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Full text of "Revue de Bretagne et de Vendée, Volume 36"

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REVUE 



DE BRETAGNE 



ET DE VENDEE 



Directeur : Arthur de la Borderie 

Député d'IUe-et-Yilaine. 
Secrétaire de la Rédaction : Emile Grimaud 

* _ 

DIX-HUITIÈME ANNÉE 
QUATRIÈME SÉRIE. — TOME VI 

(TOME XXXVI DE LA COLLECTION) 

ANNÉE 1874. — DEUXIÈME SEMESTRE. 



NANTES 

BUREAUX DE RÉDACTION ET D'ABONNEMENT, PLACE DU COMMERCE, A. 

1874. 



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ANNALES GUÉRANDAISES 



LA NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE 

CONFRÉRIE MONSEIGNEUR SAIT NICOLAS 

DE GUÉRANDE 



Guérande. 

Guérande, avec sa ceinture complète de murailles défendues par 
des tours et des douves eu partie remplies d'eau, conserve exté- 
rieurement l'aspect, aussi rare qu'intéressant, d'une ville forte du 
moyen âge. Derrière une enceinte crénelée et garnie de vestiges de 
mâchicoulis et de parapets, le vrai touriste trouve encore à se 
repaître amplement de souvenirs des siècles éloignés. Ici , c'est le 
château servant d'hôtel de ville ; là, l'église paroissiale Saint-Aubin, 
jadis église collégiale; ailleurs, on s'arrête devant la chapelle 
N.-D. la Blanche, les restes de l'église Saint-Jean, la porte de Saille 
et celle de Vannes ; çà et là, on parcourt des rues étroites et tor- 



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Qbogle 



6 LA NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE CONFRÉRIE 

tueuses, des places aux noms antiques ou bizarres ; on découvre 
des habitations claustrales d'anciens seigneurs, des maisons bour- 
geoises ou d'artisans, étroites, sombres, profondes, aux étages sur- 
plombants. On remarque les mœurs, les usages, les habitudes et les 
costumes des habitants. Enfin, tout à Guérande respire encore un 
certain air d'antiquité qui intéresse vivement l'observateur. 

Le croirait-on pourtant? En fait d'archives, notre ville forte est 
moins favorisée ; le touriste constate avec une amère surprise que 
cette vieille cité ducale est dénuée presque complètement de docu- 
ments intéressant son histoire locale. Archives municipales ; titres 
de la collégiale dont la juridiction ecclésiastique, indépendante de 
celle de l'évêque de Nantes, s'exerça jusque vers la fin du XVII e 
siècle; papiers des nombreuses juridictions civiles .et criminelles 
qui siégèrent à Guérande jusqu'en 1790, cette masse de documents 
aurait été détruite, dit-on, durant l'épouvantdble conflagration révo- 
lutionnaire de 1793. Ce qui est malheureusement certain, c'est que 
les documents historiques échappés à la destruction générale 
forment une rare exception. 

Dans ce nombre, nous devons signaler aux antiquaires, et même 
aux simples curieux, un intéressant recueil, en quatre volumes ma- 
nuscrits, d'actes et de procès-verbaux d'une confrérie qui s'est 
intitulée : La noble et très-ancienne confrérie Monseigneur Saint 
Nicolas de Guérande. Ce carlulaire, écrit sur vélin et dont deux 
volumes sont reliés en ais de chêne, commence à Tannée 1350 et 
finit en 1751, date de la dissolution de la confrérie ; il appartient à 
la fabrique de la paroisse Saint-Aubin, église en laquelle cette œuvre 
fut fondée. Comme document original authentique existant actuelle- 
ment à Guérande, c'est le plus ancien qui fournisse d'utiles ren- 
seignements sur les mœurs, les institutions, les établissements, et 
particulièrement sur les familles aristocratiques et plébéiennes 
non-seulement de celle ville, mais encore de la vaste péninsule, 
anciennement connue sous le nom de Terrouer de Guérande, où la 
noble confrérie recruta la plupart de ses membres, sans distinction 
d'état ou de condition, que l'on fût artisan, paludier, laboureur, 



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U« T SAINT NICOLAS DE GUÉRANDE. 7 

tailleur, gentilhomme, moine ou chanoine. Or, le territoire de 
Guérande comprenait les cinq cantons actuels du Croisic, Guérande, 
Herbignac, La Roche-Bernard et Saint-Nazaire, c'est-à-dire qu'il 
avait pour limites au sud l'Océan, la Vilaine à l'ouest, la Loire au 
levant. Au nord, les limites de la presqu'île guérandaise se perdaient 
dans les vastes marais tourbeux nonîmés la Grande-Brière, qui 
s'étendent jusqu'aux coteaux de Savenay et de Pontchâteau, marais 
qui, pendant les mois d'hiver, se convertissent en un lac immense, 
sur lequel voguent les barques des Briérons. 

Nous devons à l'obligeance de M. l'abbé Plormel, curé actuel de 
Guérande, la communication du cartulaire de Saint-Nicolas ; nous 
lui en exprimons ici notre gratitude. Cet ecclésiastique distingué, à 
qui la ville de Guérande est redevable de la restauration intelli- 
gente, correcte et magnifique de la vieille basilique Saint-Aubin, 
nous permettra, nous approuvera même, c'est notre espoir, de faire 
participer les amateurs d'archéologie à ce que nous avons considéré 
comme une bonne fortune, en publiant les statuts extrêmement 
intéressants de l'antique confrérie guérandaise, insérés au premier 
registre du cartulaire. 

En voici le texte, reproduit fidèlement, sauf en ce qui concerne 
les innombrables abréviations qui rendent très-pénible la lecture de 
ce vélin du XIV e siècle. 

II 
La Confrérie. 

« Cest leslablisement de la confrarie mons r Saint Nicholas 
laquelle confrarie est establie a estre assamblee par les frères 
dicelle a iouer et digner le iour de la translacion du dit saint au 
moays de may. Lequel establisement fut acordee de touz les frères 
de la dite confrarie. et escript en cest papier an quaier. le lundi 
ampres ladite translacion. l'an mil trois cenz cinquante. 

* Premièrement les frères de ladite confrarie auront luminaire de 
cire selond la quantité et lestât des frères. Item devent les frères 



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8 LÀ NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE CONFRÉRIE 

de la dite contrarie fere dire veSpres devant lautier de saint Nicho- 
las et y estre touz la veille de la dite feste. Et le iour de la dite feste 
a matin devent fere chanter une messe a note sur le dit autier et y 
estre touz. Et aussi le iour de la dite feste devent faire dire vespres 
davent ledit autier et y estre touz. Et es dites solempnites doit estre 
ledit luminaire ardent davent ledit autier. Et celui des frères qui 
deffaudra a lune des dites hores doit paier et paiera pour chacun 
deffaut doze deners tournays ou la value, les quelx seront mis en 
une boite que les procurours garderont de laquelle le esleu gardera 
la clef. Et seront convertiz au profit de ladite confrarie. Et celuy qui 
refusera paier la deffaute sera réputé pçur pariure et paiera lamande 
telle comme le esleu la tanxera. Esquelles solempnites fere devent 
estre pour prebtres le chappelain de ladite chappelanie et le cure 
de ladite confrarie avesques touz les autres frères, lesquelx chappe- 
lain et cure devent manger en ladite confrarie comme les autres 
frères et ne paieront riens de escot pour faire lesdites offices. 

» Item landemain de ladite confrarie devent lesditz frères faire 
chanter sur ledit autier une messe de requiem a note pour les def- 
functz et y devent estre touz les frères de ladite confrarie et le 
luminaire doit estre ardent auxi. Et ampres ladite messe devent 
touz les frères de ladite confrarie aler compter o les procurours de 
celle année pour chacun an. Et fere chapitlre de Iour dite confrarie 
comme ils verront que bon Iour semblera. Et celx qui deffaudront 
de y estre paieront semblables paines comme desus est dit. les- 
quelles deffaules seront converties comme dit est. 

» Item est asavoir que la meson de ladite chapellanie sise en la 
ville de Guerrande près de la porte Saint Michel qui fut iadis a 
monseur Eon de Léon prebtre doit estre subiette et obligée es dits 
frères pour mètre loz nécessitez dedanz en garde pour Iour digner. 
El y devent auxi digner audit iour. Et y devent auxi faire loz chapitre 
landemain dudit iour en ladite meson toutefois que ils voudront es 
ditz iourz une fois lan. par donaison que ledit monseur Eon fit de 
ladite meson a ladite confrarie et mist adonques lesdits frères en 
saisine de ladite meson. Et y furent en lan de susdit en la présence 



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M&r SAINT NICOLAS DE GUÉRANDE. 9 

et de lasentement de Dom Pierres Lermiter chapelain de ladite 
chapelanie qui esloil informe par lettres que il gardoit de ladite 
donaison. 

> Item en ladite frarie devent estre trois procurours par chacun 
an lesquelx feront apparailler et querront a digner esditz frères le 
iour de ladite feçte et y devent estre touz les. frères ensamble au 
digner et ne sera mande envoiee a nul desditz frères si il nestoit 
malade ou hors du pays. Et celuy qui deflaudra de y venir si il nest 
malade ou hors dou pais comme dit est paiera son escot etnaura 
point de mande et sera baille son escuelle «s povres pour Dieu et 
ceulx qui seront malades ou. forains paieront leut* escot mes ils 
auront leurs escueles si ils les envoient querre. Et si ils ne les en- 
voient querre ils n'auront riens et paieront bien lour encouaigne (?). 
Et celx procurours qui seront lun desditz frères esteront les trois 
autres procurours qui vendront lautre an ensevant. 

> Item celuy qui fera le luminaire de ladite confrarie ledoit faire 
sanz nul salaire si il est frère de ladite confrarie mes il ne paiera 
point descot le iour du digner de ladite confrarie. Et il dignera 
comme les autres. 

» Item devent lesdits frères aler touz a cheval par chacun an a 
matin ampres la messe le iour de ladite fesle hors la ville le plus 
coitement que ils pourront et retourner en la ville o branches de 
foilles et de flours et faire hystoires danciennes choussez pour 
esbatement avant aler digner. Et ceulx qui deffaudront de y aler et 
de y estre paieront semblables paines comme de sus est dit les- 
quelles seront converties comme dist est. 

> Item celuy qui fera les rimmes de listoire aura son escuelle 
quitte en ladite confrarie. 

» Item lendits frères devent avoir un bieau drap de soye selond 
lour estai et lour quantité lequel drap et ledit luminaire seront mis 
sur chacun mort de ladite confrarie le iour de sa sépulture a la 
costume des autres confraries de la ville de Guerrande. Au quel 
mort chacun frère vif de ladite confrarie doit faire chanter une 
messe de requiem et donner 1 dener pour et offrir un dener le jour 



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10 LA NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE CONFRÉRIE 

de ladite sépulture et estre au service dou dit mort iusques atant 
que il soit mis en terre et covert et seront a le veiller le seir davent 
îusques a covrefeu. Et li feront dire vigilles de mortz sur le corps 
et liront querre. Et le porteront a liglize touz ensamble. Et celx qui 
deffaudront paieront chacun de chacune hore. cest a savoir du 
veiller, de laler querre. et estre au servise semblables paines 
comme desus est dit et seront converties comme dist est. et celx 
que voudront aler veiller pourront envoier un clerc qui dira un 
psautier sur le corps du mort, et autre ne puet envoier pour luy 
mes lenvoient il sera quitte de la paine. 

» Item tous les frères de ladite confrarie sont et devent estre par 
fay et par serment de se entreaimer se entreporter foy et leaule se 
entrefaire bon samblent et signe de cognoissance en touz lieux sanz 
panser ne faire lun a lautre mal ennuy ne domage ne estre lun 
contre lautre en plest ne autrement o nulle persone quelle quelle 
soit saufve seingnorie et lignage, dont nulle alliance ne se fait. Et 
ou cas ou ilx auroint afaire lun contre lautre ils devent venir 
davent le esleu de ladite confrarie. lequel esleu o deliberacion et 
conseil eu ou doze des plussouffîsanz de ladite confrarie doit faire 
bonne acordance entre eux et lour tenir bon dret. Et si il est en 
defifaut de ce ils pourront aler procéder davent lour iuge de lour 
querelle lun contre lautre. Et si il y avoit eu riote ne contens entrelx 
par quoy il y eust eu trait sanc sur aucun clerc le esleu ne peust les 
absoudre mes il les peut bien mettre a acort et les envoier a lour v 
iuge pour estre absous. Et se il y avoit aucun advocat ou pledeour 
en ladite confrarie il ne doit avoir point de salaire de nul des frères 
pour estre en lour conseil contre touz estranges excepte iuStfce ou 
sancs for. a boire dous mesures ou trois du meillour vin. 

» Item se entredevent lesdits frères garder et deflfandre lun lautre 
en touz cas a vivre et a morir contre touz estranges sauve seingno- 
rie et lingnage. 

» Item tous ceulx qui voudront entrer en ladite confrarie devent 
venir landemain de ladite feste la ou touz les frères seront davent le 
esleu et les procurours et les autres frères pour y antrer et y estre 



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Mgr SAINT NICOLAS DE GUÉRÀNDE. 11 

receu et fere le serment et paieront telles antrees comme le esleu 
et les trois procurours ordreneront et selont lestât des entranz les 
uns plusjes autres mains et parsomet lour antrees paieront les diz 
anlrens dou vin es frères le dit jour 1 ialon a savoir est dou meillour 
vin et un pain chacun hors descot et se il demeure pour boire sa 
part diceluy vin et il ly ait plus en lescot que la quantité doudit 
ialon de vin dantree il paiera son escot du sour plus comme un des 
autres frères. 

» Item touz les antrenz en ladite confrarie devent paier et paieront 
îours antrees en continent es procurours qui seront celle année que 
ils y antreront ou autrement ils ne seront point receuz en ladite 
confrarie et si aucuns des frères morrait et neust paie son antree. 
le luminaire de la confrarie ne yrait sur luy ne nul des frères ne se 
* melleroit de luy servir comme se il estoit hors de ladite confrarie 
iusques atant que les amys diceluy mort ayent paie ladite antree 
pour luy. 

» Item nulle famé ne sera james receue en ladite confrarie. 
$ Item tous celx qui noiseront tant comme lan sera au digner et 
iusques a tant que ilx soient hors de lostel ouquel il auront digne 
ne que se melleronl lun ou lautre ampres digner paieront 1 ialon du 
meilleur vin a touz. 

y> Item lesdits frères devent aveir 1 bedeau en ladite confrarie qui 
sera frère dicelle lequel fera asavoir a touz les frères quant aucun de 
lours frères sera mort pour li faire son devoir et aura celuy bedeau 
les chauces et les soliers du mort ou cinq soulz et la gresse qui 
demourra ou bref ampres le digner. Et toute la viande pain et relef 
qui cfemorra ampres le digner qui aura este achatee pour le digner 
seront donnez es povres pour Dieu. 

a Item celuy bedeau doit avoir son escuelle quitte et doit bailler 
les noez es frères ampres le digner. Et ausi doit faire asavoir es diz 
frères toutes les chouses que le esleu li comendera quant cas de 
nécessite y avendra. 

» Item les trois procurours qui seront quant ils auront compte 
paieront en continent ce que ils devront se ils avont plus receu que 



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12 LA NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE CONFRÉRIE 

mis es autres procurours qui de eulx seront esleuz et pourront les 
trois procurours darrinement esleuz prendre et nôuieer (?) sur 
icelx procurours qui auront compte et sur touz les frères que riens 
devront à ladite confrarie dantrees et de deffautes plenement de 
lour auctorite sanz sergent na iustice et a ce ont oblige touz les 
frères touz lours biens par lours serments et si li avoit chatel ou 
meuble en ladite confrarie il sera mis en la boile quelle les procu- 
rours garderont et y aura dous clefs dont le esleu gard » 

Les statuts de la confrérie sont incomplets ; il résulte d'une note 
insérée au feuillet troisième, verso, du livre qui les contient, que 
cet état regrettable est ancien : « .... Messieurs l'abbé, procureurs 
et frères seslants aperçus que le dernier feillet des statuts de ladite 
confrarie qui debvoit estre le quatrième du présent papier man- 
quoit, ont voulu ledit papier estre millésimé, ce qui a esté faict a 
mesme heure en leur preschée et de lour consentement. » Cette 
note est datée du « lundy dixiesme jour de may mil six cents vingt 
et cinq qui estoit le lendemain de la feste monsieur Sainct Nicolas.» 

La précaution, excellente quoique tardive, de numéroter le 
registre, ne fut cependant pas suffisante pour en protéger les véné- 
rables feuilles ; depuis 1625, une main peu scrupuleuse en a détaché 
le 56e feuillet. 

m 

Saint-Nicolas. 
Ecriture gothique, style, expressions, abréviations, tout s'accorde 
pour démontrer qus les statuts de la confrérie Saint-Nicolas de 
Guérande datent du quatorzième siècle ; et cependant, il nous semble 
que l'association révélée par ce document exista bien antérieure- 
ment à l'année 1350. On y remarque, en effet, que les frères de 
Saint-Nicolas, au moment de l'arrêté des statuts, possédaient un 
autier, en la collégiale Saint-Aubin ; une meson sise en la ville de 
Guerrande, près de la porte Saint-Michel ; et une chapelanie,m 
pourvue de son chapelain, Dom Pierres Lermiter. Il y est dit, que 
la maison de la rue Saint-Michel « fut jadis à monseur Eon de 



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M* SAINT NICOLAS DE GUÉRANDE. 13 

Léon, prebtre, lequel mist adonques lesdils frères en saisine de la 
dite meson » ; ces expressions jadis et adonqnes paraissent s'appli- 
quer à un fait déjà éloigné, dont les frères de 1350 ne furent peut- 
être même pas contemporains. 

Il nous semble donc, comme nous venons de le dire, que la 
confrérie Saint-Nicolas de Guérande avait une existence déjà 
ancienne ; d'où il résulterait que les statuts dateraient d'une réor- 
ganisation de l'association et non de sa fondation. 

Quoi qu'il en soit, l'opinion que nous venons d'émettre sur 
l'ancienneté de la confrérie guérandaise n'a rien d'invraisemblable, 
puisque les statuts constatent l'existence en celle ville de plusieurs 
autres associations de même nature : 

« Item lesdits frères devent avoir un bieau drap de soye.... lequel 
et ledit luminaire seront mis sur chacun mort de ladite confrarie le 
jour de sa sépulture a la costume des autres confraries de la vilte de 
Guerrande.... » 

L'institution de la confrérie Saint-Nicolas antérieure à 1350 étant 
admise, quelle en serait l'origine première ? 

Répondre nettement à cette question ne nous parait pas possible, 
dans l'état actuel de nos annales historiques. Le nom même d'Eon 
de Léotij le bienfaiteur, le fondateur peut-être de la confrérie, ne 
jette aucune lumière sur ses commencements, puisque l'on ignore à 
quelle époque il vécut. On est donc réduit aux conjectures les plus 
vagues. 

Les confréries ou confraternités, en Bretagne, existèrent aune 
époque très-reculée; on en trouve la preuve dans les actes du 
concile de Nantes de 658, où sont signalés, avec une grande véhé- 
mence, les abus et les excès qui s'étaient introduits au sein de ces 
associations religieuses par le moyen des banquets et de certaines 
réjouissances carnavalesques : Commessationes et turpes ac inanes 
lœtitiœ (Dom Morice, pr. t. 1 er , col. 215). A la lecture du quinzième 
canon de ce concile, intitulé de Quibusdam confraternitatibus , on 
serait tenté d'appliquer à notre confrérie guérandaise les anathèmes 
de l'assemblée des Pères du concile nantais, d'après le titre de ses 



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14 LA NOBLE ET TRÈS- ANCIENNE CONFRÉRIE 

statuts, portant qu'elle fut instituée à jouer et à digner, et mention- 
nant son principal esbatement lors duquel tous les frères , couverts 
de foilles et de flours, concouraient à une fête équestre. 

Mais le nom de saint Nicolas, patron de la confrérie, rétrécit 
singulièrement le champ de nos investigations. 

En effet, bien que la fondation du prieuré de Saint-Nicolas par 
Foulques Nerra, à Angers, sur les marches de Bretagne, remonte 
à Tannée 1020, il paraît certain qu'en Bretagne, la dévotion à saint 
Nicolas fut importée à la suite des croisades. 

Saint Nicolas, disent les hagiographes , fut évêque de Myre, en 
Lyçie, au quatrième siècle de notre ère ; son culte ne tarda pas à 
se répandre dans tout l'Orient ; mais en Occident il était à peine 
encore connu , lorsqu'en 1078 ses reliques ayant été transférées à 
Barri, petit port de l'Italie méridionale, où elles manifestèrent leur 
présence par d'éclatants miracles, la dévotion à saint Nicolas devint 
extrêmement populaire dans toute l'Italie. On était alors à la veille 
de la première croisade (1096), à laquelle participa le comte ou 
duc de Bretagne, Alain Fergent, à la tête d'un nombreux contingent 
de sujets de toute classe et de toute condition. Les croisés bretons, 
témoins sans doute du pieux entraînement des populations italiennes 
vers le patron des voyageurs, des marins, des naufragés et surtout 
des pèlerins, importèrent vraisemblablement en leurs foyers la 
dévotion pour saint Nicolas, à l'intercession duquel ils attribuèrent 
peut-être le bonheur de leur retour au pays. 

Cette croisade d'Alain Fergent fut suivie, durant le cours de deux 
siècles, de nombreuses entreprises de même nature, auxquelles les 
Bretons ne firent jamais défaut. L'une de ces saintes démonstra- 
tions de l'ardente dévotion des chrétiens d'Occident, se termina, 
pour les croisés bretons, par une véritable catastrophe. Le 23 
octobre 1218, le comte Hervé de Léon, revenant de Palestine à la 
tête de seize mille croisés, bretons pour la plupart, perdit la vie 
dans un naufrage, qui engloutit sept de ses vaisseaux, corps et biens. 
Ce sinistre épouvantable eut lieu en vue de Brindes, port d'Italie 
voisin de celui de Barri, déjà cité. Les Bretons échappés à ce ter- 



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MB' SAINT NICOLAS DE GUÉRANDE. 15 

rible naufrage, ont pu redoubler de piété envers le grand saint par- 
ticulièrement invoqué par les marins italiens, et, lui attribuant leur 
salut, manifester leur reconnaissance par de pieuses fondations, tant 
le malheur développe dans les âmes le sentiment religieux, qui est 
naturel à l'homme ! 

Quoi qu'il en soit, on est d'autant plus fondé à attribuer aux croi- 
sades l'importation en Bretagne de la dévotion à saint Nicolas, que 
le plus ancien établissement de ce pays placé sous son patronage 
est, paraît-il, un prieuré situé sur le territoire d'Avessac, rive gauche 
de la Vilaine. « En ce prieuré, disent les auteurs de la nouvelle 
édition du dictionnaire d'Ogée (Y. Saint-Nicolas de Redon), fut 
construite, lors de la première croisade, une chapelle dédiée à saint 
Nicolas. » Le prieuré et la chapelle ont donné naissance au bourg 
de Saint-Nicolas de Redon. 

Ici devraient se borner nos recherches sur l'origine d'une dévo- 
tion qui parait se lier aux commencements de la confrérie guéran- 
daise; mais nos recherches mêmes, en nous découvrant de nouveaux 
aperçus, et pour ainsi dire un nouvel horizon, nous engagent à 
poursuivre une étude de plus en plus intéressante. 

F. Jégou. 
(La fin à la prochaine livraison). 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE 

EN BRETAGNE * 



Avec le docteur Gorju, nous fermons la bande des illustres 
farceurs, que nous nous étions proposé de présenter à nos lecteurs, 
et qui tous figurent sur le tableau de M. de la Pilorgerie , où nos 
lecteurs les reconnaîtraient maintenant aisément. — Nous croyons 
devoir cependant prolonger encore un moment cet article, et répendre 
à une question que plusieurs sans doute se seront faite. Nous avons 
souvent, dans le cours de ce petit travail, nommé l'Hôtel de Bour- 
gogne, son théâtre, ses comédiens : — Qu'était-ce, auront-ils pu 
se dire, que l'Hôtel de Bourgogne? Nous allons le leur apprendre 
en peu de mots. 

Nos rois se sont fait de tout temps un devoir d'offrir une noble 
hospitalité, tant aux princes étrangers qui venaient les visiter, qu'à 
tous les grands vassaux de la couronne. Mais ces derniers, avaient 
si souvent des intérêts à démêler avec leurs suzerains, que cette 
hospitalité devenait parfois pour eux une grande gêne, en les forçant, 
soit à la payer du sacrifice d'une partie de leurs prétentions , soit à 
se montrer ingrats. — De bonne heure donc, la plupart crurent 
d'autant plus devoir acheter des hôtels personnels dans la capitale, 
qu'en outre des motifs que nous avons signalés, ils se plaisaient 
souvent à faire, pour leur simple agrément, d'assez longs séjours 

* Voir la livraison d'avril, pp. 312-325. 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 17 

dans cette ville « sans pair » , devenue depuis tant de siècles la patrie 
commune de l'humanité. — - Or donc les ducs de Bourgogne, les 
seuls dont nous ayons à parler ici, eurent d'abord leur hôtel sur la 
rive gauche, dans le quartier de l'Université, non loin de la haute 
colline, où depuis s'est élevée Sainte-Geneviève. Vendu aux arche- 
vêques de Reims, ceux-ci y fondèrent un collège qui subsistait encore, 
croyons-nous, au moment de la Révolution. 

Les princes bourguignons occupèrent ensuite l'hôtel d'Artois . au 
quartier Saint-Denis, entre la rue Pavée et la rue Monconseil. 
Marguerite, héritière des comtes de Flandre et d'Artois, ayant 
épousé Philippe de France, quatrième fils du roi Jean et tige des 
derniers ducs de Bourgogne, Philippe et Marguerite firent en 1402 
partage de leurs biens à leurs enfants, et Jean de Bourgogne, leur 
fils aîné , choisit dans sa part l'hôtel d'Artois, qui depuis porta 
souvent encore le nom d'hôtel d'Artois, mais comme affecté au 
théâtre, ne s'appela qu'hôtel de Bourgogne. — Venu à la couronne 
par suite d'héritage ou de confiscation , cet hôtel , qui tombait en 
ruine, fut vendu en 1543, par ordre de François I er ; la vente s'en 
fit par lots^il était immense, aucun particulier n'aurait pu l'acquérir 
tout entier. — En 1548, les Confrères de la Passion, auxquels on 
attribue l'origine de notre théâtre, y firent construire une vaste 
salle entourée de loges, et depuis, jusqu'à une époque au moins 
très-avancée du XVIII e siècle, cette salle, plusieurs fois changée, 
modifiée, restaurée, conserva toujours sa destination théâtrale. Des 
confrères de la Passion, elle passa avec des variations très-diverses 
tant à plusieurs troupes françaises, qu'à des troupes italiennes; 
mais cette histoire, très-compliquée, est inutile ici. Nous ne disons pas 
pour cela qu'elle fût sans intérêt. 

Parles détails dans lesquels nous sommes entré, au sujet du 
tableau de M. de la Pilorgerie, on voit quelle curieuse page de 
l'histoire de nos mœurs il nous offre : art, littérature, théâtre, 
peuvent la revendiquer, trouvant chacun à y prendre. Nous croyons 
savoir que son honorable propriétaire consentirait à la céder. C'est 
cette année, nous l'avons dit, le deuxième centenaire de Molière ; 

TOME XXXVI (VI DE* LA 4* SÉRIE.) 2 



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18 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

c'est là une date de remarque, une date dont on se peut justement 
prévaloir ; je le fais pour engager en mon nom, et, j'en suis sûr, au 
nom de tous les hommes intelligents de notre ville, pour engager, 
dis-je, nos édiles municipaux à faire l'acquisition de cette œuvre, 
rare entre les rares, intéressante entre les intéressantes. De tels 
achats honorent les villes, honorent ceux qui les font, honorent 
ceux qui les comprennent. — Ils ne sont plus, ils ont laissé à 
d'autres leur place sur le théâtre de la vie humaine que leur nom 
demeure encore attaché à ces nobles et intelligentes acquisitions. 

Que de destinations diverses on peut donner à cette œuvre : le 
Musée de Tableaux, le Musée d'Archéologie, la Bibliothèque, la 
Ville, le foyer du Théâtre. — On n'a que l'embarras du choix. Mais 
que la ville n'oublie pas ce célèbre bas-reliefde l'Occasion qui orne 
une de ses rues. — Saisir l'occasion ! quel secret, quel art, quelle 
science ! C'est à peu près la seule loi du succès en ce monde. 



APPENDICE 

Motifs de cet appendice. — Analyse d'un travail de 
M. B. Fillon sur les représentations théâtrales de 
Molière à Nantes en 1648. 

Depuis la composition de cette étude, et surtout au cours de son 
impression, d'intéressants renseignements fournis par MM. Jules de 
la Pilorgerie et Gondar m'ont donné à penser, et par eux-mêmes 
et par les nouvelles et heureuses recherches dans lesquelles ils 
m'ont entraîné, qu'il serait utile et profitable à mes lecteurs soit 
d'y faire des intercalations, soit d'y ajouter un complément. Le 
premier parti eût été préférable pour la meilleure forme du travail, 
le second permettait à la presse de continuer son œuvre, en même 
temps que je pouvais donner plus de soins à ce supplément de 
recherches, et c'est ce qui m'a déterminé à l'adopter. 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 19 

Avant de passer aux renseignements fournis par MM, de la 
Pilorgerie et Gondar, il me paraît qu'il pourra être agréable à plus 
d'un de connaître, au moins en abrégé, les faits et documents relatifs 
au séjour de Molière à Nantes, recueillis par MM. de la Nicollière 
et Benjamin Fillon, et dont nous n'avojis dit qu'un mot au commen- 
cement de ce travail. La brochure dans laquelle M. Fillon a rendu 
compte de ses découvertes et de celles du savant archiviste de la 
municipalité nantaise, n'a été tirée qu'à 150 exemplaires ; c'est 
assez dire qu'elle est promptement devenue introuvable et qu'elle a 
pris la valeur d'un fnanuscrit. 

On sait que les troupes d'acteurs italiens affluèrent à Paris sous 
Mazarin. Une des plus belles et des plus nombreuses arriva sur la 
fin de 1645 ; c'est celle dont faisaient parti, ainsi que nous l'avons 
dit, Tiberio Fiurelli (Scaramouche), Domenico Locatelli (Trivelin), 
le Capilan Spezzafer, les charmantes Brigida Bianchi (Aurélia) et 
Gabriella Locatelli, — et plusieurs autres étoiles. — - Or, peu avant, 
s'était justement fondée une troupe, pour ainsi dire de bourgeois 
amateurs, épris avant tout de l'amour de l'art, et qui avaient pris le 
nom fastueux de V Illustre Théâtre ; Molière, alors tout jeune, s'y 
était engagé. — Si vaillante fût-elle, la troupe de YJllustre Théâtre, 
fort mal garnie, d'ailleurs, d'espèces sonnantes, ne pouvait longtemps 
penser à lutter contre ces Italiens, si bien montés, si maîtres experts 
dans leur art, et qui réunissaient sur leur scène toutes les séduc- 
tions , la comédie , la danse , le chant, les brillants décors. Aussi 
fut-elle bientôt aux abois, en présence de ses représentations 
abandonnées du public. Il se trouva, heureusement pour elle , que 
sur ces entrefaites arrivait justement à Paris, pour y faire de nou- 
velles recrues, Charles Dufresne, directeur d'une troupe jouissant 
de quelque renommée en province. Il ne pouvait tomber plus à 
propos pour les acteurs de Y Illustre Théâtre, et presque tous, 
•Molière du nombre, s'engagèrent avec lui. Dufresne, dont l'origine 
peut bien avoir été nantaise, était un honnête homme, et l'associa- 
"tion dura longtemps. — Le traité définitif pour l'exploitation théâ- 
trale dut être signé,.en 1646, vers Pâques, époque habituelle des 
engagements. 



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20 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

Quelles furent les premières pérégrinations de la troupe ? On 
l'ignore. Il y a là une lacune de deux ans à combler, car c'est le 
19 avril 1648 qu'on retrouve pour la première fois la troupe depuis 
son départ de Paris. A celte date, elle est à Nantes. Le 23 avril, 
Molière (le sieur Morlierre) vient au bureau de la ville et demande 
Y autorisation de jouer pour la troupe de Dufresne, mais il se trouve 
que Monseigneur le mareschal de la Melleraye, le gouverneur, « est 
destenu au lyt de malladye corporelle et danger de sa personne >, 
et en pareille occurrence on est obligé de surseoir à l'autorisation 
demandée. — Cependant, quelques jours après, le maréchal va 
mieux et la troupe peut commencer ses représentations, au travers 
desquelles elle assiste même à un baptême, pour ainsi dire de 
famille, en l'église Saint-Léonard, dont les traces sont encore 
visibles à l'extrémité de la rue de ce nom. Sur les fonts, on pré- 
sentait une petite Isabelle, née le 18 mai, de Pierre Réveillon, 
depuis plusieurs années l'associé de Dufresne, et de Marie Bret, sa 
femme. Parmi les témoins ne figure pas Molière, mais on y voit, 
outre Marie Hervé et Madeleine Béjart, sa fille, Du Parc, c'esl-à-dire 
de son nom réel René Berthelot, fils d'un bourgeois de Nantes. Il 
venait de s'engager dans la troupe, pour qui il fut une excellente 
recrue, bien que son embonpoint, devenu un peu excessif, lui ait 
fait donner plus tard le surnom de Gros-René. Disons* en passant, 
que son portrait, facile à exécuter, puisqu'on en possède des gra- 
vures et des dessins, manque, hélas! comme bien d'autres, au 
Panthéon in partibus, à créer, des illustrations nantaises. 

Lesjeuxde paume couverts, communs alors, servaientsouvent pour 
s'installer aux comédien^ de passage. Ainsi en fut- il à Nantes pour 
la troupe de Molière ; mais la situation de ce jeu demeure jusqu'ici 
indécise. M. Fillon doute fort que ce fut celui, aujourd'hui détruit, 
de la rue Saint-Léonard, malgré l'inscription que M. Verger, un des 
Nantais les plus zélés pour les souvenirs locaux, y fit placer e^ 
1837. Il conclurait plutôt pour un autre jeu de paume, situé dans la 
douve, près de la tour du Papegaut, c'est-à-dire non loin de l'ex- 
trémité de la motte Saint-André, selon le beau plan en relief des 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 21 

anciennes fortifications de la ville de Nantes, que possède le Musée 
archéologique départemental. — Qui a raison de M. Verger ou de 
M. Fillon, c'est un point à chercher. < 

La troupe de Dufresne dut quitter Nantes vers la fin de mai ou le 
commencement de juin pour se rendre à Fontenay~le-Comte ; mais 
relativement à cette ville, on ne connaît que la requête de Pierre 
Robert, procureur, agissant pour Charles Dufresne, à l'effet de 
contraindre Louis Benesteau, « maistre paulmier de ceste ville de 
Fontenay-le-Comle », à lui livrer la salle qu'il lui avait promise 
pour le 15 juin, et ce pour le délai de 21 jours, ladite requête datée 
du 9 juin. — Rien n'est venu prouver jusqu'ici que .Dufresne ait 
obtenu gain dé cause. La marquise de la Boulaye venait d'arriver 
au château, et le jeu de paume, situé aux pieds de cette féodale 
demeure, lui était nécessaire pour réunir les gentilshommes turbu- 
lents de la province, au moment d'entrer dans le parti de la Fronde. 
— Le pauvre Dufresne, le sieur Morlierre et Gros-René devaient 
peser bien peu dans la balance auprès de la marquise de la Bou- 
laye, Louise de la Mark, fille du duc de Bouillon. 

Tels sont les faits principaux qui ressorte nt de la brochure de 
M. Fillon, et qui confirment jusqu'à l'évidence l'intérêt unique pour 
notre ville de posséder le tableau de M. de la Pilorgerie. Les Molière 
se comptent dans l'histoire de l'humanité. N'est-il pas curieux de 
penser qu'un jour le plus grand écrivain^, selon Boileau , du plus 
grand siècle de notre histoire, traversait la cour de notre hôtel de 
ville , montait son escalier, pénétrait dans ses bureaux ; — curieux 
de penser que qui saurait bien écouter, pourrait presque encore y 
recueillir l'écho de sa voix. — C'est assurément la plus souveraine 
qui s'y soit jamais fait entendre. 

Depuis sa notice, M. Fillon a encore publié sur Molière un article 
plein d'intérêt que nous trouvons dans le Journal de la Charente' 
Inférieure, du 22 mai 1873, et dont nous devons la communication 
à M. le comte Anatole de Bremond d'Àrs, toujours d'une érudition 
si complaisante, quand il peut être utile aux chercheurs. Cet article, 
toutefois, relatif aux autographes de Molière, à quelques portraits 



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22 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

dont nous avons parlé, à sa maladie de 1565, et enfin à des armoi- 
ries de fantaisie qu'il aurait prises, ne nous offre rien , n'ayant pas 
la prétention de faire ici la biographie complète de Molière, qui 
nous paraisse faire lacune dans notre article ; il nous suffit donc de 
le signaler, et maintenant nous revenons à notre tableau et aux ren- 
seignements que nous ont fournis MM. Gondar et de la Pilorgerie. 



Détails divers sur le tableau; noms des seize farceurs, etc. 

Depuis notre exposition nantaise de 1872-1873, où cette œuvre 
si intéressante se présenta d'une manière si inopinée aux yeux des 
amateurs , M. de la Pilorgerie a confié son tableau à M. Gondar, 
l'éminent restaurateur du musée de Nantes, et débarrassé d'un 
malheureux cadre qui en faisait partie, porté à Paris par H. Gondar, 
comparé sur place à l'œuvre possédée par la Comédie Française, ce 
tableau , restauré ensuite , reverni et réencadré d'une façon digne 
du sujet, a repris un aspect tout autre que celui qu'il offrait à l'expo- 
sition. — Le vieux cadre enlevé, il s'est trouvé que le tableau de 
M. de la Pilorgerie était absolument identique à celui de la Comédie- 
Française : rien n'y manquait, ni les lustres du cintre, ni la bande- 
rolle du haut, *se détachant des. armes de France, et portant 
l'inscription : « Farceurs français et italiens depuis 60 ans et plus), 
ni les lumières du premier plan, ni la rampe, ni le nom des acteurs 
dans le bas du tableau, se rapportant aux lettres de renvois. Ces 
noms nous étant maintenant tous connus, et d'une manière authen- 
tique, au lieu des listes , en général abrégées et plusieurs inexactes 
que nous en avions trouvées, il nous a semblé à propos de com- 
pléter les portraits de tous ces types la plupart si célèbres de la 
grande comédie ou de la haute bouffonnerie. — Si Scaramouche, 
pourquoi pas Polichinelle ? Si le Capitan, pourquoi pas le Docteur? 

Mais avant de réparer nos torts envers ces nobles personnages, 
disons, c'est un détail assez important, que le tableau de M. de la 
Pilorgerie est daté de 1681 ; il n'est donc postérieur que de onze 



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^ UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 23 

ans à celui de la Comédie-Française, et M. Gondar, un connaisseur, 
s'il en fut, le considère comme de la même main. Cette date cer- 
taine et précieuse, si elle donne l'aînesse au tableau de la Comédie- 
Française , constate du moins la presque contemporanéité de cette 
précieuse reproduction. — Quant au mystère qui règne sur l'ori- 
gine de cette œuvre et sur son auteur, il devient de plus en plus 
entier. De signature, ni Tune ni l'autre des deux toiles n'en porte ; 
par ailleurs, il devient aussi constant que cette composition devait 
être connue et appréciée 3es connaisseurs, au moins pour son grand 
intérêt, puisque onze ans après le tableau des Français, daté de 1670, 
tableau qui n'est peut-être pas, — nous reparlons de ce point un 
peu plus loin, — le premier prototype, il en était demandé des 
copies, et cependant jusqu'ici nous n'en trouvons nulle trace, nulle 
mention, dans les mémoires du temps, dans les révélations fami- 
lières et inopinées des lettres, dans les histoires de l'art, ni dans les 
livres consacrés aux annales du théâtre. 

Voici maintenant, dans leur ordre, les noms des personnages 
représentés sur le tableau , avec la lettre qui correspond à chacun 
d'eux. L'ordre se prend de gauche à droite, en regardant le tableau : 
A. Molière, B. Poisson, C. Jodelet, D. Turlupin, E. le Capitan 
Matamore, F. Gaultier Garguille , G. Guillot Gorgu, H. Gros- 
Guillaume, L. Arlequin, M. le docteur Grazien Balourd, N. Poli- 
chinelle, 0. Pantalon, P. Briguelle, Q. Trivelin, B. Scara- 
mouche, S. Philippin. — Ils sont donc seize, pas un de plus, pas un 
de moins, quatre de plus que les grands dieux , lesquels seize, le 
peintre, d'accord saqp doute avec les plus hautes autorités de son 
temps, a jugé dignes de former ce bataillon sacré, cet illustre aréo- 
page, ce tribunal suprême des véritables lois, moyens et conditions 
du vrai rire et de la franche gaieté. Pour montrer d'un mot tout 
leur mérite , toute leur valeur, nous nous bornons à demander s'il 
en est beaucoup, parmi nos faiseurs de pièces en renom, qui 
aimassent à passer sous les fourches caudines de leur opinion. 
Quelle hétacombe, grand Dieu L et pour une Mademoiselle Angot, 
dont les aimables sourires trouveraient grâce devant eux, pour un 



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24 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. ^ 

Orphée, dont les mines burlesques parviendraient peut-être à les 
dérider un moment, pour quelques comédies de' franche valeur 
d'auteurs dont le nom vient à tous, que de pièces patibulaires ren- 
voyées à l'ombre, au silence, à l'oubli dont elles n'auraient jamais 
dû sortir! Quel four colossal évité à celle-ci ! quelle avanie à celle-là ! 
— Quel fin sourire chez Molière ! Quels lazzis chez Gros-Guillaume ! 
Quelles savantissimes sentences chez le Docteur ! Quels bâillements 
chez Arlequin ! Quels jurons chez le Capitan ! Quelle joyeuse chan- 
son entonnée par Gaultier-Garguille ! Quelle hilarité chez Polichi- 
nelle ! 



* % POLICHINELLE. 

Son grand type ; — origine de son nom ; — sa patrie ; — pourquoi il 
passe marionnette; — il effraie les Suisses; — Molière lui donne asile; 

— il marie Romulus à la foire Saint-Germain ; le régent va l'admirer ; 

— il devient gentilhomme de la Chambre ; — Guignol, de Lyon, usurpe 
quelques parties de ses États ; Polichinelle fait un mot à ce sujet. 

Polichinelle, c'est un de mes dédaignés, commençons par ce 
brillant personnage nos réparations. — Aussi bien il a droit à cet 
honneur comme tout à fait « premier sujet », ainsi que l'appelle 
Gouriet. « C'est, ajoute-t-il, un acteur consommé, mais il est redou- 
table dans sa colère » ; ne nous y exposons donc pas. — Quelle vie 
glorieuse, quelle admirable légende, quelle épopée que celle de ce 
grand et noble Polichinelle! Sept villes se disputèrent l'honneur 
d'avoir donné naissance à Homère; — la Grèce et l'Italie reven- 
diquent celui d'avoir produit il signor Pulcinella. Il a beaucoup 
voyagé, presque partout il a été fêté, adulé, reçu à bras ouverts. 
Craint à la fois et aimé ; craint pour son caractère rude, orgueilleux, 
entier, batailleur; aimé pour son entrain, sa vie débordante, sa 
spirituelle fanfaronnerie, son courage réel et même ses coups de 
bâton sur messieurs du guet; il a eu des aventures célèbres et 
d'incomparables honneurs ; un jour, il fit seul, à la lettre, trembler 



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% UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 25 

une ville entière ; d'autres fois, il joua, par ordre, devant les cours, 
et dans quel pompeux appareil il parut devant les princes et les 
princesses, dans quels rôles dignes d'un tel auditoire, dans celui, 
entre autres, de grand pontificaleur de la cité romaine ! — Scep- 
tique, il l'est; railleur, c'est indiscutable; c'est un mauvais sujet, un 
ivrogne; il bat, en plus du guet, sa femme et les magistrats; — si 
sa méchanceté est souvent burlesque, sa gaieté est parfois terrible ; 
on ne saurait le respecter ; — mais jamais son nom n'a appelé le 
mépris, c'est un grand fautif, le crime même ne lui est pas étranger, 
mais ne lui proposez pas une bassesse, il vous tuerait. Il y a en lui 
comme un étrange mélange de Don Juan et de Don Quichotte ; — 
Don Juan inspire soit l'amour, soit la haine ; Don Quichotte, soit le 
rire, soit les larmes ; mais, marqués, conjjpe Polichinelle, au sceau 
d'une fatalité dominatrice plus forte que leur volonté , on ne les 
méprise pas, on ne les dédaigne pas, les petites gens seules sont 
capables de leur faire des avanies; — de même Polichinelle. — Le 
malheur lui-même, cette consécration suprême des gfandeurs et 
des héros, est venu frapper Polichinelle. Plusieurs parties de ses 
Etats lui ont été enlevées, et il a su supporter ses infortunes dans la 
dignité du silence, ce sans se plaindre et sans murmurer », comme 
mi disait dans le vieux jeu du Vaudeville ou du Gymnase. — Mais 
esquissons quelques traits plus précis de celte grande existence. 

L'origine de son nom, le lieu de la naissance de Polichinelle sont 
disputés. Ces choses-là n'arrivent qu'aux hommes illustres. Selon 
un lettré italien du dernier siècle, l'abbé Galiani, il y avait au 
XVII e siècle, dans Acerra, ville de la Campanie heureuse, une troupe 
de comédiens qui parcourait la province, y gagnant maigre vie. Un 
jour que ces comédiens assistaient dans la campagne à une ven- 
dange, les paysans et eux, réciproquement échauffés par le jus divin 
de la vigne, se prirent de brocards. Les comédiens pensaient aisé- 
ment l'emporter sur ces rustres, mais ils trouvèrent à qui parler et 
furent obligés de s'avouer vaincus ; un nommé Puccio , du bourg 
A'Aniello, les écrasa tellement jjp ses quolibets, qu'ils se virent 
réduits, honteux, à prendre le parti de la retraite. Mais, chemin 



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26 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. m 

faisant, la réflexion leur était venue, et causant entre eux en plai- 
santant des lazzis de Puccio d'Aniello, ils se mirent à penser que 
ce spirituel et original paysan serait une excellente recrue pour la 
troupe ; Puccio avait le physique de son esprit, la face comique, les 
yeux vifs, un nez démesurément long, le teint à la fois rubicond et 
hâlé ; en lui conservant son costume de campagne, sa camisole, son 
pantalon de toile blanche, on devait nécessairement faire argent 
avec lui ; des propositions lui furent de suite faites, Puccio les 
accepta, et les comédiens n'eurent qu'à se louer de ses services. — 
Le type ayant plu, lorsque Pulcio eut passé Fonde noire, — les 
Polichinelles la passent tout comme les grands capitaines, — on 
retrouva un Pulcio quelconque, on modifia légèrement son nom, jl 
devint Polecenella , pxxisftilcinella, et depuis lors Polichinelle ne 
disparut un moment que pour reparaître bientôt. La Parque rem- 
portait-elle, comme des monarques on en pouvait dire : Polichinelle 
est mort, vive Polichinelle ! Mais comme personnage de chair et 
d'os, il vécut si rarement, il fit si rarement retentir ses brillants 
sabots sur les planches , il s'est si vite transformé en marionnette, 
en marionnette de qualité, il est vrai, — di qualita, — que Ton a 
eu rarement à verser des larmes sur aucun Polichinelle. Loret, qui 
en avait répandu sur la mort de Scaramouche, n'eut point cettS 
douleur. 

M. Louis Moland, auquel nous avons emprunté de seconde main 
les traits principaux du récit de l'abbé Galiani, n'est pas éloigné 
d'accepter comme très-probable l'élymologie de Puccio d'Aniello, 
tout en la reculant, dit-il, au moins au XVI e siècle, mais il reconnaît 
qu'elle est généralement moins admise que celle qui donne Naples 
pour patrie à Polichinelle et qui tire son nom de l'italien Pulcinetto, 
diminutif de Pulcino, petit poussin, allusion à cette voix étrange (Je 
coq criard et enroué dans laquelle réside peut-être sa principale 
puissance. Celte seconde étymologie nous paraît à nous la plus 
vraisemblable, surtout si l'on considère, avec le savant M. Magnin, 
que les statuettes diverses, contrées dans quelques cabinets de 
Maccus, le Calabrais jovial et contrefait, nous offrent à bien peu près 



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TTN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 27 

le type de Polichinelle, et que ce nom de Maccus parait justement 
avoir signifié dans la langue étrusque un cochet, un jeune coq. — 
Il y a plus, M. Magnin croit même pouvoir faire remonter ce type 
de la fatuité bruyante, mais noble, jusqu'au théâtre grec et à Aris- 
tophane. — Ainsi, nous avions bien raison de le dire, la Grèce et 
l'Ilalie et plusieurs villes de ces poétiques contrées se disputent la 
naissance de notre héros. — On le comprend , mais question d'ar- 
chéologie à part, Naples passe généralement aujourd'hui pour sa 
véritable patrie. On peut lui envier cette gloire ^mais l'envie devient 
éf aut si on ne la restreint dans de certaines bornes. 

Pourquoi, comme acteur, le rôle de Polichinelle a-t-il été si 
rarement conservé à la scène, nous ne savons pas au juste. Arle- 
quin, Pierrot, le Docteur, Scaramouche, ie Capitan, d'autres encore 
ont fait vie durable ; Polichinelle s'est contenté de bonne heure 
de devenir marionnette, — est-ce humilité de sa part, est-ce 
orgueil ? — Se trouvait-il gêné , écrasé au milieu de ces acteurs 
pour de bon, lui type étrange, tenant comme le Satyre, le Centaure, 
Silène et certains enchanteurs du royaume des fées, de l'homme et 
de l'animal ? Se trouvait-il, au contraire, trop supérieur à l'huma- 
nité , et n'avait-il pour elle que dédain et mépris, ce joyeux scep- 
tique, ce terrible railleur, ce rabelaisien compère? — N'est-il pas 
possible aussi qu'avec sa double et formidable bosse, son œil malin, 
son grand nez crochu, sa face rubiconde, ses membres robustes, sa 
tournure crâne, il n'eût l'air *rop terrifiant pour les ignorants, les 
humbles et les petits? — Comme marionnette même, ce type 
suprême de la gaieté et de la jovialité s'est quelquefois ïft craindre 
au premier aspect, — il a inspiré des paniques; en doute-t-on? 
écoutez ce récit : 

C'était sous le grand roi, Jean Brioché (on dit aussi Briochi et on 
le croit d'origine italienne), simple arracheur de dents, — et cepen- 
dant un de ces hommes devant qui on se découvre , car il a fait 
couler bien de douces larmes , et la bénédiction des chers petits 
enfants lui est assurée à jamais, fean Brioché avait établi, vers 1650, 
aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent, un spectacle où, pour la 



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28 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

première fois, les marionnettes étaient prises au sérieux ; chacune 
des siennes était un petit chef-d'œuvre , et les pièces qu'on leur 
faisait jouer étaient souvent beaucoup plus divertissantes que celles 
de maint grand théâtre. Elles avaient 

pour premier soutien de leurs scènes bouffones, 

Le suffrage éclatant des enfants et des bonnes. 

(Lemierre.) 

Brioché, cependant, voulut voir du pays, et ne se contentant plus 
des grandes foires de Paris, ni des guibrays de la province, iV 
voulut aller recueillir des applaudissements à l'étranger, et il pensa 
qu'un peuple simple et naïf, comme Tétait alors le peuple Suisse, 
saurait mieux que tout autre se plaire à ses innocents acteurs, 

Tirant leur jeu d'un fil , et leur voix des coulisses. 

Mais l'innocence et la simplicité allaient encore au delà de ce 
qu'il s'était figuré, elle allait jusqu'à la plus*grossière ignorance, à 
le superstition et au fétichisme. Il en était du moins ainsi à Soleure, 
où, ayant ouvert son théâtre, la figure de Polichinelle, lisons-nous 
dans la Biographie universelle de Michaud, d'après les Mémoires de 
littérature et d'histoire de d'Artigny, son attitude, ses gestes, ses 
discours surprirent et épouvantèrent tellement les spectateurs, que 
le Conseil de la ville, après longue et mûre délibération, conclut 
que Brioché était à la tête d'une troupe de diablotins, et que Poli- 
chinelle, notamment, était pour le moins Lucifer en personne. 
Brioché f^ emprisonné, et l'on travailla à son procès, comme magi- 
cien. Un peu plus, il eût péri sur un bûcher, au milieu de ses 
pauvres marionnettes. — Il eut cette chance, et Soleure et la 
Suisse, et notre pauvre humanité, qui compte trop de ces bûchers 
sur sa conscience, l'eurent aussi, qu'un capitaine au régiment des 
gardes-suisses, nommé Dumont, alors à Soleure pour y faire des 
recrues, fut voir dans sa prison ce terrible nécromancien dont on 
parlait alors dans toute la ville, et^our le supplice duquel on avait 
sans doute déjà retenu des fenêtres. Quel fut l'élonnement de 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 29 

Dumont en reconnaissant le pauvre Brioché ! Le rassurer, sortir en 
toute hâte de ce lieu où, en certains temps, plus d'innocents ont 
passé que de coupables, courir chez le magistrat et lui expliquer 
les ficelles des marionnettes et la pratique de Polichinelle fut pour 
l'officier Faffaire d'un instant. L'erreur reconnue, Brioché fut élargi, 
mais il ne donna plus de représentations dans Soleure, on peut le 
croire, et se hâta de quitter celle ville de malheur. Quand nous 
disions que Polichinelle avait terrifié toute une ville, on voit si nous 
avions raison. C'est la plus grande page de son histoire ; mais il a* 
eu d'autres honneurs et d'autres belles journées. 

Un jour, Molière se souvint qu'il avait été ingrat envers lui ou 
du moins oublieux, et il lui donna place dans le premier intermède 
de son Malade imaginaire. Il était bien juste temps pour cette répa- 
ration tardive, puisque Molière allait mourir ; il y a gagné que ce 
noble Polichinelle n'est point pour lui un remords vivant pour ainsi 
dire devant ses yeux dans les tableaux de la Comédie-Française et 
de M. de la Pilorgerie. — Rappelons en peu de mois cet intermède. 

Polichinelle est en galanterie, et, son luth à la main, il soupire 
amoureusement sous le balcon de sa belle : « nuit, chante-t-il à 
sa manière, qui n'est pas celle de tout le monde, ô chère nuit, porte 
mes plaintes amoureuses jusque vers mon inflexible. » Mais il est 
surpris au milieu de ces roucoulements, ou plutôt de ces glousse- 
ments, par une troupe d'archers qu'il parvient d'abord à intimider 
en appelant ses gens : 

Par la mort ! . . . par le sang ! . . . j'en jetterai par ter|| ! 
Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton, 
Donnez-moi mon mousqueton. 

Cependant les archers s'aperçoivent bientôt que le seigneur Poli- 
chinelle est seul, et que ce brillant personnel de laquais n'est qu'un 
tour de son imagination. Ils reviennent alors sur leurs pas et cette 
fois Pagonisent d'injures : 

Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire, 
Insolent effronté, coquin, filou , voleur. ... 



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30 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

On le voit, le vocabulaire est complet, il n'y manque qu'assassin ; 
aussi ne laissent-ils plus échapper Polichinelle .qu'il ne leur ait 
donné six pisloles pour éviter la prison. Ils lui ont d'abord offert le 
choix entre les pistoles, trente croquignoles ou douze coups de 
bâton. Polichinelle, quelquefois un peu trop sur son argent, a pré- 
féré les croquignoles, mais il veut tricher sur le nombre, et de cro- 
quignoles en coups de bâtons , il finit par recevoir les uns et les 
autres, et par payer en outre les pistoles. 

, Cette scène, qui éternisera la mémoire de Polichinelle sur le 
premier théâtre du monde, a été imitée par Molière d'une comédie 
du célèbre Giordano Bruno, dite II Candelaio, le Fabricant de chan- 
delles, traduite et publiée en français, en 1632, sous le titre de 
Boniface et le Pédant ; mais peu importe ici. 

Il est plus intéressant, avant de fausser compagnie à Polichinelle, 
qui finirait par usurper une place trop importante dans notre petit 
travail, de le montrer figurant devant la cour du régent, Philippe 
d'Orléans, et dans un de ses plus grands rôles. — C'était en 1722. 
Nous avons dit quelques mots des foires Saint-Germain et Saint- 
Laurent et de leurs représentations théâtrales si longtemps suivies ; 
leuc histoire demanderait un volume; on la trouve suffisamment 
détaillée dans la volumineuse Histoire du Théâtre français, par les 
frères Parfait, et abrégée avec esprit dans le charmant ouvrage du 
vaudevilliste Brazier sur les Petits Théâtres de la Capitale; il suffit 
à notre sujet de dire ou de rappeler tous les ennuis que la jalousie 
du Théâtre-Français, de l'Opéra et de la troupe italienne oupseudo- 
italienne ae l'Hôtel de Bourgogne, causa aux pauvres petits théâtres 
des foires, et surtout à l'Opéra-Comique en herbe, qui attirait tout 
Paris, tandis qu'Agamemnon déclamait souvent devant ses seuls 
gardes attristés, que l'Opéra déployait en vain un luxe- qui ne rem- 
plaçait pas toujours la bonne musique, et qu'Arlequin lançait ses 
lazzis devant les banquettes. Ces persécutions eurent surtout lieu 
au XVIII e siècle. On allait quelquefois jusqu'à envoyer des exempts, 
des archers, des menuisiers démolir la barraque entière. Or, en 
1722, en présence d'une nouvelle interdic tion, Le Sage, Fuzellier et 



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__— — 



UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 31. 

d'Orneval, les principaux fournisseurs de POpéra-Comique, pour 
lequel ils avaient préparé de nouvelles pièces, s'avisèrent de louer 
une loge à la foire Saint-Germain, où ils firent jouer par des ma- 
rionnettes des pièces de leur composition. On se moqua d'abord 
d'eux, Piron lança cette épigramme : 

Le Sage et Dorneval ont quitté du haut style 

La beauté, 
Et pour Polichinel ont abandonné Gille, 

La rareté ! 
Il ne leur reste plus qu'à montrer par la ville 

La curiosité ! 

Mais le stftcès n'en accueillit pas moins nos auteurs et leurs 
marionnettes. — Ils firent jouer deux pièces : le Rémouleur d'amour 
et Pierrot Romulus, précédées, selon un usage assez fréquent dans 
les coutumes théâtrales des foires, d'un prologue : VOmbre du 
Cocher poète. Polichinelle joue dans ce prologue un rôle assez 
intéressant, mais nous préférons nous étendre un peu plus sur 
Pierrot Romulus, et nou£ nous bornons à citer un mot qui peint 
tout à fait celte nature haule et distinguée, qui tient à distance et 
n'autorise pas d'inconvenantes familiarités. 

Au moment où Polichinelle, tout fatigué et arrivant d'Italie, se 
présente sur la scène, le Compère, il n'a point d'autre nom, s'ap- 
proche et court pour l'embrasser; — mais Polichinelle, faisant 
deux pas en arrière :•« Vous êtes bien familier, mon ami! est-ce 
que nous aurions gardé les cochons ensemble? 

Le Compère. — Je vous demande pardon, Monsieur... Je vous ai 
cru le Polichinelle de Paris. 

Polichinelle.—* Nun, je suis le Polichinelle de Rome. 

Le Compère. — Quoi ! vous jseriez ce Jean Polichinelle de Rome, 
oncle et légataire universel de Madame Perrelle la Foire? 

Polichinelle. — Oui, vraiment. 

Le Compère. — Vous venez, sans doute, recueillir sa succession? 

Polichinelle. — C'est mon dessein. Je viens tenir sa place à 
Paris. 



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32 UN PORTRAIT DE MOLIERE EN BRETAGNE. 

On voit, par ce court échantillon, que le sens de ces prologues 
était souvent très-satirique. 

Du Remouleur d'amour nous ne dirons rien ; — Polichinelle n'y 
figure pas ; — il occupe, au contraire, un des premiers rôles dans 
la pièce de Pierrot Romulus. — Le sujet est tel : Romulus et ses 
guerriers ont enlevé les filles des Sabins qui avaient refusé de les 
épouser. Un grand nombre de mariages se sont alors conclus ; mais 
Romulus, plus honnête que beaucoup ne le soupçonnent, au moins 
dans une tragédie de La Motte qu'on jouait alors, et dont la pièce 
de Pierrot Romulus était la parodie, en est encore, au bout d'un 
an, à filer l'amour parfait près de la belle Hersilie, fille de Tatius, 
roi des Sabins. On juge si Sabinette , confidente d*Hersilie , se 
moque de cet amoureux transi ; elle ne conçoit pas qu'il soit si 
nigaud et fasse des madrigaux. Enfin la chance veut que Tatius, ne 
pouvant digérer la honte de sa nation, vient attaquer Rome, "se fait 
prendre, et découvrant la grande honnêteté de Romulus et l'amour 
secret de sa fille pour ce héros, lui accorde sa main. — Et qui les 
marie alors? Murena le grand prêtre, Murena qui n'est autre que 
Polichinelle en personne. — Ce digne serviteur des dieux n'y va 
pas, du reste, avec grand enthousiasme ; il trouve Romulus très- 
glouton, et sur l'air du roi de Cocagne, il chante : 

Romulus, très-âpre aux Sacrifices, 

Prend pour lui Moutons et Veaux. 
A son croc, des Bœufs et des Génisses 

On voit les meilleurs morceaux ; . 
Il n'est rien que ce Gourmand n'accroche 
Et Ion Ion la 
De ce train-là, 
Bientôt il faudra * 

Revendre mon tourne-broche. 

Polichinelle est distingué, mais il est gourmand. C'était, du reste, 
l'opinion du grand Bonald, que ces deux choses s'allient. — - Toute- 
fois, malgré sa mauvaise humeur, il est d'un courage trop prudent 
pour s'opposer à la volonté formelle de Romulus, et on devine de 
quel air majestueux et convaincu il invoquera Jupiter, Junon, Vénus, 



• UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 33 

Lutine, les déesses-mères et tout l'Olympe pour consacrer l'union 
de son maître et de la vertueuse Hersilie. 

Ces trois pièces de Le Sage, d'Orneval et Fuzellier, eurent un 
énorme succès , et c'est pourquoi le régent ordonna une représen- 
tation personnelle pour lui et sa famille ; elle eut lieu à deux heures 
après minuit. 

Nous pourrions montrer encore Polichinelle dans plus d'un rôle, 
sinon si beau, du moins bien digne de son grand caractère, nous 
nous bornerons à un. — Nicolas-Hédard Audinot, acteur et auteur 
de la Comédie Italienne, ayant essuyé un passe-droit au théâtre dont 
il faisait partie, loua une barraque à la foire Saint-Germain, dans 
laquelle il fit jouer des comédies et des opéras de sa façon à des 
marionnettes. Chaque figure imitait un acteur ou une actrice des 
Ilajiens, — et quel rôle jouait Polichinelle ? On le devinerait diffi- 
cilement. — Il représentait, dit M. Brazier, auquel nous empruntons 
ce récit, le gentilhomme de la Chambre en exercice, et il distribuait 
des faveurs et des grâces avec une dignité grotesque à faire pouffer 
de rire. — Tout Paris courut l'admirer; — c'était vers 1765, mais 
nous ignorons l'année exacte. 

Nous arrivons au temps où Polichinelle va subir une avanie, un 
déboire , une perte d'Etats et être obligé de recourir à toute sa 
philosophie. — Il y avait à Lyon, sur les dernières années du 
XVIII e siècle, — nous empruntons ces détails à l'intéressante 
introduction du beau volume imprimé à Lyon par Louis Perrin et 
édile par N. Scheuring, 1865 : le Théâtre Lyonnais de Guignol, il 
y avait, disons-nous, à Lyon, un nommé Laurent Mourguet, qui avait 
monté un théâtre de marionnettes, dont, selon l'usage, Polichinelle 
était le héros principal. Mourguet composait lui-même ses pièces, 
et avait coutume de les soumettre à un vieux canut de ses amis, 
plein d'esprit et de gaieté, dans le jugement et l'impression duquel 
il avait pleine confiance. Or, quand il était content," le vieux canut 
avait coutume de dire : C'est guignolant; c'est-à-dire, en son lan- 
gage, c'est très-drôle ; et c8 mot, dont l'origine pourrait bien être 
guigner, regarder du coin de l'œil, ce mot était demeuré à Hour- 

TOME XXXVI (VI DE LA 4* SÉRIE.) 3 



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34 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

guet. Dans une Tille où le canut, c'est-à-dire l'ouvrier en soie, joue 
un rôle si considérable et représente le type populaire local dans sa 
plus vive force, Mourguet ne pouvait jnanquer de l'introduire dans 
ses pièces, et à chaque instant le ffest guignolant de son vieil ami 
lui revenait à la bouche. Bientôt ce type du canut devint le favori 
du peuple lyonnais, on l'appela Guignol, et Polichinelle, conservé 
quelque temps comme une sorte de régisseur qui annonçait la 
pièce, disparut même tout à fait. — Franchement, cet emploi 
subalterne n'était plus digne de lui ; c'était presque une insulte, 
d'ailleurs, une dérision que de lui faire faire la parade pour son 
heureux rival, pour l'envahisseur d'une partie de ses Etats ; — car, 
on voudrait en vain se le dissimuler, Lyon n'est point revenu à 
Polichinelle, et plusieurs villes du Midi l'ont aussi abandonné. — 
Par exemple, il est encore le Polichinelle de Rome et le Polichinelle 
de Paris. Mais, à Paris même, par un trait d'ironie du sort pour un 
orgueil qui fut trop grand peut-être, le domicile, le théâtre, le 
castelet (il castelleto) où Polichinelle brille encore avec sa double 
bosse, où il bat sa femme, où il tue le commissaire, où il fait 
entendre sa voix retentissante de coq enroué, s'appelle un guignol. 

De cet oubli, de cette ingratitude, de cette destitution partielle, 
Polichinelle, avant de prendre cette noble attitude « de souffrir 
sans murmurer », ne s'est vengé que par un mot : « Guignol, dit-il, 
c'est bon pour une ville de communards; moi j'appartiens à la 
grande Comédie de l'Art, la Commedia delPArte; je ne date point 
de la Révolution, ma naissance se perd dans la nuit des temps, — 
j'ai frayé avec Romulus, -— avec un Gnafron, jamais. » Gnafron, 
c'est, à Lyon, l'ami de Guignol, c'est uh type joyeux, mais très- 
commun, gourmand, ivrogne et d'une honnêteté douteuse ; mais un 
Lyonnais seul pourrait le bien complètement définir; — de même 
pour Guignol. 

Polichinelle, adieu! Non, tu ne pouvais frayer avec un Gnafron ; 
les marionnettes elles-mêmes ont leur dignité. 

B° n DE WlSMES. 



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UNE ENTREVUE 

PROVERBE 



Personnages. 

M. DE PRATILY. RAYMOND, leur fils (20 ans). 

M»e DE PRATILY. LE MARQUIS DE CARMAN. 

MARGUERITE, leur fille (18 ans). 

La scène se passe à Paris, dans le salon de M"* de Pratily, aux flambeaux. 

SCÈNE PREMIÈRE. 

M. et Mme DE PRATILY, MARGUERITE, RAYMOND. 

M. de Pratily, debout, adossé à la cheminée, tenant un journal. — Mme de 
Pratily, agitée, allant et Tenant. — Marguerite et Raymond faisant une 
partie de dames. 

M. de Pratily (regardant la pendule). — Ce monsieur se fait 
attendre. Ce que je souhaite le plus est qu'il ne vienne pas du tout. 
Je vous dis, mes enfants, que nous sommes ridicules. 

Mme D E Pratily. — En quoi, mon ami? Nous ne sommes pas 
allés le chercher. Le marquis de Carman nous fait demander de le 
recevoir. Cela ne se refuse pas à un jeune homme de son nom et de 
sa situation. 

M. de Pratily. — C'est précisément à cause de son nom et de 
sa situation que vos conjectures sont folles. Il passe pour avoir une 
très-grande fortune. 

Mm® DE Pratily. — Excellente raison pour qu'il veuille faire un 
mariage d'inclination. 



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36 UNE ENTREVUE. 

M. de Pràtily. — Quand il aura moolé nos trois étages et vu 
notre modeste appartement, il sera bientôt guéri d'un caprice, si 
c'en est un. 

j|me DB Pratilly. — Quand il aura revu Marguerite, il ne re- 
grettera pas d'avoir monté trois étages et ne s'occupera guère à 
regarder notre mobilier. 

M. de Pràtily. — Illusion de mère. 

Raymond (interrompant sa partie). — Et confiance de frère. — 
Examinons froidement les choses : n'est-il pas vrai que Marguerite 
est la plus jolie et la plus aimable fille de France ? 

Marguerite. — Mais tais-loi donc, Raymond. Tu vas recommen- 
cer tes compliments absurdes ! Si je ne deviens pas un petit monstre 
de sottise et de vanité, ce ne sera pas de ta faute. 

Raymond. — Je ne me tairai pas ; j'ai le courage de mon opinion. 
N'est-il pas vrai que tu as eu tous les succès au bal d'avant-hier, le 
premier où tu sois allée? 

Marguerite. — Je pense que toutes les jeunes filles ont des 
succès au bal, puisqu'elles y retournent. 

Raymond. — Ah! tu penses cela? A preuve, n'est-ce pas, ta 
cousine, cette bonne Lucie de Barville, qui serait restée clouée sur 
"sa banquette si lu ne m'avais supplié de me dévouer et de lui trou- 
ver des danseurs; et Dieu sait comme j'ai battu les buissons pour 
elle ! Toute l'école de droit y a passé. 

Marguerite. — Tu as battu pour moi les mêmes buissons, car 
j'ai vu défiler tous tes amis. J'ai presque fait avec eux un cours de 
droit romain. Figure-toi qu'il y en a un qui ne m'a parlé que de 
son dernier examen. 

Raymond. — Le sot! je parie qu'il a eu trois boules blanches. 

Marguerite. — J'ai entendu quelque chose comme cela ; j'avoue 
que je ne l'écoutais guère. 

Raymond. — Et qu'as-tu donc écouté, ma chère? 

Marguerite (embarrassée). — Mais l'orchestre 

Raymond. — Ah! vraiment, lu prenais un vif intérêt à ces 
pauvres diables de râcleurs? ils ont dû en être bien flattés. N'as-tu 



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UNE ENTREVUE. 37 

pas écouté aussi un certain jeune homme, que je ne t'ai pas envoyé, 
celui-là, qui a dansé trois fois avec toi et qui ne paraissait pas te 
parler de droit romain? J'y vois clair quelquefois, sous mon bi- 
nocle. 

, Marguerite. ~ Je t'ai déjà dit que je l'avais trouvé assez 

spirituel. 
Raymond. — Et lu ne t'es pas informée de son nom? 
Marguerite. — Je n'ai pas osé. 

Raymond. — Bien répondu ! Eh bien, moi, j'ai osé, et je dis que 
c'est le marquis de Carman, le même qui dès le lendemain a 
demandé à être présenté à notre mère, le même que nous attendons 
ici ce soir; et je dis, ne vous en déplaise, mou père, que les con- 
séquences ne sont pas difficiles à tirer, et je dis que si j'étais le 
marquis de Carman, je ferais comme lui. 

H m * de Pratily. — Je suis désolée que ma santé ne m'ait pas 
permis de me rendre à ce bal. Je saurais tout..... J'avais confié 
Marguerite à M me de Barville, qui ne m'a rien rapporté de particu- 
lier. 

Raymond. ~ Vous êtes naïve, ma mère, de vous imaginer que 
M me de Barville, dont la fille est laide et monte en graine, va perdre 
son temps à vous conter les succès de Marguerite. Si elle ne vous a 
rien dit d'aigre et de désobligeant sur ma sœur, c'est déjà sublime, 
et je lui décerne un prix Montyon. 

M. de Pratily. — Tout cela n'a pas le sens commun. Jamais un 
jeune homme n'a débuté par une démarche aussi compromettante. 
Raymond. — Si le procédé n'est pas vulgaire, il n'en est pas plus 
mauvais pour cela. Vous m'accorderez que M. de Carman ne com- 
promet que lui. Ce n'est pas nous qui pouvons nous en plaindre. Je 
vous demande un peu à quoi l'avancerait d'aller faire semblent de 
prier Dieu à l'église, ou se promener aux Tuileries, ou s'exposer à 
l'Exposition, suivant l'usage antique et solennel. Vous connaîtriez 
son nez, et voilà tout. Il sait, à n'en pas douter, que la dot n'est pas 
riche et que les espérances ne sont pas brillantes. Il passe outre, il 
vient revoir Marguerite chez elle, entourée de sa famille. Il vient se 



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88 * UNE ENTREVUE. 

donner à juger lui-même tout entier. C'est crâne, c'est franc, c'est 
gentilhomme. En une demi-heure, on aura fait plus de chemin qu'en 
trois semaines d'informations et de rencontres. (On apporte une 
lettre à M. de Pratily.) 

M. de Pratily. — C'est de M. du Mesnil. (Lisant) : c J'avais 
» espéré jusqu'au dernier moment pouvoir vous amener ce soir 
» M. de Carman ; ma maudite grippe m'empêche décidément de 
» sortir.... » (S'interrompanf). Bon ! voilà ton château de cartes qui 
croule. (Continuant). « Mais mon jeune ami prétend qu'il se passera 
> de moi et saura se présenter tout seul..... » 

Raymond. — Ah ! ah ! mon château de cartes se reconstruit de 
plus belle. 

M. de Pratily (continuant). — « Il suivra donc de près cette 
» lettre, et cœtera » 

Raymond (qui a repris sa partie). — Un, deux, trois, et tu vas à 
dame. 

M me de Pratily (agitée). — Marguerite, arrange donc un peu 
tes cheveux, tu es toute décoiffée. 

Marguerite (se lissant avec les mains). — C'est fait. 

M me de Pratily. — Je t'avais recommandé un peu plus de toi- 
lette. — Et M. de Pratily qui n'est seulement pas en cravate 
blanche ! 

M. de Pratily. — Y songez-vous, ma chère? pour recevoir la 
visite d'un jeune homme? 

Mme de Pratily. — Marguerite, tu n'es pas trop troublée ? 

Marguerite. — Pas autant que vous, ma mère. 

M me de Pratily. — QuanS il te parlera, ne va pas être trop 
timide. 

Marguerite. — Vous croyez donc qu'il me fera peur? 

M me de Pratily. — Ni trop assurée non plus. 

Marguerite. — On fera de son mieux. 

M™ de Pratily. — Il faut de l'assurance, ma chère enfant, 

mais il n'en faut pas trop. Il faut de la timidité aussi ; il n'en faut 

pas trop. La nuance est difficile. 




UNE ENTREVUE. 39 

Marguerite (riant). — Je crois que la perfection serait de lou- 
cher, abaisser un œil et lever l'autre. 

M mo de Pratily. — Ton calme m'étonne. Pourvu que tu ne 
fasses pas quelque gaucherie! Moi, il me semble que je n'oserai rien 
dire, de crainte de dire une maladresse. 

Marguerite. — Prenons tous la même résolution, et nous serons 
certains d'être trouvés très-aimables. 

Raymond. — Et moi, ma mère, n'avez-vous aucune recomman- 
dation à m'adresser? 

M mo de Pratily. — Oh! toi, tu risques de tout gâter par ton 
étourderie; et je t'aimerais mieux dans ta chambre. 
# Raymond. — Si vous l'ordonnez! Mais qui fera les frais de la 
conversation ? car mon père ne paraît pas en disposition d'être 
très-loquace. 
Mme d E Pratily. — Sois bien prudent, je t'en conjure. 
Raymond. — Je parlerai du droit romain. 
Mme DE Pratily. — Mais non... Parle de la campagne.... 
Raymond. — Je traiterai la question des engrais. 
M me de Pratily. — Mais non... Parle de la chasse.... 
Raymond. — Je raconterai les exploits de Trompillo. — Mais s'il 
allait n'être pas chasseur? Trompillo lui-même risquerait de l'in- 
téresser médiocrement. 
Mme de Pratily. — Parle.... de la Bretagne. 
Raymond. — Il ne la connaît pas, et vous savez bien qu'il laisse 
en ruines le vieux château de son nom. 

M me de Pratily. — Hélas ! oui, et c'est le seul chagrin qui se 
mêle pour moi à l'idée de cette alliance. Nous allons rentrer dans 
notre manoir pour n'en plus sortir, l'éducation de nos enfants étant 
terminée; ma pauvre Marguerite n'habitera certainement pas la 
Bretagne et sera perdue pour nous. (Elle s'essuie les yeux.) 

M. de Pratily (froissant le journal et éclatant). — Je vais à mon 
cercle, et je donne ordre de ne recevoir personne. 
M me de Pratily (se levant). —Mais, mon ami.... 
M. de Pratily. — J'aurais dû le faire plus tôt. (Il prend sa canne, 



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«10 UNE ENTREVUE. 

s'enfonce son chapeau, et se dirige vers la porte, qui s'ouvre ; on 
annonce du dehors : M. le marquis de Carman /) 

SCÈNE DEUXIÈME. 

LES PRÉCÉDENTS, LE MARQUIS. 

(Mise recherchée, grande distinction de manières, apparence 
d'un homme de trente-deux à trente-cinq ans). 

Le Marquis (sur le pas de la porté). — Vous sortiez, Monsieur ? 
J'espère que vous n'ignorez pas que mon retard a une excuse. Je 
devais prendre M. du Mesnil... 

M. de Pratily. — En effet, Monsieur, mais je n'espérais plus 
avoir l'honneur de vous voir... 

Le Marquis. — Si vous préférez m'accorder quelques moments 
d'entretien demain matin?.... 

Raymond (bas). — Demain matin. 

M. de Pratily (rentrant). — Je vous en supplie, Monsieur, je n'ai 
rien d'important qui m'appelle ailleurs, et je suis tout à votre 
service. 

Raymond (bas à Marguerite). — Mauvais début, ma chère. Je le 
trouve vieilli depuis avant-hier, qu'en dis-tu ? 

Marguerite (bas). — C'est que lu n'as pas ton lorgnon. 

Le Marquis (saluant M m * de Pratily). — Je suis un peu hardi, 
Madame, de me présenter ainsi devant vous sans mon introducteur; 
si j'en ai pris la permission, c'est que je pars demain soir pour la 
Bretagne.... 

M me de Pratily (vivement). — Pour la Bretagne , Monsieur ? Je 
crois qu'on ne vous y a encore jamais vu. 

Le Marquis. — If est trop vrai, Madame. Mon nom même doit y 
être bien oublié, ma famille ne résidant plus dans notre province 
depuis plusieurs générations, et il risquerait d'être tout à fait inconnu 
sans une vieille ruine de castel.... 

M me de Pratily. — Une terre superbe. 

Le Marquis (souriant) — Peut-être, mais une vieille ruine, peu 



jOOQle 



UNE ENTREVUE. 41 

habitable pour d'autres que des hiboux, à en juger par les récits 
qu'on m'en a faits. 

M me de Pràtily. — Vous auriez trouvé ici même des photogra- 
phies de votre château.... dans l'album de ma fille. 

Le Marquis. — En vérité ? Ce sera d'autant plus précieux à con- 
server que je me propose de restaurer la ruine pour aller m'élablir 
au milieu des souvenirs de mes pères. 

Raymond (bas). — Je le trouve rajeuni. Regarde le bien. 

Marguerite. — • D'un œil seulement. 

Raymond. — Il a fort bonne mine. 

Marguerite. — Un peu chauve.- 

Raymond. — Vous ne vous prendrez pas aux cheveux. 

M m * de Pratily (s'oubliant). — Vous ne pouvez pas me causer 
une plus grande joie que de m'annoncer ce projet et ce sera 
une joie pour tout le pays. Un site admirable, des bois magni- 
fiques.... et à trois lieues à peine de chez nous. Marguerite , as-tu 
là ton album? 

Marguerite. — Il est dans ma chambre, ma mère. 

M me de Pratily. — Cours vite le chercher. 

Raymond (fias). — Et ma mère qui ne devait rien dire ! La voilà 
lancée. (Marguerite se lève lentement, allume un bougeoir et sort; 
le marquis la regarde avec quelque complaisance) ' 

SCÈNE TROISIÈME. 
LES PRÉCÉDENTS, moins MARGUERITE. 

Le Marquis. — Mademoiselle votre fille est ravissante, Madame, 
le l'avais £éjà remarquée au bal ; je ne sais si je ne suis pas encore 
plus frappé aujourd'hui de la pureté de ses traits. 

M m «DE Pratily (minaudant). — Vous êtes trop poli, Monsieur. 

Le Marquis. — Quel nom avez- vous donné à cette fleur? 

M m ° de Pratily. — Marguerite. 

Le Marquis* — Charmant, et digne d'elle. 

M. de Pratily (qui est resté debout). — Je suis fort aise, Mon- 



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42 UNE ENTREVUE. 

sieur, d'apprendre vos projets. Vous partez déjà pour présider à 
leur exécution? 

Le Marquis {se levant et se rapprochant de M. de Pratily). — Mon 
Dieu ! je vais d'abord étudier les lieux, me rendre compte des diffi- 
cultés.... de diverses sortes, juger par moi-même de la manière dont 
je serai accueilli. 

M. de Pratily. — Je regretterai, Monsieur, de ne pas me trouver 
à Pratily pour avoir l'honneur de vous recevoir. 

Le Marquis. — Vous y ferez sans doute un voyage au moment 
des prochaines élections ? 

M. de Pratily. — Je n'en ai pas, jusqu'à présent, l'intention. 

Le Marquis. — On m'a dit que vous décliniez toute candidature, 
et c'est un grand dommage que des hommes comme vous.... * 

M. de Pratily. — Oh ! Monsieur, les hommes comme moi ne 
sont pas rares, et j'ai peu de mérite à refuser une candidature qui 
n'a jamais été fort sérieuse. Il n'y a déjà que trop de compétiteurs. 

Le Marquis (négligemment). J'ai reçu quelques lettres.... très- 
inattendues.... de mon régisseur.... du curé.... d'autres personnes 
encore qui m'ont fort surpris. On témoigne, et avec insistance, le 
désir que je me mette sur les rangs. Pensez-vous, Monsieur, que.... 
si j'étais assez heureux pour pouvoir me présenter sous vos aus- 
pices.... j'eusse des chances ? 

M me de Pratily. — Certainement, Monsieur, et nous emploie- 
rions pour vous toute notre influence. 

Raymond (bas). — Et ma mère qui ne devait oser rien dire ! 

M. de Pratily (souriant). — Veuillez me permettre de répondre, 
ma chère amie. J'ai le regret, Monsieur, de ne pas partager la con- 
fiance de ma femme. Notre influence est bien peu de chose, en 
dehors de notre paroisse, et là même est fort amoindrie. Si vous 
habitiez vos terres depuis plusieurs années, si vous aviez passé par 
la mairie, par le conseil général, eh ! sans doute, vous seriez un des 
candidats les mieux qualifiés, vous auriez autant de chances qu'en 
peuvent laisser les rivalités des comités et les fantaisies du suffrage 
universel. Aujourd'hui je n'apercevrais pas ces chances, et l'annonce 
même de votre projet serait exploitée contre vous comme une ma- 



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UNE ENTREVUE. 43 

nœuvre, dans un pays dont, je dois l'avouer, la jalousie est le péché 
mignon. — Vous excusez ma franchise, j'espère.... 

Le Marquis (déconcerté):—* Comment! Monsieur? c'est sur 
cette franchise que je comptais. Au surplus, j'attachais fort peu 
d'importance à une idée qu'avaient essayé de me donner quelques 
amis.... 

Raymond (bas). — Toujours les amis. 

Le Marquis. — Je vous assure que j'aime bien mieux mon repos 
que ces agitations électorales.... 

M. de Pratily. — C'est aussi mon sentiment. 

Le Marquis. — Des démarches pénibles, presque humiliantes.... 
des calomnies, des inimitiés... J'admire le dévouement des hommes 
de bien qui les affrontent, et je m'estime heureux d'en être dis- 
pensé. 

Raymond (pas). — Hypocrite ! 

M^ D E Pratily (pincée). — J'aurais été plus encourageante que 
mon mari, Monsieur, mais il est convenu que les femmes n'y enten- 
dent rien, et l'on ne prend pas la peine de les consulter. J'espère 
au moins que cela ne vous empêchera pas de donner suite.... à vos 
autres projets. 

Raymond (bas). — Les pieds dans le plat. 

Le Marquis. — Je l'espère aussi, Madame. Mais un déplacement 
eomplet, une construction importante, un tel changement d'habi- 
tudes, c'est toujours une bien grave résolution à prendre.... Elle 
demandera encore à être méditée... 

Raymond (bas). — Farceur ! Il a Pair vieux. 

M m ° de Pratily. — Va donc chercher ta sœur, Raymond. Il ne 
faut pas tant de temps pour prendre un album. (Raymond se lève, 
mais Marguerite rentre au même instant.) 

SCÈNE QUATRIÈME. 
LES PRÉCÉDENTS, MARGUERITE. 
Marguerite (déployant un album).*— Voici, Monsieur, sous ses 
trois principaux aspects, ce qui reste du donjon de Carman, véné- 



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44 UNE ENTREVUE. 

rable séjour des orfraies et des fantômes. On ferait un gros volume 
des légendes, toutes plus lugubres les unes que les autres, qui ont 
cours à son sujet. Aussi, j'y mourrais dt peur. 

M m « de Pratily (contrariée). — Que dis-tu, Marguerite? Tu 
plaisantes. 

Marguerite. — Ma mère, vous étiez encore moins brave que 
moi, quand nous sommes allés en partie faire une collation à la 
ruine. Vous n'avez jamais voulu y rester une minute après le cou- 
cher du soleil, et vous aviez pris un lézard pour un crocodile. 

Le marquis (regardant toujours Valbum). — Une grande origi- 
nalité de caractère. 

Mme D E Pratily. — Oui, Monsieur, elle est un peu enfant gâtée 
peut-être, nous lui laissons dire tout ce qui lui passe par la tête, 
elle charme tant notre intérieur 

Le marquis {souriant). — Pardon, Madame, je parlais du carac- 
tère de la ruine, je ne me serais pas permis de qualifier celui de 
Mademoiselle, — bien qu'un peu d'originalité ne puisse être chez 
elle qu'une grâce de plus. 

Raymond (bas). — Je n'y comprends plus rien, il rajeunit. 

Le marquis (déposant Valbum et se levant). — Je vous remercie 
beaucoup, Mademoiselle. — Vous paraissiez vous amuser de bon 
cœur avant-hier au bal , et je crois que les papillons nocturnes des 
salons vous faisaient moins peur que les hiboux de Carman. Prenez 
garde, les papillons sont quelquefois plus dangereux. 

M me de Pratily. — J'ai su, Monsieur, les aimables attentions 
que vous avez eues pour ma fille, et j'en ai été bien touchée. 

Le marquis (étonné). — Sur mon honneur, je voudrais avoir 
mérité ce remerciement, mais j'ai le chagrin de ne pas m'en recon- 
naître digne. 

M me de Pratily. — C'est cependant bien vous qui avez fait 
danser plusieurs fois Marguerite ? 

Le marquis (riant). — Moi, Madame? Il y a dix ans que je ne 
danse plus depuis mon mariage. 

Marguerite. — Vous êtes marié, Monsieur? 



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UNE ENTREVUE. 45 

Le marqui*. — Et père de cinq enfants, Mademoiselle. (Il salue 
à la ronde et sort.) 

SCÈNE CINQUIÈME. 

LES PRÉCÉDENTS, moins LE MARQUIS. 

Marguerite et Raymond éclatent de rire. Mme de Pratily parait plongée 
dans la stupéfaction. M. de Pratily est très-grave. Une pause assez 
longue. 

H. de Pratily. — Riez, mes enfants, cela vaut mieux que de 
pleurer. Je vous le disais : sommes-nous assez ridicules ! 

"Raymond. — Permettez, mon père. Riez avec nous, et convenez 
que la scène est plaisante ! Moi, je ne donnerais pas ma stalle pour 
cent écus.Ce marquis est plus ridicule que nous. Il est venu cher- 
cher ici une veste que vous lui avez taillée, sans ménagement, dans 
le drap le plus fin. Il ne rit pas, lui, je vous le jure, d'être précipité 
de son rêve. Sa déconvenue a eu des témoins, et la nôtre n'en a 
pas. 

M me de Pratily (<wec un profond soupir). — Et que venait donc 
faire ici ce père de famille? 

Raymond. — Vous ne l'avez pas compris, ma mère? Simple 
visite électorale. Dès qu'il a vu qu'il s'était mal adressé, il n'a plus 
songé qu'à s'esquiver. S'il est piqué de la tarentule du candidat, il 
en verra bien d'autres, — et il n'est pas au bout de ses peines. Je 
vous réponds qu'il sera prêt à nous faire encore la cour. Du reste, 
il n'a pas mal joué son rôle, il a été poli, il n'est pas le premier 
venu, et je voterais volontiers pour lui. 

M* 6 de Pratily. — Mais c'est toi, malheureux enfant, qui nous 
as tous induits en erreur, avec ton histoire de beau danseur si 
attentif. C'est toi qui as tout inventé. 

Raymond. — Pardon, ma mère, je n'ai rien inventé. Le beau 
danseur existe, seulement il est bien clair qu'il y a une méprise. 
Quand j'ai demandé son nom, on m'a nommé M. de Carman, qui se 
sera trouvé près du jeune homme. Ma faute n'est pas plus grave 
que cela. 



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46 UNE ENTREVUE. 

M. de Pratily. — C'est pour ta sœur que ton éUurderie a été 
très-fàcheuse. On ne joue pas, entends-le bien, avec le cœur ni 
avec la réputation d'une jeune fille. 

Marguerite (riant encore). — Mon père, ni mon cœur, ni, j'espère, 
ma réputation n'ont été engagés dans cette anecdote. S'il faut tout 

vous avouer je me suis un peu moquée de Raymond, qui n'avait 

fait, depuis le bal, que se moquer de moi à l'occasion de mon dan- 
seur attentif. Petite revanche permise. 

Raymond. — Mais c'est une vraie friponnerie. 

Marguerite. — • Vous vous étonniez de mon calme ; je savais 
très-bien, avant l'entrée de M. de Carman, qu'il n'avait rien.de 
commun avec mon danseur. 

Raymond. — Ceci est abominable, toa chère. Et savais- tu que 
M. de Carman était un respectable père de famille? 

Marguerite. — Je l'ignorais, et il ne m'importait guère. 

Raymond. — Comment! il ne t'importait guère? Mais s'il n'avait 
pas été marié, nous prenions d'assaut le donjon et le châtelain. 
Deux cent mille livres de rente, un des plus beaux noms de Bre- 
tagne, des terres magnifiques dans notre voisinage, cela fait oublier 
bien des godelureaux de salon ; n'est-il pas vrai, Mademoiselle? Cela 
peut compenser quelques années en trop et quelques cheveux en 
moins. Conviens que tu te réservais, que tu avais à ta lyre des cordes 
de rechange. Si celle-là avait bien résonné, je crois que tu n'en 
serais pas à rire de moi. 

Mme D E Pratily. — Marguerite a eu raison. C'est le devoir d'une 
fille de ne négliger aucune chance; car enfin, vous l'avez vu, l'affaire 
a été bien près de réussir, et si ce monsieur n'avait pas eu tant 

d'enfants (Éclats de rire de Marguerite et de Raymond. M. de 

Pratily lui-même prend part à r hilarité.) 

M me de Pratily (continuant). — Ah ! mon Dieu, je ne sais plus 
ce que je dis ! J'ai élé si bouleversée que j'en perds la tête. 

Marguerite. — Remettez-vous de grâce, ma mère, et daignez 
oublier ce bon M. de Carman et sa nombreuse famille, en lui per- 
mettant de l'augmenter encore. Je n'ai pas eu les habiletés qu'on 



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UNE ENTREVUE. 47 

me suppose. J'étais profondément convaincue que je n'étais pour 
rien dans la démarche de cet inconnu. Mais j'ai vu Raymond si 
enthousiasmé de son idée, si certain de sa découverte, que, ma foi, 
je me suis amusée à le laisser s'embrouiller. 

Raymond. — Merci. — Mais j'y pense, petite rusée, tu sais peut- 
être le vrai nom de ton danseur? 

Marguerite (baissant les yeux). — - Je le sais. 

Raymond. — Qui te l'a dit? 

Marguerite. — Lui-même. • 

Raymond. — Décidément, tu t'es bien moquée de moi. Et main- 
tenant, peux-tu nous faire connaître ce paladin ? 

Marguerite. — A quoi bon? si je ne dois pas le revoir, c'est 
inutile. S'il a eu autre chose qu'un caprice fugitif, il faudra bien 
qu'il se montre. Quand il demandera une entrevue, peut-être m'y 
verrez-vous plus troublée qu'à celle-ci. 

M me de Pratily. — Ma fille n'ira jamais plus au bal sans moi. 
Il n'y a que les mères pour tout comprendre et tout deviner. 

ALFRED DE COURCY. 



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1 



ÉTUDES HISTORIQUES 



LA RESTAURATION 



Histoire de la Restauration, par M. H. de l'Epinois; — Un vol. in-18. 

Paris, Palmé. 

L'histoire de la Restauration est une de celles qui s'imposent tout 
d'abord à l'attention des hommes sérieux et des vrais Français. 
Elle nous montre l'essai qui fut tenté, pendant quinze années, pour 
allier la France moderne, telle que la Révolution l'a faite, avec la 
France ancienne, œuvre des siècles et du catholicisme, les tendances 
libérales avec la monarchie traditionnelle. Il nous est permis de voir 
quelles causes rendirent ces essais inutiles, et par quel concours de 
circonstances tout fut remis en question, en juillet 1830, sans que 
depuis ce moment le redoutable problème ait été résolu. Pourquoi 
faut- il que ces leçons précieuses soient perdues pour beaucoup ? 
Pourquoi, parmi nous, parmi les honnêtes gens, en est-il encore, et 
en grand nombre, qui ne l'étudient pas avec un esprit libre de tout 
préjugé ? 

Amis et ennemis, tous ont pris la j)lume pour défendre ou pour 
attaquer ce régime. Les uns se sont proposé de justifier les 
hommes de la Restauration ; les autres ont prétendu en justifier la 
chute. Depuis quarante ans, ce gouvernement est entré dans le 
tombeau, et cependant les passions qu'il excita ne sont pas apaisées ; 
elles sont, au contraire, plus vivaces, plus bruyantes que jamais. Il 
a cela de particulier, qu'il ne peut rencontrer l'indifférence. 



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LA RESTAURATION. . * 49 

Il faut ou le repousser, ou le soutenir. Ah ! c'est que derrière son 
nom s'agitent les intérêts les plus graves. C'est que pour les uns 
comme pour les autres, pour les fauteurs comme pour les adver- 
saires,.son établissement semble non pas un simple accident, un 
fait purement transitoire, mais bien l'une des phases les plus im- 
portantes de la lutte terrible commencée depuis bientôt un siècle 
entre les partis qui, sous des appellations diverses, se partagent 
notre société. Aussi, que d'écrits! que de livres ! surtout combien 
d'attaques violentes ! de haineuses déclamations ! Cependant, chose 
singulière, mais bien consolante, à mesure que le temps nous 
éloigne de ces jours, une lumière nouvelle se lève sur eux et les 
éclaire. Bien des points sont éclaircis, bien des accusations délais- 
sées, des calomnies rejetées avec dédain. Des réputations ont été 
détruites ou réduites à leur juste valeur ; des faits dénaturés ont 
été expliqués ; des fantômes, créés pour les besoins de la cause par 
les préjugés ou parla colère, apparaissent dans leur véritable néant. 
Ceux qui se respectent parmi les adversaires ont fait justice d'accu- 
sations calomnieuses, ont réhabilité des mémoires outragées, ri tout 
haut de ce qui jeta la terreur au fond de bien des âmes. Il n'y a 
plus maintenant que des brochuriers sans valeur ou des journalistes 
haineux qui ressassent les vieilles calomnies tant de fois réfutées, 
qui s'attardent, eux, les amis du progrès, à redire des contes mille 
fois démentis. 

Entre les ouvrages que doit consulter tout homme désireux de 
s'instruire sur la Restauration, celui de M. Nettement occupe la 
première place, tant son consciencieux auteur a pris de soins pour 
mellre sous leur vrai jour les événements et les personnages de 
cette époque. Malheureusement cette œuvre est trop considérable 
pour se trouver entre les mains de tous ; elle est même trop longue 
pour être lue par ceux-là précisément qui ont le plus grand besoin 
d'être instruits. Voici un nouvel ouvrage, court et substantiel, précis 
et rapide, qui, sans prétendre remplacer celui dont nous parlons, 
peut cependant en rendre l'absence moins regrettable pour beau- 
coup de personnes. Celte histoire de la Restauration, par M. Henri 

TOME XXXVI (VI DE LA A* SÉRIE). 4 



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50 * LA RESTAURATION. * 

de l'Epinois, est la reproduction, avec quelques retouches, de deux 
articles qui parurent dans les numéros du 1 er janvier et du 1 er avril 
1873 de l'excellente Revue des questions historiques. Ce n'est pas, 
dans sa forme réduite, une sèche énumération de dates et de noms ; 
ce n'est pas, plus ou moins, un manuel du baccalauréat. Non, ce 
livre est une œuvre sérieuse. C'est un résumé habilement présenté 
des faits les plus saillants, une indication judicieuse de ce qu'il faut 
connaîtreavant tout. Les choses importantes sont mises en évidence, 
développées même, s'il est nécessaire, tandis qu'une foule d'autres 
détails qu'on peut trouver facilement dans les écrits plus considé- 
rables sont impitoyablement rejetés dans l'ombre. L'auteur ne 
sacrifie pas au plaisir de raconter, ce qui aurait pour unique effet 
d'allonger le récit sans éclairer le jugement. Son but est plus élevé ; 
le résultat qu'il a obtenu plus précieux. Avec lui, ceux qui veulent 
s'instruire ont tout ce qui leur est absolument indispensable, ceux 
qui veulent résumer à eux-mêmes leurs souvenirs ou leurs lectures 
ont trouvé le meilleur des guides. 

Ramenés sur le trône par la force des choses , appelés par la 
France affamée de la. paix, dans un mouvement instinclif qui étonna 
Pesprit hoslile des étrangers et déjoua les calculs intéressés des 
politiques, les Bourbons furent accueillis avec un enthousiasme 
indescriptible, dont ceux qui en furent les témoins ont gardé l'inef- 
façable souvenir. Napoléon, en tentant, par ambition, l'entreprise 
insensée et coupable qu'on appelle les Cent- Jour s, ceux qui, trop 
intéressés au maintien du gouvernement révolutionnaire sous une 
forme quelconque pour le repousser, ou trop bien façonnés à la 
servitude pour maintenir leur indépendance, rendirent cette entre- 
prise possible en n'y résistant pas, remirent toutes choses en ques- 
tion. Lorsque Louis XVIII revint de Gand , où il s'était réfugié 
pendant l'orage, il n'avait plus le même prestige ; les fleurs de lys 
ne signifiaient plus seulement la réconciliation et l'oubli, elles 
étaient une menace pour les traîtres et les imprudents. 

Alors commença, contre le gouvernement de la Restauration, 
l'œuvre d'une opposition aussi implacable que peu scrupuleuse dans 



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LA RESTAURATION. • 51 

le choix des moyens. D'abord cachée, agissant dans l'ombre, se révé- 
lant parfois par des conspirations dont les chefs restent prudem- 
ment à l'écart, tandis que des comparses fanatisés paraissent au 
grand jour et meurent sur Péchafaud, elle finit par s'affirmer, par 
user de tous les moyens que la législation met en son pouvoir; par 
disputer publiquement aux princes l'affection et l'obéissance. Alors 
eut Heu l'alliance immorale, sous le nom de libéralisme, des parti- 
sans de la république avec ceux de l'homme qui écrasa la répu- 
blique au 18 brumaire; alors se formèrent les sociétés secrètes; 
alors, par la volfe de la presse, par la diffusion des écrits obscènes et 
impies, fut tentée la démoralisation des masses. Alors on vit, pour 
détruire le -trône plus facilement, attaquer l'autel qui en était le plus 
ferme soutien. La convention avait complété Voltaire ; les admira- 
teurs de cette assemblée et les fils de Voltaire unirent leurs efforts 
pour continuer son œuvre. Le clergé fut en butte à toutes les 
calomnies. Sous le nom de congrégation, terme vague dont on 
dénaturait le sens, les affiliés des sociétés secrètes représentèrent 
une association ténébreuse qui enlaçait la France entière et mena- 
çait de l'étouffer. Ce que les cléricaux sont pour les gens de notre 
époque, les jésuites le furent pour ceux de ce temps, et sous 
leur nom on attaqua sans mesure /tous ceux qui avaient encore 
dans le cœur la foi de leurs ancêtres. Alors le beau nom, 
le nom sacré de liberté fut adopté comme un mot de rallie- 
ment, comme une formule capable à la fois d'enthousiasmer les 
cœurs et de cacher les plus noirs attentats. Ah ! nous n'en doutons 
pas, au nombre de ceux qui furent séduits par les appels à l'indé- 
pendance, qui crurent la liberté sérieusement attaquée, il y en, eut 
beaucoup qui furent trompés, et qui se levèrent de bonne foi contre 
un gouvernement d'autant plus libéral de sa naturp qu'il était essen- 
tiellement réparateur. Ceux-là seuls doivent être maudits qui men- 
tirent sciemment, qui, dans le National ou le Constitutionnel, racon- 
tèrent à ceux qui ne pouvaient rien vérifier par eux-mêmes, des 
contes absurdes qu'ils donnaient comme des vérités ; ceux-là seuls 
doivent être maudits, qui, d&même qu'Armand Carrel au National, 



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52 • LA RESTAURATION. 

et que les rédacteurs du Globe, acceptèrent de jouer une comédie 
de quinze ans , et eurent plus tard l'audace de s'en vanter. On se 
demande pourquoi la Restauration est tombée; qu'on en lise l'his- 
toire, et on se demandera comment , devant cette opposition systé- 
matique et injuste de parti pris, elle a pu subsister pendant 
quinze ans. 

Sans doute, ce gouvernement fit des fautes. Et quel est donc 
l'homme assez orgueilleux pour se croire impeccable ? Quelle est 
donc l'institution humaine qui, un jour ou l'autre, n'a pas eu sa 

part d'erreurs ? Etait-il possible qu'après vingt-cin? ans de lutte, 
il n'y eût pas dans les vainqueurs quelques instants d'illusion triom- 
phale, qu'après avoir été pendant ving-cinq ans courbés, au nom 
de la liberté, sous la tyrannie des clubs, de l'écbafaud ou du sabre, 
ils n'aient pas, en respirant librement pour la première fois, conçu 
des rêves qui ne pouvaient se réaliser? Sans doute il y çut des 
hommes qui désirèrent alors un retour en arrière qui était impos- 
sible, qui oublièrent un instant qu'entre 1785 et 1815, il s'était 
écoulé plusieurs siècles. Hais celte erreur explique-t-elle le déchaî- 
nement des haines, l'aigreur des hostilités, l'indignité des calom- 
nies? Non, mille fois non. 

Ce qu'il fallait faire , c'était modérer ces impatiences fébriles, 
montrer clairement à ces esprits ardents ce qui était possible et ce 
qui ne l'était pas, se rappeler qu'après tout, ceux qui montraient ces 
prétentions avaient longtemps souffert, et qu'on pouvait compter sur 
leur fidélité, comme on avait vu leur sang couler sous la hache des 
bourreaux et sur le champ de bataille. Que les ennemis-nés de ces 
hommes ne le comprissent pas, que les héritiers des clubs n'y 
entendissent rien, on ne s'en étonne pas ; mais ce qui doit sur- 
prendre, ce qui surprendra toujours, c'est que les ministres du roi 
très-chrétien ne l'aient pas compris davantage. Ceux qui , les pre- 
miers , eurent l'honneur d'être admis dans les conseils de 
Louis XVIII, ne virent qu'un danger, le royalisme déclaré, ne con- 
nurent qu'un ennemi, la fidélité inaltérable réclamant le droit de se 
dévouer à nouveau. Ils ne voulurent pas faire la part des hommes et 



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LA RESTAURATION. • 53 

des choses, ou ils ne le surent pas. Tout ce qui affirmait hautement 
son dévouement pour le trône parut suspect, tout ce qui apportait 
ses souffrances pour garant de son passé fut déclaré hostile. 

Il en résulta ce fait vraiment étrange et toujours inexplicable, 
que, sous le gouvernement du roi, les royalistes les plus déclarés 
furent nécessairement, fatalement rejetés dans l'opposition. Les 
élections de 1815 avaient donné une chambre essentiellement roya- 
liste , la Chambre Introuvable. Au lieu de s'en servir, au li^u de lui 
demander, en la modérant habilement, les éléments essentiels de la 
restauration, non-seulement du trône, mais surtout de la société, on 
se plut à la contrister, à l'attaquer, puis on la renvoya brutalement, 
comme on chasse un serviteur infidèle. Il fallut être conséquent avec 
soi-même ; il fallut s'appuyer sur les partis, non précisément hostiles, 
mais peu favorablement disposés, il fallut en un mot faire le jeu de 
l'opposition. On vit bientôt, par les élections, le résultat de ce sys- 
tème. Le noble et loyal duc de Richelieu, qui Pavait accepté, fut 
obligé de donner sa démission quand il vit arriver à la Chambre, par 
les élections annuelles, des hommes dont le nom seul était une insulte 
et un défi pour le frère de Louis XVI. H. Decaze, qui en était le plus 
déterminé partisan, dut se retirer à son tour, quahd le progrès des 
idées libérales eut mis le poignard dans les mains de Louvel. Il était 
trop tard : le mal était fait. Les royalistes, découragés, repoussés 
systématiquement, n'avaient plus de confiance dans la cour, et on 
allait les voir, pour faire échec au ministère , s'allier même avec 
leurs ennemis acharnés. Misérables ceux qui les contraignirent 
à cette extrémité, qui, au nom de Louis XVIII, arrachèrent 
aux Vendéens les armes d'honneur que Napoléon leur avait laissées 
et qui contraignirent Madame, duchesse d'Angoulême, la survivante 
des martyrs du Temple et la compagne fidèle du comte de Provence 
en exil, de répondre à un solliciteur : « Surtout ne prononcez pas 
mon nom, car ce serait le meilleur moyen de faire échouer votre 
requête. » 

M. de Richelieu revient au ministère ; il ne peut s'y maintenir. 
M. de Villèle, un des hommes les plus honnêtes qui aient passé par 



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51 • LA RESTAURATION. 

le gouvernement de la France, le remplace; il est lai-même en butte 
aux flaques et aïix défiances. Pendant qu'il se 'défend contre la 
gauche, il est obligé de se tenir en garde contre la droite. Il a donné 
des gages de sa fidélité ; mais il se croit obligé de garder quelques 
ménagements, on le soupçonne. Il a le malheur de blesser M. de Cha- 
teaubriand, et la colère aveugle de l'orgueilleux écrivain crée contre 
le gouvernement royal une nouvelle opposition royaliste , terrible, 
parce qu'elle fait cause commune avec le libéralisme. A M. de 
Villèle succède M. de Martignac. Il ne va pas assez loin pour la 
gauche ; il s'avance trop pour la droite ; la droite et la gauche 
unissent leurs efforts et le renversent. Alors vient au pouvoir, pour 
la première fois, la droite extrême, dans la personne de M. de Poli- 
gnac. Que pouvait-elle faire ? Depuis quinze ans, journaux de l'op- 
position et journaux du ministère la décriaient et la calomniaient. 
Se maintenir aux affaires était impossible pour elle. Une aversion 
immense, irrésistible, accueillit son avènement ; en vain Charles X 
fit appel à la force pour maintenir sa prérogative et faire res- 
pecter son autorité. Le monarque et le ministère furent renversés 
ensemble, et l'ère des révolutions, l'ère de la démagogie et du 
césarisme, se succédant à des intervalles périodiques, se rouvrit 
pour notre patrie, nous réservant au nom tantôt de l'autorité, tantôt 
de la liberté, le spectacle des injustices les plus criantes ou des 
catastrophes les plus terribles. 

Le cœur est navré quand il voit ces choses, quand il voit ce gou- 
vernement, qui était destiné à faire notre salut, conduit à sa ruine 
par la déloyauté de ses ennemis, en même temps que par les im- 
prudences de ses amis, celles-là encouragées, celles-ci exploitées 
par ceux mêmes qui avaient pour premier devoir de réprimer les 
unes, de s'allier les autres en les redressant. Et cependant, au milieu 
de ces tristesses, la Restauration faisait son œuvre. Malgré les diffi- 
cultés, malgré les luttes, elle rendait à la France la paix et la pros- 
périté. On lui reprochait d'être revenue dans les fourgons de 
l'étranger, et par la seule force de son ascendant, elle éloignait 
l'étranger qu'avaient seuls ramené Bonaparte et ses complices. On 



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LA RESTAURATION. 55 

l'accusait d'humilier notre dignité nationale, et elle promenait fiè- 
rement son vieux drapeau blanc en Espagne, dans la Grèce, en 
Algérie, en rajeunissant sa gloire par de nouveaux triomphes. 
L'opposition dévoilait à l'ennemi les plans de guerre ; l'Angleterre 
prétendait dicter à Charles X ce cpi'il devait faire ; malgré l'opposi- 
tion, malgré l'Angleterre, Charles X continuait son œuvre, et l'es- 
clavage des chrétiens était à jamais supprimé par la prise d'Alger. 
On accusait le gouvernement de perdre l'argent de la France, et 
jamais les finances ne furent mieux dirigées. Des ministres habiles 
et intègres se succédaient et posaient les règles admirables de notre 
comptabilité financière ; trois milliards d'arriéré étaient soldés; les 
dettes, celles de l'empire et des Cent-Jours, étaient payées ; aucune 
créance n'était refusée ; les indemnités de guerre- étaient acquittées ; 
l'industrie, le commerce, étaient favorisés; les services publics 
largement rétribués; trois guerres • soutenues, sans que l'impôt 
devînt considérable, sans qu'il écrasât les peuples obligés de les 
fournir. Le dernier budget de la Restauration, celui de 1831, avait 
été arrêté à 950,000,000 ; aujourd'hui, après trois révolutions et 
plusieurs coups d'État, nous aurons à payer, en 1875, plus de trois 
milliards, et le service seul de la dette exigera 1,250,000, c'est-à-dire 
300 millions de plus que le budget total de la Restauration. 

Voilà ce qu'on peut lire dans l'ouvrage de M. de l'Épinois. Ce 
livre, que j'appellerais non pas l'histoire, mais la philosophie de 
l'histoire de la Restauration, donne beaucoup à penser. Ce n'est pas 
une attaque, ce n'est pas un plaidoyer, « ce n'est ni un panégyrique, 
ni un pamphlet», c'est un exposé impartial, et par là même une 
justification éclatante de la Restauration, qui n'a besoin que d'être 
connue pour être appréciée, pour être aimée. Voilà pourquoi M. d& 
TÉpinois a fait en même temps un excellent travail et une œuvre à 
la fois très-bonne et très-française. Il promet un autre livre sur le 
gouvernement de Juillet ; nous l'attendons avec impatience. 

. Abbé P. Teulé. # 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS 



LA MAIN DE VELOURS; - RRETONS ET VENDÉENS, par M"» Ga- 
brielle d'Ethampes. — Librairie Périsse, rue Saint Sulpice, 28, et 
librairie Saint-Germain-des-Prés, rue de l'Abbaye, 13, Paris. 

M 11 * d'Ethampes poursuit son oauvre littéraire, qui est, en même 
temps et sous tous les rapports, une bonne œuvre. Sa Main de 
velciurs rappelle la Philotée de saint François de Sales, égale, douce, 
patiente, et attirant à elle comme un aimant par le simple attrait de 
la vertu. Qui n'a connu des âmes douées de ce charme d'autant plus 
irrésistible qu'il ne trompe jamais et qu'il survit à la beauté, 
à la jeunesse, à tous les autres charmes? Comme opposition, 
M Ue d'Ethampes met en scène une belle de jour, s'étudiant à 
paraître, à pécher à V hameçon, comme dirait encore le saint évêque 
de Genève, et ne péchant pas toujours, n'étant amie, épouse, fille, 
mère qu'après sa toilette. Qui n'a connu de ces poupées-là? La 
mort vient-elle de traverser la maison, 

Vous entrez, le cœur bien triste ; 
La veuve dans son boudoir, 
Causant avec sa modiste, 
Ne peut pas vous recevoir. 

Mais sa fille Rosemonde 
Vous fait un charmant accueil ; 
Le noir va si bien aux blondes, 
Qu'elle a déjà pris le deuil. 

m Ces vers de Raymond du Doré peignent d'un trait X Hélène de 
M 1,e d'Ethampes. On sent combien le contraste prête à de riches et 
salutaires développements. 



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NOTICES ET ft>MPTES RENDUS. 57 

L'action a pour cadre les douloureux événements de 1870, qui 
mirent si complètement à nu les caractères. On vit alors, mieux que 
jamais, chez les femmes comme chez les hommes, où était la force, 
le dévouement, le patriotisme, où était l'âme de la France. 

Les Bretons et Vendéens sont inspirés par un sentiment analogue. 
M u * d'Ethampes nous présente comme modèles nos pères et nos 
fils, nos mères et nos femmes. Pourquoi ne le dirions-nous pas ? 
Nos récents malheurs nous prouvent du moins que les races des 
forts ne sont pas, Dieu merci, éteintes, et que, viennent encore les 
épreuves,, elles ne failliront .ni sur le champ de bataille ni devant 
l'échafaud. 

Eugène de là Gournerie. 



POÉSIES DERNIÈRES, par M. Raymond du Doré. — Un vol. in-18. 
Nantes, Mazeau et Libaros. 

Je viens de citer quelques vers de Raymond du Doré ; je voudrais 
bien en citer d'autres. La grande difficulté pour les poètes aujour- 
d'hui, c'est d'être lu;* on ne coupe pas leurs livres. Ah! si l'on 
coupait celui-ci, il arriverait probablement ce qui m'est arrivé à 
moi ; on ne me l'a laissé fermer qu'après le dernier vers, et encore 
m'a-t-on dit : Est-ce tout ? 

Pourquoi cela? parce que la poésie y est toujours de la poésie, ce 
qui est rare de notre temps ; qu'aucune fausse note n'y blesse 
l'oreille; que le cœur s'y montre toujours, et l'esprit aussi, l'esprit 
de nos vieux poètes, vif, alerte, qui s'émeut facilement, mais qui sait 
rire. 

On se rappelle la jolie ballade de Ronsard : 

Mignonne, allons voir si la rose... 

Voilà, certes, une entrée passablement gracieuse et imprévue. 
Eh bien! M. du Doré a de ces entrées-là, pas toujours aussi gra- 
cieuses, mais du moins aussi imprévues. 



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58 NOTICES ET COMITES RENDUS. 

Marthe, écoute, je te prie, 
Trois minutes seulement. 
Tout le monde nous marie ; 
Eh bien! tout le monde ment. 

Un joli galant ! direz-vous. Patience. 

T'épouser mettrait mon âme 
En un cas trop hasardeux : 
Dieu ne permet qu'une femme, - 
Et dans toi j'en trouve deux. 

Oh! Marthe, Tune m'enchante, 
Quant à l'église, le soir, 
Agenouillée, elle chante ' 
Entre l'orgue et l'encensoir; 

# ' Marthe, l'autre me désole, 

Quand aux danses du hameau, 
Elle saute, tourne et vole, 
Me plantant là sous l'ormeau. 

J'abrège à grand regret : 

Double âme et double visage! 
Marthe, cela me fait peur, 
Et devant le mariage» 
Je fuis à toute vapeur. 

De ne pas t'offrir un gîte, 
Tu m'excuseras, je crois; 
Ma maison est si petite 
Qu'on ne peut y loger trois. 

Eh bien ! n'est-ce pas là tout simplement ce qu'on appelle une 
perle, et la Mignonne de Ronsard est-elle de plus belle eau ? 

Le dernier trait me remet en mémoire une preste et fine réponse 
de la comtesse de Toulongeon à son beau-frère Bussy-Rabutin, qui 
réclamait toujours une petite place dans le cœur des dames, sauf à 
la faire grande, un fois entré. Bussy lui demanda celte petite place, 
après son frère, en un quatrain assez plat. Sa jeune belle-sœur lui 
répondit : 

Je crains d'avoir le cœur serré ; 
Deux n'y sauraient tenir à l'aise. 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS. 60 

Vous-même, sans qu'on vous déplaise , 
Souffrez-vous bien d'être pressé ? 

Le marquis de Saint-Aulaire fut reçu à l'Académie pour moins 
que cela. 

J'ai dit qu'il y avait à la fois du cœur et de l'esprit dans les vers 
de M. du Doré ; j'ajoute du bon esprit, ce qui n'est pas chose com- 
mune dans des têtes de poètes ; et ce bon esprit, je le trouve jusque 
dans les vers de sa jeunesse, car H. du Doré fut poète fort jeune. 
Longtemps on a pu croire qu'il l'avait oublié ; mais nous ne Favions 
pas oublié, nous. J'ai, depuis trente-sept ans, dans ma bibliothèque, 
un petit volume intitulé Poésies d'un proscrit , qu'il ne reniera cer- 
tainement pas. Le titre , à lui seul, était touchant et engageant ; les 
vers ne l'étaient pas moins. Exilé à la suite des événements de 
1832, pour n'avoir pas voulu plier la tête, M. du Doré avait pro- 
mené , pendant quatre ans, sa tristesse sur les rivages les plus 
enchanteurs, les plus célèbres , mais où le bonheur ne V attendait 
pas. Sa voix n'avait rien, d'ailleurs, de l'amertume de celle du Dante; 
c'était plutôt l'accent de Virgile : 

Nos patriœ fines et dulcia linquimus arva. « 

Que d'âme dans cet adieu ! 

L'astre des nuits suit son cours pacifique , 
Son dou£ rayon, de nulle ombre voilé , 
Vient caresser le front mélancolique 
De l'exilé... 

mon pays ! cette blanche lumière, 
Qui prête aux flots un jour mystérieux, 
Éclaire aussi le vallon solitaire 
De mes aïeux. 

mon pays ! dans sa triste demeure , 
Près du foyer, à genoux maintenant, 
Ma pauvre mère, inconsolable, pleure 
Sur son enfant. 

Si le proscrit se laissait quelquefois distraire, c'était moins par les 
monuments du passé que par quelque image de paix et de bonheur, 



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60 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

et deux roitelets bâtissant leur nid sous les lierres du Colysée, le 

touchaient plus que toutes les grandeurs de Rome. 
Proscrit, il aimait aussi à s'arrêter près des tombes des proscrits, 

près de la pierre du Tasse, à Saint-Onuphre ; près du mausolée 
v des Stuarts, à Saint-Pierre. Une tombe ne parle pas d'ailleurs uni- 
- quement de souffrance, elle parle d'avenir. - 

vous qui protégez ces dépouilles mortelles 
De vos pieuses mains et de vos blanches ailes, 
Anges que Ganova fit descendre des cieux, 
Remontez ! les Stuarts ne sont pas en ces lieux. 

i 
Parfois* enfin, M. du Doré, qui avait souvent rêvé de douces 
images , comme tous les poètes , les voyait revenir à lui et ne se 
sentait pas la force de froncer le sourcil à leur sourire S ange. 

Luiza, pourriez-vous me dire 
Ce qu'en ce moment j'admire, 
Sous le chêne vert assis ? 
Ce n'est pas l'Arno qui roule 
Son onde au bruit des chansons, 
• Ni ces bosquets dont la foule 
Aime l'ombre et les gazons. . . . 

Non, non, ce n'est point Florence 

Avec son peuple joyeux, 

Ni cet horizon immense, 

Ni ces monts voisins des cieux ; 

Mais c'est Vous, ma bonne fille, 
Aux grands yeux noirs pétillants, 
Vous qui menez, si gentille , 
Votre vieux père à pas lents, 
Vous dont la bouche de rose 
Avec tendresse se pose 
Sur un front à cheveux blancs. 

Du Bellay disait que les vers, après avoir été Yabus de sa jeu- 
nesse, seraient Y appui de ses vieux jours, et il ajoutait : 

S'ils furent ma folie, ils seront ma raison. 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS. 61 

Eh bien ! voilà ce que M. du Doré ne pourra pas dire. La folie de 
sa jeunesse est, en effet, d'un bon goût qui louche à la raison ; aussi 
la raison de ses vieux jours conserve-t-elle toute la fraîcheur de la 
jeunesse. C'est résumer d'un mot ce que je pense du nouveau 
recneil. La veine n'y est pas moins vive que dans le premier, et son 
cours est plus limpide encore, ses rives sont plus fleuries. A entendre 
le pfoscrit de 1832, 

La lyre est plus harmonieuse 
Sous les doigts de la douleur; 

ne lui en déplaise, il nous prouve aujourd'hui que le bonheur a, 
lui aussi, sa muse, et une muse des mieux inspirées. Lisez Rose et 
Chardon > lisez celte charmante boutade sur Nantes, où l'auteur 
me semble jouer le jeu de l'Amour, dans les petits poètes grecs, 
lorsqu'il égratigne sa mère, et vous me direz si celte muse heureuse 
a vieilli d'un jour, si elle n'a pas gardé toute son espièglerie et toute 
sa grâce. 
Lisez les vers A mon pays : 

Ha Vendée est toujours belle. . . 
ou ceux à l'abbé Mongazon , le défunt maître de notre vieux poêle : 

Enfants de Mongazon, dont la lampe est éteinte, 
Venez la rallumer à son pur souvenir ! 

et vous me direz si son cœur bat moins fort qu'autrefois. 

Sans doute des vers de soixante ans ne peuvent pas toujours être 
jeunes. On ne voit pas approcher le Linqtonda domus et placens 
uxor, sans réflexions tristes ; alors on écrit Novissima, Misère des 
misères, c'est-à-dire qu'on est plus poète que jamais. 

Quand, dans la nuit éternelle 
Un homme s'est endormi, 
Ce qui rend sa mort cruelle, 
Affreuse pour un ami , 

Oh I ce n'est point sur sa couche 
Ce froid cadavre étendu , 
Ni cette muette bouche 
Qui naguère eût répondu ; 



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62 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

Mais ce qui fait que Ton pleure 
L'ami que Dieu nous donna, 
C'est de revoir la demeure 
Qu'hier il abandonna. 

Hélas ! hélas 1 dans l'asile „ 
Où vécut le trépassé, 
Tout est riant et tranquille , 
Ainsi que «par le passé. 

Les fenêtres sont ouvertes, 
Le soleil brille joyeux; 
Autour des persiennes vertes 
Court le pampre gracieux. 

Un merle en sifflant éveille 
Les échos du bois voisin, 
Et Jean, la face vermeille, 
Siflle en bêchant son jardin. . . . 

Je ne veux pas aller plus loin , non que ce qui suit n'offre un 
tableau achevé , mais les Rusemondes, qui pensent à leurs cheveux 
blonds en prenant le deuil, ne se trouvent, Dieu merci, que dans 
les maisons gâtées par le luxe, et où les enfants ne savent que jouir 
et hériter. 

Hais je m'oublie. Le soir de H. du Doré est, en définitive, comme 
celui de la nature, dont les teintes sont plus riches encore et plus 
chaudes que celles du malin. Ainsi du chant de notre. poète. Ah! 
s'il nous rappelle les douces harmonies du soir, que ce ne soit pas 
du moins, comme on nftis en menace, le chant du cygne. 

Eugène de la Gournerie. 



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LA VIE ET LES ŒUVRES 



DE 



M. JEAN-MARIE DE LA MEMAIS 



Nous croyons devoir reproduire la préface que M. Ropartz a placée en 
tête de cet ouvrage, si plein d'intérêt pour la Bretagne, et qui sera mis 
en vente sous peu de jours. (Un volume in-8<>, 504 pages avec portrait. 
Paris , Lecoffre : 7 fr. 50.) 

Je dois aux lecteurs de ce livre l'exposé sommaire des motifs qui 
ont déterminé un simple laïque*à écrire la vie d'un prêtre et l'his- 
toire de la fondation d'un ordre religieux contemporain. 

Aussitôt après la mort de M. de La Mennais, les Frères de l'Ins- 
truction chrétienne , pieusement préoccupés de tout ce qui se ratta- 
chait à la mémoire de leur fondateur, réunirent ce qu'ils purent 
des écrits et des notes concernant sa vie et son institut, et prièrent 
un des prêtres qui avait longtemps vécu à Malestroit, à la Ghesnaye, 
à Saint-Méen, à Ploërmel,de rédiger avec ces notes et ses propres 
souvenirs le livre désiré par eux. Un meilleur choix ne pouvait être 
fait: le biographe avait pour lui une science profonde des questions 
théologiques et philosophiques agitées par les écrits de Féli de La 
Mennais, et qui s'entremêlaient nécessairement à l'histoire de son 
frère; il avait, de plus, une affection filiale et profonde pour celui 
dont il avait été successivement l'élève, le disciple et l'ami. Mais les 
notes et les correspondances recueillies par les Frères, si elles pré- 
sentaient des documents presque suffisants pour faire un tableau 



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64 LA VIE ET LES ŒUVRES 

vrai de l'institut dans lequel s'était résumée la seconde moitié de 
l'existence active et féconde de M. de La Mennais, n'apprenaient 
rien ou presque rien de la moitié de cette vie non moins active et 
jamais stérile, qui avait été comme le noviciat du fondateur. Le vé- 
nérable ecclésiastique auquel avait été confié le soin d'élever le 
pieux monument demandé par les Frères, ne se trouva pas en po- 
sition de faire les nombreuses démarches, les nombreux voyages 
nécessaires pour combler cette lacune , et crut devoir renoncer à la 
tâche entreprise. 

C'est alors qu'ayant eu occasion d'étudier à mon tour les docu- 
ments réunis par les Frères, pour écrire un dès chapitres de mon 
livre sur l'histoire de la ville de Ploërmel, je me sentis pris du désir 
de compléter, autant que possible, le faisceau des renseignements 
épars en tous les coins de la Bretagne et concernaut la vie et les 
œuvres de M. de La Hennais. Celte recherche m'apparut comme un 
devoir de piété filiale. J'étais , peut-être, de tous les disciples du su- 
périeur des Frères qui n'étaient pas entrés dans le sacerdoce, celui 
que les circonstances avaient le plus constamment rapproché du 
maître; d'un autre côté, et ma profession et mes goûts personnels 
m'avaient toujours porté vers la recherche et la collection des docu- 
ments historiques de toute nature, et principalement des manuscrits. 
Il n'y avait donc point de témérité de ma part à essayer de réunir, 
à tout le moins, les pièces justificatives d'un ouvrage que les con- 
temporains seuls pouvaient préparer d'une manière complète. 

Mes relations avec H. de La Mennais remontent aux plus lointains 
souvenirs de ma première enfance. Orphelin dès le berceau, j'avais 
été recueilli par mon grand-père maternel, qui était entré fort avant 
dans l'intimité de M. de La Mennais, alors que les fonctions de grand 
vicaire de Saint-Brieuc l'appelaient fréquemment à Guingamp, que 
mon grand-pfte habitait. Les premiers Frères de l'Instruction chré- 
tienne m'enseignèrent la lecture et l'écriture, et à la fin de l'année 
1832, M. de La Mennais lui-même me faisait prendre place dans sa 
voiture et m'amenait, après une étape à la Chesnaye, à sa maison 
de Saint-Méen , où il voulut que je restasse après la scission que la 



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DE H. JEAN-MARIE DE LA MENNAIS. 65 

condamnation ecclésiastique de Féli amena entre lui elles mission- 
naires de Rennes, directeurs du collège de Saint-Méen. Huit ans 
plus tard , j'étais à Paris , où M. de La Mennais m'avait ménagé la 
très-précieuse bienveillance de plusieurs des hommes distingués 
qui avaient autrefois vécu à la Chesnaye et à Malestroit. Le fonda- 
teur des Frères, occupé à cette époque de la création de ses écoles 
dans les colonies, venait souvent à Paris. L'affection toute paternelle 
qu'il avait eue pour moi dès ma plus petite enfance, et qui se tra- 
duisait de sa part par un tutoiement familier dont il usa toujours, 
me permit de pénétrer dans les détails les plus intiïfies de sa vie. Il 
passait généralement un temps très-court à Paris , dans un hôtel 
garni de la rue de Beaune, où je devais le rejoindre chaque jour 
jusqu'à son départ. J'étais investi par son amitié des fonctions de se- 
crétaire, et j'avais pour salaire les conversations et les épanchemenls 
de chaque soirée. 

A quelques années de là, mon mariage, dans une campagne toute 
voisine de Ploërmel, me donnait l'occasion de revoir M. de La 
Hennais toutes les fois que je passais quelques jours dans ma famille, 
c'est-à-dire à deux reprises chaque année; par ailleurs, chacun de 
ses propres voyages en Basse-Bretagne le ramenait à ma table et 
sous mon toit; et pour donner l'exacte mesure de mes rapports avec 
lui, je dirai que, l'étant allé visiter dans les derniers mois de sa vie, 
alors qu'il ne quittait presque plus son lit, il voulut que je dînasse 
dans sa chambre et à côté du lit où il était étendu. . 
. Il m'avait souvent témoigné, dans ses dernières années, le désir 
qu'il me devînt possible de passer quelques semaines à Ploërmel, 
pour réunir, sous sa dictée, pour ainsi dire, les matériaux d'une 
notice sur son institut, qu'il voulait que je pusse publier après sa . 
mort. Les circonstances ne m'ont jamais permis ce séjour prolongé 
à Ploërmel; mais les conversations multipliées du Père et les notes 
confiées par les Frères eux-mêmes , m'ont rendu possible l'exécu- 
tion tardive de ce fidéicommis; et c'est là la véritable origine et la 
justification de ce livre. 

Ce fut dans le courant de Tannée 1868 que s'arrêta chez moi le 

TOME XXXVI (TI DE LA 4» SÉRIE). 5 



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66 LA VIE ET LES ŒUVRES ^ 

ferme dessein de rechercher les documents et surtout la correspon- 
dance. Si M. de La Mennais lui-même et les plus anciens des Frères 
avaient réuni, comme je l'ai dit, des notes et des renseignements 
sur l'institut, la modestie sincère du fondateur ne s'était jamais oc- 
cupée de sa personne, et ce qu'on savait à Ploêrmel et parmi les 
amis intimes était le souvenir précieux et incomplet des conversa- 
tions si pleines d'intérêt que le Père tenait parfois sur un point ou 
un autre de son passé. Ces souvenirs se sont groupés et ont pris un 
corps dans l'excellente oraison fuuèbre prononcée à Ploêrmel par M. 
l'abbé de LéséUuc. 

En 1862, avait paru le Recueil des lettres adressées à M* T Brute 
par les deux frères de La Mennais, et surtout par Jean-Marie, et ce 
volume avait été toute une révélation. M. de la Gournerie l'avait en- 
richi d'une notice excellente sur les deux frères. 

En 1866 , M. Blaize, fils d'une sœur de MM. de La Mennais, fit im- 
primer deux volumes des œuvres inédiles de Féli, composés surtout 
de correspondances, parmi lesquelles les lettres écrites à Jean 
tiennent la plus large place. Les lettres de Jean à Féli sont malheu- 
reusement plus rares. Le contexte des lettres de Féli en suppose un 
bien plus grand nombre de Jean. Est-ce une perte accidentelle ou 
une destruction volontaire ? Les recherches actives et toutes bien- 
veillantes de la famille Blaize dans les papiers laissés par Féli n'ont 
pu rien m'apprendre à cet égard *. 

Ici, M. Ropartz remercie les personnes qui ont bien voulu mettre des 
documents à sa disposition ; puis il ajoute : 

C'est après toutes ces tentatives fructueuses ou stériles, que j'ai 
pu réunir les matériaux, pour la plupart inédits, que j'ai fait entrer 



1 An nombre des documents que m'a gracieusement communiqués M. H. Blaize, 
je dois mentionner le très-beau portrait peint en 1827 par Paulin Guérin. Si j'ai 
préféré faire reproduire parla gravure la miniature de Y. Le Chenetier, en tête de 
l'édition in-8* de cet ouvrage, c'est que ce type, beaucoup plus âgé, m'a semblé plus 
propre à rappeler le fondateur vraiment populaire des Frères et à nos contemporains 
et aux Frères eux-mêmes. 



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DE H. JEAN-MARIE DE LA MENNAIS. 67 

dans le texte même de ce livre. Il est, je le sais d'expérience, une 
malchance trop vulgaire pour les chercheurs : c'est de laisser, sans 
le savoir, quelque filon inexploré. Si quelque lecteur possède, con- 
cernant la vie et les œuvres de M. de La Mennais , des documents 
qui aient échappé à mes recherches, je lui saurais une grande grâce 
de me les communiquer pour une seconde édition, que la recon- 
naissance des Bretons et l'intérêt du sujet, sinon le talent de l'écri- 
vain, me permettent d'espérer. 

Au moment même où je terminais ce volume, le très-révérend 
Frère Cyprien, supérieur général de l'institut depuis la mort de M. 
de La Mennais, était admis en présence de Pie IX. Le Frère Cyprien 
a raconté d'une manière charmante, dans une circulaire adressée à 
ses Frères et datée du 5 mai dernier, les impressions de son voyage 
à Rome *. J'y relève ces mots du Pape , relatifs â M. J.-M. de La 
Hennais; je ne saurais trouver une meilleure épigraphe pour mon 
livre : 

« Ensuite , entretenant le Saint-Père avec effusion de notre véné- 
rable fondateur l'abbé Jean de La Mennais , je dis , en passant, qu'il 
était le frère du trop célèbre écrivain ; mais j'ajoutai incontinent : 

« C'étaient, très-saint Père, deux hommes de génie, mais d'un 
génie bien différent. Si l'un avait le génie de l'écrivain, l'autre 
avait en outre, au suprême degré, le génie du bien, des œuvres 
utiles, et par-dessus tout, l'amour de l'Église et du Saint-Siège. * 

— « Oui, oui! répondit Pie IX, l'abbé Jean était bon; il était 
> bien bon. y> 

» Puis, Sa Sainteté reprit tout à coup, d'un ton significatif: 

<c Ils n'étaient pas frères! » 

S. Ropartz. 

* In-4°de 8 pages. Vannes, G. dé* Lamarzelle. 



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NOS ARTISTES AU SALON 



A EMILE GRIMAUD 



Mon cher ami, 

Je viens un peu tard tous parler du Salon de cette apnée, fermé depuis 
quelques semaines déjà, et de la part qu'y ont prise nos artistes bretons 
et vendéens. Encore devrai-je débuter par une digression. 

Gomment, en effet, se permettre d'entrer au Palais de l'Industrie sans 
faire, en passant , une visite à cet autre Salon , bien autrement riche en 
œuvres excellentes, exposées dans les galeries du Palais-Bourbon au béné- 
fice des Alsaciens-Lorrains, en même temps qu'au bénéfice, non moins 
grand, du public et de l'art? Gomment, avant d'aller porter nos poli- 
tesses au présent, ne pas saluer le passé, un passé si glorieux surtout, si 
magnifiquement représenté ? c A tout seigneur tout honneur », dit le pro- 
verbe, et ici les c seigneurs » composent toute une cour, seigneurs du 
pinceau , seigneurs du ciseau , seigneurs dans tous les genres de l'art , 
depuis Meraling et les deux Van Eyck, les grands artistes flamands du 
XVe siècle, encore si peu connus chez, nous (la merveilleuse Châsse de 
sainte Ursule, de l'un, et le non moins merveilleux triptyque, Y Adoration 
de l'Agneau mystique, des autres, que j'admirais, il y a trois ans, la pre- 
mière à l'hôpital de Saint-Jean, à Bruges *, et le second dans la cathédrale 
de Ganct, auraient suffi pour faire courir tout Paris) , jusqu'à Ruysdael, 
Hobbema et Paul Potter; — depuis notre vieux Glouët jusqu'à nos con- 

1 C'était en 4871 ; nous sortions de la Commune. Sur l'un des derniers feuillets 
du registre des visiteurs, je lus, écrite en grosse^ lettres, cette mention pour le moins 
élrâtoge : fiaoul Rigault, membre de la Commune. Sans doute quelque mauvais plai- 
sant avait jugé spirituel de se parer du nom du trop fameux assassin, puisqu'il parait 
certain que celui-ci a été tué lors de la prise du quartier latin par les troupes de 
Versailles (quelqu'un m'a affirmé avoir vu son cadavre gisant sur le trottoir de l'une 
des rues avoisinant la Sorbonne). Quoi qu'il en soit, mon nom, fort heureusement 
beaucoup plus obscur, dut s'accommoder du peu enviable voisinage de cette sinistre 
célébrité. 



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WOS AUTISTES AU SALON. 69 

'temporains, Delacroix, Delaroche, Decamps, Th. Rousseau et Troyon; — 
depuis le c divin Sanzio » jusqu'à Ingres, son fervent disciple. 

