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Full text of "La Revue blanche"

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La revue blanche 



La 
revue blanche 



Tome XXVIII 

MAI, JUIN, JUILLET, AOUT 19O2 




PARIS 
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE 

a3, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 
1902 



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Le Père Perdrix 



PREMIÈRE PARTIE 

CHAPITRE PREMIER 

Et le médecin disait : 

— Dame ! mon pauvre père Perdrix, il vaut mieux que je 
ATous le dise. Voilà un mois que vous portez vos lunettes 
noires et ça ne vous arien fait. Que voulez-vous? Raison- 
nez-vous. Il n'y a qu'un moyen, c'est de cesser complète- 
ment le travail, sans quoi le feu de la forge et toutes ces 
choses-là vous rendraient tout à fait aveugle. Des fois, le 
repos peut vous guérir sans drogue et sans opération. Mais 
continuez à porter vos lunettes. 

C'est ainsi que Monsieur Edmond parla et il n'y avait pas 
moj^en de le contredire, parce que les bourgeois sont si 
capricieux ! Il eût crié, comme une fois chez un homme 
de la campagne : Eh ! nom de Dieu, si vous ne prenez pas 
mes remèdes, vous crèverez ! Le père Perdrix répondit : 

— Dame ! Monsieur, ça sera comme vous voudrez. 

Et dès qu'ils furent seuls, la mère Perdrix commençait: 

— Qui que ça veut dire, qui que ça veut dire ? Faut donc 
-plus que tu travailles ! Eh! là, mon Dieu, qui que tu vas 
faire ? 

Mais le Vieux, qui n'était pas patient, cria : 

— Enfin, fous-moi donc la paix ! 

Elle s'assit sur le petit banc. C'était une femme coura- 
geuse, qui ne pouvait pas rester en place, et elle était là, les 
deux poings au menton, donnant des coups de tête, le regar- 
dant, attendant, et se remuantquand même. Lui, sur sa chaise, 
lesjambes écartées, les mains pendantes, contemplait le sol, 
et son chapeau aux bords abaissés lui servait d'abat-jour. 

D'ailleurs il vaut mieux ne rien dire. Il s'amusait avec le 
coin de son sabota gratter les carreaux qui, même dans les 
maisons bien balayées, gardent une pellicule de boue, et 



6 LA REVUE BLANCHE 

il la râelàit, il s'occupait à la racler. Et puis, nom de nom 
de Dieu, n'avoir jamais été malade, et il avait bien fallu que 
ça le prît par les yeux ! Après quoi il considérait le hois 
de son sabot. Ensuite ceci le piqua et lui fit pleurer les 
yeux comme toujours lorsqu'il examinait un objet. 

Un soir, il avait dit : Je ne sais pas ce que j'ai, les yeux 
me brûlent. La Vieille répondit : C'est sans doute qiî'en 
battant le fer il t'y sera sauté une étincelle. Quand même, 
il était bien étonnant que les deux yeux fussent pris à la fois ! 
Et tous les jours, tous les jours le mal continuait, si bien 
qu'à la fin il se décida : Il n'y a plus qu'une chose, c'est de 
voir le médecin. Le médecin donna des gouttes et, le matin 
et le 60ir, il fallait en compter trois dans chaque œil. Bah ! 
Ç9. n'eut pas beaucoup d'effet. On en blagua. Son neveu, 
Pierre Bousset, le charron^ disait : < Écoutez donc, mon 
oncle, vous n'avez pas fait comme, dans le temps, le père 
Tolny ? La médecin lui écrivit une ordonnance et dit à sa 
femme : Vous lui ferez prendre cette ordonnance. Et plus 
tacxl, lorsqu'il revint auprès du malade, il demanda : Eh 
Wen! est-ce que ça va mieux? La femme répondit : Ma foi, 
Monsieur, ça ne s'y connaît guère. Et puis qu'est-ce que 
vous vouiez, un si petit bout de papier, dans le corps d'un 
pareil homme I » 

Oui, oui, blaguez ! Monsieur Edmond revint et dit : Con- 
tinuez vos remèdes. Mais je vais vou5 mettre en observa- 
tion. Il faut absolument que vous restiez huit jours sans 
travailler, pour ne pas vous fatiguer la vue. Et le Vieux 
demandait au petit Jean Bousset, le fils de Pierre, qui était 
bachelier : Dis donc, mon Jean, qu'est-ce que ça veut dire : 
mettre en observation? 

La troisième fois, Monsieur Edmond lui ordonna de por- 
ter des verres fumés et de se reposer encore. Et la quatrième 
fois, qui était aujourd'hui, il trouva que la maladie était 
déclarée et qu'il n'y avait rien à faire. ^ 

Ainsi le mal tombe sur Touvricr, alors qu'il travaille. Les 
bourgeois ne sont pas assez malades, eux qui auraient bien 
le temps de sa soigner. Le père Perdrix portait son vieux 
eerveau dans sa tête, tout en boule, et son crâne résonnant 
où des idées bourdonnaient. C'était le mal qui vibrait à 
l'entour^ comme une grosse mouche, puis se collait à son 



JM 1>ÈIIE P£R»lilK 7 

front. C'était le mal, avec sa massue, qui lui faisait baisser 
la tête, avec ses ridicules fantaisies, qui lui firisait gratter le 
sol d'un geste machinal. Il était assommé comnae une vieiite 
bête, car nous sommes de vieilles betes : Travaille, travailîke, 
galérien, et claque au bout ! il ne sentait rien qu'une idée, 
qui, restent dans les profondeurs de ses moelles, ne se for- 
mniait pas encore, mais se fixait matériellement, comme une 
chose, et semblait une idée de plomb. Elle ne circulait pas 
comme nos idées circulent, quand Ton cause, mais à tous 
les codas s'attachait : aux articulations, dans les m^embres, 
dans les sabots qui râclai-entla boue des carreaux et dansîa 
tête où, sensiblement, elle tuait les autres et demenrart 
comme xine idée d'airain, comme un grondement, comnne 
une mer immense -et monotone. 

— J-e ne suis mêm« pas bon à garder les cochons. 



11 n'y a que le travail pour nous. Pendant cinquante ans 
il avait levé le marteau sur Tenclume, comme on l-e doit, 
car notre vie se compose d'une enclume et d'un marteau. 
Et son corps en gardait Télan, et toute une force était prête 
encore, qu'il sentait dans son dos amassée, pour bondir et 
marteler. Nous voulons gagner notre pain avec le fer d-e lu 
forge et puisque le pain c'est la vie, nous voulons donner 
tonte notre vie pour avoir du pain. Ah! il ne raclait plus le 
so! avec son sabot ! Sur sa chaise assis, les deux poings dans 
les -dents, à côté de la fenêtre, il ne bougeait pas, il ne par- 
lait pas, comme un vieux loup courbé qui souffre -et neveut 
pus se plaindre. Et qu'il est dur d'être assis 1 

ïl u'e pensait pas à la souffrance : on perdrait bien les 
yen"x, si l'on avait de quoi vivre! Il ne pensait pas à la nuit 
des aveugles où le monde est fait comme un mur noir et 
qui n'a pas de fin. Le médecin dit : Des fois le repos, peTUt 
vous guérir sans drogue et sans opération. Ah ! qn'imporîie 
guérir, c^est du repos que le médecin devrait nous guérir ! 
Et s'il s'agit de ne plus tra\^iller, j'aime mieiix n'y rien voir 
qt&e de regarder ma misère. 

Jujsqii'idi sa vie s'était composée d'une maison et d^nin^e 
forge, La maison était un'e vieille m^aison de petite ville oà 
les toits s'aâ'aisseiit un peu, comme des gens qu? cèdent des 



o LA REVUE BLANCHE 

reins, et dont la façade était percée de deux fenêtres à petits 
carreaux qui n'éclairaient pas beaucoup la chambre, car, 
dans les campagnes, la lumière est si commune qu'elle n'y 
semble pas une chose précieuse. Le mur pignon porte des 
anneaux auxquels on attache les chevaux que l'on ferre et 
donne sur une ruelle aboutissant à des jardins. Dans une 
annexe est installée la forge et la maison offre quelques 
commodités à cause de la cour où se trouve un four, de 
l'emplacement du fumier et des écuries à lapins. Ceci même 
fait partie de notre corps comme nos vieilles habitudes, 
comme les mouvements de nos jambes et de nos bras. La 
chambre était grande et obscure avec des solives noires au 
plafond, deux lits alignés dont les pieds se faisaient face, 
que séparait une armoire, avec ses vieux usages dans tous 
les coins : les paniers pendus à la grosse poutre, le coffre 
aux pommes de terre, la place du seau entre une fenêtre et 
la porte, celle de la glace entre la porte et l'autre fenêtre, 
avec ses vieilles chaises que l'on connaît par leurs noms et 
avec la table ronde dont on abat les pans, qui reste au milieu 
et qui a l'air, lorsqu'on est absent, de la maîtresse de la 
maison. Les lits avaient des rideaux de cretonne rouge à 
fleurs jaunes et rien que cela empêchait la chambre de paraî- 
tre nue. 

Dans la forge il avait battu le fer pendant trente ans. A 
l'époque de son mariage avec la Françoise, âgé de trente- 
trois ans, il avait monté cette petite boutique parce qu'un 
fonds de maréchal coûte trop cher et que tout le monde n'a 
pas ses avances. Jacques et François, les deux garçons y 
avaient appris leur métier. Ce métier de maréchal-ferrant est 
dur et même dangereux à cause des coupsde piedde chevaux, 
mais quand l'on est fort, celui-ci ou un autre, tous les mé- 
tiers se valent pourvu qu'on arrive à manger du pain. D'ail- 
leurs ils ne s'en trouvaient pas mal, puisque Jacques avait 
réussi à entrer au chemin de fer où, comme il avait envie 
debien faire, ilétait arrivé à passer mécanicien. Quant à Fran- 
çois, il travaillait chez un patron et il aimait à boire un coup : 
à part ça, pas mauvais ouvrier. Il avait fait aussi des appren- 
tis qui restaient chez lui quatre ou cinq ans, jusqu'à ce qu'ils 
fussent en âge d'aller là où l'on touche un salaire d'homme. 
Il ferrait les* chevaux des gens de la campagne, après quoi 



LE PÈRE PERDRIX 9 

il allait avec eux boire un verre de vin et il avait encore de 
bonnes pratiques bourgeoises parce que sa femme avait été 
domestique et que les bourgeois aiment mieux faire tra- 
vailler les leurs. Alors il arrivait à gagner ses trois francs 
dix sous ou quatre francs par jour, ce qui est joli pour nos 
petits pays. 

Il pensait à tout cela comme au bonheur perdu, dans une 
crise où, lui semblait-il, se rejoignaient tous les maux pour 
se fixer dans sa tête et y rouler leurs images d'enfer. Mais 
toute la vie on s'en était douté ! Les ouvriers ne regardent 
pas trop loin, tout va bien tant qu'on a la force, ensuite il 
est toujours assez tôt d'y penser. C'est ainsi qu'il y a dans 
nos cerveaux un coin réservé au malheur pour qu'il des- 
cende un jour et se sente à sa place. Vous êtes même étonné 
des idées qui vous viennent. On voit souvent deux vieux 
qui passent par ici. L'homme est aveugle, précisément, et 
marche au bras de sa femme, d'un air tranquille. Ils font 
presque toutes les communes du département. On leur donne 
toujours parce que c'est du monde comme nous et parce 
qu'ils sont bien propres. Ils causent, et ni l'homme ni la 
femme ne sont extravagants. C'est la même chose : ça l'a 
pris un jour. Ils disent : Certainement, on nous fait partout 
la charité parce que nous sommes connus, mais il est bien 
malheureux, celui qui est obligé de demander. Il se rappe- 
lait encore d'autres mendiants : tous ceux qui passent, tous 
ceux qu'on voit et tous ceux qu'on devine. Son esprit était 
aux mendiants et les suivait tous, sur leurs routes, de men- 
diant en mendiant, de-commune en commune. Il se rappe- 
lait les vieux à barbe blanche, avec de gros sacs qui les 
tirent en arrière, qui montent pourtant la rue et s'en vont 
tout droit. Il se rappelait les grands gaillards qui font de 
grands pas et auraient bien la force de travailler et qui, bien 
entendu, s'arrêtent boire la goutte « Au Petit Salé ». Il se 
rappelait les jeunes gars qui sont des feignants parce que, 
quand on en a l'envie, on trouve toujours de l'ouvrage. Use 
rappelait les vieux farfadets tout minces, qui tremblent dans 
l'air, font de petits pas coubes et semblent vouloir s'éteindre, 
llserappelaitceluiquiavaitclaquésurlarouteetdontlecorps, 
exposé à la mairie, y avait attiré toute la ville. Le Vieux avait 
emmené là le petit Jean Bousset qui n'avait jamais vu de 



feST^- 



10 LA REVUE BLANCHI 

mort. U lui prit la main et lui dit : N'aie pas peur, mon Jean ! 
Caiotée comme une pierre qui roule, et suivant cette pente, 
sa tête s'y heurtait et résonnait comme un charroi. Il la tenait 
eatreses poings, accroupi sur la chaise, si lourde et si pleine 
qu'elle craignait d entraîner son corps. La voix du déluge, 
le bruit des grandes eaux, un fracas tombaient sur ses épau- 
les, au rendez-vous du mal humain, au carrefour des vents, 
dans la nuit où les gueules des bêtes semblent vous sui\Te 
ou vous attendre. Et puis il s arrêta en route parce que si 
Ton pensait à ces choses on en tirerait le mal morceau par 
morceau. Il se dégagea et, comme il levait la tête, il mur- 
murait encore : Ahi on peut dire que j'en vois long ! 



La petite ville s'étendait parmi les champs, calme et sans 
gêne comme une personne qui a l'aisance des coudes. Dans 
l'air pur des (Campagnes, le long d'une côte, elle était là, 
propre, docile, couchée, se reposant. On la voyait d'asser 
loin sur la route, au bout de 1 allée de peupliers, avec ses 
toits de tuile ou d'ardoise, et la perspective donnait de 
l'importance aux petites maisons du bas quartier qui se 
gonflaient comme des commerçants phraseurs. Pourtant la 
mairie dominait tout, une mairie de pierre, cubique et 
rigide, dont on était fier, bâtie dans le style des lois et des 
décrets. Les pins du cimetière, les tilleuls des promenades 
et les arbres de quelques jardins formaient un peu partotrt 
des masses de feuillages à l'ombre desquels la vie humaine 
devait s'asseoir, égale, poétique et faite de travaux manuels 
accomplis en silence. Les rues larges et bien entretenues^ 
bordées de façades blanches, s'entrecroisaient et limitaient 
des pâtés de maisons .up peu épaisses, vieillottes, recrépies 
et dont l'âme demeurait, pareille à leurs toits^ ancienne et 
immuable. Seule, la rue de l'église était sombre et traînait 
une espèce d'odeur d'égout jusqu'à la Place. L'église était 
une vieille église romane surmontée d'un clocher épais et 
devant laquelle le plus beau platane du monde étendait ses 
branches en protection sur les pierres: il en sortait de 
vieux appels, une paix des temps passés, une image de nos 
grand'mères qui filaient la laine et pensaient au Bon 



L£ PERJC PXBDBiX li 

Dieu. Et c'est ainsi quô la petite ville, au visage purifié, mon- 
trait des manières naïves, comme une femme trompeuse. 

Perdues dans le temps, les heures pendaient au-dessus 
d'elle, de Tazur monotone, depuis le matin jusqu'au soir, 
et tombaient goutte à goutte dans les maisons où les 
besognes des métiers et celles des ménages occupaient la 
vie et semblaient la vie même. Une année on avait vu 
construire la mairie, ensuite la maison d'école des filles, 
plus tard on avait vu niveler le champ de foire. Il y avait 
dans chaque famille quelque date fameuse de mariage ou 
de décès, quelque achat ou quelque vente, quelque sou- 
venir d'argent amassé. Parfois il venait de Paris une his- 
toire du Petit Journal, un portrait du Président de la 
République ou des images d'Exposition qui vous faisaient 
comprendre qu'on est heureux d'être Français. Parfois 
encore, un souffle, comme il en passe dans les siècles, arri- 
vait épaissi, mêlé, et pénétrant dans l'ordre des choses 
établi, soulevait quelque colère ou quelque crainte. Les 
hommes graves parlaient du socialisme et du partage des 
biens et disaient: «Si demain je partageais avec Martin-le- 
Frisé qui est un ivrogne, après-demain tout serait à refaire. > 
On se souvenait de Gambetta, on se rappelait que Victor- 
Hugo disait: «Je crois en Dieu, mais je n'aime pas les curés.» 
Et les Parisiens étaient des têtes brûlées et ces gars-là vou- 
draient nous amener une révolution. On causait avec 
assurance, dans une atmosphère bornée où les paroles se 
renvoyaient leur propre écho et semblaient sortir du fond 
de la sagesse humaine. 

Lorsque Boutron le chapelier eut sa dernière fille, au 
dîner du baptême, pendant que les femmes racontaient : 
^. Et puis vous ne savez pas, on dit qu'il a... if, les hommes 
tenaient des conversations sérieuses. 11 y avait Blanchard 
l^épicier et Grados le sacristain, qu'on avait appelés pour 
le café. Boutron dit : 

— Mon plus fort, c'est l'astronom-ie. Je connais le nom 
de toutes les étoiles du Temps. 

Blanchard dit : 

- — Mon plus fort, c'est le calcul. Je fais des calculs de 
tête sans jamais me tromper d'un centime. Mais mon moins 
(axt, cest la géographie. 



( 



la LA REVUE BLANCHE 

Alors Grados, le sacristain, se levait comme à Tappel de 
Dieu et lui coupait la parole en criant : 

— Cest mon plus fort, c'est mon plus fort! 

Ainsi Ton avait des principes, et le monde était sans 
mystère. 

Il y avait deux sortes d'ouvriers : les ouvriers pauvres et 
les ouvriers aisés. Les ouvriers pauvres pratiquaient des 
métiers de tisserand ou de sabotier et leurs femmes allai- 
taient des gosses, traînaient à leurs jupes de la marmaille 
et rôdaient dans les maisons en disant : «: Allons, je n'ai 
même pas eu le temps de me changer. Regardez donc 
comment je suis faite. Et puis, va falloir encore que je fasse 
une culotte au Baptiste. D'ailleurs, avec les enfants on. n'a 
jamais fini. » Quelques-uns avaient de bons métiers, des 
métiers de cordonnier où Ton n'est pas embarrassé pour 
gagner une pièce de cent sous dans sa journée. Mais, dame! 
sans soin! Et puis se soignant bien, prenant bien toutes 
leurs aises: «Té donc! on arrivera comme on pourra.» Et 
puis ne se faisant pas faute de faire tort. D'ailleurs, qu'on 
aille partout où l'on voudra, on est sûr de les rencon- 
trer : au café et dans toutes les parties de plaisir. 

Les ouvriers aisés vivaient dans des maisons propres, 
avec des idées carrées dans tous les coins de la chambre et 
qui luisaient sur les meubles, s'asseyaient sur la table et 
bouillaient avec Teau de la marmite pour la soupe du 
matin et du soir. Fixés dans leur attitude de travail, ils 
tournaient avec les aiguilles de l'horloge tout autour d'un 
centre vital d'ordre et d'économie. Une sagesse délimitée 
au cordeau bordait leur vie et les poussait en avant. On 
appelle cela : avoir envie de bien faire. 

Il y avait les bourgeois. Les bourgeois sont importants 
comme le bruit, comme la richesse et comme la science. 
Leurs maisons ont des salons, des écuries, des jardins. Ils 
se fréquentent l'un l'autre et parlent avec une voix purifiée 
parce qu'ils sont allés dans les écoles pour y apprendre les 
belles manières et perdre leur accent. Ils ont des domes- 
tiques et des chevaux et cela semble multiplier leur vie et 
la mettre dans un carrosse qui la roule à son aise et la mène 
à toutes les satisfactions. Les uns sont républicains et 
dégourdis. Alors ils se rapprochent beaucoup plus de l'ou- 



LE PÈRE PERDRIX i3 

vrier, causent familièrement dans la rue et on les a connus 
tout petits, du temps où ils allaient à l'école communale. 
Ils fréquentent le café comme tout le monde et l'on peut 
les aborder. Bien entendu, Ton est poli : ^ Écoutez- 
donCf Monsieur Edmond, vous avez raison, mais je m'en 
vais vous dire une chose... > Les autres bourgeois sont 
réactionnaires et leurs fils deviennent officiers. Ils vivent 
de la vie de famille, et leurs dames sont de vraies dames 
qui tiennent leur rang. Ils font travailler les ouvriers dont 
les enfants fréquentent Técole des sœurs, gèrent leurs pro- 
priétés et,- ma foi! avec les bourgeois on ne sait jamais. 
En tout cas, voici ce qui arriva à Bonnet-le-Mutin : 

Le champ de Bonnet-le-Mutin touchait au domaine de 
Monsieur Lalande. Un jour, son cochon s'échappa dans le 
champ du voisin. On ne peut pas toujours être sur le dos 
des bêtes. Enfin, Monsieur Lalande fit appeler Bonnet-le- 
Mutîn et lui dit : 

— Voilà. Votre cochon s'est roulé dans mon champ et 
mon métayer se plaint des dégâts. Je ne veux pas vous atta- 
quer en justice de paix, il vaut mieux que nous nous 
entendions à l'amiable. Donnez-moi cent sous et je vous 
laisserai tranquille. Mais, dame! faites attention, à l'avenir. 

Bonnet-le-Mutin dit bien tout ce qu'il put, mais il fal- 
lut en passer là. Du reste, quand les bourgeois se sont mis 
quelque chose dans la tête... 

Huit jours plus tard, tout le lot de moutons du métayer 
entra dans le champ de Bonnet-le-Mutin. Celui-ci courut 
chez Monsieur Lalande : 

— Dites donc, Monsieur, à cent sous par tête, combien 
ça fait? Eh bien! Je vais vous dire, moi je veux vivre en 
voisin. Rendez-moi donc ma pièce de cent sous et une 
autre fois je saurai ce qui me reste à faire. 

C'était une petite ville où l'on était divisé, classé de par 
une science sociale importante comme la science humaine, 
où Ton distinguait des catégories, où l'on posait des prin- 
cipes comme en histoire naturelle, où l'argent servait de 
base comme les vertèbres et élevait un homme dans 
l'échelle de l'être. Quelques individus : de gros commer- 
çants^de riches fermiers faisaient la transition d'un genre 
à l'autre, car si l'argent a une valeur morale, il faut pour- 



f 



f4 la BILTUE BLANCI£E 

tant certains usages, du bon ton, de l'ancienneté dans la 
richesse, sinon le fils d'nn marchand de bois vaudrait celui 
d*un notaire. Une dan^e disait de son domestique qu'on 
allait congédié : « Il se faisait jusqu'à six cents francs par 
an, c'était une beJlc position, du moins pour ces gens-ià, 
ce qu'on appelle une belle position. » 

La petite ville avait ainsi pM>ussé dans la campagne. On 
ne sait pas comment naissent les petites villes où il n'y a 
pas de mine, pas de fleuve, pas de chemins de fer. On 
comprend les villages où la famille humaine un jour s'ar- 
rêta, au milieu des champs, et où naquirent le boulanger, 
l'épicier, le sabotier. Les petites villes semblent une hési- 
tation entre le village et la grande ville, une prétention 
mêlée de pauvreté, je ne sais quoi qui rappelle un clerc 
de notaire vaniteux. Le quartier du Sénat en était l'es- 
sence même, où les commerçants semblaient plus assis 
qu'ailleurs et tassés et substantiels, lisaient les journaux, 
causaient politique et discutaient gravement les actions de 
!a municipalité. Jadis, au temps où la République était 
sérieuse, le quartier du Sénat était une pépinière de 
conseillers municipaux, et c'est ici que Gambetta avait 
•laissé tant de traces. 

Les autres quartiers n'étaient pas homogèners. L'ordre, 
la gueuserre, la richesse s'v coudoyaient et se frottaient un 
peu, du pauvre qui demande au riche qui peut donner, de 
Touvrier qui fait ses affaires à l'ouvrier qui laisse aller, et 
formaierrt un ensemble où \âvait la vie humaine sous l'œil du 
prochain, où la diversité des classes rompait l'unité des 
morales et où la médisance poussait comme un arbre et 
s'étendait au-dessus des passants. C'était une petite ville 
que les événements semblaient oublier et qui^ perdue dans 
le silence écoutait des vols d'insectes et les gafdait dans sa 
tête vide comme d'^importants souvenirs. Les rideaux des 
croisées cachaient des regarda, les aboiements des chiens 
avaient des échos et la vie qui dormait par eonut s'éveillait 
à cha<pie bruit comme, un gendarme qui: vous guette et 
vous saisit. 



LE FEUE PERDRIX i5 



CHAPITRE II 

Il était bien extraordinaire que Monsieur Edmofnd Larti- 
gaud eût visité le père Perdrix avant son déjeuner, mais 
comme la maison était à deux pas, et qu'en somme on peut 
S€ déranger pour gagner quarante sous... D'habitude il ne 
sortait qu'après onze heures; il faut se donner ses aises, 
sinon ce ne serait pas la peine d'avoir de la fortune. Il 
déjeunait à dix heures. Se lever à six, déjeuner à dix, dîner 
à six, se coucher à dix, font vivre dix fois dix. D'ailleurs 
il ne se levait jamais avant neuf heures. 

Monsieur Edmond Lartigaud était un homme de quarante- 
neuf ans, grand, gros, fort, important^ qui se tenait bien et qui 
était un plaisir pour S€m tailleur parce que ses habits pro- 
duisaient tout teoir effet. Il y avait une formule consacrée 
à dépeindre certaines personnes que Ton avait connues : 
^C'était un bel homme, un homme dans la taille et dans le 
genre de Monsieur Edmond. » Issu d'une famille bourgeoisie, 
il marchait avec solidité, comme le fils de ceux qui parcou- 
raient les champs, des souliers de chasseur à leurs pieds. 
On reconnaît les geris de souche bourgeoise à une certaine 
hardiesse de leur allure rappelant leur arrière grand-père 
qui, du temps de la Révolution, achetait un domaine pour 
une paire de bœufs et parcourait les rues de son village avec 
son premier orgueil de propriétaire. Monsieur Edmond avait 
un visage ovale terminé par un menton de galoche qui, 
lorsqu'il riait, se tendait en faisant : Ha ha ba ha ha ! Bon 
vivant, son gros ventre, ne ressemblait pourtant pas à 
celui des entrepreneurs enrichis, car, dans les deux géné- 
rations qui le séparaient de la terre, une sélection s'était 
•accomplie pour former un homme ayant Thabituxie de œ 
rîen faire ct.qirî, tout en gardant l'empreinte de sa race, 
savait porter sa tête et son corps et ses mains. 

A TTXigt-nenf ans, ayant terminé ses études, il avait suc- 
cédé à soQ ourle le médecin. Il prit la place toute chaude, 
s'assit dans un bien-être de célibataire aisé, vécut arec Les 
parties de cbasse, les bons repas, les petits verres de 
cognac, dans son gros rire : Ha ha ha ha haî^où sonna bien- 



I 



«6. LA REVUE BLANCHK 

tôt un bonheur total. L'oncle était un vieux célibataire 
accouplé avec sa bonne et que ravageait la goutte. 
Monsieur Edmond renversa la fille de la bonne dès qu'elle 
eut seize ans et, pour goûter tous les plaisirs à la fois, 
s'enferma avec elle, le soir, mangeant et buvant. Il en résulta 
deux enfants, Paul et Georgette qui lui ressemblèrent et 
il en résulta encore que Marie-Louise voulut connaître le 
plaisir jusqu'au bout et but tout le jour en attendant 
Monsieur Edmond. Il eut bientôt la goutte qui, comme il le 
disait lui-même, était traditionnelle dans'îsa famille. Enfin 
Paul atteignit ses dix ans, il fallut l'envoyer au lycée et pour 
qu'il fût, ainsi que les autres, un fils de bourgeois. Mon- 
sieur Edmond épousa Marie-Louise malgré le vin blanc. Le 
temps passa, elle avait le visage tavelé de rouge, ne voyait 
pas les autres dames parce qu'elle n'était pas présentable 
et disait :« Ça m'est bien égal, je suis plus riche qu'elles.» 
Monsieur Edmond s'assit dans la salle à manger où la table 
était dressée et tapa dans les sardines, en attendant les 
autres. Bientôt Paul et Georgette entrèrent : Bonjour, papa ! 
Bonjour papa! Monsieur Edmond était toujours de bonne 
humeur à table : Allons, mes deux lapins, tapez dans le tas! 
Madame Edmond n'apparaissait guère aux repas parce 
que la bouteille de vin blanc demeurait dans un placard 
de la cuisine où elle pouvait boire en marchant, en regar- 
dant, en ravaudant. Ses habitudes de bonne étaient restées 
dans sa peau comme une maladie de jeunesse. 

On apporta les plats. Ils mangèrent les poissons et se par- 
tagèrent le bifteck, mais, à la fin, comme il en restait un 
morceau, Paul disait: A moi, papa! et Georgette l'inter- 
rompait en criant : Non, papa, à. moi! Monsieur Edmond 
coupa le reste en trois, prit la plus grosse part et dit : <c C'est 
ça, mes cochons, battez-vous pour la nourriture! » Geor- 
gette, qui était habile, sauta sur l'assiette : Bien fait! et 
ce malheureux Paul eut le dernier morceau, gros comme 
une noisette. 

C'est alors que Marie-Louise apparut avec les pommes 
de terre au gratin. Monsieur Edmond enleva trois pleines 
cuillerées et s'arrêta en disant : 

— Ce pauvre père Perdrix, je lui ai dit aujourd'hui de 
cesser le travail. 



■ii^ 



1.E PÈBB PERDRIX i7 

Paul, qui avait dix-huit ans, sentait ses amers Picon du 
jmatin et pensait à Taprès-midi avec des cannettes de bière. 
Georgette ne pensait à rien. Marie-Louise, du temps où elle 
n'était pas Madame Lartigaud, rôdait chez les voisines où Ton 
mangeait de la soupe et dû pain et, comme elle était portée 
^ur sa bouche, elle avait compris le malheur d'être pauvre. 
Puis le vin blanc facilite les émotions du cœur. Elle dit: 

— Pauvre vieux! 
Monsieur Edmond dit encore : 

— Il y a le petit Jean Bousset qui vient d'apprendre 
qu'il est reçu à l'École Centrale. 

Et il regarda Paul. Paul ne dit rien : il avait son idée. 
Georgette tendit l'oreille parce qu'elle avait seize ans et 
que Jean Bousset en avait dix-huit. Bien des désirs la 
ravagaient et elle jetait des regards circulaires sur les 
jeunes gens de la petite ville dont les ardeurs eussent pu 
s'allier aux siennes. 

Marie-Louise dit : 

— Ce n'est pas comme notre grand bêta. Tiens donc, 
espèce de grand feignant, de grand propre à rien ! 

Paul dit : 

— Ne fais donc pas attention. Tu voisbienqu'elle est soûle. 

11 avait commencé par se faire refuser à son baccalau- 
réat de rhétorique, après quoi on le mit dans une boîte 
à bachot d'où il revint, l'hiver suivant, avec une bronchite 
assez grave. 11 s'était guéri rapidement, parce qu'il avait 
un appétit de bête, mais il était resté tout aussi simple 
avec l'air de suivre le vol des mouches. Son père disait : 
^ Ha ha ha ha ha! Tiens, vois donc celle-là qui t'appelle! » 

Marie-Louise, qui était sortie, entra avec une assiette 
contenant des petits poissons. Ses générosités lui semblaient 
grandes et le vin blanc les agrandissait encore en son cœur. 

— Je vais leur porter une assiettée do poissons. Ça vaut 
mieux que si nous ne pouvions pas les manger. 

Monsieur Edmond savoura la chose et répondit : 

— C'était un brave homme, le père Perdrix! 

Elle cacha l'assiette sous son tablier et partit. Elle dit à 
la mère Perdrix : 

— Tenez donc, voilà une assiettée de poissons. Monsieur 
Edmond a dit: Qu'ils ne craignent rien, on s'occupera d'eux! 



l8 LA HEVL'E BLANCH£ 

Après avoir bu son café et son cognac, Paul sortit de la 
salle à manger. Du déjeuner au dîner, le temps s'étendait 
durant sept heures entières pendant lesquelles il saisissait 
les occasions, prenait les minutes une à une avant de les 
jeter derrière lui. On lui avait défendu la chasse à cause 
des chaud et froid. Il s'amusait avec son domestique, mar- 
, chait dans la maison, se campait au seuil et arrêtait les pas- 
sants, rôdait dans les rues et connaissait tous ceux qui 
aiment le café. Il savait dans quels endroits Ton peut boire, 
s'y asseyait mais ne s y fixait pas, parce qu'autre chose l'en- 
traînait ensuite. Son estomac semblait un roi qui gouverne 
et qui règne et, prenant sa tête, guidait sa vie, puis se 
renouvelait comme une idée, le conduisait dans une maison 
où la table était mise, dans une autre où on lui offrait la 
goutte, dans un café où l*on voudrait lui faire crédit. 

Il fit un tour dans la cour, passa ensuite le nez à la porte, 
il était onze "heures et demie. On apercevait la maison du 
père Perdrix. Il descendit : - . 

— Vieux, vous boirez bien un verre de bière. 

Le père Perdrix accepta, quoiqu'il n'aimât pas la bière. 
Ils (plièrent « Au Petit Salé », s'assirent, et tous deux, séparés 
par la table, contemplaient leur verre. Le père Perdrix lui 
raconta la chose. Paul dit : 

— C'est vrai?... Faut rien craindre, vieux, on s'occupera 
de vous. 

Puis il commanda une autre cannette, la versa dans les 
' verres, but le sien à tous petits coups en attendant midi, et 
il semblait, à chaque fois, absorber une minute. Quand il 
jugea le moment venu, il paya, se leva : 

— Au revoir! Je m'en vais. 
Maintenant, il pouvait aller chez Bousset. 

La table était mise et tous quatre, Pierre Bousset, sa 
femme, Jean et Marguerite, autour d'une galette aux pom- 
mes de terré, mangeaient et mâchaient tout un succès, * 
toute une gloire. La femme disait : 

— Mon Jean! On aurait dit que je m'y attendais. J'avais 
justement fait une galette aux pommes de terre. 

Elle était descendue tout de suite à l'école pour l'ap- 
prendre à Marguerite. Et Marguerite racontait : 



LE PÈRE PERDRIX 19 

— La sœur supérieure est entrée dans la classe. Elle a 
dit : Marguerite Bousset, votre frère est reçu le soixante- 
quinzième à rÉcole Centrale. Moi je suis devenue toute 
blanche. Et la sœur a dit : Cest joli, le garçon d'un char- 
ron ! 

Paul passa devant ia fenêtre. Pierre Bousset dit: 

— Voilà Paul Lartigaud. 

11 était ennuyé qu'on vînt les déranger au moment du 
repas. Par tempérament d'ouvrier économe, il n'aimait pas 
donner et pourtant il n'osait pas ne rien offrir. Paul entrait 
avec son continuel ricanement qui lui donnait de l'assu- 
rance. 

— Hé! hé! hé! Le voilà à table. Il mange de la galette. 
Eh bien! Tu es content! 

Tout le monde dit en même temps : 

— Asseyez-vous donc, monsieur Paul. 

Jean Bousset sentait son bonheur s'accroître par la pré- 
sence de quelqu'un qui le contemplait et, pensant à la 
veille, où il n'était pas encore « élève à TÉcole Centrale », 
triomphait du temps et des hommes 

Pierre Bousset dit : 

— Vous mangerez bien un morceau de galette, Monsieur 
Paul ? 

Et Paul secouait la tête, avec son ricanement : 

— J'espère que vous allez arroser ça. 

C'était une galette aux pommes de terre, chaude et dorée, 
dont la croûte était tendre, parce qu'ils n'avaient plus beau- 
coup de dents et dont la miette, pleine de beurre, fondait 
dans la bouche et y ruisselait. Après cela l'on boit un bon 
coup pour se mettre le cœur en place, puis l'on mange en- 
core, pour se rassasier. 

Pierre Bousset recevait la récompense de ses sacrifices 
et pensait : Ce sont les bourgeois qui doivent être en 
colère ! 

Et sa femme -disait : 

— N'est-ce pas que c'est joli, monsieur Paul? Dame! il 
n'y en a pas un autre dans le pays. 

Pierre Bousset, le charron, était un homme de un mètre 
soixante-cinq centimètres, que le travail du charronnage 
avait rendu carré, rond, solide, mais que ses cinquante- 



20 LA REVUE BLANCHE 

deux ans courbaient un peu, comme un poids courbe une 
branche. Fils d'une femme qui devint veuve, il vécut une 
première enfance : à Técole où il n'apprit rien parce les 
pauvres ont des choses qui les occupent, dans les enterre- 
ments riches où Ton fait Taumône , dans les distributions 
du bureau de bienfaisance et parmi les rues, comme les 
gueux qui n'ont qu'une chambre et cherchent dans les 
caniveaux des sous et du pain. Une fois, un épicier aisé 
renvoya faire une commission, à trois kilomètres, au do- 
maine de la Grand'Font et, quand il revint, lui dit : Je te 
remercie bien, mon petit. L'enfant pensait à ce qu'il avait 
usé de ses sabots. Une autre fois, un oncle s'étant arrêté 
chez elle, la mère envoya Pierre chercher une bouteille de 
vin. L'aubergiste dit à sa femme : Ça boit du vin, ça! Lors- 
qu'il passait dans les rues de la petite ville, mal vêtu, re- 
gardant en Taîr, les habitants disaient : C'est le plus mau- 
vais des gars ! Il aima sa mère avec une sorte de rage et se 
répétait à lui-même : Nom de Dieu ! quand je serai grand... 
Il entra en apprentissage chez un oncle qui était charron et 
qui voulut bien le prendre sans le faire payer. Pour qu'il 
ne mangeât pas trop, et connaissant le pauvre et sa honte, 
au moment des repas la tante enfermait le pain dans la 
huche et là-dessus restait assise. Parfois il faisait des com- 
missions, on lui donnait des sous, et il les nouait dans un 
coin de son mouchoir. Tous les mois, un dimanche, îl 
allait voir sa mère, parcourait quatre lieues à pied et lui 
apportait ses économies. Il y eut des mois où il apporta 
jusqu'à trente sous. Enfin, son apprentissage étant terminé, 
il travailla dans les petites villes des alentours où, avec 
ses camarades, il pariait à qui travaillerait le plus. Les pre- 
miers temps, on l'emmenait à Tauberge, le dimanche, et 
on le faisait payer parce que, étant économe, il devait 
avoir de l'argent. Il protesta quelques bonnes fois, alors on 
ne Tinvita plus et on lui disait : « Toi, nous ne t'emmenons 
pas. Tu es un chien, ça c'est connu. > Il apprit que le 
monde est dur comme du fer, qu'il attaque nos destinées à 
coups de poing et qu'il faut parfois plier 1er épaules pour 
ne pas être cassé. Il se renferma dans ses idées, vécut pour 
lui-même et surveilla sa bourse. A trente et un ans, il se 
maria avec une femme économe et travailleuse, s'établit à 



LE PÈRE PERDRIX ai 

son compte et, parce qu'il était un des meilleurs ouvriers 
du pays, consciencieux et rapide, on vint à lui comme à 
une administration régulière. Il eut deux enfants, Jean et 
Marguerite, à quatre ans de distance, ce qui lui donnait 
plus de plaisir encore que lorsqu'il allait porter de l'argent 
au notaire. En vingt ans, il amassa quarante mille francs. 
Jean, qui était toujours le premier à Técole, put avoir une 
subvention départementale qui lui permit d'étudier au lycée, 
y occupa la première place encore, et lorsqu'il se présenta 
à l'École Centrale, fut classé le soixante-quinzième, ce qui 
fit pousser des : ah! Jamais il n'avait échoué à aucun 
examen. 

Et Paul s'attabla sans plus de cérémonie. Marguerite 
aussi mangeait, et son petit menton rond, sérieux et se 
remuant, semblait une personne qui réfléchit en marchant. 
Paul la regarda et dit : 

— Tu l'aimes, la galette! 

Elle avait quatorze ans et ne se cachait de rien. Elle ré- 
pondit : 

— Ma foi, oui, je l'aime bien. 

Ils avaient été à une noce ensemble. 11 était son premier 
garçon de noce, elle était sa première fille de noce. C'est 
une chose qui vous réunit et qui mêle à vos sentiments 
naturels un peu plus que de l'amitié. 11 avait pris l'habi- 
tude de lui offrir toutes sortes de petites choses, comme 
des bonbons, et elle avait pris l'habitude de les attendre. 
D'ailleurs, Paul traînait toujours quelque friandise dans sa 
poche, pour s'occuper. 11 dit : 

— Et les pastilles de menthe, est-ce que tu les aimes? 
Elle répondit : 

— Bien, sûr! Est-ce que tu en as dans ta poche? 
Il les sortit en disant : 

— Ah! tu la connais dans les coins! 

Pendant ce temps, Pierre Bousset versait à boire. Il eût 
voulu rendre tout le monde heureux. C'était un de ces 
hommes qui se sont toujours privés et pour qui le bonheur 
consiste à ne se pas priver. Il disait à son fils : 

— Tu ne bois pas. Bois donc, petit bêta! 

Puis arriva le moment du café et Pierre Bousset voulut 
encore payer la goutte. Quand tout fut fini, Paul désirait 



22 LA REVUE BLANCHE 

emmener Jean. Mais le père pensait : « II. a pris tout ce 
qu'il lui faut. C'est inutile qu'il FÔdaille toute la soirée 
dans les cafés. Cest comme ça qu'on s'abîme la santé et 
qu'on fait de mauvais estomacs. » Il dit : 

— Non, monsieur Paul. Il doit partir pour Paris dans 
huit jours et j'ai besoin de lui parler. Et puis il faut que le 
tailleur vienne prendre la mesure de ses habits et que sa 
mère lui prépare son trousseau. Il descendra voir votre 
jpère dans la soirée. 

Paul se leva : 

— Au revoir! Je m'en vais. 

Un peu après Marguerite descendit à l'école. Elle n'eût 
pasvoulu descendre en même temps que Paul ; il se tenait 
trop mal! Alors, le père, la mère et Jean, autour de la table 
formaient un conseil. Le père disait : 

— Dame! mon petit, je suis content. On peut le dire, que 
je suis content. Tu sais que j'ai fait bien des sacrifices. Jus- 
qu'ici je n'ai pas eu à me plaindre. Il y a bien" eu une fois 
où le proviseur rnettait : « Une certaine tendance à se mettre 
en lutte contre la discipline », mais j'ai pris celia pour des 
bêtises de jeune homme. A présent, il ne faut plus te 
conduire comme un petit garçon. Et puis tu vois ce que 
nous faisons pour toi. Dame! la pauvre Marguerite sera 
toujours dupée. Oh! elle n'en est pas jalouse. Elle a eu 
bien du plaisir à voir comme tu avais réussi. Ce n'est pas 
dans toutes les familles que les frères et les sœurs s'enten- 
dent comme ça. Enfin nous la récompenserons avec sa dot, 
quand elle se mariera. 

Tu vas partir à Paris. Nous avons demandé une bourse, 
je pense que nous l'obtiendrons. 11 faut toujours bien te 
conduire, parce que la conduite c'est le principal. On en 
voit, dans nos pays, qui ont de petits métiers et qui, à 
force de conduite, arrivent à mettre quelque chose de côté. 
C'est en petit comme en grand. Regarde ton oncle Perdrix. 
On ne peut pas dire que ce soit un mauvais homme, ni un 
débauché. Mais, dame! il aimait à boire et puis toujours la 
pipe au bec. Je ne parle pas de la mère Perdrix qui est 
au contraire une femme d'ordre. Il avait un métier de ma- 
réchal. Dame! ce n'est pas embrouillant: c'est un des pre- 
miers métiers de nos pays. S'il s'était ménagé, ça se trou- 



rJC PÈRE PEBDRIX '^3 

verait aujourd'hui, au lieu qu'il n'est plus bon qu'à mettre 
au bureau de charité. 

Conduis-toi toujours bien. Le jour, tu seras à l'école, je 
n'ai rien à dire. Tous les soirs rentre dans ta chambre et 
travaille. Tu sais mieux que moi ce qu'il y a à faire. Méfie- 
toi de toutes ces femmes. Des fois on en rencontre dans la 
me et ce n'est bon qu'à vous conduire dans des guet-apens* 
Ou bien encore on attrape de mauvaises maladies, et une 
fois qu'on a ça dans le sang il faut bien qu'on le garde. Tu 
es déjà d'un petit tempérament. 

Je ne te dis pas non plus de n'avoir pas d'amis, mais 
il n'en faut pas trop. Tu en as eu au lycée, nous les avons 
reçus pendant les vacances, nous leur avons fait des poli- 
tesses. Ça n'avait pas l'air d'être des mauvais garçons. Mais 
tu as vu ça bien des fois avec nous; les amis ça n'est bon 
qu'à vous emprunter de l'argent, et souvent on est obligé 
de le perdre. Je t'enverrai cent vingt francs tous les mois. 
Tu n'as pas à' te plaindre : ça fait quatre francs par jour. 
Ménage-toi bien et surtout n'emprunte jamais rien à per- 
sonne. Une fois qu'on s'est mis dans les dettes, on ne sait 
plus comment en sortir. Et puis on devient pied-plat, il 
faut toujours emprunter à droite ou à gauche. J'aime mieux 
encore, si ça te faisait faute, que tu me demandes. Mais 
réfléchis bien.- Moi, mon petit, tu as vu comme je m'étais 
donné de la peine pour ramasser quelque chose. Je gagne 
ma vie en travaillant, 

Obéis toujours bien à tes maitres. C'est à celui qui est 
votre maître qu'il faut être soumis. Des fois il y en a des 
brutes qui vous prennent en grippe. On ne leur répond 
pas. Toujours être poli. A la fin ils reviennent et ils se 
disent : « Tout de même, voilà un petit qui ne dit jamais 
rien. J'ai peut-être eu tort de le brusquer. » Des fois c'est de 
ces hommes-là qu'on se fait des amis, parce qu'ils ne sont 
pas tous mauvais au fond. Et puis ils peuvent vous être 
utiles. Ne te fâche jamais. Fais comme les Auvergnats. Tu 
en as vu par ici quand ils viennent vendre de l'étoffe. On 
leur dit : « Fous-moi le camp, espèce de filou, voleur! :^ 
Ils s'en vont sans rien dire. Et puis quand ils ont fait le tour 
de la ville, ils reviennent et vous disent : « Mais enfin. 
Monsieur » On les écoute, et des fois ils arrivent à 



îi4 LA REVUE BLANCHE 

VOUS entortiller et vous vendre quand même ce que vous 
n'auriez pas voulu acheter. On ne se fâche jamais, c'est 
toujours plus prudent, et puis à quoi que ça sert la fierté 
mal placée? ** 

Enfin, mon petit, fais toujours pour le mieux. Jusqu'ici 
je n'ai pas eu à me plaindre. N'écoute pas ceux qui te 
donnent des conseils, on se laisse entraîner. 11 y en a trop 
ici qui seraient contents si tu tournais mal. Ah! malheu- 
reux du Bon Dieu, si tu faisais des bêtises, il y en a qui 
seraient plus contents que si on leur donnait vingt francs!. 
Il y en a assez qui bisquent de te voir arriver! Je l'ai tou- 
jours dit : « On se plaint que ce soient les enfants des. 
bourgeois qui aient toutes les places, et quand on voit 
l'enfant d'un ouvrier qui a envie de bien faire, on fait tout 
ce qu'on peut pour l'empêcher. » Dame! en vois-tu un- 
autre dans le pays qui fasse pour ses enfants ce que j'ai 
fait pour toi? Je les entends faire, le samedi chez le coiffeur,, 
tous ces beaux messieurs : « Nos enfants, qu'ils fassent 
comme nous, qu'ils travaillent! » Eux, ils ne se privent de 
rien, ils vont à Paris voir l'Exposition. Dame! ce n'est pas 
un billet de cent francs par tête qui suffit! 

Enfin, mon petit, tout ce que je te dis, c'est pour ton bien* 
Tout ça, tu le trouveras plus tard. Voilà qu'il est une 
heure et demie, il faut que j'aille travailler. 

(A suivre,) Charles-Louis Philippe 



Le Péril imaginaire 



C*est un fait : le peuple le plus spirituel de la terre est atteint d'une 
maladie terrible; il cesse de se multiplier avecla prolificité écrasante de 
ses voisins, et si sa population ne diminue pas encore, il arrive bon der- 
nier sur les statistiques européennes. Les enfants ne naissent plus qu'à 
regret dans ce beau pays de France, et le regard avisé des sociologues 
envisage avec terreur les brumes de l'avenir ; on proclame le désastre 
imminent. Les démographes ont donne leur consultation en hochant la 
tète au chevet du malade ; les empiriques de toutes sortes ont préconisé 
les onguents les plus bizarres, et les bonnes femmes à qui le suffrage 
universel confère une haute compétence en ces matières ont daigné 
conseiller l'infaillibilité de leurs remèdes. 

Pourtant rien n'y fait : la maladie suit son cours. L'opinion publique 
est désolée ; elle applaudit les honorables orateurs, elle reste haletante 
devant l'espoir du remède qui guérira; mais le taux des naissances con- 
tinue de descendre d'un mouvement calme et sûr, Un peuple enfant 
ne manquerait pas de conclure à la malédiction divine. — Mais nous 
n'ignorons pas qu'il intervient ici une volonté autre 'que la divine — la 
nôtre. 

Or si la majeure partie de la population agit il est vraisemblable 
qu'elle a d'excellentes raisons pour cela. 

Cependant, déplorant cette pénurie et applaudissant les dithyrambes 
comminatoires de nos empiriques, elle affirme une pensée exactement 
inverse de sa conduite. Elle professa une foi qu'elle refuse de pratiquer, 
tels ces croyants douteux qui dans, le fond de leur cœur ont tué leur 
religion, mais qui n'osent pas l'avouer parce qu'ils sont étourdis et 
ahuris parla faconde des camelots du temple, et d'ailleurs encore pro- 
fondément imprégnés des poisons qu'ils absorbèrent avec le lait de leur 
nourrice. 

La conduite d'un homme est le gage le plus sûr et le seul irréfutable 
de ses convictions ; les supercheries de la statistique et la rhétorique de 
ses adeptes ne remportent qu'un triomphe verbal, et il suffirait sans 
doute d'interroger la conscience des faits, pour répondre victorieuse- 
ment à ces énergumênes. 

La complainte de la dépopulation comprend deux tlièmes principaux, 
sur chacun desquels chaque aède insiste plus ou moins, suivant sa men- 
talité propre : la nationalité et l'humanité. 

Les virtuoses de la nationalité admettent pour démontré que le 
devoir de toute nation, c'est de prospérer le pdus possible numérique- 
ment d'une façon absolue. En outre cette augmentation doit être tenue 
pour suffisante, seulement lorsquelle est au moins proportionnelle à 
celle des nations voisines. Toutes les autres considérations doivent être 
éliminées : on n'a en vue que le nombre, le nombre brutal. 



n6 LA REVUE BLANCHE 

Le raisonnement est aussi simple que lumineux : 

En. 1800, nous comptions 33 naissances par i.ooo habitants 
En 1890, . — 23 — i.ooo '— 

En 1896, — 22,4 — i.ooo — 

Le calcul fournit des arguments d'une brutalité plus significative. 

En 1700, la population française était 38 0/0 de la pop. européenne. 
En 1789, — — — 27 — — • 

En 181 5, — — — 20 — — 

En 1880, • — — — i3 — — 

En 1890, — — — 10 — — 

Ceci est plus grave. L'importance de ce pays tend vers zéro avec une 
vitesse uniformément accélérée. N'est-il pas évident jusqu'à l'excès que 
d'ici seulement deux siècles la nationalité française sera devenue un 
simple vestige historique, comme une curiosité de musée anthropolo- 
gique? 

Cette prophétie devrait convaincre les Français et nul d'entre eux ne 
devrait s'endormir sans avoir fait au moins un enfant pour l'engrosse- 
ment des prochaines statistiques. Mais ce mode de raisonnement, ana- 
logue à celui des mathématiciens qui extrapolent une courbe, est ici 
complètement déplacé. La science de la population est encore trop 
balbutiante pour que son verbiage soit pris en considération. Il y a à 
peine un siècle que les chiffres de la démographie sont relevés avec 
quelque soin. Nous ressemblons quelque peu à l'hypocondriaque qui 
vient de se découvrir une saillie osseuse — parfaitement normale d*ail- 
leurs' — et qui croit sa dernière heure venue. La vérité est que, dans 
l'espèce, nous n'avons pas. le droit d'extrapoler. Si Ton eût appliqué 
le même raisonnement à la fin du xviii« siècle, la Prusse devait être 
absorbée à bref délai par la France. Nous n'avons pas le droit d'extra- 
poler. 

C'est une gymnastique assez puérile. Ainsi un statisticien, M. Legoyt 
(Journal de Statistigue^ i867), établit une escarpolette selon laquelle 
le doublement de la population française s'annonçait comme devant 
exiger : 

Dans la période de 1801-1806 un laps de 76 ans. 
1806-I821 — 224 ans. 

i82i-i83i — ICI ans. 

i83r-i836 — 112 ans. 

La statistique subit des vicissitudes tout humaines. Les bribes de 
généralisation que nous avons pu tirer jusqu'ici de la science démogra- 
phique n'ont pas force de loi. L'heure ne sonnera peut-être pas de 
si tôt où cette science pourra affirmer des prévisions loitaines, et donner 
au législateur des conseils autres qu'immédiats et timides. Baromètre de 
la vitalité des peuples, la démographie renseigne sur leur état présent, 



LE PÉRIL, IMAGINAIRE 27 

A la vérité, depMÎs le commencement du siècle, moment où Ton com- 
mence à s'occuper sérieusement de la statistique des mouvements de 
population, jusqu'à nos jours, malgré d'éphémères oscillations où se 
reflètent les accidents économiques et sociaux, le ralentissement dans 
l'augmentation de la natalité est un fait constant et progressif, mais 
reconnaître cette diminution comme une minoration réelle, ainsi qu'on le 
fait la plupart du temps, ^'est admettre que le premier chiffre trouvé — 
celui du commencement du siècle — est un repère normal : de quel 
droit lui reconnaîtrait-on cette qualité? L'absence de documents offi- 
ciels empêche malheureusement de s'aventurer plus haut avec une 
certitude suffisante, mais les chiffres publiés par Moheau en 1778 
{Recherches sur la population française] ne sont pas sans intérêt à ce 
point de vue. 

Cet auteur attribue à la France de 1778 une population de 2:^.663. 000 
habitants, pour une superficie de 629.808 kilomètres carrés ; soit par 
kilomètre carré 43 habitants. Or, en 1799, pour une même superficie, 
on compte 28.297.000 habitants, soit par kilomètre carré 5o habitants. 

Tandis que de 1801 à 1870, pendant ce siècle où la natalité n'aurait 
cessé de décroître, la densité de population a passé de 5o à 70 habitants 
par kilomètre carré. 

Ce ne serait, donc pas sur le mouvement antérieur de là natalité qu'au- 
raient pu se fonder les récriminations dont cette question a été le pré- 
texte. 

A dire vrai, la complainte n'est pas précisément nouvelle, il est pro- 
bable que la question est à l'ordre du jour depuis qu'il y a des hommes 
sur la terre. Nous sommes peu renseignés sur les décrets de Nabucho- 
donosor à ce sujet ; mais nous savons que César s'en occupa ; la loi du 
consul Papius Popœus mettait un impôt sur les célibataires ; une autre 
loi exemptait d'impôts les citoyens romains rfyant trois enfants. Auguste 
et Trajan prirent des mesures dans cet esprit. Athènes et Sparte con- 
nurent la même préoccupation. Un édit de Louis XIV (nov. 1666) 
offre une exemption de charges publiques à ceux qui se marieraient 
avant 20 ans ou qui auraient lo enfants légitimes. Napoléon promet à 
toute famille qui aurait 7 enfants mâles d'en prendre un à sa charge. 

Mais une occasion plus sérieuse justifiait les alarmistes du siècle 
actuel. C est dans les statistiques des pays voisins que l'on prit un élé- 
ment de comparaison et, dans ces conditions, il devint évident que la 
France se singularisait parmi toutes les autres nations par la faiblesse 
croissante du taux de sa natalité. Les calculs de Sundbarg attribuent 
d*ane façon globale aux nations de l'Europe occidentale une moyenne 
de naissances par i.ooo habitants : 



i8/»6-r>o de 34,5 

1866-70 35,8 

1876-80 36,3 

1886-90 3/,, 5 



28 LA REVUE BLANCHE 

pendant que la France subissait les chiffres suivants : 

i8/|i-5o de 27,4 

1861-70 2G,3 

1871-80 a5,/| 

1881-90 îit3,8. 

A la vérité, les chiffres globaux sont d'une généralité excessive comme 
la vérité qu'ils traduisent. On oublie surtout de remarquer que dans la 
plupart des pays, si la natalité est plus élevée, le tribut à la mort est 
aussi plus fort, ce qui a bien son importance. De très bonne foi, les 
annalistes pouvaient se lamenter au point de vue patriotique d'un pareil 
état de choses. Môme en 1879, Lagneau, constatant en France que la 
diminution ne s'enrayait pas, se laissait aller à de fâcheuses extrapola- 
tions sous couleur de prophéties sinistres : 

Or, écrit-il, si la Russie, la Prusse et l'Angleterre continuent à présenter 
comme antérieurement un accroissement annuel de 139 à 126 sur 10.000 
habitants et une période de doublement de 50 à 55 ans, dans 55 années, 
dans un peu plus d'un demi-siècle, alors que les nations anglaise et prus- 
sienne, devenues deux fois plus nombreuses, pourront lever des armées deux 
fois plus considérables, la nation française ne s'étant guère accrue que d'un 
tiers, quelque généralisé que soit le service militaire, on ne pourra lever une 
armée que d'un tiers supérieure à ce qu'elle peut être actuellement. 

Un point surtout exerçait la sagacité des commentateurs, c'était de 
savoir pourquoi seule la France présentait cet affligeant phénomène. 

Or, il est vraisemblable qu'étant aux avant-postes de la civilisation, 
la France en subissait première que les autres nations et en subit 
encore l'une des conditions. Dès 1870, on peut voir se dessiner un mou- 
vement analogue chez certaines puissances occidentales. Ceci apparaît 
discrètement dans les chiffres de Levasseur : 

1865-69 1892-96 

France 25,9 22,4 

Angleterre (etGalles). . . 35,3 3o,2 

Kcosse 35,1 3», 6 

Irlande aG,.'i 23, i 

Belgique 3 1,8 28,4 

Il en est de même pour la Suisse, le Wurtemberg et lu Suède. Il est 
certain d'autre part, conclut Levasseur en guise de consolation, que la 
multiplicité des naissances n'est pas nécessairement une preuve de pros- 
périté, au contraire. 

Plus récemment, les Bulletins de la Société d* Anthropologie de Paris 
publient une communication de M. E. Macquart sur les travaux de 
M. Ilolt Scholing 11 est intéressant de remarquer que, sauf en ce 
qui concerne l'Autriche et l'Italie, l'abaissement du taux de la natalité a 
été constant depuis 1 87/1-78, c'est-à-dire depuis un quart de siècle, 
pour les grands pays de l'Europe occidentale. D'après ce travail, le 



LE PERIL IMAGINAIRE 29 

nombre des naissances pour lo.ouo habitants, de 1874 à 1898, a di- 
minué 

pour la France de 35 

rAIlemagiie 40 

l'Autriche ai 

r Italie -Il 

le Royaume-Uni 02 

r Angle terre seule 61 

Ceci tend à nous démontrer que les peuples ne se multiplient pas 
selon une progression illimitée. Quelles que soient les causes secondes 
qui jouent le rôle de frein, cette frénation est très certaine, puisque 
voici que nous la constatons chez des peuples entre tous civilisés. 

La diminution de la natalité, tant qu'elle n'aboutit pas à une dimi- 
nution absolue, ne doit pas être tenue pour un signe d'infériorité, lorsque, 
ce qui est le cas, elle coïncide avec une diminution de la mortalité géné- 
rale. A mesure que la civilisation est plus poussée, la maturité 
de rhomme apparaît à un âge plus avancé. Plus intellectuel, Thomme 
ne devient utile à la société que plus tard ; à des conditions nouvelles 
d'existence caractérisées par le machinisme et l'obligation de plus en 
plus grande pour Thomme de mettre en jeu ses facultés cérébrales cor- 
respondent vraisemblablement des conditions nouvelles dans les mou- 
vements de la population. 

Certes la France avait, au point de vue de la diminution des nais- 
sances, une avance considérable sur les aiîtres nations ; elle Ta con- 
servée; mais il n'est pas sûr qu'elle la doive garder. 

La France a seulement précédé les autres pays dans ce mouvement de 
diminution. Ce fait que l'Europe orientale conserve un taux de natalité 
considérable, et diverses autres considérations, convient Tauteur à con- 
clure « que la diminution du taux de la natalité a pour cause principale 
la civilisation ». 

Ce n'est pas la première fois que la civilisation est mise en cause dans 
ce débat. Boudin, Gratiolet, de Quatrefages signalèrent jadis l'extinc- 
tion rapide des familles parisiennes. C'est un fait de connaissance 
banale. Dans une étude de statistique anthropologique sur la population 
parisienne, Lagneau en 1869 insiste sur les mêmes faits. Paris assume 
la plus grande responsabilité dans cette défection. Je cite la conclusion 
du travail de ce spécialiste : 

De cette étude statistique sur la population parisienne, il semble ressortir 
que si les grandes agglomérations humaines sont favorables au développe- 
ment scientifique, artistique, commercial et industriel d'une nation, elles 
lui sont au contraire extrêmement préjudiciables sous le rapport anthro- 
pologique. 

Si de plus, nous admettons, avec Bertillon le père, que la diminution 
progressive de la mortalité générale depuis le commencement du siècle 
est encore un des traits les plus constants de la nation française, nous 



3o LA REVUE BLANCHE 

avons une idée plus nette de ce mouvement de population : miin^ a'en^ 
fiints, plus de {vieillards. Voilà la situation. 

Lorsque la société d'économie politique (5 janvier 1897) discute la 
question du chômage inévitable, un économiste, M. Limousin croii 
devoir prononcer ces paroles : « La France a en trop cinq ou six millions 
de travailleurs ». C'est le résumé de la question économique. Lors- 
qu'on n'examine que ce seul point, la possibilité de bien-être, la facilité 
d'existence des classes ouvrières, c'est-à-dire de la plus grande partie 
de la population, on arrive à cette conclusion que, pour réaliser les 
améliorations désirables, il serait actuellement nécessaire de voir dimi- 
nuer le nombre des concurrents de la lutte vitale. 

Cette constatation est extrêmement précieuse, en ce que le manque 
de travailleurs ne saurait dès lors être invoqué par les fervents de la 
repopulation. Même, la question économique étant, entre toutes, vitale 
pour un pays, il semblerait que ce seul argument eût dû tout d'abord 
diminuer leur enthousiasme. 

Mais pas du tout : on fait volontiers abstraction de ces circonstances. 
En réponse à la déclaration de l'économiste Limousin, d'autres écono- 
mistes font surgir, multiples, les projets de loi pour engager les 
citoyens à procréer plus activement de la chair à souffrance. Il n'est 
remède si héroïque qui ne soit proposé avec sérieux. Aux beaux jours 
du malthusianisme quelqu'un préconisa l'infîbulation réglementaire 
pour tous les pauvres, au nom de l'humanité; au nom de l'humanité 
et de la nationalité, nou sue reculerions aujourd'hui devant aucun moyen 
pour obtenir le puUullement. 

Tous sont unanimes àdéplorer cette calamité. Quelques-uns pensent 
qu'aucune espèce de règlement si ingénieux qu'il soit, n'y saurait pallier; 
les autres divergent sur le choix des moyens. Mais ils tiennent pour 
indiscutable qu'il y ait calamité. 

La nécessité d'augmenter la population est un axiome de sens moral 
que personne ne se permet de contester, sinon les inavouables, les hon- 
teux malthusiens.. Dans quelles limites? Les défenseurs de la nationalité 
répondent : parallèlement à l'augmentation des peuples voisins. Voilà 
qui est peu précis. Il paraît en effet difficile de parler d'une prolification 
normale ou raisonnable. Sera-ce celles des émigrés canadiens, des 
modernes Chinois plutôt que la nôtre ? 

En vérité, si les auteurs s'appesantissent si peu sur ce sujet et ne 
Tabordent que par surcroit, c'est que les arguments mêmes qui les 
poussent à prêcher la repopulation, en dehors de leur multiplicité qui 
en impose, n'ont au fond qu'une consistance assez fragile. — Mais il 
leur paraît impossible qu'on puisse discuter leur axiome à Theure 
actuelle. Malthus est mort; madame Besant se repent; seul, Paul Robin 
parle encore. 

Les raisons invoquées sont, nous Pavons vu, de deux ordres : la natio- 
nalité et l'humanité. 

En premier lieu, nul ne doute que le point de vue national, si impor- 
tant qu'il soit, ne doive être considéré comme tout à fait secondaire 



LE PÉRIL IHAGINAUIE 3l 

rdatirement à la question humanité. II n'est si farouche nationaliste qui 
consente à immoler tous les nationaux à la nationalité devenue un pur 
fantôme. 

Examinons d'abord les arguments tirés de Tintérêt national : la ques- 
tion si connue du chômage obligatoire inévitable, dans notre société 
en proie au machinisme, dispense raisonnablement d'insister sur ce 
point. Nous venons de voir avec M. Limousin, ce qu'il faut en penser. 
Rappelons-nous que nous subissons ime augmentation moindre de popu- 
lation. Nous l'appelons abusivement dépopulation. En réalité, il n'y a 
pas dépopulation : la population continue à augmenter^ en de moin- 
dres proportions, voilà tout. Nous ne manquons pas de bras. 

Qu'importe? répond Pierre Mille (1), une nation a le devoir d'accroître sa 
population et de la jeter sur les parties de la terre désertes ou habitées par 
des rares inférieures, de façon à faire monter le niveau moral de l'humanité. 

Ces émigrants vivront mieux ; la. loi est qu'ils réussissent. Il n'en faut 
pour preuve que l'extraordinaire fortune économique des colonies anglaises 
de TAmérique, de l'Australie et de l'Afrique du Sud. 

Voilà une solution tout à fait limpide ! J'admets qu'on facilite l'émi- 
gration au surcroit de la population : découvrira-t-on pour eux de 
nouvelles Amériques? Les anthropologistes qui ont étudié l'acclimate- 
ment tombent d'accord que l'acclimaté ne subsiste qu'à la condition 
de chevaucher strictement sa ligne isotherme. 

Dans les migrations rapides, le succès, dit Bertillon, sera d'autant 
plus compromis que l'omigralion s'éloignera davantage de cette ligne 
(bandé isotherme) pour se porter vers le sud. Et il ajoute : le cosmopo- 
litisme de chaque type humain est une hypothèse que les faits ne con- 
firment pas. 

Lenvoi dans certaines colonies de la surpopulation des inétropoles 
ne constitue maintes fois qu'une forme déguisée de l'infanticide, voilà 
ce qui est la vérité brutale. 

A côté de la Nouvelle- Ecosse, du Canada et des Etats-Unis du Nord, 
où racclimatement réussit jusqu'à la saturation, les Antilles opposè- 
rent toujours un climat hostile aux Anglais et aux Français. Seuls les 
Espagnols y ont conquis droit de cité. 

La population blanche de la Martinique prend possession de Tile en 
i635, s'accroît par immigration jusqu'en ijAo, où elle s'élève à iS.ooo 
blancs et J9.000 hommes de couleur. Pais, lorsque la guerre des colo- 
nies, sous Louis XV, arrête l'immigration, la population blanche dé- 
croit : 

En 1769. 12.069 habitants. 

1778 12.000 — 

1848^ 9.500 — . 

Le maire de la Martinique, M. Rufz, s'écrie en 1849 • 

Nous ne sommes pas lO.OOOblancs; le quart des terres est à peine en cul- 



(1^ Pierre Mille : Lt Néo-malthiusianisme en Angleterre (Revue des Deux Mondes, 1891.> 



3a LA REVUE BLANCHE 

ture, les colons ont presque à discrétion la farine de manioc, du poisson 
frais; le porc, la volaille, les bestiaux s'élëvent presque sans soins. Et cette 
population diminue ! 

Pour les liauts plateaux de TAmérique centrale et méridionale, Jour- 
danet affirme que la descendance européenne va en déclinant sur les 
altitudes qui dépassent 2.000 mètres. 

Quant à TÉgypte et à Tisthme de Suez, rhistoire de tous les siècles 
est là pour prouver qu'aucun Européen n'y fait souche. 

Pour TAlgérie, l'analyse des statistiques des années 1853, 54, 55, 56, 
les seules où Ton connaisse le détail des nationalités, démontre que 
seuls les Espagnols et les Maltais y prospèrent. Les cimetières, s'écriait 
jadis le général Duvivier, sont les seules colonies toujours croissantes 
de l'Algérie. 

Passons sur le Sénégal. Le Cap est favorable aux Européens, TOcéa- 
nie semble l'être. 

Enfin, il est de fait que la race européenne ne fait pas souche dans 
rinde. « Les mieux doués qui ont résisté aux premiers assauts, y vieil- 
lissent vite, y meurent dans une décrépitude prématurée et leur des- 
cendance alanguie s'évanouit ». (Bertillon). 

Il y a donc quelque déloyauté à affirmer aux pauvres gens l'existence 
de fabuleux pays de Cocagne où ils pourront vivre en travaillant. La 
terre est grande, mais la plasticitJ de l'organisme est limitée. 

En outre, lorsqu'on nous dit que les colons sont des clients naturels, 
nous ne sommes pas obligés de tenir cette vérité pour indiscutable : 
le commerce est de par sa nature international ; il ne reconnaît pas 
d'autre patrie que l'intérêt propre du commerçant. 

Le seul argument de résistance des aèdes de la nationalité, est celui 
de la guerre. 

C'est la corde sensible, l'objection décisive, irréfutable, vitale. 

L'Allemand guette la frontière ; il faut des combattants en nombre 
massif pour opposer à ses masses une résistance valable; ne nous 
parlez d'aucune espèce déconsidération si, en premier lieu, nous n'avons 
pas pour nous le nombre. 

Cette importance prédominante accordée au nombre, bien qu'elle 
paraisse une vérité d'ordre élémentaire, de simple bon sens, est ime 
nouveauté toute récente dans l'art militaire à propos de laquelle les 
spécialistes compétents sont loin d'être d'accord. 

Un écrivain militaire, Derrécagaix, déclare dans Stratégie et Tactique : 

Dans la pratique, être le plus fort ne signifie pas avoir la supériorité nu- 
mérique, témoin la deuxième période de la guerre de 1870, dans laquelle 
nous avions pour nous le nombre, sans l'éducation militaire qui crée la disci- 
pline, et dans laquelle nous fûmes vaincus. 

Le général Bernard, dans un travail inédit sur la question déclare : 

Chercher exclusivement dans le nombre la clef de la victoire, c'est fermer 
les yeux devant l'histoire comme devant les principes et les moyens de la 
stratégie et dé la tactique modernes. 



tE PÉRIL IMAGINAIRE 33 

Le nombre n'a toujours été que le cri d^alârme des nations faibles qui ont 
-cru suppléer ainsi à la pénurie d'hommes de guerre sachant manier une 
armée comme un artiste qui a le génie de son art... Tout à la guerre dépend 
du choc, du combat. Or, pour le combat, rien d'embarrassant, de moins glo- 
rieux, de moins digne de génie que la pléthore numérique : avec ce boulet 
aux pieds, une masse d'hommes à nourrir, à administrer, à faire marcher, à 
ébranler même pour les mettre en mouvement, rien d'instantané, rien qui 
puisse assurer Texécution d'une idée habilement conçue n'est possible... 

La vérité historique, c'est que toutes les grandes^ opérations militai- 
res ont été accomplies par de petites armées. (Général Lewal, Institua» 
iions militaires . ) 

Avec 3 4.000 hommes, Alexandre conquiert l'Asie mineure, la Perse, 
rinde, contre des ennemis forts de Soo.ooo hommes, dont la résistance 
est attestée par les batailles du Granique, d'Issus, d'Arbelles. 

Avec So.ooo, Annibal assujettit l'Espagne, franchit le Rhône, les 
Alpes, détruit trois armées romaines par les batailles du Tessin, de la 
Trébie, de Trasimène etde Cannes. Ici, So.ooo Carthaginois battent 
80.000 Romains. 

César n'a jamais eu sous ses ordres, en Gaule, plus de 90.000 hom- 
mes. A Pharsale, César, à la tête de /»3.ooo homnies, bat Pompée qui 
en a 90.000. 

A Bouvines, 60.000 Français rencontrent i5o.ooo coalisés. Anglais, 
Flamands et Allemands. 

A Crécy, 3o.ooo Anglais défont 70.000 Français. 

A Poitiers, la.ooo Anglais défont 5o.ooo Français. 

A Azincourt, 3o.ooo Anglais défont 100.000 Français. 

Dans les temps modernes, même contraste. C'est avec une armée de 
a3.ooo hommes que Condé gagne la bataille de Rocroy sur la meilleure 
infanterie de l'Europe; avec une faible armée encore qu'il achève sa 
destruction à Lens. En même temps, Turenne, à la tête de 35. 000 hom- 
mes, envahit l'Allemagne. Les petites armées variant de aS.ooo à 35. 000 
hommes, victorieuses de forces doubles à Sinzheim, Entzheim, Turck- 
heim, Séneffe, rendent définitive la conquête de la Flandre et de la 
Franche-Comté; ce sont les petites armées qui ont fait la France de 
Louis XIV. (Général Bernard.) 

Un siècle plus tard, Frédéric le Grand étonnait l'Europe par la série 
de ses victoires obtenues avec des armées qui ne dépassaient pas 
5o.ooo hommes. 

Passons au cycle napoléonien : 

A Marengo, ao.ooo Français battent 40.000 Autrichiens. 

A Austerlitz, 70.000 Français battent 90.000 Austro-Russes. 

A Essling, 60.000 Français battent 90.000 Autrichiens. 

A Dresde, i3o.ooo Français battent *o5.ooo alliés. 

A Leipzig, 180.000 Français tiennent en échec plus de 3oo.ooo coa- 
lisés. 

Avec la plus grande armée qu'il ait jamais réunie, 477.000 honimes 
contre la Russie, Napoléon connaît «on premier désastre. 

3 



3/| LA REVUK BLANCHE 

La nécessité des gros effectifs s'imposa à Topinion en France après 
Sadowa où.cependant il n'y eut que 221.000 Prussiens contre 206.000 
Autrichiens. 

A la bataille d'Arbelles, Darius commandait, dit -on, à plus d'un 
million d'hommes, et il se fît battre par les So.ooo soldats d'Alexandre. 

Cette malice des faits historiques à soutenir une opinion aussi sub- 
versive, est expliquée par l'opinion des grands capitaines. 

MontecucuUi ne voulait que des armées de 3o.ooo hommes. Turenne 
regardait une armée de So.ooo hommes comme u incommode pour qui 
la commande et qui la compose ». 

Le maréchal de Saxe pensait qu'une armée ne devait pas dépasser 
40.000 hommes. 

Gouvion Saint-Cyr, Marmont, constatent l'impossibilité pour un seul 
homme, même eût-il du génie, de commander une armée trop nom- 
breuse. (Les théoriciens modernes appellent trop nombreuses les armées 
de plus de i So.ooo à 200.000 hommes.) 

Le général Brialmont, que tout le monde s'accorde à considérer 
comme une des plus hautes autorités militaires de notre époque, a 
écrit qu'il « n'est pas logique de confier des armées de aSo.ooo hom- 
mes à des généraux de second ordre, lorsqu'il est prouvé que Turenne 
ne voulait pas commander à plus de 5o.ooo hommes et que Napoléon, 
le plus grand génie militaire des temps modernes, est inférieur à lui- 
même toutes les fois qu'il réunit sur un même champ de bataille plus 
de 100.000 combattants ». ' 

Qu'opposent à ces faits les partisans du grand nombre ? Des raison- 
nements. Pour eux, l'histoire ne se répète pas, la guerre moderne n'est 
pas la guerre de jadis. Certes. L'un d'eux, le général Berthout, pas- 
sant par-dessus la difficulté des approvisionnements, par-dessus la pro- 
longation possible de la lutte, déterminée par l'habileté de la résistance, 
et ne tenant pas compte de la grande facilité qu'il y a à faire sauter les 
chemins de fer, voit dans le nombre seul, le moyen d'en finir vite dès 
le début, en écrasant l'adversaire. (Voir la guerre du Transvaal.) Pour 
ce général, les chemins de fer pouvant en quelques jours transporter à 
de très grandes distances un nombre considérable de troupes et un 
énorme matériel de guerre, un État dont l'armée serait organisée de 
manière à pouvoir absorber dans ses rangs tous les hommes aptes 
à porter les armes, pourrait, dans les premiers jours, écraser un 
adversaire dont l'armée ne comprendrait, comme autrefois, qu'une 
très faible partie de la population. 

Mais, d autre part, faisant allusion aux armements modernes, un écri- 
vain militaire allemand. Von der Goltz (là Nation armée), écrit : 

Si du regard on plonge dans Tavenir, on apercevra le temps où les mil- 
lions armés du temps présent auront fini de jouer leur rôle. Un nouvel 
Alexandre surgira qui, à la tête d'une petite troupe d'hommes parfaitement 
armés et exercés*, poussera devant lui les masses énervées qui. dans leur 
tendance à toujours s'accroître, auront franchi les limites prescrites par la 
logique. 



LE PÉRIL IMAGINAIBE 35 

Ce qui tend à prouver que même, avec nos armements formidables, le 
nombre brutal des effectifs n'a pas acquis une prépondérance indiscu- 
table dans Tesprît des plus compétents. 

Mais le thème de la repopulation n'est pas uniquement un point de 
vue national. Certes, la vie d'une nation est quelque chose de grave 
et qui vaut qu'on s'en inquiète. — Toutefois, les partisans dévoués et 
sincères de la cause pensent trouver ailleurs — plus loin et plus haut — 
l'appui réel de leurs convictions. Pour eux, les arguments d'ordre 
national, avec leur caractère utilitaire, sont seulement des motifs à 
servir à la foule, à tous ceux qui sont Incapables de se laisser émouvoir 
par des raisons supérieures. Les baïonnettes et les canons ennemis 
sont les accessoires du croquemitaine avec lequel on cherche à terroriser 
le peuple enfant. 

Quant à ces raisons supérieures, elles sont d'ordre exclusivement 
moral. Elles tirent leur puissance de l'inténH supérieur de l'humanité. 

Pourquoi faut-il faire beaucoup d'enfants? Voilà une question qui 
semble évidemment immorale et qui suffît à classer un homme dans le 
mépris des honnêtes gens. Nous savons qu'il y a à l'heure actuelle des 
hommes qui ne font pas d'enfants — ou si peu! — Les moralistes nouô 
disent que les motifs de leur abstention « sont du plus bas égoïsme et 
profondément immoraux ». (A. Parodi.) 

Le tollé d'instinctive indignation qui réprouve les doctrines malthu- 
siennes en est un fidèle témoignage. Il n'est si misérable avorteuse qui 
ne soit prête à lapider l'auleur de Y Essai sur la loi de population. 

Mallhus, ce moraliste rigide, par une ironie du sort est devenu chez 
nous, dans l'opinion publique, le prototype de l'immoralité. 

Nous ne voulons rien entendre des explications qu'il donne : fussent- 
elles les meilleures du monde — et elles ne le sont pas — il nous suffit 
que sa doctrine est immorale ; elle est contre nature, Rt voilà la raison 
en dernière analyse ! Car, nous sommes bous, nos contemporains sont 
bons à outrance. Tout imbus de morale et de philanthropie, ils défen- 
dent la nature, la nature elle-même contre la dépravation des hommes. 

11 ne s'agit pas ici d'une morale quelconque divine ou humaine : c'est 
une notion primitive, fondamentale, incontestable, semble-t-il, pour 
quiconque n'est pas tout simplement, un monstre. 

Malheur à l'impie qui aura refait ou seulement corrigé l'œuvre de la 
Nature ! C'est elle qui nous envoie toutes les bonnes maladies, tant 
épidémiques que sporadiques, tant éphémères qu'incurables, tant dou- 
loureuses qu'abêtissantes. Ilélas! il faut bien constater que la bonne 
Nature se réserve encore de nous envoyer les bons tremblements de 
terre et les bonnes inondations. Il faut bien constater qu'il y a des 
bêtes féroces et des criminels et que nous n'hésitons pas un seul instant 
à nous en protéger. La nature ! Comme si toute l'œuvre de la civilisa- 
tion humaine n^étaitpas de la transformer, de l'adapter à nos besoins! 

Il est curieux de voir quelle place a prise dans ce débat la religion 



36 LA REVUE BLANCHE 

elle-même. On a été jusqu'à accuser l'irréligion d'être la cause — ou 
une des causes — de la diminution des naissances. Et l'on ne pense pas 
un instant à s'étonner de voir le christianisme qui est au fond une 
religion de mysticisme et de suicide moral — la vraie vie est dans 
un autre monde — présider aux priapées des peuples et exaspérer les 
ardeurs attiédies! Est-ce donc vraiment là l'attitude de la religion 
dans ce débat? En aucune façon. 

Saint Ambroise a composé trois traités sur la virginité, qu'il appelle 
une « exemption de toute souillure » ; il dit aux vierges, entre autres 
belles choses : « Une vierge ne connaît ni les inconvénients de la gros- 
sesse ni les douleurs de l'enfantement. » Et saint Bernard parlant de 
la chasteté, ce self-restraint radical : t Une âme chaste est par vertu 
ce que l'ange est par nature. Il y a plus de bonheur dans la chasteté de 
l'ange, mais il y a plus de courage danscellc de l'homme. » 

Et Chateaubriand : 

Elle lia chasteté) se change en étude chez le savant, elle devient 
méditation dans le solitaire, caractère essentiel de l'âme et de la force men- 
tale ; il n'y a point d'homme qui n'en ait senti l'avantage pour se livrer aux 
travaux de l'esprit; elle est donc la première des qualités, puisqu'elle donne 
une nouvelle vigueur à l'Ame et que l'âme est la plus belle partie de nous- 
mêmes... 

...Or il nous paraît qu'une des premières lois naturelles qui dut s'abolir à la 
Nouvelle Alliance fut celle qui favorisait la population au delà de certaines 
bornes. Autre fut Jésus-Christ; autre, Abraham : celui-ci parut dans un 
temps d'innocence où la terre manquait d'habitants ; Jésus-Christ vint au 
contraire au milieu de la corruption des hommes, et lorsque le monde avait 
perdu sa solitude. La pudeur peut donc fermer aujourd'hui le sein 
des femmes; la seconde Eve, en guérissant les maux dont la première avait 
été frappée, a fait descendre la virginité du ciel, pour nous donner une 
idée de cet état de pureté et de joie qui précède les antiques douleurs de la 
mère. 

Le législateur des chrétiens naquit d'une vierge et mourut vierge. N'a-t-il 
pas voulu nous enseigner par-là sous les rapports politiques et naturels, que 
la terre était arrivée à son complément d'habitants, et que, loin de multiplier 
les générations, il faudrait désormais les restreindre? A l'appui de cette 
opinion, on remarque que les États ne périssent jamais par le défaut, mais 
par le trop grand nombre d'hommes. Une population excessive est le iléau 
dei empires. Les Barbares du Nord ont dévasté le globe quand leurs forêts 
ont été remplies; la Suisse était obligée de verser ses industrieux habitants 
aux royaumes étrangers, comme elle leur verse ses rivières fécondes ; et 
sous nos propres yeux, au moment même où la France a perdu tant de labou- 
reurs, la culture n'en paraît que plus florissante. Hélas ! misérables insectes 
que nous sommes! bourdonnant autour d'une coupe d'absinthe où par hasard 
sont tombées quelques gouttes de miel, nous nous dévorons les uns les 
autres lorsque Tespace vient à manquer à notre multitude. Par un malheur 
plus grand encore, plus nous nous multiplions, plus il faut de champ à nos 
désirs. De ce terrain qui diminue toujours et de ces passions qui augmentent 
sans cesse, doivent résulter têt ou tard, d'effroyables révolutions. (Génie du 
Christianisme f passim.) 



LE PÉRIL IMAGINAIRE 87 

Ce sont ces raisons que M. A. Parodi a appelées des raisons du plus 
bas égoïsme et profondément immorales ... 

Les catholiques orthodoxes ne trouvent donc point dans la morale de 
leur religion, une incitation quelconque à des prolifîcations. Aucun 
saint ni aucune sainte ne furent béatifiés pour leur vertu génératrice. 

Il est juste d'ajouter que les membres du clergé ne se croient point 
obligés d'enseigner aux populations les préceptes absolus de saint 
Ambroise ou de saint Bernard. Opportunistes, ils reconnaissent — 
quand cela est indispensable — les nécessités physiologiques, et encou- 
ragent même la fabrication d'âmes nouvelles dans l'état de mariage. 

Dieu, disent-ilsy bénit les nombreuses familles. Mais il bénit aussi 
tous les infirmes et tous les malades ; les malheureux de toutes sortes 
sont accablés de ses bénédictions. Il donne aux couples féconds une 
bénédiction qu'il refuse à la salacité: bien sur! Mais l'état de chasteté 
n on est pas moins celui qui lui est le plus agréable, celui quïl exige 
de ses meilleurs serviteurs. 

C'est que l'Eglise, subtile, admet ce distinguo fondamental : le con- 
seil et le précepte. Précepte : marie-toi, fais des enfants — Conseil : ne 
te marie pas. Le précepte est pour le peuple, le fretin, les gens inca- 
pables de s'élever plus haut ; ceux à qui on ne peut demander davan- 
tage. Le conseil est pour les natures d'élite, les gens qui ont un intérêt 
supérieur. 

Non la morale religieuse n'a rien à voir dans cette question. Que la reli- 
gion décroisse, agonise^ disparaisse : nous savons que les dieux aussi sont 
mortels. Mais du moins il nous restera la morale simplement humaine* 
Est-ce que cette morale humaine, prise d'une frénésie sauvage vers 
les mamelles ruisselantes et les portées innombrables va nous con- 
traindre à honnir indistinctement les flancs stériles des vierges, à ne re- 
chercher que le grouillement, le pullulement de la vie, en feignant de 
croire que la manne tombera du ciel ou que nous saurons l'en faire des- 
cendre, en alléguant que les ressources de la planète sont inépuisables, 
et inépuisables les rendements d'un progrès futur? 

En vérité, cela n'est pas sérieux. Les hommes ne peuvent pas être 
réputés égoïstes et immoraux, dans la mesure où ils ont peu d'enfants. 
On ne peut pas dire que le pauvre soit plus altruiste que le riche, le 
Russe que le Français, l'ouvrier que le paysan. 

Bien d'autres causes que Tégoisme expliquent l'abstention de ces ci- 
toyens que Ton voudrait réputer mauvais. Car il est illégitime d'ad- 
mettre que tout soit douleur dans la maternité. Les douleurs de l'en- 
fantement s'oublient au contraire dans les joies de la délivrance. Il y a 
de grandes et véhémentes compensations. Se priver de postérité, c'est 
se fermer une des principales jouissances de la vie humaine. 

Il parait difficile de discerner de quel côté est l'égoïsme ; de celui qui 
procrée gaîment Tenfant-jouet ou de celui qui volontairement se prive 
de sa présence, dans la crainte de ne pouvoir assurer à l'être fragile 
une existence au moins possible. 



38 LA REVUE BLANCHE 

Les défenseurs d'une idée cherchent toujours à suppléer à la qualité 
de leurs arguments par la quantité. Cela impose à première vue, il se 
peut que telle raison ne soit pas précisément très solide ; mais il y en a 
tant d'autres. Dans l'espèce, on a encore évoqué sérieusement l'argu- 
ment du grand homme possible. 

— Savez- vous, si dans le nombre des enfants que vous n'appelez pas 
à naître, ne se trouve pas précisément le grand homme qui — savant, 
artiste ou prophète — eût bouleversé la face du monde, renouvelé la 
vie, sauvé la planète ? 

Il y aurait beaucoup à dire sur cette conception du grand homme. 
Elle semble tenir pour démontré que les conditions de culture du génial 
bambin sont absolument indiiîérentes, ce qui est sans doute excessif. 
Mais le principe même de l'objection ne saurait être considéré que comme 
une agréable facétie. Admise cette théorie, toute femme doit commen- 
cer à engendrer dès que nubile et ne pas prendre une minute de répit 
jusqu'à l'épuisement de sa fécondité ; car telle est la malice du hasard 
que le seul enfant omis serait précisément le bon. 

Ainsi, plaisants ou sévères, les arguments des repeupleurs sont tous 
assez dénués de réelle solidité. 

Ce fameux péril sur lequel on va se lamentant apparaît surtout une 
imagination ingénieuse, propre à terroriser les braves gens ; mais il n'y 
a pas lieu de mobiliser les foudres de la loi et de déchaîner des tempêtes, 
d'ailleurs stériles, contre telle ou telle catégorie de citoyens. A quelque 
tause qu'on doive attribuer la diminution des naissances, il n'est pas 
indispensable de s'en désoler ; c'est un fait massif, brutal, général, ne 
comportant aucune inquiétude — tant qu'il ne signifiera qu'un ralen- 
tissement dans V accroissement^ continu, de la population. 

Des faits significatifs attestent d'ailleurs que ceux-là même qui pré- 
tendent remédier au mal ne le connaissent que d'une façon toute super- 
ficielle. Ainsi la proposition du député Charles Bernard qui pense favo- 
riser la repopulation en facilitant les mariages, alors que les statisti- 
ques nous apprennent que la diminution de la natalité coincide avec un 
état stationnaire de la nuptialité, quand ce n'est pas avec un accroisse- 
ment de celle-ci. Et voilà la sagesse de nos sauveteurs! 

La loi, dans cette circonstance, assume un rôle quelque peu outrecui- 
dant : sa mission est de s'ingénier à rendre plus belle et plus enviable 
la vie des vivants ; c'est le plus sûr moyen qu'elle ait de décider les 
fœtus récalcitrants à abandonner pour notre belle planète, le royaume, 
encore hypothétique, des anges. 

Marckl Réja 



Le Journal de Pavlîk Dolsky 

{Suite) 



<) mars. 

Un savant de jadis professait que le plus grand ennemi de 
l'homme, c'est Thomme même. J'ai fourni hier une vérification 
de cet aphorisme, en consignant dans mon journal que j^étais 
amoureux de Lydia. Tant que ce sentiment n'existe que dans 
la conscience, on peut encore lutter contre lui, mais une fois 
qu'il est formulé clairetnent, exprimé par des paroles ou écrit 
sur le papier, la lutte devient impossible ; cela équivaut i 
reconnaître par acte notarié sa toute-puissance. Déjà Ton ne 

. se possède plus soi-même, on agit sous Tinfluence des forces 
sombres, inconnues. Aujourd'hui, par exemple, j'avais décidé 
très fermement de ne pas aller chez Maria Pétrovna, et j'ai 
dîné au club. Ce club que j*aimais tant autrefois m'a semblé 
on désert : toujours les mêmes personnes, toujours les mêmes 
conversatîpns, toujours les mêmes menus. Autrefois cette mo- 
notonie traditionnelle me plaisait; aujourd'hui, elle m'enniue 
affreusement. Après le dîner, au billard, j'ai vu le vieux Trout- 
niew qui jouait avec le marqueur. Autrefois je ne faisais guère 
attention à ce Troutniev; je suis content de le voir à présent, 
car Troutniew est parent des Zibkine et va souvent chez eux ; 
aussi je pus, en causant avec lui, parler deux fois de Lydia 

^vovna. 

Comme je causais avec Troutniev un peu surpris de mon 
extrême amabilité, à la porte parut Testimé administrateur André 
Ivanovitch. J'eus aussitôt le pressentiment qu'il allait me dire 
quelque chose de désagréable. Je ne me trompais pas. 

— Qu'avez-vous, mon cher Pavel Matvéiévitch ? me demanda- 
t-il avec quelque pitié et en me serrant la main. Quelle mine! 
Comme vous avez vieilli ! 

— Eh! oui, André Ivanovitch, c'est la vieillesse. 

— C'est ce qui s'appelle une belle vieillesse! exclamait. Trout- 
niev. L'autre jour, Pavel Matvéiévitch a si bien dansé qu'il a 
fatigué tous les jeunes... D'ailleurs Pavel Matvéiévitch n'est pas 
si TÎeux... 



O) Voir La fwme hiMehg éa 15 arrO 190*2. 



4o LA REVUE BLANCHE: 

— Je VOUS demande pardon, répondit André Ivanovitch. Je 
connais beaucoup de cas analogues : on se croit toujours jeune, 
et un beau matin oii s'éveille et on est un vieillard. C'est comme 
au piquet on compte 28, 29 et, le coup d'après, 60. 

Très content de son mot, André Ivanovitch courut le colpor- 
ter à travers le club. 

A ce moment, neuf heures sonnaient à la grande horloge. Je 
me levai et descendis en hâte, comme si je craignais de man- 
quer un train. — « Serguievskaïa et vite! »; criai-je au cocher, 
en montant en traîneau. Je ne sais pourquoi une envie irré- 
sistible m'était venue tout à coup de voir Lydia, de la voir, rien, 
de plus; je ne songeais pas à lui parler, mais à rester avec 
Maria Pétrorna. Quel plaisir, en effet, pouvait lui procurer la 
vue de ma vieille figure fatiguée, quand brillaient autour d'elle 
tant déjeunes et joyeux visages ? Mais elle, on peut la regarder» 
il n'est défendu à personne de regarder le soleil, les étoiles, la 
coupole de Saint-Isaac, voilà les réflexions que je faisais en 
traîneau. Mais, si modeste que fût mon désir, je ne pus le 
réaliser : le concierge m'apprit qu'il n'y avait pas trois minutes, 
les jeunes gens étaient partis en troïka et que Maria Pétrovna. 
était chez elle. Le sort voulait me prouver qu'il n'est pas toujours- 
permis de regarder la coupole de Saint-Isaac. 

Maria Pétrovna était dans ses jours de tristesse, et la conversa- 
lion ne parvenait pas à s'établir entre nous. 

— Naturellement, Lydia Lvovna n'est jamais à la maison,, 
dis-je non sans aigreur. 

— Comment, jamais? Hier, elle n'est pas sortie de la jour- 
née. 

— Avoir cent personnes chez soi, voilà ce que vous appelez 
rester à la maison ? Savez-vous, Maria Pétrovna, que vous 
m'étonnez : vous aimez beaucoup votre nièce, et cependant avec 
ces troïkas tous les jours, ces soirées, ces baraques, vous ne la 
voyez presque jamais. 

— Il est vrai que je la vois peu ; mais que voulez-vous^ 
Paul... il faut que jeunesse se passe. 

— Oui, jeunesse^ jeunesse, tant qu'on voudra; mais il y a 
limite à tout, et il me semble que la manière de vivre de Lydia 
Lvovna ne laisse guère à l'esprit et au cœur le temps de se 
développer, et peut-être n'est-il pas très convenable... 

— Pour le coup, Paul, si quelqu'un devait s'étonner, c'est 
bien moi. J'ai toujours dit ce que je vous dites à présent, et vous 
m'avez toujours contredit. Je désapprouvais les troïkas, et vous- 
les prôniez. La société qui se réunit chez les Zibkine, me 



LE JOURNAL DE PAVLIK DOLSKY /|i 

déplaît, tout à fait ; je voulais que Lydia n*y parût que le 
moins possible, vous m'avez prouvé que j'avais tort, Sonia 
Zibkina ayant été élevée avec Lydia. Et pour ces bara- 
ques enfin, vous vous rappelez que nous nous sommes presque 
querellés parce que je ne voulais pas que Lydia s'y rendît. 
J'ai eu confiance dans votre tact et votre usage du monde, 
et vous me reprochez maintenant de vous avoir écouté ! Vrai- 
ment, Paul, vous êtes injuste. 

Maria Pétrovna avait tout à fait raison, mais je ne m'en irritai 
que davantage. 

— Eh bien, admettons. Puisque vous voulez que toute la 
faute soit à moi, je le veux aussi, j'en accepte la responsabilité. 
Mais, dites-moi, Maria Pétrovna, quand vous ai-jc conseillé de 
permettre à votre nièce d'être familière avec les jeunes gens, de 
les appeler par leurs prénoms, de passer avec eux des journées 
entières?... 

— Vous parler de Michel Kozielsky? mais c*est un pa- 
rent... 

— Ah, pardon ! j'oubliais cette fameuse parenté. La mère de la 
princesse Kozielsky était la cousine issue de germaine de la grand' 
mère de Lydia. Que voilà donc une parenté étroite ! .. Croyez bien 
qu'elle n'empêche rien. 

« Assez, arrête-toi », médisait timidement une voix intérieure; 
mais j'étais fâcheusement en train, et je déversai la bile qui 
bouillait dans mon âme depuis un mois. 

Maria Pétrovna se contenta de s'éventer. 

— Cette fois, Paul, cette fois je ne suis pas du tout de votre 
avis. Michel est un jeune homme de bonne famille qui ne se 
permettrait rien de répréhensible. Mais vous avez une dent 
contre lui, voilà longtemps que je l'ai remarqué. Lui-même le 
sait et, hier encore, il disait : « Je ne sais pourquoi Melchissédec 
m'en veut... » 

Je bondis comme si une guêpe m'eût piqué. 

— Tiens ! tiens ! il a dit ça . Ce Melchissédec... c'est moi? 

— Oui, c'est un sobriquet que la jeunesse vous a donné, je 
ne sais trop pourquoi. 

— C'est le comble ! criai-je en parcourant la chambre, et je 
mamquai de renverser la table à thé qui se trouvait sur mon 
passage. Je vous remercie. Maria Pétrovna : ce n'est pas assez 
d'avoir fait de votre maison un asile pour les jeunes gens les 
plus fous, vous leur permettez encore d'ofTenser vos amis, 
d'offenser un homme qui vous connaît depuis votre enfance... 
qui... qui était témoin à votre mariage... 



4a LA REVUE BLANCHE 

— Mais qu'avez-vous, Paul? calmez-vous, balbutiait Maria 
Pétrovna, qui courait à mes trousses et finit par tomber assise 
sur le divan. Je ne comprends pas du tout cequi a pu vous offenser 
tant. Si Melchissédec eût été un malfaiteur, un assassin, je com- 
prendrais encore ; mais je vous assure que c'était un homme 
très respectable, un saint, je crois. Je serais très flattée qu'on 
m'appelât Melchissédec; Tannée dernière, dans \a Revue des Deux 
Mondes^ il y avait sur lui un article : je vais vous le retrouver si 
vous voulez, à l'instant. 

— Non, c'est inutile! (Je criais comme un fou). Non, je vous 
jure que je ne lirai pas l'article; les ducs de Bourgogne me 
suffisent, et puis vous ne savez pas, Maria Pétrovna? J'ai hor- 
reur de votre Bévue des Deux Mondes ; je la hais de toute mon 
âme : ce n'est pas une Revue^ mais un somnifère, quelque chose 
comme ces Cloches du Monastère que vous aimez tant. 

— Oh ! prenez garde, Paul... Qu'avez-vous? Vous commencez 
à dire des sottises. 

Je nie mis à réfléchir. 

— Pardonnez-moi, Maria Pétrovna, je ne sais vraiment plus 
ce que je dis; mais, voyez-vous, je me sens mal, ma tête n'est 
pas très solide. 

— C'est vrai, oui, vous êtes pâle comme un mort.. . Je vais vous 
chercher ignatium : cela vous soulagera immédiatement. 

J'avalai cinq granules d'ignatium, puis quelques autres gra- 
nules, mais cela ne me soulagea pas; la fièvre me gagnait. 
Maria Pétrovna donna [l'ordre d'atteler et fît prévenir le méde- 
cin. On m'a reconduit à la maison, mis au lit, et donné du thé. 
Deux heures après, j'étais réchauffé, mais je ne pouvais dormir. 
Je me levai donc, et, en manière de mortification, j'ai relata en 
détail ma conversation avec Maria Pétrovna : ce morceau me 
rappellera toujours. combien j'ai été sot, insolent et grossier. 

Pour toi, petit lâche, qui donnes des sobriquets à des hommes 
trois fois plus âgés que toi et qui composes sur eux des vers 
idiots, parce que tu te dandines et cambres ta poitrine, tu te 
Crois tout permis; mais moi aussi j'ai été page: je me dandinais 
en cambrant la poitrine ; je n'étais pas plus mal que toi, et 
j'avais assurément plus d'esprit. Mais voilà ! à présent, je suis 
délaissé et je parais ridicule ! Le même sort t'attend : insensi- 
blement, passeront les années et quand ta bouche édentée bé- 
gaiera, un autre page, qui n'est pas encore né, cambrera la poi- 
trine et composera sur toi des vers imbéciles. Aujourd'hui, c'est 
toi qui me piétines, et je n'ai nul moyen de me venger : mais 
patiente : je serai vengé par le temps. On t'a dit souvent sans 



LE JOURNAL DE PAVLIK DOLSKY 43 

doute, et toi, comme un stupide perroquet, lu le répètes, que le 
temps, c'est de l'aident ; mais, parvenu à mon âge, tu reconnaî- 
tras que le temps est beaucoup plus que de Taisent : le temps, 
c'est le juge le plus équitable et le plus implacable bourreau. 

17 mars. 

Je suis resté quelques jourfe au lit. Le premier jour, Maria 
Pétrovna a fait prendre de mes nouvelles, ce qui prouve son 
extrême bonté, car, après mon incartade, elle eût pu. non seule- 
ment ne pas ipe témoigner de sollicitude, mais encore me consi- 
gner sa porte. Le second jour, j'ai reçu un billet de Lydia. Je 
l'ai relu tant de fois que je le transcris par cœur. 

« C'est à tort que vous en voulez à Michel : c'est une gouver- 
nante des Zibkine qui vous a appelé Melchissédec ; Sonia nous 
Ta répété, et cela nous a semblé amusant. Mais puisque cela vous 
fâche, désormais personne ne le dira plus. Vous ne sauriez 
croire combien je suis peinée de vous savoir malade et combien 
je désire vous voir au plus vite. 

(( Votre amie, 

« Lydia. » 

Ce billet m'a tout à fait calmé et j'ai passé au lit une heureuse 
journée : j'oubliai ma maladie et tout ce qui m'entourait; je ne 
voyais devant moi que Lydia, et je récitais sans me lasser « le 
Dernier Amour », une poésie de Tutchev que j'adore : 

Ohl comme à la limite de Tùge, 

Notre amour est plus tendre, plus superstitieux. 

Oui, superstitieux; on ne pouvait imaginer d'épithète plus 
juste. 

J'ai examiné attentivement l'écriture indécise, presque enfan- 
tine de Lydia : dans la forme des lettres je cherchais à lire son 
caractère, ^mon avenir. Si j'étais jeune, je désirerais ardemment 
son portrait, mais je n'en ai pas besoin pour la voir. Elle écrit 
la lettre K avec une petite boucle en haut ; je crois deviner son 
regard dans cette boucle. 

O toi, mon dernier amour. 

Tu es le bonheur et le désespoir î 

23 mars. 

Si le royaume de l'Amour existait réellement, comme il serait 
étrange et cruel! Quelles lois y régneraient? Mais peut-il y avoir 



/l4 LÀ REVUE BLANCHE 

dés lois pour ce souverain capricieux ! Des centaines de jolies 
femmes passent devant vous et vous laissent tout à fait indiffé- 
rent; tout à coup vous apercevez un visage quelconque, et aussitôt 
vous sentez que votre vie en est remplie et que, hors de ce visage, 
dans le monde entier il n'y a plus rien pour vous... 

Pourquoi ? Peut-être votre bisaïeul a-t-il aimé une femme qui 
ressemblait à celle-là et son image est-elle entrée en vous, dans 
votre sang, dans vos nerfs. C'est un bonheur que de rencontrer 
cette femme : quand on est jeune,elle peut répondre à votre appel 
et l'Amour vous recevra tous deux dans son brillant palais. 

Hélas ! ma jeunesse a passé sans que se fît cette rencontre 
bénie ! . . . Mais pourquoi ne la ferais-je plus à présent? (^ Vous n'êtes 
pas un vieillard, mais tout de même vous êtes âgé », m'a dit 
Lydia le jour que nous avons fait connaissance. Qu'est-ce que 
cela veut dire, âgé? Est-ce ma faute si elle est née trop tard ou 
si je suis né trop tôt. 

L'âge est-il donc un crime ? Au contraire, dans toutes les autres 
circonstances, l'homme, à mesure des années, rencontre l'estime, 
les honneurs. Pourquoi donc le priver du droit le plus sacré, du 
droit d'aimer? Aussi bien pourquoi ne pas assassiner tout 
homme qui a passé la quarantaine? « Non, me dit la cruelle 
souveraine, on ne t'assassinera pas, on ne te privera pas du droit 
d'aimer. Viens chez moi si tu veux ; mais, dans mon royaume, 
la vie ne te sera pas douce. Reste plutôt à l'entrée du palais et 
admire comme je distribuerai aux autres mes sourires, mes 
caresses; toi, à la porte, tu n'auras qu'à te taire. Pour toi ni 
d'égards ni d'honneurs; et ne t'avise pas de faire voir ton 
mécontentement : tu te ferais congédier; ton sang bouillira et les 
outrages te révolteront, mais il faudra que tu souries; ton cœur 
se brisera de douleur, et il faudra que tu danses ; mais surtout 
il sied que tu te taises, te taises, te taises! » 

Non, je ne me tairai pas. Quoi qu'il puisse en advenir, je péné- 
trerai dans le palais magique et je parlerai fièrement le langage 
d'un homme libre. Peut-être nemechassera-t-onpas... Les femmes 
n'aiment pas les seuls jouvenceaux : ainsi, sans aller plus loin, 
Mazeppa était beaucoup plus vieux que moi et Marie l'aima. 
Puis, enfin, je ne suis pas un vieillard, je ne suis pas ce Stépan 
Stépanovitch qui est paralysé depuis deux ans. 

26 mars. 

Avant-hier, le docteur m'a permis de me lever mais non pas de 
sortir, et aussitôt m'est entré en tête le projet de m'expliquer 
nettement avec Lydia. A vrai dire, tout mon espoir de réussir se 



LE JOURNAL DE PAVLIK DOLSKY 45 

fonde sur le billet. Mais que prouve ce billet? 11 est écrit stric- 
tement en vue de disculper Michel, je le vois à présent clair 
comme le jour ; naguère, j'y voyais tout autre chose. 

Je parcourais mon appartement, et, enivré par les derniers vers 
de Tutchev, j'avais perdu jusqu'au souvenir du désespoir et ne 
pensais qu'au bonheur d'être le mari de Lydia, de lui consacrer 
tout le reste de mes forces, de ma vie. C'est hier que j'avais 
déCnitivement arrêté mon plan et je viens de le mettre à exécu- 
tion. 

J'avais prié le docteur de venir aujourd'hui de meilleure 
heure, pour observer l'effet d'une nouvelle drogue fortifiante. Il 
est venu à dix heures, a paru très satisfait du résultat obtenu et 
de mon empressement à suivre ses ordonnances; enfin, il a 
exprimé l'espoir qu'il pourrait peut-être me permettre de sortir . 
dans une dizaine de jours. Dès qu'il eût passé la porte je m'ha- 
billai et courus à la Serguievskaïa Mon planre posait sur ce fait 
que. Maria Pétrovna se levant tard, je ne rencontrerais pas d'au- 
tres visiteurs. Je ne m'étais pas trompé : Lydia était seule au 
salon, elle étudiait une sonate. Elle fut très contente de me 
voir et voulut courir éveiller Maria Pétrovna : j'eus du mal à l'en 
empêcher. Nous avons commencé par dire des niaiseries; le 
temps passait; je savais que je ne retrouverais pas de sitôt un 
moment favorable, et néanmoins une horrible timidité liait ma 
langue. Enfin je me décidai. Je pris les choses de loin ; je parlai 
de ma solitude... Mais exprimer que Lydia seule pouvait d'un 
coup faire cesser tous mes chagrins, je n'y parvenais pas. Le 
langage fier d'un homme libre que je voulais tenir à Lydia 
baissait de quelques tons. Depuis le commencement de ma 
harangue, Lydia me considérait d'un air malicieux; elle voulait 
dire quelque chose, mais hésitait; enfin : 

— Pavlik, parlez plus clairement. Vous me faites une décla- 
ration. Oh ! comme vous êtes charmant, comme je suis con- 
tente. 

Elle quitta sa place et me prit les mains. 

— Ce n'est pas un rêve, Lydia ! criai-je hors de moi, fou 
de bonheur, en serrant ses mains. Vous consentez à être ma 
femme ? 

Lydia dégagea ses mains et alla se rasseoir à sa place. 

— Mais non, Pavlik, je ne le puis ; et cependant je suis très 
heureuse de votre proposition. 

— Que voulez- vous dire, Lydia, et pourquoi me torturer ainsi ? 

— C'est un grand secret; mais tout de même je vous dirai 
tout : j'ai promis à Michel de l'épouser. 



46 LA BEVUE BLANCHE 

— Comment, Michel ! il est encore à TEcole. 

— Dans quatre mois il sera officier et alors nous nous marie- 
rons aussitôt, et, si à cause de son âge on ne le lui permet pas, 
il se fera délivrer un certificat médical, demandera un congé 
et ne retournera au régiment qu'ensuite. C'est décidé depuis 
longtemps... j'étais encore en pension; nous nous aimions 
déjà. Vous voyez comme je vous aime, quel secret je vous dis... 
Personne, personne ne le sait. Vous m'avez fait tant de peine 
quand vous avez parlé de votre solitude que, si je n'étais pas 
engagée envers Michel, je vous épouserais. Vous ne savez pas... 
épousez tante Marie : nous vivrions tous ensemble, ce serait si 
gentil ! Vous ne voulez pas? Je vous en prie, faites-le pour moi. 
Ah! Puis-je raconter que vous m'avez fait votre demande? 

Je me taisais. 

— Eh bien ! je ne le raconterai pas.: je vois que vous ne le 
voulez pas. Je ne le dirai qu'à Michel. A Michel, on peut... ? 

— Oh! assurément, qu'à Michel, on peut! criai-je déses- 
péré. Non seulement qu'on peut, mais on doit : il le faut. 
Comment ne pas le raconter à Michel. Il sera votre mari... Pour 
tout autre, un tel bonheur suffirait ; mais pour Michel, c'est encore 
peu : pour son triomphe il lui faut en outre le plaisir de se moquer 
d'un pauvre vieillard auquel il ne reste rien au monde. 

Lydia quitta de nouveau sa place et entourant mon cou de ses 
bras : 

— Cher Pavlik, pardonnez-moi : j'ai dit une grosse sottise. 
Non, non, vous pouvez tUre sur que je ne le raconterai à per- 
sonne, ni à tante Marie, ni à Michel, à personne : ce sera un 
secret de vous à moi ; vous m'aimerez comme avant, nous res- 
terons amis. 

Je me sentis prêt à pleurer comme un enfant et courus chez 
moi. 

Et voilà comment finit mon dernier amour. Le bonheur est 
parti, le désespoir seul reste... . 

Je dois avouer que, de retour chez moi, j'éprouvai d'abord 
une sorte de soulagement. Au moins la situation était claire : 
plus de trouble à craindre, ni d'espoir; rien ne m'empêcherait plus 
de continuer mon journal. Je l'ai entrepris en vue d'y résumer 
ma vie passée et je me suis laissé entraîner par les événements 
présents: désormais, il n'y aura plus de présent; il n'y aura plus 
que le passé ! 

Ce que je goûte le plus dans les explications de Lydia, c'est ce 
certificat de médecin que veutse faire délivrer Michel Kozielsky. Je 
voudrais voir le médecin qui le lui délivrera. Il est fort comme 



LS JOURNAL DE PAVLIK DOLSKY 47 

un tronc d'arbre, et si même toutes les facultés de médecine du 
monde s'assemblaient à Pétersbourg, elles ne pourraient lui 
trouver de maladie. Pour être malade, il faut évidemment être 
un homme intelligent, instruit; est-ce que les bûches sont 
malades ! 

27 mars. 

Contrairement à ce que j'écrivais hier, il me faut consacrer 
encore une page à des événements actuels. 

Hier à peine avais-je achevé la relation de mon entretien avec 
Lydia, qu on me remit un billet de Maria Pétrovna : 

« Mon cher Paul, j'ai été très heureuse d'apprendre que vous 
êtes venu à la maison ce matin. Je ne savais pas qu'on vous 
permît de sortir; venez dîner avec moi. Lydia est partie pour 
la journée, je suis seule. » 

Le matin, j'avais supporté mon échec avec assez de courage; 
mais en entrant chez Maria Pétrovna, à la vue de ces murs 
entre lesquels était né et mort mon dernier espoir, je souffris 
* horriblemennt. Mon àme me fît mal comme une dent gâtée. 
Pour ma souffrance je ne pouvais espérer remède plus cal- 
mant que la société de Maria Pétrovna. Très effrayée de ma 
pâleur, elle me soigna, me plaignit, et je me sentis pour elle un 
élan de si douce reconnaissance, que je me décidai à lui conter 
ma peine. 

— Maria PétroVnia, dis-jequand, après le dîner, nous nous fûmes 
assis dans le petit salon, nous sommes de si vieux amis que je 
crois de mon devoir de me confesser à vous. Peut-être vous 
fâcherez-vous; cependant je vous dirai tout. 

— Oui, c'est vrai, Paul, nous sommes de très Vieux amis. 

— Savez-vous pourquoi je suis venu ce matin? J'ai fait une 
déclaration à Lydia. 

A une telle nouvelle, toute autre femme eût au moins poussé 
un cri d'étonnement : mais rien ne peut étonner Maria 
Pétrovna ; elle se contenta de me demander avec calme : ' 

— Oui, vraiment, eh bien ? 

— Naturellement j'ai essuyé un refus, mais on ne pouvait 
espérer autre chose. 

— Ne ne dites pas cela. Si Lydia me demandait conseil, 
je l'engagerais à agréer votre demande ; vous feriez un mari 
charmant. 

— Je vous remercie. Maria Pétrovna, bien que vous ne disiez 
cela que pour me consoler; 



48 LA REVUE BLANCHE 

— Non, VOUS savez que je ne vous flatte jamais. Si j'étais à la 
place de Lydia, j'accepterais sûrement. Il est vrai qu'entre vous 
existe une assez grande différence d'âge... Mais qu'importe? Il 
arrive si souvent à présent de voir des jeunes filles épouser par 
amour des hommes jeunes et être malheureuses toute leur vie... 

Ma tendresse pour Maria Pétrovna augmentait à mesure 
qu'elle parlait. Pour sa dernière phrase je l'aurais embras- 
sée. « Voilà, pensais-je, une femme qui m'aime vraiment et 
m'apprécie, elle ne se moquerait pas de moi comme l'autre, et, 
cependant, comme il arrive toujours dans la vie, je n'ai pas su la 
distinguer, et maintenant je suis obligé de me priver de cette 
dernière consolation, de ce suprême refuge. En effet, après ce 
qui s'est passé entre Lydia et moi, il ne m'est plus possible de 
revenir aussi souvent ici. » Et tout à coup j'éprouvai une vivedoiï- 
leur à la pensée d'être obligé de rentrer chez moi. Jamais je 
n'avais souffert de la solitude; mais jadis c'était autre chose: 
jadis j'avais l'espoir; mais rentrera présent dans cet apparte- 
ment vide, froid, pour passer seul les heures sans fin de la 
souffrance, de la maladie et avec le souvenir perpétuel de l'af- 
front insupportable, amer ; non c'est trop pénible ! 

Je regardai Maria Pétrovna ; ses yeux brillaient d'une telle 
bonté qu'elle me sembla belle. 

— Maria Pétrovna, m'écriai-je tout à coup, m'étonnant 
moi-même, puisque vous le feriez à la place de Lydia, faites-le 
donc à la vôtre : soyez ma femme ! 

Maria Pétrovna ne parut pas étonnée de ce langage. Elle se 
tut un instant, puis répondit : 

— Non, Paul, à ma place c'est tout à fait impossible. 

— Impossible!... pourquoi? 

— Pour beaucoup de raisons. D'abord je ne veux pas aliéner 
ma liberté. 

— Mais pourquoi diable avez-vous besoin de liberté ? 
m'écriai-je sans plus choisir mes expressions. Vraiment on 
pourrait s'imaginer que vous faites je ne sais quel usage de 
votre liberté. Vous vivez comme la supérieure d'un couvent; seu- 
lement en guise de psaumes vous lisez la Bévue des Deux 
Mondes^ ce qui est presque la même chose. N'ayez pas peur,' je 
n'attaquerai pas notre chère Revue; soyez sûre que je vous lais- 
serai libre là dessus. Eh bien, avez-vous quelque autre rai- 
son? 

— Beaucoup d'autres. D'abord il est trop tard. Pourquoi ne 
pas avoir demandé ma main au temps, vous vous rappelez, où 
vous m'avez tant aimée ! 



LE JOURNAL DE PAVLIK DOLSKY 49 

— Pour Tamour de Dieu, Maria Pétrovna, nous avions alors 
dix ans l'un et Tautre! Peut-on se marier à dix ans? 

— Paul, vous vous trompez : vous aviez alors sept ans de 
plus que moi. 

— Eh bien, soit, je ne discute pas; mais si j'avais alors sept 
ans de plus que vous, la même différence subsiste ; en quoi ce 
peut-il être un obstacle? 

— Non, vous ne m'avez pas comprise. Je voulais dire qu'à 
mon âge il est affreux de commencer une nouvelle vie, d'entrer 
dans un monde inconnu. 

— Comment, inconnu? Vous oubliez, il me semble, que vous 
avez été mariée et que vous avez été assez heureuse avec feu 
votre mari. 

— C'est vrai, j'aimais et j'estimais Ossip Vassiliévitch; néan- 
moins, dans les relations conjugales il y a beaucoup d'ennuis ; 
et puis, je vous dirai qu'il y a encore dans tout cela un côté 
ridicule qui n'est pas du tout pour me plaire. 

11 me fallait battre en retraite; mais à ce moment perdre 
Maria Pétrovna me semblait un tel malheur que j'insistai 
encore. 

— Maria Pétrovna, écoutez-moi. Nous nous connaissons 
depuis si longtemps, qu'avec des concessions réciproques il 
nous sera très facile d'effacer tous ces inconvénients de la vie 
conjugale. Déjà nous nous voyons tous les jours. Quy aura-t-il 
donc d'étonnant à ce que nous nous mariions? Ce ne sera pas un 
mariage de passion : à notre âge il est ridicule d'être follement 
amoureux ; ce ne sera pas un mariage d'intérêt, puisque chacun 
de nous a sa fortune assurée et une situation assez brillante 
dans le monde; ce sera, si l'on peut dire, un mariage de com- 
modité et de vieille amitié. Enfin, nous arrivons à l'âge où nous 
attendent la maladie et une foule de misères. Au lieu d'envoyer 
prendre chaque jour des nouvelles l'un def la santé de l'autre, ne 
ferons-nous pas mieux de nous soignei' l'un l'autre et de nous 
aider mutuellement à vivre de notre mieux nos derniers jours. 
Jusqu'ici, nous avons marché côte à côte ; donnons-nous la main 
à présent. 

Mon éloquence fut vaine. Maria Pétrovna ne m'écoutait pas : 
elle était évidemment plongée dans ses souvenirs matrimo- 
niaux. 

— Imaginez- vous, interrompit- elle, qu'Ossip Vassiliévitch 
venait parfois chez moi enveloppé dans une vieille robe de 
chambre de fourrure et en fumant sa pipe. Dieu! rien que d'y 
penser j'ai des nausées; et après, quand il partait, cette four- 



5o LA REVUE BLANCHE 

rure restait sur mon divan; et une fois, devant moi, il a ôté 
son râtelier et Ta frotté avec je ne sais quelle poudre. C'est 
affreux! affreux! 

— Mais avec moi la même chose n'est pas à craindre, je n'en- 
lèverai pas de râtelier devant vous, parce que toutes mes dents 
sont très bien conservées; je ne fume jamais la pipe, et je puis 
vous jurer, si vous le voulez, que vous ne me verrez jamais en 
robe de chambre, du moins de fourrure. 

— Et puis, il était jaloux, horriblement jaloux, bien que sans 
motif. Parfois il disait qu'il sortait et tout à coup il rentrait, 
s'imaginant qu'il allait trouver quelqu'un : naturellement il ne 
trouvait personne ; mais avouez que des soupçons pareils sont 
blessants, d'autant plus qu'en province, où nous vivions alors, 
tout le monde en était instruit. Il se montrait surtout jaloux 
Tété, quand il devait partir en tournée d'inspection ; alors, pour 
m'effrayer, il inventait chaque fois de nouvelles histoires. Une 
fois, sur son ordre, son officier d'ordonnance me jura qu'il exis- 
tait une loi d'après laquelle Gssip Vassiliévitch avait le droit, 
aussitôt les troupes en campagne"; de me fusiller sans jugement. 
Je me souviens très bien qu'il appelait cette loi stupide: le règle- 
ment militaire. Bien entendu je n'y croyais pas, mais convenez, 
Paul, que c'est outrageant. 

— Je l'avoue ; mais je vous jure, Maria Pétrovna, que je ne 
serai jamais jaloux, môme si je vous trouvais en tète à tête 
avec Kola Kounichev, que vous aimez tant! 

— Voilà encore un ingrat. C'est vrai que je l'aimais beaucoup, 
et comme il m'en a remercié ! Il y a une éternité que je ne l'ai 
vu, et au jour de l'an, il s'est contenté de me déposer sa carte. 
Jamais les hommes ne savent apprécier un sentiment pur ;- 
tous ont des instincts grossiers, et le désir d'étaler leur force 
brutale. Au fond, Nicolas à tout à fait le caractère de son oncle. 
Ossip Vassiliévitch était tout à fait comme lui, tout à fait. 

— Mais vous n'avez pas remarqué chez moi de sentiments 
aussi grossiers, dites-moi. 

Maria Pétrovna me regarda attentivement : 

— C'est vrai, je n'ai rien remarqué de tel chez vous, mais 
peut-être ressemblez-vous quand môme à ces deux hommes. 
Non, Paul, croyez-moi, je vous aime beaucoup, je vous crois 
mon meilleur ami ; mais je ne puis vous épouser : c'est impas- 
sible, impossible. 

Je pris mon chapeau. 

— Où allez-vous? Ne pouvons-nous plus rester ensemble 
parce que nous ne nous marions pas. 



LE JOURNAL DB PAVLIK DOLSKY 5l 

Je me rassis et nous nous tûmes. 

11 y a des personnes avec qui le silence même est aivsé. Maria 
Pélrovna est de celles-là ; mais après l'entretien que nous venions 
d*avoir, nous étions gênés, et nous fûmes soulagés d'entendre 
retentir la sonnette de Tescalier. C'était le médecin. 

Quand il m'aperçut, son visage exprima d'abord une véritable 
stupeur, puis l'indignation et enfm l'ironie. 

— Eh bien, mon cher Pavlik, je vous remercie... je ne m'at- 
tendais pas... voilà comment vous reconnaissez mes soins. Sans 
doute, je ne suis*ni votre père, ni votre tuteur et je ne puis vous 
défendre de vous tuer si la fantaisie vous en prend ; mais ce 
que je ne veux pas, c'est recevoir de l'argent pour des visites 
inutiles : cherchez donc un autre médecin, et alors dansez, buvez, 
faites des parties en troïka, faites tout ce que vous voudrez; 
d'un mot, comme disent les Français : Vogue le galère. 

— La galère, corrigea doucement Maria Pétrovna. 

— Je ne sais s'il faut le ou la, mais je sais que je ne puis plus 
vous soigner. 

— Mais si! vous le pouvez, cher docteur! — m'écriai-je d'un 
ton plus convaincu que jamais. Ramenez-moi à la maison et 
faites de moi ce que vous voudrez : je vous donne ma parole 
d'honneur de ne pas sortir d'une année entière s'il le faut, je n*ai 
plus à présent où aller... 

5 avril. 

On dirait que cette fois je suis sérieusement malade : le doc- 
leur fronce les sourcils, ordonne des drogues de plus en plus for- 
tifiantes et ne manque jamais de me reprocher ma sortie de la 
semaine dernière; il la traite de polissonnerie, une de ces 
polissonneries pour lesquelles on fouette les enfants. Le docteur 
à raison, c'était en effet une sottise ; et pas seulement au point 
de vue médical : à tous les autres. Comment avais-je pu espérer 
réussir? Et si Lydia avait consenti, quelle vie m'attendait? Sans 
doute, c'est une enfant charmante, mais aurais-Je pu remplir 
sa vie. J'ai pensé et dit qu'il n'y a pas de bonheur en dehors de 
b vie de famille; sur ma route, j'ai rencontré force charmantes 
et séduisantes jeunes filles avec qui ce bonheur semblait pos- 
sible, et cependant je ne fis jamais aucune tentative pour le réa- 
liser : je Tai toujours ajourné, j'attendais toujours quelque chose 
d'extraordinaire... La raison de ces atermoiements, c'est que je 
ne pensais jamais à la vieillesse : elle n'entrait pas dans mes 
calculs d'avenir. 



5î LA REVUE BLANCHE 

L'année dernière, quand quelqu^un me traitait de vieux céliba- 
taire, je riais de tout mon cœur: célibataire, oui; mais pourquoi 
vieux! Or, voilà qu'après un demi-siècle passé à rêver platoni- 
qnement au bonheur familial, j'ai fait coup sur coup, dans la 
même journée, deux demandes en mariage. Si mon histoire avec 
Lydia, par la somme des souffrances qu'elle m'a causées, peut 
s'appeler un drame, mon aventure avec Maria Pétrovna est un 
vaudeville, un lever de rideau. 

Depuis, j'ai longuement réfléchi à ce qui m'avait poussé à 
tenter cette démarche inattendue et grotesque, et je me suis 
convaincu qu'inconsciemment j'avais obéi à la dernière recom- 
mandation de Lydia. « Épousez ma tante, faites-le pour moi ». 
m'avait dit la naïve enfant, et comme elle a l'habitude de me 
faire faire ses commissions, elle m'a envoyé chez sa tante, et 
moi qui cède à tous ses caprices, j*y suis allé. Et la tante eût peut- 
être accédé à cette demande, si je n'avais tout gâté en évo- 
quant à son imagination Ossip Vassiliévilch avec sa pipe, 
ses fausses dents et ses instincts grossiers. Mais cependant, si 
Maria Pétrovna m'a refusé, qui m'épousera? Me voilà céli- 
bataire à jamais, et forcé de passer dans l'amère solitude 
les jours que m'accordera la fortune. Il y a des personnes 
qui s'accommodent de la solitude et y trouvent même de la 
joie ; mais ces personnes s'aiment trop elles-mêmes, et moi je 
ne puis m'aimer, parce que j'ai de moi-même une très 
médiocre opinion. Et pourtant comment vivre sans personne 
à aimer, sans savoir en quoi espérer? Dans mon journal de 
Dresde j'ai écrit autrefois cette pensée : « Tout homme» à 
défaut du bonheur personnel, peut trouver la consolation 
dans l'amour de l'humanité. » Maintenant je pense un peu 
autrement. De toutes les phrases par lesquelles se consolent les 
hommes, il n'en est pas de plus idiotes et de plus fausses que 
celles qui ont trait à l'amour de l'humanité. Je comprends qu'on 
puisse aimer sa femme, ses enfants, son père, sa mère, ses 
frères et sœurs, ses amis ; je comprends que Ton puisse aimer 
le pays où l'on est né, et quand la patrie est en danger qu'on 
sacrifie sa vie pour elle ; je comprends qu'on puisse non seule- 
ment apprécier par l'esprit, mais, jusqu'à un certain point, aimer 
de cœur, des hommes inconnu», des étrangers, s'ils ont élargi 
notre horizon spirituel, s'ils nous ont donné un plaisir sublime, 
s'ils ont étonné notre imagination par quelque acte héroïque. 
Mais aimer tous les hommes seulement parce qu'ils sont des 
hommes! Je doute que quelqu'un ait réellement éprouvé ce 
sentiment. Pourquoi les Chinois seraient-ils plus près de mon 



LE JOURNAL DE PAVLIK DOLSKY 53 

cœur que les minéraux enfouis clans les forêts vierges de l'Amé- 
rique ? Qu'on professe un amour négatif consistant à ne pas faire 
de mal ou môme à ne pas souhaiter de mal aux Chinois, je le com- 
prends encore, — et je ne souhaite aucun mal aux minéraux. 
Qu'ils gisent en paix dans le sein de la terre américaine et que 
les Chinois jouissent de la vie dans le Céleste empire. Passer 
leurs frontières, je ne le désire aucunement, car s'ils voulaient 
visiter l'Europe en foule, il serait bien difficile de lutter contre 
eux. Je ne comprends pas pourquoi les hommes au cœur large 
se bornent à Tamour de l'humanité : on peut élargir le domaine, 
on peut s enflammer d'amour pour tous les animaux, pour la 
planète Terre, puis pour tout le système solaire, et enfhi brûler 
d'amour pour tout l'univers! Je ne comprends pas ce genre 
d'amour omniversel. Qu'il aime la terre, celui qui s'y trouve 
heureux ! 

9 avril. 

Je vais de plus mal en plus mal. A présent, au lieu d'un mé- 
decin j'en ai deux : Féodor Féodorovitch m'a amené son ami 
Anton Antonovitch, un « spécialiste ». Cet Anton Anlonovitch 
est aussi maigre et aussi sombre que Féodor Féodorovitch est 
gros et bruyant. Quelle maladie ai-je au juste, ils ne me le disent 
pas, mais ils ont parlé latin devant moi, une heure entière, en 
me palpant. Je trouve cela très indiscret et, de leur part, très 
imprudent ; ils sont convaincus sans doute que je ne sais que 
deux ou trois mots de latin; mais j'en sais un peu plus, et l'un 
de mes collègues de l'Ecole militaire est aujourd'hui l'un des 
premiers latinistes d'Europe. 

La conséquence immédiate xle la venue d'Antone Antonovitch 
fut une quatrième drogue encore plus énergique. Elle fit d'abord 
quelque effet et, grâce à elle, je puis continuer mon journal, ce 
que je ne pouvais faire ces jours derniers à cause d'une grande 
faiblesse. Ce journal est la seule joie de ma vie : tout le reste 
m'est défendu ; heureusement que Féodor Féodorovitch ne sait 
pas quej'écris: sinon, il ne manquerait pasdes'yopposer. En effet, 
il m'a tout défendu : je ne puis ni boire, ni manger, ni fumer, ni 
lire, ni recevoir d'amis; le nouveau médecin me disait môme avec 
tristesse : « Tâchez de moins penser » ; mais c'est assez difficile 
quand on ne dort pas. 

Grâce à une protection spéciale du docteur, Marie Pétrovna a 
ses entrées chez moi. Hélas! hier elle m'a vu en robe de chambre 
et elle s'est .souvenue, sans doute, d'Ossip Vassiliévitch d'impé- 
rissable mémoire ! 



54 LA REVUE BLANCHE 

C'est étrange comme la question de la mort m'a intéressé 
depuis ma plus tendre enfance. Alors déjà, la pensée seule de la 
mort m'effrayait, la mort d'une personne que je connaissais un 
peu me privait pendant plusieurs jours d'appétit et de sommeil. 
De longues années se passèrent avant que je pusse m'habituera 
cette idée pourtant très répandue : que tous les hommes 
mourront, méchants et bons, riches et pauvres, vieux et jeunes; 
c'est la seule égalité que l'homme puisse atteindre. Mais de la 
pensée que tous les hommes mourront à celle que moi, je 
mourrais, il y a encore une grande distance. A cette pensée-ci j'ai 
seulement réfléchi hier. Je ne puis dire que j'aie très peur de la 
mort; et, d'ailleurs, pourquoi craindre un sort qui frappe tout le 
monde imperturbablement... 

