté de 
plaques de ceinturon et de bracelets en bronze dont le type paraît bien 
déterminé, que sont les nombreux objets en fer. les roues de chars, 
et cette petite épéeew fera, antennes, ce poignard en fer également, 
à antennes et à poignée et fourreau en bronze dont on ne retrouve, 
si nous ne nous trompons, le type que dans les lacs de la Suisse? Qu'est- 
ceenfin que cette boucle en fer et ces obj ets en bronze doublés de fer dont 
parle le professeur Bourgon? Et d'un autre côté, voici sortant des mêmes 
tumuli des genouillères en bronze que l'on pourrait croire étrusques, 
des fibules d'un âge bien plus l'approche de nous, des brassards et 
des bracelets en bois, des couteaux et des haches en silex, enfin des 
monnaies romaines d'un âge relativement moderne, qui jettent l'es- 
prit dans un grand embarras et ne permettent de dire autre chose 
sinon qu'il y avait chez les populations qui ont déposé leurs morts 



(1) Les commîmes où se sont rencontrées des antiquités bnrgondes bien caracté- 
risées sont les suivantes : Menoux, Dampierre sur Salon, Charzey-lez-Gray, Orselle, 
Laveruay, Bau^hct, Clairvaux, Peseux. Cita, Chariez. 



LE MUSÉE DE BESANCON. *383 

sur ces plateaux et dans ces vallées un mélange de barbarie et de 
civilisation bien singulier. Faut-il croire qu'il y a là des tombes de 
plusieurs époques superposées ? Faut-il faire remonter la plus grande 
partie de ces sépultures à une époque antérieure à César? Faut-il 
leur assigner une date beaucoup plus récente et penser que ce sont 
des populations qui, au quatrième ou cinquième siècle, avaient con- 
servé au milieu de la Gaule civilisée leurs antiques habitudes, leurs 
vieilles coutumes, et qui vivaient à peu près nomades, loin des villes 
et du contact des vainqueurs? Sont-ce des hordes barbares ayant 
fait partie des grandes invasions de cette époque et qui se seraient 
fixées dans ces parages? Questions qui, dans l'état actuel de la science, 
nous paraissent insolubles. Quand d'autres tumuli semblables, et il 
n'en manque pas en France, auront été fouillés sur d'autres poinis 
à l'ouest, au centre et au nord de la Gaule; quand on aura poursuivi 
avec lemêtnesoinen Allemagne et dans le Nord les mêmes recherches, 
on pourra, parla comparaison des résultats obtenus, et chez nous et à 
l'étrange]-, se prononcer et conclure. Jusque-là toute affirmation oous 
paraît prématurée. D'ailleurs en Franche-Comté même, sur ces trente 
ou quarante mille tumuli que l'on a signalés, combien en a-t-on 
fouillés? une centaine tout au plus! Peut-on faire rien de mieux, 
dans une pareille situation, que de réunir ces objets et de les con- 
server en notant avec zèle toutes les circonstances de leur décou- 
verte sans émettre aucun avis? C'est ce qu'a fait 31. Vuilleret et ce 
dont nous ne pouvons trop le féliciter. N'est-il pas précieux de pou- 
voir se dire, en allant au musée de Besançon et en s'approchant d'une 
vitrine : J'ai là, sous les yeux, l'ensemble des objets trouvés dans 
ces tumuli dont on fait si grand bruit depuis quelque temps? Voyons 
ce qu'a donné celui-ci : avec de nombreux débris d'ossements hu- 
mains et d'ossements de chevaux : 

1° Des débris de trois plaques de bronze repoussé, à dessins, d'un 
travail fin et régulier; 
2° Trois fragments de brassards en lignite; 
3° Six bracelets en bronze; 
\° Un disque ou plaque brisée en bronze ; 
5° Quatre fibules en bronze ; 
6° Une épingle en bronze; 

7° De nombreux grains de colliers en verre ou en pâte; 
8° Une pointe de pique en fer; 
( .)° Des morceaux de poterie grossière. 



