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Full text of "Revue de Bretagne, de Vendée & d'Anjou"

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REVUE 



DE 



BRETAGNE, DE VENDÉE ET D'ANJOU 



k 



Nota. — S'adresser, pour la Rédaction et l'Administration 
à M. OuviBR DB GouRCUFF, 5, rue Gounod, à Paris, ou à 
M. R. Blanchard, 11 bis^ quai Turenne, à Nantes. 



Vahnss. — Idlprinierie Lafolye, a, place dei lAcéa. 



TRENTE-NEUVIÈME ANNÉE 

BEVUE 

DE BRETAGNE 

VENDÉE & D'ANJOU 

PUBLIÉE PAR LA 

Société des Bibliophiles Bretons 



TOME XIV 

1" Zioraiton. — juillet tS95 



PARIS ET NANTES 
1895 



- s'adresser pour la rédaction do la Ravui k M. Ouvira de Oourcuff, 
Délégué du Bureau des Bibliophiles Bretons, 5, rue Oounod, b. Paris. 

— Communications relatives à la Socifrrà dus bibuophims Brbtohs : 
s'adresser ji M. R. Blakcharo, Secrétaire de la Société, ilbit quai 
Turenne, a Nantes. 




NOTES D'HISTOIRE 

SUR L'ENSEIGNEMENT EN BRETAGNE 



LE COLLÈGE DE VITRÉ 



AVANT LA REVOLUTION 



Bien des livres, pleins de science et d'intérêt, ont été écrits sur 
l'enseignement avant la Révolution. Pour répondre à de ridicules 
critiques^ou à d'imbéciles assertions, trop souvent reproduites,contre 
l'ignorance et les « ténèbres du moyen-âge », les savants se sont 
mis à l'œuvre, et ont facilement prouvé que l'Ëglise et la Royauté 
avaient toujours favorisé 1 élude et la science. Ils ont ainsi justifié la 
parole célèbre d'Ozanam : « Ces siècles ne nous paraissent si igno* 
rants, que parce qu*ils sont très ignorés. » A ceux qui cherchaient, 
par de perfides attaques, à dénigrer l'ancienne France et l'Eglise, 
ils ont répondu par des faits et par des chiffres. 

Il est vrai qu'au XIII^ siècle on n'avait pas encore inventé l'école 
laïque, gratuite, et obligatoire... au nom de la Liberté I Du moins, 
ceux qui voulaient s'instruire trouvaient facilement auprès d'eux 
des maîtres capables de cultiver leurs intelligences et de former 
leurs cœurs. Partout l'Eglise, qui estime que la science est le 
meilleur moyen d'élever les âmes et de les rapprocher de Dieu^ 
avait multiplié les écoles. A l'ombre des merveilleuses cathédrales 
gothiques, chefs-d'œuvre du génie humain, et de l'ardente foi du 
Hoyen-Age, dans le silence des monastères, vraies pépinières de 
saints et de savants, dans les palais mêmes des évèques, dans toutes 
les villes, ceux qui avaient la passion du savoir trouvaient des 
maîtres dévoués, instruits, dont la vie se passait à inculquer à de 
nombreux élèves la science lentement^ péniblement acquise par 



t LE COLLÈGE DE VITRÉ 

les générations précédentes^ comme ces coureure antiques qui 
devaient se transmettre, sans s'arrêter jamais et sans jamais le 
laisser éteindre, le flambeau des fêtes sacrées. 

Après les maîtres qui ont fait Topulente moisson dans ce vaste 
champ de l'histoire, il est possible de cueillir encore quelques épis 
oubliés. Pour notre part, nous avons essayé d'étudier un petit coin 
d'histoire locale, de faire une rapide excursion dans un passé inté- 
ressant et trop peu connu. L'œuvre, du restera été facile; et l'auteur 
reconnaît qu'il a eu peu de mérite à rassembler les morceaux de ce 
travail. 11 n'a eu qu*à puiser à l'aise aux sources qu'il avait sous la 
main. Le Journal \hisloriqaede Vitré^ publié par M. l'abbé Pàris- 
Jallobert, est un vrai trésor, une mine inépuisable pour tout ce qui 
regarde l'histoire de notre ville. Et le savant auteur des Tableaux 
généalogiques desjamilles de Vitré^ M. Frain de la Gaulayrie, nous 
a fourni généreusement les ressources d'une érudition toujours 
aimable et gracieuse. 

1 

Esquisse historique 

Nous voudrions pouvoir remonter jusqu'aux origines des écoles 
de Vitré. Malheureusement, il est impossible de dater les débuts, 
bien humbles sans doute, de ce qui fut plus tard le collège de 
Vitré. Dans une déclaration de la baronnie de Vitré, rendue au roi 
par le duc de la Trémouille, nous trouvons seulement une mention 
du « Collège publicq^ fondé et doté par les prédécesseurs dudit 
(( seigneur baron' ». Mais à quelle époque remontait la fondation, 
en quoi consistait la dotation P II serait difficile de le préciser. Si 
notre reconnaissance ne peut rendre hommage aux premiers fon- 
dateurs, notre vanité du moins peut encore se consoler. Dans son 
Journal historique, M. Pàris-Jallobert mentionne un recteur des 
escolles de Vitré^ dès l'année 1210, — et un autre^ Raoul, qui porte 
le même titre, de 1807 ^ l3a3^ 

^ Déclaration du t4 janvier 1681 dans Pâris-Jallobert, Journal hisi,, p. 301. 
* Journal historique, p. 58o. 



AV4NT LA RÉVOLUTION 7 

Qu'étaient « ces recteurs » ? qu'étaient ces « escolles de Vitré » } 
Sans vouloir être trop afBrmatif, nous pouvons essayer de préciser 
le sens de ces mots. 

Et d'abord, il y avait certainement à Vitré un certain nombre de 
petites écoles^ — quelque chose comme renseignement primaire de 
ce temps-là, — où les enfants apprenaient à lire, à écrire, surtout 
à travailler. Quelques noms des maîtres de ces petites écoles, cités 
par H. Pàris-Jaliobert, mettent le fait hors de doute. Quand Jehan 
de Gennes, dans sa curieuse relation de l'entrée de M"'* Anne de 
Montmorency à Vitré, le iSjuin 1617, parle de trois cents escolliers 
qui se trouvèrent sur son passage à rentrée du bourg SaintrMartin, 
il faut l'entendre surtout des élèves de ces petites écoles. Elles 
n'avaient^ du reste rien d'officiel ; c'étaient des entreprises privées. 
Ces écoles étaient tenues par de braves gens, peut* être par de 
vieilles demoiselles qui, pour une très modique rétribution, se 
chargeaient de donnet aux enfants les premiers éléments de la 
science. Nous savons qu'elles se sont continuées jusqu'au début 
de ce siècle, et nos grands parents ont appris à lire sur les bancs 
de semblables écoles. Pour Vitré en particulier^ dans une délibé- 
ration du 8 septembre 1798, la municipalité accepte comme maîtres 
et maltresses d'école deux citoyens et neuf citoyennes « qui se 
chargent de Téducation de la jeunesse en leur montrant à llre> 
escrire ou travailler*. » Détail curieux : aucune des neuf maîtresses 
ainsi choisies ne sait signer. A ce compte-là, j'imagine que le cours 
d'études ne devait pas être bien compliqué. 

Hais ce n'était pas tout. Cet enseignement si simplifié ne pouvait 
suffire à tous les besoins ni satisfaire toutes les aspirations. Dans 
un temps où le latin tenait une si grande place dans ta vie sociale, 
ce que nous appelons l'enseignement secondaire devait être fort 
répandu. Rappelez-vous que l'ordonnance de Villers-Cotterets, par 
laquelle François P' ordonne de substituer le français au latin dans 
les actes notariés, date seulement de iSSg. Bien plus tard encore, 
au début du XVIP siècle, du siècle de Louis XÎV, c'était en latin 
que le président de Thou écrivait l'Histoire de son temps. De plus, 

' Journal hUt., p. khi. 



8 LE COLLÈGE DE VITRÉ 

le latin devait dtre souvent la langue des voyages ; et nos Vitréens, 
grands commerçants outre-mer, voyageaient beaucoup, en Flandre, 
en Espagne, un peu partout. Sans frop de prétention, nous pouvons 
donc conclure que ces « escoUes », dont il est question, sont bien 
des écoles de latin et de grec, — le vrai collège de ce temps-là. 

Du reste, voici des faits et des documents plus précis. 

Par son testament du i4 octobre i5ia, Jean de Gennes du Mée 
fondait une cbapellenie qui devait être desservie en la chapelle des 
CholetsS <^ à la charge de dire deux messes par chacune semaine 
« — pour laquelle je donne mon bien et appartenance du Petit- 
« Mée^. . . Item^ je veux et ordonne que, lorsque ma dite chapel- 
tt lenie vaquera, les trésoriers préfèrent le maistre d'école à la pré- 
« sentation d'icelle, pendant qu'il résidera actuellement en lexercice 
tt d'enseigner la grammaire à Vitré, lequel nécessairement sera 
(( prestre et non autrement. » Et le pieiix fondateur veut que les 
messes soient fidèlement acquittées « les jours et heures les plus 
commodes pour l'assistance du peuple et des escoUers, qui seront 
conduits par ledit maître à l'Issue de la première classe, tant l'hiver 
que l'été' ». Cette fondation est restée, jusqu'à la Révolution, la 
principale ressource du collège. 

On trouve ensuite les noms des prêtres qui ont joui de cette 
cbapellenie. En i6â5, messire François Buffé, « prêtre et l'un des 
régents du collège de Vitré » , (ce qui suppose qu'il y en avait au 
moins deux); En 1667, messire Pierre Griffon, prêtre originaire 
de Vitré, enseignant la grammaire. Et dans la liste donnée par 
M- Paris- Jallobert, il y a une phrase significative : Olivier Gau- 
vain, i544, clerc en i549> ^^ prétendant de brief parvenir aux 
sainctes ordres de prestrise » ; parce que, évidemment, il fallait être 
prêtre pour remplir les diverses obligations de régent du collège. 

Vient le XVI* siècle. Ce fut, vous vous le rappelez, une brillante 
époque pour la littérature et les arts. Comme parfois, en avril, un 

* ChapeUe des Cholcts, — dite maintenant de la Miséricorde — dans l'église 
Notre-Dame, entre le chœur des moines et la sacristie. 

* Petit-Mée. Ferme aux portes de Vitré. — Les prairies s*étendent jusqu*aux 
murs du Parc. 

* Tableaux généalogiques^ 4* fascicule, p. 38. 



AVANT LA RÉVOLUTION 9 

vent printanier vient fondre les neiges et les glacées de Thivér, de 
même, à cette époque, un souffle bienfaisant, venant du pays du 
soleil, de Tltalie et de TOrient, produisit un véritable renouveau 
pour les belles-lettres. Il y eut alors un magnifique élan vers les 
études ; on revint avec amour aux philosophes et aux poètes 
anciens, négligés ou inconnus pendant le moyen-âge. Et cet 
enthousiasme pour la science ne s'arrêta point aux érudits ou aux 
lettrés: il se fit sentir partout. — Voici qu'en i5gi, à peine assis 
^ur le trône de France» le « bon roi » Henri IV, en prolongeant par 
lettres-patentes la permission « cy-devant octroyée aux bourgeois, 
a manans et habitans de la ville de Vitré.... de lever sur toute 
c personne vendant vin en menu et détail 4o soulz tournois par 
« pippe de vin, et 3 soulz pour chacun fardeau de toile grosse et 
u menue de lin ou chanvre qui entrera ou sortira », — veut que 
les deniers qui en proviendront soient employés « pour l'entrene- 
<i ment de leurs portaulx, murailles, tourelles, ponts et advenues 
« de la dicte ville de Vitré ; — et s'il y a des deniers revenant bons, 
a sa dicte Majesté veult... qu'ils puissent prendre et emploier cha- 
« cun an Jusques à la somme de cent escus pour tentretenemeni 
« dune escolle publique au dict Vitré, et des maistres et régenz 
« pour rinstruction des enfans étudians en ladicte ville, pourvu 
u que au dict octroy la plus grande et saine partie des dicts 
« habitants aint consenty, et que les deniers du dit seigneur n'en 
€ soient retardez'. » 

Remarquez que ces cent écus, qui nous paraissent un assez 
maigre cadeau représentent 3oo livres du temps, et en mettant 
au pair, au moins âooo francs d'aujourd'hui. 

Et à mesure que nous avançons dans Thistoire, on sent, à travers 
les lignes toujours trop courtes et trop sèches des vieux registres, 
que le goût des études se répand de plus en plus. Après les luttes 
qui ont rempli tout le XV* siècle, les pauvres, eux aussi, veulent 
faire instruire leurs enfants. Pour beaucoup, c*est un moyen de 
fortune et une ressource pour Tavenir. Il fallait encourager de si 
nobles désirs, essayer de satisfaire de si légitimes aspirations ; — 

Journal historique, V* ^S- 



10 LE COLLÈGE DE VITRÉ 

aussi la ville va-t-elle donner à ses enfants pauvres une éducation 
gratuite. Par un accord Cait^ en 1619, entre le procureur des bour* 
geois de Vitré, Bodinais Guesdon, et le a thésaurier de l'église 
« collégiale de la Madeleine, le principal et le régent dénommez 
« s'engagent à ne rien prendre des paouvres enfans, et s'obligent 
« à les instruire gratis, suivant l'intention de leurs magestez^ 
r portée par ses lettres d'octroy. » Et il est entendu que la somme 
de 3oo livres sera payée a par les minseurs au dict principal et 
t régent, par autant de temps qu'il plaira à leurs magestez^ >» 

Ainsi s'ouvrent toutes grandes les portes du Collège à tous ceux 
qu^aura iséduits la noble passion des lettres. Les c paouvres » 
pourront venir» comme les riches, boire à la source de la science. 

Mais douze ans ne se sont pas écoulés qu'un orage s'élève et 
menace de tout emporter. En iBSs^ la communauté de ville 
(( s'advise de retrancher 5o escuz des cent escuz de gaiges an- 
nuels des maistres d^escoUe », et leur signifie sèchement que, s'ils 
ne veulent accepter ces conditions, on en trouvera d'autres pour 
les remplacer. Avec les 5o écus ainsi retranchés» la ville se propose 
de faire monter la garde aux portes de Vitré, a pour éviter le mal 
contagieulx et aultres incommodités. » 

La mesure était un peu dure^ il faut l'avouer. On devine même, 
à travers les lignes brèves et menaçantes de l'acte, que les rapports 
entre la Communauté de ville et le collège étaient quelque peu 
tendus. Aussi les maistres d'escoUe ne se résignèrent-ils point à 
subir, sans se défendre, cette exécution sommaire. 11 fallait plaider, 
on plaida. Le différend fut porté par devant le Présidial de Rennes, 
où, comme de juste, l'afTaire traîna en longueur ; si bien que l'on 
finit par où l'on aurait dû commencer, par s'arranger à l'amiable. 
Les régents du collège, messire Jean Buffet et Guillaume Lebrun, 
offrirent de « continuer leur service moyennant la continuation 
de leurs gaiges de 3oo livres ; — mais ils se chargèrent des répara* 
tionsde leurs logements « du dict collège, et magazin.y scittué^ de 
clou, cheville, latte, ardoise et main-d'œuvre de couvreur ». La 
communauté accepta la transaction proposée par les régents, u en 

• Journal historiquet p. 72. 



AVANT LA KÉVOLUTIOS 1 1 

considération de leurs personnes et des bons services qu'ils ont 
rendus et rendent continuellement tant à la paroisse de Nostre- 
Dame qu'au dit collège^ ». 

Ce n*était donc qu'un orage passager. Les choses restèrent dans 
le même état, et les élèves vinrent de plus en plus nombreux de- 
mander la science aux maîtres dévoués du collège de Vitré. Vers la 
fin du XVII* siècle, M. Duchêne, qui donna sa démission en 1686, 
puis M. Lagogué, qui lui succéda, ne peuvent plus suffire à ins- 
truire tous les élèves qui se présentent, «à cause que, parla ces- 
c sation du comerce, on envoyé, plus qu'on ne faisait auparavant, 
r' la jeunesse à rétude de la langue latine». Aussi M. Lagogué 
demande-t-il bientôt un second régent, et fait de plus connaître au 
syndic « qull a un écolier assez avancé qui pourait donner les pre- 
mières notions de grammaire^ ». 

En 1705, messirePaul deOennes, sieur du Perray, régent du 
collège, demande de nouveau et obtient de choisir pour collègue, 
un ecclésiastique de probité. Celui-ci aura pour rétribution 4 sols 
par mois des élèves qui apprennent à lire^ et 8 sols de ceux qui 
apprennent à écrire, excepté les pauvres, bien entendu. Il aura de 
plus les mêmes prérogatives à la paroisse que les autres régents du 
collège, c'est-à-dire les droits d'assistance, même quand il ne pourra 
être présent aux cérémonies. 

Deux ans après. M** de Gennes donnait sa démission. Une place 
de second régent était définitivement créée, avec un règlement de 
Messieurs de la communauté. En passant^ nous devons un souve- 
nir à messire Etienne Bodin, principal du collège en 1707, celui- 
là même qui donna sa bibliothèque^ riche de 2 000 volumes, aux 
Fères Bénédictins, à charge pour eux de dire deux messes par se- 
maine à son acquit, pendant dix années. Une partie de ces livres, 
confisqués par la Révolution, a enrichi la Bibliothèque de la Ville, 
comme en fait foi le nom de Bodin, qu'on retrouve sur un grand 
nombre de volumes. 

Bientôt même, ces deux régents ne suffisent plus à l'enseigne* 
ment du latin. En 1744, un troisième régent fut chargé d'enseigner 

* Journal historiquey p. loi. 
' Journal historique y p. 34o. 



iî LE COLLÈGE DE VITRÉ 

les principes du latin c dans la première bande de sa classe^ qu.'on 
(( regarde comme une septième, et la seconde bande fera ce qu'on 
a appelle une sixième ». Le second régent enseignera la cinquième 
et la quatrième, et enfin le principal fera la troisième et la 8econde^ 
Voilà bien les divisions du collège moderne. Il y manque la rhéto- 
rique . et la philosophie. C'est au Collège royal de la Flèche, très 
Oorissant alors, ou bien à Rennes ou à Vannes, que les élèves de 
Vitré devront aller achever leurs études. 



II 

Emplacement du collège, — Nombre des élèves. 

Où était situé cet humble et pauvre collège, qui, dès le XVII' siècle, 
« menace ruine, » et à tant besoin de réparations ? Le collège actuel 
de Vitré> bftti par les religieuses Ursulines en 1699, et occupé par 
elles jusqu'à la Révolution française, n'est point celui dont il a'agit. 

Au XVII* siècle, et depuis longtemps sans doute, le collège était 
situé dans l'enceinte des murailles, et donnait d'un côté sur la 
place du Marchix, de l'autre sur la rue des Bénédictins (maintenant, 
rue de la Commune). Nous en connaissons les dimensions précises, 
et même la disposition intérieure^ d'après un aveu fait à Monsei- 
gneur le duc de la Trémoïlle, en 1746. En bas, une salle, un cellier, 
un petit salon, et une cour dans laquelle les voisins, à tort ou. à 
raison, prétendent avoir droit de passage, plus quatre classes. Au-* 
dessus, les chambres et greniers. En tout, 5o pieds de largeur sur 
la rue des Bénédictins, 35 pieds au nord, et 87 du côté du midi. 

Tout cela peut nous paraître bien étroit et bien mesquin. Il faut 
se rappeler qu'il n'y avait point de pensionnaires. 11 n'y a pas non 
plus de chapelle : les élèves assistaient aux offices de l'église Notre- 
Dame, qui était tout près. 

Il serait plus intéressant encore de connaître le nombre des 
élèves qui fréquentaient le Collège. Nous allons bien entendu, 
à travers les temps, la communauté de ville ou les régents cons- 

* Journal hist., p. 338-39. 



AVANT LA RÉVOLUTION 15 

tater que ce nombre allait toujours croissant. — Mais quelques 
chiffres précis nous seraient bien précieux. 

Ici je dois rendre hommage à la bienveiUance avec laquelle 
M. A. de la Borderie, après avoir tout d'abord encouragé ces timides 
essais, a bien voulu m'aider des ressources de sa riche collection. 
C'est it lui que je dois le précieux document, encore inédit, qui 
pourra nous renseigner sur le point en question. 

En 1609, les protestants, établis à Vitré depuis i558, et forts de 
puissantes protectionsS entreprirent de bâtir un temple dans la 
ville. Et dans leur orgueilleuse prétention, c'est au cœur même de 
la cité qu'ils avaient résolu de le placer, sur la place du Marchix, la 
seule qui existât à Tintérieur des murailles. Ils auraient laissé seu- 
lement un passage de neuf pieds entre le coin de leur temple et le 
collège, et soixante pieds jusqu'au portail du prieuré de Notre* 
Dame. Double plaisir : gêner le collège et les moines. C'était une 
bravade à l'adresse des catholiques. 

Ceux-ci, heureusement^ n'étaient point décidés à se laisser faire. 
Ils protestèrent bien haut contre un pareil sans-gêne^ si haut que 
pour trancher le différend, la sénéchaussée et le Présidial de Rennes 
durent intervenir*. Les catholiques, pour se défendre contre 
Tenvahissement des protestants, et sauver leur vieille place, repré- 
sentèrent surtout que le temple des réformés « toucherait le 3émi- 
« naire et le collège publicq où les enfants de la ville, presque tous 
« catholiques, reçoivent la première instruction aux bonnes lettres 
a en une aage si faible et si tendre à toutes impressions : — et il 
<t serait à craindre qu'ils ne fussent portés par la proximité du lieu 
<( à faire choses contre l'espérance et les intentions de leurs pères. » 

Voilà, n'est-il pas vrai, un beau et clair langage. Les Vitréens 
sont catholiques^ et ils tiennent à ce que leurs enfants soient et 

* En i6o5, à Guy \X(nédoColigTiy) avait succédé Henri de laTrémoille,coinle 
de Laval, baron de Vitré, etc. L« nouveau seigrneur allié aux Xamilles protes- 
tantes de Bouillon f de Coligny, etc., était lai-môme protestant. Il se convertit 
en 1638 «au très grand mécontentement et déplaisir de Messieurs de la prétendue 
(religion réformée) de cette ville ». {Journal historiée ^ p. 97.) 

>Les détails qui iaivent sont tirés de Tenquéte faite le 25 avril 1609 par 
Raoul Uartin, lieutenant général de la sénéchaussée et du présidial de 
Heanes, p. 21 et 29 à 31. {Collection de M. A, de la Borderie,) 



14 LE COLLÈGE DE VITRÉ 

restent catholiques comme eux, toujours. Ils craignent, avec raison, 
un mauvais voisinage ; ils redoutent que les protestants^ avec leur 
ostentation de libéralisme et leur morale nouvelle, ne séduisent les 
enbnts «pour la Cacilité de leur âge] ». Et dans ce cher collège 
ainsi menacé, le régent, messire Thébaut Duret, après avoir juré 
de dire la vérité, affirme qu'il y a « environ cent escoUiers qui y 
sont instruits journellement par deux maîtres' ». 

Le même acte nous donne d'autres détails curieux ; par exemple, 
la grandeur des classes. La première mesure a3 pieds en un sens, 
et ao pieds et demi sur l'autre. La seconde, « occupée aussi de 
quelques munitions de guerre' » mesure 3o pieds de longueur, t y 
compris l'espace où est le dict magazin ». 

Ainsi donc, en 1609, il est constaté que cent élèves suivent les 
cours du collège. J'avoue que ce chiffre m'a procuré une agréable 
suprise. 11 prouve combien Tinstruction était estimée et répandue 
dans notre pays de Vitré. Et ce nombre augmenta certainement 
dans le courant du grand siècle. Rappelez-vous les doléances des 
régents qui, en 1686, ne peuvent plus suffire à instruire tous les 
élèves qui se présentent, et s'adjoignent un élève avancé pour les 
aider dans leur tâche trop pénible, en attendant qu'un troisième 
mailre vienne les secourir. — Dans ces conditions, nous pouvons 
bien affirmer , sans crainte d'exagération , que le collège a dû 
compter dans les deux siècles derniers, jusqu'à i5o ou 160 élèves, 
et peut-être dépasser ce chiffre si élevé. On apprécie mieux, après 
cela, les ruines accumulées par une révolution qui, sous prétexte 
de tout réformer, a tout renversé. On voulait, disait-on, relever le 
peuple^ et l'éclairer. Et pour premier gage de ces bienfaits, on 

* Le second maître était messire Vincent Bernier ; il semble avoir eu pour 
spécialité l'enseignement de la lecture, de récriture, des éléments de grammaire 
et de calcul. L*enseignement « supérieur », notamment celui de la langue latinei 
était réservé au premier et principal maitre. Quand on créa au XYlIt* siècle un 
second, puis un troisième régent^ ces nouveaux maîtres enseignèrent le latin 
et ils furent toujours assistés d'un dernier maître ou régent voué exclusivement 
à ce que nous appellerions l'enseignement « primaire ». 

^ Le dépôt de ces munitions de guerre dans un collège est fait pour étonner... 
i^i un se rappelle que la Bretagne sortait, depuis dix ans à peine, des guerres 
de la Ligue, qui avaient encombré toutes ses villes d'engins belliqueux de toute 
sorte, qu'on ne savait où mettre, la surprise sera moins grande. 



AVANT LA RÉVOLUTION 15 

détruit un établissement où les enfants du peuple, même les plus 
pauvres, pouvaient venir s'asseoir à côtés des plus riches^ et y 
puiser, gratuitement, rinstruction qui devait leur donner la for- 
tune ou rinfluence. 

m. 

Traitements des Régents. 

Quelles étaient maintenant les ressources du collège P Comment 
étaient rétribués ses professeurs ? Il est facile de répondre à cette 
question par des chiffres. 

Nous avons déjà vu que, par la donation de Jean de Gennes, le 
Régent du collège jouissait des revenus du Petit-Mée. Cette ferme 
était louée 700 livres en 1793. Puis Henri IV avair permis à la ville 
de prélever sur ses octrois une somme de 100 écus pour n l'entre- 
tenement de son collège^ » De plus, le régent, comme prêtre, jouis- 
sait de ses droits d'assistance aux ofBces de la paroisse, même 
quand il ne pouvait y assister. 

Ces revenus furent suffisants tant que le Régent put faire seul 
toute la besogne. Mais quand le nombre des élèves eut augmenté, 
et qu'il y eut un second, puis un troisième maître, il fallut bien 
trouver d'autres ressources. Par un règlement de 17 15, la commu- 
nauté de ville, constatant que u depuis environ 25 ans, le nombre 
<( des escolliers qui se sont présentés pour apprendre la langue 
« latine ayant beaucoup augmenté^ de manière que le premier et 
« principal régent ne pouvait plus suffire à les enseigner, il avait 
tt été établi un second régent en ayde du premier*, ^ et comme ce 
nouveau maitre n'avait pas de revenus fixes comme le premier, on 

^ Ce chiffre de 100 écus, ou 3oo livres, à prendre sur le budget de la ville 
pour rentretien des maîtres du collège, fut confirmé par l'arrêt du Conseil 
d*Btat du a8 juin 1681 réglant les dépenses municipales ordinaires de Vitré, et 
il fut maintenu jusqu'à la Révolution. Mais au XVIIl* siècle, (d'après les 
comptes municipaux existant dans la collection de M. A. de la Borderie), la 
ville contribuait aussi à payer les prix du collège ; en 1787, elle donna pour cet 
objet 3o Uvres (lao à i3o francs valeur actuelle), autant Tannée suivante, 4o liv*, 
(160 à 180 fr.) en 1789, etc. 

* Journal historique, p . 286. 



/ 



16 le.collëge: de vith£ 

lui avait permis de percevoir i5 sois par mois decliacim des élèves 
du collège, tant de sa classe que de celle du principal régent, sans 
pouvoir rien exiger des pauvres. De plus, il jouissait, comme son 
collègue, de ses droits d'assistance à Notre-Dame. 

Un peu plus tard, en 1744^ quand le collège est organisé com- 
plètement, avec ses trois ou quatre professeurs, la communauté 
nous donne Tétat exact des ressources des régents : 

M. le Principal jouit de la maison du collège, aux charges ordi- 
naires, du Petit-Mée, de ses assistances doubles à Nostre-Dame ; de 
plus, il percevra douze livreB par an de chacun de ses élèves. 

Le second et le troisième régent se partageront les 5o écus payés 
jusque-là au principal ; — ils percevront de plus douze livres par 
an de chacun de leurs écoliers — et auront enfin leurs honoraires 
doubles, absents comme présents. 

A ces conditions-là, disent Messieurs de la Communauté, « la 
<( place des régents sera encore assez gracieuse et importante pour 
« qu'on puisse avoir de bons sujets pour les remplir^ >». 

Enfin, dans la déclaration des biens ecclésiastiques qu'il fallut 
faire en 1790, M. Foumier, principal à cette époque, avoue comme 
revenus attachés à la charge de principal du collège, outre le Petit- 
Mée, la fondation du Bourg-JoUy, affermée i4o livres, — et celle du 
Petit-BouiTort, louée i ao livres. Soit en tout 960 livres de fondations, 
sur lesquelles il faut retrancher 455 livres de charges et redevances. 

De tous ces chiffres, nous pouvons conclure qu'autrefois, pas 
plus que maintenant, les professeurs n'étaient exposés à faire for- 
tune. Eux aussi, sans doute, cherchaient une autre récompense, 
et se rappelaient la parole de nos Saints Livres : Qui mullos eru- 
dierint ad jasiitiam, quasi slellœ fulgebuni in perpétuas œternitaies. 

IV 

Règlement du Collège 

Seriez-vous maintenant curieux de connaître le régime du Col* 
lège ? Voici le progranmie de la journée, tel qu'il est imposé par 
Messieurs de la Communauté de ville, en 1686; à M. Lagogué, qui 

^ Journal hist^ p. 338. 



AVANT LA RÉVOLUTION {i 

devient principal du Collège^ Ce programme ne fait, du reste, 
que reproduire les règlements antérieurs : 

Tous les matins, à 7 heures i/a, assistance à la messe, à l'église 
Notre-Dame ; 

Classes de 8 heures à 10 heures 1/2, et Taprès-midi de i heure à 
3 heures. 

Le jeudi est jour de congé, S moins qu^il n'y ait dans la semaine 
un jour de fête chômée. Celte dernière réserve n'était pas inutile 
dans un temps où les fêtes d'obligation étaient fort nombreuse; . 
Toutes les mémoires ont retenu les plaintes du pauvre savetier de 
La Fontaine, dont les gains seraient assez honnêtes, mais : 

Le mal est que dans Tan s^eatremèlent des jouis 

Qu*il faut chômer ; on nous ruine en fêtes. 
L'une fait tort à l'autre, et monsieur le curé 
De quelque nouveau saint charge toujours son prône. 

Les plaintes du savetier n'étaient sans doute que l'écho du senti- 
ment public. En 17 10, M<' de Beaumanoir de Lavardin, évéque de 
Rennes^ supprimad'un coup vingt-six fêtes d'obligation, et il en 
restait. 

Enfin tous les samedis soirs, t la dernière demi-heure de l'escoUe 
<( sera consacrée au catéchisme^ ou en cas de fête^ le vendredy & 
« pareille heure^ et même la veille des fêles principales de l'année ». 

Les vacances, un peu moins longues qu'aujourd'hui, commen- 
çaient vers le i5 septembre et duraient jusqu'à la Toussaint. 11 n*est 
question nulle part de vacances à Pâques ni au premier de l'an. 



Programme des Eludes 

Voudriez-vous savoir quel était le cours des études ? comment 
on employait ces six années de collège ? Il sera facile de satisfaire 
votre curiosité. D'après tous les documents, il est clair que les 
études y étaient fort simples. On n'était point obligé alors, comme 

' Journal historique^ p. aSg. 

TOME XIV. — JUILLET iSgS. 9 



iî LE COLLÈGE DE VlTRÈ 

mainleDanl, de suivre des programmes bourrés d'auleurs de toutes 
les langues, dans lesquels les Anglais et les Allemands demandent 
une large place à côté des Grecs et des Latins, où les malhéma- 
tiques souvent redoutées des élèves disputent des heures trop brèves 
à l'étude de Tlltstoire et de la Géographie. Il semble qu'on veuille 
faire de ces enfants de seize ans des encyclopédies abrégées. Nos 
aïeux étaient plus modestes; leurs- enfants devaient apprendre, 
dès les premières années, à lire et à écrire, puis étudier sérieuse- 
aient les langues d'Homère et de Gicéron Là^ par exemple, il faut 
bien reconnaître qu'ils étaient plus forts que nous ; beaucoup 
d'élèves arrivaient à comprendre et à goûter dans lews langues, 
les orateurs et les poêles qu'ils avaient étudiés, et la. facilité avec 
laquelle ils tournaient les vers latins prouve qu'ils avaient pénétra 
les finesses de la langue de Virgile. 

Voulez-vous enfin constater les résultats obtenus ? 11 est facile 
encore de vous contenter. Voici plusieurs programmes des exercices 
qui doivent se faire avant les distributions des prix ; ce sont comme 
des examens publics dans lesquels les élèves les plus brillants pou- 
vaient montrer leur science et leur savoir-faire. A ces exercices, on 
invite les parents, les amis, les prêtres elles notables de la ville. 
Ges solennités littéraires, comme les grandes thèses des Univer- 
sités^ étaient fort à la mode au siècle dernier. Elles duraient toute 
une journée^ quelquefois même deuxjours^ le malin de 8 h. i^ii à 
11 h.^ le soir de 2 h. à 5 h. Pendant ce temps, les élèves choisis 
devront répondre à toutes les questions, et résoudre toutes les dif- 
ficultés qui leur seront proposées. Oyez plutôt ce titre quelque peu 
pompeux : 

D. O. M. 

POST DECLAUAT10Mf:&l TOàMATUM GALLICOAUM 

i.nteupuetatio.nemqce lidaorum lati.nollum uiffigultates om?î£3 

qu-«; proponentur , 
deglamabunt, l.xtehpretadu.ntur et expla^adt.m' selegtl 

adolesce:«T£S 

ly COLLEGIO VITRIAGË^SI. DIE JOYIS 5 SLPTEMBlUi> 174a^ 
1 Decuiucnt communiqué par M. Tabbc Pàris-Jaljojicrl. 



AVANT LA UÉVOLUTION 19 

Toutes les questions posées portent sur la grammaire latine et 
la grammaire grecque. 

Les explications d'auteurs ne sont pas tout à fait les mômes que 
celles de nos élèves. En cinquième, on explique le XI^ livre des 
Lettres familières de Cicéron, le i*' livre des Tristes d'Ovide, ou le 
III* livre des Métamorphoses^ et l'inévitable Appendix de Diis et 
Heroibus poeticis. 

En quatrième : le Liber Senectutis de Cicéron ou son traité De 
Paradoxiisy le IV® livre de V Enéide, le Breviarium Historiœ Romanœ^ . 

A la veille de la Révolution^ en 1788, le programme est resté à 
peu près le même. Seulement le français a remplacé le latin dans 
Tannonce du spectacle ; de plus une dissertation de quatre petites 
pages remplace dans la feuille-programme Ténoncé des thèses à sou- 
tenir. Ce petit boniment est destiné à expliquer aux parents et aux 
témoins de l'examen les méthodes qu'on a voulu suivre et les pro- 
grès réalisés. — On cherche surtout à faire de bons latinistes, 
des forts-en-thème. Il ne saurait être question, évidemment^ de 
langues étrangères, et je dois avouer qu'on n'y parle pas même, 
hélas ! des mathématiques. L'histoire est un peu mieux traitée : on 
leconnalt combien il est important pour les élèves d'en « avoir au 
moins une légère teinture» .Aussi ont-ils entre les mains,des abrégés 
d'Histoire Sainte et « afin qu'ils puissent comparer les événements 
« miraculeux qui y sont racontés avec les prodiges les plus vantés 
R du paganisme^ ils ont aussi entre les mains un abrégé de l'his- 
u toire poétique^ enrichi des meilleurs morceaux de nos poètes^ 
€ analogues aux faits de l'histoire labuleuse ». 

Il fallait bien aussi un peu d'Histoire Romaine . « Mais la crainte 
« de constituer en frais les parents (en leur faisant acheter tous les 
c jours de nouveaux livres), nous a engagé à en dicter un abrégé à 
n nos écoliers de quatrième, depuis la fondation de Rome jusqu'à 



' Va autte programme du même geiire, de l'année 1777, indique, pour la 
sixième, Selecix e Veteri Testamento hisioris, i'^ partie, et Selecta coUo^ 
j^uia puerilia ; — pour la cinquième, Selecta e Veteri Testamento historiœ, 
1* partie ; Breniarium historix Romans ; Appendix de Diis et Heroibus; — 
pour la quatrième» Selectx e profanis hisiorix^ livres, I et II ; le De Seneetute 
de Cicéron, les Bucoliques de Virgile. (Collection de M. A. de la Borderiej. 



20 LE COLLÈGE DE VITRÉ 

: 

\ « la première guerre punique». *- Enfio, par une innovalion 

^ « heureuse, nous avons osé y joindre de faibles essais sur Us 

I « mœurs ^ le caractère^ etc.,, des Bretons^ depuis César jusqu'à 

« nous*. » 

« On expliquera le Selectœ e Veteri Testamento Historiœ, tAppen- 
(( dis de Diis et Heroibus poeticis^ le pelil auteur De Viris Illus- 
« tribus, le Selectœ e profanis Scriptoribus Historiœ^ les Buco- 
« tiques et quelques morceaux des Géorgiques de Virgile. L'expli- 
« cation de ce dernier auteur sera accompagné d'observations 
« historiques sur la vie de ce prince des poètes. On récitera aussi 
« quelques fables de Af. La Fontaine, » 

Vous voyez que le programme n'a rien de bien effrayant ni de 
bien compliqué ; et plus d*un, peut-élre, parmi les jeunes, serait 
tenté d'envier le sort des heureux anciens, à qui il était permis 
d'ignorer tant de choses qu'il faut bien étudier maintenant. 

Vous m'en voudriez de ne pas vous nommer quelques-uns de 
ces élèves du vieux Collège de Vitré. Voici des noms connus dans 
notre pays : Dubois, Le Coq, Gayon de la Géliuière, ^rogier de 
Ponlevoy, Bertois de la Rousselière, Du Bourg, Ravenel, de la 
Haye Saint-Hilaire, Léziard du Deserzeul, Martin des Vallées, des 
Douelliz^de Gennesdu Chalonge, duPerra^, Charil du Mée, Hardy, 
PouUain, Girard de Mauzé,Lemoyne de Lornel, Postel, du Boùrdieu, 
etc. . • • Je ne voudrais pas oublier surtout ce Pierre Hardy, fils de 
Mathurin Hardy du Rocher, maire de Vitré député aux Etats de 
Bretagne et père de Charles Hardy, maire de Vitré, sous la Restau-' 
ration, qui nous à laissé un curieux journal de sa vie de collège*. 
Voici enfin une distribution de prix. J'ai sous les yeux un pal- 
marès du collège de Dinan pour Tannée 1784 et un autre du 
collège de Vitré pour Tan i8o8^ Ce qui frappe tout d'abord, c'est 
le petit nombre de prix accordés. En sixième, deux prix seulement : 

^ C'est plus d'histoire provinciale qu'on n'eu fait aujourd'hui dans aucun 
collège. Remarquons aussi qu'il n'est pas question d'histoire de France. 

* Gejournal sera imprimé in extenso dans le Vil* fascicule des Tableattx Gé" 
iiéaîogiques de M. Frain de la Gaulayrio 11 est mentionné dans la liste des 
« livres de raison » publiéi ou inédits,, dressée par M. Tamisey de Larroque, 
correspondant de Tlnstilut. 

' Communiqués par M' Tabbé Pàris-Jallobcrt, 



AVANT LA RÉVOLUTION 21 

mémoire et thème latin ; ajoutez-y pour la cinquième et la qua- 
trième, un prix de version latine ; pour la troisième et la seconde, 
un prix devers latins. En rhétorique, le thème latin est remplacé 
par l'ampllûcation latine, et on y ajoute ramplification française. 
Et c*e8t tout. Cette importance donnée à la mémoire nous reporte 
bien au temps où les humanistes se faisaient gloire de savoir par 
cœur des chants entiers de Virgile, ou plusieurs des discours de 
Cicéron. 



* 



Voilà tout ce que j'ai pu recueillir sur Tancien collège de Vitré. 
Tout incomplet que soit ce travail, il suffit cependant à nous donner 
une idée de ce que fut ce collège jusqu'à la Révolution française. 
Je n'y veux ajouter qu'un trait. C'est une tradition qu*il m*aété bien 
agréable de recueillir du vénérable recteur de Montreuil-sur-Pérouse 
Vitréen lui-même, ancien élève, puis professeur au collège, et bien 
placé pour nous donner ce renseignement. 

Dans la chapelle du collège actuel, au-dessus du maitre-autel, 
on remarque une statue de la Sainte Vierge qui mérite une mention 
spéciale. Ce n'est pas qu'elle soit bien remarquable au point de vue 
artistique. L'attitude générale est un peu roide ; les proportions 
ne sont pas très harmonieuses ; les traits du visage ne sont point 
nettement accusés ; et pourtant il y a dans l'ensemble du cachet et 
du style.^ La figure respire une grande bonté ; la tète doucement 
inclinée regarde amoureusement TEnfant-Jésus. D'un geste plein 
d'une virginale modestie, la Vierge Immaculée ramène, de la main 
droite, les plis largement drapés de sa robe bleue comme l'azur du 
ciel. L'autre bras soutient le divin Enfant, qui d'une main se re- 
tient à sa Mère, tandis que la main gauche porte le globe. Et Marie 
semble dire à TEnfant-Dieu : Ces jeunes gens qui aiment à venir 
prier à mes pieds sont aussi mes enfants ; il m'aime et je les aime. 

Cette statue^ comme il est facile de s'en convaincre, n'a point 
été faite pour la place qu'elle occupe. Elle est en pierre très dure, et 
bien qu'il soit difficile d'en indiquer la date^ on peut affirmer qu'elle 
est bien antérieure au reste de l'autel. D'après la tradition que 
j'invoquais tout à l'heure^ cette statue se trouvait autrefois dans le 



U LE COLLÈGE DE VITRÉ 

vieux collège de la place de Marchix ; et M. Diard, l'ancien au- 
mônier de Saint-Nicolas, dont le souvenir vit encore à Vitré, aimait 
à l'appeler familièrement la Mère des prêtres. Cette tradition nous 
plait trop pour que nous ne la conservions pas précieusement. Il 
nous est doux de penser qu'avant nous, d'autres jeunes gens sont 
venus 's'agenouUler devant la statue vénérée^ et recommander k 
leur Mère du Ciel leur vocation en fleur. 

Il nous est doux surtout de constater qjie maintenant comme 
autrefois, Marie est la Mère toujours aimée des prêtres nombreux 
qui sortent de ce collège. Nous sommes heureux de terminer ce 
travail par ce souvenir : la Vierge bénie est ainsi le trait d'unipn 
qui rattache le nouveau collège à l'ancien. Pour un temps, la 
tempête révolutionnaire va tout emporter ; mais dans le ciel noir, 
au-dessus des ruines amoncelées, la Vierge sourit et rayonne. La 
tempête, comme autrefois celle de Génézareth, finira bien par se 
calmer d'un mot du Maître. Et alors Marie reprendra sa place pour 
présider de nouveau aux destinées de notre cher collège : Sola in- 
violaia permansisli,ô Maria ! 

L'abbé. Tu. Sevaille, 

Lie. ès-L 

20 Juin 1895. professeur d histoire. 




ESQUISSE 



DE L'HISTOIRE DE PLEUBIHAN 

ARR. DE UNNION, CANTON DE LÉZARDRIEUX 

(COTES-DU -NORD) 

{Sttile') 



L'excellente municipalité rouge et schismatique se croit encore 
en pleine Terreur ou du moins en plein Directoire. La loi lui 
échappe. Si F. Bertiiou ne consent pas à célébrer l'office divin 
dans'u l'églisemère », c'est que cet édifice est pollué par le minis- 
tère d'un apostat non réconcilié. Jean le Beau n'a désordiais le 
droit de pontifier dans l'église paroissiale qu'autant qu'il aura fait 
rétraction de son erreur devant l'autorité diocésaine. Cette soumis- 
sion, qui honore tant missire F. Bertuou, le Beau ne la fit jamais, 
sinon peut-être à l'article de la mort où il se confessa à M. Elles, 
curé de Lannion. 

Voyant le terrain légal lui manquer, ne pouvant plus user des lois 
révolutionnaires dont il a si cruellement abusé contre les prêtres 
fidèles, Jean le Beau fait tenir aux propriétaires de chapelles lo 
billet suivant écrit de sa main. 

« Les soussignés, propriétaires des chapelles domestiques situées 
sur la commune de Pleubian, avons reçu aujourd'hui vingt-neuf 
prairial an X une arrêtée (extrait) de la municipalité de Pleubian 
datte du jour d'hier vingt-huit du présent mois relative à l'exercice 

' Voir la Uvraison de juin 1895. 



24 ESQUISSE 

du culte catholique, exercé par nos prêtres. Les propriétaires des- 
dits chapelles et ministres des cultes sonts invité à souscrire la ré- 
ception au pieds du présante. » 

Les propriétaires, forts de leur droit, forts delà loi, instruits sans 
doute par missire F. Beethou, font la sourde oreille. La feuille vo- 
lante, présentée à domicile, est vierge de signature au bas de la 
sommation Le Beau. Honneur à ces chrétiens I Le factum est pré- 
senté à missire F. Berthou qui, seul en cause, porte ce coup droit 
à Jean Le Beau, dont il a reconnu la main, l'esprit, le style et Tor- 
thographe d'ivrogne : 

a Jean Le Beau, curé de Pleubian. » 

Voilà pour la déclaration d'authentique, car la pièce n'est pas 
signée. Le curé n'a plus le même courage qu*au temps des Luyer, 
des Le Guen, des L'Hermite. 

c II me semble, citoyen Maire et adjoints, que vous voulez anti- 
« ciper sur la loi. 

tt Je suis authorisé du C" sous-préfet qui représente plus que vous 
u et à qui je suis prêt de me référer ainsi qu'à vous à temps et à 
« lieu . 

F. Bertuou, p*"^*. 

Voilà qui est crâne. 

Au verso de la feuille est écrit, toujours de la main assurée de 
Berthou : 

« Le propriétaire et autres sont résignés à faire ce qui sera de 
« droit. )) 

Signé : Guillaume Le Saux. 

Nous avons vu que la chapelle Saint-Antoine est tenue en ferme 
par Guillaume Le Saux et sœurs, sous le G" Gourlay, acquéreur. 
Ce brave homme, toujours de connivence avec missire F. Berthou, 
signe lui-même, en ce qui le concerne, sa réponse à Jean Le Beau. 

C'estle dernier acte public de M. F. Berthou à Pleubihan. Désor- 
mais il n'est plus fait mention de lui dans les registres de la muni- 
cipalité. 



DE L'HISTOIRB DE PLEUBIHAN 25 

Ce prêtre, ordonné par Jacob, a dignement réparé sa faute en se 
rétractant, lorsqu'il y avait péril à le faire, en remplissant un fruc- 
tueux ministère au milieu d'une agglomération considérable, en 
résistant aux tracasseries d*un intrus réputé pour ivrogne. 

À la réparation de missîre François Bertrou, nous devions 
aussi la nôtre. Le nom de BERTHOu^st aujourd'hui noblement porté 
dans la littérature et dans la poésie par notre compatriote et ami 
Yves Bbrthou. Je salue avec admiration pour mon pays le colla- 
borateur poétique de IHerminef de la Revue de Bretagne^ de Vendée 
et d* Anjou, de la Nouvelle Revue européenne, etc., Tauteur de 
GcBUR Breton et de Lande fleurie dont la série sera continuée pour 
la plus grande gloire de Pleubihan et de la Bretagne. 

Jean le Beau fut définitivement remplacé par M. François Le 
CoRRE. Ce prêtre, né à Plougonver, curé à Prat avant la Révolution, 
avait prêté serment. Il fut installé à Pleubihan le i4 prairial an XII 
devant la municipalité par l'organe de l'inévitable Jean Le Beau. 

Mairie de Pleubl\n. 

Arrondissement communal de Lannion. 

« Nous, maire et adjoints de la commune de Pleubian, assemblés 
« au lieu accoutumé de nos séances. 

€ Vu les provisions de M. François Le Gorre, du premier de ce 
« mois, lui donnée par M. Jean- Baptiste-Marie Cafarelli, évèque 
tt des Côtes-du-Nord, nommé pour prêtre déservant de cette 
c commune. 

« Vu pareillement extrait du procès-verbal constatant la pres- 
« tation de serment des ecclésiastiques appelés aux places de vi- 
ce caires des succursales, du quatre prairial présent mois, faite par 
tf M. Le Gorrb devant le S. -préfet du premier arrondissement des 
« Côtes-du-Nord^ délégué pour cet effet par le préfet de ce même 
€ département, conjointement avec M. Pierre Joseph Garât Saint- 
ce Priest, aussi délégué par M. l'évêque de ce diocèse. 

« Vu en outre l'article vingt-sept, section quatre de la loi du 
« dix-huit germinal, an dix, ainsi que l'article soixante-douze, sec- 
a tion trois, titre quatre. 



L. 



26 ESQUISSE 

'< Le tout YÛ et considéré, nous, maire et adjoints, certifions et 

u rapportons, que M. Le Corre, prêtre desservant pour cette corn- 

« mune, a pris ce jour possession et installation, d'après les céré- 

« moniesordinaires, par Torgane de M. Jean Le Beau, prêtre, tant 

(( en cette église que maison presbytéralle ; conformément à la loi 

(« et aux articles ci-dessus précités, aux occurances de son état ec« 

(c clésiastique et prêtre déservant en celte commune, de tout quoi 

u avons rapporté acte pour valoir et servir ainsi qu'il sera vu ap- 

« partenir ; sous nos seings et ceux de MM. François LeCorreet 

tt Jean Le Béau^ ce dit jour quatorze prairial an douze de la Repu- 

« blique française. » 

F. Le Cohue, p*". 

Quelques jours auparavant, par délibération du ag floréal an XII, 
le presbytère avait été rendu à sa destination primitive. La maison 
curiale était occupée pendant la Révolution par un détachement de 
chasseurs à cheval du vingtième régiment, sous les ordres d'un 
maréchal des logis nommé Kerœnig. 

François Le Corre était natif de Piougonver. Pour le récompenser 
de son serment^ l'intrus Jacob le fit curé de Langoat. Après avoir 
vécu quelque temps recteur de Trégonnean, il fut nommé à Pleu- 
bihan. Le ii novembre 1808 il fut remplacé par M. Isaac Le Roux 
et transféré à Rospez où il mourut en i83a. 

Mentionnons encore quelques prêtres pleubihannais de cette 
époque : 

i"^ François Le Collen^ neveu de Maurice Le Collen, recteur de 
Gurunuhel, naquit à Pleubihan en 176a. En 1791 il est vicaire à 
Plourhan, y prête le serment à rencontre de son recteur^ missire 
Mathurin Hinault, devient bientôt curé d'office , puis recteur 
intrus de cette excellente paroisse. De 1791 à 1793, le citoyen 
Jacob le charge du gouvernement spirituel de Saint-Ouay-Portrieux, 
à titre provisoire, et il remplit de fait les fonctions de son mînis' 
tère. A Plourhan, il cumule les fonctions civiles et ecclésiastiques. 
Il disparait en 1796. Au Concordat, nous le retrouvons recteur de 
Lézardrieux. Il occupe ce poste important jusqu'à sa mort survenue 
le 8 juin 1810. Il était âge de 48 ans. 



DE UUISTOIRE DE PLEUBIHAN 27 

a"" François-Balthazar Lb Proyost, né à Pleubihan en 173a, est 
nommé recteur-noir de Goudelin le i*' janvier 1767, prêle à Ploua- 
gat le I*' vendémiaire, an III, le serment de haine à la royauté et à 
ranarchie,d'attachementet de fidélité à la République et à la Cons- 
titution de l'an III. Jean Le Beau était curé ou vicaire de Balthazar 
Le Provost et recevait de lui en cette qualité un traitement ou por- 
tion congrue de 35o livres Tous deux prêtèrent serment à la Cons- 
titution civile du clergé le 6 février i79i,et Le Provost vint instal- 
ler Le Beau comme recteur de Pleubihan. Il mourut à Goudelin le 
18 août 1806, à rage de 74 ans. 

3*N. Le MoavAN, professeur de rhétorique au collège ou petit 
séminaire deTréguer^ était natif de Pleubihan. 



Vlll 



Pour décrire d un trait la situation du clergé fidèle et assermenté, 
noua, avons laissé bien loin derrière nous le prieuré et les religieuses 
de Saint -Georges. Revenons pour pleurer sur des ruines et déplo-* 
rer la dispersion de cet antique monastère. 

Avant la Révolution le prieuré Saint-Georges de Pleubihan était 
habité par plusieurs religieuses sous la direction d'une prieure. 
Ces saintes femmes dont le noviciat et la maison principale étaient 
à Rennes formaient à Pleubihan une communauté importante. 
Naturellement toutes n'étaient pas du pays Bas-Breton et de nobles 
noms ornaient encore cette fondation ducale. Nous ne possédons 
pas la liste de ces religieuses au moment de la première expulsion 
dont il n'existe dans nos archives communales aucun procès- 
verbal. 

Au début de la Révolution les séances du corps municipal se 
tenaient dans Y auditoire du prieuré Saint Georges. Il y avait donc 
^à une juridiction civile et criminelle. Voici le préambule des 
procès-verbaux du temps : « L'an mil sept cent quatre-vingt- 
u onze, ce jour vingt-un aoClt, en l'auditoire du prieuré Saint- 
« Georges de Pleubihan, lieu des assemblées de la municipalité de 
« cette commune » La conclusion était ainsi libellée: « Fait 



28 ESQUISSE 

a en Tauditoire du prieuré du bourg de Pleubihan » et aussi 
€ Arrêté en Tauditoire de Pleubihan. » 

Après la dispersion du monastère, les religieuses étrangères à la 
paroisse regagnèrent sans doute le domicile de leurs parents ou 
émigrèrent dans les lies Anglo-Normandes. Les professes dont les 
parents habitaient la commune, et elles étaient au nombre de 
quatre, vivaient d'abord paisiblement chez elles lorsqu'elles furent 
brutalement arrêtées et conduites à la prison de Guingamp^ 

Le 31 thermidor, an II, la municipalité, sollicitée par les ins- 
tances de parents et de compatriotes, rend un témoignage favorable 
aux bonnes sœurs et demande leur élargissement. 

€ Ce jour vingt-un thermidor, deuxième année républicaine, une 
€ et indivisible, de l'après-midi, nous soussignés, maire, officiers 
« municipaux et membres du conseil général de cette commune de 
« Pleubian, assemblés au lieu ordinaire des séances de ladite 
« assemblée. 

(( Présentie citoyen Guillaume Gostiou, agent national de ladite 

« commune, 

« Lesquels délibérant ; 

1* (Secours aux indigents,) 

j' f Récolte de grains.) 

3* (Réquisition de cordonniers.) 

4* (Souscription pour la construction dun vaisseau de guerre:) 

€ 5^. — Quinto, considérant que la loi du neufviesme de nivôse 
« a été exécutée envers les filles de cette commune ex-religieuses 
c qui n'ont pas prêté le serment du 4 août 179a (vjieux style), que 
c toutes et au nombre de quatre retirez chez leurs parents ont été 
€ conduites à la maison d'arrestation de Guingamp, — considérant 
« que pendant leur séjour dans cette commune ces filles n'ont 
« causé aucun trouble et ont concentré en elle-même leur opinion 
« religieuse sans manifestation ni mécontentement, — considérant 
« qu'elles travailloient dans leurs familles et aidoient de toutes leurs 

* î\ n'est pas question ici, et dans les délibérations suvantes, uniquement des 
religieuses du Prieuré S^'aint-Georges, mais des religieuses de tout ordre habi- 
tant la commune. 



DE L'HISTOIRE DE PLEUBIHAN . 29 

« forces aux travaux de la campagne, — considérant qu^un 
« décret de la Convention national du 2 1 messidor porte que les 

V laboureurs des communes dont la population est au-dessous de 
« laoo âmes, détenus comme suspects, seront mis provisoirement 
« en liberté, — considérant que les filles ci devant religieuses de 
a cette commune appartiennent à des familles patriotes dont la sur- 
a veiUance garantie de tout mouvement séditieux de la part de ces 
« filles. 

« Le conseil général de la commune, ouï Tagent provisoire. 
if A délibéré de demander au représentant du peuple à Brest de 
« faire remettre ces quatres filles ci -devant religieuses de cette com- 

V mune en arrestation dans leur famiUe^ sous leur . surveillance et 
c« cautionnement, pour les aider pendant les travaux de la récolte. 
u La présente délibération sera présentée à Tadministration du dis- 
trict de Pontrieux pour avoir son avis et son approbation, (etc, 
« etc, pour autres objets à Tordre du jour ) 

Signé : Jean Le Saux, ofT. mp*^ — OUivier Le Quelleg, oH. mp*', 
— Yves Le Pivaigw, notable. — Jean -Baptiste André, notable. — 
Yves Le Quelleg, n*'*. — François Bertiiou, ofT. mp'*. — Pierre 
Baaat, notable. — Jean Rabé, of!. mp•^ — Yves Le Béveh, off. 
mp*\ — Claude Quémarec, notable. — François Le Gratibt, no- 
table. — Yves OLLiviER,,ofT. mp*'. — Jp** Le Pommëlleg, maire. — 
Yves GuiLLou, notable. — Joseph Le Guével. — Guillaume Béneg'h, 
ofl. mp**. — G"' CosTiou, ag* n** provisoire. — Charles DuRÉCHOf, 
notable. 

Deux jours après, le conseil général de la commune se déjugeait 
par cette autre délibération : 

« Ce jour tridi vingt-trois thermidor Tan deuxième républicaine, 
« une et indivisible, quatre heures de l'apràs-midi. Nous soussi- 
« gnés, maire, oCSciers municipaux et membres du conseil général 
« de la commune de Pleubian, assemblés au lieu ordinaire des 
<f séances de ladite municipalité, 

€ Présentie citoyen Guillaume Costiou, agent national provisoire, 

« Lesquels délibérant au regard de la fête ordonnée par décret de 
« la Goiivention nationale du i8 floréal, du 10 août (vieux st^le). 

M Considérant que le 10 août 1793 (vieux style), le dernier tyran 






y 30 ESQUISSE 

« des François avoit tenté par tous les moyens qu41 étoit en son 
« pouvoir de réussir à massacrer le peuple de Paris pour se rétablir 
« dans son ancienne puissance ; 

« Considérant que le tyran vit le même peuple déployer son cou- 
tt rage et exterminer ces gardes et chevaliers du poignard; 

€ Considérant qu'il s*éleva le plus terrible combat pour assurer 
« le règne de la liberté^ que le tyran eu Tart et la lâcheté de se 
« soustraire aux événements du combat, fut le même jour sus- 
u pendu de tous ces pouvoirs et bientôt paya de sa tête sur Técha- 
« faud le prix de ses forfaits ; 

« Considérant que le lo août 1793 (vieux style) fut consacré par 
« la Convention Nationale à la proclamation de la volonté du 
« peuple françois de se gouverner à l'avenir d'après les principes 
« établis dans une constitution républicaine ; 

<( Considérant que^ ce même jour, les députés des divers cantons 
« de la République remplir le vœu sacré qu'ils avoient obtenu du 
« peuple^ d'aller jurer eu son nom sur Tau tel de la patrie, à jamais^ 
« sa haine pour les tyrans et son attachement inviolable pour 
(c l'unité et l'indissolubilité de la République ; 

X Considérant enfin que cette fête mémorable étoit ce jour à 
c célébrer et à réitérer le même serment ; 

u Nous, maire, officiers municipaux^ agent n*^ provisoire et 
« membres du conseil général de cette commune, déclarons avoir 
c ce jour vingt-trois thermidor, répondant au 10 août (vieux style\ 
€ donné toute célébrité à cette fête et fait le serment de maintenir à 
« jamais l'unité et l'indissolubilité de la République et de mourir 
« en la défendant. 

« Par suite de la délibération, d'après et mûrement délibéré sur 
u le cinquième chef de notre délibératioa du ai courant, concer- 
« nant quatre ex- religieuses de notre commune, mises en arres* 
a tation à Guingamp^ en vertu de la loi du 9 nivôse, qui avoit 
« pour objet d'obtenir l'assentiment de l'administration du 
« district de Pontrieux, pour demander au représentant du 
« peuple, séant à Brest, la mise en libération de ces quatre filles 
« pour rentrer et sous le consentement de leurs familles pour les 
(^ travaux de la récolte. 



DE L'HISTOIRE DE PLEUBIHAN 31 

a Considérant que c'est par erreur que nous avions peu réfléchi 
« et balancé Tintérêl particulier à celui public ; 

n Considérant aussi que les administrations publiques ne doivent 
» jamais admettre les acceptions particulières pour les balancer à 
u rintérêt général, que ce seroit même une opinion nuisible au 
« gouvernement ; 

(( Considérant que le patriotisme de leur famille, ce dont nous 
(1 connoissons, ne garantiroit pas l'entraînement de leur langage 
u pernicieux et fanatique dont elles peuvent faire usage dans toutes 
« les occasions et même pendant leur vie, en leur en laissant cette 
« liberté dangereuse ; 

« Considérant enfin qu'il est 'dans l'impossibilité d'avoir con- 
« fiance dans des personnes qui refusent de reconnaître la souve- 
Q raineté du peuple et d'obéijr k ces lois ; 

« Le conseil général assemblés^ ouï le requérant, l'agent national 
tt provisoire, déclare rapporter le cinquiesme chef de la délibéra- 
« lion du vingt un thermidor présent mois^ en ce qu'il est nuisible 
ce au bien et salut public et contraire au gouvernement républi- 
• caiU; reconnoissant Terreur où nous nous étions laissés entraîner 
« et peu réfléchie. 

«L En conséquence, délibérons et demandons continuation de 
'i mise en arrestation de ces quatre ex religieuses, dont est cas, 
c comme réfractaires aux lois ; qu'au surplus, extrait de la présente 
a sera envoyé à l'administration du district de Pontrieux sous, la 
u signature du S'° greffier dans le plus court délai. 

« Délibéré en la maison commune lesdits jour, mois et an que 
a devant. 

Signé : LeQubllec, oH. mp'*. — Olivier Le Quellec, ofif. mp**. 
Yves CoRLouBH, notable. — Y. Le Coq, n. — Yves Guillou, notable. 
— François Bektuou, ofi. mp*^ — Guillaume Béîïec'h , off. mp". 
Joseph Le Guével. — Jean-Baptiste André, notable. — Pierre, Ba- 
lUT, notable -^ Jean Le Saux, ofl. mp*'. — François Le Guatiet, 
notable. — J* Le Pommelleg, maire. — Yves Ollivieu, off. mp''. — 
Claude QuÊMAttEC, notable.— Yves L£ Quellec^ notable. — Y\es 
Le Bé>'Eii, off. mp**, — Yves Le Pivaig.^, notable. — Jean Rabé, 
ofl. mp»'. 



32 ESQUISSE 

Ces bons municipaux signent sans sourciller ce que le gouver- 
nement demande de leur complaisance. Ils ont signé tous Tes actes 
de la République libérale et terroriste^ l'adhésion au Consulat, l'hé- 
rédité de la famille Bonaparte à TEmpire, la chute de Napoléon» le 
rappel des Bourbons, l'usurpation de Louis- Philippe, etc. Leurs 
petits-fils n'agissent pas autrement. 

Nous ne pensons pas que les religieuses du prieuré furent con- 
damnées à mort. Nous trouvons, dans les registres publics de la 
commune, quelques traces de religieuses. 

i» Françoise Le Gall. — La délibération municipale du 6 fruc- 
tidor an III mentionne une ex-religieuse Françoise Le Gall. Cette 
bonne sœur, dont la famille habile toujours Pleubihan^ devait, à 
notre avis, appartenir au prieuré Saint-Georges. 

a* Louise PARAiiTHoêN, — la fille de Guillaume Paranthoën, le 
dernier sénéchal du prieuré. 

« Ce tridi i3 fructidor Tan III de la R. F. une et indivisible. 

ff En l'endroit s'est présentée Louise Paranthoën, ex-religieuse, 
« laquelle a déclaré prendre sa résidence sur cette commune et lo- 
« ger chez Jean Corlouër, de Ty-Glas, section de l'Armor. » 

Nul doute que Louise Paranthoën appartint au prieuré Saint* 
Georges. 

3* Jeanne Allain. — Après le Concordat, les ex-religieuses 
viennent souscrire la Constitution de l'an VIII. 

« Du trois thermidor, an lo de la République française une et 
« indivisible. 

tt S'est présentée au bureau de la Hairerie de Pleubian la ci- 
« toyenne Jeanne AUain, originaire et domiciliaire de cette com- 
« mune, ex-relîgieuse de la Croix de Tréguier, laquelle voulant se 
confonner à la loi du vîngt-et-un nivôse an huit de la République 
« a fait la déclaration suivante : 

« Je promet d'être fidelle à la Constitution. > 

« De laquelle déclaration elle a requis acte et a signé avec nous 
« sur le registre. 

Signé : Jeanne Allain. — L'OLLrviEii, i" adjoint. — C. Quemarec, 
maire. — Delaunay, S''*. 

4° François Tanguy. 



DE L*UlSTOiRE DE PLEUBIHAN 33 

u Le a I Ihermidor, an dix de la République française unç et in- 
« divisible. 

(( S* est présentée au bureau de la mairerie de Pleûbihan la ci- 
te toyenne Françoise Tanguy, originaire de la commune Saint- 
ci Louis de Brest , et domicilaire de celle de Pleûbihan, ex-religieuse 
c mère de cœur de la communauté de Saint-Paul de Tréguier, 
« laquelle voulant se conformer à la loi du vingt-un nivôse an huit 
« de la République, a fait la déclaration suivante : 

(( Je promet d'être fidelle à la Constitution. » 

« De laquelle déclaration elle a requis acte que nous lui avons 

« décerné et a signé avec nous. 

Françoise Taîïguy. 

Dela-unalY, S°'". — C. QuEMAREc, maire. 

Voilà donc quatre religieuses fidèles dont les noms nous sont 
parvenus. Les noms de nos prêtres^ de nos religieuses qui ont 
bravé la persécution et souffert pour la justice, la prison, Texil et la 
mort ; ces noms vénérables, dis-je^ devraient être inscrits en lettres 
d'or sur le marbre, et ce marbre a sa place marquée sur un des 
piliers de Téglise de Pleûbihan. 

Les délibérations de la municipalité traitaient, pendant la pér. 
riode révolutionnaire, de la coupe du goëmon, des subsistances,, 
des réquisitions de toute nature, de la police du marché, des 
douanes nationales, des appels sous les drapeaux de soldats et de 
marins, de fêtes publiques, etc. Quand les loisirs de la retraite me 
ramèneront au berceau de ma naissance Je compléterai, s'il plaît à 
Dieu, Fhistoire de mon pays. 

Notons bien que nos registres sont d*une calligraphieadmirable. 
Si Delaunay, le maître d'école et secrétaire greftier du conseil, 
commet de grosses fautes de grammaire, remarquons qu'il écrit 
beaucoup et vite, obligé qu'il est de sténographier les idées du 
tribun Costiou. Nos édiles de 1789 ont une signature dont la dis- 
tinction n'a jamais été atteinte par leurs successeurs. Tous les 
notables savaient alors lire et écrire. Rarement les nouveaux époux 
et leurs témoins déclaraient ne savoir signer. Preuve que l'ancien 
régime n'était pas privé dlnstruction publique. 

(Fin), ABBÉ Yves-Marie Lucas. 

TOME xnr. — JUILLET iSgS. 3 



K m 



LES PREMIÈRES ANNÉES 



DE 



LA DUCHESSE DE BERRY 



fSiiile' ; 



YIII 

L élat intéressant dans lequel se trouvait la princesse exigeait 
certaines précautions et lui interdisait la fatigue et les impru- 
dences. Aussi menait-on pour le moment, à l'Elysée, une vie calme 
et assez monotone à laquelle Marie Caroline avait beaucoup de 
peine k se faire. Les petites soirées de M*"" de Gontaut, les prome- 
nades en voiture et les dîners à Saint-Gioud avec la famille rovale 
ne sufjQsaient pas pour la distraire. Aussi, le duc de Berry qui, lui, 
avait comme dérivatif ses devoirs militaires et la passion de la 
chasse, s'efforçait de procurer à sa femme autant d'amusements 
et de distractions qu'il était en son pouvoir de le faire. Mais le 
champ de ces distractions était iort limité si Ton voulait se con- 
former aux prescriptions assez sévères qu'avait formulées le doc* 
leur Djneuxi médecin accoucheur de la duchesse. Cependant, le 
temps étant exceptionnellement beau, le prince avait organisé 
dei réunioni champêtres dans le jardin de l'Elysée et on y déjeu- 
nait, on y goûtait en comité tout à fait intime. Puis une fois par 
hasard on faisait une apparition à Beaujon ou à Tivoli. La prin- 
cesse adoraii ces petites escapades^ en compagnie de son mari, 

* Voir la livraison de mai i8(jb. 



LES PREMIÈRES ANNÉES DE LA DUCHESSE DE BERR^ 35 

dans ces jardins^ rendez-vous de fêtes et de plaisirs, où se pressait 
la société élégante du temps. 

Depuis le retour du duc d'Orléans, les relations entre 1 Elysée- 
Bourbon et le Palais-Royal étaient fort suivies. Le duc et la du- 
chesse dé Berry aimaient beaucoup leur oncle et leur tante d*Or- 
léans et montraient une grande aQection pour le duc de Chartres. 
Le désir d'avoir aussi leur petit prince^ leur héritier présomptif 
produisait chez eux ce résultat inattendu. Ce désir ardent, cons- 
tant» impérieux aurait engendré chez d'autres Tenvie, la jalousie, 
peut-être la haine. Chez le duc et la duchesse de Berry; natures 
bonnes, presque naïves et essentiellement optimistes^ il se tradui- 
sait tout simplement par des marques d'intérêt plus marquées, 
par une prédilection plus particulière ; soit qu'ils eussent perdu 
Tespoir d'avoir un fils et qu'ils eussent en quelque sorte adopté le 
jeune prince , soit que sa vue fût comme un encouragement et 
comme un heureux présage de l'accomplissement de leurs vœux. 

Un jour le duc de Berry, se trouvant au Palais-Royal dans le 
cabinet du duc d'Orléans, dit à ce dernier, en montrant le duc de 
Chartres : « Voilà un beau garçon qui a peut-être devant lui un 
grand et haut avenir. Ma femme peut ne plus me donner d'en- 
fants ou du moins ne me donner que des filles ; alors la couronne 
passera à votre fils. » - 

a Dans ce cas, Monseigneur, répliqua le duc d^Orléans, cette 
couronne c'est vous qui la lui donneriez ; vous êtes plus jeune que 
moi; vous serez son second père et il tiendra tout de vos bontés. • 

Ce fut vers le même temps, dans le courant de Tannée 1818, que 
le duc d'Orléans tenta d'obtenir de Louis XVIII le titre d'Altesse 
royale. Depuis longtemps déjà il avait mis tout en œuvre pour cir- 
convenir le roi et lui arracher cette faveur. Ses efiorts sur ce point 
dataient d'une époque antérieure à son exil d'octobre 181 5. II y 
avait pensé dès la première Restauration. La conduite politique du 
prince, ses discours à la Chambre des pairs, et le voyage à Londres 
qui en avait été la conséquence ne pouvaient guère encourager 
Louis XVIII à lui conférer ce titre. Mais, depuis son retour, le 
prince^ bien qu'entretenant toujours des relations qui déplaisaient 
au château, avait montré plus de modération et de retenue dans 



36 LES PREMIÈRES ANNÉES 

Ses actes et ses paroles et on pouvait dire de lui qu'il avait de nou- 
veau fait amende honorable. Les rapports étaient très satisfai- 
sants entre le Palais-Royal et les Tuileries et excellents entre 
TElysée et le Palais-Royal. 

Alors le duc d'Orléans jugea que le moment favorable était venu 
de renouveler ses instances et de faire agir les influences dont il 
pouvait disposer. 

11 comptait principalement sur celle de sa nièce, la duchesse de 
Berry, qu'il savait très aimée des autres membres de la famille 
royale et posséder un certain pouvoir sur l'esprit du roi. De plus, 
s'il avait la duchesse pour lui, il aurait aussi le duc de Berry, ce 
dernier ne voyant que par les yeux de sa femme. 

Aussi bien le duc d'Orléans était-il impatient d'obtenir ce titre, 
seul et unique objet, disait-il, de son ambition. Il était las et hu- 
milié dans toutes les cérémonies officielles, dans les réceptions à la 
Cour, partout enfin, de passer après la duchesse d'Orléans qui, elle, 
en sa qualité de fille de roi, avait le pas sur son mari et pour la- 
quelle on ouvrait les portes à deux battants et Ton faisait sonner le 
titre d*Âltesse royale. Le duc, venant derrière, trouvait un battant 
fermé et était annoncé simplement sous le titre d'Altesse sérénis- 
sime.Uest indubitable que, dans ce cérémonial et dans bien d'autres 
petits détails ressortant de l'étiquette alors en vigueur, il y avait de 
quoi froisser et blesser l'amour-propre du prince, et il était tout 
naturel qu'il désirât se mettre sur un pied d'égalité avec la du- 
chesse. Malgré tout, le duc d'Orléans ne put arriver à son but. En 
dépit de ses supplications réitérées et quoique la duchesse de Berry, 
toujours bonne et obligeante, se fût entremise de la façon la plus 
énergique, Louis XVIII se montra inflexible. Peut-être le roi, bien 
qu'ayant pardonné les anciens torts de son cousin, et quoique re- 
connaissant qu'il se montrait plus réservé, ne jugeait-il pas qu'il 
en fût de même pour les amis du duc d'Orléans ; peut-être avait-il 
encore sur le cœur la phrase, prononcée par M. Lafifitte, un des in- 
times du prince, dans la séance de la Chambre des députés du lo fé- 
vrier 1817. M. Laffitte, à propos de la discussion d'un projet de loi 
sur les finances, avait poussé une attaque à fond de train contre le 
ministère et avait trouvé le moyen de dire dans son discours que 



DE LA DUCHESSE DE BERRY 37 

tt les Anglais devaient toutes leurs franchises à la Révolution qui 
transféra la couronne sur la tête de Guillaume d'Orange. » L'allu- 
sion était suffisamment transparente ; de telles paroles ne pouvaient 
s'oublier. Peut-être aussi le comte d'Artois, et le duc et la duchesse 
d'Àngouléme, qui se montraient assez tièdes pour le Palais-Royal, 
n'appuyaient-ils que mollement la requête du duc d'Orléans. Tou- 
jours est-il que le prince essuya un refus. Le roi fut inébranlable 
et, pour mettre un terme aux sollicitations pressantes dont il était 
Tobjet de la part des siens, il leur dit : « Le duc d'Orléans est assez 
près du trône ; je dois à mes neveux de ne pas Ten approcher da- 
vantage. » 

Le prince fut donc obligé d'en prendre son parti et d'attendre 
une occasion plus favorable. Il fallut un changement de règne et 
l'avènement de Charles X pour que son désir fût accompli. 

Le mois d'août 1818 marqua dans la vie de la duchesse de Berry. 
Ce fut^ en effet, à cette époque qu'elle fit l'acquisition de Rosny ou 
plutôt que le Duc acheta cette terre pour lui en faire présent. Le 
prince connaissait le désir de sa femme de posséder en pleine cam- 
pagne^ à une certaine distance de Paris^une retraite isolée et cham- 
pêtre où elle pourrait, loin de l'étiquette et des contraintes de la 
Cour, se livrer à ses goûts de vie indépendante et sans représen- 
tation, en même temps qu'elle y trouverait, par l'administration et 
la surveillance de ce domaine, un aliment à son . activité naturelle 
et des réminiscences charmantes pour elle de sa première jeunesse. 

On lui parla de Rosny. 

Situé sur les bords de la Seine, à peu de distance de Mantes, au 
pied des coteaux pittoresques de Chàlillon et de RoUeboise» au 
milieu d'un parc magnifique planté d'arbres séculaires, le château 
de Rosny réunissait tout ce qu'il fallait pour séduire le duc et la du- 
chesse de Berry. On y serait suffisamment loin de Paris et ce- 
pendant, avec les rapides attelages de l'Elysée, on pourrait s'y 
rendre en quatre ou cinq heures. Ces murailles de brique et pierre 
surmontées de grands toits pointus, portant bien le cachet de la fin 
du seizième siècle, avaient abrité Sully qui les avait élevées et Hen- 
ri IV qui avait fait à son ministre favori l'honneur de lui y rendre 
visite. Un domaine immense, comprenant la forêt de Rosny, des 



38 hZi PREMIÈRES ANNÉES 

bois, des prés èl des ferrnes répandus sur le territoire de dix-huit 
communes adjacentes, dépendait du château. 

La terre de Rosny était restée dans la famille de Béthune-SuUy 
jusqu'en 1718. A cette époque, François-Olivier, comte de Sénozan, 
Tavait acquise de Henri de Béthune. Pendant la plus grande partie 
du dix-huitième siècle, les Sénozan possèdent Rosny. En 1729, par 
suite du mariage de M'^" Madeleine-Henrielte-Sabine de Sénozan de 
Viriville avec le comte Archambaud-Joseph de Talleyrand-Périgord, 
la terre passe aux mains de celte dernière famille. 

Le 24 décembre 18 17, le comte Alexandre-Edmond de Talleyrand- 
Périgord la cède à M. Louis-Charles Monroult^ propriétaire, 
moyennant la somme de 1,720.531 fr. 

En 1818, au moment où Tattention du duc de Berry était attirée 
vers ce magnifique domaine, M. Monroult en était encore l'heureux 
possesseur, et ce fut à lui que dut s'adresser le secrétaire des com- 
mandements et trésorier de la duchesse de Berry, le marquis de 
Sassenay, que le prince avait chargé des négociations. Les pour- 
parlers ne traînèrent pas en longueur. M. Monroult, quoique riche, 
trouvait cette terre un peu lourde, et le prix assez avantageux que 
le duc de Berry lui fit offrir le décida promptoment, et par acte 
passé devant M" Chevrier et Morand^ notaires royaux, les t3 et 
i4 aoClt 1818, le château et la terre de Rosny devenaient la pro- 
priété de la duchesse de Berry, moyennant la somme de deux 
millions. 

De 5 le 16^ le duc de Barry allait visiter sa nouvelle acquisition ; 
la duchesse ne put l'accompagner. Un tel voyage^ nécessitant un 
séjour prolongé dans une voiture menée en train de poste, lui était 
tout naturellement interdit par son état. 

Le prince fut reçu par tous les habitants du village et des pays 
avoisinants ayant à leur tête le maire de Rosny qui lui adressa le 
petit discours suivant. 

c MONSEIGNEUR; 

« Le pays que Votre Altesse Royale vient honorer de sa présence 
« a dû longtemps son bonheur à une famille dont nous avons tou- 
u jours partagé les sentiments et qui, dans les temps les plus dif- 



DE LA DUGITBSSE DB B£RRY 'ù9 

« ficiles, n'a été occupée qu'à entretenir notre amour pour vous. 
« Pendant que la reconnaissance excitait nos vifs regrets, le Ciel 
€ dans sa bonté nous a subitement donné des consolations au-des- 
( sus de nos espérances : un Bourbon arrive pour sécher nos 
(' larmes ! L'auguste maison qui a rendu le bonheur à la France 
a vient donner un père à des orphelins. Dans cette antique de- 
« meure, berceau de Sully^ tout rappelle la mémoire du meilleur 
« des rois. Qui pouvait plus légitimement l'occuper que rhérilier 
a de son nom, de ses vertus et de sa gloire I Le comble sera mis à 
t nos vœux , Monseigneur , quand nous pourrons contempler 
« le royal modèle de grâce et de bonté qui fait le charme de vos 
3 jours, quand nous posséderons les destinées de la France et que 
« nous verrons un nouvel Henri IV croître à lombre des bosquets 
1 de Rosny I » 

fA suivre). L. Ciieulbim. 




LES GRANDES SEIGNEURIES 

DE HAUTE-BRETAGNE 
Comprises dans le territoire actuel da département d Ille et-Vilaine 

(suite*) 



GUIGNEN (vicomte). 

11 résulte des chartes du cartulaire de l'abbaye de Redon que 
Rouaud, fils bâtard de Judicaël, baron de Lohéac, fut la tige des 
seigneurs de Guignen'. Ce Rouaud h* eut pour fils Hamon, 
surnommé Burrigan, qui approuva^ vers Tan iioi, la donation 
de la chapelle et d'une moitié de la dime de Saint-Malo de Phily 
faite par son frère Gaultier de Lohéac aux moines de Redon. 
Hamon de Guignen , Haimo de Gainnon , engendra lui-même 
Rouaud II qui, se trouvant près de mourir^ revêtit Thabît monas- 
tique de l'abbaye de Redon, et donna à cette occasion au monastère 
de Saint-Sauveur l'autre moitié des dîmes de Saint-Malo-de-Phily, 
vers 1108'. 

L'histoire reste muette ensuite sur le compte des seigneurs de Gui- 
gnen pendant près de deux siècles : ce n'est qu'en i ag4 qu'apparaît 
Geofllroy i*% sire de Guignen , choisi alors comme arbitre pour 
juger un différend survenu entre Alain de Rohan et Henri d'Avau- 
gour*. 

Ce Geffroy de Guignen fut un personnage important à la cour 
de Bretagne ; il fit quatre voyage en Irlande pour le duc Jean II 

* Voir la livraison de mai i8g5. 

^ Guignen, commune du canton de Guichen, arrondissement de Redon. 
' Cartul. Roton, a88. 

* D. Morice, Preuves de l'Hist. de Bret. I, 1116. 



LES GRANDES SEIGNEURIES DE HAUTE-BRETAGNE 41 

qui le nomma l'un des exécuteurs de son testament en i3oa. Le 

sceau de ce seigneur porte son blason : dazur à six fleurs de lys 

d argent posées 3, 2, i ^ au lambel.de même à trois pendants j avec 

la légende S. GAVFRIDI DE GVIGNEN MILIT. Geffroy !•' eut un 

fils nommé comme lui, qui fut vraisemblablement Geffroy II. 

Vint ensuite Guillaume, sire de Guignen ; celui-ci prit paît en 
iSgS aux Etats de Bretagne tenus à Rennes^ et semble avoir été le 
dernier représentant mâle de la maison de Guignen. Ce fut le père 
ou le frère de Jeanne de Guignen, dame dudit lieu en 1A07, mariée 
d*abord à Guillaume de la Lande, seigneur du Vaurouault, puis 
à Yvon, sire de la Jaille. 

Du premier mariage de cette dame sortirent Tristan de la Lande, 
sire de Guignen, et Béatrice de la Lande, femme de Gilles d'El- 
biest, seigneur de Thouaré. Tristan V* de la Lande, seigneur de 
Guignen après la mort de sa mère arrivée en i4a5, « parvint par 
ses vertus à grands estais et honneurs^ » il devint gouverneur de 
Saint-Malo puis de Nantes, grand veneur et grand maître d'hôtel 
de Bretagne et mourut en i^3i ; il avait épousé Marguerite de 
Bruc, puis Jeanne de Téhillac et son sceau, portant dazur à trois 
écussons d argent, 2, i, nous a été conservé par dom Morice. Tris- 
tan II de la Lande sire de Guignen, son fils, épousa Jeanne de 
Maure qu'il laissa veuve en i44i avec plusieurs enfants en bas âge. 
L'ainé de ces derniers, Jean de la Lande^ prit le nom de Tristan 
III^ devint seigneur de Guignen et fut chambellan du duc de Bre- 
tagne en i454 ; il épousa Michelle du Perrier. 

Jean de la Lande, sire de Guignen et fils des précédents, s'unit à 
Jeanne Hingant dont il eutdeux enfants morts avant lui; lui-même 
décéda leaa février i5o4. Il y eut alors un grand procès, pour la 
possession de la seigneurie de Guignen, entre les héritiers collaté- 
raux du dernier seigneur, François de la Lande, seigneur du Vau- 
rouault, son cousin, et Marguerite d'Elbiest, arrièrc-petite-fiUe de 
Béatrice de la Lande. Celle-ci finit par gagner sa cause et devînt 
de dame Guignen. 



* D. Morice. Preuv» de VHisi. de Brei. lî, 690. 

* Du Paz, Hist,-généal, déplus, maisons de Bret. 



4^. LES GRANDES SEIGNEURIES 

Marguerite d'Elbiest avait épousé Jean de Saint-Amadour, auquel 
elle apporta aussi la terre de Thouaré. Ce seigneur fit ériger en vi- 
comte la seigneurie de Guignen. « Il fut grand maislre des eaux et 
forests du duché de Bretagne, servit quatre roys de France, assista à 
treize batailles rangées èsquelles il fit fort vaUlamment et acquist 
grande réputation. Le roy Charles VIII le ûst chevalier à la bataille 
de Fornoue, luy donna l'accolade et luy ceignit le baudrier de ses 
propres mains ; il vescut soixante et quinze ans, mourut le sixièsme 
de juillet, Tan i538, et fut inhumé au milieu du chanceau de 
réglise de Guignen sur lequel y a un tombeau de pierre enlevée 
avec son effigie, et au costé de Tévangile, sous une voûte faicle en 
la muraille, on voit encore son efTigie estant à genoux et une plaque 
de cuivre sur laquelle sont gravés ses gestes en vers*. » Voici 
quelques vers de celte longue épilaphe : 

Cy git. . . haut et puissant seigneur, 

Jean de Saint-Amadour, chevalier plein d'honneur, 

Vicomte de Guignen^ sieur de Toiré notable, 

Grand veneur en Bretagne, justicier équitable: 

Prudence Ta conduit à prouesse venir, 

Et prouesse à honneur Ta bien fait parvenir. 

* 

Depuis longtemps le tombeau même de Jean de Saint-Amadour 
a disparu de 1 église de Guignen. mais Ton y voyait encore naguère 
la belle statue de ce seigneur revêtue d'une armure ^t d'une sorte 
de dalmatique rouge parsemée de têtes de loup d'argent-. Le vanda* 
lisme moderne vient de jeter cette œuvre d art à la voirie. 

Le fils de ce vaillant chevalier, Claude de Saint-Amadour, vicomte 
de Guignen, habita le château de Thouaré où il eut plusieurs en- 
fants de sa femme Claude de la Touche-Limouzinière. Sa tille 
Philippette de Saint-Amadour, vicomtesse de Guignen, épousa 
d'abord Jean de Rieux marquis d'Assérac, puis Charles de Bre- 
tagne comte de Vertus ; comme son père elle aima a résider à 
Thouaré où naquirent ses enfants en i38i et années suivantes. 

» Du Paz, Hist. généaU de plusieurs mais, de Bret. io6. 

* Jean de Saint-Amadour portait : de gueules à trois têtes de loup coupées 
Wargent. 



DE HAUTE-BRETAGNE 43 

Antoinette de Bretagne^ fille des précédents, fut vicomtesse de 
Guignen et épousa successivement : i* Pierre de Rohan, prince de 
Guémené; a* en 1624 René du Bellay, prince d'Yvetot, décédé le 
a6 novembre 1627, 3" Pierre d'Escoubleau, marquis de Sourdis. 
Cette dame mourut en 1 645, laissant la vicomte de Guignen à sa 
fille Anne d'Escoubleau, femme de François de Simiane marquis 
de Gordes ; ces derniers seigneurs de Guignen décédèrent Tun et 
l'autre en 1681. 

Anne-Marie-Thérèse de Simiane, fille des précédents et vicom- 
tesse de Guignen, épousa : i* Charles Pot, marquis de Rhodes ; 
a"* son parent, Edme de Simiane, comte de Moncha ; de cette der- 
nière union naquit une fille unique, Anne-Marie-^Christine de Si- 
miane, femme d'Emmanuel de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon. 

En 1734, Charles de Rohan, prince de Soubise, épousa Anne- 
Marie de la Tour d'Auvergne, fille des précédents^ et en eut Char- 
lotte de Rohan-Soubise, vicomtesse de Guignen, qui reçut en cette 
qualité des aveux dès 1745. 

Cette dame s'unit en 1753 à Louis-Joseph de Bourbon, prince de 
Condé, mais mourut encore jeune en 1760. Remarié avec la prin- 
cesse de Monaco et célèbre par sa conduite chevaleresque durant 
l'émigration, le prince de Condé, dernier vicomte de Guignen, dé- 
céda à Chantilly en i8i8^ 

Comme Ton voit« les plus illustres familles de France ont succes- 
sivement possédé la vicomte de Guignen. 

Démembrement de l'antique baronnie de Lohéac et chàtellenie 
d'ancienneté, la seigneurie de Guignen fut érigée en vicomte, par 
le roi François P^, en faveur de Jean de Saint-Amadour. Néan- 
moins, malgré cette érection en dignité Guignen. demeura toujours 
soumis à la baronnie de Lohéac à laquelle étaient dus par ses pos- 
sesseurs « foy, hommage et rachapt^ ». Une autre partie des fiefs 
de Guignen relevait de la seigneurie de la Muce en Baulon. 

* Le P. Anselme, Grands officiers de la Couronne, — Morori, Grand Dict. 
hist* — D'HozIer, Reg. généalogiques. — Arch. d'IUe-et-Vil. et de la Loire* 
Inférieure, 

' En i5i9, d'après du Paz; en iSiS, suivuut M. de la Borderic [Géographie 
féodale de la Bretagne^ 186). 
' Déclaration de la baronnie de Lohéac eu id^S. 



44 LES GRANDES SEIGNEURIES 

La vicomte de Guignen s'étendait en quatre paroisses : Guignen, 
Guichen, Saint-Senou et Saint-Malo de-Phily. C'était une haute 
justice ayant primitivement c fourches patibulaires à trois, piliers » 
élevés plus tard au nombre de quatre, « par permission des sires de 
Lobéac ». Au seigneur de Guignen appartenaient les prééminences 
et les droits de fondation, d'enfeu, bancs et armoiries dans l'église 
de Guignen, dotée par lui de quatre chapellenies richement fondées^ 

Le Plessix de Guignen était le chef-lieu de la vicomte de ce nom 
et l'habitation des anciens sires de Guignen. 

C'est actuellement un manoir moderne, sans intérêt archéolo- 
gique', mais non loin apparaissent encore les derniers vestiges 
d'une construction fort antique qui fut, dît-on, le premier château 
du Plessix : ce sont des amoncellements de terre remplis de briques 
à crochets, rappelant qu'en ce lieu une station gallo-romaine pré- 
céda la demeure des seigneurs de Guignen au moyen-âge. 



LES HOMMEAUX (^aronnie). 

Les premiers possesseurs connus de la terre seigneuriale des Hom- 
meaux en Saint-Broladre^ appartenaient à la famille Férigat. Cette 
noble maison a laissé son nom & l'ancien manoir de la Croix-Fc- 
rigat, également en Saint-Broladre, et naguères on voyait encore 
dans réglise de cette paroisse des pierres tombales portant son 
blason : d'azur à trois cors de chasse d or ^ liés de gueuks^ posés 2, f, 

Olivier de Férigat, seigneur des Hommeaux, jura fidélité au duc 
Jean y en 1487, au premier rang des nobles deDol; il épousa 
Jeanne Husson dont il laissa une fille unique, Jeanne Férigat, dame 
des Hommeaux, de Lergay et de la Croix- Férigat. 

Cette héritière contracta deux alliances ; elle épousa d'abord 
Jean de Mauny, seigneur de la Broce, puis en i56i Roland du 

« Arch. d'ïlle-et-y Haine, fonds de Pire. 
> Propriété de M le com(c de Wolbock. 

' Saint-Broladre commune du canton de Pleine^ Fougères, arrondissement 
de Saink-Malo. 



DE HAUTE-BRETAGNE 4S 

Breil, seigneur de Rays ; elle était morte en 1476 époque à laquelle 
Roland du Breil se remaria à Gillette de Champagne. Ce seigneur 
devint, du chef de sa femme Jeanne Férigat, seigneur des Hom- 
meaux, et cette terre passa à son fils aîné Charles du Breil, seigneur 
de Rays, marié en 1496 à Guyonne de Pontbriant. Ce dernier 
a grand et vaillant capitaine, chevalier d'honneur de la duchesse 
Anne de Bretagne, t mourut en i5o5 et fut inhumé le 10 septembre 
en Fenfeu des seigneurs de Pontbriant dans l'église de Pleurtuit. 
Son fils Roland du Breil, seigneur de Rays, de Pontbriant et des 
Hommeaux, fut marié par la reine Anne, dont il avait été page, à 
Gillette de Landujan en 1619 ; mais il mourut sans enfants^ à 
4g ans, en avril l547^ 

Julien du Breil, seigneur de la Villemanouël, fils d'Olivier du 
Breil et de Magdeleine Le Bégassoux^ et petit-fils de Roland du 
Breil troisième fils de Roland et de Jeanne Férigat, hérita de son 
oncle à la mode de Bretagne en i547 ^^ recueillit ainsi les sei- 
gneuries de Rays, des Hommeaux, de Lergay et de la Croix-Fé- 
rigat ; mais il ne les conserva pas longtemps, car dès le ag octobre 
i55o sa mère et tutrice^, Magdeleine Le Bégassoux, vendit en son 
nom les maison et seigneurie des Hommeaux à François du Breil, 
seigneur du Breil en Meillac . 

Le nouveau* seigneur des Hommeaux était fils de Guillaume du 
Breil — quatrième fils de Roland et de Jeanne Férigat — et de Phi- 
lippine de Mué ; c'était donc également Toncle à la mode de Bre- 
tagne du jeune Julien du Breil. François du Breil obtint en 1575 
réreciion en baronnie de sa seigneurie des Hommeaux ; ce fut un 
grand capitaine, chevalier de l'ordre du roi, gouverneur d'Abbeville 
dt de GranîiUe, etc.. On vient d'écrire avec talent sa vie fort aven- 
tureuse durant les guerres du XVI* siècle^ Il contracta trois al- 
liances : l'avec Jeanne de Tréal, fille du seigneur de Beaubois ; 2^ 
avec Louise Le Séneschal, dame du Rocher-Séneschal et du Plessis 
Séneschal, décédée le 5 novembre 1576 et inhumée au chœur de 

< Hist. généalogique de la maison du Breil. 

* Son père était mort dès iS&a^et lui-même n'était né qu'on iSSg. 

* Voy. Le capitaine Breil de Bretagne^ baron des Hommeaux^ par le 
comte de Palys. 



46 LES GRANDES SEIGNEURIES 

l'église de Saint-Broladre ; 3* avec Ysabeau de Porcon, fille du 
seigneur de Lampastre, qui lui donna son unique fils Guy du Breil, 
baptisé à Saint-Broladre en juillet 1578. Ce vaillant guerrier mourut 
en i583, et sa veuve Isabeau de Porcon lui survécut jusqu*en i6oa, 
année en laquelle son corps fut inhumé, le 5 mai, en Téglise de 
Saint-Broladre^ 

Guy du Breil, barondesllommeaux, et fils des précédents, épousa, 
le 3 mai iSgg, Gillette Pinel, fille du seigneur de Ghaudebœur ; il 
en eut un fils Briand du Breil, né aux Hommeaux et baptisé à Saint- 
Broladre le la août 1600, mais décédé en bas-âge. Guy de Breil 
mourut lui-même en i6oii, âgé seulement de vingt-quatre ans. 
Comme il ne laissait point d'enfants sa succession passa à son cou- 
sin germain Jean du Breil, seigneur de la Roche-Colombière en 
Pleugueneuc'. 

Ce dernier avait épousé vers t58o Françoise de la Bouexière fille 
du seigneur de la Fosse-au-Loup. Leur fils Renaud du Breil, baron 
des Hommeaux, fut maintenu par sentence du présidialde Rennes^ 
du 2 juin 1619, dans ses droits de prééminencier et fondateur de 
l'église de Saint-Broladre. En 162 1 il rendit aveu à la cour deCom* 
bour pour partie de sa baronnie des Hommeaux. Par contrat du 9 
octobre i635, il céda à son frère puiné Jean du Breil < le manoir et 
maison noble des Hommeaux, bois de futaie, garennes, colombiers, 
prééminences, fondation en Féglise de Saint-Broladre et autres, et 
oultre, la maison noble delà Croix-Férigat et les fiefs etbaillages 
ayant cours dans sept paroisses, avec droit de basse, moyenne et 
haute justice, droit de quintaine et autres^ » Il avait épousé vers 
i6a5 Marie Busnel^ fille du seigneur de la Guinemermière ; il mou- 
rut en 16^9 et fut inhumé le a3 août en l'église des Carmes de 
Rennes; sa veuve vivait encore en 1686. 

Jean du Breil, frère du précédent, devenu baron des Hommeaux 
en i635| habitait avant cette époque le manoir seigneurial de la 
Pichardière^en Cherrueix, appartenant à sa femme Anne Le Queu, 



' Reg. paroiss. de Saint-Broladro. 

* Comte de Palys, Le capitaine Breil de Bretagne, i49. 

' Hist, généal. de la maison du Breil, i5i et i52. 



DE HAUTE-BRETAGNE 47 

fiilc d'un seigaeur de la Rivière en Normandie. Il rendit aveu, en 
]655 à l'cvêque de Dol pour partie de sa baronnie des Hommeaux; 
il vînt habiter le manoir de ce nom où il eut plusieurs enfants bap- 
tisés en l'église de Saint-Broladre. Le la août i66S il fît en faveur 
de ses enfants démission et partage noble des terres des Hommeaux 
et de la Croix-Férîgat et mourut quelque temps après. Ânthyme- 
Deais du Breil, son fils aîné, baron des Hommeaux en 1668, se 
maria (rois fois : il épousa i"" à Saint-Malo, le a4 janvier 166a, Ser- 
vanneGrout, qui mourut sans enfants et fut inhumée dans lechœur 
de 1 église de Saint-Broladre le 9 février 1668 ; a° le aomai 1669, 
Jeanne de Poilly, fille du seigneur du Tertre-Martin qui décéda elle- 
même en 1675; 3** enfin, avant 1678, Louise Marie, dame delà 
Uigourdaye. Il laissa un fils de son second mariage, Jean-Jacques 
du BreiL baron des Hommeaux, né en ce manoir le la août 1671 et 
baptisé à Saint-Broladre. 

Mais ce jeune homme ne jouit point de la baronnie qui fut vendue 
judiciellement après la mort de son père ; les terre et seigneurie 
des Hommeaux furent alors adjugées, le T' août 168a, à Nicolas de 
Saint-Genys conseiller du roi et président au siège présidial d'A- 
vranches, au prix de aa.oool. K 

Le nouveau baron des Hommeaux, Nicolas de Saint-Genys 
épousa, le a février 1706^ Jacquette Gardin, fille du seigneur de la 
Glestière ; il mourut un mois après son mariage et fut inhumé, le 
6 mars 1706, en 1 église de Saint-Aubin de Rennes. Sa veuve 
convola à de secondes noces avec Jacques de Kerboudel, seigneur 
de la Courpéan. Son fils et successeur René de Saint-Genys, baron 
des Hommeaux rendit aveu à Combour^ en 171 5, pour partie de 
ses terres des Hommeaux et de la Cour-Baudouin. Vint ensuite 
Charles-Anne de Saint-Genys, barop des Hommeaux et habitant 
le manoir de ce nom ; celui-ci épousa : i^ Marie-Gabrielle Uguet^ 
dame de l'Aumône ; a* à Rennes, le 3o avril 1755, Marie-Ëléonore 
de Forsanz, veuve de François Le Bel, seigneur de Lesneii. Quand 
éclata la révolution les Hommeaux appartenaient à Denis-Charles 
de Saint-Genys, et à Marie-Henriette Robinault du Boisbasset, sa 

' Archives du chAleau de Comhour, 



48 LES GR/INDES SEIGNEURIES 

femme. Ils émigrèrent Tun et l'autre en l'Ile de Jersey et virent^ 
par suite, vendre nationalement une partie de leur terre seigneu- 
riale* ; rentré plus tard en France, ce dernier baron des Hommeaux, 
né à SaintServan en 17^9, mourut i Saint Malo le 3o avril i8a3'. 

Les Hommeaux furent érigés en baronnie par lettres royales 
d'Henri III« datées d'août 1575. Le roi voulait ainsi récompenser son 
fidèle serviteur le vaillant capitaine François du Breil ; mais pour 
constituer cette baronnie il unit à la seigneurie des Hommeaux 
celles du Rocher-Séneschal et du Plessix-Séneschal en Saint- 
Brice en Goglais et les fiefs de Saint-Georges, de Mdntrouault et 
de Lergay. Malheureusement, à peine créée la nouvelle baronnie 
fut disloquée, caries seigneuries du Rocher et du Plessix appar- 
tenaient à Louise Le Séneschal, femme de François du Breil, et 
cette dame mourut sans postérité dès 1 676 ; par suite, ces deux 
terres seigneuriales du Rocher et du Plessix-Séneschal, distraites 
des Hommeaux, échurent à l'héritier collatéral de la défunte 
François de Carné. 

Nous avons vu que la SjBigneurie des Hommeaux relevait en 
partie du comté de Combour, en partie du comté de Dol. Le ma- 
noir même des Hommeaux relevait de Combour avec « ses deux 
cours, son pavillon, son colombier, son étang et ses bois, avec 
aussi sa métairie et son moulin de la Croix Férigat et enfin sa 
métairie de la Villemain. » Relevaient aussi de Gombour-le-Grand 
bailliage des Hommeaux et plusieurs autres fiefs en Saint-Bro- 
ladre, Saint-Marcan et Roz-sur-Couasnon. La partie relevant des 
regaires de Dol était bien moins importante et ne se composait 
que de quelques fiefs'. 

