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Full text of "Revue de belgique"

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REVUE 



DE 



BELGIQUE 



PARAISSANT LE 15 DE CHAQUE MOIS 



(5; AN\ËE) 

5' LIVRAISON — 15 MAI 1873 



SOMMAIRE 

HENRI MAAICH4L. Du mode de recru têmeiit das forces t^éfanBlves dé 

]a Belgique ...,*..,.*........ 5 

CH. fi, fiUTH. Soiiuet ..,..,.. . , 26 

imiï GREYSaM. En HoLLikKDE, Juffer Daadje et JuflTer Dûortje (pm* 

micr article) »,.*** ,*...*., 27 

€H- POTVIH. Avant Bocacc«, Perrault et La Fontaim» ..,,.. 41 
BIILIOGRAPHIE. Enseiffnemtint et pfi.ilosophie^ par G, Tiberghiea. — 
Compte reîidu dit congrès international dmithropologie et (Tar- 
chéologie préhUtorifjttes en t87t. — Mémoire du peuple français ^ 
par Chaliamel. — Biblische géographie, par le docteur RieSis. — 
Poésie.^ de Marc Monnier.— Crevtivâ and imitative art, Uy J*TX* 72 

SUfPLliEHT. Bulletin de la Librairie eur^^etine, N«4. 



BRUXELLES 
MUQUARDT, éditeur 

Henry MERZBftCH^ Successeur 

MÊME MAISON A LEIPZIG 



1873 



D i y i iL.JL^ Google 



PUBLICATION DE LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C'". 

LE TOUR DU MONDE 

NOUVEAU JÛURMAl HEBDÛMAQAmE HCS VDrAGES, publié goïis la direction de 
M, Edouard ChaktOiN et iréa richement illustra pai' nos plus célèbres 
artiste 8* 

Les duuze premières années sont en vente (IS6Û- 1871). Les années 1S70 
et 1871 ne forment enHemble qu'un seul volume; la dollection comprend 
acUi*ïUemeut onze vylumea, qui contiennent près de 6,000 gravures» et 
comprennent notamment : Le^ voyages de Kaneâla mer polaire, de Mac 
CUntock dans les déi^erU glacés ou a péri Franklin ^ de Burth an lac 
Tchafl (?t a Toraboucton, de M. Guillauma Lé-jcan dans TAIrique orien- 
tale, au Pandjab et au Caohemire, dt3 M»^" Ida Pieîffer â Madagascar, de 
M.Paul Marcoy û travers l'Amërique du Sud, de'M. Victor Buray en 
Allemagne, de M. Marc Monnïer dans Tltalie méndioDale, de MM. Gus- 
tave Doré et DaviUiers en Espagne, dn capitaine Burton chez les Mor- 
moûB^ de M. Renan en Syrie, de M. Monliot dans les royaumes de Siam, 
de Cambodje et de Laos^ de sir Baldwîn dans l'Afrique australe, du capi- 
Spëke aux isources du Nil, de M. Ferdinand de Hochstetter à la Nouvelle- 
Zélande, de M, Cliarles Marti os au SpiUberg, de M. Arminius Vambéry 
dans FAsie centrale, de MM. David et Charles Livingstone sur les rives 
du Zambese, du capitaine liouyer daus la (iuyane française, de M. Elisée 
RecUis dans la Sicile, de M, Aimé Humbert au Jitpon, de M. Trémaux au 
Soudan oriental, de MM. Schlagintwelt dans là Haute- Asie, du vicomte 
Mil ton de l'Atlantique au Pacitlque (Amérique du Nord), de M. Magô 
dans le Soudan occidental, du docteur J^-J. Hayes à la mer libre du Pôle 
arctique^ de M. Vereschaguine dans le Caucase, de M, Francis Wey à 
Rome, de M. J. Garuier a la Neavelle-Calèdonte, de M, Nongaret en 
Islande, de M. et U^ Agassiï au Brésil, du M. Raynal aux Iles Auckland, 
de M. Fr. Whimpt-r au territoire d'Alaska, etc., etc. 

CONDITIO:fS DE TEXTE ET O'ABÛMfENEKT* 

Un u\imér0| comprenant 16 pages in -4", plus une couverture réservée 
aux nouvelles géographiques, paraît le samedi de chaque semaine. *— 
Prix dn numéro : 50 centimes. — Les 52 numéros publiés dans une 
année ft^rment deux volumes qui peuvent être reliés en un seul. — Prix 
de chaque année brochet; en un ou deux volumes, 25 fr. Pris de Ta bon- 
jjc^ment pour Paris et pour les départements : un an, 2d fr* \ six mois, 
U fr. — Les ahunuements se prennent â paiHir du 1«^ de chaque mois. 
Le prix d'abonnement pour les pays étrangers varie selon les conditions 
postales. 

La reliure ^n percaline se paye en sus : en an volume, 2 fr. ; en 2 volu- 
mes, 3 fr, — La demi-reliure en chagrin, avec tranches dorées : en un 
vohums 5 fr.: en deux volumes, 8 fr. — La demi-reliure chagrin avec 
trauches roupies semées d'or : en nu volume, 7 fr- ; en^dtiux volumes, 12 fr. 

Table d^f^eeiinale du XOUIt HIT III0M1>E:(1SG0-184II>). 

Brochure in -4", 1 fr* 



U HEVISU EUROPÊA, P»" mai 1873. — Ch. de Rérausat et rélection de Paris, 
par G. B. Micheliui. — Les publications rêeeûtea de la société do géoçra- 
phie russe, par Ukraino. — him anriens statuts de la commune de Car- 
peneio, par G* Kerraro. — In Piau di. Puglia, par P. Muscogiuri. — Poésies, 
par Emilia Frullaui. — Giovenlaehe passa, par A. de Oubernatis. ^Une 
femme poëte, par D. Jaya* — Le parti clérical et renseignement en 
Irlande, par Àl, Reyntiens, — Les dernières catastrophes de Paris, par 
Domenico Galati. — Souvenirs biographiques, par .4, de Gubernatis. — 
Carlo Botta et ses couvres hi^itoriquês, par A. de Gubernatis, — Les Alba- 
nais en Roumanie, par Dora d'i stria* — Revues de jurisprudence, des 
arts et des scieuces. — Notices bibliographiques italionaHset étrangères. 
-^ Chronique de l' Amérique du Sud, par A* Paess. 



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REVUE 



DB 



BELGIQUE 



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Bruxelles. - Typ. de M. Weissembruch. 

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REVUE 



DB 



BELGIQUE 



— CINQUIÈME ANNÉE — 



TOME XIV 



BRUXELLES 

G. MUQUARDT, éditeur 
Henry MERZBACH, Successeur 

PI.ACK ± RUE ROYALE 

MÊUB MAISON A. LEIPZia 

1873 



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TUE ^T^V VORK 

rUB-LlC LIBEA&Y 

983599A 

AOTOB, UCNOX AN» 

TILDEN POUNDAÏi'\<d 



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DU MODE DE BJSGRUTEMENT 



DBS 



FORCES DÉFENSIVES DE LA BELGIQUE 



C'est une vérité passée depuis longtemps à l'état d'axiome, 
que la loi est toujours faite au profit de ceux-là seuls en qui 
réside la puissance publique. 

Dans tous les gouvernements représentatifs , là surtout 
où, comme en Belgique, le nombre des électeurs est relati- 
vement peu considérable, l'élu a pour principal souci de 
complaire aux exigences de ses mandants. A ce prix seule- 
ment, à moins d'un mérite transcendant, il pourra se 
maintenir aux affaires. 

€ La plupart des élus, disait naguère M. Goetbaels, ne 
voient dans le mandat qui leur a été donné, qu'un moyen 
d'influence, une position qui les met en évidence, une chance 
de fortune peut-être^ ou, tout au moins, une position qu'il 

importe de conserver En proposant des modifications aux 

lois de milice, en imposant le service personnel également 
à tous les Belges, ils s'aliéneraient peut-être une classe 
d'électeurs que la nouvelle loi frapperait directement ^ et 
leurs chances de réélection pourraient en être compromises...^ 

C'est, il faut bien le reconnaître, avec cette constante 
préoccupation qu'à diverses époques, on a cherché chez nous, 
à résoudre la grande et diflGicile question de l'organisation 
de nos moyens de défense. 

Dix fois depuis un quart de siècle, la question a été remise 



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— 6 — 

sur le métier, dix fois on a remanié nos lois de recrutement 
et d*organisation militaire, et chaque fois en affirmant 
qu'enfin on était parvenu à une solution qui donnait satis- 
faction à tous les intérêts légitimes, d'accord avec les né- 
cessités sociales. Vains efforts ! A peine la loi nouvelle était- 
elle rendue exécutoire que déjà, de toutes parts, on en 
signalait les abus, les iniquités , et que le ministre de la 
guerre lui-même, à bout d'arguments, confessait, à la tri- 
bune nationale, qu'en fait d'armée il n'y a pas de justice. 

n en sera malheureusement ainsi, tant que, sous prétexte 
de s'occuper d'organisation militaire, nos législateurs ne 
feront que de la tactique politique, tant qu'on subordonnera 
les besoins de la défense nationale aux exigences, le plus 
souvent exagérées, de l'élément censitaire. 

Jusqu'ici, dans toutes les combinaisons qui ont été mises 
en avant, c'est l'intérêt électoral qui primait l'intérêt social. 

On n'est arrivé ainsi, au prix de grands sacrifices de 
toute espèce, qu'a équilibrer, pendant quelques années, un 
système boiteux, supportable en temps de paix, grâce à la 
mansuétude de nos populations; mais le jour où, dans des 
temps plus difficiles, il a fallu mettre en branle cette machine 
insuffisante, mal agencée, il est devenu évident pour tous 
qu'elle ne fonctionnerait jamais qu'imparfaitement. 

Nous en sommes encore là aujourd'hui ; il n'y a aucune 
illusion à se faire à cet égard, notre organisation militaire 
ne répond sous aucun rapport aux exigences éventuelles 
d'un état de guerre ou de crise sociale. Les hommes les 
plus autorisés sont unanimes à reconnaître qu'il nous serait 
impossible de résister à un choc sérieux, qu'il y a danger 
pour l'ordre public à peupler l'armée permanente d'un 
nombre, chaque année plus considérable, de déclassés, dont 
le contact exerce la plus pernicieuse influence sur le contin- 
gent des miliciens qui servent pour leur propre compte ^ 

1 M. le ministre de la guerre déclare qu'en 1870, sur un effectif dfi 
79,608 hommes, il y avait 21,936 remplaçants ; qu'en six mois, parmi 
ceux-ci, on a compté 1,190 déserteurs, 352 traduits devant les conseils de 
guerre. 



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— 7 — 

Non seulement notre système de recrutement est généra- 
lement condamné par tous ceux qui l'ont vu fonctionner et 
qui ont pour devoir d'en signaler les abus ; mais enfin, on 
ose dire partout et à haute voix, qu'il est inique d'exempter 
de toute participation active à la défense éventuelle du pays 
et de ses institutions ceux qui sont les détenteurs de la 
richesse publique, qui jouissent seuls des droits politiques, 
pour accabler de cette lourde charge ceux-là qui sont les 
moins à même de la supporter. 

Si Ton pénètre au fond des consciences, dans l'intimité, 
on est généralement d'accord pour condamner le mode de 
recrutement de l'armée au moyen du tirage au sort et du 
remplacement, et sur la nécessité impérieuse de remédier à 
une situation dont nul ne se dissimule le danger. Seulement, 
dans l'expression publique de la pensée des hommes politi- 
ques, l'esprit de parti l'emporte le plus souvent; chacun 
décline prudemment la responsabilité des réformes radicales 
à opérer, et vise à en faire retomber tout le poids sur ses 
adversaires. Ainsi, au jour des prochains comices, à l'aide 
de cette arme redoutable, on espère s'emparer de l'esprit des 
censitaires dont les fils trouvent commode, moyennant une 
somme d'argent relativement minime, de laisser à des mer- 
cenaires, mêlés aux fils des artisans, la rude et périlleuse 
mission de défendre l'ordre public et au besoin le terri- 
toire national. 

Cependant, au milieu de la stratégie des partis, on 
voit se dégager chaque jour plus impérieuse la nécessité, 
— que les intérêts égoïstes le veuillent ou non, — de sortir 
à bref délai de la fausse position où nous sommes engagés. 

Les hommes d'État à qui revient la grosse part de respon- 
sabilité de la situation, appréhendent, non sans raison, d'être 
pris au dépourvu, de se trouver dans l'impossibilité de faire 
face à un danger sérieux , soit à l'intérieur, soit à la fron- 
tière. 

Aujourd'hui que presque toutes les nations européennes 
sont entrées dans la voie d'une plus équitable répartition 
des charges militaires, on parviendra diflicilement à justifier 



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— 8 — 

Texorbitante exception dont jouissent encore en Belgique 
les favorisés de la fortune, qui se désintéressent sans pudeur 
des devoirs qu'imposent partout à la jeunesse les besoins de 
la sécurité publique. 

Quels que soient aussi les sentiments d'égoïsme que Ton 
prête, à tort selon nous, aux classes privilégiées par notre 
législation surannée, il est impossible qu'elles s'aveuglent 
plus longtemps sur les conséquences fatales d'un régime 
qui livre la force publique aux mains de ceux qui, non seu- 
lement n'ont rien à perdre, mais qui ont tout à gagner à une 
transformation radicale de l'ordre social; il est impossible 
qu'elles ne confessent pas qu'elles seraient impuissantes à se 
défendre si, à un moment donné, leurs intérêts les plus cbers 
étaient sérieusement menacés. 

Aussi, les yeux des plus aveuglés par les préjugés et par 
la douceur du privilège, se dessillent-ils à mesure que le dan- 
ger grandit et se rapproche ; la conscience publique s'éveille et 
les riches comprennent enfin qu'ils ont, plus encore que les 
pauvres, une dette sacrée à payer à la patrie; que chacun doit 
contribuer, pour sa part appropriéeà la nature des individus et 
à leurs ressources, à la défense éventuelle delà chose publi- 
que. On est d'accord que tous doivent se mettre en mesure 
d'opposer, au danger, une résistance sérieuse ; seulement ce 
qui répugne à la bourgeoisie et justifie, jusqu'à un cer- 
tain point, son opposition, c'est la crainte qu'on impose à 
ses enfants la vie de caserne, à la discrétion de chefs 
d'une urbanité plus ou moins correcte et dont les allures 
froisseraient profondément des natures délicates, c'est aussi 
la nécessité d'abandonner pour un temps considérable 
la vie de famille, les études, la préparation à l'exercice 
de professions qui exigent un long surnumérariat. 

Il y a là évidemment des ménagements à garder, des 
mesures à prendre, pour arriver à concilier les besoins réels, 
indispensables, avec les exigences légitimes de l'ordre social. 
Ce ne sont pas les moyens extrêmes qui nous donneront la 
solution de ce difficile problème; c'est, comme l'a dit 
naguères M. Pirmez, par un système à tempéra/mewts^ que 



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— 9 — 

nous arriverons, sans froisser trop vivement les légitimes sus- 
ceptibilités des classes prépondérantes, à concilier les con- 
sidérations sociales avec les besoins réels de notre état poli- 
tique. 

Avant d'entrer dans cet ordre d'idées, il parait opportun 
d'indiquer ici quelle est l'importance des forces défensives 
qu'à un moment donné nous devons pouvoir opposer à une 
invasion étrangère ; ce point résolu, nous aurons à examiner 
de quelle manière ce résultat pourra être atteint sans trop 
épuiser nos ressources, sans immobiliser, en temps de paix, 
la plus grande partie des forces vives du pays. 

Pour nous guider sûrement dans cette voie ardue, nous 
devons d'abord nous rappeler ce qui s'est récemment passé, 
alors que la guerre franco-allemande éclatait, en 1870, dans 
toute sa violence, sur les confins de notre territoire, chaque 
jour envahi par les débris des armées vaincues. 

A l'improviste, notre armée a dû être mise sur le pied de 
guerre, puis répartie dans nos forteresses et dans l'armée 
d'observation campée sur la frontière. Comment avons-nous 
fait face à tous ces besoins pressants, satisfait à toutes les 
nécessités de cette situation extrême, pleine de dangers ? 

De l'aveu même de tous nos officiers, du département 
de la guerre, notre organisation laissait grandement à 
désirer; matériel, effectif, cadres, service de santé et d'inten- 
dance, tout était en souffrance et ce n'est qu'à grande peine, 
au prix d'énormes sacrifices, qu'il a été possible de rassem- 
bler à la hâte les éléments les plus indispensables à une 
entrée en campagne. 

Nous pouvons, disait-on avant la guerre dans les docu- 
ments officiels, à la tribune parlementaire, réunir à bref 
délai une armée de cent mille hommes, bien outillés, dont 
73,000 fantassins, 13,000 artilleurs, 9,000 cavaliers, 
2,000 mineurs, 3,000 hommes appartenant à l'administra- 
tion et à la gendarmerie, le tout commandé par 2,600 offi- 
ciers. Cependant, malgré toutes ces assurances, c'est à peine 
s'il a été possible, après des efforts inouis, de réunir un 
effectif de guerre qui n'a jamais dépassé 82,000 hommes. 



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- 10 « 

Et encore, de cet effectif faut-il défalquer plus de 
14, 000 hommes composant la classe de milice de Tannée 1870 
et les substituants appelés à Timproviste sous les drapeaux, 
et qui n'avaient reçu aucune instruction militaire : « Ces 
« hommes, dit M. le ministre de la guerre, n'ont pu être que 
« très imparfaitement exercés et n'auraient pu concourir 
« utilement qu'à un service de garnison. » 

Nous n'avions donc en réalité, en comprenant 7 à 
8,000 volontaires, que 66 à 68,000 combattants à opposer 
éventuellement à l'invasion, le tout dispersé sur les divers 
points menacés de nos frontières ou occupé à garder nos 
places fortes, notamment Anvers, Diest, Termonde, etc. 

D'après les rapports officiels, notre plus fort contingent 
en 1870 a été : 

nffl/.!^». Sous-offlciers 

Offlclem. ^^ ^^i^tg 

Sur la frontière ...... 2,062 52,415 

Dans les places fortes 572 22,423 

Dans les dépôts 225 8,312 

2.859 83,150 

C'est là tout ce que nous possédions ! La réserve, décrétée 
en principe en 1868, est encore à l'état embryonnaire, et c'est, 
en affaiblissant outre mesure Tarmée de campagne, qu'on a 
pu peupler les principaux ouvrages de défense à l'intérieur 
du pays ^. 

Les contingents de 1861. à 1870, qui devaient fournir à 
l'armée 104,000 hommes, n'ont, en réalité, amené sous les 
drapeaux que72,612 miliciens, soit, après dix ans, un déchet 
de 31,385 hommes ou 31 p. c, en partie compensé par 7 à 
8,000 volontaires. 

L'armée elle-même manquait de cadres qu'il fallut com- 



1 L'absence d'une réserve, votée en principe et décrétée en 1868 , s'est 
fait grandement sentir, lors des derniers événements. L'armée active a 
dû fournir toutes les garnisons, et son effectif à la frontière en a été fort 
affaibli. Sans une forte réserve, on ne peut pas compter sur une véritable 
armée de campagne. 

(Rapport du ministre de la guerre du 31 mars 1871.) 



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— 11 - 

plètement improviser pour la formation à la hâte des 4* et 
5* bataillons, par des nominations nouvelles, et en détachant 
des officiers, des sous-officiers et des caporaux des corps où 
cependant ils eussent été, en cas de conflit, d'impérieuse 
nécessité; les miliciens des plus anciennes classes avaient 
perdu toute notion militaire, un grand nombre n'avaient 
jamais manié l'arme de guerre aujourd'hui en usage et c'est 
avec ces éléments disparates et sans cohésion, qu'il fal- 
lait, du jour au lendemain et sans préparation aucune, 
entrer en campagne, peut-être soutenir une lutte suprême 
d'où dépendrait notre indépendance. 

N'y a-t-il pas lieu de se demander s'il est sage et prudent, 
en face de pareilles éventualités, de confier nos intérêts les 
plus précieux à d'aussi frêles appuis, et si la nation virile 
toute entière ne doit pas se préparer à faire face au danger, 
à se mettre à l'abri de toute surprise? 

Tout notre état-major est convaincu, et c'est déjà là un 
grand danger, que les éléments dont il dispose sont insuffi- 
sants à pourvoir aux nécessités d'un état de guerre, surtout 
en présence du déploiement gigantesque de forces que pré- 
parent les nations du continent européen. 

De deux choses l'une : ou il nous faut renoncer à tout état 
militaire, désarmer, renvoyer, comme le veulent quelques 
uns, chacun à ses travaux, à sa vie de famille ; s'en rap- 
porter à la foi des traités et attendre avec résignation les 
événements; — ou nous devons nous mettre à l'œuvre sans 
retard, nous organiser de telle façon qu'à un moment donné 
toutes les forces vives de la nation soient en état de contri- 
buer efficacement à la défense du territoire. 

Malheureusement, pour accomplir cette tâche immense, il 
faut compter avec des exigences de toute nature, qu'il n'est 
pas facile de concilier. D'une part, l'élément politique, appelé 
seul à voter les lois, paraît peu disposé à faire une large part 
aux besoins indispensables d'une bonne organisation de nos 
moyens de défense ; il proteste et s'insurge dès qu'on parle 
d'exiger un service personnel quelconque des fils des censi- 
taires. De l'autre, Télément militaire, faisant bon marché de 



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— 12 - 

toute considération étrangère au but qu'il poursuit, élève 
des prétentions extrêmes, peu concordantes avec les suscep- 
tibilités légitimes de nos populations. D'après ses plus ardents 
soutiens, il faut nous faire passer tous par la caserne, nous 
soumettre à la rude discipline des corps, en un mot, faire 
de la Belgique une nation armée, et consacrer à ce besoin 
la plus grande partie de nos ressources. 

C'est dans de semblables exagérations que les partisans 
du statu quo puisent leurs meilleurs arguments contre toute 
réforme, même indispensable. Ils vont jusqu'à affirmer, en 
exagérant les conséquences possibles du service personnel, 
que, si on supprimait le remplacement, on mettrait de sérieux 
obstacles au développement intellectuel de nos populations, 
on paralyserait l'essor et la mise en valeur de nos activités. 

Ce n'est qu'en se montrant, de part et d'autre, modéré 
dans ses prétentions qu'on peut espérer arriver à une 
solution satisfaisante; on n'y parviendra certainement 
pas si on persiste à vouloir encadrer tous les jeunes gens, 
quelle que soit leur position, dans les régiments de l'armée 
active, et à les soumettre tous aux mêmes exigences régle- 
mentaires. 

Il y a des situations diverses, des distinctions qui tiennent 
à nos mœurs, à nos habitudes sociales, qu'on ne froisserait 
pas sans de graves inconvénients et peut-être sans danger 
pour la bonne constitution de l'armée elle-même. 

En Allemagne, le service personnel est pratiqué depuis 
plus d'un demi-siècle, il est le produit d'une crise terrible, 
d'un écrasement complet de la nation prussienne, il a grandi 
sous le régime absolu. 

Sommes-nous en Belgique dans la même situation? Au 
contraire, nous vivons dans l'épanouissement du bien-être 
et d'une complète liberté 'qui nous fait mal apprécier les dan- 
gers lointains dont nous pouvons être menacés. Nos jeunes 
gens, parmi les classes aisées surtout, sont élevés dans un 
esprit d'indépendance, d'indiscipline, que favorise trop, mal- 
heureusement, la faiblesse de la famille. Croit-on qu'on pour- 
rait, du jour au lendemain, les transformer en recrues 



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- 13 — 

soumises, les faire fléchir sous les rigueurs de la vie mili- 
taire, punir au besoin les infractions à la discipline. 

Sans doute, l'officier, le sous-officier, en service, ne fera 
aucune distinction entre le fils du propriétaire élevé dans 
les raffinements de la vie élégante et louvrier qui a 
passé sa jeunesse dans les rudes travaux de l'atelier et des 
champs. Et cependant, quelle différence dans la nature de 
ces individus! Si l'un des premiers, exaspéré, regimbe, s'in- 
surge contre la brusquerie, les façons peut-être blessantes 
d'un supérieur peu habitué aux manières délicates, il fau- 
dra sévir, mettre le coupable en prison, le traduire devant 
un conseil de guerre, etc. 

Se figure-t-on l'effet que produirait pareille rigueur au 
sein des familles influentes du pays, les clatoeurs qui reten- 
tiraient de toutes parts, dans la presse, dans l'opinion publi- 
que, à la tribune parlementaire, et ne voit-on pas que bien- 
tôt, l'esprit départi s'en mêlant, gouvernement et législateurs 
seraient amenés à composer, pour quelques uns, avec la 
rigueur des lois, au grand préjudice de l'ordre et de la 
discipline qui doit régner dans l'armée ? 

Ce sera là une des plus grandes difficultés à résoudre et 
nous n'y arriverons que si nous savons résister à des engoue- 
ments passagers qui nous poussent à imiter, tantôt à 
droite, tantôt à gauche, tout ce qu'on fait avec succès à 
l'étranger, sans tenir compte des différences de nature et 
d'institutions des peuples. 



Avant de dire comment, selon nous, il sera possible de 
concilier tous les intérêts légitimes, voyons d'abord quelle 
est la force nécessaire pour défendre au besoin avec succès 
notre territoire. 

De l'avis de tous nos hommes de guerre, il nous faut une 
armée d'observation, et des corps de réserve chargés de la 
défense des bouches de l'Escaut et de la Meuse. Ils portent 
à 130 ou 140,000 hommes cette puissance militaire, qui se 



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— 14 — 

composerait de 90,000 hommes appartenant à l'armée per- 
manente, de 50,000 hommes de réserve. 

Dans ces conditions, l'armée permanente devrait avoir un 
contingent annuel de 12,500 hommes, dont 2,500 à incor- 
porer dans les armes spéciales, artillerie, cavalerie et génie, 
et 10,000 recrues pour Tinfanterie. De son côté, la réserve 
aurait besoin d'un contingent annuel de 8,000 enrôlés 
pour huit ans. 

Comment composer ces divers corps, comment surtout les 
préparer de telle façqn qu'ils puissent utilement tenir 
campagne à un moment donné, et cela sans obérer le trésor 
outre mesure, sans excéder la somme des sacrifices que le 
pays a le droit d'exiger ? 

Ainsi que nous venons de le dire, chaque classe de milice, 
composée de près de 46,000 appelés, aura à fournir pour le 
service militaire de diverses catégories 20,500 combattants. 

De cette classe, environ 13,000 inscrits sont, ou impro- 
pres au service ou à exempter pour l'un ou l'autre des 
motifs admis par la loi. Il ne restera donc du contin- 
gent, cette défalcation faite, que . . . 33,000 hommes 
dont il faut extraire : 

Pour les armes spéciales 2,500 hommes ( j^ kqq ^ 
Pour la réserve . . . 8,000 » ( ' 



Soit 22,500 hommes 



des rangs desquels sortira le contingent de 10,000 recrues, 
nécessaire pour l'infanterie de l'armée permanente. 



Nous nous occuperons d'abord du contingent destiné à 
l'artillerie, à la cavalerie, au génie. Ce point doit être de la 
part du gouvernement, l'objet d'une sollicitude particulière ; 
il ne faut rien épargner pour y attirer des volontaires, choisis 
parmi les jeunes gens robustes, intelligents, entrant sans 
répugnance dans la carrière militaire. 



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— 15 — 

Ce résultat ne sera obtenu que si la position qui leur est 
offerte présente de tels avantages qu'on la considère, non 
comme une charge onéreuse, mais comme une faveur bien- 
tôt ambitionnée par les jeunes gens qui ne se livrent qu'à 
contre cœur à l'exercice des professions manuelles. 

D'abord, pendant leur temps d'activité, les volontaires des 
armes spéciales seront équipés confortablement, au besoin 
montés aux frais du trésor public; ils jouiront d'une situa- 
tion de faveur exceptionnelle sous le rapport de la solde, de 
la nourriture, du casernement; pour eux, l'heure de la 
retraite pourra être retardée jusqu'à dix heures; une partie 
de leur temps sera consacrée à des études théoriques. Ce sera 
plutôt une école d'application qu'une caserne qui' réunira 
les volontaires de ces troupes d'élite. 

A l'expiration de leur engagement, les militaires de cette 
catégorie auront droit à des avantages particuliers, d'autant 
plus grands qu'ils seront restés plus longtemps sous les 
drapeaux et qu'ils s'y seront rendus dignes par leurs travaux 
de la bienveillance du gouvernement. 

Ainsi, après dix ans de service, le volontaire congédié 
aura droit soit à un emploi dans l'une ou l'autre des bran- 
ches du service public, au traitement minimum de mille 
francs, ou à un traitement d'attente de 365 francs l'an, ou à 
un capital de libération de trois mille francs, le tout au choix 
du gouvernement qui prendra en considération les aptitudes 
et les besoins de chacun des libérés. 

On peut estimer qu'après un terme de dix ans, du contin- 
gent de 2,500 hommes, il ne restera guère, par suite de 
décès ou d'indignité privant l'enrôlé volontaire de tout droit 
aux avantages réservés aux bons serviteurs, que 2,100 con- 
gédiés à doter. Un tiers d'entr'eux, les moins robustes, les 
moins méritants recevront un capital de libération de 
3,000 francs, à moins qu'ils ne préfèrent une pension 
viagère correspondante, dont le taux sera fixé par arrêté 
royal. 

De ce chef, le budget de l'État serait grevé d'une somme 
de deux millions cent mille francs, laquelle lui serait rem- 



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— 16 — 

boursée et au delà par les miliciens appartenant à des 
familles riches qui se feront exonérer, ainsi qu'il sera dit 
plus bas. 

Les autres congédiés, au nombre de 1,400, resteront, s'ils 
le veulent, au service de TÉtat et seront placés : les artil- 
leurs et les mineurs dans les administrations des cliemins de 
fer, postes et télégraphes, douanes et accises, dans le per- 
sonnel des maisons de charité, de détention, etc. 

Quant aux cavaliers qui voudront être maintenus en acti- 
vité de service, ils feront partie de la gendarmerie, enrégi- 
mentée pour former, en temps de guerre, la cavalerie atta- 
chée à la réserve; là aussi, ils jouiront d'une position de 
faveur à laquelle ont droit de prétendre les hommes qui 
consacrent leur vie à la défense de l'ordre public. 

A quarante ans, les cavaliers de cette catégorie, s'ils se 
font libérer, auront droite soit à un emploi au traitement 
minimum de 1,500 francs, soit à une pension viagère de 
500 francs, soit, enfin, à un capital de libération de cinq 
mille francs, le tout au choix du gouvernement. 

Il va sans dire que le volontaire qui aura été condamné 
par un conseil de guerre, perdra tout droit à la prime d'enga- 
gement; que celui qui, par inconduite, aura subi un certain 
nombre de punitions disciplinaires pourra être congédié sans 
indemnité en vertu d'une décision du chef du corps, approu- 
vée par le département de la guerre. 

Au nombre des avantages qu'offrirait ce mode de recrute- 
ment, notons d'abord qu'il peuplerait l'armée d'hommes 
d'élite, qui feraient du métier des armes une étude sérieuse, 
indispensable surtout pour le service des armes spéciales. 

Un cavalier, un artilleur de cette catégorie vaudrait sans 
doute, comme aptitude et comme force de résistance, deux 
recrues, produit de la loterie militaire, qui, après leur 
instruction ébauchée, sont renvoyées dans leurs foyers, en 
congé illimité et dont on ne tirerait guères parti si, plus 
tard, à l'improviste, comme en 1870, il fallait les mettre à 
cheval ou en batterie en face de l'ennemi. 

Un autre avantage, non moins précieux, c'est que ce mode 



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— n — 

de recrutement des armes spéciales rétablirait Tégalité entre 
tous les miliciens appelés au service de l'État, tandis qu'au- 
jourd'hui ceux que le choix désigne arbitrairement pour 
l'artillerie, la cavalerie, etc., restent sous les drapeaux pen- 
dant un temps plus loug que ceux que leur bonne fortune 
appelle dans l'infanterie '. 



Le recrutement, par voie volontaire, du contingent des 
armes d'élite, occasionnerait au trésor une dépense annuelle 
d'environ trois millions de francs, en admettant même que 
le gouvernement consentit à employer, après libération, la 
moitié du contingent dans les différentes branches du ser- 
vice public. 

Nous désirerioDs, provisoirement du moins, épargner au 
pays cette lourde charge et obtenir ce résultat, en mainte- 
nant, pour une petite fraction de la classe de milice, le prin- 
cipe de l'exonération, mais à prix très élevé. 

Ainsi, nous voudrions que la loi exemptât de tout service 
dans l'armée active et dans la réserve, les miliciens dont les 
auteurs ou tuteurs auraient versé au trésor, préalablement au 
jour de l'inscription des appelés, une somme à fixer annuel- 
lement par arrêté royal et qui ne serait ni inférieure à 
2,500 francs, ni supérieure à 5,000 francs. 

Les jeunes gens de cette catégorie ne seraient appelés à 
faire partie que de la garde civique. 

D'après les statistiques officielles, par chaque classe de 
milice, on compte environ 225 familles jouissant d'une 
grande richesse, 1,500 possédant une situation qui leur 
permettrait d'exonérer leurs enfants sans éprouver aucune 
gêne; 7,500, quoique moins fortunées, pouvant également, 



^ Ponr satisfaire aux nécessités indispensables du service, dans la cava- 
lerie et rartiUerie montée, on a été contraint de garder sous les armes les 
contingents des huit classes, alors que dans Tinfanterie quatre de ces 
huit classes avaient pu être renvoyées en congé. (Rapport du ministre de 
la guerre du 15 mars 1871.) 

T. XIV 2 



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- 18 — 

avec plus ou moins de difficulté, pourvoir aux nécessités 
d'une exonération. 

Tout porte à croire que, dans ces diverses catégories, 
mille familles au moins solliciteraient chaque année la fa- 
veur d'exonérer un de leurs enfants aux conditions ci-dessus. 

Dans tous les cas, le gouvernement pourrait toujours 
augmenter ou réduire dans les limites tracées par la loi, le 
prix de l'exonération, d'après le nombre plus ou moins grand 
de demandes qu'il recevrait et qu'il serait disposé à accueillir 
favorablement. 

En réduisant à mille le nombre des exonérés annuels, 
qui feraient un versement au trésor de trois mille francs en 
moyenne, le gouvernement recevrait de ce chef les trois mil- 
lions nécessaires pour indemniser, lors de leur libération, 
un nombre égal de volontaires des armes spéciales, et comme 
ce capital porterait intérêt pendant dix ans avant d*étre utilisé, 
les sommes à en provenir seraient, dans l'intervalle, utilement 
consacrées à améliorer la position des enrôlés volontaires des- 
corps d'élite. 

Cette combinaison présenterait un autre avantage qu'il 
importe de ne pas perdre de vue. Les générations qui sor- 
tent aujourd'hui de nos familles opulentes sont générale- 
ment fort peu propres au service militaire. La vie efféminée, 
désordonnée quelquefois, de ces jeunes gens les prépare mal 
aux exigences d'une vie régulière, de la discipline des corps; 
souvent ils seraient plus gênants qu'utiles et il pourrait se 
faire que des influences supérieures vinssent fréquemment 
entraver l'action des officiers et des cadres sur eux. 

Ces inconvénients seraient évités par l'exonération, à des 
conditions d'autant meilleures pour l'armée qu'au lieu d'une 
non-valeur, elle recevrait un volontaire réunissant toutes les 
conditions nécessaires pour devenir un soldat d'élite. 



Après avoir pourvu au contingent nécessaire pour garnir 
les corps spéciaux de l'armée, il ne restera plus qu'à remplir 
les cadres de l'infanterie. 



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— 19 — 

Tous les miliciens de la classe appelée sous les drapeaux 
auront à faire connaître, lors de leur inscription, s'ils aspi- 
rent à faire partie de la réserve, auquel cas, ils auront à 
satisfaire aux conditions suivantes : 

A. Fournir la preuve, par un examen ad hoc, dont le 
mode et les conditions seront déterminés par arrêté royal 
chaque année, que l'aspirant a reçu une bonne instruction 
primaire et qu'il connaît le maniement de l'arme d'infanterie. 

B. Prendre l'engagement de faire un terme de huit ans 
dans la réserve. 

C. S'équiper à ses frais, servir sans solde pendant tout 
le temps de l'incorporation, sauf les cas de mobilisation. 

D. Verser chaque année au trésor ou à la caisse du corps, 
pendant le temps de service, une somme à fixer par le gou- 
vernement, qui ne pourra être ni inférieure à 25 francs ni 
supérieure à 100 francs et qui servira à couvrir les frais 
généraux de la légion. 

Il est bien entendu qu'ici encore les conditions à impo- 
ser aux aspirants par les arrêtés royaux, devront être 
d'autant plus ou d'autant moins rigoureuses qu'il sera plus 
ou moins facile de recruter les 8,000 hommes à incorporer 
dans la réserve. 

La réserve, telle que nous en comprenons l'organisation, 
serait bientôt un corps d'élite, capable de rivaliser, sans 
désavantage, avec les régiments les mieux composés des 
armées permanentes. 

Elle se recruterait dans la partie vitale, intelligente, de nos 
populations ; préparée dès l'enfance, dans les établissements 
d'enseignement, à l'état militaire, par l'étude de la gymnasti- 
que, de l'escrime, du maniement des armes, cette jeunesse, 
chez qui l'esprit d'ordre, de discipline, d'émulation, se déve- 
lopperait aisément, acquerrait bientôt sous les drapeaux 
une solidité sur laquelle, au besoin, on pourrait compter. 

La réserve devrait être organisée par canton de milice, 
fédérée au chef lieu d'arrondissement, embrigadée par pro- 
vince, à raison d'un contingent annuel de moins de deux 
hommes par mille habitants. 



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— 20 — 

Chaque canton, d'une population moyenne de 15,000 habi- 
tants, réunirait, à raison de 25 hommes par an, pendant 
huit ans, un corps de réserve de 200 hommes ou deux com- 
pagnies formées séparément sur les points les plus convena- 
bles du canton, désignés par le chef de la légion, d'accord 
avec l'administration provinciale. 

Par chaque corps détaché, un ou plusieurs oflS.ciers, selon 
les besoins, désignés parle chef de corps, seraient chargés de 
l'administration et de la conservation du matériel du corps 
ou du détachement; la commune désignée devrait mettre à la 
disposition du corps les locaux nécessaires à son installation. 

Les officiers, spécialement chargés de ce service adminis- 
tratif ou de tout service extraordinaire, auraient droit à une 
indemnité à charge de la caisse du corps. La hauteur en 
serait fixée par un règlement général d'administration, 
approuvé par le chef de l'État. 

Tous les détachements ou compagnies, réunis par batail- 
lon, légion, brigade ou division, seront à la disposition 
des officiers supérieurs désignés par le département de la 
guerre. En tout temps, ces commandants prennent à leur 
égard les dispositions qu'ils jugent de nature à rendre 
ces contingents aptes à remplir la mission patriotique confiée 
par la loi aux troupes formant la réserve de l'armée active. 

Les cadres des légions de la réserve seront constitués comme 
dans l'armée active : Les sous-officiers nommés par les chefs 
de corps, les officiers à la nomination du chef de l'État 
qui les choisit, soit parmi les officiers retraités de l'armée 
active, soit dans les cadres de la réserve parmi les candidats 
ayant servi avec talent pendant un temps déterminé. 

Si, en outre, par une résolution expresse, à l'exécution de 
laquelle il tiendrait strictement la main, le gouvernement 
arrêtait que désormais tout aspirant à l'obtention d'un emploi 
sera invité à joindre à sa requête son état de service dans la 
réserve, si les candidats savaient qu'à mérite égal, la préfé- 
rence sera accordée au mieux noté, nul doute qu'alors tous 
les jeunes gens ne redoublassent de zèle et de dévouement 
et que la constitution de la réserve n'en éprouvât les meil- 
leurs effets. 



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— îl — 

Peut-être aussi, l'État pourrait-il attribuer une certaine 
catégorie de fonctions publiques aux jeunes oflSciers de 
la réserve qui se distingueraient par leur aptitude et qui, 
pendant leur temps d'activité, auraient rendu des services 
réels à l'institution. 

n ne parait pas équitable, dans tous les cas, de les ren- 
voyer les mains vides, après une période de huit ans de bons 
et dévoués services. 

La réserve, composée et encadrée comme nous venons de 
le dire, pourra être astreinte à accomplir tous les devoirs 
que comporte sa bonne organisation. 

D'abord, dès leur incorporation, ces militaires devront 
faire preuve d'aptitude devant une commission ad hoc; ceux 
d'entre eux qui seront jugés insuflSsamment instruits pour- 
ront être astreints à un service extraordinaire et même 
envoyés en subsistance, à leurs frais, pendant un temps 
plus ou moins long, selon le besoin, pour compléter leur 
instruction, dans un des régiments actifs de la garnison la 
plus rapprochée de leur résidence habituelle. 

Pendant la première année de leur enrôlement, les mili- 
ciens seront soumis à des exercices journaliers, chaque fois 
que les chefs de corps le jugeront utile; après la première 
année, ou dès que leur éducation militaire sera suffisante, 
les exercices n'auront plus lieu que les jours fériés, par déta- 
chement ou par corps, sur telle partie du territoire que 
désignera le chef de légion. 

Une fois, chaque année, pendant la saison la plus favo- 
rable pour ne pas entraver les travaux des champs, les corps, 
réunis par brigade ou par division, formeront des camps de 
manœuvres générales et de tir, dont le commandement supé- 
rieur appartiendra à un officier général servant ou ayant 
servi comme officier supérieur dans l'armée active. 

Parmi les corps de la réserve et notamment dans les villes 
de garnison, il pourra être créé des détachements de cava- 
lerie et d'artillerie qui formeront des corps à part, avec une 
organisation spéciale à déterminer par arrêté royal. 

Enfin, pour que les cadres de l'infanterie de l'armée active 



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soient toujours au complet et bien composés, nous voudrions 
que les jeunes gens admis dans la réserve, pussent avec 
l'agréation du département de la guerre, contracter un 
engagement de dix ans en qualité de sous-officier dans l'in- 
fanterie active, moyennant quoi ils jouiraient, à la fin de 
leur terme, des avantages accordés aux volontaires des 
armes spéciales, si, dans l'intervalle, ils ne s'en étaient pas 
rendus indignes ou s'ils n'avaient pas été promus au rang 
d'officier. 



Nous n'avons plus maintenant qu'à nous occuper du mode 
de recrutement du contingent de l'infanterie. En récla- 
mant 10,000 hommes à chaque classe de milice, nous aurons 
les 70,000 hommes nécessaires pour garnir les cadres, 
s'ils restent à la disposition du gouvernement pendant sept 
ou huit ans. 

Ces 10,000 hommes, on les demandera au reste du con- 
tingent composé comme nous lavons dit plus haut de 
22,500 miliciens propres au service. 

Ici, il faut éventuellement maintenir le tirage au sort, 
mais pour le cas seulement où les conseils de milice seraient 
dans l'impossibilité de fournir volontairement le contingent 
de leur circonscription. 

La classe devra livrer une recrue sur 2,25 appelés; la 
chance d'être exempté du service ne sera peut-être pas tout 
à fait aussi grande que sous le régime actuel, mais en 
revanche, les recrues ne devront plus tenir ménage avec les 
remplaçants et ne seront plus contraintes à servir dans les 
armes spéciales. 

Le tirage au sort pour le recrutement de l'infanterie est, 
selon nous, Vultima ratio, le moyen extrême, dont il ne 
doit être fait usage qu'après avoir vainement épuisé tous les 
autres. A cette occasion, nous rappellerons que la loi du 
8 janvier 1817 sur la milice, art. 30 et suivants, admet les 
co!riraunes à fournir leur contingent de milice au moyen du 
recrutement volontaire. 




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Pourquoi n'essayerait-on pas de mettre en pratique cette 
disposition si sage» en provoquant la constitution de con- 
seils de milice, fonctionnant par canton et choisis par les 
conseils communaux intéressés, àTeffetde recruter le nombre 
de volontaires nécessaires pour former le contingent de milice 
de la circonscription? 

Les communes, les administrations qui en dépendent, 
même les établissements industriels et autres disposent d*un 
grand nombre d'emplois que l'on pourrait réserver aux 
jeunes gens, qui, n'ayant pas de répugnance pour l'état 
militaire, consentiraient à servir en déduction du contin- 
gent; l'administration communale pourrait aussi leur offrir 
soit une rente viagère, soit une dotation en argent ou en 
immeubles, soit laffermage avec faveur pour un temps 
plus ou moins long de certains biens communaux. 

En vue d'aider au succès de ces combinaisons, le 
gouvernement devrait autoriser les communes à prélever, 
avec Tagréation de l'administration provinciale, certains 
impôts d'une affectation spéciale en faveur du recrutement 
du contingent, à frapper par exemple, d'un décime de guerre, 
10 centimes ad#tionnels aux impôts directs, les célibataires, 
les veufs ou veuves, les époux sans enfant mâle, ou qui 
n'auraient pas fait partie de l'armée active ou de la réserve. 

En outre, les pères de famille intéressés dans le présent et 
dans l'avenir, pourraient se mettre d'accord à l'effet de créer 
des tontines au profit des volontaires delà circonscription. 

En un mot, il faut, par tous les moyens, éveiller l'initiative 
communale et individuelle afin que la charge du service 
militaire se répartisse d'une manière plus égale et ne vienne 
plus peser exclusivement, comme aujourd'hui, sur ceux-là 
même qui sont les moins capables de la supporter. 

Ce que doit surtout rechercher le gouvernement, et à cet 
effet nul effort ne doit être épargné, c'est que chaque canton 
de milice puisse bientôt lui fournir librement son double 
contingent pour l'armée active et pour la réserve, déduction 
faite des exonérations avant le tirage, qui comptent en 
déduction du contingent de la circonscription. 



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Déjà aujourd'hui, il accorde une pension de 130 à 
180 francs à l'âge de 55 ans, aux miliciens qui ont été 
enrôlés; peut-être lui serait-il possible de trouver une com- 
binaison qui lui permettrait, sans trop surcharger le trésor, 
de faciliter le recrutement volontaire du contingent dm- 
fanterie. 

Après avoir posé les bases du recrutement de nos forces 
défensives, il reste à dire comment serait composée la garde 
civique, institution complémentaire pour le maintien de 
l'ordre et de nos institutions représentatives. 

Si le système de recrutement que nous venons d'exposer 
était mis en pratique, la garde civique alors deviendrait une 
force réelle, efficace, facilement organisée dans toutes les 
communes du pays. 

Elle se composerait : 

1* De tous les exonérés depuis l'âge de 21 ans. 

2^ De tous les libérés de la réserve, âgés de 29 à 50 ans. 

La garde civique, ainsi constituée, recevrait, dès la neu- 
vième année qui suivrait la mise en vigueur de la loi, un 
contingent annuel de 9,000 hommes, défalcation des non^ 
valeurs par suite de décès, mauvaise fortune, absence, inca- 
pacité ; au bout de vingt ans, elle aurait un effectif de 125 à 
130,000 hommes dont les parties essentielles sortiraient 
de la réserve. Il y a là évidemment tous les éléments d'une 
organisation solide, dont, à un moment suprême, on pourrait 
encore obtenir un puissant concours pour la défense du 
territoire. 

Notre tâche est achevée. Nous n'avons voulu qu'indiquer 
sommairement comment il nous paraît possible de faire con- 
courir toutes les classes de la population à» la défense de 
l'ordre et de la nationalité, sans outre-passer les limites d'un 
budget normal, sans trop profondément froisser le sentiment 
public, sans contrarier l'évolution intellectuelle de la jeu- 
nesse; mais en développant en elle les forces physiques, 
jes idées d'ordre et de régularité qui lui font souvent défaut. 



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— 25 — 

Par le mode de recrutement que nous préconisons, nos 
moyens de défense sont considérablement augmentés, et les 
charges militaires, plus également réparties sur toute la jeu- 
nesse, pèsent moins lourdement sur les populations labo- 
rieuses. Les jeunes gens appartenant aux classes aisées paient 
leur dette à la patrie presque sans quitter le foyer de la famille, 
et sans être gênés dans Texercice de leurs professions ou dans 
leurs études. 

Le remplacement militaire est aboli, l'exonération n'est 
permise que pour favoriser, sans obérer le trésor, le recru- 
tement volontaire des armes spéciales. 

Le tirage au sort lui-même disparaîtrait bientôt sous 
l'action incessante de l'intérêt des familles, ingénieuses h 
découvrir les ressources propres à fournir le contingent de 
l'infanterie, au moyen d'enrôlements volontaires. 

La force armée serait désormais, en Belgique, composée 
de trois éléments distincts, empruntés à tous les rangs de la 
société : les corps actifs, la réserve et la garde civique 
chacun d'eux réunissant les conditions nécessaires pour 
pouvoir au besoin accomplir sa mission patriotique et sociale. 

Nous voudrions enfin que la plupart des fonctions publi- 
ques d un ordre inférieur, qui sont encore trop souvent le 
prix de l'intrigue et d'influences malsaines, devinssent la 
récompense de services rendus au pays, que les aspirants 
fissent dans l'armée un surnumérariat, un apprentissage des 
occupations qu'ils pourraient être appelés à remplir dans 
l'administration des chemins de fer, des télégraphes, de 
la voierie, de la sûreté publique. 

En un mot, l'objectif que devrait sans cesse poursuivre 
notre gouvernement démocratique, c'est de développer les 
aptitudes, de favoriser tous les dévouements à la chose 
publique, et d'utiliser en temps de paix toutes les forces de 
la guerre, en temps de guerre toutes les forces de la paix. 

Henri Marichal. 



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SONNET. 



Toute femme, en naissant, a pour dot en partage 
Quelqu'aimable présent qui doit la faire aimer : 
L'une a de la beauté le brillant apanage, 
L^autre par son esprit peut séduire et charmer. 

Il en est qui souvent attirent notre hommage 
Par un vif enjoûment qui .vient tout animer ; 
Un cœur simple parfois peut plaire davantage, 
Et la seule douceur suffit pour enflammer. 

Mais lorsque le destin, en un jour de largesse, 
Sur une même tète amasse tous ses biens. 
Lorsqu'au lieu d'une femme il crée une déesse, 

Quel mortel oserait accepter ses liens? 

Trop d'éclat éblouit, trop de lumière blesse. 

Âh! montrez-nous, madame, au moins une faiblesse. 

Ch.-G. Ruth. 



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EN HOLLANDE. 

JUFFER DAADJE ET JUFFER DOORTJE*. 



A M. CHARLES FAIDER. 

Cest à voîis, cher Monsieur , que je dois d'avoir revu la Hollande , en 4868; 
c'est de la Hollande que fai rapporté ce récita et ce récit, c'est à vous 
que je le dédie comme témoignage de reconnaissance et d'affection, 

EMILE Orktson. 



I. — Où l'on entrevoit Juffer Daadje. 

Il serait difficile de rien préciser quant au jour ou à 
l'heure, et encore plus d'affirmer qu'il y eût du soleil ou de 
la pluie ; mais il est hors de doute que c'était à La Haye, 
au Veerkade, vers la fin de septembre, il y a une trentaine 
d'années... 

Hein, le jeune domestique de mevrouw Pétronille Ankers, 
sa petite veste à double rangée de boutons de cuivre au corps, 
Tair malin comme d'habitude, grimpait littéralement à l'es- 
calier, enjambant quatre marches à la fois, s'aidant des 
barreaux de la rampe, pesamment , à la façon de quelqu'un 
qui voudrait bien passer pour aller vite tout en n'avançant 
guère. Il s'arrêta au second étage, devant la chambre à cou- 
cher de mevrouw, se recueillit un instant et, le nez contre la 

1 Imité da Néerlandais. 



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porte, retenant son souffle, il se mit incontinent à faire 
une innombrable quantité de grimaces, pour reprendre au 
bout de quelques moments de cet exercice, une expression 
pleine de bénignité et d'onction. Il frappa alors de son index 
replié, de petits coups imperceptibles, timides d'abord, plus 
accentués et plus espacés ensuite, ne cessant pas, bien qu'on 
lui eût crié à diverses reprises déjà un c entrez» qui à la fin 
sentait la colère et Timpatience. Hein tourna la clef mala- 
droitement, la retourna plus maladroitement encore, avec 
bruit, jusqu'à ce qu'au lieu d'ouvrir lui-même la porte, on la 
lui ouvrit avec fracas. 

— Qu'y a-t-il, méchant et mauvais garçon, lui cria sa 
maîtresse qui, précisément en train de se faire lacer, accourait 
à peine vêtue, traînant après elle son lacet, qu'une seconde 
personne, une jeune fille, s'efforçait de rattraper et dont, 
grâce à la mobilité un peu nerveuse de la grosse et excel- 
lente madame Ankers, elle ne parvenait pas à se saisir. 

— Mevrouw, dit Hein, jouant la frayeur, faisant trem- 
bler sa voix et restant immobile comme cloué à sa place, — 
un homme ! 

— Un homme ! fit la dame en courant subitement s'en- 
velopper d'un pan du rideau de lit, dans un mouvement 
de pudeur justement alarmée, — un homme ! petit drôle , 
voulez-vous bien vous taire... 

— Un militaire, insista Hein, en branlant la tête et en se 
faisant une voix rauque. 

— Mon Dieu ! Un militaire! Et le rideau de lit s'agita 
convulsivement de la base à la tringle. 

— Un militaire pour Juffer Daadje! 

— Pour Juffer? 

Et la dame, se dégageant aussitôt de son abri , et se tour- 
nant avec autant de rapidité que le lui permettait la roton- 
dité un peu massive de sa petite personne, vers sa com- 
pagne : Un militaire, est-ce là une visite pour une jeune 
fiUe?... 

— Mais, essaya vainement de répliquer Juffer Daadje, 
puisque Juffer Daadje, il y a... 



t*^i 



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— Non, non! s'écria mevrouw, en lui coupant la parole, 
rouge d'indignation, frappant le parquet de ses petits pieds, 
sur un rythme très accéléré, et donnant à tout son corps court, 
gros et dodu , un mouvement qui, dans son costume un peu 
léger, laissait voir comment un petit corps dodu, gros et court 
agit sous l'empire de la colère. Qu'il s'en aille, je le veux, 
entendez- vous, Hein! 

Et Hein, prompt à exécuter les intentions de mevrouw, 
pirouetta sur ses talons et dévala lestement, en se laissant 
glisser le long de cette rampe dont il s'était aidé tout à l'heure 
pour faire si péniblement son ascension. Il tomba sur ses 
pieds dans le vestibule et alla à l'homme, au militaire, comme 
il l'appelait. 

— Partez bien vite, se borna -t -il à dire en ouvrant 
la porte d'un air terrifié, hou! ma maîtresse est fu- 
rieuse!... 

Et profitant d'un moment de trouble et d'indécision de la 
part de celui qu'il éconduisait ainsi, il le poussa dans la rue 
et lui ferma la porte sur les talons. 

Aussitôt après, il se tordit dans un accès de fou rire, 
mais d'un rire silencieux, d'où il ne sortit qu'en enten- 
dant remuer au fond de la maison. Vite, il reprit son air de 
ruminant. 

C'était un militaire, en eflFet, qu'on venait de renvoyer 
ainsi, un hussard, et un fort joli hussard, jeune et d'une 
tournure très distinguée, quoique son uniforme trop large 
n'allât pas tout à fait à sa taille. Brigadier, il avait le même 
habit qu'il portait étant simple cavalier, ce qui prouvait ou 
de la modestie ou une position peu fortunée : de la modestie, 
parce que tout le monde sait qu'un brigadier peut porter, hors 
de service, du drap fin, comme un sous-officier et qu'il n'est 
rien qu'un soldat ambitionne plus que d'être sous-offîcier en 
attendant qu'il soit officier tout à fait; — une position peu for- 
tunée, parce que si ses moyens le lui avaient permis, il n'au- 
rait pas manqué d'avoir l'air de ce qu'il voulait être... Pour 
être hussard, on n'en est pas moins homme. 

Notre brigadier, joli garçon et distingué, se retira donc 



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J 



— 30 - 

si mécontent qu'il s'aperçut à peine qu'au bruit de ses 
éperons, à la vue de sa veste à brandebourgs et de son 
bonnet de police posé sur l'oreille, les jeunes filles levant la 
tête le suivaient des yeux et lui envoyaient leur plus sédui- 
sant sourire. Un moment, il est vrai, il avait eu l'air de 
vouloir se fâcher, et d'essayer de mettre à sac la maison du 
Veerkade à lui tout seul, car quelque chose comme un 
frémissement avait agité sa lèvre et la fine moustache qui 
l'ombrageait ; il était pâle , mais il s'était remis. 

Nous dirions volontiers que, tout en marchant, il regar- 
dait courir l'eau du gracht ou canal qu'il longeait si, dans 
les canaux de la bonne ville de La Haye, on voyait jamais 
l'eau courir. Les barques y glissent dans tous les sens, calmes 
et silencieuses, sans que la face de l'onde s'en irrite ou s'en 
ride, et c'est à peine si un léger clapotement, contre les bri- 
ques sombres et moussues de la berge, indique qu'un dépla- 
cement du liquide s'est opéré. 

Nous croyions tout d'abord ne pouvoir rien aflirmer quant 
h la date où cette histoire commence. Peut-être trouvera-t-on 
quelque indication d*heure tout au moins, dans ce fait qu'au 
moment où notre jeune militaire s'engageait dans le Hout 
Mark, toute une nuée de petits juifs, au nez recourbé, à la 
chevelure frisée, au langage guttural, aux yeux vifs et intel- 
ligents, s'échappait d'une école et remplissait l'air d'éclats 
de joie. 

Le hussard continua sa marche après s'être heurté à deux 
ou trois de ces volages petits fils d'Israël, entra dans la pre- 
mière sUjierij, où, après avoir demandé à boire par conte- 
nance et de l'encre et du papier dont il avait surtout besoin, 
il écrivit et ferma la lettre que nous allons lire et sur 
laquelle il plaça l'adresse nécessaire. 

€ J'ai pu obtenir un congé de quelques heures et j'accou- 
rais à La Haye dans l'espoir de t'embrasser et tout joyeux de 
te montrer mes galons de brigadier. Certainement, avant 
d'être colonel ou même simplement sous-lieutenant, j'ai de 
la marge; mais le temps, ma patience, ma conduite, le désir 
de bien faire, hâteront les choses, sans que je me laisse 



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— 31 — 

abattre... Fais comme moi ; attend tout de Tavenir et supporte 
avec courage et énergie les épreuves présentes. 

c Je crains que nous ne quittions Leyde prochainement, 
et j*ignore encore où mon régiment ira tenir garnison. Si tu 
mecris, borne ta suscription à ces seuls mots : € A Frédéric 
Van Sterblein, brigadier au 3* hussard. » 

Frédéric s*en alla confier sa lettre à la poste. Il venait de 
la laisser glisser d'entre le pouce et l'index et de l'entendre 
tomber comme dans un gouffire, quand, en se retournant, il 
vit quelqu'un, un jeune homme de bonnes façons, un 
élégant, irréprochablement ganté et botté, qui le consi- 
dérait avec attention, comme cherchant à le reconnaître. 
Frédéric f se hasarda à dire l'élégant et bien botté jeune 
homme, comme pour dissiper une bonne fois ses doutes. 
Mais le hussard, fort contrarié de cette rencontre, sem- 
blait vouloir faire la sourde oreille. Le jeune homme 
s'approcha, lui prit le bras : C'est bien toi... et dans 
cet uniforme t.. . Qu'est-ce à dire? Et pourquoi chercher à 
m'éviterl... 

— C'est toute une histoire, mon cher Malvoisin, une his- 
toire un peu longue... 

— Mais j'ai le temps : la longueur de l'histoire ne m'ef- 
firayepas... Ce qui m'effraye, c'est... 

— Sa morale, n'est-ce pas?... Sois en repos, elle n'a rien 
qui, sous ce rapport, doive te donner la moindre inquié- 
tude... 

— Toi, sous cet habit!... toi qui étais destiné à entrer 
dans la diplomatie!... Toi, l'homme tôtu, volontaire, par 
excellence; car tu voulais toujours avoir raison, tu es 
allé tendre le cou au collier, te placer sous le joug de la dis- 
cipline et de l'obéissance passive!... Non , non , c'est une 
plaisanterie... 

— Soit! 

Mais ne vois-tu pas que tu excites ma curiosité? 

Voyons, si tu ne me racontes pas toi-même ce qui t'arrive, 
je vais être tenté de m'informer.. . 



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. -38- 

— Diable! non... il est inutile que tu occupes àme qui 
vive de ma personne... Tu es un ancien ami, je veux 
bien tout te confier, mais à la condition que tu garderas le 
secret et que... tu m'accompagneras jusqu'à Tembarca- 
dère : je dois être rentré à Leyde avant l'appel du soir. Nous 
causerons en marchant. 

Malvoisin régla tout aussitôt son pas sur celui du hussard, 
et le hussard et le jeune élégant s'éloignèrent de com- 
pagnie. 

— Tu m'aurais parfaitement caractérisé si, au lieu de 
m'attribuer une mauvaise tête, tu avais su reconnaître que 
j'ai une grande fermeté dans mes résolutions... Je prends 
un parti, je n'en démords pas : voilà tout le secret de ce qui 
m'arrive... 

— Explique-toi. 

— Ma mère, après avoir occupé une position bril- 
lante, a vu cette position compromise à la mort de mon 
père... Il y a à cela des motifs qu'il n'est pas utile d'indi- 
quer. Mais, par une sorte de commisération, la famille, du 
côté paternel, la soutenait de façon à ne point lui laisser 
trop apercevoir sa misère. 

— C'était très bien!... 

— Incontestablement... Tu nous a donc connus vivant 
d'une vie heureuse, ma sœur recevant une éducation soi- 
gnée, une éducation de femme du monde; moi, me prépa 
rant à faire mon chemin dans les chancelleries... 

— Où, tel que je te connais, tu serais parvenu à mettre 
l'Europe en feu... 

— Peut-être. Ma mère morte, des questions d'intérêt sont 
soulevées; je ne suis pas seulement vif, je suis fier... bête 
comme tu dirais. Je repousse l'appui d'un oncle de qui je 
devais désormais tout attendre , et qu'il m'offre sur un ton 
où je croyais voir percer de la protection, et je le repousse 
en termes.. • durs... 

— Oh ! le grand diplomate ! 

— J'étais irrité, agacé, assombri par notre malheur, que 
veux-tu?. . . Enfin, me drapant dans ma dignité, je l'envoie se 



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— 33- 

promener, lai et sa proposition, mais d'une façon telle qu*k 
moins que je ne fasse moi-même tout le chemin que j'ai mis 
ainsi entre nous deux... 

— Et que tu ne feras pas? 

— Et que je ne ferai pas. . . 

— Tu as eu tort... 

— Tu le penses? Si tu m'avais donné raison, cela m'au- 
rait contrarié ; c'est que j'aurais agi comme toi, comme tout 
le monde. 

— Et que tu veux avoir le plaisir de te singulariser?. . . 

— La belle affaire, sous prétexte de sacrifier au bon sens, 
que de ne jamais. écouter ce qu'il y a d'énergique et de puis- 
sant dans le cœur ! La protestation intinctive et spontanée 
contre ce qui blesse et meurtrit! c'est un cas de légitime 
défense. Il ne me plaît pas à moi de me laisser souffleter sur 
une joue et de tendre l'autre ; on me frappe, je riposte; on 
m'abaisse, on se courbera devant moi : Voilà f 

— Et tu attends que ton oncle vienne baiser la poussière 
de tes pieds!... Qu'est devenue ta sœur?... 

— Ma sœur... Elle n'a pas été de ton avis, eUe m'a donné 
raison. Comme moi, elle cherche sa voie dans le monde, ne 
recourant qu'à ses propres efforts et à sa volonté. 

— Je ne comprendrai jamais qu'ayant des relations nom- 
breuses, des amis, pouvant choisir une carrière... Car enfin 

• il est des conditions que des gens comme toi n'acceptent pas 
et ne sont pas tenus d'accepter. Il y a là quelque chose qui 
me passe, et, je le répète, que je ne comprends pas... 

— Je n'en suis point du tout étonné, répliqua simple- 
ment Frédéric avec un petit sourire plein d'ironie, et 
un haussement d'épaules qui soulignait le sourire. Tu 
crois donc qu'il ne s'attache pas de jouissance à ne tout 
devoir qu'à soi-même? S'il m'avait fallu., demander — traite, 
si tu le veux, ces idées de folies, — j'aurais trouvé n'importe 
quelle situation misérable et abjecte... Fil la lâcheté! pour 
un homme de crier à l'aide, quand le ciel l'a fait valide d'âme 
et de corps! 

— Mais se faire soldat?... 

T. XIV. 3 



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— 34 - 

— Je n*aî pas abdiqué toute ambition, Dieu merci... La 
carrière que j'ai choisie offre à celui qui y entre, avec toutes 
les qualités que je crois y apporter, les chances d'arriver 
et je vise haut. Tu le vois, je n'ai pas même le mérite 
de la modestie... Nous voici à la gare. Il ne me reste que 
juste le temps de prendre mon coupon et de me mettre en 
voiture... 

— Ne puis-je t'étre utile en rien? 

— Oui... 

— Comment? 

— En te taisant sur tout ce que je viens de te confier... 

— Mais M"' Alida Vajn Sterblein, ta sœur?... 

— Ma sœur?... Et Frédéric réfléchit comme s'il avait hé- 
sité à parler... puis, sortant de son mutisme : Eh bien! si le 
sort veut que tu la rencontres et que tu penses pouvoir lui 
venir en aide, avise-toi de le lui dire et tu verras de quelle 
façon elle te recevra I Adieu ! 

Le hussard avait sauté dans le train ; la locomotive avait 
jeté un sifflement aigu, toutes les voitures avaient été 
entraînées : on entendait encore le bruit de la machine et 
le roulement du convoi ; on voyait au loin la vapeur s'élever 
poussée puissamment dans l'air, et Malvoisin était encore 
à la même place. 

n se demandait comment il était possible d'avoir des 
lubies semblables à celles dont on venait de lui donner 
un échantillon. L'histoire de Frédéric lui fit l'effet d'un ro- 
man, d'un mauvais roman : c'était un tissu d'invraisem- 
blances, n y avait de l'exagération et du ridicule ; le côté 
héroïque, il avait beau le chercher : On ne se sacrifie pas 
aussi bêtement pour une parole blessante, se dit-il. 

Il s'en revint vers la ville, pensant à tout cela, et comme 
il était cinq heures, et qu'il était attendu, il se jeta dans une 
voiture, se fit conduire à son hôtel, situé, au Lange- 
Voorhout, quartier aristocratique par excellence, s'attabla 
avec des amis joyeux, et comme il eut un excellent 
dîner, il comprenait de moins en moins que l'on se fit 
soldat. 



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L 



-SS- 
II. — Où l'on voit les pbbsonnages et la scène principale 

DE CETTE véBIDIQUE HISTOIRE. 

Madame Pétronille Ankers se flattait d'être une vraie 
huysvrouw, c'est à dire une ménagère accomplie, titre au- 
quel on tient encore dans ce bon et excellent petit pays de 
Néerlande, qui n'a pas que cela à invoquer en sa faveur 
pour mériter l'estime et la sympathie des honnêtes gens. 
La ménagère est le type de l'ordre, de l'économie, 
c'est la règle incarnée. Tout à son heure, en son temps, 
en son lieu : telle est sa devise. Prenez n'importe quel con- 
quérant, parmi les plus heureux, il n'en est pas un qui ait 
jamais réuni autant de clefs offertes sur des plateaux 
que M"*" Ankers en portait à son trousseau. Il fallait 
voir les innombrables armoires où s'enfermait le linge, le 
linge qui constitue un luxe de famille, les titres d'hérédité et 
de noblesse; et l'argenterie, et la vaisselle, et les cristaux 1.. 

Une ligne de description sera bien permise : nous aurons 
à vivre quelque peu dans cette maison du Veerkade, et il 
importe que chacun la connaisse. 

Partons du vestibule, parce que c'est ordinairement par là 
que l'on entre dans une maison. Ne vous imaginez pas que 
c'était un vestibule comme il s'en trouve partout : peut-être 
en avez-vous déjà une certaine idée, s'il vous est arrivé de 
voir ou un Gérard Dow, ou un Adrien Van Ostade, ou un 
Pieter De Hoog, ou tout autre de ces bons intérieurs de l'école 
hollandaise. Un encadrement en bois sculpté, entoure deux 
ouvertures, deux portiques eu plein cintre, l'un donnant im- 
médiatement accès à l'escalier, l'autre menant vers le jardin. 
Au fond d'un long couloir, une porte, à vitres couleur 
d'ambre, laisse, s'il fait plein jour, accourir au devant de 
vous et se refléter dans les dalles de marbre luisantes du sol, 
une lumière douce et chaude. De petits Bacchus joufflus, des 
guirlandes de fruits très minutieusement fouillés, couvrent 
l'encadrement de bois, que l'on a, je ne sais par quel sacrifice 
à la propreté et au luisant, peint d'une couche jaunâtre, ver- 
nie comme de la fayence. Toujours est-il que ce vestibule, 



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- 36 — 

avec ses dalles noires et blanches alternant, ses lambris de 
petites carelures à figurines bleues, son escalier à large 
tapis, retenu à chaque marche par une baguette de cuivre , 
cette penderie couleur poussière, tombant avec une certaine 
lourdeur et cependant une certaine grâce, dans l'ouverture 
de l'escalier, que tout cela, enfin, n'était pas être sans un 
certain attrait. 

A droite et à gauche du vestibule, s'ouvraient de vastes 
chambres. L'une des chambres du rez-de-chaussée, dont les 
murs étaient couverts de larges tapisseries d'Audenaerde, un 
peu effacées, mais si vaillantes encore d'harmonie ! était le 
cabinet de travail, le séjour, le refuge de. . . 

Pardon, jusqu'à présent, nous n'avons encore présenté que 
la dame du logis, sans dire un mot du mari, tout comme s'il 
n'existait pas ou s'il ne comptait point. C'est que M. Ankers, 
en effet, régnait mais ne gouvernait pas ; une sorte d'époux, 
constitutionnel à pouvoirs limités et dont les actes ne valaient 
qu'avec le contre-seing de l'épouse. On allait voir Mevrouw 
Ankers, on recevait Mevrouw Ankers, on faisait des affaires 
avec le mari de Mevrouw Ankers, mais jamais personne 
n'avait parlé de Mynheer Ankers, sans avoir recouts à une 
périphrase, à une circonlocution. Dans la firme du ménage, il 
faisait partie de ce que l'on désignerait par « et compagnie » ; 
et pourtant c'est lui qui avait fait le principal apport de la 
fortune et qui continuait à travailler pour la conserver et l'ar- 
rondir. Mais son activité n'était que très relative auprès de 
l'activité toute physique, encombrante, omnipotente et inces- 
sante de Mevrouw. Personne au monde n'avait au n\ôme 
point qu'elle la science de faire beaucoup de bruit pour rien, 
de mettre tout sens dessus dessous, pour les choses les plus 
futiles... 

La chambre à tapisseries était donc réservée au mari. Là, 
il était chez lui, il se sentait quelque chose, il avait con- 
science de son individualité propre. 

Au premier étage de la maison, étaient les salons de récep- 
tion, à l'étage supérieur, les chambres à coucher... 

Grand et spacieux était le bâtiment; nombreux et bien 



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— 37 ^ 

divisés les appartements et les chambres. Partout, la môme 
profusion de meubles d'acajou, incrustés ou rehaussés de 
cuivre, de sophas moelleux, de fauteuils amples à y cacher 
un homme, de vases de Chine et de Japon, des bahuts, des 
écrans, des paravents, etc., etc. Puis, comme on savait faire 
jouer la lumière du jour sur tout cela, par une ingénieuse 
complication de rideaux de tulle ou de cachemire, par des 
systèmes de stores bien étudiés ! . . . Larges foyers, épais tapis, 
étaient là pour garantir contre les froids de ITiiver. 

La topographie faite, revenons aux personnages... 

Madame Ankers, qui était une Sevenpondecker, — ce 
qui valait presque d'être une Rohan en France, — n'avait 
point d'enfants, mais deux nièces orphelines, portant son 
nom à elle, et que, dans la bonté de son cœur et dans l'or- 
gueil de sa race, elle avait juré d'investir de toutes les 
grâces, de faire briller de toutes les séductions, d'orner de 
tout l'esprit, qui ont de tout temps distingué les Sevenpon- 
decker, hélas! à jamais éteints dans la lignée mâle... 

Au moment où s'ouvre cette histoire, les deux nièces 
étaient attendues pour venir s'installer dans la maison 
du Veerkade. Elles sortaient de pension. L'une avait seize 
ans, l'autre était en train d'en acquérir quinze. Leur 
éducation paraissait avoir été un peu négligée : depuis long- 
temps elles n'avaient plus de mère, et le pensionnat, bien 
qu'institué dans un tout autre but, d'après le prospectus, 
n'avait développé chez les deux jeunes filles que des qualités 
de deuxième ordre. Mevrouw Ankers les voulait de premier 
choix. C'est pourquoi, en femme intelligente et bienveillante, 
elle avait demandé et cherché dans la Hollande entière une 
institutrice ou plutôt une dame de compagnie, capable de 
donner à ses deux nièces, ce poli , ce fini qu'elle leur 
souhaitait. Musique, littérature, beaux-arts, il fallait 
qu'elles connussent tout. C'était son rêve, à elle, son idéal, 
sa toquade. 

Le hasard la servit à souhait. L'oiseau rare se présenta 
sous les traits et le nom de mademoiselle Alida, chaudement 
recommandée par une baronne d'Overpoortere, de Gronin- 



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— 38 — 

gue, et il n'est personne qui ne sache que les d'Overpoortere 
sont très considérables, même pour les Sevenpondecker, si 
bien que Juffer Alida fut admise immédiatement; mais, 
par une bizarrerie que Ton accepta, elle désira ne se faire 
connaître que sous son nom patronimique. Elle se recom- 
mandait à première vue, par son maintien et ses manières; 
puis elle avait été appelée à subir une sorte d'épreuve ou 
d'interrogatoire auquel M. Ankers avait été expressément 
requis de procéder, parce que la circonstance était solennelle, 
et M. Ankers avait déclaré que c mademoiselle Alida parlait 
la langue française dans la perfection, la langue anglaise 
comme l'eût fait une des filles de Milton, et la langue alle- 
mande comme si elle était née sur le sol qui avait donné le 
jour à Goethe et à Schiller » . M. Ankers avait émis ce petit 
jugement « dans la langue de Voltaire » comme il se plaisait 
à dire. Car, tel était M. Ankers, tels sont généralement 
les gens] de la société, à La Haye surtout; dès qu'ils sont 
amenés à exprimer une pensée s'écartant un peu du cours des 
idées ordinaires, c'est au français qu'ils ont recours « pour en 
revêtir l'expression » . 

Une fois agréée, mademoiselle Alida devint bientôt Juffer 
Daadje, et de plus la compagne, l'amie, la confidente de Me- 
vrouw, qui ne souffrait plus qu'elle la quittât, qui n'accep- 
tait plus de service d'aucune autre personne, qui la traînait 
partout après elle dans la maison. C'était de l'intérêt : elle 
était son enfant, elle était sa fille. Nous avons vu l'institu- 
trice réduite à lacer Mevrouw : témoignage d'estime et de 
considération. Nous lui avons vu défendre de recevoir un 
militaire : preuve de sollicitude pour son maintien dans le 
bien et dans la vertu. Elle était tracassée, tourmentée, appe- 
lée à toute heure : signe irrécusable d'attachement et de con- 
fiance absolue. 

n est vrai que l'institutrice, belle et imposante personne 
s'il en fut, avait, bien que son être semblât frémir et pro- 
tester par moment, un rare sang-froid et une patience plus 
rare encore; jamais un mot ne trahit l'espèce d'écœurement 
qu'elle dut ressentir les premiers jours. 



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Le bftn et rarrière ban des fidèles de la maison avaient été 
convoqués pour le jour où les deux jeunes Sevenpondecker 
viendraient s'asseoir au foyer de Mevrouw Ankers. Le ban 
se composait d'un M. Steen, référendaire au ministère de 
l'intérieur, qui n'eût pas demandé mieux que d'être le plus 
spirituel et le plus dégourdi des fonctionnaires publics et 
qui, en attendant que cela vint, était le plus insignifiant 
des hommes. Front haut, carré, au milieu duquel pendait 
une mèche, dernier échantillon d'une chevelure jadis abon- 
dante et soyeuse ; yeux gros, nez épais, joues plates, teint 
bilieux, cravate blanche, habit de mode ni ancienne, ni 
moderne, de la mode de M. Steen, ruban bleu à liserés 
oranges à la boutonnière, décoré enfin, tels étaient les 
caractéristiques du signalement du référendaire. Mais 
c'est dans ses saints , dans sa manière gauche et préten- 
tieuse tout à la fois d'aborder les gens, jqu'il se dépeignait 
le mieux. En résumé, c'était un assez triste haut person- 
nage, mais si assidu aux thés de M"' Ankers, de si bon 
appétit aux diners de M"' Ankers, qu'on avait fini par 
s'habitue!* à lui, à tel point que dans la maison du Veerkade 
on se serait moins aperçu de l'absence des portes et fenêtres, 
si un jour un événement aussi invraisemblable s'était pro- 
duit, que de l'absence de M. Steen. Ce qui était flatteur 
pour M. Steen. 

Puis, du ban faisait encore partie c doctor » Van Craes- 
béek, un des plus savants naturalistes du pays, membre de 
toutes les sociétés scientifiques de l'Europe, auteur d'un ou- 
vrage colossal sur un point qui a longtemps ému le monde 
et qui continuera à l'émouvoir, espérons-le, pendant plus 
longtemps encore : De la force d'appréhension, de tension et 
de locomotion d'une tarse de coléoptère du genre carnassier. 
L'illustre doctor, d'ailleurs enguirlandé de tous les ordres 
imaginables pour ce travail cyclopéen, y avait usé ses yeux 
et semblait en avoir perdu jusqu'à la parole. Grand sujet de 
vénération parmi les hôtes de la maison , Van Craesbéek 
— on disait Van Craesbéek tout court, comme on dit Kepler, 
Ne^Tton, ou Laplace — entrait, se cognait aux meubles, aux 



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— 40 — 

domestiques, s'asseyait, s'assoupissait, eût-on dit, si Ton 
n'avait su l'activité incessante et féconde de sa pensée; se 
levait, s'en allait, et ne manquait presque jamais de se trom- 
per de paletot, de chapeau ou de parapluie. Bonne fourchette, 
comme son ami M. Steen : A bon estomac, esprit lucide. 

L'arrière ban était fourni par deux pimbêches, qui se dé- 
testaient à qui mieux mieux tout en se traitant de chère 
amie, au point de dégoûter de deux mots aussi jolis et même 
de ce qu'ils devraient exprimer, et qui venaient bras dessus, 
bras dessous, traîner, dans la maison du Veerkade, à de 
rares intervalles heureusement, leur tricot et leurs cancans. 

Tel était le petit monde qui jusque-là avait occupé la 
scène dont le décor changeait si l'on changeait d'étage et de 
chambre, mais qui conservait son même cachet, sa même 
physionomie. 

Deux personnes, outre M"" Alida, allaient venir y jouer 
un rôle un peu plus accentué. On n'avait eu que la comédie, 
une comédie plate, sans intrigue et sans style : on touchait 
au drame i.. 

L'une des deux nièces, l'aînée, avait nom Dorothée, l'autre 
Hélène. 

Dorothée allait devenir, selon l'habitude hollandaise de 
caresser chaque nom par un tendre et charmant diminutif, 
JuflFer Doortje. 

L'autre serait tout bonnement Lena. 

Mais Daadje et Doortje allaient enfin une bonne fois se 
trouver en présence 

Emile Gbeyson. 

{La suite à la prochaine livraison). 



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f 



AVANT BOCGACE, PERRAULT ET U FONTAINE 



-*©»• 



Quand La Fontaine publia successivement ses livres de 
fables, il leur donna un titre qui fut conservé à toutes les 
éditions pendant sa vie et longtemps après sa mort : « Fables 
choisies, mises en vers par M. de La Fontaine » . L'auteur 
voulait indiquer par là qu il n'avait pas inventé ses fables, 
qu'il les avait seulement choisies entre mille, qu'il ne les 
avait pas même traduites, car il ne connaissait pas l'arabe et 
lisait peu le grec, qu'il n'avait fait que les mettre en vers 
d'après des traductions latines et françaises. La Fontaine 
était trop riche de son fonds pour dissimuler la mine où il 
prenait ses petits trésors littéraires. Mais, quand on compare 
ses fables à celles qu'il a mises en vers d'après Ésope, 
Phèdre, Horace, Plutarque, Bidpaï, Abstemius, Gabrias et 
même le Père Commire, une première impression frappe l'es- 
prit : la naïveté des récits semble nouvelle ; les sujets sont les 
mêmes , le ton est autre et il est si différent parfois qu'il 
semble que le génie simple et vrai qui a valu à La Fon- 
taine l'épithète de Bonhomme ait donné à la fable un genre 
spécial, son véritable genre. La Fontaine, comme tous les 
fabulistes, comme tous les écrivains, peint les hommes et les 
mœurs de son temps, et l'on voit trop souvent qu'il vit sous 
un grand monarque; mais nul des fabulistes qu'il a imités et 
nul écrivain français de son époque n'ont eu dans le récit et 
dans le langage cette verdeur naturelle , ce goût de terroir, 
cette senteur de sauvageon, cet archaïsme vivant qui ont fait 
dire à la protectrice du poëte, chez qui il demeura près de 
vingt années et tant qu'elle vécut, qu'elle avait trois ani- 
maux : son chien, son chat et La Fontaine, et qui ont permis 



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- 42 — 

à un éditeur d'assurer que, si Ésope, Phèdre et les orien- 
taux avaient écrit leurs fables en français, il y a longtemps 
que La Fontaine les aurait fait oublier. 

Ce que La Fontaine a fait oublier, ce sont les fabulistes 
français du moyen-âge. C'est à eux cependant qu'il doit 
cette naïveté qui ne semble nouvelle que parce que ses pré- 
décesseurs sont inconnus. Car, si le caractère du bonhomme, 
qui, « demeura toujours tel qu'il était sorti des mains de la 
nature » dit Fontenelle, si son talent, dont on peut dire la 
même chose, ont fait de lui le génie même de la fable, on ne 
peut nier que tout avait été préparé dans ce sens par plu- 
sieurs siècles de naïveté littéraire. Entre l'Antiquité et la 
Renaissance, il y avait eu le Moyen-âge, et la transformation 
s'était faite : La Fontaine n'a fait que tailler un diamant brut. 

C'est donc aux fables du moyen-âge qu'il faut comparer 
La Fontaine pour comprendre d'où lui vint ce genre nou- 
veau et quel talent il y mit en œuvre. Le vers de huit syllabes, 
qu'il emploie si souvent, est celui des vieux « fabléors »; il 
est même tout un vieux recueil qui, pour plus de vivacité , 
a préféré le vers de six syllabes, et il ne faudrait pas chercher 
bien longtemps pour retrouver dans les trouvères des vers 
entiers du fabuliste : 

Tenoit en son bec un fourmage, 

dit l'auteur anonyme d'un Fsopet du xiii" siècle. 

Ce qu'on est plus étonné de rencontrer sous cette lan- 
gue informe, sous cette versification sans éclat, sous cette 
grossièreté même d'expressions des trouvères, c'est la naïveté 
de récit et de langage qu'on chercherait inutilement dans les 
modèles grecs et latins. 

Est-ce à dire que La Fontaine ait fouillé les bibliothèques, 
consulté les vieux manuscrits, cherché son bien dans cet 
amas de rimes du moyen-âge? Ce serait se faire une étrange 
idée du bonhomme qui allongeait si volontiers le chemin de 
l'Académie. Ce n'est pas ainsi, d'ailleurs, que se forment les 
écrivains, ni les genres littéraires. Ce fumier du moyen-âge, 
comme on l'appelait alors, la langue française se l'était 
assimilé, le sol littéraire en avait conservé le suc, Froissart, 
Rabelais, Comines, Amyot, Régnier, d'Aubigné y avaient 
puisé une forte sève, Brébœuf et Corneille en débordaient 
encore, et Molière y puisa sa verdeur de style. Le siècle de 
Louis XrV répudia l'héritage , pour imiter l'antiquité ; 
il négligea tous ces sujets qui donnèrent aux autres peuples 



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- 43 — 

plusieurs chefs-d'œuvre, de Dante et du Tasse, de Calderon et 
de Shakspeare ; mais il eut beau faire : le passé s'impose ; 
La Fontaine aimait à lire Amyot et Rabelais, il cite le vieux 
roman de Merlin, il emprunte des vers entiers à Régnier, 
des traits à Montaigne, des fables à Amyot et à Desperriers. 
De tous les écrivains du grand siècle^ celui qui avec Molière a 
le plus gardé les sucs de la vieille langue, c'est La Fontaine. 

Ce serait une longue et intéressante étude, de recliercher 
dans les fables du moyen-âge les sources cachées de ce qu'on 
appelle aujourd'hui l'esprit gaulois. Un livre dont la publi- 
cation remonte à 1825 faciliterait cette tâche : M. Robert 
y a réimprimé les fables de La Fontaine en indiquant les 
auteurs qui ont traité le même sujet avant lui, dans toutes les 
langues, et en y ajoutant de nombreuses fables en français, 
du XII*, du xiii* et du xrv* siècle. Ce livre pourrait être com- 
plété aujourd'hui, car de nombreux documents pareils ont 
été analysés ou publiés depuis qu'il a paru; mais il donne 
à lui seul une idée de l'immense production de fables 
au moyen-âge. On pourrait diviser en quatre classes ces 
œuvres innombrables : La première comprendrait le vaste 
cycle du roman du Renard, qui demande une étude spéciale. 
La seconde embrasserait toutes les fables attribuées à Ésope 
et augmentées des fables d'Avienus, de Romulus, de Remi- 
cius et d'autres, dont on finit pas former des recueils, en latin, 
en espagnol, en allemand, en français, portant le nom du fabu- 
li^egrec : jEsopus^ Fsopet. La troisième serait réservée aux 
contes orientaux dont les deux principaux recueils ont été 
traduits dans toutes les langues et sont vulgairement connus 
sous le titre de Contes de Bidpaï et de Roman des Sept Sages 
de Rome, Il faudrait y ajouter le Disciplina clericalis, écrit 
en latin au xii* siècle par un juif converti, traduit au xiii* en 
vers français sous le titre de Castoiement, et mis en prose au 
XV*, pour Philippe le Bon, par Jean Miellot son secrétaire. 
Des contes orientaux, sont sortis beaucoup de fables et de 
contes grivois, puis les contes de fées. La quatrième classe 
serait autre : Les trouvères et les ménestrels voulurent 
inventer à leur tour ; en dehors des fabliaux proprement 
dits, ils s'en tinrent, pour toute fable, à l'apologue, et cette 
classe serait aussi riche par la quantité, sinon par la qualité 
des œuvres. 

Les trois premières classes ont eu surtout du retentisse- 
ment dans la littérature moderne. On connait la vogue du 
roman du Renard, Les contes de Bidpaï ont prêté à La Fou- 



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— 44 - 

taine la belle fable des Deux pigeons et plusieurs autres. Le 
roman des Sept Sages ^ sans parler des contes de fées, a fourni 
à Molière son Georges Dandin , à Shakspeare son Shylock. 
Les contes grivois ont donné une ample matière à Boccace 
et à La Fontaine. L'influence des Ysopets fut non moins 
puissante, quoique moins immédiate : ils donnèrent à la 
fable ce ton naïf que La Fontaine devait immortaliser. 

Quelle part nos provinces ont-elles prise à cette activité 
littéraire qui dura plusieurs siècles? On connaît nos poètes 
du roman du Renard et nous venons de voir Jean Miellot 
mettre en prose le Disciplina clericalis. Mais ces traductions 
du XV' siècle, de seconde et de troisième main, n'ont qu'un 
faible intérêt. Une autre division rendra cette étude plus 
facile. Considérons les divers genres : l'apologue moral, le 
conte grivois, la fable et le conte de fées, nous trouverons 
dans l'un et l'autre genre quelque poëte à faire connaître, 
quelques pages à citer. 

Je ne m'arrêterai pas longtemps au premier genre. Un 
apologue, c'est le plus souvent une fable manquée. Le poëte 
veut mettre en scène une idée, comique ou morale; ne 
sachant pas l'incarner dans une petite comédie, il la délaie 
dans une comparaison, il l'allégorise en des rapproche- 
ments plus ingénieux qu'artistiques. Il a rêvé d'écrire une 
fable, il n'a écrit qu'un apologue : le potier veut faire une 
amphore, la roue tourne, il en sort une cruche, dit Horace. 
Currente rota, urceus exit. 

L'apologue moral est surtout du xrv* siècle. Baudouin et 
Jean de Condé et Watriquet de Couvin en ont usé et abusé. 
S'ilp n'avaient fait que cela, il n'auraient guère mérité l'hon- 
neur d'être publiés par l'Académie. Le manteau du chevalier 
est fait d'hermine, c'est le symbole de l'honneur. Le dragon 
empoisonne ce qu'il lèche, c'est la calomnie. La rose est belle 
et odorante, c'est la beauté. Voilà du Baudouin de Condé. Le 
lion est fort, mais ne s'en prend qu'aux vivants, tel doit être 
le vrai chevalier. L'aigle vole plus haut qu'aucun oiseau, 
ainsi doit être le grand seigneur. Le sanglier résiste aux 
chiens et leur vend cher sa vie, telle est la bravoure. Le frein 
guide le cheval, et la raison, les passions. Les brochets 
avides qui dépeuplent le vivier, ce sont les rois. Pour bien 
jouer à la balle, il faut savoir se la renvoyer réciproque- 
ment : pour bien aimer, il faut se payer de retour. Voilà du 
Jean de Condé. L'araignée est le modèle des mauvais con- 



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- 45 — 

seillers. La noix nourrit le corps, comme Tinstruction, l'es- 
prit. L'ortie pique de bonne heure, le méchant de même. La 
cigogne plonge trois fois, ainsi le pêcheur doit se laver dans 
le repentir, dans laveu et dans la pénitence. Voilà du 
Watriquet. Le pommeau de Tépée est rond ; il représente 
le monde que le chevalier doit tenir en sa main, comme un 
maître. Le nom de Marie est composé de cinq lettres; la pre- 
mière montre que la vierge est Moineresse des hommes, la 
seconde leur Aide, etc. VoUà du Jacques de Baisieux. 

Cependant ces poésies rencontrent souvent le juste senti- 
ment moral et la hardiesse de la satire. Le dit de V Entende- 
menty de Jean de Condé, est une réunion de 14 paraboles qui 
ne manquent ni de trait ni de force. 

Lorsque le poëte rencontre et décrit (Je rajeunis la langue): 

Un troupeau de divers bétail 
Qui de loup avoit corps et taille 
Et par dehors peau de brebis, 

c'est pour le comparer aux gens de religion. 

S'il met en scène un berger qui saisit chaque occasion 
d'étrangler un mouton de son troupeau, c'est pour faire dire 
à V Entendement : 



Prêtre ou prélat de sainte Église 
Souvent agit en cette guise. 



Une autre fois, il cherche une allégorie pour représenter 
le danger des richesses ; sa morale n'a rien d'extraordinaire, 
son apologue rien de bien saisissant ; mais l'idée politique 
qu'il prête aux bourgeois ne manque ni de hardiesse ni d'ori- 
ginalité. Le poète voit une ville où les bourgeois ont la cou- 
tume d'élire chaque année un nouveau seigneur; ils lui 
obéissent et l'entourent d'honneurs tant qu'il les représente au 
pouvoir ; mais, l'année écoulée, ils le dépouillent, non seule- 
ment de ses fonctions, mais de tout ce qui pourrait lui 
servir à reprendre sa puissance, à perpétuer sa souveraineté : 
les cytoyenSy comme le poète les appelle, le mènent en exil, 
pauvre et nu. 

Je ne m'arrêterai pas bien longtemps non plus, et pour 
d'autres motifs, aux contes qui annoncent Boccace. 

Les rimeurs de contes grivois furent en grand nombre au 
moyen-àge. Toutes les cours féodales aimaient ces truffes^ 



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— 48 — 

comme on les appelait. Cette époque ne connaissait pas la 
réserve du langage. Même dans le poème sérieux, dans les 
lectures faites aux princesses, dans les drames joués par le 
clergé et jusque dans les sermons prêches dans les églises, 
on se sert du mot propre, et je laisse penser ce que vaut 
le mot propre en ces matières et à cette époque. Il est rare 
pourtant que Tintention soit obscène; les poètes les plus 
moralistes mêlent des contes à leurs Dits d'honneur, à leurs 
Exemples de vertu, à leurs Ave maria rimes. Les contes de 
Bidpaï et le roman des Sept Sages de Home ont fait de 
même. La plupart de ces histoires pour rire sont des scènes 
d'intérieur qui demandent généralement peu de frais d'ima- 
gination, mais ce sont parfois aussi de petites comédies où 
l'auteur se rit des femmes folles, coquettes ou méchantes, se 
joue des galants trop hardis, des maris sots ou inconstants, 
des prêtres qui veulent prélever la dîme sur Tinnocence 
des filles, sur l'honneur des épouses, sur la crédulité des 
maris. Boccace y a ajouté la forme élégante, la finesse du 
trait, l'enjouement raffiné d'une société aux grandes richesses 
et aux mœurs libres, mais l'intention est plus obscène que 
morale, plus corrompue que naïve. La Fontaine a déployé 
dans ses contes une facilité d'allure, une malice enjouée dont 
son temps n'a guère tiré profit. Mais tout bien considéré — 
s'il faut admettre que l'art puisse descendre jusqu'à se faire 
complice des folies ou des vices d'uije époque, pour chercher 
à glisser l'observation comique sous le rire grivois et le 
conseil juste sous la peinture obscène — je préfère ces 
truffes à certains livres modernes qui plongent le roman 
dans les fanges de la sensualité et de l'adultère, ou qui met- 
tent les questions de la famille, de la religion même, à la 
portée des corruptions du demi-monde, ce grand dispensa- 
teur des succès d'argent. C'est oublier que la forme emporte 
le fond, que le premier mot de l'art, comme de toute œuvre 
humaine, c'est le respect de soi-même et des autres, et que 
le lecteur, dans l'ivresse des sens où on le jette, n'est plus 
capable de ramasser une perle dans ce fumier : 

Le pis prend et le mieux méprise, 

dit Marie de France dans le Coq et la perle, et dans un Ysopet 
du xiir siècle, le coq dit à la pierre précieuse : 

Riche pierre, mais mal placée, 
A moi tu ne peux profiter. 



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— 47 — 

Les trouvères maniaient naïvement les sujets scabreux. 
Jean de Condé mêle à ses poésies morales, à ses petits 
romans d'aventure, des contes lestes, parce qu'on y prête 
plus volontiers l'oreille qu'à la vérité, dit-il, et qu'il espère 
moraliser encore en truffant. Il a rimé le Psautier ^ le Sen- 
tier battu, les Braies du Cordelier, la Pelice^ V Amant qui se 
cache; j'employe, autant que faire se peut, les titres de Boc- 
cace ou de La Fontaine. Je n'analyserai pas ces contes, j'y 
noterai seulement deux mots. Voici le premier : Une bour- 
geoise du Hainaut a caché deux de ses amants, l'un après 
l'autre, lorsque son mari survient et en découvre un : celui 
qui a dû céder le premier la place. L'amant menacé s'écrie : 
Par la mort Dieu, le jeu finirait mal si vous n'en faisiez 
autant à cet autre qui est là sous la table ! C'est un trait de 
caractère. Le second trait termine le dit des Braies du prêtre : 
Un meunier qui, pour partir de nuit à ses affaires, s'est vêtu 
dans l'ombre, est tout surpris de trouver, à la foire, dans sa 
poche, au lieu de sa bourse, le saiel d'un prêtre. Il découvre 
ainsi qu'il est trompé. L'aventure fait rire du mari, fait crier 
contre le clergé, et le poëte ajoute que, quand Tévêqué l'ap- 
prit, il défendit à ses prêtres, non pas de chasser sur le terrain 
conjugal d'autrui, mais de rien pendre à ce vêtement qu'ils 
étaient exposés à laisser chez la voisine. C'est une satire. 

Watriquet est de l'école de Jean de Condé; il rima comme 
lui des contes pour rire. Je ne puis analyser les Trois Cha- 
noinessesy et j'ai parlé ailleurs des Trois Dames de Paris. 

Jean de Boves est moins connu, il vivait un siècle plus tôt, 
c'est lui qui a rimé : le fabliau deBarat^ Travers et Buhamet^; 
une fable imitée par V. Hugo : VA varice et V Envie; une 
autre fable : le Loup et VOie, et d'autres fabliaux, comme le 
Vilain de Forlu, les Deux Chevaux, la VacJie du Prêtre. 
Dans ce dernier conte, un manant est touché par l'éloquence 
intéressée de son curé qui, pour faire affluer les présents au 
presbytère, a soutenu en chaire que Dieu rend au double ce 
qu'on donne à l'église. Le sermon fini, le bon paysan va 
offrir sa vache au curé qui la fait lier à la sienne par les 
cornes. La vache, effrayée, veut s'enfuir, et, comme elle est 
plus forte que celle du prêtre, elle l'entraîne avec elle jus- 
qu'à l'étable du manant. De quoi se plaindrait monsieur le 
curé? Dieu ne rend-t-il pas le double? c'est lui qui l'a dit. 

Encore une satire. 

» Voir : Nos premiers siècles littéraires^ t. II, Types comiques et popu- 
laires. 



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- 48 - 

Jean De Boves n'a pas négligé les contes grivois : il a 
traité avant Boccace et La Fontaine : le Berceau et le Vilain 
de Bailleul. 

Faut-il continuer cette énumération? Notons seulement et 
avec discrétion quelques détails. 

Enguerrand d*Oisy a rimé le Meunier d'Arleux. C'est le 
sujet du Quiproquo de La Fontaine. Ce meunier a presque 
imposé un rendez-vous à une jeune fille qui va tout conter à 
sa femme. La meunière va au rendez-vous à la place de la 
belle et lui offre un asile dans son propre lit où la jeune fille 
se couche. Le tour réussit. Mais le meunier a un complice, 
qui partage avec lui; quand le jouvenceau apprend quils ont 
été joués tous deux, il veut reprendre le prix du complot : 
sa vache, qu'il a donnée au meunier. De là, procès, un procès 
du moyen-âge : 

Le bailly vient à conjurer 
Les échevins, pour dire vrai. 

La sentence est un trait comique : Tous deux ont cru rem- 
plir leurs engagements ; tous deux ont été également dupés; 
mais l'un ne mérite pas de garder la vache, Tautre n'a pas le 
droit de la réclamer; le juge la prend pour lui, et après bien 
des détails obscènes, l'auteur moralise : 

Raison nous enseigne et droiture 

Que nul ne peut mettre sa cure (ses soins) 

A faire mal ni à mal dire 

Sans qu'il ne lui vienne le pire. 

On connait cinq pièces de J. de Baisieux ; les trois qu'a 
publiées M. Scheler sont des allégories morales; les deux 
autres sont des fabliaux : les trois Chevaliers et la Vessie du 
Prêtre. Ce dernier conte, que l'auteur dit avoir traduit du 
flamand, est une des nombreuses satires du moyen-àge 
contre l'avarice du clergé. 

Un prêtre, qui demeurait « dalés Anwiers » , se mourait de 
la gravelle. Deux frères de Saint-Jacques le persécutent pour 
en hériter. Il a donné à ses parents, il a donné aux pauvres 
de la ville, il a donné aux orphelins et aux béguines; quoi! 
ne donnera-t-il rien à ses voisins du couvent ? 

Vous ne mourrez pas justement 
Si du vôtre ne nous laissez. 

Harcelé, menacé par les bons moines, le moribond doit 
céder. Il promet de leur donner un joyau qu'il aime beau- 



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— 49 - 

coup, et les frères rentrent au couvent se vanter de leur 
bonne capture : 

Deux cents livres gagné avons 
A un prêtre que nous savons 
Malade, ici dans une ville. 

Tout le couvent se met en fête, le vin coule, les cloches 
bondissent, une députation se met en route, les témoins sont 
requis : 

Faites les échevins venir 
Et le Mayeur, 

dit le malade. Les moines amènent le maire et tous les éche- 
vins. Alors, en présence des autorités, le moribond dépose 
son legs verbal : il donne aux moines une chose qu*il a beau- 
coup aimée, dont il s'est beaucoup servi, dont il ne veut se 
séparer qu'après sa mort, et dont ses héritiers feront une 
bonne aumônière pour aller en quête : le titre du fabliau 
a déjà nommé ce trésor. 

Le conte des trois bossus nous vient de l'Orient, comme 
tant d'autres. Mais il a bien changé en chemin. Dans le récit 
arabe, ce sont trois chevaliers qui sont en scène; l'esprit 
gaulois en a fait trois bossus, et Thistoire a parcouru toute 
l'Europe ; on la réimprime encore en prose à Épinal pour le 
colportage. La vieille rédaction française est de Durand de 
Douay. M. Ch. Nisard la trouve platement défigurée dans 
la prose d'Épinal. Le conte en vers du xiii* siècle peut être 
analysé. 

n y avait à Douay un bourgeois, bel homme et de bons 
amis, mais pauvre et qui avait une fîUe si belle 

Que jamais nature 
Ne fit plus belle créature. 

Dans la même ville, vivait un bossu : 

Jamais ne vis tel malotru, 

Il étoit de laide structure, 

Avoit grand' tête et laide hure, 

Le cou court, et Tépaule large 

Qu'il portoit haut comme une charge. 

Ce bossu était l'homme le plus riche de la ville, il en 
convoite la plus belle fille, et il l'obtient. Mais qui dit mari 
laid et riche, dit mari jaloux : 

Le bossu étoit si jaloux 
Qu'il ne pouvoit avoir repos. 

T. XIV. 4 



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^60 — 

Personne n'entrait chez lui, à moins que ce ne fût pour 
apporter de l'argent ou en emprunter, à gros intérêt 
dit le trouvère narquois. 

Un jour de Noël, pourtant, trois ménestrels viennent 
dans la ville et, comme il les voit bossus tous trois, le mari, 
heureux de donner sans danger quelques distractions à sa 
femme, les accueille. 

Parce qu'il est de leur pareil. 

Le dîner fini, il les congédie en les menaçant de les jeter 
dans la rivière qui baigne la maison s'ils y rentrent. Mais 
la dame avait trouvé plaisir aux chants des ménestrels; 
elle les rappelle en secret, est surprise par son seigneur et les 
cache sous son lit, chacun dans un coffre. Le mari tarde à 
se retirer, et quand la dame va ouvrir les trois écrins^ elle 
trouve les chanteurs étouffés. Que faire? Jeter le^ cadavres 
à l'eau? Ce serait en finir. Trois cadavres, cependant, c'est 
compromettant et embarrassant. La dame appelle un jeune 
bachelier et lui offre de l'argent pour qu'il jette un bossu 
mort à la rivière. Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais quand le 
jeune homme revient réclamer son salaire : c Pourquoi 
me trompez-vous? lui dit la dame. Le nain est-il revenu de 
lui-même ou l'avez-vous rapporté sans le jeter à l'eau? Ou 
serait-il donc le diable? Le fait est que le voici. » Et elle lui 
montre le deuxième bossu. Le jeune homme, ahuri, l'emporte 
et l'envoie rejoindre son camarade dans la rivière. La farce 
se renouvelle, le troisième bossu suit les deux autres et la 
dame respire. Mais le conte n'est pas fini, ce ne serait pas 
la peine s'il s'arrêtait là. Au moment où le jeune homme, 
irrité d'avoir dû s'y prendre à trois fois pour jeter à l'eau le 
cadavre d'un nain, revient chez la dame, le mari rentre chez 
lui. Pour le coup, c'est trop fort I il se signe et s'écrie : 

Par foi, dit-il, il a la rage 

Qui si près des talons me suit!... 

Il me prend pour un paysan 1 

Là dessus, il saisit un pieu, en frappe le revenant et jette 
à l'eau le quatrième bossu, le mari jaloux. La dame délivrée 
le paie largement. Puis, lepoëte maudit l'argent qui fait que 
de laids bossus épousent de belles filles : 

Honni soit Thomme, quel qu'il soit, 
Qui trop prise le vil denier 
Et le fit faire le premier. 



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- 61 - 

Car, dit-il : 

Dieu ne fit jamais noie femme 
Qu'on ne puisse avoir pour argent. 

Un poëte tournaisien, Gauthier le Long, se; rapproche 
davantage de La Fontaine. Son fabliau : La Veuve, récem- 
ment publié par M. Scheler, rappelle deux fables du bon- 
homme : La Veuve et la Fille. 

Nous devons tous, dit-il, faire une chevauchée d'où nul 
ne revient. Mais savez-vous comment cela se passe? On vous 
met un homme sur deux brancards, on le porte vers le 
moustier, sa femme le suit, soutenue par ses parents ; elle se 
lamente : Malheureuse 1 je veux être mise dans la tombe avec 
mon seigneur ! Quand on arrive à l'église, les cris recom- 
mencent ; le prêtre se hftte : 

Car il convoite les chandelles. 

Le service fini, le corps est couché en terre noire et la 
dame veut s'y jeter avec lui; il faut la ramener chez elle, lui 
d nner de l'eau froide, et les plaintes recommencent : 

Sire! qu'ôtes-vous devenu? 
Vous n*éles mie revenu ? 

Le poëte se complait à rimer les gémissements de la veuve 
en une longue tirade, et si des parents se hasardent à lui 
dire : Pensez à vous remarier, la dolente s'indigne : 

Remarier 1 maie aventure! 

Par le Seigneur Dieu soit maudit 

Qui jamais me dira ce dit! 

Quelque temps se passe, et la scène change : La dame re- 
dresse ses raverquinSy fait toilette. 

Montre son corps de rue en rue, 

salue tout le monde, fait la bouche en cœur, se fait saigner 
souvent pour avoir le teic^j^is, est plus douce que caneUe, 
se montre vive et pimpante, Se prodigue partout : 

Avec les yeux, son cœur s'envole! 

Alors, le poëte la fait caqueter, caqueter, caqueter encore. 
Et vous vous doutez bien du sujet de la conversation : 
€ Celui-ci me plairait, mais il n'est pas riche. Celui-là est 
trop fier, cet autre trop vieux ! 



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— 82 — 

Vous connaissez bien Dieudonné 
Et aussi faites-vous d^Herbert, 
Et de Bauduin, le fils Gobert? 
Savez-vous rien de leur affaire ? 
Je n'y veux mariage faire ; 
Mais c'est merveille de la gent : 
On croit qu'il y a de l'argent 
Là où il en manque à planté, 
Et plus d'un est fort endetté. 
Mais je suis femme riche et sage. 

Ne connaissez-vous pas Gomer? 
Celui-là j'ose le nommer ; 
Pour Gomer, je ne le dis mie, 
Mais je vous oirai, douce amie, 
Que 1 autre jour une sorcière. 
Qui me fit coucher tout entière 
Dans son cercle d'enchantement, 
M'a promis un beau jeune amant ; 
Et certes, j'ai fort bel avoir 
Pour un beau jouvencel avoir. 

Ceci rappelle la veuve de La Fontaine : 

Où donc est le jeune mari 

Que vous m'aviez promis, dit-elle. 

La veuve continue à caqueter et le poëte à rimer : 

Quel est le fils Dame Gimbort? 
Et le fils seigneur Godefroid? 
L'autre jour, il parut bien froid 
Quand on lui parla d'Isabeau. 

Elle invite son amie à dîner pour le dimanche suivant ; 
mais elle ne peut s'en séparer sans revenir encore sur le 
môme sujet : 

Le voisin de votre maison 

Me semble de grande raison. 

Hier il m'a beaucoup regardée. 

Mais je me suis fort bien gardée 

Et vers lui point ne me tournai. 

Il est un prud'homme à Tournai 

Qui m'appartient de par mon père ; 

Il m'a parlé d'un sien compère 

Qui est riche... 

Mais il est vieux, ce m'a-t-on dit 

Et aussitôt je l'ai maudit. 

Car, sœur, par le bon saint Liénard, 

Je n'ai pas nesoin d'un vieillard. 



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— 53 — 

Ceci rappelle la fille difficile de La Fontaine. Comme 
elle, notre veuve finit par épouser un brutal, qui la néglige 
bientôt, et le poète se plait encore à rimer ses reproches : 

Sire, ce ne faisiez-vons mie, 
Mais vous m'appeliez : douce amie 1 
Et je vous appelois : ami ; 
Et vous vous tourniez devers mi 
Et m'embrassiez fort bellement, 
Et disiez au commencement : 
Ma belle douce châtelaine, 
Comme vous avez douce haleine! 
— Et ce ribaud me tient plus vile 
Que le fumier de son courtil. 

La Fontaine a négligé ce retour des choses. Il se borne & 
montrer sa précieuse t toute heureuse, de rencontrer un 
malotru » . Gauthier le Long ajoute que ce bonheur ne dure 
point, La veuve coquette finit par être délaissée et battue. 