Impossible d'énumérer seulement toutes ces richesses artistiques accu- 
mulées, tous ces tableaux, pour la plupart des chefs-d'œuvre fameux, ins- 
crits dans le Livre d'or de l'Art ; — toutes ces tapisseries, anciennes ou 
modernes, rivalisant de coloris avec les toiles voisines ; — tous ces émaux, 
de Limoges et d'ailleurs , d'une fraîcheur à défier les siècles ; — ces 
bijoux, de tout style, plus riches^encore de forme que de matière, et où 
s'est jouée la fantaisie des plus célèbres orfèvres ; — ces cristaux, ces 
ivoires sculptés, fouillés, guillochés ; — ces meubles en bois précieux ou 
en métal, depuis le coffret microscopique jusqu'à cette superbe armoire 
de Boule, exposée par M. le marquis de Vogué , tout étincelante de ses 
incrustations de cuivre ; — ces armes , ou rongées par la rouille , comme 
cette longue et lourde épée d'un chevalier du XII» siècle , ou bien niellées , 
damasquinées comme ce sabre d'Abd-el-Kader, remis par l'émir vaincu à 
son digne rival Lamoricière, vainqueur enfin de son tenace et insaisissable 
ennemi, après un duel épique de dix années 1 ; — ces manuscrits latins, 
français, hébreux, persans, etc., ornés des plus riches miniatures; — ces 
faïences de toute origine , depuis le Delft jusqu'au Nevers et au Vieux- 
Rouen ; ces porcelaines européennes et asiatiques, en particulier ces ma- 
gnifiques vases façon persane, chinoise ou japonaise, de M. Gollinot, digne 
• continuateur de l'œuvre du regretté Adalbert de Beaumont, un savant 
esthéticien et céramiste, dont les produits, tout actuels, rivalisent avec ce 
que Fart oriental a produit de plus parfait. 

Toutes ces œuvres si diverses, offertes, avec un patriotique empresse- 
ment, à l'œuvre si digne d'intérêt des Alsaciens- Lorrains, par de riches 
collectionneurs français , ou même étrangers , composent un ensemble à 
rendre jaloux le Louvre lui-même. 

On sait du reste que le succès de cette belle exposition a dépassé 
l'attente de ses intelligents organisateurs. Grâce à l'accumulation de ces 
oboles journalières (des oboles dont le total se chiffre par cinq ou six 
mille francs par jour), plusieurs autres villages pourront bientôt recevoir, 
en Algérie , de nouvelles familles de nos frères d'Alsace-Lorraine , ces 
généreux exilés volontaires, qui ont héroïquement dit adieu à leurs foyers, 
renoncé à la petite patrie , envahie et souillée , pour rester fidèles à la 
grande, à la France : éclatante leçon de patriotisme, que nombre de Fran- 
çais feraient bien de méditer, que nous oublions trop au milieu de nos 
mortelles divisions, lesquelles, si elles persistaient, auraient bientôt fait 
de notre malheureux pays la Pologne de l'Occident !... 

1 Ce glorieux trophée a été envoyé à l'exposition par M"' de Lamoricière. 



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70 HOS ARTISTES AU SALOK. 

Mais secouons ce lugubre cauchemar , et paulo minora canamus , je 
veux dire entrons enfin en matière. 

Constatons une fois de plus que les Salons se suivent et se ressemblent, 
et se valent, ou à peu près, accusant les mêmes tendances, la même 
moyenne de talents et d'oeuvres, plus estimables en général par FhaMIeté 
et le métier, que par l'élévation de la pensée. Témoin les deux grands 
succès du jour : ce pendu réaliste, à la saillante musculature, aux chairs 
rouges, à la tête vulgaire , que M. Bonnat appelle un Christ et qui serait 
tout au plus l'un des deux larrons ; ces spirituelles anecdotes appelées 
Rex tibicen et YÉminence grise , que M. Gérôme nous conte avec son pin- 
ceau si tin, mais un peu sec et brillante, et auxquelles le jury a décerné la 
médaille d'honneur de la section de peinture , au scandale de certains 
critiques moroses. 

Mais ne nous risquons pas dans les généralités, qui nous mèneraient 
trop loin; bornons-nous au chapitre spécial qui doit nous occuper. 

Tout d'abord, je rencontre en tête du livret M. Baader, qui, en sa double 
qualité de Breton et de médaillé, a un droit double aussi à une mention. 
Si son tableau la Gloire posthume n'est peut-être pas sans défauts, il 
accuse du moins une louable tendance vers l'art sérieux et élevé. 

C'est sans doute aussi cette tendance que le jury a voulu récompenser 
en décernant une deuxième médaille à l'Offrande de M. Lecadre , com- 
position gréco-mythologique , estimable d'exécution , si elle est peu neuve 
par le sujet (des jeunes filles grecques offrant des couronnes à une statue 
de Minerve). 

Un peintre qui n'a plus besoin d'être encouragé dans la pratique de 
l'art élevé et qui lui reste toujours fidèle, c'est M. Elie Delaunay. Ses 
deux portraits de M. G. B. et de M. Legouvé, ne sont pas loin d'être des 
chefs-d'œuvre , et je cherche quelles qualités leur manquent : ressem- 
blance frappante, saisissant relief, à la fois finesse et vigueur de trait, 
vivante et parlante physionomie, à travers laquelle l'esprit, l'âme, transpa- 
raît , — tout se rencontre dans ces deux maîtres morceaux. 'On troisième, 
non inscrit sur le livret, David vainqueur de Goliath , est également une 
toile de haut style, un peu* froide peut-être en certaines parties (il est 
vrai qu'elle paraît inachevée). Elle est vraiment héroïque l'attitude de 
cet adolescent, à l'air grave et résolu, fièrement campé, sans forfanterie 
toutefois , tenant d'une main l'épée , grande comme lui , du géant , et de 
l'autre soulevant sa hure chevelue (cette tête, toutefois, n'est- elle pas 
encore un peu petite pour cet énorme corps qui gît là et dont elle vient 
d'être détachée?), pendant, que, à Farrière-plan, les compagnons 



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à 



NOS ARTISTES AU SALON. 71 

d'armes du jeune vainqueur célèbrent son triomphe au bruit des trom- 
pettes et des flûtes. 

M. de Beaumont nous transporte dans un tout autre monde. Avec lui 
nous ne sommes pas exposés à rencontrer l'héroïsme , sous aucune forme, 
mais bien de petits sujets anecdotiques ou épigrammatiques, traités 
d'ailleurs avec un vrai et spirituel talent , une touche trop grise , mais 
fine, que l'on regrette de ne pas voir mieux employés. 

Bête comme une oie : Sauf votre respect, cela vous représente un 
troupeau de volatiles de ladite espèce , accourant en jacassant à tue-tête, 
comme s'ils se disputaient stupidement à qui sera le premier mis à la 
broche, se pressant autour de ce cuisinier qui, le coutelas passé dans 
son tablier blanc, se tenant le menton dans une pose méditative, regarde 
ses victimes et tâte de l'œil la plus grasse. — Le beau sujet à mettre en 
peinture ! — Têtes folles t rieuses jeunes femmes qui s'amusent des gri- 
maces de trois nains : autre sujet non moins digne de l'art de Raphaël 
et de Poussin... 

J'ai regret à constater encore une certaine défaillance dans le poétique 
et sympathique talent de M. de Ourzon. Son Premier portrait (légende 
grecque de l'invention du dessin) n'e^t que du Bouguereau , du plus ma- 
niéré, soufflé et blaireauié; on dirait d'une peinture sur porcelaine. 
J'aime mieux la Sérénade dam les Abruzzes, et le joli paysage intitulé 
Souvenir des côtes de Provence, traités du moins d'un pinceau plus viril. 
Faute d'espace, mentionnons, au courant de la plume, le néo grec 
M. Picou et ses toiles toujours aussi lustrées , vernissées , et aussi 
fausses de ton; — les jolies compositions de genre de MM. Leray et 
Hippolyte Dubois; — le Korn-boud de M. Yan'Dargent, le Breton bre- 
tonnant du pinceau; — la Gauloise et la Brunehaut de M. Luminais, 
l'une tordant sa 'fauve chevelure, l'autre traînée par son cheval fougueux 
à travers un âpre paysage : deux toiles brossées avec cette vigueur que 
Ton connaît; — Y Hôtel du Lion d'or, de M. Jules Noël, faisant suite à 
son Arrivée de la diligence du précédent Salon : pimpante et gaie po- 
chade , peinte en grisaille , façon gouache ; scène de cuisine d'auberge , 
au temps du Directoire , où les détails spirituels ne manquent point ; — 
Y Alerte de francs-tireurs, de M. Chaillou , douloureux souvenirs d'une 
guerre maudite ; — la Morue fraîche et les Confitures (deux plats qui 
ne vont guère ensemble), que nous sert côte à côte M. Jean Even (de 
Dinan); — la Chaste Suzanne, de M. Le Bihan, un prétexte à nu, sujet 
tiré au millième exemplaire; — le Jésus au jardin des Oliviers, de 
M. Léofanti (de Rennes) , d'un sentiment élevé et pieux. 
Le livre sérieux: Elles se sont mises' à deux pour le lire; encore n'en 



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72 * NOS ARTISTES AU SALON. 

peuvent-elles venir à bout, tant le livre est sérieux, ou, peut-être, 
tant elles le sont peu... Les voici qui s'endorment, mollement étendues 
sur les coussins d'un sofa, pendant que le pauvre vieux livre (un véné- 
rable bouquin , à tranches rouges et relié en veau) s'échappe des mains 
de l'une des deux belles indolentes. Inutile d'ajouter que, pour se mieux 
livrer à cette sérieuse occupation, qui* si mal leur réussit et de laquelle, 
on le voit de reste , elles ne sont guère coutumières , nos deux jeunes 
personnes se sont attifées de leurs plus beaux atours , ainsi qu'il sied à 
des élégantes qui se fournissent à la maison Toulmouche. Evidem- 
ment les livres sérieux n'ont rien de commun avec ^es falbalas , et le 
dernier roman du fardé et musqué M. Arsène Houssaye ferait bien 
mieux l'affaire de ces demoiselles. 



Dans le paysage, nous retrouvons nos deux vieilles et excellentes con- 
naissances , MM. Lansyer et Camille Bernier, qui nous apportent de nou- 
velles vues de la pittoresque nature bretonne , toujours étudiées avec le 
même sentiment, toujours rendues avec la même vérité en même temps 
qu'avec la même poésie. Dans les Brisants du Stang, le premier n'a pas 
craint de se mesurer avec l'un des, phénomènes les plus terribles de la 
tempétueuse mer qui lutte dans un duel éternel contre les falaises grani- 
tiques de l'extrémité de la péninsule bretonne : chaos de houles énormes, 
qui s'élèvent, se creusent , bondissent, s'amoncellent et se brisent contre 
elles-mêmes et contre les récifs , en hurlant et en projetant au loin une 
fumée d'écume. . . 

De cette marine, si hardie d'intention, sinon parfaite de rendu (la per- 
fection ici se fût doublée d'un tour de force; mais tout au moins l'impres- 
sion y est), rapprochons ces autres marines, estimables à divers degrés 
et signées : de Bellée (un pinceau vigoureux et franc), Le Sénéchal de 
Kerdréoret, Guiliou... 

M. Bidau, un paysagiste dans son genre aussi, continue d'étaler devant 
nos yeux charmés d'appétissants amas de fruits et de fleurs, luttant de 
fraîcheur et de coloris. 

L'amitié qui nous lie tous deux à M. Gustave Marquerie , un artiste 
dont la modestie égale le talent et qui, Breton de cœur, a désormais con- 
quis, par ses nombreux travaux, droit de cité à Nantes, — me défendra- 
telle de reconnaître, à mon tour, que son Portrait de M. de Laprade est 
excellent, qu'il a su fort heureusement rendre la vivante et noble phy- 
sionomie du célèbre poète, ces grands et larges traits, ces expressifs yeux 
noirs, où rayonne l'inspiration lyrique en même temps qu'y pétille la 
mordante verve du satirique ? 



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NOS ARTISTES AU SALON. 73 

A propos de portraits, vous plairait-il de contempler celui d'un radical? 
Regardez M. Jobbé-Duval, peint par lui-même : chevelure ébouriffée, à la 
malcontent; regard dur et farouche, front soucieux et sombre, que l'étude 
des «hauts problèmes de la démocratie » a creusé de rides profondes; 
moustaches rousses et hérissées : — rien n'y manque , le type est au 
complet. 

Le Candidat, de M. Léonce Petit, autre personnage politique, qui par- 
court un marché , pêle-mêle avec les bœufs et les porcs , et prodigue les 
poignées de main aux paysans, que, vienne le succès, il ne daignera pas 
honorer d'un regard, — est une spirituelle, mais un peu banale carica- 
ture, qui figurerait fort bien à la troisième page du Charivari. 



Descendons au rez-de-chaussée, et parcourons rapidement les galeries 
de la Sculpture, éparpillées dans ces avenues bordées de massifs de ver- 
dure et de fleurs, sur lesquels tranche la blancheur des marbres. 

Tout d'abord, saluons en passant le patriotique et beau groupe Gloria 
victis, d'Antonin Mercié, l'œuvre maîtresse du Saloïi, d'un souffle jeune et 
déjà puissant, d'un élan si noble et si aérien ; — et la statue de Ber- 
ryer, commandée à M. Barre par la ville de Marseille : du haut de son 
piédestal, comme d'une tribune, le grand orateur semble encore, tant 
l'attitude est naturelle et vivante, prononcer une de ces admirables 
harangues qui transportaient ses adversaires politiques eux-mêmes. (Com- 
bien le silence d'un tel homme se fait douloureusement sentir au milieu 
de l'affreux chaos où si stérilement nous nous débattons ! Par sa haute 
autorité, son prestige, son patriotisme éclairé, son sens politique aiguisé 
par une longue expérience, sa profonde connaissance des hommes et des 
choses de son temps, nul mieux que Berryer n'eût été propre à dissiper les 
malentendus et les illusions, également funestes, à travailler efficacement 
à changer la face des choses... Mais hâtons-nous de fermer la parenthèse 
et de. sortir du brûlant terrain de la politique, — l'odieuse, l'écœurante 
politique ! — pour revenir au calme et tout pacifique domaine de l'art.) 

Le Caïn de M. Caillé (de Nantes) lui a valu une 2* médaille, fort bien 
méritée. Assis et comme ramassé sur lui-même , le fratricide entoure de 
ses deux bras, aux poings crispés, sa tête où flamboie un œil hagard et 
farouche, comme s'il voulait la défendre contre quelque invisible péril, 
peut-être conire l'ombre d'Abel qui le poursuit. Le morceau est d'une 
belle expression, largement taillé et d'un savant modelé. 

J'en dirai autant du colossal Discobole, de M. Le Bourg, à la puissante 
musculature, au torse herculéen. Non loin de lui je retrouve, mais en 



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74 NOS ARTISTES AU SALON. 

marbre cette fois, cette même Prêtresse d'Eleusis, dont j'avais signalé le 
marbre à l'un des précédents Salons, et qui, élégante de formes et bien 
équilibrée, souffle toujours, pour y rallumer le feu, dans son pseudo- 
antique Ou[/.taT^ptov, un peu trop semblable à nos modernes encensoirs. 

Enfin, à son joli marbre et à son géant de plâtre, le même artiste a 
joint une faïence polychromée, le Joyeux devis, groupe bachique, expres- 
sif et vivant, où quatre joyeux compères s'en vont bras dessus bras des- 
sous, devisant et chantant, c dodelinant de la tête et..», cherchez le reste 
dans Rabelais... 

Une autre connaissance de Tune des précédentes années, et revue avec 
plaisir, c'est le Mercure, de M. Ludovic Durand, qui, de plâtre devenu 
marbre, a si bien gagné à sa transformation, que le jury lui a, cette fois, 
décerné une 3* médaille. 

A part -ces morceaux de résistance , je ne vois guère que des bustes 
exposés par nos autres sculpteurs : MM. Gaston Guitton, Gourdel, Barré, 
Léofanti, Raffegeaud, de Verteuil, etc. 

N'oublions pas les deux jolis médaillons d'enfants , modelés avec une 
sollicitude toute maternelle par Mm* Bourgault-Ducoudray, qui cultive 
avec un remarquable succès la sculpture, pendant que, de son côté, son 
mari, le jeune musicien lauréat si connu, se livre corps et âme à son art. 

Dans la section Dessins, etc., mentionnons les dessins à la plume et 
aquarelles de MM. de Bellée et Lansyer, déjà nommés ; les porcelaines de 
M lle Adrien (de Nantes); les émaux de M. A.-P. deCourcy, et de M^esde 
Nugent et Marielle de la Chassaigne (de Nantes) ; de M 11 » Gorbon (de 
Lorient) ; les miniatures de M*i« Blin (de Quimperlé) ; — enfin les faïences 
de M. Michel Bouquet , le chef de la tribu, de plus en plus nombreuse, 
des peintres céramistes de l'un et de l'autre sexe. 

L'Architecture ne nous offre guère que le nom de M. Loué (Projet de 
monument sépulcral à élever à Luçon), et celui de M. Bourdais (de 
Brest) , à qui son Projet d'un palais de justice pour la ville du Havre a 
valu une 2 e médaille. 

Je ne puis mieux terminer encore cette courte et sèche revue du Salon 
que par le nom sympathique de M. Octave de Rochebrune. J'ai d'autant 
plus plaisir à le faire que m'incombe la très-agréable tâche de féliciter, 
dans ce recueil, réminent artiste vendéen de la distinction honorifique qu'il 
vient de recevoir, cette croix de la Légion d'honneur que nous lui sou- 
haitions ici- même l'an dernier. La récompense est d'autant plus flatteuse 
que le ministère des Beaux-Arts, gêné par certaine loi , a dû être fort 
avare des distinctions de ce genre. La seule croix que la gravure ait reçue 
dans son lot, a été décernée à M. de Rochebrune, et fort justement. 



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NOS ARTISTES AU SALON. 75 

Gomment, sans nous répéter, énumérer les qualités qui frappent encore 
l'œil le moins exercé dans ces œuvres nouvelles : vues du Château de 
MeUlant, de Y Hôtel de Jacques-Cœur et du Château de Chenonceaux? 
C'est toujours, chez l'habile aquafortiste, la même sûreté de pointe, le 
même délié, le même trait précis, ferme et aisé tout ensemble, la même 
singulière adresse à* reproduire, sans confusion, les multiples détails de 
cette charmante végétation de pierre qui caractérise l'architecture ogi- 
vale ou renaissance. 

M. de Rochebrune est bien décidément le maître de l'eau-forte archi- 
tecturale. 

Lucien Dubois. 

P. S. — Les envois annuels de notre école de Rome viennent d'arriver. 
La plus importante des toiles exposées est due à notre compatriote, 
M. Luc-Olivier Merson : Le Sacrifice à la Patrie, composition a la fois 
antique et chrétienne, que dépare plus d'un défaut (certaine Renommée 
notamment vous choque tout d'abord par une jambe invraisemblable), 
mais qui, outre plusieurs parties excellentes, témoigne chez le ieune 
artiste, par l'idée et l'exécution, d'une très-louable tendance à s'élever 
au-dessus de cet art banal et mercantile trop à la mode de nos jours. 
Je me hâte d'ajouter que le tableau* est inachevé; en retouchant son 
œuvre, l'auteur ne manquera pas de corriger les fautes de dessin et de 
coloris, qu'explique et excuse l'improvisation^ du premier jet 

Autre exposition, ouverte d'hier au Palais de l'Industrie, celle des pro- 
jets relatifs à la construction de la future basilique du Sacré-Cœur, sur la 
colline de Montmartre. Parmi les soixante-dix-huit plans envoyés par 
les architectes français et étrangers, il en est deux, signés : Douillard 
frères, qui, après un rapide et superficiel examen de l'ensemble, m'ont 
paru particulièrement bien conçus et comme devant être classés à un 
rang des plus honorables. L. D. 

— M. Lucien Dubois signale plus haut les bustes dus au ciseau de 
sculpteurs bretons, figurant au Salon de cette année. Celui de Leperdit, 
<par Al. Barré, mérite une mention toute spéciale. Leperdit, dont le sou- 
venir est encore vivace en Bretagne, était maire de Rennes en 93, et 
sauva plus d'une vie compromise dans la tourmente révolutionnaire. 
C'était l'époque où Carrier semait la terreur dans cette ville, et Leperdit 
ne craignit pas de jouer sa tête pour arracher le plus grand nombre de 
victimes possible au sanguinaire délégué de la Convention. On connaît sa 
fière réponse au proconsul qui voulait le forcer ,à lui livrer deux prêtres : 
~ Ils sont sont hors la loi, disait Carrier. — Ils ne sont pas hors de 
Vhumanité, répondit le maire. Après la Terreur, Leperdit déposa modes- 
tement son écharpe et retourna a son établi de tailleur. En I0O8, lors du 
passage de Napoléon I«r à Rennes, Pancien maire fit partie d'une députa- 
tion envoyée à l'empereur, qui le remarqua, prit des informations sur 
lui et l'honora du surnom de Tête de fer. — M. Barré a supérieurement 
rendu la tête de fer de cet homme énergique. Sop buste est destiné 
au Musée de Rennes. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON" 



De Champclos (Burles). Lire, Joseph-Henri-Marie Burle de Champclos, 
lieutenant de vaisseau, sous-lieutenant dans Hector, né à Ma- 
nosque (Basses-Alpes, le 22 septembre 1 766, tué le 16 juillet. 
Em. K 

De ChampfloUb. Aj., capitaine dans Hervilly. Blessé à mort le 7 juillet 
Em. ». 

De Ghampsavoy. Lire, Guy-Firmin Grignardde Champsavoy, sous-lieu- 
tenant dans du Dresnay, né au château de la Mucé-Brulon, en 
Guichen (Ille-et-Vilaine), le 5 septembre 4772; + 8 fructidor 
Vannes. Em. 3 . 

De Chantëllenot. Aj., de Séré, mort dans les combats. Il était de 
Langres. Em. 

De la Chapelle (Exupère). Tué dans les premiers combats. 



* Voir la livraison de juin, pp. 474-485. 

* Fils de Pierre-Jean-Henri de Burle, seigneur de Champclos, lieutenant de vais- 
seau, chevalier de Saint-Louis, et de Marie-Madeleine-Victoire-Rossoline de Thomas 
d'Ivéne et d'Orves. Il était fils unique, mais avait trois sœurs. 

9 On trouve à Clermont, en Auvergne, une famille de Champflour, qui a produit 
un évéque de La Rochelle en 1703, archevêque d'Aix en 1729, et un évêque de Mi- 
repoix de 1736 à 1763. 

3 Fils de Joseph-Marie, ancien capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis, et 
de Renée-Louise Milon de Bellevue; il avait deux frères et huit sœurs. De cette nom- 
breuse famille, il ne reste aujourd'hui que les descendants de quatre sœurs : MM"" 
Bouan, Harrington, de Loménie et de La Touche-Limousiniére. 



edtyV 



LISTE DES VICTIMES DE QU1BER0N. 77 

De la Chapelle (Jh-François). Aj., Conflans, près Moutiers (Savoie); + 
12 thermidor, Auraj. 

De la Chapelle (Pierre-Paul). Lire, du Bac de la Chapelle, lieutenant- 
colonel d'infanterie, capitaine en à'Hervilly, né à Argentac 
(Corrèze), en 1750; +14 thermidor, Vannes. Em. *. 

Chapiteau (Salomon). Aj., volontaire dans Périgord, né le 15 mars 1741, 
à Minsac (Charente); + 15 thermidor, Quiheron. Em. 3 . 

Chapon (J.-F.). Aj., journalier, 21 ans, Seine-Inférieure; + 21 tftermidor, 
Auray. Em. 

De Charbonneau. Aj., Charles-Marie-Gabriel, ancien lieutenant dans 
Hervilly, chevalier de Saint-Louis, né à la Pilotiére, en Vieil le vigne 
(Loire-Inférieure), le 6 juillet 1746, tué au combat du 16 juillet. 
Em. 3. 

De Charbonneau (Henri). Lire, Charles-Henri -Joseph, sous- lieutenant 
dans Hervilly, né à la Pilotiére, le 18 juin 1772; -f- 9 fructidor, 
Vannes. Em. (Voir t. XXXIV, p. 363.) 

Chardon (J.-B.). Aj*, 22 ans, Argenton (Indre); -f 42 thermidor, 
Auray. Em. 

Charlanne (Jean). Aj., tailleur, 25 ans, Villeneuve (A veyron); + 46 ven- 
démiaire IV, Vannes. Em. 

Du Charmoi9. lire, Louis-Charles Le Maire du Charmois, sous-lieutenant, 
36 ans, Villemoutiers (Loiret) ; + 14 thermidor, Vannes. Em. 

De Chasteignibr (P.-F.-A). Lire, Eutrope- Alexis de Chastbigner, bri- 
gadier des gardes-du-corps , né au château de Lindois , prés de 
Confolens (Charente), le 1er août 1738, vétéran dans Loyal-Emi- 
grant ; + 15 thermidor, Quiberon. Em. 

De Chasteigner (Jean-Pierre- Alexis). Aj., de Lagrange, lieutenant au 
régiment de Damas, 42 ans, Gard ; n<> 552 de l'Etat, Em. 

Châtaigne ou Chadagnb (Jean), domestique, de Cossé (Mayenne); + 16 
thermidor, Quiberon. Em. 

1 H était tils de Jean-Félix et de Marie du Vigier, et avait quatre frères et cinq 
«aura. Loi-même avait épousé Gabrielle de Perrière de Sauvebœuf , dont il n'eut 
qu'une fille, décédée célibataire. Il n'a pas laissé de neveux de son nom. 

* II avait épousé N. de Couhé de Lusignan, dont il avait eu quatre enfants. Un 
seul, Joseph de Chapiteau, vivait encore il y a quelques années. La famille existe 
toujours. 

s 11 était fils à* Alexis-Gabriel, seigneur de La Pilotiére, et de Anne r Henrielte Fer- 
œanteau. La famille est éteinte. La branche de La Pilotiére, à laquelle appartenaient 
te deux victimes de Quiberon, s'est fondne dans Patys et Caqneray. 



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78 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

Chatel (Louis). Aj., soldat, 26 ans, Guibré (Calvados); + 15 thermidor, 

Vannes. 
De Chaton (Auguste). Combat du 16 juillet 
DeChavoy (R.-G.-M. Payen). Lire, Raoul-Gustave-Martial- Pierre Payen 

de Chavoy, élève de la marine, volontaire dans Hector, né à 

Avranches, le 2 octobre 1772; + 15 thermidor, Auray. Em. K 
De Cheffont aines (A.-M.-F.). Lire, Alexandre-Marie-Fortuné de Penfun- 

teniou de Cheffontaine, lieutenant de vaisseau , lieutenant en du 

Hfesnay, né à Quimper, le 13 mai 1763; + 15 thermidor, Vannes. 

Em. 2. 
De la Chenardière (N.-J.). Lire, Nicolas-Jacques Ballet de la Chenar- 

dière, capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis, né à Nantes, 

le 21 novembre 1739; + 15 thermidor, Quiberon. Em. ** 
De Chenu (Charles-Germain-Gabriel). Aj., capitaine au régiment de 

Normandie, officier en Damas, né à Auxerre (Yonne), le 5 juillet 

1755; + onze fructidor, Auray. Em. 4 . 
Du Chesnay. Lire, Pierre-François Poulain du Chesnay, né à Plougue- 

noal,près de Pléneuf (Côtes-du-Nord), le 5 septembre 1742 + 

14 thermidor. Vannes. Em. 
Chevé (François). Jj., tisserand, 34 ans, Vannes; -f- 8 fructidor. 

Vannes. Ins. 
De la Chevière (Benjamin-René-Michel). Aj., officier dans Bourbon, 

infanterie, lieutenant en du Dresnay, né, château et commune 

de Senonnes (Mayenne), vers 1 742; + 16 thermidor, Vannes. Em. 5 . 

* Fils de Gabriel-Jean-Baptiste-Victor t seigneur de Chavoy, et de Jeanne-Madeleine' 
Jacqueline de Verdun. Il avait un frère et deux sœurs, (MM"" de Lancesseur et Re- 
gnouf de Vains), et était neveu du chevalier de Payen, qui, après s'être dit quelque 
temps : Payen de nom et de fait, se mit sous la direction de l'abbé Carron et devint 
prêtre. La victime de Quiberon avait refusé de dissimuler son âge pour profiter de 
sursis. 

9 II était le quatrième des onze enfants de François-Hyacinthe-Louis, marquis de 
Cheffontaine, officier aux Gardes françaises , chevalier de Saint-Louis , et de Jforie- 
Jeanne du Coëtlosquet. 

3 II était fils de Jacques, président à la chambre des Comptes, et de Jeanne Benoit, 
famille éteinte. 

* II était fils de Gaspard de Chenu, capitaine au régiment de RoyaUmisseauXt che- 
valier de Saint-Louis, et de Germaine Gilloton. L'un de ses frères fut fusillé à Paris, 
sous, le Directoire (2 juillet 1797). La famille est éteinte. Voir dans le Récit som-* 
maire de M. Berthier de Grancfry, p. 41, un trait qui honore le chevalier de Chenu. 

5 II était fils de Jean-Baptiste-André-René de La Chevière, seigneur dudit lien, en 
Martigné-Ferchaud (lllei et-Vilaine), et d'Elisabeth de La Motte de Senonnes» et lui- 
même avait épousé Agathe de Freslon. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. - 79 

De là Ghevière (Joseph). Lire, Joseph-Marie, fils cadet du précédent, 
sergent-major en du Dresnay, né vers 1776, tué au combat du 16 
juillet. Em. 

Delà Ghevière (A.). Lire, René-Auguste-Toussaint, frère aîné du précé- 
dent, né vers 1 774, sous-lieutenant dans du Dresnay; + 9 fructidor, 
Vannes. Em. i . 

De là Ghevière (Jean-Baptiste-Germain). Aj. 9 oncle des deux derniers 
et frère de Benjamin-René Michel, né à Martigné-Ferchaud, le 22 
février 1749, capitaine au régiment de Lorraine, infante», volon- 
taire dans Damas; -{-16 thermidor, Vannes. Em. 2 . 

De Ghevreux (Jean-Marc). L'Etat du général Lemoine dit à tort de Che- 
vreuse. Volontaire, 59 ans , Vitrac (Charente) ; + 14 thermidor, 
Vannes. Em. 3 . 

— Ghevrier (Joseph). Double emploi et altération du nom de Joseph de 
La Ghevière. 

De Gheseà. Lire, de Ghiesà, lieutenant au régiment du Roi , capitaine en 
à'Hervilly, blessé le 16 juillet, mort le 25. Em. 

Gholet (J.-B. Baron de). Aj., âgé de 27 ans, Longeau (Meuse); -f- *5 
thermidor, Vannes. Em. 

Chope (J.-B.). Aj. 9 domestique, 24 ans, Stenay (Meuse) ; + 20 fructidor 
Vannes. Em. 

De Chrétien. Âj. 9 ancien officier au régiment d'Isle-de-France, infanterie, 
tué dans les premiers combats. Em. 

Chrétien (J.-M.). Aj., sellier, Vannes (Morbihan). Ins. (No 697 de Y Etat). 

De Christon (J.-F.). Lire, Louis- François Marchant de Christon, 
lieutenant au régiment de Flandre , adjudant dans Rohan, né à 
Nuisement (Marne), en 1758 (n° 537 de l'Etat.) Em. *. 

1 Le jugement qui le condamne porte à tort les prénoms de son plus jeune frère 
Joseph, tué le 16 juillet, et non les siens. Peut-être les avait-il pris pour jouir du 
sursis. 

9 La famille de La Cheviére compte ainsi quatre des siens parmi les victimes de 
Quiberon. Un cinquième, Louis-Jean-Franeois , était tué en Espagne. Un sixième, 
Benjamin-Pierre , avait péri sous Nimégue, en 1794. La famille aujourd'hui est 
éteinte et fondue dans Richard de Reauchamp, La Faucherie du Pin et de Broons de 
Vauvert. 

* 11 existait réellement en Angoumois une famille de Chevreuse, qui a perdu beau- 
coup des siens pendant la Révolution ; mais, renseignements pris, on n'en voit 
aucun qui soit mentionné comme ayant pris part à l'expédition de Quiberon. Le 
Chevreux de Quiberon avait pour mère Rose-Charlotte de La Rochefoucauld. 

* Fils de François-Louis-Marie, seigneur de Nuisement-aux-Bois, ancien officier 
d'artillerie, et de Marie-Catherine de Boyolt d'Orsonval. Lui-même avait épousé à 
Epernay, le 29 mars 1781, Marie-Charlotte d'Argent, dame de Dammartin-la-Plan- 
ctatte, et à avait un fils et une fille. 



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80 * LISTE DES VICTIMES DE QUIBBRON. 

Ch" de Cillart. Lire, Amand-Mathieu-Marie de Cillart de la Villeneuve, 
élève de la marine, né à Tréguier, le 26 septembre 1766, tué dans 
le combat du 16 juillet. Em. *. 

De Cillart (Etienne-Joseph-Marie) Lire, Cillart de la Villeneuve, frère 
du précédent, né à Tréguier, le 12 octobre 1755, sous-lieutenant 
dans du Dresnay; +16 thermidor, Vannes. Em. 2 . 

De Cillart (J h M.). Lire, Jean-Marie de Cillart de la Villeneuve, oncle 
précédents, capitaine de vaisseau, capitaine dans Hector, 
Ivalier de Saint-Louis, né à Lanmodez (Côtes-du-Nord) , le 15 
novembre 1737, tué au combat du 16 juillet. Em. s. 

De Clabat (François-Baptiste) 4 . 

De Clabat (Pierre). Combat du 21 juillet Em. 

Cunchamp (Jh). Lire, Jacques- René Bernard de Clinchamp, né le 7 
octobre 1774, à Beaumont-le- Vicomte (Sarthe); + 8 fructidor, 
Vannes. Em. 5 . 

La Clocheterie (Louis). Lire, Chadeau de la Clocheterie, major de 
vaisseau, lieutenant dans Hector, 48 ans, Rochefort (Charente- 
Inférieure); + 15 thermidor, Vannes. Em. 6 . 

V«« De Cluzel (Antoine-Robert). Aj., major de vaisseau, Périgueux; + 
15 thermidor, Auray. Em. 7 . 

De Coataudon (F. -A.). Lire, François-Vincent de Coataudon, officier de 
marine, lieutenant dans Hector , 34 ans, Guipavas (Finistère); + 
8 fructidor, Vannes. Em. (Voir t XXXIV, p. 358) *. 

1 11 était le troisième fils de Jean-Marie-François, seigneur de La Villeneuve, et de 
Marie-Françoise de Kerouzy. 

3 Frère aîné du précédent. C'est le seul des trois Cillart morts à Quiberon qui ait 
laissé postérité. Il avait, d'Agathe Le Gentil de Rosraorduc, quatre fils. L'un d'eux 
périt dans la retraite de Moscou ; un autre s'est allié dans la famille de Forsanz,; un 
troisième dans la famille de Carcaradec. 

3 Oncle des précédents, fils à* Etienne-Gabriel et de Françoise Guillemot. 

4 On trouve trois maires de ce nom sur la liste des officiers municipaux de Poi- 
tiers. L'une des branches de cette famille, celle des barons du Chillou, s'est alliée en 
Bretagne aux Kerveno et aux Blanchard de la Buharaye. Elle vient de s'éteindre. 

5 11 était fils de Jacques-René, major d'infanterie, et de Jacquine-Renée Brunet du 
Moland. De ce mariage étaient nés huit enfants, dont un seul a laissé postérité, 
M*' Delelès de Corbon. Mais Jacques-René avait des frères qui ont continué la 
famille. 

6 II était frère de l'illustre commandant de la Belle-Poule. 

7 Son frère, lieutenant-général , mort à 96 ans, n'a laissé qu'une tille , mariée 
d'abord au comte de Merode, tué au combat de Berchem, le 4 novembre 1830, puis 
au marquis de Cossé. 

8 Son frère aine, conseiller au Parlement, et un de ses frères cadets, Coataudon 
de Tromanoir, ont coBtinué la famille. 



1 



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b*i 



LISTE DES VICTIMES DE QUIBEftON. 84 

Coeffeteau (J. -F. -Laurent). Aj., élève en chirurgie, 22 ans, Douay 

(Nord); +15 thermidor, Vannes. Em. 
Cher de Coetlosquet. Lire , Louis- Marie-Joseph-Fortuné, ancien officier 

au régiment de Bretagne , sous-lieutenant en du Dresnay, né au 

château du Portzmeur, près de Morlaix, le 19 mars 1772; + 15 

thermidor, Vannes. Em. 
M« du Coetlosquet (François -Jean- Marie -Magloire), frère aîné du 

précédent, ancien officier des gardes françaises , lieutenant en du 

Dresnay, né à Morlaix, le 14 juin 1769; + 15 thermidor, Vannes. 

Em. K 
DeCoetudavel (L.E.). Lire, Louis-Emmanuel Le Ny de Coetudavel, 

lieutenant de vaisseau, lieutenant au régiment à' Hector, 38 ans, 

Brest ; + 15 thermidor, Vannes. Em. 
Cognet. Aj., Joseph, sous-lieutenant dans Hervilly, pris dans l'affaire du 

20 juillet, fusillé depuis. Em. 
Golardin (Marie-Claude). Lire, de Collardin, garde-du-corps , lieutenant 

dans du Dresnay, 42 ans, Vire (Calvados); + 15 thermidor, 

Vannes. Em. 
Colin (Pierre). Aj., soldat, 32 ans, Louppy (Meuse); + 15 thermidor, 

Vannes. Em. 
Colinet (Jean-Baptiste) ou Cottinel, domestique, 29 ans, Pontoise; no 231 

de l'Etat Em. 
De Collardeville (A.-J). Lire, Anne-Jean Collard de Ville, lieutenant 

d'artillerie, 25 ans, Châlons-sur-Marne , blessé le 16 juillet; + 15 

thermidor, Vannes. Em. 2 . 
Collette (François). Lire, Collet, domestique, 31 ans, Saint- Pern (Ille- 

et-Vilaine);+ 12 thermidor, Auray. 
Colubeaut (T.-H.-J.). Lire, Théodore-Henri-Julien Collibeaux, cadet 

dans Rohan, né à Nantes, le 25 novembre 1775; + 14 thermidor, 

Auray» Em. K 

1 Ces deux frères, derniers représentants de la branche aînée, étaient fils de 
Marc-Guy-Marie du Coëllqsquet, et de Pauline-Anne-Pélagie de Farcy du Cuillé. Ils 
n'avaient qu'une sœur, qui épousa le frère d'une autre victime de Quiberon, M. du 
Bahuno de Kerolain. — La seule branche existante aujourd'hui s'est fixée , dans le 
dernier siècle, à Metz. Elle remonte à un frère aîné de Jean-Gilles du Coetlosquet, 
évêque de Limoges, précepteur des petits-fils de Louis XV et membre de l'Académie 
française. Ce prélat était né à Saint-Pol-de-Léon, le 15 septembre 1700. 

s II était fils de Charles-Jean-Pierre, chevalier de Saint-Louis, lieutenant des ma- 
réchaux de France, baron de la Sainte-Ampoule pour la baronnie de Tary, et de 
Agalhe-Félicilé-Germaine Bureau de Charmois. Avec lui s'est éteinte sa famille. 

8 II était fils de Henri-Charles, directeur des devoirs à Nantes, et de Marie-Fran- 
çoise Bonvalet. 

TOME XXXVI (VI DE LA 4® SÉRIE.) 6 



S 



82 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

De Collombet (Jh). Aj., âgé de 43 ans, du Puy (Haute-Loire] 

midor, Auray. Em. 
De Comblât (François). Lire, de La Carrière de Combla 

de vaisseau, sous-lieutenant dans Hector (Cantal);-]-' 

Vannes. Em. 
De Compreignac (H 6 *)- Lire, Yrieii Martin de Compreigm 

au régiment de Foix, puis garde-du-corps, né au chat 

preignac, près de Limoges, en 1767, officier dans 

1* thermidor, Auray. Em. l . 
De Concises (Greslier). Lire, Charles-Auguste-Roland Grei 

cize, major de vaisseau, chevalier de Saint-Louis, c 

Hector, né à Chambretaud (Vendée), vers 1 746, blessi 

+ 15 thermidor. Vannes. Em. 2 . 
De Cordav (Ch.). Lire, Charles-Jacques-François de Cord 

volontaire dans Loyal Emigrant , chevalier de Sa 

17 juillet 1795, né au Mesnil-Iinbert (Orne), le S 

1774; + 13 thermidor, Auray. Em. 3 . 
De Corday (Pierre-Jean). Oncle du précédent , officier au 

La Fère, infanterie, né au Mesnil-imbert (Orne), le 19 

+ 14 thermidor, Vannes. Em. 4 . 
Du Cormier. Combat du 21 juillet. 
— De Cornulier (René). Lire, Arnaud-Désiré-René-Victor ] 

de la Caraterie, blessé le 16 juillet. Il n'est décédé 

le 21 avril 1830. (Voir t. XXXV, p. 43.) 
Corvay (Pierre). Aj., laboureur, 40 ans, Auray ; + 8 ventôs 

Ins. 
Costinic (François). Aj., cultivateur, 29 ans, Lille (Nord) ; • 

dor, Auray. Em. 

1 II était le plus jeune des dix enfants de François Martin , seij 
Compreignac, et de Marie Blondeau. Sur ces dix enfants , il y avaij 
du-corps et deux chanoines. 

2 Fils de Philippe Grellier, seigneur de Concize, et de Cécile~Cathe\ 
Lui-même avait épousé à Rocfoefort, le 23 août 1773, fléonore de Chi 
avait un fils et une fille. M"* de Concize et sa fille furent noyées à 
la Révolution. Son fils, chef d'escadron, chevalier de Saint-Louis t 
d'honneur, est décédé sans postérité. Le seul représentant de la fara 
aujourd'hui M. Grellier du Fougeroux, ancien représentant de la Yen 

3 II était fils de Jacques-François et de Charlolte-Jaqueline-Marie 
frère de la célèbre Charlotte Corday. L'un et l'autre étaient arrièi 
Françoise de Farcy, dont la mère, Marie Corneille, était la fille aînée 
poète. La branche des Corday d'Armont est aujourd'hui éteinte. 

4 Oncle du précédent. Il était fils de Jacques-Adrien de Corday et 
Adélaïde de Belleau. Marié, sans enfant. 



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LISTE DES VICTIMES DE QU1BER0N. 83 

De Cotelle (R.-S.). Lire, Saturnin-René Cotblle, avocat, volontaire 
dans Rohan, né à Ghàteaubriant, le 29 novembre 1766; + 15 ther- 
midor,"Vannes. Em. i . 

De Cotte (A»«). Aj., 17 ans, Toulon (Var); + 2 fructidor, Vannes. Em. 

Codpet (Pierre). Lire, Couçé , journalier, volontaire dans Béon, 23 ans 
(Nord) ; + M thermidor, Quiberon. Em. 

Courcy (Paul-Pierre-Augustin). Lire, Hellouin de Courcy, ancien offi- 
cier, cadet en Rohan, 52 ans, Pierrefitte (Calvados); + 15 ther- 
midor, Vannes. Em. 2 . 

Courreau (Alexandre). Aj., soldat, 31 , ans, Vivarais; + 15 thermidor, 
Vannes. Em, 

Cher de Cours. Aj., capitaine en tfHervilly, blessé le 21 juillet, mort au 
mois d'août. Em. 3 . 

De Courteville. Aj., d'Hodicq, 68 ans, Pas-de-Calais; + 12 thermidor, 
Quiberon. Em. 

De Coustin (J.-F.). Lire, Jean-François Coustin du Masnadau, sous- 
lieutenant en du Dresnay, né vers 1768 à Saint-Bertrand de la 
Guadeloupe; + 8 fructidor, Vannes. Em. (Voir t. XXXI V, p. 59.) 

De Saint-Crend (N.M.). Lire, Feugeret de Saint-Crend, ancien lieute- 
nant-colonel de Royal-Picardie, chevalier de Saint- Louis, capitaine 
adjudant major en à'Hervilly, tué le 16 juillet. Em. *. 

De Croissan ville (T*). Lire, Bailleul de Croissanville, volontaire en 
Béon, 42 ans, Vire (Calvados) ; + 18 thermidor, Quiberon. Em. 

De Crommebois (M in ). Lire 9 Mathurin Crouillebois, 34 ans, Mayenne; 
+ 13 fructidor, Auray. Em. 

De Croutte (N.-H.). lire, Nicolas La Groy de Croutte, étudiant, 21 ans, 
Le Quesnoy (Nord) ; -f" 10 thermidor, Quiberon. Em. 

Bon deCrouzeilhes. Lire, Jean-Baptiste Dombideau de Cro^eilhes, major 
de vaisseau, 46 ans, Pau (Basses-Pyrénées); +15 thermidor, 
Vannes. Em. K 

1 II était fils de noble maître Pierre-Louis Cotelle, avocat au Parlement, premier 
fiscal de la baronnie de Chàteaubriant , et de Anne-Marie Chérel. 

a Fils de Marc- Antoine- Auguste Hellouin, marquis de Courcy, maréchal de camp, 
gouverneur de Carentau, en 1754. 

3 Nous trouvons dans la Sainlonge un chevalier de Cours (François), seigneur de 
Ponsors, dont le frère aîné était capitaine au régiment de la Sarre, infanterie. Les 
descendants de celui-ci habitent maintenant Toulouse. 

4 Son unique frère avait été guillotiné le 12 mai 1794. 

' Fils de Jean, baron de Crouseilhes, conseiller au Parlement de Navarre, et de 
N. de Capdeville. Il avait un frère aine qui a continué la famille, et un autre frère 
qui a ét^véque de Quimper, de 1805 à 1823. 



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94 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

DE Geozet (J.B.). Lire, du Crozet de la Regnaude, officier au régi- 
ment de Vexin, quartier maître en Damas, né à Riom, le 8 janvier 
1761; + 15 thermidor, Quiberon. Em. *. * 

De Cruzel (P.-M.-F.). Lire, Pierre Maffre de Cruzel, garde-du* corps, 
45 ans, Verteuil (Aveyron) ; -f- 15 thermidor, Quiberon. Em, 

Cunier (Charles). Aj., étudiant, volontaire en*Dawa*,22ans,Valenciennes; 
+ 11 thermidor, Âuray. Em, 

Dagord (Jacques); Aj., laboureur, 27 ans , Grandchamp (Morbihan) ; +- 
29 nivôse^ Vannes. Ins. 

Daliot (François). Combats du 18 au 21. 

Bon de Damas. Lire, Charles, baron de Dam as-Cormaillon , né à Pain- 
lèz-Montbard,le 21 mars 1758, colonel au régiment de la Marche, 
cavalerie, major en à'Bervilly, tué le 21 juillet. Em. 2 . 

De Damoiseau (P.-J.). Lire, Frédéric-François-Joseph Damoiseau de la 
Bande , capitaine au régiment de Champagne, chevalier de Saint- 
Louis, volontaire aux vétérans de La Châtre, né en 1 748 au château 
de la Bande, commune de Chaource (Aube) ; + 15 thermidor, 
Vannes. Em. 3 . 

De Danceau (J.-C.-T.). Lire, Jean- Constantin-Théodore d'Anceau ou de 
Danceau, lieutenant-colonel, commandant le régiment de Béon, 
54 ans, Toulouse; + 13 thermidor, Auray. Em. 

Danic (Etienne). Aj., portefaix, 48 ans, Auray;-}- 28 nivôse IV, Vannes. 
Ins. 

Daniel (François). Aj., laboureur, 24 ans, Noyal-Muzillac (Morbihan) ; 
-j- 24 nivôse IV, Vannes. Ins. 

Daniel (J h ), tué ou noyé le 21. 

Daniel (L*). Aj., 21 ans, Guingamp; + 12 thermidor, Vannes. Déserteur. 
Dano (Isidore). Aj., laboureur, 28 ans, Vannes; t + 8 fructidor, 
VanneiLlns. 

. * Fils de Jean-Bapliste du Crozet de Conche, seigneur de la Regnaude, et de Marie- 
Gilberle Pannoy du Defian. 11 avait un frère major aux dragons de La Tour, an 
service d'Autriche, qui fut pris par trahison et fusillé, en 1793, à Valenciennes. 

a Fils de Charles-Jules, baron de Cormaillon, et de Jaqueline du Bois d'Aisy. Lui- 
même avait épousé, en 1784, Marie-Gabrielle-Marguerilc de Saarsfield, dont il avait 
plusieurs ûls, notamment le baron de Damas, ministre sous la Restauration et gou- 
verneur du duc de Bordeaux. 

3 II était fils de Frédéric, ancien capitaine d'infanterie, chevalier de Saint-Louis, 
et de Agnès Jolly. 

Eugène de la Gournerie. 
. (La suite à la prochaine livraison.) 



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CHRONIQUE 



Sommaire. — Mort de M. Rio. — Souvenirs d'un écolier en 1815. — La 
fête de N.-D. de Guingamp. — - L'Association bretonne. — Les pierres 
de Garnac. — Une inscription phénicienne à Guérande. — MM. fiaudry, 
Delaunay, Barré et Menard. 

H est bien rare que notre chronique n'ait pas à enregistrer la mort de 
quelqu'un de ces hommes d'élite qui font le plus grand honneur à leur 
province; travailleurs de la première ou de la dernière heure, poètes, 
historiens, savants, artistes , prélats, officiers ou magistrats, qui ont con- 
sacré une longue carrière à la poursuite d'une idée féconde , ou qui sont 
tombés avec honneur sur le champ du travail, avant d'avoir pu récolter 
la moisson. Ce mois nous a frappés cruellement, en enlevant à l'amitié de 
ses nombreux disciples et admirateurs un écrivain de talent, l'éminent 
auteur de Y Art chrétien, au moment où il pouvait pousser le cri suprême : 
Exegi monumentum! car l'édition définitive de son beau livre n'est 
annoncée que depuis quelques mois. 

Né à l'île d'Arz, au milieu du golfe du Morbihan, en 1797, Alexis- 
François Rio, successivement professeur d'humanité au collège de Vannes, 
où fl venait d'achever ses études, de rhétorique au lycée de Tours, et 
d'histoire au collège Louis-le-Grand, ayant contracté un riche mariage 
avec l'héritière d'une famille catholique anglaise, consacra les nombreux 
loisirs que lui créait l'indépendance de sa nouvelle situation aux travaux 
de l'esprit et à la glorification des grandes manifestations de l'art chré- 
tien. Mais une étude spéciale est nécessaire pour apprécier* dignement 
une œuvre aussi considérable ; nous la lui réservons et ne pouvons ici 
que nous borner à déplorer, en quelques mots, la perte de ce noble 
vieillard. 

En 1842, M. Rio avait écrit, sous le titre de la Petite Chouannerie, 
l'histoire du collège de Vannes à la fin de l'empire, et la campagne 
mémorable soutenue par ces écoliers généreux contre les troupes napo- 
léonniennes. Lui-même avait été sous-lieutenant de la compagnie , et il 
*fut déVoré par Louis XVIII, le 27 juin 1816, en récompense de sa belle 



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86 CHRONIQUE. 

conduite. Nous relisions dernièrement ses brillants exploits dans une 
autre relation de cette campagne, que vient de rééditer la librairie Pion. 
Les Souvenirs d'un écolier de {8i5, écrits par le vénérable M. Bainvel, 
mort curé de Sèvres, en 1870, pendant l'occupation prussienne, et l'un 
des vétérans de celte campagne, qu'il dirigea comme capitaine, forment le 
chapitre épisodiqpe le plus intéressant de la lutte des Cent-Jours, et la 
vie de M. Bainvel, qui les précède, peut être citée comme des plus propres 
à relever les courages abattus, par le tableau fidèlement retracé d'une 
existence toute remplie de sacrifice et de dévouement, c Cette prise 
d'armes du collège de Vannes, dit avec un légitime orgueil M. Bainvel 
est un fait peut-être unique dans l'histoire. L'animée précédente, 
en 4814, les éfèves de l'Ecole polytechnique avaient glorieusement com- 
battu pour la défense de Paris. C'est un titre d'honneur que cette illustre 
école pourra ajouter à ses fastes. Mais, plus heureuse que les collégiens 
de Vannes, les élèves de l'Ecole polytechnique, en combattant en 1814, 
trouvèrent protection et sympathie dans le gouvernement, dans l'armée, 
dans leur famille et dans toute la population. L'ennemi seul a dû ne pas 
applaudir à leur pario tique élan... » Les collégiens de Vannes, en 1815, 
furent moins privilégiés ; mais qu'on relise, dans les Souvenirs de l'abbé 
Bainvel, leurs faits d'armes aux combats de Muzillac et d'Auray, et l'on 
sera frappé, à quelque parti qu'on appartienne, de leur dévouement che- 
valeresque et de leur noble conduite. Le dernier survivant des officiers 
de la compagnie est aujourd'hui M. Le Quellec, juge de paix à Sarzeau. 

— Nous eussions voulu rendre compte avec quelque détail des fêtes 
magnifiques , célébrées les 4 , 5 et 6 juillet à Guingamp , à l'occasion du 
pardon annuel et du grand pèlerinage de Notre-Dame-de-Bon-Secours ; 
mais la place nous fait malheureusement défaut. Disons seulement que 
six évêques en relevaient l'éclat ; que les processions de jour et de «nuit 
ont eu lieu avec une pompe extraordinaire , au milieu de l'affluence de 
plus de vingt mille pèlerins ; que la grand'messe, célébrée en plein air, 
sur le Vally, et suivie de la bénédiction papale donnée en commun par 
les six prélats, a présenté le spectacle le plus imposant, et que les allo- 
cutions chaleureuses prononcées par Me r David et parles évêques bretons 
d'Aire et du Puy, ont laissé dans tous les cœurs émus des traces ineffa- 
çables. 

— L'Association bretonne nous prie d'annoncer que son XVII« congrès 
se tiendra cette année à Vannes, à la fin du mois d'août. On vient de dis- 
tribuer le programme des questions qui seront traitées devant les deux 
sections d'agriculture et d'archéologie, et nous pouvons prédire au congrès 
un succès éclatant, s'il peut arriver à la solution de tous les problèmes 
posés. En attendant, M. le ministre de l'instruction publique vient df 



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CHRONIQUE. 87 

prendre une mesure qui lui fait le plus grand honneur. Les pierres drui- 
diques de Carnac, ce prodigieux souvenir de l'ancienne Gaule, qui reste 
au milieu des merveilles de notre civilisation comme un objet d'étonné - 
ment et de rêverie pour la postérité, vont enfin pouvoir échapper aux 
actes de vandalisme qui depuis tantôt soixante ans menaçaient leur exis- 
tence et n'auraient pas tardé sans doute a les faire à jamais disparaître. 

M. le ministre a soumis à la signature de M. le maréchal de Mac-Manon 
un décret déclarant leur conservation d'utilité publique et autorisant 
l'administration à en ordonner l'expropriation en tant que besoin. 

Ce sujet nous rappelle que M. le lieutenant de vaisseau A. Martin a 
soumis à l'examen de la Société archéologique de Nantes, dans sa der- 
nière séance, une inscription phénicienne en caractères sidoniens, trouvée 
sur une ardoise dans les marais de Guérande : ce qui confirme les proba- 
bilités qu'on avait déjà delà présence des Phéniciens dans cette contrée 
avant l'ère chrétienne. La Société a voté, dans la même séance, le principe 
de fouilles à exécuter pour dégager, dans les mêmes marais, un grand 
navire antique, qui, selon toute vraisemblance, s'il n'est pas phénicien, 
est tout au moins gaulois. 

Mais l'archéologie ne doit pas nous faire oublier l'art moderne : 

— M. Baudry, à qui l'administration des Beaux-Arts a confié la plus . 
grande partie de la décoration du nouvel Opéra, vient de terminer son 
œuvre, qui ne se compose de pas de moins trente-trois toiles, dont plu- 
sieurs ont plus de douze mètres de longueur. M. Baudry a demandé et 
obtenu de l'administration de faire une exposition publique de ces toiles 
avant leur placement au nouvel Opéra. Cette exposition aura lieu dans les 
grandes salles de l'Ecole des Beaux-Arts et sera ouverte au public du l« r 
au 15 août. Par un sentiment délicat, M. Baudry a tenu à ce que la somme 
produite par cette exposition soit divisée ainsi : deux tiers au bénéfice de 
la Société des artistes, et l'autre tiers au bénéfice de la Société des volon- 
taires d'un an (artistes). * 

— On pousse très-activement, à Paris, les travaux de décoration de 
l'église Saint- François-Xavier, qui seca solennellement consacrée vers la 
un de l'année. Nous pensons faire plaisir à nos lecteurs en leur annonçant 
que notre compatriote, M. Delaunay, est chargé de peindre quatre grandes 
compositions, les quatre Évangélistes, pour la retombée des voûtes. 

— Enfin, nous annoncerons à tous les amis des arts que nous avons 
visité, dans l'atelier de notre sculpteur nantais Amédée Menard, une 
très-belle ébauche d'une statuette du Frère Philippe, qui, nous l'espé- 
rons bien, deviendra populaire. 

Louis de Kerjean. 



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BIBLIOGRAPHIE BRETONNE ET VENDÉENNE 



ànalectes littéraires et scientifiques , par J.-F. Daniel. Nouvelles 
étymologiques. In-8°, 737 p. — Saint-Brieuc, imp. et lit. Prud'homme. 

Apparition de la Vierge a. cinq enfants de la paroisse de saint- 

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de Jean Le Miaous, traduite en français par Vincent Goat. In-12, 12 p. — 
Morlaix, imp. Haslé. 

AUX VRAIS OUVRIERS, LES ENTERREMENTS CIVILS DEVANT LA FAMILLE, LA 

société chrétienne et la loi, par M. In- 12, 12 p. — Nantes, imp. Bour- 
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Avenir (l'> de dinard (Ille-et- Vilaine). In- 8°, 27 p. 2 plans et 2 vues 
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In-18, 47 p. — Vannes, imp. Galles. 

Etude critique sur la géographie de la presqu'île armoricaine au 
commencement et a la fin de l'occupation romaine, avec une carte des 
voies romaines au V® siècle, par René Kerviler, ingénieur des Ponts-et- 
Chaussées, in-S°, 114 p. et 3 cartes. — Saint-Brieuc, imp. libr. lilh.de 
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congrès de Quimper de 1873). 

Etude historique, statistiqve et agricole sur le concours régional 
agricole de l'Ouest, tenu à Saint-Brieuc du 10 au 19 mai 1873, et 
apprécié au point de vue des cultivateurs bretons ; par J.-L. Bahier, 
agronome, professeur d'économie rurale à l'école d'agriculture de Saint- 
Ilan, près Saint-Brieuc. In-8°, 30 p. — Saint-Brieuc, imp. et lib.* Pru- 
d'homme fr. 30 

Etude sur la législation électorale de l'Angleterre, par Franck 
Chauveau, avocat à la Gour d'appel, docteur en droit. In-8°, 32 p. — 
Paris, Cotillon. 

Explication euz ar G'hatekis pe Abreje euz ar freiz, edit escopti Léon. 
In-12,248 p. — Quimper, imp. de Kerangal. 

Massacres (les) de Machecoul, et considérations générales sur la 
guerre de la Vendée; par Germain Bethuis, ancien juge d'instruction à 
Nantes. In-4<> à 2 col., 16 p. — Nantes, imp. Maiïgin et Giraud. 

Nouveaux éléments de pharmacie; par A. Àndouard, pharmacien, pro- 
fesseur de chimie à l'Ecole de médecine de Nantes. Avec 120 fig. inter- 
calées dans le texte. In-8°, 908 p. — Nantes, imp. Vincent Forest et 
Emile Grimaud ; Paris, lib. J.-B. Baillière et Ci* 14 fj\ 

Souvenirs d'un pèlerinage vendéen a Notre-Dame de Lourdes, le 
4 septembre 1872. In-12, 24 p. — Nantes, imp. Bourgeois; lib. Libaros. 



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LA BRKTAGNE A L'ACADÉMIE FRANÇAISE 
.IV 

PIERRE DU CAMBOUT 

SECOND DUC DE COISLIN 
(1662-1710) 



1. — Jeunesse de Pierre. — Réception académique 
(1662-1702) 

En étudiant la longue carrière d'Armand du Cambout, premier 
duc de Coislin, nous avons fait pressentir quelle devait être celle de 
ses deux fils ; et, dans notre chapitre IX, en particulier, nous avons 
donné quelques détails sur les débuts administratifs de la jeunesse 
de l'aîné, Pierre, marquis de Coislin et baron de Ponchâleau". Nous 
ne reviendrons point sur ces détails : et nous nous bornerons à les 

* Voir: ï. Paul Hay du Chastelet, livraison d'août à octobre 1873. — II. Daniel 
Hay du Chastelet, livraison de novembre 1873. — III. Armand du Cambout, pre- 
mier duc de Coislin , livraisons de février à juin, 1874. 

Les armoiries des Coislin, qui précédent [celle élude, sont extraites de notre 
histoire du Chancelier Séguier, pour laquelle elles ont été spécialement gravées. 

TOME XXXVI (VI DE LA 4e SÉRIE). 7 



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90 PIERRE DE COISL1N. 

résumer en peu de mots, en les complétant par quelques documents 
inédits qui ne pouvaient pas trouver place dans notre première 
étude. Hélas! autant la carrière d'Armand avait été brillante et 
honorable, autant celle de Pierre fut indigne de son rang ; mais son 
frère Henri, l'évêque de Metz, devait relever l'honneur de la famille 
compromis par les mœurs dissolues et le triste caractère de l'un 
des précurseurs des roués de la régence. 

Ce fut aux États de Bretagne tenus à Nantes au mois de septembre 
1681, qu'eut lieu la ratification de la cession de la baronnie de 
Ponchàleau, faite par le duc de Coislin en faveur de Pierre , qui 
assistait pour la première fois à l'assemblée. Un acte ainsi conçu 
avait été dressé à Fontainebleau le mois précédent : 

c Par-devant les notaires, garde-nottes du roi notre sire à Fontaine- 
bleau, soussignés, fut présent très-haut et très-puissant seigneur Mgr 
Armand du Gambout, duc de Coislin, pair de France, comte de Grecy, 
baron de Ponchâteau et de la Roche-Bernard, demeurant ordinairement à 
Paris, rue des Deux-Portes, paroisse Saint-Sauveur, étant maintenant audit 
Fontainebleau, lequel, pour la bonne amitié et affection qu'il a et porte à 
haut et puissant seigneur messire Pierre du Gambout, marquis de Coislin, 
son fils aine, colonel d'un régiment de cavalerie entretenu pour le service 
du roi, demeurant à Paris, rue de Richelieu, paroisse Saint-Roch, étant de 
présent audit Fontainebleau, a mondit seigneur duc de Coislin père, vo- 
lontairement donné, cédé, quitté, transporté et délaissé par ces présentes, 
du tout à toujours audit seigneur marquis de Coislin, son fils aîné, à ce 
présent et acceptant, c'est à savoir la terre, seigneurie et baronnie de 
Ponchâteau, ancienne baronnie de Bretagne, en toutes ses appartenances, 
circonstances et dépendances, sans en rien excepter ny réserver, pour en 
jouir par ledit seigneur marquis de Coislin, aux honneurs, droits, préro-* 
gatives et séances dans les États de Bretagne, tout ainsi que ledit seigneur 
duc de Coislin et ses prédécesseurs en ont joui, se subrogeant à cette fin 
en son lieu et place, promettant, obligeant, renonçant. — Fait et passé 
audit Fontainebleau, au château du Lodvre, en l'appartement dudit sei- 
gneur duc, l'an 1681, le 25® jour d'aoust, avant midi, et ont signé. — „ 
Ainsi signé : Armand du Cambout, duc de Coislin, Pierre du Cambout, 
marquis de Coislin, Langlois et Ratault. » 

Le 2 septembre, les États de Bretagne furent appelés à délibérer 
Sur celte cession, et le procès-verbal manuscrit consigne ainsi les 
résultats de leur délibération : 



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m 



PIERRE DE COISLIN. 91 

c Les gens des trois États du pays et duché de Bretagne, convoqués et 
assemblés par autorité du roy en la ville de Nantes, délibérant sur ce qui 
a été représenté par M. de Goëtlogon , leur procureur général syndic, 
M. le duc de Goislin a donné la baronnie de Ponchâteau à M. le marquis 
de Goislin, son fils, lequel est présentement en cette ville, et lui a mis es- 
mains ladite donation pour la leur présenter et en faire faire lecture, à ce 
que mondit sieur marquis de Goislin jouisse de l'effet d'icelle, de laquelle 
donation qu'il a représentée du 25 août dernier , lecture ayant été faite 
par le greffier desdits États soussigné, M. de Pontbriand, faisant pour 
M. de Richelieu , baron de Pont-1'Abbé , a dit s'opposer à ce que la pré- 
sentation de ladite démission ne lui puisse nuire ny préjudicier à cause 
de sa dite baronnie de Pont r Abbé, et a requis acte de ladite protestation. 
Lesdits sieurs des États ont ordonné que ladite démission sera enregistrée 
en leur greffe, ce que fait a été présentement pour en jouir par ledit sieur 
marquis de Goislin, suivant la volonté dudit seigneur duc son père, et ont 
donné acte de la protestation du sieur de Pontbriant, audit nom dudit 
seigneur duc de Richelieu comme baron de ladite baronnie du Pont- 
l'Abbé ; et incontinent après est entré dans l'assemblée ledit sieur mar- 
quis de Goislin, qui a pris place sur le banc de MM. les barons, près et 
au-dessous de Me r le duc de la Trémouilie, président, dans la présente 
tenue en l'ordre de la noblesse. — Fait en ladite assemblée , le 2« sep- 
tembre 1681. — Ainsi signé : G. de Beauveau, év. de Nantes, Charles de 
la Trémouilie et Louis Charette *. » 

Et non-seulement Pierre de Goislin prit séance, mais, quoiqu'il 
n'eût encore que dix-sept ans, il présida le surlendemain la noblesse 
en Pabsence du duc de la Trémouilie, et fit voter une instance pour 
Tétablir dans sa charge M. de Lys, sénéchal de Rennes ; puis il fit 
partie de plusieurs commissions, entre autres de celle qui fut appelée 
à régler le différend soulevé entre « Messeigneurs le marquis dd 
Molac et de Lavardin pour les droits de leurs charges » ; il reçut 
20 000 livres de gratification pour sa présidence et fut député en 
Cour à la fin de la session. 

Mais la vie publique était peu faite pour Pierre de Coislin, homme 
de faible caractère, de mœurs dissolues et de peu de capacité, dont 
l'auteur des fameux Portraits de la cour put dire plus tard : 

4 Les deux pièces qui précédent sont extraites des procès-verbaux manuscrits de 
la session des États, conservés eux archives du département de la t,oirc-Inférieure* 



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92 PIERRE DE COI SUN. 

c II ne tient point à lui qu'on n'en dise beaucoup de bien, achetant sa 
réputation par une complaisance excessive. 11 est superficiel et fait en 
cour la figure d'un bourgeois ; on le souffre sans peine, parce qu'il est 
bon homme. Sa petitesse d'esprit le met à couvert de toute intrigue : on 
n'oseroit s'embarquer avec lui, n'étant point capable de conduire une 
affaire. » 

Aussi, lorsqu'il revint assister aux États de Vitré, en 1683, peu 
après son mariage avec Marie d'Alègre, reconnut-il bientôt que les 
affaires administratives n'étaient point de sa compétence; il accepta 
fort peu de commissions * et prit la résolution, qu'il tint fidèlement, 
de ne plus assister désormais aux assemblées de la province. — Il 
essaya la carrière des armes et montra quelque intrépidité dans 
plusieurs affaires; mais sa mauvaise conduite, qui fit mourir sa 
femme de chagrin en 1692 (il n'avait pu avoir d'enfants), devint un 
obstacle sérieux à son avancement, lorsque Louis XIV, quittant ses 
maîtresses, proscrivit de son palais et de sa cour le vice ou du moins 
ses apparences. Il quitta donc le service en 1693, et le chevalier de 
Sully, son cousin, obtint l'agrément du roi pour acheter son régiment 
de cavalerie. Le journal de Dangeau nous apprend aussi qu'il fut 
alors question de le remarier : 

c Du 6 février 1693. — On commence à parler du mariage de M. le 
marquis de Goislin avec la fille du duc de Gramont : le duc de Gramoot 
même en a parlé au roi ; mais le duc de Goislin n'a pas encore entendu 
parler de l'affaire et n'est pas content du procédé de son fils. » — Et plus 
loin, au 9 février : — « Le duc de Goislin a eu audience du roi, et a parlé 
fort sagement sur le mariage qu'on veut faire de son fils avec Mademoiselle 
de Gramont. On croit, quoi qu'il ne soit pas content du procédé qu'on a 
eu avec lui, que le mariage se fera, d'autant plus que M. le prince entre 
dans l'affaire. La grande difficulté est sur le duché , qu'on demande qu'il 
cède à son fils. » 

Mais les bruits de cour n'étaient pas au fait des vrais sentiments 
du duc de Goislin, qui, satisfait d'une première expérience, n'était 
point disposé à en tenter une seconde, et qui savait que le roi, fort 
mécontent de son fils, était décidé à ne plus accorder aucune faveur 

1 Nous voyons, par exemple, aux Procès-verbaux, qu'il fut député avec févêque et 
le sénéchal de Vannes, pour complimenter le roi sur la mort de la reine. 



1 



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PIERRE DE COISLIN. 93 

à Pierre, s'il n'amendait complètement sa conduite. En effet, lorsque 
mourut en 1699 le chevalier de Coislin, une négociation fort curieuse 
se passa pour la succession du gouvernement de Gien, valant 
2 000 fr. de rente, qu'avait possédé le frère du duc%t du cardinal. 
Celte anecdote, racontée par Dangeau, est caractéristique et montre 
à la fois le crédit dont jouissait le duc près du roi et la défaveur 
dans laquelle était tombé son fils : 

c Dès que le chevalier fut mort, dit le chroniqueur, la duchesse du Lude 

demanda au roi le gouvernement de Gien pour le duc de Sully, son neveu 

- et gendre du duc de Coislin. Le roi lui demanda si le cardinal et le duc 

de Coislin désiroient que le duc de Sully l'eût : elle assura Sa Majesté que 

c'étoil leur intention, et le roi lui accorda sur l'heure. Peu de temps après, 

Bontemps apporta au roi une lettre de M. de Coislin qui lui demandoit le 

gouvernement pour le marquis de Coislin, son fils. Le roi a déclaré qu'il 

De le donneroit point au marquis de Coislin, mais aussi qu'il ne le donne- 

roit point au duc de Sully, à moins que MM. le cardinal et duc de Coislin 

ne le souhaitassent. .. » — Et plus loin : — c M. le duc de Coislin ayant 

demandé au roi le gouvernement de Gien , le roi le lui a donné... » — 

Puis : — c Le roi donna le matin audience à M. le duc de Coislin , à qui 

le roi a encore refusé le gouvernement de Gien pour le marquis de Coislin, 

son fils. Ce duc, voyant que toutes ses tentatives là-dessus étoient inutiles, 

en est revenu à redemander le gouvernement pour le duc de Sully, son 

gendre, qui est ce que la duchesse du Lude avoit fait dès le jour de la 

mort du chevalier de Coislin. Le roi le lui a accordé. Ce duc veut que son 

gendre lui en ait l'obligation, et non pas à la duchesse du Lude. — Le duc 

de Sully vint le soir, au coucher du roi, pour remercier Sa Majesté. — Son 

beau-père a exigé de lui qu'il donneroit une partie du gouvernement pour 

augmenter l'entretien de la duchesse de Sully, etc.... t 

. Bientôt le duc de Coislin mourut lui-même, et le marquis ne 
s'était p*6 encore amendé : aussi n'hérila-t-il ni du justaucorps 
bleu ni du gouvernement de Crécy, que possédait son père ; il put 
cependant espérer avoir le second, s'il se corrigeait : 

« Le roi, écrivait Dangeau le 24 septembre 1702, a donné à M. de Cayeu 
le brevet de justaucorps bleu, qu'avoit M. le duc de Coislin. — Le roi a 
donné à M. le cardinal de Coislin les droits qui lui reviennent des terres 
du duc de Coislin en Bretagne. Le roi d'ordinaire les donne aux enfants, 
mais il a mieux aimé en cette occasion-ci les donner au frère, et le cardi- 



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94 PIERRE DE COISLIN. 

nal de Goislin sûrement les donnera à son neveu, le roi n'a point encore 
disposé du gouvernement de Crécy, qu'avoit le duc, qui vaut 6 500 fr. de 
rente... » — Et plus loin, au le* octobre : — c M. le cardinal de Goislin 
eut le matin audience du roi, dans laquelle il lui demanda avec de grandes 
instances le goiHernement de Crécy pour le duc de Goislin, son neveu* 
Le roi, qui n'est pas content de la conduite de ce duc, qui jusqu'ici n'a 
guère songé à faire sa cour, et qui, d'un autre côté, a grande envie de 
faire plaisir au cardinal de Goislin, lui a donné à lui ce gouvernement ; et 
si, dans la suite, le duc de Goislin, son neveu, se remet dans le train que 
le roi souhaite, ce que ce duc promet fort de faire, le cardinal lui reznettra 
le gouvernement, avec la permission du roi. » 

Tout ce que Pierre de Coislin relira de la succession directe de 
son père fut d'hériter de son litre et de venir, le 17 décembre 4 702, 
prendre séance au parlement en qualité de duc et pair. Mais ce qui 
doit altirer davantage l'attention du biographe, c'est que, le même 
jour, il se rendit à l'Académie française pour s'asseoir dans le fau- 
teuil du feu duc, mort doyen de la compagnie, après cinquante ans 
et trois mois d'exercice. 

D'Alembert, écrivant en quelques lignes l'éloge des trois ducs de 
Coislin, ajoute, en parlant de cette transmission académique : 

a La compagnie est trop éclairée sur ses véritables intérêts pour ne 
pas sentir combien il seroit dangereux que les places qu'elle accorde 
devinssent une espèce de survivance ou d'héritage; elle a cru néanmoins 
pouvoir sans conséquence déroger en quelques occasions à une si sage - 
maxime ; et l'exception qu'elle a faite pour MM. de Goislin doit être re- 
gardée par eux comme un titre honorable de noblesse académique. Mais, 
en général, les sociétés littéraires, qui ne doivent ouvrir leurs portes 
qu'aux taleos, et aux talens les plus dignes, ne sauroient être trop réser- 
vées sur ces sortes d'exceptions, dont la fréquence entraîneroit infailli- 
blement la décadence de ces compagnies; elles ont besoin de motifs 
puissants, et surtout approuvés par la voix publique, pour donner aux 
enfants les places des pères ; et tous ceux qui composent les Académies 
devroient penser sur ce point comme l'un d'entre eux, qu'un confrère 
sollicitoit vivement pour son fils ; cetle sollicitation ne l'empêcha pas de 
donner son suffrage à un concurrent dont les titres lui paraissoient mieux 
fondés : — J'ai cru, dit-il, devoir la préférence à celui qui a pour père ses 
propres ouvrages *. » 

« D'Alembert. Eloges, II, 163-164. 



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PIERRE DE COISLIN. 95 

Or, voici le discours de réception de Pierre de Coislin : 

c Messieurs, — il faudroit estre long-temps parmi tous pour apprendre 
à tous parler : ce n'est qu'en tous escoutant qu'on peut devenir capable 
d'un discours qui soit digne de Tostre compagnie. 

> L'engagement que j'ay, Messieurs, de tous honorer par tous les senti- 
mens que le sang et la naissance m'ont inspirez , doit tous respondre de 
la sincérité de ma reconnoissance sur le consentement unanime de vos 
suffrages, donnez au fils pour remplir la place du père, honneur que tous 
avez touIu rendre à la mémoire de mon père et qui suffît seul pour son 
éloge. Il tous avoit esté donné de la main de Monsieur le chancelier 
Séguier, son ayeul , comme un gage de sa tendresse pour vostre illustre 
compagnie; vous le receustes aTec d'autant plus de joye, qu'il tous faisoit 
ressouTenir de ce grand cardinal de Richelieu, son oncle. 

» Ces noms qui ont fait parler si éloquemment ceux que tous avez 
admis dans l'Académie françoise, me ferment aujourd'hui la bouche, par 
la bienséance qui défend de louer ses proches, et me dispensent de la loy 
que tous tous êtes faite d'orner vos réceptions de leurs louanges. Mais 
autant je me dois taire sur ces premiers ministres de l'Ëstat et de la Jus- 
tice, auxquels vous tous reconnoissez redevables de vostre origine, et de 
vostre élévation, qui eux-mêmes ont receu beaucoup d'esclat par le succez 
que tous avez donné à leurs desseins et à leurs soins, autant serois-je 
obligé , si je ne sentois le sujet supérieur à mes forces, de publier le 
mérite des personnes et l'excellence des ouvrages qui ont ennobli l'Aca- 
démie françoise, et ont porté sa gloire au point d'estre jugée digne par le 
plus grand des rois de son auguste protection. 

> Quel éloge, Messieurs, peut mieux faire connoistre la prééminence de 
vostre compagnie, que celuy de mériter d'avoir pour protecteur ce Roy 
dont les plus grandes couronnes ont recherché l'appuy ; ce roy en qui 
seul sont réunies toutes les qualitez, qui, partagées à diverses testes cou- 
ronnées, en feroient de grands roys ; ce roy qui est le premier mobile des 
plus importantes affaires, l'objet principal de l'attention de toute l'Europe, 
l'invincible défenseur des puissances opprimées et des droits attaquez, 
l'âme de la valeur françoise, l'amour de ses peuples, la force de ses 
Estats; héros dans ses armées, oracle dans ses conseils, intelligence du 
gouvernement, spectacle d'admiration à tout l'univers; ce roy qui, par 
tant de prodiges de puissance et de grandeur, s'estant élevé au-dessus de 
l'homme, s'est rendu, par les vertus de l'esprit et du cœur, le modelle de 
l'homme parfait. 

» Heureux le siècle où règne un roy si sage et si puissant ; heureux 
l'Estat qu'il gouverne par ses loix; heureux le sujet qui en est regardé 



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96 PIERRE DE COISLIN. 

favorablement. Vous connaissez, Messieurs, parfaitement le prix d'un tel 
bonheur dont vostre compagnie est honorée et que je voudrois mériter 
par tous les sacrifices d'un entier dévouement. Aussi vostre reconnois- 
sance ne peut s'épuiser sur les louanges de vostre auguste protecteur. 
C'est icy que l'on sçait dignement parler de Louis-le-Grand, de ce prince 
qui fournit à vostre éloquence, par la seule exposition du vray, toutes les 
idées du merveilleux. 

» Pour moi, Messieurs, peu accoustumé à traiter un si grand sujet, je 
me contenteray de venir apprendre de vous comment il en faut parler ; et 
vous entendant célébrer son nom par vos éloquens discours, je ne cesseray 
de le respecter dans le silence de mon admiration *. > 

Tel est le seul document qui nous soit resté du style et du mérite 
littéraire du second duc de Coislin. A l'exemple de son père , it 
protégeait les lettres plus qu'il ne les cultivait, et l'on voit, d'après 
ce morceau, que pour s'élever au ton noble et soutenu peu con- 
forme au caractère vif et enjoué de son esprit, il avait un peu trop 
recours aux souvenirs du collège de Navarre. 

c< Monsieur, lui répondit l'abbé de Dangeau directeur de l'Acadénre, 
en entrant dans ce lieu , votS voyez bien que vous n'entrez pas dans une 
terre étrangère. Icy tout est plein de vos ayeuls. Petit-neveu de ce grand 
cardinal que nous regardons comme nostre fondateur, petit-fils de ce 
digne chancelier, nostre second protecteur, fils de Monsieur le duc de 
Coislin, notre doyen, ne sembloit il pas que vous aviez un droit incontes- 
table à la place que nous vous avons donnée ? Et les portraits de ces deux 
grands hommes qui président à nos conférences, ne nous seroient-ils pas 
devenus un reproche perpétuel et toujours présent à nos yeux , si nous 
avions pu manquer à un sang illustre, à qui nous devons nostre première 
gloire. 

» 11 est vray que nous en parlons souvent ; mais nous croyons toujours 
n'en avoir jamais assez dit ... * 

Suit un éloge pompeux du cardinal de Richelieu, dont nous déta- 
cherons ce tableau de l'esprit et de la situation de l'Académie, 
car il fait nettement connaître la pensée contemporaine de l'institu- 
tion et rend plus explicable l'admission des grands seigneurs au 
sein du docte cénacle : 

* Recueil des Harangues de VAcad. fr., II, 558-560. 



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PIERRE DE C0ISL1N. 97 

f II a fondé l'Académie, et c'est à nous à luy en tesmoigner une éternelle 
reconnoissance. 11 a creu que l'union de plusieurs bons esprits devoit 
former un tout excellent. Nous osons dire qu'il ne s'est pas trompé; icy 
les uns répandent les richesses d'une mémoire chargée de ce que l'his- 
toire de tous les temps et de toutes les nations~a de plus curieux ; les 
autres, ajoustant à la spéculation des anciens les expériences des 
modernes, nous découvrent les secrets de la nature les plus cachez; 
celuy-cy nous rapportera ce que les langues ou mortes ou vivantes ont de 
plus beau, sans oublier les différentes manières dont les différents 
peuples ont exprimé leurs pensées; celuy-là, joignant l'ordre et l'exacti- 
tude des géomètres à la subtilité des philosophes , démeslera avec soin 
ces différences presque imperceptibles, qui se trouvent souvent entre des 
mots ou des phrases qui, d'abord, ne semblent signifier que la mesme 
chose. 

» Ainsi chacun de nous s'instruit en travaillant avec les autres ; les 
lumières d'un particulier deviennent bien commun; et ceux qui sont 
entrez dans la compagnie avec le plus de talents, doivent avouer qu'ils s'y 
sont encore perfectionnez : et ne pouvons-nous pas dire avec quelque 
sorte de confiance, que c'est de nos conférences que vient la politesse et 
la netteté avec laquelle on écrit aujourd'huy.... etc.... » 

L'Académie, telle qu'on la comprenait alors, était donc simple- 
ment l'union de plusieurs bons esprits, produisant une école de bon 
langage. Dès lors, quoi de plus naturel que tous les éléments qui 
concourent au travail et à la transformation de la langue s'y trou- 
vassent représentés ? Et si les gens de lettres proprement dits four- 
nissaient la plus grande part de ces éléments, n'étail-il pas juste 
que la cour en réclamât quelques-uns ? On s'est depuis fort long- 
temps imaginé trop volontiers que l'Académie devait être une sorte 
de sénat composé seulement des célébrités de la littérature. Il n'en 
a jamais été ainsi dans la pensée de ses fondateurs, et dès les pre- 
miers jours on vit s'asseoir à côté de Conrart, de Voiture et de 
Chapelain, lesBautru de Serran, les Habert de Montmort, les Abel 
Servien , les Séguier, ministres ou conseillers d'Etat, n'ayant jus- 
qu'alors rien porté chez l'éditeur. 

Enfin, après un éloge du chancelier Séguier, qui « regardoit tous 
les académiciens comme ses confrères », l'abbé de Dangeau ajoute : 

« Pouvoit-il jamais leur donner une marque plus éclatante de son 



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98 PIERRE DE COISLIN. 

estime, qu'en leur confiant ce qu'il avoit de plus cher dans sa famille, son 
petit-fils de Goislin ; il voulut qu'il y fust élevé dés ses plus tendres 
années. Ainsi, nous pouvons nous faire honneur de toutes ses vertus, 
valeur, probité, politesse ; vertus où, s'il y avoit quelque chose à reprendre, 
c'est qu'il les poussoit trop loin. Quel excès de valeur n'a-t-il fait 
paroistre à la guerre, et n'en estoit-il pas blasmé au moins par ceux qui 
n'osoient l'imiter ? 

» Mais, Monsieur, ce n'est pas la seule mémoire de ces grands hommes 
qui nous a portez à vous élire d'un consentement unanime ; nous osons 
mesme vous dire que vostre naissance, quelque illustre qu'elle soit depuis 
plusieurs siècles, que ce courage que vous avez hérité de vos ancêtres, 
que vos alliances avec des maisons souveraines, avec le sang de nos rois, 
que les dignitez éminentes qui brillent à nos yeux, celle même dont vous 
venez de prendre possession dans le premier parlement du royaume , 
eussent été pour nous de faibles motifs, si vos talents naturels, ce discer- 
nement juste et délicat avec lequel vous jugez si bien des ouvrages 
d'esprit, si vostre amour pour les lettres ne vous avoient donné tout le 
mérite académique. » 

On sait qu'il ne faut pas toujours prendre à la lettre , surtout à 
cette époque , les éloges adressés aux récipiendaires. Nous allons 
voir en effet que Pierre detloislin les méritait fort peu. 

René Kerviler. 
(La fin à la prochaine livraison.) 



I ' 



ANNALES GUÉRANDA1SES 



LA NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE 

CONFRERIE MONSEIGNEOR SAINT NICOLAS 

DE GUÉRANDE* 



IV 

Les Templiers. 

La dévotion à saint NictJlas, comme nous l'avons déjà dit, se pro- 
pagea particulièrement parmi les voyageurs, les marins et surtout 
les pèlerins. Ainsi s'explique la situation d'un grand nombre de 
fondations pieuses, placées sous le vocable du saint évêque. Eglises, 
chapelles, couvents, prieurés et hôpitaux dédiés à saint Nicolas 
existent, ou ils ont existé, dans les ports ou sur le rivage de la mer, 
sur le bord des rivières et des fleuves * ou à proximité des anciennes 
grandes voies terrestres. On les remarque enfin dans les parages 

1 Une des anciennes corporations de Paris, celle des Passeurs de rivières, avait 
pour patron saint Nicolas et célébrait sa fête le 9 mai» comme la confrérie de 
Goérande. 

* Voir la livraison de juillet, pp. 5-15. 



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100 LÀ NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE CONFRÉRIE 

tristement célèbres par de nombreux sinistres, et dans les lieux 
particulièrement fréquentés par les voyageurs et les marins. 

Ces observations ont déjà été faites sans doute, mais il ne parait 
pas que, jusqu'à ce moment, on ait remarqué que dans nombre de 
lieux le vocable de Saint Nicolas se rencontre avec le nom des 
Templiers. Là où l'histoire, ou simplement la tradition, mentionne 
les chevaliers du Temple, là existe aussi une église, une chapelle, 
un prieuré, un hôpital, une tour, une rue, une place, un faubourg, 
un village, un lieu quelconque enfin portant le nom de Saint- 
Nicolas. 

Il est facile de vérifier ce fait à Nantes, à Ploërmel, Carantoir, 
Languidic, Cléguer, Hennebont (Kemmener-heboë), Priziac, villes 
et paroisses citées dans les chartes de Conan III et Conan IV, rela- 
tives aux Templiers. 

D'après la tradition, il aurait existé une maison de templiers au 
bourg de Saint-Nicolas de Redon. La chapelle Saint-Nicolas, de 
Lannion, fut une dépendance de la commanderie de Brelevenez, 
ordre de Saint-Jean de Jérusalem ou de Malle, qui succéda, en bien 
des lieux, aux chevaliers du Temple. En la commune de Ploërdut 
(Morbihan), un moulin de Nicol, sur le Scorff, est situé dans une 
trêve de Crénénan dont l'antique chapelle passe pour avoir appar- 
tenu aux templiers ; et, chose digne de remarque, une métairie 
située dans la même trêve, près du Scorff, porte le nom de Marier 
ru, c'est-à-dire Manoir rouge. Ce nom, qui rappellerait les moines 
rouges/Aoii ici se rapporter aux templiers, en raison du voisinage 
de Crénénan, et non aux chevaliers de Saint- Jean, leurs successeurs. 
La tradition a presque constamment fait confusion entre les deux 
ordres militaires, en les appelant indistinctement Moines rouges, 
bien que ce surnom, dont les Bas-Bretons ont fait l'un de leurs plus 
affreux jurements, n'ait pu convenir aux templiers, dont le vête- 
ment était blanc, et n'aurait dû s'appliquer qu'aux chevaliers de 
Saint-Jean de Jérusalem, portant un manteau écarlale. Cependant, 
la distinction entre ces deux ordres de chevalerie monastique par 
le nom de la couleur de leur vêtement paraît avoir été faite dans 



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m 



M« p SAINT NICOLAS DE GUÉRANDE. • 101 

le principe. Nous aurons en effet occasion de faire remarquer que 
les templiers ont été appelés moines blancs. Poursuivons. 

AArzon, en la presqu'île de Rhuis, une chapelle Saint-Nicolas, 
située à l'extrémité d'un promontoire du même nom, témoin de bien 
des naufrages, marque, dit la tradition, l'emplacement d'un ancien 
couvent de templiers. Le 9 mai de chaque année, a lieu le pardon 
ou fête patronale de cette chapelle, où les populations maritimes de 
la presqu'île et des lies voisines viennent en foule vénérer les 
reliques du grand saint Nicolas ; le 9 mai est la date commémora- 
tive de la translation des reliques de saint Nicolas à Barri, en 1078; 
dans la plupart des diocèses ce jour était férié ; il ne cessa de 
l'être à Nantes que vers 1680, et à Vannes en 1708. 

« Pas un marin ne passe devant le promontoire de Saint-Nicolas, 
dit M. Amédée de Francheville, sans chanter Y Ave maris Stella, et 
sans invoquer saint Nicolas, qui doit le protéger dans le passage 
dangereux des grands courants (du Morbihan).... » Parmi ces popu- 
lations bretonnes, l'antique dévotion à saint Nicolas a été conservée 
dans toute sa ferveur primitive ! 

Faut-il attribuer uniquement au hasard une telle coïncidence, 
une association si fréquente de deux noms, saint Nicolas et les Tem- 
pliers? Nous tfe pouvons l'admettre ; en voici la raison : 

L'ordre religieux et militaire des chevaliers du Temple, né dans 
les premières années du douzième siècle, c'est-à-dire à l'issue de 
la première croisade, fut institué principalement pour protéger le 
Saint Sépulcre, le Temple de Jérusalem, d'où lui vint son nom; 
mais cet ordre eut également pour mission de protéger les pèlerins, 
non-seulement en Palestine, mais encore le long des voies que ces 
pieux voyageurs avaient à parcourir. Voilà pourquoi l'on rencontre 
les vestiges des anciennes aumôneries des moines chevaliers dans 
les ports de mer, au passage des fleuves et des rivières, là où les 
voyageurs, les pèlerins, les marins, les naufragés avaient plus parti- 
culièrement besoin de secours, d'assistance, de protection. 

Le lecteur l'a déjà remarqué, les mêmes motifs ont servi pour 
expliquer la situation des vocables de saint Nicolas. Dès lors, il a 
compris clairement que la réunion des deux noms, Saint-Nicolas et 



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102 LÀ NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE CONFRÉRIE 

Templiers, a dû s'effectuer à une même époque et dans un même 
dessein, c'est-à-dire au double point de vue des besoins spirituels et 
temporels à dispenser aux voyageurs et aux pèlerins ; le lecteur a 
donc rejeté, comme complètement inadmissible, l'idée d'un simple 
effet du hasard ; disons plus, il se trouve amené à reconnaître avec 
nous qu'il serait, pour ainsi dire, injuste de ne pas attribuer aux 
chevaliers du Temple, sinon l'introduction, au moins la plus large 
part dans la diffusion d'une dévotion issue des croisades comme 
leur propre institution f . 

Quoi de plus naturel, en effet, que de supposer que ces soldats- 
religieux pratiquèrent une dévotion particulière envers un saint 
d'origine orientale, comme leur ordre, et qui remplissait dans le 
ciel une mission identique à celle qu'ils étaient tenus d'accomplir 
sur la terre, celle de protéger, d'assister, de secourir les voyageurs, 
les pèlerins, les marins et les naufragés !.... 

Mais reprenons notre sujet. 

Des observations qui précèdent il résulte que la confrérie Saint- 
Nicolas, de Guérande, ne peut remonter au-delà du douzième siècle. 

Quant à fixer, même approximativement, une époque quelconque 
dans l'intervalle de deux siècles et demi qui sépare la première 
croisade de la réorganisation de la confrérie en 1350; quant à 
nommer un fondateur, cela ne nous paraît pas possible dans l'état 
actuel des annales guérandaises. 

Peut-être pourrait-on désigner le donateur de la maison située 
près de la porte Saint-Michel, Momeur Eon de Léon, preblre; mais, 
nous le répétons, on ignore en quel temps vécut cet ecclésiastique. 
Serait-il un membre, jusqu'ici oublié des généalogistes, de la nom- 
breuse et puissante maison de Léon dont le chef périt dans le nau- 
frage de Brindes de 1218? On ne saurait le dire. Toutefois, on 
remarquera la qualification de Monseur, qui lui est attribuée dans 

* La question de savoir si les Templiers ont battu monnaie étant encore très- 
controversée, MM. les numismatistes nous permettront de leur demander s'il est 
impossible d'attribuer à ces puissants chevaliers l'origine des monnaies, ou de 
parties des monnaies du moyen âge mentionnant ou représentant saint Nicolas 
monnaies qui ont été frappées dans un grand nombre d'ateliers d'Italie, de la 
Suisse, de France, de Lorraine et d'Allemagne. 



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M? r SAINT NICOLAS DE GUÉRANDE. 103 

les statuts ; elle semble indiquer un prêlre d'illustre naissance ; car, 
à cette époque, les ecclésiastiques d'obscure extraction portaient la 
désignation honorifique de Maislre, ou Dont, comme par exemple 
Dom pierres Lermiler, le chapelain de notre confrérie. 

Mais, dans l'état d'impossibilité où Ton est de préciser une 
époque et d'indiquer un nom, qu'il nous soit permis d'examiner, au 
risque de passer pour téméraire, si les Templiers, à qui l'on vient 
d'attribuer l'introduction ou la propagation du culte de Saint-Nicolas, 
ne seraient pas en -outre les fondateurs d'une confrérie dont les 
statuts font ressortir le triple caractère d'association religieuse, 
militaire et civile. 

On connaît le but de l'institution des chevaliers du Temple ; ces 
soldats religieux ne pouvant suffire personnellement, en tous lieux, 
aux obligations de leur ordre, ne peut-on supposer qu'ils auront eu 
recours, principaWmentdans.le sein des grandes agglomérations de 
populations, à des associations, à des congrégations religieuses des- 
tinées à suppléer à l'insuffisance de leur action près des marins et 
des voyageurs ? 

Quant à nous, ce procédé nous parait d'autant plus vraisemblable 
que nous doutons que les templiers aient pu opérer autrement, s'il 
est vrai, comme l'affirme le bénédictin anglais Mathieu Paris, histo- 
rien du milieu du treizième siècle, que cet ordre fameux possédait 
alors neuf mille maisons. Si notre supposition est fondée, les che- 
valiers du Temple ont dû appliquer inévitablement leur système à 
Guéfande, en raison de sa situation exceptionnelle ; puisque cette 
ville, l'une des plus considérables de la Bretagne au moyen âge, se 
trouve placée à proximité de l'embouchure de deux fleuves, et de 
plusieurs ports sur l'Océan : Mesquer, Piriac, le Croisic et Pouli- 
guen. Remarquons en passant que Saint-Nicolas est particulière- 
ment vénéré au Pouliguen, port de mer le plus rapproché de 
Guérande, et que la vieille église de ce lieu est placée sous ce 
vocable 4 . 

1 L'église Saint-Nicolas du Pouliguen date seulement de 1631 , mais cet édifice 
n'a-t-il pas succédé à une première chapelle placée sous la même invocation, ruinée 
peut-être pendant les guerres de religion et de la Ligue? On peut le supposer. Quoi 



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104 LA NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE CONFRÉRIE 

Au surplus, il résulte des chartes de Conan III et Conan IV 
(1141 et 1160), que les templiers ont eu des aumôneries à Gué- 
rande et dans le territoire de Guérande. Dora Morice (t. I, col. 583) 
fait suivre la charte de 1141 de cette note : <i Tiré d'un vidimus de 
la cour de Guerrande sous le duc Jean I er en 1335 {sic), dans lequel 
on trouve ensuite plusieurs donations de Conan IV et du duc Pierre 
Mauclerc. * Les chartes des trois ducs concernaient évidemment les 
domaines des Templiers situés à Guérande et dans le ressort de 
Guérande. 

En Assérac, cité dans la charte de Conan IV (1160), on voit les 
ruines du château de Faugaret, chef-lieu de commanderie de Malte ; 
à Férel, ancienne trêve d' Assérac, existe une chapelle de Notre- 
Dame du Bon-Garant, ou du Bon-Secours, ancienne fondation des 
Templiers. 

A Mesquer, l'église paroissiale, Notre-Dame L/PBlanche, doit son 
origine aux templiers, d'après une tradition qui n'est pas démentie 
par le caractère architectural de cet édifice, où l'on remarque quel- 
ques restes de style roman, ou peut-être mauresque, ce qui est 
extrêmement rare en Bretagne. 

En la même commune, près du petit port de Kercabellec, on 
remarque, à la pointe de Merquel, quelques vestiges d'un établisse- 

qu*il en soit, rorfgine du Pouliguen, quoique obscure, est plus ancienne qu'on ne le 
présume généralement. Le cartulairc de la confrérie Saint-Nicolas en fait mention 
à la date de 1520: La saline Melleray, sise entre Saille cl le Poulleguen, y est-il 
écrit. L'importance du Pouliguen date du moment ou l'accroissement du tonnage 
des navires a fait décheoir le très-ancien port de Saille, par lequel Guérande parait 
avoir communiqué avec la mer jusqu'au XV e siècle. Notre carlulaire en contient la 
preuve dans un compte de 1432, où on lit: « Item pour une huege* à mettre ladite 
cire esquelle en avoint acbatee a Nantes vingnt cinq solz et pour dons claveures en 
ladite huege cinq solz deix deniers. Item pour porter les torches à la barge x deniers 
monnoie. Item pour poier la barge qui apporta lesdites huege et torches de Nantes 
cinq sols. Item pour une charette qui apporta lesdites huege et torches de Saille 
jusques en Guerrande, quatre sols dous deniers.... » La Barge vint donc directement 
de Nantes à Saille en 1432. On sait que Jeanne de Navarre vint débarquer à Saille, 
où le duc Jean IV l'épousa en troisièmes noces le 11 septembre 1386, dans l'église 
Saint-Clair de ce port de mer. La plupart des seigneurs composant l'escorte de la 
nouvelle duchesse étaient Guérandais ; ils avaient à leur tête Pierre de Lesnerac. 

* Huege, huche, coffre. 



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MS P SAINT NICOLAS DE GUÉRANDE. 105 

ment religieux que la tradition attribue aux Templiers *. Près de 
ces ruines, il existe encore une très-petite chapelle dédiée à Notre- 
Dame de Pen-Bé. L'extérieur de ce minuscule oratoire très-ancien 
n'a rien de remarquable; mais à l'intérieur, la forme circulaire de 
son chevet, joint à la signification de son nom, éveille vivement 
l'attention. On soupçonne que l'on a sous les yeux un échantillon, 
peut-être unique, d'une aumônerie primitive des Templiers. Pen, 
bé sont, en effet, deux mots bretons qui signifient télé, sépulcre; 
et Ton sait que les chevaliers du Temple donnaient à leurs cons- 
tructions la forme circulaire, imitation de la rolonde du Saint- 
Sépulcre... 

A Guérande, enfin, il y a l'ancien hôpital Saint-Jean, rue de Saille. 
À l'origine, l'hôpital Saint-Jean, la chapelle de Merquel, l'église de 
Mesquer, la chapelle Notre-Dame du Bon-Garant et Faugaret ont pu 
faire partie des libéralités des ducs de Bretagne en faveur des che- 
valiers du Temple. Quoi qu'il en soit, les moines religieux ont 
certainement possédé un établissement quelconque à Guérande et à 
Assérac, les chartes de 1141 et 1160 en contiennent la preuve. 
Maintenant, examinonsle rapport qui peut exister entre la confrérie 
Saint-Nicolas et ces chevaliers. 

Dans le règlement du mois de mai 1350, reproduction vraisem- 
blable d'une règle déjà ancienne, comme nous l'avons vu, il nous 
semble découvrir l'empreinte de l'esprit monastique et des mœurs 
des Templiers. Ainsi : 
Les femmes sont exclues de la confrérie 7 

1 Nous n'avons pu déchiffrer nne inscription à peu près fruste, en caractères 
gothiques, qui existait sur le seul pan de murailles de rétablissement de Merquel 
trouvé debout lors de notre visité en 1872. Un entrepreneur a disposé de la plus 
grande partie des matériaux de ces édifices antiques pour construire une chaussée à 
l'entrée de la baie de Mesquer ; et personne, paraît-il, n'a protesté contre cet acte de 
vandalisme, qui se renouvellera, sans doute, à l'égard des belles ruines de Notre- 
Dame du Mourier, du bourg de Batz. — Quant à l'église Notre-Dame la Blanche 
(nom que nous avtns lu dans un acte de 1668) du bourg de Mesquer, elle serait 
menacée d'une destruction prochaine par l'effet d'un désir immodéré d'une église 
neuve, désir, hélas! très-commun et qu'on ne saurait trop déplorer, puisqu'en 
nombre de localités, il a entraîné la ruine prématurée de quantité de vénérables 
sunctuaires. 

TOME XXXVI (VI DE LA l* SÉRIE.) 8 



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^ 



106 LA NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE CONFRÉRIE 

Les hommes ne peuvent y être admis que jusqu'à l'âge de qua- 
rante ans; cette condition est souvent rappelée dans le cartulaire; 

Les frères de Saint-Nicolas s'engagent les uns envers les autres à 
l'accomplissement de certains devoirs religieux ; mais ils s'engagent 
aussi, et c'est là, selon nous, le caractère principal de l'institution, 
€ à se garder et deffandre l'un l'autre en tous cas a vivre et a morfr 
contre touz estranges... » 

Le principal esbatement des frères, avons-nous dit, consista en 
une fête équestre : c Item devent lesdils frères aler tous a cheval 
par chacun an a matin ampres la messe le jour de ladite feste hors 
la ville le plus coitement que ils pourront et retourner en la ville o 
branches de foilles et de flours et faire hystoires danciennes chous- 
sez... »; ce qui signifie que les frères -de Saint-Nicolas, avant de 
s'asseoir au banquet annuel, exécutaient une sorte de tournoi, on 
représentaient un sujet allégorique ou historique quelconque, dans 
le genre des fêtes actuelles de certaines villes de Flandre, appelées 
Kermesses. 

Enfin, chacun connaît la réputation d'intempérance des chevaliers 
du Temple : boire comme un Templier est* encore proverbial. Eh 
bien! les traces de ce défaut traditionnel se retrouvent dans les 
statuts de 1350 : 

« Aucun advocat ou pledeour en ladite confrarie ne doit avoir 
point de salaire de nul des frères fors a boire dous mesures ou trois 
du meillour vin... 

» Ceux qui voudront entrer en ladite confrarie... paieront dou vin 
es frères 1 jalon a savoir et dou meillour vin... 

» Item touz celx qui noiseront tant comme Ton sera au digner... 
ne que se melleront lun ou lautre ampres digner paieront 1 jalon du 
meillour vin a touz... » 

Il y a là beaucoup de vin, et dou meillour; dans les banquets de 
la confrérie, on dut largement faire honneur aux excellents produits 
de YAunis ', des coteaux de Kramaguen et du clos de Saint-Aubin; 
et le paludier.Loys Macé, du bourg de Saille, frère de Saint-Nicolas, 
poursuivi, en 1603, pour avoir commis l'imprudence de déclarer 

1 Aunis est le nom du meilleur cépage du pays. 



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Me? SAINT NICOLAS DE GUÈRANDE. 107 

publiquement c qu'il n'estoit de la compagnie des yvrognes et vou- 
loit estre rayé... », Loys Macé n'avait peut-être pas complètement 
diffamé la noble confrérie ! 

Les motifs que nous venons d'indiquer ne suffiraient pas pour 
faire attribuer aux Templiers l'institution de la confrérie guéran- 
daise. Mais il existe d'autres faits qui, à notre avis, viennent encore 
élayer nos présomptions à cet égard. 

En Bretagne, on ne cite à notre connaissance que trois villes qui 
aient possédé, à une époque très-ancienne, des confréries dont les 
membres se recrutaient dans les trois ordres : clergé , noblesse et 
tiers-état ; ce sont les villes de Guérande, Nantes et Guingamp. 
L'origine de la confrérie de Toussaint* , établie à Nantes, sur les 
ponts, c'est-à-dire au milieu des mariniers, est attribuée sans 
preuves à Charles de Blois ; la Frérie blanche de Guingamp, dont 
existent, paraît-il, les statuts, écrits au XV* siècle, remontait égale- 
ment à une antiquité que M. S. Ropartz, le savant historien de 
Guingamp, n'est pas parvenu à préciser. A défaut de certitude sur 
l'origine de ces confréries des trois ordres, il est permis de suppo- 
ser que, si elles ont eu la même organisation, elles ont pu avoir un 
même fondateur. Ce fondateur, nous l'avons indiqué pour Guérande, 
serait l'ordre des chevaliers du Temple. 

Les éléments nous manquent pour étudier à fond cette intéres- 
sante question d'origine. Cependant, voici un exposé rapide des 
notes que nous avons recueillies çà et là, et qui servent de base à 
nos suppositions. 

L'existence d'un établissement des Templiers à Nantes ne fait 
aucun doute ; il existait dans le voisinage de l'église Saint-Nicolas. 
Il est même à peu près certain que l'église primitive Saint-Nicolas 
de Nantes fut construite sur le domaine des Templiers. 

A Guingamp, il n'existe aucun souvenir des moines-chevaliers. 
Mais on remarquera qu'il y a en cette ville une antique chapelle, 
une rue, un faubourg du nom de Saint-Nicolas ; que la confrérie 
blanche était établie en l'église Nôtre-Dame du Bon-Secours, 
vocable commun avec deux chapelles du Morbihan réputées avoir 
appartenu aux Templiers, Tune située à Ambon, l'autre à Férel, et 



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108 LÀ NOBLE ET TRÈS- ANCIENNE CONFRÉRIE 

que le nom de Frérie Blanche pourrait bien être un indice rappe 
lanl les Templiers, dont le vêlement était blanc. Cet adjectif, pris au 
point de vue que nous indiquons, ne serait pas un exemple unique. 
On se souvient de Notre-Dame la Blanche, vocable de l'église de 
Mesquer, attribuée aux Templiers. En la commune de Saint-Tugdual 
(Morbihan), la petite chapelle Saint-Guen (blanc) passe pour avoir 
appartenu aux Templiers ; elle se trouve dans le voisinage de l'an- 
cienne aumônerie de Templiers de Croisty, située en la même 
commune. Dans les Côtes-du-Nord, sur les bords du Blavet, il existe 
une commune de Saint-Guen sur laquelle on ne connaît peut-être 
jusqu'à présent rien de relatif aux Templiers ; mais on y remarque 
un village nommé Castel-ru, c'est-à-dire Château-rouge 9 nom qui 
pourrait se rapporter à nos soldats religieux, si l'on tient compte 
de l'observation faite à propos de Maner-ru, sur la confusion qui 
s'est établie dans la tradition relativement aux deux ordres du 
Temple et de Saint Jean. 

Voici d'autres rapprochements; ils sont moins directement sus- 
ceptibles d'éclairer l'intéressante question des Templiers à Guin- 
gamp, mais quand, à défaut de documents certains, l'on se trouve 
réduit à former son jugement sur des probabilités, on ne saurait 
négliger les plus faibles moyens de preuves. 

A Guérande,il existe un quartier du faubourg Saint-Michel connu 
de temps immémorial sous le nom de Pont-Blanc. Près de celte 
ville, sur la route de Saille, des groupes d'énormes rochers devenus 
en quelque sorte fameux depuis que l'on a cru y découvrir un pré- 
tendu monument de l'immonde culte phallique, ces rochers portent 
le nom de Kramaguen, nom qui nous parait une altération du breton 
Ker-an-Manach-Gum, signifiant village (ou villa) du moine blanc '. 

En la commune de Plœmeur, près Lorient, où jusqu'à présent 
l'on n'a signalé aucune trace des chevaliers du Temple ou moines 
blancs, il a existé jusqu'au XVII e siècle, sur les bords de la petite 
rivière du Ter, dans le voisinage ou peut-être dans le village de 
Kervenannec, une chapelle de Saint-Nicolas. Ce nom de Kervenan- 

1 K(e)ra(o)ma(oach)guen. On sait combien sont fréquentes dans le langage breton 
les altérations de ce genre. 



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Mgr SAINT NICOLAS DE GUÉRANDE. 109 

nec est le même que Kerguen munuc, ou plus correctement Kerguen 
manac, cité parmi les villages de Plœmeur existant au XII e siècle 
par D. Le Duc, historien de Sainte-Croix de Quimperlé ; Kerguen 
manac signifie village blçinc du moine, ou mieux village du moine 
blanc. 

Dans l'enceinte de la ville de Guérande, une très-ancienne cha- 
pelle qui a servi jadis d'église paroissiale, est dédiée à Notre-Dame 
la Blanche. Nous connaissons l'inscription gothique placée à Tinté- 
rieur de celte chapelle, inscription d'origine très-moderne,, nous 
a-t-on assuré, mais exécutée d'après le dictionnaire historique 
d'Ogée, qui en attribue l'érection au duc de Bretagne Jean IV, en 
1348. Mais nous ferons remarquer qu'en 1348, Jean IV, âgé de 6 à 
7 ans, sous la tutelle du roi d'Angleterre, n'était ni en âge, ni en 
position de faire de pieuses fondations, et que l'architecture à la 
fois romane et gothique de la chapelle dénote une époque antérieure 
au XIV e siècle. L'inscription doit faire erreur d'un siècle, et le véri- 
table fondateur de Notre-Dame la Blanche pourrait être Jean I er , dit 
le Roux, et non Jean IV. 

Il serait possible d'attribuer à la chapelle de Guérande l'origine 
que la tradition accorde à l'église de Mesquer, placée également 
sous le vocable de Notre-Dame la Blanche. Haïs nous devons faire 
remarquer que la première femme de Jean Le Roux se nommait 
Blanche de Champagne, et que si la construction de la chapelle de 
Guérande date du règne de ce duc, ainsi que nous le présumons, 
l'invocation de Notre-Dame la Blanche a pu être choisie pour rap- 
peler le nom d'une duchesse célèbre par un grand nombre de 
pieuses fondations, telles que l'abbaye de Prières, l'abbaye de la 
Joie d'Hennebont et l'abbaye Blanche de Quimperlé. 

Quoi qu'il en soit, la valeur de tous ces faits, de toutes ces cir- 
constances étant pesée, en rapprochant, en groupant de telles indi- 
cations, on possède, il nous semble, un véritable faisceau de pré- 
somptions graves, précises et concordantes, pour nous servir du 
langage du palais, à l'aide desquelles il est possible de conclure, 
sans être trop téméraire, que Guingamp, où l'on trouve la réunion 
des vocables de Saint- Nicolas, de Notre-Dame du Bon-Secours et le 



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HO LA NOBLE ET TRÈS-ANCIENNE CONFRÉRIE 

nom de Frérie Blanche, fut pourvu d'un établissement quelconque 
des chevaliers du Temple. 

On peut conclure en outre que ces mêmes chevaliers organisèrent, 
instituèrent les antiques associations de Nantes, Guingamp et Gué- 
rande, connues sous le nom de confrérie Saint-Nicolas, confrérie 
Blanche et confrérie de Toussaints, toutes trois exceptionnellement 
composées de gens des trois étals. 

Reprenons et terminons notre principal sujet. 

En résumé, la confrérie Saint-Nicolas de Guérande fut fondée au 
XII e ou au XIII e siècle par les Templiers. A la suppression violente 
de cet ordre, suivie de la confiscation de leurs immenses domaines 
(1312), la confrérie guérandaise subit une interruption jusqu'en 
1350. En ce moment, elle fut réorganisée, et les nouveaux frères, 
s'ils ne copièrent pas strictement la règle primitive, adoptèrent, 
sans doute, la plupart des us et coutumes de leurs prédécesseurs et 
s'investirent de la possession de Vautier Saint-Nicolas, en la collé- 
giale Saint-Aubin, ainsi que de la maison située près de la porte 
Saint-Michel, donnée jadis, à l'ancienne confrérie, par Monseur 
Eon de Léon. 

Telle serait, après sérieux examen, l'origine de la noble et très- 
ancienne confrérie Monseigneur saint Nicolas de Guérande. 

Quel sera le sort de cette opinion? Que deviendra notre sentiment 
relativement à l'origine du culte de saint Nicolas en Bretagne, et 
plus particulièrement à la participation des chevaliers du Temple à 
l'institution des confréries des trois ordres de Guérande, Nantes et 
Guingamp? Nous l'ignorons. Mais si ce qui n'est aujourd'hui qu'une 
hypothèse devenait une vérité ; si Ton parvenait à découvrir qu'en 
d'autres parties de la France, les chevaliers du Temple, qui avaient 
pour patrie l'univers chrétien tout entier, agirent partout comme à 
Guingamp, Nantes et Guérande, en fondant des confréries du même 
genre, qui pouvaient leur procurer une popularité susceptible de se 
convertir un jour en redoutables moyens d'action, alors on possé- 
derait peut-être le véritable motif de la (enace politique du roi de 
France Philippe Le Bel ; la raison de l'acharnement haineux et 



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M8 r SAINT NICOLAS DE GUÉRÀNDE. 111 

perfide qu'il déploya conlre cet ordre de chevalerie si célèbre, dont 
il entraîna rentière destruction dans un lugubre drame (1312)!... 



Les Frères de Saint-Nicolas (1381). 

La liste suivante des frères de Saint-Nicolas est extraite du même 
registre que les statuts de la confrérie. 

Le premier nom qui s'offre au lecteur, sur cette liste datée de 
1381, est celui de l'illustre connétable Olivier de Clisson, le héros 
du beau poème Jeanne de Belleville, dont Fauteur est un enfant de 
Guérande, M. Emile Péhant, le savant, l'infatigable bibliothécaire 
de la ville de Nantes. 

Non loin du connétable, on remarqué un nom tristement célèbre, 
celui du sinistre Guérandais Pierre de Lesnerac , le meurtrier de 
l'infortuné Charles de Blois ! 



Nomina fratrum confratrie beati Niclwlay de Guerrandia scripta in 
papiro novo anno domini millesimo ccc*** octuagîo primo. 



Dominas Oliverius de Clizcon. 
Yvo de Lesnerac. 
Magister Hervétrs de Karaloy. 
Hagister Johannes de Karaloy. 
Magister Gauffridus Fabri. 
Dominus G ailler mus de Trevescar. 
Dominus Johannes de Trevareyo. 
Petrus de Lesnerac. 
Dnu» Alan, de KylHGli. 
Dominus Johannes Moysani. 
Dm» Johannes Lagat. 
Dm» Guillermus Perresy. 
Magister Johannes Bourse. 
Guillermus Bohelgneuf p'or de 

Marrel. 
Guillermus Raerlouan vicarius de 

Baz. • 



Magister Guillermus Scriptoris. 
Magister Petrus Comitis. 
Magister Guillermus Gauffridi. 
Johannes de Dreyssec. 
Oliverius de Virgulto (ou Nir- 

gulto) (?) 
Guillermus du Dreissec. 
Johannes du Glez. 
Eon de Trevesquar. 
Guillermus de Castro. 
Radulphus de Kaerveno. 
Petrus de Kaerveno. 
Thomas de Corollec. 
Guillermus Syrebelli. 
Silves... (Bour) diec. 
Oliverius de Marlen. 
Michael Rustiquelli (?) 



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«2 



LA CONFRÉRIE M* r SAINT NICOLAS DE GUÉRÀNDE. 



Dnut hascoit de Penmuro. 

Alanus du Darvy. 

Johannes de Quercabuce. 

Oliverius Bollay. 

Jubinus Regnaldi. 

Nicholaus Bochardi. 

Alanus Anaut. 

Dnut Oliverius Enaut 

D°m henricus Rouxelli. 

Dnut Guillermus Navi alias Gozic. 

Dnui Johannes B' segont. 

Dnut Johannes Le Serec. 

Dnut Petrus Redorti. 

Dnut herveus de K'mennau. 

Magîster Guillermus de Hamoneta. 

Even du Dreisec. 

Berthodus du Dreisec. 

Petrus Gouere. 

Petrus Nicholay. 

Guillermus de Labarde. 

Guillermus du Dreissec. 

Glemens ejus frater. 

Johannes de Ponte armor. 

Guillermus ejusfilius. 

Joannes Ysaac. 

Petrus LeGallic. 

Johannes Floci Beligorre. 

Oliverius Rotaldi dis. 

Petrus deBousere. 

Guillermus de Rocha. 

Johannes de Portu. 

Oliverius de Clez. 

Johannes Floci clerc. 

Johannes Normani. 

Johannes Gaudini. 

Johannes Segalen. 



Oliverius Danou. 

Oliverius de Leô Philiberto. 

Johannes Bouchart. 

Guillermus Kaerloentec. 

Matheus Galon. 

Reginaldus de Castro. 

Radulphus Danisot. 

Radulphus Evelot. 

Ernaudus Theobaldi. 

Ernaudus Scriptoris de Ponte Albo. 

Guillermus Multoris. 

Dominus Guillermus p'or de Sail- 

leyo. 
Johannes Albini. 
Johannes Aguet. 
Guillermus Floci. 
Dnut Denis marou de Saleyo. 
Petrus filius Guillermi Ribolic. 
Johannes Goz. 

Bertholdus Albini de Prat motat. 
Alanus Pictoris. 
Dionisius Violari. 
Jaquetus Fauet. 
Michael Garini. 
Henricus Le Leissir. 
J.... Le Melenec. 
Johannes Arlat. • 
Johannes de NaugueUo. 
Johannes Conte. 
Petrus de Queneli. 
Picoteau prespiter 
Johannes Brisegont 
Alanus Le Borgne. 
Petrus le Corre filius Guil. Le Corre. 
Johannes de Mesuillac. 
Le Ménestrel. 

F. Jégou. 



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PETITS POÈMES VENDÉENS 



LA DERNIÈRE LUTTE 



A M. RAYMOND DU DORÉ 



I 

Minuit est loin déjà. Cette ferme isolée, 

Par un rare destin, n'a pas été brûlée, 

Et même on pourrait voir, si la lune brillait, 

Du toit silencieux monter un bleu filet , . 

Que tourmentent, sitôt qu'il sort de la demeure, 

Les rafales du vent , du vent d'hiver qui pleure. 

Pourquoi donc, lorsqu'il est si tard , ou si matin, 
Du feu dans ce foyer qui ne s'est pas éteint ?. . . 

Un coup d'œil au-dedans et nous allons l'apprendre. 

La forme du logis est faite pour surprendre , 
Car le toit — et chez nous s'en voit-il deux sur cent ? 
Au lieu d'un versant double ici n'a qu'un versant. 
En haut, point de grenier; la même pièce enferme 
Maîtres et mobilier et produits de la ferme. t 
Sur des étais de pierre et sous l'angle tombant , 



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114 LÀ DERNIÈRE LUTTE. 

Un plancher, où l'on monte avec l'aide d'un banc, 
Reçoit dès la moisson et garde des averses 
Les grains que l'on tira des récoltes diverses. 
La lueur qui s'embrase au foyer est trop loin 
Pour que s'éclaire l'ombre amassée en ce coin. 
L'autre part de la chambre est en pleine lumière. 

Tandis que dans le lit le fermier, la fermière, ' 
Dorment, par les rideau; à plis lourds entourés, 
Six hommes, aux habits fangeux et déchirés, 
Sur la pierre du feu , le coffre ou quelque chaise, 
Sont assis : à leur front la main du sommeil pèse. 

II 

S'adossant.à la table et les deux bras croisés , 
De tous ces pauvres gens , de fatigue brisés , 
Un seul ouvre les yeux et contemple la flamme. 
Sa face est énergique , énergique son âme ; 
A le voir se tenir, à le voir regarder, 
On sent l'ancien soldat et qui sait commander. * 

La scène est à la fois étrange et solennelle : 
Dehors le vent gémit et bat à grands coups d'aile 
La porte , la fenêtre ; on dirait d'un oiseau 
Implorant un abri contre le froid ou l'eau. 
Dans la chambre des sons se mêlent au silence : 
— De l'horloge de bois le fil qui se balance ; 
Le flambeau de résine, au coin du feu brûlant, 
Dont le rougeâtre éclat s'avive en pétillant ; 
Et l'ami du foyer, le grillon , qui sans trêve 
Lance sa note grêle , alors que l'homme rêve. 

Insensible à ces bruits du dehors, du dedans, 
Le veilleur dont les yeux vont aux tisons ardents. 
Laisse errer, sans souci de chaque heure qui passe , 
Sa pensée et son cœur dans le temps et l'espace. 



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LA DERNIÈRE LUTTE, H 5 

III 

Ah ! celui qui saurait dérouler en ses vers 
Ce tissu merveilleux d'exploits et de revers ; 
Peindre tout ce qu'a vu, tout ce qu'a fait cet homme ; 
Ainsi qu'Homère en Grèce et que Virgile à Rome, 
Il créerait , le poète , un monument si beau , 
Que son nom défierait les ombres du tombeau ; 
Car en ses chants vivrait la splendide épopée 
Qu'avec un vieux fusil , une faux pour épée , 
Nos rustiques héros tracent depuis^trois ans ; 
Car il burinerait la guerre de géants!. . . 

Ce tenant du drapeau royal et catholique 
Mille jours a lutté contre la République ; 
Et mille et mille jours il combattrait ainsi, 
Sans que son corps de fer lui demandât merci. . . 
Hais plus de Grande-Armée ! . . . En ta poitrine mâle , 
Vendée , on entend siffler ton dernier râle ! . . . 

Et le dur partisan baisse un front anxieux , 

Et, bien amers, deux pleurs ont perlé dans ses yeux. 

L'horloge en ce moment vibre et frappe quatre heures. 

Alors arrive un bruit de voix extérieures, 

De pas, de pas nombrenx autour de la maison ; 

Et le rêveur bondit en criant : — c Trahison ! . . . 

Amis, debout! debout, gens de la Saugrenîère ! 

Les Bleus nous ont traqués comme loups en tanière. . . 

Et pas d'armes , grand Dieu ! pour rompre leur assaut ! » 

IV 

Hors du lit la fermière éveillée en sursaut 
Se jette en toute hâte, et prend le temps à peine 
De nouer à sa hanche un court jupon de laine ; 
Et jambes , pieds et bras apparaissent tout nus ; 



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116 LA DERNIÈRE LUTTE. 

Puis ses cheveux épars , n'étant plus retenus , 
Ruissellent sur son cou , son dos et chaque épaule , 
Comme fait vers la terre un feuillage de saule. 

Le fermier, les dormeurs, viennent de se cacher, 
Qui derrière l'armoire et qui sous le plancher 
Où s'entassent les grains ; et dans la métairie 
Elle et lui restent seuls debout. 

— « Je vous en prie , 
Vous en conjure au nom du ciel, monsieur Stofflet, 
Avant que l'on ne brise et l'huis et le volet, 
Pour préserver vos jours consentez à me suivre : 
-Qne deviendrait l'Anjou si vous cessiez de vivre ! . . . » 

Dans un coin du grenier, de tous le plus obscur, 
Des étoupes de lin montent le long du mur : 
C'est là qu'elle conduit le général , et creuse 
Un trou qui le dérobe aux recherches. Heureuse, 
Ce devoir accompli, devant l'âtre elle attend. 

Le bruit des pas, des voix, devient plus éclatant. 
Bientôt à coups de crosse on enfonce la porte, 
Et la chambre s'emplit d'une épaisse cohorte. 

— « Stofflet se cache ici, femme! 

— Slofflet?Ehbieu! 
Puisque vous le croyez, trouvez-le, citoyen. » 

De vives questions on la presse, on l'enlace ; 

On lui promet de l'or et puis on la menace... 

Pas plus qu'un choc des ilôts n'entame un dur rocher, 

De cette âme les Bleus n'ont pu rien arracher. 

— « Je sais un moyen sûr de mater la félonne, 
S'écrie un vétéran tf infernale colonne, 

Un rapide moyen de perquisition: 

Grâce à lui, sans parler on fait la question. 

Ah! tu ne réponds point!... Pourtant, bonnexhrétienne, 

Tu t'en vas nous chanter une jolie antienne!... 



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LA DERNIÈRE LUTTE. 117 

Donc tu ne veux pas dire où s'est blotti Slofllel?... » 

Elle se lait toujours. 

Alors vers le soufflet 
Ce bandit tend sa main aussi lâche qu'infâme, 
Et dans la cheminée il excite la flamme. 
D'autres, jetant du bois, hâtant l'embrasement, 
S'apprêtent à jouir d'un spectacle charmant. 

Elle voit leur dessein, la pauvre créature! 
Et, craignant que l'esprit ne cède à la nature, 
Pour vaincre le supplice, elle invoque tout bas 
La Reine des martyrs, comme avant leurs combats 
Priaient ceux qu'aux lions livrait l'amphithéâtre. 

Or la flamme ondoyante incendiait tout l'âtre. 

Saisissant la fermière, on la traîne au milieu, 
Et dans ses membres nus les longs serpents du feu 
Plongent leurs dards cuisants... la torture atroce ! 
Elle hurle — on dirait une bêle féroce — 
Se lord , et du brasier, n'y pouvant plus tenir, 
Saute... Maint sabre est là qui l'y fait revenir... 

— c Stofflel!... ou la mort seule arrête ta souffrance I » 

Et ces hommes sont nés sur ton doux sol , ô France ! 

Ils amassent toujours autour d'elle le bois , 
D'elle qu'ils ont rendue au bûcher par trois fois! 

Quelques-uns cependant sont saisis de vergogne : 

— « Au bourreau , disent-ils , une telle besogne ! » 
Et, voulant couper court à ce hideux débat, 
Voici qu'aux plus cruels ils livrent un combat. 
Une égale colère envahit les deux groupes. 



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118 LA. DERNIÈRE LUTTE. 



Mais tout à coup , sortant de sa cache d'étoupes, 
Celui pour qui l'hôtesse a brûlé jusqu'aux os : 
— « Misérables F laissez cette femme en repos ! » 
El d'un bond Slofflet tombe au sein de la mêlée, 
Profite de l'instant où son cri l'a troublée, 
Puis vers la porte ouverte, aussi vite qu'un daim , 
Vole... Mais leur stupeur n'est pas longpe ; soudain 
La martyre, tremblant près de la cheminée, . 
De ses persécuteurs se voit abandonnée. 

Stofflet leur faisant tète, oh! c'est le sanglier 
Qu'une meute hurlante attaque en son hallier. 
L'animal, Dieu l'arma pour bien garder sa vie : 
Défenses, crocs aigus, que Stofflet vous envie ! 
Car, lui, qu'oppose-t-il à tant de coups ? Hélas ! 
Pas même un brin de houx, pas même un coutelas ! 

C'est qu'il était ici venu sans défiance : 

Quel lieu plus ignoré?, . . Terrible imprévoyance ! 

Leurs projets débattus, comme de sûrs voisins, 

Ils s'étaient séparés, et du bois de Yezins 

Au premier petit jour il reprenait la route. . * 

Les autres l'ont quitté pour le vendre sans doute ! . . . 

Et ces pensers gonflaient son cœur, mouillaient ses yeux , 
Ses yeux d'où jaillissaient des éclairs furieux, 
Tandis que ses deux poings, tels qu'un fléau dans l'aire, 
Tels qu'un marteau , frappaient, écrasaient l'adversaire. 
Trois sont couchés aux pieds du lutteur haletant, 
Qui du seuil par degrés s'approche en combattant. 
Ah ! si de la lumière il passe à la nuit sombre , 
Indulgente , la nuit va le cuirasser d'ombre ; 
La nuit n'est qu'à deux pas , déjà Stofflet l'atteint. . . 
Mais ce suprême espoir de salut , il s'éteint ! 



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LA DERNIÈRE LUTTE. H9 

— Comment ! les Bleus perdraient une si riche proie ! 
Et sabres at fusils contre son bras qui broie, 
Contre sa tête altière et ses robustes flancs 

Sont dardés ; de sa chair ils sortent ruisselants : 
Le tronc du chêne ainsi pleure sous la cognée. 

Comme il cherche à saisir une lame à porçnée 

— Et de moins près bientôt les Bleus le serreront — 
Un coup fait sur ses yeux tomber la peau du front , 
Voile affreux qui l'aveugle avec sa chaude pluie. 
Soldats, n'ayez plus peur à présent qu'il s'enfuie , 
Oui , triomphez , poussez des cris retentissants : 

Le héros était seul ... et vous étiez deux cents ! 

VI 

m 

Contre un drapeau maudit c'est ta lutte dernière, 
rude chef, jaloux de vaincre ou de mourir. . . 
Ils t'entraînent déjà loin de la Saugrenière : 
Les tiens à ton secours vont peut-être accourir ! 

Pareils à ces chasseurs plus inquiets que braves , 
Qui, prenant un lion lorsqu'il sommeille en paix, 
L'arrachent au désert chargé de mille entraves, 
Tes vainqueurs sur tes pas marchent en rangs épais. 

Généreux, gardent-ils une attitude austère? 
Nop , ce n'est qu'un troupeau cyniquement railleur : 
Leurs chansons, leurs hourras, ne veulent plus se taire ; 
Qu'importe si leur joie insulte à Ion malheur ! 

Ah ! chrétien , bénis-la , cette implacable haine ! 
Pour que Dieu te pardonne, ah ! souffre avec douceur, 
Et de l'Ame qui vint sauver la race humaine , 
Montre que désormais ton âme est bien la sœur. 

Ton serviteur fidèle — ô cœur plein de noblesse l — 
N'aurait pu, toi captif, s'échapper sans reraord : 



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120 LA DERNIÈRE LUTTE. 

Il s'est livré ; son bras assiste ta faiblesse ; 
Ami rare , il te suit dans la vie et la mort. * # 

Au calvaire tu vas, les pieds nus, dans la boue ; 
De la croix tes tourments remplacent le fardeau ; 
La pourpre quijlescend de ta plaie à ta joue, 
Sur tes tempesrrmis le plus royal bandeau. 

L'aube éclot; tu parcours bien des lieux de victoire; 
Pour quelques jours Angers t'ouvre un étroit cachot. 
Voici la délivrance : on t'emmène an prétoire ! 
Tu t'y laisses juger, muet, mais le front haut. 

Né d'humbles artisans aux champs de la Lorraiue , 
L'Anjou te vit garder les chasses d'un seigneur ; 
La guerre a révélé ta valeur souveraine : 
Ces trois ans t'ont conquis un éternel honneur. 

La Grands-Armée est morle£ô Stofflet, meurs comme elle!.. 
Tu vas, ferme, aux fusils prêts à tirer sur toi, 
Et tu lances deux cris, quand la poudre étincelle: 
Le premier pour ton Dieu , le second pour ton Roi ! 

Emile Grihaud. 



Envoi. 

t A vous ces sombres vers, poète que j'envie. 

Je chante sans péril nos héros; vous, comme eux, 
Vous avez eu l'honneur d'exposer votre vie : 
La Vendée eut en vous un de ses derniers preux. 

1 II se nommait Moreau et avait vingt ans à peine. 



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MÉLANGES HISTORIQUES ET ARCHÉOLOGIQUES 
III* 

SAINT VINCENT FERRIER 

DANS LE DIOCÈSE DE SAINT-BRIEUC 



Mon ami et confrère M. l'abbé Chauffier, prosecrètaire de 
Févêchè de Vannes, archiviste paléographe, s'occupe tout spé- 
cialement de la vie de saint Vincent Ferrier. Il a bien voulu 
me communiquer quelques passages de l'enquête rédigée en 
1453, pour la canonisation de ce saint personnage, passages 
qui concernent particulièrement la partie de la Bretagne dont 
l'histoire m'intéresse le plus. Cette enquête fut édifiée par 
Guillaume de La Houlle, recteur de Brehant-Loudéac. 
Les témoins entendus sont: Henri du Val, chevalier, seigneur 
• du Val, âgé de 80 ans; frère Geoffroi Bertrand, prieur de Sainfc 
Martin de Josseiin, 60 ans; Jeanne, femme de Raoul Ruallen, 
originaire de Lamballe, 50 ans; Olivier Renâcle, originaire de 
Brehant-Loudéac, 50 ans; Jean Tymoy, originaire de Saint- 
Brieuc, bourgeois d'Hennebon, 50 ans ; Morette, femme de Jean 
Maydo, orfèvre, originaire de La Chèze, 35 ans ; Jean Michart, 
pannicisor, originaire de Brehant-Loudéac, 35 ans; Jean 
Guéen, seigneur de Cayden ; Olivier de Tréméreuc, de Lam- 

* Voir la livraison de novembre 1873, pp. 337-347. 

TOME XXXVI (VI DE LA 4« SÉRIE). Q 



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122 SAINT VINCENT FERMER. 

balle; Geoffroi Arnould, de Plémet; Robert Juno, recteur de 
Lanrelas. 

ife vais donner la traduction des dépositions de Henri Du 
Val, et du prieur de Josselin; je résumerai ensuite les détails, 
signalés par les autres témoins, qui confirment ou complètent 
les dires des deux premiers. 

Henri Du Val dépose qu'il accompagna une fois maître Vin- 
cent de Saint-Brieuc à Quintin ; celui-ci marchait alors à pied, 
suivant une petite ânesse qui portait ses livres. L'ânesse tomba 
dans un bourbier dont elle ne pouvait ni sortir, ni être retirée; 
voyant cet accident, M° Vincent s'écria plusieurs fois: Jésus, 
viens en aide! — Mais l'ânesse-restait embourbée. Alors quel- 
qu'un de la suite frappe l'animal avec un bâton en disant : Sors 
de là, de par le diable! — - Et aussitôt l'ânesse fit un effort et 
se tira du bourbier. A ce spectacle, M e Vincent invoqua de 
nouveau Jésus à haute voix, et, scandalisé par cet abominable 
appel au diable, fit ôter ses livres du dos de l'ânesse, la laissa 
là, ne voulut plus monter à cheval, et continua pédeslrement 
son chemin jusqu'à Quintin. Il fit porter ses livres par ceux qui 
l'accompagnaient et supporta avec patience et douceur ce 
contre-temps. 

Le prieur de Josselin assista dix ou douze fois à la messe 
et aux prédications de M* Vincent, tant à Lamballe qu'à Saint- 
Brieuc. Gela se passait dans l'une et l'autre ville, dans une 
chapelle qui était préparée pour lui. Il remarqua que lorsqu'il 
Sortait de sa chambre pour s'y rendre , et lorsqu'il revenait il 
paraissait être très-faible, tellement qu'il fallait que quelqu'un 
de sa suite le soutînt pour monter, descendre et marcher dans 
la rue; mais pendant qu'il prêchait il était plein d'énergie et 
parlait avec force. Lorsqu'il avait cessé de parler, des malades 
et des infirmes accouraient en foule, afin que M e Vincent leur 
imposât les mains en faisant le signe de la croix, et leur rendît 
la santé; le prieur le vit souvent imposer ainsi les mains, et 
entendit de nombreux malades qui disaient avoir été guéris. 



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SAINT VINCENT FERMER. 423 

La foule qui se présentait alors était telle que M e Vincent 
avait de la peine à se rendre au lieu où il devait prêcher et à 
revenir à son domicile. Le prieur ajoutait que l'une de ses 
cousines , M lle Jeanne de Lesquen , avait été ainsi soulagée 
de violentes douleurs de tête. M e Vincent était d'une grande 
humilité dans ses actions et sa démarche, il portait simplement 
l'habit des Frères Prêcheurs, prêchait avec feu ; son éloquence 
produisit des fruits que l'on peut encore constater, et qui, sans 
doute, ne disparaîtront jamais. En effet, secondé par un de ses 
compagnons, il apprenait aux ignorants l'oraison dominicale, 
la salutation angélique, le symbole, le signe de la croix, l'in- 
vocation du nom dé Jésus et la génuflexion à l'audition de ce 
nom ; il exerça une salutaire influence sur des prêtres en co 
qui concerne la célébration de la messe et des cérémonies, 
sur les religieux à propos de leurs devoirs ; il fit renoncer un 
grand nombre au vice et au blasphème, et de son vivant il fut 
universellement vénéré à cause de sa sainteté et du pouvoir 
qu'il tenait de Dieu de faire des miracles. Aussi, pour profiter 
de sa parole, un peuple d'auditeurs le suivait, quelques-uns 
venus de très-loin ; et on peut affirmer que ce pays fut évan- 
gèlisé par M e Vincent ; le prieur affirme d'ailleurs qu'il a ouï 
dire qu'il en avait été ainsi dans les autres pays parcourus par 
lui. Il apprit que Vincent était d'une grande sobriété, qu'il ne 
dormait pas sur un lit, que pendant la nuit sa chambre était 
éclairée par une vive clarté, bien qu'il n'y eût ni feu ni 
lumière. Sur ce dernier fait, le prieur fut appelé à préciser %e 
qu'il savait, et il répondit qu'il lui avait été affirmé par sa 
cousine M lle de Lesquen, et par un de ses serviteurs, dans la 
maison duquel M Vincent avait reçu l'hospitalité à Lamballe. 
La femme de Raoul Ruallen, fort jeune lorsqu'elle vit saint 
Vincent à Lamballe et le suivit k Moncontour, confirme ce fait 
que beaucoup de Bretons, alors, ignoraient les prières : elle 
rappela que ce fut en l'entendant parler qu'elle apprit le Pater 
et Y Ave et qu'elle récita un jour ces prières en français 



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1 



124 SAINT VINCENT FERMER. 

devant lui. Avant la venue du saint, beaucoup de vieillards 
avaient» perdu l'habitude des prières, alors, et les apprirent de 
nouveau. Un jeune clerc, qui accompagnait le missionnaire, 
semblait chargé de veiller à cette partie de l'éducation reli- 
gieuse. 