Nous avons dit aussi qu'en 1 635 la seigneurie des Hommçaux s'é- 
tendait en sept paroisses, qu'elle jouissait du droit de haute jus- 
tice, d'un droit de quintaine sur les nouveaux mariés de Saint- 
Broladre et des prééminences et droit de fondation de l'église de 
cette paroisse ; le baron de Hommeaux y avait dans le chanceau 



» Archiv, d llU-ei-Vilaine, 1 Q, 46. 

> Comte de l'Estourbeillon, Les familles françaises émigrées à Jersey, ai3. 

* Aneux de i6ai et i68a. 



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DE HAUTE-BRETAGNE 49 

son banc à queue armorié et son enfeu placés du côté de i'é- 
vangile, et un autre banc seigneurial dans la chapelle Sainte-Mar- 
guerite. Ces droits de prééminence et de fondation avaient été 
accordés en 1 547 au seigneur des Hommeaux par Henri dauphin 
de France et duc de Bretagne. 

Le manoir des Hommeaux avait également sa chapelle dédiée à 
saint Jean-Baptiste et fondée de messes par le seigneur du lieu. 

Au siècle dernier le domaine proche des Hommeaux s'était 
agrandi par suite d'acquisitions successives faites par M. de Saint- 
Gesnys, mais au point de vue féodal la seigneurie semblait avoir 
diminuée d'importance : elle n*était plus qualifiée de baronnie et 
elle n'exerçait plus qu'une moyenne justice à Sainl-Broladre. A 
celte époque la terre des Hommeaux se composait du manoir de 
ce nom avec une retenue contenant cent journaux — des cinq 
métairies de la ViUemain, la Baudouinaye, la Maugardière, Lor- 
melet et Boutchemin — et de trois moulins^ 

Aujourd'hui il ne reste plus aux Hommeaux que les ruines d'un 
manoir du XVII* siècle. La pierre tombale de lenfeu de ses sei- 
gneurs a été enlevée de la vieille église de Saint-Broladre aban- 
donnée depuis peu ; on la conserve comme souvenir des premiers 
barons des Hommeaux, car elle porte écartelées les armoiries du 
Breil, de Tréal et de la Bouexière. 

' Archiûes éCIUe'et'VUaine^ C. 2157. 

{A suivre), L'Abbé Guillotin de CorsOn- 

Chan. hon. 




TOMB XIV. — JUILLET 1895. 




POÉSIE BRETONNE 



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CHANSONS POPULAIRES BRETONNES 

(Dialecte os Vannes) 



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Me zad, me mam mar em laus - ket^ Me zad, me 



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mam mar em laus kcl, 



D er Par-don 






I . 



han de vo • - net. 

— Me zad, me mam, mar em lausket, 
(( D*er pardon é han de vonet, 



a . « D er pardon é han de vonet 
« De Santés Anna Pluneret. 



LA JEUNE FILLE DÉSOBÉISSANTE bl 

3 . — « Ne pas, me merh^ n'en dehèt ket, 

« Rak sur de gousantehemb ket, 

4. — Béèh hui koulant pé ne vehèt, 

« D'er pardon é ma ret monet, 

5. « D'er pardon é ma ret monet, 
« A huersou é on kouviet. 

6. — D'einmé, me merh, é larehèt 

« lia piw en dès hou kouviet ? 

7. — me mam, men guèlan karet 

« N'dès me houviet de vonet. 

8. — Mar det, me merh^ hui hou pou ké, 

a Marsé hui e ouilou goudé. 

9. — Ëm halon mar em bé glahar, 

« N'en dein ket d'er gér de ouiiar. 

10. « N'en dein ket d er gér de ouilon 
« Me ouilou kentoh me hunon. 

11. En dé arlerh ha pél goudé, 
Dareu er verh iouank e ridé. 

13. Dareu er verh iouank e ridé, 
D'hé zad, d'hé mam hi e laré : 

i3. — u Me zad, me mam, mar em haret, 
(( Un ti d'ein mé é saùehèt. 

i4. « Mar saùetd'ein un ti neùé, 
« Lakeit ean ar lein er mané. 

i5. « Lakeit ean ar lein er mané/ 
« Ha dureit en nor d'er hreislé, 



52 LA JEUNE FILLE DÉSOBÉISSANTE 

i6. ((Ha dureit en nor d'er hreisté, 
<< Er fenesteu d'er goleu dé, 

17. « Er fenesteu d'er goleu dé, 
« £ termén mé kan en Ëlé. 

18. « Lakeit tair fenest ér pignon, 
« Eit inourein en tri person. 

19. c( En tri person ag en Drindet^ 

« Ne hrant nameit un Doué parfèt. 

ao. a Mar plij get Doué me fardonein 
« M'eT chervijou tré ma viùein. 

ai . tt Tré ma viùein mér chervijou, 
« A greiz me halon m'er.harou. 

aa . « Me hrei, é misk ol en évreu, 
« Gatechim d'ervugalégeu. » 



TRADUCTION 



LA JEUNE FILLE DESOBEISSANTE 



■ li^e 01 ■ 



I. — Mon père, ma mère, si vous le permettez Je vais aller au 
pardon. 

a. Je vais aller au pardon^ à Sainte- Anne en Pluneret. 

3. — Non, ma fille, vous n'irez pas au pardon, nous ne voulons 
pas consentir. 

4. — Que vous soyez contents ou non, je dois aller au pardon. 
3. Je dois aller au pardon, j'y suis invitée depuis bien longtemps. 



LA JBUNE FILLE DËSOBÉISSATfTE S& 

6. — Ma fiUe, vous allez me dire qui vous a ainsi invitée. 

7. — ma mère, c'est celui que j'aime le plus qui m*a invitée à 
aller au pardon. 

8. — Si vous y allez, ma fiUe^ vous le regretterez ; peut*£tre 
même verserez-vous des larmes dans la suite. 

9. — Si j'ai du regret au fond de mon cœur, je ne viendrai point 
pleurer à la maison. 

10. Je ne viendrai point pleurer à la maison, je pleurerai plutôt 
toute seule. 

1 1. Le lendemain, et longtemps après, la jeune fille versait des 
larmes. 

la. La jeune fille versait des larmes; elle disait à son père et à 
sa mère : 

i3. — Mon père, ma mère, si vous m'aimez, vous bfltirez une 
maison pour moi. 

i4. Si vous me bâtissez une maison neuve^ placez-la sur le 
sommet de la montagne. 

i5. Placez-la sur le sommet de la montagne^ et que la porte 
soit du côté du midi. 

16. Que la porte soit du côté du midi, et les fenêtres du côté 
du soleil levant. 

17. Les fenêtres du côté du soleil levant, à l'heure où chantent 
les anges. 

18. Qu'il y ait trois fenêtres au pignon^ en Thonneur des trois 
personnes de la sainte Trinité. 

ig. En l'honneur des trois personnes de la sainte Trinité , qui 
ne (ont qu'un Dieu parfait. 

ao. Si Dieu daigne me pardonner, je le servirai toute ma vie. 

ai. Je le servirai toute ma vie, et je l'aimerai de tout mon cœur. 

aa. Entre toutes les bonnes œuvres, je ferai le catéchisme aux 

enfants. 

{Rectieilli et traduit par Yan Kerhlen). 



POÉSIE FRANÇAISE 



Nous devons  Tobligeance de notre confrère, M. Léo Lucas, la 
communication de la pièce de vers inédite d'Hîppolyte Lucas qu'on 
va lire : elle fut composée en l'honneur de M'^"^ Doze, sa compa- 
triote, lors de ses débuts au Théâtre Français. 



Blonde et suave enfant, à la figure d*ange^ 

Vous allez parcourir une carrière étrange^ 

Le Théâtre où sitôt la beauté se flétrit^ 

Où le cœur est souvent remplacé par Tesprit. 

Le fard menteur viendra dessécher votre joue 

Si fraîche, qu*en passant le papillon s'y joue, 

Croyant, quand sur vos traits un doux rayon a lui, 

Qu'une rose nouvelle est née exprès pour lui. 

L'intrigue, qui dans Tombre établit sa puissance, 

Ver rampant, dès sa fleur détruisant Tespérance, 

La calomnie impure, avec la trahison, 

Distillant à la longue un perfide poison ; 

L'envie, aux doigts crochus, et dont l'ongle déchire ; 

La pâle jalousie et sa sœur, la satire. 

Du temple où vous entrez sombres divinités, 

Vous environneront de leurs iniquités. 

Vos yeux naïfs et purs, pleins de douces merveilles. 

Perdront leur vif éclat dans les ardentes veilles ; 

Votre bouche, au sourire heureux et si charmant. 

Prendra Texpression d'un froid ressentiment. 

Refoulant vos ennuis et dévorant vos larmes, 

De rironie alors vous emploierez les armes ; 

Vous direz, «n poussant quelque soupir amer : 

< Pourquoi m'être plongée au fond d'un tel enfer? » 



POËdIE FRANÇAlfifi 55 

Cependant le tableau fût- il encor plus triste, 

Nous sommes avant tout d*une humeur égoïste ; 

Et moi tout le premier je ne regrette pas 

Que notre Comédie ait attiré vos pas. 

J*aime à voir sous vos traits la plus simple des filles, 

Agnès, fuir son jaloux, malgré verroux et grilles ; 

J*adore Marianne éprise de Valère, 

Lorsque vous lui prêtez une tendre colère. 

Henriette si sage, en sa folle maison, 

Meplait quand votre grâce embellit sa raison. 

Ces filles que Molière a faites si sensées 

Ne sont plus un vain rêve empreint dans mes pensées : 

Elles vivent : Voilà leur aimable candeur I . . 

Gardez leur front modeste où siège la pudeur, 

Peut-être on vous dira, dans un facile monde^ 

Que le désordre est bon pour Tart, et qu*il féconde 

Le talent sous son souffle... Enfant n'en croyez rien : 

Le désordre jamais n*a produit aucun bien. 

Vous êtes née aux bords des flots de la Bretagne : 

Consultez son blason, que l'honneur accompagne ; 

Voyez la blanche hermine : on prétend que toujours 

Sa fourrure lui fut plus chère que ses jours. 

Aussi léger que prompt, son pied, sûr de lui-même, 

Evite un sol fangeux. Sans tache^ elle est Temblème 

Que votre vieux pays crut devoir adopter ; 

Et ses filles souvent ont voulu Fimiter 

HiPPOLYTE Lucas 



mî^m 



»i 



APPENDICE 



M** Roger de BeaaToir Aimée-Léocadie Dose), actrice et femme 
de lettres française, était née à Pont- Kalleoq MorlMlian le ao octobre 
i8a5. EOe reçut jeone encore les leçons de M^'* Mars» et de Samson 
et débota, en iSio, à la Comédie Française ou elle dot ses succès 
non moins à son talent qu a sa beauté. Après son mariage eDe 
quitta le Théâtre et se tourna Ters la littératnre. On a de M** Roger 
de BeauToir plusieurs comédies : « Lan et fauire, joué aux Fran- 
çais; L'amour à la Maréchale, joué au Palais-Royal ; .4ocaîii du feu, 
joué aux Variétés, (f85o à i855) Elle a signé dirers art ides dans 
les journaux et revues, entre antres les confidences et causeries de 
M''« Ifan, insérées dans la Presse en i8o^ et publiées Tannée sui- 
▼anle sons le titre : Confidences de if^* Mars. (i855, 3 Yol. in-8*. 
3' édition 1857, i yoI. in-i6* . 



I 




RÉCITS ET NOUVELLES 



FANTIK AR BLEUENN 



CONTE BRETON 



I 

Ea ce temps-là, le port de Portrieux n'était guère qu'une baie 
protégée par de gros galets mis les uns sur les autres^ et qui au- 
raient offert bien peu de résistance aux orages delà mer. Pourtant, 
tous les bateaux de pêche s*y réfugiaient» comptant plus^ en cas 
de mallmeur, sur le courage des habitants que sur la solidité du 
reiBpart. 

Le matin du jour où commence cette histoire, on aurait pu admi- 
rer sur l'eau dormante du petit port un beau bateau voilier, un 
Islandais, se prélassant au milieu de toutes les autres embarcations, 
vraies coques noix sur lesquelles les braves pécheurs allaient cher- 
cher la vie et la mort. Sur le pont, marchant à grandes enjambées, 
se tenait Jean Le Gall, le patron. Il semblait fort inquiet, et son 
regard brillant se tournait à chaque instant vers la route qui ser- 
pentait comme, un clair ruban à travers les prés fleuris et se per- 
dait dans la direction de Tréveneuc. 

Voici d'où venait l'inquiétude du brave marin. Depuis quelques 
mois, il avait fait la connaissance d'une jolie fille de Tréveneuc. 
Et dans leurs longues et solitaires promenades, alors que sur 
leur tête le ciel bleu souriait et qu'à leurs pieds la mer les 



58 FANTIK Aa BLEUENN 

berçait de son bruit monotone, ils avaient échangé de doux 
serments et s'étaient donné leurs cœurs. Or, le temps trop 
chaud jusque-là, qui empêchait le bateau de partir pour l'Is- 
lande, avait changé. Le vent était excellent, la mer très belle, 
enfin tout ce qu^il fallait pour mettre à la voile. Les vieux pécheurs 
avaient conseillé à Jean de partir sans tarder. Et Jean, malgré 
Tamour qui lui tenait au cœur, se voyait forcé d'appareiller. Tout 
était donc prêt sur le bateau, les hommes à leur poste. Et Jean at- 
tendait toujours, espérant voir tout à coup surgir au détour du 
chemin une jupe bleue et un chàle rose : sa douce, son aimée^ 
Fanlik Ar Bleuënn. 

Mais personne ne venait, le vent fraichissait, les vieux pécheurs, 
au grand complet comme toujours pour voir partir le bateau, se 
demandaient ce qui pouvait retenir Jean Le Gall. Pourtant celui- 
ci avait bien envoyé par Malhouët, son second, une lettre à Fantik* : 

— « Yiens^ ma chérie, me dire adieu sur le port, à six heures, 
V samedi matin. Nous parlons. » 

Rien !... Allons, c*en était fait ! Fantik était sans doute retenue 
chez elle par ses parents avares et grognons, qui l'accablaient des 
plus dures besognes sans jamais lui permettre aucun repos. Ilç 
avaient eu connaissance, soupçon tout au moins, de raffeclion de 
leur fille pour Jean Le Gall, et ils voulaient lui faire « rattrapper » 
comme ils disaient, u le temps perdu i. Avec un geste de découra- 
gement, Jean Le Gall se retourna vers ses hommes : 

— A Tœuvre ! cria-t-il. 

Chacun fit la manœuvre commandée ^ les voiles, comme de 
blanches ailes se tendirent au vent, les cordages grincèrent. La 
Sirène vira à la sortie de la petite jetée et son départ fut salué par 
toute la population de Portrieux 1 Ce fut des cris, des adieux, des 
recommandations, dont la plupart se perdaient pour les hommes 
du bateau. Gracieuse maintenant comme une hirondelle, \a Sirène 
fuyait, fendant la vague et laissant derrière elle un blanc sillage 
d'écume. Elle passa en vue de la plage** de Saint-Quay et disparut 
aux regards des curieux. 

* Fantik, diminutif de Fant, Françoise en breton. 



FANTIK AR BLEUENN 59 

Pourtant un dernier espoir surgit dans le cœur de Jean ! I<e ba- 
teau allait passer devant la grève de Saint-Marc, près de Tréveneuc, 
Oh I cette grève, quels doux souvenirs eUe lui rappelait I N'allait- 
ellepas, au moment du départ, lui donner une dernière joie ? Tout 
près de là se trouvait la ferme où demeurait Fantik. N'ayant pu 
aller au Portrieux, peut-être la jeune fille, le cœur gonflé, de larmes 
à la pensée de voir son amoureux partir sans lui avoir dit adieu, se 
tenait-elle là sur la grève pour envoyer une dernière fois, à travers 
les airs, un baiser à Jean Le Gall. En effet, elle y était, regardant 
fixement le bateau, et à la proue, tenant la barre, Jean Le Gali 1 Oh ) 
qu'il lui semblait beau son lann^ 1 Que n'aurait-elle pas donné pour 
courir sur les vagues échevelées, près de lui ! Des sanglots plein la 
gorge, les yeux inondés de pleurs, elle éleva le bras et agita son 
mouchoir. Jean répondit à ce signe. La pauvre enfant, exaltée 
par le chagrin, lui envoya mille baisers qui firent sauter le cœur 
de Jean dans sa poitrine : 

— « Ce sera ma femme, quand nous reviendrons ! » se dit-il. 
Tout le temps que ses yeux purent distinguer la Sirène, Fantik 

resta sur la grève, le regard éperdùment fixé sur la voile. Elle fut 
tirée de son extase par une rude voix : 

— (c Ah I te voilà donc, fainéante I Comment, tu n'as pas encore 
soigné les vaches ? vite à Tétable ! » 

Un coup de poing vint appuyer cette rude apostrophe. Fantik 
se leva et suivit, sans dire un mot, son père qui continuait de grom- 
meler entre ses dents : 

— « Ah ! didalvez! didalvez! (Fainéante ! fainéante I) » 
C'était sa vie habituelle qui recommençait. 

II 

• 

Plusieurs mois après ce jour, Fantik était sur la falaise à garder 
son troupeau. Le temps, ce grand médecin^ l'avait peu à peu guérie 
de sa douleur^ mais çon cœur était toujours plein du bien-aimé. 
Bien des partis s'étaient offerts pour elle, et^ malgré les injonctions 

* lann, Jean en breton. 



60 FANTIK AR BLBQENN 

de 808 parents, elle avait tout refusé. Lassés, les prétendants étaient 
allés chercher fortune ailleurs et l'avaient laissée tranquiUe. 

Elle était pourtant jolie, la Fantik. La taille élancée^ la poitrine en 
avant^ elle avait cet éclat de santé qu'on ne trouve guère que chez 
les gens de la côte. Sa tète eût fait songer Raphaël ; le teint bronzé, 
les cheveux noirs comme les rochers de la falaise ; les oreilles, 
vraies petites conques de nacre, semblaient transparentes, tant elles 
étaient fines. De grands bras bien moulés, toujours nus, émergeant 
d'un chàle bleu de ciel ou rose pâle doucement gonflé. Ses pieds, 
qui auraient fait pleurer Gendrillon, couraient légers et sûrs à 
travers les sentiers de chèvre suspendus sur Tabime marin. Avec 
cela vingt ans à peine... et Tamour au cœur ! 

Qu'avait-elle donc ce matin-U, toute pensive? Elle ne courait 
plus sur les galets. Son troupeau pouvait s'écartera l'aventure sans 
crainte d'être réprimandé.... Fantik a les yeux tout effarés. Sa 
bouche rouge comme une grenade a pâli, et murmure par moment 
des sons inintelligibles, des mots entrecoupés qui décèlent la 
frayeur. 

Hier au soir, son père l'a envoyée, de la ferme au bourg de Tré- 
veueuc, chercher du lin. Elle avait peur toute seule, mais le 
maître a insisté, elle est partie. Il lui a fallu traverser la grande 
lande déserte, côtoyer la falaise où, le soir, la mer mugit terrible 
dans les profondeurs des grottes. Fantik tremble, la peur s'empare 
d'elle, et voilà qu'elle s'enfonce dans le désert des champs, tout 
droit, au lieu de tourner à gauche. Ses jambes flageolent sous elle. 
Tout à coup, du fond d'un fossé elle a vu se dresser des ombres, 
Qu'est-ce?... une chèvre égarée? Non!... ce sont comme de 
grands feux follets brillant d'un pâle éclat. Presque pâmée, respi- 
rant à peine, Fantik s'assied sur une pierre et ferme les yeux ! Mais 
elle voit aussi clair. . . 

Les feux-follets viennent du bout de la lande, ils semblent gUs- 
ser sur l'herbe brûlée. Peu à peu ils s'approchent. Ils prennent des 
des traits, des formes^ des visages vagues et bizarres, à mesure qu'ils 
marchent. Un bruissement de feuilles les accompagne. Enfin ils 
sont à quelques pas seulement de Fantik. La pauvre fille voudrait 
s'évanouir, mais elle se sent malgré elle attirée vers ce spectacle, et 



F\NT1K Aa BLEUENN 61 

terrifiée elle volt les korrikel, les lutins ! avec leurs iaces grima- 
çantes, leurs petits yeux flamboyants. Un rire strident les agite, et 
les voilà de se mettre à danser en rond autour de la jeune fille I 

Tout à coup, ils cessent leur jeu et Tun d'eux, plus grand que 
les autres^ vient droit à elle. Fanlik veut fuir ; un geste du fan- 
tôme la retient et elle entend : 

— « Sois sans crainte, Fantik ! Nous ne te voulons pas de mal. 
Tu as le cœur gros, ton lann est parti ! Mais tu lui es fidèle : c'est 
bien 1 Si tu l'avais trompé, nous t'aurions jetée à la mer I Chaque 
fois que tu voudras voir ton ami lann, tu frapperas le sol avec ce 
bâton. Adieu I » 

Et reprenant leur sarabande, les lutins s*en vont tournant^ 
pirouettant, et disparaissent comme ils étaient apparus. 

Comment la pauvre fille eut-elle le courage de retourner à la 
ferme ? Elle fut malade de peur toute la nuit, à toutes les questions 
qu'on lui faisait elle se bornait à répondre : 

— « Alle^ dans la lande cette nuit, et vous verrez. » 
Aujourd'hui, au grand jour, elle a voulu aller revoir ia lande, 

elle a retrouvé le bâton donné par le lutin. N'est-ce pas avec cela 
qu'elle peut évoquer l'image de Jean ? Mais si c'était un mauvais 

tour des esprits ? Si le diable allait arriver ? Elle a grande envie de 

frapper la terre. Bah ! au grand jour, que risque-t-elle ? Pour n'être 
pas vue, cependant, elle descend au pied de la falaise et entre dans 
une grotte où elle était venue plus d'une fois se promener avec Jean. 
Si le lutin n*a pas menti> il aimera mieux revenir là qu'ailleurs. 

De sa main un peu tremblante elle frappe trois fois la paroi du 
roc. Un cri plaintif, plus léger qu'un cri d'oiseau, semblable au 
frôlement du goëland sur Teau, a répondu. Une ombre se dresse 
en même temps, transparente, impalpable. Fantik malgré tout 
reconnaît Jean, se jette vers lui, lui tend les bras. Mais ses bras ne 
pressent que le vide, et elle voit l'ombre s'éloigner un peu. 

— « lann I lann ! si c'est toi, pourquoi t'éloignes-tu de moi P » 
dit Fantik d'une voix pleine d'émotion et de tendresse. 

L'ombre recule encore jusqu'au rocher; là elle murmure ; 

— « Adieu pour toujours I i et elle s'évanouit* 

Fantik a beau frapper le roc de son bâton.. Plus rien ne parait, 






t 




62 FANTJK AR BLEUENN 

plusricn ne bouge ! Elle remonte sur la falaîse, Tâme remplie d'une 
noire tristesse. Pourquoi la figure de Jean était-elle si sombre ? 
pourquoi cet t Adieu pour toujours » ? Serait-ce un avertissement 
Dieu ! si son lann bien aimé était mort I 

Voilà pourquoi Fantik, absorbée dans sa pensée douloureuse, ne 
prenait même pas garde à' son troupeau, dispersé de tous côtés 
à l'aventure ! Pauvre Fantik, tu seras encore grondée en rentrant 
à la maison... 



III 



Perché tout au haut du petit clocher, Yvonnic le pécheur tient 
sa longue-vue braquée sur Thorizon. C'est bien la Sirène qu'on 
voit là-bas! Oui, oui! le bonhomme a bon œil et il descend 
tout fier annoncer cette nouvelle aux camarades : 

— «La Sirène sera ici dans trois heures ». 

De la falaise, où elle garde tous les jours son troupeau, Fantik 
a eu vers la mer le regard attiré par un gros point noir. Elle n'y 
prend garde, occupée qu'elle est à tricoter et surtout • . . à penser 
à son étrange vision. Mais le point a grandi. Par curiosité elle 
regarde... Oh! mon Dieu, pense-t-elle, on dirait la Sirène \ Le 
cœur et les yeux des amoureux ne se trompent guère. Fantik est 
sûre maintenant d'avoir reconnu le bateau de son fiancé. Sans se 
soucier du troupeau ni de l'averse qui l'attend chez elle^ la voilà 
partie pieds nus, cheveux au vent, vers Portrieux. 

Comme pour le départ, tout le monde du village est là, un peu 
anxieux. L'excessive agitation de Fantik, qui ne peut tenir en place, 
attire sur elle Tattention publique, on se la montre avec curiosité. 
Enfin le bateau approche, à la nuit. Des lanternes et des feux s'al- 
lument pour recevoir les voyageurs. Tous, hommes^ femmes, en- 
fants, ont un poids sur le cœur. Revient-il le père, le soutien de la 
famille P Va-t-il être là le frère qu'on attend? Les jeunes fiUes se 
demandent aussi si elles vont revoir leurs amoureux ; mais aucune 
n'est aussi troublée que Fantik. La danse des lutins, la vision de la 
grotte, repassent rapides dans son esprit et lui mettent de gros 



FANTIK AH BLEUENN 63 

plis sur le front. Tout à coup des cris partent du bateau. Us 
accostent ! Encore quelques instants et ils seront dans les bras de 
ceux qui les attendent. Oh ! quelle minute cruelle pour tous ! 

— « Rose ! Yvonne ! hé I la Margot ! nous voilà ! 

— K Pierre I François ! Joseph ! arrivez ! » 

Les cris redoublent sur le quai ; des bruits de baisers, d'enlace- 
ments se mêlent au clapotiâ^ du bateau qu'on amarre. Presque tout 
réquipage est à terre, Fantik, sans rien dire, parcourt des yeux celte 
foule heureuse..) lann n'est pas là I Peut-être des ordres à donner 
le retiennent à bord ; elle s'avance sur la passerelle, et arrivée sur 
le pont, ne pouvant plus contenir l'anxiété qui la tue : 

— a Monsieur Jean LeGall... est-il... » 

Elle n*a pas achevé. Son regard ardent a lu dans la pensée de 
l'homme à qui elle s'adressait... 

— « lann... mort I » 

£t Fantik, à la stupéfaction de tous, tombe inanimée!... En effet, 
dans les premiers instants d'épanchement, les matelots ont oublié 
de raconter le sinistre qui les a frappés. 

Un ouragan terrible s'est élevé là bas en arrivant^ et une lame en 
balayant le pont a enlevé le maître et deux matelots. On n'a rien 
retrouvé... Donc... ! 

Deux pauvres femmes, à cette nouvelle, se retirent de la foule 
qui, un instant attentive et sombre, reprend vite sa belle humeur. 
Elles pleurent silencieusement* N'est-ce pas comme ça que ça finit } 
Oh ! cette mer qui leur prend leurs hommes et qui leur prendra 
leurs enfants ! Et de leurs yeux rouges de larmes jaillit un éclair 
de haine sur les flots 1 



IV. 



Quelques jours après, Fantik folle de douleur se trouvait sur la 
grève déserte où l'ombre de Jean lui était apparue. Malhouët, le 
second delà Sirène, cherchait depuis longtemps à lui parler seul. 
C'était un grand gars aux membres trapus, fort comme quatre. 11 
était d'une humeur sauvage et ne plaisantait jamais, peu aimé, du 



64 FANTIK AR BLEUENN 

reste, de ses camarades. Il avait eu avec Jean Le Gall plusieurs 
disputes graves, et avait même essayé une fois de soulever une 
révolte à bord. N'ayant réussi qu'à se faire mettre « à fond de cale », 
il gardait une sourde inimitié à tous ces braves gens, qu'il savait 
très affectionnés à Jean. Depuis le triste événement, 'c'était lui qui 
Tavait remplacé. Aussi se rengorgeait-il, fier de tenir, jusqu'à nouvel 
ordre, le rang de maitre de bateau. — S'approchant de Fantik d'un 
air conquérant : 

— a Hé la belle ! dit-il, il ne faut plus pleurer I Ne suis-je pas 
revenu, moi, si l'autre est mortP Ne suis-je pas bon pour tenir les 
promesses qu'il vous avait faites avant le départ? Je viens vous 
demander d'être ma femme. Cela vous va, je pense I » 

A ces mots, dits sur un ton insolent et bêle, la pauvre Fantik 
leva la tête et son visage exprima un profond dégo&t. Elle ouvrit 
les lèvres pour parler, se tut, puis se décidant : 

— a Venez ce soir à minuit, si vous voulez, sur la lande de chez 
nous » dit-elle, et elle retomba dans sa torpeur. 

Malhouët n'en demandait pas davantage et croyant, dans sa 
présomptueuse sottise, avoir gagné le cœur de la jeune fille, il s'en 
alla en se dandinant et prenant des poses d'ours gommeux qui le 
rendaient grotesque. Quant vint la nuit, il se fit beau, jeta son 
béret sur l'oreille et partit en sifflant pour le rendez-vous. 

— « Vous allez donc à des noces que vous v'ià si beau ! » lui 
demandait-on sur son passage ? 

— « Mais non, je vais me promener sur la lande! 

— « Sur la lande, à cette heure I » disaient les bonnes gens en 
se signant. Et ils rentraient chez eux. 

A l'heure dile, il arriva et fut surpris de voir Fantik assise sur 
une pierre, semblant attendre. 

— « Diable ! pensa-t-il, elle a peur de manquer ma visite » . 

Il s*approcha^ la bouche en cœur, pour débiter un compliment 
à sa mode. Son regard se croisa avec celui de Fantik, et il demeura 
doué sur place, muet ! Les prunelles de la jeune fille lançaient 
un éclat surprenant, diabolique. Les paupières démesurément 
ouvertes restaient immobiles. Sa bouche se contractait dans un 
rire strident, qui se prolongeait indéfiniment. D*un bond elle se 



FANTIK AR BLEUENN 6b 

leva, saisît le bras de Malhouët épouvanté et lui enfonçant ses 
ongles dans la chair, le força à rester devant elle. Alors sa voix 
s*éleva, grave, sombre, sépulcrale : 

— (( C'est toi, dit-elle^ qui as noyé Jean ! Je le sais. Et tu as fait 
courir le bruit qu*il avait été emporté par une lame I Nie-le \*k... 

Elle se redressa encore, le cou tendu, grinçant des dents. Elle 
était effrayante dans sa folie^ la ligure éclairée par le pâle reflet de 
la lune. On aurait dit un spectre sorti de la tombe pour confondre 
le coupable. ' 

Malhouët sentait ses forces Tabandonner. Oui, c'était vrai ! C'é- 
tait lui qui^ jaloux de son maître, jaloux de raffection que Fantik 
lui accordait, avait profité d'un moment de panique à bord pour 
saisir lâchement Jean par derrière et le précipiter h la mer. Comment 
Fantik le savait-elle P... Il eut peu de temps pour y réfléchir, car la 
folle, étendant les bras tout autour d'elle, se mit à crier d'une voix 
rauque : 

— « Venez, horrihet mes amis ; venez, lutins mes frères ; venez 
nie venger ! Ah ! misérable, tu as tué lann ! Et^ bien, tu vas le 
suivre. » 

— « Fantik, murmurait le misérable, pardonne.... moi I » 

Elle ne Técoutait pas. Et Malhouët sentit son corps se couvrir 
de sueur, ses cheveux se dresser d*horreur, en voyant accourir du 
bout de la lande une bande de lutins ou korriket, sautant, hurlant, 
grimaçant. Ils jetaient des flammes par la bouche, le nez^ les yeux. 
Us poussaient des cris aigus et se' montraient Malhouët du doigt, 
comme une proie qui leur était livrée. Au milieu d'eux le second 
reconnut sa victime, Jean Le GalK La sarabande l'entoura lui et 
Fantik. Mais celle-ci, allant droit à son fiancé et le prenant par la 
main, entra à son tour en danse et se joignit à la ronde effrénée 
que menaient autour de Malhouët, avec des hurlements de plus en 
plus sinistres, les lutins furieux et affolés. 



Au milieu de ce cercle infernal le malheureux s'était abattu à 
genoux, s'aflaissant de plus en plus sur lui-même. La face convul- 

rOME MV. — JllLLFT l8()5. 5 



66 KANTÏK AR BLEUENN 

sée, les yeux terrifiés, hors de la tète, les mains jointes et d'une 
voix lamentable, qui faiblissait de plus en plus, il s'écriait : 

— « Grâce ! grâce I mes bons messieurs, ne me tuez pas ! » 
Cette prière eut le don de causer aux lutins une joie délirante : 

— «t A qui en a-t-il donc celui-là P criaient-ils en chœur ; pas à nous 
apparemment, car nousnesommespointdesme^^/eur^,nousnenous 
vantons pas d'être bons, mais nous sommes ici pour faire justice. 
Allons, juge, vite,la sentence I » 

A ces mots, le plus grand des korriket et qui paraissait leur 
chef, plus fort, plus noir, plus poilu que les autres et orné d'une 
queue fourchue, entra dens le cercle jusqu'auprès de Malhouët et 
d'une voix terrible cria trois fois : 

— Qvû a tué sera taél Qui a tué sera tué II.. Qui a tué sera tué 1 1 1 
Puis se baissa vers l'assassin pour lui tordre le cou. Mais avant 

qu'il l'eût touché, Malhouët tombait sur le sol comme une masse 
de plomb, tué par la peur. 

Aussitôt tout disparait. 11 ne reste sur la lande que le mort et la 
folle qui, accroupie comme une louve sur le cadavre, le palpe lon- 
guement ; puis satisfaite de son examen, murmure contente : 

— Oui, il est mort l'assassin 1 Dieu soit loué ! il a sa récompense. 
Maintenant que j'ai vengé mon bien-aimé, je puis le rejoindre L . • 

En même temps d'une course échevelée elle s'élance droit vers 
la mer ; cinq minutes après, un cri strident, énorme, cri de joie 
et de terreur tout à la fois, perce la nuit comme un éclair sinistre. 

Hélas I jamais on n'a revu la pauvre Fautik ! . . . 

Henri de F.uicy. 




NOTICES ET COMPTES RENDUS 



La Noblesse de Bretag.ne, notices historiques et généalogiques, 
par le marquis R. de r£stourbeilIoQ, précédées d'uae introduc- 
tion, par le vicomte de Lisle^ — tome i et tome ii, Vannes^ 189a 
et 1895. In-4'* de xxvm 337 p. et de 386 p. 

Dans son introduction à Touvrage de M. de FEstourbeillon, M. Pitre 
de Lisle a parfaitement raison de dire que cet ouvrage « marque un 
très réel progrès » dans les études nobiliaires relatives à la Bretagne. 
Je voudrais montrer exactement en quoi ce progrès consiste. 

Jusqu ici — à une exception près dont je parlerai tout à l'heure — 
nous n'avions en Bretagne, en fait d'ouvrages nobiliaires, que des listes 
plus ou moins complètes (mais ayant la prétention de Tétre) de toutes 
les familles nobles de Bretagne : listes qui ne donnent et ne peuvent 
donner que le nom et les armes de chaque famille avec des notions 
extrêmement sommaires sur leur histoire. SuppDsez en effet que M. de 
Courcy, dont le Nobiliaire -armoriai contient 5ooo noms ou plus, eût 
voulu consacrer à chacun de ces noms une notice d*environ deux 
pages in-4^, comme celles de M. de TEstourbeillon, cela Teût mené 
de suite à lo^ooo pages in -4^, c est-à-dire à 20 volumes in-4^ de 5oo 
pages chacun : œuvre impossible à un particulier et pour laquelle il 
faudrait toute une congrégation. 

Parmi les nobiliaires-armoriaux de Bretagne, les uns, comme le 
Père Saint-Luc^ Beauregard, Guérln de la Grasserie, du Plessis de 
Grénédan, se renferment exclusivement dans les familles admises par 
la Réformation de la noblesse de 166$. Les autres, comme Gui Le 
Borgne, Briant de Laubrière, Pol de Gourcy, y ajoutent toutes celles, 
très nombreuses encore^ qui n'ont pas figuré à cette réformation, 
soit parce qu'elles étaient déjà éteintes, soll pour toute autre cause. 
Dans ce dernier genre de nobiliaires, celui de M. de Gourcy, sans être 
parfait ni exempt de toute faute^ est un ouvrage qui restera^ parce 
que, tout considéré^ il donne une satisfaction très suffisante au besoin 



68 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

d'informations éprouvé, dans cet ordre d'idées, par les hommes qui 
étudient Thutoire générale de la province^ 

Mais autre chose est l'histoire générale, autre chose l'histoire nobiliaire. 
Pour que celle-ci ait satisfaction, pour qu'elle soit suffisamment cons- 
tituée et éclaircie, dans une province dont la Ibte nobiliaire compte 
quatre à cinq mille noms il faudrait qu'elle possédât des notices 
détaillées sur le quart au moins de ce nombre, soit sur un millier de 
familles. Or combien, à l'heure qu'il est, en avons* nous en Bretagne? 
Nous n'en possédons qu'un seul recueil, digne d'une grande estime, aussi 
fort de documents et de critique qu'on le pouvait être quand il parut, 
VHUtoire généalogique du P. du Paz publiée en 1619, mais qui contient en 
tout 57 notices. Donc nous sommes loin de compte, même en y joignant 
la Généalogie des Rosmadec du même du Paz (imprimée à part en 1629), 
la Chronique des seigneurs de Vitré de Pierre Le Baud (i638), les généa- 
logies récemment publiées des familles de Talhoaët (chef d'œuvre d'un 
maître, M. Arthur de Boislisle), du Breil, de Farcy, de Courson, de 
Kersausony des sires de Rosirenen, de quelques autres encore peut- 
être qui m'échappent, car plusieurs de ces publications ne sont pas 
dans le commerce. Quant aux notices généalogiques bretonnes de 
d'Hozier et à celles semées çà et là dans Moréri, elles sont si peu ou si 
mai documentées qu'il n'y a guère lieu de s'y arrêter. 

Donc presque tout reste à faire. 

C'est cette tâche immense, et d'ailleurs si méritoire, que M. de TEstour- 
beillon a vaillamment entreprise et qu'il pousse activement, puisque 
en quatre ans (1892-1895) il vient de publier deux volumes contenant 
plus de 3oo notices généalogiques' et donnant en moyenne à chaque 
notice deux pages in-4* d'une impression très serrée de 5o lignes à la 
page : ce qui est assurément bien suffisant, car si l'histoire de certaines 
familles exige davantage, celle de beaucoup d'autres tiendra sans peine 
dans une seule page de cette contenance et de ce format. 

M. de l'Estourbeillon suit dans la construction de ces notices une 
méthode régulière, qui me semble très rationnelle. Chacune d'elles est 
partagée en quatre, ou plutôt même en cinq divisions, quoique entre 



* Surtout la 3* édition de cet ouvrage, am«^liorée par l'auteur et récemment 
enrichie d'une illustration comprenant six à sept mille blasons, dessinés avec 
un art, un talent hors ligne par M. Alexandre de la Signe Villeneuve, et for- 
mant une collection héraldique comme n'en possède aucune autre province. 

1 Savoir 160 dans le tome P' et i43 dans le tome II. 



NOTICES ET COMPTES REPCDUS fiî) 

la première et la seconde la distinction ne soit pas assez nettement ac- 
cusée, savoir : i"* Origine de la famille, — a» Personnages notables, — 
3* Seigneuries possédées par la famille, — 4** Alliances principales, — 5* 
Armoiries^, ^ 

La seconde de ^es divisions, contenant la partie essentielle de l'histoire 
de chaque famille, est tout particulièrement soignée par M. de TEstour- 
beillon, qui appuie constamment ses dires des documents les plus sûrs, 
auxquels, n'étant pas gêné par son cadre', il multiplie les renvois en 
abondance, attestant tour à tour les chartes et titres publiés dans les 
Preuves de Vhistoire de Bretagne des Bénédictins et les autres recueils 
bretons, les actes inédits des archives particulières et des archives 
publiques, surtout les registres paroissiaux fouillés par lui avec un soin 
merveilleux, une activité infatigable, mine d'excellents renseignements 
pour les deux derniers siècles. 

Le chapitre des seigneuries est un peu bref dans certaines notices, il 
serait bon d'y mettre quelques dates ; mais pour ce qu'il donne il est 
très sûr, ainsi que celui des alliances et la description des armoiries. 

Le point scabreux de plusieurs de ces notices ce sont les origines . Un 
écrivain d'histoire nobUiaIre et généalogique, souvent, ne peut se dispen- 
ser, pour avoir des documents, de s'adresser aux familles : Quid dicis, qaid 
scis de teipso ? Souvent aussi, en fait d'origine, les familles ont de fortes 
prétentions. C'est un peu embarrassant pour l'écrivain. M. de TEstour- 
beillon a essayé* ie crois, de contenter la plupart d entre elles avec 
quelques formules générales sans conséquence : « La irès^ancienne fa- 
c mille de. . . La très -chevaleresque maison de. . . La famille de .... l'une 
des plus anciennes de Vévêché de.,, » ou autres compliments analogues. 
Et puis, quand on cherche dans la notice le premier des personnages 
nommés, on voit que toutes ces très-anciennes familles ne sont pas en 
réalité plus vieilles que les autres. 

Tout le monde sait, en effet, que la plupart des familles nobles de 
Bretagne encore existantes (je ne parle pas des anoblis) atteignent assez 



* Ba tête de chaque notice est gravé le blason de la famille qu'elle concerne. 

* On reproche parfois à M. de Courcy de 8*êlre borné a indiquer les princi- 
pales sources de son Nobiliaire^ comme les réformations du XV" siècle, celle de 
1 668, r armoriai de i6g6, Gui Le Borgne, etc. On voudrait qu'il eût cité avec 
précision tous les documents d*où il tire les mentions do personnages nommés 
par lui dans un grand nombre d'articles ; cela eût mieux valu sans doute, 
mais cela aurait certainement doublé rétendue de l'ouvrage, et devant six 
volumei in-'io n est permis d'hésiter. 



70 NOTICES ET COMPTES RENPUS 

aisément les reformations du XV* siècle, vers 1437 ; plusieurs mêmes 
remontent au delà et attrapent encore quelques degrés dans le XIV', 
par les ratifications du second traité de Guérande (i38i), les montres 
de Clisson, de Du Guesclin, et celles de la guerre de Blois-Montfort. 
Au-dessus, c*est beaucoup plus difficile; fort peu peuvent girimper, par 
échelons rompus, à Id première moitié du XIV* siècle ou à la seconde du 
XIII*. Bien entendu je compte pour rien les chartes de croisade du cabinet 
Courtois, dont la fausseté ne fait plus question aujourd'hui, ces fameuses 
procurations d'avril ia49, données par maints écuyers ou chevaliers bre- 
tons au fabuleux marinier Hervé, maître du vaisseau-fantôme la Pénitence 
de Diea. 

Plus haut, le chemin est coupé, personne ne passe. C'est-à-dire, en- 
tendons-nous : parmi les familles nobles bretonnes encore existantes, 
îl en reste bien quelques-unes qui remontent authentiquement au 
XII* siècle ou au commencement du Xlll*, mais on peut les compter sur 
ses doigts sans même les employer tous : il y en a environ cinq ou six. 
Quand une famille se targue de gravir jusque-là, Técrivain généalogiste 
doit être absolument sur ses gardes, exiger qu*on lui montre la ligne du 
document où gU le prétendu ancêtre du XII* siècle, avec la preuve évi- 
dente qu'il appartient et ne peut appartenir qu'à la famille soi-disant 
issue de lui. Sinon, néant sur la requête. 

Hélas ! hélas ! on n*a pas toujours ce courage. Sans beaucoup m'en 
étonner, je conseille à mon ami M. de TEstourbeillon de se défier désor- 
mais des ancêtres qu'on lui présenterait comme ayant assisté aux pré- 
tendus États de Nantes de io57, même quand on les gratifierait d'une 
alliance avec la fille d'un Tangui de Botloi et d'une Audrane de Lan- 
vollonda XI' siècle (bon Dieu, d'où vient-elle, celle-là?) ; item, de toit 
paroissien^ d'Alexain ou d'ailleurs, qui se vanterait d'avoir comparu, 
en 1096, • devant les commissaires du roi en Touraine » chargés de lever 
sur les roturiers les droits de franc -fief. Mettons dans le même sac 
« AwratvLs Houart, chevalier anglais envoyé par le roi d'Angleterre en 11 64 
au secours du duc Conan IV^ ; « Perrot Larcher, chevalier, capitaine de 
cent hemmes d'armes sous le même duc de Bretagne Conan IV, en 1167^, 
et autres de même farine, que je cite ici sans y attacher d'importance, 
seulement pour montrer de quoi était capable, après boire, Timagina- 

• Vérification faite, il n'est point question d' A urat us Ho uart dans Lobineau. 
Hist, de Bret. I, i5A. 
' La Noblesse de Bre'agne, I, p. ij6 et 2hl\, p 3o, — p 85, - p ai8. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 71 

tion des vieux feudistes en quête d'illustrations rétrospectives pour le 
blason de leurs maîtres. 

M. de l'Estourbeillon, dans son second volume, a été je me plais à le 
dire, beaucoup plus sévère pour ces légendes. Toutefois, comme il 
semble très difficile de les cbasser absolument des questions d'origines 
même nobiliaires, où elles se glissent effrontément comme dans leur 
domaine naturel, nous verrions avec plaisir M. de l'Estourbeillon 
séparer nettement désormais ce domaine équivoque de Thistoire propre- 
ment dite, sérieuse et critique, exposée dans la série des personnages 
notables de chaque famille. 

Ce second volume est de toute façon en progrès sur le premier; la 
critique, je viens de le dire, est plus sévère, les articles principaux sont 
plus nourris. Pour le classement des notices dans chaque volume, l'au- 
teur ne suit pas Tordre alphabétique, ce qui aurait entraîné beaucoup 
de retard ; mais une table finale, où cet ordre est rétabli, permet de se 
rendre con^pte de l'ensemble et de trouver de suite ce qu'on cherche. 
Les principales notices du second volume sont celles qui concernent les 
dynasties féodales d'Apigné, de Bain, de Blain, de Donge\ de Lanvallai^ 
de Nozai fLe BœufJ, de Rostrenen ; les familles nobles de Bodegai, de 
Couffon^ de Courson, Le Parisi, du Marhallac*h, de Monii^ de Poix de 
Foaesnel^ etc. 

Outre la table des notices, chaque volume se termine par une table 
alphabétique de tous les noms de familles et de personnes cités dans le 
volume; comme il y en a des milliers^ ces tables sont fort longues, 87 
pages dans le tome premier et 66 dans le second : pages à deux colonnes, 
chaque colonne portant 55 noms, chaque page iio -, soit dans le pre- 
mier volume plus do 6,000 noms et dans le second plus de 7,000. On voit 
quelle mine énorme de renseignements onomastiques, généalogiques^ 
historiques, forme et formera de plus en plus l'ouvrage de M. de l'Estour- 
beillon — car il annonce l'intention de pousser jusqu'au dixième vo- 
lume. 

Bonne chance donc à cette importante publication, qui a sa place 



* Si Tauteur avait connu la généalogie des seigneurs de Donge par M. Dizeul 
{Biographie Bretonne^ 1. 1, p. 559-061), avec les détails complémentaires que j'y 
ai ajoutés dans mon Inventaire des prieurés de Marmoutier en Vétéché de 
Nantes (Bulletin de la Société archéologiqne de Nantes, année 1866, p. Sig- 
3a i), il aurait pu compléter et rectifier cet article, notamment sur la date d'ori- 
gine des sires de Donge, qu'il fait remonter au X« siècle, tandis que l'on n'en 
trouve pas mention avant le milieu du siècle suivant. 



7t NOTICES ET COMPTES RENDUS 

marquée dans les bibliothèques de tous les amis de l'hlsloîre nobiliaire 
et de rhîstoire de Bretagne . 

AaTHUR DE L\ BORDEIilE, 

de rinsUtat. 



* 



L'ancienne paroisse deCarentoir, parM. Tabbé Le Claire. Vannes, 
chez Lif'>lye, iSgS. — In 8' de 448, avec carte et planches. 

Impossible^ je crois, d*amasser touchant une paroisse rurale un plus 
ample, je dirais volontiers, un plus énorme monceau de renseignements 
historiques que ces 4 5o pages consacrées par M. l'abbé Le Glaire à celle 
deCarentoir. 

Et notez que, si Garentoir a la chance exceptionnelle, extrêmement 
rare, d'avoir dans le Gartulaire le R*^ 13 fi une vingtaine de chartes du 
IX.* siècle et par conséquent des plus curieuses concernant son histoire, 
— par contre, dans l'époque du moyen-âge qui va du XI* au XV'^ siècle, 
on ne trouve pour ainsi dire son nom nulle part : nuit historique com- 
plète. Et le dernier témoin qui eût pu donner quelques indices sur 
la vie de ce vieux plou breton pendant ces quatre siècles vides, 
ce témoin vénérable vient de disparaître depuis sept ou huit ans, sans 
que personne ait tiré de lui, par une étude ou une description soignée, 
par des vues et des dessins détaillés, les notions, les renseignements 
dont il était certainement dépositaire : je veux parler de l'antique église 
romane détruite en 1888, dont la description trop brève donnée par 
M. Rosenzwig excite la curiosité sans la satisfaire suffisamment. 

Si l'histoire de Garentoir, après le X* siècle, ne recommence qu'au XV«, 
notez encore que ce n'est pas dans les livres imprimés qu'on en peut 
trouver les éléments . C'est exclusivement, ou peu s'en faut, dans les do- 
cuments manuscrits, dans les dépôts d'archives publiques ou particu- 
lières, à Vannes, à Nantes, dans les registres paroissiaux et municipaux, 
beaucoup aussi dans les titres des propriétaires actuels de toutes les sei- 
gneuries grosses et petites, de la bande de petits manoirs et de menues 
gentilhommières dont le sol carentoiren était couvert. 

G'est dans ces lieux d'accès difficile, dans ces parchemins et ces pape - 
rasses de langue et de lecture souvent ardues, que M. Le Glaire a dû s'en- 
foncer pour retrouver et reconstruire les annales de Garentoir. 

L'effort de travail nécessité par le résultat conquis est, non seulement 
méritoire, mais véritablement étonnant. Et si j'ai parlé plus haut d'un 



NOTICKS ET COMPTES HENUU§ 73 

monceau de renseignements historiques, il ne faut nullement entendre 
par là un amas en désordre. Le livre est au contraire très bien ordonné. 
Il s'ouvtô pat une topographie historique de la paroisse, qui sert d'in- 
troduction et que je goûte beaucoup : puis, après quelques pages (trop 
courtes) sur les monuments celtiques et romains, se développe (de p. 
17 a 1 38) toute V histoire ecclésiastique de la paroisse et de ses trêves 
(la Gacilli, la Chapelle-Gaceline, Quelneuc, la Haute-Bouëxière) depuis 
le cartulaire de Redon jusqu'à la Révolution* . 

La seconde section est consacrée • Y histoire féodale y qui occupe la plus 
grande part du volume (de p. 189 à 345), où l'auteur fait défiler devant 
nous plus de quatre vingt seigneuries, terres et maisons nobles, dont 
il fait connaître Timportance, les vicissitudes, et tous les possesseurs 
depuisleXV« siècle jusqu'en 1789. Il divise cette pullulante féodalité 
en deux classes : grandes seigneuries (p. 139-806) et petites seigneuries 
fp. 806-345) ; mais, à vrai dire il n'y eut jamais en tout Garentoir que 
trois grandes seigneuries : la chàtellenie de la Gacilli qui dominait toute 
la paroisse ; le marquisat de la Bourdonnaye, création factice mo- 
derne, curieuse à étudier ; et la commanderie du Temple de Garentoir. 

Dans la troisième partie de son livre, M. Le Glaire a eu Theuieuse 
idée de réunir sous ce titre : Vancien régime (p. 345 à 897) toutes les 
curiosités et particularités de mœurs et d'histoire quUl a relevées dans 
les nombreux documents épluchés par lui. et qu'il n'avait pu décrire en 
détail dans les deux premières parties : cette section est fort intéressante. 

La quatrième et dernière partie, intitulée Carentoir à diverses époques 
<p. 899 à 439), rapporte les faits notables dont la paroisse a été le théâtre 
sous la Ligue, — au X.VII1® siècle avant 1789 — , pendant la Révolution. 

Dans tout l'ouvrage, le récit est clair, rapide, bien ordonné, sans 
digressions, déclamations ni divagations. Bref^ c'est un excellent livre 
d'histoire locale. 

Toutefois, l'auteur voudra bien me permettre de lui faire sinon 
quelques critiques, du moins quelques observations. 

Gomme tous les écrivains pleins de leur sujet, qui se résignent difli- 
cilement à en laisser perdre quelque chose, l'historien de Garentoir est 
parfois trop abondant et se noie un peu dans les menus détails, par 
exemple, sur les rentes et fondations des confréries, des chapellenies^ 
le pré du doyen, et quelques autres matières de ce genre. 

* En ce qui touche Vhistoire ecclésiastique je dois faire une réserve : je ne 
puis tenir pour fondé le prétendu voyage de saint Marcoul en Bretagne ni la 
création de la paroisse de Carentoir en &80. 



74 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

En revanche, il y a des lacunes : si Je les Indique. c*est surtout pour 
exciter l'auteur à les combler au moyen d'un supplément. 

1^ Son introduction topographique serait utilement complétée par la 
liste de tous les lieux habités de la paroisse de Garentoir, en particulier 
de tous les noms d*or]gine bretonne. 

a* Une étude, à ce point de vue, — au point de vue de la physionomie 
et de Torigine bretonne — sur les noms de personnes de la population 
carentoirenne depuis le commencement des registres paroissiaux, serait 
aussi très curieuse. 

3^ M. Le Claire a analysé d*une façon générale, un peu sommaire, les 
chartes du IX* siècle concernant Carentoir ; elles mériteraient mieux 
que cela : une étude détaillée, approfondie, de ces documents ferait 
jaillir sur cette époque une lumière très précieuse pour Thistoire. 

4* Enfin, je noie avec surprise, avec regret, Tabsence presque com- 
plète de toute description archéologique dans Toûvragede M. Le Claire ; 
les quelques mots semés çà et là sont très insuffisants ; ils prouvent 
seulement qu'il existe sur le sol de Carentoir, en fait de manoirs et de 
vieux logis, de vieilles chapelles, de ruines de monuments religieux et 
militaires, bien des choses bonnes à décrire. 

Ces lacunes n*empèchent pas, je le répète, l'ouvrage de M. Le Claire 

d'être un vaste répertoire, un abondant magasin bien organisé de 

documents d'histoire locale. Qu'il ajoute à ce magasin une petite aile, 

et rédifice sera parfait. 

Arthur de la Bordbrie. 



* 



Histoire philosophique et littéhaire du théâtre français de- 
puis son origine, par Hippolyle Lucas. — 3« édition complétée 
jusqu'à nos jours. — Paris, E. Flammarion, iSgS. 

Une nouvelle édition de l'histoire philosophique et littéraire du 
théâtre français, depuis son origine, par Hippolyte Lucas, vient de pa- 
raître chez Flammarion. Nous n'avons pas à entreprendre l'éloge de 
cette hibloire qui a fait ses preuves^ et qui est bien connue de tous les 
littérateurs qui se sont occupés du théâtre en France. Elle témoigne 
non seulement d'une grande érudition, mais d'un goût sûr et éprouvé 
de la part de l'auteur qui fut, on le sait, l'un des « princes de la critique » 
de son temps. Avant l'apparition de celle histoire, il n'existait sur le 
théâtre français que des documents épars dans un grand nombre de 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 75 

volumes. L'auteur a passé plusieurs années à les consulter, mais il s*est 
attaché surtout, il Ta dit lui-même dans sa préface, à la représentation 
des pièces, ce vivant et éternel répertoire G*est là la principale source 
de ses jugements. Devançant, sans exagération, la méthode scienti- 
fique, qui a prévalu depuis un certain temps dans la critique, il a fait 
marcher parallèlement la littérature et Thistoire, les expliquant et les 
complétant Tune par l'autre. Il a noté^ avec une hauteur de vues peu 
commune, les développements de la société, fait la part du progrès dans 
les mœurs, et caractérisé, en fort bons termes, les doctrines qui ont 
exercé plus ou moins d'influence dans le monde des idées. Il a jugé sans 
passion, avec une (Parfaite indépendance, les hommes et les choses. Plein 
de ménagements pour les erreurs commises de bonne foi, il a réservé 
toute sa sévérité pour les tendances mauvaises. On peut suivre pas à 
pas, dans son histoire, les développements de notre théâtre, depuis son 
origine, c*est-à-dire depuis les représentations des confrères de la Passion 
et des clercs de la basoche, jusqu'aux pièces les plus modernes. M. L.- 
H. Lucas fils, notre distingué collaborateur, a en effet complété, et il 
faut lui en savoir gré, l'édition qui vient de paraître, par une étude 
judicieuse et approfondie du théâtre contemporain. Il a non seulement 
analysé dans celte étude les pièces nouvelles d*auteurs depuis longtemps 
célèbres comme Emile Augier, MM. Alexandre Dumas fils et Victorien 
Sardou, mais il a apprécié le théâtre des auteurs qui se sont révélés 
après ces maîtres de la scène et qui se nomment François Goppée, Ri- 
chepin, Jules Lemaitre, etc., de façon à donner la physionomie com- 
plète de la littérature dramatique en France. Nous ne pouvons que féli- 
citer également l'éditeur Flammarion de cette importante publication 
qui fait honneur à son goût éclairé, et qui est particulièrement pré-* 
cicuse pour les jeunes littérateurs et auteurs dramatiques. 



* 
« « 



K£P£RTOiaE GÉNÉRAL DE BlO BIBLIOGRAPHIE BRETOIf?IE, par Reoé 

Kerviler — ai* fascicule (Cer-Chap). — Rennes^ PJihon et Hervé, 
1895. 

Le dernier fascicule de la Bio-Bibliographie bretonne de M. René Ker- 
viler débute par la copieuse énumératioa des ouvrages du R. P. de Geri- 
ziers, jésuite Nantais du XVl^ siècle. J*aî eu Timprudence de m*attaquer 
autrefois au même travail sans avoir connu la Bibliothèque des écrivains de 



76 NOTICE** ET COMPTP» KKNDV^ 

ta Compagnie de Jêsus^ au R. f^. de Ôacker. M. Kerviler, ^ill itle pfetul II 
plusieurs reprises en flagrant délit d'inexactitude (ces savants ont raison 
d'être sans pitié) a fait d'une exquisse hâtive un tableau achevé. Lui dirai- 
je qu'il manque encore di;s traits à ce tableau, qu'une édition de VInnocence 
reconnue (Troyes, veuve Garnier, 1738, 79 p.), et une édition de Jonaihas 
oa le vray anty. (Bruxelles, chez Philippe Vieugart, 1ÔG6, avec la tète de 
buffle, marque des Elzevirs)^ ne figurent pas dans son étude ? Ce serait 
chercher inutilement le fin du fin ; une bibliographie ne peut afQcher 
la prétention de décrire toates les éditions d*un auteur célèbre. 

On trouvera dans ce fascicule de très liltéressanteë mentions des 
Chabot, grande famille poitevine dont une branche s'établit au ptufs de 
Retz, des du Ghaffault, dont un représentant, lieutenant-général des 
armées navales, se couvrit de gloire au combat d'Ouessant, des La 
Chambre, qui comptent un député d'IUe-et-Vilaine, des Champion, 
illustrés par l'archevêque de Bordeaux et d'Aix, comte de l'Empire, 
M<' Champion de Cicé, et les savants professeurs du siècle dernier, 
Champion de Milon, de Pontalier. 

Plusieurs écrivains partagent avec Geriziers la bonne fortune d'être 
inventoriés par M. Kerviler. Nous citerons Etienne Chai Uon, le sénéchal 
de Saint-Nazaire, Pierre de Chalons, le lexicographe morbihannaisje mi- 
néralogiste Chanu de Limur, le comte de Chalus le jésuite des Champ- 
neufs, le meunier-poète Chantrel, pour aboutir au plus célèbre, à Jean 
Chapelain, né à Paris^ mais dont l'origine bretonne est aussi incon- 
testable que reculée. 

M. Kerviler a rencontré sur son chemin plusieurs artistes : les fcères 
Chabas, que le double salon de 1895 vient de mettre en pleine lumière, 
Antoine M. Narcisse Chaillou, un naturaliste au bon sens du moi, deux 
Nantais Chalot, éM. A. Chantron. Un autre peintre du nom de Chan* 
tron, père du prcédent (?) qui exposait au Musée de Nantes, en i858 
est omis ainsi que M. Auguste Chanvry, également Nantais, élève de Ber- 
nier, dont nous avohs vu, à l'Exposition nantaise de 1886, un tableau de 
fleurSé 

L'éminent biographe nous rappelle qne le maréchal Certain de Can- 
robert aurait pu naître à Dinan, où son père s'était marié en pre- 
mières noces. Malheureusement le glorieux soldat, issu d'un second 
mariage, n'avait pas de sang breton dans les veines. 0. bE G. 



iNOTICES ET COMPTES RENDUS 77 






La lituôgkaphie, par Henri Bouchot (Bibliothèque de i'ensei- 
• gnement des Beaux-Arts). — Paris, ancienne maison Quantin, 
librairies-imprimeries réunies, 1895. 

L'excellente Bibliothèque de TEnseignement des Beaux-Arts vient de 
s'enrichir d'un Yolume sur la lithographie qui restera Tun des meil- 
leurs de la collection, et un modèle du genre. L*auteur, M. H. Bouchot, 
a montré, comme dans ses précédents ouvrages, qu'il savait joindre à 
l'érudition la plus vaste, au goût le plus sûr, un style aisé et charmant. 

M. Bouchot prend Tinvention de Senefelder à ses humbles débuts, 
décrit les précieux incunables au bas desquels apparaît la signature du 
duc de Montpensier et du général Lejeune, puis étudie les progrès d'un 
art tout français, que la Restauration et le Gouvernement de juillet 
portèrent à son apogée. La lithographie, appliquée à la politique et 
aux mœurs, fournit au distingué critique Toccasion d'apprécier, en 
toute originalité, des artistes comme Horace Vernet, Charlet, E. Lami, 
Daumier, A. Devéria, Gavarniet Raflet le plus grand de tous. Nos con- 
temporains, Ghéret en tète, dont le talent hardi a renouvelé Taffiche en 
couleurs, et les étrangers ne sont pas oubliés. 

Cet excellent livre a une illustration riche et variée, digne du texte ; 
c'est un monument élevé à la lithographie. O. de G. 



* 
« « 



Le VICOMTE DE TOUSTAIN DE RiCHEBOURG ET LA SEIGI^EURIE DE LA GrÉE 

DE Callac, par le comte de Bellevûe. — Rennes, Plihon et 
Hervé, 1896, 

M. le comte de Bellevûe vient de faire paraître une édition augmentée 
de sa très intéressante notice sur le vicomte de Toustain de Richebourg 
dont la revue l'Hermine avait eu la primeur. 

C'est une attachante figure que celle de ce Breton d'adoption. Né 
près de Pithiviers, d'une famille originaire de Normandie, le vicomte de 
Toustain épousa une bretonne, M^^' Angélique du Bot, et passa une partie 
de sa .vie au château de la Grée de Callac. Il est pour la Bretagne un 
assimilé précieux à retenir. 

Il n'a pas publié moins de quarante ouvrages d'histoire, de phiioso- 



78 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

phie, de littérature, dont les premiers en date ont été édités à Rennes. 
M. de Bellevûe a extrait de ces livres des maximes religieuses, morales et 
politiques pleines de profondeur et d*élévation. c On doit gouverner 
pour la multitude et non par la multitude », lisons- nous dans FO/*- 
frande aux Français. Et le Livre de famille renferme cette maxime : 
c Rien n'est meilleur que croire à Jésus-Christ », qui fut la règle de con- 
duite du pieux gentilhomme. 

Un portrait du vicomte de Toustain, une histoire de la seigneurie de 
la Grée-de-Galac, propriété de la lamille du Bot, qu'il habita pendant 
plus de dix ans. complètent le travail du comte de Bellevûe. O. de G. 



M£li-Mélo ! poésies par H. Hemy de Simony. — Parls^ A. Charles, 
libraire, 1895. ^ Le voile de flamme, nouvelles poésies par Ma- 
deleine Lépine. — Paris, Bibliothèque de TAssociatioD, iSgS. 

Je ne prétends faire aucun rapprochement entre les vers pimpants de 
M. de Simony et les vers touchants de M>^* Lépine. Mais les recueils des 
deux poètes m'ont fait songer aux Deux cortèges de Soulary ; il y a, en 
définitive, de la gaieté chez Jean -qui pleure, et du sentiment chez Jean- 
qui-rit. 

M. H. Remy de Simony est un de nos plus spirituels polémistes, il 
dirige avec un verveux' talent le Pablicateur de la Vendée. Ses vers, en 
partie double, passent du Luxembourg des sénateurs à celui des amou- 
reux, raillent la questure et chantent Floréal. Malgré tout l'esprit qui 
court ici sur des charbons ardents, je préfère à la Casimirienne cette M- 
connue. . . qui de son vrai nom s*appelle la Jeunesse, et je donnerais 
plus d'une Légende à Waldeck pour cette simple dédicace A toi f 

Je ne me souviens plus en quel missel d'amour 
J*ai lu ces mots, tombés d*une âme ardente et pure: 
— Je Taime plus qu'hier, moins que demain, le jour 
Où je n*aimerai plus, 6 douce créature. 
Sera mon dernier jour ! — Laisse-moi condenser 
En cet exquis serment, le pourquoi de ma >ie, 
Et sur ton cœur, à voix très basse, confesser 
Le bonheur que je cache, afin qu'on ne Tenvie ! 

Ne croyez pas^ au moins, que je dédaigne les vers badins de M. de Si- 
mony. Ses couplets sur ïlnierdit, le Chic^ le Monopole des allameUes sont 
d'un petit-neveu de Désaugiers. Le tout — fief et miel, humour et raison 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 79 

— s*enchaine dans un volume délicieusement imprime en deux tons 
par M. Servant, de la Roche-sur- Yon ; un frontispice néo-grec, du plus 
heureux effet, met le lecteur en goût de mieux goûter la fine préface 
de M. Francis Maratuech, Paris-^Prinlemps. 

Tout différent est le VoUe de flamme de Mademoiselle Madeleine Lé- 
pine.Ge sont des vers d'amour, vivants et vibrants, auxquels des phrases 
du Banquet de Platon, du Cantique des Cantiques, servent d'épigraphes. 
Dans Thîstoire ou la légende, l'auteur aime à retrouver les Victimes 
d'amour, et deux noms modernes, Mademoiselle de Lespinasse, le René 
de Chateaubriand diront assez où vont ses préférences. « Plaisir n*est 
pas bonheur » est un titre de pièce qui pourrait ètie une devise, et voici 
quatre vers où palpite une âme : 

Oubliez les parfums qui s'échappaient des roses. 
L'herbe fraîche des bois où vos pieds ont erré, 
El la chambre discrète, où, les fenêtres closes, 
Voire bouche a souri quand vos yeux ont pleuré!. . 

On songe à Lamartine^ et mademoiselle Madeleine Lépine, qui est cer- 
tainement un pcète^ ne saurait souhaiter un plus bel éloge. 

0. DE GOUHGUFF. 






Mademoiselle Colette, par Camille Natal. — Paris, Chamuel, 

éditeur, 1896. 

11 nous semble que sur ce sujet — la charité ingénieuse et inépui- 
sable d*une vieille demoiselle — M. Camille Natal aurait pu faire un 
gros livre; il a préféré écrire une courte nouvelle que nous recomman- 
dons à tous les lecteurs avides de saines émotions. M. Camille Natal 
dont un des collaborateurs de cette Revue a analysé le précédent ou- 
vrage, vient aussi de publier le Missel^ gracieuse poésie mise en musique 
par M. G. Mercier- Poltier. O. de G. 



* 



AjiTUYM£-D£?iis CouoN, évéque el couite de Dol, son rôle pendant la 
Fronde, par M. Charles Robert, de l'Oratoire. — Rennes, impri- 
merie Marie Simon et C'*, 1895. 

M Tabbé Robert, à qui l'histoire et la biographie bretonnes sont déjà 
redevables de plusieurs utiles travaux, étudie, dans une brochure ré- 



80 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

cemment publiée, le rôle politique d*un évèque de Dol au XV1I« siècle, 
Anthyme-Denis Cohon. Ce prélat, né à Craon, occupa le siège épis- 
copalde Nîmes de i633 à i644 et de i655 à 1670, date de sa mort. Il ne 
fut que quatre ans évèque de Dol : mais, malgré sa démission tardive- 
ment acceptée par le pape, il garda ce titre pendant les événements de 
la Fronde, auxquels, serviteur et même espion de Mazarin, il fut trop 
activement mêlé. Cohon, auteur de libelles, fut pris à partie dans plu- 
sieurs mazarinades. A l'aide de très curieuses citations, M. Tabbé Ro- 
bert nous le montre orateur brillant, mais jouant un assez triste person- 
nage, se réhabilitant, à la fin de sa carrière, par ses sermons, ses lettres in- 
times, son ardeur à combattre le protestantisme: Un beau portrait de 
Cohon, reproduit en tète de cette spirituelle et érudite notice, semble 
démentir l'origine roturière du fougueux prélat. 0. de G. 



bVE5TAIHE DES ARCHIVES DES CHATEAUX BRETONS. 111 : ARCHIVES DE LA 
SEIGT«iEURIE DE LA MoRLATE, AU CHATEAU DU LOU , EN MaURO>' 

fi5i4-i8i5) IV : Archives du château delà Maillardièrb £!<i 
Vertou (i3i5-i7i8), publiées par le marquis de l'EstourbeilloD. 
— Vannes, librairie Lafolye, iSgS. 

Parmi les chercheurs et les érudits bretons contemporains, le marquis 
de TEstourbeillon s*est fait une des meilleures places, et il ne cesse de 
justifier, par un labeur assidu, une réputation déjà ancienne. 

Les deux importantes brochures qu'il vient de publier comprennent 
la suite de son Inventaire des archives des châteaux bretons. A la Maillar- 
dière en Vedou, et dans les seigneuries secondaires qui en dépendaient, 
il retrouve les traces d'un grand nombre de familles noble!» du comté 
nantais. Abordant la seigneurie de la Morlaye. il nous introduit dans 
rille-et- Vilaine actuelle, paroisse de Saint-Aubin d*Aubigné. Un des 
possesseurs de cette seigneurie, pendant la seconde moitié du XVI« siècle, 
a été le sévère jurisconsulte et le charmant écrivain Noël du Fail, sei- 
gneur de la Hérissaye. A ce sujet, pourquoi n'exprimerions-nous pas ici 
un regret commun à tous les bibliophiles bretons P C'est que M. de la 
Borderie ne nous ait pas donné, des Contes d'Eutrapel, une édition défi- 
nitive, comme il l'a fait des Propos rustiques. La tâche pourrait e.'«core 
tenter l'éminent historien. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 81 

Soigneusement recueillis ^ savamment annotés, les Inventaires du mar- 
quis de l-Estourbeillon sont, à (ous égards, de précieuses sources de ren- 
seignements. Des tables de noms de personnes facilitent beaucoup les 
recherches. 0. de G. 

• 

Miss Regordiuett, aventures cyclistes, par Léon Michaud-d'Hu- 
miac. — Paris, Ernest Flammarion, éditeur^ iSgS. 

Tous les sports ont leur littérature. Sans même remonter à Pindare 
qui célébrait dans ses odes les vainqueurs des Jeux helléniques, on pept 
rappeler qu* Alphonse Karr a mis sa plume au service du canotage et 
que Banville a illustré les gambades des Hanlon~Lees. La triomphante 
vélocipéâie, qui fait fureur dans tout le monde civilisé, qui chasse le 
cheval de la circulation, devait susciter Fémulation des écrivains, à une 
époque où s*affirme la gloire de la tour Eiffel. 

Je ne ferai certes pas à M. Léon Michaud-d'Humiac le reproche d^ètre 
trop de son temps. C'est un fantaisiste aimable et délicat, que la bicyclette 
n*a pas conquis au point de lui faire perdre les bonnes vieilles qualités 
de Tesprit gaulois. Même en nous contant par le menu la fameuse 
course Paris-Constantinople, qui eut pour résultat final le mariage de 
Miss Recordinett avec Léon d'Urpneu et le déconvenue du Yankee 
Dollarson^ il se souvient des jolies histoires que la reine Mab, inspi- 
ratrice du Mercutio de Shakespeare, lui dicta naguère. 

Le volume de notre compatriote breton est fort élégant de texte*et 
dedessinS; bien en forme comme son héroïne. 






LÉGENDES ET CuBIOSITÉS DES MÉTIERS. VI -VIL LSS CORDONNIERS Et 

LES Ghapeuers, par Paul Sébillot. — Paris, E. Flammarion 
éditeur, S. D. 

« De la tète aux pieds > pourrait être le sous-titre du nouveau (ks* 
cicule des Légendes et Curiosités des métiers de M. Paul Sébillot, car il 
traite des Cordonniers et des Chapeliers. 

Les Cordonniers tiennent beaucoup de place. Cette antique corpora- 
tion, remarquable par la richesse de ses armoiries, a défrayé Tart et la 
littérature populaires, même la fable et le théâtre (rappelons entre mille 
le Savetier de La Fontaine et le Bottier de la Vie Parisienne d'OtienÏMch), 

TOME XIV. — JUILLET 1896. 6 



te nonces et comptes rendos 

Et que de chansons, que de dictons letir malice, leur ÎYrognerie ou 
lear paresse ont inspirés 1 que de bonnes larces ont tena dans la pri- 
$on de sainl Crépin^ leur patron ! 

M. Sébillot arait donc beau Jeu a interroger la légende ou Testampe 
sur les gniafi de tous les temps et de tous ks pays. Il ne s'en est pas 
dit faute. Les brochures troyennes, les Causes amoMantes el peu connues^ 
VHisloire des cordonniers de P. Lacroix et A. Ducbesne lui ont fourni 
d'utiles renseignements; son xèle infatigable llnduit tocyoui^ ^ d'heu- 
reuses recherches ; puisqu*il remontait au saretier liicyle de Luden» 
il eût pu mentionner le petit livre très documenté de P. Baudouin, 
De ealeeo antiquo ( Amsteidam, 1667) qui, dans son histoire du cothurne^ 
de la sandale et de la mule du pape, n'oublie pas Fartisan qu'un calem- 
bour du moyen-âge appelait sartor resarlus. 

U parait que le nombre des ouvriers chapeliers décroit, à Paris, d'an- 
née en année. Les produits anglo-américains — annoncés par des ré- 
clames parlantes semblables à l'homme chapeau dont M. Sébillot noua 
livre l'image — font une rude concurrence à l'industrie fkançaise. 
CSelle-ci, en luttant de son mieux, n'a pas renoncé tout à fait aux en* 
seignes pittoresques ; et on peut, ailleurs que dans Molière traducteur 
d'Aristote, trouver encore c le chapitre des chapeaux. » 

G. DB G. 

M. Léon Séché ouvre une souscription pour Tœuvre du PanthécH» 
Breton. Parmi les présidents d'honneur du comité central de cette œuvre 
hautement patriotique, nous relevons les noms de nos éminents colla- 
borateurs, MM. Arthur de la Borderie, l'abbé Ducbesne, le vicomte de 
la Villemarqué. 

Pour aider au succès de son magnifique projet, notre infatigable confrère 
annonce la publication d'un Livre d*or de la Bretagne qui comprendra 
cinq parties correspondant chacune à un département breton. Imprimé 
par M. Emile Grimaud, ce grand ouvrage auquel collaboreront les prin- 
cipaux littérateurs et artistes bretons, paraîtra le i*' juillet 1897. 
' Notre très distingué confrère M. le vicomte de Gôlleville prend la rédac- 
tion en chef de la Revue Indépendante pendant que M">« la comtesse 
dTzam-Freissinet devient directrice de ce périodique, à l'existence paë- 
saMement mouvementée. M. de Gôlleville a réuni des collaborateurs aux 
talents variés et son premier numéro est intéressant. 

Peut-être dans son manifeste littéraire, tout plein d'idées généreuses, se 
montre-t-il tendre à l'excès pour certains Jeones, qui mystifient plus 00 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 83 

moins agréablement leurs lecteurs. On livrerait volontiers tels chefs* 
d'œuvre inconnus au grand écrivain Barbey d'Aurevilly, dont la R&vue 
Indépendante publie justement de précieuses lettres inédites. M. de Col- 
leviUe lui-même ne va-t-il pas nous donner un volume de vers, les 
Ephémères^ très franc et très français, peu fait pour plaire aux jeune* 
des petits Cénacles internationaux? 



* 
« » 



En vue de l'Exposition universelle de 1900^ le groupe d'éludés avlis- 
Uqaes, industrielles et commerciales qui a à sa tète M . Emile Gossot et 
compte parmi ses membres MM. Fulbert-Dumonteil, H. Fayet, Eugène 
Marchai, prépare un monumental Livre du siècle en 2 volumes in-4* 
Jésus, enrichis d^eaux-fortes et de gravures de M. P. Teyssonnière. 

Cet ouvrage est mis en souscription à 100 francs, Texemplaire, 'le 
fonds de l'Association en participation est divisé en deux mille paris 
bénéficiaires. 

Les organisateurs expliquent ainsi le côté financier de l'entrepriso. 

c Tout souscripteur d'une part de cent francs acquerra par là et en 
€ même temps un exemplaire du Le livre du siècle ^ en sorte qu*il s*as- 
c surera à la fois : i» un exemplaire de l'œuvre qu'il ne saurait se drs<- 

< penser d'acquérir plus tard au même prix de 100 francs ; a* une part 
« bénéficiaire qui étant donnés Timportance de Tcntreprise et les brii- 
c lants résultats à en attendre sera certainement, au partage de ces ré- 
« sultats, très fructueusement remboursée. — Toute souscription de cinq 
c parts de 100 francs entraînera dans les mêmes conditions l'attribn- 
« tion d'un exemplaire de l'édition à 5oo francs. (Le Livre du siècle tiré 
€ sur Chine ou Japon). 

Quant au côté purement intellectuel, nous laissons encore, pour l'ex- 
poser, la parole aux organisateurs; 

€ I. — Le premier volume sera consacré à une revue générale et 
« détaillée du siècle ; il enregistrera tous les faits voués à Thistoire, 
« toutes les manifestations du génie national ; il fera connaître ou rap- 
« pellera, par le récit, l'étude ou l'analyse, ces hommes, ces actes et ces 
« choses que l'Exposition se propose de remettre sous nos yeux ; ce sera, 
<< profondément fouillée et mise en lumière dans tous ses détails essen- 

< tiels, la vie même de notre pays durant ces derniers cent ans, cent 
c ans de la course au progrès fournie par nos pères et après eux par 
« nou^mêmes. 



84 NOTICES ET COMPTES RENOUS 

« II. — Notre second volume sera le complément du premier. VEx^ 

< position devant s'appliquer à nous restituer en un superbe groupe- 

< ment de vues^ le siècle qu'elle a pour mission de célébrer, notre 
'( second volume, compte rendu pour ainsi dire photographique de 
« TExposition, sera^ par Timage et le document, non seulement le 
t procès- verbal artistique de cette fête historique, mais encore la dé- 
« monstration et le commentaire des faits enregistiés dans le premier. 
« .\ussi bien, suivant exactement pour nos travaux la division et 
« l'ordre adoptés par la Commission supérieure de TExposition. nous 
« tendrons à obtenir ce résultat : que chaque chapitre de notre premier 

< volume ait son correspondant direct dans le second et que, dans le 
« tout complet que doit former notre œuvre, le fait et sa* restitution se 
« trouvent mis en regard. 

« Nous demanderons le texte, les illustrations et l'exécution maté- 
c rielle de cette cuvre aux maîtres du jour; leur concours nous est 
« d'avance assu.é; leur valeur et la conscience de la grande tâche à 
« laquelle ils vont travailler avec nous, nous permettent d'affirmer que 
(' l'œuvre ainsi édiûée aura bien le caractère national que nous rêvons 
« pour elle. » 

Les Bibliophiles nous sauront gré de leur avoir recommandé ce grand 
ouvrage ; les souscriptions sont'reçues chez M. H, Arnoul de Grey, ad- 
ministrateur du Livre du siècle^ i4« rue de Berlin, à Paris. 




Le Gérant : R. Lafol\e. 



Vonnes — Imprimerie LAFOI.YK, a, plnro des Lices. 



HENRI IV 

ET 

CATHERINE DE PARTHENAY 



L'abjuration du roi Henri IV porta un coup mortel aux espé- 
rances des Huguenots : aussi ne lui pardonnaient-ils pas cette acte 
non seulement de sage politique, mais quoi qu'on en dise, ce re- 
tour sincère à la foi de ses ancêtres. La célèbre Catherine de Par- 
thenay, duchesse de Rohan, se distingua entre tous par racri- 
monie de ses regrets. 

Elle nous a laissé une soi-disant apologie du roi où se^ trouvent 
résumés les violents et injustes reproches que les réformés ne 
manquèrent pas d'adresser à un prince dont la loyale conversion 
ressemblait, pour plusieurs, à la plus noire des trahisons. Les chefs 
des Huguenots durent cependant avoir connaissance de la belle et 
franche déclaration adressée par le roi à La Trémoille, à propos 
de son éclatante abjuration. 11 me semble intéressant pour mes 
compatriotes du Poitou, (province où le séjour des Béarnais 
a laissé tant de souvenirs), de faire connaître simultanément 
cette lettre du roi, et Tironique apologie de M*"' de Rohan. 
Peut-être ces deux pièces ont-elles été publiées, c'est ce que j'i- 
gnore , en tout cas je pense que nombre de nos amis voudront 
les relire. Elles jettent un rayon de lumière sur cette époque si 
troublée, si féconde aussi en faits intéressants. J'ai conservé l'or- 
thographe de ces deux documents. 

Lettre du roi Henri IV à M. de la Trémoille 

u A mon cousin le sieur de la Trémouille, cappitaine de cin- 
quante hommes d'armes de mes ordonnances. 

t Mon cousin, je faiz présentement une dépesche généralle pour 
TOME xrv. — AOUT iSqS. 7 



86 UËNIU IV 

VOUS donQer à tous ad vis de la résolution que j'ay faicte de faire 
doresnavant profession de la religion catholique, apostolique et 
romaine ; de laquelle, combien que je m'asseure que vous aurez 
communication, j'ay bien voulu vous faire encores particuUière- 
ment ceste cy pour vous prier de ne receveoir ceste nouvelle avec 
aucune apréhension que ce changemunt, qui est en mon parti- 
cullier, en apporte aucun en ce qui est porté et permis par les 
éditz préceddens, par le fait de vostre religion, ny aussy peu en 
l'aOection que j'ay tousjours portée à ceulx qui en sont ; ce que 
j'en ay faict n'ayant esté que à fort bonne intention, et principal- 
lemenlpour la ferme créance quefaydy pouvoir faire mon salui, et 
pour n'estre ce point différend des roys mes prédécesseurs, qui 
ont heureusement et pacificquement régné sur leurs subjectz ; es- 
pérant que Dieu me fera la mesme grâce, et que par ce moien 
seront ostez non seuUement les prétextes, mais aussi les causes des 
divisions et révoltes qui ruynent aujourd*huy cest estât ; n'estant 
pour cela aucunement mon intention qu'il soit faiclc aucune 
force ny vioUence aux consciences de mes subjectz. 

« Ce que je ne vous prie pas seuUement de croire en vostre pra- 
ticuliier, mais de veiller et vous emploier à ce que les autres n'en 
prennent aultre opinion, comme il leur sera bien justifûé par tous 
mes depportemens qu'ilz n'en auront occasion; et que ainsy qu'il 
a pieu à Dieu m'ordonner Roy de tous mes subjectz, que je les 
aymeray et auray tous en esgalle considération. 

« Prenez en bien ceste créance pour vous mesme et ne vous 
départez, je vous prie, de cette affection particullière que j*ay rc- 
congneue en vous, comme vous verrez tousjours accroistre la 
mienne en vostre endroict. Sur ce je prie Dieu, mon cousin^ vous 
avoir en sa sainte garde. 

c( Escriptà Saint-Denys, ce xxv' jour de juillet iSqS. 

c llE?iRY. 

Original. Forget. » 

En face d'une déclaration aussi nette et aussi loyale, cette ca^ 
calomnie lancée contre le Roi v< Paris vaut bien une messe » ne 
doit-elle pas être assimilée aux autres erreurs inventées et propa- 



ET CATUKRINE DE PARTHENAY s7 

gées parles historiens huguenots des XVJ* et XVII* siècles? 

Ce n*est évidemoient pas dans un intérêt exclusivement politique 
que Henri IV a abjuré, mais comme il le dit dans sa lettre adressée 
à la Trémoïlle « principalement pour la Jerme croyance que j'ay 
(fy faire mon salut, » 

L'apologie du Roi par M""* la duchesse de Rohan, tirée d'un 
manuscrit'de la Bibliothèque de la Rochelle, est postérieure de 
trois ans à l'abjuration de Henri IV, et à la lettre que Sa Majesté 
écrivit à son fidèle compagnon Claude de la Trémoïlle. 

APOLOGIE 

Pour le Roy Henry quatre envers ceux qui le blasnienty tle ce qu'il 

gralijie'plus ses ennemis que ses serviteurs, 

l'aile en Cannée mil cinq cens quatre-vingt-seize. 

Par madame la duchesse deRohan^ la douarière, nièce du grand 

duc' de Rohan^. 

11 n'est rien qui passionne tant un fidèle sujet, qued'oilir médire 
de son Prince ; rien ne luy fait plutôt rompre le silence que le désir 
de s'y opposer ; son devoir l'y oblige et son inclination l'y pousse. 
Voilà pourquoy reconnaissant les rares obligations que j'ay aux très 
humbles services de Henry quatre mon prince naturel, à qui de 
longtemps j'ay une obligation particulière et aussy peu commune 
comme ses mérites et ses bienfaits en mon endroit sont peu com- 
muns ; ie^ ne peut plus tenir ma langue quelle ne parle, ny ma 
plume qu'elle ne réplique à une infinité de mal-contens qui par 
(au te deconnoistreles parties non vulgaires de ce généreux prince, 
blâment souvent certaines siennes actions, lesquelles bien que 
peut-estre blasmables eu d'autres, doivent estrc estimables en luy. 

Chacun murmure, chacun se malcontente, l'air raisonne des 
plaintes contre cette sacrée Magesté : L'on dit : « ce prince se perd 

* Im^tïtaJbQ Gii iZ^ ^9in^ \q Recueil de diverses pièces servant à l'histoire 
de Uefiri III (S* édi^on), Cologne, P. du Marteau, iii-ia. Voir Bibl. Imp. Catai. 
de VHist. de France (i8&5) tome i, p. a88 et $98. ^Attribué à Palma Cayet 
^ar la confession de Sancy). A. de la B. 

' Le mot ie est employé oncoro aujourd'hui en langage Patois, pour ja. 



8â HENRI IV 

et nous tous avec luy ; il enrichit ses ennemis [et ruine ses servi- 
teurs : » L'autre dira : « il ne croit aucun conseil, il ne fait rien 
pour personne ; il vaut mieux le déservir que le servir ; allez- vous 
voir quelque honneste homme en son logis, le premier langage 
qu'il vous tiendra, sera ; « Je m'en vay de cette cour mal contant ; 
il y a sy lungtemps que j'y defpence le mien, sans en avoir la 
moindre récompense, non pas même payement d'une telle partie 
qui mest diie. » Allez parles rues, vous oyrez chacun crier ; a nbus 
Perdons tous les jours, il n'y a que les ligueurs qui gagnent ; ils 
sont remis en charges, on leur donne tous les privilèges et im- 
munitez, et les serviteurs du Roy sont molestez et oppressez, il n'est 
tel que luy faire la guerre. » Entrez dans la basse-cour du chasteau 
vous oyrez les officiers criés, « il y a vingt-cinq et trante années qu'lB 
fais service au Roy sans pouvoir estre payé de mes gages »; en voilà 
un qui lui fait la guerre, il y a trois jours qu'il vient de recevoir 
une belle gratification. 

Montez les degrez, entrez, jusques dans son antichambre vous 
oyrez les Gentils-hommes dire entr'eux a Qu'elle espérance y a-t-il 
à servir ce prince ? j'ay mis ma vie tant de fois par son service ; ie 
l'ay tant de tems suivy ; j'ay été blessez, j'ay esté prisonnier ; j'y ay 
perdu mon fils, mon frère, ou mon parent ; au partir de là il ne 
me connoit plus, il me rabroue sy ie luy demande la moindre ré- 
compense I » Entrez jusque dedans sa chambre, vous oyrez à deux 
pas de luy et jusques derrière sa chaize, des seigneurs de 'qualité 
qui diront ; « qu'elle pitié de ce Prince, quelle misère de luy faire 
service, il m'a refusez ce que le feu Roy n'eust pas voulu refuser à 
un valet ; il n'y a que les larrons qui puissent gagner à son ser- 
vice, nul ne peut faire ses affaires qu'en le dérobant ; qu'il est im- 
prudent, qu'il est chiche, qu'il est mauvais maître ; qu'il est de 
mauvais naturel ! » Tout beau, messieurs, aurez- vous tantôt tout 
dit, écoutez-moi un peu à mon tour, et je massure que sy vous 
voulez prendre la peine déplucher les choses de près, que vous trou- 
verez que le tout vient de vous et non pas de luy. 

Vous confessez déjà qull fait pour quelques-uns, qu'il gratifie 
aucuns libéralement, et même prodigallement ; connaissez donc 
que^ sy vous ne recevez les mêmes gratifications que ceux-là 



ET CATHERINE DE PARTHENAY 89 

reçoivent, c'est pour n'avoir suivy les mêmes ivoyes qu'ils ont 
suivies : si vous n'avez acquis sa bonne grâce, c'est pour n'avoir 
pratiquez les mêmes moyens par lesquels elle s'acquiest. 

Vous voulez mesurer ce prince à Fauteur des autres ; vous pré* 
suposez, qu'il ayt l'âme commune et ordinaire, qu'il doive aimer 
les proches, gratifier les serviteurs, rendre bien pour bien et mal 
pour mal ; et quels effets sont-ce là^ sinon effets d'une âme vul- 
gaire? Le moindre homme, s'il a une âme raisonnable, la moindre 
femmelette en fera bien autant, et vous voulez que ce prince ini- 
mitable, ce prince qui n'est rien moins que humain, ne se gou- 
verne point d'autre façon ; hà pauvre ignorant^ qui ne sçaurel 
admirée n'y connaître un sy rare homme que le ciel nous a donné I 

Sachez, messieurs, sachez que ce prince est doué de vertus 
supernaturelles que le sens humain ne peut comprendre; sa façon 
de procéder est toute autre qu'ordinaire ; il ne tient rien de vulgaire 
et a l'entendement peu commun ; son jugement est sy vif, que 
nous ne le pouvons apperceuvoir ; les bonnes parties sont rares, 
ie dis rarissimes ; bref, il est sy divin, quen certaines chosses Ton 
ne connait en luy comme point d'humanité ; et puis vous pensez 
le gagner par moyens ordinaires, vous vous plaignez quand vous 
ny pouvez parvenir par les voyes communes î Vous avez tort, mes- 
sieurs ; c'est à nous à nous accommoder à son humeur, et non à 
luy à la nôtre ; vous reconnaissez qu'il aime des ennemis^ mettez- 
vous de ce nombre ; il fait pour ceux qui luy font la guerre ; con- 
traignez-vous de la luy faire pour quelque tems, vous rescouvrierez 
après faire, sy maigte capitulation, qu'elle ne vaille mieux que 
tout ce que vous tirerez jamais par vos lâches soumissions tant 
mesprisez de luy ; il caresse ceux qui le dérobent, n'y oubliez rien, 
je dis ceux qui ont l'honneur de fouiller en ses finance, côme ie 
croy qu'il y a d'honnestes hommes qui y font leur devoir ; il gra- 
tifie ceux qui l'offense, offencez-le ; ie scay bien que ces moyens 
sembleront au commencement un peu rudes ; mais quoy, estimez** 
vous sy peu sa bonne grâce que vous ne veuillez contraindre vôtre 
nature pour l'acquérir ? C'est le seul moyen d'y parvenir ; il vous 
en fait voir les preuves tout les jours et vous y reculez ! Estes- 
vous pas dignes destres privez de ses faveurs ? Les effets parlent 



90 HENRI IV 

et disent en bon langage « Mes amis ofTensez-moi, le vous 
aimeray, servez -moi, le vous haïray : » Il ne vous le cache 
point il vous l'enseigne par toutes ses actions ; il n^est point 
jaloux de votre bonheur, pour vous vouloir celer le moyen de 
Tacquérir, regardez à tous les déportemens^ il n'y en a pas un, 
qui n'y conduise. Sy vous demandez pourquoi est-il gratifié, pour- 
quoy luy donna-t-on les cens ou les deux cens mille escus? on vous 
dira soudain « parcequ'il est dé la Ligue, parcequ'il tient telles et 
telles villes contre le Roy » Pourquoy fait-on si bon recueil à une 
telle dame ? « parceque son mary, son frère ou son fils portent les 
Armes contre I3 Roy a Sy au contraire ou s'enquert pourquoy ne 
fait-on cas de cettuycy ? pourquoy est-il reculé des charges ? 
« parcequ'il est du party du Roy. » Pourquy un autre est plus 
dédaigné ou indignemens traité « parcequ'il est de ses anciens 
serviteurs, ou (qui est le pisj parcequ'il est son parent » que 
maudite sois la parenté, car cettuy là est un mal sans remède I on 
peut laissé à luy estre serviteur pour avoir sa bonne grace^ on 
peut laisser à luy faire service pour estre gratifié de luy ; mais de 
laisser à estre son parent quand on a ce malheur de lestre, cela 
est impossible. Malheureux donc deux ou trois fois ceux qui sont 
nez sous une si infortunée constellation, mais ceux qui ont l'heur 
destres issus de quelque autre roue^ ou desquels et pour le moins 
la proximité ou Tobligation n'est point si grande^ qu'ils ne soient 
capables de rechercher la bonne grâce par quelques offices, s'ils 
desdaignes ce moyen tout assuré, méritent-ils pas d en êtse privez? 
Je croy que vous me l'avouerez. Ne vous plaignez donc plus mes- 
sieurs, et reconnaissez que la faute n'est pas veniie de son côté^ 
mais du vôtre ; et puisque vous voyez désormais qu'elle voye il faut 
tenir pour recevoir des faveurs de luy, finissez-la, et je crois que 
vous recevrez contentement. 

(( Mais quoy disent aucuns^ cela est étrange qu'il aille avoir ce 
prince de cette façon-là. » (J'ainierois mieuxdira quelque opiniâtre) 
« n' estre point favorisés de luy que de l'estre par de tel moyen P » 
Pauvres créatures ! est-ce à vous à luy prescrire autres voyes, que 
celle qu'il vous ordonne ! S'il banissait chacun de sa bonne grâce, 
vous pouriez dire, qu'il vous met au désespoir ; mais il vous en 



ET CATHERINE DE PARTENAY 91 

donne les moyens faciles et assurés, ie dis ^ assufez, que jamais 
aucun ne les a tentés^ qu*il ne s'en soit bien trouvé ; et vous les 
refusez } ne vous plaignez donc pas sy vous pe^ez le salaire, qui 
ne se peut acquérir que par là. 

Mais disent les autres : « ces procédures sont-el}es point injustes, 
il n'y a pas, se semble, grande raison de faire pour ses ennemis, et 
ne faire rien pour ses ennemis, et ne faire rien pour ses serviteurs. )> 
O esprits faibles qui ne jugez des choses que par Tapparence! qui 
n'avez la vue assez aiguë pour pénétrer jusques au secret cabinet 
des intentions de ce prince, ny le sens assez ferme pour apperce- 
voir les justes causes de ses actions ! 

Vous le blâmez de ce qu'il fait pour ceux qui luy font la guerre, 
et à qui est-il plus obligé qu'à ceux-là I qu'eut-ce été de ce grand 
prince s'il n*eut eu en son royaume à débattre ? en quçl estime 
fut-il tombé envers son peuple s'il eut été obligé d'estre assidu au 
conseil comme le feu Roy, de rendre justice à ses sujets^ de ré- 
pondre, de plaire, d'estre importuné de requestes, luy qui a bien 
Tesprit allieur et qui s'occupe à des choses bien diverses ; quels 
mécontentemens des sujets s'il n'eut eu à tous propos cette excuse 
c c*est la guerre, j'ay aiTaire ailleurs, il faut que je- monte à che- 
val?» S'iln'eusteu à répondre à ceux qui poursuivoient leurs 
payemens, ou quelques salaires mérités. « Il faut payer ma gen* 
darmerie, il faut de largent pour mes suisses, il faut que sorte de 
rhospital avant que dans tirer les autres ! » Combien pencès-vous 
que ces défaites luy soient comodes ! combien il luy a été souvent 
agréable que son bien ait été pris par ses ennemis, plutôt que 
d'avoir le déplaisir de le donner ou la peine de le refuser ! Et puis 
n'est il point redevable à ceux qui luy font naître de sy gentils 
expédions et sy agréable en son humeur. 

Mais quoy disent les autres, il semblerait selon cela qull fut 
enclin à la lâcheté^ vice indigne d'un grand prince ? Hélas, que 
vous vous abusez! comment serait-il chiche de son bien, puis, 
qu'il ne l'est pas du bien d'autruy P N'a-t-il pas oté à qui un gou- 
vernement, à qui une charge, à qui un bénéfice, et tous pour les 
donner i^ Sont-ce là traits de chicheté d'estre libéral outre le de- 
voir } dites plutôt qu'il sçait donner à ceux qui l'ont sçu estimer 



92 HENRI IV 

comme il mérite, à ceuf. qui ne le mesurant à l'aulne du vul- 
gaire, ont 8ceu reconnaître ces moyens de gagner la bonne grâce ; 
qui nont espargné ny leurs conscience, ny la réputation ny la vie 
de cent mille âmes pour rechercher sa faveur par les moyens par 
lesquels elle s'acquiert ; ce sont ceux-là qui seuls l'ont pu obliger à 
les aimer, non pas ses amis faibles qui pensent gagner un tel 
prince par submission, par recherche, par service, comme Ton 
feroit quelqu'un d'entre le commun. O valeureux prince et géné- 
raux courage, qui ne se rend qu'aux généreux, qui ne se laisse 
forcer, que par la seule force qui caresse plutôt celuy qui géné- 
reusement se présente à sa majesté les armes au pcnng, que ceux 
qui auront toute leur vie demeuré laschement prosternez k ses 
pieds ! Qui fait plus d'estat d'un franc ennemy qui luy fait la 
guerre, que d'un prince de son sang soumis à ses volontés ! prince 
inimitable, que n'ay-je la langue aussy diserte, que la volontez af- 
fectionnée pour le pouvoir louer selon ses mérites. 

C'est tout un, encore-ne vois-je point ce mécontentement cesser ; 
j'en vois qui grondent, j'en vois qui méprisent ce valeureux prince, 
l'un avec risée l'autre avec dépit, se moque de luy ; chacun le dé- 
daigne, et voudrait tourner à son desavantages ses plus louables 
actions, c'est pourquoy il m'est force de parler un peu de ses 
mérites, pour faire connaître qu'il n'y a espèce de vertu, dont ce 
rare prince ne soit richement orné. 

Premièrem^it s'il est question de prudence, il n'y a prince qui 
ette plus l'œuil que luy sur le futur qu'ainsy ne soit ; sy quel- 
qu'un lui vient demander un don, il ne s'amusera pas k songer, 
comme ces autres princes vulgaires, « cettuy-cy m'a-t-il fait ser- 
vice, mais m'en pourra- t-il faire » ! n'est-ce pas regarder à l'avenir 
que cela P n'est ce pas une des principales parties de la prudence ? 
Une ame commune fera gloire de se ressouvenir d'un service 
passé, de le pouvoir reconnaître, de ne l'oublier point ; ce grand 
prince tout au contraire, quittera toujours la souvenance de tous 
les services faits pour un qui est à faire ; la souveuance de tout ce 
qui est passé n'est qu'un éfet de la mémoire, la prévoyance de 
l'avenir tient de la prophétie et participe de la divinité. donc 
prince divin, prince prudent et prévoyant ! I bien qu'à grand 
tort la plupart l'accusent d'imprudence ! 



ET CATHERINE DE PARTHENAY !)3 

Quant à la force, où est le prince qui défère plus à cette vertu 
queluy, qui l'honore plus en ses ennemis même ? Vous l'avez veu 
telles fois imployable aux requestes, aux persuasions et quelques 
fois à la raison même, mais ployable à la force ; il a veu des servi- 
leurs» ses conseillers, les princes mômes de son sang» pleins de 
volonté^ de fidélité et d'afectivité à son service ; il les a méprisés, 
il a veu ses ennemis forts, il les a caressés, les a honorés, leur a fait 
hommage de ses biens, de sa conscience et d*un partage de son 
royaume : n'est-ce pas honorer la force que cela et honorer la 
vertu, n*est-ce pas estre vertueux ? 