Ce fabliau se rapproche beaucoup de la fable; il nous 
ramène à La Fontaine ou plutôt aux fabulistes du moyen-âge. 



Le premier poëte qui ait mis en vers français ce qu'on 
appelait au xiii* siècle les fables d'Esope, est une femme ; 
on la nomme Marie de France parce qu'elle a dit d'elle-même : 

Marie ai nom et suis de France. 

Mais les avis se partagent lorsqu'il s'agit de savoir de 
quelle partie de la France elle veut parler; les uns prétendent 
y voir l'Ile de France, la seule province qui appartînt à la 
Couronne; les autres prennent le mot dans un sens plus 
large et réclament Marie, ceux-ci pour la Normandie, ceux- 
là pour la Flandre. Les raisons alléguées en faveur de la 
Flandre sont assez plausibles. Mais un poëte du XIV* siècle 
attribue uue fable à Marie de Compiègne. Serait-ce notre 
auteur? Ce qui est certain, c'est que Marie a rédigé son 
Ysopet pour le comte Guillaume, elle-même le dit, et 
il est hors de doute que ce comte est Guillaume de Dampierre, 
l'aîné de la famille, qui fut tué, en 1251, dans un tournoi 
à Trazegnies ; car le Couronnement du renard, qui dans un 
manuscrit de Paris précède les fables de Marie, fait l'histoire 
de ce seigneur et dit positivement que c'est pour lui que 
Marie traita Y Ysopet. Il y a même des savants qui pensent 



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— 54 — 

que Marie est aussi Fauteur du Couronnement du renard^ où 
le poëte se montre énergiquement du parti de celui qu'il 
appelle son sire. Marie écrivit donc pour le comte Guillaume 
de Flandre qu'elle nomme « le plus- vaillant du royaume » ; 
ce royaume est la France dont ressortissait la Flandre. 

Marie traduisit ses fables de l'anglais, et ce ne fut pas son 
seul ouvrage; elle composa de nombreux lais, c'est à dire de 
petits contes d'amour. Un de ces lais, le LaustiCy ou le Ras- 
signoly a été imité dans plusieurs langues. C'est l'histoire 
d'une belle dame qui aime à passer ses nuits de printemps à 
la fenêtre, pour écouter l'oiseau ménestrel... et un beau 
bachelier. Le mari jaloux prend le laustic dans un piège 
et le tue. La jeune dame pleure, comme Lesbie, son oiseau 
chéri ; son amant lui fait faire un petit cercueil d'or enrichi 
de pierres précieuses , et il le portait partout avec lui. 

Marie a rimé aussi un petit poëme religieux : le Purgatoire 
de saint Patrice^ et La Sema croit pouvoir mettre au nombre 
de ses œuvres une sorte de description t des monstres des 
hommes qui sont en Orient et en Inde » . 

On en a fait un poëte Anglo-Normand, parce que le ma- 
nuscrit qui a servi à publier ses œuvres est écrit dans ce 
dialecte. C'est oublier que les copistes transformaient les 
dialectes au gré de leurs clients. Le manuscrit de Paris 
semble bien préférable, il est en dialecte picard. 

Celui des ouvrages de Marie de France qui mérite notre 
attention est YYsopet. Roquefort y remarque c une simplicité 
de style particulière à nos romans anciens et qui fait douter 
si La Fontaine n'a pas plutôt imité notre auteur que 
les fabulistes d'Athènes et de Rome » . Cette influence, il est 
bon de le répéter, n'est pas telle que cette phrase pourrait le 
faire supposer. La Fontaine n'a pas imité Marie de France, 
qu'il n'a sans doute pas connue. Roquefort signale trois fables 
dont il serait entièrement redevable à Marie; mais Robert 
a indiqué l'origine de ces fables et par quels auteurs elles 
sont parvenues jusqu'au grand fabuliste. Il serait plus juste 
aussi d'attribuer l'honneur de cette influence indirecte sur 
La Fontaine, à tous les Fsopets du moyen âge ; on trouverait, 
tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre, des comparaisons pré- 
cieuses avec le Bonhomme. L'examen des fables de Marie de 
France nous donnera une première idée, une idée faible, mais 
exacte, de ce que pourrait être cette longue étude. Ce n'est 
pas dans un seul auteur qu'on peut retrouver la source du 
génie de La Fontaine. 



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- 55 — 

Il n'y a fable ni folie 
Où il n'y ait philosophie, 

ditMuie dans son prologue. Mais la philosophie dç la fable 
ne peut prendre le ton de la Bible. Un des plus anciens apo- 
logues que Ton connaisse est celui d'Abraham : le père 
d'Abraham est idolâtre, il dénonce son fils à Nemrod qui 
ordonne au jeune prophète d'adorer le feu : l'eau éteint le 
feu, dit Abraham ; d'adorer l'eau : les nuages la soutiennent, 
dit Abraham ; d'adorer les nues : le vent les dissipe, dit-il 
encore; d'adorer le vent : l'homme lui résiste. Adorer l'homme? 
Le tyran devient embarrassé, lorsque le sage s'écrie : Adorons 
plutôt celui qui a créé le feu, l'eau, le vent et l'homme. 

Dans le conte arabe et dans La Fontaine, c'est toujours un 
prêtre qui est en scène, mais il ne s'agit pas pour lui de 
trouver un Dieu à adorer, il cherche un époux à donner, à 
qui? à une souris. C'est la fable de la Souris métamorphosée 
enjille. La montagne, qui arrête le vent, connaît là aussi un 
miâtre, c'est le rat, qui peut la percer : 

Au mot de rat, la demoiselle 

Ouvrit l'oreille, il fut l'époux. 

Mais La Fontaine ne peut s'en tenir à ce trait comique : il 
s'arrête longuement à voir de près cette fable et à y relever 
quelque peu de sophisme^ dit-il. 

Marie de France a supprimé le brahmane; c'est le rat lui- 
même qui cherche femme. 

Jadis fut si enorgueiUi 

Le muset qu'on nomme souris 

Qu'il ne pouvoit en son parage, (parenté) 

En ses pareils, en son lignage. 

Femme trouver. 

Cet animal orgueilleux 

Marier se veut hautement. 
Dit Qu'au soleil ira parler 
Sa mie voudra demander, 
Parce qu'il est placé fort haut 
Et en été puissant et chaud. 

Le soleil s'excuse : 

Le soleil dit qu'il aille avant. 
En trouvera un plus puissant : 
La nue qui l'ombrage et couvre. 

Le rat demande donc sa fille au nuage, qui le renvoie au 
vent; au vent, qui connaît plus forte partie, c'est la tour qui 
le brave. 



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— 86 — 

n raconte à la tour ce que le vent lui a dit : 
Il in*est avis qu'il t'a raillé, 

répond la tour, qui connaît aussi son maître. Qu'est-ce donc, 
dit le rat, qui est le plus fort en tout le monde? 

Oui, dit la tour, c'est la sonris 
Qui en moi gît et fait son nid ; 
Il n'est en moi si fort mortier 
Qu'elle ne puisse transpercier ; 
Dessous moi va, parmi moi vient, 
Nule chose ne la retient. 

Et le rat s'écrie : 

Or, ai ouï fières nouvelles 1 
Moi qui pensois si haut monter, 
Or, il me convient décliner, 
Et retourner à ma nature. 

Ce dernier mot suffirait, mais la tour se charge du long 
sermon obligé : 

Tu ne sauras si loin aller 

Que tu puisses femme trouver 

Qui mieux soit à ton goût élite (choisie) 

Que la sourissette petite. 

La fable ainsi nous ramène sur la terre. 

Ces premières citations ont déjà fait voir la vivacité du 
style de Marie. Ce mérite se montre à chaque page, avec une 
grande variété. Quand le chien, voyant la lune dans une ri* 
vière, croit voir un grand fromage, Marie dit : 

L'eau il commença à laper, 
Car bien croyoit en son penser 
Que, si l'eau étoit un peu moindre, 
Il pourroit le fromage prendre; 
Tant il en but qu'il en creva. 

Quand Marie traite la fable du Chien gui lâche saproiepour 
Timbre^ le chien, dit-elle, 

En l'eau sauta, sa bouche ouvrit, 
Et le fromage lui chéït, 
Et ombre vit et ombre fut, 
Et son fromage étoit perdu. 

Dans la fable du Loup et du chien^ lorsque le loup voit un 
collier au cou du chien ; on connait La Fontaine : 

Qu'est-cela?lui dit-il. Rien! Quoi, rien! Peu de chose. 
Mais encor? — Le collier dont je suis attaché, etc. 



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— 57 — 

Marie de France est plus naïve : 

Frère, fait-il, merveille voi ; 

Autour ton col as ne sais coi. 

Le chien lui répond : c'est ma chaîne. 

Puis, le loup : 

Mieux vaut être loup à délivre (en liberté) 
Qu'en la chaîne richement vivre. 

Dans la Orenomlle et le rat (je cite toujours de préférence 
les titres de La Fontaine), la souris tient son ménage en un 
moulin, elle est assise sur le seuil, tout à son aise; une gre- 
nouille qui passe, lui demande : 

S'ele est dame de la maison. 

La souris lui répond : Amie, 

Piéça (depuis longtemps) j'en ai la seigneurie. 

Dans le Hat de ville et le rai des champs^ la souris de cam- 
pagne, en voyant la table mise, se croit au ciel. Mais elle 
8*effraie vite et dit à son hôtesse : 

Tu me racontas tout ton bien, 
Mais de ton mal ne me dis rien. 

Dans la fable du Chat et du renard, La Fontaine fait dire 
an renard : J'ai cent ruses au sac; pui», le renard pris, le 
chat lui dit : fouille ton sac, ami. Marie de France fait parler 
de môme le goupil : 

Des ruses j'ai beaucoup, je crois ; 
Plein un sac j'en ai avec moi. 

Quand le renard est en danger, le chat lui crie : 

Pourquoi ton sac lu ne délies? 
Que n'as-tu ton sac déployé? 

Dans la Lice et sa compagne^ la lice hospitalière revient 
réclamer son logis, mais Vautre^ dit Marie : 

L'autre se prit à lamenter 
Et dit que ne sait où aler, 
C'étoitl'hyver. 

Le beau temps revient, la lice réclame de nouveau sa 
hutte, son Aôtel^ comme dit le vieux poëte : 
L'autre commença à jurer. 



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- 58 — 

Est-il nécessaire de faire ressortir la finesse de cette expres- 
sion? La Fontaine dit toujours : la lice; s'il avait connu la 
fable du xiiie siècle, il aurait sans doute aussi appelé Tin- 
truse : l'autre y et il n'aurait pas négligé ce trait digne 
de lui. 

Tout s'anime et prend les couleurs du temps sous la plume 
du fabuliste. Si les oiseaux veulent faire un roi, ils s'assem- 
blent en parlement; quand le lion est nommé roi, il fait du 
bœuf son sénéchal et donne au loup la prévôté ; est-il ma- 
lade, il réunit ses barons; veut-il voyager, et que le loup le 
remplace, il lui fait jurer sur saints de ne pas manger de la 
chair des animaux. Quand le loup se lasse d'ôtre roi à ce prix, 
il convoque un concile. Ici le bœuf assiste à la messe^ là le 
loup fait jeûne pendant le carême, et quand le singe, élevé à 
la cour, rentre au bois, le premier usage qu'il fait de sa 
liberté est d'assembler une cour de ses pareils et de créer 
plusieurs chevaliers. Cela fait, quand le poëte parle de son 
héros, il ne dit plus le singe, mais l'Empereur. 

Marie de France avait aussi l'art de mettre l'action en 
scène, M. Leroux de Lincy l'a déjà remarqué. Elle ne 
perd aucun détail sans le dramatiser autant que possible. 
Prenons la fable du Corbeau et du renard: on y voit le corbeau 
s'abattre sur la fenêtre d'une t dépense » , on voit dans l'office 
les fromages déposés sur une claie, on voit le corbeau en 
voler un et s'enfuir, c'est alors seulement que le renard 
arrive. Prenons le Coq et la perle : le coq d'abord monte sur 
un fumier et le gratte, cherchant nourriture. Prenons le Rat 
de ville et le rat des champs : on voit le citadin se mettre en 
route pour une ville voisine, où il va s'amuser ; la nuit, il 
s'arrête dans un bois et y trouve le terrier, la logette^ d'une 
souris des champs, etc. 

Voici le début du Loup et de T agneau : 

Je dis du loup et de l'agneau 
Qui buvoient à un ruisseau : 
Le loup à la source buvoit 
Et Tagneau en aval étoit. 

En quatre vers, les personnages sont placés en scène? 

lin sentiment juste, souvent profond, éclate dans les mora- 
lités de la poétesse du comte de Flandre. A-t-elle montré 
ringratîtude du loup pour la cigogne qui lui a tiré une arête 
de la gorge, elle conclut que le mauvais seigneur est ainsi 
fait . < Quand un malheureux, qui lui a rendu service, lui 



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- 69 - 

demande récompense^ il n'en obtient rien et , puisqu'il est 
le plus faible, c'est déjà bien heureux qu'on lui laisse la 
vie! » 

A-t-elle raconté l'histoire des Grenouilles qui demandent un 
roi^ elle en applique la moralité aux peuples : Quand ils ont 
un bon prince, ils le veulent toujours « défouler • . 

Déjà elle a dit en terminant une fable pareille où les 
colombes choisissent l'autour pour chef : 

De grand*folie s*entreinettent 
Qui en sujétion se mettent 
A homme cruel et félon. 

La conclusion de la fable du Loup et du chien est plus 
nette : 

Par cet exemple vous promet 
Que celui est fou qui se met 
En sujétion et senitude, 
Car mauvaise est cette coutume î 

Une autre fable fait faire un pas de plus à l'idée : L'aigle 
emporte dans son nid, au haut d'un cbéne, les petits du 
renard. Aussitôt, le renard saisit un tison ardent et met le 
feu aa chêne. L'aigle lui crie : 

Éteins le feu, prends tes petits, 
Car tous les miens seroient rôtis. 

Et le poëte ajoute : 

Ainsi est du riche félon : 
Jamais des pauvres n*a merci, 
Pour leur plainte ni pour leur cri ; 
Mais, dès qu^ils se peuvent venger, 
Lors on le voit s^assouplier. 

Voyez encore le Lièvre et les grenouilles. Dans La Fon- 
taine : 

Un lièvre en son gtte songeoit, 
Car que faire en un gîte à moins que Ton ne songe ? 

Dans Marie de France : 

On dit quo lièvres s'assemblèrent 
En parlement, et regardèrent 
Qu'en autre terre s'en iroient 
Hors de la grève où ils étoient, 
Car trop avoient çrand'douleur , 
D'hommes et de chiens ayant peur. 



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— 60 — 

Vient la moralité ; ni Ésope, ni La Fontaine ne la placent 
aussi haut que notre poétesse. Marie a vu les souffrances des 
hommes: Ils ont beau changer de lieu, dit-elle, 

Jamais pays ne trouveront, 
En nule terre ne viendront 
Où ils puissent être sans peur, 
Ou sans travail ou sans douleur. 

Le poëte de la cour de Flandre avait droit de parler de la 
philosophie de la fable. La Fontaine vivait dans un autre 
temps, sa bonhommie n'alla jamais jusqu'à ce sentiment 
démocratique. 

On connaît le Lion et le Hat. Un rat sort de terre entre 
les pattes d'un lion : 

Le roi des animaux, en cette occasion, 
Montra ce qu'il étoit et lui donna la vie. 

Marie de France anime cette fable dès le début. Un lion 
dormait, des souris jouaient dans le fourré; une d'elles, en 
véritable étourdie, tombe sur le lion et Téveille ; le lion, fort 
courroucé, la saisit et, dans sa colère royale, il veut en faire 
justice. Le lion du moyen âge montre ce qu'il est autrement 
que celui du siècle de Louis XIV. Il est plus vrai de beau- 
coup. La souris s'excuse, demande la vie, le lion la dédaigne : 

Dit que petit honneur auroit 
De la souris, s'il la tuoit. 

Cet adversaire, indigne de lui, ne tarde pas à lui sauver 
la vie. 

La Fontaine abandonne ici sa naïveté pour peindre son roi. 
Marie n'avait pas pour modèle un Louis XIV, elle reste dans 
la vérité des caractères et dans le ton de la fable. 

Marie de France eut un grand succès. Un poëte contem- 
porain, Denys Pyramus, dit qu'elle fut fort louée, que les sei- 
gneurs aimaient ses fables et qu'elles plaisaient surtout aux 
dames. Le poëte féminin ne ménage pourtant pas les femmes; 
car la fable n est point flatteuse, elle met à nu le ridicule où 
elle le trouve. Marie a rimé plusieurs petits contes sur les 
amours folles ou les défauts d'esprit de la femme, mais en 
évitant toute parole obscène. C'est la Femme noyée^ qui doit 
remonter encore le courant : 

 sa mort elle ne fit mie 
Ce que ne put faire en sa vie. 



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— 61 — 

C'est la Matrone d!ÉpMse que La Fontaine a mise aussi 
en vers : 

Déterrons mon baron d'ici. 
Puis pendons-le... 

En voici une autre que ni La Fontaine, ni Boccace n ont 
reproduite : Un médecin saigne un seigneur et recommande 
à sa fille de lui conserver le sang pour qu'il puisse y étudier la 
maladie de son père. La jeune fille, légère et maladroite, 
laisse épancher le sang et ne trouve rien de mieux que de se 
saigner et de le remplacer par le sien. Mais ce n'est pas le 
médecin, c'est la femme légère qui est prise à ce subterfuge ; 
car le médecin, en examinant le sang, déclare au père qu'il 
vient d'une femme qui sera bientôt mère, et la fille est 
forcée d'avouer à la fois une maladresse et une faute. 

Marie de France a plusieurs fables qui n'ont pas été traitées 
par le grand fabuliste français. J'en citerai quelques-unes. 

Une singesse allait montrant 
A toute béte son enfant; 
Et chacun Ten tenoit pour folle 
Et d'apparence et de parole. 
Tant qu'au lion l'alla montrer 
Et commence à lui demander : 
L'enfant est beau I Le lion dit 
Que jamais de plus laid ne vit. 

Le lion, qui ne flatte point, moralise : 

Chaque renard prise sa queue. 

La guenon, blessée, s'adresse à l'ours : 

L'ours dit : Voyons ici l'enfant 
Dont les animaux parlent tant. 
Qui tant parait preux et gentil. 

— Oui, répond-elle, c'est mon fils I 

— Baille-le ça ; que je le baise 1 
Car je le veux voir à mon aise. 

— Elle le baille et l'ours le prend 
Et Ta mangé hâtivement. 

J'ai déjà parlé de la fable où le singe se fait empereur. 
Quand l'empire est organisé dans la forêt, deux hommes pas- 
sent; on les arrête : Que leur semble de cette cour? leur 
demande l'empereur. L'un d'eux est loyal : 

Tu es singe et elle est singesse ; 
Par toi tu peux juger ton fils 
Qu'il est un singeteau petit. 



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— 6î — 



L'autre Yojngmr ett pfiMliwI» il iifi voit qu'un empereur 
avec son impératrice : 

Et bien peut être roi leur fils. 

L'empereur-singe fait tuer l'homme véridique et hoMMt 
le flatteur. Ainsi Marie de France met en sciène ces petit» 
grands seigneurs dont La Fontaine dira : 

Tout marquis veut avoir des pages. 

Le Prêtre et le Loup commence par un proverbe : Les 
loups restent toute leur vie dans la peau où ils sont nés, dit 
Marie, et sa fable va le prouver. 

Un clerc jadis voulut apprendre 
Uù loup et lui fair' lettre entendre. 

A, dit le clerc. A, dit le loup, 
Qui est fort fier et convoiteux. 

B, dit le derc, dis avec moi. 

B, dit le loup, la lettre vois. 

C, dit le clerc, va en avant. 
G, dit le loup, en est-il tant? 
Le prêtre dit : Parle par toi. 

Le loup répond : Je ne sais quoi. 

— Dis ce qui t'en semble et épèle. 
Le loup répond : Agneau ! agnèle 1 
Le clerc dit, que vérité touche : 
Tel en Tespnt, tel en la bouche. 

Je passe la moralité, l'histoire est assez claire et assez 
vivement contée pour que l'auteur eût pu en élaguer les lon- 
gueurs. 

Le Voleur et la Sorcière présente un autre tableau de 
mœurs. Un larron dormait, une sorcière lui promet de le 
secourir en tout et partout. Le voleur, ne redoutant plus rien, 
s'aventure, est pris, va être pendu. Il appelle la sorcière : 
Sois sans crainte, reste en paix, lui dit-elle. On le mène à 
la potence : 

Dame, fait-il, délivrez-moi. 

— Va, dit-elle, ne crains donc rien. 
Je te délivrerai fort bien. 

On lui met la corde au cou, il appelle la sorcière une troi- 
sième fois : Je t'ai aidé jusqu'ici, lui crie-t-elle, aide-toi toi- 
même à présent. 

Le Chevalier et le Vieillard est plutôt un apologue qu'une 
fable, mais cet apologue mérite un instant d'attention, il peut 
servir de pendant à la fable des lièvres qui font parlement 



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- 63 - 

pour émigrer. Ce chevalier rôve aussi le mieux, au dehors : 
Allez, lui dit d'abord le vieillard. 

Où les gens vous veuillent aimer. 

Et, si je ne trouve pas cette terre, dit le chevalier : 

Va, dit le vieillard, et me croi, 
Où les gens auront peur de toi. 

La fable pouvait s'arrêter là ; elle continue sans se sou- 
tenir. 

J'ai indiqué deux fables de Jean de Boves. On connaît 
T Avance et T Envie. Voici le Loup et l'Oie; c'est une va- 
riante curieuse et comme la contrepartie du Renard et du 
Corbeau. Nous y trouverons la même naïveté de ton, la môme 
vivacité de récit que dans Marie de France. 

Je parle d'un loup, dit le poëte, 

Que famine chassa du bois. 

Ce loup rencontre un troupeau d'oies et se dirige de ce 
côté, en baissant la tête. Tout à coup : 

Hors du troupeau il en prend une, 
Qui n'étoit pas de la commune. 

Il l'enlève, mais ne l'a pas tant serrée 

Qu'au bois ne l'emporte encor vive. 

L'oie se lamente : Quel malheureux sort ! ses compagnes 
seront rôties à la braise et placées sur une riche table 
autour de laquelle on jouera de la musique. 

Mais moi je mourrai sans plaisir, 
11 n'y aura fête ni joie. 

Le loup se laisse prendre : 

De par Dieu, dit le loup, dame Oie, 
Nous chanterons, puisqu'il vous plaît ! 

Il se met à chanter, l'oie s'envole, et la fable devrait s'ar- 
rêter là. 

Je n'ai pas besoin de vous dire tout ce que La Fontaine a 
ajouté aux fabliaux, t On ne peut qu'accroître son mérite, 
dit Robert, en le mettant en parallèle avec les autres » . 
Ce que j'ai essayé, c'est de faire entrevoir comment la 
vieille langue française, maniée par les trouvères, a prêté 
une naïveté, inconnue des anciens, à l'écrivain du siècle de 



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— 64 — 

Louis XIV qui est resté le plus inimitable et dont Molière a 
dit : t Ils ont beau faire, il n'éclipseront pas le bonhomme > . 

Une des subdivisions du genre est le conte de fées. Il n'est 
pas d'époque qui ne se soit préoccupée plus que la nôtre de 
donner quelque chose à lire, et comme le lait intellectuel, 
aux enfants, et, s'il fallait en croire le lieu commun de la 
renommée, Perrault serait dans ce genre aussi inimitable 
que La Fontaine. 

Si Peau d*âne m'étoit conté, 

J'y prendrois un plaisir extrême. 

Voilà deux siècles qu'on répète ce mot du grand fabuliste, 
et on en fait honneur à Perrault, quoique ses contes n'aient 
paru que deux ans après la mort de La Fontaine. Aussi 
bien en fait de réputations littéraires que dans les jugements 
de l'histoire, il faut se défier de ces admirations de commande. 
Le mérite prend difficilement sa place au soleil, et que 
d'hommes de génie ont dû mourir ignorés, désespérés de leur 
impuissance! Mais, quand une renommée quelconque est 
passée, on ne sait pas toujours comment, à l'état de chose 
acquise, on n'en veut plus démordre ; l'éloge passe de bouche 
en bouche, sans que personne songe à le contrôler ; on n'a 
pas lu, on admire sur ouï dire. Ouvrez le livre, regardez en 
face ce grand homme : Quot libras in duce summo , sou- 
vent le prestige tombe, le bon sens ne peut admettre cet 
héritage de flatterie, et ces prétendus petits chefs-d'œuvre 
sont comme les bâtons flottants de la fable : 

De loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien. 

C'est à Perrault, c'est à Peau d*âne^ comme exemple, que 
j'entends appliquer ces paroles. On a beau prétendre que ce 
violent ennemi des lettres antiques, qui tint bataille contre 
Racine, Boileau et La Fontaine, connaît le cœur des enfants, 
se place à leur portée, met à leur service tla naïveté, la clarté 
et l'art déménager ses péripéties, » et remplit à la fois auprès 
d'eux, comme dit un écrivain français, t le rôle de mère, de 
nourrice, de gouvernante et d'instituteur » . Xouvre Peau 
d'âne et je trouve une reine mourante qui invite son mari à 
se remarier. Elle meurt : t Jamais mari ne fît tant de va- 
carme; mais, les grandes douleurs ne durent pas. » Après 
cette moquerie sur la mort d une mère, voici venir l'inceste. 
Inspirer l'horreur de l'inceste à des enfants, comme c'est se 



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— 68 - 

mettre à la portée de ces charmantes petites filles qui vous 
répondent d'un si bon cœur innocent : t Avec qui te marieras- 
tu? — Avec mon père ! » Ce roi, en effet, veut épouser sa fille 
et tout l'intérêt roule sur l'horreur que la princesse ressent 
pour ce crime, qu'un vieux prêtre fait considérer au roi 
comme légitime. L'infante résiste ; conseillée par sa bonne 
fée, elle demande l'impossible : d'abord une robe couleur du 
temps, puis une robe couleur de soleil. Le roi fait l'impos- 
sible. € Dès que cette robe resplendissante parut, dit le con- 
teur, tous ceux qui la virent furent obligés de fermer les 
yeux, tant ils furent éblouis. > Puis, Perrault ajoute gracieu- 
sement : « C'est de ce temps que datent les lunettes vertes et 
les verres noirs. » 

Quelle naïveté, quelle finesse de pensée et de style, et 
quelle page de l'histoire des découvertes humaines à la portée 
des enfants ! 

De guerre lasse, la princesse demande la peau d'un âne, 
dont elle fait sa coiffure et son vêtement pour fuir le 
pays; elle va se cacher dans une métairie. Mais un jour, elle 
s'avise de se mirer dans une fontaine et se trouve si laide 
que, hontetise de cet ajustement, elle se décrasse le visage, se 
baigne, poudre ses beaux cheveux et met sa riche robe cou- 
leur du temps. Un fils de roi la voit si belle ainsi qu'il en 
perd le boire et le manger. Peau d'âne fait un gâteau pour 
le prince et y laisse tomber son anneau. Le prince ne sera 
guéri que par la jeune fille qui pourra mettre la bague. Ceci 
rappelle le soulier de Cendrillon. Les princesses arrivent 
d'abord, puis les duchesses, les marquises, les baronnes, 
toutes avides d'épouser un prince: aucune ne peut mettre l'an- 
neau ; puis viennent les cuisinières, les marmitones, les gar- 
deuses de moutons : « On amena tout cela, — dit avec un ton 
de mépris l'instituteur de l'enfance, — mais leurs doigts 
rouges et courts ne purent seulement aller par delà l'ongle. » 

A-t-on fait venir Peau d'âne? dit le prince. Et chacun se 
prit à rire, « tant elle était sale et crasseuse » 1 

Peau d'âne met l'anneau. Le prince épouse la belle prin- 
cesse au manteau couleur de soleil. Il vient aux noces des rois 
de tous les pays : « Les uns en chaise à porteur, d'autres en 
cabriolet, les plus éloignés montés sur des éléphants, des 
tigres et des aigles. » Le cabriolet et les éléphants, la chaise 
à porteur et les aigles, quel beau mélange digne d'effacer lea 
lettres antiques 1 

Le père de Peau d'âne y vient lui-même, et, pour prouver 

T. XIV 5 



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- 66 — 

sans doute que Tamour incestueux est aussi volage que les 
autres, ce roi qui a fait l'impossible est remarié. 

Voilà un de ces contes qu'on déclare inimitables comme 
les fables de La Fontaine. 

Ce sujet vient de TOrient. Là, l'épouse d'un brahmane 
conjure sa stérilité par des paroles magiques, mais elle 
accouche d'un serpent. Elle le garde, le nourrit; lorsqu'il 
est en âge, se met en route pour lui chercher femme, et trouve 
un brahmane qui consent à lui donner sa fille. Le mariage a 
lieu; une nuit, la jeune femme s'effraye de voir entrer dans 
sa chambre un homme, c'est son époux le serpent, qui a 
jeté sa peau pour la reprendre le lendemain matin. Mais la 
mère, qui les surveille, s'empare de la peau, la brûle, et le 
serpent son fils est obligé de rester homme. 

Ce conte a été imité plusieurs fois. Au xvi* siècle, Staparole 
change le serpent ou l'âne en porc pour raconter cette histoire 
d'une manière obscène aux Italiens, dans ses Nuits facé- 
tieuses^ dont Perrault a pu connaître la traduction. A la même 
époque, Noël du Faill, dans ses contes d'Eutrapel, mentionne 
Cuir d'asneiie; Oudin, dans ses Curiosités françoises^ 
nomme les contes de Cuir d'asnon^ et Scarron dans le Roman 
comique j dit que rien n'est plus fréquent que l'imitation de 
Peau dâne. 

J'ai choisi de préférence Peau d'âne, d'abord à cause des 
vers de La Fontaine qui font autorité ; puis, parce qu'un 
bien mauvais poète belge, poëte brabançon, poète inconnu, a 
traité le même sujet. 

Godefroid de Tirlemont, Godfridus de Thenis, vivaît^il au 
xiir ou au xiv* siècle? Je n'oserais trancher ce point. Le ma- 
nuscrit qui le nomme à la fin d'une de ses poésies, a été copié 
en 1452 par un écolâtre de Francfort; les deux premières 
poésies du manuscrit ont été retrouvées ailleurs dans des copies 
du XII' siècle, mais elles ne sont pas du même auteur. Ce 
qu'on peut dire, c'est que Godefroid était du Brabant, que sa 
famille sinon lui-même était de Tirlemont, qu'il a vécu dans 
le pays, soit à Saint Trond dont il parle souvent, soit chez 
les Tirlemontais dont il raille l'avarice en un jeu de mots : 
Tenenses : Tirlemontais, ettenens œs: qui tient à l'argent. Il 
nous apprend aussi qu'il avait trois frères et qu'il avait un 
fils, ce qui ne prouve pas qu'il ne fût point membre du 
clergé ; car à cette époque bien des prêtres étaient 
mariés, plus tard encore des laïques tinrent des bénéfices 
ecclésiastiques, et à le voir peindre au naturel les mœurs des 



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— 67 — 

prêtres et mordre sur l'un d'eux, son ennemi, on ne peut se 
défendre de penser qu'il fut nourri dans le sérail pieux. Cette 
violente satire, le Punctus, est bien de lui, car il la dédie à 
son fils, et le copiste Ta signée de son nom. 

J'ai trouvé dans les comptes de fiefs du Brabant, sous le 
règne de Jeanne et de Wenceslas, de nombreuses dépenses 
faites, de 1066 à 1387 ^ en faveur de Godfridus de Thenis, 
et de son compagnon Henri de Diest, tous deux carmes, 
faisant partie de la maison du Duc, qui logeait dans son 
palais trois frères mendiants. Ces dépenses sont faites, soit 
pour leurs gages et leurs vêtements annuels , soit pour des 
achats extraordinaires, soit pour des mandats spéciaux, 
comme d'assister à la consécration d'autels à Tirlemont. 
Serait-ce notre poète? 

Le manuscrit de l'écolâtre de Francfort contient huit 
poésies latines dont deux remontent bien avant le xiV siècle 
et ne peuvent être attribuées à Godefroid. Restent six poèmes 
qui lui appartiennent. En voici les titres : Militarius, C'est 
le sujet du Théophilus, le Faust du moyen âge. — Rapu- 
larius. C'est l'histoire de deux frères, l'un riche et chevalier, 
l'autre pauvre et cultivateur. Le pauvre produit une rave 
d'une prodigieuse grandeur et l'offre au roi qui l'enrichit. Le 
riche envie son frère et finit par le tuer. — Asinarius. C'est 
Peau d'âne. — Punctus : une vive satire pleine de jeux de 
mots. — Probra muUerum^ satire de mœurs où M. Mono 
reconnaît tous les caractères flamands. — Enfin, un poème 
qui n'a pas moins de 4,500 vers sur Alexandre le Grand : 
Alexander magnus. 

V Asinarius est traité en distiques latins, comme le Itey- 
nardus Vulpes; je n'hésite pas à vous en donner l'analyse 
après le chef-d'œuvre de Perrault. 

Hex erat, il y avait un roi , dont la fable ne dit pas le 
nom : 

Sed Domen régis fabula nulla docet. 

Ce roi avait une épouse de noble race et de haute fortune, 
capable de soutenir la majesté de l'Empire. Mais elle était 
stérile et s'en plaignait amèrement : Sine dolor, hinc gémi- 
tus! La reine se demande pourquoi elle vit. L'ennui dessèche 
ses entrailles ! Elle se compare à un sac vide, à un terrain 

1 Archives générales du royaume^ Chambre des comptes. N. 17144, 
17145. 



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— 68 — 

inculte qui, sans porter de moissons, dévore les semailles 
qu'on lui jette : 

Fœmina sum misera , sterilique simillima terrae 
Quœ, sine spe messis, semina jacta vorat. 

Soir et matin, elle prie pour être mère. Enfin, elle est 
exaucée, mais que lui arrive-t-il ? le poëte le dit d'un vers : 

Quod petit, assequitur, quod fit mater, sed aseili. 

Ce qu'on peut traduire par un vers français, trop dur pour 
être bon : 

Elle prie, elle obtient, est mère, mais d'un âne. 

Les plaintes recommencent. Elle se plaint cette fois d'être 
mère, elle veut que le roi jette ce monstre au vivier. Le roi 
s'y refuse. Son fils vivra, quel qu'il soit ; quel qu'il soit, il 
lui succédera sur le trône et portera le diadème. 

Déjà le nourrisson, bien soigné, grandit, et ses oreilles 
avec lui : 

Proficit et crescit, aures attolit in altum ! 

Déjà on le révère, déjà on le craint, déjà il parcourt la 
ville et le royaume. J'emploie la répétition du poëte qui 
presse son récit pour arriver à la transformation du héros 
aux longues oreilles. 

Ces longues oreilles aiment la musique; on donne à l'àne 
le meilleur maître de cithare du pays; il veut en savoir 
autant que lui : 

Ut non inferior te sit in arte tua. 

La nature s'y oppose, n'importe 1 L'âne n'a pas les doigts 
habiles; son sabot y suppléera, il ordonne! N'est-il pas de 
noble race, n'est-il pas maître et roi? 

Annon est, inquit, mihi linea sanguinis alti ? 
An nescis quod sum rex, dominusque tuus? 

L'âne donc apprend à chanter en s'accompagnant de la 
lyre, il apprend si bien qu'il en sait bientôt plus que son 
maître. Le goût du beau Ta rapproché de l'homme ; le fils 
du roi n est déjà plus un âne, c'est un artiste. 

Une fois artiste, le malheureux voit et comprend l'abjec- 



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tion de sa fonne physique. Ce front n'est pas fait pour la cou- 
ronne ! se dit-il, le sceptre ne convient pas à ces mains ! ce cou 
n'est pas digne de porter le collier d'or, ni ce dos de revôtir 
la pourpre ! Être roi et âne n'est pas possible. 

Non dici potero rex et asellos egol 

Mieux vaut fuir. Et l'âne artiste part. Il part avec un seul 
serviteur, il traverse Jes terres, il passe la mer, il s'enfonce 
jusqu'aux extrémités du monde. 

Là régnait un roi, sage et illustre, qui n'avait qu'une fille, 
mais l'unique héritière du trône voulait y monter seule et ré- 
gner sans époux. 

L'âne survient, il s'annonce en vrai ménestrel : « Ouvrez 
les portes, ouvrez au voyageur! Un hôte est sur le seuil, ou- 
vrez les portes 1» 

Janua pandantur ! peregrinus ut ingrediatur ! 
Hospes prsB foribus est, aperite fores ! 

Et il se met à jouer de la cithare et à chanter. Le roi le 
fait entrer, il entre en chantant : 

Ingreditur modules articulando novos. 

Le roi rit, la reine rit, toute la cour éclate de rire. La nuit 
vient, on envoie l'âne coucher avec les serviteurs ; il refuse : 
Je ne suis pas un âne du vulgaire ! — Voudrais-tu donc être 
mis au rang des chevaliers? — Pas même! — Que veut 
donc cet âne? — Je veux m'asseoir à la table du roi I — Et 
le roi le raille : Serait-ce que ma fille te plairait? 

Alors, l'âne lève la tête, regarde la belle princesse et 
s'écrie : Que me demandez-vous, roi ! Comment ne me plai- 
rait-elle pas? Elle plaît aussitôt! 

ProtÎDUs attollens asinus caput in domicellam, 

Dirigit obtutus sicque locutus ait : 
€ Pape, quid inquiris, o rex, quid nosse laboras? 

Cur non deberet ista placere mihi? 
Primo placet, placet iUa mihi, multum placet, inquam ! » 

Vous voyez la seconde transformation, que va opérer 
l'amour. 

L'artiste se laisse aller à son admiration ; il chante et il 
plaît ; il sera l'époux de la princesse qui ne voulait point 
d'époux. Le roi lui oflfre sa fille; il répond : « La porte du 



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— 70 — 

bonheur sera la porte du salut; » et il se place au dessus de 
Jupiter ; il chante : « Jupiter a sa Junon dans le ciel, une 
vierge royale me suffit sur la terre. » 

Dicere tuQC poteris quod Jove major ero, 
Jupiter in cœlo Junone sua sociatur, 

SuflScit in terris regia virgo mihi. 

H chante encore : « La princesse sera ma patrie! elle sera 
la gloire du royaume ! » 

Hœc mihi sit patria, sit honor, sit gloria regni! 

La princesse l'accepte en rougissant, le mariage est célé- 
bré et l'heure vient oii les jeunes époux se livrent à l'amour 
légitime : 

Que Veneri licita faemina virque vacant. 

Alors, dès qu'il se trouve seul, l'époux, avant de s'appro- 
cher de la vierge royale, dépouille sa peau d'âne et devient 
un homme : 

..... Sponsus asini deponit amictum, 
Deposita vaeteri pelli, novus fit homo. 

Ainsi l'amour complète la transformation que l'art a com- 
mencée. 

Cependant l'amour ne voit rien en dehors de lui ; l'amant 
ne songe qu'à celle qu'il aime; il ne s'est transformé que pour 
elle, dans le mystère de la chambre conjugale. Au matin, il 
reprend sa peau d'animal et ses longues oreilles. Mais le roi 
a fait surveiller la nuit de noces ; l'esclave qu'il a mis aux 
aguets lui rapporte comment l'époux a dépouillé sa peau 
d'âne pour revêtir la forme d'un empereur : 

Et datur eflSgies imperialis ei. 

Alors, le roi les surprend, pendant leur sommeil, il brûle la 
peau de bête, et ce fils de roi reprend en gémissant la forme 
humaine et une majesté royale qui le rend digne, comme 
fils et comme gendre, de porter deux couronnes. 

Atque régit regum rex duo régna duum. 

Le latin de Godefroid de Tirlemont n'est pas classique ; 
c'est du latin de moyen-âge; son vers n'a pas la beauté plas- 
tique des anciens poètes ; mais il faut bien admettre qu'il 
parle le latin de son époque, et cette langue, le poète bra- 
bançon la manie avec une clarté et parfois un lyrisme qui 



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— 71 — 

jette de l'éclat sur Tidiome mort et fait oublier ses fautes de 
style. Sa conception est surtout remarquable; l'influence 
de la musique et de la beauté y est mise en scène avec force 
et vérité, et les vers où Vâme de l'artiste et de l'amant perce 
sous la peau de l'âne, ne manquent ni d'entrain, ni de poé- 
sie. Ce misérable monstre, né d'une reine, reconquiert son 
rang d'homme et de roi, en chantant deux grandes choses : 
l'art et l'amour. 

Godefroid de Tirlemont n'a pas inventé son sujet, non plus 
que Perrault; mais, écrivant au moyen-âge, il n'a pas gâté 
son modèle; il l'a développé et y a ajouté des détails dignes 
de la poésie; son latin, tout mauvais qu'il est, n'a rien qui 
vaille l'inceste et les lunettes vertes, le cabriolet et les aigles, 
de Perrault. Si le poëte brabançon n'avait pas vécu plusieurs 
siècles avant Louis XIV, il serait vraiment impardonnable 
d'avoir osé chasser sur le terrain littéraire du grand siècle ; 
et il m'a fallu une certaine dose de témérité pour le comparer 
à l'incomparable auteur de Peau d'âne. 

Marie de France a traité les Trois Souhaits^ avant Perrault; 
le Petit Chaperon rouge avait été traité déjà par Avienus, et 
au XVII* siècle, un jésuite belge devait écrire encore en latin 
des contes charmants. Mais Marie de France, Jean de Boves, 
Gauthier le long, etc., n'existent plus que pour les savants; 
Godefroid de Tirlemont est inconnu. N'importe cependant! 
oublié ou inconnu, le moyen-âge, en ce genre comme en tous 
les autres, a déployé une grande fécondité littéraire. Répudiée 
plus tard par une aberration étrange, cette innombrable pro- 
duction de fabliaux, qui accumulait les éléments de la comédie, 
a rempli dans l'époque la mission de présenter aux enfants et 
aux hommes, qui n'en ont pas moins besoin que les enfants, 
des idées justes et une observation de mœurs instructive, 
sous une forme attrayante. Puis, oubliée, elle a survécu, 
comme ces insectes qui ne sont plus quand leurs œufs éclo- 
sent, et cette influence indirecte a préparé le genre charmant 
et utile que La Fontaine devait créer dans toute sa naïveté, 
sans en dire le dernier mot; car La Fontaine écrivait pour une 
aristocratie, et le dernier mot en toute chose doit être pour le 
peuple. 

Ch. Potvin. 



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BIBLIOGRAPHIE. 



ENSEIGNEMENT ET PHILOSOPHIE, par G. Tibbrghibn, professeur à ITniversité 
libre de Bruxelles. — Bruxelles, Matolez, 1873, in-18. 

Sous ce titre, M. Tiberghien vient de réunir en un joli volume, 
une série d'articles, de discours et de rapports, publiés antérieu- 
rement dans la Libre recherche, dans Ih Revue trimestrielle, dans 
la Revue de Belgique, ou ailleurs. Les uns roulent sur des ques- 
tions philosophiques : La mission de la philosophie à notre 
époque, la doctrine de Erause, Tathéisme, le matérialisme et le 
positivisme, Tobservation, son rôle et ses limites dans la science, 
la traditionalisme, et Torigine du langage. Les autres concernant 
renseignement : L'instruction primaire obligatoire, Técole et 
rÉtat, Tatmosphère religieuse des écoles. 

Bien que ces divers morceaux constituent, chacun pris à part, 
un travail complet et indépendant, il n'en existe pas moins entre 
eux un lien qui imprime une sorte d'unité au livre. Ce lien 
résulte de la doctrine philosophique de Erause, adoptée par l'au- 
teur, doctrine « essentiellement harmonique • , comme il la qua- 
lifie, porte c qu'elle tient compte de tous les points de vue de la 
réalité, qui ont été successivement mis en évidence dans les sys- 
tèmes antérieurs^ qu'elle complète les théories partielles les unes 
par les autres, qu'elle se dépouille ainsi de tout caractère exclusif 
et arrive à une exposition sinon intégrale, du moins aussi satis- 
faisante que possible, de la vérité. » — € Je commence, poursuit- 
il, par exposer librement la mission de la philosophie à notre 
époque : il faut introduire l'unité dans les sciences et l'harmonie 
dans les convictions, il faut esquisser l'idéal de la vie qui répond 
aux aspirations des peuples modernes. Je montre ensuite que la 
doctrine de Krause, par sa position dans Thistoire et par la nature 
de son enseignement, est seule en mesure de remplir convenable- 
n^^ iji L^t^tte mission. Passant enfin de l'affirmation à la compa- 
rai ïîf>ii , et de la comparaison, à la critique, je discute deux systèmes 
rivaux, le traditionalisme de Técole catholique qui florissait sous 
la re-^tauration en France et \e positivisme de nos jours. • 

Voilà pour la première partie : Philosophie. Quant à la seconde : 
Euseîg:nement, elle se rattache aux applications pratiques qui 
coucernent le droit et l'enseignement. Ainsi à propos de Vinstruc- 
iion primaire obligatoire, M. Tiberghien se prononce en faveur 



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- 73 — 

de cette thèse, parce que rinstruction primaire est un droit de 
Tenfant et que tout droit est obligatoire ; et il fait remarquer avec 
raison que les adversaires de la mesure, prennent un soin tout 
particulier d'éviter le terrain du droit, pour se placer sur celui des 
convenances, de l'opportunité, de Tutilité publique ou des devoirs 
de la vie morale. Mais si l'instruction primaire est obligatoire, 
comment doit-elle être organisée dans la société? A cette question 
répondent les deux articles sur \ École et VÉtat et sur Y atmo- 
sphère religieuse des écoles, qui traitent des rapports de l'École 
avec l'État et avec l'Église. Ici l'honorable professeur se montre 
partisan de l'autonomie de l'École en matière pédagogique, de 
l'École reposant sur sa propre base, gouvernée par ses propres 
forces, administrée par des comités scolaires pourvus de larges 
pouvoirs. Elle ne doit donc pas dépendre exclusivement de l'État, 
mais elle ne doit pas dépendre non plus de l'Église. Sans doute 
c la religion est à la fois un élément essentiel de l'éducation et 
une force morale dans la vie ; mais il ne faut pas confondre la 
religion pure avec telle ou telle confession déterminée. Le 
judaïsme, le catholicisme et le protestantisme sont des religions, 
mais la religion n'est ni le judaïsme, ni le catholicisme, ni le pro- 
testantisme Je vois un grand avantage, ajoute l'auteur, & ce 

qu'on cultive le sentiment religieux des enfants, mais je vois 
aussi un grand danger à ce que cette culture soit abandonnée aux 
ministres d'un culte intolérant. Tandis que la religion est amour, 
union intime des hommes entre eux et de l'humanité avec Dieu, 
l'enseignement confessionnel respire souvent la haine et n'entre- 
tient que la superstition ou le fanatisme. » 

Nous avions déjà eu occasion de lire les travaux dont nous 
venons d'indiquer le contenu et l'esprit. Nous les avons pourtant 
relus avec plaisir parce que, pour le fond, comme pour la forme, 
ils nous paraissent avoir une valeur durable. Les questions qui y 
sont traitées sont importantes ; elles touchent aux plus grands 
problèmes philosophiques et sociaux; elles ont d'ailleurs conservé 
toute leur actualité et sont, pour ainsi dire, encore pendantes. 
Elles sont envisagées en outre avec une extrême largeur de vues, 
une franche liberté de pensée, une conviction sincère et profonde, 
un vif amour du progrès et de l'humanité, en même temps 
qu'avec une simplicité et une clarté de langage qui n'excluent pas 
Vélévation. Toutes ces qualités nous semblent devoir être signa- 
lées et mériter l'accueil favorable du public. F. V. M. 



COMPTE RENDU BE LA 6« SESSION (BRUXELLES, 1872) OU CONGRÎS INTERNATIONAL O'ANTHRO- 
P0L06IE ET D^ARCHfOLOfilE PRÉHISTORIQUES; Bruxelles. 1873,M.Wbis8Enbruch, 
imprimeur, H. Merzbach, éditeur, 1 vol. grand in-S^ de 600 pages, avec 
91 planches. 

Quand on se reporte à quelques années en arrière, au temps 
des premières découvertes de Boucher de Perthes et que Ton 
considère le chemin parcouru depuis lors par les sciences pré- 



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— 74 — 

historiques, on est frappé d'un profond étonnement. A peine la 
question de Thomme préhistorique est-elle posée scientifique- 
ment que, de toutes parts, une foule de savants se livrent aux 
recherches les plus actives» les plus passionnées, et bientôt les faits 
deviennent tellement nombreux, tellement clairs, que la vérité 
éclate de cent côtés à la fois et qu'une nouvelle science voit le 
jour. Celle-ci est acceptée non seulement par les gens de science, 
mais partons les hommes intelligents qui s'intéressent à Thistoire 
de rhumanité. Maintenant que cette nouvelle science est solide- 
ment établie, il existe bien encore quelques voix discordantes qui 
par système ou par ignorance nient les résultats définitivement 
acquis, mais ces voix sont isolées, elles n'ont aucune autorité et 
sont tout à fait impuissantes pour arrêter le progrès. 

Retracer les caractères ethniques, les mœurs, les combats, les 
aires d'habitation, les invasions, des peuples antéhistoriques, telle 
est la tâche grandiose qui est imposée aux sciences préhistori- 
ques. A cette œuvre vraiment colossale, travaillent incessamment 
une foule d'hommes d'élite, des naturalistes, des géologues, des 
archéologues, des linguistes, etc. 

La Belgique peut revendiquer l'honneur d'avoir été la première 
nation à explorer le champ si vaste des investigations préhisto- 
riques. C'est Schmerling qui, le premier, avance et prouve que 
l'homme avait été contemporain des grands mammifères éteints; 
malheureusement cet illustre explorateur des cavernes belges 
a devancé son époque et l'importance de ses découvertes fut 
méconnue. Celles-ci jointes aux trouvailles de Spring et surtout 
aux nombreuses découvertes d'un travailleur infatigable. M. Ed. 
Dupont, ont fourni une très large part des documents sur lesquels 
reposent aujourd'hui les sciences préhistoriques. Dorénavant la 
Belgique occupera une place brillante et qui ne pourra lui être 
contestée. 

C'est sous la puissante impulsion de ce dernier naturaliste que 
la 6« session du Congrès international d'anthropologie et d'ar- 
chéologie préhistoriques, a été organisée, session que nous pou- 
vons considérer comme la plus importante qui ait eu lieu jusqu'à 
ce jour. 

Tout ce que la science compte d'illustrations, s'était réuni à 
Bruxelles en 1872 pour discuter sur les points principaux et les 
plus délicats de l'anthropologie et de l'archéologie préhisto- 
riques. 

L'importance scientifique de cette session est bien marquée 
dans le magnifique volume formant son Compte rendu. 

Cette session était à peine close que. le Secrétaire général du 
Congrès, M. Éd. Dupont, aidé des autres Secrétaires se mit à 
l'œuvre pour réunir et coordonner tous les matériaux destinés 
au Compte rendu ; or, cette tâche était extrêmement laborieuse 
et l'on a le droit de s'étonner que quelques mois aient suffi pour 
la mener à bonne fin, et pour publier l'énorme volume du Compte 
rendu. 



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— 75 — 

Abandonnant Tancien système des comptes rendus reprodui- 
sant les communications et les discussions selon Tordre des 
séances, le secrétaire général a coordonné les communications et 
les discussions selon les grandes divisions de la science. 

Voici Tordre adopté : 

I) Indices de Texistence de Thomme à Tépoque tertiaire. 

II) Géologie des terrains quaternaires et des tourbières. 

III) LTiomme à Tépoque quaternaire. 

lY) L'homme pendant Vê^e de la pierre polie. 

V) Classification des âges de la pierre. 
VI) L'âge du bronze et Tâge du fer. 

VII) Anthropologie préhistorique. 

Chacune de ces divisions comprend des mémoires et des discus- 
sions de la plus haute valeur et signés de noms ayant une 
grande autorité. Presque toutes renferment des communications 
de nos compatriotes, qui ont pris une très large part aux travaux 
du Congrès. Le nom de M. Éd. Dupont vient en première ligne; 
puis viennent ceux de MM. Cornet et Briart, Arnould et de Radi- 
guès, Soreil, Berchem, Vanderkindere, Cloquet, Hagemans et 
Becquet. 

Dans son mémoire intitulé : Sur Tantiquiti de Thomme et sur 
les phénomènes géologiques de l'époque quaternaire, M. Dupont a 
traité magistralement la question des cavernes des environs de 
Dinant. M. le professeur Fraas Tayant contredit au sujet du 
mode de remplissage de ces cavernes, il réfute victorieusement, 
dans une discussion, les arguments extrêmement spécieux de 
son contradicteur. Dans une autre importante communication, 
M. Dupont expose d'une façon très savante la classification de 
Vêige de la pierre en Belgique ; enfin dans une discussion d'an- 
thropologie; il s'étend longuement sur les caractères des crânes 
des troglodites belges. 

MM. Cornet et Briart, dans deux beaux mémoires, traitent avec 
beaucoup de science de Thomme de Ykge du Mammouth et de 
Ykge de la pierre polie et des exploitations préhistoriques de silex 
dans la province de Hainaut. 

La Notice sur Hastedon, par MM. G. Arnould et de Radiguès, 
nous fait connaître des particularités nouvelles et intéressantes 
sur les constructions des peuplades préhistoriques. 

Les notices et mémoires de MM. Becquet, Arnould, Cloquet, 
Berchem et Haguemans enrichissent la science de faits nouveaux 
et dignes d'attention. 

Enfin, M. Vanderkindere, dans sa notice sur Vethnologie de la 
Belgique, nous résume un beau mémoire qu'il avait publié précé- 
demment sur les races humaines qui habitant actuellement la 
Belgique. 

Nous serions entraînés trop loin si nous voulions poursuivre 
la citation des autres travaux publiés dans le Compte rendu, 
travaux nombreux et rédigés par des hommes dont la réputation 



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— 76 — 

est faite depuis longtemps. Nous nous bornerons donc à signa- 
ler les communications de MM. Tabbé Bourgeois, de Quatrefages, 
Belgrand, Hébert, Steenstrup, Rivière, Capellini, Cartailhac, 
Broca, Hamy, Franks, Angelluci, de Vibraye, Burmeister, 
Desor, TabbéChierici, Faidherbe,deMortillet,Hildebrand,Tardy, 
Gazalis de Fondouce, Oppert, Conestabile, Leemans, Schaaf- 
fhausen, Lagneau, Virchow, Hyde Clarke, etc., etc. 

F. C. 

MfMOiRES DU PEUPLE FRANÇAIS, depuis son Origine jusqu*à nos jours 
par A. Challamel (ouvrage couronné par TAcadémie française), 
Paris, Hachette et C«. 8 vol. in-8*. — Alexis Monteil avait essayé 
une histoire des Français, à opposer à Thistoire des rois de 
France ; mais on était en plein romantisme et son plan était plus 
romanesque que scientifique, venait plus de l'imagination que de 
rhistoire ; ce livre, qui lui a coûté tant de travaux et de recherches, 
n'est agréable à lire que par fragments; Tensemble se perd dans 
la confusion des détails. 

M. Challamel a repris la môme idée sous une forme plus his- 
torique et il y a consacré « toute une vie » selon l'expression d'un 
critique français. L'auteur dit lui-même : t Vingt années de 
labeur. » 

Annoncé dès 1842, en voie de publication depuis 1866, l'ou- 
vrage vient d'être terminé. Avant d'être achevé, la Société des 
Gens de lettres lui avait donné le prix Régis-Ailier et l'Académie 
française, le prix Thérouanne. 

Les Mémoires du peuple français commencent aux origines et 
s'arrêtent à la nuit du 4 août 1789. L'auteur dit avec raison que 
t jusqu'à ce que le xix« siècle ait dit son dernier mot, il lui semble 
impossible d'écrire impartialement son histoire » . Dans ce long 
espace de siècles, on voit les populations « toujours regardées 
comme une simple matière gouvernable par les classes privilé- 
giées > . — c Depuis le Gaulois esclave, dit l'auteur, jusqu'au 
paysan du xviii* siècle, cette situation ne s'est guère modifiée. • 
Mais, ainsi exploité, le peuple crée presque à lui seul la civili- 
sation, une civilisation plus utile à la prospérité du pays, à la 
gloire de la patrie qu'à l'indépendance des masses. 

' « C'est une erreur, dit éloquemment M. Challamel, erreur trop 
€ répandue chez nous, que d'attribuer au pouvoir la vertu diri- 
« géante par excellence, que de croire sa coopération indispen- 
« sable au progrès de l'humanité. La philosophie de l'histoire 
i démontre combien son initiative est limitée, quelquefois nulle, 
er et dans quelle inertie demeurent souvent les hommes du droit 
I divin ou de la Providence, absorbés par leurs augustes intérêts, 
I par leur incurable vanité et par l'exigence altière de leurs pas- 
f sicna. Elle prouve que l'intelligence des souverains s'épuise 
i d'ordinaire en palliatifs illusoires et en ruses misérables pour 
i éviter les solutions sérieuses, pour atteindre péniblement le 
f terme de la carrière. » 




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— 77 — 

Sur ces paroles, l'auteur revendique le beau nom de € Pères du 
peuple • pour les maîtres de la pensée, de la science, de Tart et 
de l'industrie. « Car c'est avec amour, dit-il, qu'ils nous prodi- 
guèrent à nous et à nos enfants les trésors de leurs génies 
divers. • 

Tout ce qui peut mettre en évidence l'incessante activité d'un 
peuple, le développement de ses forces physiques et morales: les 
révolutions et les progrès, les finances et le commerce, la reli- 
gion et les mœurs, les lettres et les arts, tout est scrupuleusement 
étudié par l'auteur. Il nous montre tour à tour l'existence du 
Gaulois, du Franc, des classes du temps féodal, du Français de 
la Renaissance, du Français du xvii* et du xviii" siècle. Chaque 
époque revit avec ses souffrances et son génie, avec ses aspira- 
tions et ses labeurs. Mais ce qui anime surtout ce livre, c'est le 
sentiment démocratique, l'amour des masses, une entière con- 
fiance dans l'instinct de justice des peuples, une foi profonde 
dans la puissance de la liberté humaine, et par conséquent une 
foi vive dans l'avenir. 

Ce sentiment est résumé par l'auteur en cette conclusion : 

< Ou l'auteur des Mémoires du peuple français se trompe 

< étrangement, ou il ressort de ses longues recherches que. . . tout 

< le monde, Aerr Omnes, malgré les entraves, obéit à son instinct 
t de conservation et travaille avec persévérance pour son bien- 
€ être, par nature, par besoin, par habitude; c'est... que lesmau- 
€ vais vouloirs de la puissance la plus incontestée, ne sauraient 
€ prévaloir — heureusement — sur les myriades d'actes virils, 

< qu'un peuple entier fait sans cesse. • 

Il y a bien là un peu d'optimisme et quelque oubli peut-être 
de tout ce qui doit aider l'instinct, c'est à dire la science politique 
et la philosophie sociale. Plus on affirme ces mvriades d'actes 
virils que font les nations pour exister selon les lois naturelles, 
plus, nous semble-t-il, on doit maudire les hommes qui, sous pré- 
texte de les diriger, les entravent, qui, sous couleur de leur indi- 
quer la route, les égarent. La décadence est possible sous la pres- 
sion du despotisme ou sous l'influence de l'erreur, il ne faut pas 
Toublier. Mais cette foi dans l'activité humaine est saine et utile 
et on ne peut trop répéter que le meilleur moyen de civiliser les 
hommes, c'est de les laisser se développer sans entraves et mar- 
cher sans lisières. C. P. 



IIILISCHE GE06IAPHIE. Vollstândiges Ullisch-geographisches Ver- 
teichniss, dis Wegweiser zum erlâutemden Verstândniss der 
heiligen Schriften alten und neuen Testaments. — fifOGlAPHiE 
lllLiQUE. Nomenclature complète de la géographie biblique, pour 
servir de guide dans V étude des saintes écritures de V Ancien et du 
Nouveau Testament, par le docteur R. Riess, inspecteur d'école et 

Îasteur de la ville à Ludwigsburg. Freiburg im Breisgau ; 
[erder'sche Verlagshandlung. 1872. 



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— 78 — 

Cet ouvrage est, comme l'indique le titre, un dictionnaire 
extrêmement complet de toutes les indications géographiques 
qui sont contenues dans les deux Testaments ; il doit servir de 
complément à TAtlas biblique qui a déjà été publié par le même 
auteur. 

Qu'on ne s'attende pas toutefois à trouver dans ce dictionnaire, 
iin travail de pure critique d après les dernières données de la 
science moderne; tel n'a pas été le but de M. Riess. Sa méthode 
est simple : à côté de chaque nom, il place la traduction grecque ou 
hébraïque, l'étymologie succincte et l'indication des textes bibli- 
ques où ce nom se trouve cité. Lorsqu'il s'agit d'un point obscur 
ou controversé, il compare les différents textes, les analyse, les 
rapproche des dires des principaux écrivains de l'antiquité et par 
une exégèse savante, s'efforce d'en faire jaillir la lumière. 

Ceux qui connaissent l'énorme quantité de noms géographi- 
ques que renferment les livres bibliques, comprendront toute la 
difficulté et toute l'importance d'un pareil travail. 

Nous n'avons pas la prétention de jug*er ici exprofesso la valeur 
scientifique de la géographie biblique de M. Riess; mais il nous 
semble qu'elle est marquée au coin d'une érudition sûre, exempte 
de tout charlatanisme. 

Certainement une œuvre de ce genre offre toujours un peu 
d'aridité; toutefois, plusieurs articles présentent un intérêt puis- 
sant. Au mot Ebenen (plaines), par exemple, nous trouvons 
groupés tous les renseignements de la Bible sur les rivages de 
la Méditerranée et les vallées du Jourdain. 11 en est de même 
aux mots : Forêts^ Déserts, Fontaines et Piscines. 

Citons encore la dissertation sur les quatre fleuves mystérieux 
du Paradis : le Gihon, le Phrat, le Hiddekel et le Phison; celles 
sur les Phéniciens, les Philistins, les Moabites et les Hébreux; le 
Thabor, le Carmel et les villes de la Bible. 

Mais c'est surtout en ce qui concerne Jérusalem et ses environs 

Îue le livre de M. Riess est précieux et fertile en renseignements, 
•a topographie et l'histoire de Jérusalem et de Sion, les tombeaux 
et les palais, les citernes, les piscines, les portes, les tours, les jar- 
dins se déroulent devant nos yeux au moyen dune série de textes 
empruntés directement à la Bible ou aux historiens anciens. 

Si nous avions un reproche à faire à M. Riess, ce serait de s'être 
parfois trop étroitement tenu aux limites du texte des livres 
saints, de ne pas avoir voulu s'appuyer davantage sur les travaux 
des savants modernes. Au mot Sinaï, par exemple, nous sommes 
étonnés de voir M. Riess, identifier le Sinaï biblique avec le 
Dgebel Mousa. Il est vrai que la tradition a consacré cette mon- 
tagne; mais depuis le voyage et les recherches de M. Lepsius 
dans la presqu'île du Sinaï, publiés dans le Bulletin de la Société 
géographique de Paris, en juin 1847, il ne nous semble plus 
permis d'admettre la tradition comme vraie et c'est au Serbal de 
M. Lepsius, nous paraît-il, et non plus au Dgebel Mousa qu'il 
faut désormais attribuer l'honneur d'avoir été le Sinaï de Moïse. 



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— 79 — 

Toutefois, ce sont là de petites taches que M. Riess aurait faci- 
lement évitées, s'il n'avait pas voulu s'attacher avant tout à Tétude 
des textes de la Bible; telle qu'elle est, la Géographie biblique e^i 
un travail d'une grande érudition et d'une incontestable utilité 

!)0ur tous ceux qui s'occupent d'archéologie hébraïque; car il 
eur épargnera souvent de longues et fastidieuses recherches. 

H. Pbbqambni. 

POfSlES DE MARC'MONNIER. 1 vol. in-12. Paris, Alphonse Lemerre, 
1872. — La poésie est si rare de nos jours que l'on aime à la 
signaler, lorsqu'on vient à la rencontrer. Le volume de M. Marc- 
Monnier est petit et mignon; mais c'est un écrin où brille plus 
d'un joyau. Point de prétentions à viser haut ni à frapper fort, 
mais de la grâce et de l'harmonie, du sentiment et des pensées 
exprimées avec un soin scrupuleux de la forme. Peut-être, de 
la lecture de ce recueil, ne ressort-il pas une idée bien marquée, 
un sentiment général qui subsiste ; mais, c'est le propre de ces 
sortes de reliquaires, composés d'éléments divers, selon le caprice 
du poëte, rassemblant ses souvenirs épars. Au moins se dé- 
gage-t-il de celui-ci une saveur franche et saine. La désespérance 
et le scepticisme moderne en sont exclus; et le poëte trouve quel- 
quefois des accents inspirés : 

Qu'ai-je en moi d'immortel si je dois pour toujours 
Efiacer de mes yeux les reflets des vieux Jours, 

Comme on lave une tache infâme? 
O Dieu, s'il lui fallait, en secouant sa chair, 
Rejeter au néant tout ce qui lui fut cher, 

Que resterait-il de mon âme ? 

Quoil retrouvant ma mère au sein de tes élus, 
Ma mère, ô Dieu puissant, ne me connaîtrait plus? 

Le passé nous serait chimère, 
Et nous n'aurions plus rien de commun entre nous? 
Et je ne pourrais pas, en tombant â genoux, 

Lui dire : « Te souviens-tu, mère? » 

Ailleurs, c'est la foi du poëte dans son art, c'est son amour 
ardent pour la poésie : t Je t'aime pour toi seule!... • s'écrie-t-il ; 
puis, il s'élève : 

Ohl chanter, même seul, ignoré, quelle joie! 
Chanter comme Toiseau donnant, sans qu'on le voie, 

A chaque nuit un gai concert, 
Ou comme le prophète entouré de silence, 
Ivre de solitude et dont la voix s'élance 

Dans rimmensité du désert I... 

Voilà la note pleinement harmonieuse et vraiment poétique, 
trop rare aujourd'hui, trop rare dans ce livre. M. Marc-Monnier 
préfère plier sa muse à des rhythmes cadencés, écrire une valse 
ou un galop qui semblent s'accompagner d'eux-mêmes et donnent 
le chaut et la musique tout ensemole. L. S. 



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— 80 — 



CREATIVE AND IMITATIYE ART. — DECORATION AND ORNAMENTATION, RY J. T. L. 

Ce livre n'est pas dans le commerce; mais il a été imprimé en 
Belgique — quoique anglais — et, à ce point de vue, il nous 
intéresse. C'est Tœuvre d'un délicat et d'un érudit, une étude d'ar- 
tiste écrite pendant les utiles loisirs d'un homme qui observe et 
qui pense. Le goût chez lui, parfois trop exclusif peut-être, tend 
toujours au vrai et au beau. A l'art créateur, il demande le reflet 
de ce qui existe dans la nature ; mais, dans l'imitation, il combat 
le réalisme servile comme œuvre d'art. Si vous voulez reproduire, 
rendez la pensée exacte et non la ligne correcte, tel est le principe 
de l'écrivain anglais. Il trouve faux, au point de vue artistique, 
de donner à un simple coquetier, la forme d'une rose ou d'une 
tulipe ; pour man^r des œufs à la mouillette, le modèle le plus 
simple, d'après lui, sera toujours le meilleur. 

Voici maintenant saint Georges sur son cheval qui se cabre, 
terrassant le dragon ; cavalier et monture sont condamnés aux 
poses les plus tourmentées — nous ne parlerons pas du monstre 
dont les contorsions sont la juste punition de ses forfaits — le 
tout pour créer une aiguière, où l'ensemble peut nrésenter un 
certain cachet d'originalité, mais où le sujet hurle de se trouver 
accouplé à Fobjet. — Quant aux imitations serviles de la nature, 
il les renvoie aux enseignes de boutiques ; les effets d'optique si 
laborieusement étudiés sont, pour lui, une débauche puérilo 
d'un esprit fatigué de penser et qui se détend, ou l'œuvre sérieuse 
d'un cerveau vide. — Dans l'ornementation, ce que l'écrivain 
apprécie surtout, c'est la pureté des lignes et la juste appropria- 
tion du sujet à l'objet. Il admire les lettres délicatement ornées des 
missels, les vitraux de l'église de Chartres, parmi lesquels il dis- 
tingue certain ours qui a toutes ses sympathies ; mais rien ne 
surpasse à ses yeux les beautés de l'art égyptien ou de l'art grec. 
Nous nous étonnons seulement de ne point trouver, dans cette 
œuvre assez complète pourtant dans sa orièveté, le sentiment de 
l'auteur sur l'art flamand qui, par son génie, devait, plus que tout 
autre peut-être, attirer son attention et satisfaire son goût. 

Le peu que nous avons pu dire suffit à prouver que cette étude 
artistique n'est pas une œuvre banale. A cette publication distin- 
guée, il fallait un cadre élégant. La maison Weissenbruch, 
chargée de l'impression de ce livre, n'est pas restée au dessous de 
la t&che entreprise. Chacun y a mis du sien, les uns ont apporté 
leur connaissance de l'anglais, les autres leur habileté d'exécu- 
tion ; tous enfin, leurs soins, leur patience, leurs études et leur 
goût, tenant à justifier cette fière réponse d'un imprimeur italien 
à un profane qui venait l'entretenir c del suo mestierei: — < Del 
nostro arte, signore mio l % X. 



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INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES 



U imî DE Ik PAU ET DE Ik UlEATf Yient de fuire paraître à Paris ch«i 
Sandoz et Fi sch bâcher et 4 Go névé» chez RoUanday, le BuUûtin ûfficiet du 
Congrès qu'elle a teau Taûnée deroiàre à Lugano. 

OulT€ \en débats fLuxquels ûût dooaé lieu les trois graQdes questidOB 
qui étaient û. l'ordre eu jour de ce Congrès : P PrÎQûipe de la fédératton ; 
^Histoire de Tarbitrage iaternational ; 3^ Introduction du principe de 
Tautonomie daus k droit pénal, ce \oIume contieut ; un rapport intérea- 
ftant^le M. Ooegg sur le voyage qu'il a Tait en Amérique dans Tintérèt de 
la Ligue ; deux mémoire» ; l'un de M- Paul Lacombe sur l'arbitrage inter^ 
national ; Tautre de M, R. Manzoni sur îe droit de punir ; ete. Le rolume 
se tei'min^ par la collection complète ûeê résolutions discutées et rotées 
par les &ix Congrès que la Ligue a ternis depuis aa fondation* 

BULLETIN D£ LA SOCIÉTÉ DES AMIS DE LA PAIX, mars et avril 1873. Paris, 
librairie Franklin. — C*itte iïvraÏ!?on contient lui^oïnpte-rendu d'une séance 
eitraordinaire de lu eociété^ tenue à Paris le 7 mars, à Tetl'et d'eu tendre 
M. Miles, sécréta ire de la Société de la paix d'Amérique» venu en Europe 
pour soumettre aui sociétés de la paix une question <[ui gagne chaque jour 
du terrain : larédactiou d'au code international. 
M* Yisschera, notre compatriote assit^tult a la séance. 
La réunion a pria des résolutions favorables^ a déclaré que la rédaction 
d*un code de droit puUic iaternationai n'est ni chimérique ni prématurée, 
et a émis Tavii que ses rédacteurs; devraient n'avoii^ qu'un caractère Bcîea- 
tiûque. 

Le reste de la li n'ai son est consacré aax membres des divers paya qui 
E'ont pu assister à la séance et qui ont euvoyt^ leur opinion par écrit : 
MM. Ch, Lucas, De Parieu, SclopU, Drou^u de Lhoys, Calvo, Mancini, 
Pîerantoni, Ilokeûdoj f, Hefter. 

La lettre do M. le comte de- Sclopis, un dei> arbitres dans Tsfl'aire de 
TAJabama, a une grande si g:îii fi cation. Quand un homm*^ chargé, il y a 
peu de temps, d*un pareil uiandafc, adhère à une idée, réputée jusqu'à 
présent un rêve, c^est tin signe que F utopie a mûri et n'est pas loin d'entrer 
dans la réalité, 

LE TOUS ilï iÛHDE,29 mars, 5, 12, 19 et Stj avril. — Un voyage dans TAsie 
centrale par M. BitÊiloVcreschaguîn^, remplit ces livraisons, illustrées de 
oarteset de dessins inédita. Le voyageur vad'Arembourg à Samarcande, 
en remontant le fleuve Sir, en visitant le Turkestun et Tachkend sa capi- 
tale, qu'il décrit longuement et dont il étudie les pnpulatLous diverses, le 
commerce et les mceurs; puis, il 3*arréte à Chadjeud, a Rouka, d Djizad. 
Curieuse étude d'un pays peu connu : le Turkestan russe, dont les moeurs 
sont peintf>s avpc nu réalisme fidèle. 

LA CftlTlBUE PIIILOSOPHIOUE, publiée sous la direction de M, Heuouvier. C^tte 
revue continue ses travaux d'une manière brillanttv Nous avons sous les 
yeux les n"' du TI mars et des 3, 10 et 17 avril. M. Ricnouviër y étudie ta 
morale de Kent, — le droit de défense de la société contre le catholicisme, 
— et la Bihlo dan^ réducation. M. Pilo\ y traite de l'oitgiae do la justice 
selon Eentham et Stuart Mlll; puis, de nombreuses études bibliogra- 
phiques jugent de haut des quetiions importantes^ telles que : Lapropa* 
gande des ami^ de lapaùs^ le livre sur L'instruction publique en France, 
par M. Bréal, etc. 



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DtCTIONHAIRE ENCYCLDPIDIQUE FAAMCAIS-ALLIMAHD, par Charles Sachs, I val. 
grand în-B». — Cet ouvrage est un des travaux îexieogfai>Uiqiies les plus 
co m pl(3ta qui aient parti jusqu'à ce jour. Sa uomenclature est d'uû bon 
tiers plus riche que celle des lexiques déjà pubU^sj et il contient à la fois 
toute la matière : d'un traité sur la pronoociatîou et ïa liaison, d'un dic- 
tionnaire étymologique de la langue française, d'un diction oaire d'argot, 
d*uu traité sur les synonymeSi etc. 

Les étrangers y trouveront la solution de beaucoup de difficultés qui 
se présentent Jouruelleuient à eux lorsque leurs étudfia ou leurs afïairea 
les obligent à avoir recours au dictionnaire. Eu outre la prononciation y 
est figurée à côté de chaque mot avec les ligneâ phonétiqiies de la méthode 
Toussaint-Langenschei tlt. 

VEMTE D£ U BIBLIOTHËOUE TYPOGBAPMIQUE OE i, BlflNHOi. — Le libraire 
L. Stargardt à Berlin, vient de publier le catalogue de la vente, qui se 
fera à Berlin au commeacement du mois de mai, de la bibliothèque typo- 
graphique de feu M. Baruheîm delusterburg en Litbuanie. Ce cataloijue 
contient 55 manuscrits sur vélin, plusieurs avec miniatures, 55 sur papier 
comme le manuscrit de Belial, daté de 1448 avec flg:ures grotesques, le 
sceau gravé en métal de l'an 1407, décrit par Heller et Aretin, le Cerimo- 
niarû nigrorti monachorû ord. S. ^Bndicti de observancia Burffeldeuse). 
Typ, Pusti a Schefferi, des incunable?^ de Gutenberg, des livres illuatrés 
du xv* et XV i« siècles, 

L'IRT UNIVERSEL, sommaire du n^ 5 : J. Rousseau, Vu sculpteur florentin; 
Emile Leclercq, Les réputations surfaites: Gustave Colîu^ Fragments 
d*études sur l'art moderne ; Camille Liamonnier, Histt^ire de la peinture 
au pays de Liège ; XX, Correspondance parisienne ; H. Cavatelle^ Autre 
correspondance de Paris \ L J. Kras^ewski, Correspondance d'Allemague; 
M. H. De Jouge, Les dernières ventes à Londres 5 E. Thamner^ Etude sur 
le roman contemporain ; Charles Gounod, De ïa routine en matière d'art; 
Pierre Benoit , Réflesious sur l'art national ; XX» La vente Laurent 
Richard. (Correspondance de la dernière heure) ; J» ïlœpfer, Correspon- 
dance d'Anvers, P. Martin, L'otîicedes ténèbres ù. Anvurs» 

IHVENTAIREillIUYTÏBUE DES ARCHIVES OE U VILLE D^ATH, précédé d'une notice 
historique sur cette ville, d'après des documenta inédits, par EmmaisuEL 
FouRDt:*, 2 voL in S", prix 6 frs» — Le premier volume vient de paraître 
le second, qui est sous presse, paraîtra incessamment. On souscrit chea 
Tauteur, rue Haute, 14, à Ath, et chez tous les libraires de ïa localité. 

LE P0HTFOLIO, magasin artistique européen. Ce recueil, destiné à propager 
le goût des beaux- arts en Angleterre, aux États-Uni s d'Amérique, et dans 
les nombreuses colonies anglaises, est actuellement dans la quatrième 
année do sa publication, et grâce A ses améliorations successives, il a fini 
par conquérir une place reconnue parmi les principales revues de ce genre 
en Europe, Des gravures originales et des reproductions de dessins deâ 
maîtres d'une importance considérable ; un texte, écrit par les critiques 
les plus estimes et les plus autorisés de l'Angleterre en assurent le succès. 
Depuis sa fondation, le Portfolio a déjà publié de nombreuses eaux fortes 
par les meilleurs artistes, et des reproductions de dessins par Rapliael^ 
Michel' Ange, le Titien, Hogarth, Greuze, Fragonard, Vernet, Wiitteau, 
Boucher, Flaxman, Landaeer, etc. — Le pris de rabonnement est de 
fr. 37'5Û par an- 



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REVUE 



DE 



BELGIQUE 



PARAISSANT LE 15 DE CHAQUE MOIS 



(5' ANNÉE) 

6= LIVRAISON - 15 JUIN 1873 



SOMMAIRE 

"'iSf • !'"' ^.'°'^' latioBàles «t 1« écoles confewionneHe. e.. 

fcn. b. miiK, ùonoet ... ' * 
HÉCflOLOGIE. Vital Drscami'S ' ^■'*^ 

çitcnnanx néerlandais. - Prm^ iZfL a»/m,^" ,;r ^'^'^ '/,"■''«'"".'• 




BRTJXKLLES 
C. MUQUARDï, éditeur- 

HENRY MEBZBACH, Successeur 

PLACE te RUE nOYAt.E 

MÊME MAISON A LEIPZIG 
1873 



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INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES 



HYfitm FUUU, edidit MAiiuicnifl Schmidt, lenm. 1872, 1 vol, 
iû 8" 17'^ pp — Julius Hyginus est un des auteurs les moins 
eonniiâ de la littérature lîitiïie et pourtfint ses écrits ne sont pas 
Bftii<; importauce H cause des renseignements archéologiques que 
[ou y trouve. Bibliothécîiire d'Auguste, ami d Ovide et de Caïus 
Liciniu^ il pouvait puiser aux meilleures sources. Ses coonais- 
sance^ eucycîopédîquçs sont attestées par ses nombreux ouvrantes 
sur les sujets les plus divers, ouvrages qui, mal li eu reu sèment 
ne sont, pour la plupart, point parvenus jusqu^à noua. Celui dont 
il est publié aujourd'hui une édition nouvelle, le I^abularum 
mèr n%stpasrouvn.geûrigmald^Hyginus,cest uu abrég;é un 
choix rempli de redîtes et de contradictions, exécuté probable- 
ment vers le if^ siècle. Mais il est plein d^ntcrét h cause des 
ouvrages d^auteurs perdus, qni y ont été utilisés ou dont il repro- 
duit des fragments. . J-V^ ■ . J 1^ J 

Quelques commentateurs s^étaient essayés déjà a jeter de 1 ordre 
et de la lumière dans cette compilation assez informe. M. Schmidt 
s^est livré, h son tour, îi ce travail ingrat et miuutieux de révision 
ohilolosïique. !^ous avons lieu de croire, après un examen som- 
maire que le savant éditeur u réussi en plus d^uu point et que son 
travail restera comme une preuve de plus de la hauteur h laquelle 
s est élevée de nos jours, en Allemagne, la critique des textes, 

%mnm zmi% u nm, d'après les Klamtr^UiUrîçhU'Brùfé 
d\\loys Hennés, édition française par Autoii SehmolL l«^ cours 
Bruxelles, Berlin et Leipzig-, 1873. 

M Schmoll CLJ voyageant récemment en AUemagne, lut frappe 
d^étonnement devant une réforme de l'enseiguement du piano, 
au1l appelle un événement de la plus haute importance. Il ren- 
contrait partout une petite méthode qui prenait la place de toutes 
les autres et qui satisfaisait tout le monde. Ce qui la caractérisait, 
c était un déveloiipement plus simple et plus progressif des élèves, 
une combinaison de la théorie avec la technique qui en exerçant 
rexécutant prépare eu lui le musicien, enfin la forme attrayante 

des exercices, \ ^ ,, ^ , 

M Schmoll se mit aussitôt en relations avecl auteur, professeur 

de piano comme lui, et il se mit eu devoir de faire cannaître cette 

méthode au public parlant le français. 

Le premier cours qui comprend les 50 premières leçons vient 

de naraître, les autres suivront, et tout aussitôt les homme.^ corn- 

oétents ont apprécié cet ouvrage < simple, lucîde, progressif, 

conçu d après un bon plan et exécuté avec une rare intelligence i , 

c'est M. Uevaertsqui s'exprime ainsi. 



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— 16 JUIN 1873 - 



LES ÉCOLES NATIONALES k LES ÉCOLES CONFESSIONNELLES 



La lutte entre l'État et TÉglise est devenue européenne 
depuis qu'on a proclamé h Rome le dogme de rinfaillibilité. Si 
TËglise, nous dit-on, a renoncé, dans le dernier concile, à ses 
pouvoirs et à ses droits séculaires, n'est-il pas tout naturel 
que l'homme abdique la liberté dans les questions dogmati- 
ques pour laisser au prêtre la direction de ses intérêts 
moraux et spirituels. Les concordats ne sont plus reconnus 
à Home, car ils sont basés sur des concessions mutuelles, et 
les transactions en matière d'enseignement, telles qu'elles 
avaient été acceptées par l'État et par l'Église, n'ont plus de 
raison d'être depuis que le pape est infaillible dans ses déci« 
sions. 

En Irlande, le clergé vient de laisser voir jusqu'où vont 
ces prétentions. Il est intéressant de les connaître parcequ'elles 
se manifestent partout avec les mêmes tendances sinon avec 
la même franchise. Selon les évêques irlandais, l'école doit 
dépendre de l'Église, elle doit être confessionnelle et orga- 
nisée dans un intérêt dogmatique. Les principes proclamés 
par le Syllabus tendent non seulement à bouleverser la légis- 
lation des pays où le catholicisme exerce une influence pré- 
pondérante, mais ils compromettent les rapports entre l'État 
et l'Église, même dans les pays protestants où on avait voulu 
résoudre, en dehors des sectes, les questions qui touchent à 
l'enseignement et à l'indépendance du pouvoir civil. Les 
mêmes prétentions surgissent à la fois en Hollande et en 

T. XIV 



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Allemagne, mais nulle part elles n'éclatent avec autant de 
violence qu'en Irlande à propos des écoles mixtes. Partout le 
clergé catholique ne sait user de la liberté que pour la com- 
promettre par ses excès. Naguère il avait accepté en Irlande, 
de commun accord avec les dissidents, Técole mixte, et 
aujourd'hui il l'attaque avec violence ; non seulement il est 
hostile à l'organisation des écoles nationales, mais il reven- 
dique pour lui seul l'autorité dans l'enseignement à tous les 
degrés. Les évêques ne parlent plus de réformes, ils deman- 
dent le droit exclusif d'organiser l'enseignement avec le 
concours du trésor public. 

^ La sécularisation de l'enseignement a été défendue dès 1831 
par Lord Stanley, père du Lord Derby actuel. En qualité de 
secrétaire d'État pour l'Irlande, il adressa une lettre au 
duc de Leinster dans laquelle il formula les principes du 
nouveau système h adopter pour avoir droit aux subsides du 
Parlement. 
En voici les principales clauses : 

L*école devra être accessible à tous les cultes. Aucun enfant ne sera 
contraint de suivre un exercice religieux qui n*aura pas été approuvé 
par ses parents ou par ses tuteurs. On devra garantir aux enfants 
appartenant à différents cultes le temps nécessaire pour qu'ils puissent 
recevoir séparément une instruction religieuse conforme à leur croyance. 

La question qui se discute en Irlande a un intérêt euro- 
péen. Le catholicisme, cosmopolite par essence et domina- 
teur par instinct, réclame aujourd'hui en Irlande ce qu'il 
exigerait demain en France et en Belgique s'il parvenait à y 
conquérir le pouvoir et à l'exploiter h son profit. L'école et la 
main morte, l'enseignement et les fondations, voilà l'idéal 
que poursuit le catholicisme. L'Église marche vers ce but 
avec la ténacité et la persévérance qu'elle montre dans toutes 
ses entreprises. La lutte est plus ardente qu'autrefois. Nulle 
part on n'hésite sur les moyens : il s'agit du but à atteindre, 
qui n'est autre que le rétablissement de l'ancien régime. En 
Hollande, le clergé se coalise, pour rétablir l'église confes- 
sionnelle, avec le parti de M' Groen Van Prinsterer, le plus 
intolérant des protestants, tandis qu'en Irlande il s'unit aux 
partis extrêmes et même aux fénians pour attaquer le gou- 
vernement, et on ne tient aucun compte à M. Gladstone de 
la suppression des privilèges de l'Église anglicane contre 



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— 83 — 

lesquels les irlandais protestaient depuis plusieurs siècles. 
La constitution anglaise a reconnu en Irlande le principe 
de la séparation de l'Église, et de TÉtat en supprimant les 
privilèges de l'Église anglicane. Les catholiques sont traités 
comme les anglicans et les dissidents. Ils ont, comme toutes 
les autres sectes, à pourvoir par leurs propres ressources au 
traitement du clergé paroissial, au temporel du culte et à 
l'enseignement confessionnel. L'Église catholique, en Irlande, 
a toujours refusé les faveurs de l'État, de crainte d'être 
confondue avec l'Église anglicane dont elle combattait la 
domination. Elle a même transigé dans les questions d'en- 
seignement public; le pape Grégoire XVI admit l'école 
laïque en 1841, à condition que la religion fût reléguée dans 
l'Église : 

Le principe moderne de la sécularisation de l'enseignement primaire 
donné par TEtat, que l'Eglise combat ailleurs comme une monstruosité, 
fut accepté par elle en Irlande comme en Hollande, c'est à dire là, où le 
pouvoir étant protestant, elle ne pouvait régner en souveraine *. 

Les dissidents et la plupart des catholiques irlandais appré- 
cient l'heureuse influence exercée par les écoles mixtes. Là, 
comme ailleurs, les résultats de l'enseignement non confes- 
sionnel ont dépassé les prévisions. Malgré l'expérience des 
faits, les ultramontains, en Irlande comme en Hollande, 
n'admettent plus de transaction dans les écoles. Ils veulent 
rétablir, partout où ils en ont le pouvoir, l'enseignement 
confessionnel. A en croire les évoques irlandais, l'école 
nationale compromet l'avenir du catholicisme parce qu'elle 
est indépendante de l'Église. 

Les principes adoptés par les évoques allemands au Con- 
grès catholique de Fulda, montrent qu'en Prusse aussi, 
l'Église entend organiser l'école conformément aux principes 
du Syllabus. A Berlin comme à Genève, l'hostilité entre 
l'État et l'ultramontanisme préoccupe les meilleurs esprits. 
On a recours à tous les moyens pour soumettre à la supré- 
matie romaine la patrie de Luther et de Calvin. Le pape, il 
est vrai, a perdu son pouvoir temporel, mais il est devenu 
infaillible dans les questions dogmatiques. L'Église, dominée 
par le jésuitisme, se personnifie dans le Souverain Pontife. 

^ Emile de Laveleye. V Instruction du peuple. 



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— 84 — 

Son autorité absolue ne saurait être discutée parce que son 
pouvoir est un dogme et que les questions dogmatiques 
échappent à toute discussion. Les évoques n'admettent plus 
de transaction dans les questions qui touchent à l'enseigne- 
ment public ou à des rapports entre l'Église et le pouvoir 
civil, A Genève, on supprime d'une manière violente le 
concordat qui règle les rapports de l'Église et de l'État, tandis 
qu'en Irlande comme en Hollande, on met tout en œuvre 
pour rompre le compromis accepté de commun accord dans 
l'intérêt de l'enseignement. • 

Pendant tout le XVIIP siècle, l'Église catholique dominait 

l'enseignement à tous les degrés, et, elle a laissé les peuples 

latins, qui n'ont pas été émancipés comme la France par la 

révolution, dans une complète ignorance. M. De Laveleye, 

dans son remarquable livre « L'instruction du Peuple », 

constate que l'ignorance était générale en Portugal, en 

Espagne aussi bien qu'en Italie. Un dixième seulement de la 

population mâle savait lire et écrire en 1847 dans la plus 

grande partie du Royaume de Naples et les femmes étaient 

d'une ignorance telle que 2 sur 100 savaient à peine lire 

et écrire : 

Le c^iiffre est effrayant, remarque M. De Laveleye, quand on songe que 
les femmes de la bourgeoisie sont comprises dans Je calcul, et on peut en 
conclure que dans les campagnes on ne rencontrerait pas une femme du 
peuple ayant reçu les premières notions de Tinstruction élémentaire. 

Il en était de même en Espagne et en Portugal : 

Ainsi on peut considérer, affirme M. De Laveleye, au moins dans les 
pays catholiques, le fait suivant : Tant que TËgUse a été seule chargée 
de rinstruction populaire, celle-ci a été à peu prés nulle, et si elle ne fait 
plus de progrès depuis que TËtat s*en occupe, c*est surtout par suite de 
l'hostilité du clergé. Lorsqu'il a été le maître absolu, il n'a presque rien 
fait, et maintenant qu'il a cessé de l'être, il empêche les autres de faire 
mieux que lui. 

Les principes de la séparation de l'Église et de l'État, et 
de l'indépendance de l'Église et de l'école, reconnus en Amé- 
rique par les premiers réformateurs, ont été proclamés en 
Europe par la révolution française de 1789. Les protestants 
ne voulaient pas accepter la division des pouvoirs ; ils 
voulaient dominer l'Église par l'État comme les catholiques 
voulaient dominer le gouvernement par l'Église. Le principe 
de la séparation des deux pouvoirs est essentiellement mo- 



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— 86 — 

derne, et il n'a été appliqué d'une manière absolue qu'aux 
États-Unis. Il en est de même du principe de l'indépendance 
de l'Église et de l'école qui, en dehors de l'Amérique, n'a 
été réalisé qu'en Hollande et en Irlande. L'expérience y a 
été complète ; les résultats démontrent que la religion et la 
morale n'ont rien à redouter de la séparation de l'Église et 
de l'école. 

« Depuis 1789, disait M. De Thorbeke, dans la discussion aux États 
généraux de la Néerlande, sur la séparation de TEglise et de l'école — on 
a compris, et la loi a proclamé, que la religion appartient complètement 
au domaine de la liberté religieuse, que Tautorité ne doit pas entreprendre 
de régir. Ce grand principe ne rencontre plus d'opposition parmi nous, 
mais le principe corrélatif, qui en est une condition, l'indépendance de toute 
foi dogmatique, ce principe n'est pas aussi universellement admis. La 
séparation des deux pouvoirs rend-elle le Christianisme étranger à TEtat? 
Oui, quand il s'agit du Christianisme de ceux qui disent: En dehors de ma 
croyance il n'y a qu'incrédulité et celui qui ne comprend pas le Christia- 
nisme comme moi n'est pas chrétien. 

M Non, et moi Je dis non aussi, quand on reconnaît quHl y a un Chris- 
tianisme supérieur aux distinctions et aux divisions dogmatiques. Ce 
christianisme est au dessus des Eglises diverses, comme l'humanité est au 
dessus des différents peuples qu'elle comprend, comme la science est au 
dessus des formes et des principes au moyen desquels chacun s'efforce 
de la saisir ou de l'exprimer dans la mesure de ses forces. 

«« Le Christianisme n'est pas demeuré renfermé dans les bornes d'une 
Eglise; il est devenu une force civile, laïque, l'âme de notre civilisation, 
un courant d'eaux vives qui a pénétré la société entière. C'est l'influence 
de ce christianisme qui se fera sentir dans l'enseignement pubUc, que la 
loi parle ou se taise. » 

Ce langage du grand ministre hollandais, applaudi par 
les catholiques d'alors, ne serait plus admis aujourd'hui en 
Hollande. L'Église a pu transiger autrefois, mais maintenant 
elle n'admet plus de concession. On l'a constaté en Irlande 
où les évêques réclament avec violence le contrôle sur l'ensei- 
gnement à tous les degrés. Leur opposition aux écoles natio- 
nales remonte à 1866. A cette époque, les archevêques et 
les évoques catholiques irlandais soumirent au secrétaire 
d'État les modifications qu'ils auraient désiré introduire dans 
l'organisation des écoles nationales. 

Dans le manifeste du 14 janvier 1866, ils réclament le 
caractère confessionnel exclusif pour les écoles, et l'inspec- 
tion des livres. 

L'application du principe confessionnel à la plus grande partie des 
écoles, disent-ils, aura pour effet de faire cesser notre opposition au 
système national. Par ce changement l'instruction religieuse peut être 



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- 86 - 

confondue avec Tinstruction séculière {religious instruction could be 
bîended with secular) et la religion, comme cela doit être, sera la base de 
réducation nationale dans la plupart des écoles dlrlande, car, il n'y a 
qu'un pour cent des écoles rurales qui sont mixtes; le reste appartient à 
une seule confession. 

Si cette réforme était introduite, non seulement la plupart des 
écoles dépendant du comité d'éducation, auraient un caractère religieux, 
mais beaucoup d'écoles conventuelles pourraient être soumises au comité 
et recevoir les subsides auxquels le caractère confessionnel de ces institu- 
tions ne leur donne aucun droit. Dans le cas où les réformes proposées 
par les évoques seraient adoptées, les professeurs seraient catholiques 
ainsi que les livres de morale, d'histoire et de religion (the books treating 
of religious, moral, or historical matters catholic). Les inspecteurs 
seraient aussi soumis à Tévéque du diocèse dans lequel ils exerceraient 
leurs fonctions. Les administrateurs seraient libres de choisir les livres 
qu'ils voudraient pour l'instruction séculière ; les subsides du comité pour 
l'achat des livres seraient donnés en argent et non en livres dans le dessein 
d'affiranchir les administrateurs de tout contrôle *. 

Les secrétaires du comité d'éducation ne voulurent engager 
aucune polémique avec les prélats. Ils refusèrent de discuter, 
n'ayant, disaient-ils, d'autre mandat que d'exécuter la loi et 
n'étant point chargés d'un mandat législatif. 

Aux prétentions de TÉglise romaine les représentants de 
l'Église anglicane répondirent par la pétition suivante : 

«» Nous soussignés, membres de l'Eglise unie d'Angleterre et d'Irlande, 
exprimons le vif espoir que le principe de sécularisation sera maintenu 
en Irlande, et, sans approuver en tous points le système national, nous 
admettons la justice d'une organisation qui protège les enfants contre 
toute intervention en opposition avec les principes religieux, et permette 
ainsi aux membres de différentes confessions religieuses de recevoir paci- 
fiquement ensemble les bienfaits d'une bonne éducation. ** 

Parmi les signataires de cette déclaration on remarque: le 
Lord Primat d'Irlande,— leLord Justicier d'appel (Lord Jus-^ 
tice of appeal), — 5 évêques; 45 députés, 636 juges de Paix, 
733 prêtres et les principaux membres du barreau, des 
facultés de médecine et des corps savants. 

On peut, d'après l'enquête et le rapport de 1870, résumer 
ainsi les objections des catholiques au comité des écoles 
nationales : L'éducation se rapporte àla vie présente et à la vie 
future, elle doit être à la fois religieuse et séculière, comme 
elle doit être morale et physique. Les deux natures ne se 
confondent-elles pas dans l'homme comme dans l'État? 
L'Église et le gouvernement ont des intérêts communs tout 

1 Lettre des évoques irlandais, DubUn, 14 janvier 1866. 



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- 87 — 

en ayant un but différent; on ne peut donc pas séparer le 
temporel et le spirituel, reléguer à un moment du jour 
l'instruction religieuse, et l'interdire pendant le reste de la 
journée; la plupart des élèves étant catholiques, ces précau- 
tions sont inutiles pour sauvegarder leur indépendance. 

Le gouvernement anglais, après avoir aboli en Irlande les 
privilèges de TÉglise anglicane, veut étendre à l'enseigne- 
ment supérieur les principes qu'il a fait prévaloir dans l'école 
primaire. L'annonce d'une pareille réforme a suscité immé- 
diatement l'opposition des évoques dont les exigences crois- 
sent avec les concessions qui leur sont faites. 

« Nous ne cesserons jamais, disent-ils dans leur manifeste, de combattre 
les écoles non confessionnelles telles que les écoles modèles, le Collège de 
la reine (Qiteen's Collège) aussi nuisibles à la foi qu*à la morale des catho- 
liques. » 

Les évoques revendiquent à tous les degrés, au nom de 
l'Église, l'instruction dogmatique. Ils n'hésitent pas à 
demander h l'État un subside pour l'entretien des écoles et 
l'organisation d'un enseignement universitaire confessionnel 
qui sape par la base toutes les conquêtes de la civilisation 
moderne. Il est incontestable que cet enseignement dogma- 
tique, étant dirigé par les évoques, devrait être payé par les 
protestants; car les catholiques irlandais, ayant été de tout 
temps incapables d'organiser leurs écoles primaires, n'au- 
raient pas les ressources nécessaires pour pourvoir à l'ensei- 
gnement à tous les degrés. De pareilles prétentions ne se 
discutent pas, il suffit de les énoncer pour les juger ; 
elles sont un signe du temps, et elles montrent que, si le 
pouvoir temporel n'existe plus à Rome, l'Église ne néglige 
rien pour reconquérir la domination spirituelle; c'est à dire 
la suprématie de l'Église sur l'État. 

Nous voulons, disaient les archevêques et les évoques irlandais en 
décembre 1871, avoir l'éducation catholique dans toutes ses branches, 
primaires, intermédiaires et universitaires ; c*est à dire, nous demandons 
pour nous, et vous, comme parents catholiques, demandez pour vous 
le droit légal, et Taide de l'Etat, pour accomplir votre devoir d'élever vos 
enfants, selon le vœu de votre conscience et l'enseignement de l'Eglise 
catholique dont vous êtes membres. En conséquence, nous demandons 
les réformes suivantes dans l'éducation primaire : 

lo Pour les écoles exclusivement catholiques : la suppression de 
toutes les restrictions sur l'instruction religieuse de manière que rensei- 
gnement reUgieux puisse prendre part dans le cours d'une instruction 



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— 88 — 

séculière quotidienne, avec pleine liberté de se servir des livres et des 
emblèmes catholiques pour Taccomplissement des exercices du culte. Les 
pasteurs légaux des enfants auront le droit de les voir, de régler tout ce 
qui concerne Tinstruction religieuse et de faire disparaître les ouvrages 
suspects. Dans ces écoles, les maîtres, les livres et les inspecteurs doivent 
être catholiques. 

2o Que Ton n'emploie Jamais Targent de TEtat dans un but de prosé- 
lytisme. 

3<> Que dans les écoles mixtes où les enfants d'une religion sont trop peu 
nombreux pour avoir droit à une école séparée, on mette en vigueur des 
clauses de conscience asse^ fortes pour ne pas donner lieu au moindre 
soupçon de prosélytisme. 

40 L'abolition de toutes les écoles modèles existant actuellement. 

50 L'établissement d'écoles normales catholiques des deux sexes dans 
lesquelles les professeurs seront formés moralement et religieusement 
aussi bien qu'intellectuellement selon les traditions irlandaises. 

Les évéques irlandais ne sont, dans ce manifeste, que 
récho d'une situation générale en Europe. Dans les comtés 
soumis à Tinfluence cléricale, ils ont fait de la question de 
renseignement une affaire électorale. Les catholiques qui 
défendent Tindépendance du pouvoir civil sont attaqués avec 
plus de violence que les anglicans. La question est plus 
politique que religieuse. Il suffit d'être partisan des écoles 
nationales pour être combattu avec violence. Les évoques 
mettent tout en œuvre pour rétablir Técole confessionnelle 
sur les ruines des écoles mixtes. Us réclament des subsides 
pour l'enseignement catholique à un parlement qui vient 
d'enlever à l'Église anglicane des privilèges séculaires. Il 
n'y a pas plus de logique dans leurs principes que dans leur 
conduite. N'est-il pas évident qu'il serait tout aussi injuste 
d'imposer aux protestants anglais l'entretien des écoles con- 
fessionnelles en Irlande que de condamner les catholiques 
irlandais à payer les frais d'une église et d'une école angli- 
canes? On ne conteste pas au clergé le droit de fonder des 
écoles catholiques , mais à la condition qu'il les entretienne 
sans le concours de l'État. Les catholiques irlandais peuvent 
enseigner le syllabus et organiser leur enseignement comme 
ils Fentendent, pourvu qu'ils ne demandent, ni aux dissidents 
tii au parlement, aucun subside pour leur enseignement con- 
fessionnel. Mais ces principes de tolérance, qui animent les 
libéraux anglais, aussi bien que les catholiques libéraux en 
Irlande, sont menacés par les ultramontains. Les évoques 
condamnent les écoles mixtes, après avoir admis par transac- 



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tîon, Tunion des enfants de différentes sectes sur les bancs 
de l'école. A les en croire , l'alphabet et môme la table de 
multiplication ne sauraient être enseignés par des maîtres 
indépendants de l'Ëglise. 

Ils ne tiennent aucun compte de l'expérience. Cependant 
on a pu constater partout l'excellent effet de la loi irlandaise. 
Plusieurs enquêtes ont été faites et ont démontré d'une fa- 
çon éclatante l'heureuse influence de l'organisation actuelle. 
M. Macdonall, inspecteur catholique, affirme qu'aucun cas 
de prosélytisme n'a eu lieu pendant 29 ans. « Les faits dé- 
montrent , dit-il, que catholiques et protestants sont plus 
attachés à leur culte quand ils ont été unis sur les bancs de 
l'école. » Le chancelier actuel d'Irlande, lord O'Hagan, catho- 
lique des plus fervents, a déclaré au Parlement , en 1864, 
qu'aucun cas de prosélytisme n'a été constaté dans les écoles 
nationales. Les évoques avouent eux-mêmes qu'il n'y a point 
de peuple plus moral que le peuple irlandais, et, néanmoins 
ils prétendent réformer une organisation qui a produit de si 
bons résultats. Ils disent dans leur manifeste : t L'éducation 
catholique est indispensable au maintien de la foi et de la 
morale d'un peuple catholique. » Personne ne conteste en 
Angleterre les libertés religieuses des catholiques. Us peuvent 
en Irlande enseigner le dogme dans les écoles qu'ils fondent 
comme ils peuvent pratiquer librement le culte. Le droit est 
le même pour eux que pour les cultes dissidents. Mais la 
liberté de l'enseignement en Irlande , comme dans le reste 
de l'Europe, n'est qu'un mot, dont les catholiques se servent 
habituellement pour établir des écoles confessionnelles à leur 
profit exclusif. Le cardinal CuUen comme les autres évêques 
n'en admet plus d'autres. « Il n'y a, dit il, que les libres pen- 
seurs , les infidèles et les athées qui préconisent l'éducation 
mixte » . Les catholiques libéraux ne sont pas de cet avis. 
M. Maguire, professeur au collège catholique de Galway , 
atteste que les Irlandais élevés dans les écoles catholiques 
ne sont pas plus attachés à leur foi que ceux qui ont reçu 
leur instruction dans les écoles non confessionnelles. On ne 
peut invoquer aucun argument pour la réforme préconisée 
par les évoques. En effet, l'Angleterre, ayant aboli en Irlande 
les privilèges de l'Église anglicane, ne pourrait les rétablir 
au profit des catholiques. Le Parlement anglais ira-t-il donner 



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— go- 
des subsides aux agents d'un pouvoir étranger pour ensei- 
gner des doctrines inconstitutionnelles? L'État peut-il, sans 
manquer à sa mission , abandonner à l'ignorance la popula- 
tion catholique, et ne serait-il pas tenu, dans l'intérêt de sa 
sécurité, de pourvoir à l'entretien et à la fréquentation des 
écoles si les évêques mettaient les écoles mixtes en interdit? 
Voilà des questions que l'hostilité du clergé soulève et qu'il 
importe de résoudre, non seulement en Irlande, mais partout 
où elles sont posées par l'Église romaine quand elle, prétend 
que l'école dans un état chrétien ne peut dépendre de l'auto- 
rité civile. 

Le rapport de la Commission d'enquête proclame les avan- 
tages du système national : 

NoQS devons constater, dit le rapporteur, les bénéfices dont le pays 
est redevable au système national. Notre enquête nous portait naturelle- 
ment plutôt à voir les défauts que les qualités de l'organisation. Un des 
principaux avantages consiste à étendre à une plus grande partie de 
rirlande, la connaissance de la langue anglaise. 

Si l'Irlande l'emporte sur le pays de Galles, elle le doit à 
ses écoles nationales qui se sont multipliées à l'inâni. La 
qualité et la quantité d'instruction ont été meilleures. Le car- 
dinal CuUen ne l'a pas pu contester, comme le démontre l'in- 
terrogatoire de la Commission d'enquête : 

M. Stok.es. Votre éminence est-elle préparée à rendre témoignage d'un 
progrés ou à le contester? 

Cardinal Cullkn. J'admets que l'amélioration de l'état moral et 
intellectuel du pays existe depuis la fondation du comité national des 
écoles ; mais je n'oserais pas affirmer que cette amélioration est due à 
l'œuvre du comité national. Vous vous souvenez que ce comité a été établi 
immédiatement après Témancipation catholique. A cette époque ou peu 
auparavant, les catholiques commencèrent à bâtir des églises, et depuis 
lors, ils en ont couvert tout le pays, « and hâve since covered the whots 
country xoith them). 

Ils établirent des couvents, des orphelinats, des écoles et des maisons 
religieuses de tout genre ; une grande amélioration est due, par consé- 
quent, aux catholiques eux-mêmes. 

Les écoles nationales étaient, dans bien des cas, une amélioration. 
Les missions ont contribué avant tout au progrès de l'état moral du pays. 
L'enseignement privé aurait eu la même influence, et il n'aurait rien coûté 
à l'Etat, tandis que le gouvernement a dépensé six millions de livres ster- 
ling pour les écoles nationales ^. 

Si les évêques catholiques se plaignent, les griefs existent 

1 I^yal commission of inquiry, Primary éducation. General Report 

(pag. 522J. 



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— 91 — 

également du côté des protestants. L'un des membres de la 
commission d'enquôte ne partage pas Tavis favorable donné 
par ses collègues aux écoles des couvents : 

Quelque précaution, dit-U dans une lettre, que les Sœurs prennent 
pour observer les prescriptions du comité, quelle que soit Timpartialité 
dont elles font preuve à Tégard des élèves protestants, la nature et les 
règlements du couvent donnent, malgré les meilleures intentions, un 
caractère dogmatique aux écoles qu*elles dirigent. Kévéque catholique 
Darien n*a pas contesté mon appi*éciation. Un de nos commissaires, 
M. Richmond, est d*avis que, dans Tenceinte d'un couvent, on ne peut 
protéger les consciences protestantes sans prendre des mesures vexa- 
toires; il considère Taffiliation des écoles conventuelles au système 
national, conmie anomal et contradictoire au principe de la loi. Aucun 
enfant protestant ne peut, sans danger, d*après lui, fréquenter une école 
conventuelle. Le chanoine Parde pense que, si les règles du Comité 
étaient mises à exécution, les nonnes seraient exclues de Técole ; car, 
chaque nonne, avec son costume, son crucifix et ses ornements, n'est-elle 
pas un emblème vivant de la confession qu'elle représente ^. 

Les écoles des frères de la doctrine chrétienne ont un ca- 
ractère confessionnel, tout en étant affiliées au comité natio- 
nal; pour ce motif, plusieurs membres de la Commission 
d'enquête et en particulier M. William Brooke, maître de 
chancellerie, se refusent à donner un témoignage d'impar- 
tialité aux écoles nationales. Il les croit plus favorables aux 
catholiques et moins impartiales que les écoles protestantes, 
n se plaint de la partialité de l'État et il le démontre en 
prétendant qu'on fait usage des ressources de la fondation 
des écoles protestantes d'Erasmus Smith pour des dotations 
catholiques. H y a une grande partialité dans le choix des 
livres : les anglicans comme les dissidents l'ont constaté dans 
l'enquête. « Les livres des écoles des Frères sont confession- 
nels et ont reçu, dans l'intérêt de l'Église, la sanction épisco- 
pale. L'instruction séculière n'est pas assez distincte de l'édu- 
cation religieuse. Les deux enseignements se confondent ou 
plutôt leur objet principal est de préparer les enfants à rece- 
voir les sacrements. » 

M. Harvey, rapporteur du district de Parsoon Stown, ca- 
ractérise ainsi la situation : 

La différence principale entre une bonne école nationale de première 
classe et une école de frères de la doctrine chrétienne consiste en ceci : 
dans une école nationale tous les enfants reçoivent une bonne instruction; 

* Appendice au rapport général de la Commission d^enquéte. 