384 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Voyons près de là une autre vitrine. Nous remarquons, toujours 
mêlés à des ossements de diverse nature : 

1° Des fragments d'une plaque de ceinturon en bronze; 

2° Une perle en verre bleu ; 

3° Quatre bracelets en bronze ; 

4° Trois bracelets plus larges que les précédents; 

5° Une épingle en bronze; 

6° Deux agrafes en bronze dont une très-grande ; 

7° Une pointe de javelot en fer; 

8° Des morceaux de poterie grise. 

Ce sont évidemment les mômes habitudes; c'est des deux côtés le 
même mode d'ensevelissement, le même costume. 

Consultez les Mémoires de l'Académie de Besançon, vous trouverez 
que ces deux tumuli sont, en effet, fort rapprochés, situés sur la 
même plaine et de construction analogue (1). 

Dans ces vitrines deux objets ont surtout attiré notre attention : les 
plaques de ceinturon en bronze et les pointes de pique en fer. 

Les plaques de ceinturon se sont déjà rencontrées plusieurs fois dans 
les fouilles pratiquées sur les bords du Haut-Rhin et en Suisse. Ainsi 
M. de Ring en a trouvé plusieurs dans les tumuli qu'il a fouillés à 
Schirrein, à Rixheim, à Brumath (2). M. de Bonstetten en cite aussi 
quelques-unes (3). Ces plaques ont un grand rapport avec celles d'A- 
mancey. Danslestombellesdu Rhinetde la Suisse a été constatée éga- 
lement la présence du fer, et môme, comme à Amancey, la présence 
du fer associé au bronze dans un même objet. Dans un tumulus de 
la forêt de Hatten (4) fut recueilli un bracelet en bronze creux, 
recouvrant une tige en fer. Une épée de fer à poignée de bronze fait 
partie de la collection de M. de Bonstelten. Mais pourquoi jusqu'ici 
n'a-t-on rien trouvé de semblable dans les provinces de l'ouest et du 
nord de la France? Pourquoi rien de semblable ne nous est-il signalé 
en Angleterre ou en Belgique? On peut assurément en être étonné. 
Les tombellcs de eurmiville s'en rapprochent, mais elles sont aussi 
dans l'est de la France. Avons-nous donc affaire à des populalions par- 
ticulières aux contrées qui touchent à l'Allemagne? Car enfin, il est 



(1) L'un et l'autre sont sur le territoire d'Amancey. 

(2) De Ring, Tombes celtiques d'Alsace, in-folio, p. 10, 19, 25, planch. IV, VIII, XI. 

(3) De Bonstetten, Antiquités de la Suisse, in-folio. — Supplément. 

(4) De Ring, Tombes celt., in-fol., p. 23. 



LE MUSEE DE BESANÇON. 38o 

fort singulier (ce qui sera bien plus évident quand nous nous occu- 
perons des musées du nord, et surtout du centre et de l'ouest de la 
France) que les armes et objets exhumés des tumuli, des dolmens et 
des oppida ou enceintes en terre, si nombreuses dans ces contrées, 
aient un tout autre caractère que les armes et objets recueillis dans 
les tombelles de la Franche-Comté dont nous parlons ici? De quel 
côté est le type véritablement celtique? Nous nous contentons 
de poser ici la question. Nous essayerons de la résoudre dans 
un autre article. Mais la question que nous posons prouve à quel 
point il est essentiel aujourd'hui de noter le plus minutieusement 
possible les provenances des objets en indiquant également à quel 
groupe ils appartiennent; quel intérêt il y a enfin à ne point les 
isoler les uns des autres et à se procurer toujours, autant que pos- 
sible, le produit d'une fouille tout entier. 