J'avais un ami qui avait très peur de mourir et qui vivait de 
la façon la plus régulière ; jamais il ne mangeait à dîner une 
bouchée de plus que la veille; jamais il ne se couchait cinq, 
minutes plus tard ; les diverses allées de son jardin étaient 
mesurées exactement, et le matin, en faisant sa promenade, il 
touchait du pied le vieil arbre où commençait l'allée pour 
compter le nombre de tours qu'il faisait. Malgré toutes ces pré- 
cautions il est mort à moins de quarante ans. 

Ma tante Ardotia Markovna riait beaucoup de cette peur qui 
ne le quittait pas. « N'est-ce pas stupide d'avoir si peur? di- 
sait-elle sans se gêner. Quand tu pars de Moscou pour Péters- 
bourg, tu te déshabilles et te couches dans le wagon et tu 
t'éveilles à Pétersbourg ; la mort c'est la môme chose : nous 
nous endormons ici et nous nous éveillons ailleurs ». Elle-même 
ne craignait rien, ne prenait aucune précaution et elle a vécu 
jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. 

Les hommes qui veulent cacher qu'ils ont peur de la mort 
disent que ce n'est pas la mort qui les effraie, mais les souf- 
frances qui la précèdent ; ils aiment à répéter le mot si connu : 
« Ce n'est pas la mort qui m'effraie, c'est de mourir. » Dis- 
tinction tout à fait vaine. Les souffrances ne viennent pas de 
la mort, mais des maladies, qui, parfois, ne finissent pas par 1« 
mort. Beaucoup de médecins me l'ont dit et je l'ai vu moi-même 
à la mort de nion unique et bien-aimé frère : quelques heures avant 
qu'il mourût, sa respiration était régulière, son visage calme, si 
bien qu'un rayon d'espoir entrait en moi, et, au moment même 
de la mort, il me jeta interrogativement un regard consterné. Son 
visage conserva même cette expression jusqu'au moment où je 
lui fermai les yeux. J'ai songé à lui demander : .< Qu'y a-t-il qui 
t'étonne, mon pauvre Sacha? est-ce ce que tu vois, ou es-tu étonné 
de n'avoir rien vu ? 



LE JOURNAL DE PAVLIK DOLSKY 55 

Je suis croyant, — pas assez;j'ai lu les principales œuvres 
des matérialistes, — sans me laisser absolument convaincre. 
Mais je me suis rendu compte que dans le fond de chaque àme 
humaine se cache la pensée que notre exiélence ne peut cesser. 
C'est une voix intérieure, timide, laihle ; on peut la dominer 
facilement parle raisonnement, mais on ne peut l'étoufler: par- 
fois elle se hausse et les hommes lui obéissent inconsciemment, 
presque contre leur volonté. Pourquoi allons-nous aux enterre- 
ments et aux messes mortuaires? Je ne parle pas des enterre- 
ments mondains où Ton va pour les parents du défunt et quel- 
cpiefois pour se distraire. Un jour Maria Pétrovna s'attristait de 
n'avoir pas su à temps la mort d'une de ses amies et de n'avoir 
pu assister à la messe. Pour la consoler, je lui dis qu'elle irait 
aussi bien à la messe un autre jour. « Oh! ce n'est pas la même 
chose, me répondit-elle naïvement; c'est à la première messe 
qu'il y a toujours le plus de monde. » Mais il est arrivé à cha- 
cun de nous d'aller aux messes d'un célibataire sans parents et 
où nous ne pouvions espérer rencontrer personne. J'ai toujours 
fait mon possible pour assister à des messes de ce genre, me 
disant que j'étais obligé de payer une dernière dette... à qui? 
Payer une dernière dette au défunt, cela n'a pas de sens, puis- 
qu'il ne vous verra pas. Mais une voix intérieure me disait que 
le défunt verrait et apprécierait la démarche. Cette voix parle 
plus haut encore quand je pense à mon propre semce funèbre. 
Je me représente très vivement toute la cérémonie : je vois 
entrer des hommes, j'entends leurs conversations, je distingue 
les marques de la sincérité ou de l'indilTérence sur les visages; 
mais il y a une chose que je ne puis deviner : d'où verrai-je tout 
cela? Z)'ott, c'est le problème dont la solution a tourmenté et 
tourmentera toujours les hommes, ceux qui sont instruits comme 
les ignorants. Hamlet dit : « Mourir... dormir... Dormir... rêver 
peut-être. » Mais quel rêve voilà la question. 

Ardotia Markovna qui sans doute n'avait jamais lu Sheak- 
speare employait la même comparaison, mais formulait sa pen- 
sée plus clairement. 

[La fin au prochain numéro.] 

A.N. Apoukhtine 

Traduit du roBse par J. W. Birxstock. 



Le Culte de la Veine 



Polypaïdès, ne demandez à vaincre, 
ni par la vertu, ni par la richesse; il 
suffit à l'homme d'avoir de la chance. 
THftOGNlS, 120. 

Les Napolitains et les femmes étaient jusqu'à ces temps derniers les 
seuls adorateurs manifestes de la Veine. Pour confesser et pratiquer 
leur dévotion, ils portaient appendus à la ceinture divers amulettes, 
pointes de corail, cochons d*or, trèfles à feuilles quadrilobées, réduc- 
tions d'Antoine de Padoue. 

Ainsi, la religion de la Veine, comme toutes les grandes religions, 
nous vient, non pas de Dieu, mais des ignorants. Superstition d'autant 
plus difficile à vaincre qu'elie est obscure et plonge des racines infinies, 
innombrables dans l'ignorance et la peur qui sont les bases de notre 
être. Il ne lui manquait pour revêtir tous les caractères d'une religion 
officielle, historique, qu'un schisme etpne métaphysiqee. 

Le schisme, M. Capus l'a suscité dans la Veine [i]. Quant à la méta- 
physique, nous en sommes redevables à M. Maeterlinck (2). 

M. Capus est en quelque sorte TAnti-Manès de la religion nouvelle, 
car la Veine, divinité favorable est, dans la croyance populaire, com- 
*battue par le Guignon, puissance ennemie, de même que l'Esprit du 
Soleil lutte, pour les manichéens, contre le Prince des Ténèbres. Or, 
tandis que Manès et, après lui, Martin de Candide affirment l'influence 
prépondérante de Satan sur les affaires de ce monde, M. Capus, par 
un tour d'esprit opposé, nie, que dis-je ? ignore l'existence du Guignon. 
Entendez que c'est le Pangloss de la Veine. Il ne veut voir que l'in- 
fluence favorable de la Chance, il répète à qui veut l'entendre — c'est- 
à-dire à beaucoup — que l'existence de la Veine n'implique nullement 
l'existence de la Guigne. Il est, j'ose dire, un optimiste. 

M. Capus a donné en quelques lignes de la Veine la formule de la doc- 
trine, que les fidèles pourront accrocher à leur ceinture, inscrite sur un 
téphilim^ parmi les autres objets du culte : « Je ne suis pas superstitieux. 
...Je crois que tout homme un peu doué, pas trop sot, pas trop timide, 
a dans la vie son heure de veine, un moment où les autres hommes 
semblent travailler pour lui, où les fruits viennent se mettre à portée 
de sa main pour qu'il les cueille. Cette heure-là, c'est triste à dire, mais 



(1) Alfred Capus : La Veine, pièce en quatre actes; Paria, 1902. Éditions de La revue 
blanchff un vol. in- 18, à 3 fr. 50. — Cf., du même auteur, dans la même collection, Faux 
Départ, roman (illustré par L. Cappiello), et /<i Bourte ou la Fie, comédie en quatre actes 
et cinq tableaux. 

(2) Maurice Maeterlinck : Le Temple eiiêeveli; Paris, 1902, Bibliothèque-Charpentier, un 
vol. in-18, à 3 fr. 50. 



LE CULTE DE LA VELNE ^7 

ce n'est ni le travail, ni le courage, ni la patience qui nous la donnent. 
Elle sonne à une horloge qu'on ne voit pas, et tant qu'elle n'a pas sonné 
pour nous, nous avons beau déployer lOus les talents et toutes les vertus, 
il n'y a rien à faire. Nous sommes des fétus de paille. » 

Sous son apparente amertune, la doctrine de M. Capus est consolante. 
Qui ne se juge « assez bien doué, pas trop sot, pas trop timide » ? A 
qui donc est-il défendu d'attendre avec confiance l'heure de la veine ? 
Cette heure de veine, c'est comme une espérance surnaturelle, une 
oasis que tous nous pouvons entrevoir. C'est mieux encore. Pour ceux 
qui, entrés dans la vie sans aide, n'ont encore goûté aucune joie, c'est 
une raison métaphysique de ne pas désespérer. Il a déjà sa part de for- 
tune — guère plus illusoire que les autres parts — celui qui croit porter 
dans son sac la chemise de l'homme heureux. 

Cet espoir de prendre une revanche de bonheur, que d'autres reli- 
gions plaçaient dans une vie future, il se rapproche de nous. Souvent 
il suffira d'y croire, pour que, nos forces renaissant, notre nouvelle action 
nous soit bienfaisante. 

Quant au reste du chemin, à part cette étape joyeuse, il est plat, mais 
sans fondrières inévitables. L'idée de « balance », talion mystique des 
précédentes théosophies, est du coup renversée. Une heure de veine ne 
doit pas être payée de toute une vie de guigne. La déesse Vejne, sui- 
vant le schisme de M. Capus, est fantasque, passagère ; elle n'est pas 
cruelle. En quoi elle me semble participer bien peu du caractère fonda- 
mental de toute divinité. 

M. Maeterlinck, lui, est orthodoxe. 11 croit à la Chance intégrale, en 
partie double, bonne et mauvaise. Par une concession, indispensable 
aujourd'hui, aux nécessités logiques de notre esprit, il s'elîorce d'abord 
d'établir la réalité objective de la Chance. Il veut l'installer sur 
un fondement expérimental. La Chance, telle qu'il la conçoit, n'est pas 
encore une loi : c'est une force obscure, non définie, mais que les faits 
affirment. Nous pouvons conclure de ses manifestations à son existence. 

Cent exemples fameux se présentent aussit(H à la mémoire de 
M. Maeterlinck qui les recueille, les illustre et les jette à notre scepti- 
cisme, comme on offrait le gâteau de miel h Cerbère. Mais ce ne 
sont là que cérémonies propitiatoires. Il lui tarde d'entrer dans la 
caverne. 

Non sans adresse, et pour nous montrer son dédain des anciennes 
tbéodicées, il néglige d'établir la réalité de la Chance sur la preuve dite 
«r de la croyance universelle ». Il ne parle que pour mémoire de la 
Fatalité, du Destin, de la bonne ou mauvaise Etoile, mais il oublie la 
Tychè des Grecs, la Fortitna des Latins et Ta Grâce des Jansénistes. Et 
cependant, quelle influence n'eussent pas exercée sur les esprits respec- 
tueux de la tradition certains exemples illustres ! Socrate s'écriant 
« Agathe Tychè » à l'arrivée de la théorie de Délos ; les sages du Ban- 
quel accueillant par cette invocation les premières paroles du discours 
de Phèdre; Marc-Aurèle faisant, avant chacune de ses expéditions, 
réciter les prières à Fortuna Redux ; Pascal se demandant à chaque 



58 LA REVUE BLANCHE 

minute de sa vie — avec quelle angoisse ! — s'il avait ou non la chance 
suprême d'être sauvé de toute éternité. 

La preuve par Tautorité de la tradition nous paraît pourtant la seule 
qui puisse être offerte en faveur de l'existence delà Chance. Un essai, 
même habile, de démonstration expérimentale touclie de près au diver- 
tissement scientifique. Les vies et les aventures de Louise de Bourbon, 
de Joseph II, d'Henriette d'Angleterre, de Lesurques, de Denys l'An- 
cien, de Casanova^ de Marie-Antoinette et des amis anonymes de M. Mae- 
terlinck, pour illustres qu'elles puissent paraître, ne sont que les vies 
et les aventures d'individus, c'est-à-dire d'atomes perdus dans un tour- 
billon, de gouttes d'eau dans le fleuve immense et rapide de la vie. De 
ce qu'une série d'événements a détourné ces gouttes du courant princi- 
pal, les a fait tomber dans l'écuelle tendue du mendiant ou dans l'épui- 
sette du pêcheur, s'ensuil-il qu'il faille affirmer l'existence d'une force 
mystérieuse, indépendante de la force qui entraîne le courant tout 
entier, d'une puissance secrète qui s'exerce, suivant des lois inconnues, 
sur chacune des gouttes dont est composée la masse d'eau? 

Comprenant combien était vaine la démonstration tirée d'existences 
aussi rares, auxquelles d'ailleurs l'histoire ou la tradition ont donné 
une mensongère unité dans le bonheur ou la disgrâce, M. Maeterlinck n'a 
pas hésité à recourir à des observations plus générales. Il a fait travailler 
la statistique en faveur de la Chance. « Il est remarquable et constant, 
dit-il, que dans les grandes catastrophes on compte d'habitude infini- 
ment moins de victimes que les probabilités les plus raisonnables ne 
l'eussent fait redouter. » Je ne sais si M. Maeterlinck a fait le décompte 
de toutes les catastrophes, s'il a établi la moyenne des voyageurs qu'un 
bateau, un wagon avaient coutume d'emporter avant qu'un accident leur 
advînt, j'ignore s'il a fait entrer dans son comput des catastrophes 
telles que le naufrage de la ScniUUinte, et d'autres (jue je ne veux pas 
rechercher. Je lui donne sur ce point partie gagnée. Oui, le nombre 
des victimes de la plupart des catastrophes est moindre qu'on ne 
l'aurait pu supposer. En quoi l'existence do la chance s'en trouvé-t- 
elle le moins du monde certifiée? 11 m'est permis de dire, avec la môme 
vraisemblance logique, que le nombre des victimes s'est trouvé amoin- 
dri parce que ce dieu Pou-Pou, qu'adorent les Niam-Niams, est venu 
détourner du danger tous les hommes chauves. Cette loi des «moin- 
dres victimes » une fois établie par une statistique scrupuleuse, il nous 
faudrait alors non pas chercher une intervention miraculeuse, mais tout 
simplement les causes naturelles de ce phénomène. De ces causes natu- 
relles, j'en entrevois une Qntre mille qui explique pourquoi sur les 
bateaux qui font naufrage le nombre des passagers est moindre que de 
coutume. C'est apparemment (jue le navire a quitté, cette fois-là, le port 
par gros temps, ce qui a fait rester sur le quai les gens peu pressés et 
les touristes. 

Pour les esprits que le besoin du surnaturel ne tourmente pas, cette 
croyance à la Chance n'est qu'une manifestation, fort ancienne, de Ter- 



LE CULTE DE LA VEINE 59 

rcur millénaire qui confie nos destinées à une force intelligente. Notre 
orgueil d'une part, notre pusillanimité de l'autre, nous empêchent de 
concevoir notre vie comme un simple phénomène, analogue à tous les 
phénomènes. Il faut que le besoin de causalité qui nous travaille assu- 
jettisse le monde à son étroite mesure. Nous croyons, par TefTet denotre 
imagination hâbleuse et couarde, agrandir le monde de toutes nos mé- 
taphysiques etTenrichir de tous nos fantômes. Le surnaturel nous solli- 
cite, car il nous grandit et nous rassure. 

Et puis, il nous faut quelqu'un qui ne se lasse pas de nous entendre, 
à qui nous puissions conter nos mésaventures sans recevoir en réponse 
, des reproches à notre ignorance ou à notre lâcheté, quelqu'un à inju- 
rier dans l'infortune, quelqu'un dont la responsabilité nous décharge; 
quelqu'un à remercier aussi — car il faut être juste — pour tous nos 
bonheurs inattendus. Cet inconnu chargé d'affaires, les naïfs le nom- 
ment Antoine de Padoue ou Expédit, mais les âmes distinguées que la 
superstition fait sourire, l'appellent Chance, Veine ou bien (les classi- 
ques) Destin favorable. 

Il est tout un ordre de poètes à qui les dieux sont nécessaires. Au 
lieu de se contenter de la multitude que leur en présentent les théogo- 
nies défuntes, ils comprennent, non sans iïnesse, que rien ne vaut un 
dieu actuel, vivant, directement sensible à l'imprécation et à la louange. 
Dieu est à la fois un maître et un serviteur, un protecteur et un com- 
pagnon de route, il marche avec nous et cependant nous l'apercevons qui 
nousattend à l'étape. Plus que tout autre, M. Maeterlinck, instruit des an- 
ciennes légendes, habile à les ressusciter, avait besoin de cet acces- 
soire. Comme ces ouvriers ingénieux qui fabriquent eux-mêmes leurs 
outils, il s'est mis à la besogne. 11 a pris les matières premières du 
meilleur aloi, la science d'une part (expérience et statistique), de l'autre, 
la morale et la psychologie. 

Et d'abord, le dieu nouveau prévoit l'avenir, que dis-jc, il le voit, 
car tout lui est présent, et c'est en quoi il participe de la qualité la plus 
précieuse des anciennes divinités. Ce qui pour nous est devenir est pour 
lui actuel. Comment se fait-il qu'un corps, le nôtre, essentiellement 
soumis à la succession des phénomènes, qui ne vit même que de cette 
succession, contienne en lui cet étrange pouvoir de se détacher du 
temps, de se dégager des lois scientifiques, des processus inéluctables 
pour voir d'un seul coup d'oeil Y « avant », le « pendant « et Y « après »? 
A cela le mot « mystérieux » suivi de près par le mot « inconnu » répond 
définitivement. Comment pouvez-vous empêcher un « inconnu mysté- 
rieux )' de se comporter suivant les plus folles conceptions d'une méta- 
physique en délire? Que lui seraient son mystère et son incognito s'il 
devait agir suivant la norme commune? 

Donc, le dieu nouveau voit le monde comme un présent éternel, si 
tant est qu'un présent puisse être éternel. Il voit forger la hache et s'ou- 
vrir la blessure. Il voit le début raisonnable et la conclusion insane. 



6o LA REVUE BLANCHE 

Mais la notion du temps lui est de nouveau rendue toutes les fois que 
-cela nous est nécessaire, car il peut, M. Maeterlinck ralTirme, susciter 
au moment s^oulu, Taccident, le fait imprévu qui doit, si nous avons la 
chance, nous détourner d'une catastrophe. 

L'Inconscient est immatériel, inétendu, mais il a la notion de Fespace, 
oar il peut, M. Maeterlinck raffîrme encore, dresser à V endroit précis 
la barrière (morale) qui doit nous préserver de Taffreuse culbute. 

Quoi qu'il en soit, et c'est bien par là que la divinité en lui apparaît, 
rayonnante, sa fonction essentielle, son unique raison d'être, consiste à 
s'occuper de nous. Il s'y emploie d'une façon intermittente, parfois dé- 
concertante; mais, c'est à nous de faire son éducation. 

« Le jour, dit M. Maeterlinck, où nous aurons réussi à étudier de plus 
près cet inconscient, ses habiletés, ses préférences, ses antipathies, ses 
maladresses mystérieuses, nous aurons singulièrement émoussé les 
ongles et les dents du monstre qui nous persécute sous le nom de 
Chance, de Fortune, de Destin. » C'est dire, ou la lecture n'est qu'un 
vain labeur, que le jour où notre inconscient sera devenu conscient, en 
d'autres termes, que le jour où il aura cessé d'exister, il sera susceptible 
d'être apprivoisé. — Et alors il sera vraiment dieu, car il sera en tout 
semblable à nous-mêmes. 

L'évolution de la croyance religieuse, à son dernier période, nous 
réserve encore quelques divinités analogues à l'Inconscient de M. Maeter- 
linck. Sur ce point, toutes divagations sont licites, car il est toujours des 
auditeurs pour les accueillir et les redire en les aggravant. Le sage lui- 
même, habile à nous recommander la prudence et la soumission aux 
lois physiques d'après l'exemple du cloporte et de la tortue, ne peut se 
tenir de lever les yeux vers le ciel et de soupirer vers l'Illusion, mille 
fois plus terrifiante et néfaste que tous les éléments déchaînés. Car la 
croyance à une volonté mal définie, mystérieuse, intimide les esprits 
résolus, rompt les volontés robustes. Il n'est que les pusillanimes et les 
faibles pour remettre leur destinée aux mains des fantômes, et se livrer 
«n jouets désarticulés aux Providences, aux Grâces, aux Chances, à la 
Veine, aux Destins. Il sied à l'homme libre d'envier le sort de Prométhée 
qui prit par devers lui le feu céleste et périt seul sur son rocher, sous 
le frais baiser des Océanides. 

Richard Cantinelli 



Poèmes 



A Madame L. F 



O marbres qu'ont pâlis les baisers de la lune, 

Marbres au bord des flots et miroitant comme eux. 

Marbres rigides sous les voiles de la nuit 

Et qui perpétuez l'incertaine splendeur 

De la cité déchue au long des quais déserts, 

Mon rêve indéfectible a, que de fois, hanté 

Les rives où, mélancolique, s'invertit 

Dans l'eau dormante, tel un songe, la féerie 

De vos frêles architectures, galeries. 

Rosaces, mezzanines, sveltes campaniles, 

Sur des supports légers, palais blancs et débiles t 

J'ai glissé parmi vous, las et dolent fantôme. 

Et vainement quêtant Tétreinte qui guérit. 

Aux bras dont j'assouplis le geste séculaire 

Des figures captives sur leur piédestal. 

J'ai frôlé ma détresse à tant de souvenirs 

Dont le chœur se déroule au long de vos murailles^ 

J'ai miré mon désir inquiet à l'eau sombre 

Où vous même mirez votre placidité 

Parmi les longs regards des étoiles d'été. 

Dans un silence inégalé de cimetière 

Et que n'a point troublé ma muette prière. 

Illusoire cité de marbre dans la mer. 
Sous la gaze d'argent de la lune endormie ! 
N'es-tu le rêve môme où je me suis complu? 
Et je visite en toi la merveille en ruines 
D'un passé façonné par mon désir, mirage 
Que pare de beauté la pénombre présente. 
Seul à te reconnaître et seul à te pleurer, 
Je me repose en ton calme d'abandonnée. 
Et comme toi, de deuil ma pensée est ornée. 
Et si, tremblantes, des étoiles dans tes flots 
Brillent, des larmes sont mes uniques joyaux 



6a LA REVUE BLANCHE 



II 



Tu chérirais les soirs où la brume venue 
Du fleuve somnolent ouate la plaine nue, 
Tu chérirais les soirs d'hiver que longuement 
N'embellit de langueur aucun soleil clément, 
Si toi-même n'étais le soir et tout Thiver. 
— Je suis un soir de brume ; aucun visage cher 
Ne traverse jamais la plaine nue où Iraîne 
A sombres plis la lourde robe de ma peine, 
Et je suis tout Thiver de neige accumulée 
A riiorizon d'une campagne désolée. 
Si vous aimez la nuit et les neiges du nord 
Et le froid dont l'étreinte est placide et endort. 
Venez à moi, reposez-vous, endormez-vous. 
Et d'abord regardez, priant à deux genoux, 
Couler dans le silence et sous la brume épaisse, 
Le fleuve inexorable et noir de ma détresse. 



III 



La beauté de ton corps a perverti mon âme. 
Sous la flamme de ton regard elle se fane 
Et déjà n'olTre plus au fond de ma prunelle 
Que le reflet hésitant de ce qui fut elle. 

Je te l'eusse donnée au temps où je vivais, 
Mon âme ! et candide, hélas, et si tu savais 
Combien légère au vent, et fière de ses ailes ! 
Mais Taurais-lu voulue, aussi frêle, aussi belle, 

Et trop pure à tes yeux où l'ivresse somnole. 
Comme aux yeux sans pensers des cyniques idoles, 
Où somnole éternelle une ivresse charnelle? 
El Taurais-tu voulue en sa nudité grêle, 

Tremblante et se voilant devant l'impureté 
Qu'exprimait chaque geste issu de ta beauté? 
Hélas, et tu la pris sans avoir voulu d'elle 
Qui s'était prise à toi. Ta caresse mortelle 



POÈMES 63 

La flétrit dans son vol. Inerte depuis lors 
Sur le marbre érigé de tes seins, elle dort. 
En vain avec des pleurs son ange blanc l'appelle. 
Elle meurt du poison que ta splendeur recèle. 



IV 



J'ai porté sur mon cœur la pourpre de ton deuil, 
Œillet large et sanglant et d'odeur véhémente ! 
Mon cœur à ta douleur muette a fait accueil, 
Et par ma bouche habituée aux pleurs, la chante. 

Je sais la main qui t'a cueilli ; je sais aussi 
Sous quels baisers, sous quelles lèvres appuyées 
Sur ta corolle, ton éclat s'est obscurci, 
Et quelles larmes goutte à goutte l'ont mouillée. 

O larmes, ô baisers ! Parfums empoisonnés, 
Puisqu'en vous respirant à mourir je m'apprête. 
Puisque jamai§ vous ne me fûtes destinés... 
Main chère qui cueillit un cœur qu'elle rejette... 

Robert Schepfer 



La Quinzaine 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 

Les négociations enlre lord Kitchener et les délégués boers ont 
vraisemblablement abouti à un échec. On avait pu croire que le Royaume- 
Uni, offrirait aux Républiques des conditions acceptables et chercherait 
une formule transactionnelle. Cette opinion s'était accréditée d'autant 
mieux que le chancelier de l'Échiquier, présentant aux Communes son 
formidable budget de 1902, avait exprimé implicitement le vœu d'une 
prompte pacification. La présence de Dewet et de Delarey aux concilia- 
bules deKlerksdorf constituait enfin un argument des plus sérieux pour 
les optimistes de Londres et de partout. 

Mais vers le i5 avril les journaux anglais ont tout à coup changé 
de ton ; ils ont signalé les difficultés d'un règlement amiable, épi- 
logue sur des exigences plus ou moins imaginées des deux parties, et 
conclu qu'une rupture pourrait bien se produire. On attendait toujours 
une note explicite du gouvernement Le 17 une double déclaration 
était faite aux Communes, et son imprécision "voulue laissait surabon- 
damment entendre que les pourparlers n'avaient pas abouti. Elle avisaitle 
public que les généraux boers regagnaient leurs commandos respectifs 
et que tout échange de vues était suspendu pour trois semaines. Com- 
ment ne pas en inférer que les délégués des Républiques se sont heurtés 
une fois de plus à Tintransigeance britannique, que l'impérialisme de 
Chamberlain et de Milner a prévalu sur l'opportunisme do M. Hicks 
Beach, et qu'une nouvelle ère de combats va s'ouvrir? 

La déception a été amère à Londres, au lendemain de l'établissement 
de la taxe des blés et de l'émission d'un nouvel emprunt. Mais le cabi- 
net unioniste se croit encore assez fort pour pouvoir fronder l'opinion 
impunément. 

Des émeutes, de longue date prévues, ont ensanglanté Bruxelles et la 
Belgique. Depuis six mois l'agitation pour le suffrage universel était 
menée avec énergie par les gauches unies. Les socialistes avaient 
annoncé qu'ils ne reculeraient devant aucune extrémité pour obtenir 
satisfaction et balayer le système ploutocratique édifié en 1893 par les 
cléricaux à la place de l'ancien cens. 

Le gouvernement et sa majorité avaient eu le temps nécessaire pour 
étudier la réforme et en comprendre l'opportunité et la nécessité. Toutes 
les manifestations des droites aux Représentants exprimaient suffisam- 
ment leur ferme propos de défendre le régime qui abrite leur domina- 
tion. A la veille de la date fixée pour l'ouverture du débat révisionniste, la 
démocratie wallonne et flamande organisa de grands cortèges qui ne tar- 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 65 

•lièrent pas à provoquer les événements que l'on sait. Le sang coula à 
Bruxelles, où la gendarmerie marqua une brutalité devenue tradition- 
nelle, h Louvain où la garde civique — la bourgeoisie en armes — avait 
prémédité une fusillade. 

Après avoir édicté la grève générale, le Parti ouvrier belge ordonna la 
reprise du travail, bien que dans l'intervalle la Chambre eût repoussé à 
vingt voix de majorité la revision de la loi électorale. D'aucuns ont 
«stimé que cette politique manquait de cohérence et de dignité et que 
Tattitude comminatoire adoptée avant le débat du 16 avril commandait 
la résistance après Téchec. Mais il sied de mettre en relief les ressorts 
•qui ont déterminé la résolution adoptée par le socialisme belge, au len- 
demain même de la coUisicm de Louvain. Il s'e§t aperçu que les travail- 
leurs ne disposaient pas de ressources suffisantes pour parer à une 
grève prolongée ; il a cru nécessaire de ne point rompre le pacte noué 
avec les libéraux et les radicaux pour la conquête du droit de suffrage ; 
il a estimé enfin qu'avant quelques semaines, la droite serait contrainte 
à capituler, soit à la suite du renouvellement partiel des représentants, 
soit en raison d'une dissolution qu'il revendique maintenant avec éner- 
gie. Ainsi éclairée, la décision prise le 20 avril par le Conseil général 
du Parti ouvrier se justifie aisément, et il est permis d'affirmer à tout le 
moins, et abstraction faite de ses conséquences éventuelles, qu'elle 
n'apparaît pas sans motif. 

L'échéance de la Triple Alliance, qui expire normalement dans un 
an, mais qui a toujours été prorogée jusqu'ici douze mois d'avance, 
préoccupe le public, en France comme dans les États intéressés. Le 
bruit s'était accrédité, en présence du rapprochement des cabinets de 
Paris et de Rome et aussi de l'évolution allemande vers le protection- 
nisme agrarien que ce pacte deviendrait caduc. Mais les combinaisons 
diplomatiques durent d'ordinaire au delà même des conditions qui les 
ont suggérées. Le chancelier germanique s'est elîorcé de démontrer à 
ritalie qu'une convention défensive avec les puissances de l'Kurope 
centrale se conciliait parfaitement pour elle avec son attitude nouvelle 
à notre égard; il lui a prouvé, de plus, que les tarifs douaniers élaborés 
à Berlin n'atteindraient pas son commerce. 

Le gouvernement de la Péninsule semble s'être laissé toucher par 
ces arguments. Mais si la Triplice est renouvelée, elle ne sera plus de 
nature à compromettre la paix continentale. 

La Macédoine et l'Albanie sont troublées cette année comme les pré- 
cédentes. Des bandes armées, qui revendiquent l'autonomie et qui se 
recrutent généralement dans les principautés balkaniques, les parcou- 
rent en tous sens, provoquant parfois des cchauffourées sanglantes. Le 
Sultan, qui ne peut se résoudre à perdre ses dernières provinces d'Eu- 
rope, a dépêché des forces considérables dans les districts menacés. Les 
diplomates de profession affectent de s*inquiéter de ces incidents 
d'Orient. Mais il est bien douteux que les puissances, préoccupées par 



66 * LA REVUE BLANCHE 

conflits sociaux et peu soucieuses de mettre leurs grandes armées en 
branle, se résolvent à une intervention. Qu'on se rappelle TafTaire bul- 
garo-serbe de 1886 et la guerre turco-grecque plus récente... 

De même la question de la Tripolitaine, qu'on commence à traiter un 
peu partout, ne paraît pas présenter un degré d'urgence particulier. A 
coup sûr, l'Italie convoite cette province barbaresque qui lui fournirait 
un point d'appui en sol africain, les ports de Tripoli et de Benghazi qui 
sont les têtes de routes commerciales d'avenir. Mais si la France est à 
peu près consentante aujourd'hui à un établissement, qui sous certaines 
réserves, ne la léserait en rien, la Porte suzeraine n'est pas disposée à 
évacuer sa position. Bien au contraire elle s'y fortifie et y développe 
ses armements et sa propagande. C'est dire que le cabinet de Home, 
devenu pacifique, opportuniste et anti-mégalomane, ne précipitera 
point ses entreprises. 

Paul Louis 

GAZETTE D'ART 

Maximilien Luce (i). — Lorsqu'un admirateur enthousiaste publiera 
— ce qui est si fort à la mode — un catalogue de l'œuvre de Luce, les 
vues de Paris y tiendront une large place. Le bon peintre qirest Luce 
s'est en effet, toujours intéressé au grouillement de la foule qui vient, 
passe et repasse alîairée sur les places, les quais et les ponts de Paris. 
En quelques touches sûres il en fixe les allures et rien n est amusant 
comme le papillottement de cette fourmillière contrastant avec la splen- 
deur des ciels séquaniens, découpés sur l'immobile [majesté d'un 
Louvre ou d'une Notre-Dame. 

C'est la sveltc beauté de la vieille cathédrale que Luce a ï\\iie dans la 
plupart des toiles réunies chez Vollard. Selon les heures, l'état de l'at- 
mosphère, la santé du soleil, les pierres de la basilique s'irisent, bleuis- 
sent ou se dorent. Et, pour aviver la tonalité, l'exacerber, c'est la note 
vibrante fournie par un omnibus jaune, des ombrelles écarlates ou la 
coulée de la Seine dont les eaux roulent des émeraudes, des rubis ou 
des topazes, suivant la fantaisie des ciels. 

Et encore, dans l'ovale de deux panneaux, Luce inscrit deux des plus 
pittoresques coins do Paris. Dans l'un c'est, vue du pont de TEstacade, 
la Moritagne Sainte-Geneviève avec ses clochers, ses dômes, ses mina- 
rets, que les révolutions et les démolitions n'ont pu abolir; dans l'autre, 
c'est le chaos des maisons groupées autour de l'église Saint-Gervais. 

Ici et là, la Seine s'impose comme premier plan. Elle est la barrière 
nécessaire, l'obstacle destiné à faire désirer au spectateur ensorcelé par 
la vision du peintre, l'autre rive où tant de pittoresque s'échafaude. 

... Est-il besoin d'ajouter que Luce dans la plénitude du talent ap- 
porte à l'art français une vision inédite qui imprime à ses œuvres une 
indélébile mar([ue d'originalité et les fera reconnaître par le temps, à 
travers les siècles, entre mille et mille? 

(1) Galerie Vollard, G, rue Laffitte. 



GAZETTE d'art 67 

Société Nationale des Beaux- Arts. — i^arceque les gazettes ont 
imprimé que les jurys avaient reçu moins d'œuvres que les années pré- 
cédentes, nombre de gens ont conclu que les salons avaient gagné en 
qualité. Erreur complète, — ceux (ju'il conviendrait d'éliminer, réputa- 
tions surfaites, talents vannés, éUint inamovibles en vertu de droits ac- 
quis. Les éliminations, au contraire, ont eu pour résultat d'éloigner des 
salons quelques talents qui eussent ap[)orté dans cet amas de redites 
Tattrait de sentiments neufs. — Ceux-ci prendront leur revanche ail- 
leurs et pour le plus grand dam des salons officiels. 

Mais une œuvre de lumière, de Besnard, incite à laisser là les idées 
moroses : Vile heureuse apparaît toute vibrante d'amour et de beauté. 
Cependant, sur le lac bleu, une barque qui glisse doucement apporte 
un messie. Il dira à cette Cylhère la joie pure de l'idée, les belles légen- 
des, filles de l'imagination des pasteurs solitaires errants sur les monta- 
gnes lointaines; il prêchera les chères utopies des philosophes qui habi- 
tent tout là-bas, sur le continent, en la ville blanche qui semble un 
grand navire ancré au rivage. 

, Si à cette belle page décorative on ajoute celle de V. Prouvé : 
Séjour de Paix et de Joie, le carton de Victor Koos, les intentions de 
Mlle d'Aoethan, les évocations dantesques de De Groux, on en a fini 
avec les grandes compositions qui sont destinées à parler autant aux 
yeux qu'à l'esprit. D'autres gens glorifient Gounod, Pasteur, le Banquet 
des maires. C'est beaucoup de toile usée pour des sujets destinés à 
être reproduits en chromolithographie, sur des cahiers d'écolier, ou à 
voler, non pas de clocher en clocher comme l'aigle impériale, mais 
de boîte aux lettres en boîte aux lettres à travers l'Europe étonnée de 
tant de niaiserie. 

Passons aux petits tableaux : Lomont et Lobre, les délicats artistes 
dont la palette évoque si poétiquement Versailles et ses Trianons, nous 
manquent. En revanche, il y a ici Walter Gay qui sait le charme des 
étoffes fanées, des vieux meubles et des petites pièces solitaires. Son 
goût moins sûr que celui des deux artistes précédents lui fait parfois 
confondre Helleu avec Watteau. C'est toujours de la sanguine, mais 
avec une nuance. 

Pour être modernes, MM. Prinet, Saglio etMorissetne sont pas moins 
eonemis des falbalas. Les jeunes filles avec eux gardent un caractère 
intime. Elles lisent, cousent, pianotent, mais discrètement. Elles au- 
raient plu à Jules Laforgue et ce n'est pas à leur adresse qu'il eut écrit : 
c Oh, ce piano qui jamais, jamais ne s'arrête... » 

De Carrière, peu de chose, mais si émouvant. Un dessin de Kroyer, 
qui a peint un magistral portrait de Bjœrnstjerne Bjœrnson, nous fait 
entrer dans Tintimité du dramaturge au moment d'un dîner de 
famille. Un portrait blanc, d'une distinction extrême, fait bien augurer 
da talent de Robert Besnard. François Guiguet aime la musique et 
s^intéresse aux exécutants. Nul comme lui ne sait saisir l'attitude, la 
crispation des doigts d'une violoniste. 

Mais une rue de campagne, toute lumineuse attire. L'exécution simple 



68 LA REVUE BLANCHE 

et forte décèle le faire du bon peintre campagnard J.-L. Rame. Avec 
Jeanniot, la nature est non moins vraie, mais vue par un œil plus dis- 
tingué qui sait choisir le site et les tonalités. 

Que de jolies choses on obtient avec la nuance, rien que la nuance : 
voir les fleurs peintes par Karbowsky, celles que Mme I.isbeth Devolvé 
oublie dans un cristal de Venise. 

Emouvants et divers il y a encore MM. Le Sidaner, Milcendeau, Borc- 
hardt, Bereny, F. Jourdain, J. Veber, Lebasque et Maurice Denis qui 
est un bien dangereux voisinage pour M. Dubufe. 

Aman Jean promit beaucoup, il a tenu, mais reste maintenant 
immuable. Par contre M. Desvallières, fidèle aux mythes antiques, en 
renouvelle la signification dans des compositions toujours neuves. 

Belles et provoquantes, certes, les deux sœurs de John Sargent. 
Mais de quelle race ? Qu'est cela à côté de la verve des gitanes de 
M. Anglada, cette jeune gloire de Tan passé, qui s* affirme moins 
aimable, mais plus vigoureux, en ce nouveau Salon, où ses compatriotes 
Sureda et Zuloaga ont de bien belles choses. 

• M. Lucien Simon a envoyé, entre autres sujets, une toile admirable : 
les Sœurs quêteuses. 

Whistler montre de quelle façon un grand artiste doit comprendre 
la figure humaine et Louis Legrand tout ce qu'il peut y avoir de 
charme et d'esprit dans le visage d'une jolie femme de Paris. 

Certains peintres, séduits par la beauté des couchants, entendent 
évoquer la splendeur du moment où le particularisme de la nature se 
fond en grandes masses mystérieuses, auréolées d'or par les derniers 
rayons solaires. Heure caractéristique où le vent tombe et où l'homme 
las du labeur du jour se tait et rentre à pas lents vers sa demeure. 
L'artiste qui a le plus vivement subi le charme spécial de cet instant 
solennel, M. E. René Ménard, dit avec éloquence l'attristante poésie 
d'Aigues-Mortes, dont les remparts muets ont la régularité d'un mur 
de nécropole. 

A l'heure où M. Ménard notait les colorations des couchers de soleil 
méditerranéens, Raoul Ulmann s'éprenait de l'agitation des railways 
au sortir du tunnel des BatignoUes : disques sanglants, lumières mou- 
vantes qui rétractent dans une atmosphère farouche. Qu'on les suive, 
ces voies hallucinantes, elles mèneront dans le pays perdu, battu par 
les vents, rongé par les marées dont Dauchez peint les landes désolées. 

Parfois ce pays lointain, la Bretagne, s'anime. Cottet alors s'attarde 
aux veillées, chemine en compagnie des marins et des femmes vêtues 
de noir vers quelque rendez-vous mystique. 

Nous aimons la disposition du jardin que la Société Nationale a trans- 
formé en salon de sculpture. Si son accès est réservé aux visiteurs 
qui passent au tourniquet, les œuvres qu'il contient sont visibles à tous : 
nulle palissade hargneuse ne s'interpose entre les statues et le passant. 

Ici ce sont trois puissantes figures de Rodin émigrées de la porte de 
l'Enfer et offertes en holocauste à la foule. Là, le tumultueux groupe 



GAZETTE d'art 69 

de la Guerre où Emile Bourdelle, après un travail de plusieurs années, 
a, dans une synthèse émouvante, montré tout ce que son beau talent peut 
donner. Un peu plus loin, un Beethoven, du même artiste, songe. 

Et puis, c'est Verlaine, étrange et douloureux, glorifié par Nieder- 
hausen-Rodo, Eschyle dont l'image hante Michel-Malherbe, enfin, Dan- 
ton qui, réveillé de l'éternel sommeil par Pierre Roche, semble gour- 
mander la foule de son avilissement et de sa veulerie^ 

11 est ailleurs des hommages discrets adressés à des personnalités 
moins tumultueuses. Mais comme les hommes brutaux négligent 
celles-ci, il arrive parfois qu'une femme prend l'ébauchoir et auréole la 
mémoire des vaincus d'un peu de tendresse : telle Mme Charlotte 
Besnard modelant le monument de Georges Hodenbach. 

La science de bas-reliéfeur d'Alexandre Charpentier s'accuse dans 
quatre curieuses plaques destinées à être coulées en verre et à décorer 
une salle de bain. 

Faisant fi des préjugés qui ont empêché si longtemps les sculpteurs 
de s'intéresser à la vie contemporaine, certains exposants se sont plu à 
fixer en de petites statuettes les allures, même la ressemblance de la 
parisienne moderne. MM. G. et L. Schnegg, Dejean, Voulot, ont fait 
en ce sens d'exquises trouvailles ; Vallgren va plus loin et exécute de 
véritables portraits : ainsi, celui de Mlle Régnier, petite poupée d'ar- 
gent, d'un grand charme. Et puis c'est Nocq et ses curieuses plaquettes 
qui portraiturent véridiquement Anatole France, les Margueritte, 
E. Galle, Clemenceau, Georges Lecomte ; Carabin qui commémore par 
la médaille la résistance des Boers. Un peu plus loin on rencontre Des- 
bois, Baffier et l'admirable Constantin Meunier. 

Mais, dans cette section de sculpture, un vide est laissé par la mort 
de Dalou. Certes, d^autres artistes ont été plus avant, introduisant dans 
lestiituaire des sentiments jusqu'ici inexprimés. Mais nul comme lui ne 
sut édifier un groupe décoratif capable de conserver ampleur et vigueur 
sous la pleine lumière de la place publique ; nul aussi ne mit plus de 
conscience dans l'étude de ses modèles. Il laisse des bustes admirables, 
dignes de Houdon. Au centre d'un hâtif reposoir ses amis ontplacé trois 
œuvres de lui. Le Salon prochain, nous montrera, espérons-le, le dis- 
paru d'hier dans toutes les manifestations de son labeur. 

11 faut voir à la gravure la Procession de Lepère. Le bois n'avait pas 
été taillé avec une telle simplicité et un tel sentiment de l'elTet depuis 
quatre cents ans. Gloire donc à l'initiateur autour duquel se groupent 
des artistes comme les Beltrand, J. Perrichon et Paillard. 

Dans ces Salons, la section des objets dart tend de plus en plus à pren- 
dre la meilleure part de l'attention du curieux. C'est qu'ici il se trouve 
directement intéressé. En effet, si Ton excepte quelques coûteuses ten- 
tatives comme celle du baron Vitta qui appelle à lui les meilleurs 
artistes contemporains, — Bracquemond, Besnard, Charpentier, Chéret, 
Marins Michel — pour décorer et meubler son home, la plupart des 
bibelots ici présents sont aptes à séduire sans les ruiner le visiteur et 



70 LA REVUE BLANCHE 

surtout la visiteuse. L'examen des bijoux des Nocq, des Carabin, des 
Jacquin, des Mangeant, peut améliorer le goût de celle-ci; les dentelles 
de Courtreix, lui faire prendre en grippe certaines fanfreluches préten- 
tieuses dont jusqu'ici elle croyait de bon goût de se parer. Quant au 
visiteur, il a toute latitude pour fixer son choix : que celui-ci aille à un 
oibelotou à un meuble. Parmi les salons, bureaux, chambres ou salles à 
manger, libre à lui d'opter entre la simplicité d'un Benouville, d'un 
Polti ou les ameublements plus riches d'un Plumet. S'il ne veut que des 
bibelots : les statuettes de Mme Besnard, les terres-cuites de Vallgren, 
les grès de MM. de Vallombreuse, Delaherche, Bigot, les verreries de 
Dammouse, oiîrent à ses yeux Tattrait de patines, de couvertes et d'é- 
maux impeccables. Veut-il choisir un cuir ouvragé pour parer au mieux 
de ses goûts ses livres favoris? Mmes Vallgren et Thaulow, MM. Michel, 
Meunier, Cl. Mère, Belville, qui vient de publier un volume sur la 
matière, lui offrent l'attrait de cuirs ciselés, pyrogravés, repoussés, 
patines. 

Allez après cela lui parler du Banquet des Maires ou des Funérailles 
de Patrocle. 

Charles Saunier 

GESTES 

' Le prolongement du chemin de fer de ceinture. — Un puits de 
vertu et un abîme de philosophie, le citoyen Fénelon Hégo, a posé sa 
candidature dans le dix-huitième arrondissement (quartier de la Cha- 
pelle-Goutle d'Or). Le chiffre de l'arrondissement décèle déjà une belle 
endurance, car il nous est tout indiqué de supposer, malgré notre incom- 
pétence en ces matières électorales, qu'un candidat pour qui l'ordre 
social ou tout autre ordre méticuleux n'est pas un vain mot, n'arrive à 
poser sa candidature dans le dix-huitième arrondissement qu'après 
l'avoir vainement aventurée, en de précédentes périodes, par le menu 
dans les arrondissements classés, pour plus de commodité, d'un jus- 
qu'à dix-sept. Encore que le citoyen Fénelon Hégo soit soutenu par un 
comité socialiste impérialiste, son nom nous trahit, mieux que mille 
affiches, le farouche individualiste mitigé. Mitigé, de par la douceur du 
prénom; individualiste, parce que « Hégo »; farouche, assurément : 
sinon, que viendrait faire en cette patronymie Vh aspiré? 

De toutes les judicieuses réformes inscrites au programme du citoyen 
Fénelon Hégo, aucune ne nous séduit plus que celle-ci, géniale : le 
prolongement du chemin de fer de ceinture. 11 est remarquable que 
personne n'en a envisagé les plus élémentaires avantages. 

Une ceinture, comme chacun sait, est une chose sensiblement circu- 
laire s'adaptant aux contours d'une autre chose non moins approxima- 
tivement circulaire. Que si on la prolonge — prolonger voulant dire 
a allonger en avant » et ce mot s'avérant impropre s'il s'agit d*une cir- 
conférence — il s'agit d'entendre que Ton décrit une nouvelle circon- 
férence, à l'extérieur de la première et concentrique. Cf. sur cette 



GESTES 7 I 

ardue question du chemin de fer de ceinture, Descartes et ses mouve- 
ments circulaires ou en anneau. Il est à noter, et la {géométrie affirme, 
que si l'on prolonge en un point quelconque le chemin de fer de cein- 
ture, on obtiendra un nojjveau chemin de fer de ceinture, d'un « tour de 
taille )) plus ample, et qui se reportera automatiquement et par miracle 
à un aussi grand nombre de kilomètres que l'on voudra hors Paris. Il 
ne sera plus d'aucune utilité pour Paris, mais tout contribuable pari- 
sien pourra se véhiculer à tel point hors barrière qu'il concupiscera, en 
ligne droite par le chemin de fer de ceinture^ à une distance de Notre- 
Dame R -{■ n^ si l'on désigne par R le rayon de Notre-Dame à l'actuel 
chemin de fer de cehiture. Il sera enfantin de cahîuler le prolongement 
nécessaire du chemin de fer de ceinture, dont le périmètre total sera 
précisément égal alors k 2 n (R + n). 

Cette conséquent^e, pour éminemment pratique qu'elle soit, du projet 
du citoyen Ilégo, s'eftsce devant se» (forollaires d'un si haut patrio- 
tisme. Rénéthissons que, tant qu'à prohmger le ciiemin de ceinture, il 
serait inconsidéré de s'arrêter en si beau cliemin de fer de ceinture. Car 
la limite au prcdongement du chemin de fer de ceinture ne peut être 
autre qu'un grand cercle du globe terrestre, Paris étant pris pour pôle. 
Au delà, nous tomberions dans le cliemin de fer de ceinture austral- 
imaginaire, impliquant un Paris austral-imaginaire. 

Paris pôle du monde, et qui — r la ceinture de fer desserrée — prendra 
du veritre, vtûlà la moindre des conséquences du programme du 
citoyen Fénelon Hégo. 

Nous aurions volé aux urnes en son honneur, le 27 avril, si nous 
avions su comment on s'y prend et n'avions eu peur d'être ridicule 
en un sport qui nous est inconnu. 

N'oublions pas de remarquer qu'avec une délicatesse exquise et rou- 
blarde, le citoyen Fénelon Hégo signe « Uégo )),i.e qui permettait à tout 
autre citoyen, après avoir constaté la génialité de son progranmie, de 
jouir de la douce illusion qu'il votait pour soi-même. 

Alfred Jarry 

LES THÉÂTRES 

Théâtre Antoine : Cœurs vernis, de MM. Luguet et Lalras. — 
Odéon : Les Trois Glorieuses, de M. Lenotre. — Théâtre Sarah- 
Bernhardt : Francesca da Rimlni, de MM. Marion Crawford et 
Marcel Scuwob. -— Palais^Royal : Family-Hotel, de MM. Héros et 
MiLLON. — Nouveautés : La Princesse Bébé, de MM. Decourcellr 
et Bbrr, musique de Varney. — Gymnase : Reprise de la Bourse ou 
la Vie. 

Le théâtre Antoine nous a donné cette quinzaine les représentations 
d'une pièce en quatre actes : Cœurs vernis, de MM. Luguet et Lauras. Il 
ne semble pas, à première vue, qu'elle appartienne au genre habituel de 
la maison et on la voî' '"«ïsez mal se casc~ '^ans le répertoire ordinaire. 



7^ LA REVUE BLANCHE 

Il convient d'ajouter qu'elle fut montée avec goût, avec soin et avec art ; 
la mise en scène en est parfaite, les décors luxueux. 

Et je pense que tout spectateur, interrogé après le baisser du rideau, 
serait bien embarrassé, s'il lui fallait exprimer, tout net, son sentiment 
sur la pièce. 11 est des œuvres qu'on aime ou qu'on déteste tout à fait, 
d'un bloc. Il paraît impossible de porter sur celle-ci un tel jugemeni 
d'ensemble ; et cela est fort gênant. 

Le certain, c'est qu'elle n'est pas un instant, — et voilà un grand 
mérite. — indifférente. Souvent elle plaît et parfois elle exaspère ; elle 
amuse et puis elle fatigue ; il apparaît que, çà et là, elle doive dégager 
une émotion qui n'aboutit pas, et c'est une déception ; elle manque- 
d'unité, de clarté, de suite dans les idées, et même dans le développe- 
ment de l'intrigue ; elle éparpille notre attention ; mais au moment où- 
celle-ci se décourage, souvent quelque eflort vers la beauté, quelque 
trouvaille originale et heureuse la ranime et la rappelle ; il y a là des 
ambitions sûrement nobles et belles, mal réalisées, une tendance cons- 
tante vers quelque chose de haut, parmi des vulgarités assez basses, et 
répandue sur toute la pièce, comme une sorte d' « énervement d'artiste » 
qui n'est point, certes, sans intérêt. Jusqu'au bout, à entendre cette 
pièce mal construite, mal fondue, allant dune marche incertaine vers 
on ne sait où, notre bonne volonté d'auditeurs fut troublée, sans être 
pourtant jamais tout à fait lassée. Notre mauvaise humeur naît à la fin 
de la pièce : nous ne sommes point sûrs d'avoir compris ; et quoique 
nous en reportions tout aussitôt la faute sur les auteurs, c'est l'occasion 
de quelque humiliation personnelle d'intelligence, qui dispose mal. 

Dès les premières répliques, il ne nous fut point permis d'ignorer que 
nous allions entendre une pièce de tenue et d'écriture « littéraire ». Ne 
prenez point les deux petits personnages, le Coco et la Didine, qui con- 
versent, de nuit, d'une voix lasse, après la rentrée du cercle et du 
théâtre, pour les gentils héros d'un dialogue de Lavedan : ce sont de 
drôles de petites âmes, de drôles de petits cœurs, des « cœurs vernis », 
selon l'expression imagée — que j'avoue ne point goûter du tout — des 
auteurs. Entendez par là qu'une couche protectrice de scepticisme, de 
nonchalanjce élégante, de précoce désabusement, protège leur viscère 
des émotions trop fortes qui blessent, qui trouent ou qui écorclient. Et 
quoiqu'il ait les altitudes, et le costume, et le langage de quelques petits 
vannés contemporains, le Coco, qui n'est point dépourvu de prétentions,, 
ne manque pas, par quelques couplets de facture un peu trop soignée, 
de nous avertir qu'il est un peu le poète et le philosophe de la fête. Et 
la Didine est aussi une « cérébrale ». Tout de suite nous est suggérée, 
dans cette atmosphère de chambre de jeune fille, l'impression d'une 
intimité un peu trop tendre, exceptionnelle; et, jusqu'à la fin de la 
pièce, nous garderons la curiosité un peu inquiète de ces sentiments 
complexes entre frère et sœur, sans qu'à aucun moment les auteurs 
aient pris la décision de nous éclairer tout à fait, audacieusement, sur 
leur nature, ou de nous détromper nettement. 

Et la pièce va, devant elle, un peu au hasard, selon, dirait-on, des^ 



LES THEATRES 75 

caprices d'inspiration. Il y a dos intrigues, et des adultères, et des duels, 
et des réconciliations, et mille péripéties dont aucune ne paraît vraiment 
nécessaire ou imposée par la logique de Tagencement scénique. C'est 
un vagabondage, point désagréable d'ailleurs, et qui nous mène souvent 
par d'heureux chemins. Cependant des personnages divers nous mon- 
trent des aspects momentanés et particuliers d'eux-mêmes, nous en 
dén)bent d'autres, nous apparaissent déconcertants et contradictoires, 
sans qu'ils le soient peut-être dans la conception des auteurs, mais 
parce qu'ils nous sont présentés ainsi. Jamais ils ne laissent à la vie le 
soin de les définir. On n'est jamais si bien servi que par soi-même : c'est 
en des conversaticms qu'ils s'élucident. 

Ils ont tous, décidément, des cœurs vernis qui sont peut-être tout 
simplement des cœurs vannés. Ils n'obéissent pas à l'humaine logique 
des passions : parce qu'il y a de l'orage dans Tair, ou parce que, dans le 
crépuscule, contre la mer, la mélodie banale d'une valse de tzigane les 
a touchés d'une émotion à tleur d'épidermcils se brouillent, se réconci- 
lient, se haïssent, s'adorent. Ils ne sont pas sérieux. Rt rien n'est sérieux, 
ni l'amour, ni la haine, ni la vie, ni la mort. Ainsi le dit Coco, délégué 
aux moralités supérieures, qui plane au-dessus de ces gens, au-dessus de 
ces choses, grandi au dénouement par le pressentiment d'une fin pro- 
chaine, et qui fait valser sa sœur, doucement, aux sons lointains, voilés, 
d'un orchestre invisible en lui murmurant des choses profondes, déli- 
actes et — nécessairement, parce que l'heure s'avance — définitives. 
Ainsi cette pièce bizarre où se trouve un peu de tout, de la grâce, de 
l'ironie, de la tendresse, de la sincérité, de l'artifice, de l'esprit, de la 
mélancolie, de la vérité et du mensonge — tout cela, oui, mais un peu 
pêle-mêle — finit sur de la poésie. Je n'y vois pas d'inccmvénients. 
Encore une fois, par tout cela même qu'elle a d'excessif, de désordonné, 
d'incohérent parfois, elle n'est pas un instant indiflérente et nous 
apporte bien mieux que des promesses de talent. 

Mlle Andrée Méry a joué avec beaucoup d'intelligence, de tact et de 
nerveuse ardeur, le rôle complexe de Diane; M. Signoret, que je préfé- 
rais toutefois dans sa tout à fait admirable création de Buteau, montre 
des qualités de composition et de diction : voilà deux jeunes comédiens 
pleins d'avenir. M. Grand est fort plaisant dans un rôle de comique 
embarrassé. Et il n'y a qu'à féliciter MM. Kemm, Numès, Paul Edmond, 
Mlles Bellanger, Marsa, etc. M. Antoine dessine plaisamment une sil- 
houette de médecin goguenard. 

L'Odéon nous a donné sa pièce historique annuelle. Elle n'est point 
en vers. C'est bien. Elle est de M. Lenôtre. C'est bien encore, puisque 
Tauteur de Colinette, bon élève et préparateur de M. Sardou, a appris 
de son maître le secret des bonnes recettes théâtrales et qu'il plaît au 
Second-Théâtre-Français. Il plut moins cette fois. La nouvelle comédie, 
les .Trois Glorieuses^ parut, malgré un troisième acte plus heureux, 
lente, morne, sans intérêt de pensée et sans amusement d'anecdote. Et, 
malgré le jeu preste et vif de Mlle Yahne, la grâce exquise de Mlle Car- 



74 LA REVUE BLANCHE 

rick, le convenable ensemble des autres interprètes, une mise en scène 
pas trop négligée et des décors suffisants, elle n'émut guère plus 
qu'elle n'amusa. Son succès fut douteux. 

Mais, en revanche, au théâtre Sarah-Bernhard, le succès fut très 
grand pour Francesca da Rimlni^ drame de M. Marion Cra>vford. 
Nous en devons la traduction française à l'artiste et au très rare lettré 
qu'est M. Marcel Schwob. C'est dire que la pièce est écrite d'une prose 
éloquente, ferme et pure comme rarement on accoutume de l'entendre 
au théAtre. 

Ici rien n'est indécis. Ici on aime. Ici on hait. Ici on meurt. La psy- 
chologie de l'œuvre est simple, claire et brusque. Les caractères sont 
montrés, non en eux-mêmes, mais par rapport à Taction. Les person- 
nages, mus par des mobiles tout-puissants, par des instincts ou par des 
sentiments aussi forts que l'amour ou que la haine, ne se perdent pas 
en des hésitations. Et l'action aussi va, droit et vite, sans cesse émou- 
vante et théâtrale. Elle est ingénieusement agencée. Et encore qu'elle 
ne lui emprunte aucun de ses moyens vulgaires et bas, elle passionne ufi 
peu, à la façon d'un mélodrame très littéraire. 

Il y avait une histoire vraie et une légende ; c'est la légende et cin- 
quante vers immortels de Dante qui sauva l'histoire de l'oubli. Il se 
pouvait donc que l'aventure des amants de Ravenne fût évoquée seule- 
ment sous son aspect légendaire et symbolique ; mais les auteurs ont eu 
le souci de la vérité historique et le respect de la légende ; ils usèrent 
d'une sorte de réalisme poétique. Ainm les héros nous apparaissent en 
ce qu'ils ont d'éternel et en ce qu'ils eurent de provisoire ; ce sont des 
êtres de tous les temps, et aussi de leur temps. J'ai dit que leurs carac- 
tères étaient clairs, dans la simplicité de leurs ardeurs amoureuses et 
de leurs fureurs jalouses ; il ne s'en suit point qu'ils soient dénués de toute 
complexité. En Francesca se trouvent condensées toutes les incon- 
sciences, toutes les contradictions, toutes les cruautés, toutes les coquet- 
teries, tous les mensonges et toutes les sincérités de l'amante ; en Gio-^ 
vanni, toutes les ruses, toutes les convoitises, toutes les patiences et 
toutes les sournoiseries du jaloux. Tous deux sont humains et bien 
vivants. 

Et il faut louer tout à fait la nette sobriété d'un prologue qui finit sur 
un coup de théAtre saisissant, la marche du drame avec ses lenteurs 
voulues, impressionnantes, et ses brusques saccades ; et la terrible bru- 
talité de l'épisode final, en gestes et en cris, sans emphase déclamatoire. 
Cela est fort et beau. 

Peut-être les auteurs exagérèrent-ils dans leur scrupuleux souci de 
vérité. Voyiez-vous quelque nécessité à ce que le fameux roman de Lan- 
celot, que le seul hasard, peut-être, mit, le jour de leur mort, entre 
leurs mains, fiH déjà, quinze ans plus tôt, leur livre préféré?... D'autres 
détails semblables. Mais peu importe. 

Vous devinez bien que Mme Sarah Bernhardt fut une admirable, élo- 



LIS THÉÂTRES 7^ 

quente et lyriquement humaine Francesca. Ce fut pour elle une grande 
soirée de triomphe. Et M. de Max en eut sa part ; artiste inégal mais 
puissant et qui peut atteindre aux plus hautes perfections ; il dessina, 
d'un relief merveilleux, le personnage de Giovanni. M. Magnier fut un 
Paolo tendre et ardent. 

Et je me borne à constater brièvement le succès, au Palais-Royal, de 
Family 'Hôtel, une boulîonnerie assez grosse mais divertissante de 
MM. Héros et Millon et, aux Nouveautés, de la Princesse Bébé, une 
opérette point désagréable à entendre, de MM. Decourcelle et Beer^ 
musique de Varney. 

Cependant qu'au Gymnase, quelque peu allégée d'un élément vaude- 
villesque qui n'était point sa meilleure part, 1 exquise comédie de 
M. Capus, la Bourse ou la Vie, était reprise, et continuait sa carrière 
heureuse. Andi^é Pic ad d 

LES LIVRES 

Henri de Régnier : L,e Bon Plaisir (Mercure de France, i fr. So.) — 
Dans chaque nouvelle des Amants singuliers, naguère, je découvrais une 
étrange distance entre Técrivain et le sujet. Le Bon Plaisir ne présente 
plus cette apparence énigmatique, et même éclairerait plutôt la genèse 
des volumes qui Tont précédé. On comprend que l'auteur d'IIertulie, 
fidèle aux lignes régulières, aux attitudes compassées, du siècle de 
Louis XIV, n'ait point reculé, pour les mieux traduire, devant les len- 
teurs d'un savant pastiche ; on comprend aussi qu'une curiosité tou- 
jours plus précise l'amène à peupler ses décors classiques d'dmes 
humaines et trop humaines, reflets de corps malades et grossiers. Voici 
la seconde de ses épigraphes, découpée dans Mme de Sévigné : « C'est 
une plaisante étude que les manières différentes de chacun » ; — et la 
première, prise à Mme deMaintenon : a Un peu de crapule se pardonne 
en ce temps-ci, » Comme Michclet, qu'une telle phrase a dû ravir, 
M. de Régnier, sous la correction du xvii« siècle, cherche les dessous 
de crapule, les tares, les intrigues, les bassesses, l'impudence des 
médecins, des sorcières, des entremetteuses, la saleté des coucheries et 
des indigestions. A ce propos, des lecteurs qui l'aiment lui reprochent 
quelque excès et quelque complaisance. Pour le justifier, il n'est pas 
besoin de parcourir les Mémoires secrets des valets et des femmes de 
chambre ; il suffit de feuilleter Saint-Simon, et telles pages de Mme de 
Sévigné. Peut-être seulement devait-il insister sur l'effet de contraste 
qui parait bien être le principal de son dessein ; quiconque sait lire le 
trouvera marqué dans les discours de M. de CoUarceaux: « La Cour, 
Monsieur, la Cour! Qu'est-ce qu'un ctnirlisaii? Je sais bien que tel ou 
tel est avare, ou fourbe, ou menteur, on colérique, ou envieux, ou bru- 



(1 ' Voir, à la page 3 des annoncer de ce mniièr<\unc note relative an Service de Librairie 
de Im revue blanche. 



76 LA REVUE BLANCHB 

tal. Mais un grand roi ne peut souffrir dans l'homme que ce qu'il y a de 
plus noble ; c'est cela qu'il faut montrer à ses yenx. Que la nature 
s'efforce donc à paraître ce qu'il faudrait qu'elle fût... Qu'importent les 
herbes et la vase du fond, si la surface du bassin reste unie?... La 
nature subit, à la Cour, une discipline admirable. L'homme de Coiir, 
Monsieur, est le chef-d'œuvre du siècle et peut-être de tous les temps, 
car il a su mettre eii lui un ordre qui n'y était pas et obliger sa conduite 
à une réserve si forte et si parfaite qu'après avoir été la règle de ce qu'il 
doit être, elle est devenue, pour ainsi dire, la substance même de ce 
qu'il est.» — Ainsi, dans le cadre d'une action ingénieusement con- 
tournée, ce livre apporte de quoi faire réfléchir sur ce que peut la 
contrainte, et sur ce qu'elle ne peut pas, sur les effets de l'absolutisme, 
de l'aristocratie, de la religion, et même de la morale. 

Camille Lemonnikr : Les Deux Gonscienees (Ollendorff, 3 fr. 5o). 
— On sait que Fauteur de V Homme en amour fut naguère poursuivi par 
le parquet de Bruges pour crime d'immoralité. En France, de telles at- 
taques font sourire, depuis le procès de Madame Bovary, En Belgique, 
le danger est plus sérieux. Camille Lemonnier a sérieusement souffert ; 
c'est pour mieux se délivrer d'un odieux souvenir qu'il nous conte, en la 
poussant au tragique, cette crise qui troubla sa vie d'écrivain. — Donc, 
voici d'un côté le romancier Wildman, « l'Homme sauvage », nature vi- 
goureuse et native, toute à la joie de vivre et de créer. En face 
r « Adversaire », le juge, l'esprit chafouin, étroit, méticuleux, retors, 
qui, sans s'émouvoir d'aucune beauté, pèse chaque phrase d'un livre 
aux fausses balances de sa morale. Wildman semble le plus fort ; il est 
vaincu d'avance : Sa violence se heurte au calme le plus chrétien ; sa 
bonne foi, à la foi la plus entêtée. 11 frappe aux portes d'une conscience 
à jamais close. Pour lui, le juge est un homme: lui, pour le juge, est un 
pécheur. Et derrière le juge, se cache le prêtre qui tient la femme de 
Wildman, et, par elle, détourne l'enfant. Alors Wildman affolé se jette 
du haut du beffroi, à l'heure môme où le jury l'absout. — Le type du juge 
est trop une caricature. Ce que j'admire, c'est le drame par où Wild- 
man expie la faute d'avoir négligé Fâme de son fils, tandis qu'il prê- 
chait pour toute l'humanité. Et c'est aussi la figure même de l'Homme 
sauvage. Lemonnier a peint son propre portrait, au physique, avec la 
truculence d'un Jordaens ; au moral, avec une sincérité toute païenne. 
On le voit, attablé devant son manuscrit, entre sa bière blonde et sa 
pipe en terre, gonfler les veines de son front, rire haut et franc parce 
qu'une page est bien venue, s'enivrer puissamment de rythmes et de 
couleurs. Il est beau qu'un de nos contemporains ose ainsi parler de soi 
tranquillement, sans modestie et sans orgueil, sans impudence et sans 
pudeur. 

Louis Dumur :UnCocode génle(MercuredeFrance,3fr.5o). — Dans 
le petit bourg de Donzy-sur-Nohain, Charles Loridaine, fils du grainetier, 
se glisse chaque nuit, en somnambule, dans le grenier du voisin. Là, 
jusqu'à l'aube, en un studieux sommeil, il dévore des chefs-d'œuvre; 



LES LIVRES 77 

— si bien qu'ensuite, pendant le jour, une impulsion mystérieuse et 
fatale, parfaitement semblable au génie, le poussse à récrire tour à 
tour Athalie^ les Orientales, Ilamlet et Madame Bovary, Le grenier 
bride; Loridaine, guéri, redevient un « coco » très ordinaire. 

C'est un très joli sujet de conte. M. Dumur en a fait un roman, en 
groupant à l'entour de plantureux tableaux de petite vie provinciale. Je 
me demande si, de la même donnée fantastique, il ne pouvait dégager 
une plus grande richesse de sens : Comique est la méprise des gens 
de Donzy, qui raillent sans s'en douter, en la personne de Loridaine, 
Racine, llugo, et Shakespeare, et Flaubert. Non moins comique, chez 
le poète, la confiance en son inspiration spontanée. Mais n'est-ce pas 
rillusioa même de presque tout écrivain ? Il s'imagine créer ; — et l'ob- 
session des grands modèles, les obscurs souvenirs d'enfance, les influ- 
ences sociales qui se croisent en lui, le déterminent aussi sûrement que 
ferait une suggestion somnambulique. Pour que l'analogie fût mieux 
marquée, j'aurais aimé voir Loridaine compliquant son automatisme ; 
Loridaine, peu à peu, devenant original ; Loridaine cousant ensemble un 
morceau de sa propre vie, un lambeau d'Athalie, quelques fragments 
d'Hamlet; Loridaine enfin, plus absurbe à mesure qu'il est plus /m/- 
mème. 

Valextin Mandelstamm : L'Amoral, récit d'aventures (Editions delà 
Plume, 3 fr. 5o). — M. Mandelstamm a choisi pour son livre un titro un 
peu trop théorique : Son hardi forban — qui vit à peu près l'existence de 
Peer Gynt, avec le rêve en moins — connaît le désir, l'action, le regret, 
et jusqu'au bout ignore le remords. Pourtant il ne saurait passer pour 
le type même de l'Amoral : 11 y a des choses qu'il s'impose, d'autres 
qu'il ne se pardonne point; il a son idéal, sa conscience, ses règles, ses 
scrupules, bref, sa morale, qui est celle de l'Action et du Désir. Plus 
vraiment amorale est cette MoU Flanders de Daniel de Poe, qui se prête 
sans complaisance ni révolte à tous les emplois que le sort lui destine. 
Peut-être aussi, chez M. Mandelstamm, le décor n'est il pas assez pré- 
cis pour une action si concrète. Mais son héros est vivant; vivante aussi 
cette amoureuse que sa violence a conquise, qui par remords l'aban- 
donne, et ne lui revient qu'à l'instant de la mort. 

Gaston Chérau : Leç Grandes Epoques de M. Thébault (Cha- 
muel, 3 fr. 5o). — Jules Renard fait des disciples. On peut choisir plus 
mal son maître ; surtout on peut être moins adroit à le suivre que ne l'est 
M. Chérau. Il y a dans son livre un récit en trois pages : la Permission de 
r Adjudant^ que Jules Renard ne désavouerait point. Pourtant, quand 
M. Chérau parle des botes, l'imitation est trop directe, trop littérale : 
mêmes raccourcis d'observation, même phrase concise et précise, même 
drôlerie imprévue. C'est fort bien, mais caserait parfait, qu'on réclame- 
rait quand même l'original. Je préfère comme étant, non meilleure, 
mais plus neuve, la série de M. Thébault : des esquisses de petite bour- 
geoisie provinciale, dont le comique appelle le crayon de Huart. 



78 LA REVUE BLANCHK 

Georcîes Bbaume : Les Roblnsons de Paris (Qllcndoriï, ^ fr. 5o). — 
M. Georges Beaume excelle a décrire les paysages du Midi et les mœurs 
des petits campagnards. Il a voulu cette fois nous conter les déboires 
des mêmes ruraux, transplantés à Paris. Le récit, d'un agrément cer- 
tain, manque un peu de force et de relief; ni les types, ni les épisodes ne 
sont pleinement représentatifs. 

Fkédéiuc Marcelin : Thémistocle- Epaminondas Labasterre 

(Ollendorfî, H fr. fx)). — Des chapeaux noirs sous les verts cocotiers ; des 
sentences à la Plutarque, des harangues à la Mirabeau, dites avec un peu 
de zézaiement créole ; des ministères, des parlements, des meetings 
et des complots qui semblent d'abord une parodie où les bons nègres 
bafouent l'Europe; — et puis, parmi la joie d'une terre heureuse où 
tout n'aurait qu'à se laisser vivre, brusquement, une fusillade qui ne 
rime à rien, un peu de sang qui fume au soleil : — c'est Haïti, tel que 
nous le découvre un récent épisode, et tel que M. Marcelin l'a su dé- 
crire dans un bon récit, tour à tour aimable, grotesque et tragique... 

B.GuiNAUDEAu : Le chanoine Moïse (Bibliothèque Charpentier, 3 f.5()). 
— M. Guinaudeau, qui fut curé avant de devenir rédacteur à YAufore. a 
décrit dans un premier roman, VAbbé Alain ^ l'évolution spirituelle 
qui le détacha du catholicisme. Dans le Chanoine Moïse il trace avec 
vigueur la figure toute moderne d'un prêtre brasseur d'affaires. S'il a 
gardé de sa vie ancienne un trésor de renseignements, son style du 
moins, par une exception assez rare, ne retient rien de la grandiloquence 
ni de l'onction cléricales ; il ne sent ni l'abbé ni le moine, il est d'un 
homme, simplement. Le récit, trop fragmentaire, se borne aux faits 
extérieurs. C'est grand dommage : car, pour réaliste qu'il soit, un cha- 
noine Moïse doit être soutenu dans ses ambitions matérielles par une 
sorte de foi impure et robuste ; et c'est, de lui, ce qu'on aimerait le 
mieux connaître. 

Ferxand-Lafaugue : L'Hostie Ernest Flammarion, 3 fr. 5o). — Dans 
les Ouailles duciirè Fàrgeas, M. Fernand-Lafargue a montré «leprt^tre 
victime de sa paroisse » ; il veut montrer aujourd'hui « le prêtre victime 
de la famille » : Le Père Valdor, après des années de sainte confiance, 
découvre l'adultère de sa fille Cora; et plus tard. meurt en bénissant la 
fille de Cora, l'innocente Odette, qui doit soulîrir, vivante hostie, pour 
expier la faute maternelle. L'idée mystique de la réversibilité des fautes 
va mal à ce brave Père Valdor, prêtre optimiste, indulgent à la vie. 
L'intérêt du livre est ailleurs : dans le portrait d'un curé de campagne 
qu'opprime une sœur méchante, — dans un type de commerçante pro- 
vinciale ; enfin, dans le monde qui s'agite autour d'une officine assomp- 
tionniste. 

Michel Arnauld 

A.-Ferdinand IIerolo : Les Contes du Vampix»e (Mercure deFrance, 
3 fr. 5o). — De tout temps, les Orientaux excellèrent dans l'art de réu- 
nir par un fil ingénieux le collier de leurs contes. On sait l'artifice du 



LES LIVRES 79 

lien des Mille Nuits et une Nuit, Celui des Contes du Vampire est 
étrange et subtil : le roi Vikramasena, au pays du Dekkan, est chargé 
d'apporter à un yogin un mort pendu à une branche de gingipa dans le 
grand cimetière, sur la rive de la Godànadî. Mais un vampire ranime 
le mort, conte une histoire au roi, et, à diverses reprises, s'elTorce de le 
faire parler. Chaque fois que le roi parle, le cadavre s'échappe de des- 
sus son épaule et va se raccrocher à sa branche. L^érudit traducteur de 
Y Upanishad du grand Aranyâka a voulu, cette fois, adoucir la forme 
un peu rude des contes hindous. Sa prose, élégante et solide, fait du 
Vampire une œuvre classique. Le conte de la Pilule^ si scabreux et si 
joli, ne peut manquer d'être un jour la matière d'une curieuse pièce 
bouffe. Plusieurs de ces courtes histoires, d'ailleurs, ne sont point hin- 
doues, mais de M. A. -Ferdinand Ilcrold, ce qui n'est point une critique : 
r Amour d^Urçdci, la Lépreuse et le Mulet sont d'exquises nouvelles. 
Le Fruit d immortalité est un des beaux apologues d'Orient. 

Ne souhaitons rien de plus à M. Herold que ce que demande le roi 
Vikramasena : « que les contes qu'a contés le vampire soient popu- 
laires, et qu'à celui qui les lira, jeune ou vieux, ils enseignent la 
sagesse ». 

Alfred Jàrry 

Alfred Moulet : Le Mouvement Éthique iCoopération des 
Idées). — Le but des « associations éthiques » (il s'en forme, nous 
apprend-on, en France, en Allemagne, en Amérique, en Angleterre, 
un peu partout) « est de contribuer » k instaurer « un état social où ré- 
gneraient la justice et la vérité, l'humanité et Testime réciproque » : 
par r « avancement moral des membres », « l'ouverture à tout le peuple 
des trésors de Tart et de la science ». l'arbitrage entre les peuples et 
entre les classes, l'émancipation de la femme, etc.. 

Jean Lorrain : Princesses d'ivoire et d'ivresse (Ollendorff, 
3 fr. 5o). — Imaginez une tapisserie du moyen âge, si caduque que sa 
magnificence tombe en poussière ; on y discerne à peine, assezjustc pour 
s'émerveiller et pour frémir — comme à celle des Metzengerstein dans 
le conte d'Edgar Poe — des chevauchées fabuleuses, des massacres hi- 
deux, de maléfiques parthénies de vierges coupablement belles, et 
des cérémonies cultuelles au mysticisme extravagant et lugubre. Une 
main contemporaine l'exhume du grenier, et, prenant soin de ne faire 
choir aucune des toiles d'araignée, ni recouvrir les rudesses dénudées du 
chanvre primordial, intercale parmi cela des morceaux de ces batiks après 
la somptuosité barbare et décadente de quoi notre goût « moderne 
style» s'énamoure, etyéchevèle les soies et les percales de Liberty, et 
des pierres et des perles, fût-ce de race frelatée et jusqu'aux verroteries 
du bazar, et de l'or à travers tout. Et c'est tout comme ce double fdou- 
zain de contes, enfants parfois encanaillés, mais non moins légitimes, 
des légendes qu'à la veillée d'hiver les fortunés d'entre-nous enten- 
dirent, irremplaçables « contes de fées qu'on remplace par des livres 
de voyage et de découvertes scientifiques », et sans l'amour de qui I4 



8o LA REVUE BLANCHE 

nature devient muette, car« iln'ya ni montagnes, ni forêts, ni leversd'aube 
sur les glaciers, ni crépuscules sur les étangs pour qui ne désire et ne 
redoute à la fois voir surgir Oriane à la lisière du bois, Thiphaine au 
milieu des genêts, et Mélusine à la fontaine ». 

Fagus 

MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE 

KeMANB ET Nouvelles : iRené Boylesve : La Leçon d'Amour dans un Parc (sous 
couverture de Pierre Bonnard) ; Edition» de La revue blanckey 3 fr. 50. — Jean Destreni : 
FidHes Crayons ; aux bureaux du Rappel. — Paul Acker : Un Mari tans Femiàe ; Librairie 
Molière, 2 fr. — Achille Easebac : Luc; Ambert, 3 fr. 60. — Femand Laf argue : l'Hostie; 
Flammarion, 3 fr. 50. — Claude Ferval : V Autre Amour; Calmann Lévy, 3fr. 50. — 
Cbvrles Joliet : Le Roman de- deux jeunes mariés ; Calmann Lévy, 3 fr. 50. — Jean Ber- 
theroy : Les Vierges de Syracuse \ illustrations de Manuel Orazi ; Ollendorff, 3 fr. 50. — 
Maxime Gorki : Wanta (récits de la vie russe, traduits par S. M. Persky) ; Perrin, 3 fr. 50. 
— Louis Dumur : Un Coco de génie; Mercure de France, 3 fp. 50. — A.Ferdinand Herold : 
Les Contes du Vampire ; Mercure de France, 3 fr. 50. — André Couvreur : La Force du 
Sang ; Pion, 3 fr. 50. 

Poèmes. — Albert Mockel : Clartés : Mercure de France, 3 fr. — Adolphe Lacuzon : 
Eternité (avec un avant-propos sur la Poésie) ; Lemerre, 8 fr. 

Théatee. — Romain Roland : Le 14 Juillet; Cahiers de la Quinzaine, 3 fr. 50. — 
Louis Raquin : Ange gardien ; Librairie Molière, 1 f r. — Alfred Capus : La Veine (couver- 
ture de L. Cappiello) ; Editions de La revue blanche^ 3 fr. 60. — Maurice Donnay : La 
Bascule (couverture de Sem) ; Editions de La revue blanche^ 3 fr. 50. — Franc-Nohain et 
Claude Terrasse : La Fiancée du Scaphandrier (livret et partition complets, sous couverture 
de L. Cappiello) ; Éditions de La revue blanche, 3 fr. 50. ' 

États, Sociétés, Gouvernements. — André Bellessort : La Société japonaise ; TerTin^ 
3 fr. 50. — Niet : La Russie d'aujourd'hui ; Juveu, 3 fr. 50. — Comte de Moriolles : 
Mémoires sur l'Emigration^ la Pologne et la cour du graiid-duc Constantin^ 1789-18S3 
(avec une introduction par Frédéric Masson) ; Ollendorff, 7 fr. 50. — A. Corre : Nos 
Créoles ; Stock, 3 fr. 50. — Pierre de Barneville : Au seuil du Siècle ; Perrin, 8 fr. 50. — 
Kergall : Une Enquête sur les Finances russes; la Revue Économique et Financière, 1 fr. — 
D*" Ernest Boureille : Le Devoir social des collectivités envers les tuberculeux adultes et indi" 
gents (préface du D' S. Bernheim) ; Maloine. 

Histoire. — Ch. de Coynart : Une Sorcière au XVIII^ siècle, Marie- Anne de la Ville 
(1680-1720), avec une préface de Pierre de Ségur ; Hachette, 8 fr. 50. •— Capitaine Thur- 
man : Bonaparte en Egypte ; Emile Paul, 4 fr. — Jean Mëlia : Stendhal et les Femmes ; 
Ohamerot, 3 fr. 50.. 

801ENOK8 ET Philosophie. — Juan Enrique Lagarrigue : Lettre sur de prétendues 
preuves du surnaturel; Santiago du Chili, Ercilla. — Joseph Fabre ; La Pensée Antique ; 
Aloan, 5 fr. — Eugène Montfort : La Beauté Moderne ; Éditions de la Plume, 2 fr, 50. — 
Georges Rivière : l'Age de Pierre ; Schleicher, 2 f r. — Joseph-Ferdinand Bernard : La 
Création est une cruauté; chez l'auteur, 41, rue Lepic, 3 fr. — D*" Veressaïeff : Mémoires 
d^un Médecin (traduits par S. M. Persky et précédés d'une introduction par Téodor de 
WyKéwa) ; Perrin, 3 fr. 50. — Comtesse Mélusine (comtesse Antoine de la Rochefoucauld^ : 
Vlnitiée ou De la Régénération de l'Atavisme psychique ; Librairie antisémite, 8 f r. 60. 

Littératures étrangères. — La Giovine Italia, nuova edizione a cura di Mario Men- 
ghini ; Roma, Società éditrice Dante Alighieri, 2 fr. — Giuseppe Loti : Fermo e il cardi- 
nale Filippo de Angelis ; id. 8 f r. — - Ariaro Ambrog^ : Breviario sentimental. 

Nouveaux Périodiques. — La Flamme, mensuelle : 29, rue des Écoles, Paris ; un an 
5 fr. ; six mois, 3 fr. 



Le Gérant: P. Dbsghamps. 

Paris. — Imprimerie 0. LAMY, 124, bd de La Chapelle. 14897 



PASSADES LOINTAINES 



Femmes du Pacifique 



A Madame la ^larquise Lorenzo d'Adda . 



Macassar. — Il faut avoir su beaucoup de géographie pour se rap- 
peler cela, la grosse ville de Célèbes. Célèbes? Ah! oui, Tîle bizarre- 
ment découpée, poulpe nourri entre des mers d'Inde et des ilôts du 
Pacifique. Mais, dans celte dernière terre contre qui viennent se 
réchauffer à la fois les deux océans, la sensation de l'Inde domine, très 
pleine : le mélange des bois et des eaux en des calmes de divinité, des 
sommeils et des réveils de fauves, les ileurs qui semblent devenir et les 
hommes qui paraisssent se figer. Par-dessus cet humus antique, les 
bons et gras Hollandais ont étendu un semis de souveraineté colonisa- 
trice. Puis leur nirvAna habituel, parmi la bière rêveuse, s'est accom- 
modé du nirvana autochtone. 

Leurs croisements avec la race ont réalisé des types invraisemblables, 
nés, croirait-on, de la fantaisie d'un journal amusant. 

L'épaisseur du mule, accouplée à des maigreurs hiératiques de femmes, 
s'est portée au hasard sur la ligne des formes. A côté de filles dont la 
poitrine s'offre moins large que la taille, d'autres soutiennent à peine 
des seins débordants sur une taille raide et étroite comme un bambou. 
Des croupes chevalines abondent; des silhouettes effilées, traçant dans 
une verticale le dos et les jambes, sont fréquentes. Parfois des faces de 
bébés joufflus, parfois des visages tels ceux des affamés du Gange ; des 
bras courtauds ou des perches de moulins à vent, des cheveux crépelés 
ou des cheveux nattés jusqu'aux chevilles. 

Seulement la diversité d'apparence ne se continue pas en diversité de 
tempéraments. 

La femme, à Macasser, c'est Tesclave biblique, indifférente le plus 
souvent; et, si elle ne l'est pas, trop humble pour oser le montrer de 
quelque façon. On vient, on ne revient pas, ignorant même si les char- 
meuses de serpents, entrevues au seuil des temples, ont gardé, elles 
seules, la lascivité de leurs pareilles du NépAl 

Nouméa. — Le bon temps est passé où Nouméa, en train de devenir 
la cité du nickel, regorgeait de cocottes dans les rues et de bar-maids 
autour des comptoirs. Les miniers, les rouliers, les entrepreneurs, im- 
provisés dix-huit mois au long des routes, entre le gisement et la côte, 
s >nt rentrés dans leurs rangs ordinaires, libérés qui ne sont plus que 
des demi-individus, ou commis dans les innombrables bureaux d'Ktat. 
Sydney a repris les bar-maids ; les Françaises si recherchées, en veine 



82 LA REVUE BLANCHE 

d'aventure, ont trouvé plus loin, aux Amériques, des amis, ainsi que 
disait Tune, « aux pieds moins nickelés ». Les popinées ont reparu à la 
musique ; Nouméa est redevenu et pour toujours le bagne. 

Les histoires sont effroyables que Ton conte des condamnées, par- 
quées toutes, affolées par leur sexe. Les dernières sont celles-ci. 

Quinze ou vingt de ces femmes assuraient les services du principal 
hôpital de la pénitentiaire. Un caporal-fourrier vint, vers ïe midi, faire 
signer des papiers. Tandis qu'il cherchait le major, quelques-unes le 
conduisirent, l'égarèrent dans les couloirs, l'enfermèrent enfin dans un 
cabinet reculé. Puis, rassemblant le troupeau des harpies, ensemble 
elles le violèrent, forcèrent sans relâche son désir, l'épuisèrent à mort. 

Autre chose. Après avoir satisfait une folie, elles tentèrent d'assouvir 
une haine. Comme elles avaient fait de l'homme le matin, elles se 
ruèrent, le soir, sur une religieuse détestée. De toutes leurs caresses, 
elles polluèrent cette chasteté et cette sainteté. Puis elles s'efforcèrent, 
par des manœuvres inouïes, que le viol du caporal leur servît à désho- 
norer jusque dans l'avenir la chair de la vierge consacrée. 

Leur vision est du cauchemar. Encore ne voit-on à peu près que celles 
dont un forçat a voulu pour femme. Et alors celles-là le gardent avec 
une jalousie atroce, qui tue et lacère au premier doute... 

Cependant les indigènes fixées dans la ville, les anthropophages d'il 
y a cinquante ans à peine, promènent à la musique leur coquetterie 
enfantine et leur douceur d*animaux inférieurs. Le nom dont on les 
appelle les confond presque avec les vraies filles du Pacifique, popinées 
ainsi unies aux faufinées des Samoa ou aux vahinés de Tahiti. Sim- 
plicité et caprices de mots. Cai*, popinées, elles ne sont que des 
négresses aux cheveux crépus et lèvres déformées, encore sœurs des 
Canaques errant par les monts de l'île, qui forcent eux-mêmes les cerfs 
et tuent avec le casse-téte et la sagaie. 

Le soir, sur la place, dans l'ombre tiède alourdie par les relents des 
flamboyants énormes, elles tournent par bandes autour du kiosque. 
Elles marchent pieds nus ; leur tête floconneuse est nue ; mais, sans le 
moindre linge sur leur corps, elles ont passé une robe éclatante de 
confection française, coupée et ornementée ni mieux ni plus mal que 
celles des Européennes de Nouméa, et qu'elles ont pu, au prix d'extra- 
ordinaires économies, acheter cent cinquante francs au moins à la 
maison Ballande. Elles parlent français très suffisamment; la surprise 
de leur chair est une chaleur impossible à présager, aussi amollissante 
que des vapeurs de bain ; et leurs enfants, la plupart, naissent avec de 
gros ventres comiques. 

Il arrive que des hasards de conception les font mères de filles aux 
lignes pures, la peau à peine éclaircie, mais le visage plaisant et les 
yeux beaux. A ces filles, elles conservent, par des précautions plus effi- 
caces que des morales, la virginité, jusqu'au marché conclu avec 
quelque amateur riche, qui paiera le Iplaisir de couper lui-même, et 
i\on pas au figuré, les derniers fils qui attachaient l'adolescente à son 
état de chasteté. 



FEMMES DU PACIFIQUE 83 

Puis ces métisses, maîtresses de leur corps, deviennent les hétaïres 
ordinaires de Nouméa. Comme partout ailleurs, elles aguichent le pas- 
sant et, comme partout, les cochers vous mènent à leur case. Or, l'ar- 
gent est rare dans la petite ville anémique ; bien souvent des libérés, 
travailleurs énergiques, amassent quelque pécule en vendant des 
légumes ou des fruits. Et avec les métisses ils dépensent des virilités 
longuement mûries aux bagnes. 

Cela, c'est le rendez-vous honteux, caché. La métisse qui se donne 
à un libéré crève sous le mépris des fonctionnaires , est poussée du 
pied par eux, ne doit plus rien attendre de cette clientèle, la plus nom- 
breuse naturellement., Oh ! la laide chose! En tout lieu du monde, il faut 
trouver une étreinte criée en injure par les blancs tyranniques, quand 
même elle serait chauffée d'un vrai désir. 

Chinois ou libéré, sus à la béte immonde ! Et c'est encore à Ma- 
dagascar où glapit la note moins féroce, quand les betsimisarakaa, 
s'injuriant entre elles. Tune lance à Tautre un seul mot : « Lilinaweî! » 
( « Va coucher avec un caïman ! ») 

Nouvelles-Hébrides. — La nuit australe, merveilleusement stel- 
laire et furtive, mêle à Tonde large des effluves de Toranger, Tâcreté 
brève du varech. Et c'est chose rare. D'ordinaire la mer Pacifique, sans 
flux, est aussi sans odeur. Ici, la brise absente,un clapotis flaque cepen- 
dant, au lieu de la sérénité d'eau coutumière, mais léger, à peine doux, 
tel à intervalle Técrasement d'une large goutte de ruisseletsur une dalle 
de fontaine, à travers des mousses. Le murmure cassé perce des lignes 
de bananiers, la dernière ligne indiquant le sable. 

Parmi les premières lignes, des cases; plus loin, tassées d'ombre, 
d'antres cases, et, si Ton monte, perdant le clapotis, une vibratiim qui 
halète comme des fléaux sur une aire où l'on bat du blé. Plus près, le 
parfum d'oranger s'étale en nappes, semble-t-il ; plus près encore, voici: 

Des noirs, hommes et femmes, dansent. Rythme enfantin d'ailleurs. 
Ils se tiennent par la main, en cercle, sans alterner les sexes. Le chant 
qui les balance, à ce que l'on en comprend, déclame deux vers, en crie 
un troisième, assourdit en plainte le quatrième. Les danseurs s'en vont 
à droite, à gauche, gagnent un pas à peine après chaque double couplet» 
Et la rapidité de ces courses, alternées sur place, imite bien le halète- 
ment des fléaux. 

Ces gens, paisibles le soir, effrayés et cruels sous le soleil, sont les 
primitifs entre les primitifs. Leurs femmes sont des femelles velues ; le 
musclage de leur corps déconcerte un peu le désir, mais leurs seins sont 
de marbre. Les colons épars et les missionnaires, qui, depuis longtemps, 
s'efforoeiA d'en grouper autour des récoltes de bananes et de cocos, leur 
ont appris la valeur de la grande pièce d'argent. Depuis, elles recher- 
chent l'Européen, lui donnent, même consentantes, l'illusion d'un viol 
préhistorique, et d'ailleurs horrifiées par la souillure de son contact, em 
repoussent brutalement l'intimité suprême. 

CUblHatoliiirch. — Le lieu, ville anglaise de colonie, n'est point 



Jkmêm 



84 LA REVUE BLANCHE 

déplacé dans des rappels du Pacifique, et son passage de maisons à 
bow-windows et tuileries gaies, ne bouleverse pas la cinématographie 
des îles. Il est vrai que c'est une comparaison étrange, mais exacte abso- 
lument, qui ramène à l'évocation la gentille cité de la Nouvelle-Zélande. 
Après le flirt trouvé aux Tonga ou à Wallis, comment ne pas songer au 
flirt des filles saxonnes, le plus précis? 

Tennis, rallyes, thés dansants vous accueillent ; l'année précédente, 
TAfl'aire avait fermé aux Français toutes les portes de jardinets. Kntre 
toutes les sœurs et amies de l'hôte, il faut choisir, et c'est délicieux. 
Choisir la moins sport des jeunes filles, parce que le temps des autres 
est sportif en vérité; cependant, que le sweelheart sache monter et pra- 
tiqua ! A l'heure des crépuscules froids sur le fjord profond dont l'éva- 
sement forme rade, l'hiver frissonne, et des bois palpitants sont proches, 
où des corbeaux serrés en bandes croassent le nevermore... 

— Voyez, Annie, le thé se refroidit vite comme votre main, et le cake 
s'cfl'rite, gelé... Mais demain, petite chérie, nous prendrons les chevaux 
joujoux et nous aurons au galop la chaleur des yeux. Maintenant, 
racontez-moi, pour convertir le vilain Français qui ne sait pas aimer, 
comment Lucy et Blundell sont restés cinq ans fiancés ? 

Le matin, sur la route sonore, au galop, les yeux chauds. L'hiver est 
oublié; voici midi qui sue. Annie a voulu que Ton attachât les chevaux 
nains à un arbre; elle sait un banc où l'on sera bien, car il faut déjà 
s'abriter des rayons... 

On est bien, oh î on est très bien. Si bien qu'il y a ^n moment dont on 
ne se souvient plus. Comment? que dites-vous ? Avec Annie... Oui, mais 
Annie est quand même la vierge blonde, et comme on lui fait remarquer 
qu'elle a perdu son mouchoir sous les arbres, elle sourit divinement : 
« J'en ai toujours un autre, » dit-elle. 

En revenant : « Dites-moi, sweetheart, est-ce que Lucy et Blundell, 
quand ils étaient fiancés...? — Mais oui, darling! » 

Puis, avec élan : « Oh ! j'attendrais pour vous tout le temps que vous 
voudriez! » 

Tons^a-Tabou. — Bien plus que Tahiti, plus que toute terre où 
s'accroche la nostalgie, voici venir, dans une sérénité et une volupté à 
la fois de mémoire, l'île délicieuse. La capitale, la grand'ville, s'aper- 
çoit, aussitôt déroulée la dernière sinuosité d'un chenal aux caprices 
fous. Le front au lac intérieur où le passage serpente depuis la haute 
mer, le dos à des arbres qui bruissent comme des bouleaux, Nuku-Alofa 
montre, à cent mètres du mouillage, des allées d'ombre, des enclos de 
fruits et de fleurs, des murs bas cmipés de marches en pierre ainsi que 
dans la campagne bretonne. Et le nom de la cité, Nuku-Alofa, signifie 
a l'endroit où l'on aime ». f 

L'île est indépendante, absolument. Elle a un roi, un roi que l'on va 
saluer en grande tenue. L'évoque des missions, interprète, lui explique 
le discours de l'amiral, et le monarque fait répondre qu'il est heureux 
de la venue des Français. Cependant son visage est grave. L'amiral 



FEMMES DU PACIFIQUE 85 

s'arrôte de nouveau après un second paragraplie : l'évéque déclare que 
lé prince est enchanté de voir des amis. Sa figure est devenue soucieuse. 
Enfin, tandis que la péroraison répand ses Heurs, Monseigneur s'écrie : 
« Le roi est au comble du bonheur eUde l'enthousiasme. » Le roi semble 
avoir enterré le matin le plus cher de ses proches. 

Et cependant il s'amusait. Il vient à bord en uniforme de général 
allemand ; au grand màt on frappe son pavillon particulier et trois salves 
de vingt et un coups saluent, au pied de la coupée, au départ de terre 
et au retour. 

D'ailleurs, c'est ifti monarque malheureux : superbe de prestance, 
crevant de santé, dans ce pays dont il est le maître et où aucune femme 
n'est laide, il vit chaste. Il doit vivre chaste. Exil ou mort, il ne reste 
plus à Nuku-Alofa qu'une seule personne digne de son alliance, une 
royale personne de deux ans. Dix ans d'attente, oh ! le supplice, et 
pourtant la loi tongienne est inflexible. 

Plus inflexible encore est la rigueur des filles de Tonga-Tabou pour 
les étrangers. Un Français charmant, fonctionnaire du royaume, nous 
avoue qu'il se passa dix-huit mois entre son établissement à Nuku- 
Alofa et le moment où il put discrètement prendre une maîtresse. 

On s'étonne, on admire la puissance des religions semées sur cette 
terre, aussi bien catholique que wesleycnne, sans compter un troisième 
culte, indigène, inventé par un wesleyen dissident. Mais non. Cela ne 
suffirait pas, ne suffit pas, car, entre les mâles et les femmes de la race, 
ardentes et belles, le nombre des naissances illégitimes est d'une sur 
deux. Cela, Monseigneur nous le ccmte, désolé. Du moins, il a quand 
même, lui ou d'autres prêtres, trouvé une ingénieuse limitation à 
Tœuvre de chair, et si les lillcs superbes repoussent l'étranger, c'est 
parce qu'elles ont été persuadées des maladies et des démons qui leur 
passeraient sûrement dans le corps. Cela, Monseigneur ne nous le dit 
pas. Mais lorsque nous sommes avertis, sa bonne grAce réussit à peine, 
même au prix de festins bibliques, à gagner notre pardon. 

Il a trop réussi ; en vain chercherait-on un marin qui, depuis trente 
ans, ait été l'amant d'une femme à Tonga-Tabou. L'amant complet, du 
moins. Et il n'est pas bien certain que Dieu ait sujet d'être absolument 
satisfait des résultats obtenus par Monseigneur. Les jeunes filles de 
Nuku-Alofa ont découvert le flirt et inventé les demi-virginités. 

Quelqu'un a dit cette aventure : Invité, le soir, à un « kawà », avec 
d'autres officiers, il s'était échappé du cercle officiel. Dans la cour, envahie 
par les curieuses de Nuku-Alofa, il tenta une fois de plus, et aussi vaine- 
ment, de fléchir le désir d'une jeune fille. Alors, avec de comiques 
gestes de découragement qui amusèrent la bande, il vint s'asseoir au 
bout de la galerie, au milieu de toutes les femmes serrées en ce coin 
comme des hirondelles. Des rires lui éclataient aux oreilles, des gri- 
maces l'affolaient, des poses inconsciemment lascivjes TalTolaient. Ses 
voisines de droite et de gauche, par-dessus lui, se prirent à jouer à la 
main chaude. Soudain, les rires redoublant, des menottes, toutes les 
menottes, qui purent, se fourrèrent dans ses poches de pantalon. Il ne 



S3 LA BBVUE BLANCHE 

protesta point, d'ailleurs submergé, et, depuis, il n'a point confessé sa 
honte. 

Peut-être est-ce le même qui, oublieux de toute Europe, voulut, par 
un matin d'Éden, violer une pêcheuse rencontrée? Probablement c'en 
est un autre. 

Dans cet Éden-Tantale, la moindre réunion, le plus petit kawa, 
comme on dit là-bas, assemble des dizaines de beautés. Elles chantent 
et dansent adorablement. Sous les allées ombreuses, des enfants, ali- 
gnés et graves, jonglent avec des oranges, jusqu'à huit ensemble ; des 
théories s'enroulent et se déroulent aussi flexibles et eurythmiques que 
eelles de THellade. 

Puis, on entre, pour se reposer ou pour boire, dans des cases. La nuit 
elaire descend du toit ; quelle que soit l'heure, toute la famille s'éveille, 
vous entoure, apporte les cocos frais, et attend indéfiniment qu'il vous 
plaise de sortir. Des sourires vous détendant ; une case est catholique, 
une autre wesleyenne, la troisième tongienne. 

Partout môme accueil, partout même désir. Et quand on demande à 
une aïeule de poser sa bouche sur la bouche d'une jeune fille avant de 
partir, elle acccorde et rit, étonnée, femme d'une terre où la langue n'a 
point de mots pour traduire ^aiser. 

TVallis. — Dans la salle de classe, à la case des sœurs enseignantes, 
une jeune fille de douze ans cause avec la religieuse. C'est une grande, 
une de celles que l'on peut à grand'peine' jusqu'à cet âge faire rentrer 
au dortoir, dès neuf heures le soir, loin des hommes du village. 

La fille, — Il y a longtemps que tu n'as vu le prêtre de Vaô ? 

La religieuse, — Oui. Pourquoi? 

La fille. — Tu dois être bien gênée ? 

La religieuse, — ?? 

La fille, — Le grand bon Dieu a bien fait de mettre dans l'île, en 
même temps que toi, un homme de ceux que tu peux avoir dans ton lit, 
n'est-ce pas ? Mais tu feras bien de lui en commander un autre, car le 
père de Vâo est déjà vieux. 

La religieuse, — Veux- tu te taire, malheureuse ! Que dis-tu ? Ne 
te souviens-tu pas que tu n>e vois toujours seule au dortoir? 

La fille (très calme). — Sûrement ! Mais je pense que ton corps 
n'est pas fabriqué pour les hommes d'ici et que seul le père de Vào peut 
loi donner la caresse. 

La religieuse. — Mon enfant, je vous en prie, taisez ces vilaines 
choses ; récitez la prière que je vous ai apprise. 

La fille (têtue). — Le grand bon Dieu a envoyé les hommes noirs (les 
prêtres) parce qu'il y a les femmes blanches (les sœurs). 

La religieuse, — Mon Dieu ! 

La fille (docile). — « O Vierge immaculée, daignez, etc.. » 

Au dehors, le rivage est proche. Le corail blanchit dans la mer saphi- 
rine. Le crépuscule bref se fond en tiédeurs, et les pêcheurs de nacre 
«hantent vers Tlstar malaise. 



FEMMES DU PACIFIQUE 87 

Sydney. — « Wliat do you think about our beautiful harbour? » 
La question sort aussi naturellement qu'un bonjour des lèvres de tous 
les hôtes, de tous les amis de passage, même des voisins de tramway 
qui devinent Tétranger. Eh ! oui, la rade est extraordinaire, formée, 
après un goulet qui lèche des falaises, d'innombrables baies distinctes, 
cases successives disposées, semble-t-il, pour remplir d'itinéraires un 
mois d'excursion. Mais à quoi bon s'arrêtera cette joliesse ? Un peu 
Fort-de-France, un peu Diego, beaucoup Nagasaki, et voilà Taquarelle 
linéée et teintée. 

Le « beautiful harbour » n'échappe pas plus que n'importe quel rivage 
du monde à l'inquiétude vicieuse des errants, l'interrogation irritante : 
« A quoi cela ressemble-t-il ? 

Ce qu il y a de curieux, de quelque peu nouveau, c'est le faubourg 
énorme Wolloomoioo, découvert à un détour de cap et dont la masse de 
maisons alors donne l'illusion, se chevauchant, d'un troupeau qui serait 
descendu boire et qu'on effraierait. Wolloomoioo plein de matelots, 
avec ses quais bordés de quatre-mâts qui regorgent de laines, est 
le royaume des filles à pirates et baleiniers. Mais aussi c'est le domaine 
des blanchisseuses, accortes et fraîclies sous leur bonnet et leurs che- 
veux pâles, Mimi Pinson sans anémie. Les ordonnances qui, du bord, 
s'en vont leur porter du linge souvent prétexté, en causent entre eux 
après diner, et les officiers ne peuvent ignorer, souvent, quelles faveurs 
ils ont partagées. 

D'ailleurs les lieutenants de l'escadre anglaise n'en font point fi, 
meilleurs garçons que leurs camarades du Channel Squadron, par 
exemple. Quelquefois ils les paient avec des invitations reçues pour les 
balsdeTown Hall. Quelques-unes, bien nippées, enprofitent, et, àun aspi- 
rant français qui s'informait, enthousiaste, du nom d'une danseuse assise 
dans un coin de l'immense salle, on répondit : « Her name? Two 
pounds! D 

D'autres coûtent plus cher. Sur les champs de courses s'exhibent les 
filles cotées. Elles s'habillent avec un goût très sûr, et leur charme est 
certainement celui du monde le plus semblable à celui des Parisiennes. 
Peut-être connaissent-elles mieux les pedigrees, peut-être savent-elles 
trop la carrière de Trenton, ou Carnage, ou Aurum. Leur société est char- 
mante et vaut presque son prix, prix tel que les Australiens eux-mêmes, 
pour désigner ces horizontales, se servent du mot « harpers », harpies. 

Le théâtre leur fait peu ou point de concurrence. La mise en scène 
des ballets est splendide, les danseuses sont jolies. Mais ici la pruderie 
reprend ses droits et les exagère en chantage. Si, confiant dans les 
regards échangés, l'on fit porter sa carte à l'entracte par un boy de. 
service, l'enfant, tôt après, vous indique le chemin des coulisses. On va, 
on trouve le rat choisi, on se réjouit de n'avoir aucune désillusion, et 
Ton cause. Soudain apparaît une mère en furie ; le manager herculéen 
la suit. Elle hurle, il s'indigne : la loi est avec eux. Il faut être bien 
calme pour n'être point intimidé par la menace de quatre-vingts livres 
d^amende à payer. 



88 LA REVUE BLANCHE 

Après ces épreuves au milieu de harpers ou beautés de music-hall, 
il fait bon retrouver les douces filles ou sœurs des hôtes. Les parties de 
campagne se succèdent. Dans les ferrys, on chante ; presque toujours 
une harpe et un accordéon se trouvent là pour soutenir les voix, ces voix 
de Sydney qui diphtonguent les voyelles. Le thé sous les arbres s'ac- 
compagne de raisins miraculeux et des balançoires s'envolent au 
rythme de la musique en vogue, la Geisha ou le Mikado. Comme en 
Nouvelle-Zélande, les sweethearts ont toujours sur elles deux mou- 
choirs, et les mamans souvent autre chose. 

Mangareva. — Sérénité ! Pourtant les gens qui sont là. Américains 
rudes et barbus, y sont pour faire fortune, au sens le plus banal, le plus 
romanesque aussi, du mot. Les uns disposent pour l'embarquement 
dans la goélette le tas de coprah, et cette odeur de cocos vidés est 
l'odeur du Pacifique. Les aulres peinent pour la nacre: quelques-uns 
enfin surveillent les plongeurs qui ramènent les huîtres perlières. Der- 
rière un rideau d'arbres le camp fume : des enfants bruns pincent des 
cordes de banjo, et la ritournelle sonne à la bordure du lagon. L'eau, 
encerclée par la dune, s'alourdit en splendeur ; des barques d'écorce, 
nombreuses, mortes depuis des ans, niamelonnent le fond. La goélette, 
tirée au sable, s'affaisse. Aucun cri d'oiseau. 

Les hommes de Frisco, qui resteront exilés de l'Ouest cinq ans, dix 
ans peut-être, ont pris avec eux, dans l'île plate, des filles de Tahiti ou 
des Marquises. Et, avec elles, ils vivent, sans obsession du but lointain 
mais sûr. Ces femmes sont heureuses, et les aiment. Car, Américains ou 
autres, ces lutteurs sont des mâles. Pionniers, pêcheurs, baleiniers, 
déserteurs des navires, tous ont la colère qui fait trembler délicieuse- 
ment ou les tendresses maladroites qui attendrissent. Jadis des pareils 
à eux s'emparèrent de la Bounty et, avec les aïeules des amantes d'au- 
jourd'hui, colonisèrent une terre ignorée longtemps. Maintenant, il n'y 
a pas six ans, le drame de la Ninhuonriti a reporté des rêves vers les 
forbans splendides, et les frères Rorique, avant d'émouvoir les belles 
dames de Brest, avaient, en de nombreux Mangareva, semé du désir 
aux vahinés. 

Quand même sur eux et sur elles, sur un passé de meurtre ou sur un 
avenir de dollars, le ciel profond de Mangareva épand sa sérénité. 

Plusieurs resteront qui songeaient à des orgies prochaines, dont les 
sommeils se peuplaient d'« enfers » mexicains ou de Monte-Carlos 
contés vaguement; plusieurs ont désappris déjà de frapper la femme 
avec le fouet court à lanière large; plusieurs resteront parce qu'un 
regard, la voix est trop humble pour s'élever, parce qu'un regard les 
aura suivis jusqu'à la goélette... 

Tahiti. — Syphilitiques, phtisiques et alcooliques, telles sont, et 
toutes, les vahinés de 1 ile chantée. Des Rara-IIu se sont trouvées, nom- 
breuses à l'âge d'or des découvertes dans le grand Océan, en plus petit 
nombre quand les Chiliens ont envahi et infecté la terre au long du 
siècle, éparses depuis la possession française et l'absinthe. Mais une 



FEMMES DU PACIFIQUE 89 

seule peul-être/en des jours aussi prochains que ceux du Livre, put 
symboliser la volupté du Pacifique, brisante d'étreintes nouvelles, mélan- 
colique au travers de Téternel arrachement. D'ailleurs, qui ne se sou- 
vient des dernières pages : « Depuis que tu as quitté l'île, la petite fille 
s'est mise à boire... » Maintenant la fierté des officiers de marine qui 
parlent des nuits de Papeete se traduit pareillement : « Oui, mon cher, 
tout le temps que j'ai passé avec elle, elle n'a jamais bu que du lait de 
coco. » 

Hélas ! Frôles vahinés, pardonnables malades gourmandes d'alcool ! 
Longtemps après avoir quitté la marine, le duc de Fitz-James, énu- 
mérant des bonnes fortunes variées comme un caprice d'homme, don- 
nait encore sa plus chère préférence de souvenir aux filles de Tahiti. Et 
un commandant cria à un aspirant, sans larmes au moment de Tappa- 
reillage : « Monsieur, vous déshonorez la jeunesse du Corps ! » 

Jadis les vierges des cantons demeuraient douces et naïves, loin de 
Papeete. Les liqueurs maintenant s'en vont par le courrier dans tous les 
villages. Et l'argent gagné dans le commerce de la vanille fuit en rasades. 
Une année, les gens du district de Papara, établis en une sorte de com- 
munisme, amassèrent plus do cent mille francs. Longtemps le courrier 
n'eut plus de rapports avec eux, longtemps on n'en vit plus un seul au 
marché de Papeete. Lorsqu'enfin un percepteur d'impôts fit la tournée 
des villages, il ne trouva que tonneaux défoncés et silence : le district 
entier était ivre depuis trois mois. 

La lucidité des filles du moins est rieuse. Elles chantent par plaisir, 
elles chantent l'amour ou des légendes guerrières, et les choses 
d'amour ont imposé leur nom aux traditionnels récitatifs que sont les 
hyménées. La gloire de l'île s'y exalte ; la tendresse pour le sol, la 
conscience de ses délices uniques, enlacent leur merci aux appels de 
chair. C'est une sorte de litanie qui détaille les places d'adoration de la 
terre aussi bien que celles de l'amant, des Framjais chéris, « Rupe 
Farani! » 

Des tribus de chanteurs ont recueilli les airs vagabonds depuis 
deux siècles, et les orchestrent à leur façon. Au i.» juillet, fête 
sacrée où s'étalent les robes nouvelles, il va concours d'hyménées; des 
groupes de quarante ou cinquante personnes s'en viennent de tous les 
districts, ou de Moréa, mrme des lles-sous-le-Vent. Et pendant deux 
jours la plainte ardente à Aphrodite s'élève sur la Grand'Place de 
Papeete. 

Les troupes ambulantes miment aussi des scènes en parties. Ce sont 
des danses piétinées où se déroule, par exemple, la figuration de la 
pèche à la baleine depuis le départ des barques jusqu'au dépeçage de 
la bète ; ou bien encore la vie d'un pâtre qui devient roi ; ou bien les 
aventures d'une Belle au Bois dormant. 

La grâce est beaucoup moins naturelle que dans les spectacles à peu 
près semblables au Japon ; la félinitc des guéchas ne se répète pas ici. 
Seul l'assemblage des masses dans le rythme retient le regard, et la 
suite du récit mimique matérialise mieux que tout rappel classique 



9» LA REVUE BLANCHE 

les mouvements du chœur antique. Strophe, antistrophe, épode, chacun 
des trois temps est nettement marqué. Les coryphées ont le geste 
puissant de précision ; les ondulations des rangs font fleurir le désir, 
et le tiare couvre le moment de sa fragrance. 

Le tiare ! Avec ses grappes sont tressées les couronnes cerclées sur 
les épais cheveux des tahitiennes, dans la moindre photographie rap- 
» ^ portée de là-bas. Son parfum pesant est l'âme de l'île, lourde comme 

(y-''Xi \\ »:.. la volupté. Le soir, sur le marché, les étals se couvrent de la fleur d'a- 
mour. Par deux ou par bandes, les vahinés vont et viennent entre les 
haies de marchandes. Quelques lanternes éclairent la place embau- 
mée. C'est l'heure où les offlciers descendent à terre ; les amants retrou- 
vent là les maîtresses, et les solitaires y errent pour ne point s'en 
retourner seuls à la case. 

Dans la petite demeure, la vahiné, femme d'un enseigne ou d'un lieu- 
tenant de vaisseau, joue bien les maîtresses de maison, au moins une 
heure, tant qu'elle se retient de boire. On voisine, on s'invite, on chante 
et on danse tous les soirs. Furtivement, les dédaignées prennent leur 
place au cercle de leurs amies avantageusement établies ; qu'importe 
une bouteille vidée de plus? Lorsqu'à minuit le punch flambe, le couple 
des hôtes maugrée contre les invités qui leur diffèrent l'étreinte. En 
vain. Il leur faudra passer dans leur chambrette, sans essayer de remuer 
des corps de vahinés raides d'alcool. 

A leurs amants elles tressent des chapeaux. La paille en est surfine 
et la façon parfaite. Le chapeau souvent remplace la déclaration 
d'amour; en tous cas, il dit l'invitation au double adultère. Alors 
surgissent des drames, un peu grotesques sous les bananiers et autour 
des nattes qui potinent, un peu tristes quand des rancunes les transpor- 
tent dans le service avec la différence des grades. Les vahinés y pren- 
nent rarement une part active, chair facile, à peu près indifférentes 
au goût exclusif d'une seule chair d'homme. 

Le plaisir pour elles, presque toujours partagé dans l'étreinte, est plus 
tard d'avoir un enfant blanc. L'orgueil de cette maternité est inouï, et, 
non loin de Papeete, un fils du plus vert de nos actuels vice-amiraux, 
croît parmi l'admiration du district. 

Toujours à court d'argent, malgré la générosité des officiers, et tou- 
jours dévorées de coquetteries, les vahinés sont venues vite à l'ordi- 
naire alliance de l'amant de cœur et du monsieur sérieux. Le monsieur 
sérieux ici, c'est le Chinois. Oh ! ne racontez pas cela à un officier de 
marine. La petite fille lui a quelquefois confié, le matin surtout, au 
lever, qu'elle allait manger quelque chose, un rien, chez le Chinois d'en 
face, restaurateur. Et, reconnaissant de la nuit, il l'a crue... 

Sensations monotones, passé quelconque, un peu d'écœurement 
d'orgies trop complètes, un peu de lassitude de voluptés trop faciles, 
voilà donc ce qui reste à un sceptique de l'île délicieuse. Pourtant? Oui, 
il hésite à conclure, il craint d'affirmer. Ne s'est-il point trompé, seul, 
honni des enthousiastes ? Avait-il tressailli trop souvent déjà, ou était-il 
trop rigide encore pour vibrer simplement? Il est malaisé de parler 



FEMMES DU PACIFIQUE 91 

haut après Fitz-James, et devant Atéri, la vahiné délicieuse, maintenant 
vieillie, qu un officier intelligent traîna après lui, dans sa famille même, 
et pour laquelle il vola. ' 

La baie des Vierges (Iles Marquises). — Des îles au doux nom 
du passé, les Marquises. Mais ce sont des profils dressés en un temps 
de cataclysme, et des châteaux-forts de rocs, quand on attendait des 
grâces de femme. C'est ici la véritable patrie des vahinés, c'est ici que 
paraissent les visages adorables d'Espagnoles sur des corps bruns et 
graciles de Malaises. Pour les « goélettes », pour les officiers, hors de 
Tahiti, Taï-o-He, c'est la passade, loin de la solide tendresse qui attend 
à Papeete. Et souvent le lieutenant de vaisseau ou renseigne accordent 
passage aux errantes qui abandonnent leur paradis pour les délices ima- 
ginées de Papeete, trop sûrs d'ailleurs que, n'était cette indulgence, ils 
trouveraient, aussitôt au large, des femmes cachées dans tous les coins 
du yacht militaire. 

Mais, hélas ! sur cette terre d'amour, autour de Taï-o-He, pullulent 
les lépreux. Cid Campeador arracha son gant pour serrer la main d'un 
effroyable malade. Ici, lorsqu'un homme se marie, après la cérémonie 
religieuse, il s'asseoit sur la place du village et, les mains aux hanches 
de l'épousée, il la tourne vers le désir de tout venant. La population 
entière défile, et, s'il plaît à chacun, use de la vierge : or, après le 
roi, les lépreux ont droit de contenter aussitôt leur envie. 

Un nom domine les noms, dans ces îles, royaume de l'Aphrodite, celui 
de la baie des Vierges, c'est là que vraiment les civilisés rebâtissent 
l'Éden. Mais : 



Les vierges qu'on rêvait, ce sont des vierges folles, 
Faunesses que l'on chasse et qu'on viole au hasard, 
Crissant leurs longs cheveux parmi des plaintes molles. 
Vestales du grand Spasme en tout le bois épars. 



Olivier Seylor 



Le Père Perdrix 



PREMIERE PARTIE 

CHAPITRE III 

Dans toute la petite ville, le malheur Perdrix s'arrêta long- 
temps. Comme un conte du soir qui terrifie les enfants, il 
planait au-dessus des repos, comme une menace, comme un 
innomable inconnu qui vous barre la route et vous renvoie 
dans la misère originelle. Chacun le sentait flotter autour de 
sa maison, l'attendait à sa porte et regardait par les vitres 
quelque coup d'aile, on ne sait quoi du vieux Destin qui 
rôde au-dessus de nos toits, descend et nous abat avec sim- 
plicité. Regrain, le sabotier, qui avait cinq enfants, man- 
geant des pommes de terre, buvant de Teau, sentait remuer 
autour de lui des bouches ouvertes et pensait au bonheur 
de ceux qui peuvent manger des pommes de terre. Pendant 
huit jours la bouteille d'eau-de-vie resta vide dans le pla- 
card et ni lui ni l'Annette n'eurent la force d'aller, à deux 
pas, chez l'épicier où, pour dix-neuf sous l'on avait sa cho- 
pine. Déry, le cordonnier, qui avait six enfants, buvait du 
vin, du café, la goutte, fumait la pipe, se faisait faire des gar- 
nitures d'habits de quatre-vingts francs, secouait la tête et 
semblait un gros matador, ne se priva de rien parce qu'il 
était ainsi, mais chaque bouchée, chaque gorgée lui sem- 
blait prise en trop comme un luxe, comme une folie. Il y 
eut des courages remués, des espoirs branlants, des paroles 
et des attitudes comme pour se garer, comme pour s'asso- 
lider sur les jambes en attendant l'avenir. Il y eut des re- 
gards de chiens qui hurlent à la lune ; dans toute maison, 
il y eut le moment où l'on attend ce qui va venir et qui 
vous fait dire un jour, quand le coup s'est abattu : J'en 
étais sûr ! 



(1) Voir La revue blanche du l»"" mai 1902". 






{ LE PÈRE PERDRIX 93 

* Le Vieux et la Vieille, immobiles dans leur chambre, 
interrogeaient les quatre coins de Thorizon, étudiaient les 
•probabilités, se recueillaient avant de se mettre en campa- 
gne. A soixante-quatre ans ils bâtissaient leur vie sur un 
*terrain nouveau, sur un terrain mobile et, tremblants eux- 
mêmes, à sentir trembler le sol sous leurs pieds, ils s'at- 
tendaient à tout : au vertige, à la chute, à l'engloutissement. 
Ils se rapprochèrent davantage, apprirent qu'ils étaient 
l'homme et la femme, la chair de la chair, deux corps sous 
un même toit. Jusqu'à ce jour il avait été le forgeron qui 
frappe et le maître qui commande. Il avait les bras levés, 
on lui préparait les repas à son heure, il mangeait à sa 
guise. Jusqu'à ce jour... Il comprit la vie des femmes, 
l'histoire des jupes minces et des vieux caracos, l'organisa- 
tion d'un ménage, le geste des mains qui rassemblent et 
ordonnent. Dans son crâne dur, sans la connaître, il com- 
prit la parole de l'Évangile : « Que l'homme, donc, ne sépare 
point ce que Dieu a uni ! ?/ Car c'est quelque chose qu'on 
ignore et qui fait cette unité, de la femme et son homme, 
de la Vieille et son Vieux. Elle se lavait le visage, se pei- 
gnait, mettait un bonnet propre, partait et allait voir les 
dames. C'était une femme bête et qui ne se rendait pas 
compte. Elle faisait cela simplement, mais lui, lorsqu'il la 
supposait arrivée dans une maison, sur sa chaise assis, la 
tête basse et les mains entre les jambes, rougissait en pen- 
sant aux paroles qu'elle prononçait. On la recevait debout, 
dans la cuisine. Les dames sont toujours pressées. Elles 
récoutaient, puis disaient : « Bien, bien, ma mère Perdrix ! » 
Elles avaient des voix douces de dames et un langage 
assuré, parce qu'avec leur argent elles étaient habituées à 
tout voir marcher à leur guise. Une d'elles lui donna, pour 
Thiver, un pardessus presque neuf qui n'allait pas à son 
mari. Les dames du château, qui étaient très charitables et 
qui, chaque samedi, donnaient deux sous et quelquefois 
du vin à toutes les femmes du bureau de bienfaisance, l'en- 
gagèrent à venir souvent les voir. 

Mais le Vieux racontait plus tard : 

— J'ai bien peiné à m'habituer à ces choses. J'ai eu d'a- 
bord envie de me pendre. Je me disais : Ça vaut mieux 
que de faire la misère. Mais c'est à cause de mes enfants. 



94 LA REVUE BLANCHE 

Le monde est si bête! On aurait dit : Tu n'es jamais que le 
garçon d'un pendu! 

On les inscrivit au bureau de bienfaisance. C'est déjà un 
commencement. Ils eurent tous les samedis un pain de dix 
livres» furent exemptés d'impôts, participèrent aux distri- 
butions de secours : pour le Quatorze Juillet cinq francs, 
pour la Saint-Martin quinze francs, à cause du terme, et au 
commencement de l'hiver ils avaient droit à un stère de 
bois. D'ailleurs, ayant été domestique, la mère Perdrix, 
trouvait des protections. Et puis on lui donna tout de suite 
de l'ouvrage parce qu'on la savait courageuse. 

Chez Roux, le boulanger, dont la femme avait besoin 
d'un peu de temps pour servir les clients et garder le comp- 
toir, elle entra comme femme de ménage. Tous les matins, 
à neuf heures, elle descendait faire les lits, balayer la cham- 
bre, épousseter, frotter les meubles et remontait chez elle 
vers dix heures et demie onze heures, ayant gagné cinq 
sous. Elle était un peu trop vive, se lançait trop sur les cho- 
ses et on l'employait pour lui rendre service parce que, 
vraiment, elle n'avait pas de délicatesse avec les meubles. 

Tous les samedis, après-midi, une vieille dame veuve, 
madame Delphine fiUsait un grand nettoyage de sa maison, 
et comme la bonne n*y pouvait pas suffire, elle employait 
la mère Perdrix. Il y avait quinze sous à gagner. C'était 
une bonne maison : la Vieille avait toujours son verre de 
vin, on la forçait à emporter de Toseille, des fruits ou, 
quand c'était la saison, madame Delphine disait : «Allons, 
mère Perdrix, allez donc ramasser des haricots dans le jar- 
din. > 

Elle lava quelquefois des lessives, mais elle n'était pas 
commode, à cause de son ménage chez Roux, et on ne pou- 
vait la prendre que pour une demi^journée. 

Elle eut beaucoup de chance : C'est en ce temps-là que 
la belle-mère à Roux devint à moitié folle. La mère Tur- 
laud avait deux maisons et, ayant donné congé à ses deux 
locataires, ne trouva personne qui voulût habiter chez elle 
et garda deux loyers qui ne couraient pas. Ceci l'occupa 
pendant longtemps et la travailla si bien qu'elle ne voyait 
pas le moyen d'en sortir. Çlleen restait comme égarée. Dans 



LE PÉBK PERDRIX 9S 

les premiers temps elle disait à sa fille : « Je suis bien perdue, 
va ! > Plus tard, on ne sait quoi, quelque souvenir de lecture, 
quelque histoire de labyrinthe, fixa dans sa tête une image 
et confondit les sentiments. Elle se levait, marchait, gesti- 
culait en criant : ^Je suis dans la Byringue ! Je suis dans la 
Byringue ! » On essaya de tout, on la raisonna, puis on se 
résolut à la faire garder. Le jour, elle restait dans la cham- 
bre, chez ses enfants, où il y avait toujours du monde, mais 
la nuit on ne pouvait pas la laisser seule chez elle. Ce fut 
la mère Perdrix que Ton retint. Tous les soirs à huit heu- 
res elle descendait, couchait la vieille et se couchait elle- 
même dans le lit d a côté. Il fallait garder de la lumière 
toute la nuit. Parfois la mère Turlaud se dressait sur son 
lit, donnait des mains, tâtait Tespace et poussait des sou- 
pirs : «Je suis dans la Byringue ! Je suis dans la Byringue! 
Ah mon Dieu je suis dans la Byringue ! » 

La mère Perdrix disait : 

— Mais non, madame Turlaud, mais non ! Regardez donc.: 
c'est votre chambre! Vous me reconnaissez bien : Je suis 
la mère Perdrix. Voyons, couchez-vous. 

Mais, des fois, tout cela durait longtemps et il y avait 
plusieurs séances dans la nuit. Enfin, la mère Perdrix y 
gagnait sa pièce de vingt sous. 

A midi, la Vieille et le Vieux déjeunaient. Quand il n'y 
avait pas des pommes de terre, c'est qu'il y avait des hari- 
cots. Chacun d'eux buvait de l'eau dans un gobelet. C'é- 
taient deux gobelets blancs avec un ornement bleu : celui du 
Vieux portait inscrit en lettres rouges le nom de Suzanne 
et celui de la Vieille le nom de Louise. Ils mangeaient très 
vite, avec de gros couteaux en fer de six sous, qui pouvaient 
couper de grosses bouchées de pain, mais ne coupaient que 
de petites bouchées de fromage. Et tout de suite, tout de 
suite, la Vieille prenait un panier, coiffait son vieux cha- 
peau jaune et renfermé de vieille et s'en allait dans la cam- 
pagne pour y ramasser du pissenlit et du cresson. Elle apprit 
bien vite à connaître les prés, les fontaines, les filets d'eau 
et les pentes. Elle ouvrait les barrières, sautait les écha- 
liers, franchissait les bouchures en les aplatissant à coups 
de talon et portait toujours en sa jupe quelque morceau 



96 ' LA REVUE BLANCIIK 

d'épine ou quelque déchirure. Elle marchait à grands pas, 
se baissait, ramassait le pissenlit presque avec violence, 
gardant de la terre aux jointures de ses doigts. Elle se fit 
de vieilles mains rugueuses, de la couleur des champs, de 
l'épaisseur des mottes. Son caraco et sa jupe s'emprégnè- 
rent d'un ton jaune et d'on ne sait quoi qui flottait et la 
confondait sur les chemins avec Tair de l'automne. Ce fut 
une besogne de bête au trot qui la tenait courbée longtemps 
et la ramenait chez elle, essoufflée, vers les trois heures. 
Elle versait tout dans l'eau, s'asseyait, triait son pissenlit 
ou son cresson. Le lendemain matin, elle promenait cela 
par la ville, entre sept et huit heures, entrait dans les mai- 
sons et, dans les premiers temps, elle fit bonne mesure pour 
avoir la clientèle. Il n'était pas rare qu'elle vendît jusqu'à 
dix et quinze sous. 

Ils furent étonnés tous les deux de trouver tant de res- 
sources et furent étonnés encore en regardant leur vie 
changée. L'ombre de leur maison s'éleva un peu, le ciel 
devint libre, sous lequel on put respirer. Il y avait pour- 
tant des sentiments qui se compliquaient et revenaient vers 
eux en causant des ravages dans leurs vieux cœurs comme 
un coup de vent qui bouleverse les feuilles. La Vieille ne 
s'en apercevait guère parce qu'elle marchait vite et que 
ses pas piétinaient ses pensées. Le Vieux se rappelait les 
choses du premier jour. Le petit Jean Bousset vint le voir: 
il venait d'être reçu à son école, pour devenir ingénieur. 
Il comprimait toute sa joie devant son oncle et n'osait pas 
penser à l'École Centrale en face de cette misère. Il avait 
des yeux bleus comme une petite fille et une mèche blonde 
sur son front. Il l'embrassa et il disait : 

— Oh ! mon pauvre Vieux ! Oh ! mon pauvre Vieux ! 
Le Vieux répondait : 

— Mon petit, tu viens d'être reçu à ton école. Tu ne 
feras pas un vieux malheureux comme ton oncle. 

La Vieille disait : 

— Tant mieux, mon Jean ! Conduis-toi toujours bien. 
Tu vois ce que c'est que de ne pouvoir plus travailler à 
notre âge. 