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— 92 — 

dans Técole des frères de la doctrine chrétienne, on ne signale de bons 
résultats que dans les classes les plus élevées. Dans les écoles nationales, 
le progrès est régulier; dans celle des frères, il est partiel et inégal. Il n'en 
est pas moins vrai que c'est cet enseignement que les évéques tendent à. 
favoriser partout. 

L'enquête affirme que ces efforts ne réussissent pas. 
M. Balmer constate dans le Kerry , un district catholique , 
une diminution de 15 p. c. d'élèves dans les écoles des Frères. 

Un interrogatoire de l'enquête démontre qu'à Clomnel les 
enfants préfèrent les écoles modèles mixtes h l'école confes- 
sionnelle. Le refus des sacrements empêche seul les enfants 
de les fréquenter. 

« U est incontestable que livrés à eux-mêmes et agissant dans leur com- 
plète indépendance, les parents catholiques donnent la préférence anx 
écoles nationales ordinaires ». M. Richmond, l'un des inspecteurs, 
conclut que les écoles des frères de la doctrine chrétienne, étant de beau- 
coup inférieures aux écoles modèles et même aux écoles nationales ordi- 
naires, font une concurrence inutile et n'ont pas de raison d'être ^. 

Les écoles des couvents, dont un grand nombre parti- 
cipent par tolérance aux avantages réservés aux écoles na- 
tionales, sont spécialement réservées aux filles et ne sont pas 
à la hauteur des écoles indépendantes des cultes. Un des 
inspecteurs constate ainsi la situation de ces jeunes élèves : 

« L*intelligence des Ûlles que j*ai examinées n'était pas aussi grande 
que je l'aurais désiré. Elle était inférieure à Tintelligence des jeunes fiUes 
du même âge et du même cours des écoles nationales. J'ai choisi de préfé- 
rence les deux classes supérieures dans lesquelles on pouvait s'attendre â. 
trouver les meiUeures élèves Cette insuffisance fait mal augurer du reste 
de l'école. (Their unsatifactory state argues ill forthe effUnency ofthe rest 
of the school, n 

M. Richmond démontre par de nombreux faits : 

1" Que les premières classes, dans les écoles des couvents, 
n'atteignent pas le niveau moyen de capacité des écoles 
nationales des filles. 

2** Qu'en général, la moyenne de capacité dans les écoles 
conventuelles est en dessous de la moyenne de capacité daus 
les écoles nationales des filles. 

Il n'en pourrait être autrement, conclut l'enquête ; la plu- 

1 Enquête, pag. 556. 



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-. 93 — 

part des religieux , ne se soumettant pas à l'examen, n'ont 
pas les aptitudes nécessaires à l'enseignement. Le cardinal 
Cullen et des évêqnes affirment la snpériorité des écoles con- 
ventuelles pour les filles. Un fait réfute cette appréciation. 
A Belfort, où les écoles conventuelles n'existent pas, le 
nombre des filles sachant lire et écrire dépasse de beaucoup 
celui des villes de Cork et de Dublin où les écoles conven- 
tuelles donnent l'enseignement aux filles. 

La supériorité de l'enseignement mixte et les avantages du 
système national ne sont plus contestés par les esprits indé- 
pendants et par l'immense majorité du pays. 

• Le peuple dlrlande, dit la msûorité de la commission d*enquôte, n*a 
exprimé aucun désir de changement. Tous les jours il apprécie de plus en 
plus les services que l'organisation actueUe rend à l'enseignement. Les 
écoles et les élèves augmentent, quoique la population du pays décroisse, 
n n'y a point de paroisse sans école nationale, et il n'existe point de 
district assez délaissé où Tenfant du pauvre ne trouve à sa portée une 
école pour y recevoir une bonne éducation littéraire, n 

Un inspecteur ecclésiastique s'exprime ainsi : 

• Une expérience de douze ans me rend compétent pour juger le sys- 
tème mixte, mais je me crois obligé d'en référer & mes supérieurs ecclé- 
siastiques avant de me prononcer. Tous les instituteurs lui sont favo- 
rables, mais le clergé et surtout les prêtres catholiques ne sont pas du 
même avis. A en croire les instituteurs, tout système qui rétablirait les 
écoles confessionnelles, afifaiblirait renseignement ; deux ou trois petites 
écoles locales prendraient la place des écoles nationales et donneraient aux 
enfants une instruction insuffisante. » 

Mais l'évêque Keane affirme dans l'enquête que t l'éduca- 
tion et la religion se confondent au point de ne pouvoir se 
séparer l'une de l'autre comme l'âme et le corps » , et, c'est 
pour maintenir ce principe que les évoques prétendent au 
contrôle exclusif de l'éducation : « The RigM to control the 
éducation in its entirety, » 

Ils reconnaissent que ce droit ne leur a été octroyé dans 
aucun pays catholique, mais qu'ils l'ont en Angleterre. 

L'évêque Keane ajoute : 

Le Christ n'a-t-il pas dit aux apôtres : allez et enseignez toutes les 
nations. 



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— 94 — 

Le docteur Wilson répond : « A qui ce commandement s'adrease-t-ilt 

« L'évêque Keanb. Il s^adresse aux chefs de TËglise. 

« Docteur Wilson. Quelle Eglise? 

** L'évoque Keane. L*Eglise. 

*t Docteur Wilson. Quelle Eglise? 

M L'évoque Ejbane. L'Eglise fondée par notre divin maître. 

« Docteur Wilson. Je vous demanderai si vous reconnaissez l'Eglise 
anglicane, l'Eglise presbytérienne, ou toute autre secte comme faisant 
partie de l'Eglise visible? 

« M. Keanb. Non. 

n Docteur Wilson. Votre droit se rapporte donc exclusivement à la 
secte de l'Eglise dont vous faites partie. 

•» M. Keane. Oui. » i 

Le rapport conclut que cette prétention est si absolue et si 
étendue que personne n'a pu songer à y faire droit, et les 
commissaires de l'enquête croient le système actuel, qui 
ménage toutes les susceptibilités, le seul équitable et le mieux 
fait pour concilier les opinions. 

Le témoignage de M. l'inspecteur Crénouf mérite d'être 
cité. Il était chargé d'inspecter le district du Sud-Est dans 
lequel se trouve les villes de Waterford, de Kilkenny, de 
Clonwel et de Telde : 

Avant de visiter l'Irlande, je penchais pour le système confessionnel 
auquel j'étais habitué. Je croyais injuste de refuser à l'Irlande ce qu'on 
accorde à l'Angleterre. Le système confessionnel existe en Angleterre 
et c'était le seul praticable quand il a été établi. La moitié des écoles 
anglaises sont fondées par les églises, au moyen de dons volontaires, 
tandis qu'en Irlande, il est incontestable que les dons volontaires ne 
ponrraient sufiBre à leur entretien. En Angleterre, le système confes- 
sionnel n'est même pas efficace. Quand le nombre des dissidents est 
trop petit pour l'entretien des écoles, la minorité est sacrifiée à la majo- 
rité. Une pareille chose ne peut se produire en Irlande ; tôt ou tard l'orga- 
nisation irlandaise prévaudra en Angleterre. Changer de système en 
Irlande, serait faire un pas rétrograde dont ce malheureux pays, déj& 
si éprouvé, nous saurait peu de gré. ^ 

L'inspecteur Laurie affirme que, par le développement de 
l'organisation actuelle, l'Irlande sera, dans un prochain 
avenir, au niveau des pays les plus instruits. 

Mais d'après le cardinal Cullen, l'enseignement est trop com- 
plet; il faut le borner aux notions les plus élémentaires : c'est, 
avec l'argument confessionnel, un second motif de l'opposi- 
tion du clergé aux écoles irlandaises. L'enquête, ainsi que les 
statistiques, constate que le nombre des élèves augmente 

* Etiquete et Rapport, pag. 565. 
' Enquête et Rapporty pag. 556. 



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— 95 — 

dans les écoles mixtes : les enfants catholiques de 'Clonwel 
vont à trois milles de distance chercher l'enseignement dans 
les écoles nationales plutôt que d aller aux écoles des petits 
frères établies dans le voisinage ^ 

Les catholiques, et même le clergé non affilié aux ultra- 
montains, sont unanimes à vouloir le maintien du système 
national. Dans les provinces catholiques où le clergé admi- 
nistre et dirige les écoles, il n'a qu'à se conformer aux règle- 
ments du comité qui tient à sauvegarder partout l'indépen- 
dance des dissidents. La majorité du clergé n'est pas 
favorable à la réforme d une loi dont il apprécie les bons 
effets. L'opposition émane des évoques et des ultramontains. 
Les faits ont obligé ceux qui étaient de bonne foi à affirmer 
qu'ils ne connaissaient pas de cas de prosélytisme. Le doc- 
teur Darien, évêque catholique de Down et de Couard, dé- 
clare, dans l'enquête, que les enfants n'ont rien à craindre*. 
Tous ces faits longuement exposés confirment la supériorité 
de l'enseignement mixte sur l'école confessionnelle. 

Les écoles modèles ou normales sont combattues avec les 
mêmes arguments et avec plus d'intolérance encore que les 
écoles nationales. 

Dans chaque comté, on a institué un établissement 
normal pour former les instituteurs des écoles nationales. La 
supériorité des normalistes sur les élèves des écoles conven- 
tuelles et sur celles des frères de la doctrine chrétienne émut 
les évoques. Us comprirent que, pour frapper l'enseignement 
mixte, il fallait détruire les écoles normales qui préparent les 
instituteurs destinés aux écoles nationales. Ils s'attaquèrent 
d'abord aux écoles modèles, ils les interdirent aux catholi- 
ques et ils eurent recours à tous les moyens pour compro- 
mettre les jeunes gens qui les auraient fréquentées. 

En 1858, il y avait 8235 élèves instituteurs, dont 5454 
catholiques, tandis qu'en 1868, on ne comptait plus que 
6,816 élèves instituteurs dont 1,998 catholiques. 

L'enquête constaté que les catholiques résistent aux pré- 
tentions des évoques, puisqu'en 1866, il y avait encore près 
de 7,000 élèves instituteurs dans les écoles modèles. 

1 Enquête et Rapport, pag. 569. 
* Enquête et Rapport, pag. 569. 



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- 96 — 

Pour détruire l'enseignement mixte^ les ultramontains 
condamnent avant tout les écoles normales qui conservent 
leur caractère non confessionnel. Ces écoles dépendent du 
comité d'éducation qui garantit tout à la fois les intérêts de 
l'État et l'indépendance des sectes. Leur caractère doit être 
non confessionnel aussi longtemps que les écoles nationales 
seront mixtes. Leur but est de former les instituteurs pour 
l'organisation nationale, et les écoles confessionnelles ne 
pouraient le faire. Dans les écoles normales, les instituteurs 
et les élèves appartiennent à différents cultes. Il y a tout à 
la fois un mélange complet de sectes, une grande harmonie 
et une bonne entente entre les professeurs et les élèves de diffé- 
rents cultes. 

Les internes des écoles normales, dit le rapport de 1868, se sont dis- 
tingués comme auparavant par leur conduite, par leur discipline autant 
que par leur instruction, par Tobseryation de leurs devoirs religieux ainsi 
que par les bons rapports des élèves et des professeurs entre eux. En 
effet, si les élèves instituteurs ne pouvaient se trouver ensemble sur les 
bancs des écoles normales, les enfants seraient bien moins autorisés à 
recevoir la môme éducation et si on doit maintenir l'enseignement mixte 
dans les écoles nationales, on doit le conserver dans les écoles normales 
pour que les instituteurs puissent, par leur exemple et par leur influence, 
contribuer à former et à maintenir les relations bonnes et pacifiques entre 
toutes les sectes. 

Il n'en serait plus ainsi si les écoles normales étaient con- 
fessionnelles. Les sectes dissidentes le comprennent, mais les 
évoques catholiques le contestent ; ils prétendent avec le 
cardinal CuUen que l'enseignement tout entier doit être 
contrôlé par l'Église. 

Les écoles normales anglaises sont- confessionnelles à 
l'exception de celles qui sont destinées aux instituteurs pour 
les écoles de la Société britannique et étrangère, qui sont 
indépendantes des cultes. En Irlande elles doivent être non 
confessionnelles pour l'enseignement mixte. Les écoles 
confessionnelles, anglicanes ou dissidentes, y sont fondées 
sans subside de l'État. En Irlande, l'intervention de l'État 
forme, non seulement le principal soutien des écoles natio- 
nales, mais même celui des frères de la doctrine chrétienne 
comme de toutes celles qui sont inspectées ou inspirées par 
le comité des écoles, board of éducation. 



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— 97 — 

Malgré les beareux résultats démontrés par Tenquéte et 
proclamés par le rapport, les ultramontains Teulent boale- 
verser une organisation qui a contribué plus que toutes les 
autres réformes à la transformation du pars. 

Les doctrines proclamées par le sjllabus ont compromis 
Tordre et la paix religieuse en Irlande comme dans une 
grande partie de TEurope. La loi irlandaise a été faite» de 
commun accord» par les catholiques et les dissidents, avec 
le consentement de Grégoire XVI. Les évéques Tavaient 
acceptée parce que les ressources fournies par la population 
catholique ne permettaient pas d'établir des écoles dogma- 
tiques. L'archevêque Murray a coopéré avec l'archevêque 
Whohly, membre du comité du Collège de la reine, à établir 
des écoles mixtes. M. Doyle, évêque catholique de Kildare, 
avoue que le clergé, pris en masse, est favorable à rensei- 
gnement tel qu'il est organisé. Les enquêtes fiButes à diffé- 
rentes époques ont reconnu que l'immense majorité des 
catholiques et des dissidents voyait dans l'école mixte une 
garantie contre les privilèges de l'église anglicane, qui était 
autrefois le principal soutien de l'enseignement dogmatique 
en Irlande. Mais, l'influence anglicane n'étant plus à redou- 
ter, les évêques n'admettent pour l'avenir d'autres écoles que 
celles des frères de la doctrine chrétienne qu'ils dirigent et 
qu'ils administrent sous leur contrôle. Dans les écoles. natio- 
nales, le choix des livres dépend d'un comité indépendant de 
toute influence dogmatique, tandis que dans les écoles de 
frères, les évêques dominent et donnent à tout l'enseigne- 
ment un caractère confessionnel et dogmatique. 

Un exemple suflira pour montrer l'esprit qui anime Tensei- 
gnement clérical. Dans l'histoire d'Angleterre de Fredet 
recommandée par les évêques, Philippe II, de funeste 
mémoire, passe pour un des rois les plus sages et les plus 
capables de son époque.On y justifie en ces termes l'inquisi- 
tion du XVP siècle : 

Le pays était compromis par Thérésie et il était impossible d*arréter 
le mal par des moyens ordinaires. Dans ce cas on comprend que les 
hommes déterminés à compromettre non seulement leur âme mais celle 
de leur prochain, devaient être traités comme des criminels et qu'ils 
devaient être livrés par TËglise au bras séculier pour subir la punition 
de leurs forfaits. Sans doute, il est malséant (very shocking) de brûler le 
monde; mais n'aurait-il pas été beaucoup plus déplorable de permettre À 
T. xiv 7 



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I 



— 98 — 

quelques uns d'ôtre cause qu'un plus grand nombre fCit condamné aux 
flammes étemelles. 

Les livres qui forment la base de l'enseignement confes- 
sionnel des Petits Frères et des collèges dirigés par les 
évêques sont inspirés par le môme esprit. Ils faussent le juge- 
ment des élèves, tout en compromettant l'avenir du pays. 
Le gouvernement anglais, combattu par l'intolérance dog- 
matique, trouve aujourd'hui une garantie dans les écoles 
nationales; en serait-il de même s'il abandonnait aux 
évêques l'organisation des écoles? La liberté des dissidents 
ne serait-elle pas bien plus compromise par l'intolérance 
catholique qu'elle ne l'était par les abus du monopole de 
l'église anglicane? 

On a fondé en Irlande une université catholique sur le 
modèle de l'université de Louvain. Elle est administrée par 
un comité composé en grande partie d'ecclésiastiques. On 
compte environ vingt professeurs dans les trois facultés de 
médecine, de philosophie, de lettres et de sciences; mais la 
grande majorité des élèves appartient à la faculté de méde- 
cine. Une collecte, faite annuellement dans les églises au 
profit du haut enseignement, produit plus de 200,000 francs; 
mais, ces ressources étant insuffisantes, les évoques réclament 
le subside que le Parlement donnait autrefois au collège de 
Maynooth. On pourrait encore appliquer à la situation de 
l'Irlande ce que disait M. Gladstone, en 1845 : « l'Irlande 
étant divisée comme elle l'est, non seulement par des ques- 
tions politiques et sociales, mais par des questions reli- 
gieuses, il me semble impossible de formuler un projet 
de loi d'éducation qui puisse répondre à toutes les exigences, 
n s'agit moins de réaliser un idéal que de proposer un projet 
qui soit en rapport avec Tétat du pays ^ » 

Le gouvernement, d'accord avec les dissidents, rejette 
toutes les prétentions dogmatiques. D'après le père Newman, 
ridéal d'une université serait d'être le centre de la théocratie 
et de la philosophie orthodoxe, qui de l'Irlande rayonnerait 
sur l'Europe et sur le monde. A l'en croire, il suffirait 
d'adopter deux propositions pour atteindre ce but : elles 
consistent, non seulement à soumettre les philosophes, 

^ Discours sur les institutions académiques de Tlrlande. 



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-99- 

mais la philosophie à l'autorité de l'église, et à déclarer 
que les méthodes et les principes de la scolastique ne 
sont pas incompatibles avec le progrès, la science et les 
institutions nationales de notre époque. 

Les catholiques indépendants combattent ces prétentions 
exclusives. M. Maguire, professeur au collège de la reine à 
Galway, remarque que, dans les collèges et même dans les 
universités catholiques, les classiques sont enseignés par 
des professeurs ayant fait leurs études à Oxford et à Cam- 
brid^ge. 

M. Thompson qui a une grande autorité en matière d'en- 
seignement, a formulé un projet dans lequel il maintient les 
droits de TÉtat, tout en donnant aux catholiques les mêmes 
garanties qu'aux autres dissidents. La solution qu'il propose 
a pour but d'établir une université de l'État, indépendante 
des cultes, et à laquelle seraient affiliés le collège de la 
Trinité, le collège de la reine et l'université de Dublin. 
Toutes ces institutions conserveraient leur caractère parti- 
culier ; elles pourraient même délivrer des diplômes hono- 
rifiques ; mais les carrières publiques ne seraient accessibles 
qu'à ceux qui auraient reçu leur diplôme à l'université de 
l'État. Quant à la faculté de théologie, elle dépendrait exclu- 
sivement des églises respectives et l'État n'aurait pas à y 
intervenir. 

Dans le projet formulé par M. Thompson, le catholique 
serait diplômé par son université; mais ce diplôme serait 
purement honorifique cornme le seraient les diplômes des 
autres collèges des dissidents. La solution proposée par 
M. Thompson a beaucoup d'analogie avec ce qui existe à 
l'université de Londres, où l'on peut passer des examens 
locaux dans les collèges affiliés irlandais et dans le local 
même de l'université catholique. Les candidats heureux peu- 
vent y obtenir des diplômes et tous les privilèges y aifé- 
rents, sans quitter leur propre collège. Une lettre adressée 
au Times le 26 novembre 1872 donne à ce sujet des rensei- 
gnements intéressants : 

Des diplômes de l'Université de Londres, dit Tauteur, peuvent à peu 
de frais être conférés après examen dans les locaux même de TUniversitô 
catholique à Dublin. Deux des Collèges irlandais sont dépendants de 
rUniversité de Londres ou des institutions qui y sont affiÛées. Depuis 
longtemps rUniversité de Londres a, une ou plusieurs fois chaque année. 



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— 100 — 

tenu ses séances et fait passer ses examens dans Tun des collèges et aussi 
dans le local même de TUniversitô catholique. Probablement des cen- 
taines d'étudiants du Collège et de TUniversité se sont présentés pour 
les examens ainsi tenus. Les candidats heureux obtenaient duement 
leurs diplômes et tous les privilèges qui y afférent sans avoir besoin de 
quitter le Collège i. 

Si le système suivi par l'université de Londres pouvait 
être mis en pratique en Irlande, on pourrait donner des sub- 
sides à l'université catholique et lui accorder les mômes 
droits qu'on donne au collège de là Trinité à condition dieu 
séparer la faculté de théologie. Il n y aurait d'autres condi- 
tions, pour avoir droit à ce subside, que l'admission des élèves 
des différentes sectes aux mômes conditions que dans les 
autres établissements dissidents ou dans le collège de la 
Trinité. Cette proposition si équitable est combattue par les 
catholiques. Us repoussent l'enseignement mixte dans les 
universités aussi bien que dans les écoles nationales. Il n'est 
pas probable que les catholiques acceptent une transaction 
sur un point qu'ils regardent comme la base de tout leur 
système. Le clergé n'admet pas de discussion dans les ques- 
tions d'enseignement. Il condamne toute intervention parce 
qu'il veut dominer l'université et la rendre indépendante de 
l'État. Mais le gouvernement peut-il abandonner l'organi- 
sation de l'enseignement à une église qui dépend d'un pou- 
voir étranger et d'une autorité qui se dit infaillible? Lexpé* 
rience faite en Angleterre a démontré que la liberté et le 
prosélytisme des sectes sont impuissants en cette matière. 
Il est incontestable qu'il y a, dans l'organisation de l'ensei- 
gnement, un intérêt social à défendre, et que le pays qui en 
laisserait la solution à la libre concurrence, n'aurait pas 
d'excuse à invoquer. L'État peut donc exiger des fonction- 
naires, non seulement un minimum de connaissances spé- 
ciales, mais encore un minimum de connaissances générales. 
Une institution comme l'université de Londres doit ôtre indé- 
pendante des sectes. A Dublin comme à Londres, elle n'aurait 
d'autre but que la collation des grades. Les évoques com- 
battent à outrance une pareille organisation parce qu'ils en 
font une question politique. En effet, dans les élections, ils 
exigent que les candidats votent pour le rétablissement des 
écoles confessionnelles, c'est à dire pour la domination des 

1 Ttme^, 21 noY. 1872. 



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— 101 - 

évéques sur renseignement à tous les d^rés, y compris le 
droit à Finspection, le choix des livres et une part dans la 
nomination des professeurs. Le concours du clergé dans les 
luttes électorales dépend de l'accueil que le candidat fait à 
ses propositions. 

La question de renseignement a toujours eu une grande 
importance dans les luttes électorales en Irlande. Partout où 
la religion catholique domine, en France comme en Belgique, 
le parti clérical tend à faire prévaloir ses principes. L'enquête 
faite à l'occasion de l'intervention du clergé, a révélé 
qu'en Irlande on a eu recours, non seulement à l'inti- 
midation, mais à la violence. Les mêmes questions surgissent 
dans d'autres pays, mais nulle part le clergé n'est intervenu 
avec une audace aussi grande que dans l'élection irlandaise 
de Galway. On peut dire qu'en ce sens, les faits révélés par 
cette enquête sont aussi intéressants pour l'Europe que pour 
l'Angleterre. Ils montrent à quels excès un parti livré à lui- 
même peut recourir : la religion, au lieu d'être un élément 
de paix et de concorde, n'est plus qu'un instrument dont il 
se sert pour imposer ses principes. 

L'arrêt rendu par le juge Keogh , établit par des preuves 
accablantes, les scènes scandaleuses provoquées par l'inter- 
vention du clergé dans la lutte électorale de Galway. La pro- 
cédure a duré des mois ; l'instruction a été faite avec l'indé- 
pendance et l'impartialité qui caractérisent les enquêtes 
anglaises. M. Eeogh , le juge et l'auteur de l'arrêt, est un 
catiiolique convaincu et fervent. Son dévouement à l'église 
n a pas été contesté en Angleterre. Il ne s'est prononcé qu'après 
avoir consulté et parcouru trente mille feuilles de manuscrits, 
des centaines de journaux et des milliers de documents. (At 
least 30,000 folios of manuscrits several hundred sAeets of 
printed newspapers, and thousands Imay say of documents.) 

Jadis la ville de Galway était représentée par lord Can- 
ning Burke. Les ancêtres de cette famille remontaient aux 
Plantagenet et lui-même était le petit fils de l'illustre Georges 
Canning, poëte, historien, orateur, homme d'État, et de plus 
Irlandais. Le comté se distinguait entre tous par la tolé- 
rance de ses habitants. Les catholiques y avaient d'excel- 
lentes relations avec les protestants. Les mariages mixtes 



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- 102 — 

étaient fréquents et les rapports de famille ne se ressentaient 
pas de la diiférence des sectes. 

Deux candidats se disputaient la succession de la députa- 
tion de Galway. Le capitaine Nolan appuyé par les évoques 
et le capitaine Trench recommandé par les libéraux. Tous 
deux se rattachaient au Comté par des liens de famille ou 
des intérêts nombreux. L'un, le capitaine Nolan, représen- 
tait les principes ultramontains, tandis que son rival, le 
capitaine Trench, était soutenu par des libéraux également 
catholiques, mais indépendants de Tinfluence épiscopale. 
Les pétitionnaires prétendaient que le capitaine Nolan devait 
être rendu responsable des illégalités commises par ses par- 
tisans à l'occasion de son élection dont ils avaient demandé 
l'annulation. Il s'agissait donc de savoir si l'élection a été 
libre, ou si elle a été, du commencement à la fin, soumise au 
contrôle du clergé catholique. {Tîie great constitutionnel ques- 
tion upon wMcJi ail dépends^ is wAether this élection wasfreCy 
or wAether it was wTiolly controlled, fromfirst to last hy the 
hierarchy and clergy ofthe Roman catholic church^. 

Toute influence extra légale, sous quelque forme quelle 
se présente, peut annuler une élection. Le prêtre peut, comme 
citoyen, prendre part à l'élection, user de son influence, mais 
il n'a pas le droit de menacer de peines spirituelles ceux qui 
ne veulent point se conformer à ses prescriptions. 

Ce que le clergé voulait affirmer dans l'élection de Gal- 
way : c'était les principes des catholiques en matière d'en- 
seignement. Il s'agissait avant tout de demander au Parle- 
ment l'enseignement confessionnel, l'objet principal , la 
grande question religieuse qui dominait toute cette élection : 
(To pétition Parliament infavour 0/ denominational edu- 
cationy the very subjecty the great religious question of this 
élection conflict^.) 

Les meetings donnèrent lieu aux plus déplorables excès , 
le langage des prêtres et des religieux dépassait en violence 
tout ce qu'on peut s'imaginer. Le père Conway affirma dans 
un meeting, que le gouvernement, croyant les Irlandais trop 
nombreux, voulait les réduire par la famine; puis il ajou- 
tait : € Le gouvernement essaye en vain d'exterminer ou 

^ Judgment delivered, hy M, Justice . 
« Keogh. 



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— 103 — 

d'assassiner des millions d'hommes, ils ressusciteront de 
nouveau. (TAe goverfiment tried to exterminate and murder 
millions 9 hit îTiey sprang up again^.) 

Les propriétaires devraient être pendus par les pieds et 
non par la tête , s'ils s'avisaient de demander les votes de 
leurs tenanciers. {TTie landlords should be Ttanged up hy 
the heels, not by tJie heads^,) 

Les exagérations sont au même diapason dans tout le 
Comté. Au meeting de Milltown, le révérend Lynsky s'écria : 
€ Notre généralissime, c'est Jean, archevêque de Tuam, ses 
généraux de division sont les évoques de Galway et de Clan- 
fort , les capitaines et les officiers de la grande armée sont 
les prêtres de ces quatre diocèses. Parmi eux, les pères 
Louette, Burke, Planelly , Loften et lui-même occupent une 
position importante^.» — M.John Brown, cousin du marquis 
de Sligo, fut obligé de prendre la fuite; ses jours étaient en 
danger, on avait tiré sur lui à différentes reprises et il ne 
put prendre part à l'élection. Les tenanciers de M. Baelkin, 
gentilhomme d'une très ancienne famille catholique et tout 
à fait inoffensif, ne purent aller avec leur propriétaire à 
l'élection, sans s'engager d'avance à voter pour le candidat 
ultramontain. 

Lord Delvin , fils de lord Mestmeath , pour échapper aux 
persécutions, s'abstint d'aller à l'Église, afin de ne pas en- 
tendre les invectives auxquelles lui et sa famille étaient en 
butte de la part du clergé de sa paroisse. Sir Arthur Guinnen 
fut blessé en se rendant aux élections avec ses tenanciers, 
dont un grand nombre fut culbuté ou gravement atteint en 
allant au PoU. 

Le clergé eut recours à tous les moyens. Il excommuniait 
les partisans du capitaine Trench et il menaçait de ne plus 
célébrer la messe dans les chapelles des châteaux dont les 
lords auraient été hostiles à l'influence cléricale. 

Le père Coen de Clanfort est accusé par le capitaine Blake 
d'avoir, du haut de l'autel et revêtu de ses vêtements sacer- 
dotaux, engagé ses paroissiens à ne tenir aucun compte, ni 
de leurs engagements, ni de leurs promesses. Avant tout, il 

1 Judgment^ etc., pag. 19. 

* Ibidem, 

^ Judgmentf etc., pag. 21. 



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— 104 — 

fallait suivre l'archevêque qui les mènerait au Poil, et ceux 
qui ne voteraient pas pour le candidat ultramontain seraient 
marqués comme des brebis galeuses, des branches pourries, et 
considérés comme des traîtres envers le pays. {Mathedasblacl 
sheep.fotten branches, aTidwouldbe trait ors totheircountry^.) 

Le révérend M. Ford disait que « tous les catholiques 
étaient obligés de voter pour le candidat des évoques et que 
les propriétaires étaient des tyrans dont on n'avait pas à 
s'inquiéter. » La religion des propriétaires n'était pas prise en 
considération. Tous ceux qui n'acceptaient pas aveuglément 
les principes des évoques étaient condamnés et persécu- 
tés avec la même violence. Le père Loftus est accusé par 
M. Griffith d'avoir dit dans un meeting que ceux qui vote- 
raient pour le candidat libéral, seraient maudits comme 
Caïn, eux et leur postérité*. 

Les enfants de ceux qui parlaient en faveur du candidat 
libéral étaient chassés de l'école et maudits dans ce monde 
et dans l'autre. Le père Tuan de Cranghwell est accusé par 
une foule de témoins d'avoir dit qu'il c fallait éviter les 
partisans du capitaine Trench avec plus de répugnance que 
les malades atteints de petite vérole ou de fièvre typhoïde. » 
— t II ne s'agit pas de deux capitaines dans cette élection, le 
capitaine Nolan et le capitaine Trench , il s'agit de choisir 
entre la foi et l'hérésie {between faith and infidelity.) » 

n menaça de dénoncer le dimanche du haut de la chaire 
les électeurs libéraux et de les signaler à toutes les paroisses 
comme des renégats et des infidèles. 

Après avoir exposé les faits odieux de cette élection , 
M. Keogh ajoute : 

Je ferai connaître à la Chambre des CJommnnes le résultat des inves- 
tigations qae j*ai faites fiur l'intimidation qui a prévalu partout dans ce 
comté, dans chaque quartier, dans chaque baronnie aussi bien que dans 
chaque ville. J'apprendrai à la Chambre des Communes que TArchevéque de 
Tuam,révéque de Qalway,révéquedeClanfortsesont rendus coupables de 
détruire la liberté et la franchise des votes des électeurs de ce comté ; 
que le capitaine Nolan lui môme avec son frère, M. Sébastien Nolan, 
accompagnés de toutes les personnes qui dépendent des évéques et du 
Clergé, personnes dont je ferai connaître les noms, ont été coupables de 
ces manœuvres. Je sauvegarderai les libertés et les franchises de ce 

* Judgment, pag. 28. 

* Ibibem, etc. pag. 31. 



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— 105 — 

comté pour sept aos au moins, la loi ne permettant plus à aucune des 
personnes qnl ont été engagées dans ces affaires de se mêler de diriger 
une élection oa de soutenr un candidat pour la représentation de Oalway i. 

L'enquête provoquée par l'élection de Galway a éclairci 
une situation. Ees libéraux anglais, comme les dissidents et 
les libéraux irlandais, ont pu juger la conduite des ultra- 
montains et l'étendue de leurs prétentions. Toutes les con- 
cessions faites n'ont pu rallier les évéques. Us prétendent 
dominer l'homme , depuis sa naissance jusqu'à sa mort. La 
sécularisation de l'enseignement primaire, agréée par les 
catholiques, est condamnée et proscrite. Tous les efforts faits 
par les libéraux pour rapprocher les dissidents et faciliter 
les transactions entre les différentes sectes, sont bl&més par 
les ultramontains. Le bill de lord Stanley, qui a organisé les 
écoles nationales, est attaqué avec violence. Les ultramon- 
tains veulent dominer l'école et s'emparer de l'enseignement. 

Les catholiques irlandais jouissent des mêmes droits que 
la liberté anglaise accorde à tout sujet britannique. Ne sont- 
ils pas libres d'organiser leur enseignement comme ils l'en- 
tendent? On ne leur conteste qu'une chose : le droit de régle- 
menter et de diriger à leur profit renseignement public en 
lui donnant un caractère dogmatique. Le célèbre bill de lord 
Stanley, qui a permis l'organisation des écoles mixtes, a été 
accepté par les dissidents comme par la majorité de^ catho- 
liques. Avant 1832 , l'enseignement était confessionnel en 
Irlande comme en Angleterre. Les anglicans et les dissidents 
avaient pu librement organiser leurs écoles. Il n'en était pas 
de même des catholiques , car , dans les comtés soumis à 
l'influence de l'église romaine, la misère et le paupérisme 
absorbaient toutes les ressources. L'initiative privée n'ayant 
pas les moyens de venir en aide à l'enseignement, il était 
évident que les catholiques, en Irlande, ne pouvaient se 
passer de l'intervention de l'État. Pour l'obtenir, ils durent 
accepter les transactions agréées par l'immense majorité des 
dissidents. Ces transactions, basées sur des concours réci- 
proques, sont méconnues aujourd'hui par le clergé. Aucun 
acte de prosélytisme n'a été signalé, aucune attaque contre 
le catholicisme n'a donné lieu à une plainte. Quand on exa- 
mine les faits, on ne trouve d'autre grief à reprocher aux 

^ Jttdgmenty pag. 50. 



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— 106 — 

écoles nationales que l'esprit non confessionnel de l'ensei- 
gnement qu'on 7 donne, et la tolérance des comités qui les 
administrent. Dans l'ordre moral comme dans Tordre maté- 
riel, le gouvernement anglais a réparé successivement les in- 
justices et les illégalités dont les catholiques étaient victimes. 

La politique de réparation, inaugurée par Robert Peel et 
continuée par M. Gladstone, ne contente plus les évoques 
irlandais; ils veulent dominer l'enseignement. L'Angleterre, 
éclairée par les bons résultats des écoles mixtes, résiste à ces 
prétentions. L'enseignement n'est que le prétexte de, ces 
agitations; la séparation politique et administrative est le 
but vers lequel on marche. Une pareille politique qui avait 
peut-être sa raison d'être au temps d'O Connel, n'a plus 
d'écho que parmi les fénians. On dit que le clergé n'a pas 
fait cause commune avec les fénians, mais il est évident que 
son intervention dans les élections conduit aux mêmes con- 
séquences. Le fénianisme et l'ultramontanisme se donnent 
la main sans s'en douter. Tous les deux ne peuvent triom- 
pher qu'en combattant l'Angleterre. La révolution et l'anar- 
chie ne sont pour les catholiques comme pour les fénians que 
des moyens dont ils se servent pour faire prévaloir leurs 
principes. Le but que le parti clérical cherche à atteindre en 
Irlande comme dans le reste de l'Europe, c'est la domination 
spirituelle de Rome dans tous les États où la raison ou 
l'indiiférence sont impuissantes à réagir contre l'influence 
croissante du jésuitisme. 

M. Gladstone n'a négligé aucun moyen pour rallier les 
catholiques. C'est en vain qu'il a condamné la philosophie 
au silence et qu'il a supprimé le cours d'histoire moderne 
dans le Bill dont le rejet a compromis l'existence du gouver- 
nement. Les concessions n'ont pas satisfait les ultramon- 
tains. Tout enseignement mixte est contraire à leurs prin- 
cipes. Ils n'admettent aucune transaction : le dogme doit 
dominer l'enseignement. Si une pareille doctrine pouvait 
prévaloir, non seulement l'indépendance de l'État serait 
compromise, mais la liberté individuelle serait menacée, 
et l'Europe émancipée retomberait au niveau de l'Orient qui 
ne parvient pas à secouer le joug de la théocratie. 

N. Reyntiens. 



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EN HOLLANDE. 

JUFFBR DAADJB ET JDFFER DOORTJE. 



(SUITE.) 



III. Où l'on voit MIBUX DaADJB BT où SB MONTRE DOOBTJB. 

Tout fut en émoi dans la maison ; on avait, dès la veille, 
brossé , lavé , frotté , épongé jusqu'au moindre meuble et 
jusqu'au moindre recoin. Il y aurait eu de quoi mettre en 
mouvement le moulin d'une usine, pendant toute une demi- 
journée , avec l'eau que l'on employa à ce nettoyage à fond 
pendant une beure. Vous eussiez dû entendre le clip-clap 
des petits sabots des servantes sur les dalles et les escaliers, 
et voir surtout le jeune Hein, cbargé de monter des seaux 
pleins et qui, les cboquant à chaque marcbe, arrivait inva- 
riablement à destination avec des seaux vides ; ses souliers, 
ses bas et ses pantalons ayant tout reçu dans le trajet, on le 
grondait, il se fâchait; on riait que c'était plaisir. Et par 
dessus tout, veillant à tout, dirigeant tout, vraie mouche du 
coche, mevrouw Ankers trottait dans tous les sens, suivie 
sans relâche par juflFer Daadje, qui portait le trousseau de 
clefs dans un petit panier, et dont, s'il avait fallu s'en rap- 
porter & certains signes , la patience n'était pas bien loin 
par moments d'être épuisée. 



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- 108 — 

Enfin, tout étant en ordre, un fiacre — il y en a encore à 
La Haye — amena les deux jeunes filles attendues. Jamais 
baisers plus nombreux ne furent plus tendrement appliqués 
sur deux visages aussi étrangement jolis, par une tante aussi 
grosse et aussi contente. Madame Ankers étouffait de ca- 
resses ses nièces, qui s'étaient jetées à son cou, et qui en 
auraient fait autant à M. Ankers, si M. Ankers n'avait tenu 
à la bouche une de ces longues pipes en terre cuite, qu'un 
Hollandais ne dépose dans aucune circonstance, aussi solen- 
nelle qu'elle soit. Le mari de mevrouw Pétronille se contenta 
de leur souhaiter la bienvenue dans les termes les plus 
affectueux et les plus doux, et de les entourer d'un nuage 
de fumée. 

Puis elles se mirent à regarder tout le monde, à rire, et à 
se communiquer leurs impressions, en se parlant à l'oreille.. • 

Juffer Alida, qui avait attendu leur arrivée avec impa- 
tience, parce qu'elle espérait être rendue à ses véritables 
fonctions, se flattait de se faire des amies de ses élèves, de 
commencer l'exercice du devoir tel qu elle l'avait compris 
et accepté en entrant dans la maison ; mais elle s'aperçut 
bientôt qu'elle s'était trompée et qu'il ne serait pas facile de 
venir à bout de ces diablesses de petites folles. Dorothée et 
Lena, qui avaient rêvé l'indépendance, les jupons longs, la vie 
de demoiselle, les chiffons , les bals, une lecture exclusive de 
romans émouvants, voyaient en Alida, le travail, la contrainte, 
l'esclavage. Elles avaient juré d'avance et sans connaître leur 
nouvelle maîtresse, de lui rendre la vie impossible. Furent- 
elles assez froides et assez méprisantes pour elle, dès le 
premier jour ! 

n serait difficile d'empêcher que deux jeunes filles ne 
s'imaginent qu'il suffit à une personne d'être dans une con- 
dition modeste pour qu'on puisse l'humilier tout à son aise. 
N'avons nous pas à faire ici à des Van Sevenpondecker? Leur 
institutrice leur devait partout et en tout de la déférence. 
Cela n'est pas si rare qu'on voudrait le supposer, et nom- 
breux sont ceux qui, sans être des Van Sevenpondecker, se 
croient au dessus de tout le monde. 



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— 109 — 

On se ferait une idée excessivement fausse du caractère 
de notre principale héroïne, si on se la figurait éprise de sa 
personne et infatuée de sa supériorité intellectuelle. Elle 
avait conscience de sa valeur, voilà tout. CTest pourquoi, 
elle avait accepté sans trop de répugnance le poste que 
mevrouw Ankers lui avait octroyé tout d'abord et qui la 
ravalait un peu au rang de femme de chambre. U n'y a que 
les petits esprits qui répugnent aux petits emplois. Mais elle 
avait de la sensibilité, et plus qu'à aucune autre, les pro- 
cédés blessants lui faisaient impression. Seulement elle avait 
avec cela une volonté de fer, contre laquelle s'useraient 
toutes les entreprises. Que M*^ Dorothée la toisât fière- 
ment et qu'Hélène lui rit au nez comme une petite folle , 
comme une petite foU emal élevée, cela ne parut nullement 
l'affecter. 

En homme de sens qu'il était, bien qu'il fût généralement 
peu compté dans la maison et que tout le monde lui mar- 
chât sur les pieds , le mari de mevrouw s'était aperçu de 
ces petites nuances et crut de son devoir de placer à tout 
hasard un discours bien senti sur la nécessité, pour ses nièces, 
pour ses enfants maintenant (il se croyait en droit et était 
même fier de les appeler ainsi) de suivre avec déférence 
les conseils de celle qu'on leur avait choisie pour guide 
vers la conquête de ce qui leur manquait pour être par- 
faites; de mettre à profit le temps qui les séparait du jour 
où, par leur âge et les qualités de leur «esprit, elles pren- 
draient dans le monde le rang distingué auquel leur nom 
leur donnait droit... le monde qui ne les accueillerait 
avec faveur qu'autant qu'elles s'en montreraient dignes, le 
monde qui, le monde que... et cela pendant dix bonnes 
minutes, jusqu'à ce que mevrouw Ankers, impatientée, l'eût 
mis en fuite. 

Juffer Daadje eut bien vite reconnu un esprit futile et 
un caractère fruste, chez la plus jeune de ses élèves, faîte 
pour s'embarquer sur le fleuve de la vie, comme eût dit le 
mari de mevrouw, et laisser courir l'embarcation au gré du 
flot et de la brise; mais elle avait constaté que juffer Doortjê, 



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— 110 - 

au contraire, avait, pour nous servir toujours du même pro- 
cédé de style, un pilote à son bord. Seulement juffer Doortje 
avait aussi la tempête dans ses agrès, ce qui était fâcheux et 
dangereux. Or, c'est un précepte hollandais que qui em- 
barque le vent doit craindre pour ses voiles; qu'est-ce donc 
quand c'est la tempête qu'on emmène? Pour parler un 
langage moins dans le goût du chef de la maison à laquelle 
appartenait Daadje, langage figuré que Daadje elle-même 
avait, sans le savoir, adopté par une sorte d'imitation 
involontaire , pour nous servir d'une forme moins imagée 
enfin , la belle Doortje avait un caractère altier et des pas- 
sions vives. 

On passa un certain temps à monter les malles , les car- 
tons, les boites, les châles, les parapluies les parasols, et à 
installer les jeunes filles. Puis on les laissa changer de toi- 
lette, et Dieu sait si elles s'entendaient à en faire une occu- 
pation, Lena surtout. C'était d'ailleurs le premier et incon- 
testable essai de leur indépendance. On les entendait 
rire, faire craquer le plancher sous leurs allées et venues, 
appeler les servantes , qui, pour attacher une agraffe, qui, 
pour coudre un ruban, pour placer une fleur, refaire une 
natte ou un bandeau. Et mevrouw Ankers allait de Tune 
à l'autre , leur demandant si elles avaient le nécessaire, 
regardant de près leurs colifichets et leurs robes qui furent 
bientôt étalées sur toutes les chaises; mêlant sa voix à celles 
des jeunes filles, lorsqu'il fallait demander le secours de 
quelque femme de chambre, et mettant toute la maison en 
émoi par ses impatiences et sa propre émotion. Du rez 
de chaussée, la pipe à la bouche, clignant de l'œil, 
souriant d'aise, M. Ankers écoutait tout ce bruit par la 
maison ; il semblait heureux d'avoir les deux fraîches petites 
tourterelles dans sa cage, d'entendre retentir leurs voix 
claires et jeunes. H paraissait au brave homme qu'il avait 
ouvert la porte à une bouffée d'air printanier, tout imprégné 
du parfum des lilas, et il humait ces effluves avec ravisse- 
ment. 

Ce que l'on monta de fois l'escalier dans ce jour mémo- 



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— m — 

rable, ce qu'eut à faire de courses le jeune Hein, chargé 
tantôt d'aller chercher un pot de cosmétique, ou un flacon 
d'odeur, tantôt de le reporter comme ne convenant pas, 
puis d'aller le reprendre comme convenant mieux ; ce qu'il 
eut d'occasion d'essayer de grimaces en s'en allant et de 
se donner l'air d'un petit saint en revenant rendre compte 
de sa mission , est au dessus de tout calcul. 

Le soir, M. Steen et docteur Van Craesbéek s'empressèrent 
de venir rendre hommage aux deux nouvelles arrivées, et 
l'on tint soirée, dans le salon. Il n'est pas inutile de rap- 
peler que tout ceci se passait dans les derniers jours du mois 
de septembre, et tout le monde sait que les soirées de fin 
de septembre sont déjà froides et bien longues en Hollande, 
mais il parait que la soirée où nous sommes arrivés était plus 
froide que les autres ; car on allama le poêle de fayence et 
chacun s'accorda à dire que cela faisait du bien. C'est que 
le premier feu d'hiver, le retour aux réunions intimes dans 
une chambre close, à la lueur des lampes, est chose toujours 
agréable, et que l'on ne peut s'empêcher d'y trouver du 
plaisir, quelque malédiction qu'on ait donné aux chambres 
closes, aux lampes fumeuses (elles paraissent telles alors), 
au poêle malpropre, quand est venue la saison des prome- 
nades au grand air, la saison des fleurs et des fenêtres 
ouvertes. 

M. Ankers, en l'honneur des deux nièces, avait bien voulu, 
d'aucuns prétendent qu'il y avait été autorisé, venir prendre 
sa part de lumière, de feu et de conversation au salon, où il 
devait avoir plus tard sa part de thé, de kransjes, de randjes et 
autres menus bonbons délicats dont les Hollandais ont raison 
d'être friands et dont ils ont le secret. 

Mais ce soir là, comme on était désireux de savoir tout ce 
que les deux petites pensionnaires pensaient, disaient et 
savaient, elles eurent le dé de la conversation. Or, s'il est vrai 
que la femme est en général l'être le mieux doué pour parler 
longtemps et beaucoup sans rien dire, Juffer Lena, la 
plus jeune des deux sœurs, sut en particulier confirmer 
cette vérité. Tout le monde la trouva charmante. Puis 



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— 112 — 

elle courut au piano et joua avec le moins de goût et le 
plus de prétention possible, une quantité de valses, polkas et 
mazurkas, à faire danser la ville entière de La Haye jusqu'à 
la fin des siècles. Son succès engagea M"' Dorothée à 
essayer quelques bribes de morceaux et à chanter deux ou 
trois petites romances de pensionnat pour lesquels on ne lui 
marchanda pas plus qu'à sa sœur les compliments. Si bien 
qu'étant parfaites, il semblait peu nécessaire qu'elles pris- 
sent encore des leçons quelconques ; elles avaient tout ce 
qu'il fallait pour être bienvenues et applaudies partout. 
C'est ce qu'elles pensèrent tout bas, c'est ce qu'on leur dit 
tout haut et c'est enfin ce qui explique la froideur et l'air 
hautain qu'elles continuèrent d'affecter envers M"' Alida, 
assise à Técart, brodant et ne disant mot. Seulement les 
succès de ses chères élèves ne la touchèrent nullement : 
elle n'en parut confondue ni émerveillée. Heer Ankers 
était d'un enthousiasme modéré , quoique ne se faisant pas 
faute de trouver tout i adorable » et donnant à ce vocable 
français, adopté par lui comme l'interprète le plus fidèle de 
sa pensée, une expression grasseyante et onctueuse du 
goût le plus délicat. Mais c'est l'admiration du grave 
et sententieux M. Steen qui se montrait le plus persis- 
tante. Il se levait à tout instant d'une pièce, venait deman- 
der aux jeunes filles < la permission de leur donner des 
applaudissements et de fêter leur beauté, leur grâce et 
leur délicieux talent » , puis s'en retournait à sa place, de 
la même façon ; ce qui arrivait à toutes les quatre ou cinq 
mesures de musique, et au moindre mot de la conversation. 
M""' Ankers, les deux mains sur son petit, mais proéminent 
abdomen, jouissait de tout cela, et racontait qu'elle aussi, 
lorsqu'elle était jeune, elle chantait avec charme et était 
douée d'une organisation d'élite. Elle en profita pour faire à 
ses deux amies, les pimbêches, un récit pathétique des succès 
et des nombreuses aventures que sa grâce et sa beauté lui 
avaient attirés, ce qui amena les pimbêches à se lancer 
des clins-d'œil, à se donner ou des coups de coude, ou des 
coups de pieds, discrets et dissimulés, dans l'intention de se 



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~ H3 - 

dire: écoutez-moi cette vieille sotte, pendant qu'elles riaient de 
bon caur ou approuvaient d'un mot le récit demevrouw.il est 
vrai qu'aussitôt chacune d'elles trouva le moyen de placer, 
au moins, une histoire semblable, où elles avaient joué un 
rôle de belles et de gracieuses personnes. Seulement 
alors les clins d'œil, les coups de pieds et les coups de 
coude , s'échangeaient entre M"' Ankers et celle des deux 
pimbêches réduite à la condition d'auditrice. Cela aurait 
duré ainsi longtemps encore, si le thé, en arrivant sur la 
table, avec le luxe d'assiettes, de soucoupes, de boîtes en 
laque, de pots en argent, de bonbons de milles espèces, etc., 
n'était venu convier toute la société à une occupation d'un 
autre genre. Mais on ne laissa point languir pour cela 
l'échange des compliments et des fadeurs qui se débitent 
d'ordinaire, en ces circonstances, dans toute maison où l'on 
sait vivre. 

Le docteur Craesbéek était tombé dans une des pro- 
fondes méditations qui lui étaient chères; commodément assis 
dans un large fauteuil, il était resté la bouche entr'ou verte 
et les yeux clos, les mains pendantes, le corps légèrement 
affaissé, son immense foulard étendu sur ses genoux, sans 
que le bruit du piano, les éclats de rire, les récits de 
M"* Ankers ou de ses amies, les exclamations, les allées et 
venues de M. Steen,ni même le bruit que fit Hein en laissant 
tomber et cassant une demi douzaine de tasses, ce qui amena 
un bien autre bruit de la part de mevrouw, l'eussent rap- 
pelé aux réalités de ce monde. Je ne sais comment ses pen- 
sées l'avaient amené à croire qu'il était dans une ruche 
d'abeilles d'un genre nouveau, bourdonnant autour de lui 
d'une façon très inquiétante, mais lorsque M. Steen alla 
charitablement le tirer de ses réflexions, le pauvre savant 
poussa un cri, s'accrocha avec force au poignet du fonc- 
tionnaire, le prit à la cravate, en appelant au secours, et 
en tremblant de tous ses membres, ce dont il fut longtemps 
à se remettre, ne parvenant pas à se bien rendre compte 
de la situation. Et quand il fut enfin conduit à la table, 
il resta, les yeux écarquillés à promener ses regards de 

T. XIV. 8 



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— 114 — 

tous les côtés et sur chaque personne, comme s'il n'avait 
pas été bien sûr d'être éveillé. 

— Je connais cela, dit de sa voix la plus grave et la plus 
sérieuse M. Sleen. Nous autres hommes de travail et d'étude, 
nous nous laissons ainsi emporter vers |des régions élevées 
et nous avons l'air tout bête en revenant sur la terre. 

M. Steen en parlant de la sorte avait la charitable inten- 
tion d'excuser son ami et il en profitait un peu pour s'ex- 
cuser lui-même par avance, si pareille aventure lui arrivait, 
ce dont il se sentait bien capable. 

Bref, cette première soirée fut excellente pour tous; 
pour les deux petites filles qui avaient été louées et applau- 
dies; pour M. Ankers que l'on n'avait pas trop rebuté; 
pour sa femme qui avait eu occasion de parler de sa jeu- 
nesse et de son brillant passé ; pour M. Steen qui ne s'était 
jamais connu ni si galant, ni si plein d'esprit; pour le doc- 
teur, qui s'avoua en s'en allant et en se pourléchant les 
lèvres, n'avoir jamais eu une méditation aussi profonde ni 
aussi réparatrice; pour Hein, qui avait cassé non seulement 
la demi-douzaine de tasses, mais bien d'autres objets encore, 
sans qu'on l'eût trop grondé, et qui avait bourré ses poches 
de gâteaux, sans qu'on s'en fût aperçu ; pour Alida,qui dans 
tout ce brouaha avait songé à autrefois, et espéré, en même 
temps un avenir moins sombre que celui qu'elle avait en- 
trevu jusque-là... Sous l'influence du premier feu d'hiver, 
du bruit de la bouilloire qui chante, elle aussi s'était sentie 
plus confiante et plus heureuse. 

Le veilleur de nuit faisait rouler sa crécelle et criait : 
€ Minuit sonne à l'horloge! » au moment où les lumières 
allaient s'éteignant dans la maison du Veerkade. 

Deux femmes maigres et encapuchonnées trottaient le 
long des murs et riaient d'un rire aussi aigre que le son de 
la crécelle du veilleur, en se rappelant les airs et les préten- 
tions de tous ceux qui avaient assisté à la mémorable réu- 
nion. Personne ne fut excepté, chacun fut considéré et tenu 
pour ridicule. Puis les deux femmes maigres et encapu- 
chonnées s'arrêtèrent devant une maison de modeste appa- 



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— 115 — 

rence; elles sonnèrent discrètement, entrèrent; l'une resta 
au rez-de-chaussée, l'autre monta à Tétage, après des em- 
brassements et des tendresses sans fin. Mais, il eût été émer- 
veillé celui qui eût été à même, aussitôt qu'elles furent 
rendues à leur solitude, d'entendre avec quelle verve caus- 
tique et quel ton, plus aigre encore que la crécelle de tantôt, 
elles se traitaient mutuellement de chipie et de mijaurée, 
deux termes assez durs en français, mais beaucoup plus doux 
dans la langue néerlandaise. 

Et voilà pourtant de petites vilenies que l'on accuse le bon 
Dieu d'avoir mis dans le cœur des gens, pour les exciter, les 
occuper et les émouvoir. Ka-t-il pas donné en même temps 
que de nobles rugissements au lion, à peine un sifflement 
aux vipères? 

IV. — Où l'on pénètrb un peu plus avant dans la 

CONNAISSANCE DE TOUT LE MONDE. 

Le jeune Malvoisin, que nous avons vu se mettre à table, 
gaiement avec des amis, après les explications que lui avait 
fournies le hussard Van Sterblein, ne put si bien chasser de 
son esprit le souvenir de ce qu'il avait appris, qu'il n'en 
causât et que, sous l'influence d'un dîner succulent et du vin 
généreux dont le dîner avait été arrosé, il ne fût sur le point 
de tout raconter, aventure, noms et situation des héros. Il 
se sentit retenu par la pensée qu'il y avait au fond de tout 
cela une femme charmante, dont la beauté et les manières 
l'avaient autrefois impressionné ; qu'il y s'agissait aussi d'un 
ancien camarade qu'il savait n'être pas commode. Mais il 
en avait dit trop et pas assez. Ses demi-mots, une sorte de 
mélancolie qui le saisit et qui était son ivresse à lui, lui 
attirèrent des plaisanteries. Il se fâcha, et le repas qui avait 
commencé au milieu de la joie, de cette joie de la jeunesse 
et de l'insouciance qui a tant de bouquet, faillit se terminer 
par une provocation en duel... 

Le sommeil passa par dessus tout et lava la trace des mots 
un peu vifs et des plaisanteries un peu fortes. Malvoisin était 



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— H6 — 

au fond le meilleur enfant du monde. Il pensa à ce qui s'était 
passé, s'en souvint à peu près et en rit, n'ayant plus 
ombre de colère. Seulement il s'était fait, si bien fait le 
champion de la belle fille, dont il avait su taire le nom et la 
condition^ il s'était si bien identifié avec les données de ce 
roman que la veille il traitait d'invraisemblable et de sot, 
qu'il finissait par y prendre de l'intérêt. 

Notons que M. Malvoisin, Dominique Malvoisin , riche 
désœuvré, avait vingt deux ans tout au plus, l'âge des illu- 
sions , qu'il y a plus d'un quart de siècle que tout cela s'est 
passé et, qu'à mesure qu'on recule dans le temps, on a plus 
de chance de trouver encore des jeunes gens de vingt deux 
ans ayant des sentiments généreux et même chevaleresques. 
Cela s'est vu autrefois, je vous assure. Si bien que notre 
ami, malgré son vernis d'homme comme il faut, c'est à dire, 
d'homme blasé, n'était pas encore mort à la jeunesse et à 
ce qui en fait le charme et le parfum, l'enthousiasme. 

Puis il s'était piqué d'un certain amour propre : ce que 
Frédéric lui avait caché, il le découvrirait. Cela devait être 
curieux et cela allait constituer pour lui un moyen fort 
agréable de tuer le temps, ce grand ennemi auquel il lui 
fallait par moment livrer de terribles batailles. 

Il avait fini par se persuader que la sœur du jeune hus- 
sard était à La Haye. 

— J'ai rencontré Frédéric ici, se dit-il, alors qu'il est en 
garnison à Leyde. Il avait hâte de rentrer à heure fixe ; 
donc il venait d'arriver dans la capitale. Pourquoi y 
être venu, si ce n'est pour voir quelqu'un? Évidemment 
mademoiselle Van Sterblein habitait cette même ville 
qu'habitait Malvoisin lui-même. La conclusion n'était pas 
nécessaire, mais elle n'était pas précisément dénuée de bon 
sens. C'est ce que nous avons appelé tout à l'heure n'avoir 
pas la tête vide. 

Mais il eut beau, ce jour-là, monter à cheval, parcourir 
les promenades et le bois, avoir vingt fois de suite l'occasion 
d'ôter son chapeau à des personnes de connaissance, qu'il 
était bien aise de saluer ou.de voir le saluer, selon ce qu'elles 



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— 117 — 

étaient dans le monde ; il eut beau regarder tous les jolis 
minois, clierclier sous les chapeaux à plume, ou sous les frais 
et coquets bonnets de tulle; celle qu'il eût voulu rencontrer 
n'apparaissait pas. Il en fut de même les jours suivants, bien 
qu'il allât visiter les théâtres, assister au plus grand nombre 
de soirées possible, jusqu'à ce qu'il se lassât et se relâchât de 
son beau zèle, et qu'il ne pensât plus ni à Frédéric avec son 
uniforme de hussard, ni à la jeune personne, autrefois si élé- 
gante et aujourd'hui obligée de chercher sa voie, comme 
avait dit le militaire. 

Cependant, à la maison du Veerkade, lorsqu'il fallut tra- 
vailler, M""*Doortje et Lena se convainquirent que le moment 
de leur indépendance était considérablement retardé et 
que les choses étaient encore plus sérieuses qu elles ne se 
l'étaient imaginé. Elles firent ce que font les enfants 
quand ils croient rendre le temps complice de leur impa- 
tience et que pour hâter l'instant désiré, ils donnent un 
bon petit coup de pouce à la pendule. Elles tentèrent 
d'avancer l'heure de leur délivrance, et trouvèrent heureu- 
sement leur bonne tante, qui, sans le vouloir peut-être, les 
aida dans cette perpétration d'un crime de lèse horlogerie. 

Mademoiselle Daadje^ aimable, douce, modérée dans la 
forme , était de bronze dans le fond. Les petites filles qui 
avaient comploté une insurrection, mieux que cela, une ré- 
volte, mais une révolte opiniâtre, se heurtaient à cette froide 
et ferme volonté comme à un granit. Alors elles son- 
gèrent à miner le roc et à le briser. L'une se plaignit de 
battements de cœur, l'autre d'insomnies ; elles allaient deve- 
nir malades , il ne fallait pas en douter , et ce serait made- 
moiselle Alida qui en serait la cause, elle qui ne se montrait 
si difficile , qui n'exigeait tant , qui ne trouvait à reprendre 
à leur éducation que pour justifier sa présence dans la mai- 
son. Et il allait falloir que, pour servir les intérêts d'une 
étrangère prétentieuse et vaniteuse , elles sacrifiassent leur 
santé. Insensiblement la manœuvre réussit ; nos petites folles 
pesaient avec tant d'insistance sur ce levier, que le bloc 
remua, et que mevrouw Ankers se mit à être mécontente et 



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— 118 — 

indignée, et à faire à M"" Alida des remontrances qui, à 
rencontre de la méthode adoptée par la gouvernante, étaient 
moins aigres dans le fond que dans la forme. 

— Daadje, malheureuse enfant, lui disait-elle, comprenez 
que vous n'êtes ici que pour nos deux chères créatures, que 
c'est elles qu'il faut contenter et que c'est mal débuter que 
de les tourmenter. . . En vérité, avez-vous le caractère si mal 
fait que vous ne puissiez que leur déplaire?... 

Tout cela , au moment où elle parlait de faire des confi- 
tures à la saison prochaine, de mettre des légumes à la 
daube, et où elle expliquait les moyens les plus convenables 
de réussir dans cette opération (difficile, retombant, on n'au- 
rait su dire par quelle transition habile, mais fatale, dans une 
recrudescence de reproches. 

— Les conserves sont une ressource et une économie pour 
un ménage, vous saurez tout cela, ma douce enfant ; je vous 
apprendrai comment une vraie huisvrouw doit s y prendre. 
Il ne faut pas seulement faire bien, mais faire an meilleur 
compte... Je vous initierai aux vrais secrets du problème... 
Si vous continuez à tourmenter Doortje et Lena, par exemple, 
vous ne saurez rien; vous n'êtes ni compatissante, ni 
adroite, et je ne comprends pas que Ton pousse à un tel 
point l'obstination et le mauvais vouloir, quand tout le monde 
ici ne demanderait pas mieux que de vous aimer, et quand, 
de mon côté, je me mets en quatre pour vous être agréable.. 
Vous prenez trente livres de fruits de premier choix, bien 
charnus, quinze livres de sucre; vous laissez bouillir... 

Et notre brave huisvrouw revenait sans cesse à sa mer- 
curiale. Juffer Daadje savait que chercher à placer un mot 
d'explication était peine inutile. 

Mais peine inutile aussi la mercuriale de mevrouw Pétro- 
nille Ankers, qui finit même par se trouver si petite à côté 
de l'institutrice que, ne sachant plus si elle devait s'incliner 
ou se fâcher tout à fait, elle prit le parti, en attendant mieux, 
de la laisser agir à son gré. 

Doortje et Lena avaient perdu leur principal allié; il fal- 
lait chercher ailleurs. 



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— 119 — 

Cependant il s'était produit quelque cliDse qui, an point 
de Tue des événements dont nous donnons le récit, avait son 
importance. 

Le hasard, ce grand machiniste, si fertile en matière 
d'étrangetés, qui surgit toujours, vous savez, comme un 
Dieu , au moment le plus critique , et que des gens d'une 
autre trempe qu'un humble romancier, ont mis si souvent et 
si prudemment à profit pour leur gloire et leur grandeur, le 
hasard donc venait de donner à Malvoisin le seul moyen 
qui pût le mettre sur les traces de la personne qu il cher- 
chait et à laquelle , ma foi , il ne pensait plus guère pour 
le moment. 

Après tout, la chose n'était pas aussi extraordinaire qu'on 
pourrait se l'imaginera première vue.si Ion considère: D'une 
part, que le mari de mevrouw Ankers-Van Sevenpondecker 
était homme d'affaires, receveur des biens de quelques grandes 
familles; qu'il était tenu d'entrer en relations avec toutes les 
personnes qui se trouvaient avoir des intérêts engagés dans 
l'administration dont il était chargé ; 

D'autre part, que M. Dominique Malvoisin était l'acqué- 
reur récent d'une propriété ; qu'il devait à cet effet prendre 
certains arrangements; que la propriété était une partie des 
biens confiés naguère à la tutelle du premier, ci-dessus dé- 
nommé, compie eût dit l'intrépide petit homme d'affaires 
lui-même; 

Que ce premier ci-dessus dénommé, à savoir le mari de 
mevrouw, avait prié M. l'acquéreur de vouloir bien profiter du 
premier moment de loisir pour venir causer des arrangements 
à prendre; qu'à moins d'un hasard bien plus étrange que 
celui que nous avons invoqué, il ne se pouvait pas que 
Malvoisin, pour se rendre chez M. Ankers, n'allât pas à la 
maison du Veerkade, et qu'une fois dans cette maison*, il 
n'y vit pas les gens qui l'habitaient. Mais encore fallait-il 
qu'un autre hasard ne vint pas contrarier les combinaisons 
du premier. 

Malvoisin se présenta entre sept et huit heures du soir, un 
jour qu'il avait dîné en tête à tête avec son père, homme 



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— 120 — 

rigide et peu communicatif qui, avec le respect et la consi- 
dération la plus vive, savait jeter dans l'âme du jeune homme 
un sentiment que le jeune homme estimait être de l'ennui... 
Il avait donc eu hâte de mettre à profit « le premier moment 
de loisir » ; il n'y avait pas de spectacle et on ne rencontrait 
d'amis au Cercle que fort tard dans la soirée. 

Il fut reçu dans la chambre aux tapisseries; on parla 
échéances, enregistrement, coupe de bois, meules de foin, 
baux et fermages, quand, ravi des façons de son jeune inter- 
locuteur et acquéreur, sachant ce qu'il valait comme fortune 
et position, l'homme d'affaires le pria « d'avoir la bonté de 
vouloir bien lui permettre de le présenter à mevrouw Ankers 
et à ses deux nièces , les deux descendantes de l'illustre 
maison des Van Sevenpondecker, juffer Dorothée et juffer 
Hélène, qui seraient heureuses et honorées, etc., etc. » 

L'offre fut agréée de bonne grâce, d'autant que Malvoisin 
venait de s'assurer par un coup d'œil à la pendule, qu'il lui 
restait une heure tout entière dont il devait encore avoir rai- 
son; et l'on passa du rez de chaussée dans le vestibule à dal- 
lage de marbres , on monta l'escalier à tapis, on entra au 
salon tout éclairé : c'était jour de thé chez mevrouw Ankers. 

— Ma chère , lui dit son mari , avec une intention évi- 
dente, la bouche en cœur, et dans son style de prédilection, 
je vous présente Monsieur de Malvoisin, qui, indépendam- 
ment de toutes les faveurs physiques que la nature a daigné 
lui départir et dont vous pouvez vous rendre compte , pos- 
sède des qualités moins périssables, et dont je puis certifier 
l'importance. 

Mevrouw fit une révérence tellement compliquée que Mal- 
voisin eut peur qu'elle finit bien de se baisser, mais qu'elle 
ne se relevât jamais ; elle eut en même temps un sourire si 
enchanteur que le jeune homme dut faire quelques efforts 
pour ne pas éclater de rire. 

Quand Dorothée et Hélène entendirent à qui elles avaient 
affaire, elles rougirent d'aise : elles trouvaient enfin 
quelqu'un qui fût digne des attentions de deux héritières 
d'un grand nom. Avec quel soin elles s'étudièrent à faire 



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- 121 ^ 

ressortir tout aussitôt la distinction de leurs manières, les 
qualités de leur esprit , les charmes de leur personne ; elles 
furent enjouées, causantes, un tantinet bavardes, cela s'en- 
tend. M. Malvoisin ne laissa pas de leur en savoir gré, car 
il y avait dans leurs façons un désir évident de plaire et 
d'être jolies, et qu'un homme si raisonnable qu'il se dise, à 
moins qu'il soit dépourvu d'amour-propre, met toujours 
un peu ces choses-là au compte de son propre mérite. 
Il fut donc aimable, on le trouva tel et tout marcha si 
bien d'abord que de part et d'autre on se congratula h l'envi. 
Mevrouw enflait d'orgueil; Ankers s'empressa de descendre 
pour ruminer à la forme d'un contrat de mariage qui, dans 
sa pensée, pourrait bien être la conclusion de cette première 
et heureuse entrevue. 

Précisément à ce moment , une jeune personne apparut 
dans le salon par une porte située en face de Mal voisin , 
qui , assis , était occupé à écouter le babil de M"** Doortje 
et Lena. La jeune personne arrivait d'un air indifférent, 
le pas tranquille, les yeux baissés sur une tapisserie à 
laquelle elle travaillait tout en marchant. 

Malvoisin, en la voyant, poussa un petit cri involontaire, 
qui fît que tout le monde leva le nez. 

— Vous connaissez mademoiselle , lui demanda précipi- 
tamment juffer Doortje, debout et frémissante... 

— Je... en effet... il m'avait semblé... Je n'ai pas l'hon- 
neur de connaître mademoiselle, dit-il, tandis qu'Alida le 
regardait avec surprise, de ses grands yeux, calmes, clairs 
et purs, superbe ainsi, la tête un peu relevée, un peu dédai- 
gneuse , la main arrêtée sur son ouvrage au moment même 
où, de ses petits doigts fîns et aristocratiques, elle allait tirer 
l'aiguille. . . 

— J'ai été trompé par une étrange ressemblance, continua- 
il, avec émotion. 

— Ah ! fit Dorothée qui ne les perdait pas de vue l'un et 
l'autre et qui finit par se convaincre , tant Alida montra de 
naturel et de vérité dans toute son attitude, que M. Malvoi- 
sin s'était réellement mépris. 



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— 122 — 

Mais le malheureux jeune homme, trop sincère, ne calcu- 
lant pas l'effet de ses paroles, ne put s'empêcher, en voyant 
M"" Alida se diriger tranquillement vers un coin du salon 
de s'écrier : Qu'elle est belle ! 

— C'est une personne attachée au service de la maison, 
Monsieur, lui dit hautainement Dorothée. 

— Viens-tu jouer un morceau à quatre mains , demanda 
Lena à sa sœur. Et, se levant, elle l'entraîna, laissant Mal- 
voisin seul. 

Celui-ci comprit qu'il avait commis une faute. Il la répara. 
Il ne causa plus qu'avec les deux petites filles, ne s'occupa 
plus que d'elles. 

Les amis ordinaires de la maison étaient arrivés , et l'on 
organisa un whist entre mevrouw, M. Steen et les deux pim- 
bêches, qui ne finirent d'accuser de bévues le partenaire que 
le sort leur avait donné. La jeunesse, c'est à dire Dorothée, 
Lena et Malvoisin , rit , fit de la musique. Ankers, qui était 
remonté un instant, avait essayé d'entamer une conversation 
avec doctor Craesbéek , mais doctor Craesbéek n'avait pas 
tardé à tomber dans une de ses méditations, et l'homme 
d'affaires avait trouvé trop bonne l'occasion pour ne pas 
s'esquiver de nouveau sur la pointe des pieds , et aller 
réfléchir en fumant sa pipe. La pipe est en Hollande, plus 
qu'ailleurs, peut-être, la souveraine consolatrice des affligés, 
la souveraine inspiratrice, l'excitateur puissant du cerveau 
rebelle : on en tire, en même temps que des bouffées acres, 
je ne sais quoi d'agréable et de consolant. 

Pendant ce temps-là. M"' Alida n'aurait pas demandé 
mieux que de rester isolée, dans son coin, oubliée, si me- 
vrouw ne l'avait appelée vingt fois auprès d'elle, pour 
lui faire voir son jeu, pour la rendre témoin de sa mauvaise 
chance, ou la charger de veiller à ce que l'on servît le thé. 
C'était Daadje mon enfant, par ci, et Daadje ma bien- 
aimée, par là. Onctueuses calineries dont elle couvrait sa 
fatigante humeur. 

A la fin de la soirée. Malvoisin sut, à n'en douter, que 
mademoiselle Alida était peu aimée de ses élèves» que de 



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— 4Î3 — 

plus, elle se trouvait dans un milieu qui devait à plus d'un 
titre la froisser et la faire souffrir. Mais il ne constata pas 
une seule fois de sa part, ni dépit, ni découragement » ni 
même de résignation. De la force, mais une force qui don- 
nait du cœur à Malvoisin lui-même. 

L'avait-elle reconnu? Il était impossible qu'en entendant 
son nom elle ne se fût pas rappelée de l'avoir rencontré 
déjà... Quel sang froid, se dit le jeune homme, qui se 
promit bien de revenir au Veerkade et de chercher à inter- 
roger, à faire parler tout au moins l'intrépide gouvernante. 

V. Où JUFFER DaADJE A DES RAISONS DE TROUVEE, 

COMME LE TROUVERA LE LECTEUR LUI-MÊME, QUE JUFFER 
DOORTJE A UN BIEN SINGULIER CARACTÈRE. 

Malvoisin se représenta, en effet, mais avec un auxiliaire 
capable de jeter un peu de diversion dans la place et d'occuper 
Tennemi... Il amena un ami, un français, M. Edouard Deleri- 
court , fluet, blond, pincé, très occupé de sa petite per- 
sonne, parfait dans un salon, où nul n'avait au plus haut 
point que lui, le talent de parler beaucoup sans rien dire, uni 
à tout l'esprit qu'il faut pour avoir du succès ; il était excel- 
lent valseur, conduisait les cotillons avec art, savait rire de 
tout et souffrait même qu'on rit de lui. Sa réputation était 
déjà arrivée aux oreilles de nos deux tourterelles, si friandes 
de tout ce qui concernait les plaisirs du monde, et qui en 
faisaient l'objet de leurs préoccupations en attendant que 
cela devînt une occupation réelle pour elles. Je vous laisse 
donc à penser si M. Delericourt fut reçu avec joie et si l'on 
fêta son introducteur. 

Mais ce jour-là, Juffer Daadje resta si obstinément à l'écart, 
et si ostensiblement étrangère à tout ce qui se disait et se 
faisait, que mevrouw Ankers lui en fit l'observation, et cela 
en présence de ses nièces, de Malvoisin, de Delericourt et des 
autres personnes du petit cercle ordinaire. Malheureusement 
mevrouw était, en fait de tact, de la force d'un étourneau. 



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— 124 — 

Elle prétendait que c'était de la sincérité et que ce qu'elle 
avait sur le cœur, il lui était impossible de le mâcher... 

— Daadje, ma fille, vous semblez n'avoir- qu'un médiocre 
goûta vous associer à nous... Si c'est du dédain, vous êtes 
mal venue à nous le faire sentir : vous oubliez où vous êtes 
et ce que vous y êtes. Tâchez de comprendre et d accepter 
votre rôle... 

Daadje eut un tremblement dans la lèvre, de la pâleur 
aux joues, un éclair dans le regard, rapide , mais dénotant 
une émotion si profonde, quoique si promptement maîtrisée, 
que Malvoisin qui s'en aperçut pâlit lui aussi et eut peur. 
M. Steet resta un instant les yeux largement ouverts à 
regarder la gouvernante, comme curieux de voir ce qui 
allait sortir de signes aussi terribles. Quant aux deux petites 
filles dont le cœur battait bien fort, à ce moment, elles 
s'approchèrent, convaincues qu'une scène inévitable allait 
éclater. 

Alida sourit alors, et, naturellement , de cette voix claire 
et vibrante qui impressionnait chaque fois qu'on l'entendait : 
— Merci, Madame, de vos sages et maternels avis, je m'y 
conformerai exactement à l'avenir. 

Ces mots si simples furent accueillis par un murmure 
d'approbation générale et ce fut mevrouw qui eut tort. Et 
comme mevrouw qui n'était point méchante du tout, sentit 
qu'elle avait blessé sa compagne ordinaire, elle courut l'em- 
brasser en l'appelant sa Daadje bien-aimée. 

Ettout futdit... 

Seulement Malvoisin avait éprouvé comme une sorte 
de vertige; il demanda la permission de se retirer. 
Une fois dans la rue il marcha vite, puis il s'arrêta et se 
remit à marcher plus vite encore. Il aurait voulu arracher 
ce soir-là même, Juffer Daadje de cette maison : il pensait au 
moyen de lui venir en aide. Il faut absolument que je lui 
parle, se dit-il. 

Pendant un ou deux jours, son monde ordinaire et sa 
famille l'avaient réclamé et empêché de retourner au Veer- 
kade. Une après-midi, le temps était brumeux et froid, le 



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— 125 — 

bois impraticable même en calèche. Malvoisin avait fumé 
déjà une demi douzaine de cigares, découpé quelques pages 
d'un livre nouveau, qu'il lisait sans rien y comprendre : 
son attention était ailleurs. Il sortit et se trouva, il n'aurait 
su dire comment, devant la maison de mevrouw Ankers. 
Résolument il sonna ; les dames étaient à leur toilette ; on le 
pria d'attendre quelques instants au salon. Déjà, en montant 
l'escalier, il avait entendu le piano que faisait retentir une 
main habile, égrenant des notes rapides , autour d'une mé- 
lodie admirablement rythmée et pleine d'àme. Il connaissait 
le jeu des deux Van Sevenpondecker ; ce n'était pas elles qui 
avaient à la fois et cette habileté, et cette fermeté, et ce sen- 
timent exquis. On le fit entrer dans un cabinet attenant au 
salon, dont la porte entrouverte, se trouvait réfléchie par 
la glace du cabinet. Sans être aperçu, il put voir, non seu- 
lement une partie du salon, mais le piano et la pianiste. 
Malvoisin hésitait, il restait silencieux, retenait son souffle, 
lorsqu'un trait exécuté avec plus de perfection encore, lui 
arracha un bravo involontaire. Soudain le piano se tut et la 
pianiste se leva, attendant et regardant avec une expression 
de physionomie où il y avait du dépit et de la majesté. 
Malvoisin voyait la jeune fille telle qu'il l'avait connue 
autrefois, dans une attitude de reine. Il fit quelques pas et 
se présenta à elle. 

— Je vous demande mille fois pardon, Mademoiselle, de 
n avoir pas su réprimer un mouvement de sincère admiration. 
Je m'en veux pour cette indiscrétion. . .Continuez, je vous prie. 

— Je cessais précisément. Monsieur, répondit-elle en fai- 
sant un pas pour s'éloigner. 

— Mademoiselle Van Sterblein, dit-il, en la retenant d'un 
geste, je voudrais vous parler... 

Alida s'arrêta. 

— Pourquoi m'appelez-vous d'un nom qui n'est pas le 
mien, demanda-t-elle, en lui jetant un regard étonné, qui 
l'intimida tout d'abord. 

— Je vous ai reconnu, dès le premier jour où je suis entré 
ici... Votre frère Frédéric m'avait confié... 



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— 126 — 

— Vous vous trompez, vous dis-je, insista-t-elle avec 
force et sur un ton qui embarrassa davantage encore son 
interlocuteur, et elle se dirigea vers la porte que barrait pré- 
cisément Malvoisin. 

— Je vous affirme, Mademoiselle, que je suis un ami, 
un ami véritable, que je veux vous être utile; je sais vos 
malheurs et il m*est pénible de vous voir exposée à des 
humiliations, à des outrages... 

— Je ne suis point à plaindre et ne me plains pas , Mon- 
sieur. Je ne demande la protection ni l'appui de personne... 
Je vous prie, dit-elle, avec le même air que si elle avait dit : 
J'ordonne. Je vous prie de ne pas me retenir davantage. 

— Mais avouez au moins, que je ne me suis point trompé 
et que vous êtes... 

— Je suis rinstitutrice des nièces de Madame Ankers, 
Monsieur. Je ne suis pas autre chose. Veuillez avoir la 
bonté de le croire et de le laisser croire à la famille que je 
sers en ce moment... Vous m'avez offert, je ne sais à quel 
titre, vos services : je vous en remercie. Vous savez main- 
tenant comment vous pourrez exercer votre bienveillance. 

Et Malvoisin allait insister encore quand Hélène et Doro- 
thée entrèrent précipitamment dans la chambre. Le jeune 
homme n'avait pas été maître de reprendre son sang-froid 
aussitôt qu'il l'aurait voulu, et un certain trouble se remar- 
quait encore dans son attitude comme dans sa voix ; de 
plus, Juffer Daadje, tout à fait calme, elle, venait évidem- 
ment de quitter le jeune homme, et se disposait à s'en aller. 

— Nous vous dérangions? demanda traîtreusement la 
petite Hélène. 

— Restez, donc. Mademoiselle Alida, fît Dorothée, il ne 
faut point vous cacher de nous. — Ce qui arrêta court la 
jeune institutrice. 

— De quoi parlez-vous, se borna-t-elle à demander sévè- 
rement. 

— Vous causiez ensemble. Monsieur et vous, fit remar- 
quer la jeune Hélène d'un air narquois et nous ne voulons 
pas vous priver du plaisir de continuer votre conversatioii. 



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— 127 — 

— C'est moi qui suis cause de tout, dit Malvoisin en 
s'avançant vivement. Mademoiselle jouait du piano; je suis 
entré, je me suis surpris à l'applaudir ; mais à mon grand 
regret elle s'est tue subitement et j'aurais voulu qu'elle con- 
tinuât ; mais loin de la décider à se remettre au piano, je ne 
suis parvenu qu'à la mettre en fuite. 

Les deux jeunes filles firent semblant d'être parfaitement 
dupes de cette histoire, à laquelle Doortje surtout ne croyait 
guère ; on laissa Juffer Daadje se retirer; on parla de la pluie 
etdubeau temps, jusqu'à ce que mevrouwAnkers elle-même, 
étant venue prendre sa part dans la conversation, y apporta 
des éléments nouveaux et permit de la prolonger. 

Malvoisin fut assez content de lui : il sut être ce jour-là 
encore, empressé, galant même pour mevrouw, à tel point, 
que celle-ci le proclama, dès qu'il fût parti, le plus char- 
mant des cavaliers. Et , comme le matin même , il avait 
été question de l'excellent mari que ferait M. Mal voisin; 
de la fortune qu'il possédait, selon M. Ankers, l'incident 
n'eut point d'autres suites aux yeux d'Hélène. Elle se promit 
tout bas , pour le cas où M. Delericourt, qui dans sa pensée 
n'était pas à dédaigner, loin de là, ne la remarquerait pas, 
de n'être point indiflFérente à M. Malvoisin. 

Juffer Doortje avait l'âme moins débonnaire. Elle se rap- 
pelait le premier cri d'admiration du jeune homme à la vue 
d'Alida. 

— Oui, elle est belle, se dit-elle... Mais il dépend de moi 
de la faiVe chasser et à la moindre apparence d'une entente 
quelconque entre elle et ce... fat, je trouverai bien le moyen 
de la couvrir de honte et de mépris... Mais qui peut faire 
supposer que jamais un riche héritier s'éprenne^d'une... ser- 
vante. Non, non; cela ne se peut et cela ne sera pas! Et il 
serait difficile de rendre l'expression rien moins que tendre 
en ce moment, des traits de la jeune fille. 

L'hommage que Doortje rendait à la beauté de Daadje était 
des plus sincères. Elle subissait l'influence de cette supério- 
rité physique, comme elle avait déjà subi l'influence d'une 
supériorité morale. Insensiblement elle se prit à la considérer 



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— 128 — 

et» tout en protestant intérieurement, elle Tadmirait; elle 
l'imita dans sa démarche, étudiait le tour de sa coiffure , 
dont la simplicité lui plaisait... 

Un matin qu'elle avait rêvé d'elle toute la nuit, la retrou- 
vant dans tout ce qui était noble, bien et beau, elle se 
demandait avec dépit quel pouvait bien être le caractère de 
cette émotion étrange dont elle était saisie, elle, Dorothée, si 
fière, si orgueilleuse de son* rang et de son origine, devant 
cette femme incompréhensible, impénétrable et toujours 
superbe. 

— Est-ce de la jalousie... est-ce de l'envie?... Moi être 
jalouse, moi porter envie, à une gouvernante!... 

Et elle cacha sa tête dans ses deux mains, de honte. 0ht 
il faut que cette femme s'en aille d'ici, il le faut, s écriait- 
elle , en mordillant son mouchoir. 

Cela n'empêchait pas qu'elle ne mît plus de réserve dans 
son maintien. Elle avait remarqué que Juffer Daadje avait 
les lèvres petites, charnues et purpurines, qu'au milieu 
de son visage peu coloré l'éclat de ses yeux noirs était 
plus intense. Elle se pinçait les lèvres pour y appeler le sang 
et maudissait la nature qui lui avait donné des joues roses 
et des yeux bleus. Juffer Daadje parlait peu, Juffer Doortje 
devint moins communicative. Une fois qu elle était à s'ha- 
biller et que devant la glace elle cherchait à saisir dans sa 
pose, dans son regard ce je ne sais quoi qui donnait tant de 
charmes à son modèle, et qu'elle croyait triompher, le mo- 
dèle lui-même apparut tout à coup, et l'auteur de la copie 
trouva son œuvre si inférieure, qu'il eut voulu la mettre 
en pièce... Doortje se contenta d'être plus sèche et plus 
mordante. 

Elle se sentait un besoin démesuré de plaire et d'être 
aimée ; et l'excès même de ce besoin, ternissait tout ce qu'elle 
avait d'aimable. Elle aurait voulu lutter de grâce , d'esprit, 
d'ascendant , avec cette femme qui vivait à côté d'elle, et si 
elle espérait parfois réussir, tellement elle en avait la volonté, 
elle désespérait plus souvent encore, tellement elle avait de 
clairvoyance et d'envie tout à la fois. Sans être aperçue. 



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— 129 - 

elle avait une après-dînée écouté Daadje pendant plus d'une 
heure, jouant du Mozart ou du Cliopin. Quelle âme dans 
son jeu!... Quelle adorable harmonie dans sa personnel... 
Elle comprit que Malvoisin eût été ému en l'entendant l'autre 
jour et que... Elle s'enfuit dans sa chambre, pour y san- 
gloter. 

Un soir de cercle, le cercle ordinaire, elle avait d'abord 
refusé de paraître. Elle se dit indisposée, et resta sans parler, 
dans un coin, trouvant sa sœur insipide , sa tante ridicule, 
M. Malvoisin, un fat, Delericourt, un sot. M. Steen... 
Taperçut-elle seulement? Elle ne voyait plus que son insti- 
tutrice qui, seule, sans en avoir l'air, occupait le salon, et 
écrasait tout le monde. Si j'étais homme, comme j'aimerais 
cette femme-là, se surprit à direDoortje... 

On s'inquiéta de son état : elle était pâle et semblait fié- 
vreuse, tant ses yeux étaient animés. Mevrouw Ankers 
l'interrogea avec sollicitude, puis ce furent Hélène et les 
autTjs personnes. Elle les rassura. Mais au moment où JuflEer 
Daadje s'approchait à son tour, Doortje changea subitement 
de visage. Quelque chose de sauvage venait de passer 
dans ses traits... Elle se leva : Laissez-moi, lui dit-elle, et 
elle ajouta d'une voix sourde et de façon à n'être entendue 
que de celle à qui elle s'adressait : Je vous hais! 

Et elle s'enfuit. 

Daadje resta un moment atterrée. Elle pouvait n'être pas 
aimée; mais haïe! Cette idée lui avait subitement brisé le 
cœur. C'est au moment où nous nous croyons le plus fort 
qu'un rien nous abat. Elle ne pouvait rester sous cette 
impression qui la rendait malheureuse , pour la première 
fois, sérieusement. Elle s'élança sur les pas de la jeune fille, 
et la trouva au haut de l'escalier, suffoquant, se prenant la 
gorge, râlant, tombée sur le palier, comme une masse. Avec 
l'aide d'une servante, Alida parvint à la transporter dans sa 
chambre, à l'étendre sur son lit, à défaire les cordons, les 
agraffes de sa robe, de ses jupons, de son corset. On l'eût 
crue morte. 

— Juffer Doortje, dit avec douceur l'institutrice age- 

T. XIY 9 



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-" 130 - 

nonîllée en lui pressant les mains, en lui baignant avec de 
l'eau les poignets et les tempes tour à tour, Juffer Doortje, 
revenez à vous... 

Doortje fit un premier mouvement et poussa un soupir. 
Ses paupières se soulevèrent lentement; elle laissa sa main 

dans celle de Daadje, et considéra celle-ci, inconsciente 

Tout à coup, elle poussa un cri et se jetant au cou de l'in- 
stitutrice et l'embrassant, elle se mit à pleurer, disant : 
Pardonnez-moi, ah! pardonnez-moi, je suis si malheu- 
reuse. 

Daadje lui adressa alors de ces paroles pleines débouté qui, 
trouvant une âme mal gardée cette fois et déjà envahie par 
l'attendrissement , rendirent les larmes plus abondantes et 
aussi plus douces... 

On était venu s'assurer du motif de la disparition de 
Doortje; elle se dit prise d'une migraine, et demanda elle- 
même que juffer Daadje ne la quitt&t pas tout de suite. 
Ce ne serait rien qu'un peu de fatigue , dont une nuit de 
calme et de repos aurait facilement raison. Que si juffer 
Daadje voulait bien l'aider, elle se déshabillerait tout à fait 
et se coucherait... 

La bonne petite madame Ankers fut au comble de la joie 
de les voir en si bonne intelligence, et les en félicita de tout 
son cœur. 

Alors Doortje se coucha, en effet; elles'excusa de ses folies, 
de ses extravagances, avoua qu'elle ne s'étaitpas rendu compte 
jusque-là du sentiment qui l'animait contre son institutrice ; 
qu'elle voyait bien maintenant que c'était son amie; qu'elle 
était bonne et compatissante et, la tête posée sur l'oreiller, 
regardant juffer Daadje qu'elle retenait de ses deux mains : 
Que vous êtes belle! se prit-elle à dire. 

Daadje ne répondit pas, lui sourit et, la calmant, du geste, 
comme elle eût fait à un enfant, la laissa doucement s'en- 
dormir, sous l'influence de sa présence. 

Lorsque le lendemain les deux femmes se revirent, Doortje 
rougit et se montra embarrassée, mais cela ne dura guère. 
Elle tendit la main à son ancienne ennemie, c Qu'avez-vous 



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- 131 — 

dû penser de moi, hier?... J u été on peu folle, j*aTais lea 
Der& malades. » 

Elle n'ajouta pas un mot, et Ton ne revint plus sur ce 
sujet. Seulement juffer Doortje fut plus confiante , plus com- 
municative. Cette amélioration se maintînt; bien plus, eUe 
s'accentua les jours suivants. Juffer Doortje ne fuyait plus 
Juffer Daadje ; elle Técoutait volontiers : elle restait à la 
considérer des heures entiires, avec une sorte d'admiration. 

Juffer Lena n 7 comprit rien d'abord ; mais, comme elle 
n'avait de volonté que celle de sa sœur, elle finit par se 
laisser aller aux mêmes sentiments, lentement, sans résis- 
tance... 

Et si, à cette époque, quelqu'un avait émis l'opinion que 
les deux descendantes des Sevenpondecker étaient filles à 
se passer d'une institutrice, il n'est pas bien sûr que juffer 
Door^'e eût été encore de cet avis. Elle eût dit alors à juffer 
Daadje : ma chère amie, avec sincérité. De son côté, juffer 
Lena n'eût pas manqué de chercher sa réponse dans les yeux 
de juffer Doortje... Ce qui fait que tout le monde était heu- 
reux et que l'on passa deux ou trois semaines sans ennui, 
sans trouble et sans haine. 

Malvoisin regrettait presque de voir les choses aller de ce 
pas tranquille et paisible. H avait un peu compté sur l'occa- 
sion de se faire le chevalier, le protecteur, le sauveur de 
juffer Daadje... 

Ce qui est certain , c'est qu'il l'aimait et qu'il l'aimait sé- 
rieusement. 

Tout cela bouillait dans ces bons petits coeurs et n'empê- 
chait pas de laisser La Haye et la Hollande entière dans leur 
air de quiétude et de tranquillité. Mevrouw Ankers conti- 
nuait bien de mettre son personnel domestique sur les dents, 
trouvant que personne ne s'acquittait suffisamment de son 
devoir , déclarant la guerre au moindre grain de pous- 
sière, appelant cent fois Hein, le malheureux Hein, 
qu'elle obligeait à monter du fond des cuisines jusqu'au 
grenier, le faisant descendre des étages supérieurs pour 
le gronder dans la cuisine, et Hein se prêtait à ce fati- 



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— 132 — 

gant exercice, toujours en grimaçant et en cabriolant. Le 
mari de Mevrouw subissait bien parfois les effets de la mau- 
vaise humeur de sa chère moitié qui l'excitait à se remuer 
un peu, à prendre intérêt aux grandes questions dont elle était 
occupée et qui le rabrouait sitôt qu'il faisait mine de mettre 
la main à quelque chose. Steen, doctor Craesbéek, les deux 
excellentes amies de la maison, venaient à jour fixe, à heure 
fixe, se mettre à place fixe, chercher éternellement les mômes 
distractions, remuer les mêmes idées; mais, dans la ville, 
les gens allaient d'un pas mesuré et discret ; si quelque tête 
se montrait à une fenêtre ou dans l'entrebâillement d'une 
porte, eUe était souriante, et jolie, ce qui est une des mani- 
festations du bonheur ; les marchands ambulants poussaient 
lentement leur charrette en annonçant de leur cri guttural 
les gurkjes appétissants ; les mariniers mouvaient ou lavaient 
leurs bateaux, interpellant, par moment, d'une voix dolente, 
les amis sur la berge, ou hélaient, sur un mode plaintif et 
prolongé, les gens chargés de lever ou d'ouvrir les ponts , 
quand il y avait des ponts à lever ou à ouvrir. 

Et si quelque étranger, témoin de tous ces signes exté- 
rieurs, avait conclu qu'il n'y a là ni vie, ni passion, sa con- 
clusion eût été fausse. Tant il est vrai qu'il faut bien voir les 
choses avant que d'en parler. 

Emile Greyson. 
(La suite à la prochaine livraison.) 



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BRUfflLES AVANT LA RÉVOLUTION DU SlÈaE DERNIER 



Dans les derniers temps de la domination autricliienne, 
Bruxelles passait pour une des plus belles villes de l'Europe. 
Sans être même la capitale du Brabant, elle était de fait la 
capitale des Pays-Bas autrichiens. C'était ce qu'on appelle 
une ville de cour, le siège du gouvernement, la résidence 
des princes qui représentaient le souverain, celle aussi du 
ministre plénipotentiaire de l'empereur et du secrétaire 
d'Etat. Il y avait à Bruxelles un petit corps diplomatique ; 
le pape y entretenait un nonce, le roi de France et la répu- 
blique des Provinces-Unies des ministres plénipotentiaires, 
le roi d'Angleterre un ministre résidant et la prince de Liège 
un chargé d'affaires. C'est à Bruxelles que se tenaient les 
Etats de Brabant et que se seraient tenus les Etats-généraux, 
si on les avait convoqués. Enfin cette ville était le siège de 
tous les conseils dans lesquels se traitaient les affaires 
d'administration générale et de justice : conseil d'Etat, 
conseil privé, conseil des finances, conseil souverain de Bra- 
bant, cour des comptes, cour ecclésiastique, cour féodale, 
tribunal aulique, etc. 

Quelques grandes maisons aristocratiques étaient établies 
dans cette capitale. Les principaux hôtels étaient habités par 
des ducs, des princes, des marquis, des comtes, vicomtes 
et barons. Le nombre de ces grands seigneurs était considé- 
rable ; on distinguait parmi eux un prince de Ligne, fils du 
célèbre feld-maréchal, un prince de Rubempré, im prince de 
Gavre, un duc d'Arenberg, un duc de Croy, un duc de Looz, 
un duc dTJrsel ; des marquis de Bournonville, de Deynze, 



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— 134 - 

d'Ittre, de Lede, de Wemmel ; des comtes d'Arberg, d'Ar- 
genteau, de Cruyckenbourg, de Duras, de Lalaing, de 
Limmingh, de Lannoy, de Mérode, deBobiano, deBlbeau* 
court, un baron Vanderlinden d'Hoogvoorst et une foule 
d'autres. 

A côté des hôtels de la noblesse, se trouvaient les hôtels 
de l'Eglise, qu'on appelait modestement refuges. L'arche- 
vêque de Malines, Tévéque de Gand, Tévôque d'Anvers, les 
abbés d'Averbode, de Tongerloo, de Grimberghe, de Gem- 
bloux, de Villers, de Parck., etc, avaient chacun leur refuge 
(refugium peccatorum) iH.ns la capitale; on y comptait vingt- 
sept établissements de cette espèce ; quelques uns servaient 
d'habitation à de hauts fonctionnaires de l'Etat, ce qui donna 
lieu, dans les moments de troubles qui précédèrent le révo- 
lution, à des suspicions injurieuses à l'égard de ces person- 
nages. On fit remarquer, dans les pamphlets de l'époque, 
que le vice-président du conseil royal habitait le refuge de 
l'abbaye d'Aywières; que le secrétaire du gouvernement 
était logé au refuge de l'abbaye de Grimberghe, et son frère 
au refuge de l'abbaye de Dilighem ; que le beau-frère du 
chancelier habitait également le refuge de Grimbei^he; 
qu'un conseiller du gouvernement était logé au refuge de 
l'abbaye de la Cambre, un autre conseiller au refuge de 
l'abbaye de Sainte-Gertrude, un autre encore au refuge de 
l'abbaye de Parck. 

Les prélats, indépendamment de l'influence qu'ils exer- 
çaient par leurs immenses richesses, participaient oflBicielle- 
ment à l'exercice du pouvoir comme membres des Etats de 
Brabant. Le premier ordre de ces Etats était composé de 
l'archevêque de Malines, comme abbé d'Afflighem, de 
l'évoque d'Anvers, abbé de Saint-Bernard ; et des abbés de 
Vlierbeek, Villers, Saint-Michel, Grimberghe, Parck, 
Heylissem, Everbode, Tongerloo, Dilighem et Sainte- 
Gertrude. 

Le deuxième ordre se composait des nobles ayant au moins 
le titre de baron et pouvant faire preuve de quatre quartiers 
de noblesse ancienne de nom et d'armes. On exigeait, en 
outre, des barons, qu'ils eussent au moins une fortune de 
quatre mille florins de revenu dans le Brabant ; des comtes 
et des marquis, qu'ils eussent dix mille florins de revenu. 



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- 135 — 

et des plus hauts titrés, vingt mille florins. L*abbé de 6em- 
bloux siégeait dans Tordre de la noblesse comme premiernoble. 

Le Tiers-Etat était représenté à l'assemblée par des dépu- 
tés, choisis par les magistrats municipaux de Bruxelles, 
d* Anvers et de Louvain. L'usage s'était établi que les villes 
de Louvain et d'Anvers n'y envoyassent que leur premier 
bourgmestre et un conseiller pensionnaire. Bruxelles y 
envoyait le premier bourgmestre, le premier échevin et un 
conseiller pensionnaire. Les autres villes du Brabant n'avaient 
pas de représentant au Tiers-Etat. 

Abstraction faite des questions de subsides et d'impôts, 
les Etats de Brabant ne participaient aucunement à l'exer- 
cice du pouvoir législatif. La raison en est simple : les lois 
ne se faisaient pas pour le Brabant seul, mais pour Tensemble 
des Pays-Bas autrichiens. On aurait pu en soumettre les 
projets aux Etats-généraux; mais le droit de convoquer 
ceux-ci appartenait exclusivement au souverain, qui n'en 
usait que dans des circonstances extraordinaires.^ En temps 
ordinaire, le pouvoir législatif était exercé par l'empereur ; 
les lois s'élaboraient dans son conseil privé. 

Cependant, le Brabant jouissait d'une prérogative particu« 
lière : les statuts, édits, ordonnances ou mandements ne 
pouvaient, suivant la Joyeuse Entrée, y être publiés que 
c par avis du conseil de Brabant • et après avoir été revêtus 
d'un sceau dont le chancelier était dépositaire. En fait, on 
reconnaissait au conseil de Brabant le droit de délibérer sur 
les projets de lois et d'adresser au gouvernement, par forme 
de représentation, ses avis et observations. On ne contestait 
pas non plus ce droit aux Etats de Brabant, qui étaient en 
relation permanente avec le conseil. Les Etats trouvaient 
même dans la Joyeuse Entrée un moyen énergique de résis- 
tance aux volontés du gouvernement. L'article 59 de cette 
charte prévoyait le cas où Sa Majesté cesserait d'observer 
les privilèges en tout ou en partie, et portait en termes 
exprès, dans la supposition que pareille éventualité pût se 
réaliser : 

c Elle consent à ce que ses sujets cessent de lui faire ser- 
vice, jusqu'à ce que les contraventions aient été réparées. • 

Les Etats de Brabant s'assemblaient ordinairement deux 
fois par année, au mois de mars et au mois d'octobre, ce 



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— 136 - 

qui n'empêchait pas les assemblées extraordinaires. Dans 
aucun cas, ils ne pouvaient se réunir sans avoir été convo- 
qués par ordre du souverain. Les séances commençaient à 
huit heures du matin; on allait dîner à midi, et quand les 
affaires étaient urgentes, on reprenait la délibération à deux 
heures. Rarement la séance du soir se prolongeait au delà 
de quatre heures» 

La grande affaire des Etats était le vote des subsides et 
des moyens d'y pourvoir : ils avaient non seulement à 
déterminer les impôts, mais encore à en régler le mode de 
perception; ils étaient même chargés de les recevoir. La 
direction de ce service était confiée à une députation perma- 
nente composée de quatre membres: deux de l'état ecclésias- 
tique et deux de l'état noble. 

Les demandes de subsides étaient présentées à l'assemblée 
par le chancelier, au nom de l'empereur. Les deux premiers 
ordres, celui des prélats et celui des nobles, votaient d'abord; 
si leur vote était affirmatif, ils l'exprimaient sous cette 
réserve : pourvu que le tiers suite et autrement pas. 

Ce qu'on appelait le tiers était une machine assez compli- 
quée. Cet ordre des Etats de Brabant se divisait en trois 
membres : les Wethouders, le large conseil et les bonnes 
gens des Nations. Il y avait à Bruxelles sept échevins, aux- 
quels on donnait le nom de Wethouders^ parce qu'ils parti- 
cipaient à l'administration de la justice. Le corps municipal 
se composait de vingt-cinq personnes. Les nations étaient 
au nombre de neuf et comprenaient tous les corps de métiers ; 
chaque nation, composée de cinq ou six métiers, avait son 
boetmeester et chaque métier un ou deux deAen ou doyens, 
plus un membre désigné sous le titre à'achter raed. 

Pour former le vote du Tiers-Etat, il fallait que les trois 
membres fussent d'accord, ce qui, à l'époque révolution- 
naire, fut l'occasion de curieuses diflSicultés. Il arriva, en 
1788, que le collège des Wethouders, imitant ce que faisaient 
les deux premiers ordres, vota le subside avec cette réserve : 
€ pourvu que le tiers suive et autrementpas ji . Le large con- 
seil fît la môme chose, de sorte qu en dernière analyse 
c'étaient les bonnes gens des métiers, les moins disposées en 
toutes circonstances à voter des impôts, qui étaient chargés 
de répondre à la demande de subside du gouvernement. 



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— 137 — 

Avons-nous besoin de faire remarquer ce^ qu'un pareil 
système était susceptible de produire? Dans tous les temps, 
il n'est pas bien di£B[cile de persuader à des artisans, à des 
boutiquiers, que le gouvernement a tort de leur demander 
des contributions; et, lorsqu'il est facultatif aux contribua- 
bles de repousser cette demande par un vote, le moindre 
prétexte suflSit pour qu'ils usent de cette faculté. C'est ce 
qui arriva en 1788, sous Joseph II. Vandemoot, qui avait 
acquis une grande popularité parmi les gens de métier, 
détermina les dations h refuser le subside, à résister aux 
exigences du gouvernement; c'est ainsi qu'il parvint à entraî- 
ner le Tiers-État dans une révolution faite au profit exclu- 
sif de l'état ecclésiastique. Il avait été assez habile pour se 
servir d'un instrument de révolte que la constitution mettait 
à la disposition de tous les partis. 

Le régime constitutionnel de cette époque était démocra- 
tique en apparence, mais dans la réalité il avait pour effet 
de soumettre le pays à la domination du clergé, qui con- 
naissait la manière de se servir des Nations. Les éléments 
constitutifs de ce membre du Tiers-État étaient trop simples, 
trop crédules pour résister à des intrigues dont le but n'était 
pas avoué. Il est à remarquer qu'on ne trouvait dans les 
Nations ni avocats, ni procureurs, ni notaires, ni médecins, 
ni môme d'apothicaires; aucune des professions fondées sur 
l'exercice des facultés intellectuelles. On se plaint aujour- 
d'hui de l'invasion des avocats dans toutes les branches de 
l'administration ; mais les avocats sont des hommes instruits, 
intelligents; lorsqu'ils ne se laissent pas entraîner à des 
écarts, soit par cupidité ou ambition, soit par un désir de 
popularité malsaine, ils peuvent rendre de grands services 
à leur pays, et ils en rendent en effet. Dans les départements 
ministériels, comme dans les Chambres et dans les Conseils 
provinciaux et communaux, leur intervention est essentiel- 
lement utile ; tandis que les gens des métiers, qui jouaient un 
si grand rôle dans le Tiers-État de l'ancien régime, étaient 
des ignorants et ne rendaient de services qu'à la population 
parasite des monastères. 

Il faut dire aussi que les avocats n'étaient pas alors ce 
qu'ils sont aujourd'hui ; ils ne jouissaient pas de la même 
influence, ni d'autant de considération. Cela peut être attri- 



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— 138 - 

bué à diverses causes. D'abord ils n'avaient pas l'occasion 
de se faire remarquer par leur éloquence ; on ne plaidait pas 
devant les tribunaux; tout se faisait par écrit. Les avocats 
produisaient des mémoires interminables, pour se réfuter 
mutuellement. Au conseil du Brabant , les procès duraient 
tant et aussi longtemps qu'il plaisait aux avocats de bar- 
bouiller du papier. Lorsqu'ils s'entendaient, le procès n'avait 
pas de fin, car il était d'usage de les laisser répondre à tous 
les moyens produits par leurs adversaires. Quand les avocats 
étaient las d'écrire, le conseiller rapporteur, qui avait reçu 
tous leurs écrits, commençait à les lire. Cela exigeait sou- 
vent beaucoup de temps et surtout beaucoup de patience. Il 
rédigeait ensuite son rapport et faisait porter à la Chambre 
toutes les pièces de la procédure. Là, on les lisait de nou- 
veau, depuis la première jusqu'à la dernière, et lorsque les 
avocats étaient parvenus à embrouiller convenablement l'af- 
faire, les juges qui n'y comprenaient rien, leur demandaient 
de nouvelles explications. L'échange de mémoires recom- 
mençait. 

Exercée de cette manière, la profession d'avocat n'était 
guère propre à mettre en relief les qualités brillantes de 
ceux qui s'y vouaient. Ce n'était pas non plus par l'éclat de 
leur fortune que les avocats auraient pu se faire valoir aux 
yeux du vulgaire. Quelle que fût la longueur des procès, ils 
étaient médiocrement productifs. On payait les avocats à 
l'heure, comme des ouvriers. Chaque heure de travail leur 
valait trente sous de Brabant ; ils ne pouvaient exiger davan- 
tage. La taxe n'était même que de vingt-quatre sous; mais 
Anselme, auteur d'un livre intitulé Gode Belgique^ avait 
écrit qu'il fallait entendre ces vingt-quatre sous comme étant 
d'argent fort et non d'argent courant ; cette interprétation 
avait prévalu dans la pratique. 

Les procureurs aussi étaient payés à l'heure, mais ils 
n'avaient droit qu'à douze sous. S'il s'élevait quelque contes- 
tation entre client et procureur ou avocat, c'était devant le 
chancelier qu'elle devait être portée. Celui-ci constatait parfois 
que depuis le commencement du procès jusqu'à la fin, il ne 
s'était pas écoulé autant d'heures que l'avocat ou le procu- 
reur prétendait en avoir employé au service de son client. 