Les autres témoins ne font guère que répéter ce que je 
viens d'exposer : exceptons-en le recteur de Lanralas, octogé- 
naire, qui nous apprend que saint Vincent vint d'abord prêcher 
à Rennes, puis passa à Dinan, à Jugon, à Lamballe, à Saint- 
Brieuc, à Ploërmel et à Redon. 

Je rappellerai, en terminant, que dans les notes recueillies 
par D. Morice dans ses archives de Guémené, et possédées 
aujourd'hui par mon ami M. L. Gourajod, on lit: « 1494, 
13 octobre. Isabelle, duchesse de Bretagne, fonde à perpétuité 
une messe à célébrer dans la cathédrale de Vannes, à l'autel 
de saint Vincent Ferrier, et lègue pour le salaire de cette 
messe 2 000 écus d'or. Le vicomte de Rohan donne au cha- 
pitre de Vannes, pour réaliser cette libéralité, 163 livres de 
rente sur sa seigneurie de Plouha et de Plouezec. » 

A. de Barthélémy. 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE 

EN BRETAGNE * 



PHILIPPIN. 

Son costume, son caractère. — Philippin à la cour de Louis XIII. — 
Philippin dans la Comédie des Proverbes. - Philippin dans le ThéàiTe 
de Boisrobert. 

Nous passons à Philippin, celui des personnages du tableau de 
M. de la Piforgerie, qui occupe l'extrémité à droite et sous lequel 
se trouve la lettre S. II porte sur ce tableau un masque noir ou 
brun et un habit d'Arlequin ; immobile, il a la main droite levée à 
la hauteur du visage, comme un homme qui observe, réfléchit et 
cherche. — Ce qu'il cherche, ce n'est point assurément comment 
il pourrait obtenir le prix Monlhyon, qui d'ailleurs n'existait point 
alors, c'est bien plutôt, le malin valet, vrai type de Figaro, un tour 
de gibecière pour se tirer, lui et son maître, de quelque mauvais pas. 
De toutes les figures représentées par le tableau des Farceurs, 
celle-ci est la plus oubliée, si oubliée que, nous en convenons, — 
il se faut savoir humilier, — nous nous sommes quelque temps 
demandé qui ce pouvait bien être que ce Philippin, s'il était Français, 
Italien, où il avait vécu, •où il avait joué, sur quel théâtre de la vie 
humaine on l'avait applaudi. Plusieurs de nos amis, des lettrés, des 
hommes instruits , consultés par nous, n'en savaient pas davantage. 
Pour se trouver cependant près du grand Polichinelle, près de Guil- 

* Voir la livraison de juillet, pp. 16-34. 



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126 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

lot-Gorju, près de Gaultier-Garguille,près de Poisson et de Molière, 
il fallait q\ie Philippin eût joué à son heure un rôle d'une certaine 
importance. On connaît ce charmant roman du capitaine Maryat : 
Japhet à la recherche d'un père; comme Japhet, je fus à la 
recherche et, de même qu'après plus d'un insuccès, Japhet retrouve 
son père , je retrouvai Philippin ; — que dis-je Philippin ! — je 
retrouvai deux , trois, quatre Philippins. 

Ce qui prouve, du reste, jusqu'à quel point ce personnage est 
tombé dans l'oubli d'où notre petit travail l'aidera peut-être un peu 
à sortir, c'est qu'un des auteurs^ qui ont le mieux étudié notre 
ancien théâtre, M. Louis Moland, dans son curieux ouvrage déjà 
cité par nous : Molière et la comédie italienne y le rencontrant sur 
sa roule, un peu déguisé, il est vrai, ne le reconnaît pas et ne sait 
à qui il a affaire. On sait que la coutume régna longtemps dans 
les cours de nos souverains de composer des ballets tout exprès 
pour les fêtes royales, ballets dans lesquels, non-seulement les 
courtisans et les grandes dames, mais les monarques eux-mêmes, 
ainsi que les reines et les princesses, figuraient quelquefois. Rien de 
plus galant, on le comprend , que ces sortes de fêtes qui permet- 
taient une grande liberté et dans lesquelles chacun pouvait, l'idée 
du ballet choisie, se tailler un costume à sa mode et se faire débi- 
ter les vers et les compliments les plus gracieux. Sous Louis XIII, 
au moins jusqu'en 1630, le poète à la mode pour ce genre décom- 
position, paraît avoir été un nommé Bordier. En 1624, il fait les vers 
du Ballet d'Apollon, un peu plus tard, ceux du Ballet dûHasard, en 
i627 enfin, dumoins nous ne connaissons que ceux-là, les vers de 
Le Sérieux et le Grotesque , ballet dansé par « le roy a la salle du 
Louvre et a l'Hostel de ville ». Bordier s'intitulait : Ayant charge 
de la poésie près de Sa Majesté. Or, soit dans un de ces ballets, soit 
dans quelque autre, les types adoptés parles courtisans et les bala- 
dins dans les entrées furent ceux des « Comédiens italiens ». Ils figu- 
rèrent sous les noms de Colas, Pantalon, Stephano, Lelio, Florinde, 
Harlequin, Léandre, maître Philippes, le Dotour, Lydia, Fiquel, le 
Capitan; et à ce sujet, M. Moland dit : «Quelques-uns des noms que 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈ&E EN BRETAGNE. 127 

Ton cite, Colas, maître Philippe, n'ont point une physionomie ita- 
lienne, et sans doute ces personnages n'avaient appartenu qu'acci- 
dentellement à la Comédie de l'art. » M. Moland se trompe ici , 
croyons-nous ; il est vrai que n'ayant connu, apparemment, ni la 
Comédie des Proverbes > ni les nombreuses pièces de Boisrobert 
dans lesquelles figure , ainsi que sur le tableau de M. de la Pilorge- 
rie, Philippin où Filippin, il n'a pu reconnaître dans maître Phi- 
lippes l'origine évidemment italienne de ce personnage , mais il est 
difficile de la mettre en doute. Fait singulier toutefois, dans aucune 
des pièces italiennes en assez grand nombre dont nous avons lu des 
analyses nous ne trouvons Philippin. C'est à des auteurs français 
qu'il faut demander son type. 

Il s'affirme pour la première fois avec une valeur réelle, car dans 
le ballet de Bordier son rôle est bien peu significatif, dans la 
Comédie des Proverbes d'Adrien de Montluc, prince de Chabanais, 
comte de Cramail, né en 1568, mort en 1646, pièce assez oubliée 
aujourd'hui, mais qui eut dans son temps une vogue prodigieuse 
et fut souvent réimprimée. C'est un véritable tour de force que 
cette pièce du petit-fils du terrible maréchal de Montluc. Les dia- 
logues ne s'y font qu'en proverbes ou locutions vulgaires çn 
ayant la valeur, et de ces proverbes et de ces locutions il y en 
a plus de 2 000, et cependant le sujet, une fable assez inté- 
ressante, se suit sans difficulté! Ce genre de tours de force 
était alors à la mode. C'est ainsi qu'un auteur, sur le nom duquel 
on dispute, composa, en 1640, la Comédie de chansons, dont le 
nom seul explique le genre de facture, et qui nous a, — ainsi que 
V Inconstant vaincu, pastorale en chansons, publiée en 1661 , — 
conservé une quantité de jolis refrains ; c'est ainsi encore qu'un 
sieur Deroziers-Beaulieu publia, en 1639, un chef-d'œuvre en 
son genre, la Tragi-comédie du Galimathias. Qui ne l'a lue 
— on la trouve aisément dans X Ancien théâtre français publié 
par M. P. Jannet, en 1856, — ne saurait se figurer à quel degré de 
brillant pathos et cfe classique amphigouri d'alexandrins l'auteur 
est arrivé. 



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128 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

Mais revenons à la Comédie des Proverbes et à Philippin. Voici le 
sujet de cette comédie : Un vieil avare, le docteur Thésaurus, pos- 
sède, non-seulement comme son nom l'indique, un trésor, mais 
deux trésors , sa fille Florinde et ses écus ; on serait bien embar- 
rassé de dire lequel de ces deux trésors il préfère. Cependant 
comme il se doit au bonheur de son enfant, il l'accorderait 
volontiers à un gendre , s'il en trouvait un, bien riche. Or, c'est ce 
qu'il croit rencontrer dans la demande dont l'honore le capitaine 
Fierabras. Hais Florinde dédaigne Fierabras, elle aime Lidias, 
gentilhomme, qui, cela va sans dire, n'apporte pour dot que son 
amour. Que faire pour vaincre le refus naturel et prévu de Thésau- 
rus ? Un enlèvement. C'était la mode alors , assez souvent dans la 
pratique, et perpétuellement dans les comédies et les romans. C'est 
alors qu'apparaît maître Philippin, un drôle de la plus belle 
espèce. Valet du docteur, chargé de surveiller sa fille pendant que 
-son maître est « aux champs », il s'entend avec celle-ci et trahit 
son maître. La scène est très-bonne. Quand Lidias arrive au milieu 
de la nuit avec sa troupe de gens à tout faire, comme on en trouvait 
si aisément alors, Philippin ouvre toute grande la porte, ce qui per- 
met à Lidias d'enlever Florinde et, pour donner le change, Philip- 
pin crie à tue-tèle : Aux voleurs ! aux voleurs ! Alaigre, valet de 
Lidias, lui donne un coup d'épée, Philippin tombe, son sang coule, 
et Lidias, feignant l'effroi et l'embarras, dit à ses gens de l'enlever. 
Des voisins ont vu la scène, sans rien empêcher bien entendu , ils 
ont admiré Philippin, et ils rendent compte à Thésaurus à son 
retour de la bravoure et du dévouement de ce fidèle serviteur. 

Or, qu'était-il arrivé? Écoutons Philippin lui-même : « J'ay bien 
fait croire aux voisins que des vessies sont des lanternes, mor- 
diable ! ils croyent maintenant qu'il n'y a plus de Philippin pour 
un double. Ils sont bien du guet, mort non pas de ma vie ! La vessie 
pleine de sang a bien joué son jeu quand Alaigre Ta percée au 
milieu de mon ventre ; mais s'il eust pris Gautier pour Garguille, 
j'en aurois belle verdasse. » 

Cependant le pauvre docteur et Macée, sa femme , sont dans la 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 129 

désolation et cherchent, atfec Alizon, leur servante, en tiers, com- 
ment faire pour retrouver leur fille. Fierabras vient naturellement 
leur offrir le secours de son bras vaillant, c'est le vrai Capitan Mata- 
more. Écoulons-le un moment : « Si je puis un jour tenir ces 
maraux, d'honneur, je les jetteray cent mille lieues par de là le 
bout du monde ; j'aneantiray leur maudite engeance jusques à la 
milliesme génération. Comment ! s'adresser à moy, qui purs d'un 
seul clin d'œil faire tarir toutes les mers, et qui du vent de ma 
parole peux réduire les plus hautes montagnes du monde en 
cendre ! Ne sçavent-ils pas que je porte sur mon front la terreur et 
la crainte ? » 

t Certissime, seigneur capitaine, répond Thésaurus à ces glorias- 
series, (mais) moins de parole et plus d'effect. » 

Fierabras, qui se sent serré de près, engage alors Thésaurus à 
consulter des Bohémiens abordés depuis peu dans ces parages, 
t qui ne cèdent en rien à Nostradamus ny a Jean Petit, parisien, en 
l'art de deviner. * 

Tandis que se forment contre eux ces légitimes complots, Lidias 
et Florinde, accompagnés d'Alaigre et de Philippin, ont couru la 
campagne en fugitifs pendant trois jours. Il y a là, dans celle vie 
à l'aventure, sous un ciel quelconque, car on ne sait où se passe au 
juste cette comédie, quelque chose qui, dislance gardée, tient de la 
manière de Shakespeare dans ses pièces fantaisistes, quelque chose 
aussi du Roman comique, comme encore de ce que l'on verra plus 
lard dans Gil Blas. On ne sait exactement où l'on est , si c'est le 
jour, si c'est la nuit, tout le monde parle, cause, rit, boit, mange, 
se couche, dort, sans qu'on sache précisément s'il vit de la vie 
réelle ou de la vie du songe ; — c'est la vie de Bohème poétisée, 
par là même elle ne saurait durer ; — la vie de Bohême ne va 
longtemps qu'aux gueux ; mais accidentellement, vue par 91 mirage 
de l'imagination et tenue par des gens de distinction, jeunes, beaux 
et amoureux, elle a son charme. Le malheur est que parents, magis- 
trats, gendarmes en sont ennemis , et qu'elle ne nourrit pas long- 
temps ceux qui la mènent. Aussi, venu le troisième jour, après 
un pauvre diner tel quel, recueilli par des moyens douteux, et 



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130 tJN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

arrosé « de vin de Bretigny qui fait dresser les cheveux t>, harassés! 
de fatigue, Lidias, Florinde, Alaigre et Philippin s'endorment sur le J 
bord d'une grande roule , sous des arbres, à l'ombre, vers l'heure,! 
croyons-nous entrevoir, où le soleil descend vers l'horizon. Maisi| 
voici que, pendant ce temps, des Bohémiens pour de bon, qui offrent 
à la fois à l'auteur l'occasion d'accumuler tous les proverbes bur- 
lesqueS, grivois, parfois grossiers, que Lagniet nous a figurés dans sa 
Vie des Guetix, et en même temps de trouver pour sa comédie une 
jolie scène finale ; des Bohémiens, dis-je, de passage par la même 
roule, apercevant les manteaux, les chapeaux à plumes et autres vê- 
tements que les dormeurs ont dépouillé, s'en emparent et se 
sauvent, mais avec l'attention délicate de laisser à leurs victimes 
leurs vieilles nippes à la place de leurs habits. 

Réveillés au matin, Lidias et ses compagnons s'aperçoivent qu'on 
les a fait « grippe-chenille », mais le premier moment de désolation 
passé , l'idée leur vient que les costumes de Bohémiens pourront 
justement leur servir à se déguiser et à retourner voir, sans être 
reconnus, comment les choses se comportent du côté du docteur 
Thésaurus. — Cette transformation aussitôt opérée qu'imaginée, ils 
se dirigent vers la ville tout en préparant leurs rôles, toujours cau- 
sant en proverbes, bien entendu. — Ils ne tardent pas à rencontrer 
Fierabras, Thésaurus et Macée, qui ne les reconnaissent pas et les 
consultent sur le sort de Florinde. Celle-ci leur répond elle-même: 
« Vous recouvrerez vostre fille si elfe n'est perdue. Sçachez qu'elle 
est saine et entière par la valeur d'un bon genlil-homme qui l'a 
dépalrouillée des mains de certains, gouinfres qui lui vouloient ravir 
son honneur. Ce bon gentil-homme l'a si bien plantée qu'elle re- 
viendra bien tost. » — Puis, peu à peu, à la suite de divers incidents 
inutiles à raconter, Lidias parvient, en effet, à persuader à Thésaurus 
et à Macée qu'il a, aidé de l'honnête Philippin, sauvé leur fillç 
d'ennemis terribles, et les bonnes gens, dans leur reconnaissance, 
le supplient d'accepter sa main. Lidias n'a garde de refuser, et, 
séduit par l'exemple, Philippin épouse Alison. « On dit bien vray, 
s'exclame dans sa joie la bonne femme Macée pour conclusion, que 
nul ne sçait le futur. Post lenebras lux, post nebulas Phœbus; Dieu 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 131 

fait tout pour le mieux. » — Quant àFierabras, « le terrible, le fou- 
droyant * Fierabras, il se console en pensant qu'il va a faire bai- 
ser ses pas à icinq cents monarques et se faire adorer par mille 
princesses. > 

Quel que soit le mérile de cette comédie et la vogue dont elle ait 
joui, plusieurs pièces de l'abbé de Bois-Robert, dans lesquelles 
nous allons rencontrer Philippin, ne durent pas être sans influence 
pour décider l'auteur du tableau des Farceurs à introduire dans son 
œuvre ce type un peu prolongé, digne émule des Scapin, des Cris- 
pin et des Mascarille. — François le Melel de Bois-Robert ou de 
Bois-Robert Metel, sur lequel noire ami, M. Charles Livet, inspec- 
teur de l'enseignement professionnel en France, à publié de char- 
mantes page&dans ses Etudes sur la littérature française à f époque 
de Richelieu et de Mazarin, François de Bois-Robert, plus vulgai- 
rement nommé l'abbé de Bois -Robert, né à Caen, en 1592, mort à 
Paris, le 30 mars 1662, fut un des littérateurs sinon les plus re- 
marquables, du moins les plus remarqués et les pUis connus sous 
les deux grands cardinaux que nous venons de nommer. — Comme 
ecclésiastique, l'estime ne lui >&int jamais - x c'est lui qui faisait dire 
leur benedicile aux rares mourants qu'il assistait, et M me Cornuel 
croyait sa chasuble faite, — car on le forçait quelquefois à dire la 
messe, — 4'une robe de Ninon. — Mais il rachetait, autant que 
faire se peut, par l'esprit ce qui manquait à sa considération comme 
prêtre et même comme homme. Cette puissance de l'esprit, esprit 
toujours gai, plaisant, et fort contre l'ennui et les ennuis, fut sa 
puissance à lui près de ces grandes puissances cardinalesques qui 
se le léguèrent, le premier au second, comme on se lègue le chien 
du logis. 

Bois-Robert n'était pas seulement un homme d'esprit, c'était un 
homme de cœur et de haute intelligence. Il protégeait tous ses con- 
frères en littérature, la plupart, quel que fût leur talent, pauvres 
diables comme lui. Richelieu l'avait surnommé Yardent solliciteur 
des Muses, et ce fut sur la proposition de Bois-Robert, on le sait, 
que le cardinal créa l'Académie française. — Bien que ce soit sur- 
tout cette bonne et intelligente pensée qui ait fait vivre le nom de 



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132 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

Bois-Robert, il n'était pas, il s'en faut, dénué d'an talent souvent très- 
réel pour les lettres ; ses vers surtout mériteraient souvent d'être 
plus connus, mais il n'est que trop vrai que quelques^ grands poètes 
chez nous ont, à chaque siècle, absorbé toutes les réputations secon- 
daires. 

Nous n'avons, du reste, à parler ici de Bois-Robert que par rap- 
port à Philippin, et par conséquent à nous entretenir un moment de 
son théâtre. Dix-huit pièces au moins, dix-neuf au plus le com- 
posent. Jamais, que nous sachions, et le fait est assez singulier, elles 
n'ont été réunies en un seul corps, en sorte que la collection en est 
très-rare et très-difficile à former. Une des plus complètes fut celle 
qui parut à la fameuse vente de Soleinne, il -y a quelques années ; 
elle comprenait les dix-huit pièces dont l'impression»est certaine. 
De ces pièces, les unes sont en vers, les autres en prose ; les unes 
sont des tragédies, les autres des comédies. Leurs dates se rencon- 
trent environ entre 1633 et 1658. — Quelqu'une d'elles fut-elle 
jamais jouée, c'est ce que nous ignorons. Si quelques-unes furent 
représentées dans l'intimité des salons des cardinaux, nous doutons 
en tous cas très-fort qu'elles l'aient été sur les grands théâtres, au 
Marais, à l'Hôtel de Bourgogne, au Petil-Bourbon. Les auteurs, en 
ce cas de représentation, ne manquaient point de marquer cet hon- 
neur sur l'intitulé du titre de l'impression, et les pièces de Bois- 
Robert ne contiennent point de semblables mentions. — Nous 
pouvons ajouter que le remarquable Dictionnaire dramatique de 
Lacombe, publié en 1776, analyse presque toutes ces pièces de 
Bois-Robert, mais ne nous dit point sur quel théâtre elles auraient 
été jouées, contrairement à son usage constant dans le cas où les 
pièces ont été représentées. 

Ces analyses et plusieurs que nous rencontrons dans la notice de 
M. Livet ou dans le Journal de lecture, excellente publication qui 
dura trop peu de temps, nous montrent Philippin op Filipin dans 
quatre comédies au moins de Bois-Robert. C'était évidemment son 
nom préféré pour les valets d'intrigue, fripons, matois, alertes el 
gais. Nommons ces pièces, ce sont : la Jalouse d'elle-même (1647); 
— la Comtesse de Penbrop ou la Folle gageure (1651); — les trois. 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 133 

Oronles (1652); — la Belle Plaideuse (1654). — Est ce Philippin 
qui a porté bonheur à Bois-Roberl? Nous ne savons; mais ces 
pièces sonl justement toutes des meilleures de son répertoire. Nous 
nous contenterons, pour ne pas trop allonger ce travail, de dire 
quelques mots de la Belle Plaideuse, la plus célèbre de ces pièces, 
et pour les autres, nous renverrons ceux qui s'y intéresseraient aux 
sources que nous avons citées, et que V Histoire du Théâtre français, 
par les frères Parfait et d'autres, pourront compléter. 

L'intrigue de la pièce de Bois-Robert est assez bien trouvée, 
comme la plupart de celles de cet auteur : Argine, la belle Plai- 
deuse, mère de Corine, plaide pour une grosse succession ; sa cause 
est bonne, mais l'argent lui manque pour payer les épices, de tout 
temps fort considérables, de celle qui" se nomme Dame Justice. Les 
yeux de Corine, non moins beaux que ceux de sa mère, viennent heu- 
reusement au secours de celle-ci, c'est une valeur quand on sait bien , 
s'en servir. Ils ont touché le cœur û'Ergaste, fils du riche usurier 
Amidor, et comme la main de Corine lui est promise s'il parvient à 
procurer à sa mère Argine la somme dont elle a besoin, il ne ménage 
point ses démarches pour cette recherche. Des agents d'affaires 
verreux, et qui ne le connaissent pas pour fils d'Amidor, lui trouvent, 
non sans* peine, un prêteuv à gros intérêt, pour ha somme en ques- 
tion ; il ne s'agit plus que de mettre en rapport Ergasle et ce 
prêteur. Or, qu'arrive-t-il ? C'est que ce prêteur se trouve être 
Amidor. Il y a là, on ne peut le contester, une invention de scène 
fort bien trouvée , aussi Molière l'a-t-il recueillie de Bois-Robert 
pour son Avare, et, malgré quelques excellents traits qui manquent 
à Bois-Robert, celui-ci ne demeure pas fort inférieur à notre grand 
comique. Citons quelques passages de celle scène : 

ERGASTE. 

Quoy ! c'est là celuy qui fait le prest t 

AMIDOR. 

Quoy ! c'est là ce payeur d'intérest ? 

Quoy, c'est donc toy, meschant filou, traisne-potence, 
C'est en' vain que ton œil esvite ma présence, 
Je t'ay veu. 



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134 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

ERGASTE. 

Qui doit estre enfin le plus honteux, 
Mon père , et qui paraît le plus fort de nous deux ? 

FIUPIN. 

Nous voilà bien chanceux. 

AMIDOR. * 

Desbauché, traistre, infâme, vaurien! 
Je me retranche tout pour t'acquérir du bien ; 
. J'espargne, je ménage, et mon fonds que j'augmente 
Tous les ans tout au moins de mille francs de rente , 
N'est que pour t'eslever sur ta condition ; 
Mais tu secondes mal ma bonne intention. 



ERGASTE. 

A quoy diable me sert une espargne si folle 

Si ce qu'on preste ailleurs je sens qu'on me le vole, 

AMIDOR. 

Scélérat, tu répliques encor ! 
Toi tu seras coffré demain dans Saint- Victor, 
Tiens-le pour tout constant, maudit enfant prodigue, 
Je rompray ton commerce ainsi que ton intrigue, 
Et tu verras dans peu si je me sçay venger 
D'un traître de valet qui t'ayde à les forger. 

FILIPIN. 

Nostre fortune est faite et nous aurons grand'joye 
De ces louys tous neufs sortant de Ja Monnoye. 

ERGASTE. 

Tay-toi, la raillerie icy n'a plus de lieu. 

FIUPIN. 

Peste soit l'usurier et le fesse- mathieu. 

ERGASTE. 

C'est sur ton seul esprit que mon espoir se fonde. 
Mon pauvre Filipin, ne m'abandonne pas, 
Tu sais ma passion, tu vois mon embarras, 
Retourne chez Mizon, va revoir le notaire. 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN RRETAGNE. 135 

FIL1PIN. 

Suyvez-moi seulement et nous ferons affaire, 

Venez agir vous-mesme ; enfin tout ira bien ; 

- Mais si je suis pendu, je ne responds de rien. 

Si je suis pendu, tout est là, tout est dit, c'est le dernier mot du 
caractère de Filipin. — Il esl plein d'obligeance, ce maître valet, il 
est toujours prêt à rendre service à l'amoureux de la pièce, seule- 
ment ce n'est pas seulement per fas c'est aussi per nefas, et en ce 
cas gare la corde ! mais en fait de lien , le bon Bois-Robert ne lui 
passe en général au cou, en terminant la pièce, que le lien matrimo- 
nial, et il est probable que Filipin épousera, à la fin de la Belle 
Plaideuse, la spirituelle Nicelle, servante de Corine, charmant type 
de soubrette, oublié, il est vrai, mais qui n'a guère, c'est d'autant 
plus un devoir de le dire, été dépassé depuis au théâtre. Il faut 
l'entendre , on peut lire ce discours dans le travail intelligent de 
M. Livet, il faut l'entendre prêcher Ergasle pour qu'il se hâte de 
trouver l'argent dont sa maîtresse a besoin ; en effet, comme elle le 
dit si bien : 

C'est l'or seul qui fait vivre et non les mots dorés. 

Avons-nous dit, non, je crois, mais est-ce bien utile? que la 
belle Plaideuse obtient justice pour son procès, et qu'Ergaste y 
gagne à la fois une femme et une dot? —La pièce pouvait-elle finir 
autrement ? 

Un curieux renseignement, que nous n'avons trouvé qu'un peu 
tard, mais cependant encore à temps, nous donne à penser que si 
le Philippin de Bois-Robert put peser dans le choix que l'auteur du 
tableau dont nous parlons eut à faire parmi les célèbres farceurs, 
il dut cependant s'inspirer davantage du Philippin de la Comédie 
des Proverbes. — Parmi d'assez nombreux portraits de comédiens 
français du XVII e siècle gravés par Rousselet, et dont on trouve le 
détail complet au tome V e de YAbecedario de Mariette, (Dumoulin 
1858-59), je vois <r Michau, Boniface, Philippin et Alison, anciens 
comédiens françoFs de l'hôtel de Bourgogne, représentés sur une 



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136 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

mesme planche gravée sur le dessein de Grégoire Huret. » — Si 
Ton se rappelle que nous avons vu Alison figurer avec Philippin 
dans la pièce d'Adrien de Monllac, si l'on considère que Ton trouve 
le marchand Boniface dans la Comédie des Comédiens, du même 
temps, (1633), en négligeant Hichau qu'on retrouverait sans doute 
dans quelque pièce oubliée de cette époque, on est bien porté à 
croire que la gravure de Rousselet représente plutôt le Philippin de 
la Comédie des Proverbes ou de celte époque que celui de Bois- 
Robert. — Rousselet, d'ailleurs, a gravé aussi d'après les dessins 
de Grégoire Huret, Gaulier-Garguille, Gros-Guillaume, Turlupin, le 
capilan Matamore (le célèbre Mondory), Jodelet, et même deux 
Jodelet, le vrai, le plus célèbre au moins, Julien Geoffrin, alors 
qu'il Jouait à Thôlel de Bourgogne, et non encore avec Molière, et 
N... Lépy, faisant ce même personnage aussi à l'hôtel de Bourgogne; 
il est difficile de ne pas croire que c'est l'ensemble de cette col- 
lection de Rousselet dont se servit surtout le peintre des Farceurs. 
C'est une étude à faire, pièces en main. Il serait même très-possible, 
disons-le à cette occasion, que le capilan Matamore du tableau soit 
Mondory le Français, et non l'Italien, le capilan Spezzafer, comme 
nous l'avions pensé. 

De ces détails, que nous compléterons en parlant de Briguelle, 
on peut, si l'on réfléchit en outre que Molière est représenté dans 
ce tableau des farceurs encore dans toute la force de l'âge et dans 
le rôle d'Arnolphe de V Ecole des femmes, pièce jouée pour la pre- 
mière fois en 1662, on peut, dis-jè, venir à se demander si toutes 
les probabilités ne sont pas pour que le tableau de la Comédie 
Française daté de 1670 ne soit, comme celui de M. de la Pilorgerie 
daté de 1681, qu'une copie d'un original jusqu'ici perdu, exécuté 
vers 1662 à 1663. — Ainsi s'expliquerait aussi, d'une manière beau- 
coup plus légitime, ce titre de farceur donné au grand Molière, qui, 
avant Y Ecole des Femmes, n'avait encore produit que les Précieuses 
ridicules (1659), Sganarclle (1660), et YEcole des Maris (1661). 
L'absence de* toute signature sur les deux tableaux vient aussi à 
l'appui de cette pensée. 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. * 137 

BRIGUELLE. 

Son type; — son costume; — sa patrie; — étymologie de son nom; — 
* ses portraits gravés, etc. 

Occupons-nous maintenant un moment de Briguelle (on écrit 
aussi Briguel, Brigvelles, etc., mais nous suivons l'orthographe du 
tableau); nous terminerons par le Docteur, grave personnage, bien 
fait pour achever un défilé et avec lequel nous serons en règle avec 
nos seize Farceurs. 

Nous avons dit, dans le cours de ce travail, que Turlupin, le 
grand Turlupin avait été le Briguelle de son temps; à ce sujet une 
courte explication est nécessaire. — Turlupin était un personnage, 
c'était, avons-nous dit, Belleville, et il a été le seul Turlupin, 
comme Hugues Guéru a été le seul Gautier-Garguille, Robert 
Guérin le seul Gros-Guillaume, et Bertrand Hardouin de Saint- 
Jacques le seul Guillot-Gorju. — En France, nous l'avons expliqué, 
les types ont été rares, c'est tout le contraire de l'Italie; celle-ci, du 
reste, nous parlons de l'Italie moderne, héritière des types des 
théâtres romains et étrusques, ceux-ci héritiers des Grecs, et ceux- 
ci sans doute ayant beaucoup recueilli de l'antique Hindoustan; 
l'Italie nous ayant ainsi presque tout apporté, il restait peu à ajouter. 
— Turlupin donc était un personnage , BrigueHe est un type. Ce 
type est celui d'un Zanni, valet le plus souvent, mais non de la 
race des Philippin , des Scapin,des Mezzetlin, des Arlequin, des 
Figaro; c'est le plus traître de tous les valets, il n'est guère de 
pièce où il ne mérita la potence ou la roue. « Si Brighelle, dit 
M. Moland, (on doit aussi trouver des détails sur Brighelle dans 
l'ouvrage de Maurice Sand sur la Comédie italienne), si Brighelle 
montre son museau pointu, préparez-vous à le voir ourdir quelque 
trame perfide. » Celte notion donnée, et elle suffit pour ce drôle, 
il ne faut pas s'étonner, si, contrairement à ce que l'on raconte dans 
divers ouvrages que Turlupin était absolument vêtu comme Bri- 
ghelle, le costume de ces deux farceurs diffère dans le tableau de 
M. de la Pilorgerie. — Turlupin y est habillé de jaune, avec des 

TOME XXXVI (VI p LA 4* SÉB1E.) 10 



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138 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

agréments rouges, son visage est couvert d'un masque noir , sur sa 
tête est un large chapeau gris; il porte à la ceinture un faux poignard 
de bois. Briguelle est en blanc, agrémenté de brun, et ne ressemble 
ni à Turlupin ni à aucun autre personnage du tableau ; mais l'expli- 
cation de cette contradiction entre la tradition et le tableau est par- 
faitement simple. Le type une fois créé et reçu, les détails du cos- 
tume variaient sans cesse ; parfois même les nécessités des pièces 
exigeaient un changement presque complet du costume habituel au 
type. Il n'est guère, d'ailleurs, d'acteur qui voulût garder le costume 
identique à celui de son prédécesseur dans le rôle. Nous pourrions 
nous étendre à ce sujet et entrer même dans d'assez curieux dé- 
tails, mais cela nous mènerait trop loin. Concluons simplement ici 
qu'il est donc possible que si l'acteur tenant le rôle de Briguelle au 
temps de Turlupin , a porté à peu près le même costume que ce 
grand farceur, celui qui le remplaça ait un peu modifié ce cos- 
tume. Peut-être aussi a-t-on un peu exagéré cette ressemblance 
entre Briguelle et Turlupin. 

Briguelle est, croit-on, Lombard, c'est-à-dire de la même région 
italienne qu'Arlequin, et même, quoique infiniment plus coquin, 
très-possiblement son cousin, mais moins gai, par là même de son 
détestable fond, moins aimable, et surtout moins souple et d'une 
transformation plus difficile ; tandis qu'Arlequin a vécu tout le 
XVIII e siècle et reparaît encore de temps à autre, Briguelle n'a 
guère, croyons-nous, dépassé le XVII e . — Il ne paraît pas non plus 
être venu au jour beaucoup avant, nous ne le trouvons dans aucune 
des pièces assez nombreuses des Gelosi, jouées de 1576 à 1611, 
analysées par M. Moland. 

D'où venait son nom? de briga, chagrin, ennui, fâcherie, noise? 
— ou de brigataccia, mauvaise compagnie ? — Les deux élymolo- 
gies sont bonnes ; des chagrins, des ennuis, des noises, mais c'est là 
l'unique métier de Briguelle. — Mauvaise compagnie, il l'est au 
suprême degré, c'est une franche canaille, canagliaf, canagliaccia. 

Nous trouvons à l'article Rousselet de YAbecedario, que nous 
avons déjà cité à propos de Philippin, que Rousselet exécuta, d'après 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 139 

Le Brun, avec qui il assistait volontiers à la Comédie, divers portraits 
que Mariette désigne ainsi : 

« Briguel, comédien italien, jouant de la guitare d'après Charles 
Le Brun ; 

> Briguelles et Trivelin ; cette planche est égarée ; — Polichi- 
nelle et Pantalon. Ces deux pièces, où sont représentés les habille- 
ments des premiers comédiens italiens qui vinrent en France, sont 
du dessin de Charles Le Brun ; 

» Paphelin, comédien italien ; il a l'habit de Trivelin et est 
représenté ici debout, mettant la main à son bonnet, sans aucun 
nom d'auteur, est de Rousselet, d'après Le Brun, et fort rare. » 

Il est comme certain que c'est encore d'après les gravures de 
Rousselet que l'auteur du tableau aura peint Briguelle ; ajoutons et 
Polichinelle et Pantalon (qui peut très-bien avoir été le célèbre Turi 
venu dès 1653).— Quant à Trivelin, toutes les apparences y sont aussi, 
mais dans ce Trivelin, compagnon de Briguelle dans la seconde gra- 
vure indiquée, faut-il voir Domenico Locatelli, qui, comme nous 
l'avons dit, tint ce rôle à Paris de 1645 à 1671 ? — Faudrait-il y 
voir ce Paphelin dont nous trouvons le nom pour la première fois ? 
Il y a là matière à quelques doutes et à recherches plus intimes du 
sujet pour ceux qui voudront le creuser après nous. Nous ne récla- 
merons pour honneur que de leur avoir ouvert le sentier. 

Ajoutons ici, en guise de note pouvant leur êlra utile, que dans le 
catalogue de la 2 e vente de la collection de M. P. D. (?) faite en 1859 
par M. Clément, on trouve sous ce litre: Portraits et costumes 
d'acteurs et d'actrices, mention d'assez grand nombre d'intéressants 
portraits des acteurs italiens et français des XVII e et XVIII e siècles. 
Le rare portrait de Brigvelle et Trivelin par Rousselet s'y rencontre. 
Et par la même occasion, nous indiquons aussi aux chercheurs, 
comme un guide sûr en ces matières assez difficiles, le regrettable 
bibliothécaire de la marine, M. A. Jal, qui, dans son excellent dic- 
tionnaire biographique, consacre des articles fort curieux à plusieurs 
des personnages dont nous avons parlé. 

Bon ©g WlSMES. 

(La fin à la prochaine livraison). 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS 



LE LIVRE DORÉ DE L'HOTEL-DE-VILLE DE NANTES, par MM. Alexandre 
Perthuis et S. de la Nicollière-Teijeiro. — Deuxième volume. 

Nous sommes bien en retard avec MM. Perthuis et de la Nicol- 
lière , car voilà déjà plusieurs mois que le second volume de leur 
splendide ouvrage a paru. Le premier avait conduit notre édilité 
municipale jusqu'en 1790. Celui-ci la conduit jusqu'à nos jours. 
C'est l'ère nouvelle faisant suite et souvent contraste à l'ère an- 
cienne. Nous pouvons étudier sur piècçs le progrès. 

Et d'abord nous nous rappelons que notre ancienne édilité était 
élective. Deux ou trois maires avaient été nommés directement, l'un 
entre autres, par Henri IV, un autre par Louis XIV ; mais jamais on 
ne put mieux dire que l'exception confirmait la règle. La Révolu- 
tion , bien entendu , maintint le principe. Elle fit plus , elle déclara 
le peuple souverain et, en vertu de ce dogme, elle reconnut pour 
électeurs tous les Français âgés de vingt-un ans qui payaient une impo- 
sition de trois journées de travail et n'étaient pas serviteurs à gages. 
Mais, en vérité» si le peuple était souverain, de quel droit imposait- 
on une restriction quelconque à sa souveraineté , et mettait-on à la 
porte du palais une partie du peuple ? C'était néanmoins peu de 
chose encore ; mais trois ans s'étaient à peine écoulés , que les 
urnes faisaient place à un décret signé, non pas, à coup sûr, par 
Henri IV, non par Louis XIV, encore moins par le peuple souve- 
rain, mais par les citoyens Ruelle, Philippeaux et Gilet, décret inves- 
tissant des fonctions de maire un peintre décorateur qui signait le 
sans-culotte Renard. Voilà- ce que devenaient, avec les Droits de 
l'homme, nos vieilles traditions nationales ! 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS. 141 

Et ne dites pas qu'on ne peut rien conclure du temps de Robes- 
pierre, car Robespierre est toujours fort en honneur dans le camp 
de la Révolution ; de près ou.de loin, on le suit toujours. Ainsi , le 
lendemain des barricades de 1830, c'est une ordonnance du nou- 
veau pouvoir qui nomme maire H. Soubzmain ; le lendemain de la 
révolution de 1848, c'est un arrêté signé Maunoury, qui nomme 
H. Colombel et lui donne six adjoints, dont quatre sont pris, con- 
trairement à la loi, en dehors du conseil municipal. Et en 1870, 
qu'avons-nous vu ? Nous avons vu des arrêtés signés Guépin dis- 
soudre un conseil général , des conseils municipaux, et les rempla- 
cer par des commissions de bon plaisir, en vertu de ce seul droit 
que flétrissait Juvénal : 

Sic volOj sic jubeo ; sit pro ratione voluntas. 

Telle a été l'œuvre de la Révolution ! Toujours prompte à procla- 
mer des principes, elle a toujours été plus prompte à les violer ; et 
nous avons le droit de lui reprocher non-seulement la perte de 
nos anciennes franchises locales, mais encore les difficultés qu'elle 
oppose à leur rétablissement par l'invasion de la politique dans 
l'ancien conseil de famille de la commune. Si nous sommes réduits 
à la suivre sur son terrain , à qui la faute ? 

Je remarqué une autre différence entre les temps anciens et les 
temps nouveaux. Autrefois les membres de notre édililé nantaise 
étaient habituellement Nantais. Aujourd'hui , on dirait que notre 
sève est à bout ; car, sur un espace de quatre-vingt-quatre ans, on 
en compte cinquante pendant lesquels nos maires ont été étran- 
gers, par leur naissance, à Nantes et même à la Bretagne. Je n'en 
fois assurément pas un reproche à ces magistrats, dont plusieurs 
très-honorables nous ont rendu de grands services ; mais je cons- 
tate avec peine que le dévouement à la chose publique semble être 
en décadence parmi nous, et je salue avec d'autant plus de joie 
l'administration actuelle, administration toute nantaise, dont le 
dévouement égale le patriotisme. 

Troisième différence. Nous admirions dans le premier volume 



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Ml NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

toute une suite de médailles non moins remarquables par leur 
exécution que par la pensée qui les avait inspirées. Emblèmes 
variés, devises où le nom de la patrie revenait sans cesse à côté du 
nom de Dieu , tout y parlait à l'esprit un langage senti et élevé. 
L'art aussi y trouvait son compte. Aujourd'hui plus d'art, plus de 
médailles , ou , lorsqu'on en frappe quelquefois , on n'y reproduit 
plus qu'un type banal, une inscription banale. La légende sera con- 
seil municipal, chambre de commerce , jeton de présence. Adieu 
pensée et poésie ! 

N'y a-t-il donc aucun progrès à signaler dans notre histoire mu- 
nicipale? Je serais injuste si je le prétendais. La police, je le dis 
d'abord , est mieux entendue , mieux faite , ce qui n'empêche pas 
toujours les plus honnêtes citoyens d'être rossés et insultés des 
heures entières ; puis la durée des mairies est plus longue, ce qui 
est assurément un bienfait. Mais ce bienfait nous eût-il manqué 
sans la Révolution ? Non certes , car Louis XVI en avait déjà pris 
l'initiative. « Nous avons reconnu , disait-il , en tête de son 
ordonnance de 1786, que l'administration embrasse une très- 
grande multitude d'affaires, quelquefois épineuses et souvent négli- 
gées ou mal conduites, par l'effet de la variation inévitable de sys- 
tème des administrateurs qui, éprouvant des changements trop 
fréquents, sont forcés de céder leurs places à d'autres ava^t d'avoir 
pu former ou suivre aucun projet de réforme d'utilité publique. 
Nous avons donc jugé à propos d'établir un meilleur ordre. . . j> La 
durée des mairies était fixée par celte ordonnance à quatre années 
et les maires pouvaient être réélus. 

L'ouvrage de MM. Perlhuis et de la Nicollière a cela de précieux 
qu'il est un répertoire exact et sans commentaires de tous les actes 
qui touchent à la constitution de notre édililé municipale; à chacun 
d'en tirer les conséquences ; nous avons indiqué les nôtres. Quant 
au domaine .des faits, il sortait évidemment du cadre de l'ouvrage. 
Nous sera-t-il permis d'en dire un mot? Assurément Nantes a fait 
d'immenses progrès depuis le commencement de ce siècle. Les tra- 
vaux de voirie y ont surtout été remarquables ; des rues nouvelles 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS. 143 

ont été tracées, beaucoup d'anciennes ont été élargies ; la place 
Saint-Pierre répond dignement à la place Royale, et de nombreux 
monuments d'utilité publique : l'Hôtel-Dieu , Saint-Jacques , le 
palais de Justice, témoignent d'une constante préoccupation des 
intérêts de tous. Mais pense-t-on que, dans le dernier siècle, par 
exemple, les œuvres municipales aient été moindres? Parcourez 
les cours, suivez les quais Brancas et Flesselles, vous ne rencontre- 
rez, d'un bout à l'autre, que des palais dessinés par le crayon ma- 
gistral de Ceineray. L'île Feydeau date de 1730 à 1760, et ses 
balcons sculptés nous restent comme un souvenir du temps de 
Louis XV. La Bourse, le théâtre, la place Royale, la place Graslin, 
le cours Henri IV, marquent de leur côté le règne de Louis XVI ; 
et la chambre des comptes, aujourd'hui la préfecture, forme 
comme une transition grandiose entre ces deux époques et ces 
deux manières. Tel est le passé ! Si le présent l'emporte, c'est uni- 
quement par ses œuvres religieuses, par Saint-Nicolas, Saint-Clé- 
ment, Notre-Dame ,Sainte-Anne, et ces nombreuses chapelles dont 
chacune est, à elle seule, un monument. Voilà où est le progrès. 
Pour le reste, tâchons de faire mieux que nos pères; mais, jusqu'au 

revoir, soyons modestes. 

Eugène de la Gournerie. 



JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET LE SIÈCLE PHILOSOPHE, par M. L. 
Moreau. — Paris, Victor Palmé. 

Cet ouvrage est à la fois une exhumation et une exécution. Jean- 
Jacques Rousseau est mort, au moins comme philosophe. Qui lit 
aujourd'hui Emile el le Contrat social? La plupart ne connaissent 
guère plus que ces titres seuls : ce sont d'illustres épitaphes, voilà 
tout. 

Mais si les livres dorment sous la poussière, les erreurs vivent. 
Après d'autres penseurs chrétiens, M. Moreau vient faire justice de 
ces prétendus principes, qui, dépouillés des prestiges d'une élo- 
quence mensongère, — pour parler avec La Mennais , — n'offrent 



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144 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

qu'un informe assemblage d'incohérences, d'absurdités et de contra- 
dictions 4 . 

Mais alors, dira-t-on, l'exécution est facile ? — Non pas, car ici 
l'erreur est un Protée qui vous fuit sans cesse. 

c La seule difficulté qu'on rencontre , dit encore La Mennais, en 
combattant les doctrines philosophiques est de les réduire à des 
maximes fixes et précises. Quand on y est parvenu, tout est fait; 
elles se réfutent d'elles-mêmes. L'erreur n'est embarrassante que 
lorsque, revêtant mille formes diverses, et se dérobant, par sa mobile 
inconséquence, à l'esprit qui veut la saisir, elle échappe, à force de 
variations, aux prises du raisonnement. C'est le grand art de Rous- 
seau et sa constante méthode 9 . » 

11 s'agit d'empoigner et de mettre au pilori ce faux sage, ce men- 
teur, ce charlatan philosophe. C'est ce que M. Moreaiî a fait avec l'au- 
torité et avec Fénergie nécessaires. Il poursuit le rusé fuyard dans le 
dédale obscur de son déraisonnement, il éclaire ses voies tor- 
tueuses, il montre leurs détours perfides, il atteint le traître; et dès 
qu'il a pu démasquer le visage de celui-ci, justice est faite : 

Son visage essuyé n'a plus rien que d'affreux. 

« C'est ce qu'on pourrait dire de Jean -Jacques Rousseau, écrit 
Joubert, si l'on dépouillait ses pensées de leur faste, qu'on en 
essuyât les couleurs, qu'on en ôtât, pour ainsi dire, la chair et le 
sang qui s'y trouvent. » 

M. Moreau a réalisé dans son livre cette pensée de Joubert. 

Par l'examen sérieux et raisonné des principales œuvres du pré- 
tendu philosophe , il prouve à tout homme de bon sens que Rous- 
seau n'est qu'un raisonneur perpétuellement déraisonnable. — 
c Quand je dis perpétuellement déraisonnable, fait-il remarquer ici 
avec une juste modération, je ne prétends pas que Rousseau dérai- 
sonne à chaque ligne de ses écrits. Je dis seulement qu'il n'est pas 
un ouvrage de lui où il n'attaque un principe de raison ou de foi, 

1 Essai sur l'indifférence. Tome T, page 99. 
a Ibidem, page 102. 



1 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS. 145 

où il n'ébranle un dogme social ou religieux, où il ne contredise à 
une vérité essentielle et où il ne se contredise lui-même. » 

M. Moreau soutient avec force et avec éclat ces conclusions, dans 
la suite de son livre qui est comme un réquisitoire éloquent contre 
le pauvre Jean- Jacques , ce criminel de la libre-pensée, que l'on 
s'obstine à plaindre à cause de ses malheurs, au risque d'oublier 
ses méfaits. Et quels méfaits pourtant que le Contrat social et les 
Confessions, sans parler du reste ? Ne sont-ce pas là de vrais com- 
plots contre la société et la morale? Ils ont enveloppé tout un siècle; 
ils ont causé la mort d'un grand nombre d'àmes : et qui peut en 
ignorer l'issue effroyable ? 

c À Rousseau, dirons-nous avec notre auteur, à Rousseau revient 
sans conteste le misérable honneur d'avoir, sinon trouvé (pour trou- 
veur il ne le fut jamais), du moins^ rigoureusement formulé les 
maximes démagogiques et antisociales. Aussi, la Révolution, fidèle 
à la mémoire de son serviteur, lui a dressé des statues et l'a mis au 
rang de ses grands dieux. Elle a consacré ses ouvrages; ils sont 
devenus comme les livres canoniques de l'insurrection et du blas- 
phème. Les Sparlacus des clubs et de la Commune en ont fait leurs 
livres d'heures: étranges eucologes, fatigués aussi par la fervente 
aSsiduité de leurs lecteurs, mais où des traces affreuses découvrent 
quelle sorte de pratique a suivi la méditation ! Ces pages aux marges 
encrassées de doigts sanglants annoncent que la foi n'a pas été sans 
les œuvres... Quelle foi ! et quelles œuvres ! La Monarchie est un 
gouvernement contre nature! parole de l'oracle, que le 10 août 
traduit à coups de piques et de mousquets ! Le trône succombe, les 
prisons s'emplissent, le 2 septembre est arrivé ! — et cette société 
élégante, spirituelle, mais si imprévoyante et si légère, la voilà 
devenue litière de cadavres, sur laquelle les ouvriers de l'atroce 
Danton, comme des bêtes soûles de carnage, se couchent en atten- 
dant quelque pâture nouvelle ! Et c'est bien sous la protection des 
grands principes du Contrat social, la souveraineté du peuple et 
l'infaillible rectitude de la volonté générale , qu'une horde de 
lâches truands s'abreuve de sang à loisir, ayant pris dans l'ivresse 
du sophisme toutes ses sûretés contre les remords ! » 



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146 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

Ah ! c'est qu'on ne fausse pas, on ne gâte pas en vain l'intelligence 
et le cœur de l'homme. On ne déchaîne pas en vain la bête ; on ne 
brise pas en vain les saintes entraves dont l'âme la lient attachée, de 
par le Christ. Toute doctrine porte son fruit comme les deux arbres 
mystérieux du paradis terrestre : et c'est un fruit de vie ou de mort. 

La doctrine de Rousseau porte un fruit de mort. Sous un certain 
jour, ou plutôt dans une certaine ombre, il peut paraître beau et 
d'un aspect délectable, mais son intérieur n'est que pourriture et 
poison mortel. 

Joubert, que nous citions plus haut, en a jugé admirablement : 
« Une piété irréligieuse, une sévérité corruptrice, un dogmatisme 
qui détruit toute autorité: voilà le caractère de la philosophie de 
Rousseau J . » 

« Rousseau est une âme obscure, égarée dans les sens et 
l'orgueil, dit à son tour M. Moreau. Il ne voit rien des autres ni de 
lui-même, qu'à la lueur des passions, courts éclairs dans la nuit 
noire. Chez lui, la pensée relève de la sensation; le jugement de 
l'amour-propre, et le principe de tant d'aveugles emportements qui 
traînent après eux la raison captive, c'est cet égoïsme étroit, dans 
lequel l'homme-animal s'agite, n'ayant que soi pour objet, pour 
idéal et pour fin. » 

Nous nous souvenons d'avoir vu, dans les caveaux noirs et sonores 
du Panthéon, le tombeau païen du philosophe. L'artiste original a 
figuré , entre les battants d'une porte entrouverte, une main qui 
tient un flambeau. Ce monument sombre et bizarre vous inspire une 
sorte d'effroi. Il veut être un emblème de gloire consacré au génie, 
mais n'est-il pas plutôt l'image, de la triste réalité ? Dans toutes ses 
œuvres, Rousseau n'est-il pas ce mort qui, du sein de sa corruption 
et de ses ténèbres, prétend vous éclairer avec sa torche incen- 
diaire ? 

Après la lecture attentive du livre de M. Moreau, ce dernier juge- 
ment ne nous parait pas trop rigoureux. 

Du reste, le citoyen de Genève est bien l'homme de son temps, et 

1 Pensées, page 369. 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS. 147 

le digne rival du patriarche de Ferney. Tous les deux, en se haïs- 
sant, travaillaient aux mêmes ruines, de concert avec tous les beaux 
esprits de ce siècle à jamais néfaste, que M. Moreau fait entrevoir 
en parlant de Jean- Jacques. Les immortels principes de 89 étaient 
en germe dans le Contrat social, et le siècle philosophe enfanta la 
Révolution. L'irréligion fut cause de tout. 

Nous devons savoir gré à M. Moreau d'avoir rappelé ces grandes 
leçons trop méconnues, d'avoir confondu les sophismes et dévoilé 
l'âme ténébreuse et corrompue de celui qu'il nomme à juste titre le 
prophète de Ja révolution. C'est là une œuvre de justice et de vérité 
très-digne de l'émanent interprète de saint Augustin. 

Hippolyte Le Gouvello. 



Le Druide du BocENNo,tragédie,par M. l'abbé Maximilien Nicol. — Vannes, 
L. Galles, imprimeur de l'évêché, 1874, petit in-8°. 

Judicaël , le roi pieux et juste, régnait sur la Bretagne, et le chris- 
tianisme s'y propageait sous sa bienfaisante influence. Les menhirs 
s'y couronnaient de pieux symboles, de saintes images, et le sanc- 
tuaire de Sainte-Anne d'Auray protégeait déjà la contrée. Mais, dans 
la forêt profonde et solitaire duBocenno, les druides se réunissaient 
encore pour célébrer leurs sanglants mystères, et quelques chefs de 
tribus , restés païens, y exerçaient une autorité absolue. De ce 
nombre était Riwal, prince breton que la foi n'avait pas éclairé et 
qui subissait l'influence de Morvran, chef des druides. Morvran était 
ambitieux et son but était de réunir à son autorité celle de Riwal. 
Le principal obstacle qui se dressait devant lui était Hoël, fils de 
Riwal. Il fallait le supprimer, ce qu'il crut facile quand il apprit 
qu'Hoël, converti par Méliau, religieux du couvent de Sainte-Anne, 
était devenu chrétien. Dans un entretien dont Riwal est le témoin 
invisible, il fait insidieusement confesser sa foi au jeune néophyte. 
Riwal se montre alors et, dans sa colère de voir la cause de ses 
dieux trahie par son fils, le fait saisir ainsi que le moine qui l'a con- 
verti. — Au second acte, nous les trouvons dans une sombre caverne, 



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148 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

qui leur sert de prison, étroitement gardés et résignés à subir le 
martyre. Morvran fait demander Méliau pour l'interroger et, pendant 
ce temps, Riwal vient auprès de son fils pour le ramener à ses dieux 
et à lui. Hoël, malgré son amour filial, demeure inébranlable dans 
sa foi. Les séductions de Morvran n'ont pas plus d'influence sur Mé- 
liau. — Riwal ému d'une paternelle pilié revient encore une fois 
solliciter son fils et reconnaît, dans le moine Méliau, un guerrier 
qui l'a sauvé d'un assassin , tandis que Morvran prenait la fuite. Ce- 
pendant la haine du druide l'emporte et Riwal se résigne avecjlou- 
leur, mais il se résigne, en disant : 

Faut-il donc, ô Morvran, pour plaire à ta vengeance, 
Fouler aux pieds l'amour et la reconnaissance? 
Faut-il , pour apaiser la divine fureur, 
Que j'immole à la fois mon fils et mon sauveur? 

Le dernier acte nous ramène dans la forêt devant le dolmen , sur 
lequel on a placé un vase plein de sang, que les deux captifs doivent 
répandre en sacrifice, s'ils veulent racheter leurs jours. Mais plus 
le fatal moment approche, plus Riwal se sent envahi par son amour 
paternel, et quand Hoël, amené avec Méliau, brise le vase ensan- 
glanté, confesse sa foi et est entraîné au supplice, Riwal s'écrie: 

Hoël ! je veux te suivre et mourir avec toi ! 

Mais soudain le roi Judicaël paraît; il brise les chaînes des cap- 
tifs; c'est au tour d'Hoël et de Méliau d'implorer la pilié du prince, 
en faveur de leurs bourreaux. Riwal est vaincu par ce dernier trait ; 
il va céder, il se laisse entraîner par son fils aux pieds du Dieu mort 
pour sauver les hommes. 

Morvran, resté seul avec ses complices, laisse éctater sa haine et 
dévoile imprudemment ses projets ambitieux. Ses derniers soutiens 
abandonnent cette âmé perverse et, pour se venger, il court incen- 
dier le sanctuaire de Sainte-Anne, dont la statue de granit tombe 
sur l'impie et l'écrase. Alors, au milieu des Bretons convertis par ce 
témoignage de la colère divine, Méliau, saisi de la même ivresse 
qui dans Alhalie animait le grand-prêtre Joad , prédit en beaux vers 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS. 149 

la reconstruction de la basilique et les grandeurs catholiques de la 
Bretagne : 

Gloire au Seigneur ! il règne et méprise l'impie... 
Le temps passe... Bientôt le grand siècle viendra. 
Un souffle éveillera la semence endormie 
Aux champs du Bocenno sainte Anne apparaîtra. 

Écoutez ces clameurs qui montent dans l'espace , 
Ce bruit sourd que le vent porte au seuil du saint lieu : 
Est-ce une mer qui gronde? est-ce un peuple qui passe? 
^ C'est un monde ébranlé par là grâce de Dieu ! 

Us se pressent en foule. Élargissez l'enceinte , 
Rendez le temple auguste aussi grand .que vos cœurs; 
BàtisSez un palais digne de votre sainte : 
Son amour maternel sourit à vos labeurs. 

Vois-tu, peuple chrétien, ce prêtre à l'âme forte 
Parcourir les hameaux, sublime mendiant? 
Il parle, Dieu l'inspire et la Bretagne apporte 
- Sa foi , son or, ses vœux au divin monument. 



Hélas ! j'entends le bruit des armes ; 
La terre a tressailli d'effroi. 
Encor du sang, encor des larmes ! 
Breton, prends ton glaive et ta foi. 

L'Église, que l'enfer assiège, 
Parle à son peuple qui frémit : 
Partez ! sainte Anne vous protège ; 
Mourez î sainte Anne vous bénit. 

Je vois ces fiers soldats que leur courage entraîne, 
Plus grands que le malheur et toujours glorieux 
Confier en pleurant leur gloire à notre Reine 
El jurer de mourir en luttant pour les cieux. 



Telle est la pièce que M. l'abbé Max. Nicol a fait représenter par 
les élèves du petit séminaire de Sainte-Anne. L'action est bien 
conduite, les caractères sont habilement tracés et le drame se 
déroule, non sans intérêt, jusqu'à la péripétie finale. On ne peut lui 



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150 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

reprocher qu'un peu de froideur, comme à toutes les pièces dont 
l'élément féminin est absent ; mais celte exclusion était commandée 
à la fois par les acteurs qui devaient représenter le drame et par le 
public qui devait y assister. On a pu juger, par les quelques vers 
que nous avons cités, combien le style du pieux auteur est noble, 
élégant, correct, combien la diction est élevée ; trop constamment 
élevée peut-être, car j'aurais désiré dans les Bretons encore païens 
une sorte de rudesse et de férocité, qui fît un contraste plus accen- 
tué avec cette douceur simple et sublime qu'inspire le christianisme 
à tous ceux qui en sont profondément pénétrés. On voit que M. Nicol 
est malhabile à combattre les saintes vérités ; mais il excelle quand 
il faut les défendre. En résumé, c'est avec un grand plaisir que j'ai 
lu le Druide du Bocenno. Nombre de scènes ont dû provoquer des 
applaudissements, auxquels je m'associe avec joie, et la légère cri- 
tique que j'ai faite de certaines parties du drame se résume en défi- 
nitive dans un éloge pour le caractère et pour la personne du 
religieux écrivain. 

Ajoutons que le Druide du Bocenno se vent au profit de l'œuvre 
de Sainte-Anne, et qu'ainsi l'on gagne à la fois, en l'achetant, une 
noble distraction pour son esprit, et de bonnes prières pour 
son âme. 

Prosper Blanchemain. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON' 



David (Jean). Aj., laboureur, 45 ans, Auray; +29 nivôse IV, Vannes, Ins. 
Delcroix (Antoine-François). Aj., journalier, volontaire dans Bèon, 

20 ans, Pas-de-Calais; -f- 10 thermidor, Quiberon. Em. 
Delebarre (Antoine). Aj., tisserand, 27 ans, Nord; + *2 thermidor,* 

Auray. Em. 
Delisles (Paul-Louis). Lire, de l'Isle de la Ferté et de Barsauvage, 
cadet dans Rohan, né à Nantes, le 17 juillet 1774; + 9 fructidor, 
Vannes. Em. (Voir t. XXXIV, p. 362). 
Delonay (Jean). Lire, Delaunay, domestique, 30 ans, d'Amaillet (Calva- 
dos) ; + 1 i thermidor, Auray. Em. 
Delorne (J h ). Lire, Joseph Lorne, laboureur, 22 ans, Soumamtrain 

(Yonne) ; + 13 fructidor, Auray. Em. 
Desmoto (J n -P r e). Ùre, Desmote, tourneur, capitaine de chouans, 55 ans, 

Auray; + 18 thermidor, Quiberon. Ins. 
Dessat (Jean). Aj., soldat, volontaire dans Bèon, 27 ans, Clermont 

(Puy-de-Dôme); -f- 11 thermidor, Auray. Déserteur. 
Dethort (Emmanuel). Aj., du Verquin ^Nord). (N° 371 de YElat). 
Dietrich (J h ). Aj., tailleur de pierres, volontaire dans Bèon, 39 ans, 

(Bas-Rhin) ; -f- 15 thermidor, Auray. Em. 
Diserdille (Louis). Aj., domestique du chevalier de Chabot, 40 ans, 

Guéret (Creuse); + 14 thermidor, Auray. Em. 
Doco (A.-J.). Aj., charron, né à Gœulzin (Nord), le 25 septembre 1771, 

servait dans Bèon; -f- 10 thermidor, Quiberon. Em. 
Dorigny (C.-M.). Lire, Dorigné, étudiant, volontaire dans Périgord, 
24 ans, Saint-Quentin (Aisne) ; + H thermidor, Auray. Em. 

* Voir la livraison de juillet, pp. 76-84. 



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152 LISTE DES VICTIMES DE QU1BER0N. 

Doudman (Thomas). Lire, Jean Nicolas-Thomas Doudement, cultivateur, 
né à Valiquerville (Seine-inférieure), le 9 décembre 1764; + M 
thermidor, Auray. Em. (Voir t. XXXV, p. 36). 

Douroux (Jean- Antoine). Aj., 57 ans, Dordogne; + *5 thermidor, 
Vannes. Em. ! . 

Cher du Dhesnay. Lire, Julien-Jean-François , sous-lieutenant en du 
Dre&nay, né au château de Kerlaudi, en Plouénan (Finistère), le 
2 février 1773, tué le 16 juillet. Em. *., 

Drouin (François). Aj, 19 ans, Commercy (Meuse) ; + 29 vendé- 
miaire, IV, Vannes. Em. 

Dufério (François). Aj., praticien, 22 ans, Noyon (Oise); + ** ^er- 
midor, Auray. Em. * 

Dumaine (Jean). Combat du 16. 

Dupuy (Claude-Dominique). Combat du 16. 

Duquesne (Alexis). Aj., soldat au 22^ régiment, 24 ans, Béthune (Pas-de- 
Calais) ; + 15 termidor, Quiberon. Em. 

Duret (Ch.). Aj., marchand, 60 ans, Côtes-du-Nord; + 15 ventôse, IV, 
Vannes. 

Dury (Louis). Aj., 20 ans, Deux- Sèvres; + 9 fructidor, Auray. Em* 

Dusaultoir (Florentin). Lire, Florentin-Ignace- Marie Dussautoir, labou- 
reur, 20 ans , Pas-de-Calais , volontaire en Damas ; + 10 ther- 
midor, Quiberon. Em» 3 . 

Dutertre (Pierre). Aj., 60 ans, Calvados; -f- 13 thermidor, Vannes. Em. 

Dutertry (J h ). Lire, Louis-Marie-Joseph Dutertre Delmarcq, garde-du- 
corps, né à Bimont (Pas-de-Calais), en 1752; servait comme 
enseigne dans Béon;-{- 11 thermidor, Auray. Em. 4 . 

Duval (T.). Lire, Tranquille Duval, coiffeur, 30 -ans, Gacé (Orne); 
+ 14 thermidor, Auray. Em. 



4 N*y aurait-il pas double emploi?. Voir d^ Auront. Les prénoms sont les mêmes, 
et d'Auront ne se trouve pas sur l'État du général Lemoine. 

a Son père, Louis-Marie- Ambroise- René, marquis du Dresnay, maréchal de camp, 
chevalier de Saint-Louis, était colonel du régiment qui portait son nom ; il s'était 
allié dans la famille du Coëtlosquet, et avait plusieurs enfants. Il avait, en outre, un 
demi-frère qui s'était allié dans la famille Le Forestier de Kerosven, et qui a égale- 
ment laissé postérité. 

3 II était iils de Jean-Jacques, cultivateur, et de Marie-Jaqueline-Josèphe Dublaron. 

4 11 était fils à' Antoine, chevalier de Saint-Louis, ancien major d'infanterie , et 
avait épousé N. Leroy d'Ambreville, dont il avait deux Iils? Son frère, l'abbé 
Dutertre, ancien officier, chevalier de Saint-Louis, fut, pendant quelque temps, 
aumônier de Béon ; mais il ne se trouva pas à Quiberon. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 153 

D'Elbèque (C.-L.). Aj.; 21 ans, Nord ; + 12 thermidor, Quiberon Em. K 

Elec (Nei). Aj., laboureur, 35 ans, Locmariaquer (Morbihan) ; + 1 er fruc- 
tidor, Auray. Ins. 

D'Elque. Combat du 16. 

Enàmf, (Jq). Aj.. laboureur, 26 ans, Grandchamp (Morbihan); + 
24 nivôse, IV, Vannes. Ins. 

D'Ennevàl. Aj., major en second au régiment à'Hervilly. Em. Combat 
du 16 2. 

D'Ervàl ^J.-J.-M.-IJ.}. Lire, Joseph-Jean-Marie Hyacinthe de Derval, 
lieutenant au régiment du roi,, lieutenant en du Dresnay, né au 
château de Kergos, en Plomeur, le 11 décembre 1765; + 15 ther- 
midor, Vannes. Em. 3. 

Esleven (Nicolas). Aj., laboureur, 41 ans, Brech (Morbihan); -f- 15 fruc- 
tidor, Auray. Ins. 

Cher d'Espagne. Lire, Arnaud-Roger- Bernard, comte d'Espagne, né le 
9 octobre 1771, premier lieutenant dans Loyal Emigrant , mor- 
tellement blessé le 16 juillet. Em. \ v m 

D'Espiart {François). Aj , 36 ans, Lierney (Côte-d'Or); -f 13 thermidor, 
Vannes. Em. 5 . 

Evan (François). Combat du 16. Ins. 

Evrard (Pierre). Aj., 21 ans, Noyellê (Pas-de-Calais); + 13 thermidor, 
Vannes. Em. 



1 Le nom de Delbeque est très-connu dans les Flandres. 

9 Serait-il de la famille des Le Roux d'Esneval, vidâmes de Normandie, qui 
comptaient parmi leurs aïeules maternelles Anne de Dreux, de la maison royale de 
France? Nous ne pouvons le dire. Cette famille, fondue aujourd'hui dans Du Val du 
Manoir, était représentée, avant la révolution, par Esprit-Robert-Marie, marquis de 
Grimonville, président à mortier au Parlement de Rouen et par son fils, Esprit- 
Marie-Robert, né le 21 mai 1777. Peut-être a-t-on voulu dire Wamelle d'Enneval. 
Mais alors il y aurait douffie emploi. Voir Wamelle. 

3 II était fils de Joseph-Marie de Derval et d'Angélique Fleuriot de Langlc, et 
n'avait que des sœurs. La famille n'est plus aujourd'hui représentée que par les 
descendants de sa sœur, Pauline-Jeanne, mariée, en 1800 au chevalier de Bonafos, et 
q* i n'a laissé elle-même qu'une fille, M" e de La Lande de Calan. C'est à cette der- 
nière famille, dont un membre figure aussi parmi les morts de Quiberon, qu'appar- 
tient aujourd'hui le château de Kerminaouët en Trcgunc, ancienne demeure de la 
victime. 

k Famille d'origine espagnole fixée dans le Midi. Arnaud d'Espagne était fils de 
Henri-Bernard, marquis d'Espagne, baron de Ramefort, deuxième baronnie de la 
vicomte de Nebouzan, et de Claire-Charlotte de Cebalbi, fille du baron d'Esplas. 

1 Un Espiart de Miexpinot était officier d'artillerie au régiment de Toul. 

TOME XXXVI (VI DE LA 4« SÉRIE.) 11 



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154 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON, 

Ezanno (Pierre). Aj,, marin, 24 ans, Erdeven (Morbihan) ; + 17 fructi- 
dor, Àuray. Ins. 

Ezanot (Pierre). Lire, Ezanno, laboureur, 63 ans, Erdeven (Morbihan); 
-f- 16 thermidor, Àuray. Ins. l . 

Faget (C l »°). Aj-, 21 ans (Pas-de-Calais) ; + 13 fructidor, Auray. Em. 

Falhun (Guillaume). Aj., jardinier, 24 ans (Finistère) ;+ 15 vendémiaire 
IV, Vannes. Ins. 

Faller (Joachim). 4;.,. laboureur, 30 ans, Plaudren (Morbihan); + 
15 vendémiaire IV, Vannes. Ins. 

Faure (Bertrand). Aj., 35 ans, IUe-en-Périgord (Dordogne); + 11 ther- 
midor, Àuray. Em. 

De Fauville (Antoine). Aj., 37 ans, Surke (Pas-de-Calais); +13 ther- 
midor, Vannes. Em. 

Faval. Aj., sergent en du Dresnay, tué le 16 juillet. 

De Faydit (Maurice). Aj., capitaine, 57 ans, Riom (Puy-de-Dôme); + 
13 thermidor, Auray. Em. 2 . 

De Faymoreau (J.-M.-J.). Lire, Jacques-Marie-Joseph Panou de Faymo- 
reau, cadet dans Rohan, puis sous-lieutenant en à'Hervilly, né à 
Nantes, le 10 mat 1776; + 10 fructidor, Vannes. Em. K 

De Feletz (Antoine-Joseph). Aj., sous-lieutenant au régiment de Cham- 
pagne, sergent-major en du Dresnay, né à Gumont, prés de 
Brives-la-Gaillarde, le 6 février 1766, blessé le 16 juillet; + » e 
10 thermidor, Quiberon. Em. 4 . 

Félix (Michel). Lire, Michel-Félix de la Jumelière, 34 ans, Lizon (Calva- 
dos) ; .+ 13 thermidor, Vannes. Em, 5 . 

De Fénelon (A.-F.). Lire, André-Emmanuel de Salignac-Fénelon, ancien 

1 On a raconté qu'ayant échappé à une première fusillade, il fut fusillé de nou- 
veau trois jours après. Sur ce point, toute espèce de documents nous manque. 

3 Trois officiers de ce nom, nés en 1736, 1737 et «1^, servaient dans le régi- 
ment de Beaujolais. L'âge de la victime de Quiberon (57 ans en 1795) semble indi- 
quer un frère. Le père de ce* officiers était Jean-François de Faydit de Terssac, et 
leur mère , Isabeau Souech des Baux. Deux Faydit de Terssac servaient dans le 
génie. 

3 II était fils de Jacques~Louis , ancien conseiller à la chambre des comptes de 
Bretagne, et de Louise-Adrienne Deurbroucq. Son frère aîné faisait aussi partie de 
l'expédition, et Ton ne s'explique pas qu'il ait été oublié sur le monument, car il 
fut très-certainement du nombre des victimes. 

' * 11 était fils d'Etienne de Feletz et de Catherine de Fars, et frère de l'abbé de 
Feletz, de l'Académie française. La branche de la famille à laquelle il appartenait est 
éteinte. La branche aînée subsiste. 

* Un officier de ce nom servait dans l'artillerie) régiment de Strasbourg. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 155 

porte-étendard des chevau-légers de la maison du roi, soldat dans 
les vétérans émigrés, 80 ans, Gellefrouin (Charente) ; + *5 ther- 
midor, Quiberon. Em. *. 

De la Feraudière (Louis-Joseph-Gasimir). Aj., 18 ans, Bar*le-Duc; + 
9 fructidor, Auray. Em. 2 . 

Feret (T.-G.). Lire y Jacques-Louis-Àlexis Feret, volontaire dans Béon, 
né à Cormeilles (Eure), le 6 avril 1774; + 8 fructidor, Vannes. 
Em. *t 

Ch f r de la Ferté-Meun. (Famille bourguignonne, dont deux membres 
ont épousé, de nos jours, les dernières représentantes de l'illustre 
famille Mole.) Combat du 16. 

Fenardent (C.-Y q .). Lire, Jean-François-Cyprien Feuardent, né à 
Jobourg, près de Cherbourg, vers 1772; -f- 9 fructidor, Auray. 
Em. K 

Fiolet (Jh). Aj., tisserand, volontaire dans Béon, 21 ans, Avroult (Pas- 
de-Calais); + 10 thermidor, Quiberon. Em. 

Flament (M^Anne). Aj., sergent-major en du Dresnay, 21 ans, Quim- 
per ; + 8 fructidor, Vannes. Em. 

Flau (Mathurin). Aj., laboureur, 20 ans, Surzur (Morbihan); + 26 ni- 
vôse, Vannes. Ins. 

De Flayelle (Jean). Aj., 30 ans, Paris ; + 13 thermidor, Auray. Em. 

De Fliselle (H.-M.). Tué ou noyé le 21. 

Florentin (Pierre). Aj., domestique, 22 ans, Villers (Meuse); + 8 fruc- 
tidor, Vannes. Em. 

Flouris (Louis). Aj., laboureur, 23 ans (Morbihan) ; + 29 nivôse IV, 
Vannes. Ins. 

De Flouy (Jq). Combat du 16. 

De Folmont (Antoine). Lire, Testas de Folmont, capitaine du génie, 
46 ans, de Bagat (Lot) ; + 15 thermidor, Vannes. Em. 

1 Les Salignac de PAngoumois et du Limousin , auxquels appartenait ce noble et 
courageux vétéran, existent encore. 

* Peut-être était-il fils du lieutenant-colonel de ce nom, au régiment de la Cou- 
ronne, en 1779. 

3 Les prénoms de Thomas-Godefroi* sous lesquels il a été condamné, étaient ceux 
de son plus jeune frère dont ses parents lui avaient envoyé l'acte de baptême pour 
le rajeunir devant ses juges. C'est de lui qu'on a dit qu'il avait échappé à la fusillade 
(voir t. XXXIV, p. 362); mais ses parents ne l'ont jamais revu. Il était fils de 
hcques-Louis, propriétaire et commerçant, et de Geneviève-Marie Delamare. 11 avait 
sept frères et trois sœurs. 

4 Fils de Jacques-François* capitaine des garde-côtes, et à* Elisabeth Le Fort 
d'Anneville. 11 avait cinq sœurs et cinq frères. L'un de ses frères avait été fusillé à 
Newport, l'année précédente* 



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156 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

Fontaine (Louis). Aj., maréchal-ferrant, 24 ans (Somme); +15 Iher* 
midor, Quil)eron. Em. 

De Fontaines (Non). Lire, HilarionDES Fontaines, 64 ans, Saint-Pierre- 
Longueville (Eure); «4-15 thermidor, Quiberon. Em. 

Des Forges (Guy). Aj. t volontaire dans Hector, 18 ans, Vannes ; + 9 fruc- 
tidor, Àuray. Em. 

De Foucault (A.-D.). lire, Armand-Daniel dit le chevalier de Foucault, 
lieutenant au régiment de Rouergue, servait dans Loyal-Emigrant, 
né à Landrecies (Nord), le 14 octobre 1759; + 13 thermidor, 
Auray. Em. i . 

Fougeret (Antoine). Aj., meunier, né à Gizeux (Indre et- Loire) vers 
1766; + 13 fructidor, Auray. Dés. 

De Fouquet (François-Paul). Lire, de Fouchier de Pontmoreau, capitaine 
aux Grenadiers royaux de Touraine, né au château du Pressoir- 
Bachelier, en Mauzé-Thouarsais (Deux-Sèvres), en 1753. Lieute- 
nant dans Rohan; + 13 thermidor, Vannes. Em. 2 . 

Du Four (C.-F.). Aj., commis de bureau, 22 ans, Paris; + 24 nivôse, IV. 
Vannes. Em. 

— Fournier (P.- A). Lire, Pierre-Auguste Fournier de Boisa yrault d'Oy- 
ron, s'échappa du lieu du supplice et n'est mort qu'en 1837. Voir 
ci- dessus, t. XXXIV, p. 352. 

Fournier (J.-M.). Aj., militaire, 49 ans, Mon treuil (Meurthe); + 12 ther- 
midor, Auray. Dés. 

Foutroyé (Jean). Lire, de Fonterouger, capitaioe d'artillerie, che- 
valier de Saint-Louis, aide-de-camp du comte de Sombreuil, né au 
château de Fonterouger, commune de Gandaille (Lot-et Garonne), 
en 1748 ; +15 thermidor, Vannes. Em. 3. 

De Fréville (Jean-Pierre). Aj., né à la Haye-de-Boutot (Eure), vers 
1765;+ 14 thermidor, Auray. Em. 4 . 

Du Fresne (R.-B.). Lire, René-Barbe Bignon du FrUne, capitaine, che- 

1 II était fils de Marc- Alexandre- Armani, lieutenant-colonel du génie, et de Louise- 
Thérèse Dézérable. Il avait deux frères, doqt un seul s'est marié et n'a eu qu'un fils, 
tué, en 1813, à Leipsik ; mais un frère de leur père a continué la filiation. H existe 
trois branches de celte famille : à Bourges, à Orléans et à'Calais. 

a Fils unique d'Augustin- François et d'Anne de Laspaye, il avait épousé, le 
4 juillet 1780, Marie-Adélaïde- Angélique Le Maignan,dont il avait un fils. 

3 II s'était marié, en 1780, dans la famille de Nodigier, et avait trois (ils et 
une fille. 

* Fils de Pierre-Jacques et de Marie- Geneviève de Fréville de l'Orme. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 157 

valier de Saint-Louis, né à Saint-Ouen-le-Brisoull (Orne), en 1728; 

+ 10 thermidor, Quiberon. Em. K 
Du Fresnoy (J.-B.). Aj., garde- du-corps et soldat aux vétérans émigrés, 

47 ans, Sainte-Marie (Moselle); 45 thermidor, Quiberon. Em. 
De Froger (Charles-André), lire, Froger de la Clisse, né le 21 février 

1769, à la Clisse (Charente-Inférieure), volontaire de la marine; -f- 

16 thermidor, Quiberon. Em. 2 . 
De Froger (Henri). Lire, Michel-Henri de Froger de l'Eguille, capitaine 

de vaisseau, chevalier de Saint-Louis, capitaine dans Hector, né à 

Rochefort (Charente-Inférieure), vers 1748, blessé le 16 juillet; 

-4-15 thermidor, Vannes. Em. 
eh** de Froger (Louis). Aj., dit le chevalier de l'Eguille, capitaine de 

vaisseau, aide-major dans Hector, né à Rochefort, le 15 août 1750, 

-f- 15 thermidor, Vannes. Em. 3 . 
Frottin (François). Aj., prêtre, vicaire de Saint-Thual, né à Lenen- 
' Pommerit, en 1761 ; + 9 thermidor, Auray. Em. (Voir t. XXXIV, 
- p. 188). 
Gabeau (Félix). Aj., militaire, Saint-Omer (Pas-de-Calais). Dés. (N<> 95 

'de l'Etat). 
Du Gagec (Joseph-Marie). Lire, Glais du Gage, garde-du-corps d'Artois, 

né à Quinlin (Côtes-du-Nord), le 21 avril 1762; -f- U thermidor, 

Auray. Em. K 
Le Galidec (Jq.). Aj., tailleur, 27 ans, Noyal-Muzillac (Morbihan); + 

26 nivôse IV, Vannes. Ins. 
Gallec (Gilles). Aj., journalier, 20 ans, Surzur (Morbihan) ; -f- 24 nivôse 

IV, Vannes. Ins. 

1 Son frère avait pris alliance dans la famille Malet de Graville, et lui-même avait 
épousé, en mars 1763, tfarie- Jeanne Balavoine de la Trulièrc, dont il avait cinq iils 
el nna ûlle. 

2 Fils de Charles-AlexU de Froger, seigneur de la Clisse, et d'Henriette Chevillard, 
d'après son interrogatoire, il avait partagé le dévouement de Gesril du Paspeu. en 
allant prévenir un des canots anglais de la capitulation et revenant se constituer 
prisonnier. 

3 Le père de ces deux derniers était lieutenant-général des armées navales et com- 
mandant de la marine à Rochefort. L'ainé, Henri , avait épousé Paule de Pont Des 
Granges et avait un fils et deux filles : M a " Dupuy d'Anché et d'Isle de Beauchaine. 
Le second avait épousé Marie-Louise de Chavagnac, veuve de l'illustre La Clocheterie, 
et en avait deux fils , qui n'ont pas laissé de postérité. Le chevalier de l'Eguille 
passait pour être un des officiers les plus distingués de la marine. 

4 Fils de René Glais, directeur des Devoirs de Bretagne, et de Marie-Ursule Lucas; 
de ce mariage étaient nés sept enfants, dont aucun n'a laissé de postérité. ' 



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158 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

La Guarigue (J.-S.-M.). Lire, Jean-Savinien-Marie de la Guarigue de là 
Tournerie, ancien élève de la marine, capitaine d'artillerie, nia 
Rochefort (Charente-Inférieure), le 15 janvier 1 767 ; + 9 fructidor, 
Àuray. Em. i . 

Garnier (Joseph). Aj., militaire, 30 ans, Dol (Ille-et-Vilaine) ; + 23 
nivôse IV, Vannes. Em. 

Garot (Pierre). Aj., militaire, 32 ans, Chambeire, Côte-d'Or ; + 13 ther- 
midor, Vannes. Dés. 

Le Gauche (L.-Henri). Indiqué comme fusillé par M. Rosenzweig. 

Gauthier (J«). Lire, Julien-Pierre, prêtre, curé de Treffendel (Ille-et- 
Vilaine) , secrétaire de Met de Hercé, évêque de Dol , né vers 1766; 
+ 9 thermidor, Auray. Fusillé, avec son évoque, à Vannes, le 
10. Em. 

Gautier (J«). Aj., domestique de Mgr de Hercé, évêque de Dol, né à 
Epiniac (llle-et-Vilaine), vers 1755 ; -f- 18 thermidor, Vannes. Em. 

Gegu (Louis). Aj-, domestique, 41 ans, Nantes; -f- 12 thermidor, 
Auray. Em. 

— Genhaut (Ch.). Colonel en second de Damas, âgé de 36 ans, né à 
Nyon, en Suisse; + 15 thermidor, Quiberon. Voir Rouaul^. 

De Genot (Edme). Aj., lieutenant au régiment de Rohan, 35 ans, Nolay 
(Côte- d'Or); -f- *5 thermidor, Quiberon. Em. 3 . 

De Genouillé(P.-à.). Lire, Pierre-Abel Savatte de Genouillé, volon- 
taire dans Loyal-Emigrant, né à Poitiers, le 21 décembre 1776; 
+ 8 fructidor, Vannes. Em. (Voir t. XXXIV, p. 359). 

De Genouillé cadet (L.-H.-A.). Lire, Louis-Marie-Ange Savatte de 
Genouillé, volontaire dans Loyal-Emigrant, né à Poitiers, le 
10 janvier 1774; + 8 fructidor, Vannes. Em. *. 

1 Son père était capitaine de vaisseau, chevalier de SainULouis. Sa mère se nom- 
mait Suzanne-Anne Sarry de la Chaume. Lui-même avait épousé, en 1789, Marie- 
Suzanne-Hippolyte de Cumont, dont il n'eut qu'une fille, M"' Loquet de Blossac. U 
famille de La Guarigue, originaire du Béarn, est aujourd'hui éteinte en Saintonge. On 
voit, à la chartreuse d' Auray, une fort belle chasuble faite par M"* de Blossac, avec 
des morceaux de soieries de toutes couleurs ayant appartenu aux victimes. 

3 Genhaut est le nom sous lequel a été condamné le comte de Rouault de Ga- 
mache. La qualification de colonel en second de Damas ne peut laisser, sur ce point, 
aucun doute. 

3 II était de la même fusillade que M. d'Oyron, et voulut, lui aussi, se sauver; 
mais il fut moins heureux : s'étant jeté à la mer, il fut atteint par une décharge, 
comme le comte de Rienx et le jeune de Penvern. 

4 C'est à tort, comme on le voit, qu'il a été inscrit sur le monument avec l'indica- 
tion de cadet. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 159 

De Saint-Georges (F.-Bf .). Lire , marquis de Saint-Georges. Premiers 
combats *. 

Gérard (J n ). Aj., prêtre, né à Bfontauban (Me-et-Vilaine), le 27 août 1765 
attaché à Ms* de Hercé, évoque de Dol; + 9 thermidor, Auray. 
Fusillé le 10 à Vannes. Em. 

Gercioque (M»»). Aj>, laboureur, 20 ans, Ambon (Morbihan); + 8 plu- 
viôse, IV, Vannes. Ins. 

De Gérupré (Antoine-Jean -Louis), lire, Paillot de Grandpré, gendarme 
de la garde du roi, 35 ans, Caen (Calvados); +13 thermidor 
Auray. Em. 

Gesril du Paspeu (Joseph-Anne). Lire, Joseph-François-Anne, officier de 
marine, sous-lieutenant dans Hector, né à Saint-Malo, le 23 février 
1767, + 10 fructidor, Vannes. Em. *. 

Gibral (J.-B.). Combat du 21. 

Gilet (Pierre). Aj., laboureur, 22 ans, Arzal (Morbihan); + 8 pluviôse IV, 
Vannes. 1ns. 

De Gimel père (Ji). Aj., ancien garde-du-corps , volontaire au régi- 
ment de Périgord, 67 ans, Calviat (Dordogne); + 15 thermidor, 
Auray. Em. 3 . 

De % Gimel fils aîné. Lire , Jean-Paul-Timoléon , volontaire en Périgord, 
tué le 21 juillet. Em. 

De Gimel fils cadet. Lire, Charles , garde-du-corps , volontaire dans Péri- 
gord. Combat du 21. Em. 

Giraud (Alexis). Aj., militaire, 45 ans, Nîmes (Gard) ; + 25 thermidor, 

Vannes. Déserteur. 
Gondier (Jq). Aj., volontaire dans Béon, né à Verneuil (Nièvre), le 24 
novembre 1766; + 13 thermidor, Vannes. Em. K 

4 Nous n'avons pu découvrir le premier nom de cette victime ; il y avait des 
Saint-Georges dans les régiments de Champagne, de Limousin , et un marquis de 
Saint-Georges dans Champague, cavalerie. 

2 Fils de Joseph-François-Marie Gesril, seigneur du Paspeu, et d' Anne-Marie* 
Thérèse Jolif ; il avait trois sœurs : M^* Colas de la Baronnais, Le Boy de la Trochar- 
dais et Le Metaêr de la Bavillais. Les deux dernières seules ont laissé des enfants ; la 
famille Gesril se trouve éteinte et fondue dans Le Melaôr et, par Le Roy, dans Bois- 
guéhéneuc et du Raquet. 

3 Jacques de Gimel avait épousé, en 1754, Suzanne de Saint-Viance, dont il avait 
cinq enfants, entre lesquels les deux suivants. Un de ses fils fut, sous la Restaura- 
tion^ chapelain de S. A. R. Monsieur. 

4 11 était 01s de Jean Gondier et de Jeanne Gondier des A abus, et avait un frère et 
quatre sœurs. Son frère n'a bissé qu'une fille. 



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160 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

De Goulaine (Henri). Lire, Pierre-Marie-Henri, baron de Goulàine, 
ancien page de Louis XVI, officier au régiment d'Anjou, lieutenant 
dans Rohan, né à Nantes, le 1er juillet 1758; +15 thermidor, 
Quiberon. Em. 

Marquis de Goulàine. Lire, Anne-Marie-Charles-Samuel, marquis de 
Goulàine, frère aîné du précédent, ancien page, officier au régi- 
ment du roi, né à Nantes, le 30 septembre 1751 ; + 14 thermidor, 
Auray. Em. K 

Gourdet (Julien). Aj., tailleur, 26 ans, Noyal-Muzillac (Morbihan); + 
26 nivôse IV, Vannes. Ins. 

De Gourin. Combat du 16. Em. 

Gourot (J.-Pierre). Lire, Gouraud ou Gourreau, prêtre, né à Saint- 
Georges-de-Monlaigu (Vendée), en 1739, curé de Saint-André, 
canton de Mareuil; -f- 9 thermidor, Auray ; fusillé le lendemain à 
Vannes. Em. 

Gouy (Augustin) ou Gony. Lire, Gony, volontaire dans Béon>nè à Goeulzin 
(Nord), le 10 mars 1774 ; + 10 thermidor, Quiberon. Em. *. 

Goyer (C h -Na«). Lire, Charles-Nicolas Gohier du Gast, âgé de 28 ans, né 
„ à Saint-Jean, près de Vire, ajourné le 11 thermidor; ne se trouve 
pas sur l'Etat du général Lemoine. Porté comme fusillé par 
M. Rosenzweig. 

De Grandchamp (Antoine-Gabriel). Lire, Cothereau de Grandchamp, 
volontaire en Béon, 18 ans, A vailles (Haute- Vienne) ; -f- 3 fructi- 
dor, Auray. Em. 3 . 

— La Grange. Les registres du greffe portent Jean-Alexis La Grange- 
Chataignaie, âgé de 42 ans, de Genolhac (Gard) ; -f- 15 thermidor, 
Quiberon. Em. Voir Chasteigner. 

La Grange (Pierre). Aj., militaire, 19 ans (Dordogne) ; + 12 thermidor, 
Auray. Dés. 

* Ils étaient lils de Charles-Jacques, seigneur de Laudonniére, et de Marie-Renéc- 
Françoise du Bois de la Feronniére. Leur frère François, dit le vicomte de Goulaine, 
mort à Berg-op-Zoom, en 1793, a continué la filiation. 

a Fils d'Antoine Cony, cultivateur, et de Jeanne-Rose Branque. Il partit avec plu- 
sieurs de ses parents et amis de Goeulzin pour aller servir dans Béon. 

3 Fils de Paschal de Granchamp, seigneur de la Tour d'Oiré, en Touraine, et de 
Julie Jouslin. Famille éteinte. 

Eugène de la Gournerie. 
(La suite à la prochaine livraison.) 



1 



-JE 



CHRONIQUE 



Sommaire. — Une rectification au sujet de M. Rio. — M. Louis Galles. — 
Les prix de vertu; les époux Besnard et M 11 * Prudhomme. — Un tableau 
de M. Marquerie. — Le projet d'église au Sacré-Cœur, de MM. Douillard 
frères. — La statue de Chateaubriand. 



Ouvrons cette chronique par une rectification. Notre excellent collabo- 
rateur, M. F. Jégou, l'auteur de YHistoire de la fondation de Lorient et 
de la Confrérie Md r saint Nicolas de Guérande, a bien voulu nous 
adresser, il y a quelques jours, une note intéressante, tirée de sa remar- 
quable collection de documents historiques originaux concernant notre 
province, et en particulier les annales morbihannaises. Un passage de 
cette note nous permet de rectifier une erreur commise dans notre der- 
nière livraison sur la foi du dictionnaire de Vapereau, et sera d'un grand 
secours aux biographes qui feront plus tard des recherches sur la vie et 
les œuvres de réminent auteur de Y Art chrétien. M. Jégou possède un 
double de l'acte de naissance du savant Morbihannais , et il en résulte 
que M. Rio, qui reçut les prénoms de François- Alexis , est né non pas à 
l'île d'Àrs, comme nous l'avons indiqué, mais au Port-Louis, alors appelé 
Port-Liberté, le deux prairial an cinq (25 mai 1797), de Marc Rio, mar- 
chand, natif de Landaul, et de Marie-Anne Dréan, de l'île d'Ars, domiciliés 
au Port-Louis. La mère seule de M. Rio était donc de l'île d'Ars, et c'est 
ce qui a sans doute causé l'erreur du dictionnaire de Vapereau, que nous 
avons bénévolement endossée. On sait, du reste, qu'ayant aimé d'un amour 
de prédilection cette île du golfe morbihannais, qu'il regardait comme son 
pays natal, l'ancien lieutenant de la compagnie du collège de Vannes a 
voulu y être inhumé. Ses restes morlels y ont été** transportés le vendredi 
24 juillet dernier. 

Quelques jours après, un autre de ses compatriotes, travailleur infati- 
gable, artiste, érudit, intrépide archéologue et l'un des membres les 
plus actifs de la Société polymathique du Morbihan, descendait à son 



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162 CHRONIQUE. 

tour dans la tombe ; mais , hélas ! bien prématurément : car M. Louis 
Galles, chef de Tune de ces anciennes et respectables familles d'impri- 
meurs dont s'honore la Bretagne, est mort à la suite d'une longue et 
douloureuse maladie, à Tàge de quarante-sept ans. Tous ceux qui ont suivi 
les travaux remarquables accomplis dans le domaine de l'archéologie 
mégalithique par la vaillante Société de Vannes, savent quelle part 
M. Louis Galles a prise depuis une vingtaine d'années à toutes les 
fouilles, devenues classiques, qui ont rendu le musée de la Tour Clisson 
célèbre dans toute l'Europe. 11 travaillait à une histoire générale des fiefs 
et des seigneuries du Morbihan au moyen âge, ouvrage considérable, pour 
lequel il n'avait épargné aucune fatigue ni aucune recherche, si pénibles 
qu'elles fussent, dans les vieux cartons de nos archives départementales. 
Cette histoire reste malheureusement inachevée, et les fragments que 
M. Galles en avait déjà publiés feront ressentir plus vivement encore la 
perte de cet homme de bien et de ce savant modeste, qui fut pour tous 
ses collègues le plus affectueux et le plus dévoué des amis. 

— La séance publique annuelle de l'Académie française, tenue le jeudi 
13 août, au palais de l'Institut, est venue nous apporter quelque consola- 
tion à la vive douleur que nous causent depuis quelque temps les pertes 
réitérées qui frappent sans relâche notre province et transforment nos 
chroniques mensuelles en véritables hécrologes. Trois prix Montyon de 
deux mille francs ont été décernés par l'Académie ; tous les trois appar- 
tiennent à l'Ouest, et deux d'entre eux à la Bretagne : ce qui prouve que 
les provinces où l'esprit religieux s'est le mieux conservé, sont aussi 
celles où s'épanouissent le plus volontiers les semences des héroïques 
vertus. Mais laissons la parole à l'éloquent rapporteur des prix, M. Cuvil- 
lier-Fleury, qui a si bien su faire valoir le généreux dévouement de nos 
compatriotes couronnés : 

Qui était moins connu et qui désirait moins l'être que ces époux Besnard , sor 
lesquels la ville de Rennes tout entière , ses autorités en tête » semble appeler 
l'attention de l'Académie française ? Marie- Joseph Besnard est le chef d'un modeste 
atelier de serrurerie , dont le produit suffisait à peine aux besoins de son ménage. 
Ces humbles ressources , il a voulu les partager avec de plus pauvres que lui. « Tré- 
sor de charité , disait le roi Stanislas , seul trésor qui s'augmente par le partage. » 
Le gain de la semaine , Besnard le distribue tous les dimanches aux malades , aux 
orphelins, aux infirmes, aux prisonniers, à tous ceux qui souffrent, tantôt les uns, 
tantôt les autres. Sa femme Ist associée depuis trente ans à cette œuvre de biefifîi* 
sauce , patiente, assidue, vigilante, sans trace d'étalage, sans recherche d'émotion , 
toujours prête pour le bien avec le calme des bonnes consciences et le sourire du 
sacrifice. 

Un jour, M"* Besnard sortait pour la première fois de chez elle après une longue 
maladie. Elle rencontre, à quelques pas de sa demeure, quatre enfants à peu prés 



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CHRONIQUE. 163 

abandonnés par leurs parents, le -corps couvert d'une lèpre hideuse, et dans un état 
de saleté accumulée tellement dégoûtant que l'aumône elle-même s'éloignait d'eux 
avec une sorte d'horreur. M"* Besnard les attire chez elle, les adopte, se livre à une 
série de soins aussi rebutants que nécessaires , bravant la contagion qu'elle avait 
ainsi logée sous son toit. L'œuvre de salut dura plusieurs semaines. Pendant ce 
temps-là, et pour suffire à l'établissement de sa famille agrandie, Besnard élargis- 
sait la maison. Où trouvait-il de l'argent pour une telle œuvre? Demandez à Dieu. 
Il sefaisait pauvre , se privait de tout. « Que je suis heureuse, écrit une femme, du 
pays, sauvée elle-même et par les mêmes mains d'une situation désastreuse, que je 
suis heureuse que ma misère ait pu servir de témoignage, devant les autorités de 
notre ville, aux bienfaits cachés de M"* Besnard 1 quelle douceur dans son accueil I 
quelle délicatesse dans sa prévoyance ! Combien de fois ne m'a-t-elîe pas donné le 
premier morceau de sa table !... » 

Un autre jour, M** Besnard s'arrête dans la rue. Elle avait vu passer une pauvre 
fille, errante, à peine vêtue. Elle lui couvre les épaules avec son camail et prend 
soin de la faire conduire au Befuge de Saint-Cyr, où sa jeunesse et son honneur 
seront en sûreté. Combien de jeunes indigentes n'a-t-elle pas ainsi sauvées du 
dernier malheur ? Dans cette sainte tâche du rachat des âmes menacées ou possé- 
dées par une corruption précoce , son zèle ne s'arrêtait devant aucun dégoût, aucun 
opprobre. Bossuet nous parle quelque part de la passion du grand apôtre saint Paul 
pour ce qu'il appelle « les glorieuses bassesses du christianisme. > La charité chré- 
tienne a aussi les siennes. Elle arrive , sous les traits de M"" Besnard , jusqu'au 
seuil de ces infâmes repaires que le plus grossier libertinage a seul l'audace de 

franchir. Elle passe outre. JSHe monte les degrés sordides « Qu'on me procure, 

nous écrit l'abbé Verdy, aumônier du couvent de la Visitation , vingt femmes comme 
M -e Besnard, et je me charge de transformer la classe ouvrière de Bennes !... » 

Mais voici que la guerre éclate. La vaillante femme apprend que le camp de 
Conlie regorge de malades et de mourants. Elle y court. Elle se voue au service des 
ambulances. Son âge semblait lui interdire une telle épreuve, et ses forces en appa- 
rence n'y pouvaient suffire, 

Hais dans un faible corps s'allume un grand courage, 

a dit le poète ; et le courage l'a soutenue jusqu'au bout. Son mari , resté à Bennes, 
soignait les soldats atteints de la petite vérole "noire, ensevelissant les cadavres; tou- 
jours debout, comme en faction, à toute heure de la nuit, au premier cri d'un ago- 
nisant, au premier appel de la mort. 

Je suis bien forcé d'abréger tous ces témoignages qui ont si grandement édifié 
l'Académie française sur les mérites des époux Besnard. Il est un mot qui se repro- 
duit sans cesse dans les pièces que j'avais sous les yeux : « Ils s'oublient eux- 
mêmes ! > C'est le secret de cette pauvreté, tournée en richesse. Oui, Messieurs 
l'oubli de soi-même, la calme insouciance du lendemain, la foi dans la Providence 
que cela regarde (c'est le mot sublime de ces insouciants de la charité) ; accepter de 
Dieu toute œuvre de périlleuse assistance comme une bonne aubaine qu'il nous 
envoie, sans songer aux 'risques, sans faire le compte de ses ressources; aller de 
l'avant dans le bien , le cœur haut, sursum corda, l'allure modeste ; — il y a là, non 
pas seulement un exemple édifiant, mais un beau spectacle, et je ne sais quel attrait 



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464 CHRONIQUE. 

esthétique où se complaisait sans doute , quand il nous faisait les légataires de sa 
charité, l'heureuse prévoyance de M. de Montyon. 

L'Académie accorde aux époux Besnard le premier prix Montyon, qui est de deux 
mille francs. 

Un prix de pareille somme est accordé à M ,u Emilie Prudhomme, sur la foi d'une 
lettre touchante, couverte des signatures les plus honorables : députés , conseillers, 
magistrats, membres du clergé de la ville de Nantes. Emilie Prudhomme a cin- 
quante-buit-ans. Sa vie se résume dans une œuvre unique ; mais cette œuvre uore 
depuis près d'un demi-siècle. Toute jeune encore et orpheline, M 11 * Prudhomme est 
adoptée par un honnête ouvrier, sans fortune comme elle, et* qui bientôt après se 
trouve frappé par un affreux malheur. Un cancer avait atteint son visage et le dévo- 
rait. Pour arrêter le progrés du mal, pour soutenir non-seulement le courage du 
patient, mais celui de sa femme , Emilie était seule. Elle n'a jamais reculé d'un pas, 
d'une heure, soit devant l'horrible dégoût du traitement qu'il fallait appliquer au 
malade, soit devant le péril de la contagion. 

Un jour elle est atteinte à son tour. Après, quelques semaines d'une cure éner- 
gique et hâtive, elle revient à son poste, où elle est encore, « portant sur son 
visage , dit l'auteur de la lettre que bous avons citée , une cicatrice aussi glorieuse 
que celle du champ de bataille. » Demandons-nous seulement ^comment Emilie 
Prudhomme suffisait aux charges de son obscure et inépuisable bienfaisance. Elle 
gagnait, comme dévideuse dans une iilalure de coton, savez-vous combien, 
Messieurs? Un franc vingt centimes par jour. Un de ses parents, voulant l'arracher 
plus tard aux angoisses d'une pareille épreuve , lui offre chez lui un asile contre la 
misère. Elle refuse. Lé vieil ouvrier qui l'a autrefois recueillie a plus que jamais 
bosoiord'elle. Elle lui restera. La mort seule aura raison de sa reconnaissance obstinée. 

— Vous avez tous, chers lecteurs, lu et relu cette fin de poème, si 
émue et si chrétienne, que le chantre de Pernette a intitulé Les Noces : 

Les hauteurs s'éclairaient aux approches du soir; 

Sur la couche de fleurs prête à le recevoir, 

Colorant ses rideaux de neige en rose tendre, 

Le soleil amoureux* s'apprêtait à descendre. 

A l'orient, jamais si profond et si pur, - 

L'infini grand ouvert n'avait lui dans l'azur... 

Et, sous les noirs sapins formant le sanctuaire, 

Commença devant Dien la noce mortuaire... 

Un sanglot éclatant répondit pour Pernette. 

A genoux, près du lit, tombant pâle et muette, 

Elle saisit la main que tendait le mourant, 

De sa lèvre à son sein, la baisant, la serrant, 

La baignant de ses pleurs, et, du geste et de l'âme. 

Lui faisant mille fois cet aveu qu'il réclame, * 

Disant par tout son être un oui silencieux 

Étouffé dans sa voix, mais résonnant aux cieux. 



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Goos 



CHRONIQUE. 165 

Pardonnez au chroniqueur, s'il s'abandonne au charme de ces beaux 
vers : c'est qu'il Tient d'assister à la scène elle-même, fidèlement 
retracée par un pinceau ami , avec ce double sentiment de poésie et de 
foi. dont le parfum s'exhale si pénétrant du beau poème de M. de Laprade... 
Au milieu du panneau central de la grande salle de lecture construite 
récemment pour le Cercle catholique de Nantes, le président de cette 
association fortunée vient de placer une toile magistrale, de M. Gustave 
Marquerie, représentant les derniers moments de Pierre. Tous ceux qui 
ont visité l'exposition du Salon dernier ont été frappés de la vérité et de 
l'expression toute poétique que M. Marquerie a su apporter dans le por- 
trait de M. de Laprade. Autant le peintre nous a présenté la physionomie 
vivante du poète, autant il a déployé ces qualités si éminemment artis- 
tiques dans la représentation de son œuvre. Voyez, se détachant sur un 
ciel tout illuminé des splendeurs du soleil couchant, ce groupe harmo- 
' nieux aux demi-teintes crépusculaires, que domine la silhouette calme et 
grave du prêtre, dominé lui même par la croix. On comprend tout de suite 
qu'il va allier le ciel avec la terre ; et quelle bonté majestueuse dans ses 
traits ! quelle noblesse dans son attitude ! Il étend ses mains pour bénir, 
el l'on voit sur le visage de Pierre, déjà frappé des atteintes de la mort, 
que celte bénédiction porte ses fruits; il est impossible de rendre plus 
heureusement que ne l'a fait M. Marquerie, cette double expression du 
bonheur pressenti de la félicité céleste et de la douleur de quitter l'amante 
dévouée au doigt de laquelle le blessé pose d'une main mourante l'anneau 
des fiançailles. 

Allez admirer ce tableau, ami lecteur ; vous en rapporterez une impres- 
sion pénétrante, trait caractéristique d'une œuvre saine, élevée et toute 
chrétienne. Mais ce sujet nous entraînerait, beaucoup trop volontiers au 
delà des limites que nous devons nous imposer; de Nantes transportons - 
nous à Paris. 

— Le jury constitué pour décerner le prix du concours des projets 
destinés à la construction d'une église au Sacré-Cœur, sur la butte Mont- 
martre, a prononcé définitivement son arrêt, et l'heureux vainqueur est 
M. Abadie, qui a présenté un projet de basilique dans le style du XI« 
siècle, d'un aspect sévère et vraiment religieux; œuvre de savante et 
patiente reconstitution archéologique, dont les perspectives présentent un 
ensemble imposant et harmonieux. Nous ne discuterons pas ici les mérites 
relatifs des soixante dix-huit concurrents qui ont répondu avec empres- 
sement à l'appel de Me r le cardinal archevêque de Paris; mais nous 
devons une mention très-honorable au projet de deux artistes nantais» 
MM. Douillard frères, architectes vraiment religieux, remarque un cri- 
tique, qui connaissent les églises autrement que par oui dire, ne les ont 



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166 CHRONIQUE. 

pas seulement pratiquées dans les traités d'architecture et savent quelles 
en sont les conditions normales et essentielles. Nous avouons franchement 
que , malgré l'autorité de la décision du jury, qui ne leur a accordé que 
le quatrième prix (rang dont ils doivent être, du reste, très-justement 
fiers, car sur les 78 projets présentés, on en comptait au moins une 
douzaine de très-remarquables), nous eussions mis leur étude en balance 
fort indécise avec le projet couronné. Et d'abord, rappelons le programme 
de ce concours, qui prouve une fois de plus combien le catholicisme est 
favorable au développement des études artistiques. 

Le terrain destiné à recevoir l'église du Sacré-Cœur sur les buttes 
Montmartre a 90 mètres de long sur 50 de large. Les projets doivent 
comprendre une crypte , communiquant à la fois avec le dehors et avec 
l'église supérieure. Celle-ci doit être surmontée d'une ou de plusieurs 
parties hautes, visibles de loin ou d'un accès facile. Elle contiendra, outre 
la grande nef, des bas-côtés tournant autour du sanctuaire et des tribunes 
au-dessus des bas-côtés. Il faut que le chœur et le sanctuaire soient assez 
vastes pour se prêter à de grandes cérémonies publiques. Une statue du 
Sacré-Cœur sera placée extérieurement d'une manière très-apparente. 
Les bâtiments destinés aux sacristies et à l'habitation du clergé seront 
situés en dehors de l'église et réunis à elle par une galerie couverte, qui 
ne doit pas se confondre avec le bâtiment principal. La crypte et l'église 
supérieure seront conçues de manière à ce qu'on y puisse installer au 
moins une vingtaine de chapelles, dont une grande à la Vierge. 

Enûn les projets doivent comprendre un plan d'ensemble, c'est-à-dire 
de l'église avec ses dépendances , ses abords et ses accès. Le devis total 
de l'église, non compris les accès, ni la décoration et l'ameublement , ne 
doit pas dépasser sept millions. 

< Or, — dit admirablement M. Victor Fournel, et nous partageons en tont point son 
avis, — MM. Douillard ont envoyé deux projets, tous deux dans le style roman, dé- 
gagé de tout mélange hybride et bâtard, dont l'un est des plus remarquables, et dont 
l'autre est excellent. On peut hardiment le mettre au premier rang, et je ne rois 
guère que M.Àbadie qui pourrait lui disputer la palme. Encore le plan de M. Abadie 
ressemble-t-il plutôt à la restitution d'un ancien édiûce, et n'a-t-il pas l'originalité 
de conception que MM. Douillard ont su unir à la rigoureuse pureté du style. 

» On ne saurait rien voir de mieux eutendu pour les besoins du culte et pour le 
déploiement des vastes cérémonies catholiques que l'intérieur de ce vaste édifice, 
rien de plus imposant que l'apparence extérieure. La juste proportion , l'harmonie 
parfaite, la grandeur sans effort, l'heureuse appropriation de toutes les parties au 
but, la richesse pleine de goût de la décoration, les vastes dimensions du dôme 
dont la base quadrangulaire, ornée de statues, ressemble à une seconde église super- 
posée sur la première, tout, sauf quelques détails un peu lourds, et qu'il serait bien 
facile de rectifier, est de nature à satisfaire les juges les plus difficiles. 



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CHRONIQUE. 167 

» On a lieu de s'étonner que le nom de MM. Douillard ne tigure point parmi les 
concurrents placés hors ligne par le jury. Peut-être est-ce parce que les dépenses 
du monument dépasseraient trop évidemment le chiffre maximum fixé pour le devis. 
Mais il en est bien peu qui se soient renfermés dans ce chiffre de sept millions, 
pourtant assez large, à ce qu'il semble. La plupart s'y sont conformés sur le papier 
sans doute pour ne pas effaroucher le jury et ne point s'exclure à priori du con- 
cours ; mais ce sont là des devis fallacieux et lictifs, que dément la vue de leurs 
projets, surtont quand on réfléchit que les travaux préparatoires et les fondations de 
l'édifice absorbent déjà plusieurs millions à eux seuls. Peut-être MM. Douillard frères 
sont-ils du petit nombre de ceux qui ont eu la franchise d'écrire les vrais chiffres sur 
leurs devis, et il serait fâcheux qu'on les eût punis de leur sincérité. » 

On sait qu'une des conditions du concours était que le projet définitif 
exécuté à la suite du classement , pourrait ne pas reproduire exactement 
le projet couronné, et qu'on aurait la faculté d'emprunter, pour le trans- 
former, des dispositions et des détails aux projets placés à la suite. For* 
mons le vœu que les défauts reconnus dans l'étude de M. Abadie, soient 
corrigés 1t l'aide de celles de MM. Douillard, 

— Bonne nouvelle pour les amis du grand art sculptural : la commis- 
sion nommée par le conseil municipal de Saint-Malo pour s'occuper de 
l'exécution de la statue de Chateaubriand, a' choisi M. Millet, artiste de 
talent, qui s'est acquis une juste célébrité |>ar des œuvres d'une impor- 
tance capitale. C'est lui qui a exécuté cette colossale statue de Vercingé- 
torix placée à l'exposition de 1867 dans la grande salle du Palais de l'In- 
dustrie, et inaugurée depuis à Alesia, là même où le dernier des Gaulois 
brisa son épée. Il est l'auteur du groupe principal qui couronne le faîte 
du nouvel Opéra, du tombeau de Murger, de la statue de Louvois, de l'un 
des chefs-d'œuvre de sculpture moderne conservés au musée du Luxem- 
bourg , l'Ariane, etc., etc. 

M. Millet s'est mis immédiatement en rapport avec le maire de Saint- 
Malo et les membres de la commission ; il a visité la ville , et il est. d'avis 
que la statue de Chateaubriand doit être élevée sur la place qui porte son 
nom et à quelques pas de la maison où il est né. L'inauguration du mo- 
nument est fixée au 4 juillet 1875, vingt-septième anniversaire de la mort 
de l'auteur du Génie du christianisme, 

— L'ouverture <fe l'exposition que nous avions annoncée dans notre 
dernière livraison, de l'œuvre décorative de M. Paul Baudrv pour le foyer 
du nouvel Opéra, a été remise au 20 de ce mois. Il y aura là plus d'une 
surprise pour les admirateurs du talent du maître vendéen* 

Louis de Kerjean. 



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BIBLIOGRAPHIE BRETONNE ET VENDÉENNE 



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carmioa lalina prohibentem. Epistolium ad Radicales. Francportus héca- 
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16 p. — Nantes, imp. Grinsard. Prix de l'abonnement, par an. . . 1 fr. 

Documents sur l'île de Bouin (Vendée), précédés d'une notice histo- 
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Vincent Forest et Emile Grimaud. 

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Gatel et C>*. 

Œuvres d'Auguste Brizeux. Les Bretons, Matie, Teien Arvor, Fumez 
Breiz. 2 vol. petit in 12, 540 p. et «port. — Paris, lib. Lemerre. Chaque 
volume 5 fr. 

Pater (le), petit poème vendéen, par Emile Grimaud. In-8% 12 p. — 
Paris, lib. Douniol. 
(Extrait du Correspondant). 

Pèlerinage (le) a Notre-Dame d'Espérance. Relations et documents. 
In-18, 108 p. — Saint-Brieuc, imp. et lib. Prud'homme, 

Petit manuel de la conférence de l'école Saint-Charles. In 32, 
96 p. — Saint- Briejuc, imp. Prud'homme. 

Premier (le) enseignement des sciences par la famille. Discours 
prononcé par le R. P. Guillemet, le 27 juillet 1874, à la distribution des 
prix de l'école Saint-Charles, de Saint-Brieuc. In- 8°, 18 pp. — Saint- 
Brieuc, imp. Prud'homme. 

Quinze jours en Bretagne. Notes de voyage ; par Charles Guignard 
(l'Amphion). In-8°, 36 p. — Chaumont, imp. v« Miot-Dadant. 

Simples notions sur l'achat et l'emploi des engrais commerciaux. 
Exposé élémentaire des faits qu'il importe aux cultivateurs de ne pas 
ignorer, utilité des laboratoires de chimie agricole ; par Adolphe Bobierre, 
directeur de l'Ecole supérieure des sicences de Nantes. 2e édition, revue 
et augmentée, avec planches coloriées et figures intercalées dans le texte. 
In-18 jésus, 157 p. Paris, lib. G. Masson. 



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L'ABBÉ JEAN-MARIE DE LA MENNAIS 



la Vie et les Œuvres de Jean-Marie Robert de La Mennais, prêtre, 
fondateur de l'institut des Frères de l'Instruction chrétienne, d'après 
sa correspondance et autres documents, en majeure partie inédits, par 
M. S. Ropartz *. 

Ouvrage sérieusement étudié, comme tout ce que publie 
M. Ropartz , et écrit avec un sentiment profond de piété filiale. 
H. Ropartz eut, en effet, au collège de Saint-Méen, M. de La Men- 
nais pour premier maître , et ces relations de l'enfance , lors- 
qu'elles ont inspiré d'un côté l'affection, de l'autre le respect, 
sont de celles qui survivent à tout. Ce fut donc une heureuse 
pensée, de la part des Frères de l'Instruction chrétienne, de con- 
fier à l'ancien élève de Saint-Méen, resté homme de foi et devenu 
homme de lettres, tous les papiers de leur père, afin qu'il put 
éclairer, d'un jour complet, sa vie et ses œuvres. 

Nulle mission , à coup sûr, ne pouvait être plus douce pour 
M. Ropartz. Aussi n'a-t-il épargné ni soin ni peine pour que son 
livre répondit à l'attente de cette grande famille religieuse dont 
les membres dépassent aujourd'hui le chiffre de mille et les 
élèves celui de 70,000. Quelle plus belle épitaphe pourrait-on 
inscrire sur une tombe ! Mille jeunes gens recrutés, comme les 
apôtres, parmi les travailleurs, et renonçant à la famille, cette 
suprême jouissance de ceux qui en ont peu, pour se faire 
les hommes de peine de la civilisation, les pionniers de l'intel- 
ligence, et 70,000 enfants se succédant dans leurs écoles, 70,000 
appelés constamment à la double lumière de la science et 
de la foi, de la science qui éclaire sans fortifier et de la 

1 Un vol in-8* de XI- 491 pages. Lecoflïe et fils, éditeurs, rue Bonaparte, 90. 
TOME XXXVI (VI DE LA 4« SÉRIE). 12 



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170 L'ABBÉ JEAN-MARIE DE LA MENNAIS. 

foi qui soutient autant qu'elle éclaire. Que l'abbé Jean de La 
Mennais fut un homme de génie, personne n'en doutera après 
avoir lu ses écrits et étudié son œuvre. D'où lui venait cependant 
son génie? D'un esprit éminemment distingué, sans doute, mais 
surtout des règles qu'il avait imposées à cet esprit : Zèle de feu, 
volonté de fer et humilité à toute épreuve. 

« Ce ne sera pas le nombre qui fera la force de votre congré- 
gation, disait-il à ses- religieux, mais l'humilité», et, comme 
pour graver plus profondément cette pensée dans leur esprit, il 
écrivait en tête de leurs statuts : Dieu seul. Tel est le secret de la 
force des saints. La sainteté crée parfois le génie ; le génie s'asso- 
cie souvent à la sainteté, mais il ne la produit jamais. 

L'histoire des deux frères de La Mennais en est une grande 
preuve. Nous avons raconté cette histoire, il y a douze ans S et 
elle est trop connue pour que nous y revenions aujourd'hui. 
Qu'on nous permette seulement d'éclairer, avec H. Ropartz, uu 
point mal vu jusqu'à présent. Je veux parler de la part que prit 
l'abbé Jean à l'entrée de son frère dans le sacerdoce. On s'est 
demandé si l'abbé Féli de La Mennais, incrédule jusqu'à vingt- 
deux ans, au point de n'avoir fait sa première communion qu'à 
cet âge, puis converti par entraînement, suivant le mot de M. Ro- 
partz, avait eu jamais une vocation sérieuse. Assurément, si Ton 
juge de ses sentiments par ses livres ascétiques, la Journée du 
Chrétien, V Imitation, le Guide du premier âge , sa vocation ne 
pouvait être douteuse. L'amour divin y parle, en effet, suivant le 
mot d'un bon jifge, une langue qui n'a pu être apprise que dans la 
méditation elaux pieds de Jésus Christ *. Et cependant l'abbé Jean 
n'avait pas été sans inquiétude. « Féli, écrivait-il le 10 août 1815, 
a commencé une retraite à la fin de laquelle M. Carron lui a 
promis de le décider sur le parti qu'il doit prendre. Je prie le 
bon Dieu de tout mon cœur de les éclairer l'un et l'autre ; mais 
je suis enchanté de n'être pour rien dans cette décision-là 3 . » 

* Introduction aux Lettres inédites de J.-M. et F. de La Mennais à M" Brute. 
2 L'abbé de Salinis. Méniorial catholique, t. IV, p. 270. 
8 Lettre inédile que nous devons à M. Ropartz, p. 204. 



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L'ABBÉ JEAN-MARIE DE LA MENNAIS. 171 

Ainsi l'homme qui connaissait le mieux Tardent écrivain, le 
frère qui recommandait à ses amis d'être discrets avec son frère, 
tant son imagination était vive, était le premier à hésiter devant 
cette imagination. Plus tard, il est vrai, lorsque Féli fut sous- 
diacre, c'est-à-dire lorsqu'il eut pris des engagements irrévo- 
cables, l'abbé Jean se départit de sa réserve. Du moment, en 
effet, que son frère ne pouvait plus reculer, il ne pouvait lui- 
môme l'engager qu'à avancer. Ses liens ne devaient pas être 
plus étroits, et sa force devait être plus grande. Qui connaissait 
mieux que les deux La Hennais ce passage de Y Imitation : « Lors- 
que le prêtre célèbre, il honore Dieu, il réjouit les anges, il 
édifie l'Eglise, il procure des secours aux vivants et se rend lui* 
même participant de tous les biens 4 . » 

Ainsi s'explique cette phrase que j'avais citée , phrase écrite 
par l'abbé Jean au moment où son frère venait de recevoir la 
prêtrise, à l'âge de trente-quatre ans, et après sept ans d'ordres 
mineurs : « Il lui en a singulièrement coûté pour prendre sa der- 
nière résolution. H. Carron d'un côté, moi de l'autre, nous l'avons 
entraîné, mais sa pauvre âme est encore ébranlée du coup a . » 

Le nouveau prêtre chercha-t-il du moins à se remettre de 
l'ébranlement par les consolations et la force que l'on est sûr 
de trouver dans la prière et surtout dans l'oblation journalière 
du saint Sacrifice? Tout d'abord, je n'en doute pas, mais pas 
longtemps. « Nous avons souvent entendu plusieurs de ses 
amis intimes, dit un éminent historien, exprimer le regret 
que le pape Léon XII lui eût accordé la dispense de réciter le 

bréviaire S'il s'affranchissait du bréviaire, y suppléait-il, du 

moins, par l'oblation du sacrifice eucharistique ? Dans les 

*L.IV,ch.v. 

* Lettre à l'abbé Brute, du 8 juin 1816. — J'avais fait suivre cette phrase d'un 
mot irréfléchi , comme tous les cris de douleur : fatale erreur des intentions les plus 
saintes! Ce mot m'a été reproché par des ecclésiastiques d'un haut mérite. Il me 
convenait peu, en effet, je l'avoue, de taxer d'erreur un jugement porté par des 
hommes tels que l'abbé Carron et aussi, semblait-il, par l'abbé Jean. Mon excuse 
sera la ressemblance assez grande qu'offrent les traits d'un intrus et ceux d'un 
traître* 



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172 L'ABBÉ- JEAN-VARIE DE LA MENNAIS, 

temps ordinaires , il célébrait la messe rarement.... Ah ! qu'un 
prêtre qui ne récite pas son bréviaire et qui ne dit pas la messe 
est en péril ï 4 » 

Les services qu'il rendait d'ailleurs à l'Église étaient signalés. 
Sous la savante et pieuse inspiration de son frère, il avait porté 
de rudes coups au gallicanisme, lout-puissani alors; il n'en 
porta pas de moins rudes à l'incrédulité, qui avait repris ses 
allures triomphantes. Aussi lorsqu'il alla à Rome, au mots de 
juin 1824, ses admirateurs — et j'étais du nombre* — s'atlen- 
daient-ils à le voir revenir cardinal. • J'ai lieu de croire, écri- 
vait l'abbé Jean, le 12 septembre, que le pape a offert à mon 
frère le chapeau de cardinal, et j'ai aussi tout lieu d'espérer 
qu'il le refusera. » 

Le chapeau cependant fut-il réellement offert ? On peut en 
douter. S'il l'eût été, la comtesse Louise de Senft, une des amies 
les plus dévoués de l'illustre écrivain, lui eût-elle écrit, deux ans 
après (15 novembre 1826): « A bon entendeur salut: la comtesse 
R... raconte que le bruit d'une certaine nomination au cardina- 
lat (certain cardinaliship) s'étant répandu dans Rome, quel- 
qu'un osa y faire allusion dans un entretien avec le Saint-Père, 
qui n'a donné aucune réponse quelconque. 11 fut ensuite question 
de la promotion d'une autre personne qui avait , par avance, 
acheté son costume. — Il fera bien de vendre sa pourpre, dit 
alors le pape , car les teignes pourraient bien s'y mettre. — * 
puise beaucoup d'espérance dans ces renseignements, et j'ai voulu 
me hâter de vous conter tout cela moi-même *. » 

Ainsi, toute l'espérance était fondée sur ce que le Pape n'avait 

* La Vie et les Œuvres de M*' Gerbet, par M" de Ladoue r évêque de Nevers, 1. 1, 
p. 250. NouS sera-t-il permis d'ajouter que la négligence à porter le costume ecclé- 
siastique, l'habitude de se revêtir, à la campagne, d'une redingote grise et d'an cha- 
peau de paille jaune, comme les disciples de La Mennais nous le représentent! 
dissimulent par trop le prêtre aux yeux de ceux qui tiennent à le reconnaître tou- 
jours, pour toujours le respecter. 

a Correspondance de La Mennais, publiée p8r Forgues, 1. 1", p. xlviii. — L'ensemble 
de la lettre est en français, mais le passage que je cite est en anglais, comme s'il 
s'agissait d'un grand mystère. 



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i/ADBÉ JEAN-MARIE DE LA MENNAIS. 173 

dit ni oui ni «on, tandis que pour un autre il avait fait une 
réponse qui équivalait à un non formel. Si ce n'était pas espérer 
contre l'espérance, c'était tout au moins se contenter de peu. 

D'après une autre lettre, je le sais, il aurait été question pour 
l'abbé de La Mennais de se fixer à Rome, quelques années avant 
1832 ; mais rien n'indique assurément que ce fût comme cardinal. 
Voici d'ailleurs la phrase : — « Oh ! combien je me félicite, man- 
dait-il de Rome à la comtesse de Senft, du parti que j'ai pris, il 
y a quelques années, de me fixer ailleurs, et que vous m'avez 
tant reproché. J'aurais traîné dans ce désert moral une vie 
inutile, me consumant d'ennui et de chagrin. Ce n'était pas là 
ma place. J'ai besoin d'air, de mouvement, de foi, d'amour, de 
tout ce qu'on cherche vainement au milieu de ces vieilles ruines, 
sur lesquelles rampent, comme d'immondes reptiles, dans 
l'ombre et dans le silence, les plus viles passions humaines \ » 
Remarquez bien que cette lettre est antérieure à la rupture ; 
elle porte la date du 10 février 1832, c'est-à-dire du moment où 
La Mennais arrivait à Rome, prêt à désavouer, disait-il, la 
moindre pensée qui pourrait s'éloigner de celles de l'auguste 
pontife qu'il appelait son père. A peine est-il arrivé, et déjà il lui 
tarde de sortir de ce grand tombeau, où Von ne trouve plus que 
des vers et des ossements a . 

Chose singulière! dès 1824, et malgré sa ferveur d'alors, La 
Mennais n'aspirait, en arrivant à Rome, qu'à quitter Rome. On 
ne citerait peut-être pas un pèlerin qui, en mettant le pied dans 
la ville sainte et en priant sur les tombeaux des Apôtres, n'ait 
éprouvé de ces émotions, que saint Paul appelle inénarrables, 
mais qui se font jour du moins par quelques élans du cœur. 
Eh bien ! j'ai vainement cherché de ces élans dans les lettres de 
La Mennais. Écrivant, le 15 juillet 1824, à M 1U de Lucinière, qui 
aurait été si émue à sa place, il se borne à lui dire : « J'ai vu 
deux fois le Saint-Père qui m'a reçu avec une extrême bonté... 
C'est un bon et digne pape et un homme de grand mérite. Je 

1 Collection Forgues, t. II, p. 231. 
1 1dem. 



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174 



L'ABBÉ JEAN-MARIE DE LA MENNAIS. 



ne vous dirai rien de Rome; ce sera le sujet de nos conversa- 
lions à mon retour. Nous avons une chaleur étouffante... Je vous 
avertis que la cuisine italienne est détestable pour nous autres 
Français. J'ai envie de retrouver un bon bouillon, un bon bouilli 
et un bon rôti... Voilà un propos bien édifiant dans la capitale 
du monde chrétien... * » Et c'est tout ! 

Quelques-uns de ses biographes ont raconté que son portrait 
était, avec le crucifix, le seul ornement du cabinet de Léon XII. 
Le seul ! c'est peut-être beaucoup dire a . Comment, d'ailleurs, ce 
portrait y était-il venu ? Était-ce le pape qui l'avait désiré, qui 
l'avait demandé ? Un des amis romains de La Hennais va nous 
répondre: « Lundi de la semaine prochaine, lui écrivait-il , je 
serai aux pieds du Saint-Père. Je lui offrirai votre portrait 
lithographique, que j'ai fait encadrer dans une comice d'une très- 
grande beauté. Avant de le lui présenter, je l'ai fait interroger; 
et il a eu la bonté de me faire entendre que Sa Sainteté acceptera 
volontiers le portrait de M. de La Mennais, mais qu'elle désire que 
le Père... (probablement le P. Orioli ou le P. Ventura) le lui 
présente en personne. Qu'il me tarde, mon très-cher ami et frère, 
que ce portrait soit exposé dans la chambre d'audience du Sou- 
verain-Pontife ! J'espère, par ce seul trait de la bienveillance sou- 
veraine envers vous, que les courtisans au moins apprendront à 
vous estimer davantage, et je me flatte que votre modestie vou- 
dra bienjme pardonner cette sainte coterie romaine, en faveur des 
conséquences salutaires qui peuvent en résulter pour la vérité s . » 

Hais, franchement, si Léon XII s'était expliqué à haute voix 
sur La Mennais, s'il lui eût surtout offert la pourpre, est-ce qu'il 
eût été besoin de ce petit artifice pour manifester la bienveillance 
du souverain et protéger la vérité ? La bienveillance du souverain 
était d'ailleurs incontestable. Léon XII s'informait des nouvelles 
du hardi champion de la papauté et recommandait à ses corres- 

* Collection Forgoes, 1. 1", p. 114. 

9 N'y avait-il pas aussi une statuette de la Vierge ? Elle s'y trouvait du moins sous 
Grégoire XVI. 
3 Lettre du 8 juin 1327. Collection Forgues, 1. 1, p. xlvi. 



X 



1 



L'ABBÉ JEAN-MARIE DE LA MENNAIS. 175 

pondants de le lui dire. Assurez-le., ajoutait-il, de toute mon 
affection. On aurait voulu plus. Mais Rome est à la fois prudente 
et clairvoyante *. Et comment ne Feût-elle pas été lorsqu'un 
simple rhéteur, tel que Villemain, entrevoyait déjà comme un 
reflet du Contrat social dans les œuvres de l'éloquent controver- 
sisie ! Après avoir signalé en lui, pour la forme oratoire et 
même pour quelques opinions hardies, un disciple de Rousseau 
beaucoup plus que des Pères, il ajoutait : — « On sent que l'élo- 
quent a poire de Yautorité a été l'assidu lecteur du Contrat social 
et que cet ardent esprit pourrait passer encore d'un extrême à 
l'autre 2 . » 

Nous savons ce que fut le nouvel extrême. M. Ropartz nous 
donne les dernières lettres de La Mennais à son frère qu'il ne 
voyait plus. Celui-ci , malade, menacé de mort, lui écrivait qu'il 
avait bien pensé à lui, aux portes de V éternité. — « J'ai senti le 
besoin de te dire, ajoutait-il, que mon amitié pour toi... est plus 
vive que jamais et que mon cœur est plein du désir que nous 
soyons un jour réunis dans le ciel, comme nous l'avons été si 
longtemps et si heureusement sur la terre par la même foi. Je 
t'embrasse cordialement. » 

La réponse du malheureux est affectueuse dans la forme; rira* 
pression toutefois en est navrante. Il dit en finissant que, si sa 
santé n'était des plus mauvaises, il irait certainement voir son 
frère, mais sans rappeler le passé, ajoute-t-il, qu'il faut laisser 
désormais complètement dans V oubli. Ne croit-on pas sentir, en 
lisant celte phrase, le froid d'un glaive? 

* Je pourrais en citer comme preuve la lettre trés-remarquable que M. Crélineau- 
Joly donne, dans son second volume de Y Église romaine devant la Itévolution, p. 339, 
comme ayant été écrite le 30 août 4824, par M" Bernetti, gouverneur de Rome, 
depuis cardinal, au duc de Laval, ambassadeur de France prés du Saint-Siège. Mais 
les mots qui y sont prêtés au pape sur l'abbé de La Mennais, dans lequel il croit 
apercevoir de loin un apeslal, un damné, sont tellement graves, qu'on voudrait être 
sûr de leur complète exactitude. Le cardinal Bernetti était un homme d'Etat des 
plus distingués ; il mérita la conûance de trois papes ; mais les Romains l'appelaient 
un Vesuvio (un Vésuve), et il ne faut peut-être pas prendre ses explosions à la 
lettre. Dans tous les cas, il aurait écrit après coup qu'il n'aurait pas écrit plus juste. 

2 Tableau de la littérature au XVlll* siècle. Leçon XXV, in fine, 1827. 



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176 l'abbé jeàn-màrie de la mennàis. 

La Mennais disait qu'il trouvait dans ses nouvelles convictions 
plus de paix et de bonheur qu'il n'en goûta jamais en aucun temps 
de sa vie 1 . Pourquoi donc éviter alors toute explication , toute 
discussion avec ses anciens amis , comme s'il était bourrelé de 
remords ou tout au moins d'incertitudes ? « La confusion n'a pu 
le confondre, suivant le mot du Prophète, et il n'a pas su rougir. 
Il a dit : La paix! la paix! et il n'y avait point de paix '. » 

Je demande pardon à M. Ropartz de cette longue digression ; 
mais je tenais à préciser les traits de l'homme en qui l'on a 
vu le génie de la famille, avant de considérer celui qui en 
est et qui en restera la gloire. Ils n'étaient pas frères, a dit 
Pie IX. Rien, en effet, de moins semblable dans ce qui imprime 
un cachet définitif à la vie, et cependant on trouve chez eux, au 
physique comme au moral, plus qu'un air de famille. Au phy- 
sique, la ressemblance est frappante ; mais sur les lèvres de l'un 
règne un sourire qui exprime à la fois l'esprit et la bonté ; on 
reconnaît un de ces hommes dont parle saint Paul , que l'espoir 
réjouit, que la tribulation n'abat jamais et que soutient la prière '. 
Chez l'autre, lorsque la polémique ne fait pas jaillir l'éclair de 
ses yeux, ce qui domine dans sa physionomie c'est une sombre 
tristesse. Au moral vous retrouvez chez les deux frères beaucoup 
des mêmes dons, le même amour de l'étude , des talents divers 
mais toujours éminents, enfin, pendant longtemps une intime et 
touchante fraternité de conviction, de volonté, d'espérance ; mate 
l'un est humble et l'autre ne Test pas. « L'homme humble, dit 
le pieux auteur de Ylmitation, jouit d'une paix inaltérable; la 
colère et l'envie troublent le cœur du superbe 4 . » 

Voilà pourquoi Dieu a résisté à l'un et a comblé l'autre de 
ses grâces 5 . Celui-ci ne voyait que Dieu seul; celui-là voyait Dieu 

* Lettre au P. tentura, 8 novembre 1847. 
*Jérémie, Vf, 14 et 15, 

• Sw gaudentes, in tribulatione patientes, orationi instantes. — Ad Rom. XII, 12. 

4 L. I, c. vil. — Jugis pax cum humili ; in corde autem superbi zelus et indignatio 
frequens. 

5 Quia Deus superbis resistit, humilibus autem dat gratiam. — I. Petr., V. 5. 



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i/àbbr jeàn-maris de la mennais. 177 

et un autre que Dieu ; et bientôt il ne vit que cet aulre. Il n'en 
faut pas plus pour faire du talent un rien et de la puissance du 
génie une radicale impuissance. 

Et maintenant , en face de celte décadence qui se poursuivra 
sans s'arrêter pendant vingt ans, suivons, dans l'excellent ouvrage 
de M. Roparlz, le développement continu de ces œuvres que peut 
seul enfanter leÊgénie de la foi. M. Roparlz peint eu quelques 
mots l'abbé Jean, homme de foi et d'action que le cours de sa vie 
nous montre toujours égal, toujours décidé, ferme, expansifet 
gai dans sa fermeté, adroit et expectant au besoin, parce qu'il se 
souvient sans cesse que Dieu a pour lui V éternité, mais en même 
temps , jugeant du premier coup d'œil et jugeant bien ; avant 
qu'on eût le temps de discuter si une chose était faisable, il l'avait 
faite *. Le portrait est vivant et il est comme le résumé de tout 
le livre. 

Assurément les écrits du saint prêtre sont loin d'avoir l'élo- 
quence de ceux de son frère, cette éloquence d'indignation dont 
VImitalion parle, in corde superbi indignatio frequens V mais ils 
ont l'éloquence du cœur, le trait gai et fin d'un esprit vif et d'une 
bonne conscience. 11 n'est pas une lettre de l'abbé Jean où l'on 
ne trouve ce sourire de la paix qui est propre aux hommes de 
bonne volonté. Parlè-t-il de la vie? a Que la vie serait pénible, 
dira-t-il, si on n'en touchait pour ainsi dire le terme de sa 
main ! Encore un moment, adhuc modicum! Une mauvaise nuit 
est bientôt passée ; et, quand on pense que le premier rayon de 
l'aurore , prolongé dans des espaces sans borne , éclaire l'im- 
mense horizon de l'éternité, qu'après l'agitation d'un court 
sommeil, on se réveillera au milieu de ce beau ciel où tout est 
paix, sécurité, lumière et amour, et cela sans fin, sans terme, 
sans affaiblissement, sans interruption, sans mélange, on s'étonne 
de se trouver si sensible aux contradictions et k toutes les 
misères du temps. Voilà ce que je me dis quelquefois, et si, au 
même moment, quelque chose vient blesser mon âme, adieu les 

1 Pp. 77 et 276. 
» L. I. C. w. * 



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178 L'ABBÉ JEAN-MARIE DE LA MENNAIS. 

réflexions, et je suis près de pleurer comme un entant. L'homme 
est fait de façon à ce qu'on peut s'attendre à tout de sa part, 
hormis à ce qui est un peu raisonnable \* 

Que de vérités! et que de charme dans leur expression ! 