Ils l'embrassèrent tous les deux et, quand il fut parti, ils 



LE PÈRE PERDRIX 97 

se disaientrun à Tautre : « Dame ! nous raimons autant que 
si c'était le nôtre. » 

Il y eut d'abord un automne vague et mouillé dont la pluie 
fine pénétrait les sentiments des hommes. Le Vieux s'as- 
seyait dans la maison, auprès de la fenêtre et, regardant 
la rue, voyait la pluie et la sentait tomber toujours et de 
partout, comme une idée qu'on veut vous faire entrer dans 
la tête. Il avait d'abord pensé à quelque chose pour tuer le 
temps. Il prenait sa brouette et sa pelle et roulait sur les 
routes. Il était très bien placé, sa fenêtre donnant directe- 
ment sur la rue : « Voici les bœufs du domaine de la Faix 
qui montent et il va falloir que j'aille à leur suite parce 
qu'un autre irait avant moi. » Parfois un âne ou un cheval 
déposait son crottin presqu'en face de la porte : alors le 
Vieux se levait, saisissait un panier destiné à cet usage, 
puis la pelle, s'en allait faire la cueillette et donnait son 
coup d'oeil à la rue pour voir s'il pouvait faire d'autres 
cueillettes encore. Quand la pluie tombait, il attendait la fin 
d'une ondée, sortait à sa porte, examinait le temps et par- 
tait entre deux nuages, comme le serviteur du crottin, 
comme l'esclave du fumier. Il versait tout cela dans la cour, 
sur le tas, y jetait encore de la paille et toutes sortes de 
débris, sentait la pelotte grossir et plus tard, lorsque le mo- 
ment était venu, ne songeait plus qu'à la vendre. 

Puis, ce fut l'hiver qui déposait de la gelée blanche sur 
l'herbe, dans la campagne et, dans la petite ville, sur la 
mousse des toits. Les jours diminuaient et .semblaient se 
resserrer sous leur capuchon comme des vieux qui ont 
froid. Le temps tombait du ciel bas et s'approchait de vous 
comme une personne que Ton connaît et qui vous touche 
avec une main osseuse. Il y avait une réserve de bois dans 
le grenier, le poêle était installé au milieu de la chambre, 
un petit poêle de fonte, bas, avec une tablette où l'on s'ap- 
puyait les pieds, avec deux couvercles que Ton pouvait 
enlever pour mettre la marmite. Le Vieux s'assit pour l'hi- 
ver en face du poêle. Il était frileux, ayant vécu auprès 
d'une forge et tout son geste fut de se lever parfois pour 
entretenir le feu. Il le faisait sans économie, comme un 
exercice, comme la seule distraction qui lui fût restée. 

7 



9^ LA REVUE BLANCHE 

Tout l'hiver, il fut assis. La chambre était trop grande et 
rhumidité plaquait le sol, au pied des murs. 11 s'approchait, 
jusqu'à avoir le poêle entre les jambes et, accoudé sur ses 
genoux, il se tortillait le cou pour regarder autour de lui, 
dans une sorte d'inquiétude. Mais tout de suite il trouva 
du plaisir au repos. Ce sont des métiers de forgeron où le 
fer frappe le fer, où les poings se durcissent comme des 
marteaux et se lèvent comme au combat pour abattre on ne 
sait quoi, quelque chose comme le pain quçtidien qui vous 
résiste et que Ton conquiert. Ce sont des métiers de 
maréchal-ferrant où les chevaux luttent en ennemis et 
contre lesquels on s'arcboute avec toute la force de son 
dos. 11 restait là, avec ses bras, avec ses jambes, 
avec ses reins, dont les muscles s'affaissaient, dans une sorte 
d'oubli, se souvenant parfois du travail ainsi que Ton se 
souvient de la peine, pour mieux savourer le repos. Lors- 
qu'il se penchait en avant, il s'abandonnait, et le bien-être 
lui donnait des frissons dans le dos et des envies de gémir 
un peu : Ah ! là ! 

Le matin, il ne pouvait pas rester au lit, étant un de ces 
vieux secs qui ne dorment guère et qui vivent longtemps. 
Alors il se mettait en position pour toute la journée, ne se 
dérangeait même pas à onze heures lorsque la Vieille rentrait 
et préparait le repas, puis s'asseyait tout juste à table pour 
manger et replaçait sa chaise auprès du poêle comme si cela 
même eût été sa fonction. En somme la journée lui semblait 
courte parce qu'il n'avait rien à faire, il la sentait glisser 
lentement et s^abandonnait pour qu'elle le portât jusqu'au 
soir. Car le travail est une malédiction, et c'est en le chassant 
du Bonheur que Dieu dit à l'homme : « Tu gagneras ton pain 
à la sueur de ton front ! > Il devint trop paresseux aussi. Par 
exemple, la Vieille allait souvent dans la forêt ramasser des 
branches mortes. Evidemment c'est une besogne de femme, 
mais les gueux n'ont pas besoin d'être fiers. Puisqu'il y 
voyait assez pour marcher et pour aller au crottin, les fagots 
devaient être aussi son ouvrage ou tout au moins il pouvait 
prendre sa brouette et aller attendre sa femme à la sortie 
du bois. 

C'est en ce temps-là que lui arriva son aventure avec la 
Blonde. Le Vieux avait des lapins : il y avait de petites 



LE PÈRE PERDRIX 99 

écuries dans la cour où il élevait des lapins. Deux fois par 
jour, il les pansait, le matin et le soir, avec lenteur, pour 
tuer le temps, et il s'amusait à regarder dans la cour et à 
regarder dans la rue. Or, la Blonde demeurait en face de 
chez lui. C'était une vieille canaille qui ne s'entendait avec 
personne. Elle avait été mariée pendant vingt ans, une 
première fois, et se disputait avec son homme qui, à force 
de manger des pommes de terre, avait pu acquérir un 
petit bien qu'il cultivait lui-même. Il finit d'ailleurs par 
tomber malade d'épuisement et garda le lit pendant long- 
temps, tandis que sa femme le surveillait avec impatience 
et lui disait : « Tu ne rendras donc pas ta vieille âme 
noire! 3^ Il mourut enfin. Alors elle chercha à se remarier, 
mais personne ne voulait d'elle, malgré son argent. Elle 
approchait de soixante ans, lorsqu'elle rencontra un 
homme de quarante-<inq ans qui avait tout mangé et qui 
se sentait assez mauvais pour tenir tête au diable. Ils se 
marièrent, mais au bout de huit jours, vraiment elle était 
dure et on ne pouvait tirer d'elle que des sottises. Il s'en alla 
bien vite retrouver son ancienne bonne amie auprès de la- 
quelle il avait toujours vécu. Elle resta toute seule, loua une 
chambre et elle se barricadait là-dedans comme une vieille 
bête pas digne de vivre avec le monde. 

Donc, le Vieux, revenant de voir ses lapins, était campé 
dans la rue. La porte de la Blonde était ouverte par hasard. 
Il resta campé et, comme tous ceux qui n'ont pas beaucoup 
de choses à voir, regarda cela, par une vieille habitude de 
tout regarder. La Blonde sortit en disant : 

— Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça, vieux 
feignant ! 

Il y a des mots qui tombent comme 'des pierres, nous 
frappent jusqu'au fond, nous tendent les reins et nous pré- 
cipitent en avant. Il dit : 

— Comment que tu as dit ? 
Elle répéta : 

— Vieux feignant ! Vieux propre à rien ! Tu n'as pas 
besoin de regarder dans ma maison. 

Il dit : 

— Ah ! arrête-toi, parce que sans ça, ça va ronfler ! 
Elle répondit : 



100 LA REVUE BLANCHE 

— Eh bien ! Viens-y donc, vieux feignant, vieil éborgné ! 
Tu n'es même pas bon à chercher ton pain. 

— Ah ! tu crois que je n'irai pas ! 

Il respirait comme un fauve, avec un grondement qui 
sortait par morceaux. Elle fit un pas dans la rue. Alors il 
s'avança et la gifla en pleine gueule, à tour de bras. Le sang 
lui jaillit du nez d'un seul coup. Elle l'avalait déjà. Elle se 
mita crier : 

— Hé ! la la, mon Dieu ! Vieil assassin ! Hé! la la, mon 
Dieu ! Il m'a défigurée. 

Elle reprenait : 

— Ah ! tu vas voir, vieux feignant, vieux malheureux, 
si je ne descends pas chez les gendarmes. Je veux que tu 
finisses ta vie en prison. 

Elle descendait à grandes gambées, penchait la tête à 
droite, à gauche, pour mieux faire couler le sang et l'étalait 
sur son visage comme une vengeance. 

On lui disait en route : 

— Eh bien ! Qu'est-ce qu'il y a donc? 
Elle répondait en courant : 

— C'est ce vieux galérien qui m'a tuée. Je vais chercher 
les gendarmes. 

Elle arriva : 

— Oui, monsieur, voyez ! Il m'a battue. Le sang me sort 
de la tête. 

Les gendarmes dirent : 

— C'est bien. 

Comme elle remontait, ils allèrent dans la chambre du 
brigadier qui leur répondit : 

— Restez donc tranquilles. On ne peut pas se mêler à 
tout. La Blonde, Perdrix, tout ça c'est des gueux et ça se 
dispute toujours. 

Trois ans passèrent. Il ne devint pas aveugle. Monsieur 
Edmond, consulté, répondit : « Ah ! mais non ! Pas de 
bêtises ! Vous avez l'air guéri. Mais travailler ?.... Ah ! mais 
non! Le feu vous est contraire. » 

C'était une vie sans but et faite avec des jours ajoutés. 
Plus rien n'était mauvais, à cause de l'habitude, mais 
surtout plus rien n'était bon. Autrefois, il connaissait le 



LE PERE PERDRIX lOi 

repos de chaque soir, après avoir battu le fer, et s'asseoir, 
dormir, se reformer peur le lendemain, cela même était un 
but, cela séparait la nuit du jour et semblait illustrer la 
vie. Mais les longs repos, la paresse entrant dans la chair, 
la décomposition de la chair par la paresse ! Le temps coule 
comme dans les conques marines, monotone et bête, en 
souvenir de la mer et des galets et on l'entend dans sa tôtc 
comme une fuite sans cause. Le temps s'en va son train et 
ressemble aux chiens errants qui trottinent en baissant 
l'oreille. 

Quand il faisait beau, il vivaitsurson banc. C'était un banc 
massif formé d'une grosse planche posée sur quatre pieds 
bruts. La rue était presque orientée de Test à Touest. Jus- 
qu'à quatre heures de l'après-midi, le soleil donnait sur la 
maison du Vieux et l'ombre delà rue était celle des maisons 
d'en face. Dès la première heure il y transportait son banc, 
s'asseyait et assistait aux événements du matin. Les ména- 
gères balayaient leur seuil, jetaient des crasses dans la rue 
ou de Teau sale dans le caniveau. Les deux premières 
années, en le voyant. Ton disait : «Tout de même c'est bien 
triste d'être là et de ne pouvoir plus travailler. » Mais 
bientôt on en eut assez. La troisième année, elles disaient : 
« Ca fait malice d'être là à s'éreinter et de voir ce vieux 
feignant assis sur son banc. » Des fois il était assis comme 
tout le monde, d'autres fois il se couchait à moitié. A quatre 
heures, l'ombre ayant changé de place, le banc retournait 
devant chez le Vieux. Toute la journée, l'homme était là avec 
sa blouse, ses gros sabots de bouleau, son grand chapeau 
noir et sa barbe blanche. 11 était robuste et grand, il avait 
fini par maigrir et, la gueule creuse, on voyait qu'il avait 
avalé un peu de ses joues. 

11 fit partie de la rue comme les trottoirs, comme les 
façades, comme l'ombre et le soleil. En passant on lui 
adressait un mot, comme on adresse un coup d'œil. 11 en 
prit une telle habitude que ceux qui ne lui parlaient pas lui 
semblaient vaniteux, une telle habitude que le priver de son 
mot lui semblait une injure. On lui disait : ^r Vous êtes donc 
en repos ! » 11 répondait : « Mon Dieu, oui ! » Parfois on 
ajoutait encore : « 11 y fait bien bon. >• 

Il eut aussi des distractions avec les enfants. 11 y avait 



loa LA REVDK BLANCHK 

deux OU trois femmes dans le quartier qui avaient conti- 
nuellement des petits : la femme à Regrain le sabotier, la 
femme à Déry le cordonnier. Comme elles n'étaient pas 
toujours courageuses, elles montaient, se campaient en face 
de lui et causaient. Il avait beau répéter : « Mais asseyez- vous 
donc ! » Elles répondaient : « Vous croyez que je ne suis 
pas à battre. J'ai de l'ouvrage plus que je n'en peux 
faire et je m'amuse à causer.» Il se levait, prenait le petit 
sur son bras, qui lui saisissait la barbe à poignée, le 
regardait d'abord d'un air sérieux, puis riait d'un rire total. 
Les enfants l'aimaient bien. Ceux qui étaient un peu plus 
grands l'aimaient surtout à cause de ses lunettes noires. 
D'ailleurs on les envoyait jouer autour de lui. Les mères 
criaient : « Tu m'embêtes 1 Va donc trouver lepère Perdrix. > 
Et puis l'on savait qu'auprès de lui, il n'y avait rien à 
craindre. Quand une voiture passait, il les surveillait : 
< Allons, viens là. Tu vas te faire écraser. » 

Le matin, vers sept heures, arrivait Limousin, le charron, 
l'ouvrier de Pierre Bousset. Il s'arrêtait en face du banc, 
s'étendait et bâillait une dernière fois avant de monter à 
l'ouvrage. Le Vieux disait : « Ça ne vaut pas le métier de 
rentier >, et Limousin : « Ma foi, à la fin du compte, les fesses 
doivent leur faire mal. > Puis il partait, mais de telle sorte 
qu'on eût dit qu'il avait un pied en avant et deux en arrière. 

Tout de suite après, c'était le moment des laitières : 
« Ah ! la sacrée frisée ! Venez donc là, que je vous em- 
brasse. > Les laitières sont des femmes pressées. Elles 
répondaient en courant: « Attendez, que je le raconte à votre 
vieille. ». 

A neuf heures, il y avait un domestique qui conduisait 
au pré le cheval de son patron : « Hé bien, maître 
Hippolyte ! On y va donc. » Hippolyte disait : « La pauvre 
bête ! Ça ne sera pas sans besoin. Ils Tont emmené e» route 
hier : une pleine voiture de monde ! » Le Vieux répondait : 
« Qu'est-ce que vous voulez? Puisque c'est à eux. >/ En 
redescendant, Hippolyte s'asseyait sur le banc, s'approchait 
du père Perdrix, lui frappait sur la cuisse, et parlant bas : 
« Y en a un qui s'est trouvé bien attrapé, hier. 11 me dit 
comme ça : Ils le mangeront quand il sera trop vieux, 
tes bourgeois. Je lui réponds : Ils auront toujours quelque 



LE PÈRE PERDRIX loî 

chose à se mettre sous la dent, tandis que toi, tu ne seras 
jamais qu'un crève-la-faim. > 

11 vivait sur son banc, au pied du mur. Parfois il était 
pensif, se courbait en deux, écartait les jambes et regardait 
le sol entre ses sabots. Les mouvements de Tair, les 
changements de la rue, la couleur des heures et leur 
sonnerie, la forme des saisons, tout ce que Ton voit, tout 
ce qui existe, ce qui n'était même pas de phénomènes, ce 
qui n'était même pas $ies événements, entrait en son esprit 
inoccupé afin de tenir un peu de place. Les jours de 
chaleur, Yl s'arrêtait à des pensées comme ceci : <?: Bon Dieu! 
les mouches n'ont jamais été aussi méchantes qu'aujour- 
d'hui. » Si quelqu'un venait s'asseoira son côté, il se préci- 
pitait sur lui, ne disait pas grand'chose parce qu'il ne savait 
pas quoi dire, mais jouissait de la présence d'un compagnon 
comme on jouit d'une aventure. Et à tout coup, lorsque 
l'autre voulait partir, il s'écriait : « Oh ! vous avez bien le 
temps. :^ A midi, il se levait avec un grand fracas pour aller 
manger, mais avec un chagrin d'homme du peuple pour 
qui la bouche est tout le plaisir et à qui le pain, les 
pommes de terre et l'eau rappellent qu'il n'y a rien à 
attendre avant le cercueil. 

Il y eut une histoire qui le frappa beaucoup. Le père 
Lomet était un vieux sabotier maigre, bref, courageux qui, 
à l'âge de soixante-cinq ans, après avoir embauché, paré, 
creusé des sabots, sentit toute la misère dans ses membres. 
Il lui prit des rhumatismes qui se plaquaient aux articula- 
tions et s'opposaient à ses mouvements comme des bêtes 
qui vous surveillent. Le médecin lui dit : « Reposez-vous, 
promenez-vous, respirez ! 2^ Il venait souvent voir le père 
Perdrix, arrivait avec sa grande canne courbée, mettait 
cinq ou six temps pour s'asseoir et faisait le plaint comme 
un boulanger : « Ah ! mon pauvre père Perdix, ça me 
doule ! > — « Mon pauvre père Lomet, on est des vieux. 
On ne sera heureux qu'une fois dans le trou. » C'était 
une conversation qui leur plaisait : « Je ne veux pas de- 
mander, disait le Père Lomet. Il faudra bien que je fasse 
une fin. » Il regardait les enfants jouer autour du banc, 
qui parfois pleuraient : ^ Comme c'est bête, les petits ! Ils 
n'ont qu'à ouvrir le bec pour qu'on leur fourre le pain 



104 LA REVUE BLANCHE 

dedans. Moi, si j'étais à leur place, je ne piperais pas. » Un 
beau matin, il en eut assez, sa femme ne pouvait pas tra- 
vailler non plus et il ne voulait pas se faire nourrir par 
son gendre. Il y avait dans la ville un abreuvoir pour les 
chevaux. 11 se leva à quatre heures et dit à sa femme : 
« Je ne peux pas dormir. Je vais sortir un peu. Au revoir! » 
Il eut d'ailleurs beaucoup de peine à marcher jusqu'au 
trou d'eau. Blouf !.... Cette fois-là il ne mit pas cinq ou 
six temps. C'était un homme fier. 

L'autre resta sur son banc et comprit la leçon. Lorsqu'un 
bourgeois passait, il le sentait d'avance à son pas plus lé- 
ger, à ce pas qui a l'habitude des parquets cirés. 11 guettait 
son coup d'oeil comme on guette le regard d'un roi, arron- 
dissait son geste et soulevait son chapeau d'un mouvement 
déclamatoire. Il comprit la feignantise et la lâcheté et, 
derrière l'enterrement, pensait : «Moi aussi, l'on devrait 
m'enterrer. » 

Parfois les voisins lui demandaient quelque service. Il 
y avait le gars de Mathiaud, dont le père était un brave 
homme toujours malade, mais à qui la mère avait laissé 
prendre toutes sortes de mauvaise habitudes. Il vous re- 
gardait de côté avec des yeux qui faisaient peur, et tombait 
du haut mal. Quand il était seul avec sa mère, il la dispu- 
tait et la battait. Les crises le prenaient. On disait: « Il est 
si bien canaille ! C'est la mauvaisetéqui lui sort du corps.» 
La mère venait dans la rue et appelait : « Hé, père Perdrix ! 
Il comprenait. Le gars se tordait, l'écume à la bouche, se 
roulait, heurtait les meubles avec sa tête comme avec un 
pavé. Il se fût détruit. A certains instants le père Perdrix 
le saisissait en plein corps en disant: « Ah ! malin, on te 
tiendra bien ! » La mère Mathiaud le remerciait : « Mon père 
Perdrix, il n'y a qu'à vous que je puisse demander ce ser- 
vice. » Et le gars de Mathiaud épuisé s'asseyait enfin, tout 
éreinté, avec un drôle d'air, comme si ses regards fussent 
rentrés en dedans. 

• Il vécut dans la sphère inférieure des pauvres, au milieu 
des poussières du rebut, et qui s'épaississaient à son front. 
Il y avait des services qu'on ne pouvait demander qu'à lui. 
Son chapeau enfoncé jusqu'aux deux oreilles, sa blouse 
déteinte et ses gros sabots le prédisposaient à tout, comme 



LE PÈRE PERDRIX io5 

une guenille sale qu'on abandonne aux relavures. Dans 
beaucoup de maisons Ton n'avait pas creusé de fosses d'ai- 
sances et cela se composait d'une planche et d'un baquet. 
Lorsqu'il était plein, c'était un baquet à deux anses, que 
Ton sortait de la cour, avec lequel on traversait la maison, 
que Ton portait sur une brouette, que l'on roulait, et que 
Ton allait vider quelque part, en dehors de la ville, dans 
un jardin potager. C'était lourd, la femme ne pouvait pas 
prendre l'autre anse parce qu'elle se fût fait mal dans le 
ventre. On allait chercher un homme, et il n'y avait que 
le père Perdrix. D'ailleurs il était très fort et semblait por- 
ter les trois quarts du baquet. Ensuite on. lui offrait un 
verre de vin. Il faisait des difficultés comme un pauvre qui 
a peur d'être pris pour un avale-tout-cru. 

Il travailla, pourtant. Ils étaient plusieurs, des jeunes et 
des vieux, qui s'arrachaient cela comme des miettes, creu- 
saient avec la pioche, raclaient avec la pelle et usaient 
leurs sabots toute la journée pour vingt-cinq sous. Ils fai- 
saient des journées de prestations. Autrefois, quand le 
monde était moins bête, on s'entendait pour vivre, on ga- 
gnait trente sous, on accroissait son morceau de pain, on 
en avait plein les poings comme un enfant qui mord. Mais 
des gâte-métiers, avec Timbécillité des gueux, s'étaient mis 
en avant des autres, avaient devancé les désirs et, pour 
vingt-cinq sous s'offrant, voulaient prendre toutes les jour- 
nées, manger les compagnons. Ils n'en profitèrent même 
pas, tout le monde dut aller à leur suite, le salaire baissa, 
puisque mieux vaut peu que rien, et le métier de journalier 
fut un métier à vingt-cinq sous par jour. 

Il descendait le matin, on l'entendait descendre. Avec 
ses gros sabots, les pierres de la rue résonnaient comme 
des murailles. D'ailleurs il s'entravait sans cesse et descen- 
dait à grands pas lents, sonore comme une boule creuse, 
comme un pauvre qui travaille avec fracas et semble ébran- 
ler les riches. Il allait jusqu'à quatre kilomètres, plus loin 
encore, jusqu'aux limites des communes, dans les chemins 
vicinaux où les journaliers piochent et pellent la terre jaune 
des champs à travers lesquels on trace les routes. Dans sa 
gibecière il y avait du fromage et du pain, des pommes, 
des noix, selon les saisons, et la misère des gueux qui pen- 



I06 LA BEVUE BLANCHE 

sent : « Nom de Dieu! Si j'avais un peu de viande !... La 
viande nourrit la viande. » Sur le chantier ils étaient toute 
une bande, jeunes et vieux, avec des gilets de coton qui 
coûtent trente sous, reprisés, entortillés de misère, barbus, 
épais, nourris de soupe, vêtus de rapiècements. En somme 
ils s'en moquaient et faisaient de Touvrage pour leurs 
vingt-cinq sous. Le cantonnier de la commune qui les sur- 
veillait s'en moquait aussi, causait avec eux et, âgé de 
soixante ans, songeait à sa femme de trente ans jusqu'au 
soir et tuait le temps en attendant Tamour. Ils posaient le 
pied sur la pelle, s'accoudant au manche, et disaient entre 
eux : € Et puis une gente femme ! Mais dame ! elle ne lui 
laisse que la peau sur les os. Ha ha ha ha ha !» A midi 
ils allumaient un feu de bois mort, s'asseyaient autour, 
exhibaient leur manger. Ils connaissaient toutes les fon- 
taines des prés. Ils allaient chercher de l'eau dans une cru- 
che qui circulait à la ronde et il yen avait toujours un pour 
dire : <l Quand même, j'aime mieux le rouge que le 
blanc. > 

A la chute du jour ils quittaient le chantier et se dis- 
persaient sur les routes, par bandes, la gibecière au dos, 
la pelle ou la pioche à l'épaule. C'était un bruit de gros 
sabots qui se mêlait à l'appel des troupeaux dans les cam- 
pagnes, aux lumières des premières étoiles, et qui, plus 
tard, perçait cette nuit dense qui semble mettre les petites 
villes dans une boîte. Ils étaient à moitié morts, comme 
des jambes de laine, et résonnaient contre les cailloux, 
bien plus qu'au matin, creusés par la misère, anéantis pour 
vingt-cinq sous. Perdrix ne savait plus penser. Ce n'est 
pas que le repos soit bon, c'est que le travail est mauvais. 
Il rêvait à tout le développement de sa paresse sur son 
banc, aux après-midi qui se posent devant les yeux des 
feignants et s'en vont sans secousse comme une douceur 
sur nos sens fatigués. Trois ou quatre pointes de joie l'at- 
tendaient à son seuil, il buttait contre les marches, entrait 
avec un bruit d'ustensile cassé, tombait sur la chaise, 
mangeait la soupe, se tournait du côté du lit, se tournait 
du côté du mur et roulait dans le sommeil comme une 
boule sur une pente. 

(A suivre.) Charles-Louis Philippe 



Le sentiment religieus dans Tlnde 



Depuis Tépoque la plus reculée, Tlnde est couverte de sanctuaires : 
une statue sous un arbre, une pierre grossièrement taillée auprès d'une 
source ou contre un rocher, rappellent à chaque pas que les dieux sont 
partout invisibles et présents et quel objet en apparence le plus insigni- 
fiant peut être possédé de leur esprit. 

Le Mahabarata — l'Iliade hindoue — chante la lutte de deux familles 
parentes et rivales pour la possessicm de la Delhi primitive; le Rama- 
yana — l'Odyssée hindoue — est consacré aux aventures de Rama, incar- 
nation du Dieu Vichnou. L'Inde possède d'autres poèmes, des prières, 
des hymmes, des traités didactiques de diverses époques rédiges en 
langue sanscrite et mis sous une forme rythmée pour aider la mémoire 
des dieux et le surnaturel. Les Védas, ne forment quune petite partie 
des Ecritures sacrées de l'Inde: la simple religion naturaliste des 
temps védiques a disparu sous une floraison de mythes aux origines 
diverses. 

La croyance aux dieux personnels s'est superposée à l'adoration des 
forces naturelles, de certains objets et de divers fétiches, culte toujours 
vivant sous le décor mythologique qui les a revêtus. Ainsil'eau du Gange 
fut sans doute considérée comme sacrée longtemps avant qu'on eût ima- 
giné d'en placer les sources au sommet du mont Mérou, à la fois Olympe 
et Paradis du bralimanisme et qu'on eut fait de la rivière elle-même une 
déesse. Les temples élevés du nord au sud de l'Inde pour rappeler le 
souvenir des prodiges et des exploits qu'accomplit le dieu Rama en 
poursuivant le ravisseur de sa femme jusque dans l'Ile de Ceylaii occu- 
pent probablement la place de sanctuaires antérieurs au Ramayana. La 
religion nouvelle leur a simplement donné une histoire et les a rattachés 
au brahmanisme comme elJe a fait pour toutes les eaux et montagnes 
sacrées où s'élèventles temples les plus révérés des Indes. C'est ainsi que 
le bassin du Seigneur-des-sables près de Bombay aurait été formé par 
l'eau qui jaillit à la place où Rama altéré frappa le sol d'une de ses flè- 
ches. Les pèlerinages aux sommets des montagnes ont souvent précédé 
la construction des temples qui sont leur but actuel et où le culte d'un 
dieu a remplacé radoi*ation de la montagne elle-même. A Trichinopoly, 
dans la plaine de bananiers, de palmiers, de vertes rizières que partagent 
en îles les bras de la Kaveri, un roc de granit en dent de tigre porte 
comme une acropole un massif temple de Siva qui ne fut sans doute 
pas son premier sanctuaire. Ailleurs un bloc erratique en équilibre sur 
un rocher inspirait un superstitieux respect longtemps avant qu'on le 
fit entrer dans l'histoire de Krichna en le représentant comme une 
motte de beurre pétrifiée par ce héros. 



io8 LA REVUE BLANCHE 

Les arbres sacrés qui jouent un grand rôle dans la légende des sages 
et dans le culte de Vichnou sont les vestiges d'un fétichisme primitif qui 
adorait à la fois l'arbre et le serpent. Un serpent monstrueux à sept 
têtes sert de dais à Vichnou, et le cobra dont le venin cause des morts 
nombreuses est sacré pour les Hindous. Une foule d'autres animaux 
ont pris place dans la religion brahmanique ; l'éléphant est représenté 
versant avec sa trompe l'eau du bain à la femme de Vichnou ; les singes 
conduits par leur chef Hanuman ont aidé Rama à passer de l'Inde dans 
Ceylan et voilà pourquoi ils peuvent tout se permettre dans certains 
temples ou certaines villes sacrées ;raigle de Malabar, le paon et d'autres 
animaux servent de messagers ou de montures à certains dieux, le per- 
roquet est consacré àKama (l'amour), le taureau à Siva; les vaches sont 
l'objet d'une vénération toute particulière ; elles ont habituellement les 
cornes peintes et ornées d'anneaux et de boules de cuivre et si on ne se 
fait pas scrupule de les employer aux mêmes travaux que chez nous, on 
croit que les tuer et manger leur chair est un des péchés les plus hor- 
ribles. Bien des fidèles n'ont jamais pu surmonter l'horreur profonde 
qu'ils éprouvent à voir des Européens abattre des bœufs et. des vaches, 
actes jadis interdits et punis de peines plus rigoureuses que l'homicide. 

Presque tous les Hindous s'abstiennent de viande et s'interdisent de 
tuer le moindre être vivant, fût-ce un insecte parasite; ils croient que 
les âmes des trépassés recommencent leur existence dans le corps des 
animaux, que ce serait péché de les faire souffrir, que c'est œuvre pie 
de recueillir les animaux errants ou malades dans des hospices fondés 
par la charité. Le même respect de la vie animale, fondé sur la même 
croyance se trouve dans le bouddhisme. 

Malgré les souvenirs du fétichisme, malgré la croyance à la métem- 
psycose, le plaisir de la chasse n'est pas absolument interdit aux rajahs 
et aux membres de certaines castes, pourvu qu'ils s'imposent l'obliga- 
tion d'épargner les animaux les plus sacrés, tel que Tantilope nilgaï ; 
de môme les sacrifices sanglants et l'usage de la cliair se rencontrent 
dans certains rites du culte brahmanique bien qu'ils soient en opposi- 
tion avec les croyances générales. La religion hindoue pratique, en effet, 
l'éclectisme le plus large et, comme tous les polythéismes, elle incline à 
s'agréger les divinités nouvelles plutôt qu'à les exclure. Tandis que le 
missionnaire catholique défend au nouveau converti de retourner à la 
pagode ou de travailler pour elle, l'Hindou croyant n'éprouve aucun scru- 
pule à faire un acte d'adoration devant une procession ou une église 
chrétienne. Lorsque certains missionnaires du siècle dernier essayèrent 
de mettre la religion catholique à la portée des hautes castes indoues, 
en se faisant passer pour des brahmanes blancs, en affirmant que les 
écritures chrétiennes étaient la meilleure version des écritures sans- 
crites, que Brahma était une corruption d'Abraham, Krichna de Christ 
et ainsi du reste, l'opposition à cette méthode ne vint pas des brah- 
manes, mais de cîttholiques auxquels de semblables concessions sem- 
blaient hérétiques : c'est que les brahmanes — membres de la caste 
sacerdotale — ne iormeift pas un clergé et qu'ils n'ont ni pape, ni évê- 



LE SENTIMENT RELIGIEUX DANS l'iNDE 1O9 

ques, ni conciles, ni aucun moyen d'exercer une action concertée et com- 
mune. 

Pendant notre séjour à Kapourthala, arrive dans la ville une jeune 
fille précédée d'une grande réputation de sainteté : on dit qu'elle a 
longtemps prié Dourga et qu'un jour vers l'âge de quatorze ans elle 
s'est sentie inspirée de cette déesse ; elle appartient à une famille de 
kchatryas ou guerriers, mais elle a quitté ses parents ; elle est belle mais 
elle a renoncé au mariage, elle s'est vouée à la divinité et elle s'est mise 
à parcourir le Pendjab, allant de ville en ville, en compagnie de quelques 
fidèles pour édifier les populations. Sa déesse, Dourga ou Kali, est la 
femmede Siva le Destructeur, patron des guerrierset des ascètes. Dourga 
est représentée sous la forme d'une femme peinte en bleu ; elle a quatre 
bras dont l'un brandit un sabre, un autre une tête coupée ; Dourga a du 
sang aux mains et sur les lèvres ; son collier est composé de crânes, 
sa ceinture de mains coupées ; elle marche sur un homme qu'elle re- 
garde en grinçant des dents et en tirant la langue. 

On rapporte qu'autrefois, elle combattit le géant Ravana, roi de 
Ceylan. La lutte dura dix ans. Comme les gouttes de sang qui sortaient 
de chaque blessure reçue par Ravana se transformaient en géants, 
Dourga se mit à sucer le sang des blessures qu'elle faisait. Enfin, elle 
abattit son adversaire, déchira ses membres et les foula aux pieds : dans 
sa joie, elle faisait des bonds si terribles que le monde en était ébranlé 
et menaçait ruine. Ému du danger que courait la terre^ Siva, l'époux de 
Dourga, se coucha sur le sol parmi les membres de Ravana, mais la 
déesse, dans son ardeur, ne le remarqua pas d'abord ; elle mit le pied 
sur la poitrine de Siva et s'aperçut alors seulement qu'elle venait d'ou- 
trager son seigneur et maître ; l'étonnement et la douleur lui firent 
grincer les dents et tirer la langue. Telle est parmi les aventures de 
Dourga ou de Kali l'une des plus connues. Les autres sont, comme la 
précédente, remplies de combats et de massacres : Dourga est une 
déesse de carnage, à laquelle on offrait autrefois des sacrifices humains. 
Aujourd'hui, le gouvernement anglais a supprimé ces pratiques et l'on 
ne sacrifie plus à Dourga que des chèvres. 

A peine la jeune femme inspirée est-elle arrivée à Kapourthala que 
trois habitants de la ville ont résolu de lui demander un miracle propre 
à persuader les incrédules. Ils se sont rendus au temple de Dourga, 
décidés à couper leurs langues et à demander ensuite pour les faire 
repousser l'intervention de la sainte. Deux d'entre eux ont manqué de 
courage, mais le troisième a, dit-on, coupé sa langue. Toute la ville 
aussitôt s'est portée vers le temple : les routes et les sentiers sont 
pleins dliindous qui s'y précipitent. Nous pénétrons à grand'peine jus- 
qu'au temple. C'est un petit cube de briques entouré d'une enceinte 
carrée ; la cour est ouverte, mais la porte du sanctuaire est fermée : nous 
parlementons et attendons d'être admis, à la condition de quitter à la 
fois nos chaussures et notre chapeau ; on ouvre et nous entrons dans 
une petite salle noircie par la fumée des lampes et le beurre fondu 
qu'on offre aux dieux. Devant nous des statues de Dourga, de Siva et de 



IIO LA REVUE BLANCHE 

leurs fils, à leurs pieds, les instruments de cuivre pour le culte, au 
plafond une grosse cloche. Dans un coin, le patient accroupi, la tète 
baissée, la bouche fermée : le sang lui sort des lèvres en filet et tombe 
dans un bassin placé [devant lui. « Voici la langue », dit le brahmane • 
du temple, en nous présentant un morceau de chair dans un vase de 
cuivre. C'est une langue, en effet/ mais nous voudrions que le patient 
nous montrât sa bouche ouverte ; or, c'est, paraît-il, impossible ; tout 
à l'heure, il a refusé obstinément de le faire devant le médecin anglais. 
Nous ne sommes pas plus heureux dans notre tentative. 

Nous sortons et, dans la cour nous apercevons pour la première fois 
la prophétesse. C'est une très jolie femme drapée dans un pagne de soie 
verte ; ses fidèles Font transportée ici dès que le sacrifice a été accompli ; 
elle a vu le patient et lui a annoncé qu'il parlerait une fois la nuit 
tombée. La foule attend la guérison : elle est transportée d'enthousiasme, 
nerveuse, agitée de frissons : les Hindous se pressent, assiègent les portes 
de l'enceinte, font crouler les briques des murs sous leurs escalades, se 
suspendent aux arbres, s'élèvent sur les épaules les uns des autres. 
C'est partout une houle de turbans multicolores sur laquelle s'abattent 
de temps à autre les poings et les gourdins de la police. Au milieu de ce 
tumulte, la prophétesse attend tranquillement à la porte du temple, 
assise sur des coussins. On a élevé un dais au-dessus de sa tète. 
Plusieurs fidèles l'éventent avec des panaches de plumes de paon. Un 
tamtam, des cymbales^ une trompette criarde ne cessent pas leur tapage 
à la fois grêle et discordant. Pour savoir si le mutilé parlera à l'heure 
fixée, nous aurions bien la patience, sinon la foi d'un Hindou, mais nous 
sommes obligés de nous éloigner pendant quelques heures. A notre 
retour voici ce qu'on nous raconte : le soir, vers six heures, la voyante 
a fait appeler le patient et lui a ordonné de parler. 11 a essayé deux fois 
sans succès et il a réussi la troisième. Mais. on ne peut le voir, il doit 
rester isolé toute la nuit. 

Personne ne met en doute sa guérison. L'affluence augmente vers 
l'inspirée. On va la trouver au caravansérail, l'hôtellerie des voya- 
geurs indigènes. Le caravansérail est une grande cour destinée aux 
voitures et aux bétes de somme et entourée sur ses quatre faces de 
chambres sans meubles. La prophétesse, avec ses coussins, son dais, 
ses porteurs de chasse-mouches, ses musiciens, occupe une de ces 
chambres. On nous la montre étendue toute raide et cachée entièrement 
sous un long voile : « Elle s'endort souvent ainsi, nous dit-on, soit avec 
l'aide de la musique, soit naturellement : souvent elle parle dans son 
sommeil ! — Et que dit-elle ? — Elle dévoile l'avenir. » 

Bien qu'on ne puisse la voir, les adorateurs se pressent autour d'elle 
pendant toute la nuit; ils jettent à ses pieds des roupies', des caurîs, des 
fleurs, des bonbons. Désormais^ elle est acceptée, vénérée et Kapur- 
thala se trouvera honorée tant qu'elle voudra rester au caravansérail. 
Quand les hommes ont rendu leurs hommages, les femmes arri- 
vent à pied, en voiture, drapées de coton ou de soie, suivant leur 
condition, mais toutes avec quelque offrande. « La voyante pourrait 



LB SENTIMENT RELIGIEUX DANS L'iNDE Iil 

devenir riche, nous dit un très haut fonctionnaire de TEtat, celui qui, 
d'après la rumeur publique, aurait fait appeler cette femme. Mais elle 
ne tient pa» à l'argent. Elle ne demande rien ; elle n'est ni avide, ni 
• orgueilleuse, elle fait bon accueil à tous, elle est très simple! b Et 
pourtant les honneurs qu'on lui rend pourraient lui faire tourner la 
tête. Le cortège de ses adorateurs grossit à chaque heure; il en vient 
maintenant des villages et des hameaux. Des pénitents hindous et sicks, 
à peu près nus, au corps frotté de cendre grise, aux cheveux longs, à la 
barbe inculte arrivent du fond de leur ermitage ; ils se prosternent 
devant l'inspirée ; puis, ils profitent de leur séjour dans la ville pour 
aller faire une quête au bazar. L'un d'eux est particulièrement remar* 
quable ; il entre partout et s'assied sans façon : c'est un grand et gros 
homme, au large ventre ceint d'une parure de feuillages ; ses cheveux 
nattés en corde sont enroulés comme un turban, il s'appuie sur un gros 
bâton terminé par une petite hache de fer, arme habituelle des Sicks. 
Nous exprimons le désir de le photographier ; il en parait enchanté et 
nous fait signe d'attendre; quelques instants pour qu'il puisse prendre 
un maintien digne. La voyante elle-même s'est laissé photographier 
sans difficulté et nous a demandé de lui donner un exemplaire de la 
photographie. 

Notre curiosité n'est point satisfaite, nous voulons voir le jeune homme 
qui s'est coupé la langue. On nous le montre, enfin, le lendemain du jour 
du miracle ; il paraît en bonne santé ; mais nous ne l'entendons point 
parler et nous ne pouvons toujours pas obtenir de voir sa bouche. On 
consent seulement à nous montrer celle d'un autre homme qui a subi la 
même opération et qui a été guéri par le môme miracle un an aupa- 
ravant. Nous remarquons une cicatrice à l'extrémité de sa langue ; il 
n'a pas dû se couper grand'chose. Est-ce bien la langue du patient qu'on 
nous a montrée hier? Le fonctionnaire indigène qui passe pour protéger 
la jeune prophétesse n'en doute pas et tout le monde assure que le 
docteur anglais est venu juste après l'opération, ce qui est vrai, et qu'il 
a examiné la blessure dans la bouche du patient, ce qui est absolument 
faux; nous protestons contre la dernière assertion; mais sans autre 
résultat que cette réplique : « Après tout, cette femme n'a pas besoin 
que vous croyiez ! » 

Chaque jour l'histoire du miracle s'embellit, et les honneurs rendus à 
la prophétesse augmentent. Le maharajah plus docile à la voix du peuple 
qu'aux avis de son médecin la reçoit en audience solennelle ; les dames du 
palais la reçoivent, la consultent sur l'avenir, la comblent de présents. 
Le surlendemain du miracle, on lui fait parcourir la yille en proces- 
sion. Son cortège est ouvert par la fanfare de cornemuses du régiment 
du maharajah; puis viennent les bannières sacrées, les statues des dieux, 
une voiture de musiciens, enfin celle de la prophétesse attelée de deux 
chevanx, recouverte d'un dais, ornée de bouquets etde guirlandes. Elle- 
même est assise, drapée dans un voile de soie jaune et entourée de 
porteurs de chasse-mouches qui Téventent ; en face d'elle, le patient 
toujours silencieux. Plus loin, viennent en voiture ou à pied tous les 



li'Ji LA REVUE BLANCHE 

croyants de la ville et des environs. Les marcliands du bazar ferment 
leurs boutiques pour courir voir le cortège, les employés du grand 
bâtiment où sont réunies toutes les administrations se précipitent atix 
fenêtres et sur les toits de la ville, les femmes regardent par dessous 
leurs voiles baissés. 

On assure que la prophétesse pourra cheminer dans une pareille gloire 
jusqu'à Bénarès la ville sainte, si elle le désire et si les autorités anglaises 
la laissent faire. 

Le gouvernement a pour principe de ne pas contrecarrer les mani- 
festations religieuses à moins qu'elles ne tombent sous le coup des lois 
criminelles ou qu'elles ne choquent par trop la moralité occidentale : or, 
si les rites sanglants ou obscènes existent dans la religion hindoue, ils 
n'ont pas l'importance que leur a attribuée l'imagination européenne. Les 
sacrifices humains sont restés en usage jusqu'à la domination anglaise 
dans les religions primitives des sauvages de l'Inde centrale. Le culte 
brahmanique les a pratiqués jusqu'à une époque voisine 'de nous. Sir 
William liunter croit pouvoir en signaler deux pendant la famine 
de 1866, mais ces sacrifices étaient rares et toujours faits dans des 
circonstances exceptionnelles ; il semble aussi que la victime s'offrait 
elle-même pour apaiser le courroux des dieux, suicide religieux dont 
l'antiquité offre plusieurs exemples. 

De même, les veuves qu'on brûlait vivantes sur le bûcher de leurs 
maris passaient pour accepter leur sort : elles avaient en principe le 
droit de survivre à leur époux, mais elles se condamnaient dans ce 
cas à l'existence la plus misérable, tandis que l'holocauste leur garan- 
tissait une place dans le Paradis, des honneurs exceptionnels après 
leur mort et leur valait pendant leurs derniers instants le don pro- 
phétique. En réalité, les parents du mort, soucieux de lui faire de belles 
funérailles et avides de la gloire qu^un tel sacrifice attirerait sur leur 
famille, arrachaient à la veuve son consentement, l'entouraient pour 
qu'elle ne pût communiquer avec le dehors et lui versaient au dernier 
moment un breuvage enivrant pour la mettre hors d'état de résister. 
Le sacrifice des veuves n'était en usage que chez les notables ; il a été 
formellement interdit par la loi anglaise en 1829 et les souverains indi- 
gènes ne le tolèrent plus dans leurs états. 

La passion sexuelle tient dans le brahmanisme un rôle qu'on ne peut 
méconnaître^ mais on ne doit pas attacher trop d'importance à certains 
usages ni considérer comme pratiques générales des rites particuliers à 
telle ou telle secte. 

L'œuvre de chair n'est pas réglementée aussi étroitement par la 
morale hindoue que par celle du christianisme : aux honnêtes femmes elle 
n'est permise qu'en mariage seulement, mais les hommes, bien qu'ils 
se marient tous sans exception et de très bonne heure, peuvent fréquenter 
les femmes publiques, et l'opinion ne les en blâme pas, pourvu qu'ils se 
conforment aux habitudes. L'usage constant, au moins dans le sud, est que 
la prostitution soit pratiquée par les bayadères consacrées aux dieux et 
logées dans l'enceinte des temples. Chaque pagode de l'Inde méridionale 



LE SENTIMENT RELIGIEUX DANS L'iNDE 1i3 

possède une troupe de ces femmes que Ton nomme servantes du dieu et 
qui correspondent auxhiérodules de Tantiquité. Leur profession n'a rien 
de déshonorant, elles se mettent au service du temple de leur plein gré 
ou encore elles y sont envoyées dès leur enfance à la suite d'un vœu fait 
par leur mère ; si elles ont des enfants, les fîUes leur succèdent, tandis 
que les fils sont admis dans toutes les professions permises à leur caste. 
L'office des bayadères consiste à chanter et à danser en l'honneur du 
dieu, au temple pendant les adorations quotidiennes, au dehors dans les 
processions, enfin dans les mariages et dans toutes les cérémonies où 
les riches particuliers ont loué leurs services. Tantôt elles rythment 
leurs mouvements en chantant, tantôt les unes dansent tandis que les 
autres les accompagnent de la voix ; quand la troupe est au complet, 
elle évolue au son des violons à une corde, des trompes, des tambours, 
des cymbales dont les exécutants tirent quelques notes. Ces musicens 
qui appartiennent aux temples sont de très basses castes et infiniment 
moins estimés que les danseuses. Les exercices des bayadères sont des 
ballets et des pantomimes rudimentaires, ils consistent dans la répétition 
d'un motif initial, ils durent jusqu'au moment où l'assistant le plus élevé 
en dignité donne en se levant le signal de la fin. 

Les danses que nous avons vues dans les processions représentaient 
une scène des légendes sacrées. Celles où nous avons été conviés par 
des particuliers avaient pour motifs les plaisirs que les hommes peuvent 
attendre des bayadères. Les danseuses restent toujours vêtues ; leur 
costume est très différent suivant la région, tantôt un voile richement 
brodé, tantôt un vêlement collant ; dans tous les cas, il doit être aussi 
riche que possible, car la rareté des étoffes, le nombre des bracelets, la 
valeur des joyaux font à une bayadère plus d'honneur que sa beauté ou 
ses talents; les di'^bntantes s'ornent de cuivre doré et défausses pierres, 
mais elles s'efforcent de gagner bien vite de belles parures qu'elles 
légueront à leurs filles. Le salaire que leur vaut le service du dieu 
suffit à peine à leur subsistance et c'est de la prostitution qu'elles 
tirent leur principal revenu. Elles reçoivent au temple, dans leur loge- 
ment, les hommes de bonne caste, à l'exclusion des autres dont la 
fréquentation les dciclasserait ; hors de chez elle, les bayadères ont le 
même maintien modeste que les femmes mariées et rien ne traduit leur 
profession si ce n'est la richesse de la parure. Il ne semble pas douteux 
que la prostitution dans les temples se rattache aux croyances et qu'elle 
ait été d'abord une sorte de sacrifice, mais le souvenir de son origine est 
perdu et les clients des bayadères n'ont pas la moindre idée du lien qui 
rattache leurs plaisirs à la religion. 

Chez les musulmans, les deux professions de danseuse et de fille 
publique sont également réunies ; dans les deux religions on a conservé 
Tusage de marier solennellement à un arbre celles qui les exercent, 
tradition venue sans doute du fétichisme primitif. Les prostituées 
musulmanes logent dans les rues du bazar, au-dossus des boutiques, 
ailes se montrent aux fenêtres, vêtues de soies voyantes, procédé qui 
paraît fort inconvenant aux Hindous, tandis que les musulmans trouvent 
abominable que la prostitution se pratique à la pagode. 



Ii4 LA REVUE BLANGHS 

Une chronique scandaleuse s'est formée autour de certains sanctuaires 
où les femmes stériles se rendent en pèlerinage, mais la mauvaise répu- 
tation des cérémonies que Ton fait pour obtenir des enfants n'empêche 
pas les maris d'y envoyer leurs femmes ou même de les y conduire, car 
un Hindou, est déshonoré s'il n'a point de postérité pour acquitter la 
« dette des ancêtres v. 

Ce n'est pas seulement une famille que l'Hindou demande au mariage. 
Aux Indes, comme dans tous les pays où Tunion des sexes est faite 
uniquement à l'avantage de l'homme, le plaisir est considéré comme 
une fm, et le mari peut répudier la femme qui ne lui donne pas satis- 
faction sur ce point. Kama, dieu de l'amour (le rituel qui porte son nom, 
le Kamasoulra est traduit en français), Kama, fils de Vichnou, n'est pas 
un des grands dieux de l'Inde, et son culte n'a pas la popularité de ceux 
de Rama ou de Krichna. Les ascètes, qui se délivrent des passions pour 
atteindre la sagesse parfaite, le considèrent comme un ennemi; on 
raconte que Kama, ayant voulu tenter Siva au milieu de redoutable» 
austérités, fut réduit en cendre par un seul regard du dieu pénitent. 
C'est pourtant parmi les fidèles de Kali, femme de Siva, que se recrute 
la secte des saktias, adorateurs de la force génératrice : les saktias 
font, à certaines nuits, devant la statue de Kali, des cérémonies parti- 
oulières qui s'accompagnent de festins et de débauches. Ces rites n'ont 
jamais été suivis que par une minorité d'initiés. 

Le culte phallique est général chez les sivaïtes ; dans tous les sanc- 
tuaires de leurs dieux, on rencontre le lingam (phallus) et le yoni en 
multiples exemplaires de toutes tailles; on en voit d'énormes taillés 
dans la pierre qu'adore un éléphant sculpté, de grandeur naturelle ; il en 
existe de minuscules que les fidèles s'attachent au cou comme des amu- 
lettes. Ces figures ont une forme rituelle qui, sans être absolument réa- 
liste, ne laisse place à aucune méprise; aussi inspirent-elles une très 
grande répugnance aux musulmans et aux Européens. Elles sont, 
dans la plupart des cas, adorées sans rites obscènes et l'Hindou qui 
les rencontre dans les temples de Siva éprouve à leur vue les mêmes 
sentiments qu'évoque en lui la coquille fossile exposée et vénérée 
dans les temples de Vichnou comme une représentation de ce dieu. 
Le culte phallique n'est point particulier à l'Inde, on en trouve des 
représentations sur les monuments de l'ancienne Egypte et des traces 
dans les religions grecque et romaine. 

Le polythéisme n'est pas toute la religion hindoue; l'Inde possède six 
écoles de philosophes qui ont interprété les livres saints et dont les doc- 
trines reposent sur les mêmes principes. Leurs disciples se sont recrutés 
dans la caste sacerdotale qui a le monopole des études religieuses, mais 
ils n'en forment qu'une très petite minorité, car les brahmanes s'élè- 
vent rarement au-dessus des croyances vulgaires. 

La métaphysique hindoue est parente de celle des bouddhistes. Tandis 
que le croyant ordinaire accepte tout bonnement la métempsycose sans 
chercher à l'interpréter, le sage découvre, sous ses multiples manifesta- 



LB SENTIMENT RELIGIEUX DANS LINDE Ii5 

lions, l'âme unique du monde, il est panthéiste. Le fidèle ordinaire, quand 
il songea la vie future, pense avec terreur que son .âme pourrait, après 
la mort, s'incarner dans le corps d'un animal, il craint aussi l'enfer dont 
il a une idée confuse, il espère enfin être admis dans Vun des paradis 
qui s'étagenten spirale autour du mont Mérou d'où viennent les eaux du 
Gange et sur lequel les neuf planètes brillent autour de Siva. Au juge*^ 
ment du sage la vertu consiste à se débarrasser des voiles de la Maya où 
illusion terrestre et à s'unir à l'infini. Pour atteindre son idéal, le sage se 
plonge dans une contemplation dont rien ne doit le distraire, il s'absorbe 
dans sa pensée, il se délivre des passions en réduisant ses besoins à 
l'extrême limite. Il se passe de vêtement, ne conservant qu'un petit 
pagne de coton ; pour nourriture, il se contente des aliments que lui 
procure la charité publique. 11 s'impose enfin des mortifications par 
lesquelles il témoigne son mépris de la vie qui est une des formes de 
l'illusion; la mort ne l'effraie pas, et sans la police anglaise il se sui- 
ciderait comme le gymnosophiste qui se fit autrefois brûler devant 
l'armée grecque. Un pareil saint est l'objet de la vénération univei'- 
selle; s'il est indiffèrent aux honneurs, une foule de parasites qui l'en- 
tourent recueillent les offrandes, exploitent les pèlerins et importunent 
les touristes européens que les cochers indigènes leur amènent moyen- 
nant pourboire. Après la mort du saint, son entourage élèvera un sanc- 
tuaire sur son ermitage et en tirera des revenus. 

Les véritables sages, ceux qui par leur science et par leur vie peuvent 
se flatter d'être unis à la divinité, sont très rares; nous n'en avons trouvé 
qu'un seul dans notre voyage, tandis que nous rencontrions à chaque 
pas des pénitents isolés ou en groupes qui vont à peu près nus et qui 
vivent de la charité ; mais ceux-là se recrutent dans toutes les castes 
et ils n'ont pas les connaissances qui mettent un brahmane en état de 
pratiquer le renoncement philosophique Méprisés des gens instruits, ils 
n'ont d'admirateurs que dans le peuple ; certains sont des fainéants qui 
vivent sur la crédulité publique, beaucoup, des fanatiques qui se vouent 
à un dieu, surtout à Siva dont les austérités sont célèbres ; tels ceux qui 
86 faisaient autrefois suspendre par les muscles du dos à des crochets 
devant le sanctuaire de Siva, tels ceux qui se font enterrer vivants, ceux 
enfin qui pratiquent les macérations les plus redoutables, les plus répu- 
gnantes ou les plus singulières, enthousiastes, fous ou prestidigitateurs, 
on ne sait. Au musée hindou de Jeypore, une figure représente un péni- 
tent qui se livre à des exercices gymnastiques en l'honneur des dieux; 
on pense à l'histoire chrétienne du bateleur qui faisait chaque matin 
une culbute en l'honneur de la vierge Marie. 

Pour le plus grand nombre des fidèles hindous, la religion consiste en 
la dévotion la plus méticuleuse et la bigoterie la plus plate. Les prati- 
ques sont en tel nombre et si minutieuses, qu'elles ont fini par étouffer 
tout le reste, et que la foi leur donne plus d'importance qu'aux dieux 
mêmes, elles deviennent une sorte de magie qui enchaîne la volonté 
des maîtres du monde. D'après la légende, le roi Vichvamitra parvint à 
forcer les barrières de la caste brahmanique parce qu'il avait fait tant 



ii(j LA REVUE BLANOHE 

de prières et s'était livré à tant d^austérités que les dieux n'avaient plus 

. le pouvoir de lui rien refuser. 

Si aucune cérémonie religieuse ne peut être faite sans Tintermédiaire 
des brahmanes, c'est que les brahmanes sont les seuls qui connaissent 

les formules mantra par lesquelles on agit sur les dieux. Voici comment 

js'exprimoun dicton populaire : « Les dieux sont nos maîtres, les mantras 
sont maîtres des dieux, les bï'ahmanes sont les maîtres des mantras, 
donc les brahmanes sont les maîtres du monde. » Pour réciter les 

.mantras, il ne faut pas se tromper d'une lettre ou d'un accent, et sur ce 
point le formalisme hindou égale celui de l'ancienne religion romaine. 
Les formules sont très nombreuses, il y en a pour faire le mal comme 
pour faire le bien, les premières employées par les sorciers, qui ne 

. manquent pas. Autrefois, quand on soupçonnait un Hindou d'évoquer les 
mauvais esprits, les autorités locales lui faisaient arracher les dents 

. pour qu'il lui fût impossible de prononcer correctement les formules. 
Les Hindous croient toujours aux maléfices, et quand ils s'imaginent en 

.être victimes, ils recourent à un sorcier pour en rompre l'effet ; aussi 

. rencontre-t-on dans les districts reculés des exorciseurs déguenillés, au 
costume bizarre, accompagnés d'un petit garçon qui porte leur tam- 
bour magique et les accessoires de leur profession. 

L'Inde a aussi la croyance au mauvais œil. On fait des cérémonies 
spéciales pour le détourner de la tête des nouveau-nés, des divinités 
domestiques et des statues des temples. Certaines particularités dans 
le costume ou la toilette des enfants sont destinées à détourner d'eux 
le mauvais œil. Enfin les maisons hindoues ont toutes au-dessus de leurs 
portes pour remplir le même office un dieu à tête d'éléphant qui est 

. Ganecha fils de Siva. 

L'Hindou croit aux bons et aux mauvais présages. S'il rencontre un 
animal de mauvais augure, il rentre chez lui et renonce à un voyage, à 
un marché, à une affaire. L'Hindou consulte les astrologues pour savoir 
s'il réussira dans une entreprise ou si tel ou tel jour est faste ou néfaste : 
l'astrologie est l'une des études réservées aux brahmanes dont beaucoup 
s'occupent à publier des calendriers. Les formules, les exorcismes, les 

. prédictions ne réussissent pas toujours mais la foi des Hindous n'en est 
pas ébranlée et ils se consolent de leur désappointement par la pensée 
qu'ils vivent dans l'ûge de fer où la prière et les pratiques n'ont plus la 
merveilleuse puissance qu'elles avaient dans Tàge d'or où se passe l'ac- 
tion des grands poèmes. 

Chaque matin, à l'aube, les rivières, les lacs, toutes les eaux vives ou 
dormantes de l'Inde sont peuplés de baigneurs des deux sexes. Leur 
nombre ne diminue jamais, ni en plein été, lorsque les bassins du Dekan 
et du Sud ne sont plus que des mares verdies par les plantes aqua- 

, tiques, ni en hiver lorsqu'un brouillard blanc s'élève des fleuves du 
nord sous les premiers rayons du soleil succédant à la fraîcheur de la 
nuit. L'Hindou ne se baigne point par hygiène, mais pour accomplir les 
ablutions rituelles : su religion lui ordonne trois sortes de purifications, 
se plonger dans l'eau, y tremper son vêtement, en boire quelques goût- 



LE SENTIMENT RELIGIEUX DANS L'INDE 117 

les, opérations qui doivent être accompagnées de gestes consacrés et de 
certaines prières. Les temples sont construits sur le bord d'une rivière, 
d'un lac naturel ou artificiel ou du moins ils renferment un bassin creusé, 
assez grand pour les ablutions quotidiennes des fidèles. Ces eaux n'ont 
pas toutes la môme vertu : celles qui ont une origine miraculeuse, qui 
sont citées dans les traditions et dans les légendes sont les plus efficaces 
pour faire disparaître les souillures, tel ce lac sacré du Rajpoulana formé 
par les larmes de la femme de Bralima pleurant une infidélité de son 
époux, tel ce bassin du sud que le Ciange vient dit-on remplir tous les 
douze ans. La plus sacrée de toutes les eaux est celle de la déesse 
Gange et sur les rives du Gange; le lieu le plus sacré est Bénarès où 
Ton vient en pèlerinage de toutes les parties de Tïmle. L'eau du Gange 
efface tous les péchés même après la mort, c'est pourquoi Ton y jette 
depuis les sources jusqu'à la mer les cendres dos cadavres : l'usage de 
dresser les bûchers funéraires à la place où les fidèles font leurs ablu- 
tions et de précipiter dans l'eau les restes des morts se trouve sur toutes 
les rivières de Tlnde. 

Quand l'Hindou a t<?rminé ses ablutions, il peint sur son front les mar- 
ques de Vichnou ou de Siva ou s'y met une simple tache de couleur : dès 
lors il se gardera de toutes les souillures extérieures ou intérieures et la 
liste en est longue. Si par malheur il subit la moindre d'entre elles, il 
sera obligé de se purifier par Tune des nombreuses méthodes quïn- 
diquent les traités spéciaux. 

L'existence des castes impose à l'Hindou des purifications plus fré- 
quentes et plus minutieuses que ne le fait aucune des religions connues : 
plus la caste est élevée, plus les précautions ou les expiations se multi- 
plient, mais comme les pratiques sont une marque de bonne naissance, 
il n'est pas rare de voir les gens des basses castes renchérir sur les au- 
tres. La caste est un groupe héréditaire de personnes qui se distinguent 
parce qu'elles ne peuvent manger que des aliments préparés d'une cer- 
taine manière, parce qu'elles ne peuvent s'associer aux repas des étran- 
gers à la caste, parce qu'elles ne peuvent enfin se marier hors de la 
caste. 

Sur le paquebot qui nous portait d'Aden à Bombay, un groupe de 
marchands, passagers de pont, s'était perché sur un amas de caisses et 
s'y tenait à l'abri des contacts; ces Indous mangeaient quand on ne pou- 
vait les voir et ne consommaient que des aliments et de l'eau apportés 
par eux. Le voyageur ou le pèlerin hindou a toujours avec lui son pot de 
cuivre pour puiser de l'eau et pour faire cuire du riz ou du millet, il ne 
le prête à personne et le préserve avec soin de toute souillure. Au bazar 
de Lucknow nous avons causé un scandale en voulant examiner un us- 
tensile destiné à l'usage personnel d'un marchand et que nous avions 
cru faire partie de son étalage. « Pensez donc, disait notre guide hindou, 
si vous l'aviez touché, on aurait dû le laver cent fois. » Le brahmane 
mendiant n'accepte que des aliments crus et les lave bien des fois avant 
de les faire cuire à l'abri des regards impies. Le fonctionnaire indigène, 
le gradué des universités anglo-indiennes conserve sa caste ; l'Hindou n'y 



Ii8 LA HEVUE BLANCHE 

renonce pas même quand il se convertit au christianisme et sur ce point 
ce sont les missionnaires qui font des concessions ; Tun d'eux nous a dé- 
claré que les prêtres n'entraient pas dans la maison d'un paria pour y 
porter Textrême-onction, mais qu'ils administraient les sacrements sur 
le seuil de la porte, accomplissant leur devoir de chrétien avec tous les 
ménagements possibles pour les hautes castes. Dans les couvents indi- 
gènes de Pondichéry, toutes les religieuses appartiennent à la même 
caste; une de ces communautés qui préparait des poupées costumées 
pour l'Exposition de 1900 avait fait celle qui représentait sa caste 
plus grande, de teint plus clair que les autres et lavait habillée d'étoffes 
plus belles. 

Chaque caste est une petite société qui a sa morale, ses codes et dont 
les traditions sont maintenues par un conseil de discipline ; une caste 
ne se préoccupe jamais des usages de sa voisine. Quand lès Rajpoutes 
tuaient leurs tilles nouveau-nées, les autres Hindous ne les approuvaient 
ni ne les blâmaient, ils disaient simplement : « c'est la tradition de leur 
caste. » La charité est un devoir à l'intérieur de la caste mais elle ne sau- 
rait être pratiquée en dehors d'elle. Le malade aime mieux mourir que 
d'être soigné par un étranger : quand les Anglais ont voulu faire trans- 
porter les pestiférés des maisons particulières dans les hôpitaux, les Hin- 
dous se sont révoltés. A Bombay, chaque caste à son hôpital. L'Hindou 
se représente les nations étrangères comme des castes. « Si les 
Français acceptent de dîner avec les Anglais, s'ils peuvent épouser des 
Anglaises, déclare un Hindou cultivé, je ne comprends pas la différence 
entre la France et l'Angleterre ». L'Hindou n'a pas d'autre patrie que la 
caste, il y entre par la naissance, il n'en sort que par la mort. 

Les castes n'ont pas toujours existé, mais leur origine est fort an- 
cienne. Les divisions sociales héréditaires sont mentionnées pour la 
première fois dans les Lois de Manou dont la date, incertaine comme 
celle dp tous les documents hindous, semble remonter à près de 2.000 ans. 
D'après ce texte la société est formée de quatre couches, les brahmanes, 
les guerriers, les marchands et les artisans ; il y a longtemps que ces 
éléments se sont fragmentés en une foule de castes portant les noms les 
plus différents. La seule classe qui ait gardé quelque cohésion et qui ait 
conservé partout son nom initial, celle des brahmanes, comprend au- 
jourd'hui plus de i.8oo castes dont plusieurs sont considérées comme 
des usurpatrices. Jusqu'à nos jours tous les groupements ont pris aux 
Indes la forme d'une caste ; les émigrants installés dans une province 
nouvelle, les disciples d'un réformateur, les sectes liérétiques, la troupe 
d'un capitaine, la bande d'un chef de brigands, les corporations d'ou- 
vriers se constituaient en castes qui perdaient au bout de quelques 
générations le souvenir de leur origine et desquelles on affirmait bientôt, 
comme de toutes les institutions hindoues, qu'elles venaient des dieux et 
qu'elles existaient depuis des milliers de milliers d'années. Aujourd'hui, 
les Hindous sont répartis en castes innombrables dont chacune prétend 
être plus noble que les autres, mais jqui admettent à peu près toutes 
la supériorité des brahmanes. 



LE SENTIMENT RELIGIEUX DANS L'INDE 119 

Les brahmanes prétendent être de pure race aryenne et Ton doit 
reconnaître que dans Tlnde méridionale beaucoup d'entre eux ont le 
teint plus clair et des traits plus européens que les dravidiens au milieu 
desquels ils vivent : dans le sud, ils ont conservé le costume d'autrefois, 
une pièce d'étoffe qui entoure les reins et passe en écharpe de la cein- 
ture à l'épaule — laissant la moitié du torse nu. On remarque sur leur 
poitrine le cordon sacré, insigne des brahmanes, qu'usurpent parfois 
d'autres castes : leur tête est rasée et reste toujours découverte. Dans le 
nord il est souvent difficile de distinguer un brahmane d'un autre Hindou, 
car les purifications et les pratiques font toute la différence. La journée 
du brahmane suffit à peine aux ablutions, aux sacrifices, aux prières, 
s'il observe consciencieusement la règle. Ses moindres actions sont 
soumises à des prescriptions qui s'appliquent môme à la manière de se 
nettoyer les dents avec un morceau de bois. En compensation les brah- 
manes ont le privilège d'être seuls en contact avec la divinité, seuls ils 
peuvent offrir des sacrifices, seuls ils savent les prières, seuls ils étu- 
dient le sanscrit et les écritures sacrées dans les écoles des pagodes. Le 
sacerdoce fait vivre beaucoup d'entre eux, mais il n'est pas leur seule 
profession : les plus pauvres se font domestiques chez les autres, car un 
brahmane ne peut pas être servi par des gens de castes inférieures ; on en 
trouve même qui se font cuisiniers chez de riches marchands qui veu- 
lent une nourriture préparée selon les règles ; dans cette condition le 
brahmane mange à part et ne dessert jamais la table de son maître. 
Un brahmane peut se faire soldat, de même qu'un kchatria ou guerrier 
peut devenir scribe. I^es hautes castes admettent toutes les professions 
sauf celles qui font détlioir. La pauvreté, le travail manuel ne déclassent 
pas leurs membres, mais ils ne sauraient exercer les métiers qui les 
exposeraient à des souillures mystiques, par exemple se faire blanchis- 
seur, barbier ou encore entrer au service des européens carnivores pour 
lesquels l'Hindou ressent Thurreur que nous inspirent les anthropo- 
phages. Toutes les besognes impures sont abandonnées à des castes spé- 
ciales ou aux individus sans caste. 

Un homme qui désobéit aux prescriptions traditionnelles s'expose à 
être exclu de la caste par le conseil de discipline; il se trouve alors 
complètement déclassé car il ne saurait être accueilli dans une autre 
caste, mais il peut se faire réintégrer dans la sienne s'il paye une amende 
proportionnée à sa fortune et s'il se soumet à des purifications dont la 
plus efficace consiste à absorber les cinq liquides sortis de la vache. 

Les Anglais n'ont pas touché à l'organisation des castes et pourtant 
l'influence occidentale commence à pénétrer la société hindoue par un 
effet indirect de la domination britannique. Sous l'administration 
européenne le commerce s'est développé, les chemins de fer ont été 
construits, les cadres européens ont été imposés à l'armée et à l'admi- 
nistration, par suite le contact avec les Européens ou entre les castes dif- 
férentes est devenu plus fréquent qu'autrefois ; la rigueur des anciennes 
prescriptions s'est relâchée, du moins pour ceux qui veulent s'enrichir 
ou avancer dans l'administration : un brahmane négociant ou fonction- 



lao LA REVUE BLANCHE 

naire ne peut pas maintenir dans les endroits publics la distance que 
l'ancienne règle exige entre sa personne et celle d'un artisan. Les gens 
de la stricte observance se condamnent à vivre à part et à mener Tan- 
cienne existence végétative. Ils sont d'ailleurs assez nombreux pour 
maintenir dans les hautes castes une partie des vieilles traditions. 

Le régime tient toujours, mais il a perdu quelque chose de sa vitalité 
et la preuve c'est que les castes nouvelles ne se forment plus en aussi 
grand nombre qu'autrefois. 

Suivant les juristes anglais la codification des usages hindous aurait 
contribué à figer la société dans ses cadres actuels. Autrefois, la fon- 
dation d'une caste était souvent l'œuvre d'un réformateur qui établis- 
sait parmi ses disciples de nouvelles règles en matière do mariage ou de' 
propriété ; depuis que les Anglais ont rédigé des codes, de semblables 
innovations seraient frappées de nullité et les Hindous doivent rester dans 
leurs castes s'ils veulent que les actes de leur vie civile soient légitimes. 

L'influence européenne a d'autres effets plus considérables, elle 
apprend aux Hindous qu'il n'est pas nécessaire de s'enfermer dans une 
caste pour former des sociétés de discussions littéraires, politiques et 
sociales et là se trouve le germe d'une évolution qui s'indique à peine 
mais qui sera féconde en conséquences. 

Jusqu'à nos jours l'intelligence hindoue dominée par la foi en d'absor- 
bantes pratiques, par la tradition qui fixe Tesprit sur le passé, par un 
animisme naïf qui attribue aux esprits le mouvement d'une machine à 
vapeur ne s'est pas ouverte à la science et à ses applications. La morale 
la plus raffinée n'assigne à l'individu aucun devoir social, ne lui donne 
pas d'autre préoccupation que de faire son salut, pas d'autre idéal que 
le renoncement et considère le mépris de l'action comme la vertu 
suprême. Humanité n'a pas de sens, nation non plus, nulle solidarité 
eh dehors de la caste ! 

Albert Métin 



Le Journal de Pavlik Dolsky^'^ 

{Fin) 

12 avril. 

Evidemment je touche à la fin ; ma tête est encore assez 
solide, mais les forces s'en vont de jour en jour et les souf- 
frances, la nuit surtout, sont insupportables. A peine suis-je 
assis à ma table que déjà ma main a de la peine à tenir la 
plume. Ce matin Maria Pétrovna m'a conseillé de me faire 
administrer et Féodor Féodorovitch me propose pour demain 
une consulation de médecins. Naturellement j'ai dit oui à tout. 
L'une et Taulre m'affirment que je suis hors de danger et qu'ils 
ne font leurs propositions que pour me tranquilliser. Après 
leur départ on m'a remis quelques cartes de visite. Sur l'une 
j'ai lu: Comtesse H. P. Zavorskaïa. Cette carte à elle seule 
est mon arrêt de mort : Hélène Pavlovna ne viendrait pas 
chez moi s'il restait le moindre espoir de me sauver ; sa visite 
n'est qu'une réconciliation in extremis. 
Allons il est temps de faire ma nécrologie. 
« Il y avait une fois un homme que ses amis appelaient 
Pavlik Dolsky. De sa vie il ne fit rien de particulièrement 
méchant, mais il n'y avait pas en lui grand'chose de bon. A 
vrai dire, c'était un homme assez nul, et pourtant il aura occupé 
une place assez marquante. Son cerveau travaillait, son cœur 
battait fort et ardemment ; il aura beaucoup pensé et senti, sou- 
vent désiré et espéré et, plus souvent encore, souffert et erré. 
Son grand malheur fut de ne rien faire et de se croire jeune 
trop longtemps. Quand il s'en fut rendu compte et qu'il voulut 
' rendre sa vie un peu plus raisonnable, on lui dit : « Non, il est 
trop tard, tu as passé le temps d'aimer comme celui de penser, 
de désirer, d'espérer, de te tromper. Peut-être souffriras-tu 
encore un peu, mais pas longtemps, puis tu disparaîtras. » 
Je ne sais ce que pensent les autres, mais moi je plains ce pau- 
vre Pavlik envoyé en ce monde sans son consentement et ren- 
voyé malgré lui. » 

5 juillet. 
Il y a plus d'un mois qu'on m'a emmené à Vassilievka, encore 
faible et sauvé de la mort par quelque miracle. Le jour où j'écri- 



(1") Voir La revue blanche des 15 avril et l*»" mai 1902. 



122 LA REVUE BLANQHE 

vis la dernière page de mon journal fut le dernier dont j'eus 
conscience. Je me rappelle ensuite, comme dans un brouillard, 
l'entrée de mon confesseur, le père Basile, et avec quelle ardeur 
j'ai prié. Je me souviens encore que des gens tout à fait incon- 
nus se sont approchés de moi, m'ont mis nu et ont disputé 
autour de moi. Même l'un deux, le plus gris et le plus chauve, 
a fort malmené Féodor Féodorovitch. Puis, je ne me rappelle 
plus rien. Rarement je reprenais connaissance et, à la lumière 
de la lampe voilée d'un abat-jour sombre, je voyais toujours 
devant moi Maria Pétrovna qui me faisait prendre mes remèdes. 
Mais ce n'était plus la Maria Pétrovna que je connaissais ; non : 
c'en était une autre. Je voulais lui demander pourquoi elle était 
si pâle et si maigre, mais je ne le pouvais pas : aussitôt que 
j'avais pris ma médecine, elle disparaissait; seul le bruit léger 
de ses pas s'entendait sur le tapis, et de nouveau je perdais 
connaissance. Môme à présent il m'est difficile de comprendre 
combien de temps dura cet état. Je^ m'éveillai un matin : il n'y 
avait plus ni lampe ni abat-jour ; un clair soleil rayonnait aux 
stores de ma fenêtre. Je remuai ; des pas légers glissèrent sur 
le tapis. 

— Maria Pétrovna, est-ce vous? demandai-je on me frottant 
les yeux. 

— Non, je ne suis pas Maria Pétrovna, me répondit en 
s'approchant de mon lit une petite femme maigre au doux et 
sympathique visage. Je suis la garde-malade, vous m'appelez 
toujours Maria Pétrovna, mais cela ne fait rien... 

— Et quel est votre nom? 

— Je vous le dirai plus lard. A présent, il ne faut plus 
parler, prenez votre potion et dormez. 

En même temps la petite femme enlevait très adroitement 
mon oreiller et m'en remettait un autre. Jusqu'à présent je me 
rappelle comme je m'endormis doucement la tête appuyée sur 
ce coussin. De ce jour commença la guérison. Dans les rares 
instants où, durant ma maladie, j'avais pu penser, je me rendais 
bien compte que j'allais mourir, et cette pensée ne m'attristait 
guère ; chaque nouvelle phase de ma guérison au contraire rem- 
plissait mon cœur d'une joie indicible. Mon premier entretien 
avec Anna Dmitrievna, — c'était le nom de la garde, — la première 
tasse de thé qu'on me permit, la première bouffée d'air frais de 
printemps quand on ouvrit ma fenêtre, tout cela fut pour moi 
autant de fêtes. 

Parmi les lettres restées fermées que je trouvai sur mon 
bureau, il y en avait une d'Hélène Pavlovna qui m'expliqua sa 



LE JOURNAL DE PAVLIK DOLSKY 1^3 

visite. Elle écrivait que, demeurée fidèle à la mémoire de son 
premier mari, elle me priait de lui remettre pour qu'elle les lût, 
les lettres d'Aliocha ainsi que ses photographies. Elle ajoutait 
à la fin, que, si, par hasard, je trouvais de ses lettres à elle, 
j'eusse robligeance de les joindre à celles de son mari. 

A ce billet sec quoique poli, je répondis par une lettre très 
cordiale. Je demandais à Hélène Pavlovna de me pardonner si 
ma conduite m'avait valu sa colère, lui donnais ma parole 
d'honneur — et c'était vrai — de n'avoir conservé aucune de 
ses lettres, et mis sous enveloppe le « groupe prophétique », 
le seul monument du passé. Deux heures après on me remit un 
morceau de vilain papier sur lequel je lus, tracé d'une grosse 
écriture mal formée : « La Comtesse Hélène Pavlovna Zavors- 
kaïa a reçu la lettre et le paquet de M. Dolsky ; en foi de quoi, 
selon les ordres de Son Excellence, je signe :1e valet de chambre, 
Jacques. » 

Si Hélène Pavlovna est innocente de la mort de son mari, et 
je doute de plus en plus de sa culpabilité, je suis horriblement 
coupable envers elle, et sa colère est légitime; toutefois il me 
semble qu'après un quart de siècle elle pourrait un peu se cal- 
mer et s'adoucir. En tous cas je suis très content qu'avec le 
groupe prophétique ait disparu tout ou presque tout ce qui me 
restait de cette pénible période de ma vie ; il ne me reste que les 
remords de concsience qu'on ne peut envoyer nulle part. La 
correspondance d'Hélène Pavlovna est la seule tache qui ait 
assombri le fond clair de ces deux derniers mois. L'impression de 
ma joie de jour en jour grandit et elle atteignit son paroxysme 
quand on m'emmena à Vassilievka. Cette vieille maison plon- 
gée dans la verdure des tilleuls et des peupliers, ce grand et 
vieux jardin dont on pourrait faire plusieurs parcs m'ont 
ramené au temps inoublié de mon enfance, qui fut gaie et pure. 

Nous arrivâmes à Vassilievka dans la nuit. Le lendemain, en 
me levant, je me mis au balcon fleuri et embaumé d'un buisson 
entier de roses, et quand ma vieille Palégéïa Ivanovna m'apporta 
mon café dans une grande tasse bleue, jolie de bergères peintes, 
je sentis que le poids des lourdes années était tombé de mes 
épaules. Pendant la route j'avais senti par moments une grande 
faiblesse. Les coins familiers me rendaient tout d'un coup mes 
forces d'autrefois. J'ai parcouru la maison et d'un pas léger je 
suis monté dans celte chambre qu'enfant j'occupais avec mon 
frère. Cette chambre n'a guère changé : une grande table noire 
entaillée de coups de canif occupe le même coin entre la fenêtre et 
le poêle ; nos lits d'enfants sont restés côte à côte seulement 



ia4 LA REVUE BLANCHE 

le papier est déchiré et la couleur des rideaux des fenêtres es 
passée. J'ai ouvert une grande fenêtre à laquelle j'étais jadis 
resté accoudé de longues heures à regarder pensif Torée d'une 
vieille et sombre forêt qui bleuissait à droite. Les arbres sont 
coupés et, à leur place, on aperçoit la rivière bleue qu'ils empê- 
chaient de voir autrefois; le paysage est peut-être plus beau, 
mais je regrettais Tantique forêt coupée, et avec soulagement je 
tournais mes regards à gauche vers les ruines de la vieille cui- 
sine. J'avais dix ans quand on fit construire la cuisine de pierre, 
mais près d'elle, à demi-pourris, les débris de la cuisine de bois 
sont encore là. J'étais heureux que le puits, comblé depuis long- 
temps, eût été conservé et de voir à l'entrée du potager l'épou- 
vantail en habit noir placé là jadis pour effrayer les corbeaux, 
mais qui alors nous effrayait beaucoup plus, Sacha et moi. 

Un mois entier s'est écoulé sans que je m'en sois aperçu. Je 
voulais faire visite à quelques voisins, mais je remettais toujours 
ces visites au lendemain. Je craignais d'interrompre ma vie 
calme, ma vie solitaire de souvenirs et de rêves. Je revivais au 
passé. Je retrouve ici les lettres que j'avais écrites à ma mère 
au cours de trente années. D'ordinaire, je passe toute la matinée 
à lire ces lettres ; sur chacune, je réfléchis longnemenl, non 
seulement je lis les mots qui sont écrits, mais je vois entre les 
lignes ce que je taisais. Tout mon passé revit dans ma mémoire, 
une foule d'hommes passent de nouveau devant moi avec leurs 
traits tantôt nets et tantôt effacés. Os taches d'ombre sur les 
personnes qui me sont proches avaient beaucoup troublé mon 
âme dans les années de l'adolescence, maintenant je les vois 
avec plus de calme puisque je comprends mieux, —et comprendre, 
selon le grand mot de Shakespeare, c'est j)ardoniier. 

Ma seule dislrai^tion, c'est de causer avec Palégéïa Ivanovna et 
nos conversations n'ont trait (|n'au passé. Elh* a beaucoup plus 
de quatre-vingts ans; elle avait été engagée pour nourrir ma 
mère, et de ce jour elle est restée dans la maison : on l'y traitait 
comme une personne de la famille. Klle a très bien connu mes 
deux aïeuls et ses récits m*expli(juent beaucoup de traits de mon 
caractère et certains actes de ma vie. Dune Jamille jadis nom- 
breuse, je suis le seul survivant. « Maintenant je ne prie que 
pour ta santé, me disait un jour Palégéïa Ivanovna — et quand 
je me rappelle tous les autres, il me faut dire : Dieu, garde l'âme 
de ton serf ! » 

Hier, j'ai trouvé ce cahier et j'ai relu mon journal. Chose 
étrange, les lettres que j'ai écrites il y a trente ans sont beaucoup 
plus près de mon ûmeque ce journal commencé l'année dernière. 



LE JOURNAL DE PAVLIK DOLSKY 1^5 

Une transformation morale s'est produite en «moi depuis ces 
deux mois. Par exemple, en commençant ce journal je me suis 
demandé : « Suis-je heureux ou malheureux? » et je ne pouvais 
répondre à cette question. Aujourd'hui, j'y réponds sans hésiter : 
j'ai été malheureux pendant de longues années, mais maintenant 
je suis tout à fait heureux. Peut-être mes dissertations sur l'amour 
de l'humanité étaient-elles logiques, mais ce qui est logique 
n'est pas toujours juste. Je ne puis dire notamment si j'aime 
l'humanité ou la planète ou le système solaire ; je sais une seule 
chose, que j'aime la vie dans toutes ses créations, j'aime la pensée 
que je vis. 

Aujourd'hui, il fait très chaud, comme il n*a pas fait chaud 
encore cette année. La paresse me gagnait, je n'arrivais ni à lire, 
ni à penser ; je suis descendu au jardin et m'y suis installé à 
l'ombre d'un large érable. Le ciel était sans nuage, autour de moi 
régnait un calme absolu; tout ce qui pouvait se garer de la 
chaleur dormait, les hommes comme les animaux et les arbres. 
Seules, quelques hirondelles silencieusement traversaient. l'air, 
quelques mouches tournoyaient sans bruit au-dessus de ma tôte, 
et de loin en loin arrivaient jusqu'à moi le clapotis de l'eau et 
les cris des gamins qui se baignaient dans la rivière. Puis tout se 
taisait. Gagné par l'exemple, j'allais m'endormir quand je fus 
éveillé par l'arrivée d'un nouveau personnage. A quelques pas 
de moi se tenait un grand coq qui me regardait attentivement; 
il poussa deux fois très haut un cri impérieux, parut mécontent 
de quelque chose et rebroussa chemin en foulant délicatement 
l'herbe comme un élégant de la ville qui vient par hasard à la 
campagne et craint de salir ses bottines vernies. On dirait que ce 
coq m'a été envoyé pour chasser un sommeil malencontreux et me 
rappeler au plaisir, c'est-à-dire à la vie. Mon Dieu! pensai-je 
plein d'enthousiasme, comment ne pas te remercier! J'étais con- 
damné à mourir, et sans un miracle, je serais dans la tombe, je 
ne jouirais pas de ce bienfaisant soleil, de cette ombre délicieuse, 
le coq chanterait devant ma tombe, mais je n'entendrais pas son 
cri ! Je sais que l'heure n'est pas loin, mais je dois te savoir gré 
de ce délai et en profiter. Quoi qu'il puisse m'arriver maintenant, 
je ne crains plus rien; si j'étais condamné aux travaux les plus 
pénibles; s'il me fallait mener l'existence d'un mendiant sans 
asile, alors même je ne me révolterais pas. Dormir sur la terre 
nue, vaut encore mieux que dormir dessous. D'ennemis je n'en 
puis avoir; il n'y a pas d^outrage que je ne puisse pardonner. 
Je crois n'avoir haï personne aussi vivement que Michel Ko- 
zielsky, et mainlenant je pense à lui sans amertume ; dans trois 



ia6 LA REVUE BLANCHE 

semaines j'irai à la campagne chez Maria Pétrovna et je passerai 
chez elle la fin de Tété. Puis, à la fin d'août, aura lieu le ma- 
riage de Lydia et j'ai promis d'être garçon d'honneur. 

Je ne puis me rappeler celte charmante enfant sans attendris- 
sement, bien que le démon de Tamour soit complètement endormi 
en moi et, je l'espère, ne doive plus s'éveiller. Ces jours-ci, 
Lydia m'a écrit : « Quand même, j'insisterai et, après mon 
mariage, je ferai tout pour que Maria Pétrovna vous épouse. » 
Elle le fera peut-être, mais que m'importe? Si chaque homme 
éprouvait une fois dans sa vie ce que j'ai éprouvé, c'est-à-dire 
s'il avait senti nettement un de ses pieds dans la tombe, la 
haine cesserait entre les hommes. La vie humaine est enfermée 
dans un cadre si étroit d'ignorance et de faiblesse, elle est si 
accidentelle, si incertaine, si courte, qu'il est absurde à l'homme 
de l'empoisonner encore par de stupides querelles. Quelle 
terrible folie que la guerre ! Comment les hommes peuvent-ils 
se décider à s'entre-tuer ! L'homme n'a qu'un seul et véritable 
ennemi, la mort; on ne peut lutter contre elle, mais il ne faut 
pas l'aider. 

Et si ce renoncement à la lutte, ces élans d'amour n'étaient 
pas des preuves de ma transformation morale, mais seulement 
les signes du ramollissement, de la vieillesse...? 

Tant pis! il faut se soumettre, il faut renoncer à être Pavlik, 
il est temps de devenir Pavel Malvéiévitch et d'accepter la vieil- 
lesse avec toutes ses conséquences. 

Ah! vieillard! vieillard! 



FLN 



A. N. Apoukhtine 



Traduit du rasse par J. W. Biekstock. 



Poèmes 



D APRÈS SCHUMANN 

Ce sera dans longtemps — et très loin 

Sans doute, — et par un ciel mélancolique 

En deuil de son bleu incertain 

En deuil royal, faiblement purpurin ; 

Des vagues pleureront une glauque musique^. 

Car ce sera le soir — et sur une plage, — 
Puisque, sous le voile des ans. 
Tu ne m'apparais un peu moins fuyante 
Que baignée de l'inquiétude âpre du large 
Et de crépuscule. 

Il y aura de grands bois noirs sur la dune, 
Pareils à ceux où les soupirs des feuilles 
Semblent chuchoter, — si bas ! — ton nom, 
Que je le veuille 
Ou non. 

Il y aura de lents oiseaux attardés 

Qui feront dans Tair des cercles tristes, 

Des senteurs tendrement tristes, comme oubliées 

Et retrouvées, 

De tamarix. 

Il y aura en tout une grande douceur lasse 
Comme après des larmes. 

Et tu ne seras plus le songe consolant qui passe 
Mais la Poursuivie, la Redoutée, chair et âme 
... (La brise gémira des : Enfin! et des : Hélas I) 

Et malgré Texultante folie de ma joie 
Je n'irai que bien lentement vers Toi, 



1^8 LA REVUE BLANCHE 

Tout angoissé, de moins en moins vite, 

Si comiquement honteux de n^étne que moi 

Que tu me reconnaîtras tout de suite. » 

Tu me souriras, — charitahlement, — des yeux, — 
De tes larg(\s, de tes [)rofonds yeux — radieux 
Encore — dans la nuit lombanLe ; 

Et comme je ne saurai que te regarder, 
Croyant rêver ce bonheur toujours retardé, 
Oubhcux des longues années suppliciantes, 
Des longs désespoirs avivés de faux espoirs, 
Tu me tendras, — plutôt condescendante, — 
La pâle main qui m*a pétri sans le savoir : 
Et tu te croiras la plus aimante. 



II 
CANTILÈNE 

J'aime le mot : doux, -j'aime le mot: bleuy -j'aime le mol : triste^ 
Ils me caressent, ils me bercent, ils me noient,] 
Ils me roulent dans une houle qui chatoie 
Comme Teau des lagunes de Venise l'Irisée. 

Ils miroitent comme les grottes marines 
Troubles et claires, qu'un reflet du large baigne. 
Où flottent, blondes, les flexueuses néréides 
Et les souples torsions des pâles sirènes. 

Ils m'endorment comme une chanson lente 
Dans le saphir des soirs diaphanes de l'Inde ; 
Us m'émeuvent comme une balsamique plainte 
D'invisibles fleurs dans les arcanes des sentes. 

surtout le doux mot bleu : tr'isle ! 
Combien il se prolonge par les crépuscules 
Alors qu'est morte au ciel la dernière améthyste 
Et que de pâles feux bleus tremblent dans la brume, 
Telles de frissonnantes et lointaines lucioles, 
Vagues âmes qui s'éveillent, craintives, 
Rien encore que promesses d'étoiles ! 



POÈMES IVJ 

Déjà s'éveillent dans les bois et sur les rives 

Les fantômes plaintifs des amours malheureuses, 

Des amours voluptueusement déchirantes, 

Sues fatales d'avance — et d'autant plus fougueuses ; 

Et ceux des amours menacées, toujours errantes ; 

Et ceux des amours qui furent à peine. 

Dont, à peine, de bleues vapeurs nacrées subsistent : 

Ne furent-elles pas les plus doucement tristes? 

... Tendresses pour des inconnues, — recherches vaines ... 
tes longs et doux yeux bleus d'un bleu gris si triste ! 



III 



CALADORAS 
[Ténériffe] 



Pour madame F, 



Elles demeurent en d'étroites rues humides, 

En de vieilles maisons basses, — crépusculaires 

Malgré le jour d'or bleu fervide 

Où semblent s'évaporer les tuiles solaires, 

Les saharas de blanches terrasses 

Et les squameuses végétations d'Afrique. 

Elles brodent, sur de petits métiers bizarres 

Faits de lattes asymétriques, 

De vieux clous tordus et de ficelles. 

Des fleurs de formes surnaturelles. 

Des croix fantasques de vitraux antiques. 

D'arachnéennes, d'aériennes rosaces 

Ou des papillons qui vivent sur d'autres astres. 

Et tous ces motifs s'isolent — ou s'entrelacent 
Sur la toile ajourée ou sur la soie, 
Si clairs et d'une si ferme finesse 
Qu'on dirait de l'ivoirerie chinoise. 

Elles passent des semaines dans la tristesse 

Des chambres aux volets clos, — en les limbes gris 

D'un automne factice que rien ne fleurit 

De lumineux qu'un rayon pâle. 



îJo LÀ REVUE BLANCHE 

Fané, cendré par les treilles du patio 
Où roucoule et pleure la lamentable, 
La lente complainte d'un filet d'eau. 

Et leurs yeux las qu*éblouit un lacis de fibres 
Se brûlent à prêter aide au soleil voilé. 



Elles vivent, si c'est là vivre, 

Dans Tangoisse des heures trop vite écoulées ; 

ces minutes qu'elles ont perdues 

Parce qu'un brouillard rouge noyait les dessins, 

Parce que des lames aiguës 

Fouillaient leurs tempes et que dans leur crâne étreint 

Par un étau féroce aux pressions broyariies 

Éclatait le vacarme de cent rues hurlantes ! 



O la honte des tâches non finies. 

Du travail refusé pour un jour de retard. 

Les durs sermons et les avanies 

Des acheteurs méprisants ou hilares 

Chez qui Içs broderies tombent en avalanches 

Ou s'accumulent en névés 

Dans Tété floral des hautes galeries blanches ! 

Alors ce sont les nuits abolies, — les levers 

Deux heures avant l'aube» après des veillées folles. 

Dans une indigente lumière jaune 

Ou volettent des monstres d'un noir bleu 

Aux crépitements des mèches qui charbonnent : 

C'est la hâte qui se change en fureur. 

L'aiguille qui glisse 

Entre les doigts moites moins crispés. 

Voici les fleurs et les papillons qui s'irisent. 

Et les réveils, les reins brisés 

Après de longs sommes de vingt secondes. 



Vite ! une gifle d'eau glaciale sur les yeux 

Dans le patio sonore d'un noir de tombe 

Et la lutte reprend, plus enragée, plus anxieuse. 



POÈMES 1^^ 

Aussi leur paraît-il qu'une aurore de fête 
Egayé de feux roses les murs rechignes, 
Les matins chantants où, Touvrage terminé, 
Orné de faveurs bleues ou cerise, elles guettent 
Dans un miroir piqué Tefifet de leurs toilettes , 
Car elles vont prendre le large, pavoisées 
De robes claires et de rubans d'arc-en-ciel, 
Leurs joues roses, mates, bistrées. 
Insidieusement poudrerizées 
Et peut-être une idée retouchées au pastel. 

Elles vont franchir, sous Tazur et dans la brise, 

Des espaces géants, — des centaines de pas ! — 

Voir de vraies fleurs, de vrais papillons qui s'irisent, 

Des branches qui secouent leur neige d'incarnat, 

Légère, tournoyante, embaumée; *J 

Et dans Tair chatoyant des rues hautes 

Que ne domine plus qu'un diadème de monts 

Flaves et rouges et poudrés de pierreries, 

Leurs prunelles de diamant noir ou de béryl, 

Libérées du crépuscule, refléteront 

Un décor de lumineuse féerie, 

Tout d'ors embrasés qu'avivent les bleus profonds ^ 

Des ravins de saphir striant l'incendie fauve 

Sous Tétincellement himalayen 

Du Pic, — monstrueuse gemme de neige mauve. 

Bientôt groupées sur une véranda qu'elles émaillent 

Comme de bouquets criards et charmants. 

Elles s'étudient, se complimentent, se raillent, 

Si expertes ! inquiètes pourtant 

Du sort qu'emprisonne encore la porte close : — 

Que dira le Seftor Suizo^ Francès^ Inglès 
Dans son espagnol incorrect mais « plein de choses » ? 
Refus? amende? ou prime de dos reaies 
Récompensant royalement les ophtalmies ? 

Ah! sait-on? — Des voix claires chantent, caquetantes ; 

Mais que le vermillon factice est éclatant 

Sur telles joues rondes, blêmies ! 

Et quelle éclipse du blanc soleil des sourires ! 



i32 LA REVUE BLANCHE 

Ah ! vivre loin du marchandage, des niaises transes, 

Des sous jetés, repris, — de l'éternel âge de cuivre! 

Ah ! — bien loin — souffrir plus de souffrances moins viles ! 

Et les regards vont instinctivement au Bleu immense 

Qui baigne l'île splendide et mesquine d'infini : 

Ce port à jamais estival et endormi, 

Ce port triste et blanc, — si africain ! — où se révèle 

Le voisinage du chaud, du morne Maghreb 

A vu passer les caravelles aux lentes ailes 

Parties à la découverte de nouveaux rêves. 

Plus tard, en dés siècles moins héroïques. 

Des nefs lourdes à faux airs de galions 

Mouillées là, sournoisement pacifiques. 

Près des môles en pierres volcaniques. 

Emportaient, — à la nuit, — dans leurs sourds entreponts 

Les reines futures des Amériques, 

Vers des palais d'ambre solaire 

D'ivoires, d'ors et de bois parfumés 

Tout chantants de beaux oiseaux — emplumés 

D'aubes de perle rose et de couchants incendiaires 

Elles, — quand l'oracle aura parlé. 

L'oracle boréen féroce ou débonnaire. 

Elles redescendront vers ces maisons pâles, tassées 

Qui forment comme un crayeux cimetière. 

... Maintenant, ce sont les novios et les maris 
Qui s'en vont au loin par les routes bleues : 
Elles — s'étioleront au jour pauvre des patios gris, 
Fiancées et femmes captives autant que veuves. 

C'est pourquoi les œillades sont si tristes 
De leurs yeux, joyaux nocturnes sous les cils lourds, 
Les œillades qui vont à l'espace, aux joies libres, 
Bien plus qu'à tel espoir de fortuites amours ; 

C'est pourquoi ils inquiètent, poursuivent, géhennent. 

Haineux parfois, éloquents toujours, 

Ces beaux yeux déments qui se plaignent, qui se plaignent ! 

John-Antoine Nau 



s. 



La Quinzaine 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 

Les élections, les partis et les hommes. — Comme Thypocrisie 
est riiommage du vice à la vertu, c'est l'hommage de la Réaction à la 
République que son application croissante à ne pas paraître ce qu'elle 
est, et à se dire, à Tenvi, a libérale, « progressiste », « patriote », « bien 
française », enfin « vraiment républicaine ». La dernière étiquette prise, 
Tétiquette « nationaliste », semblait porter en elle les conditions du 
succès. — jusqu'ici rebelle à ces duperies tentées : elle était assez vague 
et assez négative pour pouvoir grouper tous les mécontentements; elle 
laissait incertaines, dans une ombro prudente, les réponses aux vraies 
questions du débat présent: elle ne mettait en valeur que le point où peu 
de Français encore sont tout à fait insensibles, le chauvinisme chatouil- 
leux et impulsif du peuple vaincu. Enorme avait été l'elTort de la coali- 
tion. Le « nerf de la guerre » avait été plus abondant qu'il ne fut jamais 
en des entreprises semblables. 

Il est réjouissant, pour les partis sincères et pauvres, de constater 
que le nationalisme et ses benoîts commanditaires « n'en ont pas eu pour 
leur argent ». Les fragments de succès avec quoi s'enorgueillit le bhilT 
de M. Jules Lemaître ne satisfont ni l'amertume impuissante de 
M. Drumont, ni l'humeur impolie de M. de Cassagnac, ni sans doute la 
déception discrète de M. Piou. Mais par surcroît ils n'ont rien qui doive 
ni surprendre ni attrister le parti démocratique. — Paris est le pays de 
France où la division du collège électoral en étroites circonscriptions 
territoriales se trouve en même temps séparer et isoler les unes des 
autres les différentes classes sociales. Un arrondissement provincial 
contient des bourgeois, des ouvriers, des paysans, des riches, des pau- 
vres; un arrondissement parisien peut être — et cette spécialisation ter- 
ritoriale va se développant — tout entier bourgeois, ou tout entier pro- 
létaire, tout entier riche ou tout entier pauvre. La localisation des succès 
nationalistes aux arrondissements du centre et de l'ouest nous apprend 
donc simplement que l'aristocratie, la bourgeoisie et le commerce sont 
de plus en plus nationalistes-réactionnaires et qu'en revanche la classe 
ouvrière et industrielle est de moins en moins ébranlée, dans sa fidélité 
démocratique, par les faux semblants de la démagogie patriotique. En 
province, et notamment dans cet Est lorrain qui donne à M. Jules Lemaî- 
tre une si fière consolation, les succès nationalistes sont obtenus aux 
dépens surtout de nos bons républicains modérés. 

C'est là une sanction fort morale des ménagements que nos républi- 
cains « progressistes » ont cessé trop tard de garder envers un parti qui 
eût dû être combattu dès l'origine par tous les républicains. C'est là 
une sanction fort morale, et c'est là une sanction fort heureuse, du 



1JJ4 LA REVUE BLANCHE 

moins pour le vrai progrès. Le nationalisme accomplit, contre nous, la 
tâche de décomposer et de démoraliser les partis sérieux de la conser- 
vation sociale : l'intention disparaîtra, Tœuvre restera ; ce sera finale- 
ment besogne faite pour nous. Mais ne faut-il pas craindre. qu'en atten- 
dant le nationalisme ne prenne sur la conduite des affaires une influence 
pleine de dangers? Sans doute, mais quel est donc le grand homme 
parlementaire de ce grand parti? — M. Syveton. — Soyons rassurés. 

Le mélinisme sort de cette dernière éprouve tout meurtri. M. Méline, 
de plus en plus battu, est de plus en plus content ; le pays, déclare-t-il, 
loi donne raison. Ni réaction ni révolution. Et le Temps revient à sa 
douce manie de la concentration à la fois contre le nationalisme et contre 
le collectivisme. Nos modérés veulent bien admettre les radicaux à faire 
avec eux le bonheur de la vraie république. Ils sont les moins forts, ils 
sont le parti le plus amoindri, en hommes et en puissance, au cours de 
ces dernières années. Généreusement ils offrent à la majorité d'y ren- 
trer, à la condition qu'ils y soient à peu près les maîtres et que leur 
politique de piétinement stérile et d'impuissance systématisée en « esprit 
de gouvernement » prédomine. Ils disent au parti démocratique : « J'ai 
essayé de vous déloger, je n'y ai pas réussi. Je vous pardonne. Nous 
sommes faits pour nous entendre. En attendant, donnez-moi donc les 
clefs de la maison. » 

Il n'est pas dit que la mansuétude facile au vainqueur qui n'a pas eu 
assez peur, et la faiblesse transigeante qui a été plus d'une fois repro- 
rfiée au parti radical ne soient pas accessibles à ce raisonnement séduc- 
teur. Pour parer à ce danger de demain, l'important est que la gauche 
avancée soit assez nombreuse et assez unie. Or il semble bien que les 
élections du 27 avril et du 11 mai nous la donnent telle.. Les radicaux de 
gauche paraissent renforcés en hommes et en idées. Il y a tout lieu de 
croire que la perte de M. André Berthelot, par exemple, sera compen- 
sée. L'alliance ou au moins l'entente et les relations qui, surtout pour le 
second tour, ont été presque partout nécessaires et presque partout heu- 
reuses entre radicaux, radidaux-socialistes d'une part et socialistes de 
Fautre n'auront peut-être pas peu contribué à dégager le programme 
radical de la part caduque et stérile de ses traditions, et à l'enrichir 
d'une partie dite « sociale » qui devra bien s'imposer à l'activité de la 
prochaine législature autant que son importance et ^on urgence l'exi- 
gent. 

Le socialisme enfin sort non seulement non diminué, mais sensible- 
ment accru de cettelutte où pourtant il arrivait en mauvaises conditions, 
armé moins contre un ennemi que contre lui-même, un peu incertain de 
son action et doutant trop de sa puissance. L'épreuve de cette campagne 
sera, semble-t-il, salutaire. La nécessité qui, pour les fractions et les indi- 
vidus du dogmatisme intransigeant le plus farouche s'est, comme par 
malice, presque partout rencontrée d'une distinction à faire entre les 
partis bourgeois, et d'une « compromission » à négocier ou au moins à 
accepter avec tel ou tel d'entre eux, le médiocre succès des tentatives 
mégalomaniques faites pour substituer une conception du socialisme à 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 1 35 

tout le socialisme, Timportance, — dans les voix et la représentation 
qui bon gré mal gré s'appellent socialistes, — des voix et de la repré- 
sentation obtenues par le socialisme dit « gouvernemental », ont amené 
une détente visible et produit presque aussitôt une similitude d'action 
et de parole qui depuis longtemps ne s'était pas constatée. Le prétexte 
du dissentiment violent une fois disparu, et la cause vraie une fois atté- 
nuée, une communauté nouvelle d'acte et de doctrine n'est nullement 
une solution imprévisible à cette crise dont peut-être apparaîtra bien- 
tôt l'utilité et la fécondité réelles. En hommes la représentation socia- 
liste, bien qu'ayant subi des pertes fâcheuses, se trouve, les gains une 
fois appréciés à leur valeur, être pourvue autant et plus que tel grand 
parti. En "nombre elle est assez petite pour que le problème non encore 
mûri de la participation au pouvoir ne se repose pas à elle immédiate- 
ment ; elle est assez forte pour qu'elle soit un appoint considérable 
dans une majorité, et l'état des partis de gauche fait qu'elle est l'ap- 
point nécesaire à toute majorité démocratique. Le socialisme pouvait-il 
demander beaucoup plus ? 

Fr. Davbillans 

La Martinique. — Depuis cinquante ans les activités insulaires de 
nos colonies se sont à moitié endormies. Alors les troupeaux piétinants 
d'esclaves, sous la menace de la trique, retournaient avec précipitation 
le sol littoral ; les a carrosses » des propriétaires couraient les routes ; 
aux rades trente et quarante voiles évoluaient et stationnaient dans l'en- 
veloppement des pirogues : maintenant tout somnole et la ville, et la 
terre etle noir ; le noir, à peine nourri d'un peu de morue par les grands 
sucriers, mène lentement sa vie endémiquement anémiée ; aux coins des 
rues paressent des bandes en attente d'une journée fructueuse mais 
tant accidentelle de « journalier ». La vie coloniale est végétative. 
Seules les élections viennent d'agiter cette longue torpeur ; les rues et 
les routes s'animent sous la passion des pas précipités en bandes, 
musiques au vent de mer, courant au devant des a batailles » en une 
ardeur de petits-noirs de l'école primaire. La fête bacchanale réveille 
rtle de joie ivrogne et de pugilats, quand soudain tremble la terre... 
pluies de fumées légères et plus lourdes, pluie de feu, boue brûlante et 
lave, et, plus formidable, bouleversement du sol « de bord en bord ». 
Quarante mille personnes sont englouties aux flots de la terre écumée 
de feu. 

il faut connaître l'âme des noirs et des créoles. Elle est de langueur 
où couvent indolemment les violences originelles. Elle est de nonchalance 
où surgira soudain aux grands événements imprécis qu'on se demande 
toujours si venir de la mer ou de la montagne l'agitation exaspérée 
par la superstition. La superstition est l'âme même, onduleuse et per- 
fide, des populations coloniales françaises à la fois vieilles et enfants, 
extrêmement naïves et affinées d'énervement, mélange mal fondu et 
instable de plusieurs races, que la peur entre tous des phénomènes 
atmosphériques allume soudain d'une seule allumette comme une dis- 



i36 LA REVUE BLANCUfi 

tîlleriede rhum. Il n'y a pas six mois une éclipse ptesque totale de 
soleil, ramenant la nuit à huit heures du matin et faisant taire 
tous les coqs — hôtes importants de la vie coloniale et frères quotidiens 
des nègres — bien qu'annoncée, jetait à la frayeur une population colo- 
niale française. Tous les noirs sortaient en tumulte dans la rue, avec de 
grands cris après les étoiles revenues « en plein jour » et les pleurs des 
femmes : une foule se tassait au porche de la cathédrale, réclamant le 
prêtre. 

Et voilà que cette fois, dans la clarté blôme et nuageuse de sirocco 
dont s'accompagnent toujours par toute l'île les périodes éruptives, 
alors que l'atmosphère perle de tiédeur comme une vaste bouilloire et 
que le soir des lueurs auréolent toutes les sommités en pipes des mon- 
tagnes comme une fumée rousse de la terre, surviennent étonnamment 
des pluies de cendre. Les noirs, souvent les plus ignorants, sont friands, 
comme de prénoms antiques et solennels pour leurs enfants — Hector, 
Ulysse, Démosthène, Cortès, César, Aurélien, — d'anecdotes fabu- 
leuses et de noms romains qu'ils répètent la bouche pleine de sonorité. 
Combien en ai-je entendu, insulaires d'une île où un volcan menace 
toujours, parler d' « Herkilanum et Pompéi, ma mère! », les yeux 
blancs et la salive jaune, avec des muscles dramatiques, fertiles en 
détails pittoresquement minutieux. La terreur de voir se réveiller 
comme des revenants — dont encore ils parlent sans cesse — ces évé- 
nements endormis depuis un temps qu'ils ne savent pas compter ! La 
terreur humaine qui se fût éveillée en une foule européenne n'a pu 
manquer de s'accompagner d'une agitation enfantine, gesticulante et 
claquant des dents, où toute l'animalité plus voisine reparaissait aux 
faces d'autant plus lamentables que sombres, éclairées des phospho- 
reuses sclérotiques. Les tableaux du belge Laermans donnent assez 
fidèlement l'impression d'une foule nègre effrayée. Voilà ce qu'à la 
seconde j'ai revu dans le coup de théAtre affreux de la nouvelle sou- 
daine : cette pauvre et chère humanité noire, très intelligente d'une 
sorte d'intelligence canine s'exprimant toute aux yeux et aux muscles 
du bas du visage, la figure encore sensibilisée par une existence de 
misère injuste dont ils ont une nette conscience au milieu d'une nature 
très prodigue, sortant des cases, s'éloignant en vertige des maisons 
hautes tant redoutées aux heures des cyclones, s'assemblant par 
groupes, s'appelant par cris de basse-cour, hurlante et pleurante 
avec un besoin de s'approcher des notabilités comme l'esclave s'adres- 
sait au maître... et puis, à la minute dernière, dans la tombée des 
masses de cendre, des toits écrasés, ne criant que faiblement, abrutis 
sous la fatalité alors acceptée^ s'écrabouillant en masse comme des 
paniers de fruits les uns contre les autres. Et plus sardoniquement, j'en 
entends un, avec le génie de fin cynisme des nègres de nos colonies, se 
lamenter que ce n'était pas la peine d'être si noirs pour être carbonisés 
encore. Et alors toute l'amertume de ces milliers d'existences gâchées 
par le hasard poigne plus fraternellement. 

Marius-Ary Leblono 




NOTES POLITIQUES ET SOCIALES i^^ 

Les Trusts nationaux et internationaux. — Les trusts ne consti- 
tuent pas un phénomène tout à fait nouveau. Avant la corporation de 
Tacier qui s'est formée en 1900 au capital de 5 milliards et qui a distri- 
bué Tan dernier V^o millions de dividende, d'autres syndicats gigan- 
tesques avaient surgi, ceux du pétrole, du gaz, de la houille spéciale- 
ment, mais jamais encore pareille agglomération de ressources ne 
s'était réalisée, car ce qui caractérise la corporation de Tacier, ce n'est 
pas seulement raccaparemeut de la métallurgie du fer, c'est aussi et 
surtout sa mainmise sur les mines, sur les chemins de fer, sur les 
canaux, sur la marine marchande. 

Le trust, très répandu en Amérique, victorieux même en Europe, — en 
Allemagne, tout d'abord sous la forme atténuée du Cartel, .— vient de 
revêtir une physionomie nouvelle. De national, il s'est fait international. 
Ce n'est pas que, restreint au territoire de l'Union ou de quelques 
états de l'Union, il n'ait déjà exercé ses effets sur le monde entier. La 
corporation de l'acier a porté un préjudice terrible à la métallurgie 
anglaise, germanique et russe. Mais, aujourd'hui, le phénomène se 
développe et les financiers ou les sociétés qui se syndiquent suppriment 
les frontières qui les séparent. 

Le trust de l'Océan est le type de l'association industrielle interna- 
tionale. Sous la présidence active de M. Pierpont Morgan, il assemble 
au moins sept compagnies de navigation, trois cents navires et un mil- 
liard de capital. Il superpose aux intérêts antagonistes de trois grandes 
nations, et il est permis de le dire, de toutes les nations l'intérêt d'un 
groupement d'actionnaires. Il se peut fort bien qu'il compromette l'or- 
ganisation commerciale et militaire des peuples qui y sont englobés 
malgré eux. En ce temps où le nationalisme sévit un peu partout, sous 
tant de formes diverses, et un peu partout favorisé par les grands ca- 
pitalistes, le fait valait d'être marqué et commenté. 

La multiplication des trusts est dans l'ordre logique des choses. Elle 
correspond incontestablement à l'évolution économique du monde et 
corrobore les données fondamentales du socialisme. 

Cinquante ans avant qu'elle ne frappât les yeux du public , 
Proudhon l'avait annoncée, en ses Contradictions, Le trust inter- 
national couronne l'édifice fondé sur le laissez-faire laissez-passer 
traditionnel de la doctrine orthodoxe. D'autre part, il a été engen- 
dré faUilement par la concentration nécessaire et de plus en plus 
affirmée des capitaux. Il appartient à la même série que la grande 
usine substituée au travail à domicile, que le grand magasin spoliateur 
de la petite boutique, que la compagnie maîtresse des grands réseaux 
remplaçant les moyens concessionnaires de jadis. Progressivement on 
a vu les groupements d'actionnaires monopoliser l'activité spéciale 
d'une ville, puis celle d'une région, puis celle d'un état. Pourquoi n'au- 
raient-ils pas couvert de leur puissance tous les états parvenus à une 
étape identique de développement ? 

Le trust international réalise les mêmes progrès que la grande manu- 
facture ou le grand magasin. Il réduit les frais généraux; il ordonne 



i38 LA REVUE BLANC BE 

la production; il supprime la concurrence en anéantissant tous les 
réfractaires. En somme, sur la liberté du travail illimité pour tous, se 
dresse le despotisme de quelques-uns. 

Il se peut que les syndicats de nouveau modèle soient sages, pon- 
dérés, exempts d'ambitions trop hautes et qu'ils ne rançonnent pas trop 
avidement le consommateur — dans l'intérêt même de leur sécurité et 
de leur durée. Il se peut aussi qu'ils exploitent leur monopole de fait — 
— sinon de droit, et que maîtres d'un produit indispensable, ils en 
élèvent le cours au delà de toute mesure et de toute raison. 

Le public ne sera-t-il pas contraint pourtant d'accepter leurs condi- 
tions ? 

Voici donc le monde mis en coupe réglée par quelques financiers. Il 
est sur qu'on peut les frapper de pénalités sévères, édicler contre eux des 
législations nouvelles et les condamner àlamende ou à la prison. Il est 
certain que pour des temps l'opinion publique, irritée contre ses maîtres, 
applaudira aux sanctions, si dures soient-elles. Mais l'exemple des 
Etats-Unis suffit à prouver qu'au fond le trust est intangible et qu'il 
s'impose comme im phénomène de croissance irrésistible. De même, les 
grands magasins ont augmenté leur importance et leur revenu en dépit 
des impôts qu'on a voulu prélever sur oux. 

11 faut donc en prendre son parti. De plus en pins les monopoles qui 
sont à l'opposé de la libre concurrence, mais qui viennent d'elle, sont 
destinés à dominer les peuples. Les individus isolés en face de collec- 
tivités omnipotentes et abritées par les principes mômes de la société 
contemporaine, seront foulés et opprimés. Mais quelle déroute pour les 
économistes orthodoxes, pour les manchestériens, pour les soi-disant 
libéraux qui voient enfin la liberté mourir sous les coups de la liberté ! 
Et quelle justification du socialisme qui a tout prévu et qui a étayé 
toutes ses conclusions sur la concentration grandissante des capitaux ! 

Nous dirons de plus — et ceci est un nouvel et non moins important 
aspect du problème — que le trust international compromet la sécurité 
des nationalités, envisagées dans leur appareil militaire. L'Angleterre 
s'est émue en apprenant que sa flotte marchande passerait sous la tutelle 
d'administrateurs américains et que par suite, en cas de guerre, elle ne 
pourrait plus transformer ses paquebots en croiseurs rapides. L'Alle- 
magne court les mêmes risques. L'Union, jusqu'ici dénuée ou à peu 
près de l'outillage belliqueux, pourrait ainsi exercer sur les affaires 
politiques du monde une influence incomparable, par la seule vertu de 
sa fortune. Ses milliards en feraient le pays souverain et elle annulerait 
la supériorité des escadres de tel Empire ou de telle République. Le 
trust international, limité aujourd'hui au transport, peut s'étendre de- 
main à la métallurgie ou à l'extraction minière et par suite priver à sa 
guise telle ou telle contrée de ses moyens de défense. 

Paul Louis 



V 



NOTES POUTIQUES ET SOCIALES 1^9 

A propos de Taffaire Krosigrk. — Poarqaoi les gens dits sensibles 
aux erreurs judiciaires ne s'intéressèrent-ils pas à TafTaire Krosigk ? 

Ces gens sont de deux sortes : i^Ies intellectuels^ qui discutent les 
affirmations de Taccusatîon; 2^ les émotionnels qui réagissent contre les 
attitudes des accusateurs. Les premiers sont, si Ton veut, les défenseurs 
dp la vérité, les seconds les amoureux delà Justice. — Or, les défenseurs 
de la vérité n'avaient point à intervenir dans Taffaire Krosigk, les seules 
affirmations de laccusation étant ici que l'accusé n'était pas en mesure 
de fournir l'emploi de son temps pendant les huit minutes qu'avait duré 
le drame et qu'il avait été rencontré tout près du mousqueton qui avait 
servi au meurtre, et ces affirmations constituant autant de vérités. Tout 
ce qu'on pouvait attendre de la science, c'était qu'elle montrât l'impossi- 
bilité qu'il y a de rétablir à S minutes près une série de faits passés et 
inobservés chronométriquement lors de leur passage. C'est ce que 
montrèrent les savants, en l'espèce, les horlogers de Genève. — Quant 
aux émotionnels, l'attitude des accusateurs manquait des principaux 
caractères propres à les mobiliser : en effet, que les innocents sous- 
officiers allemands fussent condamnés pour que le meurtre d'un capitaine 
ne restât point impuni, cela ne fut jamais présenté par les partisans 
de la condamnation (par les Neueste Nackrichten de Berlin, par 
exemple), que comme une triste nécessité. Rien de commun, par 
exemple, avec ce qui s'était passé récemment dans un pays voisin, où le 
fait qu'un innocent fût condamné pour qu'un État-Major n'eût point à se 
déjuger avait été pour les partisans de cet acte un sujet de joie et de 
fierté nationale. — Notons aussi que l'univers permet l'indigence morale 
à un pays qui n'a pas la prétention d'être « la plus haute personne 
morale )>,ni a l'avant-garde de la civilisation ». 

A quoi tient-il qu'en Allemagne il a été possible que des généraux 
soient frappés (i) sans que la religion militaire en soit affaiblie ? 

Cela tient au régime monarchique, dont une des conditions est que 
les généraux ne sont pas la a tête de l'armée », laquelle est l'empereur. 
Les généraux frappés, la tête ici n'en demeure donc pas moins intacte 
et intangible. Ces exécutions peuvent même apparaître au soldat 
comme un exemple de la plasticité des plus grands subordonnés dans 
la terrible dextre du chef suprême. Bien interprétées, elles peuvent 
fortifier la religion militaire. 

Remarque, — Une seule chose dans un tel régime, peut affaiblir la 
religion militaire, c'est une humiliation du monarque (voies de fait, 
infortunes conjugales...). Si cette humiliation est une défaîte à lui infligée 
par un autre monarque, la religion peut encore être sauvée : le roi 
vainqueur dit au roi vaincu : « Mon cousin, vous êtes mon hôte », signi- 
fiant ainsi aux soldats que la défaite d'un roi n'a rien de commun avec 
la leur. 11 est à remarquer que, par cette formule, le roi vainqueur 

(1) Quatre officiera supérieurs furent mis en dUponibilité pour leur intervention illégale 
d»nB l'affaire Krosigk, en particulier le général comte Bolenbnrg et le colonel Ziermann, 
lequel faisait partie du Conseil de guerre. 



i40 LA REVUE BLANCHE 

frustre singulièrement ses hommes, lesquels ont combattu en partie 
pour jouir de Thumiliation du «cousin». Mais le sentiment royal précède 
et prime le sentiment national : le roi de France est roi avant d'être Français. 
Sous un régime démocratique, au contraire, les généraux sont pour 
le soldat, la « tète de Tarmée ». Le ministre de la Guerre, délégué par 
la société civile, occupé de batailler en redingote avec des députés, 
n'est point pour le soldat un membre de l'armée ; moins encore en est- 
il la « tête » (i). Donc, ici, frapper un général, c'est frapper le dieu 
même des soldats; et le frapper « au nom de la loi égale pour tous », 
c'est signifier aux soldats qu'il y a quelque chose de commun entre leur 
condition et celle de leur dieu. C'est désorganiser doublement la reli- 
gion militaire. 

Est-ce à dire qu'il soit impossible à une société d'avoir à la fois un 
régime démocratique et une armée, d'avoir des généraux réellement 
égaux H leurs soldats devant la loi et en même temps vénérés d'eux ? 
Oui, cette conciliation est possible, quoi qu'on en ait dit, mais à la 
condition suivante : c'est que la loi, si elle a le poussoir de punir les 
généraux, n'e nait jamais Voccasion^ c'est-à-dire que ces généraux ne l'en- 
freignent jamais ; c'est-à-dire enfin qu'ils soient parfaits. C'est assuré- 
ment pour eux que Montesquieu a dit que le gouvernement démocra- 
tique est fondé sur la vertu. — Il est clair que, si cette petite condition 
vient à manquer, si les généraux imparfaits enfreignent la loi, ladite 
conciliation est impossible et ladite société devient assujettie à choisir 
entre deux sacrifices : ou bien sacrifier l'intérêt militaire en frappant 
les généraux, ou bien sacrifier le principe égalitaire en les épargnant. 
— Que choisira-t-elle? En temps de guerre, où le prestige des chefs 
trouve sur les champs de bataille de quoi se créer et s'entretenir, elle 
peut frapper sans dommage : c'est ce que faisait la Convention, et si 
Carthage a péri, ce n'est point, comme le prétendait récemment un 
ministre républicain défenseur du général Frey, parce qu'elle frappait 
ses généraux concussionnaires, mais apparemment parce que ceux-ci 
étaient inférieurs à ceux des Romains. En temps de paix, ou le pres- 
tige des chefs ne peut être entretenu qu'artificiellement, les frap- 
per n'est plus possible et la « politique » consiste alors à trouver un 
vêtement moral ou légal à cette mesure d'exception : c'est ce que va faire 
apparemment le gouvernement américain en faisant acquitter les héroï- 
ques vainqueurs des îles Philippines ; c'est ce que firent plus ou moins 



(1) Cette absence d'une tête unique (en France, par exemple, ils sont cent généraux de 
division h ôtre «» chef suprême »), nuit fort à la religion militaire. On pourrait y remédier 
en entretenant chez le soldat la notion de « ministre de la Guerre >», indépendant de toute 
individualité. (C'est ainsi que le médecin, dans certains quartiers, n'est pas M. Pierre ou 
M. Paul, mais « le médecin du n<» 27 »».) Tout homme qui, par exemple, i)rononccniit à la 
caserne le nom de famille du ministre serait puni. Il serait bon aussi que les ministres 
prissent, en arrivant au pouvoir, un nom traditionnel : ils deviendraient en religion 
Mars XV, par exemple, ou Achille XII, et le fidèle ignorerait toujours Boulanger ou 
Cavaignac, comme il ignore Hildebrand ou Julien de la Rovère. 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES i4i 

habilement les récents ministres de la République française, Tun en 
déclarant que les généraux « étaient au-dessus de tout soupçon », Tautre 
en dessaisissant leurs juges légaux, le troisième enfin en leur « pardon- 
nant » comme à des enfants. D'ailleurs, que l'impunité et l'indulgence 
soient assurées aux généraux bien mieux sous une République que 
sous une monarchie militaire, c'est ce qu'avait admirablement compris 
l'un des plus intelligents parmi les officiers célèbres de ces dernières 
années. « Jamais, dit-il, en parlant de généraux dont il signale les fai- 
blesses, jamais en France aucun gouvernement, aucun régime n'ont 
produit de chefs pareils. Et ils détestent la République, ces grands 
chefs-là! Ils sont étonnants! Sous un souverain militaire, ils seraient 
cuisiniers en second dans les pompiers de Fouilly-les-Oies. (Comman- 
dant Esterhazy, déposition devant le consul de France à Londres, 
22 fév. 1900). 



Julien Benda 



GAZETTE D'ART 



Société des Artistes Français. — Le « Salon officiel d, murmurent 
les affiliés. Et ils ont le geste du distributeur de prospectus qui indique 
« la Maison du coin du quai, » Officiels ! bien, mais ils ne sont que cela. 
Car ils ignorent et la vie et la couleur du ciel. Aucun frisson ne fait 
palpiter les chairs des divinités qu'ils peignent et nul zéphir ne courbe 
les frondaisons de leurs paysages. Je parle des vrais « Artistes Français», 
de ceux qui alourdissent leur nom du fatidique H. C.,'et y accolent un 
U. E. ou une croix. Toute la gloire! De ceux àttâsi qui ont l'estime de 
leur député et l'oreille des sénateurs de la région. Sait-on, par exemple, 
que le plus ou moins bon placement des peintures de M. Saintpierre 
(de Nimes) fut, en 1900, presque une question de Cabinet ? 

Mais, comme il faut que, malgré tout, quelques gens de talent se 
fassent connaître, et pour cela exposent, ces Salons offrent par ci, par 
là, signés de noms plus ou moins obscurs, des œuvres estimables. 
Cherchons-les. 

A peine a-t-on escaladé le grand escalier et fui la salle n» i , sorte de 
salon d'honneur où les peinturlurages les plus extravagants, luttent de 
prétention, qu'on entre dans une petite salle où, chose rare, deux œu- 
vres retiennent. L'une est une sorte de portrait, à la fois pensif et ma- 
ladif, mais d'un charme extrême, signé de L.-A. Leclercq. L'autre est 
une page décorative, de petites dimensions, mais empreinte de noble 
beauté. Cette œuvre, l'Automne, a pour auteur Mlle C.-II. Dufau. De- 
puis quelques années déjà, une autre femme, Mlle Dclasalle, apporte à 
ce Salon l'attrait de compositions d'un grand caractère retraçant avec 
une singulière vigueur la vie ouvrière. Cette année : le Couvreur. Dans 
le même esprit et avec des accents bien personnels, MM. Jules Adler et 
Victor Tardieu glorifient le travail. La grande toile envoyée par M. Tar- 
dieu est pleine de chaleur et Ton y retrouve ce sentiment pittoresque 
qui plaît tant dans les œuvres que Gaston Prunier expose à la Société 



14^ LA R£VU& BLANCHE 

concurrente. Mais si ces artistes entendent glorifier le travail, ils se 
préoccupent peu de Tindividu, du manœuvre qui peine aujourd'hui et 
demain chômera et sentira sa belle vigueur décroître. Celui-ci a son 
peintre, M. Besson. Non larmoyant, mais en communion d'idée, de 
colère et de révolte avec son modèle. 

Dans le groupe de célèbres, on prend de l'intérêt à la Proclamation 
de la République à THôtel de Ville, en février i848. M. J.-P. Laurcns 
enveloppe cette scène d'une atmosphère ardente et sombre, faite de 
fumée, de poussière et d'orage. Ailleurs, Henner fait oublier tout ce qui 
l'entoure. C'est aussi le cas d'Alexandre Séon, dont la peinture mate, 
reposée, soulignant un dessin pur, impose le silence aux hurlantes toiles 
qui conspirent contre la sérénité de ses œuvres. Sa sagesse a des imi- 
tateurs : par exemple, F. Maillaud et l'admirable Sabatté qui envoie 
une petite église de campagne, sans rien, sans personne, et cependant 
émouvante à l'extrême. 

D'autres artistes par des mérites divers appellent la sympathie. Par 
exemple, Abel Faivre, dont la belle santé séduit, E* Bordes, F. Lauth, 
signataires de beaux portraits, Guinier, Duvent, Ch. HofFbauer, qui 
retrace avec originalité un épisode de la guerre des Gueux. 

On ne s'aurait oublier non plus l'appoint formé par quelques artistes 
étrangers qui croient devoir venir chercher ici une consécration pour- 
tant peu indispensable. Ils ont l'attrait de l'iconnu, de parfums nou- 
veaux. Nous notons : Dudley-Hardy, Tom Nortym, Georges Aid, Ray- 
mond Woog, curieux portraitistes. 

A la sculpture, on s'attroupe, on se bouscule, on s'écrase; les porte- 
monnaie passent des poches des badauds dans celles des pick-pockets, 
sans que les volés protestent. C'est ce qu'il y a quelque chose qui met 
de Técume au coin de certaines lèvres, fait sourire énigmatiquement de 
spéciales dames. Qu'est-ce ? Un chef-d'œuvre ? — Non pas. Simple- 
ment une fort agréable femme taillée dans le marbre et enluminée 
avec amour par M. Gérome. Les cheveux sont jaunes, les pointes des 
seins roses, le sexe bistré. Et les spectateurs ne voient rien autre, res- 
tent insensibles au charme blanc du joli groupe des Jeunes Aveugles, 
de M. Lefebvre. Ils ignorent la Fontaine d'Amour, de Derré, l'Enfant 
Malade, de Mme Girardet, le Rhône et la Saône, de Verlet, ils passent 
sans crainte devant le crâne Duguesclin de Frémiet et sans émotion de- 
vant le Mur, de Moreau-Vauthier, une belle idée, mal rendue peut-être, 
mais neuve et audacieuse. Ils ne voient pas le buste de M. Desca, qui 
sourit de leur misère et sont impassibles devant la grâce, très réelle, 
du monument de Gounod, œuvre de Mercié. 

Fuyons ces détraqués et examinons dans le silence d'un bout de jardin 
les jolies et réalistes médailles d'Yencesse, celles de Gilbault, les médail- 
lons de Delpech, et les médailles et plaquettes du vieux maître Pons- 
carme, l'initiateur du mouvement actuel. A côté, M. Heller met son 
ironie. Voici encore une bien belle cornaline de Hildebrand : Diane 
surprise; mais bien minime est le nombre des gens qui savent apprécieu 
le goût et le travail que représente une pareille œuvre. A la section de 



GAZETTE d'art . I V^ 

gravure, consacrée presque en entier aux travaux de reproduction, il y 
a peu d'imprévu. Néanmoins, quelques artistes font œuvre personnelle : 
c'est le maître Jean Patricot, c'est Tony Beltrand, qui augmente chaque 
année sa curieuse série d'effigies bretonnes, c'est Loys Delteil, artiste 
consciencieux ; enfin, Paul Guignebault. qui se montre inventif et ironiste 
dans ses cartes-adresses motivées par des encriers. 

Aux objets d'art, Lalique triomphe encore une fois pleinement; sa 
gloire est d'autant plus éclatante que MM. Falize frères ont tenté de 
rivaliser avec lui et se sont emparés, eux aussi, d'un salon d'angle. 
Mais, hélas ! ce n'est pas la présentation, même adroite et solennelle, 
qui sauve les œuvres médiocres. Or, les objets qu'ils ontfait exécuter en- 
trent dans cette catégorie. Situation critique, car ils n'ont pas seule- 
ment contre eux Lalique, mais l'exquis artiste qu'est Dubret, et des 
modeleurs orfèvres comme Giot, comme Ferlet ; enfin Becker qui met 
de l'esprit, de la grâce et l'art le plus pur dans tout ce qu'il touche. 
Allez donc, aussi, chercher l'approbation pour un surtout rococo, quand 
M. Beau montre ses féeriques torchères en cristal lumineux ! 

L'étrange jury que présidait M. Lionel-Lecouteux a évincé quelques 
maîtres relieurs. Cuzin a cependant trouvé grâce. En revanche, le même 
jury a été plus que galant pour les demoiselles qui pyrogravent du cuir. 
Passons-les et admirons les jolies broderies de Mlles Jolly, Courant et 
Pagot ; l'admirable coffret en broderies polychromes de Mme Larivière- 
Maignan, les tapisseries de Jorrand, les grès si beaux de Robhalben et 
ceux, très purs, très artistes, de M. Paul Milet. 

Chaules Saunier 

Exposition de Peintres Provençaux, à Marseille. — Con- 
trairement aux habituelles exhibitions d'art en province, où, autour du 
lourd colis du directeur de l'École des Beaux-Arts de Tendroit, et des 
cartes de visite des indigènes « seconde médaille » ou œ associés », émi- 
grés à Paris, s'accrochent les pénibles travaux des amateurs de la 
localité, Y Exposition de Peintres Provençaux ^ organisée par la 
Société des Amis des Arts de Marseille^ dans les salons du Cercle 
artistique de cette ville, présente de nombreuses œuvres de beaux 
peintres, — mais, ils sont morts, ce qui explique. — Elle est, en outre, 
d'unjprécieux enseignement, car elle documente sur les tendances d'ar- 
tistes oHginaux et peu connus (Ricard seul, au Louvre et au Luxem- 
bourg) et sur l'apport des peintres provençaux aux mouvements roman- 
tique et naturiste de l'École française (i83o-i86o), sous l'influence de 
Delacroix, Decamps, Rousseau, Diaz, Dupré, ïroyon et Corot. 