Rendons-nous maintenant à l'autre bout de la salle. Voici deux 
vitrines qui ne peuvent manquer de nous arrêter. Là sont des objets 
provenant des fouilles de 1858, décrites par M. Castan, et que les 
lecteurs de la Revue connaissent depuis longtemps. Mais lire une 
description accompagnée de nombreux commentaires et rapproche- 
ments ou voir les objets eux-mêmes dans toute leur simplicité, ce 
sont choses bien différentes. La curiosité est toutefois tout d'abord 
vivement excitée à la vue de cette vitrine qui contient : 

1° Quatre ferrements de jantes en fer; 

2° Huit moyeux de roue (fragments en fer); 

3° Un poignard en fer brisé en cinq morceaux, long de m ,45, 
ayant fourreau et poignée en bronze, avec cette particularité que la 
poignée est surmontée de deux antennes; 

i° Un cordon ou bandeau en bronze d'un très-beau travail; 

5° Quatre fibules en bronze; 

6° Un torques en bronze à pendeloques; 

7" Quatre anneaux en bois de ,n ,0r)2 à ,n ,056; 

8° Un bracelet en bronze à ouverture très-étroite ayant O'.ON: 

9° Deuxarmilles en bronze creux, avec ornements faits au poinçoo 
et à la pointe ; 

10° Deux bracelets en bronze, perlés sur leur contour extérieur; 

11° Une épingle et une agrafe en bronze. 

Plus, des débris d'ossements, deux défenses de jeunes sangliers 
et des dents de chevaux ; 



386 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Puis à côté, des clous en fer de toutes formes; 

Un coutelas en fer, très-grossier; 

Trois médailles en bronze d'Adrien, d'Antonin et de Marc-Aurèle. 

A quelle époque remontent donc ces tumuli où se trouvent des 
monnaies d'Antonin et de Marc-Aurèle 9 On a dit qu'il y avait eu su- 
perposition de sépultures. Mais est-ce donc là un fait si facile à 
constater, quand surtout l'attention n'a pas été d'avance éveillée sur 
cette singularité et qu'on ne s'est posé probablement la question qu'a- 
près coup ? Avouons que tout ce qui concerne ces tombeaux est encore 
bien obscur. Il est pourtant une impression que l'on ressent à la lecture 
des rapports imprimés, quand on a eu les objets sous les yeux. C'est 
que ces immenses plateaux couverts de lombes sont plutôt un vaste 
cimetière qu'un ancien champ de bataille. Comment comprendre un 
champ de bataille s'étendantsurune longueur de sept ou huit lieues, 
où l'on marche presque sans interruption sur des éminences mor- 
tuaires, où les corps ont été déposés avec ordre, en petit nombre, 
sans que rien indique dans l'ensevelissement la préoccupation d'un 
combat? Notre collègue et ami le général Creuly a depuis long- 
temps signalé l'invraisemblance de pareilles tombes sur des champs 
de bataille, et quand on songe qu'on ne retrouve de tumuli ni 
sur les bords de l'Aisne, ni sur les bords de la Sambre, ni près 
de Tongres, ni autour de Gergovie, ni près d'Uxellodunum, ni 
à Alise-Sainte-Reine, ni enlin sur aucun des emplacements bien 
reconnus des batailles livrées par César aux Gaulois; quand on 
ne voit rien de semblable dans la plaine d'Aix, près de Pourrières, 
où Marius anéantit l'armée des Cimbres, on est plus qu'à moitié 
convaincu que la disposition d'esprit qui porte à voir des traces de 
sanglantes batailles là où s'élèvent de nombreux tumuli est un 
mouvement irréfléchi et qui ne s'appuie sur aucun fait sérieux. Il 
est temps de combattre ces illusions et de faire soi-même amende 
honorable, quand on s'est laissé séduire par cette facile explication 
d'une accumulation de squelettes ensevelis sur un même plateau ou 
dans une même vallée, presque toujours, il est vrai, jusqu'ici, assez 
loin des centres d'habitation bien reconnus. Le fait, resté inex- 
pliqué dans ses causes et cessant ainsi d'être limité quant à sa durée, 
n'en est que plus intéressant. Nous ne pouvons donc trop encourager 
ceux qui fouillent ces vastes champs des morts et qui nous révèlent 
les particularités qu'ils y ont remarquées. Nous voudrions seulement 
que les étiquettes qui nous indiquent les provenances indiquassent 
également le nombre des squelettes trouvés dans chaque tombelle. 