Un départ, une inquiétude, un regret, lui rappellent qu'avant 
tout il t faut adorer, avec une soumission pleine d'amour, les 
impénétrables desseins de la Providence et jeltr toutes nos sol- 
licitudes dans son sein, puis il ajoutera: « Quand il tonnai!, 
M. de Saint-Martin , dit-on , laissait tonner ; c'était assurément 
un brave homme ; mais je ne suis point de ceux qui admirent 
celle rare intrépidité et je n'aime que le fiai de résignation do 
chrétien *. * Le mot est toujours heureux, la pensée est toujours 
sereine. 

Vicaire général et administrateur d'un grand diocèse, il aura, 
en même temps, le style sobre, ferme, mais paternel, qui con- 
vient à l'autorité; il discutera avec une sûreté d'érudition 
et une vigueur de logique qui mettront au pied du mur, 
comme on dit, tantôt un vieux prêtre constitutionnel, tantôt 
un important ministre. Ce ministre , M. Laine , un de ces 
modérés de la Restauration qu'on nous vante sans cesse, avait 
entrepris de faire signer comme article de foi, par les profes- 
seurs des séminaires, la déclaration de 4682, abandonnée 
dès 1693 par Louis XIV. L'abbé de La Mennais demandait 
à M. Laine si c'était sur la liberté des opinions religieuses 
garanties par la charle qu'il s'appuyait pour commander 
en matière de foi et de conscience ; il lui faisait remarquer 
que, si les articles de 1682 étaient lois, le concordat de 1801 
pourrait bien être nul et la vente des biens ecclésiastiques aussi. 
Le ministre continuait-il de se faire théologien et revenait-il à 
la charge, invoquant Louis XIV et les droits de la couronne, 
l'âbbé de La Mennais lui opposait aussitôt Louis XIV lui~mêni*> 
écrivant à son ambassadeur près du Saint-Siège qu'il n'oblige 
personne à soutenir, contre sa propre opinion, les propositions 

* P. 250. 
a P. 251. 



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L'ABBÉ JEAN-MARIE DE LA MENNAIS. 479 

du clergé de France. Jamais discussion ne prouva mieux, d'un 
côté l'ignorance et la tyrannie du libéralisme, de l'autre la fer- 
meté et la dignité de la vraie science et de la vraie foi. 

Mais M. Laine, le libéral M. Laine, n'était pas au bout de ses 
prouesses. Un officier de marine se tue à Saint-Brieuc avec pré- 
méditation et ostentation, tout au moins de la part de sa famille. 
Le clergé lui refuse les dernières prières, et voilà aussitôt le 
ministre qui menace le curé , qui menace un vicaire. Ce vicaire, 
auquel on objectait les lois de l'État, s'était permis de dire qu'il 
ne se croyait pas fournis à ces lois, si elles étaient contraires à 
son devoir. C'était, mot pour mot, ce que les premiers chrétiens 
répondaient aux proconsuls. Mais M. Laine, se faisant proconsul 
à son tour, écrivait : « L'auteur d'un semblable propos doit sou- 
haiter que de justes réprimandes lui épargnent des poursuites 
beaucoup plus graves *. » Ceci s'écrivait en l'an de grâce 1818; 
Louis XVIII régnant et messieurs les libéraux gouvernant au 
nom de la liberté. 

On pense bien quelle dut être la réponse de l'abbé de La 
Mennais. Le ministre ne trouva pour répliquer que cette naïveté, 
digne de prendre place dans l'histoire : — « Les ministres d'un 
Dieu de miséricorde doivent ignorer les causes de la mort qu'ils 
ne sont pas chargés de constater *. » 

M. Ropartz cite deux mandements de l'abbé Jean, à l'époque 
où il était vicaire général de Saint-Brieuc : l'ug sur la Délivrance 
du Souverairi'Ponlife, en 1814; il est de la plus haute éloquence; 
le second, sur la mort de M" Caffarelli où la fidélité de ce prélat 
au siège de Pierre, lorsqu'on cherchait à opprimer l'Église avec 
sagesse, est noblement célébré. 

Ce serait toutefois méconnaître le génie de l'abbé Jean que de 
considérer surtout en lui l'écrivain; ce qui fut sa force et sa 
gloire» ce fut son talent d'administrateur, de fondateur, de mis- 
sionnaire par lui-même et par les familles religieuses qu'il sut 
créer et développer. A peine revêtu du sacerdoce, au sortir de la 

1 P. 245. 
» P. 249. 



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POÈTES ET HISTORIENS BRETONS 



M. DE BEAUCHESNE 



Au mois de janvier dernier, les journaux annonçaient que M. 
de Beauchesne posait sa candidature à l'un des fauteuils alors 
vacants à l'Académie française. Quelques jours plus tard, et avant 
l'élection, les mêmes journaux annonçaient que M. de Beau- 
chesne venait de mourir. Pour n'avoir pas été académicien, M. 
de Beauchesne n'en sera pas moins immortel , car il a fait un 
livre qui ne périra pas : l'Histoire de Louis XVII. 

I 

Alci de- Hyacinthe du Bois de Beauchesne est né 1g 31 mars 
1804 à Lorient, où devait naître deux ans plus tard, le 12 sep* 
tembre 1806, celui qui devait être le chantre de Marie. Par une 
singulière bizarrerie du sort, les deux jeunes Bretons qui 
devaient illustrer tous les deux leur terre natale et tous les deux 
lui rester Si invariablement fidèles, ont fait leurs études dans 
une ville flamande, au collège de Douai. Brizeux un jour voulut 
revoir le vieux collège, et il le chanta dans ses vers : 

Un jour je voulus voir 

Les toits du vieux collège, et la cour, le parloir 
t Où, jeune et haletant sous ce ciel de fumée, 
Je vins, enfant breton, de ma lande embaumée 2 . 

1 Souvenirs poétiques, 1830. ~ Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort, 1852. — 
Vie de Madame Elisabeth, 1869. — Le Livre des jeunes mères, 1860; Paria, chez 
Pion, libraire-éditeur. 

1 Les Ternaires» 



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182 • M. DE BEAUCHESNB. 

M. de Beauchesne ue parait point avoir éprouvé le désir de 
revoir les murs du collège où s'étaient écoulées quelques-unes 
de ses jeunes années. Lorsqu'il évoque les souvenirs de son 
enfance, c'est toujours la Bretagne, la Bretagne seule qui M 
apparaît : 

Bretagne, ma Bretagne, oh ! toujours dans mes rêves, 
J'aborde à tes rochers, je m'abats sur tes grèves j 

Je m'égare dans tes forêts; 
Et toujours je reviens, comme les hirondelles, 
Tremper avec amour le bout de mes deux ailes 

Dans la vapeur de tes marais. 

Je vois d'ici l'étang qu'on passait à la nage : 
Moins grand que mes amis, n'ayant pas à mon âge 

Le soupçon même du danger, 
Je m'élançais. . . Un cri, finissant par un rire, 
Accueillait le marmot qui ne savait pas lire 

Et qui déjà savait nager 

Hélas 1 où sont déjà les amis du village ? 

L'un jeté sur les mers, l'autre éteint avant Page, 

Grand nombre tombés pour leurs rois ! 
A peine, depuis l'heure où j'ai fui mes bruyères, 
Noël dix fois revint, et dans les cimetières, 
• Combien on a planté de croix * ! 

Nous verrons tout à l'heure que la destinée conduisit et retint 
M. de Beauchesne à Paris pendant sa vie presque tout entière; 
mais jamais Paris ne lui fit oublier la terre natale. Breton il était 
né; Breton il resta toujours. Charles Nodier a dit quelque part: 
« C'est en province qu'il faut être enfant, qu'il faut être adoles- 
cent, qu'il faut goûter les sentiments d'une âme qui commence 
à se révéler et à se connaître. Ce n'est pas à Paris qu'on éprou- 
vera jamais ces émotions incompréhensibles que réveillent au 
fond du cœur le son d'une certaine cloche, l'aspect d'un arbre, 
d'un buisson, le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un 
petit toit solitaire. Ces doux mystères du souvenir n'appar- 

1 Le Livre des jeunes mères; LXIV, Mon en(ance± 



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M. DE BEAUCHESNE. 183 

tiennent qu'au village. J'entendais l'autre jour une femme de 
beaucoup d'esprit se plaindre amèrement de n'avoir point de 
patrie : « Hélas ! ajouta-t-elle en soupirant, je suis née sur la 
paroisse Saint-Roch ! » r 
De même, M. de Beauchesne, dans une pièce intitulée Paris : 

De ton clocher natal prends toujours la défense. 
Heureux qui dans les champs a coulé son enfance , 
Et n'a pas consulté pour ses premiers liens 
Le Boulevard de Gand et des Italiens ! 
Paris, dont le grand nom dans l'univers résonne, 
rast le pays de tous, le pays de personne; 
C'est une auberge où l'homme est pressé d'accourir, 
Mais il n'y doit pas naître, encor moins y mourir. 
La province du moins nous fait une patrie. 
On est de la Lorraine où Jeanne fut nourrie , 
On est du Dauphiné d'où s'élança Bayard , 
De l'Auvergne où Pascal, de la Flandre où Jean-Bart 
D'un siècle merveilleux accroissaient les merveilles; 
On est du vieux Rouen comme le vieux Corneille , 
De Brest aux flots amers , de Lille aux champs fleuris : 
On n'est de nulle part quand on est de Paris *. 

Donc, M. de Beauchesne était de Bretagne; il en était plus que 
personne, car il comptait parmi ses ancêtres le vaillant qui, 
dans le combat des Trente, jeta ce grand cri : « Beaumanoir, 
bois ton sang! * Mais, ici encore, laissons parler le noble poète : 

Mes enfants, vous savez que la grâce divine 
Dans un berceau modeste a mis notre origine. 
Nous fûmes en tout temps fidèles et discrets : 
À l'appel de nos ducs, de nos rois, toujours prêts, 
Nous donnions notre sang ; puis, la terre trempée 
Et le combat fini, nous ôtions notre épée, 
Et de notre manoir, sans bruit et sans orgueil, 
Et sans rien demander, nous repassions le seuil, 
N'ayant jamais connu l'intérêt qui découvre 
Le chemin de Paris et la porte du Louvre. 



* Le Livre des jeunes mères ; LXXVIII, Paris^ 



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184 M. DE BEAUCHESNE. 

Aïeul de nos aïeux, héros bardé de fer, 

Geoffroy du Bois, seigneur d'Elvas et de Scaôr, 

Est la seule figure éclatante et guerrière 

Qui, dans notre passé, rayonne grande el fière. 

On sait que, vigoureux et de cœur "et de bras, 

11 ne connaissait point d'obstacle et d'embarras, 

Et qu'étonné de voir, dans le combat des Trente, 

Un preux que terrassait une soif dévorante, 

11 passa près de lui, superbe et frémissant, 

Et lui jeta ces mots : t Beaumanoir, bois ton sang ! ' » 

Le descendant de Geoffroy du Bois n'était point câliné à 
porter l'épée ; il lui fut donné cependant, par son indomptable 
fidélité au sang des vieux rois, de montrer que lui aussi était de 
la race des preux. En 1825, nous le trouvons à Paris, chef de 
cabinet au déparlement des Beaux-Arts; deux ans après, il devint 
gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. C'est à cette époque 
que se rapporte l'anecdote suivante, citée par M. Jules Janin au 
tome VI de son Histoire de la littérature dramatique : 

« M. de Beauchesjje, qui a vécu à la cour de S. M. le roi 
» Charles X, me racontait, un jour, qu'à la mort de Talma, 
» quelqu'un disait au roi : Sire, il y aurait peut-être une cer- 
» taine justice à déposer sur le cercueil de ce grand artiste la 
» croix de la Légion d'honneur. — Je serais tout à fait de votre 
» avis, reprit le roi, si Talma n'avait pas fermé sa porte à Tar- 
» chevèque de Paris. Je ne dois pas oubjier que je suis le roi 
» Très-Chrétien 2 . » 

Mais la cour n'absorbait point le jeune Breton, qui avait rap- 
porté de ses landes natales la fleur de poésie. Aussi bien la poésie 
était partout autour de lui, en ces heureuses années qui furent 
le printemps du XIX* siècle, à cette heure, hélas! si vite envolée, 
où les lettres environnaient d'un éclat incomparable le trône du 
petit-fils de Louis XIV. M. de Beauchesne faisait partie de ce 
premier cénacle qui devança de quelques années celui que 

* Le Livre des jeunes Mères, L. XX, Mon Album. 
9 Histoire de la littérature dramatique, VI, 272. 



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M. DE BEÀUCHESNE. 185 

M. Sainte-Beuve a chanté *; Victor Hugo, qui depuis..., mais alors 
il était royaliste , comme M. de Beauchesne , était le chef de ce 
premier cénacle, comme il devait être celui du second. Autour de 
lui se rangeaient Alexandre Soumet» Alexandre Guiraud, Alfred 
de Vigny, Pichald, Fauteur de Léonidas, Jules de Rességuier, 
Jules Le Fèvre, Emile et Antony Deschamps. Les réunions avaient 
lieu le plus souvent chez le -père des deux Deschamps. De cette 
société, dont tous les membres sont morts aujourd'hui, — car 
le Victor Hugo des Odes et Ballades est mort lui aussi et depuis 
longtemps, — Antony Deschamps nous a laissé une aimable et 
touchante peinture : * 

C'était là mon bon temps, c'était mon âge d'or, 

Où, pour se faire aimer, Pichald vivait encor, 

Cygne du paradis, qui traversa le monde, 

Sans s'abattre un moment sur cette fange immonde. 

Soumet, Alfred, Victor, Parseval, vous enfin 

Qui, dans ces jours heureux, vous teniez par la main, 

Rappelez- vous comment, au fauteuil de mon père, 

Vous veniez le matin, sur les pas de mon frère, 

Du feu de poésie échauffer ses vienx ans, v 

Et sous les fleurs de mai cacher ses cheveux blancs 2 . 

Tous ces jeunes hommes étaient romantiques, mais dans cette 
mesure où le romantisme était une réforme sage , intelligente, 
nécessaire; ce n'est que plus tard, et avec le second cénacle, — 
celui de Joseph Delorme, — que le romantisme est devenu une 
révolution , un 91 et bientôt un 93 littéraire. M. de Beauchesne 
s'en est tenu à 89. Il publiait de loin en loin, dans la Muse fran- 
çaise, qui servait d'organe à ce groupe choisi, des pièces de vers 
d'un tour ingénieux et fin, d'un sentiment gracieux et pur. 
Réunies en volume, elles parurent ou lendemain même de la 
Révolution de 1830, sous le titre de Souvenirs poétiques. Emporté 
par l'orage comme une feuille d'automne, le pauvre petit volume 

1 Voy. Poésies de Joseph Déforme. 

5 Antony Deschamps, Dernières paroles, XIX. 

TOME XXXVI (VI DE LA 4e SÉRIE.) 13 



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186 M. DE BEAUCHESNE. 

attira cependant l'attention des amis obstinés des lettres et reçut 
de Charles Nodier cet éloge*: « C'est le livre d'un partisan des 
» classiques entraîné par une sensibilité ardente , et d'un ami 
» des romantiques retenu par un goût pur. On sent, en le lisant, 
» qu'il a vu le monde et fréquenté la solitude. » — Ce jugement 
est resté vrai; on lit encore avec plaisir les Souvenirs poétiques; 
ils n'auraient pas suffi cependant à^auver de l'oubli le nom de 
M. de Beaucbesne. On y sent trop l'influence de Fauteur des 
Odes et Ballades. L'originalité fait défaut, et aussi le souffle, 
l'inspiration personnelle. Dans ces poèmes, écrits avant 1830, 
M. de Beauchesne n'est encore «qu'un homme du monde, un 
homme d'esprit qui fait des vers par goût et par plaisir; la pas- 
sion qui fait les poètes est absente. Cette passion, la Révolution 
de 1830 la lui donna. Chose singulière, dans les poésies compo- 
sées sous la Restauration, M. de Beauchesne se montre beaucoup 
moins royaliste qu^M. Victor Hugo par exemple; il ne chante 
pas les Bourbons, il ne crie pas : Vive le Roi! il se contente d'ai- 
mer les princes et de les servir, sans faire étalage de ses senti- 
ments de iidélilé. — Mais voici que ces princes sont renversés : 
M. Hugo choisit ce moment pour chanter la Révolution ; M. de 
Beauchesne le choisit pour célébrer bien haut la royauté pros- 
crite, le vieux roi exilé. (Test alors qu'entraîné par la 'passion 
royaliste, par la douleur et l'indignation, il est vraiment poète. 
Il adjure Chateaubriand de ne pas répondre aux invitations 
malsaines du chantre de Frétillon; il convie Lamartine à rester 
sur les hauteurs et à ne pas descendre dans la rue ; il supplie 
Victor Hugo de ne pas déserter la cause qui lui a dicté de si 
beaux vers; il lui écrit au lendemain de la première représen- 
tation du Roi s'amuse : 

Oh ! que tu m'as trompé, jeune homme au cœur de flamme, 
Étoile qui si tôt touches à ton déclin, 
Chanteur qui dans les plis de la vieille oriflamme, 
Berçais le royal orphelin ! 



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H. DE BEÀUCHESNE. 187 

Ainsi donc plus d'amour, plus de ces chants fidèles, 
Que ta sublime enfance a prodigués à Dieu ; 
Séraphin, les méchants t'ont coupé les deux ailes, 
Au ciel ils te font dire adieu. 

Moi dont le cœur bondit quand le monde te loue, 
Je pleure en te voyant tacher ton blanc cimier, 
Et souffleter la France et traîner dans la boue 
Le manteau de François premier. 

Les différentes pièces composées par M. de Beauchesne, de 
1830 à 1834, ont été publiées par lui dans la seconde et la troi- 
sième édition de ses Souvenirs poétiques; elles compteront parmi 
les meilleures et les plus nobles inspirations de la poésie au 
XIX* siècle. Dans son Histoire de la littérature sous le gouverne- 
ment de Juillet \ H. Alfred Nettement a pu, en toute justice, 
signaler la pièce de H. de Beaucbesne intitulée l'Horoscope, 
comme étant digne, pour la forme et le fond, de soutenir la 
comparaison avec les plus beaux vers de Lanfarline et de Victor 
Hugo. Voici quelques-unes des strophes de cette pièce, que nous 
voudrions pouvoir citer tout entière : 

Ah! ce n'est point ainsi qu'un empire se fonde, 
Qu'aux murs de Saint-Denis on gagne son tombeau ! 

11 faut, pour commander au monde, 
Une voix plus sonore, il faut un nom plus beau ! 
11 faut que d'un grand coup la terre soit frappée ; 
Qu'un homme, tourmenté d'un glorieux courroux, 
Se dise : c J'ai vingt ans, le monde est fait pour nous », 

Et qu'il parte en tirant l'épée; 

Qu'au pied du Saint-Bernard son cheval caracole 
Pour franchir d'un seul bond tout l'empire romain; 

Qu'il plante sur l'arche d'Arcole 
Le drapeau qui du monde apprendra le chemin ; 
Qu'il rende d'un regard les hommes intrépides , 
Qu'il montre à ses soldats dont la force est à bout, 
Pour juger leur valeur, trente siècles debout 

Sur les hauteurs des Pyramides ; # 

* Tome H, page 86. 



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n 



188 M. DE BEAUCHESNE. 

Que cet homme, aperçu de l'un à l'autre pôle , 
Porte à son front sacré quelque signe de Dieu, 

Et, comme Atlas, sur son épaule , 
Mette un monde vieilli dont se rouille l'essieu ; 
Que la foule ébahie à son aspect s'écarte ; 
Qu'il porte dans sa main le glaive flamboyant ; 
Qu'il courbe le Midi, le Nord et l'Orient, 

Et qu'il s'appelle Bonaparte. 

La France comptait un poète de plus. Mais soudain sa voix 
éclatante et pure cessa de se faire entendre. C'était le moment 
où M.Alfred de Vigny rentrait dans sa Tour <f ivoire; M. de 
Beauchesne rentra dans le manoir gothique qu'il avait fait 
élever auprès du Madrid du bois de Boulogne et qui inspira ces 
jolis vers à M. Emile Deschamps : 

Vous qui passez sur le chemin , 
Quel est donc ce manoir, aux tourelles gothiques, 

Aux purs de lierre et de jasmin ; 
Antithèse adorable au siècle des boutiques ? 

Par ses trois porches blasonnés, 
Par tous ses vitraux peints et par sa moindre fresque , 

11 crie à nos cœurs étonnés : 
c Amour et poésie et foi chevaleresque ! » 
Inutile séjour, qui n'est que saint et beau; 
Noble terrain perdu, pierres improductives, 

Gomme un temple ou comme un tombeau ! 
Des grands âges lointains magiques perspectives ! 
Tout honneur, nul profit. C'est bien ! — Et Ton prétend 
Qu'un homme d'aujourd'hui (mais qui pourrait y croire!) 
A bâti ce castel enchanté ! Quelle histoire ! 
— Cet homme, c'est Beauchesne... — Ah ! vous m'en direz tant! 



II 

Vingt ans s'écoulèrent, vingt ans pendant lesquels M. de Beau- 
chesne se renferma dans le silence le plus absolu et se résigna à 
l'oubli. Ces^ringt années avaient-elles donc été perdues? Avaient- 
elles été vouées à l'oisiveté et au découragement ? La réponse à 



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M. DE BEÀUCHESNE. 189 

cetle question se trouve dans l'ouvrage publié par M. de Beau- 
cbeSne en 1852 : Louis XVII, sa Vie, son Agonie, sa Mort ; Capti- 
vité de la Famille royale au Temple. % 

Pendant vingt ans, M. de Beauchesne avait, suivant ses propres 
expressions, renoué les décombres de la tour du Temple pour y 
découvrir quelques débris de souffrances inconnues, pour y 
ramasser quelques parcelles d'infortunes ignorées. Pendant vingt 
ans, il avait vécu dans celte tour, il en avait parcouru les esca- 
liers, les chambres, tous les recoius ; il avait écoulé tous les sou- 
pirs, tous les sanglots; il avait lu sur les murs les tortures 
écrites, les pardons laissés pour adieux ; il s'était mis en rela- 
tion avec les personnes encore vivantes qui, de 1792 à 1793, 
avaient franchi les portes du Temple ; il avait particulièrement 
connu Lasne et Go m in, les deux derniers gardiens de la tour, 
entre les bras desquels Louis XVII est mort. A celte étude 
vivante, poursuivie chez les témoins de ces» scènes tragiques, 
s'était ajoutée l'étude des documents, patiemment poursuivie 
aux archives nationales, aux archives, aujourd'hui détruites, de 
VHôtel-de-Ville et de la préfecture de police. 

Ce qu'est le livre composé avec un si persévérant labeur et 
une passion si sincère, la France et le monde le savent : le 
Louis XVII de M. de Beauchesne a pris place dès les premiers 
jours parmi ces œuvres en si petit nombre auxquelles les con- 
temporains peuvent promettre, sans être trop téméraires, les 
suffrages et la consécration de la postérité. 

Quel sujet en effet, plus pathétique, plus fait pour remuer les 
âmes, plus rempli de grandeur et de larmes ? Les siècles passe- 
ront, la France périra peut-être ; tant que vivra l'humanité, le 
souvenir de la captivité de la famille royale au Temple, le souve- 
nir de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de Louis XVII sera 
impérissable. Eh bien ! c'est cette histoire, c'est ce sujet incom- 
parable que H. de Beauchesne a fait sien. Nul n'y pourra plus 
toucher après lui, car il a épuisé tout ce que cette histoire, tout 
ce que ce sujet renferme de douleurs, d'angoisses, de terreur, de 



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4 



190 M. DE BEAUCHESNE. 

poésie et de larmes. Pour que l'histoire de Louis XVII fût écrit! 
'une façon définitive , il était essentiel que l'auteur ne négli- 
eât aucun document, ne reculât devant aucune recherche, qu'il 
se livrât en un mot à un travail de bénédictin. M. de Beauchesne 
l'a fait, et voilà pourquoi ces deux volumes lui ont pris vingt 
années de sa vie. Mais cela ne suffisait pas ; il fallait ici que le 
bénédictin fût doublé d'un poète, afin que le récit fût à la hau- 
teur de ces terribles événements, les plus tragiques que l'his- 
toire ait enregistrés dans ses annales. Un bénédictin doublé d'an 
poète: voilà ce qu'a été M. de Beauchesne, et voilà ce qui fait de 
son livre une œuvre sans modèles , sans précédents , un livre 
unique et immortel. * 

J'ai dit qu'il n'était plus permis maintenant de touchera 
cette histoire de la captivité de la famille royale au Temple, 
l'auteur de Louis XVII n'ayant plus rien laissé à dire à 
ceux qui viendraient après lui. C'est ce qu'a parfaitement com- 
pris le dernier historien de la Terreur, cet homme de talent et 
de cœur, le plus homme de bien qui ait écrit sur la Révolution, 
M. Mortimer-Ternaux : «Nous renvoyons, dit M. Mortimer- 
Ternaux au tome V de son Histoire de la Terreur, page 232, 
nous renvoyons pour tous les détails de la captivité de 
Louis XVI, à l'ouvrage si éminemment intéressant de H. de 
Beauchesne, Louis XVII, sa Vie, son Agonie, sa Mort. Que pour- 
rions-nous ajouter à ce récit si véridique et si navrant ? > 

M. Louis Blanc, dont l'ouvrage est un plaidoyer très-long et 
très-étudié en faveur des bourreaux de 1793, a essayé de réagir 
contre l'effet produit par le livre de M. de Beauchesne. Au 
tome XII de son HistcHre de la Révolution, il a écrit sous ce 
titre : les Mystères du Temple, un chapitre rempli de ces petites 
finesses et de ces habiletés de mauvais aloi qui lui sont fami- 
lières. Il a consacré à Louis XVII une cinquantaine de pages: 
Vous voyez bien, semble-t-il dire, que je n'ai pas peur d'aborder 
ce sujet. Or, il se trouve que, dans ces cinquante pages, il ne dit 
rien des horreurs dont la tour du Temple a été le théâtre ; elles 



l 



M. DE BEAUCHESNE. 191 

sont entièrement consacrées à répandre des doutes sur la mort 
de Louis XVII, à présenter sous le jour le plus favorable les dif- 
férentes versions tour à tour mises en avant par les aventuriers 
qui ont successivement joué le rôle de faux Dauphin; il réédite, 
avec un talent d'ailleurs incontestable, les arguments présentés 
par M. Jules Favre dans sa plaidoirie de 1851, en faveur des 
héritiers de Naûndorff. Qu'un avocat, habitué à perdre tous 'ses 
procès, et dont on connaît d'ailleurs la compélence toute parti- 
culière sur la question de faux en matière d'actes d'état civil, 
n'ait pas craint de s'inscrire en faux contre l'acte de décès dressé 
le 12 juin 1795, la chose se peut encore Concevoir. Hais que dire 
d'un historien qui ne rougit pas de descendre à une pareille 
besogne ? 

Aussi bien, il nous tarde de laisser là et M. Louis Blanc et çon 
compère, M. Jules Favre ; il nous tarde de céder la parole à un 
meilleur juge, à l'un de nos plus éloquents écrivains, à M< r Du- 
panloup. Il a publié dans le Correspondant, sur lé livre de M. de 
Beauchesne, des pages admirables, auxquelles nous sommes 
heureux de pouvoir emprunter ces lignes : 

c Ce livre, j'en conseille la lecture aussi hautement et aussi fortement 
que je le puis. 

» Je voudrais qu'il eût sa place dans tout foyer honnête, dans toute 
famille sérieuse et chrétienne. 

> Je voudrais que tout père le fit lire à son fils, arrivé à l'âge où se 
forment les idées sur les hommes et sur les choses ; je voudrais que toute 
mère le fît lire à sa fille. 

» Je vous étonnerai peut-être, mon ami ; mais ce livre est, à mes yeux, 
d'une telle élévation morale et religieuse; la profondeur de l'action de 
Dieu, l'admiration de la vertu, l'horreur des vices, les leçons pour toutes 
les classes de la société, riches ou pauvres, y sont telles, que, pour moi, 
je n'ai pas craint d'y faire, pendant un an, ma lecture spirituelle : cette 
lecture tranquille et reposée que je fais chaque jour pour me recueillir 
dans la lumière de Dieu, et retremper mon âme fatiguée par le travail. 
J'ai lu ce livre, et après l'avoir lu, j'ai recommencé à le lire, et je conseille 
sans hésiter aux personnes pieuses d'en faire autant; elles trouveront là 
non pas des attendrissements fades ou de molles leçons, mais le haut et 



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192 M. DE BEAUCHESNE. 

grave enseignement des grands événements, des grandes vertus et des 
grands malheurs. 

> Je dois dire que, pour moi, jamais vie de saint ou de sainte ne m'aura 
plus saisi, plus éclairé et plus fortifié. Mpn admiration pour ces âmes 
incomparables, et mon attendrissement pour ces immenses infortunes, 
éclataient parfois malgré moi par des cris dans le silence de ma lecture... 

> Qui que ce soit donc qui lira ce livre, s'il n'impose pas silence à son 
âme, il sera subjugué par l'attendrissement et l'admiration. Les opinions 
politiques n'y feront rien. Les grandeurs qui sont là révélées n'appar- 
tiennent pas à une cause politique, elles appartiennent à l'humanité ; et il 
suffit d'avoir un cœur d'homme dans la poitrine pour donner toutes ses 
larmes à ces infortunes, comme tout son respect à ces grandes âmes. 

> Je voudrais donc que ce livre fût lu , sans acception de partis, par 
tout le monde. 

> Je voudrais le voir particulièrement entre les mains des jeunes gens; 
je voudrais qu'on le leur donnât , à la fin de leur éducation , comme sou- 
venir des leçons reçues, comme grande étude historique, à leur entrée 
dans la vie, et haut enseignement pour toute leur carrière. 

> Je voudrais faire lire ce livre aux ouvriers même et au peuple, et 
j'en désirerais une édition populaire. Le peuple a l'esprit et le cœur bons, 
quand on ne l'a pas égaré. Je ne connais pas de livre mieux fait pour 
aider les générations nouvelles à exercer une critique salutaire sur les 
faits et les principes de cette révolution qui dure encore , et pour provo- 
quer en même temps, sur des crimes abominables, ce jugement sain de la 
conscience qui sort si naturellement de l'âme populaire laissée à elle- 
même et livrée à ses bons et naturels instincts. 

» Voilà, mon cher ami, ma pensée sur ce livre. > 

Que pourrions- nous ajouter à un tel éloge, sorti d'une telle 
plume î 

* Le 10 mai 1794, H mc Elisabeth comparaissait devant le tribunal 
révolutionnaire. Quel est votre nom ? lui demanda le président» 
le citoyen Dumas. Elle répondit : « Je me nomme Elisabeth- 
Marie de France, sœur de Louis XVI, tante de Louis XVII, voire 
roi. » 

Cette angéllque figure de M— Elisabeth, M. de Beauchesne 
nous l'a rendue dans un beau livre, digne pendant de son His- 
toire de Louis XVII. 11 a retracé cette vie si sainte, si touchanle 
et si pure, avec une suavité de pinceau, une délicatesse de 



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M. DE BEAUCHESNE. 193 

touche admirables, avec un style élevé, noble et ému, en har- 
monie avec le sujet. Est-ce à dire que la Vie de Madame Elisabeth 
soit à la hauteur de la vie de Louis XVII? Nous ne le pensons pas. 
La vie de Louis XVII est un chef-d'œuvre, et à l'écrivain qui a 
fiait un chef-d'œuvre il est bien rarement donné d'en faire un 
second. M. de Beauchesne avait, d'ailleurs, à lutter ici contre 
une difficulté dont il était à peu près impossible qu'il triomphât. 
Pour retracer la vie de la sœur de Louis XVI , il avait à repro- 
duire les mêmes scènes, les mêmes douleurs, les mêmes tris- 
tesses qu'il avait déjà peintes dans son Louis XVII, et la perfec- 
tion même de son premier tableau, si complet, si achevé, 
condamnait inévitablement le second à n'en être que le reflet 
un peu affaibli. La Vie de Madame Elisabeth n'en reste pas moins 
une œuvre de premier ordre, digne de l'auteur, digne du modèle 
incomparable dont il a retracé les vertus et les malheurs. 

Encore bien que d'une valeur inégale, ces deux ouvrages — 
Louis XVII et Madame Elisabeth — sont, sans conteste, les deux 
plus beaux livres que l'histoire de la révolution ait encore 
inspirés : indissolublement lié à ces deux noms qui ne périront 
pas, le nom de M. de Beauchesne est assuré de ne pas mourir. 



III 



« Il n'a pas d'enfants ! » Ce cri de William Shakespeare nous 
revient malgré nous, quand nous lisons les froids récits de 
M. Thiers et de M. Louis Blanc. Comme on sent bien, au con- 
traire, à chaque page de la Vie de Louis XVII, que l'auteur a des 
enfants, et que sous l'historien il y a un père. M. de Beauchesne 
avait des enfants ; ils jouaient autour de lui , ils grandissaient, 
pendant que s'élevait peu à peu, sous sa main savante et pieuse, 
le monument qu'il élevait au fils de Louis XVI. De temps en 
temps, il s'arrachait à son terrible labeur, il sortait de cette 
tour du Temple où il s'était volontairemnet enfermé, il revenait 



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1 



194 M. DE BEÀUCHESNE. 

s'asseoir au foyer de la famille, et de doux vers coulaient de sa 
plume ou plutôt tie son cœur. Ces pièces, écloses sous le regard 
des enfants et sous leur balsamique influence, n'étaient pas des- 
tinées à voir le jour. Il s'est trouvé pourtant qu'elles formaient 
un livre, et lorsqu'elles ont paru , en 1860, à la sollicitation et 
sur le conseil de quelques amis, elles ont mérité le suffrage de 
l'Académie et le suffrage plus précieux des jeunes mères. 
Ecoutez ces strophes au Petit enfant : 

pauvre petit être 

Qui dans le cœur fait nattre 

L'amour et la pitié ! 

créature frêle , 

Ange qui n'a plus d'aile „ 

Et pas encor de pied ! 

Petite tête aimée, 

Petit corps de pygmée , 

Mesurable au compas, 

Petite voix chérie 

Qui gazouille , qui crie 

Et qui ne parle pas !.... 

Vois, le temps nous emporte!.... 
Quand ta main sera forte , 
Mes bras seront tremblants ; 
Et tes cheveux à peine 
Imiteront l'ébène , 
Que les miens seront blancs.... 

Mon fils , mon diadème , 
Combien à ton baptême , 
J'ai prié pour tes jours ! 
Combien à chaque aurore 
Pour toi je prie encore , 
Mon enfant, mes amours ! 

En pleurant je te nomme.... 
Mais pour être honnête homme, 
(Ecoute bien ce vœu !) 
Le Seigneur t'a fait naître; 



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M. DE BEAUCHESNE. 195 

Si tu ne dois pas l'être, 
* Retourne vite à Dieu * ! % 

Ainsi s'ouvre le poème. Les pièces qui suivent, VAnge gardien, 
la Première entrevue, Babil, Voyage, Souffrance, Actions de 
grâces, sont pleines de charme, de simplicité, de fraîcheur et de 
poésie. Il faudrait tout citer ; je ne le puis : l'espace me manque. 
Quelques vers seulement : 

Le babil des enfants souvent n'explique rien , 

Mais s'il dit quelque chose, oh ! comme il le dit bien ! 

Et que de grâces l'accompagnent ! 
Primitif idiome, étranger à tout art; 
Billets de loterie, arrivés au hasard, 

Il en est quelques-uns qui gagnent. 

Et dans le coffret d'or où je garde enfermés 
Les lettres, les joyaux, les riens les plus aimés 

Que notre cœur jaloux butine, 
Ma mémoire a placé ces petits mots charmants 
Que nous avons un jour, comme des diamants, 

Cueillis à ta lèvre enfantine. 

Le livre continue ainsi; véritable poème de l'enfance, qui 
soutient sans désavantage la comparaison avec l'admirable 
volume de M. Victor Hugo, publié sous ce titre : Les Enfants. 
Certes, le vers de M. de Beauchesne n'a pas le souffle puissant 
qui circule à travers les Feuilles d'automne, il n'a pas cet éclat 
souverain, ces grands coups d'aile où l'aigle se révèle, cette 
majesté du cygne qui s'avance sur les eaux du lac enchanté. 
Mais le Livre des jeunes Mères a ce grand mérite d'être une 
œuvre suivie, complète, qui a un commencement, ntf milieu 
et une fin. Il prend l'enfant dans son berceau, le dirige dans ses 
premiers pas, le suit dans ses jeux et l'accompagne à sa pre- 
mière communion. C'est sur les douces et fortes images de cette 
grande fête de l'enfance que se ferme le poème. Dans le livre de 
H. de Beauchesne , il n'y a pas seulement une unité qui fait 

1 Le Livre des jeunes mères, page 1. 



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^ " ■1 



196 M. DE BEAUCHESNE. 

défaut au recueil que H. Hugo a tiré de l'ensemble de ses 
œuvres; il y a aussi plus de variétés : la note est moins écla- 
tante, mais ce n'est pas toujours la même note. 

Si les lettrés ne peuvent se défendre de donner la préférence 
au;x vers de M. Victor Hugo , ceux de M. de Beaucbesne auront 
pour eux toutes les mères : des deux poètes, lequel a la meil- 
leure part ? 

J'ajouterai qu'on n'est point exposé à rencontrer dans le Livre 
des jeunes Mères , imprégné d'un bout à l'autre du sentiment 
chrétien, des vers blasphématoires, comme ceux qui déparent 
Les Enfants de l'auteur du Roi s'amuse : 

Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme. 
Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi, 
Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi * ! 

C'est que H. de Beaucbesne , précisément parce qu'il croit en 
Dieu, croit en l'âme de son enfant. C'est son âme surtout qu'il 
aime. Triboulet, — ou plutôt M. Hugo, qui parle ici par la 
bouche de Triboulet, — adore surtout le corps de son enfant et 
n'a de son âme qu'un médiocre souci. Aussi bien, on sait main- 
tenant quel terrible et misérable épilogue est venu couronner 
le recueil de M. Victor Hugo. Le 18 mars 1871, alors que la 
Commune, triomphante, prenait possession du pavé de Paris, 
un enterrement civil traversait les rues de la capitale. Au lieu 
de la croix, le drapeau rouge ombrageait le cercueil. Au lied des 
prières de l'Église, les hurlements de la Marseillaise. Le père 
suivait, et la foule criait : Vive Victor Hugo ! et, rentré dans son 
foyer cPésert, le poète écrivait ces vers en l'honueur de la révo- 
lution nouvelle qui venait d'inscrire dans les annales de la 
France sa date à jamais maudite : 

peuple ! ô majesté de l'immense douceur ! 

Paris, cité soleil 

ville, vous avez ce comble de grandeur 

1 Triboulet, dans le Roi s'amuse ; vers reproduits dans les Enfants 



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M. DE BEàUCHESNE. 197 

De faire attention à la douleur d'un homme... 

Ce peuple est un héros, et ce peuple est un juste. 

11 fait bien plus que vaincre; il aime. — ville auguste!... 

Cet homme qui suivait le cercueil de son fils 

T'admirait, toi qui, prête à tous les fiers défis, 

Infortunée, as fait l'humanité prospère ; 

Sombre, il se sentait fils en même temps que père : 

Père en pensant à lui, fils en pensant à toi * I 

Je le répète, ces vers étaient écrits le 18 mars 1871 ! 

Voilà à quel degré d'aberration est descendu M. Victor Hugo, 
devenu républicain, lui qui, royaliste, avait écrit l'ode à 
Louis XVII. 



Ces derniers mots nous ramènent à M. de Beauchesne. Il est 
temps de conclure. 

Le poète qui a composé le Livre des jeunes Mères, l'historien 
qui a écrit la Vie de Louis XVII restera une des gloires les plus 
pures de la littérature française. 11 a inscrit son nom dans les 
annales de la patrie bretonne, à la place la plus éclatante, entre 
les noms immortels de Brizeux et de Chateaubriand. 

Edmond Biré. 



V Année terrible, p. 214. 



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LA BRETAGNE A L'ACADÉMIE FRANÇAISE 



IV* 

PIERRE DU CAMBOUT 

SECOND DUC DE COISLIN 
(1662-1710) 



II. — Caractère de Pierre de Goislin. — Mort du cardinal. 

En opposition aux compliments de l'abbé de Dangeau, laissons 
Saint-Simon nous présenter le portrait du récipiendaire : 

c C'étoit, dit-il, un homme de beaucoup d'esprit, extraordinaire au 
dernier point, et qui se divertissoit à le paraître encore plus qu'il ne 
l'étoit en effet, plaisant ou sérieux, sans rechercher à l'être,, toujours 
salé, fort amusant , méchant aussi et dangereux, qui méprisoit la guerre, 
qu'il avoit quittée il y avoit longtemps, et la cour, où il n'alloit presque 
jamais, par conséquent mal avec le roi, dont il ne se mettoit guère en 
peine, fors du grand monde, qu'il cherchoit moins qu'il n'en étoit recher- 
ché , et de la meilleure compagnie. Il se piquoit de ne jamais saluer 
personne le premier, et le disoit si plaisamment qu'on ne pouvoit qu'en 
rire. Quand le roi eut achevé Trianon, comme il est aujourd'hui, tout 
le monde s'empressa de l'aller voir. Roquelaure demanda au duc de 
Goislin ce que lui en sembloit; il lui dit qu'il ne lui en sembloit rien, 
parce qu'il ne l'avoit pas vu. — Je sais bien pourquoi , lui répondit Roque- 
laure, c'est que Trianon ne t'est pas venu voir le premier *. » 

* Voir la livraison d'août, pp. 89*98* 
*Saj|t-Simon, V. 187, 188. 



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PIERRE DE COISLIN. 199 

Bufifon a dit, et l'on répète souvent après lui, cette fameuse pro- 
position devenue proverbe : — Le style , c'est l'homme. — Qui 
reconnaîtrait, dans l'auteur du discours de réception à l'Académie 
française, un rival de Roquelaure ? Tout nous porte à croire cepen- 
dant que Saint-Simon n'a pas chargé les traits de son ami , car nous 
retrouvons le duc de Coislin dans toutes les sociétés rieuses ou 
légères de celte époque, et pour n'en citer qu'une, bien connue, il 
nous suffît de nommer la petite cour de la duchesse du Maine, au 
château de Sceaux. On sait que la petite-fille du grand Condé, l'une 
des princesses les plus spirituelles de son temps, vint résider vers 
1700 dans celte gracieuse habitation , embellie par la famille Col- 
bert. Coislin s'y rencontrait et faisait assaut d'esprit avec les ducs 
de La Force et de Nevers, le comte d'Harcourt son cousin , et le 
marquis de Saint-Aulaire ; avec M lle d'Enghien , les duchesses 
de La Ferté , de La Feuillade et de Rohan , les marquises de 
Mirepoix et d'Antin, M lle8 de Moras et de Launay;.... avec les plus 
spirituels des académiciens, ses confrères, Malézieu, l'abbé Genest, 
Destouches, La Molle, Fontenelle, le jeune Vollaire ; les présidents 
Hénault et de Mestnes... On pourra lire, dans la curieuse monogra- 
phie qu'a faite M. Arthur Dinaux de celte brillante et joyeuse com- 
pagnie, les tournois galants des chevaliers de l'Ordre de la Mouche 
à miel et tous les détails des divertissements de Sceaux ', fêtes litté- 
raires dans lesquelles l'esprit avait la première part. Coislin était 
l'un des plus assidus de la cour de la duchesse, et la gaieté s'étant 
envolée depuis déjà longtemps des appartements du grand roi, il 
préférait beaucoup le séjour de Sceaux à celui de Versailles. 

Coislin s'était, du reste, en quelque sorte inféodé dans la famille 
du prince de Condé : il était devenu le plus intime ami de M. lé 
duc ; et Saint-Simon remarque que c'était le seul homme qui fût 
parvenu à subjuguer ce prince apoplectique : « il ne lui passoit rien 
fct lui lâchoit quelquefois des bordées effroyables , sans que M. le 
duc osât souffler ». Comment ne pais tout pardonnet à un gai com- 
pagnon? Malheureusement le duc de Coislin ne faisait pas toujours 

1 Voy. A. Dinaux» Sociétés badines, littéraires et chantantes, II, 84, etc. 



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200 PIERRE DE GOISLIN. 

Un excellent usage de sa tournure d'esprit : il lui arrivait quelque- 
fois de sacrifier des intérêts majeurs à un bon mot, à l'envie de 
faire rire, ou bien au plaisir de mettre les gens dans l'embarras. 
Saint-Simon rapporte un trait de ce genre que notre impartialité 
nous oblige à citer pour compléter cette physionomie originale et 
la présenter sous tous ses aspects. Il faut avouer que cela est fort 
léger de la part d'un duc et pair, magistrat aussi bien que grand 
officier de la couronne : 

c La fantaisie lui prit un jour, au duc de Sully, son beau-frère, et à 
M. de Foix, d'aller au Parlement, et ils me pressèrent tant d'y aller avec 
eux que je ne pus le refuser, et c'est l'unique fois que j'y aie été sans 
nécessité. M. de Foix qui étoit paresseux et qui passoit les nuits en com- 
pagnie, n'y vint point, de sorte que je m'y trouvai assis entre les deux 
beaux-frères. 

» Le Nain, doyen alors du Parlement, et un des plus estimés pour sa 
probité , son exactitude et ses lumières , rapporta un procès considé- 
rable où il y avoit pour quarante mille francs de dépens qu'il conclut à 
compenser; les premiers avis furent conformes à celui du rapporteur. 
G'étoit à huis-clos, à la petite audience; ainsi nous entendions tout parce 
qu'on opinoit de sa place sans se lever. Le Meusnier, vieux conseiller, 
clerc aussi fort habile, mais de réputation plus que louche, ouvrit l'avis 
de faire payer les dépens. Plusieurs le suivirent, et d'autres non, car 
pour le fond du jugement, il fut tout d'une voix de l'avis du rapporteur. 
Voilà le duc de Coislin qui se met à rire et à me dire qu'il faut faire un 
partage , et 4jue cela sera plaisant de voir la Grand'Chambre s'aller faire 
départager à une chambre des enquêtes. Je crus qu'il plaisantoit, mais 
comme je le vis attentif à suivre et à compter les voix de part et d'autre, 
et à me presser de partager, c'est à-dire de prendre l'opinion la moins 
nombreuse, je lui demandai s'il n'a voit point de honte de vouloir coûter 
quarante mille livres à des gens pour se divertir ; qu'ignorants comme 
nous l'étions , il falloit aller à l'avis le plus doux, surtout avec la garantie 
d'un homme exact, éclairé et intègre comme étoit Le Nain, qui avoit bien 
examiné l'affaire. Il se moqua de moi et dit toujours que cela seroit plai- 
sant, et qu'il ne le manqueroit pas. De pitié pour ces parties, dont nous 
ne connoissions aucune, je m'assurai du duc de Sully, qui blâma son 
beau-frère, et qui convint avec moi qu'il seroit pour compenser les 
dépens. Nous opinâmes les derniers, et tous trois tînmes parole. Le duc 
de Goislin, qui par son calcul savoit qu'il partageroit en prenant l'avis 
de Le Meusnier, en fut. Je me rangeai après à celui de Le Nain, et après 
moi le duc de Sully. Le premier président Harlay, qui avoit compté aussi 



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PIERRE DE GOISLIN. 201 

et qui vit le partage, se met à regarder les présidents à mortier, à leur 
dire qu'il y a partage, puis à remontrer à la compagnie l'indécence de 
cet inconvénient dans un tribunal comme la Grand'Chambre ; qu'il fal- 
loit tâcher de se réunir à son opinion ; que la sienne étoit de compenser 
les dépens § et qu'il alloit reprendre les voix. Pendant qu'on opinoit, le 
duc de Goislin crevoit de rire, et moi de l'exhorter à se contenter du plai- 
sir qu'il s'étoit donné, et de ne pas pousser l'affaire à bout. Jamais it n'y 
voulut entendre , bien résolu de changer d'avis ou non, suivant que cela 
serviroit au partage. Il fut encore de l'avis de Le Meusnier, le duc de Sully 
et moi de celuy du rapporteur, le premier président aussi, et encore partage. 
% Voilà le premier président fort fâché, qui harangua près d'un quart 
d'heure, qui tâcha de piquer d'honneur Messieurs, d'éviter la honte de 
s'aller faire départager aux enquêtes, qui dit qu'il va reprendre pour la 
troisième fois les avis, et que pour abréger, parce que les raisons sont 
suffisamment entendues, il suffira que chacun opine qu'il est de l'avis du 
rapporteur ou de Le Meusnier. Le diable voulut que le partage subsistât, 
quoique plusieurs conseillers eussent changé d'avis, suivant qu'ils comp- 
taient jusqu'à eux pour éviter le partage, et toujours M. de Goislin pour 
payer les dépens. Le malheur fut qu'avec une voix de plus pour Le Meus- 
nier, il n'y avoit.plus partage. Harlay, qui l'avoit bien compté et qui re- 
gardait noir le duc de Goislin, dont la seule voix fit en dernier lieu ce 
désordre, exposa le cas à la compagnie, tâcha de toucher en faveur des 
parties perdantes, à qui une seule voix coûteroit un partage injurieux 
pour la compagnie, ou quarante mille livres de plus. Il eut beau dire, 
personne ne répondit à ses semonces réitérées, tellement que, comme il 
vit qu'il falloit enfin prononcer, il préféra l'honneur prétendu de la 
grand'chambre à la bourse de ces pauvres parties; dit que, pour éviter le 
partage, il revenoit à l'avis de Le Meusnier, et prononça l'arrêt avec la 
condamnation aux dépens. Je parollai le duc de Goislin tant que je pus, 
qui étoit ravi et mouroit de rire *. » 

Ce trait peint l'homme : caustique, sans cœur, espiègle jusque 
dans les choses les plus sérieuses, fort différent de son père, type 
achevé de l'honneur chevaleresque. Ajoutez à cela que, veuf d'une 
charmante femme qu'il avait rendu fort malheureuse, il se ruinait 
< avec une comédienne qui le gouverna jusqu'à la mort », et l'on 
aura une triste mais complète idée de l'ami intime de M. le duc. Au 
reste, les excès de sa vie dissipée ne lui portèrent pas bonheur, car 

J Saint-Simon. V. 188, 189. 

TOME XXXVI (VI DE LA 4« SÉRIE.) 14 



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202 PIERRE DE COISLIN. 

il fut enlevé prématurément à ses compagnons de joie et mourut à 
l'âge de quarante-six ans, après avoir vu presque tous les siens le 
précéder de quelques années dans la tombe. 

Sa mère, Madeline de Halgouët, duchesse de Coislin^nourut la 
première, le 9 septembre 1705 4 , retirée dans une de ses terres, où 
elle vivait loin du tourbillon du monde. C'était une sainte et digne 
femme, dont le plus bel éloge est le silence de la chronique de 
Saint-Simon ; il décrit si minutieusement les travers de tous les 
Coislin, qu'il n'eût pas épargné la duchesse, si elle lui avait donné 
prise : c C'était, dit-il, une femme de mérite et de vertu > s : trois 
mots qui valent mieux qu'une pompeuse oraison funèbre. 

Cinq mois après, le 5 février 1706, le cardinal de Coislin rendait 
le dernier soupir à Versailles, n'ayant pas encore atteint sa soixante- 
dixième année. On attribua sa mort au chagrin que lui causa le 
scandale occasionné, vers la fin de 1705, par une calomnie infâme 
qui atteignait directement l'honneur de son neveu, l'évêque de Metz; 
et comme elle intéresse vivement la biographie de ce dernier, nous 
devons en rapporter fidèlement les détails : 

c Jamais aventure si éclatante ni si ridicule, dit Saint-Simon. Un enfant 
de chœur, qu'on dit après être chanoine de Metz, fils d'un chevau-léger 
de la garde, sortit fuyant et pleurant de l'appartement de M. de Metz, où 
il étoit seul pendant que ses domestiques dinoient, et s'alla plaindre à sa 
mère d'avoir été fouetté cruellement par M. de Metz; de ce fouet indiscret 
et, s'il fut vrai, fort peu du métier d'un évêque, des gens charitables vou- 
lurent faire entendre pis, et le chapitre de la cathédrale à s'émouvoir et 
à instrumenter. Le chevau-léger accourut en poste à Versailles , où il se 
jetta aux pieds du roi avec un placet, demandant justice et réparation. La 
maréchale de Rochefort 3 m'envoya chercher partout, m'apprit l'aventure 
et me pria de prévenir Chamillart, qui avoit Metz dans son département, 
et de ne rien oublier pour servir efficacement M. de Metz dans une affaire 
si cruelle que ses ennemis lui suscitoient, et qui intéressoit l'honneur àe 
toute sa famille. Je m'en acquittai sur-le-champ, et Chamillart , naturelle- 
ment obligeant, s'y porta le mieux du monde. Il se fit donc ordonner par 
le roi d'écrire à l'intendant de Metz d'assoupir cette affaire et de faire en 

1 V. Gazette de France du 12 septembre. 
* Saint-Simon. III. 182. 

3 Demi-sœur du cardinal et du premier duc de Coislin ; fille du deuxième iii 
de. Marie Séguien 



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PIERRE DE COISLIN. 203 

sotte qu'il n'en fût plus parlé. Mais le cardinal de Coislin, averti à Orléans 
de ce fracas, qui étoit l'honneur, la piété et la pureté même, accourut 
dans l'instant qu'il l'apprit et supplia le roi , pour lui et pour son neveu, 
que l'affaire fût éclaircie , qu'on punît ceux qui méritoient de l'être ; que 
si c'étoit songaeveu, il perdît son évêché et sa charge dont il étoit indigne ; 
mais qu'il étoit juste aussi, s'il étoit innocent, que la réparation de la 
calomnie fût publique et proportionnée à la méchanceté qu'on lui avoit 
voulu faire. L'affaire dura depuis Noël, que le cardinal de Coislin arriva, 
jusqu'au 18 janvier, que le roi ordonna que le chevau-léger avec toute sa 
famille, iroit demander pardon en public, à M. de Metz, chez lui, dans 
Févêché, et que les registres du chapitre de la cathélrale seroient visités, 
et tout ce qui pouvoit y avoir été mis et qui pouvoit blesser M. de Metz, 
entièrement tiré et ôté; tellement que ce vacarme, épouvantable d'abord, 
s'en alla bientôt en fumée... » 

« La suite de la vie de M. de Metz, ajoute Saint-Simon, a magnifique- 
ment démenti ou l'impudence ou le guet-apens dont son oncle et lui 
pensèrent mourir de douleur, et dont la santé du premier ne s'est jamais 
bien rétablie... * » 

Le cardinal, dont le cœur avait été * flétri » par celle triste affaire, 
mourut en effet pendant la nuit du 4 au 5 février 1706, après une 
maladie de quelques jours , en voulant signer son testament, qu'il 
venait de dicter 2 . 

« G'étoit un assez petit homme, dit Saint-Simon, fort gras, qui ressem- 
bloit assez à un curé de village et dont l'habit ne promettoit pas mieux 
même depuis qu'il fut cardinal 3. On a vu en différents endroits la pureté 
de mœurs et de vertu qu'il avoit inviolablement conservée depuis son 
enfance Son amour pour la résidence, sa continuelle sollicitude pasto- 
rale et ses grandes aumônes dans son diocèse, dont il étoit sans cesse 
occupé. Il y fit, entre autres, une action qui mérite de ne pas être ou- 
bliée. 

» Lorsqu'après la révocation de (l'Edit) de Nantes, on mit en tête au 
roi de convertir les huguenots à force de dragons et de tourments, on en 
envoya un régiment à Orléans pour y être répandu dans le diocèse. 
M. d'Orléans, dès qu'il fut arrivé, en fit mettre tous les chevaux dans ses 
écuries, manda les officiers et leur dit qu'il ne vouloit pas qu'ils eussent 
d'autre table que la sienne ; qu'il les prioit qu'auctn dragon ne sortît de 

1 Saint-Simon. III. 217, 218. 

2 Journal de Dangeau, du 5 février. 

3 Le musée archéologique de Nante3 possède un portrait du cardinal de Coislin 
légué par M. Bizeul. Le curé de village a la physionomie d'un fort aimable prélat. On a, 



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1 



204 PIERRE DE COISLIN. 

la ville, qu'aucun ne fît le moindre désordre et que, s'ils n'avoient^as 
assez de subsistance, il se chargeoit de la leur fournir; surtout qu'ils ne 
dissent pas un mot aux huguenots, et qu'ils ne logeassent chez pas un 
d'eux. Il vouloit être obéi, et il le fut. Le séjour lui dura un mois et lui 
coûta bon, au bout duquel il fit en sorte que ce régiment «sortît de son 
diocèse et qu'on n'y renvoyât plus de dragons. Cette conduite, pleine de 
charité, si opposée à celle de presque tous les autres diocèses et des voi- 
sins de celui d'Orléans, gagna presque autant de huguenots que la barbarie 
qu'ils souffroient ailleurs. Ceux qui se convertirent le voulurent et l'exé- 
cutèrent de bonne foi, sans contrainte et sans espérance.- Ils furent 
préalablement bien # instruits et rien ne fut précipité, et aucun d'eux ne 
retourna à l'erreur. Outre la charité , la dépense et le crédit sur cette 
troupe, il falloit aussi du courage pour blâmer, quoique en silence, tout ce 
qui se passoit alors et que le roi affectionnoit si fort par une conduite a 
opposée. La même bénédiction qui le suivit s'étendit encore jusqu'à em- 
pêcher le mauvais gré et pis qui en devoit naturellement résulter 1 . 

Ailleurs, Saint-Simon parle ainsi de la présence d'esprit du car- 
dinal : 

« Son aventure du nycticorax in domicilio a été trop sue pour l'oublier. 
Le roi, qui avoit ouï chanter le psaume où est ce passage, et dont le mot 
un peu barbare l'avoit frappé, ne savoit point de. latin, et en demanda 
l'explication à M. d'Orléans à son dîner. Il rêva un peu, puis lui dit qae 
c'étoit le nom propre d'un roi d'Israël qui vivoit fort en solitude ; chacun 
baissa les yeux et on se contint, tant la vertu a quelquefois de force ; mais 
on ne laissa pas d'en rire, et le roi n'en sut pas davantage 2 . 

* On sut de ses valets dé chambre, après sa mort, ajoute le chroni- 
queur qui raconte encore d'autres traits du pieux évêque, qu'il se macé- 
roit habituellement par des instruments de pénitence, et qu'il se relevoit 
toutes les iluits et passoit à genoux une heure en oraison. Il reçut les 
sacrements avec une grande piété et mousut comme il avoit vécu... Toute 
la cour s'affligea de sa mort; le roi plus que personne, qui fit son éloge. 
11 manda le curé de Versailles, lui ordonna d'accompagner le corps jusque 

de lui, du reste, un fort grand nombre de portraits gravés. Nous en connaissons au 
moins six en costume d'abbé, gravés par: Huret, 1665, in-fol.; — Château; - 
M. Lasne,.1656, in-fol.;— Magd. Masson; — Nanteuil, 1658, in-fol.;— et Lenfant, 
1661, d'après Nanteuil, jg-fol. r- Trois en costume d'évêque, gravés par : Nanteuil, 
1666, in-fol; — M. Pittau, d'après Lefebvre, 1670, in-fol.; — et Larmessin. - Enfin 
trois en costume de cardinal, gravés par Rossi, à Rome, 1697, in-4\; — Et. Gantrel, 
1699, in-fol.; — et Sarrabat, d'après Rigaud, 1700, in-fol. à la manière noire. 

* Mémoires de Saint-Simon. III. 240, 241. 

3 Notes de Saint-Simon au Journal de Dangeau, V, 256. 



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PIERRE DE COISLIN. 205 

dans Orléans, et voulut qu'à Versailles et sur la route on lui rendît tous 
les honneurs possibles. Celui de l'accompagnement du curé n'avoit jamais 
été fait à personne.... * » 

' L'appréciation du noble chroniqueur de la cour au sujet d'un 
prince de l'Eglise, ne donnerait pas une idée complète du caractère 
du cardinal de Coislin, si nous n'ajoutions que Fénelon le regardait 
comme un prélat vertueux et régulier, mais quf, par défaut d'ins- 
truction, donnait trop de confiance aux disciples de Jansénius. Telle 
est en effet la traduction sommaire d'un passage du mémoire latin 
que l'archevêque de Cambrai adressait au pape Clément XI en 1705 : 
« Mitiùs quidem et cautiùs sese gerit D. cardinalis de Coislin, ma- 
gnus Franciœ eleemosynarius, vir beneficus, pacificus, pins, dignus 
denique qui à cunctis ametur ; sed, déficiente doctrinâ , totam dio- 
cœsis administrationem solis docloribus jansenistis, quos admiratar 
hactenus permisit a . » . 

Le cardinal de Coislin fut enterré solennellement le 18 février 
dans la cathédrale d'Orléans, du côté de l'évangile ; trois oraisons 
funèbres, prononcées dans le cours du mois de mars, célébrèrent 
ses hautes vertus, puis le chapitre reconnaissant lui consacra une 
longue épitaphe latine, ainsi rapportée par la Gallia christiana: 

Hic jacet 

Emhuntissmus D. D. Petrus du Cambout de Coislin 

S. R. E. titulo S.S. Trinitatis in monte Pincio 

Presbyter cardinalis , 

Episcopus Aurelianensis, 

Antiquissimâ apud Armoricos nobUitate Ulustris, 

Animi œquabililate, candore, modestiâ, affabilitate, benignitate, 

Morum integritate illustrior; 

Ecclesiis sibi commissis pios prudentesque redores 

Populis erudiendis sanœ prœcones doctrinœ, 

Clericis informandis, ac proprio etiam sumptu alendis 

Prœpositos idoneos, pastoralis solliciludinis diligentes vicarios 

Socios sibi, et cooperarios semper adjunxit. 

« Mémoires de Saint-Simon, III, 241. 
9 Œuvres de Fénelon, XII, 603. 



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i 



206 PIERRE DE COISLIN. 



Ecclesiasticœ pacis amantissimus 

Turbas composuit, concordiam favit. 

Patemâ incensus caritate dispersis dédit pauperibus 

Amplum his excipiendis, hospitium hâc urbe extrui curavit. 

Inatqp honesto loco natis inopiœ verecundiam 

Libérait comitate sublevavit. 

Omnibus denique prodesse studuit, nemini nocere. 

9b hœc mérita Ludovico Magno, 

Cujus gratiam et favorem sibi ab infantia conciliait, 

Summè carus, 

Cunctis Gallorum proceribus , quos nativa urbanitate sibi devinxit, 

Gratissimus; 

Summorum Pontificum amorem 

Totius Cardinalium Collegii, nobilium Romanorum, 

Ipsiusque plebis studia et vota in se convertit. 

Bonis omnibus suî desiderium relinquens 

Obiitnonis februarii anno Domini MDCCVI, œtatis LXX. 

Episcopatus XL, cardinalatus IX '. 

Les fidèles se portèrent bientôt en foule à son tombeau, car on le 
vénérait comme un saint. Malheureusement les envieux de son 
ancienne faveur suscitèrent un orage devant ce cercueil à peine 
fermé ; l'évêque de Metz prit la défense de son oncle, et nous ne 
tarderons pas à signaler les déboires que lui valut son zèle pieux. 

Enfin la vieille marquise de Laval, fille du chancelier Séguier, qui 
avait survécu à tous les enfants de son premier mariage, s'éteignit 
au mois d'août 1710, à l'âge de qua Ire-vingt-douze ans 9 . C'est à 
elle que Beauchâteau, le petit prodige, avait jadis adressé celte épi- 
gramme : 

Que Ton admire en vous de rares qualités ! 

Les grâces, les vertus et toutes les beautés 

A Penvi vous font voir en tout incomparable ; 

Et je pourrois ici dire fort à propos, 

Que ce qu'on trouve en vous de moins considérable , 

C'est d'être fille, femme et mère de héros. 

* GaUia christiana, VI11, 1497. 

9 Et non pas à 88 ans, âge indiqué par Saint-Simon, et que nons avons mala- 
droitement rapporté dans notre Histoire du chancelier Séguier. 



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PIERRE DE COISLIN, 207 

« Elle avoil beaucoup d'esprit, et méchante », dit Saint-Simon , 
qui raconte plus haut qu'apprenant la mort de la duchesse de Ver- 
neuil, décédée en 1704 à quatre-vingt-deux ans, elle dit « qu'elle 
avoit toujours bien cru que sa sœur mourroit jeune, par tous les 
remèdes qu'elle faisoit a. Sous ce rapport, son petit-fils , le second 
duc de Coislin, pouvait présenter son vivant portrait; mais il ne put 
jouir de la fortune considérable amassée depuis longtemps par l'hé- 
ritière du chancelier, car il mourut lui-même deux mois avant elle *, 
le 7 mai 1710, après une longue maladie 2 . Son ami, M. le duc, 
l'avait précédé de quelques semaines dans la tombe, et, frappé dans 
son carrosse d'une attaque d'apoplexie épileptique en sortant de 
Vhôtel de Coislin, il avait expiré dans d'atroces convulsions dès 
son arrivée à l'hôtel de Condé. 

Nous ne ferons pas ici l'oraison funèbre du second duc de Coislin ; 
ce que nous en avons dit dans le cours de celte notice, suffit large- 
ment pour le peindre. Comme son père, il avait beaucoup d'esprit, 
mais, au contraire de son père, il le jeta sans vergogne à tous les 
vents de la malice et de la dissipation : aussi fut-il surtout regretté 
par cette génération de courtisans hypocrites et sans foi qui n'atten- 
dait que la mort du vieux roi, pour se précipiter tête baissée dans 
tous les désordres delà régence, et préparer de loin l'épouvantable 
réaction de 1793. 



1 « M. révêque de Metz, petit-fils de M - * de Laval, écrivait Dangeau le 19 août 
1710, en héritera de 55,000 livres de rentes qui lui sont substituées. M"' la duchesse 
de Sully, sa petite-lille, héritera de peu de chose, et Madame la maréchale de Roche- 
fort, sa fille unique du second lit, n'en aura quasi rien: tout le bien que M 1 " de 
Laval avoil eu du chancelier Séguier, son père, étant substitué aux enfants de son 
premier mariage avec le grand-père de M, de Metz et de*M" de Sully. » 

2 t 11 a fait son testament en faveur des enfants de M"* de Blanzac, sa cousine 
germaine, dit le Journal de Dangeau : mais on prétend que ce testament ne sauroit 
nuire à M. de Metz, son frère unique, parce que les terres sont substituées. » 
(Journal du 7 mai.) — Et Ton apprend par les lettres de la marquise d'Huxelles, 
qu'il légua 4 000 * de pension viagère , 10 000 * d'argent comptant et sa maison 
de Saint-Germain à M u *Duclos, la fameuse comédienne, t Mais le P. Saillard y a 
fait ajouter que ce seroit à condition qu'elle quitteroit la comédie. 11 n'a tenu qu'à 
elle de l'épouser. » (Lettre citée par M. Feuillet de Conches). 



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1 



208 PIERRE DE COISLIN. 

Nous devons cependant citer en l'honneur de sa mémoire, ce 
passage du discours de l'abbé de Choisy, répondant à la harangue 
de réception de Févêque de Metz à l'Académie, lorsqu'il remplaça 
son frère: c En vous voyant, nous nous imaginons que nous le 
possédons encore. Nous croirons le voir assister à nos exercices, 
s'en foire un plaisir et même un devoir, déposer sa dignité, ne 
chercher pas même à se distinguer par la justesse de son discerne- 
ment, qui lui montroit toujours le vrai, et lui faisoit démêler les 
questions les plus embarrassées, attentif seulement à l'emporter par 
l'envie de faire plaisir, par la douceur de la société , et par cette 
aimable politesse qui vous est héréditaire. Enfin, Monsieur, tant que 
nous vous verrons, nous croirons n'avoir rien perdu \ » 

Ce témoignage est 1res- flatteur pour le second duc de Coislin; 
mais nous avons dit ce qu'il faut penser de ces éloges académiques. 
En ce qui nous concerne, nous déclarons ne professer aucune estime 
pour Pierre de Coislin, et nous avons hâte d'aborder la carrière, 
plus digne de l'attention d'un biographe, de son frère l'évèque àe 
Metz, qui recueillit la succession de ses honneurs académiques et 
ducaux. 

* Recueil des Harangues de V Académie, édit. 1724, t. III. 

René Kerviler. 



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SOUVENIRS DES GUERRES DE LA. VENDÉE. 



LE GRAND MICHA ET LE CAMP DU CORMIER 



A l'époque de la Révolution, mon grand-père maternel habi- 
tait le village du Cormier, dans la paroisse de Chavagnes-en- 
Paillers. Il prit part à l'insurrection , se battit bravement, passa 
la Loire avec la Grande- Armée et ne reparut plus. Ma grand' 
mère, encore fort jeune, restait veuve, avec cinq enfants, dont 
l'aîné était âgé de neuf ans. 

Dans la maison contiguë à la sienne demeuraient trois frères, 
ses cousins. L'un d'eux joua un rôle fort actif, sinon très-impor- 
tant, dans la guerre, et il acquit une certaine influence sur les 
hommes de son voisinage. Il se nommait Michel Piveteau, mais 
dans le patois du pays on l'appelait communément le grand 
Michâ , et cette dénomination prit tellement faveur , qu'elle est 
passée à sa famille, bien qu'il ne se soit jatàais marié. 

UicheUPiveteau n'avait reçu que l'éducation commune aux 
paysans de la Vendée ; mais il avait naturellement de la noblesse 
et de l'élévation dans le caractère; sa conduite était irrépro- 
chable, et, s'il mettait son honneur à combattre les Bleus , son 
plus grand plaisir était de secourir les faibles. 

Il était de haute taille, d'une force remarquable et portait 
toujours de grandes guêtres de cuir qui lui montaient jusqu'au 
genou. Il avait des jambes comme un échassier et courait comme 
un lièvre; mais il était beaucoup moins peureux: il affectait 
même une certaine crânerie pleine d'entrain qui s'alliait fort 



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210 LE GRAND MICHA 

bien avec le ton élevé de sa voix et la tournure de son langage 
tout à la fois sarcastique et jovial. 

Quand il se dressait sur ses hautes jambes, avec sa veste brune, 
son chapeau à large bord et son fusil sur l'épaule, il n'avait pas 
précisément la mine d'un soldat, mais sa physionomie franche, 
ses yeux grand ouverts et son air provocateur lui étaient toute 
ressemblance avec un brigand, sans lui donner l'aspect du pre- 
mier venu. 

Les Bleus l'avaient vu si souvent fuir devant eux ou courir 
sur leurs talons, qu'ils avaient fini par le reconnaître; mais 
comme ils ne voulaient pas se déshonorer en employant le patois 
de leurs ennemis , au lieu Je l'appeler le grand Michâ, comme 
tout le monde, ils disaient : le grand gueux de Piveleau. Il rece- 
vait fort gaiement ce titre de noblesse qu'ils prétendaient loi 
donner ; cependant sa reconnaissance n'alla jamais jusqu'à leur 
épargner un coup de sabre ou un coup de fusil. 

Il faisait partie de ces Vendéens qu'on eût pu appeler des 
guerriers nomades; ils étaient à la disposition de quiconque avait 
besoin d'hommes, et, comme on en manquait un peu partout* 
ils se trouvaient presque toujours sur les chemins ou sur les 
champs de bataille. 

Au moment dont je veux parlerai était à l'armée de Charette, 
vers la Basse-Vendée. Mais là comme ailleurs il ne pouvait être 
bien longtemps sans revoir sa petite maison. Les armées ven- 
déennes n'eurent jamais rien qui pût ressembler, même de loin, 
à une intendance organisée. Les soldats étaient obligés de se 
fournir de vêtements, de linge et fréquemment de vivres. C'est 
ce qui explique l'état précaire et la composition toujours tran- 
sitoire des armées. Le$ soldats qui étaient plusieurs semaines 
absents de leurs domiciles se trouvaient exposés aux plus dures 
privations. 

Donc, le grand Michâ revenait au Cormier. 

En traversant la paroisse de Chavagnes, il rencontra ma grand' 
mère et ses cinq enfants chez un de leurs parents communs. 



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ET LE CAMP DU CORMIER. 211 

— « Que fais-tu ici, lui dit-il. Tu prends donc bien du plaisir 
à promener ce petit monde-là ? Tu sais pourtant que les poules 
ne mènent guère leurs poulets au soleil quand elles voient les 
pies sur les maisons. » 

— « Tu parles bien à ton aise ! répondit ma grand'mère; mais 
si tu étais à ma place tu ferais comme moi , car les Bleus sont au 
Cormier. » / 

— « Comment ! les Bleus sont au Cormier ! pas possible! » 

— « C'est si bien possible qu'ils y sont campés depuis huit 
jours, et que leur camp s'étend jusqu'à la Chardière. » 

— « Tu parles sérieusement ? » 

— « Très-sérieusement, et, si tu ne veux pas me croire, tu 
peux t'en assurer toi-même : seulement je t'engage à ne pas voir 
de trop près, car tu pourrais bien y laisser ta tête. » 

— « Ça, c'est autre chose !... Il faudra voir un peu... Heureu- 
sement que Charetle n'est pas mort, et le grand Michâ non 
plus! » 

En disant ces mots, ses yeux étaient fixés sur le tenaillet, garni 
de larges pains encore tout frais. Il en prit un de la main gauche, 
en sépara un fort segment avec son sabre, et il s'éloigna, en atta- 
quant son morceau de pain de toute la vigueur de ses dents. 

Il s'en retourna vers Charetle, auquel il exposa le malheur de 
son village, et il lui représenta que ce serait une bonne occasion 
de battre les Bleus une fois de plus. Il s'offrait à servir de guide, 
et promettait de conduire l'armée de manière à couper du pre- 
mier coup les républicains en deux. 

Hais Charette avait beaucoup à faire ; il répondit qu'il ne 
pouvait entreprendre cette expédition sans déranger tous ses 
plans et compromettre le succès général de la guerre. 

Michel Piveteau avait prévu cette éventualité ; aussi avait-il 
mis une deuxième corde à sou arc. Il se contenta de demander 
à Charette une douzaine d'hommes à son choix, avec le secours 
desquels il espérait jouer quelque bon tour aux républicains. 
Charette les lui accorda de bonne grâce, et, dès qu'il les eut 
trouvés, il se remit en route avec eux. 



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^^^^w 



212 LE GRAND MICHA 

Chemin faisant, il exposa son plan et convint avec ses hommes 
des détails de l'exécution. 

En arrivant dans la paroisse de Cbavagnes, ils se séparèrent 
et se répandirent dans toutes les directions. Ils convoquèrent 
pour le soir les hommes qu'ils rencontrèrent, valides ou non, et 
même des femmes et des enfants. Comme il s'agissait d'un intérêt 
commun et que les Bleus n'étaient guère à craindre la nuit, on 
ne se fit pas beaucoup prier, et, à l'heure dite, tout le monde se 
trouva au rendez* vous. 

Michel Piveleau partagea cette armée d'un nouveau genre en 
plusieurs groupes, plaça à la tète de chacun un homme intelli- 
gent, assigna les postes et donna des instructions très- précises. 
Pour lui, avec ses douze hommes, il se réserva naturellement le 
poste d'honneur, qui était aussi celui du péril. A la nuit close, 
on se mit en marche dans un profond silence, et bientôt chacun 
fut en place. 

Le village du Cormier est situé au sommet d'un coteau 
abrupt; au bas, coule un petit ruisseau, près duquel on trouve 
beaucoup d'arbres et de buissons. 

Les républicains, dont rien ne troublait la sécurité, allumaient 
chaque soir des feux de bivouac en avant des maisons et, de la 
vallée, on pouvait les apercevoir à la lumière de la flamme. 

Michel Piveteau et ses hommes s'avancèrent jusqu'au bord du 
ruisseau et, se masquant derrière les arbres, ils se mirent à tirer 
sur les Bleus qu'ils virent à portée de fusil. Ceux-ci se sauvèrent 
aussitôt vers le village, et les assaillants prêtèrent l'oreille un 
instant. Us entendirent des bruits confus et ils comprirent qu'il 
se faisait un grand mouvement dans le camp républicain. 

— « Les enfants, dit le grand Michâ, notre affaire va bien; 
prenons courage ! » 

Et, d'une voix à percer la nue, il se met à crier : 

— « Vive le Roi ! Vive le général Cbarette ! » 

Ces cris sont répétés près de lui , de différents côtés, et par 
derrière à une grande dislance. Pendant que ses hommes remou- 
lent le ruisseau en tirant des coups de fusil sur le village, il 



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r 



ET LE CAMP DU CORMIER. 213 

simule des mouvements d'extrême avant-garde et donne des 
ordres de sa voix la plus retentissante. Les autres groupes 
criaient de leur côté , et tous ces bruits , grossis par les échos de 
la vallée, firent croire aux Bleus qu'ils allaient avoir sur les bras 
toute l'armée de Charette. 

Le stratagème n'était pas tout à fait impénétrable, et la pru- 
dence exigeait qu'on fit au moin^une reconnaissance pour juger 
de l'importance et delà direction de l'attaque. Mais les républi- 
cains en Vendée n'eurent jamais tout leur sang-froid. Ils avaient 
vu si souvent surgir des armées là où ils s'attendaient à ne ren- 
contrer que des buissons, qu'ils craignaient toujours d'être sur- 
pris. Aussi les Bleus du Cormier plièrent bagage, dès qu'ils se 
crurent attaqués, et ils se retirèrent dans la direction de Saint- 
Fulgent et de Cbantonuay. Comme ou le pense bien, leur retraite 
ne fut pas inquiétée, et, s'ils y perdirent un peu d'honneur, ils 
eurent du moins l'avantage de sauver tout le reste. 

Je dois dire pourtant, à leur décharge, que j'ignore absolu- 
ment l'importance de leurs forces. 11 est bien possible qu'ils 
n'eussent pas un campement établi selon les règles de la guerre, 
mais qu'ils se fussent contentés d'occuper les maisons du Cor- 
mier et les autres situées à quelque distance de la grand'route, 
en y comprenant celles de la Chardière. Dans cette hypothèse, 
leur situation eût été difficile à défendre, car lés divers détache- 
ments eussent été coupés sans aucun effort. 

Quoi qu'il en soit, le grand Michâ s'aperçut bien vite qu'il avait 
complétementjéussi dans son entreprise. Il suivit les traces des 
républicains jusqu'à Sairil-Fulgent, et, quand il vit que tout avait 
disparu, il retourna au Cormier, où il rappela les habitants. 
Ceux-ci eurent la satisfaction de voir que les Bleus avaient dérogé 
à leurs habitudes et que les maisons n'avaient subi que des 
dégâts faciles à réparer. 

L'abbé L. Augereau. 



L 



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PROFILS CONTEMPORAINS 

M. GUÉPIN 

PRÉFET DE LA LOIRE-INFÉRIEURE 



Lorsqu'on reçut en province la nouvelle de la révolution da 
4 septembre, beaucoup de déparlements se demandèrent avec 
anxiété : Qui allons-nous avoir pour préfet ? La Loire-Inférieure 
n'éprouva pas ces incertitudes , et chacun se dit aussitôt : Nous 
allons avoir M. Guépin. % 

M. le docteur Guépin était en effet tout désigné. Ce n'était 
pas un républicain de la veille, mais de l'avant- veille, je veux 
dire d'avant Février 1848. En 1848, il avait déjà été commis- 
saire extraordinaire, il était lié depuis longtemps et très-inti- 
mement avec tous les coryphées anciens et modernes de la 
démocratie et de la république. Sous l'Empire, il avait publié 
des articles de journaux et des livres où il confessait sa toi 
ouvertement, entre autres, un traité de Philosophie positive, où 
les idées socialistes et même les doctrines matérialistes se 
trouvent amalgamées avec certaines aspirations généreuses. M. 
Guépin était donc, à Nantes, dans la plus grande ville de Bre- 
tagne, ce qu'on pourrait appeler le patriarche et le grand-prêtre 
de la démocratie avancée. 

Et pourtant , malgré la couleur tranchée de sesj>pinioDS, 
malgré ses liaisons intimes et anciennes 'avec les chefs de la 



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M. GUÉPIN, PRÉFET DE LA LOIRE-INFÉRIEURE. 215 

république triomphante, son avènement inspirait au parti de 
Tordre une répulsion mêlée d'un autre sentiment assez, difficile 
à définir, qu'il est nécessaire d'indiquer. Ce n'était assurément 
ni de la sympathie ni de la confiance; mais, à raison de son 
caractère personnel et aussi du milieu très-conservateur dans 
lequel il avait à opérer, on le croyait *ten général incapable de 
faire beaucoup de mal et de prêter volontairement les mains au 
désordre matériel , aux violences contre les personnes ou les 
propriétés. Confiance purement relative , qui a été à peu près 
justifiée. 

Il n'en est que plus curieux et plus instructif de rechercher, 
de découvrir, chez un démocrate modéré jusqu'à un certain 
point dans ses actes, mais de convictions ardentes et intimement 
lié de cœur et d'esprit avec les hommes qui gouvernaient à 
ce moment la France, de rechercher, dis-je, les idées, les senti- 
ments dont s'inspiraient dans leurs actes, dans leur adminis- 
tration, dans toute leur vie publique , les républicains — même 
les plus honnêtes — auxquels l'effondrement politique du 
4 septembre avait livré les destinées du pays. 

C'est ce que nous essaierons de faire à l'aide de documents 
peu connus pour la plupart, mais dune authenticité incontes- 
table. 

I 

Voici d'abord le pittoresque tableau de la situation de Nantes 
et de la Loire- Inférieure, tracé le 5 septembre 1870, par 
M. Guépin, et expédié dans la matinée au ministre de l'Inté- 
rieur : 

« Guépin de Nantes à Intérieur, Paris. 

» Petites agitations. — Drapeau rouge placé, provocateur 
» coffré. — Idem tricolore enlevé, provocateur coffré. — 
» Statue Billault difficultés, conflit. J'ai parlé aux uns paternel* 
» lement , aux autres sévèrement. 

» Grandes agitations à Saint-Nazaire* — Ordres expédiés, 
» réexpédiés , proclamation. 



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216 M. GUÉPIN 

» Neuf heures et demie , je crois au calme. » 

Le lendemain (6 septembre), il n'est plus aussi sûr de son 
fait , il écrit au ministre ; 

« Saint-Nazaire s'est calmé cetle nuit.... Il y a cependant des 
» inconciliables. Petites menaces de jacquerie napoléonienne: 
» tentative d'incendie fle forêt près Machecoul; calomnies, 
» prêtres et nobles accusés d'être Prussiens. » 

Néanmoins il ajoute dans cette dépêche : y* 

« Douceur paternelle et fermeté inflexible vaincront obsta- 
» clés. » 

Le 8 septembre , il rend bon compte de ses efforts multipliés 
pour « vaincre obstacles » : 

« Cassé et remplacé (écrit-il) maire de M èé * , aubergiste, 
» maire à poigne. — Ecrit aux habitants des campagnes , en- 
» verrai celte proclamation. — Ecrit aux juges de paix, demande 
». concours. — Ecrit aux agents-voyers. — A tous je dis : 
» Union , conciliation , action , dévouement ! — Conciliation et 
» révision marchent très-bien. » 

Trois jours après , il semble que tout cela ne marche plus 
aussi bien , car il télégraphie, le 11 septembre, au ministre de 
l'intérieur, à Paris: 

« Dan'k la Loire- Inférieure, dans le Morbihan surtout, deux 
» ennemis à redouter, les Prussiens et le napoléonisme, qui veut 
» faire terreur dans Loire-Inférieure et qui fait terreur dans le 
» Morbihan. » 

Ne nous étonnons point de voir H. Guépin, quoique préfet de 
la Loire- Inférieure, renseigner le ministre de l'intérieur sur 
l'état du Morbihan. Il était originaire de ce dernier départe- 
ment et il ne cessa jamais de lui prodiguer son ardente 
sollicitude. Quant aux Prussiens mentionnés dans cetle 
dépêche, inutile de dire qu'ils n'y figurent absolument que 
comme décor, puisque, Dieu merci, ils n'ont jamais paru en 



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PRÉFET DE LÀ LOIRE-INFÉRIEURE. 217 

^Bretagne, — à moins que sous ce nom le préfet n'entende dési- 
gner telle ou telle catégorie de citoyens suspecte à ses yeux de 
sympathie pour l'ennemi (comme on l'avait fajf si odieusement 
dans certaines provinces aux derniers jours de l'empire) — et 
celte interprétation est peut-être la vraie, car deux autres dépê- 
ches, du même au même, et à peu près du même temps, formu- 
lent des accusations de trahison. L'une porte : 

« Trahison emploie inertie : mobiles à Ploërmel et ailleurs 
» sans képis, personne n'écoute leurs réclamations. On veut 
» mort de république par paix honteuse et mort des républi- 
9 cains! Masse bien disposée partout; partout meneurs réaclion- 

* naires, vraie pourriture! Il faut action habile, mais énergique 

• et incessante. (8 septembre). » 
Et l'autre dit : 

« Difficultés augmentent. Réaction napoléonienne s'organise» 
» Grande ma défiance : avant-hier, dans ronde de nuit, j'étais 
» seul * , vu d'abord fusée bleue, puis jeu de lumières. — Dire à 
» Marine: Directeur d'Indret partout dénoncé, fait couperet 
» enclouer des canons, encore bons ; très-suspect aux ateliers. 
» (10 septembre). » ( 

On voit qu'ici l'accusation de trahison se formule dans des faits 
précis , se fixe sur une personne désignée — et, est-il besoin 
de le dire ? cette accusation si grave, qui pouvait en de tels 
moments être si périlleuse pour l'homme qu'elle visait, est ab- 
solument gratuite. 

II 

Le 15 septembre, M. Guépin, reprenant la tutelle du Mor- 
bihan , signale de nouveau au ministre de l'intérieur l'horrible 
siluation de ce département, dont le préfet, depuis le 4 sep- 
tembre, n'avait pas encore été remplacé : 

1 Le 13 septembre, M. Gaépin écrit aa ministre : « Tontes les deux nnits, je fais 
* seul patrouille à Nantes pourrniownême. > 

TOME XXXVI (VI DE LA 4« SÉRIE). 15 



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.1 

ail encore I 



218 u. guépin ,- 

« Un Morbibannais arrivé : L'empereur, dit-il , fait 
» terreur au Morbihan. Verrai le préfet du Morbihan demain, 
» le féliciterai, lui dirai les faits et son devoir de donner dé- 
» roisdftn. » 

Ce pauvre Morbihan recelait d'ailleurs bien des traîtres, 
jusque dans la famille du préfet de Nantes , qui se croyait en 
conscience obligé de les dénoncer à M. Gambetta : 

« Ma nièce, M me ** # , très-ardente napoléonienne, est l'inslru- 
» ment que la préfecture de Vannes emploie pour m'empêcher 
» de connaître les faits criminels du Morbihan et de faire cban- 
» ger l'indigne préfet et les indignes sous-préfets du Morbihan. 
» J'ai fait mon devoir, conscience en paix. (15 septembre). » 

Et quels étaient ces faits criminels du Morbihan ? M. Guépin 
nous l'apprend dans une autre dépêche à même destination et 
à peu près de même date (du 8 septembre) : 

« Suis né Morbihannais ; j'ai au Morbihan parents, amis de 

» toutes opinions; voici la situation. Morbihan trop calme; furie 

» plébiscitaire remplacée par inertie préfectorale et sous-pré- 

f » fectorale; villes et campagnes en masse bien disposées, mais 

» abandonnées à elles-mêmes. Mettez direction dans main ferme. • 

Le crime des indignes préfets et sous-préfets, c'était donc de 
ne pas faire d'agitation républicaine et de trop bien maintenir 
le calme dans leur département. Crime étrange, qui en d'autres 
temps aurait passé pour vertu. 

Du reste, dans son zèle inquiet pour la république, le préfet 
de la Loire-Inférieure ne cesse de lui découvrir de nouveaux 
ennemis. Jusqu'ici , il n'a dénoncé que les napoléoniens ; mais 
le 24 septembre, rendant compte par dépêche au gouvernement 
de Tours de la session extraordinaire de son conseil général, il 
dit: 

« Affaires d'argent» tout le monde a bien été. Affaires poli- 
» tiques, napoléoniens ont été plus coulants que légitimistes.— 



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PRÉFET DE LA LOIRE-INFÉRIEURE. 219 

» Ce matin, manifeste de Chambord ; le public n'y a pas fait 
» attention. » 

Le 29 septembre : 

« Les paysans n'ont qu'un tiers de récoite, leurs prêtres les 
» travaillent, ainsi que les légitimistes. » 

Le 30 du même mois : 

« Avoir l'œil sur réaction clérico-légitimistc, voilà l'idée du 
» jour. Vendredi ou samedi, aurez manifeste de Henri V. » 

El, dans les premiers jours du mois suivant, il télégraphie 
encore à Tours (à M.HLaurier, délégué de l'intérieur) : 

« Agitation légitimiste incroyable; ils voudraient que la dé- 
» mocratie fît des folies! Roselti, ancien ministre de Valacliir, 
» vous le dira avec détails. (1 er octobre). 

» . • . Un seul ennemi dangereux, les clérico-légitimistes. Us 
» proposent à candidature les députés de 48-49, qui ont tué la 
» république de 48. » 

"Dessein effroyable assurément. Le préfet, cependant, peu de 
temps après, crut reconnaître que ses craintes avaient fait fausse 
roule, car, le 13 octobre, il télégraphiait à Tours à M. Gambetta : 

« Donné semonce très-raide à un curé Manifeste Henri V 

» peu de succès. — Napoléoniens coulés, deux tiers se rallient. 
» — Orléanistes seuls puissants. » 

M. Guépin a donc successivement redouté, dénoncé comme 
menaçants et conjurés contre la république, d'abord les bona- 
partistes, ensuite les légitimistes, enfin les orléanistes; mais il a 
toujours vu au-dessus de sa tête, comme une épée de Damoclès, 
l'un ou l'autre des partis monarchique! C'a été là constamment 
sa grande préoccupation. 



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220 M. GDÉP1N, 

III 



1 



Dans une telle situation d'esprit , l'idée de fairç des élections, 
pour donner au pays le moyen légal d'exprimer sa volonté et 
d'intervenir lui-même dans la direction de ses destinées, cette 
idée ne devait guère sourire à M. Guépin ; en effet» il y a toujours 
été opposé, même aux élections municipales. Le 17 septembre, 
avant que les communications fussent rompues avec Paris, il 
demandait au ministre dé l'intérieur 

« Explications sur les élections municipales fixées au 25 sep- 
» lembre, considérées comme matériellement impossibles et 
» dangereuses pour le salut de la république : c'est livrer la 
» France à la coalition orléano-légitimiste. Réfléchissez! » 

A plus forte raison repoussait-il l'élection d'une Assemblée 
nationale ou constituante. Vers la fin de septembre, quand l'idée 
de cette élection» d'abord annoncée par le Gouvernement de la 
défense uationale, semblait écartée, il télégraphiait à la Déléga- 
tion de Tours (à MM. Laurier et Glais-Bizoin) : 

« Légitimistes demandent à être accrédités à Tours pour 
» réclamer Constituante : de nia pari nulle envie. Les meilleurs 
» sont adversaires dangereux. » 

Et la Délégation de Tours semblant incliner à convoquer de 
nouveau les électeurs (comme elle le fit en effet le 2 octobre 
pour le 16), il tâchait de l'en détourner comme suit : 

« Ne pressez pas élections; scrutin de liste dangereux. (1 er oc- 
» tobre). » 

Quand Gambella vient à Tours porter le décret qui les inter- 
dit, il jubile : 

« Occupons-nous de la défense nationale (écrit-il, le 9 octobre, 
» à la Délégation). Les ennemis de la République voudraient ici 



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PRÉFET DE LA LOIRE-INFÉRIEURE. 221 

» élections ; n'en voulons pas. Avons confiance dans gouverne- 
» ment ; qu'il soit ferme, le soutiendrons. Sommes heureux de 
» l'arrivée de Gambetta. Je reste préfet s'il n'y a pas d'élections. » 

Car il est bon de noter que ce grand ennemi des^eetions 
n'en avail pas moins déjà deux fois donné et repris sa démission 
de préfet pour se porter candidat, comme on le voit par cette 
dépêche par lui adressée, le 30 septembre, au ministère de l'in- 
térieur, à Tours : 

« Le 20, ai adressé démission : prêt à être candidat, prêt à 
» rester préfet, selon besoins du pays. Vous envoie par ami 
» seconde démission. Ferai ce que jugerez le plus utile. » 

On ne saurait être plus accommodant. D'autant que M. Guépin 
devait faire un sacrifice en se résignant à entrera l'Assemblée 
nationale; il n'était nullement réconcilié avec les élections. 

Le 23 octobre, quand M. Thiers revint de sa mission diplo- 
matique, encouragé par les puissances neutres à traiter d'un 
armistice pendant lequel la France élirait une assemblée, cette 
idée des élections, de nouveau débattue à Tours, fut de nou- 
veau combattue par M. Guépin, qui, spontanément ou con- 
sulté par le ministre de l'intérieur, lui écrivit sans détour : 

« Les républicains sont inquiets. L'intervention des puissances 
» étrangères est une menace directe à l'existence de la répu- 
» blique. Ils apprécient de même manière l'idée d'une Consti- 
» tuante, avant que l'ennemi ait quitté le sol de la France. » 

Celte fois, il fut enfin débarrassé de ce souci, — au moins 
jusqu'au dénoûment de la guerre. 

IV 

Les continuelles alarmes causées au préfet de Nantes par les 
prétendues menées des monarchistes et par les périls imagi- 
naires de la République, ne lui laissaient pas trop le temps de 



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222 M. GUÉPIN, 

songer à la défense nationale. M. Guépin portait là encore les 
mêmes préjugés, qui le poussèrent plus d'une fois à entraver 
d'une étrange façon les efforts patriotiques tentés pour organiser 
la résistance. 

QuicfflHfue n'avait pas le bonheur d'être républicain était 
indigne, à ses yeux, de défendre la France, indigne du moins de 
prendre une part quelconque, même très-secondaire, à la direc- 
tion de la défense. 

Ainsi, les préfets de la Manche et de l'Ille-et-Vilaine (MM. Le- 
noël et A. Blaize) cherchaient le moyen d'unir dans une action 
combinée les forces des déparlements de l'Ouest. Treize de ces 
départements, représentés à fie n nés, le 16 septembre 1870, par 
leurs préfets et leurs hommes les plus marquants, avaient établi 
entre eux, sous le nom de ligue de VOuesU une alliance ou, pour 
mieux dire, une entente purement patriotique, nullement poli- 
tique, destinée à procurer te meilleur emploi possible des 
efforts et des ressources communes. M. Guépin parut à cette 
réunion. Il eut le plaisir d'y voir des républicains pur sang, 
entre autres les deux préfets promoteurs de la ligue. Parmi 
eux, toutefois, s'étaient glissés, comme la nielle dans le blé, 
quelques personnages suspects, par exemple MM. Daru et Carré- 
Kérisouët, membre de l'opposition libérale dans la dernière 
Chambre de l'empire, mais peu connus par leur républica- 
nisme. Cela suffit à effaroucher M. Guépin ; il flaira là quelque 
complot monarchique et s'empressa de dénoncer le péril aux 
triumvirs de Tours : 

« Ne vous laissez pas circonvenir (écrivait-il le 28 septembre 
» à M. Glais-Bizoin), ne vous laissez pas circonvenir par la ligue 
» de l'Ouest. Celte ligue est fort peu républicaine. Elle va vous 
» demander la nomination d'un commissaire muni de pleins 
» pouvoirs civils et militaires pour treize départements. Ce serait 
» folie de l'accorder. » 

On ne l'accorda pas, oh n'accorda rien, la ligue de l'Ouest avorta. 



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PRÉFET DE LÀ LOIRE-INFÉRIEURE. 223 

Pourtant, nos gouvernants de Tours étaient loin de par- 
tager, en cette matière, les idées du préfet de Nantes. Ils 
reconnaissaient sans peine à tous leurs adversaires politiques 
le droit de se faire tuer pour le pays.... et pour la république; 
ils mettaient même une bonne grâce particulière à leur en 
faciliter les moyens. Aux républicains on réservait les postes de 
confiance, préfectures, sous-préfectures, judicatures et autres; 
aux réactionnaires, aux royalistes, on abandonnait les avant- 
postes et les champs de bataille. De cette façon on n'excluait 
personne , on acceptait le concours de tous les partis. 

Quand M. de Charette et M. Calhelineau demandèrent à lever 
des volontaires et à les mener devant l'ennemi, MM. Crémieux, 
Glais-Bizoin, plus tard M. Gambetta, les encouragèrent, leur 
fournirent tous les moyens de satisfaire leur patriotisme. 
M. Guépin , plus ferme sur les principes, n'eut point de ces 
lâches complaisances et combattit opiniâtrement — entre 
autres — la formation du corps Calhelineau. Outre les pièces 
publiées alors par les journaux, voici quelques extraits de dé- 
, pèches que le préfet de Nantes adressait au Gouvernement de 
Tours, et qui montrent à quel point la passion politique l'aveu- 
glait: 
Le 28 septembre, il écrivait à M. Crémieux : 

« Demandez à l'amiral L*** ce que pèse moralité de Calheli- 
» neau. Ne connaissez pas l'Ouest, mon vieil ami. Sa réinfégra- 
» lion, dont on parle, peut nous conduiffc guerre civile. Voyez 
» Glais-Bizoin avant d'en terminer. » 

Le gouvernement de Tours persistant.à autoriser la levée des 
volontaires Calhelineau, M. Guépin persistait â l'empêcher dans 
son département et croyait justifier cette étrange rébellion par 
cet argument non moins étrange : 

• Nantes, 30 septembre 1870. — Préfet à Gouvernement, 
Tours. 
» Longue séance avec Cathelineau. 



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224 U. GUÉPIN, PRÉFET DE LA LOIRE-INFÉRIEURE. 

» De X***, ancien garibaldien, avait demandé au général 
» (commandant à Nantes) à faire bataillon de chemises rouges. 
» — Refus. 

» Ai répondu à Calhelineau : Il n'y a pas ici deux poids et 
» deux, mesures; ce qui a été refusé à de X*** , écrivain 
» habile, homme aimé à Nantes, est refusé à Catbelineau. 

» Ecrirai le reste si vous voulez. » 

Le Gouvernement répondit que si M. de X*** voulait lever 
un corps de volontaires , ce n'était pas au général commandant 
à Nantes , mais au ministre de la guerre qu'il devait demander 
l'autorisation, laquelle ne lui serait pas plus refusée qu'à Cathe- 
lineau; en attendant, H. Calhelineau ayant cette autorisa- 
tion devait en user, et le préfet de Nantes cesser d'y mettre 
obstacle. 

M. Guépin fut réduit à obéir et à se réjouir — républicaine- 
ment — des difficultés que rencontrait , en dehors de son 
action officielle, la formation du corps Cathelineau. Le 13 octo- 
bre, il écrivait au ministre : 

« Jusqu'à présent, Cathelineau sans succès. — Un frère de 
» Cathelineau intendant d'Henri V. » 

Voilà le secret de cette patriotique opposition. 

Jacques Devannes. 

m 

. (La fin à la prochaine livraison). 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON' 



De Granval. Lire, Guillaume Bauquet de Grand val, ancien capitaine 

de dragons, chevalier de Saint-Louis, lieutenant en du Dresnay, 

né à Méautis (Manche), le 26 juillet 1 742 ; -f- 1 4 thermidor, Vannes. 

Em. *. 
De Gras (Dominique). Lire, Dominique Gras, domestique, 23 ans, né à 

Bourg-Saint- Andéol (Ardèche) ; + H thermidor, Auray. Em. 2 . 
Marquis de Grave. Aj., colonel, capitaine en d'Hervilly, tué le 21 juillet. 

Em.*. 
Grêla (Joseph). Aj., marin, 24 ans, Riantec (Morbihan) ; + *8 thermidor, 

Vannes. Ins. 
* Grenier (Nicaise-Valentin). 4/., domestique du comte Archambaud de 

Périgord , 31 ans, Ourville (Seine-Inférieure) ; + *0 thermidor , 

Quiberon. Em. 

* Voir la livraison d'août, pp. 151-160. * 

1 Son père, Gédéon-François-Joseph , seigneur de la Grandvaliére , avait épousé 
Jtfanc-Anne Poisson d'An ville. Lui-même s'était marié au Mans avec Agnès-Louise- 
Françoise Samson de Lorchère, dont il n'avait qu'une fille, morte, en 1830, sans 
alliance. La famille existe toujours. Son chef est aujourd'hui le marquis Stanislas de 
Grandval. 

9 L'inscription du monument semble concerner le baron de Gras, ancien major 
des chasseurs à cheval de Champagne, aide-de-camp du comte de Puisaye, blessé le 
16 juillet. Ce serait une erreur. Le baron de Gras fut de ceux qui purent se sauver 
le 21. La victime de ce nom est ainsi indiquée dans le texte de l'arrêt :— < Dominique 
Gras, fils de feu Camille et de feue Flamande, domestique du citoyen Desser, sons- 
lieutenant au ci-devant régiment de cuirassiers... » 

3 Famille du Languedoc, qui comptait parmi ses membres un lieutenant-général, 
commandeur de l'ordre de Saint-Louis. 



L 



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226 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

De Grimonville (Ch.). Lire , de Grimouville, de la Haye (Manche); + 
13 thermidor, Auray. Em. *. 

De Grozon (J.). Lire, Just-Anne-Ignace-François Sarret de Grozon, 
lieutenant de vaisseau à 22 ans, lieutenant dans Hector, né à 
Àrbois (Jura), le 6 février 1764; + 12 thermidor, Quiberon. Em. * 

Grue (L.-J.-M.), ou de la Grue. Combat du 16. 

Du Guegan (L.-J.). Aj., 22 ans, Berric (Morbihan). Etat du général Le- 
moine, n<> 250. Em. 

Guégué (J.-B.). Lire, Jean-Baptiste-René Gaignet, prêtre, vicaire de 
Doix (Vendée), né au Gué-de-Velluire, arrondissement de Fontenay, 
le 6 janvier 1764; + IHhermidor, Auray, fusillé le lendemain à 
Vannes. Em. a. 

Çuenedeval (Jean). Aj., laboureur, 23 ans, Plérin (Morbihan); + l ,r 
fructidor, Auray. Ins. 

De Guergelin (René-Marie). Lire, Le Boutouillic de Guergelin, sous- 
lieutenant au régiment de Languedoc, infanterie, volontaire dans 
Périgord, 32 ans, Hennebont (Morbihan) ; + 18 thermidor, Qui- 
beron. Em. 

De Guerroux (J.-F.). Lire, Jean-Louis de Gueroust, Nogent-le-Rotrou, 
38 ans ; + 13 thermidor, Auray. Em. 

— De Guerrv. A supprimer, se confond avec les suivants : 

De Guerry (Ch.). Lire, Louis-Benjamin de Guerry de Beauregard, officier 
de marine, adjudant dans Hector, né à Dompierre-sur-Y on (Vendée), 
le 11 février 1768; -f- 15 thermidor, Auray. Em. 4 . 

Guerry (G«r») # Lire, Gilbert-Alexis-Marie de Guerryde Beauregard, che- 

1 Famille éteinte à laquelle appartenait l'abbé de Grimonville, chanoine de Cou- 
tances, nommé évêque de Saint-Malo en 1817, mais dont la nomination n'eut pas 
d'effet par suite de l'inexécution du concordat. 

a L'un des plus énergiques et des plus brillants officiers de notre marine. Il était 
iils de Just-Denis, capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, et de Louise Bar- 
berot, et avait trois frères et six sœurs. Deux seulement des sœurs se sont mariées : 
M"" de Moréal et de Deservillers, et un seul des frères a laissé postérité. Il avait 
épousé Louise-Marie-Caroline Domet de Mont et en a eu un fils. 

8 Fils de François Gaignet, boulanger, et de Marie-Françoise Bichon, lesquels 
avaient quatre fils et deux tilles. On a imprimé qu'étant prisonnier, il avait été re- 
connu par un de ses frères qui servait dans l'armée républicaine. C'est une erreur. 
Aucun des Gaignet n'a figuré dans les armées de la République. 

* II fut condamné sous le prénom de Cliarles et la qualité de chevalier de Mate» 
qui appartenaient à un de ses frères, son aine de six ans. Sans doute, il avait pris ce 
nom et ce titre pour profiter de la loi de 1790, qui considérait les chevaliers de 
Malte comme des étrangers. ' 



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LISTE DES VICTIMES DE QUTBERON. 227 

valier de Malte, aide-major dans Hector, né à Dompierre-sur-Yon 
(Vendée>, Je 16 mars 1764; + 12 fructidor, Auray. Etn. K 

Guerry (Michel). Aj. } laboureur, 25 ans, Arzal (Morbihan); + 30 plu- 
viôse IV. Ins. 

Du Guet (Fiançois). Porté comme fusillé par M. Rosenzweig. 

De Guicheteau (Jean-Dominique). Aj. 9 avocat, volontaire en Damas , 
28 ans, Bréal (Ille- et- Vilaine) ; + H thermidor, Auray. Em. 

De Guichen (du Bouexic). Ne se trouve ni sur l'Etat du général Lemoine 
ni sur le répertoire du greffe ; porté néanmoins comme fusillé, sur 
d'autres listes 2 . 

— Guigan (Jean). Double emploi. Voir Jean Guégan. 

Guillas (G.). Aj., laboureur, 29 ans, Landevant (Morbihan) ; + 9 fruc- 
tidor, Auray. Ins. 4 

Guillemain (Henri). Aj», de la réquisition; Saint-Grave (Morbihan). Etat 
du général Lemoine, n» 711. Ins. 

Guillerot (Jh). Aj., meunier, 21 ans, Vannes ; +8 fructidor, Vannes. Ins. 

Guilleroux (Jean). Aj., tailleur, 21 ans, Morbihan; +29 nivôse IV, 
Vannes. Ins. 

1 Dans le répertoire du greffe, Gilbert se trouve porté deux fois : une première avec 
la date du 12 fructidor pour la condamnation et la seconde avec la date du 9. 

Gilbert et Louis étaient fils de Jacques-Charles Guerry de Beauregard, et de Marie- 
Ostnane du Chaffault, lesquels avaient eu cinq fils et deux filles. L'un des frères des 
victimes épousa une sœur des trois La Rochejaquelein ; un autre, une nièce des 
deux Royrand, de Quiberon. 

a Nous regrettons de n'avoir pu obtenir, ni de lllle-et- Vilaine ni du Morbihan, 
aucun renseignement précis sur celte victime. Ce qui est certain, c'est que l'amiral 
du Bouëxic de Guichen était mort en 1790, ne laissant qu'une fille, Françoise- 
Félicité , mariée, le 20 mai 1780, à Toussaint-Joseph de Lauzanne , capitaine de 
cavalerie. Le frère aîné de l'amiral, Lu^-Claude, n'avait également laissé qu'une 
fille qui, par son mariage, avait porté la seigneurie de Guichen aux Talhouët- 
BoUorhant; mais la branche de la famille du Bouëxic, donLles Guichen étaient un 
rameau, avait tenu à honneur de relever un nom devenu illustre. Cette branche 
comprenait les du Bouëxic de la Boltellerais , dont le chef était cousin germain de 
l'amiral, et les du Bouëxic de la Driennays. Nous avons vu qu'un de ces derniers 
faisait partie de l'expédition, mais fut assez heureux pour se sauver des prisons de 
Vannes; il ne peut dès lors être question de lui. Nous supposons que le Guichen du 
monument doit être un du Bouëxic de la Boltellerais. Deux la Boltellerais figurent 
sur Y Annuaire de la marine de 1781, comme lieutenants de vaisseau. Le nom de 
Guichen était porté, sous la Restauration, par un chef d'escadron aux lanciers de la 
garde, et il l'est encore aujourd'hui par plusieurs membres de la famille. du Bouëxic, 
qui continuent d'habiter les châteaux de la Bottellerais en Pipriac, et de la Drien- 
nays, en Saint-Malo de Phily. 



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i 



228 ' LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

— De Guillon (Jh). Garde-du-corps, 40 ans, Astaffort (Lot-et-Garonne); 
14 thermidor, Vannes. Em. (Voir à* Aiguillon). 

Guimvezt (L.-L). Aj., laboureur, Tréguier; + 13 thennidor, Àuray. Ins. 

Guinguené (François). Lire i Ginguené, capitaine au régiment de Picar- 
die, officier en Rohan, né à Langouet (Ille-et- Vilaine), le 12 juin 
1752; + 16 thermidor, Quiberon. Em. *. 

De Guiquerneau (A.-C). Lire, Anne-Claude Le Bihannicd&Guiquerneau, 
lieutenant de vaisseau , chevalier de Saint-Louis, sous-lieutenant 
dans Hector, né au château de Tromenec en Landéda (Finistère), 
le 28 juin 1750; + 16 thermidor, Quiberon. Em. *. 

De Guyomàràis (Jb). Lire, Joseph-François de la Motte de la Guyomà- 
RAis^pous-lieutenant dans Hector, né à Lamballe, le 10 février 
1764; + 16 thermidor, Quiberon. Em. K 

Du Haffont. (J.-M.-G.). Aj., capitaine d'infanterie, chevalier de Saint- 
Louis, aide-major dans Rohan, né à Quimper, le 8 décembre 1745; 
-|- 15 thermidor, Quiberon. Em. *. 

D'Haise (Louis-François). Aj., capitaine-major en Loyal-Emigrant , 
commandant le régiment à Quiberon, chevalier de Saint-Louis, 
45 ans, le Havre (Seine-Inférieure) ; + 13 thermidor, Auray. Em. 

Hamon (Jh). Aj., laboureur, domestique de M. de la Monneraye, né à 
Guingamp, le 22 mars 1769. El». (No 298 de Y Etat). 

De Harsgouet (Casimir- Julien-Mathieu). Aj., officier au régiment de la 

4 11 était (ils de Elie Ginguené de Rictraon et de Jeanne Agnosse. Lui-même avait 
épousé Marie-Eugénie de Talhouet-Brignac, dont il n'avait qu'une fille, mariée depuis 
à M. Charles Le Fer. François Ginguené n'avait pas de frère. 

a 11 était fils à' Yves- Alexis, major des garde-côtes, chevalier de Saint-Louis, et de 
Marie-Gabrielle de Kertangui du Trévoux. De ce mariage étaient issus 22 enfants, 
dont neuf survécurent à leurs père et mère. Lui-même avait épousé Julie Guézennec 
de Kervisien, dont il auitun fils qui mourut en .bas âge. Un de ses frères avait été 
tué par un boulet, à Iwport, en 1794. Un autre, Le Bihannic de Tromenec, était 
sous-lieutenant dans Hector, mais ne fut pas de l'expédition de Quiberon. C'est le 
seul qui ait laissé postérité. Marié deux fois, il eut trois fils de son second ma.rit& 
avec Marie-Anne-Jacquetle Huon de Kermadec. Un seul toutefois de ces trois fils, 
Charles-Edouard-Marie, marié en 1828 à Ameîie-Marie-Pruienoe de BloisdelaCa- 
lande, a continué la filiation. 

3 Frère de celui qui paya de sa vie et de la vie de sa femme sa généreuse hospi- 
talité pour la Rouerie. 

4 Son père, François-Guillaume, chevalier du Haffont de Kerescant, avait épousé 
Anne-Thérêse-Thomase de Robien, dont il avait eu trois fils et une fille. L'on de ses 
fils périt à Quiberon ; un autre à l'armée de Condé. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUÏBERON. 229 

Sarre, volontaire dans Rohan y nè à Plouha (Côtes^du-Nord), le 16 
décembre 1737 ; + 15 thermidor, Quiberon. Em. '. 

De la Haye Montbault (G*i). Lire, Charles-Gabriel de la Haye- 
Montbault, chevalier de Malte, l'un des otages du roi Louis XVI 
et de la reine Marie-Antoinette , né en 1 757, au château de la 
Dubri£j commune de Beaulieu-sousBressuire ; + 18 thermidor, 
Quiberon. Em. *. 

Hébert (Alexis). Aj., gantier, 19 ans, Caen (Calvados); + 9 fructidor, 
Àuray. Em. 

Heltn (F<i). j{j., cordonnier, volontaire dans Béon, 25 ans, Marolles 
(Nord) ; «+- 10 thermidor, Quiberon. Em. 

Le Hellec (Fie Le Chauff). Lire, Fidèle -Hyacinthe- Julien le Chauff 
de Léhélec, lieutenant de vaisseau, sous-lieutenant dans Hector, né 
à Messac (Ille- et- Vilaine), le 26 décembre 1765; + 17 fructidor, 
Vannes. Em. 3 . 

Hémery (G.). Aj., domestique, Montfort (Ille-et- Vilaine). Em. (No 564 de 
Y Etat). 

Henriot (Yves). Aj., laboureur, 20 ans, Grandchamp (Morbihan) ; + 
26 nivôse IV. Vannes. Ins. 

De L'Hérondel (A. -M. Hue). Lire, André-Marie Hue de Lerondel, lieu- 
tenant de vaisseau, chevalier de Saint-Louis, lieutenant dans 
Hector; né à Benouville ^Calvados) le 27 juillet 1730; + 14 ther- 
midor, Vannes. Em. K 

1 II était fils de François-Mathias, comte Harscouët, et de Marie-Marguerite 
Rolland, et avait épousé Bonne-Marguerite de Boisdavid, dont postérité. 

3 II était fils de Gabriel baron de Boom eau, et de Radegonde de la Haye-Mont- 
bault, et avait épousé lui-même Agathe de la Haye-Montbault, sa cousine, dont il 
avait un fils qui mourut jeune. Dans une lettre qu'il écrivit avant d'être fusillé, on lit : 
« S'il vous est possible devoir mon fils, qui doit avoir à présent onze ans, dites-lui... 
d'être fidèlement attaché à sa patrie et de pardonner les malheurs de son père... 
Embrassez ce cher fils, ma mère, ma belle-mère, mes deux belles-sœurs ; dites-leur 
que mes derniers vœux sont pour ma famille , que mon seul regret est de ne pas les 
embrasser avant de mourir, mais que je meurs sans reproche et avec toutes les 
consolations de la religion.... » 

3 Fils de Jean-Hyacinthe Le Chauff et de Pélagie-Madeleine-Vincente-Pauline 
Pic3ud de La Pommeraie, dont la mère était Madeleine de Becdeliévre, sœur de 
l'évêque de Nîmes de ce nom. De neuf enfants issus de ce mariage, deux seulement 
ont laissé postérité : M"* de Lambert de Boisjan et M"' Apur^ La famille Le Chauff 
s'est continuée par d'autres branches. 

4 Fils de Hervé, seigneur de Navarre, et de Marie-Anne Jamot de Montcarel, il 
avait un frère et une sœur mariée au comte de Beauvoir du Boscol. Ayant voulu en- 



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230 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

De Hercé (Urbain). Lire, Urbain-René De Hercé , évéque de Doî, né à 
Mayenne, le 6 février 1726; + 9 thermidor, Auray. (Voir ci-des- 
sus, t. XXXIV, p. 188.) 

De Hercé, (François). Aj. 9 grand vicaire de Dol, né à Mayenne, le 8 mai 
1733 ; + 9 thermidor, Auray. (Voir t XXXIV, p. 189.) 

Hervet (Louis). Aj. 9 domestique, 34 ans, Lantivy (Côtes- du-Nord) ;-J- 
16 thermidor, Quiberon. Em. 

C l « d'Hervilly. Lire, Louis-Charles, comte (THervilly, maréchal de camp, 
né à Paris, en 1755, blessé mortellement le 16 juillet, mort de ses 
blessures le 14 novembre suivant. (Voir t. XXXV, p. 488) *. 

De la Heuse (P. -A.). Lire, Pierre- André-Wulfrand Lângloisde la Heuse, 
prêtre, 42 ans, Neville (Seine-Inférieure); + 9 fructidor, Au- 
ray. Em. _ 

Hochenac (Augustin). Aj., maçon, 22 ans, Castres (Tarn) ; + 15 ther- 
midor, Quiberon. Em. 

Hochin (François). Aj., Laboureur , 22 ans, Pas-de-Calais ; 12 thermidor, 
Auray. Em. 

Horhant (Alexandre). 4/., domestique, 20 ans, Kervignac (Morbihan) ;+ 
26 nivôse IV, Vannes, 

Houix (Jean). Aj , ^laboureur, 20 ans , Morbihan ; + 26 nivôse IV. 

De Houlier (J.-B.). Lire, Jean-Baptiste Houlier, conscrit, né le 9 mars 
1769, à Thiembronne (Pas de-Calais); + 14 thermidor, Auray. 
Em. 2 # 

Cher de la Houssaye (Vte). Lire , Augustin Jean-Marie le Vicomte, dit le 
chevalier de la Houssaye, ancien officier des mousquetaires, capi- 
taine en du Dresnay, né à Sévignac (Côtes-du-Nord), le 19 janvier 
1742; + 1 A thermidor, Vannes. Em. a. 

V'e de la Houssaye (Jean-Baptiste). Lire, Jean-Baptiste-Marie Le Vicomte 
de la Houssaye, né à Rennes, le 26 janvier 1776, sous-lieutenant 

voyer à cette sœur une lettre et sa montre, le soldat auquel il s'adressa refusa de se 
charger de ces objets, dans la crainte de se compromettre, et se borna à faire savoir 
à M a * de Beauvoir les choses telles qu'elles s'étaient passées. * 

1 Le nom à'Hervilly était représenté dans l'armée, sous la Restauration , par on 
capitaine au 9 # cuirassiers. (Eloi d'Hervilly). Sans doute il devait être parent de la 
victime. Aucun membre de la famille n'assista toutefois à l'inauguration du monu- 
ment de Quiberon. 

1 Fils de Pierre-François, simple journalier, et de AfanWrançoiseTaleux.Onne 
s'explique pas pourquoi on a mis un de à son nom. Ce'jeune homme avait d'ailleurs 
la noblesse des sentiments. « Sa mémoire vit encore parmi nous, écrivait le curé de 
Thiembronne ; il était digne de mourir pour une si belle cause. » 

3 II était frère du président de la Houssaye et fils de Jean-François Le Vicomte 
et de Marie-Louise Ferri de la Villéblane. Lui-même avait épousé Marie Gratien, de 
Guingamp, dont il n'avait pas d'enfants» 



)OQ 



LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 231 

dans du Dresnay, blessé mortellement le 16 juillet; + Î2 thermi- 
dor, Quiberon. Em. *. 
Huby (Pierre). Aj., tisserand, conscrit de la réquisition, 20 ans, Trevé 

(Côtes du Nord). Ins. Etat du général Lemoine, n« 701. 
Huchet (François). Lire, Huchette, tisserand, 24 ans (Pas-de-Calais); -}- 

10 thermidor, Quiberon. Em. 
D'Hudebbrt. Aj., Jacques-François, officier d'infanterie , 37 ans , Dam- 

martin (Seine-et-Marne); + 16 thermidor, Vannes. Em. *. 
Hugon (C.-L.). Lire, Claude Hugon, 26 ans, Uzerche (Corrèze; + 12 

thermidor, Quiberon. Em. 3 . 
Imbert (Joseph), âgé de 35 ans, Lauzerte (Tarn-et-Garonne) ; + 16 ther- 
midor, Vannes. Em 
Imbert de Thoumouard (Th.), garde-du-corps, 60 an3, Port-Sainte-Marie 

(Lot-et-Garonne) ; + 15 thermidor, Quiberon. Em. 
Jacob (Jean-Baptiste). Aj., combat du 6 juillet. 
Jacques (Louis). Aj., parfumeur, 28 ans, Luné ville (Moselle) ; + 13 ther- 
midor, Vannes. Déserteur. 
De Jallays (Auguste). Lire, Louis- Auguste, distingué dans sa famille par 
le surnom de La Tirandrie, né à Saint Philbert-du-Pont Charrault 
(Vendée), le 22 mars 1753, capitaine de cavalerie, volontaire dans 
Béon; -+■ 13 thermidor, Vannes. Em. 
De Jallays (Louis). Lire, Cyr-Louis, distingué par le surnom de La 
Gaudinière, ancien gendarme de la garde, volontaire dans Béon, 
né à Saint-Philbert-du-Pont-Charrault (Vendée), le 26 août 1760; 
+ 13 thermidor, Vannes. Em. 
De Jallays (Pierre). Lire, Pierre-Benjamin, ancien gendarme de la 
garde, volontaire en Béon, né à Saint-Philbert, etc., le 12 novembre 
1747, mort en combattant. 
De Jallays (Victor). Lire, Viclor-Félix , ancien gendarme de la garde, 
volontaire dans Béon, né à Fontenay-le Comte, le 5 juin 1767; -f- 
13 thermidor, Vannes. Em. K 

1 Neveu du précédent ; il était fils du président de la Houssaye et de Gabrielle- 
Morie-Annc de la Riviére-Beauchesne. 

a Fils A' André+Charles- Alexandre, seigneur de Blancbuisson, et de Jeanne- Mêlante 
d'Azemar ; il avait plusieurs frères et sœurs. 

3 La généalogie des Hugon, en Limousin, se trouve dans d'Hozier. Elle s'arrête à 
1722. 

4 Les quatre Jallays étaient frères* Leur père se nommait Pierre-Benjamin et leur 
mère Marie-Renée Payneau. Ils avaient été seize enfants. Ils étaient encore quatorze 
au moment de la Révolution, neuf frères et cinq sœurs. Un des frères était prêtre; 
les huit autres s'illustrèrent dans la légion de Béon par leurs faits d'armes. Cinq se 
trouvèrent à Quiberon* De ces cinq* un seul» Jean-PUtrre, parvint à se sauver, le 



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232 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

Jamin (Jean). Aj., combat du 16. 

Jayel père. Lire, Antoine-Louis Javel, chirurgien, 42 ans, Moidieo 
(Isère) ; + 10 thermidor, Quiberon. Em. 

Javel (Alexis) fils. Aj., chirurgien, 18 ans V 2 , Lyon, (Rhône); + 10 ther- 
midor, Quiberon. Em. 

V*© du Jay (Frédéric-Joseph). Aj., officier dans Loyal-Emigrant , blessé h 
16 juillet, 25 ans, Rozoy-le-Grand (Aisne) ; + iZ thermidor, Auray. 
Em. 

Jeanno (François). Aj., cordonnier, 21 ans, Harzan (Morbihan); + 26 
nivôse IV, Vannes Ins. 

Jeanno (Joseph). Aj., laboureur, 22 ans, Penhouet (Morbihan); 29 nifôse 
IV, Vannes. Ins. 

Jeahnot (Antoine). Aj., laboureur, 28 ans, Bignan (Morbihan); +5 fruc- 
tidor, Auray. Ins. 

Jehanno (Julien). Aj., volontaire de la 61» demi-brigade, Landévant 
(Morbihan). N° 698 de l'Etat. 

Jehannot (CM. lire, Jéhanno ou Géanno *, apothicaire, né à Vannes, en 
avril 1778; + 8 fructidor, Vannes. 

Jehoquet (L^-M.-F.). Lire, Jocquet , procureur à Saint-Pol-de-Léon, ii 
ans ; + 15 thermidor, Vannes. Em. *. 

Jérôme (Claude-Nicolas). Aj., propriétaire, né à Reims, en mai 1749, doaâ" 
cilié à Nostang (Morbihan); + 18 thermidor, Quiberon. Ins. 3 - 

Jouangat (Vincent). Aj., perruquier, 39 ans, Vannes; + 8 fructidor; 
Vannes. Ins. 

Joubert (Jacques). Lire, Jacques- Victor Jousbert de la Cour-Goroniérb, 
né le 17 avril 1762, à la Chapelle-Hermier (Vendée); + 13 ther- 
midor, Vannes. Em. 4 . 

21 juillet, dans le trajet de Quiberon à Auray. Il se rendit dans la Vendée, où il 
mourut quelques mois après, criblé de blessures. Un sixième, Philippe, avait été tué 
en Flandre, le 19 août 1793. Deux seuls ont été mariés, mais n'ont pas laissé d'en- 
fants. Quatre, sœurs étaient religieuses. Une seule était mariée, M"" de Carrel, qai 
n'a pas laissé de postérité. Cette famille remontait à Simon Jallays, conseiller au 
présidial de Poitiers, en 1559. 

1 L'acte de baptême de la victime porte Jéhanno; mais celui de son frère aine, 
qui a été longtemps proviseur du collège de Vannes, porte Géanno. 

a 11 avait quatre frères et sœurs, tous restés célibataires. 

3 Claude-Nicolas Jérôme avait épousé à Kervignac, le 8 janvier 1778, Jeanite- 
Therèse Gardie de la Chapelle, dont postérité. 

* Il avait épousé, en 1789, Eulalie de Rortbays de Girondor, dont il n'avait pis 
d'enfant, et qui avait disparu à Savenay. M. et M"' de Rorthays avaient également péri 
à la suite de l'armée vendéenne. M. de Jousbert avait six sœurs, dont aucune n'a 
laissé de postérité. 



? — 



LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 233 

Jouenne (Jean-François). Aj., officier de marine, sergent dans Hector, 
34 ans, Sottevast (Manche); + 19 thermidor, Quiberon. Em. '. 

Jouvain (Jn). Aj., 19 ans,Yvrande (Orne); + 20 fructidor, Vannes. Em. 

Joyeux (Jh). Aj., frappé dans les premiers combats. 

De Saint-Just. Aj., combat du 6 juillet. 

De Kerandraon (J.-H.). Lire, Joseph Marie Gabon de Kerandraon, ancien 
capitaine au régiment du Berry, 51 ans, Lesneven (Finistère) ; + 
13 thermidor, Vannes. Em. 2 . 

De Keravel (Kerret). Lire, Georges-Yves Marie-Anselme de Kerret de 
Kerayel, lieutenant de vaisseau * Morlaix, 33 ans, blessé le 16 juillet, 
4-11 thermidor, Auray. Em. 3 . t 

Kerbelet (Mathurin). Aj., marin, 20 ans, Landévant (Morbihan) ; + 15 
thermidor, Quiberon. Déserteur. 

De Kerdaniel (Rémy). Lire, Rémy- Vincent-Marie le Métayer de la 
Garde, de la famille des le Métayer de J&rdaniel, né à Flle-aux- 
Moines (Morbihan), le 3 juillet 1775, officier chouan ; + 18 ther- 
midor, Quiberon. Ins. k . 

De Kérébars (Jean-Nicolas-Auguste). Lire., Prigent de Querébars, 
major de vaisseau, capitaine en du Dresnay, chevalier de Saint- 
Louis, né à Rennes vers 1748; + 15 thermidor, Vannes. Em. *. 

Eugène de la Gournerie. 

(La suite à la prochaine livraison.) 

1 II devait être fils de Jean-René de Jouenne, seigneur d'Esgrigny, capitaine -au régi- 
ment Commissaire-Général, cavalerie, et tf Anne-Marie Le Febvre. Un autre membre 
de la même famille, l'abbé d'Esgrigny, faisait partie de l'expédition comme agent de 
Louis XVIH près de Puisaye, avec lequel il eut de vives altercations. L'abbé d'Esgri- 
gny quitta Quiberon pour aller dans la Vendée. 

a 11 était fils de Clet Gabon de Kerandraon et de Marie-Madeleine Henry-Kergoff. 
Lui-même avait épousé, en premières noces, Marie-Josèphe Gourio, dont il avait un 
fils, et, en secondes noces, Anne Le Livec, dont il avait une fille qui épousa plus 
lard M. de Mauduit de Plassamen . 

1 Dernier représentant de la branche de Keravel, qui était la branche aînée de la 
famille Kerret. Elle s'est fondue dans les Querret de Franche-Comté, et, par eux, 
dans Labbé du Bousquet et Nielly. 

4 Rameau des Le Métayer de Kerdaniel, qui seuls existent aujourd'hui. La victime 
de Quiberon avait pour père Marie-Louis Le Métayer, seigneur de La Garde, et pour 
mère Gencviève-Gabrielle-Anne Cohan. On dit que sa mère s'attacha à le suivre 
jusqu'au lien du supplice. 

* Son père, Jean-Claude Prigent, seigneur de Querébars, avait épousé Thérèse- 
Jeanne du Clos de La Moinnerie, dont il avait eu deux fils : la victime, un capitaine 
d'infanterie qui servait à l'armée de Condé, et trois filles : M"" Salaun de Keromnés, 
d'Herbaut et Kermerc'hou de Kerautem. 

TOME XXXVI (VI DE LA 4* SÉRIE). 16 



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CHRONIQUE 



Voyage de M. le prêchai de Mac-Mahon en Bretagne. 



Parti de Paris le dimanche 16 août, a huit heures du soir, M. le maré- 
chal-président est arrivé au Mans a minuit ; puis, après deux arrêts d'un 
jour, l'un dans cette ville, l'autre à Laval, il a fait, le 18, sa première 
entrée solennelle dans une cité bretonne, en franchissant au bruit des 
salves d'artillerie les portes de Saint-Malo. 

Le voyage de M. le maréchal de Mac-Mahon a duré neuf jours en 
Bretagne, et l'illustre soldat s'est arrêté successivement, le 19 à Rennes, 
le 20 à Saint-Brieuc, le 21 h Brest, le 22 à Quimper, le 23 à Lorientet 
à Sainte-Anne, le 24 à Vannes, le 25 h Saint-Nazairè et le 26 à Nantes, 
d'oii il est reparti a neuf heures du soir pour Paris, en faisant une sta- 
tion d'un jour à Angers. 

Il ne peut entrer dans notre plan de faire ici l'historique complet de 
ce voyage que tous les journaux de la province et de la capitale ont 
raconté dans ses plus minutieux détails ; ni surtout d'en apprécier l'im- 
portance , l'opportunité ou les conséquences au point de vue politique. 
Nous recueillons simplement quelques détails et quelques documents 
pour l'histoire future de notre province au XlX° siècle. 

Présentons d'abord l'illustre voyageur, parti sans faste , accompagné 
seulement de deux aides de camp, le général Gresley et le colonel de 
Broyé, et rejoint sur différents points du trajet par les ministres de la ma- 
rine, du commerce et des travaux publics : « Les populations , écrivait 
pendant le voyage le correspondant du Journal de Paris , s'empressent 
sur le passage du président; les municipalités s'ingénient a lui faire les 



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..! 



CHRONIQUE. 235 

honneurs des villes qu'il traverse : on le reçoit partout comme un chef 
d'Etat estimé et aimé. Cependant, M. le maréchal de Mac-Mahon n'est 
ni un souverain dont le faste attire les curieux et les solliciteurs, ni un 
tribun dont la -vue enflamme les passions populaires. C'est un honnête 
homme, aussi modeste que brave, qui a accepté, par patriotisme, la 
mission de veiller à l'ordre public dans un pays troublé par l'invasion et 
la révolution, et qui remplit son devoir sans fracas. Il ne cherche pas à 
sortir des limites de son pouvoir, ni a se créer, en flattant la popularité, 
une situation autre que cel\e que la loi lui a faite. Soldat il était, soldat 
il est. Elevé a cette école de la consigne, qui fait les armées et les socié- 
tés puissantes, il n'a pas été enivré par la haute fortune oh son carac- 
tère Ta fait monter. Il met sa grandeur a rester dans la légalité. 11 veut 
rendre la paix et la prospérité à son pays, sans augmenter sa puissance 
personnelle. M. le maréchal de Mac-Mahon offre un grand enseigne- 
ment h ses concitoyens. Aujourd'hui que chacun aspire à tout avec une 
âpreté inouïe, il est beau de voir un bomme qui n'aurait qu'à tendre la 
main pour s'emparer de tous les pouvoirs , montrer que lui , chef de 
l'Etat, est le serviteur le plus respectueux de la loi. » 

C'est, en effet, ce caractère de loyauté, de désintéressement et de 
dévouement complet à 4a chose publique, que les populations bretonnes 
se sont empressées d'acclamer en recevant avec sympathie et saluant 
avec respect le vaillant soldat qu'on a appelé le Bayard moderne. Un 
grand nombre de discours de bienvenue ont été prononcés dans les dif- 
férentes villes qui ont eu l'honneur d'offrir l'hospitalité au chef de 
l'Etat. Nous ne pourrions les reproduire tous dans cette rapide chro- 
nique, quoiqu'ils forment un chapitre assez intéressant de notre his- 
toire provinciale ; mais nous craindrions de répéter trop souvent les 
mêmes idées avec les mêmes expressions, et plusieurs de ces morceaux, 
qui ont fait du bruit, présentent un caractère beaucoup trop politique, 
ïtous nous bornerons donc a grouper ici les plus remarquables de ces 
discours, spécialement au pojnt de vue littéraire, et nous en choisirons 
émanant de la plupart des corps constitués, afin de bien accentuer la 
note générale des sentiments bretons envers le héros de Magenta et 
de Reischoffen •, le Clergé, la magistrature, les municipalités, le com- 
merce, les lettres et les sciences vont successivement affirmer devant 
nous l'expression de leur respectueux dévouement. Suivons l'ordre chro- 
nologique. 



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236 CHRONIQUE. 

Voici d'abord le texte du compliment adressé au maréchal par 
Ms r l'archevêque de Rennes. Nous l'empruntons au Journal officiel .• 

Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous présenter les respectueux hommages 
de mon chapitre et de MM. les curés de ma Tille métropolitaine. C'est avec empres- 
sement que nous venons saluer votre entrée sur cette noble terre de Bretagne, dont 
les enfants ont encore si bien conservé le respect de l'autorité, parce qu'ils soit 
toujours restés lidèles aux traditions chrétiennes de leurs aïeux. 

Le plus loyal concours du clergé breton vous est acquis, Monsieur le Président, 
dans la sphère de son ministère de conciliation et de paix , pour vous faciliter l'ac- 
complissement de la belle mais difficile mission que votre patriotisme seul vous a 
fait accepter : celle de rendre à notre chère patrie le calme et la prospérité. 

Plusieurs journaux ont fait ressortir, avec éloge, la parfaite convenance 
et l'élévation de pensées que respire la brève allocution adressée par 
Ms r l'archevêque de Rennes. La haute situation du prélat, dit l'on 
d'entre eux, et son caractère personnel donnaient aux paroles qu'il a 
prononcées une importance toute particulière. 

La même élévation de pensées, le même souffle évangélique, se 
retrouvent dans le discours prononcé, sur le seuil de sa cathédrale, par 
Me r David, évêque de Saint-Brieuc, entouré de six m cents prêtres, accou- 
rus de tous les points du diocèse : 

Monsieur le maréchal, plus on est élevé par le caractère, les fonctions, l'autorité, 
plus on sent la faiblesse de l'homme et le besoin de Dieu, et jamais l'homme n'est 
si grand que lorsqu'il s'agenouille devant Dieu. C'est la pensée qui vous amène 
dans le temple saint où six cents prêtres réunis à leur évéque sont heureux de vous 
recevoir. 

S'il est un pays où vous êtes sûr, Monsieur le président, d'être accueilli par le 
respect et la sympathie universelle, c'est dans notre Bretagne, si éminemment pa- 
triotique, qui a conservé le culte de l'autorité, sur cette vieille terre de foi et d'hon- 
neur, qui, mieux qu'aucune autre, sait apprécier l'héroïsme simple et modeste dont 
on peut tout attendre , parce qu'il a montré qu'il est prêt à tout donner à la patrie, 
même son sang. 

Après ses immenses malheurs , en face de ses divisions , la France a besoin de 
repos et de silence pour se recueillir et se reconstituer dans l'ordre ; le septennal, 
qui lui promet et lui donnera ce repos nécessaire, a été l'inspiration du patriotisme 
le plus élevé, de ce patriotisme qui oublie, pour qn temps au moins, toutes les opi- 
nions, tous les intérêts, même les plus respectables, pour ne voir avant tout que 
l'intérêt de la France. Le septennat ne pouvait être confié à des mains plus sûres et 
plus valeureuses que les vôtres, Monsieur le président. Votre nom est écrit aux 
pages les plus brillantes de nos fastes militaires, et aux heures sombres, l'histoire 
dira que notre honneur est resté debout, malgré les revers, tant que vous êtes resté 
debout vous-même sur no$ champs de bataille. Déjà le pays s'aperçoit que la plus 
habile et la plus féconde politique n'est pas celle qui parle le mieux, mais celle qui 
s'inspire d'une pensée toujours droite et chrétienne, d'une intention toujours loyale, 



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CHRONIQUE. 237 

d'un dévouement sans limites. Le clergé breton, avec sa sagesse héréditaire, prie 
chaque jour pour que Dieu vous conserve à la France et maintienne vos forces à la 
hauteur de vos devoirs et des besoins du pays. 