Jean-Antoine Constantin (Marseille, 1757 — Aix, 1848). — De ce 
précurseur de l'École provençale du paysage, de ce bon vieux maître 
quiy ayant regardé autour de soi, enseigna à ses élèves l'étude de la 
nature, l'amour du terroir, 1 3 dessins, à la sanguine, au lavis d'encre 
de Chine, à la plume, au roseau — gamme simplifiée de deux ou trois 
tons, ligne serpentine, traits envolutés — : paysages italiens, mon- 



i4/| LA REVUE BLANCHE 

tagnes méridionales, lacs, rochers, cascades. Il est le Georges Michel 
des sentiers tortueux djB la Viste et de la Gineste. 

Emile Loubon (Aix, 1809 — Marseille, i863). — 10 pemtures. C'çst 
le peintre, terne et ocreux, mais alerte et consciencieux, des troupeaux 
en marche — « menons » en tôte. — sous des ciels vides et plats, parmi 
des arbres tordus, dans des paysages aux nobles lignes de terrains et 
de fonds. 

Si Constantin fut le maître, Loubon ne fut que le professeur des 
autres, à THcole des Beaux-Arts de Marseille, quïl dirigea. 

Auguste Aiguier (Toulon, 1819 — Le Pradet, i865). — 12 peintures : 
Marines et Marseille et de Toulon, pins de Mazargues et de Tamaris. 
Sur des toiles de petites dimensions — souvent sur des vieux car- 
tons de sa femme, modiste — Aiguier peint les féeries de la lumière et 
de la couleur : sans souci d'arrangement, le ciel et la mer méditerra- 
néens, dans la brume lilas ou saumon des matins et des soirs, dans les 
flammes orangées ou pourpres des aurores et des crépuscules. 

Et on évoque les noms de Lorrain et de Turner devant l'œuvre de ce 
coiffeur que donna son prénom à une forme de chapeau pour dames — 
l'auguste — de son invention et qui fut à la mode. 

Gustave Ricard (Marseille, 1823 — Paris, i873). — Dix toiles : 
œuvres, plus encore de maîtres que de maître, car, portraits du peintre 
ou de sa famille, elles ne paraissent pas plus modernes, sous leur patine 
truquée, qu'une copie, trop exacte, d'un Rembrandt doré par le temps et 
bruni par le jus des vernis successifs, exposée là aussi. On les peut 
admirer comme d'authentiques Titien, Corrège, Giorgione, Uolbein, 
Rembrandt, Van Dyck, Reynolds, Lawrence, ces maîtres dont, jusqu'à 
i85o, Ricard chercha la formule, le secret, la main, dans les musées de 
France, d'Italie, de Hollande et d'Angleterre. Trop il se souvint de leur 
maturité assombrie et pas assez de leur éclat évanoui. 

Parmi les portraits de cette Exposition, pas d'exemple du faire 
« noyé » personnel à Ricard, où, entre la sauce grisûtre des préparations 
et les glacés violacés, des mains et des visages de vie et de pensée 
apparaissent. 

Adolpue Monticelli (Marseille, 1824 — Marseille, 1886). — 18 pein- 
tures : le Parc de Saint-Cloud, la Moisson, le Thé, Paysage à Saint- 
Marcel (et l'on songe à l'or ambré de la Ronde de nuit). Fête à Hercula- 
num, Oiseaux aquatiques. Nature morte, etc., joyaux n'ayant rien de 
commun avec les misérables déchets où les cyniques imitations qui 
déshonorent, aux vitrines des experts des rues à tableaux, le nom de 
Monticelli. Et pour le Parisien, à peine averti par l'apparition de quel- 
ques-unes de ses œuvres à la Centennale, se manifeste le magnifique 
lapidaire, auprès de qui G. Moreau, le peintre de « la richesse nécesr 
saire » paraîtrait bien pauvre. 

Fêtes galantes ou religieuses, orgies et massacres, cavaliers et 
grandes dames, cygnes et lévriers, fleurs et fruits, rivières et parcs. 



GAZETTE d'art l45 

deviennent sous sa brosse prestigieuse, pour le triomphe du rouge, du 
jaune, du bleu, du vert et du violet, des arabesques serties de rubis, de 
topazes, de saphirs, d'émeraudes et d'améthystes. 

Cette splendeur, il l'obtient en prenant du bout du pinceau, la couleur 
pure sur sa palette, en la posant isolée, protégée de tout contact avilis- 
sant, dûnséey sur le panneau mémo ou sur une touche de teinte voisine, 
de ton plus clair, ou de blanc, pour l'embellir encore par tout l'avan- 
tage du dégradé. Et cette tumultueuse polychromie, il l'ordonne et 
l'équilibre sous le joug strict d'un clair-obscur savant et approprié. 

En 1902, à Marseille, par haine delà couleur, on rit encore devant les 
Monticelli. Il en serait de même à Paris, d'ailleurs. 

Paul Guigou (Villars, iSi'i — Paris, 1871). — 18 paysages : bords 
de rivières (la Duranceà Cadenet, à Saint-Paul, à Mirabeau ; la Seine à 
Saint-Mammès), placettes, bastides, fontaines et laveuses. 

Peinture exacte et méticuleuse: des gammes étendues du blanc au noir 
par des passages de tous les gris bleus et de tous les gris verts, avec, 
dans quelque coin, l'éclat d'un rouge ou d'un jaune, comme dans les 
Pissarro, influencés de Corot et de Courbet, des années Th». 

Les études sent d'une justesse objective de plein air haut-proven- 
çal — rude et sans enveloppe — ,mais les tableaux, aux petits détails 
trop précis du premier plan — la moindre herbe, la plus minime fleu- 
rette — aux petites figures trop faites, comme découpées dans du 
papier et collées sur la pâte fraîche, semblent durs et secs. 

S'il faut louer cette manifestation d'art régionaliste, révélatrice de 
talents peu connus, peut-être doit-on regretter l'aspect « tram marseil- 
lais » de Qette exposition. — Les tableaux pendant lamentablement au 
bout de tristes ficelles, le long d'étoffes pisseuses, au-dessus d'affli- 
geantes ciinaises. — Le Cercle Artistique de Marseille serait-il plus 
hospitalier aux billards qu'aux œuvres d'art ? 

Et — la grosse erreur — pourquoi n'avoir pas groupé les œuvres de 
chaque peintre sur des panneaux isolés? Convient-il davantage de 
mêler des Ricard à des Monticelli que de jouer en même temps du 
Schumann et du Wagner ? Les expériences du Louvre et de la Société 
Nationale des Beaux-Arts — oh ! dix ans après les Artistes Indépen- 
dants — ont démontrél'importanceesthétique de cette règle d'accrochage. 

Il paraît utile aussi d'informer le possesseur du Pont de Tlluveaune, 
de Monticelli, qu'il est mieux de clouer le cartel du titre sur le cadre 
que sur la peinture même, et de prier le calfat du bassin de carénage qui 
a retouché au coaltar la « Sœur du Peintre », de Ricard, de renoncer 
dorénavant à la restauration des tableaux. 

L'arliste de passage à Marseille ne devra pas craindre de demander 
à M. E. André la faveur de visiter ses salons où, sur des murs exclusi- 
vement voués à Monticelli, il pourra admirer les œuvres les plus com- 
plètes et les plus variées du génial coloriste et, parmi tant d'autres aussi 
belles, le Parc de Saint-Cloud, Fête sous bois (18G0;, Corot et ses 

10 



r46 LA REVUE BLANCHE 

Modèles, Charmeuses d'oiseaux, gloire de l'Exposition Centennale : il 
devra lire aussi le très précieux volume, exact et passionné, de 
M. A. Gouirand, les Peintres Proçençaux^ qui le renseignera sur la vie 
et les œuvres de ces artistes, mieux que ces simples notes. 

Paul Signac 

Berthe Morizot ^i). — La situer entre Manet et Renoir : elle appa- 
raît le passage naturel entre Manet et tous les Impressionnistes ; elle 
serait F impressionniste absolu au sens littéral du mot; sans s'inventer 
de technique, sans s'asservir aux techniques d'aatrui (sauf qu'elle pro- 
cède évidemment du peintre d'Olympia^ car il faut toujours être fils de 
quelqu'un), sans idée préconçue, prestement elle fixe son impression du 
moment. On pourrait dire que toutes ses toiles, et aquarelles ou pastels, 
sont des pochades, enlevées avec une aisance, une dextérité admirables. 
Elle évolue avec facilité, grâce et distinction, exclusivement dans les 
tonalités blondes : mauves et roses et gris argentins. Encore qu'elle 
s'adonne avec succès égal aux paysages, aux natures mortes, aux fleurs, 
aux portraits, c'est aux silhouettes féminines et enfantines qu'elle réussit 
le mieux ; elle y surprend comme par intuition ou maternelle ou soro- 
rale les mouvements ébauchés et repris, les abandons, les vivacités 
telles que d'animal, et les morbidesses. La bellement bestiale robustesse 
de la jeune campagnarde qui transporte la lourde Cruche (Teau, la 
souple et savoureuse guirlande ée bras des deux fillettes, qui font la 
cueillette au Cerisier; dans le Let^er^ rébounfifement câlin et tiède de la 
jeune femme qui sort ses roseurs des blancs nacrés de la chemise et du 
lit; et surtout rallongement douillet de l'autre Jeune femme étendue 
sur un canapé, représentent des choses exquises. 

FÉLICÎEN F^GTJS 

Le Pergamon À Berlin. — Berlin est une ville affreuse et com- 
mode. Tout ce qui tend à lui donner l'aspect d'une capitale est d'un 
goût détestable. Au reste, n'importe laquelle des villes de l'empire est 
plus intéressante que cette cité sans églises. N'étaient les châteaux des 
environs, quelques tableaux de l'ancien musée, et le Pergamon récem- 
ment ouvert, un voyage à Berlin serait inutile. L'édifice appelé Per- 
gamon situé derrière l'ancien musée contient les trouvailles rapportées 
des fouilles de Pergame et surtout la fameuse gigantomachie qui déco- 
rait Tautel du temple de Jupiter. On a reconstitué cet autel et ce travail 
a demandé vingt-trois ans aux savants berlinois. 

Mais que cela est beau ! Quel magnifique poème de pierre ! Les dieux 
olyn^piens terrestres, marins et infernaux, les animaux, les géants, lés 
monstres entremêlent furieux leurs membres parfois mutilés, les torses 
des déesses se cabrent sur les bras des héros, des faces se crispent, des 
bouches mordent. Cet œuvre, que des artisans sculptèrent dans de la 
pierre de grain très gros, sent tellement sa divinité que le voyageur, 



(1) Gktlerie Daiand-Ruel, 16, rue Loffitte. 



GAZETTE d'AHT 14? 

oubliant la foule des visiteurs à moustacjiies en croc et de» femmes 
laides, espère Theure où mugiront las taureaux des hécatombes. 

La gigantomachie date de la troisième période hellénique, qui s'étend 
de 33i à 63 avant J.-C. 

A contempler l'œuvre des tailleurs de pierre de Pergame, des 
hommes deviendront peut*étre sculpteurs en Allemagne. Je le souhaite, 
car vraiment les Allemands n ont pas idée de ce que c est que la sculp- 
ture. Les épouvantails de la Siegesallée, les œuvres de Bogas ou du 
plus récent Max Klinger (n'en déplaise à M. Georg Brandes), n'ont rien 
qui aille à rencontre de cette opinion. 

Guillaume Apollinaire 

GESTES 

Les mœurs des noyés. — Nous avons eu occasion de nouer quel- 
ques relations assez intimes avec ces intéressants ivres-morts de Taqua- 
tisme. D'après nos observations, un noyé n'est pas im homme décédé 
par submersion, malgré que tende à l'accréditer l'opinion commune : 
c'est un être à part, d'habitudes spéciales et qui s'adapterait, croyons* 
nous, à merveille à son milieu si l'on voulait bien l'y laiBser séjourner 
un temps convenable. Il est remarquable qu'ils se conservent mieux 
dans l'eau qu'à l'air libre. Leurs mœurs sont bizarres, et, bien qu'ils 
aiment à se jouer dans le même élément que les poissons, diamétrale* 
meni opposées, si nous osons ainsi dire, à celles de ceux-^d: en effets 
alors que les poissons, comme on sait, ne voyagent qu'en remontant le 
courant, c'est-à-dire dans le sens qui exerce le mieux leur énergie, les 
victimes de la funeste passion ds l'aquatisme s'abandonnent au fil de 
l'eau comme ayant perdu tout ressort, dans un paresseux nonchaloir. 
Ils ne décèlent leur activité que par des mouvements de tète, révé- 
rences, salamalecs, demi-culbutes et autres gentes courtoisies qu'ils 
affectionnent à la rencontre des hommes terriens. Ces démonstrations 
n'ont, à notre avis, aucune portée sociologique : il n'y faut voir que des 
hoquets inconscients d'ivrogne ou le jeu d'un animal. 

Le noyé signale sa présence, comme l'anguille, par l'apparition de 
bulles à la surface de l'eau. On les capture, de même que l'anguille, à la 
foëne ; il est moins profitable de tendre à leur intention des verveux ou 
des lignes de fond. 

On. peut être induit en erreur, quant aux bulles, par la gesticulation 
inconsidérée d'un simple être humain qui n'est encore qu'à l'état de noyé 
stagiaire. L'être humain, dans ce x^as, est extrêmement dangereux et 
comparable en tout, comme nous l'avons avancé plus haut, à un ivre** 
mort. La philanthropie et la prudence commandent donc de distinguer 
deux phases dans son sauvetage : i"* l'exhortation au calme ; 2" le sauve- 
tage proprement dit. La première opération, indispensable, s'effectue 
fort bien au moyen d'une arme à feu ; mais il faut être familier avec les 
lois de la réfraction ; un coup d'aviron suffit dans la plupart des cir- 
constances. U ne reste plus — seconde phase — qu'à capturer le sujet 
parla même méthode qu'un noyé ordinaire. 



i48 LA REVUE BLANCHE 

Il est rare que les noyés aillent par bancs, à Tinstar des poissons. On 
en peut inférer que leur science sociale est encore embryonnaire, à moins 
qu'on ne juge plus simple de supposer que c*est leur combativité et leur 
valeur guerrière qui est inférieure à celle des poissons. C'est pour- 
quoi ceux-ci mangent ceux-là. 

Nous sommes en mesure de prouver qu'il y a un seul point commun 
entre les noyés et les autres animaux aquatiques : ils fraf/ent, comme 
les poissons, bien que leurs organes reproducteurs soient, pour l'obser- 
vateur superficiel, conformés comme ceux des humains; ils frayent, 
malgré cette objection plus grave, qu'aucun arrêté préfectoral ne pro- 
tège leur reproduction, par une prohibition momentanée de leur 
pèche. 

Un noyé se vend de façon courante vingt-cinq francs sur le marclié de 
la plupart des départements: c'est là une source de revenus lionnrtes et 
fructueux pour la sympathique population fluviale. 11 serait donc patrio- 
tique d'encourager leur reproduction, d'autant que, faute de cette mesure, 
la tentation est toujours grande, chez le citoyen riverain et pauvre, d'en 
fabriquer d'artificiels, mais égaux devant la prime, au moyen du maquil- 
lage par voie humide d'autres citoyens vivants. 

Le noyé mâle, en la saison du frai, Jaquelle dure presque toute l'an- 
née, se promène dans sa frayère, descendant, selon sa coutume, le cou- 
rant, la tète penchée en avant, les reins élevés, les mains, les organes 
du frai et les pieds ballant sur le lit du fleuve. Il reste volontiers des 
heures à se balancer dans les herbes. Sa femelle descend pareillement 
le courant, la tête et les jambes renversées en arrière, le ventre en 
l'air. 
C'est la vie. 

Alfred Jarry 

Le Colft:*e-fort. — On va tirer Tafl'aire Mumbert-Crawford en tous 
sens. C'est une matière (jui prête. Pourtant, comme beaucoup d'autres 
qui sont pour plaire à la foule, cette œuvre-ci, loin d'être inventée, 
serait plutôt comme un plagiat, du moins une sorte d'amplification. 
Tous les amateurs de belles histoires connaissent le conte d'où elle est 
tirée : Andersen l'appelle les Habits neufs du Grand-Duc, Il s'agit d'un 
prince qui n'est occupé que dosa toilette et auquel deux garçons de res- 
source viennent olTrir de faire, non plus, comme tout le monde, des vête- 
ments qui ne soient que magnifiques, mais encore d'une étofl'e merveil- 
leuse dont la vertu est d'être invisible pour les imbéciles. Il nVst velours, 
soies, fils d'or, matières précieuses, sommes, que les tailleurs n'obtien- 
nent pendant les deux années — ce pouvait être dix-huit — que dure 
leur travail. Le Grand-Duc. n'osant pas aller en juger le premier, fait 
choix de l'homme de sa cour le plus réputé pour son esprit, de son vieux 
premier ministre, lequeln'a garde de faire mentir sa réputation et s'écrie : 
a L'admirable tissu ! » Personne n'hésite à suivre un tel exemple, même 
le Grand-Duc qui consent à inaugurer les fameux habits un jour de fête 
et, s'étant laissé vêtir, s'avance dignement sous un dais, ni le gentil- 



GESTES i'i9 

homme qui soulève la traîne avec efîort, ni toute la ville qui s'exclame 
au passage de la procession, jusqu'à ce qu'un enfant pousse ce cri : « Il 
est tout nu, le Grand-Duc ! » et que tout le monde répète le propos 
ingénu. 

M. Jules Iluret, devenu depuis hier un historien encore plus fameux 
de notre époque, aura joué le rôle de l'enfant, rien ne distinguant en 
leurs extrêmes Tingénuité de la clairvoyance. Qui sait ce qui fût advenu 
s'il n'avait réussi à pénétrer, sans droit, parbleu! dans le sanctuaire où 
les représentants de la loi, les magistrats, les docteurs, les serviteurs, 
les notaires, assistance surexcitée, suivaient en tremblant le travail des 
serruriers, et, attachés au colîre, fatigués, fiévreux, immanquablement 
attendaient qu'en ruisselât, non pas seulement un trésor, mais en réalité 
un miracle. 

Le créateur de la légende pouvait faire durer encore le prodige, 
Mme Humbert d*Aurignac ayant réellement créé puisqu'elle a, dépas- 
sant Talchimie, fait quelque chose avec rien. On ne pouvait qu'y croire. 
On pouvait en douter aussi, mais que peut le doute ? 

Au vrai, il semble bien que ce soit la voix de M. Jules Huret qui 
ait rompu le charme. Sans elle peut-être le bâtonnier Du Buiteût conti- 
nué de croire, fut-ce encore quelques années, et le bâtonnier Pouillet, 
savant jurisconsulte, expert en brevets d'invention et droits d'auteur, 
eût attesté la présence réelle de ses clients Crawford. Mais qui peut 
prévoir où nous allions, si une voix, le son de cette voix ! n'eût tiré 
comme d'un rêve celte douzaine de témoins. 

Leurs dos vénérables eussent pu continuer longtemps de cacher à la 
foule, tenue comme il sied à distance, le fulgurant contenu du coffre. 

Oh! mais prenez garde, nous voilà loin! que cette affaire ne soit 
qu'une pauvre toute petite parodie d'une autre qui eut aussi ses témoins, 
ses prodiges, ses docteurs de la loi, ses Judas et ses saint Thomas, ses 
apôtres, ses pharisiens, ses propagateurs de la foi et ses détracteurs, 
mais au lieu de durer dix-huit ans, la bagatelle! en aura duré plus de 
dix-huit cents et qu'enfin le coffre-fort ne fasse que masquer, en le 
modernisant, le tabernacle. 

T. N. 

LES THÉÂTRES 

Vaudeville : Le Masque , de M. Henry Bataille ; Le Chat et 
le Ghérnbln, adaptation de M. J. Beunac. — Renaissance : Les 
Perruches, de M. Berteyle; Simone, de MM. Bénazht et Akout. — 
Comédie Française : Petite Amie^ de M. Bhieux. — Théâtre Antoine: 
Lendemain de Première, de M. Mayer; Tiers-État, de M. L. 
Descaves; Boule de Suif, de M. 0. Mkténier. 

Au théâtre du Vaudeville, nous avons vu représenter, avec un très 
grand et mérité succès, la pièce, attendue avec impatience, de M. Henry 
Bataille : le Masque. 

M. Henry Bataille est un de ceux qui. parmi les auteurs nouveaux, don- 
nèrent les plus belles espérances. Il est en train de les réaliser, et celles-là 



l5o LA BEVUE BLANCHE 

mêmes que les plas réfléchis purent concevoir dès ses débuts* En ce 
drame attachant et simple, d'inspiration populaire, la Lépreuse^ en cette 
autre passionnante et symbolique tragédie moderne, Ton sang, et dans 
ce plus récent Enchantement, où se marque, plus apparent que réel, 
un écart avec les précédentes, n'avez-vous point distingué, sous tant 
d'emportement lyrique, de fiévreuse ardeur et de passion énervée, une 
assez calme et lucide volonté de belle ordonnance, une connaissance de 
plus en plus approfondie — et même un instinct — des exigences et des 
ressources du métier, des qualités et des dons purement « théâtraux r> ; 
n'avez-vous point aperçu ou deviné, derrière le masque éperdu du poète, 
le visage assez malin de l'auteur dramatique?... Carie poète et l'auteur 
dramatique s'en vont tous deux, de compagnie. Et vous ne voudriez pas 
n'est-ce pas, que dans une œuvre dramatique ce fût le poète qui l'em- 
portât, bien que, jadis, il en ait eu l'air, — mais seulement l'air... 

Le poète, vous le trouverez tout entier dans le demi-jour tendre et 
mélancolique, dans l'intimité doucement frissonnante et harmonieuse 
de la Chambre blanche, tapi dans le silence familier des choses habi- 
tuelles et amies, les yeux clos et le cœur bien battant, grisé de la 
nostalgie des anciens émois et des souvenirs puérils, écoutant venir de 
loin l'imperceptible écho de très vieux airs, respirant l'insaisissable 
arôme de parfums évaporés. Vous le trouverez encore — et c'est un 
grand charme, cette rencontre — çà et là, dans son théâtre ; vous lui 
devez la joie de quelques phrases évocatrices, de quelques « couplets » 
harmonieux; vous lui devez mieux encore, cette exacte et sensible 
impression de l'atmosphère, répandue sur toute l'œuvre et qui constitue, 
juxtaposé sur l'autre, comme un second décor; oui, c'est le poète qui, 
très heureusement, dégagea ce qui traîne de poésie partout, parmi les 
plus humbles vulgarités delà vie ordinaire, sur le « plateau » mal éclairé 
de la scène, un jour de répétition, en la banalité d'un salon d'hôtel 
cosmopolite, — partout. 

C'est lui qui, en collaboration, avec un observateur minutieux, mali- 
cieux, perspicace et infiniment spirituel, écrivit ce léger, ironique et 
charmant premier acte du Masque^ qui nous montre, en un de ses aspects 
les plus quotidiens, mais non pas sans choix et talent de synthèse, la 
petite vie superficielle et laborieuse des coulissses. Il a plu infiniment, 
ce premier acte, adroit et vif, plein de mouvement, d'une agréable ironie 
et qui, sans recourir à la charge, accuse un relief plaisamment carica- 
tural. Et quoi qu'on en ait dit, il était indispensable puisqu'il avait la 
charge de situer définitivement les principaux personnages dans le 
factice et conventionnel « pays du mensonge ». Le but n'est pas tout à 
fait atteint ; et cela tient, je crois, à une légère erreur de l'auteur qui 
établit involontairement une barrière et une trop nette dcmiarcation 
entre ses principaux personnages, Demieule, Mme Demieule et It's 
autres figurants do ce petit monde. Au reste, cela est de peu d'impor- 
tance. 

Nous voilà introduits dans un milieu « spécial » et, par conséquent, 
prévenus qu'à une yériié générale et humaine de sentiments, de passions 



LES THÉÂTRES ih 

et d'actes, va se substituer une vérité exceptionnelle^ vérité pour le seul 
milieu étudié. Tout à la fois, les personnages vivent et, entraînés par des 
habitudes professionnelles , « jouent leur vie » , avec un mélange 
complexe de sincérité et de facticité, dont le dosage peut variera l'infini. 
Et d avance, tombent ainsi les diverses objections qu'on eût élé, au 
cours des denx actes, tenté d'élever : si on prétendait lui reprocher le 
manque de vraisemblance et mt^me de vérité profonde du moyen 
employé par Geneviève Demieule pour rendre à son mari la séparation 
plus légère et lui épargner le remords; la crédulité un peu excessive, à 
ce moment, de Demieule ; et plus tard, au troisième acte, la scène d'effet 
purement théiUral — et je ne veux point même cliercher à démêler ce 
qu il y entre de symbolisme — où, dans la nuit, Demieule est pris pour 
Félix Ronchon, d'autres adresses et, çà et là, des arrangements tant 
soit peu conventionnels, Tantear serait bien à Taise pour répondre : 
« J'ai voulu qu'il en soit ainsi. Tout ce qui vous parait conventionnel 
est vrai, du point de vue auquel je me place^ et dans Tétude que j'ai 
voulu faire d'êtres spéciaux, dérobés aux conditions de l'existence ordi- 
naire et qui se passionnent, qui ccmçoivent et qui agissent en obéissant, 
dans la conduite leur vie, aux lois du théâtre. » 

Il semDle bien qu'il n'y ait rien à objecter. D'où vient cependant 
qu'en notre for intérieur, nous ne nous sentions pas entièrement 
satisfaits de cette réponse, et désarmés ?... Je crois que les intentions 
de raute4ir certes, très nettement exprimées, ne marquent point en 
nous d'une fa»;on assez profonde et qu'il nous est permis à différentes 
reprises, en écoutant sa pièce, de les oublier, de nous imaginer que nous 
avons devant nous des êtres ordinaires, obéissant à des lois ordinaires ; 
alors ils nous choquent. L'ironie est parfois trop sous-entendue; elle ne 
pouvait guère l'être moins. Il n'y a là ni de la faute de l'auteur, ni de 
la nôtre. Si j'osais donc, c'est au sujet même que je m'en prendrais. Je 
me demanderais pourquoi, alors que, dans la vie même, les occasions de 
conflit sont si fréquentes, avoir créé celui-ci de toutes pièces ; pourquoi, 
alors qu'abordent les mésententes, avoir organisé nn malentendu \ 
pourquoi, alors que les êtres ordinaires, je veux dire l'immense majorité 
des êtres vivants, nous offrent tant de sujets de nous étonner, de nous 
intéresser et de nous émouvoir, s'être attaché à l'étude d êtres d'excep- 
tion, si curieux qu'ils puissent paraître. Mais je ne me dissimule pas, à 
mesure que je les énumère, la vanité de ces réflexions qui ne sont pas 
des critiques; c'est affaire de préférences toutes personnelles ; on n'a pas 
à demander compte à un auteur du sujet qu'il traita, mais de la manière 
dont il le traita. 

Or, M. Bataille a traité le sien, excellemment. Le Masque est une 
pièce ftïrt bien construite et conduite avec une grande adresse. Je ne 
répéterai point que le premier acte est tout à fait heureux : parmi tant 
d'allées et venues pilloresques, il nous fait parfaitement connaître, ainsi 
que le doit un premier acte, sous leur aspect le plus superficiel, les 
personnages qu'il nous présente ; et si, dans les scènes vraiment fort 
pathétiques du second — et je mets tout à fait hors de pair celle de 



i5a LA REVUE Bf.ANCriE 

Demieule et de Ronchon, si nette, si prompte, avec des sous-entemlus 
clairement exprimés — ^ ils n'expriment, parce que l'auteur le voulut 
ainsi, qu'une humanité relative et composée, au moins dévoilent-ils tout 
ce qu'ils comportent d'humanité. M. Bataille excelle à donner par mille 
petits détails, choisis et insignifiants en apparence, de petits mots, de 
petits faits, une grande impression de vérité extérieure et quotidienne. 
Et si le dialogue n'est point toujours celui de la vie même, du moins 
ne paraît-il jamais « trop écrit », même lorsqu'il est « bien écrit » ; 
jamais Téloquence n'arrive à l'emphase ; le lyrisme ne manque point 
d'exactitude. La maîtrise de l'auteur partout apparut surprenante. Et je 
me réjouis de penser que les parties les moins goûtées de sa pièce ne 
sont point celles où apparaît son vrai talent, mais celles où, par excès 
d'intelligence et de critique personnelle, il le modifia dans le sens de 
cette sorte d'habileté qui, chez tous les écrivains de valeur, est heureu- 
sement toujours un peu maladroite. De sorte que les défauts qu'on 
pourrait lui reprocher sont, pour ainsi dire, étrangers à sa nature et 
« volontaires ». Il n'aura aucun mal à s'en débarrasser. 

Une interprétation tout à fait remarquable contribua au succès de 
l'œuvro ; les plus petits rôles furent confiés à de sûrs comédiens tels que 
Lérand, Numa, l'irrésistible Fugère, qui dessina plaisamment certaine 
silhouette de a matuvu »; avec son grand art habituel, Mme Réjane com- 
posa son complexe et difficile personnage d'héroïne douloureuse et 
distinguée; auprès d'elle, M. Tarride, simple, sobre, si naturel et si 
adroit en même temps, fut parfait d^inconscience brutale et d'égoïsme 
sans méchanceté; et il faut louer tout à fait la vive intelligence de 
Mlle Lucy Gérard, la bonne grâce de M. Dubosc, l'excentricité pitto- 
resque de Mlle Caron. 

Un très important lever de rideau, puisqu'il ne comporte pas moins 
de trois rapides tableaux, adaptation par M. Bernac d'une pièce chinoise : 
le Chat et le Chérubin^ fut accueilli avec grande faveur. C'est à la fois 
amusant et terrible. On dirait d'un conte d'Edgar Poe, merveilleuse- 
ment mis en scène. MM. Lérand et Maury s'y distinguèrent. 

Ni l'une ni l'autre des deux pièces, jouées à la Renaissance, ne sont 
excellentes; ni l'une ni l'autre ne manquent cependant d'originalité, ni 
de quelques qualités dramatiques. La première, les Perruches^ de 
M. Berteyle, appartient à un genre assez mal défini qui oscille entre la 
satire et le « vaudeville social « ; elle pose devant nous quelques types, 
légèrement silhouettés, d'imbéciles, dont l'un, joué par M. Frédal, 
permit d'applaudir ce plaisant acteur, aux cocasses ahurissements; et il 
y a une idée dramatique, mais assez mal développée et peut-être point 
tout à fait neuve, dans Simone^ pièce en deux actes de MM. Bénazet et 
Philippe About. 

L'excellent Monsieur Brieux vient de faire représentera la Comédie- 
Française, une nouvelle pièce, Petite Amie, qui témoigne une fois de 



LES THEATRES i53 

plus — et cela ne surprit personne — de la bonté de ses senliments, de 
la conscience de remplir cette mission de réformateur, de vulgarisateur 
et de moraliste qu'il s'est, une fois pour toutes, attribuée, de ses convic- 
tions qui sont sincères, de ses intentions qui sont .honnêtes, et de son 
intelligence qui est courageuse et moyenne. Un peu moins que d'autres, 
précédentes, elle témoigne de son adresse d'auteur dramatique : car 
elle parut, ^à et là, un peu lente, monotone, et fournit, au public moyen, 
' moins d'occasions de se passionner pour ou contre une thèse déjà 
débattue? et rrbattue . 

On ciierche la thèse. Où est la thèse — car il y a toujours une thèse 
dans les pièces de M. Brieux — de Petite Amie f Et je vois bien que 
M. Brieux résolut, cette fois, de nous intéresser .au sort de deux petits 
jeunes gens qui s'aimèrent pour eux-mêmes, de nous indigner contre un 
père barbare qui s'oppose à leur « établissement », et de nous initier, 
par surcroît et en passant, fiux mille petits détails pittoresques du 
commerce des modes. Durant trois actes, elle nous passionna — plus 
ou moins, selon nos tempéraments — . l'aventure du fils f.ogerais et de 
l'ouvrière Marguerite. Kt voici un questionnaire, analogue à celui que 
propose à la perspicacité de ses lecteurs tel intéressant journal du 
matin : Le fils Logerais éj)0usera-t-il Marguerite? L'abandonn<'ra-t-iiy 
Auront-ils des enfants? Combien? M. Logerais donnera-t-il son consen- 
tement? etc., etc. 

Le rideau se lève sur un (juatrième acte qui nous apporte les répcmses. 
Et tout d'abord il convient de féliciter le décorateur qui comprit si bien 
le tempérament et le talent de M. Brieux. Voici bien le chalet, triste et 
pauvrement élégant où se doivent aimer, parmi tant de soucis, les dt'ux 
hén»s de la banale et médiocre idylle, le fils du modiste et l'ouvrière 
qui a « fauté » ; voici surtout le paysage* que doit aimer M. Brieux, un 
morne, un terne, un utilitaire paysage de banlieue, sans arbres, avec 
des coteaux nus et, dans le lointain, des cheminées d'usine qui se; profi- 
lent; il n'y a pas d'espace, pas d'air; c'est médiocre et désolé. Kt là, 
dans ce décor, éclate la thèse; elle est non pas suggérée, mais proclamée 
av(»c une séduisante naïveté, en une lettre-programme, qu'il fallut d'ail- 
leurs couper dès la première; elle est triple : contre la Société, d'abord 
et toujours, contre l'autorité des parents, et enfin contre l'enseignement 
secondaire. Cependant la lettre lue, les deux jeunes gens vont « se périr ». 
Et voici (juatre» actes pour développer un fait divers suggestif de 
vérités, incontestables certes, mais élémentaires. Débarrassons ranecdolc 
de toute sa soi-disant portée sociale : nous retrouvons la banale et sotte 
historiette sentimentale que nous contèrent, avee* les ressources diverses 
de leur manière et do leur sensibilité particulières, maints écrivains de 
feuilletons populaires. 

Des acteurs, venus, les uns du théAtre Antoine, les autres de l'CEuvre, 
ont parfaitement joué cette pièce et avec un ensemble rare à la Comédie. 
La débutante, Mlle Suzanne Desprès, a montré sur cette scène comme 
sur tant d'autres, ses qualités de rare et grande comédienne, et cette 
puissance d'émouvoir aux larmes, par la justesse de l'accent, la sobre 



i54 LA REVUE BLANCHE 

simplicité du geste pathétique, qui est incomparable. Mme Kolb montre 
d'excellentes qualités de naturel. M. Dessonnes, voué aux rôles des fils 
révoltés, est sincère et chaleureux. Le succès fut très grand pour M. de 
Féraudy, tour à tour plaisant et dramatique, et qui, pour toute une 
soirée, évoqua à s'y méprendre — mimique, intonations, attitudes — 
la personne d'Antoine, presque seul de son théâtre à n être point là. 

Au théâtre Antoine, spectacle coupé, d'heureux effet. 

Un petit acte de M. Adolphe Mayer, Lendr.main de preinih^e^ d'une 
observation ironique et pittoresque, nous montre un ménage de comé- 
diens, tour à tour désuni par Tinsuccès et rapproché par le souci de la 
réussite commune. C'est rapide et adroit. 

Vous savez quelles préoccupations possèdent Tardent auteur de la 
Cage et de la Clairière^ de répandre par la voie du théâtre ses idées 
généreuses de critique sociale, et quel adversaire déterminé trouvent en 
lui les inconséquences de la loi et des préjugés. Il est adroit à les faire 
valoir, clairement et de façon dramatique. Son observation est lucide et 
bien plus judicieuse encore que passionnée. Et, las de nous montrer ceux 
qu'on écrase et qui subissent, M. Descaves a voulu, cette fois, nous 
montrer ceux qui, courageusement, se révoltent, triomphent, et comment 
il? triomphent. L'enseignement a son prix aussi : il n'y a point que des 
lois et des préjugés oppresseurs; un peu d'énergique initiative et de 
clairvoyance aide à nous libérer. Et l'idée est heureuse de ne point nous 
avoir menés aujourd'hui, en revendicateurs, vers le grabat et le taudis, 
mais dans le salon bourgeois où pèse tout autant, encore que de consé- 
quences moins immédiatement frappantes, le poids do multiples iniquités. 
Elle panit tout à fiiit sympathique, la courageuse et raisonnable héroïne 
de Tiers-Etat, en sa volonté de n'être point victime. Et son exemple 
est sain. 

M. Mélénier s'est livré à un patient et industrieux découpage de 
l'admirable nouvelle de Maupassant : Boule-de-Suif. La pièce est mise 
en scène avec l'art extrême que vous prévoyez, jouée dans la perfection 
et avec la variété nécessaire par MM. Dumény, Numès, Matrat, Kemm, 
Degeorge, Paul Edmond, Mmes EUen Andrée, Mieris, Barsange, etc. 
On y retrouve, entière, la narquoise et féroce ol)servati(m qui rendait la 
nouvelle si terriblement amusante. Mais ce n'est plus un chef-d'œuvre; 
à la scène, la pièce perd du naturel ; la rapidité forcée des changements 
de sentiments et des contrastes paraît un peu voulue et conventionnelle, 
selon la convention de l'ancien Théâtre-Libre. On n'est point convaincu, 
on se défie. La nouvelle était d'une amère gaîté : la pièce dégage beau- 
coup d'amerlùme et moins de gaîté. 11 ne faut point incriminer l'adroit 
adaptateur. La pièce subit le sort de presque toutes celles qui furent 
tirées du roman : bien qu'accueillie avec faveur, elle fait regretter le 
roman. 

André Picard 



i55 

CHRONIQUE DE LA LITTÉRATURE (i) 

Alfred Jarry : Le Surm&le, roman moderne (Editions de La revue 
blanche, in-i8 de 25o pages, 3 fr. So). — II serait surprenant que, jusqu'à 
ce jour, le sujet du Surmâle fut resté tout à fait vierge ; mais du moins 
était-il à peine défloré. J'ai feuilleté jadis, en un bureau de sergent- 
major, un roman de ce pauvre Dubut de Laforest : On y voyait un 
Levantin olivâtre développer la vigueur de ses reins en ramassant 
à quatre pattes, sous les meubles , une centaine de pièces de 
deux sous... — mais je n'ai jamais su la suite; et c'était si peu 
littéraire ! Trop littéraire, par contre, et trop encombré de charabia 
magique, le roman où Jean Richepin mit en scène un Don Juan jamais 
épuisé, fils d*une courtisane un peu sorcière, et dressé par un prêtre 
luciférien. Le héros de M. Jarry ne prend pas de ces airs démoniaques, 
et, s'il arrivait d'Orient, craindrait de le faire remarquer. Il se rend 
d'abord banal à souhait, et par là même apparaîtra plus monstrueux. 
11 est naturel, à la façon des grandes forces, des réservoirs intarissables 
d'énergie; mais trop viril, évidemment, pour être humain. Il ne doit 
exciter ni la jalousie masculine, ni le désir féminin, ni l'imagination 
adolescente, ni l'indignation des moralistes : tant l'excès même de sa 
puissance le situe nettement hors de notre espèce, de netre règne, de 
notre terre. S'il vit, c'est dans ce monde cher à l'auteur, où l'alcool 
pur fait office d'eau claire. — Ou plutôt, je le vois ainsi ; et le livre à 
mon gré vaut surtout par ce ton de mystification abstraite et d'humour 
américain. Les passages d'émotion ou de sensualité détonent ou sont, 
à tout le moins superflus; aucun, certes, n'égale en vigueur ce récit 
fantastique du record Paris-Irkoutsk, qui restera parmi les meilleures 
pages de la littérature sportive. Si l'Eve Future est une machine, logi- 
quement le Surmâle en doit être une aussi. On ne le conçoit guère 
tenant entre ses bras qu'une femme, comme lui, mécanique et factice ; 
et quand enfin ses compagnons lui versent un courant de onze mille 
volts en guise de philtre amoureux, on s'attend à le voir disparaître, 
non dans un spasme de douleur animale, mais dans une énorme explo- 
sion chimique, par où retourneraient aux éléments les molécules de ses 
rouages et de ses ressorts surtendus... 

Docteur Veressaiev: Mémoires d'un Médecin, traduits par S. -M. 
Persky, et précédés d'une introduction par Teodor de Wyzewa (Perrin, 
in-i6 de xxiv-H5i pages, 3 fr. So). — Un très bon et beau livre, ot 
digne de prendre place à côté du livre de Melchine : Dans le Monde 
des Réprouvés, Nos critiques « bien français » ont beau se dire las des 
écrivains russes ; la Russie seule nous a donné de ces grands livres sin- 
cères. Une charge satirique comme les Morticoles pâlit auprès de ces 
constatations irréfutables. Quand même nos médecins, après ceux de 



(1) Le service de librairie de La revue blanche se charge de faire parvenir franco aux 
lecteurs qui lai en feront la demande les livres de toutes librairies et de les abonner à tous 
périodiques. 



i56 



LA REVUE BLANCHE 



Pétorsbourg, blâmeraient le docteur Veressaiev d'avoir déchiré les 
voiles qui cachaient au vulgaire profane le Secret de la Médecine, il 
faut proclanrier que ses révélations sont salutaires, qu'elles devaient 
venir tôt ou tard, et que la société moderne en doit faire son profit. 
Chacun de nous, pour son propre compte, les oubliera facilement et vile 
quand il faudra — c'est-à-dire à chaque fois qu'il sera malade. 

L'œuvre est assez mal composée, puisqu'aux souvenirs personnels 
se mêlent peu à peu des documents empruntés, et des considérations 
générales; mais la transition passe inaperçue, tant est puissante l'unité 
d'intérêt. L'auteur commence par décrire les étapes que franchit néces- 
sairement tout bon étudiant en médecine et tout praticien consciencieux : 
D'abord, c'est Tenivrement de la certitude théorique; plus tard, lalTole- 
ment de l'impuissance pratique ; — puis, une alternative, ou plutôt un 
troublant mélange d'ignorance et de lucidité, de confiance et de découra- 
gement. Des exemples précis montrent les cas de conscience inévitables, 
et peut être insolubles, qui sïmposent à tout médecin. D'autres exem- 
ples rappellent quel prix coûtent les moindres progrès de la thérapeu- 
tique et de la chirurgie : C'est la clinique, où le malade pauvre tient 
rôle d'esclave et de patient, c'est Taulopsie, vol et viol des cadavres, 
réservée aux seuls indigents; c'est l'usage hasardeux des nouveaux 
remèdes encore mal éprouvés; c'est enfin (comme dans la Nouvelle 
Idole^ de Curel), c'est Texpérimentation hypocritement ou cyniquement 
pratiquée sur des êtres vivants, et parfois sur desètres sains. Tout cela, 
pour n'aboutir qu'à des résultats mal sûrs. Aux pouvoirs si limités de 
la médecine, le D"" Veressaiev oppose l'attente démesurée des malades 
et des parents, leur foi naïve et presque religieuse, leur culte fidèle à. 
qui réussit, leur rancune amère à quiconque échoue. Pour nous dé 
couvrir enfin le dernier fond de sa tristesse, il insiste sur l'ironie de 
prescriptions excellentes en soi, qui, dans notre état social, doivent 
rester lettre morte. Voici donc ses conclusions ; Malgré le progrès des 
sciences biologiques, la médecine est encore un art, — un art douteux, 
empirique, intuitif, et condamné à demeurer tel, s'il doit toujours y 
avoir « autant de maladies que de malades w. Pour soulager les maux 
du corps, le savant peut beaucoup plus que l'ignorant, mais beaucoup 
moins que ne le croit et que ne l'exige la foule. S'il y a des moyens 
sûrs de prévention et de guérison, ils sont à peu près réservés aux 
riches, tandis que la misère infatigable multiplie les chances de désordre 
et de débilité. Les malades souffrent; les médecins souffrent. Pour les 
uns comme pour les autres, pas de salut individuel. C'est à l'améliora- 
tion du tout qu'il faut songer et travailler. 

Le ton de la préface est très différent. Je n'ai pas à mettre en doute 
la bonne foi deM.deWyzewa; mais il importe de signaler que ce criti- 
que si bien informé, d'esprit si délicat, devient chaque jour moins 
capable de lire une œuvre sans en déformer aussitôt les idées selon ses 
partis-pris habituels : « Ce beau livre nous apprend, dit-il, qu'en méde- 
cine, comme en toutes choses, l'intelligence reste impuissante et vaine, 
quand elle ne s'accompagne pas d'amour et de bonté. » A merveille ; 



CHRONIQUE DE LA. LITTÉRATURE iSj 

mais il continue : « Le meilleur médecin n*est pas celui qui sait le plus; 
car, quelque savant qu'il soit, ce qu'il sait nest rien,., » Or, l'auteur ne 
dit point cela, dit même à peu près le contraire. Et la méprise n'appa- 
raît plus involontaire ou gratuite, quand, en la rapprochant de dix ou 
vingt autres, on discerne vers quel but elle tend, et quelles croyances 
il s'agit de sauver. Mais rien ne marque, chez M. Veressaiev, une telle 
arrière-pensée pieuse. Bien qu'admirateur de Tolstoy, il n'immole point 
la science à l'amour. Il complète la science par l'amour, et l'amour 
même, par le souci de la justice. Tout vrai savant peut donc le suivre 
sans pour cela... se convertir. 

Bibliothèque Socialiste (Société Nouvelle de Librairie et d'Édi- 
tion). — H faut signaler cette collection de propagande. Elle contient 
déjà toute une série de petits volumes substantiels et solides, où les 
mieux informés trouvent à s'instruire, et dont la forme n'est point faite, 
pour rebuter les ignorants. Le prix en est modique et l'impression 
soignée. 

Le Manuel du Coopêrateur socialiste, par Maurice Lauzel, fait la 
théorie de la coopération en général, de la coopération socialiste en 
particulier, et conclut par des conseils pratiques qu'accompagnent des 
modèles de statuts et de pièces. 

Le Collectivisme et VEvolution industrielle, par Emile Vandervelde, 
est un résumé de la doctrine socialiste, fait dans un esprit scientifique 
et d'un point de vue très personnel. La première partie montre à 
l'œuvre la Concentration capitaliste, la deuxième précise la Socialisa- 
tion des moyens de production et d'échange. La doctrine est marxiste, 
mais redresse ou met au courant quelques thèses du Capital. 

Proudhon, par Henri Bourgin, est le seul ouvrage d'ensemble qui 
existe en France sur notre plus grand dialecticien socialiste. La cri- 
tique qu'en a faite M. G. Sorel dans les Cahiers de la Quinzaine e%i 
utile à consulter; mais ne touche pas, ce me semble, les points les plus 
importants. 

Dans Les Congrès ouvriers et socialistes français (1876-1900), par 
Léon Blum, on retrouve tout l'essentiel d'un développement de vingt- 
cinq années; le récit rectifie quelques erreurs graves de M. Léon de 
Seilhac, et découvre, dans les discussions du passé, le germe des conflits 
actuels. 

La traduction du Manifeste communiste, par Charles Andler, est 
suivie d'une introduction historique et d'un commentaire, qui abou- 
tissent à des conclusions neuves. M. Andler a cherché avec raison l'ori- 
gine de maintes thèses marxistes dans les écrits des économistes et 
utopistes français que Marx et Engels ont le mieux connus : Sismondi, 
Vidal, Pecqueur, etc. Sans doute, toutes les citations ne sont pas éga- 
lement probantes; et d'ailleurs, de toute façon, le Manifeste se distingue 
par l'unité et la rigueur d'une pensée originale. Ce dernier point était 
hors du débat. Franz Mehring a eu tort de s'y tenir, dans ses critiques 
publiées par le Mouvement socialiste — et plus grand tort d'envenimer 
Une controverse d'histoire par des injures de pédant. 



iS8 LA ABVUIS BLANGHB 

Enfin les Nouçel/es de Nulle Part^ par William Morris, sont une 
Utopie, — le titre le dit, — ua tableau de la société future, qui diffère 
heureusement de ceux d'Edward Bellamy par un charme, uœ légèreté, 
une fraîcheur toute poétique. Avec cela, ce moude irréel garde quelque 
profondeur, parce que toute douleur n'en est point bannie : « Nous ne 
nous abusons pas, dit le Vieillard, et nous ne croyons pas pouvoir nous 
débarrasser de tous les soucis qui sont inhérents aux relations entre 
les sexes. Mais nous ne sommes pas assez fous pour ajouter Tavilisse- 
ment à ces malheurs... Oui, oui, il y a peu de chances évidemment 
pour que Ton manque de tout poème et que toute tristesse soit guérie. » 

Michel Ajivadld 

Notes biographiques sur Maxime Qorky. — La première 
œuvre dramatique de Gorky Les Petits Bourgeois vient d^étre jouée 
avec très grand succès à Pétersbourg. Le héros, Nil, est un mécanicien 
du chemin de fer. C'est le type de la nouvelle génération des « hommes 
de Tavenir » qui « savent ce qu'ils veulent » et « où ils vont » et qui 
proclament qu'il faut « prendre et non demander ». On a déjà dit que 
Gorky met dans les caractères et dans la vie de ses personnages force 
traits autobiographiques. Nil, employé au chemin de fer, parle, comme 
jadis parlait Gorky: « J'en ai assez de conduire la nuit les trains de mar- 
chandises. Encore si c'étaient des trains de voyageurs : avec le rapide, 
par exemple, on coupe 1 air, on court à toute vapeur ! Tandis que, là, 
tu te traînes. j>. Je dis que Gorky parlait ainsi jadis, parce que j'ai sous 
les yeux une page de renseignements inédits sur sa vie, que publie VI/iS" 
traction dans son dernier numéro /190a, III). On y voit Gorky employé 
à une station, près de Zarizyne. 

n f ûttit «on MTTioe — <^eBt nu de nés lutcieuB chefs qai parle — d'une manivre très 
caoKte. Ayant reconnu qu'il arait une oofide instroetion, an bout de deux moifi noot le 
préposâmes aux balances, amx appointements mensuels de yingt-cinq roubles. 

Mais il dépensait son argent étrangement ou, comme nous disions, sottement, le distri^ 
buant aux employés chargés de famille, aux pauvres, donnant à celui-là un rouble, à un 
antre cinquante kopecks. H dépensait beaucoup anspf en timbrer-poste, car il entrete- 
nait une vaate coraespoodance ; il recevait presque tons les jours des lettres, <m ne savait 
d'où on de qui, et cela nous intriguait iort. 

Aux heures de loisir on pouvait le Toir entouré d'une foule d'ouvriers et discourant sur 
quelque sujet instructif ou lisant à voix haute une brochure quelconque, — morale, géo- 
graphie, histoire, astronomie, etc., — initiant ses auditeurs à la réalité du monde qui noan 
eatoore et à sifiB phénomènes. U leur plaisait appanemment beaucoup, car Us le reoher- 
chAienjt fort, et, en lait, w parole était alerte et imagée. Entre temps il nous arriva 
à nous, ses chefs, de JEaire oonnaissance de plus près avec Pechkov {Gorky]. làsant un 
roman ou quelque autre livre — je ne me rappelle plus — j'étais tombé sur un 
passage où il était question des francs-tnaçons ; ignorant de leur doetiine, je m'adres- 
sai pour des expiicatioxM an chef de gare, comme k l^omme le plus instruit de 
la bourgade. Il ne pat me jutisfaire : il avait lu jadis des choses sur les maçons, mais 
sans bien comprendre Jeur doctrine. Justement À cette conversation assistait par hasard 
Pechkov, le préposé aux balances, lequel, s^adressant au chef de gare : 

— Permcttc2-moî, Ivan Ivanovitch, d'expliquer la chose. 

— Mais est-oe qne ta ssée quelque chose box tes maçons ? 

— JTai 1« qœlqiie chose mut eux et ce que j'ai retenu, je vais vous le dire. 

E) il nous fit une véritable conférence sur les maçons^ avec des détails tellement circons- 



CHRONIQUE DE LA LITTÉRATURE iSg 

tanciés que je me demande encore où il avait pu les puiser. Comme je l'ai dit, il avait la 
parole entrahiante et il nous intéressa tellement que nous aurions riflqué d'oublier, le chef 
de gare et moi, le passage des trains s'il avait dû y en avoir, mais heureusement il n'j 
en avait pas. Deux heures se passèrent ainsi. Lorsque Pechkov nous quitta, le chef de gare 
me dit : 

— Sais- tu, Slépan Stépanovitch ? je pense que ce Pechkov est un étndimnt ezdu on 
quelque chose clans ce genre, car il est trop intelligent pour un boulanger ou pour un mar- 
miton et il a beaucoup lu 1 Pourvu que nous n'ayona pas de malheur de aon fait ! An 
reste, grand bien lui fasse ! 

Maintenant le chef de gare l'invitait chez lui comme un bon ami, et Pechkov, sans la 
moindre gêne, passait le temps avec nous, fumant sa cigarette et nous frappant de plus en 
pltM de ses conn^ssancee et de ses lectures, de sorte que nous considérions comme certain 
que Pechkov était un étudiant congédié. 

Son serviœ à notre gare ne duca que quelques mois : un beau jour, Pedikov se présenta 
à mon bureau et demanda son compte, m'annonçant qu'il ne voulait pas continuer. 

Je lui pa3rai ce qui lui était dû et lui offris un billet de troisième juflqn'à telle statioa 
de notre ligne qu'il voudrait ; mais il refusa le billet, disant qu'il ferait route à pied. 
Enfonçant son chapeau sur sa tête et jetant sur son dos son bagage, il partit (en bottes de 
feutre, ou même en chaussures de tille) le long de la ligne, après avoir fait amicalement 
ses adieux aux employés et onvrîera, aoooums pour prendre ooogé de l'homme qui les avait 
délectés et instruits pendant des mois. 

Il y a qoelqne temps, les livres de Maxime Gorky me tombèrent entre les mains et il 
s'en dégagea, à 1» lecture, un souffle de qoelqne chose de connu, mais depuis longtemps 
oublié ; ensuite je vis k portrait de l'auteur, dans lequel je rooonnus l'ancien camarade de 
service 

Celle page curieuse ajoute encore un trail à la physionomie sympa- 
thique et réelle du chantre des vagabonds. Elle appuie en même temps 
ce que nous avons dit [i) pour expliquer la popularité extraordinaire de 
Gorky. 

Cette popularité est si grande qu'elle commence à s'orner de 
légendes donl les moindres le présentent comme enfermé dans une 
simple prison, retranché du monde des vivants. 

D'autre part, les journaux racontent de plus en plus fréquemment des 
anecdotes et des histoires curieuses où Gorky joue le premier rôle 

A Pétersbourg, des mendiants abordent ainsi les « messieurs bien 
mis » : « Donnez-moi, mon bon monsieur, quelque chose, au nom de 
Maxime Gorky, le grand écrivain, ci-devant gueux comme moi... » 

Au lycée d'Oufa (près de l'Oural), raconte le Journal dt Samara^ un professeur de troi- 
sième (sixième russe), faisant traduire à ses élèves les « Memorabilia « de Xénophou, y 
trouve une phrase sur l'ivrognerie. Le professeur se souvient alors de la circulaire enjoi- 
gnant de commenter aux élèves les auteurs qu'ils traduisent et adresse aux élèves le dis- 
cours suivant : « Messieurs, l'ivrognerie est nuisible : il ne faut pas boire. Ah ! de notre 
temps, on était beaucoup plus sévère, nous ne connaissions point l'alcool. Tandis que vous, 
messieurs, vous buvez fréquemment, surtout à l'époque des examens. Ce n'est pas bien !. . . 
Aujourd'hui, la littérature chante des hymnes en l'honneur de l'ivrognerie. . .J 'ai entendu 
dire qu'un nouvel écrivain, un certain Maxime Gorky, est apparu, qui, sans scrupule 
aucun, idéalise les ivrognes. Je ne vous conseille pas de lire ses œuvres nocives. . . »» 

Dans les bourgades, les histoires gorkyennes sont plus drôles. Le 



(1) Voir La rwue Uamcke du 15 avril. GoRKT, agitateur 



l6o LA REVUE BLANCHE 

Smolensky Vestnik publie cette information de son correspondant de 
Mohilev : 

L'automne dernier apparut à Klimovitchi un nouveau personnage, ce qui, dans une petite 
TÎlle corame Klimovitchi, ne put passer inaperçu. 

Le nouveau i^ersonnage portait une vieille casquette militaire, une jaquette usée, 
roussie, un pantalon et des cliaussons troués, et, sur son dos, un sac en toile assez peu 
garni. Le nouveau personnage, roux, la figure boursouflée, et usée comme le vêtement, 
sans expression aucune, pouvait avoir de trente à trente et un ans. Il se rendit tout d'abord 
k la maison de thé populaire, où ce jour- là était ouverte aussi la salle de lecture. Ayant 
commandé une portion de thé, il passa & la bibliothèque, demanda des journaux fraîche- 
ment arrivés, puis, voyant qu'on le regardait avec suspicion, bien qu'avec intérêt (à Kli- 
movitchi on regarde ainsi tous les nouveaux personnages, il sortit, non sans certaines 
précautions, de la poche intérieure de sa Jaquette un petit cahier composé de trois ou quatre 
sales feuilles de papier à lettre cousues ensemble et sur la première desquelles il était 
écrit : « Correspondance adressée à un journal de province », avec, au bas de la feuille, en 
grosses lettres : M. Gorky. 

— Voas avez entendu parler de Maxime Gorky — un gueux écrivain... lisez, — dit d'un 
ton protecteur et énigmatique le pseudo Gorky, tendant le cahier À la bibliothéciiire, et il 
passa dans la chambre à thé pour « transpirer» (1). 

Dan» sa correspondance, pleine de fautes, le faux Gorky notifiait que, traversant le gou 
vernement de Mohilev, il avait constaté que la police écorchc les vivants et les morts 
que les juifs ont envahi le gouvernement et qu'il fallait les serrer de près 

Pendant quatre jours « M. Gorky » se promena ainsi, à Klimovitchi, dépensant large- 
ment dans les cabarets les offrandes qu'il recueillait et qne souvent même des « person- 
Bonnages en vue » lui donnaient, car il leur faisait comprendre qu'il « rassemblait des docu- 
ments », observait les mœurs et les us et coutumes et qu'il pouvait à l'occasion éreinter les 
gens dans le Sicet ou dans la Niva. 

Pendant que ce jeu d'ombre et de lumière se fait autour de son nom 
Gorky, en Crimée où le tient sa maladie, travaille sans discontinuer à 
de nouvelles œuvres. Sa pièce, les Petits Bourgeois^ à peine terminée, 
ses éditeurs en font déjà annoncer plusieurs autres dont, en première 
ligne une sur la vie des journalistes, une seconde pièce, intitulée le 
Juif y etc. 

Les journaux annoncent, en outre, qu'attiré vers tous les persécutés, 
Gorky a commencé à s'intéresseraux juifs russes. Frappé de la richesse 
de la littérature juive, il aurait conçu l'idée d'en traduire les meilleures 
œuvres populaires. Déjà il se serait attelé à cette besogne, aidé par 
plusieurs écrivains experts aux deux langues. 

E. Séménoff 



(1) Boire du thé. 



Le Gérant: P. Deschamps. 



Paris. — Imprimerie 0. LAMY, 121, bd de La Chapelle. H 994 



Enquête sur l'Éducation 



Sur celte question de l'éducation qui semble devoir motiver bientôt un 
grand débat politique, nous avons adressé à quelques personnes le ques- 
tionnaire suivant : 

P Dans quelle sorte d'êlahlissenienl [laïque ou religieux) avez- 
vous èlè élevé? 

2" Quelle injluenee atlribuez-vous à l éducation reçue, dans le 
développement de votre personne intellectuelle et morale? 

»?" Que pensez-vous de la liberté de l'enseignement? Faut-il, 
selon vous, la restreindre, voire la supprimer, ou. au contraire, 
lui donner plus d'extension? 

4" Que pensez-vous de r usage qui est fait du mot « liberté », 
dans cette question de V enseignement? 

Voici les réponses qui nous ont été faites : 

De M. Paul Adam : 

lo J'ai été au lycéa Henri IV, à Paris, et terminé mon éducation au 
lycée de St-Quenlin, tous deux laïques; 

a** Je n'ai subi que très peu d'influence de l'éducation au lycée, je ne 
me suis développé qu'en dehors et surtout plus tard. J'ai conservé de 
mes années xl'internat un très mauvais souvenir, car la règle de ces 
établissements troubla toujours imm caractère. 

Quant à la réponse à votre troisième question, je vous dirai que 
je suis très respectueux de toutes les libertés ; aussi, aimerais-je voir 
donner à certains enfants une éducation très catholique aussi bien qu'à 
d'autres une éducation absolument révolutionnaire, suivant les convic- 
tions de chacun. 

De M. Henry Bérenfger : 

1** J'ai été élevé dans des collèges et des lycées de TÙniversité laïque 
(collège de Dinan, lycée de Coutances, lycée Henri IV à Paris). 

'20 L éducation de la famille a été pour moi h? principal agent du 
développement intellectuel et moral. C'est vous dire (jue je suis un 
partisan convaincu et radical de rextcrnat. Les quelques mois que je 
fus obligé de passer comme interne dans un grand lycée, vers la dix- 
septième année, n'ont laissé à mes parents et à moi-môme qu'un 
pénible souvenir. Je dois ajouter qu'au lycée comme dans la famille, je 
n'ai dû mon éducation et mon instruction qu'aux principes de la raison 
purement laïque. 

'i« Je crois que bi liberté d'enseignement est et restera un sophisme, 
tant qu'il existera des Congrégations religieuses et une Kglise Romaine. 

n 



ï62 LA REVUE BLANCHE 

Il ne peut y avoir de liberté en face du cléricalisme : il réclame tout ou 
rien. Je me prononce énergiquement pour qu'on ne lui laisse rien. 

4° Le mot liberté n'est qu'un mot relatif. 11 n'y a pas liberté de refuser 
l'impôt, de se soustraire au service militaire, de faire des faux en 
écriture publique, etc. Pourquoi y aurait-il liberté de fausser l'âme 
de l'enfant, de la soustraire à la science et à la beauté moderne, de 
refuser l'éducation égale pour tous? L'enseignement national de la 
jeunesse doit être obligataire, gratuit et laïque. On ne trouvera rien de 
plus juste ni de plus fécond que cette formule de la vraie liberté. 

De M. Jacques-Emile Blanche : 

J'ai été élevé au lycée Condorcet, entre la guerre et 1880. Je ne crois 
pas y avoir subi la moindre influence. Dans ce temps-là les professeurs, 
pour la plupart assez indiiîérents, peu occupés de questions morales ou 
politiques, ne faisaient même pas d'allusions à la Revanche — qui était 
ridée fixe des Franc^ais. Ils ne cherchaient pas à nous diriger vers un 
autre but que le concours général ou le baccalauréat. J'en ai eu d'excel- 
lents et de mauvais. Certain professeur d'histoire, depuis député, tenta 
de nous enflammer pour les immortels principes de la Révolution : la 
classe se divisa, il y eut des bagarres dans la rue du Havre. — M. Victor 
Brochard, en philosophie, nous traita comme des hommes et fit beau- 
coup pour notre culture, en laissant à chacun de nous une entière 
indépendance. 

Mais, en somme, pour les externes du moins, la direction intellec- 
tuelle était à peu près nulle. 

Il paraît qu'aujourd'hui, c'est tout différent. Des cours tendancieux 
faits dans cet esprit sectaire et étroit de la jeune Université voudraient 
influencer les collégiens, avec autant de passion que les prêtres en ont 
montrée dans un sens opposé. Or. je connais telles familles catholiques, 
dont les fils vont tout de même au lycée, et des enfants, aussi, que 
leurs parents anticléricaux, confient aux religieux — à des jésuites 
même. D'ailleurs, il est rare que ces derniers n'abandonnent vite les 
idées de leurs maîtres, pendant que beaucoup d'élèves de l'Université 
sont exaspérés par le vague humanitarisme et le socialisme pédent des 
nouveaux normaliens. Il semble, en somme, que toute pression révolte 
les jeunes gens et que le meilleur serait de les instruire sans parti-pris. 
L'éducation, en dehors de la famille, n'a pas l'importance qu'on lui 
attribue. L'esprit se forme longtemps après l'école. On ne tarde pas, 
quand on l'a quittée, à prendre le contrepied de tout ce qu'on y a 
appris. 

Les parents doivent être les seuls juges du mode d'enseignement qui 
convient à leurs enfants et il serait intolérable qu'on ne leur permît pas 
de les faire élever comme bon leur semble, par des prêtres ou des laï- 
ques, dans des institutions privées ou au lycée. — On ne conçoit pas 
bien comment des hommes qui ne parlent (jue de liberté et de justice, 
peuvent songer à restreindre la liberté de l'Enseignement. 



ENQUÊTE SUR L'ÉDUCATION i63 

De M. Saint-Georges de Bouhélier : 

10 J'ai fait presque toutes mes éludes dans un lycée. Mais j'ajouterai 
immédiatement que Téducation que j'y ai reçue ne m'a pas laissé de 
marque. 

D'abord je n'ai jamais été qu'un élève assez médiocre; j'étais de ceux 
dont on dit : « qu'ils ne veulent rien faire. » Ensuite j'avais l'air indis- 
ciplinable. 

Ce que nous enseignaient nos professeurs, c'étaient des rudiments de 
grec, de mathématique, de latin, etc. Pour me distraire pendant les 
classes, je cachaiis sous mes livres scolaires des petits tomes à cinq sous 
que j'avais achetés les jours de sortie, et que je parcourais avec avidité. 
Mes professeurs, qui certainement étaient des hommes de mérite, ne 
se doutaient pas de l'ardeur avec laquelle, au lieu d'écouter leurs leçons, 
je m'instruisais dans La Bruyère, Lesage et Jean-Jacques Rousseau. 
Pendant les cinq ou six années que je suis resté au lycée de Vire, je 
n'en ai rencontré qu'un seul qui se soit peut-être rendu compte que 
l'élève hostile que je semblais être n'était tout de même pas un niais 
absolu. C'était un professeur d'histoire dont j'ai gardé le souvenir, 
comme d'un homme excellent et clairvoyant. Les autres ne se sou- 
ciaient nullement de rechercher les aptitudes qui pouvaient se mani- 
fester chez leurs élèves. Certes, ce serait un tort de le leur reprocher, 
car, au milieu des trente élèves dont se composait leur classe, comment 
eussent-ils pu établir des distinctions?... Quoi qu'il en soit, cette igno- 
rance est peut-être la cause du manque d'influence qui caractérise d'ha- 
bitude tant d'enseignements. 

a® Pour ma part, je déclarerai donc que je suis sorti des mains de 
mes maîtres absolument neuf et libre. Je ne crois pas leur devoir seule- 
ment une pensée. Mon éducation véritable, je suis certain qu'elle a eu 
lieu en dehors d'eux, je pourrais même dire contre eux. Car mes goûts 
ils les contrariaient de toute leur force, et c'est en dépit de leurs senti- 
ments que j'ai persisté à me développer dans un sens qu'ils réprouvaient. 

Ainsi je ne leur attribue qu'une influence, que l'on pourrait appeler, 
par réaction, 

3° Il ne me semble pas que l'éducation telle qu'on la pratique aujour- 
d'hui puisse produire des effets sérieux sur quelqu'un dont toutes les 
tendances sont un peu nettement caractérisées. 

Mais je n'ignore pas que tout le monde n'a pas une nature à aptitudes 
vives. Je crains même qu'il y ait peu d'hommes de ce genre-là. 

11 est vrai que le type esclave est, dans notre espèce, un des plus 
communs. Personne n'ignore que ce qui distingue une foule d'êtres, 
c'est leur impuissance à penser d'une manière indépendante, c'est-à- 
dire en dépit des usages de la caste et des conventions en honneur dans 
la société dont on fait partie. Par contre, ces mêmes individus ont la 
faculté vraiment étrange de répéter les phrases qu'ils entendent dire 
souvent^ les gestes que l'on fait devant eux un nombre de fois assez 
grand, etc.. 



iCy'i LA REVUE BLANCHE 

Si la majorité des gens n'était pas ainsi bâtie, aucun état ne resterait 
bien longtemps debout. Car c'est sur ceux-là qu'on s'appuie pour gou- 
verner dans l'injustice inhérente à toutes les espèces d'institutions. 

Il est donc fort compréhensible qu'un gouvernament soucieux de 
durer et de fixer son triomphe veuille utiliser ce troupeau à son profit. 

Et comment peut-il le faire, si ce n'est en l'éduquant? Autrement dit 
en lui inculquant dès l'enfance les notions qui lui sont chères? en le 
convainquant qu'en dehors de lui il n'y a pas de salut? en lui apprenant 
à aimer ce qu'il désire? en lui communiquant ses goûts, ses passions et 
ses répugnances pour telle ou telle conception? bref en l'habituant à le 
suivre en tout? 

Je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'on agisse ainsi. Car, puisqu'il y 
sur la terre des hommes qui ne seront jamais que des esclaves, encore 
est-il préférable qu'ils le soient de nos mérités que des erreurs adver- 
saires. Ils ne peuvent qu'y gagner, et nous aussi, nous qui voulons faire 
triompher des idées en contradiction avec celles qu'on professe dans les 
vieux catéchismes... 

4** Le mot liberté, je le trouve, dans ce cas comme dans bien d'autres 
d'un usage à la fois outré et fallacieux, attendu que pour qu'une société 
puisse subsister, il lui faut nécessairement exercer de l'oppression sur 
la partie de ses membres (par exemple les voleurs, les criminels, etc.), 
qu'elle juge capable de lui nuire. Il n'y a pas de raison pour qu'elle ne 
se préserve pas également des attentats invisibles d'une pensée hostile 
à son mécanisme et susceptible d'en arrêter le fonctionnement. 

En principe, je préférerais néanmoins qu'il y eût liberté, et par con- 
séquent que tous les hommes fussent aptes à faire par eux-mêmes 
l'examen désintéressé, plein et sérieux des idées sur lesquelles chacun 
d'eux est appelé à régler sa vie. 

Mais serait-ce possible maintenant! 

De M. Eugène Carrière : 

M. Carrière noua ixirlc d'une voix assourdie, d'une voix en mineur, singulièrement en 
harmonie avec bon art. 

« Çans les questions d'enseignement et d'éducation, comme en toutes 
choses, je suis partisan d'un»» liberté absolue. Je n'admets pas l'oppres- 
sion d'où qu'elle vienne. Une loi restrictive de liberté pourrait d'ailleurs 
être, en l'ospèi'e très dangereuse, car les gouvernements n'étant pas 
inamovibles, elle se retournerait pmt-rtre, un jour, contre les rationa- 
listes. Je suis en somme Tennenii de tonl(» révélation, de tout dogma- 
tisme, philosophique aussi bien (jue religieux. J'ai du reste une juste 
méfiance de rinfaillibilitc de l'honime et l'incertitude où je suis, moi- 
môme, de posséder la vérité, me force à respecter roi)inion d'autrui. 

« Vous me direz qu'un tel libéralisme*, assez semblable, tout au moins 
comme résultat apparent, au laisser-faire, à rindifférence, peut être nui- 
sible et (pie les niasses doivent être stimulées par l'éducation. VA\ bien, 
je ne puis m'empreher de songer que les Encyclopédistes furent les 



ENQUÊTE SUR L'ÉDUCATION l6S 

élèves (les Jésuites et que le peuple, qui n'y était cependant pas davan- 
tage préparé, les a suivis et a fait la Révolution. Voyez-vous, l'évolution 
suivra, malgré tous les efforts, son cours et ce qui la facilite surtout, 
c'est l'atmosphère intellectuelle créée par une élite. 

« Zola, me dites vous, vous a déclaré que, comme philosophe, il était 
partisan de la liberté, mais que, homme social, il souhaitait ardemment 
la suppression absolue de tout enseignement chrétien. Je ne saurais 
être de son avis ; je n'admets pas un tel opportunisme. 

« La vérité philosophique doit pouvoir s appliquer à tout le monde ; je 
me refuse à la considérer comme une abstraction dont, seuls, peuvent 
jouir ceux qui possèdent une bibliothèque. Je suis donc pour la liberté 
la plus grande, dut-on parfois en souffrir. >» 

Cette conversation était rédigée, quand nous avons reçu de M. Carrière quelques lignes 
où son opinion se trouve confirmée. Les voici : 

a La liberté de la pensée n'existe pas sans la faculté de l'exprimer 
et de la répandre. Ce qui est vrai philosophiquement est vrai sociale- 
ment. Notre intérêt n'est jamais en désaccord réel avec la vérité. » 

De M""" Lucie Delarue-Mardrus : 

J'ai été élevée par mes parents bien aimés non point dans un établis- 
sement laïque ou religieux, mais à la maison, alternativement dans des 
jardins, des bois, des prés, au bord de la mer normande ou à Saint- 
Germain-en-Laye dans un immense parc plein de fleurs, de fruits et 
d'animaux. Paris ne vint que plus tard, quand les impressions du premier 
âge avaient déjà accompli leur œuvre ineffaçable. Et encore je ne l'ai 
connu que l'hiver et au printemps, jamais en été... 

J'ai grandi sans compagnes ni amies que mes cinq sœurs aînées, sans 
camarades que des chèvres, des agneaux, des chiens, des bûtes de basse- 
cour, des chevaux de lîibour. 11 y eut aussi des vieux jardiniers et des 
vieux fermiers qui jouèrent un grand rôle dans la vie de notre enfance. 
Quant à l'instruction, elle nous fut donnée à bâtons rompus. Une insti- 
tutrice par ci, un cours par là. Mais on nous laissait plutôt jouer entre 
nous, loin de toute surveillance. Kt c'est ainsi que nous avons poussé, 
sauvages et libres, absolument ignorantes de ce qui se passe ordinaire- 
ment dans l'existence des petites filles du monde. 

J'attribue la ligne de toute ma vie à cette enfance pareille à une 
racine d'arbre en pleine terre. Je lui dois sans conteste le meilleur de 
moi-même, et ce bien inestimable d'aimer la nature , qui n'est, en 
somme, quun atavisme primordial non contrarié. 

Je ne sais si c'est là ce qu'on aj)pellc « la liberté de l'enseignement », 
étant peu rompue aux formules. Il me semble pourtant qu'il y a eu 
quelques revers à cette médaille bucolique. Car si j'ai pu, à un âge plus 
réfléchi, lire et étudier tout ce qui attirait ma méditation, je dois avouer 
que je n'étais pas très « avancée », vers les douze ou treize ans, et que 
j'ai dû combler bien des lacunes pour arriver à constituer dans mon 
esprit le fond de savoir nécessaire à toute intelligence soucieuse d'elle- 



lf)6 LA REVUE BLANCHE 

même. Il me semble donc que, si j'avais des enfants, je leur ferais 
comme il m'a été fait, mais en introduisant quelque méthode dans ce 
mode d'éducation, de façon à ce que la liberté absolue de l'esprit et du 
corps n'empêche pas la connaissance progressive, logique, large et 
profonde des choses de la pensée. Mais il faudrait opposer ici tout un 
système qui est une de mes rêveries favorites... 

Si, maintenant, j'aborde la question de renseignement tel qu'on le 
pratique d'ordinaire, je dirai que je ne la connais que par les troupeaux 
de collégiens en uniforme et en rang que j'ai vus passer avec de pauvres 
figures de forçats précoces, menés par quelques garde-chiourme 
effrayants à regarder. Et je sais bien qu'il est al3ominable d'enfermer 
l'enfance, de martyriser l'enfance et l'adolescence qui sont, pour la 
plupart des êtres, la seule oasis du désert de vivre. Je crois, j'espère 
qu'un temps viendra où l'on fermera les yeux d'horreur en songeant 
qu'à une époque lointaine il était possible de punir l'enfance et l'adoles- 
cence par le bagne des collèges, que les jeunes condamnés étaient 
envoyés de là au régiment et que, de travaux forcés en travaux forcés, 
leur jeunesse passait, escamotée par le crime collectif des parents, des 
professeurs et des gouvernements. 

Voilà, je pense, l'usage actuel qu'on fait du mot « liberté » dans cette 
question de l'enseignement. De la sorte, on prépare deux lamentables 
catégories d'êtres : les moutons dociles qui sont le « Tout le Monde » 
veule, persuadé, écœurant, qu'on coudoie dans la vie, et les « révoltés» 
qui ont amassé leur colère dès le petit lycée et se vengeront de tout le 
mal qu'on leur a fait par quelque geste faux et inutile... 

Bien peu rétabliront la balance entre ce désiquilibrcment néfaste et 
la pesanteur du beourgeois. Et pourtant ce n'est qu'en ces quelques-uns 
que nous avons foi pour mener à bien la révolution pacifique qu'il est 
grand temps d'accomplir au nom de ces petits martyrs pâlots que nous 
avons vus passer parfois, en uniformes et en rang, quand nous regar- 
dions par les fenêtres. 

De M. Anatole France: 

En ea demeure que décorent des saints, des anges de bois et de pierre, des fragments 
de dalles et toutes sortes d'attributi d'église, vestiges des époques de foi, la tête fine, 
amenuisée, coiffée d'une calotte rouge, évoquant bien l 'image de quelque lettré de la Renaissance, 
d'un Montaigne dont le scepticisme perdrait seulement un peu de sa saveur de ce qu'il ne 
s'épanonit plus en un milieu de fanatisme, M. Anatole France fortitie encore cette impres- 
sion en étayant son argumentation sur de vieux textes religieux. 

« J'ai été élève de Stanislas, c'est dire, n'est-ce pas, que je me suis déve- 
loppé dans un sens contraire à celui de l'éducation reçue. Mais cet effet 
est loin d'avoir été général parmi les élèves, car en somme, Stanislas a 
surtout fabriqué des cléricaux, des hommes d'esprit rétrograde. Je 
pourrais en citer beaucoup, tels par exemple: Cazot, Jules Roche, etc..» 

Nous posons la question de savoir si l'affranchissement de la pensée n'est pas autant 
et même plus affaire de tempérament, de caractère, que de culture et de savoir. 



ENQUKTE SUR L'ÉDUCATION iTi"; 

« La somme de crédulité est à peu prés la même à travers les âges. 
Notre physique n'est évidemment plus celle du moyen âge et nous nous 
trouvons de ce fait débarrassés de bien des superstitions ; mais sur la 
métaphysique, les idées ont peu changé. Ainsi, l'incrédulité n'est pas 
absolument une conséquence de la science, car j'ai retrouvé un texte 
d'un théologien de i '129 et du Dauphiné, pays alors plongé dans la bai 
barie, texte qui est très probant à cet égard. Ce '^théologien constate 
que de nombreux docteurs de cette région croient à l'existence de Dieu, 
mais d'une façon qui vaut une négation, puisqu'ils n'admettent pas l'in- 
tervention divine dans les alfaires terrestres ; c'est en somme la néga- 
tion de la prière, de toute la religion, c'est de Tathéisme. 

ce Et, en plein moyen âge, Abélard, pur rationalisme, n'est-il pas aussi 
éloigné de saint Thomas d'Aquin que Renan a pu l'être de l'évèque 
Dupanloup ? 

*< Aussi tout cela est-il fort complexe et notre questionnaire, très difii- 
cile. nécessiterait-il une longue réflexion. Je vous écrirai. » 

La lettre de M Anatole France ne non> est pas encore parvenue, mais cette conver- 
sation, par son indécision même et le scrupule qui la termine, constituait une réponse qui 
valait d'être puhlice. 

De M. Fernand Gregh : 

J'ai été élevé dans deux établissements de l'Etat, aux lycées Michelet, 
comme interne, de I880 à i8t)<). el Condorcet, comme externe, de i89o 
à i893. L'internat est un régime allreux, dont j'ai gardé un si mauvais 
souvenir qu'il m'arrive encore de rêver que je suis interne et de me 
réveiller en sursaut, de l'angoisse (juc j'éprouve. L'externat au contraire 
mêle la liberté de la vie à la discipline scolaire, et me fut particulière- 
ment agréable dans ce Condorcet si ouvert et comme traversé de porte 
à porte sous ses A'oùtes sonores par un éternel courant d'idées. Je suis 
donc pour la suppression de l'internat, qui semble d'ailleurs se faire peu 
à peu d'elle-même, et pour l'extension la plus large possible à tous les 
enfants du régime de l'externat. A défaut d'externat, qu'on crée beaucoup 
de maisons semblables, par exemple, au. collège de l'Ile de France, à 
Liancourt,où les enfants, malgré qu'ils soient loin de leur famille, vivent 
dans une atmosphère familiale, et même s'ébaltent sous de grands arbres 
qu'ils ne trouveraient pas à Paris. 

2. L'influence que les lycées de l'Etat où j'ai été élevé ont exercée sur 
moi ? Je la sens considérable et bienfaisante. Certes, elle [n'est pas 
toujours la même. Au lycée Michelet (à Vanves;, nous étions un peu 
lourds, un peu gauches, comme des runiux^ enfermés parmi leurs 
bouquins loin de la ville, et loin de la vie ; — mais nous étions, si je ne 
me trompe, francs et sains. Nous avions horreur du mensonge, de la 
délation, de l'hypocrisie. Nos professeurs étaient d'honnêtes gens; 
quelques-uns, Dumas, Bourgoin, étaient très distingués, et un, supérieur, 
Gustave Lanson. A Condorcet, en pleine ville et au murmure tout proche 
de la vie, les idées étaient plus alertes, plus vives, plus artistes; c'est à 
Condorcet que A. Darlu a nourri dix générations de sa généreuse pensée. 



l(A LA REVUE BLANCHE 

— Mais ici et là. inal^K- les Jt'fauts des progranimes et les insufBsances 
de Ujijte clio»'.' humaine, on nous «rlevait avec une patience et une conti- 
nuité admirables dans l'amour de la vérité. L'enseignement de l'Ktat en 
France, me parait, sous la réserve des réformes toujours nécessaires, 
excellent en principe. 

i et i. « Ce n'est pas la liberté d'enseigner que vous réclamez, 
disait Hugo en iH'io aux partisans de la loi Falloux : c'est ia liberté de 
ne pan enneigner. - Le mol est profond et toujours vrai. Cette liberlé- 
ia, on peut la restreindre, et même la supprimer : je ne verserai pas de 
pleurs sur sa tombe. 

De M. Paul Hervieu : 

J'ai fait mes études au lycée Bonaparte-Fontanes-Condorcet. 

Le moins que je puissi* attribuer à ce mode d'éducation, c'est de 
m'avoir conduit â passer mon baccalauréat. 

Je pense que TUtat, — qui détermine notre filiation, qui impose le 
service militaire, qui fixe les obligations du mariage, qui ne lient notre 
mort pour valable que suivant ses règles, qui nous assujettit à toutes 
ses lois civiles, fiscales, coinnierciales, etc., — je pense que cet htat 
ne violerait pas davantage la liberté individuelle en nous enseignant à 
vivre d accord avec lui et d accord entre nous. 

De M. Francis Jammes : 

J'ai reçu une éducation laïque, excepté durant quelques mois aussi 
douloureux que ceux du lycée. Je ne pense point que cette éducation 
m'ait beaucoup [nWnv-WQé, 

Je voudrais que lr*s enfants fussent élevés par des poètes qui leur 
enscign<*raient l'amour qui est au cœur de tout. Chez un garçon de six 
ans, on exalterait son goût [)our son cheval de bois, et chez une fille du 
mén»c rig(î son attachement à sa poupée. Puis, à leur adolescence, on 
les enverrait se sourire diins les bois. 

(^uant aux professeurs d<*meurés sans emploi, ils deviendraient méca- 
niciens ou députés, de b'ile façon qu'on ne inanquàt ni de chemins de 
fer ni d(î gouvernefnent. 

De M. Gustave Kahn : 

M. (lu?*tavr K.'ilin qui s'ost pnrIiciilif'nMnorit ocnipr (!<» IViisoiijnement lillé- 
ralro vX <loril La revue hlanchc pnhiin iTroinnicnl un nrlirlo sur les Manuels de 
litl<^rntun*, nnuH dit : 

« J'ai été élevé dans les lycées de Tintai. Au point do vue littéraire qui 
4'St c« lui qui m'intéresse le plus, j'ai eu à me défendre de Tinduence de 
mvs professeurs. Leurs manuels suftisannnent inspin'îs des Chartiers 
pour le luoyen jlge, encore imbus à rexlrénie du respect traditionnel 
pour le xvii« siècle, pas assez au courant du xviii*, presque ignorants 
du MX*", siuif pour le romantisme qu'ils viennent seulement d'admeltre, 
font foi de l'insufllsance de leur enseiy:nement. 



ENQUÊTE Sl'U L'ÉDUCATION 169 

« Certes, il y a dans la jeune Université un incontestable progrès et une 
meilleure orientation vers la vie, mais il ne faudrait pas qu'elle continue 
à lutter systématiquement contre les écrivains nouveaux, n'admettant un 
mouvement littéraire que lorsqu'il est remplacé par un autre plus récent. 

« Au point de vue de l'éducation, de mon temps l'action universitaire 
se bornait à inculquer le respect des choses établies, de l'autorité 
actuelle et on sentait trop qu'il en eût été de même sous n'importe quel 
gouvernement. 

« Quant à la liberté de l'enseignement, désirable en principe, elle est 
inapplicable, l'homme de la petite bourgeoisie, dont toute l'ambition est 
de diriger ses enfants vers les carrières libérales, n'étant pas capable de 
discerner l'éducation qu'il convient de leur donner. La liberté demandée 
par les cléricaux est mauvaise en ce qu'elle leur permet d'instaurer un 
enseignement dont est absolument bainii l'esprit d'examen. Le parti 
républicain est, somme toute et malgré ses défauts, guidé vers les routes 
de l'avenir, ne saurait, sans se désarmer et sans un grand dommage 
pour les intérêts de l'évolution, abandonner actuellement son mono- 
pole. » 

Nous deniondons /rM. (lnsl,Tvo Kalin, (jui fut dos ami;* de Verlaine, si le reli" 
giosismc de l'auleur de Sayesse était attribiiable à son éducalion. 

« Non, le sentiment religieux, chez Verlaine, était dû à certains côtés 
puérils de son caractère et aussi à la dyspepsie qui est un gros agent de 
mysticisme. Voyez Iluysmans qui a passé de si belles éludes sur les 
estomacs de Paris à une histoire de Saintt; Lydwine de Sehiedam. Le 
catholicisme de Verlaine était d'essence très particulière, c'était celui de 
Gestas, le mauvais larron; il procédait beaucoup aussi d'une vive admi- 
ration pour des poésies simples comme les Fiorctti\ En somme, 
Verlaine, qui aimait beaucoup les images populaires et dont le sens 
artistique, mal<rré de beaux éclairs, n'était pr,s très développé, n'a pas 
toujours fait une différence suffisante entre TKpinal et le Saint-Sulpice. 

De M. Léopold Lacour : 

i*^ Mon premier lycée fut une boîte religieuse, ma première boîte 
laïque fut un lycée de l'Ktat. Puis, j'ai connu comme interne ou externe, 
d'autres établissements de TLtat, jusqu'au jour où j'entrai à Normale, 
également à l'Etat, et qui ne fut pas mon internat le plus gai : j'avais 
passé l'âge où les divers jeux de Tenfance peuvent être une distraction 
suffisante. 

2" Dans la boîte religieuse, — j'y fis, je crois bien, ma première 
communion, — on n'apprenait avec le catéchisme que la gymnastique 
et le piston, à moins que l'élève ne préférât la llùle ou l'ophicléide. Mon 
€ développement intellectuel et moral » ne saurait donc se reconnaître 
aucune dette envers cette maison. Non plus, d'ailleurs, qu'envers le pre- 
mier lycée laïque^, où j'eus même le chagrin de me sentir un flûtiste en 



«7^ LA REVUE BLANCHE 

exil et un trapéziste en sommeil, vu le manque des instruments néces- 
saires. Avant peu, je raconterai ces deux prisons de mon enfance dans 
un roman. 

30 La liberté de l'enseignement n'existe pas. Il y a seulement face à 
face deux privilèges : celui de l'État, celui de l'Kglise. Le premier veut 
supprimer le second, voilà tout. Je voudrais, moi, la liberté réelle de 
l'enseignement ; ce qui ne m'empêche pas, si je considère la lutte pré- 
sente, d'opter pour le monopole de TKtat, contre la Congrégation. 

/i° Ma troisième réponse me pourrait dispenser de cette quatrième. 
Les défenseurs de la prétendue liberté de l'enseignement ne luttent, en 
effet, que pour le maintien de la part de privilège arrachée à l'Ktat, 
voilà cinquante ans. La h)i Falloux ne fut pas une loi de liberté, mais 
une revanche de l'Eglise. Il faut que IKglise perde la belle-, il faudrait 
même qu'elle disparût : alor, on se tournerait contre l'Etat, on lui enlè- 
verait l'enseignement. On parlerait de liberté sans jouer sur le mol ; on 
la réaliserait... 

J'ajoute, dès maintenant, je voudrais la coèducation. Je fus, dans la 
presse parisienne, un des rares avocats de Cempuis. (Voir mon bou- 
quit : Humanisme intégral.) Enlin, Monsieur, il me semble que les 
vrais hommes — comme les vraies femmes — doivent leur person- 
nalité surtout à elle-même. Le meilleur des enseignements est celui de 
l'individu par soi, par ses lectures, ses réflexions, sa volonté. 

De MM. Marius-Ary Leblond : 

I. Nous avons été élevés d'abord dans une pension privée d'enseigne- 
ment religieux, puis à partir de t)nze ans au lycée de l'Etat, où conti- 
nuait de se donner obligatoirement un enseignement religieux.. 

II. Le premier enseignement religieux, très intense, a assez profon- 
dément troublé notre imagination qui est restée assez longtemps 
emprise de disions d'enfer et de martyres, bien après que l'esprit se fût, 
vers la treizième année, complètement dégagé de toute idée religieuse. 
Encore maintenant, aux heures de subconscience (sommeil, etc.), les 
hantises catholiques de mort, de fin du monde, occupent notre cerveau. 
Nous devons dire que notre pays de lumière et de beauté réaliste \île de 
la Réunion) contribua beaucoup à limiter l'acticm lente et ombreuse 
d'une telle éducation. 

Le lycée eut sur nous une inlluence intellectuelle qu'il est bien diffi- 
cile de mesurer quantitativement ; et il nous semble que tout ce qu'il 
peut y avoir de bon en nous a été acquis complètement en dehors de 
l'enseignement universitaire dont, en tous cas, l'action morale fut 
absolument nulle. Quoique ayant toujours eu les premiers succès, 
notre développement a toujours été en sens contraire à ce que deman- 
daient nos professeurs. Mais nous avons eu quelquefois parmi eux des 
amis nous considérant comme des égaux, ce qui entretenait plus que 
tout notre ferveur studieuse. Le régime était généralement, tel que nous 
avons pu nous élargir assez aisément dans le sens de nos facultés. Nous 
étions relativement très libres, puisque nous réussissions à discuter 



ENQUÊTE SUR L KDICATION «71 

dans nos classes et nos devoirs sur des auteurs contemporains tel* que 
Taine, Renan, ïolstoy, Maupassant, Zola, Loti et d'Annunzio. Nos pro- 
fesseurs de philosophie seuls furent, dans leur suffisance et dans leur 
ignorance, de déprimants autocrates. Nos professeurs do sciences ne 
pensèrent jamais à nous faire goûter la l)eauté de {>ic de l'histoire natu- 
relle et de la chimie. 

III. L'Ktat doit avoir le monopole. Évidemment, les lycées sont trop 
imparfaits, mais c'est la nécessité des périodes de transition, et ils res- 
tent intlniment supérieurs aux maisons religieuses. Kt ce qu'il y a d'im- 
parfait en eux, c'est ce (jui y suhsiste d'ancien régime : personnel auto- 
ritaire, professeurs en majorité cléricaux, enseignement classiciste 
funeste et illogique, en ce qu'on ne doit pas écraser de l'étude absor- 
bante du passé un âge d(uit toutes les forces naturelles tendent instinc- 
tivement vers Tavenir. 

IV. L'usage qu'on fait du mot « liberté » dans cette question est 
celui du mot « républicain », voire « socialiste » dans les élections. 11 
devrait y av(»ir des poursuites contre les faux politiques conwne contre 
les autres. D'autre part, Tenfant n'a pas de libre arbitre : parler de 
« liberté », c'est seulement accorder aux parents, c'est-à-dire à des 
générations passées, le droit de limiter à leur idéal périmé les con- 
sciences des génération^ nouvelles. La plus ferme de nos convictions 
est qu'il faut actuellemeni supprimer la liberté de l'enseignement telle 
que l'entendent les. nationalistes. Le péril clérical, immense, reste le 
plus grand ; et la première chose (ju'on doive préserver, c'est l'avenir : 
l'enfance. Ce n'est même pas une question de liberté, mais de licence, 
puisque l'ecseigneuient dit libre est nul, négatif. (^)uehiues mesures de 
salubrité publique s'imposent dans le plus bref délai, notamment la fer- 
meture de toutes les maisons religieuses d'enseignement aussi bien 
pour filles que pour gar(;ons. Mais en certains endroits, l'on continue à 
ralentir la laïcisation par de véritables violations de décrets. 

C'est, en somme, accorder grande inlluence à l'éducation, ce qui 
semble contredire nos deux premières réponses. Voilà : peut-être, n'est- 
ce pas, en un certain sens, les hommes de lettres qu'il eut fallu inter- 
roger. Toujours, de leur nature, ils ont porté en eux une vertu de 
rébellion qui les sauva de toute éducation restrictive et les aide à llairer 
la voie de leur individualité. 11 semble que vous eussiez du interroger 
des humains de caractère et de métier moins personnels^ des êtres qui 
n'eurent pas assez de tempérament natif pour échapper aux iniluences 
imposées par les parents, ceux qu'un rien eût déterminés dans un 
sens contraire. C'est la majorité ; c'est à propos d'eux qu'il faut méditer 
l'importance de l'éducation. 

De M. Maurice Le Blond : 

Je fus d'abord mis interne au lycée de Versailles. C'est un régime 
quelque peu abrutissant. Je subis avec douleur une discipline trop 
dure pour ma sensibilité enfantine. Mes professeurs me crurent idiot 
par ce que je me renfermais en moi-même, et que mon besoin d'expan- 



l'j^ LA REVUE BLANCHE 

sions délicates me faisait éviter les camaraderies vulgaires. Ce fut 
Tépoque la plus terrible mon existence. Mais de ce recueillement 
taciturne, de cette enfance fermée et triste, j'ai tiré les plus grands 
bénéfices. C'est alors que j'ai senti s'exalter ma sensibilité, je me 
suis nourri de rêveries amères, je n'avais pas dix ans, que naissait en 
moi la vague notion de la justice. Le Palais de Versailles dédié aux 
exploits historiques, avec sa cour d'honneur toute peuplée des statues de 
nos grands hommes, avec ses jardins magnifiques et pompeux, suc- 
cita en moi le culte de la gloire et le goût dangereux et charmant 
des grandes cheses. Ce goût était si fort que je suis surpris d'en avoir 
si peu accomplies ! 

Tous ces sentiments intimes, sur lesquels, aujourd'hui, je ne veux 
pas m'étendre car je n'ai guère l'âge des confidences, eurent sur moi 
plus d'influence que tous les programmes scolaires. Quant au personnel 
enseignant je n'eus guère non plus à m'en louer. Tous les professeurs à 
qui j'eus afl'aire me parurent aussi barbares, et des pédagogues aussi 
empiriques que ceux du temps du bon Lhomond. 

Ce ne fut que plus tard — au lycée Condorcet — où M. Jean Izoulet 
fut mon professeur de philosophie — que j'eus la sensation de ce qu'était 
un maître républicain. Sa dialectique éloquente et claire éveilla notre 
adolescence pétulante aux hautes luttes de notre époque, il nous initia à 
la vie des idées comme on mène les enfants à la féerie. Les leçons de 
cet éminent carlyliste décidèrent de ma vocation en .quelque sorte reli- 
gieuse, et fixèrent les rêveries de 1 enfant qui passait ardent et mélan- 
colique au milieu des fresques glorieuses et des picturales épopées du 
Palais de Versailles. 

Quoi qu'il en soit, je suis plutôt reconnaissant à l'enseignement laï- 
que. Mais, comme il est timide encore, et comme il est insuffisant! Pour 
lui donner toute sa force et son efficacité, il serait bon. je crois, de sup- 
primer complètement renseignement libre et les établissements congré- 
ganistes. Ces maisons entrant en concurrence active avec les lycées de 
l'Etat, nos proviseurs et nos éducateurs sont obligés à toutes les con- 
cessions, sont réduits à toutes les craintes. La. concurrence étant sup- 
primée, ce serait fini de toutes ces timidités. Les maîtres deviendraient 
directeurs de conscience, au lieu d'être des fonctionnaires craintifs et 
indifférents. Au lieu de professer un éclectisme timoré, ils nous initie- 
raient à la morale du progrès, aux bienfaits de l'Esprit Nouveau, et au 
lieu de nous donner — à peine — une vague teinture libérale, ils nous 
construisaient une foi robuste conforme aux lois de la Nature et aux 
destinées de l'Humanité. 

L'enseignement laïque n'existe pas, il est donc à créer. Telle est ma 
pensée. 

De M. Camille Lemonuier : 

J'ai suivi aux écoles un enseignement laïque : le prêtre n'apparais- 
sait qu'à l'époque de la première communion. Ensuite, on se poussait 
comme on pouvait à travers des « humanités » qui ne procuraient 



l 



ENQUÊTE SUR L'ÉDUCATION i;:^ 

qu'une connaissance vague de l'univers, mais inclinaient au goût de la 
littérature. 

Je considère que c'est à peu près tout ce que je dois à mes profes- 
seurs. Mon éducation se fit à côté, dans la maison de mou père et daus 
la vie tôt affranchie vers laquelle m'attira la passion presque sauvage 
de la nature. Je fus très vite le jeune homme un peu fou qui se cherchait 
à travers les arbres, les ruisseaux, le soleil, le vent et emportait avec 
lui un tome de Hugo ou de Michelet. 

Je me sens porté vers la liberté de renseignement : je n'ai pas plus 
peur de celle-là que des autres. Je ne crains que ce qui opprime en 
nous le riche instinct individuel et l'asservit à la conformité intellectuelle 
et morale. Mais le sens même du mot « liberté » implique l'idée d'un 
enseignement vraiment libre, soustrait au principe confessionnel et à la 
prédominance d'aucune secte religieuse et philosophique. 

De M. Félix Le Dantec : 

1° J'ai fait mes études littéraires au collège de Laimion (établissement 
municipal laïque), puis mes classes de sciences au lycée de Brest et au 
lycée Janson de Sailly, d'où je suis entré à l'Kcole normale. J'étais ex- 
terne au collège de Lannion et, pendant cette première partie de ma 
jeunesse, mon i'*ducation a été dirigée surtout par mon père. Mes pro- 
fesseurs ne m'ont guère appris que des faits; c'est mon père qui m'a 
appris à penser. 11 était médecin et voltairien. 

'20 Tous les caractères des êtres vivants sont le résultat de l'hérédité 
et de l'éducation ; je crois avoir remarqué autour de moi que, suivant 
les natures, l'éducation a une importance plus ou moins considérable. Il 
y a des individus moins souples que d'autres ; j'étais, je pense, parmi 
les plus éducables. Ce qui me paraît avoir été essentiel dans mon édu- 
cation, ce ne sont pas les choses qu'on m'a enseignées (j'ai appris l'his- 
toire sainte), mais la discipline intellectuelle à laquelle on m'a soumis. 
Je suis, en particulier, très reconnaissant à l'un de mes professeurs de 
mathématiques (jui avait, au plus haut point, l'esprit scienlitique et qui 
savait le conimunicjuer à ses élèves. Il m'a appris à ne jamais emphner, 
dans les raisonnements un seul mot dont j ignorasse le sens précis et 
je crois (jue cette discipline a dominé toute ma vie cérébrale. J'ai eu 
aussi le grand bonheur de no pas suivre de classe de philosophie ; j'y 
aurais appris, probablement, exactement le coiitrair»^ de ce (pie m'a 
enseigné mon ju'ofesseur (1<* nuithémalitpies. 

V' (^uant à la liberté de renseigiuîment.le seul point qui me paraisse 
indiscutable, cest que l'on doit interdire d'ensei«;iier aux enfants des 
choses reconnues fausses. Je sais l)ienque si, d'autre part, on développe 
chez eux l'esprit de précision, ils s'apercevront par eux-mêmes, quand 
ils seront grands, qu'on les a trompés quand ils étaient petits. Mais il 
serait plus simple de leur éviter dès le début c(;tte rectification ulté- 
rieure ; d'autant plus qu'à forc(* de leur l'aire prendre, de bonne heure, 
des vessies pour des lanternes, on peut arriver à détruire délinilivemeut 
chez eux toute trace de sens critique. Cela doit arriver surtout, me 



174 LA REVUE BLANCHE 

semble-t-il, si, dès leur plus tendre enfance, on leur apprend que les 
vérités les plus importantes s'expriment par des phrases dépourvues de 
signification palpable, si on les dresse à considérer comme essentielles 
les formules qu'ils ne comprennent pas. On en fait des perroquets pré- 
tentieux. 

Il est néanmoins indispersable que Ton fournisse aux enfants, puis- 
qu'ils ont besoin de comprendre les choses extérieures, une explication 
provisoire en rapport avec le développement de leur jeune intelligence. 
Mais il ne faut pas imiter les parents qui, pour se débarrasser des 
« pourquoi » souvent très gênants de leurs gamins, leur farcissent la 
cervelle d'absurdités. C'est là, d'ailleurs, la chose la plus difficile à réa- 
liser. Je ne connais pas de manuels d'enseignement primaire qui soient 
suffisants. Il faudrait en faire de bons et les imposer, 

40 Ceux qui réclament la liberté de l'enseignement peuvent se pla- 
cer à deux points de vue. Ou bien ils demandent qu'on donne à choisir 
aux enfants entre les divers systèmes admis par les adultes ; mais il n'y 
a là qu'une liberté illusoire, car il sera toujours possible au maître de 
rendre sympathique à Tenfant la théorie qui lui est chère à lui-même et, 
d'autre part, les explications les plus simplistes, celles qui exigent le 
moindre effort (un effort de mémoire et non d'intelligence), les explica- 
tions qui dissimulent leur nullité sous un attirail de mots pompeux, 
seront les plus facilement adoptées. 

Ou bien ils demandent qu'on autorise les parents, s'ils ont l'esprit 
faussé et se plaisent dans leur ignorance, à fausser l'esprit de leurs 
enfants et à les condamner aux ténèbres perpétuelles. Mais les enfants 
ne sont pas la propriété des parents; ce ne sont pas des jouets dont on 
ait le droit de s'amuser ; ils sont destinés à devenir des hommes plus 
tard et l'État a le devoir de veiller à ce qu'ils deviennent, au besoin 
malgré leurs parents, des hommes à l'esprit droit. 

On discute sur beaucoup de points, mais l'humanité n'a pas travaillé 
en vain ; il y a des vérités acquises ; il y a des choses dont l'erreur est 
reconnue. Il faut interdire l'enseignement de l'erreur et rendre obliga- 
toire celui de la vérité. 

De M. Maurice Maeterlinck : 

1° J'ai été élevé dans un établissement religieux. De l'espèce la plus 
dangereusement religieuse, puisqu'il était dirigé par les jésuites; 

2*> Cette éducation ou plutôt cette intoxication accomplie, il m'a fallu 
près de dix ans pour rétablir ma santé intellectuelle et morale ; 

3®, 4° Il n'y a qu'un enseignement qui mérite d'être appelé libre; c'est 
celui qui ne reconnaît aucune religion positive. C'est aussi le seul que 
Ton devrait répandre. 

De M. Constantin Meunier : 

!• J'ai été à l'école laïque où je n'ai reçu qu'une instruction rudimen- 
taire, — plus tard je me suis meublé le cerveau par des lectures et un 



ENQUETE SUR L'ÉDUCATION 175- 

esprit d'observation — animé très jeune du désir de faire de l'art par la 

fréquentation des musées de la ville où je suis né ; 

a<» A mon humble avis, je pense que l'enseignement devrait être avant 

tout dirigé dans le sens pratique, il n'y a que trop de forts en tlième 

qui sont la plaie de notre génération — Comme ce métier dP artiste est^e 

un métier P 
Est-il possible de le devenir sans l'instinct que rien ne découragea 
Partisan de l'entière liberté individuelle, je suis ennemi de ce niveau 

si cher aux professeurs. 

De M. Octave Mirbeau : 

J'ai été élevé dans un établissement religieux, chez les jésuites de 
Vannes. 

De cette éducation qui ne repose que sur le mensonge et sur la peur^ - 
j'ai conservé très longtemps toutes les terreurs de la morale catholique. 
Et c'est après beaucoup de luttes, au prix d'efforts douloureux, que je 
suis parvenu à me libérer de ces superstitions abominables, par quoi, 
on enchaîne l'esprit de l'enfant, pour mieux dominer l'homme, plus tard. 
Je n'ai qu'une haine au cœur, mais elle est profonde et vivace : la haine 
de l'éducation religieuse. 

Il existe, dans certains pays, des fabriques de monstres. On prend,, 
à la naissance, un enfant normalement conformé, et on le soumet à des 
régimes variés et savants de torture et de déformation, pour atrophier 
ses membres, et, en quelque sorte, déshumaniser son corps. On peut 
voir de ces spécimens, hideusement réussis, dans les exhibitions améri- 
caines, et dans les pèlerinages de Lourdes et de Sainte-Anne d'Auray. 

Les jésuites et, en général, tous les prêtres, font pour l'esprit de 
l'enfant, ce que ces impresarii de cirques laïques et de pèlerinages 
religieux font pour leur corps. Les maisons d'éducation religieuse, ce 
sont des maisons où se pratiquent ces crimes de lèse-humanité. Elles 
sont une honte, et un danger permanent. 

C'est pourquoi, étant partisan de toutes les libertés, je m'élève avec 
indignation contre la liberté d'enseignement, qui est la négation même 
de la liberté tout court... Est-ce que, sous prétexte de liberté, on permet 
aux gens de jeter du poison dans les sources?... 

De M. Robert de Montesquieu : 

J'ai passé de maussades, en même temps que cruelles années dans 
une maison de Jésuites, à Vaugirard ; je ne pense pas que cette agglo- 
mération d'enfants et d'adolescents sous la direction de pasteurs en 
robe noire et courte ait offert rien de plus inutile, de plus immoral et 
de plus cafard que ce qu'on voit rassemblé par toute sorte de collège. 

Cette forme d'éducation m'a toujours paru monstrueuse. Les pension- 
nats sont des pénitenciers. C'est une abomination de les infliger à ceux 
qui ne les méritent par aucune sorte d'indiscipline marquée. Les parents 
qui font choix pour leurs enfants de tels lieux de réclusion, de séques- 



17^ LA REVUK BLANCHE 

traiion, de déformation, méritent à leur tour Tépithète de dénaturés. — 
J'aime à croire que les longues semaines sans sortie, les dortoirs incon- 
fortables, les nourritures sans sucs, les couchers sans tendresse, les 
levers sans soin et sans hygiène, ont fait place à de moins barbares 
traitements. Néanmoins, les dépaysements douloureux, les contacts 
hostiles, les incompréhensions, les persécutions et tant d'autres hor- 
reurs subsistent sans modification sensible, sans amélioration possible. 
II y a donc de l'ironie à interroger un homme sur la sorte de dé{>eloppe- 
ment qu'a pu lui valoir ce système de comprachicos. Notez que je parle 
sans distinction d'établissements. 

Ce qu'on peut répondre, c'est que seul l'esprit de contradiction ou de 
réaction peut, à l'occasion, amener certains résultats; et que ces diffi- 
cultés et ces tortures précoces peuvent produire des caractères ; mais 
au prix de quelles souffrances et de quelè irréductibles faux plis con- 
tractés à l'origine du sentiment, au début de la pensée ! 

Le développement des facultés de chacun, le libre essor des natures, 
l'éclosion spontanée des dons devraient être la norme des éducations, la 
véritable formule de l'enseignement libre. L'apôtre en a légué la recette : 
a chacun a son don particulier, selon qu'il le reçoit de Dieu, l'un d'une 
manière, et l'autre d'une autre. » 

Les nécessités de carrières subies, l'obligation du service militaire, 
restreignent et contraignent cette liberté et la réduisent à des spéci- 
mens émondés d'humanité, qui font des hommes comme des ifs et des 
buis taillés en forme de prêtres ou de soldats, de diplomates ou de 
juges. 

De M. Henri de Régnier : 

J'ai été élevé au Collège Stanislas et Téducation que j'y ai reçue n'a été 
vraiment pour rien dans le développement de ma personne intellectuelle 
et morale. Quant à la liberté de l'enseignement, il me semble que c'est 
tout de même le parti le plus sage. 

De MM. J.-H. Rosny : 

i'5 Nous avons été élevés dans un établissement laïque. 

•2" Nous attribuons au genre d'éducation que nous avons reçu notre 
goût décidé pour notre époque et aussi ce que nous avons d'indépen- 
dant dans le caractère. 

Quant à la liberté d'enseignement, permeltoz-nous de ne pas nous 
prononcer mainlenanl : cette question ne peut ctre traitée en peu de 
lignes: un long article y suffirait à peine. 

De Mme Andrée Téry : 

i" J'ai été élev('*e dans ma familh^ où Ton a essayé de me donner, 
cahin-caha, à peu pW'S la môme instruction (}nr recevait mon frère au 
lycée. Plus lard, j'ai suivi les cours de la Sorbonne, })uis j'ai |)ass<'Mleux 
ans à rUiiivursité d'Oxford. C'est mon mari qui m'a préparée à la licence 
es lettres. 



ENQUÊTE SUR L'ÉDUCATION 177 

a** L'influence que j'attribue à mon éducation sur mon développement 
spirituel et moral ? C'est plus qu'une « influence « ; mon éducation m'a 
faite ce que je suis, toute, et je ne serais rien sans elle. C'est pourquoi 
j'estime que l'éducation est le facteur essentiel de la personnalité. Tous 
les autres (l'hérédité, la famille, et même les aptitudes naturelles) sont 
secondaires, et n'agissent que dans la mesure où la discipline intellec- 
tuelle utilise leur concours. C'est pourquoi je n'ai jamais compris l'ar- 
gument tiré du cas de Voltaire, élève des jésuites, et des exemples ana- 
logues. Ce sont des exceptions qui conflrment la règle. Sinon, l'on en 
viendrait à soutenir cette thèse absurde qu'il vaut mieux conGer nos 
enfants aux bons Pères pour être plus sûrs d'en faire des esprits libres. 

3** Je pense que l'expression « liberté de l'enseignement ? n'a pas plus 
de sens que celles-ci : « liberté de la médecine, liberté de la justice, 
liberté du vol... » Si la <( liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne 
nuit pas à autrui », c'est dire qu'elle a l'individu pour mesure. La liberté 
ne vaut que par et pour l'individu ; au point de vue social, la liberté n^est 
que l'ensemble des conditions qui permettent à l'individu de développer 
toutes ses puissances. Seule, la liberté individuelle est réelle et respec- 
table. Or, il tombe sous le sens qu'en matière d'enseignement, il ne 
s'agit pas d'un individu qui se suffirait à lui-même, mais de plusieurs 
individus dont Tun (le maître) exerce sur les autres (les élèves) plus 
qu'une influence, — un empire. 11 convient donc de régler les rapports 
entre ces difl'érents termes, de manière à sauvegarder la liberté spiri- 
tuelle des élèves. C'est là ce qui justifle l'intervention de l'État, s'il est 
vrai que a le but de toute association politique est la conservation des 
droits naturels et imprescriptibles de l'homme ». 

Donc : 

A. La prétendue « liberté d'enseigner » n'est pas une forme de la 
liberté individuelle. Je ne connais que le droit d'enseigner et ce droit 
n'est pas naturel^ primitif, immédiat. Il tient étroitement à l'économie 
du système social. Par suite, c'est l'Etat qui doit l'exercer ou en régler 
l'exercice. 

B. Quand on parle de liberté d'enseignement, on semble d'ordinaire 
ne songer qu'à la liberté de Venseît^nant, Ce qui doit au contraire nous 
intéresser exclusivemjent, c'est la liberté de V enseigné. L'objet de toute 
législation scolaire ne saurait être que d'assurer le respect du droit de 
l'enfant. Or, le premier tuteur de l'enfant, c'est l'Ltat. Par suite, le 
droit de l'enfant se confond avec le droit de l'Etat. 

C. 11 ne faut pas dire liberté d'enseignement, mais enseignement de 
liberté. La liberté n'est pas le principe, mais la fin de l'éducation. Il est 
d'autant plus malaisé de l'atteindre que l'enseignement est une forme 
de Yaulorité. Le professeur est un maître. Comment avec de l'autorité 
faire de la liberté? Voilà tout le problème. Tous nos efforts doivent 
tendre à réduire au minimum cetlc autorité redoutable du pédagogue 
en même temps que le dogmatisme scolaire. C'est pour cette raison, 
ajoutée aux précédentes, que je rapporte à l'État le droit d'enseigner. 
Car l'autorité de l'État (je ne parle, bien entendu, que de l'État républi- 

12 



inB LA REVUE BLANCHE 

cain), autorité collective, diffuse, impersonnelle, est encore la moins 
tyrannique. 

D. Alors, l'État enseignant? Oui, ou tout au moins ne déléguant son 
droit d'enseigner qu'après avoir exigé du maître les plus sérieuses 
garanties, non pas seulement au point de vue du savoir, mais de la 
liberté spirituelle. Je n'ai pas besoin d'insister là-dessus pour affirmer 
avec la société Condorcet qu'il y a « incompatibilité essentielle et abso- 
lue entre le caractère ecclésiastique et la fonction pédagogique ». Je 
pense comme Mme Clémence Rover, qui m'écrivait quelques semaines 
avant sa mort : « Je trouverais parfaitement légitime d'interdire l'ensei- 
gnement de l'enfance à tous les membres d'un clergé quelconque, régu- 
lier ou séculier, faisant profession de religions, qui se targuent d'être 
éclairées par les lumières surnaturelles ou extra-rationnelles d'une révé- 
lation, et cela par le fait qu'une pareille prétention suffit à constituer un 
état évident d'aliénation mentale et un, cas particulier, quoique fréquent 
de nos jours, de la folie des grandeurs. » 

De Mme Marcelle Tinayre: 

1** Je n'ai été élevée, ni dans un couvent, ni dans un pensionnat 
laïque, ni dans un lycée de l'Etat. A l'âge de cinq ans, je fis mes débuts 
dans la vie scolaire dansunetrès petite école que de vagues religieuses 
tenaient dans un faubourg de Bordeaux. Cette école était délicieuse... 
Les maîtresses — étaient-ce bien des religieuses — s'appelaient «Madame 
Saint-Joseph » et « Madame Saint-Louis ». Il y avait un jardin plein de 
magnolias dont les grandes Heurs nous servaient à écrire, avec une 
épingle... Le soir, on allumait des bougies devant une vierge de plâtre 
et l'on a faisait le mois de Marie ». Je n'ai pas appris grand' chose dans 
cette école, mais j'en ai gardé un souvenir très frais, très blanc, comme 
l'image même de ma première enfance. 

Je quittai cet antre clérical pour des a boîtes » variées tenues par de 
vieilles demoiselles. Je me trouvai très bien partout, parce que j'avais 
beaucoup d'imagination. A huit ans, je fus élève d'une école primaire 
supérieure ; à neuf ans, d'une école primaire annexe d'une école nor- 
male; puis je retombai dans les « boîtes » pour peu de temps. Ma mère 
fonda un cours privé où je travaillai sérieusement ; mais de quatorze à 
dix-sept ans, je ne reçus que des leçons particulières pour me préparer 
au baccalauréat. Mes maîtres m'enseignaient surtout l'art de travailler 
seule, et c'est un art que j'ai perfectionné depuis. 

2" Je ne crois pas que cette éducation, relativement libérale mais pleine 
de contradictions amusantes, ait eu sur la formation de ma personne 
morale une influence appréciable. Il n'y avait pas d'élève plus facile 
que moi, et plus décevante, car mon indicipline douce et respectueuse 
pouvait donner le change à mes parents et à mes maîtres sur l'effet 
de leurs leçons. En réalité, je me moquais bien des professeurs et des 
examens, n'ayant pas de plus cher souci que de composer des drames en 
trois mille vers et des romans historiques, avec un aplomb à faire fré- 
mir.., Vous pensez bien que ces chefs-d'œuvre étaient faits de rémi- 



ENQUETE SUR L EDUCATION lyj 

Biscences et de pastiches. Mais je n'ennuyais pas encore les gens avec 
ma littérature. 

En réalité, je n'ai jamais subi que les influences successives et contra.» 
dictoires de mes lectures, car je lisais tous les livres qui me tombaient 
sous la main. Jetais très romanesque, et, naturellement, très hypo- 
crite, puisque les filles de quinze ans sont obligées de Tètre, quand elles 
sont « bien élevées ». Et j'aurai beau faire, moi qui suis une mère libé- 
rale et sans préjugés» quand ma fille aura quinze ans, elle sera aussi un 
peu hypocrite, et ne me dira pas toutes ses pensées. Et les pédagogues 
auront beau se mettre en quatre, ils n'arriveront jamais, jamais, à com- 
prendre ce qui se passe dans la cervelle d'une gamine... Ah !.oui, que: je 
suis sceptique sur les fameux résultats de l'éducation !... 

3** et 4* Pour ce qui est de vos dernières questions, j'aime bien mieux 
n'y pas répondre. Je dirais probablement des bêtises, car je n'ai pas 
assez réfléchi sur ce sujet, et d'ici le premier juin, j'ai à faire des tas de 
choses plus intéressantes que de penser à la loi Falloux. Mais tout de 
même, puisque la liberté de l'enseignement paraît dangereuse à des gens 
mieux informés que moi, est-ce qu'il n'y a pas d'autres libertés non moiçs 
dangereuses, celle dé la presse, par exemple... Et celle de l'ivrognerie!... 
Et celle de la prostitution?... Si l'on supprime toutes les libertés 
« dangereuses i>. que restera-t-il de la liberté?... Non, c'est un problème 
trop compliqué pour que j'aie la prétention de le résoudre en quelques 
lignes... 

De M. Félix Vallotton: 

J'ai fréquenté jusqu'à dix-sept ans un collège suisse, établissement 
tout ce qu'il y a déplus laïque. — Des années passées là, je n'ai gardé qu'un 
vilain souvenir, j'y pense rarement et toujours avec ennui: donc j'aime 
à croire que ce stage a eu sur le reste de ma vie une action plutôt mé- 
diocre. — Personnellement, je me sens dépourvu de toute reconnaiSs* 
sance envers l'Etat protecteur, comme envers le pion son disciple. 

A dire vrai, rien ne m'a intéressé qu'à partir de ma libération ; j'ai 
spontanément compris que sept ou huit années d'assiduité somnolente, 
de pensums et de cris professoriaux avaient peu de nécessité; ce fut un 
beau jour. 

Le fin mot, je crois, c'est que pour un garç(»n, dix-huit ans sont longs 
à atteindre ; les parents sont nerveux, la jeunesse bruyante. On a pris 
le parti de renfermer. Pour retirer à cette peine tout caractère infamant, 
la société, sous forme d'un i)ersonnel spécial, y expose et professe la 
somme de son savoir et de ses erreurs. Tout cela militairement!... Après 
tout, j'étais peut-être un cancre. 

Maintenant, que cet enseignement soit libre, ou j>as libre; qu'il puisse 
l'être plus ou l'être moins, je ne sais plus trop, puisque pour moi la 
liberté ne commence qu'après. — La question se présente plutôt ainsi : 
L'enseignement dit : libre, c'est-à-dire relio;ieux, a sur celui de l'Jbtat 
dit: officiel, une avance considérable ; il est parti plus tôt, aussi les résul- 
tats sont-ils un peu connus d'avance... Ce n'est pas juste, clame l'État 



l8o LA REVUE BLANCHB 

qui proleste et fait bien ; qu'on recommence ou qu'on me rende quelques 
longueurs!... L'autre ne veut rien savoir, il crie au scandale, à la persé- 
cution!... il invoque la liberté!... Liberté de continuer, bien entendu, 
et un peu, liberté d'empêcher Tautre de partir. 

Au fond le mieux serait que chacun puisse élever ses enfants à sa 
guise; s'il n'existait rien , que tout soit à créer, on pourrait arranger 
les choses ; mais il y a tout un vieux passé et tant d habitudes, d'usages, 
de droits prétendus!... Et puis nous sommes en temps de guerre; il faut 
d'abord triompher, ensuite... ensuite on verra. 

Je suis hostile à l'enseignement religieux, violemment... Mais l'autre 
est encore si médiocre ! 

De M. Emile Zola : 

M. Zola parle d'abondance, avec parfois des arrêts où scrupuleusement il cherche le mot 
qui traduira le phis fidèlement et le plus fortement sa pensée. 

« J'ai été élevé au collège municipal d'Aix en Provence, puis au 
lycée Saint-Louis, à Paris, 

« J'ai perdu mon père, alors que j'étais encore un tout jeune enfant et 
comme ma mère était, vis-à-vis de moi, très faible et très bonne, je me 
suis développé librement. A sept ou huit ans, je ne savais pas encore 
lire. Je puis dire que je me suis formé seul et je pense que c'est là le 
meilleur système ; je ne crois pas à l'éducation. 

a Quant à la liberté de l'enseignement, c'est une très grosse question 
et j'hésite à vous donner verbalement mon opinion, car il y faudrait un 
volume. Je suis d'ailleurs en train d'exprimer là-dessus toute ma pen- 
sée, dans le troisième livre de mes « Quatre Evangiles », qui s'appel- 
pellera: Vérité, 

« En principe, et c'est le philosophe qui parle, je suis pour l'absolue 
liberté et je suis si respectueux de cette liberté que je serais à ce point 
de vue-là un peu anarchiste, mais cette question est si vaste, si com- 
plexe, qu'il est aisé de se contredire. Ainsi, comme homme social, je 
dois bien reconnaître qu'il y a un devoir pressant d'instruire, d'élever 
les masses et c'est ce que je dis dans mon livre. 

<i Je prends un exemple dans l'affaire Dreyfus. Au début, j'avais la plus 
grande confiance en cette France si noble, si généreuse et j'avais la cer- 
titude qu'elle serait avec nous. Je me suis trompé. Pourquoi ? Parce que 
la France ne sas^ait /jus. Et j'arrive à cette conclusion que les meilleures 
impulsions ne suffisent pas à un peuple et que, pour qu'il soit suscep- 
tible de justice, de vérité, il faut qu'il ne soit pas ignorant, il faut qu'il 
sache. Et c'est là en effet l'œuvre de toute une éducation. 

« Comme homme social aussi, j'estime qu'il faut supprimer absolu- 
ment l'enseignement religieux. Que les parents élèvent, s'ils le veulent, 
leurs enfants chez eux, qu'ils leur donnent des précepteurs, qu'ils leur 
impriment la direction intellectuelle qu'ils voudront, soit, et je suis 
d'ailleurs, à ce sujet, bien tranquille, — la vie se chargera bien, par elle- 
même, de redresser les erreurs d'éducation, de direction ; mais il est 



ENQUÊTE SUR L'ÉDUCATION iSl' 

insensé que Ton reconnaisse pour ainsi dire officiellement la légitimité 
d'un enseignement monstrueux, en tolérant Texistence des collèges 
congréganistes. Car le christianisme est une doctrine antisociale, anti- 
humaine, une doctrine de mort qui supprime la vie, la terre, au profit 
d'une existence supraterrestre, appât fallacieux à Taide duquej se 
poursuit un but de domination trop réelle et trop tangible. Socialement, 
on n'a pas le droit de mal faire : il faut donc à tout prix enlever à cette 
secte malfaisante sa puissance nocive. » 

Nous demftndonB & M. Zola quelles étaient, & cet égard, les idées de Flaabert. 

« J'ai beaucoup aimé Flaubert et j'ai gardé pour sa mémoire un 
véritable culte. C'est le meilleur, le plus brave homme que j'^aie connu 
et le plus magnifique écrivain aussi, mais enfin votre question me 
force à reconnaître quo s'il était, artistiquement, très affranchi, — comme 
philosophe, il était l'homme de son temps et de son milieu, foncière- 
ment conservateur, antirévolutionnaire. Je me rappelle que lorsque je le 
connus, je collaborais à la Tribune^ feuille où Pelletan, Ferry et d'autres 
combattaient pour les idées libérales. Flaubert me regardait un peu 
comme une curiosité et il me dit, un jour : « Enfin que veulent-ils donc, 
tous ces républicains ? » Flaubert n^a jamais été préoccupé de ques- 
tions sociales ; c'était, au fond, un bourgeois enragé. 

« Littérairement, c'était et ce n'était qu'un lyrique venu au confluent de 
Balzac et de Hugo ; il n'était pas du tout l'homme de Madame Boçarr/. 
Il arriva qu'il fut agacé par les prétentions naturalistes de Champ- 
fleury et il écrivit ce roman « pour, ainsi qu'il le disait, montrer à ces 
gens-là ce que c'était qu'un livre réaliste «. Et tenez, on y découvre 
bien les vraies tendances de Flaubert au point de vue social, dans la 
complaisance avec laquelle il a accablé Ho mais de tous les ridicules. 
Longtemps, moi aussi, j'ai considéré ce pharmacien comme le type du 
sot prétentieux qui se pare d'intellectualilé à l'aide de tous les lieux 
communs. Depuis, mon opinion a changé et j'ai reconnu que la victime 
des sarcasmes de Flaubert avait raison et que, seul en somme, il repré- 
sentait bien authenti([uemcnt, dane Toeuvro du maître, le progrès. J'ai 
du reste plusieurs fois été tenté d'écrire un panégyrique de Homais. 
C'était chose presque trop facile. » 

— Mais disons-nous, cet exemple ne montre-t-il pas que raffrancliisscment de la pensée 
est peut-être plutôt affaire de nature, de teinpôrament, que d'intelligence et de savoir, 
car, semble- t-il, h'H eu était autrement, à égal degré de culture, les hommes devraient sur 
toutes les grandes «luestion?, penser de même. 

u Votre observation doit Hro juste. Sinon, comment expliquer que 
sur cette AfTaire Dreyfus, à laquelle je reviens parce qu'elle a réelle- 
ment départagé les écrivains et los penseurs en deux camps bien tran- 
chés, nous avcms trouvé contre nous certains hommes que tout appelait 
dans nos rangs? Ce fut mC-me, pour nous, quelque temps, un jeu de 
nous demander de quel bord auraient été quelques-uns des grands dis- 
parus. Hugo et Renan par exemple, celui-ci avec douceur mais de fa- 
çon bien déterminée cependant, auraient été des nôtres ; à n'en pas 



ï82 



LA REVUE BLANCHE 



douter, Flaubert, Goncourt, Taine auraient pris rang parmi nos adver- 
saires ; Goncourt avait, pour les juifs, une haine exaspérée ; Flaubert, 
lui, se moquait de cela, mais il -était pour les choses établies, pour Tau- 
•torité. Quant à Taine, révolution de la fin de sa vie, assez déconcer- 
tante, enlève toute illusion. 

« Et si, parmi les vivants, Tattitude de Coppée me laisse sans surprise, 
comment comprendre la conduite de Lemaître, d'esprit si avisé, si fin, 
si libéré ? Comment expliquer, chez un tel homme, semblable erreur? 
Et Soury et tant d'autres ! 

« Oui, il y a des différences profondes d'ordre physiologique, déstruc- 
ture de cerveau, il y a l'atavisme, l'hérédité, tout cela concourt à la for- 
hiation des caractères. Certains naissent hommes libres, d'autres res- 
tent esclaves, bien peu même ont vraiment le courage de la liberté. » 

— Là, insinuons-nous, pourrait peut-être intervenir eflFicacement l'éducation. 

« Oui, oui, c'est peut-être possible, mais, le problème est très com- 
plexe, obscur de tant d'inconnu... » 

Pour texte ou paroles conformes : 
Jkan Rodes 




2^. (1) 



Le Père Perdrix 



PREMIERE PARTIE 

CHAPITRE IV 

Voici : la chose avait été prévue. Les trois enfants, Jac- 
ques, François et Marie s'étaient dit : « Un beau matin nous 
irons tous ensemble voirie Vieux. >/ Ils s'étaient entendus,|ils 
lui avaient écrit. Marie devait arriver par le courrier avec 
Jules Passât, son homme, et ne pas emmener ses deux filles 
parce que le Vieux les connaissait déjà et que le voyage eût 
fait trop de dépense. François devait venir avec sa femme, 
Jacques avec la sienne et, comme il était mécanicien, le 
voyage en chemin de fer ne lui coûterait rien, et il aurait 
avec lui ses deux enfants. 

Le Vieux se préparait à ce jour : « C'est ces deux pauvres 
petits, surtout, que je voudrais voir. Savoir bien à qui ils 
ressemblent ! » La Vieille, en ramassant son cresson, ramas- 
sait des idées : « Mon Dieu! je voudrais qu'ils soient arrivés 
déjà. » 

Cette nuit-là, vers les quatre heures, il y eut un orage, et 
le tonnerre et la pluie se mêlaient et résonnaient l'un et 
l'autre. Ils avaient sans doute pris une voiture couverte» 
mais comme les enfants devaient avoir peur! Bientôt tout se 
calma et, vers six heures, ce. fut un matin de septembre 
mouillé ; la rue était lavée, le ciel un peu voilé, et la fraîcheur 
voyageait si délicatement dans Tair qu'on eût dit que les 
cœurs aussi étaient mouillés. 

Jacques et François arrivèrent à sept heures. La voiture 
était pleine : une pleine voiture de Perdrix ! Elle vint comme 
cela : on n'ose pas croire que la chose est vraie. François 
sauta à terre et tint le cheval par la bride pour que les 
femmes pussent descendre. Les deux enfants se penchaient. 



1) Voir La revue blanche des 1" et 15 mai 1902. 



i84 LA REVUE BLANCHE 

Le Vieux en prit un dans chaque bras. Le petit était un petit 
chat grillé comme son père, mais la petite était blonde et 
d'une autre espèce. Tout de suite ils l'appelaient grand-père, 
lui tiraient la barbe et aimaient ses lunettes noires. Avant 
que tout le monde fût entré, il s'asseyait et les avait déjà sur 
ses genoux. 

— Dame ! mon père, si tu veux les croire, ils t'auront bien 
vite fatigué. 

Il les posa. On s'embrassait. Les garçons l'embrassaient 
comme on s'embrasse entre hommes, avec une sorte d'élan. 
Il saisissait les brus, d'une main, sous le menton, en 
appuyant les doigts sur les joues et les baisait bruyamment. 
Et quand il eut fini, il dit: 

— Ah ! mes deux pauvres petites femmes, venez donc, que 
je vous embrasse encore un coup ! 

Tout le monde s'assit et le Vieux disait, comme autrefois, 
du temps où il gagnait sa vie : 

— Dame î on n'est pas ici pour s'amuser. Si nous trinquions 
en attendant les autres. 

La Vieille apporta des verres et une bouteille, et le Vieux : 

— Tune vois pas, mon Jacques, Dér}^ le cordonnier qui 
dit : « Ce n'est pas vrai qu'il est mécanicien au chemin de 
fer. Les mécaniciens, c'est des gars qui sortent des écoles 
d'Arts et Métiers. » 

Et Jacques répondait : 

— Laisse-les donc, mon père. Tu sais bien qu'il y a partout 
des jaloux. 

Pierre et Marie arrivèrent à huit heures. Tout d'un coup 
ils ouvrirent la porte, et ils étaient au milieu de la bande. 