Pour le regard de la tempérance, ce prince sait commander k 
ses passions, sy prince au monde le sçait faire ; y a-t-il passions 
plus nautrdles que Tafection des proches et cependant voyez-vous 
que cela le touche en sorte quelconque, ny que seulement il la 
fasse paroitre par le moindre effet ; voyez-vous d'allieurs qu'il flé- 
chisse à Tamitié, à la pitié^ ny à toutes ces passions qui ont accou- 
tumé de vaincre les âmes vulgaires ; on a vu souvent une centaine 
de pauvres gens le venir supplier les genoux en terre, les larmes 
aux yeux, de les délivrer de l'oppression de ses gens de guerre, de 
leur faire raison de ses soldats qui les avaient pillez et rançonnez >; 
pensez-vous que cette âme généreuse en ait esté émue assy peu 
serte comme un rocher par le frayment des flots ? Luy avez-vous 
jamais veu une semblable marque de tendresse par le récit de la 
foule de son peuple, ny par la considération du mal d'aucun par* 
ticulier, même par les larmes de sa sœur capables quelquefois d'à- 
molir un rocher ? et toutefois ce dîament de fermeté, ce marbre 
Béarnois y a fait résistance sans jamais montrer signe d'altération, 
de douleur ny de pitié ! ô constance admirable ! ô prince vrayment 
tempèrent ains la tempérance même : prince qui ne se laisse 
vaincre à aucune passion d'amours ; passion divine, passion qui a 
surmonté les plus braves héros, et qui le rend encore aujourd'huy 
dignes imitateurs du grand Hercule qui empoigne la quenouille et 
le fuzeau pour complaire à sa maîtresse ! 

11 reste la vertu de justice, à laquelle ie voy bien que vous mat- 
tendez ; à ce- passage vous entend déjà me dire. Et bien, voulez- 
vous dire que votre voy soit orné de cette vertu, luy qui ne fait 



94 HENRI IV 

point de Justice, qui ne l'aime et ne s*en soucie nullement 1 Ayez 
patience, messieurs, prenez la chose côme il faut, et puis vous 
verrez, que ie ne me trompe pas ; vous appelés justice les effets 
de rendre à chacun ce qui luy apartient, de soulager Tinnocent, 
de punir Toppression, et autres telles procédures pratiquées par les 
âmes vulgaires. J'avoue que de cette justice commune mon très 
honoré prince n*en fait point. Mais quoy, est-ce par de tels effets 
actuels et matériels qu'il faut juger de la vertu de ce prince P Ne 
savez-vous pas bien qu'il est tout esprit, tout intellect ; que ses 
vertus sont spirituelles et invincibles ; voyez-donc qu'il est prince 
très juste, mais d*une justice d'autant plus pure, que le feu élé- 
mentaire qui ne se voit point est plus pur que le matériel qui se 
voit. Mais r|uoy, dira quelque soupçonneur, qui vous le fera croire 
ainsy? ô âme grossière, qui ne croyez que ce que vous voyez, 
prenez les yeux de la foy, et vous verrez sa justice, avec beaucoup 
d'autres siennes vertus, qui vous sont cachez, car la foy est des 
choses qu'on ne voit point ; c'est un trait de huguenoterie, qu'il 
vous faut aprendre pour le bien connaître, et m'assurer qu'il n'y 
a huguenot en France qui ne le connaisse très bien qu'elle est sa 
justice pour l'avenir, de longtemps éprouvée ! 

Dureste combien pensez-vous que ce prince ait de rares parties ? 
Il est religieux sy jamais prince le fut ; les autres Roys ont pencé 
faire beaucoup de bien tenant une religion ; cettuy-cy en lient deux 
tout à la fois, les avoue toutes deux également, les observe aussy 
bien Tune que l'autre, n'est-il pas doublement digne du nom de 
très chrétien I 

D'ailleurs, c'est le prince du monde qui se dit autant faire 
beaucoup de peu ; en voulez -vous une preuve, il n'a qu'une sœur 
il en a déjà fait une douzaine d'amis^ et en fera mille, s'il trouve 
autant de princes dociles, qui veulent suivre^ ses enseignements. 
Mais avec quel jugement pensez-vous qu'il est conduit tous ces 
mariages, qu'elle proposition y a-t-il tenue pour garder que pas 
un de tous ces princes n'en avantage l'un sur l'autre et les rendre 
à la fin également content ? 

Ne l'a-t-il pas offerte à cinq ou dix en même tems, à peine qu'il 
ne die en même jour, en demandant à l'un. « Veney moy trouver, 



ET CATHERINE DE PARTHENAY 95 

îevousdonneray ma sœur » à l'un à l'autre : a faire la paix par 
ceui de votre party, je vous donneray ma sœur. » à Tautre, « gardez 
moy voire province favorable, je vous donneray ma sœur » Et, 
n'est-il pas dès lors pourvu de difficultés qui luy doivent faire 
trouver à l'un la diversité de la langue des pals , à l'autre la diffé- 
rence de la religion, à l'autre le partage, à l'autre la volonté de sa 
sœur^ afin que par cet égal contentement, il leur ostat tout sujet de 
dispute et de querelle à l'avenir. 

prince croyant, politique ! et puis vous direz que ce sont là 
les efforts d'une âme commune, d'une âme qui ne sache autre 
chose^ si non cette vieille routine de promettre et puis tenir ! d'ob< 
server une paroUe, quand elle est donnée ! leçon du docte Machiavel 
dextrement pratiquée, digne observation des maximes de la Heine 
mère du feu Roy, qui ne fesait jamais la paix avec les huguenots, 
qu'elle n'eut déjà résolu le moyen delà rompre. 

Mais quoy, disent là-dessus quelques cérémonieux, n'y a-t-il 
point de la conscience de promettre ainsy et ne tenir point? Ne 
vaudrait-il pas mieux faire un peu moins bien ses affaires P Et puis 
n'est-ce point faire tort à sa sœur, que de se servir ainsy d'elle 
comme d'un appas pour tromper tous les primes de la chrétienneté ? 
O pauvres ignorans et oublieux de ce que* je vous ay dit tant de 
fois, ne vous ai-je pas assez averty, que ce prince se gouverne 
d'une façon rare et extraordinaire ; que ses vertus difèrent autant 
de celles des autres primes vertueux, comme sont les chosses in- 
visibles des visibles, les intellectuelles des matérielles ; et dépen- 
dant vous le vouler toujours mesurer à l'aulne des autres, comme 
sy vous aviez à faire icy à Louis douzième^ ou à un grand Roy, 
François premier, prince vrayement vertueux, mais non de la 
façon de cettuy-cy ; leurs vertus estaient grossières et palpables 
les vertus de celuy-cy sont délier et subtiles ; ils faisaient cas des 
parolles données mais cettuy-cy fait cas des effets ; ne sçaurez-vous 
point que les parolles sont femelles, et que les effets sont malles P 
Et vous voudriez que ce cœur généreux, ce courage viril, déférât 
à quelque chosse de féminin ? Que ce brave prince qui ne se rend 
qu'à la seule force, se peut forcer par un esprit, par un vent, par 
un son, luy qui va plus vite que le vent et qui en a leste toute 



9G HENRI IV 

pleine? Ce n'est pas raisonnable, messieurs, ce n^est pas une âme 
qui se lie de cette façon ; il est né libre de toutes ses actions libres ; 
il sçait quand il faut promettre, et quand il faut tenir, et puis il ne 
faut rien pratiquer à sa sœur, qu'il n'eut 'pratiqué le premier ; il 
la traite en cet endroit comme sa propre personne ; n'est-ce pas 
luy témoigner qu'il l'aime comme luy-mème ! 

Oui bien, disent les autres, sy après cela il faisait quelque chose 
pour elle, mais il semble qu'il ne s'en soucie point, qu'il cherche 
seulement par ces moyens de luy faire passer la fleur de son Age 
sans estre mariée ; il lui dénie toute autorité, il ne luy donne rien, 
et même lui diminue tout ce qu'il peut de ce qui luy apartient : ce 
ne sont pas là, ce me semble, de grandes marques de son amitié. 
esprits grossiers et âme terrestre^qui appelez biens ces choses cor« 
porelles et sensibles, comme les richesses, les honneurs et le con- 
tentement, qui ne savez pas goûter que le plus sage est heureux! 
que le souverain bien gîst en l'âme, et la parfaite félicité consiste 
en la seule vertu ! O que sy vous aviez des yeux spirituels pour con- 
noistre les invisibles effets par lesquels il oblige cette sœur bien 
aimée, combien vous la jugeriez sa redevable? Les autres roys ont 
gratifié leurs sœurs, leurs filles, leurs parentes de dons, d'apanages, 
de grandeurs et d'autorité ; celluy-cy fait bien de plus riches pré- 
sents à sa sœur, il l'enrichit d'honneur et de réputation, il l'instruit 
à la patience, à la tolérance de toutes sortes d'incommoditez ; il lui 
enseigne la frugalité, et luy fait pratiquer tous les jours ; il luy 
aprend à se contenter de peu, et quelquesfois de rien du tout ; 
n'est-ce point l'obliger que cela, et non contens encore il luy fait 
acquérir la réputation (au dépend de la science propre) d'estre la 
plus pleine de patience, respect et obéissance, que nulle autre qui 
soit sur la terre, et enfin d'estre la princesse qui sçait le mieux 
ployer sous les volontés du plus rigoureux frère du monde ; et 
puis vous direz que des bienfaits soient communs, qu ils se puissent 
comparer à ceux des autres roys qui ont aimé leurs sœurs, et leurs 
proches ? 

effets trop diférents,et qui sortent bien d'une autre âme: rares 
obligations, marques d'amitié inouïe et dignes seulemsnt du rare 
naturel de Henry quatrième. 



Eï CATHEHINE DE PAKÏHENAÏ 07 

De m' amuser icy à vous représenter mille autres gentillesses qui 
sont en ce prince, ce ne seroit jamais fait, chacun lé'connoist, 
chacun les éprouve, il n'y a nul qui admire la légèreté de son 
esprit, qui ne ressente les pointes de sa langue, qui ne connoisse 
la fertilité de ses invensions, qu'il faut confesser estres plutôt ad- 
mirables qu'imitables ; les plus rares esprits n'ont pu apor ter tant 
d'artifices à leurs écrits ny à leurs discours, qu'il n'ayent emprunté 
quelque chose du labeur d'autruy ; ce prince ne produit rien que 
du bien, il vous donnera des avis, il vous fera des récis tous en- 
tiers des choses qu'il ne vit et n'oûit jamais, et qui ne sont que 
sa pure invention. subtil esprit, prince inventif, s'il en fut 
jamais, et digne d'estre loué par toutes sortes de louanges in- 
ventées. 

Or donc Messieurs^ vous voyez quel est ce prince, vous connais- 
sez ses vertus^ sa valeur, ses mérites, la façon de gagner sa bonne 
grâce ne vous est plus cachée, elle vous est offerte tous les jours, 
le moyen en est présent et facile, ne le méprisez point, les récom- 
penses sont toutes prestes ; vous voyez ce qu'ont gagné ces braves 
seigneurs, qui y ont acquis les maréchaussées, les admirantes, les 
gouvernements, les cinquante et soixante mille écus : Croyez qu'il 
ne vous arivera pas plus mal qu'eux ; s il y a donc quelques géné- 
reux courage parmy vous, qui désirez acquérir ce précieux trésor de 
sa faveur et bonne grâce, qu'il tienne le même chemin qu'ils ont 
tenue. Sy vous n'avez moyen de l'offencer autant qu'eux, faites au 
moins ce que vous pouvez, et prenez que la récompense en sera 
plus petite ; pour cemoien, la devez- vous espérer à proportion de ce 
que vous ferez. Courage donc, messieurs, la bonne grâce est trop 
désirable pour ne la rechercher par tous les moyens par lesquels 
elle s'acquérit ; vous n'avez que cettuy la seul ; cherché de tout 
côté« faites tant de service que vous voudrez, usez de soubmission^ 
de requestes, de persuasions ; employez vos amis, consommez 
votre bien, votre argent et votre àge^ vous m'avancerez rien, vous 
en voyez les abus au contraire, suivez ce nouveau chemin quon 
vous propose, vous voyez comme on s'en trouve bien et devez 
croire que le grand prince, toujours un et semblable à soy même, 
ne vous recompensera pas moins qu'il a déjà fait à ceux qui ont 



U8 HENRI IV ET GATllEaiNE DE PARTHENAY 

commencé à montrer ce bel exemple. Dieu luy doit continuer 
envers voiSs et tout ceux qui ont même volonté, luy rendre le bien 
qu'il fait à ses poches et leur donne heureuse et longue vie. » 

Cette apologie n'a pas besoin de commentaire. Elle nous dépeint 
assez l'état d'esprit des huguenots à la fin du XVI* siècle. 

Malgré les immenses concessions du roi ils ne désarmaient pas. 
Nous les verrons quelques années plus tard^ sous l'inspiration de 
Catherine de Parthenay et sous la conduite de ses deux fils Henry 
et Benjamin, menacer l'existence même du royaume, en s alliant 
aux étrangers, et en essayant d'établir en France une république 
fédérative. 

Le Comte de Cuabot. 




F 9 



VARIETES HISTORIQUES 



LE 



MARQUISAT DE CARADEUC 



Aux demandes réitérées de mise en jugement adressées par La 
Ghalotais et par son fils, Louis XV s'était contenté de répondre, par 
de nouvelles lettres patentes que « l'honneur des suppliants n'était 
« pas compromis^ qu'il ne pouvait rester le moindre doute sur 
« leur conduite^ qu'il voulait rassurer leur délicatesse même jet 
tt qu'ils n'avaient pas besoin de justification ». La conséquence 
logique de cette déclaration impliquait non seulement la liberté, 
mais une éclatante réhabilitation pour les deux procureurs généraux. 
Cet éloge, aussi flatteur qu'inattendu, se changea en une cruelle 
dérision : La Ghalotais et son fils furent relégués en exil à Saintes 
et y restèrent jusqu'à la mort de Louis XV en 1774. 

Héritier du trône, Louis XVI héritait aussi des fautes du règne 
précédent. Malheureusement, la tâche fut trop lourde. Quoi qu'il en 
en soit, il inaugura son règne par le rétablissement des Parlements 
(1774) ; « les deux Procureurs généraux de Bretagne » (La Ghalo- 
tais, et son fils M. de Garadeuc) reprirent leurs fonctions. Non con- 
tent de cet acte de justice, Louis XVI voulut leur faire dupasse 
une éclatante réparation : en leur faveur il érigea la terre de Gara- 
deuc en marquisat [décembre 1776), et dans les lettres d'érection 
que nous publions ci-dessous, outre de curieux détails généalogi- 



^ « « 



«00 LE MARQUISAT DE CARADEUC 

ques, il inséra un éloge les plus flalteurs pour la conduite etpour 
la personne des deux magistrats si longtemps et si odieusement 
persécutés par le duc d*Aiguillon. 



Erection de la seigneurie de Caradeuc en marquisat. 

(1776 décembre). 

Louis^ parla grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à tous 
présens et avenir, salut. Comme rien n'anime plus puissamment 
nos sujets à sacrifier leurs soins, leurs travaux, et souvent même 
leur fortune pour notre service et celui de l'Etat, que si nous nous 
portons dans les occasions à les illustrer par des décorations qui 
puissent transmettre à la postérité des témoignages les plus flat- 
teurs de la satisfaction que nous ressentons de leur zèle, c'est dans 
ces vues que, mettant en considération tous les services qui ont été 
rendus, et au/eu roi notre très-honoré seigneur et ayeul, par nos 
très chers amés et féaux les sieurs Louis-René et Anne-Jacques^ 
Raoul de Caradeuc son fils, nos Procureurs-Généraux en noire 
court de Parlement de Bretagne et qu'ils nous rendent encore ac- 
tuellement, aussi bien que Gabriel- Jean-Raoul de Caradeuc, notre 
conseiller au même Parlement ; ceux rendus par Félix-Sixte de 
Caradeuc, François-Gabriel-Nîcolas leurs oncle et frère, par feu 
Anne-Nicolas de Caradeuc, Jacques de Caradeuc, leurs père, grand'- 
père et bisayeul, conseillers au même Parlement ; par Pierre de 
Caradeuc, premier président des requestes en i58i, leur 5« et 6 
ayeul, par Pierre de Caradeuc de la Chalotais, son fils, un des pen- 
sionnaires de la noblesse aux Etats : services attestés par les gens 
des trois-états du pays et duché de Bretagne dans leur délibération 
du 4 novembre 161 7 et qui lui méritèrent, le 3 mars i634, des lettres 
de chevalier de l'ordre Saint-Michel ; de pareilles lettres données à 
Sébastien de Caradeuc, gentilhomme ordinaire de la Chambre du 
roi, SOQ fils, du ao janvier 16^7 ; pareilles lettres de chevalier de 
Tordre de Saint-Michel à Pierre trois de Caradeuc de la Chalotais 
son frère, un des pensionnaires de la noblesse aux Etats ; toutes 
lettres données pour bons services rendus aux roy s nos prédéces- 



LE MARQUISAT DS CARAPEÛG 111 

seurs et à l'Etat, et particulièrement encore les services rendus en 
1576, 77» 781 80, 81 et années suivantes, par Raoul de Caradeuc, 
ambassadeurs de Jeanne duchesse et Bretagne, et depuis, sous le 
même titrei de Jean IV duc de Bretagne, vers les roys nos prédé- 
cesseurs Charles V et Charles VI, et vers les roys d'Angleterre, 
lequel Raoul ayant été pris en guerre par le connétable de Clisson 
avec plusieurs gentilshommes bretons» ses terres dévastées et mai- 
sons inondées, ledit duc Jean IV voulut que les forteresses qui 
vaient été prises sur lui, tous les prisonniers et notamment messire 
Raoul de Garadeuc, fussent rendus et donnés en garde au sire de 
Laval , et pour le récompenser des services qu'il lui avait rendus et 
des pertes qu'il avait souffertes, il le fit conseiller d'Etat et lui fit 
différents dons honorables et utiles, comme droits d'usages^ chauf- 
fage et immunités dans la forêt de Rennes, pour rétablir ses mai- 
sons de la Bellangerie et autres, avec prééminences dans les églises 
et chapelles de Saint-Aubin du Cormier, de Bécherel, droit qui a 
été confirmé par tous les ducs et roys successivement, notamment 
par les lettres patentes du roy Louis XIV, données à Compiègne en 
i65oà Plicolas de Caradeuc, écuyer, sieur de la Bellangerie, con- 
tinuant tous et chacun les droits, honneurs et privilèges contenus 
aux lettres, chartes, concédées d'ancienneté par les ducs de Bretagne 
et roys ses prédécesseurs, aux prédécesseurs auteurs dudit sieur de 
Caradeuc, comme ils en avaient duement jouy et usé par le passé ; 
Considérant d'ailleurs l'ancienneté de leur noblesse et de leur 
nom, qu'ils ont rendus susceptibles de tous les titres dont il nous 
plairait de les décorer, des alliances anciennes et considérables 
dans les meilleures maisons de Bretagne comme des Beaumanoir, 
de Quitté, de Saint-Pern, du Hirel, du Guiny, du Bobril, celle de 
Sébastien de Caradeuc leur bisayeul et trisayeul avec Renée Gour- 
deau, d'une ancienne maison de Poitou, et alliée aux maisons de 
Montausier, de Chabot, de la Chataignerais, de Clorambault, de 
Buors, etc., celle d'Anne Nicolas de Caradeuc leur père et ayeul 
avec Jacquette de Pennemarch, d'une maison reconnue par la 
duchesse Anne pour une des plus anciennes maisons de chevalerie 
de révesché de Léon^ et d'ailleurs considérable par ses alliances 
contractées avec les maisons en Parc de Locmaria, de Kersauson^ 

TOME XIV. — AGIT iSgÔ. 8 



î 



102 LE ^RQUISAT DE GARADEUG 

de Poulpry, de Boiséon, Launay, des vicomtes et parageurs du 
Poitou, de Coëlivy ancien, laquelle maison de Goëtivy était alliée 
par deux fois k la maison royale, i** par le mariage d'Ollivier de 
Coëtivy, comte de Taillebourg, prince de Mortagne, fib de Prégent 
de Coëtivy amiral de France et frère d'Alain de Coëlivy cardinal : 
avec Marguerite de Valois, fille naturelle de Charles VU et d'Agnès 
Sorel, dont vint Adeline de Coëtivy femme de Henri de Pennemarch 
autheurs de la dite Jacquette de Pennemarch de Garadeuc et sa 
sœur Gillette de Coëtivy qui épousa Antoine de Luxembourg comte 
de Brienne, fils du connétable de Saint-Paul ; 2* par le mariage de 
Charles de Coëtivy, fils d'Olivier et frère d'Adeline de GoëUvy, 
dame de Pennemarch avec Jeanne d'Orléans^ depuis duchesse de 
Valois, fille de Jean d'Orléans, comte d'Angouléme et de Périgord, 
et de Marguerite de Rohan, laquelle Marguerite était petite-fille du 
duc de Bretagne et fut grand*mère de François 1«'; maison qui 
s'éteignit depuis le mariage de Louise de Coëlivy, fille unique de 
Charles et nièce d'Adeline de Coëtivy, avec Charles de la Tré- 
moille, prince de Talmont ; l'alliance de Louis-René de Garadeuc 
de la Ghalotais avec Anne-Paule de Rahier de la Fresnais, d'une 
ancienne maison de Tévesché de Dol, connue lors de la réformation 
de Dol, et même dès le XII* siècle dans la personne de Jordan Rahier 
frère de Grossard, laquelle avec son ancienneté joignait des alliances 
avec les maisons d'Acigné, Budes de Guébriant^ de Champagne^ 
Hay des Nétumières et autres ; celle d'Anne-Jacques de Garadeuc 
avec Marie de Coëtmen, sœur cadette de la marquise de Rougé, les 
dernières du nom illustre de Coëtmen, filles du marquis de Coëtmen, 
maréchal de nos camps et armées, de Marguerite de Goyon : A tout 
quoy ayant égard^ suivant le contenu des lettres données à Fontai- 
nebleau, par nostre très honoré seigneur et ayeul le 10 mai 1730 ; 
à Marly^ le la may 175a ; aux délibérations des gens des trois états 
du païs et duché de Bretagne, du 4 novembre 1617^ et du mois 
de novembre 1770, par laquelle ils prennent la garantie des Pro- 
cureurs- généraux et font les plus grand éloges de leurs services et 
fidélité; et désirant reconnaistre et récompenser tous les services 
rendus par lesditz sieurs de Garadeuc, nous aurions esUmé ne le 
pouvoir faire plus dignement qu'en donnant de notre propre mou- 



j 



LE MAUQUiSAT U£ CARADEUC 103 

\ement à Louis^René et Ânne-Jacques Raoul de Caradeuc nos Pro- 
cureurs-généraux» le titre et la dignité de marquis, par Térection 
en marquisat des terres et seigneurs de Caradeuc et de la Bertau- 
dière^ de Beaamont en Longaulnay, baronnie de Vauruffîer et an- 
nexes faites ou à faire, situés dans un seul tenant avec les fiefs eu 
dépendants, sous une seule dénomination de marquisat de Caradeuc. 
A ces causes, de notre grâce spéciale, plaine puissance et authorité 
royale, nous avons lesdites terres et seigneuries de Caradeuc, de la 
Bertaudière,de Beaumont en Longaulnay,baronnie de Vauruffier, et 
annexes laites ou à faire, situées dans un seul tenant, avec les 
fiefs en dépendants, créé, érigé, élevé et décoré, créons, érigeons, 
élevons et décorons par ces présentes signées de notre main^ en 
titre, nom, dignité et prééminences de marquisat, sous le nom de 
Caradeuc, pour en jouir et disposer par les exposants, leurs hoirs 
et descendants masles nés ou à naître, audit nom, titre et dignité 
de Marquisat de Caradeuc ; voulons et nous plaist que tels ils se 
puissent dire, nommer etqualiffier en tous actes, tant en jugement 
que dehors, qu'ils jouissent de pareils honneurs, droit d'armoiries, 
blasons et authorités, prérogatives, prééminences, en fait de guerre, 
assemblée d'Etats, de noblesse et autrement, tout ainsi que les 
autres marquis de nostre royaume, encore qu'ils ne soient ici 
particulièrement spécifiés ; que tous les vassaux, arrière-vassaux 
et autres tenant noblement et en roture du dit marquisat de Ca- 
radeuc les reconnaissent pour marquis, fassent leur foy et hom- 
mage, baillent leurs adveux ou dénombrements et déclarations, le 
cas y échéant sous le nom de marquis de Caradeuc, et que les 
officiers exerçant la justice en icelui intitulent leurs sentences et 
jugement sous le même nom, sans toutefois aucune mutation et 
changement de re^^oW, ni contrevenir aux cas royaux,dont la justice 
appartient à nos baillifs et sénéchaux, ni que pour raison de la pré- 
sente érection, lesdits sieurs de Caradeuc de la Chalotais soient 
tenus envers nous, et leurs vassaux et tenanciers envers eux, à 
autres et plus grands droits que ceux qu'ils doivent à présent ; à 
la charge par le dit sieur de Caradeuc de la Chalotais, leurs hé- 
ritiers, successeurs et ayant cause, de rendre leur foy et hommafje 
et de payer les droits qui pourront être dus aux différents seigneurs 



104 LE MARQUISAT DE CARADEUC 

desquels leurs terres rellèvent, et sans qu'à deiïaut d'hoirs masles 
en loyal mariage nous puissions, nos successeurs rois, en vertu des 
Etats et Ordonnances de i565, 1670^ i58a et autres, prétendre leurs 
terres et seigneuries être unies à notre domaine à quoy nous 
avons pour cet égard dérogé et dérogeons par ces dites présentes, 
mais seulement retourneront les dites terres et seigneuries en leur 
premier état ainsi qu'elles étaient avant la présente érection. Si 
donnons en mandement, etc.. Donné à Versailles, au mois de 
décembre 1776, et de notre règne le troisième. 

Signé : LOUIS. 

Plus bas, Par le Roy : Amelot . 

Et scellées du grand sceau de cire verte à lacs de soye rouge et 
verte. 

Enregistrées à Mantes le 28 juillet /777*. 



Les Caradeuc tenaient déjà au XIV* siècle, une place importante, 
comme on le voit par les lettres d'érection ci-dessus. Le plus ancien 
qu'on rencontre dans les actes est Jean de Caradeuc, archer à 
cheval de la compagnie d' Yvon de Kergorlai dont la montre (ut 
tenue à Dinan le 8 janvier i357 (D. Morice, Preuves I, i5o4 et 
i5i4) ; compagnie faisant partie du corps d'armée levé par Thibaut 
sire de Uochefort, sur l'ordre du régent de France (plus tard 
le roi Charles V), pour délivrer la ville de Rennes assiégée par 
les Anglais. 

Quant aux quatre terres unies par le roi pour former le marquisat 
de Caradeuc, le Vaurufjler situé en Plouasne, dans le nord de 
celle paroisse^ était la plus importante d'entre elles ; on lui 
donne ici le titre de baronnie, elle avait aussi le droit de haute 

* Arch, départementales de la Loire-Inférieure. Fonds de la Chambre des 
Comptes do Nantes. Livre des Mandements, vol 56. 






LE MARQUISAT DE CARADEUG 105 

■ 

justice, tandis que Caradeuc avait seulement la moyenne justice. 
La Bertaadière en Plouasne et Beaumont en Longaulnai, manoirs 
nobles, n'avaient pas de juridiction. Toutes ces terres relevaient 
jadis de Béchercl et, au XVIII» siècle, des diverses seigneuries dé- 
membrées de cette baronnie : aussi le roi a-t-il soin de dire dans 
ses lettres qu'il n'y a rien de changé dans les mouvances. 

Situé à un quart de lieue de Bécherel, le château de Caradeuc 
est cependant en la paroisse et commune de Plouasne (aujourd'hui 
département des Côtes-du-Nord) et le magnifique bois qui l'abrite 
se trouve en celle de Longaulnai. Entouré de ces ombrages sécu- 
laires, placé sur une éminenae fort élevée (190 mètres d'altitude), 
le noble manoir qui a donné son nom à la famille, devait être dès 
iS5o en la possession de Jean de Caradeuc. Le château actuel ne 
doit pas remonter au delà du XVIII'' siècle; sans nulle architecture, 
veuf d'une aile, il est seulement remarquable par le grand dévelop- 
pement de sa façade et surtout par le point de vue admirable qu'on 
a de là sur la vallée de Dinan. Sur le fronton de l'entrée se trouve 
avec les armoiries de Caradeuc la devise : Arreste ton cœur. C'est là. 
en effet, que le procureur-général, mettant à profit les préceptes 
du poète, se délassait de ses pénibles fonctions par d'utiles 
travaux d'agriculture*. 

Par là il rendit de grands services à la Bretagne, car à cette 
époque le développement de l'agriculture était le point capital pour 
notre province. Tant il est vrai que les esprits supérieurs savent s'i- 
nitier aux différentes conditions sociales^ surtout lorsqu'ils on 
comme La Chalotais, un mobile, un but unique : l'amour et le 
bien de leur pays. 

Louis DE VlLLERS. 

♦ La Chalotais agriculteur, i, ixxiii.des Mémoires de la Société archéologîqii® 
d'ille-et- Vilaine. 



SOUVENIRS DE MON BmiLLON 



NOTES D'(IN CAPORAL AUX VOLONTAIRES DE L'OUEST 



CfEAPITlU: V 

LA PRISE DU MANS 

fsuiTr)* 



X 



Le 1 1 janvier, jour de la prise du Mans, nous fûmes postés dans 
un cliamp, à gauche d'une rouie, et nous y restâmes toute la 
journée déployés en tirailleurs derrière les haies. 

Ma compagnie était alignée le long d'un fossé, en contre-bas, 
dans une position excellente pour Tembuscade. 

Les canons de M. de Falaiseau, chargés à mitraille, enfilaient la 
route ; mais l'ennemi n'attaqua pas de notre côté. Notre faction 
fut longue, les pieds dans la neige, sans bouger. 

A la nuit^ le général Jaurès nous porta à Sainte-Corneille, que les 
Prussiens menaçaient. Mais, cette fois encore, l'attaque attendue 
ne se produisit pas. 

Le la janvier, Chanzy se décida à se retirer sur Laval et 
Mayenne, et la retraite s'effectua sur toute la ligne, sans être 
inquiétée par les Prussiens, qui avaient assez à faire de se reposer 
après leurs pertes des jours précédents. 

C'est pendant cette retraite, k La Guerche, vers 1 1 heures du 
soir, qu'eut enfin lieu la réunion du i'^ et du 3* bataillon. 

' Voir la livraison do juin iRgB. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON «07 

1^ i3 jaûvier, nous étions à Savigné-l'Evêque, couverts par la 
division de Villeneuve, qui soutint brillamment le choc des Prus- 
siens et permit de continuer la retraite. 

Ce fut encore une retraite de nuit^ dans un désordre dfTreux> par 
des chemins détournés, avec l'appréhension constante d*étre coupés 
par Tennemi. Le général Jaurès marchait avec *neus, s'attendan 
à chaque instant à être attaqué. 

Nous parvînmes néanmoins sans encombre à Sillé-le-6uillaume. 



CHAPITRE VI 

SILLÉ-LE-GUILLAUME, EVRON 

MAYENNE 



I 

Le i4 janvier, veille de la bataille de Sillé-le-Guillaume, ma 
compagnie coucha dans une grange pleine de foin très confortable. 
A cela près que, si nous nous étions réveillés en sursaut, nous 
risquions de nous embrocher en glissant sur les baïonnettes de nos 
faisceaux formés tout du long dans le bas, nous ne courions pas 
d'autre risque que de griller comme de la friture, au cas où une 
étincelle eut mis le feu à nos matelas improvisés. 

Le lendemain, au réveil» j'eus toutes les peines du monde à 
mettre mes brodequins, tellement mes pieds couverts d'engelures, 
d'ampoules et de crevasses, me faisaient souflrir. J'y parvins cepen- 
dant^ non sans faire d'atroces grimaces k mes voisins. 

Nous assistâmes tout d'abord à la bataille l'arme au pied, en ligne 
sur une route qui longeait la ville. 

Vers deux heures de l'après-midi, les Prussiens étaient repoussés, 
nous laissant battre en retraite sans nous poursuivre. 

Dans la matinée, Taide-major, en passant le long des rangs, 
avisa des Courlis qui se plaignait de douleurs dans la gorge, et lui 
ordonna de se rendre sans délai au dépôt de Rennes pour s'y faire 



108 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

soigner. Il ne lui cacha pas qu'il couvait une belle et bonne angine 
et qu'il ferait bien de partir incontinent^les ambulances n'existant pas. 
Notre Esculape me demanda ensuite pourquoi je marchais 
comme un canard ; je lui répondis que mes pieds étaient en com- 
pote, et il me donna aussi^ après examen, Tordre de rejoindre le 
dépôt de Rennes. Le commandant contresigna et nous nous mimes 
en route, des Courlis et moi, prenant notre direction sur Evron, d*où 
nous pensions pouvoir continuer notre voyage en chemin de ter. 

Au moment où nous arrivions sur une place située, autant que 
je puis me rappeler, derrière l'église, un certain désordre attira 
notre attention. C'était un obus égaré qui venait d'éclater, sans faire 
autre mal que des dégâts matériels. 

Un officier indigène de spahis algériens nous aborda avec les 
manières les plus aristocratiques et nous donna quelques détails. De 
fil en aiguille^ et je ne sais comment, nous en arrivâmes à lui dire 
que nous allions partir, mais que nous cherchions à faire un repas 
solide avant de nous mettre en route. Lui-même était à la recherche 
d*un restaurant. Il avait une boite de conserve de bœuf; nous 
possédions une boite de conserve de haricots verts. Un café se 
trouvait à proximité ; nous y primes langue. On pouvait nous y 
faire une omelette et nous fournir le pain et les liquides. Sans plus 
tarder nous nous y installâmes, et, une demi-heure après, nous y 

faisions un excellent repas avec notre nouvel ami, qui nous laissa 

partir à regret, malgré le véritable travail auquel nous étions obligés 

de nous livrer pour le comprendre ou nous faire entendre de lui. 
Nous n'avons jamais su son nom. A-t-il été tué depuis P Est-il 

encore vivant P Tout ce j'en puis dire, c'est que c'était un Arabe de 

grande tente, car il avait un cachet de distinction auquel il n'était 

pas permis de se tromper. 
H faisait sans doute partie de ce détachement de spahis dont la 

belle conduite à cette bataille, contribua à nous permettre de nous 

retirer sans être inquiétés par l'ennemi, 
Notre bataillon, que nous avions laissé derrière nous, fut encore 

une fois d'extrême arrière-garde, pendant que l'armée se repliait. 

Nous le retrouverons à Mayenne^ où il cantonna après la retraite, 

et dont la défense lui fut confiée. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 109 



II 



Vers deux heures de raprès-midi, après avoir laissé passer 
devant nous les convois et les troupes débandées, nous continuâmes 
notre route à pied vers Evron, par la ligne du chemin de fer où les 
trains ne circulaient plus et dont les clôtures étaient arrachées par 
places. Nous suivîmes la route jusqu'à la route d*Evron, sur un 
sentier tracé dans la neige par ceux qui nous avaient précédés. 

Au moment où nous allions tourner sur cette route» nous fûmes 
abordés par un lieutenant de mobilisés, qui nous demanda à se 
joindre à nous. Il était chaussé de sabots, et marchait péniblement. 

Celte partie du chemin fui plus difficile à faire que la première. 
La fatigue nous assommait de plus en plus. Nous étions restés 
très en arrière, ne voyant plus personne sur la route^ et le crépus- 
cule tombait avec rapidité» lorsque nous entendîmes derrière nous 
le bruit d*une petite troupe de cavalerie. 

Comme nous pouvions très bien avoir affaire à un parti ennemi, 
des Courtis nous fit arrêter. L'officier de mobilisés se dissimula 
derrière une crête, à droite de la route, et je me couchai à côté de 
mon cousin, dans le fossé, derrière un tas de cailloux. Il chargea 
son fusil, me fit charger le mien, et me prévint de ne tirer qu'à 
son commandement. 

Les cavaliers nous avaient sans doute aperçus, car ils se diri- 
geaient de notre côté avec circonspection. Nous les laissâmes s'ap- 
procher jusqu'à une vingtaine de mètres environ, après avoir cons- 
taté qu'ils n'étaient que quatre. A cette distance, ne distinguant pas 
encore complètement, nous les arrêtâmes : 

« Halte-là ! Qui vive ? 

— France ! » 

Nous nous levâmes alors, et au moment où nous paraissions sur 
la route, une voix impérieuse nous demanda : 
« Qui êtes-vôus ? 

— Zouaves pontificaux, mon général, répondit des Courtis. 



no SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

— Gomment diable avez-vous vu que j*étai8 général P Vous avez 
de bons yeux, jeune homme 1 Et où allezvous ? 

— Nous allons à Rennes, ànotre dépôt, mon général. Je suis ser- 
gent et nous sommes en règle. 

— Bien, bien. Et qu'est-ce que vous auriez fait, si nous avions 
été des uhlans P 

— Nous aurions tiré, mon général ! 

— AHons, très bien. Bonne chance, Bonsoir. » 

La petite troupe se remit on marche. Nous nous mimes au port 
d'armes. Elle nous dépassa et se perdit bientôt dem» la nuit. 

En arrivant à Evron, nous apprîmes que notre interlocuteur n'é- 
tait autre que le général Chanzy. 



m 



Nous nous remimes en marche clopin-clopant, rejoints par 
Tofficier de mobilisés, qui avait émergé peu à peu de derrière sa 
crête, h la fin du colloque. 

Peu de temps après, nous rattrapions le convoi des vivres et des 
munitions, qui ne se composait à peu près que de voitures vides, 
dont l'interminable queue se déroulait k perte de vue. 

Les coupures de la route l'arrêtaient à tout bout de champ. 

Ces coupures étaient bien la chose la plus inepte qu'il m'ait 
été donné de voir pendant cette malheureuse guerre. Elles étaient 
espacées de cinq cents mètres en cinq cents mètres environ^ et 
consistaient en un double fossé long d'une dizaine de mètres et très 
profond, creusé à pic do chaque côté de la route, sur laquelle on 
n'avait laissé à la partie centrale qu'un passage bien juste suffisant 
pour un seul véhicule. 

Le double abime était protégé par un garde-fou en branchages 
entrecroisés, qui n*cmpêchait pas une voiture, un canon ou une 
prolonge de tomber dedans de temps k autre^ incident qui immo- 
bilisait aussitôt tout le reste du convoi. 

Notre retraite en fut gênée on suppose à quel point ; quant aux 



souveNiHS De mon BVTAHXON Itl 

Prussiens, ils eurent pour premier soin, en arrivant^ de réquisition- 
ner les paysans des environs et de les forcer à combler les fossés, 
opération après laquelle ils passèrent traiK}oill«QGient. J*ai même 
entendu dire I ce propos que les habitants d*un petit "village des 
environs d'Evron, avaient jeté un officier du génie prussien dans 
l'un de ces trous, qu'ils s'étaient empressés ensuite de boucher, 
avec une ardeur que l'on conçoit. 

Nous étions harassés ; aussi, voyant que le convoi tenait toute 
la route et que les difficultés de notre voyage en étaient fort 
augmentées, par l'impossibilité de marcher ailleurs que sur les 
bords coupés de rigoles symétriques pour l'écoulement des eaux, 
nous primes le parti démonter dans une carriole vide, où le sommeil 
nous prit immédiatement. L'officier de mobilisés monta dans une 
autre caniole et oncques depuis ne sûmes ce qu'il devint. 

Vers une heure du matin^ notre conducteur nous réveilla pour 
nous prévenir que nous arrivions à Evron. 

Toute la ville était sur pied, toutes les maisons étaient ouvertes, et 
les soldais les remplissaient du rez-de-chaussée au grenier. Il ne 
fallait pas songer i y trouver un gîte. 



IV 



L'idée nous vint d'aller chercher un logement au presbytère. On 
nous l'indiqua vaguement, et après l'avoir découvert avec peine 
dans l'obscurité nous y frappâmes en premier lieu doucement, puis 
de toutes nos forces avec les crosses de nos fusils. 

Rien ne bougea tout d'abord ; mais que serions-nous devenus, si 
cette suprême ressource nous avait fait défaut? Nous redoublâmes. 
Une fenêtre finit par s'ouvrir et une voix courroucée nous demanda 
ce que nous voulions. 

« Nous demandons l'hospitalité, monsieur Tabbé. 

— U n'y a pas de place ; d'ailleurs, le général en chef couche ici 
avec son état-major. 

— Monsieur l'abbé, nous ne trouvons de place nulle part. Nous 
sommes malades. 



112 SOUVENIRS DB MON BATAILLON 

— Qui ête8-vous?(La voix s'était un peu radoucie). 

— Nous sommes deux zouaves pontificaux 

— Attendez ! » 

La fenêtre se referma. 

Un instant après, nous entendîmes un pas dans la cour. La porte 
s'enlr'ouvit et un abbé nous examina à la lueur d'une lanterne. 

Puis la porte s'ouvrit toute grande, et le brave abbé, qui était un 
des vicaires, nous fit entrer dans la maison. 

« Par exemple, nous dit-il, je ne sais pas où nous allons vous 
caser, mes pauvres enfants. Le général et ses officiers occupent 
tous les appartements de M. le curé^ et j'ai dédoublé mon lit pour 
coucher un de vos camarades malade, M. de Lusignan. » 

Nous montâmes dans l'appartement du vicaire, et, en efiet, sur 
un matelas retiré de son lit, dans un cabinet voisin de sa chambre, 
nous trouvâmes Adhémar de Lusignan, qui était malade lui aussi, 
et regagnait comme nous le dépôt de Rennes ; mais il avait pu se 
reposer, étant arrivé de bonne heure dans la journée. lise leva, 
céda son matelas à des Gourtis, le bon abbé enleva de son lit le 
second matelas, le mît par terre dans sa chambre pour moi, et se 
contenta de sa paillasse pour le reste de la nuit. Lusignan se remit 
en route, et nous nous couchâmes, Raoul des Courtîs et moi. Nous 
étions absolument rendus. 



Vers neuf heures du matin^ on nous réveilla pour nous avertir 
que tout le monde était partie qu'il ne restait plus un seul soldat 
français dans la ville, et que Ton attendait les Prussiens d'un 
moment à Tautre. 

Le médecin examina mon cousin, lui trouva une superbe angine^ 
me défendit de mettre des souliers et de marcher pendant au 
moins deux jours, et partit à la recherche d'une chambre pour des 
Gourtis, l'hôpital, encombré de varioleux, étant inabordable. 

Le curéd'Evron, M. 1 abbé Gourdelier, envoya pendant ce temps- 
là sa cuisinière nous acheter des vêtements civils, avec de l'argent 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 113 

que nous avait gracieusement prêté M. Tabbé Betton, le vicaire qui 
nous avait accueillis. 

T^otre hôte nous déclara ensuite qu'il fallait envoyer nos unifor- 
mes et nos armes à Thôpital. Pour nos costumes, nous ne fimes 
aucune difficulté ; mais, quant aux armes, nous déclarâmes que 
nous ne nous en séparerions pas. Le bon curé céda avec regret sur 
ce dernier point, et nous aida à les cacher. 

Nous démontâmes nos chassepots. 

Les grosses pièces, baïonnettes, crosses et canons, furent dissi- 
mulées à tous les yeux dans Tenchevétrement des poutres d'un 
immense grenier vide. 

Les culasses mobiles^ les autres petites pièces et leurs vis, préala- 
blement graissées et enveloppées avec soin, furent déposées sous les 
soufQets de l'harmonium deTabbé Betton. 

Il fallait s'attendre, en cas d'occupation de la ville parles Prussiens, 
à un envahissement inopiné de la cure. La chambre du vicaire 
pouvait alors échoir à quelque ofQcier mélomane. 

En prévision de la réalisation de cette hypothèse, nous pous- 
sâmes la précaution jusqu'à nous assurer de Timpossibililé dans 
laquelle se trouverait celui qui ferait usage de Tharmonium, de 
sentir, en appuyant sur les pédales^ une résistance susceptible de 
ramener à découvrir les précieux paquets. 

L'abbé s'assit devant le clavier et plaqua quelques accords : 

« GI0..0..0,. oria in excelsis Deo ! » 

L'expérience fut concluante. 11 n'y avait rien à craindre, 

Le docteur revint sur ces entrefaites^ et emmena des Courlis chez 
une maîtresse de pension dont les élèves étaient retournées dans 
leurs familles ; il me tut défendu de le voir, de crainte de conta- 
gion, mais j'avais fréquenament de ses nouvelles par le médecin qui 
nous soignait tous les deux, et j'appris que son angine, prise à 
temps, lui permettrait bientôt de sortir. 

Le lendemain de notre arrivée, je pouvais marcher un peu avec 
des chaussons, et le curé me laissa aller jusqu'à l'église. 11 avait 
été contenu que je passerais pour son neveu, collégien au collège de 
Mayenne, dont il m'avait donné le képi. J'ai eu le plaisir d'appeler 
tt mon oncle » cet excellent homme, pendant plusieurs années 
encore après la guerre. 



114 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 



VI 



Dès que je fus en état de sortir. l*abbé Betlon me fit faire avec 
lui la périlleuse ascension du clocher. Il s'éiait muni d'une longue- 
vue, et nous explorâmes les environs» particulièrement la route de 
Sainte- Suzanne, oà l'on disait que les Prussiens étaient en force. 
Nous ne vîmes d*abord rien, que deux traînards de notre armée, 
qui se dirigeaient vers Mayenne. 

Puis, le hasard nous fit assister i un petit drame. 

En regaidant du côté de la gare, nous vîmes deux uhlans, dont 
les chevaux étaient attachés A la barrière du chemin de fer^ et qui 
entraient dans une aul^rge située près de là. L'un d'eux disparut 
dans la salle^ l'autre resta sur le seuil. 

Un attroupement se forma aussitôt dans la rue, décrivant un 
demi-cercle autour de celui-ci. 

Au même instant, nous aperçûmes à l'autre bout de la ville une 
petite troupe de fourrageurs français, composée de cavaliers de 
différentes armes. Ils s'avançaient au pas, marchant avec prudence. 

Au moment où ils arrivaient & l'entrée du village, un habitant 
sortit de chez lui, se dirigea vers eux en faisant des gestes animés, 
et les guida i travers deux ou trois rues tortueuses, jusqu'à celle, 
assez longue, au bout de laquelle se trouvaient les Prussiens. 

Nos cavaliers armèrent leurs mousquetons et partirent au trot 
dans la direction du chemin de fer. 

Celui des deux uhlans qui était resté à la porte de l'auberge, les 
voyant venir de loin, rentra précipitamment et avertit son compa- 
gnon ; puis tous deux sortirent en bousculant les spectateurs et 
coururent à leurs chevaux. 

Le premier réussit à se mettre en selle, l'autre n'y parvint pas. 

Cette scène se passait en moins de temps que je n'en mets à 
l'écrire. 

Soudain^ comme une trombe, arriva la petite troupe française, 
qui avait pris le galop en voyant l'ennemi. 

Au moment où le uhlan, qui avait pu monter à cheval^ enlevait 



SOUVENIRS DE MOxN BATAILLON 115 

sa monture^ une décharge générale coucha à terre l'autre uhlau 
et son cheval, qu'il venait seulement de réussir à détacher ; celui 
qui partait reçut aussi, Bans nul doute, une balle dans le corps, 
mais son cheval n'eut rien, car nous les suivîmes Tun portant 
Tautre, à perte de vue, sur la roule de Sainte-Suzanne. Le cheval 
filait droit, dans un galop régulier ; mais le cavalier se maintenait à 
grand*peine, penchant sur sa selle d'une façon inquiétante pour 
son équilibre, tantôt à droite, tantôt à gauche. 

Le jour suivant, une compagnie d'infanterie vint se mettre eu 
bataille sur la place centrale de la ville d'Evron, et y resta toute la 
journée, pendant que les rues étaient parcourues par des patrouilles 
de cavalerie. 

Une contribution assez forte, deux cent mille francs, je crois, fut 
frappée par les Prussiens, et cette occupation dura plusieurs jours, 
les troupes détachées regagnant Sainte- Suzanne tous les soirs. 



/ 



VU. 



Un jour, en revenant de chez le docteur, je rencontrai devant le 
presbytère une demi-douzaine de cavaliers allemands conduits par 
un officier. 

C'étaient des hussards. Leur bonnet de fourrure était orné d'une 
bourse d'étoffé rouge. Le reste du costume était sombre. Ils avaient 
très bonne mine. 

L'officier me regarda en passant^ souri, et dit quelques mots à son 
voisin. Ha rencontre lui rappelait sans doute un frère plus jeune, 
un fils peut-être, demeuré là-bas dans quelque gymnase des bords 
du Rhin. Puis il détourna la tête et passa, sans se douter assuré- 
ment que le collégien qu'il venait de croiser^ faisait dans son for 
intérieur la réflexion suivante : 

« Toi, si tu t'étais trouvé l'autre soir à la place du général, sur la 
route de Sillé, tu aurais passé un mauvais quart d'heure ! » 



116 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 



Mil. 

Le cinquième jour, on ne vit plus aucun Prussien et nous apprî- 
mes que les Volontaires de l'Ouest étalent à Mayenne. 

Raoul des Courtis était sur pied ; je pouvais supporter mes 
chaussures ; nous résolûmes en conséquence de partir pour Mayenne 
dès le soir même, notre voyage à Rennes n'ayant plus de but, 
puisque nous ne nous y rendions que pour nous soigner, et que 
nous étions à peu près gnéris. 

Le curé eut beau faire tous ses efforts pour nous dissuader de le 
quitter, nous n'en persistâmes pas moins dans notre résolution. 

Les Prussiens, croyait-on, tenaient encore le bois d*Hermet, situé 
à moitié route entre Evron et Mayenne ; mais nous espérions qu'ils 
étaient partis, et d'ailleurs aucun raisonnement ne pouvait nous 
convaincre. 

On alla chercher nos vêtements à Thôpital, nous remontâmes 
nos armes et l'autre vicaire, Tabbé Labâte, de son côté, se prépara 
à nous servir de guide. 

Le bon abbé Gourdelier, lorsqu'il vit que rien ne nous retiendrait^ 
voulut du moins nous aider de son mieux. Il décida en conséquence 
que nous partirions en pleine nuit, dans une carriole qui lui 
servait pour ses courses lointaines. Il envoya chercher en grand 
mystère par son sacristain un cheval que Ton fit entrer dans la cour 
dès que la nuit fut tombée, nous fit cacher nos deux paquets de 
vcleiiicnts dans le fond de la voiture, sous une couche de paille, 
et ne consentit pas à nous laisser nous mettre en route avant 
minuit. 

IX 

A minuit donc, bien lestés par un bon souper, nous montâmes 
en carriole. L'abbé Labâte, sur le devant, à droite, conduisait. Il 
avait son revolver chargé passé dans sa ceinture. 

A sa gauche, des Courlis, le fusil chargé appuyé entre eux deux, 
tenait d'une main son revolver^ et de l'autre une lanterne allumée 
avec laquelle il éclairait la route tant bien que mal. 



t 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 117 

Assis au fond, sur une chaise, leur tournant le dos, je constituais 
Tarriëre-garde, mon fusil armé entre les jambes, et mon revolver 
tout préparé dans sa gaine ouverte. 

Nous étions bien jeunes tous les trois, et maintenant que je me 
remémore de sang-froid notre entreprise, je suis persuadé, si nous 
étions tombés au milieu d'un parti de Prussiens, que toutes les 
précautions du bon curé se seraient tournées contre nous, et que 
nous n'aurions pas fait de vieux os. 

Tout alla bien jusqu'à' la première coupure de la route^ que les 
ennemis n'avaient pas fait réparer de ce côté-là. Mais en y arrivant, 
notre cheval s'arrêta et refusa d'avancer. 11 fallut que le vicaire 
descendit, allât explorer le chemin avec la lanterne et prit la 
pauvre béte par la bouche pour lui faire franchir ce mauvais pas. 
Un peu plus loin, second arrêt. Cette fois, c'était un cheval 
mort qui barrait la route ; il fallut le contourner. 

Après une demi-douzaine de cérémonies du même genre, nous 
arrivâmes sur la lisière de la forêt. Raoul des Gourtis cacha sa 
lanterne. 

« Attention !» dit le vicaire à demi voix. 
Et il fouetta le cheval, qui partit à un assez bon trot^ 
Nous étions à peu près au milieu du bois, lorsque nous enten- 
dîmes sur notre gauche un bruit assez fort, pareil à celui que ferait 
un arbre de moyenne grosseur, ou une maîtresse branche, en tom- 
bant tout-à-coup dans le taillis. 

Aucun de nous ne bougea. Nous demeurâmes attentifs, emportés 
du même trot régulier par notre cheval, qui était blanc, et dont on 
apercevait la seule forme vague dans la nuit. 

Ni l'abbé, ni mon cousin ne se retournèrent, et je cherchai seul 
& percer l'obscurité du côté suspect. Mais je ne vis rien. Peut-être 
en eflet n'y avait-il rien. Peut-être quelque poste avancé nous 
avait-il laissé passer, nous jugeant inofiensifs. 

X 

Vers six heures du matin, nous arrivâmes à Jublains, tout près de 
Mayenne. Nous allâmes frapper au presbytère, dont nous ne 
pouvions nous faire ouvrir la porte. Le sacristain finit par recon- 

TOME'XIV. — AOUT iSqS 9 






il8 SOUVËNlUb DE MON BATAiLLON 

uaitre la voix de Tabbé Labàte et alla prévenir M. le curé, qui 
nous accueillit & merveille, uous fit faire un bon feu et nous donna 
à déjeuner. 

Il nous renseigna sur les Volontaires de l'Ouest, qui étaient bien 
à Mayenne. On n avait pas vu les Prussiens, mais nous étions les 
premiers à lui donner des nouvelles d'Evron depuis Toccupation 
de cette ville par l'ennemi. 

Après nous être reposés et réconfortés, nous remerciâmes 
notre amirable hôte comme il convenait ; puis^ remontant dans 
notre carriole, nous nous dirigeâmes vers Mayenne, dont les 
abords, nous dit-on, étaient gardés avec beaucoup de vigilance. 

En efiTet, nous parvînmes bientôt sans encombre jusqu'à une 
redoute fortifiée qui coupait la route à l'entrée de la ville. 

Des cavaliers vinrent nous reconnaître. Nous montrâmes nos 
ordres de route et nos uniformes au brigadier^ qui fit le salut mili- 
taire eu voyant les galons de des CourtiS; et nous indiqua notre che- 
min avec courtoisie. 

Un peu avant dix heures, nous faisions notre entrée dans la prin- 
cipale rue de la ville, qui était pleine de zouaves se rendant à 
Tapéritif. 

Aux premiers pas, nous fûmes reconnus. On nous croyait au 
dépôt ; il fallut raconter notre aventure ; entourés par nos cama- 
rades qui nous faisaient fête^ nous nous dirigeâmes vers un hôtel 
où beaucoup d'entre eux prenaient pension, et nous y fêlâmes 
joyeusement, comme je laisse à le penser, notre heureux retour au 
milieu des nôtres. 



XI 



Quelques jours après, le général Jaurès nous passa en revue sur 
une place qui était ornée de canons sérieux cette lois, composant 
notre batterie organisée, 

11 nous remercia et nous distribua quelques décorations, dont 
une croix de la Légion d'honneur à notre capitaine et une médaille 
militaire au plus ancien sergent. Puis il nous fit ses adieux, dans 
un ordre du jour trop flatteur pour que je ne le reproduise pas^ 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 119 

if Officiers, sous-officiers et soldats des. Volontaires de TOuest. 
« Un ordre du Ministre de la guerre enlève au XXI' corps 
le 3° bataillon des Volontaires de TOuest. 

r 

« En me séparant de vous avec le plus profond regret, je liens 
M à vous remercier du courage, de la discipline et du dévouement 
« dont vous avez toujours fait preuve. 

« Dans nos combats comme dans nos marches je n'ai jamais eu 
i< que des éloges à vous adresser, et vous étiez pour le XXI*" corps 
c< un exemple aussi bien qu'une force. 

ce Vous porterez ailleurs les nobles qualités qui ont élevé si haut 
« votre réputation ; mais vous conserverez, je l'espère, un souvenir 
« d'aflection et de confraternité d'armes pour le chef qui vous a 
« commandés et pour les soldats avec lesquels vous avez combattu. 

« Que Dieu vous garde et vous donne le succès ! 

« Le général commandant en chef le XXI* corps. 

« Jaurès». 

Cet ordre du jour est du 27 janvier 1871, date mémorable pour 
le S"^* bataillon, car ce fut celle de la réunion définitive de toute 
là Légion. 

Le lendemain, Tarmistice était signé. 

Nous faisons partie depuis le 24 janvier de la 2™' armée de 
Bretagne sous le commandement du général de Colomb,, et le 
colonel, devenu le général de Charette, était chargé de l'une des 
sept divisions échelonnées d'Angers à Caen. 

Le général conserva le commandement direct de la Légion, dont 
il garda le costume. Il installa son quartier général à Mayenne, au 
milieu de nous. 

Il fit nommer lieutenant-colonel le major d'Albiousse, et la prépa- 
ration de la défense de la ligne que nous occupions le long de la 
Mayenne, commença en même temps que l'organisation des 
bataillons de mobilisés» 

Les autres troupes étaient placées dans les environs, sur leurs 
positions défensives. Un escadron de lanciers et douze bataillons 
de mobilisés bretons complétaient la division, qui comptait une 
quinzaine de mille hommes environ. 



120 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

Les mobilisés^ dotés de bons instructeurs pris parmi nous, 
furent rapidement disciplinés ; ils ne manquaient que de cadres 
sérieux, et les eurent bientôt, après quelques éliminations néces- 
saires. On cessa alors de les rencontrer comme autrefois sur les 
routes, un morceau de lard embroché dans leurs baïonnettes ancien 
modèle, demandant à tout venant : « Ous qu'est mon bataillon ? » 

C'étaient, de compte fait, de braves gens, ces mobilisés, ces vieux 
gars, comme ils s'appelaient eux-mêmes, et les périls traversés, les 
fatigues subies, commençaient à les aguerrir. D'ailleurs, le niveau 
de la 2' armée s'élevait de jour en jour. De cette cohue d'hommes 
rassemblés à lahâte, équipés sommairement, armés des armes les 
plus dissemblables, sortaient maintenant des bataillons vigoureux, 
obéissants, maniables, passionnés du désir de sauver l'honneur et 
lé. France, croissant d'heure en heure en courage et en discipline. 

Admirable privilège de la race française, que les revers ne 
parvenaient point à abattre et qui puisait dans ses blessures mêmes^ 
plus d'ardeur et plus d'énergie à affronter de nouveaux combats ! 



XII 



Je trouve dans le livre du docteur A. Touchard* un ordre du jour 
du général Jaurès, mois connu de mes camarades que celui du 
37 janvier cité plus haut. Ce second ordre du jour, dit l'auteur, 
u est le résumé fidèle de la campagne et comme le livre de bord 
<( que tenait alors ce vaillant oCQcier. » 

Le général l'adressa à ses troupes en quittant son commande- 
ment ; tous les soldats du XXI* corps peuvent donc en prendre 
leur part. C'est à ce titre qu'il servira tout naturellement d'épilogue 
à ce chapitre. 

(( Officiers, sous-ofûciers, soldats, 

« Un décret du chef du pouvoir exécutif dissout la 2*^* armée 
c( de la Loire. 

* Auto r du camp de Conlie (Notes et «ouvonirs) Le Mans, Pellochat, 1894, 
page 26. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 121 

t Avant de me séparer des troupes du XXI* corps, je dois leur 
c exprimer toute ma satisfaction pour le dévouement, la discipline 
(c dont elle ont constamment fait preuve. Organisés en quelques 
u jours^ vous avez^ dès votre sortie du Mans^ marché comme de 
a vieilles troupes, et à vos premiers combats de Saint-Laurent-des- 
« Bois, de Poisly et de Lorges, vous vous êtes montrés inébranla» 
« blés au feu. 

« Depuis lors à Fréteval, à Morée, à Montfort, à Savigné l'Evêque, 
« vous avez toujours vigoureusement repoussé Tennemi, et jamais 
« le XXI* corps n'a quitté ses positions que par ordre et pour suivre 
« un mouvement général. 

« A Sillé-leGuiUaume, après une marche de 5o kilomètres dans 
« la neige, vous voua retourniez pour faire face à l'ennemi, et vous 
c< le rejetiez au delà de Crissé, en lui infligeant des pertes sérieuses. 
« Partout, vous vous êtes bien conduits. — Si vos efforts n*ont 
« malheureusement pas suffi pour assurer le sort de notre chère 
(C Patrie, ce ne sera pas sans fierté que chacun de vous pourra 
a dire : J'étais du XXP corps et j*ai fait mon devoir. 

« Un jour, s'il plait à Dieu, la France, aujourd'hui épuisée, 
« recouvrera ses forces et sa puissance, et il vous sera donné de 
« venger le passé. — Puissé-je alors me retrouver au milieu de 
« vous. — Vive la France ! 

c( Poitiers, 9 mars 187 1, 

» 

« Le général en chef commandant le XX J* corps, 

(( Jaurès. » 



\n SOUVENIRS DE MON BATAILLON 



CHAPITRE VII 



APRÈS LA GUERRE 

Fougères, Rennes. — La réorganisation de 
la Légion. — La Commune. — Quelques 
réflexions. 



I 



Sur ces entrefaites, j'avais été nommé caporal à la 3* du 3, pour 
prendre rang à partir du i*' février 1871. 

Cette date me rappelle une joie sans mélange, telle que les succès 
que j'ai pu obtenir depuis ne m'en ont jamais plus causé de sem- 
blable. 

Mon capitaine me donna l'ordre de me rendre à Rennes pour 
y toucher une tenue neuve, la mienne commençant à montrer les 
signes précurseurs d'un délabrement prochain. A cet effèt^ il me 
remit un bon pour l'officier d'habillement. 

Un de mes camarades, excellent garçon, le sergent de Waresquiel, 
mort depuis, partait aussi pour la même destination. Il comptait 
passer par le Mont Saint- Michel que je mourais d'envie de voir et 
m'offrit de m'emmener avec lui. Muni d'une permission régulière 
établie dans ce sens^ je pris part à cette excursion. 

Nous comptions la faire à pied, mais l'amabilité des gens du pays 
que nous rencontrions, eut vite fait de la transformer en promenade 
en voiture sur presque tout le parcours. 

— « Bonjour . 

— Bonjour. 

-— Où allez-vous, Messieurs ? 
A tel village. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON l?3 

— Montez donc avec moi, je m'y rends justement, ça ne me 
dérange pas de mon chemin. » 

C'était le boucher, le boulanger, un fermier... La Beauce était 
loin ! 

Après notre visite au Mont nous nous rendîmes à pied à Cancale 
par le bord de la mer. 

Nous nous mimes en route dès l'aurore et personne ne vit le 
chemin que nous prenions. L'ancienne digue qui reliait le Mont à 
la côte normande n'était pas encore tout à fait démolie, la 
nouvelle n^existait pas, même en projet. Nous primes par la grève. 

Nous avions coupé de grands bâtons à Faide desquels nous sau- 
tions les ruisseaux de vase que nous rencontrions de place en place, 
mais nous étions souvent obligés de nous déchausser pour en 
effectuer la traversée, lorsqu'ils étaient trop larges pour être franchis 
d'un bond. Nous éprouvions alors de grandes difficultés pour en 
sortir; cela nous égayait fort et nous n'y attachions pas autrement 
d'importance. Grande fut donc notre surprise, lorsque nous primes 
pied en terre ferme, d entendre un groupe de sauniers, qui nous 
avaient contemplés du rivage, conjuguer à notre intention dans 
tous ses temps et ses modes le verbe s'enliser. C'était miracle, 
nous expliquèrent cçs braves gens, si nous n'avions pas accompli 
sous leurs yeux la malsaine opération que le verbe s'enliser désigne 
dans notre belle langue française] 



II 



A Saint-MaIo> nous primes le train pour Rennes après avoir fait 
timbrer nos permissions au guichet des billets. 

Le lendemain matin, à Rennes, je me rendis au magasin d'habil- 
lement avec deux autres camarades qui venaient comme moi tou- 
cher des tenues neuves. 

Le lieutenant chargé de cette importante partie du service les 
renvoya assez brusquement en leur faisant remarquer que le timbre 
du Conseil d'administration manquait à leurs bons. Je tendis le 
mien avec une certaine appréhension, sachant qu'il n'avait pas 



124 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

reçu lui non plus cette consécration, mais à peine Tofficier eut-il 
jeté les yeux dessus que son front rayonna de contentement. 

u Tenez, dit-il aux autres, en voilà un qui est valable; ce n'est 
pas comme les vôtres ! » 

Je jetai un coup d*œii lurtif sur le papier et j'y vis, en eGfet, l'em- 
preinte d'un timbre, mais c'était celui de la gare de Saint-Malo, où, 
croyant exhiber ma permission, j'avais tendu Tautre pièce à la 
receveuse. 

On me fit choisir un beau costume tout neuf et il n*y eut que 
peu de chose à faire pour l'ajuster à ma taille et y coudre deux 
superbes galons de laine rouge dont la pointe montait jusqu'au 
coude. Avouerai-je que je les avais achetés depuis quelque temps 
déjà et que je n'eus qu'à les retirer de ma giberne, où ils étaient 
aussi soigneusement empaquetés qu'eut pu l'être un bâton de ma- 
réchal de France ? 

III 

La division Charette fut envoyée à Fougères, le a6 février, après 
la prolongation de l'armistice. Les autres troupes tenaient la ligne 
d'Ernée à Saint-Hilaire ; quant à nous, nous résidions à Fougères 
même, avec le quartier général. 

Mon bataillon était caserne dans une minoterie au bas de la ville. 
Les compagnies étaient installées à chaque étage, du haut en bas, 
comme des livres sur les rayons d'une bibliothèque, ou plutôt 
comme des poires dans les compartiments d'un fruitier. 

Nous avions, entre autres postes, celui du vieux château, qui était 
aménagé à l'entrée, dans un ancien atelier de tisserand. Je m'y 
trouvai de garde avec le sergent René de Trogoffet nous y liâmes 
amitié. Il n'avait qu'un ou deux ans de plus que moi. 

Le peu que nous avions pu voir du château pendant notre garde 
nous avait mis l'eau à la bouche. Nous y revînmes^ un jour que 
nous n'étions de' service ni l'un, ni l'autre, et nous en fîmes une 
visite complète qui ne dura pas moins de cinq ou six heures. Mais 
nous eûmes la satisfaction de ne pas laisser une tour sans l'avoir 
visité^, des poivrières aux prisons souterraines, dans lesquelles on 



IMU 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 125 

descendait autrefois les prisonniers par Tunique ouverture percée 
au centre du plafond. 

Cette excursion, je me garderais bien de la recommencer aujour- 
d'hui dans tous ses détails, certain que je serais de me rompre le 
cou. 

On obtenait assez facilement Tautorisation d'avoir une chambre 
en ville. Entre autres centres, nos camarades Cyrille des Grottes, 
d*Aubermesnil et René de Cacqueray avaient loué un appartement 
chez un pharmacien, excellent garçon nommé Cozic, que- nous 
aidions à fabriquer son eau de selz. Il se mettait un masque sur 
la figure pour procéder à cette opération, mais dédaignait de nous 
imposer cette précaution qu'il jugeait superflue à Tégard de son 
prochain. 

IV 

On avait installé dans un terrain clos situé près de la gare, un 
abattpir en plein vent où nous abattions et dépecions nous-mêmes 
la viande achetée directement sur pied. Cette boucherie primitive 
fonctionnait à la satisfaction générale. 

Je me suis remémoré cette installation, naguère, en lisant dans 
je ne sais plus quel journal une chronique militaire. L'auteur y louait 
fort le promoteur d'expériences tendant à organiser dans les corps 
de troupe des boucheries du même genre. 

Ce brave chroniqueur s'émerveillait de l'innovation. 

J'en ai conclu qu'il ne s'était pas trouvé à Fougères, ni peut-être 
même àlUeurSt en février 1871 . 

Non loin de notre abattoir, sur une place, l'Intendance avait 
accumulé des tas de pains qui restèrent en plein vent et moisirent 
au bout de quelques jours. 

Nous ne pouvions nousempêcher de trouver que Ton eut peut- être 
dû se tenir dans un juste milieu entre la disette de la campagne et 
l'excès d'abondance que nous constations alors. 

Entre temps, nous étions loin de rester inoccupés. Tous les matins 
il y avait peloton d'instruction ; et toutes les après-midi, exercice. 

H y eut même un jour promenade militaire aux environs, et déjeu- 



126 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

ner sur l'herbe olTert par nos officiers. J'étais invité par le capitaine 
de Morin, à la même table, ou plutôt au même panier que le général 
Lalande. 

Aux préliminaires de paix, le i^' mars, seuls maintenus de tous 
les corps francs, nous eûmes la corvée de désarmer plus de quinze 
mille hommes. 

Grâce à la bonne volonté et à Tentrain de tous^ cette opération se 
termina en deux fois quarante-huit heures. J'étais de piquet à la 
gare lorsque partit le dernier convoi, mais nous n'eûmes qu*à 
regarder. 

Les braves mobilisés s'en allaient joyeux, agitant leurs képis 
en signe d*adieu» encombrant jusqu'aux escaliers des petits wagons 
du chemin de fer local. 



Cependant, la période active était terminée, et nous ne savions 
pas trop ce que Ton allait faire de nous. Le général nous conseil- 
lait fort de rester. Les ofQciers nous parlaient dans le même sens. 
Grâce à notre organisation solide, nous étions^ disaient-ils, destinés 
à tenir garnison dans de grandes villes en attendant la reconstitu- 
tion complète de l'armée. 

Engagés pour la durée de la guerre, nous avions toute liberté 
de partir. Beaucoup de Volontaires profitèrent de cette faculté et le 
corps traversa une crise sans précédent qui l'aurait anéanti, s'il n'eut 
d'ailleurs joui d'une réputation hors ligne. Ceux qui s'en allaient 
sans être propriétaires de leur costume de zouave, durent le reverser 
au magasin contre des vêtements civils qu'on leur fournit à la place. 
En dépit de tous les efforts, le nombre des départs ne fit que s'ac- 
croitre. 

Le mouvement prit bientôt de telles proportions que notre effectif 
tomba brusquement de deux mille hommes à six ou sept cents 
à peine. Il est vrai que les cadres étaient restés presque au complet. 
Malgré cela^ cette dislocation inquiétait tout le monde, car elle 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON i27 

avait pour conséquence de priver subitement la Légion d'hommes 
très entraînés et dont la plupart avaient fait campagne. 

Mais, le licenciement des autres corps francs et le renvoi dans 
leurs foyers de tous les engagés pour la durée de la guerre, rendait 
disponibles beaucoup d'hommes remplis de bonne volonté et qui 
regrettaient la vie toute d'imprévu et de mouvement dont ils ve- 
naient de tftter. Un grand nombre d'entre eux accoururent au 
premier appel et, si les départs étaient nombreux, les arrivées furent 
plus nombreuses encore. 

Le résultat ne se fit pas attendre : en moins de huit jours et 
comme par enchantement, les vides qui s'étaient produits dans 
nos rangs furent comblés par une mutlitude de mobiles, de fantas- 
sins, de marins, de Bretons, qui rejoignaient par tous les trains 
et par toutes les routes. 

VI 

Un appoint sérieux fut apporté à nos bataillons désorganisés^ 
par les deux compagnies de dépôt venues de Poitiers. Elles étaient 
fortes, ensemble, d'environ trois cents hommes qui appartenaient 
la plupart i la classe 1871, et avaient devancé l'appel de cette classe 
pour pouvoir choisir leur corps. A la fin de la guerre, leur premier 
engagement expiré, beaucoup d'entre eux en signèrent un nouveau 
de trois mois, sous les chaudes exhortations du capitaine Jacque- 
mont. 

Quand nous arrivâmes à Rennes, vers la fin de mars, nous 
trouvâmes ces compagnies installées depuis environ six semaines 
dans la capitale de la Bretagne. Mais presque toute la durée de 
l'armistice s'était passée pour elles à Poitiers, où notre dépôt 
tenait garnison dans le collège des Jésuites, ainsi que je l'ai dit en 
an chapitre précédent. 

J'ai conservé quelques notes sur les camarades qui composaient 
ces deux compagnies. Leurs provenances et leurs antécédents étaient 
1res divers : 

Bergeron venait des mobiles de la Seine, et de ce chef, on ne 
manquait pas de l'appeler « le citoyen Bergeron « . 



!î8 SOUVENIRS DE^ MON BATAILLON 

Orléans avait envoyé de Bodinat. 

Un autre, Decoux, sortait d'un bataillon d'Indre-et-Loire avec 
les galons de sous-officier et possédait le talent rare de rossignoler 
en soufflant sur la lame de son couteau. 

Un quatrième, Place, avait été caporal à Rome, dans la Légion 
d'Antibes. 

Charles de Gennes, animé d'une tranquille gaieté ; Penin, qui 
portait si joliment Tuniforme ; Taimable Ghevigné, admissible à 
Saint-Gyr, auquel on avait offert les galons de sous-lieutenant dans 
un régiment de marche et qui avait préféré endosser la casaque 
de simple zouave ; un des frères de TEtoile ; d'autres encore repré- 
sentaient le Poitou et la Vendée. 

En tête des Bretons marchaient Philibert de Goûe, depuis reli- 
gieux capucin, et ce brave Louis de Garkouet, si fier de Rennes, sa 
ville natale. 

Quelques autres étaient d'anciens francs-tireurs : Stauder qui 
avait cinq iois vu le feu, Kerguistel, et tutti quanti. 

Le plus intéressant de tous s'appelait Rivière, un créole de Ylle- 
Bourbon, blessé d'un coup de baïonnette devant Beaugency. 

« 

Celui-là s'était donné un but dans la vie : la conquête de Mada- 
gascar. Bien de chez lui, car il laissait voir ht la rencontre un billet 
de mille francs, il se refusait toutes les douceurs de l'existence et 
gardait pieusement sa banknole en vue de la grande entreprise. 
Outre les armes dont l'Etat pouvait lui demander compte, il s'était 
procuré je ne sais où et possédait en propre un chassepot qui 
constituait tout son arsenal d'envahisseur ; et il passait son temps 
à coUiger les paquets de cartouches qui traînaient dans les gibernes 
délaissées et sur la paille des cantonnements. 

Lors de l'expiration de son engagement, quand Rivière s'en alla 
de Rennes un beau malin^ — tels les routiers et capitaines du 
fameux sonnet partirent de Palos de Moguer, — avec son chassepot 
personnel et son billet de banque non entamé, le sac de soldat qu'il 
emportait, bourré de paquets de cartouches, eut constitué la charge 
d'un âne. 

Je n'ai pas d'ailleurs entendu dire que le pauvre conquistador 
fût jamais arrivé à destination^ à moins. . . 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 129 

Quel est ' le R. P. Rivière, auteur d'un Essai de bibliographie 
Malgache ou catalogue des ouvrages écrits sur Madagascar ou en 
langue Madécasse^ publié dans le numéro d'août 1893 du Polybi- 
blion ? 

Le Révérend Père et l'ancien Volontaire de l'Ouest ne feraient-ils 
qu'une seule et même personne ? Il est permis de le supposer en 
voyant l'objet des communes préoccupations de l'un et de l'autre. 

Dans tous les cas, espérons que le beau rêve de jeunesse de 
notre ancien camarade ne tardera pas à se réaliser^ 

(A suivre). 

Marquis des S***. 



* C«8 lignes ont été écrites on avril 1895. 




POÉSIE BRETONNE 



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ia-bou rat ; Be — pred* vi jeint enn hu — mor vad . 



I 



I . — Enn eunn ti pri, e zanl Kleve, 
Pipi hag he wreg a verve, 
Paour, mœs euruz 'n'eul labourât ; 
Bepred Wijent enn humor vad. 



GVVEKZ 131 

a — Pa gomze Pipi, he lavar 

Evit Noch a oa gwir, hep mar ; 
Daoust petra' re\ 1ère timad : 
« Pez *ra Pipi a zo grœt mad » 

3 . — Eunn deiz, Noch' laraz d'he fricd : 

<( Pipi^ te 'zo lemm da spered ; 
Woarc'hoaz' nem gav ar foar neve ; 
Plîjout rafe did mont da Vre ? 

4 . — N'onii deuz nemet eul ioen kezek 

A dal, m'oarvad» meur a wenek, 
Meur a bez aour. . . hag a c'halfez 
Pellaat ac'han ann dienez. » 

5. — G\Yir eo ; digas dia machupen, 

Ma boto 1er, ma zok kroc'hen ; 
Ânn dib buhan war gein Koantik. 
Demp ; ken ember, Noch, ma dousik. 9 



II 



G . — Pipi seder wai' ann hent braz 
Pipi goz a ie, pa gavaz 
Eur vuoc'h vriz gant he ferc'hen, 
Hag hen o sonjal evelhen : 

7 — tt Al Ioen korn ze a vankje difi ; 
Neuze Noch a ganje lirzin. 
Na dall ket Koantik... ha goude P 
Noch aman ha lez a \Yersfe... » 

8. — llep poan ann daou Ioen 'oe troket... 
Ann dud n' ho zro, joaus meurbet. 
Mœs hep dale, tost d'ann Ti koat, 
Ua Pipi' welel eunn davad. 



•32 GWERZ 

9. — a Feiz, moail, din vé gwelloc'h Ira 
Eunn danvad... néo ket red meaa... 
Gant eur gordeo me hèn stago;.... 
Hag, ar pez'so well, gloan a vo. » 

10. — Setu eunn trok neve — « Jeannet, 

Na peleac'h it-t-hu ken abred ? 
Gant o iar ?. . Kaera iar ervad ! 
Beza po Vil *hi ma danvad? 

11. — Ganl Pipi ar iar oe lezet. 

« Nag'uo dumanVo gwerzet !... »> 
Setu o tont Fantik Calo 
Ganl eur banerad avalo. 

la.— Fantik Cato, 'vit ma danvad 
Hacboui*rofe hopanerad? » 

— la, ma den mad — ma*, me Pipi, 
Demp neuze d ann hostaliri/ 

i3. — « Eur bannac'h traou, oslisez vad, 

Pam'euz grœl hirie marc'had mad. » 
Enn ti oa Tortik ann Esken ; 
Ganl konl Pipi a oa he benn. 

i4 — Tortik ann Esken oa lare : 

« Sod, da varc'hajo 'zo fal Ire, 
Hag er ger pa vi distroet 
Ganl da dousik a vî pilet. » 

ï5 . — Ganl Noch biken pilel na vin ; 
Mad a c'heuz grœt, a laro din. 

— Ma, lekomp kant skoed, markerez, 
Ha demp du-ze, mar é^^ c'hredez . — 



6WERZ rn 



III. 

f 6. — War ann dro Tortik ha Pipi 
Buhan a iiém rentaz d*ann ti 
' c Nan, biken, m*en tou, te welo, 
Bîrviken Noch din na grozo. » 

IV. 

17. -- « Nochik keaz, na n'omp ket abred ; 

Ha koulskoude àm euz hastet. . . 
M^amezek, alo, n'ez kouaze ; 
Red*vo tanva ar gistr neve -* 

18. — Brema, emeNoch, lar din-me, 

Petra c^heuz grœt epad ann de ? 
'— Eur vuoc'h vriz am*euz gwelet ; 
Ma c hazek vît'hî raeuz roel. — 

19. — FiDOc'h evidout oa neuz ket : 

Kaout eur vuoc*h'zo mad meurbet -- 
^ Troket 'méuz' nei ouz eunn danvHii 

— Biken den nije grœl ken mad. — 

20. — Roet 'meuz danvad evit îar... 

-^ Kaer, Pipi, na c'heuz ket da bar. 

— Ar iar neuze, den divalo, 
A lezîz evit avaio. 

3 1. — Ha dous Pipi, ro din eur pok ; 

Tit plijout din' c heuz grœt pep trok ; 

Alo» ro din da banerad... 

Pez a c'heuz grot a zo grœt mad. ^ 

aa. «- Tortik a vanaz estonet. 

-^ « Ama. war ann daol, prim, kant skoed ; 
Disk, Tortik, na neuz ket er bed 
Tra kaëroc*h egetn'em glevet. » 
TOSfÊ xnr. — AotT 1895. ^o 



TRADUCTION 



QUE BONNE ENTENTE EST DOUCE CHOSE ! 



1. 

I. Dans une triste chaumine de la commune que garde Noire 
Dame de la Sainte Epée le vieux Pipi et sa digne épouse vivaient 
pauvres^ mais heureux car « travail est béatitude » ; aussi bien la 
belle humeur leur était accoutumance. 

a. Pipi ouvrait-il la bouche ? sa parole était, sans conteste, d or 
pour Renée ; quoi qu'il fit. Renée n'avait qu'une phrase pour qua- 
lifier ses actes : ce que fait le vieux est bien fait. 

3. Or, un jour Renée s'exprima ainsi : « Pipi, mon chéri^ tu 
es malin ; demain a lieu la grande foire neuve de Bré ; y aller, te 
serait-il déplaisant ? • 

k. Nous n*avons pour toute fortune qu'un cheval... Eh! mais 
il vaut bien sans doute une sacoche de sous ; qui sait ? de pièces 
d*or, peut-être ; lu pourrais, à la foire, en tirer un excellent parli, 
écarter à tout jamais la misère du logis... » 

5. — Pas mal pensé, mignonne ; vile ma redingole, mes sou- 
liers du dimanche, mon béret peau de taupe. Que Koantik endosse 
vile la selle ! Allons, à bientôt, Renée, ma chérie. 



II. 

6. Et le vieux Pipi, joyeux, sur la belle grand' route avançait, 
avançait toujours , et voilà qu'à ses regards se présente un gars 
qui piquait devant lui une vache pommelée ; et Pipi, ruminant 
ses projets, se dit : 



GWERZ U5 

7. « Ce cornu serait bien mon affaire ; si j'en fais l'acquisition, 
Renée modulera plus mélodieusement que jamais... la béte est 
loin de valoir Koantik... Qu'importe ? Renée pourra vendre lait et 
beurre, et... 

8. L'échange s'opère sans peine ; on se sépare, le cœur en liesse. 
Mais, voilà que, soudain, près du Ti Koat, Pipi aperçoit une brebis. 

9. « Ma foi, marmotte le bonhomme, une brebis me semble 
plus utile... elle n'aura pas besoin d'être gardée... on l'attache à 
un piquet, et tout est dit... la laine, cela, par exemple, est de bon 
rapport . . » 

10. Nouveau troc. — ^ Holà, Jeannik, où courez-vous si matin 
avec cette poule... la belle poule I Un échange vous convient-il? 
voici ma brebis. 

11. Pipi emporte la poule : a Décidément, nous aurons à vendre 
orl belle provision d'œufs... » Mais voici venir Fantik Cato, une 
panerée de pommes au bras. 

1:1. — Dites, Fantik, ma mie, pour ma poule vous plairait-il de 
me bailler ces fruits ? — Ouidà, brave homme. — Or sus, de ce 
pas, allons à Thôtellerie. 

i3. — Noble hôtelière, un verre de poivré, je vous prie ; car, 
quelle chance aujourd'hui dans mes marchés !... — Or, lè^ Tortik 
la Scie prêtait une oreille attentive au récit merveilleux de Pipi. 

i4. — Pauvre niais, exclama Tortik, sur toute la ligne tu as été 
floué ; quand tu seras de retour chez toi, ta douce, pour sur, te 
caressera les épaules. 

i5. — Ma douce Renée me montrer jamais le poing, fi donc ! 
Elle sera ravie de ma série de marchés ; c'est bien^ me dira-t-elle. 
— Allons donc ! tiens, parions cent écus qu'elle va te brosser de la 
belle façon. En avant, vite^ à ton domicile. 



13A GWERZ 



III 

i6. — Et tous deux se dirigeaient du côté de la cabane au toit 
de genêt ; et, chemin faisant, Pipi répétait : « Non, non, je le 
jure» Renée ne me grondera jamais. » 



IV 

17. — Ma pauvre Renée, nous voilà de retour. •• pas trop tôt, 
n'est-ce pas ? Je me suis hâté pourtant. — Voisin, voilà un siège... 
Déguster le nouveau cidre est chose indispensable. 

18. — Eh bien, Pipi, interrompit sa bien-aimée, qu*as-tu donc 
fait de ta journée ? J*ai changé notre cheval contre une vache. 

19. — Bravo ! En fait de finesse tu n'as point ton pareil. Oh ! 
que, dans un ménage, une vache est utile ! — Oui, mais ma vache, 
je l'ai donnée pour un mouton. — Un autre n'eût pas mieux agi. 

ao. — J'ai laissé le mouton pour une poule. — A merveille ! Toi 
seul a pu avoir une si heureuse idée. — Dans ma naïveté, j'ai livré 
la poule pour une panerée de pommes. 

ai. — Parfait! embrasse-moi, mon chou ! Quel tactl Que de 
trocs. . . à la seule fin de m'étre agréable ! En vérité, ce que le 
vieux fait est bien fait. 

aa. Tortik resta bouche bée. — Vite, sur la table, les cent écus ; 
apprends, Tortik, que la « bonne entente est douce chose » la 
bonne entente, ce trésor inappréciable du foyer domestique. 

Baude du Merez-Bré. 




v 



LE PÈLERINAGE DE BERNADETTE 



LEGENDE 



A M"* Hbnri Lassbrrx ob Monzik. 

Depuis combien de temps Bernadette était-elle en Paradis ? 

Depuis une seconde, vous aurait-elle répondu avec sa vivacité 
méridionale, si vous aviez pu l'interroger. 

Car dans la contemplation de l'Immaculée, éclairant de sa blan- 
cheur l'origine et la fin des choses, il n'y avait plus ni temps ni 
espace, et les mois, voire les années, tombaient dans l'éternité 
comme tombent, dans le Gave, les pétales des roses du miraculeux 
rosier. 

Mais à en juger par le couvent d'où Bernadette s'était envolée, 
laissant son corps délicat stigmatisé par de cruelles douleurs dans 
ua coin du cimetière, il y avait déjà bien des jours ! Aussi lors- 
qu'une des religieuses de Nevers, relevée de ses vœux par la mort, 
venait, modestement, prendre rang derrière les contemplatives qui 
ont choisi la meilleure part, Bernadette s'étonnait que l'on souffrit^ 
que Ton mourut toujours ! Elle s'étonnait davantage que sœur 
Rosalie ou sœur Agnès, qu'elle avait laissées encore fortes, alertes, 
eussent tant besoin d'être trempées dans la fontaine de Jouvence 



1.8 LK PÈLERINAGE DE BERNADETTE 

de là-baut, qui est la charité parfaite, pour reprendre vigueur et 
beauté, sacrifiées ici-bas au Dieu jaloux. 

Autant que Bernadette de leur décrépitude, les vieilles professes 
s'étonnaient de la splendeur, de Téclat qui transfiguraient la petite 
t sœur Marie-Bernard. Certes! elles s'attendaient fermement à la 

retrouver, — la sainte Vierge ne ment jamais ! — mais comme 
dans le cloître, efiacée, timide, la dernière et, pour tout dire, un 
peu inutile. Inutilité qui avait toujours été pour Bernadette un 
grand chagrin, presque aussi grand que celui d'être traitée en 
relique par quelques bonnes âmes aveuglées et même d*aventure 

par Nos Seigneurs les Ëvêques ! 

Surprises^ ravies^ les saintes filles se pressaient autour de Ber- 
nadette qui avait repris son nom avec sa robe de baptême. Et 
comme au Paradis il n'y a plus de serpent pour tenter d'orgueil, 
d*envie ou de curiosité, elles ne se lassaient pas d'entendre le récit 
des apparitions que malgré toutes leurs pieuses industries sœur 
Marie-Bernard n'avait jamais voulu leur faire aux heures de récréa- 
tion, sous les charmilles du préau ; récit que maintenant la mes- 
sagère ne se lassait pas de redire, comme une hymne d'actions de 
grâce à la gloire de c la Belle Dame > qui, malgré son néant, 
l'avait choisie..... 

Aussi advint-il, non un soir, car sur ces merveilleux pays, le soleil 
dejustice ne se couche jamais, mais à un instant de l'éternelle 
durée, il advint, dis-je, que saint Joseph, revenant de la terre, 
chargé des placets glissés par ses clients, les fiancés, parmi les 
bouquets de son autel surprit, sans le vouloir, un de ces naïfs et 
édifiants colloques. De l'orphelinat de Lourdes, une sœur était 
récemment montée, Téconome, celle qui fait le marché, les com- 
missions, les courses, non sans une courte halte en Purgatoire 
pour quelques coups de langue inutiles, dictés cependant par la 
charité, par le désir de distraire ses compagnes en leur rapportant 
des nouvelles toutes fraîches de la Basilique, des pèlerinages, ou 
par l'intérêt de la communauté que rançonnaient de trop rapaces 
marchandes. Mais au ciel on pouvait parler ! Et l'ayant débar- 
rassée de son panier, dont le poids, alourdi de tant de bonnes 
œuvres, avait fait pencher la balance, toutes les nonnes, surtout 



LE PÈLERINAGE DE BERNADETTE \^'^ 

celles de son habit, lui faisaient accueil et pour la vingtième fois 
au moind — car si les femmes se taisaient là-haut qui donc change- 
rait les louanges du Seigneur I — slnformaient de Lourdes et des 
nombreuses merveilles du lieu d*élection de Marie. 

Plusieurs parmi les élues avaient vu Lourdes depuis que la 
petite ville obscure était devenue la maison privilégiée de la sainte 
Vierge, celle où le plus récemment elle avait posé son pied nu et 
tendu vers les hommes ses mains bénissantes. 

Mais Bernadette ne connaissait de Lourdes que la Grotte^ cette 
porte ouverte sur Tautre monde, où sa Dame lui donnait rendez- 
vous pour la couronner des roses dont ici-bas elle ne sentirait que 
les épines. Elle ne connaissait que l'obscur réduit où de chez sa 
t.ière nourrice, elle était rentrée chétive, ignorante, résignée ; le 
moulin qui blutait de si belle farine pour le pain des riches ; 
réglise dans l'ombre de laquelle, toute contrite, elle se glissait au 
confessionnal et le lendemain, dès l'aube, son capulet rabattu, mar- 
chait les mains jointes vers la sainte Table, où, majestueux, sous 
ses beaux ornements, le curé, Monsieur l'Abbé Peyramale, dépo- 
sait l'hostie sur ses lèvres qui jamais n'avaient menti ! Ah ! avec 
quelle joie, à son entrée dans le Lourdes céleste, elle reconnut son 
curé, son bon, son saint ami, le prêtre fort et doux, rude et tendre, 
courageux et prudent, qui aux heures difficiles déjouait les trames, 
évitait les pièges et couvrait l'innocente bergère de son savoir, de 
sa vertu. Avec quel ravissement dans la certitude acquise, ils évo- 
quaient ces angoises, ces luttes, alors que la foi de l'ignorante 
devenait celle -du théologien et que, sans voir, le prêtre avait cru et 
rivalisé de zèle avec l'humble brebis instruisant son pasteur. 

Et tout s'était réalisé ! Tout était miracle ! La chapelle, une Ba- 
silique ; la foule, l'Univers accouru pour se plonger dans la source 
miraculeuse qui d'un peu d'eau boueuse comme nos faibles re- 
pentirs, était devenue un fleuve profond, intarissable comme, la 
miséricorde et le pardon divins ! 

Et du cœur, plus que des lèvres de Bernadette, ce cri s'échappa : 
c Ah I que je voudrais revoir Lourdes ! » 

Saint Joseph l'entendit et, en bon époux qui ne sait rien cacher à 
son épouse, alla trouver Marie^ assise aux côtés de Jésus, ..et lui 



140 LE FËLKKtNAGE DE BERNADEITIC 

soumit le désir de la voyante, désir qui ressemblait tant i un 
regret. 

Jésus et Marie se sourirent et la Vierge fit signe à l'ange gardien 
de Bernadette, toujours à ses côtés : tout lumineux qu'il f&t, moins 
lumineux que la mortelle qui avait pleuré et souffert, Tange prit 
la main de sa sœur terrestre et tous deux se prosternèrent aux 
pieds de la Reine du Ciel, t Allez », dit Marie de cette voix har- 
monieuse qui fait taire la harpe de David, et Torchestre des sphères. 
« Allez, et rapportez-moi deux roses du miraculeux rosier » 

Si avant d'entreprendre un tel voyage l'Ange secoua seule- 
ment ses ailes pour s'assurer que toutes les plumes tenaient, Ber- 
nadette dut faire quelques préparatifs. Elle passa au vestiaire du 
Paradis où les bienheureux laissent leurs défroques en cas de re- 
descendre sur terre, et vêtit ses bardes de paysanne, car il ne fallait 
pas songer au voile, à la guimpe des sœurs de son Ordre, qui 
auraient pu la reconnaître et la prendre pour une âme en peine ou 
un fantôme 

Mais dès qu'elle eût pris la Jupe courte et rapiécée, les gros 
sabots fourrés de bas épais, le tablier et le fichu déteints, lecapulet 
blanc de laine bourrue, liseré de noir, son costumechez ses parents, 
Bernadette fut prête et s'attachant aux ailes de son compagnon 
commença sa descente 

le beau voyage ! ô les vastes plaines d'élher transparentes, 
fluides que les astres diapraient d'énormes fleurs ! les ravissants 
(H>rtiqiies formés par les arcsen-ciel ! la jolie terre verte et ronde 
évoluant doucement autour du soleil dont la lune pâle et timide re- 
tlétait les rayons ! 

la gracieuse cité assise entre ses montagnes, ainsi qu'une 
bergère au creux d'un vallon, et baignant dans le Gave ses pieds 
];k>udreux !.. 

Bernadette la reconnaissait. Toute grise sur le gazon mouillé, 
avec son lourd clocher bâti pour soutenir le capuchon de neige 
dont comme une cagoule d'ermite, le coiffent les rafales d-hiver ; 
avec son chàteau-fort , sentinelle relevée de son poste par la 
stratégie moderne, mais qui garde encore sa fièremine, et semble. 



LE PÈLERINAGE DE BERNADETTE Ul 

ainsi qu'un chevalier oublié parmi nous, porter tout blanc sur le 
ciel bleu, les couleurs de sa Dame, l'Immaculée. 

Emue, la pèlerine caressa du regard l'humble presbytère, le plus 
humble logis où ses pauvres parents avaient refusé les trente de- 
niers dont tant de Pharidiens les tentaient et mérité par leur vie 
laborieuse, par leur foi simple de partager au ciel» les richesses, le 
bonheur de leur sainte enfant : et sans voir — car la grotte seule 
l'attirait — ces ruines neuves, où^ des colonnes qu'aucun dôme ne 
charge un chœur qu'aucun autel ne sanctifie, une crypte, tom- 
beau oublié du vieux pasteur, marquent remplacement de la 
nouvelle église paroissiale, Bernadette tirant les ailes de l'ange, 
précipita son vol vers le site béni que nul paysage céleste nb lui 
faisait oublier. .... Mais où étaient la Grotte, le Gave, le rocher de 
Massabielle, le bois tapissé de branches mortes, les cailloux mpus» 
sus, que pour éviter à la chétive fillette le contact de Teau de 
neige sa sœur jetait dans le courant ? ... « Des rues, des boulevards, 
de hautes maisons : tout le long de la chaussée incessamment 
parcourue par cent équipages aux joyeux grelots, des boutiques 
enguirlandées de longs chapelets et^ derrière les vitres claires, 
Notre-Dame^ dans sa robe droite, sa ceinture bleue, son rosaire 
d'or, ses pieds fleuris, grande, petite, de pâte fine ou grossière, de 
riche ou de pauvre métal, mais si peu semblable à celle qui debout 
sur l'églantier, lui avait souri ! . . 

Qu'était-ce ce vaste édifice percé de cent ouvertures, de larges 
portes P Qui, debout sur le seuil, celte religieuse âgée, le visage 
sillonné de larmes pitoyables, comme les rochers d*eaux vives, 
ruisselant des sommets ? Femme vénérable dont le geste d'accueil, 
d'encouragement, introduisait dans Thôpital de Notre-Dame des 
Sept-Douleurs, ces déshérités, ces infirmes, que les jeunes, les 
riches, les heureux lui apportaient sur des brancards ? 

Qu'était-ce P... Un grain de sénevé devenu grand arbre parce 
qu'une main pure, une âme dévouée, l'avaient semé dans le jardin 
toujours fécond de là charité ; un Hôtel-Dieu fondé par la vénérable 
Mère Saint-Fray. 

Et cet autre couvent jeté en travers du Gave ainsi qu'une barque 
toujours prête à dériver vers le port, et contrastant par son silence, 



14 > LE PÊLKaiNAGE DE BERNADETTE 

ses murs épais, sa porte basse, avec la ruche bourdonnante ouverte 
à tant de maux ?... 

Le froid monastère des Clarisses» qui pieds nus, gravissent 
journellement le calvaire, souffrent et prient pour Marthe, qui lutte 
et agit !... 

Bénissant Dieu mais pressant toujours son ange que tant de 
belles œuvres émerveillaient, Bernadette atterrit enfin sur le rond 
point à l'heure où le soleil, concentrant sa lumière, enflamme les 
glaciers. Là, sur son socle de marbre, la Vierge qu'une grille pro- 
tège contre le remous Incessant du flot humain qui lassaille, se 
dresse, liliale, triomphante, envolée, en face des superbes édifices 
élevés à sa gloire. 

Enveloppé de notre atmosphère, Tesprit céleste avait disparu et^ 
bien qu'invisible, il se tint toujours aux côtés de Bernadette, les 
pèlerins ne voyaient qu'une petite paysanne de Bartrès, d^Argelès 
ou d'Ossun, venue aux fêtes d'août se confesser aux Pères et 
« pcLSser ses chapelets » devant la Grotte. 

Debout, les mains croisées^ sa taille petite et frêle, rapetissée par 
ses lourds vêtements, le teint maladif, son grand œil brun, lim- 
pide et profond, fixé devant elle, Bernadette regardait et plus d'un, 
la frôlant^disait : « Voyez cette montagnarde,ne ressemble-t-elle pas, 
trait pour trait, aux portraits de Bernadette P » Puis, attendri par 
cette évocation, on passait pour s'abimer dans les splendeurs 
qu'une bergère avait fait surgir en répétant, confiante et humble, 
les paroles de sa vision : « Je veux qu'on me bâtisse ici une cha- 
pelle, qu*on y vienne en pèlerinage. » 

En face de la voyageuse, les rampes du Rosaire se repliaient 
comme deux bras suppliants pour porter sur leurs mains jointes 
la Basilique, dont la flèche trouait Tazur, semblable au lis érigé 
dans la main de Gabriel quand il salua la nouvelle Eve^ du premier 
Ave Maria 

Etroite, effilée, trop resserrée pour sa base, la Basilique donnait 
l'impression d'une prière ardente qui perçant la nue, fait perdre 
pied à rame et remporte brûlante de foi, de désir jusqu'au trône 
du Tout-Puissant 

Sous les feux du couchant toutes les teintes devenaient riches, 



LE PÈLERINAGE DE BERNADETTE 14) 

presque violentes et nul n'aurait oséenreproduire.sansles atténuer, 
les contrastes, que seul. Celui qui a fait le tableau sait fondre dans 
une harmonie délicieuse à Toeil. 

Dorée à sa base comme un nimbe de Panaghia la voûte bleue 
s'arrondissait en coupole, que les montagnes roses, violettes, pou- 
drées de blanc soutenaient de leurs arêtes fines, de leurs cônes régu- 
liers, de leurs scies ébréchées, tandis que les premières croupes se 
renflaient, assombries de futaies et semées de couvents calmes, 
recueillis, semblables à des moines de diverses robes^ alignés pour 
l'office. D'un vert intense, les gazons mouraient dans l'eau glauque; 
les arbres nuancés, les parapets blancs, les toits rouges ou ardoisés 
les façades mates piquetées de carreaux brillants se juxtaposaient 
sans se mêler et donnaient Timpression exacte d'une chose arrivée 
à son maximum de réalité. 

Ecrasés par le décor, les personnages perdaient au contraire 
leur individualité et la foule n'était plus qu'un amas indistinct 
d'êtres pareils^ s*agitant vers un même but, et se fusionnant 
comme les âmes, qui à Lourdes n'en font plus qu'une dans le 
grand effort de l'imploration. 

Soutenue par son invisible ami^ Bernadette atteignit la crypte et, 
sous les voûtes basses dont le poids oppresse comme un remords, 
elle vit défiler ces innombrables pénitents qui viennent déposer 
leur fardeau, parfois bien lourd; dans ce tombeau, dont chaque 
pierre a une voix pour proclamer un prodige : plaies assainies ou 
âmes purifiées. 

Et après avoir salué l'autel central sur lequel, aux jours glorieux 
des Assomptions, un prêtre, ardent champion de l'Immaculée, fait 
descendre le Dieu formé de la chair vierge de Marie et pour la 
gloire delà Mère obtient chaque année du Fils d'éclatants miracles^ 
la modeste pèlerine s'éleva jusqu'à la Basilique qui dorée et peinte 
comme un missel, braisillait de tous ses cierges^ palpitait de toutes 
ses bannières^ tribut de la France meurtrie à sa protectrice, à sa 

' M. l'abbé Dominique, Sulpicien. 

* Rassembées par M™* Maurice de Blic. orKanisairice du grand Pèlerinag^e 
de 1673. 



144 LE PÈLEHINAGE DE BERNADETTE 

Reine, et qui, agitées parle soufDe incessant des prières, semblaient 
autant d'ailes prêtes à Tenlever, chisse merveilleuse, jusqu'aux 
étemels parvis. 

Mais la Grotte I la voyante y aspirait. Seule, disaient les nouvelles 
élues, la grotte n'avait pas changé. Ni marbres, ni dorures, ni 
frontons^ ni colonnes, mais le rocher nu, l'excavation creusée par 
le temps et l'agreste rosier reverdissant après chaque hiver, ainsi 
qu'une âme que les eaux de la grâce ont ranimée. 

Non ! La main de l'homme n'avait pas osé toucher à la niche 
où la Dame s'était encadrée et que son effigie peuplait encore d'un 
bien pâle reflet, hélas! des radieuses apparitions !.... 