Nous reproduirons aussi les allocutions du maire de Saint-Brieuc, 
M. Piedevache, et du vice-président du tribunal de cette ville, M. Gardin 
du Boisdulier, qui toutes les deux méritent une distinction particulière : 

Monsieur le maréchal, a dit M. Piedevache, soyez le bienvenu dans notre ville ! 
L'honneur de vous y avoir salué le premier restera dans mes meilleurs souvenirs, et 
le conseil municipal tout entier est heureux de recevoir l'illustre maréchal président 
de la République 1 Vous représentez pour nous Tordre, la paix, la haute et incontes- 
table honnêteté, et nous pensons tous, en Bretagne, que la liberté ne peut vivre qu'à 
Vabri d'un pouvoir ferme, en dehors ou plutôt au-dessus des compétitions de partis. 

Lorsque nos troupes, sous votre commandement, entrèrent dans la tour Malakoff, 
sans souci des dangers, sous les projectiles de l'ennemi, vous dites ces iiéres 
paroles : « J'y suis..., j'y resterai ! » Aujourd'hui, vous êtes dans un poste qui, lui 
aussi, a ses périls ; vous y représentez pour la France le salut et l'honneur. Emprun- 
tant à mon tour vos expressions, je vous dirai au nom de tous mes concitoyens: 
« Vous y êtes..., restez-y, ! » La patrie est derrière vous. 

M. du Boisdulier a été aussi heureusement inspiré en rappelant le 
dévouement patriotique d'un juge de cette ville, M. Miorcec de Kerdanet, 
héritier d'un nom célèbre dans les fastes archéologiques de notre 
province : 

Monsieur le maréchal-président, au mois de septembre 1870, un des membres du 
tribunal civil de l'arrondissement de Saint-Brieuc partit comme volontaire pour la 
défense de la patrie. Le 29 novembre, il trouva une mort glorieuse à la bataille de 
l'Hay. Ce que fit alors un collègue regretté contre les ennemis du dehors, chacun de 
nous, au besoin, saurait le faire contre les ennemis du dedans. C'est assez vous 
dire, Monsieur le maréchal-président, que vous pouvez compter sur le tribunal de 
Saint-Brieuc pour vous seconder, autant qu'il dépend de lui, dans l'accomplissement 
de la tâche difficile que vous avez si généreusement entreprise. Nous saluons le 
président de la république, nous saluons l'illustre soldat de Magenta et de Reis- 
choffen. 

A Brest, cent quinze maires et cent quarante adjoints ont été présentés 
au maréchal, et la harangue la plus remarquée a été celle du président 
du tribunal de commerce : 

Monsieur le président, j'ai l'honneur de vous présenter les membres du tribunal 
de commerce de Brest et de vous souhaiter en leur nom la bienvenue. * 

11 y a six mois, par les mémorables paroles que vous avez prononcées lors de votre 
visite au tribunal de commerce de la Seine , vous avez rendu au commerce la con- 
fiance qui est indispensable au développement des affaires. Les préoccupations qui 
existaient alors ont aujourd'hui disparu devant l'assurance que vous avez donnée que 
vous sauriez faire respecter l'ordre de choses régulièrement établi. 



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1 



238 CHRONIQUE. 

Vos actes ont confirmé vos promesses, et si les partis qui agitaient le pays n'ont 
pas complètement abandonné leurs aspirations» ils ont compris qu'ils n'avaient 
aucune chance de succès quand le pouvoir est dans des mains aussi fermes et aussi 
loyales que les vôtres. La récolte de 1874 contribuera beaucoup à ramener parmi 
les classes ouvrières le bien-être dont elles ont été privées Tan dernier par la 
cherté des vivres; elle donnera aux transactions un nouvel aliment, et, en augmen- 
tant considérablement le chiffre de nos exportations, elle permettra de faire rentrer 
en France une partie du capital qui nous a été enlevé à la suite de nos désastres. 

Grâce à ces bienfaits, dont nous devons remercier la Providence, nous ponvons 
nous livrer sans préoccupations à nos travaux et espérer que sous votre sage gou- 
vernement la France ne tardera pas à reconquérir la place qui lui appartient parmi 
les autres nations. 

A Quimper, ou s'étaient aussi donné rendez-vous un grand nombre 
de maires en costume breton, Me r Nouvel, entouré de son chapitre et de 
son clergé, adressa au président la courte allocution suivante : 

Monsieur le maréchal, je suis heureux de vous recevoir au seuil de notre vieille 
basilique , car je connais votre dévouement au Souverain-Pontife et aux intérêts 
sacrés de la religion. Le clergé de la catholique Bretagne associe toujours dans sa 
prière l'Église et la France. Leurs douleurs, comme le triomphe qu'il espère, sont, è 
ses yeux, inséparables. Aussi, il demande à Dieu la réalisation des désirs de votre 
noble cœur, et il vous accueille avec bonheur, lorsque vous venez vous unir à ses 
supplications , inspirées par la foi la plus vive et par le plus pur patriotisme. 

Nous remarquons une belle harangue de M. de Carné, de l'Académie 
française, président du conseil général du Finistère : 

Monsieur le président, le conseil général du Finistère s'est constamment interdit 
toute ingérence dans les questions politiques, et ce n'est pas en présence de l'homme 
dont l'honneur est de demeurer, au milieu de nos tristes désaccords, la personnifi- 
cation scrupuleuse de la loi, qu'il pourrait songer à se départir de cette réserve. 

Mais ses membres connaissent trop bien les sentiments des populations pressées 
autour de vous pour n'être pas autorisés à vous dire qu'elles ont accueilli avec joie 
votre visite à la Bretagne comme une récompense de leur dévouement patriotique efl 
ces jours de malheur où leur sang s'est mêlé au vôtre. 

Elles gardent religieusement le dépôt de ces fortes vertus par lesquelles les peuples 
éprouvés se relèvent. 

Etrangères dans leur existence laborieuse aux agitations des partis, elles se reposent 
avec confiance sur le pouvoir tutélaire dont l'exercice complet mettra la France, re- 
cueillie devant l'avenir, en mesure de disposer librement d'elle-même. 

Le dimanche 23 août, M. le maréchal-président se rendit au sanctuaire 
de Sainte-Anne, pour y entendre la messe, et fut reçu h la porte de 
l'église par Me r Bécel, évêque de Vannes, qui s'était empressé de venir, 



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CHRONIQUE. 239 

à quelques pas de sa ville épiscopale, accueillir le représentant de la 
nation : 

Monsieur le maréchal, lui dit-il, tous avez bien voulu me réserver l'honneur de 
vous rendre, demain, à la cathédrale de Vannes, les hommages qui vous sont dus. Je 
m'en félicite et vous en remercie. L'excellente population de ma ville épiscopale sera 
profondément édifiée du noble exemple que vous nousjdonnez dés aujourd'hui : nous 
nous sommes réjouis d'apprendre que vous aviez résolu de venir implorer la protec- 
tion de notre auguste patronne. 

Votre passage à Sainte- Anne vous vaudra les bénédictions de Dieu et un surcroit 
de respectueuse sympathie dans notre pays. 

Entrez donc avec confiance, Monsieur le maréchal, dans cette basilique. Ne trou- 
vez-vons pas qu'elle témoigne éloquemment de notre foi et de notre amour ? Ce 
beau monument, élevé en huit années par la charité publique, proclame le crédit de 
la mère et la piété des enfants ; vous comprendrez mieux que jamais pourquoi cette 
province a mérité, j'ose le croire, votre admiration en payant comme vous, avec géné- 
rosité, de son sang, sa dette à la patrie. Un grand nomhre de vos compagnons 
d'armes, dans la bonne fortune, hélas! et dans la mauvaise, se sont agenouillés ici 
avant d'affronter la mort sur les champs de bataille. Si, en combattant sous vos 
. ordres, ils ont eu constamment le courage du devoir et l'héroïsme du sacrifice, c'est 
que leur religion enflammait leur patriotisme : ils demeuraient convaincus que, à 
défaut de lauriers terrestres, ils cueilleraient au ciel la palme du martyre. 

Dieu nous préserve , Monsieur le maréchal , d'épreuves aussi douloureuses , de 
châtiments aussi terribles 1 Commandée par des chefs tels que vous, notre vaillante 
armée retrouverait sans doute le chemin de la victoire : vous avez reçu personnelle- 
ment, sans l'ambitionner, une mission plus difficile et non moins généreuse ; puis- 
siez-vous la mener à bonne fin, avec le dévouement, la sagesse, la dignité, l'énergie, 
le désintéressement qui vous distinguent ! C'est la grâce que je me propose de 
solliciter ce matin à l'autel, en votre présence, par l'intercession de celle que les 
générations bretonnes vénèrent depuis plus de douze siècles dans ce sanctuaire 
béni. 

A Lorient, après deux discours fort bien pensés des présidents du 
tribunal civil et du tribunal de commerce, et au retour de la grande 
revue des troupes des armées de terre et de mer, passée au polygone, 
M. le marécbal-président, h sa rentrée en ville, se rendit h l'église pa- 
roissiale, suivi des autorités civiles et militaires, et M. le curé-arcbiprêtre 
lui adressa cette allocution remarquable : 

Monsieur le président, le clergé de Lorient apprécie, comme il le doit, l'honneur 
de vous offrir ses hommages au seuil de cette église , à votre passage sur le sol 
breton. 

Elle vous accueille avec joie, notre vieille Armorique, dont votre vie est l'expres- 
sion, la fidèle image. La Bretagne est la terre de l'héroïsme, de la loyauté et de 
l'honneur. Monsieur le maréchal, qui ne vous reconnaît à ces nobles traits ! Quels 
Tapais, aussi, entre votre pays d'origine et le nôtre! La Bretagne est sœur d^ 



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1 



240 • CHRONIQUE. 

l'Irlande par la foi, par l'énergie du caractère, par l'esprit de dévouement De tonte 
manière, vous êtes donc ici chez tous. 

Mais, bien au-dessus des choses humaines, au-dessus des grandeurs et des illustra- 
tions de ce monde, plane, à une hauteur incommensurable, la suprême majesté, 
l'inlinie puissance de Dieu. 

Vous venez, Monsieur le président, implorer son secours; tous ensemble, nous 
allons le prier de bénir vo3 généreux efforts, de relever la France de ses cruelles 
humiliations, de lui faire reprendre, sous vos auspices, le cours de ses glorieuses et 
immortelles destinées. 

A Vannes, nouvelle allocution de Me* Bécel, et nombreux discours, 
parmi lesquels on doit distinguer celui de M. Àché, ancien médecin 
militaire et maire de la ville : 

Soyez le bienvenu parmi nous, Monsieur le maréchal; les habitants de Tannes 
sont fiers de l'honneur que vous faites à leur vieille cité et heureux de vous voir 
invinciblement attaché à ces grands principes d'ordre et de paix sociale qui ont été 
mis pour sept ans sous la protection de votre vaillante épée. Us sont reconnaissants 
de l'abnégation que vous avez mise à accepter celte patriotique mission dans des 
circonstances si difficiles. Nous avons confiance que vous la remplirez jusqu'au bout. 
— Vannes n'oubliera pas, Monsieur le maréchal, que c'est sous votre gouvernement 
qu'un grand établissement militaire lui a été accordé. — Votre souvenir restera 
attaché à cette création d'une école d'artillerie, qui est destinée à devenir le point de 
départ d'une ère de prospérité pour notre ville. — J'ai eu l'honneur de vous connaître 
au début de votre carrière. Après de longues années, je vous retrouve chargé de 
veiller aux destinées de la France. — Je suis heureux, après avoir été témoin de la 
haute estime que votre caractère inspirait déjà à l'armée, d'être appelé par mes fonc- 
tions à vous saluer aujourd'hui, dans une situation qui témoigne que cette hante 
estime de l'armée est devenue celle de la France tout entière. — Encore une fois, 
Monsieur le maréchal, soyez le bienvenu. 

A Saint-Nazaire, la Chambre de commerce de Nantes attendait M. le 
maréchal-président, avec un pyroscaphe qu'elle avait frété pour remon- 
ter la Loire. M. Gilée, président de la Chambre, a fait les honneurs de son 
bateau en s'exprimant en ces termes : 

Monsieur le président, la Chambre de commerce de Nantes a voulu venir vous 
souhaiter la bienvenue dès votre entrée dans le département, et vous offrir ses res- 
pectueux hommages, en même temps que l'expression de sa reconnaissance pour la 
ferme protection qu'assure votre pouvoir aux grands intérêts qu'elle représente. 

Vous avez voulu voir de près ses intérêts commerciaux et maritimes, qui se rat- 
tachent d'une manière si étroite à la prospérité de l'État. Nous serions heureux de 
vous en entretenir et, avant tout, de vous montrer cette Loire, qui a fait si longtemps 
la prospérité de notre région et qui doit rester le principal instrument de sa 
richesse. 

Nous espérons, Monsieur le président, que vous voudrez bien accepter, pou£pv* 



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* CHRONIQUE. 241 

rendre & Nantes , le paquebot que nous avons l'honneur de mettre à votre disposi- 
tion. 

Ce serait pour vous la manière la meilleure de voir le grand fleuve, qui est l'artère 
vitale de ce pays, et, pour nous, une occasion précieuse d'exposer à votre patriotique 
sollicitude les besoins et les vœux de populations profondément dévouées à la cause 
de Tordre et du travail. 

Enfin, nous signalerons tout d'abord,, a Nantes, l'allocution de bien- 
venue adressée au cbef de l'État par M. le contre-amiral de Cornulier- 
Lucinière, maire de la ville : 

Monsieur le président, je suis heureux que mes fonctions de maire me donnent la 
bonne fortune d'avoir à vous offrir les compliments de bienvenue que vous adresse 
la ville de Nantes. 

Vous savez, Monsieur le maréchal, que cette cité bretonne, profondément dévouée * 
Vordre, est un centre d'œùvres de bienfaisance. Elle a montré récemment sa généro** 
sité dans nos malheurs : nulle ville n'a plus promptement et complètement équipé 
des soldats, offert plus largement son concours financier; enfin, aucune n'a dépassé 
sa sollicitude pieuse pour les blessés. 

Adonnée à l'étude, aux arts, à l'industrie et au commerce, elle est également sym- 
pathique à la gloire ; aussi se prépare-t-ell'o à recevoir dignement l'homme de guerre 
illustre qui devient son hôte. 

Puis le discours prononcé sur le seuil de la catbédrale par Me' Four- 
mer : 

Monsieur le maréchal, c'est pour moi un grand honneur de recevoir, à la porte 
de cette cathédrale, l'homme éminent que sa loyauté, son amour de l'ordre, la fer- 
meté de son caractère et les nécessités de la patrie ont placé à la tète de la France. 
Signe de paix et gage de salut, vous avez été accueilli avec la confiance de tous, et 
cette confiance, vous ne l'avez pas démentie. L'Europe vous respecte, les méchants 
vous redoutent, et notre France, après ses agitations, espère par vous le calme et le 
repos. Il ne tiendra pas à votre sage fermeté et aux nobles inspirations de votre 
cœur, que tous les éléments de sa prospérité ne lui soient rendus! 

Pendant que, placé à la barre du gouvernail, vous guiderez, avec les grands corps 
de l'État, le vaisseau social à travers les écueils, nous, ministres de Dieu, clergé de 
notre catholique France, nous prierons le Dieu des empires*d'éclairer vos conseils et 
de soutenir tous les courages. Nous ferons plus : nous contribuerons, pour notre 
large part, au bien-être de la patrie, par le puissant appui de cette religion qui, par 
ses préceptes, ses vertus, ses influences, est la base nécessaire de toute société, ou 
plutôt qni en est l'âme. 

le puis exprimer hardiment ces pensées en présence d'un homme dont les croyances 
et la vie honorable furent un constant hommage à cette religion qu'il respecta tou- 
jours, et que, dans sa sagesse d'homme d'État, il proclame hautement comme indis- 
pensable à la sécurité des peuples. 

Monsieur le maréchal, je ne vous connais pas de plus beau titre à notre profond 
aspect et à notre pleine confiance. 



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242 CHRONIQUE. m 

Ce clergé breton qui vous entoure, laborieux, vertueux et dévoué, peut compter an 
nombre des enfants les plus utiles de la France. Éducateur du peuple , ami des 
classes ouvrières — sans en être le flatteur, — partout et toujours son action ré- 
pand, avec ses exemples, les grandes vérités, l'amour du devoir, le courage civil et 
les plus nobles dévouements. Mêlé à la société, il est le lien qui en unit tous les 
degrés par la bienveillance et les bienfaits ; et si le faible et le souffrant le con- 
naissent davantage, c'est que, plus nombreux, plus délaissés, ils ont plus grand 
besoin de son aide. 

En protégeant cette religion qui vient de. Dieu même, votre gouvernement assnren 
an pays les plus féconds éléments de bonheur et de vertus, de solide puissance et de 
grandeur. 

Monsieur le maréchal, cette cathédrale, dont vous franchissez le seuil, vous frappe 
sans doute par ses vastes proportions et ses voûtes élevées, mais elle est imparfaite 
et tronquée ; et, dans l'état présent, elle peut à peine suffire aux stricts besoins da 
culte. Il vous est réservé de combler les vœux de cette catholique contrée et de laisser 
une trace impérissable de' votre passage, en achevant, par une concession facile ei 
sollicitée depuis longtemps, des travaux que les gouvernements successifs ont à peine 
entretenus et plus souvent interrompus depuis 1836. Cet oubli ou cette impuissance, 
gravement funestes au Trésor, seront, — et j'ose le demander en ce grand jonr au 
nom de la cité entière, — réparés par votre décisive influence. Nantes vous devra le 
prompt achèvement de son plus remarquable monument. 

Et alors, il nous sera possible d'abriter sous nos voûtes, dans la chapelle qui leur 
est destinée, les restes de votre vaillant et digne frère d'armes, de l'illustre Nantais 
La Moriciére, dont le tombeau terminé attend le lieu qui doit le recevoir. 

Ce souvenir vous émeut, maréchal ! H ne nous touche pas moins. Grâce à vous, 
nous aurons côte à côte les deux magnifiques tombeaux du brave capitaine de Cons- 
tant! ne, du gonfalonier de l'Église, et de nos derniers ducs de Bretagne. 

Encore un mot, maréchal, pour vous exprimer nos vœux. Que la puissance de 
Dieu vous accompagne ! Que sa sagesse dirige vos pas ï Que par vous la France 
soit prospère et reprenne ses hautes destinées ! Que le poids d'une autorité qne 
vous n'avez point cherchée soit allégé par le loyal concours de tous les honnêtes 
gens ! 

Que le bonheur et les joies domestiques soient pour vous et pour votre noble 
compagne la compensation des soucis du pouvoir ! 

Qu'enfin, la religion trouve toujours en vous, qu'elle compte au nombre de ses 
enfants, la protection et.l'appui auxquels elle a droit I 

Enfin, nous terminerons par ce poétique compliment adressé par E le 
sous-intendant Galles, président de la Société archéologique de la Loire- 
Inférieure ; nous assistions h la présentation et nous ne craignons pas 
d'affirmer que de toutes les allocutions du voyage, celle-ci a été une des 
plus goûtées par le héros de Malakoff : 

Monsieur le maréchal, nous passons nos loisirs à rechercher dans nos vieux 
monuments les traces des hauts faits des illustres Bretons, les Beau manoir, les 
Clisson, les Du Guesclin ; et nous sentons tressaillir leur ombre, lorsque votre glo- 
rieuse épée vient frôler leurs tombeaux. 



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CHRONIQUE." 243 

— Et la morale de tout cela? demandera-t-on. — Nous n'avons ni la 
mission ni le loisir d'exposer ici les conséquences politiques du voyage 
de M. le maréchal-président ^ niais nous croyons qu'au point de vue des 
grands intérêts de plusieurs de nos départements, ce voyage sera fécond 
en résultats considérables : ne doit-il pas amener la solution prochaine 
des grandes questions qui sont agitées autour de l'achèvement des bas- 
sins à flot de Saint-Malo et de Saint -Nazaire, et de l'amélioration de la 
navigation de la basse-Loire ? 

II 

ASSOCIATION BRETONNE 

XVII e Congrès tenu à Vannes du 30 août au 6 septembre. 

L'Association Bretonne a tenu à Vannes la session de son XVII e 
Congrès, du dimanche 30 août au dimanche 6 septembre dernier. 

Après le Congrès de Quimper, tenu l'année dernière à la même 
époque , tout faisait espérer que l'œuvre si éminemment utile de la 
réorganisation de la Société prendrait chaque année une nouvelle 
extension. Ces espérances n'ont pas été déçues : l'Association compte 
aujourd'hui plus de six cents adhérents , et si tous n'ont pu se rendre 
au Congrès de Vannes , tous y étaient présents de cœur. Le comité de 
direction avait choisi cette année l'antique cité des Venètes pour siège 
de la session , afin de réunir le plus de membres possible. Placée au 
centre delà Bretagne, et d'un accès facile à cause des voies ferrées 
qui y convergent dans toutes les directions , cette ville paraissait plus 
que toute autre appelée à donner un nouvel élan a une œuvre renais- 
sante. De plus, c'est dans ses murs que l'Association avait pris naissance 
en 1843 ; dix ans après elle y avait reçu la plus généreuse hospitalité. 
Les Vannetais ne se sont point départis de leurs sympathiques tradi- 
tions. Les séances se sont tenues dans les salles du Palais de Justice , 
gracieusement offertes au Congrès par les magistrats, et l'empressement 
du public aux réunions solennelles a montré combien tous appréciaient 
les efforts.de l'Association pour se dégager de l'étreinte de la centrali- 
sation parisienne. 

La séance d'ouverture eut lieu le dimanche soir, 30 août, k 7 heures, 
sous la présidence de M. Rieffel, assisté de M. de Kerjégu, de M. de 



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1 



244 CHRONIQUE. 

Champagny et de M. le Préfet du Morbihan , et fut presque uniquement 
consacrée h l'élection des bureaux pour les deux sections d'agriculture 
et d'archéologie. 

Les résultats du scrutin furent les suivants : 

Président général du Congrès, M. le comte de la Monneraye, député. 

— Puis, pour la section d'agriculture ; 
Président, M. de la Monneraye. 

Vice-présidents , MM. du Bouëtiez de Kerorgucn, de Lorgeril, de 
Kerdavid , Marin, de Kerjégu. 
Secrétaires, MM. Trochu, Arnoult, de la Morvonnais, d'Estampes. 

— Et pour la section d'archéologie : 
Président, M. Audren de Kerdrel, député. 

Vice-présidents, MM. de la Borderie, docteur Fouquet, Caradec, 
Pincson du Sel. 

Secrétaires , MM. l'abbé Chauffier, Guyot-Jomard , Alban de Vire], 
Audran. 

On procéda ensuite h la nomination des commissions pour les jurys 
chargés d'apprécier les divers instruments exposés, et les essais de 
ces instruments; puis l'on s'inscrivit pour les excursions qui devaient 
avoir lieu le vendredi et le samedi sur le navire de l'Etat YEuménidt, 
que M. le Ministre de la marine avait bienveillamment mis k la disposi- 
tion du Congrès. 

Le lundi 31 août, a 8 heures du matin, le congrès fut inauguré reli- 
gieusement dans la cathédrale de Vanne3, par révoque du diocèse, 
Me r Bécel, qui avait tenu à célébrer lui-même la messe du Saint-Esprit, 
et qui, après le chant du Feni Creator, adressa aux nombreux assistants 
cette chaleureuse allocution : 
Messieurs, 

Notre ville n'a point oublié qu'elle servit de berceau à votre œuvre. Elle se félicite 
et s'empresse de vous offrir de nouveau l'hospitalité, après toutes les vicissitudes qi 1 
ont tourmenté et menacé votre existence. Il n'a dépendu ni d'elle ni de vous que 
vos travaux ne fussent couronnés d'un succès mieux proportionné à vos généreux 
efforts et au noble but où vous tendez. Lors même que l'avenir vous réserverait des 
contradictions égales à celles du passé, je vous crierais encore, avec un des vôtres: 
« Pas de découragement ! » 

Le double objet de votre fraternelle association mérite l'application intelligente et 
soutenue dont je vous sais capables, et l'assistance maternelle que l'Église se plaît à 
vous accorder. 

Mon humble suffrage n'a d'antre valeur que celle qu'il emprunte au saint ministère 
que je viens remplir Ici, ce matin, heureux de répondre à votre pieux appel. 



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CHRONIQUE. 245 

Vous avez pris le bon moyen d'obtenir, tôt ou tard, le résultat que vous ambition- 
nez. Pour mqgpr à bonne ita toutes ses entreprises, l'homme a besoin de l'aide de 
Dieu. 11 doit se considérer comme un instrument inutile entre ses mains toutes- 
puissantes. S'il se dérobe à l'impulsion secourable et féconde de son Créateur, il 
montre sa faiblesse et s'agite, en pure perte, à ses risques et périls. Hélas! ce qui 
se passe chez nous depuis trop longtemps témoigne surabondamment de notre 
dépendance native et de notre impuissance personnelle. Nous avons besoin d'un 
appui surhumain, d'une direction eflicace. Vous l'avez compris, Messieurs : soyez-en 
bénis! Puisse votre exemple être suivi, toujours et partout! Puisse Celui qui fait 
croître et mûrir les fruits, qui possède tous les secrets et tous les trésors de la na- 
ture, exaucer vos vœux ! Implorons ensemble cette grâce. Elle ne nous sera point 
refusée. 

Au sortir de la cathédrale, le congrès sépara ses travaux, suivant l'usage, 
et les membres de la section d'agriculture se mirent immédiatement 
a l'œuvre. Nous n'entrerons pas ici dans le détail des discussions inté- 
ressantes qui eurent lieu dans cette section pendant ses quatre jours de 
travail : nous nous contenterons de dire que les questions les plus vitales 
concernant les progrès de l'agriculture et de l'industrie sur notre sol, y 
ont été. traitées avec talent par les orateurs les plus autorisés. Quand on 
saura que MM. de Kerjégu et de Keranflec'h ont parlé sur les assolements, 
— M. Ameline, sur l'enseignement agricole, — M. de Lamarzelle sur les 
vignobles du Morbihan, — M. de Lahitolle sur la plantation des arbres u 
cidre et l'amélioration de sa fabrication, — M. Peyron sur le reboise- 
ment, — M. Le Blanc sur l'ostréiculture , — MM. de Chateauvieux et de 
la Morvonnais sur les espèces bovine et chevaline , — M. Morio sur les 
engrais chimiques, etc., etc., on pourra se convaincre de l'intérêt toujours 
croissant de ces laborieuses séances. Une exposition de produits agricoles 
dans les salles du collège communal, une exhibition d'animaux et d'ins- 
truments aratoires sur la promenade de la Rabine, des expériences de 
défoncement faites par M. Lefloc'h au Minimur, excitaient la curiosité 
de nos compatriotes et donnaient un formel démenti à ceux qui nous 
accusent encore de routine. 

Le lundi, u une heure de l'après-midi, la section d'archéologie tint sa 
première séance sous la présidence de M. de Kerdrel. L'honorable et 
savant député remercia d'abord ses collègues en archéologie « de l'hon- 
neur qu'ils lui avaient bien voulu faire en le mettant a leur tête, ou plutôt 
en le rendant à son élément. Distrait de ses anciennes études pendant 
plusieurs années, il considère comme un véritable bonheur de s'y livrer 
de nouveau en compagnie de confrères si aimables et si studieux. Peut- 



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246 CHRONIQUE. 

être se sont-ils fait illusion sur sa capacité, mais # ils peuvent être assurés 
qu'ils trouveront en lui le bon confrère, le bon ami, le bon^reton. » Ces 
trois qualités, M. de Kerdrel les possède au suprême degré : impossible 
de rencontrer président plus sympathique, et, malgré sa modestie, plus 
compétent. Cette séance fut surtout consacrée a la fixation de Tordre des 
travaux pendant la session, et Ton décida que l'on suivrait, à très-peu 
près, selon le programme, l'ordre chronologique. 

Le soir, à huit heures, la salle des Assises était remplie d'un nombreux 
auditoire, accouru pour jouir du spectacle de la véritable séance géné- 
rale d'ouverture. M. Rieffel, directeur de l'Association , occupait le fau- 
teuil de la présidence entre M. de Kerjégu et M. le préfet du Morbihan, 
et lut un remarquable discours dans lequel il retraça tout l'historique 
des progrès agricoles accomplis en Bretagne depuis la fondation de l'Asso- 
ciation en 1843. Ce discours du vénérable fondateur de l'œuvre, qui pro- 
longe et prolongera longtemps encore parmi nous , il faut l'espérer , sa 
vieillesse honorée, fut accueilli par les marques les plus unanimes d'une 
sympathique approbation ; il fut suivi d'une allocution de M. le préfet du 
Morbihan promettant a l'œuvre commencée le plus bienveillant patro- 
nage. « Elle est en effet de celles, dit M. deRorthays, dont tout gouver- 
nement honnête doit à la fois respecter l'indépendance et favoriser l'ex- 
pansion, de celles dont tout administrateur consciencieux doit désirer le 
succès: car elle est singulièrement faite pour faciliter la tâche des 
hommes qui ont a porter le poids des hautes responsabilités dans la 
difficile entreprise de la réorganisation sociale. » Puis M. de Kerjégu, 
prenant la parole, fit un éloquent éloge du regretté M. de Sesmaisons. En 
entendant louer les vertus de cet homme éminent qui, pendant sept ans, 
présida l'Association, on ne pouvait s'empêcher de remarquer combien le 
noble défunt avait trouvé dans son panégyriste un digne successeur, et 
nous ne saurions trop féliciter l'orateur d'avoir proclamjé bien haut de 
grandes vérités morales et sociales, appuyant surtout sur la responsa- 
bilité qui incombe devant Dieu et devant la société a tout riche proprié- 
taire de développer le talent qui lui a été confié : ces sentimenls ne 
peuvent qu'exciter nos compatriotes a sortir de cette torpeur dans laquelle 
nous les voyons trop souvent plongés. — Des rapports de MM. de Blois, 
de Champagny et de Pontbriant terminèrent cette intéressante séance. . 

Mais revenons aux archéologues. Le mardi , après une communication 

de M. l'abbé Piéderrière sur la bataille de Bailon, dont il proposerait de 

, fixer l'emplacement au village de Belon près l'ancien doyenné dePéaule, 



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CHRONIQUE. 247 

on aborde la recherche des plus anciens monuments laissés sur notre 
sol par nos ancêtres; on constate des débris préhistoriques en quelques 
points du Finistère et du Morbihan , h la Ganterie près Saint-Malo , au 
mont Dol; on discute fort savamment au sujet des grottes creusées dans 
le roc, signalées à Tréhuinec, près Vannes, et à Keruzoret, en Plou- 
vorn $ et de brillantes dissertations s'engagent sur les monuments mé- 
galithiques , sur les dolmens et leur destination. Les déductions scien- 
tifiques les plus exactes ne permettent plus d'y voir autre chose que des 
monuments funéraires. 

Le soir la séance générale fut très-brillante et honorée d'un grand 
concours des dames de la ville. Elle était présidée par M. de Kerdrel et 
Ton remarquait aU bureau Me r Bécel , le Préfet du Morbihan et le pré- 
sident du Tribunal. M. de Kerdrel rappelle avec humour que l'étude de 
Phistoire contemporaine et locale est entre «toutes la plus négligée. 
Nous savons ce que faisaient les Mèdes et les Perses, mais nous igno- 
rons ce qu'étaient nos pères. De même nous allons souvent bien loin 
visiter des collections, curieuses, il est vrai, et nous laissons k notre 
porte, complètement inconnus, d'inestimables trésors. C'est ainsi que 
le musée de la tour du Connétable h. Vannes, dont celui de Saint- 
Germain- en-Laye se vante de posséder les copies, renferme des richesses 
presque aussi inappréciées qu'inappréciables. Et les artistes sont parfois 
méconnus comme les arts. Mais M. de Kerdrel, qui ne veut pas com- 
mettre cette faute, désigne du doigt k l'assistance la vitrine oii est 
exposée la belle croix de Lannion , et il fait ressortir avec beaucoup 
(Ta-propos les qualités de cette œuvre,. dans laquelle M. Désury, de 
Saipt-Brieuc , actuellement fixé a Vannes, a allié d'une façon remar- 
quable les ressources de l'art et les plus saines traditions archéologiques 
de la Bretagne. 

Puis M. l'abbé Chauffier, secrétaire de Mc r Bécel , lut un très-rèmar- 
quable travail sur un coffret trouvé dans la cathédrale de Vannes et 
qui remonte k 1150. «Nous n'aurions jamais cru qu'on pût dire tant 
de choses intéressantes , dit le correspondant de l'Indépendance bre- 
tonne, à propos d'un coffret, mais nous ne sommes pas un archéologue 
comme M. l'abbé Chauffier, ancien élève de l'école des Chartes. » Il est 
certain que cette dissertation peut passer pour un modèle ' $ M. de 

1 Nous apprenons qu'elle doit élre prochainement publiée, avec des planches 
chromolithographiées , dans la Revue de VArt Chrétien. 



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248 CHRONIQUE. 

Kerdrcl a félicité l'auteur de cette savante étude , et a adressé à M«* 
Tévêque de Vannes ses plus sincères compliments de compter dans son 
diocèse un érudit de ce talent 

M. de Kerdrel lut ensuite, — et il lit aussi bien qu'il parle, — un 
conte de ML Luzel, oii il est question d'un crapaud fort extraordinaire. 
L'auteur entre, à ce sujet, dans des considérations très-curieuses sur 
l'ancienneté des contes et les points de rapprochement que l'on peut 
faire en comparant ces compositions chez les peuples les plus anciens. 

Le mercredi, 2 septembre, la section d'archéologie consacra sa 
séance ordinaire à l'étude des époques gauloise et gallo-romaine dans 
notre pays. On a signalé des puits funéraires a Guérande, à Vannes, à 
Blain, au Drennec (Finistère), et les curieuses découvertes de l'abbé Bau- 
dry en Vendée se retrouvent sur presque tous les points de notre terri- 
toire. ML de Kerdrel rappelle a ce sujet qu'un archéologue anglais en 
avait signalé, il y a plus de vingt ans, dans la Grande-Bretagne, et M. de 
Blois les trouve indiqués et décrits dans les auteurs anciens. — Puis on 
s'occupe des camps à enceinte vitrifiée. M. Kerviler assure qu'à la suite 
des expériences faites h l'enceinte de Péran, près Saint-Brieuc, par 
M. l'ingénieur Mazelier, il n'y a plus à douter qu'il n'y ait là un M 
intentionnel, un véritable mode de construction : il signale un fragment 
de muraille vitrifiée à la pointe de Lanros sur la rivière de Quimpen 
M. de Cussé en indique un autre près de Saint-Servan, sur un promon- 
toire de la Rance. — Puis on passe aux oppida gaulois ou gallo-romains. 
M. le docteur Fouquet en décrit sur la côte de Rhuys $ M. Kerviler parle 
de celui de la pointe de Penchâteau, mais il demande qu'on réserve 
expressément la question de savoir si ceux du Morbihan ont été assiégés 
par César, car il a cru démontrer dans son mémoire publié parle congrès 
de Quimper, que le grand conquérant n'a pas passé la Vilaine, et il offre 
de soutenir cette thèse contre ceux qui placent la défaite*des Venètes 
devant le golfe du Morbihan : mais la discussion s'arrête faute de con- 
tradicteur. M. de Blois définit d'une façon très-précise le sens da mot 
oppidum; et l'on termine la séance, après avoir réparti dans lescin? 
départements de la Bretagne un travail de statistique monumentale pour 
ces époques de notre histoire , par la lecture d'un mémoire très-to 
exposé de M. Le Men sur la borne milliaire de Maël-Carhaix. Il en résulte 
catégoriquement qu'il faut désormais placer Forgium à Garhaix et non 
plus à Goncarneau. C'est là un point considérable acquis à notre géogra- 
phie armoricaine et nous exprimons le vœu que M. Le Men qui, Tannée 



^^ 



CHRONIQUE. 249 

dernière, par la lecture de la borne de Kerscao découvrait la situation 
définitive de Forganium k TAber-Vrac'h, nous apporte ainsi tous les ans 
une nouvelle borne milliaire, monument historique incontestable, qui 
donne la solution successive de toutes les questions si controversées de 
notre ancienne géographie. 

^^soir, lecture d'un conte original de M. du Laurens de la Barre, Le 
géant Rocbras ; puis M. S. Ropartz, dont nous connaissons tous le talent 
oratoire et l'érudition historique si étendue en ce qui concerne nos annales 
bretonnes, a tenu pendant une heure l'assemblée sous le charme de sa 
parole, en lui communiquant le résumé d'une étude pleine d'animation, 
assaisonnée d'anecdotes curieuses et toutes inédites, à propos deYJSxil du 
Parlement de Bretagne k Vannes, en 1675, lors de la révolte du papier 
tirnbré. C'est lk un des chapitres les plus curieux de l'histoire, encore k 
faire, du Parlement de Bretagne , et nous espérons bien que, devant le 
succès de son étude, M. Ropartz n'hésitera pas k nous donner cette 
histoire : nul mieux que lui n'est capable de la mener k bien. 

Enfin, toute la salle a écouté avec émotion et applaudi chaleureuse- 
ment une pièce de vers lue par M. l'abbé Wicol, professeur au Petit- 
Séminaire de Sainte- Anne, dont le talent poétique est bien connu dans 
le diocèse de Vannes. Le sujet de ce petit poème est la rencontre de 
saint Gildas et du barde Taliésin, pleurant sur les ruines de la Bretagne * 
insulaire, ravagée par les Saxons, au VI e siècle. La lyre du poète y fait 
vibrer en accents inspirés le sentiment patriotique et la foi chrétienne. 
Nous arrivons au dernier jour d'études en séances. Le jeudi, après de 
longues visites aux musées de la Tour du Connétable et de M. de Limur, 
la section d'archéologie a entendu un important mémoire de M. le doc- 
teur Halléguen sur les Corisopites et les Curiosolites, question qui est 
aujourd'hui l'une des plus controversées de notre ancienne géographie, 
avec celle de la position des Diablintes.MM. Le Men, de Blois, Kerviler, 
ont traité le problème*, un récent mémoire de M.Longnon l'agite de son 
côté, et quatre systèmes sont aujourd'hui en présence sur cette question 
délicate qui ne pourrait être définitivement résolue que par la décou- 
verte de quelque monument historique très-précis. M. de Blois distingue 
nettement les Corisopites^t les Curiosolites $ M. Le Men les confond en 
les plaçant à Quimper ^ M. Halléguen ne les confond que pendant l'époque 
romaine en les plaçant k Corseul, et prétend que le mot Corisopites serait 
un nom simplement topographique né au IX e siècle k Quimper. MM. Lon- 

TOME XXXVI (VI DE LA 4« SÉRIE). 17 



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250 CHRONIQUE. 

gnon et Rerviler séparent les deux peuplades, mais, voulant placer le* 
Diablintes en Armorique, ils sont obligés d'admettre la destraction dé 
la cité curiosolite par les barbares vers le IV e siècle, sous peine de trou- 
ver une lacune dans la notice des dignités de l'empire, lacune qu'admet 
M. deBlois. 

Certant et adhuc sub judice lis est. M 

La discussion ^tant close, M. Rerviler a exposé un projet de bibliogr* 
pbie bretonne, ou mieux d'une bibliothèque historique de la Bretagne^ 
qui serait du plus grand secours à tous les travailleurs, s'il pouvait sa 
réaliser : c'est un travail de longue baleine qui demandera plusieurs 
années de patientes recbercbes à notre ami et collaborateur; recherche* 
singulièrement diminuées par les beaux travaux bibliographiques de l'an 
de nos compatriotes les plus érudits, M. Emile Péhant. 

Le soir, dans une brillante causerie, appuyée sur un grand nombre do 
documents historiques originaux , et pour la plupart encore inconnus, 
M. de la Borderie a retracé le règne si mouvementé de la duchesse Anne, 
ses différends avec le maréchal deRieux,les compétitions des nombreoi 
prétendants- a l'honneur de sa main, le triste état de la Bretagne h cetlo 
époque, le mariage de la duchesse ayec Charles VIII et la grandeur: 
d'âme de cette jeune princesse , qui sut sacrifier ses goûts personnels à 
l'intérêt de sa patrie, donnant, dès l'âge le plus tendre, à ses sujets, un 
exemple de noble désintéressement qui a porté ses fruits.'— Pois, 
M. Bernard, substitut, a lu un rapport sur la visite au magnifique musée 
de la Tour-Clisson, concluant sagement qu'au sujet de la destination de 
tous ces objets il ne faut pas se trop hâter de transformer les hypothèses 
en réalités; enfin , M. de Kerdrel, président, a clos la séance en remerciant 
le public, l'évêque, le préfet, les autorités, de leur bienveillant concours 
et en adressant un chaleureux appel aux jeunes gens auxquels il a très- 
finement expliqué la différence qu'il faut faire entre les antiquaires et 
les archéologues. 

Dans l'après-midi, une séance solennelle avait eu lieu pour la distri- 
bution des prix du concours agricole, et M. de la Monneraye y avait pro- 
noncé un discours très-applaudi, dont voici les principaux fragments? ils 
résument toute l'histoire et l'esprit de V Association ; 
* c Messieurs, 

> 11 y a plus de trente ans révolus, des associations libres prirent, dans notre p»ft 

l'intelligente et patriotique initiative de réunions et de concours agricoles régional 

» Pour ne parler que de l'Association bretonne, elle fut fondée en 1843, dans 



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J 



CHRONIQUE. 251 

notre cilé de Vannes, par des hommes de dévouement et de cœur, et nous avons 
encore, au moment où je parle, l'honneur et la joie de voir au milieu de nous l'un 
de ses premiers fondateurs. C'est l'honorable et savant directeur de la ferme-école 
régionale de Grand-Jouan, M. Jules Rieffel, envers lequel je dois tout d'abord ac- 
quitter la dette de notre reconnaissance. 

» Cette pensée si heureuse et si féconde ne devait pas tarder à s'emparer des 
esprits et à donner un but d'intérêt général à des dévouements et à des activités 
s'exerçant jusque-là dans l'isolement et dans l'ombre. 

» Durant les années comprises entre 1843 et 1858, l'Association Bretonne tint 
ses assises, chaque année et tour à tour, dans chacun des cinq départements de la 
Bretagne. Avec quel succès toujours croissant, avec quel bénéfice pour le pays! 
j'invoque ici , pour répondre, le témoignage de ceux qui ont pris part à ses enquêtes, 
à ses travaux, et je suis heureux d'en voir encore un certain nombre parmi nous. 
Cette grande et brave armée des cultivateurs bretons allait avoir désormais ses repré- 
sentants et ses chefs, les avocats de sa cause, les défenseurs dévoués de tous ses 
intérêts. 

> Quelles bonnes et utiles relations s'étaient établies ! quelles discussions instruc- 
tives et courtoises! quelle ardeur en même temps et quelle sympathique union, sans 
arriére-pensée, dans le désir du bien général! Nous nous en souvenons. Mais bientôt 
l'Association Bretonne allait se voir tout à Coup arrêtée dans sa marche. 

» Un pouvoir ombrageux , inquiet des suites que pouvait entraîner avec elle cette 
première atteinte portée à la centralisation , jaloux, nous l'avons cru, de garder pour 
lui seul tons les moyens d'influence, vint imposer un terme aux réunions et aux tra- 
vaux de la libre Association Bretonne. Il la remplaça, il est vrai, peu de temps après, 
paT les concours régionaux officiels. C'était une erreur et une faute. 

> Les deux institutions pouvaient vivre ensemble, et de leur double action ne 
pouvait manquer de résulter un progrés plus rapide et des profits de toutes sortes 
pour notre agriculture. 

» L'institution officielle aurait ses avantages sans doute, mais pourrait-elle jamais 
remplacer ces excellentes réunions de l'Association Bretonne où propriétaires et 
cultivateurs, hommes de toutes les situations et de tous les départements bretons, 
mêlés ensembk, dans les relations les plus cordiales et les plus intimes, agitaient , 
durant plusieurs' jours, les questions de théorie et de pratique agricoles, de science 
et d'expérience, d'étude des faits ainsi que des progrès nécessités par notre état 
social ? 

» L'Association Bretonne cessa d'exister à partir de Tannée 1858 et jusqu'à 
Tannée 1872. 

> En 1873, après des jours néfastes et des désastres immenses, un certain nombre 
d'hommes de dévouement se rencontrèrent dans la commune pensée de la faire 
revivre et de lui rendre l'avenir. 

» Quand donc aurait pu se faire sentir un besoin plus impérieux de rapprochement 
et d'union , de dévouement et d'activité qu'alors que d'incomparables malheurs étaient 
venus nous frapper ? 

» Pauvre France qui avait tant souffert ! il fallait panser ses blessures et unir tous 
les efforts pour relever sa fortune. 
» Un premier rendez-vous fut indiqué dans la ville de Quimper, Cette tentative, 



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252 CHRONIQUE. 

sans obtenir encore un plein succès, fit concevoir du moins les meilleures espérances. 
À l'issue de la session de 1873, un sentiment unanime désigna la ville de Varaies 
pour le lieu de réunion du plus prochain concours. L'Association Bretonne allait 
venir se retremper et chercher de nouvelles forces auprès de son premier berceau. 

» 11 est permis, à l'heure actuelle, Messieurs, de dire que cette inspiration fat 
bonne et que l'accueil fait au Congrès par l'hospitalière cité de Vannes a confirmé 
notre espérance. 

> Je remplis un devoir qui m'est particulièrement doux en offrant à ses habitants 
l'expression de la gratitude de tons les membres de l'Association. 

* Le Congrès, selon sa coutume, s'est partagé en deux sections pour procéder à 
ses travaux. 

» La première section s'est occupée d'agriculture; et des discussions sérieuses 
autant que pleines de profit, brillantes, non moins que courtoises et sympathiques, 
ont rempli ces dernières journées. 

» La deuxième section s'était donné pour tâche l'élude de notre histoire et des 
monuments de notre pays. Le nombreux auditoire qui se pressait à ses séances da 
soir est la meilleure preuve du vif intérêt qu'elle a su éveiller et entretenir jusqu'à 
la fin. 

» Étudier ainsi le passé pour profiter de son expérience et de ses leçons; étudier 
également le présent pour bien connaîtra ses légitimes besoins, tant moraux que 
matériels, et nous dévouer, dans toute la mesure de nos forces, à l'œuvre de leur 
satisfaction , n'est-ce pas préparer l'avenir? 

» Travail, union, concorde, nous avons retrouvé nos anciennes traditions. Noos 
sommes de nouveau en possession du meilleur et du seul remède à cet état (par- 
donnez-moi une expression aventurée) de pulvérisation sociale, d'isolement des inlè- 
rêts, qui finirait à la longue par ruiner l'abnégation et développer indéfiniment la 
personnalité et l'égoïsme. 

* Dans notre Congrès, au contraire, le cœur vibre et s'échauffe sous l'influence des 
idées élevées, des sentiments chrétiens et patriotiques, et chacun se sent animé da 
désir de bien faire. 

» N'est-ce pas, dites-le-moi, dans des réunions comme celles-ci que l'esprit public 
doit grandir ou renaître? Et le progrès agricole, s'il est déjà, appoint de ne 
des intérêts individuels, un si précieux avantage, n'est-il pas devenu, pour la 
France, une loi de salut social ? 

» 11 faut augmenter la production ; il faut lutter contre le renchérissement inces- 
sant des objets les plus nécessaires à la vie : le pain et la viande. Pour atteindre ce 
résultat, l'Association est devenue, je n'exagère rien , d'une nécessité impérieuse. 
Elle sera seule capable , elle aura seule la force de déterminer sans retard les pro- 
grès nécessaires. Il faut mettre en commun tous les fruits de l'expérience, unirions 
les efforts , prodiguer tous les bons conseils et les encouragements. 11 le faut sans 
retard. 

» Pensez donc, Messieurs, combien nous serions heureux si, à ce pauvre pays 
écrasé sous le poids des impôts par le malheur des temps, nous pouvions fournir 
bientôt le moyen d'augmenter sa richesse ! Ce moyen, il est là ! 

» Le voilà I c'est le progrés agricole. 

»... A l'œuvre tous l unissons fios efforts : patronage , conseils, aides de toutes 
\ 



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» CHRONIQUE. 253 

sortes, encouragements, distinctions honorifiques, sollicitons ou mettons en ce u vie 
tons les moyens ; adressons-nous à tous les mobiles honorables, qui se confondront 
ainsi dans le plus beau de tous les mobiles , l'amour de notre France. 

» Le Congrès de l'Association Bretonne vous offre, Messieurs, dans ce but, un 
centre de réunion et d'action. 

» Un de nos honorables collègues , aussi distingué par le cœur que par l'esprit,, 
pourquoi ne le nommerais-je pas? M. de Kerjégu, le directeur de cette Association, 
nous demandait instamment, il y a deox jours, de taire tous et chacun le vœu de 
procurer à l'Association Bretonne , d'ici au prochain Congrès, 10 nouvelles adhésions* 

» Nous les obtiendrons, Messieurs, vous voudrez tous vous associer à cette œuvre 
de patriotisme et 4e salut social. 

» Notre Congrès, ehaque année, sera une réunion de famille. La petite famille est 
la première , mais non la seule à mériter ce nom. Ne forment-ils pas encore une 
famille, ces hommes auxquels Dieu a donné un commun berceau, des souvenirs com- 
muns d'enfance et de jeunesse , les mêmes intérêts sociaux et auxquels , en même 
temps , il a imposé , d'une manière plus étroite , le dévouement et l'assistance réci- 
proques , de communs et plus proches devoirs ? 

» . . . J'ai fini et retardé trop longtemps peut-être le moment où nos agriculteurs 
vont venir recevoir les récompenses qu'ils ont méritées et puiser dans vos encoura- 
gements la volonté de les mériter mieux encore dans l'avenir. 

> Quant à nous, mes cbers collègues de l'Association, nous dirons,en nous séparant : 
Rien n'est fait , tant qu'il reste quelque chose à faire. * 

Le vendredi et le samedi, 4 et 5 septembre, des excursions archéolo- 
giques fort intéressantes ont eu lieu aux monuments si nombreux du 
golfe du Morbihan et de ses alentours $ grâce k YEumènide, on a pu 
admirer tous ces débris d'un autre âge, Gavr'innis, Tamiac, Locmariaker, 
Carnac,Rhuys...., menhirs, tumuli, dolmens, témoins des hauts faits de 
nos aïeux. 

Le dimanche, fête de saint Vincent, une magnifique procession par- 
courait la ville de Vannes : sept paroisses voisines étaient venues se 
joindre h celles de la cité qu'évangélisa l'apôtre, et l'on remarquait, h 
côté de deux vaisseaux portés par des marins, un grand drapeau hollan- 
dais déployé par les gars de Plougoumelen et pris jadis sur l'ennemi par 
leurs ancêtres. — De brillantes illuminations , un feu d'artifice, devaient 
avoir lieu, le soir, dans le parc de la préfecture : le mauvais temps retarda 
cette fête jusqu'au lundi. 

Et maintenant, k l'année prochaine, h... Guingamp (?) 

Louis pe Kerjean. 



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^ 



MÉLANGES 



— C'est le 18 septembre 1860 qu'avait lieu la bataille de Castelfidardo. 
Suivant une pieuse tradition en honneur chez ceux qui ont 'appartenu au 
régiment des zouaves pontificaux , le général de Gharetle a réuni cette 
année au château de la Gontrie (Loire-Inférieure), quelques-uns des sur- 
vivants de cette glorieuse mêlée, qui restera un titre d honneur pour les 
catholiques et pour la France. Un service funèbre a été célébré en l'église 
de Couffé, village où est situé le château de la famille de Gharette. Après 
l'absoute donnée par Mer Daniel, aumônier en chef du régiment, un dé- 
jeuner servi sous une tente a réuni les zouaves présents à cet anniversaire. 
Au dessert, le général a prononcé le discours suivant: 

Messieurs, il y a quelques années à peine, — il me semble que c'était hier! — 
quelques jeunes gens, n'écoutant que la voix de leur conscience et celle d'an chef 
illustre, venaient se grouper autour du Roi-Pontife pour le défendre contre la Révo- 
lution, qui voulait, comme elle le veut encore aujourd'hui, anéantir et son pouvoir 
spirituel et son pouvoir temporel! Quelques mois après, ils versaient leur sang pour 
ce grand principe qui , seul , peut sauver le monde. 

Tel a été le berceau de ce régiment, et c'est pour célébrer ce glorieux anniversaire 
que nous sommes réunis aujourd'hui. 

Bien des événements se sont passés depuis. Notre légende est courte, souvent 
sanglante, mais toujours glorieuse. Hélas! Messieurs, de ceux qui assistaient à cette 
bataille, chefs et soldats, beaucoup sont morts! ne les oublions pas! 

Messieurs, honorer les morts, se rappeler un anniversaire est non-seulement la 
meilleure preuve que l'on vit du passé, mais encore qu'on a foi dans l'avenir. 

La position actuelle est triste — personne ne peut le nier. On me dit qu'il y a des 
gens parmi nous qui désespèrent! Je ne puis le cioire. Désespérer, nous, zouaves, 
jamais ! Notre Pontife et Roi n'est-il pas la preuve vivante de la foi et de l'espé- 
rance? 

Lorsqu'on a le bonheur comme nous d'avoir des principes et des convictions , et 
qu'on est bien déterminé à ne faire aucune concession, on est toujours sûr de faire 
son devoir , dans les temps même les plus difficiles. 

Affirmer sa foi, Messieurs, est peut-être le plus grand acte patriotique qu'il soil 
donné à un homme de.faire. 

Nous avons eu le bonheur de faire notre devoir et à l'étranger et en France; 
— d'autres Vont fait et tout aussi bien que nous. — Et savez-vous pourquoi nous 
avons marqué dans cette dernière guerre? — C'est que nous représentions une idée, 
que nous représentions un principe. 

Merci d'être venus, merci de tout cœur; — et permettez-moi d'adresser en votre 
nom nos hommages à cette vaillante femme (M m ' Kanzler) qui a l'honneur de partager 
avec notre général les souffrances de notre malheureux et saint Pontife. 

Dites-lui , Madame, quand vous le reverrez, qu'il peut toujours compter sur la 
partie française de son régiment des zouaves, et demandez-lui sa bénédiction, alto 
que pas un de nous ne faillisse à son devoir, à son honneur, et comme chrétien et 
comme Français. — (Union). 



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MÉLANGES. 255 

— Nos lecteurs n'ont pas oublié le magnifique portrait de M. le comte 
de Chambord par notre eminent artiste M. F. Gaillard. Depuis longtemps 
le monde catholique attendait de M. Gaillard le portrait du Très-Saint 
Père, comme pendant à celui de M. le comte de Chambord en 1872. 

M. Gaillard s'est rendu à Rome ; Pie IX a bien voulu poser deux fois 
devant le pieux artiste; de plus, il a été admis à assister à plusieurs des 
audiences publiques données par le Saint-Père, de manière à pouvoir saisir 
la physionomie de Sa Sainteté dans son cabinet comme dans les solennités. 
Cette belle œuvre vient de paraître ; elle démontre, une fois de plus, que 
le sentiment religieux est seul capable de féconder le talent et de le faire 
servir à la manifestation du beau et du vrai. 

Tout chrétien et amateur d'art se réjouira de pouvoir contempler les 
traits admirables du Saint-Père, et de vou, en considérant la physionomie 
si émouvante de cet illustre Pontife, toutes les élévations de sa grande 
âme. 

Les conditions de la souscription sont les mêmes que celles pour le 
portrait de M. le comte de Chambord : 

1° Épreuve artiste sur colombier, 100 fr.; 2<> Épreuve avant la lettre 
sur jésus, 50. fr.; 3° Épreuve avec la lettre sur jésus, 15 fr. 

— La longueur de la chronique ne nous laisse pas assez de place pour 
examiner aujourd'hui les peintures décoratives que notre compatriote, 
désormais illustre, M. Paul Baudry, vient de terminer pour le loyer du 
nouvel Opéra. Nous reparlerons , le mois prochain , de cet immense tra- 
vail, à propos duquel un critique autorisé a pu dire : c M. Baudry a 
établi sa gloire d'une manière impérissable. * 

— Le 28 août dernier, mourait au Mans, de la rupture d'un anévrisme, 
M. le baron Alfred du Fougerais, né en 1804, et qui représenta la Vendée à 
l'Assemblée législative de 1849. Il avait été l'un des propriétaires et des 
rédacteurs de la Quotidienne, puis, sous la monarchie de Juillet, rédacteur 
en chef de la Mode. Célèbre comme avocat royaliste , il resta toute sa vie 
fidèle au principe traditionnel. 

— Le R. P. Louis Marquet, de la résidence de Nantes, vient de donner 
un Manuel abrégé l du Grand recueil de cantiques qu'il avait précédem- 
ment publié et que le R. P. de Ponlevoy, provincial , avait ainsi appré- 
cié : — c II me tardait de vous remercier et de vous féliciter. Certes, vous 
avez fait là un grand travail, et vous avez fait aussi une belle œuvre et 
une bonne action : grande opus , bonum opus ! — Vous avez défié la 
peine et emporté la tâche. * 

— Nous recommandons tout particulièrement à nos lecteurs la char- 
mante édition petit in-12 des Œuvres d'Auguste Brizeux, qu'édile en ce 
moment M. A. Lemerre ( Paris , passage Choiseul) , et qui figure à notre 

Bulletin bibliographique du mois dernier. 

* 

1 Manue'*Abrégé du Grand Recueil de cantiques du R. P. Louis Marquet, approprié 

5ar l'auteur aux maisons d'éducation de jeunes filles et aux associations d'enfants 
e Marie. Édition classique, honorée de l'approbation et de la recommandation spé- 
ciale, de plus de trente prélats: cardinaux, archevêques et évoques. (430 cantiques. 
— Prix : 3 francs.) — Les airs, en grande partie nouveaux, forment un volume à 
Part, qui paraîtra dans le courant de décembre. — Prix : 3 fr. — A Paris, chez 
roussielgue frère?, 27, rue Cassette, Dépôt chez l'auteur, Nantes, rue Dugommier, 13. 



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BIBLIOGRAPHIE BRETONNE ET VENDÉENNE 



Armée (l') de Bretagne ; par un volontaire. Le 4 septembre 1870. M. de 
ltératry général en chef. La division Gougeard à l'armée de la Loire. Le 
camp de Confie et la ligne de l'Ouest. Réponse à M. de la Borderie. ln-8°, 
96 p. — Rennes, imp. Bession; Paris, lib. Le Chevalier i fr. 

Chançon âr pider g'homplimànt, gomposet en enor da drugares ah 
vageste éternel, etc., par Pierre Trevarin. In-8°, 11 p. — Quimperlé, 
imp. Clairet 

Étude sur la réorganisation du muséum d'histoire naturelle de 
nantes; par M. Edouard Dufour, directeur. In-8°, 16 p. — Nantes, imp. 
Ve Mellinet 

(Extrait des Annales dç la Société académique de Nantes). 

Félix Rousselot, notice biographique. In* 18, 163 p. — Nantes, imp. 
Vincent For est et Emile Grimaud. 

Généalogie et annales de la maison Dondel de Sillé, où Ton voit 
l'origine et la fondation de la ville de Lorient (Bretagne) ; par J.-M.-R. 
Lecoq-Kerneven. — Rennes, imp. Leroy fils. 

Histoar ar yaouanquis pe CHANSON NEVES gomposet gant an den 

YAOUANC D'EUS A BARRES BAMALAC VAR SUJET HE VESTRES ER BLOAVES 1873, 

Allain ar Guiffant. In-8°, 24 p. — Quimperlé, imp. Clairet 

Manuel des pèlerins de la ville et du diocèse de nantes a Notre- 
Dame de Lourdes. In-1 8, 36 p. — Nantes, imp. Grinsard ; lib. Mazeau. » 40 

Notice nécrologique sur le docteur Chaillou; par le docteur Just 
Lucas-Championnière. In-8°, 7 p. — Paris, imp. Lahure. 

Notre armée nationale. Son organisation militaire et administrative en 
tous temps; par le docteur Judée. In-1 6, 36 p. — Rennes, imp. Bazouge 
fils; Paris , lib. Le Chevalier » oO 

Odyssée de la bécasse en Gaule. Les caboùrnes, les bourniers et les 
bournigals; par Fortuné Parenteau , conservateur du Musée archéologique 
de Nantes. In-8°, 8 p. et pi. — Nantes, imp. Vincent Forest et Emile 
Grimaud. 

Pèlerinage (le) de sainte-anne-d'auray. Suivi d'une notice historique 
sur les environs; par le P. Arthur Morin, de la Compagnie de Jésus. In-18, 
287 p. grav. — Vannes, imp. et lib. Galles. 

Télégraphie sous-marine. Renseignements sur le cable transatlanti^té 
français de Brest à Saint-Pierre (Amérique); par G. Miriel, ex-employé 
des lignes télégraphiques, professeur de dessin à Brest. Son itinéraire, 
sa construction , description des appareils relatifs à la transmission des 
signaux, exposé des communications. In-8<>, 12 p. et pi. — Brest, imp* 
Gadreau. 

Zouaves (les) pontificaux, ou volontaires de l'Ouest. Poème drama- 
tique et lyrique ; par l'abbé Champré, professeur à l'institution Notre-Dame, 
à Guingamp. In-8°, 87 p. — Guingamp, imp. Le Goffic. 



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JL-J 



ÉTUDES HISTORIQUES 

LA BRETAGNE AU XF SIÈCLE 

SA RÉORGANISATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE 



Le XI e et le XII e siècle, en Bretagne, sont avant tout une ère de 
reconstruction. Les ravages des Normands avaient fait table rase 
dans la société comme sur le sol. L'occupation prolongée du pays par 
ces pirates, la fuite et la dispersion au loin des classes supérieures 
de la nation avaient forcément amené la rupture et puis l'oubli des 
rapports de patronage et de dépendance, la ruine ou le boulever- 
sement de toutes les institutions anciennes. La royauté suprême, les 
comtés, les macbtyernats avaient disparu , comme les monastères et 
les églises. Pour rétablir une Bretagne, il la fallait reconstruire 
pièce à pièce. 

Alain Barbe-Torte, par ses victoires, avait dès 938 chassé les 
Normands , nettoyé le sol breton , relevé la clef de voûte de l'édi- 
fice : la royauté. Mais la monarchie bretonne de 938, — ou, 
pour l'appeler de son vrai nom, le duché de Bretagne, — rentra 
justement dans les limites d'où elle ne sortira plus et que lui 
avait tracées le glaive de Nominoë. Des territoires concédés en 
bénéfice par Charles-le-Chauve, — Maine, Coutances, Avranches, 
— elle ne garda rien ; elle conserva fidèlement les conquêtes du 
vainqueur de Ballon , Rennes, Nantes, et au delà de la Loire le 
pfys de Retz , définitivement uni par Barbe-Torte au diocèse' 
et au comté nantais. 

TOME XXXVI (VI DE LA 4* SÉRIE). 18 



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258 LA BRETAGNE 

Les grands comtés se relevèrent aussi bientôt , à peu près dans 
leurs anciennes limites. Dès le X e siècle ou le commencement du 
XI e , on revoit non-seulement ceux de Rennes et de Nantes, mais 
encore le Broërech ou comté de Vannes, la Cornouaille, le Poher, 
te Léon, la Domnonée, et le Poutrécoët, désormais appelé Porhoêt: 
s'il y eut quelque changement dans le territoire et l'importance 
hiérarchique de ces circonscriptions politiques , on le dira tout â 
l'heure. 

Ce qui ne se releva pas, ce qui resta enfoui sans retour dans les 
limbes du passé, c'est l'institution du plou & et du machtyernat. La 
paroisse ecclésiastique se reforma assez promptement; souvent 
même (autant qu'on en peut juger) elle reprit les limites de l'an- 
tique plou; mais en tant que société civile et politique, ayant on 
chef propre, une magistrature héréditaire et patriarcale , une auto- 
nomie si vive, si accentuée, \eplou antique disparut, — non toute- 
fois sans léguer à la paroisse quelque trace de sa forte institution. 

L'ordre social , il est vrai , se reforma sur la base du patronage, 
mais la base du patronage changea. Jusqu'aux invasions normandes 
le plou avait continué la tribu émigrée, fondée sur le continent, au 
sortir des barques, par chaque nouvel essaim d'exilés bretons; le 
roachtyern représentait le chef primitif de cette tribu ; son autorité 
avait pour base la permanence du lien établi dès l'origine entre la 
tribu et la famille de son chef. Mais par suite de l'invasion nor- 
mande, la tribu se trouva dissoute ; il fallut donc forcément recons- 
tituer le patronage sur un autre principe. On n'avait pas le choix, on 
prit celui de la recommandation, convention privée et libre à son 
origine, par laquelle un homme, se sentant faible au milieu d'une 
société troublée, se mettait avec ses biens sous la protection et la 
dépendance d'un plus puissant, ou bien acceptait celte protection et 
cette dépendance comme condition mise à la jouissance de certains 
biens et de certains avantages à lui concédés. 



u *j 



1 Plou ou ploué en breton, et en latin pkbs, en Bretagne, dn VI* an X* siècle, 
c'est à la fois la paroisse ecclésiastique et la tribu ; le machtyern (en latin princq* 
plebis) est le chef héréditaire, civil et politique, du plou. 



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AU XI* SIÈCLE. 259 

Ce genre de convention existait déjà au IX e siècle ; les biens ou 
avantages concédés constituaient alors un bénéfice, mais la conces- 
sion et le lien qui en naissait étaient tout au plus viagers. Après l'in- 
vasion normande, le lien et la concession furent héréditaires ; la 
concession , faite en terres presque toujours , s'appela un fief; celui 
qui la faisait devint le seigneur ou suzerain du concessionnaire, et 
cel ui-ci Y homme ou vassal du concédant ; le lien existant entre eux 
se nomma le vasselage. 

Rien n'obligeait à borner les fiefs par l'étendue des paroisses , la 
plupart du temps on n'en tint compte ; tantôt on les fit plus vastes 
et tantôt moins; parfois même la création du fief précéda le réta- 
blissement de la paroisse. 

Comme il ne restait pas trace de l'autorité ni de la juridiction 
du machtyern, le vassal n'eut plus de devoirs qu'envers son seigneur, 
c En Bretagne, disent nos vieux jurisconsultes, qui a le fief a la 
justice » ; en d'autres termes, tout vassal doit suivre la cour, c'est- 
à-dire le tribunal de son seigneur; il lui doit de plus la fidélité, 
l'assistance et le service militaire, — car en Bretagne comme ail- 
leurs, du X e au XIII e siècle, les seigneurs avaient le droit de guerre 
privée. 

Sans insister davantage, sans entrer dans le détail des obligations 
particulières qui variaient à l'infini, nous avons voulu marquer 
nettement la différence essentielle existant entre les institutions 
bretonnes avant et ces mêmes institutions après l'invasion nor- 
mande. Avant, c'est la tribu, où tous les devoirs et tous les droits sont 
réputés tirer leur principe du sang et de la naissance. Après, c'est 
le fief, au contraire, où toutes les obligations naissent d'un contrat, 
d'un bienfait, transmis héréditairement, mais sous des conditions 
définies dont l'inexécution rend le bienfait caduc. Ici, c'est le régime 
patriarcal plus ou moins modifié; là, le système politique delà 
féodalité territoriale. 



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260 LA BRETAGNE 



LA FÉODALITÉ BRETONNE. — LES FIEFS-FRONTIÈRES. 

Essayons d'esquisser à grands traits le plan de la construction 
féodale élevée en Bretagne après l'invasion normande, aux X e et 
XI e siècles, achevée ou modifiée au XII e , et qui fut l'œuvre de nos 
ducs de pure race bretonne, issus des vieux comtes de Nantes, de 
Rennes et de Gornouaille. 

Beaucoup d'historiens ne veulent voir dans le régime féodal, 
et surtout dans la division des fiefs, que caprice et confusion. 
C'est une erreur : sans doute il n'y eut point un plan préfix, 
arrêté d'avance, tracé sur la carte , décrété et appliqué en bloc, 
comme plus tard la division de la France en départements par 
l'Assemblée Constituante. Mais aussi le hasard fut loin de tout 
faire; il y eut certains principes, certaines idées générales de 
politique, de stratégie ou de convenance dont on ne se départit 
guère, et qui mirent dans cet apparent désordre plus d'ordre réel 
qu'on ne pense. 

En ce qui touche la Bretagne , la première nécessité était de 
fortifier la frontière ; il fallait pour cela de grands et puissants 
fiefs, capables d'opposer partout aux agresseurs une solide barrière. 
Aussi voyez le comté de Nantes : le territoire situé au Sud de la 
Loire, entre ce fleuve, la mer et la frontière poitevine, est compris 
presque entièrement sous une seule seigneurie, la vaste baronnie 
de Rais ou Retz , avec ses châteaux de Machecoul, du Collet, de 
Prigni, de Prince, de Pornic, et qui embrassait encore , au XVI e 
siècle, plus de quarante paroisses. A l'Est, et en tirant vers l'Anjou, 
deux autres fiefs moins étendus, mais fortement constitués, — & 
Benaste et Clisson, — complétaient la défense de la frontière. Pour 
mieux établir d'ailleurs la sûreté de cette limite, les comtes de 
Nantes et de Poitou, par suite d'un accord qui remonte très-proba- 
blement à Barbe-Torte, avaient soumis les paroisses qui la -bordent 



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AU XI 6 SIÈCLE. 261 

de l'une el de l'autre part à un régime mixte, fort ingénieux, — 
trop long à décrire ici, — qui en faisait réellement un territoire 
neutre. C'était ce qu'on appelait les Marches de Bretagne et Poitou, 
lesquelles se trouvaient comprises, d'une part, sous les seigneuries 
poitevines de Tiffauges et de la Garnache ; de l'autre, sous les sei- 
gneuries bretonnes de la Benaste et de Retz, ces deux dernières 
réunies bientôt dans les mêmes mains, par l'extinction des sei- 
gneurs de la Benaste 4 . 

Mais du côté de l'Anjou, entre la baronnie de Clisson et le cours 
de la Loire , une circonstance spéciale s'opposa à la constitution 
d'un grand fief : c'était l'existence d'un vaste domaine ecclésiastique 
dépendant de l'abbaye de Vertou, dont l'origine remontait à la fin 
du VI e siècle. Les moines de Vertou, comme tous les autres, avaient 
fui devant les Normands; mais dans l'exil, ils surent conserver 
leurs litres, et quand ils les présentèrent après l'invasion, le comte 
de Nantes leur rendit leur territoire. On se borna donc, de ce côté, 
à ériger deux ou trois châtellenies de moyenne importance, sorte 
de forts détachés, confiés à des bras vaillants, à des races éner- 
giques, les seigneurs du Pallet, de Goulaine, du Loroux-Botte- 
reau ; mais ce fut toujours le point faible de la frontière, la brèche 
qui donna aux comtes d'Anjou, pour envahir le Nantais, une facilité 
dont ils usèrent fréquemment. 

Il en alla autrement au Nord de la Loire. Là fut formée, dès avant 
la fin du X e siècle, la grande baronnie d'Ancenis, s'étendant depuis 
ce fleuve jusqu'à la frontière du comté de Rennes, et depuis la li- 
mite d'Anjou jusqu'à l'Erdre. 

La frontière rennaise commençait alors à la baronnie de Châ- 
teaubriant, qui relevait du comté de Rennes, bien qu'elle fût au 
spirituel dans le diocèse de Nantes. Cette seigneurie, quoique riche 
et puissante, était singulièrement constituée ; elle ne formait point 
un fief compact, comme Retz et Ancenis, mais une agrégation de 
châtellenies, jointes entre elles par leur union aux mains des mêmes 

* La Benaste fat aussi pendant quelque temps possédée par les sires de Clisson. 



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262 LA BRETAGNE 

seigneurs, mais qui territorialement ne se touchaient guère que par 
leurs extrémités. C'était d'abord la baronnie proprement dite de 
Châteaubriant, puis au Nord (dans le comté de Rennes) les châtel- 
lenies de Teillai , Pire, Cornuz *, et au Sud (dans \e comté de 
Nantes) Vioreau, dont le château était en Joué. 

A la paroisse de Villepôt, quatre lieues au Nord de la ville de 
Châteaubriant, commençait la baronnie de Vitré, le fief le plus im- 
portant de toute la Haute-Bretagne, qui de là montant pendant une 
quinzaine de lieues, s'étendait dans plus de quatre-vingts paroisses 
et ne finissait qu'à Javené, une lieue au Sud de Fougères. Mais 
dans le corps de la baronnie de Vitré la politique prévoyante des 
comtes de Rennes avait enclavé, comme une sorte de contre-poids, 
un fief d'étendue moyenne, relevant d'eux immédiatement, com- 
posé de huit paroisses, qui s'appelait la baronnie de la Guerche '. 
Vitré avait pour mission spéciale de tenir en bride Laval, seigneu- 
rie immense, dressée comme une menace par les comtes du Haine 
sur la frontière de Bretagne. Au milieu du XIII e siècle, les deux 
fiefs rivaux — Laval et Vitré — s'unirent par mariage, et la fron- 
tière depuis lors n'en fut que mieux gardée. 

Au Nord de la baronnie de Vitré, la limite bretonne était cou- 
verte par la baronnie de Fougères, un peu moins étendue, mais qui 
embrassait encore une cinquantaine de paroisses. 

Enfin , sur le bas cours du Cooësnon et jusqu'à la mer, le 
régaire ou seigneurie temporelle des évéques de Dol, — presque 
aussi vaste dans le principe que la baronnie de Fougères, — ache- 
vait de fermer notre frontière. Mais quoi ! un clerc, un évoque, dé- 
bonnaire de profession et pacifique par état, pour défendre et tenir 
close, à la barbe des ducs de Normandie, cette porte de la Bretagne, 

1 Le château de Teillai était sis en la paroisse d'Ercé-en-la-Mée ; ne pas confondit 
avec Teille, paroisse du comté de Nantes sous la baronnie d'Ancenis. On appelait 
assez souvent ces trois chàtellenies Châteaubriant à Taillai, Châteaubriant à M 
Châteaubriant à Cornuz; le château du Châtellier était le chef-lieu de cette der- 
nière. 

5 Pour plus de détails sur la baronnie de Vitré, voir Revue de Bretagne et de 
Vendée, 2« série, t. VIII, p. 446-447. 



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AU XI« SIÈCLE. 263 

incessamment assaillie et trop facile à forcer? Évidemment un clerc 
n'y pouvait suffire ; lui-même le comprit, et dès les premières an- 
nées dû XI e siècle, Junguené, archevêque de Dol, détacha de son 
régaire tin territoire important, presque la moitié du tout (quinze à 
vingt paroisses), s'étendant jusqu'au Couësnon ; il y fit bâtir un fort 
château, puis donna ce fief à un rude guerrier, son frère, appelé 
Rrwallon, avec mission de défendre d'une part les droits temporels 
du siège de Dol et de l'autre la frontière bretonne. Telle fut l'origine 
de la baronnie de Combour. 

Ainsi, avec un développement de plus de soixante lieues, la limite 
bretonne était gardée par neuf ou dix seigneuries seulement, toutes 
fort importantes. On ne peut donc douter que les comtes de Rennes 
et de Nantes, chargés d'organiser sur cette ligne la défense du pays, 
n'avaient vu, et avec raison, dans la force des fiefs-frontières le 
meilleur rempart à opposer aux attaques du dehors. 

II 

SUITE DES FIEFS-FRONTIÈRES. 

Ils prirent encore une autre précaution. Les pays de Nantes et de 
Rennes n'avaient été réunis à la Bretagne qu'en 850 ; il y avait 
lieu de craindre qne l'esprit de patriotisme, le sentiment na- 
tional breton, ne fût pas aussi développé, aussi énergique et aussi 
vif dans la population indigène de ces contrées que dans celle des 
régions plus occidentales de notre péninsule. Pour parer à ce dan- 
ger, les comtes de Nantes et de Rennes eurent soin de mettre à la 
tête des fiefs-frontières, et en général de tous les fiefs importants 
de ces deux comtés, des hommes de pur sang breton, qu'on fit venir 
de Basse-Bretagne et qui, s'établissant là avec leur famille, avec 
une suite nombreuse de clients et de vassaux, achevèrent d'incul- 
quer à ce pays, non la langue, mais les usages, les mœurs, les lois, 
»et surtout l'amour vivace de la patrie bretonne : il n'y eut, dépuis 
lors, à cet égard, aucune distinction à faire entre la Basse-Bretagne 
et la Haute, 



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264 LA BRETAGNE 

Le fait que nous signalons peut, en plus d'un cas, se prouver 
directement par l'histoire, entre autres, par celle (que nous avons 
racontée ailleurs) des origines de la baronnie de Vitré * ; il se 
prouve, surtout, très-bien par les noms des premiers seigneurs de 
ces grands fiefs et de leurs principaux vassaux. Sans doute, dès 
cette époque , les races se sont trop mêlées pour qu'on puisse tou- 
jours et absolument conclure du caractère d'un nom à la nationalité 
de celui qui le porte ; mais quand nous trouvons, au XI e siècle, sur 
certains points du pays gaUo, une prédominance considérable des 
noms bretons sur les noms d'origine germanique, il faut bien con- 
clure que là prédomine aussi la race bretonne. Impossible de voir 
un pur hasard dans celte abondance de noms bretons aux premières 
générations de toutes nos dynasties féodales. 

La tige des barons de Retz (en 958) est un Gestin, son fils ou 
" petit-fils un Harscoët, et les fils de celui-ci Gestin encore, Aldroên, 
Urvoi, Alain. Ancenis-, fondé dès 981 par le comte de Nantes 
Guérech, eut d'abord pour seigneur le fils de ce comte, Alain; on 
peu plus tard un Alfrid — nom aussi breton que germain J , — 
époux d'Orguen et père de Guéthenoc. A Châteaubriant, le plus 
ancien baron se nomme Tihern et vivait au commencement du XI e 
siècle, sa femme Inoguen, ses fils Brien (qui bâtit le château), 
Téher, etc. Que dites-vous de Manguinoê, premier seigneur de 
la Guerche (de 990 à 1037), fils d'une Guënargant, et petit-fils 
d'un Loscoran qui s'était enfui en Bourgogne au temps de l'inva- 
sion normande? Et de Riwallon, baron de Vitré avant 1008, 
qui eut pour femme une autre Guënargant, pour fils Driscamn ou 
Triscan? A Fougères, dès 990, nous avons Méen ou Main, ne?eu 
d'un archevêque de Dol du même nom et aïeul d'un troisième Mai», 
aussi barou de Fougères, d'une Inoguen qui épousa Triscan de 
Vitré, etc. On a déjà dit que Combour (fief créé de 1015 à 1030 

* Voir Revue de Bretagne et de Vendée, 2* série, t VIII. p. 434-436. 

3 On le trouve très-fréquemment en pays breton, dans les chartes carloviDgienocs 
de l'abbaye de Redon ; la forme première est Albrit, où le radical brit (breton) tst 
incontestable, et qui devient successivement, par corruption, Alvrit, Alfrit et A1f(& 



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ATT XI» SIÈCLE. 265 

environ) eut pour premier seigneur Biwallon, frère de l'archevêque 
Jungonoê, d'un Salomon, d'une Inoguen, elc. Par exemple, la châ- 
lellenie de Clisson, qui s'étendait en Poitou et paraît avoir été créée 
pour une famille de cette province, ne nous offre, à ses commence- 
ments, que des Baudri, des Gaudin, des Gui et des Géraud, tous 
noms parfaitement germains. Hais le premier seigneur connu de la 
Benaste a un nom breton pur>sang, Jarntgw. 

Si des seigneurs nous descendions aux vassaux, ce serait encore 
mieux ; qu'on nous passe un seul exemple. La fondation du prieuré 
de Béré, près Châteaubriant, faite avant l'an 1050 par le baron 
Brient, eut pour témoins, après ce seigneur et sa famille, Hervé et 
Guiténoc, fils de Tudual ; Main , fils de Primaël; Teuhairè, fils de 
Merihen; Alfred, fils de Caradoc; Eudon fils d'Hervé. (D. Morice, 
Preuves, I, 401.) Un autre acte du XI e siècle nous fait connaître les 
noms des principaux habitants de la paroisse de Juigné, sous cette 
même baronnie de Châteaubriant ; ce sont, entre autres, Brient, 
Hervé, Guenno, Judicaël, Morguelhen, Riwallon, Gleu, Catwallon, 
Goudalen, Erneu, Guélhenoc, Kenmarhuc. (Cartulaire de Redon, 
p. 235-236.) Ne se croirait-on pas en pleine Bretagne bretonnante ? 
Or, Juigné touche immédiatement l'Anjou, et est plus proche de 
Pouancé que de Châteaubriant. 

III 

FIEFS DU COMTÉ DE NANTES. 

Les autres fiefs les plus anciens du comté de Nantes étaient , sur 
la rive gauche de la Loire, trois petites seigneuries enclavées dans 
la baronnie de Retz, mais qui toutes trois remontent à la première 
moitié du XI e siècle, savoir le Pellerin (mentionné en 1050), Frossai 
ou k Migron (1009-1038), et Sainte-Opportune ou Saint-Père-en- 
Retz (avant 1050); — sur l'autre rive de la Loire, le régaire épisco- 
pal de Nantes et la vicomte de Donge (1038), qui dominait en ce 
temps-là toute la basse Loire , de Cordemais à Saint-Nazaire. 

En remontant la côte, c'était la châtellenie de Guérande, domaine 
propre du comte de Nantes, qui n'embrassait que sept ou huit 



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266 LA BRETAGNE 

paroisses, mais riche par ses salines ; — puis la baronnie de b 
Roche-Bernard, bordant le cours de la Vilaine depuis son embou- 
chure jusqu'à Fégréac et qui , en l'an 1026 , en était déjà au moins 
à son second seigneur. 

Au Sud de cette baronnie, celle de Pontchâteau; non moins anti- 
que (certainement antérieure à 1038), et qui peut-être dans le prin- 
cipe embrassait la châtellenie de Pleçsé ou Fresnai, dont on trouve 
toutefois un seigneur particulier mentionné dès Tan 1062 (lnisanus 
de Ploissiaco > D. Morice , Pr. 1 , 419). 

En 1108, l'importante châtellenie de Blain était encore domaine 
propre du duc Alain Fergent, qui en faisait à ce moment construire 
le château, sans doute pour la constituer en fief au profit d'un de ses 
chevaliers, souvent cité dans nos chartes, de 1110 environ à 1133, 
sous le nom de Guégon de Blain ; mais en faisant cette inféodatioo, 
le duc retint dans son domaine la belle forêt du Gâvre. 

Notons encore deux fiefs d'importance moindre, relevant, comme 
les précédents, du comte de Nantes, et dont l'origine remonte 
certainement au XI e siècle : Nort et Sion, cités tous deux dans nos 
actes vers 1070. 

Montrelais, enclavé dans l'angle sud-est de la baronnie d'Ancenis, 
révèle son existence vers 1120. 

Quant aux autres fiefs un peu importants du comté de Nantes, 
— Héric, Saffré, Nozai. Issê, Derval, Fougerai, etc. — ils existaient 
peut-être dès ce temps, mais les documents historiques connus 
n'en font pas mention avant la fin du XII e ou le commencement du 
XIII e siècle. 

Enfin, le domaine proche du comte comprenait dès l'origine, 
outre la forêt du Gâvre et la châtellenie de Guérande, la plus grande 
partie de la ville de Nantes et, au Sud de la Loire, la forêt nantaise 
ou forêt de Touffbu. 

Dans les fiefs nantais qu'on vient de décrire, comme dans les 
fiefs-frontières, partout les noms bretons prédominent. A Nort, les 
plus anciens seigneurs sont un Jacut, un Riwallon, un Glédenn; à 
Sion, Cawallon; à Blain, Guégon; à Plessé, Inisan; à Pontchâteau, 
Jarnogon; à Saint-Père-en-Retz, Cawallon, Harscoët; à Frossai, 



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AU »• SIÈCLE. 267 

Drowaloë, RiwaUon, Hélogon; à Donge et au Pellerin, Rodald. On 
a voulu, à tort, voir dans ce dernier nom l'indice d'une origine 
Scandinave ; il était depuis longtemps adopté par les Bretons, car 
un des fils d'Alain-le-Grand s'appelait Rudalt : comment hésiter, 
d'ailleurs, quand nous trouvons dans la famille seigneuriale, tout 
auprès de ce nom , au Pellerin, ceux de Jarnogon, Judicaël, Ino- 
guen, Orvande, Orvale, — et à Donge, Harscoêt, Beli, etc.? La Roche- 
Bernard ne fait pas même exception, malgré le nom germanique de 
son premier baron ; car la lignée de ce Bernard nous offre, dès les 
premières générations, des RiwaUon, des Conan, des Guihénoc, des 
Judicaël. 

Terminons par une remarque qui a son importance. Tout en 
créant de grands fiefs, afin d'assurer plus efficacement la défense de 
la frontière, du cours de la Loire et du littoral, les comtes de Nantes 
eurent soin de séparer ces grosses seigneuries ou par des domaines 
qu'ils se réservèrent, ou par des fiefs plus modestes relevant d'eux 
immédiatement, et dont les possesseurs, menacés par leurs puissants 
voisins, ne pouvaient manquer de rechercher la protection du comte 
et d'être pour lui, au besoin, des alliés fidèles .contre ses grands 
vassaux. 4insi, entre Retz et Clisson, il y avait la Benaste ; entre 
Vertou et Retz, le domaine de Touffou, et dans le corps même de la 
baronnie de Retz, trois fiefs directs du comte, Saint-Père ou Sainte- 
Opportune, Frossai ou Migron, et le Pellerin * ; — à l'Est de la 
baronnie d'Ancenis, Montrelais, et à l'Ouest, entre Ancenis, Vioreau 
et le régaire de Nantes, la seigneurie de Nort; — le domaine du 
Gàvre entre Blain, Plessé, Pontchâteau; — entre Donge et la 
Roche-Bernard, celui de Guérande. Ce système de contrepoids est 
trop régulièrement appliqué pour qu'on n'y doive pas reconnaître 
l'un des principes suivis par nos comtes et ducs bretons dans l'or- 
ganisation féodale de leur pays. 

1 Deux de ces fiefs, le Pellerin et Saint-Pére-en-Retz, devinrent pins tard domaines 
ducaux. 

Arthur de là Bordbrie. 
(La suite à la prochaine livraison.) 



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PROFILS CONTEMPORAINS 

M. GUÉPIN 

PRÉFET DE LA LOIRE-INFÉRIEURE * 



Chose étrange , M. Guépin , qui voulait refuser aux Vendéens 

le droit de verser leur sang pour la patrie, avait rêvé, lui, de 

susciter en Bretagne, contre les Prussiens, « une chouannerie 

républicaine »; il y revient sans cesse dans ses dépêches : 

m 
« (Du 8 septembre). — On demande des fusils pour faire aux 

» Prussiens guerre de Vendée, guerre de chouans. » 

« (13 septembre). — Opinion générale que Prussiens vont 
» venir dans vallée de la Loire se ravitailler. — Ordonnez 
» fédération et chouannerie républicaine. — Sauvons patrie et 
» république. — Bien mal servis dans l'Ouest. > 

« (15 septembre). — Tout l'Ouest se prépare à guerre sainte. 
» Nantes va bien. — Campagnes commencent , — se préparent 
» à chouannerie républicaine... — Je prépare pour l'Ouest beau- 
» coup de choses très-bien, mais pas encore tout. » 

« (19 septembre). — Nombreux indices [de la part des Prus- 
» siens] de volonté d'atteindre Bordeaux par Napoléon, Nantes, 

* Voir la livraison de septembre, pp. 214-224. 



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M. GUÉPIN, PRÉFET DE LÀ LOIRE-INFÉRIEURE. 269 

» Angers, Le Mans. Faut nuée de tirailleurs, c'est-à-dire chouan- 

• nerie républicaine. > 

Il semble, par une autre dépêche où il explique un peu plus 
ses vues, qu'il eût été prêt à prendre lui-même la direction de 
cette campagne : 

« (25 septembre). — Guerre de l'Ouest toute nouvelle : pas 
» de batailles, incessantes rencontres. — Parlez, suis prêt. — 
» Pas de général dans l'Ouest, mais deux ou trois officiers du 
» génie, chargés de diriger, d'organiser défense de série de pe- 

* tites fortifications. > 

Me serait-ce pas pour commencer cette c série de petites for- 
tifications » qu'on éleva, à quatre lieues de Nantes, les retran- 
chements de la Seilleraie?... Ce qui est certain, c'est qu'on 
creusa là de grands fossés, on entassa beaucoup de terres, 
on bouleversa beaucoup de champs et de prés, on dépensa 
en .travaux, en indemnités (bien tard payées) plusieurs cen- 
taines de mille francs : le tout sans utilité et en pure perte, 
sans autre résultat que de procurer au département de la Loire- 
Inférieure — bien qu'il soit toujours resté à plus de 25 lieues 
des lignes prussiennes — les douceurs de Y état de guerre et du 
droit de réquisition directe sur les personnes et les choses à la 
convenance de l'autorité. 

Quant à la chouannerie républicaine, M. Guépin oubliait que 
la chouannerie et la Vendée de 93 avaient eu pour mobile la foi 
religieuse. Pour faire une chouannerie républicaine, il eût fallu 
dans le cœur des populations la foi républicaine. Il n'y en eut 
point. 

Que si l'honorable préfet voulait parler d'une chouannerie 
non pas républicaine mais purement patriotique contre les 
Prussiens, peut-être la direction de celte entreprise aux mains 
de M. Guépin et de son parti n'eût-elle pas été bien propre à en 
assurer la réussite. En tout cas, au lieu d'armer et d'organiser 
sur place les hommes valides de nos campagnes, — condition 



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270 M. GUÉPIN, 

indispensable d'une chouannerie quelconque, — ou les envoya 
pourrir à Conlie. 

VI 

A défaut de chouannerie républicaine , le préfet de la Loire- 
Inférieure institua, sur un théâtre de Nantes, de prétendues 
« conférences démocratiques et militaires \ » transformées tout 
aussitôt en un club, qui resta jusqu'à la fin de la guerre un foyer 
d'agitation démagogique. 

Ce club se signala, le 30 octobre, lors de la nouvelle de la 
capitulation de Metz, par l'envoi à Tours de quatre délégués, 
qui allèrent presser M. Gambetta de décréter la levée en 
masse. 

M. Guépin s'ingénia aussi à créer un corps assez original, 
dont il parle ainsi dans une dépêche du 7 octobre au minis- 
tre de l'intérieur à Tours : 

« J'ai trouvé obstacle dans la bureaucratie maritime ; j'aurai 
» malgré elle sapeurs et canotiers, vraie compagnie de mari" 
» niers. » 

La bureaucratie maritime n'avait-elle pas mauvaise grâce à 
méconnaître l'utilité d'une compagnie de mariniers et de cano- 
tiers, pour combattre les Prussiens en terre ferme ? 

Rendons d'ailleurs à César ce qui est à César, et à la Déléga- 
tion de Tours le mérite de cette invention curieuse, cardans 
une proclamation datée du 28 septembre et affichée sur les murs 
de Nantes, M. Guépin annonçait comme suit cette grande nou- 
velle : 

« Le gouvernement qui siège à Tours pense que Nantes est 
» toujours la tête de la Bretagne. — Faites, m'écrit-il, uu 6* 
» bataillon de mobiles, un bataillon modèle, avec une compa* 

1 « Demain, j'installe comité de défense; demain, à la Renaissance, conférences 
» démocratiques et militaires qni dureront un mois. » — (Préfet à Intérieur, 
R septembre 1870.) 



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PRÉFET DE LÀ LOIRE-INFÉRIEURE. 271 

» gnie d'éclaireurs ou francs -tireurs et une compagnie de 
» sapeurs mariniers. — Je vais m'eutettdre avec le maire de 
» Nantes pour offrir à la défense nationale un petit corps modèle. 
» — On s'inscrit dès aujourd'hui à la préfecture. » 

Je ne sais si l'ou s'inscrivit beaucoup ; mais la bureaucratie 
maritime s'obstina, et le « petit corps modèle », celle ingénieuse 
compagnie de canotiers, resta sur le papier. Grand dommage. 

Une autre idée, moins originale mais plus étonnante, fut 
celle du préfet et du maire de Nantes qui, de leur autorité 
propre, après en avoir ensemble mûrement délibéré, sans 
prendre la peine d'en référer à la Délégation de Tours, s'avi- 
sèrent un beau matin (le 26 septembre) de mobiliser, suivant 
des règles par eux imaginées, la garde nationale nantaise, alors 
qu'il n'était encore question que vaguement de cette mesure 
pour les autres gardes nationales de France. — Par dépêche 
adressée à MM. Laurier et Glais-Bizoin , le préfet se hâte d'an- 
noncer ce beau coup : 

« Garde nationale nantaise mobilisée sur papier. Emotion 
» grave «ans plainte. (27 septembre). » 

Il ne semble même pas se douter que c'est là un acte illégal, 
d'un énorme arbitraire; loin de là, « il signalait » le même jour 
« celle excellente mesure aux sous-préfets du département » et 
• la recommandait à leur imitation. » — Voici d'ailleurs le texte 
de ce décret municipal, qui était accompagné de l'approbation 
du préfet : 

« De l'avis de M. le préfet, après nous être concerté avec le 
» comité départemental de la défense nationale, 

» Et en avoir délibéré avec MM. les adjoints : 

» Art. 1 M . — La garde nationale de Nantes est mobilisée. 

» Art. 2. — Les citoyens qui la composent sont appelés au 
» service actif dans l'ordre suivant : 

» 1* Les hommes de 21 ans à 40 ans, non mariés ou veufs sans 
» enfants. 



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272 m. guépin, 

» 2* Les hommes compris dans la même limite d'âge mariés 
» ou veufe avec enfants. 

» 3* Tous les hommes de 40 à 60 ans. Cette dernière classe 
» de gardes nationaux formera la réserve. 

L'art. 3 — appelle tous les résidants. 

Art. 5. — Election des chefs par les compagnies mobilisées. 

» Art. 6. — Dès qu'un bataillon aura été formé, il sera mis à 
> la disposition du gouvernement pour être employé à la défense 
» nationale. 

» L'exécution de cet arrêté est confié au patriotisme de tous 
les bons citoyens. 

» En mairie, le 26 septembre 1870. » 

Il est vrai que trois jours après (le 29 septembre), le Gouver- 
nement de Tours décrétait par toute la France la mobilisation 
des gardes nationales ; mais cette circonstance ne détruit point 
l'illégalité de la mobilisation préventive de Nantes, d'autant que 
les règles prescrites pour l'exécution différaient essentiellement. 

VII 

Dans la Loire-Inférieure, comme partout, le 4 septembre 
amena à sa suite un grand nombre de destitutions. 

Dans l'administra lion que Ton pourrait appeler politique 
(préfets, sous-préfets, etc.) elles étaient à peu près inévitables. 
Hais du moins eût-il fallu que les successeurs des fonctionnaires 
révoqués fussent bien choisis, capables du poste où on les 
plaçait et non uniquement réduits, pour tout mérite adminis- 
tratif, à se targuer de la couleur de leurs opinions républi- 
caines. 

Nous ne parlerons pas de tous les sous-préfels de H. Guépin, 
mais seulement du plus célèbre, le chanteur Bataille. Croit- 
on que la nature de son talent et de ses occupations anté- 
rieures l'eût bien préparé à des fonctions qui , à les remplir 
consciencieusement durant cette terrible période, offraient bien 



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PRÉFET DE LA LOIRE-INFÉRIEURE. 273 

des difficultés et bien des fatigues? Voici, dans une dépêche de 
M. Guépin à M. Gambella, te procès-verbal de la nomination de 
H. Bataille : 

« Préfet à Intérieur, Paris. — J'ai demandé au sous-préfet 
» d'Ancenis adhésion à la République; a répondu d'une ma- 
» nière très évasive. — Demande d'une réponse nette; pas de 
» réponse. — Avais près de moi notre ami Bataille , professeur 
» au Conservatoire de Paris; l'ai prié d'aller provisoirement 
» à Ancenis; accepte. — Veuillez ratifier cette nomination. 
• (13 septembre). » 

Il y aurait sans doute à signaler bien des destitutions peu 
justifiai; mais nous ne voulons pas entrer dans les questions 
de personnes. 

Notons seulement, pour un motif spécial, la destitution du 
commissaire central de police. Voici comme M. Guépin l'annonce 
à H. Gambetta, par dépêche du 11 septembre : 

« Je Tiens de révoquer Piétri II, commissaire central de 
» Nantes, ai besoin de remplaçant. J'ai donné ordre de quitter 
» Loire-Inférieure dans les 48 heures; évité ainsi conflit très- 
» grave entre lui et population. » 

Cette crainte d'un conflit hypothétique ou plutôt , d'après 
les témoignages les plus graves, parfaitement chimérique, cette 
crainte n'est alléguée que pour couvrir un acte absolument 
arbitraire. On pouvait destituer un fonctionnaire ; mais le bannir 
administrativement de la Loire-Inférieure ou de toute autre 
partie du territoire français, c'était violer outrageusement le 
droit et la liberté individuelle. 

VIII 

Après ce mot sur les destitutions prononcées par M. Guépin, 
venons aux nominations qu'il a faites ou procurées. Nous ne 
voudrions pas trop insister sur le spectacle peu ragoûtant, que 

TOME XXXVI (VI DE LA 4« SÉRIE). 19 



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4 VI 



274 M. GUÉPIN, 

chaque révolution nous ramène, et qu'on a si justement nommé 
la curée. Il y a poifrtant là quelques traits à noter. 

D'abord, c'est bien entendu, M. Guépin ne nomme et ne re- 
commande que des purs, des républicains de la veille et du 
meilleur teint. 

Voici, par exemple, certaine dépêche où l'honorable préfet, 
demandant une justice de paix pour un de ses protégés, dit de 
son candidat : Nommez-le, car c'est un « avocat, esprit ferme, 
libéral et distingué. » Mais, au moment d'expédier ce télégramme, 
il se ravise et se corrige ; il efface libéral et y substitue républi- 
cain de vieille date. 

Libéral, voilà un beau titre ! les monarchistes le méritent 
autant que personne. Hais républicain de vieille date, ceranève la 
paille, et le candidat est sûr du succès. 

Un autre n'est pas seulement républicain, il est buchésien: 

« Un buchésien, actuellement chez moi, nommé B***, en 1848 
» secrétaire du commissaire de la république, serait très-bien 
» sous-préfet à Ponlivy, Morbihan. (12 septembre). » 

Un buchésien d'avant 48, ancien secrétaire d'un commissaire 
de la république , que voulez- vous de mieux ? C'est là un répu- 
blicain de derrière les fagots. 

M. Guépin , dans l'opposition , avait sans doute plus d'une fois 
crié contre la plaie du népotisme. Au pouvoir, il ne s'en préserva 
pas. 11 y a surtout deux frères, dont l'un était son allié, tous 
deux ses parents, dont il ne cesse pas de vanter le mérile et de 
demander la nomination à des fonctions administratives. — Le 
8 septembre, il écrit à Paris : 

« Mettez direction (du Morbihan) dans main ferme. — Préfet 
» actuel inerte depuis République. — A situation délicate, 
» homme de tact. — Si vous avez un homme, envoyez-le de 
» suite. — Si l'homme vous manque, je déciderai mon allié à 
» occuper provisoirement la préfecture , ou à se faire le conseil 
» d'un nouveau préfet. — 11 est né dans le Morbihan , avocat, 



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PRÉFET DE LA LOIRE-INFÉRIEURE. 275 

» docteur en droit, d'une famille d'ardents patriotes, mon parent 
» avant son mariage. — Si vous voulez de lui pendant période 
• du danger, acceptera temporairement. — Préférait être guide 
» d'un préfet nouveau. — Au besoin , lui écrire à Nantes chez 
» moi. Voici nom : J. X"* de X***, avocat. 

» Vous faut-il un homme très-énergique, distingué, bon à 
» l'administration, bon à la guerre , ardent patriote, très-répu- 
» blicain ? Le voici : A. X*** de X***, propriétaire, en ce moment 
» chez préfet de Nantes. — 44 ans, désirant servir république, 
» mais seulement pendant danger. » 

(9 septembre). — « Faites nommer J. X*** de X***, avocat, 
» docteur en droit , préfet temporaire â Vannes. — Désiré par 
» Morbihan, — actuellement chez moi. » 

(12 septembre). — « J'ai expédié hier soir à *** l'un des X** 4 
» deX**\ pour remplacer le sous-préfet qui m'avait donné sa 
» démission. J'ai donc nommé A. X*** de X*" sous-préfet pro- 
» visoire. — 11 est républicain de vieille date, An, adroit, éner- 
» gique , ayant ce qu'il faut pour le pays qu'il connaît. » 

L'actif préfet de la Loire-Inférieure ne se bornait pas à sollici- 
ter, à faire des nominations dans l'ordre administratif, il en pro- 
voquait aussi dans l'ordre judiciaire, et cela d'une façon si impé- 
rieuse, que le ministre de la justice crut avoir affaire § un 
magistrat, autorisé à parler de la sorte par la nature même de 
ses fonctions. M. Guépin, le 12 septembre, dut lui écrire pour le 
détromper : 

« Cher ministre, je mets fin au quiproquo. — Suis préfet, 
» n'ai pu consulter procureur-général. — Mais ai pris avis des 
» avocats les plus estimés du barreau. — Lettre vous arrivera 
» ce soir, en écrirai une autre. — Place vacante Je vous demande 
» X*** et pour lui l'instruction. — Je recommande Y*** , avocat 
» éminent et très-digne, et Z"* pour la place vacante de subs- 
» titut. Tous choix parfaits.^ » 



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^ 



276 M. GUÉPIN , 

Achevons cette série par la pièce suivante, adressée au délé- 
gué de l'intérieur et au minisire de la justice, à Tours, et qui, 
dans la littérature des pétitions, demandes et recommandations, 
nous semble révéler un genre nouveau et offrir un caractère 
original : 

« (24 septembre 4870). — Je vous prie et vous supplie de 
» nommer M. de X***, actuellement journaliste à Nantes *, à 
» une sous- préreclure dans le Midi. — Il a un grand talent 
» d'écrivain.— Il a été chaud, mais sa tête se calme. — Il est de* 
» venu orateur populaire. — C'est un ancien volontaire garibal- 
» dien ; il est né en *** (M. le comte de X e **). — Vous pourriez, 
» mieux encore , le mettre dans une ville menacée par les 
» Prussiens. — Ici il est un embarras , ailleurs il sera une 

grande utilité. » 



» 



IX 

Voici le bouquet. 

Vous souvient-il d'un bruit fort étrange , sorti on ne sait 
d'où , propagé on ne sait par qui , mais répandu partout en 
Bretagne , aux mois d'octobre et de novembre 1870 ? Le comte 
de Chambord , disait-on , était dans notre province , tenant avec 
ses partisans de mystérieux conciliabules, allant d'un château à 
l'autre, toujours de nuit, dans un carrosse fantastique à ressorts 
capitonnés, roues garnies de molleton, chevaux ferrés de caout- 
chouc. 

Une dose fort ordinaire de lumières et de bon sens suffisait 
pour Caire mépriser ce conte comme une fable absurde et ridi- 
cule. M. Guépiu le prit au sérieux et en fit l'objet d'une com- 
munication spéciale à son gouvernement : 

« Nantes, il octobre 1870. — Préfet à Intérieur, Tours. 
» Suis sur traces de voitures mystérieuses n'allant que de 
» nuit. — L'on dit poudres, l'on dit armes, l'on dit conspira- 

1 Journaliste radical extrêmement avancé. 



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DE LÀ LOIRE-INFÉRIEURE. 277 

» leurs, Ton dit Henri V. — Connais parcours. — Sous pieds 

» des chevaux caoutchouc. 

» Préfet Guépin.» 

Le même jour, dans une autre dépêche, le même, préfet 
écrivait : 

« Sur flotte, on prépare nomination du prince de Joinville. » 

La République était attaquée par terre et par mer. M. Guépin 
ne pouvait saisir la flotte; il pouvait capturer les voitures mys- 
térieuses , les chevaux en caoutchouc, et, le 14, il écrivait de 
nouveau au ministre : 

« Comte de Chambord est, dit-on, près Nantes. — II a pour 
» itinéraire d'aller chez une personne dont fai V adresse. — En- 
» voyez ordres. » 

Telles étaient les préoccupations de l'un des plus honnêtes et 
des plus intelligents préfets de la Défense nationale !... Cela se 
passe de toufcommentaire. 

Quant à la conclusion qui ressort des faits que nous avons rap- 
pelés, des documents que nous avons cités dans cette élude, le 
lecteur Ta formulée d'avance. C'est que chez les républicains, 
même les plus honnêtes, qui ont servi le gouvernement du 
4 septembre et sont restés avec lui en communion d'idées et 
de sentiments, le souci de la forme républicaine, des intérêts du 
parti républicain, a constamment dominé le souci de la France, 
de sa destinée et de sa délivrance. 

Jacques Devannes. 



L 



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POÉSIE 



PROVIDENCE 



A M u « MADELEINE DE BELGASTEL. 



L'homme, bipède étrange, inventeur de lunettes, 
Qui, le tube à la main, jusqu'au sein des planètes 
Lit tout les beaux secrets dont vous vous étonnez, 
Trop souvent ne voit pas jusqu'au bout de son nez. 
C'est toujours le Garo chanté par Lafontaine, 
Pauvre niais qui veut pendre aux rameaux du chêne 
La gourde monstrueuse aux flancs appesantis 
Et poser au sommet l'autruche et ses petits. 
Comparés aux projets dont sa cervelle abonde, 
Les ouvrages de Dieu , roi fainéant du monde , 
Que sont-ils?... rien qui vaille... et tout marcherait mieux, 
Si lui, Garo, portait le sceptre dans les cieux : 
Comme il saurait mettre ordre à tant d'abus énormes ! 
Les Thersites affreux , les Esopes difformes 
Deviendraient aussi beaux que l'ami d'Adrien. 
Des autels pour Garo !... Dès lors tout ira bien !... 

Qui n'a rêvé parfois ainsi ?... Notre ignorance 
Voit toujours l'injustice où paraît la souffrance. 
Chez nous, quand le succès ne suit pas le désir, 



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PROVIDENCE. 379 

Murmurer contre Dieu devient un sot plaisir : 
L'insecte révolté du haut d'un brin de chaume , 
Croit ébranler le ciel avec ses cris d'atome, 
En niant que quelqu'un veille de là sur nous. 
Garo, guéris ton nez et va planter tes choux !.... 

Quand la vertu gémit, quand le vice prospère, 
Rappelle-toi toujours qu'il est au ciel un père. 
Quoiqu'il soit invisible , en lui mets ton espoir : 
Crois, prie, aime, il te voit et se fera bien voir. 

Aimer quoi?... Prier qui?... Notre tâche est si rude 

Par ce temps de naufrage et d'âpre inquiétude ! 

La pierre de l'écueil blesserait nos genoux. 

Pour nous nuits sans sommeil, jours sans soleils pour nous! 

Prier qui?... Dieu !... Je veux croire à sa Providence ; 

Mais par quel frein sait-elle arrêter l'impudence? 

Regardez ce fripon vieillir sur son trésor : 

À cent ans, il pourra l'accumuler encor, 

Sans que la maladie aille enlr'ouvrir sa porte , 

Et qu'en un corbillard le diable enfin l'emporte ! 

La bourse le verra toujours, carnet en main , 

Voler plus que Cartouche au bord du grand chemin , 

Et, grâce à cent exploits dignes de cent potences, 

Encaisser, fin courant, primes et différences.... 

Prier ?... Hais à quoi bon ? Aurons-nous sous les yeux 

Moins de lâches coquins, moins de fous furieux, 

Moins de cœurs avilis et de plats caractères ? 

Disparattront-ils donc, ces Tartuffes austères, 

Que l'envie et l'orgueil rongent de leur prurit , 

Que le mal fait sourire et que le bien aigrit , 

Qui disent, l'œil en flamme et l'écume à la bouche : 

« Ah ! l'intérêt du peuple est tout ce qui me touche ! » 

Ils disent; ils sont crus et, pour eux, des niais 
L'innombrable troupeau forme un cortège épais. 



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280 PROVIDENCE. 

II crie : € quels héros ! quels grands esprits ! quels sages! » 
Et des journaux leurs traits vont enlaidir les pages ! 
Pourtant ils sont connus... on leà a pris dix fois 
Les mains dans le gousset du bon peuple aux abois : 
Mais en France, où l'esprit partout foisonne et brille, 
Plus le peuple est pillé , plus il veut qu'on le pille ! 

Quand tout devrait changer, que Dieu change- t-il ?... Rien ! 

Le bien est-il le mal ?... Le mal est-il le bien ?* 

Qu'en savons-nous?... Du moins, pour prix de son mérite, • 

Que le juste triomphe au lieu de l'hypocrite , 

Que le lâche au héros ne soit pas préféré ! 

Quand l'honneur est maudit et le vice sacré, 

La raison, s'égarant au milieu des ténèbres, 

Comme un oiseau de nuit pousse des cris funèbres ; 

Elle demande un guide et si nul ne répond, 

Son pied glisse et trébuche au bord d'un puits sans fond... 

Voilà ce que l'on dit... Combien de fois moi-même, 

Écoutant de mon cœur l'anxiété suprême, 

Ai-je voulu sonder, d'un regard scrutateur, 

Des volontés du ciel l'immense profondeur ! 

Le doute s'exhalait de mon âme inquiète. 

— « Que tu me fais pitié, pauvre fou de poète ! 

* Assez de tels propos !... Pygraée, allons, lais-toî, 
» La faiblesse est le doute et la force est la foi ! 

* Laisse aux Pyrrhons du club, du tripot, de l'école , 
» De ce doute impotent le hargneux monopole. 

» Nous, servons notre Dieu... qu'eux servent le hasard ! > 

Ainsi parlait mon père, un noble et bon vieillard, 
Dont les malheurs, l'exil, l'expérience et l'âge , 
D'un parfait gentilhomme avaient fait un vrai sage. 
Ses récits, ses conseils, semés de sel gaulois, 
Instruisaient, pénétraient et charmaient à la fois. 
Ce qu'il savait bien faire, il savait bien le dire, 
Et la conviction naissait de son sourire. 



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PROVIDENCE. 281 

« Te souviens- tu, dit- il, combien, tes sœurs et toi, 

a Vous aimiez, tout enfants, vous serrer près de moi , 

» Pour m'entendre conter quelque amusante histoire 

» D'effroyables géants, de nains Couverts de gloire, 

» D'enfants qui s'égaraient dans les grands bois, la nuit, 

» Et trouvaient une fée en un obscur réduit, 

» Où bientôt sa baguette entassait les merveilles ?.. 

» Oh ! comme vous étiez tout yeux et tout oreilles ! 

» Eh bien ! je veux encor te raconter, ce soir, 

» Non ces contes d'enfants perdus dans le bois noir, 

» Mais bien ce qu'un docteur * a dit d'un vieil ermite. 

» Tu pourras contre Dieu te récrier ensuite ! » 

— Un ermite vivait, loin des grands et des cours, 

Loin des femmes aussi, partant loin des amours, 

Au bas d'une montagne, au bord d'un lac limpide. 

L'histoire ne dit point où fut sa Thébaïde, 

Mais bien qu'il était bon, sage, plein de candeur, 

Que toutes les vertus se partageaient son cœur, 

Qu'il se désaltérait au cristal d'une eau pure 

Et que, seuls, quelques fruits formaient sa nourriture. 

Depuis ses cheveux blonds jusqu'à ses cheveux blancs , 

Ainsi passaient pour lui les jours, les mois, les ans. 

La méditation, l'étude, la prière, 

Un bonheur calme et doux charmaient sa vie entière, 

Et semblaient entourer le temps d'un réseau d'or. 

L'innocence et la paix, quel aimable trésor ! 

Tout ce que peut rêver avare ou sybarite, 

Peut-il valoir ces biens que possédait l'ermite ? 

t 

Cependant, certain jour, son bonheur fut troublé: 
A quelque paysan notre homme avait parlé. 
Il en venait parfois jusqu'en ce lieu sauvage, 
Dans les cas importants pour consulter le sage : 

Cest au docteur Thomas Paraell qu'est emprunté le canevas de ce conte, origi- 



naire, je crois, de l'Orient. 



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282 PROVIDENCE* 

Des pas humains ployaient les herbes du gazon 

Plus souvent que dans l'Ile où vivait Robinson. 

Ce qu'on lui raconta, je ne pourrais le dire ; 

Mais le voilà rêveur, soft cœur est au martyre ; 

Le doute... un doute affreux... comme un voleur de nuit 

Au seiikde sa pensée, hélas ! s'est introduit. 

Se peut-il donc que Dieu, l'éternelle justice, 

Délaisse la vertu qu'écrase en paix le vice ? 

Le triomphe du mal serait-il donc permis, 

Et Dieu protége-t-il surtout ses ennemis ? 

Le charme merveilleux de celte paix sereine 

Se rompt... L'anxiété dont sa pauvre âme est pleine 

Renverse du bonheur le palais enchanté 

Naïvement construit par la simplicifé. 

Il veut en retrouver l'admirable ordonnance, 

Le reconstruire encor... Hais en vain !... Plus il pense, 

Plus son doute s'accroît et son trouble avec lui, 

Joint au regret profond du calme qui Ta fui ! 

Ainsi, quand un beau fleuve en sa nappe azurée 

Reflète les splendeurs dont sa rive est parée, 

Tant que d'un cours égal il coule vers les mers, 

Les coteaux, les rochers, les arbres, les prés verts, 

Semblent dormir au fond de ce miroir liquide, 

Qu'aucun choc n'interrompt, qu'aucun souffle ne ride : 

Hais qu'un rocher s'oppose au cours majestueux, 

Tous ces objets divers vont se mêler entre eux, 

Et les flots, agités, comme le cœur du sage, 

Ne reproduisent plus qu'une confuse image 

Qui s'accourcit, s!accroît, tremble, fuit, disparaît, 

Et dont l'œil ne saisit ni l'ombre ni le trait. 

Pour éclaircir le doute augmenté par l'étude 
Et chasser de son cœur l'ardente inquiétude, 
Il voulut voir le monde et juger par ses yeux : 
« Je le connaîtrai plus et j'en penserai mieux, 



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PROVIDENCE. 283 

S'écriait-il... Qu'ici ce paysan, ce livre , 
Disent quelle est là-bas la manière de vivre ; 
Allons, pauvre ignorant, me voilà bien instruit!... 
S'il ne le goûte pas, qui peut connaître un fruit? 
Goûtons-le donc, partons... » Il ignorait l'adage : # 
c Rarement on devient plus saint quand on voyage ! * 

Il prend, un beau malin, le bourdon, le chapeau, 
Qu'un jour certain passant lui laissa pour cadeau, 
Et, comme un pèlerin allant à Compostelle, 
Il part, accompagné d'un seul ami fidèle, 
Son chien, qui gambadait gatment autour de lui, 
Comme si de son maître il eût connu l'ennui 
Et voulu dissiper, par ses bonds, ses caresses, 
De ce cœur inquiet les étranges tristesses... 

Bien vaste était la plaine et bien profonds les bois 
Que notre homme et son chien, pour la seconde fois, 
Traversèrent, avant d'atteindre la limite 
Où commençait ce monde inconnu de l'ermite. 

Du soleil de midi les chaleureux rayons 

Mûrissaient le froment sur. les jaunes sillons, 

Quand Termite atteignit la route fréquentée, 

De hêtres et d'ormeaux des deux côtés plantée. 

Un jeune homme y passait le bourdon à la main : 

c Si, dit-il, nous suivons tous deux même chemin, 

» Permettez que je marche auprès de vous, mon père... » 

L'offre ne déplut point à notre solitaire : 

L'aspect du compagnon donné par le hasard 

N'avait rien qui ne fût agréable au regard : 

De longs cheveux dorés flottaient sur son épaule, 

Le corps était bien pris, flexible comme un saule, 

Ses yeux étaient d'azur, son sourire amical, 

Son teint frais, son visage aimable et virginal, 

Sa conversation instructive et profonde : 



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284 PROVIDENCE. 

Si tous les compagnons qu'on trouve dans le monde, 
Disait mon voyageur, sont comme celui-ci, 
Je rentrerai chez moi le cœur gai, Dieu merci ! 

Tous deux ainsi marchaient , le jeune homme et le sage, 
Ne se ressentant point des ennuis du voyage, 
L'un aimant déjà l'autre ; égaux par la candeur, 
Par l'âge différents, rapprochés par le cœur ! 
Ainsi le vieil ormeau s'unit au jeune lierre. 

Oubliant le soleil, le temps et la poussière, 
Ils causèrent tous deux , jusqu'au déclin du jour, 
De l'homme aux vains désirs, de Dieu, de son amour. .. 
Cependant la nuit vint : des étoiles sans nombre > 
Comme autant de rubis semés dans l'azur sombre, 
Perçant l'obscurité, dirigèrent leurs pas 
Vers un vaste château qu'ils avaient vu là-bas, 
Noyé dans une mer de mouvante verdure , 
Élever vers le ciel sa bleuâtre toiture. 
Une longue avenue aux arbres de cent ans 
Où mille oiseaux dormaient sous les rameaux flottants, 
Les conduit jusqu'auprès de la noble demeure. 
La porte généreuse est ouverte à toute heure. . . 
Un châtelain, brillant d'or et de majesté, 
Là se voue avec faste à l'hospitalité, 
Et veut dans son accueil montrer son opulence. 
. Vingt laquais galonnés, fière et servile engeance, 
Se pressent aux côtés de nos deux voyageurs, 
Enlevant la poussière, essuyant les sueurs, 
De l'ermite surpris nettoyant les sandales. 
Ils les guident bientôt, en traversant dix salles , 
Vers le seigneur du lieu , qui , de sa noble main , 
Offre à nos deux amis non le sel et le pain, 
Comme nos bons aïeux dans leurs simples usages , 
Mais un de ces repas qui font gémir les sages, 
Quoique les pèlerins aiment assez à voir 



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PROVIDENCE. 285 

De ces bons repas-là quand arrive le soir 
Et que , tout saint qu'on soit , rarement on s'irrite 
De trouver bon accueil , bon dîner et bon gîte. 
Quel repas et quels vins ! Notre ermite jamais 
N'avait ni souhaité , ni goûté de tels mets . . 
Je doute, sans vouloir pourtant lui faire injure, 
Qu'il regrettât ce soir ses noix et son eau pure !... 
Regretta-t-il aussi, plongé dans l'édredon, 
Son lit si naturel de mousse et de gazon, 
Sur lequel il trouvait un sommeil si facile? 
Non... je dois l'avouer, il dormit fort tranquille, 
Même il dormit longtemps, comme un voyageur dort, 
Quand il a le cœur pur, sans crainte et sans remord. 

Il n'est si doux sommeil qui trop tôt ne finisse. 

Un zéphyr matinal sur l'eau du lac se glisse, 

Caresse le parterre et des naissantes fleurs 

Mêle aux premiers rayons les célestes senteurs, 

Éveille les oiseaux sous leurs toits d'aubépines , 

Et l'ermite empressé de réciter matines... 

A Dieu, qui donnait plus quand on demandait moins , 

Rendre grâces, pour lui fut le premier des soins, 

Dès que l'aurore vint de sa rose lumière 

Sous les rideaux de soie effleurer sa paupière. 

Puis il voulut partit, mais un nouveau festin , 

Comme au soir, attendait nos amis ce matin : 

Les plats les plus exquis, le vin le plus limpide, 

Ornaient et parfumaient une table splendide. 

Le châtelain parut plus magnifique encor ; 

Il se fit apporter sa grande coupe d'or, 

De Cellini lui-même incomparable ouvrage, 

Pour boire aux pèlerins , à leur heureux voyage, 

D'un crû dont le nom seul fait bondir les gourmands. 

Après force saluts, force remercîments, 

Vint l'instant de$ adieux. . le jeune homme et Termite 



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286 PROVIDENCE. 

Partirent, je le crois, charmés de leur visite ; 

Mais en fut-il ainsi de noire châtelain ? 

On peut bien en douter... car, d'une adroite main , 

Le jeune voyageur à la mine pieuse 

Sut loger dans son sac la coupe précieuse... 

Si le touriste, eçrant au milieu des pampas, 

Pour la première fois aperçoit à deux pas, 

Se chauffant au soleil , un serpent à sonnette , 

Il tressaille... mais moins que notre^ anachorète, 

Lorsque, longtemps après le moment du départ , 

La coupe merveilleuse étonna son regard... 

Le voilà qui frissonne et s'agite et murmure : 

— c Avec cet aigrefin la route n'est pas sûre, 

» Grand Dieu !... quelle impudence et quelle avidité! 

» Qu'il récompense bien ton hospitalité , 

» généreux mortel dont la porte est ouverte , 

> Comme à qui te bénit, à qui trame ta perte ! 

» Et moi, dois-je rester avec unUel voleur ?... * 

Ainsi le bon vieillard se parlait en son cœur : 

Il veut abandonner son compagnon de route, 

Il veut, mais n'ose point... quelque charme sans doute 

Sur ses décisions agissait malgré lui, 

Car, libre, assurément le digne hommg aurait fui ! 

Il lui fallut rester, tout surpris de lui-même, 

Sans s'indigner trop haut, sans crier anathème ! 

Mais vous devinez bien ce qu'il pensait tout bas, 

Quand il marchait, hochant la tète à chaque pas. 

Le soleil, qui, d'abord poursuivant sa carrière, 
Remplissait l'air d'amour, de joie et de lumière , 
Vit son front éclipsé par ces nuages lourds 
Qui, s'étendant au loin précédés de bruits sourds, 
D'averses et de grêle infaillible présage , 
Invitent les passants à fuir devant l'oragf * 



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PROVIDENCE. 387 

Notre couple , effrayé par ce bruit, ce ciel noir, 

Veut chercher un abri dans le prochain manoir. 

Il se montrait de loin sur une âpre colline , 

Dominant la forêt et la lande voisine. 

Haut était l'édifice et solide la tour, 

Dont la vue attristait le pays d'alentour 

Et semblait assombrir par son air morne et rude 

D'un terrain sans épis l'austère solitude. 

La buse et l'épervier, ces deux tyrans des airs, 

Défendaient aux oiseaux d'égayer ces déserts. 

Là , vivait presque seul un avare intraitable : 
Si la vertu souvent rend la fortune aimable , 
Certes il méprisait ce moyen précieux ; 
Il était acre et sec , pédant et soucieux ,* 
S'inquiétant si peu d'autrui, de sa misère, 
Qu'on l'eût vu refuser une aumône à son père... 

À peine approchaient-ils des portes du château, 
Que la tempête éclate et le ciel fond en eau. 
Le nuage pesant qu'un rouge éclair sillonne 
Vomit vingt fois la grêle et vingt fois le ciel tonne. 
En vain nos voyageurs ébranlent à grands coups 
La porte aux gonds rouilles, aux solides verroux; , 
Qu'importe ?... Nul ne vient secourir leur détresse, 
Car aux yeux d'Harpagon pitié n'est que faiblesse... 
Pourtant l'orage gronde avec tant de fureur 
Que la crainte trouvant le chemin de ce cœur 
Froid autant qu'égoïste et dur autant qu'avide, 
En adoucit enfin l'austérité rigide. 
Il enlr'ouvre sa porte et , d'un air malséant , 
Permet de son logis l'entrée en maugréant, 
Laisse approcher d'un feu languissant, pâle et frêle , 
Nos voyageurs tremblants et meurtris par la grêle. 
Puis, plus large aujourd'hui qu'il n'a jamais été, 



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1 



288 PROVIDENCE. 

Mon ladre, en son excès de générosité , 
Offre à nos affamés un peu de porc bien maigre, 
Un peu de pain bien sec, un peu de vin bien aigre ! 
Et, fier d'avoir sur eux prodigué ses bienfaits, 
Les conduit à la porte et dit : — « Allez en paix ! 
» Puisse Dieu vous guider... bonsoir et bon voyage ! * 
Aussitôt qu'il a vu cesser un peu l'orage. 

L'ermite méditait avec étonnement 

Sur la pauvre richesse et l'acre dénûment, 

Et les penchants grossiers du misérable avare... 

(Le fait, nouveau pour lui, n'est cependant point rare !) 

Mais voyez tout à coup comme il ouvre les yeux : 

Qu'est-ce donc? Le jeune homme, à l'instant des adieux, 

Offre la coupe d'or de l'hôte magnifique 

Au sinistre porteur de face judaïque... 

— c Ah ! je comprends !.., dit- il, ce jeune-homme est un fou! 

* Voler au généreux ce qu'il donne au grigou , 

» Si ce n'est pas un trait de démence complète , 

» Je n'ai jamais été qu'un sot anachorète ! 

» Pour ce méchant dîner la coupe d'or... quel troc ! 

* Et quel rôle, mon Dieu, joue ici notre escroc ! » 
D'horreur et de pitié son âme était remplie... 

Il exécrait le vol, mais plaignait la folie. 

Mais l'orage s'éloigne et gronde à l'horizon : 
Le lumineux azur de la belle saison 
Reparaît... le soleil sort vainqueur d'un nuage 
Et change en gouttes d'or les larmes du feuillage. 
Nos amis cependant marchaient silencieux ; 
Le jeune a trop baissé dans l'estime du vieux, 
Pour qu'ils puissent encor discourir sans contrainte : 
Où l'affection meurt, la politesse est feinte. 

Bientôt le jour baissa: l'approche de la nuit 
Vint les forcer encor de chercher un réduit 



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PROVIDENCE. 289 

Où l'on pût d'un long jour réparer la fatigue. 
Le château de l'avare ou celui du prodigue, 
Ce soir-là, ne dut point s'offrir à leur regard, 
Mais ce fut un logis charmant à tout égard , 
Entouré de gazons bordés d'une eau limpide. 
Le pâtre de céans qui feur servait de guide, 
En hâtant auprès d'eux les pas de ses troupeaux, 
Leur faisait de son mattre admirer les travaux : 

— c Voyez, leur disait-il, ce que peut un tel sage; 
» Il répand le bonheur sur tout le voisinage , 

» Son exemple est un but, ses conseils sont des lois ; 

» La haine et la colère expirent à sa voix ; 

» Dans tous les cœurs , respect , estime et sympathie , 

> Naissent de ses bienfaits et de sa modestie ; 

» Moins il se montre fier, plus on sent qu'il est fort. 

» Dieu pour combler nos vœux sourit à tout effort 

* De notre bienfaiteur qui l'écoute et qui l'aime... 

* Digne ermite, entrez donc et jugez par vous-même. » 

Le pâtre disait vrai ; car là nos deux amis 
Trouvèrent mieux encor qu'il ne l'avait promis : 
Non le luxe insolent qu'un vain Orgueil étale , 
Mais la réception charmante et cordiale, 
Où la grâce s'unit à la simplicité , 
L'aimable prévenance à l'aimable gatté. 
Là, ne se trouvait point la cuisine savante, 
Presque toujours fatale au gourmet qui la vante , 
Mais ces plats excellents que donnent, chaque jour, 
Le verger, le jardin, l'étang, la basse-cour. 

Le dîner fut joyeux, bienfaisant fut le somme... 
Puis l'ermite pria pour cet excellent homme : 

— « Mon Dieu , dit-il, daignez augmenter le bonheur 
» Qui reviendra de droit à ce noble et grand cœur, 

» Comme à ce bel enfant, joie, orgueil de son père ! 

TOME XXXVI (VI DE LA 4« SÉRIE.) 20 



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290 PROVIDENCE. 

> Hier, il jouait si bien dans les bras de sa mère, 
» Souriant, gazouillant et gai comme un oiseau ! » 
11 priait... Mais, grand Dieu ! soudain vers le berceau 
Sur la pointe des pieds notre voleur s'avance, 
Sa main saisit l'enfant et l'étouffé en silence !... 
Le berceau si riant n'est plus qu'un froid cercueil... 
Quand vous l'entr'ouvrirez, pauvres parents , quel deuil ! 

Seul l'ermite a tout vu... Que faire? Il est sans armes, 
Il veut crier... sa voix s'étouffe dans les larmes. 
Plein d'indignation, de honte et de douleur, 
En fuyant la maison que frappe la malheur, 
Il compte du brigand éviter la poursuite, 
Mais en vain... car tel est le trouble qui l'agile , 
Que ses membres raidis ne le soutiennent pas ; 
Il chancelle... son pied trébuche à chaque pas. 

Dirai- je quel effroi s'empare de son âme, 
Quand il voit accourir le meurtrier, l'infâme , 
Qui, sans s'inquiéter si le vieillard l'a fui, 
Vient, calme et souriant, marcher auprès de lui?... 

Sur un ruisseau gonflé par le dernier orage , 
Des serviteurs actifs préparaient un passage. 
Le maître du château , de Pun à l'autre bord, 
Avait dit de jeter le tronc d'un chêne mort, 
Pouf épargner les pas des compagnons de route ; 
Il ignorait le prix de ses bienfaits , sans doute !... 
L'intendant, le premier, veut montrer le chemin, . 
Le jeune homme le suit ; il lui donne la main : 
Et Termite aussitôt prévoit un nouveau crime, 
Le traître avait choisi sa seconde victime , 
Car, d'un bras vigoureux, au plus fort du torrent, 
Notre intendant poussé tombe dans le courant ; 
Il coule et reparaît pour toujours disparaître, 
Rejeté sans pitié par le talon du traître. 



1 



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PROVIDENCE. 291 

Cette fois, c'en est trop , une sainte fureur 
Transporte le vieillard : il pousse un cri d'horreur, 
Et, le bâton levé, fond sur le misérable... 

— c Tiens, lâche meurtrier, dit-il, monstre exécrable , 
» Qui m'as pris pour témoin de tes forfaits 1... » Soudain 
Le bâton impuissant s'échappe de sa main , 

El ses yeux sont frappés par un spectacle étrange : 
L'assassin n'est plus là, devant lui... c'est un ange, 
Au regard tendre et pur, au long glaive de feu !... 

— «Je suis le messager des volontés de Dieu ! 
Ami , votre vertu vous obtient de connaître , 

Dans ce qui vous surprend , ce que veut notre maître. * 

Au vaniteux j'ai dû ravir la coupe d'or, 

Pour que son orgueil souffre en perdant ce trésor, 

Qu'il laisse de côté tout ce grand étalage 

Et trouve de ses biens un plus utile usage... 

L'avare obtint ce don de si grande valeur, 

Prix de quelques reliefs offerts à contre-cœur, 

Afin de lui prouver que , malgré ce qu'il pense , 

Toute bonne action reçoit sa récompense , 

Et d'éveiller ainsi sa générosité. 

Quant à l'homme de bien dont l'hospitalité 

Vous semble avoir été pour lui non moins funeste 

Que si dans sa maison j'avais porté la peste, 

Sachez comprendre mieux les suprêmes desseins 

De celui qui voit tout et tient tout dans ses mains. 

Si le fils eût vécu, vous eussiez vu le père 

Trop oublier le ciel pour songer à la terre , 

Et bientôt devenir, de grand , de généreux , 

Serré d'abord, puis froid envers les malheureux , 

Puis sourd et ne cherchant qu'à doubler la richesse 

De ce fils corrompu par excès de tendresse... 

Lui-même l'a déjà reconnu dans son cœur : 

C'est pour le rendre heureux que l'atteint le malheur. 



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292 PROVIDENCE. 

Dieu pour calmer son deuil , apaiser sa souffrance , 

Lui montre , écrit au ciel , ce doux mot : Espérance !.., 

Mais des dons qu'un tel cœur distribuera si bien 

Les malheureux plus tard n'auraient plus touché rien , 

Si ce traître intendant eût conservé la vie. 

Poussé par le démon du vol et de l'envie, 

De son maître il se fit lâchement le flatteur, 

Pour mieux prendre son or en captant sa faveur; 

Par lui l'honnêteté fut trop souvent blâmée , 

Le mal dissimulé , la vertu diffamée. 

Il eût, par des propos semés adroitement, 

De cet homme parfait faussé le jugement, 

Durci le cœur si tendre, égaré la justice, 

Et par lui la bonté pouvait devenir vice. 

Riche et pauvre à la fois gagnent tout à sa mort... 

Bénissez donc, ami , Dieu juste autant que fort ! » 

Il dit, et disparut dans des flots de lumière. 

L'ermite à deux genoux tomba dans la poussière... 

Puis vers sa solitude il retourna joyeux, 

Car il ne doutait plus du Dieu qu'il aimait mieux. 

Vte HlPPOLTTE DE LoRGERIL. 
Lorgeril, 23 août 1874. 



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w^ 



LA BRETAGNE A L'ACADÉMIE FRANÇAISE 



V* 

[ HENRI-CHARLES DU CAMBOUT 

ÉVÉQUE DE METZ 

TROISIÈME ET DERNIER DUC DE COISLIN 
( 1664- 1732) 



I. — Difficultés pour la succession du duché de Goislin. 

(1710-1711). 

1 

: Dans le cours de nos précédentes études sur le père et sur le 

| frère aine d'Henri-Charles du Cambout, nous avons longuement 

\ esquissé les débuts de la carrière ecclésiastique de leur successeur, 

j et nous savons déjà, sans qu'il soit besoin d'insister de nouveau sur 

ces détails, que, né le 15 septembre 1664 et d'abord destiné à 

l'ordre de Malte, Henri-Charles prit le petit collet à la mort du 

second des fils d'Armand de Cpislin , fit d'excellentes éludes sous la 

direction de son oncle l'évêque d'Orléans, prit le bonnet de docteur 

; en Sorbonne, devint abbé de Saint-Georges de-Boscherville au pays 

\ " Voir la livraison de septembre, pp. 198-208. 

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1 



294 HENRI-CHARLES DE COISLÎN. 

de Caux , premier aumônier du roi , chevalier de l'ordre , et fut 
nommé à Pévêché de Metz presque en même temps que son onde 
au cardinalat. En terminant notre esquisse de la triste existence de 
Pierre de Coislin , nous avons dit comment la vieille marquise de 
Laval, fille du chancelier Séguier, laissa 55 000 livres de rente à son 
petit- fils ; et comment l'évêque de Metz et la duchesse de Sully, a 
sœur, restèrent, en 1710, les seuls représentants de la branche aînée 
de la famille du Cambout. Ils lui redonnèrent réel al et l'estime que 
leur frère avait failli lui faire~perdre. 

Le premier soin de l'évêque de Metz fut de revêtir le manteau 
ducal, qui lui revenait de droit d'après les lettres patentes d'érection 
du duché de Coislin, mais des difficultés imprévues se présentèrent 
qui mirent quelque temps en péril ses justes prétentions à cet bon* 
neur. Louis XIV lui-même se rangea de l'avis des opposants, et pour 
comprendre celte disgrâce momentanée qui vint frapper l'évêque 
dmletz après les faveurs sans nombre que la main royale avait 
répandues sur sa famille, il nous faut remonter d'environ deux ans 
en arrière. 



Le roi, dît Saint-Simon , après avoir fort aimé le cardinal de Coislin, et 
eu pour lui jusqu'à sa mort une estime déclarée qui alloit , et très-juste- 
ment, jusqu'à la vénération, se laissa depuis aller au P. Tellier, qui, pour 
fourrager à son plaisir le diocèse d'Orléans, de concert en cela avec Saint- 
Sulpice, persuada au roi que ce cardinal était janséniste , et qu'il avoit 
mis en place dans son diocèse tous gens qu'il en falloit chasser. C'étaient 
des hommes du premier mérite en tout genre et connus et goûtés comme 
tels, et qui étoient fort attachés au cardinal. Ils furent chassés, et quel- 
ques-uns exilés. Tout le diocèse cria. Cela aigrit les persécuteurs, qui 
àvoient Fleuriau , évêque d'Orléans , a leur tête. Ils firent ôter la tombe 
du cardinal, parce qu'on éloit accoutumé d'y aller prier, et on empêcha 
avec violence ce pieux usage qui avoit commencé dés sa mort et qui n'étoit 
qu'une suite de la constante réputation de toute sa vie. M. de Metz, qui avoit 
protégé tant qu'il avoit pu ces ecclésiastiques chassés et exilés, perdit 
toute patience à l'enlèvement de la tombe de son oncle, surtout après en 
avoir fortement et inutilement parlé au roi. Il s'échappa en propos qui 
furent rapportés et envenimés par ceux qu'ils regardoient le plus et qui 
mirent le roi de pari dans leur querelle et dans leur ressentiment '. 