LE MUSÉE DE BESANÇON. 387 

quand on a pu les reconnaître. Il n'est pas inutile de savoir que la 
tombelle dont nous avons en dernier lieu énuméré les richesses, et 
qui contenait les monnaies de Marc-Auréle et d'Antonin, renfermai! 
au moins six squelettes, dont on a pu constater la présence sur divers 
points du tumulus et à des profondeurs différentes, ce qui permet à la 
rigueur d'admettre des couches d'ensevelissement successives. Quel- 
ques plans en relief des tumuli, avec coupes, comme il en existe à 
Dieppe et à Caen, seraient aussi une utile acquisition pour les musées, 
qui empruntent aux objets exhumés des monuments de ce genre 
leur principal attrait. D'autres tumuli ont été fouillés en 1859, et le 
Musée de Besançon possède également le produit de ces fouilles Nous 
n'en parlerons pas parce que le mobilier funéraire recueilli y est à peu 
près le môme que celui des fouilles précédentes. Notons cependant la 
petite épée en fer, avec poignée en fer également et à antennes, comme 
l'épée en fera poignée de bronze. Ces deux armes à antennes sont pré- 
cieuses, en effet, par le rapport qu'elles ont pour la forme avec les 
épées de bronze des lacs de Neuchâlel et de Bienne en Suisse : en 
sorte que ce ne sont pas seulement les plaques de ceinturon el la pré- 
sence du fer, mais la forme des épées et poignards, malheureusement 
fort rares jusqu'ici à Alaise et Amancey (puisqu'on n'en a trouvé que 
deux en toul), qui nous reportent vers les populations de l'est, avec 
cette particularité que le fer est beaucoup plus commun en Séquanie 
que chez les Helvètes à l'époque où fleurissaient les habitations la- 
custres, tandis qu'il y esl dans des proportions analogues à celles 
que l'on retrouve chez les Rauraques et les populations des bords 
du Rhin à l'âge où leurs principaux tumuli ont été élevés; ces 
réflexions pouvant d'ailleurs être modiliées par de nouvelles dé- 
couvertes. 

En résumé, l'étude du musée de Besançon est des plus instruc- 
tives. L'époque purement celtique, telle qu'on l'entend d'ordinaire, 
l'époque gallo-romaine, l'époque franque ou burgonde y sont, comme 
nous l'avons vu, très-honorablement représentées, et par groupes 
assez nombreux et assez isolés pour que chacun d'eux ait une valeur 
intrinsèque réelle, sans parler de la valeur que leur ajoute la proxi- 
mité de monuments d'un caractère différent, aussi bien tranché et 
de provenances aussi sûres. Besançon a de plus l'avaniage ne possé- 
der la seule collection nombreuse d'objets provenant de tumuli 
agglomérés, objets dont l'âge n'est point encore nettement défini et 
qui offrent aux savants un sujet fécond de recherches nouvelles. 
Il ne manque, pour que la série des époques jusqu'ici reconnues 
par les archéologues soit complète, qu'un ensemble d'objets de 



388 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

l'époque dite âge de pierre, qui fait presque complètement défaut au 
Musée de Besançon; quelques haches en pierre isolées ne sont d'au- 
cune signification; nous savons en effet aujourd'hui qu'il s'en trouve 
de semhlahlesjusque dans les tombes burgondes! L'âge de pierre était 
déjà bien faiblement représenté au Musée de Namur : fait impor- 
tant à noter pour l'éclaircissement de la question de l'âge de pierre 
et de l'âge de bronze, si nettement distincls en Danemark, à ce qu'il 
paraît, si difficiles à distinguer chez nous jusqu'ici, si nous nous en 
rapportons aux faits plutôt qu'aux théories. 