Entraînée, comme autrefois, par un irrésistible appel, Bernadette 
allait, enfin, y accéder. Une clameur l'arrêta : un cri, toujours le 
même, dont la note déchirante perça le ciel au Calvaire, et qui fit 
pâlir le Christ, quand la veuve de Naïm et les parents de la fille de 
Jaïre le jetèrent sur son passage ; un cri de mère demandant la 
guérison^la vie de son enfant ! Exsangue, aftaissée, ses longs che- 
veux d'or flottants, plus blanche qu'une morte dans sa robe 
blanche rayée du bleu ruban des enfants de Marie, portée sur un 
brancard par de beaux jeunes hommes, vigoureux et tristes, son 
frère, son fiancé, elle allait, inconsciente, inerte vers la piscine, et 
non seulement ses proches mais les autres pèlerins la suivaient, 
priant haut, frappant leur poitrine et avec une sainte audace, som- 
mant Marie de fléchir Jésus! 

Palpitante, Bernadette s'était glissée au premier rang et, quand 
le corps de la paralysée toucha l'eau miraculeuse dont le froid 
brûlant ne la fit même pas tressaillir, on entendit dans le grand 
silence anxieux une voix tendre, confiante. 

<i vierge Immaculée ! Notre Dame de Lourdes ! ma Dame! 
Guérissez-la ! » Qui priait ainsi P La mère, le fiancé, les compagnes? 
A quoi>bon le demander } Marie avait entendu. Elle répondait ! 

Galvanisée, l'agonisante debout, les pieds dans l'eau, la tête 
irradiée, les membres dénoués, révêtue de sa chevelure blonde, 
pudique et belle, ainsi qu'une jeune martyre au prétoire, l'agonisant 
entonnait les lèvres frémissantes un vibrant Magnificat \... 

l>e proche en proche, le vent de l'au delà soulevait la foule 



LE PÉLERlNAGli: DE BERNADETTE 145 

et lorsque Bernadette, craignant de s'être trahie, s'y perdit, 
ce fot son irrésistible élan qui la jeta vers Tesplanade^bù les 
malades entassés sur leurs grabats, les suppliants, à genoux au- 
tour d'eux, sentaient l'invincible espérance pénétrer leur chair en- 
dolorie, leur cœur meurtri et le miracle accompli devenir pour 
chacun le miracle possible, imminent. Et tandis qu'une immense 
clameur ébranlait le firmament haut, serein qui écoutait la terre 
gémir et pleurer, l'enfant ressuscitée surgit, et faisant siennes 
toutes ces angoisses, ces douleurs, ces espoirs, demanda dans la 
charité accrue de sa reconnaissance le salut, le soulagement de 
ses frères. Mais la bergère ne voyait, n'entendait ni ceux qui pieu* 
raient, ni ceux qui priaient, ni ceux qui louaient. Seule la Grotte, 
l'absorbait, la fascinant. A. genoux, tout son être tendu vers la 
Dame^ toute sa vie réfugiée dans son regard, elle revivait ses 
extases. 

Car ce n'était pas une statue, une image imparfaite qui debout 
au bord de lexcavation la ravissait, mais la Vierge, Tlmmaculée, 
Celle que depuis tant d'années elle contemplait dans la gloire et 
qui lui donnait sans mesure, le bonheur promis après l'épreuve.... 
Et ayant enfin retrouvé le Lourdes de son enfance dans le creux 
du rocher, Bernadette oubliait tout, même le Ciel ! 
Un homme la frôla. Grand, fort comme ceux qui doivent porter un 
monde ou une idée, la tête pensive et penchée comme ceux qui 
méditent et regardent en eux-mêmes^ l'œil ardent, chercheur, 
l'œil de ceux qui voient l'invisible, il s*était, invinciblement 
attiré, approché de la petite paysanne et Bernadette, attirée elle- 
même, se retournant, le reconnut, ! Ah ! c'était bien lui, l'élu, le 
champion, le chevalier de Marie : lui dont le verbe enflammé avait 
donné des ailes à la bonne parole^ lui qui^ guéri par miracle, pro- 
clamait les miracles, lui dont la plume flamboyante comme l'épée 
de l'archange gardait l'arche sainte, la divine histoire contre les 
mensonges, les vaines crédulités, les afl'adissants récits, les con- 
voitises, les trafics, les rivalités. Scories terrestres, qui jettent leur 
boue sur toutes les entreprises surnaturelles et amassent les ven- 
deurs sous les portiques de tous les temples t 

Seul de cette Irinité humaine choisie par Marie, le Prêtre, la Vo- 



14ti LB PÊLBRINAGE DE BERNADETTE 

yante, THistoneo, il reslait debout ; et si la sainteté et l'innocence 
recevaient déjà leur salaire, le talent attendait encore le sien, grossi 
h chaque heure par la lutte incessante pour la vérité et la justice. 

Frappé de la ressemblance de cette pauvre jeune fille avec l'en- 
faut bénie dont la bouche candide avait proclamé sans le com- 
prendre le plus glorieux privilège de Marie — privilège initial que 
TEglise a toujours cru,mais que le plus pieux des Papes devait pro- 
mulguer pour clarifier le déclin des temps ; — cet homme se 
pencha vers le pâle et pur visage qui ravivait ses souvenirs, et 
faible comme un écho, un nom passa sur ses lèvres : « Berna- 
dette ! ». 

Mais déjà la pèlerine s*était éloignée^ laissant au cœur de son 
compagnon d'armes plus de flamme, à son intelligence plus de 
lucidité. 

Moins distraite, car à la chute du jour, les malades regagnent 
rhôpital, les bien portants leurs gites, Bernadette s'abimait dans 
un délicieux colloque avec sa Dame. Elle regardait tour à tour la 
Grotte qui s*embrasait comme une chapelle ardente sous les guir- 
landes de béquilles luisantes ainsi que des débris humains au fond 
d'un ossuaire, elle regardait la statue éclairée de reflets,la Basilique 
qui planait et les étoiles allumées dans Télher comme les cierges 
dans les lacets, pour la procession aux flambeaux. Et, pénétrant la 
grandeur des œuvres édifiées par ses faibles mains, l'humble ber- 
gère répétait : « Que Marie est belle 1 Que Lourdes est beau ! 
Presque aussi beau que le ciel ! » 

Comme pour lui répondre d'un groupe arrêté près d'elle, une 
voix s'éleva : voix ironique, mordante, qui blasphémait Marie, 
niait ses bontés^ raillait les foules névrosées qui sur la parole d*une 
enfantine admettaient l'impossible, l'irréel, l'intangible, et quitaut 
les chemins rudes mais ouverts de la libre pensée, s'engagent dans 
les voies obscures de la superstition à la poursuite d'un immatériel 
bonheur. Attristés, des amis tentaient de lui faire entendre que, 
n'eùt-on pas la faiblesse de croire, mieux valait laisser à rhumanilé 
douloureuse, jetée sans son aveu sur cette terre aride, la seule fleur 
que tous peuvent cueillir, que les larmes reverdissent et qui ne 
se flétrit jamais : TEspérancel Plus amer, plus révolté, il redoublait 



LE PÈLERINAGE DE BERNADETTE 147 

ses sarcasmes et défiait la souffrance, la douleur^ la mort mémre 
(le lui arracher un cri, une prière. 

Tremblante comme aux jours de Bartrés^ quand, du buisson 
neigeux d*àiibépine, un serpent subitement déroulé dardait vers 
elle sa tète plate et baveuse, Bernadette saisie d'horreur et de pitié 
8*écria avec encore plus d'élan qu*à la piscine : o Vierge Imma- 
culée ! O Notre Dame de Lourdes ! ma Dame ! guèrissez-le ! » 

Tel que Saul au chemin de Dahias, Ratisbonne devant l'autel, 
Hermana sous le rayon de l'ostensoir, Tincrédule^ terrassé par une 
force à la fois puissante et douce, se prosterna et sans cacher les 
larmes qui noyaient son visage^ avec la simplicité d un enfant, la 
foi d'une femme, il balbutia la pieuse et familière invocation : 
« Notre Dame de Lourdes, priez pour nous ! » 

Sentant passer le salut, ses amis s'étaient éloigfnés et Bernadette, 
consolée, bénissait et priait. Mais comme il lui tardait maintenant 
de retourner au ciel 1... Oui Lourdes était beau avec sa prière irré- 
sistible qui forçait le Ci^ateur à suspendre ses lois, avec sa frater- 
nité sublime, sa plus sublime résignation. Mais hélas! à Lourdes on 
pleurait, on souffrait, on péchait I Et s*il tardait à la bienheureuse 
de retrouver son auréole il lui tardait surtout de retrouver la joie 
sans nuages rinnocence sans péril, la sainteté sans défaillance... 

Où donc était son guide?... 

Retourné seul en Paradis ? — Bernadette en frémit et d'un œil 
anxieux, d'une main agitée, le chercha dans l'ombre épaissie. Sou- 
dain elle l'aperçut. Mais était-ce bien lui ou un rayon de lune qui 
flottait sur la paroi sombre du rocher P Lui, qui, penché vers les liges 
frêles de l'églantier cueillait deux roses, simples calices qu'une 
larme emplit, qu'un soupir effeuille P Lui qui, messager fidèle^ 
accomplissait les ordres de sa Reine ? 

Oui^ car déjà sa branche fleurie à la main, il rejoignait l'enfant, 
craintive. 

Bientôt enveloppée dans les larges ailes d*Azariel, Bernadette 
quitta la terre et ceux qu'une oraison plus fervente,une douleur plus 
aigûe, une gratitude plus vive retenaient devant la Grotte, purent 
voir un météore étrange formé dea pennons de lange et du capulet 



148 LE PÈLERINAGE DE BERNADETTE 

blanc de la Voyante, fendre la nuit profonde et par le sentier d*or 
des constellations entrer dans l'infini ! 

Dans le Lourdes éternel, aux pieds de Tlmmaculée, deux fleurs 
nouvelles se sont ouvertes : deux églantines cueillies par les célestes 
pèlerins au miraculeux rosier, fleurs merveilleuses, symbole pour 
les élus des miracles qui toujours et simultanément embaument le 
Lourdes terrestre. Guérisons, hosannas de la terre ; conversions, 
alléluias du Ciel !.. .... » 

Comtesse Olga 




NOTICES ET COMPTES RENDUS 



QuiBSROit 1795. — La Bataille et le MARTYRE^ par M. Eug, Le Garrec, 

Voici une étude historique qui par ses nombreux mérites se recom-^ 
mande à tous les lecteurs de la Revue. 

Aux érudits et à ceux qui apprécient un livre d'après la quantité d*inédit 
qu'il renferme, cet ouvrage fera connaître quelques documents ignorés^ 
des renseignements précieux que Fauteur a puisés soit dans les manus- 
crits des témoins oculaires, soit dans les archives départementales : nous 
signalons en particulier quatre ou cinq chapitres, dont le titre seul 
indique Fimpor tance et que Ton croyait jusqu'ici définitivement traités : 
le pays chouan^ la capitulation du Fort^NêuJj la grande batailU du 16, le 
rôle de la Convention, la responsabilité du directoire du Morbihan dans 
les massacres. . . 

Ceux pour qui l'histoire est moins dans rénumération même complète 
des événements, que dans les idées qui les dominent ou qui s'en déga* 
gent, seront heureux de trouver ici une discussion animée, une logique 
vivante qui explique et raisonne les faits, rétablit les responsabilités, 
rattache les effets aux causes^ il fait régner d*un bout de l'ouvrage à 
l'autre une puissante unité. 

Quant aux lecteurs qui ne dédaignent pas les qualités littéraires, sans 
lesquelles du reste Touvrage le plus savant est nécessairement imparfait, 
ils n'auront pas à se plaindre : M. Le Garrec a le mérite, « capital dans 
Tart d'écrire t, de savoir diviser et composer. Tout en se conformant scru- 
puleusement à l'ordre chronologique, il a envisagé successivement les 
trois points de vue que présentait la question, — politique, militaire,t reli" 
gieux. Descriptions, narrations, discussions et portraits^ tout se tient, 
9*enchaine, tout concourt également à produire l'impression d'ensemble, 

* QuiBBROK, 1795 : uu fort volume de plus de 4oo pages, se vend chez Rolltndo, 
libndre à Auray, au profit de Téglise commémorative de la bataille et du 
martyre. 

TOME XIV. — AOUT iSgÔ. Il 



150 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

sans nuire à la marche du rccil. Et quant au style proprement dit, il 
varie suivant les idées. 

De tous les travaux que l'on a publiés sur Quiberon depuis uo siècle, 
celui-ci est, à n'en pas douter, le plus documenté, le plus complet, le 
mieux fait; le plus intéressant. Tant par le talent de Tauteur que par les 
renseignements inédits qull renferme^c'est un livre absolument nouveau 
sur une question si souvent traitée. 

11 s'impose à Tattention de tous ceux qui s'intéressent à Thistoire de la 
Bretagne. L'affaire de Quiberon est l'événement non seulement le pluh 
sanglant, mais encore le plus important de Thistoire de la Révolution 
et de la Chouannerie dans cette province. 

Ce livre sera lu, surtout^ avec reconnaissance par les nombreuses fa- 
milles dont les noms sont désormais attachés à ces souvernirs sanglants. 
Elles auront gré à M. Le Garrec d'avoir, tout en se bornant à exposer 
loyalement les faits, rendu un magnifique hommage aux Emigrés et aux 
Chouans qui surent se battis si courageusement et si chrétiennement 
mourir. 

Cependant Tauteur se défend d*avoir voulu raviver les haines et les 
rivalités d'il y a cent ans. 11 n'a eu pour but que de reviser, en 
rendant justice à tout le monde, un procès que les exagérations des 
historiens des deux partis n'avaient que trop réussi à dénaturer. — c Nous 
avons, dit-il dans sa conclusion, expliqué ou même justifié tout ce qui 
pouvait Fêtre, et blâmé tout ce qui était condamnable. En parlant de^ 
royalistes nous n'avons pas caché leurs fautes, en parlant des républicains 
nous n'avons pas dissimulé leurs crimes. Quand nous avons recontré dans 
l'un des partis des actions admirables, nous les avons racontées, n'ayant 

que le regret de n'avoir pas à le fahe plus souvent Nous n'avons 

pris ni le ton complaisant de Tapologle, ni le langage acrimonieux du 
pamphlet. Libre de préjugés et de passion, nous avons attribué à chaque 
parti et dans chaque parti à chaque personnalité la part de responsabilité 
qui lui revenait dans ces événements. ... I^e seul l'eproche auquel nou!> 
serions sensible, serait d'avoir altéré la vérité par attachement à nos 
principes. Nous ne croyons pas l'avoir mérité : on ne nous le fera pas. • 

L'auteur a raison. On pourra ne pas partager une idée : mais tous 
seront obligés de reconnaître, s'ils le lisent sans préjugés, que son livre 
est un ouvrage de bonne foi. 

Nous connaissons M. Le Garrec, il nous pardonnera Tindiscrétion que 
nous allons commettre. Nous savons qu'en commençant son travail, il avait 
des idées quelques peu différentes de celles que ses recherches conscien- 



I 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 151 \ 

cieuses lui ont depuis suggérées : l'q^treprise des émigrés le laissait froid 
sinon défiant. Mais peu à peu^ dans ce long tète à tète avec les person- 
nages dont il avait à raconter la tragique histoire, il a été amené à 
sacrifier ses opinions personnelles, et à porter sur les héros et les événe- 
ments de Quiberon des jugements^où le lecteur devinera sans peine,sous 
la réserve qui convient à Timpartial historien, une chaude admiration 
pour les vaincus. J. Buléon. 






Pour liomier une idée de Cœuvre et du talent de Cautear^ nous sommes 
heureux de publier ici le diapitre où il expose et critique Us deux plans 
de campagnes opposés, que voulaient faire prévaloir d'HERviLLV et Puisaib 
au moment où les deux éléments de t armée royaliste^ — les émigrés et les 
chouans, se trouvèrent réunis sur la plage de Carnac. On y verra vivement 
mis en relief le portrait de deux hommes j dwU la rivalité malheureuse fut 
une des causes qui firent succéder aux espérances les plus légitimes le 
désastre le plus funeste, 

D'Hervilly et Puisa ye a Quibero.x : 1790. 

Les deux éléments de Tarmée catholique et royale sont réunis : les 
Emigrés ont débarqué, les Chouans ont reçu des armes, on a distribué 
les drapeaux ; il ne reste plus qu*à agir. 

La nouvelle du débarquement s*est répandue dans le pays avec la rapi- 
dité de réclair, en y causant des sentiments divers. 

La Bretagne, frémissante, attend ; la France ioquiète et anxieuse^ 
regarde ; la Convention, épouvantée, tremble ; toutes les puissances de 
FEurope ont les yeux tournés vers ce coin de terre où vont se jouer, 
dèsla première heure, les destinées du pays qui jusqu'ici tenait le pre- 
mier rang parmi elles. 

Les uns font les vœux les plus ardents pour le succès de Texpédition ; 
les autres chercheront tous les moyens de Fanéantir : personne ne 
demeure indifférent. Jamais armée ne provoqua une telle sympathie> 
ne souleva une si violente haine. C*est à cet illustre et généreuse noblesse, 
c'est à ces intrépides chouans à s'inspirer de la grandeur et de l'équité 
des deux causes qu'ils défendent ; c'est aux chefs à se montrer dignes de 
commander à de tels soldats. 

Deux chofs se disputaleiil le comuiandemcal : d'iiorvilly ot Puisu}0 ; et, pour 

diriger une telle expédition, leurs plans différaient autant que leurs aptitudes. 

Le premier voulait attendre Quiberou l'attaque des Républicains, en se gar-* 



I 



152 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

dant militairement daus la presqu^ile ; ^ second, plua au courant de la guerre 
chouanne» proposait de profiter de leur désarroi et de marcher en avant. 

Quel était, de d*Herviliy ou de Puisaye, celui dont Tavis devait prévaloir 
dans une question où il allait du succès de la guerre, ^t peut-être du 
salut de l'armée entière ? 

Pour expliquer les dlfllcultés qui allaient s'élever entre les deux chefs, 
quelques historiens n*ont pas craint de faire intervenir ce qu'ils appel- 
lent le Machiavélisme de l'Angleterre^ Ils accusent le cabinet de Saint- 
James d*avoir affaibli les forces royales, en les partageant en trois déta- 
chements, qui réunis auraient eu des espérances de triomphe, et séparés, 
couraient presqu*infailliblement à leur perte ; de n'avoir pas fait embar- 
quer avec la première division le comte d'Artois, dont la présence aurait 
pu produire un enthousiasme plus vif et un soulèvement plus général ; 
enfin d'avoir laissé indécise entre deux officiers également ambitieux la 
question du commandement. Pour nous; le reproche fait à TAngleterre 
d'avoir introduit volontairement des vices dans Torganisation de l'expé- 
dition, pour en stériliser les efforts, ne nous parait pas suffisamment 
justifié. Nous ne croyons même pas que le partage des troupes fût une 
faute ou une cause d'afiaiblissement, ni que la présence du comte d'Artois 
fût absolument nécessaire. 

Quant à la division entre les deux chefs qui se disputaient la préséance 
et dont la rivalité pouvait paralyser les plus grandes forces, elle n'était 
malheureusement que trop réelle : mais il serait injuste de mettre en 
cause la bonne loi des Anglais. 

Le cabinet de Pitt semble avoir établi une délimitation suffisamment 
nette de pouvoirs. Le secrétaire d'état^ Henri Dundas, avait informé 
Puisaye que le roi d'Angleterre l'avait choisi pour « commander, suiv 
veiller et diriger la conduite de l'entreprise^ et qu'il l'autorisait à 
employer les dites troupes de concert avec telles personnes qui pourraient 
le joindre pour agir contre celles qui exerçaient alors le gouvernement 
en France, de telle manière qui pourrait paraître la plus propre à ramener 
le rétablissement de V ordre et d'un bon gouvernement dans ce pays ». Puisaye 
pouvait donC; en vertu des instructions qu'il avait reçues, réunir les 
émigrés et les chouans, et considérer comme ses lieutenants les généraux 
qui commandaient ces deux corps. 

D'Hervilly ne put échapper que par un sophisme à la nécessité d'obéir. 

* TuiERs : Histoire de la Bétoluiion, vol. 7. p. âyS-ÀSi). — Nbitbmknt n'a pas 
de peine à soutenir la thèse contraire : Quiberotij p. 169- 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 153 

Il ne niait pas que la direction générale de Texpédition n'eût été conQée 
à Puisaye : mais il prétendait que le commandement de la première 
division n'appartenait qu'à lui-même^ qu'il restait seul responsable des 
troupes que TAngleterre lui avait confiées. Puisaye lui représenta que 
ses pouvoirs ne lui avaient été donnés que pour la traversée et que sa 
responsabilité avait cessé à l'heure du débarquement. Il ne réussit pas 
à le convaincre. Il fallut envoyer un cotre à Londres demander au 
gouvernement anglais la solution d*une difficulté qui menaçait d*ètre 
Interminable. En attendant son retour, on convint d'une sorte de 
transaction : Puisaye signerait tous les ordres généraux ; dUervilly 
donnerait tous les ordres particuliers. Ces concessions mutuelles, au lieu 
de simplifier la q^^uestion, la compliquaient encore davantage. 

D*Hervilly était-il lui-même convaincu du bien fondé de ses prétentions? 
Peut-être bien. Mais ce qui l'encourageait dans la résistance autant que 
la croyance à la légitimité de ses revendications, c'était l*appui qu*il 
trouvait dans ses troupes. Ses officiers et ses soldats avaient une grande 
estime pour sa longue expérience et ses talents militaires, tandis qu'ils 
ne voyaient en Puisaye qu*un général improvisé, à qui la diplomatie 
était plus familière que le commandement suprême d'une armée, et qui 
connaissait mieux Tart d'ourdir une intrigue que celui de gagner des 
batailles. 

En attendant que ses pouvoirs fussent expliqués à Londres, Puisaye 
n'était qu'un chef nominal. Ne pouvant se servir de l'autorité qu'on lui 
contestait, il pria, il supplia* d'Hervilly d'entrer dans ses vues, et de 
faire avancer ses troupes vers l'intérieur» sans le moindre retard. 

Celui qui ne savait pas obéir allait-il savoir commander ? 

■ 

D'Hervilly était l'homme le moins fait pour comprendre et pour exé- 
cuter ce plan. 

On a dit qu'il était très jaloux de son autorité, tellement chatouilleux 
sur la question de hiérarchie militaire qu'il n'admettait pas qu'on vint 
lui proposer^ même avec la déférence la plus grande et la courtoisie la 
plus parfaite, les conditions les plus avantageuses ; tellement infatué de 
son mérite, qu'il rejetait d'avance un projet dont un autre aurait eu 
rinitiative. Rien dans la conduite qu'il tint pendant l'expédition ne 
prouve que cette accusation ne soit justifiée. Mais sa vanité n'était pas 
seule en cause. 

• Tbiers : Histoire de la Rétolution^ vol. 7. p. 485. 



n4 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

D'Hervilly est au premier rang des ofliciers généraux qui n'ont que 
des rôles secondaires à remplir, qui ont la mission d*exécuter des ordres 
au lieu d'en donner, et dont la responsabilité disparaît dans celle des chefs 
qui leur commandent. H excellait à discipliner un régiment, à diriger 
une expédition dont toutes les opérations étaient prévues d'avance et 
tous les mouvements calculés avec exactitude. Mais il ne fallait pas lui 
demander, dans le jeu incertain des batailles, de consulter quelquefois 
le hasard aux dépens de la méthode et de la routine, de s'inspirer des 
circonstances imprévues, non pour s'en laisser dominer, mais pour s'en 
rendre maître, de prendre enfin des résolutions subites et hardies, qu'on 
taxe d'imprudence quand elles échouent, et qu'on appelle des inspirations 
quand elles réussissent. S'engager au cœur de la Bretagne et de la France 
lui parut une conception contraire à toutes les règles de l'art militaire, 
tel qu'il se le représentait. Aussi, sans vouloir rien entendre, il résolut de 
se garder militairement, comme si les troupes républicaines s'apprêtaient 
à Tattaquer, alors qu'elles s'éloignaient de lui à marches forcés ; il voulut 
s'assurer une base d'opérations,* comme s'il avait à conquérir une pro- 
vince qui l'attendait pour marcher avec lui ; — il aima mieux se ménager 
l'appui de la flotte anglaise qui stationnait dans la baie que de se servir 
des chouans accourus au devant de lui. 

Il n'estimait pas ces soldats irréguliers, dans lesquels Puisaye plaçait 
de si grandes espérances : ils ne savaient pas marcher [en rang, et ne 
portaient pas d'uniforme! — D'Hervilly devait savoir pourtant que 
ces paysans déguenillés faisaient l'eflVoi des troupes les mieux exer- 
cées de la République, et que, dans la guerre qu'on allait entrepren- 
dre, leur attaque impétueuse pouvait plus servir que les opérations les 
plus méthodiques. Dès la première heure, il les tint à distance. Pendant 
que le commodore Warren accueillait avec la plus flatteuse distinction 
les généraux chouans que Puisaye lui présentait sur la plage même de 
Garnac, celui qui se donnait pour le chef incontestable des troupes régu- 
lières, garda une réserve où perçaient sa déflance et son dédain. Le len- 
demain il ne voulut pas assister à la messe que Mgr de Hercé, le grand 
aumônier de l'expédition, dit au milieu des chouans, pour attirer les 
bénédictions du ciel sur les armes royalistes ; il préfera avoir une céré- 
monie spéciale pour lui et les officiers de son état-magor dans l'église 
de Carnac. 

' Victoires et conquêtes, vol. 4, p. ao8. 






NOTICES ET COMPTES RENDUS tSi. 

Il aurait bien désiré incorporer dans ses troupes d'élite des paysans 
bretons. Il y voyait un double profit : à la fois compléter ses cadres et 
diminuer le prestige de Pulsaye qui avait une autorité incontestable sur 
les chouans. Mais à Tentendre, il fallait, avant de les introduire dans ses 
régiments, les exercer, les aguerrir, les discipliner ; à cette condition 
seulement leur coopération deviendrait utile. 

Puisaye ne se prêta pas à ces calculs : il pensait avec raison qu'on 
renversait les rôles. Ce n'était pas aux chouans à disparaître, à se fondre 
dans les rangs de ceux qui no pouvaient être que Tappoint de l'armée 
royaliste ; puisqu*ils en formaient la force la plus imposante, les chouans 
avaient au contraire le droit de croire qu^on leur donnerait, pour les 
former et les discipliner, quelques-uns des officiers si nombreux parmi 
les émigrés qu*on avait été contraint d*en faire de simples soldats : ces 
of fiders auraient mieux figurés à la tête que dans les rangs : Puisaye les 
demanda : ils lui furent refusés î 



Devant le mauvais vouloir évident de d'Hervilly qui refusait de lui 
obéir et se cantonnait dans Tinaction^ en attendant que Londres 
donnât des ordres plus précis ; devant cette défiance des officiers qui 
méprisaient les troupes irrégulières et n'avaient même pas pour lui tout 
le respeet auquel son rang lui donnait droit, que devait faire Puisaye ? 
si^ abandonnant d'IIervilly, Tévèque de Dol et Puisaye avaient voulu 
déployer l'étendard de la Croix et le drapeau royal, et se porter en avant 
avec célérité et énergie^ aucune puissance humaine n*eùt pu les arrêter. 
A ce signe, ils eussent vaincu... »^ 

Telle est l'opinion d'un des écrivains les plus consciencieux de la Chouan- 
nerie et qui ont le mieux connu les dispositions dont le pays était alors 
animé. Puisaye dont le génie se complaisait dans les combinaisons ingé« 
nieuses et savantes, manqua-t il de résolution en face d'un projet qui 
exigeait des qualités qu'on ne trouve guère chez les spéculatifs ? Espérait* 
il triompher de Tobstination de i ilervilly, même avant que le gouver* 
nement anglais eût prononcé entre eux ? Hésitait-il à couper définiti- 
vement en deux une armée dont il savait que la direction lui serait 
confirmée quelques jours plus tard de la manière la moins équivoque ? 
On ne sait. 

Toujours est-il qu'il ne s'écarta pas des émigrés. Placé entre les deux 

i Guillemot : Lettres sur la chouannerie^ p. 67. 



y 



156 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

corps d'une armée qui aurait dû suivre une seule et même impulsion 
sous son commandement unique, 11 se trouvait dans la situation la plus 
critique et la plus cruelle, divisé pour ainsi dire en lui-même et tiraillé en 
deux sens contraires, ne voulant pas se séparer de ceux qui restaient en 
arrière, n'osant se séparer complètement de ceux qui désiraient aller en 
avant, impuissant à vaincre Timmobilité des uns, ne désirant pas 
modérer Télan des autres ; s'obstinant à établir son autorité parntii ceux 
qid sans la r^eter entièrement, la méconnaissaient autant qu'ils le pou- 
vaient, n'ayant pas l'audace de se mettre à la tète de ceux qui n'atten- 
daient que ses ordres... 

Il était habile et persévérant. H fit en sorte que rien ne parût au 
dehors de ses incertitudes et de son mécontentement ; et il résolut de 
tirer le meilleur parti des circonstances fatales où il était jeté mal^ lui. 

D'accord avec les chefs royalistes de l'intérieur, il partagea les troupes 
chouannes qu'on venait d'armer en six divisions, dont les commande- 
ments furent donné à Georges, à Mercier, à Janjan, à Lantivy, à 
d'Allègre et à Saint-Régéant. — Ces divisions formèrent deux à deux 
trois régiments qui furent placés sous les ordres de Tinténiac^ de 
Vauban et de Boisberthelot. 

Ces trois détachements ne tardèrent pas à s'ébranler. 

Pendant que d'Hervilly établissait son quartier général au bourg de 
Garnac, et cantonnait ses troupes dans les villages voisins, suivant une 
ligne qui allait du village de Sainte-Barbe à la butte de Saint-Michel, — 
les troupes chouannes s'avançaient à l'intérieur, vers les points qui leur 
avait été désignés, Tinténiac marcha sur Landévant et s'en empara de 
vive force. Vauban s'établit à Mendon, sans coup férir ; Boisberthelot 
n'eut pas trop de peine à pénétrer dans Auray : la population l'accueillit 
avec la manifestation de la joie la plus vive ; la garde nationale, com- 
mandée par Glain se joignit à ses troupes, et forma un bataillon indé- 
pendant de 4oo hommes qui se distingua en plus d'une rencontre. 

Ges trois points formaient une ligne assez itnportante sur le chemin 
d'Auray à Hennebont et à Lorient ; la défense en avait été confiée à Vau- 
ban qui, de l'excellente position qu'il occupait au centre, devait secourir 
Tinténiac ou Boisberthelot suivant que l'attaque viendrait de Lorient ou 
de Vannes. 

Puisaye avait distribué dans ces trois corps les quarante gentilshommes 
qui l'accompagnaient en qualité de volontaires. On avait de plus fait 
croire aux chouans qu'on ne tarderait pas à les soutenir. Au moment où 



NOTrCES ET COMPTES RENDUS 1 57 

ils quittaient Garnac, on ne désespérait peut-être pas encore d*amener 
d*Hervilly à sortir de son inaction ; lui-même n'avait-il pas fini par leur 
promettre, quoique de mauvaise grâce, un bataillon de 4oo hommes. 

Les chouans ne pouvaient pas s'Imaginer qu'on les fit avancer de quatre 
ou cinq lieues dans le continent uniquement pour y attendre l'ennemi 
qu*il fallait prévenir surprendre, foudroyer, par la célérité de la course 
et la rapidité de l'attaque. Ils n'attendaient que l'arrivée des troupes ré« 
gulières et de l'artillerie, plus nécessaire encore, pour s'élancer en avant. 

Derrière eux d'ailleurs, il y avait une nombreuse population de vieil- 
lards, de femmes et d'enfants, qu'on ne pouvait condamner à camper 
longtemps en plein air, dans les landes, au bord des fossés, sur les plages, 
avec les nombreux objets qu'ils avaient emportés. Ils n'avaient fui leurs 
demeures que dans l'espérance d'y rentrer bientôt et de prier librement 
dans leurs églises, à l'abri désormais des incursions des soldats républi- 
cains que les royalistes refouleraient devant eux. 

L^opportunité, la nécessité même de ce plan, se montrait avec une telle 
évidence que les républicains ne supposèrent même pas qu'on pût en 
concevoir un autre. — A peine Vauban fut-il rendu à Mendon que de 
nombreux Lorlentais, habitants ou soldats, lui envoyèrent un émissaire 
chargé de lui apprendre que la ville se rendrait, si on envoyait quelques 
détachements en prendre possession 

Du côté de Vannes, le spectacle était plus significatif encore. 

En apprenant que le débarquement allait avoir lieu, le commandant 
en chef des côtes et de Brest, de Cherbourg, était accouru de Rennes 
précipitamment. Il arriva à Vannes le a 8 juin, le jour même où les 
émigrés achevaient de descendre à terre. Aussitôt il s'avança vers Auray, 
que le colonel Roman venait d'abandonner en toute h&te. Il ne put aller 
au delà de Pontsal ; là les chouans des paroisses voisines lui barrèrent 
la route et le forcèrent à rebrousser chemin. 

Sans perdre de temps, il dicta des ordres et prit une résolution qui 
prouvent qu'il avait conscience de l'immense danger qui le menaçait. 

A la vue des espérances qu'avait réveillées la nouvelle de l'expédition, 
s'exagérant les forces des émigrés qu'il croyait au nombre de dix mille, 
comprenant que le pays allait se soulever comme un seul homme, et que 
les garnisons les plus avancées ne pouvaient tenir contre l'impétueuse 
poussée de l'armée royaliste qui, à n'en pas douter, allait se porter en 
avant, — Hoche prit le parti de se replier vers l'intérieur. Les magistrats 
Jacobins de Vannes comprirent que leur vie n'était plus en sûreté et 
s'apprêtèrent à le suivre. 



t08 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

Il ne fuyait peuUèlrc pas, mais il reculait. Il espérait bien pouvoir 
arrêter les royalistes, aux environs de Rennes, mais cependant il leur 
abandonnait tout le pays jusqu*aux abords de cette place. Et encore 
aurait-il le temps de rassembler des forces sufllsantes pour s'opposer au 
torrent ? le cboc des deux armées allait être précédé d*une lutte de 
vitesse où toutes les chances étaient pour ses adversaires. Il était accablé 
de la responsabilité qui lui incombait. Derrière lui, Il sentait que tout 
un peuple allait se lever ; devant lui, il ne disposait que d*une armée 
disséminée sur de nombreux points et que les ordres de la Convention 
avaient plusieurs fois affaiblie. 

Il reculait. 

Tout à coup, il se retourna. Il inspecta longuement l'horizon, il écouta 
attentivement tous les bruits. Il croyait qu'il apercevrait Tuniforme 
rouge des chouans et la cocarde des émigrés ; il ne vit rien . — Il 8*at- 
tendait que derrière lui le canon retentirait et que la terre tremblerait 
sous le pas des bataillons ennemis : il n*entendit rien. 

Alors, il s'arrêta tout à fait. 

Ce silence et celte tranquillité l'étonnèrent d*abord. Puis, un éclair 

de joie brilla dans son regard 

E. Le Garrec. 



• « 



Conte de Noël, pièce en un acte en vers de M. Maurice Bou- 
chor. ~ Paris, Lecène, Oudin et C'% éditeurs, 1895. 

Deux saints, taillés en bois et enluminés, qui s'animent, et, par leurs 
douces remontrances, ramènent au foyer conjugal leur naïf sculpteur 
trop enclin à l'ivrognerie : tel est le sujet du Conte de Noèl^ de M. Mau* 
rice Bouchor ; Tépoque est le moyen-àge parisien. L'auteur, qui dut 
ses premiers succès dramatiques au Théâtre des Marionnettes, n*a fait 
qu'un semblant d'infidélité à ses chères poupées; en prenant le chemin 
de la Comédie Française^ en empruntant la voix profonde de M. Paul 
Mounet et la voix ilùtée de M'^'' Ludwig, saint Nicolas et sainte Rose, 
statues animées, n'ont revêtu que pour un moment la forme humaine. 

C'est par le charme ingénu des détails^ par l'accent de piété naïve, 
qu'une poésie exquise soutient, sans l'étoufTer jamais, que ce Conte de 
Noël a mérité de plaire à un public passablement sceptique. Nul ne 
s'est étonné de voir sainte Rose rapporter du paradis des jouets pour la 
fillette endormie, d'entendre saint Nicolas faire à l'imagier Pierre Cœur, 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 1 59 

qui a quitté la messe de minuit pour le cabaret, une morale d*honnète 
homme. Il y a quelque péril, sans doute, à mêler les saints à notre 
humanité ; mais M. Bouchor n'a-t*il pas plaidé pour lui-même les 
circonstances atténuantes et gagné sa cause en mettant dans la bouche 
de son débonnaire saint Nicolas cette délicieuse paraphrase de la Nativité ! 

Ecoute : ces accords viennent du Paradis. 
Maintenant, dans le sombre abîme, les maudits 
Pressentent) \e le sais, la fin de leurs tortures ; 
La paix du Christ emplit toutes les créatures ; 
Un grand souffle d'amour^ de grâce et de bonté, 
Pénètre au fond des cœurs ; là-haut, dans la clarté. 
Le ciel retentissant de harpes est en joie. 
Celui qui parmi nous fut la Vie et la Voie 
En cette auguste nuit daigne redevenir 
Un doux être faisant le geste de bénir ; 
Par un miracle exquis Jésus le divin Maître 
N'est plus qu'un beau petit enfant qui vient de naître, 
Et ramenant sur lui le chaste manteau bleu, 
Marie avec des pleurs d'amour rit à son Dieu. 

Quelle fleur de poésie ! J'estime que ces vers consoleront nos lecteurs 
de n*avoir pas vu Conte de Noël, 

0. DE G. 



• 



LÉGB5DES ET Cu&iosiTÉs DES MÉTIERS, par Paul Séblllot. ^ VIII : 
Les PATISSIERS. —IX : Les bouchers. Paris, Ernest Flammarion, 
éditeur. 

Quand M Paul Sébillot entreprend une tâche, il la poursuit avec autant 
d'activité que de ténacité. Il noua a donné en peu de mois neuf mono- 
graphies pittoresques des principaux corps de métier. C*est le tour 
aujourd'hui des pâtissiers et des bouchers ; ralimentaiion suit de près 
le vêtement. 

Les pâtissiers sont tout aimables^ sucrés et fondants comme leurs 
produits ; le proverbe « sale pâtissier > cité par le savant auteur est 
évidemment pris au figuré. M. Sébillot emprunte à Abraham Bosse^ k 
Bernard Picart,â Boucher^de jolies images pour accompagner son histoire 
des gâteaux du pain d*épices, des oublies, les plaisirs de notre enfance. 
Toujours à TalTût du détail inédit, rappelant que nos pâtissiers de TOuest 



160 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

sont souvent Suisses d*origine, il eût pu insister sur ies savoureux 
gâteaux dont Vannes et Morlaix se sont fait une spécialité, sur les fouaces 
nantaises, connues de Rabelais et que le petit beurre n'a pas tout à fait 
détrônées. Les bibliophiles lui auraient su gré de mentionner le fameux 
PastUsier firnni^ais^ une des perles de la collection elzévirienne ; les gour- 
mets auraient aimé que Ton rendit hommage au pâtissier des rois et au 
roi des pâtissiers, Antoine Carême, quoique ce grand monteur de pièces, 
écrivain a ses heures, pût être revendiqué par la confiserie. 

Avec les Boachers, il semble que nous passons du vaudeville au drame . 

Ces tueurs de bètes exhalent une odeur de sang que nous fait presque 
respirer un tableau célèbre de Decamps, Le l^oucher tare. Je me souviens 
aussi que dans Shakspeare un des auxiliaires du révolté Jack Gade est 
félicité de s'être conduit â la bataille comme dans son abattoir. Quo]qu*il 
reproduise d'assez féroces estampes, M. Sébillot ne peint pas les bouchers 
sous des couleurs aussi rouges ; il nous instruit et nous amuse avec l'odyssée 
du bœuf gras et veut nous laisser sous Timpression de la délicieuse com- 
plainte de saint Nicolas et des trois petits enfants. C'est égal, il ne faut 
pas Irop fréquenter les bouchers : on risquerait de devenir végétarien. 

O. DE G. 

L'instruction PUBLIQUE ET LES ÉCOLES a Brest avant 1789, par le 
docteur A. Corre. Quimper, imprimerie Cotonnec, 1896. 

En une brochure très documentée, M. le docteur Corre prouve que les 
moyens d'instruction ne manquaient pas à Brest; à la veille de la Révolu- 
tion : les frères de Saint-Yon instruisaient les petits garçons, les dames 
de Y Union chrétienne les petites filles. Il y avait des maîtres de spécialités 
assez nombreux. Une tentative d'établissement d'école mixte, pour les 
deux sexes, est même relevée par l'érudit écrivain qui rend pleine justice 
à l'enseignement religieux d'autrefois. 

0. DE G. 



* 



Sauvée !... par A. Schaick de la Faverie. — Paris, Paul OllendorR, 

éditeur,, 1895. 

Je ne puis revendiquer M. A. Schaick de la Faverie pour la Bretagne — 
quoiqu'il soit membre de la Pomme et qu'il ait témoigné, en sa qualité de 
juge des concours littéraires de cette société armorico -normande, la symr 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 16 1 

pathie la plus éclairée à nos compatriotes — mais nous ne sommes pas 
à ce point particularistes, à la Revue de Bretagne, que nous négligions de 
reconunander à nos lecteurs les œuvres remarquables d*un de nos voisins. 

Des nouvelles, des croquis de voyage réunis sons ce simple titre t Pages 
italiennes >, une élude sur le grand musicien lorientais Victor Massé, un 
roman très pénétrant i Incompatibles > ont fait connaître au public le 
nom de M. Schalck de la Faverie ; nous pourrions igouter à ce bagage 
déjà respectable de nombreux articles de critique d'art, de littérature, 
de théâtre, pleins de finesse originale et d'une science érudite souvent, 
modeste toujours. 

Le dernier volume de M. Schalck de la Faverie offi'e, si je ne me trompe, 
Tessence et comme la fleur de son esprit. Malgré son titre un peu mélo- 
dramatique,ne demandez pas à Sauvée !.. /la première et la plus impor- 
tante nouvelle du volume, les effets violents, chers à M. Dennery. C'est 
l'histoire, sobrement contée, d*un médecin qu'un cruel hasard appelle au 
chevet de son épouse coupable, pendant une épidémie de choléra et qui 
est encore condamné, plus tard à assister à ses derniers moments le 
complice de Tadultère. Il y a, dans le dessin des personnages et dans la 
tenue du récit, quelque chose de nerveux et de vibrant qui fait songer 
à Guy de Maupassant. Mais l'auteur de Sauvée/... douloureusement 
attendri par le mal ou le péché d'amour, n'a que de lointains rapports 
avec l'ironiste implacable qu'était Tauteur d'Une Vie. 

Le même sceau de fatalité amoureuse pèse sur La découverte cTun arché- 
ologue, où l'on voit que le plus savant des hommes peut être le plus 
ignorant des maris, sur Jalousie, Un critninely tragiques aventures mon- 
daines, sur cette Miss Lillie, à laquelle une vision de l'Ile de Wight prête 
son charme tout britannique. Nous retrouverions M. Schalck de la Fa- 
verie plus gai dans Un rallié^ plus romanesque dans Fleur des neiges, 
plus galant dans Sentimentalilés^ partout il nous apparaîtrait comme un 
penseur subtil et un écrivain délicat. 0. de G. 

♦ 

CHATiUE.'tT, par Alphonse Poirier (Maxime Juillet). — Paris, V. 

Retaux et fils, libraires-éditeur, S.-D. 

' M. Alphonse Poirier n*est pas un inconnu pour nos lecteurs. Nantais 
d'origine, il a longtemps collaboré à V Espérance du peuple, il est au- 
jourd'hui rédacteur en chef de V Anjou, Il est très justement estimé dans 
la presse pour la sincérité de ses convictions et la courtoisie de ses 
polémiques. 



162 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

Mais il y a, dans M. Alphonse Poirier, autre chose qu'un journaliste. 
La littérature est, pour notre confrère, un refuge ou un délassement, et, 
s*il l'aime tendrement, il est payé de retour. 

On a trouvé, dans son roman d*Aveu suprême (jadis apprécié dans cette 
Reuae par M. D. Caillé), du sentiment, de la ûnesse, des qualités qui Tap- 
parentent à Dickens et à Daudet . Il cultive avec succès la haute poésie, 
comme en fait loi son recueil Aimer el croire. Il s*est essayé, à plusieurs 
reprises,dans le genre si français de la nouvelle, cette synthèse de roman 
traitée avec une désespérante perfection par les Nodier et les Maupassant ; 
il y revient avec son dernier livre . 

Chdliment, qui donne son titre à tout le volume^ est Thistoire d'un fils 
puni de son ingratitude, par un juste retour des choses d*ici-bas. K ce 
récit amer nous préférons Un héros malgré lui ; Gélinard, marchand de 
nouveautés et conseiller municipal de Romans-sur- Vire, est décoré pour 
avoir fait un sauvetage presque inconscient dans un incendie^ et nous 
montre, en imitant le capitaine Fronsac, la € vieille culotte de peau >, 
que la bravoure est contagieuse comme la peur. Il y a d'excellents timits 
d'observation comique dans ces pages, et la bonhomie qui en fait le 
charme est relevée par un style très soigné. 

Nous retournons au drame cruel et social avec Das-Brelon ; A la 
rechercïie de V original, nous ramène à la comédie. Nos préférences défini- 
tives iraient à Fiacriney la vieille marchande de gâteaux que nous avons 
dû rencontrer sur les promenades d'Angers où de Nantes ; comment lui 
cache-t-on la mort de sa fille ? Vous le saurez en lisant l'histoire et l'imo- 
tion vous gagnera. Cette Fiacrine est une humble, oubliée par Coppée ; 
elle nous fait connaître l'esprit de M . de Poirier; et deviner son cœur. 

O. DE GOURCUKF. 




LE GÉNIE BRETON 



La conférence que M. Ferdinand Brunelière, de TAcadémie fran- 
çaise, a faite avec tant de succès à Nantes, le 8 juin dernier, sur le 
Génie breton, vient de paraître à la librairie Hachette, enrichie de 
nombreuses notes, dont celle-ci que nous relevons au bas de la 
première page : 

u Si cette Conférence n'avait été destinée qu'aux seuls Bretons, ils 
savent à quelle occasion, dans quelle intention je Tai faite : et je 
n'aurais pas besoin de le leur apprendre. Mais comme je serais 
heureux — et les Breton aussi, je Tespère, — qu'elle fût lue par le 
plus grand nombre possible de lecteurs, il est donc bon d'avertir 
que Ton m'a demandé et que j'ai accepté de le faire au profit d'un 
Panthéon Breton. que M. Léon Séché, l'habile directeur delà Revue 
des Provinces de l Ouest, a eu la généreuse idée de vouloir élever aux 
gloires de la Bretagne. C'est ce que nous appellerons de la bonne 
« décentralisation, d Le mot est lourd et laid, comme je le dis plus 
loin, et la chose pourrait devenir aisément dangereuse. Mais, pour 
peuqu'onle veuille vraiment, il y a toujours moyen de s'entendre 
et si Ion nous accorde que Chateaubriand ou Lamennais, né à 
Saint-Malo^ n'en appartiennent pas moins d'abord à la France, 
personne assurément ne trouvera mauvais qu on les honore en Bre- 
tagne d'une affection plus étroite, plus jalouse et plus particulière ? 
Leur province a le droit d'être fièrede les avoir donnés à la France. 
u Souhaitons dons à M. Léon Séché, et au Comité qu'il a formé, de 
réussir dans leur entreprise. Leur succès leur suscitera, sans doute, 
plus d'un imitateur. Et l'agitation qui en résultera vraiment féconde, 
puisque ce qu'elle encouragera, d'une extrémité de la France à 
l'autre, ce sera bien moins un réveil des anciennes émulations ou 
rivalités provinciales qu'un sentiment plus vif des nécessités sécu- 



164 LE GËNIË BRETON 

laires qui les ont obligées de concourir l'une après l'autre à fonder 
l'unité de la patrie commune. » 

On ne saurait mieux dire ni mieux exprimer la pensée qui a 
inspiré à M. Iiéon Séché Tceuvre patriotique qu'il poursuit avec son 
entrain ordinaire. Ce n'est pas en Bretagne qu'on trouvera jamais 
des séparatistes, puisque la plupart des héros bretons siliustrèrent 
au service de la France. 

La conférence M. Brunetière forme un petit volume in-ia de 5a 
pages et se vend o fr. 5o, au profit de Tœuvre du Panthéon Breton. 
Nous ne saurions trop encourager nos lecteurs à se la procurer. Us 
la trouveront dans toutes les gares de chemin de fer 




Le Gérant : R. Lafolye. 



Vannes. — Imprimerie LAFOLYE, 2, pUM des Lices. 






ÉTUDES HISTORIQUES 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 



(1 774-1783) 



CHAPITRE PREMIER 

LA LUNE DE MIEL 



La Bretagne sortait à peioe de la crise violente qui pendant 
quatre années lavait agitée (1764-C8), son parlement venait à peine 
d'être rétabli (1769), que déjà menaçaient de nouveaux orages. Sa 
querelle particulière avec son gouverneur tendait à devenir un 
épisode de la grande lutte entre la royauté et les corps judiciaires, 
le dac d'Aiguillon était traduit au Parlement de Paris et son 
honneur entaché par arrêt, (1770). Les agents du pouvoir exécutif 
se sentaient menacés, Ghoiseul, très disposé à se donner des airs 
de protecteur de la magistrature, venait d'être congédié le a4 dé- 
cembre 1770, le aS janvier 177 1 un tribunal nouveau remplaçait le 
Parlement de Paris exilé presque en entier, les édils du i3 avril en 
modifiant sa juridiction tentaient à affaiblir ce grand corps si redou- 
table, d'Aiguillon devenait secrétaire d'Etat des affaires étrangères, 
le Parlement de Bretagne était mutilé lui aussi. La session de 177a, 
que Ton avait fixée à Morlaix, pour éviter les manifestations 
populaires et pour enlever, en les fixant hors de son diocèse, la 

TOME XIV. — SEPTEMBRE iSfjJ. 13 



1G8 l\ BUETAGNK SOUS LOUIS XVI 

présidence des Etats à i'évèque de Rennes, Bareaa de Gîrac, ami de 
Choiseul, ennemi de d'Aiguillon qu'il avait joué en 1768-69, œtie 
session avait été fort orageuse : M. Dupuy, notre savant historien, 
en a naguère fait le récit dans les mémoires de la société acadé- 
mique de Brest. Je ne veux pas y revenir, je me borne simplement 
à relever les noms des principaux chefs de l'opposition. On y retrou- 
vera les meneurs de la campagne contre le duc d'Aiguillon, déjà 
bien connus par les travaux récents dont ils ont été l'objet. Le 
point central autour duquel s'étaient groupées les résistances avait 
été le rappel du parlement et les nouveaux impôts. Quand les com- 
missaires royaux avaient demandé que les Etats votassent le fonds 
du Parlement, la noblesse s'était écriée que les Etats n'ayant point 
été consultés sur les changements opérés dans la magistrature, ces 
changements étaient nuls^ qu'ainsi il n'y avait plus de Parlement 
et qu'elle refusait les fonds (séance du 16 décembre 177a), puis, 
comme les autres ordres ne voulaient point laisser inscrire cet avis 
sur le registre de la tenue^ MM. de Penhoadic et Denis s'étaient 
rendus en son nom avec trois autres gentilshommes chez deux 
notaires de la ville, les avaient fait entrer à l'assemblée où ils 
avaient rédigé la protestation de la noblesse et les avaient ensuite 
conduits chez le contrôleur des actes afin de donner à cette dé- 
monstration toute l'authenticité désirable. Puis le a6, elle avait 
nommé une commission de douze membres pour rédiger un mé- 
moire justificatif de sa conduite et protester contre les nouveaux 
impôts. Il y avait là de Montmuran, du Sel, de la Morandaye, de 
Boisfoucault, de la Moussaye, de la Voltais, Berthou de la Violaye, 
de Tréialgan, Euzenou de Kersalaun, de Guerry, du Plessis du 
Tiercent et le chevalier de Kersauson, et le 18 janvier 1773, M. de 
Kersalaun avait fait lecture du mémoire, portes closes , à voix 
basse. Deux gentilshommes seulement, M. de Kerguenech, officier 
garde-côtes, déjà très compromis par l'ardeur de son zèle royaliste 
au temps du duc d'Aiguillon^ et M. Geslin de la Villeneuve, officier 
de milice, avaient refusé de le signer, tant la noblesse avait recon- 
quis, en présence des empiétements multipliés du pouvoir, cette 
cohésion que l'habileté de d'Aiguillon avait un moment failli lui faire 
perdre. 11 y avait bien, il est vrai, de légères divergences, MM. de Guer- 



LA BRETAGNE SOUS LOUiS XVl 167 

ry elde la Ben nerès étaient alors comaie eh ,-j6S disposés à faire des 
concessions sur le chapitre des impôts pour obtenir justice sur 
Tarticle du Parlement. M. de Montmuran au contraire s'était mon- 
tré là comme autrefois plus paUiote, moins préoccupé des intérêts 
d*une coterie familiale que de ceux des contribuables, plus ardent 
en même temps et peut-être moins habile. Le gouvernement était 
irrité. Il avait annulé Télection de MM. de Vauferrier (accusé d'a- 
TOir porté tout écrit et lu à l'assemblée Tavis relatif à la capitation), 
de Goué et du Rumain comme membres de la commission inter- 
médiaire ; MM. Bernard de Kergré, du Sel^ et de Penhoadic 
devaient subir le même sort si les suffrages s'étaient portés sur 
eux. On violait toutes les libertés, tous les droits des Etats, mais 
on voulait faire peur. « En ne souffrant pas, écrivait le comman- 
dant en chef, duc de FilzJames, qu'ils soient placés dans les com- 
mi88io]\s, on les punit par les profits qu'ils trouveraient dans ces 
plans, et par la considération qu'ils y acquerroient. Ces places sont 
l'ambition de la noblesse, c'est pour les obtenir qu'un gentilhomme 
cherche à montrer dans les Etats la plus forte opposition^ » C'est 
le lo mars 1778 qu'avait été rendu l'arrêt du conseil qui annulait 
ces nominations. Le i4 janvier 1774. M. de la Chalotais toujours 
exilé à Saintes, mais fuyant une ville où venait de mourir six 
jours auparavant sa fille M°" de Boissard, était arrivé par des che- 
mins de traverse à sa campagne de Vern près Rennes, accom- 
pagné de son fils le chevalier et de son neveu M. de Noyan. Le 
duc d'Aiguillon qui, par habileté autant que par sentiment, était 
l'ennemi des rigueurs inutiles, eût désiré qu'on laissât en paix le 
vieux procureur général, mais M. de la VrilUère dont l'esprit étroit 
ne comprenait pas tous ces ménagements et qui lui avait déjà fait 
tant de tort par sa manière brutale de supprimer les résistances, 
donna Tordre de le conduire à Loches^ et malgré ses réclamations 
fondées sur son état de santé, force fut à la Chalotais d'obéir. L'ef- 
fei-vescence ne diminua pas, comme bien on pense. L'évàr^ae 
de Dol lui-même, M. de Hercé, très royaliste cependant et nul- 



* On trouvera sur cette tenue les plus curieux renseignements aux arctiivcs 
nationales, série H, liasses 38a, SSii, 38'i. 



168 l.\ BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

lement favorable au parti patriote, s'était exprimé avec fermeté 
devant le roi et le dauphin en s'acquittant de sa députation en 
cour, il s'était plaint de l'énormité des impôts, il avait montré la 
Bretagne près de succomber au désespoir, se jetant aux pieds du 
monarque. L'orage grondait de toutes parts. 

Enfin Louis XY mourut le lomai 1774, et rien n'est curieux 
comme de suivre ,dans la correspondance des magistrats exilés 
dans leurs terres avec leurs amis les alternatives d'espoir et de 
crainte que font naitre les divers actes du nouveau règne. D'abord 
on se méfie. « Les prétendues reformes considérables qui doivent 
avoir été faites à Versailles ne sont rien moins que réelles, écrit- 
on, h ce qu'on assure ; ce sont de pures nouvelles de café ; le fait 
vérifié, on n'a pas trouvé un chat de réformé ^) (36 mai) et le 3i. 
« On ne peut compter sur tout ce qui se dit^ tant on dit de choses et 
tant il y a de gens qui ont la fureur de parler, on veut enthou- 
siasmer la nation afin de ranimer le crédit mort, le temps nous 
éclaircira^ » l.e choix de M. de Maurepas comme premier mi- 
nistre n'est guère fait pour inspirer confiance aux Bretons ; on 
juge naturellement que ce Phélypeaux ne sera pas hostile à son 
parent la Vrillière ni au neveu de celui-ci, d'Aiguillon. Cependant 
le a juin, après s'être fait longtemps tirer l'oreille, le duc d'Ai- 
guillon se démet de ses places. 

« Voici, écrit triomphalement M de Bégassôn, un événement qui 
vaut bien la peine que nous nous congratulions : c'est la disgrâce 
de l'ennemi de notre province. Si l'on était aussi vindicatif que 
lui, il ne resterait qu'à désirer que la loi du talion eût son efiet et 

* Je dois communication de la correspondance dont j'ai tiré ces extraits et 
ceux qui suivent jusqu'à la clôture de la session en 1776 à Tobligeance de 
M. Alain du Cleuziou, ces lettres sont adressées au président de Kerouartz ; 
malheureusement la plupart ne sont pas signées. Quelques-unes émanent de 
M. de Bégassôn de la Lardais, du conseiller do Korgariou. On y voit que le 
goût de la vie rurale n*était pas très vif chez ces magistrats. « J*ai la pers* 
pective, écrivait M. de la Bourdonnaye, de ne pas passer mon hiver h la cam- 
pagne et je t'avoue que j'en ressens une joie singulière. En attendant votre 
entière liberté, laites en sorte d'en avoir de passagères pour Morlaix. 11 faut à 
ma nièce (de Kerouartz) de la dissipation. Les hommes en prennent par les 
exercices de détail de la campagne, la chasse, la pèche ; autre chose pour les 
femmes, il en faut d'un autre genre. » 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 169 

qu'il éprouvât tout le mal qu'il a iait souffrir aux autres. Coa- 
teatons-nous de le savoir hors d'état de nuire. Hequiescat in pace. 
Voilà un règne qui commence d'une façon à surprendre pour un 
monarque de so ans. » 

De bonnes nouvelles se succèdent : c'est en août la permission 
donnée à la Chalotais de rentrer en Bretagne, la disgrâce du chan- 
celier Manpeou, l'ennemi des parlements, le remplacement de 
Terray par Turgot, dont on vanle beaucoup le patriotisme; la no- 
mination au ministère de la marine de M. de Sartine, qu'on aurait 
mieux aimé ministre de Bretagne ; puis la disgrâce du duc de Fitz- 
James, qui en 177 1 avait succédé comme commandant en chef en 
Bretagne au duc de Duras. « On vient de lui ôter la correspondance» 
il ne contre-signera plus : ainsi nous en voilà délaits... Il n'a 
pas tenu à lui qu'on ne nous mît tous au cachot. Il allait prônant 
partout que nous étions des cerveaux brûlés qu'il fallait punir 
avec sévérité. » Cefut M. des Grées du Lou, ancien président de 
la noblesse aux Etats de 177a, et député en cour avec M. de Hercé 
qui seul, malgré le refus de ses collègues de se joindre à lui, osa 
attaquer le commandant et par son zèle actif, éclairé, hardi, 
réussit à détruire les funestes impressions qu'il cherchait à semer 
dans les esprits. Pour tenir la session, on lui substitua le bon 
duc de Pcnthièvre, gouverneur de Bretagne où il n'avait paru 
qu'une fois, en 1746, grâce à la politique constaute du ministère 
d'empêcher les grands personnages de prendre pied dans la pro- 
vince dont ils étaient les chefs honoraires. On connaissait la dou- 
ceur de son caractère, on savait son gendre, le duc de Chartres, 
très porté pour les parlements en faveur desquels il s'était hau- 
tement montré. Pour la partie contentieuse, le roi lui adjoignait 
M. de Fourqueux, conseiller d'Etat respectable par sa douceur, 
sa modestie et sa vertu. La session serait donc assez calme. 

Mats rétablirait-on les Parlements ? Dès le mois de juin on par- 
lait de négociations entamées pour leur rappel, mais il y avait bien 
des difQcullés. a L'abolition de la vénalité des charges, écrivait 
M. de Bégasson, a toujours été le vœu de la nation. Louis XVI 
voudra-l-il la rétablir ? Je ne le crois pas. L*on ne voudra pas non 
plus remettre sur le pave ceux qui se sont sacrifiés pour le gou- 



170 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XYl 

vernement. Si l'on remet en place tout ou partie des anciens, 
comme on ût en Bretagne (en 1769), on y conservera les nouveaux, 
on voudra assimiler les offices ; pour y parvenir il faut liquider les 
anciens. '> u Les raisons que vous donnez, écrivait un autre le 5 
juillet, pour préférer la vénalité des charges à la non-vénalité sont 
précisément celles qui font adopter la dernière, puisque c'est 
l'autorité seule qui en réglera les dispositions et que l'autorité veut 
toujours pouvoir tout. » 

« Vous attendez les Etats pour notre liberté, écrît- on encore le 
3o juillet Je neçrpis pas qu'il y ait aucune relation de Tune à l'autre: 
les Etats n'y feront sûrement rien, de tristes réclamations qui 
d'ordinaire recalent les demandes plutôt que de les accélérer. » En 
attendant, on travaillait fortement l'opinion , qui en avait bien 
besoin, car. comme l'écrivait M. de la Bourdonnaye le 6 septembre 
« comment concilier le zèle d'aujourd'hui avec le peu d'intérêt 
qu'on nous témoigna lorsde notre dispersion en 177 1. En sortant du 
palais, nous vîmes bien du monde attroupé sur la place, et sur la 
figure de chacun un air de curiosité, mais rien de plus. » C'est 
que le public, qui s'était passionné en 1766 en faveur de magis- 
trats frappés po^ avoir soutenu la résistance des Etats contre les 
impôts nouveaux, n'avait en réalité nulle sympathie pour la cor- 
poration judiciaire très hautaine et très peu progressiste qu'était 
le parlement ; Voltaire lui avait porté de rudes coups^ et les ré- 
formes dont Maupeou avait accompagné son coup d'autorité 
avaient pour but l'organisation d'un ordre de choses bien supé- 
rieur. Mais les hommes lui avaient manqué, il était à cette époque 
impossible d'improviser un corps entier de magistrature. Beau- 
marchais avait ridiculisé les nouveaux juges, le gouvernement 
semblait les abandonner. Les avocats avaient d'un commun accord 
déserté le palais. Le peuple vexait le président de S. Luc de toutes 
manières. (( On a affiché à sa porte des placards de toute espèce, 
on pousse l'attention jusqu'à lui faire des présents qui l'empoi- 
sonneront... On a affiché à la porte Saint-Michel : u Carrosse, 
mortier, livrée à vendre ! Il faut s'adresser à Saint-Luc. »0n ne per- 
dait pas une occasion de les tourner en dérision. On racontait 
qu'un revendeur, nommé la Brie, ayant vendu des meubles à Tavo- 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 171 

cat général Berthou et n'ayant pu obtenir son argent, voire même 
s'étant vu menacer de la prison s'il ne cessait ses importun! tés, 
avait eu l'imprudence de confier ses chagrins à son perroquet et que 
cet animal sensible au chagrin de son maître s'était habitué à répé- 
ter à toute occasion : « chien de Berthou, diable de Betthou, f. . . 
Berthou. » On ajoutait que plainte ayant été portée au juge de 
police^ celui-ci avait mis la Brie hors d'accusation,maiâ avait rendu 
contre le perroquet une sentence de bannissement à vie... dans 
l'arrière boutique. 

Tant d'efforts furent récompensés : le la novembre, le Parlement 
de Paris était rappelé : le i6 décembre, les magistrats bretons 
remontaient sur leurs sièges, a L'autorité fondée sur les lois, 
disait le préambule de l'édit de rappel, et les formes sagement 
établies, dirigée par la justice et la raison, peut seule procurer à 
nos sujets le bonheur. L'état actuel de la Bretagne exige peut-être 
plus que toute autre province que cette autorité y soit ajU^ermie. Les 
troubles qui l'agitent depuis trop longtemps ne sont point apaisés ; 
cette province si fidèle est encore en proie à des divisions intes- 
tines. » En même temps, le lo septembre 1774» le gouvernement 
retirait les défenses qu'il avait faites aux trois gentilshommes dont 
j'ai parlé de prendre part axit travaux de la commission intermé- 
diaire. La session pouvait commencer. 



Il 



Elle s'ouvrit à Rennes le ao décembre, sous la présidence de 
M. Bareau de Girac, évéque de Rennes, assisté de MM. de Sérent, 
baron de Maies troit (remplacé un moment pendant la tenue par 
M. de Bégasson de la Lardais) et de M. Léon de Tréverret, jadis 
sénéchal de Quimper et dont le zèle royaliste aux Etats de 177a 
promettait un sénéchal de Rennes et un président du tiers 
fort agréable au pouvoir. La première séance fut remplie par 
un discours très court, très noble, très honnête et très bien pro* 
nonce de M. de Sérent, un discours plus long de M. de Penthièvre, 
une très bonne allocution de M, de Robien, où il ne manqua pas 



Ml L\ BKETAGNE SOUS LOUIS XVI 

de placer dans Téloge du roi le rappel des magistrats écartés de 
leurs fonctions par des causes que l'amour de la paix et le res- 
pect pour la mémoire du feu roi doivent faire laisser dans l'oubli : 
enfin le premier président d'Amilly lut tout bas un discours que 
ses voisins entendirent à peine. Dès le lendemain on se mit sé- 
rieusement à Tœuvre, et les afiaires ne tardèrent pas k aller bon 
train. 

La session fut peu agréable pour M. de Hercé. La noblesse avait 
du mal à lui pardonner le refus qu'il avait fait de s'associer à la 
campagne dirigée par M. des Grées contre le duc de Fitz- James. 
Lorsqu'il chaula la messe du Saint-Esprit, elle témoigna un peu 
qu'elle eût mieux aimé la messe d'un autre. Un jour, il se trompa 
et par un lapsus, voulant parler du commandant, il dit Fitz-James 
pour Penthicvre ; d'où huée éclatante et unanime à rencontre de 
ce malencontreux témoignage de sympathie posthume. Une autre 
fois, TËglise eut peine à faire modifier la forme dans laquelle la 
noblesse avait volé des remerciements à M. des Grées et qui se 
trouvait assez blessante pour lui. En revanche M. de Girac triom- 
phait. Ses sympathies parlementaires bien connues faisaient con- 
sidérer qu'il fallait le féliciter du rappel des magistrats. Le jour de 
l'ouverture le peuple n'avait cessé de crier depuis l'évêché jus- 
qu'aux Gordeliers : a Vive M. l'évoque de Rennes I » Après le vote 
des remerciements à M. des Grées, quelques gentilshommes pro- 
posèrent d en voter également à M. de Girac ; le projet adopté, 
M. de Girac ne l'énonce pas, mais remercie ; la noblesse par ac- 
clamation le somme d'énoncer : avec une modestie affectée, il 
refuse ; alors l'évêque de Saint-Malo énonce à sa place, au milieu 
des applaudissements, la délibération des Etats. A chaque instant 
notre correspondant parle de ses discours infiniment honnêtes, 
justement et fortement applaudis. Sa popularité lui fut très utile 
pour conjurer les suites d'un incident qui avait failli dès le début 
compromettre la paix. 

Le 22 décembre, M. de la Chalotais avait fait son entrée aux 
Etals, et avait prononcé pour remercier de Tinlérêt qu'on avait 
pris à ses affaires un discours fort applaudi. Mais le duc de Pen- 
Ihièvre y avait remarqué certaines expressions qui lui avaient 



LA BUETAONK SOUS LOUIS XVI 173 

semblé de nature à déplaire en haut lieu, celles de persécutions^ 
de droit de la nation, etc., et il en avait demandé à M. de la Cha- 
lotais le changement en celles de traverses, de prérogatives^ etc. 
L'ancien procureur général s'y était volontiers prélé, mais lorsque 
le â6, on lut à l'assemblée le procès-verbal de celle du 22, cer- 
tains membres s'aperçurent des changements, et demandèrent que 
le discours fut inséré tel qu'il avait été prononcé. M. de Girac ne 
pouvait dire la vérité, c'eût été découvrir le duc de Penthièvre, il 
affirma que c'était M. de la Chalotais qui avait redemandé lui- 
même son discours ; mais la famille eut beau confirmer son dire, 
beaucoup tinrent bon, et la séance tout entière se passa en dis- 
cussions sur ce petit objet. La séance du 37 sembla d'abord devoir 
tourner de même. Nombre de membres avaient déjà fort inutile- 
ment dépensé leur éloquence. M. de Girac se lève, il parle < avec 
. une âme, une force à laquelle il eût été difficile de résister, » il 
fait sentir « que cette petite, très petite affaire peut avoir de 
grandes suites à l'ouverture d'une tenue, au commencement d'un 
rè.^ne, il a plaidé la cause des six magistrats qui ont consenti et 
même désiré le changement, il n'oublie pas les inductions que 
leurs ennemis tireront d'un rappel dont les premiers effets seraient 
de suspendre l'activité du travail des Etats, etc. ; il parle enfin de 
lui-même, desonattachement aux droits de la province avec un 
tou et des expressions de nature à faire impression. Aussitôt, 
pour tout concilier, un gentilhomme propose de ne pas repro- 
duire le discours, mais d'en donner le sens sous forme de récit. 
L'avis passe dans la noblesse par aSo voix contre 43. Avant que 
M. de Girac eut parlé, tous étaient d'un avis contraire. On y at- 
tachait une telle importance qu'il a dû être flatté de son succès. » 
La session se continua dans le calme, les Etats saisissant toutes 
les occasions d'être désagréables aux anciens pouvoirs. C'est ainsi 
que la noblesse et le tiers refusèrent de voter les fonds pour Içs 
fourrages du commandant, qui était toujours M. de Fitz-James, 
alléguant que le duc de Penthièvre était à la fois gouverneur et 
commandant. <( On s'est battu sans humeur pendant une heure et 
demie sur cette bagatelle. On a proposé tout haut de lui servir son 
fourrage en nature. C'est une des meilleures chasses que j'ai vues 



174 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

aux Etats depuis longtemps. Une scène aussi longue et aussi écla- 
tante a prouvé combien on redoudait de le voir revenir en Bre- 
tagne. » Mais sur les affaires importantes, tout allait placidement. 
a II est beaucoup moins facile dans cette tenue que dans les pré- 
cédentes de prévoir l'issue des affaires importantes. M. de Pen- 
thièvre a le désir de plaire, de faire le bien et de remplir ses ins- 
tructions. Les Etats ont le désir de lui plaire et au gouvernement, 
mais ne veulent pas faire de sacrifices. Personne dans Tordre de la 
noblesse ne cherche à s'arroger cette influence et cette prépondé- 
rance ci-devant concentrée dans un p^tit nombre d'orateurs. Le 
désir de la paix, la fatigue et l'ennui des douze dernières années, 
et l'honnêteté reconnue du président de l'Ëglise maintiennent 
l'union entre les ordres, et en écartent les défiances, les soupçons 
et peut-être jusqu'aux préventions réciproques qui ont régné si 
longtemps. On veut le bien, mais la province est écrasée; on 
cherche des moyens, on n'en trouve pas. » On remarquait avec 
plaisir que «les réponses du roi au sujet du don gratuit étaient d'un 
style différent de celles du dernier règne, plus longues et plus 
honnêtes, elles exhortent toutes à la tranquillité, l'union et la paix : 
le roi nous a promis son portrait et cdlui de la reine. » 

La seule difficulté un peu séf^euse eut lieu à propos des fonds 
que Ton demandait pour les di^pôts de mendicité et pour les mi- 
lices garde-côtes. On avait d'abord demandé aux commissaires de 
retirer la demande de ces deux objets, et sur leur réponse honnête, 
mais négative, la noblesse et le tiers refusèrent les deax sommes 
demandées, pendant que l'Église émettait un tardé à délibérer. Le 
motif du refus pour les dépôts de mendicité était leur inutilité et 
la manière détestable avec laquelle les pauvres y étaient détenus ; 
l'Église était d'avis de faire un fonds pour établir des ateliers afin 
d'occuper les pauvres à leur sortie du dépôt. 

L'affaire de la garde-côtes était plus compliquée. Le motif appa- 
rent du refus était la multitude d'exemptions qu'elle procurait 
assez inutilement à des gens de toute espèce, à la charge du 
peuple. Le motif réel était que Torganisation présente de la garde- 
côtes était due au duc d'Aiguillon, dont les Etats critiquaient avec 
une puérilité systématique toutes les réformes bonnes ou mauvaises, 



LU JJKETAGNK SOUS LOUIS XVI 175 

et que nombre d'officiers de ce corps, M. de Kerguenech entre 
autres, avaient figuré parmi ses plus fidèles partisans. Le ag» le duc 
de Penthi^vre demande qu'à sa considération, à titre de gentil- 
homme et d'ami de la province, on veuille bien lui accorder ses 
demandes, le tiers y consent, la noblesse unanime la veille est par- 
tagée, on veut proposer des avis mitoyens, l'opposition ne le perme, 
pas, et par i34 voix contre io5, la demande pour la garde-côtes 
est rejelée. L'Eglise se trouve alors dans le plus grand embarras, 
ne voulant adopter ni Tavis du tiers ni celui de la noblesse. A 6 
heures du soir elle envoie avis tendant à faire des démarches pour 
démontrer les abus criants qui résultent de la formation actuelle 
delà garde-côtes, du choix des officiers, de leurs privilèges, des as- 
semblées, de la levée des deniers, de leur emploi et du tort qui en 
résulte pour Fagriculture. 
Ce n'est pas un avis au fond répond la noblesse. 
« Après une longue discussion TÉglise retourne auxchambres et, 
voulant toujours donner un tiers avis, accorde a4.ooo livres parant 
et de faire toujours les représentations sur les abus, et donne à 
entendre assez clairement que le seul parti à prendre serait de la 
casser pour la créer de nouveau. Il parait que cela pourrait s'obte- 
nir dn ministère. On revient au théâtre, on énonce les avis, Girac 
représente qu'il y en a trois, le tiers requiert l'inscription du sien 
par i8 voix contre 16, puis il demande le contraire par 3o contre 4. 
L'Ëglise requiert l'inscription. Les refusans disent que les avis 
de rËglise et du tiers ne difierent que sur la quotité^ il n'y a pas 
3 avis ; on leur démontre facilement le contraire. Ils soutiennent 
qu'un seul ordre refusant fait loi, Girac en convient, ils veulent le 
forcer d'énoncer ce refus au nom des Etats, il leur représente que 
cène fut jamais l'usage^ qu'il ne doit, rien énoncer, il veut trois 
fois lever la séance, on s'y oppose, enfin à 10 heures on nomme une 
commission, pour rechercher les précédents. Longue^ pénible et 
fâcheuse séance ; » concluait le correspondant de M. de Kerouartz. 
Le i" février on propose de faire une députation pour demander 
le retrait de la défense. « Les refusans s'y opposent et disent 
qu'avant toutes choses il faut former le registre des séances de 
lundi et mardi. DifiBcultés sur la rédaction ; l'Ëglise réclame la 



17C LA BMETAGNE SOUS LOUIS XVI 

convention de lundi de se conformer à Tusage ; les opposans 
veulent une énonciation du refus, le tiers ne veut pas que son avis 
soit enregistré, quoique ce soit un avis d'accord dans lequel il 
persiste. On charge la commission de la chilTrature de se retirer à 
la chambre de l'Ëglise et d'y former un projet de rédaction. 
Ce projet formée on en donne lecture, et là renaissent toutes les 
difficultés. Après une discussion de quelques heures, la question 
est réduite à savoir si Ton adoptera la rédaction proposée. Le tiers 
ne peut s'accorder sur le théâtre, se retire dans sa chambre pour 
délibérer ; après des débats très longs et très vifs, il adopte la ré- 
daction et revient au théâtre, mais désire que son avis sur le fond ne 
soit pas inscrit. L'Ëglise demande l'inscription du sien qui lui est 
enfin accordée. Toutes les difficultés suscitées et fomentées en 
dessous par un parti connu prolongent la séance jusqu'à 5 heures 
du soir sans qu'on y ait fait autre chose que former et signer le 
registre. Les 83 et leurs adhérents étaient triomphants du succès 
de leurs menées pour faire échouer la tenue et barrer le président 
de l'Ëglise Ils font agir pour parvenir à leur but beaucoup de 
gens qui ignorent et la main qui les guide et le terme où on les 
conduit. » 

Le a, M. de Séreut propose à la noblesse de faire de leurs propres 
deniers le fonds pour la garde-côtes et oiTre pour sa contribution sa 
gratification. 11 donne pour motif l'espérance presque certaine de 
rendre ainsi efficaces les représentations sur les abus criants de la 
garde-côtes ; maison luifait observer qu'il est inconséquent de faireun 
fonds pour l'entretien d'un corps que Ton démontre inutile et nuisible. 
Faute de pouvoir s'entendre on s'en tint à charger M. de Hercé au 
nom de sa commission de rédiger un mémoire qui fut lu le i4, et 
trouvé excellent, sur l'inutilité de la garde-côtes et les abus criants 
qu'entraînait son organisation actuelle ; ce fut tout. , 

Le tiers se fit bien un peu tirer l'oreille à propos de la capitalion. 
H prétendait que la répartition lui était préjudiciable, qu'il payait 
plus que sa part, et il ne voulait pas délibérer sur le fond avant 
d'être certain que la noblesse se chargerait d'une part plus con- 
sidérable que par le passé. Là encore M. de Girac intervint, il parla 
avec force, douceur et honnêteté, il fît remarquer que, si l'on re- 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS \VI 177 

tardait le vote de la capitalion, le roi se prêterait moins voloniiers 
aui diminutions que les Etats sollicitaient sur ce point. Au ssi^ le 
tiers, après avoir rédigé d'abord son avis d'une façon , un* peu 
entortillée, finit le lo janvier par se rallier à l'avis des deux autres 
ordres, et la capitation fut unanimement accordée. 

Diverses propositions avaient été mises en avant. Pour combler 
le déficit qui s'élevait à 85o.ooo livres on avait proposé d'affermer 
les devoirs (impôt sur les boissons) pour une durée plus longue, 
trois ou même six ans. Les fermiers, ayant devant eux un plus 
long baîl^ se prêteraient, espérait-on, à des conditions plus avan- 
tageuses. Mais les Etats craignaient que cela ne permit aux 
iermiers de s'emparer du commerce des vins, et surtout qu'on 
ne les convoquât plus tous les deux ans, mais seulement à 
Texpiration de chaque bail. Aussi la majorité s*opposa-t-elle à 
toute discussion^ et le projet fut rejeté par acclamation unanime. 
Le duc de Penthièvre aurait désiré une réponse écrite, il insista 
quelque temps pour l'obtenir, et voyant ses efTorts inutiles, finit 
par retirer sa proposition. 

On se préoccupait également, à rinsligation du nouveau contrô- 
leur général Turgot, de supprimer la corvée. Mais il fallait trouver 
les fonds : le 7 février 1776, la commission des finances proposa 
aux Etats de ne plus affermer les devoirs, mais de les administrer 
en régie ; les Etats profiteraient ainsi des bénéfices que réalisaient 
les fermiers. De plus, en ce cas, on était sûr que la partie ordon- 
nalive en matière de grands chemins, que Ton avait enlevée à la 
province en 1725, lui serait rendue et que l'intendant n'en serait 
plus chargé. Le i4 février, l'évêque de Léon lut un rapport très 
bien fait qui présentait avec la plus grande clarté les raisons pour 
et contre la régie, et la discussion s'étant ouverte là-dessus, le tiers 
et une partie considérable de la noblesse volèrent Tajournement 
de cette réforme, mais nonobstant on envoya uôe députation pour 
demander la partie ordonnative des grands chemin8,d'ailleurs sans 
aucun succès. 

La session tirait à sa fin, le 17 février ou nomma les députés en 
cour, 1 evêque de Saint-Malo, de Sérent, M. Gellée de Prémion 
et le ao. après avoir voté des remerciements au roi pour la levée des 



178 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

dernières mesures de rigueurs à Tégard de MM. de la Ghalotais 
et demandé pour eux des indemnités pour toutes leurs traverses» 
après avoir voté d'autres remerciements au duc de Penthièvre, l'as- 
semblée se sépara sur un discours du duc qui annonça la levée 
des défenses faites aux Etats de s'occuper de l'administration de la 
justice, une remise de 3oo. ooo livres à l'effet d'atténuer d'autant le 
déficit, et qui exprima tout le regret qu'il éprouvait de voir 
arriver le jour de la clôture, et sur une réponse du procureur 
syndic de Robien. Rarement on avait vu une session aussi calme. 



Gh. de Calax . 



{A suivre. J 




LES GRANDES SEIGNEURIES 

DE HAUTE-BRETAGNE 
Comprises dans le territoire actuel da département dllle-et-Vilaine. 

suitk'). 



LANDAL (comté) 

a Parmi des ravins et des collines dont les rampes s'entrelacent 
en se voilant de bois touffus , sur le bord de longs étangs profon- 
dément encaissés, dont les replis enveloppent, comme un gigan- 
tesque fo^sé, la vieille forteresse en ruines, Landal^ élève encore 
des tronçons de ses tours tapissées de lierre épais. De nombreuses 
traces d'incendie témoignent que le corps de logis principal, qui 
reliait entre elles les deux grandes tours croulantes, a été détruit 
par le feu. Auprès de ces ruines a été construit, il y a peu d'années, 
un manoir flanqué de quatre tours à toits coniques et percé de 
fenêtres et de lucarnes gothiques dans le goût du XV*' siècle. 

C'est aussi la date qu'on pourrait assigner à ce qui subsiste de 
rancien château^.» 

Il faut remonter, dans nos annales bretonnes, au conmiencement 
du XII* siècle pour rencontrer les premières données historiques 
concernant le château de Landal. 

Il appartenait à cette époque à Hamon de Montsorel dont le fils 
Gilduin fonda^ en 1187, Tabbaye cistercienne de N.-D. de la Yieu- 
ville en la paroisse d'Epiniac, mais à petite distance de Landal. Ce 
Gilduin de Montsorel laissa de sa femme Adelise un fils aine, Jean 
de Montsorel, qui devint à son tour seigneur de Landal (i 171). 

Guillaume de Montsorel, fils du précédent, lui succéda à Landal 

« Voir la livraison de juiUet i8g5. 

t Commune de Broualan (démembrement de la Boussac) canton de Pleine- 
FougèreB, arrondissement de Saint-Malo. 

' Bretagne contemporaine y llle-ei-WileLiae, p. 61. 



IRO r.ES GRANDES SEIGNEURIES 

et fonda vers laia une chapellenie régulière, c'est-à-dire un petit 
prieuré, dans la chapelle de son propre château de Landal ; il en 
fit don aux chanoines réguliers de labbaye de Rillé près Fougères, 
qui s'engagèrent à desservir cette fondation. Ce seigneur de Landal 
ne laissa qu'une fille, Mahaud de Montsorel, qui épousa d'abord 
Raoul d*Aubigné combattant à la croisade^ puis Jean Painel, noble 
chevalier normand « qui déclara en laaG que la seigneurie de 
Landal devait fournir deux chevaliers à l'armée du duc de Bretagne^ 

Mahaud de Montsorel était veuve de Jean Painel, en 1338 ; elle 
laissa sa seigneurie de Landal à un fils issu de son premier 
mariage, Raoul d'Aubigné, sire de Landal et de Montsorel en 12/17. 
Guillaume d'Aubigné, fils et successeur de ce dernier, épousa une 
femme appelée Phillipote et ne laissa qu'une fille Mahaud d'Aubi- 
gné^ dame de Landal, qui épousa Olivier de Montauban, seigneur 
dudit lieu, vivant en i375*. 

Guillaume de Montauban, fils des précédents et seigneur de 
Landal du chef de sa mère, épousa i* Marguerite de Lohéac, fille 
du sire de Lohéac, a* en i4ii Bonne Viscomti de Milan, cousine 
de la reine de France, Elisabeth de Bavière, femme de Charles VI, 
dont Guillaume de Montauban ^tait chancelier. Ce seigneur mourut 
en i43a et sa veuve eut en douaire la seigneurie de Landal pour 
laquelle elle rendit hommage, Tannée suivante^ à Tévêque de Dol. 

Jean de Montauban, leur fils aîné, fut seigneur de Montauban et 
de Landal et épousa Anne deKerenrais, dame de la Rigaudière. Il 
devint maréchal de Bretagne et amiral de France et mourut en mai 
i466 ; son corps fut inhumé en l'église de Notre-Dame des Carmes 
de Dol dont il était Tinsigne bienfaiteur. Sa veuve lui survécut 
trente-trois ans et ne mourut qu'en avril 1^99 « fort âgée et dé- 
crépite'. » 

La seigneurie de Landal passa, après le décès du sire de Mon- 
tauban, à sa fille Marie de Montauban, mariée en i443 à Louis de 
Rohan, seigneur de Guémené j i463, et ensuite remariée à Georges 



* D. Morice, Preuves de VHist. de Bret., I, S57. 

' Du Paz, Hist. généal. de plusieurs maisons de Bretagne. 

« Ibidem, 463. 



DE HAUTE-BUETAONE 181 

de la Trémoille sire dudit lieu. Marie de Montauban mourut en mai 
i477, laissant Landal à Louis de Rohan^ son &ls aîné. 

Louis de Rohan, seigneur de Guémené, Montauban, Landal, etc., 
épousa en ]463 Louise de Rieux^ fille du sire de Rieux. ; il fit en 
i488 le voyage de Jérusalem et décéda le a 5 mai i5o8. Son second 
fils Henri deRoban reçut en partage la seigneurie de Landal, mais 
il n^eut point d'enfants de Marguerite du Pont, sa femme, de sorte 
qu'après sa mort son frère puiné Jean de Rohan devint seigneur 
de Landal. Ce dernier épousa d'abord Guyonne de Lorgeril décédée 
en i5oa, puis Ysabeau de la Chapelle, fille du sire de Molac, morte 
en i5i9 ; lui-même mourut le 19 janvier i525 et fut inhumé en 
l'église de Notre-Dame de la Fosse, à Guémené. 

Hélène de Rohan, fille ainée de Jean de Rohan et de Guyonne 
de Lorgeril, fut dame de Landal et épousa, au château de Guémené 
en i3i3, François de Maure qui fut créé comte de Maure en i553, 

Cette dame décéda le ^ août i54i, laissant sa seigneurie de 
Landal à son fils Claude de Maure; celui-ci épousa, le 6 mai i554. 
Françoise de Pompadour et mourut le a 5 avril i564 ; son fils 
Charles, comte de Maure et sire de Landal, s'unit à Diane d'Escars 
et fut tué en duel, après un an et demi de mariage, le 37 janvier 
1575'. 

Louise C*""** de Maure et dame de Landal, fille des précédents et 
Tune des plus riches héritières de Haute-Bretagne, épousa d'abord, 
en septembre 1587, Odet de Matignon, C^ de Thorigny, dont elle 
a*eut pas d'enfant, puis, le 5 août 1600, Gaspard de Rochechouart 
marquis de Mortemart. Celui-ci mourut à Paris le a5 juillet i643 ; 
sa veuve ne lui survécut que peu de temps et décéda vers i644. 

Leur fils aine Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart et sire 
de Landal, rendit aveu en i663 pour cette dernière terre; il épousa 
Diane de Grandseigne et mourut à 70 ans, le 26 décembre 1676. 
Ce seigneur ayant dissipé une partie de sa fortune, la châtellenie 
de Landal fut saisie par ses créanciers et mise en vente ; elle fut 
rachetée par son fiOLs Louis-Victor de Rochechouart, duc de Mor- 
temart, qui avait épousé Antoinette de Mesmes ; ce seigneur se 

• Du Paz, Hist. généal. déplus, maisons de Bret. 

TOME XIV. — SEPTEMBRE iSqS. '«^ 



182 LES GRANDES SEIGNEURIES 

démit de son vivant d'une partie de ses (erres y compris celle de 
Landais en faveur de son fils Louis de Rochechouart, devenu 
ainsi duc de Mortemart, époux de Marie-Anne Colbert, fille du 
grand ministre d'Etat ; le père et le fils moururent la même année 
1668. Anne-Marie Golbert^ fit hommage au Roi pour une portion 
de Landal en i6go, puis vendit celte seigneurie toute entière à 
Joseph de France, par contrat du 3o août 1697^ 

Joseph-Olivier de France, seigneur de Bléruais et acquéreur de 
Landal. appartenait à une vieille famille noble tirant son origine 
du manoir de France en Guignen. Il épousa : i? le i*' mai 1690, 
Marie du Verger, a* en 1724» Gillonne Le Faucheur, veuve du 
seigneur de la Coquerie. Ce fut lui qui obtint du roi en 1716 
rérection en comté de la châtellenie de Landal. Il mourut à Rennes 
le 1 4 avril 17^8. Son fils Louis-Olivier de France, comte de Landal, 
se maria en janvier 1714a Anne-Modeste Gautier de la Palissade 
qui lui donna plusieurs enfants ; il décéda avant son père (qui 
prenait le titre de baron de Landal)^ le i5 lévrier 1789, âgé de 
45 ans, et fut inhumé le lendemain dans Tenfeu des sires de 
Landal au chanceau de l'église de la Boussac. 

Olivier-Joseph de France, comte de Landal, fils du précédent et 
né à Saint-Malo le 3 décembre 1714^ épousa Marie-Geneviève 
Fouquer de Kersalio ; il mourut à son château de Landal, le 
aa juillet 178a et fut inhumé le lendemain dans Téglise de La 
Boussac ; sa veuve ne décéda que le 1®^ février 1796, à Jersey où 
elle avait émigré. Il ne laissait que trois filles dont Tune Marie^- 
Françoise-Geneviève de France avait épousé en 1780, à Saint- 
Sauveur de Rennes, Louis-Malo du Breil du Chalonge, seigneur 
de la Claye. Cette dame apporta en dot à son mari le comté de 
Landal, mais elle mourut dès 1784, laissant un fils unique Louis- 
Marie du Breil du Chalonge, comte de Landal, décédé en i8a9 au 
château de la Chevillonnaye en la Boussac'. 

Quand au père de ce dernier^ il convola en 1787 à de nouvelles 
noces avec Marie de Gaalon, émigra en 1 791, fit les campagnes de 

* Morcri, Grand dict. hist. ^ Arch. de la Loire-Inférieure et de VJlle^et- 
Vilaine, 
' Il avait ôpousé i» Eulalie Le Fer de la Saudrc, 2" Marie Picot de Vaulogc. 



DE H.VUTE-BRETAGNE 183 

l'armée des Princes, puis passa à Jersey. Lorsqu'il revint en France 
il apprit que tous ses biens avaient été vendus nationalement : il 
recouvra seulement en partie la terre de la Vallée où il se retira et 
mourut^ 

Châtellenie d'ancienneté, Landal fut érigé en comté par lettres 
patentes données en avril 17 16 par Louis XV, en faveur de Joseph- 
Olivier de France ; dans ces lettres la seigneurie de Landal est dite 
« mouvante de sa Majesté et des comtés de Combour et de DoP. » 

En réalité elle ne relevait que fort peu du roi, pour quelques fiefs 
seulement en la paroisse de Trans, mais elle avait dans dix pa- 
roisses des fiefs relevant du sire de Combour Jparlie en ligence et 
partie en juveîgnerie, et dans huit autres paroisses des fieis relevant 
nuement de Févéque de Dol. Ces dix-neui paroisses dans lesquelles 
le comte de Landal avait des droite étaient : Trans — La Boussac, 
Epiniac, Bonnemain, Guguen, Saints, Saint-Georges- de-Gréhaigne, 
Pleinefougère, Saint-Ouen-la-Rouairie, Combour, et Plerguer — 
Dol, Montdol, le Vivier,Hirel^LaFresnaye^Cherrueix, Saint-Broladre 
et Baguer-Pican. 

A cause de son fief en la paroisse du Crucifix de Dol, le sire de 
Landal devait assister en personne à la première entrée solennelle 
de révéque de Dol en sa ville épîscopale, et « tenir la bride de la 
haquenée ou cheval dudit seigneur-évesque, lorsqu'il met pied à 
terre, sauf à prendre et garder pour luy ladite haquenée ou cheval 
avec tout son harnois ». 

Landal était, comme l'on voit, une Importante seigneurie et il y 
avait, dit du Paz, « bon nombre de seigneurs et gentilshommes » 
qui tenaient « de belles terres, chastellenies et seigneuries^ fiefs et 
juridictions, prochement et noblement, à foy et hommage de ceste 
chastellenie. » La haute justice de Landal s*exerçait au bourg de 
La Boussac et près de son auditoire se trouvait en un carrefour la 
potence en dépendant. 

Le sire de Landal avait droit de lever sur ses vassaux une impo- 
sition appelée garde^ parce qu'à Torigine il s'était engagé à protéger 
en temps de guerre ses sujets exposés au pillage. Certains de ses 

' Ilist, généalog. de la maison du Breil, 67 . 
» D*Hozier, I" Reg. généal. 



1B4 LES GRANDES SEICNEURIES 

tenanciers étaient aussi obligés de conduire les prisonniers et mal- 
faiteurs saisis par les officiers de la juridiction. Quant aux nou- 
veaux mariés de la paroisse de La Boussac — où se trouvait alors le 
château de Landal — ils étaient tenus à deux choses envers leur 
seigneur : d'abord le jour même de leurs noces les jeunes mariées, 
sortant de Téglise c à l'issue de leurs épousailles, » devaient chanter 
^ une chanson de circonstance « à la passée du cimetière • entourant 
le temple ; — puis, le mardi de Pâques, les hommes mariés depuis 
- un an devaient se réunir et fournir les courses ordinaires du jeu de 
quintaine. 

Le seigneur de Landal avait droit de tenir quatre foires par an et 
marché tous les mercredis « en la ville de la Boussac ». Il avait 
aussi un droit de bouteiUage aux quatre assemblées qui se faisaient 
à la chapelle de Notre-Dame de BroualanS sanctuaire très vénéré^ 
construit^ d'après la tradition, par une dame de Landal dans la 
paroisse de la Boussac. 

Dans réglise de la Boussac^ comme en la chapelle de Broualan le 
sire de Landal était prééminencier et fondateur : aussi y voyait- 
on en i6a3 de nombreux blasons lui appartenant : c'était les ar- 
moiries des seigneurs de Montauban et de Rohan^ puis celles des 
comtes de Maure et enfin Técusson des premiers sires de Landal, 
les de Montsorel, qui portaient : de gueules à quatre fusées dar- 
gent accolées en Jasce. Tous ces blasons brillaient dans les verrières 
ou apparaissaient sculptés sur la muraille. Il en était de même à 
Broualan où l'on voyait dans la maitresse-vitre les « portraictures » 
d'un seigneur de Landal « revestu d'une cotte d'armes » et de sa 
noble € dame revestue d'une robe semée des armes de Rohan, » 
agenouillés l'un [et l'autre aux pieds de la très sainte Vierge, 
patronne du lieu*. Aujourd'hui on retrouve sculptés dans la 
belle église de Broualan les mêmes écussons de Montsorel et de 
Rohan, mais les verrières n'existent plus. 

Le Père du Paz nous a décrit le château de Landal au XVII* 
siècle : « ce chasteau — dit-il — est fortifié de cinq belles et fortes 
tours et comme environ la moitié circuit de bonnes et grandes 

^ Cette chapelle a été érigée de nos jours en église paroissials. 
' Arch. d'Ille-et-Vil. fonds de Pire. 



DE HAUTE-BRETAGNE 115 

douves ; et de Taulre partie y a grand estang qui fait closture audit 
chasteau, de manière que sans basteaux il est impossible d'en ap- 
procher. Du temps de nos ducs il estoit de grande importance et 
y mettoient capitaines et grosse garnison pour la deffense de leur 
pays*. » 

Par ailleurs, Tacte de vente nationale de Landal en Fan VIII 
nous donne aussi une description de ce château qui devait avoir 
quelque rapport avec celui de Combour : « la forteresse composée de 
quatre tours aux quatre coins, l'une desquelles tours plus grosse que 
les autres »,— probablement le donjon — était construite dans « une 
cour close de gros murs élevés d'environ vingt pieds avec galerie et 
promenoir dessus en forme de rempart et claires*voies en pierre 
de taille découpée, grandes et profondes douves autour avec mu- 
railles pour soutenir les terres, dans lesquelles douves il y a des 
retraites à sangliers, ponts-levis pour entrer dans la cour et passer 
dans le grand jardin, etc*. » 

Deux de ces anciennes tours du château de Landal ont été con- 
servées lorsque M. du Breil de Landal le reconstruisit de nos 
jours ; mais il existait, en outre, cinq autres tours accolées à la 
muraille formant la seconde enceinte ; trois de ces tours sub- 
sistent encore^ à demi écroulées. Du Paz n'a donc parlé que de 
cette seconde enceinte lorsqu'il a dit que Landal avait cinq tours, 
baignées par les étangs et les douves extérieures ; il a omis de 
mentionner le château principal, tout à la fois donjon et demeure 
du seigneur, se dressant avec ses quatre tours au milieu d'une 
cour fortifiée. Comme l'on voit, Landal était vraiment bien une 
forteresse et ceux qui l'avaient élevée n'étaient pas — comme- 
disait Henri lY des ducs de Bretagne — de « petits compagnons. » 

LOHEAG (baronnie) 

Le château de Lohéac^ existait dçs le XI* siècle car ses seigneurs 
apparaissent à cette époque. Il semble avoir remplacé un oppidum 

' Ilist. gén. de plusieurs maisons de Bretagne. 

' Arch. d'Ille-et^Vil. i G, 35. 

^ Lohéac commune du canton do Pipriac, arrondissement de Redon. 



186 LES GRANDES SEIGNEURIES 

gallo-romain construit sur le bord de la voie antique allant d'An- 
gers à Carhaix, dont on retrouve encore des débris. Ce château 
occupait la plus vaste des quatre buttes artificielles avoisinant de 
nos jours la petite ville de Lohéac, mais surgissant à Torigine des 
eaux d'un lac aujourd'hui desséché ; une autre de ces mottes 
supportait Téglise et le petit prieuré bénédictin de Saint-Sauveur ; 
les deux plus petites étaient des mottes féodales, signes de hautes 
juridictions : l'une dépendait de la baronnie, l'autre du prieuré 
et celle-ci conserve encore le nom d'un abbé de Redon auquel avait 
été donné ce petit monastère de Lohéac ; on continue de l'appeler 
la Motte-à-Justin. 

Le plus ancien des seigneurs connus de Lohéac se nommait 
Hervé et vivait vçrs l'an 992 ; du Paz dit qu'il eut pour fils Judl- 
caël, seigneur de Lohéac, marié à Gasceline ; ces derniers don- 
nèrent à l'abbaye de Redon leur terre de Goven en Guipry vers l'an 
1070*. 

Riou et Gaultier de Lohéac, fils du précédent, possédèrent suc* 
cessivement ensuite la baronnîe de Lohéac, Riou se croisa en 1096 
avec le duc Alain Fergent et mourut en Terre-Sainte ; Gaultier dé- 
posa solennellement, en l'an iioi, dans la chapelle de Saint- 
Sauveur de Lohéac une relique de la Vraie-Croix obtenue à Jéru- 
salem par son frère Riou et apportée par l'écuyer de ce dernier. De 
concert avec Justin, abbé de Redon, Gaultier de Lohéac fonda à 
cette occasion et près de son château le prieuré de Lohéac membre 
de Saint-Sauveur de Redon'. 

En 1 143 Pierre P' sire de Lohéac, du consentement de sa femme 
'Havoise, donna à l'abbaye de Montfort ses dîmes de vin en la pa- 
roisse de Guipry'. 

Guillaume V, seigneur de Lohéac, fut en 1196 le conseiller 
fidèle et l'intrépide défenseur de la duchesse Constance et du jeune 
prince Arthur de Bretagne son fils ; il mourut en iao5. Pierre II, 
son successeur^ suivit la même ligne de conduite et jura noble- 

' D. Morice, Preuves de VHist. de Bret. i, 434. 
' Ibidem x, 5o5. 
» Ibidem i, G48. 



DE HAUT£-BRETAGN£ 187 

ment dès 1202 de venger la mort d'Arthur assassiné par Jean sans 
Terre ; mais il décéda Icd-méme en i a 1 1 ' . 

Eudon, baron de Lohéac^ approuva en iaa5 la construction par 
le duc Pierre Mauclerc du château de Saint-Aubin du Cormier ; . 
il laissa une veuve nommée Agnès. 

Vinrent ensuite les barons Pierre III vivant en ia36 —Guillaume 
II qui en ia57 donna aux religieux de Tabbaye de Montfort un 
droit d'usage dans la forêt de Brécilien, — Pierre IV maréchal de 
Bretagne en 1273 — et enfin Guillaume III dernier représentant 
mâle de la branche aînée des sires de Lohéac ; il mourut en 1290, 
ne laissant de sa femme Catherine qu'une fille nommée Hermine*. 

Hermine de Lohéac, dame dudit lieu, avait épousé Eudon sei- 
gneur de la Roche-Bernard. Elle en eut deux fils qui possédèrent 
après eUe la baronnie de Lohéac : Bernard, mari d'Amice de Léon, 
mort sans postérité vers i3o6 et inhumé au couvent des Cordeliers 
de Rennes dont il était un bienfaiteur^ et Péan qui prit le nom 
de Lohéac. 