Les médecins étaient traités, plus mal encore que les avo- 



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- 139 - 

cats et les procureurs. Ils ne pouvaient exiger qu*un esca- 
lin par visite; mais, comme la loi ne défendait pas aux 
malades de payer double, il était passé en usage, pour quel- 
ques médecins en renom, de leur donner deux escalins. 
n 7 en avait à Bruxelles cinq ou six qu'on citait comme 
médecins à deux escalins. Pour se dédommager de la modi« 
cité du prix de leurs visites, certains médecins fournissaient 
eux-mêmes à leurs malades les remèdes qu'ils leur prescri- 
vaient, tandis que d'autre part ils poursuivaient à outrance 
les apothicaires qui se permettaient de délivrer des médica- 
ments sans ordonnance de médecin. Il y avait un tribunal 
spécial, présidé par un écbevin, pour juger ces sortes de 
contraventions et punir les coupables. 

En général, les carrières ouvertes aux hommes d'étude et 
d'intelligence étaient fort rares, et la perspective qu'elles 
pouvaient offrir n'avait rien de séduisant. Les charges de la 
magistrature judiciaire n'étaient accessibles qu'à un petit 
nombre de personnes privilégiées. Elles étaient d'ailleurs peu 
nombreuses et rarement vacantes. Le conseil de Brabant ne 
se composait que d'un chancelier et de seize membres ; il se 
divisait en deux chambres. Le procureur général avait deux 
substituts, un pour le Brabant, l'autre pour le Limbourg. 
Lorsqu'une place de conseiller était vacante, le conseil pré- 
sentait trois candidats réunissant toutes les qualités requises : 
c^étaient ordinairement soit des fils de conseillers défunts, 
soit des gendres ou neveux de conseillers en fonctions ; car 
l'esprit de népotisme ne faisait pas défaut. La nomination 
appartenait au souverain, mais il s'écartait rarement des pro- 
positions qui lui étaient faites. Au reste, les fonctions de la 
magistrature étaient plutôt honorifiques que lucratives. Pour 
être nommé conseiller au conseil du Brabant, il fallait com- 
mencer par payer, à titre de médianate , une somme de 
8,000 florins, réduite à 4,000 par Joseph II ; d'autre part le 
traitement annuel n'était que de 700 florins, auxquels se 
joignaient les émoluments payés à tant par heure, comme 
ceux des avocats. 

L'administration de la justice était exercée en grande par- 
tie par les échevins, qui recevaient, pour ces fonctions, 
vingt-quatre sous par heure de travail. Ces magistrats 
municipaux jugeaient non seulement en matière civile et de 



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— 140 — 

police, mais encore en matière criminelle. Nous avons sous 
les yeux une table générale des jugements criminels pronon- 
cés par les échevins de la ville de Bruxelles, depuis l'an 
1698 jusqu'à 1765; on y trouve 53 condamnations à la 
potence; 12 à la décapitation; 9 au supplice de la roue; 5 à 
être fouetté, roué, étranglé et brûlé ; 48 à être fouetté, mar- 
qué et banni ; 57 à être fouetté et banni ; 65 au bannisse- 
ment simple. 

La carrière du commerce n'était pas plus brillante que les 
autres. Il y avait bien à Bruxelles quelques maisons, en 
petit nombre, qui s'efforçaient d'étendre leurs relations à 
l'étranger ; mais le cercle dans lequel il leur était permis de 
se mouvoir était fort restreint. L'Escaut avait été fermé par 
les traités de la Barrière, et lorsque la compagnie d'Ostende 
avait cru pouvoir se servir des grandes voies de l'Océan, on 
lui avait appris que c'était trop de présomption pour un 
petit peuple subordonné à un grand empire. Charles VI , 
sacrifiant à ses vues dynastiques la prospérité de ses sujets, 
s'était engagé, par le traité de Vienne de 1731, à faire 
cesser incessamment et pour toujours, dans l'étendue des 
Pays-Bas autrichiens, tout commerce et navigation aux 
Indes orientales et à faire en sorte que ni la compagnie 
d'Ostende, ni aucune autre ne pût contrevenir à cette règle 
établie à perpétuité. C'est à ce sacrifice que les Belges ont 
dû le bonheur de végéter dévotement sous le sceptre glo- 
rieux de l'illustre Marie-Thérèse. 

Cependant, malgré ces obstacles, le commerce des Pays- 
Bas avec les colonies espagnoles et portugaises n'avait pas 
cessé totalement : Anvers, Bruges et Gand envoyaient leurs 
marchandises à Cadix, où des négociants espagnols les fai- 
saient passer plus loin sous leur nom ; mais il y avait peu 
de maisons de commerce à Bruxelles qui prissent part à ces 
expéditions. La déconsidération dont le négoce était frappé 
dans la capitale éloignait de cette profession les personnes 
qui auraient pu y consacrer leur intelligence et leur activité, 
n suffisait de s'occuper d'affaires commerciales ou d'exercer 
une industrie quelconque pour être placé à un degré infé- 
rieur dans l'ordre des positions sociales. Aussi voyait-on les 
industriels et les commerçants dont les affaires avaient 
prospéré quelque peu, se hâter de renoncer à leur profes- 



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— 141 — 

sion. Pour être considéré, sous le régime que nous essayons 
de décrire, il fallait ou vivre de ses rentes dans l'oisiveté, ou 
occuper une position réputée noble. La moitié de la population 
bruxelloise n'avait d'autre pensée que de s'élevôr au dessus 
de l'autre moitié en obtenant ce que, dans le monde aristo- 
cratique, on appelle une savonnette à vilain. 

Aujourd'hui, l'on est tenté de rire de cette vanité d'un 
autre âge; on prend en pitié ceux qui croient suppléer à 
leur défaut de distinction personnelle par une distinction 
d'emprunt; mais au siècle dernier le titre de noble était un 
objet de compétition générale, et, il faut bien en convenir, 
cette ambition avait sa raison d'être. En effet, celui qui ne 
figurait pas dans les rangs de la noblesse passait à peine 
pour un homme comme il faut. La manie des décorations, 
qui est en grande vogue aujourd'hui, est tout aussi puérile 
et n'a pas la même excuse. 

Il y avait plusieurs voies par lesquelles on parvenait à 
l'anoblissement, objet de toutes les ambitions; la plus 
honorable et la plus digne, sans contredit, était celle des 
hautes charges civiles et militaires : Presque toutes avaient 
la propriété de conférer la noblesse personnelle, quelques unes 
procuraient même la noblesse héréditaire. Dans les armées 
espagnoles et autrichiennes, qui occupèrent successivement 
la Belgique, il y avait fort peu d'officiers qui ne fussent 
pas nobles, et ceux qui ne l'étaient point le devenaient par 
concession de lettres patentes. Suivant l'usage, en Espagne, 
les hauts grades, à partir de celui de colonel, conféraient 
tacitement la noblesse héréditaire ; mais dans l'armée autri- 
chienne il était fort rare qu'on parvînt à l'un de ces grades 
sans être noble de naissance ou sans avoir été anobli dans 
un grade inférieur. 

Dans l'ordre civil, les conseillers d'État et les membres 
du grand conseil de Malines avaient la noblesse héréditaire. 
Les conseillers de ces conseils, les avocats fiscaux et pro- 
cureurs généraux, les membres de la chambre des comptes 
et ceux de l'académie de Bruxelles avaient la noblesse per- 
sonnelle. 

La prérogative attachée à l'exercice des hautes charges 
était fort enviée surtout par les avocats. Une ancienne réso- 
lution du conseil privé avait formellement exclu du droit de 



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— Im- 
porter armoiries, titres, marques d'honneur et de noblesse, 
les hommes de plume, notamment les avocats, greffiers, pen- 
sionnaires et secrétaires de villes, ensemble les docteurs en 
médecine et les officiers du Mont-de-piété, à moins qu'ils ne 
fussent d'extraction noble ou anoblis. Cette disposition 
avait donné lieu à de nombreuses réclamations, et l'univer- 
sité de Louvain les avait chaleureusement appuyées ; mais 
tous les efforts avaient échoué devant la jurisprudence du 
conseil du Brabant. Lorsque l'université eut perdu l'espoir 
d'obtenir gain de cause pour ses enfants, elle imagina un 
moyen ingénieux de tourner l'obstacle : elle donna aux 
licenciés et docteurs, dans les diplômes qu'elle leur déli- 
vrait, le titre pompeux de d'illustris nobilts. Les avocats 
admis devant les conseils de justice, sur Texhibition de 
pareils diplômes, prétendaient ensuite que cette admission 
avait pour effet de consacrer leur droit à la qualité de noble. 
Us ne parvinrent jamais à faire admettre cette prétention. 

Il y avait à Bruxelles, comme à Anvers et à Louvain, 
une classe supérieure de bourgeois qu'on appelait geslachten 
ou lignages. Dès les premiers temps de l'organisation des 
communes, les gens des lignages avaient joui de la préro- 
gative de fournir des magistrats à la ville. Un diplôme du 
duc Jean II, de l'an 1306, donnait aux geslachten la qaeli- 
ûcutàonàe familles patriciennes. Les membres de ces familles 
avaient des titres incontestables à une certaine distinction. 
Néanmoins ils ne parvinrent pas plus que les avocats à se 
faire considérer comme nobles. Ce qui les en empêcha, c'est 
cette circonstance que, la qualité de lignager se transmet- 
tant par les femmes comme par les hommes, le nombre des 
personnes qui y avaient droit était devenu considérable, 
de sorte qu'on en rencontrait dans tous les rangs de la bour- 
geoisie, même dans les métiers les plus infîmes. Les mem- 
bres plus élevés des lignages disaient-ils, comme il se dit de 
nos jours, que la société était mal organisée? C'est ce que nous 
ignorons, mais il est certain qu'ils le pensaient, car ils ne 
négligeaient aucun moyen de corriger ce que cette organi- 
sation devait avoir de défectueux à leurs yeux. 

 l'instar de ce qui se pratiquait dans la noblesse, ils 
imaginèrent d'exclure des geslachten toutes les personnes 
qui exerçaient des professions dérogeantes^ et l'usage s*in- 



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— 143 — 

troduisit de délivrer des lettres de réhabilitation aux anciens 
lignagers, qui s'étant enrichis après avoir exercé métier ou 
stile mécanique^ avaient renoncé à Texercice de leur profes- 
sion. Cela résulte d'une requête adressée à Marie-Thérèse 
par les rois d*armes et rapportée textuellement dans notre 
histoire de la législation nobiliaire. U fallait donc, pour con- 
tinuer de faire partie des lignages, s'abstenir de toute indus- 
trie réputée métier, et Ton qualifiait ainsi toutes les profes- 
sions industrielles et commerciales. Dans la requête susdite 
des rois d'armes, les brasseurs, les teinturiers, les orfèvres, 
les marchands d'étoffes, de papiers et de dentelles sont cités 
comme exerçant des professions ignobles. Le commerce et 
l'industrie se voyaient donc non seulement exclus de la 
noblesse, mais même des geslachten. 

Malgré ce système d'épuration, les lignages n'ont jamais 
été reconnus comme faisant partie de la noblesse; mais ceux 
de leurs membres qui possédaient une fortune sufisante 
obtenaient facilement des lettres d'anoblissement. Cette 
ressource était du reste à la disposition de tous les parvenus. 
La plupart étaient si pressés de sortir d'une condition réputée 
ignoble et officiellement frappée de déconsidération, qu'ils 
n'attendaient pas, pour renoncer aux affaires, qu'ils eussent 
amassé une fortune bien considérable; ils se retiraient dès 
qu'ils avaient de quoi vivre dans une honnête aisance, et 
leur premier soin était d'acquérir des lettres de noblesse. 

Ces glorieuses lettres ne se vendaient pas, mais on les 
obtenait en payant un droit d'enregistrement et une honnête 
rémunération au roi d'armes, dont il était indispensable 
d'obtenir les bonnes grâces. La vénalité des rois et hérauts 
d'armes n'était peut-être pas sans exception, mais le fait 
général est constaté par une foule de documents législatifs 
et judiciaires, en dernier lieu, par un acte de Joseph II, du 
8 août 1782, tendant à supprimer < l'usage de faire dépen- 
dre de la déclaration d'un seul roi d'armes la position dans 
laquelle doit se trouver toute personne qui sollicite des let- 
tres d'anoblissement. » 

Pour dire la vérité tout entière, nous devons reconnaître 
que la libéralité des personnes qui sollicitaient des lettres de 
noblesse n'était pas toujours à la hauteur de leur vanité. C'est 
même un trait de caractère assez remarquable pour être 



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- 144 — 

signalé. Les lettres patentes de noblesse devaient être pré- 
sentées au roi d'armes, qui les enregistrait et percevait de ce 
chef un droit peu élevé; mais aucun délai n'ayant été fixé 
pour l'accomplissement de cette formalité, les nouveaux 
anoblis s'en dispensaient volontiers, sous prétexte qu'il leur 
était loisible de choisir le moment. Une ordonnance royale, 
pour déjouer cette manœuvre, fixa le délai dans lequel devait se 
faire l'enregistrement, sous peine de déchéance ; mais le délai 
fixé ne commençant à courir qu'à la date de la délivrance 
des lettres patentes, on s'abstint alors de lever ces lettres. De 
cette manière, on éludait pour un temps indéfini les prescrip- 
tions de la loi. Il fallut que, par une nouvelle disposition 
royale, il fût ordonné, sous peine de déchéance, de lever les 
lettres patentes dans le délai de six mois et de les soumettre 
à l'enregistrement dans le délai fixé par ces lettres mêmes. 

Ce n'est pas à l'esprit de parcimonie seulement que ces 
faits doivent être attribués : la vérité est qu'il y avait à 
Bruxelles beaucoup plus de vanité que de richesse. On 
disait cependant que peu de pays en Europe possédaient, 
relativement à leur étendue, plus de numéraire que les Pays- 
Bas Autrichiens ; mais les grands capitalistes étaient les chefs 
des établissements monastiques. Les abbayes étaient incontes- 
tablement fort riches; elles possédaient plus de biens que le 
reste des habitants. Ces biens étant de main-morte ne don- 
naient lieu à aucune circulation d'espèces ; leurs revenus ne 
servaient qu'à immobiliser successivement de nouvelles pro- 
priétés foncières que les abbayes ne cessaient d'acquérir : 
car les lois qui interdisaient aux établissements de main- 
morte ces acquisitions étaient facilement éludées. Quant à 
l'industrie et au commerce, les capitaux en circulation 
suffisaient à peine pour alimenter les petites affaires des 
métiers et des marchands de Bruxelles. Cette classe de 
citoyens ne se soutenait que par les privilèges des corpora- 
tions. 

Les corps de métiers étaient régis par d'anciens statuts 
dont quelques uns remontaient jusqu'au xii® siècle et qui 
avaient pour objet principal de faire obstacle à la concur- 
rence. On n'était admis à jouir de leurs privilèges qu'à la 
condition de passer par un long apprentissage et de payer 
une assez forte rétribution. Il est vrai que les corporations 



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- 145 — 

accordaient des secours aux ouvriers infirmes ou indigents, 
ainsi qu'à leurs veuves ou à leurs enfants ; mais Temploi de 
leurs ressources n'était pas toujours aussi bien justifié. Il 
était d'usage, par exemple, qu'à certains jours les doyens 
donnassent des repas à leurs avocats et procureurs, même à 
des magistrats municipaux. Ces repas se faisaient aux 
dépens de la communauté, qui avait recours aux emprunts, 
lorsqu'elle n'était pas assez riche. 

Certaines corporations, telles que celle des brasseurs, 
n'avaient pas besoin d'employer de pareils moyens ; elles 
possédaient même des biens immeubles et des rentes. Celles 
qui se distinguaient parleurs richesses pouvaient largement 
régaler leurs avocats et leurs procureurs. Aussi a-t-on 
conservé le souvenir d'un procès qui dura plusieurs années 
entre les brasseurs et les distillateurs. Ces derniers préten- 
daient qu'il ne pouvait pas être permis aux brasseurs de cu- 
muler avec leur métier celui de distillateur. Ce procès fut 
cultivé avec amour par ceux qu'on appelait les gens de 
plume. Pour les avocats, la clientèle des corporations de 
métier était une source de fortune, moins abondante cepen- 
dant que celle des abbayes. Il paraît que le fameux avocat 
Vandernoot possédait l'une et l'autre de ces clientèles ; c'est 
ce qui explique tout à la fois sa popularité et ses tendances 
politiques. 

On admire encore aujourd'hui les somptueux hôtels des 
corporations de métier qui entourent la Grand'Place de 
Bruxelles ; mais on ne voit plus les pauvres, les mendiants 
qui grouillaient au pied de ces monuments érigés à la 
gloire du régime des privilèges. Un dixième de la popula- 
tion avait besoin du secours de la charité publique. Aussi 
les fondations charitables étaient-elles nombreuses ; on éva- 
luait leur revenu total à près d'un demi-million. Ceût été 
un beau chiffre, si chaque fondation n'avait pas eu des 
administrateurs spéciaux et un receveur particulier, qui 
avait son habitation dans l'établissement ; de sorte que les 
frais d'administration absorbaient une bonne part du revenu. 
Le reste était pour les pauvres. 

Au résumé, Bruxelles, malgré sa population de cent et 
douze mille âmes, malgré sa cour et sa haute aristocratie, 
malgré l'éclat de ses privilèges et franchises, n'était, relati- 

T. XIV. 10 



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— 146 — 

vement à ce que nous voyons aujourd'hui, qu'un assez 
triste séjour. Sauf les deken qui faisaient bombance, le 
reste de la population devait présenter une physionomie 
médiocrement réjouissante : on y voyait un grand nombre 
de moines, qui hantaient les maisons particulières et vi- 
vaient familièrement avec les bourgeois, surtout avec leurs 
femmes. Il y avait aussi beaucoup de parvenus anoblis et de 
petits rentiers; ces paisibles habitants vivotaient de leurs 
petits revenus , à Torabre de la Joyeuse-Entrée et sous la 
bénédiction de leur confesseur. Comme la vie était à bon 
marché, ils jouissaient d'un certain bien-être matériel qui 
suffisait à leur ineptie. Quant à Tesprit qui régnait dans ce 
petit monde, on peut en juger par la révolution braban- 
çonne et surtout par les incroyables pamphlets qui ont illus- 
tré ce mouvement insurrectionnel. De pareilles productions 
suffisent pour caractériser une époque de crétinisme. Espé- 
rons que les mômes causes ne produiront pas les mêmes 
effets, quoique certains symptômes de retour aux choses du 
passé n'aient rien de rassurant pour Tavenir. 

P. A. F. GÉRARD. 



SONNET 

Je ne saurais aimer, comme Pygmaiion, 
Une beauté de marbre, une froide statue : 
Il faut une âme au corps, au regard un rayon ; 
Il faut un cœur qui sente, et palpite, et remue. 

J'aime un sein qui frémisse et dont la passion 
Soulève les contours, ainsi qu'une onde émue. 
J'aime que, sous la forme, en sa perfection, 
Le flot d'un sang vermeil dans les veines afflue. 

La Fable nous apprend que sur le mont Ida, 

En faveur de Vénus, Paris se décida; 

Le beau berger savait ce qui le mieux sait plaire : 

Minerve était trop sage et Junon trop allière ; 
Toutes les trois étaient égales en beauté. 
Mais la blonde Déesse avait la volupté. 

H.-G. RuTH. 



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j 



NÉCROLOGIE 



o^lf^c 



I 



VITAL OESCAMPS fut un des fondateurs de notre revue et Tun des 
cinq membres du comité chargé d'abord de sa rédaction. fl 

C'était un esprit lettré en même temps qu'un caractère solide 
et un cœur dévoué. 

Il était né à Mons le 21 juin 1829. Dès le collège, il fut l'ami 1 

plutôt que l'élève de son professeur de littérature française. A 
Mons, il s'était lié avec tout ce qui cultivait les lettres, il fut surtout 
l'ami de Louis Bara, il assista au long enfantement de sa Méthode^ 
œuvre encore inconnue^ et lui vit improviser son Programma 
de la science de la paix, œuvre aujourd'hui appréciée à sa valeur, 
(Test là aussi qu'il fit l'apprentissage du journalisme dans 
un organe libéral et démocratique : la Gazette de Mons. Mais , 

bientôt il se rendit à Bruxelles, où il ne tarda pas à être apprécié 
de M. Faure dans la rédaction de t Étoile lelge, de M. N. Bria- 
voine dans la rédaction du Télégraphe et de ÏÉcho de Brucelles* 
Il correspondait en outre avec divers journaux de province : la 
Tribune et ï Avenir, de Liège, le ffainaut, de Mons, le Joumai 
de Pérupehy etc., tous, libéraux avancés. 

Ses articles étaient remarquables surtout par l'exactitude du 
bon sens et la rigueur de la logique. Dans cette carrière anonyme. 
Descamps montra ses qualités solides : le travail, l'étude et la 
conscience; méprisant tout charlatanisme d'idée et de forme, 
n'attendant de ressources que du labeur infatigable, ne deman- 
dant de capital qu'à une économie sévère, et ne voulant même pas 
connaître l'art de battre monnaie avec une profession si facile à 
exploiter. 

C'est dans cette tâche souvent ingrate que, par une vie modeste, 
et tout en ayant pour sa vieille mère des soins qui ne se sont 
jamais démentis, il parvint à épargner un petit capital pour cei 
jours de retraite qui préoccupent tant les travailleurs et qui ne 
devaient pas lui être accordés. 



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— 148 — 

. Ces goûts littéraires ne rabandonnèrent pas. Il ne négligea 
dans la presse aucune occasion d*ètre utile à nos écrivains, et à 
nos hommes politiques de la démocratie vers lesquels allaient ses 
préférences et dont plusieurs étaient devenus et sont restés ses 
amis. Plus d'un ne doit pas avoir oublié combien il savait 
mettre à leur service son activité, ses relations et son tact de 
journaliste. 

Ces qualités, appréciées dans la presse, devaient lui assurer un 
prompt avancement lorsqu'il entra dans la carrière administrative. 
Le travail si absorbant du journalisme ne lui avait pas fait négli- 
ger Tétude. Il avait suivi le cours de droit administratif de M. Tie- 
lemans, à l'université libre, et il était un auditeur attentif de 
nos principaux cours publics. Ces études portèrent leurs fruits à 
l'hôtel de ville où il fût bientôt estimé comme un des meilleurs 
fonctionnaires et où il ne tarda pas à devenir chef de bureau du 
secrétariat. 

M. Ad. Lacomblé, secrétaire communal de la ville de Bruxelles, 
lui a rendu sur sa tombe un juste hommage qu'il a résumé en un 
mot : Descamps a fait son devoir. 

Quand la Lig^e de l'enseignement se fonda, ses instincts de 
journaliste et ses tendances d'esprit avancé lui firent com- 
prendre de quelle utilité une telle association pouvait être ; il 
assistait aux premières séances et en fut nommé le premier secré- 
taire. Le secrétaire général a dit sur sa tombe quels services il a 
rendus à cette association et à l'enseignement : il a signalé son 
rapport sur les conférences publiques, qu'il avait toujours suivies 
avec intérêt, son travail de journaliste dans la publication du 
bulletin de la Ligue ^ ses soins exacts et de tous les instants pour 
la bonne administration de la société. M. Buis a caractérisé en 
ces termes la coopération éminemment utile de notre ami : 

c II était venu à nous dès les débuts de notre association, le 
premier volume de nos bulletins renferme un travail considérable 
sur les conférences populaires, dû tout entier à ses recherches 
patientes.... 

< Nous l'avons vu ensuite participer activement à tous les tra- 
vaux du bureau et du conseil général et, grâce à ses connaissances 
pratiques, à son excellente mémoire, nous rendre d'inappréciables 
services. 

f Mais le caractère modeste de Descamps lui faisait éviter tout 
ce qui l'aurait mis en évidence ; il avait compris que pour faire pros- 
pérer une vaste association comme la Ligue de l enseignement, il ne 
suffît pas d'avoir des orateurs brillants, des propagateurs enthou- 



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- 149 — 

siastes, il faut encore des travailleurs silencieux, qui se résignent 
aux tâches longues et fastidieuses, qui consentent à faire la 
besogne journalière, qui savent apporter à l'œuvre commune le 
dévouement de chaque heure, de chaque minute, le plus difficile 
de tous les dévouements. 

c Descamps mettait à la composition du Bulletin, à sa rédaction, 
à sa correction, le soin consciencieux que d'autres auraient apporté 
à un travail dont ils auraient pu tirer quelque profit, et les mem- 
bres de la Ligue en recevant nos publications ne se sont proba- 
blement jamais doutés des heures de travail qu'elles avaient 
coûtées à notre ami. > 

Nous ajouterons qu'il voulait étudier les antécédents de la ligue 
en Belgique, qu'il avait compulsé dans ce dessein des revues rares 
et des documents oubliés : il lui souriait de montrer que l'initia- 
tive privée a toujours été au poste du devoir dans notre pays 
pour les grandes questions de l'enseignement. 

C'est au milieu de ces travaux que le surprirent la maladie et 
la mort. Il les combattit en homme et les souffrit en sage. Ce tra- 
vailleur modeste, ponctuel, instruit, lettré, devint, devant la certi- 
tude de sa fin prochaine, d'une fermeté calme, où l'effort ne se 
faisait même pas sentir. Il eût eu plus d'émotion s'il s'était agi 
des dernières volontés d'un étranger. Je regretterai toujours de 
n'avoir pu assister à ces heures suprêmes où Descamps, un peu 
concentré pendant sa vie, laissa voir avec l'énergie de son caractère 
tous les trésors de bonté de son cœur. Ses recommandations à son 
exécuteur testamentaire, sa préoccupation de reconnaissance 
envers toutes les personnes qui l'avaient soigné, sa sérénité à 
régler toutes les choses d'outre-tombe, ont rappelé à ses amis qui 
ont pu l'entendre et qui se défendaient de pleurer, l'époque grave 
où régnaient les stoTques. Descamps avait vécu en libre penseur, 
il mourut de même, mais en donnant l'exemple de la force d'âme 
et de la virilité du caractère. 

Brave ami ! tu as aussi été préoccupé de l'idée de survivre dans la 
mémoire des hommes dont tu aimais la société et auxquels tu ren- 
dis tant de services; tu avais mérité leur amitié et leur estime 
pendant ta vie, ta mort laissera dans leur souvenir une marque 
ineffaçable; car c'est celle qu'imprime dans l'esprit des hommes 
cette puissance humaine qui réside dans la bonté et dans le 
caractère. 

Ch. Potvin. 



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BIBLIOGRAPHIE. 



DES CAUSES ACTUELLES DE 8UEIIE EN EUROPE ET DE L'ARRITRAfiE, par Ehilb 
DB Lavelbayb. Bruxelles, Muquardt, 1873. — Nos lecteurs con- 
naissent cette étude sérieuse, nourrie de faits, remplie d'idées, 
que nous avons publiée. I/auteur Ta reproduite, en la complé- 
tant, en un beau volume, auquel il a ajouté quatre annexes et 
une préface. 

Ce livre mérite d'être étudié. M. de Laveleye, avant d'être phi- 
lanthrope, est observateur. Il constate que la paix n'est pas prête 
à s'établir et il recherche les causes de guerre, comme on étudie 
le venin chez certains animaux pour en prévenir la morsure et 
pour en guérir les effets. 

Peut^lreredoute-t-il trop de l'avenir. Il voit deux grandes causes 
de guerre : la question de nationalité et la question sociale. L'une 
et lautre peuvent être conjurées, pense-t-il, par deux grandes 
tribunes, l'une ancienne, l'autre moderne : La chaire et la presse ; 
et il en appelle aux journalistes et aux ministres du culte^ auxquels 
il dédie son livre. À chaque différend, ces c deux classes d'hommes 
qui forment l'opinion » devraient montrer que l'arbitrage peut 
résoudre toutes les difficultés. Malheureusement, ces deux classes 
sont plus souvent ennemies qu'auxiliaires et l'une d'elles a des 
intérêts de domination trop souvent opposés aux droits des 
peuples. 

Nous aurions plus de confiance dans la Justice. Si les classes 
qui se sentent menacées par les questions sociales veulent cher- 
cher la justice et remplir les devoirs qu'elle impose, la guerre 
sociale sera inutile. Si les peuples, ou (ce qui est plus difficile) leurs 
gouvernements veulent simplement rester àhns la limite de 
leurs droits, toute guerre politique sera évitée. 

Faire le droit; en d'autres termes, trouver le juste et le prê- 
cher, là est le secret. M. de Laveleye y travaille d'une manière 
indirecte, en homme pratique, habitué à voir ce qui existe autant 
que ce qui devrait être et s'adressant par cela même à un plus 
nombreux public. Nos lecteurs se rappelleront avec quelle puis* 
sance d'analyse il a exposé l'état du monde moderne. 

L'arbitrage, qu'il préconise surtout, est incontestablement un 
des moyens pratiques, aussi bien pour les questions sociales, 



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— 151 — 

(l'exemple des contrats entre patrons et ouvriers en Angleterre le 
prouve), que pour les questions politiques, témoin Taffaire de 
ÏÂlahama. Néanmoins nous répéterons toujours avec Louis Bara, 
que le plus pressé est de faire la science du droit. Les sociétés 
anglo-américaines de la Paix, auxquelles viennent de se rallier 
les sociétés françaises^ y travaillent et semblent suivre le pro- 
gramme de Bara. Leur prochain Congrès est annoncé; M. de 
Laveleve en aura préparé les solutions dans Topinion publique. 
Tous les eflforts servent et comptent dans une œuvre pareille : 
œuvre collective qui se fait par les générations, non par les 
hommes, et qui est un des plus grands travaux de Thumanité 
moderne. 



0I6ARISATI0N lEPRfSENTATlVE DU TIAVAIL, par Hbctor Dbnis, Bruxelles, 
1873. — 11 est admis généralement aujourd'hui par les hommes 
compétents que la représentation du pays par le pays est à peine 
organisée, que les institutions existantes ne répondent guère aux 
besoins sociaux non plus qu'aux exigences de la science, que Ton 
en est encore aux essais de Tempirisme, et que cependant c'est 
d*une bonne c machine i politique que dépend la solution de 
tous les problèmes, et avec elle, la liberté et la paix intérieure 
des États. 

Le moyen-ftge avait des institutions plus compliquées, sans 
doute, mais plus complètes sans contredit, et, s'il n'est pas bon 
d'imiter le passé, il est souvent utile de profiter de Texpérience 
de ses succès et de ses malheurs. 

Or, quand régnaient les grands ordres de l*État : la noblesse et 
le clergé, la représentation des métiers existait et avait une lar^e 
part de souveraineté. Aujourd'hui, au contraire, que régnent la 
liberté et l'égalité... dans le texte des constitutions, la représen- 
tation est refusée au travailleur, et l'on maintient cette division 
de deux chambres ne représentant l'une et l'autre qu'un même 
corps électoral et censées représenter^ l'une l'initiative des liber- 
tés, l'autre les traditions de l'ordre. 

Ce n'est plus cependant en aristocratie de chambre haute et en 
bourgeosie de chambre basse que l'on peut raisonnablement divi- 
ser les grands intérêts sociaux, appelés à s'équilibrer par la justice. 
Ce qui domine la science et l'époque, c'est la lutte d'abord, l'anta- 
gonisme persistant ensuite, et en tout cas la différence radicale 
de fonction du capital et du travail. Pourquoi dès lors chercher 
l'équilibre en dehors ou à côté de ces deux balanciers de la vie 
moderne? Pourquoi demander la vie politique à des organes 
secondaires, à des groupes factices, à des membres sans force, 
lorsqu'on voit en présence, et trop souvent en guerre , les deux 
puissances réelles, intéressées à s'entendre, et dont l'accord seul 
peut assurer l'ordre comme le droit, la paix comme la liberté? 

Le suffrage universel lui même, comme on l'organise et 



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— 152 — 

surtout comme od Texploite aujourd'hui pro dominatione , ne 
répond pas aux intérêts qu'il a à régir; car tant que les masses 
se laisseront influencer, il restera Tinsirument d'une classe poli- 
tique ou d'une famille ambitieuse, et dès que les masses sauront 
s'en servir, il deviendra 1 instrument de despotisme des masses, 
sur les autres classes, sur les autres intérêts sociaux. 

Ces idées ont conduit un groupe avancé de démocrates à admet- 
tre et à recommander l'institution de deux chambres : l'une repré- 
sentant le capital, lautre le travail. Alors les lois seront de véri- 
tables contrats, et i le progrès n'aura rien à redouter ni des entre- 
c prises réactionnaires n; des déconvenues révolutionnaires, il 
€ sera garanti contre les coups de force... i 

Cette idée mérite d'être appuyée d'un travail comparatif sur les 
institutions du moyen-âge, que l'auteur annonce. Elle n'est pas si 
révolutionnaire qu elle a paru d'abord. Les sentiments d'ordre et 
de pacification l'ont inspirée, autant que le désir d'émancipation 
ouvrière et de progrès social. 

Cette petite brochure entre dans beaucoup de détails pratiques 
qui pourront être débattus et amendés, mais elle exprime nette- 
ment l'idée et conclut sérieusement au devoir. C. P. 



MOISURES FÉMININES, par Émilb Lbclebcq. 1 vol. in-12de 212 pages. 
Bruxelles, Ferdinand Claassen, 1873. — C'est un joli volume que 
Morsures féminines : la couverture historiée avec goût, le carac- 
tère elzévirien et le papier imitant le papier de Hollande, tout a 
de l'attrait, et le titre aussi est piquant. On sent que l'auteur est 
artiste, ce qui ne nuit pas à sa philosophie. Et d'ailleurs, cette 

!)hilosophie, à la manière de Yauvenargues, ou plutôt de la Boche- 
bucauld, n est à tout prendre que ce qu'on appelle c Tart dans la 
vie » : philosophie intime, familière, courante, s'exprimant par 
boutades, par saillies, à bâtons rompus, comme une conversation 
entre gens d'esprit. 

c Supposez une femme qui a aimé et souffert, qu'on a trahie et 
qui se ressouvient : i telle est l'hypothèse de l'écrivain. Sa pré- 
face, d une allure vive et dégagée, prévient toute objection. Si ce 
n'est pas assez délicat, assez féminin, en un sens, si cela manque 
de tendresse et d'expansion, la donnée, telle quelle, ne le permet- 
tait pas, et c'est à cette donnée qu'il faut s'en prendre; c'est un 
autre livre qu'il faut demander. N'oublions pas que le titre même 
nous a prévenus. 

Laissant de côté pour un instant tout préjugé et toute préven- 
tion, on trouvera dans ces Morsures bien des pensées justes, 
quoique cruelles, formulées avec une netteté et une franchise qui 
les imposent aux plus récalcitrants. On voit que la femme, ainsi 
mise en scène, a la main pleine de vérités, et qu'elle les jette au 
visage du lecteur avec une désinvolture toute mutine. Mais sou- 
vent l'espièglerie devient de la rage et la causticité passe à l'ai- 



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— 153 — 

greur. Peuton exiger de Tindulgence d'une femme « trahie » ? 
Levoile de rillusion est déchiré : le monde entier n'est plus qu'un 
sujet de sarcasmes, de blasphèmes. 

Dan s le cercle d'idées où se place l'auteur il n'y a aucun reproche 
à lui faire : tout est conséquent et logique. La colère est une sorte 
d'ivresse dans laquelle se rencontre la vérité. La préface explique 
tout, excuse tout. 

En somme, Morsures féminines est digne de l'auteur de Maison 
tranquille^ de ï Histoire intime d'un homme et de la Guerre de 
1870, les trois dernières œuvres et sans doute les plus remarqua- 
bles de M. Emile Leclercq. Le sujet et la forme avaient cette fois 
une originalité un peu étrange, mais qui répondait parfaitement 
à l'un des côtés les plus saillants du caractère de l'écrivain. C'est 
un mérite de se connaître : c'est un mérite plus grand de se mon- 
trer tel qu'on se connaît. On dirait même que l'auteur s'en est 
ici donné à cœur joie. 

Toutefois M. Emile Leclercq a trop d'ampleur dans le senti- 
ment et trop d'élévation dans l'idée pour s'en tenir à cette expres- 
sion un peu restreinte, qui deviendrait, dès lors, une c manière » . 
Nous attendons de lui maintenant autre chose, et môme tout 
autre chose. Euo. Van Bbmhel. 



LE MICIOSGOFE, eoup éTœil discret sur le monde invisible, par 
H. Ph, Adan. Bruxelles, Muquardt, 1873. — Passer du monde 
visible au monde invisible, des végétaux et des insectes percepti- 
bles aux infiniment petits que le microscope «eul permet d'aper- 
cevoir, initier ainsi les personnes qui ne se sont jamais servies du 
microscope, aux phénomènes si étonnants des choses et des êtres 
qui échappent à l*œil de l'homme : tel est le sujet de ce livre et le 
but qu'il atteint, sans perdre un instant ni la rectitude de la 
science, ni l'attrait de l'exposition. 

M. Adan est un amateur, il sait que les savants ne font pas tou- 
jours naître dans le public le désir de les suivre dans les décou- 
vertes si importantes et si curieuses qu'ils semblent n'accumuler 
que pour eux, et il veut que rien dans la nature ne soit hors de la 
portée de la masse des hommes, que toutes ses merveilles soient 
connues de tous, que la barbarie des termes techniques disparaisse 
et fasse place à la lucidité de la science populaire. Cela dit, il 
vous mène par la main, pour ainsi dire, dans les mystères de l'in- 
visible. Il n'est rien dont il ne vous montre le détail, mêlant & ses 
descriptions des anecdotes historiques, des remarques ingénieuses, 
quelquefois cherchées, et une piquante mise en scène. 

Tous ces animaux ont un aspect peu agréable (les planches qui 
accompagn^ent le texte en donnent l'idée), mais le microscope y 
fait découvrir c des beautés incomparables i comme s'exprime 
notre auteur enthousiaste. Rien n'est plus merveilleux comme 
ces organes, qui servent à la nutrition, à la locomotion, à la lutte 



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à 



— 154 - 

des insectes imperceptibles, et qui rappellent les instruments les 
plus puissants, inventés par Thomme. 

Tout cela est présenté, dans ce livre, avec finesse, avec 
amour. Le style est facile, simple, familier. Comme Fauteur Ta 
prévu, en cherchant la familiarité, il tombe quelquefois dans la 
recherche et la vulgarité; mais Tœuvre se lit avec un intérêt que 
Ton sent partagé & chaque ligne par Técrivain, on dirait qu'il fait 
avec nous ces recherches et il semble que nous les constations 
avec lui. Ouvrage instructif et amusant à la fois, qui fera parfois 
sourire les gens du métier, mais qui ne lassera personne et qui 
nous apprend toujours quelque chose de nouveau, quelque chose 
de grand. Car aussi bien dans le domaine de Finfiniment petit 
qu'ailleurs, la nature est grande. 



LES PIIX (UlNtUENNAOX NfEILANOAlS. — Un arrêté royal du 6 juin porte : 
€ Par dérogation aux articles 2 de l'arrêté royal du 26 décembre 
€ 1848, 1«' de l'arrêté royal du 6 juillet 1851 et 2 de l'arrêté royal 
c du 20 novembre 1851, les ouvrages écrits en langue néerlan- 
f daisepardes auteurs belges et imprimés en Néerlande pourront 
c être admis aux concours pour les prix quinquennaux : 

€ 1* D'histoire nationale ; 

c 2'' De sciences morales et politiques; 

c 3* De littérature flamande ; 

€ 4'' De sciences physiques et mathémathiques, et 

c 5<* De sciences naturelles. > 

Nous recevons à ce sujet, d'un de nos plus éminents écrivains, 
des observations qui nous semblent très sensées. Notre corres- 
pondant établit le dilemme suivant : 

Ou c'est l'auteur, né en Belgique, quelle que soit sa tendance, 
qu'on veut encourager ou récompenser; ,dès lors le lieu de publi- 
cation est indifférent et l'arrêté logique. Des romans, des livres 
sur les sciences physiques, naturelles, historiques ou morales, 
peuvent être couronnés, quelque soit le pays où ils ont paru. 

Mais dans ce cas, le même principe doit être appliqué aux 
Belges, écrivant en France ou ailleurs. Quelle différence pourrait- 
on faire entre un livre publié par un Belge, à La Haye ou à 
Paris. 

Ou bien, au contraire, il s'agit de stimuler la littérature belge, de 
travailler à la civilisation de la Belgique par les lettres, d'activer la 
culture de cette plante si délicate et si rare qu'on nomme la litté- 
rature nationale. Dès lors l'arrêté — qui dans le premier cas, est 
une injustice, car il accorde aux Flamands un privilège qu'il 
refuse aux Wallons — devient un contresens et va à l'encontre 
du but même des prix quinquennaux. 

On sait que la principale clientèle de la littérature flamande est 
en Hollande, que sans les lecteurs hollandais les livres flbamands 



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_ 155 — 



feraient diffidkoMBt len» finii ^lapnnaB. Cett» tiliwliitn a 
déjà des dangvn; ev Fécmaîn crt Ioc^ïmct IbbI6 d'écrire pour 
son publie, et ce n'est point par des oemncf hibm poor des lec i e m» 
étrangers, dans leur esprit et seâcQ knrs tobb, qa « cÎTîlisa sea 
pays, sartont un psjs qui ne peut subûter que par la fusion de 
deux races et la fratemisatioo de deux langues. 

Uarrèté royal prête un pouroir DOTiveau à cette infloenoe étran> 
gère et a la consacre pour ainsi dire. Il se peut qu un des écri- 
yains qui flattent les préjugés de la France, soit né « Belgique. 
Dans ce cas, que penserait-on si ou «dasettait ses ceuTres an con> 
cours? Flatter les sentiments de la yéeHmmdé^ comme on afEecta 
de s'exprimer anjourdliui, TandraiVfl mieux au point de Tue de 
rintérèt national qui a £ut instituer les concours? Nous avons 
beau réfléchir, nous ne trouToos pas de différence. 

Enfin, pourquoi acoorde-t-<m cette fsTeur à la Néirlêmiê seule? 
Les ouvrages écrits em Uufm4 méerUtniûim ont- ils moins de 
valeur et moins de titres à être admis au concours s*ils sont 
publiés en Allemagne, en Suisse, en Angletetre? Ces pays, non 
privilégiés, n'ont aucun danger pour la nationalité belge, tandis 
que certain parti néerlAmdaû est ouvertement séparatiste en 
faveur de la Hollande. S^ait-ce lA le motif de la préférence^ 

Notre correspondant arrive à une conclusion qui nous semble 
digne d'attention. Il demande : Ou que les ouvrages des Belges, 

Eubliés en France, soient admis au concours — ou que la Néer- 
inde reste ce qu'elle est, c'est à dire un pays voisin, ami, auquel 
(notre correspondant le suppose) nous ne sonunes pas encore 
annexés. 



flOinASE âSTSSI N MISE, 1871, par M. le baron db Hubnbr. 
2 volumes in-8», Paris, Hachette et C*. 1873. — Tout ce qu'on 
peut admirer, observer, juger et apprendre, dans un voyage, quand 
on a Imtelligence vive et l'esprit observateur, voilà ce que ce titre 
annonce, ce que ce livre nous donne largement ; et, comme la pro- 
menade traverse les États-Unis, passe au Japon et en Chine, le 
panorama qui se déroule devant nous varie sans cesse avec les 
mœurs et les paysages, en des impressions qui ne languissent 
jamais, gr&ce à la rapidité des railways et à la vivacité de style de 
l'auteur. 

Ces sortes de publications sont nombreuses aujourd'hui. Nous 
avons eu tout récemment : le Voyage autour du monde, par M. De 
Beauvoir; le Voyage en Indo-Chine et dans l'empire chinois, par 
Louis de Camé. La Promenade, de M. de Hubner, n'est pas un 
voyage d'exploration comme le second, mais elle est plus précise 
et plus sérieuse que le premier, qui faiblit surtout dans la partie 
que M. Hubner a le mieux traitée : l'étude du Japon. 

M. Hubner peint, sans recherche, nettement et souvent d'un 
trait, un homme, un paysage, des mœurs. Son procédé n'est pas 



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- 186 — 

celui des coloristes qui prodiguent au hasard des flots de couleur ; 
c'est celui que recommandent tous les maîtres : le choix dans les 
détails, la clarté dans l'idée, la vivacité de Texpression. Tout ce 
qui est secondaire, il le laisse à Vintelligence du lecteur; et il est 
rare que son style brille plus que la pensée, ou cherche plus l'es- 
prit que ridée n'en comporte. Mais il observe avec soin et il rend 
comme il a observé. Souvent, après avoir exposé le pour et le 
contre, les bons et les mauvais côtés d'une situation, d'un climat, 
d'un peuple ou d'un caractère, il nous ramène à la vérité, rétablit 
la balance, répare ce qu'il a pu mettre d'exagération dans le blâme 
de ce qui déplaît à son goût ou contrarie ses opinions monarchi- 
ques et catholiques,— et cela par un trait, juste et fin, qui jetleune 
dernière lumière sur le tableau. 

Il a donné une grande attention aux Mormons. Son portrait 
de Brigham Young est loin d'être flatté. On y sent parfois l'indi- 
gnation du philosophe et du moraliste; mais le philosophe rend 
justice à cette puissance d'un homme qui d'une masse de gens 
incultes et déclassés, a su créer un peuple et en tirer tant d'hé- 
roïsme dans cette odyssée à travers le désert, qu'il compare lui- 
même à la marche de Moïse vers Chanaan. Cette étude est d'au- 
tant plus intéressante que M. Hubner a prévu l'avenir de la 
colonie, énuméré les causes desa dislocation prochaine et presque 
annoncé les événements qui viennent d'amener l'abdication du 
grand prêtre des Mormons. 

Le Japon est traité avec non moins de détails, sûrs, nouveaux et 
du plus haut intérêt. Le récit de la révolution de 1868, qui a livré 
ce pays aux partisans de la civilisation européenne, se mêle au 
tableau des mœurs anciennes de ce peuple et de son état actuel, 
après la chute des seigneurs féodaux : les Daïmos, et sous Hn- 
fluence des ministres du Mikado, empereur unique et légitime 
du Japon, qui commence à vivre en homme, qui construit des 
chemins de fer et des écoles, réfrène la prostitution, cesse d'être 
une sorte de dieu invisible pour passer des revues et se promener 
en calèche découverte dans Yeddo. 

M. Hubner ne dissimule pas les dangers de la transition ; en 
sa qualité d'homme de tradition, il doute même du succès ; mais 
il fait vivre sous nos yeux tout ce qu'il a vu, et il a beaucoup vu ; 
il va dans les quartiers dangereux et dans les salons des ministres; 
il visite un des premiers des contrées encore fermées aux étran- 
gers, et son récit, simple et animé, vrai et pittoresque, sans lon- 
gueur d'idée ou de style comme sans recherche d'effets ou de 
couleurs, ne laisse pas un instant languir l'intérêt ni s'égarer Fart 
de peindre. C'est là un rare mérite et la marque d'un esprit mûr 
qui pense et d'un écrivain qui dédaigne les faux brillants du style. 

MOUYELLES JUIVES, par Kompbbt, traduction de D, Staubeity Paris, 
Hachette, 1873. — Les portes des Ghettos n'ont été ouvertes en 
Autriche qu'en 1848, et déjà la bourgeoisie et le peuple qui les 



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— 187 — 

habitent, avaient < leur historien et leur poëte > . M. Eompert 
débuta en 1848 par une série de nouvelles juives : Le9 scènes du 
Ghetto, où il peignait la vie de ses corréligionnaires avec une 
grande netteté d'observation. Cette veine était neuve et féconde; 
Tauteur ne Tabandonna point, elle lui donnait de bons succès : il 
plaidait la cause de ces anciens parias du catholicisme et il con- 
quérait une place parmi les romanciers modernes. En 1851, un 
nouveau recueil parut : Les juifs de Bohême, et ces deux ouvrages 
furent bientôt traduits en français, en anglais, en allemand et 
en hollandais. 

M. Eompert ne travaille qu à ses heures et lentement; il publie 
ordinairement une ou deux nouvelles par an, dans un almanach 
Israélite, puis il les réunit en un volume. Il fallut attendre le 
iromémB recn^W: Les noutelles juives, jusqu'en 1861. M. Stauben 
vient de traduire en français ce dernier livre comme il avait fait 
pour les deux premiers. 

Chose étonnante : le traducteur analyse, dans sa préface, les 
trois contes que renferme ce volume : La Princesse — le Mine — 
un Anniversaire. Le, lecteur en connaît donc d avance le sujet, 
les péripéties, le dénouement. Que de romans perdraient leur 
intérêt à être ainsi disséqués! Néanmoins lattrait subsiste et tout 
semble nouveau dans chacun de ces contes. C'est là un succès 
pour le traducteur qui a fait l'analyse et pour lauteur qui a 
su mettre assez de couleur dans les détails pour que rien ne les 
déflorât. 

Il y a même dans le Mine une scène que la préface annonce, 
selon nous, avec trop d'éloges, c'est lorsque le jeune mine (on 
pourrait traduire ce nom de mine par Taciturne) aborde un vieux 
campagnard juif aux manières violentçs, dont il veut obtenir la 
fille. Cependant cette scène où le sang froid et la finesse du jeune 
homme luttent avec l'aplomb brutal et défiant du père, ne cause 
aucune désillusion au lecteur qui, sur la foi de la préface, l'atten- 
dait avec émotion; tant elle est originale et vraie, tant elle met 
en relief cette puissance d'un caractère positif et habile, comme 
l'auteur aime à en donner à ses héros. 

M. Kompert sert une cause juste : la rentrée d'une race dans 
le droit commun. Il la sert mieux que ne le feraient tous les plai- 
doyers, en mettant en scène les divers types de ce peuple, trop 
longtemps maudit; en le montrant, sans flatterie, économe, 
habile, honnête, dévoué; en ne craignant pas de peindre ses côtés 
originaux : sa science des affaires, son amour du positif, ni ses 
travers, comme le mépris des travaux des champs, ni même ce 
que l'auteur considère peut-être comme ses vertus et ce quo beau- 
coup de lecteurs prendront pour des préjugés : sou attache- 
ment aux formalités du culte, comme lorsque le Randar refuse de 
donner sa fille à un jeune homme qui en entrant chez lui n'a pas 
baisé la mesouza. En restant peintre fidèle des mœurs iâraélltes, 
ce qui prête déjà une grande originalité à ses récits, l'auteur sait 



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— 158 — 

créer des types dignes d'être aimés : Une mère comme odte du 
mine — une fermière entendue, ferme et dévouée, comme celle qui 
transforme à force de soins et d*amour vrai, en une franche et 
vaillante paysanne, la petite Princeste^ maladive et élevée en 
serre chaude dans un magasin du Ghetto — des amoureux comme 
Vea-caporal qui épouse la Princesse^ ou comme t Thomme aux 
quatre mains » de V Anniversaire. Dans ces types, sous la robe du 
juif, on sent les énergies ou les tendresses de l'humanité et Fau- 
teur place la race maudite et dispersée dans Fharmonie uni- 
verselle. 

Son idéal cependant nous semble trop positif : Fart de se ma- 
rier avantageusement y remplace trop Tamour. Si c'est là le type 
juif en Allemagne, le romancier a été un peintre fidèle, mais non 
un artiste, car Fart exige qu'on place Fidéal comme un phare 
au dessus de la réalité, et les caractères idéalistes, si rares qu'ils 
soient, existent partout, sont réels, et permettent à un écrivain de 
rendre ses aspirations progressistes. 

M. Kompert aurait à faire un autre pas en avant. Il a tracé 
jusqu'à présent les types du juif émancipé, entrant de plain- 
pied dans l'égalité du travailleur et du propriétaire et gardant avec 
soin les vieilles croyances et les usages religieux. Mais une autre 
transformation se fait dans la race juive. En entrant dans le 
droit commun, elle entre aussi dans la vie moderne. Déjà dans 
les grandes villes, bien des familles juives sont devenues protes- 
tantes; d'autres négligent tout culte extérieur et, imitant un 
g^nd nombre de chrétiens, restent fidèles à la race, sans en pra- 
tiquer le culte. Des livres remarquables notent le progrès 
philosophique du judaïsme et ce peuple se rapproche par là aussi 
des peuples modernes, dans une émancipation conunune. 

Il y a là tout un côté nouveau à peindre : des luttes, des trou- 
bles et des conversions, bien dignes d'intérêt. M. Kompert est 
orthodoxe, on dirait qu'il croit qu il n'y a de salut pour les juifs, 
après l'émancipation sociale, que dans la servitude religieuse. C'est 
son droit. Mais, à l'unique point de vue de la peinture des mœurs 
de son époque, son œuvre sera incomplète si elle ne s'étend pas à 
cette transformation qu'on ne peut nier. Le point le plus intéres- 
sant des mœurs des juifs modeities doit être là. L'originalité 
des types juifs s'efface sans doute dans cette lutte; mais le type 
humain doit y apparaître plus puissant et plus varié peut-être. 
Ces mœurs de transition ne peuvent manquer d'intérêt, il serait 
digne de Fart de nous montrer les côtés grandioses ou mesquins, 
les nobles sentiments et les petites oppositions, les idées élevées 
et les petits travers qui caractérisent cette fusion dans l'huma- 
nité d'une race persévérante et forte. 



■ETA HOLDENIS, par V. Chbrbulîbz. Paris, Hachette, 1873. — 
Boman de mœurs, improvisé, dont le principal caractère est trop 
incohérent pour paraître vrai. Que l'on suppose la femme capable 



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— 159 — . 

de réunir toutes les inconséquences : Tesprit d*ordre et Tesprit 
d'intrigue, Finstinct d'éducation etTinstinct de ruse, cela peut 
s'accorder à ceux dont l'unique philosophie est de dénigrer la 
femme, sans voir que c'est pour ainsi dire se rendre complice de 
tous les hommes qui en abusent. Nous admettrons plus facile- 
ment que certaine éducation protestante produise des tartufes 
féminins, mystiques et rusés. Mais un tel caractère doit se sou- 
tenir et Meta Uoldenis n'est pas assez habile dans ses actions 
pour être aussi fausse dans ses intentions : elle chasse trop mal 
deux lièvres à la fois. Les deux caractères que l'auteur lui oppose 
sont mieux imaginés. L'un, le peintre, au bon sens narquois, à 
l'esprit pratique et ferme, contraste bien avec cet idéalisme mys- 
tique et menteur, qui invoque les intérêts de la Providence 
pour satifaire ses intérêts peu providentiels et très cupides. Ce 
rôle cependant a un défaut : il écoute trop aux portes, et ce moyen 
est bien usé. L'autre, le diplomate, gêné par un ménage équi- 
voque, est imaginé mieux encore; car plus cet homme sent la 
difficulté de sa position, plus il prête aux intrigues de la jeune 
fille qui est déjà une bonne institutrice , une véritable mère 
pour son enfant. Mais il est à regretter que ce caractère n'ait pas 
été développé; on devine le travail qui se fait dans le cœur de 
M. de Mauserre, pour le détacher de celle qui n'est pas son 
épouse devant la loi, mais à laquelle il est engagé par l'hon-. 
neuretpar sa fille; on le devine, on ne le voit pas; l'auteur 
a négligé une étude psychologique qui aurait prêté de l'intérêt k 
son œuvre. 

Il ne faut pas cependant être trop sévère envers ce genre d'œu- 
vres improvisées pour un public qui veut du nouveau chaque 
jour. Le sentiment est honnête et l'idée juste, cela suffit déjà. 

C.P. 



ESSAIS SOI u inHOLOCiE coiPAlfE, les traditions et coutumes, par 
Max Mullbb, traduit de l'anglais par George Perrot. — Paris, 
Didier, 1873, in-8». — Ce volume fait suite aux essais sur l'his- 
toire des religions, publiés Tannée dernière par le même éditeur 
et traduits par M. George Harris. 11 correspond au second volume 
de l'ouvrage anglais : Chips from a German workshop (copeaux 
d'un atelier allemand). 11 comprend les travaux suivants : mytho- 
logie comparée, mythologie grecque^ légendes grecques, les 
Northmans en Islande, contes et traditions populaires, contes 
zoulous, contes populaires tirés du norrain, mœurs et coutumes, 
la caste. M. Perrot y a ajouté la traduction d'une étude intéres- 
sante de M. Max Mûller sur la migration des fables, publiée, non 
dans les Chips, mais dans une revue anglaise (la contemporary 
Retiew)^ et en outre un appendice sur le même sujet par M. Ben- 
foy. D'autre part, M. Perrot, de l'assentiment de Fauteur, n'a pas 
donné trois essais, contenus dans le second volume des Chips, sur 
Bellérophon, les contes des Highlands de l'ouest et nos chififres ; 



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— 160 — 

mais c nous espérons, dit-il, trouver une autre occasion de les 
donner aux lecteurs français ». Il est superflu, pour peu qu'on 
connaisse la science et Vélévation des idées de M. Max MQller, 
d'insister sur Tintérôt du présent volume. A ceux qui regarde- 
raient comme surannées et inutiles, des études sur la mythologie, 
nous opposerons ces paroles de Fauteur : • Qu'est-ce qui pousse 
de nos jours les hommes à consacrer leurs loisirs à des études en 
apparence si peu utiles, sinon la conviction que... pour savoir ce 
qu'est r homme ^ nous devons savoir ce qu'il aité?^ 



LA SCIENCE DE U RELIGION, par M. Max Mûller, traduit de 
l'anglais par H. Dietz.— Paris, Germer-Baillière, 1873, in 18. — 
Ce petit volume fait partie de la Bibliothèque de philosophie con- 
temporaine. M. Dietz, nous y donne la traduction d'une série de 
conférences de M. Max Mtiller sur la théologie comparée, la classi- 
fication des religions et Tinterprétation des religions anciennes. 
C'est plutôt une introduction à la science des religions comparées 
que la science de la religion. Quoiqu'il en soit du titre du volume, 
il n'en est pas moins d'un très haut intérêt. Goethe a dit : Celui 
qui neconnaît qu'une langue n'en connaît aucune. M. MaxMûUer, 
avec autant de raison, nous dit : Celui qui ne connaît qu'une 
religion n'en connaît aucune, t Pourquoi hésiterions-nous à 
appliquer à la science de la religion la méthode comparative qui a 

Froduit en d'autres domaines de si magnifiques résultats! Que 
emploi de cette méthode aboutisse à modifier bien des idées fort 
répandues sur l'origine, le caractère, le développement et la déca- 
dence des religions de l'humanité, je ne le conteste pas ; mais à 
moins d'admettre que ce progrès hardi, indépendant, quiest notre 
devoir et notre honneur dans les autres sphères de la pensée, soit 
dangereux dans l'étude des religions; à moins de nous laisser 
effrayer par cet antique et fameux adage qu'en théologie toute 
nouveauté est fausseté, — ' cette certitude où nous sommes de 
trouver du nouveau doit être une raison de plus pour nous encou- 
rager à ne pas négliger, à ne pas différer plus longtemps l'étude 
comparative des religions. » Ces quelques lignes suffisent pour 
caractériser l'esprit dans lequel le savant professeur de l'univer- 
sité d'Oxford a conçu et dirigé ses travaux. V. M. 



ZOOLOGIE, par B. ALTUMctH. Landdm, Friburg, chez Herder, 1872 
(en allemand, avec gravures sur bois). — Livre bien fait pour 
enseigner les éléments de la zoologie aux enfants. L'auteur part de 
Tinfiniment petit pour arriver aux colosses de la nature; il monte 
ainsi l'échelle des êtres, depuis les invisibles jusqu'aux plus com- 
pliqués. Les descriptions sont claires, le style net, la méthode 
facile, sans rien sacrifier de la science, et les dessins correspondent 
au style. 



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INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES 



MIÏTOIII U U FONiniON DES ÉTATS GCHIAiigUES, par Mmx Wirth, Tr^dnH de 
ralJtïmïiDd par la baronne de Crombrug^he, 2 f^rls vol.gr, in-S*** 15 freines. 

Nous nôiia bornons À annoncer cet ouvrage qni mériti^ une étude parti - 
cnHere, 

mnî% DE G. AU6USTE HÛCI. -t yoL Ja^l2. Bmielles ot Liège, Ubrmirîtî poljf- 
teehnique. 

Livre sans prétentions, maie qui se fera lire prêeî^émont à eauae ûo sn 
bonîinmie- Ces qtiatî^ volumes contiennent (Va bord d«?i ehan^^on» popu- 
lâîrês, da petits pommes, et^x; puis, des écrits on proee mélée^ ou Tauteur 
fait revivre le vieux Liège. Ensnito viont ont* îongne et curieusa étude sur 
les croyances populaires et les siiperatitiona qui courent encore le pays; 
et M. Hock ne se fait pas fsute de dire ce qull eit pensf*. KnHn Je quatrit^me 
est tont bonnement rbistoire ti'une famille û travers plusieurs générations. 
Que de ressources dans le développement de cette simple idéel 

M* Hock n'a plus à faire son succès. Max Vt^ydt Ta apprécié dan?* la 
Reçue ^ et il rajustement appelé >« Le dernier des conteur;»! *«, 

LES PtàlES SOCIALES, Llgtiorance, par lo B^ Ln%, du Mét^eil. Librairie dés 
travailleurs, à Paris, — Cet ouvrage renferme un exposé complet des 
questions relatives ù. l enseignement primaire : obligation, gratuité, ensei- 
gnement Uïqne et congrég&mBio, etc. ; une critique délaîlluf? dti projet de 
lot sur rinstruction primaire préaeïité par îe gouvernement et un nouveau 
projet de loi ciinfnnne aux principes r^pubUc^^ins. 

REVUE BHlTAiUlOUE, 1873, mars et avril. — Ces deux Utrai^-ons comprennent 
les morceaux suivants t Le cabinet du pi-ésidentWasbington ( T^itAtlaniic 
MùHthl^], lettres inédites de la princesse Charlotte, première femme de 
Lénpold ï [Qitat^rîy Review}'^ les républicains espagnols, peints par eux 
ménies (portrait de Figucras par Castelar); mes souvenirs de famiile, 
l»f extrait, par Robert Dala-Owen ; les excentriques des trois royaumes, 
1« .*t'ne, Edward Wortley-Moutague {D"" Dorau, Temple Bar): Pindai'e 
(We^fmimtej' Remew); découvert© de Tâge et de la véritable destination 
des quatre pyramides de Girels, principalement de la grande pyramide 
(analyî^e d'un ouvrage de M. Dufeu); le caractère et le sentiment moral 
elle* la race canine, § 1 {TliC Comhilt Magastué) ; comment se nourrissent 
les animaux en hiver (The Dark Blm) ; l'homme fossile, par François 
Lenormant; une terrible tentation, suite du roman de Charles Reade; les 
maris de Mistrcas Skagga {Bret ffarte*s Skatches}\ le secret de Van Am- 
bnrgh, le dompteur de lions [77ic Getitl^mans Magasine) ; le tatouage au 
Japon (FiÊ^d) ; la légende de Jubal, pajc Georges Eliot; des poésies; des 
pensées ; des correspondances d^AUemagne, d*Amérique et de Londres ; 
des chroniques scientifiqueB et enfin des chroniiiues et bulletins biblfogra- 
phiqnes. 

U FÉDÉRATION ARTISTIflUE. — Il vient de se fonder sous ce titre, a Anvers, 
une nouvelle feuille hebdomadaire, paraissant le jeudi de chaque semaine, 
en huit pages, et distribuant gratuitement à ses abonnés trois primes, 
minimum, représentant, et au delà, le chiffre de l'abonnemeat fixé à 
15 francs. La rédaction en chef est confiée à M. Gustave Lag^'s, 

LE PÉCHÉ QU PACHA, ruman historique par Jean de Byzanee, ancien diplo- 
mate. — Critiqne assez libre des mœurs de lOHentj particulièrement dn 
^ «émil. 



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I 



UmJk EUIOPE*. Juin 1873/— De Eome à Saruo, par Angolo i^||^llueci; 
le cliriatiaiiiJ5iue dans l'histàire, par Gaetano Negri; les soirées <^ Flo- 
rence, par Amédée Roux; leis États-Unis <le Colombie, par Admno Puez \ 
lee amis de Tltalie ©a Franco, par A. de Gubeîrûatis; le dictionnaire de 
Littré, par A. do Gubernatis ; Catane et le Moaée Bîscari, par Mario Riz- 
aari; biographies, par A, deGubernatis; TAqniJa, parSalvatore Struppa; 
les Albanais en Roumank/par la princesse Dora d'Istria ; Carlo Botta et 
ses oeuvres histonquo», par Paolo Pavesio ; chronique de législation com- 
parée en Italie ; bibliograplûe italienne et étrangère . 

Ik CRITIQUE PHILOSDPHIOUE, POLITIQUE, SCIEKTIFIDUI, LITTÉIAIRE, revue hebdo- 
madaire publiée i^ouË îa direction de M. Reiiouner. — La Critique philo- 
nùphigiw s'adresse à tous les esprits curieux des idées générales, des 
nouveaux horizons intellectuels, des controverses suj?citées par les grands 
problèmes, et des tendances de l'esprit moderne en tous les ordres de 
spéculation. Elle embrasse^ dans ses études critiques, tout ce qui dans let 
sciences relève véritablement de la philosophie : leur logique et leurs 
méthodes, leurs rapporta entre elles, leurs principes, leurs théorifts les 
plus générales. — La Critique philosophique est l'organe d'une grande 
doctrine, né€ de Tesprit du xvïii* siècle et de la révolution fran<;aise, dont 
les principes ont été posés par Kant^ <^t qui se présente aujourd'hui déga- 
gée des contradictions et des erreurs qui Tobs eu rciss aient â 1 origine, et 
complétée par de nombreux travaux : le caiTictSME, — Les premières 
années de cette revue lui méritent un succès réel auprès des esprits 
sérieux, 

LE TOUR DU IIOfiDE. 17, 24, 31 mai &t7 juin. —Après le voyage de M.Veres- 
chaguine dans l'Asie MiueurOj le Tour du monde reprend Texploration de 
rindf>'Chiue que la découverte des ruines duCamboscha rendue si célèbre. 
M. Francis Oarnier continue ses récits émouvants et ses descriptions in- 
téressMntes, il arrive é. cette période si laborieuse de l'exploratioîi où l*ei- 
péditlon perd son chef: le commandant de marine Delagrée, puis au retour 
dans la colonie fiançai se de Shang Haï et enflnâ Saigon. 

Interrompu par la guerro/retardé phisieurs fob parla publication offi- 
cielle de ce voyage, ce récit, qui n'a pa*s rempli moins de âô'ltvraîsoAs du 
Tour du monde, a valu à son auteur de grands succès et entr'autres dia- 
tinctions la médaille hors concours du Congrès international d'Anvers, 
Et déjà M. F: Garnier est reparti pour îa Chine, résolu â pénétrer dans te 
Tibet pour résoudre la question indécise de Torigine des grands fleuTes 
qui arrosent rimlo-Chine. Déjà aussi rindustrie privée cherche A tirer 
avantage de ces découvertes. Un négociant français est parti de Saïgon 
avec deux petits canots à vapeur et a pu pénéb'er dans l'Annan, par Tem- 
bouchure du S on g- coi. La navigabihtJÏ de ce fleuve^ si M, Garnier la dé- 
montre, sera d'un grand secours pour le commerce îoternationaL 

L'ART I3KIVEBSEI. Sommaire du n" S ; Camille Lemonnier, Société belge de» 
aquarellistes (premier article) ; H.deCo, Salon de Boi'deaux; X.X., Salon 
de Paris; E. Thamner, Esposition de peintureiConstantinople ; M. H.De 
Jonge, les dernières ventes à Londres ^ Chartes Gouood, de la routine eu 
matière d'art ; Peter Benoit, réflexions sur Tart national ; Cav* V, E. Dal 
TorsoH^ du mouvement musical en Italie ; J. Vivier, le diapason et ia nota- 
tion musicale simpliflés; chronique générale. 



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REVUE 



m 



BELGIQUE 



PARAISSANT LE 15 DE CHAQUE MOIS 



(5' ANNÉE) 

7' LIVRAISON — 15 JUILLET 1873 



SOMMAIRE 

CW. POTVIïf, La viH élùnnanfe ei les œuvres du péra capucin Auxilîus. 161 

E. ilKI**E«L Poésie. A. Moliùre 186 

lilLE GREïSON. Ex HoLLAxrm. JuffeL' Daadge et Juffei* Doortjâ {suite), 189 

C. VIN U% EIST. Ltt BûJjemts t\% 

m, P01VIK. PoôSlK, L'AiH mofleroe 221 

IIBUPGftJlflllE. Expmition unitersetU de Vumw.—KcAMmie royale, 
cvntième aiini'ûeraaire . — Pî îx qui oqii tonnai de littèratuiv Iran- 
çarae. — Prix tihiimil tla Ultémture drumiUique en langue 
fruDÇrtiso. — Bùtoire dâ la poésie et AUemaf^ne^ étc.^ par 
F- Loi se» — Coinédis^ en prose et en r^ers^ da Ed, Rornbt^rg; 
Coinédi^» de-^. Deliiiotttï* — Contes flammées et walium, par 
C. Lt'monni^r. — A'onmtis et 7tônvtlle^^ (lar C Gravier»*, -^ Œuvres 
G/ioUîes de Max Veydt, — Étiole poïytechtiigue à fLhiiversité 
libre de Brua-ettes. — Vie des sapants îllustres, pur L. Fïguiur, 
— Le cùnstj^ticteitr, par F. Rtult aux. . . . . . . . . £24 

SyPPLÉiEHT* BuUctiu de la Librairie européenne^ N* 5. 



BRUXELLES 

G. MUQUARDT, éditeur* 

Henry merzbacH, Successeur 

PLAilE A RUE MOVAI.ï: 

MÊME MAISON A LEIP^ia 
1873 




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ON S^ABONNE 



pour In Bcsl^lfiue. 

Bbuxelles. — C, Muquardt. — Henry Merzbach, 6uccess% 
place Royale, 
et chez les principaux libraires du paya, 

Poitr rAllemn^iie ot la IlU9Rle. 

Beuxelles ET Leipzig. — C. Muquardt.— H. Merzbâcli,succ% 

Pour la France et IHtalle. 

pj^gjg^ — Auguste Gîiio, éditeur, 41, quai deâ Grands- 

Augustins, 
Bbuxelles. — C. Muquardt, — H. Merzbach, euccesseur^ 

place Royale. 

La REVUE DE BELGIQUE parait le 15 de chaque mois, 

dans un format grand in -8** but papier fort- 
Chaque livrai icn contient de 80 à 100 pages de texte : 
Homaut hùiuire^ science sociale, poé^ie^ etc., ainsi quiiue 
série, aussi complète que possible» de bibliographies, belges 
et étrangères, 

PRIX D'ABONNEMENT t 

Ponr la Belgique fr, 12 par an. 

^* la France et lltalie 18 » *. 

w les Pavs-Bas , , 15 »» 

" rAUemagne et la Russie, . . . 14 1^ * 

» l'Angleterre sh . 15 » 



Xout ce qui eancertifï la r^cliietfon doit ^tro cn^'oyô 
& M. €ZH, Potvln, rue des Ptvlihln* »1* à Bcliaerlieek* 

Il frt^ra riMitlii ec»tiipte <le tout ouvrage dont Di£UX. 
«^iteiniilalre», aer^iiit euvoyê». 

Xotit trei qui eoiieeruu P/^dmlnlfitratton doit être 
envoyé' li M. H. Afferzbaelit rue Hoyalc» ï^, â Bruxelles* 



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— 15 JUILLET 1873 — 



LA VIE ÉTONNANTE ET LES ŒUVRES 

DU PÈRE CAPUCIN AUXILIUS 



Le 9 frimaire a*^ II ^ Barnave mourait sur Téchafaud, et 
avec lui : un aneîên ministre de la justice, Duport-Dutertre, 
un horloger girondin, Grander; puis, un capucin flamand et 
sa sœur : Pierre Vervisch, en religion le père Auxiliue, âgé 
de 44 ans, curé constitutionnel d'Hazebrouck, et Marie- 
Thérèse Vervisch, âgée de 46 ans, maltresse d*école de charité 
dans la môme commune. 

Ce capucin est le plus drôle des écrivains de la révolution 
brabançonne. Sa mort n'est qu'un des infiniment petits 
détails d'une révolution terrible; sa vie, qui ne fut qu'une 
lutte continuelle, accompagnée d'éclats de rire et de coups 
de si£9.ets, semble, dans le récit qu'il en a fait, le poème héroï- 
comique d'une petite révolution. 

Le titre annonce l'œuvre : vib étonnante bt publique de 

L*EX-PiBE AUXILIUS, DE MOOBSLEDE, dUàs, PIEBBE-FBANÇOIS 

DOMINIQUE vEBViscH, premièrement pendant dix-sept années 
capucin dans la province de Flandre, confesseur et prédica- 
teur dans six différents évêchés, nommé en 1785, par V empe- 
reur Joseph II, vicaire à Zeveren, sorti de son ordre avec 
permission formelle de ses supérieurs, véritablement sécula- 
risé par Vévêque de Qand et envoyé àZeveren. Puis, chapelain 
à Qand, desservant à Calloo; curé, gouverneur et commandant 

i 29 novembre 1793. ' 

T. XIV. 11 



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— 162 — 

du fort impérial de saint Liévin sur TEscaut^ dit Liefkens- 
Hotk. 

L'épigraphen'est pas moins orgueilleuse : Luctoretemergo, 
dit le moine guerrier, et il dédie pompeusement le récit t des 
aventures les plus étranges > de sa vie : « à Léopold II empe- 
reur romain et roi, comme comte de Flandre, et en son 
absence àLL. AA. RR. Marie-Christine et Albert-Casimir, 
gouverneurs généraux des Pays-Bas autrichiens ». C'est 
bien le moins qu'on lui permette d'offrir « cette petite œuvre 
restreinte » — trois gros volumes! — aux augustes souve- 
rains pour lesquels il a « mille fois engagé sa vie, risqué 
son peu de biens, vu sa tôte mise à prix et répandu son 
sang ». Ainsi s'exprime la dédicace modeste, bravement si- 
gnée :Vervisch, curé-militaire du Lie/kens-ffoek. 

Ce n'était pas le cœur seul, c'était le sang qui attachait 
Vervisch à ses souverains. Qu'un autre 'Honne de voir tant 
de partis en Flandre : l'un, ami de la B ce, l'autre, espa- 
gnol, un troisième porté pour les Allem.«,is. t II en a été 
toujours ainsi et il en sera éternellement e même » ; car 
€ le sang tire » ; c chacun vit et parle d'api la race d'où il 
provient » et les divers peuples qui ont posséi é le pays y ont 
laissé, avec leur sang, leur âme : l'allemand, s fidélité; la 
France, son impiété ; l'Espagne, les poisons de \b gloriole 
et du fanatisme. Or, De Vischer, De Visch, Fische* Vervist, 
sont évidemment un seul et même nom, tous « bâ iirds du 
même patriarche » , et, après avoir lu beaucoup de vieuj livres, 
le bon capucin a trouvé que le patriarche de sa famille était 
venu d'Angleterre, au xv* siècle, s'établir aux environs de 
Menin pour y procréer, d'après la théorie des races, où le bon 
capucin précède la science allemande, une famille éternelle- 
ment fidèle aux comtes de Flandre. « Jamais, dit-il, je n'ai 
trouvé le nom de Vervisch parmi les rebelles. Vive 
Léopold! » 

Le dernier descendant de cette lignée naquit à Moorslede, 
le 29 janvier 1749. Son père, Pierre, fils d'un paysan de 
Geluwe, ayant neuf frères et trois sœurs, eut aussi douze en- 
fants, de Marie Catherine Bouckenooge, native de Dadizele. 
Les deux familles étaient pauvres ; Pierre ouvrit, àMoorslede, 
d'abord une petite boutique, puis un grand magasin « pour 
les soldats français », enfin une brasserie de bière et de 



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- 163 — 

vinaigre. Là, il devint échevin et marguillier ! Mais il mourut 
jeune; sa veuve perdit tout son bien et plusieurs de ses 
enfants ; sa dernière consolation fut de mourir, à 70 ans, 
confessée par son fils aîné qui était devenu chapelain de 
Sainte-Gudule à Bruxelles. 

Ce fils aîné avait été le parrain de notre moine. Trois de 
ses sœurs étaient mortes avant sa naissance; la mère s'ima- 
gina que Dieu les lui avait reprises parce qu'elle leur avait 
donné de riches parrains ; elle ne voulut pas exposer le nou- 
veau-né au châtiment de Torgueil et le fit assister au baptême 
par son frère âgé de 10 ans et une petite fille du village. 
Le jeune parrain, voulant aussi conjurer le danger, fit un 
coup de sa tête; la mère avait choisi des noms pour Tenfant, 
le futur chapelain de Sainte-Gudule, de son autorité, lui en 
donna d'autres et l'appela : Pierre François Dominique, afin 
d'obtenir de ces troig'^ands saints que l'enfant devint prêtre 
ou moine : Le vou» ; Dieu, c'était assurer sa vie. 

L'éducation de, .Vp^»ifant fut soignée. Chez le sacristain du 
village, il ne 5 ien qui vaille; mais ses progrès furent 
prompts dès qu' ^ le confia à un célèbre maître d'école, bailli 
de EoUeghem- ;^apelle : « hameau très renommé par de 
nombreux Q.cidents, tels que pendaisons, vols, incendies 
et autres ^^prtes de crimes. » Puis, sa mère le plaça dans 
une fami'^e wallonne en échange d'une petite fille de cette 
famille, ;^rt)ur que les deux enfants apprissent, l'une le fla- 
mand, î^utre le français ; niais Vervisch — était-ce la répu- 
gnance du sang germanique? — n'y apprit pas plus le fran- 
çais « qu'une vache, le latin», dit-il, et il fut tout heureux, 
après neuf mois, de chanter son in exitu Israël de Egypio, 

L'âge venant, et la fortune étant partie, l'enfant fut placé 
chez les capucins de Louvain où il commença ses humanités, 
puis il entra en noviciat chez les capucins à Bruges. Là son 
premier acte est une insubordination : il se refuse à ne plus 
porter de pantalon sous son froc, et tout aussitôt la satire 
commence, pour ne plus s'arrêter. 

Avant de prononcer ses vœux, il est circonvenu, adulé, 
choyé : on veut qu'il se lie. Une fois lié, il sera martyrisé. 
Mais, même avant de s'engager, il fait la charge de ses 
chefs. 

Voici d'abord maître Godefrid Van Aelst, surnommé Louis 



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- 164 — 

le philosophe. C'est le premier penseur du siècle; il ne dort 
jamais, ni ne se chauffe ; pour lui, manger et boire sont 
indignes de Thomme. Il se vante d'échapper aux lois de la 
nature, aux aiguillons de la chair. Mais il enseigne que le 
monde doit périr avant 200 ans et que l'Antéchrist s'appel- 
lera Louis, comme lui. Lorsqu'il prêche, il rugit comme un 
lion, mais la vue d'une araignée le fait trembler comme un 
lièvre. Il a deux sœurs religieuses, qu'il ne voit jamais ; mais 
Mimie Provoost reçoit ses fréquentes visites et le Père gar- 
dien le raille de son faible pour les chats de 6and,en disant : 
gui amat fêles amatetJiUas,.. 

Voici Père Désiré, qui s'efforce de convertir une Hollan- 
daise ; mais la belle s'était déjà laissé convertir ainsi et bap- 
tiser, au moins six ou sept fois, dit le malin moine. 

Voici maître Spruyte, un peintre, qui revient de Rome et 
en rapporte le pouvoir d'absoudre, lui laïque, les péchés de 
vingt-quatre de ses amis. Vervisch ne peut admettre le fait : 
€ Lorsqu'il m'eut montré ses lettres patentes, je dus le croire, 
dit-il, et lorsqu'il m'affirma qu'il les avait obtenues en échange 
d'un portrait de femme peint pour le cardinal E..., j'étais 
stupéfait, et je m'écriai : Le monde veut être trompé ! » 

Voici les quêteurs et les exorcistes. Vervisch n'aime pas à 
mendier. Pendant ses études, il se plaint d'être obligé d'aller 
quêter chez les paysans ; on lui défendait en même temps de 
recevoir des lettres de ses frères et sœurs, et il s'écrie : «Voilà 
la religion des capucins ! on ne peut consoler ses parents, 
mais quand il s'agit de leur soutirer de l'argent ou du bétail, 
les relations de famille sont permises! » Les autres moines 
s'acquittaient à merveille de ce rôle et faisaient flèche de tout 
bois. Un grand bienfaiteur des capucins s'étant imaginé que 
ses bestiaux et sa femme étaient possédés, on lui envoie le 
frère Albert, qui s'y prend mal : il tremble et pour mieux 
asperger les malheureux d'eau bénite, il « s'asperge inté- 
rieurement » de plusieurs bouteilles de vin ; puis, quand il 
exorcise la femme, il s'anime tellement qu'il en perd la tête, 
et le fermier s'indigne, disant qu'il faut savoir le latin pour 
chasser le diable, etl'ignorant ne parlait ni ne comprenait la 
langue du ciel. Vervisch y est envoyé. Va-t-il psalmodier des 
évangiles et jeter de l'eau bénite? Non pas! il sermonne le 
mari et la femme : « C'est votre imagination seule qui fait le 



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— 165 — 

diable ! > leur dit-il. A quelque temps de là, un chirurgien 
guérissait la femme en la déUvrant d^un gentil diablotin ; le 
mariy croyant quil devait cela au Père Auxilius, lui envoie 
des présents et lui demande souvent de consoler sa 
femme. 

Quand un paysan dit h Auxilius quil dépend de lui que 
lenfant qu'il attend soit un garçon ou une fiÛe, le Père caus- 
tique lui rit au nez et tourne les talons. Le vrai quêteur s y 
prend autrement ; il fait ses conditions : Pour une fille» un 
veau gras; pour un garçon, un bœuf! Le couvent en pro- 
fitera toujours; Dieu sait et Fauteur ne cache pas de quelle 
manière les jeunes femmes exorcisées étaient redevables aux 
moines d'être mères. Puis il dit : Je me faisais honte d'être 
capucin ! 

Des vers sont mêlés à la prose dans ce livre. En voici 
quelques uns: 

Le moine est toujours en quête, 

Il boit, il chante; le paysan paie; 

Le paysan ne cultive que pour les capucins. 

En voici d'autres : 

Quels heureux gaillards donc que ces capucins, 
Qui gagnent leur vie si facilement! 
On leur donne un bœuf pour avoir un enfant; 
Quoi d*étonnant qu'ils soient adorés des paysannes ! 

Vervisch a-t-il cédé à l'exemple de ces mœurs qui abusaient 
de la crédulité du peuple, entretenue par la prédication des 
moines? Il est très circonspect sur ce point dans ses récits. 
Il accusait trop les autres pour n'être jamais accusé. Mais il 
se défend : t Les capucins ne m'ont jamais trouvé dans la 
boutique de Vénus. » Une fois, il effleure ce sujet, dans une 
scène de mœurs ; mais il s'échappe prestement : « Je fis mon 
devoir de prêtre, dit-il, et je laisse le lecteur supposer en quoi 
il consiste. » 

Ces accusations n'auraient pas été dangereuses. Celles qui 
le firent mettre dans la prison du couvent étaient plus graves. 
Le fait est qu'un beau matin, il est accusé et condamné. Il 
attribue son malheur à l'envie. Il était renommé, dit-il, dans 
toute la province flamande et dans les cinq évêchés, où il 



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— 166 — 

prêchait au milieu d'un concours sans exemple; beaucoup de 
curés l'appelaient dans leur chaire, les Riches-Claires sur- 
tout aimaient ses sermons, et les curé et marguilliers de 
Saint-Sauveur, à Bruges, le demandaient pour prédicateur 
ordinaire. Ce dernier succès d'un « si jeune morveux » 
déchaîna la jalousie des moines, et il fut perdu. C'était en 
1784, il avait 35 ans. 

L'évoque de Bruges ratifie la sentence, Vervisch proteste ; 
il réclame ses lettres que Tofficial < sur sa parole sacrée » 
s'est engagé à lui rendre. On garde ces pièces de conviction. 
— « On peut ajouter plus de foi à la parole d'un paysan qu'à 
celle d'un secrétaire d'évêque, » dit-il. Il ne lui reste qu'à 
s'évader. En été, ce ne serait rien, mais en hiver, c'est dur. 
n s'échappe néanmoins, non pour « aller vivre en Hollande 
avec une petite cousine, comme le font tant de prêtres • , mais 
pour en appeler au gouverneur. Le couvent est en émoi, 
î'évêque réclame du bourgmestre de Bruges qu'il fasse fer- 
mer les portes de la ville pour l'empêcher de fuir. Le bourg- 
mestre s'y refuse : il ne fera pas cela pour un sujet de l'Etat 
qui a recours à son souverain, et le moine triomphe : t Quel 
pied de nez pour I'évêque Brenaert, cet espagnol ! » Il passe le 
canal sur la glace, se jette à travers champs, dans la neige. 
Les arbres, la nuit, lui semblent autant de capucins à sa 
poursuite ; il se repose dans une cabane, et tombe chez le 
curé de Saint-Georges, le frère même de lofficial! Il croit en 
mourir de peur; mais le curé est hospitalier, et le lende- 
main, le fugitif, après avoir vu son avocat, se réfugie chez 
les frères Célites, où il fait une grande maladie. 

A peine guéri, sa sœur vient lui apprendre la mort de sa 
mère, et son avocat, le gain de son procès. Il demande à 
partir pour l'Amérique, on lui en donne la permission, qu'on 
lui retire aussitôt ; et il retombe t dans les saintes griffes » . 
Le voilà excommunié comme apostat. 

Sa peur des moines se comprend : il raconte lui même 
l'histoire peu rassurante d'un récollet du nom d'Antoine 
Juncquet, qu'on avait fait passer pour mort et pour fou 
enr^é afin dole tenir en prison. Lorsque la justice intervint: 

« Avant de livrer le martyr, le gardien aurait voulu, au plus vite, 
renouvek»r s?s \ éléments, qui n'étaient plus que des haillons pourris, 
le faire raser, lui couper les cheveux, ce qu'on n'avait pas fait depuis 



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-mer- 
des années. Mais (l'ordre était pressant, les parents avaient fait dili- 
gence) lorsque le père Antoine parut devant sa nièce et ses aoni^. 
il avait Tair d'un homme sauvage et puait tellement que c'était un»* 
vraie mfection I » 

Auxilius pouvait avoir le même sort. Mais Téveil était 
donné et son appel avait été entendu. Deux chanoines de 
Saint-Bavon le défendirent ; Tordre entier des capucins se 
déchaîna contre eux. Vandermersch, alors colonel au ser- 
vice de TÂutriche, était son cousin ; il intervint auprès de 
Tévéque de Gand ; une enquête fut ordonnée par le gouver- 
neur, il en reste de nombreuses traces aux archives du 
royaume^; les magistrats consultés ont une peine infinie à 
faire parler les capucins*; ils ne peuvent constater aucun 
délit. Vervisch n'est pas né pour être capucin, voilà tout. 

Les griefs dont lui-même se défend avec énergie, font 
sourire : Il a porté une montre ! — Il le nie comme un 
crime. — Il a donné à dîner aux moines. — Il s'excuse : son 
cousin, le colonel, lui avait envoyé pour sa fête une ou deux 
portions; son frère, curé de Noordschote, donna le dîner, et 
le père gardien, qui prétend n'avoir pas accordé la permis- 
sion, y assistait! — Il a fui du couvent. — Oui, pour se 
faire juger, mais « ce fut un crime irrémissible, dit-il dans 
sa requête, de m'avoir plaint au gouverneur'! » 

Le tout se réduit à ce qu'il s'est mis en tête en 1784 
c d'aller en mission en Amérique > et que leurré de fausses 
promesses par ses supérieurs, il < eut l'imprudence de se van- 
ter qu'il se procurerait cette permission par voie du gou- 
vernement » *. 

Ses parents s'engagent à fournir à son entretien. Le pro- 
cureur général conclut qu'il serait dur de le faire rester au 
couvent « puisqu'il y serait infailliblement victime de la 
mauvaise humeur de ses supérieurs. » L'évêque le placera 
et le sustentera. Le moine fut sécularisé. Alors les cris des 
capucins redoublent. L'évêque de Gand est pour Vervisch, 
l'évêque de Bruges soutient les capucins'^; ils ne cèdent et ne 

' Ck>n6eii privé, carton 1299. 

2 Rapport du procureur général de Flandre, M. Marouz, 18 mars 1785. 

' Requête aatographe en français. Menin, 25 janvier 1785. Archives. 

* Protocole do Ck)nseii privé du 27 juin 1785. 

^ Les lettres des deux évéques existent aux archives. 



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— 168 ■- 

I&chent leur homme que sous la menace qu'on ira Tenlever 
au couvent à main armée ^. 

Sa première fuite avait abouti à la liberté. 

Le voilà vicaire à Zeveren et chapelain de la noble famille 
De Potter. Ici, le spectacle change; une vie nouvelle appa- 
rait. Aux superstitions du peuple, aux luttes du clergé, 
Vervisch oppose les mœurs de cette famille. Les De Potter 
sont trois : Talné est patriote, le second royaliste, le dernier 
vonckiste : c Néanmoins ces trois frères se sont toujours 
aimés sincèrement ; chose étonnante dans un temps où les 
familles étaient si souvent désunies par les opinions poli- 
tiques. » 

n va habiter la crémerie des Augustins, dans la compa- 
gnie de gens du monde. L'un d'eux est un avocat qui connaît 
jusqu'aux moindres actions des gens d'église : « Avarice des 
papes, gourmandise des moines, luxure des prêtres dureront 
autant que la stupidité des paysans > , dit-il, et l'ex-capucin 
approuve. Puis voilà qu'il défend les théâtres, que con- 
damnent des prêtres, plus dissolus que les comédiens. < Je 
me suis trouvé, dit le moine, dans la société d'une des 
actrices les plus célèbres, M"* Le Roi, sans savoir qui elle 
était; j'affirme que, par ses manières réservées et douces, elle 
aurait pu servir d'exemple à plus d'une bigotte. » 

Les mœurs des couvents ont été vingt fois mises au jour ; 
mais il est assez plaisant de les voir peindre sur le vif par un 
moine. Vervisch est sans réserve et sans pitié; il ne se pique 
ni de mesure dans l'idée, ni de pudeur dans les expressions. 
Son flamand, dans les mots, comme dans les récits, brave 
l'honnêteté, contre ces affreux moines qui l'ont fait souffrir et 
qui osent s'attaquer au pouvoir de l'Empereur, comte de 
Flandre, auquel la fidélité de la race attache le descendant 
des Vervisch ! 

Nous ne sommes qu'au prologue de cette vie étrange et de 
cette plus étrange révolution. La décadence du clergé, 
l'abrutissement du peuple sous < les saintes griffes > pré- 
paraient à la fois les réformes de Joseph II, le soulèvement 
des masses contre le réformateur et l'Odyssée militaire de 
lex-capucin. 

» Rapport de Maroux. Archives. 



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— 169 - 

Ayant peint à sa façon les moines et nommé par 
lenr nom les maltresses des abbés et des évéques, il va 
employer le même procédé, à la fois naïf et caustique, 
qui fait hésiter entre la photographie et la caricature, à 
nous montrer les côtés héroï-comiques de la révolution 
brabançonne. 

Après le prologue, la pièce : drame ou comédie, on ne 
sait trop. 



La pièce s'ouvre par la nomination de Vervisch au poste de 
curé-militaire du liefkens-Hoek ^ Notre héros a choisi lui- 
même le champ de ses exploits. 

L'évoque de Gand ne lui avait payé que peu ou point sa 
pension ; le 21 avril 1789,Vervisch lui porte une dépêche du 
gouverneur impérial relative à sa nomination. L'entrevue est 
un petit tableau de genre: Le moine trouve l'évéque en « esti- 
mable compagnie», c'est à dire avec M"** Dusart. L'évéque 
regimbe. Tout le monde vous abandonne, dit-il au moine. 
Vervisch lui montre la pétition des habitants qui le de- 
mandent comme curé , et l'évéque s'apaise. « La dépêche 
l'avait plus ennuyé que les assignations dont ses créanciers 
le criblent. » Il finit par dire qu'il ne s'opposera pas, mais 
qu'il doit consulter ses grands vicaires. 

Passons sur de nombreux déboires. Vervisch s'en venge en 
disant aux moines des vérités assez crues, dont la litanie est 
trop longue. Mais la révolution approche : les invectives du 
moine défroqué ont une plus ample matière : il va l'attaquer 
avec bec et ongles. 

Ce serait manquer à toutes les règles de l'art que 
d'aborder ce récit sans une invocation à la Muse. La sortie 
de Vervisch contre la révolution en tient lieu. Dès l'abord, 
il l'accuse d'avoir livré à la boucherie 30,000 hommes, 
estropié 40,000, fait mourir de peur plus de 50,000, fait 
avorter de terreur 60,000 femmes et livré à la débauche plus 
de 70,000, privé de chevaux, chariots et valets, plus de 
80,000 paysans et changé en mauvais chrétiens plus de 

1 27 septembre 1789. 



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- 170 - 

100,000 bons catholiques révoltés par Tambition des prêtres, 
unique cause du bouleversement et de la révolte. 

Le Liefkens-Hoek est un fort situé sur l'Escaut vis à vis 
de Lillo. Elevé en 1485 par les Gantois révoltés, fortifié par 
les Espagnols en 1571 et en 1584, il avait été muni d'une 
jolie église en 1632. Sa bonne situation le défend. En 1740, 
plusieurs milliers de Français l'assiégèrent pendant trois 
mois et ne purent le prendre. Le nouveau curé-militaire 
annonce, sans précaution oratoire aucune, qu'il racontera 
comment, retranché dans la place, tantôt avec deux hommes, 
tantôt avec huit invalides, il tint en respect des milliers de 
« lions patriotes » . 

La première inspection de son fort n'est pas rassurante. 
Garnison : 8 invalides; munitions : ni poudre, ni balles, une 
arquebuse et un sabre sans fourreau — et partout des espions 
et des ennemis, tonsurés ou armés, en froc et en uniforme, Le 
conseil de guerre décide que le chef ira in petto demander 
du secours à Bruxelles près du général d'Alton. Et voilà 
notre curé condottiere courant les champs et les villes, 
comme un évadé, allant à Gand faire des rapports au pro- 
cureur général, intenter des procès à ses ennemis, et s'expo- 
sant à des discussions dont c un duel faillit être le résultat» . 

Il arrive à Bruxelles le 25 octobre et se rend aussitôt à 
l'hôtel habité par S. Ex. le comte d'Alton : Entrevue mémo- 
rable ! Vervisch vient demander au général d'assurer la dé- 
fense de son fort ; le général lui apprend que son fort est 
pris. Sa sœur qui est allée résider avec lui au Liefkens- 
Hoek — au risque d'être prise pour autre chose, car Vervisch 
dans les plus grands dangers ne néglige jamais ces détails 
de mœurs ecclésiastiques — sa sœur a écrit au général pour 
l'instruire que mille patriotes ont envahi le fort, l'ont faite 
prisonnière avec toute la garnison et se sont installés dans 
sa maison et dans ses meubles ! 

Cette sœur de Vervisch doit mourir avec luisurl'échafaud. 
Dès le premier mot, il parle avec émotion de son t unique 
et bien-aimée sœur qui avait abandonné l'aisanco qu'elle 
trouvait chez son frère aîné pour partager sa pauvreté et ses 
périls » . 

Mais les nouvelles se pressent : Le château de Tamise est 
pris aussi et l'émoi de l'entrevue redouble. « Je reprendrai le 



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— ITI — 

Liefkeos-Hoek » , dit Vcrrisch. D' Alton rit et ! appelle sr.n 
cher ami. Mais à peine a-t-il dit, qa'ao noQTeaa message 
vient tout déroater : Les troupes impériales ont été culbatée? 
à Tumhont. c Ah! qae les soites d'ane anarchie sont 
cruelles! » Mais Verrâch garde sa résolution : il ne peut pas 
laisser son fort, sa cnre et sa chère petite so&ar € aux impies 
sans-calottes > 1 

On se fait à peine une idée de ses in^ectires : Un bou- 
langer de Gand ^ couronné sur un trône comme comte de 
Flandre! une tailleuse de Bruxelles * coiâTée de la couronne 
impériale ! un perruquier' placé k la tète des États ! nue an- 
cienne laveuse d'assiettes ^s'imagînant être comtesse de Bra- 
bant, parce qu'elle est la concubine d'un Vandemootî Que 
de sujets d'indignation pour un homme que le sang des Ver- 
visch attache à la maison d'Autriche! Que d'excitations au 
courage pour reprendre son fort et délivrer sa sœur! 

En route, cet enthousiasme s'amortit à chaque pas. Verrisch 
entrant à Malines est presque tué par un soldat qui le prend 
pour un patriote, et les nouvelles deviennent de plus en plus 
claires et plus mauvaises : La défaite de Turnhotit est com- 
plète ; impossible d'espérer du secours de la citadelle d'An- 
vers. Alors Vervisch a « une inspiration • , qu'il n'est pas loin 
de regarder comme céleste*. Ne ]rK)uvant battre l'ennemi, il 
s'avise de le mystifier. D écrit donc â Monsieur le comman- 
danl des patriotes, à Lillo, cita, cita, citb^ sous le nom du 
curé de Malines : qu'il a vu, de ses yeux vu, passer en cette 
ville € l'étonnant et renommé ex-capucin Anxilius, qui se 
donne pour curé du Liefkf*ns-Hoek, à la tête d'une escouade 
et de deux pièces de canon, se rendant directement à son fort 
pour le reprendre d'assaut, et jurant d'exterminer les pa- 
triotes » . Le prétendu curé de Malines conseille à ses amis 
de se rejeter sur Lillo, parce qu'il vaut mieux, dit la lettre, 
bien garder un fort que d'en mal tenir deux. 

La lettre partie, le bon prêtre choisit ce moment pour 
s'écrier : < Depuis que les prêtres se mêlent d'autre chose 
que de leur église, il en résulte de nombreuses révolutions! » 

* Vandevelde. 

2 La femme de Sacazins. 
^ Jean Roeland. 

* La Pineaa. 

^ Le ciel semblait protéger mon entreprise, dit- il. 



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— 172 — 

Vervisch entre alors à Anvers, où le commandant baron 
Hayden veut le retenir; il refuse, car sa mission est de re- 
prendre le Liefkens-Hoek. D'Alton lui avait demandé s'il 
était las de la vie, Hayden lui demande s'il est fou : trois 
mille patriotes occupent maintenant le fort. Qu'importe à 
Vervisch? le nombre ne tiendra pas contre une inspiration! 
et il s'est donné une devise qu'il va répéter sans cesse, avec 
un art comique : Vaincre sans courir! 

Pendant qu'il prend un verre de vin d'Espagne, nouveau 
rapport, nouveau désastre : Le fort Philippe est pris à son 
tour! Rien n'ébranle le curé-militaire : il ne demande ni une 
armée, ni un régiment, mais un seul homme, nommé 
Baeshof. Puis, il part avec cet homme, « son armée », en se 
cachant le plus qu'il peut, le long de l'Escaut. 

Sa ruse de guerre avait réussi. « Tous les héros patriotes, 
€ fous de terreur, avaient quitté Liefkens-Hoek et Lillo, et 
€ s'étaient éparpillés dans la fuite comme un troupeau ! » 

Si avec t son corps d'armée » , l'étonnant et renommé 
AuxiUus avait suivi le côté droit de l'Escaut, il serait tombé 
sur l'aile droite des fuyards. Ce qui n'eût point fait son affaire, 
car son aile droite n'avait pas de cavalerie et son aile gauche 
était moins couverte encore. Là dessus, le curé railleur se 
compare à David devant Goliath et il se trouve supérieur au 
saint roi, car celui-ci avait uii fouet à cinq lanières contre 
un homme, etle David du Liefkens-Hoek n'avait qu'un bâton, 
contre tous les patriotes. 

Offrir des rafraîchissements à son armée, se cacher dans 
les digues , échapper aux yeux de la cabaretiôre Marie , 
« tendre forteresse » où commandait son ennemi, le curé 
Claus, prendre un verre d'assurance chez son ami le batelier 
Van Craenenbroeck, dominer la peur de son armée, devant 
des soldats, apprendre enfin c la fuite scandaleuse > des 
ennemis : cette première campagne ramène Vervisch dans 
son fort, dont il prend majestueusement possession au nom 
. de son maître et seigneur l'empereur Joseph II. 

Et dire qu'en l'an 40, trois mille Français avaient aban- 
donné le siège de Liefkens-Hoek ! Quelle gloire pour Ver- 
visch! Aussitôt, d'après une parole de d'Alton, il prend le titre 
d'aumônier, gouverneur et commandant du fort, il écrit 
au gouverneur un rapport qu'il signe de tous ces titres, il 



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-. 173 - 

reçoit les félicitations de sa garnison (toujours sept à huit 
hommes), prend soin de ses munitions (cent cartouches 
apportées d'Anvers), pose des sentinelles, allume des feux, 
et donne pour premier mot d'ordre le nom du vainqueur : 
Âuxilius. 

Mais où donc était c sa sœurette» ? La pauvre fille, à demi 
morte de peur, était cachée ; elle devient presque folle de 
voir son frère venir seul à elle; puis, rassurée, elle rentre, 
avec les honneurs de la guerre, dans le presbytère, sans feu, 
sans pain, sans bière, pillé par « les poux de Vandernoot » . 

Ce nom de Vandernoot soulève surtout la bile de Tex-ca- 
pucin : Il l'appelle ici un Dieu, ayant pour déesse : Astaroth 
Pineau, « au nom de laquelle il m'aurait brûlé, dit-il, s'il 
avait pu méprendre » . Puis, il accuse les patriotes de mœurs 
inf&mes et il dit avec St Vincent de Paule que le monde sera 
troublé tant qu'on ne choisira pas de meilleurs prêtres, et 
avec le comte d'Alton qu'on ne coupera le mal qu'en abolis- 
sant les abbayes. 

David, après avoir prisSion, avait pu se réjouir. Vervisch 
ne peut pas môme manger ni boire, et il doit répéter encore 
son jeu de mots latin : D'où viendra du secours à Auxilius : 
auxilium Auxilio^ car il va vivre au milieu des alertes. 

Une sorte d'ambassade hollandaise l'effraie, il lui tient tôte 
et raconte cette scène en style héroï-comique. 

Un jour, on entend du vacarme au dehors : il jure de 
n'abandonner le fort qu'avec la vie. Sa sœur prend peur, et 
il a plus de peine à la tranquilliser qu'à diriger son armée. 
L'ennemi approche et jette son cri de guerre : Patriotes ! 
il répond militairement : Impérialistes, Sacre-Mort ! et il 
commande le feu! Devant cette attitude, l'assaillant s'arrête : 
Jésus Maria ! curé! ne tirez pas ! vive Joseph II! 

C'était une épreuve faite par des amis, qui lui annoncent 
deux canons et des munitions, pour organiser avec le com- 
mandant du fort Lillo la défense de l'Escaut, et qui en réa- 
lité lui prennent sa garnison pour renforcer Lillo. 

A quelques joursde là, étant seul dans la place, il fait senti- 
nelle la nuit : Le premier ennemi qui eût abordé de ce côté, je 
l'eusse tué, dit-il, sans débattre longtemps la question philo- 
sophique : Nim^ liceat occidere hominem cum moderamine 
inculpata tutela. 



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— 174- 

Sa sœur lui sert de messagère auprès du commandant de 
la place d'Anvers. Puis, il l'amène à Anvers où il veut la 
laisser en sûreté, et lui-même ne rentrera dans son fort que 
si on lui rend ses sept hommes ou au moins les deux qu'il 
choisira. Il y rentre avec son fidèle Baeshof et un audenar- 
dais surnommé le menteur; une fois le pont levé, il se réjouit 
comme un Assuérus : il ne craindrait pas 2,000 patriotes! 

Les deux mille patriotes approchent cependant. Les uns 
viennent par terre; il écrit à leur chef qu'il les attend « de 
pied ferme», et il leur promet dans l'Escaut un bon baptême, 
non d'aspersion, mais d'immersion. Sa lettre réussit encore : 
t Ils ont eu peur! s'écrie-t-il, et tous leurs préparatifs ont 
échoué, par le fait d'un ex-capucin! » 

D'autres viennent par eau. C'était le jour de la Toussaint; 
Vervisch ne veut pas qu'on les fasse couler ; il raconte com- 
ment il prit à l'abordage tout un navire qu'il croyait 
rempli de patriotes, et où il ne trouve en réalité qu'un bate- 
lier avec sa fille. 

Mais ces exploits et les patrouilles qu'il renouvelle avec fra- 
cas tiennent l'ennemi en respect. Trois fois, il fait reculer les 
patriotes et les empêche de passer FEscaut , et touj ours il embou- 
che, avec une emphase mêléede rire, les clairons delà victoire! 

Une de ces escarmouches le mène dans un village; il entre 
dans l'église ; un père Augustin y prêchait; il se rejette sur 
le cabaret voisin où ses hommes boivent à leurs succès et d'où 
il écoute le prédicateur. « S'il avait mal parlé de Joseph II, 
je l'aurais chassé de sa chaire» , dit-il. Le sermon fini, il rentre 
dans l'église, y prend des hosties non consacrées qu'on lui a 
refusées la veille, pour le service de l'empereur, et rentre avec 
ce butin d'un genre nouveau. Le curé et son clerc s'enfuient 
en Hollande. 

Un moment vient où il croit utile de justifier des vio- 
lences, t incompatibles avec le sacerdoce ». Il se disculpe en 
accusant et sa défense est une satire : c Ces actions étaient 
moins contraires à la loi du Christ, dit-il, que celles commises 
par llï^^ membres du clergé qui péchaient contre l'église en 
î^^immisçant dans les affaires de l'État, comme les évoques 
de Malines et d'Anvers qui procuraient des canons et des 
fusik aux rebelles contre l'empereur, comme l'abbé Martin 
lie Bast, qui, le 13 novembre 1789, criait aux armes dans les 



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- 176 — 

rues de Gand, ou comme les moines qui ameutaient le peuple 
pour lui faire scier la tête à Van Kricken, ce qu'ont fait les 
capucins à Bruxelles, ou qui montaient à cheval, le crucifix 
dans une main et un pistolet dans Tautre, ce qu'ont fait les 
capucins de Falmagne » . 

Ces alertes se suivent sans se ressembler. La dernière est 
soulevée par un messager du baron Hayden qui élève Ver- 
visch à de nouvelles fonctions. L'aumônier de la citadelle 
d'Anvers, nommé Mac-Mahon, ayant été chassé pour infidé- 
lité, le commandant appelle Vervisch à le remplacer; la nomi- 
nation est du 4 novembre 1789. Presque aussitôt, pendant 
qu'il se met à visiter les blessés de Tumhout, 1 ,400 patriotes 
passent l'Escaut, malgré le commandant du fort Lillo, et 
Vervisch s'écrie, dans une lettre au général d'Alton : c Voilà 
les fruits de mon absence ! » 

n conseille la rigueur dans Anvers, et il demande à retourner 
au Liefkens-Hoek. Le voilà de nouveau en campagne : hué 
parles patriotes anversois, comme un nouveau Luther, visi- 
tant le fort Philippe, s'annonçant au cri de : Curé du Lie/- 
lens-Hoek^erxtxBxA dans son fort, avec ses huit hommes, pré- 
cédé partout d'une réputation terrible et pris pour un 
affidé du diable, ayant le pouvoir de se changer en arbre ou 
en bête pour échapper aux patriotes et connaître tous leurs 
mouvements. 

Investi, pour la seconde fois, par le général d'Alton, de 
pleins pouvoirs, pour gouverner et défendre le fort, il est 
sommé par les rebelles de Saint-Nicolas de le rendre ; il 
répond que ses huit hommes peuvent mettre en fuite, non 
plus 3,000, mais 30,000 patriotes, et l'Iliade de l'ex-capu- 
cin recommence. 

Cependant la crise approchait. Gand s'étant rendu aux 
patriotes, toute la Flandre leur appartient... excepté le 
Liefskens-Hoek, et le 29 novembre 1789,1a tête de Vervisch 
est mise à prix : Les Etats de Flandre offrent à qui le pren- 
dra, cent patacons. 

Ses amis lui conseillent de fuir : ce serait s'avouer cou- 
pable, dit-il ; il reste dans son fort et il fait lui-même des 
reconnaissances le fusil sur l'épaule. Mais la citadelle d'An- 
vers se rend ; il ne reste plus à Vervisch qu'à se replier sur 
Bruxelles auprès du général d'Alton. Il part, il est menacé 



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— 176 — 

à chaque pas ; il est obligé de se cacher, de fuir à toutes 
jambes, de se précipiter dans une étable ; il est arrêté enfin 
(14 déc.), toute la population se rue sur lui pour le battre; 
on le jette sur une charrette et il est conduit à Gand, lié de 
cordes, livré aux intempéries, exposé aux mauvais traite- 
ments et escorté d'une troupe qui boit c à la capture d'un 
gros lièvre dont la tête vaut cent patacons! » 

De la prison de la ville, on le transfère, il ne sait où, il 
tremble que ce ne soit dans la prison de son ordre, il res- 
pire en apercevant celle de Tévôché : c Aucune plume 
ne peut décrire ma satisfaction lorsque je fus certain de 
pouvoir attendre l'heure de ma mort dans cette prison; 
j'avais tout gagné puisque j'échappais aux griffes des capu- 
cins 1 > 

Cette satisfaction devait durer peu. Vervisch neput échap- 
per au bourreau qu'en se livrant aux capucins; il se livra. 
11 raconte comment il le fit de c nécessité vertu » et redevint 
capucin c plutôt par force que par amour. » 

La scène d'expiation est tragi-comique : 

Toutes les < saintes barbes » sont rassemblées dans le 
réfectoire. Le crucifix est placé entre deux torches, le père 
gardien se tient auprès, armé d'une verge. Quand la céré- 
monie commence, le père arrache au pénitent ses habits de 
prêtre, et dès qu'il est à demi nu, il se met en devoir de le 
flageller en chantant, avec toute la communauté, \e Miserere. 
Puis, le nombre de coups de verges étant suffisant, on l'ha- 
bille d'une « vieille et puante défroque » de capucin, on lui 
rase la tête et on le jette en prison. 