Que les fouilles commencées avec tant d'ardeur dans toute l'éten- 
duede laSéquanie, et auxquelles les noms de MM. Bourgon, E. Clerc, 
Delacroix, Castan, Bial et Yuilleret resteront attachés, continuent 
encore quelques années; que M. Yuilleret continue à en classer les 
résultats comme il l'a fait, et la carte archéologique de cette vaste 
et intéressante contrée sera bien facile à faire. Il suffira presque de 
relever le catalogue du Musée de Besançon. On dira, sans crainte de 
se tromper : Ici ont été les Celtes, — puis sont venus les Romains, 
— puis les Burgondes; — là nous ne trouvons traces que de l'occu- 
pation romaine; — ailleurs, les Burgondes paraissent seuls avoir 
séjourné. Peut-être pourra-t-on dire aussi bientôt quelles popula- 
tions ont laissé leurs dépouilles mortelles sur les plateaux d'Amancey, 
Alaise, Saraz, Éternoz et Salins. L'archéologie faite et pratiquée 
ainsi n'est plus une curiosité : c'est une science. 

Le Musée de Besançon est encore intéressant à un autre point de 
vue. Il possède ce que ne possède pas le musée de Namur, une assez 
riche collection de pierres épigraphiques, dont plusieurs sont encore 
à étudier. Personne n'ignore plus aujourd'hui, après les travaux de 
Borghesi, de M. Léon Renier et de notre collaborateur le général 
Creuly, quel parti on en peut tirer pour la connaissance de l'ad- 
ministration romaine, et particulièrement de l'administration 
provinciale. Nous avons eu la bonne fortune de visiter deux fois Besan- 
çon avec le général. Il serait présomptueux à nous de parler d'épi- 
graphie quand nous pouvons avoir l'avis d'un juge si Gompétent. 
Nous lui avons donc demandé et nous avons obtenu qu'il nous com- 
muniquât ses notes de voyage. Nous pensons que les lecteurs de la 
Revue nous sauront gré de les leur donner ici in extenso : 

« Besançon possède plusieurs monuments épigraphiques, les uns 
« trouvés dans ses murs mômes, d'autres provenant de localités 
« voisines, telles que Mandeure, V Epamanduodurum des itinéraires 
« romains, et le lac d'Antre, où un centre important de population 



LE MUSÉE DE BESANÇON. 389 

« paraît avoir existé dans les temps antiques. Au nombre des monu- 

« ments découverts au lac d'Antre est un autel au dieu Mars, dont la 

« dédicace est connue depuis longtemps, ayant été publiée dans plu- 

« sieurs recueils d'inscriptions, notamment dans celui d'Orelli, qui 

« la donne sous cette forme : 



MARTI AVGVSTO 

Q • PETRONIVS METELLVS 

M • PETRONIVS MAGNVS 

VNA CVM MILITIBVS NILIACIS 

V • S • • M ■ 

.« avec des annulations dubitatives concernant le dernier mot de la 
« quatrième ligne etl'avant-derniersigle de la ligne finale. 

« Les doutes d'Orelli étaient parfaitement fondés; mais les fautes 
« qu'il soupçonnait ne sont pas les seules qu'il y ait à relever dans 
« le texte publié par cet épigrapbiste. J'ai étudié avec soin, par deux 
« fois, ce monument, et voici la leçon que je puis présenter en 
« toute assurance : 

MARTI AVGVSTO 
Q . PETRONIVS METELLVS 
M • PETRONIVS MAGNVS I///IIVIR//// 
C • IVL • RESPEGTVS G • IVL • METELLVS NIH////II///// 
V • S • L • M • 