Ce Péan de Lohéac, seigneur de Lohéac et de la Roche-Bernard, 
épousa Isabeau de Laval décédée en 1322; il suivit le parti de 
Charles de Blois et fut tué au combat de la Roche-Derrien le 20 
juin 1347. Son fils Eon de Lohéac succéda à ses seigneuries et 
s'unit à Béatrice de Craon ; il périt à la bataille d'Auray (i364) et 
ne laissa que des filles^. L'ainée de celles-ci Isabeaii de Lohéac fut 
dame dudit lieu et de la Rochebernard et se maria en i353 à 
Raoul VIII, sire de Montfort. Elle en devint veuve en iSgi et mou- 
rut elle-même Fan i4oo. 

Les fils des précédents, Raoul IX, sire de Montfort et de Lohéac^ 
épousa Jeanne de Kergorlay et décéda en 1419. Leur fils aîné Jean 

• Ihideni i, i54 « MCCV obiit GuiUeîmxis de LokeaG vir nobilissimiM — 
MCCXI obiit Petrus de Lohéac vir nobilissimiis, » 

« Du Paz, Hist, généalog. de plusieurs maisons de Bret, 
' « Obiit Bemardus de Rochabemardi, dominus de Lohéac, sepultus in 
choro cum Tiabitu nostro ; cum maire sua edi/tcavit aliare hujus ecclesiœt 
dédit calicem, missale, columnaSt coriinas et omnia necessaria ad altare^ 
anno Domini 1282, » {Nécrolog. Fratrum Minorum Rhedon.) 

* Son fils unique Guillaume de Lohéac l'avait précédé dans la tombe en i356, 
saas avoir été marié, et avait été inhumé en Tégrlise des Cordeliers d*hngeTs. 



188 LES GRANDES SEIGNEUaiES 

de Montfort avait épousé dès i4o4 Anne^ dame de Lavai et de Vitré^ 
à condition de prendre le nom et les armes de Laval ; il devint par 
suite Guy XIII, comte de Laval, et mourut avant son père, au retour 
d'un voyage en Terre-Sainie en i4i4; sa veuve lui survécut jus- 
qu'en i465. De cette union sortirent, entre autres enfants, Guy XIV 
comte de Laval, André et Louis. 

André de Laval reçut en partage la baronnie de Lohéac pour 
laquelle il prêta sermentde fidélité au duc de Bretagne le a5 août 
i436^ ; il fut maréchal de France, épousa Marie de Laval, dame de 
Retz, et mourut sans postérité en i486. Sa femme était décédée 
dès 1 457 et avait été inhumée dans le chœur de Téglise priorale 
Notre-Dame de Vitré où Ton voyait naguère encore son tombeau 
et son épitaphe', André de Laval eut pour successeur à Lohéac son 
frère Louis de Laval, sire de Châtillon-en-Vendelais, qui mourut 
également sans enfants le 18 août 1489.' 

La seigneurie de Lohéac fut recueillie par le neveu des deffunts, 
Guy XV, comte de Laval, qui rendit aveu du roi pour sa nouvelle 
baronnie le 28 juin 1 494. Ce seigneur décéda, le a8 janvier i5oo, 
laissant en douaire la terre de Lohéac h sa veuve Catherine d*Aleii- 
çon : mais celle-ci mourut en juillet i5o5, et au mois de février 
suivant Guy XVI, comte de Laval, fournit au roi l'aveu de la sei- 
gneurie de Lohéac^. Cette baronnie demeura dès lors aux comte 
et comtesse de Laval, Guy XVII — époux de Claude de Foix et qui 
fit hommage au roi pour Lohéac en i54o — et Guyonne XVIII sa 
nièce. Celle-ci, dont le vrai nom était. Renée de Rieux, épousa 
Louis de Sainte-Maure, marquis de Nesle, dont elle n'eut pas 
d'entant. Malgré son immense fortune, cette dame fut forcée pour 
satisfaire ses créanciers de vendre vers i55o la baronnie de Lo- 
héac à François sire de Maure*. 

* Archives de la Loire-inférieure. 

' Cy gist madame Marie dame et héritière de Raix^ jadis épouse de haut 
et puissant Monsieur André de Laval en son temps seigneur de Lohéac, 
maréchal de France^ laquelle dame trespassa le premier jour de novembre 
Van mil nu lvii. 

* Archives de la Loire-inférieure : K« Lohéac, 

* Du Paz, Histoire génêal. de plus, maisons deBret. 



DE HAUTE-BRETAGNE 189 

François de Maurô fit en i353 ériger en coïnté sa seigiieurie de 
Maure en y annexant celle de Lohéac. A partir de cette époque la 
baronnie de Lohéac subit le sort du comté de Maure : Louise de 
Maure, dernière de ce nom, apporta son comté à la maison de 
Rochechouart en épousant en 1600 Gaspard de Rochechouart, 
marquis de Mortemart. Un siècle plus tard, le 28 mai 1701, 
Marie-Anne Golbert, duchesse de Mortemart^ vendit le comté 
de Maure et ses annexes à Jean Picquet, seigneur de la 
Motte ; celui-ci donna cette seigneurie à sa fille Judith Picquet, 
femme de Jean de Rosnyvinen, marquis de Pire. Le fils de 
ces derniers, Guillaume de Rosnyvinen, marquis de Pire et 
comte de Maure, fut le dernier seigneur de Lohéac ; nous par- 
lerons prochainement de lui et de ses prédécesseurs les comtes de 
Maure ; disons seulement ici qu'il rendit aveu au roi en 1784 pour 
Lohéac et renonça publiquement en 1790 à tous les droits féodaux 
lui appartenant à Lohéac. 

Baronnie d'ancienneté, Lohéac relevait directement du duc de 
Bretagne et avait à Torigine une importance qui diminua dans la 
suite des temps. Ainsi certainement la vicomte de Guignen et 
la seigneurie du Plessix-Anger, et probablement lès chât^llenies 
de Maure et de Bréal en furent distraites et données à des juveigneurs . 

Les limites de la baronnie de Lohéac au XII" siècle semblent avoir 
été : le cours de la Vilaine depuis Saint-Ganton jusqu'à son con- 
fluent avec le Meu à Blossac — le cours du Meu jusqu'aux limites 
delà baronnie de Montfort — une ligne passant par Saint-Péran et 
prenant une moitié de la forêt de Brécilien -» enfin le cours de l'AfT 
jusqu'à La Gacilly. 

En i3g4» la baronnie de Lohéac était encore assez considérable 
pour que son possesseur dut fournir trois chevaliers à l'armée du 
duc de Bretagne. Quoique bien amoindrie plus tard, elle conserva 
toujours néanmoins des droits en quatorze paroisses : Guipry^ 
Lohéac, Guignen, Guichen, Saint-Senou, Lieuron, Saint-Malo*de 
Phily, Bourg-des-Gomptes, Goven, Laillé, Baulon, Saint- Germain 
des-Prés, Maure et la Chapelle-Bouexic. 

De nombreuses terres seigneuriales, dont quelques-unes étaient 
assez considérables, relevaient du baron de Lohéac ; c'était une 



tf%> 



190 LES GRANDES SEIGNEURIES 

partie du comlé de Maure, les vicomtes de Guigaen et de la 
Driennaye, les seigneuries de la MoUière et du Plessix-Anger avec 
haute-justice^ de la Fonchaye, la Chalouzaye, la Rivière-Trélan, la 
Motte de Baulon, le Meriouèt, Saint-Samson, etc. 

La haute juridiction delà baronnie s'exerçait à Lohéac, et au 
même lieu le seigneur avait un droit sur les marchands traversant 
le bourg, appelé a la grande coustume du trespas de Lohéac ». 

Un autre droit semblable se levait tant au pont de Guipry qu'au 
Pont-Neuf sur la rivière de Vilaine, et une troisième coutume 
existait à deux autres ponts sur la rivière de Canut. En 1494 la 
seule coutume du trépas de Lohéac était affermée aoo livres, ce 
qui témoigne de l'importance du transit qui se faisait alors en 
cette localité. La coutume du port de Guipry était également d'un 
beau revenu à cause du vin et du sel que l'on amenait alors en 
barques de Redon à Rennes. Aussi u les marchands, venant par 
eau avec lemrs maiGliaBdîiea audit port de Guipry », étaient-ils 
n obligés de rester à Tisle Besnard autant de temps qu'il en faut 
à un homme de pied pour aller au bourg de Guipry et en revenir 
et y crier par trois fois : à la coustume ! à peine de 60 sols un 
denier monnoie d'amende ». Et pour qu*ils ne pussent se sous- 
traire à la juridiction çln seigneur de Lohéac, étaient « lesdits con- 
ducteurs de marchandises, arrivant audit port, obligés d*aborder 
du costé vers Guipry avant de pouvoir aborder du costé vers Bain, 
à peine de pareille amende^ ». 

Le commerce était alors si florissant au port^de Guipry que 
Charles IX et Louis XIV autorisèrent en 1 670 et 1*97 les barons 
de Lohéac à y tenir deux marchés par semaine, le mercredi et le 
vendredi, et quatre foires par an : à la Mi -carême, le lundi de la ^ 
Quasimodo, le mercredi après la Pentecôte et à la Nativité de la 
Vierge le 8 septembre*. 

Le sire; de Lohéac avait, en outre, à Lohéac même un marché 
tous les samedis et quatre foires par an : à Noël, le mardi après 
la Mi-carême, le mardi après Saint-Martin de juillet « appelée la 



^ Déclaration de Lohéac en 1695. 

' Archives d*Illê-et-Vilaine, fonds de Pire. 



DE HAUTE-BRETAGNE 191 

Foire aux faucilles, » et le jeudi après la Pentecôle « appelée la 
Foire aux pains d'avoine. Par concession du seigneur du lieu^ la 
« trésorerie et fabrice de Lohéac » jouissait des droits levés en 
cette dernière foire. 

Enfin il y avait près de Lohéac une grande foire, qui subsiste 
encore, au bourg de Saint-Germain*des-Prés, le aa septembre, 
fôte de saint Maurice. Cette foire se tenait dans les fiefs du prieuré 
de Saint-Nicolas, membre de Tabbaye des Bénédictines de Saint- 
Sttlpice-des-Bois. Mais le baron de Lohéac avait « toute juridiction 
et tout droit de police en cognoîssance de crimes sur tous les fiefs 
ou peut s'étendre ladite loire et à une lieue aux environs, dès les 
et portaux de Fenclose ae la'vnfe de' LoneSfcrij&ifi^vd^SuYespres du 
en laquelle autrefois y avoit un monastère de religieux et à présent 
y a une chapelle ancienne fondée de Monseigneur Saint-Saulveur. » 
Deux siècles plus tard la Déclaration de i6g5 s*exprime ainsi : 

« L'ancien emplacement du chasteau de Lohéac situé proche la 
la ville dudit lieu, où il y a encore de vieilles mottes et terrasses 
esievées où estoit ledit chasteau et forteresse, avec les fossez autour, 
sur une desquelles il y a une chapelle fondée de Saint-Sauveur en 
la basse-cour du chasteau où autrefois il y avoit un monastère de 
religieux : et les autres situées dans le lac de Lohéac, le grand 
.«cbpmin^o^T/ihéac à Redon cassant entre deux par tolérance des. 

Le sire de Lohéac avait dans sa petite ville un droit de prévôté 
consistant à obliger tous les bouchers « vendant de la viande sous 
la halle de la dicte ville de Lohéac » à choisir parmi eux un prévôt 
le lundi avant la Saint-André, fête patronale de Téglise de Lohéac. 
Ce prévôt élu pour un an était chargé « delà revue et visite des 
viandes )> mises en vente et devait faire un rapport aux officiers de 
la juridiction a à cette fin de confiscation de celles trouvées 
gastées et de condamnation à Tamende ». Les bouchers de Lohéac 
étaient de plus a obligés de comparoistre le jour et feste de saint 
André en l'église paroissiale de Lohéac pour assister à la proces- 
sion et à la grande messe, où en leur présence le prévost dernier 
eslu doit présenter un cierge de cire jaune de la pesanteur de six 

• D^laratlon de Lohéac en 1698. [Arch. de la Loire- Inférieure). 



190 LES GRANDES SEIGNEURIES 

partie du comté de Maure» les vicomtes de Guignen et de la 
Drienoaye, les seigneuries de la HoUière et du Plessix-Anger avec 
haute-justice, de la Fonchaye, la Chalouzaye, la Rivière-Trélan, la 
Motte de Baulon, le Meriou&t, Saint-Samson, etc. 

La haute juridiciioo delà baronnie s'exerçait à Lohéac, et an 
même lieu le seigneur avait un droit sur les marchands traversant 
le bourg, appelé a la grande coustume du trespas de Lohéac b. 
Un autre droit semblable se levait tant au pont de Guipry qu'an 
Pont-Neuf sur la rivière de Vilaine, et une troisième coutume 
existait à deux autres ponts sur la rivière de Canut. En i4g4 la 
seule coutume du trépas de Lohéac était affermée aoo livres, ce 
qui témoigne de l'importance du transit qui se faisait alors en 
cette localité. La coutume du port de Guipry était également d'un 
beau revenu à cause du vin et du sel que l'on amenait alors en 
barques de Redon à Rennes. Aussi « les marchands, venant par 
eau avec leurs nuidiui^tts audit port de Guipry )), étaient-ils 
« obligés de rester à Tisle Besnard autant de temps qu'il en faut 
à un homme de pied pour aller au bourg de Guipry et en revenir 
et y crier par trois fois : à la coustame ! k peine de 60 sols un 
denier monnoie d'amende ». Et pour qu'ils ne pussent se sous- 
traire à la juridiction du seigneur de Lohéac, étaient a lesdits con- 
ducteurs de marchandises, arrivant audit port, obligés d'aborder 
Enfin les tenanciers du flei du Vauglan en Guipry étaient char- 
gés de la garde des prisonniers que devaient toutefois a la première 
nuit » garder « les bardiers et louagers de la ville de Lohéac ». 

Le domaine proche de la baronnie de Lohéac se composait en 
1494 de ce qui suit : l'emplacement du château de Lohéac dont 
nous reparlerons à l'instant — une motte considérable, assiette 
d'un autre ancien château ruiné, s'élevant à Baron en Guipry au 
bord de la Vilaine, avec ses dépendances ainsi décrites « le grand 
bois ancien de Baron, prés et vignes, le fonds des murailles du 
manoir ancien, la maison du présent, etc., le tout contenant 800 
journaux dé terre ; le moulin à eau et l'étang de Baron et le mouUn 

1 Déclaration de Lohéac en 1G9S. 

' Déclaration de Lohéac en ligi. V« Lohéac. 

' Archiv. de la Loire- Inférieure. 



DE HAUTE-BRETAGNE 191 

Foire aux fiotucilles, » et le jeudi après la Pentecôte a appelée la 
Foire aux pains d'avoine. Par concession du seigneur du lieu^ la 
«c trésorerie et fabrice de Lohéac » jouissait des droits levés en 
cette dernière foire. 

Enfin il y avait près de Lohéac une grande foire, qui subsiste 
encore, au bourg de Saint-Germain-des-Prés, le aa septembre, 
fête de saint Maurice. Cette foire se tenait dans les fiefs du prieuré 
de Saint-Nicolas, membre de l'abbaye des Bénédictines de Saint- 
Sulpice-des-Bois. Mais le baron de Lohéac avait « toute juridiction 
et tout droit de police en cognoissance de crimes sur tous les fiefs 
où peut s'étendre ladite loire et à une lieue aux environs, dès les 
et portaux de l'enclose ae la' vfrie- cfe' ixmrifc;"\ j(ymy Q d j p jL,yfiapres du 
en laquelle autrefois y avoit un monastère de religieux et à présent 
y a une chapelle ancienne fondée de Monseigneur Saint-Saulveur. » 
Deux siècles plus tard la Déclaration de i6g5 s exprime ainsi : 

« L'ancien emplacement du chasteau de Lohéac situé proche la 
la ville dudit lieu, où il y a encore de vieilles mottes et terrasses 
eslevées où estoit ledit chasteau et forteresse, avec les fossez autour, 
sur une desquelles il y a une chapelle fondée de Saint-Sauveur en 
la basse-cour du chasteau où autrefois il y avoit un monastère de 
religieux : et les autres situées dans le lac de Lohéac, le grand 
chemin de Lohéac à Redon passant entre deux par tolérance des 
seigneurs du dit lieu, lequel passoit anciennement par le por- 
tail et au-dessous de la motte où est ladite chapelle. » 

Ainsi deux choses sont incontestables : le château de Lohéac 
occupait l'une des mottes existant encore en ce lieu et dès 1^94 il 
n'en demeurait plus que le souvenir. Sa ruine est donc bien plus 
ancienne qu'on ne le croit dans le pays où on l'attribue aux 
guerres de la Ligue. Il est vraisemblable que celte forteresse fut 
détruite au X1V° siècle ; la baronnie de Lohéac étant passée dès 
cette époque en mains étrangères, on comprend que son château 
ne fût point reconstruit par ses possesseurs. 

Au siècle dernier la baronne de Lohéac^ Judith Picquet, dame de 
Pire, vint habiter un manoir nommé les Champs, situé en Guipry 

' Arch. de la Loire-Infèrieure. V« Lohéac. 



194 LES GRANDES SEIGNEURIES DE HAUTE*BRETAGNE 

mais à palite distance de Lohéac. Ce manoir des Champs subsiste 
encore avec ses deux pavillons et ses deux tourelles percées de 
meurtrières, sa chapelle et sa fuie, le tout dans une cour pavée 
ceinte de douves. Sa grande salle y est ornée de peintures à 
fresque reproduisant en neuf panneaux diverses scènes bi- 
bliques de la vie d'Abel, d'Àbl'aham, de Joseph et de Tobie ; 
on y retrouve même le baptême de Notre-Seigneur. La 
chambre Bleue élégamment décorée de fleurs peintes de cette 
couleur^ communique par une galerie avec la chapelle ; oo la 
regarde comme étant Tappartement qu'habitait M""* de Pire . Celle- 
ci digne sœur de H"^" de la Garaye — si connue par ses œuvres 
charitables — demeura près d*un demi-siècle dans cette solitude 
des Champs, y soignant les malades comme dans un hôpital, secou- 
rant à domicile les malheureux et édifiant partoutses vassaux. Aussi 
quand mourut M™^ de Pire, âgée de quatre- vingt*dix-huit ans, le 
ai janvier 1778, le prêtre rédigeant son acte de décès ne tronva-t-il 
pas de titre plus convenable à lui donner après ceux de « haute et 
puissante dame des baronnie de Lohéac et comté de Maure » que 
celui de « mère des pauvres' » . Nous avons nous-même dans notre 
enfance entendu faire l'éloge de cette sainte femme par les derniers 
de ses contemporains. Ne clôture telle pas bien notre modeste 
étude sur les sires de Lohéac, bienfaiteurs de T Eglise au moyen- 
âge, cette douce et aimable figure de la vieille châtelaine des 
Champs employant en bonnes œuvres les revenus de son antique 
baronnie ? 

(A suivre). Abbé Glillotin de Corson, 

Clian. hon. 



• Voy. lo lieg. des décès de la paroisse de Lohéac. M««dc Pire futinhumoe 
dans lo chanceau de Toglise do Lohéac. 



LES PREMIERES ANNÉES 



DE 



LA DUCHESSE DE BERRY 



{Suile et fin'). 



IX 



Aussitôt, à TElysée, comme la princesse soufTrail beaucoup et que 
l'on craignait pour elle, on eut recours à une médication énergique. 

Bref, à six heures du matin, la duchesse accoucha avant terme 
d'un enfant du sexe masculin, qui ne vécut que deux heures. M*^ de 
Bombelles, évéque d'Amiens, l'avait baptisé dès sa naissance. Le 
lendemain, à dix heures et demie du soir, le corps du petit prince 
était porté à Saint-Denis avec le cérémonial d'usage. Son cercueil, 
qui fut placé dans le caveau royal à côté de celui de sa sœur, por- 
tait l'inscription suivante : 

« Ici est le corps de très haut et très puissant prince N... d'Ar- 
X lois, petit-fils de France^ fils de très haut et très puissant prince 
tt Charles-Ferdinand d'Artois, duc de Berry, fils de France, et de 
tt Caroline-Ferdinande-Louise, princesse des Deux-Siçiles, mort en 
a naissant, le i3 septembre 1818. » 

Le duc et la duchesse de Berry reçurent^ à Toccasion de ce mal- 
heureux événement, les témoignages de sympathie de la cour et de 
la ville. Tout le monde était ému et remué de cette fatalité qui sem- 
blait s'attacher aux couches de la princesse. Le roi venait presque 

* Voir la livraison de juillet i8g5. 



lOfi LES PREMIÈRES ANNÉES 

tous les jours à l'Elysée faire une visite à sa nièce. Monsieur le 
duc et la duchesse d'Angoulême l'entouraient de leurs soins et 
s'efforçaient de la consoler ainsi que son mari. Le public dévorait 
avidement les bulletins qui étaient publiés chaque jour sur la santé 
de la duchesse et qui étaient signés par les docteurs Bougon et De- 
nenx. Le dernier fut rédigé le matin du ig septembre et annonçait 
un prompt rétablissement. 

En effets grâce à son énergie et au ressort de son tempérament, la 
duchesse de Berry était bientôt en convalescence et, dès le 3i sep- 
tembre, le duc reprenant sa vie habituelle chassait à Marly et le 
a4 à Gompiègne, avec son frère. 

Le 16 octobre, la duchesse complètement rétablie assistait an 
service anniversaire de Marie-Antoinette à Saint-Denis avec les 
princes et princesses de la famille royale. 

La fin de Tannée 18 18 ne présente aucun fait saillant dans la 
vie du duc et de la duchesse de Berry. Quelques semaines se sont 
écoulées depuis la nouvelle épreuve qu'ils ont eu à subir et ils 
ont repris leur existence d'autrefois. Vers la fin d'octobre, l'em- 
pereur de Russie et le roi de Prusse arrivèrent à Paris. Ces deux 
souverains s'étaient rendus à Aix-la-Chapelle pour assister aux 
conférences qu'avait provoquées M. de Richelieu, afin de hâter 
l'évacuation du territoire français par les troupes alliées.Se trouvant 
si rapprochés de Paris, ils avaient saisi l'occasion de venir faire 
visite à Louis XVIII. 

Il y eut grand couvert aux Tuileries en leur honneur,le a8 octobre. 
Le lendemain, Tempereur Alexandre quittait Paris ; il y était resté 
à peine vingt-quatre heures. Le roi de Prusse prolongea un peu 
son séjour ainsi que le grand duc Constantin et leur présence lut 
un prétexte à un au^tre banquet suivi de spectacle qui eut lieu le 3o 
octobre. Le jour suivant, le roi de Prusse allait rejoindre Alexandre 
à Aix-la-Chapelle. Le grand duc Constantin restait encore quelques 
jours ; le 7 novembre il chassait à Meudon avec les princes ; la 
veille, on avait dansé fort avant dans la nuit à l'Elysée Bourbon 
et le grand duc avait ouvert le bal avec la duchesse de Berry. 

Le 8 novembre, le grand duc assistait aux fêles du baptême de 
la prince Marie-Clémentine d'Orléans, dont la duchesse de Berry 



DE LA DUCHESSE DE BERRV 197 

avait voulu être la marraine. Le parrain était le prince royal de 
Naples représenté par le duc de Chartres. 

Dans les deux derniers mois de Tannée 1818, la duchesse 
dut garder plusieurs fois la chambre. Ses dernières couches 
l'avaient fort éprouvée physiquement et moralement. Avec sa' 
force de volonté accoutumée, eUe avait surmonté sa faiblesse et ses 
chagrins pour assister aux cérémonies officielles et se montrer à 
la cour, à TOpéra et partout où elle pensait que sa situation lui 
bisait un devoir de paraître. Mais, après avoir autant pris sur elle, 
après avoir surexcité et tendu son système nerveux, la réaction ' 
inévitable se produisait et force lui était de prendre un peu de ' 
repos. D'ailleurs, la princesse était assez délicate de la poitrine ; ses 
bronches étaient très susceptibles et le moindre refroidissement 
devenait sérieux pour son tempérament d'italienne, lorsque Thiver 
se montrait quelque peu rigoureux. 

Enfui les incidents politiques qui survenaient tout d'un coups 
à la fin de cette année, la lutte qui recommençait plus ardente 
que jamais entre les partisans du comte d'Artois et ceux de M. 
Decazes, tout cela indiquait nettement à la duchesse de Berry de 
s'effacer et de s'abstenir de toute démonstration^ si elle voulait être 4 
fidèle à la ligne de conduite qu'elle s'était tracée. 

Décidée à rester neutre et en dehors de toutes ces intrigues, la ' 
princesse ne voulait ni prendre parti pour ou contre son beau-père, 
ni avoir l'air de contrecarrer ou d'approuver la politique royale. 
Elle se réfugia chez elle, sortit peu et attendit que Torage fût passé. 

Les hostilités avaient commencé à propos des élections du mois 
d'octobre pour le renouvellement du second cinquième de la 
Chambre, M. Decazes ayant informé le roi de la propagande ultra- 
royaliste faite contre le ministère par les bureaux de la garde na- ' 
tionale dont le comte d'Artois était l'administrateur suprême et ' 
sans conteste. 

Louis XVIII^ déjà indisposé contre son frère par la fameuse 
Conspiration du bord de Veau, et l'aventure de la Note secrète^ avait 
résolu de frapper un grand coup. Il enleva au comte d'Artois l'ad- ' 
ministratiôn effective de la garde nationale du royaume, tout en lui 
laissant le titre de colonel général. Les ultra-royalistes, le comte 

TOME XIV. — SEPTEMBRE 1896. l4 



198 LES.PREMI^RES ANNÉES 

d^Arlois el ses fils et la duchesse d'Angouléme se sentirent profon- 
dément blessés ; et, dès ce momenti il y eut un grand refroidis- 
sement entre le roi et sa famille. 

Les élections terminées^ le résultat se trouvait être ceci : les ul- 
tra-royalistes perdaient les trois quarts de leurs sièges et les minis- 
tériels, un quart ; les indépendants, c'est ainsi que s'appelaient alors 
les libéraux, gagnaient au contraire vingt sièges. Ces chiflres 
parvinrent à H. de Richelieu à Aix-la-Chapelle, comme il venait de 
faire ratifier aux alliés le traité d'évacuation du territoire. Les sou- 
verains eflrayés du résultat des élections pressèrent le duc de Ri- 
chelieu de se rapprocher des ultra -royalistes^ de changer, dès son 
retour à Paris^ la politique du gouvernement et de modifier la loi 
électorale. Le duc de Wellington et les ambassadeurs des grandes 
puissances avaient également agi dans ce sens auprès de Louis XVIIL 

Au retour de M. de Richelieu, M. Decazes offre sa démission qui 
est refusée. Le Président du Conseil, se faisant illusion, croyait 
pouvoir conserver M. Decazes tout en se rapprochant du parti ultra. . 
Après plusieurs combinaisons qui ne purent aboutir, le ministère 
restait tel quel, sauf M. Roy qui remplaçait M. Gorvelto aux finances. 
L'ouverture des Chambres eut lieu. La Chambre des députés ayant 
à élire son bureau nomma des vice-présidents et des secrétaires 
tous hautement et ostensiblement opposés k un changement quel- 
conque dans la loi électorale. C'était un succès pour MM Decazes 
etGouvion-Saint-C^r, les deux seuls membres du ministère qui 
fussent partisans de ladite loi. Mais c'était un échec pour M. de 
Richelieu et les autres ministres. Ils donnèrent leur démission. 
Louis XVIII chargea le duc de reformer un au Ire ministère. M. de 
Richelieu refusa d'abord, puis, sur de nouvelles instances, il ac- 
cepta à la condition que M. Decazes serait éloigné de Paris et pourvu 
d'une ambassade. 

Louis XVIII y consentit» quoique à regret, mais cependant avec 
la restriction que la nomination de M. Decazes à un poste diploma- 
tique n'aurait lieu que plus tard et que provisoirement son an- , 
cien ministre de la police irait se reposer à Libourne. Tout cela con- 
venu et arrangé, M. de Richelieu essaya de reconstituer un mi- 
nislère. Mais, obligé de luller contre l'opposition ouverte de la 



DE LA DUGHBSSE DE BERRY 199 

Chambre qui se montrait hostile à un ministère ultra et contre 
l'influence occulte de M. Decazesqui n'avait pas encore quitté Paris, < 
il ne put y réussir. M. de Richelieu fatigué, dégoûté^ aigri et finale- 
ment malade, renonça à sa mission et le déclara au roi. Louis 
XVIII ravi rappela bien vite M. Decazes, et le lendemain, a8 dé- 
cembre, le ministère était constitué. Le général Desselle succédait 
à M. de Richelieu comme Président du Conseil et ministre des re- 
lations extérieures, le général Gouvion Saint-Cyr conservait le porte- 
feuille de la guerre, le baron Louis remplaçait M. Roy aux finances, 
M. Portai prenait la place de M. Mole à la marine, M. Pasquier 
cédait les sceaux à M. de Serres et enfin M. Decazes passait du mi- 
nistère de la police à celui de l'intérieur que venait de quitter 
M. Laisné. 



Si 1818 avait fini en pleine crise ministérielle, Tannée qui .8*ou- 
vrait s'annonçait également comme devant être passablement agitée 
sous le rapport politique. La lutte des partis se dessinait déjà vio- 
lente, haineuse et sans merci, et la session de 18 19 promettait d'être 
assez mouvementée. 

Mais, du moment que les dissensions et les discussions politiques 
restaient confinées dans l'enceinte législative et que le désaccord 
qui régnait au sein de la famille royale n'existait plus à l'état aigu, 
la duchesse de Berry se trouvait plus à l'aise pour conserver sa 
neutralité et son abstention des affaires publiques. Son humeur 
enjouée, sa grâce habituelle et ses manières bon enfant avaient 
pour heureux résultat d'apaiser le ressentiment de Monsieur et des 
princes, de détendre quelque peu leur froide réserve et de faciliter 
les relations ofilcielles et forcées entre le roi et les autres membres 
de sa famille. 

D'aOleurs, les dissentiments politiques n'empêchaient pas les 
réunions au château ni les cadeaux d'usage. Parni les objets d'art« 
produits des manufactures royales» dont l'exposition venait d'avoir 



200 LES PREMIÈRES ANNÉES 

lieu au Louvre, le Roi avait choisi différentes pièces remarquables 
dont il avait fait présent au duc et à la duchesse de Berry. La du- 
chesse de son côté avait fait Tàcquisition d'un tableau de M"*" Vigée- 
Lebrun^ la Sybille^ pour ToiTrir à son mari. Le 6 janvier, le 
banquet des Rois avait eu lieu aux Tuileries, comme à l'ordinaire, 
et tous les princes de la famille royale et du sang y assistaient. Le 
a5, on célébrait à l'Elysée l'anniversaire du duc de Berry, qui. né 
le a4 janvier 1778, venait d'accomplir sa quarante et unième année. 
Le premier février, nouvelle fête à TElysée-Bourbon. Cette fois c'est 
en l'honneur du duc de Giocester, frère du prince régent d'An- 
gleterre, qui était à Paris déjà depuis quelque temps. 

Le duc et là duchesse de Berry le reçoiveni à diner avec les 
ambassadeurs de Naples, d'Espagne et d'Angleterre. Le soi r^ 
Monsieur, le duc et la duchesse d'Angouléme arrivent des Tuileries 
où ils ont dîné avec le roi. Le duc, la duchesse et Mademoiselle 
d'Orléans paraissent à leur tour et, devant ce parterre de princes 
et de princesses, les troupes de la Porte-Saint-Marlin et des 
Variétés jouent les Deux />r^ce/>/eur^, ItJeane Werther qï Jocrisse 
maître et valet. 

Pourtant, pendant ce mois de février, la duchesse de Berry ne 
bougea guère de l'Elysée. Son mari allait chasser avec son père et 
son frère, ou diner chez le roi au château. La duchesse n'assistait 
pas à ces réunions de famille et bientôt le bruit courut qu'elle 
était de nouveau dans un état intéressant. Quelques de Louis XVIII 
semblèrent confirmer ce bruit. Le la mars, une députation de la 
Gironde, ayant à sa tète le comte Lynch, pair de France, maire 
honoraire de Bordeaux, obtint l'honneur d'être présentée au roi 
et de lui offrir au nom de sa ville^ ses protestations de fidélité et 
de dévouement. En leur répondant, le roi prononça les phrases 
suivantes : 

« Je reçois toujours avec un nouveau plaisir l'hommage des fi- 
« dèles Bordelais. Je conserverai toute ma vie un grand souvenir du 
«12 mars i8i4. Pour mieux en perpétuer la mémoire, j'avais un 

« nom à donner à quelqu'un qui n'est pas encore venu. J'es- 

« père cependant que le moment se présentera bientôt » 

Et. lemême jour^ la députation ayant été reçue également par le 



DE LA DUCHESSE DE BERRY 20t 

^uc de Berry, lé Prince conGrma^ presque dans des termes iden- 
tiques, respéranc% qu'avait fait entrevoir son oncle. 

Le 17 mars, une note du Monilear^ parlant dece séjour prolongé 
de la duchesse dans ses appartements, disait que les médecins en 
avaient ainsi ordonné pour réaliser les heureuses espérances que la 
réponse de Sa Majesté à la députation de la ville de Bordeaux avait 
fait concevoir. 

La nouvelle devenait donc quasi officielle ; la duchesse était en- 
ceinte. D'ailleurs, le 8 avrils le Moniteur disait encore : 

« Nous sommes autorisés à annoncer que Tétat certain de la du- 
ce che&se de Berry promet un nouveau rejeton à l'auguste dynastie 
<c des Bourbons. » 

Les médecins permirent à la princesse^ dans le courant d'avril, de 
sortir en voiture. Le temps était superbe et elle en profita pour 
aller passer quelques jours à Bagatelle. 

Il semble cependant que la permission de la voiture : fut bientôt 
retirée. En effet, le i3 mai, pour aller dîner chez le roi, la du- 
chesse se rendit à pied aux Tuileries au bras de son mari. 

D'ailleurs, le duc de Berry et la famille royale essayaient 
de distraire la princesse autant qu'il était en leur pouvoir, afin 
de lui faire prendre en patience son repos et sa claustration 
forcés. 

Le roi, Monsieur, le duc et surtout la duchesse d' Angoulême multi- 
pliaient leurs visites à TElysée. La duchesse d'Angoulâme avait an- 
noncé son intention de ne pas aller cette année à Vichy afin d'être 
présente aux couches de sa belle-sœur. Le duc de Berry^ sachant 
combien sa femme aimait le théâtre, organisait des réprésentations 
à l'Elysée. Le 16 mai, les chanteurs des Italiens y jouaient un opé- 
ra-bouffe Il Prétendante Burlotlo et les acteurs des Variétés une 
petite pièce de leur répertoire. 

Le 10 juin, c'était le tour de TOpéra comique qui donnait deux 
pièces : Jean et Geneviève et Picaros et Diego ; enfin, le 18, c'était la 
troupe du Vaudeville qui faisait les frais de la soirée avec les Deux 
Edmond ei Encore une folie. 

Pendant les mois de juillet et d'août, le roi et la Cour vinrent 
s'établir à Saint-Cloud. Le duc de Berry y venait dîner de temps 



202 LB8 PREMIËBE8 ANNÉK8 

en temps, le plus souvent sans sa femme. Néanmoins, la princesse 
l'accompagna une ou deux fois. Il faut rendre justice à la duchesse; 
elle fut plus raisonnable pendant cette grossesse que pendant les 
autres, et, sauf quelques visites au Salon de peinture ou à la galerie 
de tableaux de M de Bonnemaison, elle suivit assez sévèrement 
les prescriptions des médecins. 

Le 37 août, le duc et la duchesse de Berry visitaient au Louvre 
Texposition des produits de Tindustrie française. La duchesse, 
traînée dans un fauteuil à roulettes, parcourut les galeries, exami- 
nant avec intérêt les objets exposés et surtout le magnifique ber- 
ceau destiné à l'enfant qu'elle portait dans son sein. 

Cependant le temps 8*écoulait, le moment de la délivrance appro- 
chait et tout le monde se préparait à cet événement que Ton 
espérait devoir se terminer plus heureusement que les précédents. 
Le roi était venu de Saint-Gloud aux Tuileries pour être plus près 
de TElysée ; H. Dambray, Grand Chancelier de France, qui était 
absent de Paris, venait reprendre son poste ; M. Deneux, le mé- 
decin accoucheur de la duchesse, s'installait à l'Elysée. Le duc de 
Richelieu seul, qui avait été désigné spécialement par le roi pour 
être témoin de Taccouchement^ s'était vu forcé de renoncer à cette 
mission. Sa santé minée par les fatigues et les déboires de la poli- 
tique était absolument délabrée. Sur l'avis des médecins, il dut 
quitter immédiatement Paris et se rendre à Spa pour y prendre les 
eaux. Le roi chargea le duc de Duras, premier gentilhomme de la 
Chambre, de le remplacer. 

Dans la nuit du ao au 31 septembre, la duchesse de Berry ressen- 
tit les premières douleurs. Des exprès furent immédiatement 
envoyés au roi, aux membres de la famille royale et à tous ceux 
qui devaient assister à la naissance du prince si impatiemment 
attendu. 

Bientôt arrivèrent successivement à TElysée M. le duc et la 
duchesse d'Angoulême, le duc, la duchesse et M^^'^ d'Orléans, le 
chancelier Dambray, faisant les fonctions d'officier de l'Etat-civil 
d'après l'ordonnance royale du a 5 mars 18 16 ; le marquis de 
Sémonville et M. Cauchy, garde des archives de la Chambre des 
Pairs et dépositaire des registres de TEtat-civil de la maison royale 



DE LA DUCHESSE DE BERRY 303 

de France ; puis les témoias spéciaux désignés par le roi, qui 
étaient le duc de Duras et le duc de Reggio. 

A six heures trente-cinq minutes du matin, la duchesse de Berry 
donna naissance à une princesse ; le désappointement fut grand. 
Le duc de Berry, comme tout le monde, plus que tout le monde 
même, était déçu dans* son espoir. Il fit néanmoins bonne conte« 
nance et ce fut le visage souriant et pcesque rayonnant de bonheur 
qu'il présenta Venfant à sa mère. 

La duchesse, fine et observatrice, avait bien remarqué la cons- 
tematioii générale. Voulant consoler à la fois son mari et Tassis- 
tance, et d'ailleurs satisfaite d'avoir une fille robuste, bien confor- 
mée et ne demiandant qu'à vivre, elle s'écria : « Après la fille le 
garçon ! » 

Les médecins réclamèrent un peu de calme et de tranquillité 
pour la mère et l'enfant ; les princes et princesses, ainsi que les 
officiers de la couronne et les témoins se rendirent dans le grand 
salon pour signer le procès- verbal de la naissance, et M** de Gon-* 
tant, s'emparant de la petite princesse, la conduisit dans son appar- 
tement suivant le cérémonial prescrit, le grand mattre des cérémo- 
nies faisant ouvrir les portes à deux battants, les gardes du corps 
formant la haie. Le service d'honneur congédié, ce fut le tour du 
service de la petite princesse. 

La ikmoièelle du berceau s'avança et réclama sa prérogative de 
porter l'enfant ; la gouvernante^ disait-elle, ne devait qu'ordonner 
et présider. M"* de Gontaut assise, tenant dans ses bras la petite 
princesse, et peu disposée à la confier à d'autres mains, se trouvait 
fort embarrassée quand survint le duc de Berry pressé de revoir 
sa fille. Une courte conversation en anglais le mit au courant de 
la situation, et le duc conseilla à M""* de Gontaut de se poser 
immédiatement en maîtresse et d'affirmer son autorité. 

M'^'de Gontaut, profitant de l'avis, enjoignit au service du 
berceau de se retirer dans une pièce voisine pour y attendre ses 
ordres. 

' La vicomtesse se trouva bien par la suite de cet acte d'autorité 
auquel la présence du prince donnait une sanction indiscutable. 

Le lendemain, la petite princesse était ondoyée par M'' de 



204 LES PREMIÈRES ANNÉES 

Bombelles, premier aumônier de la duchesse de Berry, assisté 
du curé de la Madeleine. Elle recevait les noms de Louise-Marie- 
Thérèse d'Artois^ Mademoiselle. 

Des bulletins signés Portai, Alibert, Distel, Bougon, Guérin et 
Deneux furent successivement insérés au Moniteur et reproduits 
par les autres journaux. Ils donnaient les nouvelles les plus sa- 
tisfaisantes sur la santé de la duchesse de Berry et de Mademoiselle. 

Le roi^ Monsieur, le duc et la duchesse d'Angouléme, la famille 
d'Orléans; la duchesse de, Bourbon» venaient chaque jour faire une 
visite à l'Elysée. Peu à peu, la déception du premier moment dis- 
paraissait et faisait place au contentement de voir enfin la du- 
chesse de Berry mère d'une princesse bien vivante et bien por- 
tante. Tout le monde partageait l'espoir de Theureuse accouchée 
que ; le prince viendrait plus tard. 

Il en était à la ville comme à la cour. On prenait son parti de 
n'avoir qu'une princesse au lieu d'un prince. C'était déjà un pro* 
grès ; tout s'était bien passé, l'enfant vivait, les choses prenaient 
meilleure tournure ; la joie publique se manifestait partout, surtout 
dans les théâtres. Sur les diverses scènes de la capitale, on célébra 
l'heureux événement par des cantates ou des chansons ; à l'Opéra, 
par exemple, le a a septembre, on jouait la Caravane et Psyché ; le 
duc de Berry assistait à la représentation, il fut bruyamment ac- 
clamé par la salle et^ après la Caravane, Dérivis chanta des cou- 
plets de circonstance, composés par Désaugiers, qui obtinrent un 
vif succès.. 

La duchesse de Berry se remit promptement ; mais les mé- 
decins, mis sur leurs gardes parles accidents des couches précé- 
dentes, s'opposèrent à des relevailles trop prématurées. D'ailleurs, 
des visites journalières du roi et des différents membres de la fa- 
mille royale aidèrent la princesse à prendre patience. La du- 
chesse d'Orléans se montra surtout fort assidue. Elle paraissait 
avoir beaucoup d'affection pour sa nièce et s'intéressait tout par- 
ticulièrement à Mademoiselle. Cependant elle la trouvait déli<- 
cateettout d'abord elle exprin^ait à M""* de Gontaut ses inquié- 
tudes sur la santé de la petite princesse, inquiétudes fort exa- 
gérées et que la gouvernante ne partageait pas. 



DE LA DUCHESSE DE BERRY )0S 

Madame d'Orléans raconta que le duc de Chartres, entendant le 
canon qui annonçait la naissance, s'était écrié : « C'est ma femme 
on mon roi qui vient au monde! » Quelque temps après, lorsque 
la duchesse de Berry put sortir, elle vint avec son mari au Palais- 
Royal remercier la duchesse d'Orléans de ses soins et de ses atten- 
tions. Mademoiselle l'accompagnait, portée par M""* de Gohtaut. 
Le duc de Berry, en voyant le petit duc de Chartres, se rappela 
l'anecdote et lui dit : « Chartres, allez donc embrasser votre 
femme M. Hais Chartres baissa la lettre, intimidé, tout confus et 
n'osant avancer. 

La demoiselle du berceau n'ayant pu continuer son service pour 
raison de santé. la duchesse de Berry la fit passer aux atours et la 
remplaça par la garde qui l'avait soignée lors de ses trois couches. 
Cette garde s'appelait M"^* Lemoine et eUe était fille de la garde 
qui avait assisté l'impératrice Marie-Louise à la naissance du roi 
de Rome. M™* Lemoine parlait à tout moment et à tout propos de 
de la Cour Impériale, de l'Empereur, de l'Impératrice, etc., toute 
pleine de son sujet et sans pensera mal. Et cela amusait beaucoup 
le duc et la duchesse de Berry, qui venaient passer une partie de 
leur» matinées dans la chambre de Mademoiselle. 

La petite princesse venait fort bien, grossissait à vue d'œil et se 
portait à merveille, en dépit des pessimistes et des mauvaises 
langues. On avait été jusqu'à répandre le bruit qu'elle était sourde 
et aveugle. Ce racontar parvint même aux oreilles de Louis XVIil, 
qui voulut en avoir le cœur net. Un jour que l'enfant devait lui 
être amenée aux Tuileries par M"^" de Gontaut, il fit placer à 
l'avance, dans une pièce contiguë à son cabinet, un tambour de la 
garde royale avec sa caisse. A un signal convenu, le tambour 
exécuta sur son instrument des roulements et des batteries de son 
répertoire. La pauvre petite princesse, surprise et effarée, regardait, 
écoutait, cherchant autour d'elle d'où pouvait venir ce tapage in- 
solite. En un instant, le roi fut convaincu de l'inanité de ces 
calomnies. 

La première sortie officieUe de la duchesse de Berry eut lieu le 
i6 octobre, pour assister, dans la chapelle des Tuileries, au service 
anniversaire de la reine Marie-Antoinette. Le aS, le roi venait 



2»6 LES PREMIÈRES ANNfiEd 

dlaer à TEly&ée ; le nS, le duc et la duchesse assistaient à la seconde 
représentation des Vêpres sicilienoéi h fOàiôn] et le a6, ils repa^ 
raissaient dans leur togeanxlidiëns^ àrocéasion delà première dti 
BarbUrtde Séville de Rossini. 

Le temps sei maintenant beau, la duchesse allait plusieurs jours 
de suite^dans l'après-midî, promener Mademoiselle dans les jardins 
de Bagatelle. 

Le jour de la Toussaint, le duc et là dttchèsse allaient faire une 
visite au peintre Gibodek et admirer dans son atelier son tableau de 
Pygmalion et Galalhée, 

Le h novembre, c'est' la fSte de Monsieur* Le duc et la duchesse 
de Berry, avec Mademoiselle portée sur un coussin par M""' de 
Gontaut, se rdndent aux TnQeriës en marne temps que le duc et là 
duchesse d*Angouléma. Au oiomentoiials sont introduits auprès 
de Monsieur, ce prince recevait les officiers de la première légion 
de la garde nationale, m Mes' aihis, dit^il, permettes que mes 
enfants viennent m'embrasser.» 

Et les embrassades terminées, Monsieur, tout heureux, tout 
ému et tout fier de son nouveau r61e de grand-père, se complaît à 
présenter Mademoiselle aux assistants qui se pressent pour la voir. 
Puis les princes et les princei^es partent, et le prince reçoit les 
officiers de la deuxième légion en leur disant : u Je regrette que 
mon salon n'ait pas été assez grand pour vous y recevoir tous en- 
semble tout à l'heure. » 

Le 20 novembre, il y eutunè légère alerte à TËlysée; un commen- 
cement d'ineendie se déclara dans la chambre de la duchesse par 
suite d'un violent feu de cheminée. Heureusement lefeu fut promp- 
tement éteint sans grand dommage ni accident 

Le lendemain, le duc et la duchesse de Berry mirent à exécution 
un projet qu'ils nourrissaient depuis longtemps et que les circons- 
tances les avaient jusqu'alors empêchés de réaliser. Ils partirent 
avec Mademoiselle pour Rosny, afin d'y passer quelques jours et 
de faire plus ample connaissance avec ce domaine pour lequel 
ils avaient une grande prédilection et qu'ils avaient à peine 
entrevu. 

La rentrée des Chambres, fixée au 29 novembre, les rappela bien- 



DE LA DUCHESSE DE BEHRY . SOT 

tôt à Paris. Le aS, le duc et la duchesse de Berry accdmiMignèrent 
le roi et la famille royale à Notre-Dame où, à l'occasiôii de Fou- 
verturede la session iSig-iSiio, ou célébraiiia messe solennelle du 
Saint-Esprit, 

Le I*' décembre, Qs partaient pour Fontainebleau, y étaient re- 
joints le lendemain par le duc d'Angoulême et rentraient le soir à 
Paris. 

La duchesse de Berry reprenait;pendant ce mois de décembre, ses 
réceptions du pavillon de Marsan ; presque tous les jours, elle mon- 
tait à cheval sous la direction du commandant de l'Ëcole d'éqpi- 
tation. 

Une représentation au théâtre de la Cour et une autre, plus in- 
time^ àrEIysée,où les acteurs du Vaudeville jouèrent M, Champagne 
et La somnambule : tels sont les incidents peu importants qui mar- 
quèrent la fin de décembre 1819. Il y eut aussi une grande vente 
de charité chez M"''' de La Tour du Pin et la duchesse y parut plu- 
sieurs fois, passant Taprès-midi à causer avec les dames vendeuses 
et faisant de nombreux achats, 

1819 se terminait ainsi, dans le train-train habituel de vie que 
s'était fait le ménage royal, mêlant la représentation officielle à des 
excursions de quelques jours à la campagne et des œuvres de bien- 
faisance à des plaisirs mondains. 

L'année i8ao allait s'ouvrir ; et cette nouvelle année, le duc 
et la duchesse de Berry Tattendaient avec une sorte d'impa- 
tience, le cœur rempli d'espoir et de joie. Après tant de déboires 
et d'attentes déçues^ Mademoiselle n'avait elle pas rompu le charme P 
La duchesse de Berry était mère d'une princesse bien vivante et bien 
vivace ; un prince ne pouvait se faire attendre longtemps^ et proba- 
blement ce serait cette nouvelle année qui le verrait naître. Et la 
duchesse de Berry, toujours confiante et optimiste, faisait presque 
partager à son mari la quasi-certitude de ce bonheur si longtemps 
attendu. 

La pauvre femme ne savait pas qu'elle serait seule à en jouir ; elle 
ne pouvait prévoir que ses coiffes claires et coquettes de nouvelle ac- 
couchée seraient cachées par les voUes sombres de la veuve^ et que 
la vie de son mari paierait celle de son fils. Elle ne pouvait deviner 



!0t LES PREUIËRBS AHNCES DE LA DUCHESSE DE BBRRT 

quedepuîsquatreuigdéjÀ, autour d'elle, toutprès d'elle, un homme 
rôdait, guettait, attendait ; que cet homme avait toujours une idée 
fixe dans la l£te, et un poignard sous ses vêtements ; que cette idée 
fixe était de tuer'son mari, et que ce poignard devait bientôt s'en- 
foncer jusqu'au manche dans le cœur du duc de Berry. 

L. ClIBIlUBIllI. 



RÉCITS ET CONTES DE BRETAGNE 



LA VEILLÉE TERRIBLE 

RÉCIT DE MA GRAND'MÈRE 



J'ai toujours eu un faible pour les histoires de retenants, sur- 
tout pour celles (car il y en a de cette sorte) qui ont un pied dans 
le fantastique et l'autre dans le réel. En voici une de ce genre, que 
je liens de ma vénérable grand'mëre,* qui elle-mêine la tenait d'un 
des principaux témoins. 

Serrez-YÔus autour de la cheminée, jetez un grand fagot sur les 
tisons, sans quoi les morts, qui aiment les ténèbres, éteindraient 
notre feu, et écoutez. 



1 



Près de la petite ville de T*** s'élevait encore, au commence- 
ment de ce siècle, un grand manoir d'aspect imposant. Flanqué 
de quatre tourelles, avec son pont-levis, ses sombres murailles de 
granit, ses meurtrières noircies par la poudre et le temps, il était 
bien fait pour inspirer la défiance et la crainte ; mais si à cette 
époque on avait su les mystères qu'il recelait, on s'en serait écarté 
comme d'un lieu maudit. 

En 1793, là Terreur était dans toute son horreur. Tout le monde, 
dit Saint-Just, devenait féroce et farouche par peur. Les tètes tom- 
baient par centaines ; une dénonciation, un soupçon, un rien était 



210 LA VEILLÉE TERRIBLE 

un crime. Dans l'Ouest, d^ns la Bretagne, on tremblait aussi. Et 
certes les chefs du parti révolutionnaire « faisaient bien les choses, » 
comme disaient certains d'entre d'eux. Près de la petite ville de T*^*, 
au manoir dont j'ai parié, vivait un homme (dont je tairai le nom) 
un tigre, qui s'était érigé en tyran dans la contrée. Ses incendies, 
ses meurtres ne se comptaient plus : pour lui, toute lâcheté com- 
mise était une victoire. Il avait des raffinements de cruauté «que lui 
enviaient ses hideux collègues. 

Un soir qull revenait de T***, suivi d'un énorme chien noir, il 
rencontra un prêtre qui allait porter à quelque moribond, la der- 
nière consolation. Il était déguisé, mais les yeux perçants du tyran 
surent le reconnaître. D'un jeste brusque il arrache d'entre les 
mains du prêtre l'hostie qu'il cachait. Dans un accès d'impiété 
infernale et hideuse, il l'a ûï, raconte- t-on , avaler par son 
chien. 

Dans le pays, tout le monde l'appelait le tyran ^ et il conserva ce 
surnom, doQit il était fier, après la période révolutionnaire, à 
laquelle il survécut une quinzaine d'années. 

Son heure cependant allait sonner. 



11 



Vers 181 5, après avoir, on peut dire, joui grandement de ses 
crimes, le tyran tomba malade. Dès lors commença pour lui l'ex- 
piation. Seul dans son manoir, le misérable souffrait sans aucun 
soulagement. Personne n'osait encore, maintenant qu'il râlait sur 
un lit de douleur, s'approcher de lui. Sa maison, on se la montrait 
du doigt, et le paysan la fuyait... Le tyran, presque abandonné, 
croyait ouïr la nuit des bruits effrayants. La torpeur où il était 
plongé l<;ii faisait voir des ombres grimaçantes — l6s spectres de 
ses victimes, — qui venaient l'assiéger, le secouer, le jeter même 
hors de son lit. 

Un soir, les paysans entendirent des cris aigus sortir du manoir ; 
des lueurs rouges et vertes, mais incertaines, brillèrent aux car- 
reaux ternis des lenêtres... La peur s'empara d'eux, ils s'enfuirent. 



LA VËILLËË naillBLE 211- 

Mais le lendemain, en nombre et au gran4. jouri ils voulurent pé- 
nétrer dans- le manoir. A pas, craintifs, ils montèrent le grand es- 
calier de granit qui conduisait à la chambre du moribond. Ils pous- 
sèrent la porte.. . et d'un même mouvement, reculèrent. ». 

Au milieu de la chambre, où les meubles étaient culbutés, gisait le 
tyran, presque nu. La face s'était figée dans un rictus diabolique, 
et les paupières entr'ouvertes laissaient voir le blanc des yeux in- . 
jecté de sang. Les cheveux semblaient arrachés par plaques, et sur 
tout le corps des marques de doigts crochus ou de grilles d'oiseaux 
de proie avaient labouré d'ecchymoses sanglantes la peau déjà li- 
vide: Une odeur indéfinissable, sulfureuse et suffocante, régnait 
partout. Pendant quelques instants, les paysans demeurèrent là, 
muets, n'osant ni avancer, ni reculer. 

— « On ne peut pourtant pas rester là jusqu'à ç'té né!^ fit une 
voix. 

— « Je m'en vas, dit une autre. . . . j'ai peue !* 

— <c Ben, va-l'en ! j'avons que faire des trembleurs. Le tyran est 
mort, faut s'en débarrasser. Ilé^ Pierre, va prévenir la famille, tu 
sais ben où ! Et tai, François, viens m'aider. » 

Ces mots furent dits rapidement, d'un ton ferme^ par une 
vieille femme arrivée sur les pas des paysans au ibomént où ils 
allaient probablement s'enfuir. On la connaissait bien,la mère Ker- 
avec, et sa présence suffit pour retenir tous les curieux. C'était 
une vieille fileuse^ infatigable^ passant ses nuits au chevet des ma- 
lades et des morts. Elle portait un grand châle de laine gris, ses 
cheveux blancs, bien lissés sous sa coifiedonnaient à sa physionomie 
quelque chose de bon, mais en même temps de rusé. Ses yeux vifs 
n'avaient encore que vingt ans et pétillaient d'esprit et, sous les 
profondes rides de son front on devinait sa beauté passée. Elle 
ne s'était jamais mariée. Là-dessus couraient même plusieurs ver- 
sions, toutes fausses. 

« — Allons François; allons reprit-elle, voyant que celui qu'elle 
avait désigné ne bougeait pas ; est-ce chrétien de laisser comme ça 
un homme. 

• Cette lui H. 

* J'ai peur. 



212 LA VEILLÉE TEHHIBLE 

— « Y nl'était guère, li, chrétien. 

-^ « Ça n'fait rien, faut li faire sa toilette. . . Prends-le par la 
tête. » 

Les assistants, peu désireux de voir le reste, décampèrent tous. 
Le pauvre François jetait vers la porte des regards d'envie, pour- 
tant, il n'osait sortir. Force lui fut donc de rester aider dans sa 
lugubre tâche la Keravec. 

Le lit en désordre fut redressé, les meubles rangés. Sur une 
petite table on plaça une nappe blanche et un crucifix. Le mort, 
pansé et lavé par la Keravec fut revêtu d^une chemise blanche : le 
linge ne manquait pas chez le tyran. Quand tout fut terminé,^ la 
bonne femme renvoya .François, quid*un bond fut dehors. Elle 
resta quelques minutes à prier, ferma la porte à clef et partit. Il 
était environ six heures du soir. Les autorités averties trouvèrent en 
route la Keravec et lui demandèrent quelques détails. Sans se f|ire 
prier, la flleuse leur narra toute Thistoire de la nuit précédent^ et 
les quitta en leur remettant la clef. Elle fut félicitée de son dévoue- 
ment, mais n'y prit pas garde : 

— c( Surtout n'oubliez point de cacherla clef à gauche, dans le 
mur. Je la trouverai ç^te né pour la veillée. 

«- (( Oui^ oui, » répondirent les délégués, et ils pénétrèrent 
dans la maison. 



111 



La nuit tombe, le hibou et la chouette font entendre leur chant 
funèbre autour du manoir, le vent gémit douloureusement dans le 
feuillage sombre des ifs, et fait grincer les girouettes. Un brouillard 
épais couvre la terre comme un voile de deuil. Les huit coups de huit 
heures s'égrènent lentement au beffroi municipal de T*** 

Sur le chemin rocailleux des pas alourdis résonnent. C'est la 
mère Keravec qui,accompagnée de deux fermières, vient « prendre » 
la veillée du mort. Sous le tablier d'une des femmes se dissimule 
un panier... et un goulot de bouteille apparaît luisant. 

Ah ! c'est qu'on ne veille pas toutes les nuits ! Pensez donc, de 
huit heures du soir à midi du lendemain, où l'on doit l'enterrer ! 



L\ VElLLÉl!) TEKillBLE 213 

— « Ousqa'est donc la clef 1^ bougonne la Keravec. Mais ous qu'ils 
l'ont musséeS les messieurs ? Eclaire donc, tai, la Rouzic ! » 

Une lanterne se lève ; sa lueur vient frapper contre le mur pu 
la main de la fileuse se promène inutilement. 

— a Ah ! la vaici, ma fai, la vaici I 

La porte grince et s'ouvre. Le mort est toujours là, blanc sur 
son oreiller blanc ; les trois femmes s'installent, allument deux 
bougies et ferment les volets. L'une d'elles amène des chaises, range 
dans un coin le panier et la bouteille. 

— « Pourquai donc n'y as-tu point joint les mains au d'funtP 
interroge la Rouzic. 

— « Essaye s'tu peux, mai je n'peux. 

— « T*zez-YOus' donC; menace la Keravec, je commence les 
prières... 

Toutes trois tombent à genoux, et pendant une demi-heure on 
nentend plus qu'un vague bruit de lèvres qui murmurent, d'Amen 
et d'Ainsi soit-il qui répondent aux plaintes du vent plaintif. 

Dix heures. . • Onze heures. . . Minuit ! Les douze coups pleurent 
lentement, Tun après lautre dans le beffroi, fatal:*, graves, presque 
effrayants I . . . Dans la chambre, les trois femmes sommeillent, 
leurs souffles entrecoupés parfois de bouts d'oraisons. Les bou- 
gies vont s'éteindre... La lueur de Tune d'elles lutte contre les té- 
nèbres, s'élevant par instants comme un jet de ffammes et éclairant 
vivement tous les coins de la chambre, puis disparaissant dans le 
chandelier. 

La Keravec s'est redressée Inquiète, elle fait des yeux le 

tour de la pièce. 

— « V'nàvezpas ouï? » demande- t-elle. 

— (' Hum ! q' c'est-il?. . . 

— « Ecoutez ! » fait la ffleuse en faisant signe de se taire. 

Les deqx femmes' se relèvent sur leurs sièges^ les yeux bien ou- 
verts, tournés du côté du mort. . . 

— « T'nez ! dit d'une voix tremblante la Keravec ; r'gardez ! » 

' Cachée. 

^ Taisez-vouf donc. 

TOUE XIV. — SEPTE.\1BRI:: iSq.I. i5 



214 LA VEILLÉE TERRIBLE 



IV 



En effet, qu'est-ce donc?... Le mort semble remuer; ses yeux fermés 
se rouvrent et reprennent leur éclat I Sa face ricane hideusement. . . 
En même temps, des bruits souterrains arrivent aux oreilles des 
veilleuses.. On dirait des chaînes qu'on traîne, des piétinements 
précipités en-dessous, en-desssus, dehors, partout. . . Les trois 
femmes, les yeux dilatés par la frayeur, regardent toujours le mort... 
Ciel ! le voilà qui bouge, il se lève sur son séant. . . Le tapage aug- 
mente, devient étourdissant ; les veilleuses sentent des ailes invi- 
sibles — comme de grandes ailes de chauves- souris — leur frôler le 
visage. La dernière bougie meurt 

Là-bas, minuit sonne une seconde fois. Aussitôt la chambre est 
inondée d'une lueur infernale, des flammes surgissent du lit du 
mort .. des cris... des sifflements... Un diable noir, les yeux comme 
des escarboucles apparaît sur le lit : 

— « Damné! « dit-il... Le mort s'agite... 

— X Damné !... » Le mort disparait à moitié dans la ruelle. . . 

— « Damné î damné I » . . . 

Un bruit de chute se fait entendre... et les veilleuses, clouées par 
l'effroi, retenant leur haleine, voient le tyran, traîné par le diable, 
sans doute, mais par un diable invisible, disparaître par la porte... 
Des hurlements de joie féroce éclatent alors dans r>escalieret se 
répercutent longuement sous les voûtes du manoir. Les trois femmes 
eutendent la têie du tyran rebondir à chaque marche... Toc î Toc ! 
Toc ! . . Puiâ un grondement formidable comme le tonnerre. . . 
Puis... plus rien! 

L'obscurité la plus profonde règne partout. Tremblantes, les 
veilleuses rallument à tâton leur lanterne^ et serrées l'une contre 
Tautre franchissent le seuil de la chambre. 

Une odeur de souffre les prend à la gorge... D'une course folle, 
dix fois plus vite que leur âge ne semble le leur permettre, elles 
arrivent chez elles. . . 



lA VEILLÉE TERRIBLE 215 



Le lendemain, les parents du défunt, prévenus de ce nouvel in- 
cident par les témoins mêmes, leur firent promettre de se taire pen- 
dant quelque temps. Quant au cadavre, on eut beau le chercher 
partout, peine perdue, on ne le découvrit nulle part. On mit une 
bûche de bois dans le cercueil, et le public crut fermement assister 
à l'enterrement de celui que messire Satanas avait pris la peine de 
venir chercher en personne pour le conduire, comme un hôte de 
choix, dans son infernal manoir. 

A la longue pourtant la vérité perça, par les indiscrétions des 
veilleuses qui grillaient de tout raconter. C'est de Tune d'elles, la 
Reravec, que ma grand'mèreen a entendu le récit, dont celui qu'on 
vient de lire est la très fidèle reproduction. 

Le souvenir tie cette histoire commence à se perdre, elle reste 
encore cependant dans la mémoire de quelques vieux paysans,qui, 
lorsqu'on les met sur ce chapitre, la racontent dans un langage 
imagé, pittoresque et énergique, qu'il me serait impossible de 
reproduire. Sur le fond, sur les faits que nous venons de rapporter 
tout le monde est d'accord. 

He>'ri dk Farcy. 




SOUViNlRS DE MON BATAILLON 



KUTES D'UN CAPORiL AUX VOUWTAIRliS DE L'OUEST 



-«e»- 



CHAPITRE Vil 

APRÈS LA GUERRE 

Fougères, Rennes. — La réorganisation de 
la Légion. — La Commune. — .Quelques 
réflexions. 



. . . « \ 



(SUITE j 



VU 

Les séminaristes étaient accourus si nombreux le mémejour^ 
qu'on n'avait pas pu les habiller tous à la fois, et qu'on les exerr 
çait dans un peloton spécial, par déférence pour leur soutane. 

Ma mémoire a conservé les noms de quelques-uns d'entre eux : 
l'ingénieux Bodart^ professeur de philosophie, qui, en corvée, pas- 
sait une blouse par-dessus son uniforme pour le mieux garantir, 
système aujourd'hui pratiqué dans l'armée entière ; Charles Maigne, 
expert aux mathématiques, qu'il avait enseignées dans je ne sais 
quel collège ; Délavai, doux rêveur convaincu que les zouaves 
pontificaux reviendraient à Rome avant la fin de l'année, fils des 
pays envahis, et qui avait vu, pendant trois jours et trois nuits 
consécutifs^ les troupes Prussiennes défiler devant la porte de ses 
parents ; Voisins, que nous appellions « le grand Voisins », magni- 
fique normand de six pieds, sérieux et austère. 

* Voir la livraison d'août 1895. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 217 

La conduite de ces jeunes gens indiqua, bien des années à l'avance, 
quels seraient les résultats de la future loi militaire, € la loi des 
curés sac au dos ». Les ecclésiastiques que nous avions parmi 
nous s'idttièrent fort promptement au métier des armes, firent 
d'excellents soldats, des modèles gradés, et, au licenciement du 
corps, reprirent leur carrière sacrée, momentanément interrompue. 

L'affluence des engagements causa pendant quelques jours une 
confusion indescriptible. 

Les recrues arrivaient sans discontinuer et le grand art démobili- 
ser les masses était encore dans l'enfance. Nos magasins parvenaient 
à vêtir tous les arrivants et à compléter l'armement et l'équipement 
de chacun d'entre eux. Mais ces opérations se faisaient sans hâte 
pour des groupes distincts chaque fois, et à chaque jour suffisait sa 
peine. 

En attendant, les chambrées offraient l'aspect de campements de 
gitanes, où quelques Volontaires à l'uniforme gris se perdaient au 
milieu d'un fourmiUement de blouses^ de vareuses et de capotes. 

A l'heure de la soupe, matin et soir, on voyait paraître, pénible- 
ment apportés par des hommes de corvée, un par escouade, de 
grands plats en terre rouge où les parts de bouilli^ les tranches 
de pain, les légumes cuits nageaient dans le bouillon. Des gamelles 
de huit s'organisaient et l'on ressuscitait les usages des anciens 
jours. 

Avant l'installation définitive à la caserne Saint-Georges, les 
Volontaires arrivés de Poitiers avaient d'abord été casernes au 
collège Saint- Vincent, puis au Séminaire, où ils couchaient sur la 
paille, dans la partie qui n'était pas occupée par les mobiles canton- 

* r 

nés aussi dans cet établissement. 

Ils occupaient, par pelotons, les cellules laissées vides par les 
séminaristes licenciés. 

La litière des couchages était abondante, et nos amis, en vrais 
sybarites, la maintenaient proprement aligaée au moyen d'une 
bordure de briquettes qu'ils allaient quérir dans un chantier voisin. 

Un soir, quelque loustic introduisit dans l'une des cellules un 



218 i>OUVLMKS Dh MON BATAILLON 

chien de quarlier, un de ces chiens qui vivent des reliefs de Tordi- 
naire, et, semblables aux urubus des villes de l'Equateur, font, 
dans les cuisines de régiment, place nette de tous les débris. 

Le molosse, -* il était énorme, — commença par errer dans 
l'obscurité profonde, à travers les corps allongés, sans soulever la 
moindre protestation. Mais, quand il posa ses pattes sur Rivière, 
celui-ci qui, probablement, rêvait de Madagascar, crut avoir affaire 
à un chef Malgache. Il enlaça donc son ennemi et se mit en devoir 
de Télrangler. 

Ce fut un moment de beau désordre ! 

Le chien hurlait en se débattant^ i'ex-franc-tireur rugissait, les 
camarades réveillés en sursaut piaillaient et se bousculaient comme 
un poulailler qu^on égorge. Enfin, le caporal parvint à éclairer la 
situation d'une allumette convenablement frottée. On jeta l'intrus à 
la porte et chacun se recoucha. 



VIII 



On avait eu, parait-il, en haut lieu, l'intention de nous envoyer 
à Rambouillet au début de la Commune, et ce fut la crise que 
traversa la Légion à ce moment qui détermina notre envoi à 
Rennes où le régiment pouvait mieux se reformer. 

Je suis absolument certain que pas une escouade n'a été distraite 
de la Légion pour être envoyée avec les troupes de Versailles. 

Mon étonnemeut a donc été grand en lisant les passages ci-apràs 
des « Mémoires du général Cluseret » publiés à Paris en 1887, 
chez Jules Lévy (i" édition). 

« (Progrès de Lyon, aa avril, lettre d'un bourgeois de Paris, 
a du 16). 

u Ce même bourgeois ajoutait : 

tt Les troupes qui attaquent Paris agissent pour la plupart avec 
Ki passivité, sauf certains corps^ comme les gendarmes, les sergents 
« de ville, les zouaves pontificaux et les volontaires vendéens et 
4 Bretons. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON Jia 

i< Oq a nié que ces derniers eussent jamais été employés par 
il Versailles; c'est possible comme corps, mais comme individus, 
« il y en a eu évidemment puisqu'on en a fait prisonniers et 
ik qu'on m'en a envoyé. J'ai en outre reçu une bannière ou 
« drapeau aux armes pontificales. 

« La bannière pouvait être apocryphe ; soit. — Mais les prison- 
« niers se seraient donc déguisés pour courir à une mort plus cer- 
<( laine ? C'est peu logique. Dans ma pensée, il a dû y avoir, au 
commencement, des groupes de volontaires qu'on aura retirés 
ensuite. 

« Je me hâte d'ajouter que'nul de ces prisonniers ne fut molesté. » 

(Tome I, chapitre V, pp. aoS et 2o4). 

M Le i6, je reçus le rapport suivant de Dombrowki : 

« Quartier général de Neuilly au citoyen général ministre de la 

guerre. 

« 16 avril, 3 heures. 

« Le siège de Neuilly avance ; nous occupons tout un nouveau 
w quartier ; nous avons emporté 3 barricades, et même, sur tune 
« d elles, pris un drapeau aux zouaves pontificaux et un drapeau à 
« t infanterie de ligne. 

« L'esprit des troupes est bon : la garde nationale fait des progrès 
el montre beaucoup d entrain. 

a Le commandant de la Place de Paris. 

« J. DOMBHOWSKI. 

De plus je reçus le rapport suivant : 

« Poste Vallier, îi heures. 

a Pris deux drapeaux, six zouaves pontificaux, lesquels se servent 
« de projectiles explosibles et de balles mâchées, 

a II vint, en outre, en personne, me confirmer que les zouaves 
f( pontificaux prenaient part au combat et, pour preuve, envoyait 
i* à la commune, par un officier blessé dans le combat, un drapeau 



'220 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

<i pontifical pris à Tattaque de Neuilly . Il avait en outre, des prison- 
V niers en uniformes de zouaves pontificaux, s 

(T. I, ch. vu, p. a3o-2i3i.) 

Des drapeaux ou bannières aux armes pontificales^ nous n'en 
avions pas. Le drapeau du régiment des zonaves pontificaux, 
après la prise de Rome, a été emporté sur l'Orénoque par le 
capitaine de Fumel, qui Tavait caché sous ses vêtements. Après le 
départ, tous les zouaves se le partagèrent et des Courlis m'a souvent 
montré le morceau qu*il en possédait et qu'il considérait avec juste 
raison comme une précieuse relique. 11 ne peut doncétre question 
de ce drapeau-là. 

Nos deux bannières? Elles ne portaient pas les armes pontificales. 

Mais en revanche, dans toutes les églises de France ou à peu 
près, et sans doute aussi dans celle de Neuilly, on pouvait trouver 
des bannières ornées de ces armes. C'est évidemment de l'une de 
ces bannières qu'il est question. Une seule chose me parait diffi- 
cile h croire, c'est qu'elle ait été prise sur une barricade. 

Quand aux zouaves pontificaux prisonniers, sera-t-il permis à un 
modeste caporal de relever certaines invraisemblances dans le 
récit d'un général et qui plus est d*un ministre de la guerre P 

M. Cluseret se demande s'il eut été logique de la part de simples 
Versaillais de se revêtir de costumes pontificaux pour courir i une 
mort plus certaine, mort qu'ils auraient d'ailleurs absolument méri- 
tée s'ils s'étaient servis de projectiles explosibles et de balles mâchées. 
Pourquoi donc alors se hâte-t-il d'ajouter que « nul de ces prison- 
niers ne fut molesté « ? 11 semble que cette magnanimité^ assez 
p3u dans les usages de son gouvernement, eut gagné k être expliquée 
avec plus de détails. 

Et puis, n'en déplaise à l'ancien délégué, un pauvre brigadier tel 
que moi^ sachant l'importance que l'on attribuait à de semblables 
captures, n'eut pas manqué^ en pareil cas, de prendre les noms 
et de conserver quelque pièce à l'appui, livret ou bagatelle de même 
nature, facile à retrouver par la suite, avec la belle organisation des 
bureaux de la délégation décrite dans ces mémoires. 



(A suivre). Marquis des S 



t*« 



PARDON SANT KONERIE 



War don zon Ann Durzanel. 

Dîredet euz ann Eavo, ô sent koz Breiz-Izel : 
Sant Tuai ha sant leltaz ha sant Treuver Gwervel, 
Sant Brieg ha sant Modez, sant Ouesa, sant Ervoan, 
Deut da bardon Koneri, deut oU da Blouvouskan I 

DiSRAN : 

Sant Konerî vinniget^ ni ho ped a galon» 
Roetd'imb ollhon mennad gant devez ho pardon. 

Peger kaer eo ho pardon hag en de hag en nqz 1 
N'oufe ket bean kàeroc*h du-hont er baradoz : 
Enn bon c'halon vel enn Ee man Jezuz binniget\ 
Hag oU zent koz Breiz-Izel aman zo diredet. 

Evel ar stered enn oabl, ken koant o steredi, 
E sao tanio a beb Hou en bourk sant Konerî ; 
Ha ken kalonek ive hag Ele ann Envo^ 
Ni gan da zant Konerî ken kaer kanouenno. 

Eur bugel war lerc'h he vamm a red joauz bepred, 
Ha war ho lerc'h ken joauz e fell d*imp-ni kerzet. 
Hag ann oll, ouz bon gwelet, a lar kouitebunan : 
« N'euz ket da garet ho zent eved tud Plouvouskan ! » 

* Bep bla rok a pardon e V6 eunn adorasion kaer. 



222 LE PARDON DE SAlNT-GONÉRI 

Ni oar pera hoc h euz gret vit hon zud koz gwech-all, 
Pa c^heuiljoc'h d'ann Arvorik ho kinderv sant Tuai : 
Evit mad hon bro. sant kez, c'h euz kouiteet ho pro J 
Trugare d'hac'h da viken trugare ni gano ! 

Ëur beden dirak Doue evit ar Vretoned, 
Eur beden evit ho pro ma vo kristen bepred ! 
Evit al labourerien ha tud vad ann odcho, 
Eur beden, ô ma zant kez : Doue ho chileoo. 

War ho lerc*h, war ann douar, ni a c'heuillo bepred. 
Ni c*heuillo lezen Doue, enn hent al lealded< 
War ho lerc'h, sant Konsri, didamal ha joauz, 
Ec'h arrifomp, war eeun, enn Envo^ gant Jezqz. 

LiVOUENAiSIG 8A?!T EkVOAX, 



LE PARDON DE SAINT-GONERI 



«fr-^ 



(TRADUCTION) 



AïK : Zone de la Tourterelle 

Accourez des cictix^ ô vieux saints de Basse-Bretagne : -^ saint 
Tudual et sftint Gildas et saint Trémeur de GuermeP, — Saint 
Brieuc et saint Modez, saint Guénou, saint Yves, — Venez au par- 
don de Gonéri, venez tons à Plougrescant. 

Refrain 

Saiut Gonéri béni^ nous vous prions de cœur. 
Ayez égaid à notre requête, au jour de votre pardon. 

Qu'il est beau votre pardon et le jour et la nuit ! — Il ne saurait 
élre plus beau, là-haut, en paradis : — En notre cœur, comme au 
ciel, demeure Jésus béni^, ^ Et les vieux saints de Basse-Bretagne 
ici sont accourus. 

Comme les étoiles qui, dans la nue, si doucement rayonnent, — 
Des feux ae toutes couleurs brillent dans le bourg Saint-Gonéry ; 
Et avec autant de cœur que les Anges des cieux, -> nous chantoos 
à saint Gonéri d'aussi beauit cantiques. 

L'enfant après sa mère court joyeux toujours, — avec autant 
d'allégresse nous marchons après vous. — Et tous ceux qui nous 
voient disent à Tenvi : k II n'y a pas à aimer leurs saints ^comme les 
gens de Plougrescant ! » 

Nous savons ce que vous fîtes pour notre ancêtre jadis^ — quand 

« Vieux mtnoir de Plougrescant, près duqutl s'élevait aulrerois la chapelle 
de saint Trémeur. 

^ Le purdon est précédé d'une adoration très suivie. 



224 LE PARDON DE SA1NT-G0NÉRI 

VOUS vîntes en Armorique avec votre cousin saint Tudual : — C'est 
pour le bien de notre pays que vous avez quitté le vôtre, ô saint 
chéri ! — Merci à tout jamais, merci nous vous chanterons ! 

Une prière devant Dieu pour les Bretons^ une prière pour votre 
pays, afin qu'il demeure toujours chrétien ! — Pour les laboureurs 
et les braves gens de nos grèves, — une prière, ô mon saint bien- 
aimé : Dieu vous exaucera. 

Sur vos traces, ici-bas, nous suivrons toujours, — nous suivrons 
la loi de Dieu, dans le chemin de la loyauté. — Sur vos traces, saint 
Gonéri^ sans reproche et sans peur, nous arriverons tout droit aux 
cieux, près de Jésus. 

Roitelet de Saint- Yves. 






LE PARDON DE CHEZ NOUS 



] (28 JUILLET 1895) 



I 



Souvent j'y ai rêvé, durant les longues heures de quart, à ce 

bon vieux Pardon, la Saint Gonéri des badies. J'étais loin de chez 

nous alors^ stationnant dans les mers de Chine, ou taillant à toute 

vapeur dans les vagues dç l'Océan. A pareil jour, mon âme 

semblait s*envoler avec mon cœur vers mon pays de Plougrescant. 

J'écoutais, je chantais touràtour. Des voix m'arrivaient^ douces et 

fortes avec la brise. Me croyant au Pardon, sur mes lèvres revenaient 

les cantiques du pays. Le nuage qui passait, c'était, la procession 

de Saint-Gonéri : des bannières des croix, d'immenses drapeaux 

tricolores, des jeunes filles en blanc, — l'honneur de la 

paroisse. — des frégates pavoisées, des petits mousses tout 

réjouis, de fiers pécheurs de la côte, des reliquaires dorés, des 

prêtres, et la foule du peuple. Puis, retombant dans la réalité, je 

surprenais une larme qui tremblait au bord de ma paupière. Ne 

m'en veuillez pas : le pays c'est le pays, et le pardon, c'est le pays 

dans toute sa joie. 

Aussi à le revoir cette année^ mon bonheur déborde ; je ne puis 
le garder pour moi seul. Les malins peut-être y trouveront à redire. 
Foin des malins ! Je parle pour mes amis de la mer, pour ceux qui 
sont loin et qui songent aujourd'hui, inconsolables rêveurs, à 
Jeur bon vieux Pardon. Eux, ils liront ces lignes, ils les reliront 
cent fois, et ils finiront par se dire : u Ma foi, j'ai été au pardon de 
Saint-Gonéri ! » 

Or ça, mes amis, me voilà bien chez nousl Voilà le CharrHeg 
Je PorS'Hirr, le Pors-Kao^ ces criques aimées qui furent les témoins 
de nos premiers coups de rames. Voilà bien l'Arvor avec ses 



226 LE PARDON DE CHEZ NOUS 

maisons blanches et ses chaumières, où les vieux parents attendent 
leurs gars de la mer. Voici les amis d'autrefois : Pipi, Ervoan, Choll 
Job, Tuai, Konéri, Michel.... Cest tout le pays, quoi! Maïs le 
pays, c est encore la blanche église, qui proclame, bien haut, notre 
foi en Dieu; le pays, c'est surtout la veille chapelle de Saint-Gonérî. 
Ah î je Taime bien, celle-là, avec sa tour de plomb, son riche bahut 
son if tant de fois péculaire. Saint Gonéri est toujours là, à droite 
de l'autel; ses bras sont toujours ouverts pour recevoir ses enfants. 

Du côté de Tépître, la Vierge d'albâtre, a la Trinité >: , porte sur 
ses genoux son enfant Jésus, qui caresse une blanche colombe. 
Au bas de la chapelle, en avant du tombeau et de la chasse de 
granit de noire Saint, s'élève un trône de fleurs. Sur le trône, dans 
son reliquaire d'or, le chef vénéré de saint Gonéri. Par derrière, 
une étoile rayonnante, aux feux de toutes couleurs. Une guirlande 
de lumières prolonge, par devant, l'ogive de la crypte. De chaque 
côté, un saint Gonéri, vêtu en abbé, une sainte Eliboubane, toute 
belle, avec sa couronne ducale et son manteau de drap d'or. La 
mère de saint Gonéri semble me sourire, comme sourit une 
grand'mère à ses petits-enfants. 

Tout est mouvement dans le bourg ; c'est un va-et vient continu 
Tantôt, à toutes les maisons, il y aura des guirlandes, des éten- 
dards, des pavillons tricolores, des lanternes vénitiennes Hélas î 

voici que le maudit vent des Anglais souffle du nord-est, avec 

force rafales chargées de pluie Adieu, procession du soir 

si pieuse, si poétique, si longuement attendue! Adieu, les feux de 
joie, les fusées dorées, les illuminations féeriques du cimetière.Saint 
Gonéri! Adieu, les chants si doux, dont la brise m apportait les 
échos sur les vagues lointaines?.... 

Mais les dévols pèlerins se sont réfugiés dans la chapelle 
attendant la première messe. Je les y ai suivis. El, caché dans un 
coin, — jusqu'à ce moment personne ne m'a encore reconnu au 
pays, —j'ai repassé, en mon âme. les agitations de ma vie de marin. 
Que de tempêtes essuyées ; que de dangers vaincus ; que d'assauts 
repousses! Tu étais là, saint Gonéri. quand des gens sans Dieu ni 
Patrie s'eflorçaient de m'arracher la foi et de corrompre mes mœurs. 
Tu étais là et tu mas donné le courage de faire mes Pâques loin 



LE PARDON DE CHEZ NOUS 227 

de chez nous. Merci ! Tu m'as préservé de^ fièvres de Madagascar, 
des choléras du Tonkin, des feux de la Mer Rouge, des rafales da 

cap Horn Merci ! Le vieux Gholl avait raison : tu suis tes 

enfants sur toutes les mers. Si le vieux Gholl ta vu à la barre de 
son navire, une nuit d'orage, moi, je senti la main protectrice 
partout où j'ai passé. .V . . 

Un coup de clochette interrompt ma méditation. Il est trois 
heures. La première messe commence. Après l'évangile, le 
recteur a dit dans son sermon : «Prions pour ceux qui sont loin 
d'ici et qui songent en ce jour au pardon de Saint-Gonéri » En ce 
moment bien des fronts se sont penchés, comme pour cacher des 
larmes que le cœur ne pouvait retenir Ah î ça m'a fait plaisir de 
constater qu'on n'oublie pas chez nous les chers absents. 

Aux quatre messes du matin, les communions ont été nom- 
breuses. C'est pour les défunts, pour les absents qu'ils commu- 
niaient, ces braves gens qui n'oublient point. 

Voici le jour. Les cloches de Saint-Pierre et les tambours 
appellent au pardon. A toutes les fenêtres, au bourg Saint Gonéri. 
claquent les étendards et les drapeaux ; à toutes les maisons pen- 
dent des guirlandes de verdure et de' fleurs. 

La clochette de Saint Gonéri sonne la grnd'messe. Le gazon est 
trop humide, hélas ! Impossible de chanter la messe dehors, et 
Ton étouffera dans la chapelle. 

Le professeur de rhétorique de .Tréguier, M. Botrel, officie. M. Le 
Pennée, professeur au Grand Séminaire fait le pardon. Il raconte, 
comme jamais je ne lai entendue, la vie de notre saint M. Le 
Pennée est un docteur, dit-on. Je n'en suis pas étonné. Il parle, à 
ravir, la langue bretonne et il sait parler au cœur. 

Après la messe, durant une longue demi-heure, les fidèles et les 
prêtres ont passé sous le reliquaire de saint Gonéri que quatre 
vigoureux gars portent sur leurs épaules . 

Voici deux heures, trois heures. Les pèlerins arrivent en foule. 
Les vêpres sont chantées. La procession sort de la chapelle. Je l'ai 
bien vue, celle-là, dans les mers lointaines, quand les nuages pas- 
saient, à pareil jour, au-dessus de mon navire. Ce sont bien les 
jeunes gars, qui Ntenaient les croix et les bannières; les gentils 



^28 LE PARDON DE CHEZ NOUS 

petits mousses el les rudes pécheurs, avec leurs frégates pavoisées ; 
les jeunes filles d'élite de la paroisse vêtues de blanc ; les « collets 
bleus » tout crânes, sous les reliques du saint de TArvor, qu'ils 
portent sur leurs épaules ; les futurs officiers de notre marine, avec 
leurs aiguillettes d'or ; les tambours et clairons ; les notables de la 
commune à la suite des prêtres ; les femmes des marins, qui en- 
tourentsaint Gonérî, un cierge à la main, pour ceux qui n'ont pu 
venir au pardon. J'ai remarqué, dans la foule, des docteurs re- 
nommés, des combattants de France et d'Italie, des héros, quoi ! 
Toutcela est beau, voyez ! Jamais défilé ne fut plus émouvant un 
jour de grande revue. Et partout des arcs-de-triomphe à Kergresk 
et à l'entrée du Kélen. 

Au retour, un moine, le R. P. Gélestin, je crois, que tous aiment 
ici, monte dans la chaire de granit du cimetière Saint-Gonéri. Il 
chante un cantique qui raconte admirablement les gloires du 
pardon. Puis il prêche la fidélité à Dieu et aux traditions bre- 
tonnes. Ce bon moine connaît bien notre cœur et il y Va tout droit. 
A Fentendre, j'ai facilement saisi que c'est un ami vrai des marins. 

Le soir à la tombée de la nuit, tout le bourg est illuminé. Dans 
une prairie du Kélen, que M. André prête gracieusement au pardon, 
flambent des feux de joie. Un brillant feu d'artifice est tiré. Mon 
vieil ami^ Jean-Marie Nicolas, est vraiment un artificier d'élite. 
L'arc-de-triomphe de feux qu'il a dressé sur le chemin du Kélen, 
dénote aussi un décorateur parfait. 

Mais, pendant que les fusées filent dans iesairs leurs écheveaux 
dorés, le peuple chante des cantiques d'une suave mélodie. Ah 
qu'il est beau, mon vieux pardon ! Ecoutez^ amis marins, la voix 
de votre recteur : « Prions, dit-il, pour ceux qui ne sont pas là. » 
Et tous dévotement récitent un Pater pour les chers absents. 

On ne vous oublie point au pays, ô marins de Plougrescant. Sou- 
venez-vous vous-mêmes de votre bon vieux saint. Soyez des Bre- 
tons toujours, et toujours des chrétiens I C'est alors seulement que 
vous serez des hommes sans peur et sans reproche, des marins dé- 
voués jusqu'à la mort à Dieu et à leur pays. Evit Doue hag ar vro^ 

comme le dit si bien l'amiral de Guverville. 

Jan Vian. 



POESIES FRANÇAISES 



EN AOUT 



Aux revers des lalus, des bruyères fleuries 
Rutilent richement les rouges broderies 
Et, parmi les ajoncs, leurs touffes gracieuses 
Cachent l'aridité de nos landes crayeuses. 

Elles ne u neigent pas » mais il tombe des ailes 
Quelques plumes au vent des sauvages querelles 
Lorsque, loin des coteaux où le genêt crépite, 
La bande des ramiers dans les taillis s'agite. 

A l'ombre des vergers, sur les routes couvertes 
Que forment les ourrés, roulent les pommes vertes. 
Dans les vieux châtaigniers, superbes colonnades, 
Lèvent semble chanter quelques douces ballades. 

Epanouissement des êtres et des choses ! 
De Tardent soleil d'août qui fait pâlir les roses 
Le travailleur subit à son tour l'influence 
Et s endort, lentement bercé par le silence. 

SVLVANE, 




TOME IIV. — SEPTEMBRE iSqÔ. i6 



LE PSAUME DES MALHEUREUX 



PO^fj^l^i^^ 



Au D' VlAUD-GaAJID-MARAlS. 

Les mondes assemblés dans un ordre admirable 
Sans Dieu s'écrouleraient en chaos ténébreux. 
Le hasard n'a jamais fait une œuvre durable. 
Et le Juste souffrant doit regarder les cieux. 

La terre est un séjour d épreuve, 
L'homme ne vit que peu de jours ; 
Si ses maux sont grands comme un fleuve. 
Devant l'avenir ils sont courts. 

L'homme ne peut longtemps compter sur son semblable ; 

Il voit que la pitié lasse et s'use bientôt. 

Le riche a toujours craint laspect du misérable, 

Le cri des affamés et le bruit d'un sanglot. 

Dieu seul a voulu la justice ; 
Il a pitié de l'innocent ; 
Il sait payer le sacrifice ; 
Sa main sur l'opprimé s'étend. 

L'Injuste sans remords, qui rit de la souffrance, 
Est frappé tout à coup au milieu du sommeil. 
Le Seigneur d'un regard touche son opulence 
Qui fond comme la neige aux rayons du soleil. 



LE PSAUME DES MALHEUREUX 



231 



Leé bouches d'où sort le mensonge 
Sont bientôt closes par la mort. ' 
Les siècles passent comme un songe ; 
Dieu demeure ; lui seul est fort. 

La porte du tombeau nous oache un autre monde 
Où se trouvent la paix, l'oubli des maux soufferts ; 
Où l'esprit altéré de vérité féconde 
Voit l^horîzon sans fin de nouveaux univers. 

Joseph Rousse. 




iSn^ 



NOS POETES BRETONS 



►40»- 



VICTOR DROUYER 



Marcillé-Robert, dans rarrondissement de Vitré, est sans con- 
tredit, Tun des bourgs les plus pittoresques du déparlement d'ille- 
et- Vilaine. 

Lorsqu'on y arrive, par la route du Theil, on aperçoit un bel 
étang et les jardins d'un couvent qui dévalent jusque sur ses rives. 
Les blanches cornettes des religieuses tranchent au milieu de la 
verdure. A gauche, sur la chaussée, est une minoterie qui se re- 
flète dans les eaux de Tétang et complète ce délicieux tableau. 

Il faut ensuite gravir une côte raide et sinueuse, taillée dans le 
rocher, pour arriver au bourg dont la principale rue a une physio- 
nomie toute particulière. Elle rappelle Tune des vieilles rues de 
Vitré avec ses maisons de bois à ressauts et à porches formant ga- 
leries couvertes. 

Marcillé est une des paroisses les plus anciennes du département. 
On y frappait monnaie sous les Mérovingiens dès le commen- 
cement du VII* siècle. 

Cette localité fut érigée en paroisse vers le commencement du 
XI siècle , à l'époque où Riwalon Le Vicaire, premier seigneur de 
Vitré, fit construire le château de Marcillé. 

11 y a quinze ans environ lorsque je visitai pour la première fois 
Marcillé-Robert, il y avait encore, au milieu du bourg, un vieux 
bâtiment occupé par la mairie et qui était une véritable curiosité 
archéologique. 

La principale salle était ornée d'un panneau en bois sculpté ex- 
trêmement remarquable. Un siège, également en bois, adhérent au 



VICÏOH DKOUYEK ?3J 

• 

panneau, devait servir au magistrat chargé de rendre la justice. U 
était surmonté des armes de la famille de la Trémouille. Les La 
Tiémouille, comme on sait, fureot les seigneurs de Laval et de 
Vitré. 

Plusieurs cachots situés au rez-de-chaussée avaient des anneaux 
en fer scellés dans les murs et qui avaient dû jadis servir à atta- 
cher les prisonniers. 

Tout, d*aiiLeurs, à Marcillé, rappelle des souvenirs d'un autre 
âge. On voit encore sur la rive gauche de l'étang une partie du 
donjon de Tancien chàteau-fort qui fut détruit par le maréchal d' Au- 
mont en 1795. Ces belles ruines recouvertes d'arbres et de verdure 
appartiennent à M. Frangeul, maire de la commune, qui en fait 
les honneurs avec une grâce parfaite. 

Il existe aussi sous une maison située au bas de la rue du Ra- 
chapt, à une toute petite distance du donjon, et non loin de l'étang, 
un souterrain voûté, servant actuellement de cave, et qui permet- 
tait sans doute aux assiégés, en cas de famine^ou de surprise, de 
s'échapper du château. 

Un pays aussi beau que celui de Marcillé-Robert devait nécessai- 
rement donner le jour à un poète : en effet, Victor Drouyer y est né. 
Je me souviens que par une soirée triste et pluvieuse de l'hiver 
de 1871, je vis entrer chez moi un petit vieillard, presque aveugle, 
qui désirait me faire hommage d'un recueil de vers dont il était 
l'auteur. C'était le poète de Marcillé pauvre et malheureux. 

Je le revis souvent et, avec l'aide de mes amis, je pus lui faciliter 
la vente de ses œuvres et soulager momentanément sa misère. 

Victor Drouyer était vraiment poète, et comme nous étions au 
lendemain de la guerre fatale sa muse patriotique était toute à la 
revanche. Ecoutons plutôt : 

Malheur à qui louche à la France ! 

Non, tu n'es pas frappée au cœur! 
Ton sang vermeil à flots ruisselle ; 
Mais ton œil darde une étincelle 
Qui fait frissonner le vainqueur. 



:34 VICTOR DHOUYEK 

Il sent déjà que la vengeance 
D'un souffle ardent gonfle ion sein; 
Dans Tombre il entend ce tocsin : 

— « Malheur à qui touche à la France ! » 

Relève-toi dans ta grandeur. 

Noble mère, comme à Pavie 

Tes braves ont perdu la vie, 

Us ont du moins sauvé l'honneur. 

Aux champs où tomba leur vaillance 

Ils nous attendent, nous irons ! 

Sur leurs cendres nous le jurons : 

— <( Malheur k qui touche à la France ! » 

Déjà vingt fois le Nord jaloux 
A dit : Périsse sa mémoire ! 
Etouflbns ses mille ans de gloire» 
Et que l'Occident soit à nous ! 

— Rêve insensé I vaine ins^oleuce ! 
Toujours trompé dans son orgueil. 
Le flot s'est brisé sur l'écueii : 

— « Malheur à qui louche à la France ! » 

De Tolbiac à Navarin 
Nos victoires comptent par mille ; 
Sous nos vaisseaux longtemps docile, 
Fleuve frauçais coula le Rhin I 
Beau fleuve ! après ta délivrance, 
Bouillonnants de joie et d^amour. 
Tes flots chanteront à leur tour : 

— « Malheur à qui touche à la France ! » 

Rennes, 1 3 décembre 1 87 1 . 

Nous avons demandé lacté de naissanci de Victor Drouyer à 

M. le maire de Marcillé-Robertqui s'est empressé de nous l'adresser : 

« L'an mil huit cent dix-sept, le trente avril à neuf heures du 



VICTOR DROUYKR 285 

malîn, devant moi Després-Duval, maire de Marcillé faisant les 
ioncUons d'officier civil de la même commune, canton de Retiers, 
département d'IUe-et- Vilaine, est comparu le sieur Mathurin-Marie 
Drouyer, profession de menuisier, âgé de près de vingt-cinq ans, 
demeurant au chef lieu de cette commune, lequel nous a déclaré 
que hier, à huit heures du soir, en sa maison audit lieu, demoi- 
selle Vîctoire-Perrinne -Françoise Courteille,. son épouse, âgée de 
vingt-sept ans, est accouchée d'un garçon auquel il a déclaré don- 
ner les prénoms de Yictor-Julîen-Marie, lequel enfant nous a été 
présenté. Lesdites déclaration et présentation faites en présence de 
Messieurs Julien Jamin, chirurgien, âgé de vingt-quatre ans, de- 
meurant au chef-lieu de la commune de Bais, Victor Courteille, 
âgéde vingt-six ans, vicaire de Marcillé, oncle de l'enfant, et ont 
tous signé le présent acte après lecture. )> 

M. l'abbé Courteille, qui figure dans l'acte de naissance ci-dessus, 
était le frère de la mère de Victor Drouyer. Il s'intéressa à son 
neveu, le fît étudier aussitôt que Tenfant put le faire, et lui donna 
les premières leçons de latin. 

Frappé de rintelligence de son élève, l'abbé l'envoya à l'institution 

Saint-Martin de Rennes où il paya sa pension. Victor fît dans cet 

établissement — qui à cette époque suivait les hautes classes du 

Collège royal — d'excellentes études, et fut reçu bachelier très 

jeune. 

Protégé par ses professeurs, Drouyer fut nommé maître d'études 

au collège de Vitré où il continua à travailler sérieusement les 
lettres. Malheureusement il devint indiscipliné et frondeur. Ne 
s'avîsa-t-il pas un jour de faire une satire en vers latins contre le 
supérieur du collège, celui-ci en eut connaissance et le mit à la 
porte. 

Des amis de son oncle s'intéressèrent à lui et le fîrent nommer 
professeur au collège de Craon. Il n'y resta pas longtemps et re- 
vint à Rennes en qualité de secrétaire du marquis de Pire. Sur les 
instances de ce dernier il fut nommé secrétaire en chef de la mairie 
de Redon où il resta quelques années. Il perdit cet emploi, qu'il 
aurait pu garder toute sa vie, et toujours pour avoir chansonné son 
chef direct M, Thélohan, maire de Redon. 



2.?C VICTOK DHOUYEK 

Drouyer encore uue fois sans emploi partit pour Paris où il me- 
na pendant un certain temps la vie de bohème, ne mangeant pas 
toujours à sa faim. 

Il revint un jour à Rennes pour rédiger un journal légitimiste 
appelé le Courrier du Dimanche, Le nouveau rédacteur écrivait 
bien, avait de la verve, un tour d'esprit original et était surtout 
très-mordant, chose précieuse pour un journaliste qui veut faire de 
la politique de combat. 

Malgré les efforts de son rédacteur le Courrier du Dimanche ne 
fit pas ses frais et cessa bientôt de paraître, de sorte que l'infortuné 
poète se trouva encore sur le pavé à la recherche d une position 
sociale. C'est alors qull eut l'idée, pour vivre, de publier ses pro- 
ductions littéraires. Hélas ! les auteurs qui ont eu le malheur de 
publier leurs œuvres en province savent seuls ce que ça rapporte. 

Et cependant Drouyer avait du talent. 

Je retrouve de lui sa « Cantate des neiqes, » chose superbe de 
laquelle j'extrais le passage suivant : 

« O beaux jours envolés ! c'est l'heure où la famine 
Revient s'asseoir au seuil de la frêle chaumine 
Ouverte à tous les vents comme un nid en lambeaux ; 
C'est l'heure où redoutant le jour nouveau qui nntonte, 
Maint pauvre ignoré, triste et seul avec sa honte, 
Agonise dans l'ombre et rêve des tombeaux... 
Seigneur vous qui roulez la frileuse chenille 
Dans un doux lit de soie à l'abri de l'autan, 
Donnez à l'indigent un foyer qui pétille 
Le vêlement pudique... et le pain qu'il attend !... » 

La vieillesse du poète était venue et avec elle une maladie plus 
terrible que la mort : la cécité! Ses anciens protecteurs ne voulaient 
plus entendre parler de lui. Les amis qu'il avait froissés Taban- 
donnèrent et le pauvre Drouyer fut réduit à aller mourir à l'hôpital. 

Puisque nous avons donné au commencement de cette notice 
l'acte de naissance du poète, nous tef minerons par son acte dedécès : 

u Le 12 octobre 1878, à dix heures et demie du matin, devant 



VICTOR DROUYEK 237 

nous adjoint et officier de l'Etat civil délégué par M. le Maire, oot 
comparu Jean-Baptiste Perron, âgé de 76 ans, et Joseph Helleu, âgé 
de 39 ans, tous deux commissioanaires à l'Hôtel-Dieu, lesquels 
nous ont déclaré que Victor Drouyer, homme de lettres, époux de 
Joséphine Lejeune, âgé de 61 ans, né à Marcillé-Robert (Ille-et- Vi- 
laine), demeurant place Sainte-Anne, 117, fils de feu Mathurin 
Drouyer et de feu Victoire Courleille, est décédé rue de l'Hôtel- 
Dieu, ce matin à minuit et demi. Et a le second témoin sigaé avec 
nous le premier ayant déclaré ne savoir le faire. » 

Après avoir passé ses jeunes années à jouer sur les bords fleuris 
du bel étang deMartigné, le poète est venu rendre le dernier sou- 
ph' dans une chambre commune de Thôpital de Rennes. 

Adolphe Oh a in. 