— Pourquoi donc que vous n'avez pas emmené les deux 
enfants ? Ce n'est pas si souvent qu'on se réunit. 

Il y eut une tournée d'embrassades, et les petits avaient 
un peu peur. La Vieille apporta deux verres : 

— Ce n'est pas tout. A présent il faut trinquer. 

La veille au soir, le Vieux avait tué un lapin. Il les soi- 
gnait, les comptait, les sentait croître et pensait : ^< J'ai une 
mère lapine qui doit peser dans les six livres. Comme elle va 
faire notre affaire !>/ La Vieille avait acheté un rôti de cochon 
et, s'il n'y avait pas assez, on pourrait toujours faire une 
omelette. Il y avait dans le placard trois bouteilles de vin. 



LE PÈRE PERDRIX i85 

d'ailleurs l'auberge était porte à porte. L'odeur du fricot 
montait, et les cri-cris delà graisse semblaient les premiers 
bouillonnements d'une promesse. Le Vieux dit : 

— Dis donc, ma Vieille, puisqu'il y a bien de quoi, ils 
vont tous aller dire bonjour à leur cousin Bousset et ils 
ramèneront le petit Jean pourmanger avec nous. 

Le petit Jean Bousset avait vingt et un ans et était sorti de 
l'École Centrale avec le n** 8. Il travailla comme une bonne 
petite fille à qui Ton dit : « Maintenant que tu es une grande 
fille, il faut t'occuper. Tu vas faire de la dentelle. » Ses yeux 
bleus avaient un joli regard qu'autrefois l'on eût dit timide 
et caché derrière un buisson, mais qui rayonnait avec plus 
de force depuis qu'il était soutenu par un diplôme. Et sa 
mèche blonde semblait un accent. 

Il revint avec eux tous. 

— Ah ! mon petit Jean, je suis content que tu sois venu. 
Et puis je vous réponds qu'il ne vaut pas cher. Arrive là, 
mauvais gars ! 

Et le Vieux l'embrassait avec ses vieilles lèvres molles et 
déshabituées. 

Quand tout le monde fut à table, il y eut un rayonnement. 
Le Vieux avait faim à cause de la misère, ses enfants avaient 
faim à cause du voyage et la Vieille, comme une ancienne 
cuisinière, aimait à sentir l'abondance. Le lapin dans les 
assiettes, le vin dans les verres, le pain sur la table, for- 
maient un appétit derrière lequel on sentait encore d'autres 
choses à manger et d^autres choses à boire. Les idées s'arrê- 
taient sur le rôti, se complétaient avec du fromage et du 
pain, après quoi elles partaient du côté du café, du côté de 
l'eau de vie et se reposaient sur l'après-midi tout entière où 
Ton aurait de la goutte dans les verres. Comme un jour de 
voyage, le Vieux se voyait emporté, se poussait lui-même, 
et toutes les forces de sa vie surgissaient et semblaient élever 
son cœur au-dessus de la table. 

Les heures de Taprès-midi étaient encore à venir, le temps 
était encore à naître, la joie ne se balançait pas môme et 
restait au-dessus de la chambre comme une nuée calme et 
profonde. Chacun mangeait avec sentiment. Quelques mots 
parfois : 



l86 LA REVUE BLANCHE 

— Je me dis : C'est drôle ! Ils sont tous sortis de cette 
chambre et à présent les voilà aux quatre coins du monde. 

Ou bien encore : 

— Je suis une vieille bête. Quand j'y pense, ça me prend, 
ça m'arrête. Les enfants s'en vont, et puis c'est comme s'ils 
étaient perdus. 

— Voyons, père, répondaient les brus, vous savez bien 
qu'il faut qu'on se quitte, qu'on a chacun ses affaires. 

La viande blanche des lapins ne ressemble pas à grand* 
chose et Ton n'en garde guère que le poids du pain et la 
chaleur du vin qui l'accompagne. Mais, avec le rôti de 
cochon. Ton vit arriver véritablement de la viande. Le gras 
est aussi bon que le maigre; dans chaque bouchée il faut 
les mêler l'un à l'autre, et l'ensemble acquiert un goût de 
noisette. C'est une viande substantielle qui se colle au corps, 
dont on garde un souvenir dans la poitrine et qui vous reste 
à la sortie de table comme une force absorbée, comme de 
la viande qui s'ajoute à la vôtre. 

Par la fenêtre, le banc, que Ton apercevait au pied du mur 
d'en face, se reposait à l'ombre, tendait sa planche, écartait 
ses pieds grossiers et demeurait là pour d'autres jours, avec 
un silence rassuré d'objet quotidien. 

Le Vieux dit : 

— Tenez, voilà mon compagnon. Ce n'est plus un banc^ 
c'est un frère. Vous voyez d'ici ma position. Ça taie un peu 
les fesses. Quand je marche, je le sens encore, et des fois 
il me semble que je l'emporte à mon fond de pantalon. 

Depuis longtemps les trois bouteilles devin étaient bues* 
Il y avait trois autres bouteilles et Ton procédait par bandes 
de trois parce que Ton appréciait la soif en gros. C'était un 
de ces vins clairets que l'on n'aime pas dans les maisons 
ouvrières, et dont la chaleur est lente. La troisième bouteille 
elle-même semblait une moquerie, une de ces boissons 
aigres que l'on fait avec de l'eau et du raisin confit. Mais 
voici qu'à la quatrième bouteille l'on sentit cela dans les 
pommettes, dans les mains, dans les yeux, et que deux ou 
trois choses commençaient à s'allumer. Et à la cinquième, 
l'auberge du « Petit Salé », <^. douze sous la bouteille >, la 
« chaleur des vignes», formaient des idées généreuses. Le 
Vieux déraisonnait avec grandeur et s'accroissait à chaque 



LE PÈRE PERDRIX 187 

verre de vin, comme un propriétaire s'accroît d'une vigne, 
s'accroît d'un champ, et il' voulut que la Vieille fît l'ome- 
lette . 

— Mais non, père, mais non, ça suffit. 

— Ah ! nom de Dieu, vous m'embêtez ! Vous êtes ici 
pour manger. 

Ce fut beau, ce fut un jour de la vie des riches. Les ven- 
tres pleins s'étendent et rayonnent parmi les idées coipme 
un coeur chargé. Il y avait des illuminations soudaines qui 
parfois éclairaient telle habitude de la vie présente, tel sou- 
venir de la vie passée et montraient l'avenir semblable à 
une grande clairière. Ce fut un beau repas. L'omelette se 
mange sans faim et garnit les derniers coins où l'on pou- 
vait encore caser un plaisir. Le vin l'arrosait, s'étendait sur 
elle, comme un bonheur au-dessus d'un front, comme un 
lac au milieu des verdures. La vie est bonne et les hommes 
sont bons. On s'entendrait avec n'importe qui et l'on sau- 
rait lui parler. On possède chez soi la grandeur et la force. 
C'est la famille humaine avec ses moutonnements, ses 
regards croisés et ses communions multipliées. Il n'est pas 
vrai que l'on soit pauvre. 

— Dis donc, mon Jean, raconte-leur donc comme tu as 
trouve une bonne place! 

Oui, le petit Bousset avait trouvé une bonne place, et 
dans son pays. Avec deux heures de voiture et une heure de 
chemin de fer, on arrivait. C'était dans une fabrique de pro- 
duits chimiques où, tout de suite, malgré son jeune âge, 
il remplirait les fonctions d'ingénieur. D'ailleurs, ce 
que l'on fait importe peu; mais, l'essentiel, c'est qu'il 
gagnerait quatre mille francs par an. Le directeur lui- 
même l'avait demandé, parce qu'il voulait s'entourer de 
tout jeunes gens, disciplinés et curieux de leur métier. 

— Hein! mes gars, qu'est-ce que vous en pensez?... disait 
le Vieux. 

Et le petit Jean Bousset n'était pas fier. Naturellement, 
il se rendait compte de sa valeur et parlait comme quel- 
qu'un qui sait. 

— Et surtout, mon Jean, disait François, être bon pour 
l'ouvrier. Se rendre compte qu'ils ont besoin de gagner leur 
vie et qu'il faut bien de temps à autre boire un coup. 



l88 LA RSVUB BLANCHI 

Jean répondait : 

— Oh ! ma foi, je ne serai pas mauvais garçon, pourvu 
qu'on soit poli... et qu'on travaille. 

A la sixième bouteille il n'y eut pas assez de vin. Les 
cœurs se tendaient, les gosiers acceptaient, les mains étaient 
chaudes. De la table partaient des ondes qui s'élargissaient, 
venaient aux convives, bourdonnaient à leurs oreilles et 
les unissaient l'un à l'autre comme un lien d'alcool, comme 
un lien d'amour. Il fallut deux autres bouteilles, et l'on ne 
savait pas ce qu'il ne fallait pas. La Vieille apportait le fro- 
mage. 

— Enlève-nous ça de là ! disait le Vieux. J'en vois assez 
pendant toute l'année. Nom de Dieu ! c'est bien la moin- 
dre des choses que je mange aujourd'hui ce qui me plaît. 
Et puis, va nous chercher un paquet de biscuits. 

Tout le monde trouva que c'était de la bêtise. 

— Allez, allez ! Puisque je vous le dis... 

Ils les trempaient dans le vin, en bavardant, les agitaient 
un peu, et, lorsqu'ils allaient pour les porter à leur bouche, 
le biscuit, d'un seul bloc, s'effondrait dans le verre. Ils en 
restaient le bec ouvert, comme des moineaux dans Tattente. 

— Ce n'est pas de la bonne marchandise, disait le Vieux. 
Ensuite ils buvaient le vin pâteux qui restait au fond, 

s'en fatiguaient et le lançaient dans la cendre du foyer pour 
le remplacer par du vin qui coule et rince la dalle. 

Mais le moment du café est si bon ! Le café est du café, 
mais il y a surtout la fin du repas, alors que ça y est et que 
tout ce qui s'ajoute est un plaisir en plus. Le café chaud, 
une bonne gorgée, un parfum, une satisfaction dernière 
qui se prolonge et réveille tous les échos du bien-être... Et 
Ton sent le bonheur et l'on ne se donne plus la peine de 
vivre parce que quelque chose vit en nous et parle. Le 
Vieux dit : 

— Ah ! vous ne connaissez pas ma pipe ! J*ai une pipe et 
vous allez voir si ce n'est pas vrai qu'elle commence à 
êtreculottée. La voilà. Hein!... 

C'était une pipe en terre de deux sous, à long tuyau, et 
dont Tintérieur du fourneau était un peu noirci. Elle passa 
à la ronde et les hommes la sentaient. On a sans doute 



LE PÉHE PERDRIX 189 

le vin couleur de pipe culottée. Et, désignant Jean 
Bousset, le Vieux s'écriait : 

— Ah dame! c'est celui-là qui me Ta donnée. Quand je 
vous dis qu'il n'y en a pas un autre comme lui ! Il vient, il 
s'assoit sur le banc : « Vieux, donne-moi une prise ! 2^ Moi : 
< Et toi, bourre ma pipe. )^ Et voilà, on reste à côté l'un de 
l'autre. Et puis je vous réponds qu'il sait causer! Moi, je ne 
suis qu'une vieille bête, mais tout de même ça me 
va. Comme il dit : « Tu comprends, mes parents se sont 
imposé des sacrifices. A présent, je vais gagner quatre 
mille francs, c'est vrai, mais auparavant combien je leur ai 
coûté 1 ïr Pauvre enfant, va ! 

L'eau de vie venait de chez le père Rondet. On la payait 
trente-huit sous la bouteille et elle avait un bouquet. Tout 
le monde, dans la ville, savait que le père Rondet l'épicier 
avait du bon café et de la bonne eau de vie : il se servait 
depuis plus de trente ans dans la même maison, et on lui 
fournissait de la marchandise pas comme aux autres. On la 
sentait dans l'arrière-gorge, qui vous remontait encore au 
palais. Les grosses bouffées de la pipe sortaient: pouf ! pouf! 
irritaient la poitrine et faisaient cracher, si bien que Teau 
de vie semblait un cordial qui va droit au cœur. 

— Mes enfants disait le Vieux, nous avons un bon moment 
à passer ensemble. Vous dites que vous partirez vers les 
sept heures. Il faudra encore manger un morceau. 

Il disait : 

— Vois-tu, mon Jacques, moi quand j'y pense que tu es 
mécanicien et que tu gagnes bien ta vie, je me dis : « Tout 
de même c'était un bon garçon. ^ Tu avais bien tes défauts 
comme tout le monde, mais tu ne buvais pas. Quand mon- 
sieur Edmond Lartigaud t'a donné un coup de main pour 
entrer au chemin de fer, je ne pensais pas à ce métier-là. 
Mais surtout, mon gars, moi j'ai peur. Des fois, dans tout ce 
monde, il paraît qu'il y a des grèves. Ne les écoute pas. Il y 
en a des tas qui attendent les places, et ce sont ceux-là qui 
font mettre les autres en grève pour leur marcher sur le 
pied. Et toi, mon François, tu n'es pas un mauvais garçon. 
Seulement tu aimais à boire. Je ne dis pas que ce soit un 
défaut, ça dépend des moyens qu'on a. Que veux-tu? Tu 
aurais pu te faire une position comme ton frère, au lieu de 



190 LA REVUE BLANCHE 

travailler chez les autres. Mon pauvre gars, je me rappelle 
que je t'avais mis à la porte de la maison. Il y a bien un 
peu de ta faute, tu n'avais pas dessoûlé pendant huit jours. 
Mais quand môme je n'aurais pas dû le faire. Je t'ai crié : 
^. Fous le camp ! Tu me fais honte. > Tu n'as rien répondu, tu 
n'as pas le vin mauvais. Tu es parti, tu es resté un an sans 
m'écrire. Je pensais : «Mon Dieu! Savoir s'il ne lui est pas 
arrivé quelque chose ! » J'en ai parié à la gendarmerie. 
Quand tu m'as écrit, tu ne sais pas? Eh bien ! c'est le petit 
Jean Bousset qui m'a lu ta lettre; j'en pleurais. Ta pauvre 
mère disait : '{ Tant mieux donc, mon Dieu! » Ah ! mon 
François, tu serais bien n'importe quoi, que je t'aimerais 
autant que les autres. 

Et il disait à Marie : 

— Toi, ma grande, je suis content que tu aies trouvé un 
homme pareil à celui-là. Je l'aime comme mes garçons. Oui, 
il y a des moments où je pense à lui tout seul. Dernièrement, 
quand il a eu le bras cassé, je me disais : k 11 aurait bien 
mieux valu que ce soit à toi que la chose soit arrivée. Tu es 
là, le cul sur ton banc, et que tu aies un bras de plus ou de 
moins, tu n'es tout de même qu'un bon à rien. » 

Et la bonne eau de vie, et la bonne eau de vie ! Elle avajt 
une couleur jaune dans le gros verre, une chaleur qui n'ap- 
partient qu'à l'eau de vie et qui semble un bouillonnement. 
Elle vous passait dans la bouche, descendait et apportait son 
cœur. Les premières gouttes sont beaucoup moins bonnes; 
mais ensuite elle se transfuse et pénètre jusque dans les 
bras. La conquête du monde est facile : on le prend sur sa 
poitrine, on l'embrasse, il vous aime. Puis ce bien-être des 
grandes digestions, cette llambée, ce feu sur du fer ! Allons 
jusqu'au pôle, allons jusqu'aux cieux, passons et traversons 
les choses. 

— Ah! mes enfants, vous devez me croire plus malheu 
reux que je ne suis. Les premiers temps, j'ai cru à la misère. 
11 est vrai que c'est dur en commençant. Mais je vous vois 
tous et ça y est. Vous êtes là, vous allez dire que je suis un 
imbécile ou que je suis soûl, mais il me semble que je vous 
porte encore dans mon pantalon, que je vous sens sur moi 
comme si vous n'étiez pas encore au monde. 



LE PÈRE PERDRIX 191 

— Ah ! père, vous nous faites de jolis compliments ! ... 
disaient les brus. 

La soirée continua, de la bouteille aux verres. L'air obs- 
cur de la chambre entourait la table, mais Tair, mais la cham- 
bre n'existaient pas, parce que les poitrines étaient garnies 
d'eau-de-vie. Plus forte que l'amour, ô mon beau souffle, elle 
s'exhalait encore et, par dessus les paroles et par dessus les 
pensées, montait et dominait le monde comme un ange aux 
ailes étendues. Des profondeurs de la conscience on la sen- 
tait venir : elle était Jacques, François et Marie, puis les 
enfants, puis Jules Passât, puis Jean Bousset, puis tout le 
bonheur, un long repas qui dure autant que la vie et la 
nourrit à jamais. Parfois elle éclatait ainsi qu'une fusée, 
vous projetait en avant et vous mettait en danse. Si le monde 
est beau, si les cœurs tremblent, s'il existe des chansons, 
eau de vie d'un soir, sois bénie ! 

Et les heures venaient, se fixaient un instant, le coude sur 
la table, puis se rassasiaient et roulaient comme un sang 
chargé. Les heures vinrent jusqu'à sept heures; mais quand ce 
fut la dernière, il y eut un frisson, car elle se dressait et vous 
menaçait de ses yeux. Ah ! l'alcool n'était rien ; le monde 
s'agitait et se chargeait d'une heure nerveuse. On n'osait 
faire un geste, de peur de la troubler; il semblait qu'elle eût 
suivi le bout de vos doigts ! 

— Vous en allez pas, vous en allez pas... disait le Vieux. 
Et quand il se leva, il ne put y tenir, s'écroula sur sa 

chaise, et il sentait ses sentiments tourner comme une 
machine à repétition : 

— Vous en allez pas, vous en allez pas... 
Ils se levaient tous : 

— Oh! Marie reste au moins! Ma grande, c'est toi que 
j'aime le mieux situ pouvais rester. 

Sept heures sonnaient. Les mains s'agrippaient comme des 
crocs. 

— Toi, ma grande, nous t'avons toujours gardée. Que 
Jules s'en aille ! Reste ici pour huit jours. Prends-nous et 
garde-nous. Tu sais bien que je ne t'ai jamais fait de peine. 

Elle restait toute frémissante, comme un bloc qui va 
tomber. Jules dit : 

— Reste, nom de Dieu! Je m'arrangerai avec les petites. 



192 LA REVUE BLANCHI 

Cest ton père. 

Sept heures s'exhalait comme un soupir qui soulage. Le 
spasme était bon et jaillissait avec fécondité. 

Ils partirent tous : le cheval attelé, les roues de la voiture, 
et Tair qui s'ébranle et s'écoule. Les brus disaient : 

— On vient ici pour le voir, et puis il ne sait pas ce qu'il 
dit et cause du désagrément. 



CHAPITRE V 

Les pauvres sont une chose publique. 

La grande Marie resta huit jours et elle faisait ses manières 
avec ses grands bras : « Ne crains rien, mon père. Pas plus 
Jules que moi, si tu as besoin de quelque chose... » On 
l'entendait jusque dans les maisons voisines; elle était heu- 
reuse de parler comme sur la place et fortifiait sa voix afin 
de lui donner au moins la vérité qui sort des grands bruits. 
On la voyait encore, les manches troussées, le tablier levé 
d'un coin, moitié dimanche, moitié travail, passer dans la 
maison, secouer une marmite, glisser un coup de balai, 
arrêter les passants : « Oh ! oui, pour sûr, Jules est un bon 
ouvrier... », portera tout ses embarras, ses paroles, son 
travail et remuer le monde autour d'elle comme un événe- 
ment qu'on n attendait pas. La Vieille descendait, avec une 
bouteille dans la poche de sa jupe, entrait parles derrières 
parce que les marchands de vin n'ont pas le droit de 
vendre au détail et remontait en pensant au Vieux qui 
aimait boire. Elle tua des lapins, alla à la boucherie, achta 
eta des fruits au marché et, pendant huit jours cuisina, les 
brides derrière la tête, avec des voyages chez Tépicier, du 
sel, du poivre, du café, du beurre. 

Ils étaient tous là, gardant des pensées souterraines, des 
ardeurs du fond des entrailles qui leur montaient comme à 
des bêtes, et les femmes, surtout, qui cousent et lèvent les 
yeux, se lançaient au bruit. Les petites villes sont des réser- 
voirs de rage et portent la grande injustice des hommes 
qui vivent au creux d'un sillon. On commençait par des 



LE PÈRK PKRDUIX 19^ 

paroles x< Ah ! la mère Perdrix, elle en fait, des voyages! — Ils 
lui useront bien les jambes à la faire marcher. — Cest qu'elle 
a deux propres à rien à nourrir. — Et puis, dame! à cette 
grande il ne lui faut pas de la soupe ! >/ Ils se dressaient, s'ap- 
prochaient, se réunissaient, se complétaient l'un Tautre et 
jetaient leurs mots au tas. Les ouvriers aisés dirent : '( Ils se 
nourrissent mieux que nous // et leurs femmes ajoutaient : 
*< Ils sont comme tous les gueux, ils n'ont rien à perdre, h 
Chez Regrain le sabotier, chez Dérv le cordonnier, on man- 
gea la soupe en se rappelant la viande et, comme quelqu'un 
disait : ''< Ce n'est toujours pas votre argent ! // Déry le cor- 
donnier sauta pour répondre : *r Commentée n'est pas notre 
argent? Et le bureau.de bienfaisance, qui est-ce qui lui four- 
nit les fonds? ;/ Les Messieurs du Sénat à qui Ton soumit la 
question eurent un discours sage: 

— Evidemment on ne peut pas les blâmer d'aimer leurs 
enfants et j'admets la réunion du premier jour. Pourtant, si 
la municipalité fournit des subsides aux indigents, on est 
bien amené à croire qu'elle veut nourrir Perdrix et sa femme 
qui sont de la commune, mais non leur fille, qui est je ne 
sais d'où et pour laquelle le bois, le pain, la viande, sont le 
résultat d'un vol pratiqué sur les nécessiteux du pays. 

Marie-Louise, une fois, tomba dans la bande. A cause du 
vin blanc les doigts de ses mains vivaient une drôle de vie 
qui l'agitait jusque dans les avant-bras et, à cause de sa 
richesse, elle avait pris certaines habitudes de bon ton 
comme d'appeler tout le monde Madame : 

— Voilà un gars qu'on lui a retiré la misère de sur le dos. 
Oui, Madame, je parle de Jacques Perdrix. C'est Monsieur 
Edmond qui l'a fait entrer au chemin de fer. Le Préfet 
lui avait dit : ''< Vous entendez, faudra pas vous gêner quand 
vous aurez quelqu'un à faire placer. » Monsieur Edmond a 
écrit... je ne sais pas comment on les appelle... à l'Ingé- 
nieur... Eh bien! Madame, ils sont tous venus chez le Vieux 
et il n'a même pas daigné venir nous voir. J'ai dit à 
Monsieur Edmond : '^ Tu entends bien, mon ami, si jamais 
tu t'occupes de quelqu'un, c'est à moi que tu auras affaire! >/ 

On lui répondait : 

— Oh dame! Vous avez bien fait, Madame! 

— C'est comme cette grande : Monsieur Edmond donne 



194 LA REVUE BLANCHE 

cinquante francs par an au bureau de bienfaisance. Eh bien, 
Madame, c'est cinquante francs qu'elle nous coûte. 
Elle ajoutait : 

— Et puis, son Jacques, il ne gagne peut-être pas tant 
d'argent qu'ils le disent. Ça n est jamais qu'un ouvrier. 

Et quand elle fut partie, l'on dit : 

— Elle est soûle, mais elle a bien raison tout de même. 

Il y eut beaucoup de paroles prononcées qui accompa- 
gnaient la grande Marie dans ses voyages, et des rideaux 
soulevés par derrière elle, afin que l'observation des maisons 
n'eût pas un voile. On l'interpellait par quelque porte 
ouverte : 

— Eh bien, Madame Marie? 

— Oui, Madame, je suis chez ces deux pauvres. vieux. 
Vous comprenez qu'à leur âge j'ai raison de les aider. 

— Oh, certainement! Il faut bien que les jeunes aident 
les vieux. 

Et trois mille hommes comptaient leurs charités sur leurs 
doigts et jouissaient, à la voir, d'un plaisir curieux où se 
combinaient la joie d'un événement et la pensée des feuilles 
d'impôts où les centimes additionnels vont s'accroissant. 

Mais ce fut Monsieur Edmond qui donna le grand mot, 
car les bourgeois savent s'y prendre. Monsieur Edmond 
Lartigaud avait encore été atteint par la goutte. Pendant 
les derniers mois, il s'était pourtant soigné, absorbant 
du salicylate et ne mangeant plus que des viandes 
blanches; mais, bientôt, il y renonça, parce que se priver de 
tout constituait une autre maladie. Il fut pris à la cheville 
et au poignet et dut garder tout le jour la jambe gauche 
étendue, le pied s'appuyant sur un tabouret, tandis que la 
douleur régnait et dominait le monde. Mais cette fois-ci, 
quand la goutte eut passé, il ne fut pas guéri. Il ne pouvait 
pas marcher, son ventre s'était épaissi et il dut prendre une 
canne, comme une marmite à trois pieds. Puis à rester assis 
il s'épaissit encore et, tandis qu'il voyait ses cuisses s'ac- 
croître et se capitonner, il les sentait lourdes, fixées, pareilles 
aux colonnes d'un temple. Ses reins s'entourèrent aussi, 
avec la forme des éléphants, et son dos bombé qui, pourtant 
ne fléchissait pas, semblait un paquet qu'on lui eût appliqué 



LE PÈBE PERDRIX 19^ 

tout au-dessus des fesses. Il vécut sur son fauteuil, dans la 
salle à manger. Les fenêtres donnaient sur la rue et, la table 
auprès de son ventre, il se sentait bien chez lui. On ne peut 
pas dire que ce fut un grand changement car, à cinquante- 
deux ans, Tâge est venu où Ton a marché, chassé, roulé 
pour toute sa vie. D'ailleurs, s'il ne lui restait plus les 
jtfabes, du moins lui restait-il Testomac, et sa fortune lui 
permettait de garnir sa table et de penser pendant chaque 
repas qu'il n*y avait au monde d'autres limites que celles de 
son ventre. 

Monsieur Edmond n^aimait pas lire, parce que dans les 
livres on raconte ce que Tott veut et parce que la lecture 
donne envie de dormir. Il avait lu des romans au temps de 
sa jeunesse et en gardait un souvenir où se mêlaient les 
bocks du Quartier Latin et les idées un peu folles des jeunes 
gens. Il connut pourtant un ou deux romans d'Emile Zola et 
lorsque le héros disait : « Merde! > Monsieur Edmond pen- 
sait : Comme cela est vrai! Il eut toutes les idées que l'on 
amasse dans la bourgeoisie des campagnes où le plein air 
ou, comme on dit, la libre nature, emplit la tête, et où les 
bons repas remontent du ventre au cerveau comme de la 
matière dans les pensées. 

Mais pourtant il n'était pas encore heureux. Un ventrei, 
c'est bien, mais quand le ventre est plein, quand le ventre 
est trop plein et que Ton reste avec sa tête vide dans un 
fauteuil auprès d'une table, ne semble-t-il pas qu'il manque 
quelque chose et ne se rappelle-t-on pas que le bonheur 
est l'état de celui à qui rien ne peut manquer. Monsieur 
Edmond regardait par la fenêtre l'air de la rue et se renfer- 
mait comme lui entre des rangées de maisons. Il reflétait, 
comme les vitres, les passants et les pierres et ac^oquinait ses 
idées à n'importe quoi, pourvu qu'elles fussent remuées un 
peu. 

Un jour tombèrent du ciel cette histoire Perdrix et 
Jacques le mécanicien. Il semblait à Monsieur Edmond 
qu'une injustice avait été commise et que, parmi la filiation 
des pouvoirs, quelqu'un, bravant le sien, avait blessé la loi. 
Il en ressentit une douleur particulière de vanités et d'habi- 
tudes atteintes comme si ses veines charriaient une esquille, 
comme si une paille compromettait sa base d'or. Dans ces 



lijCy LA REVUE BLAxNCHK 

sensibilités grasses où une bulle de sang menace d'une 
apoplexie tout remonte aVec épaisseur à la nuque. Jacques 
Perdrix n'avait pas fait sa visite à Monsieur Edmond, et 
Monsieur Edmond possédait jusqu'au cœur Tidée de 
justice. 

Le maire était un charpentier gai, rouge, rond, qui oc- 
cupait trois ouvriers et regardait les choses comme un 
patron qui les gouverne et les comprend. Sa barbe noire 
ajoutait à son visage ce qu'ajoute une barbe à l'intérieur 
de laquelle un homme semble se recueillir et savourer ^ses 
pensées. Patron et fiJs de patron, il avait pris en face de la 
yie l'assurance de ceux qui n'ont qu'à continuer une 
marche en avant et qui la poursuivent avec tous les 
avantages d'un bien-être facile. Un jour, quelqu'un lui 
expliquait n'importe quoi et terminait en disant : 

— Comprends-tu? 

Le charpentier répondait : 

— Oui, oui ! Moi, je comprends tout. 

Voici pourquoi Lamoureux fut nommé maire, et sa situa- 
tion, le portant au-dessus de sa classe par une série de rela- 
tions qui mêlent la vie d'un maire à celle de ses principaux 
' administrés, le grandissait dans ses actions et dans ses 
paroles, comme un homme dont la science s'est étendue. 

Une après-midi, il passait devant la fenêtre de Monsieur 
Edmond, lorsque Marie-Louise annonça : ^r Tu voulais 
parler à Lamoureux... » Elle ouvrit elle-même la fenêtre. 

— Hé, Lamoureux! Ecoutez donc un peu. 

Monsieur Edmond se leva, tandis qu'on approchait son 
fauteuil de la fenêtre, se soutint avec sa canne, pesa pen- 
dant trois pas cent cinquante kilos, s'assit et se trouva en 
face de Lamoureux debout dans la rue. Il avait fait sa 
rhétorique. La conversation fut brève ainsi que chez les 
bourgeois où la fortune a tant d'importance qu'elle limite 
les paroles : 

— Enfin, Lamoureux, il faut donc que ce soit moi qui 
vous le dise, moi, un impotent, qui surveille les affaires de 
la commune ! Voilà un homme qui a trois enfants, qui 
reçoit des visites et qui se procure à nos frais les avantages 
de U compagnie de sa fille, si bien que huit jours passent 
et qu'ion en est à se demander si des mois ne passeront 



LE PÈRE PERDRIX 197 

pas encore, pendant lesquels, non contents de nourrir nos 
pauvres, il nous faudra nourrir les invités de la misère. 
Ah ! la chose est facile ! Lamourcux, les indigents font 
boule. Moi, j'envisage un autre côté de la question. Nos 
moyens sont limités, souvenez-vous-en, et nous devons les 
arrêter là où commence une autre assistance. Je le sais, ly 
ayant fait entrer : 'Jacques Perdrix est au'chemin de fer; or 
si François Perdrix garde un peu de Targent qu'il consacre 
à boire et s'unit à son beau-frère, un père aura nourri 
trois enfants, trois enfants nourriront un père ! Est-ce cela, 
Lamoureux : S'ils viennent le voir, c'est qu'ils tiennent à 
lui; si vous tenez à lui, faites-lui une pension ! 
Lamoureux dit : 

— Et pourtant, Monsieur, s'il est malade... 

Il levait sa main droite, la gardait ouverte et semblait 
porter une réponse dans la paume. 

— Je vous attends là, Lamoureux. Suis-je médecin? 

— Ma foi oui. Monsieur! 

— Bien! Suis-je médecin?... Alors, je vous le dis : 
Autrefois, peut-être... et encore, le sais-je s'il eut rien à la 
vue? Puis, vous vous occupez, moi je m'occupe. Il peut 
marcher, donc il peut travailler. 

C'était tout. 

— Hum ! fit Lamoureux. 

Bref, quinze jours plus tard, sur la proposition du maire, 
le père Perdrix fut rayé du bureau de bienfaisance. 

(A suivre.) Charles-Louis Philippe 



De l'imagfination et de l'expression 
chez M. Alfred Jarry 

Dans le mémorable dialogue entre le Père Ubu et sa Cons- 
cience que chacun peut lire en achetant VAlmanach illustré du 
Père UbUy on n'a pas assez remarqué de très importantes 
paroles : 

CoN. — 11 faut laisser les femmes faire des enfants. 

P. U. — Elles en feront toujours assez du moment que les hommes les 
aideront quelquefois à les faire. Et moi, je veux bien leur donner l'exemple 
et leur en fabriquer tant qu'on voudra. 

CoN. — Ne vous vantez point» père Ubu ; rappelez-vous que quand vous 
«n avez fait dix-huit dans votre journée, on se fiche do vous parce qu'après, 
•t au moins jusqu'au lendemain à l'aube, vous ne pouvez plus. 

C'est de ces quelques lignes que M. Alfred Jarry a sans doute 
tiré ridée première du Surmàle (1) : un homme futur d'une telle 
puissance sexuelle qu'il puisse indéfiniment répéter le même 
acte, avec la précision d'une machine et sans qu'il y ait chez lui 
usure des tissus ou apparente déperdition de force; car pour 
survivre à r«1ge où le métal et la mécanique régnent sur le 
monde, il faut que l'homme se soit adapté au milieu et soit de- 
venu « plus fort que les machines comme il a été plus fort que 
les fauves ». 

Les inventions de M. Alfred Jarry, qui paraissent d'abord 
déconcertantes, sont toujours déduites selon les règles de la 
plus rigoureuse logique et soumises aux lois de la mathématique 
universelle, et si l'ordre accoutumé des phénomènes physiques y 
semble dérangé et interverti, c'est que, dans sa ))ensée, l'auteur 
les considère à peu près en dehors du temps et de l'espace, dans 
des cas-limite où le signe — et le signe -h s'équivalent. 

Mais afin d'être compris tout de même par les gens d'intelli- 
gence moyenne, il reprend, sous des formes diverses la démons- 
tration du même théorème: et il leur communique ainsi, par une 
fantasmagorie exacte et géométrique, la vision d'un monde ex- 
traordinaire et la joie un peu terrible d'une hallucination très 
lucide. 

Ici la course de la quintuplette contre le train express sur la 
piste des dix mille milles — si vertigineuse que, strictement 
parlant, la quintuplette cesse d'adhérer au sol et s'enlève en un 
vol de vautour — donne, au contraire de ce qu'on attendrait, 



(1) Le Sunii'Ue, roman moderne, Étlitiona de La rtme blanche. 



DE l'imagination ET DE l'eXPRESSION CHEZ M. ALFRED JARRY L99 

l'impression, non de la vitesse, mais de l'immobilité absolue par 
la rapidité même des mouvements parallèles, et Jewey Jacobs, 
mort sur la machine où il est lié, genou à genou, avec ses cama- 
rades par des tiges d'aluminium, pédale plus éperdument que le 
plus vivant parmi les vivants de Têquipe : cependant le Surmâle, 
en un jeu d'enfer, devance le train etlescyclistesextravagants, sous 
une chaîne énorme de roses, dont il lui plaît de fleurir, par les 
portières ouvertes du wagon et au poteau d'arrivée, le voyage 
et Tavènement de sa partenaire prochaine, miss Ellen Elson. 

Symétriquement, la course d'amour, dont le docteur Bathybius 
enregistre les chifl'res ainsi que sur l'indicateur de la quintu<- 
plelte s'inscrivait auparavant le nombre des kilomètres parcourus 
en une heure, inspire beaucoup moins des imaginations erotiques 
qu'une sorte d'horreur sacrée : il est fort naturel que des apho- 
rismes métaphysiques et des figures légendaires s'interposent 
entre les personnages et leurs gestes apparents, d'une humanité 
alors toute schématique, au point qu'à propos d'eux il soit nor- 
mal de concevoir l'existence de tous les êtres comme réduite à 
la rencontre des deux demi-cellules, mâle et femelle, et de songer 
en même temps à Priam, à Paris, à Hélène debout sur les rem- 
parts de Troie et au 

Trop cruel Destin, dur aïeul des dieux. 

Les mots, chez M. Alfred Jarry, s'associent, selon les mêmes 
lois de précision romantique qui président chez lui à la forma- 
tion des idées. Ainsi que chez Edgar Poe et chez \'illiers de 
l'Isle-Adam, ils s'assemblent en groupes nouveaux et étonnent 
par des rapprochements inattendus : mais toujours chacun d'eux 
est employé avec toute sa vertu et toute son énergie et à des 
pages de distance ils imposent successivement un rappel d'idées 
voulu et nécessaire. 

Que si le ronflement de l'automobile monstrueux de miss 
Ellen Elson suggère d'abord à André Marcueil le nom de sirène^ 
le masque de chauffeuse en peluche rose, « qui lui donne une cu- 
rieuse tête d'oiseau», lui remémorera «que les vraies sirènes de 
la fable n'étaient point des monstres marins, mais de surnaturels 
oiseux de mer. » C'est maintenant l'idée de mer qui domine et 
quand l'automobile, tout à l'heure, s'enfuira, la phrase rappe- 
lant la sirène sera celle-ci : 

Ellen, qui avait une robe vert-pâle, parut une petite algue accrochée en 
travers d'un gigantesque tronc de corail emporté par un courant. 

Comme M. Alfred Jarry est curieux à la fois de livres rares 
et délaissés et des plus récentes opérettes, le Théophraste de 



OlOO 



LA REVUE BLANCHE 



Y Histoire des plantes el les thèses de Thomas d'Aquin se ren- 
contrent en sa cervelle avec les Trartinx d'Hercule de M. Claude 
Terrasse: el de là encore un caractère de sa langue, singulière 
et imprévue, mais dont il est aisé de surprendre, avec un peu de 
patience et d'ohscrvation, la parfaite exactitude et de découvrir 
aussi la secrète beauté. 

Je ne sais si c'est, à proprement j)arler, la langue du roman 
et si elle conviendrait au récit des adultères bourgeois; mais il 
ne m'étonnerait point que ce fût plutôt une langue de poète, 
toujours rythmiqbe, riche d'images latentes en ses formules les 
plus abstraites et si souple, si plastique que M. Alfred Jarry 
peut écrire demain, s'il lui plaît, quelque entier et absolu chef- 
d'œuvre. 

Pierre Quillard 







Le Passant de Prague 



En mars 1902, je fus à Prague. J'arrivais de Dresde. D^s 
Bodenbach, où sont les douanes aulridiiennes, les allures 
des employés de chemin de fer m'avaient montré que la 
raideur allemande n'existe pas dans Tempire des Habsbourg. 
Lorsqu'à la gare je m'enquis de la consigne afin d'y déposer 
ma valise, l'employé me la prit. Puis, tirant de sa poche un bil- 
let depuis longtemps utilisé et graisseux, il le déchira en deux 
et m'en donna une moitié en m'invilant à la garder soigneuse- 
ment. Il m'assura que de son côté il ferait de môme pour l'autre 
moitié et que, les deux fragments de billet coïncidant, je prou- 
verais ainsi être le propriétaire du bagage quand il me plairait 
de rentrer en sa possession. Il me salua en retirant son disgra- 
cieux képi autrichien. A la sortie de la gare l^Vançois-Joseph, 
•près avoir congédié les faquins d'obséquiosité tout italienne 
qui s'offraient en un allemand peu compréhensible, je m'enga- 
geai dans les rues vieilles, afin de trouver un logis en raj)portavec 
ma bourse de voyageur peu riche. 

Selon une habitude assez inconvenante, mais très commode 
quand on ne connaît rien d'une ville, je me renseignai auprès de 
plusieurs passants. Pour mon étonnement, les cinq premiers ne 
comprenaient pas un motd'allemand, mais seulement le tchèque. 
Le sixième auquel je m'adressai m'écouta, sourit et me répon- 
dit en français : 

— Parlez français, monsieur, nous détestons les Allemands 
bien plus que ne font les Français. Nous les haïssons, ces gens 
qui veulent nous imposer leur langue, profitent de nos indus- 
tries et de notre sol qui produit tout, le vin, le charbon, les 
pierres et le» métaux précieux, tout, sauf le sel. A Prague, on ne 
parle que le tchèque. Mais lorsque vous parlerez français, ceux 
qui sauront vous répondre le feront toujours avec joie. 

Il m'indiqua un hôtel situé dans une rue dont le nom est 
orthographié de telle sorte qu'on le prononce Porjilz et prit 
congé en ni'assurant de sa sympathie pour la France. 

Peu de jours auparavant, Paris avait félo le centenaire de 
Victor Ilugo. Je^^us me rendre compte (|ue les symjiathies bohé- 
miennes manifestées à cette occasion n'étaient j>as vaines. Sur 
les murs, de belles affiches annonçaient les traductions en Ichèiiue 



202 LA BEVUE BLANCHE 

des romans de Victor Hugo. Les devantures des librairies étaient 
de véritables musées bibliographiques du poète. Sur les vitrines 
étaient collés des extraits de journaux parisiens relatant la visite 
du maire de Prague et des Sokols. Je me demande encore quel 
était le rôle de la gymnastique en cette affaire. 

Le rez-de-chaussée de Thôtel qui m'avait été indiqué était 
occupé par un café chantant. Au premier étage, je trouvai une 
vieille qui, après que j'eus débattu le prix, me mena dans une 
chambre étroite où étaient deux lits. Je spécifiai que j'entendais 
habiter seul. La femme sourit et me dit que je ferais comme bon 
me semblerait ; qu'en tout cas je trouverais facilement une com- 
pagne au café chantant du rez-de-chaussée. 

Je sortis, dans Tintcntion de mepromer tant qu'il feraitjouret 
de dîner ensuite dans une auberge bohémienne. Selon ma cou- 
tume, je me renseignai auprès d'un passant. 11 se trouva que 
celui-ci reconnut aussi mon accent et me répondit en français : 

— Je suis étranger comme vous, mais je connais assez Prague 
et ses beautés pour vous inviter à m'accompagner h travers la 

•ville. 

Je regardai Thomme. Il me parut sexagénaire, mais encore 
vert. Son vêtement apparent se composait d'un long manteau 
marron au col de loutre, d'un {)antalon de drap noir très étroit 
qui pendant la marche moulait un mollet qu'on devinait très 
musclé. Il était coiffé d'un large chapeau de feutre noir, comme 
en portent souvent les professeurs allemands. Son front était 
entoure d'une bandelette de soie noire. Ses chaussures de cuir 
mou, sans talons, étouffaient le bruit de ses pas égaux et lents 
comme ceux d'un qui, ayant un long chemin à parcourir, ne veut 
pas être fatigué en arrivant au but. Nous allions sans parler. Je 
détaillai le profil de mon compagnon. Le visage disparaissait 
presque dans la masse de la barbe, des moustaches, des che- 
veux démesurément longs mais soigneusement peignés el d'une 
blancheur dMiermine. On voyait pourtant les lèvres épaisses et 
violettes. Le nez proéminait, poilu et courbe. Près d'un urinoir, 
il s'arrêta et me dit : 

— Pardon monsieur. 

Je le suivis. Je vis que son pantalon était à pont. Dès que nous 
fûmes sortis : 

— Regardez ces anciennes maisons, dit-il : elles conservent 
les signes qui les distinguaient avant qu'on neleseûtnumérotées. 
Voici la maison à la Vierge, celle-là est à l'aigle et voilà la 
maison au chevalier. 

Au-dessus du portail de cette dernière une date était gravée. 



LE PASSANT DE PRAGUE 203 

Le vieillard la lut à haute voix : 

— 1721. Où étais-je donc ?... Le 21 juin 1721 j'arrivai aux por- 
tes de Munich. 

Je Técoutais, effrayé et pensant avoir affaire à un fou. 11 me 
regaçda et sourit, découvrant des gencives édentées. Il conti- 
nua : 

— J'arrivai aux porles de Munich. Mais il paraît que ma figure 
ne plut pas aux soldats du poste, car ils m'interrogèrent de façon 
fort indiscrète. Mes réponses ne les satisfaisant pas, ils me garrot- 
tèrent et me menèrent devant les inquisiteurs. Bien que ma cons- 
cience fiVt nette je n étais pas fort rassuré. Va\ chemin, la vue du 
saint Onuphre peint sur la maison qui porte actuellement le 
numéro 17 de la Marienplatz m'assura que je vivrais au moins 
jusqu'au lendemain. Car cette image* à la jn-opriété d'accorder un 
jour de vie à qui la regarde. 11 est vrai ([ue pour moi, celle vue 
n'avait que peu d'utilité; je possède rironicjue certitude de sur- 
vivre. Les juges me remirent en liberté et, durant huit jours, je 
me promenai dans Munich. 

— Vous étiez bien jeune alors? articulai-je pour dire quelque 
chose. 

— Plus jeune de près de deux siècles. Mais, sauf le costume, 
j'avais le m(}me aspect qu'aujourd'hui, (^e n'était d'ailleurs pas 
ma première visite à Munich. J'y étais venu en 1334, et je me 
souviens toujours de deux cortèges que j'y rencontrai. Le i)re- 
mier était composé d'archers promenant une ribaude qui faisait 
vaillamment tète aux huées populaires et portait royalement sa 
couronne de paille, diadème infamant au sommet duquel tintin- 
nabulait une clochette; deux longues tresses de paille descen- 
daient jusqu'aux jarrets de la belle fille. Ses mains enchaînées 
étaient croisées sur son ventre qui avançait vénérieusement, selon 
la mode d'une époque où la beauté des femmes consistait à pa- 
raître enceintes. C'est d'ailleurs leur seule beauté. Le second 
cortège était celui d'un juif qu'on menait pendre. Avec la foule 
hurlante et saoule de bière je marchai jusqu'aux ])olences. Le 
juif avait la tête priée dans un masque de fer peint en rouge. Ce 
masque simulait une figure diabolique dont les oreilles avaient à 
vrai dire la forme des cornets qui sont les oreilles d'Ane dont on 
coiffe les méchants enfants. Le nez s'allongeait en pointe et, pesant, 
forçait le malheureux à marcher courbé. Ine langue immense, 
plate, étroite et roulée complétait ce jouet incommode. Nulle femme 
n'avait pitié du juif. Aucune n'eut l'idée d'essuyer sa face suante 
sous le masque, comme cette inconnue qui essuya le visage de 
Jésus avec le linge appelé Sainte-Véronique. Ayant remarqué 



•20'| LA REVUE BLANCriE 

qu'un valet du cortège menait deux <j:ros chiens en laisse, la plèbe 
exigea qu'on les pendît aux cotés du juif. Je trouvai que c'était 
un double sacrilège, au point de vue delà religion de ces gens-là 
qui firent du juif une sorte de Christ navrant et au point de vue 
de rhumanilé, car je déteste les animaux, monsieur, et ne sup- 
porte pas qu'on les traite en hommes. 

— Vous êtes israélite, n'est-ce pas? dis-je simplement. 
11 répondit : 

— Je suis le Juif Errant. Vous l'aviez sans doule déjà deviné. 
Je suis rKlernel Juif — c'est ainsi que m'appellent les Allemands. 
Je suis Isaac Laquedem. 

Je lui donnai ma carte en lui disant : 

— Vous étiez à Paris, Tan dernier, en avril, n'est-ce pas? Et 
vous avez écrit à la craie votre nom sur un mur de la rue 
de Bretagne. Je me souviens l'avoir lu, un jour, que, sur l'impé- 
riale d'un omnibus, je me rendais à la Bastille. 

Il dit que c'était vrai et je continuai : 

— On vous attribue souvent le nom d'Ahasvérus ? 

— Mon Dieu, ces noms m'appartiennent et bien d'autres 
encore. La complainte que l'on chanta après ma visite à Bru- 
xelles me nomme Isaac Laquedem d'après Philippe Mouskes 
qui, en 1243, mit en rimes flamandes mon histoire. Le chroni- 
queur anglais Mathaeus Parisiensis, qui la tenait du patriarche 
arménien, l'avait déjà racontée. Depuis, les poètes et les chroni- 
queurs ont souvent rapporté mes passages, sous le nom d'Ahas- 
ver, Ahasvérus ou Ahasvère, dans telles ou telles villes. Les 
Italiens me nomment Buttadio — en latin Buttadeus ; — les 
Bretons, Boudedeo; les Espagnols, Juan Espéra-en-l)ios. Je 
préfère le nom d'Isaac Laquedem sous lequel on m'a vu souvent 
en Hollande. Des auteurs prétendent que j'étais portier chez 
Ponce-Pilate et que mon nom était Karthaphilos. D'autres ne 
voient en moi qu'un savetier, et la ville de Berne s'honore de 
conserver une paire de bottes qu'on prétend faites par moi et 
que j'y aurais laissées après mon |)assage. Maisjc ne dirai rien sur 
mon identité, sinon que Jésus m'ordonna de marcher jusqu'à son 
rietour. Je n'ai {)as lu les œuvres que j'ai inspirées, mais je con- 
nais les noms des auteurs. Ce sont: Gœthe, Schubarts, Schle- 
gel, Schreiber, von Schenck, Pfizer, \V. Millier, Lenau, Zedlitz, 
Mosens, Kohler, Klingemann, Levin, Schiiking, Andersen, 
Heller, llerrig, Hamerling, Robert Giseke, Carmen Sylva, Ilel- 
lig, Neubaur, Paulus Cassel, Edgar Uuinel, Eugène Sue, 
G. Paris, Jean Richepin, l'Anglais Conway, les Pragois Max 
Hanshofer et Suchomel. Il est juste que j'ajoute que tous ces 



LE PASSANT DE PRAGUK 'JtO;» 

auteurs se sont aidés du petit livre de coIporlat::e qui parut h 
Leydc en 1602, lut aussitôt traduit en latin, iramjais et hollan- 
dais et fut rajeuni et augmenté par Simroek dans ses livres po- 
pulaires allemands. Mais, regardez ! \'oici le Hing ou place de 
grève. Celte église contient la tombe de Tastronome Tycho-Brahé, 
Jean lluss y prêcha, et ses murailles gardent les marques des 
boulets des guerres de Trente ans et de Sept ans. 

Nous nous tûmes, visilAmes Téglise, puis alhlmes entendre 
tinter rheure à l'horloge de l'hôtel de ville. La mort, tirant la 
la corde, sonnait en hochant la tête. D'autres statuettes re- 
muaient, tandis que le coq battait des ailes et que, devant une 
fenêtre ouverte, les douze apôtres passaient en jetant un coup 
d'œil impassible sur la rue. Après avoir visité la désolante pri- 
son appelée Schbinska, nous traversâmes le quartier juif aux 
étalages de vieux habits, de ferrailles et d'autres choses sans 
nom. Des bouchers dépeçaient des veaux. Des femmes bottées 
se hâtaient. Des juifs en deuil passaient, reconnaissables à leurs 
habits déchirés. Les enfants s'apostrophaient en tchèque ou peut- 
être en jargon hébraïque. Nous visitâmes, tête couverte. Fan- 
tique synagogue où les femmes n'entrent point pendant les céré- 
monies mais regardent par une lucarne. Cette synagogue a l'air 
d'une tombe où dort voilé le vieux rouleau de ])archemin qui 
est une admirable thora. Ensuite, Laquedcm lut à l'hor- 
loge de l'hôtel de ville juif qu'il était trois heures. Cette horloge 
porte des chiffres hébreux et ses aiguilles marchent à^rcbours. 
Nous passâmes la Moldau sur la Carlsbrùcke, pont d'où saint 
Jean Népomucène, martyr du secret de la confession, fut jeté 
dans la rivière. De ce pont orné de statues pieuses, on a le spec- 
tacle magnifique de la Molday( et de toute la ville de Prague ^ / 
avec ses églises et ses couvents. 

En face de nous se dressait la colline du Hradschin sur 
laquelle se dressent : le château, où est la salle de la défenestra- 
tion, la cathédrale, le belvédère où, Schiller a situé son poème 
le Gant. Pendant que nous montions entre les palais, nous 
)|^arlâmes. 

— Je croyais, dis-je, que vous n'existiez pas. Votre légende, 
me semblait-il, symbolisait votre race, que j'aime de s'être con- 
servée si pure à travers les temps, car j'aime les juifs. Je n'en 
ai jamais rencontré de sots, beaucoup sont malheureux. Un 
seul point me déplaît en eux : leur monothéisme et souvent leur 
athéisme. Ainsi, c'est vrai,, Jésus vous chassa? 

— C'est vrai, mais ne parlons pas de cela. Je suis accoutumé 
à ma vie sans fin et sans repos. Car je ne dors pas. Je marche 



2o6 LA REVUE BLANCHE 

sans cesse et marcherai encore pendant que &e manifesteront 
les quinze signes du jugement dernier. Mais je ne parcours pas 
un chemin de la croix, mes routes sont heureuses. Je ne demewe 
nulle part et ainsi ne souffre pas d'être juif. Car tous les juifs 
souffrent partout un mépris immérité. Voyez, de Daniel à Drey- 
fus, — que n'ont-ils pas souffert dans les pays que leur sagesse 
.honorait! Pour parler du dernier: eût-il espionné, — respionnage, 
métier périlleux, est-il si vil? Les catholiques peuvent-ils oublier 
que saint François d'Assise le pratiqua en son temps ! 

11 se tut. Nous visitâmes le château royal du Hradschin, aux 
salles majestueuses et désolées, puis la cathédrale, où sont les 
tombes royales et la châsse d'argent de saint Jean Népomucène. 
Dans la chapelle où l'on couronnait les rois de Bohême et où 
le saint roi Wenceslas subit le martyre, Laquedem me fit 
remarquer que les murailles étaient de gemmes : agates et 
améthystes. Il m'indiqua une améthyste : 

— Voyez, au centre, les veinures dessinent une face aux yeux 
flamboyants et fous. On prétend que c'est le masque de Napoléon. 

— C'est mon visage, m'écriai-je, avec mes yeux enfoncés, 
sombres et jaloux ! 

Et c'est vrai. Il est là, mon portrait douloureux, près de la 
porte de bronze où pend l'anneau que tenait saint Wenceslas 
quand il fut massacré. Nous dûmes sortir. J'étais pâle et mal- 
heureux de m'être vu fou, moi qui crains tant de le devenir. 
Laquedem, pitoyable, me consola et me dit : 

— Ne visitons plus de monuments. Marchons dans les 
rues. Regardez bien Prague; Humboldt affirme qu'elle est 
parmi les cinq villes les plus intéressantes d'Europe. 

— Vous lisez donc ? 

— Oh! parfois, de bons livres, en marchant. Allons, riez! 
J'aime aussi parfois en marchant. 

— Quoi ! vous aimez et n'êtes jamais jaloux? 

— Mes amours d'un instant valent des amours d'un siècle. 
Mais, par bonheur, personne ne me suit et je n*ai pas le temps 
de prendre cette habitude d'où s'engendre la jalousie. Allons, 
riez! ne craignez ni l'avenir, ni la mort. On n'est jamais sûr de 
mourir. Croyez-vous donc que je sois seul à n'être pas mort? 
Souvenez-vous d'Enoch, d'Élie, d'Empédocle, d'Apollonius de 
Tyane. N'y a-t-il plus personne au monde pour croire que 
Napoléon vive encore? Et ce malheureux roi de Bavière, 
Louis II ! Demandez aux Bavarois. Tous affirmeront que leur 
roi magnifique et fou vit encore. Vous-même, vous ne mourrez 
peut-être pas. ^ 



LE PASSANT DE PRAGUE 107 

La nuit descendait et les lumières naissaient sur la ville. Nous 
repassâmes la Moldau par un pont plus moderne : 

— Il est l'heure, dit Laquedem, de dîner. 

Nous entrâmes dans une auberge où Ton faisait de la musique. 

Il y avait là : un violoniste, un homme qui tenait le tambour, 
la grosse caisse et le triangle, un troisième, qui touchait 
d une sorte d'harmonium à deux petits claviers juxtaposés et 
placés sur soufflets. Ces trois musiciens faisaient un bruit du 
diable et accompagnaient fort bien le goulasch au paprika, les 
pommes de terre sautées mêlées de grains de cumin, le pain aux 
graines de pavot et la bière amère de Pilsen qu'on nous servit. 
Laquedem mangea debout en se promenant dans la salle. Les 
musiciens jouaient un morceau, puis quêtaient. Pendant ce 
temps, la salle s'emplissait des voix gutturales de ses hôtes, 
tous bohémiens à tête en boule, à face ronde, au nez en l'air. 
Laquedem parla délibérément. Je vis qu'il m'indiquait. On me 
regarda, vint me serrer la main en disant : « Vive la Frantzé! » 
La musique joua la Marseillaise. Petit à petit Tauberge se rem- 
plit. Il y avait là aussi des femmes. Alors on dansa. Laquedem 
saisit la fort jolie fille de Thôte, et les voir me fut un ravis- 
sement. Tous deux dansaient comme des anges, selon ce qu'en 
dit le Talmud qui appelle les anges maîtres de danse. Soudain, il 
empoigna sa danseuse, la souleva et balla ainsi aux applaudis- 
sements de tous. Quand la fille fut de nouveau sur ses pieds, 
elle était sérieuse et quasi pâmée. Laquedem lui donna un bai- 
ser qui claqua juvénilement. Il voulut payer son écot dont le 
montant était d'un florin. A cet effet il tira sa bourse, sœur 
de celle de Fortunatus et jamais vide des cinq sous légendaires. 
Nous sortîmes de Tauberge et traversâmes la grande place rec- 
tangulaire nommée Wenzelplatz, Viehmarkt, Rossmarkt ou 
Vàclavské Nâmésti. Il était dix heures. A la lueur des réver- 
bères rôdaient des femmes qui au passage nous murmuraient 
des mots tchèques d'invite. Laquedem m'entraîna dans la ville 
juive en disant : 

— Vous allez voir: pour la nuit, chaque maison s est trans- 
formée en lupanar. 

C'était vrai. A chaque porte se tenait debout ou assise, tête 
couverte d'un châle, une matrone marmonnant l'appel à l'amour 
nocturne. Tout d'un coup, Laquedem dit : 

— Voulez-vous venir au quartier des vignobles royaux? On 
y trouve des fillettes de quatorze à quinze ans que des philo- 
pèdes eux-mêmes trouveraient de leur goût. 

Je déclinai cette offre tentante. Dans une maison proche, nous 



108 LÀ REVUH BLANCHE 

Lûmes du vin de Hongrie avec des femmes en i)eignoir, alle- 
mandes, hongroises ou bohémiennes. La fêle devint crapuleuse. 
J'appris que le sexe de la femme se nomme en tchèque lainia^ 
ce qui s'apparente au mot français. Laquedem méprisa ma ré- 
serve. Il entreprit une Hongroise tétonnière et fessue. Bientôt, 
déjà débraillé, il entraîna la fille, qui avait peur du vieillard. Le 
circoncis évoquait un tronc noueux ou ce poteau des couleurs 
des Peaux-Rôuges, bariolé de terre de Sienne, d'écarlate et du 
violet sombre des ciels d'orage. Au bout d*un quart d'heure, ils 
revinrent. La fille lasse, satisfaite, mais effrayée, criait en 
allemand : 

— II a marché tout le temps, il a marché tout le temps! 
Laquedem riait; nous payâmes et partîmes. 11 me dit : 

— J'ai été fort content de cette fille et je suis rarement satis- 
fait. Je ne me souviens de pareilles jouissances qu'à Forli, en 
en 1267, où j'eus une pucelle. Je fus heureux aussi à Sienne, je 
ne sais plus quelle année du xiv^ siècle, auprès d'une fornarine 
mariée dont les cheveux avaient la couleur des pains dorés. En 
1542, à Hambourg, je fus si épris, que j'allai dans une église, 
pieds nus, supplier Dieu vainement de me pardonner et de me 
permettre de m'arrôter. Ce jour-là, pendant le sermon, je fus 
reconnu et accosté par l'étudiant Paulus von Eilzen, qui devint 
évoque de Schleswig. Il raconta son aventure à son compagnon 
Chrysostôme Dœdalus, qui l'imprima en 1564. 

— Vous vivez! dis-je. 

— Oui! je vis une vie quasi divine, pareil à un Wotan, 
jamais triste. Mais, je le sens, il faut que je parte. J'en ai assez 
de Prague! Vous* tombez de sommeil. Allez dormir. Adieu! 

Je pris sa longue main sèche : 

— Adieu, Juif Errant, voyageur heureux et sans but! Votre 
optimisme n'est pas médiocre, et qu'ils sont fous ceux qui vous 
représentent comme un aventurier hûve et hanté de remords. 

— Des remords? Pourquoi? Gardez la paix de l'âme et soyez 
méchant. Les bons vous en sauront gré. Le Christ ! je l'ai 
bafoué. 11 m'a fait surhumain. Adieu ! 

Je suivis des yeux, tandis qu'il s'éloignait dans la nuit froide, 
les jeux de son ombre, simple, double ou triple selon les lueurs 
des réverbères. Soudain, il agita les bras, poussa un cri lamen- 
table de b(Me blessée et s'abatlil sur le sol. J(* me précipitai en 
criant. Je m'agenouillai et déboulonnai sa clieinise. 11 tourna 
vers moi des yeux égarés et parla conrusémcnt : u Merci. L^* 
temps est venu. Tous les (juatre-vingl-dix ou cent ans un mal 
terrible me frappe. Mais comiu'^ le phénix n'naît do ses cendres. 



LE PASSANT DE PRAGUE 



209 



je guéris et possède alors les forces nécessaires pour un nou- 
veau siècle de vie.» Et il se lamenta, disant : « Oï ! oï ! », ce qui 
signifie « hélas! » en hébreu. Durant ce temps toute la puterie 
du quartier juif, attirée par les cris, était descendue dans la rue. 
La police accourut. Il y eut aussi des hommes à peine vêtus qui 
s'étaient levés en hâte de leur lit. Des têtes paraissaient aux 
fenêtres. Je m'écartai et regardai s'éloigner le cortège des agents 
de police emportant Laquedem, suivis de la foule des hommes 
sans chapeau et des filles en peignoir blanc empesé. 

Bientôt il ne resta dans la rue qu'un vieux juif aux yeux de 
prophète. Il me regarda avec défiance et marmonna en allemand: 
« C'est un juif. Il va mourir! » Et je vis qu'avant d'entrer dans 
sa maison, il ouvrit son manteau et déchira sa chemise, diago- 
nalement. 

Guillaume Apollinaire 




H 



La Quinzaine 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 

Le Ministère de demain. — Puisque le cabinet Waldeck-Rous- 
seau a annoncé sa retraite sans attendre le satisfecit que la nouvelle 
majorité lui eût donné de grand cœur ; puisqu'il n'a pas voulu créer le 
précédent (qui pourtant ne risquait pas d'ôtre trop suivi) d'un ministère 
démissionnant sur un vote de confiance, la question ministérielle est 
ouverte avant même que la Chambre se soit constituée, avant (ju'elle ait 
eu une occasion de dégager et de dire, pour elle-même et pour le 
public, ses tendances majeures. Il n'est pas sans raison de craindre 
que quelque confusion initiale n'en résulte et ne vienne rendre stériles 
les premiers temps de cette législature. 

Le parti radical sera surtout et même sera seul responsable du bien 
ou du mal qui peut résulter de celte situation. Rarement, je crois, parti 
a été plus favorablement porté au pouvoir par les circonstances, par 
Tétai de l'opinion, par la position des autres partis, par Tattentc géné- 
rale. Il serait peu digne de ses cliefs véritables — et il serait imprudent 
même pour leur avenir politique personnel — de continuer à se réser- 
ver. Et c'est une tactique mauvaise que d'envoyer d'abord au gouverne- 
ment des a doublures ». Le temps perdu ainsi en tâtonnements incer- 
tains est du temps bien perdu, et l'occasion d'une activité ordonnée et 
féconde peut, au terme de cette vaine agitation, ne plus se retrouver. 

Et quant aux combinaisons bâtardes, dont on nous parle et dont on 
menace l'avenir démocratique de la législature, juxtapositions, sur un 
type trop connu, d'opportunistes repentis et de radicaux tout prêts à 
être « prudents », qu'en dire, sinon qu'elles seraient l'aveu d'impuis- 
sance du parti appelé aujourd'hui à gouverner et qu'elles en prépa- 
reraient, dans un avenir, non pas imminent, mais pourtant sur, une 
déchéance profonde y 

Cependant, M. Loubet revient, heureux et pacificateur, de ses visites 
aux empereurs et aux rois. Nous réserve-t-il la révélation du grand 
homme, inconnu ou méconnu, qui saura prendre la lourde succession 
d'une présidence du Conseil redevenue, avec celui qui la quitte, eifec- 
tive et maîtresse ? Aura-t-il une suffisante pénétration des hommes et 
une suffisante conscience des forces virtuelles de la démocratie ? Ou, 
seulement, aura-t-il le choix heureux par aventure ? 

Fr. Daveillans 

Deux Couronnements. — Alplionse Xlll d'Espagne a saisi sa cou- 
ronne ; Edouard VU d'Angleterre se coilTera prochainement de la 
sienne. Grave sujet de méditation, dans l'Europe contemporaine où le 
principe monarchique ne vit plus que de la tolérance démocratique, où 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES ai i 

le droit divin des rois voisine et partage avec la souveraineté nationale. 
Lorsqu'après les épreuves de la Révolution, il prit fantaisie à un Bour- 
bon de France de se faire sacrer à Reims, la solennité stupéfia comme 
un défi et un anachronisme. Aujourd'hui, quand un souverain inaugure 
en grande pompe son règne, on se demande combien de temps il jouira 
de ses prérogatives. Et s'il fait appel aux traditions du passé pour 
rehausser la dignité de son installation, on conclut tout l)a6 que cette 
résurrection des formes archaïques est un symb(»le et un aveu dim- 
puissance. Les énergies vivantes ne se raccrochent pas ainsi aux sou- 
venirs lointains. 

Même dans la Russie, si longtemps immobilisée en l'admiration 
idolâtre de ses monarques papes, 1" intronisation ne soulève plus l'émo- 
tion quasi mystique de jadis. Le vent d'Occident a apporté les semences 
de révolte ; la fabrique a engendré des mentalités d'insurgés ; l'organi- 
sation des sociétés secrètes a riposté à l'obscurantisme du Saint Synode 
protégé par une formidable administration policière. 

L'Kspagne n*a plus le fétichisme de ses rois. Alphonse Xlll, pro- 
clamé au milieu du haut clergé, dos chefs d'armée, des Cortès, qui ne 
représentent rien (jue la volonté îles ministres, ignore ce que seront 
les lendemains, comment il vivra, comment il régnera. C'est un mi- 
racle, pour user de ce terme, que la reine (Ihristine ait j»u. presque 
sans trouble, exercer seize ans la Régence. Kt, à (M)up sur, quand 
mourut Ali>honse Xll, nul ne se doutait que son fils hériterait jamais 
i-lTectivenient de son pouvoir. Les foules de la Péninsule ont beau livr».*r 
leur éducation aux moines, payer de lourdes cuiitiibutions à l'épiscu- 
pal, conserver une déférence ostensible aux militaires de toute arme, 
les révolutions du passé, les guerres civiles, les conllits dynastiques 
les pronunciamientos ont trop profondément labouré le sol pour qu'il 
garde au régime une assise solide. 

Une caniarilla de courtisans exploite ce pays, le pressure, l'appauvrit 
en s'enrichissant; une sainte inquisition modei'uisée maintient une cami- 
sole de force à la raison humaint» ; une nombreuse armée sans objectif, 
puis(jue nul ne menace les Pyrénées, sans destination lointaine mt-me, 
puiscpu les colonies ont péri, forme la ceinture })rétorienne de ce gou- 
vernement ([ui n'a point changé de[>uis deux cents ans. 

De mémoire d'homme, les C'orlès n'ont pa^> «Hé élues. Rlles sont 
choisies d'avinice parle cabinet en exercice. Le pays n'a qu'à s'incliner, 
pourvu tout au i)lus diuie asseniblé(^ de notables. Seulement, l'émeute se 
substitue au vote elVectif. La grève et l'insurrertion de Barcelone, il y a 
(juelques semaines, parurent une préface tra^i«jne î"i la cons»'*cratinn du 
jeune roi. 

Son serment l'obligeait à gouverner par le peuple et pour le peuple, 
mais il lui faudrait alors provotpier de vraies élections qui donneraient 
une vraie représentation nationale, ou à peu i»rès : il lui faudrait licen- 
cier les courtisans qui dévorent le budget; il lui huidrait fermer les :nv)- 
nastères où s'entassent les milliards et réduire à la portitm congrue les 
évéques, les archevêques qui se dotent d'énormes listes civiles : il 'uî 



î r 



212 LA REVUE BLANCHE 

faudrait remettre à leur place les maréchaux, les Weyler et les autres, 
aussi opulents et plus arrogants que des chefs de la garde prétorienne 
de l'Empire Romain. Comment un enfant de seize ans assumerait-il 
pareille tAche, (piand derrière le clergé et les grands dépossédés 
apparaîtrait le carlisme ranimé, et quand les dignitaires de Tarmée 
sont d'un royalisme douteux? Et s'il n'entreprend pas cette œuvre 
d'Opuraion, c'est la révolution d'en bas, plus anarchiste que socialiste, 
sédition de malheureux plutôt qu'action de républicains qui montera 
des bagnes de la Biscaye et de la Catalogne jusqu'aux palais de la 
Guadarrama pour briser le régime vieilli, 
jt Edouard VII d'Angleterre n'a pas les mêmes appréhensions — pour 

j • son pr(^i)re avenir. 11 n'ignore pas les sentiments que ses sujets portent 

I '" à la monarchie; il présente cette particularité d'ùtre, sans doute, dans 

le fond de son cœur, le plus sceptique de tous les anglo-saxons. S'il 
s'en va le mois prochain, à Westminster, en grand cortège, avec des 
paires et des pairesses, des héraulls d'armes et des chapelains, des 
fonctionnaires et des soldats, il n'attache pas une énorme importance à 
I j la solennité. Il aura peine à contenir sa gravité devant certaines forma- 

j ; lités qui jurent trop ouvertement avec le modernisme très avancé de son 

\ j esprit et les pratiques familières qu'il goûtait autrefois. 11 a pris soin de 

I ] supprimer tous les détails qui pourraient, en ce jour mémorable, retar- 

^ i der son souper, mais comme il est poli, qu'il aime les beaux spectacles, 

I : il a tenu à examiner en personne l'ordonnance de la fête. 11 entend trai- 

j ; ter l'étranger et le public en parfait maître de maison. 

; * . Ses prérogatives ne sont pas menacées ; l'Angleterre a décapité un 

souverain dans le passé, il y a deux siècles et demi, et peu après, elle 
î7 en a chassé un autre, mais elle a estimé la K\on suffisante, et pourvu 

que st's rois se compoi-tenl en [>résidents de la République, avec quel- 
ques immixtions en moins dans les allaires. ell<? leur laisse la libre 
jouissanee des palais de Londres et d'ailleurs. La Grande-Bretagne, le 
premier pays (|iii ait fait réj>reiive de la liberté, est vraisemblablement 
celui (pu salVranehira le denii».M' delà royauté. Elle est coûteuse, mais 
si peu gènanle ! 

Edouard VII, dans (|uelques semaines, appréeiera donc la solidité de 
sa couronne, n^aisen fera-l-ildes réllexions plus sereines? Et, songeant 
aux maux (pie linipérialisnie a causi's à ses Etats, à la prodigieuse et 
ruintîuse expansion industrielle de lAniériquc, à la eoneurrence de 
l'Allemagne, à la ])ousséu asiatirpiede la Itussie, il se demandera si son 
règne s'écoulera dans la paix ri si la déeadenee du lioyaume-Uui n'est 
pas prête à s'acc'user davantage. 

Dans la Rome antique, lorscpi'un cimsul rentrait triomphant, un es- 
clave attaché à son char lui redisait des propos graves et modérait son 
orgueil. Aujourd'hui, ce sont les soullranees et les soul)r<»sauts de ré- 
volte des nations (jui avertissent les rois, aux jours criticpies des cou- 
ronnements. 

Paul Louis 



;l 



GAZETTE d'art 2l3 

GAZETTE D'ART 

Exposition d'Œuvres de Paul Signac, du 2 juin au 21 juin 
(L'Art Nouveau, Bing, rue de Provence). — Paul Signac a expliqué aux 
lecteurs de cette revue (i) avec vigueur, lucidité et foi, la technique du 
néo-impressionnisme. Qu'il suffise donc, morne à propos d'une exposi- 
tion de ses œuvres, de rappeler tout uniment ces pages. Nombre 
d'amateurs qui, par ailleurs, font preuve de goût, sachant quelle série 
d'obligations et quelle volonté réfléchie s'impose le peintre des fêtes 
rivales du ciel et de l'eau, ne sont que trop enclins à le juger comme 
une sorte de mécanicien patient et soigneux, tout à la docilité de l'outil 
entre ses doigts, peu féru d'émotion esthétique. Signac s'est attiré cette 
critique, par le fait que, préoccupé avant tout d'aflirmer et d'assurer 
l'existence du néo-impressionnisme, il se plut, très vaillamment et au 
détriment du succès, à l'enseigner, pour ainsi dire, dans ses œuvres, 
d'où, chez quelques-unes, une apparence un peu schématique de 
démonstration. Ce furent, comme on sait, des harmonies cherchées 
dans la couleur, auxquelles s'adjoignirent postérieurement des harmo- 
nies de lignes. 

Or les œuvres récentes du peintre prouvent éloquemment que, béné- 
ficiant de tantôt vingt années d'expérience par une manière plus alerte 
et plus large, par des touches dégradées, d'où, plus brillantes, par une 
science plus maîtresse de l'ordonnance générale, il est parvenu à nous 
dire, non plus ses eiïorts. mais sa propre joie. La sécheresse est toute 
absente des toiles exposées chez Bing; toutes elles témoignent d'un 
concours heureux d'éléments divers (|ui s'orchestrent, se portent, s'uni- 
fient en solides et décisives pages. La plupart sont d'harmonie douce : 
mauve et bleu, rose et vert pale — Malin à Samois, Mont Saint-Michel, 
Moulin d'Edam, Viaduc du Point du Jour — et le rôle pourtant capital 
du blanc dans ces peintures, les laisse chantantes et colorées dans leur 
douceur, nullement crayeuses. 

Dix notations d'après nature, brillantes et souples — bords de Seine à 
Samois — constituent une manière de transition entre les tableaux 
composés et cent aquarelles faites en Belgique, en Hollande, en Italie, 
en Bretagne, en Normandie, dans l'Ile de France, partout où l'artiste 
en promenade, d'un geste qui suit une exclamation, vite tire son maté- 
riel de poche, et, dans le jeu simultané de la couleur, de l'eau, du blanc 
du papier, se hâte (h-vant la fugacité du ciel, devant les adieux d'un 
soleil sur des toits, devant l'eir»! que dure, sur Teau, une risée de vent. 
Ainsi ces aquarelles qui rapjxfllent si peu les arjuarelles d'aciuarellistes, 
nées d'un instant d'émotion, la traduisent et résument la nature dans sa 
variété, ses proportions, ses «légradés, sus contrastes, contiennent en 
puissance tous les termes (pii, dans une (euvre définitive, se déroule- 
ront en périodes. Quelques-unes, plus insistantes, jdus descri[)tivrs, 



;l)_ Articles réunis sons k- rirru J/E'.'ff'iiv Iklnrroi.r un Xio-Iynijiniifionuisitie, un voliimo 
des Editions de Ln niuc bfauchi. 



'21 4 LA REVUE BLANCHE 

iiol animent celles de Hollande, traliissent la curiosité du peintre en 
présence de formes nouvelles pour lui : moulins, clochers, bateaux de 
l)êche, maisons à pignons flamands. Celles-ci, d'autres encore, sont 
reliaussées de traits de plume qui, sans rompre l'harmonie des teintes, 
s'allongent en arabesques, accusant les formes au passage. Les plus 
sommaires ont l'attrait dune promesse écrite, les plus complètes, 
une sereine opulence; toutes sont une fête pour les yeux. 

Edmond CoisTURiEn 



Exposition pétpospective de la Gravure sur boi8(i). — Au 

lieu de pleurer sur le malheur des temps, les graveurs sur bois, 
menacés par renyahissement des procédés mécaniques, montrent leurs 
titres de noblesse : ils organisent présentement une exposition rétros- 
pective de Fart qu'ils pratiquent. 

En fait, cette exposition, est aussi celle du livre, Thistoire de la gra- 
vure sur bois s'alliant intimement aux origines de rimprimerie. 

M. Maurice Baud, a excellemment écrit : « La gravure sur bois est la 
raison dùtre du livre illustré. Seule elle garde l'unité décorative, typo- 
graphique de la page ; \vs procédés à base photographique, les autres 
genres de gravure même, rompent l'harmonie du livre, y sont étran- 
gers. » 

Que l'on considère les primitives productions, celles du xv* siècle. 
L'art occidental est alors dans Tenfance ; du moins il n'a pas cette 
ampleur, ce souci d'ordonnance qui fera son éclat à l'époque dite de la 
Renaissance, et sa perte ensuite. Particulièrement les tailleurs d'images 
ont la timidité des débutants, ils esquivent parfois les difticultés. Et 
pourtant leurs œuvres sont charmantes, elles se lient fortement au texte 
qu'il s'agit de décorer. Cela est vrai à Florence où paraissent coup sur 
coup des publications de poètes ou de moralistes, de Plularque ou de 
Savonar<»le : cela est vrai à Ferrare où s'imprime «De Clari Mulieribus», 
à Venise où naît la Ilypnerotomachia. » Et de môme à Paris : que Ton 
ouvre un livre sorti des mains de Verard, de Simon de Colines ou de 
rartiste ]>arfait que fulGeoiiroy Tory. Exemple non moins probant avec 
les éditions allemandes les plus primitives. Que l'on compare la 
« Chronique de Cologne » ou la « Nef des Fous » de Sébastien Brandt à 
n'importe ((uel volume sur papier couché de Tépoque actuelle, la diffé- 
rence sautera aux yeux. Les illustrations des vieux livres apparaîtront 
caractéristiques, colorées et vivantes, tandis que les similis qui em- 
bellissent les romans de tels et tels sires « de papier couché >> semble- 
ront aussi pâles et impersonnelles que la littérature qu'elles com- 
mentent. 

Cela, les bons graveurs sur bois de l'époque actuelle, les Lepère, les 
Beltrand, les Paillard, ne l'ignorent pas. Et c'est pour cette raison que, 



(1) Ecole de» Ct-uiix-Arts. Du .') au 31 mai. 



GAZETTE d'art 2x5 

parallèlement aux chefs-d'œuvre du temps passé, ils montrent! à 
l'exposition des Beaux-Arts de vigoureuses estampes aux blancs et 
aux noirs puissants. Il faut voir la curieuse édition du livre de liuys- 
mans, « La Bièvre et Saint-Séverin » (récemment publiée aux dépens 
de la Société de propagation des Livres d'Art), que le bon graveur a 
ornée de curieux bois. 

Pour d'autres livres — « La Cathédrale » — Lepère entend faire 
mieux et pour cela il veut rester maître absolu, c'est-à-dire ôlre à la 
fois dessinateur, graveur, imprimeur et éditeur. C'est aussi l'avis de 
Tony Beltrand qui prépare un Constantin Guys et de Lucien Pissarro 
dont les éditions si parfaites sont une des curiosités de cette exposition 
— où Ton voit aussi des estampes et des livres japonais sortis des 
cabinets de MM. Ilayashi, Gillot, Bing et Vever. 

Charles Sauxibr 

Bonnard, Maurice Denis, Maillol, Roussel, Vallotton, Vuil- 
lard (i). — De Baudelaire un art complet sortit, sorti de la façon 
nouvelle qu'il inaugura de frissonner devant la nature et la vie. Il est* 
des peintres baudelairiens de très différentes sortes. La même fièvre 
d'une beauté aiguô jusqu'à la souffrance fit, après le poète de la Charogne 
et A' Une Martyre^ se plaire le peintre Toulouse-Lautrec à remuer 
comme au scalpel, à vivisecter les magnificences morbides des huma- 
nités en décomposition. Mais Baudelaire créa aussi la poésie intime, la 
musique des choses intimes. Tel Vuillard. L'étonnante symphonie des 
couleurs juxtaposées, et qui si exactement s'apparente aux irisations 
harmoniques du compositeur Debussy, est en même temps et surtout la 
symphonie des matières : et voilà qui lïmmédiatement différencie des 
impressionnistes. Les matières, ce n'est point assez dire pour caracté- 
riser : Cézanne par exemple est le maître de la matière, et plusieurs 
autres ; chez Vuillard, c'est l'àme de la matière, l'âme des choses, enfin 
les mystérieuses peuplades d'esprits qui frissonnent dans le clair- 
obscur, et dans une pleine lumière ; le tablier du petit enfant, ses car- 
reaux blancs et bleus, ont leur histoire, et nous la chuchotlent. Bonnard, 
c'est autre chose ; « observez, écrit Henry Bidou dans la revue l'Occi- 
dent, comme c'est composé tout près de la vie. Tel est le tableau à deux 
personnages, où le style ne lige point, mais reste jeune et vivant comme 
cette figure de femme qui est exprimée d'une telle grâce. Qualités de 
peintre, essentiellement. M. Bonnard est un de ceux qui ont davantage, 
et de nature, des dons de leur métier. Enfin c'est un peintre. » Tout 
près de la vie : il garde un écart; en effet, voyez sa Place Clichy^ c'est 
cela et c'est plus que cela ; devant la vie il interpose sa sensibilité pro- 
pre, ainsi qu'une buée, qu'un halo. 

« Bien plus près de la vie... » il faut s'entendre. Vuillard révèle la vie 
d'ôtres que nous pensions inertes; vie si émouvante que les hôtes 
humains qu'il leur donne vivent autant, pas davantage : et c'est tout 



(1) Galerie Beniheim jeune, 8, rue Laffitte. 



ai 6 LA REVUE BLANCHE 

simple, ils deviennent ici des hôtes réciproques, et lui-même s'eiTace 
pour en eux tous s'incarner. Bonnard, lui, ramasse en lui tout le spec- 
tacle, s'en compose un spectacle intérieur ; tel Baudelaire, Tableaux pari- 
siens : le Crépuscule du Soir, ou bien les Petites Vieilles. 

11 est vraiment des genres; et péril à les mêler; Bonnard et Vuillard 
le sentent. Hugo n'aurait pu écrire ces Petites Vieilles qmVéiounaiieiii^ 
comme Baudelaire jamais n'eût trouvé « l'ombre était nuptiale, auguste 
et solennelle », ou « et je marche vivant dans mon rêve étoile » ; et ne 
le chercha point. L' « intimité, cette musique de chambre, la poésie où 
elle atteint sous l'effort des peintres que voici, se peut faire subtile, 
sous-entendue, pénétrante (un parfum) ; elle ne doit, ne peut se vouloir 
lyrique, héroïque, architecturale, planer dans l'aisance hautaine et la 
sérénité ; Gauguin, Carrière, Cézanne, Lautrec, bâtarde admirable de la 
fresque ou la tapisserie (i) ; si elle y tente c'est l'emphase ; elle a ses 
douleurs aiguës et sourdes, et point de désespoirs. I^a femme nue de 
Bonnard n'est point « l'argile idéale >> ; elle est autre chose : l'animal 
féminin, charmant comme un oiseau. Et c'est très bien. 

Roussel, lui, a l'architecture; c'est depuis Corot et Chavannesle bu- 
colique lyrique et le décorateur ; admirable payen î et ce n'est pas une 
apothéose d'opéra, c'est la nature elle-même, la nature dans sa divi- 
nité ; ses églogues sont des odes ; ses femmes nues que dans les cam- 
pagnes il mène ébattre avec leurs mâles, sont des nymphes et ne s'en 
aperçoivent pas ; et tout est pénétré de l'immense rut religieux d'Kve 
au jardin d'Kden, qui 

... tremblante sentit que son flanc remuait, 
vers de Hugo : Roussel n'ariendebaudelairien, c'est Virgile, ou mieux, 
Lucrèce. 

L'énigmatique Vallotton est baudelairion d'autre fa(;on ; sa vision est 
toute interne et cérébrale ; sa peinture a la hantise de l'expression 
exacte, précise et déhnitive : du mot juste. Les chatoiements, les fré- 
missements de la lumière diffuse ne le dupent point ; il décortique ; 
d'un paysage il tire le plan perspectif, délimite par l'essentiel de ses 
plans, et lignes, et couleur locale, et Tenclave à sa place dans l'en- 
semble ; il ne s'abandonne point au sujet, il le domine; ^ni à lui-même : 
il se domine ; il n'est point froid, il est de sang froid : 

Je hais le mouvement (jui déplare les lignes, 
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. 

Cela est manifeste surtout par ses portraits dont le critique déjà cité 
dit qu'ils « marquent T'extrême limite de la synthèse que peut réaliser 
la peinture. L(^ portrait d'Alfred de Vigny est la forme algébrique la 
plus succincte et la plus précise de ce grand homme. Les caractéristi- 
ques de la tête y paraissent seules, mais écrites phitùt que peintes... » 
Cet imj)lacable analyste des moi entend ([ue le modèle lui avoue non 
ses secrets mais son secret ; c'est son individu moral qu'il extrait de 
son physi([ue, et, simplificateur audacieux et sur, accuse tout ce qui le 

(i; Baudelaire- <iui c-t multiple a cela, aussi ; mais alors il n'est plus intime : c'est la 
Charoi/nCf ou la Mort des Amant t. 



GAZETTE DART 217 

signifie, sous-enlend le reste : il est topique qu'il a de préférence 
imagé des gens morts, mais que leurs œuvres lui révélèrent en physiono- 
mie plus nettement que s'ils les avait vus ; comme son Vigny, son Bau- 
delaire au strabisme inquiétant (il de^'ait peindre Baudelaire) est d'une 
ressemblance suraiguc. Non qu'il défaille aux vivants; son Mirbeau 
l'atteste, et son portrait du marchand de tableaux Vollard. 

Maurice Denis apporte Tantitlièse ; il n'est rien qu'émotion ; il n'en- 
ferme point le spectacle en lui ; il s'ouvre comme une ileur, comme un 
cœur devant du spectacle et s'en laisse imbiber ; il n'en délimite, n'en 
isole pas chaque élément ; ciel, himière et paysage, et êtres humains, 
s'enlacent, s'entre pénètrent comme dans une fleur les couleurs ; pan- 
théisme ou mieux, communion universelle qui n'a plus rien à voir à 
Baudelaire ; Verlaine et Rimbaud au contraire d'eux-mêmes s'évoquent 

Je ne veux plus aimer que madame Marie 

ou bien le « grasseyement des divins babillapfes » du poème des Com- 
munions, 

— Parmi toutes ces peintures une remarquable statuette, Léda^ par 
Maillol, de qui naguère les grès attirèrent ratlentiim. 

Exposition Toulouse-Lautrec (i). — Pour prendre idée de la 
force de Toulouse-Lautrec et le situer dans Tépoque et au delà de 
l'époque, il faut procéder comme dans les musées. Voici des Puvis 
de Chavannes dans la salle attenante, et des Renoir : devant Puvis, 
Lautrec demeure à distance mais il ne llécliit pas; Renoir est un 
grand peintre ; pourtant, en présence de Lautrec, il se boursoufle, il 
se montre tout en surface, sa couleur chavire, se vide ici. Là s'amasse, 
avec une instantanéité qui touche Tillusion d'optique ; nous observâmes 
phénomène pareil quand un hasard nous affnmta Renoir à Carrière, 
et au sublime Van Gogh. I*^t cependant Renoir est un grand peintre. 

Toulouse-Lautrec comme Forain, mais avec combien plus de puis- 
sance, vient de Degas et de Daumier ; dessinateur et statuaire, tout au 
contraire des impressionnistes, Timpression subjective, immédiate, il 
passe à travers, et fouille le sujet. Son séjour à l'atelier Cornion 
ne lui fut en cela pas inutile : le désastreux de l'Ecole des Beaux- 
Arts ne réside point dans son enseignement ;la gram moire est 
irremplaçable et il faut devant les résultats convenir (pTelle ne 
s'enseigne guère que lài, mais dans le fait de n'enseigner (ju'elle, y cla- 
quemurer tout l'art, et proscrire la vie : dans l'asphyxiant esprit de cet 
enseignement: l'Ecole. Le dessin qui ne se meut j)as, n'existe pas 
avec toute son exactitude de calque inerte, puisque tout vit, c'est-à- 
dire se meut ; ce n'est donc point la cruauté, une j>erversilé qui s'en- 
canaille, etc., tel qu'on Ta répété tant, ([ui lit à Touh)use-Lautrec si 
férocement disséquer, dépiauter la soutirante guenille humaine ; point 
davantage au fond qu'il ne poursuivit la bête morale à travers la car- 



(Ij Galerie Durand-.Ruel, nie Laffitte, 16. 



2l8 LA REVUE BLANCHE 

casse physique: elles sont un. Sou dessin pourchassait simplement l'es- 
sence du dessin, c'est-à-dire Tessencc de la vie. Une jambe, un torse, 
lui représentent non point seulement comme aux impressionnistes purs 
(Renoir par exemple), des taches colorées en mouvement, ou comme 
aux peintres d'École (j'entends les probes), une anatomie,une plastique : 
mais avant tout une cinématique dans une physionomie. Donc cruel, si 
Ton veut, oui : à la façon du vivisecteur qui autopsie tout vif son sujet. 
]n anima vili. On palpe la face de singe, et, quoi, de toutes les bûtes, 
et la tôte de mort, à travers les portraits de femmes et d'hommes qu'il 
présente : c'est qu'il trouva cela sous l'épiderme élastique et la chair 
vivace, et que cela y est si palj)able qu'il faut toute notre accoutu- 
mance et notre inattention peureusement voulue pour ne le point 
remarquer ; il est peut-être un individu sur cent de qui le néz soit réel- 
lement droit : nous en apercevons-nous, nous en voulons-nous aper- 
cevoir? Du mensonge de notre vie, de notre vie civilisée, avec délice ïï 
fouille le plus mensonger recoin, le plus factice : les gens de théâtre 
et les filles d'amour; en elîot, plus Teffort est tendu vers l'artifice, jus- 
qu'à s'en refaronner une nature, plus vigoureusement dans l'analyse de 
cet effort se manifeste la nature réelle et vraie. Nous qui, sans inter- 
mittence posons, sans pouvoir nous en empêcher, sans le savoir, nous 
faisons de pénibles modèles : les plus propices sont ceux que force leur 
fonction d'exaspérer ce roidissement; au sommet du plus fatigant elTort 
nécessairement succède une détente, mais complète, où s'abat notre 
humanité sous l'animalité vraie. Tout cela est si logique! c'est notre 
facticité encore qui nous fait si loin chercher la raison des choses quand 
elle s'attarde sous nos yeux ! 

Toulouse-Lautrec, sa névrose, sa psychologie exaspérée, son sens 
suraigu de la vie, son flair amoureux des dégénérescences, etc.. Oui, 
si l'on veut ; au fond, c'est bien plus simple que cela : Toulouse-Lau- 
trec est un tempérament merveilleusement sain et lucide, et pour quoi 
pétri (le sincérité ardente ; il veut pousser jusqu'au cœur des choses 
afin d'exprimer la réalité : ce peintre est un dessinateur. Dessinateur et 
statuaire, c'est-à-dire musicien : cette réalité qui l'obsède ne s'arrête 
point à l'exactitude, physi([ue ou morale, elle pénètre plus profond ; 
c'est l'harmonie que ce dessin pourchasse, riiarmonie, réalité interne et 
suprême, noyau de tout ce qui est. Le Renoir dont nous parlions, qui 
faiblit devant un Lantrec, un van Gogh, un Carrière, est pourtant un des 
bons Renoir, le portrait de Mme Samary. liautrec précisément en 
disait : Comme c'est bien peint ! mais comme c'est mal fichu ! De la 
peinture une arabesque doit s'exhaler; voilà j)ourquoi le magique 
Renoir défaille devant Toulouse-Lautrec. 

Fagus 

Exposition des Beaux-Arts et Carlsruhe. — En 1848, le jeune 
prince Frédéric de Bade ne dut son salut qu'à la fuite, par une fenêtre 
du palais où le cherchait le peuple en révolution. En 1902, le grand- 
duc fête le cinquantenaire de son règne, et voilà l'occasion d'une exposi- 



GAZETTE DART îiI9' 

tion des Beaux-Arts. C'est, à vrai dire, une imposante manifestation où 
participent Berlin, Munich, Stuttgardt, Leipzig, Dresde, tous les grands 
centres artistiques d'Allemagne, et aussi les nations, toutes conviées. 
Mais de l'ensemble se dégage, avec une remarquable netteté, la valeur 
de Carlsruhe en tant que colonie de peintres, sinon de sculpteurs, 
appliqués à exprimer, dans Tœuvre, les caractéristiques essentielles du 
terroir badois. C'est là un art qui n'a rien ou presque plus rien de la 
sévérité dogmatique, académique de Berlin, qui, d'autre part, se tient 
en garde contre les influences bœckliniennes si chères encore à l'Athènes 
bavaroise. On se montre, ici, personnel et d'un indigénat très franc, très 
avoué. Ce sont les décors de la nature d'alentour qui fournissent le plus 
fréquent thème aux efforts des paysagiste. Le répertoire des motifs 
du plein air est filialement enrichi, par les artistes badois, d'aspects 
recueillis dans leur province môme. Hors cela, un art plus extériorisé 
paraît dans l'œuvre de Ludwig Dill, poète des grisailles et des 
robustes constructions de nature où la fermeté du granit se corrige si 
harmonieusement par les masses grasses des verdures, par le luisant 
atténué des eaux fuyantes ; dans l'œuvre aussi de Hans Thoma, tempé- 
rament si pleinement allemand, tout en robustesse et pourtant suscep- 
tible de gràco, varié et toujours semblable à lui-même. Et ce sont encore 
Weishaupt, aux touches larges et volontaires, maître d'une palette 
d'où la santé déborde, Schœnleber, expert aux jeux de la lumière et de 
l'ombre sur les roches et les tours de vieux bur<»s, aux diffusions de 
lumières tendres et comme mouillées, sur les toits des petits villages 
assoupis, aux rives des cours d'eaux frangés de peupliers, Keller, 
Ilitter, Hans von Volkmann; Otto Propheter, portraitiste ofliciel, qui 
réussit à rester original et imprévu, Hellmut Richroth, Adolf des Cou- 
dres, Manuel Wielandt; Auguste llorter et ses paysages ; etc., etc. 

Les perles choisies de la collection Knorr, de Munich ; des Bœcklin 
enlin et des Lenbach, des bronzes de Franz Stuck. Nul impression- 
niste, on ne les aime pas encore. Un détail à retenir, peu ou point de 
nu. 

Rodin n'expose pas : mais Bartholr)mé et Injalbert. 

Peu d'art décoratif, sauf les meubles de l'architecte Billing. dont 
l'art quasi funéraire et sommaire à l'excès, taille le bois comme le mar- 
bre et ligotte les fauteuils en larges bandelettes de cuir blanc, d'un 
effet désastreux. Mais il faut aimer sans réserve les poteries et les mobi- 
liers de Max La^uger, artiste de sens délicat et d'invention variée, dont 
le clair talent fut, de longtemps, apprécié chez nous. 

Pour ce qui concerne la sculpture, il faut regretter que Dietsche, de 
Carlsruhe, n'expose que des œuvres peu expressives de sa haute valeur. 
Hermann Volz le supplée, mais sans l'égaler. 

Pascal Forthuxy 
GESTES 

La vérité sur l'affaire Hnmbert-Grawford. — 11 est remar- 
quable que les meilleurs esprits n'aient fait qu*entrevoîr, malgré l'iden- 
tité de date, la connexité de l'affaire Humbert-Crawford et de la catas- 



220 LA REVUE BLANCHE 

trophe de la Martinique : la catastrophe de Saint-Pierre est du 8, 
annoncée, les jours précédents, par de peu moindres désastres ; c'est 
aussi le 7, au soir, que M. Romain Daurignac brûle des papiers. 

On a eu de nombreux exemples de ce cas d'aliénation mentale, qu'un 
homme, possesseur d'une considérable fortune, obsédé par le choix 
entre les divers usages qu'il en pourra faire, l'anéantisse. Il est évident 
que ce qu'incendiait M. Romain Daurignac, dans une folie subite 
déclanchée par l'hallucination du volcan, ce qu'il incendiait désireux de 
faire sa petite montagne Pelée, telle que la décrivaient les journaux, 
— c'étaient les cent millions, en papier. Et ce qui le prouve, c'est qu'il 
s'est déclaré incontinent un feu de cheminée. 

L'incendie des millions dans un accès de démence explique la faillite 
et la fuite Ilumbert ; le volcan de la Martinique explique l'absence des 
Crawford. Il serait absurde en effet que ces gens, que les dossiers 
de l'affaire attestent avoir beaucoup voyagé, n'aient point passé par la 
Martinique ; et s'ils y ont passé, il serait contradictoire avec le génie 
même] de celte affaire qu'ils n'aient point séjourné — à l'hôtel Pelée — 
précisément à la date de la destruction de tous les habitants. 

11 serait toutefois plus glorieux pour la magistrature française qu'il 
n'y ait jamais eu de Crawford : leur non existence affirme l'omnipo- 
tence de la /br/we, et démontre — ce dont on aurait pu douter — qu'un 
procès peut se suffire à lui-môme et marcher d'autant mieux que son 
mécanisme fonctionne à vide. Néanmoins, et encore qu'il nous soit péni- 
ble de le révéler, la vérité est autre : ce sont les Hunihert et même toute 
V affaire Humbert qui n'ont jamais c.rislé : le tout est une habile 
réclame organisée à son propre profit par un bien vivant Crawford. 

Un Crawford est à Paris; cyniquement, il a substitué à son prénom 
celui, masculinisé, de Maria « réternelle fiancée » ; non moins cynique- 
ment, à la place, chaude encore si l'on peut dire bien qu'elle soit en 
plein vent, de Harnum il s'étale sur les murs; ses affiches crèvent les 
yeux : M.vniox Chawford, l'auteur de Francesca di Rimini au théâtre 
Sarah-Bernhardt. 

Communication d'un militaire. — Un de nos amis, militaire 
comme il convient — sinon il ne serait pas notre ami ! — nous commu- 
nique le fruit d'observations qu'il fit en Chine au sujet du curieux ani- 
mal aquatique par nous déjà décrit (i) : le .Vo//r?. Ce vertébré à sang 
froid prouva, au moins en Chine, au contact de nos braves troupiers, 
qu'il n'était pas réfractaire à toute espèce d'éducation ou, si l'on veut, 
de pisciculture. Notre ami fut témoin de ce fait (jue — contrairement à 
notre allégation comme quoi les noyés ne voyagent point par bancs — 
l'on en rencontra fréquemment des troupes, dans les lleuves du Céleste- 
Empire, lescjuelles descendaient, selon leurs mœurs connues, le fil de 
l'eau. A n'en pas douter, il y avait tentative intelligente de la part de 
ces créatures à imiter, un peu simiesquement peut-être, le bel ordre et 
la cohésion qui régnent dans les armées. Ce qui laisse à penser qu'il 



0) La revue blanche du 15 mai. 



•^Li 



GESTES 221 

y eut bien imitation, c'est que ce rassemblement par bancs dans les 
fleuves avait lieu, immanquablement, à proximité des « bancs » mili- 
taires. Les noyés chinois, pour plus de solidarité, voyageaient, au nom- 
bre de plusieurs milliers, à la remorque les uns des autres par leurs 
queues. Nos soldats, touchés de cet hommage rendu à la discipline, 
méritèrent bien de la Société protectrice des Animaux en ne les inquié- 
tant point dans leur élément et même en favorisant l'accroissement de 
leur nombre. ~ 

Ajoutons à l'information de notre ami quelques nouveaux détails, qui 
compléteront « l'histoire naturelle artificielle » de l'animal. 

Il est probable — rassurons les zoologistes — que l'espèce s 'en con 
pervera longtemps pure de tout croisement avec les poissons. Les bar- 
rages et écluses des rivières ont en eiîet une autre utilité que celle, dis- 
cutable, d'empêcher leau de couler à sa fantaisie : les noyés et les pois- 
sons se plaisant comme nous l'avons dit, ceux-là à descendre le courant 
et ceux-ci à le remonter, ceux-ci se heurtent d'en dessous et ceux-là 
d'en dessus à la cloison du barrage et restent séparés. Un bief est une 
caste. 

Il est peu honorifique pour l'espèce humaine que, la pêche du noyé 
rapportant (sauf en Seine-et-Oise et en Seine-et-Marne) vingt-cinq francs 
par individu entier et en bon état — car on les vend à la pièce et non à 
la livre — il est peu honorifique que la pêche de l'être humain vivant 
ne soil rémunérée que par quinze francs. Il y a là une bien compréhen- 
sible tentation pour le plus honnête homme de s'inspirer de la fable : 
« Petit poisson deviendra grand... » et de rejeter, comme fretin, à 
l'eau l'être humain vivant jusqu'à ce que sa valeur ait grossi. Le temps 
est finance, et en ce cas particulier, de fort exactement dix francs. 

Le noyé expérimenté, entendons : avancé en Age, élude cependant la 
patience et la ruse du sauveteur. La loi autorise comme engin de pêche 
une corde passée sous les membres antérieurs de Tanimal. Or le noyé 
adulte se défend, selon le lermu technique, par aw^o/o/;//c : il coupe lui- 
même sur le lil le membre saisi, à Texemple de l^i patte du crabe et de 
la queue du lézard. 

Enlin, et ceci suffirait à prouver, s'il était encore nécessaire, ([u'il 
s'agit bien d'un animal aquati(|ue et non point d'un homme décédé par 
immersion : t*n aucun cas le noyé ne reçoit la sépulture, r^'-sorvée au 
seul être humain sec. Tout l'appareil d'inhumaticui est le même, mais 
le plus naïl' observateurs ne aurait s'y méprendre : les noyés, comme les 
poissons, sont riches en phosphore, constituent donc un excellent 
engrais; il n'y a pas d'autre justification à chercher de ce fait, qu'on ne 
manque pas une occasion, leur capture menée à bien, de les mettre 
en terre. 

Alfred Jarry 



222 LA REVUE BLANCHE 

LES THÉÂTRES 

Gymnase : Lncette, de M. R. Coolus. — Œuçre : Monna Vanna, 
de M. Maurice Maeterlinck. — Renaissance : La Marchande de 
pommes, de M. H. Delorme ; Le Cœur a des raisons, de MM. R. 
DE Flkrs et G. -A. DE Cailla VET ; Daisy, de M. T. Bernard. — Nou- 
créantes : Loute, de M. P. Veber. — Ambigu : Sans mère, de MM. 
G. MiTciiELL et M. Carré. — Mathurins : Les Petites causes, de 

M. A. RlVOlRE. 

Voici en Lncette^ l'œuvre récemment représentée au Gymnase, la 
plus exquise, laplusjolimentet mélancoliquement tendre, la plus humaine 
et la plus sympathique sinon la plus originale, de toutes les pièces 
que, depuis quelques années, M. Romain Coolus, dramaturge d'un ta- 
lent souple, divers et charmant — les lecteurs de cette Revue aimèrent 
en lui un critique d'une sûre impartialité, d'une judicieuse et subtile 
pénétration, un poète d'une verve gamine, gouailleuse et attendrie — 
ait fait représenter jusqu'à ce jour. 

La nouvelle comédie de M. Coolus ne prête à nul débat, à nulle objec- 
tion. Elle ne nous oiïre point de tlièse à discuter, elle ne se propose 
point d'élucider quelque obscure et spécieuse controverse psychologi- 
que ou sentimentale. Il faut se confier, écouter, s'intéresser, rire ici et 
là s'abandonner à une émotion loyalement suggérée, puis s'en aller avec 
le contentement du spectateur qui ne fut, à aucun moment, — quel re- 
pos ! — pris à partie et que le conte ravit d'une délicate, doutbureuse et 
humaine histoire d'amour. Celle-ci a le charme de la plus rare, de la 
plus savoureuse et émouvante simplicité. 

Elle appartient à ce genre où toujours, sans que cela nuisît — bien 
au contraire — à l'intérêt, les complications d'intrigue nous furent heu- 
reusement épargnées. Quoi de plus simple, que le sujet de ce grand et 
inconlesla])le chef-d'œuvre du tliéàtre contemporain : Amoureuse'^ Quoi 
de plus simple, de plus éloquemment simple qu'Amanfs ? En ces œu- 
vres du tliéàlre sentimental, Tanecdole particulière — petit sujet — 
s'omet d elle-mrme, devant le plus grand, réternel sujet qu'elles com- 
portent et qu'elles évoquent ; négligeant les circonstances où il plut à 
l'auteur de placer ses héros, lout de suite nous les reconnaissons, nous 
attendons (pi'ils se continuent devant nous, nous écoutons parler « les 
amants ». Parfois, ils se répètent. Qu'importe! ils le peuvent. Nous de- 
mandons à l'auteur, moins de ncmveauté que de vérité. Et toujours 
quand même nous retrouvons un coin de nouveauté — nouveauté parti- 
culière do l'heure, du moment, pour l'un, pour l'autre, selon ses disposi- 
tions, son humeur, une récente expérience — caron s'adresse non pas à 
notre intelligence, qui discute et retient, mais à notre sensibilité qui 
accepte, oublie et sans cesse se renouvelle. 

Et je ne vous conterai pas la variation harmonieuse et heureuse de 
M. R. Coolus. Tenez pour assuré ([ue la nouveauté n'est point dans le 
cadre de l'intrigue. Et nous avons vu aussi, ces deux amants, nos ten- 



LES THÉÂTRES 223 

dres et tristes amis, la loyale et amoureuse Lucette, l'infidèle Raymond. 
Nous savons pourquoi Raymond quitte Lucette, pourquoi il lui revient 
et cette fidélité que g^ardent les infidèles à une habitude amoureuse. 
Rien ne nous surprit de leurs actes. Mais qu'ils nous émurent, d'une 
émotion encore et toujours neuve, puisqu'authentique et indiscutable, 
par les mots profonds, tantôt si cruellement inexorables, tantôt si dou- 
loureusement passionnés qu'ils échangèrent! Et tout, en dehors du sen- 
timent fragile et pourtant durable qu'ils se vouèrent, nous fut indilTé- 
rent. Il faut donc louer l'auteur de s'être attaché, d'une volonté cons- 
ciente, à garder aux amants leur caractère synthétique, de s'être désin- 
téressé de toutes les circonstances étrangères à leur amour. Rien ne 
nous est dit sur les origines, le passé de la charmante Lucette, sinon 
qu'elle aima Raymond pendant huit ans ; peu, sur l'indifîérente Betty 
qui incarna dans leur vie le rôle d'une passagère et médiocre fatalité ; 
et nous pourrions garder des curiosités sur maintes circonstances incer- 
taines : comment, par exemple, Lucette, après la rupture, fut au mil- 
lionnaire d'IIermilly. Mais nous ne sommes point du tout curieux de ces 
détails. 

Nous avons vu, au premier acte, Lucette éprise, inquiète, le soupçon 
naissant ; nous l'avons vue ensuite douloureuse et Gère, après la pau- 
vre trahison de son faible amant; et tous deux, après une scène entre 
Raymond et Retty, qui parut î\pre et dure, mais dont on ne saurait mé- 
connaître le beau caractère de franchise et d'inédite sincérité, nous les 
entendons encore, dans la scène la plus poignante, la plus simple et la 
plus éloquente de l'œuvre, balbutier, pleurer, unis de sentiments et 
pourtant séparés, se promettre un meilleur et vague avenir, parmi la 
mélancolie désolée du présent. Et ils no se sont pas tout dit — parce 
que jamais on ne se dit, on ne peut se dire tout, — ils emportent avec 
eux une part d'inconnu, des secrets, conscients et inconscients, que 
nous fûmes presque, avec une émotion délicieuse, et autant qu'on le 
peut, sur le point de deviner... Cela nous suffit. Nous les quittons, nous 
les avons aimés ; ils sont nos amis. 

Simple, vif, sobre, avec d'exquises trouvailles, très spirituel par en- 
droits — j'avoue cependant l'avoir mieux goûté dans ses parties de 
grâce émue ou de sincérité forte, — le dialogue est tout le temps excel- 
lent. Sans excès d'optimisme, mais avec quand même un raisonnable 
optimisme, une vue confiante et bonne de la vie, les caractères sont 
heureusement tracés : celui de Lucette est charmant ; c'est une amou- 
reuse et l'amour lui donna ses qualités exquises. Auprès de Raymond, 
dont s'excuse la veulerie sentimentale, voici le cordial Jacquemin — 
M. Coolus excelle à peindre des êtres de droiture, de renoncementet de 
délicatesse, sans ridicules — , l'excellent et pittoresque d'IIermilly. 
J'omets, à dessein, le couple moins sympathique, sans originalité, des 
deux petits amants, lui fatigué, elle grognon, qui passent, sans utilité, 
pour meubler des coins d'acte. 

Mlle Rolly, avec beaucoup de grâce, de sincérité et d'émotion — elle 
fut remarquable dans la scène linale du premier acte — , M. Huguenet 



2a4 LA REVUE BLANCHE 

avec son exquis enjouement, M. Calmettes, d'un art très sûr, adroit et 
simple, M. Arquillière, tout à la fois, fruste et délicat, Mlles Ryter et 
Dorziat, en grand progrès, M. Riche, eurent le plaisir de jouer cette 
comédie qui compte parmi les deux ou trois meilleures de la saison et 
dont le succès fut très vif. 

MoJina Vanna, la pièce nouvelle de M. Maurice Maeterlinck, fut 
chaudement accueillie par le public intelligent et un peu restreint, de 
TŒuvre. 11 me semble qu'elle eût été accueillie de même et fêtée par 
un public plus large et moins prévenu. C'est une œuvre de clarté, de 
bonté, d'amour et de sagesse. 

Et nous savions déjà tout ce qu'a de précieux la bonne et belle, 
pensée de Maurice Maeterlinck, si calme et si sereinement émue à la 
fois, enveloppée dans le plus éblouissant réseau de paroles merveil- 
leuses. Mais peut-être que le théâtre, cette fois, la doua de plus de vie 
encore, profonde et frémissante. 

Voici un sage chaleureux et une sagesse jeune, toute chaude d'amour 
et de vie. On dirait que, peu à peu, un soleil plus vif a pénétré la brume 
où se complut jadis, parmi le chuchotement des demi-mots inquiets et 
les angoisses de fièvre, le jeune génie ardent et languide de Maurice 
Maeterlinck; on n'entend plus de paroles blessées; voilà que l'atmos- 
phère est toute dorée. 

Et l'œuvre débute, dans la forme souvent rencontrée de maints dra- 
mes romantiques, en cette Italie guerroyante où se promena la rêverie 
dramatique de MM. François Coppée, Richepin etleursémules. Ceci fait 
que, dans les murailles connues de ce palais de Pise, nous sommes plus 
surpris d'entendre l'écho de paroles nouvelles, si inattendues. Car ce 
serait tout à fait la même chose, si ce n'était exactement le contraire. 

Livrera-t-on. nue sous un manteau, Monna Vanna, la femme de 
Colonna pour éviter le massacre des habitants et la perte de Pise, au 
désir impérieux de Prinzivalle, général mercenaire de Florence. Contre 
la fureur, la jalousie effrénée du mari Guido Colonna, s'évertue, douce- 
ment, la haute sagesse recueillie de Marco Colonna, son vieux père. Et 
sans parti pris de paradoxe, il se dit dans ce débat, où la convention de 
noblesse est sans cesse retournée, des choses d'une étonnante et sim- 
ple vérité : rien n'est irréparable ; le sacrifice nécessaire de Monna 
Vanna, le malheur îiuquel elltt se voue, n'est point comparable à celui 
des Pisans, qu'elle peut sauver de la faim et du massacre ; rien, au reste, 
n'approche en horreur la mort même; et le a déshonneur » vaut mieux 
que la mort. Tout cela est dit — M. Lugné-Poe le psalmodia un 
peu trop, mais d'une diction intelligente — par le vieillard, à la sagesse 
fatiguée et résignée de qui, s'ojîpose en un contraste naturel et d'un 
grand effet dramatique, la jeune ardeur égoïste et passionnée de Guido. 
Toutes ces paroles sont mémorables, et aussi le mouvement si humain 
de la scène. Cependant Guido se confie à la décision de Monna; or celle- 
ci, très simplement, accepte, sans hésitation, sans débat, d'une volonté 
inexorable et triste. 



LES THÉÂTRES aa5 

El rimprévu se continue au second acte, où, dans la tente du vain- 
queur, Monna Vanna, nue sous un manteau, vient s'offrir. Mais Prinzi- 
valle ne prendra pas celle qui se livre, parce qu'il Taime. La scène est 
d'un bout à l'autre admirable démotion sourde qui tressaille sous les 
phrases, d'ivresse sensuelle qui gémit d'être contrainte, de sensibilité 
exaltée. 

J'ai moins aimé le troisième acte qui poursuit, seulement d'une logi- 
que plus sèche, quoique animée en apparence et manifestée par des inci- 
dents « de théâtre », le tlième de l'œuvre. Monna Vanna se heurte à Tin- 
crédulité furieuse et sanglotante de Guido, qui ne l'aime pas assez pour 
c croire », et, de toute sa franchise facile, elle fera une dissimulation 
facile ; sans changer d àme elle ira de la loyauté à la déloyauté, car le 
mensonge n'est pas dans les mots^ ni dans les faits, mais dans le senti- 
ment qui les dicte; et celui-ci ne peutùtrc contraint en sa vérité pro- 
fonde. Il n'est ni mal, ni bien, ni sacrifice, ni trahison, « en soi ». Monna 
Vanna sera à qui la mérite : non à celui qui ne Taima pas assez pour la 
croire, mais à celui qui l'aima assez pour l'épargner. Il est son amant 
« véritable ». Et[puis(ju'on prend la vérité pour un mensonge, le men- 
songe deviendra la vérité. 

Certes curieuse, cette fin qui signifie tout à la fois une philosophie et 
une discutable psychologie de femme, déçoit en ce qu'elle n'éveille en 
nous qu'un intérêt cérébral. Elle termine pourtant, sans indignité, une 
pièce qui me parut d'un effort et d'une conception admirables. 

Le théâtre de la Renaissance nous offrit un spectacle coupé, composé 
avec bonheur. 

En une ou quelques après-midi de belle humour, le « bon poète » 
Hugues Delorme dut écrire gaiement sa farce narquoise et de joviale 
sensualité : la Marchande de Pommes, — Mais voici un acte de qualité 
supérieure, infiniment spirituel et presque trop spirituel — on voudrait 
plus de « jour » entre des mots heureux qui jaillissent, presque à chaque 
réplique, avec trop d'abondance, mais si fins, — ingénieusement cons- 
truit, vif et « malin », tout en nuances psychologiques dont une phrase 
savante et adroite rend claire la subtilité. C'est très exquis, amusant tout 
le temps et souvent profond, le Cœur a des raisons, de MM. R. de Hcrs 
et de Caillavet. Reconnaissons le type accompli du « petit chef- 
d'œuvre w.Gcniier. trçs plaisant, s'y fait ai)plaudir, et l'aimable Frédal, 
élégant, et Mlle Mégard, en sa coquette et sure maîtrise. 

Puis c'est, de Tristan Bernard, Daisy, un acte que vous mettrez, lors- 
qu'il aura paru, à coté du Fardeau de la Liberté, C'est de la même veine, 
de la meilleure. Kt je donnerais, pour ce petit acte, bien des pièces en 
trois actes de certains auteurs, voire du même. Défiez-vous de cet homme 
circonspect et qui côtoie la vie avec des regards prudents et hagards. 
Il ne me parait pas du t«ut impossible qu'attardé la nuit, en quelque 
louche taverne, à la fois suant d'angoisse et d'héroïsme, se donnant Témoi 
imaginaire d'être tantôt «le pègre » et tantôt « le pante », il n'offre des 
boissons diverses à d'honnêtes escarpes, dont il se rassure d'être l'ami. 

15 



aa6 LA REVUE BLANCHE 

11 les « suppose», trop bien. Sa fantaisie placide vous apporte un sourd 
frisson de trop de vraisemblance, sinon de trop de vérité. On rit, avec un 
petit battement de coHir. Et aussi on s émeut, hors des usages. Cela 
finit par n'avoir plus l'air d'être original, à force d'être simple, tran- 
quille et probable. Ah î la bonne idée de nous avoir montré l'industrie 
des pick-pockets telle qu'un métier, avec ses règles, ses préjugés, ses 
risques, son point d'iionneur [)rofessionnel ; et leur monde pareil à tant 
d'autres mondes, où on est tantôt « poire » et tant45l « dégourdi », senti- 
inental, passionné, pitoyable, pas toujours brave, consciencieux, tra- 
vailleur. L'acte de Tristan Bernard, remarquablement mis en scène et 
joué par MM. Gémier, Capellani, Mallet, Valenlin et Mlle Heller, à la 
fois narquois et attendri, plaisant et mélancolique, d'une si pittoresque 
nouveauté, mérite la rare fortune qu'il obtint. 

, Le théâtre des Nouveautés a retrouvé sa veine. 

C'est M. Pierre Véber qui la ramène avec un des vaudevilles les plus 
gais, les plus endiablés de mouvements, les plus adroits et aussi — ce 
qui n'est pas à dédaigner — les plus clairs qu'on ait représentés depuis 
longtemps. Sans doute, toutes les situations de Loute, ne sont point en- 
tièrement inédites ; mais qui donc aurait le génie d'inventer encore une 
situation vaudevillesque? M. Vebera fait mieux : partant d'une idée qui, 
elle, estprescjue nouvelle et qui peut-être même valait mieux que le dé- 
veloppement du vaudeville, il a glissé, chemin faisant, parmi d'autres, 
des types heureusement tracés « de comédie)-; et d'une gaieté jeune, 
d'un esprit léger, il a écrit brillamment son «improvisation réfléchie » 
qui ne sent ni la peine ni le travail. Des mots point recherchés, 
mais trouvés sans cesse au bonheur de l'écriture parsèment son vif dia- 
logue. 

Voici enfin un vaudeville réussi. 

A r Ambigu, c'est un bon mélo, pareil à beaucoup d'autres, sans 
grande originalité foncière, mais point « bêta.» et composé avec une 
adresse soigneuse : Sans Mère de MM. Mitchell et Carré. 

Aux Mathurins, ou applaudit une comédie de M. André Rivoire : les 
Petites causes. Sujet leste, mais traité avec une grande distinction, un 
délicat souci de pNVchologie déliée et ténue, beaucoup d'esprit et du 
meilleur. C'est à voir. 

André Picard 

LES LIVRES 

Ai.i nED Capus : La Veine, sous couverture en couleurs de Cappiello 
(Editions de La revue blanche, in-i8 de 284 pp., 3 fr. ^)0j. — C'est 
avec Ifi Veine qu'a commencé pour Capus la série des grands succès, 
(-e brusque passage de la notoriété à la vogue, et presque à la gloire, 
est un cas fait comme à souhait pour confirmer l'idée centrale de la 
pièce : L'auteur avait, semble-t-il, pressenti cet heureux nu^ment « oii 
Jes fruits viennent se mettre à portée de sa main pour qu'il les cueille ». 



LES LIVRES 227 

N'en croyons rien : il n'y a là nulle chance, mais juste effet de causes 
nécessaires. Capus depuis longtemps faisait preuve du même esprit 
solide et fin, sans en recevoir la récompense : c'est qu'il n'était pas en- 
core assez conscient, assez sûr de ses dons, pour en jouer librement, et 
laisser perdre toute trace de son effort dans l'apparence d'une sponta- 
néité parfaite. Cette apparence fait son charme, comme elle fait celui de 
Granier. Bile s'imposait au théâtre ; la lecture la renforcera. Comme 
spectateur, j'avoue avoir gâté mon plaisir en attendant, en réclamant 
une justification du titre, une preuve de la thèse énoncée; la lecture m'a 
tiré d'erreur : Il n'y a pas de thèse. Il n'importe pas que la Veine existe. 
Ce qui importe, c'est que Julien y croit, c'est que celte croyance s'in- 
sinue dans son ambition et dans son amour, et c'est qu'elle reflète à 
merveille sa nature insouciante et volontaire, trompeuse sans perfidie, 
égoïste sans cruauté. Charlotte, avec la môme foi, révèle une àme dif- 
férente; elle accueille la Veine avec joie, sans prétendre la retenir ; et, 
sachant que le bonheur ne se donne que pour un temps, elle se donne 
pourtant à lui tout entière. Tous deux sont à la fois clairvoyants et 
naïfs. Pour les distinguer des autres personnages du théîUre contem- 
porain, osons dire, en méprisant les métaphores qui se suivent, qu'ils 
ont le cœur plus loin de la tête, plus près des lèvres, et sur la main.... 

Maubice Donnât : La Bascule, sous couverture en couleurs de Sem 
(Éditions de La revue blanche, in- 18 de 3o'i pp., 3 fr. 5o). — Qu'un 
mari infidèle puisse être à sa manière aussi ridicule qu'un mari trompé, 
c'était un thème de vaudeville. Maurice Donnay en a fait un thème de 
comédie qu'il n'exploite pas à fond, qu'il effleure plutôt d'une touche 
preste et légère. On sait que l'auteur & Amants s'entend fort bien à 
presser un sujet, pour en extraire tout ce qu'il contient d'émotion iro- 
nique et tendre. On sait aussi que son heureux esprit de mots, sa 
recherche du détail amusant, son enjouement, sa verve et son art du 
dialogue, qui souvent servent à son desein, parfois risquent de l'en dis- 
traire ; mais qu'alors même ses qualités, devenues défauts, restent 
capables de séduire et font oublier ce qu'elles remplacent. Dans la 
Bascule^ toutes les situations ne sont peut-être pas nécessaires ; mais 
toutes sont naturelles et plaisantes. Je crois bien que les experts en art 
dramatique ont regretté que le dernier acte n'apportât qu'une solu- 
tion trop prévue. C'est pourtant à mon gré le meilleur, le plus franc ; 
on goûtera fort, à la lecture, les jolies variations sur la sage maxime : 
N'aYOuez jamais. 

André Lebey : L'Age où Ton s'ennuie (Félix Juven, in-i8 de 
353 pp., 3 fr. 5o). — M. André Lebey dédie son livre « à Lucien Leuwen 
et à Paul Valéry ». Déjà ce double choix me dispose en sa faveur. Et 
sa chronique de VAge oit Von s'ennuie n'est pas du tout ennuyeuse : 
Le récit souple et nonchalant, les silhouettes de mondaines, les conver- 
sations de snobs ou d'artistes, les scènes de demi-passion et de demi- 
volupté par où s'aggrave une satiété non satisfaite, tout cela, décor, 
action et sentiment, prouve une jolie qualité d'esprit, surtout une vision 



228 LA REVUE BLANCHE 

. ; nette et claire que les poèmes de M. Lebey ne pouvaient nous faire 

' attendre. Le sujet, c'est la dispersion d'une âme que ne discipline ni la 

' » dure nécessité, ni le désir ferme et puissant. La moralité tient dans la 

, i sentence de Léonard : ** La force naît par contrainte et meurt par 

: , liberté » et dans les vers de Rimbaud : t Par délicatesse, — j'ai man- 

.' I que ma vie. » Le petit Paul Vincent fait montre parfois d'une suffisance 

un peu puérile, soit qu'il tranche l'Affaire en quelques boutades, soit 
qu*il s'écrie : » Et pour moi, qu'est-ce qu'il fait, le peuple ? Est-ce 
que je ne souffre pas, moi aussi ?... >, soit qu'il cherche dans un vague 
nationalisme sa consolation et son salut final. Ou plutôt, on s'irrite que 
les tendances contraires ne soient réprésentées que par un imbécile. 
Sinon, Ton avouerait plus volontiers que de tels traits étaient néces- 
j , saires à la peinture d'une « oisive jeunesse >. 

i ' Serck Basset: Comme Jadis Molière (G.-Y.Stock,in-i8 dea86pp., 

;l 3 fr. Si},. — Los sujets les plus scabreux sont les plus beaux, quand 

I j on les presse résolument, pour en extraire tout ce qu'ils recèlent 

j I de scandale et de terreur. Puisque M. Basset choisissait l'histoire 

I ♦ d'un père épousant sa fille, il devait l'aborder franchement sans 

\ ) précautions, sans réticences, et la pousser à bout, afin que l'émotion 

\ extrôme, — comme dans IVl/i/iaôe/Za de Ford et les Cenci de Shelley 

i — justifiât ce que riiypotlièse a d'étrange et de monstrueux. M. Basset 

se montre à la fois trop habile et trop timide : tout son effort 

, s'épuise à machiner les artifices qui rendent un tel mariage possible 

I et nécessaire. Si le docteur Hugonnet épouse sa fille, c'est pour 

i prouver qu'elle n'est point sa fille et pour sauver ainsi la mère que 

I menace un mari jaloux. Et s'il se tue ensuite, c'est parce qu'il craint 

î de donner à sa fille, à sa femme, tout ce qu'elle attend à bon droit d'un 

I i mari. Mais l'aimait-il? Fut-il tenté ? Et, même avant le mariage, n'était- 

' • il pas attiré vers son crime par je ne sais quelle horrible douceur ? — 

i ' Nous ignorons tout du vrai drame. Fallait-il pour si peu de chose faire 

, / donner les grands moyens? 

, Téodor de Wvzewa : Contes Chrétiens (Perrin, in-i8 de 279 pp., 

, 3 fr. r>o). — Orné de pholograpliies qui reproduisent des fresques 

■ ' célèbres du Pinluriccliio, de rAngolico, de Bernardino Luini, ce 

volume comprend quatre (!onles : le Baptême de Jésus ^ ou les Quatre 

■ ' Degrés du Scepticisme ; les Disciples (VKinniaus^ ou les Etapes d'une 
/ Conversion ; Barsabas^ ou le Don des I.angues ; le Fils de la çeuve 

! ' de Naïni^ ou la Mort et l'Amour, La grâce en est délicieuse, bien 

que l'apparente simplicité cache mal (juclque mollesse et quelque 
afféterie. M. de Wyzewa ne ressemble hciin'usement point à ce Barsa- 
bas, dont le cas a dû particulièicmenl le loucher : on ne dira point de lui 
que, « pour avoir voulu penser dans toutes les langues, il est devenu 
incapable de penser dans aucune d'elles. « Il pense naturellement en bon 
français, peut-être avec plus de souplesse que de droite et ferme rai- 
son. Son dessein est nettement religieux : Il alta(|ue les complications 
delà culture, les ambitions de la science, les illusions du désir, l'or 



LES LIVRES 2Î19 

gueil de la chair et de l'esprit ; il prône la pauvreté de corps et d'esprit, 
la sainte charité et la saine ignorance : « La doctrine de Jésus est le 
•eul système qu'un sage puisse admettre. Seule, en effet, elle ne 
s'adresse à la raison que dans les matières qui sont raisonnables, c'est- 
à-dire dans celles qui touchent à la conduite pratique de la vie ; impo- 
sant aux hommes, pour le reste, toute une série de mystères où ils 
n^ont qu'à croire... En tous lieux, les hommes peuvent être heureux : 
il leur suffit d'endormir leurs cerveaux, afin de tenir en éveil leurs 
yeux et leur cœur. » 

Ceux qui d'avance ont adopté cette sorte de tolstoïsme catholique 
aimeront voir leur sagesse parée de fleurs nouvelles ; je doute fort que 
les autres se laissent persuader. Ils reprocheront à M. de Wyzewa de 
s'être fait la partie belle par un oubli de toute objection, par une partia- 
lité sereine qui ressemble à de la légèreté. La parole virile d'un Bossuet 
prête d'abord sa force aux idoles du monde, qu'elle s'acharne ensuite 
à renverser. M. de Wyzewa se ménage une victoire plus facile : Pas un 
instant il ne laisse douter que tout désir de gloire ou de plaisir n'échoue, 
que toute science ne soit grotesque ou futile, que toute pensée libre 
n'achemine au désespoir ; alors qu'il sulïirait de vouloir aimer, ou plu- 
tôt de se livrer simplement à l'amour, pour asseoir sa vie dans une joie 
tranquille, parmi les champs et les vergers. Est-il besoin d'une critique? 
C'est assez de fermer le livre, de regarder autour de soi, de se sentir 
vivre et penser. 

Lb bienheureux Jacques de Vorac.ine : La Légende Dorée, tra« 
duite du latin d'après les plus anciens manuscrits, par Teodor de 
Wyzewa (Perrin, in-i6 de xxviii-748 pp., 5 fr.). — M. de Wyzewa met 
à la portée de tous, croyants ou simples curieux, ce fameux recueil de 
légendes, si souvent cité, si rarement lu. La découverte, pour maint 
lecteur, n'ira pas sans déception. 11 faut se garder de croire que toutes 
les Vies de Saints offrent le môme intérêt que celle de sainte Thaïs, et 
que celle-ci même présente, chez Jacques de Voragine, les traits qui 
séduisent dans le roman d'Anatole France, ou qui amusent dans le 
drame de Ilrostwitha. Sans parler, après Muratori, de « bavardage 
imbécile », on a le droit de contester que le bienheureux évéque de 
Gênes ait été, comme l'assure son éditeur, un des plus savants hommes de 
cette époqueoù fleurirent saint Bonaventure, Alexandre de Haies et saint 
Thomas d'Aquin. Sa naïveté ne s'explique pas toute par la pureté de 
son cœur et par sa condescendance envers les liumbles ; elle annonce 
bien aussi quelque défaut d'intelligence. Le bienheureux Jacques com- 
pose mal, et c'est une gageure que de louer en son livre « une unité, un 
ensemble parfaits ». C'en est une aussi, que de le dire écrivain original, 
parce qu'il n'a pas copié littéralement. 11 devient verbeux lorsqu'il dis- 
serte ; dans son récit même il accumule, auprès des traditions les plus 
touchantes, des miracles qui n'ont rien de gracieux ni d'édifiant. Il prête 
aux saints les plus divers même figure de thaumaturges ; dominicain, 
séparé de saint Dominique par une génération à peine, il n'a pas su 
évoquer le grand fondateur de son ordre. Et qui devinerait, à travers sa 



5i3o LA REVUE BLANCHE 

vie de saint Pierre Martyr, ce farouche archange exterminateur dont 
M. Lea, dans son Histoire de V Inquisition^ retraçait naguère les san- 
glants exploits?... Mais il reste vrai que Jacques de Voragine, « père 
des pauvres et pacificateur des guerres civiles », insiste sur le 
exemples de douceur et d'humilité. 11 reste vrai que sa charité tout 
franciscaine s'étend sur toute la nature, appelle les oiseaux du ciel, 
caresse les fauves des bois. 11 reste vrai que son ouvrage est une clef 
pour riconographie du moyen âge : non point que les œuvres d'art con- 
formes à son texte en soient toutes inspirées ; mais du moins dérivent- 
elles de récits parents et semblables, documents épars ou perdus dont la 
Légende Dorée ^ seule héritière de leur gloire, représente fidèlement 
l'esprit. 

J'ai plaisir à citer la prose de M. de Wyzewa. Elle abonde en jolies 
équivoques ; elle glisse, légère, autour du sens des mots ; chaque fois 
qu'elle lance une grosse vérité de bon sens, c'est pour faire passer, par 
le même sillage, quelque pieux paradoxe : « La science d'un temps ne 
vaut que pour son temps » ; — et voilà les lois de la chute des corps 
logées à la même enseigne que les étymologies du bienheureux évêque 
de Gênes. « Certes, je ne prétends pas que, à la considérer au point de 
vue liistorique, la Légende Dorée ne contienne pas d'affirmations 
inexactes ou, tout au moins, d'une exactitude à jamais incertaine. Je 
croirais volontiers, plutôt, qu'elle en est remplie, comme tous les 
ouvrages historiques de son temps, comme ceux de tous les temps » ; 
— et voilà le miracle des Onze Mille Vierges prouvé, tout juste au même 
titre que la mort de César ou l'incendie de Rome. « Et de même que 
maintes images de la Vierge, sans prétendre le moins du monde à être 
des portraits, ont reçu de Dieu le pouvoir d'opérer des miracles, de 
même rien ne nous empêche d'admettre que Dieu, s'il le juge bon, 
puisse prêter aux légendes de ses saints une réalité supérieure ». 
Cette phrase est une pure merveille d'ingéniosité candide, de retorse 
ingénuité : une fine pointe d'esprit chrétien. 