« J'estime que le dernier mot de la troisième ligne doit être lu 
« quatuorviri: il peut se faire néanmoins qu'un défaut de la pierre 
« ait obligé le lapicide à pousser plus loin la deuxième unité, au- 
« quel cas il faudrait lire triumviri. C'est ce que la découverte de 
« nouveaux documents pourra seule éclaircir. Quant au dernier 
« groupe de la quatrième ligne, la pierre est. tellemenl fruste à cet 
« endroit, qu'on doit se résigner à n'y voir jamais autre ebose 
« qu'une N assez nette, suivie de cinq traits verticaux, dont le qua- 
« trième est séparé du troisième par un large et profond écorche- 



390 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

i ment. S'il me fallait absolument émettre une conjecture à cet 
« égard, je dirais que les deux derniers personnages, Cakis Julius 
« Respectas et Caius Julius Metellus étaient qualifiés petits-fils de 
« Quintus Petronias Metellus, de cette manière : 

NEPP • METELLI ■ 

« Quant à la formule finale, elle ne renferme rien que de conforme 
« à l'usage le plus ordinaire et doit se lire : 

Votum solverunt libentes merito. 

« Ma conclusion est qu'on doit désormais regarder comme non 
« avenue la découverte d'un corps de milites niliaci. 

« L'inscription précédente fait partie du musée avec quelques 
« autres moins importantes, et sur lesquelles je n"ai rien à dire de 
« particulier. En voici trois autres qui sont actuellement déposées 
« dans le vestibule de la bibliothèque publique : 

v_o 1NIAE -MARIVS ■ VITALIS CONIVNX LEG 
ET MARIVS NICIDIANVS FIL ~Q • MATRI E LON 
GINQVO ADPORTATAE 3HlC ■ CONDÏTAE SEX ET 
TRIG1NTA- ANN- VIXIT ■ INCVLPATA MARlTO OR 
SEQVIO RARO ■ SOLO CONTENTA MARITO g 



« Je lis : 

« Diis Manibus Oginiae (?) Marins Vitalis conjunx, legatus, et Ma- 
« rius Nicidianus filins, quaestor, matri e longinquo adportatae et hic 
« conditae. Sex et triginta annis vixit, inculpata marito, obsequio 
« raro, solo contenta marito. 

« Cette épitaphe, intéressante par la qualité des personnages 
« qu'elle concerne, est gravée sur une tombe en pierre qui a été 
« trouvée dans la crypte de l'église de Saint- Ferjeux, près Besançon, 
« et qui passait pour renfermer, les restes d'un saint ou de tel autre 



LE MUSÉE DR BESANÇON. 391 

« chrétien des premiers temps. Je la crois païenne, mais d'une basse 
« époque. 

MATRA 
B V S • S A C R 

VM • OXI A 

MESSORI///// 
FILIAVS T 
M • 

« Matrabus sacrum. Ovin. Messoris filia votum solvil libens 
" merito. 

« Cette dédicace aux déesses mères, dont j'ignore la provenance. 
« est remarquable sous le rapport paléographique en ce que l'L de 
« la formule finale est renversée de liant en bas et de droite à 
« gauche, avec un crochet au bout du trait horizontal, qui la fait 
« ressembler à un q, disposition qui est, je crois, unique jusqu'à 
« présent. 

D • M . S . 
M • TITVLEIO 
V I C T R I 
PRAEFCO///VI 
RAETORVM 

Diis Manibus Sacrum. Marco Titiileio Victori praefecto cohortis 
VI Raetorum. 

« Je rapporte cette inscription, parce qu'il existe à la bibliothèque 
« de Besançon un mémoire manuscrit dont l'auteur, l'abbé Haverel. 
« affirme de la manière la plus assurée qu'il faut lire 

Praefeclo cohortis Rallorum. 