HOTICES KT COMPTES RENDUS 



Le Mont Sa.int-Michel, d'après ses anciens registres paroissiaux 
(1600 1800), par M. l^abbé Pâris-Jallobert. — Chez l'auteur, à 
Vitré, 1895. 

Les défenseurs du Mo>t Saiivt -Michel, (1717-1/150), par le V^* 0. 
de Poli. — Paris, Conseil Héraldique de France, 1895. 

La Jittérature du Mont Saint-Michel — du Mont, comme on rappelle 
par excellence — est importante, brillante et ne cesse de s'accroître. 
M. Tabbé Pâria-Jallobert, dans une brochure de quelques pages, nous 
renseigne curieusement sur la vie sociale, civile, militaire et relîgieu.se 
des habitants de l'abbaye et de la petite ville, pendant deux siècles. Dans 
ce but, il a compulsé le registre des baptêmes, mariages et sépultures du 
Mont Saint-Michel et il a groupé en trois chapitres (^Familles — Clergé 
— Faits divers) les inforgnations que lui ont fournies ces registres. Le 
chapitre Faits divers donnera satisfaction aux amateurs de Thistoire de 
la Révolution. En disant que sa brochure fera comprendre Tintérèt qui 
s'attache à ses Anciens Registres paroissiaux de Bretagne^ M. Tabbé Pàris- 
.Tallobert a bien légitimement appelé l'attention sur cette publication 
d'une haute portée historique et d'une importance universellement 
reconnue. 

J'arrive tard pour mentionner le beau livre du vicomte Oscar de Poli. 
Les Défenseurs du Mont Saint-Michel, qui a paru depuis plusieurs mois ; 
mais les beaux livres (révérence gardée) sont comme les bons vins, ils 
gagnent à vieillir et nul Français ne refusera les titres de c beau > et de 
« bon » à ce livre d'or des défenseurs de la merveilleuse citadelle, que 
M. de Poli a écrit avec une hauteur de vues, une chaleur de cœur vrai- 
ment entraînantes. La part d'historien de notre confrère consiste dans 
une introduction de cent pages où est magistralement retracée la pé- 



NOTICES ET COMPTES RENDUS ^39 

riode héroïque des annales du Mont, cette < phase épique » comme dit 
Fauteur à qui j'emprunte encore ces mots : ^ 

« La défense du Mont Saint-Michel a été, pour ainsi dire, Taurore de 
« la délivrance dont Jeanne d'Arc fut Téblouissant soleil. » 

En nous rappelant, d*après M. S. Luce, que Jeanne d'Arc eut la 
pensée d'aller débloquer le Mont Saint-Michel, le vicomte de Poli relie 
rhistoîre de la libératrice à celle des défenseurs : Ils méritaient un tel 
voisinage « ces moines sublimes de loyauté, de "patiiotisme, vendant 
€ jusqu'au dernier de leurs joyaux sacrés, pour assurer la défense du 
« Mont ; ces chevaliers héros, vétérans de la grande guerre contre les 
< Anglais ; ces jeunes écuyers, ces grands bourgeois, ces hardis sou- 
« doyers. tous volontaires de Saint-Michel, la fleur de toutes les classes 
c de la nation . » 

Il i m porUit de conserver les noms de ces vaillants qui, pendant plus 
de trente ans, jusqu'à la victoire définitive de Formigny (i5 avril i45o), 
élevèrent Tilotdu Mont Saint-Michel au-dessus du naufrage où sombrait 
la France. Giâceà M. de Poli, aux Listes^ aux Pancartes armoriées, aux 
Afon/ras qu'il a compulsées avec un zèle admirable, ces glorieux soldats 
ne sont plus des anonymes, et on les voit se grouper, au nombre de plus 
de 5oo. autour de Louis d'Estouteville leur invincible capitaine. Dans 
radmiration de nos fils, ces défenseurs du Mont Saint-Michel sont bien 
dignes de remplacer les défenseurs des Thermopyles . Un imposant cor- 
tège dePreaveê^ un index des sovrces^ recommandent aux érudits ce livre 
si français ; les artistes aussi y trouvent leur compte avec d*élégants 
fleurons, un frontispice à l'eau forte de M. Marcel d'Aubépine. Le vi- 
comte de Poli n*a pas oublié Les poètes ; se souvenant qu'il est leur con- 
frère, il a ciselé à leur intention un sonnet tout vibrant de patriotisme 
et de foi Olivier de Golrcuff. 



* 
• « 



Éphémères, poésies, par le V** de Golleville. — Paris, 
Bibliothèque de La Plume ^ 1895. 

Il y a deux mois, j'annonçais la publication prochaine d*un volume 
de vers du Y^" de Golleville Le volume a paru, justifiant nos espoirs; et, 
quoi qu'en dise le titre, il ne sera pas un des éphémères de la poésie. 

Le V** de Golleville est universellement estimé, et, ce qui est plus rare 



no NOTICES ET COMPTES RENDUS 

encore, généralement aimé. Presque tous ceux à qui il a dédiée avec le 
plus large éclectisme, les vers de ce recueil, ont serré sa main loyale et 
apprécient les hautes qualités de son esprit. Il était trop curieux de 
belles-lettres pour s'attarder dans la politique, qu'il a honorée, en la 
traversant ; son labeur d'écrivain, qui va du roman au drame et de la 
traduction des théâtres étrangers à la polémique littéraire, lui ôtera pour 
jamais, espérons-le, le loisir et le goût de retourner au pstrlementarisme 
Pour aujourd'hui, nous tenons le poète qui est unjranc el un naïf, 
comme le lui dit justement dans sa préface Paul Verlaine, fort éloigne 
lui-même des bizarreries, des mièvreries, des chinoiseries, des jon- 
gleries de pensée et de forme par lesquelles les inquiets et les impuis- 
sants tentent d'apprivoiser la Muse. 

Mais le V^*" de Golleville m'en voudrait de faire son éloge par-dessus la 
tèle de quelques-uns de ses amis. J'aime mieux dire que ses Ephémères 
passent avec facilité du rondeau à l'odelette^ de la légende pieuse au 
fabliau moqueur^ et que partout on y respire une bonne brise de France 
sans le moindre mélange de brumes ou de vapeurs étrangères. Que si 
vous voulez un exemple, je transcrirai, avec le regret de ne point citer, 
comme pièces trop longues. Les moines de Cimiez ou le LU du sainl^ 
ce sonnet que le destinataire, M. S. Mallarmé, à dû trouver désespéré- 
ment clair. 

Pcndaat que les brebis paissent sur la montagne, 
Le berger doucement essaye ses pipeaux. 
Qu'importes! ses airs que le merle accompagne 
Vous semblent discordants quand lui kes trouve beaux? 

Car c'est pour lui qu'il chante et dans sa solitude, 
S'il cherche l'harmonie et soigne ses effets. 
C'est par amour de l'art : ses hôtes d'habitude 
Ne sont que des pinsons ou bien des sansonnets. 

Et moi, j'ai fait ainsi dans l'ennui de la vie ; 
J'ai modulé ma plainte ou j'ai dit mon envie 
Des lointains horizons en rythmes singuliers. 
Tant pis si ma musique à vous parut barbare, 
Quand j'ai bercé moti cœur au son de la cythare ! 
Vous pouvez hardiment trouver mes vers grossiers. 

Ici vous vous calomniez, mon cher poète ; vos vers ne paraîtront à 
personne discordants ni grossiers et, puisque vous parlez musique, laissez 
moi vous parler latin et vous dire que vous nriéritez ce joli qualificatif: 

poêla non insunuis. O. dk Gourclkf. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 241 



* 



DocoMENïs DE CRIMINOLOGIE, recherches sur rarchéologie cri- 
minelle dans TYonne, par le D"" Marty. Lyon et Paris, 1890. 

Notre distingué confrère de la Société des Bibliophiles bretons, M. le 
médecin-major Marty marche sur les traces de MM. les docteurs Gorre 
et Aubry, dont nous avons apprécié ici même les importants Documents 
de criminologie rétrospective (Bretagne XVII* et XVIII« siècles). L'étude 
de MM . Corre et Aubry formait un gros volume : celle de M. Marty, 
restreinte au dépouillement partiel des archives départementales de 
l*Yonne, ne compose qu'une brochure fort intéressante par les faits 
tirés de Toubli et ]a méthode scientifique qui les a groupés en Délits 
contre les personnes. Attentats contre la propriété. Délits et crimes re- 
ligieux. Procès d'animaux, etc. Un petit préambule historique, un Ré- 
sumé fort clair montrent que le docteur Marty est parfaitement pré- 
paré à entreprendre un travail de plus longue haleine. 

O. DK G. 






Légendes et curiosités des métiers, par Paul Sébillot. X. Les 
Gif ARPENTiERS ET LES Menuisiers. — Paris, Ernest Flammarion, 
éditeur, S. D. 

Les charpentiers et les menuisiers, qui vécurent longtemps côLe à 
côte et que la petite industrie locale confond entx)rc, formaient une 
corporation très relevée, presque illustre, contre laquelle la satire n'a 
guère trouvé Toccasion de s'exercer. M. Sébillot a glané peu d'anecdotes 
et de couplets sur leur compte, mais leur grand patron saint Joseph 
(ils en ont aussi un petit, saint Biaise) lui a permis de reproduire 
quelques anciennes saintes familles d'une précieuse naïveté et un chef* 
d'oeuvre de la Renaissance italienne. Le Raboteux de Garrache. 

Notre érudit confrère ne manque pas de rappeler que J.-J. Rousseau 
voulait faire de son Emile un menuisier ; il eût pu parler des transes de 
rOIivier Twist de Dickens, apprenti chez un fabricant de cercueils 



242 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

et des rèvQs de Solness le eonstracteur d*]bsen, qui e»t un charpentier à sa 
manière. Pourquoi — mais nous devenons indiscret — n'avoir pas dit 
un mot des Chevilles et au. Villebrequin de Maître Adam Billaut, te poète 
menuisier de Ne vers, qui eut à Nantes, en ce siècle, un émula du noca 
bizarre de Sécheresse ? Un recueil de vers s'est appelé Mes vriUons: après 
celui-là, il faut tirer Téchelle. O.'db G. 






L'iDÉK DE Dieu en nous, noies de spiritualîlé, (par le R. P. Lécuyeri, 
publiées par le R. P. Libercier. S. D. i^gS. 

Allocution prononcée par le P. Libercier à la distribution 
des prix de l'école Saint-Elme, à Arcachon. 

Le R. P. Libercier, l'éminent dominicain, se rappelle à notre atten- 
tion par deux brochures récentes. Il publie un essai de théologie mys- 
tique trouvé dans les papiers du P. Lécuyer, mort en i883 et à qui 
Dieu (comme le dit l'éditeur dans une substantielle introduction), 
n'avait refusé aucune aptitude, aucun talent, aucune supériorité in- 
tellectuelle et morale. Cette Idée de Dieu en nous est, sous un petit vo- 
lume, un ouvrage de haute portée. On ne mil jamais plus de science et 
de raison au service d'une foi plus ardente et plus communicative, pour 
expliquer comment Dieu descend jusqu'à nous et comment nous mon- 
tons à lui. Penseur et écrivain. Le P. Lécuyer se montre le digne dis- 
ciple de Lacordaire. 

Je ne saurais pas m'étendre sur les mérites de Tintroduction que le 
R. P. Libercier a mise en tète du traité mystique du P. Lécuyer, mais 
je puis recommander à nos lecteurs le bel éloge de la conscience qui a 
servi de thème à l'allocution prononcée à la distribution des prix de 
récole Saint-Elme. Le R. P. Libercier n'a jamais été mieux inspiré que 
dans ces pages vibrantes de patriotisme et de piété. 

0. DE G. 



/ 



ÉTUDES HISTORIQUES 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 



(1774-1788) 
(Suite>) 



CHAPITRE II 

LES PREMIERS NUAGES' 

La section de 1776 ne devait pas ressembler à la précédente. 
M. Dupuy en a fait le récit détaillé dans les Mémoires de la 
Société archéologique d'Ille-et- Vilaine et pas plus que pour celle de 
177a, je ne veux refaire son travail. Je me bornerai donc à en rap- 
peler les traits principaux. 

La querelle entre la Noblesse et le Tiers y prit plus d'acuité, 
mais sans recevoir de solution, TEglise que l'on avait prise pour 
arbitre ne s'étant pas trouvée suffisamment éclairée. Deux fois la 
noblesse avait refusé de voter les fonds pour les milices de terre et les 
dépôts de mendicité et n'y avait consenti qu'avec peine à la troisième 
demande. De vives réclamations s*étaient élevées contre les sommes 
perçues sans le consentement des Etats pour les garnisons, contre 

* Voir la livraison de septembre 1895. 

' Tous les détails de ce chapitre ont été puisés dans les correspondances du 
fonds du contrôle général aux Archives nationales, série H, liasses 897, 398 
et 399, pour la session de 1778, AoSet Ao4 pour celle de 1780. 

TOfifE Xn. — OCTOBRE 1896. I7 



246 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

les taxes mises dans les mêmes conditions sur les cuirs et sur 
l'amidon. Ils s'élaient pourvus au Parlement contre les lettres 
patentes qui autorisaient la municipalité du Croisic à augmenter 
ses droits d'octroi et s'étaient proclamés les tuteurs des municipalités 
de la province. Enfin, rompant avec un usage qui durait depuis un 
siècle, ils avaient refusé de nommer députés en cour et à la Ghatobre 
des comptes les candidats recommandés par le gouverneur, leurs 
élus avaient reçu défense de partir, même défense avait été faite 
aux procurateurs qu'ils avaient chargés de s'occuper de cette 
affaire et la session avait été close d'autorité et le budget signé 
sur Tordre exprès des commissaires du roi qui étaient entrés 
à cette fin dans l'assemblée. Toutes ces questions allaient se repré- 
senter. 

Lasession de 1776 avait placé les Etats en présence d'un per- 
sonnel gouvernemental tout nouveau. Ni le duc de Fitz-James ni 
M. Dupleix n'avaient donservé, l'un le commandement en chef, 
l'autre l'intendance de Bretagne ; après avoir parlé de Tancien 
commandant, le duc de Duras, et de l'intendant de Riom, M. de 
Monthyon, les choix du gouvernement s'étaient portés sur le ma- 
réchal d'Aubeterre et sur M. Gaze de la Bove ; M. Turgot n'était 
plus contrôleur-général, M. de Glugny lui avait succédé sans le 
remplacer.et bientôt M. Necker était devenu, sinon en titre,du moins 
en fait, le ministre des finances de la monarchie. Le duc de la 
Vrillière^ qui avait la Bretagne dans son département, avait résisté 
plus longtemps à la disgrâce que les autres conseillers de Louis 
XV ; il avait cependant fini par succomber ; mais M. de 
Maiesherbes n'avait fait que passer au ministère (1775-76), bientôt 
dévolu à ce pauvre M. Amelot dont M. de Maurepas aurait dit, 
d'après les méchantes langues de la cour : « Au moins, on ne 
m'accusera pas d'avoir choisi celui-là pour son esprit. » Tels 
étaient les hommes en présence desquels les Etats se retrouvaient 
en 1778. 

Geux auxquels ils avaient le plus directement affaire étaient le 
commandant et l'intendant. Le maréchal marquis d'Aubeterre avait 
eu la bonne fortune, comme le maréchal duc d'Estrées et le ma- 
réchal duc de Duras, de gagner la confiance des Etats. Peut-être le 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 247 

devait-il à ses allures loyales d'exécuteur saas passion personnelle 
des ordres du roi ; peut-être aussi à la haine que Ton avait vouée 
à son prédécesseur. En tout cas, il avait fort bien pris dans la 
noblesse, et il était généralement aimé. M. Gaze de la Bove appar- 
tenait par tempérament à Tespèce qui commençait à se répandre 
des intendants libéraux. M. de Tréverret, le plus chaud partisan du 
gouvernement absolu, tout en reconnaissant qu'il était rempli de 
bonnes intentions, lui reprochait dans une lettre du 3 novembre 
1780 à M. Mesnard, un des premiers commis du contrôle général, 
absolutiste convaincu lui aussi, de n'avoir pas assez de fermeté. 
« 11 n'y a pas un seul corps dans la province qui ne cherche à le 
dépouiller de ses droits et chaque jour on gagne du terrain vis-à- 
vis de lui. » Ce n'est pas que M. de la Bove n'eut pas le désir 
d'être envahissant tout autant que ses prédécesseurs : j'ai eu occa- 
sion de le montrer dernièrement en signalant ses tentatives pour 
flJemparer de Tadministration des haras^ ; mais les procédés cas- 
sants et brutaux d'autrefois n'étaient plus de mise, l'opinion pu- 
blique se prononçait avec vivacité contre la centralisation, et 
l'opposition bretonne était suffisamment organisée pour lutter 
pied à pied sur ce terrain contre des bureaux, qui, M. de Tréverret 
était bien obligé de l'avouer, ne faisaient pas grande besogne. ' 

Parmi les grands personnages d'une session il ne faut pas oublier 
le premier président du Parlement, théoriquement un des commis- 
saires du roi, auquel il devait sa place, mais tenu à force ménage- 
ments par l'esprit souvent frondeur du grand corps judiciaire dont 
il était la personnalité la plus en vue. C'était alors M. du Merdy 
de Catnélan, qui venait de remplacer l'ondoyant et louvoyant de ta 
BniTe d'Âmilly ; fort partisan de l'évêque Bareau de Girac, mais 
sans influence dans les affaires^ car il n'était à beaucoup près aimé 
ni des Etats ni du Parlement. Il ne faut pas surtout oublier les 
présidents des Ordres. 

Le président de l'Eglise et des Etats était toujours comme en 1768 
Bareau de Girac, devenu évéque de Rennes, aussi intrigeant qu'à 

• Mémoires de la Société d'Emula lion des Côtos-du-Nord, t. xxxii, les Haras 
de Bretagne au XVIII* siècle. 



248 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

cette époque, habile à ménager la chèvre et le chou« aussi prompt 
à se faire rhonnéte courtier de toutes les négociations pendantes 
entre un pouvoir exigeant et une assemblée revêche, poli, préve- 
nant quand ^on crédit baissait a la cour, s'élant fait dans la pro- 
vince beaucoup d'ennemis par ses variations politiques. Le prési- 
dent de la noblesse était alors le* baron delà Roche-Bernard, le 
comte du Boisgélin, frère cadet de l'archevêque d'Aix, le futur 
cardinal et académicien^ homme Iranc et loyal, dit M. de Tréverret, 
partageant les idées politiques, mais non les p^réjugés sociaux de son 
Ordre, se^ donnant bien de garde de le heurter dans les petites 
questions, et ne prenant la parole que dans les affaires majeures, 
où les avis émis par la noblesse avaient absolument besoin d'être 
rectifiés, enuu mot une de ces nobles intelligences de gentilhomme 
libéral comme il en existait tant alors^ et que peint topt entier cette 
phrase qu'il écrivait vers 1788 au ministre lorsqu'il posait sa can- 
didature au poste de commandant en Bretagne en remplacement 
du maréchal d'Aubeterre : « La voie de la persuasion est seule à 
employer en Bretagne... Un commandant doit n'y être d'aucun 
parti et paraître ignorer ceux qui existent. » Ou cette autre d'une 
lettre du 16 décembre 1778. « Je ferai tout pour empêcher un coup 
d'autorité ; je ne répondrais de rien si on en donnait un qui parut 
précipité aux yeux des gens raisonnables qui alors se réuniraient 
aux gentilshommes qui ne mettent que de la chaleur dans les 
affaires. » 

Le président du Tiers, M. Léon de Tréverret, alors sénéchal de 
Rennes, offrait avec M. du Boisgélin le plus frappant contraste. En 
lui revivait tout l'esprit de ces légistes fonctionnaires issus de la 
bourgeoisie, qui pendant des siècles avaient poussé et soutenu la 
monarchie dans ses luttes contre toutes les libertés du pays. Aux 
Etats il se faisait toujours l'homme du roi, soutenait toutes ses de- 
mandes et allait, je l'ai déjà dit, jusqu'à trouver l'intendant trop 
tiède. Dans Tintervalle des séances, il se démenait comme un beau 
diable. « Depuis dix jours, écrivait-il le a6 septembre 1778, j'ai eu 
chaque jour chez moi une table de ao àaScouverts pour les députés 
du Tiers que j'invitais aussitôt leur arrivée, les empêchant d'aller 
chez des particuliers, qui gagnaient leur confiance au grand détri- 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 249 

ment des intérêts du roi. » Je tiens table ouverte depuis dix jours, 
écrivait-il le 3 novembre 1780, j'ai eu jusqu'à 4o couverts, et le 
jour de l'ouverture 70, parce que j'avais invité le présidial et la com- 
mission intermédiaire. J'ai déjà dépensé 7000 livres. En général je 
crois que tout ira bien : la présente tenue ne sera pas autrement 
orageuse, » et encore le ag novembre. « Je me suis aperçu qu*il y 
avait une fermentation sourde dans l'Ordre de la noblesse et que 
quelques membres de cet Ordre avaient voulu insinuer dans le mien 
les mêmes principes, en persuadant que les deux Ordres devaient 
marcher ensemble, quelques gentilshommes sont allés diner avec 
MM. du Tiers, j'ai redoublé de soins ; j'ai eu des conférences plus 
multipliées et plus fréquentes ; j'ai assisté plus longtemps à de 
petits soupers qu'un de mes amis donne chez lui a mes frais (il ne 
faut pas oublier en effet que les Etats» pour arrêter la corruption 
officielle, avaient supprimé en 1776 les tables des présidents des 
Ordres pendant la durée des Etats et en avaient détendu sous peine 
d'exclusion le rétablissement). Je m'y rends après la conférence 
avec les commissaires du roi et je dispose les esprits dans le 
sens convenu. Jusqu'ici les Etats n'ont point été autrement 
orageux. » 

M. de Tréverret ne se contentait pas d'ailleurs de ces moyens 
détournés, il allait plus loin, il avait recoursà la corruption directe, 
à l'achat des voles. Le même jour, 37 novembre 1780, alléguant 
que les 4io livres que les députés du Tiers recevaient des Etats et 
de leur municipalité étaient insuffisantes pour les indemniser de 
leurs irais de déplacement, il demandait au contrôleur général 
12.000 livres à distribuer parmi les bons sujets du Tiers. Nous pos- 
sédons la liste des 3a députés qui à la session de 1780 furent ainsi 
achetés, avec le tarif versé à chacun suivant son importance depuis 
1000 livres à Guérin de Beaumont et à le Bouvier des Touches 
jusqu'à aoo liv. aGiraudetetaKergeffroy.il y a là plusieurs de 
nos pères de 1789, l'illustre Poulain de Gorbion y figure pour 
3oo liv., Daniel de Kerinou y coudoie de Roujoux, etc, le sen- 
timent de l'indépendance ne s'était pas encore éveillé chez eux. 

On comprend que dans ces circonstances l'Ordre du Tiers « se 
comportait à merveille, » et qu'il n'y eut que quatre ou cinq caba- 



250 L\ BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

leurs, Luit loui au plus « qui ont manqué de tout brouiller. >» 
D'ailleurs, M. de Tréverret veillait. « Heureusement j'en ai été pré- 
venu à temps, et j'ai tout raccommodé (3i décembre 1780). » 

L'opposition ne venait pas davantage de 1 Ordre de TËglise, com- 
posé en grande partie de personnes dont le roi avait encore plus 
directement la nomination que pour les maires, membres du Tiers. 
Quelques ecclésiastiques seuls s'y montraient assez récalcitrants, 
grâce à l'influence de leurs familles qui contre-balançait chez ces 
Bretons ImAuence gouvernementale, tel avait été Tabbé de Fon- 
taines en 1760, tel était en 1778 le spirituel abbé du Boisbilly. 
Une certaine tendance en sens inverse s'y manifestait cependant : 
« rËglise, écrivait le a8 novembre 17801e maréchal d'Aubeterre, 
est depuis longtemps très-disposée à céder à la noblesse, n 

Prise au pied de la lettre, cette phrase serait inexacte, elle indique 
cependant bien le mobile qui dictait la plupart du temps l'attitude 
de TËglise : suivre le mouvement, l'impulsion donnée parla noblesse 
pour la ralentir et la modérer. C'était à la fois aOaire de raisonne- 
ment et de tempérament, ce tempérament diplomatique qui a fait 
des ecclésiastiques les premiers des négociateurs. 

Restait donc, pour parler comme Bossuet, cette redoutable in- 
fanterie de Tarmée nobiliaire, dernier asile de l'indépendance 
bretonne. Le parti royaliste était mort avec le duc d'Aiguillon qui 
avait eu tant de peine à le constituer avec quelques officiers, dis- 
posés à introduire la discipline militaire sur le terrain des discus- 
sions politiques, et avec quelques grands seigneurs sans attaches 
profondes au pays. Deux courants s'y dessinaient, qui déjà sous 
le duc d'Aiguillon avaient apparu et que j'ai montrés à l'œuvre 
aux deux sessions de 1768. L'un, celui des intransigeants, voulait 
avant tout payer le moins d'impôts possible : ils se considéraient 
comme les plénipotentiaires de la Bretagne, ayant pour princi- 
pale fonction de discuter avec les plénipotentiahes royaux les 
clauses de son concours aux charges générales de l'Etat. Gentils- 
hommes ruraux pour la plupart, ils entendaient rester en dehors 
du pouvoir. M. de Coetanscours en avait jadis offert un exemple 
parfait. L'autre, qui s'incarnait à merveille dans M. de Guerry de 
Boiirgon, était le parti modéré. Tl aspirait è gouverner la Bretagne 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 251 

en insinuant ses idées aux commissaires du roi, non en les com- 
battant. Plus riches^ plus soucieux que les autres des faveurs de la 
cour, ses membres répugnaient à se mettre systématiquement sur 
un pied d'hostilité envers les agents du pouvoir. Le vote des impôts 
n'était pas pour eux un but, mais un moyen : on voterait les impôts 
si le roi rappelait son parlement^ ou rendait aux Etats le libre choiix 
de leui^s députés, etc., et on ne les refuserait qu'au cas contraire. 
Sur beaucoup de points les deux fractions marchaient unies, surtout 
vis-à-vis des commandants autoritaires. Vis-à-vis des négociateurs, 
Tallure était différente. Aniis pour la plupart de M. de Girac, 
presque tous membres de familles parlementaires, ils avaient à 
Rennes leur principal point d'appui. Plus intelligents et plus 
adroits que les autres, ils étaient plutôt une coterie qu'un parti. 

Un incident avait créé au cours de Tannée 1777 une profonde 
scission entre ces deux groupes. Depuis la mort de M. de Coetans 
cours en 1767, IVf . des Grées du Lou tendait à devenir le chef des 
intransigeants. Elu président de la noblesse à la session de 1772, 
et député en cour en 1774, il y avait montré une énergie et un 
désintéressement remarquables. A la session de 1776, les Etats 
l'avaient nommé un de leurs trois procurateurs chargés d'aller 
réclamer en cour le libre choix de leurs députés, et il avait reçu 
défense du roi de quitter la Bretagne. Pour M. de Girac, pour 
M. de Guerry, qui se flattaient de se faire à nouveau une réputation 
d*habileté en négociant un compromis pour arranger l'affaire, la 
présence de cet adversaire était une contrariété terrible, et ils réso- 
lurent de l'occuper ailleurs. Un jour, dans un diner, le duc de 
Duras, l'ancien gouverneur de la province, se laissa aller à dire, 
avec cette intempérance de langue et cette irréflexion qui étaient sa 
caractéristique, que M. des Grées n'était patriote qu'en apparence, 
et qu'en 1769 le duc lui avait remis une somme de i5oo livres pour 
faire passer une délibération importante, celle du 5 mars. L'accu- 
sation était absurde : la délibération du 5 mars ne constituant 
nullement uneconcessionfaiteau gouvernement, celui-ci eutété naïf 
d'acheter des voix qui ne lui étaient d'aucune utilité. Le duc de 
Duras le comprit si bien qu'il déclara quelque temps après que cela 
n'avait nulle importance. Mais la calomnie lancée faisait son che- 



2S2 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

min. M. des Grées bondit sous l'insulte et se prépara à poursuivre 
le duc de Duras devant les tribunaux. Toute la noblesse se partagea. 
La petite coterie parlementaire^ M. de Girac en tête, prit parti pour 
le duc de Duras, qui avait été entre ses mains un si complaisant 
mannequin, et qui avait tant contribué au retour du parlement : un 
des plus ardents était le marquis G^lin de Trémargat, dont le père 
avait été président au parlement^ et qui lui-même avait servi comme 
officier au régiment du roi. Les membres principaux de la noblesse, 
pour parler comme M. de Girac, toutes les femmes de la bonne 
compagnie de Rennes, disait le maréchal d'Aubeterre, se rangèrent 
de ce parti. On n'y pariait qu'avec dédain des gentilshommes sans 
fortune, habitants des campagnes, inconnus pour la plupart, des 
jeunes gens qui composaient le parti des Grées. M. de Tré verre t, 
toujours plus violent que qui que ce fût à Tégard des chefs de l'oppo- 
sition, accusait les amis de M. des Grées de tous les vices. M. du 
Bolâguéheneuc, son bras droit auprès de la pauvre noblesse, était 
un original sans copie, d'ailleurs fort honnête homme. Le comte de 
Yauferrier, un des vétérans des luttes de l'époque du duc d'Aiguil- 
lon, fort estimé de M. de la Violaye, quoiqu'il fut la bête noire de 
M. de Girac, était « un homme de très mauvaise conduite, qui 
s'était ruiné dans les tripots. '> I] avaitété un des commissaires inter- 
médiaires suspendus en 1773.^11 est impossible de répéter ce que 
M. deTréverret écritdeM. Trolongdu Humain, un autre de ces 
commissaires. Deux des amis de M. des Grées, M. de la Bédoyère et 
M. de Langourla, prêtaient, il est vrai, le flanc aux railleries : H. de 
la Bédoyère, cousu de dettes, marié à une comédienne, avocat 
général à la Cour des aides qu'il avait dû quitter, rayé du tableau 
des avocats, violent, exagéré, M. de Langourla. plus baroque, 
étrangement marié, sorti depuis 1774 de la Bastille et de Vin- 
cennes où il avait passé 3 5 ans, encombrant les séances de mau- 
vais mémoires, de véritables rhapsodies^ qu'on devrait renvoyer, 
disait un jour un des membres de l'assemblée, à la commis- 
sion des pompes funèbres, puis tonnant contre les mémoires et 
s'écriant un beau jour en 1781 : « On perd la province par l'u- 
sage du papier, nous ferions mieux de br&ler papier et plumes, » 
sans cesse occupé de son dada favori, créer une marque distinc- 



LA. BRETAGNE SOUS LODIS XVI 253 

tive^ une hermine d'argent attachée à un ruban blanc^ qui servirait 
à faire reconnaître les gentilshommes, se décidant un beau jour à 
l'arborer tout seul, ne pouvant la faire adopter aux autres, mais 
ayant si mal choisi son modèle qu'un de ses voisins lui demandait 
en riant pourquoi il portait un lapin sur la poitrine. Les rires et 
les injures ne constituent pas une appréciation digne de foi : le 
XVIII* siècle malheureusement n'en connaissait guère d'autres. Le 
gazetier n'était qu'un pamphlétaire, et presque tout ce qui maniait 
une plume était plus ou moins gazetier. 

La session pouvait donc être orageuse, avec une noblesse, agitée 
par ses dissensions intérieures, dirigée par des chefs habiles, le che- 
valier Geslin de Trémargat, ancien officier de marine, frère du 
marquis, et son vivant contraste au point de vue des idées, M. de 
Coniac^ l'aneien sénéchal de Rennes, jadis très royaliste, mais qui, 
se jugeant abandonné en 1768 par le gouvernement, s'était jeté 
dans l'opposition et lui apportait le concours précieux d'une capa- 
cité hors ligne, alors que les modérés, sous peine de passer pour 
traîtres, étaient la plupart du temps obligés de suivre le courant, 
alors surtout que le gouvernement, sur l'importante question des 
députés en cour, n'avait pris d'autre décision par l'arrêt du con- 
seil du i^' mars 1777 que de refuser de reconnaître les députés 
nommés par les Etats^ en affirmant que le roi ne se prêterait à au- 
cune discussion sur leurs droits tant qu'ils n'auraient pas réintégré 
le gouverneur dans les privilèges que lui conférait l'usage et 
nommé à leur session les députés recommandés par lui, avec 
lesquels alors seulement on consentirait à négocier. 

La session s'ouvrit le 16 septembre 1778. Les trois ordres réunis 
à 5 h. 1/3, il s'élève un grand nombre de voix dans la noblesse 
pour s'opposer à la nomination de la députation d'usage pour 
prier les commissaires de faire l'ouverture, soutenant que les 
derniers Etats n'étaient pas finis, puisqu'ils avaient été clos d'au- 
torité. Après I h. 1/3 de discussion, la députation fut nommée. 
Après la sortie des commissaires du roi^ l'agitation devint vive, la 
noblesse protestant contre l'arrêt du Conseil qui cassait les protes- 
tations des Etats etcontre celui relatif à la nomination des députés. 
Quoi que pût dire Léon à son Ordre, il y avait une si grande foule 



254 ^^ BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

dans la salle, gentilshommes, ecclésiastiques, hommes et femmes 
mêlés dans TOrdredu Tiers, et conséquemment l'opinion de chaqne 
membre étant entendue de ses voisins, le Tiers fut de l'avis de la 
noblesse et demanda la représentation du procès-verbal de la 
dernière tenue. L'Ëglise proteste en vain qu'il ne faut rien délibérer 
avant le vote du don gratuit. Puis la noblesse propose une députa- 
tion pour en demander le retrait ; avis conforme du Tiers ; vaines 
protestations de Girac ; il demande une nouvelle délibération qui 
est prise. La séance est levée à lo heures i/a. Le a8 octobre on 
charge le chevalier de Guerry de Bourgon de rédiger un mémoire 
tendant au retrait des arrêts du Conseil. Le 3i, le mémoire est lu, 
adopté et envoyé au roi. Le 3i décembre arrive la réponse de M. 
Amelot, le roi exige au préalable que le gouverneur soit réintégré 
dans la possession de son droit de recommander; la noblesse, pour 
parer le coup, demande qu'on procède immédiatement aux élec- 
tions, mais le Tiers émet un tardé à délibérer. Le i*' janvier M. de 
Tréverret propose d'accepter les candidats recommandés : c'étaient 
pour la grande députation M. de la Marche, évâque de Léon, 
M. du Boisgélin et M. le Page de Kervastoué. Le Tiers refuse. La 
question menace de s'embrouiller : enfin à force de conférences, 
les candidats recommandés sont élus le 3, les Etats réservant ex- 
pressément l'avenir et chargeant leurs députés de faire juger l'af- 
faire au fond par le Conseil du roi. 

Tout se terminait donc bien« mais de temps en temps le calme 
avait failli être rompu. Les Etats ne manquaient pas une occasion 
d'être désagréables aux agents du pouvoir. Le comte de Goyon, 
commandant en second dans la province, avait fait inscrire d'au- 
torité sur les registres l'arrêt du i*' mars 1777 ; pour le punir, on 
le raya de la liste de la noblesse, ce qui se justifiait d'autant moins 
qu*il avait été élu président par intérim aux Etats de 1770. 

Parmi les impôts, la noblesse commença par rejeter au mois de 
déceAibre les 4 sols pour livre par ia3 voix contre 3a, puis les fonds 
demandés pour les dépôts de mendicité par 7a voix contre 63« 
puis le scrutin ayant été réclamé le lendemain sur cette question, 
par 87 voix contre 81 ; elle rejeta également la demande de fonds 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 255 

pour les milices de terre, et en votant les fonds demandés pour 
les milices garde-côtes dont on venait de remanier l'oganisation, 
elle redemanda encore son rétablissement sur l'ancien pied, avant 
les réformes du duc d'Aiguillon, et voulut que le gouvernement 
prit rengagement de ne pas les embarquer sur des vaisseaux 
comme cela avait eu de si désastreuses conséquences en 1769 : 
elle tendait toujours à en faire Une véritable garde nationale, nul- 
lement, comme le souhaitait le gouvernement, uue année de 
réserve. Pour la faire revenir sur son vote à propos des 4 sols pour 
livre, il fallut queNecker autorisât les Etats à se procurer la somme 
par voie d'emprunt (et non d'impôt) mais une majorité de 1 1 voix 
se prononça contre une délibération immédiate sur le fond, et 
demanda que M. d'Aubeterre écrivît pour demander que les 
arrérages fussent pris sur les remises promises par le roi. On se 
décida enfin à voter également les fonds pour les dépôts de men- 
dicité et les milices. A la dernière séance, 54 voix contre 35 dans 
la noblesse consentirent aussi . qu'on imposât sur la capitation 
les arrérages de l'emprunt. Encore l'Eglise et la noblesse avaient- 
elles pris l'engagement, au cas où dans dix ans on renouvellerait 
la demande, d'unir tous leurs efforts pour en préserver le pays. 
« Des esprits inquiets et jaloux, écrivait M. du Boisgélin le 16 dé- 
cembre, excitent la noblesse, ils sont peu contents de la sagesse avec 
laquelle elle s'est conduite depuis le commencement de la tenue. » 
Et le maréchal d'Aubeterre avait écrit I3 ag : Les esprits ne veulent 
entendre parler d'aucune imposition. La noblesse ne veut pas 
imposer, le seul moyen de la vaincre est de supprimer les abon* 
nements. >» 

Un simple fait donnera idée du mécontentement que la discus- 
sion de ces trois affaires avait jeté dans la noblesse, et de l'influence 
qu'elle prenait parfois sur le Tiers. Il était d'usage de voter des gra- 
tifications au premier gentilhomme et au secrétaire des comman- 
dements du gouverneur^ le duc de Penthièvre : c'étaient alors les 
comtes de Guébriant et de Méré. On faisait ainsi une politesse au 
gouverneur. La noblesse, voulant bien témoigner qu'elle ne devait 
rien à ces messieurs, et qu'elle n'était disposée à les récompenser 
que s'ils témoignaient du zèle pour la province, répond à la de- 



256 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVJ 

mande des gratifications par des cris répétés de a Rien ! Rien ! » 
suivis de c Aux voix ! Aux voix ! o et, après un quart d'heure de 
tapage,rejette la demande et entraine le Tiers qui par iSvoix contre 
i4 s'associe à son refus. 

On sait qu*au XVIII* siècle la baisse du pouvoir de l'argent avait 
réduit à la gène beaucoup de communautés religieuses qui se trou- 
vaient dans l'impossibilité de vivre avec leurs anciens revenus. Une 
grande comùiission ecclésiastique avait été chargée de faire les sup- 
pressions nécessaires : les Bénédictins de Rennes se trouvaient 
dans ce cas, et il était question de réunir à un autre établissement 
leur monastère, leur église et leur enclos. La noblesse saisit cette 
occasion d'être désagréable à M. de Girac et par loo voix contre aa 
décida d'accueillir leur protestation (i5 janvier 1779'). 

Une affaire plus intéressante est l'affaire Ogée. Cet ingénieur bien 
connu, que les projets de canalisation avaient attiré en Bretagne^ 
avait en 1 768 dressé une carte du diocèse de Nantes, dédiée au 
commandant, puis en 1769 un atlas* des grands chemins de la Bre- 
tagne, dédié aux Etats. Ceux-ci l'avaient chargé en 1771 de dresser 
àleurs frais la carte delà province qui fut distribuée en 1778 et que 
M. de Girac trouvait mauvaise. En 1776 il soumit aux Etatc le pros- 
pectus de son dictionnaire historique, et demanda qu'on l'impri- 
mât également aux frais des Etats. Ceux-ci refusèrent et même en 
1780 demandèrent qu'on lui retirât son privilège. Certains écrivains 
n'ont pas manqué d'accuser la noblesse, dont, disent-ils, il n'avait 
pas flatté les prétentions, d'avoir cherché par là à étouffer la liberté 
d'écrire, etc. Rien n'est moins exact. Ce qui avait effrayé dans le 
prospectus, c'est qu'il semblait annoncer un cadastre, chose dont 
les Etats se méfiaient, car il ne leur plaisait pas que le gouverne- 
ment sut à quoi s'en tenir sur la contenance et la valeur des biens 
fonds en Bretagne. Us savaient fort bien qu'en ce cas, le gouver- 
nement leur enlèverait l'assiette et la répartition des impôts, dans 
lesquelles il ne craindrait plus de commettre des bévues. Sans 
doute la noblesse s'était montrée irritée de quelques mots qui, dit 

' On peut encore citer une attaque de M. de Bégasson contre la rapacité des 
procureurs. 



LA BRRTAGNB SOUS LOUIS XVI 257 

M. de Tréverret, eussent pu être plus honnêtes, mais le clergé n'é- 
tait pas plus favorable aux articles semés de plaisanteries voltai- 
riennes de MM. Grelier et de Pommereul, deux des principaux col- 
laborateurs d'Ogée, M. de Girac trouvait le dictionnaire aussi mau- 
vais que la carte, et M. de Tréverret le disait rempli de fautes et 
d'erreurs très grossières, devançant ainsi d*un demi-siècle le juge- 
ment de la critique historique. 

Quant à TaSaire des Grées« elle souleva des orages. Dès le a6 
septembre un gentilhomme s'était écrié qu'il existait de graves 
inculpations contre quelques membres de rassemblée, accusés de 
s'être laissés corrompre^ et, que, si les impositions passaient facile- 
ment dans l'assemblée, c'est qu'une partie était employée à acheter 
les su£Prages. Mais, comme il ne nomma personne, son discours 
n'eut aucun succès. 

« Le lendemain/raconte M. du Boisgélin, lorsque les Ordres ont été 
aux Chambres pour délibérer sur le don gratuit^ M. des Grées s'est 
levé, a demandé à parler. Une partie de l'Ordre de la noblesse 
n'était pas disposée à Tentendre et disait hautement que son affaire 
ne regardait point les Etats, que c'était une affaire de particulier à 
particulier, ses partisans ont répondu qu'on ne pouvait pas refuser 
à un membre de lentendre, et au bout de quelques moments de 
tumulte on l'a écouté, il a fait un discours au milieu duquel il a 
donné sa parole, en levant la main avec Tair assuré, qu'il n'avait 
jamais reçu ces i5oo 1., il a lu la lettre qu'il avait écrite à M. de 
Duras^ la réponse qu'il avait reçue dans laquelle le maréchal lui 
dit qu'il lui adonné i5oo 1., il a lu ensuite une lettre de M. d'In- 
vau, une de M. Turgot et une de M. Méoard dans lesquelles ils 
disent qu'ils n'avaient point eu connaissance qu'on eut donné 
i5ool. à M« des Grées. Après la lecture de ces lettres, ses parti- 
sans ont crié qu'il était pleinement justifié, un grand nombre de 
jeunes gens ont dit et répété très distinctement qu'il ne l'étoit pas, 
les gens sages n'ont rien dit et ont laissé parler ses partisans 
et voyant la chaleur qui s'excitoit entre eux et les jeunes gens, 
ont dit que c'était une affaire finie, j'ai appuyé cet avis et ai 
proposé de délibérer sur le don gratuit. Lui et ses partisans 
ont été mécontents que je n'aie pas énoncé que l'avis de l'Ordre 



258 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XV( 

de la noblesse étôit que diaprés la lecture de ses lettres il étoit 
justifié. 

Le don gratuit accordé, les Ordres sont revenus sur le théâtre, il 
a fallu former la commission de la liste, les partisans de M . des 
Grées Tout nommé ; les jeunes gens se sont échauffés, ont dit qu'il 
ne devait être d'aucune comnûssfion qu'après s*étre justifié. La 
chaleur a été très vive, ses partisans se sentant plus nombreux 
ont demandé à aller aux voix, les jeunes gens s*y sont refusés ; 
cette discussion soutenue avec beaucoup de vivacité a duré près de 
trois heures. J ai vu que les gens raisonnables désiroient que je la 
terminasse en allant aux voix. Je me suis décidé à y aller. 

11 a eu 187 voix contre 65. Les opposants piqués firent passer 
quatre des leurs contre un de ses amis. Le lendemain les quatre se 
démettent, déclarant qu'ils ne voulaient pas être d'une commission 
avec lui, le marquis deTrémargat, un d'eux, ancien officier au ré- 
giment du Roi, ajouta même qu'il lui avait promis de se ^démettre. 
M. des Grées nie, M. de Trémargat maintient son dire, on se jette 
entre eux et on les calme. Quelques instants après, M. des Grées 
demande la parole. « Nommé il y a deux ans, dit-il, procurateur 
des Etats dans Taffaire des députés, j'ai reçu défense de me rendre 
à Paris, je n'ai donc pu aller porter mon affaire devant les tribu- 
naux. L'ouverture des Etats mè rend ma liberté, je vais partir et je 
donne ma démission. » Là-dessus ses adversaires proposent de re- 
nommer les quatre qui viennent de se retirer, ses amis protestent 
avec vivacité^ M. du Boisgélin obtient, afin de tout arranger, que 
l'on nommât les doyens de six évâchés. 

M. des Grées était sorti, et au bout de quelques instants il avait 
fait demander à M. de Trémargat une réparation par les armes 
aussitôt accordée. Le duel eut lieu au pistolet derrière l'hôpital. 
c( J'espère, Monsieur, dit en arrivant M. des Grées à son adver- 
saire, que vous allez me croire digne de votre estime, je vous prie 
de me la rendre auparavant et de m'embrasser. — Je suis persuadé, 
répond Trémargat, qu'après le combat je vous regarderai comme 
un brave homme, mais je ne vous embrasserai ni avant ni après, 
parce que je ne vous rendrai mon estime que quand vous vous 
serez pleinement justifié. — Mais, il faut avant de nous battre, 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 259 

faire des conventions, décider à combien de pas. — Non, non, point 
de convention, je vais m'éloigner, nous reviendrons ensuite l'un 
sur l'autre et nous tirerons à notre volonté. M. des Grées fit feu à 
quinze pas, Trémargat continua à marcher et quand il fut à deux 
pas, il tira en Tair. Un exempt arriva et leur fit promettre de ne 
plus se battre. Boisgélin alla les voir, ils lui promirent de calmer 
eurs amis, et des Grées alla remercier Trémargat de lui avoir laissé la 
vie. » Puis il partit, et ses amis se dispersèrent. Lorsqu'à la fin de 
la session il s'agit de nommer les membres de la commission inter- 
médiaire, il n'obtint que 9 voix et ne fut pas élu. 

Ch. de Cal an. 
{A suivre.) 




SOUVENIRS DE MON BmiLLON 



-•40»< 



NOTES D'UN CAPORAL AUX VOLONTAIRES DE L'OUEST 



CHAPITRE VII 



APRÈS LA GUERRE 

Fougères, Rennes. — La réorganisation de 
la Légion. — La Commune. — Quelques 
réflexions. 

(suitb') 



IX 

La Commune eut son contre-coup à Rennes. 

Quelques incidents s'y produisirent qui eurent leur dénouement 
devant les tribunaux. 

Le général fut insulté en pleine place publique ; d*autres agres- 
sions sérieuses eurent lieu contre de simples Volontaires. 

Mais comme il serait facile de retrouver le compte rendu de ces 
incidents dans les journaux de Tépoque^ je ne m'étendrai pas 
davantage sur ce sujet. 

Pour en finir avec la Commune, je dirai que nous avons été 
plusieurs fois réveillés en sursaut pour prendre les armes et aller 
à la gare envelopper d'un cordon ininterrompu les v^agons à 
bestiaux bondés de fédérés qu'on allait interner à Belle-Isle-en-Mer. 

* Voir la liTraison de septembre 1895. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 261 

Parles rares ouvertures entrebâillées, on apercevait des yeux luisants 
et des figures fatiguées. Dans des compartiments de seconde se 
trouvaient les chefs gardés par des sergents de ville armés de 
chassepots. 

Puis, après les prisonniers de passage , nous arrivaient leurs 
armes, tous les modèles imaginables de sabres, de fusils, de pistolets 
et même de poignards. On les transportait à Tarsenal par tombe- 
reaux, et des Volontaires de corvée en formaient des entassements 
qui atteignirent bien tôt une hauteur considérable. La besogne n'était 
pas sans danger. Beaucoup de ces fusils avaient été ramassés sur le 
champ de bataille. Sur leur bois ou leur canon, on voyait des 
empreintes de mains sanglantes. Quelques-uns étaient restés 
chargés,, et ils vous partaient tr^;3 bien sous le nez quand on les 
maniait sans précaution. 

Les boutons en cuivre des bretelles portaient, innovation qui 
m'avait paru très intelligente, les noms de leurs propriétaires 
gravés en creux. 

Tous ces noms étaient, hélas I bien français. Nous en avons relevé 
deux : Néaume, Palurel. Que sont devenus ceux qui les portaient ? 

Une triste chose, la guerre civile ! Décidément^ je préfère n'avoir 
rien à raconter de saillant sur cette période de notre histoire. 



Mon manuscrit est là, sous mes yeux. 

Je viens de le relire. 

11 est divisé en deux parties : celle que ce chapitre termine et une 
seconde^ plus volumineuse encore. 

La première partie, ainsi qu'on Ta vu, contient, presque sans 
commentaires, les impressions de l'adolescent que j'étais alors, sur 
la campagne et les mouvements auxquels prit part le 3** bataillon 
jusqu'à l'installation de la Légion à Rennes. 

L'autre prend le régiment après sa réorganisation et le conduit 
jusqu'au licenciement. 

TOME XIV. — OCTOBRE 1896 18 



( 



I 



Î62 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

Celle-ci est une analyse détaillée, très documentée, très fouillée, 
très complète, qui m'a demandé de longs mois de travail. 

Elle est émaillée de dissertations dont j'ai arrondi les périodes avec 
complaisance, et semée d'aperçus que je ne puis me défendre, en 
mon for intérieur, de trouver ingénieux. 

En un mot, c'est, hélas ! (constatation mélancolique!) le travail 
d'un homme mûr, tant5t quadragénaire 1 

Que Ton se rassure, ce chef-d'œuvre demeurera dans mes cartons^ 

Mais, si je renonce pour ma part à conter par le menu l'existence 
au jour le jour de nos bataillons, leurs labeurs, leurs tristesses, 
leurs joies d'êtres collectifs formés de milliers d'individus qui pen- 
saient, voulaient, agissaient, souffraient, j'engage mes anciens cama- 
rades à faire comme moi appel à leurs souvenirs et à les publier. 

En effet, s'il est un groupe dont la physionomie>et les caractères 
spéciaux méritent de se fixer définitivement pour passer ensuite aux 
générations à venir, c'est assurément le corps des anciens zouaves 
pontificaux. 

La Légion de l'Ouest s'est acquis une place en vue, honorable et 
tout à part^ dans le nombre des troupes qui défendirent pied à pied 
le sol des bords de la Loire, contribuèrent ensuite au maintien ou 
au rétablissement de l'ordre et commencèrent le relèvement moral 
de notre patrie. > 

Cette place, elle la doit à son origine, à ses traditions, à son 
recrutement, au rôle qu'elle joua pendant la guerre, aux actions 
d'éclat qui remplirent les pages de sa glorieuse légende ; à l'élé- 
vation du niveau intellectuel qui distinguait ses simples soldats, 
ses volontaires, ses gradés de tout rang et le corps de ses officiers ; 
à la nature du commandement tout paternel et persuasif qui diri- 
geait ses mouvements, et à la discipline faite de respect affectueux 
et de soumission rigoureuse mais librement consentie qui les 
animait. 

Vingt-cinq longues années se sont écoulées depuis notre sépara- 

^ J'en extraierai toutefois quelques épisodes pris parmi les plus intéressants, et 
choisis entre ceux qui sont ou que je crois inédits. Ils feront l'olqet d'un hui- 
tième et dernier chapitre. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON *>63 

tion, et que de vides Ton compte déjà dans nos rangs ! Toutefois il 
est temps encore : mais, démain, ne sera-t-il pas trop tard ? 

Cette contribution de chacun à reconstituer l'existence de tons 
dévoilera peut-être quelques lacunes, car la perfection n*e8t pas de 
ce monde ! Mais en somme, elle montrera des cœurs généreux 
battant dans des poitrines viriles ; elle constatera un haut esprit 
de sacrifice et de dévouement à de nobles causes ; elle enregistrera 
des actes et signalera des mœurs qui méritent bien qu'on les 
donne en exemple. Et de cet ensemble de documents, notre beau 
régiment au grand complet émergera si digne d'estime et de 
louange, qu'en vérité on ne le pourrait souhaiter autre, si le 
retour des circonstances providentielles et quasi miraculeuses, qu'il 
traversa, le faisait sortir des limbes du souvenir pour entrer à 
nouveau dans les champs de l'action et de la vie. 



CHAPITRE VllI 

LA VIE DE GARNISON 
(Fragments).— Le licenciement Conclusion. 

Je reviendrai dans peu conter de point en point. 

Mes aventures à mon frère ; 
(La Fontaine, li\Te IX, Fable 11). 



Après la réorganisation de la Légion, mon bataillon fut installé à 
Rennes, à la caserne Saint-Georges, d'abord dans les chambres, puis^ 
lorsque le retour des prisonniers rendit les bâtiments insuffisants, 
sous de grandes tentes que dressa pour nous le génie bienfaisant, 
dans Tune des cours de la caserne. 

Dans les chambrées, nous avions des lits militaires du type 
ofiiciel. Mais, comme la guerre venait de finir à peine, et que le 



Ui SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

désordre était au comble, on ne regardait guère à l'état du matériel. 
Aussi ces lits étaient-ils très vieux et très malpropres. 

D'autre part, nos chambres, pour la plupart, ne possédaient ni 
table, ni planche à pain ; les bancs et les escabeaux y étaient rares ; 
aussi, dans le jour, nos lits nous servaient à remplacer tous ces 
meubles absents. 

Nous y placions les vêtements à brosser, les ustensiles à astiquer, 
les chaussures à cirer. Nous nous y plantiops à califourchon pour 
manger la soupe et nous y écrivions notre correspondance. 

Qu'arriva-t-il ? C'est qu'au bout du premier mois, un mercanti à 
la vareuse noire rehaussée de boutons d'or et fortement brodée au 
collet, quelque intendant, je suppose, ou quelque préposé aux lits 
militaires , pénétra dans les chambres. Le capitaine adjudant- 
major de semaine et le lieutenant de la compagnie l'escortaient. 

Ces grands de la terre firent basculer devant eux toutes les 
fournitures. Et ils se penchaient sur chaque article avec des mines 
prodigieusement intéressées, nombrant les accrocs, signalant les 
déchirures, supputant les taches et s'efïorçant d'en démêler la 
provenance. 

Puis, après des contestations et des disputes qui n'en finissaient 

plus, ils arrêtèrent leur compte et tout le boni de l'ordinaire 

passa aux réparations. 



II 



Le ^"^ bataillon, tour à tour décimé à Loigny et à Auvours 
s'intitulait le bataillon de combat. 

Le 2^ bataillon, qui avait donné à Brou^ couvert la retraite de 
Patay et comblé de ses effectifs les vides survenus dans les rangs 
du i""^ bataillon s'appelait /e bataillon de parade , en raison^ j'imagine, 
de l'élégance raffinée dont y luttaient entre eux officiers, sous-offi- 
ciers et soldats. 

Enfin, le 3« bataillon avait été surnommé le bataillon de marche^ 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON îô^i 

à cause de ses nombreuses pérégrinations, pendant la campagne, à 

la suite du général Jaurès. 

• ••••••••■•• •••••• ■ 

Le commandant de Couëssin avait conservé le commandement 
du 3* bataillon. Sa martiale figure présentait cette particularité 
d'une moustache blonde d'un côté et de l'autre du blanc le plus 
pur. C'étaient les couleurs pontificales, et les Romains, pour cette 
cause, l'avaient surnommé il papalino. 



III 

Toutes les opinions raisonnables étaient dans leurs grandes 
lignes, représentées parmi nous ; j'entends la royaliste, la bonapar- 
tiste et la républicaine. Quant aux multiples autres nuances de 
Tarc-en-ciel politique, nous ne pouvions, on le pense bien, 
prétendre à les incarner toutes, car la Légion ne comptait guère 
plus de deux mille hommes. 

Il est un point sur lequel je tiens à insister : c'est la fusion 
complète qui s'était opérée aux Volontaires de l'Ouest, entre les 
diverses classes de la société. 

Hors du service, la plus entière camaraderie, dans le service, 
l'égalité la plus parfaite régnaient entre tous les soldats, qu'ils fus- 
sent gentilshommes, bourgeois, ouvriers ou paysans ; et si je parle 
surtout des premiers, c'est que c'était par mieux que j'avais mes 
parents et mes étroites relations. 

Les hommes de la 3' du 3 émergeaient des différentes couches 
de la société. 

En outre de M. de Bessay, le doyen de la compagnie, ancien soldat 
pontifiral médaillé de Castelfidardo, il y avait parmi eux plusieurs 
jeunes gens de famille : Leroux du Minehy, ancien lancier; le 
pimpant et fm de la Geoeste ; Bois-Joly, qui se destinait à l'agricul- 
ture ; Bodinat, grand rieur à la voix profonde. D'autres étaient 



Soc SOlWdlNlHS DE MON BATAILLON 

des euiployéb de commerce : Boyer, un méridional ; Goullias uu 
aucien commis du Bon-Marché, etc. ; puis s'avançait la phalange 
des prolétaires appartenant aux professions les plus variées et ve- 
nus des quatre points cardinaux : des Bretons, des Gascons, des 
Provenceaux, des Flamands et jusqu'à des Belges sortis de la 
Légion éliangère; inscrits maritimes comme les frères Mahé, 
comme Faury, comme Lequinlrec, pauvres sardiniers de la côte 
auxquels je ne puis me tenir de penser, quand je relis Mon frère 
Yves et Pêcheur d'Islande ; ou hien des ouvriers ajusteurs» forgerons^ 
comme Dekeukeler et Daougahei. C'étaient encore de simples tra- 
vailleurs de la terre, comme Mesnard, Dronioux, Chaillou, Edon^ 

Guyot J'en passe, et des meilleurs 1 

Enûn, nous avions eu parmi nous uu ex-valet de pied, fort stylé, 
ma foi, Géuisson, qui ne demeura que peu de temps au corps^ et il 
nous resta jusqu'au licenciement un ci-devant clown de cirque 
forain, Dieppedale, lequel, chaque soir, se répandait en cabrioles 
par toutes les chambrées. 

Ces noms^ je les entends encore chanter dans ma mémoire, dans 
Tordre et avec les cadences que leur donnait la voix des caporaux 
criant les feuilles d'appel ; ils sont accourus se placer sous ma 
plume, la première fois que j'essayai de les fixer, tels qu'ils reten- 
tissaient chaque jour à mes oreilles, dans nos rassemblements du 
matin et du soir. 

Le corps des sous-officiers était hors ligne 

Que ne pouvait-on attendre de sergents-majors comme les du 
Bourg, les Curzay, les Beaurepaire, les Solages, les Boudart, ou de 
simples sergents comme les Moussac, les Vassal, les Cossé-Brissac, 
les Trogoff, les Poulpiquel et tant d'autres. 

Tous, jusqu'au brave Camane, ce noir si excellent et si rieur, si 
leste, si découplé, tous étaient capables de faire figure au sein 
des armées les mieux tenues. 

Indépendamment du sergent Camane et de DorézamiMoudéliar, 
qui représentaient parmi nous TOcéanie et l'Asie, nous avions 



SOUVENIKS DE MON BATAILLON VG7 

eocore comme camarades, pour compléter les races des cinq 
parties du monde, un quarteron de je ne sais quelle Antille, van 
Ymbeeck, et l'africain Diamant! 

Ce dernier était un moricaud de la plus belle teinte d'ébène, avec 
des yeux, des lèvres et des dents de nègre de pendule. 

Pendant le séjour du i*' dépôt, dont il faisait, je crois, partie, au 
Grand-Séminaire de Rennes, on avait mis Diamant à l'ourse, à la 
suite de je ne sais quelle peccadille, et, comme les locaux de dis- 
cipline manquaient, on lui avait assigné pour écrin une chambre 
située au premier étage et donnant sur les jardins delà maison. 

C'est là que je le vis certain jour pour la première fois et que je 
m'amusai pendant une partie de l'après-midi du spectacle gratuit 
qu'il nous donnait inconsciemment. Il s'était installé à califourchon 
sur l'appui de la fenêtre, passant son temps à haranguer en langage 
de perroquet le factionnaire placé au-dessous de lui, baïonnette 
au canon, pour l'empêcher déjouer les Latudes. 

D'où sortait-il ? Qu 'est-il devenu ? 
• Chi lo sa ? 



IV 



La faculté du sommeil, apanage de la jeunesse,et, si je puis m'ex- 
primer ainsi, l'élasticité de ce sommeil sont véritablement prodi- 
gieuses. 

J'en ai fait l'expérience, non seulement au cours de la campagne, 
mais surtout durant nos cinq mois de garnison à Rennes, dans 
les corps de garde variés où j'ai coulé de si nombreuses nuits, en 
qualité de caporal de pose. 

Nous dormions tous comme des bienheureux, couchés à cru sur 
la planche, coiffés d'un raide képi, équipés, vêtus de pied en cap, 
le sabre-baïonnette au côté, deux cartouchières à la ceinture, la 
tète appuyée sur le carreau d'un sac de soldat dont une arête nous 
sciait la nuque. 

J'en étais arrivé à m'éveiller de|moi-même toutes les deux heures. 



268 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

avec une régularité d'horloge, pour aller relever mes factionnaires. 
L'opération terminée, je regagnais mon coin de planche et me 
rendormais le plus aisément du monde. 



Le 90ir de je ne sais quelle fête publique, caporal de garde au 
poste de THôtel de Ville, j'avais sur la place, de distance en dis- 
tance, des factionnaires chargés d'une mission assez délicate : 
incliner dans un sens la direction du flot des piétons^ ménager 
du côté opposé un passage à la file des voitures. 

On m avait signalé, parmi les hommes du piquet, deux Morbi- 
hannais qui ne se connaissaient pas l'un l'autre, quoique pays, mais 
dont le premier parlait assez couramment notre langue, tandis que 
son copain n*y entendait goutte. Ce dernier prit la faction à son tour 
et le hasard voulut qu'il fut placé en sentinelle fort loin du corps de 
garde, et tout à fait en dehors de la portée de ma surveillance : 
« Il va, pensai-je, commettre gaffes sur gaffes et ameuter contre lui 
les populations agglomérées. Allons lui remémorer ses devoirs ! » 

J'emmenai avec moi le Breton polyglotte et nous nous trans- 
portâmes à l'endroit où son camarade se tenait debout, l'arme au 
pied, dans la pose mélancolique d'un défenseur de la société qui 
n'attend plus la visite des ennemis. Je commençais à répéter les 
instructions de la Place et mon drogman les traduisait au fur et à 
mesure dans le langage cher à M. Quellien, lorsqu'un énorme éclat 
de rire nous coupa la parole à tous les deux : « Mais, caporal, 
s'écriait le factionnaire, vous faites erreur ! Ce n'est pas moi, bagasse, 
le bas-breton. Moi, je suis de Marseille, pour vous servir 1 » 



Un sergent-major de gire, c'est-à-dire de tournée, importation 
de Rome, parcourait la ville pendant le jour et renvoyait à la caserne 
les Volontaires dont la tenue laissait à désirer, en leur octroyant 
par surcroit quelque légère punition. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 269 

Nos anciens nous donnèrent des détails intéressants sur les ori- 
gines de cette institution^ qui n'avait plus, bien entendu, en France^ 
d'autre raison d'être qu'une surveillance disciplinaire concernant 
le corps seul. 

Il paraît qu'à Rome des conspirateurs revêtus du costume de 
zouave avaient réussi à pénétrer dans certains endroits dont l'on 
avait intérêt à leur interdire l'accès. 

Dans le but de les découvrir, il fut interdit à nos camarades de 
sortir en ville sans s'être préalablement conformés à certaines pres- 
criptions concernant la tenue. 

Ces prescriptions changeaient tous les jours. Elles avaient trait 
à un détail qui sautait aux yeux de tous ceux qui étaient prévenus, 
mais imperceptible pour les autres. 

Tel jour, par exemple, l'aiguillette était supprimée ; le lendemain, 
tout le monde devait porter la toque de grande tenue, etc., etc. 

A première vue, tout homme habillé en zouave dans la tenue 
duquel manquait le détail dont je parle, était signalé, accosté par 
le sergent-major de gire, ou à son défaut par tout autre gradé, et 
conduit au poste. 

Son identité établie, si c'était un vrai zouave, on renvoyait gémir 
sur la paille sèche de la salle de police ; si c'était un faux zouave, on 
le coffrait sérieusement. 

Cet ingénieux système rendit de grands services. 

Quant aux infortunés conspirateurs qui s'y laissèrent prendre, leur 
étonnement était, parait-il, h peindre. 

Jamais ils ne parvinrent d'ailleurs, en raison de la simplicité du 
moyen employé, à découvrir le secret de la rapidité avec laquelle les 
arrestations étaient opérées. 



VI 



A. la caserne Saint-Georges, nous avions le choix entre trois canti- 
nes : celle des zouaves, celle des chasseurs à pied et celle des 
infirmiers. 



270 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

La piemièie élail irêqueulce surloul par nos anciens de Rome. 

La dernière avait nos préférences, à raison de sa supériorité sur les 
deux autres au double point de vue du confortable de son installation 
et de la qualité de ses produits. 

Le corps de nos sous-officiers y avait établi sa pension, dans une 
salle à manger réservée. 

Nous y venions par groupes, le pain sous le bras^ la gamelle 
au bout de3 doigts, compléter le menu officiel par deux œufs, une 
pomme, un morceau de fromage. On arrosait le tout d'un pichet 
de cidre ou d'un petit vin blanc d'Anjou, limpide, parfumé, couleur 
de lumière. 

Et quel appétit ! et quelle bonne humeur ! 

M'y suis-je assez délecté aux histoires Toulousaines dont Paul 
de Sartre possédait tout un répertoire ! Y ai-je assez contemplé 
Fournas exhibant une paire d'éperons acquise en vue du cheval 
qu'il aurait plus tard, et d'Exéa rentrant éreinté des corvées de soupe 
dont il s'était fait une spécialité. 

Un beau matin, pendant que nous déjeunions, notre lieutenant- 
colonel, M. d'Albiousse, vint visiter ce local. 

Une voix cria : « Fixe » ; et chacun jaillit de son escabeau ou de son 
banc, dans une attitude respectueuse, tandis que le grand chef, 
l'air bienveillant, très fin, passait près de nous, suivi d'un nombreux 
Ëtat-Major. 

D*un signe il commanda le repos, et disparut au fond d'un 
couloir. 



A la fin du mois de juin, un jour, mon cousin Pruel, qui était 
sous-intendant militaire et passait par Rennes^ me donna rendez- 
vous à la gare. 11 voyageait avec deux officiers supérieurs dont l'un 
appartenait au service d'Êlat-Major. J allai à leur rencontre et ils 
m'emmenèrent avec eux diner à l'hôtel JuUien. 

Le chef d'escadron d'État-Major se montra fort aimable. Il nous 
parla beaucoup de l'armée américaine qu'il semblait connaître à 
fond, nous paya le Champagne et nous montra après diner un 



SOUYKNIUS DE MON BATAILLON 271 

ravissaDi petit fusU-revolver qu'il emportait partout avec lui et dont 
les munitions étaient fort artistement rangées dans des étuis cousus 
en cartouchières autour de son ceinturon. 

Tout ce que je sus alors de cet aimable officier, c'est qu'il s'ap- 
pelait le commandant Robert Le Fort. 

Le lendemain, (grandeur et décadence des caporaux) je fus invité 
à diner par un camarade qui m'emmena au delà des ponts dans 
une gargotte qu'il était très fier d'avoir découverte, bien qu'elle ne 
parut pas être fréquentée habituellement par des fils de France. La 
gargoltière demanda à mon hôte s'il voulait manger à la portion ou 
à l'hasard^ et celui-ci a^ant fait élection de ce dernier mode^ elle 
nous remit une sorte de petite fourche avec laquelle nous nous 
apprêtâmes à pêcher dans une grande marmite. 

Mon camarade, qui était parait-il, un habitué de l'endroit, m as- 
sura qu'il avait beaucoup de veine et me prévint que ce qu'il allait 
pécher serait pour moi. 11 plongea délibérément la fourche dans 
les profondeurs du chaudron, et en relira un assez beau morceau 
de je ne sais quelle viande, qu'il déposa triomphalement sur mon 
assiette. 

Je péchai à mon tour, non sans une certaine appréhension, et je 
retirai des vastes flancs du vase une tôte de canard. Mon camarade 
s'écria aussitôt que cela ne comptait pas, mais la patronne se disputa 
avec lui ; bref, il lui fallut donner un sou de plus pour avoir le droit 
d'accrocher une patte d'oie avec l'accessoire fourchu. Décidément, 
je lui portais malheur. Je partageai ma portion avec lui, mais uous 
en avions bien peu chacun. 

Heureusement le pain demeurait à discrétion et cela pour la raison 
toute simple que les convives étaient tenus de l'apporter avec eux. 
Aussi en avions-nous acheté un de quatre livres chez le boulanger 
du voisinage, avant de nous risquer dans l'établissement. 

Malgré la différence des milieux, ce diner fut au moins aussi 
gai que le précédent. 



271 SOUVENIRS DE MON B\TAîLLON 



VU 



« Heureux, dit le charmant auteur du Voyage autour de ma 
a chambre, heureux celui qui trouve uq ami dont le cœur et 
M l'esprit lui conviennent ; un ami qui s*unisse à lui par une 
(( conformité de goûts, de sentiments et de connaissances ; un ami 
« qui ne soit pas tourmenté par l'ambition ou l'intérêt ; — qui 
« préfère l'ombre d'un arbre à la pompe d'une cour ! '— Heureux 
«c celui qui possède un ami ! » 

Ce bonheur me fut donné lors de la reconstitution de la 3*** du 3, 
où je vis arriver, au commencement d'avril 187 1, sorti de la com- 
pagnie voisine, mon excellent collègue le caporal de Panât. Mais, 
plus favorisé que Xavier de Maislre à qui la mort avait ôté le sien^ 
je puis encore appeler Panât mon ami. 

Il eut la sixième escouade, tandis que je commandais, moi, la 
précédente. Nous devînmes camarades de lit et peu après, sous la 
tente, camarades de paille. Dès lors naquit entre nous une profonde 
sympathie, dont les années n'ont fait que resserrer les liens fra- 
ternels. 

c Combien de gardes n'avons-nous pas montées, combien de 
« patrouilles n'avons-nous pas conduites l'un pour l'autre 1 Que de 
« corvées n'avons -nous pas subies ou esquivées ensemble ? Nous 
» nous soutenions mutuellement dans les travaux fastidieux de la 
(' vie de garnison et nous portions à tour de rôle la même paire de 
«« molletières, de superbes molletières en drap jaune confectionnées 
« par le tailleur fashîonnable de l'endroit ! » 

Panât, associé à son cousin Henrv de Fournas, avait loué en ville 
la moitié du logis d'un dentiste, salon et chambre à coucher meu- 
blés de reps vert L'opérateur réservait pour sa famille et l'usage de 
sa clientèle la cuisine et une deuxième chambre. 

L'homme au davier s'était flatté de toucher régulièrement les 
termes de son loyer et de continuer à jouir avec tranquillité de ses 
locaux, pendant que ses locataires, leur quittance en poche, pivote- 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON^ 273 

raientdans les rangs, à la caserne ou sur le territoire de la garnison. 

Mais il dut comprendre dès le premier jour que ce système 
roublard se trouvait ruiné de fond en comble. En effet, tout d'abord^ 
Fournas apparut à la première beure, traînant à sa suite une 
procession de Volontaires. Or^ à ce moment précis, en plein salon 
et les fauteuils de reps en danse, l'émule provincial des Préterre 
et des Evans s'apprêtait à extirper une molaire. 

Devant cette invasion soudaine mais parfaitement légale, il fallut 
entraîner ,p/*oApucfor! à la cuisine,le client à la mâcboire endolorie, 
qui se trouvait être, par surcroit de déveine, un client de marque. 

Depuis cet instant fatal, salon, cbambre, lit, canapé, sièges et le 
tapis du foyer lui-même, ne désemplirent plus, donnant Tbospitalité, 
mais une hospitalité écossaise, exaspérante, ininterrompue, à des 
guêtres blanches et à des tenues grises et rouges, à des êtres qui 
fumaient, buvaient, philosophaient, accroupis par terre en tailleurs 
ou juchés comme des sapajous sur les dossiers des meubles, 
récitaient la théorie, chantaient Topera, hurlaient les commande- 
ments de la manœuvre. Car si les deux titulaires de la location 
demeuraient fréquemment hors du logis, retenus ailleurs par les 
nécessités du service, d'autres les remplaçaient avantageusement 
et taisaient sans scrupule les honneurs de leurs pénates : des permis- 
sionnaires^ des scribes du capitaine-trésorier, des hommes de la 
section Hors-rang, que sais-je encore ! 

Cette installation confortable et centrale devint promptement le 
rendez-vous de tous les camarades des deux cousins, puis celui des 
amis de leurs amis. Fontaine, le bon Fontaine au torse d'Hercule, 
le sous-aide- major du dépôt, y faisait parade d'une vigueur non 
commune, en portant sur son dos, autour de la pièce, la table préa- 
lablement chargée d'un ou deux compères de bonne volonté. 

Estève, Frère jouan du Saint, Lansade, Rochebrune, Rolland, 
d'Auderic, d'Exéa, Lamaze, Boussès de Fourcaud, d'autres encore, 
tuaient là leurs heures de liberté, entre deux services. 

C'est enfin là qu'il y a, hélas I vingt-cinq années, j'esquissai sur 
les feuilles libres de mon carnet d escouade, un vague canevas des 
présents souvenirs 



X74 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

Cependant, le malheureux dentiste contemplait nos rassemble^ 
ments la déception dans Tàme 



Vin 



J'ai dit en commençant quel était le prestige du général. En toute 
occasion, chacun lui témoignait une déférence singulière. Quand 
il traversait les rues de Rennes, à cheval, suivi de son officier 
d'ordonnance, le lieutenant de Harscouët , dès qu'il était signalé, 
on s'alignait sur le trottoir^ et, face au grand chef, on faisait le 
salut; non pas le salut fermé des armées étrangères^ mais un 
beau salut à la française, bien ouvert, la paume de la main 
tournée en avant. 

Le général nous rendait ce salut avec une apparente indifTérence, 
sans même avoir l'air de poser sur nous son œil bleu, limpide et 
profond. Mais, à la façon dont il se redressait ensuite sur sa selle 
et au petit frisson qui passait dans les poils de sa longue barbiche 
blonde, nous voyions bien qu'il était satisfait. 

11 avait son logement et ses bureaux dans un vaste appartement 
situé tout près de la place de la Mairie et en face du restaurant 
Grain. 

Les soirées qu'il donnait là étaient les plus ouvertes du monde. 
Tous les Volontaires y étaient admis en uniforme, depuis le 
lieutenant-colonel jusqu'au dernier porte-sac de la section Hors- 
rang. 

Une de ces réceptions offrit aux invités les émotions d'un épisode 
inattendu. 

On sait qu'un règlement, dans les villes de garnison, oblige les 
chefs de poste à fournir chaque soir un rapport sur les événements 
qui se sont déroulés dans la journée à portée de leur surveillance. 
Ce rapport consiste, le plus ordinairement, en une belle feuille de 
papier officiel où le rédacteur, fignolant son écriture, trace la 
formule : « Rien de nouveau ! » duement paraphée et signée. A la 



SOUVENIRS DE MON I3\TAILLQN 275 

nuit, un homme de garde se détache et va déposer dans les bu- 
reaux du commandant de piace ce document pour servir à This- 
toire contemporaine. 

Or, dans je ne sais plus quel poste^ Tun de nos sous-ofliciers, que 
Panât assistait en qualité de caporal, eut la naïveté d'expédier à M. 
\ de Gharette en personne le fruit de ses élucubrations de chroni- 

queur patenté et juré. Ilhâla donc le premier Volontaire dont venait 
le tour, lui fit prendre les armes, fixa lui-même contre le canon du 
chassepot, sous les branches de la hausse, le pli qu'il achevait de 
libeller et dit au messager : « Voilà ! vous irez chez le général, telle 
rue, tel numéro. Justement, ce soir, il y a soirée. Vous monterez 
I l'escalier, vous traverserez les salons et vous remettrez cette enve- 

loppe en mains propres, en présentant larme. C'est bien compris, 

bien entendu ? Demi-tour k droite, marche I » 

L'homme interpellé de la sorte n'était autre que Délavai, ce 

Lorrain de six pieds de haut, ancien séminariste, timide comme 

^ne demoiselle et ponctuel comme un chronomètre. U exécuta de 

point en point la mission qu'on lui confiait, pénétra dans Tanti- 

^bambre, passa fièrement devant les plantons stupéfaits, fendit, 

^^ fusil sur l'épaule, la cohue des invités, se mit au port d'armes 

^U'il aperçut notre chef suprême, s'arrêta devant lui à distance 

^I^J^^c tueuse, et, tandis que d'une main il présentait le chassepot, 

l^y 'iâistre il offrit le papier documentaire. 

<£ dli bien P lui demanda-t-on au retour de son ambassade. 

Ah ! mes enfants, ne m'en parlez pas. Le général a d'abord eu 

l'A^r' épaté ; il a pris la feuille, a jeté les yeux dessus, et puis est 

^^^ti ^'un éclat de rire en disant : « — C'est bien ! » — Dieu me 

pardonne, il a du croire au premier moment que je venais pour 

^ assassiner ; mais je suis sur d'avoir eu la frousse encore bien 

Plxxa que lui I » 



On allait, aux heures de liberté, rendre visite au général; mais 
^ ne fallait pas avoir la maladresse, en pareil cas, d'effleurer dans 

U conversation les questions de service 

Certain jour, nous avions ruminé, des Courlis et moi, d'aller 



276 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

passer deux ou trois fois vingt-quatre heures à Poitiers, dans 
notre famille. Mais il fallait, pour ce faire^ obtenir une permission, 
et le général, la semaine d'avant, avait publié au rapport qu*il les 
refuserait toutes. 

N'importe ! bien brossés et bien astiqués, nous nous dirigeâmes 
vers l'appartement du maître de nos destinées, et, sur notre demande, 
le planton nous introduisit auprès de lui. 

M. de Charette était dans son salon et nous reçut de la façon la 
plus aimable. 

Après quelques minutes d'entretien , des Gourtis saisit un 
moment qu'il crut propice et glissa sa demande de congé. Mais 
aussitôt la scène changea : le général, qui avait la patience bien 
connue du fulminate de mercure, se dressa en pied, d'un bond, 
et comme nous nous étions levés aussi, étonnés de ce coup de 
théâtre, il nous fit prendre l'attitude militaire, nous ordonna de re- 
coiffer nos képis, et ce ne fut que lorsque nous nous trouvâmes figés 
dans la position du soldat sans armes, qu'il écouta notre requête et 
nous accorda d'ailleurs très gracieusement la permission sollicitée. 

L'instant d'après, sans demander notre reste, nous avions tourné 
les talons ; mais^ en arrivant au bas de Tescalier, nous ne pûmes nous 
retenir, en nous frottant les mains, d'échanger le dialogue suivant : 

(( Hein P quel chef, de tout même I 

— - Il n'y en a pas deux comme lui P » 



IX 

Lorque j'ai commencé la rédaction des présents souvenirs, je ne 
possédais que des notes bien vagues et bien succinctes. Les docu- 
ments ne sont venus que plus tard et je remercie une fois encore 
ceux qui me les ont fournis en y joignant des conseils et des 
encouragements auxquels je dois d'avoir réussi à terminer ime 
tâche peut-être un peu lourde pour mes épaules. 

Le capitaine Niel, le glorieux mutilé du Pincio, a bien voulu m'ou- 
vrir le trésor de ses carnets si précieux et si complets ; les lieu- 



SOUVENlftS DK MON BATAILLON 277 

tenants Hervé de Kersabicc et Bodin, et mes camarades Bridel, 
Grimault, Cyrille des Grottes, Samuel de Panât, Gustave de Vallois, 
Victor et Romain de Sèze, m'ont aidé de leurs recherches, de leurs 
notes et de leurs souvenirs personnels. 

C'est à eux surtout que je tiens à adresser l'expression de ma 
reconnaissance. 



Un intéressant travail capable de tenter l'amour-propre d'un 
statisticien et de chatouiller l'âme d'un faiseur d'annuaires, ce 
serait de prendre les contrôles du régiment, — ils doivent exister 
quelque part, — et de relever là tous les noms des Volontaires qui 
passèrent parla légion de l'Ouest en 1870-71. On suivrait ensuite 
les porteurs de ces noms dans les phases diverses de leur vie. 

Le clergé^ la magistrature, l'administration, l'armée et la politi- 
que, les arts et les lettres, nous montreraient parmi leurs représen- 
tants quantité d'anciens camarades. J'en connais quelques-uns qui 
se sont taillé une belle place au soleil, et je ne me suis pas fait 
faute de les signaler. 

Il ne m'est pas possible de nommer tous les autres, on le conçoit 
sans peine. 

Je me bornerai donc, sans parler des députés ou autres person- 
nages marquants dont les noms sont sur toutes les lèvres, à dire 
quelques mots, p. p. c , de ceux de mes camarades avec lesquels 
j'étais plus particulièrement lié ou dont la personnalité m'avait 
plus frappé : 

Estève est chef de bataillon au 83** d'infanterie et un officier supé- 
rieur d'avenir. Le commandant a réalisé les espérances que donnait 
le caporal si exact, si fin et si calé sur la théorie. 

Boussès de Fourcaud occupe à l'Ecole des Beaux-Arts la chaire 
laissée vacante par l'illustre Taine. Il marche au premier rang dans 
le bataillon des critiques d'Art, et la société élégante goûte infini- 
ment ses chroniques du Gaulois, d'un style si alerte et si persoimel, 
d'une humour si philosophique et si marquée. 

Les tableaux de Lyonel Royer ont consacré la personnalité du 
jeune maître dans les cinq parties du monde. Royer est un de nos 

TOME XIV. — OCTOBRE 1895. IQ 



278 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

peintres militeires prisé entre tous. Sa manière à la fois aage et 
brillante, la correction classique de son dessin, la solidité de sa 
couleur, l'arrangement spirituel de sa composition, le prédestinent 
aux succès de foule et marquent la place de ses toiles dans les col- 
lections oflScielles et les musées. 

On connaît de notre ancien sergent major Simon de transparentes 
et lumineuses aquarelles, irradiées par les soleils des Tropiques*. 

Anatole de Claye, après avoir dirigé le journal le Monde, est à 
présent, je crois, à la tête du Moniteur et ses articles font autorité 
auprès d'un certain groupe de catholiques. 

J'imagine que notre camarade Aubineau aura pris dans la rédac- 
tion de V Univers la place qu'occupait si dignement son vénéré père. 

Il circule de par le monde quelques trop rares poésies signées 
de l'aimable La Couture. J'en sais une qu'on a mise en musique 
et qui est tout à fait charmante : 

« Cesi la sérénade!,.. Allons, cytharisles 

Ma belle demeure au seuil que voici/.... etc.; > 



Lesquels citerai-je encore ? 

Henri de Bouille, d'Auderic et Chevigné servent en qualité d'offi- 
ciers dans la cavalerie. 

Panât, quelque temps maire de son village, — pardon, de sa 
petite ville ! — et candidat malheureux au conseil général, n'est 
plus rien aujourd'hui. Il s'en félicite et consacre ses loisirs à jouir 
•n dilettante du commerce de toutes les muses. 

Fournas élève des étalons plus rapides que le vent du désert et 
plus brillants que les coursiers de l'Aurore. Ce ne sera pas sa faute 
si la cavalerie française ne taille pas des croupières aux ennemis 
dans les collisions de l'avenir. 

Gaston Tube, naguère substitut du procureur général à Rennes, 
a donné sa démission lors des décrets et applique aujourd'hui son 

* Encore un que U mort vient de nous enlever ! (mai iSyS). 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 279 

intelligence et son activité à la direction de grandes affaires indus- 
rielles. 

Rolland rend la justice au tribunal de paix de Mustapha Supé^ 
rieur. 

Cyrille des Grottes est banquier à Nantes. 

Gustave de Yallois, après avoir tàté de la magistrature^ puis 
du barreau, a fini par se retirer à la campagnol où il se livre aux 
délices de Tagriculture. Entre temps, il commande une compagnie 
au 84' territorial. 

Victor de Sèze, ancien magistrat lui aussi, s'est retiré à la cam- 
pagne, dans la Gironde. 

Romain de Sèze est professeur de droit à la Faculté catholique de 
Paris. 

Àurélien de Sèze est avocat et conseiller général à Bordeaux. 

Grimault est pharmacien à Pornic. 

Emile Bridel, devenu propriétaire dans les environs da Ghàteau- 
briant, a repris et continue le commerce d'un oncle. 

Le caporal Prod'homme, devenu l'abbé Prod'homme, a d'abord 
exercé le professorat ; maintenant, il est vicaire de la Madeleine, à 
Nantes. 

Qu'est devenu Laliman P J'ai sa photographie devant les yeux et 
je me rappelle avec émotion l'excellent camarade, raisonnable et 
posé, qui, pendant la campagne, s'était spontanément constitué 
mon mentor. Son nom est inscrit derrière la carte album : Manuel 
Laliman de Labrador, 3® bataillon, !'• compagnie, 5* escouade. Je 
Tai revu après la guerre. Il était marié ; une lettre de lui, reçue 
peu de temps auparavant, et que je conserve précieusement^ m'an- 
nonçait son mariage et me donnait son adresse. Je lui ai fait 
parvenir ma carte Tan passé, comme à tous mes anciens camarades, 
pour avoir .de ses nouvelles et lui demander ses souvenirs. Ma 
missive m'a été retournée avec la mention : Inconnu 1 

Un soir, à Sargé, j'étais revenu du Mans avec un sac de dragées^ 
et comme je lui en offrais, ainsi qu'à mes autres camarades de 
l'escouade, il se fâcha, suffoqué : 



?80 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

<( Qu'est-ce que*c'est qu'une conduite pareille ? Le voilà qui 
achète des dragées, maintenant ! Est-ce d'un soldat sérieux, je 

vous demande un peu P Et c'est à cela que tu dépenses ton 

argent. Mais à quoi penses- tu ? » 

Je l'envoyai promener, brave Laliman ! 

* 

Puissent ces lignes lui tomber sous les yeux. Il saura que je ne 
lai pas oublié et que mon affection pour lui n'a pas diminué. 



A coup sûr, de tous les compagnons qui nous échurent en ces 
belles années, le plus présent à toutes les mémoires, ce doit être le 
marquis de Coislin. Qui ne se rappelle ce vieillard de si fière mine, 
à la ruisselante barbe blanche, au sourire bienveillant, au calme et 
franc regard fixé droit devant soi ! Ancien garde du corps de 
, Charles X, il avait fait toute la campagne comme simple Volon- 
taire^ avec sa carnassière en guise de sac, et chaussé de ses houseaux 
de chasseur. 

Les années n'enlevaient rien à l'énergie de sa démarche. 

Après l'armistice, il refusa le grade qu'on lui offrait et ne voulut 
accepter que les galons de premier soldat. N'empêche que chacun 
le saluait le premier^ quand on le rencontrait par les rues. 

Il était le doyen d'âge de la légion dont j'étais le plus jeune soldat, 
et je conserve précieusement sa photographie qu'à ce titre de plus 
jeune il m'avait donnée après la guerre, revêtue de la dédicace 
suivante : « A son vieux camarade des zouaves pontificaux. » 

Le marquis de GoisUn est mort auréolé d'une renommée uni- 
verselle. La destinée lui réservait cette flatterie suprême que son 
nom, comme celui de la Tour d'Auvergne, ajoutât un rayon à la 
gloire du régiment où il servit. 

(A suivre). 

Marquis des S***. 



L'ASSOCIATION BRETONNl-ANGEVINl 



A ANCENIS 



Dimanche qq septembre, rassociation Bretonne-A.ngevme a célé- 
bré, à Ancenîs, Tanniversaire de Tinauguration de la statue élevée, 
Tannée dernière, au poète Joachim du Bellay. 

Cette solennité était présidée par M. Armand Silvestre, inspecteur 
des Beaux- Arts. A côté de la très sympathique figure du poète 
délicat et du galant conteur que chacun connaît^ se pressaient^ 
assistant M. Léon Séché, directeur de T Association, de nombreux 
amis d^Ancenis et de Nantes, parmi lesquels on remarquait M. Le 
Mardelay, sous- préfet d'Ancenis, comte de Landemont, maire, Paul 
Pionis, Rouillé, docteur Ollîve, président delà Société académique 
de Nantes, docteur Guillemet, Marionneau^ correspondant de l'Ins- 
titut, baron des Jamonières, LeMeîgnen, vice-président de la sociét 
des Bibliophiles Bretons et ancien président de la Société archéolo- 
gique de Nantes, Gabier père et fils, Mailcailloz, Dominique Caillé, 
tous les représentants de la presse nantaise, etc. 

M. Séché avait gracieusement invité notre société à cette fête très 
littéraire, et nous y étions officiellement représentés par notre vice- 
président M. Le Meignen. 

Après une messe en musique, l'association dépose solennellement 
une belle couronne de lauriers sur le socle de la statue de du Bellay. 

Puis, à deux heures, dans la salle de la mairie commence une 
séance littéraire des plus intéressantes où successivement se font 
entendre tout d'abord M. Silveslre, puis M. Pionis, M. Séché dans 
une magistrale étude sur Yolney, MM. Caillé et Blandel, le docteur 
Ollive. 

D'excellents artistes exécutent en intermède deux morceaux de 
musique pleins d'actualité. 



«82 L'ASSOCIATION BRETONNE ANGEVINE 

H. Pionis proclame le nom des lauréats du concours ouvert 
l'année dernière. 

Le I*' prix, quinteieuille d'argent, a été décerné au sonnet suivant, 
du à la plume de M. E. Dancourt (de Paris). 

A Joachim da Bellay, 

Au penchant du coteau, dévalant vers la Loire, 
Quel est ce petit bourg aux toits couleur d'azur ? 
On dirait un troupeau qu'un berger mène boire 
Par un chemin bordé de pampre et de blé mûr. 

Ce petit bourg, ami, n'a pas encor d'histoire. 
Mais ouvre bien les yeux ; malgré qu'il soit obscur, 
Il demeure aussi cher aux filles de Mémoire 
Que le Pinde et Pathmos, que Mantoue et Tibur. 

C'est pourquoi, voyageur, ne commets pas la faute. 
En passant par ici, d'éviter cette côte. 
Gravis-la, car la Muse y mit son pied sacré. 

Et voici, qu'en l'honneur du poète inspiré, 
Qui fit à ce village une gloire si haute, 
Elle élit domicile en son petit Lyre. 

Le a* prix et la première mention ont été obtenus par deux 
sonnets d*un de nos anciens collègues, qui se cache sous le pseudo- 
nyme de M. Julien delà Ville-Béranger. 

M. Le Meignen devait prendre la parole au nom de notre Société, 
mais il se fait tard, la chaleur est accablante, et notre vice-président 
« estime qu'on 'lui saura gré de ne pas ajouter un discours à ces 
torrents de prose et de poésie, qui n'ont pas rafraîchi l'atmosphère. » 
Il se borne donc à assurer la jeune Association Bretonne- Angevine 
de la sympathie de ses deux sœurs ainées, les Sociétés Archéologique 
et des Bibliophiles Bretons. 

Le soir, un banquet de 5o couverts réunissait l'élite de la Société 
ancenienne : de nombreux toasts étaient portés par MM. de 
Landemont, Silveslre, Gabier, Séché, Guillemet, Martin (de l'Es- 
pérance du Peuple), et Le Meignen. 



L'ASSOCIATION BRETONNE ANGEVINE 283 

Nous sommes heureux de reproduire ici la petite allocution de 
notre vice-président : 

On a dit d'Emile de Girardin que vous avez connu, mon cher 
Séché, qu'il avait une idée par jour !... et tous de s'extasier slir la 
prodigieuse fécondité du cerveau de cet écrivain politique ! — Cet 
enthousiasme fait aujourd'hui volontiers sourire nos journalistes 
fin de siècle qui satisferaient bien peu leurs lecteurs s'ils leur dis tri- 
huaient quotidiennement si maigre pitance ! — On est tenté de 
rappeler à ces écrivains trop féconds la fable du renard qui emploie 
mille tours pour dépister ses ennemis, et du chat qui n'en possède 
qu'un S3ul, mais infaillible, et de leur répéter le conseil de notre 
vieux Lafontaine ; « N'en ayez qu'une, mais qu'elle soit bonne î » 

Ce n'est point à vous, mon cher Séché, qu'il convient de donner 
nn pareil conseil. La fécondité de vos idées égale celle d'Emile de 
Girardin, mais, plus heureux que le fameux journaliste, elles sont 
toutes excellentes et frappées au bon coin. 

Sans repos et sans trêve, vous marchez les semant aux quatre 
coins de notre province, à Lorient, à Pontivy, à Vannes, à Craon, à 
Ancenis où nous sommes, et bientôt à Nantes dans un monument 
grandiose que votre ardent amour pour la patrie bretonne vous a fait 
concevoir avec un caractère de splendeur qui déconcerte presque 
nos petits esprits usés sans doute par la vieillesse de notre siècle. 
Vous dépensez voire vie, votre jeunesse, votre activité sans compter, 
pourvu qu'on rende un légitime, quoique souvent tardif hommage, 
aux hommes, qui, d'une façon ou de l'autre, ont honoré la patrie et 
contribué à tresser une couronne d'immortalité et de gloire à nos 
chères provinces. 

Ce ne sera pas la moins belle de vos idées que celle qui vous a fait 
rêver l'union de tous les cœurs qui vibrent encore au souvenir du 
passé, dans une vaste association comprenant la Bretagne et l'Anjou. 

Le succès, vous le voyez, a couronné vos efforts et nous voilà 
groupés autour de vous. 

Et vous avez raison de vouloir les réunir sous un même drapeau, 
ces deux provinces si bien faites pour s'entendre, qui ont entre elles 
tant de points de contact et que de mesquines rivalités, seules, 
pourraient désunir. 



284 L'ASSOCIATION BRETONNE ANGEVINE 

Et pourquoi donc seraient- elles jalouses Tune de l'autre ? 

Si la mer glauque qui se brise sur nos rochers nous fait une in- 
comparable ceinture, votre Loire, comme un beau ruban d'argent 
qui pare le corsage d'une gracieuse fiancée, parcourt vos riches et 
verdoyantes campagnes. 

L'ajonc parfumé et la bruyère font à nos landes un vêtement 
tout brodé d'or et d'améthyste, mais vos prairies s'émaillent des 
fleurs les plus délicates. Sur notre terre de granit s'élèvent les chênes 
orgueilleux ; mais dans vos vallées les grands léards menacent le 
ciel. Le beau froment doré couvre vos guérets ; mais notre odorant 
sarrasin revêt nos champs d'un manteau d'hermine. Si .votre vin 
remplit la coupe d'une neige éblouissante, notre cidre saute, mousse 
et pétille et nous apporte aussi la force et la gaité. Vous avez vos 
châteaux et nous nos clochers à jour. Nous sommes fiers de notre 
grand Chateaubriand, de notre doux Brizeux, mais vous avez votre 
Joachim. Enfin, si nous avons notre bonne Duchesse, n'avez- vous 
pas votre roi René ! 

Vous le voyez, nos deux provinces sont des sœurs qui se complè- 
tent, elles n'ont rien à s'envier. 

Merci donc, mon cher Séché, d'avoir eu la bonne pensée de ce 
rapprochement en ces agapes fraternelles. 

Merci à vous. Messieurs, particulièrement à vous. Monsieur 
Armand Silvestrc, qui n'avez pas craint de braver les difficultés, 
l'espace, une température torride pour nous honorer de votre venue. 

Au nom de la Société des Bibliophiles Bretons et de l'histoire de 
Bretagne, obscur délégué et bien modeste représentant de notre 
cher et vaillant maître. Monsieur de la Borderie, un des hommes, 
Messieurs, qui aime le plus et qui honore encore davantage sa chère 
Bretagne, au nom de la Société archéologique et de son vénéré 
président, M. de la Nicollière-Teijeiro, je m'unis à la pensée de 
fraternelle fusion émise par M. Léon Séché et, après avoir levé mon 
verre en l'honneur de M. le Maire d'Ancenis, de M. l'Inspecteur des 
Beaux- Arts, de M. le sous-préfet, qui sont ici comme les témoins de 
cette nouvelle alliance, je bois à l'union féconde de l'Anjou et de la 
Bretagne, à M. Séché son promoteur. 



PO:éSIE BRETONNE 



EN EST 



PEMVED LODEN - EN AVELEU DOAR 



I 



Mar dé bràu ha bourus, d'en han, ar er mézeu, 

Guélet er ^ué fréhus goleit a voketteu. 

É ma eùé ker bràu, ker bourus. hemb arvar, 

Guélet, pén dé é bleu, ur park avaleu doar. 

Boketteu a bep liw e huélér a bep tu^ 

Ha ré glas ha ré guerh, ha ré guen, ha ré ru. 

01 er hoed, ol en dél zou goleit : peb planten 

En dès hé boketteu, ou doug ar lein hé fen. 



LA MOISSON 



C\T^ QUIÈME PARTIE - LES POMMES DE TERRE 



^'il est beau et agréable de voir, en été, à la campagne, les 
arof^s fruitiers tout couverts de fleurs, il n'est assurément ni 
°^oins beau ni moins agréable de contempler un champ de 
ÇOtumes de terre lorsqu'il est en fleurs. 

On ne voit partout que des fleurs de toutes couleurs ; bleues, 
^^ttes, blanches et rouges. Les tiges et les feuilles en sont toutes 
couvertes : chaque plante à ses fleurs et les porte sur sa tête. 



286 LA MOiSSON 

Nen dès nitra kaëroh aveit en deulegad. 
Neoah ne huélér ket er guérein é tostat 
Aveit cherreiu ou mél ; ne gleuér ket eùé, 
En eîned é kanein joéius é lein er gué : 
Ne remerkér en dro meit guisped malisua, 
Chardronet^ ha huibet, ha killon velimus, 
Deit inou doh er vlaz donjerus ha ponnér 
E sàu a bep boket en évr ag en amzèr. 
hui e gar repoz é misk er boketteu, 
Doujet el léh mé hès avaleu doar é bleu ; 
Ahoèl ne chomet ket kousket ér hoaskeden, 
Pé kent pèl é vehèt klan bras get en droug pen. 

II 

£ pad m'en dé er hoed goleil a voketteu, 

Eu doar, doh er grouiad, é ta en avaleu. 

Distér ind a gommans ; mèz get nerh en tuemdér, 

Ha mar kavant en doar treu erhoalh a zoustér, 



Il n'y a pas de plus beau spectacle pour les yeux. 

Cependant on ne voit pas les abeilles s'en approcher pour re- 
cueillir du miel ; on n'entend pas non plus les oiseaux chanter 
joyeusement au haut des arbres. Là on ne remarque que de mé- 
chantes guêpes, des frelons, des cousins et des mouches veni- 
meuses, attirées en cet endroit par l'odeur lourde et nauséabonde 
qui se dégage de chaque fleur, et se répand dans Tair. 

O vous, qui aimez à vous reposer parmi les fleurs, craignez 
l'endroit où il y a des pommes de terre fleuries. Au moins, 
gardez-vous de vous endormir à l'ombre, ou bien, sous peu, vous 
éprouverez de violentes douleurs à la tète. 

II 

Pendant que les tiges sont couvertes de fleurs, les tubercules 
se forment à la racine^ en terre. Ils sont faibles tout d'abord ; 
mais, sous l'action de la chaleur, et s'ils trouvent en terre assez 
d'humidité, ils grandiront tous les jours. En peu de temps les 



LA MOISSON 987 

Ind e greskei bamdé : imber en avaleu, 
Lod é ront, lod en hir e zou bras el bouleu 
Ehuélér tud nerhus, deu ha deu, tri ha tri, 
Ë vannein, é touUI é tachen en hoari. 

Kent pêl er boketten e liouiw ér park abéh, 
Er hoed glas hag en dél e vilein hage séh. 
En doaren avaleu, distag doh ou grouiad, 
E houlen bout tennet, rak m'en dint anvé mat. 
Ne fal ket kemér skuir ar gement a sodet 
Ag ou avaleu doar n'en dès soursi erbet, 
Ou lausk bep plai en doar, de dremen ol en han ' 
Ha ne chonj on zennein ke n'en da er gouian ; 
Mèz, allas ! get er glàu ha get er fal amzèr^ 
Ar ou avaleu doar é kolant en hanter ! 
Hemb konz ag er ré vrein, pegement zou bréhet, 
Pegement a réral zou toulet d er prinwed ? 
Hamemb er ré iahan e chomou deurennek, 
Ha get-ai nevou groeit nameit predeu truhek^ 



pommes déterre, les unes rondes, les autres longues seront grosses 
comme ces boules que des hommes vigoureux, jouant deux à 
deux, trois à trois, lancent et roulent sur le terrain du jeu. 

Bientôt, dans le champ tout entier, les fleurs se fanent, les tiges 
vertes et les feuilles jaunissent et se dessèchent; en terre, les tu- 
bercules, mûrs à point, se sont détachés de leurs racines et de- 
mandent à être tirés. 

Il ne faut pas imiter tant de sottes gens qui, n'ayant aucun souci 
de leurs pommes de terre, les laissent tous les ans passer tout Tété 
en terre, et ne songent à les tirer qu'à l'arrivée, de l'hiver. 

Mais hélas ! par la pluie et le mauvais temps, ils perdent une 
bonne moitié de leur récolte de pommes de terre ! 