Cette scène se passait à Gand en 1789, après la nuit du 
4 août! 

Vervisch recommence à peindre les moines : leur ivrogne- 
rie, leurs exploitations de la crédulité du paysan, leur haine 
de la liberté, leur esprit de violence, leurs mœurs mau- 
vaises : « Rien ne m'écœurait, dit-il, comme d'entendre les 
extravagances des paysans trompés qui, sur les prédications 
d'un curé, sur le dire d'un ivrogne ou l'autre, venaient en 
ville, menés par le bailly, par le vicaire et sa vicairesse, 
amenant un porc ou un veau pour lès capucins et pou- 
vant à peine s'acheter une couque pour eux, tandis que ces 
messieurs les curés, les moines et leurs servantes festoyaient 



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- m — 

et chantaient : Vive Vaniemoot! Mort à V Empereur! 
C'est le paysan qui paie ! » 

L*autorité civile lui avait fait grâce de la vie en le livrant, 
de son gré, aux capucins. La sentence ecclésiastique le con- 
damna à cinq années de prison, au mutisme pendant quatre 
ans, et à diverses peines disciplinaires comme d'être privé de 
la boisson de Taprès midi et de se donner de la corde deux 
fois par semaine. 

Cette prison était la prison ordinaire du couvent, il y se- 
rait resté sans autre persécution, muet et soumis, avec la 
réputation d'être redevenu un excellent capucin, si, une nuit, 
un père n'était venu lui annoncer une victoire de Léo- 
pold. A cette nouvelle, le naturel de Vervisch revient au 
galop et il compose un chronogramme : Vivat Zeopoldus 
imperatoT^ etc. Ce crime le fit jeter dans cette autre prison 
qu'il avait tant redoutée, qu'on appelle V Enfer ou le trou 
ÎC enfer ^ et où il faillit « mourir de soif » . 

Plutôt s'évader que de mourir ainsi. Telle est sa première 
idée. Il y travaille pendant dix-neuf jours, sans discontinuer, 
sauf pour prendre un peu de nourriture et de repos. Un 
canif et sa fourchette sont ses seuls outils. Des rats lui ont 
indiqué la voie. H découvre leur trou, l'élargit et arrive à une 
fosse d'aisance. Il a saluée séraphiquement » les rats, en les 
appelant chers confrères 1 II n'est pas éloigné d'adresser un 
dithyrambe aux c parfums des moines > , au milieu desquels 
il doit passer plusieurs jours à travailler ; il bénit son canif et 
baise sa fourchette. Enfin, le jour de la Toussaint, toiit est prêt 
pour l'évasion. Il sort du souterrain qu'il a creusé, se fait 
d'un treillage une échelle pour franchir le mur d'enceinte, 
se blesse en tombant dans la rue, mais n'en crie pas moins : 
Vive la liberté ! veut se réfugier chez son avocat : il avait 
émigré ; est arrêté par une sentinelle, à laquelle il dit qu'il 
va confesser une femme en couches, entend l'agitation que 
produit son évasion, et gagne à temps la maison d'un ami 
qu'il n'ose pas nommer, et où, pour comble de joie, il ren- 
contre sa sœur : 

« Frère, lui dit-elle, il était inutile de vous évader. Quinze 
jours de patience de plus et les impériaux étaient dans le 
pays. » 

Quinze jours en enfer eussent été supportables; rester 

T. XIV 12 



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^ 178 — 

quinze jours sous la menace d'être repris et jugé, eût été 
dangereux. Le 6 novembre, à 5 heures du matin, Tex-capu- 
cin et un domestique de confiance, s*étant barbouillés de 
suie la figure et les mains, poussaient une petite charrette sur 
laquelle se trouvait un poêle et sortaient ainsi de la ville. 

Vervischse retira en Hollande. Chemin faisant, il apprend 
les succès de l'empereur, il se rend à Cologne, y notifie, à 
Tarchevôque, le 7 décembre 1790, qu'il veut rentrer entente 
hâte en Flandre pour reprendre aux rebelles son fort de 
Liefkens-Hoek, écrit le 13 à la municipalité du Liefkens- 
Hoek et aux curés du voisinage pour les prévenir qu'il y fera 
son entrée le 20, et célébrera le lendemain, dans son église, 
un service funèbre pour Vâme de Joseph II, rend ses hom- 
mages, en passant, au commandant gouverneur d'Anvers 
qui lui promet une escorte de hussards pour le réinstaller dans 
son fort, est menacé dans les rues par les patriotes anversois, 
se réfugie dans ime maison, s'y enferme, monte aux toits, se 
jette dans un atelier voisin, embouche une rue déserte, saute 
en bateau et, sans s'inquiéter du général ni de ses hussards, 
se met en route, aborde à Lillo et rentre enfin, le 20 dé- 
cembre 1790, dans son église où il chante le Tt Dewm, 
après une hégyre nouvelle. 



Le feld maréchal Bender, auquel Vervisch avait aussi an- 
noncé sa rentrée en Belgique, lui avait conseillé d'aller à 
Liefkens-Hoek attendre « une meilleure promotion » . Les 
pièces qui restent aux archives montrent que cette promotion 
lui fut marchandée. Il sollicitait une place d'aumônier de régi- 
ment; car il pensait que ses services militaires lui donnaient des 
droits. Une instruction se fait, on y reprend l'histoire de sa 
vie, on y reconnaît la légèreté des griefs de ses supérieurs, 
les calomnies des capucins, les persécutions qu'il a subies ; 
mais ses faits d armes sont moins bien appréciés qu'il 
l'eût voulu. L'official de Gand dit : qu'au lieu de se borner 
à exercer son ministère, « il s'est livré à l'art militaire, et 
paraît avoir vexé les curés, vicaires et manants de Calloo 
et du polder den Doel, par des quotisations arbitraires... » 



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- 179 — 

il conclut qu'a faut le traiter en douceur, car t sa requête 
prouve assez qu'il a perdu l'esprit » ! (15 mars 1791). 

La requête est envoyée au procureur général Maroux ; 
€ Vervisch aurait été nommé aumônier d'un régiment si 
l'aumônier général n'avait reçu une lettre de l'évêque de 
Gand (18 janvier 1791), remplie de calomnies contre lui. t 
Vervisch insiste et se défend. Le procureur général est 
chargé de s'aboucher avec l'évêque; il ne Irouve aucun 
grief sérieux ; il juge que, quoiqu'il n'y ait aucun fait prouvé 
contre lui, sa conduite n'a été ni aussi décente ni aussi régu- 
lière que l'exigent les fonctions du saint ministère; cepen- 
dant, « comme il a rendu des services essentiels aux troupes, 
il pense qu'on ne peut pas Yabandonner^ mais que la diffi- 
culté est de savoir qu'en faire\ » Savoir qu'en faire! Ce mot 
cruel, répété parle conseiller Aguilar*, aurait indigné Ver- 
visch, qui eût répété encore: t J'acquis l'expérience que l'em- 
pereur est aussi mal servi que le pape. > 

On était en 1791. La révolution française va faire de l'ex- 
capucin un curé constitutionnel et la terreur une victime. 
Nous devons suivre ses traces en des archives terribles : les 
dossiers du tribunal révolutionnaire de Paris '. 

Le 16 décembre 1791, Vervisch était encore curé du Lief- 
kens-Hoek. Il signait de cette qualité la dédicace de son 
troisième volume au maréchal Bender, ajoutant qu'il espé- 
rait une meilleure place. 

Le premier fait nouveau que nous ayons à constater est, 
pour employer les expressions deFouquier-Tainville, que « ce 
prêtre, c'est à dire cet imposteur, » se rendit en 1791, dans 
le district d'Hazebrouck, où « il fréquenta les sociétés popu- 
laires » s'en fit membre, parvint « à fasciner » les patriotes, 
« au point que les électeurs le nommèrent à la cure d'Haze- 
brouck • , fit venir sa sœur près de lui et réussit à la faire 
nommer « sœur d'école • de la dite commune. 

Le descendant des Vervisch, nommé curé de la république 
par l'élection populaire ! ce trait est d'une originalité digne 
du défenseur du Liefkens-Hoek. L'ex-capucin devait préférer 



» Rapport de M. Maroux, do 17 mars 1791. 

* Rapport du conseiller de Aguilar, du 7 avril 1791. 

' Archives nationales de France, registre W, 298, n» 283. 



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- 180 — 

cette électioiïQur la place publique à Texpiation à coups de 
verges, dans le couvent; si les liens du sang qui l'attachaient 
à la maison d'Autriche en souffraient^ sa haine des abus et des 
superstitions devait être largement satisfaite. De capucin 
quêteur et exorciste, de curé militaire, gouverneur du fort 
Saint-Liévin, devenir curé constitutionnel, cela devait sou- 
rire au moine aventureux qui se moquait des possédés et qui 
invectivait les moines qui dévorent le paysan. 

Mais sa position nouvelle ne pouvait être sans difficultés; 
Vervisch n'échappait aux griffes des capucinsque pour tomber 
dans les serres des Jacobins. 

Son caractère de lutteur ne s'était pas amendé. Il n'eut 
pas la main heureuse comme curé constitutionnel. Dans le 
courant du mois de novembre 1792, il oublia où il était et 
qui il était. La scène qu'on va lire n'était pas de mise dans 
la république française de 1792, ni sous l'habit de curé 
constitutionnel. Si c'eût été au XIX* siècle, dans la Belgique 
libre ou sous la République française, à la bonne heure! 

Fouquier-Tainville, parmi ses chefs d'accusation expose : 

€ Que le citoyen Pierre de Wade, habitant d'Hazebrouck, étant dé- 
cédé, un autre citoyen fut annoncer sa mort à Vervisch, et lui demander 
la permission de sonner son trépas, que ledit Vervisch s^informa si le 
défunt fréquentait ses offices, que dans ce cas il le connaissoit et qu'au 
cas contraire il ne leconnaissoit pas, qu'il lui refusa un billet portant per- 
mission de sonner, qu'il est allé annoncer à la veuve qu'elle ne devoit 
pas s'avancer dans l'église, avec le cadavre de son mary, parce qu'il 
la feroit sortir et refusa en conséquence le drap des morts qui lui 
étoit demandé, que malgré une conduite aussi barbare qu'irrégulière 
de la part de Vervisch, des citoyens portèrent le corps de Wade afin 
de le faire inhumer, qu'étant arrivé au calvaire sur le cimetière, les 
porteurs envoyèrent avertir le curé, lequel, après s'être fait attendre, 
arriva sans costume, sans la croix et sans eau bénite, qu'alors joignant 
l'indécence à la cruauté, il donna ordre qu'on ouvrît le cercueil pour 
savoir ce qu'il contenoit, que le cercueil fermé avec des clous, fut à 
l'instant ouvert et violé par force et avec fracas, qu'alors Vervisch en 
se retoiu*nant, dit aux porteurs qu'il ne vouloit pas que le défunt (ut 
enterré en terre sainte et qu'ils pourroient en faire ce qu'ils voudroient, 
que les porteiu^ s'étant néanmoins avancés pour le porter à l'église, 
les portes leur furent fermées au nez, qu'alors il s'éleva une rixe vio- 
lente entre les assistants, que les uns vouloient que Wade fût enterré 
et les autres s'y opposoient en criant que c'était une béte qui étoit dans 



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- 181 - 

le cercueil, qu*enfin les porteurs furent obligés d*abanclonner le corps 
et que le résultat de cette scène horrible fut que le cercueil fut jeté 
dans une pasture par dessus un mur et que le cadavre en sortit par 
Teffet de la chute, que la veuve Wade, pour venger ces inhumanités 
exécrables contre le corps de son mari, traîna Vervisch devant les 
tribunaux du district d'Hazebrouk où il fut seulement condamné à 
une amende pécuniaire, etc. » 

La cause de cette inhumanité est resté inconnue ; c'était 
d*un fanatisme violent et d'une imprudence dangereuse! 
Mais il est plaisant d'entendre le procureur général de la 
Terrexir, Fouquier-Tainville, parler de terre sainte et repro- 
cher à un curé d'être venu devant un cercueil, sans surplis, 
sans croix et sans eau bénite. 

Nous n'avons pas la défense de Vervisch ; elle eût été sans 
doute inutile. Il avait soulevé des haines autour de lui. Ce 
fut un prêtre qui le dénonça au tribunal révolutionnaire. 
Son acte de dénonciation est resté au dossier. Vervisch est 
accusé d'être resté au service secret de l'Autriche. Les preu- 
ves sont les trois volumes de sa Vie, d'autant plus terri- 
bles qu'ils sont écrits en flamand, et que les juges, s'ils y 
avaient songé, n'auraient pu les lire. Le dénonciateur se 
garde bien de caractériser l'esprit du livre, si contraire aux 
moines et si favorable aux réformes de Joseph II. L'ouvrage 
est dédié à l'illustre feld maréchal de Bender c ce monstre > , 
et à l'archiduc Léopold ! L'auteur s'y félicite de la victoire 
des Autrichiens, et il ose dire : «Dieu ne fut jamais patbiotb, 
mais un véritable royaliste! > Cela suffit! 

Le dénonciateur ne dit pas que les vaincus sont les moines 
et les patriotes, les insurgés de la réaction. Mais il s'écrie : 
« L'auteur de ce blasphème est encore parmi nous ! » 

En effet. Dieu ne fut jamais patriote! Cela était écrit, 
imprimé, et avec deux mots pareils on peut faire pendre un 
homme. Cette dénonciation est bravement signée : « Fait à 
Steenbecque, district d'Hazebrouck, département du Nord, 
le 29 septembre 1793, Tan II de la Bépublique française une 
et indivisible. 

« F, C. Dbschot. 
« Curé de Steenbecque. » 

Vervisch est arrêté presqu'aussitôt, mais les protestations 

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— 182 — 

ne manquent pas. Le 6 octobre, huit citoyens signent, 
dans la société populaire d'Hazebrouck, une sorte d'adresse 
à Vervisch, dans laquelle ils Texhortent de tout leur pou- 
voir c à ne souffrir aucune inquiétude au sujet de son 
arrestation ». — « Voilà 30 jours, disent-ils, que nous ne 
cessons de travailler pour vous. » Le6mai 1792, la même so- 
ciété avait délivré un certificat de c civisme éclatant > à Marie 
Vervisch, maltresse d'école de charité à Hazebrouck et sœur 
du curé d'Hazebrouck et du curé de Noordschote, désigné 
aussi comme « un bon recruteur » . Sa sœur n'en fut pas 
moins arrêtée avec lui. 

Les huit signataires annoncent à Vervisch nombre de 
pétitions et certificats de civisme, de la commune, delasociété 
populaire, etc. 

Le 16 brumaire (6 novembre), l'orage éclata dans une 
séance extraordinaire de la société populaire d'Hazebrouck, 
dite la société montagnarde. Des commissaires de la Mon- 
tagne de Saint-Venant, d'Aire et de Merville y assistaient. 
Un commissaire se plaint du fanatisme de la com- 
mune d'Hazebrouck, un autre c s'ouvre > sur le curé Ver- 
visch, un citoyen se déclare victime du curé, un autre a été 
persécuté par lui comme clubiste, un autre orateur parle en 
faveur du prêtre, mais un prêtre lui riposte, demandant qu'il 
soit donné lecture de la dénonciation qu'il a faite contre le 
traître. Cette lecture porte « la plus grande clarté sur l'af- 
faire». En vain onallègueque lelivredénoncéaétéécrit par 
l'auteur avant son adhésion à la république ; on répond que 
ce livre lui a gagné la confiance des autrichiens au point 
qu'ils lui ont donné « une commission secrète pour aller en 
France trahir la République sous le masque du patriotisme » . 
Un commissaire demande qu'il soit institué le lendemain une 
Montagne. Le lendemain, la société est constituée>le citoyen 
Deschodt, le dénonciateur, est nommé Tun de ses membres 
et sa dénonciation est appuyée. 

Ces pièces pour et contre furent produites au procès. 
L'interrogatoire est du 15 brumaire ; la comparution du 
8 frimaire. Fouquier-Tain ville rédigea l'acte d'accusation; 
il se sert du livre de Vervisch pour l'accuser d'être un 
traître émissaire de l'Autriche : Vervisch a écrit et imprimé 
à Bruges en 1792, que la maison d'Autriche ne périrait. 



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— 183 — 

jamais ! Le jury se prononça séance tenante. Le curé était 
condamné à mort et ses biens confisqués. 

Avoir lutté toute sa vie contre les abus du clergé, s*étre 
évadé deux fois du couvent, avoir bravé les arquebusades 
des soldats de la contre-révolution, avoir échappé à une con- 
damnation à mort des Patriotes et à X Enfer des moines, 
pour aller tomber sous la hache de la révolution, Vervisch 
n'avait pas prévu cette fin, lorsqu'il rentrait dans son fort et 
terminait son livre en chantant le Te Deum. Et c'était son 
livre, un livre violent et comique, une sorte de satire bouf- 
fonne contre les moines, un éclat de rire indigné et railleur, 
qui le menait à une mort odieuse! 

Sa sœur fut condamnée avec lui. La pauvre fille avait tout 
quitté pour partager les luttes de son frère dans une existence 
obscure et laborieuse ; à chaque péril, elle s'était bravement 
mise en campagne, tantôt pour le soutenir dans son procès 
contre les moines, tantôt pour porter ses messages à Anvers» 
tantôt pour le faire évader en Hollande, tantôt pour aller de 
Poperinghe, en Flandre, réclamer la protection des armées 
françaises en faveur de son autre frère , curé de Noord- 
schote^; puis, elle avait cru trouver la paix en se faisant 
maltresse d'école de charité, dans la paroisse du curé consti- 
tutionnel. Elle y trouva, pour tant de dévouement, une mort 
terrible, et suivit son frère à l'échafaud. 



Étant vicaire à Zeveren, en 1785, Vervisch avait écrit et 
publié un livre : Question des écritures. Son dîner, dit-il, 
était souvent réduit alors au pain et à l'eau, car il devait 
payer son imprimeur. Ce livre, dont cinq docteurs en droit 
canon, trois évoques et un cardinal avaient reconnu l'utilité, 
est désigné par lui comme devant être d'un c éternel avantage 
pour l'église et pour l'État » . Rentré dans son presbytère et 
dans son fort, Vervisch corrigea cet ouvrage et le fit imprimer 
de nouveau, en 1791. C'est alors aussi qu'il écrivit et publia 
les trois volumes sur sa vie. Son premier ouvrage semble 

> 6 mai 1792. Passeport donné par la société populaire d'Hazebrouck. 



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— 184 — 

perdu; à coup sûr, ses avantages ont cessé d'être étemels. 
Sa vie présente sous un jour cocasse cette révolution braban- 
çonne à la fois si anarcbique et si fanatique, si décousue et 
si violente, si entreprenante et si faible. Que l'ex-capucin s'y 
soit pris au sérieux, on n'ose le croire et on ne peut guère en 
douter. Mais son ton touche si souvent au comique et tant de 
sarcasme se mêle à ses récits et de raillerie à ses vantardises, 
qu'on doit le ranger parmi les héros de la tragi-comédie ; il 
est de la famille de frère Jean des Entomeures, sinon de 
Panurge, ou plutôt, car il est flamand, d'Eustache le moine, 
sinon d'Uylenspiegel, et l'on est tenté à chaque page de 
répéter le vers d'Adenez le roi sur d'Eustache : 

Ce diable de moine soldat! 

Sa haine des capucins et d'une révolution qui faisait du 
pays une capucinière en armes, lui fit surtout peindre au 
comique ce mouvement d'un peuple soulevé par des couvents 
surannés contre des réformes prématurées. Il n'en vit ou 
n'en reproduisit pas les cfités héroïques et les idées libérales, 
et il confondit dans le même mépris Vonck et Vandernoot. 
S'il avait eu ce qui fait l'écrivain : la philosophie, la mé- 
thode et le style, son livre serait une précieuse épopée gro- 
tesque des révolutions à rebours. 

Le peuple français montrait déjà alors comment les masses 
s'ameutent comme un élément irrésistible et l'on a appris 
depuis comment on écrase les soulèvements de la liberté. 
Aussi, ces jeux armés que Vervisch se plaît à mettre en scène, 
ces escarmouches dirigées par des moines, ces débandades 
mêlées à des faits d'armes étonneront davantage et semble- 
ront bien plus une charge, dans un temps comme le nêtre 
où les batailles sont si terribles et où les guerres de rues 
prennent souvent un épouvantable caractère de promptitude 
et d'énergie. Ils peignent cependant bien une époque d'ago- 
nie, où tout s'éteignait, où le pouvoir, le clergé, le peuple 
n'avaient plus qu'une force factice, une vie artificielle pour 
ainsi dire : époques de transition assez semblables à l'hiver 
avec son engourdissement et ses intempéries, mais où ne 
manque pas la sève du renouveau et d'où peuvent sortir une 
existence meilleure, une société transformée. 

Vervisch ne voyait rien de cela. Il avait été capucin malgré 



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— 185 - 

lui, il se croyait royaliste de race, il était caustique de na- 
ture, en fallait-il davantage pour échauffer sa bile? Qu*on 
n'attende pas de lui le comique profond de Rabelais, la verve 
satirique du Roman du Renard^ la vigueur de la Satire 
Menippée ; il est lui-même et ne peut pas être autre chose, 
n raconte que, dans son enfance, un rat Tavait presque mu- 
tilé. Les bossus et les castrats ont une causticité naturelle qui 
ressemble assez à la sienne. 

Son livre de droit canon ne lui a pas donné la gloire. Ses 
trois volumes sur Sa vie étonnante Tout mené à l'écha- 
faud. En concisant cet ouvrage indigeste et cocasse, on en 
ferait le Roman comique de la révolution brabançonne. Mais 
la fin tragique de l'auteur s'y oppose, elle complète d'un trait 
cruel le tableau qu'il a si étrangement esquissé. Il n'y aurait 
rien d'étonnant que, sur l'échafaud consacré par le sang de 
Bamave, le moine flamand eût crié au peuple : Regardez 
mourir le dernier des capucins. 

Ch. Potvin. 



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A MOLIÈRE. 



Molière, Dieu pour toi fut bien peu complaisant. 
En moins de quatre jours et presque lentement, 
J*ai lu tous les écrits engendrés par ta plume. 
Après tant de labeurs n'avoir fait qu'un volume, 
Quand on voit tant de sots, pleins de fécondité, 
Pom* un honune d'esprit, quelle stérilité! 
De nos jours, les auteurs y vont d'un pas plus leste. 
Ils font deux in-quarto, contre toi ton Alceste; 
Nos arts et nos bateaux, tout marche à la vapeur. 
On n'a pas quarante ans que, déjà grand auteur. 
On remplit presque seul toute une librairie. 
A cet âge, timide et plein de modestie. 
Pauvre homme, tu tremblais d'exposer au regard. 
Une œuvre longuement méditée à l'écart ; 
Ton bon sens te faisait douter de ton génie. 
Cent fois tu revoyais l'œuvre déjà finie. 
Chaque mot, chaque vers, disséqués savamment. 
Repassaient au creuset de ton sûr jugement, 
Tu poussais à ce point le désir de bien (aire 
Que, ne dédaignant pas l'avis le plus vulgaire. 
Tu lisais humblement tes vers à Laforét, 
Pour voir même le cas que le peuple en ferait. 

Ton public, à vrai dire, avait l'humeur mal faite, 
Il n'aurait pas permis qu'un autem* malhonnête 
Débitât devant lui des propos malséans. 
A défaut de génie, il voulait du bon sens. 



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-- 187 - 

Seuls, les hommes d'esprit décidaient du mérite, 
Le peuple les suivait, formé sur leur conduite, 
Et, de pareils arrêts connaissant Téquité, 
L'auteur se respectant. Fart était respecté. 

Le temps, qui change tout, a changé cet usage. 
Grâce au progrès des mœurs, notre public plus sage, 
Sur tous ces petits riens qui faisaient Tart si grand, 
Se montre. Dieu merci, bien plus accommodant. 
L'immonde et le bouffon, voilà ce qui l'amuse, 
Il trouve fort exquis un auteur dont la muse. 
Dévoilant sans pudeur ses seins et son mollet, 
Fait du théâtre antique un mauvais cabaret. 
Il tombe en pâmoison lorsqu'on prose fleurie 
On lui sert bravement, quelque bonne utopie. 
Qui ferait croire aux gens, possédant leur raison, 
Qu'écrivains et public sortent de Charenton. 
Quant au vieux sens commun, il était incommode 
Cela faisait bâiller — il est passé de mode. 
Avec le vieux bon goût, l'esprit et le savoir. 

Âhl nous avons bien fait de chemin sans y voir! 
Nous sommes bien plus fins que toi, pauvre Molière ! 
Si tu nous ramenais ta muse familière. 
Avec ton cœur si simple et ton esprit gaulois. 
Comme on te traiterait de Prudhomme bourgeois. 
A peine si Tartufe obtiendrait nos suffrages. 
Il nous faut des mets forts, de grossiers badinages. 
De honteux plaidoyers, où le peuple insulté 
A l'oubli du devoir, soit sans cesse excité ; 
Des drames où sans honte on insulte la mère 
Pour dresser des autels à la femme adultère ; 
Tout l'ignoble fumier, tout le cynisme enfin 
Où se vautre à plein nez, un peuple à son déclin. 
Lorsqu'il tombe si bas au fond du précipice 
Que la vertu le fait rougir plus que le vice. 
Oui, voilà ce qu'il faut, voilà par quels excès 
On s'ouvre à deux battants, les portes du succès ; 
Voilà comme on acquiert le renom bien facile 
D'être un grand homme, aux yeux de la foule imbécile ; 
Voilà comme on distrait le bourgeois qui s'en va 
Le soir cuver son vin devant nos Fa mêla ; 
Et pour peu que ce plat de chimères malsaines, 



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À 



- 188- 

De mensonges honteux, de crudités obscènes, 

3e trouve relevé, sous forme de piment, 

Par un style épicé, digne de TaUment, 

Les plus scrupuleux même, imitant tout le monde, 

Trouveront de la grâce à cette fange immonde. 

Abaissement des mœurs, tristes enseignements!.. 

Lorsque les arts s*en vont, tout baisse en même temps. 

Si tu devais renaître, 6 mon pauvre poète, 

Si tu voyais la honte où ce siècle végète 

Devant un tel spectacle, hélas! que dirais-tu? 

De quel noble courroux bondirait ta vertu! 

Comme il irait son train, le fouet de ta satire, 

Pour châtier nos mœurs et non plus pour en rire! 

Mais non, mieux vaut dormir, dans la nuit du trépas, 

Notre siècle avili ne te comprendrait pas. 

Sois pourtant consolé; nos sots ont beau produire. 
Tu fus un honnête homme et tu ne sus écrire 
Qu*à peine un seul volume à plus de cinquante ans, 
Mais tu braves l'envie et la rouille du temps, 
Ton nom est immortel, pendant que leurs sornettes 
Ont le sort glorieux des petites gazettes : 
On y jette un coup-d*œil, puis au tas! dépêchons; 
Margot peut tout revendre au marchand de chiffons. 

E. MlIfNAERT. 



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EN HOLLANDE. 

JUFFER DAADJE ET JOEFER DOORTJE. 



(SUITE,) 



Vn. — Où LA QUBBRB SB BALLUMB A PROPOS d'uNB THIÎOBIB 
AMOUBBUSB DB JUFFBB DOOBTJB BT d'uKB REFUTATION DB 
JUFFBB DaADJB. 

C'est une bien agréable promenade qae celle de La Haye 
à Scheveningen, par le Zee-straat, une route bordéee de cot- 
tages enfouis sous les arbres, et au sortir de laquelle on 
arrive tout à coup et presque sans transition à la mer, la mer 
qui se présente immense, imposante, avec ses variations d'as- 
pect, de couleur, d'humeur ; avec sa mobilité, ses bruits, ses 
clameurs, sa voix harmonieuse et forte. Tout au plus, a-t-on 
vu le village si original dans ses mœurs, et qui conserve 
avec tant de religion et de persévérance ses costumes en 
même temps que ses coutumes. Car on dirait que les habi- 
tants y affectent pour la civilisation qui les coudoie, qui les 
coudoie, qui les hante, qui les fait vivre, une sorte de 
mépris philosophique inspiré par la manifestation incessante 
des réalités plus sérieuses de la nature. Quels haussements 
d'épaule mérite un maigre vaudeville et ses ridicules ariettes, 
pour qui voit chaque jour le drame ou la tragédie se dérouler • 
avec ses effrois sinistres ou ses élans divins! De cette façon 



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- 190 — 

aussi semblent faire ces spectateurs constants de la mer, 
graves et tristes, qui sont de pauvres pêcheurs... 

Profitant d'une belle journée d'automne, une de ces jour- 
nées trompeuses qui font déjà croire au printemps quand 
l'hiver n'a pas môme commencé , mevrouw avait voulu faire 
la promenade du Zee-straat à la mer. Les trois jeunes filles 
étaient de la partie : la paix n'était-elle pas dans la maison et 
tout le monde ne s'y trouvait-il pas content, depuis quelques 
jours? n fallait fêter tant de prospères circonstances. Nous 
n'oserions pas jurer que mevrouw éprouvât une bien vive 
émotion devant la nappe liquide, pour nous servir d'une 
expression de poëte sinon d'une expression poétique. Il pou- 
vait y avoir deux motifs à cette indifférence ; le premier, c'est 
que mevrouw Ankers qui venait assez fréquemment à Sche- 
veningen avait fini par triompher de son enthousiasme; 
le second, c'est que l'excellente petite femme n'eût jamais 
compris que l'on vit dans la mer autre chose qu'une 
grande masse d'eau salée, dans laquelle se pêche du poisson 
parfois très délicat, et où à certaine saison, les gens se trem- 
pent pour se rafL*alchir. Sans vouloir le moins du monde 
lui nuire dans l'esprit de personne, nous sommes obligé 
d'avouer que ce dernier motif était le véritable. Elle conve- 
nait pourtant que l'air de la plage est vif, et que marcher 
sur le sable fin et détrempé n'a de désagrément que 
quand une vague inattendue vient traîtreusement vous 
mouiller les pieds. 

Ce qui est certain* c'est que ce jour-là elle était dans d'ex- 
cellentes dispositions ; que ses compagnes avaient précisé- 
ment de la gaieté plein l'esprit et le cœur^ et que, si de cette 
excursion sur la grève devait sortir un événement sinistre 
ou grave, on n'aurait pu s'en douter à ces signes, non plus 
qu'on ne pourrait se douter, comme nous l'avons dit en finis- 
sant le chapitre précédent , que dans les bonnes et paisibles 
villes de la Hollande, il y ait parfois des éclats de tonnerre. 

Hélène ne s'efforçait plus d'avoir seize ans, d'être une 
demoiselle ; elle n'était qu'une enfant, courant au devant de 
la brise qui soulevait autour de sa tête ses jolies boucles 



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- 191 - 

blondes; ramassant des coquilla^f^es, venant montrer et faire 
admirer ses petites trouvailles, et» ma foi, plus appétissante 
et plus avenante dans ce charmant laisser aller, que dans 
son rôle de jeune fille. 

Doortje marcliait plus gravement qu'elle, mais non moins 
qu'elle subissait cette enivrante et folâtre influence que subis- 
sait sa sœur. Juffer Daadje écoutait les observations et les 
histoires de Mevrouw» en même temps qu'elle répondait au 
babil d'Hélène, tandis que Juffer Doortjé cherchait à l'acca- 
parer de son côté par des réflexions de toute nature. 

Doortje venait de laisser prendre les devants par sa tante 
et par Lena, lorsque s'arrétant tout à coup, singulière, 
insaisissable, comme d'habitude, elle se mit à parler une 
langue dont on ne lui eût pas supposé la connaissance et 
qui étonna fort sa compagne. Elle restait le regard fixé sur 
l'horizon. Les vagues de la mer se succédant, s'élevant, pré- 
cipitant leur cours, roulant sur elles-mêmes, cherchant à 
se devancer et se brisant après tant d'efforts pour venir 
expirer en minces lames d'eau ; ce quelque chose d'incessant, 
d'infini, de toujours ^ ce flot qui naît sans cesse formidable, 
pour disparaître, avait sans nul doute frappé son imagina- 
tion. Elle avait entrevu dans ce phénomène, une loi étemelle 
qui règle tout ici bas. 

— Tout à l'heure, dit-elle d'un air méditatif et en posant 
sa main sur le bras de Juffer Daadje comme pour mieux 
convaincre celle-ci et appeler toute son attention sur cette 
pensée, tout à l'heure cette patiente uniformité de mouve- 
ment, ce calme grandiose de la mer va peut-être disparaître 
pour faire place à l'agitation profonde... D'un point de l'ho- 
rizon le vent aura soufiié, l'eau perdra sa transparence, le 
flot deviendra colère, la lutte sera furieuse, la vague ne 
retombera plus en égrenant son onde en perles, mais elle se 
déchirera avec de longs cris et des plaintes terribles. A cette 
quiétude superbe dont nous sommes témoins en ce moment, 
succédera le désordre, la rage, la folie... D'où vient ce 
souffle qui subitement change ainsi l'aspect et les allures de 
l'océan ? Le sait-on? Est-ce Dieu qu'il en faut accuser alors 



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— 192 — 

des catastrophes que cause la tempête?... Notre Ame est 
comme cette eau, Mademoiselle Alida/ elle est sereine 
et tranquille, quand soudain un souffle l'agite, la soulève, la 
déchire... 

Alida la regarda étonnée. Elle était p&le et frissonnante : 
ce n*était plus la Doortje d'un instant auparavant, c'était 
une Doortje transfigurée, embellie et houleversée. Sa poitrine 
était haletante, ses yeux humides et effrayés, mais large- 
ment ouverts comme pour mieux embrasser le spectacle 
qu'elle-même venait de décrire et qu'elle semblait voir. 

— Oui, continua-t-elle d'une voix concentrée, stridente, 
oui, nous sommes les jouets de quelque chose au dehors de 
nous, de supérieur, de plus fort, d'implacable, qui nous 
pousse et nous torture... 

— Juffer Doortje, revenez à vous ! 

— Pourriez-vous, dit-elle, en se tournant brusquement vers 
son institutrice et comme si les idées qu'elle exprimait alors 
eussent été subitement engendrées, sans transition, par cette 
description qu'elle venait de faire, — pourriez-vous supporter 
d'être trompée, trahie, par quelqu'un que vous aimez? 
Songez-donc, on donne toute son &me, toutes ses pensées, sa 
vie à un être : on croit éveiller en lui cette môme ardeur qui 
vous brûle; il reste froid, indifférent, il se joue de votre 
crédulité, de cet élan généreux auquel il ne vous a pas été 
libre de résister. Vous voilà une victime, une victime meur- 
trie, sacrifiée... Non, non, cela n'est pas supportable, ce sont 
des douleurs terribles... Vous sentez comme une houle en 
vous-même... C'est une mer en furie qui ramasse, secoue et 
engloutit tout dans ses abîmes.. . Oh ! que l'on souffre ! 

— Mais c'est de la folie, s'écria Juffer Daadje presque ter- 
rifiée de cette exaltation, voyons, chère demoiselle, reprenez 
votre sang-froid, revenez à vous... 

— Revenir à moi? — demanda Doortje soudain froide 
et dédaigneuse comme naguère, — revenir à moi?... Ah I je 
vous croyais capable de comprendre toutes ces choses... 
Oui, vous avez raison! C'était de l'aberration, comme 
vous auriez pu dire... Nous aurons de la pluie ce soir. 



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— 193 — 

Jufvrouw Alida : voyez-vous les monettes tremper le bout de 
leurs ailes dans Teau qu'elles effleurent... Allons ramasser 
des coquillages comme ma petite sœur. .. 

Désormais Juffer Daadje connaissait cette &me volca- 
nique, en ébulition constante. Elle eut pitié de la malheu- 
reuse enfant en proie à de pareils sentiments, à de pareilles 
secousses. Elle se rapprocha, lui prit les deux mains, l'assura 
de ses sympathies, de son attachement ; elle adopta presque 
le même thème d'abord, mais on eût dit que chez Juffer 
Doortje il y avait eu comme une déception cruelle, poi- 
gnante : en moins d'une minute, tout le chemin que Daadje 
avait fait dans l'affection de la jeune fille, fut-il donc perdu? 
Daadje chercha à démontrer au moins, comme c'était sa 
conviction, que nous ne sommes point le jouet d'une force 
extérieure et aveugle. Il n'y a d'aveugles que nous, disait- 
elle, nous qui laissons inertes nos facultés Notre devoir est 
de discerner les impulsions de notre &me, de les régler. 
Quand une grande tourmente fait frémir la nature, ravage 
et détruit, il y a là une succession de phénomènes phy- 
siques, nécessaires, qui sont les résultats des lois univer- 
selles; mais rien de fatal. Chaque phénomène est la mani- 
festation d'une volonté.. . Il se peut que cette volonté frappe 
et blesse d'un côté... Mais combien de fois ne console-t-eUe 
et ne guérit-elle pas de l'autre? Et la raison... 

— La raison nous défend-elle aussi d'aimer? demanda la 
jeune fille, préoccupée seulement d'une pensée. 

— La raison nous le commande au contraire. Aimer est 
le fond même de toutes les actions humaines ; nous ne vi- 
vons que par cela... Mais n'allons pas follement rejeter sur 
un seul objet et tendre vers un même et unique but nos forces 
et nos facultés à cet égard. Ce n'est plus aimer que d'exclure 
de son âme le culte du bien et du vrai, sous prétexte que 
quelque autre chose nous sollicite tout entier. Pour bien 
aimer, il faut commencer par savoir se sacrifier soi-même; 
l'amour n'a de grandeur, il n'est saint, il n'est sacré qu'à ce 
prix. Quiconque aime et appelle ainsi au partage de son âme 
et de sa vie un autre être, doit tout d'abord épurer son âme 

T- XIV. 13 



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- 194 — 

et rendre sans tache sa vie. C'est le premier des hommages 
qu'on doive à la personne aimée elle-même... Dans le mot 
aimer se confond donc tout ce qui est amour dans l'acception 
la plus élevée, la plus large: l'attachement au devoir, le res- 
pect de soi-même, comme le respect d'autrui , enfin, tout ce 
qui nous fait dignes d'être aimés à notre tour. Ce n'est pas 
aimer que de se prêter toutes les qualités que je viens de 
dire, de les faire supposer; ce n'est pas môme être aimable. 
L'amour vrai s'inspire de droiture et de sincérité. C'est à dire 
vouloir être telle que l'on est , et n'être que ce que Von sait 
pouvoir être sans s'abaisser. . . 

— Mais cependant, si ce que l'on éprouve nous bouleverse, 
nous pousse, nous enlève à nous-môme?... 

— Je rougirais pour ma part de subir une pareille loi, ou 
je craindrais pour ma raison... 

— Eh !• vous ne savez pas aimer t 

— De cette façon étrange, non... 

Juffer Daatje aurait cherché encore à convaincre juffér 
Doortje, mais il paraît que l'idée de venir à la mer n'avait 
point germé seulement ce jour là dans le cerveau de mevrouw 
P. Ankers ; parmi les promeneurs, tout à coup on rencontra 
Malvoisin et Delericourt. Était-ce bien tout à fait le hazard? 
la veille n'avait-il pas pu être un peu question de cette partie? 
En cherchant bien, peut-être que juffer Lena se rappellerait 
avoir dit quelque chose. Nous sommes amené à le supposer 
en voyant Lena ne point trop s'étonner de la rencontre, 
et remercier même M. Delericourt d'un sourire. . . Seulement, 
comme si juffer Doortje avait deviné les intentions de sa sœur 
et son jeu, ou qu'elle eût besoin de quelqu'un sur qui déver- 
ser ses contrariétés , à peine les jeunes gens eurent salué la 
compagnie, qu'elle s'empara de celui qu'on semblait attendre 
surtout... Elle l'accabla de gentillesses, le pria de lui 
offrir son bras, fut pétillante d'esprit, mordante. Elle 
ressemblait à ces cavaliers expérimentés qui ne lancent 
leur cheval à fond de train que pour le retenir et le faire 
reculer à coups de cravache et d'éperons. Delericourt perdit 
la tête, il répliqua comme un sot. Et quand il eut été réduit 



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— 195 — 

ainsi à l'état de bouillie , elle le lâcha et Tenvoya à sa sœur 
qui s'en allait toute triste et toute décontenancée, et qui n'en 
demandant pas davantage, fut heureuse de se voir rendre 
le jeune homme, mais presque inerte et essoufflé. Doortje se 
sentait bien cependant, Delericourt lui avait servi de tête de 
Turc, elle avait déchargé sur lui l'excitation de ses nerfs. 
Ça l'avait même animée; elle chercha une autre victime. 
C'est alors que ses yeux tombèrent sur Malvoisin et sur Alida. 
Elle remarqua l'air empressé , respectueux du premier. Un 
mot — lequel? nous ne saurions le dire — frappa son oreille 
et mit sa tête en feu : ses soupçons d'autrefois venaient de 
renaître tout à coup, mais irrésistibles. Malvoisîn était un 
impudent ; Âlida une hypocrite, plus que cela encore. Elle 
vint insidieusement leur demander si elle ne les dérangeait 
pas en se joignant à eux. Le non qu'on prononça avec l'accent 
de la sincérité cependant, lui fit l'effet d'un non contraint et 
déçu. Qu'avait-elle, la malheureuse enfant, à tout prendre à 
contre-sens , à tout exagérer ainsi ! Elle n'eut pas de peine 
à embarrasser le jeune homme , à le faire balbutier ; il n'était 
pas de force. Âlida, il est vrai, resta mattresse d'elle-même; 
toutes les attaques, toutes les insinuations, les détours, les 
insultes mêmes , la trouvèrent impassible... Doortje sentit 
sourdre en elle cette ancienne animosité, cette fièvre qui déjà 
l'avait tenue et qui lui faisait voir sa gouvernante sous un 
aspect fâcheux... 

Décidément, son premier instinct l'avait bien guidée, 
pensa-t-elle ; elle haïssait cette femme; elle la haïssait du 
fond de l'âme. Toutes les qualités qu'elle avait un moment 
admirées et applaudies étaient mensongères... L'hommage 
qu'elle avait rendu à tout ce que la nature avait mis de per- 
fection dans jufferDaadje, n'était que l'expression d'un senti» 
ment mal défini, incompris... 

On rentra à La Haye, quand déjà le crépuscule s'étendait 
sur la mer et la nuit dans les rues. Les réverbères étaient 
allumés, mais un brouillard, d'abord inaperçu, s'épaississait 
et dansait en flots diffus autour de la lumière, qui semblait 
fumeuse. 



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- 196 — 

Chacun tira de son côté ; c'est à dire que la famille Ankers 
rentra seule à la maison du Veerkade. Doortje s'enferma dans 
sa chambre. Elle se nourrissait de son animosité, elle boudait 
enfin. Ce soir là même, il lui vint une idée qui devait une 
bonne fois confondre cette femme qu'on lui avait donnée 
pour guide et pour compagne... Elle chercha autour d'elle, 
dans le cercle ordinaire de ses relations, quelque appui 
pour l'exécution du plan qu'elle méditait. Au souvenir de 
M. Steen, il lui était venu d'abord un haussement d'épaule, 
mais peu après comme un soubresaut de joie. Eurêka ! elle 
avait trouvé... 

VIII. — Où UN COMPLOT s'ourdit. 

Les Hollandais ont la réputation d'être lents et flegma- 
tiques; réfléchis tout au moins ou tout au plus, selon qu'on 
le voudra. Ce sont les étrangers et plus particulièrement les 
Français qui leur ont donné cette réputation. Ceux-ci , avec 
leur parler rapide, leur esprit prime-sautier, leur prompti- 
tude^ ont été frappés de ce fait qu'on cherchait à les com- 
prendre et à les suivre, et que l'on y mettait parfois un peu 
de temps. On parlait aux braves Néerlandais une langue qui 
n'était pas la leur, et ils avaient tout le désavantage de leur 
côté. Sans vouloir médire des compatriotes de Voltaire, lui 
qui, par amour d'un bon mot et d une consonnance, allait 
jusqu'à insulter le peuple de Hollande ; vous savez s'ils ont 
toujours le jugement exact. Le flegme des Hollandais est 
donc purement apparent , extérieur. Nous en avons fourni 
déjà la preuve il 7 a de la passion là comme ailleurs, 
Dieu merci! de la spontanéité, de la verve, de l'em- 
portement. L'homme est toujours homtne, et quand l'observa- 
teur s'attache à découvrir ce qui peut distinguer un habitant 
de La Haye ou d'Amsterdam ou deGroningue, d'un Parisien, 
d'un Hawain (1) ou d'un Caffre, il faut nécessairement qu'il 
arrive à cette conclusion : différence dans les costumes, dans 
le langage, dans la conformation physique, parfois; identité 



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— 197 — 

dans ce petit monde interne qu'on nomme le moi. Les mômes 
besoins, les mêmes instincts, la mdme âpreté à poursuivre 
ses intérêts, en somme, partout. Et s*il existe des nuances, ce 
ne sont point des nuances de peuple à peuple, mais d'indi- 
vidu à individu. Dieu a créé un certain nombre de types et 
les a répandus sur le monde. Ils se soût mêlés, confondus, 
mais malgré tout, on les retrouve en tous lieux , sous toutes 
les latitudes, sous la peau fine et satinée d'une jeune miss 
londonienne, comme sous la peau tatouée d*un indigène des 
lies Radak... Que si Ton contestait cette vérité et qu'on la 
traitât de paradoxe, nous laisserions dire. 

Toujours esiril que pour être hollandaise, Juffer Doortje 
sentait vivement; qu'elle mettait au service de ses sensations 
toutes ses facultés et qu'elle comptait bien marcher dans le 
monde, comme si elle était elle-même un petit monde 
pour le service de qui l'autre, le grand, eût été créé tout 
exprès. 

Nous l'avons vue avoir un mouvement de joie à l'idée de 
s'associer M. Steen, le grave M. Steen, dans ce qu'elle avait 
résolu d'entreprendre. Nous aurions pu à cette occasion 
exprimer quelqu'étonnement de ce que son choix tombât sur 
ce personnage officiel... M"* Dorothée Van Sevenpondecker 
montrait ainsi une logique plus ferme que la nôtre, et cela 
n'est pas peu dire, nous l'affirmons... 

Que voulait la jeune fille? Avoir une arme quelconque 
contre cette créature fiëre et majestueuse qui l'irritait et dont 
décidément elle était jalouse... oh! elle ne se donnait même 
plus la peine de se le cacher... qui l'avait humiliée, et cette 
humiliation elle ne l'oublierait jamais... N'avait-elle pas 
cherché à entrer en communauté d'idées avec elle, ne lui 
avait-elle pas ouvert et livré le secret de son âme, et quand 
les pensées qui l'agitent, qui la font vivre, qui sont les élé- 
ments incessants de la combustion de son être, sont connus, 
on les traite de foKe!... Folie, cette ardeur qu'elle ne peut 
combattre; folie! ce besoin d'expansion et d'amour; folie ce 
trop plein de son cœur?... Cette grandeur à elle, cet idéal 
vers lequel elle se sentait attirée, folie? 



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— 198 — 

Et fallait-il qu'elle continuât à conserver éternellement à 
ses côtés, une femme dont elle entendait faire partout l'éloge , 
qui avait toutes les qualités et tous les talents? Et que venait 
faire dans la maison ce Mal voisin? Se déclarait-il pour elle, 
Doortje, ou pour Lena? L'insolent avait quelque secrète rela- 
tion avec... Non, non, il n-'était plus possible de le souffrir; 
il fallait une bonne fois que cela finît et que quelqu'un fût 
sacrifié. . . — Juffer Doortje ne faisait que suivre la première 
des lois, celle de la conservation personnelle, en rêvant et en 
jurant tout bas une perte qui n'était pas la sienne propre. 
Malvoisin, lui, à la rigueur, lui était indifférent. 

Vous voyez combien facilement la guerre était devenue 
plus vive. Doortje avait fait un progrès : elle sut dissimuler. 
Elle éteignit ses feux. Ni dans son air, ni dans ses ma- 
nières, on ne pouvait trop deviner ce qu'elle méditait. Mais 
elle évitait autant que possible le contact de Daadje, sans la 
fuir. 

Un soir, M. Steen était entré d'abord dans la chambre aux 
tapisseries. Doortje l'avait vu venir ; elle alla le rejoindre. 
C'était la meilleure place de la maison en ce moment, la plus 
inaccessible. Doortje savait qiie son oncle une fois chez lui, 
la pipe aux lèvres, ne demandait pas mieux si on ne l'in- 
terrogeait pas que de rester étranger à toute chose, excepté 
à ses propres préoccupations : il savait môme gré à qui 
venait ainsi le débarrasser d'un tiers fâcheux. Elle eut 
bientôt fait d'entrer en conversation avec le grand homme 
dont elle voulait le concours, et le grand homme, flatté du 
ton qu'on affectait avec lui, très enorgueilli de la faveur dont 
il était l'objet, admirant les charmes de la jeune fille, calcu- 
lant mentalement tout ce qu'un mariage avec elle lui 
rapporterait de relief, se trouvait dans les dispositions les plus 
favorables. D'ailleurs le ton de la conversation était tout 
amical, tout intime. On glissa comme si le hazard l'avait 
amené ainsi, d'un objet à un autre; de la pluie au beau 
temps» du beau temps au théâtre, du théâtre à la musique, 
de la musique à ce qui constitue une femme du monde. 
M. Steen n'était là que pour approuver tout ce que pensait 



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— 199 — 

son interlocutrice. Doortje trouva à placer cette phrase, visi- 
blement étudiée, au dessus et en dehors de son style ordi- 
naire : 

— N'êtes- vous pas d'avis que la femme doit recevoir une 
éducation qui la mette à même de tout comprendre au moins, 
si on ne veut pas qu elle approfondisse rien. Vous voulez 
seuls, TOUS, Messieurs, avoir le monopole de la science et 
nous en défendre lentrée, nous accusant d'impuissance. 
C'est bientôt dit. Je tiens pour vrai que la femme n'est pas 
inférieure à l'homme sous le rapport de l'intelligence des 
grandes choses : dès notre enfance on nous a jetées dans un 
moule plus étroit en prétendant que nous ne pouvons rece- 
voir aucun développement; ce qui est injuste et ridicule... 

— Injuste et ridicule tout à fait... 

— Je prends pour exemple Juffer Alida. Je la crois apte 
à étudier les sciences les plus difSciles et les plus abstraites... 
Certes, je ne suis pas aussi compétente que vous, M. Steen, 
lorsqu'il s'agit d'apprécier la portée intellectuelle d'une per- 
sonne, et vous serez peut-être d'un autre sentiment que le 
mien à ce sujet... Je trouve Mademoiselle Alida une femme 
accomplie. 

— Accomplie, oui. 

— Accomplie ; c'est à dire, une vraie enfant gâtée de la 
nature, qui l'a faite belle , gracieuse, spirituelle, instruite, 
artiste. Si vous saviez combien je l'aime! 

— Oui , Mademoiselle ... 

— Et à quel point je m'intéresse à tout ce qui la con- 
cerne ; à sa famille, à ses relations. Mais vous savez qu'elle 
est d'une discrétion très grande à cet égard^ et quant à moi, 
je suis bien résolue à respecter cette discrétion-là. Tout ce 
que nous avons pu apprendre, c'est ce que nous voyons, et à 
la rigueur on peut s'en contenter, n'est-ce pas, Monsieur 
Steen? 

— On peut s'en contenter. 

— Cependant si sa famille était malheureuse!... N'avez- 
vous pas remarqué parfois, quand elle croit n'être vue de 
personne, combien elle a l'air triste... Pauvre Alida : 



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— 200 — 

elle pense à sa mère peut-être, à son frère, que sais-je, 
à leur misère... Oh! tenez, Monsieur Steen, il semble 
qu'il y a là quelque chose qui doit fendre le cœur ; savoir 
dans la détresse ceux que Ion aime et que l'on respecte... 
c'est affreux ! 

— C'est affreux, répéta Monsieur Steen qui voulant imiter, 
sans y parvenir et par condescendance, l'air d'abattement de 
Dorothée, laissa tomber son menton dans sa cravate et ses 
bras le long du corps, ce qui le faisait ressembler à poli- 
chinelle. 

— Aimez- vous les bonnes actions ? 

— Hein, dit le fonctionnaire en relevant la tête, mais en 
laissant encore ses bras ballant. £t il paraissait aussi aba- 
sourdi devant cette question que si ou lui avait demandé à 
brûle pourpoint s'il ne désirait pas être pendu. 

— Vous devez les aimer. Monsieur Steen, tel que je vous 
connais... Eh bien voulons-nous, à nous deux, mais sans en 
jamais rien révéler et personne, rechercher ce qui pourrait 
être fait en faveur de notre amie?... 

M. Steen , cette fois, se borna à ouvrir de grands yeux, 
mais sans changer d'une ligne son attitude, ce qui commen- 
çait à impatienter passablement M"* Dorothée. Elle sem- 
blait craindre que le référendaire ne fût d'une pâte bien 
moins résistante encore que celle dont elle l'avait cru 
fait. 

— Vos hautes fonctions — M"' Dorothée appuya sur ces 
deux derniers vocables et M. Steen eut un mouvement — 
vos hautes fonctions, vos nombreuses relations admîtistra- 
tives, — et le mot que nous soulignons comme le souligna la 
gente nièce de M"' Ankers, ce mot qui remettait notre homme 
dans une sphère d'idées qui lui était familières, le ranima un 
peu plus, — nous permettrons, acheva-t-elle, de nous entourer 
de renseignements précieux... 

— Oui, mais... 

— Comment nous y prendre? voulez-vous dire. Nous 
savons que M"** la baronne d'Overpoortere a recommandé 
Alida; qu'elle est de ses parentes. Elle demeure à Groningue. 



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— 201 — 

A Groninguo on doit savoir tout ce qui concerne ladite 
dame... Mon Dieu, Monsieur Steen, je croyais, moi, qu'au 
gouvernement vous étiez initiés à tout ce qui se passe, ou que 
vos pouvoirs étaient tels que vous pouviez tout savoir. Vous 
êtes une des lumières de l'État et vous ne sauriez rien trou- 
ver quand il s'agit d'une bonne œuvre?... 

— Je saurai tout, s'exclama M. Steen, qui, cette fois, se 
redressa d'une pièce et reprit son air empesé , digne et em- 
phatique de tous les jours. Je saurai tout, répéta-t-il , dans 
l'attitude d'un Mirabeau prêtant le serment du Jeu de Paume. 

n était superbe. 

— Vous saurez quoi, Steen? demanda M. Ankers du 
fond de son fauteuil et sans même lever la tête. 

— Rien, mon oncle... une gageure, dit Dorothée. 

— Oh! 

Et M. Steen, qui avait trouvé la marche administrative 
de l'information qu'il s'agissait de faire, qui voyait déjà 
apparaître avec leurs paraphes, leurs signatures, leurs nu- 
méros, leurs timbres, leur style, les apostilles, les dépêches 
qui allaient constituer les pièces du dossier de cette affaire ; 
et M"' Dorothée, qui savait enfin tenir son homme, qui était 
sûre de sa discrétion ou toute prête à le désavouer si les cir- 
constances l'exigeaient, continuèrent à comploter jusqu'à ce 
que, tout étant convenu, elle et lui montèrent au salou. 

IX. — Oft M. Steen apprend, s'il ne le savait déjà, 
qu'entre l'arbre et l'écorce, il ne faut jamais mettre 

LE DOIGT. 

Nous avons certainement dit ou laissé entendre déjà que 
les charmes de juffer Daadje exerçaient un empire réel sur 
notre ami Dominique Malvoisin. 

Le jeune homme avait commencé par prendre aussi au 
sérieux que possible son rôle d'ami, de tuteur, de providence 
invisible et désintéressée. Mais c'est là un rôle qui a ses 
dangers, quand celui qui l'accepte n'a pas de beaucoup dé- 
passé sa vingtième année, et que c'est sur une femme ado- 



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— 202 — 

rable que la tutelle ou l'amitié doit s*étendre... Tout d'abord 
il s'était laiâsé aller aux douces impulsions de son cœur, 
puis il avait raisonné, ce qui était naturel, et la raison lui 
avait dit une foule de choses justes sur l'impossibilité de 
voir jamais aboutir ses penchants : que, toute Van Sterbleîn 
qu'elle était, Âlida n'en était pas moins réduite à une situa- 
tion assez triste... qu'elle était gouvernante précisément 
chez son homme d'affaires. Son orgueil s'en mêlait : il se 
voyait deux fois décheoir. U décidait à ces moments solen- 
nels que, fils d'un ancien gouverneur des Indes, il avait droit 
d'aspirer à des destinées plus hautes. . . Mais il revenait néan- 
moins faire une visite au Veerkade, et ne cherchait nulle- 
ment à échapper au secret plaisir de voir, d'entendre, de 
savoir présente, là, à quelques pas de lui, cette femme qui, 
dans son geste, dans son attitude, dans sa démarche, qu'elle 
se tût, qu'elle parlât, qu'elle sourit ou fût sérieuse, respirait 
la grâce, la beauté et tout à la fois la puissance... oui, une 
puissance étrange, magnétique... Bref, l'amour entra tout 
jeune, tout guilleret dans le cœur de Mal voisin. Il en sortait 
bien, à certains jours avec facilité, sous la pression de cette 
conclusion décevante de la fraternité avec un soldat et l'obli- 
gation du respect envers mevrouw Ankers; mais il revenait 
et, comme on le croyait capable de s'en aller encore, quand 
on voudrait, quand on le jugerait nécessaire, on le laissa au 
logis, s'engraisser et s'arrondir jusqu'à ce que, semblable à 
ce mollusque étrange qui habite les galets, il fut empri- 
sonné par son propre développement... 

On touchait à la fin du mois de janvier; jusque là l'hiver 
avait été d'une bénignité extrême ; à des semaines de pluie 
succédaient quelques journées sereines, même médiocrement 
froides, lorsque tout à coup arrivèrent la gelée et la neige; 
une gelée si intense qu'on n'osait presque plus sortir et 
que même dans les appartements les mieux chauffés, elle 
venait dessiner des arabesques et des fleurs sur les vitres et 
forcer les gens à se grouper autour du poêle fort fêté et 
entretenu alors; une neige si épaisse qu'on voyait ceux 
qui s'aventuraient dehors s'y enfoncer à mi-jambe et quïls 



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devaient en Tentrant se secouer pendant plusieurs minutes 
pour reprendre leur aspect ordinaire, après avoir eu Tair de 
bons hommes couverts de cuirasses et de chapeaux fantas- 
tiques. Les canaux étaient pris et les bateaux étaient im- 
mobiles, enduits, eux aussi, dans leur mâture, dans leurs 
cordages de cette même enluminure qui rappelle un clair 
de lune exagéré; ils semblaient grelotter. Les passants 
qu'on n'entendait plus marcher, et qui pressaient le pas; 
puis les voitures qui roulaient sans bruit ; et, dans Vair plus 
vif, plus sonore; les grelots des chevaux qui retentissaient 
clairement ; puis la bise qui soufflait en hurlant et geignant, 
en poussant des plaintes par les moindres fentes des fenêtres, 
par le dessous des portes ; et Hein, qui rentrait, le nez rouge, 
la face congestionnée au point de Tempécher de faire la 
moindre grimace volontaire, ce qui lui en faisait faire 
de très laides involontairement; et la nécessité de rester 
enfermé, et cet ennui continuel chaque fois qu'une porte 
s'ouvrait de sentir entrer le froid ; tout cela était fort triste. 
C'était l'hiver. Le soir cependant — un soir de réception 
fixé d'avance — on vit arriver courageusement tous les 
amis de la maison Ankers. On les entendait faire brou ! h 
leur arrivée, puis battre des pieds dans le corridor, puis 
agiter leur chapeau, leur paletot, leur cache-nez, puis reni- 
fler bruyamment pour appeler l'air chaud à entrer et tousser 
pour forcer l'air froid à sortir, et tout cela. Dokter Craesbéek 
était venu le premier avec M. Steen, il poussait des hem ! à 
faire trembler la maison ; il apparut dans la chambre les mains 
toutes raides, sa docte perruque encore humide, et il riait 
comme quelqu'un qui avait fait une bonne plaisanterie ou à 
qui on en aurait fait une, bien reçue. M. Steen était tout 
rayonnant malgré l'air blême d'un Gilles que le froid lui avait 
donné. Il saluaaussicérémonieusementque de coutume, mais 
il eut pour M"' Dorothée un regard plein de promesses , et 
qui sonnait mieux la victoire que la meilleure et la plus écla- 
tante trompette. Enfin, Malvoisin et Delericourt, succédèrent 
bientôt à MM. Craesbéek et Steen. M. Ankers parla de l'hiver 
et de ses frimats, rappela les années les plus froides des temps 



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- 204 - 

passés , et constata qu'en Hollande « le climat a des rigueurs 
à nulles autres pareilles » croyant reproduire un vers clas* 
sique qu'il prononçait avec emphase et incorrection. Mevrouw 
garantissait qu'elle ne bougerait pas de sa place pour un 
empire, parce qu elle avait un bon stoofje sous elle ; aussi à 
tout instant demandait-elle l'aide, tantôt de l'un tantôt de 
l'autre, pour ramasser une de ses aiguilles à tricoter, ou sa 
boule de laine qu'elle n'était jamais parvenue à fixer sur 
ses genoux, tant elle avait le giron court et rebondi, et qui 
roulait dans tous les coins. Par moment, on voyait jusqu'au 
grave M. Steen se mettre à quatre pattes, absolument comme 
s'il eût été une bote, et fureter sous les chaises, sous la table» 
et finir par ne rien découvrir parce que bien souvent la boule 
se cachait traîtreusement derrière les jupons même de la 
petite huisvrouw. 

L'éminent fonctionnaire ne s'était pourtant pas livré si 
fréquemment, ni si absolument à cet humiliant exercice 
qu'il n'eût eu l'occasion de causer avec juffer Dorothée et 
de lui donner des renseignements sur ce qu'elle désirait 
savoir. Toujours est-il qu'au moment où tout le monde était 
occupé, et que l'on s'amueait de ce plaisir tranquille des pe- 
tites réunions. M"' Dorothée trouva le moyen de parler tout 
haut d'intrigantes , d'aventurières , de personnes venues on 
ne sait d'où. On ne comprenait d'abord quelle mouche la pi- 
quait. Malvoisin, qui, depuis un petit quart d'heure, était 
parvenu à se rapprocher d'Alida et qui paraissait fort heu- 
reux de cette bonne fortune dont il profitait en regardant la 
jeune fille, en l'écoutant avec une sorte d'ivresse, avait, en 
levant involontairement la tête, aperçu les regards de Doro- 
thée obstinément attachés sur la gouvernante. Il fut troublé 
et dit rapidement, tout bas, à Alida : c On vous cherche 
querelle; ne répondez pas. » Il avait tout deviné. C'est alors 
aussi qu' Alida jetant les yeux du côté de Dorothée fut sur- 
prise de son animation et de sa persistance à la regarder. 

— Mais, chercha à dire M. Steen, stupéfait de la tour- 
nure que cette sortie inattendue paraissait vouloir prendre, 
mais, ce n'est pas ainsi... 



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- 205 - 

— On vient dans une honnête famille, sous le bénéfice de 
je ne sais quel incognito , on surprend sa confiance et on 
l'exploite. 

M. Steen était de plus en plus étonné. Tout le monde com- 
mença un peu à soupçonner ce qui se passait. L'effarement 
du référendaire, la colère parfaitement visible de Dorothée, 
la surprise indignée de Malvoisin et l'attitude d'Alida sem- 
blableà quelqu'unqui,sesentantblessé, cherche encore oùil est 
frappé, elle restait à regarder avec fixité, mais inconsciente, 
celle qui l'apostrophait, tout cela appela l'attention générale 
et l'on sut bientôt d'où partait l'attaque, et où elle se diri- 
geait. 

— Pourquoi cacher son nom , son origine , sa naissance, 
si l'on n'a pas à en rougir ; continua impitoyablement Doro- 
thée. Oh I regardez-moi tant que vous voudrez. M"' Alida ! . . 
C'est de vous que je parle; 

— Doortje ! s'écria M"" Ankers qui, en s'élançant vers sa 
nièce, oublia les douceurs de son stoofje et faillit, dans sa 
précipitation, le renverser tout incandescent sur le parquet ; 
Doortje, étes-vous folle? 

Alida s'était levée. 

— Je me nomme Van Sterblein, dit-elle fièrement, la tôte 
haute, une larme d'indignation dans les yeux. Mon père 
était membre de la seconde Chambre, où il n'a jamais ren- 
contré que du respect et une considération légitime, et il n'y 
a pas une voix en Hollande qui s'avisera jamais de jeter un 
blâme sur son nom , car ce serait une lâcheté et un men- 
songe ! 

— Bien , s'écria Malvoisin, qui se mit chevaleresquement 
et résolument à côté d'elle. 

— Monsieur Malvoisin , repartit froidement Dorothée qui 
ne se possédait plus ; vous auriez dû, par respect pour les con- 
venances, ne pas venir dans la maison de vos amis prendre 
le parti de votre maltresse... 

— Mais je n'y comprends plus rien, vociférait M. Steen, 
épouvanté d'être l'auteur involontaire de cette scène, M. An- 
kers, ne sachant que faire, allait jusqu'à la porte, lou- 



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- 206 - 

vrait comme pour se précipiter dehors, la refermait et 
la rouvrait, prêt à exécuter définitivement sa manœuvre 
au moment voulu. Hélène, incertaine si elle devait se 
réjouir ou non de tout cela, semblait, en attendant, par- 
faitement calme comme s*il s'était agi de la chose la plus 
ordinaire et la moins inattendue Delericourt était allé s'as- 
seoir sur un tabouret , les genoux à la hauteur du menton 
et restait là accroupi comme un gnome. L'heureux dokter 
Craesbéek crut qu'on l'appelait pour le thé et se rapprocha 
avec tant de précipitation de la table qu'il faillit renverser 
la lampe et la briser, ce qui ne contribua pas peu à augmenter 
la confusion générale. Quant à mevrouw, elle allait de Doro- 
thée à Alida , ne sachant à qui parler, ni comment parler. 
Nous pouvons assurer que Hein lui-même n'était pas resté 
étranger à ce qui se passait, car ayant saisi les premiers 
mots un peu élevés, prononcés par juffer Doortje,au moment 
où il se tenait devant la porte de la chambre, il avait collé 
son œil au trou de la serrure, sans boucher pour cela ses 
oreilles, et il avait vu et entendu. Puis, au moment où M. An- 
kers avait pour la première fois démontré d'une façon si 
courageuse à quelle résolution il était déterminé, c'est à 
dire de s'enfuir, Hein, craignant d'être surpris, avait gagné 
l'escalier et avait bondi de marche en marche jusqu'à la cui- 
sine où il vint jeter l'alarme, non en disant ce qui se passait, 
mais en laissant croire par ses gestes, ses interjections, ses 
mouvements d'yeux, de nez et de lèvres, qu'on s'y livrait aux 
choses les plus épouvantables. Ce qui fait que la cuisinière, 
la fille de quartier et la femme de chambre s'élancèrent vers 
l'escalier pour écouter, haletantes, en se tenant les unes aux 
autres dans Tordre où nous venons de les énumérer. 

A la dernière imputation qu'avsSt lancée Dorothée, Mal- 
voisin avait poussé un oh! d'épouvante et de colère; Alida, 
au contraire , avait souri comme on sourit à une basse in- 
sulte que l'on méprise. 

M*"' Ankers était parvenue à entraîner sa nièce et à la faire 
sortir, ce qui avait amené tout aussitôt le départ de M. An- 
kers qui alla s'enfermer au rez de chaussée. 



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- 207 - 

Puis, chacun était parti, tant bien que mal, singulièrement 
impressionné, mécontent, n'ayant pas même pour braver la 
rigueur du froid et la neige, le souvenir d'une agréable soi- 
rée, ou le lest d'un souper réconfortant. 

Ce sont là de ces situations difficiles dont des héros de 
roman se seraient tirés avec avantage; l'insultée n'aurait 
pas manqué de faire les grands bras et de protester, dans un 
fier et beau langage, ou bien encore Yinsulteuse aurait triom- 
phé de l'abattement de sa victime et se serait retirée rayon- 
nante. L'amoureux, lui, aurait cherché querelle au premier 
qui n'aurait pas déclaré incontinent avec lui que celle qu'il 
aime est la plus chaste et la plus vertueuse des femmes. Ici 
tout se passa, comme nous venons de le dire, sans 'que per- 
sonne pût être content , ni Dorothée dont le succès n'avait 
pas été complet, ni Malvoisin, qui n'avait pas eu occasion 
de faire briller son courage, et que Alida avait assez froide- 
ment remercié par une révérence silencieuse, après laquelle 
elle s'était retirée; ni les spectateurs de la scène qui n'y 
avaient rien compris, ni le lecteur pour qui nous écrivons 
ceci et qui s'attendait peut-être à un autre dénoûment. Mais 
telles sont les choses, telles il faut les rapporter. 

Vous croiriez qu'après cela juffer Doortje se sentit satis- 
faite et soulagée? Non point. Elle s'était retirée l'âme trou- 
blée, toute éperdue. Elle aurait voulu, maintenant que les 
choses étaient faites, que rien de semblable ne se fût passé. 
Elle pleurait de remords , de regrets , et cependant rien au 
monde ne l'aurait amenée, instantanément, à courir auprès 
d'Alida et à implorer son pardon. C'était sa fierté à elle de 
laisser sa gouvernante sous le poids de l'insulte, alors même 
qu'une secrète voix lui reprochait sa conduite. Jamais per- 
sonne ne fut aussi chagrine de la réussite d'un plan tracé 
depuis longtemps et exécuté avec une sorte d'ivresse... Elle 
pleurait, elle gémissait et demandait pardon, en répétant 
tout bas, au milieu de ses larmes et de son désespoir, le nom 
de Daadje. Âh! si celle-ci s'était montrée en ce moment, 
grande et généreuse comme d'habitude , si elle était venue 
dire à cette folle enfant, éplorée, de sa voix qu'elle savait 



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- 208 - 

faire si douce et qui était si clémente : Voilà ma main, vous 
êtes malheureuse ; je l'ai compris , aimons-nous , estimons- 
nous surtout. . . Comme Dorothée aurait bondi sur cette main, 
de combien de caresses et de baisers elle l'aurait couverte, 
avec quelle promptitude et quel repentir sincère elle se fût 
jetée à genoux implorant la clémence, l'oubli I... 

Oui, oui, il y avait dans la vie de la descendante des 
Van Sevenpondecker une heure qu'elle eût voulu racheter 
par ce qu'elle avait de plus cher... Tout lui faisait horreur 
dans cette action méchante et lâche ; elle l'envisageait ainsi. 
Steen surtout, qui ne l'avait point détournée, qui l'avait trop 
bien servie, lui faisait horreur. Quelle tempête, quel trouble 
dans ce petit cœur ulcéré. .. 

Elle avait presque de l'admiration pour Malvoisin. Il avait 
bien fait, lui, de chercher à défendre Âlida, il était beau et 

noble h cette heure là Pourquoi aussi aimait-il cette 

femme? 

Et de nouveau la colère lui remontait au cerveau, à cette 
pensée. Mauvaise fut la nuit qu'elle passa, en proie à cette 
agitation, à ces idées, à son repentir. 

Alida, de son côté, une fois seule dans sa chambre, resta 
debout, insensible, près de son lit, regardant la bougie 
brûler et fondre... Elle avait entendu marcher; on avait 
frappé. C'était mevrouw Ankers qui venait s'enquérir de 
son état, avec sollicitude. Mais Alida s'était dit couchée, 
avait remercié la grosse petite femme qui , après lui avoir 
souhaité à travers la porte une bonne, bonne nuit, s'était 
retirée, faisant crier l'escalier sous le poids de son pas. 
Puis les lourdes chaînes de la porte de la rue furent mises, 
les servantes montèrent dans les combles, les lumières s'étei- 
gnirent, un silence morne succéda à l'agitation de la soirée. 
Au dehors, la bise était aiguë, la neige tombait toujours. 
Plusieurs fois le veilleur de nuit passa avec sa crécelle, et 
criait comme un homme pressé d'en finir ou préoccupé d'autre 
chose que de son devoir : telle heure, et telle heure... Alida, 
sans songer ni au veilleur, ni au froid, ni à la neige, ni à la 
marche du temps, ne quittait point sa posture... 



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- 209 - 

Que faire? Fuir la maison? Uinsulte avait été terrible. 
La guerre» un moment interrompue par une soudaine et ca- 
pricieuse tendresse de Dorothée, venait de se ranimer. Elle 
serait incessante. Puis d'ailleurs la fougueuse nièce de 
lliomme d'affaires avait accablé Alida; ce mot de maltresse 
raisonnait encore dune façon étrange et cruelle aux oreilles 
de la gouvernante. Il j a de ces mots qui blessent autrement 
fort que les armes les plus meurtrières. 

Alors tout son passé lui revint à Tesprit. Elle se rappela 
les caresses^ les tendres soins , les gâteries de sa mère ; l'es- 
pèce d'adulation dont elle avait été l'objet; l'estime et la 
considération qu'on lui avait toujours montrée... Pour la 
première fois elle accusa son frère de l'avoir associée à ses 
déraisonnables manies. 

Elle eut des aspirations vers la quiétude qui la détour- 
nèrent subitement du but que sa volonté lui avait assigné 
jusque là, et le besoin de quiétude est à certains jours si 
intense qu'il est impossible en dépit de toute l'énergie mo- 
rale de n'y pas céder. Pourquoi, comment, de quel droit, 
pour quelle faute, était-elle ainsi condamnée au malheur? 
ÎTétaît-il pas légitime qu'elle se défendit, et lâche qu'elle se 
laissât tourmenter? Par moment elle descendait dans les 
profondeurs du désespoir ; elle marchait alors vers ce senti- 
ment d'étouffement moral qui fait recourir à un éclat, comme 
dans les étouffements physiques on recourt au bris d'une 
vitre : il faut de l'air. Telles sont les forces de l'instinct qu'on 
se sauve à tout prix. 

La bougie avait brûlé jusque dans la bobèche , et Alida 
n'avait pas quitté sa position; elle se jeta sur son lit, tran- 
sie, malheureuse, abîmée. Le sommeil lui-même ne vint pas 
l'arracher à ses pensées. Si quelquefois ses yeux se fer- 
maient, si son esprit s'assoupissait, c'était pour lui faire 
entrevoir Timage de Dorothée, menaçante. Vainement Alida 
cherchait-elle aide ou appui; tout le monde la haïssait, 
l'insultait, se détournait d'elle... 

Elle en voulait à Malvoisin, quand elle aurait dû lui sa- 
voir gré de son intervention. Non , cette intervention lai 

T. XIV 14 



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~ 210 ~ 

semblait ridicule, inutile.* C'était presque une offense. Il 
avait donné corps à une supposition méchante et mauvaise. 
M"* Alida n'admettait pas qu'on l'aimât dans sa situation de 
fortune. Elle était à ce point de déception qu'elle aurait nié 
qu'il y eût eu de la part de Malvoisin autre chose que l'inten- 
tion de la compromettre. 

Aux premières lueurs du jour, elle se leva et se mit à 
écrire deux lettres assez longues. Ce travail achevé, elle 
parut un peu remise, soulagée. Tout le domestique était déjà 
debout : on sentait. par la maison cette bonne odeur du feu 
nouvellement allumé et du café qui écume dans la bouil- 
loire... Mais juffer Alida n'osait trop compter sur les services 
de personne. Elle descendit pourtant à la cuisine où Hein, 
blotti littéralement dans la cheminée, tant le petit drôle était 
frileux et soigneux pour lui-même, passait et repassait des 
couteaux sur une planche, en cadence, avec rythme, balan- 
çant le corps et la tête suivant la mesUre, et imitant, à 
lui seul, tout un orchestre, avec les cris de la trompette, 
les ronflements de la grosse caisse, le bruissement des cym- 
bales. 

— Hein, mon ami, lui dit Alida, voulez-vous me faire un 
plaisir? 

Hein redressa la tête, mais sans arrêter sa symphonie, 
qu'il se borna à éteindre un peu par un double piano non 
prévu dans la partition imaginaire et fantaisiste dont il dé- 
chiffrait les secrets; il frotta par distraction sa planche du 
tranchant d'un couteau, qu'il aiguisait ainsi par des procédés 
non moins fantaisistes que sa musique. 

Hein termina sa phrase par deux forte, deux accords aux- 
quels tous les instruments participèrent à la fois, et, suivant 
sa louable habitude, prit aussitôt un air candide et douce- 
reux, comme lui seul savait le prendre. Il déclara alors 
d'une voix mielleuse, mais péremptoîre, que certes il ne le 
ferait pas, qu'il n'avait d'ordre à recevoir que de mevrouw, 
et il se mit à secouer la tête en signe de négation, si vite, si 
longtemps, d'une façon si persistante et si idiote, qu'Alida 
en eut comme un vertige. 



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- 211 - 

La malheureuse jeune fille allait s adresser à la cuisinière 
qui entrait précisément, apportant à chauffer une grande 
marmite, et qui était hien la cuisinière la plus revêche et la 
plus bourrue qui se fût jamais mêlée de mettre un potage 
au feu ; mais l'air rechigné du Vatel féminin Tarrêta court. 
Elle désespéra de rien obtenir d*autre part de la femme de 
chambre, curieuse et peu serviable de sa nature, et se décida 
à se faire son propre messager, de toutes les manières d'être 
servie, la plus prompte et la plus sûre sans contredit. Elle 
partit à peine vêtue, n'ayant qu'un châle léger sur les 
épaules, de petites mules aux pieds, et la neige était haute. 
Elle courut du Veerkade vers le Plein et 

Et la famille Ankers ne la vit point revenir. Le trouble 
et la consternation furent dans la maison ; on envoya des 
exprès dans tous les coins de la ville... La cuisinière se 
rappela soudain la pâleur, l'embarras de la jeune fille, le 
maliiOL dans la cuisine ; ses yeux rougis par les larmes. Et 
mevrouw constata qu'il devait être arrivé un malheur à la 
pauvre Daadje, car elle n'avait rien emporté de sa garde- 
robe. Hein lui-même avoua que la demoiselle était venue 
lui demander quelque chose, pendant qu'il aiguisait les 
couteaux; il ne savait plus bien quoi. Ce qui amena 
mevrouw Ankers à l'interroger, à lui tourmenter l'esprit, 
jusqu'à ce qu'il eût consenti à dire que c'était un couteau 
qu'Alida voulait avoir; un couteau pour s'en frapper, c'était 
sûr. Il y eut des reproches et des cris. Juffer Doortje était 
consternée, muette et tremblante. 

L'homme d'affaires venait précisément d'allumer sa pre- 
mière pipe, quand sa vaillante épouse se précipitant dans la 
chambre, vint lui annoncer la terrible nouvelle. Jamais pipe 
ne courut de plus grand danger de se briser et de répandre le 
contenu de son fourneau sur le parquet, que la pipe de 
M. Ankers, en ce moment. On ne sait ce qui la sauva. Mais 
celui qui la tenait à la main, resta si longtemps sans y 
mettre les lèvres, tant il avait d'autres choses eu l'esprit, 
que la pipe eut tout le temps de s'éteindre, ce qui était grave. 

{La suite à la prochaine livraison). 

Emile Gbbtson. 



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LA BOHEME. 



Lorsqu'on 1848, la réaction triompha par toute l'Europe» 
Prague assiégée par Windischgràtz & la tête d'une armée 
autrichienne, dut se rendre, et la Bohême fut remise sous la 
domination de l'empereur. 

L'histoire de ce pays, qui blasonne son écu de gueule au 
lion d'argent couronné de même, ne s'est pas déroulée sans 
liaisons avec celle de nos ancêtres. Dans l'enfance de l'Europe 
moderne, Samo, Frank du pagus de la Senne ^ affranchit 
les Czeks de la domination des Awares; Saint- Amand, 
évêque des Tongrois, entreprit chez ces peuples une mission 
qui demeura infructueuse*. 

Si nos traditions racontent que Crakus, l'un des succes- 
seurs de Samo, fut vaincu par notre duc Ansegis, entre 
Trêves et Coblence s, l'histoire a inscrit aussi les campagnes 
de Charles, fils de Charlemagne, contre les Slaves de la 
Bohême *. 

Mais plus tard, nous rencontrons dans les annales de ce 
pays, des points de repère marqués par des Belges. 

Régnier, comte de Hainaut, y fut interné par l'empereur 
Othon I, et confié à Boleslas-le-Cruel, comme prisonnier 
d'État ^; le chanoine Hucbald de Liège fut appelé à Prague 
pour y professer *, et plus tard encore, tandis qu'un prince 

» Cfr. Retue trimestrielle, t. XL, f» 76 à 78. 

^Paucis vero exeis in Christo regeneratis ad proprias reverstis est 

oves.Act. S.B.,t. IV. 219. 

* L. VAN Habcht. Chroniicke van Braband, f» 25, verso. 

♦ SiSMONDi. Histoire des Français, t. I, fo 409. 

5 A. VoGKL. Ratherius von Verona, t. I, P> 432. (Anno 958). 

« Chapeau VILLE. Anselmus J, f'»218, cité par StaUaert et Van der Haeghen . 



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- 213 - 

du sang ducal de Bohême était venu prendre rang parmi 
les barons du comte de Hainaut et devenait la souche de la 
maison de Ligne \ Pierre Valdo et ses disciples, chassés du 
comté de Flandre par la persécution, trouvaient asile en 
Bohême *. 

Lorsque, le grand interrègne passé, un luxembourgeois 
fut élu à l'empire, le petit fils du vainqueur de Wœringen ^, 
le chevaleresque Jean de Luxembourg épousa Elisabeth, 
dernier rejeton de la dynastie czeke, et ceignit la couronne. 
Au siècle suivant, nos rapports furent d'une nature bien 
différente : croisés Hennuyers, Hollandais et Liégeois *, 
allèrent combattre les Hussites qui défendaient leur croyance 
et revendiquaient la nationalité czeke. 

Une de nos familles princières avait donné un roi & la 
Bohême, une autre devait lui donner une reine; ce fut 
Marie, sœur de Charles -Quint : elle épousa Louis, égale- 
ment roi de Hongrie, qui périt à la bataille de Mohacz. 

Un de nos réfugiés, Jacques Typoet, de Diest, se dérobant 
à I9 tyrannie espagnole, vint terminer à Prague sa carrière 
agitée. L'empereur Rodolphe II l'avait investi de la qualité 
d'historiographe du royaume ^. 

Mais les traces des réfugiés, vaincus dans leur patrie, 
étaient soigneusement relevées par leurs antagonistes. Le 
jésuite Pierre Dehondt de Nymègue, dit Canisius, nom sous 
lequel il fut canonisé en 1865, vint fonder à Prague un 
collège de son ordre, bravant l'aversion des Czeks qui lui 
jettèrent à la face l'apostrophe devenue proverbiale chez 
eux : 

Hinc procal esto canis : pro nobis excabat anser^. 

Pendant la guerre de Trente ans, dont le premier acte se 
passait en Bohême, durant cette lutte terrible du principe sta- 
tionnaire contre le principe progressif, chacun des partis eut 
un belge illustre pour défenseur : Tilly et Mansfeld ; et lorsque 



ï Lematbvr. Gloire Belgique, 1. 1, f>315, note 66. (Cire. 1130.) 

< Quitta la Flandre en 1163, mourut en Bohême en 1179. Defate, Église 
de Lyon, f> 51. -- Brano. HisU der réf, t. I,f> 19.— MARNix,i>î/f<^«yi(te, 1. 1. 
f-383. 

3 Par sa mère Marguerite de Brabant. 

^ Brand. HisU der réf., f» 30, citant Momay. 

* Cfr. Paquot. Histoire littéraire, t. X, M56 à 166. — Jœcherse Gelehr 
ien lexion. — Gindely, Rodolfll. und seine zeit. — Typoet mourut à Pra- 
gue en 1601. — Beugle. Dictionnaire historique, t. Iv, 275. — Mollbrus. 
Biblioth. septent. — Foppens 1, 540. 

^ Eus, en czek, signifie une oie, en latin anser. 



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- 214 ~ 

le pays, exténué par les ravagea cle la guerre, les extorsions 
d'impitoyables vainqueurs et la rapacité des traitants, 
tomba dans le calme du silence, ce fut encore un aventurier 
balge, le plus brave entre les braves, Jean De Weerdt, qui y 
remplit les fonctions de vice-roi ^ Les révélations qu'a faites 
Mansfeldt sur les causes de l'insuccès de la révolution bohé- 
mienne présentent une image de ce qui avait eu lieu chez 
nous, un demi siècle auparavant *. 

C'est en Bohême qu'à la suite de la révolution française 
bien des moines belges cherchèrent un refuge ; c'est à l'abbaye 
de Bernaùn que Vulgise de Vigneron, natif de Jumet et 
dernier abbé de Lobbes, termina sa carrière en 1823 *. 

La connaissance des relations de nos ancêtres avec ce pays 
doit avoir été fort répandue; les fictions populaires elles- 
môraes le constatent : « Thiel Uylenspiegel, soutenant des 
thèses à Prague, y a triomphé des docteurs *, » disent-elles. 
Tous ces souvenirs, et l'événement plus récent de l'étude de 
nos usages et de nos mœurs, entreprise par M. de Rheins- 
berg-Duringfeld 5, gentilhomme de Bohême; la vogue que 
des pièces dramatiques de notre répertoire flamand, repré- 
sentées sur sa recommandation ont obtenue à Prague en 1860 •; 
suffisent, pensons-nous, à justifier notre désir d'appeler 
l'attention sur un peuple et sur un pays dignes d'être mieux 
connus. 

Située au centre de l'Europe, entourée de chaînes de mon- 
tagnes qui forment un quadrilatère irrégulier, dont la pente 
intérieure s'abaisse graduellement vers le centre, la Bohême 
parait, à certains géologues, occuper le bassin asséché d'une 
Caspienne d'Europe, dont l'Elbe aurait porté les eaux dans 
la mer. Les vestiges de volcans éteints, des sources chaudes 
nombreuses, indiquent que des bouleversements fréquents 
ont affecté cette contrée. La Moravie qui s'étend au sud-est 
de la Bohême dont elle fut une dépendance, présente des 
conditions analogues : les lacs et les étangs sont nombreux 



1 Dbwez. Dictionnaire géographique des Pays-Bas, f> 63. art. Weerd. — 
La lignée d*Aldringen possède la seigneurie de Tœplitz ; celle de Buqaoi, 
les ^obletteries du Kupferberg. 

s Rahlbnbrck. Ernest de Mansfeld, Revue de Belgique, 1. 1, f> 292. 

8 Voss, Lobbes son abbaye, son chapitre, t II. 

< 0. Delpikrrk. Tiel Uylenspiegel, C> 82. — Jean Cel, collaborateur de 
Oerard Groot avait pris ses degrés à Tuniversitô de Pra^e. 

5 Le calendrier belge, 2 vol. in-8«.— 1860- 1862, chez J. Claaaen, BruxeUes. 
Cfr. D' CoREMANS, La Belgique et la Bohème. Revue d'histoire et d'archéo- 
logie, t. III. 

« Pan-Germane N» 15, f> 117. — 123 et 129. 



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^ Îi6 - 

sur tout ce territoire, et Ton a recoonu les vestiges d'habi- 
tations lacustres dans la partie sud-est i. 

Successivement domaine des Celtes Boîi, qui donnèrent 
leur nom à la contrée, des Germains et des Awares, ce pays 
n*a conservé de ces dominations successives qu un seul élé- 
ment ethnologique : le Germain qui s'y trouve en face des 
Slaves dans la proportion d'un tiers de la population totale. 
Ceci est une présomption en faveur de la priorité de l'occu- 
pation par les Slaves, t Les maîtres d'un pays passent, dit 
Pinckerton, mais les habitants demeurent. » 

La liberté est un principe qui ne se perd jamais. Chateau- 
briand remarque qu'à Rome, ayant été possédée d'abord par 
les rois seuls, elle passa successivement aux patriciens, aux 
plébéiens, à l'armée ; se réfugia dans les tribunaux, puis dans 
le palais du prince, et enfin chez le clergé chrétien ^. Dans 
la plaine nord-ouest de l'Europe, elle s'affirma par la com- 
mune et ses bourgeois ; dans les contrées centrales comme la 
Bohême, ce fut au sein de l'église qu'elle se manifesta, par 
la défense de la foi personnelle des membres du troupeau. 

La Bome impériale ne posséda jamais un pouce de terrain 
dans la Bohême dont les habitants se livraient à l'agricul- 
ture et au traitement des métaux. Selon Procope de Césarée, 
les Slaves ne sont ni méchants, ni malicieux, mais sincères ; 
leur paganisme était moins grossier que celui des autres 
barbares ; leur gouvernement était démocratique. La légende 
qui fait parvenir Primislas, un simple laboureur, au pouvoir 
suprême, confirme ce jugement ^. 

Le christianisme s'introduisit chez les Czeks * par l'occi- 
dent et par l'orient; comme institution politique d'un côté, 
comme croyance de l'autre. Quelques chefs baptisés à 
la cour de Louis le Germanique , s'efi^orcèrent de rem- 
placer le paganisme indigène par l'église latine telle que les 
capitulaires carlovingiens l'avaient constituée. 

Le grand duc Borzivoi se fit lui-même chrétien vers l'an 
880 à la suite des prédications du grec Méthodius traduc- 
teur des évangiles en langue slave ' . Kaich, disciple de ce 
missionnaire, en répandit des copies parmi les Czeks dont il 

1 L. H. Jbitler. Environs cCOlmutg, cité par 0. db Mortillbt, Maté- 
riaux pour servir à Thistoire, 1. 1, f> 85. 
< Études historiques, 1. 1, f^ 5. 
5 DuBRARius. Historia Bohemiœ, Cfr. Revue de Paris 1833, t. IX, art. 

LiBUSSA. 

4 CzekSy ce mot slave signifie : les premiers. Sur une population d'en- 
viron 4,000,000 d'habitants, ils comptent pour 2,750,000 âmes. 
^ Il fut aidé par son frôre CyriUos, dans ce travadl de traduction. 



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- 216 - 

conserva la langue dans le culte public. Pour la forme tem- 

g^relle et pour le fond, le christianisme doit son origine en 
ohêm€f à des sources opposées ; ces conditions ne pouvaient 
manquer de susciter des discussions, renouvelées sans 
cesse. 

Les débuts du x* siècle présentent des péripéties drama- 
tiques. Après avoirfavorisé l'extension du christianisme d'une 
part, et veillé à ce qu'on respectât toutefois la liberté de 
conscience des payens d'une autre part, Spitignew fils de 
Borzivoi eut pour successeur son frère Vratislas, époux de 
Drahomire princesse payenne. Ce prince mort en 920 laissait 
deux fils,Wenceslas et Boleslas, tous deux mineurs. La Diète 
déféra la couronne au premier, et confia sa tutelle et celle 
de son frère à leur aïeule Ludimille, veuve de Borzivoi, qui 
était une fervente chrétienne. Cette décision exaspéra 
Drahomire, mère des jeunes princes ; sa haine s'exalta encore 
de tout ce que peut produire le fanatisme des croyances en 
hostilité ; elle fit tuer sa rivale ^ et aidée des chefs payens du 
pays elle se fit déférer la tutelle. Aussitôt la persécution sévit 
contre les chrétiens. 

Mais, ayant commis quelques déprédations contre la Saxe, 
Drahomire s'attira la vengeance de Henri I, roi de Germanie 
qui la fit condamner à l'exil et obtint qu'on remît l'autorité 
à Wenceslas. 

Joseph n, prétend-on, aborda quarante ans trop tôt son 
système de réformes ; voici un prince qui, pour certains 
points, devance son époque de dix siècles. 

Wenceslas, disciple de Ludimille et de Eaich, fut à peine 
revêtu du pouvoir, qu'il rappela par ses actes le gouverne- 
ment de Spitignew son oncle. Il fit plus; il interdit aux 
campagnards de vendre leurs enfants, et quand il était établi 
que la misère les poussait à cette affreuse extrémité, il 
rachetait ces enfants et les faisait élever à ses frais. Enfin, 
dans toute l'étendue de sa domination, il fit renverser les 
gibets et proclama Tabolition de la peine de mort. 

n fit donner une sépulture honorable à la dépouille de son 
aïeule, et, en fils respectueux envers sa mère, même coupable, 
il la rappela de VexH. Ceci était une imprudence qui devint 
une faute politique. 

La paix et la concorde se consolidaient en Bohême, quand 
Drahomire, toujours animée par sa haine contre Ludimille 
dont elle retrouvait la croyance et le caractère dans son fils 

^ Ladimille fut canonisée à Rome. 



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— 2t7 - 

aîné, s'ingénia à les détruire. Un premier crime l'avaifc 
poussée sur une voie funeste; elle s'empara de l'esprit de son 
fils Boleslas, excita son ambition, et lui montra l'appui qu!il 
trouverait chez les chefs payens,s'il briguait la couronne. Ce 
prince, poussé au crime par sa mère, imita le fratricide 
Romulus et se fit déférer le pouvoir *. 

La réaction fit son œuvre ; mais plus tard, Drahomire étant 
morte, Boleslas dut plier devant les armes d'Othon I ; il se 
modéra, et finit par protéger le clergé, qui était venu de 
Bavière pour desservir les églises restaurées. L'histoire l'a 
du reste stigmatisé du nom de Boleslas-le-cruel. 

Le paganisme officiel tenta un dernier effort en 972, mais 
il succomba; trente ans plus tard son esprit s'éteignit com- 
plètement. La lutte s'exercera désormais entre les autorités, 
impériale et papale d'une part, nationale et ecclésiastique,, 
slave de l'autre. Le grand-duc Spitignew II inaugura son 
entrée en fonctions en chassant du territoire tous les Allemands 
qui y étaient établis; mais après quatre années, en 1059, 
a était revenu, à des sentiments plus équitables; il exagéra 
même sa déférence pour l'empereur au point d'interdire aux 
bénédictins et aux autres réguliers, la célébration de l'office 
divin en langue slave : il exigea d'eux l'usage du latin. Les 
séculiers seulement purent garder l'ancienne liturgie. A la 
fin du XII* siècle, l'autorité papale voulut exercer sa souve- 
raineté sur le clergé de Bohême, auquel elle interdit le 
mariage. Un soulèvement général qui mit le légat en fuite, 
en fut la conséquence : cent ans plus tard, le pape déclara 
nulle et sans effet toute élection royale que faisait la Diète, 
et chargea les Autrichiens de faire observer cette sentence; 
mais les ouvriers mineurs du district de Kuhenberg disper- 
sèrent ces envahisseurs. 

Lesempereurs,toutendominantlesCzek3, les ménageaient 
parce que cette nation, moins civilisée que les Allemands, 
leur fournissait des troupes aguerries qui ne respiraient 
qu'aventures et combats. Le contingent czek commandé 
par Wippert, escalada les murs de Rome, côte à côte avec le 
nôtre, commandé par Godefroid de Bouillon, qui emporta la 
ville pour l'empereur Henri IV, le 18 mai 1083. 

Les services militaires rendus par les Bohémiens aux rois 
d'Allemagne valurent le titre de roi, et la dignité électorale à 
leur grand-duc *. 

1 Wenceslas tut taô le 28 septembre 935, il a été canonisé à Rome. 
^DuHONTDB Florgt. Histoire de Bohèmeyi, 1, passim. Vienne 1824. 



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à 



— 418- 

C*est aux rois de la maison de Luxembourg que la Bohôme 
doit les progrès qu*elle fit dans la civilisation \ Charles, le 
second roi de cette famille, fonda l'université de Prague, 
qui tout en développant Tunité du sentiment patriotique, 
acquit promptement une grande réputation de science ^. Les 
écrits de l'anglais WickleflF, rédigés dans un esprit favorable 
aux antécédents de l'église slave, actuellement en butte aux 
exigences de l'église latine, y furent examinés et commentés. 
Bientôt les aspirations d'une foi personnelle, se confondant 
avec Taraour du pays natal, s'affirma hautement au centre 
de l'Europe. Jean Hus et Jérôme de Prague, interprètes de 
ces besoins nouveaux, en furent les martyrs, et la révolution 
éclata. Elle allait rayonner sur tous les peuples européens 
pendant deux siècles ^. 

Pendant deux siècles, l'absolutisme la combattit et finit par 
la vaincre. 

La situation centrale d'un pays où la Rome impériale 
n'avait jamais commandé, rendait maintenant sa possession 
indispensable à la Rome papale. Elle voulut de là agir sur 
ses provinces affranchies, les surveiller et chercher à les 
récupérer. Quand la Bohôme fut dépeuplée et la nation 
dépouillée par la confiscation qui lui enleva tous ses biens 
d'une valeur globale, dit-on, de 54 millions de thalers, il ne 
lui restait d'autre compensation que de pouvoir admirer dans 
la cathédrale de Prague un des chefs d'oeuvre de notre 
compatriote Jean Maubeuge, qu'un archiduc avait emporté 
de Malines *. 

Nous ne retracerons pas ici les souffrances de ce peuple, 
qui n'eurent d'analogues que les nôtres infligées par l'Espa- 
gne et les Malcontents, de 1568 à 1609, bien que pour nous 
les confiscations furent alors déclarées non-avenues *. 

Le règne réparateur de Marie-Thérèse supprima toute 
servitude et tout servage en Bohème, et la nation commença 
à renaître ; Joseph II fit un pas de plus dans la voie du pro- 
grès, en restituant à ces pays la tolérance religieuse, par son 
édit de 1781. 

Mais quelques années après 1815, la réaction essaya ses 
forces de nouveau; elle parvint môme à étendre son action, 
malgré le réveil de 1848. 

» Éphémérides universelles, t. VII, f> 93. 
* J. osMuLLER. Histoire universelle, liv. XVII, ch. 30. 
3 Krazinsri. Histoire religieuse des peuples slaves, passim. 
^ Cu. Berthels. Jievued*histoireetd*archéologie^ 1. 1, f> 285. 
» Art. 13 et 18 de la Trêve de XU ans. 



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— 219 - 

L'absolutisme armé du concordat autrichien, soutenu du 
prestige du prince-archevêque de Prague, gratifié par Rome 
du titre de légat du Saint Siège, disposant de la sympathie 
des soixante quinze couvents qui sont disséminés sur le ter- 
ritoire, se regardait comme définitivement vainqueur^. 

En 1858, un bureau ponrla vente des indulgences s'ouvrit 
à la foire deHaber*, mais il y fit peu d'affaires ; et quand huit 
ans plus tard l'armée prussienne passa la frontière, les popu- 
lations czeke et allemande de Bohême, ne cherchèrent point 
à entraver sa marche. L'autorité viennoise était tenue pour 
étrangère, la sympathie nationale l'avait abandonnée. 

Cependant l'esprit de la nationalité bohémienne avait pro- 
gressé : les écrits de F. B. Micowec ^ se répandaient dans 
toutes les classes; et les poésies allemandes de Cari Egon 
Egbert * montrent que l'esprit des races slave et germanique 
s'est désormais confondu avec le principe supérieur de la 
nationalité bohémienne. 

Dans le t Gemischte Wald » (1*^ Forêt mélangée) l'auteur 
symbolise les deux races par le sapin et par le chêne, faisant 
ressortir leur utilité réciproque. Les vers suivants sont dans 
toutes les bouches : 

Dram Tannen euch znr Seite iSsst friediich die Eiche stehen, 
Und (Ihr) anch Eichen, Brader sollt in der Tannen Ihr sehen. 
8o krûizi^t ench beide, eintrSchtif; im Verband 
Waa Oott der Herr vereinigt, nicht lôss es irdische hand ^. 

Pourtant, dira-t-on, lesCzeks sont animés de l'esprit du 
panslavisme que les Russes répandent chez eux^. 

La position prise par MM. Fryez et Rieger au congrès 
ethnologique de Moscou démontre qu'ils ne sont point prêts 
à laisser fusionner leurs compatriotes avec ceux du Tsar. La 
Bohême, lésée par le gouvernement autrichien, profite de l'ap- 
pui qui lui est offert ; mais elle ne compte sur le Russe que 
comme tel peuple, devenu indépendant, compte sur le Français 

» Cfr. Maltb-Brun. Géographie universelle ^i. IV, ^ 184. 

* EtangeliccU Christendem. June 1858. 

5 Décédé le 22 septembre 1862. Il a publié Malerisch Ristorichen Skiizen 
aus Bôhmen. — AllerthUmer und DaukvoUrdiôheiten Bôhmens, et une 
ti*aduction czeke d'un chant flamand de F. De Cort. 

* Auteur de « Fromme Gedanke • et de « Wlasta ». 

i • C'est pourquoi. Sapins, souffrez franchement que le chêne s^élôve à 
YGS côtés, et vous aussi, Chênes vous devez voir vos frères dans les sapins, 
ainsi tous deux vous accroissez vos forces, alliés par une commune ten- 
dance. Une main terrestre ne peut disjoindi'e ce que le seigneur Dieu a 
uni. • 

« S. Strockzinskt. Le Panslavisme. Revue de Belgique^ t. II, f> 186. 



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— 220 — 

pour sa défense, ou comme tel autre qui croit ses libertés 
menacées se tourne vers l'Angleterre. 

Il est à remarquer que, de tous les pays slaves limitrophes, 
la Bohème est le seul, où depuis plus de cent ans, depuis 
quatre générations aujourd'hui, le servage est abrogé; et 
cette condition l'appelle à prendre la tête de la marche des 
slaves vers l'avenir. Sa députation à Constance en 1868; le 
pourvoi en cassation du procès de Jean Eus transmis à Rome 
en 1869, procèdent de Tesprit national bohémien et non des 
inspirations russes ; et si le nom de czek signifie c les pre- 
miers, l'avant-garde », ce ne seront pas les deux tiers seu- 
lement de la population du royaume qui le mériteront, mais 
tous ses citoyens. Les éléments du réveil et du progrès en 
tout genre sont puissants dans cette contrée ; ils nous pro- 
mettent des lumières et des exemples imprévus. 

C. VAN DEE ElST. 

1870 



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L'ART MODERNE 



11 croît, au sol miné des révolutions, 

Des artistes de décadence, 
Qui vivent dans Terreur et les abjections. 

Et qui meurent dans la démence. 
La lampe qui s'éteint a de sombres lueurs, 

Eux, ont des éclairs de génie ; 
Mais leur force est la fièvre aux morbides sueurs, 

Leur talent est de Tagonie ; 
Des plus mauvaises mœurs passant le Rubicon, 

Frontière, hélas, du Bas-Empire, 
Ils font de la pensée un chaos infécond. 

Et des droits du peuple im vampire. 
Ils recherchent le motl Faux, corrupteur, abject, 

N'importe? il faut jeter au monde 
De l'esprit, chaque jour, quand il serait infect, 

Du sublime, fût-il immonde 1 
Le vieil Ovide a dit : Respectons l'innocent! 

Eux, leur phrase se prostitue. 
Moïse et Christ disaient : Ne verse pas le sang ; 

Eux, disent : Tue et tue et tuel 
Ils disent... Que n'ont-ils pas dit? Art énervant 

Qui se fait un jeu de la gloire. 
Pour mieux faire éclater des bulles d'air au vent, 

Et des pétarades de foire. 



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— 222 — 

Us parlent de génie : et tout leur œuvre vain 

N*est qu'une vocalise habile; 
Ils parlent de morale : ils font de Tart divin 

Un orchestre de bal Mabille. 
Mais, en parodiant ainsi de saints mandats, 

L'erreur et la forfanterie 
Précipitent un peuple au degré le plus bas, 

Creusent la tombe à la patrie. 

Pourtant, ces mots jetés aux badauds, le badaud 

Les porte au cou, grelots sonores, 
ft Ititse af|daiidii au Trissotin nouveau, 

Du bout de blanches nnammn^ 
Et des beautés, qu*ennuie un ménage trop sata, 

Rompent de mesquins esclavage». 
Et des maris, tout fiers du droit d*étre assassins, 

Se font des justices sauvages ; 
Et de bons jeunes gens naïfs ont ramassé 

Cette lèpre d'un Job étique. 
Pour l'attacher, joyeux, à leur feutre enfoncé. 

Comme une cocarde artistique. 
Lamartine n'est plus, hier Ingres tombait. 

Bien rococo qui le déplore! 
Quand on a les petits de Dumas, de Courbet, 

Qu'est-il besoin d'aigles encore? 
Les maîtres, ne voulant laisser rien au hasard, 

Prolongeaient l'étude précoce; 
On concentre aujourd'hui tout le génie et l'art 

En des jeux de plume ou de brosse. 
Ils avaient le savoir, ce qui ne nuisait point ; 

Le goût qui rend l'œuvre immortelle ; 
Ils songeaient à marquer le cœur sous le pourpoint 

Et la grâce sous la dentelle ; 
Sur un trône d'honneur ils aimaient à camper 

Des tètes de martyrs coupées... 
Nos grands hommes d'un jour excellent à draper 

Une mode sur des poupées. 
Alors, par des travaux d'artiste et de penseur 

L'inspiration exercée. 
Choisissait dans le vrai ce qui touche le cœur, 

Ce qui transporte la pensée, 



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— 243 — 

On se prenait d^amour et d'admiration 

Pour la hauteur des grandes âmes... 
Nous exposons en scène à ladoration 

Le « chic > de nos petites dames. 
L'Histoire! les Héros I le Style! la Beauté! 

Soufflons sur ces vieilles lanternes ! 
A bas le piédestal ! C'est la « Modernité » 

Qui fait les chefs-d'œuvre modernes ! 
Meurent donc Rossini, Lamartine et Gallait! 

Ne regrettons que Baudelaire ! 
Il était temps qu'on fit place aux amants du laid, 

Aux chantres du vice exemplaire I 
A bas ce frein rouillé qu'on nomma le bon goût I 

Plus d'idéal, idole grecque ! 
Place à ces esprits forts, curieux de l'égoûtl 

L'art ne plane pas, il dissèque. 

Et rien, rien n*ayertit ces fleuristes du mal, 

Ces Campistrons du réalisme, 
Que leur gloire, des mœurs trouble le cours normal^ 

Et nous prépare un cataclysme. 
Mais rien ne dira-t-il au lecteur affolé, 

Au peuple d'où sortit Voltaire, 
Que c'est ainsi qu'on mène un pays ébranlé, 

Sous les fourches du terre à terre ; 
Que c'est décheoir du faite où le bon sens vous mit, 

Où tout un long passé vous range, 
Qu'un peuple entier de gens de courage et d'esprit 

Applaudisse un art fouille-fange ; • 

Que c'est tuer Pascal, Molière et Mirabeau, 

Et que cette grandeur caduque 
Qui décapite l'homme et qui châtre le beau 

Ferait de ce peuple un eunuque; 
Et que, si ce poison s'infiltrait dans les cœurs, 

Au siècle de trouble où nous sommes, 
La France, qui n'a point péri sous ses vainqueurs. 

Expirerait sous ses grands honunes ! 

Ch. Potvln. 



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BIBLIOGRAPHIE. 



EXPOSITION UNiYEltSELLE DE VIENNE. Belgique, Catalogue des œuvres 
d'art, iD-12, Bruxelles, 1873. — ACAOfllE ROYALE; CENTIËIE ANNIVERSAIRE. 
2 forts volumes, in-8% 1872. — PRIX QUINJIUENNAL DE LITTÉRATURE FRAN- 
ÇAISE, 1867-1872. Rapport du jury y 1873. — PRIX TRIENNAL DE LITTÉRA- 
TURE DRAIATIQUE EN UN6UE FRANÇAISE. 1869-1872. Rapport du jury, 
1873. — Notre exposition artistique à Vienne, les volumineux 
rapports, publiés à Foccasion du centième anniversaire de TAca- 
demie, deux prix décernés , lun quinquennal pour la littérature 
française, l'autre triennal pour Fart dramatique : tout semble con- 
courir à faire de ces derniers six mois une époque climatérique 
pour la Belgique littéraire et artistique. Ce serait le moment peut- 
être de faire un retour sur soi-même; remontant seulement à 
1830, on rechercherait les caractères généraux des arts et des let- 
tres dans un petit pays libre, on noterait les progrès, on dévoile- 
rait les erreurs, et cette sorte d'examen de conscience, en rendant 
justice au passé, éclairerait l'avenir. 

Nous ne ferons pas cette étude; bornons-nous à jeter quelques 
idées au courant de la plume. 