« Orelli, qui la mentionne sans en donner le texte entier, soup- 
« çonne avec raison qu'il y a Raetorum, et en effet rien n'est plus 
« certain ni plus facile à reconnaître quand on a le monument sous 



392 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

« les yeux. La sixième cohorte des Rètes est d'ailleurs connue par 
« d'autres documents. Celui-ci ayant été trouvé au fort Brégille de 
« Besançon, il est à croire que ladite cohorte a résidé dans cette 
« place. J'exprime le vœu que ces trois monuments soient réunis, 
« comme cela est naturel et utile, à ceux de même espèce - qui font 
« actuellement partie de la collection du musée; mais je crois devoir 
« avertir MM. les archéologues de Besançon, et notamment le conser- 
« vateur, si distingué et si soigneux, du musée, que les pierres épi- 
« graphiques ne donnent tout ce qu'elles renferment de renseigne- 
« ments utiles à la science, qu'autant qu'on peut les voir et les 
« mesurer sur leurs diverses faces, même sur celles qui ne portent 
« ni gravure ni sculpture. Il faut donc bien se garder de les ma- 
« çonner ensemble en forme de rocher artificiel, comme on l'a fait 
« depuis peu à Besançon, où l'on a aussi eu le tort de rubriquer les 
« lettres des inscriptions, ce qui est toujours inutile à la science et 
« lui est souvent préjudiciable; on doit aussi s'abstenir de les en- 
« castrer dans les murs des bâtiments. 

« Il est juste de dire que les établissements de la capitale ont donné 
« ce mauvais exemple. Là, des documents précieux ont été mis sur 
« le lit de Procuste pour être réduits aux dimensions du trou préparé 
« à l'avance dans un mur; le maçon a proprement rhabillé en plâtre 
« les parties frustes, puis refait les lettres qu'il avait cru voir, ou 
« que lui a dictées un soi-disant conservateur, ignorant en épigraphie; 
« la couleur rouge est venue brocher sur le tout, Dieu sait comment! 
« C'est que nous n'avons pas à Paris un véritable musée épigra- 
« phique ; c'est que la science n'y est pas chez elle, c'est qu'elle y 
« est la très-humble servante des beaux-arts. Ce serait une gloire 
« pour la province de replacer la science où elle doit être, dans ses 
« musées archéologiques. » 

Il ne nous reste plus qu'à remercier M. Vuilleret de l'amabilité 
avec laquelle il s'est mis à notre disposition, et nous a communiqué 
toutes les notes dont nous avions besoin pour donner une idée 
exacte et précise des richesses de son musée. Nous lui en exprimons 
toute notre reconnaissance. 

Alexandre Bertrand. 



LETTRE 

A M. PENGUILLY-L'HARIDON 

DlKECTEUR DO ML'SÈE [j'aRTILLERIE 

SUR LES FOUILLES OPÉRÉES 

DANS QUELQUES TUMULUS GAULOIS 

AUX ENVIRONS DE CONTREXÉ VIL LE (VOSGES) 



Mon cher ami , 

Tu as pris Tan dernier trop d'intérêt aux fouilles que j'ai fait exé- 
cuter dans les tumulus des bois communaux de Suriauville et de 
Dombrot, pour que je ne me fasse pas un véritable devoir, autant 
qu'un plaisir, de te donner quelques détails sur mes fouilles de cette 
année. 

Tu te rappelles parfaitement, je n'en doute pas, les scènes fâ- 
cheuses et passablement ridicules qui me furent faites, pendant et 
après la durée de ces fouilles; aussi avais-je cette année pris, ou du 
moins cru prendre toutes mes précautions pour me mettre à l'abri 
du renouvellement de scènes pareilles. S. Exe. M. le ministre de 
l'instruction publique avait donc prié M. le préfet des Vosges de 
faciliter, par tous les moyens en son pouvoir, des recherches inté- 
ressant au plus haut degré le travail de la commission instituée par 
S. M. l'Empereur, et que j'ai l'honneur de présider. M. le préfet mil 
le plus gracieux empressement à me prévenir des mesures adminis- 
tratives tout à fait suffisantes qu'il avait pensé devoir prendre. Je lui 
en témoigne hautement ici ma reconnaissance. J'avais donc tout 
lieu de croire que celte fois les maires des communes sur le terri- 
toire desquelles j'irais établir mes ouvriers, feraient comme ceux <!•■ 
toutes les communes de France où de pareils travaux sont entrepris 
iv. 26 