1 Saint-Simon, V. 191. 



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HENRI-CHARLES DE C0ISL1N. 295 

Nous ne discuterons pas ici la convenance de la mesure prise à 
Tégard des docteurs intronisés par le cardinal dans son diocèse : il 
est malheureusement trop certain qu'on pouvait les accuser avec 
raison de professer les doctrines jansénistes, et les éloges ou la 
désapprobation du noble duc sont fort suspects en pareille matière^ 
car il ne cache pas , en maint passage de ses mémoires, sa prédi- 
lection pour les dissidents. Saint-Simon était janséniste et très- 
porté à exagérer le semblant d'arbitraire des mesures parfois rigou- 
reuses prises par l'autorité ecclésiastique contre les fauteurs de la 
nouvelle hérésie. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'enlèvement 
de la tombe du cardinal de Goislin, était peu fait pour bien disposer 
l'esprit de son neveu en faveur de la politique religieuse de la cour ; 
mais on connaît le caractère absolu de Louis XIV : une pareille 
opposition, malgré ses apparences de légitimité, suffisait pour l'ai- 
grir vivement contre son auteur. Or l'évêque de Metz ne sut pas 
garder de mesure, et, peu de temps après ces événements, il lui 
arriva de critiquer amèrement une œuvre royale. C'était au moment 
où l'on commençait à découvrir tout à fait la nouvelle chapelle de 
Versailles, qui était achevée. Le duc de la Rocheguyon, le duc de 
Villeroy, M. de Castries, Fornaro le Sicilien et l'évêque de Metz 
allèrent un jour visiter ensemble le nouveau monument : 

Aigri des affaires d'Orléans et frappé de la quantité, de la magnificence 
et de l'éclat de For, de la peinture et des sculptures, M. de Metz ne put 
s'empêcher de dire que le rpi feroit bien mieux et une œuvre bien plus 
agréable à Dieu, de payer ses troupes qui mouroient de faim, que d'en- 
tasser tant de choses superbes , aux dépens du sang de ses peuples qui 
périssoient de misère sous le poids des impôts, et il alloit paraphraser 
encore cette morale sans M. de Castries, aussi considéré qu'il étoit impru- 
dent, qui le retint et lui fit peur de Fornaro»; mais il en avoit bien assez 
dit, et dès le soir même le roi le sut mot pour mot... Les lettres que 
M. de Metz écrivit à ses amis, étant à Metz, ne furent pas plus discrètes. 
Depuis le fatal secret trouvé par M. de Louvois, pour violer la foi publique 
et celle des lettres, le roi en vit toujours les extraits et c'étoient de nou- 
veaux sujets de colère, qui le piquoient' d'autant plus, que retenu par la 
nature des voies qui l'informoient, il ne vouloit pas le montrer *.... 

* Saint-Simon, V. 191,192. 



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296 HENRI-CHARLES DE COI S LIN. 

Les choses étaient en cet état lorsque mourut le duc Pierre de 
Coislin. 

C'était, dit Saint-Simon, dans le temps du mariage de M. de Vendôme, 
pendant que le roi étoit à Marly, où j'élois ce voyage. On y apprit cette 
mort entre midi et une heure. La dignité passoit de plein droit à M. de 
Metz, son frère unique, et cela fit la conversation. 

Le comte de Rancy qui, sans avoir le sens commun, mais beaucoup 
de brutalité , d'assiduité et de bassesse , étoit de tout à la cour de Mon- 
seigneur,.... point trop mal avec le roi,.... étoit aussi avec un air de bon- 
hommie et sans façon avec tout le monde ,.... le plus envieux de tous les 
hommes, et en dessous le plus sottement glorieux. Il se trouva choqué 
que M. de Metz devînt duc et pair. Il alla chez Monseigneur, à qui il dit 
que Tévêque de Metz seroit plaisant à voir en épée et en bouquet de 
plumes; et comme il avoit affaire à un aussi habile homme que lui, il 
ï'infatua par ces sottises-là que M. de Metz , étant prêtre et évêque , ne 
pouvoit être duc et pair ; comme si pour l'être , il falloit porter une épée 
et un bouquet de plumes, et qu'il n'y eût pas des évoques pairs, séant 
au Parlement avec un habit qui leur est particulier. De là , il alla à la fin 
du dîner de M&r et de M m ° la duchesse de Bourgogne , avec les mêmes 
propos, qui ne les persuadèrent pas si facilement. M&r le duc de Bourgo- 
gne se moqua de lui et de ses fades et malignes plaisanteries , et voulut 
bien démontrer, ce qui fut court et aisé, que M. de Metz pouvoit et de- 
voit recueillir la dignité de son frère , puisqu'il en héritoit de droit, 
qu'il étoit fils de celui pour qui l'érection avoit été faite , et qu'il n'étoit 
mort au monde par aucun crime ni par aucun vœu religieux. Les envieux 
et les ignorants dont les cours sont pleines , il s'en trouva en nombre 
qui firent chorus avec le comte de Rancy, sans que pas un pût alléguer 
quoi que ce fût, que ce ridicule inepte d'épée et de bouquet de plumes 
qui à peine auroit pu surprendre les petits enfants. 

M. de Metz n'étoit point mal avec le comte de Rancy , et il n'y avoit 
pas eu d'occasions entre eux ; mais il avoit aussi sa portion de cadet 
d'extraordinaire , n'étoit pas bon, n'étoit pas aimé de tout le monde, 
et sa fortune ecclésiastique avoit révolté contre lui beaucoup de gens de 
cet état , quoique la plupart hors de portée d'un siège tel que Metz et 
d'une charge comme la sienne. Toute la journée se passa dans cette dis- 
pute dans les compagnies et dans le salon ; mais le soir Pétonnement fut 
général quand on apprit que le roi y faisoit de la difficulté, que Monsei- 
gneur l'avoit fort appuyée dans le cabinet après le souper, et que MF 
le duc de Bourgogne avoit aussi solidement qu'inutilement plaidé pour 
M. de Metz. Le lendemain , il eut défense du roi , par Ponchartrain , de 
prendre ni titre, ni marque, ni rang , ni honneurs de duc jusqu'à ce 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 297 

que le roi se fût rendu compte de son affaire. M. de Metz eut beau pres- 
ser du moins que quelqu'un en fût chargé , il n'en put venir à bout ; et las 
d'attendre dans un état aussi triste , il fit ôter ses armes de sa vaisselle , 
de ses carrosses, et de partout où elles étoient , parce qu'il n'osoit porter 
le manteau ducal , et qu'il ne vouloit pas s'en abstenir; et de dépit il s'en 
alla brusquement dans son diocèse. 11 n'avoit garde d'obtenir que quel- 
qu'un fût chargé de son affaire pour en rendre compte au roi, encore 
moins d'être entendu lui-même. Le roi, quoique peu instruit, savoit très- 
bien qu'il n'y avoit nulle difficulté , et qu'il étoit duc et pair de plein 
droit à l'instant de la mort de son frère ; mais il étoit outré contre M. de 
Metz , il Fétoit de façon à ne pas le montrer, et il fut ravi de cette sottise 
du comte de Rancy et du bruit qu'elle fit dans un peuple ignorant et 
jaloux de tout II la saisit , et ne pouvant faire pis à M. de Metz, il le 
châtia cruellement de la sorte , sous prétexte de ne rien précipiter, et 
d'unjêclaircissement qu'il n'avoit garde de prendre , mais dont il pouvoit 
faire durer le prétexte tant qu'il lui plairoit, et par conséquent le déses- 
poir de M. de Metz, qui en tomba malade , et à qui réellement et de fait, 
la tête en pensa tourner et en fut fort près * 

Il paraît cependant, malgré l'assertion du chroniqueur, que l'é- 
vèque de Metz ne resta pas sans essayer quelque tentative de per- 
suasion près du roi. Gros de Boze l'affirme positivement dans son 
éloge : 

On avoit insinué à Louis XIV, dit-il, qu'il étoit également contre l'esprit 
de l'Eglise et contre l'esprit du Gouvernement, qu'un ecclésiastique, 
prêtre, évêque , succédât à la dignité de pair laïque. L'exemple du car- 
dinal de Richelieu et celuy du cardinal Mazarin , qui d'ailleurs avoient 
esté faits ducs , et ne Festoient pas devenus par succession , furent citez 
comme des exceptions qui dévoient d'autant moins tirer à conséquence, 
qu'on sçavoit en même temps qu'ils avoient esté souverainement maîtres 
des grâces les plus singulières. Enfin , comme la question ne s'estoit pas 
encore présentée , on eherchoit à la rendre aussi épineuse qu'elle estoit 
nouvelle. M. de Metz se garda bien de la compromettre par des mémoires, 
qui n'auroient peut estre servi qu'à en attirer d'autres ; il porta directe- 
ment au Boy les lettres d'érection du duché' de Goislin en faveur de son 
père et de ses descendants mâles, nez en légitime mariage, et se contenta 
de luy représenter que si les ecclésiastiques en dévoient estre exclus, 
leur exclusion se trouveroit escrite dans les lettres de Goislin, ou dans 
celles de quelque autre duché, au lieu qu'il n'en estoit fait mention nulle 

1 Saint-Simon, V. 189-190. — Sanf cedernier détail, qui nous parait fort exagéré, 
le journal de Dangeau est complètement d'accord avec les Mémoires de Saint-Simon. 



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H 



298 HENRI-CHARLES DE COISUN. 

part; et que plus les cardinaux de Richelieu et Mazarin avoient esté 
maîtres des grâces, moins ils auroient manqué à faire spécialement déro- 
ger à une loy, qui, si elle eût existé, pou voit, dans la suite des temps, faire 
déclarer vicieux le plus beau titre de leur maison *. 

Ce raisonnement était fort juste, mais Louis XIV gardait rancune 
à Tévèque de son opposition récente, et surtout de ses critiques i 
l'occasion de la chapelle de Versailles. 

Aussi se plut-il pendant prés d'une année complète, dit encore Saint- 
Simon , à se venger cruellement de M. de Metz, en suspendant son état 
sans en vouloir ouïr parler, et à se moquer de lui après. Quand il crut 
enfin que cela ne se pouvoit soutenir davantage sans une iniquité trop 
déclarée , il fit dire un matin par Poncbartrain à M. de Metz qu'il n'avait 
pas besoin d'éclaircissements sur son affaire ; qu'il n'avoit jamais douté 
qu'il ne fût duc et pair de plein droit par la mort de son frère ; qu'A 
avoit eu des raisons pour en user comme il avoit fait ; mais qu'il trofl- 
voit bon maintenant qu'il prit le titre, les marques, le rang et les hoi- 
neurs de duc et pair; et qu'il lui permettoit aussi de se faire recevoir au 
Parlement en cette qualité quand il le voudroit. Il étoit lors à Versailles 
et moi aussi. À l'instant il me manda, parce qu'il me savoit grand gré de 
la manière dont j'avois pris sa défense. Une heure après, il fut remercier 
le roi, mais il n'en put tirer quoi que ce fût sur les raisons qu'il avoit eues. 
11 fut reçu honnêtement , et ce fut tout. Aussitôt, il prit tout ce qu'A 
auroit dû prendre dès l'instant de la mort de son frère , et se disposa à 
se faire recevoir au Parlement 2 . 

Henri de Coislin n'avait cependant pas épuisé tous les déboires 
au sujet de la vérification de sa haute dignité, et les interminables 
péripéties de cette délicate affaire nous présentent un des traits les 
plus caractéristiques des mœurs toutes superficielles de la cour à fa 
cour. Les difficultés d'étiquette ou de préséance y causaient souvent 
plus d'émoi que des incidents diplomatiques ou des changements de 
ministres : aussi préférons-nous laisser la parole en ces circons- 
tances au noble chroniqueur, si expert en pareil sujet : tout com- 
mentaire, à son récit, à ses explications ou à ses réflexions particu- 
lières, serait superflu. Ce fut seulement le 11 mars 1711, c'est-à-dire 

* Mém. de V Académie des Belles-Lettres, IX, 249, 250. 
a Saint-Simon , V, 192. 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 299 

environ après un an d'attente, que l'évêque de Hetz put venir 
prendre place au Parlement : 

Mais il y trouva, dit encore Saint-Simon, un hoquet auquel il n'avoit 
pas lieu de s'attendre. Son habit fut contesté par les magistrats, et même 
par des ducs, dont beaucoup ne savent rien et ne veulent rien apprendre, 
qui prétendirent qu'il ne pou voit paroître qu'en rochet et camail , parce 
qu'il es toit paiijjjar soi et non par son siège. Cette difficulté étoit d'autant 
plus absurde que pair ecclésiastique n'est qu'un nom et n'est pas une 
chose, puisque, quant à la dignité, il n'y a différence quelconque entre 
les ecclésiastiques et les laïques, et que l'habit des uns et des autres, par 
conséquent, ne peut être que le qiême pour tous, suivant la profession 
ecclésiastique ou laïque. Ainsi, après quelques disputes et quelques jours 
de délai, la raison à la fin l'emporta, et M. de Metz fut reçu en habit de 
pair ecclésiastique, et il n'en a point porté d'autre. 

Il signa aussi d'abord — le duc de Goislin, évêque de Metz. — Bientôt 
après, il supprima — évêque de Metz, — et ne signa plus que — le duc 
de Goislin. — Les évêques s'en scandalisèrent, il s'en moqua; mais le 
bruit qu'ils en firent l'engagea à ajouter — évêque de Metz, — quand il 
écriroit à des évêques. Ce qu'il ne faisoit en aucune lettre , et souvent 
même il le supprima en leur écrivant et les y accoutuma. Je ne sais pour- 
quoi il ne se lit pas appeler — le duc de Goislin. — Les évêques d'Es- 
pagne n'y manquent pas quand il arrive qu'il deviennent grands par 

héritage, et il n'y en a point par siège Je pense que, se sentant mal 

avec le roi, il n'osa le hasarder ni, étant le premier exemple d'un évêque 

devenu duc par succession, la nouveauté d'en porter le nom * 

Nous continuerons donc à l'appeler, comme ses contemporains, 
l'évêque de Metz, ou M. de Metz. 

II. — Réception académique (1710.) 

Six mois avant son entrée au Parlement comme duc et pair, une 
consolation fort précieuse était survenue à l'évêque de Metz au 
milieu de sa disgrâce : dans la réunion du 10 septembre 1710, 
VAcadémie française, par un vole unanime, l'élut pour succéder à 
son frère, et le 25 du même mois, il vint en séance prononcer son 
discours de réception. Cette harangue, très-purement écrite et bien 
supérieure à celle de son frère, prouve que l'évêque de Metz savait, 
en véritable lettré, arrondir, polir, harmoniser ses périodes, et qu'il 

* Saint-Simon, Y. 192. 



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300 HENRI-CHARLES DE COÏSLIN. 

n'était pas indigne de l'honneur de figurer dans un corps exclusive- 
ment littéraire. Elle est trop longue pour que nous la citions en 
entier ; mais on nous saura gré d'en reproduire les principaux pis- 
sages. Malgré son mérite réel , Henri de Coislin ne s'était pas fait 
illusion sur son élection académique ; il savait qu'on avait surtout 
recherché en lui l'héritier des deux illustres protecteurs de la corn* 
pagnie ; il le rappela en termes délicats dans son e Arde : 

Messieurs, 

En m'accordant cette place à laquelle je n'aurois osé prétendre de moi- 
même, ne craignez-vous point qu'on puisse vous accuser d'avoir trop 
écouté les grands noms qui vous parlent en ma faveur ? Ne vous repro- 
chera-t-on pas que vous avez voulu me faire un mérite de celui de mes 
ancêtres , et que vous avez considéré comme un devoir à leur égard, ce 
qui n'éloit qu'un excès d'indulgence .pour moi ? 

Oui, Messieurs, il est vrai; vous m'avez appelé par des suffrages préve- 
nants, vous m'avez choisi, vous avez été au-delà de mes espérances. Par 
une justice nouvelle dans l'empire des lettres, vous récompensez en 
moi des mérites qui n'existent plus, vous aimez à rendre un durable tribut 
de gloire à ceux qui ont contribué à l'établissement de cet illustre corps, 
vous honorez leurs vertus dans leurs descendants. 

Mais en justifiant ainsi votre choix, je ne prétends pas en diminuer le 
prix dans mon cœur ; ce qui vous a paru une espèce de justice me devient 
une grâce plus sensible et plus touchante. Je reçois avec plus de recon- 
naissance ces biens qui me sont conservés, que s'ils étoient ma propre 
acquisition. Quel regret d'être privé d'une possession si chère ! Quel 
plaisir de s'y voir établi ! 

Grâces à vos bontés, j'occupe une place dans cette assemblée où réside 
l'esprit d'Armand, mon grand-oncle, de ce cardinal qui, sous le plus juste 
des rois, médita votre institution, régla vos statuts, dirigea vos exercices! 
fonda ce travail où l'éloquence et la poésie doivent couronner à jamais les 
sages, les savants et les héros; projet digne d'un tel ministre; moins pour 
sa propre gloire que pour celle de son roi et de sa patrie \ moins pour le 
règne sous lequel il a vécu que pour tous les règnes à venir. 
' Vous me pardonnerez une complaisance , peut-être trop flatteuse, à la 
vue de ces objets qui m'environnent, bien qu'à la rigueur je trouve de 
quoi m'humilier par le peu de ressemblance que j'ai avec eux; je dois 
cependant me glorifier d'une filiation qui m'attire vos faveurs et qui les 
autorise envers le public *• 

* Harangues de l'Académie, édition de 1.714, t. III. 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 301 

Puis, après un long éloge du chancelier son bisaïeul , et du pre- 
mier duc de Goislin, son père, l'évêque de Metz arrive au point 
obligé , à Féloge du Roi. Il est assez curieux de voir comment il 
s'exécute au moment même de sa disgrâce : 

. . . Mais voici le moment où je dois rendre un éternel hommage à l'au- 
guste Protecteur qui préside dans ce lieu sacré. Comblé de ses bienfaits, 
attaché sans cesse auprès d'un si grand Maître , j'ai toujours offert à mon 
esprit les plus parfaites idées de gloire , de grandeur, de religion , de 
bonté, de sagesse et de piété; mais où mon zèle prendra- t-il des traits et 
des couleurs qui puissent les représenter ? 

vous , Richelieu ! ô vous, Séguier ! dont je vois les images auprès de 
ce grand Roi ; vous qui avez ouvert cette carrière immortelle où ces ver- 
tus doivent être à jamais célébrées, quand votre présence anime ici mon 
courage, que ne m'inspirez-vous aussi votre génie ? Serai-je réduit à de 
simples vœux , et peut-on en faire pour lui qui ne soient en même temps 
pour tous ses sujets. Oui, joignons nos vœux, joignons nos souhaits à 
ceux des peuples, demandons pour lui qu'il puisse jouir en paix du fruit 
de ses héroïques travaux, et pour nous, Messieurs, que nous puissions 
les admirer et les décrire avec plus de tranquillité. 

Dans ces jours calmes et sereins qu'on doit attendre de la justice du 
Ciel , j'espère m'instruire par votre exemple et par vos leçons à célébrer 
des louanges dont je ne puis aujourd'hui m'acquitter. Si la loi de mes 
devoirs me fait souvent éloigner de vous , d'autres devoirs m'en rappro- 
cheront, en m'appelant auprès du Roi. Je ne perdrai aucune occasion de 
resserrer ces premiers liens d'amitié' et de reconnaissance ; et si vous 
aimez toujours en moi les auteurs de votre institution , je veux toujours 
honorer en vous ceux qui m'ont conservé un bien préférable à tous les 
autres, et qui n'est point sujet à la révolution des temps. 

Comme on a pu le remarquer, le style de cette harangue est 
d'une ampleur, d'une harmonie et d'une pureté qui font le plus 
grand honneur à la manière oratoire de l'évêque de Metz. Des trois 
ducs académiciens, c'est lui qui réunissait au point de vue positif 
fie plus de titres littéraires : tous les trois étaient des gens d'esprit, 
mais il y avait de plus en l'évêque de Metz l'étoffe d'un orateur. 
L'abbé de Choisy, qui lui répondit comme directeur, appuya avec 
intention sur cette qualité remarquable ; et s'il célébra de toutes les 
forces de son enthousiasme les illustres ancêtres du récipiendaire, 
il n'oublia point ce côté brillant de son mérite personnel : 



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^^^w 



302 HENRI-CHARLES DE COISLIN. 

Monsieur, lui dit- il, lorsque l'Académie françoise tous a donné la place 
que tous venez occuper aujourd'hui, elle n'a pas cru tous faire un pré- 
sent, c'est une dette qu'elle a payée à ces grands hommes que nous re- 
gardons comme nos Fondateurs, dont les images toujours présentes à dos 
yeux raniment sans cesse notre reconnaissance, Richelieu, Séguier, noms 
capables seuls d'éterniser dans la mémoire des hommes une Maison qui 
ne le seroit pas d'ailleurs par la gloire des armes et par les dignités de 
l'Eglise ; ces grands personnages à jamais illustres dans l'empire des 
Lettres vous ont transmis avec leur sang le titre d'académicien, comme 
un lien de famille qu'on n'oseroit refuser à une postérité digne d'eux. 

Mais, Monsieur, quand, pour entrer parmi nous, vous n'auriez pas eu le 
titre de succession , celui d'élection vous auroit également ouvert toutes 
nos portes. C'est le mérite, c'est l'éloquence qui donne les places de 
l'Académie ; et ce que nous venons d'entendre, composé avec tant de jus- 
tesse, prononcé avec tant de grâce, justifie assez notre choix. Vos qualités 
personnelles ont enlevé tous nos suffrages. Le Roi, en vous comblant de 
ses dons, nous a prescrit notre devoir et nous a presque forcés en vous 
accordant son estime , à vous prodiguer la nôtre. Il vous a prévenu dés 
votre enfance par ses bienfaits, il vous a donné prés de sa personne sacrée 
un emploi qui ne respire que la charité et la religion; il vous a fait porter 
cette marque d'honneur qui donne un nouveau relief à la plus haute 
noblesse ; il vous a mis dans une des plus grandes places de Tordre hié- 
rarchique, et nous osons souhaiter de revoir bientôt en vous ces grandes 
dignités si familières dans votre maison, où plus d'une fois la même per- 
sonne a possédé en même temps tous les honneurs de l'Etat ; mais tous 
savez tout allier, et le plaisir de voir , de servir le plus grand prince du 
monde, ne vous fera jamais oublier les besoins de votre diocèse; obliga- 
tion 'de la résidence épiscopale qui nous fera excuser vos absences aux 
dépens de nos intérêts. 

Ne craignez pas que je m'étende davantage sur une matière si abon- 
dante. Apprendrai-je au public, qui en est assez instruit, l'usage que tous 
savez faire des richesses et les nouveaux effets de votre libéralité? Vertu 
qui dans le temps présent a bien de la peine à se soutenir et à ne pas 
passer pour un vice. 

Mais quand à vanter ces grandes qualités, vous auriez ajouté tous les 
titres qu'ont mérités vos ancêtres, j'ose avancer, et je suis en place poiHJ 
le dire, que le titre d'académicien semble donner un nouveau lustre à 
tous les autres, et que le désir que vous avez montré d'être notre confrère 
vous honore en nous honorant. Ce désir est dans votre sang, celui que 
nous regrettons l'avoit toujours eu au fond de son cœur. 11 ne falloit p# 
moins que vous pour remplacer un autre vous-même. 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 303 

111. — Munificence éclairée de l'évêque de Metz. 

L'abbé de Choisy, dans la réponse précédente, insiste particu- 
lièrement sur les libéralités et le cœur généreux de l'évêque de 
Metz. Cet éloge n'est pas exagéré. Dernier héritier d'une fortune 
immense que lui léguait l'avarice de sa grand'mère, Coislin la par- 
tagea tout entière entre les pauvres, les gens de lettres et les besoins 
de toute nature de son diocèse , sans oublier l'embellissement de la 
ville de Metz et de ses environs. Tous ses biographes et ses pané- 
gyriques n'ont pu retenir leur admiration devant sa généreuse muni- 
ficence. 

Le public, dit Gros de Boze, a été ébloui de l'usage qu'il a fait des biens 
de la fortune, et il nous sera permis de passer légèrement sur ce dernier 
article, qui déjà porté au-delà de toutes les bornes de la vraisemblance, 
nous ne disons pas dans les oraisons funèbres et les discours académiques 
dont il a été l'objet , mais jusque dans les conversations familières, doit 
cependant toujours rester au-dessous de l'exacte vérité , par l'extrême 
attention qu'avoit M. l'évêque de Metz à cacher toutes les espèces de libé- 
ralités qui ne se déceloient pas nécessairement elle-mêmes, tels que les 
séminaires qu'il a bâtis et dotés , les hôpitaux qu'il a fondés ou enrichis, 
les temples et les monastères qu'il a édifiés ou rétablis; telles sont encore 
ces casernes superbes qui, entreprises pour la tranquillité des citoyens et 
la commodité des soldats, ne semblent élevées que pour l'ornement de la 
ville ; et ce qu'on sera peut-être surpris de nous voir mettre au rang cfe 
ses pieuses et éclatantes libéralités , le château même et les jardins de 
Frescati, dont il ne conçut le dessein qu'à la vue des misères où l'affreuse 
disette de l'année 1709 avait plongé une multitude innombrable d'ou- 
vriers. Ce qui, dans son principe, estoit une œuvre de charité , devenoit 
aisément entre ses mains une œuvre de magnificence ; et la destination 
qu'il en faisoit dès lors aux évoques de Metz, ses successeurs, luy parais- 
sent seule exiger un air de grandeur qui répondit à la dignité d'un siège 
aussi respectable 1 

Le ton du panégyrique pourrait faire craindre que l'académicien 
de Boze n'ait dans ces détails sacrifié la vérité au ton emphatique 

1 V. Mémoires de l'Académie des Belles-Letlres, IX» 252, 253. Le magnifique château 
de Frescati devint, en effet, par son testament, la propriété des évoques de Metz. 
Hélas I c'est là que le prince de Prusse a établi sa résidence pendant le dernier siège ! 



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304 HENRI-CHARLES DE COISLIN. 

d'un pompeux éloge ; mais il n'en esl rien, et M. Weiss, précisant 
les faits dans la courte notice qu'il a consacrée à l'évêque de Metz, 
pour la Biographie universelle, dit que ce prélat, doué de la même 
charité que son oncle, établit à Metz une maison de refuge pour les 
personnes du sexe tombées dans quelque désordre ; ajouta aux 
bâtiments l'hôpital de Bon-Secours , fondé pour les femmes indi- 
gentes, et ceux de la doctrine chrétienne, où les enfants recevraient 
l'instruction nécessaire ; institua un séminaire pour des ecclésias- 
tiques, tant Français qu'Allemands, et fit construire un corps de 
caserne pour soulager les bourgeois du logement à demeure des 
militaires , qui n'est pas sans danger pour les mœurs. 

Nous ajouterons, d'après le supplément de Moréri, que, non con- 
tent de bâtir un séminaire, le libéral évéque y fonda un nombre 
considérable de bourses gratuites ; et qu'après avoir fait élever, 
en 1709, de magnifiques casernes qui lui coûtèrent 50 000 écus, 
il y en construisit d'autres, en 1728, qui lui coûtèrent la même 
somme..... Ces monuments portent encore aujourd'hui le nom de 
Quartier Coislin. 

Une si noble manière de dépenser les trésors d'une immense 
fortune, inspira les poètes de l'époque, et nous trouvons dans le 
Mercure d'octobre 1732, une ode entière consacrée à la mémoire 
de ces libéralités. Retouchée, après sa publication, cette ode, que 
nous ne donnons point comme un modèle d'inspiration lyrique, 
mais comme un témoignage de la reconnaissance du peuple 
messin, fut imprimée à part avec le plus grand luxe, et nous lisons 
les strophes suivantes dans un des rares exemplaires qui en aient 
été conservés : 



Coislin , l'ornement de cet âge , 
Ce fut pour nous un grand bonheur 
Quand des monarques le plus sage 
Te choisit pour notre Pasteur ; 
N'est-ce pas par ta vigilance 
Que le flambeau de la science 
Eclaire aujourd'hui le clergé ? 
Ne sçait-on pas qu'à tes écoles , 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 305 

Nourri des divines paroles , 
Dans peu de temps il fut changé ? 

Tendre père pour tes ouailles, 
quel flus et reflus de soins 
Sans cesse agite tes entrailles, 
Pour mettre ordre à tous nos besoins ! 
Déjà de la fille volage 
Le scandaleux libertinage 
Est expié dans un saint lieu. 



Bientôt en faveur du malade 
Dénué de soulagement 
Ta charité se persuade 
De faire un vaste logement. 
Là, par ta sage prévoyance , 
Il reçoit avec abondance 
Les secours les plus précieux. 

Des biens ton cœur ne sçait l'usage 
Que par le généreux partage 
Qu'il en accorde aux malheureux; 
Combien languiroient dans les chaîaes , 
Qui sont délivrés de leurs peines 
Par tes dons répandus * sur eux. 

Icy je vois un séminaire , 
Fondé pour le clerc indigent; 
Là , des temples tombés par terre , 
Relevés par ton zèle ardent. 
Tel que, dans sa vaste carrière 
Le soleil porte sa lumière 
Aux différentes nations ; 
Telles tes bontés secourables 

* S'étendent sur les misérables 
De toutes les conditions. 

Des doux effets de ta largesse 
Quels sont ces nouveaux monuments ! 
Qui n'est transporté d'allégresse 
A l'aspect de ces bâtiments 2 ! 

* A la naissance de Monseigneur le Dauphin , il a payé les dettes d'un grand 
nombre de prisonniers » qui ont été mis en liberté. (Noie du poète.) 

9 D a lait construire deux grands corps de cazernes qui forment , avec leurs pa- 
villons, une place magnifique. (Note du poète). 

tOME XXXVI (VI DE LÀ 4* 8ÉRUE). 81 



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906 HENRI-CHARLES DE COISLIN. 

C'est peu d'embellir notre ville; 
Le soldat y trouve un asile 
Qu'on a vainement combattu 1 . 
Arraché de notre demeure, 
Du sexe fragile à toute heure 
Il n'assiège plus la vertu. 

Mais de quelle affreuse misère, 
L'humble artisan est délivré! 
Il est maître de son salaire, 
Du soldat jadis dévoré *; 
Tranquille, à couvert des insultes, 
De cet hôte, ami des tumultes, 
Plus cruels pour lui que la mort, 
11 bénit Tange tutélaire 
Dont l'assistance salutaire 
A mis fin à son triste sort *• 



L'évêque de Metz ne bornait pas ses libéralités à son diocèse: 
les paroisses relevant du duché de Coislin, situé, on se le rappelle, 
dans l'arrondissement actuel de Saint- Nazaire, entre Savena y et 
Ponlchâleau, en avaient leur large part; et M. Léon Maître, le savant 
archiviste de la Loire- Inférieure, nous apprenait récemment, dans 
son étude sur la situation scolaire du pays nantais avant 1789, qu'il 
légua 400 livres de rente aux écoles de Campbon. Il protégeait les 
arts et faisait bâtir aussi dans nos contrées : c'est à lui qu'on doit le 
magnifique escalier du château de Carheil, où nous ne sachions pas 
qu'il soit jamais venu pendant son épiscopat; on dit même, et cela 
s'est transmis par tradition chez les propriétaires successifs du châ- 
teau, qu'ayant obtenu l'agrément royal pour choisir les bois de h 
charpente dans la forêt du Gâvre, voisine de Coislin, il apprit un 
jour que le roi s'était plaint de ce qu'on eût un peu abusé de sa 
permission : pour couper court à tout propos malveillant, il aurait 
fait bâtir à ses frais les quartiers de cavalerie de Metz ; et l'on ra- 

* Il y a eu beaucoup d'opposition à rétablissement des cazernes. {Note du ftfMe). 
9 Avant qu'il y eût des cazernes, on fournissoit aux soldats le logement, le lit, k 

bois, la chandelle et toutes les ustancilles de ménage. (W.) 

* Ode à Monseigneur de Coislin, évéque de Metz, duc et pair de France. -A 
Metz, cher Jean Antoine, imprimeur et marchand libraire, an coin de la pi* 8 
d'Armes, in-4% 1733* 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 307 

conte aux touristes qui visitent Carheil que les casernes de Metz 
furent offertes au roi par le dernier duc de Coislin en échange de la 
charpente du château. 

Mais ce qui nous touche le plus dans l'étude biographique d'un 
académicien, c'est Pimmense service que l'évêque de Metz rendit 
aux lettres en faisant publier, avec d'excellents commentaires, le 
catalogue des inappréciables manuscrits entassés dans la biblio- 
thèque du chancelier Séguier. 

Nous avons raconté dans l'Histoire du chancelier avec quels soins, 
quelle persévérance et quelle sollicitude, Pierre Séguier avait réussi, 
pendant le cours de ses quarante années de ministère, à former la 
plus riche et la plus nombreuse bibliothèque particulière qui eût 
existé jusque là. Après sa mort, elle fut d'abord conservée avec une 
sorte de respect, qui, en la rendant presque inaccessible, l'avait 
presque fait oublier. Le premier duc de Coislin en avait cependant 
fait publier un premier catalogue latin vers 1690. L'évêque de Metz, 
quand il eut hérité de tous ces trésors de science, de littérature et 
d'érudition, songea de suite à les mettre en ordre et à les rendre 
utiles au public. 

Les manuscrits de toutes langues et de toutes sciences, tirés pour la 
plupart du fond de l'Orient, étbient, dit Gros de Boze, au nombre de quatre 
mille, et avant que de les pouvoir communiquer aux personnes qui seroient 
à portée de s'en servir, il falloit au moins en avoir un bon catalogue. Ce 
fut par là qu'il commença ; mais, persuadé que les manuscrits grecs qui 
îaisoient la collection la plus précieuse et la plus intéressante de ce grand 
recueil demandoient d'autres soins, et déterminé à ne rien épargner, soit 
pour le travail, soit pour les frais de l'impression, il engagea un savant de 
premier ordre (Dom Bernard de Montfaucon), déjà connu par diverses 
éditions des Pères, plus célèbre encore par un ouvrage immense sur l'ori- 
gine et les progrès de la littérature grecque , à publier la notice de ces 
manuscrits et à y marquer, suivant les règles de la paléographie, l'âge de 
chacun, à les confirmer par des échantillons gravés du caractère singulier 
dans lequel ils étoient quelquefois écrits, à en faire imprimer les pièces 
ou les fragments qui pourroient former «des différences plus ou moins 
essentielles et à pousser l'exactitude au point d'avertir des moindres la- 
cunes, afin que ceux qui se proposeroient de donner une nouvelle édition 
de quelque ancien auteur grec fussent aussi sûrement guidés par cette 
notice qu'ils auroient pu l'être par les manuscrits originaux qu'elle repré- 
sentoiU Lé fécond et laborieux académicien, sur qui il s'étoit reposé de 



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308 HENRI-CHARLES DE GOISLIN. 

l'exécution de ce projet, le remplit avec un empressement qui donna 
bientôt en ce genre à la bibliothèque de Goislin ou de Séguier, car elle 
porte et mérite également les deux noms, le même avantage que la seule 
bibliothèque impériale avoit reçu des commentaires de Lambécius '. 

Le Père de Monlfaucon publia son commentaire en 1715, sous 
ce titre : * 

Bibliotheca Coisliniana, olim Seguertàna; sive manuscriptorum 
omnium grœcorum quœ in ea continentur accurata descriptio, ubi 
operum singulorum notilia datur, œtas cujusque manuscripti twfi- 
catur, vetusliorum specimina exhibentur, aliaque mulla annoian- 
tur quœ ad paleographiam grœcam pertinent. Accedunt anecioto 
bene mulla ex eâdem bibliotheca desumpta, cum itUerpretalione 
latind, studio et opéra D. Bernardi de Mont faucon y presbyteri et 
monachi benedictini è congregatione S. Mauri (Parisiis, apud Lud. 
Guerin et Car. Robustel. 1715. In-f>). 

Ce volume est très- recherché. Quarante-deux opuscules grecs, 
jusqu'alors inédits, y sont insérés avec une traduction latine. 

Indépendamment de cette grande tollection de manuscrits qu'il 
avait toujours laissée à Paris , comme au centre de la littérature, 
Henry de Goislin avait encore à Metz, ajoute de Boze, une biblio- 
thèque de dix à douze mille volumes, une autre dans son château 
de Frescati, et elles n'y restoient pas oisives. 

Ils les exerçoit par lui-même, autant et plus qu'aucun de ceux à qui 
il y donnoit une libre entrée , et si ce n'étoit pas toujours par ce que 
nous appelons des ouvrages, des travaux particuliers , c'était au moins 
par ses lectures suivies et réglées qui sont les véritables compositions des 
personnes d'un certain estât. On sçait encore qu'il avoit mis dans chacun 
de ses séminaires un fonds de livres convenables; que d'ailleurs il en 
envoyoit tous les ans à divers curez de campagne, et qu'enfin, il en avoit 
dans sa principale bibliothèque un bon nombre de doubles ou de triples, 
pour estre plus facilement prêtés aux ecclésiastiques du diocèse, ou aux 
sçavants de la province, qui pouvoient en avoir besoin 2 . 

Ce sont bien là les traits d'un véritable Mécène. 

* René Kerviler. 

* Mém. de V Académie des Belles-Lettres, IX, 250, 251. — * Ibid. 252. 

(La fin à la prochaine livraison.) 



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UN. PORTRAIT DE MOLIÈRE 

EN BRETAGNE ** 



LE DOCTEUR GRÀZIÀN BALOURD. 



Son costume, son type ; — sa dégénérescence au XVïIIe siècle ; — sa 
patrie ; — ses divers baptêmes. — Scène plaisante avec Arlequin. — 
La comédie d'I/ Candelaio de Giordano Bruno. — Gratiano Forbisone 
dans la Caccia, et dans II Ritratto. — La famille du Docteur. — Ba- 
loardo frappé par Turi; — le même, de 1680 à 4697, dans Arlequin 
empereur dans la lune, dans le Banqueroutier, etc. — Echantillon de sa 
science. — Epigramme de Mille voye. — Le docteur dans les emblèmes 
de Georgette de Montenay. — Adieux au lecteur. 

Nous terminons par le Docteur Grazian Balourd; il se présente 
à nous, sur le tableau de M. de la Pilorgerie, tout habilla de noir, 
avec une fraise blanche, portant un faux nez et un vrai poignard. Le 
second me semble bien méchant pour un docteur, on peut y voir 
trop aisément une allusion ; le premier est quelquefois utile , il 
remplace plus d'une fois le poignard dans la comédie humaine. 

C'est un fort beau type que celui du Docteur, un des mieux trou- 
vés de la Comédie italienne, où il figure tant dans la Comédie sou- 
tenue, c'est-à-dire régulière, écrite, la commedia soslenuta, que dans 
la comédie improvisée, la commedia dell'Arte. C'est un type vrai, 
gai, plaisant, flexible, d'une honnêteté relative pour un pareil 
théâtre; et ce sonUoules ces qualités qui, lui ayant donné naissance 
de bonne heure, l'ont perpétué jusqu'à nos jours. — Qui n'a entendu 
ce chef-d'œuvre de Donizetti, Don Pasquale? qui ne connaît le 
docteur Halalesta ? — Le docteur Malatesta n'est plus, il est vrai, 

* Voir la livraison d'août, pp. 125-139. 



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310 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

ce que fut le docleur de la Comédie italienne des XVI e et XVII e 
siècles, c'est-à-dire un savant ridicule, un pédant, assaisonnant à 
tort et à travers tous ses discours de citations latines et de maximes 
aristotéliciennes; il ne dit plus perkercle t il ne s'exprime plus dans 
le dialogue de Bologne. — Ce n'est plus comme les docteurs du 
théâtre français au dernier siècle, qu'un très-bénévole docteur, an 
homme doux et rangé, un père noble, qui sagement oublie de se 
servir de son latin dans la conversation courante ; mais enfin le 
nom est demeuré, ainsi que l'ombre du type, et c'est déjà quelque 
chose. 

M. Hagnin, dans ses Origines du Théâtre, croit retrouver dans le 
vieux Pappus, de la Campanie, compagnon de Maccus-Polichinelle, 
aussi bien le type du Docteur que celui de Pantalon. C'est là, 
quoique bien ancienne, une généalogie qui n'a rien que de très- 
probable, mais les degrés intermédiaires paraissent, en tous cas, 
avoir bien disparu jusqu'au Docteur Bolonais, le grand, le vrai, 
l'illustre Docteur de la Comédie italienne. — Quelle cité plus que 
cette savante Bologne était plus digne de la remettre en lumière? 
Florence, peut-être, ou Padoue, et quelques autres villes encore 
auraient pu lutter pour cet honneur. On ne saurait se faire une 
idée de l'ardeur de science qui animait presque toutes les villes 
d'Italie au XV e siècle ; c'est l'époque où l'on voyait des savants, faute 
d'argent, comme Philotié, jouer leur barbe et la perdre dans des 
paris sur la valeur d'une syllabe grecque. — Avons-nous des doc- 
teurs de cette taille, de ce sérieux aujourd'hui ? 

Ce nom, le Docteur, U Dottore, est si caractéristique que souvent, 
surtout au dernier siècle, où le type s'amoindrit, le personnage 
remplissant ce rôle n'en portait pas d'autre. Hais souvent aussi, en 
l'individualisait davantage en ajoutant à ce titre de docteur un nom 
et un surnom particuliers. — Il semblerait peut-être qu'avec cette 
latitude, ce nom et surnom particuliers eussent pu beaucoup varier, 
mais ce serait mal se rendre compte du caractère de la Comédie 
italienne, .chez qui l'intrigue, bien supérieure à l'esprit du détail et 
du dialogue, se diversifie à l'infini, tout en tournant toujours un peu 
dans le même cercle d'enlèvements, de déguisements, de quipro- 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 311 

quos et de reconnaissances, mais qui tient à très- peu varier ses 
types, même. dans leurs noms, et à en jouer comme up teneur de 
marionnettes joue de ses bonshommes de bois* Si donc nous y 
ajoutons il dottore Siciliano, que nous trouvons dans une pièce 
jouée vers 1600, par Francesco Andreini, acteur célèbre de la 
troupe des Gelosi, dont nous avons déjà parlé, nous ne rencontrons 
que deux noms et surnoms portés par le Docteur : ceux de Gratiano 
Forbisone et de Gratiano Baloardo. La première appellation est en 
usage à peu près constamment depuis le dernier quart du XVI e 
siècle, où le rôle était tenu par Lucco Burchiella, qui le joua à la 
salle du Petit-Bourbon, en face Saint-Germain-l'Auxerrois, et à 
Blois, pendant les États, jusqu'à la moitié du XVII e siècle, où le 
nom de Gratiano, Gratien, se maintient, comme c'était juste pour 
un si aimable personnage, mais où le surnom de Forbisone qui le 
complétait fait place à celui de Baloardo, Balourd, infirmité que le 
ciel ne condamne pas et qui n'est pas inalliable avec la grâce toute 
bonne du savant Docteur. 

Un mot sur les deux surnoms peut être à propos. Les diction- 
naires italiens nous donnent Forbicia (du latin Forfex\ ciseaux, 
forbicioni, de gros ciseaux, et ils nous donnent aussi forbici, opi- 
niâtre, entêté. — II dottore Forbisone signifiait-il le docteur entêté, 
ou le docteur aux grands ciseaux, comme nous dirions, par exemple, 
le docteur au bistouri ou à la lancette, nous ne savons; un Italien de 
race le jugerait mieux que nous ; chacune de ces désignations peut 
s'appliquer à un docteur. — Quant au surnom de Baloardo, dont le 
sens est moins discutable, nous surprendrons certainement plus 
d'un de nos lecteurs en lui apprenant que le mot de balourd est 
d'origine relativement très-récente dans notre langue. C'est ainsi 
que Richelet, dans son dictionnaire, édition de Genève, 1693, qui 
est une des premières, ne contient ni le mot de balourd, ni celui de 
balourdise. — Furetière, dans la première édition du sien, publiée 
en 1690, nous donne ceci seulement : « Balourde, adj. et subst. M. 
et F., qui est stupide et grossier; ce mot vient de l'italien Balordù, 
qui signifie la même chose. » — Ainsi, balourdise n'était même pas 
' encore employé, et balourd était encore peu reçu, bien qu'où eût 



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312 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

déjà employé ce vocable sur le tableau de Molière et des Farceurs. 
— Il est même assez apparent que c'est du Docteur que le riche et 
si utile adjectif passa dans la langue française. 

Et puisque nous grammatisons un instant , ajoutons même que 
celte traduction dans notre langue fut si tardive, et le sens véritable 
du mot si souvent ignoré de nos compatriotes, assez rétifs, on le 
sait, aux langues étrangères, qu'on traduisit plusieurs fois ce nom 
par Baloard et Balouard, et il existe même dans le curieux recueil 
de VArlequiniana, publié en 1694, et plusieurs fois réimprimé de- 
puis, une scène très-amusante entre le Docteur et Arlequin, où ce 
dernier joue sur la terminaison de ce nom. — Quelques lignes seu- 
lement de cette scène : 

arlequin au Docteur. 
... Monsieur, sachez que je cherche un certain bro. .. deur... do- 
reur... trai... teur, traiteur en lard , justement. Ne connaîtriez-vous point, 
Monsieur, un traiteur en lard ? 

LE DOCTEUR. 

Non : j'en connais plusieurs, des traiteurs , mais ce ne sont pas des 
traiteurs en lard. 

ARLEQUIN. 

C'est un homme qui a étudié , un homme très-savant, qui sait lire et 
écrire. 

LE DOCTEUR. 

Un traiteur savant ! n'est-ce pas plutôt un docteur que vous demanda? 

ARLEQUIN. 

Vous l'avez dit C'est un docteur en lard que je cherche : n'en con- 
naissez-vous j>oint quelqu'un , Monsieur ? 

LE DOCTEUR. 

Je connais tous les docteurs de la ville : mais je n'en cQnnais point de 
ce nom-là. 

ARLEQUIN. 

Il faut pourtant qu'il y en ait un. 

LE DOCTEUR. 

Docteur en lard? vous voulez peut-être dire docteur Balouard ? 

ARLEQUIN. 

Vous y êtes, docteur Balouard : oui, mafbi, c'est tout droit celui que je 
demande. Je savais bien qu'il y avait du lard. 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 313 

LE DOCTEUR. 

Balouard, du lard. Et que lui voulez-vous, Monsieur? C'est moi. 

ARLEQUIN. 

C'est tous, Monsieur le docteur Balouard? 

LE DOCTEUR. 

Oui, Monsieur, pour vous rendre service. 

Le nom, la patrie, le caractère du Docteur donnés, esquissons 
quelques traits de sa biographie, et montrons-le dans quelques-uns 
de ses rôles principaux. — A l'origine, ce noble personnage ne 
s'appelle point précisément le Docteur; l'Àrioste et Giordano Bruno 
ne veulent point profaner ce nom; pour eux ce n'est que le Pédant. 
Arioste, dans Tune de ses cinq comédies les Supposés,, nomme ce 
pédant Cléandre, c'est vers le commencement du XVI e siècle, et l'on 
pourrait déjà y étudier ce type dans les traductions qui en* furent 
faites, en 1545, par Jacques Bourgeois, ou 1552 par J.-P. de 
Mesmes; mais ces volumes sont très-rares et nous ne les avons pas 
eus à notre disposition. — Giordano Bruno, ce libre penseur, né à 
Noie, en Campanie, qui périt brûlé à Home, en 1600, nomme lui 
son pédant Mamfurio, dans sa pièce d'il Candelaio, le Fabricant 
de Chandelles, et dans cette pièce, dont nous avons déjà parlé au 
sujet de Polichinelle , il écrase ce pauvre Mamfurio avec une sorte 
de rage et de passion. — On sent que dans la pièce de Giordano, 
qui va devenir spinosiste et hégélien, spinosiste avani Spinosa, hégé- 
lien avant Hegel, cette chape de plomb de la maxime aristotéli- 
cienne a trop longtemps pesé, et qu'il veut s'en venger sur les ins- 
tituteurs pédantesques auxquels il ne croit plus. C'est lui auquel 
Giordano fait recevoir les coups d'élrivières, que Molière transpor- 
tera plus tard à Polichinelle, ainsi que nous l'avons dit. — Il a beau 
en appeler aux astres et à Jupiter.... per Jovem, par altitonantem, 
vos sidéra testor /. . . il faut qu'il soit fouetté. 

Mais quand le pédant passe docteur, quand Mamfurio devient 
Forbisone, je ne sais quel respect attaché à ce titre relient les 
auteurs, et, si le docteur est fouetté , ce n'est que des verges de la 
satire, et d'un rire quelque peu railleur, mais non méchant ; — ce 
bon Docteur ! 



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314 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

Sous le nom de Gratiano Forbisone , où il figure dans la plupart 
des pièces de la Commedia dell'arle, publiées à Venise en 4611 par 
Flaminio Scala, chef des Gelosi, mais pièces toutes ou presque toutes 
ayant été jouées en France, nous le trouvons dans quelques scènes 
assez bonnes données ou analysées par M. Holand ; — l'ouverture 
de la Chasse, par exemple, la Caccia, est quelque chose de char* 
mant. — A l'aube du jour, Pantalon est à sa fenêtre et sonne do 
cor pour donner le signal aux autres chasseurs. Gratiano, à sa fenêtre, 
lui répond par une fanfare, à laquelle d'autres se joignent bientôt 
de divers côtés. A peine Pantalon et le Docteur se sont-ils retirés 
pour aller revêtir leurs costumes de chasse, qu'Isabelle, fille de 
Pantalon, Flaminia, fille ou femme du Docteur, paraissent aux 
mêmes fenêtres et implorent le soleil pour hâter sa venue et l'arri- 
vée, Isabelle d'Oratio, Flaminia de Flavio. Cependant les chasseurs, 
y compris le Docteur, paraissent bientôt, vêtus d'habits ridicules, 
traversent vivement la scène et s'éloignent en renouvelant leurs 
bruyantes fanfares, tandis que Flavio et Oratio accourent près de 
leurs belles inamoratœ, — toujours l'éternel *ujel de la double 
chasse. 

Nous regrettons, ne connaissant que cette scène, de ne pouvoir 
affirmer que Flaminia serait plutôt fille que femme du Docteur. Ce 
pauvre savant n'est pas toujours très-heureux en ménage, mais qui 
peut tout avoir ? C'est ainsi que, dans une autre pièce plus célèbre 
que la Chasse, le Portrait, il Ritratto, Flaminia, cette fois, bien 
certainement, la femme de Gratiano ne s'en est pas moins énamou- 
rée de Flavio, tandis qu'Isabelle, la femme de Pantalon, brûle d'une 
flamme défendue pour le brillant Oratio. — On serait naturellement 
tenté de plaindre au moins le Docteur, mais lui-même, hélas ! k 
scélérat, le libertin, courtise, ainsi que son ami Pantalon, la coquette 
comédienne Vittoria ; il se laisse même persuader, ce pauvre naïf, 
que Vittoria est amoureuse de lui, et il lui envoie des aiguières et 
des bassins d'argent. 

Qu'elle soit sa fille ou sa femme, notons toutefois que Flaminia 
accompagne presque toujours le docteur dans toutes les pièces où 



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Utf PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 315 

il paraît. Son fils se nomme presque toujours Flavio ou Cinthio, sa 
fille Ricciolina , et c'est le plus souvent Arlequin qui veut bien lui 
servir de valet, avec la condition, par exemple, de pouvoir lui jouer 
plus d'un tour. Ce sont là du moins les conditions les plus habi- 
tuelles de la maison du Docteur en France jusqu'au milieu du 
XVII e siècle ; plus tard ces noms varient un peu davantage. 

Le premier acteur de renom que nous rencontrons comme doc- 
teur Gratiano Boloardo est Constantin Lolli y de Bologne, comme le 
personnage qu'il représentait, et que nous avons déjà montré en 
1654, un an après son arrivée en France, attaqué sur le Pont-Neuf 
par son camarade Turi jouant le rôle de Pantalon. Turi, du reste, 
s'il donna en cette occasion un coup traître, n'était point l'attaquant ; 
— Boloardo, nous dit Loret, 

Boloardo , comédien , 

Lequel, encor qu'Italien, 

N'est qu'un auteur mélancolique, 

L'autre jour en place publique 

Vivement attaquer osa 

Le Pantalon Bisognoza 

Qui pour repousser l'incartade, 

Mit soudain la main à l'espade. 

Cette expression d'auteur mélancolique s'applique à Lolliau sujet 
de la faiblesse qu'il avait de vouloir composer des comédies dans 
lesquelles il brillait moins que comme acteur ; — Tune d'elles est 
intitulée le Gentilhomme campagnard. — Lolli jouait encore en 
1662. C'était alors, nous croyons l'avoir dit, à l'hôtel de Bourgogne, 
où la troupe italienne alternait avec la troupe française depuis 1660 
qu'elle avait quitté l'hôtel du Petit-Bourbon en face le Louvre. — 
Il est donc difficile d'admettre qu'un autre Lolli ait pu servir de 
prototype pour le Docteur dans le tableau de la Comédie française. 

% En 1675, Giovanni Gherardi 3 de son nom de guerre Floutin, 
jouait le Docteur, — et la chance voulut pour lui qu'il pût le 
représenter dans d'excellents rôles. — En 1668, en effet, pour la 
première fois, les Italiens avaient commencé à introduire du fran- 



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316 UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 

çais dans leurs pièces ; d'abord des chansons y parurent, puis des 
scènes entières, et bientôt, à la grande joie du public, l'italien tout 
entier disparut chassé par le français. — Voici ensuite qu'en 1680, 
la troupe française de l'Hôtel de Bourgogne est réunie à celle de ia 
rue Guénégaud pour former peu après, comme nous l'avons vu, la 
véritable origine de la Comédie française. — Et voici encore que, 
maîtres alors exclusifs de la salle de l'Hôtel de Bourgogne, qu'ils 
garderont jusqu'en 1697 et reprendront à leur retour, en 1716, pour 
ne plus la quitter jusqu'à la Révolution, les Italiens ont la bonne 
fortune de rencontrer une série d'excellents auteurs : Nolaod de 
Fatouville, Regnard, Dufresny, Palaprat, Lenoble,Boisfranc, Mongin, 
Delosme de Monchesnay, qui leur font des pièces excellentes, où 
l'intrigue italienne se mêle à l'excellent supplément de l'esprit gau- 
lois et de la gaieté française; — car l'Italien, ainsi que l'observe 
Stendhal dans des réflexions pleines de finesse (voir ses lettres sur 
Hayon), que nous regrettons de ne pouvoir donner ici , l'Italien est 
sensible et passionné, il est rarement gai. 

Nous n'aurions ici que l'embarras du choix pour montrer le doc- 
teur Balouard. On le verrait, par exemple, soit dans Arlequin-Esope 
de Boursault (pièce représentée en janvier 1690), où, difforme 
comme le célèbre fabuliste, il veut épouser sa charmante fille 
Colombine, que la célèbre courtisane Rodope, venue à résipiscence, 
aide à rompre cette union ; — soit dans Arlequin empereur dan* la 
lune, par Fatouville, où il est tout surpris d'apprendre que l'empe- 
reur de ce pays a demandé des nouvelles de Monsieur le docteur 
Grazian Balouard et d'Isabelle, sa fille, le docteur Balouard, c un 
homme de mérite qui a étudié, qui sait la rhétorique, la philosophie, 
l'orthographe », et non moins étonné, d'après les renseignements 
authentiques — rapportés par Arlequin, que tout se passe dans 
notre satellite absolument c comme ici »; ce sont dans ce pays-là 
par exemple les femmes « qui manient tout l'argent et qui font 
toute la dépense, les maris n'ont d'autre soin que de faire payer les 
revenus et réparer les maisons »; — c tout comme ici », dit 
Colombine ; — soit encore dans le Banqueroutier de Fatouvffl* 



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UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 317 

(joué en 1697), où la comédie des entreprises et des actionnaires 
des Robert Hacaire et des Bertrand, telle que nous l'avons vue trop 
souvent jouée de nos jours, est déjà créée tout d'une pièce, sans 
qu'il y manque rien. On peut en lire quelques excellentes scènes 
citées par H. Moland. — Une idée seulement du sujet : le banquier 
Persillet commence à être mal dans ses affaires ; il lui faudrait un 
petit million ou douze cent mille livres pour tenter de se relever, 
mais à qui les emprunter? — Heureusement que le notaire la Res- 
source (Arlequin) s'est trouvé là tout à point, et c'est sous ses aus- 
pices que le Docteur, Pierrot et Scararôouche, vêtus de manleaux. 
noirs qui leur traînent jusqu'à terre et portant de grands crêpes à 
leurs chapeaux, viennent supplier Persillet de daigner accepter leur 
argent en leur en faisant l'intérêt « au denier de vingt-cinq ». — * 
Rien de comique et de bien saisi comme les feintes résistances du 
vieux renard Persillet. — Quant à l'intérêt, il le leur ferait aussi 
bien au denier trente si on le lui demandait; pour ce qu'il compte 
leur en verser, la différence serait nulle pour lui. — L'argent reçu, 
il s'enquiert d'Arlequin pourquoi «c ces messieurs-là sont en grand 
deuil ». — c C'est, lui répond le drôle, qu'ils portent leur argent en 
terre *. . 

Que de charmantes scènes ainsi perdues dans nos vieux et trop 
oubliés répertoires! 

Un seul fragment de scène encore, et nous prenons presque congé 
du Docteur. — M. Moland nous dit que chacun de ses mots est une 

< délicieuse ânerie ». Ce point de vue ne nous paraît pas tout à fait 
exact. — Le Docteur est un pédant, il est souvent, c'est le comique 
du rôle, lourd, emphatique, fatigant de citations, mais sa science est 
incontestable. — S'en trouverail-il, parexemple, parmi nos meil- 
leurs lettrés actuels de l'Université, beaucoup pour juger comme lui 
d'un trait une partie des principaux poètes, orateurs et littérateurs? 

< Vous demandez, dit-il à Arlequin, vous demandez au docteur Ba- 
louard, qui sait tout, s'il sait quelque chose ! — Quant à l'éloquence, 
Démoslhènes n'est pas plus vigoureux que moi, Cicéron n'est pas 
plus persuadant, Socrate n'est pas plus agréable, Démétrius n'est pas 



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318 UN PORTRAIT DE MOLIERE EH BRETAGNE. 

plus doux, Platon n'est pas plus abondant, Quintilien n'est pas plus 
instructif; quand je fais des vers, je suis mystérieux comme Homère, 
élevé comme Virgile, délicat comme Anacréon, furieux comme 
l'Àrioste, moral comme Horace, magnifique en paroles comme 
Slace, naïf comme Orphée, naturel comme Aristophane, tragique 
comme Sénèque, poli comme Térence, charmant comme Sophocle, 
piquant comme Martial, aisé comme Ovide, badin comme Catulle, 
amoureux comme Properce, passionné comme Tibulle. » 

Il sait encore, le docteur Balouard, qui sait tout, « que Tacite est 
un politique décisif; que Tite-Live est diffus et judicieux ; Thucy- 
dide sec, Quinte-Curce poli et sincère, Salluste majestueux, Xéno- 
phon simple et naturel, Polype moral; Diodore savant, Hérodote 
fabuleux, Denis d'Halicarnasse profond, Appian plagiaire, Dion 
Cassius sans discernement, Procope peu exact, Aman copiste, 
Agathias peiUidèle. » 

Assurément, il n'y a pas beaucoup d'ânes qui en sachent autant; 
mais on peut s'être rempli de toutes ces choses, et mériter da 
moins l'épithète qui termine une presque excellente, quoique asseï 
peu connue, épigramme de Millevoye : 

Je sais l'hébreu, le latin et le grec; 
Je sais l'arabe et la langue d'usbek; 
Je sais l'algèbre ainsi que feu Delambre ; 
Je sais le droit comme la double chambre. 
Physicien, je sais, et mot pour mot, 
Que tels effets viennent de telles causes. 
— Homme érudit, qui savez tant de choses, 
Sachez de plus que vous êtes un sot ! 

On pourrait ajouter un bavard, et il m'y faut, quant à moi, son- 
ger, pour ne demeurer qu'un causeur. J'en demeure donc à peu 
près là, et supprime l'histoire du Docteur au Théâtre français, son 
histoire sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne au XVIII e siècle, et 
son histoire sur les théâtres des Foires Saint-Germain et Saint- 
Laurent. — Cette dernière surtout aurait pu nous fournir le sujet de 
bien charmants et bien amusants chapitres ; nous en avions préparé 



mC 



UN PORTRAIT DE MOLIÈRE EN BRETAGNE. 319 

les matériaux, ils nous ont plu à recueillir, ils nous ont instruit, 
peut-être un jour nous serviront-ils, mais à l'épigramme de Mille- 
voye, à laquelle il nous faut songer, ne fût-ce que pour chercher où 
diable la nécessité de la rime avait fait découvrir, à l'aimable au- 
teur de la Chute des feuilles, la langue d'usbek; nous avons en- 
core à joindre comme second avertissement celle de la t Docte, 
Éloquente et Noble Damoiselle Georgette de Montenay, de la mai- 
son de la grande reine de Navarre, Jeanne d'Àlbret, mère de 
notre roy Henry >, en son livre d'Armoiries, contenant... cent em- 
blèmes chrétiens. 

Pour avoir ieu longuement l'escriture, 
L'homme souvent en vain se glorifie, 
Car science enfle; et qui n'a que lecture, 
N'a pour cela l'esprit qui vivifie. , . 

Au-dessus de ces vers dont « l'esprit qui vivifie » est meilleur 
que le moule, se voit admirablement gravé, par notre illustre maître 
lorrain Pierre Woeiriot, un gros, très-gros docteur; sur son chef 
est un bonnet, — se figure-t-on un docteur sans bonnet? — à sa 
ceinture sont suspendus stylet , encrier, tous les ustensiles de son 
grimoire, et des deux mains il tient ouvert un énorme volume. Au- 
dessus, dans le champ de la gravure, on lit : Scientia inflat. — 
On le voit, ce type du Docteur, s'il fut, on n'en saurait disconvenir, 
recueilli sur noire théâtre de la scène italienne, était du moins à 
l'avance bien connu et bien jugé dans notre pays : Scientia inflat. 

C'est un mot terrible, et qu'il faut toujours avoir devant les yeux 
pour, quand on traite pour ainsi dire avec le public, et qu'il daigne 
vous lire et vous écouter, ne pas abuser de sa complaisance, et lui 
demander même, comme nous le faisons eu achevant cette étude, 
excuse , si nous l'avons retenu trop longtemps. 

Le B° n de Wismes. 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS 



HAGIOGRAPHIE DU DIOCÈSE D'AMIENS, par M. l'abbé Corblet, histo- 
riographe de ce diocèse, directeur de la Revue de l'Art chrétien* 
etc., etc. — Paris, Dumoulin; Amiens, Provost-Allo , 1868-1874:5 
in 8« de 630 p.. 600, 592 , 710, 350. — Prix : 36 fr. 

Entre tous les travaux hagiographiques récemment publiés en 
France, il n'en est point, si je ne me trompe, qui, pour retendue 
et le sérieux des recherches, tant dans les sources manuscrites que 
dans les livres imprimés, puisse soutenir le parallèle avec Y Hagiogra- 
phie du diocèse d'Amiens. Cet ouvrage est un véritable monument 
d'érudition, élevé k la gloire d'un de nos plus beaux diocèses de 
France. M. l'abbé Corblet, le savant directeur de la Revue de TArt 
chrétien, bien que déjà connu avantageusement par beaucoup d'écrits 
hagiographiques, archéologiques, etc., n'a pas cependant employé 
moins de douze années à recueillir les matériaux d'un travail de 
cette importance, à en coordonner les parties 4 ; mais il sera toujours 
vrai qu'on n'élève pas un monument en un jour et sans dépenses. 

Le plan adopté par l'auteur diffère notablement de celui que l'on 
sujt presque toujours dans des écrits de cette nature. Ainsi, le côté 
biographique n'absorbe plus ici comme d'habitude les neuf dixièmes 
de l'ouvrage. II n'en occupe guère que la moitié. L'autre partie est 
consacrée à la gloire posthume des personnages dont a parlé l'au- 
teur : miracles, culte, images, reliques, etc., etc. C'est une innovation 
que je me garderai de blâmer. De la sorte, il est vrai, l'ouvrage 
de M. l'abbé Corblet perd un peu du caractère de livre de piété et 
d'édiOcation pour rentrer dans la classe des livres de science et 
d'érudition ; mais l'auteur, il nous le déclare lui-même , ne s'est 
pas proposé un autre but '. 

1 Introduction , p. XXI. 
9 Introduction , p. LUI. 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS. 321 

Quelques lecteurs seront peut-être moins conciliants, relative- 
ment à une seconde innovation, qu'ils remarqueront dans Y Hagio- 
graphie du diocèse d'Amiens. 

Je veux parler de Y ordre alphabétique, suivi par M. Corblet, pour 
le classement de ses articles. 

Celte méthode sent trop le dictionnaire. Jusqu'à présent on avait 
suivi Tordre plus liturgique do calendrier, ou Tordre plus historique ' 
des siècles et des années. C'est là d'ailleurs un léger défaut, qui 
n'enlève rien au mérite incontestable du livre, dont je rends 
compte. Je croirai avoir suffisamment fait connaître ce mérite, si je 
présente au lecteur une courte analyse, volume par volume, de 
l'ouvrage lui-même. Et d'abord, il comprend deux parties bien dis- 
tinctes. 

Première partie : Hagiographie proprement dite des Saints 
revendiqués par le diocèse d'Amiens , comme lui appartenant à 
raison de leur naissance, de leur vie ou de leur mort. 

Seconde partie : Notice sur un grand nombre d'autres Saints , 
qui, sans appartenir aux mêmes titres à ce diocèse, y ont cepen- 
dant été honorés d'un culte religieux. 

La première partie, réclame à elle seule, comme il était juste, les 
trois premiers volumes dans leur entier, plus une partie notable du 
quatrième. Elle se trouve à son tour subdivisée de la manière sui- 
vante : 

Le tome I(A-E, p. 1-620) renferme vingt-trois articles. Plusieurs 
d'entre eux, ceux des saints Adelard, Alcuin, Anschaire, et des 
saintes Auslreberle et Colette, sont très-détaillés, et ne manquent 
pas d'importance, même au point de vue simplement historique. 
Le tome second (F et G, p. 1-600) ne se compose que de dix-neuf 
articles, mais celui de saint Firmin, apôtre d'Amiens (p. 31-189) 
est enrichi d'une dissertation en bonne forme , sur Taposiolicité des 
églises des Gaules. 

Les principaux articles du tome troisième (H-N, p. 1-592), sont 
consacrés à saint Honoré, à saint Josse, prince breton, à saint 
Paschase Radbert et à saint Salve. 

TOME XXXVI (VI DE LA 4<> SÉRIE.) 22 



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^1 



322 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

Le nombre total des articles contenus dans ce volume s'élève à 
trente et un. 

Enfin, les cent quatorze premières pages du tome quatrième otf 
pour objet de faire connaître la vie sainte et la gloire posthume de 
saint Vaast et de quatre autres saints, qui n'avaient pu trouver place 
dans le volume précédent. C'est ainsi que se trouve complétée h 
première partie de l'ouvrage du savant chanoine d'Amiens. 

La seconde partie, à laquelle notre auteur donne le titre modeste 
d'Appendice (p. 124-696), renferme, comme je viens de le dire, un 
grand nombre de notices, toujours par ordre alphabétique, sur tous 
les saints qui, sans appartenir, à proprement parler, au diocèse 
d'Amiens, y ont cependant été l'objet d'un culte religieux, plas oi 
moins étendu. 

Dans cette seconde partie, le côté biographique est, à bon droit, 
laissé de côté; mais, en revanche, les renseignements liturgiques et 
iconographiques sont abondants et puisés aux sources les plus va- 
riées, ce qui dénote en notre auteur une lecture immense. J'indique 
principalement comme offrant un véritable intérêt, pour quiconque 
s'occupe d'études liturgiques ou iconographiques, les articles de 
saint Etienne, p. 246 ; de saint Jacques le Majeur, p. 325 ; de saint 
Jean-Baptiste, p. 329-354; de sainte Julienne de Liège, détails sur 
les hommages rendus au Saint-Sacrement dans le diocèse d'Amiens, 
p. 375; la sainte Vierge, ses pèlerinages, confréries, etc., p. 439; , 
saint Martin, p. 501 ; saint Pierre, p. 561 ; saint Thomas de Cantor- 
béry, p. 623 ; saint Vincent de Paul, etc., etc., p. 665. 

Un cinquième et dernier volume ne tardera pas à paraître et 
renfermera les tables de tout l'ouvrage. 

Mais les lecteurs de la Revue de Bretagne ne me pardonneraient 
pas de terminer ce compte rendu bien imparfait sans leur faire con- 
naître les noms des saints bretons, qui figurent dans l'importante 
collection de M. l'abbé Corblet. 

En voici la liste : 1° Saint Josse, ermite en Ponthieu (t 3, p. 83- 
141). Il y a des choses intéressantes et neuves , surtout en ce qui 
touche le culte de cet admirable saint. Les hagiographes futurs de 



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NOTICES ET COMPTES RENDUS. 323 

la Bretagne auront beaucoup à y puiser ; — 2° saint Arnor, t. 4, 
p. 158 ; — 3° saint Conocain, évêque de Quimper, t. 4, p. 218 ; — 
4° saint Corenlin, évêque de Quimper, p. 220; — 5° saint Elhbin, 
moine de Taurac (Dol), p. 244; — 6° saint Gudwal, évêque de 
Saint- Malo, p. 309; — 7° saint Guingalois ou Walois, abbé de Lande- 
vennech, p. 688 ; — 8° saint Hervé, exorciste. Est-ce le nôtre? 
p. 314 ; — 9° saint Ingenoc, abbé de Bergues-le-Vinoc, p. 323 ; — 
10° saint Malo, évêque, p. 426 ; — 11° saint Méen, abbé, p. 331 ; — 
12° saint Samson, évêque de Dol, p. 603; — 13° saint Vincent 
Ferrier, p. 663 ; — 14° saint Vinoc, abbé, p. 692. 

Il serait inutile d'ajouter que quelques erreurs ont échappé çà et 
là à l'attention de M. l'abbé Corblet. Il est impossible qu'il en arrive 
autrement dans un ouvrage d'aussi longue haleine. L'auteur lui- 
même en a relevé un certain nombre (t. 4, p. 697 et suiv.). On 
pourrait en glaner quelques autres après lui. Je signalerai seulement 
celle où il voit deux personnages différents dans le maréchal de 
Cossé-Brissac (un Cossé et un Brissac) 4 . 

En résumé, l'ouvrage dont M. l'abbé Corblet vient d'enrichir notre 
littérature est du plus haut intérêt au point de vue de l'érudition, et 
nul hagiographe français ne pourra se dispenser à l'avenir de le 
.consulter et de lui faire de nombreux emprunts. 

D. Fr. Plaine, bénédictin de Ligugé. 



* T. 3, p. 81. On peut voir dans le P. Anselme (t. V, p. 320 et suiv.) que Cossé 
est le premier nom de cette famille; Brissac est venu s'y adjoindre postérieurement 
comme second titre nobiliaire et n'en*a jamais été distrait depuis. 



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CHRONIQUE 



I 

Monseigneur l'Evêque de Nantes aux tombeaux des saints 

Apôtres. 

Monseigneur l'Evêque de Nanles vient de faire, du 20 septembre au ft 
octobre, sa visite aux tombeaux des Saints Apôtres, dans des conditions 
à la fois si remarquables, si honorables pour lui et pour la Bretagne, à 
intéressantes à tous égards , que nous ne saurions mieux faire que de 
donner place ici aux lettres que , pendant le séjour de Sa Granaeur I 
Rome, M. J'abbé Durassier, son secrétaire- général, et M. l'abbé Fourni©» 
secrétaire de l'Évêché, ont adressées à MM. les vicaires-généraux et mtt 
la Semaine religieuse de Nantes a eu la bonne fortune de publier immé- 
diatement. 

L. de K. 

t I. — Nous voici enfin arrivés à la Terre promise. Monseigneur a fait 
son entrée dans la Ville Éternelle, portant dans sa pensée et dans soi 
cœur le diocèse de Nantes, et invitant ses heureux compagnons de voyage 
à saluer du fond de l'âme, et en union avec lui, le roc sur lequel est bâtie 
la sainte Église : Petra autem erat Christus. Avec quelle joie nous nous 
sommes acquittés de ce devoir ! 

> Nous nous sommes rendus à Saint-Pierre. La première pensée de nt Ire 
vénérable et pieux Évêque a été d'aller s'agenouiller devant l'autel dek 
Goofes.^ion. J'avais le bonheur d'être près de lui en cet instant solennel; 
je fus saisi de l'émotion la plus profonde en l'entendant réciter, avec 
l'accent de sa foi si ardente, le Credo catholique. Je suivais, de la voix et 
du cœur, chacune des paroles qui tombaient des lèvres de notre Pasteur 
bicn-aimé. L'Église de Nantes était bien là, renouvelant encore l'affirma- 
tion de ses sublimes croyances, répétant le Symbole immortel qu'elle 
chantait dimanche dernier, avec tant d'ardeur, sous les voûtes de notre 
Cathédrale. 

» Monseigneur est d'une santé parfaite. Quel délicieux voyage bobs 
avons fait L Que de merveilles à voir et à raconter ! 

* Sa Sainteté nous fait dire qu'elle recevra notre Évêque dès demain. 
M. l'abbé Durassier vous écrira après notre audience au Vatican » 



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CHRONIQUE. 325 

« II. -«- Rome, 25 septembre. — Nous sortons du Vatican. Dès ce soir, à 
6 heures 1/2, à l'heure où il donne ses audiences de faveur et les plus 
intimes, le Souverain- Pontife a reçu Monseigneur, et nous ensuite. L'au- 
dience accordée à Sa Grandeur a duré ving-cinq miautes. Nous suivions, 
impatients et joyeux, dans la grande salle des réceptions, les mouvements 
de la pendule, dont la lenteur retardait notre bonheur en prolongeant 
celui de notre Évêque. Pie IX a comblé le bien-aimé Prélat des témoi- 
gnages de sa paternelle tendresse. Vous devinez avec quels élans du cœur 
Monseigneur a répondu à de si hautes et si douces prévenances, lui qui, à 
toutes les heures de sa vie, s'est montré le défenseur intrépide des préro- 
gatives du Successeur infaillible de saint Pierre. Son grand amour, son 
profond et filial dévouement à Pie IX, augmentaient encore la vivacité des 
sentiments de son âme. Vous le verrez bientôt, et vous l'entendrez parler 
de cette audience. 

» Vers sept heures, le Pape a sonné , et nous sommes entrés, chargés 
du Denier de Saint-Pierre , du Compte rendu diocésain , des volumes et 
des adresses que diverses personnes offraient au Souverain-Pontife. Un 
instant après , nous étions aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ , baisant 
tendrement la main qu'il nous présentait avec une radieuse bonté. 

» Qui pourrait dire la douce et profonde émotion dont mon âme débor- 
dait en ce moment ! Quelle joie de contempler la sereine et ravissante 
figure de Pie IX ! d'entendre sa douce voix \ Pourtant , je ne sais quelle 
tristesse se mêlait à cette joie indicible : je pensais à 1 l'Allemagne, à la 
Suisse, au Brésil, à l'Espagne, même à la France, mais surtout à l'Italie, 
dovt les hideux séides souillent de leur présence la Ville Éternelle, à tous 
les persécuteurs officiels ou obscurs de l'Église et de son Chef. Puis la 
personne auguste de Pie IX disparaissait à mes regards : je ne voyais 
plus que le Pontife suprême, le Successeur de Pierre, tout resplendissant 
des rayons de l'infaillible et divine lumière dont le Saint-Esprit le pénètre, 
protégé et guidé par les saints Apôtres ; et mon cœur chantait , avec tous 
les splendides monuments de Rome , avec noire catholique diocèse, avec 
l'Église entière : Tu es Petrust... Credo in Unam, Sanctam, Catholkam 
et Jpostolicam Ecclesiamt 

» Je priai sans retard le Souverain-Pontife de daigner agréer les hom- 
mages de piété filiale et de dévouement que tant de personnes m'avaient 
demandé de déposer à ses pieds ; je sollicitai pour ma famille, mes amis, 
les œuvres dont je m'occupe, la bénédiction apostolique. M. l'abbé Four- 
mer adressa la même prière au Pape, qui nous bénit avec tendresse; et, 
sur son invitation, nous nous relevâmes. 

» Je présentai alors à Monseigneur, qui la remit à Sa Sainteté, la riche 
offrande du diocèse de Nantes. Pie IX sourit, remercia et appela la béné- 
diction du ciel sur tous les généreux donateurs. La bourse élégante qui 



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326 CHRONIQUE. 

renfermait nos cent dix mille francs attira son attention : — « C'est beau, 
bien beau », dit-il. — Puis, apercevant ses armoiries près de celles de 
notre évoque , il ajouta : — « Voilà la provenance, et voilà le but. » — 
Ses yeux se fixèrent aussi d'une manière toute particulière sur la magni- 
fique et gracieuse reliure du Compte rendu diocésain. 

» Sa Sainteté reçut ensuite tour à tour les adresses du clergé et des 
cercles catholiques d'ouvriers , les œuvres de M 11 » Gabrielle d'Éthampes, 
celles de M. l'abbé Gaborit, plusieurs lettres et diverses offrandes '. 

» Enfin, Monseigneur présenta à Pie IX le charmant et poétique ouvrage 
de M. Emile Grimaud, Petits Drames vendéens 2 , et lui demanda la per- 
mission de lire en sa présence le remarquable sonnet qui sert de dédicace. 
Le Prélat, fortement ému , y mit toute son àme. — « C'est bien ! c'est 
» bien ! dit le Pape. Vivent les Bretons ! vivent les Vendéens !» — a Je 
» vous remercie de ce souhait , Très-Saint Père, reprit Monseigneur; la 
» Bretagne et la Vendée sont sœurs : elles vous aiment toutes les deux 
» sans mesure ! » 

» Le Souverain-Pontife voulut écrire quelques mots au bas d'une sup- 
plique adressée par un vaillant chrétien d'Ancenis. — « pauvre vieux 
» Pape ! » dit-il en s'asseyant. — « Oh ! Très-Si in t Père, répliqua Monsei- 
» gneur, vous êtes toujours jeune et plein de santé ; renovatur ut aquUa 
» juventus tua ! Nous avons l'espérance , et môme la certitude , de vous 
» voir contempler le triomphe de l'Église et de la France !» — Le Saint- 
Père a levé vers le ciel ses yeux, où brillait un éclair de joie mélangée de 
tristesse ; puis un doux sourire a paru sur son noble et beau visage : 3 
priait pour l'Église et pour la France, et je ne sais quel reflet de surna- 
turelle espérance illuminait son regard. 

» Nous avons reçu , avec Monseigneur , une dernière et surabondante 
bénédiction. L'abbé Fournier et moi, nous avons furtivement baisé la 
mule du Pape; puis, après Sa Grandeur, nous avons de nouveau posé nos 
lèvres sur la main vénérée du Vicaire de Jésus-Christ, et nous nous 
sommes retirés. 

» Nous sommes montés ensuite chez le cardinal Àntonelli, qui s'est 
montré plein de cordialité et fort gracieux pour Monseigneur , très* bien- 
veillant pour nous. Nous avons terminé notre soirée par une visite au car 
dinal de Rouen, Mff' de Bonnechose, et à M. de Corcelles, à l'ambas- 
sade. 

» Qu'il fait bon ici ! Combien nous pensons à vous et nous prions pour 
vous ! » 

1 Nous savons que M" Fournier a aussi présenté au Saint-Pére un exemplaire 
des comples rendus extraits du Bulletin de noire Société archéologique sur les 
fouilles exécutées en 1873 à l'église Saint-Donatien; comptes rendus signés par les 
quatre auteurs, MM. l'abbé Cabour, L. Petit, René Kerôler et docteur Anizoo. 

* Voir l'annonce de cet ouvrage au Bulletin bibliographique. 



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CHRONIQUE. 327 

"** « A Notre Très-Saint -Père Pie IX. 

» SONNET 

» Lu à Sa Sainteté par Monseigneur, dans V audience du 25 septembre. 

- » Je les mets à Vos pieds, ô Père de nos âmes , 
Ces chants dont les héros, obscurs ou glorieux , 
Sont dignes d'obtenir un regard de Vos yeux : 
Comme Vous ils brûlaient des plus chrétiennes flammes. 

> Ce sont des paysans, des vieillards et des femmes , 
Qui souffraient comme Vous pour mériter les deux, 
Et comme Vous trouvaient un goût délicieux 
Au calice de fiel qu'offrent des mains infâmes. 

» Ainsi que Votre nom promis aux saints autels, 
Les noms des Vendéens resteront immortels: 
D'eux et de Vous il sort des exemples sublimes. 

» Martyrs de la Justice et de la Vérité, 

Vous passez, méprisant et la terre et ses crimes: 

Ne vous reste-t-il pas l'heureuse éternité ! 

» Emile Grimaud. » 

c Ce matin nous sommes allés, avec Monseigneur, dire la sainte messe 
à la Confession de saint Pierre. Je ne tous dis pas avec quels accents nous 
avons répété notre Credo ! En ce lieu on ne sait que redire : Credo Ecole* 
siamf 

» Ce même jour, à midi, nous nous trouvions dans la salle du Consis- 
toire ; près de Monseigneur se tenaient MM. Ernoul, Chesnelong et Caron, 
députés à l'Assemblée nationale ; MM. Guimard, curé de Nort ; Leray, 
curé de Port-Saint-Père ; Véry, curé de Petit-Mars; les autres ecclésias- 
tiques du diocèse de Nantes, M. A. Dubois, et une quarantaine d'autres 
personnes. Le Saint-Père est entré dans la salle, accompagné de Son 
Eminence le cardinal Martinelli et de plusieurs prélats de sa cour. 

» Me? Fournier, prenant aussitôt la parole, a dit à Pie IX : c Très- 
» Saint-Père, j'ai le bonheur de présenter à Votre Sainteté des repré- 
» sentants de mon diocèse, des curés pleins de zèle, qui dirigent avec toute 
» la sagesse sacerdotale de grandes paroisses, et de pieux laïques, ani- 
» mes comme eux de foi en Dieu et d'amour pour la Sainte Eglise et pour 
» son Chef bien-aimé. » 

» Le Saint- Père répondit, en français, à ces quelques mots de Sa 
Grandeur, par les paroles les plus bienveillantes. Puis Sa Sainteté donna 
une de ses bénédictions les plus affectueuses à cette France qu'il aime 
tant, et qu'il voyait là représentée par trois de ses honorables députés; à 



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328 CHRONIQUE. 

Monseigneur notre Evêque, à tout son clergé, au diocèse de Nantes et à 
toutes les âmes pieuses et dévouées à Pie IX qu'il possède en si grand 
nombre. 

» Lorsque l'audience fut terminée, un des Prélats de la cour s'avança 
vers Monseigneur et l'invita à accompagner le Souverain-Pontife dans st 
promenade ; il m'adressa gracieusement l'invitation de me joindre à moi 
évoque ; je vous assure que je ne me le suis pas fait dire deux fois. 

» Le cardinal Martinelli prit place à la droite du Saint-Père, Monsei- 
gneur marchait à sa gauche : nos trois députés, le baron Visconti, quel- 
ques nobles romains, plusieurs prélats et votre serviteur, aussi fier 
qu'heureux, formaient le cortège. 

» Le Pape était gai, souriant; il traversa les galeries, montant et des- 
cendant sans peine et sans appui, disant une parole bienveillante à Tua 
et à l'autre ; puis, arrivé à la limite de Tune des galeries de l'incompa- 
rable bibliothèque du Vatican, il prit un siège et invita son escortée 
s'asseoir. Alors la conversation s'engagea, et devint bientôt animée. Cha- 
cun y prenait part, avec une aisance toute familière, tant est grande et 
encourageante la ravissante bonté de Pie IX. 

<« Très-Saint-Père, dit Monseigneur de Nantes, vous avez sous les yeux 
» une petite partie de votre grande armée. Les uns combattent aiec 
» l'épée; les autres, comme ces braves députés, luttent par la parole; 
» d'autres vous servent dans de hautes positions sociales ; tous ont pour 
» votre personne vénérée le même cœur vaillant et dévoué. »> 

» Puis, s'adressant au baron Visconti, homme d'un esprit si charmant, 
âme si dévouée à Pie IX et à l'Eglise, Sa Grandeur ajouta : « Je vous 
» estime bien heureux, M. le baron, d'avoir souvent le bonheur dont nous 
» jouissons aujourd'hui. » — « Et moi, reprit le baron, j'estime aussi fe 
» Pape vraiment heureux d'avoir en ce moment près de lui un Prélat qm 
» sait si bien manier la parole et dire les choses les plus aimables. » 

c Fort bien ! dit Pie IX, fort bien 1 Dans cette petite partie de ma 
» grande armée, comme vous dites, Monseigneur, je ne vois que de braies 
> officiers!» 

» Le temps s'écoulait trop vite; l'heure avançait. Le Souverain-Pontife 
se leva, la promenade toucha bientôt à sa fin, nous reçûmes une gracieuse 
bénédiction, et nous nous retirâmes, ravis de l'incomparable bonté, de ht 
radieuse sérénité, et, qu'on le sache bien, de l'étonnante santé du chef de 
l'Eglise.» 

On écrit du Vatican, le 8 octobre, au Journal de Florence : 
« Mardi dernier, le Saint-Père a décoré Mer Fournier du titre de Comte 
romain , et le même jour, il l'a élevé à la dignité d'Assistant au trône pon- 
tifical. 



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CHRONIQUE. 329 

» Hier, Mffr Fournier a été reçu de nouveau en audience particulière par 
le Saint-Père. C'était l'audience de congé de Sa Grandeur , et Pie IX a 
voulu montrer encore une fois son affection toute paternelle à M?r Four- 
nier. Le Saint-Père a adressé à Sa Grandeur plusieurs questions sur les 
fervents chrétiens du diocèse de Nantes , sur leur activité pour faire le 
bien et sur leur ingénieuse industrie dans l'accomplissement des bonnes 
oeuvres. S'adressant ensuite à Monseigneur, le Saint-Père lui dit du ton 
le plus aimable : « 11 paraît que l'on aime beaucoup le Pape dans le 
diocèse de Nantes. » — Oui , Saint-Père , dit Monseigneur ; on pourrait 
même dire que mes diocésains ont un véritable culte pour Votre Sain- 
teté. » Le cœur de Pie IX fut sensiblement touché d'un si grand esprit 
de foi , et ne put s'empêcher d'exprimer à Sa Grandeur toute son admi- 
ration pour le dévouement de la Bretagne envers le Saint-Siège et le 
Vicaire de Jésus-Christ. 

» Monseigneur allait demander la bénédiction apostolique pour se retirer 
lorsque le Saint-Père lui dit avec le ton le plus paterne] : « Mais je crois 
ne vous avoir donné aucun souvenir? — Non, Saint-Père, dit Monsei- 
gneur , je n'ai pas encore eu le bonheur de recevoir un souvenir de 
Votre main. » Le Saint- Père ouvrant aussitôt un tiroir de sa commode, 
y prit un magnifique médaillon en or qu'il donna comme souvenir à 
Monseigneur. Le médaillon représente d'un côté l'effigie de Pie IX , et de 
l'autre côté l'intérieur de la basilique de Santa-Maria in Trastevere , avec 
les nouvelles réparations achevées dans ces derniers temps. 

» Confus d'une si grande bienveillance du Souverain-Pontife , Monsei- 
gneur en exprima toute sa reconnaissance : après quoi il demanda , avec 
toute la ferveur de sa foi de Breton et surtout avec tout le cœur d'un 
évêque zélé qui ne désire rien tant que le salut des âmes confiées à sa 
sollicitude pastorale, la faveur de la bénédiction apostolique pour lui, 
pour son clergé si dévoué à la Chaire de Pierre et pour tous les fidèles 
de son diocèse , si affectionnés et si pleins de sollicitude pour Rome et 
pour le Vicaire de Jésus-Christ. 

» Ce fut avec la plus grande expansion que le Saint-Père accorda la 
bénédiction qui lui était demandée ; puis Monseigneur se retira, fortifié 
encore par cette bénédiction apostolique qu'il va répandre sur toutes ses 
ouailles, afin de ranimer de plus en plus leur ferveur dans la foi catho- 
lique, leur zèle pour la gloire de Dieu et leur amour pour le bien -aimé 
Pontife. » 

Le mardi, 21 octobre, M?r Fournier est rentré à Nantes , au milieu 
des démonstrations les plus touchantes de la joie de ses dio césains. 



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330 CHRONIQUE. 

II 

Les Peinturas décoratives de Paul Baudry. 

Paul Baudry! voilà plus d'un mois que toute la presse parisienne parie 
de ses peintures du nouvel Opéra ; voilà plus d'un mois que dans le monde 
des arts il n'est question que du gigantesque et splendide travail de notre 
premier peintre, né Vendéen, mais bien Français par le cœur et par le 
talent. 

Pour les lecteurs de la Revue , le nom de Paul Baudry est depuis long* 
temps populaire, car des premiers nous avons salué ce nom, alors que 
se levait l'aurore brillante de sa carrière ; dès l'apparition de ce tableau 
de la Mort de Vitellius, qu'il peignit à dix-neuf ans, et qui valut au jeune 
artiste , à l'unanimité des suffrages du public et du jury, le second grand 
prix de Rome. 

Tout aussi bien que d'autres, nous pourrions ici faire la biographie de 
notre peintre, depuis son enfance, ses débuts à l'école des Beaux-Arts, 
son séjour à l'Académie de France, et ses travaux à dater de son retour 
de Rome jusqu'à 'sa nomination de membre de l'Institut; mais ce n'est 
pas l'heure, Dieu merci, d'étudier la vie de l'homme et de l'artiste. 
Disons seulement que maintes légendes, reproduites par divers journaux, 
sont de pures fantaisies; donnons un démenti formel à l'anecdote de l'em- 
prunt de la pièce de cent sous, et parlons des peintures décoratives da 
nouvel Opéra. 

Peintures décoratives exécutées pour le foyer de V Opéra, tel est le 
titre d'une notice explicative de l'œuvre de Paul Baudry, notice a?ec 
portrait , rédigée par M. About et qui se vend au profit de l' Associa- 
tion des artistes '. 

Le choix d'un tel rédacteur ne doit pas nous surprendre, car l'intimité 
du peintre et de l'homme de lettres date de leur toute jeunesse , alors 
qu'ils étaient pensionnaires des écoles de Rome et d'Athènes et qu'ils se 
rencontrèrent à Pompéï, dans un cabaret, fermé depuis dix-huit cents 
ans, pour cause d'éruption 2 . 

Du reste, comme l'artiste, il était de rigueur d'être nourri des tra- 
ditions antiques pour décrire avec soin l'ensemble et les détails des 
peintures de l'Opéra, et nous oserons même dire que, pour bien com- 
prendre le sens complet de l'œuvre colossale de notre peintre, le visi- 
teur de son exposition doit être doublé d'un érudit; sans cela comment 
se reconnaître dans cette immense mêlée de tous les dieux et demi* 
dieux de l'Olympe, auxquels il faut ajouter le rendez- vous général de 

1 Paris, rue de Bondy, 63. 
9 Salon de 1867, far M. About. 



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CHRONIQUE. 331 

tous les plus gracieux génies, de tout ce qui divinise la Poésie, la 
Danse et la Musique. 

Le livret de M. A bout, interprète fidèle de la pensée du peintre, sert 
donc de fil conducteur dans ce long et difficile examen. Aussi transcri- 
rons-nous l'introduction de ce livret : 

« Le programme offert au décorateur embrasse tous les arts, depuis 
leur origine jusqu'à nos jours. Tous sont de son domaine; mais il ne 
doit point oublier qu'il habite un théâtre , et spécialement un théâtre de 
musique. 

» Son esprit s'élève d'abord vers les sources divines de l'art ; il va 
droit au Parnasse, et, dans une vaste composition, il réunit autour 
d'Apollon les Grâces, les Muses et jusqu'aux demi-dieux de la Musique 
moderne. 

» Pour compléter l'expression de sa pensée , il oppose au Parnasse 
une autre toile d'égale grandeur où les poètes de l'antiquité se groupent 
autour d'Homère, avec les peintres et les sculpteurs qu'ils ont inspirés, 
les types héroïques qu'ils ont immortalisés, et les hommes primitifs 
qu'ils ont civilisés. 

» La Musique plane sur tout l'ensemble de la décoration. Dans le 
plafond central, où l'on a symbolisé l'union de la Mélodie et de Y Har- 
monie , entre la Poésie et la Gloire, l'idée dramatique apparaît dans deux 
plafonds secondaires, dont l'un figure la Tragédie et l'autre la Comédie. 
» La conception du peintre se développe et se précise dans dix grandes 
compositions, qui tournent autour des voussures et qui expriment les 
caractères et les effets de la Musique et de la Danse: — La Musique 
triomphe de la Douleur; elle calme la folie dans le tableau de David 
charmant Saùl. Elle a raison de la mort elle-même, dans le drame 
à y Orphée et d'Eurydice. L'art naïf des bergers vit dans une scène inspi- 
rée des idylles de Théocrite et des églogues de Virgile. Dans Y Assaut, la 
Musique guerrière conduit les hommes à la victoire. Le Rêve de sainte 
Cécile, représente l'art sacré , qui a forcé depuis un certain temps les 
portes du théâtre. Ce sujet s'imposait à l'artiste ; mais , condamné , pour 
ainsi dire , à peindre une sainte chrétienne dans un lieu profane , il a 
pensé qu'il serait de bon goût de lui fermer les yeux. Un esprit élevé, 
grave et quelque peu mélancolique, ne pouvait guère interpréter la Danse 
à la pleine satisfaction des abonnés de l'orchestre. Le peintre a repré- 
senté la Danse virile des Corybantes et des Curetés autour du berceau 
de Jupiter; la Danse échevelée des Ménades autour du cadavre d'Orphée, 
et la Danse fatale , meurtrière , impie , de Salomé devant Hérode. Le 
triomphe de la Beauté, but suprême et dernière fin de tous les arts, est 
figuré par le Jugement de Paris. Enfin, la supériorité de l'art idéal sur 



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332 CHRONIQUE. 

le réalisme grossier éclate dans l'antique symbole d'Apollon winquewr 
de Marsyas. 

» Les intervalles de ces compositions sont occupés par huit grandes 
figures détachées, dont chacune représente une Muse. Les filles de Jupiter 
et de Mnémosyne sont là chez elles ; elles nous font les honneurs de la 
maison. Le peintre ne pouvait en placer plus de huit ; il a éliminé Polynv 
nie, la plus philosophe de toutes. 

» Il lui restait à remplir dix médaillons au-dessus des portes; il y a mis 
dix groupes d'enfants, de stature héroïque, qui représentent la musique 
instrumentale des peuples anciens et modernes. Cette série débute parle 
sistre de Pharaon pour finir au clairon de nos soldats. » 

Cette description sommaire donne suffisamment l'idée de toute la déco- 
ration, et nous nous en tiendrons là, car les bornes de cette chronique ne 
nous permettent pas une analyse de trente-trois toiles, ou de cinq cents 
mètres carrés de peinture qui composent l'ensemble de l'œuvre. Il en sera 
de même de notre compte rendu , qui ne peut qu'embrasser le caractère 
général de ce gigantesque travail. Ce travail, le plus important qu'ait 
jamais fait peintre français, nous l'avons vu naître, il y a bientôt dix ans, 
alors que s'ébauchaient les premières toiles, dans l'ancien atelier de 
Gros, cour du Retiro ; et déjà, comme les quelques amis du peintre qui 
avaient la bonne fortune de voir établir le point de départ de cette 
œuvre colossale, nous ne mîmes jamais en doute le grand succès qu'elle 
obtiendrait. Ce succès même a dépassé tout ce que nous en attendions; 
car, si quelques-uns portent l'artiste aux nues , d'autres aiguisent à son 
adresse les dards les plus aigus de leur critique ; mais tous sont obligés 
de convenir qu'ils ont devant eux les productions d'un peintre de haute 
lignée, c Je ne vois aucun artiste, dans l'école contemporaine, qui aurait 
pu produire une œuvre pareille , nous écrivait un habile confrère de 
Baudry , et, chose inappréciable, notre ancien camarade est resté per- 
sonnel, tout en s'inspirant des plus grands maîtres de la Renaissance.» 

Ah ! l'originalité, prise dans le sens le plus heureux de ce mot, n'est-ce 
pas le don du ciel par excellence , le don que doivent surtout envier 
le poète et l'artiste? Mais sur ce point Paul Baudry n'a rien à désirer: 
ses premiers tableaux se firent remarquer par un éclat tout particulier et 
par une justesse de ton d'une fine et brillante harmonie. Ses qualités 
natives grandirent, particulièrement en Italie, lorsqu'il eut étudié les 
chefs-d'œuvre de Venise, de Parme et de Rome; et, sans tomber dans une 
servile imitation, tout en restant bien lui, nous retrouvons dans sa grande 
œuvre de l'Opéra les influences de Paul Véronèse et du Corrége, comme 
l'ordonnance et la mise en scène de la composition rappellent les grandes 
traditions de Raphaël et de Michel -Ange. Certes, il n'est permis qu'aux 
hommes forts d'interpréter d'une façon si remarquable les vieux maîtres 



Ql£_à 



CHRONIQUE. 333 

et de marcher de si près sur leurs traces. Aussi n'est-ce pas sans un 
grand étonnement que nous avons lu, dans l' Univers du 24 septembre, 
l'article de M. Louis Veuillot, sur les Peintures pour V Opéra, article où 
le spirituel écrivain fait un usage malheureux de son esprit, pour juger 
l'œuvre magistrale de notre artiste. Gomment, quand tout le monde con- 
vient que les décorations du foyer du nouvel Opéra composent un travail 
des plus importants de l'art français, M. Louis Veuillot vient traiter tant 
de mérite avec un dédain superbe L. c Nous voulions dire un mot de ces 
peintures, écrit-il, le temps nous manque, et ce n'est pas beaucoup la 
peine de le regretter ou de le prendre. » 

Travaillez donc dix ans, les dix plus belles années de votre vie, faites 
acte du plus rare désintéressement pour accomplir une œuvre dont l'amour- 
propre national doit être fier à bon droit, et l'on viendra publier que ce 
labeur immense ne vaut pas seulement la peine qu'on s'en occupe !... En 
vérité, n'a-t on pas le droit de demander si l'auteur de telles paroles ne 
jalouse pas le bruit qui se fait autour du nom de l'artiste ou ne recherche pas 
l'attention du public par l'étrangeté de son jugement ? Aussi, il nous est 
doux de rappeler ici les paroles de Sainte-Beuve à Gustave Planche: 
c Tout peut se dire , toutes les opinions sincères ont le droit de sortir et 
» de s'exprimer, mais le ton de ce critique est d'une fatuité vraiment 
» ineffable. » Ah ! combien est préférable l'appréciation de M. Glaudius 
Lavergne, qui traite les questions d'art dans le même journal, et qui 
célèbre le succès de l'œuvre de Paul Baudry, en des termes qui nous 
paraissent une réplique heureuse au rédacteur en chef de Y Univers: 
« L'ensemble de ce travail est digne d'appréciations élogieuses, même de 
» la part de ceux qui n'ont pas d'encens pour les Muses et ne doivent 
» aucun sacrifice aux dieux du Parnasse. » (Univers, 2 octobre 1874). 

Ce dernier mot nous ramène au sujet le plus important de la compo- 
sition : « C'est une des plus brillantes toiles de l'œuvre immense de 
Paul Baudry, me disait un fin connaisseur, et qui se soutient, même dans 
le voisinage du Parnasse de Raphaël. » — Puis, viennent les plafonds, 
qui plafonnent , et cette difficulté ,* vaincue avec succès, n'est pas com- 
mune de nos jours , car Ingres lui-même Fa plus d'une fois éludée. Mais, 
ici , comme tout se meut et s'élance dans un vigoureux mouvement 
ascensionnel , et de quelle audace ne fallait-il pas être doué pour oser 
attaquer de pareils groupes! Hommes et chevaux, Dieux et génies, tout 
fuit, se mêle et se perd dans les nues, comme la pensée dans l'infini. 

Parmi ces grandes pages de l'histoire de la Musique et de la Danse, nous 
citerons , comme obtenant la presque unanimité des louanges des ama- 
teurs et des artistes, la Musique champêtre, composition d'un charme 
tout virgilien; la Musique guerrière, pleine de fougue et d'entraînement, 
e tla Musique sacrée , personnifiée parle rêve de sainte Cécile, qui se 



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334 CHRONIQUE. 

distingue, parmi toutes ces toiles d'un mérite si soutenu , comme la plot 
suave de toutes les peintures du jeune maître. 

Dédaignant les mièvreries du pinceau, les délicatesses de la touche, qui 
font surtout le succès de certains peintres à la mode, Paul Baudry com* 
prend et pratique la peinture avec toute l'ampleur des fresques les pfai 
monumentales de la Renaissance. La décoration du foyer de l'Opéra, ei 
s'étale le nu sans éveiller les sens, n'est pas simplement une ornemeata- - 
tion pompeuse, mais, mieux encore, l'œuvre d'un penseur et d'un érudU, 
qui place sous les yeux de la foule et d'une manière parlante toute l'his- 
toire mythologique de l'art musical. Parmi ces grandes pages qui, e* 
remontant à la fable, nous ramènent avec charme aux souvenirs de notre 
enfance, à ces premières impressions ineffables ; parmi ces compositions 
d'un ordre si varié et d'un mérite si soutenu, se détache, comme la pfa* 
suave, le Rêve de sainte Cécile. Et cependant, encore ici, M. Louis Yeuft- 
lot, qui a fait à notre peintre les honneurs d'un premier-Paris, se révoHe 
et crie à l'anathème ; il oppose à la sainte Cécile du peintre l'ouvrage il 
Dom Guéranger, abbé de Solesmes, et dont il fait, en passant, une petit* 
réclame de librairie pour la maison Didot. Eh quoi 1 dit M. Veuillot, mettre 
sainte Cécile au rang des musiciens d'opéra, ou comme compositeur, « 
comme exécutant ! Puis, se complaisant dans une dissertation tbéole- 
gique, M. Veuillot nous prouve que sainte Cécile a été donnée pour 
patronne aux musiciens parce qu'elle avait dédaigné l'art de la musique. 

Voilà, ce nous semble, un raisonnement qui pourra nous égayer à nôtre 
tour. Oui, M Claudius La vergue a eu raison de défendre les droits 4* 
l'art et d'apaiser « les scrupules de ceux qui blâment l'auteur é'aveir 
puisé dans la Bible et dans l'Évangile ce que la mythologie ne pouvait lai 
donner. » Cependant il blâme aussi l'artiste d'avoir introduit sainte Cécile 
à l'Opéra, quand nous avons d'autres exemples de ces libertés d'artistes. 
Peut-on oublier que bon nombre d'ouvrages des plus grands maîtres 
placés dans la décoration des églises, présentent des sujets qui, religieu- 
sement parlant, n'ont que faire en ces lieux , et dont la présence devrai 
scandaliser des personnes qui auraient plus que M. Veuillot le droit de 
se formaliser. Pour n'en citer qu'un exemple , prenons Saint-Pierre, à 
Rome. Au mausolée de Paul III, placé derrière l'autel majeur de la basi- 
lique, cette célèbre figure d'une vertu cardinale , drapée après coup, deft 
surprendre bien autrement que la sainte Cécile à l'Opéra. Et les Sybill» 
qui accompagnent les prophètes dans la décoration des voûtes de la cha- 
pelle Sixtine ! et, enfin, le vieux nautonier Caron, qui apparaît au premier 
plan de la célèbre fresque du jugement dernier, ne fournissent-ils pas des 
précédents qui autorisaient le jeune maître à placer la patronne de nos 
sociétés philharmoniques dans l'ensemble de la décoration du nouvel 
Opéra? Formulons une proposition : Y a-t-il plus d'inconvenance h placer 



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CHRONIQUE. 335 

des sujets religieux à l'Opéra que des sujets profanes dans les églises ? Et 
nous dirons à notre tour : Il ne suffit pas de parler peinture avec une cer- 
taine apparence d'autorité, il faut d'abord la comprendre. Nous nous asso- 
cions donc sans crainte aux nombreux éloges qui ont été faits sur le Rêve 
de sainte Cécile, où notre Paul Baudry, se montre d!une supériorité hors 
ligne. 

Dans les médaillons, qui contiennent des groupes d'adolescents tenant 
des instruments familiers aux pays qu'ils personnifient , il s'en trouve 
plusieurs d'un sentiment tout corrégien. Enfin, les Muses ne sont pas des 
figures banales, de ces sortes de pastiches des statues antiques, comme on 
les reproduit ordinairement ; ce sont de belles et puissantes personnalités, 
prises sur nature, agencées dans des attitudes pleines de caractère, vêtues 
de draperies pleines de noble élégance. Ces Muses vous rendent la pro- 
fonde impression des grandes figures de la Sixiine de Michel-Ange. 

L'œuvre entière est traitée largement. La couleur en est fraîche, 
blonde, harmonieuse comme la fresque, et rappelle le coloris si brillant 
duVéronèse. Quelques bleus détonent par-ci, parla; mais nous croyons 
que l'auteur les a voulus; et d'ailleurs, nous nous souvenons de ces bleus 
qui , dans certaines œuvres des vieux maîtres , se sont conservés avec 
toute, leur fraîcheur primitive et ne sont pas d'inutiles accents. 

L'exécution de ce travail immense est décorative , c'est-à-dire, simple, 
large, à grands plans ; ce qui n'est pas compris par tout le monde , même 
par certains publicistes qui se mêlent de parler d'art, raisonnent sur de 
prétendues incorrections de dessin , sur des dissonnances de tons, et pré- 
tendent, avec une suffisance merveilleuse , que ci toute cette belle repré- 
sentation ne produira qu'une heure d'amusement. » Pour se prononcer 
sur une œuvre aussi magistrale, des connaissances techniques sont 
indispensables. Ces peintures ne sont pas à la portée de tous les passants 
du quai Voltaire , et nous oserons dire que ce n'est point précisément 
pour la foule ni pour le premier venu que Paul Baudry a fait son exposi- 
tion , mais pour les vrais appréciateurs. Et , du reste , l'on ne pourra se 
prononcer, sur l'effet définitif et voulu de ces décorations, que lorsqu'elles 
seront mises au lieu et place pour lesquels elles ont été faites. À ce 
moment-là, le coloris, d'une part, les audacieux raccourcis, de l'autre, 
seront plus ou moins justifiés; mais, à cette heure, ce qui reste bien 
acquis, bien indiscutable , c'est que la France possède une œuvre que 
l'Europe doit nous envier et que, dans la phalange de nos hommes 
illustres , nous comptons un artiste de plus. X. Y. Z. 



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BIBLIOGRAPHIE BRETONNE ET VENDÉENNE 



Campagne (la), la pêche et les bains, ou stances aux dames; par on 
habitant. In-16, 62 p. — Sainl-Malo, imp. Renault 1 fr. 

Corporation (uO des apothicaires de Nantes, ayant et après la 
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(Extrait des annales de la Société académique de Nantes). 

Famille (la) des Gribouille , ou le paysan yengé. Comédie en trois 
actes, composée pour un cercle catholique d'ouvriers, par l'abbé du 
Tressay. In-12, 72 p. — Luçon, imp. Bideaux. 

Heure {l 9 ) du rêve. — Tableaux et pensées. Les Fées. Récits. Ls 
Curée. — Poésies, par Eugène Orieux. In-18 jésus, 260 p. — Nantes, 
imp. Vincent Forest et Emile Grimaud ; Morel et Douillard frères, lib.; 
Paris, Aug. Aubry, rue Séguier, 18. . . . 3 fr. 

Libres (les) libres-penseurs de l'école matérialiste; par M. Eugène 
Lambert. In-8°, 8 p. — Nantes, imp. ve Mellinet 

(Extrait des Annales de la Société académique de Nantes.) 

Mary-Ellen. Souvenir des bains de mer deSaint-Malo ; par 0. Pradère. 
In-18 jésus, 214 p. — Brest, imp. Lefournier aîné; Paris, libr. Mallet 
Prix 2 fr. 

Nouveau recueil de cantiques, a l'usage des reunions des saintes 
familles de Nantes. Petit in-12, 47 p. — Nantes, imp. Vincent Forest 
et Emile Grimaud. 

Observations sur l'opuscule intitulé : Paimpol et ses environs; par 
un instituteur du canton de Paimpol. In-16, 16 p. — Tréguier, imp. Le 
Flem. 

Œillet (l') rose. Comédie en un acte et en vei*s ; par M°* Auguste 
Penquer. In- 8°, 38 p. — Brest, imp. Lefournier aîné; Paris, librairie 
Lemerre *. 1 fr. 

Petits Drames yendéens. Poèmes et sonnets; par Emile Grimaud. 
In-18 jésus, 180 p. — Nantes, impr. Vincent Forest et Emile Grimaud; 
Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, passage Ghoiseul, 27. . . 3 fr. 

Sculptures lapidaires et signes gravés des dolmens dans le Moa- 
bihan ;.par M. le docteur de Closmadeuc, président de la Société polyma- 
thique du Morbihan. In-8<>, 80 p. et 17 pi. — Vannes, imp. de Lamar- 
zellc. 

Touriste et pèlerin. Chartres, Auray, le Morbihan, Lourdes, la Garde, 
la Salette, les Pyrénées, les Alpes, Paray-le-Monial ; par Gabriel de 
Beugny d'Hagerue. In-12, 196 p. — Lille et Paris, lib. Lefort. 

Traité d'arithmétique théorique et pratique, contenant toutes te 
opérations ordinaires du calcul, le système métrique, les fractions, etc. , 
enrichi Je 2,500 exercices. 4° édition , revue par un professeur de l'Uni- 
versité. In-12, 312 p. — Nantes, imp. Vincent Forest et Emile Grimaud. 



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LES 

DERNIÈRES EXPEDITIONS AD POLE NORD* 



L'homme et la nature. — Expédition de Hayes. — Par où aborder le 
pôle? — Projets anglais, allemand et français. — Les dernières tenta- 
tives. — - Le pôle , sa flore et son climat à l'époque paléontologique. 

Le douloureux problème de la destinée de Franklin et de ses 
équipages était résolu ; le passage du nord-ouest était enfin trouvé, 
après trois siècles de tentatives ; la carte des régions boréales s'é- 
tait enrichie de nombreuses découvertes. 

Tout cela ne pouvait suffire à l'insatiable curiosité humaine. Un 
problème résolu en fait surgir dix autres. Un mystère dévoilé fait 
place à un mystère nouveau qui réclame, à son tour, sa solution. 

Et il en sera ainsi jusqu'à la fin. Dans la noble soif qui le sollicite 
invinciblement vers l'inconnu, l'homme ne se repose d'une re- 
cherche qu'en en poursuivant une nouvelle. Condamné à conquérir 
les vérités une à une, inquiet et jamais satisfait, il élargit sans cesse 
le champ de ses conquêtes, qui sans cesse s'étend plus large devant 
lui. Il peinera, il suera à la tâche, il mourra ; loin d'être ralentie, 
son ardeur ne fait que s'en accroître. Il sent d'instinct que le 
livre de la création lui a été livré ppur qu'il le déchiffre lettre par 
lettre. 

* L'article que l'on va lire est un chapitre inédit de l'édition nouvelle du Pôle et 
l'Equateur, de notre excellent collaborateur M. Lucien Dubois, édition que prépare 
M. Lecoflre et qui paraîtra sous peu de jours. La première (1863) ne se composait 
que d'un volume ; celle-ci — considérablement augmentée et mise au courant des 
plus récentes découvertes — en aura deux, et nous ne saurions trop les recommander 
à nos lecteurs, car c'est un « livre, comme nous l'avons dit à sa première apparition, 
animé partout du souffle élevé d'une science profondément chrétienne. * Nous l'exa- 
minerons) du reste, avec tout le soin qu'il mérite. (Note de la Rédaction.) 

TOME XXXVI (VI DE LA 4« SÉRIE). 23 



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338 LE PÔLE NORD. 

Punition ou récompense, cette tâche est la sienne, et, depuis tant 
de siècles qu'il y travaille, elle est loin d'être achevée ! Le sera» : 
t-elle jamais? Parviendra-t-il à soulever le dernier voile? Et quant 
il aura, s'il y parvient jamais, découvert et catalogué tous les faits 
du monde physique , ne restera-t-il pas encore l'insoluble pro» 
blême du comment et du pourquoi, devant lequel sa raison devra 
toujours s'incliner, et dont l'Auteur de toutes choses s'est réservé te 
secret?... 

Pour nous borner à cet atome cosmique que l'homme habite, les 
deux extrémités et le milieu lui sont encore inconnus , égalemetf 
protégés contre ses audaces par l'excès contraire de leurs climats. 
Chose singulière ! la carte du globe terrestre est, dans l'état actuel 
de nos connaissances, beaucoup moins complète que celle que te 
astronomes ont pu dresser de la luné, ou du moins de la face qu'elle 
nous montre. Les quatre-vingt-dix mille lieues qui nous séparait 
de notre satellite, l'œil les franchit en un instant, explorant sans 
difficulté, grâce au télescope, montagnes et vallées, d'un pôle à 
l'autre ; tandis que les quelques degrés de latitude qui s'étende*! 
du Cap Indépendance au pôle terrestre, ne seront peut-être jamai 
franchis. 

Depuis la mémorable expédition de Kane, plusieurs tentatives 
ont été faites, sur divers points, pour pénétrer dans la probléma- 
tique Mer libre, mais toujours en vain. 

La plus remarquable de ces entreprises a été celle du docteir 
américain Hayes, ancien compagnon de Kane et son ami, qui, dm 
Pespérance de compléter les découvertes accomplies sous la direc- 
tion de son compatriote, n'a pas craint d'affronter de noaven 
les fatigues et les périls dont il avait pris si largement sa ptfl 
en 1853. 

Le 16 juillet 1868, le schooner United-States, de 133 tonneaax, 
monté par quatorze hommes d'équipage, sortait du port de Bosttt. 
Le 12 août suivant, on atteignit Uppernavick, où l'on embarq«k 
six Esquimaux et un équipage de chiens. Après quoi, les vaiBMb 



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LE PÔLE NORD. 330 

argonautes polaires s'enfonçaient hardiment dans les profondeurs 
de la mer de Baffin, puis du détroit de Smith. S'ils ne devaient pas 
plus que leurs devanciers conquérir l'insaisissable Toison-d'Or arcti- 
que, ils allaient du moins ajouter à leurs découvertes et appuyer 
d'arguments nouveaux l'existence contestée d'une mer libre. 

Nous ne raconterons pas en détail cette expédition, qui, suivant la 
voie déjà frayée par YAdvance, en 1853, vit se reproduire à peu 
J3rès les mêmes émouvantes péripéties : lutte contre les courants 
contraires, rencontre de packs flottants, i'ice-bergs monstrueux, 
dont quelques-uns longs et larges de 1,200 mètres, hauts de 300 
pieds au-dessus de l'eau... 

On hiverna par 78° 17' environ, dans un havre que Hayes appela 
Port Foulke, et que le vaillant petit navire n'atteignit pas sans ris- 
quer plus d'une fois de sombrer. 

La rencontre de nombreux troupeaux de daims dans les ravins de 
l'intérieur dénoterait , au sein de ces régions désolées, plus de res- 
sources qu'on ne le supposerait pour l'entretien de la vie animale. 
Un observatoire fut établi pour étudier l'amplitude des oscillations 
du pendule, ainsi que les déclinaisons et inclinaisons magnétiques. 
On explora sur une étendue de 70 milles et à une altitude de 1,500 
mètres, une immense mer de glace qui paraît confiner, vers le nord, 
au Glacier de Humboldt, et dont l'accroissement fut reconnu n'être 
pas moindre de trente mètres par jour ! 

Toutefois, le but principal de l'expédition était autre : pousser 
les explorations aussi loin que possible vers le nord. Le 16 mars 
1861, Hayes part en traîneau. Au prix de difficultés et de fatigues 
excessives, il franchit, à travers les blocs raboteux des glaces amon- 
celées, cette succession de détroits appelés Détroit de Smith, Bas- 
sin de Kane et Canal Kennedy. Puis, longeant la Terre de Grinnell, 
qui fait face à la côte groënlandaise , il s'élève jusqu'en vue d'un 
cap lointain qui, là-bas, vers le pôle, domine de sa tête chenue le 
paysage désolé. Ce promontoire, jusque-là la borne la plus reculée 
du monde connu, reçut le nom de Cap de V Union. Sa latitude est 
estimée par Hayes de 82° 30'. C'était la plus septentrionale qui eût 
été encore observée. 



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340 LE PÔLE NORD. 

De même que Kane, Hayes dut, à son vif regret, rétrograder 
sans avoir pn franchir les sept degrés et demi qui le séparaieat 
du pôle. 

Le 3 juin, il ralliait son navire, après une course de 1,600 milles, 
accomplie avec le plus admirable courage. Forcé, vu l'étal d'épui- 
sement, tant de son équipage que de ses ressources, de remettre i 
la voile pour les Etats-Unis ; il s'en revint avec l'espérance, wi 
réalisée jusqu'ici, qu'une troisième tentative lui permettrait enfii 
de se confier aux flots mystérieux de cette Mer libre, dont l'exis- 
tence lui paraissait plus certaine que jamais. 

Après l'expédition, en partie infructueuse, du docteur Hayes, h 
question du pôle nord sommeilla pendant quelques années. En 
1865, le capitaine Sherard Osborne la réveille, dans une commuai' 
cation faite à la Société géographique de Londres. 

Dans une chaleureuse harangue, le vaillant marin, l'un desbéros 
de la navigation polaire, rappelle que, de 1818 à 1854, l'Angleterre 
n'a perdu que deux vaisseaux et leurs équipages, dans quarante- 
deux expéditions successives par mer ; que 40,000 milles ont été, 
en outre, parcourus à pied, par terre, à la recherche de Franklin, 
sans accident grave ; qu'au prix de ces pertes, assurément doulou- 
reuses, mais relativement faibles, des résultats de premier ordre 
ont été obtenus : carte des régions arctiques créée ; découverte do 
pôle magnétique nord, point central autour duquel tourne l'aiguille 
aimantée sur une moitié de notre hémisphère ; constatation de b 
loi présidant aux cours des deux grands fleuves qui sillonnent eu 
sens contraires l'Atlantique nord, le Gulf-Slream et YIce-SlftêM, 
le courant chaud équatorial et le courant froid polaire; sans parier 
d'une foule d'autres observations de toute nature. 

Reste à découvrir le pôle lui-même, à s'élever au sommet de celte 
échelle des latitudes, dont sept degrés restent encore à franchir; i 
explorer enfin ce pourtour du dôme arctique encore en blanc sur 
nos cartes, et dont l'étendue n'est pas évaluée par Osborne à meus 
de 1,131,000 milles carrés. 



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LE PÔLE NORD. 841 

Hais comment aborder ce point extrême? Par quel côté monter à 
l'assaut de cette forteresse polaire, jusqu'ici inaccessible? 

Deux routes, suivant le capitaine anglais, s'ouvrent devant l'as- 
saillant : celle du Spitzberg et celle du Groenland. L'une et l'autre 
ont leurs avantages et leurs inconvénients. Si le Spitzberg offre, à 
Test et à l'ouest de son archipel, un vaste chemin vers le pôle, ce 
chemin est obstrué de formidables banquises; en outre, le cap 
Hakluyt, pointe extrême de la grande île du groupe, est à 600 milles 
environ du pôle, et il ne paraît pas exister plus au nord aucune 
terre pouvant servir de station d'hivernage ou d'approvisionnement. 

La voie du détroit de Smith, suivie par Kane et Hayes, me paraît, 
concluait le capitaine Osborne, devoir être préférée, les terres s'éle- 
vant, de ce côté, à plus de 100 milles plus près du pôle que le 
Spitzberg. 

Cette communication fut l'objet d'un débat aussi animé qu'inté- 
ressant, auquel prirent part tous les vétérans de la navigation 
arctique. L'ardent Mac-Clintock s'offrit sur le champ pour comman- 
der l'expédition qui serait envoyée. Elle ne devait pas partir, la 
prudente réserve de l'Amirauté s'étant jusqu'ici refusée à la réalisa- 
tion du projet. 

Toutefois, la voie des mers du Spitzberg, combattue par Osborne, 
allait trouver un ardent champion dans M. Augustus Petermann. 

Le savant géographe de Gotha objecte tout d'abord le plus grand 
éloignement du canal de Smith (de Londres au pôle la distance est, 
par cette voie, de 4,000 milles nautiques, tandis que, parle Spitzberg, 
elle n'est que de 2,400). Outre c^t avantage, le chemin des mers du 
Spitzberg est beaucoup plus large, plus accessible aux navires; 
quelques navigateurs se sont élevés par là jusqu'à 500 milles du 
pôle. Tous les ans, le 80 e parallèle est libre de glace dans ces pa- 
rages, tandis que les vaisseaux de Kane et de Hayes ont pu à peine 
dépasser le 78° 4 . 

1 Le négociant rosse Charoslon, qui a passé au Spitzberg trente-neuf hivers et y 
a séjourné quinze années consécutives, déclare que la côte reste libre de glaces 
pendant quatre et cinq mois chaque année, et qu'il a pu, quatre fois sur six, faire le 
tour de l'archipel. 



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342 LE PÔLE NORD. 

Le canal de Smith n'en resta pas moins la voie préférée des navi- 
gateurs anglais en même temps que des Américains. Il y eut dès 
lors la route anglaise et la route allemande. 

Une troisième route allait être proposée, la route française, par 
le grand Océan et le détroit de Behring; voie nouvelle, la moto 
explorée et celle peut-être qui offre le plus de chances de succès. 

Qui ne connaît le nom de l'auteur de ce troisième projet? Qui 
n'a entendu H. Gustave Lambert, son ardent et infatigable propaga- 
teur, le développer avec la chaleureuse et persuasive conviction d'ut 
apôtre? — La collecte du missionnaire de la science avait été abon- 
dante; le Boréal attendait dans le port du Havre le complément des 
ressources nécessaires et la formation de son équipage , se prépa- 
rant à doubler les deux Amériques et à remonter jusqu'à la merde 
Behring, pour essayer, à son tour, de forcer l'entrée, si obstinément 
fermée, du pôle , — quand tout à coup éclata la funeste guerre de 
1870. Gustave Lambert n'hésite pas un instant : l'ancien élève le 
TÉcole polytechnique s'engage comme simple soldat... A la der- 
nière bataille sous Paris, une balle prussienne faisait un martyr do 
patriotisme de celui qui aurait pu être le découvreur du pôle.- 

Espérons, pour l'honneur de notre pays, que le projet n'est pis 
mort avec son auteur, et que quelque vaillant marin français pren- 
dra à cœur de le faire revivre et d'en poursuivre la réalisation. 

La tentative mérite d'autant plus d'être encouragée que certains 
faits sont venus apporter de sérieux arguments en faveur de la pos- 
sibilité de sa réussite. 

Dans le cours de l'été de 1867, le 14 août, un baleinier améri- 
cain, le capitaine Long, que la pêche avait attiré jusque danse» 
hauts parages, découvrit, au nord-ouest du détroit de Behring, par 
70° 46' de latitude et 178° 30' de longitude est, une grande terre, 
qui lui parut de loin couverte de végétation, et. qu'il croit habitée*. 
Le temps était clair et beau, de nombreux troupeaux de morses et 
de phoques s'ébattaient sur les glaces brisées du rivage, où s'aper- 

1 On conjecture que cette terre n'est autre que l'île aperçue déjà en 1843 par b 
Herald et le Plover, et qui figure sur nos caries sous le nom de ces deux bàtimcBte. 



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LE PÔLE NORD. 343 

eevait aussi beaucoup de bois flotté, charrié là, sans cloute, par le 
courant polaire, qui l'avait emprunté aux grands fleuves sibériens, 
lesquels l'avaient eux-mêmes apporté de l'intérieur de l'Asie. 

Du cap Nord au cap Chelagskoï , le capitaine Long trouva presque 
partout la mer libre de glaces. À 40 milles au nord de ce dernier 
promontoire, le plus septentrional des deux, on n'apercevait, du 
haut du grand mât du Nile, aucune glace à l'horizon. Le hardi. ba- 
leinier se trouvait à peu près dans les mêmes parages où quarante- 
six ans auparavant, en 1821, l'officier russe Wrangell, s'aventurant 
sur les glaces qui ceignent la côte sibérienne, vit se dérouler devant 
lui une vaste étendue d'eau, déjà libre au mois de mars *. Wrangell 
cherchait une terre, dont les naturels du littoral avaient depuis 
longtemps signalé l'existence. Cette terre, vainement cherchée par 
le voyageur russe, est vraisemblablement celle que le baleinier 
américain devait découvrir près d'un demi-siècle plus tard. Aussi, 
le capitaine Long a-t-il fort justement appelé la nouvelle île Terre 
de Wrangell. 

Jusqu'où s'étend cette île vers le nord? Quelle en est l'étendue? 
Cette mer libre, vue par Wrangell et Long, offrirait-elle, vers le pôle, 
une voie plus ouverte, moins encombrée que celles de l'est, vai- 
nement essayées jusqu'ici ? Malgré son désir d'éclaircir ces ques- 
tions, le commandant du Nile dut renoncer à pénétrer plus loin et 
regagner le Pacifique, son navire n'étant ni aménagé ni approvi- 
sionné en vue d'une aussi longue et chanceuse navigation. 

Un fait curieux, plus d'une fois observé, permet de regretter 
que le capitaine Long n'ait pu poursuivre son intéressante cam- 
pagne. 

Des baleines, harponnées dans notre mer du Nord , ont été cap- 
turées peu après aux environs du détroit de Behring/portant encore 
au flanc le harpon poinçonné à sa date et au nom de son proprié- 
taire, suivant l'usage des baleiniers. Or, on sait que les baleines ne 

* Cette mer libre, vue par Wrangell, est restée célèbre sous le nom de Polynia 
ou mieux Polyna, mot russe qui signifie ouverture, trou dans la glace. (V. Année 
géographique, 1868, par M. de Vivien Saint-Martin.) 



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344 LE PÔLE NORD. 

peuvent rester sous l'eau plus d'un quart d'heure à une demi-heure 
sans venir respirer à la surface. Comment ces cétacés pourraient-ils 
dès lors contourner toute l'Asie septentrionale sous une voûte gla- 
cée continue ? Leur si rapide traversée de nos mers européennes 
dans la mer polaire de Behring, n'est-elle pas une preuve évidente 
d'une libre communication des unes à l'autre ? De même , nous 
l'avons vu plus haut, la présence dans les parages de Behring de 
baleines harponnées dans la mer de Baffin, avait fait pressentir 
l'existence du passage américain du nord-ouest. Trouver le passage 
asiatique du nord-est, tel est le nouveau problème. 

Problème nouveau , avons-nous dit, très-vieux en réalité, puis- 
qu'il ne date pas de moins de deux cents ans ! 

Dès la fin du XVI e siècle, en effet, pendant que les Anglais Chan- 
cellor, Frobisher, Davis, cherchaient le chemin des Indes par le 
nord de l'Amérique , les Hollandais entreprirent de le trouver par 
le nord de l'Asie. En 1594,1595 et 1596, trois expéditions forent 
successivement envoyées dans celte direction , sous la conduite du 
pilote Barentz. La dernière est restée célèbre. Après avoir décou- 
vert l'île Bearen ou des Ours, vu le Spitzberg (Montagnes aiguës), 
dont le pourtour fut entièrement doublé jusqu'au 80 e parallèle nord, 
puis prolongé , plus au sud , la côte occidentale de la Nouvelle- 
Zemble, — Barentz dut abandonner son vaisseau, pris dans les 
glaces, à l'extrémité nord de la plus grand île de ce groupe. Après 
un hiver des plus rudes, les Hollandais, au prix de fatigues inouïes 
et à l'aide d'une chaloupe et d'un canot, parvinrent à sortir de leur 
prison polaire. Le 26 octobre 1597, seulement, ils revoyaient les 
rives de la Meuse f . 

Et voici que, deux [cent soixante-quatorze ans plus tard, en 1871, 
un patron norwégien , Elling Carlsen , explorant les parages à pea 
près inconnus de la mer de Kara , retrouve, sur la côte nord de la 
Nouvelle-Zemble, la cabane qui abrita Barentz et ses compagnons 

* V. la curieuse et naïvement émouvante relation de Gérard Tan Veer, Tan des 
compagnons de Barentz, rééditée dans la collection des Voyageurs anciens et mo- 
dernes, par M. Charton. 



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LE PÔLE NORD. 345 

pendant ce cruel hiver, ainsi que les divers objets qu'ils y avaient 
laissés : l'horloge qui leur avait sonné tant de tristes heures, le$ 
livres qui les avaient distraits, jusqu'à la flûte dont les sons avaient 
bercé leurs mélancoliques rêveries... Il semblait que les habitants 
de cette hutte, que les propriétaires de ces objets, les eussent aban- 
donnés la veille, si surprenante en était la conservation ! 

Plusieurs autres tentatives, tant allemandes que suédoises, ont 
été faites dans cette même voie des mers nord-asiatiques, pendant 
ces dernières années. Si aucune n'a réussi à franchir l'obstacle der- 
rière lequel se dérobe le grand inconnu, la somme de nos connais- 
sances s'est du moins augmentée de quelques renseignements nou- 
veaux. 

Au moment même où nous écrivons ces lignes (juin 1873), il n'y 
a pas , en cours d'exécution, moins de quatre expéditions polaires, 
dont le monde savant attend l'issue impatiemment , et non sans 
quelque anxiété. 

Le plus original de ces essais est assurément celui de H. Octave 
Pavy \ Ami et collaborateur de G. Lambert, c'est la voie du détroit 
de Behring, indiquée par ce dernier, qu'il a choisie. Hais ce n'est 
pas sur un navire de bois et de fer qu'il compte tenter d'aborder 
le pôle. Son Boréal, à lui, sera un appareil d'un tout autre genre : 
ce sera un système de vastes radeaux en caoutchouc , susceptibles, 
au besoin, de glisser sur les banquises aussi bien que de flotter sur 
les eaux. Parti de San-Francisco, de Californie , pendant Tété de 
1872, M. Pavy a dû se rendre à Yokohama, puis gagner le port 
sibérien de Pétropavlosk , pour de là remonter vers le nord au cap 
Yakan, où il compte s'adjoindre huit hommes éprouvés. Cent 
rennes et cinquante chiens d'attelage compléteront son équipage, 
en même temps que ses approvisionnements de vivres. Prenant la 
Terre de Wrangell comme base d'opérations, il s'enfoncera réso- 
lument au sein des solitudes inconnues du pôle, avec l'espoir de 
les contourner et de s'en revenir par le détroit groënlandais de 
Smith /.... 

1 M. Pavy est né à la Nouvelle-Orléans , de parents français. 



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346 



LE PALE NORD. 



A l'inverse de ce projet, c'est ce même détroit qui a été choiâJ 
comme point de départ pour gagner le pôle, par l'expédition amé- 1 
ricaine du Polaris. Le capitaine Hall, son commandant, s'étaitj 
d'avance aguerri aux intempéries de ces régions par une existencej 
de plusieurs années chez les Esquimaux. Parti de New- York, I 
juin 1871, largement approvisionné, pourvu de traîneaux et de 
barques destinées à naviguer sur la mer libre, le Polaris tenli 
d'abord de s'engager dans ie Jones-Sound, détroit encore inexploré ,j 
au nord-ouest de la mer de Baffio ; puis, remettant le cap au nord^ 
reprit, par le détroit de Smith , la route frayée par Kane et Hayes- 
Qu'est-il advenu , depuis lors , des vaillants voyageurs ? 

Deux années presque entières s'écoulent sans nouvelles. 

Le 30 avril dernier, en vue de la Baie Robert, de Terre-Neuve J 
un navire fait la rencontre d'une étrange épave : c'était un glaçon 4 
sur lequel se pressaient dix-neuf hommes, femmes et enfants ,| 
hâves, exténués, dont neuf Esquimaux et dix Américains, 
ces derniers se trouvait Tyson, le second du Polaris. Les naufragé 
racontèrent que, le 15 octobre 1872, par 72° 35' de latitude, un vioi 
lent mouvement des glaces les avait brusquement séparés du PoIa-| 
ris et du reste de l'équipage. Le glaçon qui les emportait mesurait! 
d'abord huit kilomètres de pourtour, puis, progressivement diminue 
par des chocs successifs, s'était réduit à dix-huit mètres de dia-{ 
mètre. Ils avaient dû l'abandonner et s'embarquer sur un autre plu 
spacieux. Pendant six mois et demi, passant de glaçon en glaço 
tantôt immobilisés dans la banquise, tantôt charriés vers le sud par j 
Yice-stream (courant des glaces), mangeant la chair et 
l'huile des phoques, ils avaient ainsi franchi plus de 20° de latitude 
accomplissant la plus extraordinaire navigation, qu'un romancier j 
n'aurait pas osé rêver ! 

Au dire de ces malheureux, Hall serait mort dès le 8 novembn 
1871, mais après avoir atteint, avec son navire, dans une audacieu 
poussée vers le pôle, la latitude de 82° 16', la plus haute à laquelle^ 
on se soit jamais élevé par mer. Au delà des terres et des gh 
auxquelles on était venu si loin se heurter, s'ouvrait un espace < 
mer libre, de 80 à 90 milles. Puis le Polaris, rétrogradant, était! 



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LE PÔLE NORD. 347 

venu hiverner, par 81° 38', dans une baie à laquelle fut donné son 
nom. C'est là encore qu'il a dû passer le dernier hiver. Qu'est-il 
devenu depuis le 15 octobre, et, avec lui, le reste de son équipage? 
On le saura bientôt sans doute, une expédition se préparant aux 
États-Unis pour leur porter secours. 

Non moins vives sont les inquiétudes dont est l'objet la nouvelle 
expédition suédoise, conduite par Je savant Nordenskjold , un intré- 
pide explorateur, qui en est à son sixième voyage aux régions bo- 
réales. Enserrés dans les glaces, au nord du Spitzberg, le Polhem et 
le Gladam ont dû hiverner dans ces dangereuses conditions. Le 
présent été leur permettra-t-il de se dégager de la banquise? Les 
capricieux hasards de la prochaine débâcle leur ouvriront-ils une 
route libre vers le pôle? 

Pendant que les deux navires suédois luttaient inégalement contre 
les puissances de la nature, un autre bâtiment, leur rival, en butte 
aux mêmes intempéries, se voyait aussi, presque dès le début, 
arrêté dans sa marche. C'était le Tegetthoff, steamer autrichien , de 
220 tonneaux , armé aux frais d'une souscription publique. Partie 
le 13 juin 1872, de Bremer-Haven , sous le commandement de 
MM. Payer et Weyprecht, l'expédition emportait pour trois ans de 
vivres. Le projet était de doubler l'Europe et l'Asie septentrionales, 
depuis la Norwége jusqu'au détroit de Behring, d'explorer enfin 
cette mer de Sibérie qu'aucun navire n'a encore sillonnée. Les der- 
nières nouvelles nous annonçaient que le Tegetthoff, éprouvé par 
le mauvais temps et arrêté par les glaces, avait , après avoir touché 
à la Nouvelle-Zemble, gagné le golfe de Petchora , où sans doute 
l'hiver l'a retenu. 

On le voit, ces quatre expéditions attaquent le pôle à la fois, 
comme dans un assaut simultané, par toutes les voies jusqu'ici pro- 
posées. Quel en sera le résultat? Seront-elles plus heureuses que 
tant d'autres qui les ont précédées? L'une d'elles, tout au moins 
atteindra-t-elle enfin le sommet du dôme polaire, l'extrémité de 
l'axe terrestre, ce point mystérieux et immobile, où convergent tous 
les méridiens, et dont la connaissance, objet de vœux si ardents, de 
si persévérants efforts, nous réserve la solution de si intéressants 



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348 LE PÔLE NORD. 

problèmes de géodésie, de météorologie, de magnétisme, d'électri- 
cité, de zoologie, etc. * ? 

Quoi qu'il doive arriver de ces tentatives nouvelles, la question 
est mûre; il est plus que jamais permis d'espérer qu'elle sera réso- 
lue tôt ou tard. On ne peut plus douter que l'accès du pôle ne soit 
possible. Savoir choisir la route et le moment : tout le problème est 
là désormais. 

Ces mêmes régions polaires ont été, dans ces derniers temps, le 
champ de découvertes d'une toute autre nature, découvertes rétros- 
pectives, il est vrai, mais qui éclairent l'histoire de notre globe 
d'une lumière inattendue. Nous ne pouvons clore ce chapitre sans 
en dire quelques mots. 

Ces terres arctiques, aujourd'hui royaume désolé des frimas et 
de la stérilité, ont joui autrefois d'un doux climat et se sont vues 
couvertes de forêts. Véritables Pompéis végétales, ensevelies sous la 
neige et la glace, et comme frappées d'une s^ite catastrophe, ces 
antiques forêts viennent de surgir de nouveau du sol qui les porta 
et sous lequel elles dormaient depuis tant de siècles! Les vastes 
archipels semés au sein de l'immense méditerranée boréale, et au- 
jourd'hui dépourvus de toute végétation arborescente, présentent 
partout des amas de troncs fossiles, portant encore Pempreinle de 
leurs feuilles, de leurs fleurs et de leurs fruits. À Allanekerdluck, 
notamment, par 70° de latitude, dans la presqu'île groënlandaise de 
Noursoak, dominée par un énorme glacier, on a mis à découvert 
toute une nécropole végétale, dont les débris, analysés par le savant 
professeur Heer, de Zurich, ont été reconnus appartenir aux espèces 
séquoias, peuplier, chêne, magnolia, plaqueminier, houx, noyer, etc. 
Au Spitzberg, autres arbres fossiles d'essences diverses: cyprès, 
platanes, tilleuls, pins, thuyas, ' etc. L'Islande voyait en même temps 
croître sur son sol , aujourd'hui glacé, le tulipier, l'érable, le bou- 
leau, l'orme, la vigne. 