La première chose qui frappe quand on étudie Tétat des lettres 
en Belgique, c'est qu'elles ne sont pas une profession, qu'elles 
mènent à tout, excepté à la production littéraire. Que de fonction- 
naires, de magistrats, de professeurs, après une première preuve 
littéraire, ont conquis de cette manière honorable l'une ou l'autre 
fonction publique, puis se contentent de cette carrière, restent 
amateurs, peuplentlacadémie, l'enseignement, les jurys,les Cham- 
bres, les commissions de toute sorte et, vivant sur la réputation 
d'un début sans suite, ont renoncé à la vraie culture des lettres, 
qui, du reste, exige plus de loisirs et plus d'études que n'en com- 
portent leurs devoirs nouveaux. 

On ferait un beau recueil en prenant une ou deux pièces 
à chacun de ces poètes qui ont renoncé à la poésie pour des 
fonctions plus lucratives, et il est plus d'un prosateur dont il y 
a lieu de regretter le silence et qui, pouvant donner un écrivain au 



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— 225 - 

pays ne lui donne qu'un magistrat distingué ou un professeur 
éminent. Néanmoins ces noms ne peuvent guère ètrô portés à 
notre actif littéraire. 

Une autre catégorie doit être écartée, c'est celle qui suit la car- 
rière du journalisme. Là, pour peu qu'on réussisse, on rencontre 
toutes les satisfactions de l'activité intellectuelle : l'intérêt quoti- 
dien, l'influence, les profits et parfois de l'honneur. Mais, pour le 
roman et la critique, il est rare que ces travaux sortent de 
c l'antre du feuilleton t . Il serait peut-être difficile de citer, en 
Belgique, un de ces critiques, toujours au poste et faisant une 
œuvre plus soutenue qu'en ne pense, qui ait eu, même dans les 
loumaux les plus influents, une action réelle sur les lettres et sur 
les arts. La puissance de la presse s'exerce surtout dans la poli- 
tique, où l'intérêt littéraire est trop effacé pour entrer en ligne de 
compte. 

Nous devons faire une autre élimination qui soulèvera des objec- 
tions, sans doute, mais qui nous est commandée par la dignité 
des lettres. La carrière réelle étant fermée, beaucoup d'écrivains 
se rejettent sur la librairie courante et font — pour nos éditeurs de 
livres classiques, pour les collections libérales, moins fréquentes 
chaque jour, pour les imprimeries catholiques, plus productives— 
de véritables ouvrages de pacotille; — il en est qu'on relie à bon 
marché en papier gauffré et doré pour les distributions de prix. 
— Ouvrages recommandables encore quand ils contiennent des 
faits exacts, des traductions bien choisies ou des idées droites ; 
utiles certes, mais regardés & tort comme des titres pour leur auteur 
à la gloire littéraire et aux faveurs du gouvernement, quand ils 
ne sont que des compilations habiles ; moins honorables quand ils 
poussent l'exploitation jusqu'au plagiat. Ce métier, qui devient 
quelquefois, selon le mot de Veydt, le plus malhonnête de tous 
les métiers, peut mener loin; mais si honnête qu'il reste, ce n'est 
pas de l'art. La loi de Toffre et de la demande est sa règle. On 
profanerait, en le lui appliquant, le nom deux fois sacré d'art 
populaire. L'ignorance peut admirer les livres et en tirer profit, 
l'esprit de parti peut faire la courte échelle aux auteurs, mais on 
ne peut chercher là de la littérature. 

Si Ton entend par civilisation le maintien des institutions d'un 
pays, la diffusion vulgaire de la science et de l'histoire, ces écri- 
vains, avec leurs rapports académiques, leurs ouvrages de vente 
et de lecture faciles : histoire ou imagination, et surtout avec leur 
activité dans la presse, nous donnent le nécessaire et comme le 
pain et le sel de notre vie intellectuelle. 

Ce qui servirait au développement du pays, à ses progrès, à sa . 
gloire, doit venir des penseurs et des écrivains. Il n'y a peut-être 
pas lieu de se plaindre que les lettres ne soient pas une profession, 
car les difficultés déblaient la carrière, les véritables vocations 
persistent malgré tout, et les lettres ne sont pas encombrées de 
médiocrités; si elles possédaient l'attention publique, cet obstacle 
serait & leur avantage. 

XIV 15 



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— 226 — 

"^ Abstraction faite des nombreux travailleurs si distingués qui 
font progresser les sciences et l'histoire — nos écrivains peuvent 
se ranger en deux classes plus faciles à distinguer par le genre 
du procédé que par le nom des auteurs. 

D'un côté, le but est plutôt la pensée et Futile; de l'autre, l'art 
etréclat. 

La première catégorie touche au journalisme politique, écrit 
pour les revues, traite largement Thistoire ou la critique, mêle la 
philosophie au roman, le progrès à la poésie, Thistoire ou la 
morale au théâtre, manie le livre ou le pamphlet avec la passion 
de ridée et ne peut s'abstraire, dans Tart, des intérêts politiques 
et sociaux de notre époque. 

Quelques-uns de ces écrivains ont conquis une position en 
Europe, beaucoup se distinguent tantôt par la force naturelle du 
style, tantôt par l'élégance acquise, qui par un cachet personnel 
de passion, qui par la netteté d'observation, tenant lieu d'art 
et laissant son empreinte sur le style. D'autres enfin, man- 

Suent de vie, restent dans la vieille ornière, ne vont pas au delà 
es formes requises, manquent d'aisance dans la prose, de verve 
dans la poésie. 

C'est par la critique d'art que l'autre catégorie se rattache au 
journalisme. Ceux-ci visent plus à la forme. A leurs yeux, les pré- 
cédents pèchent parle ton de l'école, par le convenu du langage, 
Sar le dédain de toute originalité personnelle, sacrifiée au désir 
e faire admettre Vidée, comprendre l'histoire ou saisir le progrès. 
Eux, au contraire, visent à la couleur, à la mise en scène des 
mœurs, au dramatique ou au comique du procédé, à l'éclat de la 
forme. Il ne leur déplaît pas trop d'être comparés à des peintres et ils 
sont fiers d'être comparés à Balzac. 

Les premiers ont & craindre d'être plutôt des essayistes, des lut- 
teurs, des polémistes, des apôtres, des penseurs, que des artistes. 
. L'écueil des seconds est de ne voir que la superficie de la pensée 
et de rhistoire, de manquer de philosophie ou d"émettre dans une 
œuvre une philosophie manquée , de tailler un crayon plutôt 
qu'une plume, de manier des couleurs plus que des idées. L'un 
d'eux, qui fait de charmants vers, nous écrivait récemment : 
i Quelle pensée n'a pas été expriméeen poésie? Il ne nous reste donc 
plus qu'à rajeunir la forme. > 

L'école de Rubens fait la gloire de la Belgique. Mais ce serait 
une erreur de croire que notre gloire littéraire tienne à une école 
coloriste semblable. Les deux arts sont trop différents pour que 
cette assimilation soit possible. La conception philosophique de 
l'œuvre est nécessaire, dans l'un comme dans l'autre; mais pour la 
peinture, c'est le dessin, le coloris, le clair obscur qui mettent le 
sujet sur la toile. Pour les lettres, c'est le choix des détails et le 
style qui mettent l'idée en scène. La forme brillant plus que Vidée, 
serait du clinquant ; le style variant plus que la pensée ne varie, 
serait du cliquetis. L'école purement coloriste a l'un et l'autre 
danger à craindre. 



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- 227 — 

Nous oe plaidons que contre le parti pris et la manière. Quand 
un écrivain est naturellement coloriste, il peut, il doit suivre ses 
tendances et ne pas étouffer une faculté si précieuse. 

Ce qui manque & toute notre littérature, c'est un milieu vivant, 
une opinion publique, une critique sûre, une existence propre. La 
presse existe, la littérature n'existe pas. On se connaît à peine ^ 
on ne se contrôle ni ne s'eutr'aide S*il y a des coteries , des cer- 
cles, des amitiés, il n y a pas de cohésion, de principes admis, de 
marche arrêtée, et M. Van Bemmel a constaté un fait exact et 
donné un conseil profond lorsqu'il a dit dans le rapport du jury 
quinquennal : i C est aux littérateurs eux-mêmes à se réunir 
c d'abord et à se connattre, afin de procéder, de commun accord, 
« à ce qu'on pourrait appeler la tinfication de leurs pouvoirs, » 

L'intolérance politique l'empêche. Ce n'est pas un obstacle sé- 
rieux. Car s il est des écrivains catholiques, et si beaucoup de nos 
révolutionnaires savent manier la parole et la plume, le libéra- 
lisme démocratique est le caractère général de presque tous nos 
écrivains et n'en fait qu'un grand parti. C'est là un premier lien 
puissant. 

Un autre caractère commun est l'indépendance de pensée et 
de forme, aussi bien vis à vis de la France que de l'Allemagne et 
de l'Angleterre. Ce principe est plus admis, il est vrai, que suivi. 
Bien n'est plus difficile que de se créer une originalité natio- 
nale. Plus d'une fois, on a vu des débutants insulter & la France 
ou chanter les races germaines avec des formules artistiques ou 
des hémistiches entiers de V. Hugo. Après Delavigne, Bérang^r, 
Lamartine, Aug. Thierry, trop imités, le genre Balzac, Murger, ou 
Erckman-Chartrian et la modernité de Baudelaire ont donné prise 
à l'invasion, et ni Tune ni l'autre de nos deux catégories d'écri- 
vains n'est exempte de l'influence extérieure. Mais l'opinion est 
faite au moins, et l'on a pu, en plusieurs circonstances, constater 
de vrais progrès dans le sens de cette émancipation littéraire. 

N'allons pas plus loin, mais répétons aux littérateurs belges 
cette parole qui rappelle si heureusement une grande époque : que 
le premier progrès à faire par eux est la vérification de leurs pou- 
voirs. 



^ n n'y a pas une si grande différence qu'on le croirait bien entre 
l'état de la peinture et l'état des lettres en Belgique. La princi- 
pale, celle qui change presque totalement les apparences, c'est 
que la peinture y est admise comme art national, qu'elle est 
glorifiée dans le passé, et que, dans le présent, elle règne à 
l'intérieur et trouve de grands débouchés à l'étranger. 

Une autre différence, c'est que la peinture seule a produit un 
génie exceptionnel : l'auteur du Triomphe du Christ. 

A cela près , combien d'artistes se sont remisés dans le profes- 
sorat et dans les fonctions publiques. On en compte peut<>ôtre au- 
tant que d'hommes de lettres. 






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— 228 — 

Combien aussi produisent pour la vente courante. Entre un 
écrivain qui a un contrat avec son éditeur pour la réimpression 
de petits livres de classe, moyennant une rente annuelle, et 
un artiste affermé à un marchand de tableaux pour un nombre 
de toiles par an, à prix fixe, quelle différence y a-t-il? Une seule, 
c'est queTécrivain reste souvent à sa place véritable de marchand 
obscur, tandis que l'artiste, dont le talent s'épuise ainsi, a trop 
souvent une vogue européenne, peu justifiable. 

Il y a aussi des hommes de conception et des hommes de pure 
forme chez nos artistes; mais, pourquoi ne le dirions-nous pas, 
dans tous les genres, nous avons teUe page écrite qui vaut bien 
telle toile peinte ; et, le génie à part, on nous citerait difficilement 
une œuvre d'art à laquelle on ne puisse trouver un équivalent dans 
les lettres. 

Le spécialisme envahit bien plus la peinture que les lettres; et 
les aberrations à la recherche du mieux, le dédain de l'école, le 
rejet de toute tradition, le parti-pris, le procédé, toutes les ficelles 
remplaçant les inspirations et la science, nous viennent de la 
peinture et ont produit moins de fausse gloire et moins de ravages 
dans notre littérature. 

En quoi aussi a servi aux beaux-arts l'Académie? 

Le gouvernement a beaucoup dépensé pour les arts. Mais où 
sont les chefs-d'œuvre de chaque manière de chacun de nos pein- 
tres? Il faudrait les chercher dans tous les coins de l'Europe. Pour 
fournir à notre exposition de Vienne, on a dû recourir à des mar- 
chands de tableaux. 

Tout cela est assez secondaire. La peinture n'a pas un préjugé 
contre elle, et elle a pour elle jusqu'à l'engouement et l'ignorance. 
Qu'a-t-elle produit? Voilà la question. 

Si Ton complète par l'imagination notre exposition de Vienne, 
en y remplaçant quelques toiles secondaires de plusieurs maîtres 

Sar leurs grandes œuvres, et en y ajoutant le contingent glorieux 
e quelques peintres absents , si l'on se fait ainsi dans l'esprit le 
tableau de notre école depuis 1830 et qu'essayant le même travsdl 
pour les autres pays , on arrive à une comparaison sommaire des 
diverses nations; alors — sauf les aberrations des uns qui abu- 
sent de leur sentiment coloriste, sauf les efforts manques d'autres 
qui cherchent toujours et trouvent rarement — la peinture belge 
tient une place convenable dans l'art moderne. 

Le premier fait à constater, c'est qu'elle est la première école 
pour le coloris. Là nos peintres se trouvent dans leur élément; 
ils savent et ils sentent juste. Au dessus de toutes leurs diffé- 
rences, parfois si profondes, éclate ce ton général : même quand 
ils abusent^ on sent que ce sont des coloristes. 

Après bien des délais et des écarts, l'art moderne aussi vise à la 
couleur et il est frappant de voir les efforts successifs, les progrès 
constants de toutes les nations vers ce but. On cherche encore, 
on tâtonne souvent, on ne veut pas étudier les règles flamandes. 



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— 229 — 

Mais rinstinct s*impose, le goût exige, et toutes les écoles 
modernes se rapprochent de notre école par un sentiment nou- 
veau, profond, intense, de la couleur. 

La spécialité des genres est un autre caractère de Fart moderne. 
Se borner à une spécialité, c'est presque s'interdire le génie ; 
aussi le génie manque. Nos artistes subissent cette loi, mais ils 
marchent les égaux des autres artistes dans presque toutes les 
spécialités, et, s'ils sont quelquefois laissés en arrière, ici par un 
paysagiste puissant, là par un peintre d'animaux exceptionnel, ils 
ODt aussi des créateurs qui dominent leur époque par un rare génie. 

Bornons-nous à ces considérations. 

En peinture, comme en littérature, ce ne sont pas les œuvres 
excentriques qui comptent, ni les défauts brillants et les créa- 
tions systématiques qui restent. Tout l'art consiste à faire dans 
la nature un bon choix, à demander au vrai une conception qui 
se prête aux moyens que nous fournit le genre qui doit la rendre, 
et à donner à Tidée l'éclat et la variété qu elle comporte et pas 
davantage. Les ressources de l'art ne servent pas à une exhibi- 
tion des tours d'adresse qu'un artiste sait faire sur la corde raide 
du style ou avec les coiJeurs du prisme; elles ne sont que des 
moyens de convaincre, de plaire ou d'émouvoir. Plus elles se dis- 
simulent, plus elles réussissent; le grand secret est que l'art 
soit complet, en restant invisible, et produise ses effets, sans 
montrer ses ficelles. 

iiSTOlRE DE u POÉSIE EN ALLEiAGNE. ETC.. par F. LoiSB, Bruxelles» 
Vroman, 1873. — Si l'on fait abstraction des sciences naturelles 
et des publications historiques, pour chercher les grandes choses 
de l'art : la création et le styl^, — la part que l'Académie a prise 
dans notre développement littéraire est des plus faibles. On pour- 
rait même soutenir que son action a été plus funeste qu'utile. 
Pour preuve, on citerait : des actes d'intolérance, des écrivains de 
grande valeur, comme Laurent et Tiberghien, systématiquement 
proscrits, des mémoires sérieux et brillants comme ceux de 
Perd. Hénaux et Discailles , victimes de procès de tendance. 
On citerait Schmerling méconnu, M. Quetelet contesté sous pré- 
texte de matérialisme dans sa plus grande œuvre : La Physique 
sociale; Bruck rebuté; Bara, malgré un éclatant succès, renvoyé 
aux calendes, sous le charmant prétexte que l'académie est créée 
pour maintenir les traditions et non pour susciter des sciences 
nouvelles. On citerait le concours sur Albert et Isabelle où l'Aca- 
démie, exigeant un panégyrique, garde au panier un excellent 
mémoire dont l'auteur est mort trop tôt pour en appeler au public. 
On citerait même certaines de ses publications qui ont soulevé 
la risée de l'Europe et nous pourrions nommer des jeunes gens 
de grand avenir qu'elle a découragés. Mais où est l'écrivain qu'elle 
ait produit, l'œuvre qu'elle ait suscitée, Tinfluence qu'elle ait 
exercée au point de vue du caractère national, de la hauteur 
philosophique ou de la pureté du style, dans notre littérature? 



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- 230 - 

La dernière nomination que vient de faire l'Académie en montre 
bien Tesprit. En toute autre occasion, nous n'aurions pas à nous 
occuperde ces élections. L'Académie est dans son rôle en se recru- 
tant comme elle le fait. Si elle prenait tout ce qu il y a de jeune, 
de fort et de viril, dans la littérature et Tuniversité, ce serait 
presque un suicide. Mais cette élection s'est faite au lendemain du 
verdict du jury qui a décerné le prix de littérature française, elle 
a été proclamée en même temps que le résultat du concours; elle 
a été faite en faveur d'un concurrent, évincé pour la seconde fois, 
et elle doit être considérée comme une réparation oflferte à lac vic- 
time i, comme une protestation contre le jury. Nous avons à voir 
s'il y avait lieu que le parti catholique, après un verdict porté au 
nom de l'Académie, soutint ainsi son candidat unguibus et 
rosêro. 

Le précédent jury avait déjà écarté M. Loise et Ih Revue trimes- 
irielle^ avait tenu à justifier son verdict contre un livre d'une 
érudition de seconde ou de troisième main, rempli de lévues, 
n'ayant pas une idée nouvelle, ni une vue d'ensernble, ni une 
déduction féconde, d'un style déclamatoire et sans goût. 

Les initiales E. Y. B. qui signaient cet article sont assez con- 
nues, elles lui donnaient une autorité véritable. 

Aujourd'hui, ce sont deux journaux de Liège : Le Journal de 
Liège et la Meuse, qui nous exposent les raisons du verdict nou- 
veau. Malgré l'aménité du style, l'acte d'accusation est com- 
plet. 
Voici d'abord pour le fond : 

€ M. Loise s'est contenté de faire un livre de seconde main. 
f L'Allemagne est très riche en manuels et en histoires de sa lit- 
c térature nationale. Que notre auteur ait mis & profit les meil- 
I leurs, il n'y aurait rien à redire à cela; mais qu'il y découpe des 
c pages entières pour les enchâsser dans son texte, même en citant 
c de temps en temps les auteurs qu'il a suivis, c'est ce que nous 
f ne pouvons admettre^ cela se ioXévdXi au moy en âge\ aujourd'hui, 
f ce n'est plus de mise; tout au moins la préface eùt-elle dû nous 
c avertir que ce volume était, à tout prendre, dans plusieurs de 
f ses parties importantes au moins, un remaniement de ceux de 
c Vilm^r et de Heinrich : nous ne citons que les manuels oCi il a 
c été puisé en pleines mains. > 

Ainsi, d'après la Meuse, ce candidat que les catholiques ont 
porté pour le prix quinquennal de littérature française, et ont 
vengé de son échec en le faisant entrer à l'académie, avait pour 
titres un livre qui est un remaniement de deux manuels alle- 
mands, procédé moyen-âge. 

La Meuse ne s'arrête pas là. Elle prouve que ce remaniement 
est fait par un auteur qui ne connaît pas la langue des écrivains 
qu'il juge et des manuels qu'il compile. Ce journal cite de nou- 
velles lévues comme lorsque M. Loise traduit, trésorier par 
arquebusier, puis il ajoute : 

c Qu'on traduise Vilmar en ayant soin de le citer chaque fois 



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— 231 — 

f qu*on lui emprunte un passage, soit; mais du moins qu'on le 
€ traduise fidèlement, qu'on ne lui fasse pas dire des choses 
c impossibles. » 

Le Journal de Liige donne aussi des preuves de cette ignorance 
qui ne traduit Yilmar qu'en faisant même des fautes de français: 
c La prose allemande aurait tout à gagner dans Tétude de ses 
œuvres du xv« siècle » . 

La conclusion de La Meuse est que ce livre est une centre de 
marqueterie, que l'auteur ne domine pas son sujet, que les obser- 
vations critiques j quand il en hasarde, flottent dans le vague. 

Le dernier coup est cruel : Ce livre est un bon livre i pour la 
masse du public qui ne prendra pas la peine de se demander com- 
ment Fauteur a procédé » . 

En effet, des plagiats, bien choisis, peuvent instruire et plaire; 
il ne leur manque que d'être signés du nom de l'auteur véritable. 

Le Journal de Liège raille : 

€ Il (l'auteur) a même poussé la prudence et la modestie jusqu'à 
€ s'en tenir à peu près exclusivement au manuel de Vilmar. • 

Modestie est dur, mais cela mène à l'Académie. 

Après le fond, la forme : les deux journaux de Liège sont d'ac- 
cord avec la Revue trimestrielle sur le style de l'auteur. 

Écoutez La Meuse : 

€ Le même défaut y est plus prononcé (que dans les précédents 
« volumes), à ce point que la lecture de certaines pages en 
c devient fatigante. Des réflexions dont la banalité se dissimule 
« sous la rondeur et la sonorité des phrases, tantôt systémati- 
t quement hachées, tantôt intempestivement pompeuses et 
t tirées en longueur, interrompent trop souvent le lecteur i . 

Le Journal de Liège donne de ce style des exemples d'une pré- 
ciosité digne de tous les prix académiques : 

• Tantôt c'est l'âme qui se volatilise, qui s'extériorise, qui 
« s'extravase; tantôt c'est le génie qui n'a qu'une valeur histo- 
t riquement relative, ou l'art qui est une conséquence du génie 
< individualisé. Que dire aussi des signes symptomatiques , des 
• individualités collectives, des artifices qui ne sont que men- 
c songes, du pain de la parole mis dans la langue du peuple, et 
f enfin des mélodies qui n'ont pas assez de nature pour plaire 
« à la foule! » 

Il est impossible que ces défauts et ces découpures n'aient pas été 
signalés au jury. Les amis catholiques de l'auteur n'en ont pas 
moins persisté à vouloir faire un lauréat de cet écrivain qui compose 
un livre académique avec de modestes manuels allemands et à le 
venger d'un juste échec en le faisant entrer à l'Académie. 

Un dernier trait : l'Académie n'a jamais pu trouver dans son 
sein un jury littéraire complet; cette fois, sur sept membres il y 
avait deux académiciens dont l'un n'a pas voté pour M. Loise. Mais 
cela n'empêche pas ce « docte corps » de donner sur les ongles 
du jury qui n'a pas voulu couronner un auteur c dignus in- 
trare i. 



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- 232 — 

Il est vrai que cet écrivain a débuté en appelant Voltaire Tun 
des plus grands corrupteurs de Thumanité , et Rousseau un 
aboyeur social. 



lu. R0IBER6. Comédies en prose et en vers, Bruxelles, Office de 
publicité, 1872.— HEHII OELiOnE. Comédies. Bruxelles, Classen, 1873. 
— Ces deux volumes ont des ressemblances frappantes qui mon- 
trent bien dans quel état est laissé Fart dramatique en Belgique. 
Tous les deux sont composés des comédies en vers et en prose ; 
la première comédie de chaque recueil a été représentée à 
BruxeUes en 1845, Tune : M. Dubois, de M. Delmotte, le 18 mars ; 
Tautre : Lajln d'un roué, de M. Romberg, le 23 mai. Puis, aucune 
pièce des deux auteurs n'a plus été représentée et, après un pre- 
mier succès qui remonte à près de 30 ans, ils rentrent dans 
Tarène, non pas au théâtre, mais chez le libraire, et sont réduits à 
ce que Musset a appelé un spectacle dans un fauteuil. 

M. Bomberg, en publiant dans la Revue de Belgique, en 1850, 
sa seconde pièce : Mes finesses de Cynthie, devenue aujourd'hui : 
Le tyran de Forli, disait : 

c Cet ouvrage était destiné à la scène. L'auteur ne Ta point 
fait représenter pour des motifs que devineront tous ceux qui ont 
vu jouer la comédie h Bruxelles dans ces derniers temps. » 

M. Bomberg, ne dit pas si c'est pour le même motif qu'il n'a pas 
fait représenter ses autres œuvres. Il pourrait en invoquerunautre : 
l'invasion du théâtre par un genre auquel ni lui, ni M. Delmotte 
ne sacrifient. Le principal motif cependant n'est pas là. Tous nos 
essais sont étouffés par la prévention des directeurs et du public, 
en faveur du théâtre français. Les intérêts du théâtre en Belgique 
sont aux mains de ceux môme qui en nient la possibilité. 

Rien n'a changé depuis 1850, malgré les efforts de M. Rom- 
berg comme directeur général des lettres et des arts. Ses autres 
Eièces : Le fumoir, un acte en prose. Histoire de mon temps^ 
actes en vers. Appartement à louer, un acte en prose, non plus 
que les dernières de M. Delmotte : Le début, 5 actes en vers. 
Comment on devient conseiller, 2 actes en prose. Le lanceur d af- 
faires, 2 actes en prose, n'ont été ni représentées, ni publiées, 
quoique le comité de lecture eût admis l'une d'elles (il les eût 
admises toutes), au bénéfice des primes d'encouragement. 

Lefummr de M. Romberg serait cependant agréable â voir à la 
scène. La dernière situation en est émouvante : Contran vient 
demander à son ami, en présence de sa femme, d'être le témoin 
d'un duel qu'il veut avoir avec l'amant de la veuve qu'il aime, 
amant qui n'est autre que le mari. La femme, qui sait tout et 
qui vient de signifier à son époux une rupture irréparable, ne 
peut le tirer de ce mauvais pas qu'en lui pardonnant. 

L'Âppartementàlouer,dQ JA. Romberg, et le Lanceur d'affaires, 
de M. Delmotte, auraient pu aussi être facilement représentés. 

Ces deux écrivains sont de la même école; ni romantiques, ni 



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- Î33 — 

classiques, ni réalistes. Ils rappellent plutôt de loin Casimir Dela- 
vigne. Leur style, malgré la finesse de Fun et le sentiment de 
l'autre, n'a pas toujours l'éclat et l'originalité qu'on demande au- 
jourd'hui aux œuvres d'art. Leur vers dit quelque chose, souvent 
avec esprit, quelquefois avec grâce, mais parfois aussi avec gène 
ou incorrection. 

Enfin, chaque recueil contient une comédie en 5 actes et en 
vers : Le Début et Y Histoire de mon temps, qui nous satisfont 
moins. Le Début est plein de sentiments patriotiques, mais il 
s'y^ mêle aux péripéties des incidents qui ne sortent pas assez du 
sujet. V Histoire de mon temps est plus compliquée que nette ; 
l'entrée en scène de la jeune fille vient trop tard et le déuoûment 
est assez dur. Mais c'est un art bien difiicile que le théâtre et une 
entreprise bien importante de créer une scène nationale. Les bons 
patriotes concluront avec nous que c'est une raison de plus pour 
encourager les tentatives sérieuses, les essais loyaux, la persévé- 
rance utile. En général, au contraire, on arguë de notre inexpé- 
rience contre notre art lui-même, et, parce que nous ne faisons pas 
de chefs-d'œuvre du premier coup, on nous nie la faculté de faire 
des œuvres. 



CONTES FLAIANBS ET WALLONS, par CAMILLE LSMONNIBB. — C'est danS 

la Rei>uede Belgique que M. Lemonnier a abordé pour la première 
fois ce genre nouveau : nos lecteurs se rappellent Ti^ann^ la Rousse. 
S'il est un roman qu'on puisse appeler national, c'est bien celui- 
là, où pas un détail n'est étranger & nos mœurs, où les Belges 
qui ont vécu de la vie du pays seront ravis de trouver à chaque 
ligne un trait local, une coutume populaire, un type connu, un 
souvenir aimé. Aucun écrivain jusqu'à présent n'était entré aussi 
avant dans cette peinture de nos usages, n en avait abordé les 
détails si naturellement qu'il semble qu'on les raconte soi- 
même. 

Nos peintres non plus, n'ont guères touché à ce genre; les uns 
se perdent dans le moyen âge, d'autres vont en Zélande ou en 
Suisse, et ceux qui restent dans leur pays n'ont pas jeté un re- 
gard si vrai et si profond sur leur pays. Seul, le poète flamand 
Van Beers a des scènes pareilles qu'il traite de main de maître, 
deux des contes de M. Lemonnier rappellent son petit poème si 
douloureux sur saint Nicolas ^ Qu'on ne croie pas ce genre facile; 
le style d'abord présente de grandes difficultés, car avoir du style 
en restant dans l'exacte simplicité d'un tabjeau populaire, est une 
des qualités qu'on rencontre le plus rarement. Aussi, le style de 
Sedan est bien plus plastique que celui des Contes flamands et wal- 
lons; un écrivain qui sait jeter les couleurs à pleines mains et qui 
a su mettre tant de puissance et de sobriété dans les tableaux 
terribles de la guerre, n'a pu, du premier coup, appliquer cette 
beauté de la forme à des scènes delà vie ordinaire. 

ï Le Noël du petit joueur de violon et Bloementje, 



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- 234 - 

Ces intérieurs ne sufl5sent pas; leurs peintures exactes doi- 
vent servir de cadre à une idée juste ou à un sentiment vrai. 
M. Lemonnier n*a pas négligé cette loi de Fart. Ses tableaux de 
genre ne se bornent pas à des bahuts, à des casseroles, à un pain 
sur une nappe à carreaux blancs et bleus, à un gâteau bien fait 
et bien cuit, à des koekeniakken lestement retournées. Il y mêle la 
vie du cœur, les petits drames ou les simples comédies des pas- 
sions. Son premier et son dernier conte peuvent soulever quel- 
ques objections sur ce point, quoiqu'ils arrivent Tun et lautre aux 
larmes. Ceux qui nous semblent le mieux réussis sont : un 
Mariage en Brabant et la Sainte Catherine au moulin. Là, les 
usages et les caractères sont choisis et rendus avec une vérité 
remarquable, un véritable talent, et Fauteur arrive à Témotion 
avec une grande simplicité de moyens, qui répond bien à son 
cadre rustique; tout s'harmonise : les types et les maisons, les 
caractères et les paysages, les esprits et les petits talents. 
Le tailleur et le savetier sont peints au naturel, mais ils n'en 
mettent pas moins de finesse dans leur amour filial pour marier 
convenablement leurs enfants. La meunière fait une Jlammiche 
avec une habileté toute particulière, que l'auteur s'efforce d'at- 
teindre dans son récit, mais elle met autant de cœur à donner son 
fils à la fille d'un voisin ruiné. C'est là de Fart véritable, et il est 
à la fois national et humain. 

Pour faire la part de la critique, disons que le langage est diffi- 
cile à garder pur au milieu de ces détails qui exigent des locu- 
tions wallonnes ou flamandes. Le plastique de la forme et la pureté 
de la langue, voilà les deux progrès que devra réaliser Fauteur en 
suivant cette veine inépuisable. Son observation est un peu bornée 
dans ce livre, où l'on remarquera quelques redites , mais quel 
champ vaste il a devant lui. Son genre est créé; son terrain est 
conquis, il lui suffit d'y tracer de nouveaux sillons. Kompert a 
fait cela pour les juifs allemands; Erckman-Chartrian pour la 
France; M. Lemonnier peut le faire pour sa patrie. 



BOiANS ET NOUVELLES, par Caholinb GRAViéfiB, recueillis par le 
bibliophile Jacob. — Lénigme du docteur Burg. — Gentillwm- 
r/ierie d'aujourd'hui. — Choses reçues. Paris, librairie de la société 
des gens de lettres, 1873. — La passion fait le style; chaque fois 
que M"*« Gravière raconte une émotion personnelle, comme les pé- 
ripéties d'une famille devant une maladie cruelle ; ou s'inspire 
d'une indignation ressentie : soit devant une trahison violente, soit 
au sujet d'une palinodie hypocrite de l'amour épuisé, le feu semble 
jaillir de sa plume et de son cœur, le style éclate, profond et 
lumineux. Or, sauf les détails intermédiaires, notre auteur ne 
procède jamais autrement. Son dernier conte avait un cachet moins 
personnel et bien des lecteurs ont préféré la Servante à Choses 
reçues. Mais dans sa première manière, elle allait droit au but : 
f J'étais l'amant de la femme de mon patron et, sauf le mari, tout 



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— 835 - 

c le monde le savait; car pour ce crime de société il est de bou 
• gt)ût de ne pas tenir un incognito trop sévère. • Ainsi débute 
Choses reçues, et le sujet du Docteur Burg est tout plein de ces 
éclairs. Il n'y a pas à le dissimuler : M™^ Gravière est de 
la famille de Balzac; ce qu'il faisait à froid, par système 
plus que par misanthropie, de parti pris plutôt que par 
élan naturel, elle le fait par inspiration, par passion, par cette 
sorte de vigueur de sentir et dépenser dont Rachel nous montrait 
l'expansion sur la scène et que M""« Gravière prodigue dans ses 
petits livres. 

Ce premier volume — l'éditeur en annonce cinq — contient 
trois romans de cette première manière de l'auteur; le premier, 
un conte inédit : le docteur Burg^ est peut-être le plus hasardé 
de tous. Est-ce un choix de l'éditeur français, qui connaît le 
public parisien? Le second volume commencera par la Serrante. 

C est une des grandes difficultés de l'art de passer de ces pre- 
miers jets que dirige la nature seule, & des œuvres plus imper- 
sonnelles et tout & fait artistiques. On risque de perdre d'abord 
l'éclat du procédé, la profondeur de l'impression, et ce n'est 
qu'après de nombreux elTorts qu'on arrive à donner à des concep- 
tions plus synthétiques, ce cachet vivant de style qu'on n'avait eu 
aucune peine à mettre sur ces sortes de confessions, de soi ou 
d'autrui, qui remplissent d'ordinaire les premiers romans. Placer 
l'originalité de l'écrivain dans l'art universel, harmoniser sa 
passion avec la vérité générale, et, sans rien abdiquer de sa 
vie propre, se placer dans l'humanité vivante, voilà le travail 
de l'artiste et le but de l'art. M"« Gravière a commencé dans 
la Servante. Qu'elle entre plus résolument dans cette large 
philosophie de l'observation, et qu'en soignant son style, elle 
oublie, elle méprise même cette fausse philosophie, qui con- 
siste à mépriser l'humanité pour les bassesses exceptionnelles 
de l'homme, pour les folies, plus rares qu'on ne pense, de 
la femme; qu'elle s'épanouisse dans le calme puissant, dans la 
sérénité vivante que les grands artistes ont toujours eue et que 
l'on trouve si bien dans la nature ! alors, après les cinq volumes 
qu'annonce son éditeur etqui vont faire, sous ses auspices, le tour 
de la France, son sixième volume, et ceux qui suivront, cons- 
titueront une création forte, un écrivain vigoureux, un art com- 
plet. P. 



SUYRES CHOISIES DEiAX UUl, publiées par uncomitéd'amis. Bruxelles, 
chez M, Weissenbruch, 1873. — c Que de fois, a dit Max Veydt, 
en parlant de Boissonade, nous l'avons coudoyé sur les quais, tout 
entier & feuilleter des livres poudreux et sales. Cher maitre, le 
respect nous obligeait alors à nous écarter de vous, mais votre 
image, comme celle d'un père, sera perpétuellement en nou9*i — 
Ce sentiment que Boissonade avait inspiré à Max Veydt, Veydt 
semble l'avoir transmis vis-à-vis de lui à ses élèves et à ses amis 



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— 236 - 

eux-mêmes. Pour ceux qui, venus trop tard ou trop tdt, ne Tont 
pas connu et n'ont pu le compter ni pour camarade d'études, ni 
pour professeur, Fhomme leur sera révélé par la lecture de ses 
œuvres et, en passant des heures charmantes avec elles, tous 
éprouveront le regret de n'avoir pas été des amis de l'écrivain. 

Il serait impossible, en effet, de ne pas sentir son âme s'éle- 
ver, en môme temps que l'esprit sourit, lorsqu'on parcourt ces 
pages, si douces d'érudition, si vraies d'observation et de bon 
sens^ qui ont été primitivement insérées dans la Revue trimes- 
trielle et dans la Èevue de Belgique. 

Si nous ouvrons le livre des Œuvree choisies, nous trouvons 
d'abord Tilémaque, véritable programme d'éducation — cet indis- 
pensable complément de l'instruction — qui enseigne c aux mor- 
tels les devoirs et les obligations de la vie » . Plus loin, dans 
Ârtaxeraès,hYec quelle acre ironie, il flagelle les despotes, le des- 
potisme et toutes ses hontes. Depuis Lysandre qui, f avec un art 
égal, savait humilier les petits et s'humilier devant les grands » , 
et les soldats athéniens qu entraîne une obole, jusqu'au roi des 
rois que menacent l'ambition insatiable des princes et les intri- 
gues du sérail, tous y sont cruellement raillés par l'écrivain impi- 
toyable; mais sa raillerie est revêtue de tant de bonhomie, ses 
coups de boutoirs sont couverts d'une housse de velours si épaisse, 
qu'en vérité, les despotes et les pieds-plats modernes se recon- 
naissant dans ces Persans et ces Grecs, ils auraient mauvaise grâce 
de s'en fâcher. Ils s'en sont bien gardés, du reste, lorsque plus 
tard ses attaques ont été directes. Parmi les plus audacieux ad- 
versaires de notre humoriste — et ceux-là étaient les moins cou- 
pables — l'un s'est contenté de lui adresser l'outrageante épi- 
thète de f disciple du bonhomme », en le raillant de son culte 
austère pour Jean de Lafontaine ; un autre l'a écrasé de son 
mépris par l'envoi de ses f Études morales > ! 

C'est en effet Y humour qui distingue les écrits de Max Veydt; 
mais cet humour est à lui, bien à lui. C'est en butinant à toute 
fleur, en recueillant tous les sucs, que l'abeille distille ce miel si 
savoureux et si parfumé des Ardennes : ainsi en s'inspirant du 
génie des langues anciennes dont il voulait pénétrer les secrets les 
plus intimes, l'écrivain s'est formé ce style qui affirme sa person- 
nalité. 

Faut-il rappeler, pour le prouver, ce charmant rapport, véri- 
table plaidoyer pour la défense des petits oiseaux, où le senti- 
ment le plus pur s'allie au bon sens, en s'enveloppant d'une forme 
exquise? Veydt ne s'est guère départi qu'une fois de ce style, et 
encore... est-ce s'en départir que d'affecter un peu la forme ar- 
chaïque? — Du reste, le sujet l'entraînait, ne racontait-il pas les 
Voyages et mariages de Thésée, prince d'Athènes, jeune homme 
aussi étourdi qu'audacieux, vrai troubadour du redressement 
des abus, s'en allant à la recherche de son père et se détournant 
de ce devoir pieux pour s'attaquer à tort et à travers, sans 
mesure et sans reflexion, à tous les monstres de la terre dont 



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— 237 — 

il prétendait la purger, pauvre fol ! — utopistes de nos jours, 
petits et grands, lisez cette boutade du vrai bon sens et.... 
méditez. 

Que de choses nous aurions encore à signaler dans ces Œuvres 
choisies! Mais le temps et l'espace nous manquent. Toutefois 
nous ne saurions finir sans signaler les articles pleins de 
cœur, de vaillance, de savoir et de raison avec lesquels Max. 
Yeydt entreprit la défense de renseignement et des fortes 
études; avec quelle lucidité de vues, il prouva que le labor 
improlms seul fait les hommes, que les petits pays doivent 
surtout avoir à t&che de conquérir la gloire de la science, la seule 
à laquelle ils puissent aspirer, la seule en fait qui élève un 
peuple au dessus des autres. 

C'est ainsi que Max Veydt entendait le patriotisme. 

Nous dirons en terminant avec Fauteur de la notice : i Le meil- 
leur monument qu'on puisse élever à un écrivain est la publica- 
tion de ses œuvres. • — En éditant le volume que nous annon- 
çons, les amis de Max. Veydt ont le mieux honoré la mémoire 
d'un charmant écrivain, d'un homme de cœur, d'un citoyen jaloux 
de la vraie gloire de son pays. Ad. C. 



fCOLE POLnECHNIQUE A L'UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES. — Il nV a pas 
un an, M. Schmit, recteur de l'Université libre de Bruxelles, en 
inaugurant son rectorat, indiquait l'utilité et, en quelque sorte, 
la nécessité pour la faculté des sciences de donner à son ensei- 
gnement un caractère non seulement spéculatif, mais encore spé- 
cial et pratique. Tout en revendiquant hautement l'importance 
des sciences pures, il émettait l'idée d ouvrir de nouveaux cours 
sur les sciences appliquées destinées à former des ingénieurs.Nous 
sommes heureux de constater que cette idée est en voie de réali- 
sation. Nous avons sous les yeux le programme d'une Ecole po- 
lytechnique ou Faculté des sciences appliquées, annexée à l'Uni- 
versité libre de Bruxelles, et qui doit s'ouvrir au mois d'octobre 
prochain. La nouvelle école comprend six sections : Exploitation 
des mines. Métallurgie, Chimie industrielle, Construction des 
machines, Génie civil et Architecture. Elle est destinée à former 
des ingénieurs des mines (pour les mines ou pour la métallurgie), 
des ingénieurs des arts et manufactures (pour la chimit; ou pour 
la mécanique), des ingénieurs civils (pour le génie civil ou pour 
l'architecture). L'enseignement régulier est réparti sur quatre an- 
nées d'études, dont les deux premières sont dites ÉMoriçues o\i 
préparatoires^ les deux dernières spéciales. Il y a un examen d'ad- 
mission, des examens de passage et un examen finah La Ëépara- 
tion des élèves en section ne s'opère qu'au début de ia troisième 
année. Indépendamment des élèves r^fj/t^^i^r^, c'est k dire suivant 
tous les cours d'une année et voulant faire des étudeo complètes, 
il y aura des élèves libres^ suivant des cours isolés. Les premîtirs 
pourront obtenir des diplômes d'ingénieurs, les autres des certi- 



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— 238 — 

ficats spéciaux. Le personnel du corps enseignant se compose de 
14 professeurs; le nombre des cours, y compris dessin, travaux 
graphiques, chimie pratique, etc., est d'environ quarante. 

Le plan d'organisation de l'Ecole nous semble bien conçu et 
dans un esprit large. Notons à l'appui ce passage du programme : 
€ Les professeurs veilleront à ce que la division en sections n'al- 
tère pas le caractère fondamental de notre enseignement, celui 
d'être assez général pour permettre à nos ingénieurs d'embrasser 
une carrière industrielle différente de celle qu'ils ont d'abord 
choisie. • 

Nous ne doutons pas que la nouvelle Ecole ne soit appelée à un 
plein succès. Elle comble une véritable lacune de renseignement 
supérieur pour l'agglomération bruxelloise. Nous ne sommes 
donc pas étonné de la sympathie et de l'appui qu'elle rencontre, 
aussi bien de la part de l'administration communale do Bruxelles 
que de celle des administrations communales de nos importantes 
communes suburbaines. L'ag^omération bruxelloise renferme 
un grand nombre d'usines, de fabriques, de manufactures, d'éta- 
blissements industriels de toute nature; les élèves de la nouvelle 
école pourront profiter de 1 avantage de visiter avec firuit ces éta- 
blissements et, au besoin, grâce aux facilités de communication 
que les chemins de fer nous procurent, ils pourront également vi- 
siter les houillères du Hainaut, de Liège, de Namur, les carrières 
dispersées dans différentes provinces, faire des excursions g^lo- 
giques, etc., en un mot, joindre h l'enseignement puisé dans les 
leçons, celui que fournit la vue même des choses. 

Quant à l'Université libre, on ne peut que se féliciter de la voir 
prendre progressivement de l'extension et ouvrir ses portes & toute 
une nouvelle catégorie d'élèves. Fondée il y aura bientôt quarante 
ans par quelques hommes dévoués qui n'avaient pas reculé devant 
la difficulté de l'entreprise, elle n'a cessé depuis lors de grandir, 
de prospérer et de rendre d'importants services à notre pays; et 
nous aimons à croire qu'elle est appelée à en rendre encore. Une 
nouvelle phase va s'ouvrir pour elle et consolider de plus en plus 
la réputation qu'elle s'est légitimement acquise déjà, tant à 
l'étranger que chez nous. X. 



VIE DES SAVANTS ILLUSTIES, depuis l'antiquité jusqu'au xix« siècle, 
par Louis Fiouiçb. Tomes 1 et 2. Savants de l'antiquité. Paris, 
Hachette et C'. — C'est une seconde édition d'un ouvrage en 
6 volumes, déjà publié en grand format et avec illustrations. 

Tallemant des Beaux raconte qu'un élève des jésuites, ayant 
demandé à son père une vie des saints, le bon bourgeois lui 
envoya Plutarque. M. Figuier veut donner aux pères libéraux 
un Plutarque de la science. Y a-t-il réussi? Sans aucun doute, 
s'il ne s'agit que de vulgariser, en style facile, la vie et les travaux 
des savants : Thaïes, Pythagore, Platon, Aristote, Hippocrate, 
Théophraste, Archimède, Euclide, Apollonius de Thyane, Hip- 



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- 239 — 

parque, Pline, Discoride, Onlien, Claude Ptolemée, Técole 
d'Alexandrie. Mais il ne faudraitjpas prendre à la lettre le nom de 
Plutarque; car Plutarque est difficile à égaler. 

Ce recueil est présenté comme le premier qui soit publié et il 
s'adresse à toutes les catégories du public. Cependant Arago. 
dans ses biographies de savants, a laissé des modèles du genre, 
modèles de précision d'idée, de netteté d'exposition et de clarté 
élégante de style, que M. Figuier n'a pas même ambitionné d'at- 
teindre. Non seulement Arago a fait de courtes biographies 
des principaux astronomes :,Hipparque, Ptolémée, Albateguius, 
AbMamoun, Aboul-Wéfa, Ébu-Jounis, le roi Alphonse, Kegio- 
montanus, et d'autres plus ou moins étendues selon le sujet, 
consacrées à Copernic, à Tycho-Brahô, à Kepler, à Galilée, à 
Descartes, àHevelius, à Picard, à Cassini, à Huyghens, à Newton, 
à Flamsteed, à Halley, à Bradley, à Dolland, à Lacaille, à Her- 
schell, à Brinkley, à Gambei% et à Laplace; mais il a rédigé 
aussi, dans ses notices iiographiques, de véritables portraits de 
savants : Fresnel, Volta, Young, Fourier, Watt, Carnot, Oay- 
Lussac, Malus, Fermât, Abel, Lislet-Geoffroy. La réunion de ces 
biographies formerait un superbe recueil, antérieur à celui de 
M. Figuier. Mais on ne peut trop mettre & la disposition de tous 
les esprits les annales de la science. Ce qu'on n'irait pas chercher 
dans les œuvres complètes d'Arago, ce que nous avons trouvé 
bon d'indiquer qu'on y trouverait, on le lira plus facilement dans 
une publication, soit illustrée comme la première édition de ce 
livre, soit à bon marché comme la seconde. 

M. Figuier est connu comme un vulgarisateur. Il en a les qua- 
lités et quelquefois les défauts. Ce qu'exige la durée d'une œuvre 
lui manque quelquefois, et c'est l'auteur qui en souffrira le plus. 
Mais il se fait lire facilement ; c'est l'essentiel pour le public et 
pour son éditeur, qui a bien fait de mettre à la portée de tous ce 
livre utile. 

LE CONSTRUCTEUR, par F. Reulbaux, traduit de l'allemand sur la 
3« édition, par MM. Debèze et Mérijol. Paris, F. Say, 1873. La 
science est cosmopolite et chaque fois qu'un ouvrage de valeur 
réussitenAllemagne,onpeutêtrecertain qu'il sera traduit en fran- 
çais. Nous ne pouvons mieux juger ce livre qu'en donnant la pré- 
face des traducteurs. C'est un hommage scientifiquement motivé 
rendu à l'auteur allemand par des écrivains français compétents. 

Parmi les nombreux traités relatifs à la construction des ma- 
chines, qui ont été publiés en Allemagne, le Constructeur deReu- 
leaux est un de ceux dont le succès a été le plus rapide. En quel- 
ques années seulement il est arrivé à sa troisième édition. Nous 
croyons rendre un véritable service aux constructeurs et aux ingé- 
nieurs français , en les mettant à même de consulter l'ouvrage 
du savant professeur, et de tirer parti d'un grand nombre de ren- 
seignements, quon chercherait vainement dans la plupart des 



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— 240 — 

recueils du même genre publiés en France. Tels sont, par exemple^ 
pour n*en citer que quelques-uns, les calculs des ressorts de toute 
nature, des filets de vis, des cylindres de presses hydrauliques, 
des chaînes en fer, des câbles de transmission, etc. 

Uouvrage de Reuleaux présente, en outre, sur tous les traités 
analogues, une supériorité incontestable, due à remploi de la mé- 
thode si féconde des rapports pour la détermination des divers 
organes d'une machine. 

L'ouvrage complet est divisé en quatre parties principales : 

La première , qui comprend la résistance des matériaux» a 
l'avantage de donner, sous une forme très simple, toutes les for- 
mules dont remploi peut présenter quelque utilité dans la pra- 
tique. L'usage de ces formules se trouve d'ailleurs singulièrement 
facilité par la disposition en tableaux, adoptée par l'auteur, et où 
les formules se trouvent accompagnées de figures et d'observa- 
tions indiquant clairement les conditions dans lesquelles ces for- 
mules sont applicables. 

La seconde partie est entièrement consacrée à l'exposé des prin- 
cipes de la graphostatique, avec de nombreux exemples d'appli- 
cation à la construction des bâtiments et des machines. Cette 
méthode si simple, qui n'a été réunie en corps de doctrine que 
depuis sept à huit ans seulement, par le professeur Gulmann, de 
Zurich, est aujourd'hui passée dans l'enseignement des écoles 
industrielles en Suisse et en Allemagne. Les avantages incontes-, 
tables qu'elle présente, dans la plupart des cas, sur toutes les 
autres méthodes, nous permettent d'espérer qu'elle ne sera pas 
moins bien accueillie en France. 

La troisième partie comprend la détermination des organes de 
machines proprement dits, fondée, comme nous l'avons dit, sur 
la méthode des nombres proportionnels. Les dimensions des 
diverses parties de chaque organe se trouvent inscrites sur les 
figures intercalées dans le texte ; elles sont toutes exprimées en 
fonction d'un module spécial, qui a été déterminé, dans chaque 
cas, par les résultats de l'examen d'un grand nombre d'organes du 
même genre, reconnus d'une exécution satisfaisante. 

Enfin la quatrième partie renferme une série de tables, repro- 
duisant sous une forme commode divers éléments de calcul, dont 
le constructeur a constamment besoin, tels que tracés des courbes, 
surfaces, volumes des corps, puissances, racines, nombres réci- 
proques, lignes trigonométriques, etc. 

En dehors des tables et de formules, l'ouvrage renferme un très 
grand nombre de figures et de tracés, rigoureusement à l'échelle, 
exécutés avec un luxe et une précision de détails qui ne se ren- 
contrent dans aucun des traités du même genre publiés jusqu'à ce 
jour. 

Ces dessins sont certainement de nature à rendre de réels ser- 
vices à tous ceux qui, à un titre ou à un autre, ont à traiter les 
nombreuses questions qui se rattachent à la construction de bâti- 
ments ou de machines. 



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INDICÂKONS BfBLIç)GRAPHIQUES 



irilASTlOUS OES DEUK SEUES, créée spéciaiem^nî à Vm^g^ des jardina 
itetifant:^, par le cftpitainû ]}o<i%, — Gymnastiquk dus jK^Mt.*? filmcs et 
DES DCjioisKiXKs ci'éée sp6.^kiîemeHt ù rusage di::; etioles primuit^s et 
fnoytJints^ etc., par le ménie, ayec plaaelins. Auïlennrtle chcx rr,uk'iir «t 
Arlon chez, Clenter-Diir, 1873, — On a appelé Ja méthode exposL,^ dans ces 
petîtf livres: la vraie jzj mastique «colaii*e. M, le eapiti^iiieDoci comi*.im|j, 
i'éctile du 10* do ligne. Le 2 avril di^ cette anni^tî, lus iustiiuteiiis du ^ 
reBi*4>rt scolaire di3 la Flandre orientale, avaient près d'Audimarde une 
conférence siir rhortjculture. M, Docx, aprô^^ la ct)nfértïjict\ montra itux 
Vnrtitnteurs sa taétliode gymnastique, avtic Taide do 50 de ses ûîévea. La 
EimplieUé des inouveïnenEB, leur dirt-ction naturelle, les eiercicoi gmduôs 
«ans en^in» suivis d^exercicea avec dt* pt^tita justruinent^ ; cannes, cordes, 
perches, tout l'enaenjbte da lu met ho du gagna Tadhéaion de« instituteurs, 
etii u*y eut qu'une voix pour coiiclurt^ avec le ProQvès que c'était là da 
bonne ^^ynniHatique d'écide. 

IIVIST* EtJBOPEil — Juillet. — Le cours foi*cé, Carlo Leardi : aperçus de 
philoaophie, O. ^îarcotti; la poésieet la critique contemporaines. F. Mus- 
coginrî; k critique de l'art en Itiilia H les éctits esthétiqufs de Tnine, 
Alberto Grôsci; à propos d'un nouveau poèft», A, Rondnni; Urbano 
Hatazzîp F. Bosîo; les amia de l Italie on Angleterre, Alberto P!rrera; 
poé»i»'&, aouvenira bioj^rnpliîqiiee. De Gubt-rnaf ia ; îea soirées de Florence, 
Amêdée Roux; ks Albanais en Rononanie, D^ra distria; légialatton com- 
parée ; b i M i 0^ raph ifl î t al i en ne et é t r an g ère , e te , 

LE TOUB BU HDRDE, n'> &4a-C52. — Cette excellente revue termine son pre- 
mier semestre de celte annéti en aclinvant le voyage en Espagne de 
M, DavUîit^rp illui^ti-éavectunt dVntrain et de talent^ par Gustave Doré.-* 
Puis vieut une expédïtîouen Corée, par un ancien ofllder dH marine, 
M. Zuber \ enfin, la revue géographique semeatrielhi par M. Vivien de 
Saint-Martin, oiJ l'on trouvera, outre Texposé de rét:it des expéditions 
gêographiqueff» une étude sur te beau livra de M. llubner ; Protnenade 

OiCTtDNNMBE OES AHTIQUtTËS GBECOtlES ET BOWMKES, d'après t^s testas el les 
monumenfs^ etc^rédi^^é pai- une société décriviiina spéciaux, souala direc- 
tion dto MM. Ch. Diiremlïerg et Edm, Suglio, avec trois mît le flL^ures 

d'après Tantlqur?, Prix de chaque livraison 5 fr. Puri.= , ILichette^t^t C".^ 

L'entreprise considiTable que nous annonçons est dij^nta des éditt^urs du 
DktioJUiaire ÛQ M, Littrê. Un texte sérieux, des iliuftjatïons d'upréa Inn- 
tique, tout concourt à cette œuvre que nous étudierons lorsque plusieurs 
fascicules auront paru. 

U CftITIDïlE PHILOSÛPHIBEÏE, sous la direction de M. Renoovjer. - Cotte 
revue poursuit sérieus^emeut aea travuux. Sa livraison du 12 juin est cou- 
iacrée toute entoure à une gi'ande queetion soulevée par \|. R, Hoppe, dan« 
une revue allemande, sur la fondation de la philosophie comme science 
exacte, déterminée etrégnliérement prugresaive, comme les sciences natu- 
r«IUs, Lecrlticisme a une grande tovca pour trier les tt-ndancea justes deâ 
révês impossibles en de pareils projets. L^auteur montre nettemu'nt quj, 
s'il est A souhaiter que les philosophes se mettent d'accord snr leatermea 
qu'ils emploient et sur les régies d'expoaitiou et de discussion des idées, 
il est impossible de réduire la philosophie à des vérillcâtions de faits, k 
des expérience» physiques; qu'on ne peut en éliminer le « produit Intel- 



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V 



lectnel « et les actes de voîout^* ^^^ lecteurs qui aiment la siîidnce philoao- 

i'eUû exilée, troureront chaque jeufli dana 
^ râÛexionB pI d<Qs reuseignaniaiita utilea 

' livraison. — Etiseigrxement dei 



phique ot 103 études séneuafis ^'^^l** ^^'^^^ trouveront chaque jeudi dana 



cette revue utiu ample jiia4iA^* 

lEVUt 0E L'îNSTBUGTIOK PUlUflOE.t XVL 
^'m»théiimli<|in*s, ÊUi iVxiimeu de gradué en lettres, pur R Mausion ; quel- 
ques obiervatîoiia sur lo5 motji acti:i et cû(4îia diins Vii-^ile, Enéide^ livi'« 
Vil, v^ 73Û et741 ; 1p^^' étymologieft leur sitiuiflcatjon, parJ* H/Borraaufli 
analyse^ Htt^rni*^ da monologue d'Emilie, [ïarThti-Lomiiu, eomptes-rett- 
dus ■ actes /*^'^î^'^ ^^ nécrologie, 

1^1 v^iDIÏcflNE, Journ.il liebdamadaire illa&tré paraî^ani 1^ 8.*liaédî. -^ 
l^llX!dle!s, Office de publicité, Vav'is^ M* Richard LeselideeiCK 

mUi DE DROIT INTpiiATlItNJtt. ET OE L^GISUTION COMPARÉE, pubH4â par 
MM. Asser, Roliu «^^i^uemyiis et ^VesUake. — Londres* Llmxi'lï^i, 
Paris, l4o., 1973, 5* a^^>^^ n^* J et IL — C*^8 deux luimûros, réuu s eu nuH 
livrai^iou ÛQ 3iO pagfs;j|î>nipreuîi(3ot les travaux suivauta ; Eitrait d^ne 
lettre daM, te docti'*|^ "VV. Martin, prufesBeur au coUéiîe^ïmpÉ*rial/â ï*e- 
king, sur une uaivér^ité en Ctiine et le présent et Ta venir de rehstii^aô- 
metit Bupériear iuternatioaat à PeUiog; un troisième etdtrnîej' article de 
M. D^duvaes, profits seur A la faculté d^ druit à Bordeaux, sur la nouvella 
loi dùparteraentale française; la suite et fin de 1 étude de M. le docteur 
Edgar Loeuiu^', proi'csseur à rUîiiversité de Strasbourg, surladmiaistr»- 
tion du <^^ou¥HrneiU( ûl général de TAlsace durant la guerre de 1870-1871^ 
un quatrième article de M, Ch. Brocber, professeur de droit civil à Go- 
néve, fîur hi théorie du droit international privé ; une revue de M.A.Geyer* 
profussenr A runiversité de Munich ^ sur \& législation autrichienne en 
187 L M. J. Ilr*rnunjï, professeur a racadémie de Genève, communique, A 
propos de rhitroductinn historiqne au droit romain de M. A. Rjvier, 
quelques vues sui' Jc dri>it romain eu lui-même et dans son action sur le 
monde moderne; M* Camille He, avocat â Rnme, présente dea observa- 
tiens sur la sucee^siou ab ùiteaiat diaprés le code portugais do 1SC8; M. la 
doctt'Ur A* D*Oreliî, proTesseur â Zurich, (lublie la suite et la conclusioa 
de sou travail sur Tétut actuel de la législation on Suisse et les tendancefi 
uuîticatricos. Un huUctlu de junspnidence iufernationale, Frane*?, 1872, 
de M. E. Clnnet, avocat à Paiia, une lettre de M. le docteur De HoM^ien- 
dorfF, professeur à Tuniveraité de Berlin, â M, Ch. Lnca^, membre de 
rinstîtut de France, sur Je droit de légitime détenae dans la ^erre; dea 
uolices diverses de droit international et de législation comparée, ontr© 
aiUrt^s sur le congres pénitentiuire international de Londrefî, sur la troî- 
siéme congés dtifijni'isconsultesuér'rSnndais, sur la rédaction d'uu code au 
Ja|H)u, sur ïe droit de la guerre, A propos d*uu fait qui s'est passé À Vaux 
(Ardwunes) en ISTO^etc. ; en lin une blbUoi^raphie détaillée termine cetÉd 
lifru^son» qui ouvre dignement la 5* année de rintêressante et utUe revue. 
KOîiRAI} SRUDEL et ses continuateur», recueil de poésies en diulecte do 
NurembiM'g* — Goethe a fait l'éloge de Orubel. Le petit volume que noua 
annonçons contieut un choix de poôstefi de dix portes de Nuremberg; 
Grubel, TiVitschel, Stettner,.\Veïlert, Rietsch, Marx, WehefrJk, Kietfteh» 
Weiss et Priem. Une courte biographie, avec d^s notf*s biblio^Taphiqueii, 
eit consacrée a chacun d'eux* Lg pri nûer, Gi uheUest ué eu 1736, le dernier 
BU date^ prit*m,esl né en 1S15, Ces poésies n^atteignent gnères au lyrisme;, 
Téditeur en signale une eeule qui s'élève un pou. Ce «ont, en génêrrtl, d# 
petits tableaux de mœurs locales écrits dans le dialecte du terroir- 
M, HocR poétise ainsi le patois de Liège et obtient un grand succès. 



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REVUE 



BELGIQUE 



PARAISSANT LE ) 5 DE CHAQUE MOIS 



(5" ANNÉE) 

8' LIVRAISON — 15 AOUT 1873 



SOMMAIRE 

P. A. F, CflARO. Aperçu liiâtcirlque de rLuciuisition 241 

IWITOLE UnL FotmE, Blankenberghe 260 

t ÊHEYSOi. En Hollande. Juffer Daadje et Juffer Doortje {fin}. 263 

eOILÏT DILVtELlà. Un fleure de Laponle . , 298 

IliUOGHÂPHtE. Histoire de la littérature eapagnule de G. Tickiior. — 
Mouéhh. La biographie du poète, complétée par Tétude de ses 
oeuvres, par P. Lindau. — Rabelais et son traité d' éducation ^ 
comparé avec les méthodes pédagogiques de Montaigne, de Locke 
et de Rousseau, par F, A, Arnstaedt. — Fi^ctn^ HalSf vingt eaui 
fortes, par William Unger. étude sur le maître et ses œuvrea, 
par C. Vosmaer. — Les Brebis galeuses^ par Edmond Yates^ 
imité de l*anglaia par M"* Mina Round. — Le moutement des 
esprits eii France^ au xtx* siècle, par F. Kreyssig. 308 



BRUXELLES 
a MUQUARDT, éditeur- 

HENflY MEBZBACH, SUCCESSEUR 

PLAGE dt RUE ROYALE 

MÊME MAISON A LEIPZIG 



1873 



I Pig i t i cod b; 



GoQgk 



PUBLICATION DE LA LIBRMRIE HACHETTE ET C■^ 

LE TOUR DU MONDE 

HOUVEJlt) JÛURIIAL HEBDOiAUMRE UZ VÛYAfiES, publié sous la dir^ctloii de 
M, EDOUARD Chaktox tt ti'és richemc^nt illustré par iioa plus célèbres 

Lss douae premiéi^es années sont en vente (1860-1871). Les années 1870 
et 1871 ne forment ensemble qu*nn seul i?oliîme; la collection comprend 
actr.ellement onze vol urnes, qui contiennent près de 6j000 gravures, et 
comprennent notamment : Les voyagt'S do Kano à la mer polaire» de Mac 
Clintock dans les dtîi^erts glacés où a péri Franklin, de Bareh au lac 
Tchail et à Tombmiotou, de M* Guillaume Lejean dans FAfriqae orien- 
tale, auPandjab et au Cachemire, de Jt™^ Ida Pîeiffer à Madagascar, de 
M. Paul Marcoy â travera VAmérique du Sud, de M» Vicior Dunty en 
AUemagne, de M. Mai*c Monnier dans Htnlie méridionulei de MM, Gua- 
tave Doré et Davilliera en Espagne, du capitaine Burton chez les Mor- 
mona, de M. Renan ^n Syrie* uo M. Mouliot dans les royaumes de Siam, 
de Cambodje et de Laoa/de air Baldwjn dana l'Afrique australe, du capi- 
taine Sptîke aux sourcoa du Nil, de M. Ferdinand de Hacbatetter à la Non- 
YoUe-Zélande, de M. Charles Marfîns au Spifzberc, de M, Arminlus Vam- 
bérvdans TA aie centrale, de MM. David et Charles Liviagato ne sur les rives 
du Zambésej du capitaine Bouyer dans la Guyane fmnçaise, de M* Elisée 
Reclus dans la Sicile, de M. Aimé Hurnbert au Japon, de M. Tréniaux au 
Soudan oriental, de MM. Schlagintweit dans la Haute-Asie, du vicomte 
M il ton de TAtl an tique au Pacifique (Amérique du Nord)^ de M. Mage 
dans le Soudan occidental, du docteur J.-J. Hayea à la mer libre du Pôle 
arctique, de M. Yereschaguine dans le Caucase, de M. Francis Wey à 
Rome, de M. j. Garnier à la XouvoUe-Calédonte, de M, Nougaret en 
Islande, de M. et M^ Agassiz au Brésil, du H. Raynal aux Iles Auckland, 
de M. Fr. WMmper au territoire d'Alaska, etc., etc. 

CONDITIONS DE VENTE HT D'aEONKEMEXT, 

Un numéro, comprenant 16 pages in-4°, plus une couverture réservée 
aux nouveîks géographiques, pai^lt le samedi de chaque semaine. — 
Prix du numéro : 50 centimes. — Les 52 numéros publiés dans une 
année forment deux volumes qui peuvent être reliés en un seul, ^ Prix 
de chaque année brochée en un ou deux volumes^ 25 fr. Prix de l'abon- 
nement pour Paris et pour les départements : un an, 2o fr. ; six mois, 
14 fr. — Ltîs abonnements m prennent à partir du !«*' de chaque mois* 
Le prix d*abonnement pour les pays étrangers va lie selon les conditions 
postales. 

La reliure en percaline se paye en sua ; en un volume^ 2 fr, ; en 2 volu- 
mes, 3 fr, — La demi-reliure en chagt*in, avec tranches dorées : en un 
volume, 5 fr. ; en deux volumes, 8 fr, — La demi-reliure chagrin avec 
tranches rouges semées d'or : eu un volume, 7 fr. j en deux volumes, 12 fr. 

TaUle décennale do VOUIl DU HIOIWDE: (l^aO-lêBI»). 

Brochure in-4û, l fr. 



L'ART UNIVERSEL Cette revue continue ses travaux, signés des noms les 
plus éclatants de la critique belge, française, allemande et anglaise. Elle 
a donné jusqu'à ce jour les eaux-fortes de MM, Félicien Rops, Alfred 
Wervée, Léonce Chabry, André Hennebicq, et une composition musicale, 
paroles d'Antoine Clesse, accompagnement de Oevaert. 

Le dernier numéro contient deux eaux-fortes nouvelles : un paysage, 
de Ch, Storm de Oraveamide, et le portrait de Henri Diïlens, parAlbrecht 
Dillens. 

Ladirectionannonce,pourprimesfutures,des0a ux- forteadeMM. Danse, 
Henri De Braekeleer, Jules Goethals^ Hennebicq (Les travailleurs de la 
campagne romaine)» Paul Lauters, Q Meunier, J. Portaels^ Rops, 
Eug. Smits, tous noms dont la fiiveur publique a depuis longtemps consa- 
cré la légitime réputation. 



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18 AOUT 1873 — 



APERÇU HISTORIQUE DE L'INQUISITION 



Il est impossible d'assister au spectacle que présente l'Es- 
pagne en ce moment, sans que la pensée se reporte vers le 
temps où toute la péninsule ibérique jouissait de ce qu'on 
appelle en France Tordre moral, avec les exagérations inhé- 
rentes au climat. C'est ce qui m'a inspiré l'idée de feuilleter 
quelques vieux bouquins qui traitent de la sainte inquisition. 
Je n'y ai trouvé rien qui ne soit connu des érudits ; mais les 
tribunaux du saint office sont tombés dans un oubli si profond 
que peu de personnes savent exactement ce que fut autrefois 
cette juridiction. Tout le monde connaît lldstoire des excès 
commis en France au nom de la liberté, dans des moments 
d'effervescence populaire; mais à peine a-t-on quelque vague 
notion des massacres que le fanatisme religieux fit commettre 
systématiquement et pendant des siècles dans la plupart des 
États catholiques. Cependant il est bon que les générations 
nouvelles ne perdent pas le souvenir d'un régime vers lequel 
l'esprit de réaction s'efforce incessamment de ramener les 
populations de TEurope. On se tromperait fort, si Ion croyait 
que les vues du parti réactionnaire sont limitées ; dans la 
réaction comme dans le progrès, les hommes ne s arrêtent que 
quand ils y sont forcés; s'ils ne rencontraient pas d'obstacle, 

T. XIV. 16 



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— 242 — 

ils marcheraient jusqu'à Tablme, c est à dire jusqu'à la des- 
truction de l'état de société. 

I. Un grand nombre d'auteurs se sont occupés de l'histoire 
de l'inquisition et en ont recherché l'origine; aucun n'a 
pénétré aussi profondément dans les ténèbres de l'antiquité 
que Dom Louis a Paramo, inquisiteur du royaume de 
Sicile, qui publia en 1589 un traité de Origine etprogressu 
Officii SançttB Inquisitionis^. 

Louis a Paramo commence par faire voir qu'Adam et Eve 
se sont rendus coupables du crime d'hérésie*. Il traite ensuite 
delà manière dont Dieu procéda à leur égard, en qualité de 
premier inquisiteur contre la méchanceté des hérétiques ; il 
trouve dans la conduite que Dieu tint à cette occasion la 
forme de procéder du saint office'- 

D'abord Adam est cité : Adam, uhi es? C'est pour ensei- 
gneraux tribunaux futurs de lasainte inquisition que le défaut 
de citation rend la procédure nulle et de nul effet. Adam se 
présente, Dieu commence l'interrogatoire; il juge par lui- 
môme et secrètement le coupable. Les inquisiteurs suivent 
exactement la même forme de procéder. 

Les habits de peau que Dieu fit à Adam et à Eve, sont 
évidemment le modèle du SarirBenito, dont on revôt les 
hérétiques pénitents. 

Après avoir revêtu Adam de cet habit d'ignominie, qui 
représente l'homme rendu par le péché semblable aux bêtes. 
Dieu le chasse du paradis terrestre. C'est là que l'inquisition 
a pris la coutume de confisquer les biens des hérétiques. 
Cette loi est sans doute fort sage, puisque suivant Platon, 
lib. 4, de legibuSy et Aristote, lib. 2, Afagn. Mbralium^ les 
biens de ce monde sans la vertu, sont funestes à ceux qui 
les possèdent, servent d'aliment à leurs passions et d'instru- 
ment à leurs crimes. 

Adam fut aussi privé de l'empire qu'il avait sur les ani- 
maux ; par où nous voyons qu'un hérétique perd toute auto- 

1 Matbiti, Ex Typographia Regià, 1589. 
t Dtpeccato et in/idelitate Adœ, lib. I, tit. I. 
9 IHdem, lib. I, Ut. 2. 



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- 243 - 

rite naturelle, civile et politique. Ses enfants cessent d'être 
sous sa puissance, ses esclaves sont libres et ses sujets affran- 
chis de Tobéissance qu'ils lui devaient. 

Telle serait, au dire d*a Paramo, l'origine de Tinquisition 
€ dont l'arbre florissant et vert a depuis étendu ses racines 
et ses rameaux sur le monde entier et porté les fruits les plus 
doux. » Loin de moi la pensée de contester les faits emprun- 
tés aux traditions bibliques par le savant inquisiteur du 
royaume de Sicile; mais il doit m'être permis de faire remar- 
quer que les traditions vulgaires placent les plus anciennes 
inquisitions au commencement du xiii* siècle, vers Van 1216. 
Les inquisiteurs n'avaientpas d'abord d'établissements fixes ; 
ils se transportaient d un endroitàTautrepour aller au secours 
de la foi. On trouve dans le livre môme d'à Paramo un curieux 
document de la manière dont ils exerçaient leur mission dans 
ces temps primitifs; c'est une sentence rendue par saint Do- 
minique, qui passe pour le fondateur de l'institution : 

€ Moi, Frère Dominique, y est-il dit, je réconcilie avec 
l'Eglise le nommé Roger, porteur des présentes, à condition 
qu'il se fera fouetter par un prêtre trois dimanches consécu- 
tifs, depuis l'entrée de la ville jusqu'à la porte de l'église; 
qu'il fera maigre toute sa vie; qu'il jeûnera trois carêmes de 
l'année; qu'il ne boira jamais devin; qu'il portera le san 
benito HYBc des croix; qu'il récitera le bréviaire tous les jours, 
iix pater dans la journée et vingt à l'heure de minuit; qu'il 
gardera désormais la continence et qu'il se présentera tous 
les mois au curé de sa paroisse ; tout cela sous peine d'être 
traité comme hérétique, parjure et impénitent. » 

Les inquisiteurs agissaient dans ce temps là de concert 
avec les évêques ; les prisons de l'évêché étaient celles de 
l'inquisition, et quoique, dans le cours de la procédure, l'in- 
quisiteur pût agir en son nom, il y avait certaines choses qu'il 
ne pouvait faire sans Tévêque, comme de condamner à l'em- 
prisonnement perpétuel ou de faire appliquer la question. Les 
conflits qui s'élevèrent entre les évoques et les inquisiteurs sur 
les limites de leur autorité et au sujet des dépouilles des con- 
damnés, obligèrent les souverains pontifes de rendre les inqui- 



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i 



- 244 - 

flitions indépendantes et de les séparer des tribunaux des 
évéques. Cette séparation se fît en Espagne vers Tan 1433, 
sous le règne de Ferdinand V et par Tautorité du pape Sixte IV. 
Le pape créa un inquisiteur général, muni du pouvoir de 
nommer des inquisiteurs particuliers, et Ferdinand dota les 
tribunaux du saint-office. 

En Portugal, sous le règne de Jean I**, le souverain pontife 
Boniface IX établit en 1408 des inquisitions sur le modèle de 
celles de Castille, qui étaient entre les mains des Domini- 
cains, n nomma inquisiteur général leR. P. Vincent de Lis- 
bonne, provincial de cet ordre; mais il parait que ce premier 
essai d'acclimatation ne réussit pas. Quelques années s'écou- 
lèrent, et le pape Clément VII, ayant appris que les juifs et 
les hérétiques commettaient en Portugal toutes sortes d'im- 
piétés, nomma grand inquisiteur pour ce royaume le 
B.P. Didacus de Sylva, minime de Saint-François-de-Paul. 

A peine le Père de Sylva eut-il commencé d'exercer les 
fonctions de son ministère, que plusieurs personnes considé- 
rables, se voyant dénoncées et poursuivies, s'adressèrent au 
roi, accusant les inquisiteurs de tyrannie et de cruauté. Le 
prince accueillit leur plainte et écrivit au pape c que l'éta- 
blissement de l'inquisition dans son royaume était contraire 
au bien de ses sujets, à ses propres intérêts et peut-être môme 
à ceux de la religion. • Le pape révoqua tous les pouvoirs 
accordés aux inquisiteurs nouvellement établis et autorisa 
Marc, évêque de Sinigaglia, à absoudre les accusés, ce qu'il 
fit. On rétablit dans leurs offices et dignités ceux qui en 
avaient été privés, et l'on délivra beaucoup de gens de la 
crainte de voir leurs biens confisqués. 

n y eut alors en Portugal une courte période de tolérance, 
mais le roi Jean III ne fut pas longtemps sans déplorer la 
trop grande facilité de ses prédécesseurs. Il demanda au 
pape Paul III et obtint sans peine de ce pontife de nouveaux 
inquisiteurs. 

Jusque là les inquisitions du Portugal étaient ambulantes, 
comme l'avaient été celles d'Espagne dans les premiers temps. 
C'est en vain qu'on avait sollicité les rois de donner aux tri- 



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— Î45 — 

banaux du saint office la forme et la consistance qu'ils avaient 
dès lors dans les royaumes deCastilleet d*Âragon ; ces princes 
n'avaient jamais voulu y consentir. Mais ce que les souve- 
rains pontifes n'avaient pu obtenir par leurs instances, le roi 
Jean l'accorda pour ainsi dire spontanément à un aventurier, 
dont Dieu se servit pour cette bonne œuvre, si l'on en croit 
les historiens de l'inquisition. Cet homme qu'ils représentent 
comme un instrumentde la providence s'appelait Sahavedra; 
son histoire est si extraordinaire qu'on n'y croirait pas, si 
elle n'était racontée par des autorités non suspectes. Louis 
a Paramo affirme qu'il a lu ce qu'il rapporte dans un ouvrage 
écrit de la propre main de Sahavedra et qui est déposé dans 
la bibliothèque de Saint-Laurent à l'Escurial. Voici le résumé 
de son récit : 

Sahavedra naquit à Cordou d'une famille honnête. Il 
s'exerça de bonne heure dans l'art de contrefaire l'écriture 
et faire de faux seings. Un des premiers fruits qu'il retira 
de son habileté fut de se mettre en possession d'une comman- 
derie de l'ordre de Saint-Jacques, de trois mille ducats par 
année, au moyen delà signature contrefaite du roi; il la pos- 
séda pendant dix-sept ans. En 1539 il vint dans l'Andalousie; 
il y fit la connaissance de deux hommes de son espèce, dont l'un 
était en possession d'un bref du pape qui l'autorisait à établir 
une maison religieuse en Portugal. Ces trois coquins s'en- 
tendirent pour contrefaire le document pontifical et fabri- 
quer une bulle conférant à un cardinal légat a latere les 
pouvoirs les plus amples à l'eflPet de fonder l'inquisition en 
Portugal sur les mêmes bases qu'en Espagne. Ils fabriquèrent 
aussi des lettres pressantes du pape et de l'empereur au roi 
Jean, pour servir au même dessein. 

Quand tous ces papiers furent en règle, les deux associés 
de Sahavedra annoncèrent qu'ils attendaient un cardinal 
légat et prirent les titres, l'un de secrétaire, l'autre de ma- 
jordome de Son Éminence. On fait préparer pour le 
légat de la vaisselle, une litière, des habits magnifiques; on 
organise sa maison composée de cent vingt-six domestiques. 
Sahavedra se tenait caché et ne voyait ses compagnons 



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— 246 — 

qu'en secret, ceux-ci disant toujours qu'ils attendaient Son 
Êminence. A un moment donné, Sahavedra partit ; tout son 
train se rendit en même temps à une certaine distance de 
Séville, pour attendre le cardinal, qui devait y arriver pen- 
dant la nuit. Le lendemain, Son Êminence fit son entrée en 
ville ; il fut reçu avec beaucoup d'honneur par le clergé et 
par le peuple, et logé au palais de Tarchevôque ; il y demeura 
vingt jours. 

Pendant ce temps, il extorqua treize mille ducats des héri- 
tiers d'un riche seigneur du pays, en produisant une fausse 
obligation de pareille somme que ce seigneur aurait em- 
pruntée du légat pendant son séjour à Rome. Les exécuteurs 
testamentaires refusant de payer, il les contraignit au moyen 
des censures ecclésiastiques, et partit pour Badajoz. Chemin 
faisant, en passant par Lerena, où il y avait une sorte d'in- 
quisition anciennementétablie, il emmena avec lui trois ecclé- 
siastiques qui présidaient à ce tribunal, à dessein de les em- 
ployer dans les inquisitions qu'il allait former. 

Arrivé à Badajoz, le prétendu légat adressa au roi Jean 
les lettres de l'empereur et du pape qu'il avait fabriquées. Le 
prince reçut assez mal le secrétaire, qui retourna effrayé vers 
son cardinal et l'exhorta à abandonner son projet. Saha- 
vedra, après avoir sévèrement reproché au malheureux 
secrétaire sa pusillanimité, le renvoya au roi, en le char- 
geant de déclarer au prince que, si on ne lui donnait pas 
une réponse favorable, il allait immédiatement retourner à 
Rome. Le roi demanda un délai de vingt jours; Sahavedra, 
sachant que cet espace de temps ne sujfisait pas pour qu'on 
pût envoyer à Rome et en recevoir une réponse, consentit à 
ce délai. Le roi, vaincu par tant d'assurance, envoya au 
prétendu légat un des grands de sa cour, pour le recevoir, 
et lui donna plein pouvoir d'établir des tribunaux du Saint- 
OiBce dans ses États. Sahavedra vint à la cour, où il fut 
reçu par le prince avec beaucoup de bonté. II y resta trois 
mûis, après quoi il employa trois autres mois à organiser les 
tribunaux de l'inquisition dans les principales villes du 
royaume, 



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- Î47 — 

Ces tribunaux se mirent aussitôt à l'œuvre; un grand 
nombre d'hérétiques relaps furent condamnés et exécutés ; 
un égal nombre d'hérétiques pénitents furent absous; ce qui 
procura à Sahavedra l'occasion d'extorquer plus de trois cent 
mille ducats. Ce manège durait depuis six mois, lorsque la 
fourberie fut enfin dévoilée. 

Le marquis de Villeneuve Barcarotta, seigneur espagnol 
qui avait été trompé et volé par Sahavedra et qui probable- 
ment avait découvert la fraude du prétendu légat, conçut le 
projet d'enlever le fourbe; il engagea le gouverneur de Mora 
à le seconder dans cette entreprise. A cet efiFet, le gouverneur 
invita le légat à un grand festin à sa maison de campagne, 
et le marquis aposta sur le chemin cinquante hommes bien 
armés, qui se saisirent de Sahavedra, lui firent passer la 
rivière qui sépare la Castille du Portugal, et le conduisirent 
à Madrid où se trouvait le roi. 

On le fit comparaître devant Jean de Tavera, archevêque 
de Tolède, précepteur du prince et grand inquisiteur. Ce 
prélat, émerveillé de tout ce qu'il apprit des œuvres et de 
l'habileté du faux légat, envoya les pièces du procès au pape 
Paul m, ainsi que les actes des inquisitions que Sahavedra 
avait établies, et par lesquelles il paraissait qu'on avait jugé 
et condamné déjà un grand nombre d'hérétiques. Le pape ne 
put s'empêcher de reconnaître dans tout cela le doigt de 
Dieu et un miracle de sa providence. Il écrivit au grand 
inquisiteur de ne pas juger cet homme selon la rigueur des 
lois. 

Cette origine de l'établissement fixe des tribunaux de 
rinquisition en Portugal est non seulement affirmée par Louis 
a Paramo ; mais elle est reconnue et avouée par tous les 
auteurs qui ont traité de la même matière, entre autres, par 
Illiescas, Salasar, Mendoça, Fernandès, Placentinus, etc. Un 
seul, Antonio de Sousa, dans ses A phoristnes des inquisiteurs^ 
révoque en doute le récit qu'on vient de lire ; mais il ne fonde 
son opinion que sur des raisonnements sans preuve. 

n. La jurisprudence de l'inquisition n'est pas moins 
étrange que l'histoire de son établissement en Espagne et 



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- 248 -. 

en Portugal. On ne nous accusera pas d'avoir puisé nos ren- 
seignements à des sources suspectes ; ils sont presque lit- 
téralement extraits du Directonum inquisitorum, composé 
Ters le milieu du xiv* siècle, par Nicolas Eymeric, grand 
inquisiteur dans le royaume d'Aragon. Cet ouvrage, im- 
primé à Barcelone, peu de temps après l'invention de Tim- 
primerie, a servi pendant plusieurs siècles de règle de con- 
duite et de Code criminel aux inquisiteurs. Il en a été fait 
une nouvelle édition à Rome en 1558, par les soins de Fran- 
çois Pegna, docteur en théologie et canoniste, qui y ajouta 
desscholies et des commentaires. Cette édition est dédiée au 
pape Grégoire XIII et approuvée par lui. L'abbé Morellet de 
Lyon en a publié, en 1762, un abrégé en français. Les 
maximes d'Eymeric se sont conservées dans les tribunaux 
du Saint-Office, par une tradition non interrompue, jusqu'à 
leur suppression. 

Les tribunaux du Saint-Office avaient mission de juger et 
de punir tous les crimes d'hérésie en général. Lq Directorium 
inquisitoTum signale comme hérétiques : 

l"" Les blasphémateurs qui, dans leurs blasphèmes, disent 
des choses contraires à la foi chrétienne ; 

2° Les sorciers et devins, lorsque dans leurs sortilèges, ils 
font des choses qui sentent l'hérésie, comme de rebaptiser 
les enfants, d'encenser une tête de mort, etc. ; 

3** Ceux qui invoquent les démons, et dont on peut 
faire trois classes : La première, de ceux qui rendent aux 
démons un culte de latrie, en sacrifiant, en se prosternant, 
en allumant des cierges, en brûlant de l'encens ou en 
jeûnant en leur honneur. La seconde est de ceux qui se 
contentent de rendre au diable un culte de dulie ou 
d'hyperdulie, en mêlant les noms des diables aux noms des 
saints dans des litanies. La troisième comprend tous ceux 
qui invoquent les démons, en traçant des figures magiques, 
en plaçant un enfant au milieu d'un cercle, en se servant 
d'une épée, d'une couche, d'un miroir, etc. En général, 
on peut reconnaître assez facilement ceux qui invoquent 
les démons, à leur regard farouche, à un air terrible que 



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— Î49 - 

leur donnent les entretiens fréquents qu*ils ont avec les 
diables ^ ; 

^^ Les astrologues et les alchimistes, qui, ne pouvant par- 
venir aux découvertes qu'ils cherchent, ont recours au 
diable, lui font des sacrifices et l'invoquent, ou expressé- 
ment ou tacitement ; 

5* Les juifs et les infidèles, les premiers lorsqu'ils po- 
chent contre leur croyance, dans les articles de leur foi qui 
sont conformes à la nôtre, comme quand ils sacrifient aux 
démons, ce qui est attaquer Tunité de Dieu, dogme commun 
aux juifs et aux chrétiens. 

Quant aux infidèles, l'église et le pape, par conséquent 
l'inquisiteur, juge délégué par le souverain pontife, peu- 
vent aussi les punir, lorsqu'ils pèchent contre la loi de 
nature, la seule qui leur reste ; 

6** Les excommuniés qui croupissent dans l'excommuni- 
cation pendant une année entière ; ce qui ne doit pas seule- 
ment s'entendre de ceux qui ont été excommuniés pour cause 
d'hérésie, mais des excommuniés pour quelque cause que ce 
soit; 

T" Les chrétiens apostats, qui se font juifs ou mahomé- 
tans, quand môme ils apostasieraient par la crainte de la 
mort ou des supplices ; 

8** Les fauteurs des hérétiques, c'est à dire ceux qui em- 
pêchent l'emprisonnement et la punition des hérétiques ; les 
seigneurs temporels et les magistrats qui, requis par les 
inquisiteurs, ne font pas emprisonner les hérétiques, ou ne 
les punissent pas assez promptement, lorsqu'on les a aban- 
donnés à la justice séculière, et enfin tous ceux qui empo- 
chent directement ou indirectement l'exécution des lois 
contre les hérétiques. 

On regarde comme fauteurs : celui qui sauve un héré- 
tique des mains des inquisiteurs, qui l'avertit de s'enfuir, et 
ceux qui ne dénoncent pas les hérétiques. On excepte cepen- 
dant de cette loi la femme qui ne dénonce pas son mari qui 

> Direct, inquis.^ pars. II , qaœst. 43. 



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— 280 — 

mange gras les jours maigres, mais seulement lorsqu'elle 
pourrait craindre qu'il ne l'assomm&t, s'il savait qu*il a été 
dénoncé par elle. 

Les crimes que nous venons d'énumérer pouvaient donner 
lieu aux condamnations les plus sévères. Voici les moyens 
de répression dont les inquisiteurs disposaient et qui sont 
indiqués dans le Directorium : 

La purgation canonique ; 

L'abjuration, pour le cas de soupçon d'hérésie ; 

La privation de toute espèce d'office et d'emploi ; 

La prison perpétuelle; 

L'abandonnement du condamné à la justice séculière. 

Lh purgation économique, quelque pénible qu'elle fût pour 
le patient, était plutôt un acte d'instruction pouvant con- 
duire au dernier supplice, qu'une pénalité proprement dite. 
Elle s'employait à l'égard des personnes que le bruit public 
accusait d'hérésie. Traduit devant l'inquisiteur le diffamé 
d'hérésie, s'il venait à être convaincu du crime qu'on lui im- 
putait, encourait la peine de ce crime, si l'accusation d'avoir 
dit ou fait quelque chose contre la foi ne pouvait être établie, 
il était obligé de chercher parmi les bons catholiques un cer- 
tain nombre de cautions qu'on appelait compurgatores. Ce 
nombre variait suivant la gravité du soupçon d'hérésie et le 
bon plaisir de l'inquisiteur. Les compurgatores devaient 
jurer sur l'évangile, avec l'accusé, que celui-ci n'avait point 
tenu ni enseigné les doctrines hérétiques qu'on lui prêtait. 
Si l'accusé ne parvenait pas à trouver le nombre requis de 
compurgateurs, il était convaincu et condamné comme héré- 
tique ; ce qui le conduisait à être livré à la justice séculière, 
laquelle ne pouvait se dispenser, sous peine d'excommuni- 
cation, de le faire brûler vif. 

L'abjuration était la peine spéciale des personnes soup- 
çonnées d'hérésie ; elle pouvait être ordonnée dans le cas de 
soupçon léger, de levi, dans celui de soupçon véhément, de 
vehementi, et dans le cas de soupçon violent, ubi quis est sus- 
pectus de Aœresi violenter. C'étaient trois degrés différents. 
Les formules d'abjuration étaient à peu près les mêmes dans 



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- 251 — 

les trois cas, mais elles étaient saisies de punitions diffé- 
rentes et, ce qui était plus important, de conséquences diffé- 
rentes dans le cas où celui qui avait fait abjuration venait à 
retomber dans Thérésie; car le relaps, après l'abjuration de 
levi^ n^était pas livré au bras séculier, comme après l'abjura- 
tion de vehementi. 

Dans le cas d'abjuration du soupçon de levi, l'inquisiteur 
pouvait ordonner telle pénitence qu'il jugeait à propos. 
L'abjuration du soupçon de Tehementi était communément 
suivie d'un emprisonnement temporaire ou de l'obligation de 
se tenir aux portes de l'église pendant la messe , avec un 
cierge à la main,ou de celle de faire un pèlerinage déterminé. 
Dans le troisième cas, celui du soupçon violent, le coupable 
était condamné à porter, par dessus ses vêtements ordinaires, 
un habit brun en forme de scapulaire de moine sans capu- 
chon, avec des croix jaunes devant et derrière ; à se tenir à 
la porte d'une église désignée, avec son habit et ses croix, 
aux grandes fêtes de l'année, et à demeurer en prison pen- 
dant un certain temps. 

Le directorium contient, au sujet de cette peine, les recom- 
mandations suivantes : c On peut quelquefois, selon les cir- 
constances, se rel&cher sur la prison et sur la nourriture au 
pain et à l'eau ; mais il ne faut jamais user d'indulgence sur 
l'article de l'habit et des croix, parce qu'elles sont, pour celui 
qui les porte (les croix), une pénitence salutaire et pour les 
autres un grand sujet d'édification. » 

Si le coupable de soupçon violent retombait dans l'hérésie, 
il était livré au bras séculier comme relaps, ce qui était 
plus grave encore que de lui être livré comme hérétique. 

L'amende parait être une peine indéterminée et sans limites, 
d'après le directorium. Le produit des amendes était employé 
en œuvres pies, c'est à dire qu'il servait au soutien et à l'en- 
tretien du Saint-Office et de ses familiers. 

La confiscation des biens était prononcée contre les héré- 
tiques pénitents non relaps, lorsqu'ils ne se convertissaient 
qu'après la sentence prononcée; contre les hérétiques impéni- 
tents, contre les relaps et généralement contre tous ceux qui 



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— 25Î — 

étaient livrés au bras séculier, c Si les hérétiques pénitents 
avant la sentence ne perdent pas leurs biens» dit ce bon père 
Eymeric, ce n'est que par pure bonté qu'on les leur laisse, 
aussi bien que la vie, vu qu'ils ont mérité de perdre l'un et 
l'autre. En effet» les biens d'un hérétique cessent de lui appar- 
tenir et sont confisqués par le seul fait*. » Puis il ajoute : 

€ La considération pour les enfants du coupable, qu'on 
réduit à la mendicité» ne doit pas adoucir cette sévérité 
puisque d'après les lois divines et humaines, les enfants sont 
punis pour les fautes de leurs pères. Môme lorsqu'ils sont 
catholiques, les enfants des hérétiques ne sont pas exceptés 
de cette loi ; on ne doit rien leur laisser, pas môme la In- 
time qui parait leur appartenir de droit naturel *. 

« Quoique ce soit une règle générale en droit civil, que 
l'action contre le criminel s'éteint par sa mort, cette loi n'a pas 
lieu en matière d'hérésie, à cause de l'énormité de ce crime. 
On peut procéder contre un hérétique après sa mort et le 
déclarer tel, à l'effet de confisquer ses biens {aifintm con^s* 
candi)^ d'enlever ces biens à celui qui les possède jusqu'à la 
troisième main, et de les appliquer au profîtduSaint-Office^. > 

Privation d!office$ et d'emplois. Les hérétiques étaient 
privés de plein droit, et sans qu'il fût besoin d'une men- 
tion spéciale dans la sentence de condamnation, de tout 
office, bénéfice, pouvoir, dignité, etc. Les enfants de l'héré- 
tique devenaient inhabiles à posséder et à acquérir aucune 
espèce d'office ou de bénéfice. Cette incapacité s'étendait jus- 
qu'à la deuxième génération du côté du père; elle ne passait 
pas la première, du côté de la mère. 

A la privation de tout emploi, office, bénéfice et dignité, il 
faut ajouter celle de toute espèce d'autorité. Dès l'instant 
qu'un homme se rendait coupable d'hérésie, il perdait l'auto- 
rité civile sur ses domestiques, l'autorité politique sur ses 
sujets et l'autorité ou le droit sur ses biens, et môme l'auto- 
rité paternelle sur ses enfants. De là découlaient bien des 

> Direct,, pars. III, quœst 109 et Adnot., pars. I, p. 58. 
< Direct, inquis., pars. I, p. 58. 
3 Adnot, lib. III, schol. 115. 



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— 263 «- 

conséquences. Par exemple, la femme catholique n*étaii pas 
obligée de rendre le devoir à son mari devenu hérétique, et 
le commandant d'une place n'était pas obligé de la garder 
ni de la rendre au prince qui la lui avait confiée. 

L* emprisonnement perpétuel était particulièrement réservé 
aux hérétiques pénitents non relaps; c'était la peine des 
moindres crimes d'hérésie. En prononçant cette pénalité, 
l'inquisition se réservait le pouvoir d'en adoucir la rigueur 
et même de la commuer. Lorsqu'en vertu de cette faculté l'in- 
quisiteur avait relâché un hérétique pénitent, il pouvait tou- 
jours, s'il craignait quelque inconvénient pour la religion, le 
remettre de nouveau en prison et l'y maintenir indéfiniment. 
Au surplus on considérait comme simulées l'abjuration et la 
conversion des hérétiques qui s'étaient montrés récalcitrants, 
et on leur faisait subir rigoureusement leur peine. C*est 
dans cet esprit que le concile de Narbonne dit élégam- 
ment, eleganter docetf qu'il faut enfermer entre quatre 
murailles les hérétiques qui ont attendu que le temps de 
grâce fût écoulé pour venir confesser leur crime. L'auteur 
du Directorium fait remarquer d'ailleurs qu'il y a une diffé- 
rence essentielle, quant aux prisons, entre le droit civil et le 
droit canonique. Selon le droit civil, les prisons ne sont des- 
tinées qu'à tenir sûrement les coupables; elles sont ad custo^ 
diam. Dans le droit canonique, la prison est ad pcsnam ; 
cependant il faut prendre garde que les cachots ne soient 
trop affreux et trop malsains. 

L'aiandonnement à la justice séculière équivalait à la peine 
de mort ; car les magistrats étaient excpmmuniés et traités 
comme hérétiques, s'ils ne faisaient pas mettre à mort les héré- 
tiques qui leur étaient livrés. Voici, d'après le directorium et 
les notes de Pegna,les règles d'application de cette pénalité : 
« On abondonne à la justice séculière : 1* les relaps péni- 
tents; 2* les hérétiques impénitents non relaps; 3* les héré- 
tiques impénitents et relaps ; 4*" les hérétiques négatifs, c'est 
à dire ceux qui, convaincus par des preuves suflBuaantes, s'ob- 
stinent à nier leur crime; 5» les hérétiques coutumax, lors- 
qu'on peut les saisir. 



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— Î54 — 

€ On appelle relaps proprement celui qui soutient de nou- 
veau telle ou telle opinion hérétique, dont il a été convaincu 
et qu'il avait abjurée; mais outre les relaps proprement dits, 
il y a plusieurs autres cas où le criminel est censé relaps et 
puni comme tel. C'est : 1** lorsque sans avoir été véritable- 
ment convaincu la première fois, il retombe dans telle héré- 
sie qu'il avait abjurée comme véhémentement ou violemTneTU 
soupçonné ; 2<» lorsqu'après avoir été véhémentement ou vio- 
lemment soupçonné d'une telle hérésie, et avoir abjuré l'hé- 
résie en général, il retombe dans quelque hérésie que ce soit, 
môme distinguée de celle dont il avait été soupçonné ; 3*" lors- 
qu'après avoir été véritablement convaincu d'avoir soutenu 
telle hérésie, et avoir abjuré d'après cette conviction, il com- 
munique avec des hérétiques ; lorsqu'après avoir abjuré seule- 
ment comme suspect, il est survenu de nouvelles preuves 
contre lui, qui ont constaté son premier crime et qu'il com- 
munique avec des hérétiques ; parce que ces nouvelles preuves, 
quoiqu'acquises depuis son abjuration, font connaître que, 
dès la première fois, cet homme était véritablement coupa- 
ble d'hérésie, et qu'on l'a jugé trop favorablement, en ne le 
faisant abjurer que comme suspect. 

t On voit que, dans tous les cas où l'hérétique est sensé 
relaps, on suppose toujours une hérésie particulière et une 
abjuration précédente ; déplus, cette abjuration doit avoir été 
ordonnée, ou en vertu d'un soupçon véhément, ou en vertu 
d'un soupçon violent. » 

€ La purgation canonique précédente entraîne les mômes 
suites que l'abjuration, c'est à dire que, lorsque l'accusé s'est 
purgé d'une telle hérésie en partîciûier, s'ijl tombe dans cette 
môme hérésie, il est censé relaps et puni comme tel. Ainsi, 
si un homme a été soupçonné de penser qu'on doit tolérer les 
hérétiques, et que, sur ce soupçon, on l'ait obligé de se purger 
canoniquement, s'il vient à soutenir la même erreur, il sers 
censé relaps; mais lorsqu'on n'a ordonné la purgation cano- 
nique que d'après le soupçon d'hérésie en général, si l'accusé 
tombe dans quelque hérésie en particulier^ il est à la vérité 
puni très sévèrement, mais il n'est pas abandonné, au moins 



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- Î85 - 

pour la première fois, à la justice séculière. Je dis au moins 
pour la première fois, car si ses rechutes étaient fréquentes, 
alors je crois qu*il faudrait le traiter comme relaps. 

< Les relaps donc, lorsque la rechute est bien constatée, 
doivent être livrés à la justice séculière, quelque protestation 
qu'ils fassent pour l'avenir, et quelque repentir qu'ils témoi- 
gnent sine audientia quacumque. En effet, c'est assez que de 
pareilles gens aient trompé une seule fois l'église par une 
fausse conversion ^ » 

Ce système de cruauté théocra tique était rendu plus odieux 
encore par l'incroyable hypocrisie avec laquelle il était 
pratiqué. Cette hypocrisie se manifeste surtout dans la for- 
mule de sentence recommandée par le directorium et dont 
voici le texte : 

t Nous, Frère N. de l'ordre des Prêcheurs, inquisiteur 
contre les hérétiques délégué par le Saint-Siège, nous 
sommes bien et dûment informés que vous, N.» natif d'un 
tel endroit, dans un tel diocèse, et accusé de telle et telle 
hérésie, aviez été convaincu de les avoir effectivement 
soutenues, et que devenu plus sage vous les aviez abjurées. 
On nous avait rapporté depuis que vous étiez retombé dans 
les mêmes erreurs : nous avons examiné la chose avec 
soin, et nous avons reconnu que vous êtes en effet relaps. 
Comme vous revenez au giron de l'Église, et que vous ab- 
jurez votre hérésie, nous vous accordons les sacrements de 
la pénitence et de l'eucharistie que vous demandez avec 
humilité; mais l'église de Dieu ne peut plus rien faire de 
vous, après que vous avez abusé déjà de ses bontés... A 
ces causes, nous vous déclarons relaps, nous vous rejetons 
du for de l'église, et nous vous livrons à la justice sécu- 
lière, en la priant néanmoins, et cela ejlcacement, de modé- 
rer sa sentence, en sorte que tout se passe envers vous sans 
ejpusion de sang et sans danger de mort. » 
Cette prière que l'inquisiteur faisait à la justice séculière, 
en lui livrant un condamné, était le comble de la duplicité ; 

^ Direct, inquis,, pars. II, qnœst. 40; pars. III, p. 331; Àdnat., lib. Il, 
8ch.64;lib.III,sch. 52. 



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J 



car les conséquences de Tabandonnement d un hérétique au 
bras séculier étaient connues et inévitables. Quelques juris- 
consultes ont pensé cependant que les magistrats laïcs, après 
avoir reçu les malheureux qui leur étaient abandonnés par 
Tinquisition, pouvaient se dispenser de porter contre eux la 
sentence de mort ; mais leur opinion a été combattue par les 
canonisteSy s*appuyant sur les constitutions des souverains 
pontifes Bomface VIII, Urbain IV et Alexandre VI. II n'est 
resté quelque doute que sur le point de savoir si l'exécution 
devait être immédiate ou s'il était permis de Tajourner. 
Dans quelques pays, comme en Italie, il était d'usage de 
différer l'exécution de quelques jours. On y conduisait les 
criminels dans les prisons après la sentence du saint-office, et 
on les en tirait un jour ouvrier pour les brûler. Le pape 
Innocent IV, dans sa bulle ad extirpanda^ accorde jusqu'à 
cinq jours de délai ; mais en Espagne l'usage était que la jus- 
tice séculière, aussitôt après avoir recula sentence des inqui- 
siteurs, prononçât elle-même la sienne et conduisît immé- 
diatement les coupables au lieu du supplice. 

Voici comment les choses se passaient : on envoyait d'abord 
au coupable des gens de biens, qui l'entretenaient des mépris 
du monde, des misères de cette vie et des joies du paradis. 
Après ce préambule, ils lui faisaient entendre qu'il ne lui 
était pas possible d'éviter la mort temporelle et qu'il fallait 
mettre ordre aux affaires de sa conscience. On lui accordait 
les sacrements de pénitence et d'eucharistie, s'il les deman- 
dait avec humilité. Lorsque le coupable avait été ainsi pré- 
paré à la mort, l'inquisiteur faisait avertir la justice séculière 
qu'un tel jour, à telle heure, on lui livrerait un hérétique, 
et qu'on ferait annoncer au peuple qu'il eût à se trouver à la 
cérémonie, parce que l'inquisiteur ferait un sermon et que les 
assistants y gagneraient les indulgences accoutumées. Le 
magistrat qui aurait hésité à remplir le rôle de bourreau 
qu'on exigeait ainsi de lui, aurait été regardé comme fauteur 
des hérétiques et poursuivi comme tel. 

« Personne ne doute, dit Pegna, qu'il ne faille faire mou- 
rir les hérétiques, mais on peut demander quel genre de sup- 



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— 257 — 

plice il convient d'employer. — Alfonsus Castras pense qu'il 
est assez indifiPérent de les faire périr par Tépéeou par le feu 
ou par quelque autre supplice^; mais Hostiensis, Godofridus, 
Covarravias, Simanoas, Roias, etc., soutiennent qu'il faut 
absolument les brûler. En effet, commele dit très bien Hos- 
tiensis, le supplice du feu est dû à Thérésie. On lit dans 
Saint Jean, chapitre Ib : Si guis in me non manserit, mit- 
tetur foras sicut palmes et arescet.et colligent eum et in ignem 
mittent et ardet. Ajoutons que la coutume universelle delà 
république chrétienne vient à l'appui de ce sentiment. Sima- 
noas et Roias affirment qu'il faut les brûler vifs, mais il y a 
une précaution qu'il faut toujours prendre en les brûlant, 
c'est de leur attacher la langue ou de leur fermer la bouche, 
afin qu'ils ne scandalisent pas les assistants par leurs im- 
piétés*! » 

III. Il nous reste à dire en peu de mots quel était le sys- 
tème de procédure pratiqué dans les tribunaux du Saint- 
Office. 

Il y avait trois manières de commencer un procès en ma- 
tière d'hérésie : Yaccusation^ la dénonciation et Y inquisition. 

Le procès était intenté par accusation^ lorsqu'un délateur 
s'offrait à prouver ce qu'il avançait, en se soumettant à la 
peine du talion s'il ne le prouvait pas. On conçoit que ce 
mode devait être peu usité, car l'accusateur courait de 
grands risques. 

La dénonciation était le mode le plus en usage. Il y 
avait d'ailleurs , en toutes circonstances, obligation de 
dénoncer les hérétiques, même lorsqu'on s'était engagé par 
serment à garder le secret. 

La troisième manière de commencer un procès, l'^'^^i^w- 
tion^ s'employait lorsqu'il n'y avait ni délateur ni accusateur. 
On distinguait deux espèces d'inquisitions. L'inquisition 
générale consistait dans la recherche des hérétiques ; elle 
était prescrite par le concile de Toulouse, en ces termes : 

c Dans toutes les paroisses on choisira un ou deux prêtres 

1 Lib. II, Dejusta hœretic, punitione, 

« Adnot., lib. II, schol. 47, et Direct,, lib. I. 

T. XIV. 17 



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« et deux ou trois laïcs, gens de bien, à qui on fera prêter 
€ serment et qui feront des recherches fréquentes et scrupu- 
« leuses dans toutes les maisons, dans les chambres, gre- 
« niers, souterrains, etc., pour s'assurer s'il n'y a pas des 
« hérétiques cachés. » 

Lorsque par ce moyen ou par d'autres, on découvrait un 
hérétique, l'inquisiteur, sans qu'il y eût ni dénonciation, ni 
accusation, agissait ex officia et exerçait tous les actes de son 
ministère. 

La seconde espèce d'inquisition avait lieu quand le bruit 
public portait aux oreilles de l'inquisiteur que telle ou telle 
personne avait dit ou fait quelque chose contre la foi. Alors 
l'inquisiteur citait à son tribunal des témoins et les interro* 
geait sur la mauvaise réputation de l'accusé; il leur deman- 
dait si l'on disait que l'accusé était hérétique et depuis 
quand. D'après leurs réponses et lorsqu'elles constataient la 
mauvaise réputation, il citait l'accusé lui-même pour venir 
rendre compte de sa foi et se faire purger du soupçon qui 
pesait sur lui. 

La procédure par voie d'inquisition de la seconde espèce 
avait pour base le bruit public attesté par deux témoins. Il 
suffisait que ces deux témoins déclarassent qu'ils avaient 
entendu dire que l'accusé était hérétique, pour établir sa 
mauvaise réputation^ sa diffamation d'hérésie. Si, après 
cela, un troisième témoin venait déclarer qu'il avait vu ou 
entendu l'accusé faire ou dire quelque chose de contraire à la 
foi, ce témoignage, joint au fait de la mauvaise réputation, 
constituait une demi preuve, qui permettait d'appliquer l'ac- 
cusé à la question. 

Si, au lieu de ce troisième témoin, il se joignait à la dif- 
famation d'hérésie d'autres indices réputés véhéments, on 
pouvait également décerner la question. Et lors même qu'il 
n'y avait pas diffamation d'hérésie, un seul témoin qui 
déclarait avoir vu ou entendu l'accusé faire ou dire quelque 
chose contre la foi suffisait, si ce témoignage était appuyé 
d'indices véhéments. 
Au surplus l'interrogatoire de l'accusé fournirait toujours 



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— 259 — 

le moyen de le mettre à la question, car il était de règle que 
la question pouvait s'appliquer à tout accusé qui, en niant 
le fait principal, variait dans ses réponses relatives aux cir- 
constances accessoires. 

L'inquisiteur, en multipliant les interrogations, pouvait 
facilement obtenir ce résultat. 