Sans parler de celles qui sont entièrement pourries, combien 
sont à moitié gâtées ou piquées par les vers ^ Mêmes les plus saines 
seront aqueuses et on n'en pourra faire que de mauvais repas. 



288 LA MOISSON 

En dud furan e den hag e cher hemb dalé 
01 ou avaleu doar kentéh men diot anvé^ 
E choéj en amzér gaér eit ma helleint aben 
Ou displég ar en dôar, ou séhein ou hampen. 
Ur bigel en ou dorn, ar en erwi kromet, 
A vitin bet en noz ind e labour get gred, 
E doul, e lam en doar en dro d'er plantenneu^ 
Ha dré vràu, ar er park* e den en avaleu. 
En amzér e zou tuem, hag en heaul ligernus 
E daul ar ol er bed é dérenneu loskus ; 
Peb unan zou huiz brein, peb unan e vahel, 
Atàu keti ketan é sàuant ou tîgel. 
Hanî, hani ne chonj arsàu a labourât, 
Ha ként pèl é huélér tennet ol er parkad. 

ni 

Kentéh men dé tennet ol en avaleu doar, 
Get resteu, panéreu, ha liés get er bar 



Les gens les plus sages tirent et ramassent leurs pommes de terre 
aussitôt quelles sont mûres, choisissent pour cela un beau temps 
afin de pouvoir sans délai, les éparpiller sur la terre et les bien sécher. 

Penchés sur les sillons, une houe à la main, ils travaillent avec 
ardeur du matin au soir, creusent et retirent la terre autour de 
chaque plante, et, avec douceur, tirent les tubercules à la surface. 

Le temps est chaud ; le soleil tout brillant darde sur la terre ses 
rayons pleins de feu. 

Ils sont trempés de sueur ; ils sont tous haletants ; mais, sans 
cesse, et au plus vite, ils manient la houe. 

Personne, personne ne songe à laisser ses travaux, et bientôt 
dans le champ tout entier les pommes de terre sont tirées. 

III 

Aussitôt que toutes les pommes de terre sont tirées^ on les 
transporte à la maison dans des corbeilles^ des paniers, et souvent 



LA MOISSON 289 

En OU hassér d'er gér ; mëz eit gober erhat, 
Ë ma rekis ou choéj, ou difiorh perhuéh mat, 
Ha lakat a ioheu, d'un tu, er ré vihan, 
D'en al, ol er ré iah, hag ol er ré vrasan. 
En avaleu bihan, kaîjet ged gran poret, 
É pad ol er gouian e vagou el loned : 
Er seud maget el se e gargou er goupen 
A leah dm, hag e rei er guélan amenen, 
Hag ol en dud e lar n'en dès bouitaj druoh 
Aveit lardeîn éhen, hag aveit lardein moh. 

Ë misk er ré vrasan ag en avaleu dpar, 
Cherret ha goleit mat en ul léh dous ha kloar, 
Ë ma ret hoah difTorh ha choéj er ré îahan, 
Eit bout hadet goudé, pen dei en neùé han. 
En avaleu aral en tigeah vou daibret. 
Ha get ai peb unan e hrei é huèlan pred. 
Lod en ou féhieu, ha hemb ou dibluskein^ 
Ar en tan, en deur berw, ou laka de boèhein, 



même dans une charrette. Mais, pour bien faire, il faut les trier 
avec soin, mettre en tas, d*uncôté^ les plus petites, de l'autre, les 
plus saines et les plus grandes. 

Les plus petites pommes de terre, avec un mélange de grains 
cuits, serviront à la nourriture des bestiaux pendant l'hiver. Avec 
cette nourriture, les vaches rempliront la jatte d'un excellent lait 
et donneront le meilleur beurre. Tout le monde convient aussi 
qu'il n'y a rien de mieux pour engraisser les bœufs et pour eur 
graisser les porcs. 

Parmi les plus grosses pommes de terre, ramassées et couvertes 
dans un endroit bien abrité, il faut encore choisir les plus saines 
pour être ensemencées au printemps suivant. 

Les autres seront mangées dans la famille, et chacun en fera son 
meilleur repas. 

Les uns, sans les éplucher et sans les couper, les font cuir da n 
de Feau bouillante et les mangent avec du lait caillé. 



:90 LA MOISSON 

Hag ou daibr get leah trank. Lod aral ér suben 
Ou foèh ha liés mat ou rost en amenen. 
Réral neoah ou rah pé ou diblusk kaërik. 
Ou foéh en deur, ou flastr, avel youd^ ér belig. 
A pe huélant darriw ha poèh er beligad^ 
De ieinein ar en daul é hastant hé lakat, 
Hag imber peb unan. en é zorn ul luei koed, 
E gemér hag e zaibr ke nen dé koutantet. 
Ar en daul é hès hoah, en tachad ihuélan. 
Ur hard pé ur pod bras lan a chistr en huékan, 
Chistr milein avel eur^ rah goleit a chumen, 
Ha peb unan d'é dro e iv get er huéren. 
Eurus enta er ré e est avaleu doar ! 
Ind e viuou hemb poén, ha^ get ur joé hemb par, 
Pe venneint a nehai dariw ur beligad, 
Ind e hrei de bep kours, pad er blai, predeu mat. 



Les autres les mettent à cuir dans la soupe et souvent les font 
rôtir dans du beurre. 

D'autres cependant, après les avoir râpées ou épluchées avec 
soin, les font cuir dans de l'eau, les écrasent dans un bassin et en 
font une sorte de bouillie. 

Quand ils voient la bassinée cuite à point, ils se hâtent de la 
placer sur la table, la laisse un peu se refroidir, et bientôt chacun^ 
une cuillère en bois à la main, en prend et en mange à satiété. 

Auhaut delà table on voit encore un pot ou un grand pichet 
tout plein du meilleur cidre, du cidre jaune comme de Tor, tout 
couvert d'écume. 

Un verre à la main, chacun en boit à son tour. 

Heureux donc ceux qui récoltent des pommes de terre. Ils vi* 
vrontsans peine, et, avec une joie suprême, quand ils voudront en 
cuire quelques bassinées, ils en feront de temps, en temps pendant 
l'année, de bons et excellents repas. 



LA MOISSON tf 1 



IV. 



Elsen, G mem broïs, é poéni, er mézeu 
E zou aveît en ol ur vamen a vadeu : 
Inou, édan er gué, é kavér goaskeden. 
Ha, d'en han, er pradeu e zou karget a foen . 
En doareu kardelet e rei en ol vlaîad, 
Hag é You, pad er blai, de zaibrein bara mat. 
Mar dohbet soursius de lakat koarhègi, 
Huî ou pou hemb arsàu lîénaj lan hou ti. 
01 en avalenneu, ker guen d'en neué han, 
E rei doh ha fréh huèk, ha chistr ag er guèlan. 
En ur park drueit mat, ha disolo ha kloar, 
Mar e hués get soursî hadet avaleu doar; 
D'en han el d'er gouian, hui e hellou bamdé, 
Hemb doujein er geltri, biùeîn é leuiné. 



IV 



C'est ainsi , ô mes compatriotes y que pour tous ceux qui se 
donnent de la peine, la campagne sera toujours une source de biens. 

Là, les grands arbres donnent de Tombrage^ et, en été, les 
prairies sont remplies de foin. 

Les champs bien engraissés produisent toute sorte de blés, et il 
y a. pendant Tannée, d'excellent pain à manger. 

Si vous avez eu soin de semer du chanvre, il y aura du linge en 
abondance dans votre ménage. 

Les pommiers, si blancs pendant le printemps, vous donneront 
el des fruits savoureux et du cidre excellent. 

Si, dans un champ bien engraissé, découvert et abrité, vous avez 
ensemencé des pommes de terre, vous pourrez tous les jours, en 
hiver comme en été, vivre heureux sans craindre la famine. 



292 LA MOISSON 

r 

Marsé ne hués chet doar^ marsé ne hués nitra, 
Ataù, ar er mézeu, hui e gavou bara. 
Peb dor, en cl tiér, zou digor aveit oh : 
Tosteit bet en uéled, groeit vou stad a hanoh ; 
Hui hou pou lojeris, reît e voù ti'oh hou pred. 
Hag ur huérénad chistr eit torrein hou séhed. 

Biùet, o mem broïs, biùet ar er mézeu, 
Ne glasket ket monçt de chom d'er hérieu. 
Ër hérieu, allas ! é ma kalet biùein, 
Ha paudmat n'ou dés chet memb bara de zaibreîn ; 
Liés mat é huélér, ér hérieu vrasan, 
Tud goasket d'er vizér, é verwel get en nan 1 

IziDOR EL Labourer . 



Peut-être ne possédez-vous pas de terre, peut-être n*avez-vous 
rien, vous trouverez quand même du pain à la campagne. 

Dans chaque maison les portes vous seront ouvertes ; approchez- 
vous du foyer, vous serez bien reçu. Vous aurez votre logement, on 
vous donnera votre repos, avec un bon verre de cidre pour étancher 
votre soif. 

Restez, ô mes compatriotes, restez à la campagne, ne cherchez 
pas à aller demeurer en ville. 

En ville il est bien difficile de vivre et beaucoup n'y ont pas de 
pain à manger. 

Souvent on voit dans les plus grandes villes, des gens succomber 
sous le poids de la misère et mourir de faim. 

IsmoRE LE Laboureur. 




POÉSIES FRANÇAISES 



^*^^0^^^^^*^t0^^0iÊ0*m^^^ 



SOUVENIRS DE BRETAGNE 



Au Y^ Olivisr db Gourcuff. 

Ainsi qu'un gigantesque nid 

Tient aux flancs verts d'une montagne» 

Au fond de la vieille Bretagne 

Il est un village béni. 

A chaque pas, dans la campagne, 
Le pèlerin trouve une croix : 
Ce que Ton aimait autrefois 
On l'aime encor dans la Bretagne. 

Oui, c'est la terre des élus ! 
L'honneur, la foi, rien ne s'y rouille ; 
Le dur paysan s'agenouille 
S*il entend sonner l'angélus. 

saint berceau de mon enfance. 
Nul ciel n'est plus pur que le tien. 
Nul ne verse au cœur du chrétien 
Plus de noblesse et de vaillance l 

Quand on parle de liberté 
Dans les châteaux ou sous le chaume, 
Ton cœur, vaste comme un royaume, 
Se souvient, et bat de fierté ! 

TOME XIV. — OGTOBRlfi iSqS. aO 



294 SOUVENIRS DE BRETAGNE 

Pour consacrer ton auréole. 

Un géaot viut, Napoléon... 

L'on se batlait à Quiberon 

Tout aussi bien qu'au pont d'Arcole ! 

-i ' 

Qi] ils sont beaux à voir, Ces fronts hauts 

Qu'on dirait faits pour des couronnes ! 

Qu'ils sont doux, ces chants monotones 

Qui semblent prier sans repos I 

J'aimais tant les pâles veillées 
Où le vieux chouan racontait 
Comment jadis on se battait, 
Puis cent légendes oubliées... 

J'aimais le crucifix de houx 
Au pied duquel une veilleuse 
Tremblait, fautastique et brumeuse, 
Quand au bois pleuraient les hiboux. 

J'aimais ces contes dé sorcière, 
Que l'on écoutait l'œil en feu... 
Dix heures sonnaient -à Saint- Leu : 
Chacun regagnait sa chaumière. 

Et, chaque nuit, nos souvenirs 
Nous donnaient des rêves étranges, 
Où paissaient des sylphes, des^anges, 
Des revenants et des martyrs. 

Ces dolmens, ces rochers grisâtres, 
Cette mer au flot azuré. 
Les grands genêts au front doré 
Sous lesquels s'endorment les. pâtres 







SOUVENIRS DE BRETAGNE 295 

Ces pèlerinages fameux. 
Ces clochers peuplés d'hirondelles, 
Ces bras forts et ces cœurs fidèles, 
Ces paysannes aux yeux bleus ; 

Ces forêts pleines de mystère, 
Ce doux mystère plein d'amours, 
Et ces amours si pleins de jours, 
Tout cela fait aimer la terre I 

mon village^ en revoyant 
La croix de fer de ta chapelle, 
Je soupire, et je me rappelle 
Un passé chaste et souriant. 

On n'est, hélas ! dans l'existence, 
Heureux que par le souvenir ; 
Qui peut douter de l'avenir 
Quand le passé fut sans souffrance ? 

Oh 1 je ne doutais pas alors, 
Je ne voyais à toutes choses 
Que des horizons grandioses. 
J'éternisais tous les trésors. 

J^aimais une figure blanche, 

Des cheveux blonds, des yeux d'azur, 

Un sourire rêveur et pur, 

Un cœur d'ange. . . On la nommait Blanche ! 

Tous nos serments sont sans retour ; 
Chez nous, comme on se bat, on aime, 
Et pour le plus fier diadème 
On ne trahirait pas l'amour. 



296 SOUVENIRS DE BRETAGNE 

Nous avions grandi côte à côte» 
Ensemble pleurant et chantant ; 
Plus tard si nous nous aimions tant, 
ciel, était-ce notre faute ! 

Mais j'étais trop pauvre pour deux. . . 
Pour mériter mieux sa tendresse, 
Il fallait avoir la richesse ! 
Qu'il fut triste, le jour d*adieux ! 

Sa tête touchait mon épaule ; 
Elle me dit dans un sanglot : 
f Si tu m'aimes, reviens bientôt. 
Ou j'irai dormir sous un saule !.. » 

Deux ans plus tard, je revenais 

Au village, riche et fidèle ; 

Je souriais à l'hirondelle, 

Aux rochers gris, aux vieux genêts. . . 

Bientôt je heurtais £^la porte ; 

La vieille Yvonne au seuil parut, 

Me regarda, me .reconnut, 

Et me répondit : o Elle est morte !.. » 



Oscar de Poli. 




¥ 



Seule !... 



-40*- 



Oh ! ne quittez jamais. c*e9t moi qui vous le dis, 
Le devant de la porte où Ton jouait jadis. . . . 

Brizbux. 



I 



Quand Germaine quitta le doux pays natal 
Pour s'en aller là-bas, dans la ville lointaine, 
Ohl comme elle pleura I Mais Tamour filial 
Soutint les pas tremblants et le cœur de Germaine. 

«c Ils se sont envolés, nos rêves de bonheur, 
Depuis que, ruiné, mourut ton pauvre père. 
Germaine, tu seras l'ange consolateur. 
Le soutien de ta mère et deton petit frère. 

Bien longtemps j'ai lutté contre les coups du sort : 
Mon front naguère encor rayonnant d'allégresse 
Semble déjà marqué pour la prochaine mort. 
Et mon âme fléchit sous l'immense tristesse. 

Mon enfant bien-aimée, il faut hélas ( partir : 
L'infortune sur nous étend sa main glacée, 
Puisons au Cœur divin la force de souCTrir. 
Va, ma bonne Germaine, ô ma fille adorée. » 

El Germaine a quitté le doux pays natal 
Pour s'en aller là-bas, dans la ville lointaine. 
Oh I comme elle a pleuré ! Mais l'amour filial 
Soutient les pas tremblants et le cœur de Germaine. 



298 SEULB!. 



II 



A son comptoir assise, elle rêve tout bas, 

Et ses grands yeux profonds se remplissent de larmes 

Elle rêve à sa mère, à son frère, h là-bas. . .'. 

Ce doux là'has pour elle a gardé tous ses charmes. 

é 

Et puis, l'isolement dans la grande cité 

Est si lourd à son âme impétueuse et tendre ! 

Son jeune cœur aurait besoin d'être écouté 

Par un cœur noble et pur, et digne de l'entendre. 

Tous les jours à sa mère elle écrit sa douleur, 
Son désir de la voir, de Tembrasser encore 
Et de sentir son cœur battre contre son cœur ; 
Ses pleurs coulent souvent du soir jusqu'à Taurore. 

Sa prière s'élève ardente vers le Ciel : 
« Mon exil est bien long et l'épreuve est trop dure ; 
Mon Dieu, préservez>moi d'amertume et de fiel, 
A jamais gardez-moi sans tache et sans souillure. 

Oh I cet isolement dans la grande cité 

Est si lourd à mon âme impétueuse et tendre ! 

Mon jeune cœur aurait besoin d'être écouté 

Par un cœur noble et pur, capable de m'entendre. 

P. GlQUELLO. 



M. Clair Tisseur, dernier survivant des quatre frères Tisseur qui 
furent des intelligences d élite, vient de mourir è Nyons (Diôme). 
Noire collaborateur Yves Bcrihoii nous avait adre^sé un soiniel 
dédié à Fauteur distingué de Pauca Paucis, que nous croyons 
devoir insérer aujourd'hui. 



A UAUTEUR DE PAUCA PAUCI 



Phydilé, PhydUé, quand je ne serai plus. . 

Pauca Paucis. 

Poète tu vivras dans la clarté sans fin, 
Car ton âme est la bœur de celle dlonie. 
Les profanes mourront dans leur ignominie 
Les Poètes vivront dans le Calme divin. 

Amants pieux de la Beauté, de l'Harmonie, 
Nous n'aurons pas chéri ces déesses en vain : 
Nous les posséderons à jamais lorsqu'enfîn 
L*àme fuira le corps après son agonie. 

Sur les degrés du Temple harmonieux et pur 
Que ta Muse d'Hellas bâtit en plein azur 
Et que de flamme et d'or Héiios environne, 

La divine Milo, cette fleur de l'été 

Sur ton front radieux posera la couronne, 

Poète plein de grâce et de sérénité. 

YvKS Berthou. 



NOUVELLES ET RECITS 



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Ik VIEILLE GHi^PËLLË Dl KËRDUALLE 



A Kerdualle, en pleine campa^ne^ au milieu d'un énorme bou- 
quet d'arbres centenaires touffus et serrés, s'élève une vieille cha- 
pelle aux murs noircis, recouverts par plus d'une épaisse couche de 
lierre, à 1 aspect triste, presque mystérieux... aussi mystérieux 
que rétrange légende qui s'y rattache — tout à fait abandonnée. 
Son clocheton de forme carrée h sa base, ajouré comme d'anciennes 
meurtrières et d où ne part plus depuis près d'un demi-siècle aucun 
son, aucun appel à la prière, donne asile aux passereaux, aux petits 
encore sans ailes, et sert de dernier gîte aux vieux qui y viennent 
mourir. — Quand vient le printemps, les hirondelles y font leurs 
nids, et de vieilles chouettes y logent depuis longtemps. Des brins 
de pailles et de mousses, apportés là par de mignons becs noirs, 
masquent presque complètement Tunique ogive aux vitraux brisés, 
et, au dedans une sorte de volière, où martinets, pinçons et hiboux 
entrent, sortent gravement, donne à ce lieu abandonné un charme 
extraordinaire et penchant. — Deux espèces ennemies nichent là, 
côte à côte comme des gens bien différents réunis sous le même 
toit, dans la même maison : oiseaux de jour^ oiseaux de nuit, 
chauves-souris, et hirondelles !... 

Sa porte vermoulue ne s'entrouve que de loin en loin et sous la 
poussée d'une main étrangère, car dans la contrée personne n'y 
entre jamais, nul n'y prie, pas un enfant ne s'y agenouille. Les 



LA VIEILLE CHAPELLE DE KERDUALLE 301 

paysans revenant^ les soirs de foires ou de marchés, très tard, aiment 
mieux faire un long détour pour rentrer chez eux^ que d'y passer 
tout près. Ils la fuient comme un lieu hanté, maudit ; et le dernier 
curé qui y a célébré le Saint-Sacrifice, — trouvé mort un mathi sur le 
seuil de la sacristie, la tête voilée de son surplis, comme s'il avait 
voulu, dans un suprême mouvement de terreur, échapper à quelque 
effroyable vision, — n'a jamais été remplacé. 

Et cependant la messe y est dite une fois Tan, dans la nuit qui 
précède le pardon de cet admirable coin breton. Vers minuit dans 
la vieille chapelle de Kerdualle commence la messe, mais une messe 
silencieuse où l'on n'entend point le son des lèvres qui remuent, ni 
le tintement de la clochette à l'élévation^ vainement agitée. 

Les cierges à l'autel étincellent, cette nuit-là de clarté, et la nef et 
les bas-côtés s'emplissent d'une foule pressée et disparate. 

Au premier rang, près de la table Sainte, les fées en toilettes de 
gala répandent des parfums exquis et rares, étalent leurs richesses, 
leurs étuis d'or, où sont enfermés des breuvages enchantés. Les 
loupS'garous avec leurs petits bonnets rouges posés gentiment 
entre les oreilles et leurs lunettes à branches d'argent, tournent 
maladroitement les pages de leurs missels écornés, et sautent du 
premier Evangile au Canon. 

Puis, le conducteur des morts avec son bissac sur le. dos, plein 
d'àmeé damnées, où pêle-mé'e se heurtent de jolies petites âmes de 
nonnettes, de mignonnes paysannes, de vieilles duchesses, d'aca- 
riâtres commères avec de grosses et bien vilaines âmes, de notaires, 
de marchands de vin, de moines et de sacristains. 

Au deuxième rang, des reines et des marquises en robes de velours 
cramoisi et de brocart couleur du ciel, en coiffe de dentelles, en 
manteaux d'hermine attachés aux épaules par des agrafes en topaze, 
en émeraude ou en saphyr. 

Des seigneurs en habits chamarés d'or et d'argent, aux chapeaux 
empanachés, des marquis aux épées enrichies de perles et de pierres 
précieuses. 

Et des chevaliers de Saint- André en des poses inclinées donnent 
la main à de petites baronnettes qui cachent, sous Téventail ourlé 
d'opales, un malin sourire et les conduisent sans bruit à leur place. 



302 LA VIEILLE CHAPELLE DE KBRDUALLE 

Et» à chaque signet, à chaque génuflexion on ne voit que man* 
chettes et jabots de Malines et point d'Angleterre ; nuques poudrées 
à frimas, cheveux couleur de nuit et chignons d'aurore. 

Enfin au troisième rang» des bergères en Jupes de molleton bleu 
du roi. aux corsages lacés, garnis aux échancrures de large velours 
à reflets variés, échangent les rubans de leurs houlettes contre des 
croix et des cœurs en vermeil avec déjeunes gars en culottes courtes. 
Et, près du bénitier, Jean le feu qui ne peut tenir en place, qui 
arrive fatigué de courir les clarières, et qui élève de temps en temps 
ses doigts au bout desquels dansent de petites flammes bleues. 

Tous ont des visages tristes, ennuyés, aflairés, éternisés dans la 
même pensée de pénitence, de regret ou d'extrême lassitude, et c'est 
à voix très basse que les anciens amis se saluent. 

— Je suis la petite Blanche des Foljoies, fait une baronne à l'air 
mutin en s'inclinant devant la vieille marquise des Troibîquets. . . 
Dieu I qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes rencontrées ! 

— Vraiment ma belle, je vous croyais sous d'autres cieux. . . 

— Ah ! croyez que ce n'est pas gai d'être passée de vie à trépas î 

— A qui le dites- vous, très chère ! 

— J'ai comme la langue engourdie, pense une enragée duchesse 
aux gants trop longs et au corsage trop court, en ramassant son 
éventail tombé. 

— Tiens, voilà la vieille chipie d'Irène de Landieu, je lui deman- 
derais volontiers si elle porte toujours son aflreux toutou dans son 
manchon d'astrakan usé. 

Une autre, toute jeune, grogne en élevant son lorgnon d'écail à la 
hauteur de son nez retroussé ; a-t-on jamais vu ! jusqu'en cette' 
vieille chapelle et par une semblable cérémonie avoir l'impudeur 
tranquille du décolleté, — c'est dépasser les limites en vérité ! à son 
âge, c'est honteux ! 

J'ai bien soif, marmotte un gros moine, rien à boire dans ce pays ! 
c'est désespérant... ah I que je regrette ma bonne trappe. 

Et la messe continue... le prêtre va lire l'OfTertoire marqué du 
large ruban vert quand derrière l'autel apparaît Satan conduisant 
Proserpine... Aussitôt toutes les têtes se lèvent et les feuilles des 
missels se tournent deux à deux, trois par trois, sous les doigts 



LA VIEILLE CHAPELLE DE KERDUALLE r03 

distraits... Satan fait le tour de l'église, apportant une pensée de 
vanité aux femmes, glissant à l'oreille de i*un une idée mauvaise, 
remettant eu mémoire à l'autre le péché qui l'a damné. 

— C'est ta gourmandise, dit*il au sacristain, qui t*a perdu : vois- 
tu, tu aimais beaucoup trop le vin de ton vieux curé : c est très bon 
le vin blanc des burettes, mais avoue que tu les vidais par trop 
souvent... Toi, marquise, tu faisais trop de musique. . c'est très beau 
la musique mais pas trop n'en faut... tes voisins en devenaient 
enragés... te souviens-tu de certain menuet en ai avec des modu- 
lations en son Tra la, la, la, la, la, la... il est vrai que cela 

exprimait si gentiment une joie pleine de confiance telle 

que doivent &dl ressentir de jeunes époux .. puis encore quelques 

modulations mélancoliques avec des bémols tu pensais alors à 

ton mauvais ménage, coquette... Et toi, vieux Célestln de malheur, 
ea as-tu reçu assez d*écus pour des messes que tu n'as pas dites } 
allons, vilain corbeau patenté, ne prends donc pas ton air important 
et gesticule un peu moins dans ton habit trop étroit. — Dis, as-tu 
volé assez les pauvres diables qui te confiaient leur argent P As-tu 
assez escamoté, à ton profit, bien entendu, de testaments ; et avec 
quel aîse encore!!.. Soyez tranquille, mon ami, vos dernières 
volontés seront faites ; elles sont sacrées pour moi. Ne savez-vous 
pas, très cher^ que le notariat est un véritable sacerdoce. Hein ? 
pouvait-on mieux tromper son monde ? Tu peux dire, toi, que tu 
n*as pas volé ta place chez moi. Il n'y a guère que là, du reste, où tu 
auras été honnête... 

Toujours orgueilleuse et jalouse, belle marquise ? L'envie était, 
je crois, votre péché mignon ; et la médisance, la calomnie ne s'écar- 
taient pas souvent de votre foyer.... elles y étaient en si bonne com- 
pagnie .. c'étaient, si j'ai bonne mémoire, vos plus chères amies 

J'allais passer près de toi, — Lisette vraiment je ne te reconnaissais 

plus ton teint de rose et de neige s'est un peu assombri... dam ! 

eo enfer, tu sais, c'est pire que sous le ciel des tropiques... le climat 
n'y est pas clément... mais pourquoi aussi arrivais-tu, toujours en 
retara, à la sainte messe P après le premier évangile, dérangeant 
tout le monde, apportant des distractions à tous P.. . Tu étais trop 
paresseuse ma fille, et tu aimais un peu trop ton lit mollet. 



304 LA VIEILLE CHAPELLE DE KERDDALLE 

Bonsoir^ beau seigneur de Herbettes. Eh bien! penses-tu aussi 
souvent à la comtesse, ta voisine? Lui en as-tu assez conté de propos 
galants, les jours à chasse de courre ? Et trouves-tu maintenant 
qu'elle vaille le soin que tu as pris à te damner P Lui dirais-tu en- 
core : « Comtesse de mon cœur, je donnerais ma part de paradis, 
je vendrais volontiers mon âme au diffble pour un de vos baisers.. .» ? 

Ah ! te voilà, toi, vieille mégère. Tu es aussi verte, rageuse qu'au 
temps où tu faisais une vie d'enfer à ton pauvre mari, lui criant à 
tout propos : « J'aimerais mieux être chez Satan qu'en votre com- 
pagnie, vieux polichinelle !» Ah ! tu peux être tranquille, tu n'es pas 
parée de Je revoir celui-là : il a gagné, lui, le paradis en ta société. ' 

Et le dernier évangile se dit pendant que près de la porte Satan 
fait une cabriole savante, se frotte les griffes Tune contre l'autre, en 
pensant à toutes les âmes en état de péché mortel qu'il va prendre 
dans la journée : car, les jours et surtout les soirs de pardon, la 
moisson est belle pour lui. 

Les cierges s'éteignent.... les dames et les seigneurs se retirent 
deux à deux après avoir marqué d'un éventail, d'un missel, d'une 
perle, d'un diamant, d'un ducat chaque place pour la prochaine 
messe. 

Et les loups-garous ferment la marche sans froisser une robe, 
sans marcher sur une queue, sans compromettre un volant sur leur 
passage, avec une habileté délicate qui prouve leur habitude du 
monde.... tandis que les fées s'évanouissent dans un nuage d'or, 
laissant après elles, dans la vieille chapelle de Kerdualle une vague 
odeur d'ombre et de myrthe : tous les parfums deTArabie... 

Gette db LA Saudrate. 



I^i^ 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 



La Soif du Juste, par Edmond Thiaudière, chez Westhausser^ Paris. 

Après la Proie du Néant, la Complainte de Vêtre, la Décevancedu. vrai, 
M. Edmond Thiaudière vient de publier un nouveau volume de sen- 
tences ou notes pessimistes, la SoiJ du Juste^ qui se distingue, comme 
les précédents, par la profondeur de l'observation et Toriginalité des 
aperçus. Doué d'une âme droite et sensible, l'auteur a été frappé plus 
que beaucoup d'autres de la cruauté delà nature, et, à cette force aveugle 
qui règne par la destruction, il a rêvé d'opposer le sentiment d'éternelle 
justice qui réside au fond du cœur de tout homme bien né. <' C'est, 
pour employer ses propres expressions, « l'honneur de l'homme de défri- 
cher, autant qu'il le peut, le champ infini des iniquités naturelles, et 
d'y cultiver la' Justice, cette plante idéale et merveilleuse qui ne pousse 
d'elle-même qu'en Fâme humaine à une certaine altitude. » Toutefois, 
son pessimisme lui interdit l'espoir d'une récompense future. Il estime 
que la Justice veut être aimée pour eHè-mème. Gela est bien, et rappelle 
le Jasiam et tenacem proposiii viram d'Horace ; malheureusement il 
serait impossible d'édifier un système d'éducation morale sur cette doc- 
trine qui ne peut convenir, l'auteur le reconnaît lui-même, qu'à une 
élite, et non au commun des mortels. Ceci posé, nous acceptons le point 
de vue de M. Thiaudière. Il est certain qu'à ne la considérer que d'après 
ses effets immédiats, la nature a quelque chose de désespérant pour le 
penseur. C'était Tavis de Pascal lorsqu'il disait : < En regardant tout 
l'univers muet et l'homme sans lumière et abandonné à lui-même, et 
comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce 
qall est venu y faire, ce qu'il deviendra en mourant, j'entre en effroi, 
comme un honmie qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et 
qui s'éveillerait sans connaître où il est. » L'auteur de la SoiJ du Juste, 
lui aussi, est entré en effroi^ il est tourmenté par la même inquiétude, 
et cherche à s'orienter dans l'île déserte où le hasard l'a jeté, mais en 



30(i NOTICES ET COMPTES RENDUS 

d^pit de la nuit environnante, Pascal du moins, avait entrevu la lueur 
céleste : « malgré toutes les misères qui nous touchent et qui nous 
tiennent à la gorge, dit-il encore, nous avons un instinct que nous ne 
pouvons réprimer, qui nous élève. > 

C'est le cri du cœur d'un homme dont la raison est trop exigeante 
pour accepter des jugements tout laits, mais en même temps trop cir- 
conspecte pour nier de prime ahord. La lueur céleste dont nous venons 
de parler n'a pas encore brillé au^ yeux de M. Thlaudière, néanmoins 
il ne nie pas, il se contente de douter. Il est d'ailleurs beaucoup plus 
spiritualiste que matérialiste, malgré son pessimisme ; il emprunte à 
la morale antique ce qu'elle a de meilleur. En outre il se rapproche 
beaucoup de la morale évangélique par l'amour du prochain, et quel 
qu'en soit le fond, sa doctrine, pleine de sincérité et de bonne foi, tend 
plutôt à relever la dignité de Thomme qu'à l'amoindrir. 

Par le style, M. Thiaudière se rattache à la grande famille de nos mo- 
ralistes. Esprit généraiisateur. il est à la fois précis et sobre. Elle est de 
lui cette maxime frappée comme une médaille antique, c Quelque 
chose gâte tout », maxime, qui pourrait servir d'épigraphe à ses notes 
pessimistes, et qui rappelle l'admirable chapitre des essais de Montaigne 
intitulé : Noos ne goastons rien de pur. » Il est malaisé dans un recueU, 
comme la Soif du Juste, qui renferme plus d'un millier de pièces déta- 
chées de ne pas se répéter de temps à autre, mais dans ce cas, l'auteur 
sait donner a son idée un nouveau tour vif et original, qui suivant le 
mot du même Montaigne Venjonce plus avant dans l'esprit . C'est en 
résumé, un livre fort bon à méditer et fortifiant que la SoiJ du Juste ; 
chaque pensée s'y détache en relief avec beaucoup de vigueur, l'auteur 
sait même donner à quelques-unes d'entre elles une tournure poétique 
qui en augmente le charme. Les unes ont plus de profondeur que 
d'éclat, les autres plus d'éclat que de profondeur, mais toutes portent 
l'empreinte d'un esprit délicat et distingué, et comme un véritable 
éllxir, chacune d'entre elles renferme beaucoup de saveur, sous un petit 
volume. Nous croyons devoir en citer plusieurs à titre d'exemple : 

— « Les âmes supérieures sont déjà sorties de leurs corps vivants, et 
elles planent fort au-dessus. > 

— c Quel autre moyen de s'élever pour une âme que de jeter son 
lest, c'est-à--dire ses passions ! 

— Est supérieure toute âme qui a sa ligne de flottaison au-dessus 
du monde connu. 

— L'esprit de l'homme à mesure qu*il monte dans les régions plus 



NOTICES ET COMPTES RENDUS ?07 

hautes modifie par toute une série de contradictions sa manière d'envi- 
sager les choses humaines. 

— Nous devons corriger le plus possible par notre douceur propre 
Tuniverselle amertume. 

— Que chacun suive cette règle de vie d'être bon envers ceux qui 
dépendent de lui, ou se trouvent sur son chemin, et voilà l'humanité 
transformée. » 

Gomme on peut le voir par ces exemples, chez M. Edmond Thiau- 
dière la noblesse de l'expression s*allie à la noblesse de la pensée. 

Léo Lucas. 



* 



Histoire «t LiTTâRA.TCJKB, par Edmond Biré. — Lyon, librairie 
générale, catholique et classique^ Emmanel Yitte, 1895. 

Je ne crois pas m'aventurer en disant que,depuis la mort de Sainte Beuve 
etd*Àrmand de Pontmartîn, M. Edmond Biré est, avec M. Brunetière, 
le premier des critiques littéraires français. SU est moins connu, dans 
le monde parisien, que M. Jules Lemaitre ou M. Anatole France, n'en 
accusez que la raison ou les raisons qui l'ont retenu à Nantes, mais le 
Paris sérieux et lettré le tient en très haute estime et l'Académie lïra 
chercher quelque jour, tout iconoclaste qu'il paraisse à plusieurs des 
membres de Tiilustre compagnie. 

On ferait tort à M. Biré en ne voyant en lui que « le critique » de 
Victor Hugo. Certes^ dans son amour généreux du passé, son zèle 
ardent pour la vérité, il le fut, ce critique, jusqu'à Tachamement ; il 
démonta les inventions, il creva les chimères du poète, aussi vain et 
£aux que grand, il le prit perpétuellement en flagrant délit d'inexacti- 
tude volontaire, de mensonge irréfléchi ou calculé ; il fut le véridique, 
mais rimplacable témoin de la vie de Victor Hugo, et, dans ce combat 
singulier, on put, sans irrévérence, le comparer au moucheron de La 
Fontaine qui a le dessus sur le lion. Mais il ne s'en tint pas là, il étendit 
à d'autres hommes, à d'autres œuvres, ses enquêtes érudites, ses pro- 
cédés de sûre investigation. Dans le domaine de l'histoii^e qui lui est 
aussi familier que celui des lettres, il s'attaqua à d'autres légendes, il 
dénonça des personnages qui avaient sur la conscience, non plus des 
fautes, mais des crimes et à qui le génie ne servait pas d'excuse. Pendant 



308 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

qu'il abattait des idoles, il relevait des statues tombées. Sa critique 
n'étant jamais oiseuse ou sceptique, poursuivant toujours un but, 
accomplissant un devoir il laissera la bonne renommée d'un justicier 
historique et littéraire. Il a achevé son € Victor Hugo » ; quelque autre 
grande figure du siècle le séduira -t-elle! On peut Tespérer. Il écrit, en 
attendant, de savoureux morceaux détachés, des porircùU à la Sainte 
Beuve. De ces articles il a composé d^à plusieurs volumes, dont le 
dernier en date s'intitule, aussi justement que simplement : Histoire et 
LUiératare, 

L'histoire a le pas sur la littérature et, de fait, la plus substantielle 
étude du livre une notice de loo pages, est consacrée à un éminent 
écrivain qui fut surtout un grand historien^ H. Taine. Même après 
l'ouvrage de M. Àmédée de Margerie, Tétude de M. Biré, conçue dans le 
même esprit, est tout entière à méditer L*auteur y montre très bien ce 
qu'il y eut d'incomplet, de systématique chez Taine, historien littéraire, 
ce qu*il y a de profond et de sincère chez Taine historien politique. Ses 
préférences vont naturellement à Tœuvre définitive, Les origines de la 
France contemporaine qu'il rapproche, dans la magistrale importance du 
si^et et des idées, de ÏEsprU des lois, K travers tant d'éloges, il adresse à 
Taine deux justes reproches, celui d'avoir ignoré la Vendée militaire^ celui 
d'avoir maltraité Napoléon. 

Les notices suivantes relèvent encore de Thistoire . Le comte Henry 
de Virieu, héros et victime, type noble entre tous du royaliste libéral ; 
Cathelineau, dont la pure gloire pouvait se passer du débat engagé 
entre M. Gélestin Port et M. l'abbé Bossard autour de son titre ou de 
son brevet de généralissime de la grande armée catholique et royale ; 
Julten (de Paris), l'ami de Robespierre, le féroce représentant en mission, 
mort dans la peau d'un savant et d'un philantrophe , Napoléon encore, 
qu'il ne s'agit plus de défendre contre la partialité de Taine^ mais d'ap- 
précier avec une équité que n'eut pas toujours son panégyriste, M Henry 
Houssaye. Tous ces personnages et leurs satellites éveillent en l'esprit, sous 
la plume de M. Biré, cette passion du juste et du vrai inséparable de l'ar- 
deur sincère des convictions. Le distingué critique eût pu classer dans 
l'histoire Mi >" de Miollis, évèque de Digne sous le premier Empire ; s*il le 
met dans la littérature, c'est que le vertueux prélat, avant d'être biogra- 
phie par M"" Ricard, avait été quelque peu défiguré sous les traits de Tévè- 
que Myriel, des Misérables ; M. Biré relève, avec une douce ironie, les er- 
reurs qui fourmillent dans le récit de Victor Hugo, il prend ainsi congé du 
grand poète. Il parle ensuite de Lamennais, ce malheureux homme de 



NOTICES KT COMPTES UEiNDUS 309 

génie, qu*il plaint plus qu'il ne le blâme -, du P. Delaporte, un religieux 
très lettre, qu'il fait connaître et aimer ; du vicomte Melchior de Vogué, 
disciple de Chateaubriand et d'Alfred de Vigny, rêveur idéal, gentilhomrQe 
de lettres par excellence. Il est dur ''pour la critique universitaire de 
MM. Merlet et Gidel. Dans son dernier essai il rend un délicat hommage 
à un poète et conteur o;:iginal qui eut des parties de génies, Villiersde 
risie Adam et range sa vie, écrite par M. du Ponlavice de Hegssey, parmi 
les romans bretons 

Je viens d'écrire le mot essai. Tel morceau de M. Biré, plein de bon 
sens et de verve, documenté — comme on dit à présent, et savoureux aussi, 
fait bien songer aux meilleurs essagists anglais, disciples eux-mêmes de 
noire Montaigne. Oserai-je dire à un littérateur si bien renseigné que la 
première édition des Poèmes antiques de Leconie de Lisle est de i85a 
(chez Marc Ducloux) et non de i853, comme il l'imprime à la page 874 ? 
Je lui prouverai ainsi, tout au moins, avec quelle nltention j'ai lu son 
dernier volume. 

Olivier de Gourcuff. 






La TIB GHnÉTIEISNE XV MILIEU DU MONDE ET iNOTRE SIECLE , CUlre- 

tiens pratiques par la princesse Caroline de Sayn Wittgeustein, 
recueillis, revus et publiés par Henri Lasserre. — Paris, E. Dentu, 
éditeur, 1896. 

Voilà un livre qu'il faut approfondir, un livre qui fait penser, qui 
porte au bien, mais qu'une plume profane ne saurait aborder en quelques 
lignes hâtives. C'est un traité tout spirituel, quoiqu'il soit destiné aux 
gens du monde ; c'est une Imitation de Jésus-Christ pour la société 
duXlX« siècle. Tenterons- nous d'analyser, essaierons- nous d'apprécier? 

11 y a quelques années, le grand publiciste catholique, M Henri 
Lasserre^ était à Rome ; dans le cimetière des Allemands, il s'arrêta devant 
la simple tombe de Caroline^ princesse de Sayn Wittgenslein, de la 
famille de Iv^anov^a, née en 1819^ morte en 1887. La patricienne ense- 
velie dans cet obscur sépulcre avait reçu en partage tous les dons 
de la naissance, de Tesprit et du cœur. Animée d'un zèle apostolique, 
elle avait vécu dans la retraite, mais elle avait voulu faire profiter ses 
contemporains des résultats de son expérience, en même temps que des 
trésors de sa piété. M. Lasserre fut chargé de revoir un de ses ouvrages, 

TOME XIV. — OCTOBRE i8(j5. 21 • 



310 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

ce traite ai^oard*hui publié sur les devoirs et sur la pratique de la vie 
chrétienne en notre temps. Dire qu'il s*est admirablement acquitté de la 
tâche délicate d'éditer un livre français écrit par une étrangère, que 
ses retouches et ses remaniements ont eu toute la discrétion, tout le 
tact désirables, c*est affirmer une fois de plus la haute valeur du digne 
héritier des Montalembert et des Ozanam, 

Le livre de la princesse de Sayn Wittgenstein comprend trois grandes 
divisions : La vie avec Dieu — La vie avec soi-même — La vie avec le pro- 
chain. Lisez ce qui, dans cette dernière partie, a trait à deux des plus 
grands maux de ce siècle, l Ennui et C Envie ; un Labruyère plus chrétien 
ne serait pas meilleur psychologue. Lisez tout le livre, cueillez le plutôt ; 
c'est une fleur du bien. 

O. DE G. 



* 



Vie DE M. Dupont, « le saint homme de Tours » (par M. l'abbé 
P. Giquello). — Tours, Alfred Gattier, éditeur. 

Nous recevons une intéressante brochure de propagande religieuse, 
fort élégamment éditée ; c*est la biographie d'un grand homme de bien, 
M. Dupont, que la voix populaire a nommé « le saint homme de Tours. 
Les pratiques de dévotion et les œuvres pieuses et charitables de M. Du- 
pont maintiendront sa mémoire en vénération, il fut un des plus fer- 
vants zélateurs du culte de la Sainte-Face qui fut institué à Nantes, 
sous le duc Jean V. M. Dupont, d'ailleurs, tenait à la Bretagne par son 
père. Son biographe, M. Tabbé Giquello, qui a éloquemment retracé 
les phases de sa vie, qui l'a montré, d'une vertu et d'une piété sur- 
humaine au chevet de sa illle morte,est lui même Breton de race, fidèle 
collaborateur de cette revue, 

O, DB G. 



* ¥ 



Autour de mon village, par F. Schalck de la Faverie — Illustra- 
tions de Gaston La Touche, Ernst Schalck^ Marthe de Joufiroy. — 
Paris, Lemerre, 1895. 

Il est permis de faire, dans une revue bretonne, l'éloge d'un livre nor- 
mand. Le regretté M. de la Sicotière a scellé la réconciliation des deux 
provinces autrefois rivales. 



NOTICES ET COMPTES KENDUS 311 

D^ailleurs, le livre dont il 9*agit doit nous être cher. Il procède d*un 
pur sentiment de patriotisme provincial ; il est imprégné de cette poésie 
de clocher dont Brizeux a donné les premiers modèles. Sans fracas, avec 
modestie même, il fait de la décentralisation. 

Je viens d^écrire un bien grand mot et j*en demande pardon à 
Madame Schalck de la Faverie, l'aimable auteur d* Autour de mon viUage, 
qui a si bien défini la t terre natale ». 

« À ce mot magique le cœur bat bien fort, nous sentons quelque 
n chose de notre ôlre lié à ce sol, mêlé à ces sèves dont les efQuves cir- 
c culent dans notre sang ; noua croyons parfois voir passer, sous les 
< ombrages, nos pères, nos aieux, tous ceux qui nous ont devancés dans 
c la vie, dans la mort. Ces bois, ces plaines, Tair que nous respirons, cette 



f terre natale enfin est toute remplie de nous mêmes. » 

C'est avec une vraie piété filiale que Madame Schalck de la Faverie aborde 
et décrit le paye deDomfront, le Domfrontais. Elle nous promène autour 
de son viUage, ce Val Nicole qui abrite ses poétiques rêveries. Mais la pitto- 
resque petite ville l'attire ; elle connaît rhistoirè du donjon, hanté par 
l'ombre de Mongomery, retrouve les traces de la Marguerite des Morgue^ 
rites et les vieilles rues et les vieilles maisons n*ont pas de secrets pour elle 
sans dédaigner le présent, elle a le respect attendri du passé, elle écrit 
« Domfront ressemble à ces nobles familles ruinées depuis cent ans, mais 
« qui conservent les tnurs du château patrimonial, vivent pauvrement à 
<r l'ombre des arbres sédulaires, jouent dans les salles vides la parodie du 
c grand siècle, et, quand vient l'heure du repas, se tirent des révérences 
« devant les plats ciselés où rien ne fume que le souvenir, autour du 
« blason pieusement fourbi. » 

Si vous allez à Domfront, « Autour de mon village », sera pour vous le 
plus sûr et le plus gracieux des guides ; si vous n'y allez pas, vous aurez 
en parcourant ces pages pleines de poésie et de sagesse, de légendes 
merveilleuses et de conseils pratiques, l'illusion d'y être allé, c Poésie » 
est ici pris dans tous les sens, car de beaux vers se glissent parfois, le plu g 
naturellement du monde, dans cette prose imagée. 



Oui ! tu fus bien longtemps la cité magnaaime ! 
De tes rudes combats, de ta base à ta cime, 

L*œil ébloui peut lire encor 
La surprenante histoire écrite à coups de hache 
Sur les pierres du roc que Tignorant arrache, 

Feuillets sacrés d'un livre d'or I 



312 NOTICES Eï COMPTES RENDUS 

Et cet écrivain au mâle langage &*adoucil et s'égaie pour nous conter 
avec une bonliomie à la Sterne ses impressions devant un rouet, une 
guitare retrouvés, ou devant les frasques du père Pitard de la Pitardière, 
qu'il ne faut pas confondre avec ce Nantais de derrière les fagots^ Tabbé 
Pétard de la Pétardière. 

On trouve tous les genres et tous les tons dans le livre de M"*^ Bchalck 
de la Faverie, une Fête-Dieu, • que Chateaubriand eût aimée, un « comice 
agricole, » qui se ressent du voisinage de Flaubert. En regard de telle 
description d*un chemin creux de Bretagne, j'aime à placer ce Chemin 
normand « Un chemin s'ouvrait devant moi, sauvage comme une strophe 
« d*Ossian, un chemin fait d'ornières profondes et. bordé de digitales, 

< un chemin creusé par les eaux et les neiges, avec deux haies sur les- 

< quelles croissaient des chênes, des mérisiers,des coudriers et des saules : 

< toutes ces verdures s'unissaient, s'entrecroisaient au-dessus de ma tète, 
« tandis qu'à droite et à gauche de très délicates fleurettes montraient, 
« au milieu d'une mousse fine et d'herbes légères, leurs fraîches corolles 
^ où de très frêles papillons s'arrêtaient un peu, à peine le temps 
« qu'il faut pour le frôlement d'une aile en échange d'un éphémère 
parfum. » 

Nul ne méconnaîtra le tour aisé de ce morceau, ni la saine rusticité 
qui s'en exhale. Le livre tout entier respire cet amour de la campagne et 
de la nature, qu'un grand poète latin exprimait déjà dans ce cri : O us 
quando ego ie aspiciam ! Des illustrations de M. Gaston La Touche, un 
des meilleurs peintres normands, de M. Ernst Schalk, de Mademoiselle 
Marthe de Joufifroy , lui donnent un cachet plus artistique encore. 

0. DE Gourou FF. 

L'a-phopgs, un acte en vers de Marcel Béliard. — Les Sables- 
d'Olonne, imprimerie Roche- Jourdain, 1896. 

Le délicat auteur de Mysiica nous envoie une petite comédie où il y a 
delà grâce, rendue plus séduisante par une pointe de sentiment. 

L'A propos^ ce n'est point proprement, une pièce de circonstance, c'est 
un baiser que donne, pour l'amour de Molière, une actrice à un poète, 
qui est venu lui lire son A propos en l'honneur du grand comique. Le 
poète en oublie son sujet ; il ne songe plus qu'à célébrer la beauté, qui 
chez Molière et chez M. Béliard, rime si bien avec gaité. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 313 

L'ouvrage du jeune poète breton est un léger c roquis ou mieux un 
pastel clu XVIII» siècle. L'Alceste galant mot des rubans roses' aux vers 
9u 11 soupire à Gélimène énamourée. 

Quand le poète chante, ô Femmes, c'est pour vous ! 
Quand il cueille, au hasard des dunes et des grèves, 
' Les œillets parfumés, ces pâles fleurs des rêves. 

C'est pour que votre joue ait des tons plus rosés, 
C'est pour mettre un parfum de plus dans vos baisers... 

^*^i cité ces vers. parce qu'ils sont jolis d'abord et parce que M. Marcel 
neli^^:»^^ j^ jjy lgg ^^»,,jj.g sur la vraie grève où il laisse errer sa muse. 
^od^-^^^ y ^g jj^ brise marine vaut bien le parfum de la poudre de riz et, 
ju8(|v»^ dans la loge d'une comédienne.raimable auteur sait nous la faire 
resjfciï-^x à propos. 0. db Gourcuff. 






"^■^.'ETAGNE ET L\ FIN DE LA GUERRE DE CENT ANS, étudo his-' 

*^**ic3ue par M. S. de la Nicollière-ïeijeiro. Rennes, typographie 
^^^ixthur, 1895, in-8% 54 pp. 



B la Nicollière-Teijeiro, archiviste de la Ville de Nantes, chercheur 

*^5'«ible, a pris pour épigraphe. de cette étude: « Sparsa et neglecta 

, ^*» ^ et son but en l'écrivant a été de « faire ressortir le beau rôle de 

la 1^ 

„ ^^ ti-agne * dans la guerre de Cent ans « dont l'enjeu était la terre de 

*^-^^ et le nom français. » 

^^ montre pièces en mains les immenses services rendus à Charles Vil 
cOixt»» 
- '-r^^ les Anglais par les chevaliers et les soldats bretons, notamment 

*^^réchaux de Rieux, de Rays, de Lohéac, l'amiral de Goëtivy et sur- 

^^ 1^^ connétable Arthur de Richemond, le vainqueur de Formigny. 

**isiste justement sur Tinfluence qu'eut, à l'époque des plus grands 

^ *'^»'S <3q roi de Bourges, un jeune prince, Richard de Bretagne, frère 

^uVtxé d'Arthur. « à peine cité dans l'histoire » et qui € maintint la 

^^^^nc hésitante dans le parti de Charles VII. > 

^^ duc Jean V hésitait avec raison, sachant bien que si Thermine bre- 

Voivne devait se garder des griffes du léopard anglais, elle n'était pas 

'ECioins menacée par les mains avides de la France. Aussi M. delà Ni- 

collière fait preuve d'équité en disant : 



S14 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

t Divers liistoriens ont cherché à tenir la mémoire de Jean V, accusé 
« sa faiblesse, blâmé les hésitations et les prétendues variations de sa po- 
c litique. M. Daru, par exemple, se montre sévère, pour ce qu'il ose 
« appeler sa trahison envers son beau-père, son beau-frère et la France, 
i Le calme intérieur dont jouissait la Bretagne^ le développement de 
c son industrie, l'activité de son commerce, au moment où sombrait le 
« royaume, répondent victorieusement à ces reproches immérités. Ses 
f< hésitations se comprennent parfaitement, sa conduite est raisonnée et 
4 réfléchie ; il n'est frère ou fils qu'après avoir consulté les Etats de sa 
« province. Sa volonté est toujours énergique et puissante pour le bon- 
i heur et le bien-être de ses sujets qui lui décernèrent le surnom de 
€ Sage et de Bon. > 

M. de la Nicollière donne sur les relations de Jeanne d'Arc avec les 
Bretons des renseignements.peu connus et intéressants. Le portrait que 
trace de l'admirable héroïne Guy XIII comte de Laval, dans une lettre à 
sa mère^est charmant et pittoresque. Son attitude hostile d'abord vis-à-vis 
d'Arthur de Richemond et sa réconciliation avec lui sont bien expliquées. 

Cette brochure est oinée delà reproduction du grand sceau du con- 
nétable, dont les archives départementales de la Loire-Inférieure pos- 
sèdent plusieurs empreintes. Il est d'un fort beau style, habilement 
gravé, et comme le dit M. delaNicollière, « semble par certains détails 
rappeler l'art italien. » Joseph Rousse. 

* 

L'organisation définitive du i Livre du siècle > marche rapidement ; 
on annonce déjà comme assurées les collaborations les plus éminentes 
dans le monde littéraire et scientifique. 

Citons comme dès à présent certains les concours de : MM. Darimon, 
ancien député, Frédéric Masson, Max de Nansouty, ingénieur civil, Ch. 
de Tavernier, ingénieur en chef des ponts et chaussées, Henri de Par- 
ville, Georges Ville, Téminent chimiste professeur au muséum, colonel 
Ortus, Gh. Prévet, le grand industriel, Teysonnière, graveur, Liébert, 
photographe, Gh. Driessens, Henri Fayet, Edouard Fontaine, Henri 
Girard, Emilie Gossot, Robert Kemp, Bernoux. Fulbert Dumonteil, 
Gillot, Jules Giraud, Georges Hammon, R. G. Jardel, D. Lacroix, A. 
Lafrique, Eug. Marchai, J. Rousseau, Gobert, Georges Bourdon, Du- 
mény, J. B. Boutray, V*" de CoUeville, Henri Fouquier, Docteur Laskine, 
C*« de Beaurepaire Lauvagny, A. Lyon, B»»« de Présilly, Raoul, Bom- 
pard. Paul Paviot, M*« F. de Trévers. V*» de Poli, etc. etc. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 315 

Nous compléterons cette liste dans un de nos plus prochains numéros. 
Mais nos lecteurs peuvent déjà juger, d'après les noms cités plus haut^ 
du puissant intérêt qu*est appelé à comporter le Livre da siècle. 

Rappelons, du reste, à nos lecteurs que, grâce à un unique versement 
de cents franesj ils auront droit à la fois : 

« 1* A un exemplaire de l'œuvre qu'il ne sauraient se dispenser d'ac- 
quérir plus tard au même prix de loo francs ; a® à une part bénéficiaire 
qui étant donné l'importance de Tentreprise et les brillants résultats à en 
entendre, sera certainement, au partage -de ces résultats, très fructueuse- 
ment remboursée. — Toute souscription de cinq parts de loo franc 
entraînera dans les mêmes conditions l'attribution d'un exemplaire de 
l'édition à 5oo francs, (le Livre du Siècle tiré sur Chine ou Japon). » 




CHRONIQUE DIS BIBLIOPHILES 



m^^m,^^i^^i^^f>K^t^*^^ ^#»*»<»^^»»^iW»M'N^^^i»**^^ 



SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS 



KT 



m L'HISTOIIIK m BUËTA-'ÎNK 



• SÉANCE DU 9 OCTOBRE 1895 

I 

Présidence de M, Henri Le Meignen, vice-président. 

A Toccasion du Congrès de TAssociation Bretonne, la Société 
des Bibliophiles bretons et de l'histoire de Bretagne a tenu une 
séance le mercredi 9 octobre, à a heures 1/3 de l'après-midi dans 
une des salles de l'Hôtel de Ville de Quimper. 

En l'absence de M. de la Borderie, président, empêché pour 
raison de santé, M. Le Meignen préside la séance, assisté de 
M. Audren de Kerdrel, sénateur, directeur général de l'Association 
Bretonne. 

Sont présents : MM. Le Meignen, Audren de Kerdrel, comte de 
Palys, chanoine Guillolin de Gorson, marquis de TEstourbeillon, 
René Blanchard, Secrétaire de la Société, Alcide Dortel, abbé Robert, 
de Keranflech-Kernezne, Arthur Apuril, J. Trévédy, Ch. de Calan, 
abbé du Bois de la Villerabel, Raison du Gleuziou, E. Lemière. 

M. Le Meignen, vice-président, est heureux de voir dans l'assis- 
tance d'honorables habitants de Quimper étrangers à la Société des 
Bibliophles Bretons. La ville de Nanles, siège principal de notre 



SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS 317 

société est parfois considérée comme peu bretonne dans les dépar- 
tements du Finistère, des Côtes-du-Nord et du Morbihan ; c'est 
bien à tort. Nous sommes tous frères en Bretagne, et si la Société 
possède de nombreux adhérents dans la Loire-Inférieure, rille-et- 
Vilaine, les Côtes-du-Nord et le Maine-et-Loire, il serait à souhaiter 
que les deux départements de Textréme Armorique y comptassent 
tin aussi grand nombre d'adhérents. 

La Société, qui atteindra bientôt vingt années d'existence et a 
imprimé de 3o à 4o volumes, tâche de varier ses publications. 
Elle édite de beaux livres pour les bibliophiles proprement dits ; des 
ouvrages plus sévères pour les érudits : témoin le Dictionnaire 
étymologique du breton moyen et l'importante série des Lettres et 
mandements du duc Jean V, En outre elle fait paraître une Revue 
mensuelle {Revue de Bretagne, de Vendée et d Anjou), où tous ses 
membres peuvent publier des articles personnels et éditer des 
documents trop peu étendus pour former volumes. 

ADMISSIONS 

Sont reçus membres de la Société : 

I. M. Ferdinand Brunetière, de TAcadémie Française, présenté 
par MM. A de la Borderie et Henri Le Meignen ; 

II. Clément Poulain, à Nantes, présenté par MM. Charles Le 
Cour et Henri Le Meignen ; 

III. M. Emile Blandel, homme des lettres, à Nantes, présenté par 
MM. Emile Grimaud et Henri Le Meignen ; 

IV. M. Bagueisier Desormaux, rédacteur en chei de.VOuest artis- 
tique et littéraire^ kVaùs, présenté par MM. A. delà Borderie et 
Camille Ballu ; 

V. M. Truelle Saint-Evron, à Nantes, présenté par MM. Henri 
Le Meignen et Ch. de Keranflech-Kernezne ; 

VI. M. Léon SÉCHÉ, à Asnière, présenté par MM. A. de la Bor- 
derie et Henri Le Meignen ; 

VII. M. Lemoine, archiviste du Finistère, présenté par MM. A. de 
la Borderie et René Blanchard. 



316 SOaÉTÊ DES BIBLIOPHILES BRETONS 



ÉTAT DES PUBLICATIONS 



M. Arthur de la Borderie, président, n'ayant pu^ à son grand 
regret, se rendre à Quimper, a transmis, sur Tétat des publica- 
tions, au secrétaire de la Société la note suivante, dont M. Le Meignen 
donne lecture à la réunion . 

< Dans la séance des Bibliophiles Bretons tenue à Ghâteaubriant le 8 
mai dernier, il avait été décidé que la Société publierait : 

< 

< i** Un volume en petit format contenant un choix des Dernières 
œuvres de Le Sage, si intéressantes et si peu connues ; 

« 30 Et ensuite un volume de documents historiques ou bibliographiques 
sur V Anjou, pour donner satisfaction aux nombreux et très sympathiques 
bibliophiles angevins que notre Société compte dans ses rangs. Il était 
entendu que, pour Tobjet et le mode de cette publication, nous devrions 
nous entendre avec notre confrère angevin, M. Ballu, l'un de ceux qui 
ravalent sollicitée. 

c( Le Président des Bibliophiles Bretons se mit donc en rapport avec 
M. Ballu, dont il reçut, sur la fin de mai, une réponse contenant effec- 
tivement l'offre d'un manuscrit à publier, sur lequel nous donnerons 
des détails un peu plus loin. 

« Le président transmit la réponse de M. Ballu à M. le vice-président 
Le Meignen résidant à Nantes, pour avoir à ce sujet son avis et celui des 
membres du Bureau qui habitent cette ville. 

« Mais avant que le Bureau et le Conseil de la Société eussent pu en 
délibérer, il survint un incident qui modifia les résolutions prises ou 
du moins qui obligea d*en ajourner l'exécution. 

4 M. Brunetière, le célèbre académicien, vint à Nantes le 9 juin 1896 
donner une conférence sur le Génie breton, A la suite de cette conférence, 
M. Brunetière voulut bien exprimer l'intention d'honorer de son adhé- 
sion et de son entrée dans nos rangs la Société des Bibliophiles Bretons ; 
et, qui plus est, il témoigna le désir de publier une nouvelle édition du 
Gil Bios de Le Sage, illustrée d'un commentaire historique et littéraire 
dont lui M. Brunetière serait Tauteur, et de confier à notre Société le 
soin de publier cette édition. 



SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS 319 

4 M. le vice-président Le Meignen ayant transmis cette nouvelle au 
président, celui-ci le chargea de suivre cette affaire et de s'entendre 
avec qui de droit pour donner suite à cette idée le plus tôt possible. 

< En attendant qu'une solution définitive intervint sur cette question, 
il était impossible de poursuivre immédiatement l'exécution des projets 
votés à Chàteaubriant. 

« Si en effet la Société publiait une édition du Gil Bios de Le Sage, il 
y avait inconvénient à la faire précéder d'une autre publication em* 
pruntée au même auteur. 

« D'autre part, avant d'entamer la publication angevine, qui devait 
être de longue haleine, il était prudent, il était mème^ on peut le dire, 
nécessaire d'être fixé sur Tépoque et sur lès conditions dans lesquelles 
devrait être exécutée l'édition du Gil Bios. 

c Cette édition a été l'objet de diverses négociations et de divers pro- 
jets, dans le détail desquels le président de la Société ne peut entrer 
ici, attendu qu'il en a été seulement instruit sommairement, cette af- 
faire, comme on Ta dit plus haut, ayant été remise tout entière aux 
bons soins de notre excellent vice-président M. Le Meignen. 

4 Ce qui, au jour où nous sommes, est évident, c'est que l'édition 
du Gil Bios avec commentaire de M. Brunetière n'est point abandonnée, 
mais que l'heure de l'exécuter n'est pas encore venue. 

c II convient donc de revenir au projet principal voté à Chàteau- 
briant, c'est*à-»dire, à la publication angevine. 

« Le manuscrit dont M. Ballu veut bien confier la publication à notre 
Société est une Histoire littéraire ou Bibliographie des écrivains de VAnJoa^ 
travail inédit du savant Bénédictin Dom Liron^ ; contenant des notices 
historico-littéraires sur 500 auteurs angevins ou environ, depuis les 
temps les plus anciens jusqu'au XVII* siècle. 

c II serait inutile d'insister sur Tintérèt d'un tel ouvrage. L'éru- 
dition, le talent critique de l'auteur (D. Liron) est bien connu ; 
c'est un des bons écrivains de la Congrégation de Saint-Maur. D'antre 
part, l'objet de son travail est des plus intéressants^ puisqu'il em- 
brasse toute l'histoire littéraire d'une province dont l'existence est inti- 
mement liée à celle de la Bretagne, au point que, parmi les auteurs 
angevin^ étudiés par dom Liron, la Bretagne en pourra revendiquer 
plusieurs^ entre autres, pour n'en citer qu'un, le célèbre èvèque de 
Rennes Marbode, dont les œuvres sont si curieuses. 

* Né en iG65, mort en 1748. 



3tO SOCIËTË DES BIBLIOPHILES BRETONS 

« Mais l'ouvrage de dom Liron est fort étendu : s'il contient 5oo no- 
tices, cela veut dire qu'il fera au moins 600 pages d'impression. Or, 
pour divers motifs, sur lesquels il n*y a pas lieu de revenir, les volumes 
in-4° de la Société des Bibliophiles Bretons ont été réglés à 300 pages 
environ. La publication de l'œuvre de dom Liron devrait donc être 
partagée en trois séries, entre lesquelles on pourrait intercaler des vo- 
lumes exclusivement bretons. 

c Le Président de la Société a reçu récemmment une réponse de 
M. Ballu, qui maintient Toffre du manuscrit de dom Liron et accepte 
d'en partager la publication en trois séries, comme il est dit ci-dessus. 

« Le Président demande donc à la Société de confirmer le vote rendu 
par elle à Ghàteaubriant et d'en appliquer le bénéfice à Touvrage offert 
par M. Ballu, auquel avis en sera donné de suite, afin qu'il puisse com- 
mencer cette publication . > 

« 

Après avoir lu cette note. M: le Vice-président donne des expli- 
cations au sujet du Gil Bios dont il a été question plus haut. C'est 
l'œuvre d'un Breton dont la France n'est pas moins fière que la 
Bretagne, et son ouvrage est un des rares romans du XVIIl* siècle 
qu'on lise encore avec plaisir au XÏX*. Il y a quelques années, une 
édition illustrée du Gil Blas avait tenté la Société des Bibliophiles 
Bretons. Diverses circonstances firent abandonner Tentreprise. 
M. Brunetière, étant venu à Nantes, fut mis au courant. Il proposa 
de reprendre le projet et de donner une édition savante du OU Blas. 
Outre les remarques littéraires de premier ordre dont le docte 
Académicien enrichirait cette édition, il voudrait donner la clef du 
roman de Le Sage, c'est-à-dire les noms des personnages réels 
masqués sous les noms d'emprunt du récit. Une édition de ce 
genre ne saurait donc être considérée comme une simple réimpres- 
sion. La Société désirerait de plus joindre au texte une bonne illus- 
tration ; pour réaliser ce désir en de bonnes conditions, il existe des 
difficultés (dit M. le Vice- président), mais nous espérons pouvoir 
les surmonter bientôt. 

Plusieurs membres de la réunion prennent ensuite la parole 
successivement plour indiquer diverses publications qu'ils désire- 
raient voir faire par la Société. 

L'un d'eux, en fait de publication angevine, préférerait à l'œuvre 



SOCIÉTÉ. DES BIBLIOPUILES BRETONS 321 

dedomLiron un cartulaire d'Anjou ou un recueil de documents sur 
Fhistoirede la Ligue dans cette province. — Un second renouvelle le 
vœu, déjà formulé l'année dernière, d'une réédition de la Vie des 
Saints de Bretagne du P. Albert Le Grand, accompagnée de docu- 
ments et d'un travail critique en rapport avec l'érudition actuelle. 
— Un troisième demande l'impression de la version inédite de 
V Histoire de Bretagne de Pierre Le Baud. 

M. le Vice-président répond : « Toutes ces publications seraient 
sans doute très désirables. Mais pour que la Société les fasse, pour 
qu'elle en discute sérieusement l'exécution, il faut qu'on lui en 
fournisse les manuscrits prêts à imprimer ou qu'on prenne l'enga- 
gement de les lui fournir à bref délai. Or les honorables sociétaires 
qui demandent les publications ci-dessus n'étant pas disposés 
à prendre cet engagementy la Société, si elle accueillait leurs 
propositions, n'aurait en réalité rien à imprimer. Force est donc 
d'ajourner la réalisation de ces désirs jusqu'à ce que ceux qui les 
expriment soient en mesure de les réaliser. Le Bureau est d'ailleurs 
très convaincu de la nécessité de varier legenre de nos publications 
pour satisfaire le goût des divers groupes de nos sociétaires, dont 
les uns préfèrent l'érudition^ les autres des œuvres littéraires d'un 
genre moins sérieux. — Mais pour l'instant, en fait^ un seul travail 
prêt pour Timpression est proposé à la Société : la Bibliographie ou 
Histoire littéraire des écrivains d'Anjou de dom Liron. Publication 
intéressante pour la Bretagne en raison des liens qui unissent son 
histoire à celle d'Anjou ; publication bien due aussi au nombreux 
Angevins que notre Société compte dans ses rangs. » — 

En conséquence, M le Vice-président met aux voix la publica- 
tion immédiate de l'œuvre de dom Liron dans les conditions indi- 
quées ci-dessus, et cette publication est votée. 

L'un des membres présents {M. de Calan) demande alors que, 
dès qu'un document ou recueil de documents pouvant prendre 
place dans la série des Archives de Bretagne sera présenté au 
Bureau, il soit accueilli et publié le plus tôt possible. M. le Vice- 
président répond qu'on n'y manquera pas. M. de Calan soumet 
ensuite à la Société l'idée d'une « Galerie des héros légendaires 
bretons » — extraits textuels de chansons de geste, de chro- 



922 SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS 

niques et d'autres documents. Plusieurs membres répondent qu'il 
est impossible déjuger un tel projet sur un simple exposé verbal, 
toujours plus ou moins vague ; il faudrait avoir d*abord sous 
les yeux au moins un c échantillon m de Tœuvre en question. 
En conséquence, H. le Vice-président engage M. de Galan à 
publier dans la Bévue de Bretagne, organe de la Société, que4que8 
chapitres de la Galerie en question^ qui permettront à tous les 
membres de la Société d'apprécier en connaissance de cause le 
caractère et le mérite de son projet. 



EXIBITIONS 



Par M. l'abbé Robert, de TOrataire de Rennes : 

I* Statuts I et I Beglemens \ synodaux \ publiez dans le 
Synode General, \ tenu à Quimper, le Mercredy | trentième jour 
d'Avril il 10, \ Par Monseigneur François-Hyacinthe | de 
Plœuc, Evéque de Quimper. (Armes de l'évêque). — A Quimper, 
I chés Jean Perier, imprimeur et Li- | braire de mondit Seigneur 
Evèque. In-ia, 171 pages. 

2^ Officia I propriasanctorum \ Tudualdi \ et | Yvonis | Trœ- 
corensiê diœcesiê \ patronorum \ jussuedita iUustrissimi \ ecclesiœ 
Principis | Olivarii Jegou de Quer- | vilio episcopi et comitis \ 
Trœcorensis, \ — Montis-Relaxi, | Apud D. Paulum de Ploes- 
quellec, | prope Pontem de Bourret, sub | signo Grucis Aureœ. 
I M. DGG. IV. In-i2, de ia4 pages. 

3* Statuts i et ordonnances | de Monseigneur \ r Illustrissime 
et Bevendissime \ Messire | Jean-Louis de Bouschet de Sourches 
I évêque et comte de Dol^ \ qu'il veut estre gardés et observés 
dant tout son diocèse ; | Lus et publiés au synode tenu en son 
Eglise Gathedrale et dans la Sale du Ghàteau de Dol, | le a6 avril 
1741. I (Armes deTévâque). — A Rennes, | de Tlmprimerie de 



J 



SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS 329 

Joseph Yatar, Place du Palais, au coia de la Rue Royale. | Et se 
vend chez Julien Mesnier, Libraire à Dol. | MDCGXLI. In-4*, de 
55 pages. 

Ces statuts sont rarissimes. « C'est, dit M. l'abbé Robert, le pre- 
mier exemplaire dont j'aie eu connaissance. Cet exemplaire est 
d'autjEint plus curieux qu'il semble être Texemplaire-épreuve de ces 
Statuts. De nombreuses corrections y sont indiquées à la plume, 
lesquelles pourraient bien être de la main même de M*' deSourches. 
Par exemple, pour le titre^ on indique de mettre après Tadresse de 
Hmprimeur : Par exprès commandement de Monseigneur fEvêque 
et Comte de Dol ; et d'imprimer : Se vendent au lieu de : Se vend. 

La séance est levée à cinq heureis du soir. 

Le Secrétaire 
R. Blaiichard. 



OUVRAGES OFFERTS 

— Par le Ministre db l'Instruction publique : 

Comité des travaux historiques et scientifiques. Bulletin historique et phi» 
lologique. Année 1894, n*^* 3 et 4. Paris, Imprimerie nationale, 1895. In-8^. 

Congrès des Sociétés savantes» Discours prononcés à la séance générale 
le 20 avril 1895 par M. Moissan^ membre de V Académie des sciences, et 
M. Poinearé, ministre de t Instruction publique. Paris, Imprimerie natio- 
nale, 1895. In-S^», 3a p. 

Comité des travaux historiques et scientifiques. Liste des membres titu» 
Uûres, honoraires, non-^résidants et correspondants. Liste des sociétés sa^ 
vantes de Paris et des départements. Paris, Imprimerie nationale, 1895. 
In-8», 106 p. 

— Par M. Senot de la. Londe : 

Notes sur l'histoire de Thouaré, par J. Senot de la Londe. Vannes, 
Lafolyc, 1894. In-S», 8 p. 

•^ Par M. Bertrand de Broussillon : 

La Maison de Oaon (io3o-i48o). Etude historique accompagnée du 
cartulaire de Graon, par Bertrand de Broussillon et Paul de Farcy, Paris, 
Picard, 1893. In-8^ a vol. XIV-388 et 4oa pages et aia sceaux. 



324 SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BHETONS 

— Par M. Olivier db Gourcuff : 

Sur la roale (poésies), par Olivier de Gourcuff. Paris, Lemerre, 1895. 
In- 16, 93 p. 

— Par M. le docteur Marty : 

Recherches sur V archéologie criminelle dans V Yonne, par le docteur 
Warly, médecin- major de i" clacse à Cholet. Lyon et Paris, 1890. 
In-8% 36 p. 

— Par M. René Blanchard : 

Airard et Quiriac, évêquesde Nantes (1050-1079). Etude sur les actes de 
leurs pontificats, par René Blanchard. S annes, Lafolye^ 1895. In-8® 54 p. 

— Par M . le D"" Gorre : 

V Instruction publique elles écoles à Br est avcmt 1789, par le D*" A. Corre. 
Quimper, 1895. In-8^, 38 p. 

A propos des sculptures des monuments mégalithiques^ pAT le D'A. Corre. 
Quimper, 1893. In-8^, la p. 

Les anciennes corporations Brestoises . Les perruquiers, barbiers^ 6ai- 
gnears, étuvisleSy par le D^ X, Gorre. S. 1. n. d. In-S^*, 5[ p. 

Les anciennes corporations Brestoises . Les orjèvres, par le D»" A. Corre. 
S. 1. n. d. ln-8% 43 p. 

Règlement de police pour la ville de Brest, du mois de juin 17àU, par le 
.D' A. Corre. Quimper, 1894. ln-8<>, 16 p. 

— Par les RR. PP. de Tabbaye de Solesmes : 

Institutions liturgiques, parle R. P. Dom Prosper Guéranger, abbé de 
Solesmes a'édit, Paris, Palmé, 1878-1885. In-8% 4 vol. 




Le Gérant : R. Lafolyl'. 



Vann«8. — Imprimerie Xjlfolye, 2, place des Lices. 



LES GRANDES SEIGNEURIES 

DE HAUTE-BRETAGNE 
Comprises dams le territoire actuel du département dille-et-V Haine. 

(suite') 



LA MARZELIÈRE (marquisat) 

La Marzelière était un ancien manoir situé sur la lisière d'un 
grand bois dans la paroisse de Bain^ et relevant féodalemeot de la 
chàteiienie de ce nom. 

Cette maison fut le berceau de la famille de la Marzelière, une 
c( des anciennes et illustres de la province de Bretagne, — dit du 
Paz, — les seigneurs de laquelle ont toujours esté employés aux 
plus grandes affaires, charges et honneurs de la dite province par 
les ducs et princes du pays, comme chambellans et conseillers des 
ducs, lieutenants en leurs armées, gouverneurs et capitaines des 
villes, chasteaux et forteresses du pays^ » 

Guillaume l'^Me la Marzelière, vivant en i34a, est le plus ancien 
seigneur connu de son nom. Vint ensuite Jean de la Marzelière, 
fondateur en 1887 d'une chapellenie dans ses manoirs de la Mar-> 
zelière et du Fretay ; nous avons déjà parlé de lui à propos de Ija 
vicomte du Fretay. 

Guillaume II de la Marzelière, fils de Jean qui précède, mourut 
en i4aa, laissant ses seigneuries à son fils Pierre l°^de la Marzelière. 
Celui-ci épousa Amette du Boishamon, dame de la Touche-Huet, 

' Voir la UvraUoQ de septembre I89J. 

' Bain chef-lieu de canton, arrondissement de Kedon. 

^ Hist. généal, de plusieurs maisons de Bret. 675. 

TOME XIV. — NOVEMBRE iSqS. 33 



326 LES GKANDES SElGNECKIbS 

dont naquirent Jean, mort sans postérité avant son père et une 
fille nommée Plésou. Ce Pierre de la Marzelière successivement 
chambellan des ducs Jean V, François I" et Pierre I(, fut un vail- 
lant capitaine et décéda le a5 août iA6a. Sa succession fut recueillie 
par sa fille Plésou de la Marzelière qui avait épousé Olivier GifTarl, 
seigneur du Plessis-Giffart en Irodouer ; ces deux époux moururent 
en janvier 1&74, Plésou la première le a4 et son mari sept jours 
après le 3i^ 

Us laissaient un fils Arthur qui prit le nom et les armes de la 
Marzelière conservés par ses descendants. Arthur de la Marzelière 
fut tué à la bataille de Saînt-Aubin-du-Cormier en juillet 1A88 ; il 
avait eu de sa femme Marie de Bernéan deux garçfius qui lui suc- 
cédèrent Tun après l'autre, Pierre II de la Marzelière décédé sans 
enfant le i*'' avril 1619 et Renaud h^ de la Marzelière qui épousa : 
1* Jeanne de Brambéat, dame dudit lieu, et a* Gillette du Pon- 
trouault. Ce Renaud 1«% capitaine de Tarrière-ban de la noblesse 
de Bretagne, mourut le a3juin i5a7'. 

Pierre 111 de la Marzelière, issu du premier mariage du précédent 
seigneur, fut un des chevaliers les plus distingués de son temps. 
Il épousa Françoise de Porcon, dame de Bonnefontaine, dont il 
eut Renaud II de la Marzelière, marié en octobre 1567 à Marie du 
Gué, dame du Gué de Servon. C'est en faveur de ce dernier 
qu'Henri III érigea en vicomte sa seigneurie du Fretay en 1578. 
Les deux fils de Renaud furent successivement après sa mort, ar- 
rivée en i588, seigneurs delà Marzelière : Renaud 111, laine, épousa 
à Rennes, le 16 juillet 1394, Anne du Guémadeuc, veuve de Tous- 
saint de Beaumanoir, et fut tué en duel, le 9 mars i6o4, par Gabriel 
de Montgommery ; François^ le cadet, succéda à son frère décédé 
sans postérité. 

Ce François delà Marzelière acheta en 161 5 la chàtellenie de Bain 
et obtint en 16 18 du roi l'union de cette terre à sa seigneurie de 
la Marzelière et à sa vicomte du Fretay ; le tout fut érigé en mar- 
quisat sous le nom de la Marzelière. 



* Arehiv. de la Loire'lnférieurey vo Pancc. 

* Ibidem. 



DE 11AUTE-BRET\GNE 327 

Le premier marquis de la Marzelière épousa Gilonne d'Harcourt 
et De laissa que des filles dont rainée Françoise de la Marzelière 
s^uoit à Malo i'\ marquis de Coëtquen, et lui apporta le mar- 
quisat de la Marzelière. 

Deux lettres de la reine Anne d'Autriche* prouvent que ce der- 
nier grand seigneur traitait fort rudement sa femme obligée de se 
relirer au couvent de la Visitation de Rennes. Le marquis de 
Coëtquen fut forcé par la reine de laisser à Françoise de la Marze- 
lière la jouissance du marquisat de la Marzelière qu'il lui refusait 
et dont elle employa les revenus en bonnes œuvres. Malo i" de 
Coëtquen mourut au mois d'août 1674 et sa veuve le suivit dans sa 
tombe le i4 juillet 1677*. 

Leur fils Malo II marquis de Cocquen prit alors possession du 
marquisat de la Marzelière pour lequel il rendit aveu au roi le a3 
novembre 1678. 11 avait épousé Marguerite de Boiian-Chabot, fille 
d Henry Chabot, duc de Rohan, et décéda le a4 avril 1679. 

Malo- Auguste, marquis de Coëlquen, fils du précédent, jouit 
quelque temps du marquisat de la Marzelière et en fit la décla- 
ration au roi le r' décembre i6da ; mais peu d'années après il 
abandonna la jouissance de ce marquisat à ses cousins, enfants de 
Henry de Coëtquen'. 

Ce dernier, second fils de Malo h' marquis de Coëtquen et de 
Françoise de la Marzelière, avait toujours porlé le titre de marquis 
de la Marzelière. quoiqu'il ne possédât pas cette seigneurie. 11 s'était 
marié le 31 octobre 1668, au château de Montmuran sa résidence 
habituelle, avec Guillemetle Belin, dont il eut deux enfants Jean et 
Françoise de Coëtquen. Ceux-ci placés en i684 sous la tutelle de 
leur mère devenue veuve, jouirent quelque temps par indivis du 
marquisat de la Marzelière. Mais Jean de Coëtquen, mourut à la 
guerre en 1698, âgé de dix-sept ans, et sa sœur Françoise se trou- 
va par suite seule maîtresse du marquisat de la Marzelière dont elle 
fournit le minu au roi le 7 avril i6()4^ 

* Publiées en 1886 pur M. Adolphe Orain. 

' Archives d'Ille-et- Vilaine. Fonds de Laillc. 

* Ibidem. 

* Archives de la Loire^lnférieure, v» Bain. 



328 LES GRANDES SEIGNEURIES 

Françoise de la Marzelière, mariée à Charles comte de Homay, 
décéda sans postérité le 19 mai 1743, et le marquisat de la Marze- 
lière passa à sa petite-nièce Augustine de Coëtquen, alors veuve de 
Charles duc de Kochechouart, qui rendit aveu au roi pour cette 
seigneurie le 27 août I744^ 

Soit par héritage à la mort de cette dame remariée à Louis de 
Lorraine comte de Brlenne, soit par arrangement de famille, le 
marquisat de la Marzelière ne tarda pas à tomber aux mains de 
Louise de Coëtquen femme d'Emmanuel de Durfort duc de Duras. 

Le 8 août 1769, ces deux derniers vendirent au prix de 283,000 
livres le marquisat de la Marzelière à Louis de la Bourdonnaye 
comte de Montluc, veuf de Renée de Boiséon, cousine de la du- 
chesse de Duras. Ce seigneur mourut à Paris le i5 juillet 1775, et 
son fils Charles de la Bourdonnaye de Montluc, époux de Renée 
Berthou de Kerversio, fut le dernier marquis de la Marzelière. 

Ce fut par lettres patentes données en janvier 1618 que Louis XIII 
érigea le marquisat de la Marzelière composé de la chàtellenie de 
Bain, de la vicomte du Fretay et de la terre de la Marzelière ; comme 
nous avons précédemment décrit les deux premières de ces seigneu- 
ries, il ne nous reste à parler ici que de la dernière. 

Le domaine proche de la Marzelière comprenait : « les chasteau, 
manoir et domaine de la Marzelière consistant en un grand nombre 
de bois de haulte fustaye et bois taillifs contenant douze à quinze 
cents journaux ; » — Trois autres bois appelés le Tilleul, la Guer- 
chette et le Riffray ; — le moulin à vent de la Marzelière ; le moulin 
à eau de Germigné sur le Samnon, en Ercé, et le moulin à foulon 
de la Plesse en la paroisse du Sel ; — les métairies de la Marze- 
lière et de TréhideP. 

Mais en 1619 le « chasteau de la Marzelière » n*était plus qu'un 
manoir abandonné par ses propriétaires qui préféraient depuis long- 
temps déjà habiter soit leur maison-forte du Fretay, soit leurs 
châteaux de Bonnefontaine ou du Gué-de-Servon. L ancien logis 
seigneurial « contenant six-vingt pieds de long et vingt-quatre pieds 



* Archives de la Loire-Injérieure, V.'Bain. 

* ÀTeux de la Marzelière en 1639 et 1482. 



DE HAUTE-BRBTAGNE 329 

de largeur » présentait encore « une grande cuisine qui joint une 
grande saUe fort antique, autour de laquelle il y a aultres logis 
servant à présent aux mestayers ; et au-dessus y a trois chambres 
ayant des cheminées • et du côté de la cour les débris d'une € ga- 
lerie par laquelle on entroit ès-dites chambres. » Autour de cette 
cour et des bâtiments divers qu'elle renfermait se trouvaient « des 
douves ayant vingt pieds de largeur; et joignant ladite cour 
vers le septentrion est une grosse motte de terre relevée plus 
haut que ladite cour de plus de quinze pieds, contenant la- 
dite motte quelque cinq cordes de terre en circuit, au dedans de 
laquelle y a quelques chênes anciens et autour d'icelle sont des 
fossez de trente pieds de largeur et quinze pieds de haulteur*. » 

Joignant le portail de la cour^ mais au delà du ruisseau du Paullé 
qui alimentait les douves, s élevait la chapelle de la Marzelière dé- 
diée à Saint-Lienne. Sur le pâtis environnant le sanctuaire se tenait 
& la Pentecôte une foire qu'Henri II avait concédée en i556 à Pierre 
de la Marzelière. Aussi k rentrée de la chapelle, sous un a chapis- 
treau ancien», se trouvait- il un autel pour permettre au chape- 
lain de célébrer la messe le mardi de la Pentecôte de façon a que 
le peuple qui s'y trouve en très grand nombre puisse voir le Saint- 
Sacrement. » A l'intérieur de la chapelle, sur la muraille et dans 
la verrière du grand autel, étaient « plusieurs peintures et repré- 
sentations de Nostre-Seigneur, de la Vierge et autres saints, et du 
costé de l'évangile un escusson de sable chargé de trois fleurs de 
lys d'argent, qui sont les armes de la Marzelière. » Enfin près du 
sanctuaire était une seconde motte de terre où « y avoit eu autre- 
fois des forges de fer, laquelle est environnée de bois fustayes fort 
gros et anciens^. 

Au point de vue féodal, la seigneurie de la Marzelière se compo- 
sait de sept baillages comprenant une vingtaine de masures et s'é- 
tendant surtout dans les paroisses de Bain et de Messac; mais nous 
avons vu que le domaine proche se poursuivait jusqu'au Sel et 
Ercé-en-la-Mée. Parmi les redevances féodales dues au seigneur de 



*'Arehiv. d'Ille-et- vu,, Fond» de Laillé. 
• Ibidem. 



330 LES GRANDES'SEIGNBURIES 

la Marzelière, nous ne voyons à signaler qu une rente de quatre sous 
payée par le seigneur de la Robinaye à la fâte de saint Martin, et 
une éponge accompagnée d'un peigne que devait certain tenancier 
de Bain. En cette petite ville le sire de la Marzelière était fondateur 
d'un hôpital et jouissait d'une partie des prééminences de l'église 
bâtie sur son fief, « y ayant, en qualité de fondateur, ses armes au 
chanceau tant en lizière dedans et dehors qu'en toutes les vitres de 
ladite église et droit d'enfeu prohibitif dans ledit chanceau^ » 

Enfin le seigneur de la Marzelière avait une haute juridiction^ 
une potence à trois pieux pour l'exécution des criminels et un droit 
de menée à la Cour de Rennes. 

Telle était la seigneurie de la Marzelière, mais pour juger de l'im- 
portance du marquisat de ce nom, il tant se reporter à ce que nous 
avons dit de la châtellenie de Bain et de la vicomte du Fretay, 
puisque le marquis de la Marzelière jouissait de tous les domaines 
et de tous les droits féodaux de ces seigneuries. 

Aujourd'hui la Marzelière n*est plus qu'une grande ferme. Il n*y 
subsiste aucun vestige de Fancien manoir : la belle motte féodale 
que nous avons encore ^ue dans notre enfance, vient d*étre impi- 
toyablement rasée ; la plus grande partie des douves ont été com- 
bléeS; et de la chapelle il ne reste qu'un amoncellement de pierres 
et de broussailles. On ne retrouve donc plus à la Marzelière que le 
nom d'une des familles les plus distinguées de notre région aux 
XV et XVI» siècles. 

MAURE (Comte). 

La paroisse de Maure^ s'appelait Anast au IX* siècle et avait à sa tète 
en 843 un seigneur breton nommé Anowareth. Celui-ci donna à cette 
époque sa terre d' Anast svec ses églises à l'abbaye de Saint-Maur- 
sur-Loire. Les bénédictins fondèrent en Anast le prieuré de Saint- 
Maur dont la paroisse prit le nom simplifié depuis. Mais après la 
ruine de l'abbaye de Saint-Maur au XI* siècle par les Normands, la 

'Archiv. d'IUe-et-Vil., Fonds de Laillé. 

' Maure, chef-lieu de canton, arrondissement de Redon. 



DB H\UTE-BIIETAGNE 3St 

seigneurie d'Anast ou de Maure retomba eu des mains laïques. 
Nous voyons, en effet, paraître avec un certain éclat au XIII* siècle 
une famille d'Anast, à laquelle appartînt Thomas d'Anast marié 

Peronne Lespine, père de Geffroy d'Anast chevalier et d*autre 
Thomas d'Anast mort évéque de Quimper. 

Autre fait significatif : nous savons qu*eû 1394 € Monsour Jehan 
de Maure recognut debvoir (à l'ost du duc) demy chevalier, et les 
hoirs de Monsour Geffroy d'Anast doibvent l'aultre moitié, et les 
hoirs de Monsour Guillaume d'Anast demy chevalier' ». Voilà donc 
au XllI* siècle la seigneurie d'Anast ou de Maure partagée entre 
deux sires d'Anast qui en ont les deux tiers et un sire de Maure 
qui ne possède que l'autre tiers. Remarquons encore que les sires de 
Maure n'apparaissent guère avant cette époque. 

Concluons dohc que la seigneurie d'Anast subsista après le IX* 
siècle jusqu'à la fin du XIII*, qu'elle fut très longtemps prédomi- 
nante dans la paroisse de Maure, qu'elle se trouva plus tard divisée 
en deux sections : Anast et Maure et qu'elle fut en définitif absorbée 
par cette dernière. 

Les commencements des sires de Maure sont par suite pleins 
d'obscurité; du Paz ayant dressé leur généalogie*, nous nous bor- 
nerons à la résumer ici. 

Jean I*' seigneur de Maure vivait en ia4o. — Jean II, son fils, 
épousa Raymoiidede Bonaban,dame duditlieu et mourut en i3o6; 
il fut inhumé dans l'abbaye de Paimpont, près de sa mère, de sa 
femme et de son fils Robert décédés avant lui. Ce seigneur avait 
été sénéchal du duc de Bretagne en Angleterre et avait pris part à 
la guerre de Flandre ; son sceau en 1 298 porte ses armoiries : De 
gueules au croissant de vair, 

Jean III sire de Maure s'unit à Ililarie de Mareîl. •- Jean IV et 
Aliette de Rochefort dame de Quéhiilac, sa femme, furent inhumés 
dans l'église des Frères Prêcheurs de Nantes, le seigneur de Maure 
en i33aetsa veuve en i35o. — Jean V, « chevalier de mérite, de 
grande valeur et réputation », fut fait prisonnier à la bataille d'Au- 

* Dom Motioe, Pr eûtes de VHist, de Bret, I, 1007. 

' Hist. généal. de plusieurs maisons de Bretagne, 63 1. 



33t LES GRANDES SEIGNEURIES 

rây ; il épousa i* en i33o Marquise du Pont; 3<* Plésou delà Ron- 
cière, décédée en 1 355 et enterrée à Notre-Dame de Pontorson; 
lui-même ne mourut qu'en 1 385, âgé de soixante-et onze ans. — 
Jean VI décéda sans postérité en i4i3; sa succession fut recueillie 
par son neveu Pierre de Maure, fils de Guillaume et de Roberte de 
la Haye. — Pierre P' avait épousé dès i^o Jeanne de Fonlenay, 
veuve de Jean d'Acigné ; il mourut le jour de Pâques i4i7et 
voulut reposer après sa mort « dans sa chapelle de Maure. » — 
Pierre II. son fils, contracta alliance en i4a3 avec Jeanne delà 
Lande et décéda à son château de Maure le 28 juin iii65. 

Jean VII sire de Maure, chambellan du duc François II puis du 
roi Charles VIII, s'unît i* à Jeanne de la Chapelle, dame des Brieux, 
et a* à Jeanne du Pont; il mourut le ao juillet i5oo et fut inhumé 
dansTéglise de Maure. — Jean Vill, fils du précédent et de sa pre- 
mière femme, épousa i** Marie Anger, dame du Plessix-Anger, 
2*» Denise de la Ville-Aubert et mourut le 17 juillet lôag. — Fran- 
çois, premier comte de Maure, naquit au Plessix-Anger de la pre- 
mière union de son père qui précède. Il se maria !<" en i5i3 à Hé« 
lène de Rohan, dame de Landal, décédée à son château de la Ri- 
gaudière le i5 mai i54i ; a"* en i543 à Magdeleine de la Chapelle 
morte le la mars i55i, et 3° en i553 à Jacquemine Le Hidoux. Ce 
seigneur mourut au Temple de Maupertuis le ag avril i557, âgé de 
soixante ans ; son corps fut apporté en Téglise de Maure. - Claude, 
comte de Maure, issu du premier mariage du précédent, s'unit en 
i554à Françoise de Pompadour, fut fait chevalier de Tordre du 
roi, combattit vaillamment à la guerre et décéda le a5 avril i564 à 
rage de quarante-six ans. — Charles, comte de Maure, marié en 
1573 à Dianed'Escars, fut tué en duel à peine âgé de vingt ans, par 
le comte de Saint-Mégrin & Angoulème ; il fut inhumé dans la 
cathédrale de cette ville. 

Ce dernier comte de Maure ne laissait qu'une fille Louise de 
Maure qui épousa t^ en 1587 Odet de Matignon, comte de Tho- 
rigny, dont elle n'eut pas d'enfants, a** le 5 août 1600 Gaspard de 
Rochechouart, marquis de Mortemart, qui mourut à Paris le 36 
juillet i643. Cette dame conserva toujours la jouissance de son 
comté de Maure jusqu'à son propre décès arrivé vers 1 646. Son 



DE HAUTE-BRETAGNE 383 

second fils Louis de Rochechouart hérita du comté de Maure pour 
lequel il rendit aveu au roi le Soaoût i645;il contracta alliance 
avec Anne Dooy d'Attichy, dont il n'eut pas d'enfants et mourut 
âgé de soixante- sept ans le 9 novembre 1669. Sa succession passa 
à son frère Gabriel de Rochechouart duc de Mortemart, mari de 
Diane de Grandseigne. Toutefois à la mort de ce seigneur arrivée 
en 1675 presque tous ses biens de Bretagne furent vendus pour 
satisfaire ses créanciers ; ils furent rachetés par son fils Louis- ' 
Victor de Rochechouart. duc de Mortemart, époux d'Antoinette de 
Mesmes, qui s'en démit de son vivant en faveur de son propre fils 
Louis de Rochechouart à son tour duc de Mortemart et époux de 
Marie- Anne Colbert. Ce dernier fit aveu au roi pour le comté de 
Maure le 3o janvier 1686; deux ans après il mourait laissant ce 
comté à sa veuve en remboursement des deniers dotaux de cette 
dame, quoique leur second fils Jean-Baptiste de Rochechouart prit 
le titre de comte de Maure. Marie- Anne Colbert, duchesse de Mor- 
temart, fit hommage au roi le 27 novembre 1690 pour sa terre de 
Maure et en rendit aveu en 1695' ; mais le a8 mai 1701 elle vendit 
ce comté de Maure à Jean Picquet, seigneur de la Motte, greffier 
en chef au parlement de Bretagne. 

Jean Picquet donna Maure et ses annexes Lohéac et le Plessix- 
Anger à sa fille Judith Picquet qui venait d'épouser, le la mars 
17OÎ, Jean de Rosnyvinen marquis de Pire, M"' de Pire mourut, 
comme nous l'avons dit, très âgée et très vénérée en 1778 au châ- 
teau des Champs en Lohéac. Son fils Guillaume de Rosnyvinen, 
marquis de Pire fut le dernier comte de Maure, rendit aveu pour 
cette terre en 1784 et renonça solennellement en 1790 a tous ses 
droits féodaux. Il avait épousé en 173a Louise de Yisdelou et il 
mourut à Rennes, âgé de quatre-vingt-quatre ans le 16 mai 1796. 
Son fils Pierre de Rosnyvinen ayant émigré, la Nation s'empara de 
la terre de Maure et la vendit le i5 avril 1799. 

Voici comment fut formé au XVI" siècle le comté de Maure : 
François sire de Maure^ ayant reçu de ses ancêtres les seigneuries 
de Maure, des Brieux et du Plessix-Anger, acheta vers i55o ce qui 

* Arehii>es de la Loire- Inférieure^ V« Maure. 



334 LES GRANDES SEIGNEURIES 

restait encore de l'antique et importante baronnie de Lobéac ; îl 
obtint ensuite du roi Henri II des lettres patentes, en dale du 8 
novembre i553, unissant toutes ces seigneuries et les érigeant en 
comté sous le titre de comté deMaure^ Comme nous connaissons 
déjà les seigneuries de Lobéac et des Brieux, il ne nous reste à 
parler que de celles de Maure et du Plessis-Anger'. 

Le domaine proche de la seigneurie de Sdaure, ancienne bannière 
selon dom Morice^ se composait du cbâieau de ce nom avec sa 
métairie, ses deux moulins à eau et son moulin à vent. Laveu de 
i465 s'exprime ainsi : a le manoir et berbregement de Maure en 
mésons, courts, jardins et appartenances, les boais dudict lieu, de 
la Guinardaye et du Jaroczay, et la vigne de Maure contenant cinq 
journaux, elc'. » ' 

Il reste bien peu de chose aujourd'hui du château de Maure qui 
qui fut saccagé par le duc de Mercœur et complètement détruit à 
la suite des guerres de la Ligue. Un vaste rectangle entouré d'un 
double talus et d'une large douve eu montre seul remplacement ; 
çà et 1\ apparaissent à fleur de terre les derniers débris des fonda- 
tions de cette demeure seigneuriale voisine du bourg de Maure. 
Plus bas se trouve une belle motte féodale entourée d'une douve 
assez considérable; à côté de celle-ci est une vieille chapelle renfer- 
mant encore la pierre tombale d'un sire de Maure. Ailleurs sont 
les vestiges d'un temple huguenot construit au XVI* siècle lorsque 
les seigneurs de Maure devenus protestants firent prêcher chez eux 
la religion prétendue réformée\ Enfin une autre ruine passe pour 
avoir été un petit sanctuaire à Tusage des condamnés à mort, les 
fourches patibulaires de la seigneurie s'éie vaut jadis à côté. 

La seigneurie de Maure se composait d'un certain nombre de 
bailliages s'étendant en onze paroisses : Maure^ Mernel, Loutehel, 
Guer, Saint-SégUn, Ueuron, Guichen, CampeL Guignen, Combles- 
sac et Sixt. Les principales mouvances de la baronnie étalent les 
seigneuries du Bois-d'Anast, de Brambéac,des Cambaras^ deSaint- 

^ Du Paz, Hist, généal. de plusieurs maisons de Bret. 653. ^ 

* Archives d*Ille-et~Vilainey Fonds de Pire. 

' Archiv. de la Loire- Inférieure, vo Maure. 

* Voy. Vaurigaud, Hist, ecclés. de la réforme en Bret, 



DE HAUTE-BREÏACiNE 835 

Maur, de la Roche- Cotterel, du Val de Campel, de la Sauvagère,etc 

Le sire de Maure avait droit de tenir tous les lundis un marché 
en « sa ville de Maure '> reliée au château par un chemin pavé; il 
y jouissait aussi de quatre foires fixées à la Saint-Maur (i 5 janvier), 
à rAscension, à la Saint-Claude (6 juin)^ et au lendemain de la Na- 
tivité de la Vierge ; mais cette dernière loire se tenait près de la 
chapelle Notre-Dame de Bovel. Enfm il possédait à Maure des 
« halles etétaux. un four à ban, un auditoire, des prisons et basses- 
fosses, elc. » 

Le droit de bouteillage appartenait au seigneur de Maure, non- 
seulement « en la ville et paroisse de Maure, mais encore aux pa- 
roisses et bourgades de Lieuron, Saint-Séglin, Campel et Bovel. »> 

Un aveu de i5â5 mentionne aussi que le seigneur de Saint-Maur 
en Mernel doit au sire de Maure « une escletouère de deux gaulies 
par chacun an^ au jour et feste de Monseigneur saint André, à eslre 
payée au bourg de Maure au matin d'iceluy jour à Tissue de la 
grant messe dudit lieu, avec du feu etde la paille à peine d'amende' . > 

Seigneur haut-justicier, ayant à Maure même ses ceps et collier, 
et non loin de son château ses fourches patibulaires, le seigneur de 
Maure était fondateur et prééminencier supérieur des églises de 
Maure, CampeL Saitit-Séglin, Lieuron et Loutehei ; il présentait^ en 
outre, les chapellenies des Cadets à Maure et de la Haultière en 
Saint-Séglin. 