* Voir, dans Y Appendice, à la fin du volume, le dénoûment de ces diverses expé- 
ditions. 

9 Oo sait que l'ambre jaune n'est autre que la résine fossile du thuya, arbre qui, 
à l'époque tertiaire, croissait sur le littoral de la Baltique, côte à côte avce le canne- 
lier, le camphrier, le laurier, etc. 



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LE PÔLE NORD. 349 

Ce curieux dossier polaire, dépouillé par H. Heer, au prix de dix 
années d'études, lui a permis de reconnaflre que celte végétation 
arctique remontait à l'époque miocène (période moyenne de l'âge 
tertiaire), et que le pourtour des régions boréales présentait, alors 
comme aujourd'hui, une flore analogue sous tous les méridiens. De 
ce dernier fait le savant Suisse lire, fort justement, la preuve de 
l'immutabilité du pôle et du non-déplacement de Paie terrestre 
depuis l'âge tertiaire. 

C'est ainsi que la science donne la main à la science, et qu'une 
feuille, une fleur, choses si éphémères, viennent, après tant de 
milliers d'années, de siècles peut-être, nous apprendre l'histoire 
astronomique de notre globe! 

La température moyenne du Spitzberg, à cette époque, devait 
être d'environ 8° au-dessus de 0, tandis qu'elle est actuellement de 
8° au-dessous, suivant M. Martins, soit une différence de 16°. Celle 
du Groenland, sous le 70 e parallèle, devait s'élever à 9° et même à 
12° centigrades. Il faut aujourd'hui descendre de vingt à trente 
degrés plus au sud, jusque vers la Floride, pour retrouver un climat 
analogue et les mêmes essences végétales. 

A cette même époque miocène, notre Europe centrale et méri- 
dionale jouissait du climat de Madère et des Canaries. Le palmier 
remontait alors jusqu'en Bohême et en Belgique. La flore fossile 
de la période précédente, dite éocène, nous le montre s'élevant plus 
haut encore, dans l'Allemagne du nord et en Angleterre. 

M. Heer a pu étudier des végétaux trouvés à Koma, dans le golfe 
groënlandais d'Omenak, et remontant à l'époque dite de la craie, 
encore plus lointaine dans la série des âges géologiques. En les 
comparant à leurs contemporains de la Saxe, de la Bohême et de 
la Moravie ( palmiers, fougères arborescentes, cycadées), il a cons- 
taté ridentité des uns et des autres, ce qui prouverait que la tem- 
pérature moyenne était alors la même sous des latitudes respecti- 
vement si distantes, et probablement dans l'hémisphère entier \ 

1 V. deux intéressants articles de M. G. de Saporla, Revue des Deuv-Mondes, des 
15 mars 1868 et 1" juillet 1870. 



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350 LE PÔLE NORD. 

Fait singulier : pendant que la zone polaire nous révèle celte 
puissance de végétation paléontologique, la zone intertropicale ne 
nous offre nulle trace de vie dans ces âges reculés. 

La vie, ainsi que le pensait Buffon, aurait-elle commencé par les 
pôles ? Les gisements houillers, débris fossiles de la flore primitive, 
que la prévoyante nature semble avoir emmagasinés dans les en- 
trailles de la terre pour servir d'aliment aux futures inventions de 
l'homme, — ne descendent guère vers le sud au delà du 40 e pa- 
rallèle , tandis qu'ils remontent au nord jusqu'au 76 e et peut-être 
au delà. Ainsi en est-il également des dépôts tourbeux. Le plus an- 
cien des organismes connus, le premier-né de la famille animale, Tin- 
fusoire appelé eozon canadense (parce qu'il fut trouvé d'abord dans 
les couches géologiques du sol canadien), ne s'est jusqu'ici rencon- 
tré, tant en Amérique qu'en Europe, qu'aux environs du 50 e paral- 
lèle. Comme si c'était là la zone de la vie primitive, d'où celle-ci se 
serait répandue sur le reste du globe... 

Ce fut sans doute le refroidissement par lequel se Caractérisa la 
fin de l'époque tertiaire et que les géologues ont appelé Période 
glaciaire, sans pouvoir d'ailleurs en expliquer les causes, — qui, 
en abaissant la température de notre hémisphère, et par suite du 
globe entier, détruisit au pôle cette exubérante végétation el fit 
descendre la flore arctique à plus de 20° vers le sud , en même 
temps qu'il refoulait jusque sous nos latitudes la faune de ces 
mêmes régions (mammouth, bœuf musqué, renne, etc.), dont on 
retrouve, de nos jours, les ossements fossiles dans nos cavernes et 
nos tourbières. 

C'est ainsi, conclurons-nous avec M. de Saporta que, climatéri- 
quement comme géologiquement, la terre a été jeune, puis adoles- 
cente, puis a traversé l'âge de la maturité. L'homme n'est venu que 
sur le tard, à une époque de refroidissement, de vieillesse com- 
mençante, de déchéance physique du globe. Climats, couches ter- 
restres, êtres organisés, ont ainsi leurs évolutions parallèles, suivant 
un développement harmonieux, dont visible est l'unité. 

Lucien Dubois. 



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ÉTUDES HISTORIQUES 



LA BRETAGNE AU XI e SIÈCLE 

SA RÉORGANISATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE* 



IV 

Fiefs du comté de Rennes 



Le système qui consistait à séparer entre eux les grands fiefs par 
des domaines directs du suzerain ou par des fiefs plus modestes 
relevant de lui immédiatement, et dont les possesseurs, menacés 
par leurs puissants voisins, étaient pour lui des alliés tout prêts 
contre ses grands vassaux, — ce système se retrouve observé dans 
le comté de Rennes, quoique les grandes seigneuries y fussent 
peut être plus nombreuses que dans celui de Nantes. 

En décrivant la frontière, on a déjà mentionné celles de Château- 
briant, de la Guerche, de Vitré, de Fougères, de Combour, ainsi que 
le régaire de Dol. — À l'ouest de la châtellenie de Teillai , membre 
de la baronnie de Châleaubriant, on rencontrait la seigneurie de 
Bain, qui se montre (dans nos actes imprimés) en 1127, mais de- 
vait remonter à la fin du siècle précédant. 

Un peu au-dessus, la baronnie de Chdleaugiron, créée dès le 
commencement du XI e siècle, s'allongeait du sud au nord sur une 
douzaine de paroisses (de Saunières jusqu'à Noyal-sur-Vilaine). 

* Voir la livraison d'octobre, pp. 257-267. 



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352 LA BRETAGNE 

Plus haut, à une assez petite distance, la vaste forêt Rennaise, 
réservée au comte, — et d'où se forma plus tard le domaine ducal 
de Saint- Aubin du- Cormier, — venait se loger comme un coia 
entre les deux baronnies de Vitré et de Fougères. 

Au nord de cette forêt, au sud-ouest du territoire de Fougères, 
la grande châtellenie û'Aubigné existait sans doute dès le XI e siècle, 
mais les actes connus jusqu'à présent ne la citent que vers 1190. 
Elle bornait aussi, du côté, sud, la baronaie de Combour,- et 
touchait vers l'ouest à une seigneurie de moyenne étendue, fort 
ancienne, celle de Hédé, qui finit au XIII e siècle par devenir 
domaine ducal. 

Dans l'ouest de Hédé, la cbâtelleftie de Tinténiac fut donnée, en 
1032, par le duc Alain III, à Tabbaye.de Saint-Georges de Rennes. 
Les nonnes, bien avisées, tout en y gardant de beaux droits 
fort lucratifs, rétrocédèrent la plus grande partie de ce fief à une 
rude race militaire, qui porta haut ce nom breton de Tinténiac, et 
se bâtit pour résidence, en la paroisse des Iffs, un joli château- 
fort appelé Montmuran, où notre grand Du Guesclin fut armé che- 
valier. 

L'immense vicomte de Dinan, dont les seigneurs figurent dans 
nos actes avant 1020, commençait immédiatement à l'ouest de la 
châtellenie de Tinténiac et s'étendait, en montant au nord, sur plus 
de 50 paroisses : de ce nombre une douzaine, groupées autour 
du château de Bécherel, étaient sur la rive droite de la Rance; mais 
tout le reste de la vicomte se trouvait sur l'autre bord, enfermé 
entre cette rivière, la mer et la limite du Penlhièvre *. Vers la fin du 
XII e siècle, la partie méridionale, soit environ un tiers de cette 
vicomte, en fut détachée pour former un fief distinct sous le nom de 
seigneurie de Bécherel ; l'autre partie, qui garda exclusivement le 
nom de vicomte de Dinan, -devint au siècle suivant (1265) domaine 
ducal. 

Enfin, vis-à-vis cette vicomte, sur la rive droite de la Rance, entre 
ce fleuve, la mer, le régale de Dol et la châtellenie de Bécherel, 

4 Sur le comté de Penthièvre, voir ci-dessous le § IX de cette étude. 



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Atr xi siècle. 353 

s'étendait un grand fief, dominant sur plus de 25 paroisses, 
connu au inoins depuis le XIV e siècle sous le nom de Châteauneuf, 
dont le nom primitif est douteux. Ce qui semble sûr, c'est que 
cette seigneurie devait être dans le principe le gage ou domaine 
héréditaire d'un officier féodal, appelé au XI e siècle vicaire du Pou- 
Aleth ou pays (TAleth 4 , parce qu'il était dans ce pays le lieutenant 
du comte de Rennes, sans doute avec la mission spéciale de veiller 
à la défense de la côte. 



Suite du comté de Rennes. — Le Poutrécoet 

On a parlé jusqu'ici du comté de Rennes proprement dit. Depuis 
l'invasion normande, ou au moins depuis la fin du X e siècle, le pays 
appelé Poutrécoet ou Porhoët devint une dépendance de ce comté; 
c'est le lieu d'indiquer quelle fut son organisation féodale. 

Ce pays, grande région centrale, la plus boisée, la moins peuplée 
et en général la plus stérile de toute la péninsule, s'étendait de l'est 
à l'ouest sur une longueur de 25 à 30 lieues depuis Guicben et 
Montfort jusqu'aux environstde Roslrenen, et du nord au sud sur 
une largeur d'une douzaine de lieues (vers l'ouest) entre Corlai et 
Camors, et même d'une quinzaine (vers l'est) de Miniac-sous- 
Bécherel à Saint-Ganton. (Voir notre Annuaire histor. de Bretagne, 
1861, p. 154-159). 

En 89, au moment de la Révolution, le territoire répondant au 
Poutrécoet ne renfermait pas moins de 230 paroisses ou trêves, qui 
presque toutes sont aujourd'hui des communes; à la fin du X e siècle 
il en était autrement. Pourtant il faut distinguer : la partie orientale 
de celle région avait eu, dès le VI e siècle, des habitants et des mo- 
nastères, entre autres, Sainl-Méen, Penpont; au IX% le Cartulaire 
de Redon nous y montre un certain nombre de plous, les rois de 

1 c Guigon vicarius de Poêlet », dans D. Morice, Preuves de Vhist. de Bret., I. 455, 
Poëlet ou Pou-Aleth, en la lin Pagus Alelhensis, pays d'Aleth. Cf. Ibid., 491 et 497. 

TOME XXXVI (VI DE LÀ 4e SÉRIE.) 24 



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354 LA BRETAGNE 

Bretagne, Erispoë, Salomon, y ont des résidences à Gaël, à Talensac, 
à Plélan, à Campel, etc. Mais passé Ploërmel, dans toute la partie 
occidentale, c'est le désert qui dominait, et depuis l'invasion nor- 
mande plus que jamais. 

Dans la partie orientale, moins étendue que l'autre, le comte de 
Rennes tailla trois belles seigneuries, Gaël au nord, Lohéac au sud- 
est, Malestroit au sud-ouest, et entre les trois il se réserva on 
domaine important dont le chef-lieu était Ploërmel. 

Quant à la partie occidentale, il n'y avait point là à ménager le 
terrain, on était trop heureux de, trouver quelqu'un pour prendre 
charge de gouverner, de défendre, de défricher et repeupler cette 
solitude. Aussi n'en fit-on qu'un fief, décoré exclusivement du titre 
de comté ou vicomte de Porhoët (on trouve l'un et l'autre), — fief 
immense, où s'épanouirent plus tard 140 paroisses, et dès avant Tan 
1008 concédé à un certain Guéthenoc, premier comte ou vicomte 
de Porhoët, qui habitait en la paroisse de Guillier une méchante 
bicoque, le Château-Thro, d'où il sortit pour aller, un peu au sud, 
se bâtir au bord de l'Oust une résidence plus convenable, achevée 
par son fils, et du nom de ce fils appelée Châtel- Josselin, aujour- 
d'hui la curieuse ville de Josselin. 

Cent ans plus tard, le comté de PoAoët fut lui-même scindé en 
deux. Vers l'an 1120, Geoffroi, arrière-petit-fils et quatrième suc- 
cesseur de Guéthenoc, voulant donner apanage à son frère Alain, lui 
céda toute la partie du Porhoët située à l'ouest de la rivière d'Oust, 
moins une douzaine de paroisses au sud de Josselin, qu'il se résera 
ainsi que toute la partie située à l'est de l'Oust, entre cette rivière 
et les seigneuries de Gaël, Ploërmel, Malestroit. Alain résida d'abord 
quelque temps sur le Blavet, à Castel-Noëc (aujourd'hui Castennec 
en Bieuzi), dans les ruines d'une vieille forteresse romaine ; puis il 
remonta au Nord et vint, lui aussi, construire sur l'Oust sa nou- 
velle capitale, le château de Rohan, qui donna son nom au fief 
entier, célèbre dans notre histoire sous le titre de vicomte de 
Rohan, tandis que celui de comté de Porhoët resta exclusivement 
attaché à la portion que s'était réservée Geoffroi. Cette portion 



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AU XI e SIÈCLE. 355 

était moins étendue, d'un quart au moins *, que l'apanage d'Alain, 
mais elle était plus fertile et plus peuplée ; c'est sous le gouverne- 
ment des Rohan que la région quasi-déserte située au delà de l'Oust, 
s'est pour la première fois couverte de cultures et d'habitants. 

Les Rohan taillèrent eux-mêmes dans leur vicomte plusieurs fiefs 
considérables, un entre autres fort important, vers l'angle sud-ouest, 
appelé d'abord, du nom de son premier possesseur, Quémenet-Gué- 
gan, c'est-à-dire Fief de Guégan, puis Giièmené-Guingan, et devenu 
enfin au XVI e siècle la principauté de Guémené. 

Quant aux trois grandes seigneuries créées par nos ducs dans la 
partie est du Poulrécoët primitif, Lohéac paraît avant 1008, Gaël 
vers le milieu du XI* siècle, Malestroit seulement en 1119, mais 
doit remonter néanmoins au siècle précédent. La baronnie de 
Lohéac embrassait dans l'origine, très-probablement, deux châtel- 
lenies, qui plus tard s'en séparèrent, Bréalel Maure. La baronnie 
de Gaël très-certainement, dans sa constitution primitive, englobait 
d'un seul tenant tout le territoire partagé plus tard entre les sei- 
gneuries distinctes de Gaël, de Montauban, de Montfort et de Bré- 
cilien : le château de Montfort, fondé en Tan 1091, et qui bientôt 
s'entoura d'une petite ville, devint depuis lors le chef-lieu de ce vaste 
fief. 

Maintenant, est-il besoin d'insister pour prouver que les comtes 
de Rennes suivirent, dans l'organisation féodale de leur comté, le 
système de contre-poids que nous avons observé déjà dans celui de 
Nantes? Ne voit-on pas la médiocre seigneurie de Bain interposée 
entre les deux baronnies de Châteaubriant et de Lohéac? l'immense 
baronnie de Yitré gardée à vue, d'un côté par la petite baronnie de 
la Guerche , de l'autre par le domaine ducal de la forêt Rennaise, 
posté là merveilleusement pour surveiller en même temps la baron- 
nie de Fougères? les moyennes châtellenies de Hédé et de Tinténiac 

# 

1 Un Mémeire du vicomte de Rohan, rédigé en 1479» attribue à cette époque à la 
vicomte de Rohan 112 paroisses ou trêves, et 52 au comté de Porhoët; les calculs 
que nous avons faits sur les aveux déposés à Nantes et sur les autres titres anciens 
donnent pour résultat deux chiffres un peu différents, soit 59 pour Porhoët, et 81 
seulement pour Bohan. 



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356 LÀ BRETAGNE 

se glissant, pour les séparer, entre Aubigné et Combour, d'une part, 
et de l'autre entre Bécherel et Montfort? le fief du vicaire de Pou- 
Aleth, lieutenant officiel du comte, faisant face tout à la fois à la 
vicomte de Dinan et au régaire de Dol? efifin, ce domaine de 
Ploërmel, vaillante sentinelle, chargée d'abord de contenir, de sé- 
parer les trois baronnies de Gaël, de Malestroit et de Lohéac, puis 
de plonger un œil vigilant dans les sombres profondeurs du Porhoët? 
Là, par exemple, dans cet énorme comté de Porhoët, le système de 
contre-poids n'avait pu être appliqué; on en a dit la raison : personne 
ne se souciait de cette maigre terre, du moins pour n'en avoir qu'un 
lopin. Guéthenoc l'avait prise, mais tout entière, pour y être seul, 
libre et roi. 

Quant au caractère des noms de personnes dans les vieilles dy- 
nasties féodales du comlé de Rennes, nous n'y reviendrons pas, — 
la presque totalité des fiefs dont on a parlé en dernier lieu étant 
situés sur une terre déjà bretonne avant le IX e siècle, et notre but ne 
pouvant être — ici du moins — de descendre aux singularités lo- 
cales. 

VI 
Fiefs du comté de Vannes 

Le comté de Vannes ou Broërech s'étendait de l'est à l'ouest, 
entre la Vilaine et l'Ellé, du sud au nord, entre la mer et la limite 
du PoutrécoëL Le roi Alain-le-Grand Pavait possédé pendant trente 
ans, de 877 à 907; Alain Barbe-Torle, petit-fils et héritier d'Alain- 
le-Grand, en avait repris possession après l'invasion normande; 
mais la postérité de Barbe-Torte ne sut pas le garder. Conan le Tort 
s'en empara en 990, et depuis lors il resta aux comtes de Rennes, 
ducs de Bretagne. 

On y rencontre, dès le XI e siècle, sept grandes circonscriptions 
féodales qui le couvrent presque tout entier, et qui sont (de l'est à 
l'ouest) : Redon, Rieux, Muzillac, le régaire de Vannes, YArgoit 
et Rochefort, Aurai, Nostang, le Quémenet-Hèboi. 

Le fief abbatial de Redon remontait au IX e siècle, àNominoë, 



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AI! XI e SIÈCLE. 357 

Erispoë, Salomon, et comprenait quatre paroisses au confluent de la 
Vilaine et de l'Ousl. 

De l'autre côlé de l'Oust commençait la baronnie de Rieux, qu'on 
trouve dans les actes dès 1021 et qui dominait, en montant du sud 
au nord , sur une quinzaine de paroisses. 

Elle était séparée de l'immense seigneurie de l'Argoët par un ruis- 
seau, mince aiOuenl de la Vilaine, limite commune des paroisses de 
Béganne et de Péaule ; et depuis ce point, l'Argoët se développait, 
sur une douzaine de lieues de longueur, jusqu'à la rivière d* Aurai, 
comprenant une trentaine de paroisses, dont plusieurs énormes. Le 
fameux château d'Elven était le chef-lieu de celte seigneurie, citée 
dans l'histoire, comme Rieux, dès 1021, mais partagée, vers la fin 
du XII e siècle ou le commencement du XIII (1180 à 1220), en deux 
fiefs distincts, dont le plus considérable, situé vers l'ouest, garda à 
la fais Elven et le nom de l'Argoët, pendant que l'autre, formé de 
dix ou onze paroisses du comté de Test, prenait pour chef-lieu le 
château de Rochefort et en adoptait le nom. 

Un fait assez curieux, c'est que celte vaste seigneurie de l'Argoët 
(en y comprenant Rochefort), malgré son long développement, ne 
touchait la mer que par un point, à son angle sud-ouest, vers Baden 
et Aradon. Tout le reste du littoral depuis la Vilaine était occupé, 
d'abord par la chàtellenie de Muzillac (mentionnée en 1089), puis 
par le régaire épiscopal de Vannes (comprenant Theix , Surzur, la 
Trinité), par l'île ou presqu'île de Ruis, domaine ducal, et enfin par 
le domaine ducal de Vannes, (comprenant Vannes el Séné). 

Entre la rivière d'Aurai et la lagune d'Etel, s'étendait la chàtellenie 
à* Aurai, embrassant la presqu'île de Quiberon et une vingtaine de 
paroisses : à la fin du X e siècle, elle formait un fief possédé par un 
chevalier appelé Riwallon, moins toutefois la ville d'Aurai, réservée 
au duc ; mais Riwallon, contraint de quitter le pays de Vannes, remit 
ce fief au duc Geoflroi I er (avant 1008), el reçut en échange la ba- 
ronnie de Vitré & . La chàtellenie d'Aurai devint donc domaine ducal 
dès le commencement du XI siècle. 

* Voir Revue de Bretagne et de Vendée, 1" série, t. XVIII, p. 434-436. 



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358 LA BRETAGNE 

Celle de Nostang semble aussi l'avoir été de bonne heure ; com- 
prise entre la lagune d'Etel et la rive gauche du Blavet, elle finit par 
devenir au XIII e siècle, à la suite de diverses acquisitions, une châ- 
tellenie ducale ayant pour chef-lieu la ville neuve d'Hennebont Au 
XI e , la première pierre de cette ville n'était pas même taillée; pour- 
tant le nom existait, mais s'appliquait uniquement à ce qu'on appelle 
aujourd'hui le vieil Hennebont, sur l'autre bord du Blavet (sur la 
rive droite), et cet Hennebont primitif était le chef-lieu d'un vaste 
fief, dit Quémenet-Heboë ou Guémené-Héboi (le Fief-d'Héboi), rem- 
plissant l'espace compris du Blavet à l'Ellé et contenant vingt-cinq 
paroisses, avec l'île de Groix : fief des plus anciens, puisque l'his- 
toire le mentionne avant 1008, mais qui, dans le courant du XIII* 
siècle, se disloqua en trois châtellenies, encore assez belles d'ail- 
leurs : le Pontcallec au nord-est, contre la limite de Guémené- 
Guingan et de la vicomte de Rohan, — les Fiefs-de-Lèon au sud-est, 
comprenant entre autres le havre de Blavet, aujourd'hui rade de 
Lorient, — et la Roche-Moisan à l'ouest, le long de l'Ellé. 

VII 

Fiefs du comté de Cornouaille 

On a peu de renseignements sur l'origine des fiefs de Cornouaille, 
les documents relatifs à ce pays, aux XI e et XII e siècle , étant fort 
rares. On se bornera à indiquer sommairement les principales sei- 
gneuries de ce comté, celles que leur importance et leur caractère 
indiquent comme remontant à une haute antiquité. 

Sur le littoral, en partant de Quimper, c'est d'abord la baronnie 
du Pont-VAbbé, occupant la presqu'île du Cap-Caval, de l'embou- 
chure de l'Odet à la baie d'Audierne; — puis la baronnie de 
Pontcroix, dominant toute la pointe du Cap-Sizun ; — entre ces 
deux baronnies, un fief important, dit le Quémenet, bizarrement 
découpé, partant de Quimper et de la rivière d'Odet, pour jeter 
de là un long bras vers l'ouest jusqu'à la rivière d'Audierne et se 
relever d'un autre côté vers le nord , jusqu'au pied de la montagne 
de Locronan. 



^ 



AU XI e SIÈCLE. 359 

Dans le triangle compris entre cette montagne, celle du Ménéhom 
et le fond de la baie deDouarnenez, l'antique forêt de Névet entière- 
ment rasée était devenue un joli fief appelé au XI e siècle Porz-Coët 
ou Porzoed, et ensuite Porzai. La presqu'île de Crozon formait 
une autre seigneurie, mentionnée dans notre histoire avant 1050. 
Quant au fief abbatial de Landevenec, qui fermait cette presqu'île 
du côté de l'est, on doit en rapporter l'origine au roi Grallon-Mur, 
fondateur de l'abbaye, c'est-à-dire à la fin du V* siècle et aux pre- 
miers temps des émigrations bretonnes. 

Au nord-est de Landevenec, entre la rivière d'Aulne et celle de 
FHôpital-Camfrout, s'étendait sur une quinzaine de paroisses la 
vicomte du Fou ou du Faou, dont on trouve les seigneurs dès 1031. 
Sur l'autre bord de la rivière de Camfrout et jusqu'à l'Elorn, c'était la 
châtellenie de Daoulas, forte de neuf ou dix paroisses, et qui dès le 
milieu du XII e siècle (certainement avant 1180), sans doute par 
suite d'un mariage, se trouvait appartenir à la maison de Léon, ainsi 
que les seigneuries de Crozon, de Porzai et du Quémenet. 

Tels furent les principaux fiefs du littoral. Dans l'intérieur deux 
seulement méritent d'être notés : la vicomte de Gourin et le comté 
de Poher. Ce dernier remontait, on le sait, à Comorre et au com- 
mencement du VI e siècle, mais il avait eu depuis lors bien des vi- 
cissitudes. La ruine de Comorre dut tout au moins le priver du 
bassin de l'Elorn rendu au Léon, et le réduire à celui de l'Aulne. Il 
est même bien probable qu'il perdit dès lors sa région occidentale 
descendant jusqu'à la mer, et fut désormais exclusivement confiné 
dans l'intérieur des terres. Toutefois ses possesseurs, sous le titre 
de comtes et de princes, font encore grande figure dans notre his- 
toire aux IX* et X e siècles (notamment en 844, 871, 892, 913). 
Alain Barbe-Torte , qui était fils d'un comte de Poher, le reprit 
en 938 et le légua à ses premiers successeurs, qui le perdirent 
en 990 et le virent alors, comme le comté de Vannes, passer dans la 
maison de Rennes. L'héritière de cette maison, Havoise, le fit par 
une alliance rentrer, en 1064, aux mains des comtes de Cornouaille, 
devenus à cette date même ducs de Bretagne , et qui pendant 



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360 LA BRETAGNE 

quelques années au moins le tinrent directement (voir D. Morice, 
Preuves, I, 431). Hais ils ne tardèrent point à le donner en fief 4 
quelqu'un de leurs chevaliers, et dès le commencement du XII e 
siècle (1105 à 1108) nous voyons un seigneur appelé Tangui, s'inti- 
tulanl vicomte de Poher, fonder dans sa résidence, à Carhaix, et tout 
près de son château , un prieuré dépendant de l'abbaye de Redoa 
(Ibid. 514-515). 

Le Poher, quoique réduit au rang de vicomte, était encore un 
grand flef, comprenant tout ce qui a formé plus tard la châ- 
tellenie ou juridiction de Carhaix et les petits domaines ducaux 
du Huelgoët, de Landélau et de Châteauneuf-du-Fou, soit 40 
à 50 paroisses et trêves. Il était borné au nord par le comté 
de Guingamp et la châtellenie de Morlaix, au sud par la vicomte de 
Gourin (allant de la Trinilé-Langonnet jusqu'à Leuhan), à l'ouest 
par la vicomte du Fou et la châtellenie ducale de Châteaulin (déten- 
dant des bords de l'Aulne au versant méridional des montagnes 
Noires) , et vers orient par une ligne passant à Test des paroisses de 
Maël-Pestivien, Kergrist-Moëlou, Rostrenen. Il ne renfermait doac 
plus — et depuis longtemps sans doute — cette pointe orientale de 
diocèse de Cornouaille formant le bassin du haut Blavet, presque 
également partagée depuis le commencement du XI e siècle entre le 
comté de Porhoël (ou la vicomte de Rohan) au sud , et le comté de 
Goëllo au nord. — Les successeurs de ce Tangui, vicomte de Poher, 
ne sont pas connus 4 ; et un siècle après (en 1206) , le Poher était 
rentré dans le domaine ducal pour n'en plus sortir (D. Horice, 
Pr., I, 807). 

Du Poher relevaient deux fiefs importants, la châtellenie de 
Callac et la baronnie de Rostrenen, à laquelle une tradition fabu- 
leuse — qui du moins prouvait l'ancienneté de cette seigneurie — 
donnait pour premier baron un connétable de Charlemagne. 

Pour la vicomte de Gourin , c'était un triangle irrégulier, com- 
prenant neuf ou dix paroisses et trêves, dont la pointe était marquée 

1 La Biographie bretonne (article Poher) en indique quelques-uns; mais c'est 
qu'elle a confondu , à la suite de D. Morice , les vicomtes de Poher et ceux de 
Gourin. 



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AU XI e SIÈCLE. 361 

au sud par Lanvénégen (trêve de Guiscrif) , dont la base tournée au 
nord s'appuyait sur la chaîne des montagnes Noires (de Leuhan à 
la Trinité), et dont le côté est bordait constamment le cours de 
l'Ellé. Ses seigneurs figurent, aux XI e et XII e siècles, dans les chartes 
de l'abbaye de Quimperlé ; mais ils ont eu le malheur d'être jus- 
qu'ici presque toujours confondus avec leurs voisins, les vicomtes 
de Poher. La vicomte de Gourin finit par devenir domaine ducal; je^ 
la trouve pour la dernière fois nommée en 1294. 

VIII 
Comté de Léon 

Le comté de Léon proprement dit avait la même étendue que 
l'évèché de ce nom. On y rattacha dès le XI e siècle un territoire 
assez vaste, compris sous le diocèse de Tréguier, entre le Douron et . 
la rivière de Morlaix, et renfermant environ une vingtaine de pa- 
roisses : c'était la châtellenie de Morlaix et Lanmeur. 

Le Léon lui-même se subdivisait en quatre autres châtellenies, — 
Lesneven, Saint-Renan, Daoudour et Landerneau, — les deux pre- 
mières occupant les côtes, les deux autres l'intérieur du pays. 
Lesneven allait de l'embouchure de la rivière de Penzé à celle de 
PAber-Benoît; Saint-Renan, de l'Aber-Benoît à TElorn. Daoudour 
ou le pays des Deux-Eaux (daou> deux, dour, eau), compris entre le 
Quéfleut et le haut cours de l'Elorn, touchait à la mer par son extré- 
mité nord, formant la pointe qui sépare l'embouchure dB la Penzé 
et la rivière de Morlaix. Landerneau, enfermée entre les trois autres, 
avait Daoudour à l'est, Lesneven au nord, Saint-Renan à l'ouest, au 
sud l'Elorn et la limite de Cornouaille. 

Hais ces quatre châtellenies n'étaient pas des fiefs ; ce n'était, 
comme celle de Morlaix, que des subdivisions du comté de Léon. 
Le seul fief important à signaler dans ce comté avant 1180 est le 
régaire de l'évêque, comprenant la ville épiscopale de Saint-Pol, une 
dizaine de paroisses groupées autour de cette ville, les îles de Batz 
et d'Ouessant, et des pièces plus ou moins considérables semées 
dans une trentaine d'autres paroisses. 



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362 LA BRETAGNE 

En 1179, se produisit dans le comté de Léon une crise ayant 
tous les caractères d'une véritable dislocation. La Bretagne était 
alors au plus fort de sa lutte contre les Anglais de Henri II et de 
Geoffroi Plantagenet ; le comte de Léon Guiomar IV, patriote dé- 
terminé, vaincu déjà deux fois par le roi d'Angleterre, venait de se 
soulever une troisième ; une troisième, il succomba. Chassé de 
toutes ses places, dépouillé de tous ses domaines, on ne lui laissa 
pour vivre que le revenu de deux paroisses, et encore par pure 
charité chrétienne, parce qu'il avait fait vœu d'aller à Jérusalem, 
Avant de s'expatrier il mourut (27 septembre 1179), et Geoffroi 
Plantagenet, qui se disait duc de Bretagne sous le nom de Geoffroi II, 
pour apaiser quelque peu les haines, eut la bonne inspiration de 
rendre aux fils de Guiomar IY l'héritage de leur père. 

Toutefois, ce duc commença par prendre la châlellenie de Morlaii- 
Lanmeur, qui resta depuis lors domaine ducal; puis, pour briser 
dans sa base cette force de la résistance léonaise qui s'était si éner- 
giquement dressée contre l'invasion étrangère, il scinda en demie 
comté de Léon, ne laissant à l'aîné, Guiomar Y, que les- deux châ- 
tellenies de Lesneven et de Saint-Renan, et attribuant au second, 
Hervé, non^seulement Daoudour et Landerneau, mais encore un fief 
enlevé à Saint-Renan dit vicomte de Coatméal, et en outre tous les 
domaines de la maison de Léon en Gornouaille, c'est-à-dire les sei- 
gneuries de Daoulas, de Crozon, de Porzai et du Quémenet. Hervé 
et ses successeurs prirent depuis lors le titre de vicomtes de Léon. 

Pendant que la branche aînée, humiliée et appauvrie, maigrissait 
à vue d'œil et s'abîmait tristement, cent ans plus lard, dans une ruine 
définitive, cette fortunée branche cadette, grasse et bien nourrie, 
continua de prospérer à loisir jusqu'en 1363, époque où sa dernière 
héritière versa son riche héritage dans la richissime maison de 
Rohan. 



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AU XI» SIÈCLE. 363 

IX 
Comtés de Penthiévre et de Tréguier 

Après les comtés de Nantes, de Rennes, de Vannes, de Cor- 
nouaille et de Léon, la dernière des grandes circonscriptions féo- 
dales de la Bretagne, au XI e siècle, était le vaste apanage de la 
Maison de Penthiévre, dont il reste à indiquer l'origine, l'impor- 
tance, les limites et les subdivisions. 

La couronne ducale de Bretagne, retirée en 938 des griffes des 
Normands par Alain Barbe -Tor te, n'était pas restée longtemps dans 
la descendance de ce prince. En 990, Conan le Tors, comte de 
Rennes, l'enleva à la maison de Nantes pour la fixer dans la sienne. 
Il ne la porta que deux ans et la transmit à son fils, le duc Geof- 
froy I er , qui mourut en 1008, en laissant deux fils tout jeunes, Alain 
et Eudon, sous la tutelle de leur mère, Havoise de Normandie. Tant 
que vécut Havoise, c'est-à-dire jusqu'en l'année 1034, les deux 
princes donnèrent l'exemple d'une touchante concorde et régnèrent 
en commun sur Jes Bretons, comme on le voit par les actes où ils 
s'intitulent Alanus et Eudo, Britannorum monarchi (D. Morice, 
Preuves, I, 381). En 1034, Eudon réclama sa part de l'héritage 
paternel ; Alain, qui était l'ainé, lui donna sans lésiner toute la 
Domnonée, c'est-à-dire le territoire des quatre diocèses de Dol, 
d'Aleth (ou Saint-Malo), de Saint-Brieuc et de Tréguier, np gardant 
sur cet immense apanage que la suzeraineté et le domaine direct 
des principales villes, comme Dol et Aleth. Eudon, insatiable, s'in- 
surgea contre cette réserve, entra en campagne, prit d'abord Dol et 
Aleth, finit par être vaincu, et paya les frais de la guerre. 

Son partage primitif fut diminué, à l'est, des diocèses d'Aleth et 
de Dol, qui furent rattachés depuis lors au comté de Rennes; à 
l'ouest, d'une partie du diocèse de Tréguier, comprise entre le 



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364 LA BRETAGNE 

Douron et la rivière de Morlaix, et qui, sous le nom de châlellenie 
de Morlaix, Lanmeur, fut annexée au comté de Léon. Le reste delà 
Domnonée, après celte récision, formait encore un vaste apanage, 
subdivisé depuis lors en deux grandes circonscriptions, le comté 
de Penthièvre et le comté de Tréguier. 

Le Penthièvre comprenait toute la partie du diocèse de Saint- 
Brieuc où se parle aujourd'hui et se parlait dès lors la langue fran- 
çaise , de l'Arguenon au Gouët. Il embrassait quatre belles châtel- 
lenies, — Lam balle, Jugon, Montconlour, Cesson, — et tenait sous 
sa mouvance la seigneurie temporelle ou régaire de Pévêque de 
Saint Brieuc. La ville de Lamballe semble avoir été dès ce temps 
la capitale du Penthièvre. 

Le comté de Tréguier comprenait toute la partie bretonnante do 
diocèse de Saint-Brieuc, formant la seigneurie de Goëllo *, et tout 
le diocèse de Tréguier jusqu'au Douron. Il était composé, outre le 
Goëllo, des châtellenies de Lannion et de Minibriac, et tenait sous 
sa mouvance, le régaire épiscopal de Tréguier, et la grande châ- 
lellenie de Guingamp, laquelle ne tarda guère à entrer, paria 
mariage, dans le domaine immédiat du comte de Tréguier. Guifl- 
garop devint alors le vrai chef-lieu de ce comté, car la ville de Tré- 
guier était à l'évéque. 

Tel fut l'immense apanage constitué, vers 1035, à la branche 
puînée des comtes de Rennes et ducs de Bretagne, laquelle prit 
depuis lors, dans notre histoire, le nom de Maison de Penthièvre. 

Mais il est Bon de remarquer que cet apanage, au lieu de rester 
uni en une seule main, se trouva presque toujours divisé, par suite 
de partages, entre les divers membres de cette famille : d'un côté 
le comté de Penthièvre, de l'autre celui de Tréguier, lui même 



1 Le Goëllo, tel qu'il fut constitué à cette époque dans le partage d'Eudoo, com- 
prenait, outre la partie bretonnante de l'évêché de Saint-Brieuc, uu canton étendi 
de la haute Cornouaille; car la baronnie de Quintin, extraite de Goëllo et donnée 
en apanage, au XIII* siècle, à un puîné de celte maison, renfermait 28 paroisses et 
trêves, dont 10 seulement du diocèse de Saint-Brieuc et les 18 autres de celui* 
Cornouaille. 



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AU XI* SIÈCLE. • 365 

d'ordinaire subdivisé entre deux possesseurs, dont l'un tenait le 

comté de Goëllo avec la châlellenie de Lannion, l'autre le comté 
de Guingamp et la seigneurie de Minibriac. 



L'assise au comte Geffroi 

On voit, par ce qui précède, que les pufnés prenaient alors dans 
l'héritage paternel une part presque égale à celle de leurs aines. 
Cela ressort aussi des partages de Léon, de Porhoët, de l'Arjioët, 
dont nous avons parlé, et encore de ceux de Retz, de Gaël-Monfort, 
etc. Une telle pratique menait tout droit à Pémieltement, c'est-à- 
dire à la démolition des grands fiefs. Pour y parer, le duc Geof- 
froi H, d'accord avec l'assemblée des évêques et des seigneurs de 
Bretagne, rendit, en 1185, une ordonnance pour interdire désor- 
mais le démembrement des baronnies et ordonner que les puînés 
fussent à l'avenir partagés en biens meubles ou en terre à viage. 
C'est cette ordonnance, très-célèbre dans notre histoire sous le nom 
A 9 Assise au comte Geoffroi, qui a fixé définitivement l'état de la 
féodalité bretonne. 

Il ne faut pas croire, d'ailleurs, qu'il n'y eût alors en Bretagne 
que neuf baronnies. Tout fief de quelque importance, tenu immé- 
diatement du duc de Bretagne, donnait à son possesseur le droit et 
le devoir de siéger auprès du duc en sa cour et en son parlement, 
pour l'assister de ses conseils et Paider à rendre la justice. Qui 
avait ce droit était baron du duc ou baron de Bretagne, et sa terre 
une baronnie. Les barons du duc avaient eux-mêmes leurs propres 
barons, c'est-à-dire leurs vassaux immédiats formant leur tribunal 
et leur conseil. Ce n'est que plus tard, au milieu du XV e siècle, 
qu'ayant perdu le vrai sens de ce mot, on réduisit très-abusivement 
à neuf le nombre des barons de Bretagne, pour faire pendant à nos 
neuf évêques. 



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366 LA BRETAGNE AU XI* SIÈCLE. 

L'organisation qu'on vient de décrire est le cadre dans lequel se 
développa toute l'existence administrative et judiciaire de la Bre- 
tagne, depuis le XI« siècle jusqu'en 1789. Cependant nos histoires 
n'en parlent pas. 

Arthur de la Borderie. 
(La fin à une prochaine livraison.) 



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CONTES ET RÉCITS POPULAIRES DES BRETONS 



LA COURONNE DU ROI HOEL m 



Le bourg de Çaël, dans l'Ule-et-Vilaine, si humble et si ignoré 
aujourd'hui , a été jadis la capitale de l'ancien royaume de Domno- 
née. Hoël III, le roi des bois, comme on l'appelait alors (rex arbo- 
retanus\ y régna au V e siècle. Sa fille, sainte Onenna, est encore 
aujourd'hui la patronne de Tréhorenteuc dans le Morbihan, sur la 
lisière de la grande forêt de Brocéliande. Le baron du Taya, qui a 
écrit , dans son histoire de Brocéliande, des pages fort remarquables 
sur Gaël, dit, en parlant de l'église de Tréhorenteuc : a Cette jolie 
église, oubliée du reste du monde, a cependant reçu les dons pieux 
de la sainte fille de Louis XYI. » 

En 540, Gaël se trouvait situé à l'extrémité est de cette immense 
forêt, comprenant celles de Paimpont, de Brécilien, de la Hardoui- 
naye, de Moncontour, de la Nouée, etc., et qui partageait la Bretagne 
en deux parties, depuis Gaël jusqu'à Corlay. 

Hoël III venait de voir mourir sa fille et il en ressentait une vive 
affliction, lorsqu'un pieux ermite, cachant son nom royal de Conar 
sous celui de saint Héen, vint demander asile au roi des bois. Il en 
reçut un bienveillant accueil et obtint ce qu'il désirait. Pour remer- 
cier son hôte, saint Méen le pria de formuler un vœu. Hoël lui dit: 
« Je désirerais pouvoir guérir de la rage tous les malheureux de 
mon royaume qui en seront atteints. » 

Aussitôt , le vertueux cénobite fit jaillir du sein de la terre la 
source miraculeuse que l'on voit encore aujourd'hui près de l'église 
de Gaël, et dont l'eau guérit de l'hydrophobie. 



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368 LA COUROHNE DU ROI HOEL III. 

À une époque où la guerre étail chose fort commune, le roi de 
Gaêl eul à se défendre de l'invasion des Frisons et soutint un combat 
près de l'endroit appelé aujourd'hui le Gué-de-Plélan. Dans ce 
combat, il perdit la couronne qu'il avait sur la tête, et qui était 
d'une valeur considérable par la quantité et la grosseur des dia- 
mants dont elle était ornée. Il remporta néanmoins la victoire, et 
ne s'aperçut de la disparition de sa couronne qu'une fois de retour 
dans son château. 

Hoël, malgré ses succès, eut un véritable chagrin de l'accident 
qui venait de lui arriver. Il tenait d'autant plus à cette couronne, 
qu'il l'avait reçue de ses pères. Aussi dit-il à ses trois fils qui l'en- 
touraient * : ^ 

— t Partez, enfants, en toute hâte, pour aller à la recherche de' 
l'objet perdu. Celui d'entre vous qui sera assez heureux pour le 
découvrir et me l'apporter, celui-là sera désigné par moi pour me 
succéder dans le royaume de Domnonée. » 

Les trois jeunes garçons partirent aussitôt. Mais, lorsqu'ils furent 
seuls dans les bois, les deux atnés se séparèrent du plus jeune et 
s'entretinrent longtemps ensemble. — c Judicaël, disaient-ils, t 
toujours eu plus de chance que nous dans tout ce qu'il a entrepris. 
Il est, en outre, le préféré de notre père, qui ne l'envoie que dans 
l'espoir que son esprit subtil lui fera découvrir ce que nous cher- 
cherons en vain. Laissons-le s'égarer au milieu de ces bois où, la 
nuit, les loups le mangeront peut-être, et courons vite au lieu du 
combat. * 

Ils mirent immédiatement leur projet à exécution et abandon- 
nèrent le pauvre enfant. 

Lorsque celui-ci se vit seul, il appela ses frères aussi longtemps 
que ses forces le lui permirent; mais bientôt, épuisé par la fatigue, 
il se" laissa choir au pied d'un aibre et fondit en larmes. Heurea* 
sèment que saint Méen l'avait entendu et qu'il vint aussitôt près de 

1 Dans cetle légende, que nous avons recueillie sur les lieux mômes, il n'est qn«» 
tion que de trois fils : Jossé, Winoc et Judicaël. Cependant, Hoél III en eot H 
quatrième, appelé Hoël comme lui, qui, au moment de notre récit, n'était peut-être 
pas né, ou était encore trop jeune pour y figurer. 



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LA COURONNE DU ROI HOEL III. 369 

lai s'informer du sujet de ses peines. Judicaël raconta au vénérable 
ermite le but de son voyage et l'abandon dont il venait d'être 
l'objet. 

— <c Console-toi , mon fils, lui dit le saint ; Dieu m'a placé sur 
tes pas pour te secourir. Je vais non-seulement t'indiquer ton che- 
min, mais encore te donner les moyens de retrouver la couronne 
de ton père. x> 

11 lui fit don d'une branche de coudrier et reprit : — « Lorsque tu 
seras embarrassé pour continuer ta route, tu mettras cette baguette 
à tes pieds, et le petit bout se tournera toujours du côté vers lequel 
tu dois le diriger. Enfin, tu trouveras une énorme pierre près de 
laquelle est étendu le cadavre d'un guerrier qui tient encore entre 
les mains la couronne qu'il a voulu ravir au roi Hoël 111. » 

Après avoir remercié l'ermite avec une vive effusion , l'enfant prit 
la baguette et se dirigea vers le Gué-de-Plélan, où il parvint sans 
difficulté, grâce à son talisman. 

Arrivé à l'endroit qui fut choisi plus tard par un autre roi breton, 
Salomon, pour y fixer sa résidence et où l'on voit encore aujour- 
d'hui les vestiges de son château, Judicaël se trouva au milieu d'un 
véritable champ de carnage. Les guerriers , pour la plupart encore 
revêtus de leurs armures, jonchaient le sol de leurs corps et impré- 
gnaient la terre de leur sang. L'enfant frissonna de la tête aux 
pieds, en présence de ce triste spectacle , nouveau pour lui ; et 
dans une fervente prière , il demanda à Dieu de faire cesser ces 
guerres impies qui faisaient s'enlre-tuer les hommes de la sorte. 

Un peu remis de son émotion, le jeune Hoël se rappela le but de 
sa présence en ces lieux et plaça la branche de coudrier à ses 
pieds. Le petit bout de la baguette se tourna aussitôt vers un bloc 
énorme de quartz situé à une assez grande distance. Pour aller 
jusque-là, l'enfant fut obligé de prendre toutes les précautions 
possibles pour ne pas trébucher au milieu des cadavres. Il y 
arrriva cependant et put bientôt confirmer la véracité des paroles 
du saint. 
Un guerrier d'une immense stature, couché sur le dos , le corps 

TOME XXXVI (VI DE LA 4* SÉRIE.) f 25 



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370 LA COURONNE DU ROI HOEL III. 

traversé d'un javelot, tenait entre les mains la précieuse couronne. 
Judicaël s'en empara bien vite et s'empressa de quitter ces lieux 
qui le remplissaient d'horreur et d'effroi. Heureux, néanmoins, 
d'avoir retrouvé la couronne des rois de Domnonée, il oublia 
promptement l'impression pénible qu'il avait ressentie au milieu 
des morts , et ne songea plus qu'à la joie qu'il allait causer à son 
père. 

Dans sa précipitation à s'emparer de la couronne , l'enfant avait 
laissé près de la grosse pierre la baguette du saint, et il s'en aper- 
çut malheureusement trop tard pour retourner sur ses pas, d'autant 
plus que la* nuit commençait à étendre ses voiles sur la terre. 
Après s'être orienté de son mieux, il marcha aussi longtemps que 
le jour le lui permit ; mais, lorsque les ténèbres l'eurent entouré 
complètement, il s'abrita sous une touffe de bruyère, pour y pren- 
dre le repos dont il avait si grand besoin , après une journée rem- 
plie de fatigues et d'émotions. 

D'une nature extatique, Judicaël — tout en faisant sa prière, sans 
se préoccuper des dangers qu'il courait à pareille heure dans des 
bois peuplés de bêtes féroces — écoutait avec plaisir les derniers 
bruits de la nature et contemplait la voûte céleste qui scintillait de 
tous ses feux. Enfin, la fatigue ferma ses paupières; il s'endormit 
en bénissant Dieu. Son sommeil ne fut interrompu par aucun évé- 
nement fâcheux. 

Le lendemain matin , les oiseaux le réveillèrent en chantant sur 
sa tête leurs joyeuses chansons. Il secoua, comme eux, les perles 
de rosée dont il était inondé, et chercha ensuite, frais et dispos , 
les sentiers qui devaient le ramener à Gaël. 

Il erra longtemps à l'aventure à travers les méandres des bois et 
parvint enfin à retrouver le chemin qu'il avait parcouru la veille. 
Tout à coup, il entendit des pas derrière lui, puis des voix, qu'il 
reconnut bientôt pour être celles de ses frères, qui ne tardèrent pas- 
en effet à le rejoindre. 

Ceux-ci, en le retrouvant vivant , et possesseur de l'objet qu'ils 
avaient inutilement cherché, en éprouvèrent une vive jalousie. 
Une pensée criminell%leur traversa le cerveau. Ils se consultèrent 



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LA. COURONNE DU ROI HOEL III. 371 

du regard, et, voyant que la même idée leur était venue à tous les 
deux, ils se précipitèrent sur le pauvre enfant, et lui portèrent de 
si violents coups de bâton à la tête, qu'ils le tuèrent sur le champ, 
avant qu'il eût le temps de proférer une parole. 

Lorsque les assassins eurent ainsi qpnsommé leur crime, ils 
creusèrent une fosse au pied d'un chêne, pour y cacher le corps 
de leur frère , qu'ils recouvrirent de terre et de gazon. Josse et 
Winoc — tels étaient leurs noms — s'emparèrent ensuite dé la 
couronne et la rapportèrent au roi breton , qui, n'apercevant pas 
Judicaël , leur demanda ce qu'ils en avaient fait. 

— Nous ne l'avons pas vu , répondirent-ils ; en nous quittant , il 
nous a laissés pour aller seul de son côté, supposant sans doute être 
plus heureux que nous. 

Cette réponse ne satisfit pas le roi, qui ordonna immédiatement 
à tous ses serviteurs de parcourir le pays pour retrouver son fils. 
Toutes les recherches n'aboutirent à rien, et l'on supposa qu'il 
avait été la proie des loups. Hoël ne se consola pas de la perte 
de cet enfant, et, souvent, en voyant l'air gêné et embarrassé 
de ses deux autres fils , des doutes affreux lui vinrent à l'esprit. 

Cinq années s'écoulèrent, et le temps n'apporta aucun soulage- 
ment à la douleur du malheureux père. 

Au retour d'un voyage à travers son royaume , le roi en passant 
près de l'endroit où le crime avait été commis, aperçut un petit 
pâtre qui, en soufflant dans un os, disait : 

a Mes frères m'ont tué 

Et se sont emparés 
De la couronne de mon père ; 

Voilà bientôt cinq ans 

Qu'un beau jour de printemps 
Ils me couchèrent dans la terre. » 

Hoël, étonné de ces paroles, s'approcha du „ erger et lui demanda 
ce qu'il disait ainsi : 

— Je n'en sais rien, répondit l'enfant; j'ai trouvé cet os, et en 
soufflant dedans je fais sortir ce que vous venez d'entendre. 

— Où l'as-tu trouvé î 



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372 LA COURONNE DU ROI HOEL m. 

— Ici, au pied de ce chêne. — Et il désigna un petit monticule 
de terre qui ressemblait à une tombe. 

Le roi, ayant fait enlever par ses hommes les mottes de gazon qui 
formaient celte exubérance du sol, ne tarda pas à découvrir le cada- 
vre de son fils chéri. Vm exclamation de surprise, et en même 
temps d'admiration, s'échappa de toutes les bouches, lorsqu'on vit 
le corps, après cinq ans, complètement intact et presque aussi frais 
que s'il venait d'être enterré. Un bras encore meurtri avait été brisé 
parles coups, un os en était sorti, avait sans doute percé la terre, 
et c'était cet os qui était entre les mains du pâtre. 

Le père prit son enfant dans ses bras, le pressa sur son sein et 
envoya immédiatement chercher saint Méen. L'ermite s'empressa 
d'accourir, en apprenant cette nouvelle. Aussitôt qu'il eut vu le 
miracle , il se jeta la face contre terre, pria Dieu avec ferveur, pais 
se releva, la figure souriante, s'approcha du mort, replaça l'os du 
bras et oignit tout le corps d'un onguent qu'il avait sur lui. Bientôt 
les chairs se colorèrent, le sang parut circuler, les yeux s'ouvrirent, 
les membres s'agitèrent et l'enfant revint à la vie. 

Ce miracle se répandit promptement dans tout le royaume de 
Domnonée, et le nom de Judicaël fut dans toutes les bouches. Le 
roi des bois fit arrêter et enfermer Josse et Winoc, voulant les faire 
juger et punir comme ils le méritaient ; mais Judicaël obtint leur 
grâce et leur pardonna. 

Il n'eut point à regretter cette noble action, car les deux frères se 
repentirent et firent bientôt oublier par leur belle conduite et leurs 
vertus le crime dont ils s'étaient rendus coupables. Enfin saint Judi- 
caël, à la mort de son père, lui succéda sur le trône. 



La légende que nous avons essayé de raconter se termine ici; 
mais nous voulons cependant dire deux mots du règne du prince 
breton dont le nom est toujours en très-grande vénération dans le 
pays. 

Quelque temps après l'avènement au trône de saint Judicaël, 
le roi de France Dagobert lui déclara la guerre , et envoya ses sol- 



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LA COURONNE DU ROI HOEL III. 373 

dats en Armorique , d'où ils furent repoussés et chassés jusqu'aux 
portes du Mans. Là, une nouvelle armée, conduite par le comte de 
Chartres , vint à leur secours , et une seconde rencontre eut lieu 
entre le Mans et Laval. 

Les Bretons, ayant à leur tête Budic, comte de Cornouaille, dres- 
sèrent une embuscade au milieu d'un chemin creux, dans lequel 
les Français s'avancèrent, furent cernés et battus. Le duc de Char- 
tres fut même fait prisonnier et amené à Judicaël. Ce dernier 
rentra dans son royaume , et fit ainsi voir à Dagobert qu'il n'était 
pas ambitieux et n'avait fait que se défendre. 

Cet acte inspira au roi de France le désir de faire la connaissance 
du prince breton, et il dépêcha près de lui, à cet effet, saint Eloi, 
évêque de Noyon , qui fut reçu en Bretagne avec tous les honneurs 
imaginables. 

Saint Eloi, émerveillé de la piété et des nobles qualités de Judi- 
caël, l'engagea à venir voir Dagobert à Clichy, près Paris , lui pro- 
mettant de le mettre en relation avec un grand nombre de saints 
personnages. Le voyage fut décidé et le départ s'effectua très- 
promptement. 

Dagobert accueillit Judicaël avec toutes sortes d'amitiés et ils se 
firent réciproquement de riches présents, en signe d'une paix 
inviolable. 

Ainsi que saint Eloi le lui avait promis, il rencontra à la cour du 
roi de France, saint Ouen , archevêque de Rouen , et d'autres reli- 
gieux, qui l'édifièrent tellement par leur piété, qu'aussitôt son 
retour en Bretagne , il se démit de sa dignité royale et se retira 
dans le monastère de Saint-Baptiste de Gaël, où il est décédé. 

Dieu a témoigné sa sainteté par plusieurs grands miracles qui se 
sont accomplis à son sépulcre. 

Adolphe Oràin. 



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LA BRETAGNE A L'ACADÉMIE FRANÇAISE 

HENRI-CHARLES DU CAMB011T 

ÉVÊQUE DE METZ 

TROISIÈME ET DERNIER DUC DE COISLIN 
(1664-1732)* 



IV 
I/Erèque de Metz dans son diocèse. — La Bulle Unigenitus. 
En même temps qu'il cultivait et protégeait ainsi les lettres, 
Henry de Coislin ne négligeait point les besoins de son diocèse. 
Imitant l'exemple de son oncle le cardinal, il avait fixé sa résidence 
à Metz, malgré sa charge de premier aumônier, qui l'obligeait de 
venir de temps en temps passer plusieurs mois à la cour. Le Jour- 
nal de Dangeau, qui tient un compte si minutieux de tous les petits 
événements de Versailles , parle en effet fort peu du duc de Coislin. 
Nous apprenons, par exemple, qu'au mois d'avril 1711, époque de 
la mort de Monseigneur, M. de Metz, premier aumônier, accompa- 
gna le corps, de Meudon h Saint-Denis, et sans aucun apparat, avec 
M. de Dreux, grand -maître des cérémonies — qu'il officia, le 18 
avril 1712, au service du Dauphin et de la Dauphine à Saint-Denis, 
(M. d'Alet prononça l'oraison funèbre) et le 21 du même mois, 
c pour l'anniversaire de Monseigneur mort l'année passée >..». 
Nous y apprenons encore que le 2 janvier 1716 : 

Les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit qui dévoient tous les ans 
nommer des commissaires pour examiner si l'on ne donnoit point quelque 
atteinte à leurs privilèges, avoient négligé depuis assez longtemps de 
s'assembler, et ils ont résolu de réparer leur négligence ; et pour cela ils 
ont nommé trois commissaires, l'un d'Eglise et deux (Tépée, comme il 

* Voir la livraison d'octobre, pp. 293-308. 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 375 

est porté dans les statuts , qui s'assembleront dès dimanche , chez M. de 
Torcy, chancelier de Tordre. Ces trois commissaires sont l'évêque de 
Metz, le maréchal de Tessé et le marquis d'Effiat 

Telles sont les rares mentions que Dangeau fasse de Henri de 
Coislin pendant un intervalle de plusieurs années : il fallait des 
circonstances exceptionnelles pour le voir paraître solennellement 
dans ses fonctions de premier aumônier; et si nous n'avions déjà 
le témoignage explicite de plusieurs contemporains, on pourrait 
inférer purement et simplement de ce silence de Dangeau , que 
Tévêque de Metz passait la plus grande partie de Tannée dans son 
diocèse. Or, on sait qu'à celte époque, la plupart des évêques 
habitaient plus souvent Versailles ou Paris que le siège de leur 
évêché. Celte résolution d'une pratique à peu près constante de la 
résidence , honore donc Henri de Coislin, qui, plus qu'aucun 
autre, avait un excellent motif pour rester près du roi. Du reste , le 
diocèse de Metz passait pour un des plus difficiles à gouverner. 
Coislin le visita dans toutes ses parties, et trouva, en effet, un grand 
nombre d'abus que le temps avait en quelque sorte consacrés , et 
que ses prédécesseurs avaient inutilement entrepris de jéformer. 
Leur exemple ne le découragea point; il l'entreprit à son tour, dit 
Gros de Boze , et il y réussit : « Les esprits les moins disposés à 
reconnaître le caractère de l'autorité, eurent honte de résistera 
la voix d'un pasteur, qui les aimoit », et qui donnait à ses diocé- 
sains tant de preuves de dévouement par ses libéralités et sa muni* 
licence. 

Dès Tannée 1699, il avait publié un recueil de Statuts synodaux, 
pour asseoir bien nettement, parmi son clergé, les bases de la 
discipline ecclésiastique ; en 1713, il fit imprimer un Rituel , fort 
volume in-4°, rempli d'instructions utiles , et qui fut très-applaudi. 
Malheureusement, le mandement qu'il donna peu de temps après 
au sujet de la fameuse bulle Unigenitus, n'était pas aussi conforme 
à la doctrine orthodoxe : cet opuscule fit du bruit, et ses tendances 
jansénistes lui attirèrent des censures de la cour de Rome. 

Ce n'est pas ici le lieu de raconter l'histoire de l'ardente polé- 
mique soulevée par la bulle Unigenitus et par la Constitution. — 



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376 HENRI-CHARLES DE COISLIN. 

On sait que dans l'assemblée des évoques tenue en 1713-1714,006 
Commission de six membres fut nommée pour examiner les moyens 
de faire accepter celte fameuse constitution qui contenait la 
condamnation de cent et une propositions extraites du livre da 
P. Quesnel. — Une quantité prodigieuse d'écrits fut lancée pour et 
contre : les évoques se divisèrent en plusieurs partis ; huit prirent 
la résolution de s'adresser directement au Pape , six furent exilés... 
Enfin, après bien des difficultés, la Constitution fut enregistrée au 
Parlement, et des lettres patentes du Roi en ordonnèrent l'accep- 
tation, en même temps qu'une instruction pastorale de l'assemblée 
des évoques était envoyée à tous les prélats de France. La consti- 
tution fut publiée dans 112 diocèses, mais avec bien des différences 
dans l'acceptation , accusées par les mandements particuliers qui 
la précédaient. Le mandement de l'évêque de Metz fut un de ceox 
qui causèrent scandale , et sans entrer dans la polémique engagée, 
nous en donnerons seulement le préambule et la péroraison poor 
mettre nettement en relief le style du prélat académicien, tout en 
faisant connaître sa conduite dans cette affaire délicate. Noos 
n'avons pas besoin de développer les raisons qui nous engageraient 
d'ailleurs à ne rien reproduire de ses distinctions sur les propo- 
sitions condamnées ; une seule suffit, c'est que le mandement fat 
frappé des censures pontificales ; les deux morceaux qui vont suivre 
n'entrent point dans le vif de la question si vivement controversée 
à cette époque : 

« Henry-Charles du Cambout, évoque de Metz, et prince du Saint- 
Empire, duc de Coislin, pair de France, baron des anciennes baronnies 
de Pontchâteau et de la Rochebernard , pair et président-né des Étals de 
Bretagne, premier baron de Champagne, comte de Crécy et autres 
lieux , premier aumônier du Roi , Commandeur de Tordre du Saint- 
Esprit, aux fidèles de notre diocèse, salut et bénédiction, en Notre- 
Seigneur. 

i L'obligation que l'Ecriture impose aux Evêques et le droit qu'elle leur 
attribue de garder le dépôt de la foi , exigeant de leur sollicitude pasto- 
rale , qu'ils veillent non-seulement à conserver dans le cœur des fidèles 
les vérités révélées et à préserver leur esprit de la contagion des erreurs 
condamnées , mais encore à écarter de leur troupeau tout ce qui peut 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 377 

altérer l'intégrité du dogme catholique, corrompre la pureté de la 
morale chrétienne ou affaiblir la force de la discipline ecclésiastique : 
depuis que par la miséricorde de Dieu, nous avons été appelé à une 
portion de l'Episcopat, que le corps des Evoques possède en son entier 
in di visiblement, nous avons donné notre principale attention à ces diffé- 
rents devoirs. Mais nous nous sentons obligé d'animer de nouveau notre 
zèle, au sujet de la Constitution de N. S. P. le Pape Clément IX, du 8 
septembre 1713, contre un livre intitulé : Le Nouveau Testament en 
français, avec des réflexions morales, etc. 

n En effet, nous n'avons pu voir sans une extrême douleur, l'abus 
que des esprits malintentionnés ou prévenus ont fait de cette Constitu- 
tion, depuis qu'on l'a répandue dans notre diocèse. Les uns, ennemis 
secrets ou déclarés de la religion , ont osé blasphémer contre le chef de 
l'Eglise, et avancer témérairement qu'il avait condamné des vérités fonda- 
mentales de la foi, et s'était déclaré en faveur des sentiments les plus 
relâchés. Les autres, sous les apparences d'un dévouement sans bornes 
aux décisions du Saint-Père, se sont donné la liberté d'interpréter à leur 
gré sa censure, dont ils se sont fait comme un bouclier pour soutenir la 
nouveauté de leurs systèmes sur l'économie de la grâce, et pour autoriser 
la corruption de leur morale, qui a toujours pour eux un attrait invin- 
cible, nonobstant le décri universel où elle est tombée , et les foudres de 
l'Eglise dont elle a été si souvent et si solennellement frappée. D'autres 
enfin, alarmés au premier coup d'œil des propositions censurées, ont cru 
y trouver la vérité à la place de l'erreur, et l'erreur élevée sur les ruines 
de la vérité. A peine se sont- ils rassurés à la vue de l'accord de tous les 
premiers pasteurs, à ne publier la Bulle qu'après avoir mis le sacré dépôt 
en sûreté, par une ample exposition des mauvais sens dans lesquels seuls 
les propositions ont été censurées. 

» Pour remédier à tant d'abus, arrêter le progrès des préventions et 
des mauvaises intentions qui en sont la source, et entrer dans les vues 
des prélats de France; après avoir souvent imploré les lumières de l'Esprit- 
Saint, et recommandé cette affaire si importante aux prières des personnes 
de la plus éminente piété, nous avons jugé nécessaire de vous donner les 
instructions suivantes, qui doivent vous servir de guide pour entrer dans 
l'intelligence et l'esprit de la Constitution , comme elles sont les garants 
de la pureté de notre fui, dans l'acceptation que nous en voulons faire. 

i 1. — En censurant les propositions qui concernent la prédestination 
et la faiblesse de l'homme depuis sa chute, Notre Saint-Père n'a condamné 
que les sens hérétiques de Luther, de Calvin et des cinq fameuses propo- 
sitions de Jansénius, comme il est aisé de l'inférer du texte même de sa 
Bulle ; et à Dieu ne plaise que vous puissiez jamais penser que ce saint 
Pontife ait voulu proscrire le système de la grâce efficace par elle-même, 



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378 HENRI-CHARLES DE COISLIN. 

et de la prédestination gratuite que ses prédécesseurs ont toujours 
approuvée dans les ouvrages de saint Augustin et de saint Thomas, qui ne 
cesseront jamais d'être regardés comme les oracles des théologiens catho- 
liques sur les matières de la grâce. Concevons donc, N. T. G. F., une 
juste horreur de toute doctrine qui détruit la liberté de l'homme et qui 
lui ôte le pouvoir de faire le mal quand il vit sous l'impression de la grâce 
môme la plus efficace, ou lui refuse la puissance de fuir le péché quand il 
est asservi sous le joug de la concupiscence dominante etc, etc. ..i 1 > 

Après avoir examiné, en treize articles fort longs et d'après ses 
sentiments personnels, les principales propositions censurées, 
l'évèque de Metz conclut ainsi : 

c Voilà, N. T. G. F., des explications si précises, si conformes à 

la saine doctrine et à l'esprit de N. T. S. P. le Pape, qu'elles nous font 
espérer qu'en les lisant avec une intention droite et une humble docilité 
aux oracles de l'Ecriture et de la tradition , qui sont les sources où nous 
les avons puisées, vous tirerez de la publication de la Bulle tout le fruit 
dont nous conjurons le Père des lumières de l'accompagner. 

9 A ces causes y après avoir lu avec toute l'application qui convient, la 
dite constitution en forme de bulle de N. S. P. le Pape Clément XI, en date 
du 8 septembre 1713, qui commence Unigenitus Dei FUius; et après 
avoir tiré de son contenu les réflexions que l'importance de l'affaire et les 
besoins de l'Église demandaient, et en avoir conféré avec plusieurs théo- 
logiens, dont la science et les sentiments orthodoxes nous sont parfaite- 
ment connus ; tout considéré et le saint nom de Dieu invoqué, nous avons 
condamné et nous condamnons avec N. S. P. le Pape le livre intitulé : Le 
Nouveau Testament en français, avec des Réflexions sur chaque verset, 
etc. t à Paris, Î699; autrement : Abrégé de la morale de l'Évangile, de* 
Actes des Apôtres, des Épitres de saint Paul, des Épitres canoniques et 
de V Apocalypse ; ou Pensées chrétiennes sur le texte des Livres sacrés, etc., 
Paris, 4693 et {694, comme contenant des propositions très-dangereuses, 
et surtout tendantes à renouveler l'hérésie des cinq fameuses Propositions 
du livre de Jansénius. Nous recevons et acceptons la dite constitution 
avec respect et avec la soumission que les saints canons prescrivent 
Vous ordonnons de vous y conformer, suivant les explications contenues 
dans notre présente instruction pastorale, lesquelles vous devez regarder 
comme un fidèle témoignage des véritables intentions du Saint-Père, 
puisqu'elles sont prises dans la parole de Dieu, dans les décisions des 
Conciles et dans les enseignements des docteurs de l'Église. Défendons à 

1 Hist. du livre des réflexions morales et de la Constitution, — Amst., 1726. 
A vol. in-4\ 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 379 

toute personne, de quelque qualité et condition qu'elle soit, de donner à 
la dite constitution des interprétations contraires , soit pour condamner 
des sentiments enseignés dans les écoles catholiques , soit pour autoriser 
les monstrueuses subtilités de la morale corrompue, qui n'a que trop de 
partisans , soit enfin pour calomnier l'Église romaine , la mère de toutes 
les Églises. 

> Condamnons pareillement les cent et une propositions qui sont extraites 
du dit livre, avec les mêmes qualifications dont elles ont été respective- 
ment frappées par le Pape. Défendons sous peine d'excommunication, qui 
sera encourue par ce seul fait, de les lire ou les retenir, ordonnons à tous 
ceux qui en ont un ou plusieurs exemplaires de les rapporter à notre 
secrétariat pour y être supprimé..., etc., etc. 

y Nous nous élèverons surtout avec toute la force et toute l'autorité 
que Dieu nous a mises en main pour éloigner tout ce qui pourrait renou- 
veler l'hérésie du jansénisme, dont notre diocèse a été heureusement 
préservé jusqu'aujourd'hui, et pour étouffer les contestations qui auraient 
dû être terminées par les constitutions des souverains pontifes, reçues et 
acceptées de toute l'Église. — Donné à Metz , en notre palais épiscopal, 
le vingtième jour de juin mil sept cent quatorze. > 

D'après ces citations, on pourrait croire que le mandement de 
Tévêque de Metz était irréprochable ; mais nous avons laissé de 
côté, pour les raisons que nous avons exposées plus haut, l'explica- 
tion détaillée du sens dans lequel il fallait entendre la condamnation 
de chaque proposition. Ce fut cette explication qui suscita le scan- 
dale. 

Le zèle des éyêques qui voulaient qu'on regardât la constitution 
comme une règle de foi, dans son sens rigoureux, s'étendit en effet 
jusqu'aux diocèses de ceux mêmes de leurs confrères qui avaient 
accepté la constitution, mais qui l'avaient fait par des mandements 
restreignant beaucoup trop à leur gré cette acceptation. Ils s'éle- 
vèrent principalement contre le mandement de Ms p Tévêque de 
Metz *, qu'ils firent condamner à Rome et en France, et celui de 
Farchevêque d'Ambrun, oubliant celui de l'évêque de Sisteron, qui, 
bien que semblable à celui de M. de Metz, fut épargné, probablement 

* M. de Coislin, lit-on dans la correspondance de Fénelon (IV. 504), n'acceptait la 
constitution dans son mandement que relativement au sens qu'il lui plaisait de don- 
ner aux propositions condamnées. 



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380 HENRI-CHARLES DE COISLIN. 

parce qu'il ne vint pas alors à leur connaissance, ou parce qu'ils 
voulurent bien le négliger. 

Lorsque le mandement du duc de Coislin parut à Paris, où il s'en 
distribua un grand nombre d'exemplaires, les deux partis, remarque 
un chroniqueur contemporain, en furent également surpris. On j 
réunissait deux choses qui paraissaient incompatibles, la condamna- 
tion et l'acceptation de la bulle, c'est-à-dire que le corps du man- 
dement présentait un exposé de doctrine aussi opposé à celle de la 
bulle qu'il était conforme à celle du livre et des propositions cen- 
surées ; et on ne laissait pas dans la conclusion d'accepter la bulle 
et de condamner le livre des propositions. Ce tempérament employé 
sans doute pour concilier les partisans et les adversaires de ce dé- 
cret, ne plut ni aux uns ni aux autres ; mais les premiers furent les 
plus mécontents; ils ne purent se persuader que l'acceptation qu'on 
y paraissait faire delà constitution fût sérieuse, lorsqu'on en rejetait 
en même temps la doctrine ; ni que la condamnation du livre et des 
propositions qu'on paraissait adopter fût sincère, lorsqu'on ensei- 
gnait la même chose que ce qui était enseigné dans le livre et 
exprimé dans les propositions. Un de leurs principaux docteurs 
déclara dans une grande compagnie < que le mandement de Metz 
était la satire la plus violente qui eût encore paru contre la consti- 
tution » s . Les jésuites, qui étaient personnellement choqués des 
traits avec lesquels on les dépeignait au commencement du man- 
dement *, n'en avaient pas une autre idée ; aussi ne s'étonnera-t-on 
pas des observations d'un docteur janséniste qui le fit réimprimer 
en Hollande, précédé d'un avertissement où il disait : 

c C'est en vain que M*r de Metz s'est flatté d'apaiser les Jésuites ou 
de leur donner le change , en leur sacrifiant l'auteur et le livre des 
Réflexions morales, que ce prélat condamne avec les cent une proposi- 
tions , quoique tout le corps de son mandement le dût conduire à une 
conclusion contraire. C'est en vain que ce même prélat, pour ménager ces 
pères ou pour les leurrer, leur présente un fantôme du jansénisme qu'il 
accable des plus rigoureuses censures. C'est en vain que, pour faire passer 
la liberté qu'il prend de donner à la bulle un bon sens qu'elle n'a point, 

1 Histoire du livre des Réflexions morales. Loc. cit. 
a Voir les passages soulignés ci-dessus en italique. 



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J 



HENRI-CHARLES DE COISLIN. 381 

il suppose au livre des réflexions de très-mauvais sens qu'il n'a point non 
plus, et dont l'auteur a toujours été très- éloigné. Enfin, c'est inutilement 
qu'il accepte la bulle, et qu'il en ordonne la publication dans tout son 
diocèse. Ce n'est plus cette constitution que les Jésuites ont tant solli- 
citée ; ce n'est plus cet objet de leurs vœux et de leur complaisance ; ils 
n'en reconnaissent aucun trait qui ne soit défiguré ; ils ne voient plus la 
doctrine de leur Molina élevée sur les débris de l'école de saint Thomas ; 
ils ne trouvent plus les relâchements de leurs casuistes autorisés ; la dis- 
cipline de la pénitence affaiblie ; le droit des évoques ouvertement violé ; 
les libertés de l'Eglise de France foulées aux pieds *. Ils redemandent 
leur bulle dans son état naturel, et veulent qu'on anéantisse ce commen- 
taire infidèle, qui la représente tout autre qu'elle n'est » 

C'est ce qu'ils obtinrent bientôt après, et ce qu'ils firent ordonner 
par le roi même, en l'engageant à rendre, dans son conseil d'Etal, 
un arrêt du 5 juillet 1714, où Sa Majesté ordonne : Qm le man- 
dement et instructions pastorales du dit sieur évéque de Metz 
demeureront supprimés, révoqués et annulés, comme faits au préju- 
dice de lettres patentes de S. JW., contraires à l'acceptation de la 
Bulle faite par rassemblée du clergé de France, et tendant à affai- 
blir ou à rendre inutile la condamnation, tant des erreurs contenues 
dans les cent une propositions, que du livre qui les renferme. Et 
Ton remarquait, parmi les motifs de la suppression du mandement : 
« Qu'il étoit injurieux à Sa Sainteté et aux prélats de la dernière 
assemblée du clergé ; qu'il introduisoit une forme nouvelle d'ac- 
cepter les constitutions des papes, et qu'il a voit formellement con- 
trevenu aux lettres patentes du 14 février 1714, par lesquelles il 
étoit porté que la bulle seroit reçue d'une manière uniforme dans 
toute l'étendue du royaume, suivant les résolutions qui avoient été 
prises à ce sujet par l'assemblée. > 

Or, aucun de ces motifs ne paraissait fondé aux yeux du parti 
adverse, ainsi que le fait voir en détail l'auteur de l'avertissement 
déjà cilé. Bien loin que ce mandement fût injurieux à Sa Sain- 
teté, on pouvait dire, au contraire, selon lui, que M« p de Metz avait 
poussé jusqu'à l'excès le respect pour le pape, par le parti qu'il 

1 Nous n'avons pas besoin de faire remarquer l'exagération de ce langage fort 
peu orthodoxe. 



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^.'Jjp. 



388 HENW-CHARLBS DE COISLIN. 

avait pris de cacher tous les défauts de sa bulle, et d'y donner en 
l'acceptant le tour le plus spécieux et le plus capable de la faire 
respecter : qu'il avait eu la mttne attention à ménager les prélats, 
dont il ne disait pas un seul mot qui pût les choquer, et à ne point 
s'éloigner des résolutions de l'assemblée : « Il a jugé comme elle, 
dit cet auteur, que la bulle avait un très-grand besoin d'être expli- 
quée. Il a usé du droit que l'assemblée lui laisse et qu'elle ne pou- 
vait lui ôter, de faire un mandement explicatif de la bulle, comme 
les prélats de l'assemblée en ont fait un. Il est vrai qu'il a fait mieux 
qu'eux ; mais il ne se déclare point contre eux, et on ne peut pas 
dire qu'il leur soit contraire. On ne peut pas dire non plus qu'il ait 
contrevenu aux résolutions de l'assemblée, ni par conséquent aux 
lettres patentes qui sont relatives à ces résolutions. » Il ne pouvait 
donc y avoir d'autres motifs véritables du traitement ignominieux 
fait à un évêque de la distinction de Me r de Metz, dit le chroniqueur 
du parti, sinon qu'il avait usé des droits de l'épiscopat d'une 
manière qui humiliait les Jésuites, et qu'il avait pris des mesures 
plus justes que celles des quarante prélats, pour maintenir h 
liberté de l'Eglise gallicane *. 

1 Voici du reste l'exposition succincte des Trais principes sur la matière : — « Je 
conviens avec vous, Monseigneur, écrivait M. de Bissy, évêque de Meaox, à Fénelon, 
le 6 septembre 1714, qu'une instruction exempte d'erreurs ne suffit point dans la 
conjoncture présente, si elle ne renferme pas une exclusion claire et formelle de tons 
les subterfuges du parti. Nous avon3 fait cet été un bon usage de ce principe, et c'est 
cependant une des raisons qui nous ont fait passer pour gens trop difûcultaeux. — 
Je conviens aussi avec vous qu'une réception de la bulle relative à une excellente 
explication introduiroit une nouvelle forme dont les conséquences seroient très-pré- 
judiciables à la vérité et pourroient saper le fondement de toute suprême autorité. 
C'est là un des grands principes sur lequel nous avons bâti tout notre travail; flt 
comme nous avons toujours cru voir quelques relations dans le projet de mandement 
que nous avons examiné, quoiqu'elles soient beaucoup moins sensibles que celles ds 
mandement de M. de Metz, c'est là une des raisons qui nous a fait dire que nous M 
pouvions approuver cet ouvrage. » — (Corr. de Fénelon, IV, 503-504.) 

Et le P. Daubenton écrivait à la même époque à l'illustre archevêque de Cambrai; 
— * J'oubliois, Monseigneur, de vous dire que je ne vois pas que l'on puisse répli- 
quer au syllogisme sur lequel roule votre mandement. Selon les opposans, le Pape 
est infaillible lorsqu'il parle ex cathedra, et que ses décrets sont suivis du consente- 
ment d'une partie de l'Église. Or, dans la conjoncture présente, le Pape a parlées 
cathedra, sur des matières dogmatiques» et plus de cent évêques de France ont 



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-** J 



HENRI-CHARLES DE COISLIN. 983 

Les promoteurs de la constitution ne l'entendirent point ainsi, 
comme il était facile de le supposer ; et, non contents d'avoir fait 
supprimer en France ce mandement, ils le dénoncèrent en même 
temps â Rome, où ils obtinrent de l'Inquisition un décret semblable 
à ceux qu'ils avaient déjà fait rendre contre le^mandements des 
évêques opposants. Ce décret, daté du 22 août 1714, fut affiché à 
Rome le 27 du même mois. Le mandement y est condamné, comme 
étant scandaleux, présomptueux, téméraire, injurieux au Saint- 
Siège apostolique , et induisant au schisme et à V erreur. — Coislin 
garda le silence, et, plus soumis que la plupart des opposants à la 
constitution, courba ta tête devant le décret qui le frappait 4 . L'au- 
teur du Renversement des libertés de l'Église gallicane développa 
deux ans après tous les abus qu'il trouvait dans ce décret et prit 
soin de réparer aux yeux du parti la négligence qu'on avait mise à 
s'y opposer. Mais il est constant que l'évèque de Metz n'eut aucune 
part à cette élucubration 2 , et ce n'est que beaucoup plus tard, vers 
la fin de sa carrière, qu'il revint dans un mandement, sinon au jan- 
sénisme, qu'il désavouait formellement en paroles, du moins à un 
gallicanisme beaucoup trop avancé. 

V. — Fin de la carrière de l'évèque de Metz. 

Ce qtie nous avons rapporté jusqu'ici des actes officiels du troi- 
sième duc de Coislin a déjà permis au lecteur de se faire une idée 
assez nette de sa physionomie morale. Gros de Boze complète ainsi 
son portrait : 

c Né grand et magnifique, Henri de Coislin n'en étoit ni moins simple 

acquiescé à sa décision , sans compter ceux de Flandre, de l'Italie, etc. Tout le reste 
de l'Église s'y est soumis, au moins tacitement. La conclusion est aisée à tirer et ne 
peut être niée... .» — lbid. 

1 11 garda cependant rancune aux Jésuites, si Ton en croit Dangeau, qui écrivait le 
22 novembre 1715 : « Le P. Le Tellier et le P. Doucin ont ordre de se retirer de 
Paris (Louis XIV élait mort depuis peu). — On croit qu'il y en aura encore quelques 
autres qui auront le même ordre ; on a ôté à plusieurs de leur compagnie le pou- 
voir de confesser, et aucun de ceux à qui on a laissé la permission n'a le pouvoir 
d'aller confesser dans lçs couvents. M. l'évèque de Metz a interdit tous les Jésuites de 
son diocèse, et on croit que M. de Verdun les a interdits aussi dans le sien. » 

* Voy. Hisl. citée de la Constitution. Àmst. 1726. 4 vol. in-4 - ; 



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384 HENRI-CHARLES DE COISLIN. 

ni moins accessible. Somptueux, libéral, prodigue même dans les occa- 
sions où il s'agissoit de soutenir l'honneur de sa place ou celuy de sa 
naHion , il éloit sobre, économe et réglé dans sa dépense ordinaire, qui 
eût été moindre encore si un dévouement marqué pour tout ce qui a?oit 
quelque rapport au service du roy ne l'avoit engagé à recevoir personnel- 
lement à sa table )p principaux officiers de ses troupes. Il les connaisse 
presque toutes par une longue habitude, et quand il en devoit venir qm 
n'avoient pas encore passé à Metz, ou qu'il n'avoit pas vues ailleurs, 3 
s'informoit si exactement de tout ce qui les composoit, qu'à leur armée, 
les officiers, surpris et charmez de trouver dans son accueil des distinc- 
tions personnelles, luy vouoient d'abord un sincère attachement et n'hé- 
sitoient point à luy demander des conseils sur leur propre estât. Il eût été 
luy-méme un militaire vertueux, autant par son zèle pour la patrie que 
par l'activité de son tempérament et par son inflexible probité. 

» Sa conversation étoit vive et brillante. Il donnoit un ton propre et 
particulier à tout ce qu'il disoit, soit qu'il traitât un sujet de morale ou de 
politique, soit qu'il débitât simplement une nouvelle du temps, ou qu'il 
contât une histoire de l'ancienne cour ; et comme il n'ennuyoit point, 9 
n'aimoit pas non plus à estre ennuyé : les malheureux avoient seuls le 
privilège, lors même qu'il avoit soulagé leur misère, de le surcharger 
encore de longs et inutiles détails.... 1 » 

Nous ajouterons à cela qu'il était de taille très-petite, comme 
tous les Coislin, très-laid, comme la plupart d'entre eux, et qu'il 
avait la répartie vive et son franc-parler, même devant les hauts 
personnages. On raconte qu'un jour, Louis XV, encore enfant, ayant 
rencontré le prélat dans les galeries de Versailles, s'écria , frappé 
de sa figure peu séduisante : — Ah ! mon Dieu, qu'il est laid ! — 
Voilà un petit garçon bien mal appris ! dit aussitôt Coislin, en se 
retournant vers le maréchal de Villeroy, gouverneur du prince. Le 
fait est que si l'on en juge par le portrait de l'évêque de Metz, qu'on 
peut aller voir au musée de Versailles, sa laideur pouvait expliquer 
l'exclamation naïve de l'enfant-roi. 

Gomme son père, le premier duc de Coislin, dont nous avons 
raconté une aventure originale avec le président de Novion, et 
comme son oncle le cardinal, dont on se rappelle la dispute au 

1 Mém. de V Académie des Belles-Lettres. IX, 253. 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 385 

sujet de sa place à la chapelle du roi , il était aussi très-soucieux 
des prérogatives attachées à sa charge : 

€ M. Tévêque de Metz, écrit Dangeau le 8 mars 1716, a pris depuis 
quelques jours un carreau à la messe du roi, étant à genoux en sa place 
de premier aumônier. Les cardinaux, qui étoient à cette messe, s'en 
plaignirent, soutenant qu'il n'y avoit que les princes du sang et eux qui 
eussent le droit d'avoir des carreaux sous les yeux du roi ; que les ducs 
n'ont ce droit que derrière le roi, quand il ne les voit point. M. de Metz a 
repris encore aujourd'hui à la messe un carreau , et le cardinal de Poli- 
gnac y étoit et a représenté / à M. le duc d'Orléans que c'étoit contre 
Tordre. — Du 14 mars. M. l'évêque de Metz ne prend plus de carreau 
devant le roi. » 

Saint-Simon, dans ses notes au Journal de Dangeau, se livre à 
ce sujet à une longue dissertation, de laquelle il résulte que Coislin, 
étant duc et pair, voulut reprendre un ancien droit que Louis XIV 
avait interverti en 1688 en faveur de ses fils naturels. Villeroy et le 
régent étaient pour lui : mais l'évêque de Fréjus, Fleury, qui prit 
fait et cause pour les cardinaux , finit par l'emporter contre le pre- 
mier aumônier. Ce sont là les miettes de l'histoire, et l'on se prend 
à sourire devant ces détails puérils d'étiquette ; mais ces petites 
querelles devenaient alors de grands événements, et l'on ne peut 
les passer sous silence dans la biographie d'un personnage de la 
cour. Deux ans plus tard, une rivalité analogue faillit amener un 
orage, et l'inépuisable Journal de Dangeau nous apprend que le 
Jeudi-Saint, 14 avril 1718, 

€ A la grand'messe , il y eut une dispute entre le cardinal de Polignac 
et l'évoque de Metz, à qui présenteroit l'Évangile au roi. On croit que cela 
sera jugé en faveur de M. de Metz, comme premier aumônier et évoque; 
mais comme M. le duc d'Orléans n'étoit point à la messe pour décider cette 
affaire, le roi voulut qu'on ne lui présentât point l'Évangile ce jour-là 
pour empêcher la dispute dans l'église i . » 

* On trouve à ce sujet une lettre curieuse dans la correspondance inédite de la 
marquise de la Cour de Balleroy, sœur de M«' de Caumarlin, évêque de Vannes, 
puis de Blois. Son mari lui écrivait : «... M. de Metz et le cardinal de Polignac se 
jetèrent tous deux dessus l'Évangile, comme voulant le prendre de force. M. le ma- 
réchal de Villeroy, voyant cela, leur dit : Messieurs, le roi ne veut pas baiser le livre 
aujourd'hui ; et cela termina une scène qui ailoit devenir fort ridicule. » — Bibl. 
Mazarine, mss., n° 2791; 7/120. 

TOME XXXVI (VI DE LA hfi SÉRIE). 26 



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386 HENRI-CHARLES DE COISLIN. 

Un rival de Boileau aurait pu transformer d'aussi graves disputes 
en un poème héroï-comique digne du Lutrin; mais ne rions pas 
trop de ces apparentes puérilités. Au fond de tout cela se retrouve 
un principe trop oublié de nos jours, et qui constitue l'un des pre- 
miers éléments de conservation des sociétés : la hiérarchie. 

L'évèque de Metz perdit, en 1721, sa sœur, la duchesse de Sully, 
veuve sans enfants, qui mourut à cinquante-six ans, victime d'une 
fausse modestie qui ne lui permit pas de laisser panser un abcès 
par le chirurgien. C'était, dit Saint-Simon, « la meilleure femme du 
monde et qui serait morte de faim sans son frère » 4 . 

Quelques années après, en 1726, Coislin fut élu membre hono- 
raire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. 

c Cette Académie, écrivait un peu plus tard son secrétaire perpétuel, 
usa du droit qu'elle avoit de se charger de la plus grande partie de la 
reconnoissance que la république des Lettres devoit à AL l'évèque de 
Metz. Elle le nomma à une place d'académicien honoraire, et le roy, en 
approuvant notre choix, eut la bonté d'ajouter qu'il estoit à souhaiter 
qu'il pût se trouver aussi souvent à nos assemblées, qu'il y seroit utile 
par son goût et par ses talents. 

» Plus nous en étions convaincus nous-mêmes, ajoute Gros de Boze, et 
plus le temps que nous en avons joui nous a paru court : le séjour qu'A 
faisoit à Metz ne nous laissoit l'espérance de le voir à l'Académie que 
dans le petit intervalle de ses voyages ; et cette espérance n'a jamais esté 
trompée qu'avec celle du public, lorsque sa dernière maladie l'ayant 
amené à Paris, il y vécut dans une retraite qui annonçoit le triste évé- 
nement qui l'a suivie.... 2 » 

« On commença à soupçonner quelque altération dans sa santé, dès 
qu'on ne luy vit plus le même feu et la même gayeté. Insensiblement, il 
eut moins de monde à la ville et à la campagne , il se retrancha tous les 
exercices de plaisir ou d'amusement, et une vie si différente de celle qu'A 
avoit menée jusque-là luy échauffa et luy corrompit le sang. Il ne s'en 
aperçut que par une petite douleur qu'il ressentit au bout du pouce de la 
main droite ; il l'irrita , en voulant la sonder avec une plume ; il fallut 
appeler les chirurgiens, qui, jugeant le mal sérieux, ouvrirent plus mé- 
thodiquement le pouce malade, et luy Grent tomber les deux phalanges. 
Sa dernière ressource fut de venir à Paris , où il ne trouva pas plus de 

1 Saint-Simon, XI, 378. 

a Mém. de VAcad. des Belles-Lettres, IX, 251. 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 387 

soulagement et où ses forces diminuant de jour en jour, il mourut dans 
un épuisement total le 28 novembre 1732, âgé de soixante-huit ans 
accomplis *. » . 

Quelques mois auparavant, il avait écrit au cardinal de Fleury, au 
sujet des affaires ecclésiastiques, assez tendues vers cette époque, 
une lettre qui fut répandue dans le public, et qui montre à quel 
point il était sûr de son clergé, après trente-quatre ans de pater- 
nelle administration : « J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a 
fait l'honneur de m'écrire. La paix est, Dieu merci ! dans mon dio- 
cèse ; mais s'il arrivoit par malheur quelque trouble, j'ose vous 
assurer que je suis plus en état d'y mettre ordre que Messeigneurs les 
évêquesdela cour; ainsi, trouvez bon que je ne fasse point de part 
à Votre Excellence de ce qui s'y passera....' » 

Malheureusement, il n'était aussi sûr de son clergé qu'au point 
de vue gallican, pour ne pas dire janséniste, et l'impartialité nous 
fait un devoir de rapporter, d'après le recueil des Nouvelles ecclè* 
siastiques, quelques faits qui montrent l'attachement que l'évêque 
de Metz conserva toujours pour ces doctrines : les souffrances de 
ses dernières maladies aigrirent peut* être ses dispositions, mais il 
est trop certain qu'il se laissa aller, vers cette époque, à des paroles 
et à des actes regrettables. Dans un mandement du 30 juin 1730, 
Henri de Coislin, après avoir déclaré que les quatre fameux articles 
de 1682 c contiennent une doctrine fondée évidemment sur l'Ecri- 
ture et la tradition, et qu'on ne peut combattre sans ébranler les fon- 
dements de la hiérarchie, l'autorité de l'Eglise universelle, etc.», ce 
qui revenait tout simplement à déclarer que hors de France, et surtout 
à Rome , on n'entendait rien à l'Ecriture et à la tradition , il trace 
en ces termes le portrait des Jésuites, sans les nommer: « Des 
esprits téméraires que l'amour de la nouveauté ou l'envie de se dis- 
tinguer portent tous les jours à avancer des opinions singulières et 
à les déguiser par des subtilités capables d'altérer l'intégrité du 
dogme, de corrompre la pureté de la morale, d'énerver la vigueur 
delà discipline... » Après celte déclaration, renouvelée de celle du 

4 Mém. de VAcad. des Belles-Lettres. IX, 254. 
a Journal de Barbier, II, 189. 



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388 HENRI-CHARLES DE COISLTN. 

mandement de 1714, les jésuites de Metz n'osèrent plus faire sou- 
tenir de thèses dans leur collège. 

Les Nouvelles ecclésiastiques, qui donnent ces détails dans un 
article du 4 août 1730, nous apprennent encore 1 que Tannée sui- 
vante, le célèbre Jean- Joseph Languet, alors évêque de Soissons, 
et plus tard archevêque de Sens, de l'Académie française 1 , etc., 
revenant d'Allemagne et séjournant à Metz, se mit à prêcher la sou- 
mission aux doctrines de Rome dans les communautés de la ville: 
Coislin lui fit signifier qu'il eût à sortir promptement de son dio- 
cèse; aussi quelques années après, Languet refusa-t-il un dimissoire 
pour un sujet qui voulait êlre ordonné à Metz, en alléguant des rai- 
sons qui n'étaient guère à l'honneur de l'évêque diocésain 3 . 

On comprendra sans peine, après cela, comment l'organe du parti 
put faire de l'évêque de Metz l'éloge qui va suivre, vers la fin de 
Tannée 1733 : « Tout le monde sait la perte qu'on a fait dans ce 
diocèse par la mort de Ms r l'évêque, Henri-Charles du Camboulde 
Coislin. Cette perte est un gain pour les Jésuites... Personne n'ignore 
ce qui le rendoit odieux à ces RK. PP. Il ne leur estoit point 
asservi, il ne les employoit point, il éloit attaché à la saine doctrine 
(janséniste), et il avoil reçu la bulle comme ne la recevant pas.-..; 
enfin il n'inquiétoit personne. C'éloit être bien noir aux yeux de la 
société. Le jour de la Conception de la sainte Vierge, ces Pères ont 
fait dans la ville une procession solennelle, que le prélat leuravoit 
interdite depuis dix-huit ans... 4 » Faut-il ajouter encore que Henri 
de Coislin avait choisi pour vicaire général un janséniste notoire, 
Joseph Séron, et qu'il le fil chanoine, chancelier et officiai de 
Metz?... 

Cet attachement à la doctrine hétérodoxe, triste héritage de 
famille, car son grand-oncle, le fameux abbé de Pontchâteau, avait 

1 Nous devons l'indication de tous ces articles à l'obligeance du R. P. Le Lasseor 
dont l'érudition en ces matières est bien connue. 

2 II était aussi abbé de Çoëtmalouen, au diocèse de Quimper, et par là il appar- 
tient à la Bretagne. Il est l'auteur de la première vie de la bienheureuse Marie 
Alacoque. 

3 Nouvelles ecclésiastiques, année 1731, p. 227. 
* Ibid., année 1733. 



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Gbogle^ 



HENRI-CHARLES DE COISLIN. 389 

été Tim dès ardents disciples de Port-Royal, et le cardinal de Coislin 
avait placé beaucoup trop de docteurs jansénistes dans le diocèse 
d'Orléans et près de son neveu, lors de son éducation, est le seul 
reproche que nous ayons à faire à la mémoire du dernier duc de 
Coislin. La lutte fut très-ardente au XVIII e siècle, cela est vrai, mais 
l'ardeur de la lutte ne peut excuser le retour à la bataille, ou du 
moins aux escarmouches, après une condamnation éclatante. 

Le testament de*l'évêque de Metz fut très-admiré par ses con- 
temporains. 

c Sans avoir jamais paru craindre le moment fatal de sa mort, dit G. de 
Boze , il en avoit prévenu , et pour ainsi dire illustré les suites , par des 
arrangements qui ne respirent que prudence et sagesse, religion et gran- 
deur d'âme. Il n'a laissé aucune sorte de services sans une récompense 
proportionnée à la manière dont il sçavoit les sentir ; il a splendidement 
pourvu à l'entretien et à l'augmentation des pieux établissements qu'il 
avoit faits dans son diocèse ; il a voulu que le château de Frescati, avec 
toutes ses dépendances et ses embellissements passât à ses successeurs à 
l'évêché de Metz, comme le seul lieu de plaisance dont ils pouvoient jouir 
avec quelque dignité sans abandonner le soin et presque la vue de leur 
église ; il a légué la collection entière de ses manuscrits à l'abbaye de 
Saint-Germain-des-Prés , où il l'avoit placée depuis longtemps , comme 
dans un des plus commodes et des plus sûrs dépôts de la république des 
Lettres. Enfin, loin d'exercer aucune de ces préférences si naturelles entre 
ses héritiers collatéraux , il leur a laissé , dans l'ordre commun des suc- 
cessions, tous les biens dont il étoit le plus maître de disposer.... 1 » 

Le duché de Coislin s'éteignit dans sa personne, et les terres qui 
en dépendaient passèrent aux princes de Lambesc, de la maison de 
Lorraine-Harcourt, ses cousins au huitième degré; peu après, 
Louis-Charles de Lorraine, comte de Brionne, vendit la baronnie de 
la Roche-Bernard à M. de Boisgelin, celle de Pontchâteau à M. de 
Menou, et le marquisat de Coislin aux descendants de la branche 
cadette du Cambout. C'est ainsi que les Camboul de Carheil et de 
Beçay devinrent marquis de Coislin et le sont encore aujourd'hui. 
On connaît la brillante conduite du dernier marquis pendant la 
guerre désastreuse de 1870 a . 

1 Mém. de V Académie des Belles-Lettres, IX, 254. 
9 II est mort sans enfants en 1873. 



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390 HENRI-CHARLES DE COISLIN. 

Lorsque la Révolution supprima les abbayes, la Bibliotheca 
Coisliniana, olim Seguieriana, fut réunie à la Bibliothèque natio- 
nale; un violent incendie brûla en 1794 une grande partie des livres 
imprimés de celle collection ; mais tous les manuscrits furent sau- 
vés, et Ton peut les admirer encore au fonds Saint-Germain. 

L'Académie française avait successivement élu les trois ducs de 
Coislin, comme les images vivantes de ses deux premiers protec- 
teurs, au milieu de ses réunions. Après la mort de l'évêque de Metz, 
il ne restait plus aucun représentant de cette double origine; et 
seul, le duc de Richelieu, élu depuis quelques années, pouvait rap- 
peler aux académiciens la mémoire du cardinal : les du Cambout de 
Carheil, nouveaux marquis de Coislin , et descendants, comme les 
premiers, de Louise du Plessis-Richelieu, avaient depuis beaucoup 
trop longtemps laissé tomber dans l'oubli leur illustre parenté, et 
presque tous, assistant avec la plus grande régularité aux États de 
Bretagne, avaient passé leur vie dans les régiments de dragons 
spéciaux de cette province. L'Académie ne les connaissait pas : on 
ne songea donc plus à continuer la succession, et l'évêque deVence, 
Surian, orateur doux et tranquille, fui choisi pour remplacer l'évêque 
de Metz. Le duc de Saint-Aignan, déjà de l'Académie française, lui 
succéda dans le titre d'honoraire à l'Académie des Belles-Lettres. 

Surian, dans son discours de réception, prononça un magniCque 
éloge de son prédécesseur, et nous ne pouvons mieux clore cette 
étude qu'en détachant quelques fragments de ce morceau remar- 
quable : 

c Ce fut surtout parle cœur et par les sentiments les plus nobles et les 
- plus généreux, dit Surian, que nous parut si grand l'illustre prélat à <pri 
je succède. Au nom seul de M. l'évêque de Metz, se réveille ici dans tous 
les esprits l'idée de la charké la plus vive, la plus tendre, la plus inépui- 
sable. . 

» Je laisse à une bouche plus éloquente que la mienne à relever avec 
éclat cet accord si rare et si beau qu'on admirait en lui, des qualités eo 
apparence opposées, de la grandeur et de l'affabilité, de la noblesse des 
sentiments et de la politesse des mœurs, de la magnificence et de la sim* 
plicité, de l'attention à soutenir son rang et de l'exactitude à rendre ce 
qu'il devoit aux autres, de la fermeté et de la condescendance, de laséié- 



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HENRI-CHARLES DE COISLIN. 391 

rite et de la douceur, de l'activité et de la patience. En lui tour à tour 
ces vertus avoient au besoin leurs fonctions propres. Il ies avoit dans son 
cœur, et selon l'occasion, chacune venoit à sa place. Que j'aimerois à 
mettre ici dans un beau jour sa sollicitude pastorale, son application 
infatigable à remplir les devoirs sacrés de l'épiscopat ! 11 ne fut pas un 
repos pour lui, il fut un travail, une charge. Rigide observateur de l'ordre 
public et de la discipline ecclésiastique, il réforma des abus sans nombre, 
qui étoient devenus des loix ; et par son exemple, mieux encore que par 
ses règlements, il renouvela dans la piété son clergé et son peuple. 

» Mais comme, dans un tableau, la ligure principale arrête davantage 
nos yeux , à la vue de ce grand prélat , je suis plus frappé de la charité, 
sa vertu propre.... — (Suit un long et pompeux, détail de toutes ses libé- 
ralités). — Atteint d'un mal qui menace sa vie, il redouble ses aumônes. 
Afin de rendre sa charité immortelle , il laisse aux pauvres , par son tes- 
tament, des fonds incroyables; il se console par cette pensée que toujours 
il assistera; il aime à soulager jusqu'aux besoins qui ne sont pas encore. 
Sa charité se hâte et s'étend à mesure qu'elle va se perdre dans les misé* 
ricordes de Dieu, comme un fleuve qui coule plus rapidement et s'élargit 
davantage, près d'entrer dans l'Océan immense, pour ne faire qu'un avec 
"lui. Heureux ce digne pasteur, d'être en mourant sous le sceau de la cha- 
rité de Dieu!.... 1 » 

Répondant à l'évêque de Vence, Danchet, directeur de l'Acadé- 
mie, s'attacha, dans un panégyrique d'un style fort élevé , à consi- 
dérer surtout, dans Henri du Cambout, Yhomme de lettres et le 
citoyen. 

« Né, dit-il, avec les avantages d'un esprit vif, d'une pénétration 

prompte, d'un jugement exquis et d'une mémoire sûre, il joignit dès l'en- 
fance à ces heureux dons de la nature des secours d'éducation plus heu- 
reux encore. A l'étude des sciences, il joignit ce qui en relève le prix, 
l'art de bien dire ; personne ne connoissoit mieux le génie et la délicatesse 
de notre langue, personne ne la parloit et ne l'écrivoit avec plus de pureté 
et de précision. Eh ! faut-il en être étonné ? Presque au sortir du berceau, 
il avoit été en quelque sorte académicien : Armand du Cambout, son père, 
premier duc de Goislin, vécut assez longtemps dans l'Académie pour en 
devenir le doyen ; sa maison n'étoi^elle pas le rendez- vous de tout ce que 
la France avoit alors de rares génies, d auteurs admirez par les talens et 
respectez par les mœurs? Poètes, orateurs, historiens, tous y étoient reçus 

4 Recueil des pièces d'éloquence et de poésie, etc...., de l'Académie française. 
T. XXXI, 10-17. 



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392 HENRI-CHARLES DE COISLIN. 

avec les distinctions dues aux différents mérites. G'étoient les premiers 
instituteurs des petits-fils de Séguier; chacun se faisoit un plaisir de for- 
mer ces dignes élèves, qui, sur les traces de leurs ancêtres, dévoient à leur 
tour soutenir l'empire des lettres. C'est dans ce commerce, supérieur à 
toutes les leçons, que M. de Metz avoit puisé ce langage qui donne de la 
force aux pensées, ce goût fin qui décide des ouvrages d'esprit, cet air 
naturel et enjoué qui fait le charme de la société. 

» Attaché à la cour, et par sa naissance et par la charge de premier 
aumônier, il y porta jeune encore ces manières polies que les autres 
s'efforcent d'y acquérir; il n'eut qu'à se présenter pour se faire applaudir. 
La corruption y respecta son cœur : ennemi déclaré de la flatterie, zélé 
partisan de la vérité, si quelquefois il la parait de fleurs, ce n'étoit que 
pour la rendre plus aimable et pour lui donner plus de crédit en des lieux 
où trop souvent elle est regardée comme étrangère. Jamais peut-être 
courtisan n'eut-il avec son maître des entretiens plus libres et en même 
temps plus respectueux 

» Associé à nos travaux, combien de fois nous fit-il sentir la solidité de 
son esprit et l'étendue de ses connoissances. Il nous aimoit. L'un de ses 
plus chers plaisirs étoit de converser avec nous, et si les devoirs qui 
l'appeloient auprès de son roi ou parmi ses diocésains ont jamais pu lui 
coûter des regrets, c'est en pensant qu'ils l'arrachoient à la douceur de 
nos exercices. 

» Voilà, Monsieur, une légère ébauche de l'homme de lettres ; mais de 
quels traits peindrai-je le citoyen ? 

» A considérer ce nom par la juste idée que les Grecs et les Romains y 
avoient attachée, il renferme seul le plus parfait éloge des héros qu'Athènes 
et Rome ont le plus exaltez. La définition du vrai citoyen étoit, selon eux, 
de mettre la grandeur dans la vertu, de ne reconnoître d'autre gloire que 
celle de la patrie , et de ne trouver de bonheur que dans la félicité pu- 
blique. Si ce nom peut encore, chez les François, conserver toute sa force, 
qui, jamais, dans toutes ses acceptions, l'a mieux méritée que M. de 
Metz ? > 

El Danchet, dans le spectacle éclatant de la munificence éclairée 
du dernier duc de Coislin, trouve en effet un vaste champ pour 
développer sa thèse. Qu'ajouterions-nous à ces magnifiques éloges, 
sinon qu'ils étaient mérités? Espérons que devant Dieu, comme 
devant l'histoire, l'inépuisable charité de l'évêque de Metz a couvert 
les écarts de doctrine. Transiit benefaciendo. 

Un duché ne peut pas s'éteindre avec plus de majesté. 

René Kerviler. 



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POÉSIE 



SOUVENIR D'ENFANCE 



Que c'est bon d'être jeune et de croquer des pommes ! 

Nous étions une fois quatre petits bonshommes, 

Joyeux, insouciants, un peu démons et fous 

Comme on l'est à cet âge, où vivre, c'est si doux ! 

(0 de nos premiers ans souvenir délectable!) 

Nous étions de même âge et de taille semblable, 

Et, semblables aussi par les goûts, nous avions 

Mêmes affinités, mêmes répulsions. 

Comme un essaim d'oiseaux qu'un même attrait rassemble, 

Et toujours. et partout on nous voyait ensemble. 

De s'enquérir de nous il n'était pas besoin : 

Quand l'un apparaissait, les autres n'étaient loin ; 

Point revêches d'ailleurs à la loi journalière, 

Et ne faisant jamais l'école buissonnière... 

Jamais n'est pas exact... Une fois seulement 
La règle eut un accroc ; je vais dire comment : 

C'était aux premiers jours de la saison d'automne ; 
Le soleil avait mis sa plus riche couronne 
Et dardait ses rayons dans un ciel tout d'azur; 
Les oiseaux gazouillaient, l'air était chaud et pur. 
Les fleurs , séchant leur robe humide de rosée, 
Emplissaient de parfums l'atmosphère embrasée 
Où montait, par surcroit, d'un vallon suburbain 



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394 SOUVENIR d'enfance. 

La balsamique odeur qu'exhale le regain. 
Sous ce charme puissant de la nature en fête, 
Sans beaucoup réfléchir à notre coup de tête, 
Chacun séparément, nous avions projeté 
De nous donner de l'air et de la liberté. 
Jaloux que nous étions du papillon qui vole, 
Lui qu'on ne vit jamais envoyer à l'école! 

Tout proche de la ville, au pied de ses remparts, 
Ombreuse, gazonnée et riante aux regards, 
S'ouvrait la promenade aujourd'hui mutilée, 
Qu'on appelle toujours du nom de Belle Allée: 
C'était l'habituel rendez-vous de nos jeux, 
Et ce fut aussi là qu'en ce jour hasardeux 
Notre petite troupe, en toute chose unie, 
Sans l'avoir comploté, se trouva réunie. 
Reconnaissance faite et les premiers moments 
Donnés, comme d'usage, à nos épanchements, 
Tels que des passereaux à l'aile vagabonde, 
Qui s'en vont voletant, furetant à la ronde, 
Nous voilà galopant dans tous les alentours, 
Nous poursuivant l'un l'autre et faisant mille tours, 
Heureux du seul plaisir, fort prisé des ingambes, 
De s'exercer les nerfs et de jouer des jambes. 

Tout en courant ainsi d'un pas vif et léger, 
Nous arrivâmes près d'un immense verger 
• Où des arbres nombreux, comme autant de corbeilles, 
Étalaient le trésor de leurs pommes vermeilles; 
Débordant sur le mur, ces fruits appétissants 
Semblaient vraiment s'offrir d'eux-mêmes aux passants.» 
Aussi chacun de nous, à cet aspect qui tente,* 
Interrompit soudain sa course haletante, 
Et tous, émerveillés de cet heureux hasard, 
Nous étions là , béants, dévorant du regard 



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SOUVENIR d'enfance. 395 

Ces produits savoureux d'une féconde sève... 

C'est de ce regard-là que notre grand'mère Eve 

Dut contempler jadis le pommier de malheur 

Où s'était embusqué le serpent suborneur. 

Gomme elle curieux, gourmands aussi comme elle, 

Nous ne pouvions, devant une aubaine si belle, 

Rester ainsi longtemps en contemplation, 

Et l'extase bientôt fit place à l'action. 

Avec un peu d'effort et des mains et des hanches, 

Nous touchâmes bien vile aux plus prochaines branches, 

Et de là nous hissant sur la crête du mur, 

Poste tout à la fois plus commode et plus sûr, 

Déjà nous étendions une main criminelle, 

Quand... ô justice innée! ô morale éternelle! 

Au moment de cueillir ces fruits si désirés, 

Un scrupule saisit nos esprits timorés... 

Un vol !... Le mot était effrayant ! — car, en somme, 

Encor qu'il ne s'agît ici que d'une pomme, 

C'était du bien d'autrui, toujours compromettant... 

Hais quoi ! le bien d'autrui parfois est si tentant ! 

Dites, qu'eussiez-vous fait , lecteur, à notre place ? 

Hoi , je crois volontiers que, de fort bonne grâce, 

Vous eussiez, succombant à la tentation, 

Et mettant de côté toute hésitation , 

Détaché bravement la pomme de sa tige... 

C'est justement ainsi que prit fin le litige. 

Je vous laisse à penser de quelles belles dents 
Et de quel appétit nous mordions là-dedans ! 
Je ne jurerais pas, cette pomme croquée, 
Qu'une autre n'eût suivi, mêmement escroquée, 
Tant est vif notre attrait pour le fruit défendu , 
Ettant'sur cette pente on est tôt descendu, 
Si soudain une voix qui n'avait rien de tendre 



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306 SOUVENIR d'enfance. 

A quelques pas de là ne se fût fait entendre, 
Proférant contre nous d'horribles jurements 
Auxquels venaient s'unir de rauques aboîments... 
Celaient le chien d'un garde et le garde en personne: 
L'aventure, on le voit, ne devenait pas bonne; 
Dans nos prévisions nous n'avions pas noté 
Ces farouches gardiens de la propriété... 
Hais qu'avions-nous prévu dans notre ardeur extrême? 
La fugue du matin , notre délit lui-même, 
Tout avait été fait d'un accord spontané... 
Nous n'avions rien prévu, n'ayant rien raisonné. 
Bref, du grand jugement la trompette éclatante 
Ne nous eût pas frappés de plus grande épouvante... 
A descendre du mur nous ne fûmes pas longs; 
Gourmandes par le garde, et le chien aux talons, 
Prenant, comme l'on dit, la poudre d'escampette, 
Vous nous eussiez vus fuir sans tambour ni trompette, 
Éperdus, haletants, effarés, ahuris, 
Comme un troupeau de daims par la meute surpris. 

Un de nous (qui ce fut, je crois devoir le taire 
El laisser ce détail dans l'ombre du mystère), 
A qui Tardent molosse avait d'un de ses crocs 
Fait à certain endroit de très-graves accrocs, 
En rentrant au logis reçut d'une main ferme 
Une correction dont lui cuit Tépiderme, 
Juste à l'endroit précis où déjà, sans pitié, 
Le dogue de sa dent avait trop appuyé. 

Tel fut le dénoûment tragique et lamentable 

De cette histoire simple autant que véritable. 

mes amis! malgré ces légers contre- temps, 

Convenez avec moi que c'était le beau temps, 

Et surtout avouons, à cet âge où nous sommes, 

Que c'est bon d'être jeune et de croquer des pommes! 

N. Mille. 



„i._ 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 



La Fête de Madeleine , poème , par M. C. Robinot-Bertrand. — Paris , 
Alphonse Lemerre, 1874, grand in-18 jésus. 

Je viens de lire un petit poème humoristique et charmant : La 
Fêle de Madeleine. 

C'est l'histoire d'un ouvrier-poète, un menuisier, comme M e Àdam 
Billault, de Nevers. Jean est l'époux d'une femme aimée et char- 
mante, qui porte le doux nom de Madeleine. Or, pour la fête de 
Madeleine, ils sont partis, par un beau dimanche : 

Ce qu'ils voulaient, c'était la paix qui réconforte, 

La volupté d'errer sous l'ombrage profond , 

De marcher dans l'air vif et d'y baigner leur front , 

De s'asseoir près des eaux sous le pâle feuillage, 

De se donner la main tout le long du rivage, 

Et de se souvenir, recueillis, au milieu 

Des grands prés, dans le calme immuable de Dieu. 

Mais au déclin du jour un orage se prépare. Nos deux époux se 
réfugient dans une auberge, dont 

Le maître n'était pas un inconnu pour eux. 
Pensif, il se tenait au bord du chemin creux. 
Une serviette au bras et ceint d'une serviette, 
Il guettait la pratique, et sa face inquiète 
Interrogeait le ciel, qui se faisait plus noir. 

Ils s'attablent, seuls encore, tandis que l'orage éclate et gronde, 
et que l'aubergiste, ne voyant pas venir d'autres clients, se déses- 
père, puis vient, pour se consoler, boire avec Jean 

Un vieux flacon poudreux ignoré du client. 
Aussitôt de trinquer; et Jean se sentait l'âme 
Heureuse de l'accueil qu'on faisait à sa femme : 
Pour plaire à l'aubergiste au front chargé d'ennui, 
Lui, ne buvant jamais, il buvait comme lui. 



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398 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

c Ne bois pas tant i » disait sa femme. L'aubergiste 
Disait : « Buvons ! buvons ! » et devenait plus triste. 
A la bouteille bue une autre succéda , 
Et l'aubergiste en vint à bout, et Jean l'aida. 

Cependant l'orage s'apaise et la foule arrive dans la maison hos- 
pitalière, mouillée, affamée, grondant, tempêtant. Parmi cette foule, 

Et, faisant siffler l'air du bout d'une cravache, 
Superbe et se donnant des poses de bravache , 
Gigantesque, d'habits verdâtres accoutré, 
Un inconnu, déjà par un groupe entouré, 
Parait, l'épée au flanc, les yeux pleins d'un feu sombre, 
Le teint noir , le cou nu , sur un front chargé d'ombre 
Une toque en velours, où, d'un air menaçant, 
Une plume tremblait, rouge comme du sang.... 

Vous dirai-je quelle influence l'homme à la plume rouge et sa 
compagne Zenarazoa eurent sur le bonheur de l'infortuné Jean, 
qui ne chante plus ses gais refrains, bien que Madeleine lui ait 
pardonné ? Non, certes ! Je vous ai fait connaître , par quelques 
citations , le charme et la variété qui animent les scènes de ce 
gracieux petit poème. Mon seul but est de vous inspirer le désir de 
le lire dans son entier. C'est à peine l'affaire d'une heure ; mais ce 
n'est pas une chose à dédaigner qu'une heure d'agréable délasse- 
ment littéraire. Vous m'en saurez sans doute quelque gré; mais 
vous remercierez surtout l'aimable auteur de ces tableaux de genre 
disposés avec tant d'esprit, si fins de touche et si frais de couleur. 
C'est une suite de compositions de Meissonier dessinées et peintes 
en vers faciles et élégants. 

M. Ch. Robinot-Bertrand, qui nous donne ce nouveau présent, est 
loin d'être un inconnu dans le monde des lettres. Breton et poète, 
il a toujours été le chantre inspiré de son cher pays et de cette belle 
Loire où se reflètent ses horizons. C'est à lui que nous devons déjà 
la Légende rustique, un poème pur et touchant, ainsi que le recueil 
de poésies intitulé Au Bord du fleuve, une guirlande champêtre, <pi 
ne perdra jamais son parfum. La Fête de Madeleine est un boyquet 
nouveau- qu'il ajoute à sa moisson fleurie. 

Prosper Blànchemàin. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON* 



De Kerever. Lire, Jean- François Guillotou de Kerever, ancien capi- 
taine au régiment de Provence , lieutenant dans Hector, chevalier 
de Saint-Louis, né le 10 janvier 1731, tué le 6 juillet. Em. K 

Mis DE Kergàriou. Lire, Pierre-Joseph, marquis de Kergariou de Goe- 
tillio, chef de division des armées navales, chevalier de Saint- 
Louis, membre de l'association de Cincinnatus, gouverneur de 
Lannion, major en du Dresnay, tué le 16 juillet. Em. 2 . 

Gte DE Kergariou-Locmaria. Aj., Théobald-Bené, capitaine de vaisseau, 
chevalier de Saint-Louis, né le 17 septembre 1739, à Ploubezre 
(Côtes-du-Nord); + 15 thermidor, Vannes. Em. 3. 

Gte DE Kerguern. Aj., Yves-Joseph, capitaine de vaisseau, chevalier de 
Saint-Louis, capitaine dans Hector, tué le 16 juillet. Em. 4 . 

* Voir la livraison de septembre, pp. 225-233. 

* H était fils de François-Joseph, seigneur de Kerever et de Thérèse-Françoise de 
Kergroas de Kermorvan , et avait épousé, en 1763, Thérèse Gourcun de Keromnés, 
dont trois fils qui se sont alliés dans les maisons de Cillart de la Villeneuve, Ker- 
sanson de Vieuxçhâtel et Le Lay de Kerraabain. — M. de Kerever avait de brillants 
services et plus de 60 ans lorsqu'il émigra en 1792. Il fut aussitôt nommé chef de 
section dans Tune des compagnies de gentilshommes bretons qui se formaient à 
Wittlich, et une lettre du comte de Provence , depuis Louis XVIII , témoigne du 
zèle dont il fit preuve dans la conduite de cette valeureuse troupe. 

a 11 avait épousé Louise-Julie-Charlotte-Marie de Moëlieu, dont il avait un fils qui 
se maria d'abord dans la famille de la Roche-Macé, puis, devenu veuf, dans la famille 
de Lauzanne, et deux filles: Henriette, qui épousa le comte de Las Cases, et Eulalie 
le chevalier Jean-Marie Hersart. Coëlillio appartient toujours à ses descendants. 

3 II avait épousé Marie-Josephe-Michclle-Marguerile de Trédern , dont il avait un 
fils et une fille. Voir t. XXXIV, p. 74. 

* Il avait épousé Marie-Rosalie-Yves de Kerguelen, fille du contre-amiral et 
célèbre navigateur de ce nom. Un de ses frères avait été tué dans la guerre d'Amé- 
rique; deux autres furent tués à Sainte-Lucie. Un quatrième dirigeait les éludes à 
Vécole d'artillerie de Metz, et mourut pendant la Unue des derniers Etals de Bre- 
tagne. Lui-même était un marin des plus distingués; son fils marcha rapidement 
sur ses traces et fit preuve dans plusieurs combats d'une audacieuse bravoure, mais 
il mourut à 25 ans, aux Antilles. Le nom de Kerguern est encore aujourd'hui digne- 
ment représenté dans la marine. 



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400 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

De Kerlerec (G« ! -J n ). Lire, Joseph Billouard de Kerlerec, enseigne de 
vaisseau, sous- lieutenant dans Hector, né à Morlaix, en janvier 
1770 ; -f 13 fructidor, Àuray. Em. ». 

De Kerloury (J.-M.-M.). Lire, René-Marie-Magdelin Rolland de Ker- 
loury, chanoine de Tréguier (voir t. XXXV, p. 44); + ^ ther- 
midor, Quiberon. Em. 

De Kermoisan (R.-G.-M.). Lire, Roland-Gabriel-Marie, chevalier de Ker- 
moysaw, élève de la marine, volontaire dans Loyal-Emigrant, né 
à Rennes en 1776 ; + 8 fructidor, Vannes. Em. 2 . 

De Kernescop (C.-J.-E.-M.). Lire, Charlemagne-Joseph-Mathurin-Fran- 
çois de Courson de Kernescop, cadet dans Rohan, né à Moncon- 
tour (Côtes-du-Nord), le 22 avril 1769; + 15 thermidor, Quiberon. 
Em. 3. 

Keroider (J.-F.). Aj-, perruquier, 17 ans, Auray; -f" 23 nivôse IV 

Vannes. Ins. 
De Kerouars. Lire, Claude-François-Louis de Kerouartz, sous-lieutenant 

au régiment de Beauce, chevalier de Malte, sous-lieutenant 

dans Hector, né à Morlaix, le 22 mai 1771, tué le 16 juillet. 

Em. *. 
De Kerûhé (Cramezel Jacques-Marie). Lire, Gramezel de Kerhué, lieu- 



* On lui a donné sur le monument les prénoms de Gabriel- Julien, qui étaient 
ceux de son frère cadet, tué Tannée précédente à Newport, et qu'il avait pris, sans 
doute, pour avoir droit au sursis. Voir, sur sa famille, t. XXXIV, p. 373. 

9 Fils de Roland-René, seigneur de Cromarlin, lieutenant de vaisseau, chevalier 
de Saint-Louis, et (L'Angélique Pitouays de Kervégan ; il avait un frère aîné, mort 
chevalier de Saint-Louis, décoré de la médaille d'or de Marie- Thérèse, lequel a con- 
tinué la filiation, et deux sœurs : M"" de Courson de Lanvolon et Berthauld de la 
Pissonnière. 

3 II était le huitième fils de Jean-François de Courson, seigneur de Kernescop, 
et de Jeanne de la Villéon. L'un de ses frères, Alexandre-Jacques-François de Courson 
de la Villevalio, a été, sous la Restauration, colonel du 5* régiment de la garde. 
Deux autres Courson périrent à Quiberon : Courson de la Villehélio, que nous trou- 
verons au V, et Courson de la Belle- Issue, condamné le 12 thermidor, à Auray, mais 
qui ne figure pas sur le monument. 

* II était le quatrième fils de François-Jacques, seigneur de Lomenven, conseiller 
au Parlement de Bretagne, et de Jeanne-Louise-Charlotte-Toussainl de Kerouartz, si 
cousine. A Quiberon, il était sous-lieutenant dans la compagnie que commandait son 
oncle, Alexandre-Mathurin- Auguste de Kerouartz, capitaine de vaisseau. Ce dernier 
blessé le 16, rejoignit la flotte anglaise et mourut de ses blessures à Gosport. C'est 
à tort qu'il ne figure pas sur le monument. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBÊRON. 401 

tenant de vaisseau, capitaine en du Dresnay, né à Guérande vers 
1741 ;+ 15 thermidor, Vannes. Etn. *. 

De Keruigerel (Olivier). Lire, Pierre Olivier D argent de Kerbiguet, né 
à Pont-Croix (Finistère), fusillé le 8 nivôse an IV, sur la route 
d'Hennebont au Port-Louis. Em. 2 . 

De Kervasdoué (Ch.-Marie). Lire, de Kerguisiàu de Kervasdodé, capitaine 
au 4 e régiment de chasseurs à cheval , ehevalier de Saint-Louis 
en 1794, né à Lesneven, le 30 décembre 1749; + *ô thermidor, 
Vannes. Em. 3 . 

De Kervenoael (B.-M.). Lire, Bernard-Marie Jouan de Kervenoael, lieu- 
tenant des canonniers garde-côtes , sergent dans du Dresnay, né 
à Roscoff (Finistère), en 1763, blessé le 16 juillet; + 12 thermidor, 
Quiberon. Em. *. 

Laféteur (Philippe). Aj, domestique de M. de Scelles, chirurgien-major 
en chef. 30 ans, Goutances (Manche) ; + 1 5 brumaire IV, Vannes. 

De Lage de Volude (Henri). Lire, Jean- Henri, chevalier de Malte, lieu- 
tenant de vaisseau, sous-lieutenant dans du Dresnay, né le 10 avril 

1 11 avait fait le tour du monde avec M. de Bougainville. Le contrôle du régiment 
du Dresnay le porte comme blessé le 16 juillet. 11 avait épousé, en 1786, N. de 
Combles, dont il avait un fils, né à Jersey à la fin de 1794, qui épousa dans la suite 
Julie de Courson de Kernescop, nièce de la victime de ce nom. 

9 L'Etat do général Lemoine porte Olivier Dargent de Keruigerel, de Pont-Croix. 
Le lableau de Brest et le monument ne portent que 01. de Keruigerel. Il est évident 
qu'il s'agit de Pierre-Olivier Dargent de Kerbiguet, qui était réellement de Pont-Croix, 
fil partie de l'expédition de Quiberon, se sauva le 21 , fut repris quelque temps 
après et fusillé prés d'Hennebont. Le supplice de M. Dargent et la fermeté dont il 
fit preuve, laissèrent à Hennebont de longs souvenirs. Quant au nom de Keruigerel, 
il est complètement inconnu à Pont-Croix. Dargent de Kerbiguet était célibataire et 
n'avait qu'une soeur, Jeanne-Olive, mariée depuis à M. Jouan de Kernoter, dont elle 
n'a laissé qu'une fille aveugle. 

3 Après avoir émigré, il était rentré en France, se trouvait à Lyon lors du siège et 
y reçut d'horribles blessures. Passé ensuite dans la Vendée, il devint colonel de cava. 
lerie dans l'armée de Cbarette. Lors de l'expédition de Quiberon, il commandait un 
corps de chouans de la division de Lantivy. Il avait épousé Louise-Claude Le Barbier 
de Lescoêt, dont il avait' deux fils et deux filins. 

4 Fils de Michel-François , seigneur de Kervenoael, et à' Elisabeth Le Guillou de 
Keranroy. Son frère, Jacques-Gabriel, marié à Marie-Jasèphe Hervé du Penhoat, fille 
do sénéchal de Léon, décapité à Brest en 1794, a continue la filiation. Bernard-Marie 
adressa à son frère, avant de mourir, une lettre qui rappelle, par son calme, celle 
qu'un de ses grands oncles, Jouan de Pennanech, capitaine an régiment de Maulévrier, 
écrivait à sa famille, après avoir reçu une balle à la tête au siège de Namur (août 
1695), et au moment où le chirurgien du roi se disposait à le trépaner. 

TOME XXXVI (VI DE LA 4* SÉRIE.) 27 



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402 LISTE DES TICTTMES DE QUIBEBON. 

1767, au château de Coëtillio (Côtes-du-Nord), blessé le 16 juillet; 

+ 12 thermidor, Quiberon. Em. (Voir, t. XXXIV, p. 374)«. 
Lahergne (François). Aj., jardinier, 17 ans, Vannes; + 8 fructidor, 

Vannes. Int. 
Luné (M* 1 ). Aj., tapissier, sergent dans Rohan, né à Alençon, en 1769; 

-f- 9 fructidor, Vannes. Em. 
LilRfiT (François). Aj., domestique du comte de Puisaye, 41 ans, Moat- 

luçon (Allier) ; 4- 10 thermidor, Quiberon. Em. 
De Lattre (Louis Florentin). Aj., volontaire dans Salm, 24 ans ift, 

Argentan (Orne) ; + 10 thermidor, Quiberon. Em. 
De Lalande (Adrien), Terrier, 25 ans, Beauvoir (Seine -Inférieure) ; + 

15 thermidor, Quiberon. Em. 

Ch" de la Landegaslan. Lire, Pierre, chevalier de la Lande de Calan, 
lieutenant, né à Plélo (Côtes-du-Nord) , vers 1761, blessé le 

16 juillet, achevé par les républicains. Em. 

De la Landelle (René). Lire, René Vincent-Marie de la Landelle de 
Roscanvec, sous-lieutenant en à'Hervilly, né à Vannes, le 4 juillet 
1765; + 9 thermidor, Auray; exécuté le 10 à Vannes. Em. *. 

De Lamberterie (Pierre). Aj., ancien capitaine au régiment Royal, infan- 
terie, soldat aux vétérans émigrés, 53 ans, La Chapelle-Montmoreau 
(Dordogne); + 15 thermidor, Quiberon. Em. 3 . 

De Lambrunière (François). Lire, François-Claude Régnier de Lambrd- 
nière, volontaire, né à Poitiers, le 15 novembre 1766; + 20 ther- 
midor, Auray. Em. *. 

* Il appartenait à une famille poitevine dont une branche s'était établie en Saia- 
tonge, au commencement du XVII* siècle, et s'y était alliée aux Montaigne, La Roche- 
foucauld, d'Amblimont, etc. La mère de la victime était Kergariou. Voir, t. XXXI?, 
p. 374. Les de Làge de Volnde n'étaient plus représentés, après la Révolution, que 
par Mesdames Sumter et comtesse d'Isle, nièces de la victime. 

9 Voir sur sa famille, t. XXXIV, p. 188. Son oncle, Anne-René-Augustin, capitaine 
de vaisseau, avait épousé, à Brest, le 18 avril 1764, Jeanne-Suzanne- Armande de 
Coêtnempren de Kersaint, dont il avait un fils, sous-lieutenant au régiment de Tes- 
raine, qui échappa aux massacres de Quiberon et a continué la famille. 

3 Lemoine et Pihan disent Lamberlye; mais l'arrêt de mort porte Lamberlry, ce 
qui revient certainement à Lamberterie, car la Chapelle-Montmoreau, où naquit k 
victime, était une seigneurie appartenant aux Lamberterie depuis plusieurs siècles. 
Ils en portaient même le nom au temps de Brantôme, qui parle d'eux comme de set 
voisins. La famille est aujourd'hui représentée par le baron Arnault-Pierre de Lui» 
berterie, marié à Anne-Thérèse- Adeline de Boislinard, dont postérité, et par ses deux 
frères alliés dans les maisons de Serre de la Roque et de Saint-Pardoux, dent pif 
sieurs enfants. 

* II avait un frère, marié à Marie-Elisabeth-Chantal Frottier de la Messelière, et 
qui n'en a eu qu'une fille. Les Régnier de Lambrunière étaient de la même famille 
que Régnier de la Planche, le célèbre historien protestant* 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 403 

De Lamoignon (Ch.). Lire, Marie -Charles- Guillaume, capitaine dans 
Périgord, né à Paris, le 31 janvier 4767; + 15 thermidor, Quibe- 
ron. Em. 1 . 

Lamour (François). Lire, François-Gaëtan Lamour de Lanjégu, né a 
Rennes, le 5 mai 1756; + 12 thermidor, Àuray. Em. 2 . 

Lamy (François). Aj., domestique de M. de Balleroy, 28 ans, Sarregue- 
mines; + 10 thermidor, Quiberon. Em. 

Lançons (Jean). Aj., laboureur, 27 ans, Berne (Morbihan); -f- 6 ventôse 
IV, Vannes. /tw. 

Landrein (Jean). Aj., laboureur, 20 ans, Plescop (Morbihan) ; + 26 nivôse 
IV, Vannes. Ins. 

Landrein (Yves). Aj., laboureur, 22 ans, Plescop (Morbihan); -f 26 ni- 
vôse IV, Vannes. Ins. 

Lanfernat. Lire, L'Enfernat, combat du 20 juillet s. 

De Langle (Louis-Vincent-Marie). Aj., lieutenant d'artillerie, né à Hen- 
nebont (Morbihan), en 1768 ; + 13 thermidor, Vannes. Em. Voir 
t. XXXV, p. 183. 
De Lanjamet (Alexandre-Jean-Julien). Lire, de Vaucouleurs, comte de 
Lanjamet, officier au régiment du roi, sous-lieutenant en du 
Dresnay, né au château de Pacé (Sarthe), en 1772; + 8 fructidor, 
Vannes. Em. Voir t XXXIV, p. 359. 
De Lanoue (César-Guillaume). Lire, César-Marie-Guillaume de La Noue, 
sous-lieutenant dans du Dresnay, né à Quintin, le 17 août 1769; 
+ 3 fructidor, Vannes. Em. 
De Lantivy (Paul). Lire, Paul de Lantivy-Kervéno, commandant une 
division de l'armée royale du Morbihan, blessé le 16 juillet; + 
16 thermidor, Auray. Voir t. XXXIV, p. 348. 
De Lantivy (René-Joseph). Lire, de Lantivy-Trédion, élève de la ma- 
rine, fourrier dans Béon, né à Ploërmel, le 12 juin 1778; + 
8 fructidor, Vannes. Em. Voir ci-devant, t. XXXIV, p. 360. 

* Il était fils de Chrestien-François , marquis de Baville, ancien garde-d es-sceaux, 
et de Marte-Elisabeth Berryer, fille de Nicolas-René Berryer, secrétaire d'Etat et garde- 
des-sceaux. 

9 La date du 12 thermidor se rapporte à sa condamnation; mais nous avons dit 
que M. de Lanjégu s'échappa de la prison d'Auray. Repris, quelque temps après, 
par des contre-chouans, il fut conduit, suivant les uns à Lorient, suivant d'autres à 
Vannes, et fusillé sur la Rabine. H était fils de Mathurin, seigneur de Lanjégu, et 
de Charlotte Bellemare de Cherançay, et avait épousé, en 1786, Eliennelte Lemercier, 
dont il avait un Ois qui, de son mariage avec Adélaïde Le Bastard de Villeneuve, n'a 
eu que deux filles. 

1 Famille de Champagne, qui a pour devise : Qui fait bien, l'enfer n'ai 



L 



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404 LISTE DES VICTIMES DE QTJIBEROIf. 

De Lanzéon (François-Charles-Marie). Lire, Le Gualès de Lanzéon, 

sous-lieutenant au régiment d'Ans! rasie , puis en du Dresnay, né 

à Morlaix, en 1763, blessé le 16 juillet; + 12 thermidor, Quiberon. 

Em. Voir t. XXXV, p. 190. i. 
Larcher (Louis-Joseph). Aj., cadet dans Périgord, 34 ans, Lille (Nord); 

-f- 15 thermidor, Quiberon. Em. 
De Largentaye (René). Lire, René-Marie-Constant-Michel de Lesquen 

de Largentaye, lieutenant au régiment de Penthièvre, infanterie, 

sous-lieuienant en du Dresnay, né à Lamballe, le 29 septembre 

1758; combat du 21. Em. 2 . 
— Du Larges. Double emploi. Voir les suivants. 
Du Larges (Pierre-François Marie). Lire, du Largez, sergent dans du 

Dresnay, né à Louargat (Côtes-du-Nord) , le 26 juillet 1745; -f" 

15 thermidor, Vannes. Em, 
Du Largez (Louis Gabriel). Aj., prêtre, recteur de Plemeur-Bodou t 

aumônier de du Dresnay, né à Louargat (Côtes-du-Nord) , le 

14 janvier 1748; + 12 thermidor, Quiberon. Em. 3 . 
De Laseinie v Pierre). Lire, du Garreau de la Seinie, chevalier de 

Malte, volontaire en Damas, 16 ans, Saint Yrieix (Corrèze); + 

9 fructidor, Auray. Em. 
De Laseinie (Théodore). Lire, du Garreau de la Seinie, volontaire en 

1 Fils d' 'Alain-Louis Le Gualès, seigneur de Lanzéon, capitaine des canonniers- 
g. rde-côles de la compagnie de Laumeur, au combat de Sainl-Cast (1758), et de 
Marie-Jeanne Guillotou de Kerduff; marié lui-même, en 1790, à Meile-Hyacinthe Le 
Gentil de Rosmorduc, il n'en avait pas d'enfant. Un autre Le Gualés, d'une braoche 
différente, servait dans Iiohan, mais se trouvait au dépôt, en Angleterre, an mois de 
juillet 1795. Il devint, sous la Restauration, adjudant de place à Brest et chevalier de 
Saint-Louis. De son mariage avec Ambroisine d'Arnaud, il n'a pas laissé de postérité; 
mais ta famille a été continuée par ses trois frères, mariés dans les maisons Le 
Dourgny de Hoscerf, de Kerautem du Cours et Gouyon de Vaurouaull. 

a Hls de Constance-liené-François de Lesquen, comte de Largentaye, et de 
Beine-l'auline Le Noir de Carlan. 11 avait sept sœurs, dont une seule, M"* Rionst dt 
l'Argeulaye, a laissé des eufauts. M*' de Lesquen, évéque de Rennes, était 4 son cou- 
sin-germain. 