La question autrement dit la torture, n'a pas besoin d'être 
décrite; elle se composait de cinq espèces de supplices, 
gradués de manière à obtenir de l'accusé l'aveu du crime 
qu'on lui imputait : Pegna enseigne que « les criminels 
feignent souvent la folie pour éviter la torture; mais lors- 
qu'on soupçonne que cette démence n'est que simulée, il ne 
faut pas différer pour cela de les appliquer à la question, qui 
pourra servir, en pareil cas, à faire connaître si la démence 
est vraie ou feinte ^ » 

Nous croyons inutile d'ajouter aucune réflexion à cette 
simple analyse d'un ouvrage essentiellement orthodoxe. 
Qu'on nous permette seulement de faire remarquer que la 
cause première de l'établissement del'inquisitionfut la haine 
des libres penseurs, inspirée aux croyants par les docteurs de 
la foi ; que ces prémisses existent encore à l'heure qu'il est, et 
que le désir de les voir produire leurs conséquences ne fait 
pas défaut; qu'ainsi la logique des faits peut très bien encore 
nous conduire à la même situation. Déjà le monde catho- 
lique est plus avancé dans cette voie qu'on ne le pense commu- 
nément. Dans un pays voisin, l'incrédulité est officiellement 
taxée d'infamie ; de là à en faire un crime il n'y a pas loin ; or, 
du moment où l'incrédulité sera réputée criminelle, il ne sera 
guère possible de contester à la société le droit de la punir. 
Dira-t-on que la société n'a pas le pouvoir de punir la 
pensée ; qu'elle ne peut réprimer que les actions déclarées 
coupables par la loi? C'est là sans doute une belle théorie; 
mais les théories libérales ne sont efficaces que sous les gou- 
vernements libéraux qui n'en ont pas besoin. 

P.-A.-F. GÉRARD, 
i Arfnof.,lib. m, schol. 25. 



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BLANKENBERGHE 



Ji 7IADAMB LA tCOMTESSE D'J^. 



Du sein de la grève flamande 
Surgit pimpante une cité 
D'où pointe un phare qui commande 
L'humide et glauque immensité. 

L'endroit s'appelle Blankenberghe, 
Nom dur qui me poursuit souvent 
Comme un écho de bruit de vergue 
Raguant le màt au saut du vent. 

— Car une magie enivrante 
Semble autour des mots voltiger; 
Qui pourrait nier que € Sorrente » 
Exhale un parfum d'oranger? 

J'aime à voir luire dan^ € Tolède » 
Un vague éclair d'acier bruni, 
Trouvant, à tout son qui m'obsède, 
Un sens mystérieux uni. — 

Coin jadis retranché du monde, 
Stérile en fastes éclatants, 
Dans une obscurité profonde 
Blankenberghe a vécu longtemps. 



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-261 - 

Ce fut d*abord une bourgade 
Suintant la misère et la faim, 
Toits et murs à la débindade, 
D'aspect mélancolique enfin. 

Là gîtait, subsistant de pèche, 
Un clan de marins drus et forts, 
Chevauchant la vague revéche, 
Plus âpre qu*un coursier sans mors; 

Et quand, las de tenter fortune, 
L*un d*eux gardait la terre un jour, 
il restait blotti dans la dune. 
Guignant la mer avec amour. 

Humble village, honnête et morne, 
A rhorizon du matelot. 
Émergeant ainsi qu*une borne 
Plantée à rencontre du flot! 

—Mais voyez la métamorphose î — 
Grâce au temps qui suit son chemin, 
Nous tramant d*un fil gris et rose, 
A chacun, notre lendemain, 

Blankenberghe a changé de face 
Et, dans la ville au frais minois, 
L^œil aurait peine à trouver trace 
Du nid de pécheurs d'autrefois. 

A part une église mesquine. 
Aux piliers, couverts d'ex-voto, 
Qu'écrase un comble où se dessine 
La silhouette d'un bateau. 

Hors aussi la maison commune. 
Édifice antique et mignon. 
Régal de peintre quand la lune 
Ose en argenter le pignon. 



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- 262 — 

Tout est neuf, élégant, moderne, 
Et, — retour inouï du sort ! -— 
On rentre le soir, sans lanterne, 
Dans des hôtels pleins de confort. 

Sur la digue, immense esplanade 
Où la fashion, par un temps clair, 
Vient, sous couleur de promenade. 
Se griser de soleil et d'air, 

Chalets et villas de plaisance 
S'élèvent en nombre infini, 
Non loin d'un kursaal oii l'on danse 
En escarpins de cuir verni. 

Car, ainsi qu'une pauvre fille, 
S'éveillant coquette un matin, 
Pose à ravir, sur sa guenille, 
Quelque méchant nœud de satin. 

Quittant les façons de village, 
Blankenberghe a tout récemment 
Fixé, Cendrillon de la plage, 
La vogue, ce Prince Charmant. 



Anatole Haazé. 



Blankenberghe, août 1872. 



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EN HOLLANDE'. 

JUFFBR DÂADJE ET JUFFER DOORTJE. 



(SUITE ET FIN.) 



X. — Ou l'on retrouve quelq'un qu'on n'avait fait 

ENCORE qu'entrevoir. 

Nous sommes dans l'obligation d'aller retrouver un per- 
sonnage que nous n'avons fait qu'entrevoir jusqu'à présent 
et qu'il importe de mieux connaître. C'est du hussard que 
nous voulons parler. 

Depuis longtemps il s'était aperçu et il était maintenant 
persuadé, que le plaisir de porter une veste à brandebourgs, 
de faire sonner ses éperons, de traîner un grand sabre, 
d'affecter une tournure guerrière, d'inspirer le respect aux 
trembleurs et d'attirer les œillades des jeunes filles, que 
tout cela ne compense pas certains ennuis du métier. 
Frédéric était courageux jusqu'à la témérité, brave jusqu'à 
l'héroïsme, loyal jusqu'à... la loyauté. Mais de se lever 
à cinq heures du matin, au son de la diane, de rôder 
dans les écuries, de punir de la salle de police les cava- 

I Bien que l'auteur ait cru devoir écrire au bas de son premier article 
ces mots : ** imité du néerlandais », son récit, comme le lecteur aura pu 
8*en convaincre du reste, n'est emprunté à personne. 

II n*est pas sans importance pour les éditeurs de la Revue de faire cette 
rectification : la différence est grande entre une simple traduction et un 
travail original. (Note de la rédaction,) 



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.J 



— Î64 - 

liers iodolents ou indisciplinés, d'être puni soi-même pour 
la moindre vétille par un maréchal des logis, mal appris, 
grossier, ivrogne ou jaloux; de s'entendre dire du matin 
jusqu'au soir, tête gauche, ...droite; de n'avoir plus une 
volonté, d'être la chose de quiconque a un galon de plus que 
soi et cela jusqu'au capitaine, au major, au colonel, au 
général, sans finir... cela n'exigeait pas précisément de la 
bravoure ou du courage, et Frédéric s'était senti vingt fois 
sur le point de sauter à la gorge de ceux qui l'ennuyaient; 
mais heureusement la réflexion et le code militaire l'avaient 
retenu à temps. Il avait pour supérieur immédiat l'être le 
plus brutal, le plus mauvais, que renfermât l'armée hollan- 
daise. C'était ce que se disaient tous les soldats de l'eâcadron. 
Mais il se trouvait que les soldats des autres escadrons 
prétendaient qu'au contraire le plus mauvais des chefs était 
le leur. D'où l'on serait amené à conclure que tous les maré- 
chaux des logis sont mauvais et brutaux. Ce qui est inadmis- 
sible. 

Frédéric rentrait d'une promenade-exercice avec l'esca- 
dron ; on venait de commander pied à terre dans la cour de 
la caserne, à deux pas des écuries ; les hommes obéissaient 
avec une demi promptitude tant ils étaient raidis par le 
froid, quand on cria : brigadier Frédéric Van Sterbleir 
deux lettres! passant la bride de son cheval à son coude, 
laissant son sabre bouder à terre avec un bruit amorti par 
la neige, notre jeune brigadier se mit aussitôt à arracher 
l'enveloppe de l'une des deux missives. Elle était de 
Malvoisin et finissait ainsi : « Votre sœur est malheureuse et 
vous aurez à regretter d'avoir enduré une situation dont 
vous êtes seul responsable. Venez sans tarder. » 

L'autre, dont l'écriture n'avait pas frappé d'abord le des- 
tinataire, parce que l'agitation ou le froid avait fait trem- 
bler la main qui l'avait tracée, était d'Alida : « Venez, 
disait-elle, je ne puis plus rester où je suis. » 

Sans attendre, il accosta son maréchal des logis et lui fit 
part de son intention de demander à s'absenter pendant 
24 heures. 



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- Î6K — 

— Pas pendant une minute, c'est moi qui vous le dis, lui 
répliqua l'aimable gradé, la moustache hérissée, le nez 
rouge, Tœil humide et tremblottant. Pas une minute, et 
demi-tour à droite, droite! plus vite que çal Puis, les deux 
mains dans les poches, un peu basses, de son charivari, la 
tête haute, Tair méprisant, il regarda partir Frédéric qui 
n'avait pas répliqué un mot. 

« Plus souvent, murmura ensuite le maréchal des logis, 
plus souvent, petit intrigant, et que si le capitaine te 
donne la permission, c'est moi qui te retournerai sur 
le gril. 

Et comn^e il sentait le froid lui pincer les bras et qu'il 
voulait en même temps raffermir sa résolution, il s'en alla 
d'un pas majestueux à la cantine, se fit verser deux petits 
verres de genièvre, coup sur coup, qui lui chatouillèrent si 
agréablement le gosier qu'il en eut un frisson de bien-être. 
Et aussitôt après il fit appeler le brigadier Frédéric pour lui 
commander d'assister au pansement des chevaux, service 
pour lequel un autre brigadier avait été désigné, mais que 
le caprice du supérieur infligea au jeune intrigant, comme 
il l'appelait. Il voulait tout bonnement empêcher ledit 
jeune intrigant d'aller trouver immédiatement le capitaine, 
ou tout au moins de le voir avant lui. Si bien que lorsque 
le pansement fut terminé et que Frédéric s'en vint chez le 
capitaine, le capitaine lui fit répondre qu'il n'avait rien 
à entendre. 

Voilà pourtant la vie. On désire, on doit; on ne peut. Par 
la faute de qui? d'un membre de cette même famille humaine 
à laquelle nous appartenons tous et cela d'une assez étroite 
parenté. Un de vos frères en société a la fantaisie de vous 
infliger un petit ennui, une contrariété quelconque, il profite 
immédiatement de la part d'autorité qu'il asur vous. Il ne faut 
pas croire que ces faits se présentent seulement dans l'armée 
hollandaise, ni même dans l'armée à quelque nation qu'elle 
appartienne, ni même dans tel pays plutôt que dans tel 
autre. Le fait est universel, et la seule consolation que nous 
ayons contre cette injustice, c'est d'agir de môme à notre 



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tour; car il n'existe personne qui ne soit un peu maréchal des 
logis ou tout au moins brigadier de quelqu'autre personne, 
jusqu'à ce que ne trouvant plus d'homme à qui commander 

on commande à son cheval ou à son chien L'homme ne 

rencontre qu'un seul être sur la terre à qui il ne commande 
pas ou qui n'obéisse pas toujours, c'est lui-même. Donc notre 
jeune hussard Frédéric n'avait plus rien à faire qu'à patienter 
et à laisser sa sœur l'appeler vainement ; à moins de s'absen- 
ter sans permission, ce qui était grave, ou de faire sauter 
la cervelle à son supérieur pour le punir de sa mauvaise 
volonté, ce qui était plus grave encore. Il n'aurait pas pu 
répondre ainsi que sa sœur fût plus heureuse, ce qui le fit 
réfléchir à un autre moyen : aller voir le colonel qui lui bien 
sûrement avait le droit de commander au capitaine et 
plus encore au maréchal des logis. C'était se mettre mal avec 
ces deux derniers pour le reste de son temps de service, mais 
le désagrément était relativement acceptable. 

Le colonel était un vieux soldat, c'est à dire un soldat âgé, 
ce qui n'est peut-être pas tout à fait la même chose. Il avait 
eu la chance de n'avoir jamais eu à se montrer sur aucun 
champ de bataille, ce qui ne peut lui nuire ni dans votre esprit 
ni dans le nôtre ; il avait roulé sa vie de garnison en garni- 
son, de café en café, de salle de billard en salle de billard. Sa 
bonne conduite, le temps, ses relations de famille, l'avaient 
poussé insensiblement jusqu'à la tête d'un régiment et, ma 
foi, il s'en tirait tout comme un autre. Rien de militaire 
dans sa physionomie, une figure toute ronde, sans angles, 
sans apophyses. Un nez gros et plat que dépassait une mou- 
stache très fournie, grise, taillée en brosse; des yeux bleus 
à fleur de tête, des sourcils éparpillés un peu partout, un 
teint rougeaud; marque distinctive : des sillons laissés par la 
petite vérole. Il se nommait Van Sprong, et une fois en 
uniforme, il n'y avait pas dans l'armée de terre et de mer 
un soldat ou un marin qui sût jurer d'une voix plus reten- 
tissante. Il se faisait terrible... mais personne ne croyait à 
cette humeur. 

Au moment où malgré le planton, Frédéric se présenta 



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— 267 — 

dans la chambre du colonel, celui-ci était emmailloté dans 
sa robe de chambre, les oreilles et le front cachés sous une 
immense calotte grecque; il dormait, les jambes étendues et 
écartées, les bras pendants, la tête renversée, la bouche 
entr'ouverte ; son journal venait de lui échapper et gisait à 
terre, ses besicles restaient encore sur la partie la plus avan- 
cée de son nez, comme témoignage tout au moins de la bonne 
volonté du brave militaire à s'initier aux nouvelles du 
jour, sans en perdre une ligne. Mais il y a certains moments 
dans la vie, surtout quand on est dans un bon fauteuil, près 
d'un bon feu, le corps enveloppé d'un vêtement ample et 
ouaté, la nuque enfoncée dans un bonnet grec, où il n'y a 
pas de curiosité qui tienne : les yeux vous piquent, se fer- 
ment d'eux-mêmes, on croit lire encore qu'on dort déjà. Si 
bien que la réalité et le rêve s'entremêlant, le journal ou le 
livre vous raconte des faits de la plus étonnante invraisem- 
blance, que l'on finit, heureusement par oublier, grâce à un 
sommeil profond et réparateur. 

Bien que Frédéric eût toussé deux ou trois fois avec 
énergie et poussé des hem! à faire trembler la maison, 
le colonel, habitué aux bruits de la mousquetterie et de la 
trompette, ne bougeait pas. 

— Pardon , mon colonel , lui dit-il enfin , en le tou- 
chant légèrement au genou, vous avez laissé tomber votre 
journal... 

Mais quand on est un vieux militaire il n'est rien qu'on 
avoue plus difficilement que de s'être endormi, en plein 
jour. Le brave colonel ouvrit un œil, puis l'autre, regarda, 
se redressa et, se voyant surpris en flagrant délit de ce qu'il 
considérait comme une faute, il s'en tira selon la tradition ; 
seulement un juron n'étant pas assez et le temps lui man- 
quant pour le répéter le nombre de fois désirable, il groupa 
le tout en un seul chiffre : — Mille millions de gourmettes ! 
que viens-tu faire ici, toi? Penses-tu donc que je ne t'avais 
pas vu entrer? Et le planton? Celui-là n'a qu'à bien se tenir. 
Allons, vingt-cinq pas en arrière et ne t'arrête que quand tu 
seras de l'autre côté de la rue ! 



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— Mon colonel, je suis fâché de devoir vous désobéir en 
ce moment, mais je viens faire appel à l'esprit de justice et 
d'équité d'un soldat dont la loyauté est connue. 

Le colonel enleva vivement sa calotte, la jeta au loin et 
frotta alternativement de la paume de sa main droite et de 
la paume de sa main gauche, les deux maigres mèches de 
cheveux qui lui croissaient sur les tempes. 

— Qu'est-ce que tu veux? 

— Je veux que vous ne me mettiez pas dans la nécessité 
de choisir entre deux devoirs. En d'autres termes, que sous 
figure de nécessité de service au régiment, vous ne me fas- 
siez pas manquer à ce que je dois à ma famille. 

— Quel galimatias! 

— Ma sœur habite La Haye; il faut que je la voie : elle 
me demande. Mon capitaine refuse de me recevoir; dès lors, je 
ne puis obtenir que de vous la permission de m'absenter 
pendant vingt-quatre heures. 

— Et tu crois que je vais te la donner? 

— J'en suis sûr, colonel; vous n'obligerez pas un honnête 
garçon à s'en aller quand même, et je m'en irais.. . 

— Oui? Et si pour t'en ôter l'envie je te campais à la salle 
de police 

— J'en sortirais mort ou vif. 

Il arriva ce qui devait arriver ; le hussard avait bravé son 
supérieur; le supérieur brava le hussard, ce qui était son 
droit. Frédéric fut mis tout simplement à la porte. Il ne 
délibéra pas longtemps avec lui-même, sur ce qu'il avait à 
faire. Sans môme rentrer au quartier, il courut au chemin 
de fer 

Frédéric Van Sterblein se trouva donc une seconde fois 
arpentant les rues de La Haye. Il alla directement à la 
demeure de Malvoisin. Mais quelle ne fut pas sa surprise, 
et jusqu'à un certain point sa douleur, quand il apprit par 
son ancien ami, la subite et étrange disparition d'Âlida... 

Elle n'avait pas exprimé d'intention inquiétante ou funeste, 
dans la lettre qu'il avait reçue d'elle. Quelque chose s'était 
donc passé d'inexplicable? 



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De son côté, Malvoisin était autrement troublé ! Il 3*était 
imaginé que la sœur avait rejoint le frère... Ce fut un 
moment cruel, une angoisse poignante pour lui, quand il 
constata sa méprise. 

— Oh ! je laimais tant, Frédéric, s'écria-t-il avec des 
larmes, et en se jetant dans les bras du jeune hussard... 

— Qu'y a-t-il eu, pour Dieu ! dit le militaire plutôt mena- 
çant qu'attendri, et peu disposé, en apparence du moins, à 
approuver son ancien compagnon d'études dans les senti- 
ments où il le trouvait. 

n écouta fiévreasement le récit du jeune homme, récit un 
peu incohérent, selon l'état de l'esprit et du cœur du narra- 
teur; passant trop rapidement sur ce qui pouvait être 
l'essentiel pour l'auditeur, s'appesantissant sur ce qui était 
l'essentiel pour lui. 

— Il faut, conclut Frédéric, qui en avait pris ce qui pou- 
vait l'éclairer, il faut savoir tout d'abord dans quelles cir- 
constances Âlida a quitté la maison; je chercherai 

Et comme Malvoisin avait exprimé la crainte que dans 
un moment de désespoir la jeune gouvernante n'eût mis 
fin à ses jours, que les eaux froides et sombres d'un gracht 
quelconque ne recouvrissent son beau corps : Non, non, 
s'écria le brigadier, avec force : se tuer est une lâcheté, et 
ma sœur est incapable d'une lâcheté 1 

Il entraîna Malvoisin, à peine réconforté par cette parole 
convaincue. Ils allèrent au Veerkade. Frédéric procédait 
avec méthode. Son information serait complète. 

Drelin! Quelle agitation dans toute la maison, du bas en 
haut, quand Hein, après avoir quitté la porte de la rue, 
monta les escaliers et cria d'un air alarmé, comme étranglé 
par la crainte : Mevrouw, mevrouw, il est là! Toutes les 
chambres s'ouvrirent sur son passage et des cuisines au gre- 
nier on voyait des têtes pâles et inquiètes se pencher sur la 
rampe; on entendait des voix émues demander : qu'y a-t-il, 
qu'y a-t-il? 

Et toujours Hein de geindre et de répéter son appel, 
alors même qu'il se trouvait depuis longtemps en face de sa 



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— 272 — 

ment en se frottant les épaules et en pleurant à chaudes 
larmes. 

A ce moment arriva M. le référendaire Steen. Il avait été 
chargé d'apporter des lumières dans cette ténébreuse 
aflFaire. Sa venue au Veerkade, en plein jour, à une autre 
heure que le dîner ou le thé, était significative. Évidemment 
il savait quelque chose. On lentoura, on le questionna. 
Mais M. le référendaire Steen avait marché du pas de 
M"' Pernelle, ce qui n'arrive pas d'ordinaire aux gens 
graves et sérieux. Et pour être grave et sérieux, M. le réfé- 
rendaire n'en était pas plus à l'abri d'un courant d'air froid 
sur un crâne en sueur : au moment de parler, il sentit des 
picottements très gênants dans les narines et il se mit à 
étemuer d'une façon si bruyante et à tant de reprises que 
mevrouw Ankers, que la nature n'avait pas douée d'une trop 
forte dose de patience et qui l'avait d'abord salué d'un Dieu 
vous bénisse! bien charitable, finit par l'envoyer au diable, 
du meilleur de son cœur. 

Enfin, Steen eut la force de parler; chacun se suspendit 
à ses lèvres; mais ce fut pour l'entendre dire qu'il ne savait 
rien. 

Frédéric s'enfuit furieux, sans saluer personne, entraînant 
avec lui son introducteur muet et presque honteux. Que 
pouvaient-ils se dire en sortant d'une pareille scène? Ils 
eussent ri à cœur joie, si le moment avait été moins solennel. 

De la pauvre disparue, point de nouvelles à espérer donc. 
Malvoisin émit pourtant l'idée qu'à sa première lettre à Fré- 
déric Alida en eût fait succéder une seconde disant que l'in- 
tention de quitter la famille Ankers était réalisée et que 
La Haye n'était plus la ville qu'elle habitait. . . Cela pouvait 
être, en effet. Les jeunes gens s'accrochèrent à cette pensée 
avec frénésie. On décida l'envoi immédiat d'un exprès à 
Leyde. 

Il advint alors ce qui advient dans les circonstances 
pareilles : les esprits tombaient alternativement de l'espé- 
rance dans le doute, du doute, dans une certitude poi- 
gnante. 



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— 273 — 

On leur dit d'abord que la fugitive avait été vue la veille 
au matin, à Fheure de son départ, dans le Hout Straat, 

près du Plein. Elle marchait vite c'était tout. Plus tard 

quelqu'un ajQBirma l'avoir aperçue, si la description qu'on 
donnait de sa toilette était exacte, vers le Princesse gracht, 
au bout du Eortevoorhout, à proximité du bois. Que pou- 
vait-elle être allée faire de ce côté?... Une autre personne 
déclara enfin^ qu'elle croyait avoir rencontré une demoiselle 
sur la route de Schevingen. Était-ce la demoiselle qu'on 
cherchait? Elle n'aurait pu l'ajOBirmer; le fait l'avait frappée : 
le froid était grand; la neige haute et la promenade vers 
la mer, dans ces conditions, est chose rare et extraor- 
dinaire 

Malvoisin et Frédéric prirent une voiture et coururent 
vers Tendroit indiqué. Quel drame s'était donc passé? 

La nuit arriva et les deux jeunes gens arpentaient encore 
la plage déserte, sous un vent âpre et violent. On n'avait 
pu rien leur dire. Personne de la ville n'avait été vu à la mer. 

Le hussard et son compagnon rentrèrent à La Haye, brisés 
et déçus. 

Dans la nuit, l'exprès envoyé à Leyde revint avec une 
lettre. Mais Malvoisin ne sut point ce quelle contenait. Fré- 
déric partit avant le jour, ne laissant que ce mot : Tout va 
tient 

XI. — Où LE MABI DE MBVBOUW FINIT PAR ENTBAINBB 
M. LE BlÎFiBENDAIEB StEEK k UNE QBANDE EÉSOLUTION^ 
ET PAB LUI CAUSEE UNE GBANDB JOIE. 

Juffer Doortje était fort malheureuse de ce qui s'était passé. 
Elle s'en accusait mentalement. Son inquiétude sur le sort 
d'Alida, était vive et tout à la fois impatiente. Dorothée était 
toute changée : elle avait des moments de ferveur ; elle priait 
en joignant les mains et demandait ardemment à Dieu le par- 
don de ses propres fautes. Les dimanches elle écoutait avec 
humilité le sermon du pasteur évangélique et s'attribuait les 
leçons que du haut de la chaire il donnait à l'orgueil, à la colère. 

T. XIV 18 



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- 274 — 

— Je ne serai plus ni orgueilleuse, ni envieuse, ni colère, 
se disait-elle à elle-même, en se recueillant, pourvu qu'elle 

vive encore! Mon Dieu, faites que mon cœur s*épure et 

s'améliore! que je sois digne d'être aimée, comme je me sens 
capable d*aimer moi-même ! . . . . 

Arrivée sur cette pente, malgré elle encore une fois, 
elle criait à Tinjustice. Ah ! si on pouvait comprendre ce qui 
se passait au fond de son âme; si on savait de quelle ardeur, 
de quelle somme d'amour et de tendresse, elle se sentait capa- 
ble de payer toute tendresse, tout amour qui viendrait 
au devant d'elle. Quelqu'un ferait-il pour elle ce que Mal- 
voisin avait fait pour Alida?. . . Malvoisin ! c'était lui la cause 
de tout. Sans lui, sans sa présence au Veerkade, elle n'aurait 
peut-être pas eu pour sa gouvernante, cette répulsion invo- 
lontaire, étrange, où un moment pourtant s*était mêlé quel- 
que chose de doux et de bon. 

Puis, qu'elle fût au sermon, qu'elle fût chez elle, seule ou 
avec sa tante, partout enfin où cette idée de Malvoisin, de sa 
conduite envers Alida, lui revenait à l'esprit, elle s'y absor- 
bait complètement. 

Un matin, après une nuit fiévreuse, comme étaient presque 
toutes ses nuits depuis quelques semaines, elle s'arma d'une 
grande résolution. Il ne se peut pas, s'était-elle dit, que Mal- 
voisin continue à m'en vouloir sans m'entendre ; il viendra 
ici, je le verrai, il m'entendra! Et, sans avoir consulté per- 
sonne, elle lui adressa par la poste, sans calculer les consé- 
quences d'un pareil acte, un billet ainsi conçu : 

€ Vos amis du Veerkade sont bien désolés de votre persis- 
tance à ne plus venir les voir... Mettez-les au moins à même 
de reconquérir votre estime, dont ils ne croient d'ailleurs 
avoir jamais démérité. 

» (Signé) DoBOTHÉE Van Sbvenpondeckbb. » 

Pour toute réponse. Malvoisin se borna à venir pousser sa 
carte à la porte de mevrouw Ankers. 



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— 175 - 

— Habillez-vousy Catje, dit Doortje, le lendemaint à la 
femme de chambre; vous sortez avec moi. 

— Mevrouw m'a recommandé... 

— Je lésais...; mais je prends tout sur moi... Dépêchez* 
TOUS ; je vous attends ici dans ma chambre. 

Elles quittèrent toutes deux la maison, sans être aperçues. 
C'était Doortje qui conduisait l'expédition. Le temps était 
brumeux , mais sans pluie. Il était deux heures de l'après- 
midi à peu près. L'héritière des Van Sevenpondecker tira 
droit au Langen-Voorhout et sonna à une demeure élé- 
gante... Attendez-moi là un instant » commanda-t-elle à sa 
compagne qui alla s'asseoir sur un des bancs qui ornent la 
promenade. 

Ce que Dorothée tentait était non seulement hardi, mais 
incompréhensible, fou, ridicule... Mais elle était bien capable 
de peser encore les conséquences de sa conduite, en vérité! Elle 
marchait comme poussée par une force irrésistible; elle ne 
pouvait qu'obéir. 

— Monsieur Dominique Malvoisîn? demanda-t-elle au 
domestique qui vint ouvrir... Dites-lui qu'on désire lui par- 
ler. Et elle remit sa carte que le domestique, ébahi, tournait 
et retournait dans ses doigts, sans bouger de place. Mais 
allez donc, commanda-t-elle de cet air impérieux qu'elle 
savait si bien prendre... 

— Vous, Mademoiselle, chez moi! s'écria Malvoisin en 
descendant vivement au salon où Doortje était entrée... Est- 
il arrivé quelque accident à votre famille?... 

— Avez-vous des nouvelles de Daadje? dit-elle, d'une voix 
tout à coup émue... C'est... pour en avoir... que je suis 
venue. 

Et elle tremblait de tous ses membres, ce qu'elle ne s'ex- 
pliquait pas; car elle était forte et résolue un instant aupa- 
ravant... 

— Non, Mademoiselle, je n'ai rien appris... Nos premières 
appréhensions n'ont, grâce au ciel, eu rien de fondé... Mais 
je n*ai pu savoir môme par Frédéric où est sa sœur, et ce 
qu'elle fait. 



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— 276 - 

— Jetais inquiète, et... pardonnez-moi... Merci de votre 
renseignement; il m*a un peu remise... 

Et Dorothée qui, soudain s'éveillait à la raison, troublée 
et confuse maintenant, salua et se dirigea vers la porte, 
laissant Malvoisin, peu remis de sa première surprise, la 
regarder s'en aller sans qu'il bougeât de place... 

La jeune fille se précipita dehors. Elle eut à peine la force 
de toucher du doigt sa femme de chambre au passage. Elle 
marcha d'un pas mécanique. Une sorte de hoquet lui étrei- 
gnait la gorge , à l'étouffer, tandis que Catje lui parlait de 
choses indifférentes... Elle était persuadée en ce moment 
qu'elle allait tomber morte, tant eUe souffrait ; elle l'espérait, 
tant elle avait de honte... Elle atteignit ainsi le Plein, tout 
d'une traite, puis elle s'affaissa et, par un effort de volonté, 
se releva, fît quelques pas et s'affaissa de nouveau. 

En ce moment seulement Catje, qui n'avait point cessé de 
parler d'une aventure dont elle avait été naguère ou victime 
ou héroïne, s'aperçut que sa maltresse avait besoin d'aide. 

— Qu'y a-t-il, Juffer? Dieu! que vous voilà défaite! 
Doortje ne répondit pas ; elle n'en eut pas la force. Mais 

Catje, effrayée, s'étant mise à crier, et deux ou trois bonnes 
âmes s'étant arrêtées, curieuses, la jeune demoiselle fit un 
dernier appel à son énergie. Elle se redressa et reprit sa 
route, automatiquement, d'un pas lourd et retentissant. 

Dans quel état eUe revint chez elle! Ah! si elle avait pu 
oublier sa faute tout au moins! Oui, loubli, l'anéantissement, 
voilà ce qu'il lui fallait désormais... mais y arriverait-elle 
jamais? Le remords ne resterait-il pas éternellement planté 
dans son cœur comme un fer aigu? 

Après deux ou trois jours de ces tortures morales, pendant 
lesquels elle songea vingt fois à se précipiter par la fenêtre, 
à aller se briser la tête sur le pavé de la rue, sa douleur 
s'amortit un peu... Elle avait espéré que Dominique Mal- 
voisin viendrait au Veerkade ; elle se serait excusée en 
termes nets : elle lui aurait enlevé une bonne fois l'idée 
qu'elle put jamais l'aimer : sa démarche dans ces conditions 
n'aurait plus rien de suspect. Elle désirait ce moment; il 



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— «77 — 

lui semblait qu'après cette explication , elle aurait été plus 
tranquille; mais l'ami de Frédéric persista à ne point repa- 
raître. 

Cependant la jeune sœur de Doortje qui n'avait aucun 
motif de se désoler et de vouloir se détruire, qui semblait 
même, depuis quelque temps, en avoir de se réjouir et d'ajou- 
ter encore à ses cbarmes et à ses grâces naturelles , s'occu- 
pait presque exclusivement de soigner sa petite personne, 
maintenant qu'il n'y avait plus de leçon à apprendre, de 
travail intellectuel à faire. Elle passait des journées entières 
devant son miroir, se renvoyant de jolis sourires, que 
bien d'autres qu'elle eussent voulu dérober au passage. 
M. Malvoisin ne se donnait plus la peine de faire visite 
à la famille Ankers, mais celui qu'il avait introduit 
autrefois, M. Delericourt était plus assidu que par le 
passé, n était surtout attentif pour juffer Lena, et cela 
n'avait pas du tout l'air de contrarier la jeune fille, seule- 
ment cela rendait plus évident et plus cruel l'abandon, l'iso- 
lement de Dorothée qui, le cœur brisé, était témoin des joies 
et des triomphes de sa sœur. 

— Cesse donc ces minauderies écœurantes ^ dit-elle un 
jour à la petite fille qui essayait quels rubans iraient le mieux 
au teint de son visage et à la couleur de sa chevelure. Tu 
m'irrites et tu m'agaces avec cette préoccupation constante 
de ta personne. N'as-tu donc rien autre qui t'intéresse ; qui 
te fasse battre le cœur? 

— Que t'importe, répliqua Lena, qui prit un nouveau 
nœud, se le plaça sur l'oreille et recula dans la chambre pour 
mieux juger de l'ensemble de sa personne ainsi ornée, se 
reflétant dans une psyché. 

— Mais ne vois*tu pas que je suis malheureuse, et que 
tu aiguises mes tourments par le spectacle incessant de ton 
insouciance ! ... Ne peux-tu, égoïste et méchante enfant, avoir 
un peu de charité tout au moins pour ta sœur?... Finis, te 
dis-je, ajouta- t-elle d'un ton menaçant. — Lena ne parvenait 
pas malgré tout à ne pas se considérer avec complaisance. — 
Finis ou je te bats ! ... Oh ! peu m'importe ! regarde-moi avec 



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— Î78 — 

des yeux effarés tant que tu le voudras ; il est temps que cela 
finisse ; je suis à bout de patience et de force ; je ne veux pas 
que tu sois là, constamment» à renouveler et à attiser mes 
douleurs, toi, ma sœur, qui devrais être une compagne, une 
consolatrice, une amie... 

— Mais est-ce ma faute, à moi, si tu fes attiré des dou- 
leurs et des peines?... Est-ce moi qui ai fait partir Daadje? 
Sais-je seulement, môme à Theure actuelle, ce que tu lui as 
reproché?... Est-ce ma faute, à moi, si tu he parviens pas à 
plaire, et si Malvoisin... 

— Malheureuse! 8*écria Doortje en bondissant sur sa 
sœur, les poings levés, le regard terrible et la faisant reculer 
effrayée, — si jamais un pareil mot s'échappe encore de tes 
lèvres, s'il t'arrive de faire une allusion semblable, tu n'auras 
qu'à t'en prendre à toi des conséquences de ta méchanceté... 

— Mais, essaya de dire Lena, qui tremblait de tous ses 
membres et qui avait laissé tomber ses rubans et ses fleurs. 

— La situation est intolérable , et j'entends qu'elle ne se 
prolonge pas, entendez- vous, mademoiselle... Vous ôtesfière 
de vos triomphes, vous; mais je saurai vous rendre plus 
humble et plus misérable que je ne suis... Vous êtes jeune, 
gaie; vous plaisez ; je saurai chasser à jamais le rire de vos 
lèvres et l'incarnat de vos joues... Oh! ne sortez pas, cria- 
t-elle, en courant se jeter sur la porte que Lena voulait ou- 
vrir... 

— Dorothée ! dit la petite fille qui se mit à pleurer et à 
implorer, les mains jointes. Dorothée, je t'en prie, calme-toi. 
Je ne t'ai rien fait. Puis-je t'avoir causé de la peine sans y 
songer? Je t'en demande pardon. Mais ne me regarde pas 
ainsi : j'ai peur... 

A ce moment, quelqu'un monta l'escalier. 

— Silence ! dit Dorothée d'un ton bref et impératif; et 
elle écouta. 

— Mevrouw Ânkers demande ces demoiselles, dit la 
femme de chambre. 

— Nous descendons à l'instant, répondit Doortje, presque 
avec calme. 



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— 279 — 

Puis, 86 tournant vers Hélène : Essuie tes yeux, reprends 
ton sourire et descends. Mais, jamais à &me qui vive un mot 
de ce qui vient de se passer, ou , je t'en préviens, un grand 
malheur sera à déplorer. 

Il fallut du temps à Hélène pour se remettre; elle sanglot- 
tait, son visage était ruisselant de pleurs et son pauvre petit 
cœur était des plus agités. 

La femme de chambre vint réitérer son appel : Mesdemoi- 
selles, c'est M. Delericourt, et mevrouw veut que vous veniez 
au salon immédiatement. 

Delericourt ! par quelle puissance ce seul nom dérida-t-il 
tout à coup les traits de notre petite amie; comment ses 
larmes séchèrent-elles aussi vite? Comme elle eut bientôt 
repris et ses rubans et sa mine joyeuse; quel complaisant 
coup d'œil elle jeta de nouveau à son miroir et avec quelle 
légèreté elle descendit jusqu'au premier étage! 

Dorothée soupira profondément. Elle songea que pour 
elle il n'y avait rien qui dût l'arracher ainsi à ses peines. 
Elle s'enferma dans sa chambre et n'en descendit point de 
toute la journée. 

Delericourt venait — c'était son prétexte ordinaire — 
apporter des nouvelles de juffer Daadje. Il allait s'in- 
struire chez Malvoisin, mais comme Malvoisin ne savait 
pas grand chose, ses nouvelles étaient rarement variées. Ce 
jour- là cependant il apprit à la famille Ankers, que juffer 
Daadje avait été recueillie chez une parente : qu'elle était 
indisposée, malade même. 

Mevrouw voulait à tout prix aller la soigner ; garantissant 
que ses deux nièces l'accompagneraient. Que ce n'était que 
leur devoir. Seulement les renseignements n'étant pas suf- 
fisamment précis , quant à l'endroit où juffer Daadje s'était 
retirée, le jeune homme promit de chercher le plus tôt pos- 
sible à mettre mevrouw à même d'accomplir son charitable 
dessein. 

C'était parfait. Ce jour- là, dans cette bonne ville de 
La Haye , dans cette maison hospitalière du Veerkade, il y 
eut encore du contentement, de la quiétude. . 



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— 280 — 

Mais ce fut tout autre chose , quand deux ou trois jours 
plus tard, le messager ordinaire de ces dames arriva, cha- 
grin, consterné, prononcer au milieu du cercle ordinaire des 
Steen, Craesbéek et C'*', cette terrible parole : Juffer Daadje 
est morte! 

Morte! mortel... Comme chacun exprima sa douleur; 
que de cris, que de larmes et quel abattement! Mevrouw 
Ankers courait par la chambre, les bras levés, donnant tous 
les signes du plus profond désespoir. M. Steen avait fermé 
les yeux et ouvert la bouche, comme s*il avait lui-môme tré- 
passé. La petite Lena était blanche comme un lys et regar- 
dait Dorothée avec une sorte d'épouvante. Quant à Dorothée 
même, debout à côté du docteur Craesbéek, elle 1 avait saisi 
par le bras, comme pour se soutenir, et le serrait avec tant de 
force quele vieux savantsemitàpousser des cris épouvantables. 

Ankers qui n'avait pu gagner assez précipitamment la 
porte pour s'enfuir et qui savait d'avance à quelles scènes il 
se verrait obligé d'assister, s'était plongé la tôte au fond d'un 
large fauteuil, attendant pour se relever que tout fût un 
peu calmé. Mais le calme se fît attendre et le brave homme 
d'affaires prit le parti héroïque de s'y arracher avec impé- 
tuosité. On n'avait jamais vu Ankers gagner sa chambre 
du rez de chaussée avec un air d'aussi réel soulagement que 
ce jour-là. 

Seulement il y entra en se demandant si cela devait durer 
longtemps encore et en se faisant ce raisonnement que tout 
eûtpeut-ôtreété autrement s'il n'avait pas attiré au Veerkade 
ces deux chères nièces, que le ciel bénissait; ni de gou- 
vernante qui eût pu mourir tout à son aise, sans lui remuer 

la bile, à lui Ankers Il se dit à ce sujet ces paroles sages : 

Doortje et Lena sont ainsi faites que les scènes de l'hiver 
n'ont aucune raison de ne pas se reproduire. Je vais ne plus 
avoir un moment de repos ; ce seront ici, jasqu'àla fin de mes 

jours, des ennuis et des tracas J'ai une femme — je prie 

Dieu qu'il me la conserve!.... qui saupoudre mon existence 
d'assez de petits désagréqients sans que je cherche à en 
accroître la dose Ma femme, il faut bien que je la garde ; 



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-281 — 

mais mes nièces! Pour celles-là, à tout prix, jem^en 

débarrasserai 

n reconnut que leur petit caractère, surtout en ce qui 
regardait Doortje, n*était point précisément de nature à faire 
le bonheur d'un mari. Après tout, cela était laffaire du mari 
lui-môme, et Ânkers savait, par expérience, que Ton pouvait 
à la rigueur subir bien des choses. 

Pour Lena, les apparences étaient en faveur de l'exauce- 
ment des désirs du mari de mevrouw. Il n'était point aveugle, 
l'excellent oncle : s^il ne parlait trop, il observait suffisam- 
ment. Eestaît Doortje. Pour celle-là, il ne voyait pas qu'aucun 

parti se présentât Les jeunes gens étaient venus essuyer 

leurs pieds sur les tapis, boire du thé, faire quelques visites 
le jour et rien de plus Malvoisin lui avait brûlé la poli- 
tesse, et Ankers avait dû brûler le superbe contrat de 
mariage qu'un jour, plein d'espérances, il avait préparé. 
Tout à coup, il lui passa par l'esprit une idée qui faillit le 

faire bondir de joie M. Steen, notre bon ami Steen, 

avait conçu autrefois des espérances au sujet de Dorothée, 
n continuait à se présenter aux mômes jours, aux mômes 
heures, avec l'exactitude d'un chronomètre, toujour coquet 
et soigné, trouvant le thé de mevrouw succulent, les randjes, 
les confitures, les sucreries exquises. H donnait les quali- 
ficatifs les plus caressants à tout ce qui concernait M""* Do- 
rothée et Hélène et ne manquait pas une occasion de vanter 
leur grâce, leur fraîcheur, leur beauté... mais Steen était 
appris et craintif. Plus jamais il n'osa dire un mot des riantes 
idées qui avaient germé un matin sous son cr&ne. Il avait 
cinquante trois ans; il était relativement bien conservé. Il 
occupait dans l'État une position permettant à sa femme d'y 
faire figure. Tout le monde n'est pas madame la référen- 
daire : madame la référendaire irait à la cour 

Un soir, au moment où Steen allait quitter la maison du 
Veerkade pour regagner la sienne, l'homme d'affaires lui 
frappant sur l'épaule et lui faisant signe de la tôte» l'entraîna 
dans la fameuse chambre aux tapisseries dont il ferma 
soigneusement la porte 



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Quand le référendaire s*en alla, une heure plus tard, il 
avait Tair étrange. On aurait pu voir, à la lueur des réver- 
bères^ ses traits épanouis, son œil brillant ; il portait le cha- 
peau sur Toreille et tenait son poing sur la hanche. Dieu 
me pardonne! on aurait cru même, par instant, entendre des 
bribes d'une chanson leste lui sortir des lèvres; il éclatait 
de rire, seul et tout haut. Il lui passait par l'esprit de folles 
tentations de gamineries, et en voyant luire dans la nuit le 
cuivre des boutons de sonnette, il dut un moment se tenir à 
quatre pour ne pas céder à Tenvie de les tirer les uns après 
les autres, et de carillonner son bonheur aux dépens du repos 
public... Couché à une heure du matin, M. Steen, cette nuit- 
là, ne rêva qu'hyménée 

XII. — où BEVIENNENT LE PRINTEMPS ET LE BONHEUB. 

Le soleil donnait à la propre et coquette petite viUe de 
La Haye une physionomie nouvelle. Il en faisait ressortir 
et en accentuait le pittoresque. Les arbres du Lange et 
du Korte-Voorhout, ceux du Plein, comme ceux des quais, 
commençaient à prendre ces charmantes et premières 
teintes d'un vert tendre qui font tant de plaisir à voir, 

et déjà projettaient une ombre moins maigre sur le sol 

L'eau des canaux semblait s'éveiller : le bleu pâle du ciel, les 
façades ensoleillées des maisons aux petites briques rouges 
ou grises bien accentuées par un encadrement de chaux 
blanche, les toitures à reflets de vermillon et d'ocre, les 
volets et les contrevents, les fenêtres souvent ornées de fleurs, 
tout cela venait se confondre, s'entremêler en teintes confuses 
serpentant et s'agitant dans l'onde comme de longs oriflam- 
mes. Près des ponts, la réverbération des arches sombres 
était plus intense, mais aussitôt au delà la clarté était 
plus vive. Les barques recouvertes pour la plupart d'une 
fraîche couche de goudron, couleur chaude, avaient l'air de 
s'être mises en toilette : les batelières nettoyant les cuivres du 
petit ménage du bord, ou faisant la soupe sur le tillac, au 
grand air, ou tricotant, poussaient de temps en temps du 



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- 283 — 

coude ou du bras, le gouvernail, tandis que le batelier^ 
sifflottant, la casquette sur Toreille, marchant l'épaule 
appuyée à la gaffe, les bras au dos, penché en avant, faisait 
avancer sous ses pieds le bateau, majestueusement. 

Les quais étaient plus actifs et plus encombrés; les rues 
plus fréquentées, les gens plus dispos, généralement. On 
apportait au dehors, pour en garnir les petits jardinets des 
trottoirs, selon les habitudes locales, les lauriers, les myrtes 
ou les oléandres, un peu affadis par six mois de séjour dans 
des chambres bien closes, et destinés, pendant six mois, à 
braver toutes les variations d*un climat qui, avec celui de la 
Belgique, est le plus variable du monde. 

Le sol du Voorhout, tout jonché de coquillages reluisait 
blanc et lumineux comme en plein été. Du bois arrivaient 
des senteurs pénétrantes ; et du West Ende ne soufflait plus la 
bise acre et dure de la mer, comme aux jours d*hiver et de 
froidure. C'était la vie enfin. 

Comme ce retour de la saison nouvelle ranime et recon- 
forte. Salut, époque bien aimée de Tannée qui fait pénétrer 
encore parfois jusques dans le cœur des vieillards, les sou- 
venirs et les aspirations de la jeunesse, si ce n'est ses ardeurs 
et ses fougues. 

Mais c'était aussi pour les ménagères la saison du nettoyage 
général et mevrouw Ankers n'avait point manqué à la tradi- 
tion. Pendant huit jours, on battit les tapis, on secoua 
les housses, les rideaux, on brossa les meubles. A chaque 
étage, se voyait au moins une servante suspendue à l'exté- 
rieur des fenêtres et frottant les carreaux de vitre. L'eau 
coulait des chambres sur les escaliers, des escaliers dans le 
vestibule, du vestibule dans la rue, qu'on épongeait à son 
tour. On semblait vouloir laver et balayer le souvenir de 
l'hiver. 

La belle Lena avait évidemment des motifs autres que 
le soleil luisant au ciel, pour chanter ainsi, comme un 
oiseau toute la journée maintenant. Son plaisir était de des- 
cendre au jardin de la maison (fort gracieux et très soigné) 
parce qu'elle avait remarqué que Doortje n'y venait jamais. 



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— 284 — 

et aussi parce qu'elle aimait à voir son joli petit pied cambré 
se poser sur le sable du chemin, et à contempler la silhouetté 
de sa gente personne se dessiner sur la muraille blanche; 
enfin, puisqu'il faut tout dire, parce qu'elle savait qu'il était 
quelqu'un qui venait admirer, lui aussi, le joli petit pied, môme 
les deux petits pieds et la personne à qui les petits pieds 
appartenaient, et l'image sur le mur, mais de préférence 
encore le modèle vivant, ce qui prouvait le bon goût du 
quelqu'un et son bon sens. Avons-nous besoin d'ajouter que 
c'est de M. Delericourt que nous voulons parler? M. Dele- 
ricourt devenait de jour en jour plus assidu et plus 
tendre. Il mettait toute sop étude à plaire, et appelait môme 
à son secours les attraits d'une toilette irréprochable, de 
gants frais, de cravates sans cesse nouvelles et plus voyantes. 
La collection de cannes et de badines de toutes les grosseurs, 
de tous les goûts, y compris le mauvais, qui apprirent le 
chemin du Veerkade et dont le jeune homme faisait étalage, 
tout en se battant le bas de la jambe de l'air le plus timide- 
ment embarrassé, est innombrable. Et ses yeux donc, comme 
ils étaient devenus éloquents, tandis que sa bouche était de 
plus en plus muette ! . . . 

Mevrouw, elle, prenait des airs de belle-mère, avant le 
mariage ; c'est à dire, pleine de coquetterie, et soignant sa 
mise presque autant que sa fille. Quant à Dorothée, elle était 
de plus en plus sombre ; ou bien encore elle était d'une gaieté 
terrible, ce qui était cent fois plus redouté par Hélène sur- 
tout, qui tremblait chaque fois que sa sœur venait la 
rejoindre. Il semblait à la jeune fille qu'une grande ombre 
se projetait soudain sur son bonheur et que l'atmosphère 
devenait glaciale... Delericourt, Dorothée présente, perdait le 
peu d'assurance qui lui restait, et bien souvent, abrégeait 
ses visites, au grand dam de celle qu'il aimait. 

Un jour, Doortje devança Lena auprès du jeune homme. 

— Vous aimez Hélène? lui demanda-t-elle, à brûle pour- 
point, avec des yeux flamboyants, tandis qu'elle faisait 
pourtant d'insurmontables efforts pour rester calme et douce. 

— Oui, murmura Delericourt, qui cherchait déjà de quel 



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- Î86 - 

côté était la porte, pour opérer une retraite en cas de besoin, 
tant il était convaincu qu'en le regardant ainsi son interlo- 
cutrice finirait par se jeter sur lui et par le mordre. 

— Ah ! dit-elle, avec un sourire ironique et insultant, 
et... elle, vous aime-t-elle donc? 

— Je... j'ose... je l'espère 

— Eh! nonl s'écria-t-elle en faisant reculer tout à coup 

Delericourt d'épouvante, ehl non, elle ne vous aime pas 

C'est une enfant. Sait^Ue seulement ce que c'est qu'aimer?... 
Vous perdez ici vos peines et votre temps 

— Mademoiselle ! 

— Vous la voyez jolie, jeune, rieuse. Vous vous dîtes, 
son &me s'échauffera au contact de mon amour... Je serai 
pour elle si dévoué, si affectueux, si soumis, qu'elle finira 
par éprouver de l'affection à son tour. Erreur, c'est un cœur 
de glace, froid et égoïste. Jamais elle n'aimera, elle; jamais 
elle ne sera votre femme. Allez- vous en! 

Delericourt reculait toujours, sentant des sanglots lui 
étreindre la gorge. On venait d'un coup d'éteindre je ne sais 
quelle flamme sainte et sacrée en son âme ; jamais homme 
n'éprouva de plus rapide et de plus profonde douleur. 

Mais Hélène arriva; alors avec le courage du désespoir : 

— Hélène, Hélène, cria-t-il, je vous aime de toute la force 
de mon être... Est-il vrai que, de votre côté, vous ne me 
payeriez que d'indifférence? 

— Je ne sais, répondit la jeune fille, qui a pu se faire ici 
l'interprète aussi faux de ma pensée... Je vous aime, enten- 
dez-vous, dit-elle, en regardant sa sœur, et cette fois avec 
une expression de volonté bien arrêtée, indiscutable. Je 
vous aime de tout mon cœur! C'est la première fois que j'ai 
l'occasion de vous en faire l'aveu, et je suis charmée que 
Doortje en soit témoin. .. 

Doortje partit d'un éclat de rire strident, vrai cri de rage, 
et rentra précipitamment. 

Le soir môme , Delericourt eut avec M. Ankers un long 
entretien : le lendemain se présenta à la maison du Veerkade, 
un monsieur très cérémonieux, très solennel et très respec- 



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— 286 — 

table. Le mari de mevrouw et mevrouw elle-mâme devaient 
être avertis de sa visite, car ils avaient, Tun et Tautre, fait 
toilette ; de plus , un nouvel époussetage de toute la maison 
avait eu lieu dès le matin. 

Une demi-heure ne s'était pas écoulée que le monsieur 
cérémonieux se retira, solennel comme il était venu. M. Tves 
Bénédic Delericourt avait demandé et obtenu pour son fils 
unique , la main de M"' Hélène Ankers Van Sevenpon- 
decker. 

— Et d'une! soupira l'homme d'affaires du Veerkade, dès 
qu'il se trouva seul. Il se promena ensuite pendant un cer- 
tain temps dans sa chambre, l'air méditatif, les mains au 
dos, en faisant claquer ses doigts; puis, tout à coup, il sonna 
avec résolution. Hein apparut après un moment de station à 
la porte, avant d'entrer, tout comme s'il avait mis un soin 
extrême à se frotter les pieds au paillasson , ce qui n'était 
pas. 

— Priez juffer Doortje de venir causer avec moi, dit le 
maître. 

Le maître étant de toute la maison celui qui avait le 
moins à dire, Hein fit d'abord semblant de ne pas com- 
prendre. Mais comme on le menaça sérieusement de lui 
allonger les oreilles, il fut tout à coup d'une intelligence 
sans pareille. 

M"* Dorothée se présenta. 

Ankers redoutait un peu cette entrevue : il aimait sa tran- 
quillité. Précédemment déjà il avait entretenu Doortje de ses 
vues sur Steen, de ses projets, des avances qu'il avait faites 
à Steen môme. Il se souvenait de quelle façon il avait été 
traité. Doortje s'était montrée irritée et terrible. Cette fois, 
elle paraissait digne et calme; seulement, elle resta pendant 
tout l'entretien les yeux fixés à terre. 

— Doortje, ma chère enfant, vous n'allez pas, vous 
l'aînée, persister à refuser une position, un parti, quand 
votre sœur se marie... La voilà fiancée, vous le savez sans 
doute déjà?... Voyons, vous ne serez pas moins heureuse 
avec Steen, qu'elle avec ce petit Delericourt. Vous ne 



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— 287 - 

serez pas moins riche que votre sœur, et votre mari sera 
quelque chose tandis que Tautre n'est rien... Je vou3 ai 
donné, l'autre fois, huit jours pour réfléchir; les huit jours 
sont depuis longtemps écoulés. La chose est-elle décidée? 
Dorothée ne hougea pas. 

— Je vous ai recueillie à la mort de vos parents ; j'ai pris 
soin de votre instruction , j'ai géré votre petite fortune , en 
bon tuteur, je vous ai ouvert ma maison et mes bras; de plus, 
je vous dote... En retour, je croyais avoir droit à une cer- 
taine déférence de votre part, si non à de l'affection... 

— Mon oncle! 

— Y a-t-il quelque chose? Une personne autre que 
Steen aurait-elle fixé votre attention ?..• Non? Eh bien, 
alors,.. Voudriez-vous voir célébrer les noces de Lena avant 
les vôtres? Steen est un galant homme qui vous aime, 
plus qu'on ne pourra jamais aimer. H mettra tous ses soins 
à vous plaire, à vous rendre heureuse. C'est un ami, un 
confident que je vous offre. Eh parbleu! prenez l'homme 
que je vous donne, puisqu'il ne s'en présente pas d'autre... 

M. Ankers avait prononcé ces sept derniers mots d'un ton 
très naturel, très convaincu et sans la moindre malice... 
Comment entrèrent- ils si avant dans le cœur de la pauvre 
Dorothée? Comment y firent-ils de si cruels déchire- 
ments? 

Elle resta un instant à comprimer son émotion; sa figure 
était devenue livide; ses paupières s'étaient fermées. Il 
semblait que la pauvre fille allait mourir suffoquée. Elle 
s'arracha violemment à cet état, assez pour dire d'une voix 
étranglée ces mots, les seuls qu'elle eut la force de prononcer : 
J'obéirai... 

— C'est bien! répondait Ankers, mais au moment où 
il se retournait vers Dorothée pour lui tendre' la main en 
signe de satisfaction, Dorothée tomba sur le plancher. 

En moins de rien toute la maison fut de nouveau en 
émoi, depuis les fondations jusqu'au faite. Chacun se mit à 
crier, à courir. Ou cherchait des essences dans le garde- 
manger, de l'eau dans l'armoire à linge, on montait vingt 



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— 288 - 

fois de la cuisine et on y retournait sans savoir pourquoi. 
Enfin la demoiselle reprit connaissance, grâce au temps 
plutôt qu'aux soins dont elle avait été robjet,non que ces soins 
n'eussent été empressés, bien au contraire. Et» le soir venu, 
tout semblait être si bien rentré dans Tordre que M. Ankers 
put pousser un enjtn! triomphant. Ses deux nièces étaient 
pourvues... 

Tout fut bientôt réglé; les deux noces auraient lieu en 
môme temps. Les fiancés arrivaient chaque jour; mais 
chaque jour Dorothée ne descendait pas au salon ; elle était 
un peu souffrante et se faisait excuser en termes polis. 
Hélène n'avait garde de manquer, elle, de se trouver auprès 
de Delericourt... Oh! charme puissant de l'amour, qui ferme 
les esprits pour laisser parler les cœurs, avec quelle puis- 
sance tu opérais sur le beau jeune honmie! Et comme le 
gracieux couple avait de bonheur à se trouver des heures 
entières côte à côte, sans rien se dire; et, après avoir manqué 
cette longue occasion de se communiquer tout ce qu'ils 
éprouvaient , comme les jeunes gens désiraient ardemment, 
le moment passé, de le voir reparaître, pour n'en pas pro- 
fiter davantage ! C'est qu'en vérité il n'y a point dans la 
langue humaine de mots assez puissants pour exprimer alors 
ce qui se passe en nous 

Avec l'odeur des lilas, que la brise du printemps répan- 
dait dans l'air, quelque chose déjeune et de réjouissant em- 
baumait la maison du Veerkade. Jolie saison des fleurs 
et des amours, que n'étes-vous éternelle? 

Le brave Steen se mettait, trois fois sur quatre, inutile- 
ment en frais de soins et de bouquets : le plus galant des pré- 
tendus, s'il n en était le plus beau ou le moins àgél Que de 
boites de confitures, de dragées, que de sacs de bonbons il 
apporta durant quatre fois trente jours, sans qu'on eût l'air 
de lui en savoir gré. Toujours est-il que, quand Dorothée 
descendait au salon, il semblait que la vue de sa sœur 
et de Delericourt lui causât des tremblements et des ver- 
tiges. Elle leur tournait le dos, impatiemment, et cependant 
tout en ayant l'air d'écouter Steen, lui débitant quelque com- 



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pliment éventé , c'était vers ce petit coin où la jeuneaie 
s'était réfugiée qu'elle tendait l'oreille. 

Elle avait beaucoup maigri. Un soir, on la vît apparaître 
avec un bonnet de sa tante, affublée comme une petite vieille. 
Elle était de bonne humeur. On rit, elle rit, et comme on 
lui demandait le mot de l'énigme : C'est de mon âge, dit-elle 
simplement. Il faut des époux assortis. 

Cette petite scène avait jeté un peu de galté dans la mai- 
son. Allons, Dorothée commençait à se transformer... Tout 
irait bien. 

Un antre soir, on évoqua le passé. Quelqu'un prononça le 
nom de Malvoisin : elle blêmit, et ses traits se couvrirent 
d'une expression étrange ; elle regarda sa sœur, Deloricourt, 
et de grossas larmes jaillirent de ses yeux, malgré elle. 

Si l'on parlait d'Alida : Elle est bien heureuse, elle! se 
bornait-elle à dire, elle ne souffre plus. 

Il faut savoir qu elle s'était emparée depuis longtemps de 
quelques petits objets qu'Alida avait abandonnés dans sa 
fuite. Ils ne la quittaient plus ; il y avait surtout un petit 
médaillon, joli ouvrage d orfèvrerie, mais sans bien grande 
valeur. On la trouvait parfois dans sa chambre agenouillée, 
comme en extase, et portant ce médaillon avec ivresse à ses 
lèvres. Mais si elle était surprise ainsi , elle se levait bien 
vite, confuse. 

Le moment du double mariage approchait ; les bans furent 
publiés, les témoins choisis, les corbeilles achetées, les lettres 
de faire part apprêtées... Que d'affaires, que de besogne 
pour mevrouw Ankers Van Sevenpondecker, et comme elle 
sut mettre tout son domestique sur les dents. 

Laissons luire ce grand jour : laissons le ciel bénir cette 
double union, joignons nos vœux de félicité et de bonheur 
à tous ceux que l'on vient exprimer; laissons la ville de 
La Haye tout entière se placer, curieuse, sur le passage des 
deux noces allant à l'église, à Tbôtel de ville. M. Ankers, 
M** Ankers, sont superbes et rayonnants; Lena, toute fîère, 
a les yeux brillants comme des escai boucles sous son voile 
de dentelle; Delericourt rit, joyeux et ému, content, fier, 

T- XIV. 19 



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- Î90 - 

lui aussi, mais de sa future, de sa femme surtout. Le doc- 
teur Craesbéek qui, en sa qualité de témoin , veut entrer le 
premier dans toutes les voitures, manque de rester à la porte 
du Veerkade, oublié et tout agité. 

M. Steen? Il est d'une tenue irréprochable, avec une bro- 
chette à laquelle se balancent Tordre du Lion néerlandais et 
deux ou trois autres petites croix très jolies. Mais quelle est 
donc, aU' fond d'une voiture, cette masse blanche, si 
couverte de voiles, si raide, si immobile en partant et encore 
si immobile au retour, qu'on dirait un cadavre? .... 

Malvoisin n'habitait plus La Haye. Depuis le retour de la 
belle saison, il était allé séjourner à la campagne, dans cet 
adorable pays de Haarlem, vraie pépinière où l'Europe entière 
vient se fleurir... Il montait à cheval; il allait en visite chez 
les horticulteurs, faisait des efforts pour partager leur pas- 
sion, courait à la ville, revenait, lisait un peu et, finalement, 
s'ennuyait d'une façon mortelle. . . 

Un dimanche, la Hollande était ce jour-là sous le ciel le 
plus serein qu'on lui eût vu depuis de longues années. Mal- 
voisin, au lieu de courir les bois et les prairies, alla à Haarlem 
môme. Il était sur la place devant la grande église, dont les 
portes ouvertes laissaient venir à lui les magnifiques accords 
de l'orgue : le service divin touchait à sa fin ; bientôt les 
fidèles sortirent du temple en groupes serrés. Déjà une grande 
quantité de monde avait défilé, gens du peuple, gens du 
monde, dames en toilettes voyantes et prétentieuses, jolies 
filles, jolies paysannes en bonnets blancs, en jaquette claire, 
coquettes et agaçantes, quand soudain Malvoisin eut comme 
un éblouissement; il se frotta les yeux; il les porta sur la 
grande tour, sur la place, à droite, à gauche, pour s'as- 
surer que son regard conservait la même lucidité ; puis il 
regarda de nouveau vers le grand portail, béant, tout sombre 
au milieu de son encadrement de pierres blanches, baignées 
de lumière. Cette fois il n'en pouvait douter, ou bien il aurait 
fallu un prodige^ un fait sans précédent, là, devant lui, 
venait bien de lui apparaître, et s'approchait lentement, au 



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- 291 — 

bras d'une vieille dame, elle, Alida, Alida en personne, tou- 
jours la même, toujours belle, plus belle même qu'autrefois. 
Comme elle passait à deux pas de lui et qu'il la regardait 
avec des yeux ébahis, stupéfaits, celle qu'il croyait perdue 
à tout jamais et qu'il retrouvait ainsi, d'une façon si miracu- 
leuse, eut un mouvement involontaire, presque impercep- 
tible, mais qui ne put échapper à Malvoisin; celui-ci 
se crut confirmé dans sa pensée et, mettant le chapeau à la 
main, heureux et empressé, il courut la saluer... 

— Vous, M"« Alida ! s'écria-t-il. 

Mais la demoiselle parut si surprise, si étonnée, et lui ren- 
dit son salut d'un air si cérémonieux et avec un sourire si 
naturel, qu'il s'arrêta court et la laissa passer, tandis que la 
vieille dame demandait : t Qu'y a-t-il, ma chère Élise?... » 

Ce nom d'Élise, cet étonnement, ce ton, le dérou- 
tèrent. 

— J'aurais juré que c'était elle; quelle prodigieuse res- 
semblance!.. Et là encore en la voyant marcher... 

Une voiture armoriée , un superbe landeau s'approchait 
en ce moment; un valet de pied s'élança à terre; ouvrit la 
portière, baissa le marche-pied et les deux femmes entrèrent 
dans la voiture qui partit au grand trot, laissant Malvoisin 
comme pétrifié et sans que sa belle inconnue se fût retournée 
et eût fait mine de se soucier de lui. 

Il resta toute cette journée errant dans les rues ; il n'avait 
qu'imparfaitement vu les armes peintes sur le landeau; la 
Uvrée, elle était simple, point de cocarde. Il eut beau s'infor- 
mer, on ne reconnaissait personne aux signalements qu'il 
donnait des deux dames ; et quant aux valets, aux chevaux 
et à la voiture, on citait dix maisons de la ville qui en avaient 
de pareils. 

Il commençait à croire qu'il avait été sous l'empire d'une 
hallucination et allait quitter Haarlem pour rejoindre le châ- 
teau de son parent. Il venait de monter à cheval et s'en allait 
au pas , regardant partout autour de lui avec un reste d'es- 
poir. Un brigadier de hussards passait à vingt-cinq pas, une 
cravache sous le bras. Pas de doute possible, c'était Frédéric; 



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il ne se pouvait pas que deux fois en un jour il eût des 
visions aussi exactes, à moins qu'il ne fût devenu fou. Il 
pensait ainsi en poussant son cheval vers le militaire, 
l'appelant par son nom, mais loin de s'arrêter à cet appel, 
celui-ci pressa le pas et disparut dans une petite allée où le 
bruit de ses éperons raisonnait encore, quand Malvoisin, après 
avoir mis pied à terre, allait l'y suivre. Mais le suivre avec 
un cheval , dans une maison , personne n'étant là pour lui 
tenir sa bête! Il attendit. 

Seulement, quand il fut à même de se mettre sur les traces 
du hussard, un certain temps s'était écoulé. Au bout de l'allée 
était une petite cour, et dans la cour il y avait deux portes, 
n frappa à chacune d'elles, et à chacune d'elles on lui répon- 
dit qu'il n'y était venu ni hussard, ni homme, ni. femme; 
qu'il y avait à l'angle du mur une sortie dans une rue voi- 
sine , et que , si quelqu'un était entré , c'est par là que le 
quelqu'un serait sorti. Et, en effet, les choses avaient dû se 
passer ainsi. 

Il eut beau, le lendemain, revenir à Haarlem, arpenter les 
rues dans tous les sens, rester des heures entières sur la 
grande place, jusqu'à oublier le boire et le manger. Peines 
inutiles. Plus d'Alida, plus de Frédéric. 

— Je suis bien bon, dit-il, enfin : j'ai l'esprit renversé 
par cette vision, et il n'y a pas plus de probabilité que Fré- 
déric soit ici qu'Alida, hélas 1 soit encore en vie. 

A ce moment il vit deux ou trois huasards, en bonnet de 
police , des conscrits , tout raides dan» leurs charivaris. H 
eut beau leur parler du brigadier Frédéric Van Sterblein, 
ils n'avaient jamais entendu ce nom, ni connu de brigadier 
semblable à celui qu'on leur dépeignait. 

Malvoisin remonta à cheval, partit au triple galop, furieux 
de sa bêtise, déçu dans son espoir. Mais comme le soir la 
même idée le poursuivait avec persistance et qu'il revenait 
à la conviction d'avoir vu, et bien vu, la personne aimée et 
son frère, et que cela le jetait dans une grande agitation , 
il fut obligé de se mettre au lit. Il se persuada qu'il avait 
la fièvre depuis la veille et le délire... 



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- 293 • 

Cependant, au Veerkade, il y avait noce et festin. Madame 
Steen, toujours p41e et glacée, semblait étrangère à tout ce 
qui se passait. Elle s'était laissée habiller, mettre en voiture, 
avait répondu d'une voix éteinte, avait répondu d'une manière 
affirmative devant TofficierderÉtat civil ; on avait vu s'agiter 
son corps ?ous l'épaisseur de son voile, comme si elle avait été 
prise de fris«ons; puis elle était revenue, s'était mise à table, 
comme tout le monde, mais les traits décomposés, les yeux 
abattus ; prei^qne hagards. . . On finit par s'inquiéter de cet état, 
et alors seulement , elle se plaignit pour la première fois, et 
demanda, presque humble et soumise, la permission d'aller 
prendre quelque repos. Tout le monde s'empressa autour 
d'elle. Il n'y avait pas de doute possible, elle était réellement 
et sérieusement souffrante. 

Steen la suivit inquiet et malheureux : c Excusez-moi , 
monsieur, dit-elle, sans hauteur, presque avec bonté... De- 
main, je serai mieux... L'émotion, je crois, m'a fortement 
fatiguée et la tête me fait bien mal. » Deux fois, elle faiblit 
pendant qu'on la déshabillait. Le pauvre référendaire passa 
sa première nuit de noces au chevet du lit de sa femme ma- 
lade, bien malade... 

Et le médecin hocha la tête et ne dit autre chose que ceci : 
Je reviendrai à ma première visite; il était deux heures du 
matin. Â la suite de sa première visite, il annonça qu'il re- 
viendrait dans la journée, et comme Steen l'interrogeait et 
lui demandait ce qu'il en était, il haussa légèrement les 
épaules comme un homme qui ne sait que répondre. 

— Vous ne devez pas rester ici... s'il s'agit de la maladie 
que je pense... il est prudent de ne pas s'exposer à la con- 
tagion... 

Heureusement, Delericourt et Lena étaient partis pour la 
Belgique et de là pour la France, pour Paris, comme il est 
d'usage. M** Ânkers était là aussi dans la chambre de la 
malade, encore à demi en grande toilette, et c'est elle qu'il 
aurait fallu voir anxieuse, triste et contrariée! 

Vraiment, vraiment, la pauvre maison du Veerkade n'avait 
pas de chance depuis un certain temps; à l'heure où l'on 



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— 294 -- 

croyait y voir revenir la tranquillité et la quiétude, c'était 
la maladie qui se présentait. 

Que dire encore?... Les choses vont ainsi, et il ne dépend 
pas de nous , ni de vous , ni de personne de les changer. 
L'orgueilleuse, un peu trop orgueilleuse mais belle Dorothée, 
la Doortje des premiers jours de son arrivée, était menacée 
de se voir défigurée, enlaidie à tout jamais. Le médecin le 
savait bien, mais n'en disait rien à Steen, qui restait là des 
heures entières , immobile, comme hébété... Ankers quittait 
rarement le rez de chaussée; il perçait force pipes et, s'il 
avait été égoïste ou simplement amoureux de son repos, 
fût-ce au dépens du repos de tout le monde, on aurait pu le 
croire heureux de ce qui arrivait, tant il reprenait bonne 
mine depuis quelque temps. 

La huisvrouw ne le grondait presque plus ; elle était 
sans cesse occupée de Doortje; elle perdait de sa rotondité 
et de ses belles roses que la santé avait de tout temps fait 

épanouir sur ses deux bonnes petites joues Hein, par 

recommandation du médecin, avait été éloigné de la maison, 
et la femme de chambre, aussitôt qu'elle sut de quel mal on 
disait atteinte M""" Dorothée, se dit tout à coup rappelée 
par sa mère à l'agonie et planta là M'"'' Ankers et tous les 
siens 

Tel est le monde, chacun y soigne un peu pour soi. 

Enfin ces tristes jours de douleur, ces plus tristes nuits 
d'insomnie touchèrent à leur terme. Celle pour qui on 
avait tremblé était sauvée; elle reviendrait à la santé 

Un matin, qu'elle se sentait beaucoup mieux, elle demanda 
une glace : elle voulait se voir. Aussitôt qu'elle s'aperçut 
sous le masque dont la variole l'avait couverte — car 
c'était là son mal, et pas un autre, — elle poussa un cri 
déchirant, jeta le miroir qui se brisa, et se mit à pleurer, 

à chaudes larmes, sa beauté et sa jeunesse perdues 

Steen lui persuadait qu'elle était mieux qu'autrefois ; qu'il 
l'aimerait tout autant... 

Tout son passé venait de lui apparaître, en un instant : 
elle se rappelait ses jeunes années, et le soin qu'elle mettait, 



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- 295 - 

même étant encore toute petite, à vouloir être remarquée; 
elle voyait encore ses bras ronds et blancs, ses joues fraî- 
ches et vermeilles, sa lèvre qu'elle mordait parfois pour lui 
donner un incarnat plus vif, et ses yeux qui brillaient d'un 
air si malicieux quand elle se regardait et qu'elle voulait 
prendre cet air là (elle ne les avait jamais vus farouches et 

méchants) Elle pensa en ce moment aussi à son ancienne 

gouvernante et il lui passa dans Fesprit je ne sais quoi 
d'infernal dont elle se défendit et se repentit presqu'aussitôt 
avec sincérité, c'est qu'elle aussi, elle la belle Alida, aurait 
pu être atteinte de cette façon horrible; et elle conclut en 
se laissant tomber sur son oreiller, toute baignée de larmes : 
c A quoi nous sert d'être si vaines de nos vingt ans et de 
notre beauté!... Steen pour mari 

Ace moment même, dans l'escalier, s'entendit un bruit de 
voix, et au milieu des voix, il en était une qui fit dresser 
l'oreille à Dorothée ; et on montait d'une façon précipitée, et 
la porte s'étant ouverte, une jeune femme, se précipita vers 
le lit, tomba à genoux, éplorée, et, prenant la main de la 
malade, la couvrit de baisers ardents 

Dorothée s'était soulevée, effrayée, stupéfaite... mais dès 
qu'elle eut conscience de la réalité, elle se cacha le visage sous 
ses draps, en criant: Vous, vous!... non, nonl et elle regar- 
dait cette arrivée inopinée conmie une vengeance du ciel... 

— Allons ! pauvre cœur, tu souffres, mais tu t'épures et tu 
te renouvelles par cette épreuve. Vois comme ta poitrine se 
soulève, comme tes pleurs coulent avec abondance sans que 
tu songes à les retenir, à les refouler au fond de toi-même 
et à te faire un masque hypocrite. Puis, écoute ces paroles 
si tendres, goûte ces caresses, que te prodigue celle que tu 
as offensée et haïe autrefois. Y a*t-il encore quelque fiel dans 
ton àme, qu'il s'épuise aujourd'hui pour jamais. Le malheur 
tient bien quand il tient quelqu'un dans ses serres, surtout 
si ce quelqu'un s'impatiente et veut fuir avec colère. Bien, 
la fierté est une belle chose. . . mais comprise comme elle doit 
l'être, sans ostentation, sans rancune, c'est une barrière, 
mais non une lourde porte, toute hérissée de clous qu'on 



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— 296 — 

jette au nez de tout venant. On parlemente graciensement 
et avec fermeté, sans céder; mai? on ne tire points de conps 
de fusils quand même. Elle est bien là, elle, Tinsultée d*au- 
trefois, elle est à tes genoux, navrée de te voir si changée et 

si triste Un bon mouvement, vite dans ses bras et tu 

verras qu'il n'y a pas que la beauté qui donne des joies sur 
la terre... l'amour pur, avec ses élans de générosité et de 
sacrifice. — Bravo, te voilà deux fois sauvée! 

C'étdt une voix discrète qui parlait ainsi à l'oreille de 
Dorothée, et si doucement, si doucement qu'il n'y eut qu'elle 
qui put l'entendre. 

Que de baisers s'échangèrent entre les deux femmes et 
comme le pardon fut accordé sans restrictions! 

Puisque vous voulez tout savoir par ses détails, Alida 
partit avec Frédéric pour les Indes un mois plus tard» mais 
elle était venue chaque jour auprès de Dorothée qui se sen- 
tait tout à fait revivre. Pourquoi elle avait fait courir le bruit 
de sa mort? Parce qu'elle ne voulait point survivre aux 
affronts qu'elle avait subis, et qu'elle ne prétendait point que 
Malvoisin la retrouvât et lui reparlât jamais. Elle n'était 
donc pas non plus sans défauts; elle pensait ainsi parce 
qu'elle était pauvre et qu'elle ne voulait pas que l'amour 
de Malvoisin qui était riche, eût l'air d'être agréé par 
calcul... Vous savez si déjà ces manies avaient valu à elle 
et à son frère des ennuis nombreux et pénibles. Excès de 
susceptibilité. H y a des gens ainsi : ridicules pour vouloir 
être trop raisonnables. Certes, il vaut mieux ne donner dans 
aucun travers; mais sous prétexte de bon sens n'accepter que 
ce qui peut convenir le mieux à notre repos et à notre tran- 
quillité, est d'une humanité si facile et si indolente que je 
préfère cette pointe d'irrascibilité au bout de chaque carac- 
tère et je pense humblement que si tout en défendant avec 
énergie et un peu de vivacité ses propres droits on respectait 
au même point les droits d'autrui nous verrions bien changer 
la face des choses. 

D'ailleurs Malvoisin rejoindra un jour la jeune fille et la 
trouvera plus clémente. 



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- 297 - 

Delericourt fut un mari satisfait. Sa femme, une char- 
mante femme du monde où elle continua d'avoir tous les 
succès. Mais Dieu ne voulut pas qu*elle fût mère. 

Le grave M. Steen devint plus grave. Sa douce compagne 
accomplissait avec régularité ses fonctions d*épouse; nul 
reproche à lui faire. Mais dans sa vie, si ce n*est à certains 
sourds frémissements qui passaient presque aussitôt sans 
laisser de trace, on n'apercevait plus ce feu dont elle était 
autrefois possédée. Elle avait tout éteint sous la cendre du 
sacrifice. Dans son &me et conscience, elle marchait ici bas 
au martyre, et le seul sourire qui vint encore contracter sa 
lèvre, par instants, portait la marque de ce sentiment là. 

M. et M"' Ankers Van Sevenpondecker vécurent assez 
vieux. Ce qui était étonnant de la part de Mevrouw Petro- 
nille, toujours active, en ébuUition, toujours en mouvement. 
Calme, impassible, compassé, ennemi des émotions fut et 
resta toujours l'homme d'affaires du Veerkade. 

Doctor Craesbéek ne changea pas, ni d'âge, ni de manière. 
Pendant les quatre vingt dix ans qu'il foula plus ou moins 
de ses pieds le sol de la Hollande, dont il était une gloire, 
une illustration, on eût dit qu'ils avaient lui et ses idées 
toujours porté perruque....'. 

Non, Hein ne conserva pas éternellement sa petite livrée 
à la hussarde et son chapeau à cocarde de cuir. 11 grandit et 
se fortifia, et un beau jour, il devint possesseur d'une femme 
et d'une slytery, ce qui est pour un domestique la retraite la 
plus enviée. Il eut des rentes au grand livre et devint élec- 
teur, mais de tous le plus hypocrite assurément. 

Et maintenant que, sauf deux ou trois exceptions, vous 
savez ce qu'est devenu tout ce petit monde où nous avons 
vécu pendant un certain nombre d'heures, qu'il soit permis 
& l'auteur d*aller employer pour quelque chose de mieux, 
il Tespère, son encre et sa plume. 

Émilb Gbbtson. 



FIN. 



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UN FLEUVE DE LAPONIE O 



Peu de rivières ont une humeur aussi inégale que le 
Muonio. Tantôt il s*arrondit, large et paisible comme un 
lac ; tantôt il se resserre, gronde et se précipite en écumant 
dans quelque réservoir naturel, où il s'épanche avec une 
nouvelle placidité, pour reprendre un peu plus bas ses agi- 
tations et ses emportements. Depuis Muonioniska, où il s'in- 
cline franchement vers le sud, jusqu'à Kengis, où la Torneâ 
lui impose arbitrairement un nouveau nom, tout son cours 
semble n'être qu'une succession de larges bassins mis en com- 
munication par d'étroits rapides. Ses rives plates et fuyantes, 
ses écueils, ses Ilots et ses marais, l'irrégularité de ses con- 
tours et les caprices de son courant, tout y rappelle les 
fleuves sauvages qui arrosent les plaines du nouveau 
monde. 

Les embarcations du Muonio ont une forme oblongue et 
étroite, solide et légère, aux deux extrémités tellement 
recourbées, que leur profil se rapproche du demi-cercle. 
Nous avions cru d'abord à une simple fantaisie d'architec- 
ture locale ; mais nous ne tardâmes pas à nous apercevoir 
combien cette structure bizarre s'adapte aux difficultés d'une 
navigation sur des eaux basses, rocailleuses et torrentielles. 

Cette sorte de canots n'admet généralement que deux 
passagers et trois hommes d'équipages. Mais notre barque, 

* Ces pages sont extraites d*un livre intéressant qui parait en ce mo- 
ment chez M. Pion, éditeur, & Paris, sous le titre : Sahara et Laponie. 



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— 299 — 

originaire de la Tomeà, était susceptible d'un chargement 
plus considérable. Sur l'avant, s'installèrent trois de nos 
bateliers, manœuvrant avec ensemble de longues perches 
qu'ils appuyaient, pour donner l'impulsion au canot, tantôt 
sur les cailloux du lit, tantôt sur les assises de la berge. Le 
quatrième, grand gaillard vigoureusement découplé, se 
plaça sur l'arrière avec une large rame, dont il se servait en 
guise de gouvernail. Tout à l'avant, dans la niche arrondie 
de la proue, notre interprète, à demi couché, paraissait plus 
sensible aux douceurs du sommeil qu'aux beautés de la na- 
ture, tandis que nous-mômes au centre, étendus côte à côte 
sur un amas de branchages, avec nos malles pour oreillers, 
nous entremêlions à la lecture de quelque livre, — compa- 
gnon discret de tout lointain voyage, — la contemplation 
d'un site ou la poursuite d'une rêverie. 

Par ces fraîches journées de printemps, une pareille navi- 
gation pourrait offrir un grand charme. C'est l'indépendance 
de la vie sauvage sans ses obstacles ni ses périls, sans ses 
privations ni ses fatigues. Nous n'avions à nous inquiéter 
ni de la nourriture, ni du logis, ni du transport, ces trois 
grandes préoccupations de tout voyageur. Notre véhicule 
était en même temps notre buffet et notre couche. Nous 
mangions quand nous avions faim ; nous dormions quand 
nous avions sommeil. Pour foyer, nous avions les broussailles 
de la rive ; pour ciel de lit, le dôme resplendissant d'un jour 
perpétuel. Aux horribles secousses des carrioles suédoises 
avait succédé un bercement plein de mollesse et de langueur ; 
c'est à travers cette demi somnolence que nous entrevoyions 
une série de paysages, toujours remarquables par leur pitto- 
resque. Seules les cataractes^ que de temps à autre notre 
esquif franchissait en bondissant, formaient la part de l'im- 
prévu et de l'aventure. En un mot, nous n'aurions eu qu'à 
nous laisser vivre, voguer et rêver dans cette étrange exis- 
tence, qui joignait à la morbidesse d'une vie contemplative 
la variété d'une insensible locomotion, — n'eût été un fléau 
qui suffisait pour transformer en atroces souffrances toute 
cette voluptueuse quiétude. 

On comprend que nous voulons parler des moustiques. A 
mesure que nous avançons vers le nord, nos persécuteurs 
semblent croître en nombre ainsi qu'en dimensions et en 



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- 300 — 

audace. Bien ne ralentit, rien ne décourage, rien ne suspend 
leurs attaques. Le jour comme la nuit, la chaleur comme la 
froidure, le soleil comme la pluie, le brouillard comme 
l'orage, toute heure et toute température leur semblent éga- 
lement opportunes pour s'abreuver de notre f^ang. Au repos, à 
la marche, à la course même, sous le toit hospitalier du gard 
comme au sein des taillis ou dans le fond du canot, leur 
bourdonnement retentit à nos oreilles comme le hallali d'une 
încoiîsante curée. Pour un de ces monstres-qu'on écrase, cent 
reparaissent; pour un de ces essaims qu'on dissipe, mille se 
reforment. Jamais la supériorité du nombre ne nous parut 
démontrée par de plus piquants arguments. 

Heureusement, à cette rébellion de la nature vivante ne 
vint pas s'ajouter la rigueur des phénomènes atmosphé- 
riques. Le matin même de notre départ, une longue et noire 
nuée, escortée de tonnerre et d'éclairs, nous avait inondés en 
passant d'une pluie tiède et perpendiculaire, qui, loin d'é- 
tancher l'ardeur de nos assaillants, parut les rendre plus 
ardents à l'attaque. Mais tout le reste de notre traversée sur 
le Muonio fut favorisé par un temps beau et clair, sans que 
pourtant nous eûmes à souffrir d'un soleil trop brûlant 
ou d'un rayonnement trop continu. 

Pendant quelques jours, nous vécûmes réellement comme 
à travers un songe. Les ombres de la nuit ne séparaient 
plus les jours sur le cadran du ciel. Il semblait que la terre 
s'était dérobée au retour périodique des ténèbres, comme 
nous-mêmes nous nous étions affranchis 'de toute régularité 
dans les fonctions quotidiennes de la vie. Ce bouleversement 
de nos habitudes eut bientôt un singulier résultat : c'est que 
nous perdions sans cesse toute notion des heures et même 
des jours, au point de discuter, soixante heures après notre 
départ, si c'étaient deux, trois ou quatre journées qui s'é- 
taient écoulées depuis notre embarquement sur le Muonio. 

Et cependant rien dans la nature ne semblait s'apercevoir 
autour de nous que le temps du repos et le temps de la veille 
s'étaient confondus dans un jour perpétuel. Alors même que 
la nuit ne vient plus, la création parait s'endormir quand 
son instinct lui dit que la nuit devrait venir. Vers sept ou 
huit heures, sous ces latitudes, tout se recueille : la mouette 
se tapit dans son nid de roseaux, le héron pêcheur s'arrête 



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— 301 — 

sur quelqtie îlot, la tête repliée sous l'aile; la caille cesse de 
sonner dans le lointain le rappel du soir, et le canard sauvage 
de déchirer les échos par son cri guttural. A la surface des 
eaux endormies, nul poisson ne décrit plus en cercles argen- 
tés la trace de ses bonds fantasques. Sur la rive, feuilles et 
âeurs semblent se concentrer dans la lourde immobilité du 
sommeil végétal. Le vent même se tait parmi les mélèzes, 
et sans le bourdonnement du moustique, qui seul ne semble 
connaître ni apaisement ni trêve, rien ne troublerait plus 
le silence majestueux de ces soirées septentrionales, plus 
majestueuses encore par le contraste de ce repos universel 
sous les rayons toujours éblouissants du soleil. 

Nous avions treize mils^ à franchir pour gagner Muoni- 
oniska. Les sept stations qu'on trouve sur ce parcours se 
résument en quelques baraques , dont les propriétaires 
joignent à l'industrie de la pêche l'exploitation d'une maigre 
ferme. L orge est la dernière récolte qui mûrisse dans l'ex- 
trême Nord. Mais, comme cette culture elle-même n'échappe 
pas chaque année aux rigueurs de Thiver, ce sont les bes- 
tiaux qui seuls offrent un revenu assuré. Le pain n'est 
souvent connu ici que sous la forme d'une galette brune et 
fade, indigeste mélange de mousse et d'écorce. Mais on est 
toujours sûr d'y rencontrer en abondance du laitage, du 
beurre et àa Jilmjolk, sorte de fromage caillé, qui entre 
pour une part considérable dans rnlimentation indigène. En 
somme, il n'y aurait guère que les œufs et les pommes de. 
terre dont l'absence se ferait vivement sentir au voyageur, 
prudemment approvisionné de viande et de biscuit. 

Ces stations s'échelonnent à des distances fort inégales ; 
il nous est arrivé de naviguer pendant plusieurs mils sans 
découvrir un enclos, un champ, une barque, une trace d'être 
humain. Les bords sont recouverts d'un taillis de bouleaux, 
où quelques saules se mêlent à des pins, des sapins et des 
mélèzes. C'est la rive suédoise qui semble la moins pauvre et 
la moins déserte. Du côté russe, le pays est plus touffu et 
plus sauvage, les rares habitations plus dénuées et plus sor- 
dides. Les deux rives sont d'abord plates et uniformes; c'est 
seulement au bout de plusieurs mils que quelques ondula- 

1 Le mil vaut environ 10 kilomètres. 



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— 30Î - 

tions commencent à se dessiner sur le territoire russe. Çà 
et là, on découvre sur les berges comme la trace d'un lit 
plus large, que les eaux du Muonio auraient occupé à une 
époque antérieure. Le 27 juin, nous nous arrêtâmes sur la rive 
droite à Kolare, où nous vîmes fonctionner une espèce de 
van mécanique, entièrement construit par un valet de ferme, 
d'après la simple description théorique d'une gazette finlan- 
daise; puis à Huuki, où un plat de Pats^ petits poissons 
assez délicats, nous permit d'économiser une partie de nos 
provisions. Dans la journée du 2S, nous dépassâmes la 
station russe d'Akasjœnsun, et dans la nuit suivante, la 
station suédoise de Kihlangi. De temps à autre, le feuillage 
s'entrouvrait pour laisser passer la tête d'un renne, qui nous 
regardait curieusement de ses grands yeux effarés, se glissait 
jusqu'à la rivière comme pour nous étudier de plus près, et 
se dérobait brusquement à l'approche de notre barque. Dans 
la soirée du 29, nous longeâmes, sur notre droite, des roches, 
régulièrement striées et polies, dont la hauteur contrastait 
avec la platitude de la rive opposée. La rivière semble ici 
plus tourmentée dans son cours ; elle forme des replis, des 
lagunes, des bras sans nombre, dont l'ouverture fallacieuse 
attirait parfois notre canot dans une crique sans issue. 

Retardés par ces tâtonnements, non moins que par la vio- 
lence du courant, encore grossi des neiges à peine fondues 
dans les montagnes de l'Ouest, nous n'arrivâmes que dans la 
matinée du 29 à Muonio-Natusta, sous les rapides infran- 
chissables de Muonio-Koski. Sauf trois heures d'arrêt à 
Parkajoensum, nos hommes ne s'étaient plus reposés depuis 
près de vingt-quatre heures ; cependant ils n'hésitèrent point 
à repartir immédiatement, notre bagage sur le dos, pour 
nous conduire à Muonio-Niska, par le sentier qui supplée 
ici à l'interruption de la route fluviale. Nous nous enga- 
geâmes à travers d'épais fourrés, sur un sol vacillant et 
marécageux, pour atteindre au bout de quelques kilomètres 
un plateau plus ferme, d'où nous dominions Niska et toute 
la vallée du Muonio. En face de nous, autour d'une bour- 
gade disséminée le long de la rive russe, s'arrondissait un 
cirque de mamelons boisés, que mouchetaient quelques 
flaques de neige. A droite, nous entendions mugir les 
rapides invisibles du Muonio, qui, avant de se précipiter 



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- 303 — 

dans les gorges d'Eyanpaika, s'épanchait en un immense lac 
parsemé d'îles verdoyantes. L'un de ses bras s'avançait 
jusqu'au pied de notre plateau, près d'une blanche maison- 
nette à deux étages, qui s'élevait au milieu de riantes pelou- 
ses. C'était l'établissement d'un riche marchand suédois, 
qui nous reçut avec une parfaite cordialité. 

On raconte, que plusieurs années auparavant, un Anglais, 
attiré de Norvège par le plaisir de la chasse dans les vallées 
de la Laponie, se laissa séduire par ce toit hospitalier, au 
point de s'y arrêter pendant quatre étés et quatre hivers. 
Nous-mêmes, si pressés que nous étions de nous arracher 
à ce pays de vampires, nous nous oubliâmes jusqu'à trois 
jours dans les délices de cette nouvelle Capoue. 

Nous avions trop entendu citer les cataractes de Muonio- 
Koski pour ne pas leur accorder une visite de quelques 
heures. Longtemps on crut ces rapides complètement infran- 
chissables. Mais un beau jour, certain pécheur, entraîné 
par le courant dans ces passes redoutables, découvrit qu'avec 
un peu de dextérité, toute embarcation pourrait impunément 
les descendre, sinon les remonter. Tout dépend du niveau 
qu'atteint la rivière. Au-dessous d'une certaine hauteur, on 
ne court aucun péril ; au-dessus, l'on soutient que ce serait 
affronter une mort certaine. A l'époque de notre passage, 
ce niveau était trop élevé d'au moins un mètre; nous fûmes 
donc réduits à tenter l'excursion par terre. Le sentier qu'on 
nous fit prendre ne tarda pas à s'évanouir dans un taillis 
sans ombre. Il était midi, et le soleil brûlait. Nous devions 
continuellement nous frayer un chemin en écartant les 
branches flexibles qui nous fouettaient le visage, en même 
temps que l'inconsistance du sol et l'attaque des moustiques 
nous interdisaient même une seconde de repos. Ici, le voya- 
geur, une fois en route, ne peut plus s'arrêter avant sa 
destination. Nouveau Juif-Errant, il faut qu'il marche, 
qu'il marche toujours, — fût-ce de long en large, — sous 
peine d'être enterré ou dévoré vif. 

Fûmes-nous du moins dédommagés de nos tribulations? 
Nous ne tardâmes pas à nous convaincre combien la réputa- 
tion de ces rapides a été surfaite par les voyageurs qui les 
ont franchis dans les premiers temps. Peut-être qu'au milieu 
des remous et des écueils, du fracas et de l'écume, elles ont 



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- 304 — 

certain caractère effrayant et même grandiose ; mais, con- 
templées de la rive, elles ne compensent certes pas les fati- 
gues et les piqûres auxquelles on s'expose pour les visiter. 
On s'attend à quelque spectacle imposant ou du moins pitto- 
resque : on trouve de misérables bouillonnements, à peine 
hauts de six pieds, en deux endroits seulement. Encore faut- 
il ajouter que les embarcations peuvent suivre eu toute 
saison, le long de la rive orientale, un passage où l'incli- 
naison est forte, mais où la chute est nulle. Nous rentrâmes 
après quatre heures de marche forcée, ensanglantés, érein- 
tés, et surtout furieux contre les auteurs dont l'exagération 
poétique nous avait valu cette pitoyable mystification. 

Nos braves bateliers de Pajala avaient regagné leur 
embarcation après un jour de repos. Nous n'eûmes aucune 
peine à enrôler un nouvel équipage pour nous conduire 
directement à Karesuando, terme de Lt\ire navigation* sur 
le Muonio. Mais cette fois nous dûmes prendre deux canots, 
montés chacun par trois hommes, l'un où notre interprète 
s'installa avec les bagages, l'autre qui nous reçut nous- 
mêmes. 

Au delà de Niska, c'est du nord-ouest que paraît arriver 
le Muonio. A Songa-Muodka, — la seule station que nous 
rencontrâmes dans toute la journée du 1" juillet, — nous 
quittâmes la Westerbottnie pour pénétrer dans la Torne- 
Lappmark. La transition est sensible : on voit la végétation 
rapidement décroître. Le fourré maigrit. Les essences rési- 
neuses se raréfient. Le bouleau même, qui désormais pré- 
domine dans le paysage, devient plus chétif et plus rabougri. 
C'est la première fois que nous vîmes la forêt s'éclaircir sans 
que les sites y perdissent rien de leur solitude et de leur 
sauvagerie. 

Vers huit heures du soir, nous découvrîmes sur la rive 
russe le dôme qui couronne l'église de Pajala-Joensa. 
Malheureusement, cette localité, — comme du reste toutes 
les paroisses du territoire lapon, — ne répond point au luxe 
arcliittctural de son temple. On y trouve à peine queljues 
cabanes de pêcheurs, et on n'y peut compter sur aucune 
espèce d'approvisionnements. Nous dormîmes sur une peau 
de renne, dans la laiterie de la station, qu emplissaient les 
senteurs odoriférantes du fromage rance et du lait caillé. 



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— 306 - 

Au milieu de la cuisine, notre équipage gisait sur le sol, 
péle-méle avec les gens de la maison, — en tout onze ôtres 
respirant dans un espace de quelques pieds carrés. 

Pajala-Joensa s'élève au confluent du Pajoloki, qui prend 
sa source aux frontières du Finmark. Si cette rivière était 
navigable, nous aurions pu abréger notre route d'environ 
quarante kilomètres. Mais elle n'est praticable qu'aux traî* 
neaux pendant la saison froide. C'est du reste l'hiver qui est, 
dans toute la Laponie, l'époque des foires et des voyages. 

Un simple coup d'oeil sur la carte de Suède montre la 
Laponie toute sillonnée de longs fleuves, à peu près parallèles, 
qui descendent des monts Kiolen vers le golfe de Bothnie. 
Ces fleuves sont les seules routes du pays ; mais, isolés par 
des forêts et les marais qui séparent leurs bassins, ils n'ont 
entre eux aucune communication, si ce n'est par le réservoir 
commun où ils uobouchent. Ainsi, à vol d'oiseau, Ofver- 
Tomea (Matarengi), sur le Torne-Elf, et Ofver-Kalix, sur 
le Kalix-Elf, ne sont guère qu'à neuf ou dix lieues de dis- 
tance. Mais comme, pour franchir cet espace en été, il faut 
descendre le Torne-Elf jusqu'à Haparanda, longer la côte 
d'Haparanda à Ned-Ealix, et enfin remonter le Kalix-Elf 
lui-même jusqu'à Ofver-Kalix, la ligne droite de dix lieues 
se transforme en une ellipse d'environ soixante. On m'a 
même cité des hameaux tellement perdus dans les marécages 
qu'ils sont complètement inaccessibles pendant l'été. Étrange 
destinée de ces bourgades que jamais étranger n'a contem- 
plées, sauf à la fantastique lueur des aurores boréales ! 

En quittant K&xisvara, nous avions remonté nos deux pre- 
miers mils en trois heures, ce qui est presque l'allure des 
chevaux finlandais. A partir de Huuki, nous n'avions plus 
avancé que d'un mil en deux heures. Les six mils qui sépa- 
rent Niska de Pajala-Joensa ne furent franchis qu'en upe 
journée entière. Enfin, de cette dernière étape àKaresuando, 
ce furent quatorze heures que nous coûta une distance de 
quatre mils. C'est que le Muonio devenait de plus en plus 
rapide et plus précipité, quoique toujours aussi large et aussi 
bas. Depuis Niska nous avions remonté un torrent, plutôt 
qu'une rivière Dans la journée du 2 août, ce ne fut plus 
un torrent, mais une cascade continue, une cataracte de huit 
lieues. 

T. XIV. 20 



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— 306 — 

Par moments', la pente de Teau devenait perceptible à Tœil 
nu. Que nos hommes trébuchent par un faux mouvement de 
leurs perches, et avant qu'ils aient repris leur équilibre, nous 
voilà déjà repoussés vingt mètres en arrière! De temps à 
autre, nous remontons de véritables escaliers de roc. L'écume 
rejaillit sur nos vêtements; le vacarme étouflfe jusqu'au son 
de notre voix. Notre canot oscille un instant, comme indécis 
et effrayé devant cette barrière liquide. Mais nos hommes ont 
redoublé leurs efforts : il se redresse pour prendre son élan, 
se cabre de son avant recourbé, et finalement bondit par- 
dessus les vagues qui lèchent ses flancs ou les rochers qui 
font résonner sa carcasse. Le vertige que nous éprouvions 
dans ces moments ne pourrait se décrire ; mais l'admiration 
y tenait plus de place que la frayeur. 

Ce vrai duel entre le fleuve et l'homme dura jusqu'aux 
approches de Karesuando. Nous venions d'entrer dans des 
eaux plus calmes, quand nous découvrîmes tout à coup un 
canot, dirigé par un seul batelier,oùunpôcheur à casquette 
galonnée attrapait des goujons. Ce personnage fit aussitôt 
ramer vers nous, serra la main de nos hommes et les ques- 
tionna longuement en finlandais. Nous étions fort intrigués, 
quand arriva enfin notre seconde embarcation; alors seule- 
ment nous apprîmes de notre interprète que nous avions 
devant nous le lânsmanQn personne. Celui-ci, après un léger 
entretien, nous offrit gracieusement l'hospitalité de sa 
propre demeure, et repartit en avantpour préparer nos quar- 
tiers. 

Le Muonio, quoique encore à cent lieues de la mer et seu- 
lement à trente de sa source, possède ici une largeur de pres- 
que deux cents mètres. Karesuando est bâtie dans une sorte 
de presqu'île, que des lagunes unissent au continent suédois. 
Les groupes de cabanes qui se disséminent sur son territoire 
lui donnent une apparence assez populeuse; toutefois, ce 
bourg ne renferme qu'une dizaine de feux. Au centre, se dis- 
tinguent deux chalets, plus propres et plus élégants, qui 
sont les habitations du pasteur et du lànsman. Au nord, 
contre le fleuve, s'élève, sur une sorte de dune, une église 
assez spacieuse, avec une tour et une cloche. Dans le fond, 
vers l'ouest, apparaît vaguement une ligne de montagnes 
sombres, tachetées de neige. L'orge mûrit encore ici dans 



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— 307 — 

les bonnes années ; mais la principale richesse des habitants 
consiste en bestiaux. Nous en vîmes paître un nombre assez 
considérable dans les pâturages marécageux qui couvrent tout 
le sud de cette presqu'île. 

Nous trouvâmes chez le lansman un accueil modeste, mais 
cordial et sympathique. Les lansman sont une sorte de facto- 
tum^ gouvernementaux, à la fois commissaires d'arrondisse- 
ment, collecteurs de taxe, juges de paix et percepteurs des 
postes. Leur traitement dépasse rarement un millier de rùs- 
dalers, et cependant certains d'entre eux ont à administrer 
des provinces grandes comme un royaume d'Allemagne. 
Que diraient ici nos fonctionnaires, qui parfois se plaignent 
d'être relégués dans une ville de troisième ordre, à quelques 
heures de la capitale? Earesuando est à cent lieues de la ville 
la plus proche. L'été, on y est dévoré par les moustiques; 
l'hiver, ont y subit des températures de — 40* centigrades. 
Plusieurs mils h la ronde, on ne trouve que le pasteur et le 
lansman en état de parler suédois. On comprend qu'une pa- 
reille position est souvent un exil. Heureusement la plupart 
de ces fonctionnaires emmènent leur femme dans ces lointaines 
résidences, et les soins d'une famille qui grandit autour d'eux 
leur font supporter sans trop d'efforts les souffrances d'un 
pareil isolement. Notre hôte avait su se créer un intérieur 
propre et coquet, qui contrastait avec la vétusté et la misère 
apparentes des habitations voisines. Les murs étaient peints 
en rouge ; les planches équarries et jointes avec soin. Une 
sorte de cabinet, avec un bureau en sapin, rappelait la pré- 
sence d'un fonctionnaire public. Quelques timides œillets 
fleurissaient sur la cheminée, et pour fêter l'arrivée des voya- 
geurs, largenterie des grands jours s'étalait sur une nappe 
blanche à l'heure du repas. 

GOBLET d'AlVIELLA. 



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BIBLIOGRAPHIE. 



HISTOIRE DE U LIHf RATURE ESPAGNOLE de G. TiCKNOB» trad. par 
J. G. Magnabal. Paris, 1864-1872, 3 toI. ill-8^— L'ouvrage de 
M. Ticknor est un de ceux qui représentent le mieux la fameuse 
devise Time is money, devise plus américaine peut-être qu'an- 
glaise. C'est, en efifet, un assemblage extraordinaire de rensei- 
gnements et de science, un livre qui peut passer pour un modèle 
dans Tart de la condensation. Dans ces trois volumes sont réunis, 
on peut le dire, d'une manière complète, tous les éléments d'une 
connaissance approfondie delà littérature espagnole, et ils ne le 
sont pas, comme on ne le voit que trop souvent dans les manuels 
de rAllemagne, sous forme de ramassis indigeste d'innombrables 
matériaux, mais, sous la forme d'un édifice solidement construit, 
dont l'œil charmé aperçoit en même temps l'ordonnance et les 
détails. En un mot, comme l'auteur le dit lui-même, avec cette 
assurance propre aux fils du Nouveau-Monde qu'il ne faut pas 
confondre avec la fausse modestie si commune en Europe» ce tra- 
vail est un livre. 

George Ticknor naquit à Boston en 1791 et mourut dans sa ville 
natale le 26 janvier 1871. Il vint en Europe en 1815, passa deux 
années à l'université de Gottingue et parcourut ensuite la France, 
l'Italie et l'Espagne. Ayant pris goût pour la littérature de ce der- 
nier pays, il résida pendant quelque mois, à Madrid, en 1818 et 
y commença, avec l'aide de D. José Antonio Conde, cette riche 
collection de littérature espagnole qui devint, à force d'activité et 
de chance, une bibliothèque sans rivale dont il fit don plus tard 
à la ville de Boston. 

De retour en Amérique, il y enseigna les langues française 
et espagnole, au collège Harvard à Cambridge près Boston. 
En 1835, il fit un second voyage et, il y a quelques années, un 
troisième voyage en Europe, toujours en grande partie pour 
recueillir de nouveaux documents pour son ouvrage. La pre- 
mière édition de ce livre parut à New-York et à Londres en 1849 
et fut traduite en espagnol et en allemand. La traduction fran- 
çaise de M. Magnabal, commencée en 1864, vient d'être achevée 
en 1872. 

L'ouvrage est devenu tout à fait classique, non seulement aux 
États-Unis, mais partout ailleurs, et grâces à la version nouvelle, 
sa renommée grandira considérablement. 

L'auteur commence par les origines même de la langue espa- 
gnole : il part du plus ancien monument ayant date certaine, la 
charte d'Alphonse VII, de l'année 1155, un monument curieux, 
mais isolé, presque contemporain, d'ailleurs, du premier des 



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— 309 — 

poèmes, le poëme du Cid qui semble avoir fondé en même temps 
le caractère et la langue et la poësie de toute une race. 

Tous les peuples qui ont joué un rôle dans Thistoire, ont une 
épopée pour ouvrir leurs annales, ou pour révéler leur esprit; 
L*Iliade et rOdyssée,le Ramayana, lesNiebelungen, la Divine co- 
médie. Rome ne fait pas exception à la règle : TEnéide qui apparaît 
chez elle à Tapogée de la puissance du peuple, n'est qu*un reflet des 
poèmes primitifs qui secnantaient au oerceau même des Bomulides 
et dont les traces fourmillent dans Ennius et dans les historiens. 
Mais aucune nation peut-être ne se retrouve tout entière dans 
ses poëmes de fondation — si Ton peut se servir de ce terme — 
autant que TEspagne dans sonpoëmedu Cid. Depuis le xii* siècle, 
le génie de la nation n'a pas changé : C'est toujours le même 
enthousiasme religieux, la môme hauteur Castillane, l'attrait des 
aventures chevaleresques; tout cela joint à beaucoup de simplicité 
de mœurs, à une loyauté instinctive, à une gTande noblesse de ca« 
ractère. Cervantes a bien pu, plus tard, tuer la chevalerie en action, 
n*a pas détruit les Don Quichotte; et nous ne pouvons pas entre- 
voir l'époque où la puissance des idées modernes étoufifera l'excès 
d'originalité et de fanatisme dont la conduite du* peuple espa- 
gnol conserve l'empreinte. 

Toute cette littérature tient du Cid, alors mômequ'eUa subit l'in- 
fluence delltalie ou de la France. Plus qu'aucune autre elle est le 
miroir moral d'un peuple. Ailleurs, l'érudition, la curiosité, 
l'amour de la science ont souvent apporté de grandes modificar 
tiens dans le goût littéraire ou dans l'art d'écrire; en Espagne, 
l'orgueil national et l'indolence instinctive ont généralement éloi- 
gné les auteurs des impressions cosmopolites et les ont livrés 
à toute la force de leur nature féconde et bien douée. Aussi nulle 
littérature n'est plus digne d'attention, et quand on parcourt un 
ouvrage aussi substantiel , aussi lucide , aussi bien pensé que 
celui de Ticknor, on éprouve toutes les jouissances d'un voyage 
dans un beau pays inconnu. 

Le grand mérite du livre est d'être complet et de pouvoir se 
lire avec suite et avec enchantement. Tout s'y tient par la pensée 
qui domine touiours et par l'intérêt qui s'accroit sans cesse. Suivant 
en cela l'exemple de ses compatriotes Prescott et Motley, l'auteur 
cache son immense érudition; ne perdant jamais de vue qu'il faut 
instruire le lecteur et non pas lui causer de l'étonnement^ il voit 
de haut et juge avec une impartiale fermeté. Exempt des préju- 
gés politiques et des considérations traditionnelles qui entravent, 
bon gré malgré, la liberté des écrivains de la vieille Europe, 
l'historien américain ne pèse ses arrêts que dans la balance d'une 
raison droite et élevée. Mais, s'il sait, dans l'occasion, flageller 
l'intolérance et stigmatiser le fanatisme, jamais il n'affecte la rai- 
deur du puritain et il sait faire la part des circonstances et des 
époques. Sous ce rapport, il se distingue de quelques-uns de ses 
compatriotes qui, au lieu de commisération et d'indulgence, ne 
versent dans leurs jugements des choses d'Europe que de la 



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— 340 — 

morgue, voire du dédain, M. Ticknor n'oublie point que son 
aïeul était fils du vieux monde et que, pour être parvenus à con- 
stituer un état social, incontestablement plus perfectionné etjplus 
Îrospère que celui de n'importe quel groupe européen, les lan- 
ees n*en sont pas arrivés néanmoins à pouvoir prononcer sou- 
verainement, du haut de leur grandeur matérielle, sur les arts, 
sur la littérature, sur la science, sur la pensée, sur tout ce qui est 
du domaine moral et forme les véritables bases du progrès et de 
la civilisation. 