394 REVUE ARCHÉOLOGIQUE. 

sous ma direction, et comme l'a dit facétieusement l'an dernier le 
rédacteur, je ne sais qui, d'un petit journal d'Épinal, j'eus Vin r lé- 
licatesse de reprendre mes opérations de fouilleur officiel. J'avais 
compté sans mon hôte, c'est-à-dire sans M. le maire de Dombrot, 
ainsi que lu le verras tout à l'heure. Je me suis, en effet, attiré, mal- 
gré les ordres précis de M. le préfet, un beau petit procès- verbal pour 
délit forestier; ceci, je te le confesse, ne m'a pas enlevé le sommeil, 
mais me conduira tout naturellement, l'an prochain, à faire mon 
complice de M. le conservateur des eaux et forêts du département 
des Vosges. Mais il s'agit de cette année quant à présent, et je m'em- 
presse d'arriver au détail de mes fouilles, qui ont été les unes assez 
fructueuses, et les autres fort pauvres en résultats. 

L'an dernier, après notre départ, la Société d'émulation des Vosges, 
pour m'éviter la peine de fouiller moi-même, et à mes frais, les tu- 
mulus encore intacts dans les bois qui environnent Contrexéville, 
avait entrepris des recherches dont les principaux résultats ont été 
publiés dans la Revue archéologique. Je lui en suis sincèrement 
reconnaissant parce que, tu le sais mieux que personne, je suis par- 
faitement désintéressé en toute cette affaire, et le seul but que je 
prétende atteindre, c'est de recueillir le plus possible de faits pro- 
pres à éclairer les ténèbres dans lesquelles s'enveloppe encore le 
berceau de notre histoire nationale. 

Adieu paniers, vendanges sont faites ! me disais-je en revenant 
cette fois à Contrexéville; mais heureusement je me trompais. 
Un magnifique tumulus existait encore dans le bois nommé le. 
Rond-Buisson, bois situé sur le territoire de la commune de Nor- 
roy-sur-Vair. A peine instruit de l'existence de celte tombe 
gauloise, je me décidai à la faire ouvrir. Le lundi 15 juillet der- 
nier, de grand matin, mes ouvriers étaient à l'œuvre. Je les rejoi- 
gnis le plus vite possible, et voici ce que nous trouvâmes dans ce 
tumulus, qui avait une dizaine de mètres de diamètre et deux mètres 
de hauteur k très-peu près. Sur le flanc du tertre un squelette 
fut d'abord reconnu. Toute la partie inférieure, à partir du bassin 
jusqu'aux pieds, fut dégagée avec le plus grand soin, comme on ferait 
d'un fossile dans la marne du lias. Il était orienté la tête au sud- 
ouest, et les pieds par conséquent au nord-est. Les seuls objets métal- 
liques qui raccompagnaient étaient un gros anneau en fer, de 
quatre centimètres de diamètre, placé entre les jambes à hauteur du 
mollet, et un second anneau semblable placé à côté de la jambe droite 
et à la même hauteur. Je ne me charge pas de t'expliquer l'usage de 
ces deux anneaux, que l'oxydation a fortement déformés. Pas de 



LETTRE A M. PENGUILLY-L'HARIDON . 39S 

pierres ni autour, ni au-dessus de ce cadavre. A côté de lui. et à sa 
droite, parurent bientôt d'autres ossements assez décomposés, comme 
ceux de l'homme lui-même, pour prendre la consistance et l'appa- 
rence de l'argile. Ceux-ci appartenaient, à en juger par les dents, 
à un herbivore dont l'e>pèce fut presque aussitôl déterminée par la 
présence de deux cornes ayant appartenu sans aucun doute à un 
chevreuil. Un peu plus loin, toujours sur la