H.-B. BiiEwsTEn : L'Ame païenne. (Mercure de France, in-i8 de 
194 pp., 3 fr. 5<)). — J'ignore oîi la pensée de M. Brewster a pris sa 
source, et c'est un grand embarras. Dans son premier chapitre. De la 
Destinée^ résonne sans nul doute un lointain écho d Emerson; je songe 
à la conclusion de l'Essai sur la Fatalité: « Elevons des autels à la belle 
nécessité. Si, dans la moindre des choses, Ihomme pouvait déranger 
l'ordre delà nature, qui voudrait accepter le don de la vie?» Mais 
M. Brewster n'ajoute pas, comme faisait plus haut Emerson : « Il y a 
une solution au vieux nœud de la fatalité, delà liberté et de la prescience: 
c'est une double conscience des choses. » Une seule conscience lui 
sufïit; il attaque l'autre — celle de la liberté — comme factice et mal- 
faisante. Et puis, je crois en lui discerner des influences plus modernes: 
celles de Maeterlinck, de Nietzsche, de M. Jules de Gaultier, et peut-être, 
de M. Remy de Gourmont. A moins encore qu'il ne leur soit uni par 
une simple affinité de pensées... 



LES LIVRES -x'ii 

Voici le fonds de ce que M. Brewster appelle son paganisme : — 
L'homme pense et s'agite, le Destin le mène: non pas seulement le 
Destin extérieur, mais surtout le Destin inscrit au plus profond de son 
()tre, dans ses tendances, ses facultés et ses talents. L'homme dit : 7^, 
l'homme dit : Moi\ l'homme croit que sa volonté est une, ainsi que sa 
conscience, et qu'il n'y a qu'un seul acteur, parce qu'il nV a qu'un seul 
théâtre. L'homme croit agir^et vivre en vue d un but, et demande à la 
morale de lui désigner le vrai but. En réalité, on vit, parce qu'on a lo 
talent de vivre. Le travailleur a le sentiment du rabot et de la charrue. 
Chacun agit selon ses tendances et ses talents : Trahît sua quemquc 
facultas. « Il ne faut donc pas vouloir faire le bien ; il ne faut pas vouloir 
faire le mal. Il faut faire le bien malgré soi. parce qu'on y est con^ 
traint (ces deux expressions ne me semblent pas heureuses), et en 
admirant ceux qui font le mal. Alors on est pur. Il faut faire le mal 
parce qu*on ne peut pas faire autrement et en admirant ceux rpii font le 
bien. » Nos désirs sont les signes de forces permanentes — dieux, 
facultés ou sentiments, suivant levucabulairedujour, — ctrien, si ce n'est 
ces forces, ne légitime nos divers elïorts. L'emploi véritable de la pensée 
est non de conduire la marche des événements, mais de l'accompagner 
de i)aroles essentielles. La folie est d'espérer que notre Ame profonde 
suivra les mouvements de notre àme factice, et de prétendre forcer à 
l'unité l'irréductible pluralité de nos instincts : la sagesse est d'adorer 
les dieux multiples qui se manifestent à travers nous. 

Je crois qu'on peut, comme Stuart Mill, unir le même déterminisme 
à l'idée d'une souplesse plus grande et d'une plus sure concentration du 
vouloir. Nos vrais motifs sont nos tendances : mais elles se projettent 
d'elles-mêmes, et s'ordonnent sur le plan de l avenir, sous l'orme de^ 
bonheur et de but préconçu. Elles ne convergent pas vers un même 
point ; mais elles peuvent se tenir liées en un système aux articulations 
mobiles. Et c'est, à travers le changement, notre véritable unité; c'est 
toute la liberté compatible avec le Destin. 

Cahiers de la Quinzaine (Abonnements de souscription à loofr., 
— ordinaires, à '20 fr., — de propagande, à 8 fr. . — N'ayant pas signalé 
les Cahiers de Péguy à mesure qu'ils paraissaient, j'ai laissé 
passer, dans la seconde série, le Bacchus de Lionel Landry, — un 
drame plein d'idées, mais dont la valeur littéraire est quelque peu 
gâtée par un symbolisme trop direct. J'ai laissé passer le Danton de 
M. Romain Rolland, (jui me parait être jusqu'à présent le plus fort, le 
plus serré, le plus émouvant de ses drames révolutionnaires. Et j'ai 
laissé passer le Jean Costc de M. Antonin Lavergne, qui méritait 
meilleur accueil. Par réaction contre des jugements contraires, l'édi- 
teur sûrement s'exagère la valeur d'art de ce roman. Comme lui, j'en 
aime l'àpreté, la rudesse, la simplicité toute populaire ; et j'approuve 
cette patience à suivre en toutes ses étapes une monotone progression 
de misère. Mais la fiction laisse voir de façon trop directe la part des 
souvenirs personnels et du plaidoyer, si bien qu'on demande malgré soi 



: 232 LA REVUE BLANCHE 

*.;' des documents et des preuves. Du moins, Jean Ci^^te peint Mèlemeni, 

sans exagération aucune, la détresse où se débattent nombre d'institu- 
teurs. C'est un livre à faire lire à tous nos députés. 

De la troisième série, je détache quelques Cahiers: Charles Guieysse 
éclaire les rapports entre le Mouvement Ouvrier et les Universités Popu- 
laires, dont un autre numéro expose en détail la situation présente. 
Georges Sorel développe des réllexions un peu touffues, mais singuliè- 
rement instructives, sur l'Église et l'Etat. Une très belle analyse 
morale de Péguy, De la Raison, sert de préface aux Etudes Socialistes 
de Jaurès, où nous retrouvons ces études sur la Propriété individuelle, 
critiquées ici même par M. Maxime Leroy : Jaurès après tout n'erre 
point en représentant l'impôt, certaines dispositions du droit succes- 
soral, l'expropriation, les servitudes, etc., comme des restrictions 
apportées à la propriété personnelle par le souci de l'intérêt collectif ; 
où il se trompe, c'est quand il compte ces restrictions, de tout temps 
nécessaires, parmi les signes de l'évolution économique. — La Grève, 
par M. Jean Hugues, instituteur à Paris, rappelle les qualités et les 
défauts de Jean Caste, — les qualités surtout, puisque, en dépit d'une 
forme trop sommaire, on y constate un bel effort d'impartialité artisti- 
que. Bernard Lazare inaugure une série de monographies sur l'oppres- 
sion des Juifs dans l'Europe orientale par un tragique tableau de la con- 
dition des Juifs en Roumanie. Une lettre de Tolstoy k M. Romain 
Rolland montre avec fore(> ce que devrait être la vie d'un artiste 
vraiment affranchi du monde aristocratique et bourgeois. Puis vient ce 
Quatorze Juillet que joua Cléiuier : œuvre mouvementée, inégale, 
trop facile par endroits, et dont l'intention reste méritoire, pourvu 
qu'on n'y cherche point le type même de l'art social. Enfm Péguy 
a publié les articles de G. Hervé pour lesquels le Pioupiou de 
r Yonne i\il[yo\ïvsm\\\ il y joint, sur la même affaire, une polémique 
où il serait vain de le suivre : Beaucoup pensent avec lui que les 
droits des universitaires ont clé mis en jeu très inutilement, et qu il 
est bon, pour l'avenir, de corriger une tactique maladroite ; — mais 
faut-il pour cela, se faire le juge sévère des caractères et des intentions? 

JÉRÔME ET Jean Tharaud : Dingley, TlUustre Écrivain. — 
Encore un Cahier, l'avant-dornior paru : ju tiens à le mettre à part. 
Dingley, c'est Kipling en personne, ni meilleur ni pire, tel exacte- 
ment que nous le fout connaître ses nouvelles presque géniales, ses 
arlioles, ses chansons : Un rmi-rh boy vigoureux, vaniteux, volontaire, 
— a trop habile à vivre » ^ainsi parlait de lui Stevenson), qui sait 
parer d'un air de décision virile sa présomption presque enfantine, et 
déiJTuiser en cynisme sun vit'di'sir d'approbation. L'esprit le plus riche 
en visions, le plus pauvre en i<l«^ùs, nécessairement adorateur du fait. 
Un rtre •< i){)iir qui le monde extérieur existe », qui ne veut pas s'en 
abstraire, afin de le mieux comprendre, mais se contente d'ouvrir tout 
grands ses yeux, pour lire sur la terre et la mer les destinées de sa race 
î; et du monde... Tel nous le voyons au début, gonllé de zèle impérialiste 



LES LIVRES '-^33 

Cl de sain orgueil littéraire, prendre à tâche de décrire la conquête sud- 
africaine et le relèvement moral d'un voyou de Londres devenu soldat. 
11 s'installe donc dans les tavernes, auprès des sergents recruteurs. Il se 
mêle à la foule qui, devant le War Office, attend les nouvelles de mort. 
Il s'embarque pour le Cap avec sa femme et son enfant; inspecte, à la 
première escale, un transport où le bétail militaire est parqué; va visiter 
à Sainte-Hélène le vieux Cronje qui lui tourne le dos. Selon ses vœux, il 
suit la guerre. Ses yeux qui voient si bien, — qui ne peuvent pas ne 
pas voir, — discernent les sottises, les misères, les horreurs: et ces 
spectacles le pénètrent plus sûrement qu'aucune pensée. Les Boers, qui 
Tout fait prisonnier, le relâchent avec une pitié dédaigneuse, pour qu il 
puisse rejoindre son fils malade. Il arrive, trouve son fils mort; et, 
chancelant, accablé de doutes, il fait bercer sa douleur par les chants 
d'une femme hindoue... 

Cette fin nous éloigne du réel : Eût-il vu, eût-il souffert ce que voit et 
souffre Dingley, Kipling ne perdrait point la confiance qu'il a mise en 
lui-même et dans son peuple. On sait quelle leçon il a retenue de son 
voyage : condamnation des sports et de l'énergie purement physique, 
éloge de la science et de la réflexion. Il disait : « Nous sommes dignes de 
posséder le monde ; il faut donc le conquérir. « Il dit à présent : « Nous 
devons conquérir le monde ; il faut donc en être capables et dignes. » 
Et c'est un exemple instructif pour une logique des sentiments... Mais 
si Dingley n'est pas le vrai Kipling, du moins vit-il d'une vie concrète 
et vraisemblable. Son aventure est contée sobrement, sans insistance, 
sans réflexions morales et sans psychologie. Et cette façon d'émouvoir 
par les faits, de les laisser manifester leur àme, de battre l'empirique 
par l'expérience même, me plaît tellement que je ne saurais dire si les 
frères Tharaud ont écrit un beau livre, ou seulement le meilleur qui pût 
être écrit sur un sujet si dangereux. 

Joseph Sakraute : Socialisme d'opposition, socialisme de 
gouvernement et lutte de classe. (Librairie G. Jacques, in-i8 de 
143 pp., a fr.j. — M. Sarraute, qui a succédé à M. Lavy dans le cabinet 
Millerand, n'avait pas attendu ce moment pour écrire une apologie du 
ministérialisnie^ d'autant plus intéressante qu'elle ne s'inspire pas de 
circonstances passagères, mais de motifs permanents ; elle sera bonne 
à relire dans quelques aimées, si, par la force des choses, la question se 
pose de nouveau. Quand il rattache le socialisme au principe démocra- 
tique; quand il montre, ensepla<;ant au point de vue de la production, puis 
au point de vue national, à quelles formules le socialisme doit renoncer 
pour devenir doctrine de gouvernement, M. Sarraute en vient à des 
concessions extrêmes que ni Jaurès, ni Millerand lui-même ne consen- 
tiraient. Mais le plus souvent les difficultés qu'il signale sont réelles, 
ne sauraient être éludées. Qui fait semblant de les ignorer les retrou- 
vera quelque jour. Il est beau de vouloir être des purs. Mais toute 
objection à laquelle nous n'avons pas pris garde se logera plus tard 
dans notre pensée pour la détruire ; et toute intransigeance mal calculée 



^34 LA REVUE BLANCHE 

se traduira par des incohérences de tactique. De là Tétrange revire- 
ment de quelques « révolutionnaires ». 

N. C. Frederiksex : La Finlande, économie publique et privée, avec 
deux cartes en couleur (Société Nouvelle de Librairie et d'Édition, 
in-i8 de 4*^8 pp., avec 2 cartes, à 3 fr. 5()). — (3n sait que la 
Finlande n'était unie à Tempire russe que sous réserve de ses vieux 
privilèges ou, pour mieux dire, de ses droits séculaires; et que, par 
un acte d'arbitraire brutal, le gouvernement du tsar prétend la 
traiter comme une simple province, en lui ôtant l'autonomie de ses 
finances et de son armée. La vaillante petite nation résiste, d'un effort 
unanime ; elle refuse de voter sa propre déchéance, signe des pétitions 
monstres, organise une propagande à l'étranger. La France, qui en 
d'autres temps se serait émue, n'ose pas même émettre un blAme pla- 
tonique : c'est l'effet de cette alliance franco-russe dont Tolstoy, ici 
même, a si l)ien dénoncé le danger moral. Pourtant le journal hebdo- 
madaire r Européen peu à peu convainc un petit public; et la Société 
Nouvelle, après avoir publié la Dicte de Finlande en Î89V (c'est-à-dire Ja 
réponse des Ktats), puis la Constitution du Grand'Duché de Finlande^ 
nous donne la traduction d'un excellent ouvrage de renseignements, 
écrit par un ancien professeur de l'Université de Copenhague. Ce livre, 
riche en chifires et en faits, examine successivement la civilisation fin- 
landaise; les classes rurales; la propriété des terr-is; l'agriculture; 
les forêts; les mines et industries; le commerce et la navigation: la 
monnaie et les banques ; les moyens de communication ; les finances ; 
le gouvernement. Bien que les lettres et les arts soient laissés de colé, il 
apparaît ici que la Finlande est sur le même rang que les pays Scandi- 
naves, non seulement par la prospérité matérielle, mais par l'activité 
mentale et par l'extension de l'enseignement populaire. C'est un pays 
de culture et d'énergie; un pays très moderne, en avance d'un siècle 
sur la Russie, qui devrait lui demander des exemples, plutôt que de 
l'argent et des soldats. 

Édouahd Beutu : Dialogues Socialistes (Librairie G. Jacques 
in- 18 de xi-'^if) p., 3 fr. 5o). — Fn ces dialogues éloquents, — qui trop 
souvent tournent au monologue, — un < militant » s'emploie à rassurer 
ses amis que les progrès du socialisme inquiètent pour la civilisation, 
pour la religion, pour l'art, pour la femme. Les raisons ne lui manquent 
point, ni l'enthousiasme à les dire, mais peut-être la méthode. En effet, 
nous savons d'avance qu'il existe un socialisme intégral, à qui rien d'hu- 
main ne paraît étranger ; et du même coup, nous sommes sûrs c\\xonpeut 
concevoir un régime socialiste, imaginer un modèle de cité future, où 
la justice économique, loin de rendre la vie plus médiocre, permettrait 
la floraison de plus hauts sentiments, de plus larges pensées. Ce qu'il 
importait donc de prouver, c'est que l'évolution socialiste en tous 
pays s'oriente réellement vers un tel régime, ou, nécessairement^ doit y 
aboutir : Et pour écarter toutes les objections, il fallait mettre en compte, 



LES LIVRES '>'^^> 

je pense, l'obsession du problème matériel, Tétroilesse de certaines 
sectes, les habitudes d'esprit qu'entretient la lutte sociale, — et la 
rupture possible des plus précieuses traditions. Ainsi seulement, les 
lecteurs pourraient se convaincre que travailler au triomphe du socia- 
lisme, n'est point remettre aux « barbares » le soin de la civili- 
sation. 

Anatole Leroy-Beaulieu : Les Doctrines de Haine : TAntisé- 
mitisme, l' Antiprotestantisme, l'Anticléricalisme (Calmann 
Lévy,in-8 de 309 pp., i fr. 5o). — M. Leroy lieaulieu met sou habituelle 
prolixité au service d'une intention raisonnable et conciliante. Son 
livre contient, en chacune des trois parties, des remarques bonnes à 
retenir. Mais, bien qu'il croie être impartial et garder l'équilibre de la 
droite raison, comment ne pas sentir qu'il penche d'un côté, quand il 
reconnaît dans « les Trois Anti » une même sorte, un même degré, d'in- 
tolérance? La raison d'être de l'Anticléricalisme est l'existence d'un 
corps constitué : l'Eglise, soutenu par d'autres corps : les congrégations; 
tous corps étrangers à l'État, et parasites du corps social. Cela est si 
vrai, que les deux autres « Anti » (sans compter l'Antimaçonnisme) ne 
se soutiennent qu'en prétendant combattre des organismes qu'ils ima- 
ginent à l'image de ceux-là; et qu'ils auraient aussi leur raison d'être, 
si cette prétention était justifiée. M. Leroy-Iieaulieu est-il sérieux, 
quand, aux dangers de la mainmorte ecclésiastique, il oppose ceux de la 
mainmorte laïque « représentée par les biens des communes, par les 
biens des hospices et d'autres institutions analogues »? ou quand il 
montre que le milliard des congrégations ne représente, pour chaque 
religieux, qu'un revenu très modique? Le péril n'est point que les moines 
vivent grassement; le péril est que toutes leurs personnes et tous 
leurs biens, mobiliers et immobiliers, soient aux ordres d'une même 
puissance spirituelle, ennemie de la pensée moderne, et fassent retomber 
sur le présent le poids écrasant du passé. M. Leroy-Beaulieu ne sem- 
barrasse guère du Syllabus. Si j'ai bien compris sa distinction de « la 
thèse » et de « l'hypothèse », la condamnation du Libéralisme ne vau- 
drait que pour les temps et les lieux où le Libéralisme n'existe pas. J'ai 
peine à croire qu'un anathème si véhément vise un objet imaginaire; 
les concessions dont on le tempère prouvent que l'Église romaine est 
souple, — mais non pas qu'elle renonce à maîtriser les esprits. 

Michel Ahnauld 

Victor Baurucaxd:M. Drumont et T Algérie (Mustapha, Imprimerie 
Algérienne, in-S'^deGo pages, ofr. Tjo). — Dans une langue vigoureuse 
et sobre qui enferme et refrène, en la modération des termes, l'intensité 
de la pensée, M. Victor Barrucand dénude la personnalité politique et 
les formules du candidat malheureux d'Alger. En parcourant ces pages 
essentielles d'une polémique de dix-sept mois, nous admirons le 
stoïcisme d'un délicat ouvrier des lettres qui, sacrifiant à ses convictions 



236 LA REVUE BLANCHE 

la contemplation oisive et objective des choses, s'est condamné si 
longtemps à la lecture quotidienne des insanités antisémites et natio- 
nalistes. 

Et le vomissement impur de la Bêtise 

Me force à me boucher le nez devant l'azur ! 

Dans la polémique de M. Barrucand, on retrouve avec plaisir certains 
passages qui nous rappellent que Tauteur est un connaisseur très averti 
des choses de la Révolution et publia autrefois, dans cette Revue, les 
mémoires de Rossignol et de Choudieu. Il ne perd pas un instant de 
vue le développement historique, homogène et continu de la France 
depuis 1789, et dans cette évolution la clique nationaliste lui apparaît 
comme étant, sous le masque démocratique, la contre-révolution. 

« Ainsi, dit-il, les chouans et les muscadins affectaient des allures 
frondeuses, se mêlaient aux mouvements populaires de Germinal et de 
Prairial, allongeaient la queue à la porte des boulangers et, partons 
les moyens, se rapprochaient de la foule ignorante, affamée... pour 
altérer le sens de ses cris légitimes. » 

Urdaix Gohiek : A bas la Caserne! (Éditions de La revue blanche, 
in- 18 de 3(>G pp., i fr. jo). — Les accusateurs — inconscients la plu- 
part — de la Caserne, les voici : Revue Médicale^ Éclair, M. Laveran, 
membre militaire de l'Académie de Médecine, la Commission parlemen- 
taire d'Hygiène publique (la Caserne, foyerde tuberculose), — M. Fonssa- 
grives,M. Alfred Fournier, membre de l'Académie de Médecine, Journal 
Officiel, M. Marrana, médecin principal de i'« classe (la Caserne, foyer 
de syphilis), — D*^ Corre, médecin principal de la marine, Littré, Presse 
Médicale (la Caserne, foyer d'alcoolisme), — capitaine Massy, général 
Grisol, D*^ Pouillct, D' Garnier, général Daumas, M. Pierre Richard, 
député nalitmalisle (la Caserne, école de vices infâmes), etc., etc, — et 
c'est encore le Temps, le Journal des Débats, V Opinion Médicale^ la 
Dépêche Tunisienne, Ylntransi^j^eant, la Revue de l'Enseignement pri-- 
niaire^ la Croix, la Propagation de la Dévotion à Saint-Joseph, le 
Gauloisy Y Écho de Paris, le Figaro, M. Bolot, sous-intendant mili- 
taire, M. Rolland, sénateur, MM. de Freycinct, Jules Delafosse, Dru- 
mont, Cavaignac, François Coppée et le R. P. Forbes, qui dénoncent 
Tordure physique et morale, l'alimentation insuffisante et mauvaise, la 
servilité et l'abêtissement du régime de la caserne. 

Tous ces éléments, fournis à M. Urbain Gohier par des collaborateurs 
militaristes pour la plupart, sont, dans ce livre, rassemblés en un corps 
de preuves par une main nerveuse qui en étreint le faisceau et le boute 
contre la grande prison nationale. 

Pans un pays où il y eut un esprit public — en Angleterre au siècle 
dernier — les révélations de Lord Ashley sur le travail des enfants sou- 
levèrent la nation entière et il fallut, sous peine d'une révolution, que le 
Parlement imposât aux industriels le respect de la vie de l'enfant. S'il 



LES LIVRES 2.37 

existait chez nous une conscience publique, le livre d'Urbain Gohier 
devrait la secouer et lui donner ce frisson précurseur des grands mou- 
vements qui emportent d'un seul coup tout un régime. Mais il n'y a pas 
en France de conscience publique. 

Il est naturel, d'ailleurs, étant donné la singulière logique des masses 
françaises, que le peuple qui a renversé la Bastille où Ton n'enfermait 
que des aristocrates se constitue le défenseur de la geôle où Ton embas- 
tille le peuple. 

Egalement, quand c'est un axiome depuis 1 789 que «c l'impôt est pro- 
portionnel aux facultés » et, puisqu'il est admis que |le service mili- 
taire est un impôt, il est naturel que la masse inerte et inepte accepte 
que cet impôt, de beaucoup le plus dur de tous, la frappe en raison 
inverse de ses « facultés ». 

C'est pourquoi il est possible qu'en effet ce livre suscite des indigna- 
tions, — et ce n'est pas contre les atrocités révélées qu'elles iront, mais 
contre celui qui les dévoile. 

Cependant, si ce livre tombe dans la masse comme une pierre dans 
une eau morte, il y a quelques hommes qu'il touchera et cela suffît. Car, 
après tout, dans l'histoire du monde, la lutte ne se fait jamais qu'entre 
des minorités, la masse suit la minorité la plus forte. Aujourd'hui 
encore elle abandonne le sort de ses enfants à une poignée d'hommes 
qui les lui rend avariés au moral ou au physique, quand elle les lui 
rend. Mais il se peut que quel([ues hommes qui n'ont pas pu lire sans 
pleurer la lettre d'adieu du soldat Marjnet à sa mère, sentent germer 
en eux, en un temps où il n'y a plus rien à aimer, les bonnes révoltes 
et que ces hommes-là forment demain la nouvelle minorité qui balan- 
cera l'autre. Ce jour-là, alors, la masse servile suivra. 

Pierre Loti : Les derniers Jours de Pékin (Calmann Lévy, in- 18 
de 464 pp., 3 fr. 5o). — Lendemain de carnage après la ruée àes 
Boxers et des Barbares occidentaux sur la Ville mystérieuse. Sur les 
chemins, déchiquetées par les chiens, sur les fleuves, descendant au fîl 
de l'eau, au pied des murailles de la Cité impériale, dans les citernes, 
dans les herbages des bois sacrés, partout, des charognes humaines, 
raidies sous le vent glacé de Mongolie, puis des temples jusqu'alors 
inviolés, dont les énormes richesses s'épandent des coffres éventrés, 
comme là-bas, dans les champs, les pourritures coulent des cercueils 
défoncés ; des parfums de thé, de bois précieux et d'étoffes mêlés aux 
odeurs de races jaunes et aux puanteurs de cadavres, et, recouvrant la 
désolation des êtres et des choses, le caractère d'éternité qui émane de 
l'art monstrueux, massif, et implacable des tombeaux, des temples et 
des palais — tout oela admirablement saisi par M. Pierre Loti. Son 
livre contraste heureusement avec les notes du trop spirituel M. Donnet 
qui n'a pas su oublier son parisianisme et ne nous a rapporté de la Chine 
que des ombres chinoises. M. Loti y est venu avec des sens d'artiste et 
il y a pris des impressions qui ne prétendent pas révéler l'àme chinoise, 
mais la font pressentir. 



238 LA REVUE BLANCHE 

Une sentence : « la littérature de l'avenir sera lalittérature de la pitié » 
lue dans le temple de Confucius par des yeux qui viennent de voir, 
émergeant d'un tas de cadavres, des mains aux ongles arrachés. Oppo- 
sition de douceur et de cruauté qui angoisse M. Loti, mais qui peut se 
résoudre si Ton admet que c'est par humanité que les Chinois gratifient 
de tortures les gens qu'ils veulent faire mourir, pour ne leur laisser que 
le loisir de penser à la douleur physique et les distraire de l'épouvante 
métapliysique de la mort, si nuisible à la santé. 

Quelques détails nettement vus qui annoncent une vie de famille 
intime, profonde, dans ce pays où la première molécule sociale est la 
famille et non l'individu. Dans les champs ces torses couleur safran, 
maigres et musclés, courbés sur la terre ; dans les villages, ces innom- 
brables sociétés de gymnastique dont font partie depuis l'enfance, comme 
de simples citoyens suisses, tous les jeunes paysans chinois, sont l'in- 
dice d'une race forte e( souple, pacifique et agricole qu'il est inquiétant 
d'imaginer industrialisée et militarisée. 

Jules Delvaille : L'Université de demain (Cornély, in-i8 de 
34 pp., o fr. 5o). — M. Delvaille reforme l'enseignement secon- 
daire auquel il donne pour base l'enseignement primaire, ce dernier 
a pierre de touche de l'intelligence de l'enfant », tant pis pour les génies 
tardifs ! — puis l'enseignement philosophique qui désormais n'a plus 
de doctrine officielle, à cette exception près qu'il a pour mission pri- 
mordiale suivant les termes de M. Léon Bourgeois « d'enseigner la 
démocratie et la République », le baccalauréat, qui sera conféré par 
des examinateurs inamovibles, la condition des professeurs et le régime 
de l'internat. 

Henri Lasvignes 



Camillk Pelletan : De 1815 à, nos Jours iSociété française d'Édi- 
tions d'art, in-4'' de 3 10 pp., G 'francs). — Un bon livre et de saine 
vulgarisation. En si peu d'espace l'auteur n'a pas eu la prétention de 
faire revivre un siècle « qui occupa une si large place dans l'histoire du 
progrès, du génie et des malheurs humains ». L'ouvrage n'est qu'un 
résumé, un manuel, i)ourrait-on dire, n'était la respectable ampleur de 
son format,mais clair et sobre sans aridité, aisé, animé, voire pittoresque. 
Tout au plus peut-on regretter vix et là quelque excès de modéran- 
tisme, que sans doute les scrupules de l'homme politique ont imposés 
à l'historien. 

PiEiiHi: DE NoLHAC i La Création de Versailles (Bernard, à Ver- 
sailles, in-f<^ de 'i\('i pp.). — Versailles : S'il est délicieux d'errer dans 
ses allées désertes, parmi la majesté des parterres et des bassins, c'est 
une joie non moins pure et plus rare de s'y promener a dans le temps >» 
surtout en l'érudite compagnie de M. de Nolliac, le plus disert des 
ciceroni. Dans ce domaine qu'il connaît si bie/* qu'il aime si pieuse- 



LES LIVRES 239 

ment et qui lui appartient un peu, on dirait qu'il nous fait faire, pas à 
pas, presque jour à jour, le tour du propriétaire. Depuis le 
petit cliûteau à tourelles des Gondi, le « petit château de cartes » dont 
parle Saint-Simon, jusqu'au pomi)eux séjour de fêtes du Grand-Règne, 
M. de Nolliac nous conduit sans fatigue et sans nous priver d'un seul 
aspect, d'un seul état, si passager soit-il, d'une seule transformation, 
et Ton sait qu'elles furent incessantes. Le commentaire précis et élé- 
gant ne s'interrompt que pour nous laisser le loisir d'un coup d*œil à 
d'admirables gravures. Toute l'iiistoire d'un temps, d'un art et d'un 
goût s'évoque en ces pages de solide documentation. 

Alfred Atiiys. 
MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE 

Romans et Nouvelles —Alfred Jarry : Le Svrm/Uc, Editions de La revue blanche, in-18 
de 250 p., n fr. 50. — Cliarles Bernrird : /m Reine </f Saba, Offenstadt, in-18 de MO p., 3fr. 50. 

— J.-A. Coulangheoiî : T^.s Jeux de la Préfecture. Mercure de France, in-lH de 318 p., t\ fr.50. 

— Lucien Trotignon : Fouvhard lit'pvU : Pion, in-18 de MS p., îJ tr. 5(». — Xonce Cstsanov* : 
La LiUifim ; Ambcrt, in-18 de 'IM p., :\ fr. ôo. — Diraison Seyîor : Les Xuitf Vhief: Fayard. 
in-18 de liiM p., 3 fr. .',m. — François Casalc : ChaufeclaiA Plon-Nourrit, in-ls de .330 p.. 
3 fr. 50. — Jean de Quirielle : Prorincc Hohhnt", Calinann Lt-vy, in-ls de 'l'M) p., 3 fr. 50. 

— Léon Tolstoy : iT.wref comj/ kf s (}. II. La Jeunesse. I^ Matiw'-e d'un /viffftettr')^ traduction 
de J.-W. Hienstock ; Stock, in-ls de 407 ]).. 2 fr. 50. — I.-J. Kmfir.ewski : Vilia Jfwh 
(Tihhfi à Cnpn'f^, traduction de L. de Broekci-e, illustrations de F. Prodhomme ; Edition.s 
du Carnet : iii-12 de 215 p., 3 fr. 50. — Maxime Formont : La Foute AmonreuM ; Lemerre, 
in-18 «le 303 p.. 3 fr.50.— .lean Payoud : (^rus de robe ; Villcrelle, in-18 de 360 p., 3 fr. 50. 

— llannali Lynch : Tri.» Vvr'idhjue UifUûrc d'une Petite Fille (traduite de l'anglais par 
M. Brandon): Hachette, in-lS de 2<;7 p., 3 fr. 50. — Myriam Harry : Pe/i<<w JPpof/*f* ,• 
CalInann Lévy. in-18 de 321» p., 3 fr. 50. — Jacques d'AdclsAvaed-Ferçen : Xofre-JMme des 
Mersf Morte»'. Sevin et lîey, in-18 de ."HT p., 3 fr. 50. 

Poésie. — Alfred Gou{»e] : L'Eiuitts Fleuri; Société française <rimprimerie et de librairie 
(ancienne mai.^on Lecène et Hoiidin), iu-ls de llH p., 2fr.50. — Edouard Ducot*} : Le Son^e 
d'une Xuit de doute; Mercure de France, in- 12 de i»8 p., 3 fr. — Apollon Maïkoff : Poésie» 
(traduites par Tancn.tle Martel et Thaddée L;irghine. et précédées d'uue introduction par 
Tancrè<le Martel): Perrin, in-lS de 285 p.. 3 fr^.50. 

Théâtre. — Muurice de Dammartin : L'Entretue. comt^die en un acte; Ollendorff, 
in-18 de 20 p., 1 fr. 50. — Sophocle : Electre (tra^Juction en verp par A. Lfigofïruey) ; 
Bmnel, 3 francs. 

CriiTH^UE. — Ciustavo Ahel : Le Labeur de la Proue (préface par Camille Lenionnier) ; 
Stock, in-18 de 316 p., 3 fr. 50. 

ScrEXCB KT PniLfiSorHin. — H.-B. Bre\\'.«îter : L'Ame Pnïnme: M«*rc'iire de France; 
in-18 de lOs ],.. 3 fr. 50. — Sully Prudhomme et Charles Kichet : /^ ProbVïne de^ 
Ca'ife.^finaU-:': Alcan, in-ls d«.> 177 p., 3 fr. 50. — Un Universitaire : I^t »'<cience opjxt^'e au 
yatioualism*' : Kdition.s <le Z// AVr/.fow, in-18 de 23 p.,Ofr, 75. — L. de Lt Tirit^re : La Jeune 
M/// 1\> (cun.seils donné- en 1303;; ïé<iui, in-32, fr. CO. — Le Cornu : Les ('rr/s- Volants] 
X<»ny. in-ls «le 30<» p., .'» fr. 50. --- ll.-I'. Pie Michel Kolfi : La Matfir inoih'rnc et Vlh/pmt- 
tifme de uns /'ours (traduction de l'abbé H. Doningcon ; in-18, 3 fr. 60. — Jules Bois : Le 
Monde Inrisihh". Flammarion, in-18 de -131 ]>., 3 fr 50. — Léon Tolstoy : Qu'est-ce que ta 
Relitfiouf (traduit par ^. W . Bien.^tock et Birukov) ; Stock, in-18 de 81 p., 1 fr. — Paul 
Lapie : Pour la liaison; Cornély, in-18 de 181 p., 1 fr. — Ch. Letourncau : La Pst/cholof/ie 



240 LA REVUE BLANCHE 

ethnique-, Schleicher, in-18 de 556 p., 6 fr. — Edmond Magnac : Bavardaget sur la Vertu ; 
Tillié, in-18 de 120 p., 1 fr. 50. 

Etats, Sociétés, Gouvernements. — Joseph Mallat : Im Serbie contemporaine. Etudes, 
enquêtes, statistiques (tomel" : géographie, ethnographie, histoire; tome II : Economie 
politique, sociale et commerciale); Maisonneuve, 2 vol. in-8 de 364 et 224 p., avec cartes, 
plans, desssins, 12 fr. — Victor Barrucand.: J/. Drumont et VAÏgtrie, Mustapha, Imprimerie 
Algérienne, in-8<» de 00 p., f r. 60 . — Urbain Gohier : A bas la Caserne I Éditions de La 
revue blanche; in-18 de 306 p , 3 fr. 50. — Emile Violart: Les Industries d'Art indiffènes 
en Algérie ; Alger, Baldachino-Laronde-Viguler, in-S» de 39 p. — Madagascar au début du 
sx*^ siècle \ Société d'éditions scientitiques et littéraires, in-8ode vii-465 p., avec 51 figures 
dans le text^, une grande carte en conlenrs et un portrait hors texte, 20 fr. — Victor 
Fournie : Introduction à V Histoire Ancienne; Fontemoing, in-18, 3 fr. — Emile Faguet : 
La Politique comparée de MimtesquieUj Rousseau et Voltaire; Société française d*Imprimerie et 
de Librairie, in-18 de 399 p., 3 fr. 50. — Jules Lemaître : Quatre Discours; Société fran- 
çaise d'Imprimerie et de Librairie, in-18 de 151 p., 2 fr. — St^iphane Amoulin : M. Edouard 
Drumont et les Jésuites ; Librairie des Deux-Mondes, in-8 de 204 p., 3 fr. — Riga Salima e 
Harem4 et Musulmans d'Egypte ; Juven, in-18 de 337 p., 3 fr. 50. — Maurice Herbette : Une 
Ambassade turque sous le Directoire, avec neuf planches hors texte ; Perrin, petit in-S® de 
343 p. — Georges Moussoir : L'Homme- Femme (Mlle Sarallette de Lange, 1786-1858) ; Edi- 
tions duCaniet, in-12dc 260 p., 4 fr. — Henri Mazel : Quand les peuples se relèvent; Perrin, 
in-18 de 355 p., 3 fr. 50. 

LiTTÂBATURES ÉTRANGÈRES. — G. de Rossi : Quanto ilsogno èjinito; Torino, Roma, 
Roux e Viareugo, in- 1 8 de 362 p., 2 f r. — La Vita Nuova di Dante, con le illustrazioni di D.-G. Ros- 
setti ; Roma, Torino, Rouxe Viarengo, in-S^de 168 p., 4fr. — Raffaello Barbiera : La principessa 
Belgiofoso, % suoi amici e nemici, il suo tempo; Milano, Fratelli Trêves, in-18 de 436 p., 
5 francs. — Edgardo-Allan Poe : // Libro dei Poemi (traduzione et prefazione di Ulisse 
Ortensi) ; Torino, Roma, Roux e Viiirengo. in-18 de 375 p., 2 fr. 50. — Fréd. Benz : 
Blut der Naechte ; Miinchen, Vereinigte Druckereien und Kunstanstallen, 2 m. 50. — Karl 
Hormann : Die Geheimnisse von Berlin ; Berlin, D. Dreyer. — Toni Mark : Standhqfte 
Maedchen ; Wiener Verlag, 2 m. — L. von der Ane : Wenn die Sonne sînkt sinkt;; Berlin, 
O. Janke, 4 m. — Ida Boy-Ed. : Die saende Hand\ Stuttgard, Cotta, 3 m. 50. — Hans 
Karlsen : Marianne Wildndberg ; Dresden, Pierson, 4 m. — Geo May : Das kcecktte ; 
Dresden, Pierson, 3 m. — Rud. Stratz : Alt HcidAberg ; Stuttgard, Cotta, 8 fr. 50. 

Nouveaux PI^riodiques. — Les Coulisses, hebdomadaires; Paul Tisseyre-Ananké, 
tiirecteur-rédacteur : fr. 15 le numéro; six mois, 4 fr. ; un an, 8 fr. Paris, quai Bourbon, 15. 
— Aujourd'hui, revue menauelle : fr. 50 le numéro; six mois, 3 fr.; un an, 5 fr. Paris, 
rue du Renard, 19. 

Guides. — Guide des Familles aux cillest tTeauxet stations thermales françaises; A.LaFare, 
in-18 Cîirtonné do 243 p., 2 fr. 50. — Guide de.s Familles aux bains de mer (plages de la 
Manche et de l'Océan, 30 cartes des côtes de France); A. La Fare, in-18 cartonné de 
351 p., 2 fr. 50. 

Alduals. — Les Maîtres de la Peinture, 40 reproductions en couleurs de tîibleaux 
célèbres des musées de Rome, Florence, Venise, Paris, Amsterdam, Munich, Dresde, 
Berlin, Londres, etc., présentés en un encadrement à biseau (29 cm/22 cm) et enfermés 
dans cinq cartons : Colin, 40 fr. les 10 planche.*», 8 fr, par carton de 8 planches; 8 fr. un 
lot de 10 plaiiclies au choix, 1 fr. 25 la jUanche i.solée; 2 fr. 50 le cadre pas.se -partout. 



Le Gérant: P. Descha.mps. 

Paria. — Imprimerie C. LAMY, 124, bd. de La Chapelle. 15066 



Les Cures miraculeuses de 
Jésus de Nazareth 



I 

Après le supplice d'Ieschou (i) de Nazareth (3 avril 33?), ce qui 
restait de ses disciples à Hiérusalem se réfugia à Torient du Jordanes 
(Jourdain), et forma les petites églises de Pella et de la Batanœa (Baschan) , 
dont firent partie quelques parents du nabi. 

Dans ce milieu, les récits relatifs à sa vie, ainsi que ses sentences et 
ses paraboles, se transmirent de bouche en bouche, et, grâce à l'excel- 
lente mémoire des sémites, il se peut que cette transmission ait été 
quasi littérale. 

Puis un certain « Matthaîos (Matthieu) rédigea en langue hébraïque les 
sentences (2) d'Ièsous ». 

Ce témoignagne est de Papias, évêque d'Hicrapolis en Phrygia, mort 
vers i63, et il nous a été rapporté par Eusébios (3) dans son Histoire 
eçclésiastiq ne. 

Un peu après, au dire du môme Papias, un certain Markos (Marc) 
écrivit « ce que le Christos avait dit et ce qu'il avait fait » (4). 
Ces productions ne sont pas parvenues jusqu'à nous. 
Mais, peu après la prise d'Hiérusalem par Titus Flavius Sabinus 
Yespasianus, peut-être vers Tan 80, un auteur inconnu composa, d'après 
elles, Tévangile selon Markos. 

Un peu plus tard, entre 80 et 100, un deuxième inconnu composa, 
d'après cet évangile et le recueil prîmilif de Mattliaios, Tévangile selon 
Matthaîos. 

Un peu plus tard encore, un troisième inconnu, travaillant d'après 
les recueils primitifs de Markos et de Matthaîos, d'autres textes qui 
ne nous sont pas parvenus et les traditions orales, composa l'évan- 
gile selon Loucas (Luc). 

Enfin, dans le premier quart du deuxième siècle, un quatrième 
inconnu composa l'évangile selon lûannès (Jean) . 

Celui-ci contient des interpolations et des traces de correction, et les 
critiques allemands et hollandais lui dénient tout caractère histo- 
rique. 



(1) En hébreu leschou (contraction d'Iéschoaa), en grec lèsouij en latin letu, en fran- 
çais Jém*. 

(2) Ta Xo^ta. 

(3) Eusébios. Histoire eeclésicutique, m, 39. 

(4) Ta 'jtJj toO Xp'.JTOÙ T, XeyOf^Ta t^ r.poLyJivnoL. 

16 



I 

1 



^^'^^ LA REVUE BLANCHE 

Les évangiles nous sont parvenus par des manuscrits grecs du 
v« siècle. 

Dans Tétude qui va suivre, j'ai donné, pour les citations, la préférence 
à Tévang^le selon Markos, le plus ancien et le plus historique des 
quatre; et j'ai suivi la traduction nouvelle (1896) d'E. Ledrain, pro- 
fesseur à TEcole du Louvre. 



Il 

Tout protoplasma vivant ou bioprotéon parait doué d'une contractilité 
analogue à celle do la fibre musculaire, bien que très atténuée. 

J*ai relevé cette contractilité chez /|3 espèces de cellules appartenant 
aux deux règnes et à divers tissus (i). 

Elle entre en jeu sous T influence de différents modes du mouvement : 
mécaniques (pressions, chocs), physiques (ondulations sonores, thermi- 
ques, lumineuses, électriques, nerveuses) ou chimiques (combinaisons, 
décombinaisons). 

De plus, il paraît exister pour chaque cellule, par rapport aux diffé- 
rents modes du mouvement, un optimum de relâchement, en deçà et 
au delà duquel la contraction commence, pour aboutir à une contraction 
complète et persistante, à une sorte de tétanos. 

Il existerait donc un tétanos nerveux analogue au tétanos musculaire, 
phénomène d'autant moins surprenant que la cellule nerveuse résulte 
de la différenciation, dans la série animale, d'une cellule mixte, neuro- 
musculaire. 

La cellule nerveuse ou neurone est une petite masse de protoplasma 
entourée d'un chevelu de prolongements fins. Elle ressemble à un arbre 
à tronc court muni de ses, branches et de ses racines. Le cerveau et la 
moelle sont formés par l'intrication de ces branches et de ces racines 
protoplasmiques qui, en s'unissant bout à bout, constituent les conduc- 
teurs nerveux. 

On appelle circuit nerveux un conducteur qui, partant de la péri- 
phérie du corps, revient à la périphérie, après avoir passé parle cerveau 
ou la moelle. Certains neurones possédant des prolongements dMn 
mètre et plus (ce sont ces grands prolongements qui, en se fasciculant, 
forment les nerfs), il n'en faut qu'un petit nombre pour former un 
circuit nerveux. 

Ces circuits reçoivent par un pôle l'énergie qui résulte des impres- 
sions sensorielles externes et internes et, en particulier, des réactions 
chimiques provoquées par l'assimilation des aliments. Ils restituent au 
monde extérieur, par leur autre pôle, cotte môme quantité d'énergie 
sous forme de contractions musculaires et de réactions chimiques. Il en 
résulte que le système nerveux n'est qu'un lieu de passage, une simple 
machine à laquelle est applicable la loi de la conservation de l'énergie. 



(1) \y Ch. Binet Sanglé. L'Amiboi$me dei nctirotief, Progrès médical, 19 octobre 1901. 



LES CURES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH 243 

La restitution de Ténergie aa monde extérieur ne se fait d'ailleurs 
pas selon un débit constant. En effet, le neurone est nû accumulateur 
comparable à Taccumulateur électrique, et Ton peut se représenter 
chaque circuit nerveux comme une série d'accumulateurs qui, grâce à 
leur contractilité, pourraient se séparer momentanément les uns des 
autres. 

Lorsque, sous Tinfluence d'un mode quelconque du mouvement, le 
neurone et ses prolongements viennent à se contracter, il en résulte la 
formation, dans ces prolongements, par suite de changements dans la 
densité de leur substance, de zones mauvaises conductrices, des barrages 
qui arrêtent le courant nerveux, et que j'ai appelés les neuro^diéUe^ 
triques (i). Et alors, de deux choses Tune, ou ce courant change de 
voie, ou son énergie s'accumule dans les neurones situés en amont des 
neuro-diélectriques. 

C'est à une contraction persistante, à un tétanos des neurones que 
sont dus, selon moi, les phénomènes hystériques (2). 

L'hystérique est un malade dont les neurones ont subi, par suite d'un 
traumatisme ou d'une intoxication, une modification particulière, modi* 
fication qui se traduit par une exaltation de leur contractilité, par une 
prédisposition au tétanos. De même, dans la fibre musculaire intoxi- 
quée ou, ce qui revient au même, fatiguée, le tétanos se produit plus 
rapidement et dure plus longtemps que dans la fibre saine. 

Parmi les modes du mouvement qui peuvent déterminer le tétanos du 
neurone de Thystérique, il convient de citer les ondulations ner- 
veuses elles-mêmes. Ces ondulations prennent naissance dans le 
neurone. Elles résultent de la transformation des mouvements exté- 
rieurs qui lui parviennent, de mêipe que, dans les piles, les ondulations 
électriques résultent de la transformation de mouvements chimiques. 

Certaines impressions sensorielles peuvent rendre le dégagement 
des ondulations nerveuses si rapide et si intense qu'il revêt le caractère 
d'une explosion. 

Ces explosions ont pour conséquence, d'une part l'ébranlement des 
neurones, d'autre part un phénomène de conscience qui est t émotion. 
Sous leur influence, les neurones de l'hystérique peuvent entrer en 
contraction persistante : d'où formation de neuro-diélectriques, arrêt du 
courant nerveux et, par suite, anesthésies paralysies, ou phénomènes de 
court circuit : contractures et secousses musculaires. 

Mais aussi, sous cette même influence, le neurone de l'hystérique 
tétanisé peut se relâcher; d'où disparition des neuro-diélectriques, 
rétablissement du courant nerveux et, par suite, guérison des anesthé- 
sies et des paralysies, cessation des contractures et des secousses. 

De même, dans la télégraphie sans fil, un choc sur le cohéreur 



(1) On appelle en électricité diélectrique tonte portion de l'espace qui oppose un obstacle 
au passage des ondulations électriques. — Ch. Binet-Sanglé. ThîoHe des neuro-diélectriques 
Archives de neurologie, septembre 1900. 

(2) Ch. Binet-Sanglé. Le Mécanisme des phénomènes hystériques, EeYue de l'hjpno- 
tisme, 1901. 



a4/| LA REVUE BLANCHE 

d'Oliver Lodje, peut, en déplaçant la limaille d'argent, intercepter le pas- 
sage des ondulations électriques, comme un autre choc peut le rétablir. 

Tel est le mécanisme par lequel Témotion guérit les accidents hysté- 
riques. Les cures par suggestion sont avant tout des cures par émotion. 
Jamais un médecin qui ne sait imposer à ses malades ne fera de 
pareilles cures. 

Or, de même que, pour une quantité d'énergie donnée, les effets 
d'une explosion sont d'autant plus intenses que son champ d*expan- 
sion est plus restreint, de même une émotion est d'autant plus 
efficace que les neurones sur lesquels elle porte sont en moins grand 
nombre. Telle est la raison pour laquelle les suggestions réussissent 
mieux chez les sujets hypnotisés. 

. C'est que, dans l'hypnose, un grand nombre de neurones sont 
rétractés et par suite soustraits aux explosions nerveuses qui éclatent 
dans les neurones étendus, dont l'ébranlement est ainsi d'autant plus 
considérable 

L'hypnose n'est donc qu'un adjuvant de la suggestion. Elle n'en est 
nullement la condition indispensable. Tel suggestionneur d'un grand 
prestige déterminera, chez un sujet éveillé, des phénomènes qu'un 
autre suggestionneur d'un prestige moindre ne pourra obtenir que chez 
un sujet en état d'hypnose. 

En raison de l'impression qu'il produisait chez les individus les plus 
simples de son époque, leschou de Nazareth, qui, atteint de dégéné- 
rescence mentale avec délire des grandeurs (ij se croyait doué d'un 
pouvoir surnaturel, fut un grand guérisseur d'accidents hystériques. 

11 eut probablement à subir au début de sa carrière des échecs nom- 
breux, échecs que les évangiles n'ont d'ailleurs pas toujours passé 
sous silence. Mais une première cure en entraîna d'autres, et bientôt sa 
réputation grandit de telle sorte qu'il guérit la plupart des hystéri- 
ques qui se présentèrent à lui. Il en est de même de nos jours, où 
tel médecin hypnotiseur voit ses cures se multiplier suivant une pro- 
gression en quelque sorte mathématique. 

leschou, — est-il besoin de le dire ? — ne guérit par suggestion que 
des symptômes nervtux résultant d'un trouble purement fonctionnel des 
neurones. Il lui eût été aussi impossible de faire marcher un paraplé- 
gique (paralysie des membres inférieurs) par section de la moelle, que de 
faire repousser un membre amputé. Aussi bien les évangiles ne nous 
parlent-ils point de pareilles cures ; et c'est là une des preuves de la 
bonne foi de leurs auteurs. 

Les passages de ces écrits où il est question de maladies guéries par 
suggestion sont de trois sortes : 
Les premiers ne comportent aucune spécification. 
Les seconds ne font qu'énumérer les affections guéries. 
Les troisièmes relatent la cure avec plus ou moins de détails. 

(1) Jules Soury. Ji'iw* et la rdiffion d'Itraêl, Paris, 1899, Charpentiefr. 



LES CURES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH 245 

111 
CAS NON SPÉCIFIES 

Les passages de la première sorte sont au nombre de cinq. Je les 
donne ci-dessous en suivant Tordre d'ancienneté probable des évangiles 
qui les contiennent. 

1* Lorsqu'Ieschou vint dans le territoire de Génésareth, « ce fut un grand 
mouvement dans toute la contrée d'alentour ; on se mit à lui apporter de 
toutes parts, dans de petits lits, ceux qui se portaient mal. Là où Ton appre- 
nait que se tenait lèsous, et partout où il entrait, dans les bourgs, les 
villes et les campagnes, on déposait les malades dans les places publiques, 
et on le priait que ceux-ci pussent toucher au moins le bord de son vêtement, 
et tous ceux qui le touchaient étaient guéris. » 

ÉvanffiU sdon Markoê, VI. 

Ce passage est reproduit textuellement dans l'évangile selon Mat- 
thaios (XIX). La phrase « tous ceux qui le touchaient étaient guéris » 
est une exagération orientale. 

a*> Comme cela eut lieu de tout temps, les guérisons qui passaient 
pour miraculeuses chez les Judéens étaient attribuées à divinité lors- 
qu'elles étaient obtenues par les orthodoxes, et au démon lorsqu'elles 
étaient obtenues par les hérétiques. C'est en vertu de cette loi hiérolo- 
gique queJes prêtres romains accusent de satanisme les hypnotiseurs 
modernes. 

Or leschou était un hérétique pour les Pharischim (Pharisiens), c'est- 
à-dire pour les Judéens orthodoxes et piétistes de son temps, qu'il 
attaquait d'ailleurs dans ses discours. Aussi attribuaient-ils ses cures 
à Baalzeboub, et songeaient-ils même à le faire mourir. 

<' Mais lèsous, l'ayant appris, partit de là, accompagné d'une foule de gens, 
qu'il guérit tous, leur interdisant de le publier. » 

Évangile idon MatthaioSj XI T. 

Ce passage est reproduit dans l'évangile selon Loucas. 

La discrétion que leschou exigeait en échange de ses cures était 
motivée, ainsi qu'on le verra dans la suite, non seulement par la crainte 
de susciter la colère des Pharischim, mais aussi par l'appréhension de 
voir affluer les malades en trop grand nombre. 

30 « Quand lèsous eut achevé ces propos, il advint qu'il partit de la Gali- 
laia (Galilée) et gagna le territoire de la loudaia (Judée) au delà du lordanès 
(Jourdain). Des foules nombreuses le suivirent, et là il les. guérit. » 

Évangile selon McUthaîos, XII. 

4« Comme il s'était retiré à Bethsaida, l'apprenant, « la foule le suivit; il 
l'accueillit, lui parla du royaume de Dieu, et guérit ceux qui avaient besoin 
de guérison. » 

ÉvanffUt «e/o» Loueat^ IX. 



a'|6 LA REVUE BLANC HB 

S"" a Après cela lèsous passa la mer de Galilaia, c'est-à-dire de Tiberias. Il 
était suivi d*une nombreuse foule, parce qu'on voyait les miracles opérés par 
lui sur les malades. » 

Évangile selon Jôannhj Vf. 

m 

CAS SPÉCIFIÉS, MAIS XOX DÉCRITS 

Les passages de la seconde sorte sont au nombre de sept. Les voici 
dans le même ordre que les précédents. 

1* i< Le soir venu, comme se fut couché le soleil, on porta près de lui tous 
les malades et les démoniaques (1) et tout le bourg était rassemblé à sa 
porte. 11 guérit tous ceux qui étaient malades de diverses maladies et expulsa 
de nombreux démons, ne permettant point à ceux-ci de parler... Il allait 
donc, préchant en leurs synagogues, par toute la Galilaia et chassant les 
démons. » 

Évangile selon Markw. I. 

Ce passage est reproduit dans les évangiles selon Matthaîos (YIII}* et 
^elon Loucas ilV). 

2** « lèsous prit place sur un lieu uni avec la foule de ses disciples et une 
grande masse de peuple venu de toute la loudaia, de Hierousalem, de la 
contrée maritime de Tyros et de Sidôn, lequel était accouru pour l'entendre 
et pour être guéri de ses maladies; et ceux-là aussi étaient guéris, que tour- 
mentaient les esprits immondes (2). Toute la multitude tâchait de le toucher, 
car une vertu sortait de lui, de façon qu'il leur rendait à tous la santé. » 

KvangiU ulon Lviicas, VI. 

3« « Un jour des Pharisiens vinrent dire à lèsous : « Éloig:ne-toi et quitte le 
pays, car Hèrôdès te veut tuer. — Allez dire à ce renard, répondit lésons • 
Je chasse les démons (:)) et j*opèreles guérisons aujourd'hui et demain. » 

Évangile selon Loucas, XIII. 

Op croyait en effet dans l'antiquité que les attaques d'hystérie et d'épi- 
lepsie, ainsi que les diverses man* éstations de la folie, l'étaient dues à la 
présence de démons dans le corps de Thomme. Or ces accidents sont 
curables par suggestion. 

4^ « 11 advint ensuite qu'Ièsous passa de ville en ville et de bourgade en 
bourgade, prêchant et annonçant le royaume de Dieu ; et les douze étaient 
avec lui, et aussi quelques femmes guéries d'esprits malins et d asthénies (4), 
Maria surnommée Magdaléenne et de qui étaient sortis sept démons, et 
lêanna, femme de Chouza, intendant d'Hérêdès, Sousanna (5) et plusieurs 
autres, lesquelles l'aidaient de leur avoir. » 

I^vangUe tlon Loucas, Vf II. 



^2) Ot o)(^Xoû(ievoi UTTÔ -nveyfiiTCov àxaBipTcuv. 
(3) 'Ex6éXX<i> ôx'.{jLÔvts. 

(.|) Te06paite'j|Ji£vat 'jtto irvE'juàTtDV Trovr^pwv xal ajOevE'.ôjv. 
^5) Eu hébreu SchoechaaiUL 



LES CURES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH 2/17 

Ces femmes étaient des hystériques et des neurasthéniques guéries 
par suggestion. J'ai cru devoir en effet substituer le mot « asthénie » 
au mot « maladie » par lequel E. Ledrain traduit à^évci», qui signifie 
en Téalité faiblesse, impuissance, langueur. 

Maria de Magdala, qui avait été possédée de sept démons (i), était 
une hystérique à grandes crises. 

J'étudierai plus loin la psychothérapie des accidents hystériques. 
Quant à la neurasthénie, plusieurs praticiens l'ont traitée avec suCcès 
par suggestion, entre autres : Bernheim, professeur à la Faculté de 
médecine de Nancy, Edgard Bérillon(2), professeur libre à la Faculté 
de médecine de Paris, Antoine Mavroukakis (3), Valentin (4) et Paul 
Hartemberg (5). Ces derniers ont employé avec succès la suggestion à 
Tétat de veille. J'ai obtenu des guérisons analogues. 

S» «lèsous circulait par toute la Galilaia, enseignant en leurs synagogues, 
annonçant l'évangile du royaume, guérissant dans le peuple toute maladie 
et toute langueur (6), si bien que sa renommée courut par *oute la Syria; et 
lui présentait-on tous les gens mal portants, atteints de div-rses maladies 
ettourments, démoniaques, lunatiques et paralytiques (7), et il les guérissait 
Et de grandes foules l'accompagnaient de la Galilaia, de la Décapole, de 
Hierosolyma, de la loudaia et d'au-delà du lordanès. 

Évangile selan Matthaios, IV. 

Le mot a lunatique » traduction d'un mot grec qui signifie fantasque, 
bizarre, changeant, désigne ici les sujets atteints d'une des affections 
mentales qui sont curables par suggestion. On croyait autrefois que 
la bizarrerie du caractère était due à l'influence de la lune. Quant au mot 
tt paralytiques » , il désigne les sujets atteints de paralysies hystériques. 

6» a lèsous circulait par toutes les villes et les bourgades, enseignant dans 
leurs synagogues, préchant la nouvelle du royaume et guérissant toute 
maladie et toute langueur (8) parmi le peuple. » 

Écangile telon MaUhaioBy IX. 



(1) Sept, uombre fatidique pour toute Vantiquité sémitique. 

(2) Edgard Bérillon. — Neurasthénie (/rate guérie par sugçestion hypnotique. Bévue de 
l*hynoptisme, 1890, page 330). — /vf# iudknfîons formeUe$ de la iuggestion hypiwtiqv^. en 
psychiatrie ei en nenro-patholoffie. lievue de rhypnotiame, 18dl, page 97. 

(3) Antoine Ma\Toakakis . — Leg neurasthéaiques et la suggeiiion. Bévue de ITij-pnotisme, 
18U3, page 874. 

(4) P. Valentin. — Du traiteimnt iles neuranthiniei graves par la psycJiothrrapit. Revue 
de l'hypnotisme, 1897, page 110. — IlypocJtohdrie. consécutive à une hyHêro-nenra9tkénie^ 
d^origine toxi'injectieujfe. Onêrison en cinq si'^ances de suggestion sans hypnote. Revue de 
l'hypnotisme, 1898, page 11. 

(5) Paul Hartemberg. — Un cas de neurasthinie psychique guéri par la dynamagniie sug- 
gestive. Revue de l'hypnotisme, 1898, page 42. 

(6) llâ^av vÔTOv xat Trâyav ;jiaXaxîav. 

E. Ledrain traduit ce dernier mot par infirmité. J'ai préféré le traduire par langueur, comme 
ce linguiste le fait d'ailleurs en d'antres endroits. Chassang donne les versions suivantes : 
mollesse^ langueur, faiblesse de raracti-re. La racine [IOlK implique ridée de mollesse. 

(7) ITotxtXai; voToi; xat fiaffàvoi; Tjvs^rotiévo'j;, xal Sai[ioyiÇojjiivou;, xal aeXr,- 
v.aïO'JiÉvo'j;, xai TrapaXux'.xoj;. 

(8) Ilâ^av vôjov xxi -ajxv uaXaxtav. 



a/48 LA RBVUÇ BLANCHE 

7<> « Or lôannès (1) [Jean le Baptiste], ayant appris dans la prison les œuvres 
de lèsous, ini envoya dire par deux de ses disciples : « Es-tu celui qui doit 
venir, ou bien en attendrons -nous un autre ? » 

lèsous leur répondit en ces termes : « Allez redire à lôannès ce que vous 
entendez et voyez : Des aveugles voient et des boiteux cheminent; des 
lépreux sont purifiés et des sourds recouvrent Touïe; des morts ressus- 
citent (2). » 

Érangiie selon Matthaîot, XL 

Ce passage est reproduit dans l'évangile selon Loucas 
La proposition « des aveugles voient » désigne Tamaurose ou le blé- 
pharospasme hystérique; des boiteux cheminent, fa claudication hys- 
térique par contracture ou paralysie des membres inférieurs ; « des 
sourds recouvrent l'ouïe », la surdité hystérique; « des morts ressus- 
citent », la léthargie. ^ 

Je consacrerai plus loin quelques pages à la psychothérapie de Tamau- 
rose, du blépharospasme et de la surdité hystérique, de la léthargie et 
de certaines maladies de la peau. Quant à la guérison par suggestion 
de la claudication hystérique, c'est là un phénomène banal pour tout 
neuro thérapeute . 

Charcot (3) a guéri par suggestion hypnotique une jeune fille atteinte 
de pied bot varus droit hystérique avec rigidité du genou et rotation de 
la cuisse en dedans, déformation due à des contractures et qui déter- 
minait une gêne dans la marche. 

Des guérisons analogues ont été obtenues par Burot (4), professeur à 
l'école de médecine de Rochefort, (coxalgie hystérique), par CLemoine^ 
professeurà la Faculté libre de Lille (5), (névralgie sciatique avec parésie 
t'^stérique du membre inférieur droit déterminant une gêne dans la 
marche), Gorodichze (6), (contracture hystérique du membre inférieur 
gauche déterminant une pseudo-ankylose du genou et un pied bot 
talus), Edgard Bérillon (7) (pied bot varus hystérique très accentué). La 
cure de Gorodichze fut obtenue à l'état de veille. 

Desplats, professeur de clinique médicale à la Faculté libre de Lille, 
rapporte le cas d'une fille de douze ans, atteinte depuis trois mois d'une 
contracture de membre inférieur gauche qui rendait la marche impos- 
sible, et avait donné lieu au diagnostic d'arthrite du genou. La sugges- 



(1) En hébreu lohan&n. 

(2) ToçXol àvaôXiirouffi, xaî /(oXoi TTEpi-aTOÙari, Xerpol xaOapiÇovTa»., xai xcjcpot 
àxououŒt, vexpot èYeipovTai. 

(8) Charcot. Lliypnotisme en thérapeutique. Guérison d'tine contracture hystérique: Rerue de 
rhypnotieme, 1887, p. 296. . 

(4) Burot. Grande hystérie guérie par VemjAoi de la suggestion et de l'autO'Suggestion. 
Revue de l'hypnotisme, 1887, p. 360. 

(5) G. Leraoine. De V hypnotisme par les miroirs rotatifs dans le traitement de V hystérie^ 
Revue de Thypnotisme, 1893. p. 08. 

(6) Gorodichze. Contracture psychique guérie par la suggestion à l'état de ve'dle. Revue de 
'hypnoti-me, 1898 p. 347. 

(7) Edgard Bérillon. Guérison d^une contracture par le transfert dans Vétat hypnotique. 
Revue de l'hypnotisme, mars 1898. y 



LES CURES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH 249 

tion hypnotique fil disparaître instantanément celte contracture. Des- 
plats raconte raconte sa cure de la manière suivante : « Posant le pied 
de la malade à terre, je lui dis : « Levez-vous ! »et elle se leva : « Mar- 
chez ! » et elle marcha : « Mettez-vous à genoux ! » et elle s'agenouilla ». 
A son réveil, Tenfant était stupéfaite. Le père, qui Tavait amenée, pleu- 
rait (ij. 

J'ai guéri moi-même par suggestion à l'état de veille, un jeune garçon 
atteint d'une contracture hystérique des muscles de la jambe, détermi- 
nant la claudication. Je lui fis mettre la jambe nue et lui annonçai que 
j'allais le guérir instantanément en lui touchant Je genou. C'est ce qui 
eut lieu. Sur mon ordre, il se leva, aussitôt et se mit à sauter et à courir. 
Toute douleur et toute claudication avaient disparu. L'étonnement de la 
mère était à son comble. L'enfant déclara que j'étais sorcier. 

Bidon (2), médecin des hôpitaux de Marseille, et Font (3), ont rap- 
porté des cas analogues. La cure de Font fut, comme la mienne, obtenue 
à l'état de veille. 

Enfin Chiltov (4), professeur à l'Université de Kharkov, a guéri, par 
suggestion hypnotique, un homme atteint d'hémiplégie droite (paralysie 
du côté droit du corps) déterminant la claudication. 

8* M Et de là [du territoire de Tyros et de Sidôn], lèsous partit et vint près 
de la mer de Galilaia, où, montant sur la montagne., il s'y assit. Des foules 
nombreuses accoururent à lui, ayant avec eux des boiteux, des aveugles, 
des sourds-muets, des estropiés, et beaucoup d'autres (5) qu'on mit à ses 
pieds ; et il les guérit. Aussi s'émerveilla-t-elle la multitude, voyant les 
muets parler, les estropiés remis, les paralytiques cheminant et les aveugles 
voyant (6). » 

Évangile telon Matthaios, {^V)' 

Le mot sourds-muets désigne des sujets atteints de surdi-mutité 
hystérique, et le mot estropié^ des sujets atteints de contractures hysté- 
riques des divers membres. 

Je puis aborder maintenant l'étude des cures dont les évangiles nous 
ont laissé un récit détaillé. 



(1) Desplats. L'Hypnotisme agent thérapeutique. Revue de lliypnotiame. Août 1897 

(2) Bidon. Claudication guérie par tuggeatiwi. Bévue de l'hypnotiame. Mai 1899. 

(3) Font. Traitement de l'kjfttérie et de la neurasthénie par suggestion. Revue de psycho- 
logie. Février 1901. 

(4) Chiltov. Traitement et guérison par suggestion hypnotique d'un cas d'hémiplégie omc 
apoplexie. Revue de l'hypnotiame, 1887, p. 34 

(5) XioXo'jç, xucpXoûç, xu)çoj<;, xuXXoùç xatt ïzipoMç iroXXou^. 

(6) Kwoo'jç XaXoûvxaç, xuXXoù< ôytei;, x***^o^< TceptTcaTOÙVTaç xal •cu^Xoùç pXI- 
itovxa^. 



orSo LA REVUE BLANCHE 

IV 

AMAUROSE OU BLBPUAnOSPASMB HYSTÉRIQUE 

Premier cas. 

Ils atteigoirent ensuite Hiérichcms. lèsous partit de là avec ses disciples et 
une troupe nombreuse. Un aveugle (1) Bartimaios (2), fils de Timaios, était 
assis auprès du chemin et mendiait. Celai-ci apprenant que lèsous passait, 
se prit à crier ces mots : « lèsous, fils de David, aie pitié de moi ! » Plusieurs 
le menacèrent afin qu'il se tût, mais il clamait encore davantage : c< lèsous» 
fils de David, aie pitié de moi ! » 

lèsous, s'étant arrêté, commanda d'appeler l'aveugle, ce qu'ils firent en lui 
disant : « Bon courage. Lève-toi, il t'appelle ». Jetant bas son manteau, il se 
leva et s'en vint vers lèsous, lequel lui parla en ces termes : « Que veux-tu 
que je te fasse? —Maître, que je recouvre la vue, répondit l'aveugle. —• Va- 
t'en, reprit lèsous, ta foi t'a sauvé ! » 

Et aussitôt il vit (3), puis il suivit lèsous parle chemin. 

Kvangile selon Markoiy X. 

Pour rendre la cure plus extraordinaire, l'évangile selon Matthaîos 
(XX) double le nombre des aveugles. 

L'évangile, selon Loucas modifie également dans le sens du mer- 
veilleux les paroles prononcées par leschou. 

On a pu remarquer en effet, que celui-ci, dans un sentiment de pru- 
dence que j'aurai encore roccasion de signaler, et qui d'ailleurs n'était 
pas incompatible avec le délire des grandeurs dont il était atteint, ne 
dit pas à l'aveugle : « Recouvre la vue ! » mais simplement : « Va-t'en, 
ta foi t'a sauvé », ce qui, en cas d'échec, pouvait s'entendre : « Ta foi 
te vaudra le royaume des cieux ». Or l'évangile selon Loucas iXVIII), 
qui est postérieur à l'évangile selon Markos, prête à leschou les paroles 
suivantes : « Recouvre la vue (4), ta foi t'a sauvé. » 

Deuxième cas? 

On trouve encore le récit d'une cure de cécité dans l'évangile selon 
Matthaîos, au chapitre IX. Mais il est tellement analogue au précé- 
dent, qu'on est en droit de se demander s'il n'y a pas là une simple 
répétition, répétition d'ailleurs facile à comprendre si l'on songe à la 
façon dont les évangiles furent composés : 

a lèsous s'étant en allé de là, deux aveugles le suivirent criant ces mots : 
« Aie pitié de nous, fils de David ! » Et quand il eut pénétré en la maison, les 
aveugies vinrent au-devant de lui et lèsous leur dit : « Croyez- vous que j'aie 



(i) Tu(pX<5<;. 

(2) En hébreu Bar-Thaimou (le fils de Thaîmou). Il y a dans le texte grec une répéti- 
tion indiquant que Tautenr ignorait l'hébreu. 
(5) Kat riôé(j)(; àvéCXstj^. 
(4) 'Avà6Xe<J/ov. 



LES CURES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH 2JI 

le pouvoir de faire cela? — Oui, seigneur, » lui répoDdireni-ils. Alors, il 
toucha leurs yeux (1) disant : « Qu'il soit fait selon votre foi l ». Leurs 
yeux s'ouvrirent (2). lèsous leur imposa silence en ces termes : « Prenez 
garde que personne ne le sache!» Ceux-ci, partant, étendirent sa renom- 
mée dans toute la région. 

Évangile teîon Matthahs, IX. 

Il ne faut donc retenir pour historique que la guérison de Taveugie 
de Hiérichous, telle qu'elle est rapportée dans Tévangile selon Markos. 

il s'agissait, d*une d'amaucose hystérique totale ou d'un blépharos- 
pasme hystérique complet. 

L'amaurose (àjjiajpwît; — obscurcissement) ou cécité hystérique 
est due, selon moi, à la rétraction des neurones qui sont le théâtre des 
sensations visuelles. Cette affection, qui débute le plus souvent dune 
manière soudaine, peut durer des mois et disparaître, comme elle est 
venue, tout d'un coup, à la suite d'une attaque d'hystérie ou d'iihe 
émotion. Briquet, Marlow, Wudermann, Pitres en ont rapporté des 
exemples. Elle peut aussi disparaître par suggestion comme Pont 
prouvé Bernheim (3) et Valude (4), médecin des Quinze Vingts. 

Le cas de Valude a trait à un paysan hystérique dont Pœil droit ne 
pouvait que distinguer le jour de la nuit. La guérison eut lieu par 
suggestion à Pétat de veille. 

Leblépharospasme ( pXéçapov= paupière, jTraaao; = hystérique) consiste 
dans une contracture du muscle orbiculaire des paupières, contracture 
qui a pour conséquence la fermeture spasmodique des yeux. Cette 
affection est due, selon moi, à la rétraction des neurones moteurs infé- 
rieurs qui innervent le muscle orbiculaire. Ces neurones se trouvant 
ainsi isolés des autres et fonctionnant pour leur propre compte, il en 
résulte un phénomène tout à fait analogue à ce qu'on appelle en élec- 
tricité phénomène de court circuit. Seulement, ici, le court circuit, au 
lieu de se traduire par une production de chaleur ou de lumière, se 
traduit par ja contraction intense et continuelle d'un muscle. Celte 
affection est curable par suggestion. 

Edgard Bérillon a guéri en une seule séance d'hypnose une jeune tille 
atteinte d'un blépharospasme hystérique complet datant de treize 
mois (5). 

De Bourgon (6), ancien chef de clinique aux Quinze-Vingts, chirur- 
gien en chef du service d'ophtalmologie de PhÔpital Saint-Joseph, a 



(1) ToTE rfy'X'zo -zôjyj ô'vOaX'JLÔJV auTwv. 

(2) Kat àvîio^Or^Tav aÙTwv o\ ocpOaXjJiol. 

(3) Bernheim. De l'amaurote hystérique et de l'amaurose Èiiggciitipe. Revue de ITiyi^no- 
tisme, 1887, p. 69. 

(i) E. Valude. Quelque.* phénomènes hystériques oculaires traités par la suggestion 
thérapeutique. 

(5) Edgard Bérillon. Les indications formeUts de la suggestion hypnotique en ps^ckiatrit et 
en neuro-pathologie. Revue de l'hypnotisme 1851, p. 97. 

(<)) De Bourgon. Deux cas de bléphdrospatme tcnique hîlaiérai douioumx d^origite hysti- 
rique guéris par la suggestion hypnotique. Heviie de rhypnôtisme, 1897, p. 2ft9. 



Si52 LA REVUE BLANCHE 

guéri de la même manière deux malades atteints de blépharospasme 
bilatéral douloureux d*origiûe hystérique. Le premier cas a trait aune 
hystéro-épileptique de dix-huit ans, originaire d'Argentan, qui, 
depuis quinze jours, souffrait d'une occlusion totale et permanente des 
yeux. Elle guérit complètement en deux séances d'hypnose. Si bien que 
le conseil municipal d'Argentan, qui avait obtenu son entrée aux 
Quinze- Vingts, déclara que la cure tenait du miracle. Le second cas a 
trait à une fille de trente ans atteinte d'un blépharospasme intermittent 
de l'œil droit. Elle guérit complètement en trois séances de suggestion 
hypnotique. 

L'aveugle de Hiérichous était un hystérique. A la nouvelle de l'ar- 
rivée d'Ieschou, dont la réputation de thaumaturge était alors si grande 
qu'une « troupe nombreuse » le suivait, le fils de Thaimou se sentit 
plein d'espoir. Il éprouva une émotion profonde lorsqu'on vint lui dire 
qu'Ieschou l'appelait. Cette émotion ne fit que croître lorsqu'il entendit 
le célèbre nabi prononcer ces paroles : « Que veux-tu que je te fasse? » 
Et elle fut à son comble, lorsqu'il lui entendit dire : « Va-t'en, ta foi t'a 
sauvé. » Pour lui, ces mots ne pouvaient avoir qu'un sens : 
« Tu es guéri; tu as recouvré la vue. » Ce lui fut une secousse violente. 

Les molécules de ses cohéreurs nerveux se déplacèrent. Un déclen- 
chement se produisit dans ses neurones rétractés, et, comme les amau- 
rotiques de Bernheim et de Valude, comme les blépharospasmiques de 
Bérillon et de Bourgon, le fils de Thaimou recouvra la vue. 

Deuxième ou troisième cas. 

« Ils atteignirent Bethsaïda. Ëtonprésenta «ilèsous un aveugle (1) avec prière 
de le toucher. lèsous, prenant l'aveugle par la main, le mena hors de la 
bourgade, cracha sur ses yeux et, luiayantimposélesmains(2), lui demanda : 
« Vois-tu quelque, chose? » L'aveugle leva les yeux et dit : « J'aperçois 
des hommes que je vois marcher comme des arbres. (3) » Sur ce, lèsous 
posa de nouveau les mains sur ses yeux; l'aveugle regarda et fut guéri; il 
apercevait tout distinctement (4). lèsous le renvoya dans sa maison, disant : 
« N'entre point dans la bourgade. » 

Évangile selon Marko», VII. 

Si leschou a soin de mener l'aveugle hors de la bourgade, c'est afin 
de n'être pas exposé à un échec public. S'il lui recommande ensuite de 
n'y point rentrer, c'est afin de n'être pas importuné par tous les malades 
de la région et exposé ainsi à des échecs certains. Cela deviendra de 
plus en plus clair dans la suite. 

Troisième ou quatrième cas. — Amaurose et mutisme hys- 
térique. 

a Alors lui fut présenté un démoniaque aveugle et muet qu'il guérit, de telle 



(1) Tu«pXov. 

(2) Kal irxûaaç et< xi âp(xaTa auToO, èTrtôeiç xàç "yCi^oL^ ajT(j>. 

(3) BXéirta Toùç àyOpatirouc «*>C Ôévôpa irepfïraToûvxaç. 

(4) *Avé6Xe4'e xTjXauYw^ Siravxa^. 



LES CURES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH ^53 

sorte que celui qui avait été aveugle et muet parlait et voyait (1), ce dont 
toute la foule fut fort émerveillée; elle disait : « Celui-ci n'est-il pas. le fils de 
David?» — Mais les Pharisiens l'ayant entendu/ dirent : a Celui-ci ne 
chasse les démons que par Baalzéboub, prince des démons. » 

Évangile selon Mattkaîoty XII. 

Ce récit est reproduit dans Tévangile selon Loucas (XI). Seulement, 
au lieu d'un démoniaque aveugle et muet il n'y est question que d'un 
démoniaque muet. L'évangile selon Matthaîos aurait donc exagéré l'im- 
portance de la cure. De plus, dans l'évangile selon Loucas, la relation 
qui existait entre le mutisme et l'hystérie est nettement indiquée par 
ces mots : a II advint que le démon jeté dehors, le muet parla .» 

Quatrième ou cinquième cas? 

L'évangile, selon lôannès, le moins ancien des quatre, et celui qui 
a le moins de valeur historique, contient encore le récit d'une cure de 
cécité. 

Mais ici nous sommes loin du laconisme et la simplicité de l'évan- 
gile selon Markos. On sent, dès les premières lignes, le désir d'étonner 
et de convaincre : 

« En passant, lèsous vit un homme aveugle de naissance (2), à propos 
duquel ses disciples l'interrogèrent en ces termes : c< Maître, qui a péché, 
lui ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle? — Ni celui-ci, reprit lèsous. 
ni son père, ni sa mère ; mais c'est advenu pour qu'en lui soient manifestées 
les œuvres de Dieu. Il me faut accomplir les travaux de celui qui m'a 
envoyé tant qu'il fait jour. Vient la nuit où nul ne pourra travailler. Pen- 
dant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Après ces 
paroles, il cracha sur la terre, en fit de la boue avec sa salive, ce dont il 
oignit les yeux de l'aveugle (3) : « Va-t'en, lui dit-il, et te lave à la piscine 
de Silôam (nom qui signifie envoyé). Il y alla donc, se lava et revint clair- 
voyant. Or les voisins et ceux qui auparavant l'avaient connu aveugle — 
c'était un mendiant — disaient : « N'est-ce pas cet homme assis qui men- 
diait : — Oui, affirmaient les uns. — Non, mais il lui ressemble, » décla- 
raient les autres. Lui s'écriait : « C'est moi-même. » Ils lui demandèrent 
donc : « Comment se sont ouverts tes yeux? — Cet homme, répondit-il, qu'on 
appelle lèsous, a fait de la boue, en a oint mes yeux en me disant : Va 
vers le Silôam et te lave. Après y être allé et m'ôtre lavé, j'ai vu clair (4) — 
Où donc est celui-là? reprirent-ils. — Je ne sais », dit-il. 

On conduisit aux Pharisiens celui qui avait été autrefois aveugle. — C'était 
jour de sabbat, quand lèsous avait fait la boue et lui avait ouvert les yeux. 
Les Pharisiens l'interrogèrent à leur tour sur la façon dont il avait vu clair : 
« 11 a mis, leur dit-il, de la boue sur mes yeux; je me suis lavé et j'ai vu ». 



(i) TÔTt irpojTjVÉ/OT) ajTtp ôaifioviÇotxgvoc, tu'^Xoc xa; xw^po; xat èÔepine'Jdev 
yjxôv oiore tov TucpXôv xat xtuçov xai XaXeiv xai fiXéTTô'.v. 

(2) TjçXôv èx YÊVcTf,^. 

(3) "ETCTuffE yafiat, xai èTtotr^je irr^Xov èx iok) :rTUfffxa':o;, xat èTcéj^toTS tov tttjXov 
èTcî Toùç o(pOaX(JiO'jç toO tuçXoû. 

Cl) BXéro). 



'25'| LA RBYUE BLANCHE 

Ce qui fit dire à quelques-uns des Pharisiens : << Cet homme-ci n'est point 
de Dieu, car il ne garde ]>as le sabbat. » 

D'autres disaient : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir de ces 
signes ? » Et il y avait division parmi eux. 

Ils tinrent encore ce propos à l'aveugle : « Toi, que penses-tu de lui, de 
ce qu'il t'a ouvert les yeux? — Il est prophète! » s'écria-t-il. 

Toutefois, les loudéens ne crurent point de l'homme qa'il eût été aveugle 
et qu'il eût recouvré la vue, avant d'avoir appelé le père et la mère de l'aveu- 
gle guéri, lesquels ils interrogèrent ainsi : u Est-ce là votre fils dont vous 
déclarez qu'il est né aveugle? Comment donc voit-il maintenant? n 

Or le père et la mère leur firent cette réponse: « Nous savons que celui-ci 
est notre fils et qu'il est né aveugle (i) ; mais comment il voit maintenant, 
et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas; interrogez-le, il a de 
l'âge; qu'il s'exprime lui-même. » Ainsi parlèrent le père et la mère, parce- 
qu'ils craignaient les loudéens, car ceux-ci avaient déjà résolu que si quel- ' 
qu'un le confessait être le Christos, il serait chassé de la synagogue; c'était 
pour cela que le père et la mère disaient : « 11 a de l'âge, interrogez-le. » Ils 
appelèrent pour la seconde fois celui qui avait été aveugle et lui dirent : 
« Donne gloire à Dieu, nous savons que cet homme est pécheur. — S'il est 
pécheur, je l'ignore, reprit l'autre; mais ce que je sais bien, c'est que j'étais 
aveugle et que maintenant je vois. — Que t'a-t-il fait? ajoutèrent-ils alors, 
comment a-t-il ouvert tes yeux ? — Je vous l'ai déjà dit, répondit-il, et n'avez 
point écouté; pourquoi le voulez-vous encore ouïr? Voulez- vous aussi être 
ses disciples? » 

Sur ce, ils l'injurièrent en ces termes : « C'est toi qui es son disciple; 
nous sommes, nous, disciples deMôseus (2), mais celui-ci, nous ignorons d'où 
il est. — Ici il est merveilleux que vous ne sachiez d'où il est; et cependant 
il a ouvert mes yeux ; nous savons que Dieu n'écoute point les pécheurs ; 
mais si quelqu'un est pieux et fait sa volonté. Dieu l'exauce. Jamais on n a 
entendu dire qu'aucun ait ouvert les yeux d'un aveugle-né. Si celui-ci n'était 
oint de Dieu, il n'aurait rien pu faire. — Tu es né tout entier en péché, lui 
répondirentrils, et tu nous enseignes? » Et ils le chassèrent. 

lèsous, ayant appris comme on l'avait chassé et l'ayant rencontré, lui dit : 
« Crois-tu au fils de Dieu? — Qu'est-il, répondit l'homme, afin que je croie en 
lui? — Tu l'as vu, reprit lèsous, et c'est celui qui te parie. » Alors il s'écria : 
« Je crois, Seigneur! » et il se prosterna devant lui. » 

ÉvangiU telon Jôannèê, IX. 

Que faut-il penser de ce récit? Est-il historique? A-t-il été inventé de 
toutes pièces? Est-il en partie légendaire? C'est à cette dernière opi- 
nion que je me suis arrêté. La faculté d'invention est plus rare qu'on ne 
pense, si rare même que telle légende se transmet de génération en 
génération pendant des siècles, et que nous retrouvons dans La Fon- 
taine des fables qui viennent de l'Inde, après avoir passé par Aisôpos 
et Pha^drus. Encore les légendes les plus folles en apparence ont-elles 
parfois une base historique. Donc, jusqu'à preuve du contraire, j'es- 
time que l'évangile selon lôannès a rapporté, en l'exagérant, un fait 



(1) Tjoao; èY^wV/Jr^. 

(2) En hébreu, Mosché (Moïse) 



LES CURES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH 25S 

matériellement exact, et qu'leschou a guéri un aveugle en lui oignai^t 
les yeux de salive et de boue. C'était là sans doute un traitement en 
usage de son temps, et qui rappelle certains procédés empiriques 
employés encore de nos jours. Une chose certaine, c'est que Taveugle 
en question ne Tétait pas de naissance. On ne connait aucun cas de 
cécité congénitale ayant guéri à la suite d'un traitement aussi simple. 
Il s'agissait probablement d'une cécité datant du jeune âge et qui n'était 
pas très ancienne, car la réponse des parents aux Pbarischim : « Il a de 
l'âge. Interrogez-le, » semble indiquer que le sujet sortait à peine de 
l'enfance. 

La première idée qui vient à l'esprit est celle d'une amaurose ou 
d'un blépharospasme hystérique guéri par suggestion à l'état de veille. 

Mais il est une autre espèce de cécité que le traitement institué par 
leschou aurait pu aussi guérir. C'est celle qui peut faire suite à la con- 
jonctivite granuleuse. 

Cette maladie est extrêmement fréquente en Orient. Elle peut déter- 
miner, soit une multiplication des vaisseaux de la cornée, qui a pour 
conséquence la formation d'un voile opaque dans la couche superficielle 
de cette membrane (pannus de la cornée) ; soit la formation d'un tissu 
cicatriciel opaque (taies de la cornée). Ces deux complications peuvent 
entraîner la cécité. 

Or, dans la conjonctivite granuleuse, maladie chronique, il se produit 
parfois des poussées aiguës, au cours desquelles les formations vascu- 
laires ou le tissu cicatriciel qui gênent la vision peuvent se résorber. C'est 
même ce phénomène qui a suggéré Tidée de traiter le pannus par l'ino- 
culation blennorrbagique, et les taies par la projection dans l'œil de 
poudres irritantes comme la poudre de calomel. Ce dernier procédé est 
classique. Il est possible, sinon probable, que l'aveugle traité par 
leschou était atteint de conjonctivite granuleuse ayant donné lieu à la 
formation de taies. Le magma boueux serait resté plusieurs heures, peut- 
être plusieurs jours en contact avec les yeux du malade, et, agissant à la 
façon des poudres irritantes, aurait déterminé une kératite aiguë, à la 
suite de laquelle les opacités de la cornée auraient disparu. 



SUUDI-MUTITE HYSTERIQUE 

La surdité hystérique est due, selon moi, à la rétraction des neurones 
qui sont le théâtre des sensations auditives, et à la formation consé- 
cutive de neuro-diélectriques infranchissables, qui empêchent les ondu- 
lations nerveuses centripètes de leur parvenir. 

Le mutisme hystérique est du à la rétraction des neurones moteurs 
supérieurs qui tiennent sous leur dépendance les muscles du langage, et 
à la formation consécutive de neuro-diélectriques infranchissables qui 



256 LA REVUE BLANCBE 

empêchent les oudulations nerveuses centrifages de parvenir à ces 
muscles. 

En raison de la relation fonctionnelle qui existe entre les neurones des 
sensations auditives et les neurones moteurs des muscles du langage, 
ces deux troubles sont souvent associés dans Thystérie. 

Quant à Taphonie hystérique, qui peut être confondue avec le mutisme, 
elle résulte tantôt d'une paralysie, tantôt d^une contracture des muscles 
du larynx. La paralysie hystérique de ces muscles est due à la rétraction 
des neurones moteurs supérieurs qui les tiennent sous leur dépendance; 
leur contracture à la rétraction des neurones moteurs inférieurs qui les 
innervent directement. Ceux-ci^ séparés ainsi des autres cellules 
nerveuses, fonctionnent pour ]eur propre compte (phénomène de 
court circuit). 

La surdité et le mutisme ou Taphonie hystérique peuvent guérir 
instantanément par suggestion, comme le prouve le fait suivant : 

Selon Matthaios, leschou venait de guérir les deux aveugles dont il 
est question au chapitre IX, et la foule était encore sous l'impression de 
cette cure, lorsqu* 

<( on lui amena un homme sourd-muet et démoniaque. — Le démon chassé, 
le sourd-muet parla (1), ce dont la foule s'émerveillait en ces termes : « Jamais 
rien de semblable ne s'est vu en Israël. » Mais les Pharisiens disaient : 
a Par le prince des diables, il chasse les diables. » 

Evangile selon Matthaios ^ IX, 

Ce récit est reproduit deux fois dans Tcvangile selon Loucas, aux 
chapitres XI et XII. Seulement, au chapitre XII, il est question, non 
d'un démoniaque sourd-muet, mais d'un démoniaque aveugle et muet 
(Voir plus haut.) 

A Texemple d'Ieschou, Burot(a) a guéri, en une seule séance d'hypnose, 
une jeune fille atteinte de surdité double hystérique complète. Milne 
Bramwell [^] et Mangazzini (4) ont obtenu des guérisons analogues. 

Vélander (5) et Edgard Bérillon (6) ont, par le même procédé, rendu 
la parole à des hystériques atteints de mutisme. Dans l'un des cas 
d'Edgard Bérillon, raiîection datait de onze mois. Dans l'autre, le sujet 
recouvra la voix en une seule séance. La Dietskaya Medezina ( 1 896, n® i) 
relate aussi la guérison par suggestion d'un mutisme complet chez un 
enfant de douze ans. 



(i) "AvOpwiTOv xtoçpov 8ai|xoviÇ6^evov xaî èxôXTjOévxo; tou oaifioviou èXàXr,- 
aev 6 X(i>^6c' 

(2) Burot. Surdité double dcUant de dix jours guérie en une seule séance par la suggestion. 
Kevue de l'hyptonisme, 1889, p. 251. 

(3) Milne Bramwell. Valeur thérapeutique de la suggestion et de l'hgpnotigme. Rapport au 
Congrès de neurologie de Bruxelles, 1897. 

(4) Mangazzini. Contribution à l'étude de la surdité-mutité hystérique, Arch. ital. di. Oto- 
logia, Kinologia, Laryngologia , 1897. 

(ô) Vélander. Un cas de mutisme mélancolique guéri par tuggation. Revue de l'hypnotisme, 
1890, p. 175. 

(6) Bérillon. I^s indications formelles de la suggestion hgpnotiqut en psychiatrie et en neu- 
ropcithologie. Revue de l'hypnotisme. 



LES CURES MIRACULEUSKS DE JÉSUS DE NAZARETH 2^7 

Quant à Taphonie hystérique, Tatzel (i) a guéri en une seule séance 
d*hypnose une jeune fille atteinte de celte affection. Henri Aimé (2) 
rapporte un fait analogue. G. Lemoine, professeur à la Faculté de 
médecine de Lille, a guéri en une seule séance d'hypnose un homme de 
quarante ans, devenu sourd-muet à la suite d'une apoplexie hys- 
térique. Le malade ayant été hypnotisé à Taide du miroir rotatif, 

<( je me plaçai bien en face de lui, dit Lemoine, et, brusquement, j*appliquai 
un doigt sur le conduit auditif externe de chaque côté, de façon à le fermer 
complètement. Je restai ainsi quelques secondes afin de laisser cheminer 
dans son cerveau une auto-suggestion encore vague, relative au sens de 
l'ouïe; puis, subitement, écartant les mains, je lui criai en même temps : 
« Entendez ! » La même manœuvre fut répétée trois fois, et après la troisième 
fois, le malade fit signe avec la main qu'il commençait à entendre de Toreille 
droite. Dès lors, le succès était certain, et je pus développer la suggestion et 
lui ordonner d'entendre, et d'entendre très bien comme par le passé... 

Quand je fus assure par ses gestes qu'il m'entendait parfaitement, je m'oc- 
cupai de la parole et commençai à lui suggérer qu'il pouvait parler... Je le 
forçai à' répéter après moi toute la série des chiffres depuis 1 jusqu'à 30 ; 
i/.'is toutes les lettres de l'alphabet. Au fur et à mesure que j'avançais dans 
cet exercice, je voyais la parole devenir plus facile ; et aussitôt cette série 
terminée, je fus certain qu'il pourrait parler facilement. Je lui fis quelques 
questions banales auxquelles il répondit correctement ; puis je lui suggérai 
qu'il continuerait à entendre et à pouvoir parler après son réveil, et je l'éveil- 
lai par suggestion verbale. Toute cette séance, depuis le moment où il avait 
été plongé dans le sommeil hypnotique, n'avait pas duré plus de quinze 
minutes. 

Je constatai qu'il entendait parfaitement le bruit de la montre placée entre 
les dents et sur le front, et qu'il entendait à voix basse à cinq mètres de 
distance. » 

Enfin Xavier Francotte (3), professeur de neurologie et de clinique 
psychiatrique à l'Université de Liège, a guéri par suggestion à Tétat 
de veille un homme de trente-cinq ans atteint de surdi-mutité à la suite 
d*une frayeur. Au commandement du praticien, cet homme entendit et 
irticula des syllabes. La surdi-mutité disparut pour ne plus revenir. 



VI 

SURDITÉ ET APHONIE OU BÉGAIEMENT HYSTERIQUE 

«Ayant de nouveau quitté le territoire de Tyros, lésous passa par Sidôo, et 
gag^a la mer de la Galilaia, à travers le district de la Décapole. 



(1) Tatzel, in Zeitschrift fur hypnotismus, 1894. 

(2) Henri Aimé. Étude r/tni^t^ du dynanitme psychique j Dois, 1897. 

(3) Xavier Francotte. Surdi-mutité hystérique guérie par la suggestion à l'état de veille. 
Communication à la Socielé médico- chirurgicale de Liège. Mercredi médical, 3 oct. 1894. 



17 



ij8 la revue blanche 

On lai amena un sourd qui aussi parlait difficilement (1) et on le pria de 
kii imposer la main. 

Il le tira donc à part de la multitude, lui mit ses doigts dans les oreilles 
et, crachant, lui toucha la langue (2). Ensuite il regarda le ciel avec un 
soupir, et lui dit : « EfTathah! », ce qui signifie : « Ouvre-toi >». Et aussitôt 
s'ouvrirent les oreilles, et le lien de la langue fut délié, de sorte qu*il parla 
•aisément (3). lèsous leur commanda de ne le dire à personne : mais plus il 
le défendait, plus ceux-ci le publiaient, et dans leur extrême étonnement ils 
s*écriaient : « Il a £ait merveilleusement toutes choses ; il a fait entendre les 
sourds et parler les muets. » 

Évangile selon Marhoi^ VII. 

On remarquera encore que le nabi prend soin de tirer le malade à part 
de la multitude, afin qu'en cas d'échec, cet échec reste ignoré. 

Ce sourd qui « parlait difGcilement » était atteint à la fois de surdité 
et d'aphonie ou de bégaiement hystérique. 
! Le bégaiement hystérique est dû, comme le mutisme, à la rétraction 

I des neurones moteurs supérieurs qui tiennent sous leur dépendance 

\ les muscles de la parole, et à la formation consécutive de neuro-diélec- 

I' triques* Mais ici ces neuro-diélectriques ne sont pas complètement 

\ infranchissables. Us laissent passer le courant sous forme de décharges, 

[ qui provoquent des secousses dans les muscles de la parole au moment 

I de l'émission de la voix. 

! Cette affection est curable par suggestion ainsi que l'ont prouvé 

\ Mavroukakis (4), de Jong, Edgard Bérillon (5), Auguste Voisin et Jules 

i Voisin, médecins de la Salpêtrière. 

} 

VII 

FOLIE 

La folie est due à la destruction, à l'altération, ou à 1 éclipse par rétrac- 
tion d'un certain nombre de neurones cérébraux. 

La destruction, l'altération ou la rétraction des neurones de sensation 
détermine: i<>des anesthésies (insensibilités) oude8hypoesthésies{dimi* 
nution des sensibilités) ; 9.0 des hypéresthésies (augmentation des sen- 
sibilités), celles-ci dues à des phénomènes de court circuit. 

La destruction, l'altération ou la rétraction des neurones de mémoire, 
détermine 1° des amnésies (oublis) ou des hypomnésies (diminution dos 



(1) Kwcpov ^oy'-XiXov (jjloyy^^» *Î"^ ^ ^^ ^'^^^ sourde. Racine «jlov inii>liqiiant Vidva de 
peine). 

(2) "K6aXe toù^ ôaxTÛXo'j^ aO-roù £•.< -zà uizi. aÙTOÙ xïI ttjjx;; rfy^zo tt^ç yXioy- 
OT,;; a-jxoO. 

(3) Kal eùOÉoj; GiT^vol/Or^jav aÙToO ai àxoat, xa: èXuOT) ô oê<7{jlo; tt^c Y^oWdr,; 
auToO, xal èXâXet opOw;. 

(4) Mavroukakis. Bégaiement nerveux traité par la suggestion hypnotiqtve. Guèrison cowi- 
plèU en trois séances. Revue de l'hypnotisme, 1894, p. 176. 

(5) Edgard Bérillon L'onychophagie. Sa fréquence chez les dégénérés et son traitement 
psychothérapique. Revue de l'hypnotisme, juillet 1901. 



LES CURES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH '2:a9 

mémoires); a"* des hypermnésies (exaltation des mémoires), celles-ci 
dues à des phénomènes de court circuit, et s'accompagant souvent d« 
sensations en retour (hallucinations). 

Les troubles de la sensibilité et de la mémoire ont eux-mêmes pour 
conséquence des troubles du jugement et du raisonnement, qui sont les 
manifestations les plus apparentes de la folie. 

Les folies curables par suggestion sont celles qui sont dues à la rétrac- 
tion des neurones cérébraux. 

leschou guérit deux cas de ces folies. 

Premier cas. Délire hystérique. 

» Ils [leschou et ses disciples] entrèrent à Capernaoum, et,, sans retard, 
aux sabbats, il enseigna dans la synagogue; et on s'émerveillait de sa 
doctrine, car il enseignait comme ayant autorité et non comme les scribes. 
Or, à ce moment, il y avait dans leur synagogue un homme d'un esprit 
impur (1), lequel se mit à crier : <' Qu'il y a-t-il entre nous et toi, lèsous le 
Nazarénien. Es-tu venu pour nous détruire? Je sais qui tu es, le Saint de 
Dieu. » 

Mais lèsous le menaça par ces mots : « Tais-toi, et sors de cet homme ». 
Sur ce, l'esprit impur, le secouant à le briser et criant à grande voix, quitta 
l'homme (2). Et tous en étaient en émoi, de sorte qu'on discutait en ces 
termes : « Qu'est ceci ? Quelle est cette nouvelle doctrine ? Avec autorité 
il commande aux esprits impurs, et ceux-ci lui obéissent ». Aussi sa renom- 
mée courut soudain dans toute la contrée environnante de la Galiiaia. i» 

Épang'de ttelou Markos, I. 

Ce récit est reproduit dans Tévangile selon Loucas (IV), où la gué- 
rison est décrite en ces termes : 

« Et le démon jetant l'homme par terre devant l'assemblée, sortit de lui 
sans lui faire de mal (3). » 

Rien ne prouve d'ailleurs que cette guérîson ait été définitive. On ' 
peut interrompre un délire hystérique et faire cesser une crise, sans 
pour cela guérir riiystérie. 

Deuxième cas. Manie. 

« Ils atteignirent l'autre rive de la mer dans la contrée des Gadareniens. Dès , 
qu'Ièsous eut quitté le bateau, un homme possédé d'un esprit impur (4), sor- 
tant des sépulcres, vint à sa rencontre. 

II avait donc sa demeure dans les sépulcres, et personne ne le pouvait * 
lier, même avec une chaîne. Souvent en efTet, attaché avec des ceps et des 
fers, il avait rompu les fers et mis les ceps en pièces, de sorte que nul 
n'avait la force de le dompter. 



(X) "AvOpiUTTOÇ èv 'T'^c.JUL'JL'Zl OLY.xhi^'Zt^. 

(2) Kaî (rrapàjav atÙTÔv to 7r;£j|Jia to àxdtOapTOV, xat xpâ;av çtovr, ;ji£vâXr,, £;f,X- 

(3) Kxl ptij/av aÙTOv -zo rjOL'.iiô'^io^^ ei^ (léjov, etc. 

(4) "AvOptoTTo; h t,^zJul%z'. àxaOipTfo. 



I- 

? 26o LA REVUE BLANCHE 

> Continuellement, de jour et de nuit, il rt5dait par les sépulcres et par les 

montagnes, criant et se frappant de pierres. 

' Quand donc, tout de loin, il vit lèsous, il accourut et se prosterna devant 

lui, clamant à grande voix : < Qu'y a-t-il entre nous deux, lèsous, fils du 

' Dieu suprême ? Je t'adjure de par Dieu de ne nie point tourmenter ». Car,, 

lèsous lui disait: <• Sors de cet homme, esprit immonde. » Il l'interrogea 
ensuite en ces termes : « Quel est ton nom? — Je m'appelle légion, répondit 
l'autre, car nous sommes nombreux. » El en môme temps, il suppliait lèsous 
de ne les point envoyer hors de la contrée. Or il y avait là, sur la montagne, 
un grand troupeau de porcs qui paissait. Et tous les démons se mirent à lui 
faire cette prière : « Envoie-nous dans les pourceaux, et que nous entrions 
en eux. » Sur ce, lèsous le leur permit ; donc, se précipitant, les esprits 
immondes entrèrent dans les porcs, et le troupeau se rua du haut en bas 
dans la mer; il y en avait environ deux mille, et tous furent étouffés dans 
les eaux. 

Leurs bergers, s'enfuyant, en portèrent la nouvelle dans la ville et par les 
champs. On sortit pour voir ce qui était advenu. Accourant vers lèsous, 
ils aperçurent l'ancien démoniaque, assis et vêtu, et de bon sens (I), celui-là 
même possédé de la légion, et ils eurent grand'peur. 

Les témoins du fait leur racontèrent ce (|ui était arrivé au possédé et aux 
pourceaux ; sur quoi ils prièrent lèsous de quitter leur district. 

Quand celui-ci fut monté dans la barque, l'ancien démoniaque le conjura 
de le garder avec lui; mais lèsous ne le permit pas et lui dit: « Retourne 
en ta maison vers les tiens et leur raconte les grandes choses que t'a faites 
le Seigneur, et comment il a eu compassion de toi. » Il s'en alla donc et se 
mit à publier dans la Décapole quelles merveilles lèsous avait opérées dans 
sa personne, si bien (jue tous étaient émerveillés. » 

Kcangile ftlon Markot V. 

Il est à remarquer que, par dérogation à ses habitudes, leschou com- 
mande ici au dépiouiaque de publier sa guérison. C'est que le nabi est 
déjà dans la barque qui va le transporter sur Tautre rive du lac de 
Génésareth, et qu*ainsi il n'a plus à craindre Taflluence de la foule et le» 
importunités des malades. 

L'évangile selon Matthaios (VIII), tout en ccourtant ce récit, double le 
nombre des démoniaques, comme il avait déjà fait pour les aveugles de 
Hicrichous. D'après cet évangile, leschou délivre donc « deux démonia* 
ques, sortant des sépulcres, fort dangereux, tellement que personne ne 
pouvait passer par ce chemin-là (a) ». 

Le récit est également réproduit dans Tévangile Loucas (VIII), où il 
a trait à 

<c un certain homme de la ville possédé par des démons depuis foi*t long- 
temps, qui ne portait point des vêtements, et n'habitait dans aucune maison 
mais dans les sépulcres qu'on attachait avec des chaînes, mais qui rompait 
ses liens, entraîné par le démon dans les solitudes. » 



(i) Kaî jto'^povoOv-a. 

(2) XaA£-o: AÎav, ojt£ \xr^ W/yiVé Tiva TraoîAOslv ô'.à Tf,^ ôooô ixîîvr,;. 



LES cuRKS miraci:lki:ses de Jésus de nazaretii ^ iCyi 

Que faut-il penser de cette histoire? Huxley (1) la rejette comme ab- 
surde. Je ne suivrai pas son exemple. Je crois que les faits ont été altérés, 
ou mal interprétés, mais qu'ils ont une base exacte. 

Le récit est en partie légendaire, cela est évident. On remarquera en 
effet que les paroles adressées à l'aliéné par leschou, dans les évangiles 
selon Markos et selon Loucas, sont presque copiées sur celles que pro- 
nonce, dans les mêmes évangiles, l'hystérique deCapernaoum. De plus, 
il y a une exagération manifeste dans le nombre deux mille donné pour 
les pourceaux. 

Il n'en paraît pas moins vrai qu'Ieschou guéritpar suggestion un fou 
hystérique, lequel habitait dans les grottes sépulchrales comme beau- 
coup d'aliénés de celte époque. 

Quant à l'épisode des pourceaux, il est possible qu'un troupeau, effrayé 
par la foule <|ui suivait le nabi, ait pris la fuite et soit tombé dans la 
mer. Des paysans crédules auraient attribué cet accident aux démons 
chassés hors du maniacjue, et les évangélistes auraient donné corps à 
cette légende en prêtant à l'aliéné ces paroles : « Je m'appelle légion, car 
nous sommes nombreux... Envoie-nous dans le corps des pourceaux. » 

Bien plus, il est possible que l'aliéné, auquel on avait dû répéter 
souvent qu*il était possédé du démon et même de plusieurs démons, 
ait prononcé les paroles qui lui sont prêtées, un peu avant que le trou- 
peau prît la fuite. De telle sorte qu'il n'y aurait d'absurde dans ce récit 
que l'interprétation. 

Quant à la possibilité de la guérisun de certaines folies par sugges- 
tion, c'est là un fait établi. 

Des 1880, Auguste Voisin, médecin delà Salpêtrière, faisait con- 
naître [qu'il avait guéri par ce procédé une femme atteinte de manie 
aiguë, et, en 1896, au Congrès international de psychologie de Mu- 
nich, il rapportait 42 observations d'aliénés délivrés ainsi de leur folie, 
et dont la guérison remontait, pour certains, à huit, neuf et même dix 
ans. Dans une autre statistique du même auteur, on voit que sur 22 cas 
ainsi traités, 19 restèrent guéris. Les cures portaient sur les vésaniesles 
plus variées, manies aigurs et subaiguës, dont un cas avec hallucina- 
tions de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et de la sensibilité générale, folie hys- 
térique avec hallucinations de la vue et de l'ouïe et idées de suicide, 
délire furieux chez un hystéro-épileptique avec hallucinations de la vue 
et de Touïe, délire de persécution avec hallucinations de la vue et de l'ouïe, 
délire amoureux chez un hystéro-épileptique avec hallucinatitms de la 
vue et de l'ouïe, délire de persécution avec hallucinations de la vue et de 
l'ouïe, délire amoureux chez une hystéro-épileptique avec hallucina- 
tions de la vue et de l'ouïe, délire amoureux mystique, folie lypéma- 
niaque datant de huit ans avec idées de suicide et phénomènes hys- 
tériques, folie lypémaniaque datant de sept ans avec hallucinations de 
la vue et de Touïe, idées, tentatives de suicide et phénomènes hystéri- 
formes, folie lypémaniaque avec hallucinations et idées de persécution. 



(1) Huxley. Science et religion. 



'i6JL LA REVUE BLANGHS 

lypémanie anxieuse, folie mélancolique, délire mélancolique avec hal- 
lucinations de la vue et de Touîe et sitiophobie (refus d'aliments), folie 
morale avec accès de manie aiguë, dipsomanie (manie de boire), dont un 
cas datant de douze ans, morphinomanie. 

Séglas (i), médecin de la Salpétrière, Dufour (a), Grasset (3), profes- 
seur à la Faculté de médecine de Montpellier, Forel (4), Jules Voisin (5) , 
médecin de la Salpétrière, Brémaud (6), Burkhardt (7), directeur de 
Tasile d'aliénés de Préfagier, Lowenfeld, Vélander, Burot (8), pro- 
fesseur de l'Ecole de médecine de Rochefort, Roubinovitch, Brunet, 
médecin de Tasile d'Evreux, Edgard Bérillon (9), Lombroso, professeur 
de psychiatrie à l'Université de Turin, A. CuUerre (10), médecin de 
l'asile delà Roche-sur- Yon, de Jong(ii;, Repoud (lu), médecin de 
Tasile de Marsens, Ladame, van Renterghem et van Eeden (i3i, 
médecin de la clinique de psychothérapeutique d'Amsterdam, von 
Schrenk-Notzing (i/|), Kraiît-Ebing (ij), professeurde médecine mentale 
à la Faculté de médecine de Vienne, Tokarsky (k6), privat-docent de 
l'Université de Moscou, Lloyd Tukey (17). Hubert Neilson. Wetter- 
strand (18) ont obtenu des guérisons analogies. 

Une observation de Brémaud a trait à un alcoolique morphinomane 
qui était dans un état de fureur presque constant, et se livrait sur les 
personnes de son entourage à des brutalités et à des tentatives de 



(1) Ségla?. Fait pour gervtr à l'hiâtoirt de îa thhxLpeutique tuggtttirt. Archives de neuro- 
logie. 1885. 

(2) Société médico-psychologiqae, 1896. 
(8) Semaine médicale. Blai 18d6. 

(4) A. Forel. Einige therapeutUcIie mit dtm kypnotitmus bei Geiteil-ranheiteu, Correspon- 
danzblatt, 15 août 1887. 

(6) Jules Voisin. duèiiMn par suggestion hypruyflque d'idée* délirante* et de mélancolie. 
Rcv. de rhypnoti'*me, 1888. 

((>) Brémaud. Gwrluon par rhffpnoti*me d'une tnanie des noutHiUes accouchées. Guérison par 
VhypHoti*mt d*un dt'tirt alcoolique. Revue de rhypnotiAine, 1888, p. 16 et 19. 

(7) Burkliardt. Application de Vhypnotisme au traitement des maladiet mentales. Revue 
de l'h\'pnoti.»»me, 1889, p. ft7. 

(8) Burot, Manie hystérique avec impulsions et hallucinations guérie par suggtlion. Re- 
vue de l'hypnotisme, 1889, p. 036. 

(9) Bérillon. Les indications formeUes de la suggestion hypnotique, en psychiatrie et en neu- 
ropatJiologie. 

(10) A. Cullerre. La, thérapeutique suggcf tir*' H svs applications. Paris, 1893. 

Cil) De Jong. Qmlques obser rations sur la râleur médicale de In psychothérapie: Société 
d'hypnologie, 1891. 

(12) Premier Congrès international de Thypnotisme. Séance du 10 août 1889. La folie du 
dotUe et le délire du touclwr. Revue de l'hypnotisme, 1891, p. 180. 

(13) Premier Congrès international de Thypnotisme. Séance du 8 août 1889. 

(1-1) Von Schrenk-Xotzing. Un cas d' in rersion sexuelle amélioré parla suggestion hypnHiqut. 
Revue de l'hypnotisme, 1890, p. 172; 1891, p. 15. 

(15) Krafft-Bbing. Traité de peychiatriey 1897, p. 133. 

(1(>) Tokarsky. De l'application de l'hypnotisme au traitement des maladies mentales. Revue de 
l'hypnotisme. 1888, p. 73. 

(17) Revue de l'hypnotisme^ 1891. 

(18) Revue de l'hypnotisme, 1891. 



LES CURES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH a6î 

meurtre. Les médecins, réunis en consultation, résolurent d'employer la 
suggestion hypnotique. 

« Cette détermination était à peine prise, dit Brémaud, que M. D. fit irrup- 
tion dans la salle où nous étions rassemblés, s'avança vers moi, les yeux 
hagards, Tair furieux, et, subitement, s'armant d'une assiette qu'il arracha 
des mains d'un domestique qui passait, il s'apprêta à me la lancer au visage. 
Directement mis en cause, et sans attendre le secours des gardiens, je me 
levai aussitôt, et, regardant fixement le malade, lui enjoignis de s'arrêter et 
de rester immobile. Surpris de cette interpellation et du ton dont elle était 
formulée, M. D. s'arrêta et je pus enlever de sa main crispée l'assiette mena- 
çante. Profitant de l'étonnement où se trouvait le malade, je déclinai rapide- 
ment mon titre, le motif de ma visite, et, sans le laisser revenir de sa 
stupeur. Je le conduisis dans sa chambre, le lis immédiatement s'allonger 
sur son lit, et lui intimai Tordre de s'endormir aussitôt. A peine étendu, 
M. D. poussa un profond soupir, ferma les yeux et parut s'endormir. » 

Durant ce sommeil, Brémaud pratiqua des suggestions curatives. Fin 
se réveillant, le malade avait recouvré la raison. 

L'un des cas d'Edgard Bérillon a trait à une sitiopbobe qui guérit 
en une seule séance de suggestion à Tétat de veille. 

Il est à remarquer que les maladies mentales qui cèdent le plus aisé- 
ment à la psychothérapie sont précisément celles qui se traduisent par 
une exaltation générale du système nerveux, surtout au moment où 
elles commencent à devenir stationnaires. Cela cadre parfaitement 
avec les récits des évangiles (i). 

VIII 

ATTAQUES d'hYSTÉRIE 

« lèsous partit de là pour s'en aller aux confins de Tyros et de Sidôn el, 
étant entré dans une maison, il voulait que personne ne le vît, mais il ne 
put rester caché ; car aussitôt une femme, dont la jeune fille avait un esprit 
impur (2), dès qu'elle eût entendu parler de lui, se vint jeter à ses pieds. Or 
cette femme était hellène, syro-phénicienne de nation ; elle le pria de chas- 
ser le démon hors de sa fille, mais lésons lui dit : « Laisse d'abord se ras- 
sasier les enfants, car il n'est pas bon d'enlever le pain des enfants et de le 
jeter aux chiens. — Certes, maître, mais les petits chiens mangent sous la 
table les miettes des enfants. — Pour cette parole, reprit lèsous, va-t'en, 
le démon est sorti de ta fille. » 

En effet, quand la femme rentra dans sa maison, elle trouva l'enfant 
* étendue sur le lit et le démon parti (3). » 

Évangile tdon Marhoi^ VII. 



(1) Cette étude était terminée lorsque mon gavant collègue, le docteur Félix Begnaolt. 
professeur à TKcoIe de psychologie, publia, dauB la Revue de l'hypnotitme^ un travail inti- 
tulé : Lu Vie de Jésus devant la science hypnotique. Pour ce qui est des cures du nabi de 
Nazareth^ noue sommes arrivés, Félix Regnault et moi, ù des conclusions analogues. 

(2) IlveOjjia àxàOapTov. 

(3) K'jpz TÔ 8a'.jJiôv'.ov i$îÀr,>vuOo^, xac tt,v O-j^a'^pat ^£6Xt,|jiIvt,v ItzI tt,; xXivt.ç. 



2C'| LA REVUE BLANCHE 

Ce récit est reproduit dans Févangile selon Matthaîos (XV), mais 
avec quelques modifications. Dans cet évangile la femme aborde 
leschou au dehors, et tout d'abord il ne lui répond pas. 

« Lors, s'approchant, ses disciples le prièrent en ces termes : w Congédie- 
la, car elle crie derrière nous «. ïèsous répondit alors : « Je ne suis envoyé 
que vers les brebis perdues de la maison d'Israël, u Mais s'avançant, elle se 
prosterna devant lui, en disant : « Maître, aide-moi. — 11 n'est pas bon, 
répliqua-t-il, de prendre le pain des enfants, etc. » 

Ces récits ont trait, selon toute apparence, à une attaque d'hystérie. 
- Si elle se termina comme les évangiles le racontent, leschou n'y contri- 
bua évidemment en rien, et il ne s'agit que d'un miracle par coïnci^ 
dence. 



IX 



ATTAQUE D HYSTERO-EPILEPSIE AVEC MUTISME 

L'attaque d'hystérie et l'attaque d'hystéro-épilepsie sont dues, 
selon moi, à la décharge de neurones moteurs rétractés qui, relâchant 
soudain leurs prolongements, laissent échapper l'énergie en eux accu- 
mulée. Ces attaques peuvent être interrompues par suggestion à l'état 
de veille. Le récit suivant en offre un exemple : 

<( Quelqu'un de la foule, prenant la parole, dit h ïèsous : a Maître, je t'ai 
amené mon fils, lequel a un esprit muet qui le jette à terre partout où il 
le saisit; et lors mon fils écume, grince des dents et devient raide (1). J'ai 
requis tes disciples de chasser l'esprit, mais ils n'ont rien pu. » ïèsous, lui 
répondant, s'écria : «0 nation incrédule, jusques à quand enfin serai-je avec 
vous? Jusques à quand vous support erai-je ? Amenez-le moi. » On amena 
le malade près de lui, et, à la vue d'Ièsous, le démon convulsa le malade, de 
sorte qu'il chut à terre, où il se roula en écumant (2). lésons demanda au 
père : « Depuis combien de temps cela lui advient-il? — Depuis son enfance, 
reprit le père ; souvent le démon l'a précipité dans le feu et dans l'eau pour 
le faire périr ; si tu y peux quelque chose, aide-nous, dans ta compassion en 
notre endroit. — Si tu crois, répliqua ïèsous, tout est possible au croyant. » 
Et aussitôt le père de l'enfant cria ceci : « Je crois ; aide mon incrédulité. » 

Voyant que la foule accourait pressée, ïèsous menaça en ces termes 
l'esprit impur : « Esprit muet et sourd (3), je te le commande, quitte-le 
pour n'y plus rentrer. » Sur ce, l'esprit sortit en poussant des cris et en le 
convulsant fort ; et le malade devint comme un mort (4), tellement que plu- 
sieurs disaient qu'il avait trépassé. Mais ïèsous, le prenant par la main, le 
mit debout et il le dressa. 



(i)"E/^ovTa TTVEÙjjLa îXaXov xal otto-j av aÙTov xaxaôotXT), py^ajei auTov xal àçpiÇei, 

(2) KjO£(o; tô TTvsO'Jia èîTrapaJev auTov, xal r.t^ùiw h:\ t^c y^;, èxuXÎETO àippiÇtov. 

(3) To Tve'JiJLa -:ô 5XaXov xa* x(oçp6v. 

(4) Kai xpaÇav, xal roXXà TTrapi^av aoTov, è^f^XOe xai èy^veTO oxiei vexpo;. 



LES CURES MIRACULKUSKS DE JÉSCS DE NAZARETH aOS 

Et quand le maître fut entré en la maison, les disciples Tinterrogèrent à 
part, en ces termes ; « Nous n'avons pu le jeter dehors ! » Et il leur dit : 
« Cette espèce ne peut être chassée que par oraison et par jeûne. » 

Krang'dc selon MarkoSy IX, 

Ce récit est reproduit avec quelques modifications dans les évan- 
giles selon Mattliaîos et selon Loucas. 

Selon Matthaîos (XVII), le père dit à leschou : 

« Maître, aie pitié de mon fils car il est lunatique et terriblement affligé (i)..» 

Et, à ses disciples qui lui demandent : 

« Pourquoi ne l'avons-nous pu chasser ? » 

le nabi répond : 

« C'est à cause de voire incrédulité ; car en vérité je vous* dis que si vous 
aviez de la foi gros comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : 
« Passe d'ici là », elle y passerait, et rien ne vous serait impossible... Mais 
cette race de démons ne s'en va que par l'oraison et par le jeûne. » 

Selon Loucas (IX), le père dit à leschou : 

« Maître, je t'en prie, prends garde à mon fils, parce qu'il m'est unique. 
Un esprit s'empare de lui, de sorte qu'il pousse soudain des cris, et l'esprit 
le convulsé avec de l'écume, tout en le laissant brisé (2). J'ai prié tes dis- 
ciples de chasser le démon ; mais ils n'ont pu. » 

Et, lorsque le mahide s'approcha du nabi : 

« Le démon se mit à le secouer et à le briser de convulsions. Mais lèsous 
menaça l'esprit immonde, guérit l'enfant (3), et le rendit à son père. Tous 
étaient émerveillés de ce prodige de Dieu. » 

11 s'agit, à n'en douter, d'un cas d'iiystéro-épilepsie avec mutisme et 
troubles mentaux. 

Op les attaques d'hystérie et d'iiystéro-épilepsie, et même certaines 
attaques d'épilepsie, peuvent être interrompues par suggestion. 

Pour les attaques d'hystérie les cas ne se comptent plus. Henri Aime, 
dans son Etude clinique de difnamisme psijchique, en rapporte dix. 
Deux ont Irait à des garçons de treize ans, dont l'un, au cours de ses 
crises, cassait et jetait par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la 
main. Un troisième concerne une fille de dix-neuf ans qui avait eu jus- 
qu'à /|5 attaques dans la même journée. 

Vingtrinier(4), Krafft-Ebing (5), professeur de clinique psychiatrique 



(1) "Oti (TcXT/ziàÇcTat, xal xaxco; r.iiT/t'.. 

(2) Kai î5où rveOjjia XaaCâvet ajTov, xa: è;a(çpvT,; xpâ^ei xa: jTapiîîei aùxàv 
jxexà ôtçpo'j, xati ^ôXi; àTuo/topeî à-' aÙTOÛ, juvxpiôov auT'iv. 

(3) "Epp7);£v auTov, zh ôaijJi'ivtov, xal TJV£T7:àpaÇev èTreTijxTjTâ SI h *It,toù; tc]> 
irveyiJtaT'. Tcp àxaOipTtjj, xat tâjxTO tov Tralôa. 

(4) Prosper Despine. Étude sur le somnambulisme^ 1880, p. 247. 

(5) Krafft-Ebing. //y^^^r/e^raw. Gué ri son par la suggestion hypnotique. Revue de Thypno- 
tisme, 1898, p. 262. 



^fy(i LA REVUE BLANCHE 

de rUnîversité de Vienne, Edgard Bérîllon (i), Burot (a), Bernheim(3), 
de Jong(4), etc. ont obtenu des guérisons analogues. 

Desplats (5), Milne Bramwell (6), Edgard Bérillon, Auguste Voisin (7) 
ont guéri de la même manière des attaques d'hystéro-épilepsie. Dans 
une observation d'Auguste Voisin, il s'agit d'une jeune fille dont les 
attaques, d'une durée de quatre à cinq heures, étaient caractérisées par 
des tremblements généraux, des frissons, de Tagitation, des convulsions 
cloniques, des mouvements désordonnés; attaques au cours desquelles 
elle dérangeait ou cassait tous les objets qui lui tombaient sous la main, 
montait sur les meubles et sur le rebord des fenêtres, et enfin perdait 
connaissance. Ces crises, qui avaient résisté pendant un an à divers 
traitements, cédèrent rapidement et complètement à la suggestion 
hypnop tique. 

Auguste Voisin (8) etSpehlfg), médecin de l'Hôpital de Saint-Pierre 
de Bruxelles, auraient même guéri par suggestion des attaques d'épi- 
lepsie jaksonienne (convulsions épileptiques n'intéressant qu'une partie 
du corps). La cure de Spehl fut obtenue à l'état de veille. 

Enfin Braid, Luys (10), médecin de la Charité, Jules Bouyer(ii), 
Edgard Bérillon (12), deJong (ï3) auraient guéri par suggestion hypno- 
tique des sujets atteints d'épilepsie générale. Chez vingt épileptiques 
traités de cette manière, Edgard Bérillon enregistre quatre résultats 
très favorables. Chez six autres malades, il a obtenu, soit la disparition 
passagère des attaques, soit celle des tremblements ou des vertiges. 

Mais peut-être, dans tous ces cas, aussi bien d'ailleurs que dans le 
cas d'Ieschou de Nazareth, ne s'agissait-il que de 1' « épilepsie hysté- 
rique », c'est-à-dire d'attaques d'épilepsie dues à la rétraction des 
neurones moteurs. 

(A suivre.) D'. Charles Hinet-Sanglk 

Professeur à l'École de psychologie de Paris. 

(1) Bérillon. RôU de l'éducation dam VhystérU infantile. Bevne de rh3rpnotlsme, avril 1898. 

(2) Barot. Grande hystérie giiérie par l'emploi de la suggestion et de VauJtO'-'SUffgestion. Bevoe 
de l'hypnotisme, 1887, p. 355. 

(3) Bemheim Hyperegtkétie circonscrite en un point de la région prècordiaie. pKudo-mngine 
de poitr'uie. Crises d'hystérie re^iratoire et cardiaque. AjfailUissement progressif. Insuccès de 
toutes 2» niédications pendant trois ans. Guérison par suggestion. "BLevne de lliypnotisme, 1891 , 
p. 10. 

(4) De Jong. Quelques observations sur la valeur médicaU de la psychothérapie. Revue de 
l'hypnotisme, 1892. p. 78. 

h) Dc.9plats. L'kifpnotisme agent thérapeutique^ Revae de l'hypnotisme, août 1897. 

(6) Milne Bramwell. f^ râleur thérapeutique de l'hypnotisme et de la suggestion. 

(7) Auguste Voisin. Attaque» cône ulsive» ?iy»téro^pileptiqwes. Vertiges suiris <le délire et d'hal- 
lucinations, H jfp^Mituue ohtefiu par le miroir rotatif. Guérisor.. Revue de l'hypnotisme, p. 22. 

(8) Auguste Voisin. Kpilepsie jacksonienne datant de la première enfance. Hémiplégie à 
droite. Drhilité intellectuelle. Mauvais imttuwts. Traitement par la guqgeéion hypttotiqne. Dix 
fours de sommeil ptir mois. Suppression à peu prh complète des attaques. Guérison des trouble^* 
me/itaïu. Revue de l'h^'pnotiRme, 1890, p. 304. 

(9) 8pehl. Epilepsie jaksonie/tne. Traitement par la suggestion indirecte. Guérison. Revue 
de l'hypnotisme, 1897, p. 2G5. 

( 10) Revue d'hypnologie. 

(11; Jules Bouyer. Du rôle de la suggestion dans la pratique journalière. Revue de l'hypno- 
tisme. 18S7. 

(12) Edgard Bérillon. Les indications formées de la suggestion hypnotique. Revue d? 
l'hypnotisme, 1891. 

(13) De Jong. Quelques observations sur la râleur de la psychothérapie. Revue de l'hypno- 
tisme, 1892, p. 78. 



2^. (i) 



Le Père Perdrix 



DEUXIEME PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 



Ce fut Tannée suivante, par un jour d'été, alors que le 
monde était beau et que la vie avait mûri dans les champs, 
pareille au blé, pareille au pain, pareille à une chair pleine 
de bonne santé ; ce fut un de ces jours où l'on se dit : « Ça 
y est, notre avenir est là, nous n'avons plus qu'à nous 
asseoir et laisser notre âme s'associer aux saisons. » Pierre 
Bousset travaillait dans sa boutique et ses deux ouvriers 
étaient non loin de lui. On ne pouvait certes pas les féli- 
citer de leur courage ; mais, comme ils étaient payés aux 
pièces, l'existence auprès d'eux était supportable, du 
moment qu'il nV avait pas des commandes trop pressées. 

Tout à coup, Limousin leva la tête et dit : 

— Ah! le voilà! 

Pierre Bousset regarda : Nom de Dieu, c'était Jean! Il 
avait un drôle d'air, un air en partie double comme lors- 
qu'on a fait quelque chose et qu'on ne sait pas encore. Ils 
pénétrèrent ensemble dans la chambre où la mère épousse- 
tait les meubles avec cette minutie quotidienne qui rappelle 
un examen de conscience. Marguerite, assise auprès de la 
fenêtre, cousait dès le matin. Il y eut un battement de 
cœur parce que ce ne sont pas les bonnes nouvelles qui 
arrivent sans qu'on les attende. 

Pierre Bousset dit : 

— Comment se fait-il q.ue tu viennes aujourd'hui? 
Jean s'assit avec assez de lenteur et l'on vit autre chose 

encore s'asseoir dans la maison. 
La mère dit : 



(1) Voir La revue blanche des 1« et 15 mai et 1*" juin 1902- 



2G8 LA REVUE BLANCHE 

— Je parie que tu n'as pas mangé. Je vais préparer du 
chocolat en attendant midi. 

Jean lâcha tout : 

— Enfin, voilà! II y a qu'il y a du nouveau. Il faut que 
je vous le dise: j'ai quitté ma place! 

— Comment!... Tu as quitté ta place?... 

Ils se dressaient tous les trois : Pierre Bousset avec son 
tablier et son dos de travail, et Jean s'aperçut qu'il avait 
les cheveux gris. La mère tenait une casserole à la main, 
précautionneuse comme une cuisinière, mais avec des sen- 
timents comme si la casserole allait tomber. Marguerite 
pleurait déjà : 

— Ah! mon Dieu! Moi qui en étais si fière!... 
Pierre Bousset dit : 

— Et comment que tu as fait ce beau coup? 

C'est alors que Jean sentit son âme fléchir et qu'il lui 
remonta du fond du cœur tous les besoins, toutes les 
vapeurs d'amour. Il fallait être les uns à côté des autres et 
s'entendre, et il fallait que quelqu'un commençât à faiblir. 
Il dit: 

— Est-ce qu'on sait ce qu'on fait? 

— Ahl par exertiple! dit le père. Tu ne sais pas ce que 
tu fais! 

— 11 y a des moments, répondit Jean, où Ton perd la 
tête et ensuite je ne te dis pas qu'on n'en ait pas regret. 

— En fait de perdre la tête, je ne connais qu'une chose : 
c'est qu'on te paye, et c'est à toi de toujours obéir à ce 
qu'on te commande. 

La mère surveillait le chocolat dont la vapeur montait 
avec une chaleur d'aliment fort. On aimait cela, dans la 
famille, comme une gâterie de dimanche matin, comme un 
chocolat de bourgeois pour qui, parfois, c'est jour de fête. 
Elle dit : 

— Enfin, qu'il y ait ce qu'on voudra, il faut tout de 
même qu'il mange. 

Jean allait parler. Ses yeux bleus avaient subi la première 
transformation qu'apporte une vie d'homme, alors que l'on 
n'est plus Jean, fils de Pierre, élève à l'École Centrale, 
mais Jean Bousset, ingénieur des fabrications chimiques. 



LE PÈRE PERDRIX aGf) 

11 leur restait pourtant un rayonnement de petite fille, cette 
émotion qu'éveillent deux rayons de soleil dans une 
source. Et maintenant ils gardaient une sorte de suppli- 
cation pareille à la douceur d'un enfant nu. 

— Oh! je sais tout ce que tu vas dire. Tu ne peux pas 
me. donner raison, parce que tu n'étais pas à ma place, et je 
ne puis pas condamner un mouv^ement de mon cœur. Tu 
sais, je vous Tai écrit, que les ouvriers voulaient se mettre 
en grève. Tout de suite, je me suis dit que c'étaient des 
choses qui ne me regardaient pas parce que quand on fait 
pour soi, il ne faut pas regarder plus loin. Mais François 
Perdrix m'a tout expliqué. 

— Ça, je te Tavais dit! s'écria Pierre Bousset. Quand tu 
as voulu faire entrer François Perdrix dans ton usine, je te 
l'ai dit : Les parents, il faut toujours les tenir à distance. 
Ils s'en font accroire et des fois pour les excuser on est 
conduit à commettre tout un tas de bassesses. 

— Enfin, dit Jean, je n'ai jamais eu à me plaindre de lui. 
Au contraire, il avait le cœur sur la main. 

— Oh ! tous les soûlards sont comme ça. On dit : <r. Ils ont 
le cœur sur la main » et on ne compte pas toutes les fois où 
ils détournent les autres. 