3 Les deux du Largez avaient' pour père Joseph-Jean-Marie et pour mère Marie 
Kcrenlef de Kerbalaneg, et ils étaient les seuls enfants de ce mariage. Picrrt- 
François- Marie, Tainé, avait épousé Anne-Adélaïde Pic de la Mirandole, dool H 
avait un fils et une fille. Son fils n'a eu que des tilles. On avait proposé à l'abbé 4i 
Largez des moyens d'évasion; mais il répondît : « Ce serait une lâcheté de quitter 
mes compagnons d'infortune, aujourd'hui surtout qu'ils ont besoin de mon ministère. 
Je les conduirai à la mort et saurai mourir avec eux. > El en effet, il marcha à la mort 
avec les blessés de son régiment : De Lâge de Volude, Le Gualés, Kervenoaél, etc., en 
leur récitant les prières des agonisants. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 405 

Damas, 17 ans, Saint-Yrieix (Corrèze^ ; 9 fructidor, Ànray. Em. *. 
Laudu (Jean). Lire, Lendu, domestique, né à Quessoy (Côles-du-Nord), le 

26 février 1769; + 12 thermidor. Quiberon. Em. 
C« nr De la Laurencie. Aj., François, commandeur de Tordre de Malte, 

chef de division des armées navales, né au château de Villeneuve - 

la-Comtesse (Charente-Inférieure), le 15 août 1735, mortellement 

blessé le 16 juillet. Em. \ 
Du Laurent (Florentin). Lire, Florentin-Germain du Laurens de la 

Barre, chasseur noble en Damas» né à Quimper, le 7 juillet 1773; 

+ 8 frudidor, Vannes. "Em. 
Du Laurent (Fidèle). Lire, Jean- Hervé Fidèle du Laurens de la Barre, « 

chasseur noble en Damas, né à Quimper, le 10 décembre 1776; 

-f- 8 fructidor, Vannes. Em. Voir sur leur famille t. XXXIV, p. 359. 
Lavenne. Aj., Combat du 21 juillet. 
Lebail (Julien). Aj., laboureur, 20 ans, Musillac (Morbihan); -f- 26 nivôse 

IV, Vannes. Ins. 
Lebeau (Sébastien). Aj., laboureur, Noyal-Musillac (Morbihan); + 23 ni- 

vôse IV, Vannes. Ins. 
Lebian (Louise ou Le Bian, laboureur, 53 ans, Brech (Morbihan); + 

1 7 fructidor, Auray. Ins. 
^eblanc (Joseph). Aj., 29 ans, Haut- Volet (Suisse); -f 13 thermidor, 

Vannes. 
Leboucher (Louis Etienne). Lire, Louis-Etienne-Anlbroise Le Boucher, 

marquis de Martigny, officier au régiment de Boulonnais, né à 

Saint-Mauiice sur-FAveron, dans le Galinais-Orléanais, le 16 mai 

1757; -f 16 thermidor, Vannes. Em. Voir ci-dessus t. XXXIV, 

p. 196. 3. 
Lebreton (Guillaume- René). Lire, Le Breton, capitaine au régiment de 

' Un frère de ces deux victimes, le comte du Garreau de la Seinie , était, sous la 
Restauration, chef de bataillon au 6' régiment d'infanterie de la garde. 11 avait 
épousé la fille de l'amiral Blanquet du Chayla, dont il n'a pas laissé d'enfants. 
L'arrêt donne pour mère aux deux condamnés Valérie de Neuvy. 

a 11 était le second fils de Charles-Henri, capitaine au régiment d'Aubusson, cava- 
lerie, et de Marie-Anne de la Laurencie, sa cousine, et frère de Charles-Euirope , 
évêque de Nantes. Un autre de ses frères, Jean-Henri, était, comme lui, commandeur 
de l'ordre de Malte. On raconte de la victime de Quiberon que, portée dans une 
ferme, avec ses deux jambes brisées par un boulet, elle s'y fit mettre dans un ton- 
neau de farine et y attendit la mort, le pistolet au poing, pour le cas où se présen- 
terait l'ennemi. 

3 Cette famille existe toujours, et est aujourd'hui encore représentée dans 
l'armée. 



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406 LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 

Vérin, chevalier de Saint-Louis, né dans la commune de Perriers 
(Manche), vers 1750; + M thermidor, Vannes. Em. 
Leclerc (Louis). Lire, Le Clerc, 28 ans, Tentigny (Brabant); + 9 firue- 

tidor, Auray. 
Lecun (Guillaume). Lire, Le Gun, chantre à la cathédrale de Tréguier, 
né à Trédarzec (Côtes- du- Nord), le 13 avril 1745; + 12 thermidor, 
Auray. Em. 
Lefebtre (Jacques). Lire, Le Febyre, volontaire dans Pétigord, aé à 

Baucé (Orne), en 1772 ; + 11 thermidor, Auray. Em. *. 
Lepebvre (Florent). Aj., 20 ans, Erny (Pas-de-Calais) ; + 1B thermidor, 

Quiberon. Réfractaire. 
Lefloch (Jean). Aj., marin, 20 ans, Port-Navalo (Morbihan) ; + 9 firuc- 

tidor, Auray. Ins. 
Leport (Marie- Louis). Aj., 29 ans, Saintes (Charente-Inférieure); + 

13 thermidor, Vannes. Em. 
Lefrânc (Mathurin). Aj '., domestique, 38 ans, Quédillac (llle-et-Filaine); 

+ 8 fructidor, Vannes. Em. 
Legall (Louis-Raymond-Pierre). Aj., prêtre, 31 ans, Bréal (Ille-et- 

Vilaine); -f- 9 thermidor, Auray; exécuté le 10 à Vannes. Em. 
Lego (Charles). Aj., cordonnier, 43 ans, Auray (Morbihan); -J- 18 ther- 
midor, Quiberon. Ins. 
Legrànd (François). Aj., tisserand, 27 ans, Liévin (Pas-de-Calais); + 10 

thermidor, Quiberon. Em. 
Legris (Jean-Nicolas). Aj., sergent au régiment de Vexin, puis au régi- 
ment de Damas, 34 ans, A ulnay- aux- Planches (Marne); + 11 
thermidor, Auray. Em. 2 . 
Leineven (Pierre). Combat du 21. 

Lelargue (René-Antoine). Lire, Le Lart, ancien mousquetaire, né à 
Ploërmel le 21 avril 1741; + 13 thermidor, Vannes. Em. Voir ci- 
dessus, t. XXXIV, p. 358. 

1 Fils de François Le Febvre et de Jacqueline-Elisabeth du Bois-Tesselra , qui se 
trouva être à la fois tante , sœur et mère de victimes de Quiberon. La soeur de 
Jacques Le Febyre épousa M. de Corday du Chalange, parent des Corday, de Qui- 
beron. 

9 Nous avons reproduit un récit de M. de Noyelle dans lequel sont rapportées 
d'énergiques paroles de Legris à un condamné qui demandait grâce (voir t. XXXI?, 
p. 191). On ne peut douter que ces paroles n'aient été dites; mais elles n'ont pi 
l'être en marchant an supplice, Legris ayant été fusillé le 11 thermidor, & Auray, 
et non le 13 à Vannes, comme cela résulterait du récit de M. de Noyelle. Si la date 
est exacte, elles ont été prononcées par un autre que par lui. Il était assurément 
facile, dans un pareil moment, et lorsqu'on formait une longue nie , de se trom- 
per sur l'identité d'un individu ou sur l'accent d'une voix. 



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LISTE DES VICTIMES DE QUIBERON. 407 

Leleu (Nicolas). Aj., militaire, 21 ans, Douai (Nord); +14 thermidor, 
Auray. Em. 

Lelièvre (René). Aj., maître d'école, né à Saint-Clément-de-Graon 
(Mayenne) le 30 décembre 1749; -f- 9 fructidor, Auray, Em. 

Lemagnet (Nicolas). Aj., tailleur (Côtes-du-Nord). No 296 de l'État. 

Lemaitre (François), lire, Le Maître d'Annoville, 26 ans, Mesnil-Aubert 
(Manche) ; + 13 thermidor, Vannes. Em. 

Leninan (J h ). Combat du 21 juillet 

Lenormand Garât (de) (René). Lire, Le Normand de Garât, sémina- 
riste, né à Saint-Jean de la Haize, prés d'Avranches, vers 1770; + 
9 fructidor, Auray. Em. *. 

Lenormand Garât (de) (René-Anne). Lire, Le Normand de Garât, frère 
aîné du précédent, officier de marine, né à Avranches, vers 1768; 
+ 9 fructidor, Auray. Em. 

Leroux (J n ). Aj., laboureur, 27 ans, Vannes; + 8 fructidor, Vannes. Ins. 

Lesàusse (Jq). Aj., marchand, 32 ans, Auray; -f- 18 thermidor, Quiberon. 
Ins. 

Létat (René). Aj., 38 ans (Mayenne); + 13 thermidor, Vannes. Em. 

Lethiec (Pierre). Aj., laboureur, 31 ans, Marzan (Morbihan) , + 6 ven- 
démiaire IV, Vannes. Ins. 

Leti (Louis). Aj., marchand, Auray. N° 116 de l'État. 

Letort (Louis). Aj., charbonnier, né à la Prenessaye (Côtes-du-Nord). 
Réfractaire. No 709 de l'État. 

Letouze (Mathurin). Aj., tisserand, 21 ans, Landévant (Morbihan); + 
25 fructidor, Auray. Ins. 

Levêque (Jn). Aj., domestique de M. de Tronjoly, né à Landéhen (Côtes- 
dn-Nord) le 8 avril 1736; + 8 fructidor, Vannes. Em. 

De Lezereg (G. -T.). Lire, Guillaume-Marie de Tredern, chevalier de 
Lezerec, lieutenant de vaisseau, officier dans Hector, né à Grozon 
(Finistère) le U mars 1745; -f M thermidor, Vannes. Em. 2 . 

De Lichy. Combat du 16 juillet. 

De Lieuray (Loui3-Pierre). Combat du 21 *. 

Eugène de la Gournerie. 

(La suite à la prochaine livraison). 

1 Ces deux frères étaient fils de René Le Normand de Garât et d'Anne de la 
Moriniére. La branche de Garât est aujourd'hui éteinte. 

3 Son père, Louis- Marcel de Tredern de Lezerec , ancien sénéchal du comté de 
Crozon , avait épousé Jeanne-Urbane de Kerguelen de Kermathéano, dont il avait eu 
deux fils et deux filles. 

3 C'était, sans doute, Louis-Philippe-Chrislophe de Lieuray, né le 29 avril 1765, 
du mariage du baron de Lieuray, maréchal de camp , écuyer de main de Madame 
Adélaïde et de M. de Mazières. (Voir La Chesnaye-des-Bois.) 



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CHRONIQUE 



Sommaire. — M. de Kerdanet. — L'abbé Michaud. — L'amiral Dalmas de 
Lapérouse. — Une lettre du comte de Chambord à l'abbé du Fougerais. 
— MM. Plihon et Jugelet. — Libéralité de M. Paul Baudry. — Sainte 
Cécile et FOpéra. — Adresse à M. Emile Péhant. — Ses Sonnets. — 
M. Louis Prevel.et la Corporation des apothicaires nantais. 

Après avoir célébré la fête universelle de ses héros et de ses saints, 
l'Église se recueille et consacre la première semaine du mois de novem- 
bre à rappeler le souvenir de tous ses enfants morts, à prier pour leur 
délivrance et pour leur repos éternel. Recueillons-nous aussi, et donnons 
un dernier adieu à la mémoire des Vendéens et des Bretons descendus 
depuis peu dans la tombe, en laissant à leurs compatriotes de généreux 
exemples, le fruit d'œuvres utiles ou des noms vénérés. 

Le mercredi 30 septembre , une foule nombreuse et recueillie condui- 
sait à sa dernière demeure M. Daniel-Louis-Olivier-Marie Miorcec de 
Kerdanet, ancien avocat et docteur en droit, décédé à l'âge de quatre- 
vingt-deux ans, à Lesneven ; et le bâtonnier des avocats de Brest payait, 
sur le bord de sa tombe, un juste tribut de regrets à l'homme de bien que 
le pays et le barreau venaient de perdre. — Peu d'hommes ont contribué 
par leurs recherches et leurs travaux à faire connaître autant que lui 
notre province, et l'on peut dire que les écrivains qui ont écrit sur la 
Bretagne, tant au point de vue historique qu'archéologique, se sont tous 
plus ou moins inspirés des études de M. de Kerdanet. Les monuments, les 
légendes et les anciennes chartes bretonnes n'avaient pas de secrets pour 
lui, et le penchant qui dès sa jeunesse l'entraînait vers ce genre de tra- 
vaux, était chez lui un goût de famille. Après de brillants succès au col- 
lège de Sainl-Pol-de-Léon , il avait fait son droit à Rennes; et là, e* 
contact avec les Carré, les Toullier et autres jurisconsultes célèbres, il 
acquit bientôt une science profonde , et put se livrer tout entier à son 
goût pour l'étude. Sa première œuvre/loûgue et difficile, fut de débrouiller 
e chaos dans lequel se trouvaient à Rennes les richesses inappréciables 



çlç -l 



CHRONIQUE. 409 

provenant des archives de notre province. Au bout de quelque temps d'un 
véritable labeur de bénédictin, le classement de la Bibliothèque était 
terminé et son catalogue, énorme in-folio, publié. 

Ces travaux le mirent à même de connaître à fond l'histoire de la Bre- 
tagne et l'origine de ses principales familles; aussi peut-on dire que les 
énonciations de ses divers ouvrages sont officielles, ayant été puisées à la 
source. Les matériaux qu'il amassa lui donnèrent ridée de les condenser 
en un volume, et c'est ainsi que, le premier, il adopta la forme bibliogra- 
phique dans ses Notices chonologiques sur les écrivains et artistes de la 
Bretagne (1818), et qu'il enrichit de notes critiques la Vie des Saints de 
la Bretagne (1846). Indépendamment de ces ouvrages de fonds, M. de 
Kerdanet à publié diverses notices , telles que celle du Folgoêt , la Vie 
d'Argentré. etc., et de nombreux mémoires dans le Lycée armoricain, et 
les bulletins de la première Association bretonne. 

Maire de la ville de Lesneven , démissionnaire en 1830, il ne voulut 
rien accepter du gouvernement de juillet, ni de celui de décembre, et se 
retira dans son intérieur pour se consacrer uniquement à son goût pour 
l'étude et vivre de la vie de famille. Là encore, il a bien rempli sa tâche, 
et, si le dévouement est chose commune sur la terre d'Armorique, peu de 
familles peuvent inscrire le nom de deux enfants, l'un, victime du devoir 
et de l'honneur militaires, et l'autre, magistrat devenu soldat , holocauste 
volontaire à la patrie agonisante. Aussi, la perte de ses deux fils, qui pro- 
mettaient de porter haut et de perpétuer l'honneur de sa famille, jointe à 
la perte antérieure de sa digne compagne, (M 1,e Karuel de Mérey), ont-elles 
abreuvé d'amertume les dernières années de M. de Kerdanet et mis fin 
à une vie qui, à ses derniers moments, a été consolée par les secours de 
la religion, qu'il avait constamment respectée et pratiquée. 

Le mois suivant, la mort enlevait aux habitants dds Sables-d'Olonne un 
vénérable prêtre, M. l'abbé Michaud, né à Fontenay en 1806, élève de 
Saint-Sutpice, puis professeur au grand -séminaire de Luçon,et nommé 
curé des Sables en 1845, après avoir évangélisé pendant six ans l'île de 
Noirmoutier. Toutes les lettres que nous avons reçues de celle partie de 
la Vendée sont unanimes pour nous dire dans quelle désolation la mort de 
l'abbé Michaud a laissé la ville dont il fut durant près de trente ans le pas- 
teur aimé et toujours écouté. « Il n'avait pas un ennemi, nous mande- t-on, 
tous le pleurent comme un père. » C'est subitement, immédiatement après 
la messe du Saint-Esprit, dite par lui chez les Frères, que M. le curé des 
Sables a expiré, encore revêtu des ornements sacerdotaux. Quatre-vingts 
prêtres assistaient à sa sépulture, et la vaste église des Sables était trop 
petite pour contenir la multitude émue et désolée qui assistait à cette 
imposante cérémonie. 



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410 CHRONIQUE. 

M. l'abbé Micbaud laisse plusieurs ouvrages fort estimés, entre autres : 
un Mois de Marie, des Méditations à l'usage des jeunes personnes, une 
Vie de saint PMlbert. Dans ses écrits, comme dans ses sermons et dans 
toute sa vie, on reconnaît, dit un de ses biographes, l'admirateur, l'imita- 
teur de Fénelon. C'est par Fonction, la douceur, l'élégance de style que 
brillent ses livres et ses discours. Un jour, il demandait à un de ses con- 
frères comment il comprenait le prédicateur : « Moi, dit-il, je le comprends 
comme un père de famille qui parle à ses enfants. » C'était, en effet, la 
bonté qui dominait dans ses sentiments : et ses sentiments s'exprimaient 
dans un langage élevé, orné et facile. 

Après le prêtre, soldat de la milice de Jésus-Christ, voici un capitaine 
au nom glorieux, soldat des milices de la terre, M. le contre- amiral Léon- 
Pierre-Émile Dalmas de Lapérouse, frappé à Paris d'une attaque d'apo- 
plexie foudroyante, à l'âge de soixante-neuf ans. — Né à Brest le 18 août 
1805, il fut nommé aspirant, en 1820, à sa sortie de l'École de marine 
d'Angouléme, et conquit successivement le grade d'enseigne en 1825, et 
lelui de lieutenant de vaisseau à la suite de l'expédition d'Alger. Ce fut 
avec cette dernière qualité qu'il fit, à bord de la Vénus et sous les ordres 
de M. Dupetit-Thouars, une campagne autour du monde restée célèbre. 
Nommé capitaine de corvette le 23 décembre 1840, il commanda ai 
second la Gloire, dans la Plata, et en premier la Naïade, aux Antilles. 
L'année 1848 lui apporta les épaulettes de capitaine de vaisseau. Depais, 
il a rempli les fonctions de major de la marine à Brest et à Cherbourg, et 
commandé successivement la Psyché, Y Andromède, la Sérieuse et la Guer- 
rière. Il reçut , le 12 août 1860, le grade de commandeur de la Légion 
d'honneur et fut nommé contre- amiral quatre ans après 1 . 

Nous avons parlé, dans notre livraison du mois de septembre, de la 
mort de M. le baron Alfred du Fougerais , ancien député de la Vendée. 
M. l'abbé Henri du Fougerais, chanoine honoraire de Rennes et de Luçon, 
ayant annoncé ce regrettable événement à M. le comte de Chambord,a 
reçu du prince ce précieux témoignage de sympathie : 

Frohsdorff, 30 septembre 1874. 

* Je n'ai pu me défendre d'une vive émotion, Monsieur l'abbé, en lisant la lettre si 
touchante que vous m'adressez pour me faire part, au nom de tous les membres de 

1 Le général de cavalerie Théobald Dalmas de Lapérouse est le frère de l'amiral. — Le 
nom de Lapérouse est assez répandu en France ; mais on n'ignore pas qu'il n'y a que deex 
familles, les Dalmas et les Barlhez de Lapérouse , qui se rattachent à l'illustre Galsup dt 
Lapérouse. Le grand navigateur étant mort sans enfants, les fils de ses deux sœurs foreat 
autorisés, par une ordonnanee royale de 1815 , à porter le nom que leur oncle avait rendu « 
célèbre. 



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CHRONIQUE.' 411 

votre famille, de la mort de votre oscle, le baron Alfred du Fougerais. Les der- 
nières paroles de son testament *, que je vous remercie de m'avoir transcrites dans 
leur noble simplicité, suffiraient à elles seules pour illustrer la mémoire d'un 
chrétien et d'un royaliste. On y trouve, à un degré bien rare, l'accent de la foi , de 
la conviction et de la fidélité . Vieux serviteur du droit et de l'Église, il a révélé 
dans ces lignes admirables toute l'ardeur de son âme et résumé d'une façon saisis- 
sante toutes les luttes de sa vie. 

Un coup foudroyant l'a enlevé à votre tendresse ; mais nous pouvons espérer qu'il 
était prêt à paraître devant Dieu , et cette pensée sera pour tous ceux qui l'ont aimé 
en ce monde une grande consolation. 

Interprète de ses plus chères volontés auprès de moi, je vous charge, de mon 
côté, de transmettre à votre courageuse tante l'assurance de ma douloureuse sym- 
pathie. Ma femme sera très-heureuse de s'associer à la prière qu'elle lui demande 
pour celui qui n'est plus. 

Croyez, Monsieur l'abbé, à toute ma gratitude et à mes sentiments les plus 

sincères. * ™„ M 

HENRI. 

Moins connus sont les noms de MM. Plihon et Jugelet, dont nous 
devons cependant conserver la mémoire, car ils ont emporté les unanimes 
regrets de tous leurs concitoyens. M. Plihon, qui vient de mourir à 
Nantes professeur d'anglais au lycée de la ville, était peut-être le dernier 
survivant de la bataille de Trafalgar. Engagé comme mousse sur le vais- 
seau le Berwick, il fut fait prisonnier avec le reste de l'équipage, et 
demeura en Angleterre jusqu'à la Restauration de 4844. Un prélat an- 
glais, l'archevêque de Cantorbéry, croyons-nous, s'intéressa à lui, lui fit 
donner une bonne éducation et le mit en état d'enseigner la langue an- 
glaise. A son retour en France, il se fixa à Nantes, où il a rempli, pendant 
plus de trente années et jusqu'à l'âge de soixante-douze ans, les fonctions 
de professeur. 

Presque au même moment, M. Jugelet, peintre de marine, succombait à 
Rouen , aux suites d'une longue et douloureuse maladie. Né à Brest, le 
28 août 4805, Auguste-Jean-Marie Jugelet fut élève de Gudin, exposa, 
pour la première fois, à Paris, en 4826, et fut nommé chevalier de la 
Légion d'honneur le 4 mai 4847. Il est auteur de plusieurs tableaux très- 
remarquables, et l'un des plus connus représente un événement déjà 

1 Voici ces paroles : « Je meurs dans la foi de ma première communion , dans le sein de 
l'Église catholique, apostoliqae et romaine ; je meurs fidèle au bon droit, à la légitimité» à 
celui qui seul la représente et dont j'ai toujours défendu la cause. Je remets en toute humi- 
lité mon a me à Dieu et j'implore sa clémence lapins miséricordieuse. Parce, Domine, » 



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412 CHRONIQUE. 



% 



ancien : la rupture du pont, près d'Eu, au moment du passage de la 
famille d'Orléans. Jugelet était non-seulement un homme de talent et us 
travailleur opiniâtre, mais encore un véritable artiste, au cœur généreux, 
dont la charité fut toujours empressée à soulager l'infortune Sa mort sera 
vivement sentie par tous ses obligés et par tous les amis des arts, prin- 
cipalement à Dieppe, où depuis 1840 son atelier était très-fréquenté. 

Pour ne pas sortir de l'art et des artistes, signalons un trait de libéralité 
qui fait honneur au grand peintre dont notre savant collaborateur X. Y. Z. 
décrivait dernièrement les vastes compositions décoratives : un envoi de 
deux mille francs va être fait incessamment à la ville de la Roche- sur - 
Yon, pour être versés au bureau de bienfaisance, par les soins de M. le 
baron Taylor, président de la commission des beaux-arts; et celte somme 
est due à la générosité de M. Paul Bandry, chez qui les qualités du cœur 
sont au niveau du talent, et qui n'a point oublié ses compatriotes. Lorsqu'il 
consentit à l'exposition de ses peintures du nouvel Opéra, en faveur de la 
société des artistes, il réserva au profit de la ville de la Roche-sur-Yon 
une somme de mille francs par vingt mille sur le produit de cette expo* 
sition. La recette a atteint le chiffre énorme de quarante mille francs, et 
tout entière elle sera dépensée en œuvres de bienfaisance : ainsi voilà 
un homme dont le revenu n'atteint pas six mille francs, qui en partage 
quarante mille entre ses confrères et les pauvres! Quel plus noble emploi 
des richesses dues aux talents que Dieu nous a départis ! Et de pareils 
exemples de généreuse munificence ne sont-ils pas à proclamer hautement 
par le temps de hideux mercantilisme où nous voyons tomber de nos jours 
les lettres et les arts? 

Nos lecteurs ont sans doute deviné un artiste sous le masque décoré 
de lettres algébriques qui cachait, dans notre dernière livraison, le fin 
appréciateur de l'œuvre de Paul Baudry. L'indépendance étant l'une des 
conditions les plus favorables au critique d'art, nous ne nous sommes 
permis aucune observation au sujet de sa manière de voir en si délicate 
matière, mais l'impartialité nous impose l'obligation de mettre en présence 
les opinions controversées, surtout quand elles se présentent avec la cour- 
toisie spirituelle qu'on aimera à reconnaître dans cette lettre de l'un de 
nos meilleurs amis : 

« Plus je relis l'article de M. X. Y. Z., nous écrit-il, et pins je regrette qu'il n'ait 
pas décrit lui-même l'œuvre magistrale de Baudry avec le goût et la verve que nous 
lui connaissons , au lieu de laisser la plume si longtemps à l'a u leur du Nez d'un 
notaire. Je suis d'ailleurs de ceux qui trouvent peu convenables les sujets religieux 
à l'Opéra et très-inconvenants lus sujets profanes dans les églises. Seulement, je ne 
considère pas comme profanes tous les sujets que M. X. Y. Z. qualifie ainsi. De quel 
droit, par exemple, irais-je mettre les sibylles à la porte de l'église, puisqu'elles sont 



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CHRONIQUE. 413 

admises dans nos hymnes : Teste David cam sibylla? Dieu les a fait quelquefois parler 
comme Balaam, et nous avons tous lu dans Virgile cet oracle que Raphaël a inscrit 
sur une banderole au-dessus de ses Sibylles, dans l'église de Sainte-Marie-de-la- 
Paiï, à Rome : Jam redit et virgo. . . Quant à la statue de la Justice par Guillaume 
Délia Poria, elle était certainement inconvenante par sa complète nudité : aussi les 
papes Font-ils fait légèrement vêtir par Le Bernin. Je dirai la même chose de bien 
des Madeleines, dont le costume rappelle beaucoup plus la honte que le repentir. 
Elles devraient toutes être exclues du lieu saint, fussent-elles du Carrache. Mais, 
par contre, je demande grâce, avec Claudius Lavergne, pour cette perle de sainte 
Cécile, dont la place ne peut être dans le palais des cocottes. Elle y serait perdue 
de toute façon, matériellement par les émanations du gaz, et moralement par la 
mauvaise compagnie. Dans nos musées, du moins, elle ne serait pas enfumée, et, 
en la voyant entre les Vierges de Raphaël , on s'apercevrait mieux qu'elle est de la 
famille ...» 

On parle souvent de décentralisation littéraire , et Ton ne cite guère 
d'efforts sérieux dans ce sens : Paris continue à absorber toutes les forces 
vives de la province. L'Association bretonne a fort heureusement inau- 
guré chez nous le mouvement décentralisateur ; et voici une démarche, 
due à l'initiative toute privée d'un groupe de littérateurs nantais, parmi 
lesquels nous comptons presque tous nos amis, qui prouve que la bonne 
semence n'est pas restée sans fruit. Puissent les heureuses inspirations de 
ce genre se propager dans toutes nos provinces. — Doue, vers la fin du 
mois dernier, une députalion composée de MM. Edmond Biré, Robinot- 
Bertraod, Emile Grimaud, Joseph Housse, Léon Bureau, René Kerviler, le 
comte de Saint-Jean et Louis Petit, s'est rendue à la Bibliothèque, et a 
remis cette adresse à M. Emile Péhant : 

« Monsieur, vous venez d'achever votre Catalogue de la Bibliothèque publique de 
Nantes, après plus de vingt-cinq années d'un incessant, d'un effrayant labeur : In 
tenui labor, comme le dit si bien l'épigraphe par vous inscrite eu léte de celle œuvre 
monumentale, que vont nous envier toutes les grandes bibliothèques, et qui a déjà 
provoqué les éloges des meilleurs juges. L'homme de France, et même d'Europe, le 
plus compétent en bibliographie, M. Gustave Brunet, n'a-t-il pas déclaré qu'il avait 
manié des milliers de catalogues, mais que pas «un ne surpassait celui de la Biblio- 
thèque de Naules?. .. 

> Nous nous réjouissons , Monsieur, de vous voir libre de ce travail absorbant, 
parce que vos loisirs sont désormais à vous, et que — nous en avons le ferme espoir 
— vous vous plairez à les consacrer à la continuation de cet autre vaste monument, 
dont vous avez, avec tant de vigueur, jeté les premières assises. Votre Chanson de 
geste ne peut pas demeurer interrompue : Jeanne de Belleville et Jeanne la Flamme 
ne sauraient être h? dernier mol de votre vaillante muse. 

> En attendant avec confiance qu'elle nous donne bientôt de nouvelles pages à 
savourer, nous nous associons, pour offrir un trop faible, mais bien cordial témoi- 
gnage de sympathie ad Bibliothécaire nantais, dont nous avons, pour la plupart, si 



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414 CHRONIQUE. 

souTcnt mis à l'épreuve la complaisance inépuisable; et surtout au Poète, qui a si 
généreusement entrepris de célébrer l'héroïque passé de la Bretagne. 

» En publiant Jeanne la Flamme , vous aviez, Monsieur, fait appel à vos compa- 
triotes, pour la réimpression du volume qui, dés 1835, révélait votre nom aux lettrés et 
aux gens de goût. Notre groupe — qui serait autrement nombreux si nous n'avions 
formé dans le secret cette conjuration amicale — notre groupe vient aujourd'hui 
répondre à votre appel : il vous sera trés-reconnaissant de lui laisser l'honneur de 
faire revivre vos Sonnets, persuadé, du reste, qu'en corrigeant les épreuves de ces 
beaux vers, vous sentirez leur source, peut-être tarie un moment, se rouvrir et 
couler avec une plénitude et une force rajeunies. 

» Tel est, Monsieur, le plus ardent désir de ceux qui sont et aiment à se dire vos 
sincères et dévoués amis. > (Suivent trente-cinq signatures). 

M. de Laprade, de l'Académie française, a bien voulu se joindre aux 
signataires et promettre une préface pour le recueil des Sonnets. Nous 
attendons, avec une vive impatience, l'apparition de ce charmant volume, 
qui sera goûté de tous les bibliophiles et pour lequel les souscriptions 
sont ouvertes dès aujourd'hui au bureau de la Revue (3 fr. 50). Il cou- 
ronnera dignement la riche série de poésies délicates écloses cette année 
sous le ciel nantais : La Fête de Madeleine , de M. Robinot-Bertrand , 
l'Heure du rêve, de M. Eugène Orieux , les Petits Drames vendéens, de 
M. Emile Grimaud , Salomon et la reine de Saba , de M. le comte de 
Saint-Jean.... 

Pour n'avoir point le même parfum poétique , la récente étude d'un 
savant nantais sur la Corporation des Apothicaires de Nantes, avant et 
après la Révolution , n'en a pas moins une saveur historique toute parti- 
culière. M. Louis Prevel est un architecte de grand talent, et l'on pour- 
rait lui objecter, dit -il modestement dans son introduction, que, n'étant 
pas un adepte de la science « d'apothicairerie » , il s'occupe de ce qui 
n'est point de sa compétence, t Ce serait vrai, ajoute- t-il, si nous entrions 
dans le fond de cette science; mais là n'est pas notre but, quoique, 
comme fils de pharmacien , nous puissions mieux qu'un autre être ren- 
seigné sur plusieurs points importants de cet art. Nous n'avons, en 
effet, l'intention de ne faire connaître cette corporation , que par les 
documents que renferment ses archives , si curieuses et si peu connues 
jusqu'à ce jour , même de beaucoup de membres de cette société. » Et , 
dans quatre chapitres, nourris de documents fort précieux , de lettres 
patentes inédites , de statuts , de requêtes et de moyens de défense , le 
tout judicieusement disposé dans un cadre riche en ornements originaux, 
M. Prevel nous expose successivement quel était l'exercice ancien et la 
profession des apothicaires , leurs fonctions , leurs boutiques et leurs 
remèdes; — quelle fut, depuis l'origine, l'histoire de la docte corpora- 
tion des apothicaires avec ses privilèges, ses règlements et ses charges; 



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CHRONIQUE. 415 

— puis comment le collège de pharmacie succéda pendant la Révolution 
à l'ancien corps de métier ; — enCn, comment le jardin des apothicaires , 
concédé à la corporation par Louis XIV, en 1688, pour y établir un jardin 
des plantes et des laboratoires , vient d'être enlevé à la Société de phar- 
macie, à la suite d'un procès avec la Ville de Nantes. 

Tout cela est mêlé de détails piquants et de révélations curieuses : 
on y apprend que les membres de la corporation promettaient a de 
supporter tout ce qui leur sera possible pour l'honneur, la gloire, l'orne- 
ment et la majesté de la médecine ; — de n'enseigner point aux idiots et 
ingrats les secrets d'icelle ; — de ne donner aucuns médicaments purga- 
tifs aux malades affligés de quelque maladie aigûc , que , premièrement, 
il n'ait pris conseil de quelque docte médecin. » Et, si quelquefois les 
pratiques et les fonctions des membres de la confrérie sont de nature à 
provoquer le sourire, en revanche leur dévouement à la chose publique 
pendant les épidémies provoque l'admiration. « D'après ce que nous 
avons dit de la pratique de la pharmacie avant la Révolution, dit 
M. Prevel à la fin de son premier chapitre , les pharmaciens modernes 
n'ont vraiment rien à regretter de l'ancien temps ; mais leurs devoirs 
les obligent à ne pas rougir de leurs anciens maîtres , pas plus que la 
chirurgie française ne doit rougir d'avoir pris naissance dans l'humble 
boutique des barbiers. Toute science , du reste, a des origines modestes, 
et maintenant, presque rendue à son apogée, elle doit se trouver fière et 
peut continuer bravement sa route dans les sentiers encore obscurs de 
l'avenir, et sans honte pour son origine , si petite qu'elle soit. > 

Avec les travaux de M. de la Nicollière sur les chirurgiens barbiers, et 
de M. Léon Maître sur l'exercice de la médecine dans les hôpitaux de 
Nantes, nous possédons à présent, grâce à M. Louis Prevel, l'historique 
complet de « cette trinité scientifique adonnée au soulagement de l'hu- 
manité. » La brochure de l'historien de Tiffauges sera lue avec le plus 
grand intérêt, non-seulement par les successeurs «t des maîtres dans l'art 
d'apothicairerie >, mais aussi par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire 
de nos vieilles institutions et qui professent cette doctrine, trop peu ré- 
pandue, que d'excellentes monographies locales, comme celle de M. Pre- 
vel, sont les meilleurs matériaux pour une bonne histoire générale de la 
France, que nous n'avons pas encore. 

Louis de Kerjean. 



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BIBLIOGRAPHIE BRETONNE ET VENDÉENNE 



A propos de la circoncision, causerie; par le docteur Letenneur. 
In- 8°, 48 p. — Nantes, impr. Ve Mellinet 
(Extrait du Journal de médecine de l'Ouest.) 

Annuaire du département du Finistère , pour l'année 1874. Publié 
sous les auspices du Conseil généra] et du préfet du département, avec 
le concours des chefs de service. In- 12, 346 p. — Brest, imp. et lib. 
Gadreau 2 fr. 

Catalogue méthodique de la bibliothèque publique de la ville de 
Nantes; par Emile Péhant, conservateur de cette bibliothèque. 6« volume. 
Histoire i suite et fin) Polugraphie. houve'les acquisitions. In-8o, 692 p. 
— Nantes, imp. Vincent Forest et Emile Grimaud. 

Docteur (le) a. guépin, notes et souvenirs; par P. Gallery des Granges. 
Précédés d'une lettre de Louis Blanc. In-8«, 73 p. — Nantes, imp. Plé- 
dran; Paris, lib. Le Chevalier « 60 c. 

Fondateurs (les) de LoniENT.JBéponse à M. Lccoq-Kerneven, auteur de 
Généalogie et Annales de la mavon Dondel de Sillé, etc., par Fr. Jégou, 
auteur de Y Histoire de la fonda 'ion de LorienU Broch. in- 8°, 48 p. — 
Nantes, impr. Vinceut Forent et Emile Grimaud. 

Itinéraire descriptif et historique du voyageur dans le mont-saint- 
michel; par E. Leh^richer. 7« édition entièrement refondue et augmentée 
de l'histoire de l'état actuel du Mont-Saint-Michel et d'un guide spécial 
dans le Mont-Saint-Michel. In- 12 , 142 p. — Bennes, imp. Oberthur. 

Petite géographie pour le département du Morbihan , à l'usage de 
l'enseignement primaire, publié sous la direction de Levasseur, de Flnsù- 
tut, comprenant : 1° Géographie du département, parGuyot-Jomard, de 
la Société polymalhique du Morbihan; 2° notions premières sur le globe, 
par Périgot. In-12, 48 p. — Paris, lib Delagrave. 

Saint josaphat, archevêque de polotsk, martyr de l'unité cathou- 

. QUE , ET L'EGL!>E GRECQUE-UNIE EN POLOGNE , par le R. P. Dom Alph. 

Guépin , religieux bénédictin de la Congrégation de France. — 2 vol. 
in 8°. Poitiers, Oudin; Paris, Palmé. 

Salomon et la reine de saba, légende orientale, par le O* de Saint- 
Jean. — In- 12 , 36 p. Nantes, lib. Libaros 1 fr. 

Un portrait de molière en Bretagne, par le B°» de Wismes. In-8», 
82 p. Nantes, imp. Vincent Forest et Emile Grimaud. 
(Entrait de la Bévue de Bretagne et de Vendée.) 

Vie (la), les miracles et les éminentes vertus de saint brieuc, pre- 
mier EVÊQl'E DE L'RVESCHÊ APPELÉ DE SON NOM, SAINT-BRIEUC. ensemble, 
la translation des reliques du dit saint B<ieuc. Plus quelques remarques 
et observations nécessaires pour l'intelligence d'aucunes riiffictillez qui 
se trouvent dans cet œuvre : par L. G. de la Devison, chanoine en l'église 
cathédrale de Saint-Brieuc. In-18, 298 p. Phot. — Saint-Brieuc , imp. 
Prud'homme. 

(Réimpression de l'édition de 16'/7.) 



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LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE 



Le général de La Moricière. Sa vie militaire , politique et religieuse ; 

Ear E. Keller, député du Haut-Rhin. — Deux volumes in-8». Paris, 
umaine, 30, rue et passage Dauphine, et Poussielgue, 27; rue Cassette. 

Neuf ans se sont déjà écoulés depuis que nous adressions ici à 
La Moricière nos hommages et nos adieux. Près d'une tombe si 
tôt ouverte, nos paroles furent surtout émues ; mais La Moricière 
avait droit à mieux que cela. Général aussi intelligent que hardi, 
administrateur d'une activité et d'une initiative sans égales, chré- 
tien dévoué, il avait droit au calme jugement de l'histoire, et c'est 
ce jugement que nous donne M. Keller, jugement sérieux, définitif, 
où le chrétien est apprécié par un homme de foi et le brave par un 
homme de cœur. 

Un tel livre ne s'analyse pas, il doit être lu. Nous nous permet- 
trons seulement de prendre çà et là quelques traits où le héros se 
peint de lui-même. Citons d'abord cette lettre, écrite à l'époque où 
La Moricière venait d'avoir pour répétiteur, dans une école prépa- 
ratoire, Auguste Comte, l'un des positivistes, c'est-à-dire des athées 
les plus aventureux, les plus absolus : « Josi (c'était son jeune 
frère), Josi se croit le premier moutardier du pape, parce qu'il a 
lu la philosophie ; il se croit, Dieu me pardonne, esprit-fort, et 
m'engage à lire l'Origine des cultes de Dupuis. Eh ! qu'est-ce qui 
n'a pas lu cet ouvrage parmi ceux qui s'occupent de ce qui se passe 
dans le monde moral? Mais, sans savoir l'astronomie, peut-on, de 
bonne foi, dire qu'on a compris Dupuis ? Et Josi pourrait-il seule- 
ment me démontrer que la terre tourne, ou m'expliquer les phases 

TOME XXXVI (VI DE LA 4» SÉRIE.) 28 



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418 LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE. 

de la lune ? tempora I 6 mores I Les pirons veulent mener les 
oies au champ ! Le (aupin veut en montrer à l'ancien ! Il n'y a 
plus de hiérarchie dans la société, et, si je n'avais foi dans l'avenir, 
je prophétiserais la fin du monde *. » 

Remarquez bien que c'est un polytechnicien qui écrit ainsi, un 
esprit hardi, chercheur, mais sérieux, qui ne se laissait plus domi- 
ner par la foi, il est vrai, mais qui restait fidèle au bon sens, ce 
précurseur certain de la foi pour qui l'écoute. 

Josi désirait entrer, comme son afné, à l'École polytechnique, 
mais le monde, les bals, Tequila tion, lui souriaient autant que l'étude. 
Son frère en gémissait: il lui reprochait de travailler en amateur et 
l'engageait plaisamment à méditer YÉpitre de saint Paul aux 
Galales, du xvi° dimanche après la Pentecôte, laquelle commence 
par ces mots : Nolite esse amatores 2 . 

En vérité, trouverait-on beaucoup d'étudiants si forts sur les épitres 
de saint Paul et^si précis dans l'indication des prières du dimanche? 

Plus tard, il écrira au sujet des replâtrages, plus ou moins ingé- 
nieux, par lesquels on s'efforça, après 1830, de recouvrir, suivant 
son mot, les brèches de ce malheureux édifice constitutionnel, qui 
s'écroule de toutes parts avant d'être achevé : « La société n'a pas de 
grandes espérances à fonder sur cet abri, bâti sur un terrain mouvant 
En un mot, je crois qu'il est aussi impossible d'organiser la société 
sans une croyance commune, sans un lien moral existant réellement 
entre ses membres, qu'il serait impossible de faire une pâle avec 
les grains de sable de la mer. Lisez donc if. de Maistre s . » 

Un capitaine de zouaves qui, à vingt-quatre ans, et malgré la vie 
la plus occupée, sait lire M. de Maistre, peut se tromper parfois dans 
l'application des idées du grand écrivain, mais ne se trompera pas 
toujours. 

Séduit d'abord par la théorie saint-simonienne dans laquelle il 
crut trouver le lien moral qu'il sentait indispensable à toute société, 
il la rejeta dès qu'il l'eut vue à l'œuvre, et refusa carrément de hû 

* P. 17. 

* P. 19. 
s P. 42. 



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LE GÉNÉRAL DE LA M0RIG1ÉRE. 419 

venir en aide, même lorsqu'elle se présenta sous la forme modeste 
d'entreprise agricole, parce qu'il avait promptement reconnu son 
impuissance et son néant. Et, au même moment, il se mettait à la 
tête de souscriptions pour des églises, il accueillait les Jésuites, il 
favorisait l'établissement des congrégations, parce qu'il trouvait là 
ce lien social que n'avaient pi» lui fournir de prétentieuses théories. 
Le dévouement lui était d'ailleurs aussi sympathique que les 
spéculations des faiseurs en tout genre le touchaient peu. «Jésuite ou 
non, disait-il au Père Pascalin, que m'importe ! Vous êtes. un brave, 
nous nous entendrons toujours. Allez en avant ; si l'on vous entrave, 
je serai derrière vous pour vous épauler. x>. 

Les entraves n'eussent certainement pas manqué au pieux Jésuite, 
qui ne demandait cependant qu'une place pour lui au bivouac et à 
Fhôpital, et place pour Dieu dans quelque ruine, décorée du nom 
d'église. Mais La Moricière y mil bon ordre en brusquant l'exécution. 
Le Père Pascalin désirait une église. — Cherchez dans toute la 
ville d'Oran, lui dit le général. — Le Père cherche et ne trouve 
qu'une mosquée délabrée. — Une mosquée ! s'écrie La Moricière, 
mais les Arabes vont hurler !... Mais le gouverneur ne le- permettra 
jamais ! — Puis, après quelques moments de silence : — Quelle 
somme vous- faudrait-il pour mettre cette mosquée en état de pou- 
voir y dire la messe? — Donnez-moi deux cents francs, général, et 
je me charge du reste. 

Le lendemain, La Moricière partait pour Alger, où il était appelé 
à remplacer provisoirement le gouverneur, et, au lieu de 200 francs, 
en envoyait 2,000, avec affectation de la mosquée de la porte Saint- 
André au culte catholique. Le ministre de la guerre se plaignit, 
quelques députés se plaignirent , mais l'œuvre était faite : la mos- 
quée avait été consacrée solennellement et le signe de la Rédemp- 
tion avait repris possession d'une ville autrefois chrétienne, mais 
où toute foi avait disparu avec toute civilisation. 

La Moricière fit plus. Il établit des curés à Mascara , à TIemcen, 
à Mostaganem, et prit en main, près du gouvernement, la cause et 
les intérêts des sœurs de la Sainte-Trinité , congrégation hospita- 



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420 LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE. 

lière et institutrice qui avait rendu, disait-il, d'immenses services à 
la ville d'Oran. 

Tel fut La Moricière à l'époque même où la foi sommeillait en- 
core au fond de son cœur. Ame sérieuse et droite, il ne louvoyait 
jamais et se faisait honneur de tenir à quelque chose, dans m 
temps où personne, disait-il, ne tient* à rien *. Capitaine, général, 
toujours on retrouve en lui le même homme. Lorsqu'on compte les 
grades qu'il parcourut en si peu de temps, capitaine à 24 ans, lieu- 
tenant-général à 36, on est tenté de croire que s'il fit si rapi- 
dement son chemin , c'est que la bienveillance de ses chefs fut égale 
à l'éclat de ses services. Malheureusement, dans ce pauvre monde, 
l'éclat des services offusque souvent plus qu'il n'éclaire, et cela fat 
vrai surtout pour La Moricière, qui ne se bornait pas à bien servir 
par l'épée, mais qui entendait aussi servir par ses idées , par ses 
connaissances, lesquelles étaient souvent fort étrangères à ses chefs. 

A. peine débarqué sur la terre d'Afrique , il apprend l'arabe, 
devient l'ami des Arabes et conçoit aussitôt la pensée de profiter 
de leurs qualités pour nous en faire des auxiliaires, tout en nous 
tenant en garde contre leurs défauts. Cette pensée était loin d'être 
celle des gouverneurs qu'on envoyait en Afrique, vieilles culottes 
de peau qui ne connaissaient que le sabre et la terreur pour domi- 
ner une population dont ils ne soupçonnaient ni la ténacité ni la 
fierté. De là une divergence complète de vues entre le jeune officier, 
qui s'était fait l'homme du pays et qui voyait autre chose dans la 
conquête que des épaulettes à gagner, et les vieux sabreurs, qui 
avaient trop souvent devant les yeux le bâton de maréchal. Le capi- 
taine, bien qu'il eût de nombreux échelons à franchir, ne cessait de 
crier : La paix ! la paix ! et le général, qui touchait au faîte, répon- 
dait invariablement: La guerre ! la guerre ! La Moricière insistait-il: 
— « Vous êtes militaire, lui disait-on, votre métier est de vous 
battre. Quand on vous en donne l'occasion, vous devez être con- 
tent. » 

Pour quelques vols on faisait donc des razzias, on commettait des 

« P. 207. 



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LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE. 421 

massacres. La Moricière s'en indignait et son indignation peu con- 
tenue n'était point un mystère. Puis, par une contradiction étrange, 
on maintenait l'esclavage au profit de ces mêmes Arabes qu'on trai- 
tait si durement. Un jeune nègre esclave s'échappe et vient s'en- 
gager parmi les zouaves. Son maître le réclame; on lui répond que, 
réfugié sous le drapeau français, son esclave est devenu libre, parce 
que l'usage n'est pas en France de vendre ou d'acheter un homme 
comme un mouton. Mais le gouverneur, ayant appris cette réponse, 
s'en effraie, et dépêche des gendarmes pour s'emparer de Pesclave. 
Le commandant des zouaves résiste, on lui envoie pour le contrain- 
dre un aide de camp; pendant ce temps-là, l'esclave se sauve. « Le 
soir, raconte La Moricière, il revint au cantonnement , quand il eut 
appris que ceux qui le cherchaient étaient partis. Il nous demanda 
si les Français ne voulaient pas le protéger, si lui n'était pas Fran- 
çais depuis que nous avions pris Alger. Il pleurait à chaudes larmes 
et, nous montrant la frégate la Victoire qui était en rade, il nous 
disait : — Si je savais qu'on me reçût à bord pour m'en aller en 
France, je me jetterais à la nage pour me sauver. — Il sait, lui qui 
est né à Tombouctou, que la France est une terre de liberté. C'était 
une scène déchirante pour nous, car les militaires, hommes de 
sang et de carnage, ont souvent le cœur plus sensible que les indus- 
triels d'aujourd'hui, hommes de paix et d'argent. » 

Que devint cependant le pauvre nègre? La lettre de La Moricière, 
écrite à l'instant même et sous le coup des incertitudes, ne nous 
apprend qu'une chose, c'est que les zouaves étaient décidés à gagner 
du temps. Le gouverneur allait partir et peut-être son successeur 
serait-il plus Français. 

Ce gouverneur, si étranger à nos plus vieilles maximes, se nom- 
mait Berthezène. C'était ce même général qui, après avoir sollicité 
l'honneur de servir sous le drapeau blanc, osait dire à des soldats 
qui venaient de vaincre sous ses plis glorieux : « Pendant quinze ans 
les trois couleurs furent, pour la France, l'emblème de la puissance 
et de la gloire ; pendant quinze ans, elles rendirent notre patrie 
reine du monde. Avec ce drapeau , disparut notre splendeur ; avec 



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422 LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈBE. 

lui s'éclipsèrent la gloire et la puissance ; la France elle-même sem- 
bla s'effacer du rang des nations. * 

Alger, Dieu merci, est toujours à nous ; mais où donc étaient 
dès lors et où donc sont aujourd'hui les conquêtes du drapeau tri* 
colore ? 

Tel était l'homme. Le duc de Rovigo, qui lui succéda, avait par 
devers lui de tristes souvenirs ; colonel de gendarmerie, il avait 
présidé au meurtre du duc d'Enghien ; général, Napoléon n'avait 
cru pouvoir mieux utiliser ses talents qu'en le nommant ministre 
de la police. Avec lui, les razzias recommencèrent ; Blidah fut pillé 
et deux caïds, venus à Alger avec des sauf-conduits, y furent déca- 
pitas au mépris du droit des gens. On eût dit que le parti était pris 
d'amener un soulèvement général, c II n'y a que la suffisance de 
certaines gens, s'écriait La Moricière, qui puisse égaler leur insuf- 
fisance ! » 

Au duc de Rovigo succéda le général Drouet d'Erlon ; c'était un 
grand nom de l'empire et La Moricière se laissa aller à l'espérance; 
mais rillusion dura peu. « Le pauvre bonhomme, écrivait-il, est 
incapable de travail, et, s'il a du génie, son flambeau est éteint. 
L'empereur a pressé ces hommes si fort, qu'il en a tiré tout ce 
qu'il y avait. L'âme qui faisait mouvoir la machine où ils avaient 
fonctionné a disparu... Ce sont de grands rouages, mais le moteur 
s'est retiré et la vie les abandonne 1 . » 

Le général d'Erlon, lui aussi, ne comprenait guère que le sabre, 
comme moyen de civilisation, tandis que La Moricière ne cessait de 
dire : « Qu'on le sache bien, on ri extermine pas un vieux peupla, 
vivant comme celui que nous avons à combattre. Il nous forcera i 
abandonner le pays si nous ne lui offrons pas des conditions qu'il 
puisse accepter. 

» Du reste, ajoutait-il, on peut contester mes idées ; mais j'ai une 
positiort unique vis-à-vis des Arabes. Les marabouts et les gens 
influents me connaissent tous et ont confiance en moi, parce que je 

* P. 122. 



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LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE. 423 

* 

ne les ai jamais trompés. Ils viennent tous me voir à mon camp, me 
tiennent au courant de ce qui se passe jusque dans les tribus les 
plus' éloignées, et je puis parfaitement aller au milieu d'eux, là où 
d'autres seraient très-mal reçus. Nul ne l'ignore à Alger S » 

Et c'est justement parce qu'on le savait bien qu'on n'osait pas 
renvoyer en France ce subordonné incommode, dont l'action était si 
puissante et pouvait èlre, à l'occasion, si utile. Mais on le tenait 
à l'écart et il s'y tenait lui-même très-volontiers. En voyant d'ailleurs 
les abus grandir, malgré la probité du gouverneur, mais grâce à 
sa faiblesse, en voyant le vol et la dilapidation se promener dans les 
rues, tête levée, entrer même dans les salons, y être accueillis, 
fêtés, il s'éloignait instinctivement. — C'est hideux ! disait-il, et il 
se réfugiait dans son camp, au milieu des zouaves, dont il avait fait 
l'élite de l'armée. 

c Quant aux Arabes, ils continuent à venir me voir, écrivait-il , 
comme si j'étais encore pour quelque chose dans tout ce qui se fait. 
Je devise avec eux des nouvelles des tribus. En prenant le café, en 
fumant la pipe, j'apprends par eux tout ce que ton voudrait me ca- 
cher. Ils viennent me montrer les lettres que leur écrit le gouver- 
neur et jusqu'à leurs réponses pour me demander si je les trouve 
bonnes. Je suis donc au vrai point de vue pour juger les sottises que 
l'on fait, et Dieu sait qu'on en fait à la toise 9 . » 

Parmi ces sottises, on peut compter une expédition contre les 
Hadjoutes, avec incendie, destruction des douars, toutes choses qui 
répugnaient souverainement à La Moricière. Il y prit part, d'ailleurs 
comme soldat, de la manière la plus brillante. — c Avec lui et avec 
ses zouaves, disait le général Rapatel dans son rapport, on peut 
aller partout. » 

Honoré d'un tel témoignage, La Moricière crut devoir se pré- 
senter chez le gouverneur, afin de ne pas paraître vouloir faire de 
l'opposition envers et contre tout. Mais à peine est-il entré \ que le 
comte d'Erlon l'interpelle au milieu d'un cercle de généraux : — 

1 P. 121. - » P. 132. 



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424 LE GÉNÉRAL DE LA MORICîÈRE. 

\ Quoi que vous en disiez, fit-il, nous avons encore bien des moyens 
d'amener les Arabes à composition. Si une expédition ne suffit pas, 
j'en ferai deux, trois, et nous verrons qui se lassera le plus tôt — 
Ce n'est pas tout de faire la guerre, répondit le jeune chef de 
bataillon ; pn ne doit la faire que pour avoir la paix. . . Si, pour un 
acte de brigandage commis aux environs de Nantes (le général 
venait de commander en Vendée et en Bretagne), vous alliez brûler 
cinq à six villages, vous soulèveriez toute la population. Les haines 
s'envenimeraient par des actes de barbarie aussi criants, et le 
trouble ne ferait qu'augmenter. Voilà précisément ce que nous ve- 
nons d'aller faire dans la Metidja. > 

Le général d'Erlon conclut brusquement que si les moyens em- 
ployés ne suffisaient pas, il en emploierait d'autres, « comme un 
médecin, écrivait plaisamment La Moricière, qui, incapable de 
juger la maladie, couperait bras et jambes à son malade pour voir 
si, par hasard, il ne guérirait pas par ces procédés-là *. » 

J'insiste sur ces faits, parce qu'ils sont peu connus et qu'ils 
peignent un caractère, c'est-à-dire la chose la plus rare par le temps 
qui court. Mais aussi avec un tel caractère, on n'avance qu'en dépit 
des oppositions et du mauvais vouloir, tantôt des chefs, tantôt des 
bureaux, et chaque grade doit être acheté par une action d'éclat 

La Moricière ne faillit pas plus à cette nécessité qu'à toutes les 
autres. Simple capitaine, il eut des traits d'énergie qui rappellent 
nos vieux chevaliers ou les héros d'Homère. Avec cinquante zouaves, 
il obtient la soumission de milliers d'Arabes, parce que, ne pouvant 
les éviter, il a marché droit à eux , au lieu de les attendre, et leur 
en a imposé par son audace. Une autre fois, il s'aventure sans 
escorte, chez les Hadjoutes, à huit lieues d'Alger, afin de bien 
prouver au gouverneur que lorsqu'on est connu pour sa bonne foi, 
on peut compter sur la bonne foi. Seul, il attaque, un jour, trois 
Arabes, qui s'acharnaient sur un officier, le jeune Bro, que son 
peloton avait abandonné et qui, blessé aux deux jambes, se défen- 

« P. 127. 



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LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE. , 425 

dait à peine. La Moricière enfonce son sabre sous l'aisselle d'un 
des assaillants, puis, saisissant le jeune homme par le collet, en 
trois bonds de son cheval , il le rejette à vingt pas. Revenant en- 
suite sur les Arabes et aidé cette fois par deux braves, il les met en 
fuite. Quelques jours après, un tableau représentant cette lutte 
héroïque était offert à sa mère. 

Gomme chef, il sait unir, ce qui arrive rarement, le coup d'oeil à 
l'entrain, la patience à la furie française, et pas une expédition n'a 
lieu qu'il ne soit mis à l'ordre du jour. Aussi avançait-il bon gré 
mal gré, et le général Bugeaud, qu'impatientait son franc-par 1er et 
qui ne voyait pas sans jalousie la paix et l'ordre dont jouissait avec 
lui la province d'Oran, ne pouvait s'empêcher néanmoins de dé- 
tourner le ministre d'envoyer un lieutenant-général dans cette pro- 
vince, parce qu'il n'en trouverait point de taille à commander au 
maréchal de camp La Moricière. 

J'ai entendu reprocher à M. Relier de s'être trop appesanti sur les 
campagnes d'Afrique et d'avoir un premier volume trop gros par 
rapport au second : il m'est impossible de partager cet avis. C'est 
surtout en Afrique qu'on voit à l'œuvre toutes les qualités diverses 
du général, comme militaire, administrateur, économiste ; c'est là, 
en outre, et à Paris, qu'il lui fut donné de vaincre. Plus tard, il ne 
sera pas moins grand par l'esprit , il le sera plus encore par le 
cœur; mais les difficultés l'accablent, et, avant de raconter ses 
revers, il était juste de n'oublier aucun de ses succès. Le reproche 
que je ferais plutôt à M. Relier, ce serait de n'avoir pas donné plus 
de développement à la seconde partie, d'avoir un deuxième volume 
trop mince à côté du premier. Était-il possible de faire autrement? 
Nous n'oserions le dire, car M. Relier a certainement pénétré jus- 
qu'au fond de son sujet. Ses citations sont nombreuses et bien choi- 
sies ; mais enfin , quelques traits de plus ne nuiraient pas. On sait 
qu'un coup de pinceau ajoute quelquefois beaucoup à toute une 
physionomie. 

Nous aurions voulu , en outre , plus de détails sur les manifesta- 
tions du sentiment public qui suivirent la mort du général. M. Relier 



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426 ♦ LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE. 

nous dit bien que les évèques les plus illustres le louèrent à 
l'envi, mais ancun n'est cité, et cependant nous eussions été heu- 
reux d'entendre un écho de ces grandes voix : l'éloquent évèque 
d'Orléans, racontant les victoires de son héros, sur les autres 
et sur lui-même; l'illustre successeur de saint Rilaire, faisant sur- 
tout admirer en lui le triomphe de la foi; l'évêque d'Angers, par- 
lant de ce diocésain bien-aimé avec l'accent d'un père ; le futur 
évèque de Nantes, rappelant les journées de juin et le courage 
de son contemporain, de son compatriote, avec l'émotion d'un ami 
et l'autorité d'un ancien collègue 1 . Nous regrettons enfin que M. 
Keller n'ait rien dit de la souscription patriotique qui atteignit, en 
quelques jours, un chiffre si élevé, ni du monument, presque achevé 
aujourd'hui, qui va en consacrer le souvenir. Hais à côté de ces 
lacunes, que de charmantes ou touchantes pages sur la vie privée 
du général, sur son exil, sur son retour à Dieu ! Quelle vive appré- 
ciation des difficultés* de sa campagne romaine, et de l'activité, de 
l'énergie , avec lesquelles il sut triompher, non pas de toutes, — 
c'était impossible, — frais d'un grand nombre ! 

Je n'entrerai point, pour mon compte, dans ces détails; je m 9 ; 
éterniserais ; c'est dans l'ouvrage de H. Keller qu'il faut les lire. On 
y entendra souvent encore La Moricière dissertant, non plus de 
guerre, mais de philosophie et de religion, avec cette furie de bon 
sens qui lui était si naturelle. Chacun de ses mots porte coup, 
chacun semble un emporte-pièce. Les commentaires de H. Keller 
ont aussi leur prix. Quelle pensée vraie sur la situation de, notre 
pays, tant en 1850 qu'en 1874! La réconciliation était à faire bien 
moins entre tel et tel prince qu'entre Dieu et la France. . . aucune 
combinaison politique ne saurait la remplacer. 

Suivez ensuite cette vie, si active jusque-là , repliée aujourd'hui 
sur elle-même; elle trouve dans son inaction, sa retraite, ses 
épreuves, une force qu'elle ne se connaissait pas auparavant Jus- 



1 M. l'abbé Fournier, alors curé de Saint-Nicolas, de Nantes, et ancien représen- 
tant, dans l'église du Louroux-Béconnais, an service anniversaire. 



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LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE. 427 

qu'en 1852, La Moricière put dire : Agir, <?est vivre; après 1852, 
il sentit que, si le bras est quelquefois oisif, la pensée peut ne pas 
l'être, et que penser, que croire surtout, c'est encore vivre, vivre 
même plus que jamais ! Dieu lui avait été prodigue de ses dons, et, 
comme il fut toujours du nombre des hommes de bonne volonté, il 
lui accorda ce qui est le complément naturel, mais trop rare, de 
l'homme fort : mulierem fortem quis inveniett * et ses qualités na- 
tives acquirent alors ce je ne sais quoi d'achevé qui résiste aux 
épreuves, trouve une nouvelle grandeur dans le dévouement et le 
sacrifice, et marque d'un sceau indélébile toute une vie. 

Et maintenant que pouvons-nous dire, sinon répéter douloureuse- 
ment avec M. Relier : La Moricière, où es-tu? L'Église souffre, la 
France s'affaisse, les grands hommes, les grands généraux, les grands 
citoyens deviennent de plus en plus rares, la révolution nous me- 
nace de nouvelles ruines ; La Moricière, où es-tu? — « Avant de 
finir, du moins, il nous a tracé la voie ; il a couronné l'œuvre de 
toute sa vie, et atteint dans toute sa plénitude la vérité qu'il n'avait 
cessé de poursuivre avec une infatigable ardeur. Toujours à l'avant- 
garde de son siècle, il est monté à l'assaut de la Révolution et il est 
mort sur la brèche ouverte par lui à ceux qui le suivront. II a atta- 
qué dans ses derniers retranchements l'islamisme moderne, en 
mettant l'épée conquise sur Abd-el-Kader et la gloire de Constantine 
au service du Vicaire de Jésus-Ghrist. Son exemple nous montre 
que c'est à Rome qu'on peut réellement guérir les plaies de la 
société moderne et celles de l'ancien régime , résoudre les pro- 
blèmes qui pèsent sur notre temps, retremper les caractères, en un 
mot, servir à la fois l'Eglise et la France ! a > 

Eugène de la Gournerie. 

4 Prov. xxxi, 10. 
2 T. II, p. 368. 



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A TRAVERS LES LIVRES D'ETRENNES 



Histoire de France racontée a mes petits-enfants , tome IV , par M. 
Guizot; — Les comètes, par M. A. Guillemin. un vol. gr. in-8* illus- 
tré ; — Le tour du monde, année 1873. 2 vol. illustrés; — Le journal 
de la jeunesse, année 1873, 2 vol. illustrés; — Dictionnaire des an- 
tiquités grecques et romaines, fascicules II et 111; — Les abîmes de 
la mer, par Wyville Thomson, un vol. gr. in-8°, illustré ; — La terre 
de servitude, par Stanley, un vol. gr. in- 8°, illustré; — La terre 
et le récit biblique de la création, par M. 8. Pozzy, un vol. gr. in-8° 
illustré ; — Les merveilles de l'amour maternel chez les animaux , 
par E. Menault ; Les fossiles, par G. Tissandier; Les merveilles du 
dévouement, par Michel Masson; Le fer, par M. Jules Garnier, 4 vol. 
in-18, illustres; — chez Hachette. 

Histoire de France. — On pouvait craindre que la mort de l'il- 
lustre historien ne fût venue interrompre ce beau travail commencé 
à Page de plus de 80 ans et poursuivi avec toute la plénitude d'un 
talent que le temps n'avait fait que mûrir. Il n'en est rien heureu- 
sement, et non-seulement nous sommes en possession du IV e vo- 
lume, mais on nous annonce déjà, pour Tannée prochaine, la publi- 
cation du V e et dernier. 

La fin du tome précédent nous avait laissés à la mort d'Henri IV, 
ce grand roi que H. Guizot avait dignement loué, sans lui trop mon- 
trer rancune de sa conversion au catholicisme. Le présent volume 
n'embrasse rien moins que le règne de Louis XIII, ou mieux, de 
Richelieu, et tout le long et glorieux règne de Louis XIV, de ce Roi- , 
Soleil, qui se leva dans l'orage de la Fronde et se coucha, décou- 
ronné d'une partie de ses rayons, mais imposant encore dans son 
mélancolique déclin, après avoir fourni la plus longue et la plus 
éclatante carrière au firmament de notre histoire. 

C'est toujours, chez M. Guizot, la même élévation et largeur de 



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A TRAVERS LES LIVRES d'ÉTRENNES. 429 

vues , la même sereine impartialité. Tout a,u plus pourrions-nous 
faire quelques réserves au sujet de certains jugements qui sentent, 
et assez naturellement, il faut le reconnaître, le descendant des 
huguenots de la Rochelle et des Camisards des Cévennes , notam- 
ment dans 1^ chapitre : Louis XIV et la Religion. L'homme d'État 
et le lettré, chez lui également éminents, sont à l'aise pour appré- 
cier, l'un la politique d'un Richelieu, d'un Mazarin, d'un Louis XVI, 
l'administration d'un Colbert et d'un Louvois ; l'autre, ce magni- 
fique épanouissement de génies et de chefs-d'œuvre dans tous les 
genres de littérature, d'art et de science, dont l'histoire n'offre 
peut -être pas un autre exemple aussi complet, et qui forment au 
front de la France une immortelle auréole. 

Le souvenir de cette grandeur, hélas! passée, de notre pays, 
alors prépotent en Europe, nous apparaît dans nos humiliations 
présentes, comme une consolation, comme un remords aussi... 

— Le tour du monde, année 1873. — Ce serait nous répéter 
que de faire ici l'éloge de ce recueil, de plus en plus populaire en 
France et que les nations étrangères traduisent en leurs langues. On 
sait que cette publication, désormais célèbre, est exclusivement com- 
posée de relations originales des voyageurs contemporains, et que les 
nombreuses gravures et cartes dont elle est illustrée (dans ces deux 
volumes de l'année 1873, on ne compte pas moins de 500 figures 
et de 10 caries ou plans) , sont copiés le plus souvent aussi sur les 
croquis des explorateurs, ou, à leur défaut, sur des documents tout 
aussi authentiques. 

Si le Tour du monde n'a pas la haute autorité scientifique des 
Mitteilungen d'Augustus Petermann, il est, par contre, un bien plus 
efficace agent de vulgarisation que son célèbre rival de Gotha, peu 
connu en dehors du monde savant et d'ailleurs rédigé sur un tout 
autre plan. 

Cette année encore, justifiant son titre, le Tour du monde nous 
promène : de Y Inde des rajahs, avec M. Rousselet *, au pôle nord, 

1 Ce voyage vient d'être tiré à part, en un splendide volume, superbement 
illustré. 



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430 A TRAVERS LES LITRES d'ÉTRENNES. 

avec la Germania et Jalius Payer , Tan des futurs chefs de l'expé- 
dition autrichienne du Tegetloff; — de Washington à San-Fran- 
ciscûy avec H. Simonnin, notre spirituel collègue à la Société de géo- 
graphie ; — du Paraguay, avec M. Forgues ; — Au coeur de T Afrique, 
dans le pays des Niam-Niam anthropophages et de» nains Akka, 
avec le docteur Schweinfurth ; — du Japon à V Amazone et au 
Madeira , pour nous ramener en Europe, en Transylvanie, à la 
suite de H. Elisée Reclus, et enfin, avec H. A. Joanne, Fauteur bien 
connu des Guides, à Menton et à Bordighera, lieux aimés du soleil, 
que baigne la Méditerranée de ses flots bleus... 

— Journal de la jeunesse. — Agée de deux années à peine, 
cette publication a déjà conquis , et fort justement, tout un jeune 
public. Remarquablement appropriée à son but , qui est d'instruire 
en amusant et d'unir, suivant le précepte, l'agréable à l'utile , ce 
recueil hebdomadaire se dislingue par une grande variété de sujets 
récréatifs ou instructifs : contes, nouvelles, biographies , voyages 
et aventures, sciences et industrie, géographie, astronomie , géolo- 
gie, botanique, etc. L'année 1873, que nous avons sous les yeux, 
nous parait encore en progrès sur la précédente. Les nombreux ar- 
ticles, si variés, qui composent ces deux volumes, et qu'illustrent 
plus de mille gravures, sont signés pour la plupart de noms aimés 
de la jeunesse et de l'enfance, et tout d'abord de ceux de M m " 
Colomb, Z. Fleuriot, etc.. Inutile d'ajouter qu'un soin scrupuleux a 
présidé au choix de ces articles, et que tous sont irréprochables au 
point de vue de la moralité. 

— Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, 2* et 3« 
fascicules. — Bien que ce grand ouvrage, dont nous annonçâmes ici 
l'apparition Fan dernier, n'en soit encore qu'à son 3° fascicule, il est 
déjà permis de prévoir que l'érudition française inaugure là un mo- 
nument auquel la science étrangère , même la superbe et dédai- 
gneuse science prussienne, n'aura rien à opposer de supérieur , ni 
môme peut-être d'égal. L'honneur en reviendra à l'éditeur, qui n'a' 
pas craint d'entreprendre une telle œuvre, aussi bien qu'à la pha- 



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A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENNES. 431 

lange d'érudits en tout genre aux lumières desquels il a fait 
appel. 

Parmi les plus intéressants des nombreux articles, la plupart il- 
lustrés, contenus dans les deux derniers fascicules , signalons les 
mots: Apollo, Amuletum, Ara, Annulus, Aquœ, As, etc., objets 
chacun d'une notice détaillée. Remarquons surtout au mot : Alpha- 
betum, le long et savant travail de H. François Lenormant, sur l'his- 
toire de l'alphabet et sur ses origines, vraisemblablement égyptiennes, 
les Phéniciens, ses premiers inventeurs, ayant, par un trait de gé- 
nie, transformé, en les généralisant, les hiéroglyphes idéographi- 
ques en signes phonétiques. Ceux-ci auraient successivement passé, 
avec quelques variantes, dans l'hébreu, frère du phénicien, dans les 
divers dialectes archaïques grecs et latins , et généralement dans 
toutes les langues à alphabet, y compris le sanscrit, tous les alpha- 
bets proprement dits se rattachant de près ou de loin à l'invention 
des Phéniciens et procédant de la même source. Les tableaux com- 
paratifs dont H. Lenormant appuie son opinion, partagée d'ailleurs 
par d'éminents philologues, notamment par M. de Rougé, la rendent 
vraisemblable. 

Ce grand Dictionnaire archéologique promet d'être le digne pen- 
dant du Dictionnaire philologique de M. Littré, ce monumental ré- 
pertoire, indispensable à quiconque tient à connaître notre langue 
dans son présent et dans son passé; ouvrage vraiment admirable, 
inoffensif d'ailleurs quant aux doctrines philosophiques ou religieu- 
ses en dépit du nom de son auteur, et sur le mérite duquel nous 
n'avons plus à insister, après la longue et probante étude que nous 
lui avons consacrée dans cette Revue. 

— Les comètes. —Parmi ces millions et milliards d'astres divers, 
planètes, étoiles prétendues fixes , qui gravitent en constellations, 
nébuleuses ou voies lactées, autour d'un centre inconnu à travers 
l'infini de l'éther, — les comètes ont toujours eu le privilège de* 
frapper le plus vivement les regards et l'attention des hommes, tant 
à cause de leur soudaine apparition que pour l'étrangeté de leurs 



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432 A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENNES. 

formes. Ces vagabonds météores, ces irréguliers de la grande armée 
sidérale, émergeant tout à coup de l'espace et s'y replongeant sou- 
dain , après l'avoir illuminé quelques nuits de leurs queues flam- 
boyantes, étaient bien faits pour émouvoir des esprits simples et 
ignorants. Aussi on sait quelle mystérieuse et fatidique influence 
l'imagination populaire leur attribua dans tous les temps, sans ex- 
cepter tout à fait le nôtre. 

Jusqu'à Newton, les comètes ne furent guère considérées que 
comme de passagers météores, quelque chose comme d'immenses 
feux follets célestes, brillant et disparaissant sans règle ni loi. Ce 
n'est que depuis deux cents ans que les comètes sont décidément 
rattachées à la famille des astres. 

Toutefois, si la science moderne a dissipé les superstitieuses rê- 
veries du passé, elle n'est point encore parvenue à expliquer com- 
plètement la constitution intime des comètes, la nature physique et 
chimique de leur lumière, les causes de leur aspect anormal. Irré- 
gulières dans leur marche , évoluant tout aussi bien d'orient en 
occident que d'occident en orient ; obéissant tout ensemble à l'at- 
traction newtonienne de la masse du soleil, et à la répulsion née de 
la chaleur de cet astre ; emportées à travers un orbite parabolique 
ou souvent môme hyperbolique ; présentanf presque toutes une 
apparence nébuleuse et une couleur variant du rouge vif au bleu ; 
soumises à* de rapides changements dans leur noyau, leurs appen- 
dices et leur atmosphère; tantôt amassées en un seul corps, plus ou 
moins irrégulier, tantôt se couronnant d'une lumineuse auréole, ou 
déployant devant ou derrière elles une ou plusieurs queues, qui 
s'étalent en éventail et mesurent en longueur jusqu'à soixante mil- 
lions de lieues et davantage, sur une largeur proportionnelle ; — 
les comètes, par tous ces caractères, se différencient nettement des 
planètes, tout en paraissant briller, comme celles-ci, d'une lumière 
empruntée, en partie du moins, au soleil, ainsi que l'ont démontré 
* les récentes expériences spectroscopiques du P.Secchi et d'autres 
savants astronomes. 

C'est le carbone, pur ou combiné, qui parait constituer l'élément chi- 



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A TRAVERS LES LIVRES DÉTRENNES. 433 

mique des comètes. La diaphanéité des appendices cométaires, vé- 
ritables nuages lumineux, est telle, que la lumière des étoiles même 
d'un faible éclat apparaît au travers. Si peu dense est la matière ou 
mieux la vapeur, qui les forme, que Herschell a pu évaluer à quel- 
ques livres, ou même quelques onces, le poids total de la queue 
d'une grande comète ! Toutefois, la science ignore encore si le 
noyau proprement dit est opaque ou diaphane ; sa densité est vrai- 
semblablement beaucoup plus considérable. 

On voit combien est peu fondée la croyance populaire de l'influence 
exercée sur la température des saisons par les comètes , la lumière 
et par suite la chaleur, que la plupart nous envoient, étant estimées 
beaucoup plus faibles que celles de la lune. Il en est de même du 
prétendu danger que ferait courir à la terre la rencontre delà queue 
d'une comète (et cette rencontre paraît avoir eu lieu plus d'une fois, 
notamment en 1861). « La moindre toile d'araignée, a dit M. Faye, 
opposerait peut* être plus d'obstacle à une balle de fusil. » L'action 
du noyau sur notre planète , s'il venait à passer dans son voisinage, 
serait plus sensible, il est vrai. Toutefois on estime qu'elle ne ferait 
guère que déterminer une marée anormale dans notre atmosphère 
et nos océans. 

Nous ne parlons pas de l'influence, encore beaucoup plus chimé- 
rique, attribuée aux comètes sur le monde moral et sur les événe- 
ments de l'histoire. 

Ajoutons que, sur plusieurs centaines de comètes observées de- 
puis les temps historiques, sans parler des comètes télescopiques, 
inconnues à l'antiquité et au moyen âge, c'est à peine si l'astronomie 
a pu calculer l'orbite de quelques-unes et en prédire le retour, tant 
est excentrique l'ellipse que décrivent presque tous ces météores à 
travers l'infini. 

Nous ne pouvons que mentionner ici quelques-unes des nom- 
breuses autres questions se rattachant à ce curieux et encore 
mystérieux sujet: celles, par exemple, de savoir si les étoiles 
filantes ne seraient pas, et cela semble probable, des débris d'ap- 
pendices cométaires, abandonnés dans l'espace ; et si ces astres 

TOME XXXVI (VI DE LA 4e SÉRIE). 29 



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434 A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENNES. 

errants sont habitables, comme l'ont supposé Fontenelle, Lam- 
bert, etc.: hypothèse infiniment moins probable qne la précédente, 
étant donnée l'énorme différence qui doit se produire dans la 
température des comètes à leur périhélie et à leur aphélie. 

Tous ces problèmes et bien d'autres encore sont abordés et dis- 
cutés dans le savant ouvrage de H. Guillemin , dont ce qui précède 
n'est en grande partie que l'analyse. L'infatigable vulgarisateur i 
qui nous devions déjà les deux beaux livres : Le Ciel et les Appli- 
cations de la physique y nous trace ici toute une monographie, à la 
fois astrologique et astronomique, des comètes, nous exposant tour 
à tour les faits, certains ou légendaires, que l'histoire du passé 
nous en rapporte , et les données les plus nouvelles de la science 
contemporaine. De belles planches, tirées en noir ou en couleur, 
ajoutent encore à l'intérêt de cet ouvrage. 

— La terre de servitude. — Nous rendions compte , ici-même, 
l'année dernière, de l'étonnant voyage accompli par un simple 
journaliste à la recherche de Living&tone. Nous racontions comment 
H. Stanley retrouva sur les bords d u lac Tanganyika , à Oujiji, le grand 
voyageur, qui, quelques mois plus tard, succombait à ses longues 
fatigues, avantM'avoir eu la suprême consolation et la gloire de 
résoudre enfin le séculaire problème des sources du Nil. Au mo- 
ment où nous écrivons ces lignes, l'intrépide journaliste améri- 
cain se prépare à retourner, toujours aux frais du seul journal le 
New-York Herald, dans la région des grands lacs de l'Afrique cen- 
trale, pour recueillir la succession de Livingstone et poursuivre le 
cours, interrompu par la mort, de ses explorations. En attendant, 
M. Stanley, des reliefs de sa première relation, a composé ut 
autre récit, romanesque et fictif celui-là, sur ces contrées afri- 
caines où la nature est si magnifique et l'homme si barbare, et que 
l'auteur si justement flétrit en les appelant : la Terre de servi- 
tuée. C'esi ici surtout, en effet , que fleurit toujours l'affreux com- 
merce des esclaves, avec la complicité, plus ou moins avouée, des 
autorités musulmanes. Si les personnages de ce récit sont imagi- 
naires , la peinture des mœurs de ces peuples et de la nature afri* 



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 TRAVERS LES LIVRES D ÉTRENNES. 435 

Gaine, si belle mais si redoutable aux Européens , est tracée de visu 
par un témoin qui faillit plus d'une fois être la victime de la bar- 
barie des uns et de l'insalubrité de l'autre. 

— Les abîmes de la mer. — Depuis tant de siècles que l'homme 
en parcourt la surface , le fond des mers lui était hier encore à peu 
près inconnu. Il y a quelques années à peine qu'on a enfin essayé, 
par des moyens pratiques et efficaces, de pénétrer au sein de ce 
mystérieux royaume du silence et de la nuit. 

La pose du câble télégraphique entre l'Europe et l'Amérique, dut 
être précédée d'une étude du sol sous-marin destiné à recevoir ce 
merveilleux instrument de communication , qui, en supprimant un 
Océan, allait permettre aux deux mondes de converser dans un 
dialogue instantané. De nombreux sondages opérés dans la traversée 
de l'Irlande à Terre-Neuve, révélèrent l'existence d'un vaste pla- 
teau, dit télégraphique. De ces premières observations et de celles 
opérées depuis, il est permis de conclure que le fond de l'Atlan- 
tique, et sans doute aussi des autres océans, reproduit à peu près 
les accidents de la surface de la terre, avec ses plaines, ses vallées, 
ses montagnes, les profondeurs des plus basses vallées marines 
paraissant égaler l'altitude des hautes montagnes terrestres , ainsi 
que l'avait à priori conjecturé Laplace. Les Iles représentent les 
sommets des montagnes sous-marines, et les continents ne sont 
autres que des iles plus vastes, des plateaux, baignant leurs pieds 
dans l'Océan, trois fois plus étendu qu'eux tous dans leur ensemble, 
et qui les enserre de toutes parts. 

Jeter la sonde dans les abîmes de la mer et en calculer les 
profondeurs, c'était déjà un résultat capital, bien que si tardif; 
mais il en restait un autre à atteindre, plus intéressant encore. 
Gomment se répartit la vie dans les zones superposées des eaux 
océaniennes, et jusqu'où descend-elle? S'arrète-t-elle à quelques 
centaines de mètres, comme on le croyait jusqu'alors, ou s'enfonce- 
t-elle aux plus basses profondeurs, bravant l'énorme pression des 
eaux, évaluée au poids d'une atmosphère par couche de dix mètres 
environ? 



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436 A TRAVERS LES LIVRES d'ÉTRENHES. 

La drague esl venue compléter l'œuvre de la sonde et répondre 
à ces questions. Et sa réponse a été telle, qu'elle a provoqué un cri 
d'admiration d'un bout à l'autre du monde savant. Presque partout, 
par des profondeurs de 3 000, 4000, et même 5 000 mètres, la 
drague a révélé une vie souvent exubérante ! Des espèces animales 
inconnues, d'autres appartenant aux âges paléontologiques et que 
l'on croyait éteintes depuis des milliers de siècles, ont surgi, la plu- 
part munies d'yeux et parées de brillantes couleur;, de ces téné- 
breux abîmes, où elles supportaient sans fléchir une pression de 
4 à 500 atmosphères, tandis que l'homme ne peut dépasser celle de 
cinq seulement sans danger de mort ! Que de mystères nouveaux 
pour notre pauvre vaine science! Bien plus, il est aujourd'hui 
démontré que ces chétifs animalcules, ces exilés de la création , 
dont les ancêtres édifièrent jadis en partie la terre, continuent leur 
rôle providentiel de constructeurs de mondes et préparent, au fond 
des mers, les continents de l'avenir!... 

(Test tout un chapitre nouveau et inattendu à ajouter à la zoologie 
et à la géologie , en même temps qu'au livre, déjà si riche, des 
merveilles de la création. 

La découverte des faits que nous venons de résumer trop briève- 
ment, est due, en grande partie, aux trois campagnes d'explora- 
tions accomplies, pendant les étés de 1868, 1869 et 1870, par les 
deux navires anglais le Lightning (l'Éclair) et le Porcupine (le 
Porc-Épic), dans les parages de l'Ecosse, de l'Irlande, des îles Ferœ 
et Shetland, le golfe de Gascogne et la Méditerranée. 

Dans le livre dont nous avons transcrit ci-dessus le titre, 
M. Wy ville Thomson nous raconte, jour par jour, les incidents et les 
résultats de ces expéditions , dont il a été le chef scientifique, con- 
curremment avec deux autres savants anglais, MM. Carpenler et 
Gwin Jeffreys. C'est assez dire quel haut intérêt présente cette rela- 
tion, qu'accompagnent huit cartes, toutes constellées de chiffres 
indiquant les sondages et les dragages effectués , et de nombreuses 
gravures figurant les animaux, la plupart si étranges de formes, 
ramenés par la drague. Nous ne mentionnons que pour mémoire 
les autres objets d'études, pourtant si intéressants aussi, tels qpe 



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A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENNES. 437 

la température comparative des eaux de la mer aux diverses pro- 
fondeurs, la direction des courants, froids ou chauds, juxtaposés 
ou superposés, etc. 

La plus haute profondeur atteinte par la drague dans le cours de 
ces explorations, a été de 2,435 brasses anglaises (4,450 mètres). 
C'était le 22 juillet .1869, à 7° au large de nos côtes de Bretagne. 
Après un voyage qui ne dura pas moins de sept heures , et un traî- 
nage de plus de sept milles marins , la drague remonta de cet 
abîme, où disparaîtrait le Mont-Blanc presque entier, ramenant 
75 kilog. d'un limon tout fourmillant d'animaux divers : mollusques, 
crustacés, échinodermes, éponges, et protozoaires , tels que glo- 
bigérines ,. obulines , etc. — Ce sont ces derniers êtres élémen- 
taires que M. Darwin prétend donner pour ancêtres à toute la série 
animale , l'homme compris , dans son fameux roman scientifique, 
le nouvel Evangile de certaine école, système qui, basé sur l'hypo- 
thèse de la variabilité indéfinie des espèces, formellement contre- 
dite par tous les faits observés , — ne s'en proclame pas moins 
hautement la méthode expérimentale par excellence... 

Ajoutons que les résultats, déjà si intéressants, des explorations 
sous-marines dont nous parlons , viennent d'être complétés et 
dépassés. En 1873, un autre navire anglais, le Challenger, qui, 
depuis deux années, poursuit un voyage scientifique de circumnavi- 
gation, sur lequel la science fonde les plus belles espérances , déjà 
en partie réalisées, a jeté la sonde et la drague jusqu'à l'énorme 
profondeur de 7,137 mètres, dans les parages de la merdes Antilles, 
sans que d'ailleurs la drague ait cette fois ramené aucun organisme 
vivant *. 

L'infatigable Wyville Thomson, qui dirige encore cette nouvelle 
expédition, ne manquera pas de nous en donner aussi plus tard la 
relation. Elle présentera d'autant plus d'intérêt qu'elle ne compren- 
dra rien moins que l'ensemble des océans. 

1 Voir, pour plus de détails, dans notre ouvrage Le Pôle et V Equateur, nouvelle 
édition , une étude sur les courants de l'Océan, ses profondeurs et la vie qui l'anime, 
ainsi que le résumé de l'exploration, par le Challenger, de l'Atlantique et des mers 
australes, en 1873-1874. 



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438 A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENNES. 

— La terre et le régit biblique de la création. — Voici un 
livre de science qui , chose quasi étrange en ce temps-ci , non- 
seulement n'attaque pas la Bible, mais encore entreprend de la 
défendre. 

Doublement bien armé pour aborder ce grand sujet, philologue en 
même temps que géologue, l'auteur, M. Pozzy, ouvre simultanément 
ces deux grands livres qui nous racontent, chacun en sa langue, les 
origines de notre planète : la Bible et la terre elle-même. Feuilletant 
les pages de Tune et les couches de l'autre, il les compare et leur de- 
mande si décidément leur désaccord est aussi grave que certains le 
prétendent. Après un examen approfondi, le linguiste- géologue en 
arrive à conclure que la contradiction prétendue n'existe sur aucun 
des points importants, et que ceux-ci, au contraire, présentent une 
remarquable conformité dans le livre de la nature et dans le récit 
mosaïque. Si les raisons apportées par H. Pozzy pour établir la con- 
cordance des deux grands documents cosmogoniques , ne loi 
appartienne^ pas toutes en propre, il a su du moins fortifier cette 
thèse d'arguments nouveaux, empruntés surtout à l'interprétation 
du texte hébreu de la Bible. 

Dans un appendice, M. Poz?y, tout en se maintenant sur le-seul ter- 
rain de l'histoire naturelle et de l'anthropologie, démontre, à son 
tour, l'unité de l'espèce humaine, unité à la fois physiologique, 
anatomique, psychologique et morale. 

Toutefois, en présence des faits nouveaux , qui se sont produits 
dans ces dernières années, l'auteur est conduit à reculer l'époque 
de l'apparition de l'homme jusqu'à l'âge quaternaire et peut-être 
même au delà : question non encore résolue peut-être avec une 
suffisante évidence, et qui d'ailleurs intéresse moins qu'on ne 
pourrait le croire, la Bible, laquelle, répéterons-nous avec M. Pozzy, 
n'a d'autres chronologies que celles, fort diverses (on n'en compte 
pas moins de cent quarante /) que lui attribuent ses commenta- 
teurs. 

Le grand problème de nos origines est abordé largement et fran- 
chement dans l'ouvrage dont nous nous occupons. La discussion de 
M. Pozzy est toujours claire, logique, sincère, exempte de parti 



j^ | 



A TRAVERS LES LIVRES d'ÉTRENNES. 439 

pris ; c'est au nom de l'observation même que l'auteur réfute ces 
hypothèses si légèrement échafaudées sur des faits fort incertains 
pour la plupart. Par exemple, l'authenticité, admise par M. Pozzy 
lui-même, de cette fameuse mâchoire du Moulin-Quignon, dont la 
découverte par M. Boucher de Perlhes a si profondément ému le 
monde savant, ne serait rien moins que certaine, cet ossement 
paraissant provenir d'un ancien cimetière où lurent enterrées les 
victimes de la célèbre Peste noire qui ravagea l'Europe en 1346. De 
même , les nombreux silex trouvés par le même M. Boucher de 
Perthes, dans les sables du problématique diluvium de la Somme, 
auraient été, la plupart, sinon tous, taillés par les ouvriers mêmes 
employés dans ses fouilles par le trop crédule savant, et pécuniaire- 
ment intéressés à en multiplier les exemplaires *. 

De même encore, les ossements humains trouvés dans les caver- 
nes des Cévennes et du Périgord , paraîtraient provenir, en partie 
du moins, des Camisards qui se réfugièrent dans ces grottes lors des 
dragonnades ordonnées par Louvois contre les protestants, après 
la révocation de l'édit de Nantes. 

Reconnaissons-le toutefois : les partisans de la haute antiquité 
relative de notre espèce, peuvent invoquer, à l'appui de leur 
thèse, un certain nombre de faits qui semblent mieux établis, 
autant que nous permet d'en juger l'état actuel de nos connais- 
sances, encore si peu avancées sur celte grande question de 
l'archéologie humaine. 

— La Bibliothèque des Merveilles vient de s'enrichir de quatre 
ouvrages nouveaux, qui ne seront pas les moins intéressants de 
celte instructive collection. 

Le dévouement, une Morale en actions nouvelle, où H. Michel 
Masson propose à nôtre admiration et à notre imitation des actes de 
dévouement choisis dans les diverses catégories sociales. 

L'Amour maternel chez les animaux, — plus admirable 
encore que le dévouement humain, parce qu'il est bien autre- 

* V. an article de M. Ch. Loaandre, dans la Revue des Deux-Mondes du 
15 juillet 1873. 



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440 A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENNES. 

ment malaisé à expliquer ; instinct véritablement merveilleux, 
que M. Ernest Henault étudie chez les différentes espèces animales, 
depuis la fourmi jusqu'à la baleine : vivantes énigmes, qui se dres- 
sent en foule devant notre raison impuissante, et auxquelles certains 
philosophes et physiologistes ont donné deux solutions opposées, les 
uns ne voyant dans les animaux que des automates admirablement 
machinés, les aulresrles regardant comme des ébauches de l'homme 
lui-même, voire ses cousins germains... 

Les fossiles. — Petit traité de géologie , dans lequel H. G. 
Tissandier nous raconte, avec son habituelle clarté, les évolutions de 
notre globe, à l'aide de ces débris de la flore et de la faune primi- 
tives, que l'antiquité elle-même connut et interrogea curieusement, 
mais en vain, sur le grand problème qu'elle soupçonnait vaguement 

Le fer. — • Dans ce résumé de métallurgie ou, plus spéciale- 
ment, de sidérurgie, notre collègue, H. Jules Garnier , nous ex- 
pose, avec sa haute compétence d'ingénieur, l'histoire passée et 
présente de ce métal, le plus utile et aussi le plus abondamment ré* 
pandu par la prévoyante nature, ses transformations et manipulations, 
ses emplois si multiples, qui en font pour la civilisation le plus pré- 
cieux de ses instruments matériels. Au courant de sa savante no- 
menclature des espèces si variées de minerais, M. J. Garnier n'ou- 
blie pas de mentionner les riches gisements jadis exploités par les 
anciens et tout récemment redécouverts par lui, sur le territoire de 
Segré, à la frontière de notre département de la Loire- Inférieure. 

Histoire de saint Louis, par Jean, sire de Joinville , un vol. gr. in-8°, 
illustré ; — Des arts au moyen âge et a l'époque de la renaissance, 
par Paul Lacroix, un vol. gr. in-8°, illustré; — chez Firmin Didot. 

La librairie Didot est la digne rivale de la librairie Hachette, 
pour l'importance et la beauté des publications, surtout à cette 
époque de l'année. Ces deux grandes maisons se partagent /pour la 
plus grande part, ce plaisant et gai royaume des étrennes, si aimé 
des petits et des grands enfants ; l'une se vouant plus spécialement 
à la littérature et à l'art, l'autre à la vulgarisation de la science, 



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A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENNES. 441 

toutes deux rendant au public d'éminents services, dont il convient 
de les remercier. 

Histoire de saint louis. — On peut dire que notre siècle a 
découvert le moyen âge. Depuis la Renaissance jusqu'au grand 
mouvement historique et poétique de la Restauration , le moyen âge 
fut en profond discrédit, ou dans un oubli plus insultant encore, quand 
il n'était pas l'objet d'une haine aussi furieuse qu'ignorante. Aujour- 
d'hui, ce n'est plus guère que dans les petits pamphlets à cinq sous 
de la Bibliothèque démocratique, et dans les colonnes du Siècle, 
du Rappel ou de toute autre feuille ou livre de même littérature, de 
même science et conscience ; ce n'est plus que dans les publica- 
tions de ces sectaires, — soi-disant patriotes, qui répudient la 
plus large et te plus glorieuse portion de la patrie, et qui ont fait de 
la haine du passé et de toute tradition le premier dogme de leur 
symbole politique, — qu'on se permet encore d'appeler oc un abîme 
de ténèbres et de barbarie » cette longue période de notre histoire 
qui commence à Charlemagne et finit à François I er . Sans parler de 
ses institutions sociales, mieux étudiées et mieux comprises, lors- 
que nos érudits exhumèrent de la poussière des bibliothèques cette 
Pompéi historique , ce fut avec une sorte de stupéfaction et de ra- 
vissement qu'ils découvrirent que cette prétendue barbarie recou- 
vrait un puissant mouvement intellectuel. C'était toute une pléiade 
de poètes, la plupart inconnus, de chroniqueurs, d'artistes, qui 
surgissait des ombres du passé et venait enrichir notre trésor litté- 
raire, déjà si riche. Et telle était l'abondance des œuvres remises en 
lumière, que le savant Victor Le Clerc et, après lui, H. Littré, juge 
peu suspect, n'ont pas craint de comparer notre XIII 6 siècle, celui 
de saint Louis et de Join ville, au grand siècle de Louis XIV lui- 
même, pour l'éclat et l'universel rayonnement! 

Si l'antiquité grecque et latine a eu au XVI e siècle sa Renaissance, 
le moyen âge, notre antiquité à nous, aura eu la sienne au XIX e . 
La librairie Didot aura puissamment contribué à cette renais- 
sance littéraire du moyen âge. Cette célèbre maison a entrepris de 
publier, sous la direction d'érudits tels que HM. Natalis de Wailly 



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442 A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENNES. 

et Léon Gautier, toute une collection des œuvres principales de 
cette époque, en prose et en vers : Chroniques, chansons de geste, 
mystères, etc., d'après les textes originaux, avec traduction, notes 
et glossaire, lorsque la langue des auteurs a trop vieilli.. 

La belle édition de Y Histoire de saint Louis, par le sire de Join- 
ville,dont nous avons surtout à parler ici, nous offre le type de 
cette nouvelle série de publications, qu'elle inaugure dignement. 

Dans une étude prélimiuaire sur les éditions précédentes de ce 
célèbre ouvrage et sur les différentes versions qui nous en restent, 
M. Natalis de Wailly nous montre toute la scrupuleuse et sure 
érudition qu'il a apportée dans sa tâche de critique éditeur. C'est en 
confrontant les deux manuscrits que possède la Bibliothèque natio- 
nale, avec un troisième récemment retrouvé, que M. de Wailly a 
pu reconstituer, aussi fidèlement que possible, la version originale 
et la débarrasser de l'alliage que les précédents copistes ou édi- 
teurs y avaient introduit, sous prétexe de la rajeunir. Le texte de 
Join ville nous est ainsi rendu tel, ou à peu près, qu'il sortit des 
mains du bon sénéchal de Champagne , ou de celles de son secré- 
taire, il y a 565 ans. Une traduction, littérale et claire, en regard ; 
des Eclaircissements y sur la sigillographie, la numismatique, la 
topographie de la France, l'histoire du costume, à l'époque de 
saint Louis, un glossaire détaillé de la langue d'alors, — complè- 
tent cette édition, de beaucoup supérieure à toutes celles pu- 
bliées jusqu'à ce jour, et destinée sans doute à rester définitive. 

Voilà pour la part, et on voit si elle est considérable, qui revient 
à l'éditeur et au philologue dans ce beau livre. Celle de l'artiste 
n'est guère moindre, car cet ouvrage parle aussi éloquemment aux 
yeux qu'à l'esprit. On a voulu rien moins que présenter au 
public du XIX e siècle un Joinville illustré comme il aurait pu l'être 
au XIII e . Et on y a pleinement réussi, au moyen de toutes ces 
chromolithographies, miniatures, lettres ornées, figures diverses, 
empruntées aux manuscrits de l'époque, y compris celui du Confes- 
seur de la reine Marguerite, la propre femme de saint Louis. Deux 
belles cartes, l'une de la France en 1259, indiquant les limites du 



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A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENHES. 443 

domaine royal et des grands fiefs d'alors; l'autre figurant la Palestine 
et le nord de l'Afrique, théâtre des croisades du saint roi , — achè- 
vent de compléter ce bel ensemble, en ajoutante l'art la science 
topographique, et de faire revivre à no$ yeux ce lointain XIII e siè- 
cle, si brillant et si viril, si bien fait pour nous servir de modèle 
en tant de points, en dépit des systématiques détracteurs du passé. 

Pour ce qui est du fond du livre lui-même, qui ne connaît, sinon 
en totalité, par fragments du moins, ce chef-d'œuvre, sans le 
savoir, ce récit si vivant dans sa familiarité, si charmant dans sa 
naïve bonhomie, si ingénu et ingénieux dans son gracieux laisser- 
aller, rappelante la fois Amyot et Homère; franc et allant droit au 
but c comme les piliers et les nervures de la nef de Reims, comme 
les verrières et les ogives de la Sainte-Chapelle », suivant la pitto- 
resque comparaison de M. Vitet. 

c Les choses que j'ai oralement vues et ouïes ont été écrites l'an 
de grâce 1309, au mois d'octobre » , nous dit naïvement Joinville. 

On sait que ce fut à la demande de Jeanne de Navarre, femme 
de Philippe le Bel, que le vieux sénéchal (il n'avait pas moins de 
quatre-vingt-cinq ans) écrivit ou dicta son livre. Il le dédia , dans 
une lettre dont nous avons ici le curieux fac-similé, au roi Louis le 
Hutin , arrière-petit-fils de saint Louis. 

Avec quelle fidélité et quel charme le vieil historien nous trace, au 
courant de ses souvenirs, le portrait de son cher et saint héros, de 
son royal ami, dans ses actes tant privés que publics, dans ses en- 
tretiens si sages et si sensés, parfois piquants aussi, dans sa vie de 
famille aussi bien que sur le champ de bataille ! De cette peinture 
faite d'après nature par un témoin oculaire, ressort avec un singu- 
lier relief cette belle et grande figure de saint Louis, admirée de 
Voltaire lui-même, de ce modèle des rois et des chevaliers, homme 
d'état, législateur, c aumosnier et prudhomme », bon et charitable 
à tous, rendant sévère justice au petit peuple, dans son palais ou 
sous l'immortel chêne de Vincennes, — pour tout dire en un seul 
mot : un saint. 

Ce beau livre va donner un nouveau lustre â cette pure renom- 
mée, en la rendant plus populaire encore. 



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444 A TRAVERS LES LIVRES d'ÉTRENNES. 

— Les arts au moyen âge et a l'époque de la renaissance. — 
Le chiffre de cinq éditions auquel , malgré son prix élevé, est arrivé 
ce livre en quelques années , en dit plus long sur son mérite que 
tous les éloges que nous en pourrions faire. La réputation d'érudit 
que s'est acquise son auteur, M.Paul Lacroix, le célèbre Biblio- 
phile, est depuis longtemps et solidement assise. Quant à ce qui est 
de l'ouvrage lui-même, il nous suffira, pour en montrer le haut 
intérêt artistique et de curiosité, d'indiquer sommairement, le défaut 
d'espace ne nous permettant pas d'insister, les matières diverses 
qui y sont successivement traitées. 

C'est tout d'abord l'Architecture, byzantine, féodale, gothique, 
couvrant l'Europe et surtout la France, de ces basiliques , cathé- 
drales, abbayes, palais, monuments civils, châteaux forts, rem- 
parts de villes, de tous ces superbes édifices qui, par leur 
masse, leur beauté, leur solidité, la nouveauté de leurs formes, 
jusque là sans modèles , étonnent notre civilisation sifière pourtant 
de ses engins nouveaux, de son industrie, et témoignent d'une 
singulière puissance créatrice de conception et d'exécution, d'un 
goût si raffiné, d'une si surprenante habileté de main-d'œuvre, 
dans ces temps que nous appelons barbares. Puis viennent: la 
Sculpture , qui orne ces édifices de statues, de bas-reliefs, de dip- 
tyques, en pierre, en marbre, en bois, en ivoire; la Peinture, qui 
s'essaie d'abord dans la mosaïque, les émaux, les vitraux, les 
fresques, et ces ravissantes miniatures dont elle historié et enlumine 
les manuscrits, en attendant qu'elle arrive à sa plus haute perfec- 
tion avec les Giotto, les Cimabue, les Fra Angelico, les Raphaël. 
De même, la Gravure, sur bois et sur métal, en burinant des 
médailles et des nielles, en taillant des caries à jouer, préludait à 
la prochaine invention de l'imprimerie. 

Ameublement civil et religieux ; — Orfèvrerie, déjà si habile dans 
ses procédés naïfs; — Céramique, tour à tour gallo-romaine, arabe, 
italienne, avant d'être régénérée par un ouvrier de génie , Bernard 
Palissy ; — Horlogerie, qui remplace, enfin, la clepsydre antique, 
le gnomon et le sablier, par un ingénieux mécanisme à poids eti 




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A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENNES. 445 

échappement, inventé par le moine Gerbert (pape Sylvestre II) et 
mesurant le temps avec plus de précision ; — Tapisserie au métier 
et h l'aiguille, cette autre peinture, en fils d'or, d'argent, de laine, 
de lin ou de soie, vieille comme la civilisation elle-même , connue 
des Hébreux, des Egyptiens, des Grecs , des Orientaux surtout , re- 
trouvée par nos religieux et religieuses , nos châtelaines , nos 
princesses elle-mêmes (par exemple, la reine Hathilde , femme de 
Guillaume le Conquérant, à laquelle est attribuée la fameuse Tapis- 
serie de Bay eux, longue de près de 212 pieds sur 19 pouces de 
haut, et représentant la conquête de l'Angleterre par les Normands;) 
enfin pratiquée, dès les IX e et X e siècles, par nos ouvriers tisseurs 
de Poitiers, de Saumur, puis d'Arras, d'où le nom i'Arrazi donné 
encore aujourd'hui par les Italiens aux tapis précieux ; — Armure- 
rie, parvenue à un si haut degré de perfection, à cette époque che- 
valeresque, où l'ou se battait corps à corps et non point à dix kilo- 
mètres de distance, comme on fait aujourd'hui ; — Instruments de 
musique, sellerie, carrosserie, etc.: — Aucun côté de ce sujet com- 
plexe , VArt y n'est, on le voit, oublié par M. Paul Lacroix. Son sa- 
vant livre embrasse jusqu'à douze siècles, du IV e à la seconde moi- 
tié du XVI e , c'est-à-dire cette période de notre histoire la moins 
connue, mais non la moins curieuse et la moins féconde. Il ne s'a- 
gissait, pour nos pères, de rien moins que de redécouvrir tous tes t 
arts de la civilisation , submergés par l'invasion des Barbares. H. 
Paul Lacroix nous fait assister à ce long et laborieux enfantement 
dont nous avons recueilli les fruits, en oubliant trop souvent, ingrats 
héritiers que nous sommes, les efforts de nos devanciers, quand 
nous ne tombons pas dans la triste manie de les calomnier. 

Chacun de ces arts divers a ici son histoire, racontée non-seule- 
ment parla plume, mais aussi par le burin, dans ces 419 gravures 
et chromolithographies, qui, scrupuleusement copiées sur les monu- 
ments, dessinés, peints, sculptés ou imprimés, de chaque siècle, 
donnent à ce livre une si haute valeur archéologique. 

Est-il besoin d'ajouter que le savant auteur reconnaît hautement 
et proclame que cette magnifique floraison artistique du moyen âge 



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446 A TRAVERS LES LIVRES D'ÉTRENNES. 

et de la Renaissance s'épanouit au souffle de la foi religieuse, la 
puissante inspiratrice des arts ? 

Cette année, H. P. Lacroix, continuant ses intéressantes études sur 
cette partie anecdotique et pittoresque de, notre histoire, nous a 
donné un autre magnifique volume sur les Institutions et coutumes 
du XVIII 9 siècle, ce siècle frivole et sombre, qui a légué au nôtre 
comme héritage ce chaos où nous nous débattons et où nous sommes 
menacés de périr. 

Lorsqu'il aura fait de notre grand XVII e siècle, et plus que tout 
autre il en vaut la peine, l'objet d'une semblable monographie, 
aussi bien étudiée, l'érudit bibliophile aura achevé de tracer le 
tableau de la société française, depuis ses origines jusqu'à la Révo- 
lution, dans ces côtés intimes et familiers, qui, trop négligés parles 
historiens préoccupés surtout de politique et de batailles, offrent la 
plus fidèle et vivante imagct d'un siècle, d'un peuple. 

Grâce aux vulgarisateurs de l'école de H. P. Lacroix, ces notions, 
qui étaient jusqu'ici le privilège presque exclusif des érudits et des 
savants , tendent de plus en plus à se populariser et feront bientôt 
partie intégrante de toute éducation un peu complète. 

Lucien Dubois. 



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POÉSIE 



LES SPECTRES LUMINEUX 



FRAGMENTS 



Le plaisir de mon cœur souriait syr ma bouche. 
Je me trouvais si bien dans cette molle couche, 
Après mes dures nuits sur de hideux grabats ! 

J'attendais le sommeil ; le sommeil ne viat pas, 

Et des flots de tristesse engloutirent ma joie. 

C'est que, sur les chemins où l'orgueil me fourvoie, 

Je repassais ma vie et ses longues douleurs ; 

El malgré moi mes yeux se remplirent de pleurs. 

Oui ! bien qu'un blond duvet couvre encor seul mes joues, 

J'ai, nouvel Ixion, tourné sur bien des roues ; 

Oui ! les maux de ce monde et les maux des enfers, 

Excepté le remords, je les ai tous soufferts. - 

Ah ! que m'importerait cette lente agonie, 
Si je sentais en moi palpiter le génie ? 
On peut au Golgotha, calme et serein, monter, 
Quand on sait qu'on est Dieu, qu'on doit ressusciter ! 
Hais, moi, si le présent me prodigue l'insulte, 
L'avenir voudra-t-il me venger par son culte? 
Non ! à peine au tombeau serai-je enseveli , 
Les plis de mon linceul seront ceux de l'oubli.,... 



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448 LES SPECTRES LUMINEUX. 

Ma douleur s'aigrissait de plus en plus ; la fièvre 

Faisait battre ma tempe et grelotter ma lèvre. 

La plume réchauffait en vain mes reins glacés 

Et rendait leur vigueur à mes jarrets lassés ; 

En comptant lous les maux qui me barraient la route, 

Mon esprit se tordait sous les serres d'un doute : 

Devais-je me tuer? devais-je vivre encor? 

Ce problème irritait mon âme, et son essor 

L'emportait tour à tour de Tune à l'autre idée ; 

Mais tour à tour par Tune ou l'autre intimidée, 

Qu'elle sondât le gouffre ou rasât les sommets, 

Elle volait toujours sans se poser jamais, 

Pâle, désespérée et n'ayant plus d'haleine. 

Tel l'oiseau que le vent a chassé de la plaine 

Dans un ravin profond*où se débat son vol, 

N'ose appuyer son pied sur aucun point du sol , 

Épouvanté de voir, au torrent de l'abîme, 

Aux buissons des versants, aux gazons de la cime , 

Partout! de longs serpents, gueule ouverte, œil sanglant, 

Qui, dressés sur leur queue, attendent, en sifflant. 

Ah ! la vie et la mort sont donc toutes deux pleines 
— Pourquoi le sais-je, hélas ! — d'inévitables peines? 
Sous les ronces en fleur qui bordent les sentiers , 
Elles semblent souvent dormir des jours entiers ; 
Mais quand la faim les prend, les vipères cruelles, 
L'âme qui veut les fuir déploie en vain ses ailes : 
Elle tourne en spirale au-dessus d'yeux ardents, 
Et finit par tomber sans force entre des dents. 

Donc qu'importe où souffrir, puisqu'il faut que je souffre ? 

A force de plonger ma vue au double gouffre, 

Le vertige à la fin bouleversa mes sens. 

Des feux devant mes yeux tournaient dans tous les sens ; 

J'avais beau les fermer, les funèbres lumières 



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LES SPECTRES LUMINEUX. 449 

De sanglantes rougeurs traversaient mes paupières ; 
Mes oreilles tintaient d'un bruit confus de voix , 
Disant d'étranges mots et parlant à la fois. 

Effrayé comme Job , lorsque devant sa face 
Passait un des Esprits dont est peuplé l'espace, 
Je sentais des frissons courir par tout mon corps. 
Je me cachai le front sous mes draps... Vains efforts ! 
Toujours de pareils bruits remplissaient mes oreilles, 
Toujours mes yeux voyaient des lumières pareilles. 

J'appelai ma raison à grands cris ; mais, hélas ! 

La démence à sa place apparut ! Alors, las 

De lutter sans succès, mais non pas sans fatigues, 

Contre ces visions, dont mes nuits sont prodigues, 

Je rejetai mes draps en arrière, et tnon œil 

Se rouvrit, plein d'effroi, mais plein aussi d'orgueil, 

Prêt à braver enfin tous ces enfants de l'ombre, 

Quelle que fût leur forme et quel que fût leur nombre. 

Ainsi Manfred mourant défia les Esprits. 

Un spectacle infernal frappa mes yeux surpris : * 

Tout autour de mon lit se pressaient des fantômes , 

Plus nombreux qu'on ne voit tourbillonner d'atomes 

Dans un lieu sombre où glisse un rayon de soleil. 

Je crus que je m'étais laissé prendre au sommeil 

El que le cauchemar me tendait seul ce piège : 

— <r Mon Dieu, quel rêve affreux pèse sur moi ! » criai-je. 

Une voix répondit — et très-distinctement! — 

« Non, ce n'est pas un rêve ». Oh ! je ne sais comment 

Je ne devins pas fou, tant j'avais d'épouvante ! 

Les spectres, — d'une forme incessamment mouvante 
Comme le flot des mers sous le souffle du vent, — 
D'aspect et de grandeur changeaient à tout moment. 
Revêtus d'un manteau de flottante fumée 

TOME XXXVI (VI DE LA 4® SÉRIE). 30 



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450 LES SPECTRES LUMINEUX. 

Où brillait mainte étoile éteinte et rallumée, 
Ils m'offraient les contours incertains et confus 
De l'ombre qui s'agite au pied d'arbres touffus , 
Quand le soleil, perçant le vert réseau des branches, 
Fait pleuvoir sur le sol de larges taches blanches. 
Mon regard obscurci soudain se dessilla : 
D]une immense clarté l'humble cbambre brilla, 
Comme si les soleils des voûtes infinies 
Y dardaient le faisceau de leurs flammes unies. 
Quoique inégalement sombres ou lumineux, 
Les Esprits ressortaient sur ce fond merveilleux , 
Aussi clairs qu'on dislingue, au sein d'une fournaise, 
Du charbon qui pâlit la pourpre de la braise. 

Les plus près de ma couche avaient pour vêtements 
Des éclairs qu'envîraient les plus purs diamants, 
Et leurs fronts glorieux portaient des auréoles 
Dont l'éclat s'éteindrait dans mes froides paroles. 
Quels trésors de splendeur se réserve donc Dieu , 
Pour qu'à sa créature il prodigue un tel feu ? 
Mes }eux n'auraient jamais supporté tant de flamme : 
Aussi j'avais compris que je voyais par l'âme. 
D'autres esprits lançaient d'éblouissants rayons, 
Mais leurs corps radieux se tachaient de sillons, 
Comme un ciel d'or, rayé, le soir, de bandes sombres. 
Ceux du troisième cercle, à moitié noyés d'ombres, 
Ressemblaient au soleil, quand son disque, qui luit, 
S'échancre sous les pas de l'astre de la nuit. 
Derrière eux scintillaient d'humbles lueurs d'étoiles, 
Et l'ombre élargissant de plus en plus ses voiles, , 
Les fantômes du fond brillaient à peine encor 
Comme dans un foyer des étincelles d'or. 
Tous ces cercles pressés tournoyaient en silence 
Dans ma chambre sans murs, qui paraissait immense. 



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LES SPECTRES LUMINEUX. 451 

Ce partage inégal de nuil et de splendeur 
De mon âme fiévreuse aiguillonnait l'ardeur, 
Quand soudain un Esprit se pencha sur ma couche, 
Souriant doucement des yeux et de la bouche. 
En le voyant si bon, je cessai de trembler 
Et ne respirai plus, pour l'écouter parler. 

— c Tu désires, dit-il, apprendre qui nous sommes? 
Nous sommes les Esprits de ceux à qui les hommes 
Accordent de la gloire et refusent du pain : 
Tous poètes tués de notre propre main ! 
Nous avons vu d'en haut ton désir salutaire : 
C'est bien de t'arracher aux dédains de la terre. 
Viens donc, et vers le ciel nous t'escorterons tous : 
Tout poète qui souffre est un frère pour nous , 
Et c'est pour les autels de l'Essence infinie 
Que tu dois réserver l'encens de ton génie. 
Si la main du hasard te jetait un peu d'or, 
Peut-être aurais-tu droit de vouloir vivre encor : 
Tu n'aurais pas besoin de travestir ta muse ; 
Mais la bourse du riche, ouverte à qui l'amuse, 
Se ferme à qui lui parle et du bon et du beau ; 
Aussi la faim déjà te creuse ton tombeau. 
Frère, préviens-la donc, car elle déshonore. » 

Le spectre eut un soupir... puis d'un ton plus sonore 

Et levant ses deux bras qu'il croisait sur son sein : 

— * L'orgueil chez le poëte est respectable et sain. 

II détourne son pied des roules criminelles , 

Élève sa pensée aux beautés éternelles, 

Élargit ses désirs, épure ses amours, 

Et le rend, sinon grand, du moins noble toujours. 

Oui! l'homme qui se croit de la race de l'ange, 

Ne traverse jamais ni le sang, ni la fange, 

Même pour parvenir à la gloire , et ses pas 

Ne touchent qu'aux sommets des choses d'ici-bas. 



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452 LES SPECTRES LUMINEUX. 

Avant donc que la faim, entremetteuse infâme, 
T'ait contraint, maigre et pâle, à vendre à tous ton âme, 
Monte sur ton bûcher, phénix harmonieux ; 
De tes cendres bientôt tu renaîtras aux cieux , 
Immortel désormais sous ta blonde auréole. » 

Je voulais l'interrompre ; il prévint ma parole : 

— « Mon nom? tu le connais, car j'ai vu la pâleur 
El tes larmes répondre au cri de ma douleur , 

Le soir qu'un grand poète, exhumant ma mémoire, 
Sur mon front pâlissant sut rallumer ma gloire.... 
Ah ! malgré les éclats de la puissante voix, 
L'égoïsme a repris, plus âpre qu'autrefois. 
La muse sent toujours quelque pied qui la foule. 
Qu'elle n'appelle pas à l'aide, car la foule 
Viendrait la voir pleurer, mais non la secourir... 
Ne sois pas un jouet, frère, et sache mourir. » 

Quand Chatterton se tut, toutes les autres âmes 
Tournoyèrent plus vite, en jetant plus de flammes ; 
Elles applaudissaient, et chacune, en passant, 
Me criait : a Meurs, poêle ! assez de pleurs ! du sang ! » 

Comme les nautoniers que les blondes Sirènes 
Fascinaient de leurs chants aux douceurs souveraines, 
Je buvais les poisons de l'enivrant discours 
Et cherchais vers la mort les chemins les plus courts, 
Lorsqu'un second Esprit vers ma couche s'élance ; 
La foule autour de lui s'incline et fait silence. 

— e Je suis Gilbert, dit-il, — à ce nom vénéré, 
Je courbai par respect mon front et je pleurai — 
Je suis Gilbert; je viens te sauver de toi-même. 
Prends garde au désespoir ; c'est le pire blasphème : 
Il jette à Dieu, non plus par des mots mais des faits , 
Ce dilemme oulrageux : « Impuissant ou mauvais ! » 
Et d'ailleurs , pourquoi donc désespérer si jeune ? 



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LES SPECTRES LUMINEUX. 453 

Pour quelques nuits de froid, pour quelques jours de jeûne ? 

Enfant, tu ne sais pas ce que c'est que souffrir : 

La misère est un mal bien facile à guérir. 

Avec la maladie et l'amour offensée, 

Les seuls maux qui soient vrais sont ceux de la pensée ; 

Mais ils veulent toujours des viciimes de choix : 

Sur son roc, Prométhée, où le Christ sur sa croix 

» Pour moi, j'ai supporté jusqu'au bout ma torture, 

Sans maudire jamais ni Dieu ni la nature... 

Oh ! ne me parle pas d'un jour d'oubli fatal : 

La raison avait fui de mon lit d'hôpital. 

Enfant, suis mon exemple, et, pour quitter la vie, 

N'écoute pas la faim , mais attends la folie ; 

Ou plutôt laisse Dieu disposer de ton sort, 

Et, s'il le faut mourir, tu mourras sans remord. 

» Ah! j'ai lu dans ton cœur! C'est une fausse honte 
Qui l'ouvre sur la mort une porte trop prompte : 
Jamais par le malheurtln homme n'est souillé. 
Quand il pleut à torrents, le voyageur mouillé 
Croit que chaque passant qu'il croise sur la route, 
Rit de ses vêtements d'où l'eau du ciel dégoutte; 
Hais la pluie a cessé, des pans d'azur ont lui, 
Un gai soleil éclate... et toute tache a fui ! 
Tel un jeune poêle, au fond de la misère , 
Par les dettes rongé comme par un ulcère, 
Tremble que chaque voix ne lui jette un affront ; 
Mais à peine la gloire a brillé sur son front , 
Tout ce qu'il a souffert, fût-ce l'ignominie, 
S'efface ou s'ennoblit aux rayons du génie , 
Comme la goutte d'eau, sous un soleil brûlant, 
S'évapore ou se change en prisme étincelant. 
Moi-même, j'ai vidé, quand j'étais de ce monde , 
La coupe de l'outrage et bu sa lie immonde ; 



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454 LES SPECTRES LUMINEUX. 

Et pourtant, même aux yeux de ce siècle de fer, 
L'hôpital n'a pas pu déshonorer Gilbert ! 

» Va donc, va devant toi! que ton mâle courage 
Se raille de la foudre et chante sous l'orage ; 
Tu verras tôt ou tard l'horizon s'éclaircir, 
Et la gloire répondre à ton jpune désir. 

» Heureux, trois fois heureux, celui qui, calme et ferme, 

Dans le cirque où le Sort ici-bas vous enferme, 

Attaque avec fierté le lion rugissant 

Ou tout autre pialheur altéré de son sang ! 

Dans leur gueule son poing brisera leur mâchoire, 

El, relevant son front qu'embellit sa victoire, 

Il verra , plein d'orgueil , tous les jeunes Romains 

Sourire à son courage et lui battre des mains. 

Mais le gladiateur qui, se laissant abattre, 

Fuit autour de l'arène, en place de combattre, 

Les tigres l'ont atteint et vont le dévorer. 

» poète , le temps que lu perds à pleurer 

Te suffirait pour fondre, et polir hors du moule, 

Une œuvre qui valût les regards de la foule ; 

Tandis que si tu meurs aujourd'hui, dès'demain " 

Ton nom sera rayé du souvenir humain. 

Quand un torrent descend du sommet des montagnes, 

On ne sait s'il ira, perdu dans les campagnes, 

Pauvre ruisseau sans nom que tarit un été, 

Faire douler les yeux qu'il art jamais été ; 

Ou bien, fleuve imposant, aux magnifiques ondes, 

Larges de plus en plus , de plus en plus profondes, 

Enrichir l'Océan d'un éternel tribut. 

Le poêle est ainsi ; nul œil , à son début , 

Ne peut voir clairemenl ce qu'un jour il doit être : 

Peut-être Campistron, mais Racine peut-être ! 

Si tu meurs , te voilà simple ruisseau toujours. 

Travaille donc; qui sait où peut aller ton cours ? 



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LES SPECTRES LUMINEUX. 455 

» C'est un crime, d'ailleurs , que la fatale envie 
Qui le pousse, si jeune ! à sortir de la vie : 
Quand tu creuses ta fosse et te mets au linceul, 
Es-tu bien sûr, au moins, de t'y coucher tout seul ? 
Le couteau que tu tiens, ne doit-il de sa lame, 
Au travers de ton cœur, percer aucune autre âme ? 
Vois, car si quelqu'un t'aime , il ne t'est pas permis, 
Enfant, de disposer des pleurs de tes amis 

» Pourtant, je le le dis, si ta main insensée 
Au suicide aveugle un jour était poussée, 
Dieu , qui t'a vu pleurer, ne te damnerait pas. 
Au pauvre enfant prodigue il ouvrirait ses bras ; 
Mais toi, voyant, d'en haut, ton œuvre interrompue, 
Tu sentirais ta joie à jamais corrompue. 
Ton orgueil de poêle en souffrirait d'ailleurs : 
Nous sommes revêtus d'inégales splendeurs ; 
Suivant que notre nom chez vous brille ou s'efface , 
Ainsi s'éclaire au ciel ou pâlit notre face. 
Or toi, qui sur tes jours portes un bras si prompt, 
Quel diadème as-lu préparé pour Ion front ? 
L'oubli te couvre encor de ses voiles funèbres : 
Que gagnerais-tu donc à changer de ténèbres? 
Laisse ta vie en fleur mûrir avec le temps : 
La mort n'a pas le droit d'effeuiller les vingt ans ! » 

Gilbert alors se tut, et les spectres poussèrent 

De tels cris, qu'à mon front mes cheveux se dressèrent ; 

Et je ne distinguais, au fond de leurs clameurs, 

Que ces horribles mots : a Lâche ! lâche ! meurs ! meurs ! » 

Puis tout à coup la nuit baissa son rideau sombre : 

Les clartés et les voix, tout fut noyé par l'ombre, 

Et je me trouvai seul, haletant et glacé... 

Hais mon désir coupable expirait , terrassé. 

Emile Péhant, 

Romans, nuit du Î2 mars 1887. 



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NOËL DU FAIL 



NOUVELLE ÉDITION DE SES ŒUVRES ET DOCUMENTS INÉDITS 



I 

Notre vieux conteur breton, Noël du Fa il, revient à la mode. Je 
dis revient, car au moment où ses œuvres parurent, elles eurent 
toutes de nombreuses éditions. Je ne parle pas seulement de son 
recueil d'arrêts, le plus ancien que nous ayons en Bretagne, et 
qui, publié en 1579, fut réédité deux fois avec additions et com- 
mentaires, en 1654 et 1715. Je parle surtout de ses œuvres dites 
facétieuses qui se composent de trois petits livres : 

1° Propos rustiques de maistre Léon Ladulfi, Champenois, im- 
primés pour la première fois à Lyon , par Jean de Tournes, en 
1547; 

2° Baliverneries ou Contes nouveaux d'Eutrapel, autrement dit 
Léon Ladulfi, Paris, imprimé par Pierre Trepperel, 1548 ; 

3° Les Contes et discours d'Eutrapel, par le feu seigneur de la 
Herissaye, gentilhomme breton. A Rennes, pour Noël Glamet de 
Quimper-Corentin, 1585. 

Léon Ladulfi n'est que l'anagramme de Noël du Fait ou du Faill, 
car les documents contemporains admettent indifféremment cette 
double orthographe. Le seigneur de la Herissaye, c'est le même 
Noël du Fail , car — à défaut d'autres preuves — on trouve, au 
verso du litre de son recueil d'arrêts *, trois distiques latins à la 

1 Le titre exact de ce recueil est : Mémoires recueillis et extraicts des plus iota» 
blés et solennels Arresls du Parlement de Bretagne. A Rennes, de l'imprimerie de Ju- 



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NOËL DU FAIL. 457 

louange de l'auteur, adressés Ad dominum Natalem du Falium, 
virum nobilem et clarum, dominum de la Herissaye, ac in Senatu 
Britannicœ Cellicœ consiliarium. 

On ne connaît que trois éditions anciennes des Baliverneries (en 
4548 et 1549) ; mais le Manuel de Brunet en indique huit des Pro- 
pos rustiques, de 1547 à 1576, et huit aussi des Contes d'Eutrapel, 
de 1585 à 1603. 

Les Contes d'Eutrapel et les Propos rustiques furent réimprimés 
en France, sans nom de lieu, en 1732; et les Baliverneries, à Chis- 
wick, en Angleterre, en 1815. 

Ces trois petits livres reparurent en 1842, réunis en un volume 
in-18 anglais, faisant partie de la Bibliothèque d'élite, de Ch. Gos- 
selin , avec une introduction et des notes de J.-Marje Guichard. 
Une partie des exemplaires de cette édition (peut-être un nouveau 
tirage fait sur des clichés) portent la daté de 1856 et l'indication de 
Charpentier, éditeur, au lieu de Gosselin ; mais, sauf le titre, rien 
de changé. 

En celte année 1874, M. Paul Daffis vient de publier, dans la 
Bibliothèque elzévirienne dont il est propriétaire, une nouvelle 
édition de ces trois ouvrages, sous le litre d'CEuvres facétieuses de 
Noël du Fait, et par les soins de M. Assézat. Enfin la Librairie des 
Bibliophiles nous en promet une autre, qui sortira sous quelques 
mois des excellentes presses de l'éditeur breton, M. Jouaust, et se- 
ra confiée à M. Hippeau, professeur à la Faculté des Lettres de 
Caen 4 . 

Du Fail mérite ce succès. Malgré les mots crus et les plaisanteries 
trop grasses dont il émaille son style et que son temps admettait si 
le nôtre les repousse ; malgré une douzaine de pages scabreuses 
qu'on voudrait ôter de ses œuvres, on aurait tort de le confondre 
avec les écrivains facétieux de la même époque et de voir simple- 
lien Du Clos, imprimeur du Roy, 1579. — Le plus souvent, en effet, du Fail ne 
donne pas le texte des arrêts, mais une analyse trés-nette, parfois accompagnée 
d'un précis des plaidoiries produites par les parties. 

1 Voir Librairie des Bibliophiles, Circulaire »° I, Octobre 1874, p. 5 : t L'im-» 
pression des Contes d'Eutrapel, confiée à M. Hippeau, est assez avancée pour qut 
nous puissions donner les deux volumes avant le printemps prochain. » 



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458 NOËL DU FAIL. 

ment en lui un conteur grivois, un bouffon, un plaisantin qui ne 
cherche qu'à rire et à Taire rire ses lecteurs, en leur narrant d'un 
style débridé les histoires les plus drôles qu'il peut apprendre ou 
imaginer. 

Du Fail est avant tout un observateur, un peintre de Inoeurs 
du premier mérite. Il ne procède pas par formules générales et 
par abstractions plus ou moins vagues , comme les moralistes de 
profession; conteur excellent, vraiment artiste, tout chez lui tourne 
au conte ou au tableau. Sans chercher à idéaliser, sans voiler le laid 
ou le trivial, il peint, il conte ce qu'il voit, avec un art singulier de 
mettre en relief les traits curieux, plaisants, originaux, caractéris- 
tiques, du monde où il nous introduit. 

Il est de L'école hollandaise : il peint la vie de tous les jours, les 
mœurs populaires, tout au plus les mœurs moyennes, ce qu'il a vu 
et ce qu'il connaît parfaitement, les milieux qu'il a hantés, la vie 
qu'il a vécue. Il a été étudiant : il nous montre les professeurs dans 
leur chaire, les écoliers dans leurs tripots, leurs tavernes, leurs 
expéditions aux vignes de Yauvert, leurs gais pèlerinages à Saint- 
Jean d'Amiens. — Il a été trente ans magistrat : il nous donne une 
pleine galerie de scènes et de figures de l'ordre judiciaire, depuis le 
chancelier jusqu'au bourreau. — Né, élevé à la campagne , il y a 
toujours passé une grande part de son temps : il nous peint sous 
toutes ses faces la vie rurale du XVI e siècle, la vie réelle des paysans 
et des petits gentilshommes. Ce ne sont point là fantaisies et 
contes en l'air : il nomme les lieux, les hommes, les choses, il est 
possible, aujourd'hui encore, de retrouver tout cela à Rennes et 
autour de Rennes. Ses œuvres, par ce côté, sont de vrais mé- 
moires; elles ont pour la Bretagne une valeur historique des 
plus pittoresques, j'en conviens, mais aussi des plus réelles et des 
plus sérieuses que l'on n'a pas jusqu'ici appréciée suffisamment. 

La vérité de cette thèse sortirait avec éclat d'une étude approfon- 
die de l'œuvre de du Fail, et celte étude donnerait lieu d'examiner 
la valeur de la nouvelle édition de la Bibliothèque elzévirienne. 
Cependant tel n'est pas mon but. Je renvoie ce travail au moment 
où paraîtra l'édition de la Librairie des Bibliophiles, qui permettra 



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NOËL DU FÀIL. 459 

d'apprécier le mérite comparatif des travaux consacrés à notre 
conteur breton par M. Hippeau et par M. Assézat. 

Je me bornerai aujourd'hui à dire un mot de l'édition àe ce der- 
nier et à publier quelques pièces inédites concernant un point inté- 
ressant de la biographie de du Fail. 

II 

On doit louer sans réserve, chez M. Assézat, le soin qu'il a mis à 
reproduire exactement le texte des plus anciennes éditions; exac- 
titude parfois excessive, qui respecte jusqu'aux fautes d'impression, 
surtout dans les noms propres ; mais c'est là un bon défaut. Dans 
le choix qu'il a fait entre les quelques variantes des anciennes 
éditions, on pourrait n'être pas toujours d'accord avec lui. J'aurais 
préfésé, par exemple, lui voir prendre pour type du texte des Propos 
rustiques l'édition de 1549, qui reproduit la première, celle de 

1547, dont l'éditeur n'a pu avoir d'exemplaire, plutôt que celle de 

1548, qui n'a pas été donnée par l'auteur et s'allonge de deux 
chapitres (chap. XIV et XX) dont l'authenticité me semble très- 
douteuse. Hais cela est secondaire , l'éditeur donnant le moyen de 
rétablir le texte de 1549. 

L'introduction de M. Assézat n'est pas sans mérite : pour la bio- 
graphie de du Fail, elle contient l'essentiel ; je crois cependant 
que, sans sortir des sources imprimées et des œuvres de l'auteur, 
on pouvait creuser ce filon davantage, arriver à une physionomie 
plus vivante et plus complète du vieil écrivain breton. 

Au point de vue littéraire, l'éditeur apprécie sainement du Fail 
— « du Fail si artiste, » — et il a bien raison de donner la préfé- 
rence aux Propos rustiques, que M. Guichard mettait, à tort, après 
les autres ouvrages du vieux conteur : « C'est un livre à part que 
» celui-là, dans toute la littérature du XVI e siècle , et du Fail y a 
» dépensé une extraordinaire habileté de metteur en scène. On n'a 
» pas depuis rencontré un meilleur style descriptif que le sien. Ses 
» petits tableaux sont achevés , et dès les premières paroles que 
» prononce un de ses personnages, il se dessine aux yeux avec un 



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460 NOËL DU FAIL. . 

> .relief parfait. Pour nous, cette première œuvre est un chef- 
» d'oeuvre. » (Édit. 1874, 1. 1, introd. p. xx-xxi). 

Nous adhérons de tout point à ce jugement de M. Assézat. Nous 
n'en pouvons dire autant de ses appréciations sur les idées de ré- 
forme qu'il attribue à du Fail dans Tordre ecclésiastique et Tordre 
judiciaire. Nous reconnaissons toute la gravité du langage de notre 
auteur sur ces matières, nous croyons que l'éditeur Ta mal compris 
ou en lire des conclusions exagérées. C'est un point à traiter dans une 
étude complète sur du Fail, quand paraîtra l'édition de M. Hippeau. 

Les notes du nouvel éditeur sont nombreuses, satisfaisantes et 
souvent intéressantes par leur érudition bibliographique, insuffi- 
santes au double point de vue de la philologie et de l'histoire géné- 
rales, et nulles pour l'histoire locale. Ce qui n'a rien de bien 
étonnant, puisque l'éditeur n'est point Breton, et n'est même pas 
venu (lui-même l'avoue) prendre langue en Bretagne. Dans ces 
conditions, il est bien difficile de comprendre du Fail; il y a tout un 
côté qui échappe, et non le moins important, celui par lequel ses 
récits et ses tableaux se rattachent à la réalité, et en s'y enracinant 
changent de genre : au lieu d'oeuvres d'imagination, ce sont des 
portraits, des vues d'après nature, de l'histoire vivante. 

L'éditeur a eu aussi çà et là quelques distractions un peu fortes. 
— Au chapitre IX des Contes d'Eutrapel, du Fail parle de < Maril- 
lac, évêque de Rennes », sur quoi M. Assézat fait celte note : 

« Charles de Marillac fut évêque de Vannes avant d'être arche- 
» vêque de Vienne. C'est sans doute comme évêque suflragant de Var- 
* chevêche de Rennes que du Fail lui donne le titre d'évêque de 
» Rennes *. * 

Le docte éditeur oublie que l'archevêché de Rennes date de 
1859; au temps de du Fail, Vannes et Rennes relevaient de l'arche- 
vêché de Tours. Seulement, s'il y a eu un Marillac évêque de Vannes 
(du 20 octobre 1550 au 24 mars 1557), celui-ci eut un frère appelé 
Bertrand, évêque de Rennes du 26 octobre 1566 au 29 mai 1573, 
et c'est de ce dernier que parle du Fail. 

* Du Fail, édit. 1874, t. I, p. 318. 



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NOËL DU FÀIL. 461 

Au chapitre XI des Contes d'Eutrapel, notre auteur se plaint 
qu'en < l'an mil cinq cens cinquante et un, la porte de la justice > 
devint « vénale et si ouverte qu'ayant de l'argent, on passoit par- 
tout. » Et M. Assézat inscrit en note cette remarque : 

« François I er , en effet, suivant l'exemple de Louis XII et l'ou- 
» trant, fit à cette époque, par la vente des charges, les fonds les 
» plus nécessaires pour soutenir ses guerres d'Italie. Il est singu- 
j> lier que ce soient le Père du peuple et le Père des lettres qui 
» aient donné ce mauvais exemple, contre lequel s'élève avec rai- 
j> son notre auteur \ » 

Le Père des lettres pourrait répondre, en parodiant l'agneau de la 
fable: " 

Comment l'aurais-je fait si j'étais trépassé f 

En 1551, François I er était mort depuis quatre ans (le 31 mars 
1547). 

Dans un autre conte, du Fail parle d'un apothicaire d'Angers 
qui, dès qu'il avait vendu « pour un double d'huile ou de raisin, 
» menoit un bruit comme s'il eust vendu autant de drogues en gros 
» que les Pihier de couetils à Melesse. » Et en note l'éditeur met : 
<c Le couëlil était une mesure que je ne connais pas 2 . » 

C'est ici encore, assurément, une simple distraction. L'ingénieux 
éditeur sait aussi bien que moi que le c couëlil a ou coutil est une 
toile légère de fil de chanvre ou de lin, destinée dans le principe à 
envelopper les lits de plumés, dits coûtes ou couëles, et de là le 
nom de cette étoffe, qui de nos jours s'emploie à bien d'autres 
usages. 

Voici maintenant quelques exemples des inconvénients qu'en- 
traîne, en pareille matière, l'ignorance des choses locales. 

* Id. — ML, t. II, p. 24. - A la p. 241