Nous ne devons pas oublier de mentionner le mérite de cette 
édition française. M. Magnabal ne s'est pas contenté de repro- 
duire le texte, il a ajouté au travail original une foule de notes et 
d'appendices qui complètent, particulièrement sous le rapport 
bibliographique, les renseignements et les détails donnés par 
Ticknor. Grâce à ses additions, le livre est tout à fait au 
courant de la science, il n'y a pas un point en litige dont il ne 
soit donné un exposé, sinon une solution. 

Pour celui qui veut connaître la nation espagnole dans son for 
intérieur, comme disent les théologiens, suivre pas à pas le 
développement de cette monarchie si puissante jadis, si tombée 
aujourdhui, étudier la pensée populaire, apprécier les efforts de 
l'esprit cherchant à se dégager d'antiques entraves et à se lancer 
dans l'espace libre; pour le philosophe qui veut essayer de lire une 
espérance dans l'avenir de TEspagne, il n'y a pas de lecture meil- 
leure que l'ouvrage de Ticknor. Si la littérature est l'expression 
de la société, jamais tableau social n'a été tracé avec plus d'exac- 
titude, de science et de force. Et il y a mille fois plus de profit à 
étudier cette œuvre imposante qu à regarder quelques abrégés 
travestis, qui en ont été faits, et dont les auteurs ont grand soin 
de cacher la source en ne nommant point ou en ne ciânt qu'une 
fois en passant le nom de Ticknor. R. 

■OLilRE. La liographie du poëte, complétée par létude de ses 
ouvres, par Paul Lindau. Leipzig, J.-A. Barth, X872 (en alle- 
mand). — L'auteur de cette consciencieuse étude est un vieil 
admirateur de Molière. Il a tenu à nous le dire, et ce n'était pas 
nécessaire. On voit de reste que le comique français a fait long- 
temps l'objet de ses méditations. Maintenant il le veut faire con- 
naître comme homme surtout, persuadé que ses compatriotes en 
ressentiront une admiration plus grande. 

M. Lindau s'est cru obligé de faire allusion aux derniers évé- 
nements dans la courte préface mise à la tête de sa brochure. 
« Je ne crois pas avoir besoin d'excuse pour entreprendre cette 
publication en ce moment, dit-il, et nous ferions preuve, ce me 
semble, d'une grande étroitesse d'esprit, si notre gloire d'aujour- 
d'hui nous devait faire méconnaître les gloires passées du peuple 
français t . Nous ne pouvons qu'applaudir à ces paroles. Elles 
sont à l'honneur du critique, mais elles ne laissent pas de sus- 
citer les plus tristes réflexions sur la guerre et ses conséquences. 



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— 311 — 

Voilà donc la belle situation d*esprit, où du jour au lendemain, 
se trouvent deux peuples qui brillent dans le domaine de Fintel- 
ligence! 

De tous les auteurs dramatiques, écrit M. Lindau, le plus sub- 
jectif est Molière, et le plus objectif, Shakspeare. Entre les deux 
se tient Schiller, dont le développement intellectuel se constate 
de la manière la plus naturelle et la plus logique dans la chro- 
nologie de ses œuvres. En avançant que Molière est le plus sub- 
jectif des auteurs dramatiques, M. Lindau ne dit rien autre si ce 
n'est que Fauteur de V École des maris consulte surtout sa propre 
expérience dans la création de ses caractères. Ce sera donc à faire 
ressortir tout ce qu'il y a de personnel dans l'œuvre de Molière 
que s'attachera le critique allemand. A l'aide de ses pièces, il re- 
fait en partie et complète la biographie du poète comique. Ce n'est 
pas à dire qu'il ait négligé aucune autre source d'informations : 
avec la conscience qui caractérise la plupart de ses compatriotes, 
M. Lindau, avant de rien écrire, a tout lu. Toutefois, cette litté- 
rature n'embarrasse pas trop sa marche, parce qu'il la rejette, en 
grande partie, dans des notes et qu'il opère sur le vif, c'est à dire 
sur le texte même de Molière. 

On sait les cuisants soucis que lui causa sa liaison avec Made- 
leine Béjard; on sait aussi que son mariage avec Armande fut 
médiocrement heureux. M. Lindau a étudié à fond cette question 
difficile; on peut dire qu'il l'a éçuisée. Au contraire de la plupart 
des historiens littéraires français de notre temps, il croit qu Ar- 
mande est fille de Madeleine. Voici la substance de son argumen- 
tation. Cette opinion qu'Armande et Madeleine étaient deux 
sœurs, ne repose que sur des documents officiels de peu de valeur, 
si Ton tient compte de la négligence avec laquelle les livres de 
l'État civil étaient tenus au temps de Molière. Il est fait allusion 
ici aux actes de mariage et de décès d' Armande. Disons de plus 
que l'acte de naissance de la prétendue fille de Madeleine, malgré 
les recherches les plus actives, n'a point été retrouvé, tandis qu'on 

Îossède les déclarations de naissance de chacun de sept enfants de 
oseph Béjard et de Marie Hervé, mère de Madeleine. Celle-ci 
avait vingt-sept ans de plus que sa sœur Armande, et si la 
calomnie a trouvé à mordre sur Molière, en insinuant qu'il avait 
épousé sa fille, c'est sa liaison avec Madeleine qui en est cause. 
En troisième lieu, l'on constate que Molière, après son mariage, 
ne parle pas à Madeleine comme à sa belle-sœur, mais bien comme 
on le fait à une belle-mère. On voitles contemporains, sans excep- 
tion aucune, parler d' Armande, comme de la fille de Madeleine, 
et, ni de la part de Molière, ni de la part de la Béjard, ils ne ren- 
contrent de contradiction. Enfin, autre raison majeure, Madeleine 
Béjard lègue toute sa fortune à Armande. Le caractère de Molière 
ne reçoit aucune atteinte de ce mariage. Il n'a fait qu'écouter la 
voix de son cœur en épousant la fille de celle qui avait été, quinze 
ans auparavant, l'objet de son amour. 

Il peut, croyons-nous, intéresser nos lecteurs de donner ici les 



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— 312 — 

divisions de Tétude de H. Lindau : 1. Années d'apprentissage; 
2. Premiers essais dramatiques; 3. Retour à Paris : les Précieuses 
ridicules; 4. Armande Béjard; 5- Mariage avec Armande : YÉcoû 
des maris; 6. Après le mariage : ï École des femmes; 7. Séparation 
d'avec Armande: le Misanthrope; 8. Lutte contre la cour et la 
noblesse : don Juan, encore le Misanthrope; 9. le Tartufe; 10. La 
fin : le Malade imaginaire. 

On voit par ces en-téte de chapitres quel esprit a présidé au 
travail de M. Lindau, Nous croyons qu'il prête à Mdière plus 
d'intentions morales, politiques et humanitaires qu'il n'en a eu» 
et involontairement nous nous sommes rappelés un orateur fort 
goûté, il y a quelques années, qui faisait de La Fontaine un démo- 
crate. C'est un peu le défaut de la critique allemande, d'attribuer 
aux royautés littéraires des temps passés, plus qu'elles n'ont voulu 
dire. Gervinus, en étudiant Shakspeare^ a donné également dans 
ce travers. Ces réserves faites, nous répétons notre déclaration 

Erécédente, que la brochure de M. Lindau est intéressante et bien 
lite. 



FiANCOis MBEUis ET SON TRAiTf D'EDumiON, Comparé avec les méthodes 
pédagogiques de Montaigne, de Loche et de Xousseau, par le 
D' P.-A. Aknstabdt. Leipzig, J.-A. Barth, 1872 (en allemand). — 
Dans cette belle étude, M. Amstaedt a repris la question des idées 
de Rabelais en matière d'éducation. On se rappelle qu'au cha- 
pitre 23 de Gargantua, le fils de Grandgousier est institué i en 
telle discipline, qu'il ne perdait heure du jour t . Gargantua étu- 
diait très bien aussi avant d'être confié aux soins de Ponocrates, 
et cependant cela ne lui profitait en rien, et < qui pis est, dit 
Rabelais, il en devenoit fou, niays, tout resveux et rassoté i . 
C'est que l'enfant était élevé suivant les idées de la scolastique, 
laquelle n'était, pour nous servir de l'heureuse expression de 
M. Cousin, que le travail de la pensée au service de la foi. 

Maître Jobelin, précepteur en titre, le vrai type du pédant du 
moyen âge, auteur de tout le mal, ne tarde pas à être cassé aux 
gages, et le père de Gargantua l'invite à aller à tous les diables. 
Ponocrates, pédagogue du jeune, savant, modeste et honnête 
Eudémon, prend sa place. Tout était à refaire, mais il fut procédé 
k cette réforme avec prudence. Le nouveau précepteur considé- 
rait que < nature n'endure mutations soudaines sans grande vio- 
lence 1 . Puis vient l'exposition du cours d'études imposé à l'héri- 
tier du trône. 

M. Arnstaedt, d'accord en ceci avec bien des penseurs, appelle 
la pédagogie de Ponocrates un chef d*œuvre de méthode. Et nous 
n'avons pas seulement son opinion : il a tenu à nous faire con- 
naître tout ce que les écrivains postérieurs à Rabelais ont dit de 
son traité d'éducation. 

C'est là, au vrai, le grand mérite du travail de M. Amstaedt. 
Il a réuni avec un soin extrême, tous les avis. Peut-être s'éton- 



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— 313 — 

nera-t-on de trouver, parmi les metteurs en œuvre des idées péda- 
gogiques de Rabelais, Jean-Jacques qui ne Tavait pas pas lu ; 
mais Jean- Jacques est, en cette circonstance, le disciple de Babe- 
lais par Locke qui avait fait son profit du contenu des chapi- 
tres 23 et 24, et de l'admirable lettre de Gargantua à son fils 
Pantagruel, c Jamais écrivain, dit M. Guizot, n*a donné à 
Tamour filial et à Tautorité paternelle plus de force, de gravité et 
d'étendue, que n'a fait Rabelais » . 

Ponocrates s'inspire de ses devanciers grecs pour faire l'éduca- 
tion du corps et de l'esprit de Gargantua. Elle est à la fois reli- 
gieuse, littéraire, polytechnique et gymnastique, c C'est dans un 
véritable océan scientifique que tu te dois plonger, dit le père k 
son fils, et aujourd'hui, pour ce faire, le temps est bien plus pro- 
pice qu'autrefois » . Toutefois, ne perdons pas de vue, tentés que 
nous sommes de trouver ce formidable ensemble de connaissances 
infiniment au dessus des forces humaines, que le jeune Gar- 
gantua est un géant. Pour nous, dont la taille varie de cinq à six 
pieds, et dont la masse cérébrale est en proportion, la ration scien- 
tifique sera modérée et appropriée k notre faible tempérament. 

Esprit religieux, relations charmantes du père et du fils, sen- 
timent profond de la dignité humaine, enthousiasme scientifique, 
voilà ce que M. Âmstaedt fait ressortir à merveille dans le cha- 
pitre qu'il consacre à l'examen de la lettre de Gargantua. La 
pédagogie que Rabelais prône aux chapitres 23 et 24, sous le 
masque de Ponocrates, comprend comme moyens l'enseigne- 
ment, l'exemple et la pratique. L'objet des études sera la religion, 
les langues et les connaissances polytechniques. 

Il n'est pas seulement question d'enseignement dans l'intéres- 
sant travail de M. Arnstaedt : la signification de l'œuvre tout 
entière de Rabelais, l'influence qu'il a exercée, sont exposées de 
la façon le plus complète. Il y eut, dit-il, après Rabelais, deux 
courants d'imitations. Le grand fleuve se divisa ainsi tout de 
suite. L'imitation élevée, celle qui procède surtout de l'esprit, 
compte Henri Estienne, Pasquier, Montaigne, Pascal, La Fon- 
taine, Molière et Rousseau. D'autre part, se produisirent des dis- 
ciples moins nobles, à commencer par Noël du Fail, pour aller 
jusqu'à Scarron et Cyrano de Bergerac. Quant à nous, nous ne 
trouvons pas trop à redire à cette dérivation si longue. M. Am- 
staedt relève tant de faits curieux, tant d'opinions caractéris- 
tiques, que nous ne songeoiîs pas à voir ce qui peut-être excède 
la mesure. Le nouveau livre sur Rabelais est hautement instructif; 
il forme une utile préparation à la lecture du maître. 

Cam. p. 

FIANZ HALS, vingt eaux fortes, par William Unqeb, élude sur le* 
maître et ses œuvres par C. Vosmabb. Leyde, A.-W. Sijthoff, 
1873. — L'histoire est une incessante résurrection d'hommes 
oubliés ou de choses détruites, et les génies originaux, indisci- 
plinés, en dehors des écoles,- sont surtout menacés d'être rélégués 



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— 314 — 

dans les limbes de la renommée, mais on peut prédire qu'ils 
renaîtront sûrement et retrouveront un jour et pour toujours une 
large place dans Tadmiration universelle. 

Franz Hais est de ce nombre. Il a fallu pour le tirer de Tobscu- 
rité qu'un proscrit français, réduit par le coup d'Ëtat à de péni- 
bles loisirs : Deus noiis hac otia fecit, reprît, sous le nom de 
W. Burger, de^ études d'art commencées sous un nom devenu 
suspect: Th. Thoré ; alors, le nouveau musée de Haarlem ne tîurda 

E as à se constituer et le maître y apparut dans tout son éclat, avec 
uit toiles de grandes dimensions composées de 1616 à 1664. 

Depuis ce moment, les Franz Hais, cotés dans les ventes du 
siècle dernier à 10, 20, 30 florins, se vendent 10, 20 et 30 mille 
florins, et la ville de Haarlem a son Rembrandt. 

Franz Hais, naquit à Anvers, comme Rubens à Cologne. On 
fixe généralement Fépoque de sa naissance vers 1584. En 1611^ 
on le trouve à Haarlem, sa ville paternelle, établi comme maître 
peintre et se mariant. Les émigrés flamands avaient transporté 
en exil leurs arts avec leurs industries. L'Angleterre s'en enrichit, 
la Hollande s'en illustra. Hais, fut à Haarlem, l'élève de Karl Van 
Mander et il y vit se fonder l'école de gravure de Goltzius, si 
utile et si célèbre. Mais, comme tout génie indépendant, il eut 
surtout pour maître la nature et pour conseiller lui-même. Il dut 
& son siècle ce milieu artistique, de si franche humeur au milieu 
des imitations italiennes et des crises politiques, et cette ardeur de 
création et de renouveau qui sort des luttes sociales. 

Le portrait, ce genre si borné pour le copiste qui imite servi- 
lement, si puissant et si profond pour l'artiste qui cherche l'&me 
du modèle et la crée une seconde fois sur la toile, prend surtout 
des proportions sublimes dans ces groupes qui représentent un 
côté d'une époque ou une classe de la société : des syndics, des 
savants, des offlciers de la garde bourgeoise. Rembrandt a fait 
des chefs-d'œuvre dans ce genre et on peut nommer Franz Hais 
après lui. Ce sont de vrais tableaux dliistoire et d'admirables 
cnefs d'œuvreque cesgproupes si puissamment gravés parM.Un- 
ger : Les régentes de Vasïle des vieillards/emmes (1664) ; les 
régents de V asile des meillards (1664); les régents de ïkospice de 
Sainte-Elisabeth (1664); celles-ci calmes et simples, ceux-lÀ 
graves et vigoureux; puis, les officiers des arquebusiers de Saint- 
Georaes (1639) ; l'assemblée toffidsrs des arquebuses, les cluf>eniers 
(1633); plus variés de pose et plus animés d'expression; enfin 
les trois banquets : Deux banquets des officiers des arquebusiers 
de Saint-Oeorges (1616 et 1627) et le banquet des officiers des 
cluveniers (16^), plus vivants et plus profonds, s'il est possible. 

Toute une époque s'affirme là et toute une classe revit : on y 
voit la bourgeoisie régner dans ses établissements de bienfaisance 
et dans ses institutions de défense nationale et d'ordre intérieur. 
Quelle simplicité et quelle vigueur tout à la fois dans ces types 
et dans ces ensembles ! l'art y est tellement identifié avec le sujet, 
l'artiste semble tellement fait pour ce monde qui l'entoure et 



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— 318 - 

dont il fait partie, qu'on dirait qu'il le peint sans se rendre compte 
de son caractère nouveau, de sa puissance originale, de sa signi- 
fication toute démocratique. Ce que Fart gagne de force et de 
g^randeur à cette culture naturelle, naïve, qui distingue Tépopée 
et les chants populaires des créations voulues des époques 
d'examen et de critique, a été souvent remarqué. On le voit ici, 
on le sent, avec une admiration durable. 

Le portrait est peut-être le genre le plus varié qui soit, sous 
un pinceau de maître ; aucun ton ne lui échappe ; aucune indivi- 
dualité, si sévère ou si grotesque, ne lui manque, et si Tartiste, 
observateur et original, saisit les mœurs et les met en relief, sa 
galerie de types est un véritable monde. L'œuvre de Franz Hais 
est d'une variété infinie : il passe avec une égale facilité du savant 
au fou, du magistrat qui médite, au buveur qui semble prêt à 
avaler le pot avec la bière, de la paisible béguine, demoiselle de 
Beresteyn(vers 1630), à la courtisane folle et rougeaude. 11 aimait 
les types rrancs et les trognes joyeuses. 11 traitait largement la 
tête d'un personnage comme Schrevelius, Bor, Descartes, Jean de 
la Chambre, ou le grave archidiacre de l'église catholique de 
Haarlem, la main sur une tète de mort; et il revenait joyeux à 
ses fig^ures pupulaires de humeurs de piots, de joueurs de rom- 
melpot, de belles fillettes ou de vieilles ratatinées. M. Vorsmaer, 
qui a consacré tout un livre savant à la gloire de Rembrandt, 
trouve que le rire du grand artiste grimace un peu. Le rire de 
Franz Hais est franc, naturel, communicatif. Ses portraits vont 
quelquefois jusqu'à la caricature, ils sont toujours dans la vérité; 
c'est le vis comiea de Plante ou de Shakespeare. 

Après les musées et les ventes, la renaissance de l'artiste devait 
s'étendre aux bibliothèques. M. Sijthof Fa entrepris avec un 
grand soin. Les 10 eaux fortes, déjà publiées, sont dignes du 
maître. ____ 

LES BREBIS (ULEUSES, par EoMOND Tatbs, imité de l'anglais par 
M"« Mina Round. (Bruxelles, Adrien Campan et Paul Weis- 
senbruch, éditeurs, 1873.) — Le roman, pour être pris au sé- 
rieux, doit être avant tout la peinture des mœurs et des passions ; 
s'il n'est qu'un récit intéressant ou dramatique, il sera emporté 
par le vent qui balaye chaque matin les journaux d'hier. Le livre 
que nous signalons réunit ce qu'il faut pour rester et réussir; il 
traite avec énergie Tune des plus effrayantes questions de l'époque 
et combat avec Tarme puissante de la plume un des plus grands 
fléaux créés par la main de l'homme : l argent. 11 y a eu de tout 
temps des gens dont la profession consiste simplement à s'empa- 
rer de l'argent d'autrui. Au siècle passé on les nommait aventu- 
riers ou chevaliers d'industrie; en reculant un peu les dates et en 
changeant le costume, chefs de brigands; de nos jours, lanceurs 
d'affaires. Les conspirateurs de ce genre opérant au sein de l'ordre 
social sont devenus si nombreux et si menaçants que l'opinion 
et la presse se sont donnés le mot pour les traquer : c'est la ques- 



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— 316 — 

tioD actuelle dans le roman et au théâtre : De For, n'importe le 
creuset? 

Le héros dont nous nous occupons est bien plus terrible avec 
son paletot et ses gants glacés , bien plus dangereux surtout , 
que si le feutre empanaché de Fra-Diavolo ou le titre de Cartouche 
lui donnaient du relief; terrible aussi par le dévouement et la 
passion qu'il inspire à sa femme. Cette Henriette est un type, ce 
qui n'est pas peu dire par ce temps de formes usées. Dans notre 
civilisation où il faut toujours avoir peur les uns des autres, tout 
livre dénonciateur est utUe. 

Le talent de la traductrice marche de pair avec celui de l'au- 
teur, car elle n'a pas seulement traduit l'ouvrage de l'anglais, elle 
l'a imité, mais, en l'élaguant elle a su faire la part du goût 
français, et conserver cependant le genre nation^ de l'écrivain. 
Ainsi elle nous a présenté un tableau de mœurs modernes dans 
lequel respire la plus forte des passions sociales, et la plus 
forte des passions humaines : l'amour de l'or. Traiter ainsi de 
tels sujets, c'est faire partie de l'école militante qui produit des 
œuvres littéraires en vue du progrès. C. G. 



LE iOUYEiENT DES ESPRITS EN FRANCE, au dia-neutnim siècle. Trois 
conférences de M. Fb. Ebeyssig. Berlin, F. Nicolai, 1873 (en 
allemand). — C'est à Darmstadt et au Muséum de Francfort, 
que M. Kreyssig entretint le public de certains traits du carac- 
tère français. Il se flatte d'avoir été juste, et nous nous plaisons k 
reconnaître qu'il l'a été presque toujours dans la question poli- 
tique. A l'appui de ce que nous disons, nous traduirons une de 
ses pensées. Il s'agit de la Révolution française : c Elle a affranchi 
le travail et lui a accordé la plus haute et la plus belle des récom- 
penses, en lui donnant le droit d'avoir sa part dans la possession 
du sol national. Elle a permis de naître à des milliers de familles, 
qui doivent à cet effondrement du vieil ordre de choses tout ce 
qui fait la valeur de la vie ». Et ce n'est pas là le seul passage de 
ces conférences qui dénote de la clairvoyance et de l'élévation dans 
les vues politiques. 

Mais nous ne voyons pas que M. Kreyssig ait aussi bien 
apprécié la France littéraire. Il est vrai de dire que certaines 
œuvres ne peuvent être goûtées comme il convient nors du pays 
qui les a vues naître. Nous n'avançons pas cela d'une façon absolue 
pour l'auteur des conférences de Darmstadt et de Francfort : 
il peut être très capable de parler dignement des grands auteurs 
français contemporains; nous croyons plutôt qu'il n'a pas toujours 
pris la peine de les bien étudier. Autrement, il n'aurait pas porté 
sur Lamartine ce jugement si étrange dans sa concision, qu'il n'a 
jamais été qu'un suave et fluent {sic) joueur de flûte. Ailleurs 
Scribe et Balzac, ainsi couplés par nous ne savons quels motifs, 
n'ont aucun souffle d'idéalité, leur pensée reste toujours à la sur- 
face des choses ; une épaisse sensualité forme « le plat de tous les 



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— 317 — 

jours et les épices de leur table » . M. Rreyssig ne va pas jusqu*à 
les accuser de perversité, mais il avance que Scribe et Balzac, en 
s'attachant à peindre le vice, ne corrigent guère les vicieux. La 
masse des lecteurs, dit-il à propos de Tauteur du Zp dans la 
Vallée, considère ses peintures de la cruauté, de la luxure, de 
Tavarice, de la même façon que les flâneurs faméliques de Paris, 
dévorent des yeux les victuailles des marchands de comestibles 
et les pièces d'or qui brillent dans les sébiles des changeurs. 

Le jugement, porté sur les deux historiens Augustin et Amédée 
Thierry, est tout aussi singulier. Ce sont, suivant M. Kreyssig, 
deux narrateurs étincelants, tout à fait français et gaulois d'al- 
lure et de pensée. Nous pensions, nous, que c'était surtout par la 
sobriété du style, la netteté un peu sèche de l'expression et 
l'étude minutieuse, allemande, si nous pouvons dire, des docu- 
ments historiques et dans la mesure qu'il était donné de la faire, 
il y a cinquante ans, que se distinguait Y Histoire de la conquête 
de V Angleterre. 

Ces rapides aperçus littéraires des conférences de M. Kreyssig 
manquent généralement de nuances, de délicatesse et de vérité. 
En veut-on un exemple plus saisissant que ceux qui précèdent? 
Qu'il nous suffise de dire que M. Kreyssig place sur la môme 
ligne, un roman depuis longtemps ouolié du bibliophile Jacob, 
la Danse macabre et Notre-Dame de Paris, C'est à propos des 
excès du romantisme à ses débuts que nous trouvons ce oizarre 
rapprochement. 

Nous devons aussi, en passant, relever quelques incorrections 
dans l'orthographe des titres cités par le conférencier. Elles n'ont 
pas, sans doute, grande importance, mais elles sont de nature à 
choquer le lecteur français. Ainsi nous lisons Danse macarde 
pour Danse macabre; mademoiselle la QuintinUre pour mademoi- 
selle de la QuintiniCy d'Emmery pour Dennery. Vers la fin du 
volume, p. 122, nous trouvons cette phrase : t Taine, dans son 
Histoire d'Elisabeth et dans ses critiques, étudia la littérature 

anglaise, à un point de vue naturel, physiologique » Nous 

nous demandons à quelle histoire d'Elisabeth M. Kreyssig fait 
ici allusion. Il y a une Histoire d'Elisabeth par M. Dargaud, et 
un livre de M. Prévost-Paradol, intitulé Elisabeth et Henri IV. 
Est-ce là ce qui a produit la confusion? 

Un peu avant cette phrase, amené à parler des hommes de l'em- 
pire : Ce fut, dit-il, l'époque de Persigny, de Morny... de Cassa- 
gnac, d'Abouty d'Eugénie, de Mathilde, de Thérésa, de Margue- 
rite Bellanger, de Dupanloup et consorts. Il y a, ce nous semble, 
peu de justice de la part d'un critique littéraire à ne pas parler 
autrement de M. About. L'auteur des Mariages de Paris et du 
Roi des montagnes a un talent de conteur très réel et très incon- 
testé. Permis à tout le monde de le considérer comme un politique 
médiocre, mais M, Kreyssig, qui a l'ultramontanisme en norreur, 
devrait parler avec plus de considération de lauteur de la Question 
romaine. De plus, il ignore peut-être que M. About était, il y a 



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— 318 — 

treize ans, Un partisan déterminé de rhégémonie prussienne. 
Que Ton écoute plutôt ce passag^e d*une brochure, signée E. Ahout 
et intitulée la Prusse en 1860 : « Eh bien! que TAllemagne 
s'unisse la France n'a pas de vœu plus ardent ni plus cher, car 
elle aime les nations germaniques aune amitié désintéressée, t 
M. Âbout pèche, évidemment, par excès de naïveté. Il est vrai 
que depuis il a écrit Y Alsace, et qu'il y déploie énormément de 
talent et de verve pour faire oublier des phrases aussi malson- 
nantes que cette autre, nous la prenons toujours dans sa bro- 
chure de 1860 (p. 13) : c La Prusse personnifie la nationalité 
allemande, la réforme religieuse, le progrès commercial, le libé- 
ralisme constitutionnel, i 
De tous les écrivains français contemporains, Georges Sand est 

Seut-ètre celui que M. Kreyssig apprécie avec le plus de justice ; 
ans tous les cas, il laime et en parle avec une sorte de lyrisme : 
c Cette force que rien n'ébranle, cette fraîcheur inaltérable... le 
talent de Tauteur de la Mare au dialle... Guérie muntenant de 
mainte folie, vrai poëte et comme la France en a peu produit, elle 
tient d'une main ferme la bannière de l'humanité et de cette larg^ 
et saine poésie qui trouve sa joie à peindre l'homme et la nature. » 
Si, en cette occurrence, M. Kreyssig pousse son admiration 
jusqu'au ton le plus haut, en revanche il se tait absolument sur des 
écrivains très originaux comme Proudhon et Veuillot. L'on pen- 
sera avec nous que des polémistes de cette trempe méritaient 
d'être appréciés comme il convient dans un écrit sur le mouve- 
ment des esprits en France au xix* siècle. 

Comme nous lavons dit plus haut, c'est dans l'ordre politique, 
que M. Kreyssig émet les idées les plus justes. Son appréciation 
des divers régimes que la France s'est donnés depuis quatre- 
vingts ans est très vraie. Il se fait simplement l'écho de l'un ou 
de l'autre grand historien de son pays lorsqu'il vient à parler de 
l'influence aue l'ultramontanisme a exercée sur l'Allemagne. Pour 
lui, la république radicale infaillible (à la Robespierre sans doute) 
et l'Église infaillible, il ne craint pas de le dire, sont dignes l'une 
de l'autre : ,c Plus d'une fois elles se sont merveilleusement enten- 
dues, et toutes deux elles ne connaissent qu'une ennemie irrécon- 
ciable, la liberté morale, la liberté effective de penser, i 

Les conférences de M. Kreyssig finissent pas ces réflexions : 
c Certes, nous avons confiance dans notre chef si revêtu de force, 
mais nous avons plus confiance encore dans notre sentiment 
national, dans cette irrésistible tendance des esprits qui, depuis 
trois siècles et en dépit de tous les obstacles, se détourne de Rome 
et pousse k Tavénement d'une humanité libre et momie. L'heure 
viendra-t-elle jamais, où nous verrons à nos côtés nos voisins de 
l'Occident pour combattre ce grand combat? A en juger par la 
tournure que prennent les choses, il serait inconsidéré de le pré- 
tendre. Mais, de ne pas le faire, si c'était une résolution irrévoca- 
ble, cela équivaudrait à la condamnation pour la France & ne 
plus jouer que le rôle de l'Espagne et du Mexique. 

CAM. p. 



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TABLE DES MATIERES 



— «:*;o 



LIVRAISON DU 15 MAI 

NERBI lAIIICHAL Du mode de recrutement des forces défensives de 

la Belgique . . . , 5 

CM. fi. RUTH. Sonnet 26 

flILE fiREYSOM. En Hollande. Juffer Daadije et Juffer Doortje {pre- 
mière partie) 27 

CM. POTYIN. Avant Bocacce, Perrault et La Fontaine 41 

RIRLI06RAPHIE. Enseignement et philosophie^ par Q. Tiberghien. — 
Compte rendu du congrès international d^ anthropologie et d^ar- 
chéologie préhistoriques en 487%, — Mémoire du peuple français ^ 
par Ohallamel. — Bxblische géographie^ par le docteur Riess. — 
Poésies de Marc Monnier,^ Creative and imitative art^ by J.T.L. 72 

LIVRAISON DU 15 JUIN 

N. REYNTIENS. Les écoles nationales et les écoles confessionnelles en 

Irlande 81 

flILE 6REYS0N. En Hollande. Juffer Dsa^e et Juffer Doortje (suite). 107 

fit RARO. Bruxelles avant la révolution du siècle dernier 133 

CN. 6. RUTH. Sonnet 146 

NfCROLOfilE. Vital DssoAMPS 147 

BIRLI06RAPHIE. Des causes actuelles de guerre en Europe et de Varbi- 
trage^ par Em. de Laveleye. — Organisation représentative 
du travail f par Hector Denis. — Morsures féminines ^ par 
Ém. Leclercq. — Le Microscope^ par Ph. Adan. — Les prix quin- 
quennaux néerlandais, — Promenades autour du monde, par le 
baron de Hubner. — Nouvelles Juives ^T^&r Kompert. — Meta Sol- 
dénis, par V. Gherbuliez. — Essais sur la mythologie comparée 
et la science de la religion, par Max Muller, etc., etc 16Û 



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— 320 — 



LIVRAISON DU 15 JUILLET 



CH. POTVIN. La vie étonnante et les œuvres du pore capucin' Auxilius. 161 

E. IINNAEIIT. PoÉsiu. A. Molière 186 

EMILE 6REYS0N. En Hollande. Juffer Daadge et Juffer Doortje (suite). 189 

C. VAN DER ELST. La Bohême 212 

CH, POTYIR. Poésie. L*Art moderne 221 

BIBLIOGRAPHIE. Exposition universelle de Vienne. — ^Académie royale, 
centième anniversaire. — Prix quinquennal de littérature fran- 
çaise. — Prix triennal de littérature dramatique en langue 
française. — Bistoire de la poésie en Allemagne, etc.^ par 
P. Loise. — Comédies en prose et en vers, de Ed. Romberg; 
Comédies de H. Delmotte. — Contes flamands et loallons, par 
C. Lemonnier.---ffomarw et nouvelles, par C. Gravière. — Œuvres 
choisies de Max Veydt, — École polytechnique à V Université 
libre de Bruxelles. — Vie des savants illustres, par L. Figuier. 
— Le constructeur, par F. Reuleaux 224 



LIVRAISON DU 15 AOUT 



P. A. F. BfRARB. Aperçu historique de l'inquisition 241 

ANATOLE HARZf. Poésie. Blankenberghe 260 

t. 6BEYS0N. En Hollande. Juffer Daadge et Juffer Doortje (fin). 263 

60BLET D ALVIELLA. Un fleuve de Laponie . : 298 

BIBLIOGRAPHIE. Histoire de la littérature espagnole de G. Ticknor. — 
Molière. La biographie du poôte, complétée par Tétude de ses 
œuvres, par P. Lindau. — Reliais et son traité d'éducation, 
comparé avec les méthodes pédagogiques de Montaigne, de Locke 
et de Rousseau, par F. A. Arnstaedt. — Franjf Bals, vingt eaux 
fortes, par William Unger, étude sur le maître et ses œuvres, 
par C. Vosmaer. — Les Brebis galeuses, par Edmond Yates, 
imité de l'anglais pai* M"« Mina Round. — Le mouvement des 
esprits en France, au xix« siècle, par F. Kreyssig. 308 



FIN DE LA TABLE DU QUATORZIÈME VOLUME 



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C. MUQUARDT 

Henry MERZBAGH, successeur 

LIBRAIRE DE LA COUR ET DE S. A. R. LE COMTE DE FLANDRE 
BRUXELLES — LEIPZIG 



BULLETIN MENSUEL 

DB LA 

LIBRAIRIE EUROPÉENNE 



1873 — N° 4. 



VIENT DE PARAITRE : 

DES CAUSES ACTUELLES . 



DB 



GUERRE EN EUROPE 

ET DE L'ABBITBAGE 

PAR 

EMILE DE LAVELEYE 
Un vol. m-8\ Prix : 7-50 

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i 



— 4 — 

TÉLÉGRAPfflE ÉLECTRIQUE 

DE CAMPAGNE 

PAR 

VAN DEN BOGAERT 

Capitaine du Oénle 

avec quatre planches 

Deuxième édition, revue et augmentée. Un volume in-12. 
PRIX : FR, 2-50. 



BIBLIOTHÈQUE MILITAIRE N» 3. 



"LE REVOLVER DE GUERRE EN 1813 

AVEC APPENDICE 

Manuel technique à Tusage du revolver à portière et à baguette 
et dont le mécanisme se démonte sans outil, 

par GALAND 

Deuxième édition. Un vol. in-12 avec 8 planches 

PRIX : 3 FRANCS 



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— 3 — 

COURS DE DESSIN LINEAIRE 

A VUE ET GÉOMÉTRIQUE 

par F. LICOT 

DlrMtanr ds l'ieola de dassln «t de l'Aoola Indattrlellt à NItsIIm. 

52 planches in-folio 64 x 48, avec texte. 
EN PORTEFEUILLE, PRIX : 20 FR. 



CONGRÈS INTERNATIONAL 





9 



PREHISTORIQUES 

COMPTE RENDU DE LA 6«« SESSION, A BRUXELLES 1872 

Un beau vol. grand in-8* de 600 pages accompagné 
de 91 planches, cartes et plans. 

1873 



Prix t 30 fk*anc«. 



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- J 



— 4 — 



MONOGRAPHIE 



DBS 




II 




DE LA CRAIE SUPÉRIEURE DU LIMBOURG 

avec seize planches dessinées et lithograpbiées par C. Hohe de- Bonn 

PAR 

JOHKH. J. F. VAN BIHCKHORST VAN DEN BINCKHOKST 

chevalier de l'Ordre royal portugais du Christ 

membr* du Corps équestre du duché de Limbourg et des sociétés géologiques de FraïKM 

et d'Allemagne, de la société des sciences naturelles de Wurteinoerg; 

membre correspondant de la société royale des sciences de Liège» etc., etc. 

Un volume in-4o, avec seize planclnes 
Prix s 5^0 fk*aiic«. 



Cet ouvrage qui augmente d'un grand nombre de genres et d'espèces, 
la faune de la craie supérieure du Limbourg, et dont les belles plan- 
ches ont été un des derniers travaux de Téminent artiste auquel la 
science doit celles du grand ouvrage de Goldfuss, a été accueilli avec 
une grande faveur par les savants en France, en Angleterre et en 
Allemagne, qui en ont fait un grand éloge. La faune de la craie 
supérieure du Limbourg clôt, pour ainsi dire, l'époque crétacée et 
annonce rapproche de l'époque tertiaire. Comme il sera bientôt suivi 
par la description de plusieurs centaines d'espèces nouvelles pour la 
scienoe, cette faune comblera alors , en partie , Tabîme qui , jusqu'à 
présent, paraissait séparer deux grandes époques de lliistoire du globe. 



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— 5 — 



I. LIVRES BELGES 

CAFFUUX, N., archiviste de la ville de Valencien nés. a 

régime économique, financier et industriel du Hainaut, après 
son incorporation k la France. Ouvrage qui a obtenu, 
en 1871, le prix Wicar au concours ouvert par la Société des 
sciences de Lille (Section des sciences historiques, morales et 
économiques). Un beau vol. in 8«. 6 » 

DE BLANCKART-SURLET (baron CHARLES). Essai sur rhistoire moderne de 
1740 à 1860. Tome I". Gr. in-8«. 5 » 

DEilNNE, EDiONO. Théorie vraie de la gravitation universelle et de la 
radiation solaire, avec les conséquences qui en résultent. 
Pet. in-8». . 1 » 

Les fêtes florales de Gand. Neuvième exposition internationale 
d'horticulture. 30 mars-6 avril 1873. Gr. in-8% 1 pi. 3 » 

FRÈRE, JEAH. Du neuf et du vieux, contes et mélanges. Étrennes aux 
délicats, avec frontispice à Teau forte. Un vol. in-12. 3 t 

6ALAND. Le revolver de guerre en 1873, avec appendice, manuel 
technique à l'usage du revolver Galand à portière et à baguette 
et dont le mécanisme se démonte sans outils. Étude ornée de 
gravures. 2* édition. 1 vol. in-12, 8 pi. (Muquardt). 3 » 

LECLERCQ, ÉilLE. Morsures féminines. Delamour. Misanthropie. Sar- 
casmes. Vérités. Blasphèmes. 1 vol. in-12. 3 » 

LOISE, FERDINAND, (professeur, docteur, etc.) Histoire de la poésie. 
L'Allemagne dans sa littérature nationale depuis les origines 
jusqu'aux temps modernes. 1 vol. in-8®. 3 50 

LOISEL, FÉLIX, ingénieur civil. Annuaire spécial des chemins de fer 
belges.— Jurisprudenceet législation usuelle. (Cheminsde for, 
expropriations sociétés anonymes (travaux publics.) — Légis- 
lation et statistique financière (mouvement, recettes, dépenses, 
comptes de profits et pertes, bilans, années 1870 et 1871.) — 
Guide du porteur d'obligations et d'actions amortissables. 
(Années 1870 à 1890.) 1 vol. in-8«. 6 t 

NEUSCHLING, XAVIER. L'impôt sur le revenu. 1 vol. in-8". 4 t 

PERIZONIUS et PARIS. Traité de tactique appliquée, élaboré d'après le 
programme prescrit pour les écoles royales de guerre. 5* édi- 
tien de 1872, traduite de l'allemand par Fix et Timmerhans. 
1 vol. in-8" de 350 pages environ avec 3 pi. Prix de souscrip- 
tion 5 fr. (L'ouvrage ne paraîtra pas si les frais de publication 
ne sont pas couverts.) 

TIBER6NIEN, G., professeur. Enseignement et philosophie. — Mission 
de la philosophie à notre époque. Doctrine de Krause. Le posi- 
tivisme et la méthode d'observation. La théologie et l'origint* 
du langage. — Études sur l'enseignement obligatoire, l'école 
et l'État dans la société idéale. L'atmosphère religieuse des 
écoles. 3 50 



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— 6 — 

tAN BIRCIHORST YANDER BIRCINORST. Monographie des gastéropodes et 

céphalopodes de la craie supérieure de Limbourg suivie d'une 

description de quelques espèces de crustacés du même dépôt 

crétacé. Avec 16 pi. dessinées et lithogpraphiées par C. Hone, 

de Bonn. 1 vol. in-4". 20 » 

VAN NULLE, H. J. Elagage des essences forestières, des arbres des 
promenades et des boulevards, la tonte des haies, etc. Ouvrage 
in-8", illustré. i 75 

WAELBROECI, EBNEST, avocat. Commentaire législatif et doctrinal sur 
la loi du 20 mai 1872, contenant le titre du code de commerce 
relatif à la lettre de change et au billet à ordre. 1 vol. in-8». 7 t 

LITTÉRATURE FLAMANDE OU NÉERLANDAISE 
I. Histoire religieuse. 

P'TIELE. De plaats der Godsdiensten der natuurvolkeren, in de 
Godsdienst-geschiedenis. Amsterdam. 1 35 

II. Histoire. 

WITKAIP. Oeschiedenis der Zeventien Nederlanden Afleveringen. 

39-41. Perafl. 75 

tAN BEES. Historisch-indische schetsen. (Bloemlezing uit zijne 

werken.) 1 vol. 

OE STUEIIS. De Westkust van Sumatra. 2 deelen gr. in-8'. 

Nederlands Oeschiedenis en Volksleven in schetsen, door J. Van 
Lennep, W. MoU en J. Ter Gouw. — Staalgravuren naar de 
schilderijen van de historische galerij der maatschappij : 
ArtietAmicitia. 4 deelen, groot in-foïio. Prys par deel, 55 

Mannen van heteekenis in onze dagen. Nieuwe reeks. l"** afleve- 
ring : Napoléon 111; 2* aâ., Amadeo 1, Ruiz Zorilla, Ëmilio 
Castelar. 12 afl. vormen 1 deel. 10 » 

F. FENIMGA, Démocratie en Wetenschap. Tweede druk. 1 deel, 
in-8« (330hladz.)* 6 » 

III. Beaux-arts. 

J. WEALE. Hans Memling. Zijn leven en zijne schilderwerkeD. 

Brugge. 1 vol. in-12. 2 » 

Moll, Albertingk-Thijn, J. Weale en Sleeckx. De Christelijke 

kunst in HoUand en Ylaanderen. 24 staalplaten, door Faurel. 

Afl. 4. Per afl. 3 50 

Idem prachteitgave. 5 50 

Collinet en Loran. Overblijfsels onzer nationale kunst. in-folio, 

3« aflevering. 



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7 — 



IV. —Philologie. — Histoire littéraire. — Romans. 
Poésie, etc. 

SCHILLER, D' K. en LUEBBEN, 0' A. Mittelniederdeutsches Wdrterbuch. 
Zweites Heft. 

Durant tout le moyen âge, les Allemands du Nord et les Néer- 
landais (Hollandais et Flamands), depuis Dunkerque jusque 
Biga, parlaient et cultivaient en commun la même langue. 
C'est le Dictionnaire de cette langue (rédigé sur les documents 

Îuisés aux archives du Nord), que publient aujourd'hui 
IM. Schiller et Luebben. — Inutile de faire ressortir toute 
Fimportance d un tel livre. 

CONSCIENCE, H. De baanwachter. (Nouvelle.) 1 vol. in-18. 

BE VEEN. Y. In Zuid-Braband. Twee novellen. Platen. Brussel, 
1 vol. in-] 8. 1 60 

CREIER. Overbetuwsche novellen. (Vijf nieuwe) Leiden. 1 25 

KELLER, 6. Gederailleerd. Novelle. Arnhem, 1 vol. 7 50 

LIIBUR6-BR0UWER. Akbar. (Roman philosophique. Question reli- 
gieuse.) 1 vol. in-8®. 

(M. Limburg-Brouwer était l'un des orientalistes les plus distin- 
gué des Pays-Bas.) 

Gentsche studenten Almanak voor 1873. 1 vol. in-18 (226 p.). 
Portrait. 

Gedichten van K. Ledeganck, met eene levenschets des dichters, 
door D' Heremans. Gent. 1 vol. in-8". 

Leutenant P. Van de Weghe. Denderloover, tweede reeks, in-8". 

DE GENESTETS.Dichtwerken. Volksuitgaaf. 1 vol.in-8®. (Sous presse.) 

BEETS'S, VoUedige werken. (Prachtuitgaaf.) In-18». Aangekon- 
digd. 

Nederduisch letterkundig jaarboekje, voor 1873. Gent. N* 44, de 
la collection. 

Bibliotheek van oorspronkelijke Tooneelstukken. 7* jaargang, 
9" aflevering. De Stiefdochtery tooneelspel in 4 bedrijven, door 
J. Van Hoorde en D. Block. In-18. 1 t 



V. — Enseigrnement. 

BOUMAN, H. Opvoeding en onderwijs, gegrond op des menschen 
lichamelijke en geestelijke ontvï^ikkeling. Groeningen, 1873, 
in vierafleveringen. Prys per afl. 1 75 



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— 8 - 

IL LIVRES FRANÇAIS. 

I. — Rellgton. — Philosophie. — Morale. 

COlPARYf, fi. La philosophie de David Hume. 1 vol. In-8. E. Thorin. 

7 50 
IIBERT-60URBEYRE (le D'A.). Les stigmatisées : I. Louise Lateau. — 

IL Palma FOria. 2 vol. in-12. V. Palmé. 5 i 

LITTRÉ, E. La science au point de vue philosophique. 1 vol. in-8. 
Didier et C«. 7 50 

PELET DE LA LOZËRE (le comte). Pensées morales et politiques, précé- 
dées d'une notice sur sa vie et ses écrits, par Ernest Dhombres. 
1 vol. in-8, avec portrait. Michel Lévy frères. 7 50 

SALION (labbé). Les grands Pèlerinages et leurs sanctuaires. 2 voL 
in-12. Bray et Retaux. 7 > 

II. — Droit. — liégislation. — Adminiotratioii. 

DE4EAN, 0. Code annoté des nouveaux impôts. 1 vol. in-12. A. Ma- 
rescq aîné. 3 » 

— Traité théorique et pratique des expertises en matières civiles, 
administratives et commerciales. 1 vol. in-8. A. Marescq aîné. 

8 ■ 
TARTARIH, ED. Traité de Toccupation suivant le droit naturel, le droit 

civil et le droit international. 1 vol. in-8. A. Marescq aîné. 4 » 

III. — Kconpiiiie polilique. — Vinanceo. — Statistique, 
fkmunerce. — Questlono oocialeo. — Politique. 

LE COMTE DE PARIS. De la situation des ouvriers en Angleterre. 1 vol. 
in-8. Michel Lévy frères. 6 » 

DE GAILLARD, LÉOP. Les Etapes de Topinion, 1871-1872. 1 vol. in-12. 
Didier et C«. 3 50 

RECUEIL des traités, conventions, lois, décrets et autres actes rela- 
tifs à la paix avec TAUemagne. 2 vol. gr. in-S*». Impr. natio- 
nale. 20 » 

IT. — Histoire. — Ciéographie. — Biographie. 
Ethnograpliie. — Voyagea. — Guidea. 

AIBERT (le général). Histoire de la guerre de 1870-1871. 1 vol. 
in-8% avec atlas de six cartes. E. Pion. 10 » 



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- 9 — 

lEADOUlCR, CN, Guerre de 1870-71. Les dernières campagnes dans 
FEst. 1 vol. m-12. Lemerre. 3 » 

LtBROPE orientale, son état présent, sa réorganisation, avec deux 
tableaux ethnographiques et politiques et une carte. Tchèques, 
Polonais, Magyars, Slovènes-Croates-Serbes, Roumains, Bul- 
gares, Albanais, Hellènes. 1 vol. in-12. Germer Baillière. 3 50 

lE NUBNER (le baron). Promenade autour du monde, 1871, 2 vol. 
in-8^ Hachette et C«. 15 » 

lURTH, 60D. Caton Tancien. Étude biographique. 1 vol. in-8". Sandoz 
et Fischbacher. 5 » 

LOISELEUR, J. Ravaillac et ses complices. — L'Évasion d'une reine 
de France. — La mort de Gabrielle d'Estrées. — Mazarin et le 
duc de Guise. — Questions historiques du xvii» siècle. 1 vol. 
in-12. Didier et C*. 3 50 

NAfiEOTTE, E. Ovide, sa vie, ses œuvres. 1 vol. in-8". E. Thorin. 4 » 

PERRENS. La Démocratie en France au moyen âge. 2 vol. in-8'*. 
Didier et C«. 12 » 

BE SAINT-ALBIN, H. Documents relatifs à la Révolution française, 
extraits des œuvres inédites de A. R. G. de Saint-Albin. 1 vol. 
in-8**, avec portrait de Tauteur. E. Dentu. 7 50 

SIBRfE, J. Madagascar et ses habitants, Journal d'un séjour de 
quatre ans dans Fîle, trad. de Tanglais, par H. Monod. 1 vol. 
in-8'*, avec 40 gravures sur bois et une carte. Sondoz et Fisch- 
bacher. 5 • 



V. — Llttératiure. — RoanaiM. — Théàti^. — Poésie. 

AUBRYET, X. La vengeance de madame Maubrel. 1 vol. in-12. 

E. Dentu. 3 • 

lELOT, AB. et BANTIN, J. Dacolard et Lubin, suite et fin du Parricide. 

1 vol. in-12. 3 • 

lERTHET, t. L'Œil de diamant. 1 vol. in-12. E. Dentu. 3 » 

— Les Parisiennes à Nouméa. 1. vol. in-12. F. Sartorius. 

3 » 
CABOL, t. Le Monde Galant. I vol. in-12. É. Dentu. 3 » 

CNAVETTE, EUfi. Défunt Bichet. II. L'Idée de M. de Vivonne. 1 vol. 

in-12. E. Dentu. 3 » 

BAUBET. ALP. Contes du lundi. 1 vol. in-12. Lemerre. 3 » 

BUIRAS, ALP. Le capitaine Rhino. 1 vol. in-12. Michel Lévy frères. 

1 25 
BURANTIN, ARl. L'Héritage de la Folie. 1 vol. in-12. A. Degorce- 

Cadot. 3 » 

fNAUTL, L. Le Baptême du sang. 2 vol. in-12. Hachette et C**. 6 » 



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— 10- 

ÉVODIE. Un homme d'honneur. 1 vol. in-12. Michel Lévy frères. 

3 50 
FAVRE, J. Conférences et Discours littéraires, précédés d'une intro- 
duction. 1 vol. in-12. Garnier frères. 3 50 
DE fiENOUiLHAC, fi. Le Crime de 1804. 1 vol. in-12. E. Dentu. 3 » 
GUERRIER DE HAOPT (M"« Marie). Forts par la foi. 1 vol. in-12. Didier 
et C\ 3 » 
HOUSSAYE. ARSÈNE, Histoire d'une fille perdue. 1 vol. in-12, avec por- 
trait. E. Dentu. 3 50 
DE LAUHAY. AlP. Mademoiselle Mignon. 1 vol. in-12. E. Dentu. 3 • 
DE LAYERGNE, ALEX. Les Demoiselles de Saint-Denis. 1 vol. in-12. 
E. Dentu. 3 • 
LOUIS, GUS. Gog et Magog. 1 vol. in-12. E. Dentu. 3 • 
HOUYELLES (les) amours de Hermann et Dorothée. Propos d'un franc- 
tireur; par Fauteur du Péché de Madeleine. 1 vol. in-12. 
Michel Lévy frères. 3 50 
DE ROCFORT, C. C. Kérouac. 1 vol. in-12. Sandoz et Fischbacher. 3 50 
SAIRTE-REUYE, C. A. Lettres à la Princesse. 1 vol. in-12. Michel Lévy 
frères. 3 50 
DE SAIRAN (M«n« P.). Les enchantements de Prudence, 2* édit., avec 
préface de George Sand. 1 vol. in-12. Michel Lévy frères. 

3 50 

TI. — ScienceA naturelles et médicales. — Médecine. 
Chimie. — Physique. — Botanique, etc. 

D' ARMAND. Traité de climatologie générale du globe, études médi- 
cales sur tous les climats. 1 vol. in-S*». G. Masson. 14 • 

BAYAN, E., CHAPER et BAYLE. Études faites dans la collection de TËcole 
des mines sur des fossiles nouveaux ou mal connus, 2* fasci- 
cule, contenant divers mémoires. 1 vol. in-4®, avec 10 planches 
de fossiles F. Savy. 12 » 

Le premier fascicule des Études, etc. ; Mollusques tertiaires, 1 vol. 
in-4o, avec 10 planches, a paru en 1870 et coûtait 12 fr. 

COLLOT, L Théorie chimique des composés aromatiques, d'après 

les découvertes des dernières années. 1 vol. in-à*». A Delahaye. 

3 . 
D' CUIOHET. Ophthalmie d'Algérie. 1 vol. in-S*». A. Delahaye. 6 » 
D' DECHAUX. Parallèle de Thystérie* et des maladies du col de Tutérus, 

suivi des mémoires sur la saignée dans la grossesse. 1 vol. 

in-8». J. B. Baillière et fils. 6 • 

fiAUDiN, MARC. ANT. L'architecture du monde des atomes dévoilant la 

structure des composés chimiques et leur cristallogénie. 1 vol. 

in-12*. Gauthier- villars, 5 t 



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— 11 — 

MOIRY, ALB. Âoimaux fossiles du mont Léberon (Vaucluse). Pre- 
mière livraison. 1 vol. in-4**, avec 5 planches. Savy. 7 » 
L*OQvrage formera 4 livraisons composées chacune de 4 feailles de 
texte et 5 planches. 

6IBARD, M. Le3 Insectes. — Traité élémentaire d'entomologie com- 
prenant rhistoire des espèces utiles et de leurs produits, des 
espèces nuisibles et des moyens de les détruire, l'étude des 
métamorphoses et des mœurs, les procédés de chasse et de con- 
servation. Introduction. — Coléoptères. 1 vol. in-8s avec atlas 
de 60 planches coloriées. J. B. Baillière et fils. 60 » 

LAIARCK. Philosophie zoologique ou Exposition des considérations 

relatives à l'histoire naturelle des animaux, nouvelle édition 

précédée d'une introduction biographique, par Charles Martins. 

2 vol. in-8«. F. Savy. 12 » 

Les éditions précédentes avaient atteint le prix de 50 à 60 francs 

environ. 

IIYIËRE, El. Découverte d'un squelette humain de Tépoque paléoli- 
thique dans les cavernes des Baoussé-Roussé, dites Grottes de 
Menton, avec 2 photographies. 1 vol. in-4'». J. B. Baillière et 
fils. 8 t 

WEST, ORATIER. Statistique des volumes des équivalents chimiques 
et d'autres données relatives à leurs propriétés physiques; 
suivie d'un mémoire sur quelques questions moléculaires. 
Grand in-8°. G. Masson. 25 » 

TIl. — Sciences mathématiques et militaires. — 
Astronomie. — Mathématiques. — Marine et naTi- 
gation. — Art militaire. 

AOUST (l'abbé). Analyse infinitésimale des courbes planes, conte- 
nant la résolution d'un grand nombre de problèmes choisis, à 
l'usage des candidats à la licence es sciences. 1 vol. in-S*». 
Gauthier-Villars. 8 50 

lAGHELIN, A, L'armée suisse, croquis à la plume, avec une préface de 
M. le colonel fédéral Lecomte. 1 vol. in-12. Sandoz et Fischba- 
cher. 3 50 

DE SAVOYE, CN. Règlement sur le service des armées en campagne, 
annoté d'après les meilleurs auteurs qui ont écrit sur l'art mili- 
taire. Troiéième édition, entièrement révisée en 1873. 1 vol. 
in-8* J. Dumaine. 10 • 

Tin. — Philologie. — Linguistique. — Langues et 
littératures anciennes, orientales et modernes. 

RELJAIRE, A. Cours pratique de prononciation anglaise, avec deux 
cents exercices gradués sur la prononciation, l'accentuation, 
les homonymes, les paronymes, etc. 1 vol. in-8". Hachette 
et C«. 3 • 



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— 12 — 

D' lONlN. Étude sur la genèse des patois et en particulier du roman 
ou du patois lyonnais, suivie d'un essai comparatif de prose et 
de prosodie romaine. 1 vol. in-S^. J. B. Dumoulin. 8 • 

SCHLEGEL, G. Sinico-Aryaca, ou Recherches sur les racines primitives 
dans les langues chinoises et aryennes. 1 vol. in-8°. Maison- 
neuve et C«. 10 » 

UJFALVY DE iEZO KOVESO. Recherches sur le tableau ethnographique 
de la Bible et sur les migrations des peuples. 1 vol. in-8*, avec 
5 cartes. Maisonneuve et C*. 2 » 



X. — Education et enseignement. — UTreu clasAl-- 
ques et poop enflEUit». — Pédagogie. — Instruction 
pulilique. 

■ONOD (M"»»). Cinquante années de la vie d'un peuple, ou les Iles 
Sandwich transformées par le christianisme. 1 vol. in-12, avec 
10 gravures sur bois. Sandoz et Fischbacher. 1 » 

PIMET, A. L'Enseignement primaire en présence de l'enquête agri- 
cole. 1 vol. in-8°. Ducrocq. 6 » 



U. — Art» indufttrielo et aciences agricoles. 
Teclinologie et agriculture. 

DICTIONNAIRE industriel à l'usage de tout le monde, ou les 100,000 
secrets et recettes de l'industrie moderne, comprenant les arts 
et métiers, les mines, l'agriculture, etc., par MM. les rédac- 
teurs des Annales du Génie civil. 1 vol. in-12. E. Lacroix. 

20 > 

EYBARD, ALF. Les moyens de transport appliqués dans les mines, les 
usines et les travaux publics. Organisation et matériel. T. l*'. 
1 vol. in-8o. J. Baudry. 25 » 

L'ouvrage formera 2 vol. de texte in-S® et un atlas de 125 planches 
in-folio pliôes dans le format in-4o. II se publie en 4 livraisons de texte 
et de planches au prix de 25 fr. chacune. On s'engage pour Touvrage 
entier. 

iAlGNE, P. Histoire de l'industrie et exposition sommaire des progrès 
réalisés dans les principales branches du travail industriel. 
1 vol. in-12, avec 148 gravures intercalées dans le texte. 
Ë. Belin. 3 50 



TTP. DR M. WBIBUZtBRUCH. 



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C. MUQUARDT 

Henry MERZBACH, successeur 

LTBRATRK DE LÀ COUR ET DE S. A. R. LE COlfTE DE FLANDRE 
BRUXELLES — LEIPZIG 



BULLETIN MENSUEL 



DE LA 



LIBRAIRIE EUROPÉENNE 



1873 — N^ 5. 

(JUILLET) 



I. LIVRES BELGES 

VIENT DE PARAITRE : 

CÀROLllIE filAYlËRE. Romans et nouvelles, avec préface du bibliophile 
Jacob. 1 vol. in-12, Paris, libr. des gens de lettres. 

ALIANACH Royal officiel. Royaume de Belgique. Publié depuis 1840 
en exécution d'un arrêté du Roi. Année 1873. 1 vol. gr. in-8''. 

10 » 

lOlCHOT. La fiancée du proscrit. Comédie en 4 actes, prologue et 
épilogue. 1 vol. in-12. 2 » 

BON, H., chirurgien-dentiste. Le dentiste de soi-même ou Vart den- 
taire expliqué et commenté au point de vue de la nouvelle 
école. 1 vol. in-8». 2 50 

JBAECKlAll (lieutenant au 12« de ligne). Traité de fortification pas- 
sagère spécialement à Tusage des officiers et des sous-officiers 
d'infanterie. Quatrième édition, revue et augmentée. 1 vol. 
in-8» avec 6 planches. 4 » 

COLLECTION DE ifloiRES relatifs à Thistoire de Belgique : 

TH^ 39. Chronique des événements les plus remarquables arrivés 
à Bruxelles de 1780-1827, publiée par L. Galesloot, chef de 
section aux archives du royaume. Tome II. 6 > 



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N» 40. Considérations sur le gouvernement des Pays-Bas, pu- 
bliées par A. L. P. Bobaulz de Soumoy, auditeur général et 
membre du conseil héraldique. Tome I. 7 i 

N* 41. Idem. Tome II. 9 » 

N^ 42. Mémoires sur le marquis de Yarembon, avec notice et 
annotations par feu Jules Borg^et, archiviste de la ville de 
Namur. 2 > 

DECLÎVE, JULES. Du serment et de sa formule. Étude historique de- 
puis les temps les plus anciens jusqu^à nos jours. 1 vol. in-8*. 

DE FAYEREAU, DfsiBf. Présid. de la sect. Tongres-Juprelle, vice-prés, 
de la chambre de commerce de Hasselt. Traité de comptabilité 
agricole. 1 vol. in-12*. 1 76 

DE UYELEYE, fl. Le parti clérical en Belgique. 1 brochure in-4*. 

» 75 

DELDŒUF, J. Étude psychophysique. Recherches théoriques et 
expérimentales sur la mesure des sensations et spécialement 
des sensations de lumière et de fatigue. 1 vol. in-8*. 3 • 

DE SIET. (Le R. P. de la compagnie de Jésus). Voyages aux mon- 
tagnes rocheuses et séjour chez les tribus incUennes de TOré- 
gon (États-Unis). Nouvelle édition, revue et considérablement 
augmentée. 1 vol. in-S"". 3 50 

DOCUIENTS iconog^phiques et ^ographiques de la bibliothèque 
royale de Belgique. Fac-similé photo-lithographiques avec texte 
historique et explicatif par MM. les conservateurs de la biblio- 
thèque royale, publiés sous la direction et avec le concours de 
M. le conservateur en chef. 1'* série : Les Bois, 5* liv. Les neuf 
preux, par M. Edouard Fétis, conservateur à la bibliothèque 
royale. Imp. in-folio. Édit. ord. 12 • 

Édition de luxe. 24 » 

DUBOIS, ALPM. Histoire populaire des animaux utiles de la Belgique, 
ouvrage illustré, publié sous les auspices du département de 
Tintérieur et contenant la nouvelle loi sur la chasse. I vol. 
in-8«. 2 » 

MEUSCNLiRfi, X. La Belgique provinciale. Ânalvse des eiroosés de la 
situation administrative des provinces, 1§60-1863. Documents 
parlementaires. 1 vol. in4®. 2 i 

LAHURE, A. (baron^, capitaine d'étaimajor. La cavalerie et son ar- 
mement depuis la guerre de 1870. Deuxième édition, revue et 
augmentée. Contenant un aide-mémoire à Tusage des officiers 
de cavalerie en reconnaissance. 1 vol. in-12. 2 50 

LAISSLE et SCHUBLER, ingénieurs. Calcul et construction des ponts 
métalliques. Traduit de Tallemand. 2vol. gr. in-8''avec 16 plan- 
ches, w » 

LEBROCOUY, 6. Types et profils parlementaires. Avec portraits. 
Première série. 1 vol. in-S"*. 3 • 



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— 3- 

LYCKUIA A RMENOLT, chevalier. Voyage en Bussiet au Caucase et en 
Perse, dans la Mésopotamie, le Kurdistan, la Syrie, la Palestine 
et la Turquie, exécuté pendant les années 1865, 1866, 1867 et 
1868. Tome II, gr. in*. 12 • 

Les 2 volumes. 24 t 

■AYa, liCNEL Histoire d^une république sans républicains. 2 vol. 
pet. in-8«. 9 » 

■f lOlRES de la société royale des sciences de Liège. Deuxième série. 
Tome III. 1 fort vol. in-8*, avec une grav. sur acier et 9 plan- 
ches. 10 > 

■EOLEIARS, Ans. (Vice-consul de la république de l*Équatettr.)Ëtudes 
historiques et statistiques au point de vue du commerce et de 
rindustrie belges : 

Boumanie. — Serbie. — Egypte. — Maroc. — Tunisie. — Lee 
républi<]^ues de TÉquateur. — Venezuela. — Ouatemala. — 
Costa-Bica. — Nicaragua. — Honduras. — San-Salvador. 1 vol. 
in-8». 4 • 

STEUR, CM. Ethnographie des peuples de TEurope avant Jésus- 
Christ ou Essai sur les nomades de FAsie, leurs migrations, 
leur origine, leurs idées religieuses, leurs caractères sociaux, etc. 
Étude mise en rapport avec les mœurs des principales nations 
européennes de race greco-Iatine, germanique et slave.Tome II. 
— 2* fascicule. 1 vol. gr. in-8*>. 5 » 

THOMISSEN, J. J. Mélanges dlxistoire, de droit et d'économie poli- 
tique. 1 fort vol. in-8*. o • 

VANIEYELDE. L., lieutenant-colonel en retraite. Défense des États à 

polygone concentré. 1 vol. in-8® avec 2 planches. 6 • 

— La Tactique appliquée au terrain. Tome II. 1 fort vol. 

in-8* avec 6 planches. 7 50 

Les 2 vol. in-8'' avec atlas, 20 » 

VAN lALDESHEl, I. J. Trésor musical. Collection authentique de mu- 
sique sacrée et profane des anciens maîtres belges, recueillie et 
transcrite en notation moderne. Op. 170. Musique religieuse. 
1873. Neuvième année. Le prix annuel, c'est à dire pour 4 li- 
vraisons, est de : 20 • 

VERNAESEN, 6. (Avocat). Recherches historiques sur le droit de chasse 
et sur la législation sur la chasse. 1 vol. in^. 3 50 

WIRTH, lAX. Histoire de la fondation des États germaniques. Traduit 
de Fallemand par la baronne de Crombrugghe. 2 vol. gr. in-8*. 

12 • 

SOUS PRESSE t 

VAN I0CKELIN6EN, L. Geschiedenis der Oostenrijksche Nedei'landén 
(1700-1795). 

Inhoud : I deel. Karel VL — Maria-Theresia. 
» II > Brabandsche Omwenteling. 

I III > Léopoldll. — FransIIL — InvalderFran- 
schen. 






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— 4 — 



n. LIVBES FRANÇAIS. 

AilARD, 8. Aventures de Mich. Hartmann. Paris, Dentu. 3 i 

AOTBAN, J. Sonnets capricieux. Paris, M. Lévy. 6 » 

BEAU, A. Etude physiolog. et clinique sur la période de défervescence 
dans les maladies aiguës fébriles. Paris, Delahaye, 127 pages. 
lEAUYOlS, E. En colonie dans la grande E^abylie; souvenirs de Tin- 
surrection de 1871. Paris, Challamel. 3 50 

KLOT, A. Deux femmes. Paris, Dentu. 3 > 

lEMEB, P. De Tarthrite du genou et de Tépanchement articulaire 
consécutifs aux fractures du fémeur^ Paris, G. Masson. 107 p. 
ilART» L. Les clientes du docteur Bemagius. Paris, Hetzel. 3 » 
ou B0IS60BEY, F. Les Oredins. 2 vol. Paris, Dentu. 6 » 

BOIDONE. L*armée des Vosges et la commission des marchés. Ré- 
ponse à ^. de Ségur. Paris, Le Chevalier. 1 50 
BOTTENTUIT. Les mariages du docteur Ferrand, leurs familles, leur 
. éducation. Paris, Dentu. 3 » 
BUMENER, F. Bomo et le vrai. Paris, M. Lévy. 3 50 
CADOT, L Le monde galant Paris, Dentu. 3 » 
CLABETIE, J. Peintres et sculpteurs contemporains. Paris, Charpen- 
tier et C*. 3 50 
CUOO. Chrestomathie algonquine. Paris, Maisonneuve et C^. 1 50 
DEBOST, E. Cinésie équestre. Nouvelle étude du cheval et principes 
inédits d*équitation rationelle et de haute école. Paris, Dumaine. 

6 » 

DUCIOT. (Général.} Guerre frontières, Wissembourg. Béponse à 

rÉtat-Major allemand. Paris, Dentu. 32 pag. 
BURAND, CH. Discours biographique sur J. J. Rousseau. Sens, imp. 

Duchemin. 1 50 

DUYER6IEB D'HAURANNE, E. La république conservatrice. Paris, G. Bail- 

Uère. 3 50 

ERAULT, ET. Les jeunes filles de Paris. Gabrielle de Célestange. 

Paris, Dentu. 3 » 

FABRE, F. L*abbé Tigrane, candidat à la papauté. Paris, Lemerre. 

3 50 
FEYDEAU, El. Mémoires d'un coulissier. Paris, Libr. nouv. 3 50 
FOUILLfE, A. La liberté et le déterminisme. Paris, Ledrange. 41 pag. 
FOURRIER, A. Leçons sur la svphilis étudiée plus particulièrement 

diiez la femme. Paris, Delahaye. 15 • 

QtZE, L. Éléments de grammaire basque. Paris, Maisonneuve et 

Co. 5 » 



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— 5 — 

GiRAio, J. I. Résorption urineuse et urémie dans les maladies des 

voies urinaires. Paris, Delahaye. 144 pag, 
DE fiORCflURT, E. et J. Gravami Thomme et Vœuyre. Paris, Pion. 8 i 
NALUY, X. Essai sur la tactique d'attaque deâ Prussiens. Paris, Du- 

buisson et C**. 22 pag. 
HOEFER, F. Histoire de la zoologie. Hachette et C*. 4 » 

ABIAND, Dr., traité de climatologie générale du globe. Etudes 

médicales sur tous les climats. Paris, G. Masson. 14 i 

BACNELIN, Â., Tarmée suisse. Croquis à la plume. Paris. San- 

dozetF. 3 50 

lENTZON, Th., la vocation de Louise. Paris, M. Lévy. 3 50 

BERTHET, Elie, les Parisiennes à Nouméa. Paris, Sartorius. 3 » 
DE BESANCERÉT, A., les échelons difficiles. Boman de mœurs. Paris, 

Hurtau. 2 50 

DLANQUET, Â., lesÂmazones de la Fronde. Boman historique. Paris, 

Benoist etCo., 176 p. 
CMEYALIER, Ed., la marine française et la marine allemande pendant 

la guerre de 1880-71. Paris, Pion. 3 50 

MOUOUET, G., histoire delà musique dramatique en France. Paris^ 

Didot. 8 • 

COLET, Mme, les dévotes du grand monde ; types du second empire. 

Paris, Dentu. 3 t 

DELESSE et DE UPPARERT, revue de géologie pour les années 1867-69. 

Tome VII, VIII. Paris, Dunod. le vol. 5 i 

DEMIR,Â., guide artistique de la Suisse. Paris, Benouard. 7 50 
DURANTIR, A., l'héritage de la folie. Paris, Degorce-C. 3 • 

ERAULD, L., le baptême du sang. 2 vol. Paris, Hachette et Go. 6 » 
FÉYAL, P., le dernier vivant. Paris, Dentu. 3 » 

FOISSAC, P., la longévité humaine ou Fart de conserver la santé et de 

prolonger la vie. Paris, J. B. Baillière. 571 p. 
DE FORTPERTUIS, A. F., les Etats-Unis de l'Amérique septentrionale, 

leurs orignes, leur émancipation et leurs progrès, Paris, Guil- 

laumin et Go. 8 > 

FDUCHER, P., les coulisses du passé. Paris, Dentu. 3 50 

— les sièges héroïques. Paris, Sandoz et F. 3 50 

DARRIER, p., dictionnaire annuel des progrès des sciences médi- 

cdes, etc. 8« année, 1872. Paris, G. Baillière. 7 » 

DE GASPABIR, comte A., Innocent III. Le siècle apostolique. Gons- 

tantin. Paris, M. Lévy. 3 50 

HAROTEAO, A. et A. LETOURREUX, la Kabvlie et les coutumes kabyles. 

Tome I, II. Paris, Ghallamel. 1085 p. 
HOUSSAYE, A., histoire d'une fille perdue. Paris, Dentu. 3 50 

BE HUBRER, promenade autour du monde 1871. 2 vol. Paris, Hachette 

et Co. 15 » 



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— 6 — 

JOOIEIT, L., la bataille de Sedan ; histoire de la campagne de 1870, 
depuis le 23 août jusqu^au 2 septembre. Atoc une carte. Paris, 
librairie du MonUeur $mvârseU 228 p. 

UMHM, Juliette (Mme Edm. Adam), le siège de Paris. Journal d'une 
Parisienne. Paris, M. Léyy. 3 50 

LiTTif, É., la science de vue philosophique. Paris, Didier 
et Co. 7 50 

iARiiEl, X., Robert Bruce, comment on reconquiert un royaume. 
Paris, Hachette et Go. 3 50 

■auuiD, A., voyage d'un faitaisiste. Vienne. Le Danube. C<mstan- 
tinople. Paris, M. Lévy. 3 50 

NAOUET, H., la république radicale. Paris. G. Baillière. 3 50 

NAIREY. Gb., ce que Ton dit pendant une contredaim. Paris» 
Dentu. 3 • 

RAHAZZi, Mme, Gara patiiat Echos italicAs. Paris» librairie des 
bibliophiles. 7 » 

Becueil des traités, conventions, lois, décrets et autres actes rela- 
tifs à la paix avec TAllemagne. 2 vols. Paris, Imprim. Natio- 
nale. 20 I 

RIOFFBEY, B. De la médecine capillaire. 2* édit. Paris, Dentu. 1 » 

DE SAlRT-SEoms. H. Les yeux verts. Paris, Dentu. 3 > 

SE SAiRT-ALBAll, A. I. c. Documents relatifs à la révolution firançaise. 
Paris, Dentu. 7 50 

SE SËaui, L. Les marchés de la guerre à Lyon et à Tarmée de Ctari- 
baldi, Paris, Pion. 6 • 

TAITAliN, E. Traité de Toccupation suivant le droit naturel, le droit 
civil et le droit international. Paris, Marescq. 4 ■ 

YRIARTE, CN. Le Puritain. Scènes de la vie parisienne. Paris, Char- 
pentier. 3 50 

m. LIVRES ANGLAIS. 

BASEHOT, w. Lombard Street; a description of the money market. 
London, H. S. King. 9 50 

BARKER. Lady. Station amusements in New Zealand. London, 
Hunt. 8 25 

BEWICKE, E. H. The last of the Jeminghames. 2 vols. London, Skeet. 

28 50 

BLACK, J. R. The ten laws of health; or, how disease is produced an 
can be prevented. London, Tegg. 4 75 

BUCKLEY, €H. B. Expérimental researches on the causes and nature 
of catarrhus aestivus [hay fever, or hay asthma]. London, Bail- 
lière. 9 50 



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— 7 — 

BONWICK, J. The Tasmanian lily. London, H. S. Eing. 6 75 

lUDDELEY, R. W. The last of fhe Lyihams. 2 vols. London, Cbapman 
et H. 28 50 

CAINE, ELIZAB. T. The realm of the truth. London, H. S. Eing. 

6 50 

eoLES, c. A manuel of dental mechanics* London, Churchill. 

10 » 

COLLINS, l.*Mi8sionary enterprise in the East, with especial réfé- 
rence to fhe Syrian Christians of Malabar, etc. London, 
H. S. King. 8 25 

CIAODOK, TM. Literary papers. London, Hall. 41 50 

MBET, 0. W. The Belle of Belgravia, 2 vols. London» Tinsley. 

28 50 

6IESWELL, J. J. Grammatical analysis of the Hebrew Psalter. Lon- 
don, Parker. 8 25 

HAIDY, TH. A pair of blue eyes. 3 vols. London, Tinsley. 42 50 

KERI, J. The land of India; or, glimpses of India. London, Long* 
mans. 6 50 

llliCMT, CH. Passages of a working life during half a century. 
3 vols. London, Knight. 28 50 

LUTHARDT, CH. E. Apologetic lectures on the moral truths of Christia- 
nity. Transi, from the Germanby Sophia Taylor. Edinburgh, 
Clark. 8 25 

HOEL, I. I. The physical basis of mental life; a popular essay. 
London, Longmans. 8 26 

PEHIICE, h Diotionary and glossary of the Ecran , with grammat. 
références and explanations. London, H. S. Eing. 28 50 

POIEROY, J. Lady May*s intentions; a novelette. London, Tinsley. 

14 » 

POHSOHBY. Lady Em., Oliver Beaumont and Lord Latimer. 3 vols. 
London, HurstetB. 42 50 

nkVï, A. The flowering plants, grasses, sedges, and fems of Great 
Britain. 6 vols. Lonobn, Wame. 100 > 

RESJRALD BRAIRBLE. A Cynic of tbe 10. century; an autobiography. 
London, H. S. Eing. 14 50 

BOBEBT ORB'S atonement; a novel. 3 vols London, Tinsley. 42 50 

RUTHERFORD, J. The Troubadours, their lives and their lyrics. Lon- 
don, Smith etE. 14 i 

SE6UIH, E. Family thermometry, London, Williams et N. 42 50 

TROIS, w. J. Human longevity; its facts and its fictions. London, 
Murray. 1;4 • 

Too soon. A study of a girl's hearth. By the Author of Patty. 
3 vols. London, R. Bentley. 42 50 



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— 8 — 

IV. LIVRES ALLEMANDS. 

I. — Philosophie. 

ILENCKE, I. Diatetik der Seele. 2 Âufl. des Bûches : Die mensch- 

lichen Leidenschaften. Leipz. Kummer. 8 90 

lEICH, E. Der Mensch u. die Seele. Berlin, Nicolai*s Verl. 14 i» 

— Die Eirche der Menschlieit. Neuwied, Heuser. 3 25 

n. — Théologie catholique et protestante. 
Liivres religieux, etc. 

BUCNNErs, a. Biblische Real- u. Yerbal-Hand-Concordanz. Verbess. 

Yon H. L. Heubner. 14. Aufl. 1. Abth. Braunschw.» Sdiwet- 

schke et S. 4 > 

BOmEl, â. Âugustinus. Sein theolog. System a. seine religions- 

philosophische Ânschauung. Berlin, Hertz. 9 35 

EWAU, H. Die Lehre der Bibel von Oott oder Théologie d. A. a. N. 

Bundes. Leipzig^ F. C. W. Vogd. 
2. Bil. : Die Glaubenslehre 9 35 

8EIHAIDT, H. Der Lehrbegriff d. Apokalypse u. sein Yerhftltniss 

zum Lehrbegriff des Evangeliums u. d. Episteln des Johannes. 

Ootha, Besser. 9 35 

JELLINEK, A. Bet-ha-Midrasch. Sammlung kleiner Midraschim u. 

▼ermischter Abhandlungen âus d. ftltem. jadischen Literatur. 

5. Thl. Wien, Winter. 6 75 

KElL, K. F. Lehrbuch d. histor.-krit. Einleitung in die kanonischen 

u. apokryph. Schriften d. A. Test. 3. Aufl. 1 Lief. Frankf. a. 

M. Heyder et Z. 8 » 

III. -- Jurisprudence et sciences politiques. 

AIRITS V. AIIIESKR6, L. Oesammelte civilistische Schriften. Stutig., 

Cotta. 

1. Bd. : Zum Pandektenrechte. 12 • 

V. BURl. ■., ûber Causalitât u. deren Yerantwortung. Leipzig., 

Oebhardt. 4 » 

HERMAim, E. Principien der Wirthschaft. Wien, Lehmann et W. 

8 ■ 

KELLER. C. Militftr-Strafgesetzbucb f. d. deutsche Reich. 2. Aufl. 
Berlin, Weidmann. 8 ■ 



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— 9 — 

■AlciNOWSli. Die Stadteordnong der gechs Osflichen Provinzen d. 

preuBS. Monarchie vom 30. Mai 1853, etc. mit deren Erg&n- 

zungen u. Erlauterungen, etc. Waldenburg, Knorm. 4 • 
SCNBLZE-DELITZSCN. Die Genossenschaften in einzelnen Gewerbszwei- 

gen. Leipzig, Eeil. 7 » 

Deutsche Strafrechtspflege. Hersg. von F. v. Holtzendorff. 

1. Jahrg. Leipzig, Bam. 4 > 

Ueber Fabrikgesetzgebung, Schiedsgerichte u. Einig^nsflmter. 

Outachten von Jacobi^ Bitzer, Gensel, etc. Leipz., Dancker 

et H. 5 35 

WIRTN, 1, Âllgem. Beschreibung. u. Statistik der Schweiz. Zurich, 

Orell, F. etCo. 
2. Bd. 6. Buch : Verfassung u. Gesetzgebung. 2. Heft. 

8 90 

IV. — Sciences médicales. — Pharmacie. 

Médecine vétérinaire. 

BIUCXE, E. Vorlesungen ûber Physiologie. 2. Bd. Wien, Brau- 
mûller. 13 35 

llLLNBERfiEl , E. Therapeutisches Becept-Taschenbuch. 6. Auâ. 
Wien, Braumûller. 6 75 

NEITZIANN, C. Die descriptive u. topograph. Anatomie des Menschen. 
6. Liefg. Wien, Braumûller. 5 35 

KEI1II8, TH. Histologische u. experimentelle Studien ûber Tuber- 
kulose. Berlin, Hirschwald. 6 75 

RIEIEYEB. f, Medicinische Abhandlungen. 2. Bd. Erlangen, Enke. 

6 75 

WOLFF, E. Die Einrichtung, Verwaltung u. Révision der Âpotheken 
in den deutschen Bundesstaaten. 6. 7. (letzte) Liefg. Breslau, 
Marusçhke et B. Complet. 14 75 

V. — Sciences naturelles. — Astronomie. 

ANNALEN des physikal. Central-Observatoriums. Hersg. vonH. Wild. 

Jrfirg. 1870 u. 1871. 4. St. Petersburg. — Leipz., Voss. 

à Jahrg. 25 10 

— der k. k. Stemwarte in Wien. Hersg. von C. v. Littrow. 

3. Folge. 19. Bd. Jahrg. 1869. Wien, Wallishausser. 14 75 
CHBin, H. Die Rosen der Schweiz. Basel, Georg. 6 t 

OOSGH, L., u. J. SCBIBA. Flora der Blûthen- u. hoheren Sporenpflan- 

zen des Grossherzogth. Hessen. 1. Âbth. Darmstadt, Schlapp. 

2 » 
BBABAU, A. N., ûber die Naumann'sche Conchospirale u. ibre Bedeu- 

tung fur die Conchyliometrie. Leipz., Engelmann. 3 35 



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— 10 — 

V. HAIOLI, E. Coleopterologische Hefte. 9. 10. Heft. Mûnchen, 
Herhoff. 8 • 

KOCH, L. Die Arachniden Australiens. 8. Liefg. Mit Ep&n. 4. 
Nûrnberg, Bauer et R. 10 75 

Palaeoniographica. Beitrftge znr Naturgeschichte der Yorwelt. 
Hersg. von W. Dunker u. K. A. ZitteL 4. Fischer. R. 

20, Bd. 5. Liefg. 36. — ; 20. Bd. 2. Abth. 2. Liefg. 
82. — ; 22. Bd. 1. Liefg. 26 » 

PfCIfFIB, L. Nomenclator botanicus. VoL I. Fasc. 7-14. — VoL II. 
Fasc. 2-9. Ebend. à Lief^. 6 » 

MiARN, 8. Die Schmetterlinge Deutschlands , etc. 9-12. Heffe. Mit 
color. Taff. Fol. Berlin, Schotte et Co., à Heft. 3 75 

scmoîKE, J. Stereoskopische Darstellung e. Reihe d. wichtigsten 
Enrstalle, der Combination derselben, etc. Hamburg, Friede- 
ricmsen et Co. 6 b 

SCMliOT, F., ûber die Petrefakten der Ereideformation yon d. Insel 
Sochalin. 4. St. Petersb.-Leipz., Voss. 5 i 

STOCKRARDT, J. A. Die Schule der Chemie. 17. Aufl. Braunschweig, 
Vieweg et S. 9 35 

SVNDEVALL, c. Methodi natufalis avium dispouendarum tentamen. 
Pars. H. Stockholm, Samson et W. 3 25 



VI. — Philosophie classique. — Archéologie. 
Linguistique générale et comparée. 

RdMTLmai, 0., u. l. BOTH. Sanskrit- Wôrterbuch. 49. 50. Liefg. 4. 
St. Petersb.-Leipz., Yoss., à Liefg. 4 » 

BIAUN, ■., de Herodis, qui dicitur, Magni filiis patrem imperio 
secutis. Pars L Breslau, Skutsch. 1 35 

DEUTSGH, J. De Elihui sermonum origine atque auctore. Ebend. 

2 75 

LUPUS, I. Der Satzbau des Cornélius Nepos. 1. Der eînfache Satz. 

(Fortsetzung). 4. Berlin, Weidmann. 2 • 

OYCIBECK, J. Atlas d. griechischen Eunstmythologie. 2. Liefg. Fol. 
Leipz., Engelmann. 64 • 

PeviepT)^ M., icêpi EXo^^tou xai Aio<pdEvou<. (Leipz., Lorenz.) 5 35 

PEILES, J. Zur rabbinischen Sprach- u. Sagenkunde. Breslau, 
Skutsch. 3 25 

PLAUTI, ■. A. Comoediae cum adnotatt. etcommentar. Th. Vallaurii. 
Turin, Loescher. 14 • 



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— n — 



VII. — Pédagogie et œ qui oonœme rôeole. 
Livres pour renseignement. 

ARENM. Manuel de la sténographie rationelle. Méthode appropriée 
à la langue française par M. Grosse. Ebend. 2 75 

CHIONIK, allgemeine, des Yolksschulwesens. Fortges. von R. Wol- 
fram. 1872. Hamburg, Haendekeet L. 2 » 

cuiriANN, w. 4. fi^ u. F. w. lOllERLAO. Naturgeschichtlicher Anschau- 
ungsunterricht. 2. Aufl. Darmstadt, Diehl. 2 85 

EMSIANN, N. Physikalische Aufgaben. 3. Aufl. Leipzig, 0. Wi- 
gand. 4 90 

FINOEKLEE, eN. W. Mythologie d. Griechen u. Rflmer, d. Aegypter u. 
Nordlftnder. Neue Aufl. Halle, Schwabe. 2 • 

8UTN, F. Prakt. Methodik mit Lehrgfingen u. Lehrproben. Stutt- 
gart, Aue. 8 > 

lEFERSTEIN, M. Pftdagog. Instructionsbûchlein fur Lehrer- u. Erzie- 
hungsschulen. Jena, F. Mauke. 2 75 

IRIPPENDORF, N. Die Photographie als Unterrichtsgegenstand der 
Gewerbschule, etc. Aarau, Sauerlftnder. 2 75 

■EYER, RR. Aus der ftsthetischen Pftdagogik. Sechs Vortrilge. Ber- 
lin, Paetel. 7 25 

Reallehrbueh oder Wegweiserbeim Gtebrauched. M^kbûchleins 
u. Leitfadens f . d. Uealunterricht in Stadi- u. Landschulen. 
2. Aufl. Nachtrag. Zwickau, DOhner. 4 90 

SCNORN, A. Geschichte der Pftdagogik in Vorbildern u. Bildem. 
2. Aufl. Leipz., Dûrr'sche B. 4 > 

SCHREIRER'S kleine illustr. Naturgeschichte f. Haus u. Schule. Bearb. 
von L. Hopf. 1. Liefg. Esslingen, Schreiber. 1 • 

SCHREIBER, A. Grundriss der Chanie. 2. Aufl. Berl., Grote. 2 • 

SORRDORFFER, R. Lehrbuch d. Géométrie f. d. oberen Elassen d. Mit- 
telschulen. 1. Thl. 2. Aufl. Wien, BraumûUer. 8 • 

Uniyeroitftts-Ealender, deutscher, f. d. Sommersemester 1873. 
2 Thle. Berlin, Simion. 3 > 

Volksnaturgeschichte, illustrirte, fur die Jugend. Neu bearb. 
Ton G. Seuffer. Esslingen, Schreiber. 2 50 

Vin. Langues modernes. 

ARCHER-RURTOR, R. Some words about Rhine-wines. 2. edit. Coblenz, 
Denkert et G. 4 i 

RRAFF, A. An elementary German gramm. New-Tork, Schm 

4 



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i 



- 12 — 

8RIII, J. u. w. Deutsches WOrterbuch. Fortoes. von M. Heyne, 
R. Hildebrandt u. E. Weigand. 5. Bd. 12. Liefg. Leîpz., 
Hirzel. 4 • 

NEBEL^S allemannische Gedichte. Hersfi^. u. erlftutert von E. GOt- 
zinger. Mit 1 Karte. Aarau, Sauenknder. 4 90 

HUfiEU F, i. Der Wiener Dialekt. Lexikon d. Wiener Volkssprache. 
Wien, Hartleben. 4 75 

lAlTN, c. A. F. Gedichte der Troubadours in provenzal. Sprache. 4. 

Bd. (letzte) Liefg. Berlin, DOmmler's Verl. 5 35 

lEDlC, D. Grammatica tedesca. 1. corso. Stuttgart» Bruchmann. 

2 75 

lOLltlE. Les précieuses ridicules et les femmes savantes. Avec une 

notice littéraire, etc.^ par E. Peréaz. 2. édit. Schaffh., Baader, 

1 75 

PAWLOWIKI, 4. Russisch-deutsches Wôrterbuch. 2. Aufl. von J. Ni- 

kolitsch u. N. Asmuss. 1. Liefg. Leipz., Fr. Fleischer. 3 25 

IX. Histoire et sciences auxiliaires. 

NEfiOlOVluS, F. Geschichte d. Stadt Rom im Mittelalter. 2. Âufl. 

7. Bd. Stuttg., Cotta. 16 • 

LIREL, L Das neue deutsche Eaiserreich, seine Entwickelung, Ziele 

u. Culturbedeutung. 1. Bd. Frankfurt a M. BoseUi. 6 75 

I066E, W. Oesterreich von Vilàgos bis zur Gegenwart. 3. (letzter) 

Bd. Leipz., Brockhaus. 10 75 

ITUiPF, K. F. Die Reichskanzler, vomehmlich d. 10., 11. u. 12. 

Jahrh. 3. Bd. 3. Abth. Innsbruck, Wagner. 10 • 

X. — Sciences mathématiques. — Arcliitectare. 
Minéralogie. 

IEITIU6E zur Geschichte d. Gewerbe u. Erfindungen Oesterreichs 
von d. Mitte d. 18. Jahrh. bis zur Gegenwart. Redig. von 
W. F. Exner. Wien, Braumûller. 1. Reihe : Roh-Production u. 
Industrie. 13 35 

aATTlCH, w. Der Eisenbahn-Hochbau in seiner Durchfûhrung auf 
den Linien d. k. k. pr. Sûdbahn-Gesellschaft. 1. 2. Heft. Mit 
Kpfm. Fol. Wien, Lehmann et W. 32 » 

HESS. Das Project des Rostock-Berliner Schiffahrtkanald. Rostock, 
Kuhn. 6 • 

HEUSIN6ER V. WALDEBB, F. Handbuch f. speciolle Eisenbahn-Technik. 
Leipz., Engelmann. 1. Bd. : Der Eisenbahnbau. 2. Hslfte. 
3. Aufl. 20 • 



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- 13 — 

lUALN, amtlicher, der Ausstellung d. Deutschen Beiches. Mit 2 
Plenen. Berlin, v. Decker. Geb. 5 35 

UUSCHNEI, 6. Berechnung von Bahnhof-Oeleisen. Wien, Lehmann 
et W. 16 • 

SCHIlTT, E. Yortr&ge ûber BahnhOfe u. Hochbauten auf Locomotiv- 
Eisenbahnen. 4. Leipz., Félix. 1. Thl. : Die Anlage d. Bahn- 
hôfe. 2. Liefg- 12 » 

TOLHAUSEll, L Dictionnaire technologique franc., angl. et allem. 

1. Partie. Franç.-allem.-angl. 2^ moitié. Leipz., Tauc^nitz. 

5 35 

V06LEI, CH. k., ûber Ziele u. Hûlfsmittel geometr. Prficisions-Nivel- 

lements. Mûnchen, Liter-artist. Ânst. 4 > 

XI. — Sciences militaires, — Histoire de guerre. 

lElSPlELE zu Dispositionen fur kleinere felddienstliche Uebungen. 

Leipz., Luckbardt. 1 75 

llUNNEl, I. Leitfaden zum Unterricht in der Feldbefestigung. 

2. Liefg. 1. Heft. Teschen, Prochaska. 4 • 
OIEIIEI, E. Vortrftge tuber die Grundzûge d. Stratégie. Mit Atlas. 

Wien, Seidel et S. 10 75 

EITNEI. Militftrftrztliche Atteste u. Gutachten. Zasammenstellung 

d. fur Militftr&rzte anwendbaren gesetzlichen Bestimmungen. 

Berlin, Hirscjiwald. 7 85 

FOBSTER u. Y. PlDOLL.Ein Gayallerie-Begiment im Aufklftrungsdienste 

vor einem grOsseren HeereskOrper. Wien, Seidel et S. 3 25 
fiOUEY, fi., u. E. lAUER. Leitfaden des Pferdewesens fur k. k. Gadeten 

u. Officiers-Aspiranten. Ebend. 6 50 

Y. KROPATSCHEK, A. Der k. k. osterreich. Armee-Bevolver. Ebend. 

2 75 
lARESCH, 0. Waffenlehre. Ebend. 2. Abschn. : GQSchosse u. Ge- 

schosszûnder. 4 • 

V. SCHERFF, W. Studien zur neuen In&nterie-Taktik. 3. Heft;. Berlin, 

Bath. 3 85 

SCHIIDT-ERNSTHAUSEH, I. Studien ûber das Feld-Sanitfttswesen. Berlin, 

Mittler et S. 2 75 

SlNCUll, J. i. T. Der deutsch-franzôs. Erieg. Seine Ursachen, Ge- 

scbichte u. Wirkungen. Eine Vertheidigung d. deutschen 

Sache. Mit 2 Earten. Berlin, Asher et Co. 1 35 

Y. SûSSIILCH-HdRNiCH, I. Die Mârsche d. Truppen. Leipzig, Weber. 

5 35 

Xrv. — Belles-lettres. — Poésies. — Drames. 

AIALIE, HEBZOfiiN ZU SACHSÉN, PRINZESSIN. Dramat. Schriften. Hersg. von 
R. WaldmûUer. 2. Bd. Leipz., Tauchnitz. 8 » 



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- 14 — 

OANN. F. Gedichte. 2. Sammlung. 1. Âbth. Stcittg., Gotla. 8 • 
DlAirMors gesammelte Dichtungen. Berlin, Paetel. 6 35 

Nmrs, p. Gesammelte Werke. Berlin, Hertz., à Bd. 4 90 

H0IIUR8, c. Sklayenleben d. franz({sischen Arbeiterinnen. Ein so- 

cialer Roman. 2. Bde. Stuttgart, Levy et M. 8 » 

V. NnmSDOffF, F. Ritter unserer Zeit. Ein Zeitroman. 3 Bde. NOm- 

berg, Richter et K. 12 • 

IlEHL, w. H. Freie Vortrfige. 1. Sammlung. Stuttg., Gotta. 10 > 

scHiiDT-WElsSENFELt. Adelsstolz. Roman. Berlin, Wedekind et S. 

5 35 

STEUB, L. Eleinere Schriften. Stuttg., Cotta. 1. Bd. : Reiseachilde- 
rungen. 6 • 

WABN£I, IMN. Der Ring d. Nibelung^. Ein BOhnenfestspiel. 2. 
Âufl. Leipz., Weber. 8 • 

WALTEl, 4. Querfeldein. Lebens- u. Reisebilder. Berlin, Janke. 

4 1 

V. LIVRES ITALIENS. 

f Les prix des liyres italiens sont cens pour lltalie ; ils devront être 
minorés pour la Belgique). 

Archivio glottologioo italiano. Dir. da O. L. Ascoli. Vol. I. 

Torino, Loescher. 20 • 

L' artiglieria e la relazione délia giunta ddla caméra. Torino, 

Bocca. » 60 

IIZZONI, A. L'autopsia di un amore. Studio dal vero. 2. yoU. Lodi. 

3 • 
lON-CAlPASMl, C. Francia et Italia. Lettere politiche. Torino, Bocca. 

2 » 
CNAliALL, tre amori d* Anna d' Austria. Versione ital. di O. L. 

6 voU. Napoli, Perruchetti. 
cuin, J. Cronache e statuti délia città di Yiterbo. 4. Firenze, 

Vieusseux. 15 • 

CLABS, N. Manuale per le istitutrici degli asili infisntili italiani. 

Ck)n 52 tav. Milano. 5 • 

COLET, L. Infanzia di uomini celebri. Milano, Trêves* 2 50 

COISI, c. Tattica. Gon 14 tay. Firenze. 8 > 

SOTTl, A. La gallerîa di Firenze. Relazione al Ministre délia pubbl. 

istruz. in Italia. Firenze, tip. Callini et Go. 
lAlTELLi, B. Nerone; baloccagine fiorentina. Torino, Bocca. 1 • 
lASiND, L. A. Nuovi trattanimenti agronomici. Torino, CamiUa et B. 

1 36 
llLANi» 6. Arménie poetiche délia natura e délia scienza. Yerai. Con 

illustr. Milano , Trêves. 2 50 



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— 16 — 

OMiONi, F. Galileo Galilei. Baooonto storico* Milano, Barbini. 
PETTENIOFEI, I. Il colera sulla navi e la soopo délie quarantene. 
Trad. dal tedesco da G. Ohlsen. Palermo, Lauriel. 1 25 

f 10. 0. Storia populare d' Italia. Vol. m. Milano, Politti- 5 • 
IIVEIDITO, fi. Una catena di eapelli. 2 voll. Milano» Barbini. 1 » 

lOYANl, 6. La giovinezza di Giulio. Cesare. Scène romane. 2 voll. 

Milano, Legros. 12 > 

SAICHI. fi. Esame délia dottrina di Kant. Milano, Bortolotti et Co. 

4 I 
STAZZONE. Cecilia, Pietro Squarcialupo. Racconto storioo siciliano. 

Pal^rmo, Lauriel. 2 » 

TOliuiO, N. Degli studij elementari e dei superiori délie oniversità 
e dé' collegi. Firenze. 3 60 

YUSALLO, T. c. Pietro IL di Savoia dette if Piccolo Carloma£:no. 
1203—1268. Biografia e cantica. Âosti. 2 60 

YlDAll, E. Dei nrincipali prowedimenti legislativi chiesti dal com- 
mercio itallano etc. Milano, Hoepli, 3 60 

YI6AN0, Fi. La fratellanza umana, ossia le società di mutuo ainto 
cooperazione e partecipazione ed i mimicipi cooperativi. 4. 
Milano. ^ ^ j2 • 

VISIARA, A. I piombi di Venezia ; romanzo storico. Milano, Bestetti. 

4 50 

aiPONl, FL. Borna antica nei suoi monumenti, istituzioni, usie cos- 
tumi. Firenze, Paggi. 2 50 

AIDifiO, I. Sulla difesa délia città di Mantova dall Inondazione. Me- 
moria. Con 3 tav. Mantova, tip. Mondoyi. 72 pag. 

lALllANI, A. I figli di Renzo Tramaglino e di Lucia Mondella. 

Romanzo storico. Fasc. I— XVL Milano, Pagnoni, cadun fasc. 

• 30 
lELLlNi, P. Elementi di diritto civile italiano. Società conjugale. 

Catania. 2 > 

lEBTOLOTTK A. I due fratelli. Racconto popolare. Savona. 84 pag. 
IIUNDO. c. Ràccolta di tradizioni sardo. Fasc, IL Cagliari l 25 

Un' eco dell' artigliere ossia le piaghe délia nostra artigliera 
Torino, Bocca. 1 > 

FEVAL, P. Il figlio dei diayolo. Romanzo storico, Con illustraz. 
Milano, Bestetti. 12 50 

LANTiEil, F. Desirizione sacro-archeologica di un prezioso sarcofago 

cristiano scovertonelle catacombe di S. Giovanni in Siracusa. 

Siracusa. 2 > 

LfiCATELLi, T. Prose scelta. Vol, IX. Venezia. 3 » 

MANTELLINI, fi. I conflitti d'attribuzione in Italia. Parte II. Anni 1871 

e. 1872. Firenze, Barbera. 3 • 



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— 16 — 

lAlTELLi, D. Lucio Domizio Nerone Claudio imperatore. Baloccag- 

gine ftMentina. Firenze. ^ I • 

■ASSiil, V. Ippocrate ed Hahnemann, o le due scuole. Studio cri- 

tica. Foligno. » 60 

lONfit» 6. Lltalia illustrata, oasia spiegazione délia nuova caria sto- 

piograflcadel Regno. Vol. V.Fasc. 1. Verona. » 40 

PAILATOBE, F. Flora italiana. Vol. Y. Parte I. Firenze. 9 > 

POZZO, %, Orografia e guida Âlpino nelle Yalsesia, nella Vallesa nel 

Biellese. Siella, Âmosso. 1 » 

II60N1, 0. Délia spettanza e divisione degli incrementi fluviali 

secondo il codice civile italiano. Trattato tecnico légale. Cou 

24 tav. Torino, Giuseppe. 2 » 

ROIANO, L Memorie politiche, publicate per cura del fratello Giu- 
seppe, cou documenti e note. Napoli» Marghieri. 3 » 
I0N8A, 8. Délia condizione giuridica dei figli nati fuori di matri> 

monio. Studi. Torino, Brera. 8 » 

ULYlATi, L. Prose inedita raccolta da Luigi Mazzini. Bolog^^ 

O. Bomognoli. 6 • 

SPMlO, fi, Yocabulario sardogeografico-patronimico ed etimolo^ico. 

Cagliari. 1 50 

STEFANI, F. Mocenigo di Yenezia. 4. Milano, Basadonna. 16 » 

Litta ; Camiglie celebri. Disp. 169. 
TDBEDINI D., e I. CE6C1IETTI. Il R. Archivio générale diYenezia. Yenezia. 

476 pag. 
VENE, 6. Yiaggo al centre délia terra. Traduz aulorizz, Cou 46 

incis. 4. Muano. 476 pag. 
JACCOUB. s. Nuove lezioni di clinica medica fatte ail* ospedale di 

Lariboisière. Napoli, Marghieri. 
■MlCINl, P. S. Opusculi di diritto intemazionale. (Id., id.) 
PESSINA, E. Opusculi di diritto criminale. (Id., id.) 
PlElANTONl, A. Corso di diritto oostitutionale. Yol. I. (Id., id.) 



Typ. de M. Weissenbrach. 



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LIGUE INTERNATIONALE DE LA PAIX ET DE LA LIBERTÉ 



Le Comité central de cette Ligue aunouca eu ces termes une 
nouvelle réunion, qui aura lieu les 7, 8 et 9 septembre prochain, 
il Genève. 

tt Quatre grandes questions attirent, en tous pays, l'attention 
des amis de la Paix et de la Liberté : 

« L'introduction dans la pratique ioternationale du principe de 
TÂrbitrage, si heureusement appliqué, Tannée dernière, entre 
TAngletCTre et les Étutg-Unis d'Amérique ; 

fl La formation d'un Code international poaîtif; 

« La couàtitution d une haute Cour ou Tribunal international; 

< La formation d'une Fédération républicaine de peuples, 
premier noyau des Étais- Unis à'Etiropû, 

« Kous avons pensé que les traditions de notre Ligue lui fai- 
saient un devoir d'offrir à tous ceux qui étudient ces questions, 
quelles que soient d'ailleurs la fiiçon dont ils peuvent les envisager 
et la diversité de leurs opinions particuliiïrcs, roccasion de se 
réunir et de se mettre, par une libre discussion, en pleine posses- 
sion de leurs travaux et de leurs idées. 

n L'Assemblée que nous préparons n'est donc point un Con- 
grès, elle ne sera point publique; elle formonii une réunion pri- 
véCi exclusivement ouverte aux membres de la Ligue, aux abon- 
nés des États-Unis d'Europe, et aux personnes qui auront été 
personnellement invitées, 

« Les trois questions dont le texte est donné ci-contre sont pré- 
sentées par nous comme la base d'un ordre du jour que TAssem- 
blée sera maîtresse de compléter et de développer ainsi qn elle le 
jugera convenable, , . . . » 

Pour U Comité central^ 
Les deux vice-présidents : Charles Lemonnier; Amand Gmoa* 

Voici les trois questions mises ii Tordre du jour : 

Première question- — MechtrcMr les moyens p*atiq%es les plus 
propres â introduire immédiatement entre les peuples ïumgB dû 
VarUirage; spédalement tracer les règles de la procédure â suivre 
m cette matière ^ 

Deuxième question. — Ddtermi7ttr les principes fmdamei^i* 
iauxdu dro it i n te ma tioii aï m ode m e . 

TBoisii:ME QUESTION- — Faire Vhisioriqm du principe fédéra- 
tif; en déduire les appîica lions possibles eu F état actud de VEurùpe^ 
e% tenant compte des conditions elknographiques, physiolopqueSj 
géographiques^ économie ues^ sociales , etc. 



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INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES 




ÉTUDE SUR LES OHJEIIIES FÉODALES, par M. P. A. F- Gérard, Bi-uxoUes. 1873, 
broch. in-fi'^ {&s.tT. dea Amiales de V Académie d'archéologie de Belgique),-^ 
M. Oérard, fidèle à ses travaux antérieurs, s'est proposé de démontrer dans 
cette étude qu'il faut chercher les origiuea da la féodaiité chez les Romains 
et non chez les Oermaioa. La féodalité, dit-il^ a'eat formée par la combi- 
naison du bénéfice et de la commendation. L'origine du bénéfica est une 
altération du droit de propriété, qui remonte à la distinction de la pro- 
priété quiritaire et de la propriété prétorienne des Romainiï ; quant à la 
source de la commendatlon ou de la vassalité, elle réside dans la clientèle 
qui donna naissance au colanat, puis à la commendatlon. En dernier ré- 
iultat, de tous les éléments de la féodalité ^ l'hérédité des fiefs paraîtrait 
le seul qui put être attribué à Tinfiuence de l'esprit germanique. 

U fiUEIIE FWIIS HALS, eaux-fortes de William Unger, avec une étude sur 
la vie et les œuvres du maître, par C. Vosmaer. — Leyde, A. W, Sijthoff, 
et Bruxelles, Muquardt, place Royale; Goupil, montagne de la Cour; 
Olivier, rue des Paroissiens, et bureau de VAri universel^ gà[en& du Com- 
merce. — La Galerie Frana Hais aéra complote en deux livraisons, cha- 
cune de dix eaux-fortes. Le premier album de 10 eaux-fortes contient^ 
outre un nouveau portrait de Hais, par TJngér.et nu texte français, hollan- 
dais, allemand et anglais, les œuvres suivantes : Bauquet des otficiers des 
arquebusiers de Saint-Georges; IGI6. Vive la fidélité! 1623. Banquet des 
officiers des arquebusiers les Cluveni^i^s; 1627. Banquet des officiers des 
arquebusiers de Saint-Oeorgea ; 1627. La demoïselle de Beresteyn ^ vers 
1630 à 33, Assemblée d'officiers des arquebusiers les Cluveniers ; 1633. 
Officiers et sous -officiers des arquebusiers de Saint- Georges; 1639, 
Régents de Thospice de Sainte-Elisabeth; I6-ÏL Régents de TasUô des 
vieillards; 1664. Régentes de l'asile des vieilles femmes; 1664. 

Cette publicatîou d%n des plus grands peintres de l'école hollandaise 
s'annonce d'une manière admirable ; elle fera honneur â. Partiste et au sa- 
vant ()ui y concourent et à Tédîteur qui lui donne tous ses soins, 

fiEVUE DE DR0IT INTEMATIÛNAL ET 0£ LÉGISLATION COMPARÉE, publiée par 
MM. Asser, RoUn-Jaequemyns et Westlake. — 1873, n^ 111, — Voici le 
sommaire de cette livraison : Les principes naturels du droit delà guerre, 
par M. Henri Brocher, professeur à l'Académie de Lausanne (suite), — 
Nouvel exposé du principe de non- Intervention, par M, 0. Carnaz/j», 
Amari, professeur à. l'Université de Catane (l**" article). ^ Théorie du droit 
international privé, par M. Charles Brocher, professeur à TAcadémie de 
Genève (suite et fin). — Le projet de code allemand de procédure crimi- 
nelle de 1873, par M. A. Oeyer, professeur â l'université de Munich. — La 
rentrée des cours et triï^unaux en France, en 1871 et 18TS ; examen som- 
maire dea discours prononcés aux audiences de rentrée par les chefs des 
pai'quets, par M. Hlppert, secrétaire du parquet de la Cour de cassation, 
à Bruxelles* — De la nécessité d'organiser une institution scientifique 
permanente pour favoriser Tétude et les progréa du droit international^ 
par M. Rolin-Jaequemyna. — Notices diverses de droit international et 
de légisïation comparée, — Bibliographie, rédigée en grande partie par 
MM. Rûlln'Jaequemyns et Alph, Rivier. — Notices nécrologiques sur 
Katschénowaky, professeur à. Tu ni ver site de Kharkow et collaborateur de 
la Revue, et sur Walter Munzinger, professeur de droit à rimiTeraité de 
Berne. 

LA REVISTA EUROPE*. — Sommaire du N'' du mois d'août. — La'signora 
Matilde, par C* Volterra. — Pietro Metastasio, par 0. Raggi. — - Giuseppe 
Giuatt, par G. Nerucci. — Poésiea diverses. — Notices biographiques, 
A* de Oubernatisi — <Jarlo Botta, par P. Pavasio, — Les derniers 
événements de Paris, par D. Galati. — Les Albanais en Roumanie, pai* 
Dora distria. — Les soirées de Florence, par A. Roux. — Bibliographie 
italienne et étrangère^ 



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