— Ah ! j'ai compris bien des choses, mon père ! Comment 
expliquer tout ce que j'ai compris? Il y a des moments encore 
où voir et comprendre, cela fait dans ma tête un bruit 
comme si le monde n'y pouvait tenir en place. Je te le 
répète, c'est François qui m'a fait comprendre. J'ai vu, des 
soirs. Je lui disais : « Je m'ennuie, je n'ai pas même un 
un camarade et je mange sur des tables d'hôtel un dîner 
trop bien servi. » Il disait: « Viens chez moi ; tu ne sais 
pas ce que c'est que de manger les bonnes choses parce 
que tu ne travailles pas et que la faim fait partie du travail. 
Tu mangeras la soupe avec nous et nous te dirons au moins 
que tu es heureux d'en être où tu es, et de regarder l'ou- 
vrier en faisant l'amateur. » Je lui disais : « Mais je tra- 
vaille aussi! Voir, comprendre, analyser, être ingénieur! 
Toi, ce sont tes bras; moi, c'est ma tête et mon cœur qui 
peinent. » Il riait : « Ha! ha! ha! ha! ha! Quand je rentre 
le soir avec la gueule sèche, et que je mange de la soupe, moi 



•270 LA REVUE BLANCHE 

aussi j'ai mal à la tête et je m'en fous que vous ayez mal 
au cœur. Je suis las comme un loup. Qu est-ce que c'est 
que ton cœur? » 

— Oui! Ça il avait raison, dit Pierre Bousset. Moi, je ne 
comprends pas du tout où tu veux en venir. Ah! tu as 
compris bien des choses! Moi, je ne comprends qu'une 
chose, c'est que tu es malheureux d'être trop heureux. 

Et Jean parlait, avec des yeux bleus, comme une folie, 
comme un ruban, comme un pompon sans cause dont une 
fillette orna son front. Et toute une douceur sortait de son 
cœur pour aller s'épandre en la chambre où les meubles 
se renvoyaient des reflets, anguleux et cirés. Marguerite 
écoutait, avec des mouvements, écoutait son père, comme 
un enfant dont c'est Thabitude d'être guidé par ses parents. 
La mère surveillait le chocolat, congestionnée, secouant la 
tête et ajoutant son mot : 

— Oui, oui, il n'a jamais été fait comme les autres. Tu te 
rappelles bien que, dans le temps, on voulait le mettre à la 
porte du lycée et qu'il aurait été trop heureux de se faire 
nourrir ici à rien faire. 

Cela arrivait à Jean comme une succession de mots per- 
çants et qui traversaient tout son corps. 11 le secouait 
parfois, dans un frisson, mais un calme immense, cette 
ombre profonde qui tombe des belles pensées, l'entourait 
bien vite comme un amour suprême, comme une protection 
qui veille autour d'un berceau. 

— Hier, j'étais dans le cabinet du directeur. Cest alors 
qu'arriva la délégation. II me semble la revoir. 11 y avait 
trois ouvriers. Ils avaient pris une chemise blanche et ils 
venaient de se laver les mains. Tu sais comment les 
pauvres entrent chez les riches. Il 5' avait un grand tapis 
et leurs pas s'y posaient avec tant d'embarras qu'on sentait 
au cœur des trois hommes une honte de chose écrasée. 
J'avais déjà pensé à la pauvreté qui, sachant qu'elle salit, 
se cache et n'ose pas même toucher un objet. Us disaient : 
« Dame! Monsieur le Directeur, on nous envoie vous parler. 
Nous, voilà plus de dix ans que nous sommes à Tusine. 
Nous gagnons troisfrancs dixsousparjour.Cen'estpaspour 
dire, mais nous avons des femmes et des enfants, et nos 



LE PKBE PERDRIX '^'i 

trois francs dix sous ne vont guère plus loin qu'un verre 
de vin et une assiettée de soupe aux choux. Bien entendu, 
vous avez aussi des frais, mais nous voudrions gagner 
quatre francs par jour et, pour tout vous expliquer, il faut 
que vous y consentiez ; parce que Targent donne du courage 
à l'ouvrier. » L'autre les recevait avec cette assurance des 
riches, assis tout droit dans un fauteuil et qui portent la 
tête comme si elle dominait la vôtre. Il n'eut pas beaucoup 
de mal avec son éducation, ses habitudes de maître, sa 
stabilité de patron, pas beaucoup de mal à les troubler 
tous trois. « Messieurs, dès maintenant, je vous dis : Non! 
La Société n'a pas à tenir compte de vos volontés. Nous 
vous payons trois francs cinquante par jour et nous esti- 
mons qu'il vous appartient de baser votre vie sur votre 
salaire. Quant à vos insinuations, j'emploierai tel moyen 
qui me plaira pour fortifier votre courage. Du reste, nos 
bénéfices ne sont pas ce que vous imaginez, vous qui 
ne connaissez ni nos efforts ni nos désillusions. >/ C'est 
alors, mon père, que je me suis senti ton fils et que je me 
suis rappelé tes mains, ton dos qui travaille et les roues des 
voitures. Les trois ouvriers semblaient trois enfants chez 
leur père, avec des cœurs qui se gonflent et ne sentent plus. 
Ah! je croyais bien être un ingénieur. Je m'étais imaginé 
sur les bancs de l'école que ma tête était pleine de science 
et que cela suffisait. Mais tout le sang de mon père, les jours 
que j'ai passés dans ta boutique, et ces bouffées qui vous mon- 
tent à la tête et semblent venir de bien loin, tout cela criait 
comme une grimace, comme une serrure, comme une clé. J'ai 
pris la parole : « Monsieur le Directeur, je les connais. Il y a 
mon cousin qui travaillée l'usine. Comprenez-vous ce que 
c'est, la vie des acides et celle du charbon? » Si tu avais pu 
voir! 11 me regardait avec ses yeux, comme si de la glace 
avait pris leur prunelle: ^f Monsieur l'ingénieur, je ne per- 
mettrai ni à vous qui êtes un enfant, ni à eux qui sont 
des ouvriers, un seul mot pour discuter mes paroles et mes 
actes. Messieurs, vous pouvez vous retirer. ^ Je suis devenu 
chien comme un chien libre. Une porte s'ouvrait d'un seul 
élan. Nous avons du moins l'insolence, nous les pauvres, 
et les coups de gueule, puisque leurs armes arrêtent nos 



l'^'l LA HEVUE BLANCHE 

coups de dents. Je suis parti comme eux. Ils baissaient la 
tête et pensaient. Moi, j'ai crié. Je me suis retourné et j'ai 
crié : « Merde! » 

— Ah bien ! par exemple, je ne m'attendais pas à celle-là^ 
dit Pierre Bousset. On fait élever des enfants pour en faire 
des bourgeois, pour qu'ils travaillent un peu moins que 
vous. Ah! nom de Dieu, va donc leur demander une place 
à ceux pour qui tu as perdu la tienne. 

Autrefois, TUnivers semblait réel et solide et Ton n'avait 
qu'à tendre la main pour en toucher les bornes. On pen- 
sait : Encore quelques années, quelques années pour faire 
quelques efforts, après quoi nous pourrons nous reposer. 
Si le monde ensuite pouvait se figer, si les sentiments pou- 
vaient se figer aussi dans nos cœurs, et notre vie se déli- 
miter, avec tant de hauteur et tant de tour de poitrine. 
C'est à cela qu'on reconnaît le bonheur. Pierre Bousset 
distiit à sa femme : 

— Voilà ce que c'est. Tu te rappelles bien ce que disait 
madame Lartigaud, un jour où elle était soûle: ^. On fait 
instruire les enfants et ensuite ils vous crachent au nez. » 

D'ailleurs, le chocolat était prêt et la mère l'apportait 
dans un bol, avec du pain grillé. 

— Tiens, regarde. Si tu n'as pas assez de pain, je t'en 
ferai griller encore. 

Jean mangeait, ayant vingt-deux ans, et gardant de son 
voyage du matin une secousse de wagon, de voiture et de 
grand air. Il avait connu le chocolat, aux beaux dimanches 
de son enfance; dans son estomac descendaient les cloches 
fraîches, les nappes blanches, la communion de l'autel, 
et ses douze ans passaient avec des récits. Il y a de bons 
aliments, qui viennent d'autrefois et qui guérissent les 
cœurs malades. Le père disait : 

— Je ne sais pas comment il peut manger. Moi, les bou- 
chées me resteraient dans le cou. 

Ensuite on ne causa plus guère. Pierre Bousset était 
assis, ses grosses mains sur ses genoux posées, gardant une 
attitude étonnante et sans équilibre, comme une idée qui 
fait mal et ne peut pas durer. La mère continuait à frotter 
les meubles, en vieille machine dont les pas semblaient un 



LE PÈRE PERDRIX 273 

battement de piston, agrippée parfois à une armoire comme 
une bête ridicule qui veut grimper aux murailles. Et la 
petite Marguerite cousait encore, toute fondue, bonne petite 
sœur et pleurant son frère, avec des larmes et des senti- 
ments qui s'écoulaient et semblaient vider son cœur. 

On dirait que quelqu'un vous est entré dans le crâne, 
pèse au front, pèse à la nuque, veut vous faire éclater, ou 
pénétrer jusque dans vos os. Pierre Bousset poussait de 
grands soupirs : Ahan ! pour l'exhaler, pour s'en défaire 
enfin, nom de Dieu! et pour qu'il vous reste à la poitrine 
un peu de la liberté des hommes sains. Il disait: 

— Ça m'appuie sur l'estomac. 

Puis il retombait à son silence où les douleurs s'entas- 
saient et gonflaient la peau de sa tête. Et lorsque Tune 
d'elles surgissait et semblait la plus forte, il en apparaissait 
une autre encore qui criait comme une chienne et se 
débattait sans fin dans le mélange de tous les espoirs déçus. 
Il parla pourtant! — « On a dû te payer avant de venir et 
il doit de rester de l'argent. Il faudra nous le donner en 
garde, parce que tu en auras besoin.» 

On n'avait pas avec lui la ressource de penser qu'il était 
économe. Gagnant quatre mille francs par an, étant garçon, 
à quoi pouvait-il tout employer? Et il fallait bien croire, à la 
fin du compte, qu'il était mj^stérieux et léger et s'attendre 
aux combinaisons de cette folie qu'engendrent l'ignorance 
du prix de la vie et le mépris de la valeur de l'argent. 
Voici qu'au bout d'une année il vous apportait deux cent 
cinquante francs, pas même la valeur de son dernier mois, 
et qu'on le sentait vivre au jour le jour avec cette indiffé- 
rence des gens qui n'ont pas envie de bien faire. Et c'était 
triste, et il s'était trouvé châtié, et les autres en subissaient 
la peine et l'avenir s'ouvrait devant vous comme une chose 
à laquelle on ne peut pas s'habituer. De plus, il voulut 
garder sur lui cinquante francs, au risque de les perdre et 
l'on ne savait pas, ah ! véritablement l'on ne savait pas 
comment le prendre. Et il n'y avait que cela à dire: 

— Oui, avec toi on ne peut avoir aucune satisfaction. 
C'est à ce moment qu'on entendit les gros sabots du père 

Perdrix. Depuis l'année dernière ils avaient pris un grand 

18 



274 LA REVUK BLANCHB 

poids et se heurtaient à tout dans la rue, car les pauvres 
sont faibles et rencontrent des murailles. 11 venait, il était 
là, sonore et creux, comme une machine à traîner des 
sabots. Il ouvrait la porte. Il était sans assurance, comme un 
parent pauvre, et s'expliquait en entrant. On ne se fait pas, 
il s'en rendait compte. Il avait toujours peur de causer du 
dérangement. 

— Je l'ai vu monter. Ça me trottait par la tête. Je me 
suis dit : Il ny a pas là, il faut que j'aille voir ce qui est 
arrivé. 

Puis il embrassait Jean avec un peu de déclamation, 
exagérant son amour pour se faire bien voir. On lui racon- 
tait tout et il disait déjà de François : 

— Ce gars-là, je lui en veux. 11 n'est pas content de se 
soûler, il faut encore qu'il invente des tas d'histoires. 

Et il disait à Jean : 

— Oh! mon ami, tu es un petit bêta. Moi, je suis un 
vieux malheureux. Pourquoi t'en mêler? Il faut laisser les 
malheureux pour ce qu'ils sont. 



CHAPITRE II 

Il y eut des temps pour le père Perdrix. Son chapeau 
s'abattit encore sur ses lunettes, avec des bords frangés, et 
son front de vieux loup s'évidait aux tempes et s'amaigrissait 
comme une idée de famine. Il s'asseyait sur son banc, 
pendant les étés successifs ; ses genoux lui serv^aient à 
appuyer ses coudes, sa tête était basse et ses yeux s'amusaient 
avec ses pieds. Il grattait le sol, d'un coin de son sabot, 
après quoi il le pilait à petits coups de semelle. 11 faisait 
des rainures, de larges rainures pareilles à des sillons ; 
ensuite il s'essayait à les combler et cela formait des minutes, 
puis des quarts d'heure, puis des après-midi. 

Les premières pentes de la misère, lorsqu'il y tomba, 
avaient talé ses fesses ; maintenant une vieille habitude les 
gardait lourdes et tassées, et le bois du banc, qui les com- 
primait, avait pris une amicale fermeté, une solidité de chose 
sûre. La misère n'est pas un état définitif et qui 3ente le 



LE VkKK PERDRIX ^75 

malheur. D'abord, on s'assied et Ton pense au pain quo- 
tidien, puis les jours, en nous le donnant, s'approchent de 
nos cœurs ei les rassurent comme de bons amis. Le plus 
mauvais moment, ce fut lorsqu'on le mit à la porte du bureau 
de bienfaisance, parce qu'il se sentait vieillir et que les 
années sont tremblantes. Alors, il connut tout. Sa vie bran- 
lait comme un outH mal emmanché, et il ne pouvait y mettre 
la main sans le sentir incapable et usé. Elle avait les flexions 
d'une bête qui se dérobe, les coups de tête inattendus d'un 
vieux cheval que la fatigue cabre une dernière fois et qui va 
crever à cent lieues de sa mangeoire : « Tonnerre de Dieu! 
pensait-il, j'irai me foutre à l'eau sans prévenir personne et 
je noierai la gale que je porte, avant qu'elle ait percé mes 
os. > Et puis, tout passa, et ses fesses reconquirent leur 
aplomb sur son banc. Les idées lui remontaient; respirer, 
— respirer seulement, — était bon, et s'asseoir, regarder 
la rue, manger du pain sec, tout cela formait de la vie et le 
mettait encore au milieu du monde parmi les plaisirs de l'air, 
de la lumière et de la circulation des rues qu'on aime à voir. 
Mais lorsque Jean Bousset fut là, il s'éveillait le matin : 
« Pauvre petit gars, il viendra s'asseoir sur mon banc. » 
C'étaient deux bons amis. Jean descendait, sur le coup de 
neuf heures, ayant mangé la soupe : « Ah! te voilà, mon 
frère!» Il se reculait et lui laissait une grande place. Ils 
s'embrassaient toujours. Dans le temps, les bonnes femmes 
disaient : « C'est joli, un grand garçon de son âge, de vous 
embrasser comme ça. » Alors la journée commençait. Ils 
gardaient souvent la tête basse, l'un et l'autre, et Jean disait : 
« Il ne fait pas chaud, ce matin. » Le vieux répondait : « Ma 
foi, non ! Je crois tout de même qu'on aura le beau temps, 
parce que, quand ma jambe ne me fait pas mal, c'est bon 
signe. » Jean dessinait sur le sol des rainures bien plus fines, 
à cause de la semelle de ses souliers. Parfois, il dessinait des 
triangles, menait les trois hauteurs et avait beaucoup de 
peine à les faire concourir en un même point. 11 s'essayait à 
tracer des circonférences, mais la chose est impossible parce 
que le pied ne tourne pas. 

Vers dix heures, passaitNénesse, le marchand de journaux. 
Il avait une grosse tête et les jambes torses, et depuis si 
longtemps on le voyait dans le pays, que les journaux avaient 



^7^ LA REVUE BLANCHE 

Tair d'une marchandise faite pour être vendue par des 
gnomes. On lui demandait: «Eh bien! qu'est-ce qu'il y a de 
nouveaudanstes journaux ?> 11 répondait: 4: Si vous croyez 
que j'ai eu le temps de les lire !> Et l'on pensait : «Comment! 
Il vend des journaux, et il ne sait même pas ce qu'il y a 
dessus. > Jean achetait le Petit Parisien. Le vieux disait : 
« Allons, frère, lis-moi les nouvelles. » Il aimait entendre lire 
parce que cela le sortait de lui-même et lui faisait connaître 
des choses que tout le monde ne connaît pas. Il se plaisait aux 
« faits-divers » comme à une vieille illustration, comme à 
une gravure en marge du livre de la vie II disait de la 
politique : « Tu sais bien qu'on est tous les mêmes, qu'on 
ne pense qu'à bien manger et tout ça, c'est à qui attrapera 
le lard. ^ 

Le jeudi, lorsqu'arrivait le « Supplément du Petit Pa- 
risien ^, le Vieux s'écriait : «Ah! on va voir les images ! > 
Et c'est là-dessus qu'il se penchait en essayant de s'expliquer 
les gestes : « Qu'est-ce qu'il fait donc, celui-là ? » Jean 
répondait : « Tu ne comprends donc pas ? 11 est en train 
de lever son couteau pour la tuer. > Le Vieux disait : « Je 
vais te dire une chose, mon ami : faut-il qu'il y ait de la 
canaille ! :«► Et il se penchait encore pour voir, pour apprendre^ 
avec une ignorance entêtée qui aspire la vérité dans les 
journaux. 

L'après-midi, Jean allait se promener dans la campagne. 
Il rentrait vers les quatre heures et le Vieux le lui répétait 
chaque fois : « Petit bêta ! Pourquoi as-tu été te promener 
au moment de la grande chaleur? >/ Pendant tout ce temps- 
là, le Vieux sentait qu'il avait mal à la jambe. Ça l'avait 
pris d'une drôle de façon. Et puis c'était bien fait, parce 
qu'il faut être plus fier qu'il ne l'avait été. Un jour, 
Monsieur Edmond lui avait envoyé quelqu'un : « Père 
Perdrix, Monsieur Edmond vous demande si vous voulez le 
rouler dans sa petite voiture. Son domestique est occupé et 
ne peut pas lui faire faire son tour de jardin. )^ Mon Dieu 1 
il y alla. C'est bien vrai que Monsieur Edmond l'avait rayé 
du bureau|de bienfaisance, mais dans la vie on n'a pas tou- 
jours le droit d'être difficile. Il y alla comme un grand 
câlin, avec de ces paroles qui adoucissent les angles des 
riches. L'autre avait tellement mangé depuis un an que les 



LE PÈRE PERDRIX 277 

couches de graisse s'amoncelaient et que, jour par jour, on 
aurait pu les compter. On le roulait comme cela, assis dans 
une petite voiture, dans les allées de son jardin. Il s'était 
mis aux fleurs et jamais on n'aurait pu supposer, lui qui 
était un bourgeois, qu'il montrerait tant de patience et 
tant de minutie. Il y avait presque toujours un jardinier 
auquel il donnait des conseils et qui lui répondait : « Oh 
dame ! Monsieur Edmond, je crois bien que vous vous y 
connaissez mieux que moi ! )î^ C'était un jardin embêtant, 
avec des allées qui descendaient trop. On était obligé de 
retenir la voiture de toutes ses forces. Des fois, le Vieux 
en était éreinté, avait envie de tout lâcher, d'abandonner 
le bourgeois au casse-cou et disait doucement en lui-même : 
« Tue-toi donc, va ! Il n'en crèvera toujours pas pour bien 
de l'argent. >/ Un beau jour, il avait senti quelque chose 
qui pétait dans sa jambe, et depuis ce temps-là elle était un 
peu rouge, avec des espèces d'écaillés blanches. Il est vrai 
qu'il avait des varices. 

On ne peut pas toujours penser au mal quand on est 
ouvrier. Assez souvent, la Vieille se plaignait et le Vieux 
lui répondait : «: Tu as donc bien peur de mourir! )^ Mais 
quand même, certains jours ça le piquait et d'autres jours 
ça le démangeait, et il se fût gratté jusqu'à se mettre la 
jambe en feu. Il en arrivait à ne plus supporter son bas. La 
Vieille dit : « Voilà ce qu'il faut faire. Tu te laveras bien ton 
mal tous les matins pour le rafraîchir et ensuite tu mettras 
de la poudre d'amidon pour le sécher. Et puis je t'entourerai 
la jambe avec de la toile pour que ton bas ne pique pas. » 
Tous les matins ce fut la même chose. Il lui semblait que 
ça adoucissait un peu. Alors il recommençait le soir, dans 
l'espoir que la guérison viendrait deux fois plus vite. 

Monsieur Edmond le recevait gentiment, largement, et 
allait jusqu'à lui payer la goutte. Visiblement, il ne se sou- 
venait de rien. Du reste, il n'avait pas la rancune longue et 
gardait au cœur une certaine légèreté qui lui venait de son 
bon estomac : « Ah! ah ! père Perdrix, c'est vous. Et la 
santé? >^ — ^< La santé ? Ça ne va pas. On dirait que ma jambe 
veut s'en mettre. > Monsieur Edmond avait encore le cœur 
plus léger lorsqu'il s'agissait des maladies : « Ne faites donc 
pas attention. Ce n'est rien. » Dans sa petite voiture il était 



^7^ LA REVU£ BLANCHE 

assis ; son dos était un monde, son ventre formait deux 
étages, et le rouler semblait une fortune qu'on ébranle, qu'on 
roule et qu'on respecte. Pourtant il y avait entre eux ce 
bureau de bienfaisance, cette histoire que le Vieux voyait 
comme une chose et qui lui donnait des pensées : « Je pousse 
ta voiture, tu me causes, tu es bien aimable aujourd'hui. » Et 
dans le fond de son cœur, il entendait des cris de chiens qui 
ne voulaient pas se taire, montaient et voyageaient sur le 
jardin. 

De la poudre d'amidon naquit une croûte qu'il lavait avec 
précaution, et lorsque cette croûte tombait, en petites 
plaques, la peau de la jambe apparaissait tout comme avant. 
Par une dérision dernière cette seconde peau brûlait, il y 
fallait mettre un peu de poudre d'amidon fraîche, après quoi, 
la troisième peau apparaissait comme un feu souterrain. Et 
l'on voyait les bases profondes du mal, et Ton pensait à une 
pourriture intérieure qui sortait par couches et s'accroissait, 
pareille à une mauvaise fortune qui s'accroît en mangeant 
les pauvres. Il l'entourait d'une bande de toile très serrée 
que ne pouvaient traverser que quelques piqûres ou 
quelques démangeaisons et grâce à laquelle sa jambe 
semblait neutre comme un rouleau de toile. Il la traînait, 
son sabot était moins d'aplornb à son pied, et le bruit de 
ses pas se ressentait de la pesanteur d'une mauvaise jambe, 
de la sonorité d'une colonne de bronze. 

Et voici qu'il poussait cette voiture et que chaque effort 
résonnait dans son jarret. Il y avait des cris qui lui 
montaient tout seuls comme si sa jambe eût été pleine de 
soupirs : Aïe ! Et il roulait le bourgeois avec lourdeur, et 
il se faisait à lui-même l'effet d'une vieille pierre que l'on 
force à plier : « Y a ma sacrée jambe qui m'en fait voir de 
toutes les couleurs. 3^ L'autre était un médecin. C'est vrai 
qu'il était impotent, mais on sentait sa graisse pleine de 
bonne santé. Il y a la bonne nourriture, mais aussi bien il 
connaissait les remèdes et pouv-ait réduire une maladie à 
presque rien. Le Vieux exagérait encore devant Mon- 
sieur Edmond et, bien que son genou fût libre, pendant des 
soirées entières il simulait l'homme à la jambe raide. Il allait 
jusqu'à dire : <{, Je n'ai pas pu fermer l'œil de la nuit. Ma» 
jambe me cuit comme si elle le faisait exprès. > Il dormait 



LE PÈRE PERDRIX ^79 

d'ailleurs d'un gros sommeil, excepté le matin. M. Edmond 
avalait des drogues. Le père Perdrix disait : «Si seulement 
je savais ce qu'il faut prendre ! » Et l'autre le regardait avec 
ses yeux luisants de riche, faisait fonctionner sa pomme 
d'Adam et avait toujours l'air d'avaler de bons repas. On ne 
sait pas ce qu'il pouvait penser. Il ne se rappelait peut-être 
même plus qu'il était médecin. Nom de Dieu! ce n'était pas 
bien malin. Il n'aurait eu qu'à dire une bonne fois : 
« Montrez-moi donc votre jambe, je vous dirai ensuite ce 
qu'il faut faire. » 

Il y avait un autre médecin, mais les bourgeois sont 
tous les mêmes et veulent qu'on les paie. Dans le temps 
où vivait le père Pinet, le sorcier, on était bien plus tran- 
quille pour les maladies. On lui disait : ^. Hé, sorcier! 
Entre donc un coup. > C'était un vieux radoteur, mais 
souvent il tombait juste et dénichait le remède. On en 
était quitte pour lui offrir une goutte de deux sous. Le 
nouveau médecin avait Tair d'un bon garçon. C'était un 
petit homme rond, bonne mine, décidé, mais ça ne sait 
pas se mettre à la portée du monde. Le tarif était de qua- 
rante sous. Le Vieux se rappela quelque chose qui lui 
donna à réfléchir. Un matin qu'il était sur son banc, Paul 
Lartigaud arrive et lui dit : « Vieux, vous ne pourriez 
pas me prêter vingt sous, je vous les rendrai demain. » 
Qui est-ce qui se serait méfié? On a toujours vingt sous 
dans son armoire. Enfin, de jour en jour, ce garçon qui 
avait peut-être huit cent mille francs de fortune, chevaux, 
voitures, et qui n'avait pas besoin de travailler pour être 
sûr d'avoir du pain, ce gars-là ne parla jamais de rien et 
le Vieux, par bêtise, n'osa jamais rien lui demander. Il 
se soûlait tous les jours, il buvait des amers picon, il res- 
semblait à un gobe-mouches. 

Ces vingt sous-là, le Vieux se les remémora bien des 
fois. On a souvent dépensé vingt sous dans la vie et plus 
tard on s'aperçoit de ce qu'est une petite pièce blanche et 
de la place qu'elle tient en nos petits bonheurs. Mais 
celle-ci restait quelque part avec une force inconnue, 
des rayonnements d'argent chaud et le Vieux, en penchant 
la tête, la sentait. Il lui sembla bien vite qu'elle reposait 
en terre, là où les chers souvenirs sont enfouis, et il ne 



28o LA a£VU£ BLANCHE 

pouyait pas la chasser de lui-même. Avec vingt sous de 
plus, elle eût'fait quarante sous. On eût appelé le médecin. 
Il eût dit : « Père Perdrix, voilà ce que c'est! » Et la jambe 
eût marché, comme par le passé, et Ton aurait eu du plaisir 
à vivre, et Ton ne sait pas ce que Ton ne peut pas faire avec 
deux jambes. 

Jean lui disait : <^ Tu as l'air encore tout pensif! » Et lors- 
que Jean parlait ainsi, le Vieux n'était déjà plus pensif. Ils 
n'avaient pas de bien longues conversations parce que dans 
la vie on ne peut que répéter les mêmes choses. Jean restait 
parfois à Textrême bout du banc, aimant à sentir s'im- 
primer en ses fesses les angles du bois. Cela, le Vieux ne 
pouvait pas le comprendre. Il disait : « On dirait que tu 
as peur de t'asseoir. Approche-toi donc, y a de la place.. » 

Pierre Bousset disait à son fils : «: Vous êtes au même 
point tous les deux, aussi feignants l'un que l'autre. > La 
mère répliquait : ^{ Dans le temps, il aimait lire. Essaie 
donc, maintenant, de lui faire ouvrir un livre. » Et la petite 
Marguerite, un peu plus conciliante : k Cest bien vilain, 
mon Jean! » 

Vraiment, lui aussi, il nV avait que sur le banc qu'il se 
plaisait. Septembre et octobre furent deux mois de beau 
temps où les ombres étaient un peu plus grises et flottaient 
comme une âme. Les beaux moments du jour pénétraient 
sous la peau, dans la poitrine, et l'on se sentait au cœur 
je ne sais quoi qui roucoulait. Ils étaient deux vieux de 
l'automne, deux amis du fond de la vallée où bientôt les 
jours seront froids, et ils s'entouraient alors d'une tendresse 
bonne et douillette. Ils n'en parlaient même pas. Le Vieux 
s'éveillait à des jours inconnus, à des jours qui n'étaient 
pas des jours et qui entraient jusque dans les os de son 
dos. Il aurait tant voulu lui donner du plaisir et lui rendre 
un peu, mon pauvre petit! quelque bon service, quel- 
qu'un de ces services qui vous marquent pour la vie et 
vous font dire : a: C'est ce pauvre Vieux qui m'a causé 
tout mon bonheur. >/ Il aurait voulu trouver des mots. 11 
pensait : ''< Je connais la vie, si je pouvais arriver à lui 
apprendre tout ce que je sais! » 

Il avait une idée de derrière la tête et parfois s'en entre- 
tenait discrètement avec lui-même. Pourtant, il se rendait 



LE PÈRE PERDRIX a8l 

compte que ce n'est pas une vieille bête qui peut mener, 
dételles choses. Il avait remarqué, lorsqu'il allait chez Mon- 
sieur Edmond Lartigaud, que Georgette lui demandait : 
« Eh bien! et le petit JeanBousset, qu'est-ce qu'il devient?)^ 
Un jour que Jean se trouvait là, il avait encore remarqué 
que Georgette tournait autour de lui et s'essayait à l'en- 
traîner à l'écart. La jeunesse trouve cela naturel, parce 
qu'à cet âge Ton vit au milieu de toutes les occasions et 
l'on n'a pas assez d'expérience pour les choisir. C'était une 
fille qui n'était peut-être pas très jolie, ayant la peau un 
peu noire, mais toutes les femmes se valent pour ce qu'on 
en fait. Il disait à Jean : « Tu es comme les autres. Je vais 
te donner un conseil : j'en connais une qui serait ton 
affaire. )^ Il devait être bien naïf pour n'avoir pas l'air de 
comprendre. 

Il arriva plusieurs fois, alors que le Vieux devait rouler 
Monsieur Edmond, que Jean se trouvait là et les accompa- 
gnait dans le jardin. Monsieur Edmond se plaisait à causer 
avec lui parce qu'il était ingénieur et qu'un titre sert de 
sanction aux paroles que l'on prononce. Et puis sa grande 
jeunesse vous relevait vous-même : on pouvait lui donner 
tort. Monsieur Edmond disait : «Je vois bien ce que tu as 
voulu faire. Tu es un socialiste, quoi! Moi, je ne vais pas 
chercher si loin. Le père Perdrix, par exemple : quand je 
lui dois des sommes comme quatre francs dix sous, eh bien ! 
je lui donne cent sous. Voilà ce que j'appelle du socialisme ! 
Et je lui paye encore la goutte. >/ Monsieur Edmond par- 
lait, Jean lui répondait et le Vieux pensait : «Oui, oui! 
parle. Cest l'enfant d'un ouvrier, mais il en sait plus long 
que toi. » Au fond, il était fier de les voir ensemble, se rat- 
tachait à Jean, se rappelait qu'il était son oncle et s'agran- 
dissait comme l'égal d'un bourgeois. 

Mais il y avait mieux que cela. Causer est bien; mais il 
faut aussi profiter de sa jeunesse. Le Vieux avait envie de 
crier : « Enfin, fous donc le camp! Ta place n'est pas ici. Je ' 
te dis qu'elle cherche le mâle! >/ Le fait est que Georgette 
essayait de l'attirer du côté de la cuisine et ensuite, elle 
l'eût emmené dans les chambres où n'entrait personne. 

Un jour, sur le banc, le Vieux lui posa catégoriquement 
la question : « Que tu es bête, mon pauvre ami! Moi, à ton 



282 LA REVUE BLANGHB 

âge, j'aurais grimpé les murs. Une fois, j'ai fait ça dans la 
neige. Voyons, mon ami, réfléchis un peu. Voilà une 
gamine qui aura plus tard quatre cent mille francs. Pro- 
fites-en. Une fois que le père le saura, il sera trop heureux 
de te la donner en mariage. Ne crois pas qu'il la placera 
comme il le voudra. Il est riche, c'est vrai, mais aucun 
bourgeois ne voudra de la fille, à cause de la mère. > 

Jean répondait : € Non, non, je ne veux pas ! D'abord 
elle ne me dit rien. Et puis elle court après moi et ensuite 
elle courra après d'autres. 2^ Le Vieux disait : « Et quand 
même ? Une fois que tu auras l'argent, tu te moqueras pas 
mal de la femme. » Et il était en colère au fond de lui- 
même. D'ailleurs dans la vie on ne fait jamais ce que Ton 
veut. 

Il vint un jour, où les idées s'en allèrent, où ce qui était 
une pensée ne fut plus une pensée, où ce qui était un 
homme devint un pauvre et un malade et où ce qui était 
une jambe douloureuse emplit le monde comme une croix 
du Calvaire. Il vint un jour où cela bouchait le ciel et 
pesait sur toute la terre, avec le poids des épaules qui 
succombent, avec le cri des angoisses animales, avec 
le râle des races sous le joug. Ce fut comme si le 
Déluge vous remontait dans le sang et comme si 
les grands oiseaux noirs pendaient des nues pour tom- 
ber dans les eaux. Il le voyait monter. Il y avait bien plus 
de quarante jours qu'il pleuvait, l'humanité tout entière 
était emportée par les ombres et pourrirait comme un 
morceau de limon. 

Car le mal de sa jambe avait des accents et menait une 
bien autre douleur. On ne connaît pas le travail des idées. 
Elles ronflent sous^-otre tête, on se dit : « Oh ! cette musi- 
que ! J'ai le crâne qui va péter. > Puis un jour ce n'est pas 
le crâne qui vous pète, vos idées deviennent comme aiguës, 
comme pointues et ça y est! Il y eut une éclaircie. Mais... 
est-ce qu'on ne sera pas obligé de me couper la jambe ? Il 
la sentait on ne sait comment, toute gonflée, et les veines 
en y portant du sang bourdonnaient, formaient aussi leur 
drôle de musique, et de la tête aux pieds il n'était qu'un 
ronflement, une cage à mouches, un pauvre que la misère 



LE PÈRE PERDRIX 283 

travaille. Et il était sûr qu'on allait être obligé de lui cou- 
per la jambe. 

Il s'asseyait sur le banc, il baissait la tête bien davantage 
et bien plus longtemps. Le dos lui en faisait mal lorsqu'il la 
relevait. Autrefois, avec le coin de son sabot, il traçait des 
rainures, s'amusait à des entrecroisements de lignes et se 
laissait guider par quelque fantaisie de ses pieds. Mainte- 
tenant, des deux sabots à la fois, il grattait le sol, remuait 
la terre, manifestait une dernière rage à tout dégrader autour 
de lui et disait en se levant : « Le diable m'emporte ! On 
dirait qu'un cochon se couche là où j'ai passé. » 

Il n'aimait pas grand monde d'ordinaire, mais cette fois-ci 
il n'aimait plus personne, car la misère parlait à grande 
bouche, et parlait tant, qu'on n'entendait pas d'autre voix 
vivante. Jean venait s'asseoir. Le Vieux lui gardait un sen- 
timent qui restait dans un coin de sa tête, qui ne faisait pas 
de bruit et qu'il sentait exister comme une chose que l'on 
ne voit pas mais que l'on sait exister. Celui-là seul, il pou- 
vait le supporter. Ah ! il y avait bien des bavards qui se 
campaient auprès du banc et qui vous faisaient maudire la 
vieille habitude que l'on a de causer avec les gens. Il est 
triste d'être un homme civilisé et de ne pas clouer les becs. 
Il y en avait qui restaient campés des quarts d'heure ; 
il avait beau leur répondre d'une voix malhonnête et cou- 
per les branches du discours, ils vous suçaient, vous arra- 
chaient mot par mot, pensée par pensée, voulaient vous 
forcer à descendre dans votre cerveau comme s'il y avait de 
la place pour tous les passants. Mais Jean était un ami, quel- 
que chose comme une partie de vous-même dont on ne 
s'occupe que lorsqu'on en a l'envie. Ils restaient l'un à côté 
de Tautre et goûtaient ce privilège qu'ont les cœurs unis de 
ne pas se demander de paroles. «Ah ! cher^ enfant, reste là 
sans rien dire : C'est ton Vieux. Vois-tu, quand jeté sens à 
côté de moi, je sais bien que je suis un malheureux, mais 
quand même il me semble qu'il y a du changement. > 11 lais- 
sait alors toute sa tête s'en aller, son cœur gonflé couler 
dans sa poitrine et répandre ce sang noir qu'ont les pau- 
vres. Et toute sa jambe s'en mêlait et garnissait ses 
sentiments, et elle était grande et essentielle, et il y avait 
des moments où elle lui remontait sous le crâne et 



284 LA REVUE BLANCHB 

s'installait comme une jambe pourrie à la place de son 
cerveau. 

Monsieur Edmond mourut, et il était temps parce que le 
Vieux n'aurait pas pu continuer à pousser sa voiture. Il 
mourut tout d'un coup, une veine se cassa et le médecin dit 
qu'il avait la peau des veines dure comme un tuyau de pipe. 
M^arie-Louise pleurnichait, à moitié soûle encore : ^ Mon 
Dieu! Qu'est-ce que je vais devenir! > Elle n'avait pour- 
tant pas besoin d'être en peine, avec sa fortune. Paul et 
Georgette avaient la larme facile. D'ailleurs on dut chercher 
Paul un peu partout avant de le dénicher dans la boutique 
d'un épicier qui vendait de l'eau de vie et dont la fille avait 
seize ans. Il n'en profitait mcme pas et tout le monde se 
moquait de lui parce qu'il frôlait les femmes et ne savait 
pas reconnaître l'instant où l'on peut entrer la main sous 
leurs jupes. On demanda au Vieux d'habiller le cadavre et 
il regardait ce corps tout nu, cette bonne graisse des bons 
repas, cette viande moelleuse des bourgeois qui se passent 
la main sur le ventre en sortant de table, lisseraient à tuer 
si l'argent les empêchait de mourir. 

Il y eut un enterrement avec un corbillard, le sous-préfet 
et des discours. Des Messieurs en chapeau haut de forme 
serraient la main de la veuve. Elle était gonflée par les lar- 
mes, plus rouge encore, le visage tavelé, la peau pleine de 
vin rouge et de vin blanc. Ça allait fiiire une drôle de mai- 
son, maintenant que l'homme n'était plus là. Quelque gars 
viendrait qui soûlerait lanière, qui sauterait la fille. Ça se 
battrait, ça danserait, on ramasserait toute la crapule du pays 
et Paul crèverait dans un coin, avec sa bronchite, avant 
d'avoir tout bu. On verrait la fin des huit cent mille francs 
du père, les domaines vendus, des batailles à s'arracher les 
cheveux, des repas où mangeraient tous les cochons d'alen- 
tour. Il y aurait de tout ; c'étaient des femmes à montrer 
leur derrière,à jeter des billets de cent francs, à insulter les 
gens par la fenêtre et ensuite à les faire boire. Et un beau jour, 
la nichée filerait sur Paris en laissant partout des dettes. 

C'est alors que sa jambe eut de l'importance. 11 n'avait 
même pas à baisser les yeux, on eût dit qu'elle pesait sur' 



LE PÈRK PERDRIX a85 

ses paupières. Autour de sa tête elle pendait du ciel, se 
balançait, restait parfois tout à portée de son regard avec 
sa peau rouge, ses écailles blanches, et se gonflait comme 
des pensées qui s'accumulent et battent les tempes. Elle lui 
sortait à chaque parole : 4c Ah ! la sacrée garce !» Et ce mot 
de garce s'accroissait à son tour comme la substance d'un 
mal sans repos. Il disait encore : « Elle est là, sur moi, et il 
faudra bien qu'on m'en débarrasse. » 11 paraît qu'on vous 
coupe la jambe avec des scies et des couteaux. La scie 
entame un os, de ses dents pointues, et continue sa route 
avec ce cri des scies qui vous remonte aux mâchoires. Le 
plus mauvais moment est celui où elle atteint Ja moelle, et 
où la douleur vous fait croire que c'est vous-même que Ton 
scie. Et puis les grands couteaux dans la viande comme 
aux mains des bouchers, si tranchants que l'on craint que 
celui qui s'en sert n'aille se couper les doigts. Et il vous 
reste une plaie ronde où l'on aperçoit le sang qui pisse, 
le contour blanc de l'os et la moelle rose qui à l'air d'un 
suintement. 



Ce fut par un de ces soirs secs où le vent a la couleur des 
murs et pénètre aux profondeurs des consciences. Le ciel 
ne veut pas s'approcher, la rue lui ressemble, et de la terre 
aux nues c'est un espace que l'automne envahit, depuis 
septembre jusqu'aux neiges, jusqu'à la fin du monde. Il est 
dur d'être bon et l'argent reste accroché aux poches avec un 
aif de pauvre chose honteuse. Le banc tout entier était fait 
avec du bois mort, avec les planches des beaux arbres que 
l'on abat. Jean mâchonnait une pensée, la retournait et gar- 
dait l'hésitation de ceux qui n'osent pas et s'en tiennent aux 
pensées. Parfois un geste agaçant s'essayait à la décrire, 
puis se taisait comme un homme que la destinée arrête 
avant sa fin. Vraiment, le Vieux n'avait pas l'air d'entendre. 
Ah ! pourquoi ne faisait-il pas la moitié de la route ? Nous 
sommes des compagnons, et des silences nous séparent, 
bien plus grands que toutes les lieues, car nous doutons 
du fond de nos cœurs. Pourquoi ne pas comprendre ce que 
nous n'osons dire? Il y a des kilos sur nos langues, et les 
belles pensées ont les bras délicats. 



2i86 LA REVUE BLANCHS 

Jean se leva pourtant et, prenant une des mains du 
Vieux, la soulevait du genou sur lequel elle reposait, Ten- 
traînait à sa suite, et la sentait lourde comme une charge, 
comme le brancard d'une voiture pleine de pierres. Il dit 
tout d'un coup': 

— Ecoute! Viens à la maison. C'est une chose que je ne 
veux pas te dire sur le banc. 

Le Vieux se laissait ébranler. Il avait cette obscure doci- 
lité des pauvres que la vie mène à son gré. Ils entrèrent. 
Jean s'asseyait, puis il semblait tout raide. 

— Moi, je veux que tu te soignes. Ça n'est pas une 
grosse affaire. J'ai plus d'argent que tu ne crois. Et puis tu 
vas être obligé d'acheter des remèdes. Prends donc ces vingt 
francs. Tu sais bien ce que c'est : c'est autant d'argent que 
je ne dépenserai pas. Tiens ! D'ailleurs, tu n'as besoin d'en 
parler à personne. Je m'en vais, parce que ce soir nous de- 
vons manger la soupe un peu plus tôt. 

Il n'attendit pas davantage. 

Alors, les vingt francs étaient tout à coup sur la table et 
s'y posaient avec force comme si l'on avait acheté pour 
vingt francs de choses pesantes. Ils avaient ce toucher plus 
solide qu'ont les pièces d'or et cette ardeur inespérée des 
guérisons à grandes guides. On sent que cela se prolonge 
par un médecin dont les mots ont la valeur de l'argent. 
Puis il vit tout sans aucun doute, et sous ses lunettes il 
posait ses yeux, regardait l'effigie de Napoléon, les coins 
bien frappés, et pompait l'or goutte à goutte avec sa force, 
sa chaleur et son éclat. 

On ne sait pas ce qui arrive. Les nuages blancs, les nuées 
grises, l'étendue du temps, le cœur qui passe, la tête qui 
penche; il mit son front dans ses deux mains, ensuite il se 
rendit compte de ses lunettes et, les levant au dessus des 
sourcils, les yeux entre ses doigts, il sentit deux filets 
tièdes qui coulaient sous ses paumes, qui débordaient aussi 
et arrosaient le dessus de sa main. Il y avait de la chaleur 
et du sel. 

Un peu plus tard, la Vieille revint du cresson. 

— Tiens, dit-il, c'est ce pauvre petit! 

Elle s'assit sur le banc très bas. Elle avait l'habitude de 
se fourrer le poing sous le menton et remuait la tête, vide 



LE PÈRE PERDRIX 287 

agacée du repos, et donnant quand même un peu de ses 
gestes aux meubles de la maison. Elle ne put absolument 
rien dire, battit largement des paupières du côté du Vieux. 
Son poing, sous son menton, poussait sa tête en arrière, 
la comprimait un peu et semblait exprimer des regards du 
fond de ses yeux comme si toute son âme lui remontait à 
la face. 

Le lendemain matin, on le fit venir. Il était rouge de 
plein air et de bonne nourriture, sa science de médecin lui 
donnait des mouvements brusques et se montrait dès 
rentrée, décisive et angoissante un peu. On déroula les 
linges qui entouraient la jambe, on eût dit que la peau était 
moins enflammée que d'ordinaire. Il se pencha, regarda 
par en dessous, appuya son doigt à plusieurs places, après 
quoi il demanda de Teau pour se laver les mains. Il dit: 

— Je vais vous écrire une ordonnance* Que voulez-vous, 
mon pauvre père Perdrix? Les maladies des riches ont leurs 
privautés. On pourrait bien vous guérir, mais ça serait long 
et surtout ça vous coûterait cher. Ceci empêchera le mal 
de gagner du chemin. Pour le reste, il ne vous fera pas 
mourir. Croyez-moi, à votre âge, votre jambe durera autant 
que vous. 

On lui donna quarante sous, puis il partit tout simple- 
ment, parce qu'il y a d'autres malades dans les villes. 
(A suivre.) Charles-Louis Philippe 



In- 



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La dernière étape de M. Bour^et 



La crise nationaliste est passée. L'esprit nationaliste survit. Sûrs de 
le voir reparaître sous des formes nouvelles, nous devons en dresser le 
signalement si précis, que nul déguisement ne puisse nous abuser. 
C'est dans le dernier roman de M. Paul Bourget que cet esprit offre de 
lui-même l'image la plus sincère, la plus complète, la plus systématique. 
« Tous ceux qui disent les mômes choses ne les disent pas de la même 
sorte... Il faut donc sonder comment une pensée est logée en son auteur, 
comment, par où, jusqu'où il la possède. » M. Bourget n'a pas eu 
besoin d'être converti, ni même averti par l'Affaire; elle a seulement 
hâté ce qu'il appellerait la malnralion de sa pensée. Parce que le fait 
éveillait en lui des réflexions toutes prêtes, et parce qu'il n'était point 
homme à s'étourdir, à s'enivrer d'action, seul ou mieux que personne il 
il a su déveh)pper « une suite admirable de conséquences ». Mieux que 
le chauvinisme timide de M. Lemaître. mieux que le réalisme semi- 
rationaliste de MM. Maurras et Barres, son culte de la Tradition nous 
\ fournit le type même du Nationalisme intégral. 

[■ Joseph Monneron et Victor Ferrand sont deux professeurs, anciens 

f- condisciples à TKcole Normale. Mais chez Ferrand, fils de bonne race 

î ■ bourgeoise, catholique et disciple de Le Play, les certitudes religieuses 

; . se doublent des fortes certitudes traditionalistes ; il réalise le type de 

; u ces existences pleines et complètes, nobles et équilibrées, riches de 

passé tout ensemble et d'avenir. » Monneron, fils de paysans, libre- 
; penseur, démocrate, irréaliste, est « le fonctionnaire mal marié, 

mal établi dans l'existence, mal renseigné sur les lois du monde 
moral et social, et résolu à ne pas reconnaître ses erreurs, pour ne pas 
■• désespérer. » Sa famille a grandi trop vite « au rebours des lois fonda* 

mentales des sociétés saines. » Le défaut de fermes principes, d'habi- 
tudes héréditaires se marque chez le fils aîné, Antoine, par le déchaine- 
nement des convoitises; chez la fille, Julie, naturellement candidate à 
Sèvres, par un abandon trop facile à la tentation amoureuse; et, chez le 
jeune Gaspard, par des allures de petit voyou. Seul, le second fils, Jean 
Monneron, méritera de « guérir la France en lain. S'il fut l'élève de 
son père, s'il reste l'ami du juif Crémieu-Dax, avec qui il fonde une Uni- 
versité populaire : YUnis>ersUê Tolstoï/, TU. T., — dépendant de Fer- 
rand par les enseignements et par les entretiens qui les prolongent, il 
est préparée comprendre les levons de la Science des Mœurs ou Phy- 
sique Sociale. Il aime Brigitte Ferrand, et ne pourrait l'épouser qu'en 
devenant catholique ; il craint de confondre le cri de son amour avec 
l'appel de la foi ; joint au respect (^u'il garde pour son père, ce beau scru- 
pule empêche sa conversion. Mais Dieu l'amène au but par la voie dou- 
loureuse : Le malheur, qui « démontre l'idée fausse, comme la maladie la 
fausse hygiène », le malheur accable tous les siens. Julie est depuis 



LA DERNIÈRE ÉTAPE DE M. BOURGET '289 

deux mois la maîtresse du marquis socialiste Rumesnil ; Antoine, pour 
séduire une demi-mondaine, a fait des détournements et des faux. Tout 
à coup la crise éclate. Et, tandis qu'Antoine risque une double tentative 
de chantage auprès de l'amant de sa sœur ; tandis que Julie enceinte se 
sauve de l'avortementparun essai d'assassinat et de suicide ; tandis que 
rUnion Tolstoy, en huant Tabbé Clianut, « révèle enlin l'inanité de son 
principe, et présente lesauva^^e aspect réservé à notre malheureux pays, 
si jamais les imbéciles doctrines du socialisme y triomphent, celui d'un 
asile d'aliénés débarrassé de ses gardiens »; tandis que Joseph Mon- 
neron reconnaît, à la chute de ses deux enfants, la banqueroiite de sa 
carrière et de sa philosophie, — le brave, le digne, le généreux Victor 
Ferrand, bien assis sur ses croyances, et sur « le tranquille loisir intel- 
lectuel que lui assure le long passé bourgeois de son opulente famille », 
est heureusement là pour ouvrir sa bourse et son cœur, pour accabler 
d'un pardon admirable son adversaire à demi repentant, pour marier 
Jean à Brigitte, dût-il môme ne point se convertir. Mais, instruit par les 
faits, Jean se déclare catholique. Et Ferrand conclut : 

— Il n'y a pas de transfert subit de classes, il y a des classes, du moment 
qu'il y a des familles, et il y a des familles, du moment qu'il y a société... Pour 
que les familles grandissent, il faut de la durée. Elles n'arrivent que par 
étapes. La nature, plus forte que l'utopie, force toutes les fiimilles qui 
prétendent violenter ses lois à faire dans la douleur cette étape qu'elles 
n'ont pas faite dans la santé. 

M. Bourget est donc nettement réactionnaire ; je ne lui applique 
pas ce mot comme une injure, il le prendrait lui-môme comme un titre 
d'honneur. On ne saurait plus franchement que lui chercher dans le 
passé un modèle pour l'avenir, ni proclamer plus hautement (jue l'hu- 
manité dévoyée doit repasser sur ses propres traces pour retrouver 
Tordre éternel. Cette « circulation lente des familles » dont était fait le 
régime social de la vieille France, il doit, pour l'observer à l'état pur, 
sauter non seulement par dessus la Révolution, mais par delà le xviiio et 
le XVII* siècles, où déjà ce régime était faussé; #t je crois bien qu'il 
remonterait en vain, par delà Vercingétorix, aux castes mal fixées de 
VKgypte et de l'Inde. L'erreur qu'il combat n'est pas spécialement 
française; elle s'étend à tout le monde moderne et civilisé : à la Russie, 
où la hiérarchie du tchin laisse trop de place au mérite personnel; à 
l'Angleterre, indiilgente aux self-- ma de m en; à cette Amérique, dont 
ridéal semble être de favoriser à tout prix l'élévation immédiate des 
plus capables. Carlyle ne s'accorde-t-il pas avec Emerson, pour faire 
gloire à Napoléon de cette phrase prometteuse : « la carrière ouverte aux 
talents»?... D'ailleurs, conséquent avec sa pensée, M. Bourget ne 
s'arroge pas le droit de démolir le bloc des traditions, d'en choisir une 
partie, de repousser le reste. Son livre est comme un complet répertoire 
des arguments et des thèses réactionnaires. Chaque thèse est par lui 
poussée à l'extrême. Catholique, il Test, il veut l'être plus et mieux que 
les abbés démocrates : car, se refusant à lire dans l'Evangile la devise 
révolutionnaire : Liberté, Egalité, Fraternité, il y voit inscrits (c'est 

lu 



29<) LA REVUE BLA.NXHB 

avoir de bons yeux) trois mots qui sont précisément le contraire; Disci- 
pline, Hiérarchie, Charité. Monarchiste, il Test plus que le Roy, d'une 
façon peu conforme à Tesprit séculaire de la famille d'Orléans ; car, 
sans concessions à 1 esprit moderne, il rêve d'une monarchie toute 
aristocratique et cléricale. Il est assez piquant que le prétendant au 
tnme ait cru devoir applaudir un programme que lui-même n'oserait 
appliquer, que signeraient peu de ses partisans. 

L'Etape n'est pas rien qu'une profession de foi ; c'est une démonstra- 
tion en règle. Un Anatole France ne transporte dans le roman des 
idées sociales que pour les incarner en types fins et précis. Un Zola 
même, avec ses allures dogmatiques, illustre ses théories bien plutôt 
qu'il ne les prouve. C'est pour M. Bourget que semble être inventé l'ex- 
pression de roman expérimentaL Dans V Etape comme dans le Disciple^ 
il s'agit bien de soumettre une hypothèse au contrôle des faits, — ou, 
mieux encore, d'instituer une expérience « cruciale » qui tranche le dé- 
bat entre deux hypothèses. C'est une étrange entreprise, dont il est 
superilu, je pense, de montrer le vice logique, et qui d'ailleurs est con- 
traire à l'essence même de l'œuvre d'art. 

Pour que l'histoire des Monneron soit capable de nous convaincre, il 
faut que les faits dont elle est tissue, parleur vraisemblance propre et leur 
enchaînement, imposent une illusion de réalité; il faut que, partant de 
ces fails, nous nous sentions contraints de remonter aux causes mêmes 
que l'auteur leur assigne; puis également contraints de descendre aux 
solutions qu'il nous propose. La première exigence est seule bien rem- 
plie : r Etape est conduite selon une très pressante et très sûre progres- 
sion dramatique, qui n'a pas de quoi surprendre chez le romancier 
d'André Cornéhs. Mais plus l'aventure est émouvante, plus elle se 
manifeste exceptionnelle. M. Bourget ne l'ignore pas ; et néanmoins il 
s'elTorce à rendre compte de V exception^ de l'accident, par h\s lois 
mêmes qui constituent le tj/pe. Il entend que cette cause unique, le 
transfert subit d'une classe à l'autre, explique et détermine toutes les 
paitic^ularités d'une famille : vulgarité de la mère; manque de soin dans 
le ménage; manque de goût dans rameublement; chez Jean, la faiblesse 
des muscles; chez Antoine, la violence des désirs; et chez leur père, le 
plus bizarre aveuglement. Ce dernier trait est le plus fort. A supposer 
que le professeur, demi-conscient de ses erreurs politiques, ferme les 
yeux aux démentis des faits, on conçoit mal qu'il transporte ce même 
parti-pris dans sa vie quotidienne. Le défaut d'intuition psychologique 
n'est pas l'effet d'une d(^ctrine, mais plutôt une tare innée. Qu'on asso- 
cie le même caractère à des circonstances un peu différentes, aussitôt 
le roman se plie à toutes les transformations. Je me figure aussi bien 
Monneron distrait des siens par une dévotion surannée qui leur répugne, 
ou par un travail scientifique (jui les ennuie, — ou par sa niaiserie, tout 
% simplement. La question de classe ne jouerait plus alors qu'un faible 

rôle. Ce serait grand dommage, à mon avis; je préfère la maintenir, et 
renverser la solution. Oui, les Monneron appai-tiennent à une classe 
\ définie. Oui, cette classe se trouve comprise 'i entre deux mondes : 



■\ 




LA DERNIÈRE ÎTAPE DE M. BOIRGET 291 

celui d'en bas où l'on peine, où l'on est à la tâche, où l'on est privé, où 
l'on supporte, — celui d'en haut, où Ton est libre, où l'on s'épanouit, 
où l'on jouit. » Est-ce donc cette classe qu'il faut dire anormale, et 
contre nature; n'est-ce pas plutôt ces deux mondes qu'il faut dire mal 
organisés? Antoine est perdu par l'exemple des jouissances trop faciles, 
Julie, par les élégances de Rumesnil ; tous deux pâtissent d'avoir perdu 
le contact avec l'énergie plébéienne, avec le labeur rude et sain. Si leur 
frère n'aimait Brigitte, s'il n'était touché par la grâce, il pourrait, de 
leur double chute, tirer une toute autre leçon. 

M. Bourget ne demande pas mieux que d'en appeler à la grâce. 11 
apporte des faits qui devraient être probants, étant construits en vue 
d'une preuve. Mais un fait ne prouve rien, si la raison ne l'interprète. 
Or M. Bourget sait que « par la seule raison, tout se justifie et se dé- 
truit, puisque tout se discute, depuis que le monde est monde, par des 
arguments de force pareilles Heureusement il sait aussi qu'il y a, 
comme dit Pascal, deux entrées par où les opinions sont reçues dans 
Tàme, qui sont ses deux principales puissancfes, l'entendement et la 
volonté ; et que, si les moteurs de l'entendement sont des vérités natu- 
relles, ceux de la volonté sont de certains désirs naturels et communs à 
tous les hommes, comme le désir d'être heureux, que personne ne peut 
ne pas avoir. Il sait que le cœur a ses raisons que la raison ne connait 
pas. La destination de son œuvre est d'agir, le ciel aidant, sur l'âme des 
démocrates, comme au Campo Santo de Pise la fresque du Jugement 
Dernier devait agir sur l'âme des pécheurs. 

Mais encore, à quelles volontés s 'adresse- t-il? Vers quelle action, ou 
vers quelle abstention, espère-t-il les diriger? Le grand père Monneron, 
le paysan, assurément n'aura pas lu V Etape ^ et mettra son fils au col- 
lège. Le iils, au terme de ses études, ayant changé de classe sans s en 
douter, ne voudra pas défaire et refaire sa vie. Le petit-fils, mieux 
acclimaté, mieux u racine » dans un milieu nouveau, n'aura plus même 
envie de se convertir. L'idéal social de l'auteur ne fournira donc point 
une règle de conduite aux individus, dont il condamne les désirs, mais 
au despote paternel par qui ces désirs doivent être refrénés : et d'où ce 
despote tiendrait-il son pouvoir, sinon du vœu de ces mêmes individus? 
C'est ici que nous touchons, malgré les prétentions de M. Bourget, son 
irréalisme foncier, scm défaut flagrant de sens historique et de sens 
social. Pour lui, le régime démocratique est le résultat d'une décision 
libre, d'un choix vicié par l'orgueil infernal. A ce péché collectif, fait 
d'une midtitude de petites fautes, répond un rachat collectif, fait d'une 
multitude de petites rédemptions. L'adepte de la « Physique sociale » ne 
se doute point qu'il y ait une évolution naturelle, due à des causes né- 
cessaires. L'accroissement de la population, sa concentration dans les 
villes, les inventions techniques, l'avènement de la grande industrie, 
semblent être à ses yeux des faits négligeables ou contingents ; la 
Science des Mœurs n'en est pas affectée; et l'harmonie sociale du 
moyen âge pourra renaître, dès que les sophistes de la Révolution 
voudront bien se taire tous ensemble pour écouter la grande voix du 



•1 



292 • LA REVUE BLANCHE 

Déealojîiie et de rMvanpile... M. Bourg^et ne ferait pas mal de lire le 
volumii de M. Hoiigh» sur les Idcos ô<(alUttires^ et celui de M. Durck- 
heini sur la UMsion du Travail social. 

Il ajipnMidrail l)t:'aucniip aussi, du jour où. renonçant à chercher la 
doclriue déni()crati(|uo dans ces gazelles rédigées, comme il dit, « entre 
deux passages aux hureaux des fonds secrets*», il daignerait discuter 
avec (pielques sociologues de la nouvelle génération. Ces jeunes gens 
lui dirai<»nl que par It» socialisme ils ne se llaltent point de réaliser «t la 
Justice absolue rt le Honheur universel. « Ils ne répéteraient pas après 
Monneron : » (l'est la gloire de la liévoluHon d'avoir refondu la société 
avec celle grande idt''<» (pie le peuple est bon, juste et rais(»nnahle par 
nalure » — car ils ne font pas de niélapliysi([ue. Ils n'iraient point pro- 
clamer i\\w H l'arbre entier doil devenir Heur jj, mais jugeraient bon que 
toiil arbre porlàt au moins (juelques lîeurs. Combattant , chez M. Bour- 
get comme chez tout autre, la creuso id('*o!ogie. et mieux pénétrés que 
lui de la notion de lois naturelles, ils souti«^ndraienl cjne l'évolution est 
la première de ces luis, ?pu* l'humanilé ne régresse point, qu'il y a des 
solutions ]>ériniées: que tout l'oriice de la raison est de prévoir, pour le 
guidrr, un déveIo{.pement nécessaire, lis conviendraient que noire 
société a besoin d'un lien organique; mais ils n'en verraient pas le 
principe dans la famille, à ccIIl- heure où. pour restaurer la famille, il' 
ne faudrait rien moins qu'un changement de toutes les institutions. 
Entin, (juand à leur politirpie, à leur morale, -M. Bourget opposerait son 
éternel : ' Au nom de quoi ? )i j'avoue qu'ils s'en tireraient par un sou- 
rire. Au nom de qucû? M. Hourget le sait-il donc mieux que nous? Et 
s'il réjjond : Au n(>m du vrai Dieu. <]u'/7 /'(/uf croire — ne sent-il pas 
que le même doute, d'où la question t'st née, porte sur la réponse*? 
Qui pose une fois et* problème, doit le poser t^ncoreet toujours, à l'intini. 

Prédi«alLMir plutôt (piartislu ou philosophe, M. Bourget emprunte 
le ton si)écialà réloquence dr la chaire. Il guindé son styh^ d'une façon 
([uc j'ostî appeler désobligeante. Bien n'égale la violence do ses ana- 
thêmes. Tardeur de ses aflirmalions, si ce n'est l'abondance, l'énergie, 
la banalilé de ses épithèles. 'lolstoy est pour lui •« le lU'fnslr utopiste 
russ(^ )•, u un crimini'I prol'esseur d'anarchit» )> ; — la nuit du .'i août, 

voitii pif icsic nuit »; — IT. T., •« uiu^ oMivre criminellement antiso- 
ciale, une école de basse envie, de niais orgueil et de destructive anar- 
c\\\Q. » Voici (piehpios jolies eilations à retenir : 

« La langue que vous parlez, dans laquelle vous pensez est catholique, 
puisïpi'elle est romaine... » « l'avorlement national dans les couches 
profondes de. la vie populaire... » « le pullulement inorgani(pie d'une 
socic'îté qui se désagrège... » ■• le jjoison «piotidieudes sophismes révolu- 
tionnaires... » « rUle avait c(;s aj)[»étits plébéiens (pii vont si sauvage- 
ment à la satisfaction de leurs désirs... >• « la monstrueuse idole, le 
Démos-Mol«)ch à (pii, lettrés et illettrés, savants et ignonmts, riches 
et pauvres, saisis du même délire, «ml ollert en holoeauste, dans la 
falah; année i-HO, la France et la civilisation... » 

Une si vulgaire rhélori([ue est un assez pauvre moyen d'agir sur le 



LA DEHNIÈIIE ÉTAPE DE M. UOUUGET 2<)'J 

sentiment. C'est l'appel d'un homme qui cric d'autant plus fort qu'il 
86 sent plus isolé {i'o.v chunantis in deserto] et qu'il veut élourdir son 
doute intérieur. Souvenez-vous du jugement de Nietzsche sur Carlyle, 
ce rhéteur par nécessité : «< Le désir d'une forte croyance n'en est pas 
la preuve, tout au contraire. Lorsqu'on possède cette croyance, on peut 
se payer le luxe du scepticisme : on est a^ez sûr, assez ferme, assez 
lié pour cela. Carlyle étourdit quelque chose en lui-même par le /?>/•- 
tissimo de sa vénération pour les hommes d'une forte croyance et par 
sa rage contre les moins stupides : il a besoin du bruit. Une déloyauté 
envers lui-même, constante et passionnée — c'est là ce qui lui est 
propre, c'est par là qu'il demeure intéressant... » 

Tel est le terme où aboutit M. Bourget par son inclination propre et 
sous la pression du milieu qu'il s'est librement choisi. Si je remonte 
aux motifs personnels de ses croyances, ce sera de façon à prévenir 
toute méprise. Ce n'est pas moi (jui lui reprocherai de s'être complu à 
peindre les adultères des duchesses: il y a des sujets pires et qu'on a 
traités plus mal. Je ne le blâme pas non plus d'avoir cherché cette 
large aisance (jui rend faciles les. vt)yages, l'étude et lo loisir fécond ; 
il n'est pas un jouisseur, loules ses ressources tournent à son travail. 
Sa faute est toute autre et plus gra\e : c'est un péché contre l'esprit. 
Faisant de ces propres désirs un cas normal, il s'est fixé de bonne 
heure, et très haut, un lype, un étalon de l'existence littéraire. Il a cru 
qu*au delà du peu cju'il faut pour garantir la sécurité matérielle et le 
libre emploi du temps, la culture continuait de s'accroître avec les h(m- 
neurs, avec les relations mondaines, avec l'argent. H a cru que tout 
besoin non satisfait devait se traduire en esclavage, en petitesse d'es- 
prit ou de cœur. Ce u* est point dans sa vie que je prends ceci, c'est 
dans son œuvre, qui sue le mépris de la pauvreté. On dirait que pour 
lui la misère n'est pas seulement le dénuement d'un Milton ou d'un 
Corneille, mais Ihonnêle médiocrité d'un Racine, d'un Schiller, d'un 
Stendhal, ou, plus près de nous, d'un Leconte de Lisle, d'un Louis 
Ménard. Or l'idée que se fait un homme de la place due à ses sembla- 
bles dans l'arrangement de la société, tend à déterminer peu à peu sa 
conception t(»tale do la société même. Né pour être avant tout un shi- 
cère témoin de la vie, l'écrivain gagne plus qu'il ne perd à refuser lou 
privilège, à rester dans le rang, à vouloir y rester. Ceux-là qui, fran- 
chement s'adaptent aux rudesses de ce monde qu'ils veulent améliorer, 
gardent en face des faits inévitables l'aisance, la légèreté, la liberté 
calme de leur esprit. Celui (|ui croit devoir élever des barrières autour 
de la pensée et de l'art, les préserver comme des fleurs fragiles, leur 
épargner les poussées et les chocs, celui-là se condamne à transporter 
partout la même timidité inquiète ; et, si la société de son temps ne ré- 
pond plus à son souci de conservation et de hiérarchie, à la regarder 
comme une chimère, un niimstre, un cloaque d'incertitude et d'erreur. 

Michel Arnauld 



Le Déluge 



PANTOUIBLE NAUTIQUE POUR QUELQUE NOUVEAU-CIRQUE 



PERSONNAGES 



LE SERPENT M'«« sarah nERNUARDT 

GAIN MM. moi:nbt-sully 

SEM FOOTITT 

ABEL A. BRÛLÉ 

LE GRAND ARCHITECTE DE L'UNIVERS. . . brkmowt 

ADAM PIERANTOSI 

NOÉ MKDRANO 

CHAM CHOCOLAT 

EVE (rôle muel) M'"« iiéglon 

Hommes antcdiluTiens, Femmes antédiluviennes, Animaux, Anges. 
(N. B. Ceux qui voudront faire l'ange feront la bète.) 



PREMIER TABLEAU 

LkI i»i!*te représente un payKige bien i)réhi#itorique : verdure ; au centre un i)ommier très 
feuillu et portant une pomme unitiue, avec cet écriteau : J)ifv)(se. de toucher. Adam et Eve 
entrent, bâillent, h'assoient l'un en face de l'autre et to tournent les pouces. 



Hââààââ. 

ii;vK 
Hâââà. 

ADAM 

Tu t'ennuies, ma petite co-côte ? 

i^VË fait un signe d'assentiment. 
ADAM 

On ne peut pas jouer à la main chaude, on n'est que deux; on devi- 
nerait tout de suite... 



LE DÉLUGE 296 

Attendons des jours meilleurs! (Entrée du serpent qui sonne avec sa sonnette.) 

Entrez ! 

LE SERPENT 

Bonjour, messieurs et dames. 

ADAM, lai serrant la main. 

Bonjour, Serpent. Je vous présente madame Adam. 

LE SERPENT 

Madame, enchanté ! (A Adam) Mes compliments ! Elle est gentille. 
Quant votre côte fera des petites, faudra m'en réserver une. Et qu'est-ce 
que vous faites ici ? 

ADAM 

Vous voyez : nous nous occupons comme nous pouvons ; ah ! c'est 
gai! 

LE SERPENT 

Cherchez un amusement, que diable ! (Coup de tonnerre.) 

ADAM, sautant ainsi qu*Ève. 

Hé bien ! Qu'est-ce que ça veut dire ? 

LE SERPENT 

Vous inquiétez pas... Amusez-vous pendant que vous êtes jeunes; on 
gtimpe aux arbres, on cueille des fruits. Tenez, celui-là, par exem- 
ple (il déëigne la pomme). Ça doit être bon à manger. 

ADAM 

Peut-être ; on nous a défendu d'y toucher. 

LE SERPENT 

Qui vous a défendu ? 

ADAM, montrant le promenoir. 

Le Patron ! 

LE SERPENT 

Encore les tracasseries de l'Administration ! A votre place je n'hési- 
terais pas. 

ADAM 

Qu'est-ce que vous feriez ? 

LE SERPENT 

Je prendrais la pomme et je mordrais dedans. Je saurais à quoi m'en 
tenir, après ! 



^9^^ LA REVUE BLANCHE 

ADAM, se le\'ant et lo chassant. 

Allez-vous-en, mouchard! Serpent! Agent provocateur ! 

LE SEnPEXT 

On s'en va ! on s'en va ! (Fausse sortie. Adam et Eve recommencent à se tourner les 
pouces. Adam s'endort. Le serpent rentre et appelle Eve.) Psitt, psilt ! (Il agite sa 
sonnette.) 

EVE s'approche. 

LE SERPE XT 

Voulez-vous goûter aux pommes, là, pendant que votre mari dort? 

EVE refuse. 
LE SERPENT 

11 ne saura rien ! Kt vous lui ferez goûter après ! C'est si bon ! 
L'essayer, c'est l'adopter ! 

iîVE indique le promenoir; le Patron a défendu de toucher ! 
LE SERPENT 

Le Patron? Est-ce qu'il s'en apercevra? 11 ne peut pas èlre partout à 
la fois. Goûtez donc! Tenez, je vais cueillir moi-même la pomme; celle- 
là est mûre. 

EVE prend le fruit. Coup de tonnerre. 
LE SERPENT 

Mordez dedans ; elle ne vous empoisonnera pas. C'est tout fruit. 

EVE mord dans la pomme. Coup de tonnerre- 
LE. SERPENT 

Hein? c'est bon ?... Eh, là! Ne mangez pas tout, comme une Suis- 
sesse ; offrez-en à votre mari ! 

i:VE se laisse convaincre à regret (1). Elle éveille son mari. 
ADAM, regardant la pomme. 
Quoi ? Qu'est-ce que c'est ? (Kve fait un signe que ça vient du pommier et que 

c'eFt bon à manger). Comment? Tu as osé ! Malheureuse! que va dire le 
Patron? 

iiVE fait mine de manger le reste (2;. 
ADAM, l'arrêtant. 

Misérable ! tu es la dernière des dernières ! Donne que je goûte ! 



(1) Historique. 

(2) Également historique 



LE DELUGE 297 

(Il goûte). Un peu acide, mais pas mauvais. Est-ce qu'il y en a d'autres 
sur Tarbre ? 

LE SERPENT, s'en allant 

Je crois que je suis de trop. La plus élémentaire discrétion me com- 
mande de me retirer, (il sort. Trompettes à la cantonade. Adam et Eve, qui fourra- 
geaient dans le pommier, s'écartent vivement, et feignent de dormir. Le Grand Architecte 
de l'Univers, vieillard vénérable et souriant, parait au promenoir; il est entouré d'anges.) 

LE GRAND ARCHITECTE DE l'uNIVERS 

Hé, les enfants ! Comme ils derment bien ! Le voilà, le sommeil de 
rinnocence ! 

ADAM, s'étirant. 

Plaît-il? 

LE G. A. DE l'u. 

Vous amusez-vous un peu ? 

ADAM 

Oui, beaucoup ! 

Eve fait un signe d'assentiment. 

LE G. A. DE l'u. 

Hum ! C'est louche. Vous avez été bien sages ? 

ADAM 

Comme votre image. 

le g. a. de l'u. 

Continuez, alors... C'est égal, il y a quelque chose de bizarre dans 
votre attitude. Je reviendrai. Quand on a la conscience tranquille, on ne 

S^amuse pas tant que ça. (il va pour sortir. Apercevant le pommier.) Oll ! Oh : 
oh ! oh ! oh ! Mais... attendez donc ! (il met son monocle triangulaire.) 

ADAM, à Eve. 

Pigés nous sommes ! 

le g. a. de l*u. 
Il me manque une pomme ! 

ADAM, troublé. 

Non. 

le g. a. de l'u. 

Si fait!... je les ai comptées... Il n'y en avait qu'une. Où est-elle? 

ADAM, cherchant 

Sais pas... Elle a dû tomber. 



r^g» LA REVUE BLANCHB 

LE G. A. DE l'u. 

... Dans le fossé, c'est pour le soldat, hein? Vous voulez me faire 
marcher, mon gaillard. Qui a mangé la pomme ? 

ADAM 

C'est le serpent ! 



Les serpents ne mangent pas de pommes ! 

ADAM, montrant Eve. 

Il lui a conseillé de mordre. 

LE G. A. DE l'u. 

Ah, ah! Elle a mordu ? 

ADAM 

Oui, et elle m'a fait mordre. Eve le pince (i) Aïe ! 

le g. a. de l'u. 

Ils ont mordu ! Détournement et vol avec escalade ! Votre affaire est 
bonne. Ah! vous aimez les pommes? Dorénavant, pour en avoir, vous 
travaillerez et vous mangerez voire pain à la sueur de votre front. (Aux 

anges trompettes.) Sonnez aUX archanges de semaine. (Sonnerie. Des arrfianges 
paraissent avec des garçons de cirque.) Déménagez-moi tout Ça ! (On enlève les 

arbres et le feuillage.) Maintenant VOUS êtes contents ; amusez-vous ! (Il sort ; 

obscurité. Adam et Eve se dirigent vers la sortie ; un archange lève son épée luminenBe 
(tube de Qessler), Adam et Eve sortent par l'autre côté.) 

Le Temps, vieillard ataxique et qui fauche, apporte un écriteau portant ces mots : 

100 ans après. 



Il* TABLEAU 

Abel et Gain arrivent à bicyclette. Gain a nne vilaine bécane ; Abel, une belle machine 
tonte neuve. 

ABEL 

Gagné ! Je t'ai rudement gratté, mon pauvre vieux ! 

GAIN 

Comme c'est malin î Tu as une bonne marque. Moi, on m'a donné un 
clou. C'est toujours comme ça; tout pour toi, et rien pour moi! 

ABEL 

C'est encore trop bon, sale envieux ! 



(1) Historique. 



LE DÉLUGE '^99 

GAIN 

Abel, lais-toi ! Je suis de mauvaise humeur 

ABEL 

Hou ! sale envieux ! 

CAIN . 

Abel ! ça finira mal ! 

ABEL 

... Pas peur de toi, sale envieux ! 

GAIN 
Espère un peu ! (il saute sur lui.) 

ABEL 
Au secours ! à Tassassin ! (Trompettes, Caïn lâche Abel.) 

LE GRAND ARGHITECTE, paraissant au promenoir 

Qu'est ce qu'il y a encore, là ! 

ABEL, dé.sîgnant Gain. 

C'est lui ! 

GAIN 

Pas vrai, menteur! 

ABEL, pleurnichaBt . 

Si, c'est lui!... m'a battu! 

GAIN 

Pas vrai ! 

LE G. A. DE LU. 

Tais-toi! tu bats ton frère, tu finiras sur Téchafaud. Touches-y 
encore, et tu auras affaire à moi ! (H s'en va. Trompettes.) 

GAIN, à Abel. 

On te donne toujours raison, chouchou ! 

ABEL 

Oui, parce que je suis plus gentil que toi ! (il grimpe sur sa bicyclette.) Et 
si ta recommences à me battre, je le répéterai à papa. 

GAIN 

Rapporteur ! 



3or» LA REVUE BLANCHE 

ABEL 

Vaurien, feignant!... casserole! 

CAIN, «lutant sur sa bécane. 

Répète-ça! 

A BEL 

Casserole!... m'attrapera, m'attrapera pas ! 

GAIN 

Espère un brin ! 

Caïu i)édale, rejoint son frère, et le pousse. Al)el ramasse une pelle mortelle. Caïn, sans 
s'occuper de son frùre, va vérifier si la machine marche l>ien, et fait un tour de piste : 
coup de tonnerre. 

LE (i. A. DE l'u., paraissant au promenoir 

Caïn! qu'est-ce que tu as fait de ton frère ! 

CAIX, s'arr^tant. 

Please ? 

LE C. A. DE i/u. 

Caïn? AVhat hâve you clone with your brolher? 

CAlX, d'un air dégagé. 

Dead! 

LE C. A. DE l'u. 

Quoi? 

. CAI.N 

Morto ! 



LE (;. A. DE L U. 

J'arrive toujours trop tard! Infinie criminel! (Aux anges) Sonnez aux 
archanges de semaine. (Des archanges paraissant.) ArriHoz ce fratricide. 

CAIX, grimpant sur une machine. 
Y a rien de fait ! (Un ange prend l'autre bicyclette et le poursuit.) 

LE (;. A. DE l'u. ^ 

La Justice poursuivant le crime! handicap! (A Adam et Eve qui rentrent) 

Ah! vous voilà! Vous vous y entendez à élever des enfants! Quelle déplo- 
rable famille! Le père volait des pommes, le lils assassine! Colîrez-moi 

çà; et vous savez, je vous aurai à l'œil! (U s^ort; on emmène Caïn, Adam et 
Eve.) 



LE DÉLUGE 3oï 

A BEL, se relevant. 

Et moi? on m'oublie? Eh! là-bas ! Eh! là-bas! (Il sort eo courant.) 

Le Temps, qui efface bien des choses, efface sur Técriteau la précédente mention, puis 
écrit ces mots : Plus tard! On meuble la scène de quartiers de rocs. 



III' TABLEAU 

La famille No6, Mme NoÉ, Sem, Cham, Japhet et leurs femmes entrent, poursuivis 
par des hommes et des femmes. Sem a le nez tiès busqué, une longue redingote, l'accent 
alsacien, et des diamants ; Cham est noir ; Japhet est en pierrot, 

NOK 

Laissez-nous. 

XJN HOMME 

Papa Noé, viens danser avec nous. 

^ 2* HOMME 

Papa Noé, viens boire, c'est ma tournée. 

NOÉ 

Je ne bois plus, je veux maigrir. 

UNE FEMME 

Amuse-toi, pendant que tu es jeune, papa Noé! 

XOÉ 

Vous n'êtes pas sérieux ! Nous ne sommes point ici pour nous amuser, 
nous devons manger notre pain à la sueur de notre front! 

I*'" HOMME 

Vieux malpropre ! 

NOÉ 

Vous buvez, et ensuite vous vous battez. Il vous arrivera malheur, 
débauchés ! 

UNE FEMME, aux fils de Noé. 

Laissez-le et venez avec nous. 

NOÉ 
Mes enfants, ne les écoutez pas! (à Japhet qui s'éloigne avec une petite femme) 

Ici, Japhet, vilain pierrot! veux-tu revenir (^ Cham) et toi! Cham, mal 
blanchi, chocolat! Reste près de moi. Regardez votre frère Sem, il n'y 
a pas de danger qu'il fasse des bêtises; c'est un garçon raisonnable. 
(A une femme qui le chatouille) Effrontée ! Vous u'avcz pas hontc ! Il n'y a 
donc pas de police ! 



3o'2 LA REVUE BLANCHE 

TOUS 

Zut pour Noé ! allons boire! 

XOÉ 

Mes enfants, tenons-nous à l'écart de ces pécheurs. 

(Ils vont s'installer dans un coin et préparent an maigre repas. Les hommes et les 
femmes boirent et se réjouissent, à la manière antédiluvienne, qui est encore la nôtre. Les 
hommes se prennent de querelle et se battent. Sem s'approche d'eux et leur vend dw 
petits couteaux ! 

LE G. A. DE LV, paraiuant au promenoir. 

Regardez-les! Non, mais regardez-les! Si ce n'est pas une abomina- 
tion! Dès qu'on les livre à eux-mêmes, ils n'ont rien de plus pressé que 
de s'administrer des horions! 

(Entrent des prêtres et des danseuses escortant le char du Veau d*Or. Sem s'approche.) 

LE <;. A. DE l'u. 

A cette heure, ils adorent le Veau d'Or ? Il ne manquait plus que ça ! 

(Ballet : danses autour du Veau d'Or. ) 

HOMMES KT FEMMES, entraînant Noé. 

Père Noé, viens adorer le Veau ! 

XOK 

Non ! je ne le digère pas! 

TOUS 

Viens donc, papa Noé ! 

UN HOMME, montrant Mme Noé mère. 

11 aime mieux la vache enragée. 

NOÉ 

Parfaitement! Sem... veux-tu revenir tout de suite ! 

SEM 

Mais... je regarde... le veau... là! 

NOÉ 

Regarde ton ]>ère, ça vaudra mieux ! 

TOUS 

Allons, papa Noé, danse avec nous autour du^Vcau dOr! 

NOEj s'armant d'un tisonnier. 

Le I)remier qui s'avance, je le crève (Sem profitant de la bagarre va casser une 
corne dn Veau d'Or et la fourre dans sa poche, puis revient, avec un air de rien.) 



LE DÉLUGE 3o'i 

LE G. A. DE l'u. 

Bravo, papa Noé! 

TOUS 
Laissons-le. (Le ballet reprend. Puis le cortège du Veau d'Or se retire.) 

LE G. A. DE L*U. 

Non, ça ne peut pas durer comme ça ! C'est trop fort. Ma patience est 
à bout, je leur donnerai une leçon dont ils se souviendront, ou plutôt 

dont ils ne se souviendront pas! (A Koé qui est resté seul en scène, arec, sa 

famille.) Pssitt.. Papa Noé! 

NOÉ 

Allô ! Qui est à Tappareil ? 

LE G. A. DE L*U. 

J.à-haut ! au promenoir ! 

XOÉ, levant la tête. 

Ah ! Tiens ! Le Grand Architecte de TUnivers? Quel bon vent? 

LE G. A. DE l'u. 

Tu sais, tes compatriotes sont des galfâtres ! 

fiOÛy élégamment . 

C'est rien de le dire! Ils dégoûtent les poules. 

LE G. A. DE L^U. 

Ils ont lassé ma mansuétude... Sais-tu ce que je vais leur faire 
sentir ? 

NOÉ, inquiet. 

Dites voir... 

LE G. A. DE l'u. 

Je vais leur faire sentir le poids de ma colère ! 

NOÉ, ras.suré. 

Ah, bon ! je respire ! Vous aurez rudement raison. 

LE G. A. DE l'u. 

Je noierai toute la terre, Tignoble terre ! 

XOÉ 

Eh ! là ! je n'en suis plus, moi. 

LE G. A. DE l'u. 

Rassure-toi, je t'épargne avec ta famille et les autres animaux, parce 
que tu as des principes. 



3o4 LA REVUE BLANCHE 

NOÉ, modeste. 
J'ai ma bonne part. 



LE G. A. DE L V. 



Tu suivras mes ordres point par point; d'abord, tu te bâtiras un 
bateau, mais pas un petit bateau mouche.... un grand bateau! 

NOÉ 

Comme qui dirait une arche ? 

LE G. A. DE l'u. 

Juste, Auguste! Tu introduiras dans le bateau un échantillon de tous 
les animaux vivants, puis tes enfants et leurs femmes, puis toi et ta 
femme. 

NOÉ, avec espoir. 

Je peux-t-y laisser ma femme à terre ? Elle est si lourde ! 

LE G. A. DE l'u. 

Non, tu remmèneras ! 

NOÉ 

J'aurais préféré la laisser. Tant pis ! Et avec ça? 

LE G. A. DE l'u. 

Tu boucleras et puis tu attendras. (Sem s'approche.) C'est compris ? 

NOÉ 

Oui, oui!... parfaitement. Ensuite ? 

LE G. A. DE l'u. 

Il pleuvra à torrents. Voilà ! 

NOÉ 

Un joli temps pour les grenouilles. 

LE G. A. DE l'u., lorgnant le promenoir. 

Ce n'est pas ce qui manque. Dès que tout sera noyé, tu pourras 
sortir. 

NOÉ 

Et qu'est-ce que nous mangerons? Les animaux? 

LE. G. A. DE l'u. 

Non point, ne t'avise pas de toucher à mon Jardin des Plantes ! Vous 
serez au régime lacté. Maintenant, mets-toi à l'ouvrage, et ne flâne 
pas! Que tout soit prêt dans un quart dlieure. (Il part; Sem, qui a écouté 

va chercher un tas de vieux parapluies.) 



LE DÉLUGE 3o5 

NOÉ 

Bien. (Revenant à ses fils.) Japhet, Chocolat, Sem ! chaud, chaud ! On 
va construire un bateau ! Aidez-moi, mes enfants ! 

(Construction de l'arche dans un des dégagements.) 

NOÉ, sonnant la cloche. 

Attention à l'embarquement ! 

SEM 

On prend des passagers ? 

NOÉ 

Des émigrants : deux exemplaires de chaque animal. Ah ! voici Sa 

Majesté, la première. (Entrée du lion, avec une petite couronne, puis la lionne, pui 
l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame ; ces animaux montent le plan incliné qui conduit & 
Tarche.) 

NOÉ, voyant entrer le chameau. 

Et on veut que j'emmène tout de même Mme Noé ! 

SEM, désignant la girafe. 

Elle n'entrera jamais ! 

XOÉ 

Si, en deux morceaux. (En effet, le col de la girafe se plie comme les cheminées 
des steamers. Entre une énorme tortue dont les écailles sont des annonces, puis entre une 
grue. Noé s'écrie :) Où CSt VOtrC màlc? (Lti grue se retourne et désigne du bec un 
personnage qui entre : le maquereau. Noé, furieux :) VoUS, VOUS SUivrCZ à la nage! 
(Le maquereau s'en va.) CeS gCUS-là SC faufilent partout ! 

Entrent plusieurs ours en costume de théâtre ; les petits cochons ; une paire de bœufs, 
les ânes, les cerfs, des chevaux, le coq et toute sa basse-cour, les petits lapins qui battent 
du tambour, des chiens, des singes, etc., etc.; enfin, une bicyclette et un tricycle. 

XOÉ, ravi. 
Ah ! Ce sont d'excellentes... (Case à louer pour la publicité.) 
Quelques hommes se sont approchés durant le défilé. 

l" HOMME 

Qu'est-ce qu'il fabrique, le père Noé ? 

îi* HOMME 

Il monte une ménagerie ? 

V HOMME 

Il n'y a pas un pouce d'eau, et il construit un bateau ! Père Noé, t'es 
fou? 

NOÉ 

Est-ce que ra vous regarde? Môlez-vous de vos affaires. 

LE G. A. DE l'u. 

Père Noé, tu es prêt? 

NOÉ 
Dans une petite minute. (Fin du défilé, demi-obscurité*) 

l*' HOMME 

Oh ! il pleuvra tantôt, le temps se couvre. 

20 



SoG LA REVrJE BLANCHE 

V« HOMME 

Il y a de l'orage dans l'air, il est lemj)s de rentrer ! 

SE M. avec des parapluies. 

Qui veut dos parapluies? Pépins à vendre! Voilà les beaux pépins ! 

Qui n'a pas son pépin. (Tous achètent des parapluies.) 

NOÉ 

Ilolà ! les enfants ! c'est votre tour. Vous n'oubliez rien ? 

(Défilé de la famille Noé.) 

i*"' HOMMK, aux gens qui accourent. 

Le père Xoé est complètement toqué : le voilà en bateau sur la terre 
ferme ! 

NOK, tirant l'échelle . 

Après noiis, le déluge ! On peut lâcher le grand secours ! 

LE G. A. I)K LV,j braquant un tuyau d'arrosage. 
Ouvrez les écluses î fBmit de pluio; l'eau monte; les hommes se réfugient :^ur lea 
rochers qu'ils se disputent ; d'autix-s nagent.) 

l" HOMME 

Hé ! père Noé, laisse-nous monter ! 

NOK 

Impossible, c'est complet à l'intérieur î 
Voyons, Noé, tu as bien un peu de place î 

SE M 

Un louis par tête et par jour, i)ayé d'avance î 
Tends-nous réchelle. 

LE G. A. DE l'u. 

Père Noé^je le défends de les secourir ! 'Jj^^^^ hommes se sauvent !\ Li nage.) 
Bon voyage ! 

NOK, nrditant un mot historique. 

Que d'eau ! (^ue d'eau !! Que d'eau !!! 

(L'arche traverjrc la piste lentement.: 

NOK 

Nous voici bientôt anivés : N'est-ce 'pas le moni Ararat, là-bas? Je 
ne distingue pas bien ! 

SKM, liu teinl:int unu l<»r«riielto. 

Foulez-fous un pon chumelle? 

NOK, avec admiration. 

D('*jà î Tu senis baron, toi î ,Ahx .uur.v : LAcliez les jiigeons voyageurs. 

(Lor* pi^'coiis h'envolent. un d'eux n;vii;îit avtc une hninclu! d\»livier.^. Le déluge eSt 
iini ! (Arc-fu-ciel ; la famille; >'otj drscoud h. trrre.' 

NOK 

Le mont Ararat! Tout le monde descend ! 

(La tête de la girafe sort i»ar le toit de l'arche et =alue joyeusement. Retraite.) 

Pierre Véber 



De Don Quichotte à Otero 



Béroalde de Vcrville, ce neveu de Rabelais, dé qui l'œuvre 
pourrait bien être une œuvre posthume de Rabelais lui-môme, 
use d'une comparaison effroyable, grossière et pourtant délicate 
et précise pour caractériser le génie des divers peuples : il les 
symbolise chacun par une dés différentes espèces de vermine : 
les Français, à Tesprit sautillant, sont les puces ; les Espagnols... 
il est bon de savoir qu'il y a trois catégories de poux, et... la 
troisième^ dont le nom ne peut s'écrire, la troisième, écrit en 
toutes lettres Béroalde, « sont les Espagnols ». Pareille image 
était présente assurément à l'esprit de Bossuet, quand il décri- 
vit les bataillons carrés et tenaces de Tannée d'Espagne, dans 
V Oraison funèbre du prince de Condé. 

Il ne fallait rien moins qu'une allégorie aussi truculente, de 
souche aussi vénérable et de si « haultc gresse » pour nous 
préparer seulement à transcrire le titre du prototype du roman 
picaresque, le célèbre Taccano Pahlos de Buscon^ le chef- 
d'œuvre de O^ACvedo, Pablo de Ségovie (1). D'aucuns ont pré- 
tendu que plusieurs chapitres en étaient dignes d'être mis en 
parallèle avec Don Quicholle ; au contraire, même dans Don 
Ouicholle, on cherchera en vain un égal grouillement de sil- 
houettes superbement haillonneuses, dont le soleil de Madrid 
détaille les déchiquetures. 

Voici comme se campe un de ces hidalgos que Pablo appelle 
« cavaliers de hasard, cavaliers creux ou encore cavaliers rus- 
tres, cavaliers de crottin, cavaliers exténués, cavaliers canailles 
et de qui la vo(*alion est Tindustrie ». 

Comme nous tenons le soleil pour notre ennemi [déclaré, parce qu*il 
découvre nos raccommodages et nos déchirures, nous nous mettons, au 
matin, jambes ouvertes devant ses rayons et nous suivons, sur notre 
ombre, celle que font les haillons et effilochures de nos entre-jambes. 
Avec des ciseaux, nous faisons la barbe à nos chausses. C'est toujours 
entre les jambes que les culottes s'usent, nous sommes obligés de tailler 
des languettes par derrière pour garnir le devant, et nous ne portons 
par derrière que de pacitiques entailles, car la doublure demeure. Le 
manteau seul le sait. Nous nous gardons, d'ailleurs, de sortir les jours 
de vent, do gravir un escalier éclairé ou de monter à cheval. 



(1) ^Juevcclo : Pablo de Sêgovie ; Éditions de La revue blanch^^ un vol. in-18 de 288 pp. 



3o8 LA REVUE BLANCHE 

... Si nous nous sentons démanger devant des darnes^ nous avons 
des artifices pour nous gratter en public sans être vus ; si c'est à la 
cuisse, nous racontons que nous avons vu un soldat traversé de part en 
part à cet endroit; nous portons la main à la place où cela nous 
démange, et nous nous grattons en feignant d'indiquer la blessure. Si 
cela nous arrive à l'église et que ce soit la poitrine qui nous démange, 
nous donnons le Sanctus^ quand même on n'en serait qu'à 17/i/roï^o. Si 
c'est au dos, nous nous levons, et, nous appuyant à un angle, nous 
nous haussons sur la pointe des pieds comme pour voir quelque chose. 

Quant à Pablo lui-m(}nie, fils de larron et de sorcière, neveu 
de bourreau, étudiant à Alcala, mais désireux surtout de con- 
quérir ses grades dans cet art que son père définissait « non 
mécanique, mais libéral », le vol ; ruffian à ses heures, batteur 
de pavés et pourfendeur d'alguazils après boire, sympathique 
toujours, c'est un Panurge. Les vieux traducteurs le nomment : le 
Grand Taquin. Il amuse par ses boQs tours et par ses mésa- 
ventures. Une entre mille est d'une boufTonnerie épique, son 
jeune forcé dans la pension du licencié Cabra : 

... Ayant demandé les commodités à un ancien, il me dit : 
a Je ne sais pas; dans cette maison, il n'y en a pas ; poar une fois que 
vous aurez ce besoin, tant que vous serez ici, satisfaites-le comme vous 
pourrez ; car il y a deux mois que je suis dans cette maison et je n'ai 
fait telle chose que le jour de mon entrée, comme vous à présent, parce 
que j'avais soupe chez moi la nuit précédente. » 

D'autres épisodes donnent prétexte à une spirituelle satire 
littérain* ou à la complication (h^ tendres intrigues : car Pablo 
finit i)ar se fain* galant de nonnes, acteur et poète. \'erlaine 
s'est sans nul doute souvenu de ce personnage dans le choix du 
pseudonyme — dîlilleurs son propre prénom — dont il signa 
une petite pla([uetto, assez rare, la([nelle contient les pièces les 
plus libres (h? Parallèlemenl : Pablo lierlancz, à Ségovie. Mais 
quels que soient les avatars du héros diî (juevedo, l'impression 
db couleur, de vie intense ne décroît jamais. Celle vie fut d'ail- 
leurs souvent l'existence de Ouevedo en personne, et c'est de 
celle-ci même, bien plus que du roman que s'inspira Lesage en 
maints endroits de son (}il Bla.^. Ouevedo avait étudié en Alcala 
avantile Pablo qu'il inv<Mila ; et, avant lui et bien qu'il fût un 
très honnéh; homme de lettres, il acquitle droit d'intituler nom- 
bre de cha[)ilres de ses aventures, à l'exemple du chapitre XVI 
de celh's tlejPablo : « Où l'on conlinue sur le même sujet jus- 
qu'à la mis(»3en prison de tout le monde. » 

Au sortir d'une Espagne aussi pittoresque, il semble qu'on 
doive perdre à jamais le goilt d'un voyage dans l'Espagne con- 



DON QUICUOTTE 3o9 

leinporaine, celle que nous peut révéler le chemin de fer. Les 
couleurs ont dû s*éteindre depuis Cervantes et Quevedo. L'In- 
quisition, la sorcellerie, les ruffians nous manquent. N'est-il pas 
sage de voir TEspagne comme Méry vit Tlnde, en imagination, 
et la vraie Espagne n'est-elle pas celle des châteaux ? Heureu- 
sement il est un mode de communication qui restera toujours le 
plus perfectionné tant qu'il y aura des écrivains de talent, celui 
qui consiste à faire venir le pays, but du voyage, à son domi- 
cile. Ne craignons pas de réinventer le livre ! Un roman de 
mœurs espagnoles contemporaines, la Marquesita (1), nous 
restitue l'Espagne telle que nous osions à peine la souhaiter, et 
— heureuse surprise — telle qu'elle est, car on n'invente point 
de tels détails de terroir. L'Espagne de M. Jean-Louis Talon 
n'a plus les aulo-da-fé, mais la fumée des cigares ; elle a oublié 
les pouilleux et très nobles chevaliers d'industrie, mais une plus 
grosse bête démange les modernes excellentissimes : le taureau. 
Et surtout elle a toujours le soleil. 

Frank Harris a écrit le roman du matador Montés (2). Il est cu- 
rieux, et il n'est pas inutile à mieux comprendre Tâme espagnole, 
de lire une course de taureaux observée par la froideur anglaise. 
C'est un sport, et l'art mathématique de tuer une bête. Bien au 
contraire, et au moins ils vivent. Les banderilleros, chulos et 
espadas de la Marquesita, rutilants sous « l'habit de lumière », 
sont des moucherons ivres qui dansent dans un rayon. Les fem- 
mes, de la Coiffeuse à la Marquise, gardent pour ces hommes 
si près du taureau un peu du feu de Pasiphaé. 

Les toreros... et voici qui n'avait encore été étudié dans aucun 
roman... les toreros sont simplement des garçons bouchers qui 
sont beaux et vêtus de soie scintillante : et c'est pourquoi les 
excellentissimes aficionados les aiment. La plus splendide brute 
d'entre les matadors, Rcsalado le « maricon », choisit, dans une 
inconscience naturelle, pour son plus monstrueux juron, le nom 
de la Femme : « Mujev! » 

Il n'y a plus d'Inquisition : on peut regarder de plus près la 
Vierge d'Espagne; le monajillo qui dit tous les matins la prière 
à la Marquesita Soledad toute nue dans son bain, le monajillo 
le jurera sur son salut éternel : il n'y a pas de différence entre la 
Vierge espagnole et la petite marquise nue dans son bain, car 
» la Vierge, à Madrid, c'est Téternelle Vénus. 

Alfred Jarry 

(1) Jean- Louis* Talon : La Marque»'\ta : 'PAxtion^ de La reçue blanche^ un vol. in-18 de 
318 pp., sous couverture en couleurs de Sancha. 

(2) Frank Harris : Montas îe Matador, traduit de l'anglais : Mercure de France, un 
▼cl. in-18. 



La Quinzaine 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 

Après la Paix. — Lorsque le cabinet de Londres provoqua en 1899 
un contlit qu'il pensait pouvoir clore à sa guise, à son heure, en expé- 
diant 5o.ooo fantassins et cavaliers, et en ouvrant un crédit de ti5o rail- 
lions, il se proposait un objectif bien déterminé. En se reportant aux 
discours prononcés, il y a deux ans et demi et plus par les ministres 
de Sa Majesté, soit aux Lords et aux Communes, soit aux banquets offi- 
ciels, on se convaincra aisément que la Grande-Bretagne visait à conso- 
lider sa domination sud-africaine, ébranlée parle mouvement afrikander. 
Si elle a renouvelé, cette fois avec plus d'éléments de succès, Tagressioii 
déjà tentée en 1895 par le do<*teur Jameson contre le Transvaal, c'est 
que les Républiques lui semblaient le foyer central de cette agitation. En 
détruisant leur indépendance, elle comptait éteindre à tout jamais une 
propagande dont elle discernait les périls ; elle voulait étouiïer, noyer 
sous l'afflux de la race anglo-saxonne la vieille souche hollandaise, 
toujours vivace et féconde. 

Or ce but n'a pas été touché. Le mouvement afrikander, en d'autres 
termes la poussée hollandaise contre la suzeraineté des anglo-saxons, 
subsiste ; elle grandit : les clauses de la paix ne pourront que la 
surexciter. Dans quelques mois, dans quelques années, le cabinet de 
Londres sera vraisemblablement contraint de réitérer un effort colos- 
sal — sous lequel Ijes trois royaumes ont déjà plié : seulement cette 
fois, au lieu de déclarer une guerre, il aura une insurrection générale à 
comprimer. 

Kn séparant la cause des Boers de celle des rebelles de la Natalie et 
du Cap, M. Chamberlain, et l'exécuteur de ses volontés, lord Milner, 
ont cru tHre adroits, ils ont commis une faute énorme, dont les consé- 
quences peuvent ôtre illimitées. Amnistie pour les premiers, — sanc- 
tions draconiennes pour les seconds : c'est la méthode du « diviser pour 
régner », qui a pu être excellente et habile dans Tïnde, avec des popu- 
lations dont les conceptions, Téducation, les traditions étaient diverses, 
parfois antagonistes. — qui sera désastreuse avec des hommes de même 
sang, de mêmes aspirations, de commune histoire. 

Les Afrikanders du Cap et du Natal ne garderont pas rancune aux 
Dewet. aux Stein, aux Delarey, aux Botha d'avoir souscrit à une clause 
si rigoureuse pour ceux que le traité qualifie de rebelles. Nécessité fait 
loi. Les chefs républicains n'étaient plus en posture de choisir ni de 
refuser. Mais l'antipathie, la haine contre la domination anglaise s'en 
accroîtront d'autant. Chaque juj^^oment prononcé par les tribunaux colo- 
niaux retentira comme une condamnation contre la race hollandaise tout 
entière. Les vaincus du Transvaal et d'Orange garderont leurs larmes 



iNOTP:S POLITIQUES ET SOCIALES 3ll 

et leur respect pour les vaincus des anciens territoires britanniques 
frappés, pour eux, plus cruellement qu'eux. 

Et inversement, ceux-ci subiront, ressentiront l'injure infligée à ceux- 
là, chaque fois que l'Angleterre différera à Pretoria, à Johannesburg, à 
Bloemfontein, l'institution du régime représentatif et de l'autonomie 
promis par traité. Peut-on supposer que cette échéance ne sera pas indé- 
finiment ajournée, — reculée du moins à une étape lointaine, — alors 
qu'un système politique loyal, celui de l'Australie ou celui du Canada, 
restaurerait au Transvaal et dans TOrange cette prépondérance hollan- 
daise dont M. Chamberlain préconisait si violemment l'extinction? 

Que les territoires des anciennes Républiques soient dotés de deux 
gouvernements distincts, ou qu'ils soient fusionnés sous un seul, du 
jour où le parlementarisme y sera ressuscité, les Anglo-Saxons appa- 
raîtront en minorité et leur faiblesse ira croissante, parce que leurs 
adversaires demeureront plus prolifiques. 

Qu'une fédération sud-africaine soit formée de la Rhodesia à Table- 
Ray et à la côte orientale, il n'est pas contestable non plus que l'élément 
afrikander y soit en majorité. Il dominerait déjà la Chambre du Cap, si 
les élections s'y faisaient conformément à la loi, et il fut si fort dans le 
passé que Cecil Rhodes lui-mùme pensa devoir négocier avec lui. 

Et ainsi, quelque solution que le cabinet de Londres adopte, du 
moment que l'autonomie prévaudra, la race anglaise, victorieuse en 
apparence, sera à bref délai subjuguée légalement par la race hollan- 
daise. Et si celle-ci, soit dans le Transvaal et l'Orange, soit dans 
l'Afrique Australe tout entière se prononce pour le séparatisme, il faudra 
que la Grande-Bretagne reprenne les armes, pour une mauvaise cause, 
et en vue d'une issue douteuse. 

Elle se trouvera donc entraînée à restreindre le plus possible la liberté 
dans ses nouvelles annexes et par contre-coup dans ses anciennes pos- 
sessions. Comment douter dès lors que de formidables insurrections 
n'éclatent et que les Afrikanders et les Boers, plus solidaires, mieux 
concertés que jadis, n'imposent aux successeurs de lord Milner des efforts 
qu'ils seront impuissants à soutenir? 

Le règlement libéral et le règlement absolutiste du problème sud- 
africain apparaissent également redoutables pour le Royaume-Uni. S'ils 
réfléchissaient, les impérialistes considéreraient que leur victoire est de 
pure façade et que l'avenir s'obscurcit de sinistres menaces. Ils ont 
acquis la paix — non la pacification ; ils ont conclu, non un accord, mais 
une suspension d'armes. Plus que jamais l'Afrique Australe absorbera 
les forces vives de l'Angleterre, et il eut certes mieux valu pour elle 
que, vaincue, ou reconnaissant l'effroyable péril de l'aventure où elle 
se jetait, elle eût maintenu un statu (jud^ (jui, nous l'avouerons, n'était 
pas non plus dépourvu de dangers. Du moins les lendemains immé- 
diats étaient à peu près suuve^^arrlés. 

Paul Louis 



3 12 LA REVUE BLANCHE 

GAZETTE DART 

Les nouvelles salles de Versailles. — La figure humaine n'est 
pas qu'un prétexte à décoration et ne doit pas donner de plaisir qu'à 
notre sensualité ; si elle ne concourait, dans un portrait, qu'à une 
arabesque on la remplacerait avec avantage par bien d'autres éléments. 
Un portrait, en môme temps qu'il doit être émouvant, doit plutôt faire 
ressortir la façon d'être du sujet. C'est, si Ton veut, un ouvragé plus 
intelligent que sensuel ; qui définit le caractère des personnages sans 
cesser de nous ravir. Notez d'ailleurs que si un mauvais portrait peut 
être une belle toile, une image exacte est nécessairement belle : ce choix, 
cette exagération, cet ordre idéal que veut la connaissance des hommes 
sont les mêmes facultés qui engendrent l'œuvre d'art. 

Les toiles qu'a réunies M. de Nolhac n'ont ni cette beauté formelle, 
ni cette autre beauté, supérieur^ semble-t-il, qui porte le cachet solide 
de l'intelligence. Des peintres comme Nattier, comme Rigaud, qui 
furent les plus fameux de leur temps, ont bien à la fois quelque com- 
préhension du modèle, quelque goût dans l'ordonnance : mais ils l'ont 
par leur médiocrité qui n'a pu choisir entre l'agrément et le caractère. 
Voyez Rigaud : il a de lélégance et du style dans son Maréchal de 
Noailles^ une pompe adécjuate dans son Dangean : mais il est ici trop 
doucereux pour être significatif, là son grotesque n'a point de saveur 
pour qui ne connait le personnage. Il lui faut, pour réussir, des bour- 
geois de son monde, et qui ne le dépassent pas trop par l'esprit. Il voit 
bien, par exemple, ûeBoileau, la sagacité, mais pas la sûreté, ni l'amour 
du beau. Par contre, si Ton Lrouve, aux insignifiants, nécessaire une 
image insignifiante, le portrait de Jean-Jacques Keller peut passer 
pour un chef-d'œuvre. Avec un peu de vigueur, c'est-à-dire de précision 
dans les lignes, de solidité dans les masses, celte toile ne manquerait, 
pour contenter les plus exigeants, que de cette force intime et mesurée 
qui pourtant tHait si commune à l'époque. Mais on peut se plaindre qu'on 
peigne les petites gens, sinon, demander qu'on leur prête une allure 
qu'ils n'ont pas. C'est bien peu que la tenue, la forme agréable d'une 
œuvre au prix de ce qui doit l'animer. Largillière, par exemple dont on 
voit ici un portrait par lui-mt>me, na pas l'habileté de Rigaud dans ses 
lignes ni dans ses lumières, mais à tous ceux qui tiennent le talent à son 
rang, qui est le second, il sera préférable par le pouvoir supérieur et 
moins spécial qu'il tient en réserve. 

Nattier, qui se représente entouré de sa famille en gros bourgeois 
inconscient, est plus médiocre encore que Rigaud qui paraît près de lui 
plein de style et de fermeté. Il a eu la chance de peindre ces femmes 
singulières que furent Mesdames, et il faut bien de l'attention pour dis- 
tinguer dans ses saletés doucereuses la morgue innée et bête de 
Madame Sophie, la bestialité de Madame Klisabeth, la résignation de 
Mesdames Henriette et Adélaïde, (^e n'est pas à dire qu'il ne jiuissc 
réussir dans des sujets sans prétention. Son petit portrait de Ma- 
dame Sophie est d'un joli coloris, sa Madame Louise est gentille, par- 



GAZETTE D ART 



3i3 



ce que jeune, mais il a tout l'odieux de Tacadémique, qui est de se servir 
d'un canon grandiose sans rien avoir pour le remplir. 

C'est une femme qui triomphe seule parmi tant de peintres fameux. 
Mme Vigée-Lebrun n'a aucun souci du modèle; elle ne peint que pour 
le plaisir. Lorsqu'elle se hausse a de grandes machines elle n'est, il est 
vrai, rien de mieux que Natoire, et c'est peu. Mais elle a une grâce de 
dessin, une audace de couleur presque impressionnistes lorsqu'elle se 
renferme dans des tableaux intimes. Il faut voir comment le frais visage 
de la reine, la rose qu'elle tient, son bras nu reposent sur la gamme verte 
et bleue du décor, quelle richesse brillante est accumulée autour du 
Dauphin et de sa sœur. Bien sûr, ces toiles n'ont rien de ces lignes bien 
assises, de ces fortes oppositions qui plaisent à un goût sévère ; mais 
leur ton est ici d une chaleur, là d'une profondeur translucide qui jamais 
n'ont été dépassées. Cet amour de la couleur, qu'ont eu tant de peintres 
français, est curieux lorsqu'on pense combien elle est aujourd'hui ré- 
prouvée. Un Largillière, un Rigaud, un Nattier, s'ils usent de couleurs 
noires, osent obtenir certains gris, certaines ombres colorés, tout comme 
nos impressionnistes. Il est bon de savoir qu'il y a toute une tradition 
française qui va du Lorrain et de Watteau à Renoir et à Monct, pour 
s'épurer tout à fait chez Cross et chez Signac. 

Mais c'est moins en artiste qu'en curieux qu'il faut aller à Versailles. 
Un aïeul de M. Ranc y peint Louis XV enfant. Mme de Maintenon y est, 
comme dit Verlaine, sous ses coiffes de lin, mais elle a bien l'air, que lui 
donne Montesquieu, de ne penser qu'à rabaisser jusqu'à elle la grande 
âme du Roi. Auprès d'affreux Vanloo, de Belle sans esprit, des inconnus, 
inspirés par des modèles d'exception, nous montrent Mademoiselle de 
Charolais, roublarde et complaisante dans sa vertu, comme le veut son 
costume de moine. Mademoiselle de Clermont, en pèlerin, ferme, 
sanguine et résolue. Si M. Gobert inflige à des infortunés des poses 
figées et ridicules, M. Galloche rend à merveille la face exsangue et 
comme illuminée d'intelligence de Fontenelle, un élève de Detroy le 
regard aigu et pn'cis de Voltaire ; Jean-Baptiste Rousseau est un sot 
bouffi, mais un noir Tocqué fait voir un Gresset gouailleur et peuple. 
Voici quelques grands personnages; Maupeou amer et désolé, en face 
du Le Febi^re d'Ormesson, par Tocqué, tout content de soi et affecté; 
le duc de Broglie, dans un bon portrait anonyme, en général circons- 
pect, et le Matignon de Tocqué en culotte de peau insouciante et brave. 
Les ministres suivant leurs charges sont divers. Le Choiseul de Vanloo 
est un singe replet et pétillant, le Choiseul-Praslin de Roslin en est un 
ennuyé et glacé, tandis que M. de Vergennes ne sait pas s'il doit rire 
au miheude ses larmes, que le contrôleur Terray a motif d'être grognon, 
et que le comte de St-Germain est la vieille baderne austère et laide 
qu'il sied. Ailleurs, il nuit aux artistes d'être représentés : le Boucher 
de Roslin est un froid polisson sexagénaire, le (ÏAlembert de Francin, 
un macaque bilieux, VHehêlius de Caffieri, une contrefaçon plus béte et 
plus grossièrement dédaigneuse de Louis XV, et le Linné de Roslin a 
toute la fatuité imbécile du savant moderne. D'autres ont un meilleur 



3i4 LA REVUE BLANCHE 

sort, soit, comme Voltaire et Diderot, qu'ils soient affadis par Houdon, 
soit que nous apparaissent sous le pinceau de Mme Lebrun un Grèlrij 
guilleret et décidé, sous celui d^ Duplessis un Gluck inspiré et logique. 
Les plus intéressants des personnages sont ceux de qui Ton préjuge 
le plus mal. Qu'elle vienne d'une grandeur native ou de Thabitude du 
règne, la majesté des princes de France est authentique et sans égale. 
Dans les portraits de Drouais, qui, s'il n'est pas un grand peintre, a une 
sûre intuition du sujet, une rare fermeté descriptive, tous les libertins 
se réjouiront de voir un si gracieux mépris pour les hommes et leurs 
petites morales. Je sais bien qu'ils n'ont plus rien, ces princes, sinon le 
souvenir, qui justifie la grandeur de leur air. Elle est une attitude, 
mais tellement naturelle que ce mot peut paraître injuste. Qu'il y a 
d'audace et d'ironie dans Madame .Sophie qui, cependant, est sans 
doute une imbécile ! qu'il y a de séduction , d'indifférence dans la 
débauche mélancolique de Louis XV ! Comment ne pas se plaire à la 
sagacité studieuse du jeune comte de Pro{>ence, ne pas admirer Tauto- 
. rite dont le Roi, dans le busle de Gois, impose sa complaisance à soi- 
même? Non pas. sans doute, qu'au regard d'une forte culture, et par 
exemple, à Versailles, des jardins, de la beauté sensuelle des Coysevox, 
ces plaisirs ne soient trop légers et insuffisants, qu'au souvenir de la 
Renaissance, ces rinceaux ne soient impurs, ténus et chauds comme 
les mélodies de Mozart : mais il faut les aimer quand même pour cette 
artleur et cette finesse sai)rrme, parce qu'ils ont ainsi tout le n^confort, 
toute la satisfaction qui puissent nous guérir de la barbarie. 

Fehxam) Caussv 

LES THEATRES 

Athénée : Les Angles jlu Divorce, de M. Biollav. — Vaudeville : 
Les Petites Jourdeuil, de MM. De.mek et Cukvallier. — Porte Saint" 
Martin : La Guerre de l'or, de M. Dinour. — Odéon : Second mé- 
nage, de MM. Sylvaxe et Fmovkz. — Gf/mnase: Le Convive et Pépin 
Cadet, de M. Pacat. — Grand Guip:nol : Scrupules, de M. Miiibkau. 
— Ambigu : La Porteuse de pain, de d'f^NNEiiY. — Capucines : Petite 
Aventure, de M. Maizi-hov. 

Rarement quinzaine fui plus, et plus inutilement chargée. Les théâ- 
tres nous convièrent à niaint<*s premières. Mais on ne peut s'arrêter 
devant une coh>nne Morris sans se cruire victime d'une légère halluci- 
nation. La plupart des œuvres représentées ont déjà disparu de l'affiche. 
L'été vient, tardif, nuiis implacable. Les directeurs ne le furent pas 
moins. Ft d'abord la rapide oraison funèbre de ces pièces mort-nées. 
Files ne laissent point (pie des regrets. 

A rAth<'iiGe, M. Deval qui s'aflirnie le plus « expéditif » des directeurs, 
a joué trois fois, en lever de rideau, — lever de rideau assez lourd — 
une pièce en cinq actes, de M. Biollay : les Anf(les du Dii>orce. J'ai cru 
y découvrir la matière d'un vaudeville qui aurait pu sembler fort gai ; 
mais l'auteur traita son sujet avec un sérieux qui ne parut pas de cir- 



LES THÉÂTRES ^5 

constance. Au Feste, on ne saurait se prononcer qu'avec réserve, sur la 
valeur d'une pièce présentée en de si fâcheuses conditions, et telles 
qu'elle ne pouvait obtenir auprès du public que le plus mauvais accueil. 
Ce tour de prestidigitation qui ne réjouit personne, pas même l'auteur, 
fut accompli avec une regrettable prestesse. 

Regrettons la fin prématurée des Petites Jourdeuil^ de MM. Denier 
et Chevallier, au Vaudeville. C'était une pièce honnête et qui valut 
mieux que son sort éphémère. Avec plus de curiosité psychologique, les 
auteurs auraient pu tirer, d'un sujet curieux et assez neuf, une pièce plus 
éclatante et d'une moins triste destinée. Ils évitèrent avec un soin minu- 
tieux toutes les occasions d'audace et rencontrèrent la banalité. Cepen- 
dant en ces quatre actes d'un tour souvent habile, un peu lents dans 
leur développement, quelques scènes heureuses attirèrent l'attention. 
D'une façon générale, il sembla que l'humanité manquât un peu aux 
divers personnages, trop légèrement silhouettés. Œuvre convenable- 
ment écrite et, somme toute, distinguée. 

De M. Dubout, à la l^orle Saint-Martin, la Guerre de l'or. Pièce 
d'actualité, mais d'une tenue assez littéraire, et d'une exécution assez 
sobre. Cela dépasse incontestablement Frèdègonde ; M. Dubout est en 
j)rogrès. On voit Krûger, et Kronje, et Mme Kronje,De Wet, l'insaisis- 
sable De Wet. Et on ne tire pas un coup de fusil. Pour cela seul, 
M. Dubout eût mérité nos félicitations et peut-être la Comédie-Fran- 
çaise. On ne sait pourquoi les habitants dn quartier préféreraient le 
Courrier de Lyon^ bien vieux, à la Guerre de l'or, pas trop jeune ; c'est 
affaire à eux. Enfin la guerre est finie, la pièce aussi. Je n'ose dire que 
tout va bien. 

De profundis î 

A rOdéon, il parait que le Second ménage va encore, mais on a de 
mauvaises nouvelles; et le théâtre a une clôture réglementaire qui 
menace. La pièce de MM. Sylvane et Froyez est une pièce gaie, qui ne 
vous secoue pas trop. Cependant les auteurs sont des gens d'esprit. Ils 
en dépensèrent (luelque peu, avec retenue, au cours d'un imbroglio 
sans imprévu. 

M. Franck se propose déjouer, durant Tété, deux pièces de M. Pagat 
qui ont Tune et l'autre fort bien réussi ; peut-être auraient-elles réussi 
en hiver. 

La première, un acte d'une agréable fantaisie humouristique et d'un 
comique assez intense, le Conviçe, a sur d'autres la supériorité d'être 
jouée par l'incomparable et éblouissant Huguenet. 

L'autre, Pépin Cadet, pièce en trois actes, se situe entre la farce et 
la comédie, ou plutôt je crois que c'est le sujet d'une farce fort habile- 
ment traité en comédie. La verve n'en est pas moins exubérante, mais 
soutenue. La donnée rappela d'une façon générale l'idée première d'un 
fort joli et spirituel roman fantaisiste de M. Henri Lavedan, Sire, Mais 
les détails de l'intrigue sont inédits et fort heureusement imaginés. Un 
dénouement un peu .yrr/^6\v</w6', dans une note gentiment attendrie et 
conventionnelle, satisfera l'àme nonchalante et douce des spectateurs 



3l(î LA REVUE BLANCHE 

d'été, auxquels le scepticisme est lourd. Des situations d'une drôlerie 
extrême, des mots piquants, d'autres assez fins, un ton de satire pas 
méchante et de fantaisie. pas « rosse », Tentrain de Galipaux, très à 
son affaire, la cocasserie de Mlle Guitty, la gr«Ace juvénile de Mlle Lan- 
telme, et la bonne grâce de M. André lïall, assurent l'heureuse fortune 
de cette heureuse pièce. 

Le Grand-Guignol clôture dignement une jolie saison par la repré- 
sentation d'un acte de belle tenue littéraire signé de M. Octave Mirbeau. 
De ce fameux axi^inie : « La propriété, c'est le vol », dune évidence un 
peu trop reconnue et sur quoi se basent toutes les revendications anar- 
chistes, l'auteur des Mauvais Bergers a tiré un développement d'une 
judicieuse et spirituelle fantaisie. La vérité paradoxe est insinuée dou- 
cement, sur un ton égal d'ironie tranquille et mesurée, par un cam- 
brioleur philosoplu' qui ne manque ni d'audace ni d'agilité dans le rai- 
sonnement. M. Grandjean, en ce rôle, ne manque point d'élégance. 

On joue en même temps un libertin, mais très plaisant petit acte de 
M. Max Maurey, la Fiole, dont une aimable légèreté de dialogue et 
une grande habileté de facture rendent acceptable la vive hardiesse. 
C'est fort gai. 

L'Ambigu n'avait aucune raison de ne pas reprendre la Porteuse de 
pain, parfait mélo de d'Knnery, fort amusant d'ailleurs à réentendre. 
On y admire Mme Antonia Lautent, au sourire éclatant, même parmi 
les larmes. 

Allez voir au petit théâtre des Capucines, dont la chance persévère, 
un aimable, rapide, et s »uvent délicat marivaudage de M. Maizeroy, 
Petite Aventure, Encore une histoire de femme ! La femme, c'est 
Mlle Madeleine Carlier ; elle est bien jolie et d'une charmante inexpé- 
rience, qui promet. 

Andrb Picard 

LES LIVHES 

Victor Bkrahd : Les Phéniciens et TOdyssée (Armand Colin, 
in-8° gr. jésus de Ti^v. pp., j/j fr.). — Les hommes de notre époque ont 
trop de préoccupations d'ordres divers pour s'inquiéter beaucoup de 
savoir si Ulysse a réellement existé, et cependant je ne crois pas qu'un 
esprit curieux puisse manquer de s'intéresser au livre de M. Bérard. C'est 
que ce livre inaugure une méthode nouvelle dans l'étude de ce qu'on 
peut appeler l'histoire naturelle de l'espèce humaine. Il nous apprend 
à tirer d'un poème épique ce qui s'y trouve de réellement documentaire, 
savoir, la manière dont vivaient les hommes à l'époque où ont été enre- 
gistrées les légendes plus ou moins fabuleuses du poème. L'épithète 
dite homérique perd ainsi à nos yeux son caractère de banalité ; elle 
nous fournit au contraire une diagnose précise et nous renseigne au 
sujet des vêtements, des maisons, des aliments, de la navigation, etc., 
à une époque sur laquelle Ihistoire est muette. 

Mais l'étude de l'Odyssée seule ne nous apprendrait pas grand'chose. 
Le théâtre de l'Odyssée est la Méditerranée; M. Bérard a fait de la 



LES LIVRES 317 

Méditerranée une étude approfondie ; il , a recherché les traces des 
couches de civilisation déposées Tune après l'autre sur ses bords par 
les diverses thalassocraties qui s'y sont succédé et il a employé pour 
cela une méthode d'une rigueur parfaite. Ses remarques topologiques 
offrent le plus haut intérêt. Pourquoi, à telle époque, tel peuple a-t-il 
choisi ce point de la cote pour y établir un comptoir? Il fallait tenir 
compte des conditions de navigation, des dangers, des pirdtes, etc. Et 
pourquoi, plus tard, ce premier comptoir a-t-^il été abandonné, est-il 
devenu une astypalée (vieille ville) ? C'est que les conditions ont 
changé, les bateaux sont différents, les mers sont plus sûres, etc.. La 
manière dont un port est situé nous renseigne sur le genre de vie et de 
navigation du peuple qu'il a choisi. Et pourquoi les îles voisines des 
côtes sont-elles si utiles aux marins ? Pourquoi ont-ils besoin de grottes, 
d'aiguades, etc.? Autant de questions qui suggèrent à l'auteur des 
remarques d'un intérêt imprévu. 

Ce n'est pas tout; M. Bérard s'est attaché à Tétude des langues sémi- 
tiques pour retrouver les traces toponymiques de la thalassocratie phé- 
nicienne dans la Méditerranée, et là encore il a été conduit à des décou- 
vertes étonnantes. Quelquefois le nom phénicien a été traduit en 
grec et les deux noms coexistent; quelquefois aussi, le mot sémitique 
a été dénaturé par les Grecs qui ne le comprenaient pas ; il y a eu un 
calembour populaire; dans tous les cas, il reste un document précieux. 

En menant de front l'étude de l'Odyssée et celle de la Méditerranée 
phénicienne, Fauteur a pu attribuer une place géographique rigoureuse 
à la plupart des points où a atterri Ulysse ; ceci est sûrement moins 
important pour l'histoire naturelle de l'homme et ce sera la partie la 
plus discutée du livre, quoique M. Bérard se soit donné la peine d'aller 
vérifier de i^isu les descriptions topographiques d'Homère. Il a même 
découvert Tile et la grotte de Calypso et la fidélité des détails prouve 
une fois de plus l'excellence de la méthode employée. 

Homère aurait-il donc voyagé ? Il est plus probable qu'il a eu sous 
les yeux un périple phénicien et en a fait la traduction poétique; il a 
personnifié les sites décrits avec soin par les navigateurs, et cependant 
il a laissé entendre que cette personnification n'était qu'une image ; il 
dit positivement de Polyphème : « Il ne ressemblait pas à un homme, 
mais à un sommet couvert de forêts. » Personne ne l'avait encore 
remarqué. 

Qu'il y a loin de l'ouvrage vraiment scientifique de M. Bérard aux 
stériles critiques de texte dont on a assommé notre enfance ! Espérons 
que la méthode nouvelle prévaudra. 

Félix Le Dantec 

Le Livre de Jade, poésies traduites du chinois par Judith Gautier 
(Paris, Félix Juven, in-8° de 279 pages, 7 fr. 5o). — La transparence et 
la légèreté de l'art des Extrênie-Orienlaux séduisent ici de façon dis- 
crète et parfumée. Ce qui avant tout retient l'attention des Occidentaux 
blasés, c'est le diaphane demi-jour des poésies. Mieux qu'à la descrip- 



3i8 LA REVUE BLANCHE 

lion du plein air les poètes chinois excellent au dessin des intérieurs, 
et il paraît soudain comment toute la nature leur est admirable, vue 
d'un intérieur et à travers un rideau ou un store. Tous ces vers sem- 
blent écrits au bord d'une fenêtre ou sur un perron, à Tétage d'une pa- 
gode, au banc d'un jardin ou d'une barque, partout où l'homme, se 
sentant ainsi qu'à l'abri d'un toit, regarde la nature comme le paysage 
de la maison. Ainsi la poésie chinoise a le ton et l'âme dune poésie de 
prisonniers rarement joyeux, le plus souvent dolents, d'une tristesse de 
pénombre : il semble que leur nature trop chargée du travail des 
hommes, trop minutieusement agrémentée d'art humain, ne sache plus 
figurer une force pleine et vierge d'élément. Leur nature trop habitée 
de monde ou d'art ne saurait leur offrir la vertu forte des solitudes 
vastes. Le poète chinois reste voluptueusement dans sa maison et ne se 
confie pas au plein air libre de la terre, car il lui semble que partout la 
terre lui représentera une page mouchetée de l'écriture noire des 
hommes. Il préfère voir toute la nature dans les riens charmants qu'en- 
cadre sa fenêtre ou qui peignent ses rideaux : il est le prisonnier de sa 
chambre et c'est pour cela que vite il devient Tesclave de la femme. 

Certes il est agréable de lire les poésies chinoises : le vrai est qu'on 
les relit (et à titre gracieux de documents), car elles n'ont plus aujour- 
d'hui la nouveauté et le prestige d'une révélation : Elles ne sauraient 
être admirées d'une émotion inlégrale. Notre littérature a déjà excel- 
lemment assimilé la poésie chinoise. Nous avons les plus délicieux 
poètes chinois en nos derniers poètes français : Verlaine et Samain, 
Régnier et Francis Jammes, Montesquiou et Gustave Kahn. Et nos 
romanciers Rosny et Anatole France, délicats savoureurs de thé et man- 
darins de conversations, puis Gide, puis Claudel ont fait le plus judi- 
cieux usage de l'humour et de la grâce des Chinois. De même nos im- 
pressionnistes et nos décoratifs ont convenablement exploité depuis 
longtemps l'exemple de la pointure de là-bas. Et c'est si doux et si 
étrange que Verlaine et Régnier et Janmies soient ceux dont les vers de 
Li-Tai-Pé et de Ïhou-Fou m'inspirent la nostalgie, exquis Chinois d'Oc- 
cident qui sont cela et autre chose encore. 

Mahius-Ary Le blond 

Gkohgk Auhiol : Le premier livre des cachets, marques et mono- 
grammes (Librairie Centrale des Beaux-Arts, in i8:. — La « justifica- 
tion de tirage», le monogramme d'auteur, restituent au livre imprimé 
la personnalité dont le dépouille l'anonyme et banalisée imprimerie 
actuelle : avec Tex-libris du possesseur, le voilà doué d'un état civil et 
déjà d'une histoire. Et l'agrément savoureux s y joint dune estampille 
apposée par l'art, enclavée au fronton de l'indillérente maçonnerie typo- 
graphique. Tout écrivain artiste le ressent et le désire. Lettré disert 
George Auriol l'a pu réaliser pour ses amis et pour lui. Le goût qu'il 
prit à ces besognes déliées et difficiles et Tétude qu'il approfondit de 
leurs moyens pratiques, l'y a d'amateur qui s'y délasse fait passer arti- 



LES LIVRES 3i9 

San, artisan sévère. 11 y sait, s'inspirant des arabesques japonaises et 
d'une géométrie fantasque, produire des trouvailles insolites et créer 
tout un art de qui Toriginalité qui partout l'empreint, révèle la nou- 
veauté d'un esprit « bizarre et captivant ». 

Fagus. 

Franc-Nohain et Claude Terrasse : La Fiancée du Scaphan- 
drier, paroles et musique (Editions de La re^ue blanche, in-8** souSn 
couverture de L. Cappiello) . — Tout le monde a vu jouer la Fiancée du 
Scaphandrier : tout le monde va pouvoir, chez soi, approfondir le texte 
et se préciser le souvenir de la musique. Avoir une partition chez soi, 
c'est un peu comme si les personnages de Topérette, devenus de vieux 
amis; vous chantaient confidentiellement à l'oreille. L'extraordinaire 
cantonnier Bezard, si culotté — de sa bonne figure épanouie — , si 
rapiécé — de sa culotte, si exquis de toute sa personne, viendra casser 
ses cailloux en chambre, l^ersonne ne s'en plaindra, même les locataires 
d'en dessous: il en casse si peu, trop bon enfant pour faire mal même 
à un caillou, féroce seulement sur l'article de la pèche à la ligne, et 
encore refnse-t-il, plus modeste que saint l^ierre, de devenir pécheur 

d'hommes : 

Kh bien, croyez-moi, laissons-là Jonas, 
La bague nous suffira. 

Les cloches du village natal du Scaphandrierapporteront leur argen- 
tine fraîcheur : 

Me reconnais-tu. 
Vieux clocher poinlu ? 

Diéterle, délicieuse F.lisa, de sa grâce, brochera sur le tout, ainsi 
qu'elle illumine la couverture du volume. La Baronne, à pas de com- 
mandeur, traînera l'armure. L'armure! Jamais embrouilleur de péripé- 
ties inextricables imagina-t-ii plus exhilarante confusion que celle du 
scaphandre et de l'armure ! Franc-Nohain applique avec sûreté les pro- 
cédés techniques et philosophiques de déclencher le rire. Le rire naît de 
la découverte du contradictoire. Donc le scaphandrier, homme aqua- 
tique, se promènera sur les grandes routes, dans la poussière des tas de 
cailloux ; donc la baronne en armure, « chien de plomb » par excel- 
lence, se précipitera dans les eaux avec la belle confiance d'y surnager. 
Et comme Franc-Nohain pense volontiers par apologues, il en fait char- 
mants les clichés par des applications originales : « la lutte du pot de 
fer et du pot... de peau ». Et l'admirable logique dans l'absurde ! le 
scaphandre est un uniforme, il comporte un casque, donc il faut revêtir 
cette tenue pour plaire aux belles. 

Nous eussions souhaité, pour que notre joie en fut prolongée, une 
scène additionnelle, qui eût été énorme, inconvenante et morale : le 
gonflement du scaphandre. 

La musique de Claude Terrasse est, comme toujours, du Claude 
Terrasse : je piense qu'il n'y a pas de comparaison meilleure pour l'au- 
teur des Travaux d Hercule et de FantugrueL 

ALFRED JaRRY 



320 LA REVUE BLANCHE 

MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE 

HOMANS ET NOUVELLES : 

Camille Lemonnier : Le Sang et les lioses; OllendoriT, in-i8 de 329 pp., 

3 fr. 5o. 
E.-B. de Reyle : Pages d*amour\ Moluan, in-2/1 de G p., hors commerce. 
Marius-Ary Leblond : Les Vies parallèles-, Bibliothèque-Charpentier, 

in-id de 3()o pp., 3 fr. 5o. 
Marguerite Roland : Marchande de Participes-, OUcndorlT, in- 18 de 

329 pp., 3 fr. 5o. 
Wildenbnich : L'Astronome ^traduit de 1 allemand par L. de Chauvigny ) ; 

Chamuel, in-i8 de 375 pp., 3 fr. 5o. 
Lewis Wallaoe : Ben-liur (traduit de l'anglais par R. d'Humières et 

J.-L. de Janasz); Delagrave, in-i8 de 386 pp., 3 fr. 5o. 

COliHESPOyDANCE 

A propos de l'Enquête sur rEnseignement 

nous recevons ces deux lettres : 

Monsieur le Directeur, 

La revue blanche, dans son numéro du i^^ juin 1902, p. 166, me 
cite, dans los renseignements i\\\\ lui ont été fournis par M. Anatole 
France, parmi les cléricaux et les hommes d'esprit rétrograde, élevés 
au (Collège Stanislas. 

C'(îst une erreur absolue. 

J'ai fait toutes mes e'tudes classiques au collège municipal d'Alais, et 
je ne puis que me féliciter de l'instruction et de l'éducation que j'y ai 
reçues. 

Je m'adresse à votre courtoisie, pour vous prier d'insérer cette rectifi- 
cation dans votre prochain numéro bi-mensuel. 

Veuillez agréer... 

Jules Cazot 

Mon cher confrère, 

Je n'ai jamais été condisciplu do M. Jules Cazot, sénateur, qui ne 
peut être soupçonné de cléricalisnu.'. Je n'ai jamais i)arlé à M. Jules 
Rodes ni de M. Jules Cazot ni de mon ami le docteur Cazaux, de 
Langoiran. (jui, lui aussi, tient à faire connaître qu'il est libre-penseur. 
J'ai nommé mon condisciple Louis Cazeaux, avocat à Paris. Il est fer- 
vent catholirpie. J'ai pu le dire, car il ne le cache pas. Il a sacrifié sa 
carrière à sa croyance. 

Je vous prie de croire, mon cher confrère, à ma vive sympathie. 

Anatole France 

Antre rertifh'fiflon : M. SiUiit-CfCor^es de FJoiibélier 110113 aviso qu'il ;i fait ses études, non 
à Vire, à Y<'r>aillc'!>=. 

Le Gérant : P. Deschamps. 



Paris. — Imprimerie C. LAMY, 121, bd. de L:i Chapelle. 15103 



Les Conseils de Guerre 

et la Justice militaire 

Prisons et pi:mtf.m:ii:hs militaires ; ateliers de travaux purlics. 

Les troupiers ont accoutumé de désigner les conseils de guerre par 
le mot tourniquets et passer au tourniquet signifie être traduit devant 
un de ces tribunaux d'exception. Les chefs, de leur côté, ne dédaignent 
pas le pittoresque de ce langage, et il leur est quotidien de dire: 
« Prenez garde que je ne vous fasse passer au tourniquet! » :ou« Prenez 
garde que je ne vous envoie à la distribution des bons de tabac ! » 
Instinctivement ils assimilent à tel tourniquet de quelque foraine 
loterie le mode d'opérer des conseils de guerre, et constatent quelle 
similitude existe entre la distribution trois fois mensuelle des bons de 
scaferlati spécial aux troupes et l'active aisance avec laquelle les 
membres de ces tribunaux dispensent les années de prison ou de 
travaux publics — voire pis... Ce qui apparaît d'abord, à un examen, 
même superficiel, de la pénalité militaire, c'est la disproportion consi- 
dérable de la peine au délit. M. Marcel Sembat faisait remarquer à la 
Chambre, dans son discours du 28 février dernier, la facilité avec 
laquelle un jeune homme, appelé sous les drapeaux au nom de la 
défense du pays, peut se trouver, pour d'insignifiantes fautes, sous le 
coup de condamnations qui compromettront tout son avenir, brise- 
ront sa vie, et pourront même le mener à la peine suprême ; le même 
député signalait encore la mentalité spéciale aux ^tribunaux militaires, 
une indulgence extrême dans certains cas, une impitoyable sévérité 
dans d'autres. 

On connaît la composition ordinaire des conseils de guerre en temps 
de paix : un colonel ou un lieutenant-colonel, président, et six juges, 
— savoir : un chef de bataillon ou d'escadron, deux capitaines, un lieute- 
nant, un sous-lieutenant et un sous-officier. Un conseil de guerre per- 
manent est établi au chef-lieu de chaque corps d'armée (i), ainsi qu'un 
conseil de revision composé de quatre officiers supérieurs assistés d'un 



(1) Il y a excei^tiou poiH: le coq).s d'année d'Algérie et Tunisie, qui comprend quatre 
conseils de guerre et de revision : un au chef -lieu de chacun des trois départements algé- 
rien.-*, et xm au chef-lieu de la division d'occupation de la Tunisie. Le gouvernement mili- 
taire de Paris, indé|>endant de toute division territoriale de corps d'armée, est également le 
siège d'un conseil de guen-e permanent. Si les besoins du service l'exigent, un deuxième 
conseil de guerre peut être établi occasionnellement dan< les divisions territoriales, par un 
décret ministériel. 

21 



! 



t 



322 LA REVUE BLANCHE 

commissaire du gouvernement et d'un greffier. Un commissaire du 
gouvernement (i) faisant fonction de ministère public, un rapporteur et 
des substituts chargés de l'instruction, un greffier et des commis-gref- 
fiers sont attachés à chaque conseil de guerre. 

Il semblerait que la justice militaire, par son essence mt'^me et pour 
la sauvegarde de la hiérarchie, eût assumé jalousement \)0\xv elle et pour 
ses juges toutes les garanties, alors qu'elle en dépourvoyait presque 
totalement Taccusé. Les jugements rendus par les conseils de guerre 
• sont toujours sans appel, et la seule ressource du condamné militaire 
est de se pourvoir en revision, dans les vingt-quatre heures qui suivent 
le jugement. Cette ressource est minime. Le conseil de revision, qui 
opère hors de la présence de l'accusé, n'a pas à statuer sur les faits im- 
putés à celui-ci et ne peut s'en préoccuper; il n'a qu'à s'enquérir de 
l'accomplissement des formalités exigées parla loi, de la qualification 
légale du fait reconnu par les juges, et de rapi)lication régulière de la 
peine. 

Il serait intéressant de considérer avec quelle désinvolture est rendue 
la justice en ces prétoires des conseils de guerre — j'entends lorsqu'il 
s'agit d'un accusé vulgaire — ; et il y a tout lieu de regretter que les 
journaux ne consacrent pas une rubrique si)éciale à ces tribunaux 
particuliers, et n'hnposent pas en toutes circonstances aux juges mili- 
taires (puisque légalement ils peuvent le faire; le contrôle d'un de leurs 
reporters. On demeurerait confondu devant le nombre insoupçonné des 
pauvres garçons qu'une impatience d'un instant, un geste ou un mot 
firent enfermer pour des années — quelques-uns pour la vie — au fond 
des geôles militaires. 

Des faits, dont — volontairement ou non — je suivis, en Algérie^, les 
phases jusqu'au dénouement, me reviennent en mémoire. J'en cite 
quelques-uns au hasard des souvenirs. Ils donneront une juste mesure 
de la valeur (le cette justice. Ce n'est plus là le récit d'actes isolés de 
sous-officiers, de brutalités grossières de la chiourme ; ce sont des actes 
légaux, accomplis par des tribunaux réguliers, sanctionnés par la loi. 

Un premier : 

C'est d'abord le soldat R..., de la -i^^ compagnie du i^ bataillon d'in- 
fanterie légère d'Afrique. R..., détaché avec sa compagnie à Fort-Mac- 
Mahon, dans l'cxtréme-sud algérien, remplissait en ce détachement les 
fonctions de cuisinier. Une après-midi, à l'heure qu'il prépare le café du 
réveil de méridienne, un homme de corvée envoyé par le sorgent-major 
du détachement vient réclamer à R... un bidon de café pour ce sous- 



(l) Les commissaires du gouvernement et Icj^ rapporteurs sont choisis i>arrai des officiers 
supérieurs en activité de service ou en retraite. Mais c'est i>arnii ceux de cette dernier© 
catégorie qu'cm les prend de iJrétVrence. et e'e-t aiis>i chez cenx-ci, il faut le reconnaître, 
qu'on rencontre 1«î plus impitc»yable acliarnement contre les accusés. Il est |>ênible 
de Voir au sié;,'e du ministère puhlic ces vieillard- imj>otents, (jue leur incapacité sénile :i 
fait l'iuij^nier de- services actifs, re^purir la jieine (;aj)itale contre Tadolesceut plein de vie 
dont le -md crime fut, «lans un moment de mnivai-o liumenr, de sïtre re.lrcvsé *ou* 
l'injure ou r«.'v<>!t'.' (;i>iitre rinjusli(>\ 



T.ES CONSEILS DE GUERRE ET LA JUSTICE MILITAIRE "Ji'J 

-officier. Or, les sous-officiers de Fort-Mae-Mahon vivent en « popote », 
et R... reçoit exclusivement les rations de l'ordinaire des hommes de 
troupe. Il ne doit donc point prélever sur ces rations celles des sous- 
■officiers, versées, lors de chaque distribution, au cuisinier de leur 
popote; et il refuse à l'homme de corvée le café demandé par le ser- 
gent-major. Quelques instants après, celui-ci arrive devant R... qui, 
malgré les prières puis les injonctions du sous-officier, persiste à ne 
point vouloir frustrer ses camarades d'une part quelconque de leur ration 
•de café. « Puisqu'il en est ainsi, dit le sergent-major àR..., je vais 
te relever de tes fonctions de cuisinier, et te faire ficeler comme un 
boudin ; puis je te laisserai là, au soleil, jusqu'à ce que tu pisses le sang 
ou que tu en crèves. » R... est fixé sur les cruautés du sergent-major; 
là-bas, devant la tente de ce gradé, huit hommes déjà, sous des tom^ 
.ôeawjT, râlent à la crapaudine, le bâillon aux dents. Quatreautres, récem- 
ment, sont morts des soulï'rances endurées. Mais R...^ est bien décidé 
à ne pas se laisser traiter de la sorte. « Vous me ferez relever de mes 
fonctions de cuisinier, dit-il au sergent-major, si tel est votre bon plaisir, 
mais vous ne m'attacherez point. — Nous verrons bien », répond le 
•sous-officier. Kt il va à sa tente chercher des cordes et un bâillon ; 
A appelle à son aide des sergents et des caporaux, et tous se dirigent 
vers R... Celui-ci n'hésite pas. Il bondit dans la direction des faisceaux 
de fusils alignés devant les tentes du camp, saisit une arme et se met 
sur la défensive. « Je brûle la cervelle au premier de vous qui m'a})pro- 
che, clame-t-il exaspéré ! » Les gradés hésitent, reculent, s'éloignent 
«t disparaissent. Pourtant, l'exaspération du cuisinier est vite apaisée. 
■Un caporal qu'a délégué le sergent-major vient engager R... à 
-se calmer ; par d'onctueuses paroles il le décide à déposer son arme et à 
.se rendre à merci. Les autres gradés qui n'attendaient que cette reddi- 
tion se précipitent ; en un clin d'oeil, R... est renversé, ligotté, bâil- 
lonné, réduit à l'impuissance. Une plainte en conseil de guerre est 
-établie contre lui pour « menaces envers un supérieur en dehors du 
-service » ; et cinq mois et demi plus tard — cinq mois et demi de tor- 
tures physiques et morales — , il est traduit devant le conseil de guerre 
d'Alger. Ah! je m'en souviens, TalTaire fut hâtivement menée, et il me 
•serait aisé d'en donner, de mémoire, un sténographique compte-rendu. 
R..., que le président interrogeait, voulut s'expliquer, exposer les rai- 
sons de sa colère; on l'interrompit: « Ces détails sont inutiles,, et 
vous sortez de la question. Vous reconnaissez avoir mis on joue votre 
sergent-major avec un fusil armé? — Oui, mon colonel. — Cela suffit. 
Qu'on amène le témoin ! » Le témoin — unique — , et plaignant tout à la 
>fois, est le sergent-major. Son interrogatoire est aussi rapidement conduit 
que celui de R... Le réquisitoire du commandant Durand-Daubin, com- 
missaire du gouvernement, suit, fait de quelques mots rapides, tran- 
chants et brutaux. « L'exemple... La discipline menacée dans son 
essence même... Application do la loi... Article rx\.,, » Puis la plai- 
doirie. Un tout jeune avocat d'office, sur un signe du colonel-président, 
se lève derrière raocusé. soulève sa toquo. s'incline et prononce simple 



'^i♦ LA REVUE BLANCHE 

menl : <« Messieurs du conseil, je demande voire indulgence pour le 
prévenu! » Il s'incline de nouveau, remet sa loque et se rassied. Le 
conseil se retire pour délibérer, revient, et R... est condamné à cinq 
années de prison, le maximum de la peine. Les débals, depuis la lec- 
ture de l'acte d'accusation jusqu'à celle du verdict, ont duré neuf 
minutes, montre en main. 

Un autre : 

C'est à Laghouat. Une vingtaine de disciplinaires de la 4^ compagnie 
de discipline se trouvent momentanément en subsistance à la compa- 
gnie du i'''" régiment de tirailleurs algériens, détachée dans cette ville. 
Plusieurs d'entre eux sont punis de prison et enfermés dans les locaux 
disciplinaires du quartier Margueritte, où sont casernes les tirailleurs. 
Aux heures prescrites, les punis sont amenés devant le poste de police 
de la caserne, et le sergent de garde leur fait exécuter pendant les six^ 
heures réglementaires le peloton de punition. Une après-midi, à ce pelo- 
ton, un des disciplinaires punis, le nommé Donseau, s'attire une répri- 
mande du sergent indigène de garde, qui profite de la première pause 
horaire pour le ramener aux locaux disciplinaires et l'enfermer dans 
une cellule. Plusieurs autres militaires et moi-môme stationnions juste 
à ce moment devant les portes de ces locaux, et tous nous remarquâmes 
— et cela de façon très précise — qu'en tirant brusquement à soi la porte 
du cachot où il venait d'enfermer l'homme, le sergent s'était ératlé légè- 
rement le dos de la main droite, à l'angle de l'encadrement de la baie; 
et cette remarque nous fut confirmée par le geste instinctif, qu'il accom- 
plit aussitôt, de porter à ses lèvres cette insignifiante blessure. Or, le 
surlendemain, on vient chercher Donseau ; quatre iiommes armés de 
fusils Tcncadrent, et le conduisent, en le serrant de près, à la « salle 
des rapports» des tirailleurs: là, un capitaine, assisté d'un sergent- 
major faisant fonction de greffier, lui apprend qu'il demeurera en cellule 
jusqu'à nouvel ordre, car il est prévenu, sur la plainte remise la veille (i) 



(1) Nous >ûint'S plus tanl «juo le motif <\e la imiiition infligôe A Donseiiu par le sergent 
indigciR- pMiir mauvaise vuloiité au ]>eloton «le punition avait été rédigé par le sergent 
Amadei, «loin 1" (:i»m]»aî,'uie de discipline, commaudant alors lo ci\my> des disciplinairea déta- 
chés aux environs «le Lagh(»uat ; c'est à lui (pie l'indigène, complètement ignorant de la 
langue îrain;aiso écrite et même i)arlt'e. .-v"était adressé i»our la rédaction de la punition. 

Les disciplinaires punis, en .-,ubsi.>?tance â la compagnie de tinvilleur-s algériens détachée 
à Liighouat. ap]»artenaienl tous au canij) du Col des Sables de Laghouat, dirigé i)ar ce 
wergent Amadci (j'ai rapporté précédemment, dans Z/a irrue ft/«)fcAe,qnelques-une» des cruautés 
rjue savait imaginer ce gradé). (.^>uclqne temps auparavant, las des tortures que leur infli- 
geait Amadei, ce-^ discii»linaire.*, au nombre de vingt-cini} (le camp comprenait ringt-huit 
hommes), s'étaient enfuis du camp pendant, la nuit et .s'en étaient venus h Lîighouat, se 
plaindr»' au commandant suinrieur de toutes les atrocités dont leur camp était quotidien- 
nement le théâtre. Ces vingt-cinq disciidinaires furent i)unis de soixante jours de prison, 
<lont quinze de cellule pour leur fugue; mais Amadei, li la suite de cette réclamation, se 
vit intlij^'er trente jours de con.signe, et le connnandant supérieur ordonna que désormais 
les i)niiitions de*? disci]»linain'S ne seraient ))as subie?- au camp, yous le tombeau, mais 
dans le- jiri.«(nis du bataillon d'Afrique et des tirailleurs, dont certaines compaginea 
recevaient en subsistance, tt»ur h tour, les militaires élningers h la garnison de Laghouat. 
C'est ain-i (pie les disciplinaires d' Amadei furent ver.-és à la compagnie de subsistance- 



LES COxNSEILS DE GUEURE ET LA JUSTICE MILITAIRE i25 

par le sergent indigène, d'avoir opposé de la résislance à ce sous-offi- 
cier, de s'être révolté, et enfin de s'être livré à des voies de fait dont le 
sergent porte, sur le dos de la main droite, une apparente marque. On 
devine Tétonnement et la stupéfaction de Donseau qui, fort de son droit, 
«lame son innocence et crie à l'infamie. « Il m'est pt»rmis de ne ])oint 
vous croire, répond à ses dénégations le capilainc chargé d'instruire 
cette affaire... Le sergent affirme que vous lui avez donné un coup 
<l'ongle sur le dos de la main droite... Il est votre supérieur et ne peut 
mentir... Tandis qu'il vous est impossible, à vous, de prouver le con- 
traire,.. » Une ku»urse fait dans la mémoire de Donseau... Des figures 
vaguement entrevues devant les locaux disciplinaires au moment où le 
isergent le menait en cellule, lui reviennent en souvenir. Des preuves! 
mais il va en fournir, des preuves... Les gens qui étaient là, dans 
la cour, ont vu s'il s'était révolté contre le sergent, et ils pourront dire 
ce qu'ils ont vu... Et il donne des noms au capitaine qui consent à 
prendre au hasard trois des témoins indiqués et à les interroger. Ce 
sont les nommés Mercier, David «t Arachart, c^^us fusiliers à la V com- 
pagnie de discipline. Ils rapportent ce dont ils furent témoins, — affir- 
mant, sous la foi du serment, que Donseau, pendant le trajet du corps 
de garde aux locaux discii)linaires suivit avec calme le sergent indigène, 
et qu'ils virent nettement celui-ci s'écorcher la main contre l'angle de la 
porte du local où il venait d'enfermer te puni. On transcrit leur dépo- 
sition, qu'ils signent, et... on ramène Donseau dans sa cellule. Sept mois 
plus tard, il comparaît devant le conseil de guerre d'Alger, sous la pré- 
vention de « voies de fait envers un supérieur à l'occasion du service ». 
Au cours des débats, le colonel-président trouve au dossier les dépo- 
sitions des trois témoins Merci(*r, David et Arachart, interrogés sept 
mois aupa lavant à Laghouat, et il s'ctonne qu'on ne les ait pas cités à 
l'audience. « J'ai pensé que c'était inutile, n'»pond le conmiissaire du 
gouvernement, et qu'il n'y avait pas à tenir compte de ces dépositions, 
auprès de celle, si nette, du sergent... Il est manifeste que ces trois 
hommes s'entendent entre eux pour sauver leur camarade... — (l'est 



<lert tirailleurs. Pourtant, Amadei s'était jure de se venger de la plainte adressée contre lui 
par les disciplinaires. Liii-mênie. un jour qu'il était venu à la caserne dcH tirailleurs pour 
.soumettre à une revue de linj^e v.t chaussures ses disciplinaires punis, leur avait an- 
noncé (ce sont ses ])an)les ]»res<jue textuelles) que « si janiaifi ils retombaient sous s;à 
coupe, leur peau ne vaudrait i>:ii* cher entre ses mains, qu'il se chargeait de leur mettre les 
trii>eH an soleil ; que, s'il ne parvenait à avoir leur i)eau. il leur réservait quehpies motifs 
de derrière la tête, avec lesquels ils trouveraient sans peine dix ans au conseil de guerre; 
qu'en attendant, il se réservait de les passer en C(msigne aux gradés des compagnies où ils 
«eraienten subsistance pen<lant leur punit ion, et qu'il esixirait que ces gradés saumient pnifiter 
de ses reconimanilations... » Sans doute, les gradés surent profiter des recommandations du 
sergent Amadei. Trente joins après leur fuite du Col des Sables, la somme des punitions 
de prison infligées aux disciplinaires atteignait, ]>our chacun d'eux, i>lusieurs mois. Du 25 
décembre 'au 14 avril suivant, dix hommes, sur les vingt-huit qui formaient ce camp, furent 
mis en i»révention de conseil de guerre pour des motifs futiles, et le conseil de guerre 
d'Alger les condamna j'i «les iMîines variant d'un an de jirison à dix années de travaux 
blujiics. Cin(i autres entrèrent à l'hôpital. Deux moururent. 



'^^' LA REVLE BLANCHE 

juste. >* conclut le col«>nrl-présidi>iit. Et Donseau i se voit coudamner 
à (iix années de travaux publics. 
Un autre : 

C'est îiu pénitencier indigène de Tadmit, dans le Djebel-Amour. Une- 
cinquantaine de disciph'naires de la 4* compagnie de discipline stuH 
employés là, sous la direction du sergent Coulomb et du caporal Perrin, 
à la conduite des chantiers qui nécessitent des connaissances spéciale» 
et ne peuvent être confiés aux détenus indigènes. Un jour, le serg^nl 
Coulomb, qui veut faire river des chaînes aux pieds d'un indigène^ 
appelle un des disciplinaires pour accomplir cet oftice. Mais le discipli- 
naire s'y refuse, malgré les injonctions du sergent qui appelle un second 
disciplinaire, nommé Escourroux, afin que celui-ci puisse témoigner 
du refus du premier. Escourroux refuse à son lour de 8er\ir de témoiife 
contn» un camarade; deux autres disciplinaires, complaisants cette fois^ 
consentent à constater ce refus d'obéissance, et Escourroux est traduit 
devant le conseil de guerre d'Alger. Au colonel-président qui lui 
demande le motif de son refus d'obéissance, il fait cette simple réponse : 
" Mon colonel, celui qui trahit un «amarade peut aussi bien trahir son 
pays! » F^scourroux fut «ondamné à un an de prison. 
Un autre : 

('/(îst enconî à Lnghouat, peu de temps après Tarrivée des jeunes 
soldats du balailirHi d'Al'ri(|ue à la caserne Bessières. j^xlénués par 
le surmenage et [)ar le (Iffaul do nourriture — tant est maigre la 
ration <l<r l'ordinaire — , (.Vîst de la faim, surtout, que soullrent les- 
jiîunos " joyeux >^ ; et leur seul désir, leur seule ambition du moment, 
est (le siî ]>ro('urer <lu pain en ([uantité suflisantc pour satisfaire leurs- 
ap[)étils de vingt ans. Beaucoup d'entre eux. même, n'iiésilent pas à se- 
livrer le soir, dans les rues de Laghouat où déambulent les indigènes,, 
à une prostitution éliontée en échange de biseuits ou de morceaux de- 
pain; et le capitaine (le la (>^ compagnie du 2^ bataillon d'Afrique se 
voit obligé pour refréner cette prostitution, de faire paraître au 
rapport lu devant toute sa c<\mpagnie l'ordre dont voici le texte 
(janvier 189V * « I-e capitaine a su à quel genre de prostitution se 
livraient chaque soir, vis-à-vis des indigènes, certains jeunes soldats 
de sa compagnie ; décidé de mettre un terme à ces agissements, il 
supprime jusqu'à nouvel ordre le rata du jeudi et du dimanche soir;, 
il ne le rétablira que le jour où il sera manifeste qu'il n'y a plus de- 
femmes (sic) dans la compagnie. » Bref, une nuit, pour calmer sa faim,, 
un j(îune joyeux quitte sa chambre, descend aux cuisines, pénètre dans, 
le cabanon où le caporal d'ordinaire tient en réserve|les vivres de la com- 
pagni(», i)rend deux pains de munition — je dis deux pains, pas autre 
chose, — remonte à sa chambre, en donne un à son camarade de lit, et 
dévore Tautresous sa couverture. Le lendemain, une délation apprend 



(1) Donseau fut envoyé lï l'atelier <le Chcrchell, qui a ététlèguffectê (îejmi^et dont lescon- 
diunnéH furent répartis entre les autres établissements similaires. J'ignore en quel ateliec- 
lie travaux public» se trouve Donieau à l'heure actuelle. 



LES CONSEILS DE GUERRE ET LA JUSTICE MILITAIRE 3^7 

ce larcin au caporal d'ordinaire, qui fait établir contre riiomme une 
plainte en conseil de guerre pour « vol au préjudice de l'ordinaire », 
avec celte circonstance aggravante que le vol avait eu lieu de nuit, et que 
le joyeux, pour pénétrer dans le cabanon, avait été obligé — pré- 
tendit le caporal — d'en crocheter la serrure. Il fut démontré, cepen- 
dant, que le caporaFavait égaré dès longtemps la clef du local, dont un 
simple loquet, au moment du vol, assurait la fermeture ; mais le gradé 
que la perte de cette clef mettait dans le cas d'être puni disciplinaîre- 
ment, s'était empressé, avant de se plaindre du larcin, d'en faire fabri- 
quer une autre, et il affirma que la porte avait été crochetée. Il fut cru, 
et le conseil de guerre d'Alger condamna le joyeux, pour le vol de ces 
deux pains, à dix années de réclusion. 

Un autre : 

Encore à Laghouat, au a" bataillon d'Afrique. Un tout jeune engagé 
volontaire, qui ne peut parvenir à exécuter convenablement les mouve- 
ments indiqués par l'instructeur, est conduit en cellule, à l'issue de 
l'exercice, par son sergent de section. Seul dans le cachot, l'homme, 
découragé, se lamente et se désespère, et dans un brusque mouvement 
de colère, il arrache la manche de son bourgeron de toile qu'il jette 
dans un coin de la cellule. Le soir, il est revenu au calme, et lorsque le 
caporal de j^arde, à rheure du repas, lui apporte son morceau de pain, 
il réclame du fil et une aiguille i)our réparer son vêtement. « Vous 
avez déchiré votre bourgeron? s'écrie le caporal. (J'étais moi-même 
présent h ce dialogue. De passage à Laghouat, j'avais été placé en 
subsistance au bataillon (r.Vfrique. qui recevait alors les -inilitaires 
étrangers à la garnison de Laghouat.) — Hxcusez-moi, caporal, répond 
naïvement Thomme, mais jélais en colère et... — Vous étiez en colère! 
Vous l'avez donc déchiré exprès? interrompt le gradé. — La colère 
m'a emporté », explique le joyeux. Cet aveu suffisait. Le caporal prend 
à témoin deux des hommes de garde qui l'accompagnaient, et l'inaprudent 
est traduit devant le conseil de guerre d'Alger qui le condamne à cinq 
années de travaux publics pour lacération d'effets militaires. Circons- 
tance aggravante, — on avait trouvé inscrite, sur le mur de la cellule 
où il était demeuré en prévention, cette phrase : « A bas l'armée, l'école 
de la démoralisation et du vice ! » 

Et ce Boqui, malheureux idiot, impuissant et gâteux, dontle régiment 
s'était débarrassé en l'envoyant comme simulateur à la V compagnie de 
discipline, et dont le capitaine Chérageat, commandant alors cette 
ompagnie, se débarrassa à son tour — après l'avoir toutefois laissé 
croupir pendant près de vingt mois au fond d'une cellule — en le fai- 
sant traduire devant le conseil de guerre d'Alger, sous l'inculpation do 
« bris de clôture » (i) : le malheureux, par maladresse, avait brisé la 
vitre d'un falot de ronde qu'il était en train de nettoyer. Mais, étonné 



(1) Si Ton considérait une statistique des condamnationB prononcées par les conseils de 
guerre d'Algérie et de Tunisie, on serait étonné de la quantité des condamnations pro- 
noncées pour bris de clôture dans un. établissement militaire. 



3-28 LA REVUE BLANCHE 

par son brusque transfert à la prison militaire d'Alger où il allait 
attendre sa comparution devant le tribunal militaire, Boqui, en sa 
pauvre jugeotte d'idiot, ne s^imagina-t-il pas Theilre de sa {libération 
venue, et sa seule préoccupation, manifestée pendant son séjour à la 
prison et au cours de ses interrogatoires, tant à l'instruction qu'au con- 
seil de guerre, fut de connaître la date — qu'il croyait si proche — de 
son embarquement pour le retour définitif dans ses foyers. Cela seul 
donne une idée suffisante de l'état mental de cet homme. Son état physi- 
que, d'ailleurs, était à l'avenant; jamais je n'avais vu un être aussi maigre 
ni aussi faible, et, à la prison militaire d'Alger, la chiourme elle-même 
nosait déranger, pour l'envoyer en corvée, cette ombre chétive qui se 
traînait tout le jour en s'appuyant aux murs de la cour du fort, et que 
ses camarades étaient obligés de soutenir le soir, à Theurc du coucher, 
pour l'aider à rentrer dans sa chambre (i). Pour une fois, les membres du 
conseil de guerre, eux aussi, se montrèrent pitoyables, et ils n'osèrent dé- 
clarer responsable un être dont la place eût été plutôt en quelque maison 
de santé qu'à une compagnie disciplinaire. Boqui fut acquitté... et ren- 
voyé à la /|<^ compagnie de discipline. Il n'y demeura pas longtemps. Dès 
son arrivée à la compagnie, il fut expédié dans le sud, et un jour, pen- 
dant un exercice trop prolongé de pas gymnastique, il tomba, à bout de 
forces, et ne put se relever malgré les injonctions de son sergent. Il fut 
traduit de nouveau devant le conseil de guerre pour refus d'obéis- 
sance, et condamné, cette fois, à deux ans de prison {-i). Sa peine finie, il 



(1) L'envoi de ce malhenreux aux compagnies de discipline pourrait sembler une excep- 
tion, le résultat d'une regrettable erreur. Il n'en est rien. De tels êtres sont foule à la 
4" compagnie de discipline, qui, outre les indisciplinés, reçoit encore les mutilés et les 
simulateurs. Or, l'idiotie et la faiblesse d'esprit, de même que certaines intirmités chroni- 
ques on civchées, sont des tares qui échappent à l'examen superticiel des conseils de revi- 
sion. Mais au régiment, que faire de ces i)auvres hères, mal licbus, impotents d*esprit et 
de corps, incapables de tout service ; Souffre-douleurs de leurs chefs et de leurs camarades, 
malheureuses bêtes égarées au milieu de ces vaillants guerriers, ils deviennent bientôt une 
gêne, une honte pour le x>restige de l'arme. Et on s'en débarrasse de la façon la plus sim- 
ple, lapins commode, la plus sûre. Une seule accusation du médecin-major, un qualificatif, 
un mot : « simulateur »> — suftit, et l'homme disparait, légalement, enterré au fond d'un 
bagne d'Afrique. L'honneur du régiment est sauf, l'infaillibilité du conseil de revision 
aussi, et on n'entendra plus parler de cet être imi)uissant autant qu'embarras.sant. Aussi la 
section des « simulateurs » est presque excluc-iveuient composée <i'idiots et de gâteux, 
fiette dernière infirmité est commune si la l« compagnie; pour beaucoup elle fut la cause 
de leur envoi aux comjxignies de discipline, sous jirétexte de simulation. Mais oui, i>arce 
qu'ils étaient gâteux, tout simplement. Kt à la compagnie disciplinaire — où il faut bien les 
garder jusqu'à ce qu'on s'en sdit débarrassé d'une autre façon, on leur fait i)asser la nuit le 
plus souvent, pur mesure de propreté, sur le lit de camp du corjis de garde ou, & défaut d© 
place, sur les planches de la salle de police. On comi)rcndra, que la chiourme, avec de tels 
malheureux, ait beau jeu pour exercer sans ]>éril ses capacités tortionnaires et pour s'en- 
tretenir la main. Et, à la vérité', les traitements inrtige's à ces victimes de l'ànerie ou de 
l'injustice des médecin s- majors sont indignes et atroces. 

(*J) Les cas semblables de refus d'ol»éissance .sont fréquents aux (;omi>agnies de discipline ; 
et s'il arrive que, vaincu i)ar la fatigue, les misères, les ])rivations et le climat, un homme 
s'affaisse pendant un exercice commaudé, et fpie le m»Hlecin-mnjor ne consente pas ù. le 
reconnaître malade (et très rarement il le reconnaît tel}, l'homme est tiaduit dev;»nt le 
con.seil «le guerre ])our refus d'obéissance. 



LES CONSEILS DK GUERRE ET LA JUSTICE MILITAIRE '^2() 

revint à la 4*^ compagnie de discipline où, d'après ce qui me fut dit de- 
puis, il serait mort. 

De la sorte, longtemps, je pourrais puiser en ma mémoire, et citer 
encore; des pages et des pages, d'analogues exemples se succéderaient, 
interminablement. Mais cette énumëration, longue déjà, suffira. J'ai dit 
les fautes. Je vais montrer l'expiation. 



La répression considère deux sortes de fautes : v les crimes et délits 
militaires, punis par les peines portées au code de justice militaire (pri- 
son, travaux publics et mort); 2« les crimes et délits de droit ciminiun 
punis (sauf dans certains cas particuliers que prévoit le code de justice 
militaire) par les peines ordinaires portées au code pénal civil. Si la 
peine prononcée pour faute de droit commun est l'emprisonnement et 
n'emporte avec elle qu'un caractère afllictif, elle est subie, suivant sa 
durée, dans les prisons militaires de corps d'armée ou dans un des six 
pénitenciers militaires /^j ; si cette peine a un caractère infamant, elle 
entraîne de droit la dégradation militaire, et le condamné, définitive- 
ment exclu de l'armée, est livré aux autorités civiles, qui lui font subir 
dans un des établissements pénitentiaires dépendant du ministère de 
l'intérieur la peine prononcée par le conseil de guerre. 

Il y a une prison militaire au chef-lieu de chaque corps d'armée, dans 
.chacun des gouvernements militaires de Paris et de Lyon, au chef-lieu 
de chacun des trois départements algériens, et enfin au siège du gou- 
vernement militaire de nos colonies ou de nos protectorats. Les prisons 
militaires reçoivent trois catégories d'hommes : les prévenus militaires, 
les passagers militaires escortés et les condamnés militaires ; mais 
seules les peines inférieures à une année d'emprisonnement sont subies 
dans les prisons de corps darmée ; pour les peines d'un an et au delà 
d'emprisonnement, les condamnés sont envoyés dans un pénitencier 
militaire. 

Les hommes détenus dans les prisons de corps d'armée sont em- 
ployés à des travaux d'atelier pour le compte d'entrepreneurs <ivils. 
Leur nourriture se comj)ose dune soupe avec viande le matin et d'une 
soupe sans viande le soir. Dans plusieurs de ces établissements, les dé- 
tenus sont obligés de payer la soupe du soir sur le produit de leur tra- 
vail de la journée ou sur leurs fonds particuliers déposés au greffe. En 
sorte que ceux des militaires dont le travail de la journée n'a point pro- 
duit une somme suffisante (et le cas est fréquent, tant est modeste la 
rémunération) pour le paiement de cette soupe ou qui ne possèdent 
point de fonds particuliers déposés au greffe sont privés du i»epas du 
soir. Le régime cellulaire est en vigueur dans un grand nombre deprisons 



(1) Dans les portions centrales des pénitenciers militaires, les condamnés de dro 
commun sont relégués dans des sections spéciales ; il en est de même pour les récidivistes 
de délits militiiires. 



:uo 



LA REVUE BLANCHE 



de corps d'armt'^e. I.a surveillance dans les ('-lablissements de détention 
niilitaircs est exercée par des employés de la justi<*e militaire ayant le 
titre, runiforme et les attributs des sous-ofliciers serj^fents. sergents- 
mi.jors ou adjudants, suivant les cas . 

Le port de la barbe et de la moustache est interdit à tous les con- 
damnés détenus dans les établissements militaires. 

11 y a six pénitenciers militaires dont les portions centrales sont ainsi 
réparties : deux en France, à Bicétre près Paris et à Albertville 




('oinl:iiiiii''?b militai]*'^ :iii travail. 



(Savoie»; ; quatn* dans le xix* corps d'armée, savoir : un à Oran (divi- 
sion d'Oran), un à Oouëra division d'Alger), un à 13ùne [division de 
Constantine) et un à Ti-Bourzouk frunisio;. 

Dans les deux pénitenciers de liicélre et d'Albertville, les con- 
damnés, comme dans les prisons militaires, sont diversement occupés 
l'intérieur de l'établissement, et ne franchissent jamais, toute 
la durée de leur détention, les murs d'enceinte. Il n'en est pas 
de même en Algérie, où les condamnés deviennent, entre les main^ 
de l'autorité, une marchandise rémunératrice, un bétail produc- 
teur de rentes, un usufruit de lout re[M)s : et la traite des détenus mili- 
taires compense avantageusement, i)our les industriels de la colonie, 
aussi bien que pour la chiourme militaire, celle moins licite du bois 
d'ébène. 

Car c'est bien une véritable traite de bétail humain, que pratiquent, au 
nom de TKtat, les commandants des geôles. Chaque commandant d'éta- 



LES CONSKILS I)K (il KllIlK KT LA JUSTICE .MILITAIRE 



'^3l 



blissement de délention militaire peut louer, aux colons ou aux chefs 
d'entreprise qui lui en font la demande, le nombre de détenus néces- 
saires à Texéculion de telle ou telle besogne. Et ces colons ou ces cliers 
d'entreprise ont tout avantage à user de celte main-d'œuvre préférable- 
ment à celle des ouvriers civils de la colonie : le prix moyen de location 
d'un détenu militaire varie entre un franc vingt-cinq et un franc soixante 
par jour, alors qu'un ouvrier civil demanderait pour les mômes travaux 
un minimum de salaire de cinq francs. Cet avantage n'est pas moindre 
pour Tautorité, qui sait retirer de cette location d'hommes des raison- 




Détenus militaires «lu lu-nitenciei* militaire «le Douera, travaillant dans les vif^ies 
des moines trappistes de Staouoli. aux environs de ï^idi-Ferruch [Décembre 1001). 



nables bénéfices et. en commerçante avisée, fait alors litière des prin- 
cipes admis, des plus élémentaires convictions civiques, des sentimen- 
taux scrupules développés en des circonstances plus gratuites. La 
pécune est toujours bonne à prendre, d'où quelle vienne, pense-t-elle, et 
elle louera indistinctement les hommes que lui confient les conseils de 
guerre, à la compagnie anglaise adjudicataire de l'exploitation des 
mines de fer du Mokla(i), près Bone, aussi bien qu'aux colons cosmo- 
polites de la coloni(\ aux entrepreneurs adjudicataires des travaux de 
TKtat, à des industriels divers, ou à des congrégations propriétaires de 
vastes étendues du sol algérien, tels, par exemple, les moines trap- 



(1) Du !•' janvier au K^ juin de l'année dernière, quarante-deux militaire»* français loués 
à cette compagnie anglai^e par rétablissement militaire de Bône, sont tombés malades oa 
morts de misères, de fièvres, de privations ou de tortures. 



njt 



LA REVUE BLANCHE 



pistes (i) du couvent de Slaouëli qui occupent un détachement de détenus 
militaires, loués à l'établissement militaire de Douera et dont le nombre 
varie, suivant les saisons, de vingt-cinq à cinquante hommes. Ce sont 
ces détenus militaires qui, sous la direction de contremaîtres espagnols, 
italiens ou maltais à la solde des moines, cultivent les immenses et 
productives plantations de vignes, de géraniums et d'orangers où les 
trappistes de Staouëli puisent des revenus extraordinairement élevés. 




Carap militaire «les moine*» de Staoni'li. Détenu militaire h la porte de aa chambre. 
Au-dessus de> deux porte:*, une statue de Saint-Joseph ; dans l'imposte des 
deux baies, ces inscriptions : Salle Saint-Victor — Salle Saint-Josei>h. (7><m/i- 
bre 1001), 

Les dimanches et jours de fêtes, ces mêmes détenus sont employés 
par les moines, dans la cliapclle du couvent, à chanter les offices du 
culte, et le sergent, chef de détacliement, punit par de longs jours de 
cachot — même de fers — les distractions pendant les offices. Le 
dimanche, i5 décembre dernier, j étais moi-même de passage à Staouëli 
et j'avais pu pénétrer dans l'enceinte, gardée par des tirailleurs armés, 



(1) Puisque je parle de cet emploi de militaires par des moines trappistes, je ra]»i)elleraî 
(pie, tlans beaucoup de ville^s algériennes, l'autorité militaire met gracieunement ù la dispo- 
nitiou des curés des i)aroisses et des sœurs congréganistes des ordonnances pris parmi les 
<lisciplimiires. Ainsi le curé d'Aumale a à son service un disciplinaire de la l" compagnie 
de discipline et les scrurs congréganistes de cette \\\\q deux disciplinaires de la même com- 
pagnie. De même à Bou-Saada, h Blskra, à Méchéria, k Gafsa, etc.. où les curés et les sœurs 
emploient chez eux des soldats disciplinaires, alors (jue cette faveur est refusée aux fonc- 
tionnaires laïques. 



LES CONSEILS DE GUERRE ET LA JUSTICE MILITAIRE /J > i 

OÙ sont parqués les détenus employés par les moines. Là, j'ai vu, 
de mes propres yeux, dans une des baraques occupées par les détenus 
militaires, et dont l'entrée, surmontée d'une statue de saint, porte, 
dans l'imposte, la désignation « Salle Saint-Victor », un moine, assis 
devant un harmonium, faisant répéter aux détenus du camp les chants 
liturgiques de la proche solennité de Noël. 

Les entrepreneurs locataires de cette main-d'œuvre militaire spéciale 
ont à leur charge les logements (baraques ou tentes) réservés aux 
détenus, aux sergents surveillants détachés par rétablissement militaire 
à qui est empruntée cette main-d'œuvre, et au détachement de tirail- 
leurs indigènes préposé à la garde des condamnés. 

Les tirailleurs de ces gardes partagent avec les sous-officiers do la 
justice militaire le droit absolu de vie et de mort sur les détenus, et les 
assassinats commis par ces indigènes dans les camps dont ils ont la 
garde sont des plus fréquents. Le moindre geste, la moindre parole, 
attribuables, en cas de posthume enquête, à un commencement de 
rébellion, le moindre pas fait en dehors des limites — fictives le plus 
souvent — du camp, peuvent être punis de mort aussitôt, sans autre 
forme de procès. A diverses reprises, j'ai assisté sur la terre d'Afrique 
à d'effroyables chasses à l'homme que dirigeaient des sous-officiers 
français. Mais si aisée à établir, la liste serait trop longue des <;rimes 
accomplis dans ces circonstances — crimes officiellement consacrés par 
la remise, aux indigènes assassins, des galons de soldat de i^*" classe 
et des insignes réservés aux bons tireurs. C'est la revanche légitime du 
vainc'O contre le roumi vainqueur. Ces dernières semaines, seulement, 
allongeraient sensiblement cette liste, et ce ne serait pas là — quoi 
qu'en pût dire le ministre de la guerre (i) — le récit de faits éloignés; 
le dernier qui me soit connu date de mars 1902 : deux condamnés de 
l'établissement militaire d'Orléansville furent tués dans la plaine de la 
Chifl'a, aux environs d'Ameur el Aïn, par les tirailleurs indigènes qui 
les gardaient. J'ai rapporté précédemment de semblables meurtres et, 
entre autres, celui de ce détenu du pénitencier militaire de Bône qui, 
Tannée dernière, au détachement d'Aïn-Beida, fut tué à bout portant par 
le tirailleur indigène de garde, en deçà des limites du camp, et dont 
le corps fut transporté ensuite en dehors de ces limites afin de faire croire 
à une tentative d'évasion. Trois hommes de ce détachement, Gélis, Cholet 
et William, ont assisté à ce meurtre et pourraient, au besoin, en 
témoigner. 

Le ministre de la guerre peut se dispenser de tenir la promesse, 
qu'il a faite lors de l'interpellation J.-L. Breton, de rapprocher du 



(Ij Le 2S février dernier, à la séance de la Chambre des députés, en réponse au di:acour8 
de 31. J.-Louis Breton, député du Cher, qui venait de donner lecture de ccrt.iins* passages 
de nie^ urticlefi .sur le.s corps discipliruiircs, le ministre de la guerre dis;iit ; « Il est certain 
que la plupart des faits racontées remontent & une époque déjà ancienne, et que des pro- 
grés sérieux ont été réalist'S... » Or, la plupart des faits rapportés par M. J.-L. Breton, 
remontaient à l'année dernière. 



^i LA REVUE BLANCHE 

littoral les dépôts et les camps des corps disciplinaires. A Ten croire, 
(i), cette mesure mettrait ellicacement un terme aux brutalités et aux 
sauvageries de la cliiourme. Or, les bagnes militaires qui font l'objet 
de cet article sont tous — à l'encontre des compagnies de discipline — 
placés sur le littoral, et comme tels, semblerait-il. sous le contrôle des 
autorités supérieures et de l'opinion publique (2;. Pourtant, les atro- 
cités commises là quotidiennement dépassent tout ce qu'on j)Ourrait con- 
•cevoir; les faits que j'avais précédemment cités et dont la lecture provo- 
qua le plus d'indignation à la Chambre des députés furent ceux, préci- 
sément, commis l'année dernière dans des établissements du littoral 



(1) « ... Mais, d'un autre côté, nous devons éviter de laisser nos sous-officiers compro- 
mettre leur conscience en continuant le métier qu'ils font en ce moment, éloignés do 
toute surveillance, trop privés de direction, trop charges de responsabilité». Donc, nous 
les rapprocherons du littoral. » {ApplaudUêemenU.) (Extrait du Journal OQictel du 
1" mars lî>02.) 

(2) D'ailleurs, ik en juger i)ar ses déclarations, le ministre de La guerre ne paraît 
•connaître qu'incomplètement cette question spéciale de la discipline et de la pénalité 

militaires. Voici quelles sont ses paroles textuelles, en réponse à l'intei'pellation de M. J.-L. 
Breton sur les (!omj>agnies de «liscipline : « ... .Fe le répète, nous étudions une trans- 
formation de ces compagnies — car je tiens ii les maintenir — (jui aura pour double objet, 
d'une part, de mettre les hommes à l'abri de pratiques barbares : d'autre part, de ramener 
au bien les condamnés, s'il s'en trouve dans la «juautité qui sont encore capables de se 
relever, et je n'en doute pas. Ceux-là, on fera tout cl' qu'il sera possible pour les encourager, 
pour les ramener dans la voie du bien que leur ouvre la profession militaire, car noua avons 
lil des hommeg qui ont pu commettre d*'.< (îèlittf. mnne de» crime», et qui i>ourroQt faire, au 
moment voulu, d'excellents soldats. >» Il s'agirait pourtant de s'entendre : et il est permis 
do s'étonner de l'ignorance de notre ministre de la guerre sur une des questions principales 
<le l'organisation militaire : la discipline. « L:i tninsforniation, (pie nous étudions, de ces 
compagnies de discipline aura i>our but — disait le ministre — tle ramener au bien les 
•condamnés.. . » Mais les disciplinaires dont il s'agit là, ne sont point des condamnés : leur 
envoi aux comp;ignie8 de discipline ne jieut être le résultat d'un jugement, l'effet d'ane 
condamnation; et, mieux, le seul fait d'être disciplinaire — cela étonnera peut-être — est 
le plus sûr garant de la virginité de leur casier judiciaire: une condamnation antérieure, un 
délit quelconque de droit commun, les ferait irrémédiablement expulser de (îes compagnies 
•et affecter aux bataillons d'infanterie le'gère d'Afrique, ainsi que le prescrit la loi. Ce cas d'ex- 
pulsion des c<)mi»agnies de discipline se présente quelquefois; les mutilés volontaires eux-mêmes, 
pourvus de coniUimnations de droit commun ou appartenant déjà aux baUiillona d'Afrique, 
sont affectés, après leur mutilation, aux sections disciplinaires spécbles de ces bataillon?, 
et non point à la \^ compagnie de iliscipline qui, pourtant, doit recevoir exclusivement les 
simulateurs et les mutilés volontaires. Donc, ([uoi qu'en puisse croire le ministre de la 
guerre, il ne s'agit point là « d'hommes qui aient \m commettre des délits •> ; quant à l'allu- 
sion que fit le ministre à leurs crimes (.< noua arous là des hommes qui ont pu commettre des 
délits, tnrme de4S crime.i >» , il est difricile d'admettre cpie le général André puisse ignorer 
que tout fait qualifié crime — et même crime militaire — entraîne l'immédiate expulsion de 
l'armée, et la remise du condamné militaire ])our crime à l'administration i)énitenciaire 
civile. Il n'y a qu'à consulter le Code militaire, et il nost j)as un seul corps disciplinaire 
ou pénitentiaire, pas même un bataillon d'Afrique, un i)énitèncier militaire, voire même un 
atelier de travaux publics. <\u\ i)uisse recevoir un condamné pour crime. Mais il est aisé de 
constater l'ignorance de la presque totalité de-* ofririors en ce (jui concerne le fonctionnement 
intérieur de la discipline militaire, et co serait peut-être là une expliaition de l'aisance 
:ivt!C laipK'lle. jujros de conseils de «.'lierre ou membres d'uu con>riI de «lisciplino, ils exin!- 
diciit aii\ couipa^Miies de <lis(Mi»iine, aux ]K;Mitc)icit;r.-i militaire- ou aux ateliers île travaux 
j'ublic"* (tt.Ms »•t;l])li<selllellt.■^ c(Mifn*^cUJ»'nt rfiinis en h.-iir <-s])rit s«»u- !«■ terme p-nêrifjiîe et 
v;igue kUj « IJiiibi " . U: maih<.ureiix iroiij.irr j^nr 1<.; -i»rt âo qui IN d-'iveut statuer. 



LES CONSEILS DE GUERRE ET LA JUSTICE MILITAIRE ^35 

OU dans des camps situés à proximité de ces établissements, avec l'appro- 
bation (i) des autorités supérieures, -:- les mômes autorités qui auraient 
la surveillance des compagnies de discipline dans le cas où celles-ci, 
ainsi qu'actuellement les établissements de détention militaire, seraient 
rapprochées du littoral, i.a seule réforme possible, c'est la définitive 
^ippression de ces bagnes. 

Il y aurait une étude à faire de l'état d'âme des sous-officiers bour- 
reaux. Contrairement à ce que disait le ministre de 1« guerre, on expli- 
querait mal leurs brutalités et leurs sauvageries par « un affolement 
résultant de la responsabilité d'un commandement particulièrement dif- 
ficile et délicat ». De ces brutalités et de ces sauvageries, j'ai déjà rap- 
porté en de précédcîuts articles, maints exemples appuyés de 
témoignages nombreux, ,1e doutequ'il soit possible de les attribuer à un 
affolement ou à un manque de sang-froid devant les responsabilités 
encourues. Ces responsabilités, sont plus fictives que réelles, et 
c'est peut-être là le pire étonnement, pour un observateur capable 
d'attention, de rencontrer dans les établissements pénitentiaires et dis- 
ciplinaires — à quelques exceptions près, au lieu de l'armée d'indis- 
ciplinés farouches, de révoltés irréductibles, fiers et rebelles à toute 
soumission que l'on avait évoqués, un servile troupeau de gens prêts à 
toutes les concessions, mûrs pour tous les servages, d'inconscientes 
bêtes toujours et humblement courbées sous le joug, aux reins dociles 
sous l'aiguillon. Et cela simplifie singulièrement la tâche de la chiourme 
dont les actes de brutalité sont, au contraire, froidement préparés, exé- 
cutés en toute sécurité avec de délicats raffinements, avec une 
habileté dans l'art de faire souffrir qui confondrait les plus per- 
verses imaginations. Sans doute, ce besoin de faire souffrir est-il inhé- 
rent aux fonctions spéciales de la justice militaire ; peut-être même, les 
ataviques prédispositions mauvaises se réveillent en ces milieux, 
et les cruautés dont nous nous indignons se trouveraient expli- 
quées par ces paroles du ministre de la guerre — les seules à 
retenir: «Il y a en eux de l'homme primitif, du sauvage... », et 
par celte phrase d'un philosophe contemporain : « Réunissez et groupez 
en silence Tobscurité, la victoire facile, l'infatuation monstrueuse, la 



;1) Oui, la tacite approbation des autorités sui>érieurep. Au mois de décembre deruier, à 
la suite d'un article que j'avais publié dans Iai rente blanche du 15 novembre précèdent 
le ministre de la guerre s'était décidé A envoyer en Algérie le général Jourdy arin de pro- 
céder à une en<piêle sur le régime intérieur des corps disciplinaires et iiénitentiaires. On 
devine ce qu'ont i)U être les constatations de cet officier. Dans son rapport, il reconnaît 
ceîKîndant avoir remarqué quelcpies abus. <« Mais, dit-il. ils ne .«semblent pas nécessiter une 
modification de principe : on doit même remanpier (pie les généraux commandant le 
PJ" corps d'armée et la division de Tunisie, qui sont res|>onsables de la tenue et de 
l'obéissance des corps disciplinaires, se })laigneiit })lutôt de l'insuffisance des moyens de 
répre.-sicn autorisés. )> Or. ces moyens de répression, j'ai montré précédemment ce qu'ils 
étaient: on même tenij»^ et parallèlement au général Jourdy. je faisais moi-même une 
en<purî(; dans les corps (liscijilinaii-es et. i»énitentiaires d'Algérie, où j'étais allé tout exi»ros, 
et on a i)U juger, i)ar \i:< fait- Très précis «pfe j'ai apportés, si étaient insuffisants les moyens 
de ré]»ression aotuclltMiient en vi;jueur. 



i i<; LA REVUE BLANCHE 

proie (»tl*crte de toutes parts, le meurtre en sécurité, la connivence de 
l'entourage, la faiblesse, le désarmement, l'abandon, l'isolement ; du 
point d'intersection de ces choses jaillit la bote féroce. » Mais il me 
semble exagéré de poser ces sous-officiers — ainsi que le fit récemment 
le ministre de la guerre — en « victimes de l'organisation actuelle », — 
en victimes « imprudemment soumises à une épreuve qui dépasse les 
forces humaines )>. 

Pourtant, c'est de façon plus sérieuse qu'il faudrait envisager ces 
choses, et l'on ne peut, sans devenir complice, laisser ainsi torturer 
de la chair humaine. Vn fait me revient en mémoire. 11 donnera 
la juste mesure d'un état d'Ame commun à toute la chiourme. C'était à 
Riskra, à la •>/ compagnie de discipline. Malgré la défense expresse 
portée au règlement, il ne se passait pas de jour sans qu'un ou plu- 
sieurs disciplinaires fussent mis aux fers. Chaque sous-ofGcier possé- 
dait dans sa chambre diverses paires de ces instruments dont il usait 
sans compter. 

La mort, dans les tortures de la crapaudine, d'un soldat du 
N bataillon d'Afrique, et le .scandah' fait par la presse autour de son 
assassinat, incitèrent le commandement supérieur à s'inquiéter pour un 
instant dos abus d'autorité quotidiennement commis dans les corps 
disciplinaires et pénitentiaires, et une circulaire du général de brigade^ 
rappelant les prescriptions du règlement au sujet des punitions extra- 
réglementaires, obligea le capitaine qui commandait alors la a* compa- 
gnie de discipline à interdire momentanément à ses sous-ofHciers 
l'emjïlui des fers. Cette interdiction était peu du goût des bourreaux. 
Parmi ceux-ci, un des plus férocement cruels était un Corse, le sergent 
L... pour des raisons particulières, je me contente de le désigner par 
son initiale, mais ceux <]ui le connurent se souviendront . 

On l'avait surnommé « la Panthère «, et il était la terreur de la com- 
pagnie. Un disciplinaire maflirma qu'un jour, étant de garde, il avait 
entendu le sergent L... se vanter, au poste, devant d'autres sergents de 
la ci»mpagnie. de pouvoir faire mourir un homme après quarante-huit 
heures de tortures, sans qu il y eût aucune trace de violences, et sans 
que le médecin le plus exercé juU y voir autre chose qu'une mort natu- 
relle. I qui était^ mari»' et père de deux enfants, habitait en ville, 

non loin du dépôt de la compagnie. Les jours qui suivirent Tinterdiction 
des fers, les voisins de L... étaient réveillés j)ar des cris et des gémisse- 
ments qui semblaient provenir du logement occupé par le sergent et sa 
famille. D'abord, ils ne s'en étaient pas émus outre-mesure: mais une 
nuit, au mibeu des cris, ils crurent distinguer des appels au secours, 
et un viùsin résolu enfonça la porte. Voii'i ce qu'on vit alors. L..., un 
genou sur la poitrine de sa femme terrassée et bâillonnée, s'elîorçait de 
pas^^er aux poignets de la malheureuse des menottes réglementaires 
apportées de la compagnie. Auprès, les deux loupiots gisaient, des fers 
aux pieds et ,ui\ mains et un bâillon entre les dents. Les voisins voulaient 
lynclier le sergent, qui nVcliappa que par miracle. 11 y eut plainte à 
l'autorité militaire, puis enquête qui démontra que chaque soir L... 



LES CONSEILS DE GUERRE ET LA JUSTICE MILITAIRE 3*^7 

emportait ainsi de la compagnie toute une collection de pedottes et de 
menottes, et qu'il satisfaisait à loisir sur sa femme et sur ses propres 
enfants ses instincts de tortionnaire. Mais l'affaire fut étouffée. L'au- 
torité militaire fit rapatrier en Corse les enfants et la femme de L..., 
et celui-ci fut envoyé dans le sud, où il prit le commandement du déta- 
•ohement de disciplinaires d'El Oued. 

Quelques mois après cet événement, le capitaine de la compagnie 
rendit compte au général commandant la subdivision de Batna qu'il 
venait défaire expédier au détachement d*El Oued un certain nombre de 
sacs de pommes déterre destinées à l'ordinaire des hommes de ce détaehe- 
tnent. Une semaine plus tard, le général de subdivision arrivait inopi- 
nément au camp d'El Oued, à l'heure, précisément, où le cuisinier du 
•détachement préparait le repas du matin. Le camp d'El Oued avait été 
•dénommé par les disciplinaires le Camp de la Faim et, autrefois, deux 
disciplinaires de ce détachement avaient été traduits devant le conseil 
guerre de Constantine pour avoir dérobé un chameau aux Sokhars d'un 
convoi de ravitaillement et l'avoir tué derrière une dune afin d'en con- 
sommer la viande avec leurs camarades (i). 

Or, le général, qu'avait frappé l'état de délabrement extrême des 
hommes de ce camp, s'étonna de la faible quantité de vivres remis au cui- 
sinier pour la confection du repas et, en particulier de l'absence de ces 
pommes de terre dont le capitaine lui avait précédemment annoncé l'en- 
voi ; il pria L... de lui présenter les cahiers de comptabilité d'ordinaire 
•du détachement. L... s'excusa, disant (]ue, peu habitué à la vie au camp, il 
n'avait pas su rationner rigoureusemment ses hommes et que les vivres du 
dernier convoi étaient épuisés ; quant à ses livres d'ordinaire, il affirma 
les avoir envoyés au dépôt de la compagnie, à Biskra, aux fins de vérifi- 
cation, comme il devait le faire tous les mois. Cela parut très invraisem- 
blable augrand chef qui, pour en voir le cœur net, s'adressa aux hommes 
•eux-mêmes. Ceux-ci, par crainte, sans doute, de trop cruelles repré- 
sailles, n'osèrent pas formuler de plaintes trop précises sur l'insuffisance 
•delà nourriture, mais ils avouèrent n'avoir jamais mangé de pommes de 
terre depuis leur arrivée au détachement. En toute hâte, le général qui 
maintenant savait à quoi s'en tenir, s'en revint à Biskra et donna 
l'ordre au capitaine de rappeler immédiatement le sergent L..., de le 
mettre en prison et d'établir contre lui une plainte en conseil de 
guerre pour vol au préjudice de l'ordinaire de ses hommes. Huit jours 
après, L..., remplacé à El Oued par un autre sergent, revenait à Biskra 
où... il reprenait simplement le commandement de l'escouade qu'il 



(1) J'ai vu moi-même, dans le détachement commandé aux environs de Laghouat 
I>ar le sergent Amadei, des disciplinaires de la 4'' compagnie de discipline se disputer les 
restes dun mouton à moitié ronge' par les chacals qui l'avaient dérobé pendant la nuit. Ces 
mêmes disciplinaires s'échappaient chaque nuit de leurs tentes yyoïiT venir jusqu'à 
Laghouat où ils ixinétraient furtivement dans les casernes du quartier Margueritte, et 
cherchaient leur pâture dans les baquets d'eaux grasses tléposés h. la ]>orte des cuisines. J'ai 
parlé, en un précédent article, de ces soldats du camp de Hassi-Inifel, qui suppléaient au 
manque de nourriture à l'aide de pâtées ravies au cochon ({u'élevait le capitaine Lallemant 
-commandant le détachement de Hassi-IniFel. 



3^8 LA RKVUK BLANCHK 

dirigeait autrefois, avant son départ pour El Oued. J'étais alors secré- 
taire du trésorier de la deuxième compagnie de discipline. Quelques- 
semaines après le retour de L..., nous arriva une dépêche du général, 
réclamant d'urgence les pièces et les procès-verbaux de TinslructioD' 
établie contre le sergent L... Le capitaine, mandé en toute hâte, accon- 
rut au bureau du trésorier, fit venir L..., et eut avec lui, dans la» 
pièce voisine de celle où je me tenais avec mes deux scribes et 
dont nous séparait un simple paravent, une longue conversation à voix. 
basse. Quand fut terminée cette conversation, le capitaine reconduisit 
lui-même L... jusqu'à la porte et, lui frappant familièrement sur Tépaule:' 
« Allons, allons, mon brave, s'écria-t-il en notre présence, dormez sur 
vos deux oreilles, et comptez sur moi...! » Un mois plus tard, le sergent 
prévaricateur était nommé adjudant dans un régiment d'infanterie de- 
là métropole. 

Et il ne s'agit point là d'une exception ; de telles malversations sont 
communes à la chiourme. Le commandement d'un camp militaire esb 
généralement pour les sou^officiers une source d'appréciables pro- 
fits. En dehors des bénéfices illégalement réalisés sur l'ordinaire des- 
homnies, il est une autre spéculation rémunératrice. C'est celle effec- 
tuée sur le travail même des militaires. Le nombre maximum d'heures» 
de travail quotidien que doivent effectuer les condamnés militaires- 
loués à un entrepreneur est de dix heures, et le sous-officier comman- 
dant le détachement doit veiller avec soin à ce que ce nombre ne soift 
point dépassé par Tenlrepreneur. 

Mais, à la suite d'une entente entre celui-ci et les sous-officiers qui 
y trouvent tout bénéfice, il arrive souvent que les condamnés soient 
astreints à une tAche de seize à dix-huit heures par jour, — des heures- 
cruelles et pénibles qui commencent bien lonj^lemps avant l'aube. 
se prolongent sous le soleil ardent et ne se terminent que dans les- 
onibres avancées du soir, de longues heures silencieuses que troublent 
seulement la chute régulière et sourde des pioches lourdes aux bras- 
fatigués, les rauques clameurs des indigènes armés qui sur\*eillent, et 
les menaces de la chiourme lorsque des yeux se distraient momen- 
tanément de la ti\che pour im[)lorer un instant de répit. 

Parfois, un homme tombe, terrassé par l'effort, la fièvre et les misères. 
Il faut avoir vécu dans ces camj)s elTroyables pour imaginer ce que- 
peuvent souffrir les malheureux que le sort y a conduits. Mais, au milieu 
de toutes les tortures physiques et morales, un désespoir surtout 
domine : celui de jamais échapper peut-être (tant est facile la plainte 
qui fera augmenter de quelques années par le conseil de guerre la 
peine actuelle, à ses bourreaux, et aussi une sensation d'irrémédiable 
abiindou, d'isolement, d'éloi^iienient de tout secours et de toute pitié,. 
(jui bientôt prime les misèr<*s plus précises, envahit l'être à l'exclusion 
de toute autre pensée, rend fou. 

J'ai déjà donné quelques exemples de la faron dont les condamnés, 
militaires étaient traités dans les camps. J'ai montré le sergent Sieval- 



LES CONSEILS DE GUERRE ET LA JUSTICE MILITAIRE '^39 

dini, au camp d*El AlTroun, faisant déshabiller complètement les 
hommes punis de son détachement, et leur faisant passer la nuit, en 
pleine neige d'hiver, attachés aux roues d'un camion. El cet autre ser- 
gent qui, au camp de Bou-Guezoul, refuse de reconnaître malade le 
nommé Cérié (i), le fait déshabiller par les tirailleurs indigènes de 
garde, lui met les fers aux pieds et aux mains, et le laisse ainsi quarante- 
huit heures au milieu d'un nid de fourmis. Puis, encore, au camp de 
Bellevue, le sergent Romani, faisant attacher au bord de la feuillée où 
viennent évacuer les hommes du camp le nommé Amache, pris par les 
fièvres au chantier; durant la nuit, Amache meurt là; le médecin- 
major de Baghar ne consent qu'après de longs pourparlers à donner le 
permis d'inhumer. Et le sergent Sorba, chef d'un détachement des 
environs de Bou-Guezoul, qui le soir, à la rentrée au camp après le 
travail de la journée, fait sortir des rangs ceux des hommes que l'en- 
trepreneur lui a signalés comme ayant montré le moins d'ardeur au 
chantier, les prive du repas du soir malgré les dix-huit heures d'ef- 
froyable tâche qu'ils viennent d'accomplir, contraint chacun d'eux à 
creuser devant les tentes une fosse de six pieds de profondeur, les fait 
mettre ensuite à la crapaudine par ses tirailleurs et, à l'aide de cordes, 
fait descendre les misérables au fond des fosses qu'ils viennent de 
creuser et où ils demeurent jusqu'au lendemain matin, à l'heure qu'il 
faut repartir pour le chantier. 

Indéfiniment pareils, de tels faits abondent, quotidiens, aussi effroya- 
bles, aussi atroces, issus des mêmes imaginations, sans que les bour- 
reaux aient à craindre des réclamations, — réclamations que les hauts 
chefs, d'ailleurs, n'écouteraient pas, et que les plaignants, en tous les 
cas, expieraient de façon cruelle (2). 

Mais ce sont là tous moyens extra-réglementaires. Les punitions 
portées au règlement sur les établissements de détention militaires ont 



( 1 ) Car il n'y a pas de médecin attaché à ces camps. La visite médicale est passée par le 
«ous-ofticier, chef de détachement. 

(2) Malgré Tétroite surveillance qui entoure les camps de condamnés militaires, et malgré 
les dangers encourus, il arrive quelquefois qu'un détenu parvienne à échapper aux bourreaux 
par la fuite. De rapides recherches sont faites, l'homme est déclaré déserteur, et tout est dit 
Mais il anive aussi quelquefois que des disparitions fortuites, qualifiées désertion par la 
chiounne, soient commenti-es diversement par les camarades du disparu ; le soir, sous la 
tente, des accusations très nettes sont formulées à voix ba-sse, apparentant lu disparition de 
l'homme et tel coup de feu lointain, entendu,au moment présumé delà disparition, à quelque 
distance du chantier ou du camp. Mais ce ne sont là que des on-dit, et, malgré les affir- 
mations des détenus militaires qui, au moi» de décembre deruier encore, me narraient de 
sembLibles siisiKîctes disparitions, citaient des faits et des noms, je veux rien avancer, les 
preuves manquant, et je sais avec quelle aisance, dans les milieux militaires, s'accréditent 
les i)lus extraordinaires légendes. 

Avec certitude — et pour caus(t — je citerai néanmoins le fait suivant. Je laisse la 
parole au principal int^îressé, le soldat Fourmann, de la 4« comi)agnie de discipline, qui fai_ 
sait itartie de la colonne, eom^wsée do disciplinaires et de condamnés de travaux publics^ 
chargée détablir la ligne télégraphique entre Gardaïa et les postes avancés du sud algérien. 
La colonne des disciplinaires était commandée par ce fameux lieutenant Qaantin dont la 
presse eut à s'occuper h diverses reprises... « A l'étape de Bou-Trifiue, dit Fourmann, vers 



î.|0 



LA REVUE BLANCHE 



aussi leurs atroiités. Indépendamment des peines prononcées par les 
conseils d«* guerre dont les condamnés militaires continuent à être tou- 
jours justiciables. la seule punition qui puisse être infligée aux détenus 
des prisons militaires, des [>éDitenciers et des ateliers de travaux 
publics est la punition de cellule. La moindre faute, la moindre négli- 
gence peut Atre punie aussitôt de plusieurs jours de cellule, et je me 
souviens encore de ma première stupeur, alors que, campé avec les 
antres chasseurs d'Afrique, mes camarades, près du pénitencier mili- 
taire de Douera où nous faisions étape, je vis un adjudant de la eh iourme 
de ce pénitencier infliger quinze jours de cellide à un détenu militaire 
qui s'était écarté de son chantier proche pour venir se rafraîchir à 
Tabreuvoir de notre campement. Je devais être initié d'autre façon, 
plus tard. 

Un sergent ordonne quatre jours de cellule; un sergent-major et 
im adjudant peuvent porter cette punition à huit jours et à quinze jours, 
un lieutenant à trente jours et le commandant de rétablissement à 
soixante jours. La nourriture quotidienne des punis de cellule se com- 
pose exclusivement de deux « quarts » de pain et de deux litres deau. 
Tous les quatre jours, il leur est donné une gamelle de bouillon. 
Et ils restent des semaines à ce régime, dans la solitude épouvantable 
des cachots militaires, sans air et sans lumière, privés d'un som- 
meil qui se refuse au bout de quelques jours. 

Peu à peu tous les sentiments s éteignent, les haines même s'apaisent 
et il ne reste plus que Tinstinct de consenation qui se précise dans 
la sensation affreuse de cette faim qui vous ronge, sans trêve, et de la 
santé qu'on sent fuir. Quelquefois, des cris, des rugissements partent 
d'une cellule; des sergents accourent, revolver au poing ; on ouvre la 
porte du cacliol, et l'homme apparaît, les vêtements en lambeaux, 



ciii'i heuHîs «lu iiiiitiii, au iiionuMit où nous allions lever lu camp iK)ur reprendre notre route 
v<;rn le Y\\i\, je réussis à in évader. Kxtenué jiar la dysenterie qui me minait depuis plusieurs 
jours, ayant tout à souffrir <îe mes cheff», c'est sur moi. faible et grêle, que ^'acharnait le 
lieutenant Quanliu, et il ne se passait pas <le journée, sans que je fusse attachéà la crapaudîne 
(*u frupp*;. (''t^î>t jMjuniuoi j'avuii préféré fuir atîn d'arriver jusqu'à Laghouat où je voulais 
dé|M)Ker une plainte entre le3 mains <lu commandant aup<>rieur. Le malheur voulut que je 
me tromi»a**«e de route. Au lieu de revenir sur mes pas. y\ me peniis et filai sur rétai>e sui- 
fante. Il y avait à iKîine une heure «jue je marchais, quand j'entendis derrière moi le bruit 
di* la colonne en marche: j«- me irachai dans une touffe d'alfa: tout û coup, le galop tl'un 
ehevul aiqKtla mon attention. I^- lieutenant, hride abattue, arrivait sur moi. revolver au 
|M>ing. Je dus nu* rendre et expliquer au lieutenant Quantiu les misons de mon éva.sion, et 
mon intention de me i-endre à Laghouat. ou je voulais imjdorer la protection du comman- 
dant suiK.Tieur. L'ne c«»lere follr >'emj»ara rie l'otîîcier. — Ahitu veux me faire arriver des 
hiMoires. seoria-t-il. Kh bien! api^tunls (pie les gens qui me veulent du mal, je k»s ïiup- 
IMJiue, et c'er't pouppiiii je vai> te tuer comme un chien !... Je crus m:i deniiére heure 
Tenue: je tombai à genoux; et contre nia teuqK.^ je sentis le froid du canon de l'arme... 
.Mai- somhiin, «UTrière un ac<-ident di- terrain un i-hant. retentit, (''étaient les t-ohlats du 
train, qui, en avant de la coloniu", arriraient avec les mulets ]>orteurs des bagages. J'étaig 
sauvé. — 'J'u as de la chancv. nu- dit celui qui allait être mon assas.«rin. Mais nous nous 
n'trouverons, et tu ne m'échappera.- pas... »> 

Huit jours après, Fourmann était en ]irévr'ntion de conseil de guerre i)our refus d'obéia- 
îaiicCj et le con^eil de guerre le condamnait à deux anmxîs de prison. 



LES CONSKILS DK GUERRE ET LA JUSTICE MILITAIRE 34i 

Técurae aux lèvres, les yeux hagards, menaçant et terrible. Il est 
devenu fou furieux. La chiourme s élance, en foule, etjles fers et] le 
bâillon réduisent le malheureux. 

Il est encore une punition toute spéciale que peuvent seuls infliger le 
ministre delà guerre et les généraux en chef. C'est la punition de quatre- 
vingt-dix jours de cellule. Cette punition, très fréquente, est des plus 
redoutées. Les hommes les plus robustes y laissent leur santé, et souvent 
une civière est nécessaire pour transporter de sa cellule à Ihôpital 




Intérieur du Fort Bab-Azoun où se trouvait le « quartier des ténébreuses •, rtâervé 
aux punis de quatre-vingt-dix jours de callule. 

rhomme qui vient de terminer cette elîroyable punition. Il y a peu de 
mois encore, la punition de quatre-vingt-dix jours de cellule était subie 
uniquement à la prison militaire d'Alger où un quartier cellulaire 
spécial — surnommé le quartier des « ténébreuses » — était aflecté aux 
condamnés militaires qui venaient y subir cette peine. Non seulement les 
détenus des établissements militaires d'Algérie , mais môme les 
condamnés des prisons militaires de France ou des pénitenciers d'Al- 
bertville et de Bicètre, à qui était infligée cette punition, venaient la 
subir au « quartier cellulaire » d'Alger. Le général André a prescrit 
récemment que les « quatre-vingt-dix » seraient désormis subis dans 
chaque établissement de détention. Il a prescrit en outre que ces 
punitions seraient interrompues toutes les semaines pendant quatre 
jours, au bout des(iuelles elles seraient reprises pendant une semaine, et 
ainsi de suite jusqu'à complète expiration de la punition infligée. Certes, 
cette mesure serait déjà un sensible progrès si elle était intégralement 



3Vi 



LA REVUE BLANCHE 



appliquée. Mais ce sont-là des prescriptions ministérielles dont se sou- 
rient fort peu la plupart des commandants d'établissements de détention 
militaire, et surtout les commandants de détachements de détenus. Et il 
arrive encore qu a la suite de punitions accumulées^ le nombre de mois 
pendant lesquels certains hommes demeurent sans interruption au fond 
d'un cachot, au régime du quart de pain, dépasse de beaucoup une 
année... 

Je dirai peu do chose des « fers » que le général André affirmait 
récemment avoir définitivement interdits le 8 avril 1901 dans les établis- 





A— û, ' 



Le sergent, coininundant le détacliement de Staouuli, auprës «le ses instrumentî» de 
torture. [Photographie i»rise dan< la chainhi-e du chef de détachement de Staonëli, 
pjir M. Charles Vallier, le i:> décembre 11M»1.} 

scments do détention mi itaire. Je cite ses paroles : « J'ai remarqué une 
chose; c'est que des instruments (Vun autre a*^e, dont F usa^e était 
interdit, e.iistaient encore; ifs étaient relégués dans des coins. J'ai 
prescrit de verser ces instruments à V artillerie qui est chargée de tenir 
compte de ces o/f/efs.,. » Or, la plioloiifrapliie ci-jointe a été prise par 
moi le i'» <K''c<Miibro dernier, c'est-à-dire nouf mois après Tinterdiclion 
(les fers, dans la cliambre du soiis-oflicior ((jmmandant le détachement 
de Staoutdi où ils' étaient presque quotitliiMincment en usage. Pour ce 
détaohennMil, conipos»' alors d'une vingtaine d'iionmifs seulement, le 
chef de di-tarjienient disj)Osait di* (mis paires de pedottt'S, de 
quatre y)aircs <le menottes, d'une {laire de ces doubles-boucles inter- 
dites dans les établissements pcnitenliairos de la Guyane et <le lu 



1.ES CONSEILS DE GUERRE ET LA JUSTICE MILITAIRE 



3/,3 



Nouvelle-Calédonie, au cours de l'affaire Dreyfus, par le ministre des 
•colonies (i), et de plusieurs paires de poucettes. Les chefs des autres 
^détachements n'avaient rien à envier, sous le rapport des fers, au déta- 
chement de Staouëli, et si, dans un pénitencier militaire, celui de 
Bône, le commandant de rétablissement se décida à suivre momen- 
tanément les prescriptions ministérielles en retirant à les fers la 
•chiourme, celle-ci s'ingénia à trouver d'autres instruments de supplice. 




Détenu militaire ii la crapaiuliiie, gardé par un tirailleur armé. 

pour le moins aussi cruels que ceux dont le ministre venait de... décou- 
vrir l'existence; et les cordes mouillées combinées avec les chevilles de 
bois habilement disposées remplacent avantageusement les fers retirés, 
çàetlà, en de rares détachements. Quelques sergents, même, ont fait 
fabriquer par des forgerons de nouveaux modèles de pedottes et de 
«lenottes, et j'ai cité, en d'autres articles, des noms et des faits. 

Le règlement sur le service intérieur des établissements de détention 
inilitaires d'Algérie est commun aux pénitenciers militaires et aux 
ateliers de travaux publics. 

La peine des travaux publics, malgré la confusion à laquelle pourrait 
prêter sa dénomination, n'emporte avec elle aucun caractère d'infamie. 
Elle ne peut èlre prononcée que pour des délits militaires, et jamais 
pour dos délits de drt)it commun. Le paragraphe 820 du rapport fait au 



(1) Par la forriio ot'îicicllf de cette interdiction, on pourniit croire que le supplice de la 
double honcle avait été ju-évii i»ar un re^,'leuient. Point. Il Bortait de Timagination de 
4juel(|ue î;::irdien du baj/iif. 



V| I LA REVUE BLANCHE 

corps législatif, le a:") avril 18J7, par le rapporteur de la commission 
chargée d'examiner le projet du code de justice militaire -celui eu 
vigueur actuellement) dit ceci : « La peine des travaux publics offre cet 
avantage précieux qu'elle n'expose pas des militaires, chez qui le senti- 
ment de rhonnour est vivant, au contact d'hommes déjà pervertis. Le 
coupable garde, dans ces ateliers, ses habitudes d'activité, au lieu de 
languir dans lo repos honteux et stérile de la prison ; on Ty emploie 




r/iiiténoiir <le l'atclkT de travaux publics do Mers Kl Ki-bir. pré.-» (^raii. 

à des travaux qui, sans dégrader l'Ame, fatiguent le corps et domptent 
la volonté... » Il est inutile d'insister sur l'hypocrisie de ces paroles. J'ai 
nontré plus haut à quel genre de travaux étaient employés les détenus 
militaires des camps algériens, et à quel genre do spéculations Tauto- 
rit*' supérieure se livrait avec eux. 

Le minimum de la peine do travaux publics que peut prononcer un 
conseil de guerre est de deux années, et le maximum de dix ans. Dans 
le cas de condamnations successives, les peines militaires ne se confon-^ 
dent pas, et se subissent successivement, intégralement — à moins 
qu'une grAce spéciale n'intervienne i . Dans les ateliers de travaux 



(1) l.)f3 tableaux de jrnw'o sont «Itablis deux fois par an {«quatre fois jwàr an, pour le.* 
IM.'tites jioines, daii> les prisfuis vt les pciilteiiciers militaires), et les cundamnés peuvent 
aillai iMMiéficicr de réductions de peine ou nu'inc «le la lil)énition définitive. Mais ce sont 1^ 
dos chances inesivrées. et le nombre est minime do ceux «juî, lï chaque tableau-grâce, btfné- 
liei«'nt ainsi de qnehiues faveurs. I^i moindre punition de cellule entraîne la radiation du 
talile.iu de prrace, et recule, dc}»luaieurH anu<K?H quelquefois, une nouvelle in:^cription 5ur les 
lisie-^ «le i)roi)osition jwur la j^ice. Kt jai montiv i»lu8 haut condnen la punition de cellule 
était facile, puisqu'un 6imi)]e serjrcnt, [)Our la moindre vétille, peut en infliger quatre jours 



LES CONSEILS DE (lUEllRE ET LA JUSTICE MILITAIRE 'l\y 

publics, les provocations à la rébellion et à Toutrage sont fréquentes de 
la part de la chiourme, et conséquemment les comparutions devant le 
conseil de guerre. La moindre faute contre la discipline y conduit, et 
il n'est pas rare de voir des hommes de vingt-cinq ans à peine, dont 
le nombre total des années à passer dans un atelier de travaux publics, 
à la suite de comparutions successives devant le conseil de guerre, 
dépasse un demi-siècle. J'ai connu un garçon de vingt-sept ans pour 
qui ce total s'élevait à cent vingt-trois années. 

On admettra donc facilement que le désespoir s'empare alors de ces 
malheureux, de ces innocents — oui, de ces innocents — dont la vie 
sacrifiée ne sera plus maintenant, jusqu'à la fin, qu'une longue suite de 
tortures et d'humiliations. Lorsque se sont accumulées de la sorte les 
années de travaux publics, il n'est plus pour ces hommes qu'une seule 
expectative : celle de fuir, par des procédés quelconques, le bagne 
odieux. L'évasion est un de ceux-là — mais si difficile, si périlleuse, si 
impossible, presque, à moins d'extraordinaires circcmstances propices ! 
Aussi, voici pour échapper aux bourreaux le procédé le plu s. habituelle- 
ment employé : C'est parmi les désespérés des ateliers de travaux 
publics que s'est accréditée la légende que le régime imposé aux travaux 
forcés était enviable au prix des traitements subis dans les ateliers de 
travaux publics. L'analogie des dénominations de ces peines incite 
naturellement à la comparaison. 11 m'est arrivé souvent à moi-même, alors 
que les colonnes dont je faisais par.tie rencontraient quelque convoi de 
ces misérables, et qu'à l'étape je me retrouvais le soir avec eux, d'en- 
tendre de leur bouche, à ce sujet, les récits les plus invraisemblables, 
issus d'imaginations talonnées par la souffrance et par la faim. Mais 
ceux-là seuls qui, la faim aux entrailles et le désespoir au cœur, 
loin des alîections à jamais perdues, sous le seul fouet cruel du chaouch 
impitoyable, durent se soumettre quand môme aux labeurs cruels qui 
tuent les corps et vident les âmes, peuvent comprendre. Peu à peu, la 
vision de la chaîne plus douce, de la souffrance atténuée, s'infiltre, 
s'incruste, s'impose. Le changement de bagne apparaît à cette heure 
la propice évasion, et on ne tarde pas à rechercher les moyens qui le 
feront obtenir. Ces moyens sont élémentaires : le catalogue pénal les 
énumère tout au long. Il n'y a qu'à choisir. Mais, à vrai dire, l'idée du 
crime ou de l'infamie répugne à ces hommes — braves gens, tous — 
dont le seul crime, jusqu'ici, fut de n'avoir point su baisser la tête 
sous l'insulte et plier les reins sous les coups. Ils ont trouvé un moyen 
terme. Le code de justice militaire punit de « mort avec dégradation » 
le fait d'incendie d'édifices, d'ouvrages ou bâtiments militaires ; cepen- 
dant, cette peine peut être réduite aux travaux forcés à temps en cas de 
circonstances atténuantes. Or, on le sait, en matière de crime, l'intention 
dûment prouvée vaut le fait, la tentative est punie comme le crime lui- 
même. Donc, en pareil cas, le simulacre suffira, et l'insignifiance du 
dégât assurera au coupable le bénéfice des circonstances atténuantes, 
c'est-à-dire les travaux forcés, le but, — le rêve. Et alors, voici ce qu'ont 
imaginé ces hommes, qui n'ont plus, pour fuir leurs bourreaux, que 



34r> LA REVUE BLANC HB 

cette issue désespérée. C'est une simple et facile formalité à remplir, 
lis rassemblent en un petit tas, au milieu du cachot où ils sont enfermés, 
ou bien sur le dallage d'une chambre, quelques brindilles, les morceaux 
d'un balai ou, le plus souvent, la paille d'un traversin, y mettent le feu, 
puis, font constater par un sergent de la chiourme leur... tentative 
volontaire d'incendie ; ils sont traduits devant le conseil de guerre qui 
— sans être dupe toutefois — complète la formalité de l'acte accompli 
par la formalité de la condamnation : vingt ans de travaux forcés ordi- 
nairement. Et les bagnes de Nouméa et de la Guyane comptent un 
forçat de plus. 

La peine des travaux publics étant une peine militaire, lexclusion 
défmitive de l'armée à la suite d'une condamnation infamante inter- 
rompt définitivement, en droit, la peine militaire, et c'était là, autrefois, 
pour les condamnés à des peines militaires de longue durée, un facile 
moyen de mettre un terme à leurs souffrances. La peine civile de la 
réclusion, entraînant la dégradation militaire et par conséquent Tex- 
clusion de Tarmée, était la peine ordinairement choisie par les con- 
damnés militaires ; le simulacre d'un acle puni de réclusion par le code 
pénal ou par le code de justice militaire suffisait; c'était le plus souvent 
un simulacre de vol avec efl'raction dans l'intérieur de l'établissement ou 
encore un faux apposé sur une pièce quelconque, dérobée dans un quel- 
conque l)ureau du greffe, nubien encore une insulte à l'adresse du dra- 
peau, acte puni de réclusion par le code de justice militaire ; et le con- 
damné qui avait à purger par exemple une cinquantaine d'années de 
travaux publics, pouvait ainsi, par une condamnation à la peine de 
réchision, être libre à l'expiration de cette peine, c'est-à-dire après 
dix ans, cinq ans même, quelquefois moins, de détention dans une 
maison centrale — puisque la dégradation militaire l'avait exclu 
de l'armée, et conséquemment de la participation à la juridiction 
et aux peines militaires. Mais le nombre considérable de faits sembla- 
bles portés devant le conseil de guerre donnèrent l'éveil, et depuis quel- 
ques années, les condamnés militaires à une peine infamante sont ren- 
voyés, à l'expiration de cette peine, dans l'établissement de détention de 
Coléah province d'Alger), spécial aux e.vclns, où ils accomplissent le 
nombre d'années qu'ils avaient à j)urger de peines militaires avant leur 
condamnation à la peine de réclusion. 

Il est encore un autre moyen échappatoire courant. C'est celui de la 
condamnation à la i)eine de mort, basé sur l'espoir en la clémence du 
chef de l'Ktat. La peine de mort prononcée par les conseils de guerre ' 
est commuée souvent en peine de détention à temps (cinq, dix, quinze 
ou vingt ans, suivant le décision du chef de l'Ktat). Cette peine de déten- 
tion est suhie à la maison centrale de Clairvaux, où un quartier spécial 
est réservé aux condamnés à mort militaires dont la peine fut commuée ; 
à l'expiration de leur peine de détention, les militaires sont remis défi- 
nitivement en liberté. Pour obtenir celte condamnation à mort, une voie 
(le fait sur un supérieur est nécessaire : mais les grades de lachîourme 
ayant, en cas de voie de fait, droit immédiat de mort sur les détenus qui 



f.ES CONSEILS DE GUERRE ET LA JUSTICE MILITAIRE 3'i7 

s'en rendent coupables, ceux-ci ont soin de s'adresser à un gradé d'un 
autre corps que celui de la justice militaire : — le plus souvent, au 
médecin-major qui passe la visite médicale, à un officier de visite ou à 
tout autre supérieur étranger à la chiourme ; quelques-uns même, que 
Téloignement dans un camp du sud ne permet pas d'être mis en pré- 
tsence d'autres gradés que ceux de la chiourme, n'hésitent pas à com- 
mettre un fait justiciable du conseil de guerre — une lacération d'effets 
•d'uniforme, par exemple (une « salade », en argot de travaux publics) 
— afin de se livrer à une voie de fait sur un des membres du tribunal 
militaire qui le jugera pour cette lacération d'effets, et ils n'auront pas 
à craindre ainsi le revolver de la chiourme. Une chiquenaude, un bou- 
ton ou un képi lancé dans la direction du supérieur et l'effleurant, 
suffisent pour obtenir la condamnation à mort convoitée. Mais c'est 
là un moyen dangereux, bien que fréquemment employé; les conseils 
de guerre ne se décident pas toujours à i)rononcer la condamnation 
à mort, et se contentent d'augmenter de dix années de travaux publics 
le bilan des condamnations du prévenu; je sais des hommes qui, 
depuis des années, recherchent de la sorte la condamnation à mort 
qui les délivrera, mais, poursuivis par la malechance, c'est en vain 
que se succèdent leurs comparutions devant les conseils de guerre; 
-ceux-ci persistent à prononcer des peines de travaux publics, dont 
les années vont saccumulant interminablement. Quelquefois aussi, la 
clémence escomptée du chef de l'Ktat se refuse, et les douze balles 
du peloton d'exécution viennent délivrer enfin le misérable. 

La peine de mort prononcée par les conseils de guerre est de deux 
sortes : la peine de mort avec dégradation militaire, et la peine de 
mort simple. Le rapporteur de la commission chargée, en 1829, d'exa- 
miner le premier projet du code de justice militaire, s'exprimait ainsi : 
« La commission a pensé que le législateur attacherait en vain l'infamie 
à un fait coupable, si l'opinion publique se refusait à y reconnaître cette 
immoralité profonde, celte ])erversité du cœur, et cette soif du sang qui 
entraînent au vol et à Thomicide. Déjà, celte distinction entre les crimes 
communs et les crimes militaires se trouve dans les codes étrangers ; 
et même, il existe des différences dans l'exécution de la peine. Ainsi, la 
loi militaire helvétique connaît la mort avec infamie ou sans infamie. La 
première est reçue par derrière, et la seconde par devant... » (C'est la 
même différence que celle existant aujourd'hui en France entre la « mort 
avec dégradation militaire » et la « mort simple ». Cette dernière est 
•considérée comme une « mort au champ d'honneur », malgré qu'elle soit 
l'exécution d'une condamnation prononcée. La première, au contraire, 
conserve tout son caractère d'infamie), a ... La disposition que nous vous 
prions d'admettre, ajoutait le rapporteur, est tellement dans nos moeurs 
militaires, et par conséquent inhérente à l'honneur français, que naguère, 
«n militaire condamné à la peine de mort pour voies de fait envers son 
supérieur refusa une commutation de peine. La mort lui paraissait pré- 
férable aux travaux forcés, parce qu'il n'attachait à la peine capitale, 
encourue pour insubordination, aucun caractère d'infamie et de déshon- 



3'|8 LA REVUE BLANCHE 

neur... » Mais pour légitimer la sévérité excessive de ces peines, le 
rapporteur s'exprimait ainsi: « La raison n'aperçoit pas pour- 
quoi le militaire, sujet de la loi comme citoyen, puni comme citoyen, 
ne jouirait pas du bénéfice de la loi générale... L'ordre des idées est ici 
bien difîérent. On se méprendrait, de nos jours, si Ton ne prétendait à 
Tobéissance aux lois que par la terreur des châtiments : mais si l'inti- 
midation na cessé d'être, et doit rester toujours une des conditions 
essentielles de la pénalité, c'est surtout à la peine militaire qu'il est 
indispensable de l'attacher. Le soldat trouve dans sa conscience une 
himière et un guide, quand il s'agit de l'ordre purement moral; en pré- 
sence du vol ou du meurtre, il est averti d'avance; mais il n'a pas du 
devoir militaire la même notion vive et profonde : il faut que Tesprit s'é- 
lève jusqu à des considérations, qui justifient la gravité de la peine par 
la gravitt^ du danger social, mais ne sont point accessibles, au même 
degré, pour toutes les intelligences. La pénalité militaire doit donc 
apparaître redoutable toujours ; il faut qu'elle saisisse l'imagination et 
Tame du soldat. Voilà pourquoi on l'avertit, à chaque instant de sa vie 
militaire, pourquoi toutes ces punitions sont inscrites dans son livret; 
pourquoi l'exécution des peines militaires est entourée d'un appareil 
particulier... » 

('es argumt^nts se passent de tous commentaires. 

Malgré l'erreur répandue, la peine de mort s'applique toujours aussi 
couramment — en Algérie et aux colonies surtout — et ces dernières 
semaines ont ét<'* ensanglantées encore par deux exécutions : l'une, à 
Tunis, d'un soldat de l'établissement militaire de Ti-Bourzouk; l'autre 
(25 mars dernier), à Oran, du soldat Guiguen, appartenant au 2* étran- 
ger. Celte exécution fut particulièrement émouvante, et c'est avec la 
note — communiquée aux journaux par les agences — que je ter- 
minerai cet article. Nulle conclusion ne serait préférable : « Au 
réveil, Guiguen demanda la permission de voir les quatre autres 
condamnés à mort de la prison. Au poteau d'exécution, il refusa le 
bandeau, s'agenouilla et cria aux hommes du peloton : « Vous 
pouvez y aller! » Après le feu de salve, Guiguen, qui n'avait pas été 
tué, replia lentement ses bras autrjur de sa poitrine, comme pour com- 
primer la douleur qu'il ressentait. Un premier coup de grâce fut donné 
immédiatement. Le major, accouru, ordonna un deuxième coup de 
grâce. Guiguen, qui comptait une vingtaine d'années de service, laisse 
une veuve et un enfant. » 

Charles Vallier 

Sept liJhttoffraphies prists^ pnr l'auteur au moi/en de la IMloTO-.ll'MELLF. CARrENTIRR. 



i\ 



Le Père Perdrix " 



DEUXIÈME PARTIE 



CHAPITRE III 



Ce fut une vie où les jours se poussaient avec lenteur et 
conduisaient un homme au pays des yeux clos. Jean se 
levait à sept heures, puis descendait et disait bonjour à 
ses parents. Ils répondaient par un bonjour râpeux et 
posaient devant eux leurs sentiments comme un mur. Autre- 
fois, il y avait le matin des histoires de rêves ou quelqu'un 
de ces souvenirs que Tombre fait mûrir et que Ton cueille 
en commençant la journée comme un fruit du cœur. 

Ils ne se rencontraient guère tous les quatre qu'aux 
moments des repas. On traînait les chaises jusqu'à la table, 
elles raclaient les carreaux et c'était encore là un sujet 
d'observation : « Ne racle donc pas tant le carreau avec ta 
chaise. >^ Une fois, il y avait un carreau déjà cassé et Jean le 
heurta si malheureusement que l'angle en fut descellé : 
<c C'est toujours la même chose. Jamais de fa vie tu ne 
pourras avoir d'attention. Si nous ne prenions pas plus de 
précautions que toi, tous les ans il faudrait dépenser de 
l'argent à des réparations. >/ A la soupe du matin, tout allait 
bien, parce qu'en cas de danger Jean n'avait qu'à précipiter 
le mouvement. Après avoir mangé, il versait un peu de vin 
dans son verre et Pierre Bousset donnait un coup d'oeil. Si 
parfois la bouteille était vide, la mère se levait en disant : 
« Il faut encore que je descende à la cave. Ici, personne ne 
prend soin de mes jambes. >/ 

Maiscertains jours, le repas de midi était chargé. Cela se 
reconnaissait à une forme de silence qui semblait entourer 
chacun et qui eût jailli sous un choc. Alors Jean se tenait 



I (1) Voir La revue blanche des 1" et 15 mai, 1« et lô juin 1902 



35o LA BEVUK BLANCHE 

coi. On ne lui refusait pas la nourriture parce qu'on doit 
entretenir la santé, et Pierre Bousset qui avait connu la faim 
dans son enfance la sentait peser sur les autres et se souvenait 
des jours où un morceau de pain eût doublé sa vie. Assez sou- 
vent Marguerite, qui avaitdix-huitans, et dont l'estomac était 
capricieux comme une femme, ne voulait goûter à rien et 
faisait des façons de précieuse. On lui en mettait dans son 
assiette et il fallait qu'elle le mangeât sous Tœil de sa mère 
ou qu'elle consentît à ne plus être plainte lorsqu'elle avait 
mal à la tête. Le frère avait le défaut des dépensiers et était 
porté sur la pitance beaucoup plus que sur le pain. Son père 
lui en taillait de gros morceaux et à la fin du repas il y avait 
un reste, des croûtes inutiles, qui durcissent dans un coin 
du buffet et qu'on est obligé d'employerpour la soupe. Alors 
Jean gardait une extraordinaire attitude, à la fois raide et 
flexible, prévoyait les actions comme un gibier adroit et se 
tassait bien dans son gîte pour qu'aucun bout d'oreille n'en 
dépassât. Un peu plus tard, quand la mère avait versé le 
café dans les verres, c'était fini. Pierre Bousset retournait 
au travail, l'autre débarrassait la table, Ton pouvait laisser 
sessentiments remonter, et considérer lemonde en leur com- 
pagnie. Jean roulait sa cigarette, sans crainte, la mère était 
moins tenace, et elle avait beau dire : <r C'est la bêtise des 
bêtises. Fumer ! Prendre son argent pour l'envoyer en 
l'air. /> 

Ils déjeunaient vers midi un quart et parfois Jean s'était 
attarde sur le banc. On décida qu'on ne l'attendrait plus 
parce qu'il ny avait rien de mieux que d'être à Theure et 
que, rôder pour rôder, il devait comme les autres faire 
figure à la maison. On le considérait comme un mouton 
perdu, comme une oie qui peut être à la fourrière et dont 
on ne s'occupe qu'au moment du coucher. 

— Tu n'es donc même pas capable de te renserrer? 

Et on lui montrait sa part qui refroidissait dans le plat. 

Cela arrivait surtout à propos d'une pensée, et Jean s'exer- 
çait à ne pas éveiller leurs pensées. 11 avait des docilités de 
bon lils et disait en lui-même : ^^Oui, maman! Oui, papa !> 
Tout simplement il prononçait ces paroles, comme si 
l'ombre même d'un désir eût éveillé un orage. A certains 



LE PÈRE PERDRIX Vyi 

de leurs gestes, une terreur le prenait et il s'écriait : <r Ça 
vient, çii yest! »11 suivait les pentes des conversations, voya- 
geait avec prudence, prévoyait les cahots, les trous, les 
dégringolades et se tenait ferme, les yeux devant lui, pour 
la seconde de Tabattage. Il n'aimait pas répondre. C'était 
une petite fille qui avait besoin de s'asseoir auprès des gens 
et de sentir leurs yeux couler dans les siens. Quand la scène 
commençait, il fixait la fenêtre. 11 y avait, en face, une place 
avec des marronniers. Jean les regardait d'abord comme on 
regarde des arbres, puis à chaque mot son cœur allait les 
rejoindre, entourait l'écorce, se mêlait aux feuilles, les 
dénombrait avec un fraternel amour^ se posait sur une 
branchette et goûtait à sa sève comme un marron. 

Mais Pierre et sa femme avaient beaucoup souffert. Ils 
s'étaient bâti un fils à l'image de leur province, l'avaient 
composé jour par jour et, le voyant croître, croissaient en 
orgueil, étendaient leur âme et regardaient leur vie passée 
reposer en son ombre. Autrefois, chacun leur demandait de 
ses nouvelles. Un jour, les dames du château, qui, tous les 
automnes, faisaient leur voyage de Paris, avaient envoyé 
un domestique pour savoir « si madame Bousset n'avait 
pas des commissions pour monsieur Jean >/. Ils en furent 
ébranlés et cela leur semblait quelque chose de grand : une 
preuve par le consentement universel. Ils avaient toujours 
des discours à la bouche. Parfois le père omettait un détail, 
alors la mère le rappelait, et les paroles prenaient de la tour- 
nure, jaillissaient, éclairaient, les illuminaient eux-mêmes 
et sortaient de leur cœur comme des rayons. 

Maintenant, ils étaient mortifiés jusqu'au fond de leur 
orgueil. Les boutiques de charrons, avec de grandes portes 
ouvertes, sont vastes ; le travail est tout au moins un sujet 
de conversation et les passants s'arrêtent, regardent et 
peuvent gesticuler comme à la place publique. Bien des 
choses entraient avec la lumière par la baie. Ici même, il y 
avait le cas particulier de Limousin, bavard comme un fei- 
gnant et qui regardait toujours en l'air au-dessus de sa 
besogne. C'est par lui qu'on commençait. Les paroles 
tombaient, on se demandait des nouvelles; en tout 
cas, Jean était une des nouvelles. On se renseignait 



i5i LA REVUE BLANCHE 

I à son père. Celui-ci répondait : ^ Il était dans une usine 

\ qui marchait mal j^; et Tauditeur pensait : ^ Ouï, oui! il 

i ' raconte ce qu'il veut. » Alors, lui aussi, Pierre Bousset avait 

[ peur des discours. Il y avait des moments où la conver- 

i sation obliquait, montrait certaines tendances, se dévoyait 

l complètement et aboutissait à ce dernier fonds de curiosité 

qui somnole au cœur des villages : ^. A propos, Pierre, et 
votre garçon, est-ce qu'il va bientôt partir? j^ L'une de ses 
oreilles écoutait les paroles présentes et l'autre entendait 
déjà les paroles futures. Parfois, las de les prévoir, il les 
fuyait, trop lâche pour les parer, laissait là toutes les 
réponses dont il eût pu se servir, quittait la boutique et 
allait s'asseoir dans la maison. Limousin clignait de l'œil. 
Pierre Bousset n'y tint plus et dit un soir à Limousin : 

— Enfin, vous, je vois une chose : c'est que vous ren- 
serrez tous les feignants de la ville. C'est loin de faire mon 

( ouvrage. 

Limousin fut stupéfait. 

— Ah bien, elle est bonne! Vodlà hi première fois que vous 
1 me dites ça. 

j Pierre Bousset répondit carrément : 

I — Je n'en veux plus. C'est à prendre ou à laisser. 

t Limousin le prit carrément à son tour : 

— Dites donc, je suis payé aux pièces. Est-ce que c'est 
I votre argent que je mange? Oh! si vous le prenez de cette 
I manière, c'est à laisser. 

\ — Tenez, laissez tout de suite. Je vais vous régler. 

Limousin n'en revenait pas. 

— Nom de Dieu! Je crois qu'une chose pareille ne s'est 
jamais vue chez aucun patron. Ne bougez pas! Vous faites le 
malin, mais vous en verrez peut-être plus long que vous ne 
pensez. 

Ils se quittèrent bêtement. 11 y avait cinq ans qu'ils 
travaillaient ensemble. 

Pierre en garda une rage froide qu'il remuait parfois dans 
sa poitrine. 11 ne hi sortait guère et se contentait de plier 
la tête, de mâcher un frein et d'accroître son silence comme 
sous la poussée d'une nouvelle vie intérieure. D'ailleurs, 
ce fut Tépoquedu grand silence dans la maison. Chacun le 



LE PÈRK PERDRIX 353 

regardait devant soi, le constatait une fois encore et retour- 
nait à lui avec cette docilité maladive des hommes qu'atteint 
un fléau : «: -Enfin, tout de même, à vingt-deux ans, il peut 
se reprendre, disait la mère. C'est de l'enfantillage. Il a cru 
qu'on faisait ce qu'on voulait dans la vie. — Conte ton 
conte, répondait le père. 11 a les yeux de quelqu'un qui ne 
raisonne pas comme le monde. » 

Ils vécurent tous les quatre avec des regards du coin de 
l'œil, avec des silences du fond du cœur et de telles épais- 
seurs de sentiments que parfois ils croyaient sortir du som- 
meil. Les heures se perdaient dans la chambre, grelottaient 
dans l'horloge et n'entraînaient plus ces coulées de pensée 
commune comme il en est dans les familles. Ils vécurent 
tous les quatre, face aux murailles, se tournant le dos avec 
décision et plongeant en eux-mêmes jusqu'à perdre le 
sens. 

Un jour que le père disait à table : ^. Tel que tu le vois, 
il n'est même pas capable de retrouver une autre place », 
Jean répondit : « Qu'est-ce que ça peut te foutre, à toi? >^ 
Les mots grossiers lui sortaient ainsi : tout à coup une boule 
lui remontait de la poitrine à la bouche. 

— Ah ! Qu'est-ce que ça peut me foutre ? Ça me fout que 
je te nourris et que tu n'es qu'un propre à rien, un imbécile, 
un mal élevé. 

— Tu t'en vantes assez de nourrir les autres. Quand tu es 
avec les bourgeois pour leurs voitures et que tu leur lèches 
les pieds pour avoir des pièces de cent sous, on ne dirait 
plus le même homme. 

11 n'y eut pas beaucoup de paroles échangées. Ils se dres- 
saient tous deux, d'un bout de la table à l'autre, comme 
deux coqs à plumer la même poule. Puis ils s'approchèrent. 

Leurs têtes se dressaient, se penchaient en arrière et les 
grosses bouches rouges sous les moustaches éclataient avec 
les yeux. Un coup de mâchoire donnait un frisson dans les 
joues et un autre souffle lançait les poings. Les femmes se 
levaient aussi, avec des courbes d'enfant qui se gare. 

— Finis, Jean! criait la mère. 

— Finis, mon père ! criait Marguerite. 

— Merde ! répondaient-ils tous les deux. 

23 






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î J 



354 LA REVUE BLAMGHK 

) 1 Et ils s'avançaient encore. Pierre tendait ses deux poings 

en arrière. 

— Retiens-moi ! Parce que sans ça je lui tape la figure. 

— Ne me touche pas, disait Jean. Je m'en fous que tu 
i ] sois mon père. Je te danserai sur la tête. 

Il bondit sur son assiette. 

— Ah! tu me nourris! Voilà ce que j'en fais! 
Et il lançait l'assiette à terre comme un homme qui 

frappe un dieu. Une autre rage le prit encore au talon. Il 
donna un coup de pied à la table, en plein, pour chavirer 
la maison. 11 y eut la bouteille, la casserole, les verres. Le 
verre de Pierre était un vieux verre qui datait d'avant son 
mariage. 11 avait l'habitude de dire : « Mon verre, c'est ma 
pipe. Gare à moi, quand je le casserai ! > Jfean s'en léchait 
I ; * les lèvres, 

-j / — Aaaah !... faisaient les femmes. 

11 donna encore un coup, et chaque coup retentissait dans 
ses jambes, dans son dos, dans ses épaules, comme un bon 
soulagement qu'il fallait. 

— Et puis ce n'est pas tout. Je fous le camp. Tu ne me 
nourriras plus, à présent. Au moins, si je crève, tu ne pour- 
ras pas dire que c'est de l'argent perdu. 

I ' Il possédait une grosse canne recourbée. Le Vieux les 

î ■ coupait dans les haies, leur faisait subir toute une pré- 

; paration et vous les donnait avec cet air des pauvres qui 

/ ' se donnent eux-mêmes. Jean saisissait la canne de la main 

J droite, son chapeau de la main gauche, ouvrait la porte et 

la claquait. 

La grande route était d'abord droite, puis elle tournait, 
et ensuite il y avait une côte. En haut de la côte on aperce- 
vait le clocher de l'église, on faisait deux pas et c'était fini 
de la petite ville. Et c'était fini avec joie et chaque coup de 
talon battait comme un pouls, rv'thmaitle sang du monde. 
ij 11 marchait. Ses jambes étaient vivantes au jarret, son 

cœur allait les nourrir et sa canne semblait le levier qui sou- 
lève la Terre. L'air était un peu sec et plein d'un de ces 
bonheurs sérieux que Ton respire avec une liberté sans 
phrase. Il était une heure et demie, comme toujours il 
avait sa montre. Des forcer inconnues bombaient les mus- 



{ 



LE PÈ(\E PERDRIX 355 

des de son dos, surgissaient de l'une à l'autre et se 
multipliaient à chaque pas jusqu'au bout, jusqu'à la fin des 
choses. Vers quatre heures, il arrivait dans un village, se 
détournait pour éviter des maisons sur la route parce qu'il 
les connaissait, et liquidait tout son passé. Puis il fut au 
hasard. La grande route était là, les côtes accouraient à 
lui, le but approchait comme au bout d'ua ruban que Ton 
attire. Un peu avant six heures, il vit un autre village. Le 
soir tombait, la campagne était brune comme en octobre, 
le vent qui s'en mêlait semblait sortir des chemins de tra- 
verse : Hou hou hou ! comme les loups. On ne sait quoi se 
levait des champs, le cœur grelottait d'automne et la nuit, 
par bulles montait de la terre aux nues. Les premières mai- 
sons, avec des lumières, sentaient la chaleur et les murmu- 
res d'un bon sang. Il lui restait de six à sept francs, il avait 
dépensé trop d'argent pour son tabac et c'était à se répéter 
encore: Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait... Néanmoins 
il entra dans une auberge. Autour du cercle de la lampe, les 
femmes cousaient du linge, et leurs cœurs pacifiés, rayon- 
nant autour d'elles, les entouraient d'une somnolence. On 
ne put lui faire qu'une omelette, il but une chopine et il 
s'essayait déjà aux économies. II se levait et époussetait les 
miettes de pain tombées sur son pantalon, payait, regardait 
une dernière fois, se sentait engourdir goutte à goutte et 
frissonnait dans la rue comme un homme qui a perdu ses 
vêtements de laine. 

Il marchait encore ; maintenant la nuit l'entourait et toute 
son âme était tâtonnante. Brusquement, il ne sut pas où il 
allait. La route naissait sous ses pas, l'ombre semblait cou- 
rir et battait ses jambes comme une entrave. Le vin lui 
restait pourtant : c'était un compagnon généreux ; mais ses 
sentiments fuyaient déjà, tout autour de sa tête, jusque dans 
les champs voisins où l'ombre les buvait. Mais... Que fai- 
sait-il?... Et la conscience lui revenait, une conscience d'en 
bas, où le froid pénétrait, et qui avait besoin de mille rai- 
sons. On était en octobre. Une sorte de vent parcourait la 
plaine, qui vous raclait déjà la peau. Deux fois il croisa des 
voitures avec des lanternes, et la lumière rayonnait comme 
le cœur des maisons où vonts'arrêterles voitures. On s'emmi- 



V)G LA REVUE BLANGHS 

toufle de grosse étoffe, le bonheur est dans la paix^ il y a 
des horloges qui comptent une vie de province où tout est 
fixé. 

Il traversait une foret. C'est une chose à laquelle on 
s'entraîne depuis l'enfance. Il aperçut à droite, sur Taccote- 
ment, une de ces petites cabanes, faites avec un toit et un 
mur, en terre et en branches, qu'on appelle des cabanes de 
cantonniers. Bien triste abri, mais cher repos avec un sol 
sec pour que sV assoient les loups. Il y avait trois bons 
côtés contre lèvent, et les vagabonds étaient des rois quand 
il ne soufflait pas par l'ouverture. Tout petit, quand l'on 
passe en voiture avec son père, on dit : « Voilà des maison- 
nettes du Bon Dieu, elles ont poussé sur la route pour que 
les mendiants s'arrêtent et dorment avec leur besace. Mon 
père, elles ont un trou au toit et deux pierres pour le feu. » 
Il entra, il n'était pas très grand, mais il devait baisser la 
tête. Il s'assit sur une pierre, il lui revint des mots du 
pays : J'ai vu péter le loup blanc sur une pierre de bois. Il 
posa ses coudes sur ses genoux, il n'avait pas envie de fu- 
mer. Octobre s'accentuait et précédait novembre, la nuit 
s'en emparait en secouant les feuilles mortes et le prome- 
nait sous les arbres avec ce frisson sec qui balaie nos der- 
niers courages. Il n'y a pas de maisons dans les bois. 
Petit Poucet grimpe aux branches et crie : Voici là bas une 
lumière ; c'est l'étoile du Berger ! D'abord il éteignait sa 
bougie, puis se glissait à tâtons dans les draps, dont la peau 
était rugueuse, après quoi il enroulait ses bras autour de 
sa poitrine, se berçait sur son cœur. La chaleur du lit est 
une tendresse. Il était seul ! Et la solitude s'épaississait en- 
core à y penser, et il fut si profondément seul qu'aucun sen- 
timent ne le préservait de lui-même et que cela tremblait 
en son sein comme une faim bizarre. 

Vous ne savez pas que la nuit ressemble à la fin du 
monde. Un dernier goût d'omelette lui remontait encore et 
il n'y avait plus que cela qui le défendît du désespoir. La 
terre d'automne a des suintements et l'humidité des vallées 
pénètre la terre sèche de nos corps. Pourtant il était assis 
-ur une pierre et il latâta. Alors ce fut comme un esprit de 
suite, toutes les idées de sa tête avaient touché cette pierre, 



LE PÈUE PEHDlllX 3")7 

s'en imprégnaient et retombaient par tas. II les sentit des- 
cendre. Les unes s'aplatissaient déjà, sur lesquelles les au- 
tres venaient choir, s'agitant encore,, et il en tombait qui 
semblaient se poursuivre et agonisaient par couches. Les 
grands désirs du départ, les respirations de Taller, les hal- 
tes grisantes des hommes libres et ce bonheur qui balance 
aux regards des voyageurs deux ailes blanches et les guide, 
tout cela semblait diminuer, rentrait en soi et se penchait 
sur sa tige comme un parterre que le temps a fané. Il se 
penchait lui même, il ne lui restait plus que la folie roman- 
tique de quelque Jésus ignoré, plus rien qu'un corps sur 
une pierre dans une nuit d'automne. La cabane bombait 
son maigre dos comme une arête, de terre et de bois, 
pareille à quelque misère dont on aperçoit la corde. Et il 
n'y avait pas même de quoi s'étendre pour dormir, et la 
nuit entrait par larges plaques, et Tesprit qui veillait la rece- 
vait ainsi. Et c'était on ne sait quel socialisme qu'adoptent 
les enfants et qui leur fait quitter la joie de vivre comme 
on jette sa poupée. Et il était tout petit, falot, débile, et le 
vent qui soufflait balançait ses pensées avant de les étein- 
dre. Hi hi hi ! voici comment on pleure. 

Il se leva, baissa la tête une dernière fois pour sortir. 
De chaque côté de la route les bois multipliaient l'ombre 
et s'enfonçaient en des profondeurs au bout desquelles on 
devinait tous les pays du vent. 11 hésitait encore. Il regardait 
deux raisons et soupesait la honte d'un retour : « J'ai 
cru que la folie allait de l'avant et que les hommes étaient 
perdus», raconta-t-il plus tard. Tout d'un coup il fit demi- 
tour, lança sa secousse et partit : il était sauvé ! Il marcha 
longtemps, il respirait Tombrede loin et marchait encore. 
C'est qu'il en avait fait, de la route ! Il étaitbien las, pourtant, 
mais il gardait une hauteur de la tête, donnait des narines et 
faisait tout entrer comme une bête qui sent l'écurie. 

Il pouvait être une heure de la nuit, lorsqu'il arriva. 
Il cogna du bâton la porte et entendit la grosse voix : « Qui 
est là ? » Comme il criait : « C'est moi ! i^ on ouvrait déjà. Le 
Vieux était en chemise, ses gros sabots à ses pieds, son 
bonnet de coton bleu sur la tête. Il n'attendit pas que Jean 
fût entré, passa ses deux bras à ses épaules et, dans l'ombre, 
chercha sa bouche. Puis il dit : 



358 LA HEVUE BLANCHE 

— Attends, mon ami, que j'allume la lampe. 

La Vieille, couchée dans Tautre lit, avec son bonnet de 
vieille et sa tête confite, dégagea les couvertures, s'accouda, 
et rejeta d'un coup le sommeil. 

— Tu es donc revenu, mon petit? 
Le Vieux racontait alors : 

— Je me suis dit : Ils ne savent pas le prendre, cet 
enfant. Mais pour moi, il ne peut pas s'en aller comme ça. 
Et je préparais ton retour. 

C'était une lampe fumeuse et sans verre, dont le feu sau- 
tait pour un rien, semblait une boule troublée, puis rentrait 
au repos. 

Il dit encore : 

— Est-ce que tu retournes chez eux ? 

— Non, non, non! répondit Jean. 

— C'est à quoi j'avais pensé, dit le Vieux. Il faut que je 
me couche parce que j'attraperais froid et puis je te parlerai 
tout aussi bien une fois dans le lit. 

Le pompon de son bonnet se tenait tout droit, participait 
de la forme d*une flamme et de la nature du coton. Jean riait 
déjà : 

— Tu as donc le bonnet-crétot? 

— Ma foi oui, j'ai le bonnet-crétot. Et puis je te réponds 
qu'il estraide. 

La chambre blanchie à la chaux vacillait autour de la 
lampe, et Tombre tendait vers les angles un frisson de ses 
grands doigts. Le Vieux se mit au lit. On entendit le craque- 
ment des quatre pieds, la paix se calait et trouvait son 
aplomb. 

— Il n'y a que ça à faire : Tu vaste couchera la place de 
la Vieille et la Vieille viendra se coucher avec moi. 

La Vieille sortit les bras et dit : 

— Oui, mon petit. C'est comme ça qu'il faut faire. 

Elle se levait alors parce qu'elle aimait mieux le travail 
fait. Le Vieux s'écria : 

— Et puis, pas craindre qu'il se passe quelque chose. Je 
ne suis plus bon à rien. 

Elle avait deux épaules maigres de vieille et ne compre- 
nait pas toujours la plaisanterie. 



LE PÈRE PERDRIX 3r>9 

— Tu n'a pas besoin de dire ça. Laisse-le donc plutôt se 
coucher. 

Le Vieux se rapprocha du bord, se souleva; la Vieille 
pénétra derrière son dos, fit l'entrée dans les draps tout à 
côté du mur et dit : 

— Fais-moi de la place. 

Ce fut tout à fait simple : Jean se déshabillait pour avoir 
le lit chaud. Mais soudain, la Vieille se rappela : 

— Hé là, mon petit! Moi qui ne t'ai même pas demandé 
si tu avais faim. 

— Ça, je m y attendais, répondit Jean. Mais non, ma 
Vieille, j'ai mangé à Tauberge et peut-être mieux que toi, 
sans savoir. 

Le Vieux réfléchit : 

— Tu éteindras la lampe avant de te mettre au lit. 

Une seconde, après, la maison rentra dans Tordre. Jean 
s'abattit comme une souche: le plein air lui avait gonflé la 
peau. La Vieille dormait comme le cresson, comme les 
champs dans la nuit. Le Vieux réfléchissait encore, sentant 
deux cœurs sous son toit. Jean se mit à ronfler : pauvre 
enfant, il devait être las et puis toute sa soirée! car on a 
beau dire, il avait eu de l'inquiétude. Le Vieux ne broncha 
pas et pourtant il se souvint que la Vieille dormait en chien 
de fusil. Il ne ferma pas l'œil de la nuit. L'une tenait trop de 
place, l'autre ronflait trop fort, mais pas un instant, même 
dans sa pensée, il n'eut une plainte, un soupir. Elle, il l'au- 
rait bien bousculée : tant pis! il faut que chacun dorme. 
Vers cinq ou six heures il se leva et tâcha de ne pas faire 
trop de bruit avec ses sabots. 

(A suivre.) Charles-Louis Philippe 



Les Cures miraculeuses de 
Jésus de Nazareth"' 



X 



ASTASIE-ABASIE OU PARAPLKGID UYSTËHIQUK 

L'aslasie-abasîe hystérique (a privatif, r:i7i;- stabilité,» privatif, ^ivi^ 
marche), ou impossibilité de se tenir debout et de marcher, sans paraly- 
sie des membres inférieurs, est due. selon moi, a la rétraction des neu 
roncs moteurs supérieurs, qui tiennent sous leur dépendance les mus- 
cles de la station et à la marche. La paraplégie hystérique ou paralysie 
des membres inférieurs est due à la rétraction des neurones moteurs 
inférieurs qui innervent les muscles de ces membres. C'est à des cas 
d'astasie-abasie ou de paraplégie hystérique qu'ont trait les récits 
suivants : 

Premier cas. 

« Quelques jours après, lèsous revint à Capernaouin et le bruit se répan- 
dit qu'il était à la maison. Et soudain il se rassembla tant de gens que les 
abords de la porte ne les pouvaient contenir, et il leur annonçait la parole. 
Alors quelques-uns s'approchèrent de lui, apportant un paralytique (2) 
dont quatre hommes étaient chargés. Mais, ne pouvant Taborder à cause de 
la foule ils découvrirent le toit du lieu où il se trouvait, et, après l'avoir 
percé, ils descendirent le lit sur lequel gisait le malade, lèsous, voyant leur 
foi, dit au paralyti(iue : « Fils, tes péchés le sont pardonnes. »» Or, quel- 
ques-uns des scribes étaient là, assis, et discutant en leurs cœurs : « Pour- 
quoi celui-ci prononce-t-il de tels blasphèmes? Qui peut pardonner les 
péchés, sinon Dieu seul ? Et lèsous, connaissant aussitôt en son esprit 
qu'ils discutaient ainsi en eux-mêmes, leur dit : « I Pourquoi ces raisonne- 
ments dans vos cœurs ? Quel est le plus aisé de dire : a Tes péchés te sont 
pardonnes, » ou bien : « Lève-toi, charge ton lit et chemine » ? Or, afin que 
vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de remettre les péchés 
sur la terre, — s'adrcssant au paralytique : « Je te le commande, charge 
ton m et rentre dans ta maison. » Se dressant, le malade se souleva 
aussitôt sur son grabat (3) et sortit en présence de tous, tellement que, 
tout émerveillés, ils glorifiiiient Dieu en ces termes : <« Nous ne vîmes 
jamais pareille chose. •> 

Kmng'de selon Markot, II. 



(1) Voir La rt^tnif hl'uwiit lîii l.'j H.ii ll'u-J. 
(2) IhpaXo-T'./.-v. 



LKS CUUES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH 36l 

Ce récit est reproduit dans les évangiles selon Matthaîos (IX) et selon 
Loucas (V). Toutefois, la phrase : « Nous ne vîmes jamais pareille 
chose » ne s'y trouve pas. On lit seulement dans le premier : 

« Ce que les foules voyant, elles s'émerveillèrent et glorifièrent Dieu qui 
avait donné un tel pouvoir aux hommes » ; 

Et, dans le second : 

« Tous, saisis d'émerveillement, magnifièrent Dieu et, remplis de crainte^ 
disaient : * Certes, nous avons vu aujourd'hui des choses inattendues. » 

Deuxième cas. 

[lèsous étant entré dans Capernaoum], « un centurion vint vers lui, le 
priant en ces termes : « Seigneur, mon garçon gît paralysé à la maison, 
gravement tourmenté (1). » — J'irai, répondit lèsous, et je le guérirai. » 
Le centurion reprit : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres 
sous mon toit; mais dis seulement un mot et mon serviteur sera guéri. 
Car moi aussi je suis un homme soumis à l'autorité, et ayant à mon tour 
des soldats sous mes ordres, et je dis à celui-ci: Va! et il va; et à 
l'autre : Viens ! et il vient ; et à mon esclave : Fais ceci ! et il le fait. » Ce 
qu'écoutant, lèsous fut émerveillé, et il dit à ceux qui le suivaient : « En 
vérité, je vous assure que, môme en Israël, je n'ai point trouvé une si grande 
foi... — Va, dit lèsous au centurion, et ainsi que tu as cru, qu*il te soit 
fait. » Et au même instant son garçon fut guéri (2). » 

ÉvanffUe stlon Matthaîos, VIII. 

Si la guérison eut lieu comme Tévangéliste le raconte, il n'y eut là 
encore qu'un miracle par coïncidence. Mais il est possible que les paro- 
les du nabi aient été rapportées par quelqu'un de la foule au serviteur 
du centurion, et que celui-ci, vivement ému, ait été guéri par sugges- 
tion à Tinstant même. 

Le récit précédent est amplifié et arrangé dans Tévangile selon 
Loucas (VII). L'auteur, qui est évidemment juif, cherche à expliquer 
pourquoi lèschou. qui avait commencé par repousser la syrophéni- 
cienne, se prête si aisément au désir d'un goy, et, qui plus est, d'un 
officier de la ùation suzeraine. 

De plus, afin de rendre la cure plus extraordinaire, il nous dépeint le 
malade comme mourant. 

« Or un centurion avait un serviteur fort cher, qui était malade et sur le 
point de mourir (3). Quand le' chef eut entendu parler d'Ièsous, il lui dépê- 
cha des anciens des loudécns, le priant de venir sauver son serviteur. 

Ceux-ci, arrivés près d'Ièsous, le prièrent instamment, affirmant que le 
centurion était digne qu'on lui octroyât cela. « Car, disaient-ils, il aime notre 
notre nation et nous a b&ti la synagogue. » 

lèsous se mit donc en marche avec eux; et comme il approchait de la 
maison, le centurion lui envoya des amis avec ces mots : « Seigneur, ne te 
dérange pas, car je ne mérite pas que tu entres sous mon toit, etc..» 



(2) Kai laOr^ 6 xaî; xjtoj èv ir^ ùhq. âxîîvT,. 

(3) ' KxaTOv-àp/o.» Si t'.vo; ooùXo; xaxto; e/tov, t|;i£XX£ TsXsjTàv, o; f,v aÙTtj> sv- 



^^^ LA AEVUB BLANCHE 

4 Le reste du récit est comme dans Févangile selon Matthaîos. 

Voici ce qu'il devient dans Tévangile selon lôannès : 

« II y avait un officier royal dont le fils était malade (1) à Capemaoum. 
Apprenant qulèsous était venu d'Ioudaia en Gaiilaia, il Talla trouver et 
le pria de descendre pour guérir son fils, lequel était mourant. lèsous lui 
dit : « Si vous ne voyez des signes et des merveilles, vous ne croyez point. 
— Seigneur, lui répondit cet officier royal, descends avant que mon fils 
meure. — Va-t'en, reprit lèsous, ton fils vit » (2). Cet homme crut à la parole 
d^Ièsous et s'en alla. Et comme il était en route, ses serviteurs vinrent à sa 
rencontre en lui disant cette nouvelle : « Ton fils vit. » Il leur demanda à 
quelle heure celui-ci s'était trouvé mieux, et ils lui répondirent : « Hier, sur 
les sept heures, la fièvre le laissa. » Le père connut ainsi que c'était à cette 
heure-là qu'Ièsous lui avait dit : <i Ton fils vit. » Il crut, de même que toute 
sa maison. » 

Kvangilt $elon Jvannh, IV. 

Le serviteur du centurion, atteint d'astasie-abasie ou de paraplégie 
hystérique, est donc devenu son fils et un moribond que la fièvre quitte 
• au moment même où le nabi annonce qu'il vivra. C'est ainsi que, peu à 

peu, dans les religions, Thistoire fait place à la légende. 

Troisième cas. 

« Après cela il y eut la fête des loudéens, et lèsous monta à Hierosolyma. 
Or il y a dans Hierosolyma, près de la porte du troupeau, un bassin nommé 
en hébreu Béthesda (3), avec cinq portiques, sur lesquels gisaient de nom- 
breux malades, aveugles, boiteux, perclus (i), attendant le fnouvement de 
l'eau. Car de temps à autre un ange descendait au bassin et agitait l'eau, et 
le premier qui y entrait après le mouvement de l'eau était guéri, de quelque 
maladie qu'il fût atteint. Or il y avait là un homme pris par la maladie 
depuis trente-huit ans. lèsous, le voyant étendu par terre et sachant qu'il 
était là depuis longtemps, lui dit : a Veux-tu être guéri ? — Seigneur, lui 
répondit le malade, je n'ai personne qui me jette au bassin quand l'eau est. 
agitée, et avant que j'y arrive, un autre descend avant moi. — Lève-toi, 
reprit lèsous, charge ton grabat et marche ! >* Et aussitôt, rendu à la santé, 
; I l'homme chargea son grabat et se mit à marcher Ç\). 

C'était sabbat ce jour-là mt^me. Les loudéens donc dirent à celui qui avait 
recouvré la santé, chargé son grabat et qui marchait: « C'est sabbat, il ne 
t'est point permis de porter ton lit. » Mais il leur répondit : « Celui qui m'a 
guéri, celui-là m'a dit : Emporte ton grabat et va-t-en. » Ils lui deman- 
dèrent : « Quel est l'homme qui t'a dit : Emporte et va » ? Or le guéri ne 
savait pas qui c'était; car lèsous s'était retiré du milieu de la foule assemblée 
en cet endroit. 



(1) Kat'. f.v -ri; jiaT'.Aixô;, ou o -/tô; 7,0£ve'. 

(2) IlopeJO'j, ô 'j'iô; ffO'j Çt,. 
(3} Beth-haRHicUi : demeure de jùété. 
(4) "Kv Takat'.; xitÉxêito irXf.Oo; roXù Ttov àffOcVOÙvrwv, tj'^Xwv, yr<«>Xcov, Çr,- 

i/ p(ov. 

i i Le mot jT,pôç, qui signifie sec, de^^ièchr (racine ;r,po — idée de »échere*»8e), parait jlési- 

} fi gner ici la couti*actnre. 

■• ; (;») Kaî euOéw; v^hi-rj ûvir,; ô ivOpto-o;, xot'. r,pt tov xpâôôaTùv tjzo\j xai irîpte- 



LES CURES MIRACULEUSES DE JÉSUS DE NAZARETH 3(>3 

lèsous le rencontra ensuite au temple et lui dit : « Voilà que tu as été 
guéri ; ne pèche plus désormais, de peur que pire ne t'advienne. » Alors 
rhomme s*en alla rapporter aux loudéens que c*était lèsous qui Tavait 
guéri. » 

Évangile tdon lôanw», V. 

La piscine de Bet-hassida était probablement alimentée par une source 
intermittente. Comme on ignorait la cause de l'agitation périodique de 
l'eau, on lui attribuait des vertus surnaturelles. Les hystériques guéris- 
saient à cette piscine comme ils guérissent à celle de Lourdes, par sug- 
gestion. La cure semble donc authentique. Toutefois le chiffre de trente- 
huit ans, donné comme ancienneté de Taffection, paraît exagéré. 

Des cas de paraplégie hystérique guérie par la suggestion hypno- 
tique ont été rapportés par Reynolds (ij, Weir Mitchel (a), Lombroso (3) 
(deux cas dont un datant de cinq ans), Luys (4), Marcel Briand, méde- 
cin en chef de l'asile de Villejuif (5) (deux cas), Edgard Bérillon (6), 
Raymondaud (7), G. Lemoine et Paul Joire (8), Gingeot, médecin de 
rHôtel-Di