Les armoiries des sires de Maure de gueules au croissant de i^air 
étaient naguères encore sur la vieille église de Maure aujourd'hui 
démolie. Ces seigneurs y avaient deux cnfeux : l'un réservé aux 
chefs de la famille dans le chanceau et là reposèrent un grand 
nombre d'entre eux, — l'autre dans une chapelle latérale dédiée à 
sainte Catherine, et vulgairement appelée chapelle des Cadets, parce 
qu'on y déposait les corps des puinés de la noble maison. En iGgS 
la dame de Maure prétendait avoir le droit de faire de cette église 
de Maure une collégiale, et d'y mettre pour la desservir des cha- 
noines dont la présentation lui appartiendrait. ELle jouissait aussi 
du droit de nommer le sacristain de cette église et d'instituer un 

* Arckiv. de la Loire-Inférieure, 



93fi LES GRANDES SEIGNEURIES DE HAUTE-BRETAGNE 

4 

maître d'école chargé dlnstruire les enfants de la paroisse de 
Maure. 

Ce qui précède constituait la seigneurie de Maure proprement 
dite, mais le comté de Maure bien plus étendu comprenait, en 
outre, avons-nous dit, Lohéac, les Brieux et le Plessix-Anger. Cette 
dernière seigneurie d*une relative importance avait été apportée par 
Marie Anger à son mari Jean VHI, sire de Maure. La famille Anger 
habita d*abord, d'après du Paz, la forteresse du Château-Blanc dont 
on retrouve encore quelques vestiges en Guipry sur le bord de la Vi- 
laine ; ce château ayant été ruiné pendant les guerres du XIV* siècle, 
ses possesseurs construisirent à l'intérieur des terres, en lieuron, 
une nouvelle demeure qui prit d'eux le nom de Plessix-Anger. 
Mais ce dernier manoir était lui-même en ruines dès i545 et il n'en 
subsiste plus que l'assiette, vaste carré de douves profondes, flan- 
qué des bases de quatre tours à ses angles. La seigneurie du Ples- 
six-Anger s'étendait surtout en Lieuron et Pipriac, relevait direc- 
tement d^u roi et jouissait d'une haute justice 

Pour se figurer exactement ce qu'était le comté de Maure, il faut 
lire le compte-rendu d'une intéressante visite qu'y fit en i6a3,la der- 
nière descendante des sires de Maure; Louise comtesse de Maure et 
marquise deMortemart*. Le comté s'étendait alors d'un côté depuis 
Guipry jusqu'à Plélan et de Tautre depuis Sixt jusqu'à Laillé; les 
nombreux intersignes féodaux signalés à cette occasion tant dans 
les églises et chapelles que dans les châteaux et manoirs de ce terri- 
toire sont en même temps un éclatant témoignage de la puissance 
féodale des comtes de Maure 

(A suivre). L'abbé Guillotin deCorson. 

Chan. hon. 

« Nous avons publié le procès-verbal de celte visite dans la Revue Ailto- 
rigue4e l'Ouest en 1887. 




ÉTUDES HISTORIQUES 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 



(1774-1788) 



CHAPITRE II (Suite' J 

LES PREMIERS NUAGES 

III 

La grosse affaire des Etats de 1778 ne fut pas tant la lutte de 
la noblesse contre le gouvernement que sa mésiatelllgence crois- 
sante avec le Tiers-Etat. J'en ai déduit plus haut les raisons ; elle 
éclata violente à propos de la capitation et des octrois. 

Il y avait huit ans que le Tiers-Etat, à l'instigation des commis- 
saires du roi qui, pratiquant la vieille maxime du diviser pour 
régner^ excitaient les Ordres les uns contre les autres, se plaignait 
de supporter dans la capitation une part proportionnellement plus 
forte que la noblesse. Celle-ci avait d'abord été taxée en 1734 a 
loa.ooo liv., puis en 1735 à 129.000; en 1740, à la suite de l'aban- 
don par elle fait de certaines cotes au Tiers-Etat, sa part avait été ré- 
duite à 100.000 et n'avait pas été modifiée depuis. Le Tiers disait 
que le nombre des gentilshommes avait augmenté et que par suite 
la cote de chacun s'était trouvée réduite par les anoblissements, 

' Voir la livraison d'octobre 1895. 



33K LA UaETAGNE SOUS LOUIS \Vl 

que les biens fonds avaient augnieulé de valeur, au profit de la 

noblesse» tandis que Texil du Parlement et les nombreuses ban- 
queroutes survenues avaient appauvri le Tiers, qu'une grande 

partie enfin de la fortune bourgeoise était par suite de mariages 
passée aux mains de la noblesse. II demandait en conséquence que 
sa part fut portée à 180.000 liv. comme en 1701 et en 1708, et que 
les domestiques des gentilshommes fussent imposés dans le rôle 
du fiers et non dans celui de la noblesse au nom de leurs maîtres. 
La noblesse répondait que Tinterdiction de faire le commerce lui 
fermant l'accès de la fortune, elle ne pouvait être accusée de s*étre 
enrichie ; et des calculs qu'elle présentait et dont j'ignore malheu- 
reusement la base, en admettant 3^. 000 familles nobles et Soo.ooo 
familles roturières, ce qui était au-dessous de la vérité, car il y en 
avait bien 33o.ooo, chaque chef de famille noble payait plus de 
33 liv. et chaque roturier 5 liv. 6 sols. Ce n est pas d'aujourd'hui, 
on le voit, que la statistique fournit aux partis opposés des argu- 
ments de chiffres également probants parce qu'ils sont également 
fantaisistes. 

Le 3 novembre, le Tiers et la noblesse nommèrent leurs commis- 
saires à cet effet : le champion du Tiers était le député de Lannion, 
le champion de la noblesse était M. de Guerry. <« Les esprits, 
écrivait M. de Tréverret, paraissent fort échauflés sur cet objet; 
le [6 novembre, Tavocat du Tiers lut son mémoire^ fort honnête, 
dit M. de Tréverret, mais point éloquent. Un gentilhomme y ré- 
pondit avec chaleur et en termes ampoulés, disant que le Tiers 
dévoilait l'état des fortunes et que ses démarches amèneraient ré- 
tablissement du cadastre tant redouté. M. du Boisgélin vint lui- 
même dans la chambre du Tiers, mais il y fut fort mal reçu. La dis- 
cussion s*envenima ; le Tiers déclara qu'il représentait le peuple, 
TEglise et la noblesse répondirent avec juste raison qu'il ne repré- 
sentait qu'une oligarchie bourgeoise^ mais voulurent soutenir avec 
tout aussi peu de fondement que les seigneurs et possesseurs de 
fiefs représentaient les habitants des campagnes. Politiquement, 
dans Tancienne organisation féodale, la chose avait pu être exacte. 
Au XVIII* siècle, si l'on pouvait dire que les intérêts de la noblesse 
se confondaient dans beaucoup de t:as avec ceux des populations 



LA BKETAGNK SOUS LOUIS \VI 339 

rurales, on ne pouvait cependant soutenir que les intérêts propres 
des paysans en tant que classe fussent représentés par qui que 
ce soit. Le Tiers était dans la plus grande défiance^ il disait qu'il y 
avait huit ans qu'on le jouait^ il apportait de nouveaux arguments : 
le prix de la journée de travail, disait-il, ne s'était pas élevé en pro- 
portion du prix des subsistances ; les artisans, les ouvriers ne s'é- 
taient pas enrichis comme les propriétaires ruraux. Le ai, nouveau 
tournoi entre M. de la Bédoyère et M. Le Mat. Enfin, on se décide 
à prendre comme l'on avait déjà fait aux Etats de 1776, TEglise 
pour arbitre. L'Eglise déclare qu'elle y consent^ mais seulement au 
cas où les Ordres prendront l'engagement de se soumettre à sa dé- 
cision, et à condition que l'on accorde préalablement les demandes 
du roi. Le Tiers refuse et d'une voix unanime rejette la capitation 
(a4 novembre). Par 79 voix contre 76, la noblesse opine de 
renvoyer purement et simplement son avis au Tiers. Inquiet de 
ce manque de formes, M. de Girac lève la séance. Les con- 
férences succèdent aux conférences. La noblesse déclare que 
l'avis du Tiers est injurieux, et en demande le retrait. Le Tiers 
tient bon, le vote de la capitation est ajourné jusqu'après la dé- 
cision de rËglise acceptée comme arbitre. Le 19 décembre, elle 
rend sa sentence. Elle maintient les domestiques des gentilshommes 
sur le rôle de la noblesse, mais porte celui-ci à laS.ooo liv. au 
lieu de loo.ooo. Le Tiers se déclare satisfait, « la noblesse, dit 
M. de Tréverret, est mortifiée et humiliée d'avoir eu un jugement 
contre elle^ après ses refus persévérants de modifier sa cote part ». 
Elle finit cependant par accepter, mais, afin de Jouer un tour à la 
bourgeoisie urbaine, plusieurs membres proposent que les Etats 
fassent eux-mêmes la répartition entre les habitants des villes et 
ceux des campagnes, et leur demande n*est rejetée qu'à six voix de 
majorité. Le a8, nouvelle idée de M. de Trémargat : la noblesse de- 
mande que la somme dont elle s'est surimposée ne tourne pas à 
soulager les riches bourgeois, mais à dégrever les pauvres contri- 
buables^ ceux qui paient moins de 3 liv. de capitation. Le Tiers dé- 
clare qu'il y consent mais, ne voulant pas laisser à la noblesse le 
bénéfice de cette démonstration populaire^ il exige que la délibéra- 
tion porte que c'est lui qui en a fait spontanément l'offre, la no« 



340 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

blesse et l'Eglise refusent. Le Tiers alors refuse de délibérer et de- 
mande acte de son refus et des motifs qui l'y déterminent. Grand 
tapage et cris pendant 3/4 d'heure dans TOrdre de la noblesse. Un 
membre du Tiers veut parler, on lui crie qu'il n a ni manteau ni 
cravate, ce qui est contraire au règlement de 1768. Tréverret fait 
sortir les membres en faute en Iqs grondant, mais demande l'exécu- 
tion de l'article qui dit : Les délibérants se tiendront assis et dans 
la plus grande décence. Tout le monde se met à rire, et les articles 
sont exécutés sur le champ. <& Le théâtre des Etats étoit comme une 
halle, on y causoit et on s'y promenoit comme il se pratique jour- 
nellement; dès qu'on a été assis, l'assemblée a été plus tran^ 
quille. » Mais le lendemain 39, la noblesse s'étaut aperçue qu'elle a 
commis une faute en invoquant l'exécution du règlement de 1768, 
dans la rédaction duquel elle n'avait pas eu l'initiative, déclare 
qu'il ne faut rien mentionner au registre, les Etats ne connaissaat 
pas d'autre règlement que celui quils ont rédigé eux-mêmes en 
1770. M. de Tréverret proteste en vain, la noblesse obtient le des- 
sus, et le Tiers ne peut faire enregistrer la phrase à laquelle il tenait 
tant. Ainsi prit fin TafTaire de la capitation. 



IV 



Elle n'était d'ailleurs pas la seule qui mit aux prises la noblesse 
et le Tiers. L'affaire des octrois les passionnait s'il se peut davantage. 
Il s'agissait en effet de savoir qui autoriserait les villes à s'imposer : 
seraient-ce les Etats, serait-ce l'administration centrale? la tutelle 
administrative des municipalités allait-elle prendre fin, le contrôle 
allait-il passer aux Etats P C'était, pour les petites oligarchies qui 
avec l'appui des intendants s'étaient emparées de l'administration 
municipale, le prélude de la déchéance ; c'était pour le gouverne- 
ment la perte de ses fidèles sujets du Tiers, remplacés par des 
hommes qui dépendraient en partie des Etats, c'est-à-dire du groupe 
actif et remuant des gentilshommes. La noblesse eu effet était lasse 
de toujours rencontrer dans les rangs du Tiers un servilisme à l'é- 
gard du pouvoir qui paralysait ses plans d'opposition. En faisant 



LA BRETAGNE SOUS LOUiS \VI 341 

attribuer aux Etats le contrôle de la gestion financière des villes, 
on faisait un premier pas ; en enlevant au gouvernement la haute 
main sur la nomination des fonctionnaires municipaux» oa en 
ferait un second. Les bonnes raisons ne manquaient pas. » Le Tiers, 
écrivait M. du Boisgélin, craint que les vices de l'administration 
des villes ne soient connus et détruits. L'intendant est aussi per- 
suadé que nous que l'administration est très vicieuse et leurs 
finances dans le désordre. » M. de Tréverret ne se lassait pas de 
dénoncer le plan des Etats de se rendre maîtres de l'administration 
municipale, mal conçu en 1766, mieux combiné en 1778. A propos 
du mémoire supérieurement fait de M. de Goniac, il écrivait le 13 
novembre pour faire ressortir tout le danger d'un système qui fai- 
sait des municipalités les représentants des trois Ordres et non plus 
de la seule bourgeoisie, u La noblesse deviendra prépondérante dans 
les communautés, elle se rendra maîtresse des élections des maires, 
on verra des gentilshommes siéger aux Etats comme députés des 
villes. » Inconséquence de Tesprit humain ! Dans cette période qui 
portait déjà en elle tous les germes de la prochaine transformation 
sociale, nul n'était logique. Chacun trouvait contraires à l'égalité les 
privilèges du voisin et tenait à conserver les siens propres. La no- 
blesse entendait maintenir les privilèges compensateurs d'un im- 
pôt du sang qu'elle n'était plus seule à payer ; la bourgeoisie pré- 
tendait garder l'administration exclusive de villes qu'elle n'habitait 
plus seule. La noblesse faisait rendre une ordonnance en 1787 pour 
fermer aux roturiers l'accès de l'armée, et en 1790, la bourgeoisie 
des provinces de TOuest à Pontivy demandait l'exclusion des gen- 
tilshommes de toutes les fonctions publiques. 

L'affaire des octrois, prétexte de ces discussions, avait pris naisr 
sance, comme je l'ai dit, en 1776. En 1777, le gouvernement, pour 
éviter l'éclat, substitua des lettres patentes à l'arrêt du conseil qui 
d'ordinaire autorisait les augmentations d'octroi ; puis, craignant 
l'opposition du Parlement, relira ses lettres patentes et les remplaça 
par un arrêt du conseil. La municipalité de Vannes protesta de- 
vant la commission intermédiaire qui torma opposition au Parle- 
ment, l'arrêt fut retiré et remplacé de nouveau par des lettres 
patentes que le Parlement enregistra sans mot dire. Mais dès le 

TOME XIV. — NOVEMnRE 1896. 23 



i 342 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVJ 



début des Etats, le chevalier de Trcmargat attacha le grelot, puis 
H. de Gooiac et Tabbé de Boisbilly vinrent à la rescousse dans 
1 deux bons mémoires affirmant que nulle levée de deniers ne pou- 

vait être faite dans la province sans le consentement des Etats. En 
même temps, la noblesse demandait que les comptes des octrois 
fussent rendus non plus à la Chambre des comptes, mais de- 
vant les trois premiers commissaires du roi et les trois présidents 
des Ordres, l'adjudication faite de même devant eux, pendant 
chaque tenue et sans frais, la suppression des épices exorbi- 
tantes et des vacations immodérées que prenait la Chambre des 
comptes devant améliorer considérablement . l'état des finances 
municipales en dégrevant leur budget. La proposition paraissait 
aux agents du pouvoir juste et utile au bien public, mais deman- 
dant à être disculée, afin que les Etats n'allassent pas au delà des 
bornes de leur pouvoir. Le 6 janvier, on lit à l'assemblée une 
lettre des habitants de RospordQn, demandant à ne point être im- 
posés à Toctroi de Concarneau. C'était en effet la tendance des 
villes, afin d'augmenter leurs ressources, d'étendre démesurément 
.sur les paroisses rurales voisines le périmètre de leurs octrois. La 
noblesse, toujours désireuse de séparer les intérêts des paysans de 
ceux des bourgeois, demande une enquête. Le Tiers y consent, 
mais ajoute qu'il n'approuve pas pour cela la nomination de la 
commission des octrois. Toujours vif, M. de Montmuran s'écrie 
alors : c Cette phrase est un désordre et une révolte contre la dé- 
libération des Etats. » Le Tiers déclare aussitôt qu'il demande acte 
de ces termes injurieux et qu'il rejette la requête de Rosporden. 
M. de Montmuran se lève réclamant des juges, l'Église s'entremet 
et dit que le Tiers a pris la mouche mal à propos. La séance du 
7 dura quatorze heures et fut des plus orageuses. « Tout était dans 
la plus grande agitation^ écrit H. de Tréverret, on criait à tue-tête. 
t)ès que quelqu'un de l'Ëglise ou du Tiers voulait parler, il était 
hué sans miséricorde. On restait cinq à six minutes dans l'inac- 
tion, puis la noblesse criait de toutes ses forces : « Arrêt! arrêt I » 
On a fait l'impossible pour ramener le Tiers à Tavis de la noblesse ; 
caresses, menaces, propos injurieux, tout a été mis en usage; 
mais je l'ai maintenu dans son avis. » Le 8, même discussion. 



LA BnKTAGNK SOl)S LOUIS XVI 343 

L'Ëglîse, voulant faire de la conciliation, demande au Tiers de mo- 
difier son avis ; par 3o voix contre 5, le Tiers refuse. L'Église prie 
alors la noblesse de se contenter d'un mémoire sollicitant le re- 
trait des lettres patentes, lui promettant, si cette démarche échoue, 
do se joindre à elle pour former opposition au Parlement nonobs- 
tant tous obstacles. La noblesse refuse. « On ne peut, dit un gen- 
tilhomme, prendre rengagement de désobéir au roi. — Une dé- 
sobéissance légale, répond un ecclésiastique, n*est pas une déso- 
béissance. » La séance, levée à 3 heures, est reprise après diner à 4 
heures i/a et levée de nouveau sans résultat à minuit. Le 9, le 
combat reprend. Décidée à en finir, la noblesse menace d'aller 
en corps signifier au Parlement son opposition aux octrois ; effrayée, 
privée de son président, Févêque de Rennes, retenu dans sa 
chambre par une indisposition, l'Ëglise déclare revenir à Tavis de 
la noblesse. Le Tiers^ voyant la résistance inutile, s'y rallie à son 
tour, et au milieu des cris de joie et des battements de mains, le 
procureur-syndic est chargé de signifier opposition au nom des 
Etats. (( J'aurais désiré, écrivait le même soir M. du Boisgélin, que 
la noblesse eut pris le parti de faire un mémoire. Il m'a été impos- 
sible d'y déterminer un seul gentilhomme. Aucun d'eux, même 
les plus modérés, ne croit point avoir pris un parti violent. C'est 
une levée de deniers, disent-ils, on ne doit point en faire sans le 
consentement des Etats^ nous sommes soumis à nos constitutions. » 
Toutes ces querelles excitaient l'aigreur réciproque des deux 
Ordres et suscitaient d'autres querelles. En votant les fonds pour 
la garde-côte> la noblesse avait demandé que les emplois d'offi- 
cier fussent donnés par préférence aux gentilshommes et aux 
officiers retirés du service. M. de Tréverret protesta, disant qu'il 
n'était pas convenable d'exclure les notables bourgeois, puisque 
dans les régiments il y avait des roturiers. 

En présence de l'attitude hostile du Tiers, la noblesse avait parlé 
de vérifier en séance les pouvoirs de ses députés ; l'élection des 
maires, disait-elle, n'est pas libre, il y a dans les communautés de 
ville force abus et force cabales. « On cherche les occasions de mor- 
tifier le Tiers, écrivait le 7 novembre M. de Tréverret, je vois avec 
peine qu'il y est sensible, qu'il prend de l'humeur et que certai- 



344 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

nement il secouera le joug qu'on veut lui imposer depuis longtemps. 
Je l'exhorte tant que je puis à la modération ; mais on le heurte si 
visiblement qu*à la fin il perdra patience ». Un jour, c'étaient des 
protestations contre Télection du député de la Guerche^ Renier de 
Saint-Aignan, un autre jour, un gentilhomme lisait un mémoire 
violent contre la municipalité de Fougères, M. de Tréverret voulait 
l'interrompre, alléguant qu'il contenait des personnalités, TËglise 
et la noblesse le firent renvoyer à la commission des octrois. Le 
a4 décembre, c'était le tour de la municipalité de Nantes. Nouvelles 
attaques le 5 janvier contre la municipalité de Fougères et vigou- 
reuse riposte du maire le Mercier. Le 3, on déclarait que le procu- 
reur syndic des Etats enverrait aux villes la délibération des Etats de 
1774 contraire à Tarrét du conseil de 1768 qui faisait des maires les 
députés nés des Etats. « Je ne sais, écrivait le 6 M. de Tréverret, quel 
parti prendra le Tiers sur les injures qu'il reçoit, mais à la levée 
de la séance, les membres de cet Ordre sont sortis le cœur ulcéré et 
conmie des furieux, et je crains que dans les difiérentes auberges 
où ils vont tous chaque jour dîner ensemble, ils arrêtent de prendre 
quelque parti violent». Le 18, les Etats demandent le retrait de 
l'arrêt du conseil qui défendait de nommer jusqu'à nouvel ordre 
aux offices municipaux, prélude habituel du rétablissement de 
la vénalité de ces offices ; la noblesse demandait que les gé- 
néraux des paroisses, les notables et les artisans concourussent 
à la formation des projets de rôle de la capitation qui étaient 
rédigés par les seuls officiers municipaux^ représentants de 
la bourgeoisie riche, et nullement qualifiés pour prendre les 
intérêts du peuple et surtout des paysans. De son côté M. de 
Tréverret lutte pendant plusieurs jours^ mais fort inutilement, afin 
de faire modifier les conditions du bail des devoirs sur l'article 
de la prompte consommation, au sujet duquel il accusait la no- 
blesse de frauder les fermiers. Une séance fort orageuse eut lieu 
le i3 janvier, mais la noblesse ne voulait pas de changements, 
l'Église n'en consentait que de fort peu importants : le parti de la 
résistance quand même ne fut cependant battu dans le Tiers qu'à 
une voix de majorité. Enfin le 22 janvier, nouvelle scène. L'abbé de 
Tromelin, député du chapitre de Tréguier, déclare qu'il s'est glissé 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS \VI Zii 

une irrégulanté dans la nomination par le Tiers de ses commis- 
saires intermédiaires pour cet évéché. On y voit figurer en effet 
à la fois le beau-père et le gendre, M. Duportal père, maire de 
Tréguier, et H. Daniel de Kerinou, maire de Lannion et procureur 
du roi ; aussitôt les griefs s'accumulent. L'évêque de Tréguier se 
plaint vivement du despotisme de la famille Duportal, cette 
famille, ajoute un autre ecclésiastique, s'arroge une trop grande 
autorité à Morlaix, M. Duportal, ajoute-t-on^ a refusé d'exécuter le 
projet de rôle de capitation dressé par la commission pour 
la ville de Tréguier, il a refusé de recevoir les commissaires 
envoyés pour faire une descente sur les lieux et a fait émettre 
par la communauté de ville une protestation contre cette descente, 
il a refusé de tenir compte de Tordonnance confîrmative du 
bureau central de Rennes. M. Duportal père était absent, son 
fils prend sa défense, mais il s'en acquitte fort mal. On lui crie de 
se démettre au nom de son père. Le Tiers se fâche et dit qu'il ne 
changera rien à ses votes. Pour ne pas le pousser à bout, on 
s'arrête, c Sa fermeté lui a fait gagner son procès, écrivait M. de 
Tréverret le a3, mais si les Etats duraient encore quinze jours, il 
laisserait tout aller, tant il est découragé. » La session fut close] le 
27 janvier 1779. 



V 



Les Etats de 1778 n'avaient donc à peu près rien décidé : presque 
toutes les questions restaient en suspens, les événements qui se 
passèrent dans l'intervalle des deux sessions n'étaient guère de 
nature à opérer un dénouement. M. des Grées s'était décidé à 
poursuivre le duc de Duras ; or le a8 février 1780, un arrêt du 
Parlement décida que la somme de i5oo francs avait bien réel- 
lement été remise à M. des Grées, puisque le duc de Duras 
raffitmait, mais que ce versement n'avait pas été fait en vue de 
faire passer la délibération du 5 mars 1769. puisque M. des Grées 
l'affirmait^ que le duc de Duras n'était pas l'auteur des bruits 
calomnieux répandus sur le compte de H. des Grées, et que par 



346 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVl 

conséquent celui-ci n'avait nul sujet de se plaindre: en' conséquent 
il le déboutait de sa poursuite. C'était un peu blanchir tout le 
monde, et dire que l'on ne voulait pas trouver de coupable. Mais 
pour M. des Grées l'acquittement du duc de Duras était un échec 
qui semblait une condamnation pour lui, et ses partisans criaient à 
rinjustice. Un très grand nombre de dames de Rennes, accoutu- 
mées, comme l'écrivait un jour le maréchal d'Aubeterre, à se mêler 
des affaires, où elles ne cessaient d'échaufîer les tètes et de pousser 
toujours aux partis violents, et plusieurs gentilshommes avaient 
accompagné la maréchale duchesse de Duras lorsqu'elle fut re- 
mercier ses juges, et sa maison n'avait pas désempli de la journée ; 
toutes démonstrations dénature à irriter les amis de M. des Grées 
et à les pousser à des représailles violentes dans les Etats. 

Le gouvernement avait pris une décision sur l'afTaire des députés 
en cour et à la Chambre des comptes. Par arrêt du 4 novembre 
1780,11 avait été ordonné que les députés seraient élus sur une 
liste de candidats agréés par le roi, au nombre de trois pour la 
noblesse et de deux pour le Tiers, le député de l'Eglise continuant 
à être choisi parmi les membres de cet Ordre par une sorte de 
roulement que leur petit nombre rendait facile à établir. M. de 
Girac avait dit que Tarrét serait bien accueilli des Etats, aux yeux 
desquels en effet il pouvait passer pour un progrès sur Tétat de 
choses antérieur, où le roi ne donnait l'agrément qu'à un seul 
candidat, à la désignation duquel les Etats n'avaient nulle part. 

Quant aux octrois, le roi entendait maintenir son droit d accorder 
aux villes des concessions ou augmentations d'octrois sans le con- 
sentement des Etats ; il faisait cependant une petite concession et 
consentait à ce que les comptes des octrois fussent rendus devant 
ses commissaires, assistés des présidents des Ordres, mais il main- 
tenait en même temps la compétence de la Chambre des comptes 
que les Etats avaient voulu écarter. 

La situation des partis demeurait donc sensiblement identique. 
M. de Tréverret était toujours l'âme du parti royaliste, M. du Bois- 
gélin conservait la confiance de son Ordre, mais M. de Girac avait 
opéré une certaine évolution. 11 ne se sentait plus aussi en crédit 
auprès du ministère depuis le départ de MM. de Sartine et de Mont- 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XV] 347 

barey ses grands amis, il boudait M. de Tréverret, il était décidé à 
ne pas parler dans rassemblée, k faire le mort ; puisqu'on ne vou- 
lait pas suivre ses avis, semblait- il dire, il était inutile qu'il les 
fit connaître. 

En revanche ses amis intimes, l'abbé du Boisbilly et H.deGuerry, 
allaient travailler vigoureusement la noblesse, l'exciter à rejeter les 
demandes du roi, déchaîner les tempêtes qu'il se réservait de calmer 
au bon moment. On verrait bien alors qu'il était le seul pacificateur 
possible, comme il Tavait été treize ans plus tôt. 

Les Etats s'ouvrirent le 3o octobre 1780 par un discours fort ap- 
plaudi du maréchal d'Aubeterre, qui parla avec l'éloquence du 
cœur, et par une harangue moins goûtée de M. de Robien sur les 
avantages de l'union et les dangers des cabales. C'était mettre trop 
résolument le doigt sur la plaie ; on ne pouvait s'étonner que le 
malade criât. 

Ce fut le 9 novembre qu'on donna lecture de l'arrêt du conseil 
du 4 sur la nomination des députes. L'Ëglise et le Tiers témoignèrent 
assez d'indifiérence^ la noblesse jeta les hauts cris, et fit envoyer une 
députatlon aux commissaires du roi pour leur demander le retrait de 
l'arrêt. Ils répondirent qu'ils n'y étaient pas autorisés. La noblesse 
demande que les Etats aillent en corps témoigner aux commissaires 
toute leur sensibilité de ce défaut d'autorisation. « Nul n'attente, 
s'écrie l'un des gentilshommes, qui use de son droit. > La séance 
prend fin dans le tumulte. Le 10, plusieurs gentilshommes lurent 
des mémoires qui tendaient à la suspension du travail. M. de Bé- 
gasson du Roz, toujours volage, proposa d'accepter l'arrêt du con- 
seil ; il y avait dans les Etats, disait-il, beaucoup d'intrigues et de 
cabales, on abuse de la liberté qu'on a eue, l'arrêt du Conseil nous 
est avantageux. Son avis ne fut pas goûté. Enfin un gentilhomme 
trouva un biais pour ne rien décider; on déclara que les Etats 
étaieat dans une trop grande affliction pour pouvoir s'occuper de 
l'arrêt du Conseil et Ton passa à la nomination des commissions. 
Mais Taffaire des Grées prenait des proportions de plus en plus con- 
sidérables; la veille de l'ouverture, deux de ses amis étaient venus 
trouver M. du Boisgéiiu et lui avaient dit qu'ils désiraient beaucoup 
que M. des Grées fut nommé de la députation solennelle qui allait 



S48 L V BRETAGNE SOUS LOUIS WI 

• r 

recevoir les commissaires du roi chaque fois qu'ils entraient aux 
Etats et les reconduisait quand ils en sortaient. C'était dans leur 
idée une sorte de manifestation publique, de réhabilitation. M. du 
Boisgéiin leur répondit : « J ai toujours observé entre H. de 
Duras et M. des Grées la plus grande impartialité : je ne 
m'en départirai pas, je me conduirai en tout de manière à 
maintenir T union. Les amis de M. des Grées ne composent pas 
seuls l'Ordre de la noblessse, il est de leur intérêt et du sien 
d*étre sages et modérés. » Puis, ayant appris qu'on voulait nom- 
mer son beau-frère de la même commission, il l'engagea à ne 
pas assister à l'ouverture, ne voulant pas paraître de connivence 
avec M. des Grées, au risque de mécontenter son nombreux parti. ^ 
« Je n'ai point voulu voir mon nom dans une commission regardée 
comme honorable avec celui de M. des Grées et qu'on put croire 
que de concert avec lui j'avais formé ce projet pour le réhabiliter. 
Au diner de aoo couverts que je donnai, je vis son parti travailler 
beaucoup. Sur le théâtre ils nommèrent avec lui M. de S. Pern le 
maréchal de camp, M. du Lattay son cousin, dç Montmuran, le 
chevalier deTremargat frère de son adversaire, M. de Pire et M. de 
Boisgéiin mon beau-frère. Il n'est, point dans l'assemblée, dis-je. 
On persiste, je répète mon affirmation. Silence morne des nommés 
prouvant leur mécontentement ; on propose de nommer les six do- 
yens, les des Grées protestent. On crie aux voix et je nomme M. des 
Grées avec cinq de ses amis, ce qui calma tout le monde. » 

On annonçait qu'il devait lire un mémoire intitulé Appel à la na- 
tion, rempli d'attaques contre le Parlement, MM. de Duras et de Gi- 
rac ; M. du Boisgéiin fait venir ses amis, leur demande que le mé- 
moire ne soit pas lu, menaçant de se tourner contre lui s'il jetait 
le trouble dans l'Assemblée. Un peu intimidés, ils lui promirent 
leurs bons offices, mais son avocat le poussait en sens contraire, et 
il ne fallut rien moins qu'une démarche personnelle du maréchal 
d'Aubeterre pour obtenir que le mémoire ne fut pas lu. Quand il 
s'agit de passer à la nomination des commissions chargées de 
l'examen des affaires, M. de Coniac proposa de nommer les com- 
missaires au scrutin, et non, comme on le faisait généralement, 
par une sorte d'entente entre le président de chaque Ordre et Tas- 



L.V BRETAGNE SOUS LOUIS \VI 349 

semblée qui mettait certains noms en avant. C'était le moyen d'y 
faire passer M. des Grées plus facilement et sans rumeur. Au 
moment où le scrutin allait commencer, M. de Bégasson s*écrie 
que M. des Grées doit sa justification avant d'être admis, des Grées 
se lève et tire son mémoire. « Affaire finie ! affaire finie I » crie-ton 
de tous côtés. M. des Grées fut nommé de la commission du com- 
merce par i35 voix contre 60. A propos de réchange de la ferme du 
Port-Louis entre le roi et le maréchal de la Meîlleraye, M. de Bé- 
gasson essaie encore, à quelques jours delà, de remettre sur l'eau 
Taffaire des Grées ; 71 voix contre 60 enterrent sa proposition. 

Son ennemi, l'évéque de Rennes, éprouvait en même temps une 
mortification. M. de Langourla avait proposé de le remercier de 
l'acquisition qu'il venait de faire d'un hôtel pour les pauvres de- 
moiselles ; la noblesse demande qu'on ajoute des remerciements 
pour tous les bienfaiteurs et bienfaitrices qui ont eu la modestie de 
ne se point faire connaître, ce qui voulait dire que M. de Girac avait 
agi par ostentation. Mais l'évéque de Saint-Malo ne vit pas la ma- 
lice, il énonça sans prendre les voix de son Ordre qui d'ailleurs ne 
réclama pas. Décidément son crédit était en baisse. 

Le triomphe du parti des Grées s'annonçait comme durable. Les 
gentilshommes pauvres qui en faisaient la principale force tenaient 
surtout à nommer les commissaires intermédiaires, places lucra- 
tives , disait M. de Tréverret , et surtout places très convoitées 
comme situation influente dans les évêchés ; ils ne partiraient donc 
pas avant cette nomination, qui ne se faisait qu'à la fin des Etats, 
et M. de Tréverret craignait fort que ces vues d'intérêt personnel ne 
soutinssent longtemps leur union. Quant \ ses adversaires, ils étaient 
indignés de ce qu'ils appelaient son triomphe. Pour lui enlever l'appui 
des patriotes, ils répandaient le bruit que la majorité qui le soutenait 
et qui était presque des deux tiers, était incapable de soutenir les in- 
térêts de la province, qu'elle était même disposée à les livrer. « La 
minorité aimerait mieux faire manquer toutes les affaires, écrivait 
M. de Tréverret, et perdre les Etats que de rester inférieure. » De là 
venaient les avis violents que prônait de toutes ses forces l'ancien 
modéré, M. de Guerry. « Quelques orateurs qui se ménagent adroi- 
tement entre les deux partis, cherchent à se distinguer au milieu 



350 LA BRETAGNE SOUS LOUIS \VI 

de cette division en échauffant les esprits sur les affaires. » Pour 
comble de malheur, beaucoup de gentilshommes prudents s'étaient 
abstenus de venir aux Etats , pour ne pas se trouver obligés de 
prendre parti dans cette querelle qui armait les uns contre les autres 
les membres de la noblesse, et le parti modéré se trouvait affaibli 
d'autant. 

Le 2b novembre fut portée aux Etats la demande d'augmenta- 
tion du vingtième. La noblesse protesta vivement. Comme FËglise 
hésitait, un gentilhomme s'écria : « Vous autres, gens d'Ëglise, 
vous prenez peu d'intérêt à cette affaire parce qu'elle regarde les 
propriétés^ vous qui n'avez que des sillons consistoriaux. » Les 
Etats furent en corps solliciter le retrait des demandes. Le 4 dé* 
cembre M. Charette de la Colinière lit un mémoire contre l'aug- 
mentation du vingtième, « fort mal fait, dit M. deTréverret, trai- 
tant de omni scibili, citant des traits d'histoire, exposant l'état mi- 
sérable de la province, faisant une énumération des impôts que 
l'on paye actuellement comparés à ceux que l'on payait dans les 
temps reculés. »'A une majorité de deux voix (57 contre 55), la 
noblesse déclare qu'elle ne délibérera sur l'accord de la capitation 
que lorsqu elle aura reçu la réponse des commissaire du roi au su- 
jet des remises dont Toctroi, avaient-ils dit, dépendrait de la sagesse 
des Etats. « Je ne suis pas d'avis, écrivait le 7 M. du Boisgélin, 
de presser la noblesse de travailler, dans l'état ' de division où elle 
se trouve ; lorsqu'elle mesurera le temps perdu^ elle se calmera. » 
Le i5 décembre la capitation fut accordée, les vingtièmes le fui*ent 
le ao, le ministère ayant retiré les demandes d'augmentation, et 
le secours extraordinaire le a3. La noblesse n'avait consenti ces di- 
vers impôts qu*avec peine, on avait profité en 177a du renchéris- 
sement des denrées pour augmenter les ao*" ; elle disait avec rai* 
son que la baisse actuelle des prix devait en amener la diminution. 
Le ai, travaillée par les mécontents du parti des Grées toujours 
intransigeants dans leur opposition aux impôts, la noblesse rejeta 
l'excédant des étapes, et il y eut 8 voix dans le, Tiers en faveur de 
cet avis. 

La question des dépôts de mendicité souleva de nouveau comme 
elle le faisait à chaque session le mécontentement de la noblesse. 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 3&1 

M. de Goniac^ dans un mémoire rempli de recherches et de détails, 
s'éleva contre les pouvoirs trop absolus des intendants, leuis trop 
longs séjours à Paris, il cita nombre de décisions ministérielles con- 
traires à des lois formelles, le chevalier de Trémargat Tappuya for^ 
tement, mais M. de Tuomelin répondit que M. de Gonîac avait passé 
sous silence les nombreuses ordonnances contraires à ses théories, 
et les idées originales et burlesques que vinrent développer MM. de 
Toustain, de la Golinièreet de Langourla firent oublier celles qu*a- 
vaient développées les deux premiers orateurs. Toutefois, TÉglise et 
la noblesse, en votant des fonds pour renfermer les vagabonds (la 
noiilesse par 9a voix contre 47, d'autres disent àa), refusa de les 
appliquer à Tinternement des mendiants. Une assez vive discussion 
au sujet de la gratification du premier Président qui, en fin de 
compte,lui lut accordée par 100 voix contre 43 dans la noblesse, un 
mémoire contre la perception des dîmes en nature, et un projet de 
société patriotique émané de M. de Montmuran remplirent la fin 
de la session. 11 s'agissait, si les traitants ne portaient pas la ferme 
des devoirs au prix où elle pouvait monter, de l'adjuger à une asso- 
ciation de gentilshommes qui compteraient aux Etats de clerc à 
maître, verseraient dans leur caisse tout le bénéfice, s'il y en avait, 
et s'engageaient à supporter la perte possible, moyennant un inté- 
rêt de 5 pour 100 de leurs capitaux engagés. MM. de Montmuran 
et de Beaunianoir son frère s'y inscrivirent aussitôt pour une somme 
de i5o.ooo liv. chacun ; le chevalier de Guer pour 100.000 ; M. de 
Pire fils, pour 3o.ooo ; M. de la Boessière-Lennuic, pour 3o.ooo. 
Mais M. Berthou de la Violaye vint arrêter ce beau zèle en rappe- 
lant : i"* que c'était d'après les règlements des Etats exclure de l'as- 
semblée une partie des membres de la noblesse comme intéressés 
aux fermes ; a° que la société patriotique devant avoir toutes les 
faveurs, les fermiers ne se présenteraient pas, et que c'était aboutir 
à la régie que l'on avait repousséèen 1774. Aussi le projet de société 
fut rejeté. 

Quant à la grosse question des députés en cour, les efforts des 
modérés se heurtèrent à la résistance du gros de la noblesse. Exci- 
tée par un discours énergique de M. de la Violaye, la noblesse dé- 
clara qu'elle ne tiendrait pas compte de l'arrêt du Gonseil et qu'elle 



352 LA BRETAGNE SOUS LOUIS \VI 

nommerait elle-même ses députés : comme en 1776, elle choisit 
M. de la Moussaye et le chevalier le Vicomte. C'était rendre impos- 
sible toute députation. Lorsque les Etats se séparèrent le 3o jan- 
vier 1781, ils n'avaient pas de députés. 

Quant à Tautre grosse question, celle des octrois, qui mettait ta 
noblesse aux prises non seulement avec le gouvernement, mais 
avec le Tiers, elle n'avait pas davantage reçu de solution. Dès le dé- 
but de la session, l'Eglise et la noblesse avaient commencé la cam- 
pagne. Une commission, où figuraient pour TEglise l'évèque de 
Vannes avec l'abbé du Tronchet et le député du chapitre de Tré- 
guier, et pour la noblesse, MM. de Goniac, de la Bédoyère et de 
Guerry de Bourgon, avait été nommée pour s'occuper de la nou- 
velle organisation municipale que le gouvernement avait donnée à 
la ville de Rennes. Des renforts arrivaient d'ailleurs aux opposants 
des rangs mêmes du Tiers. En chargeant le maire de la représenter 
aux Etats, comme Ty obligeait l'arrêt du Conseil de 1768, la ville de 
Dol avait déclaré qu'elle ne le faisait que pour obéir aux ordres du 
roi, et avait sollicité les Etats de lui faire rendre la libre élection de 
son député. Le i4 novembre, les Etats refusèrent en conséquence 
de reconnaître le maire de Dol comme député et Texclurent. M. de 
Tréverret fut atterré. « Si cela continue, écrivait- il^ le président du 
Tiers qui est consulté sur le choix des maires ne sera plus maître de 
son Ordre. » Les commissaires du roi le maintinrent provisoire- 
ment. Le 2a novembre, la communauté de Dol lait un pas de plus, 
elle reconnaît officiellement le droit des Etats en sollicitant leur 
consentement à la continuation de son octroi. L'Eglise et la no- 
blesse le lui accordent. Le a4, sur le rapport de Fabbé du Boisbilly, 
la noblesse, qui avait d'abord voulu exclure les députés de la com- 
munauté de Rennes, se range à l'avis de l'Eglise et par 97 voix 
contre 16, consent à se contenter de faire des remontrances. Le ao 
novembre, les commissaires du roi, en faisant la demande de l'oc- 
troi municipal, font connaître à l'assemblée les concessions dont 
j'ai déjà parlé. Après un excellent mémoire de M. de Conîac, les 
Etats en accordant loctroî le 11 janvier^ chargent leurs députés de 
faire des remontrances au roi, de rappeler que le consentement des 
Etals est nécessaire pour toute création, augmentation ou proroga- 



LA BRETAGNE SOUS LOUIL XVI 953 

Uon d*octroij et que le compte rendu en doit être fait aux Etats. Ils 
remercient le roi de sa concession, et ils en profitent pour demander 
en plus qu'un député élu par chaque Ordre soit adjoint aux com- 
missaires du roi et aux présidents des Ordres pour Taudition de ce 
compte. 

Le 6 décembre, ordre des Etats au procureur syndic de faire 
opposition au Parlement aux lettres continuant à la ville de Nantes 
le droit de percevoir ses octrois. Li encore, la noblesse avait trouvé 
des alliés dans le présidial et les juges-consuls de Nantes contre 
la municipalité. De plus^ la municipalité nantaise avait à lutter 
contre la Chambre des comptes qui^ pour son opposition, venait 
d*étre transférée de Nantes à Redon, aux grandes protestations de 
la noblesse, qui soutenait que le consentement des Etats était né- 
cessaire pour ce transfert. Sur ces entrefaites, M. Guérin de Beau- 
mont, procureur-syndic et député de Nantes, zélé partisan de Tau- 
torité, mais peu aimé à cause de la sévérité de son caractère, et 
surtout très antipathique à certains gentilshommes^ se laisse en- 
traîner dans la chaleur de la discussion à répondre à ceux qui le 
traitaient de concussionnaire pour avoir perçu sans autorisation les 
deniers d*octroi^ que la communauté de Nantes y avait été autorisée 
par le premier président et le procureur général du Parlement. Le 
fait était vrai, mais il découvrait de hauts personnages. Tapage; 
sur ordre supérieur, Guérin de Beaumont dit qu'il s'est trompé et se 
rétracte. Gela ne calme pas ses adversaires, les uns parlent de Tex- 
clure, les autres de l'envoyer faire des excuses aux magistrats mis 
en cause. Les amis de M. des Grées excitaient, dit-on, les esprits. 
Enfin^ par io8 voix contre 19, la noblesse, apprenant que le Par- 
lement se prépare à poursuivre, se décide, sur un mémoire très 
vif de M. delà Moussaye, à déclarer que nul ne peut être pour- 
suivi pour paroles prononcées dans l'assemblée devant une autre 
juridiction que la sienne même, que par conséquent raffaire doit 
en rester là et que nul ne suspecte la probité, l'intégrité ni les ta- 
lents de M. Guérin de Beaumont. 

Une autre affaire avait failli mettre aux prises la noblesse et le 
Tiers : c'était la question, déjà soulevée en 1774, des droits respec- 
tifs des seigneurs et des vassaux dans les landes et terres vaines et 



354 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

vagues et des projets de partage de ces communaux. Elle donna 
lieu dans la session de 1780 à un brillant tournoi oratoire entre 
M. de Montmuran et le grand jurisconsulte PouUaîn du Parc, dé* 
puté de Rennes. M. du Boisgelin qui comptait beaucoup sur l'é- 
vêque de Vannes pour faire passer le projet de la commission, écri- 
vait le 7 décembre : <r La plus grande partie de la noblesse est op- 
posée au partage ; les gentilshommes ont les vieux préjugés de nos 
pères, ils sont persuadés que les landes appartiennent en toute pro- 
priété aux seigneurs, qu'ainsi ils ne doivent point les partager avec 
leurs vassaux. Ils ne pensent pas que, si nos pères avaient renoncé 
à ce préjugé héréditaire, une grande partie de nos landes serait cul- 
tivée, que nos vassaux ne seraient pas dans Tindigence, et que nos 
terres seraient d'un revenu beaucoup plus considérable. » 

Naturellement toutes ces discussions n'étaient pas faites pour 
ramener la bonne intelligence entre la noblesse et le Tiers, aussi 
M. de Tréverret ne tarissait pas en gémissements sur l'anéantisse- 
ment de son Ordre, dont les membres^ disait-il, persécutés pour 
leur fidélité au roi, traités de concussionnaires^ voulaient aller en 
corps prier les commissaires du roi de les dispenser d'entrer aux 
Etats. Qui eût pu prévoir alors que c'était au sein de cet Ordre alors 
si soumis que la monarchie devait rencontrer huit ans plus tard ses 
adversaires et ses vainqueurs. 

Ch. de Cala5. 

{A suivre). 




LE GROS LOT 



COMEDIE DE SALON 



PERSONNAGES 

I. PIERRE DE VIRMOND, a5 ans. 

II. RENÉ BROSSET, son ami. 
ni. M. MESSMER (John), Américain. 
IV. MISS LÉLIA MESSMER (sa fille), Américaine. 

V. SAMUEL BÉROK, Juif. 

La scène est à Monaco. 



ACTE PREMIER 

Le Ihéâire représente une terrasse^ des labiés^ des chaises ; au fond^ gauche 
et droite, des statues. — La toile du Jond montre au loin une maison au 
milieu dun jardin. 

SCÈNE PREMIÈRE 
PiERRB. — Rbnè ij^rès d'une table), 

PiBRRB (assis). 
Ah ! mon ami ! je suis ruiné I complètement ruiné ! 

Comment ! Encore ruiné ; je finirai par ne plus y croire ! Voilà 
bien vingt fois que j'entends cela. Ah ! que ne suis-je aussi riche 
que toi! j'aurais certainement gagné à la roulette à l'heure qu'il est! 



3&6 LE GROS LOT 

PlBRRX. 

MoQ ami, cette fois c'est pour de bon 1 Tiens, tu ne veux pas me 
croire I J'avais gagné une somme folle avec peu. Tout à coup est 
arrivée cette Américaine que tu connais. . . 

Re!i6. 

Miss Messmer? 

Pierre. 

Tout juste. Elle a pris ia banque, a gagné, gagné encore. Bref 
tous les joueurs sont partis. Moi je me suis entêté, et. . . j al tout 
perdu. Voici ce qu'il me reste ! (// altire 50 Jr,} 

5o francs I Peste, il est temps d'écrire à un oucle d'Amérique 
quelconque. Sais-tu que tu as à peine trois jours à vivre ici avec 
5o francs ! Ah I pauvre ami, nous sommes comme la belette de La 
Fontaine ! Nous avons fait trop bonne chère et nous ne savons 
comment en sortir. 

Pierre {la tête dans les mains). 

Que faire î Travailler, je n'en suis pas capable ; du reste, on ne 
voudrait pas d'un de Yirmond comme ouvrier. Non ! non ! plus 
aucune chance, il ne me reste plus qu'à me jeter à la mer ! 

Berê. 

Tu ne feras pas cette bétise-là I Oh non ! 

SCÈNE II 
Un camelol crie des journaux. 

Le camelot. 

Demandez la liste des gagnants. 

Ah! mais en effet, n'avaîs-tu pas pris un billet de cette loterie 
originale de M. Messmer. {Au camelol) : Un instant, s'il vous plaît... 
m prend un Journal). 



LE GROS LOT 357 

Pierre {indifférent). 

Si. .. j'en ai un. Mais comment veux-tu que la bonne chance 
vienne tracasser un pauvre diable comme moi P 

Qui sait ! Tout arrive ; cherchons. Tiens, voici la moitié du 
journal^ je garde l'autre. . • (/£» lisent), 

Pierre {se levant et froissant le journal). 

Tiens, j'apprends une nouvelle 1 Regarde-le donc ton journal ! 
(avec colère). Au moins j'aurais encore ignoré- cela ! Je ne voulais pas 
le lire ! Tiens I (// le jette à René). 

René. 

Qu'as-tu donc I une morp. . . 

Pierre (marchant). 

Une mort ! c'est pis^ mon père a été volé à Paris ! Il est ruiné 
comme moi. Nous voilà frais ! . . . {H rit), 

R£!«B {philosophiquement). 

Que veux- tu que j'y fasse ?. . . [Pierre marche de long en large avec 
des gestes de désespoir). Calme-toi P 

Pierre {vif). 

Me calmer ! en vérité tu es fou ! Je me ruine, j'apprends que ma 
famille est ruinée aussi! Il ne me reste pas 5 louis ! J'ai des dettes 
par-dessus la tête ! et tu voudrais que je reste aussi calme qu'une 
momie I Tiens. . . tu m'agaces. 

René {pendant ce temps a cherché et trouvé le nom de son ami comme 

gagnant). 

Quel est ton numéro P 

Pierre . 

Tu m'ennuies avec ta loterie! C'est 3.4oo, je crois 

René. 

Que tu es maussade, pauvre ami ! Et pourtant.., f souriant) tu 
devrais faire risette à la fortune, tu 

Pierre (vif). 

Qu'est-ce encore ! une farce ! Non je n'en veux plus ! 

TOME XIV. — NOVEMBRE i8g5. a4 



9&8 LE GROS LOT 

RBNâ. 

Veux-tu me donner ta place? 

Pierre. 

Explique-toi ! Je ne te comprends pas. 

Hé bien ! mon ami... (joyeuxy lui prenant la main) remets-toi d'une 
alarme si chaude I Tu as gagné le gros lot I 

Pierre (s^iuseyanl). 

Tu... tu... mens I. ., 

RE!fé {grave). 

Monsieur ! je ne mens pas avec mes amis ! Du reste, regarde {il lui 
donne la feuille), 

Pierre (lisant) ^ 

M. Pierre de Virmond, n* 3.4oo Soo.ooo francs ! Dieu^ 

quel bonheur I (/< se lève) : Mon cher René 1 Pardonne-moi I Que te 
dire! Que te donner ! Et mes pauvres parents qui sont ruinés ! 

RBZfi {à part). 
Il a bon cœur au moins I 

Pierre. 

Ah ! il y avait assez longtemps que la déveine m'accablait ! Je le 
mérite bien ce gros lot ! {dansant) Ah I ah ! ah I adieu Monaco ! adieu 
roulette, adieu Anglais et Anglaises I adieu vieux Samuel I adieu 
créanciers! je partirai pour Paris demain I 

Rsiii. 

Gomme te voilà changé 1 Et tu m'en voulais de te dire de ne pas 
te noyer ! Tu vois la bourde que tu aurais faite sans moi. • • Mais, 
tu n'as pas tout lu. • • continue. . • 

Pierre {reprenant le journal). 

Quelque compliment sans doute {lisant) : Nous félicitons l'heu- 
reux « gagnant » {parti) (j'en étais sûr) <f et en même temps. . . 
l'heureux flanc. . • René I fian. • .ce de la charmante Miss. . • » Ah! 
Dieu, j'avais oublié qu'on ne pouvait gagner le gros lot sans épou- 

ser ■ • • a • 

Ol semble prêt de déJailHr, il ferme et rouvre les yeux^ la bouche et 
tombe lourdement sur une chaise, comme anéanti. 



LK GUOS LOT 359 

HE!iâ {élon7ié). 

Qu'as-lu I lié bien, c*était prévu ! Tu ne veux pas épouser Mîss 
Messaier! Remets-toi ! Tu n'es pas un homme de t'épouvanter ainsi 
pour une femme! Allons! Voici dès passants qui viennent te 
féliciter. . . {Il reste près de son ami). 

SCÈNE m 
Lbs mêmes. — < Des Anglais, Anglaises. 

Uif A:<uLAis {s*inclinant devant Pierre qui essuie son front). 
Tous mes compliments» Monsieur. C'est au nom de tous mes 
compatriotes que je salue en vous un nouveau citoyen et ami. La 
charmante Miss Lélia sera. ... 

Pierre {V interrompant). 
Assez, je suis souffrant et puis {se levant avec colère) je ne veux pas 
me marier ! Je ne veux pas I fil s'enfuit en courant) . 

L'Anglais. 

Voici quelqu'un d'étrange, qui tourne le dos à la fortune ! (Ils rient). 

REité. 

Mon ami ne sait plus où il en est/ Messieurs! Veuillez ex- 
cuser sa fugue ! 

Les Anglais {protestant), ... .^ . . 

Comment ! ça se comprend ! {René sort), 

SCÈNE IV 

Les mêmes. 

L'Anglais. 

Voilà qui va faire une nouvelle à sensation ici I Une Américaine 
se manant avec un Français. . . . 

Une Anglaise. 

Il refuse, . • . donc c'est fini ! 

L^Anglais . 

Vous croyez ça ! Quelle naïveté ? Je ne lui donne pas deux heures 
avant de revenir sur sa sotte décision! .- \ - '■ 



360 LE GROS LOT 

Un clisat. 

On le dit ruiné ce M. Virmond. 

Un jlxjtke. 

De Virmond s'il vous plail ! 

Lb premier client. 

De Virmond ! Oh alors ! Il est sûrement ruiné 1 Les nobles Fran- 
çais ne réussissent jamais ici ! N'est-ce pas, M. Macker ? 

L*AN6LAI8. 

C'est vrai Creffordant sa montre). Il est l'heure du tennis, mes 
amis ! En avant ! 

Une Anglaise. 

Allons, Derry^ Peeston ! Allons, Monsieur Macker ! Qui m*aime 
me suive (Ils sortent en chantant). 

m 

SCÈNE V 
Pierre — Samuel BéaoK. 

Samuel. 

Oui^jesais la nouvelle et cette fois vous ne m'échapperez pas. 
Je veux être payé enfin ! Ai-je assez attendu I 

Pierre. 

Laissez-moi un jour de répit ! je ne refuse pas 1 je veux réfléchir. . . 

Samuel. 

Je n'admets ni ne reçois vos réflexions je veux mon argent ! 

Pierre. 

Ne comprenez-vous pas qu'il faut que j'y regarde à deux fois 
avant d'épouser votre Américaine ? Je la connais à peine ! Que 
feriez- vous à ma place I Croyez-vous que je serai bien reçu en France 
avec cette étrangère ! 

Samuel. 

Vous êtes fou^ Monsieur ! Prenez l'oiseau quand il est à votre 
portée! C'est votre devoir. . . envers moi I 

Pierre (xitewr). 

Oh I gros lot ! quel sacrifice vas-tu mimposer I Renoncer à ma vie 
de garçon I Renoncer à ma liberté I 



LE GROS LOT 361 

Samuel {à part). 

Hue 86 déride pas ! Aux grands maux les grand remèdes (à Pierre): 
C.^est bien \ Je vois que vous apportez une mauvaise foi insigne ! 
Hé bien^ je vous le déclare ! demain, je consens encore jusqu'à de- 
main, mais ce délai passé, si je ne suis pas entièrement payé, je 
vous fais arrêter et jeter en prison. 

PiBRRB {le suppliant) . 

Vous ne ferez pas ça 1 

Samubl {raide). 
C'est mon droit! .. 

PlBRRB. • 

C'est le déshonneur pour moi ! 

Samubl. 

Le déshonneur ne me touche pas. 

PlBRRB. 

Monsieur Samuel. . . 

Samitbl. 

Vous m'avez entendu I Je n'ai qu'une parole (il sort), 

PlBRRB. 

Âh I horrible Juif I faudra-t-il donc me marier pour me tirer de 
tes serres! 

SCÈNE VI 

PiERRB — René — Un garçon. 

RbitiI {au garçon). 
Je désire causer avec Monsieur ! qu'on nous laisse seuls ici. . . 

Le Garçon. 

J'y veillerai, Messieurs [H sort). 

Pierre (assis). 

Que viens-tu m'apporter de nouveau 1 Ah ! tu me vois dans de 
beaux draps ! Et. . . en prison peut-être ! 

Rbnâ {étonné). 

En prison ! . . . Ah ! Samuel ! Mon pauvre Pierre, il n'y a qu'un 
moyen de mettre fin à tout cela. 

Pierre. 

Et ce moyen... C'est? 



3G2 LE GROS LOT 

Rbhé (avec effort). 
D'cpouser Miss Lélia ! 

PiBBHE {se levant). 

Non I mille fois non ! je ne peux pas m'y faire ! Si c'était encore 
une Française ! Et puis elle ne me connaît même pas ! Voudrait- 
elle ? {souriant tristement) , . . 

On dit parfoiis que le mariage est une loterie ! On ne croit pas 
dire si vrai ! 

Rbhi^. 

Qu'à cela ne tienne I je vais lui faire dire devant toi que 

PlEHRE. 

Ne fais pas ça ! Je te claquerais. 

Rehé. 

Tu iras donc en prison ! . . . (sérieux). Ce sera joli, M. de Virmond 
en prison ! On fera des suppositions très flatteuses ! M. de Virmond î^ 
En prison ! Il a donc assassiné quelqu'un ! Je vois ça d'ici ! Sans 
compter que cela ne payera pas tes looooo francs de dettes. Enfin 
tu veux ton malheur ! Je n'y puis rien ! J'ai fait mon devoir d'ami ! 
je te laisse. 

Pierre (suppliant). 

Oh I René ! Je t'en prie, ne m^abandonne pas I E(X>ute, il mè 
vient une idée {Hené revient). Il m'est impossible d'avoir l'argent 
sans la fille de M. Messmer? 

René [en lui riant aunes). 

Tu es fort, loi ! 

Pierre . 

Je voudrais donc, ne voulant pas me marier, connaître le 2^ ga- 
gnant, lui donner mon numéro et le mettre à même d'épouser 
Miss Messmer ! ' 

René. 

Le second gagnant... {il attire un journal) . Regarde! C'est un 
clergyman, il est marié, je le connais ! 

Pierre . 

Et.. . Et le troisième. 

René. 

L? troisième, M"« Leekens, ao ans. . . 



LE GROS LOT 363 

Pierre. 

Ah I laissons cela ! Je vais de ce pas annoncer aux Messmer que 

tout est fini I Que je ne suis pas M. deVirmond, quejen'aipas 

pris de numéro! 

Rsifi {Vempéchant dépasser. 

Non ! Tu n'iras pas 1 Pense à moi 1 Pense à ton père ruiné. 

Pierre (s^arrétant) • 

C'est vrai. Pauvre père I Je l'avais oublié I {Il pleare). 

RENé (d part). 

C'est le moment d'agir ! — {à Pierre), Je reviens à l'instant, mon 
ami. 

Pierre. 

OÙ vas-tu ? 

Rbué. 

Laisse-moi» je t*en conjure I Laisse-moi amener ici Miss Lélia. 

Pierre. 

Soit, pour avoir la paix. 

Rsifé. 

Merci! (H sort). 

SCÈNE VIL 

Pierre {seul, assis). 

Oui ! Va, pauvre René ! Va la chercher ! Amène-la ! Et tu pourras 
te convaincre de l'inutilité de tes efforts ! Jolie passe où je me trouve ! 
D'un côté, la prison et looooo francs de dettes ! De l'autre, une 
femme qui veut se marier à toute force. Oui, mais.... (jrévenr) 
Soo.ooo francs I . . . {Se levant brusqaemeni) Qu'importe, je ne veux 
pas de chaînes I Je veux ma liberté ! Je vais me mettre à travailler, 
coûte que coûte! A gagner mon pain! [riant tristement) Moi! gagner 
mon pain ! Oh! quel retour en arrière ! (U Joint les mains) Allons, pas 
de lâcheté I Du courage ! Je sens en moi cette ardeur que donne 
l'idée du devoir à accomplir ! Je payerai mes dettes ! Je reverrai de 
beaux jours I J'irai retrouver les miens ! Et avec tout cela je jouirai 
de ma liberté I Je vais encore supplier M. Samuel 1 II ne sera pas 
insensible à ma prière ! Allons, Pierre de Virmond 1 ne détourne 
plus la tète à la vie ! à la jeunesse, au devoir et à l'honneur 1 Je 
n'épouserai pas une étrangère, ni ses millions 1 Je suis mon maitre 
après tout! ma liberté je t'adore! (/{ marche en se frottant les mains). 



364 LE GROS LOT 

SCÈNE VIII 

PlKRRE. — M. MeSSMER. 

« 

M. Messmbr {gesticulant). 

Ah! que je vous ai cherché mon cher gendre ! On vous croyait 
mort! 

Pierre {voulant parler, faisant des gestes de dénégation). 

» 

Mbssmer. 

Oui ! oui ! je sais ! je vois votre contentement I Du reste, j'ai en- 
tendu les dernières paroles flatteuses que vous adressiez tout k 
rheure à ma fille : « Je Tadore ». Oui, mon ami, vous avez raison ! 
Vous êtes jeune ! ah que c est beau la jeunesse ! 

Pierre. 

Mais, Monsieur, je comptais 

Messmer. 
C'est bon, c'est bon ! nous parlerons d'affaires après. 

Pierre. 

Je ne veux pas. . . 

Mebsmer. 

, Oui, je sais que ce n'est pas pour Targent ! Du reste, c*est le ha- 
sard qui vous a nommé et le hasard est une divinité que j*ai tou- 
jours respectée. 

Pierre. 

Mon nom 

Mbssmbr. 

Votre nom est authentique autant qu'honorable! Je le sais» 
inutile de le di^e. . . . 

Pierre {faisant un geste d'impatience). 

Permettez, Monsieur. 

Messmer. 

« 

Qui, je vous permets de m'appeler votre beau-père ! Votre père 
si vous aimez mieux ! Je ne me sens pas de joie d'ôtre tombé sur 
un Français pour gendre ? 



LE GROS LOt 3(5 



SCÈNE IX. 
Les mêmes — RENft. 

Pierre {lançant des regards^rieu» à René bas). 

C'est toi traître qui m'a envoyé cet imbécile ! 

Rrné. 

Je t'assure que non. (âMwsmcr) Bonjour M. Messmer! Quel air 
ravi vous avez ! 

M. Mbssmer. 

Ah I cher Monsieur! j'ai eu une fiëre idée de faire cette loterie ! 
Après avoir gagné des sommes fabuleuses j'ai voulu faire profiter 
mes concitoyens d'abord^ mes amis les Français ensuite, chez qui 
j'ai toujours trouvé galanterie et secours dans les moments 
difficiles..... 

Rsiré. 

Vous êtes trop flatteur, Monsieur ! 

M. Messmer. 

Je me rappelle mes débuts dans les affaires. Ici il y a trente ans 
je n'étais pas riche I J'avais épousé une femme active, pas jolie, 
mais très bonne ! Elle et moi, nous nous sommes mis à Touvrage 
et vous voyez Je résultat... (Pendant ce récit, Pierre fait des gestes 
d'impatience). Mais je vois que mon gendre me trouve un peu ver- 
beux 

Pierre (entre haut et bas). 
Je n'ai jamais vu pareil bavard!... 

Messubr. 

Et je comprend son impatience de voir sa fiancée ! je cours la 
chercher I A tout à l'heure !... 

Pierre. 

Je vous ai dit... 

Messmer. 

Oui! à tout à l'heure I Patience! Patience!... (ilsortencoarant). 

Pierre {avec désespoir). 

Je n'y échapperai pas. 



366 LE GROS LOT 

SCÈNE X. 

PnRRE — RENi. 
RKfi. 

Tu m'as promis de la voir, reste ici. 

Pierre {furieux). 

Toi I... Je te porte sur mes épaules 1 Et tu me payeras cela ! 

RbrA (riant). 

Je n'aurai jamais été si bien porté ! Mais je suis habitué à ton 
genre de remerciement ! Enfin rira bien qui rira le dernier. 

Pierre {marehant et s* arrêtant). 

Que veux-tu encore dire I 

Kesà {se retournant). 
Ce que je pense I Ah I voici M. Messmer I Sois aimable Pierre 1 

Pierre. 

La peste t'étouDe, et lui aussi. 

Rsifé. 

Grand merci : Je préfère vivre ! 

SCÈNE XI. 
Les Mêmes — M. Messmer. — Miss LIlia. 

« 

M. Messmer (se tournant vers sa fille^ solennel). 

Oui, ma fille ! Voici celui qui partagera ta joie et tes soucis 

{Pierre s'interroge). 

Miss LtLik. 

Et... mes dollars aussi, mon père. 

M. Messmer. 

C'est tout juste. 

René (basa Pierre). 

Dis donc quelque chose d'aimable. 

Pierre (avec effort). 

Mon Dieu, Miss, j'étais décidé à cacher le plus longtemps pos- 
sible mes sentiments, mais puisque le hasard nous fait rencontrer 
je veux aujourd'hui vous ouvrir mon cœur et... 



1 



i 



LE GROS LOT 367 

M. Mbsbmbr (in/). 

N'ouvrez rien Monsieur mon gendre ! Ma fille et moi nous avons 

compris ! 

PiBRRE {impatienté). 

* Laissez-moi parler, je vous prie ; je veux donc aujourd'hui vous 
déclarer, devant votre père, devant mon ami René Brosset... 

M. Messmer (étonné). 

, Hé ! qu'ai-je entendu I Vous êtes M. Brosset ?... 

Rsifé. 

Apparemment... 

Pierre (à part). 

Je renonce à m'expliquer 1 ce n*est que partie remise. {H se met 

en côté), 

M. Messmer {entraînant René Brosset). 

Alors, votre mère, M"* Brosset est,... est bien votre mère ?... 

René {à part) . 

Il divague ! {haut). Je puis vous l'assurer, Monsieur ! 

M. Messmer < {s^écartant toujours avec René et sortant). 

Alors, mon ami, vous êtes mon neveu I (Mis Lélia et Pierre les re- 
gardent étonnésj Oui, votre mère avait une sœur qui épousa mon 
beau-frère, veuf, M. Leekens ! 

René. 

Veuillez recommencer. Monsieur, je n'ai< pas saisi un traître mot 
de votre intéressante histoire (Ils sortent). 

SCÈNE XII. 

Miss LiLiA. - Pierre. 

{Ils se regardent j Pierre très timide^ Miss beaucoup moins. Elle se lève 

et vient se placer près de lai. 

Miss Lélia.. 

Monsieur Pierre, donnez-moi la main. 

Pierre {forcé d'obéir). 

Mademoiselle... je... je..« 

Miss LÉLIA {riant de sa timidité). 
Ah ! Ah ! Monsieur Pierre. 

^ Pendant que Messmer lui parle, René fait des signes d'encouragement à Pierre. 



S68 LE GROS LOT 

SCËNE XIII 

Les mêmes, un garçon. 

Lb Garçon {apportant un boiiqttei). 

Je suis chargé par H. Macker, d*apporter ce bouquet à Miss Lélia 

et M. de Yirmond. 

PiBRBB {ahuri). 

Déjà ! (résignée). Je crois qu'il faudra me soumettre au mariage 
non par goût, mais par convenance ! (le garçon sort). 

Miss Lélia {souriante) . 

Vous dîtes, mon ami?. . . 

PiBRRB {à pari), 
AlIoDs bon ! mon ami maintenant I 

Miss Lélia. 

Vous paraissez ému . • . 

PiBRRB (convaincu). 
On le serait à moins, Miss I 

Miss Lélia. 

Est-ce un compliment ? Je ne les aime guère, mais de vous pour- 
tant. . . (aimable) Merci. 

PiBRRB {la regardant). 

Mon Dieu, Miss, j'aurais voulu qu'à cette heure vous sachiez 
mon intention, mais le... bavard..., la... Tamabilité de votre 
père m'avait détourné de mon explication. 

Miss Lélia {étonnée). 

Parlez mon ami, je vous écoute. - 

FiBiiRB {après avoir toussé plusieurs fais, changé de place, attire son 

moucTioir). 

{assis) Miss,les hasards de la vie sont grands, quelquefois heureux, 
plus souvent. . . fâcheux. En prenant ce numéro à M. Messmer, 
j'avais Tunique intention de. . . risquer ma chance. Mais, si j'avais 
pu prévoir que le mariage était au bout; je. . • 

Miss LÉLIA. 

Vous ne voulez pas vous marier^mon ami...? (conciliante) comme 
vous voudrez. 



LE GROS LOT 36d 

PlBARE. 

Vous devez comprendre. Miss, que ma position est délicate, vis- 
à-vis de vous d'abord. . . (U se lève), 

M188 LÉLiA (d paH). 

Il n'est pas si résolu que je Tau rais cru . • . J*ai parié avec 
H. René qull m^épouserait î Je gagnerai ! A Touvrage I 

(BUe donne un petit coup à son chapeau, atUre ses frisettes, aie ses gants 
et croise les jambes en se renversant sur sa chaise). Délicate dites- 
vous.. . votre situation ! Oh I mon Dieu. . . croyez- vous ? 

PiBRaB {agité)» 

Oui, Miss, je le crois. 

Miss Lélia. 

Hé bien, ne vous mariez pas, mon ami. Le gros lot, que j'étais 
heureuse de vous offrir avec ma personne, fera bien des heureux. 

Pierre {à part)'. 

C'est pourtant grave... de dire non I (Haut). Mais je n'ai pas dît 
radicalement non, Miss ; j'ai dit que peut-être je ne pourrais rem- 
pliras conditions.... Nous pourrions toujours attendre un peu I 

M1S8 LÉLIA (d parij, 

U capitule, le poltron. {HautJ Je veux faire tout ce qu'il vous 
plaira^ mon cher Pierre ; et jusqu'à quand voulez-vous attendre 
s'il vous plait ? 

Pierre. 

Jusqu'à demain. 

Mus LéLiA {se renversant sur sa chaise, renotuint ses cheveux avec ses deux 

mains ^ balançant la tète). 

Bien, jusqu'à demain ! 

[Pierre s'agite^ se lève^ se rassied, regarde Miss à la dérobée). 

Pierre. 

Je me vois. Miss, obligé de vous quitter, une affaire m'appelle... 
Misi LiLiA {parlant très doucement, sommeillant presque). 

Non, restez mon ami ! Il fait si chaud ! Ici à l'ombre, vous serez 
mieux I Là, approchez votre pliant, près de moi, vous n'êtes pas 
lâché au moins P Dieu ! quel air lugubre vous prenez ! Ah ! {eUe rit). 
Franchement vous n'êtes plus le joli garçon des jours précédent... 
Allons donnez-moi la main. 



370 LE GROS LOT 

Pierre [depltus en plus agité), {à part). 

Elle est ensorcelante cette Lélia. Ah I si René pouvait venir !.... 
{H regarde déiespérément da côté de ïàUée).., 

Miss Lélia {lui prenant la nuM^, 

Que craignez-vou8 donc ? personne ne viendra nous troubler . 
je Tai ordonné. 

Pierre (à part]. 

Je le pensais... (à La2ia) Je regrette^ Mis... ^ mais il faut abso- 
lument que je sorte... {Miss Lélia s'endortj Ah I ça, esl-ce que je 
rêve I {il la regarde) .la voilà qui s*endort . . . {H aie doucement sa main 
de celle de Lélia, se lève pour sortir , la regarde, revient, s'en va encore 
puis revient près d^elle une seconde Jois,la regarde de plus près, et souriant :) 

Est-elle jolie tout de même I jolie comme un cœur ! Ai-je assez 
réfléchie avant de dire non ! Mais j*y pense ! j'ai dit non ! J'ai fait 

une sottise! Il est peut-être encore temps ! jusqu'à demain ! 

Pourvu qu'elle veuille maintenant, elle!... J*ai envie de tout lui 
avouer ! {Il se penche pour la regarder et sourit) Je suis ensorcelé ! 
Comment? pourquoi? Je n'en sais rien. Ces Américaines ont un 
diable au corps qui vous empoigne! Je n'ose me Tavouer à moi- 
même, mais. . . {à demi^voix) je l'aime. • • Si René me voyait ! Non... 
{il regarde autour de lui) il n'y a personne. Ma foi. • Tant pis !.. . 
{Il se penche plusieurs fois comme pour embrasser Lélia, joint les mains en 
la regardant, et enfin il effleure de ses lèvres les cheveux de Lélia) . 

Miss Lélia, {qui faisait semblant de dormir, s'éteille en riant aux éclats et 

le menace du doigt). 

Ah I mon fiancé, je vous y prends I . « • 

Pierre {rayonnant), 

Bé bien oui, Miss Lélia, vous m'avez conquis. . . charmé. .. Je 
vous aime. • . je vous adore. . . Je suis à vous pour toujours ! 

{Il se Jette à genoux devant elle, — Miss lui tend la main pour le relever), 

. La toile lombe. 

4, 

(A suivre), Henri de Fakcv de Malhoe. 

Mars 1895. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 



NOTES D'UN CAPORAL AUX VOLONTAIRES DE L'OUEST 



CHAPITRE VIII 

LA VIE DE GARNISON 

(Fragments). 
Le licenciement Conclusion 

(suite*) 



X 

Le général» un jour, nous fit faire la petite guerre au polygone ; 
manœuvres de demi-brigade contre un ennemi supposé. Nos chefs 
attachaient la plus grande importance à cette prise d'armes. Un di- 
visionnaire y devait présider, et du succès» disait-on, dépendrait 
notre maintien dans l'armée française. C'est pourquoi chacun fit de 
son mieux, les hommes, vaguement prévenus, mettant leur amour- 
propre à montrer beaux dehors, tenue irréprochable, entrain et 
précision. 

La journée s'annonçait magnifique. Dès sept heures, nos trois 
bataillons, moins les Volontaires employés au service de la place 
et de rintérieur, apparurent sur le terrain où les attendait le général 
entouré d'un brillant Etat-Major. D'éclatants uniformes révélaient 

^ Voir la lirraison d'octobre 1895. 



372 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

au loin la présence d'officiers supérieurs de l'armée et de la marine, 
et les dames en élégantes toilettes ne manquaient pas. 

Le polygone de Rennes représentait assez exactement un long 
parallélogramme dont l'un des côtés s'adossait aux dernières 
maisons du faubourg. Le côté opposé^ distant d'à peu près un 
kilomètre, se terminait par une sorte de monticule autrefois cons- 
truit pour le tir du canon, une butte d'environ vingt mètres de 
hauteur sur une centaine de large^ entourée de bosquets. 

Cette butte figura l'objectif qu'il s'agissait d'enlever. D'abord, 
Tescadron de nos éclaireurs à cheval reconnut le terrain. On les 
voyait, en leurs dolmans verts et leurs pantalons gris à bande rouge, 
courir la plaine dans tous les sens, isolés ou par groupes, caracoler, 
franchir les épaulements et les tranchées. Presque tous, les Fitz- 
James, les Ducbesne, les Moussac^ les Pontbriant, étaient des 
jeunes gens de famille, montés à leurs frais sur des bêtes d'origine, 
quelques-unes magnifiques. Ils se rassemblèrent enfin et terminè- 
rent par une charge à fond de train, une espèce de fantasia qui les 
emporta jusqu'au pied de la butte où ils arrivèrent en peloton 
serré. Après quoi ils vinrent se ranger derrière le groupe de TEtat- 
Major. 

Aussitôt, le premier bataillon fut déployé en tirailleurs et ouvrit 
le feu. Les hommes apparaissaient au lointain, s'agenouiUant, 
se couchant, se relevant, comme des points gris et rouges. Leur 
chaîne, d'où sortaient sans relâche des houpetles de fumée blanche, 
avançait, reculait, écartait ou rapprochait ses anneaux. 

Le deuxième bataillon renforça le premier. 11 lui fournit des 
soutiens, et bientôt des feux de peloton convergents éclatèrent de 
distance en distance, au long de la ligne des tirailleurs. 

Toute cette partie de la manœuvre, les mouvements du combat 
en ordre dispersé tels qu'ils s'exécutaient en ce temps-là, depuis 
le déploiement des escouades jusqu'à la retraite par échelons, 
s'accomplirent avec un ensemble et une méthode remarquables. 
L'instruction théorique y était, mais surtout la pratique de l'expé- 
riencj. On sentait qu'officiers et soldats avaient appliqué les 
principes qu'ils possédaient si bien^ dans des circonstances autre- 
ment périlleuses qu'un simulacre de guerre devant les dames, et sur 
d'autres champs de carnage que le polygone de leur garnison. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 373 

Vers dix heures, le S""* bataillon, jusque-là dissimulé derrière 
des levées de terrain, entra en scène. Vivement, il s'avança, en 
ordre de bataille, jusqu'à la ligne des tirailleurs qui, repliée à 
droite et à gauche, lui céda la place. Puis, par bonds successifs 
entremêlés de feux de salve où chaque homme brûla six cartouches, 
on le porta jusqu'à cent mètres environ de la butte qu'il s'agissait 
d'enlever. Entre temps^ les deux autres bataillons s'étaient formés 
en colonne d'attaque derrière le troisième. Tout le ttiondemit 
baïonnette au canon, et la sonnerie de la charge retentit. 

Celui qui ne Ta jamais entendu étant sous les armes, le refrain 
populaire : « Il y a la goutte à boire là-haut, il y a la goutte à 
boire ! » celui-U ne saurait imaginer la puissance entraînante de 
cette musique. Elle est, à la lettre^ électrisante. Elle soulève de 
terre ceux qu'elle est chargée d'exciter. A ses accents belliqueux 
et joyeux tout ensemble, on est tenté de crier, de bondir, et on a 
toutes les peines du monde à demeurer dans le rang. 

La butte fut escaladée au milieu de clameurs épouvantables, 
tandis qu'en bas, de plus en plus, les trompettes faisaient rage 
et promettaient à tue-téte la goutte à boire h ceux qui grimpaient. 
Quelques compagnies se reformèrent derrière le monticule. 
D'autres, dégringolant comme elles étaient montées, reconstituèrent 
leur ordre au pied de la position. Il parait que le fourmillement des 
uniformes sur la pente ardue, de ces uniformes où le gris, le blanc 
et le rouge se combinaient dans des proportions si heureuses 
réalisait à distance un spectacle des mieux réussis. 

Le régiment défila sous les yeux des spectateurs et des specta- 
trices, parmi lesquels nos Volontaires, tournant la tête, conformé- 
ment au règlement, du côté du chef qui dirigeait la revue, recon- 
nurent un général de division, — le général de Colomb^ si mes 
souvenirs sont exacts, — et la tenue noir et or d'un contre-amiral. 

Puis M. de Charette passa lui-même au petit galop devant le 
front delà* légion arrêtée et formant la haie. Il montait une grosse 
haquenée blonde à la crinière délavée. Sa figure respirait le conten- 
tement. Il jetait de la main des saints aux compagnies qui présen- 
taient les armes, et, à deux ou trois reprises, il cria : « C'est 
très bien I » La journée, décidément^ était une journée de victoire. 
TOME xrv. — ifovEMBRE i8g5. a5 



374 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

Victoire toute morale^ qui prolongea de quelques mois notre 
existence comme corps de troupe et ne fut payée du sacrifice 
d'aucune vie. 



XI 



Au milieu du mois de juillet 1871, apparurent l68 signes pré- 
curseurs d'une dissolution prochaine. 

La reconstitution de l'armée marchant à grands pas, le gouver- 
nement pouvait se passer de nos services ; mais il désirait nous 
garder. 

Quelles oflres furent faites exactement au général? Je ne le sais 
pas d'une façon précise. Il parait toutefois certain qu'on lui 
proposa de nous incorporer en bloc et tels quels dans l'armée active. 

J'enregistre les bruits qui circulaient et je fixe l'écho des conver- 
sations qui se tenaient partout^ au café, au corps-de garde, à la 
cantine, dans les chambres. 

Nous étions, disait-on, destinés à former le 5* zouaves (le régiment 
.de cette arme affecté à la garde, devenant le 4*) , on se proposait 
de nous diriger aussitôt sur l'Algérie, pour y combattre l'insur- 
rection. Assurément, nous eussions été là tout à fait à notre place ; 
nos officiers et nos anciens avaient tous concouru à la répression 
du brigandage dans les Etats de TEglise et la guerre de partisans 
n'avait plus de secrets pour eux/ Nul doute que les insurgés 
n'eussent guère tardé à s'en apercevoir à leurs dépens. 

Les propositions flatteuses du gouvernement impliquaient, 
naturellement, une dépendance complète, et il n'en pouvait être 
autrement. Le général croyait de son devoir de conserver sa liberté 
d'action. Il refusa» ainsi que tout le corps d'officiers. 

On lui proposa alors de prendre avec leur grade tous les Volon- 
taires qui voudraient contracter un nouvel engagement. Quelques 
sous-ofBciers acceptèrent cette offre ; mais, parmi les officiers, un 
seul, je crois, en profita. Ce fut le capitaine de Mirabal, mort 
depuis à la Légion étrangère. 

Cependant, un grand nombre de Volontaires prenaient leur 



j 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 375 

coDgé, et les bureaux d'eni^agement étant fermés, les vides ne se 
comblaient pas. Le service en devenait plus pénible pour les 
autres, les tours de garde et de corvée croissant à mesure que TeiTectif 
diminuait. 

Au commencement d'août, on annonçait pour une date prochaine 
le décret de dissolution. Cela n'était pas exempt de tristesse ; il y 
avait parmi nous tant de cordialité, d'âme et de dévouement ! 

Il ne restait plus que les trois bataillons, les artilleurs et les 
éclaireurs ayant été licenciés antérieurement. 

Le général de Cissey, dans une proclamation d adieux, nous 
remerciait au nom de la J'rance et de Tarmée des services que nous 
avions rendus. Par suite de difficultés gouvernementales dans le 
détail desquelles je n'ai pas à entrer, et de l'imminence d'un rema- 
niement du ministère de la guerre^ ce document dormit quelque 
temps dans les cartons et il fut question de nous maintenir jusqu'au 
vote de la loi militaire. Les optimistes continuaient à espérer. 

Enfin, pourtant, le samedi i!i août 187 1, les postes occupés par 
les Volontaires de l'Ouest virent arriver des artilleurs. Ceux-ci ve- 
naient relever ceux-là I Quelle émotion pour nos gradés et pour 
nos hommes, quand les deux troupes s'alignèrent côte à côte, se 
rendirent réciproquement les honneurs, et quand les factionnaires 
se passèrent les consignes, sous les regards convergents d'un caporal 
et d'un brigadier ! Il y aurait une émouvante nouvelle à écrire là- 
dessus : La dernière garde ! 

Le dimanche i3 août, le licenciement définitif eut lieu. Après 
la messe, le général fit former le carré dans la cour du Séminaire, 
lut Tordre du jour du ministre de la guerre, puis nous fit ses 
adieux à son tour. 

La légion avait vécu. 



xn. 

Les Volontaires de l'Ouest n'ont pas eu, que je sache, la prétention 
de monopoliser le patriotisme. 
A l'heure du danger^ ils sont entrés dans le rang sans demander 



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376 SOUVENIRS DE MON BATAILLON 

plus que les autres quelle était la main qui tenait le drapeau. 
Accueillis à bras ouverts, ils se sont montrés dignes d'une con- 
fiance qu'ils n'avaient pas l'intention de tromper ; en revanche^ 
ils n'ont jamais su séparer le culte de la Religion de celui de la 
Patrie. Ce secret de leur cohésion, de leur discipline et de leurs 
succès, on ne le leur a jamais reproché ; ils ne Tout jamais caché. 

Dans leurs ordres du jour, les commandants de la Légion l'ont 
répété à satiété : 

« Quoi qu il arrive^ avec l'aide de Dieu et pour la Patrie^, w 

« Que notre cri de ralliement soit toujours : Dieu et la 

France^ ! » 

« Combattons et mourons, s*H le faut, pour le triomphe de 

la France et pour son bonheur^. » 

Les généraux de Sonis et Gougeard, qui les ont commandés dans 
leurs charges célèbres de Loigny et d'Auvours, leur ont dit en les 
entraînant, l'un : 

« Montrons-leur ce que peuvent des chrétiens et des hommes 

de cœur ; » 

et l'autre : 

« En avant, pour Dieu et la Patrie ! » 

Dans son récit de la Campagne des zouaves Pontificaux en France, 
ouvrage quasi officiel, puisque les principaux passages en sont 
reproduits par le général de Charette dans son beau livre sur la 
Légion, le capitaine Jacquemont le redit à chaque page : 

Après rénumération des victimes de Loigny, n'ayant pu nommer 
tdus ceux qui étaient tombés 1), il cite les plus marquants et ter- 
mine ainsi sa phrase : « tant d'autres qui avaient donné 

leur vie à Dieu et à la France^ ! » 



' Ordro du jour du major d'Albiousse du i6 décembre 1870. 

1 Ordre du jour du colonel de Charette après son retour de Loigny. 

1 Ordre du jour du général de Charette annonçant sa nomination à ses troupes. 

* La campagne des zouaves pontificaux en France sous les ordres du 
général baron de Charette {1870-1871) par M. S. Jacquemont, capitaine aux 
zouaves pontiGcaux. Paris, Henri Pion, 187 1.— page m. 



SOUVENIRS DE MON BATAILLON 377 

Enfin, sa conclusion s'applique aussi bien à tous les combattants 
de 1870-71 qu'aux zouaves pontificaux. Je terminerai donc par 
elle, en l'appliquant non seulement à mes anciens camarades des 
Volontaires de TOuest, mais à tous mes frères d'armes de la der- 
nière invasion. Ils y souscriront, je m*en porte garant, et nul 
d'entre eux, sans distinction de croyances ou d'opinions, ne me 
saura mauvais gré de la reproduire dans son éloquente simplicité : 

« Ils sont prêts à suivre la France sur les champs de 

bataille ou elle peut encore mener ses enfants^. » 

Et la France dont il s'agît dans cette phrase n'est pas une portion 
de la France ou une France telle que peut la concevoir un parti ; 
c'est la France tout entière, la Patrie supérieure à toutes nos 
divisions, celle qui revendique pour le patrimoine commun la gloire 
qu'ont méritée les actes de tous ses enfants, celle dont le président 
Garnot, peu d'instants avant sa mort tragique, parlait avec tant de 
chaleureuse émotion : « Dans notre chère France, il n'est plus de 
partis : un cœur bat dans toutes les poitrines, quand Vhonneur, 
quand la sécurité, quand les droits de la Patrie sont en cause.^ » 

Courbevoie, le 5 Juin 1895, 
(35, rue de l'Aima). 

Marquis des S***. 



FIN. 




* Même ouvrage, page 191. 

' Discours prononcé au banquet de la Bourse de Lyon^ le aii juin 1894. 



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NOUVELLES ET RÉCITS 



AYAME 



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.4« i?. P. Libercier vicaire général 
des Dominicains Enseignants, 



Dans sa tour de porcelaine, miroitant sous un coucher rose 
comme l'aile du flamant^ la fille du mandarin rêve. Oblique^ sous 
le sourcil peint et les lourdes coques de la chevelure bleue, enduite 
d'huile de palme et de parfums^ son œil brillant se mélancolise. 

Le lac taché de nénufars glauques où, entre les vernis odorants, 
glisse la jonque dorée ; le jardin semé de fleurs bîgarrées,d'arbustes 
taillés; la pagode dont les clochettes tintent au bord des toits re- 
courbés, tout ce décor prismatique, artificiel, flairant le musc 
comme un bibelot chinois, ne charme plus Ayamé. 

D'où vient donc ce trouble, cette langueur qui pâlissent son front 
d'agate, courbent sa taille de roseau ? 

Le collier grossier qu'elle tourne et retourne dans ses doigts un 
peu simiesques, aux ongles longs et polis, ne serait-il pas une dan- 
gereuse amulette, capable d'ensorceler la jeune fille, d'obscurcir 
par un maléfice le soleil de sa jeunesse, de flétrir la fleur de ses 
espoirs P 

Ko-Go-Vo, la nourrice, fermement, le croit. Ayamé peut-être 
aussi. Car depuis l'heure où, de sa somptueuse lilière, Ayamé 
aperçut et fit relever sur la berge du fossé croupissant, lieu 
maudit, plein de cris étoufifés^ de vagissements, de plaintes d'âmes 
en peine, cet objet bizarre, cette chaîne de fer, aux grains de 



AYAMÉ 379 

bois, divisés par dizaines, des songes troublants hantent sa cou- 
che laquée. Chaque nuit une Dame velue de soleil, les pieds 
sur la lune^ entourée de douze étoiles, lui apparaît et chaque jour elle 
reconnaît son attitude, son costume, — car pour son visage qui en 
rendrait la splendeur I — dans la médaille d'argent suspendue à 
rextrémité du collier. . w . Mais jamais elle ne revoit la femme cou- 
verte d'une informe robe grise et couronnée d'ailes qui égrène un 
chapelet aux pieds de la céleste figure. 

Cette nuit la vision a été plus lucide, plus prolongée, et Ayamé 
tente en vain depuis l'aurore d'en distraire son esprit préoccupé. 
Involontairement elle a repris le chapelet et, comme si l'ennui, celte 
liane vénéneuse qui s'enroule autour des plus heureuses, cédait à 
son contact, elle sent une douceur inconnue l'inonder, une force in- 
vincible la redresser^ la pousser à franchir ce seuil que seule, sans 
femnaes, sans escorte, une fille de sa caste ne dépasse jamais. 
. Sur ses moignons emmaillotés de soie, protégés de. hautes se- 
melles^ Ayamé sautille comme un oiseau apeuré. Vite lasse elle 
s'arrête, et surprise, regarde. Où est-elle ? Quoi I Toutprès du porti- 
que bariolé de ses merveilleux parterres, une contrée si nouvelle, si 
inconnue? Plate, humide^ découpée comme un échiquier, rayée de 
veines liquides dont chacune baigne des rizières, des bambous, 
des palmiers ; semée de paillettes sordides, bâties sur d'étroits jar- 
dins chargés de cultures ; empestée de mares fangeuses et peuplée 
partout d'hommes misérables, de femmes aux gros pieds, d enfants 
nus, travaillant sous un ciel en feu ou jouant sans bruit, à l'ombre 
des sophoras pleureurs. Tel est ce paysage à peine entrevu de loin, 
sous les stores du kiosque ou les rideaux du palanquin. 

Etrangère à la charité, fille du del, Ayamé connaît la bonté, 
fille de la terre. Jetant quelques sapèques à ces êtres sans attrait, 
sans grâce, qui se les disputent dans la poussière, Ayamé se dé- 
tourne, veut fuir ce spectacle attristant ; mais à bout de forces, elle 
se voit contrainte à chercher refuge dans une touffe de cerisiers, 
de pêchers sauvages dont la neige odorante, pleut. Ouvrant son 
parasol de papier huilé, déferlant son grand éventail, la promeneuse 
s'étend sur la mousse, et dans ses tuniques superposées aux tons 
tranchants, brodées^ tissées d'or et de gemmes, elle semble une 



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* 



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380 AYAMÉ 

toute jeune idole échappée du temple voisin pendant la sieste des 
bonzes. 

Autour de sa tête penchée comme une fleur sans eau, les papil- 
lons du rêve se reprennent à voltiger. 

A quoi rêve la riche orpheline, héritière du mandarin ? A quoi ? 
Ou plutôt à qui P Car sous tous les cieux, les jeunes filles font un 
rêve de même couleur et en toute langue on peut l'interpréter. 

Au jeune lettré auquel son père mourant a devant les ancêtres, 
engagé sa fol, promis sa main ? A Yarimassa l'élégant attaché, aux 
manières courtoises^ qui de l'Occident où il étudie les mœurs, les 
coutumes de ces jeunes peuples dont les continuelles variations 
étonnent l'immobile Orient, carguera bientôt sa voile vers les ri- 
vages natals. Rivages fermés où l'humus de tous les vices, person- 
nifiés par des dieux monstrueux, fait germer les fleurs du mal sur 

une terre que le sang des martyrs peut à peine assainir ! 

Bientôt ! Et après ? Depuis la mort de son père, 

maître indulgent et avant le règne de l'époux, maître plus redou- 
table, Ayamé est libre, de cette liberté pleine d'entraves, qui dans 
ces pays jaloux, mutile Tàme, le cœur, de la femme, de la patricienne 
surtout, comme les méfiantes coutumes déforment ses pieds. 

Pour précaire qu'elle soit, la liberté est douce et une fois rangée 
sous les rites de Thymen, complice du plus fort, qu*adviendra-t-ii 
d'Ayamé? 

Après quelques jours d'ardeur sensuelle, où pour plaire à l'époux 
l'épouse oubliera la pudeur, viendront le dégoût, le mépris, l'aban- 
don 1 Puis la jalousie : ce serpent enroulé autour des coupes 
nuptiales que le vin des imiques tendresses n'emplit pas ; la ja- 
lousie ! d'autant plus cruelle que des ténèbres où elle s'enfonce, 
farouche et résignée, l'épouse voit l'époux respirer avec délices la 
nouvelle corolle légitimement cueillie. 

Et Ayamé souffre, car elle prévoit, elle craint, elle comprend ! 

Ayamé est lettrée. 

Souvent son pinceau a tracé des stances poétiques, chanté le 
soleil épris de la terre, la terre se parant pour son Roi, et les hôtes 
deTair^plus heurjBux oh I bien plus heureux qu'elle!, puisqu'ils 
peuvent voler. 



AYAMÉ 381 

Ayamé est riche. 

Sur sa table les mets abondent. Gelées de nids d'hirondelles^ 
larves habilement préparées^ savantes fritures de graines fétides, 
confitures exquises de pulpes rares, tentent son goût blasé. Cepen- 
dant à peine ses dents de jeune requin, aiguës et blanches, s'enfon- 
cent-elles dans la chair exquise des mangues, — fruit paradisiaque si 
fragile, si tendre qu'il pourrait symboliser T&me corrompue par le 
moindre souffle — mais, que sa satiété rejette sans pouvoir le 
savourer. 

Ayamé est puissante. 

Esclaves, ses femmes pâlissent quand ses lins sourcils se rap- 
prochent ; et les rameurs de sa barque, à la proue de cygne, aux 
moelleux tapis, les jardiniers, les coureurs, les intendants de son 
palan, de ses domaines, ne valent que la poignée d'or qui les a 
payés et qui demain les remplacera. 

Ayamé est belle. 

Son père rendait grâces à l'Etemel Principe des charmes de sa 
fille, radieuse comme la Vierge-Mère du grand Législateur et les 
yeux de Yarimassa l'adoraient quand, assis à ses pieds, il célébrait 
en vers ses multiples periections. 

Ayamé estj€|]une. 

Combien a-t-elle vu verdir de printemps, blanchir d'hivers? A 
peine assez pour savoir que les fleurs dorment sous la neige pour 
mieux refleurir. 
• Hais surtout, surtout Ayamé est pure. 

Dans sa tour de porcelaine où le soin de son père infirme l'a 
confinée,cene sont pas des mousmés légères qui piquent les épingles 
niellées, les rouges grenades dans sa chevelure, dont le savant édi- 
fice, — tel qu'une barque pavoisée, un pigeon éployé, — demande 
tant de patience, d'art 1 mais des matrones, aux paroles pru- 
dentes, à l'œil soupçonneux. Et le vieux prêtre, maître de langues 
et de sagesse, régent de son enfance, tout en lui enseignant le franc 
idiome barbare que parle son fiancé, n'a mis sous ses vives pru- 
nelles que de nobles sentences, tirées de Confucius ou des vertueux 
interprètes du Bouddah divin. 

Belle, riche, admirée, vertueuse, Ayamé est donc la plus enviable 



382 AYAMÊ 

sujette de l'Empire du milieu et pourtant Ayamé est triste I triste ! 

Est-ce Temiui ? L'ennui ? végétation maudite qui embrasse, 
étouffe les jeunes troncs lisses, qui de la brousse emmêlée, montent 
vers l'azur, le bel azur vital. 

Non ! Le mal d' Ayamé est autrement grave. Il boit sa vie. Un 
ardent désir l'oppresse. Elle voudrait le dire, le crier à la nue qui 
flotte, au vent alizé qui passe, aux fleurs pâmées, à Toiseau, à 

l'insecte, ivres d'arômes, de chaleur Et ne sachant pas 

prier, elle pleure. • . • . . • 

A demi-voilé par les larmes, ce brouillard du cœur, 

l'œil d'Ayamé aperçoit pourtant sur la berge du fossé, qui borde 
sa verte retraite, une étrange apparition et, curieuse, Tépie. 

Une femme : non une de ces créatures humiliées qui ramassent 
avec leurs mains le fumier, les immondices^ engrais de leurs 
pauvres champs ; non une grande dame allant vénérer Shitâ, la 
Muse divine ; non une jeune fille se glissant, craintive, au rendez- 
vous ; non, à coup sûr, quelque soit sa fortune, sa caste, une 
fille dorée du soleil i 

Noble de taille, de démarche, malgré de ternes et disgracieux 
vêtements, la nouvelle venue est jeune, est belle, même au goût 
d'une chinoise. Son teint nacré, ses yeux bleus, ses traits calmes 
et fins, ont quelque chose d*angélique que Tabsence des boucles 
cendrées, cadre naturel de cette blonde fraîcheur n'affaiblit pas. 
Sur le front cerclé d*un bandeau^ deux larges aileç blanches pal- 
pitent, et dans leur ombre, le beau visage recule, fuyant les regards. 

Ecartant les végétations charnues, hérissées de hampes aux mcM:- 
telles senteurs, la femme en gris, qu' Ayamé a promptement recon- 
nue pour celle de sa vision, se penche vers l'eau trouble où dort le 
caïman. Après un long moment d'angoisse, Ayamé qui craint d'en- 
tendre le cri d'une victime traverser l'air épaissi de miasmes, voit 
reparaître l'imprudente, qui avec un geste maternel presse sur son 
sein, cache sous sa large coiffure un nouveau-né, un de ces inno- 
cents, qui delà hutte encombrée, sont jetés par de cruels parents 
aux monstres dont la voracité allège leur fardeau. Ayamé connaît 
la coutume. Le mandarin, son père, ne Ta jamais réprimée, mais, 
Pilate de la loi locale, s'il se lavait les mains du forfait, il n*a pas 



AYAMÉ 383 

proscrit l'humble orphelinat où de pauvres sœurs grises, recueillent 
et élèvent pour les arracher à Satan, étemel Moloch altéré de sang 
humain, des corps souvent difiormes où Tàme s'enlise. 

Et quand la fille de charité longe le massif qui couvre Ayamé^ 
celle-d; écartant soudain les branches parfumées^se révèle aux yeux 
surpris, non moins qu 'effrayés de la sœur. Et le colloque suivant 
s'engage, dans la langue de la patrie, si émouvante sur ces lèvres 
de noble païenne, car à la toilette somptueuse de la jeune fille, qui 
pourrait douter de son opulence, de son rang ? 

« Où, allez- vous )) ? interroge Ayamé. 

— € Au couvent», répond sœur Agnès qui, avec le geste de sa 
patronne caressant le blanc agneau, serre l'enfant tremblant dans 
ses bras. 

— « Au couvent » , répète Ayamé posant sa main fuselée sur la large 
manche et jetant dans son œil noir tout l'émoi de son cœur... c Et 
que fait-on au couvent P o 

— On prie, on travaille, on souffre et surtout l'on aime », mur- 
mure sœur Agnès étonnée de tant d'insistance. 

— « L'on aime », soupire Ayamé croisant les bras sur son sein 
qui s'émeut... a Et qui donc aimez -vous beau lis aux yeux pleins 
de ciel ? » 

— Jésus », prononce avec respect la sœur ne cherchant plus à 
fuir, car dans cette belle enfant, parée comme une idole elle a re- 
connu la Chinoise qui depuis nombre de nuits lui apparaît dans 
des rêves étranges, où Marie Immaculée tenant par la main une 
indigène, rintroduit dans la phalange des novices de Saint-Vincent. 

-^ (( Jésus », accentue la sœur avisant au poignet d'Ayamé un 
rosaire enroulé, semblable au sien^ et lui présentant la croix qui 
le termine... a Jésus mort pour vous, pour moi et qui du haut de 
ce gibet, nous ouvre son cœur et ses bras ». 

Puis interrogant à son tour : — « Et ce chapelet, où ? comment 
l'avez-vous trouvé } On dirait celui de sœur Marthe perdu pendant 
la cueillette de ces fleurs du Paradis. » 

— Je l'ai trouvé ici », répartit Ayamé, « et comme une chaîne 
puissante il m'entraîne vers un but ignoré. Chaque nuit, une 
Dame lumineuse m'apparait et, prosternée à ses pieds^ c'est vous 
qui me faites signe de vous joindre, de l'invoquer ». 



884 AYAMË 

— Etrange », dit sœur Agnès frappée de la mystérieuse coïnci- 
dence qui unissait dans le sommeil Fâme de la vierge idolâtre à 
celle de la vierge chrétienne, épouse du Seigneur, a Moi aussi, 
Madame, chaque nuit je vous vois dépouillée de vos parures, 
prendre rang parmis nous, les humbles Hospitalières. 

Ayamé joignit les mains : — « sœur de mon âme » , supplia- t-elle, 
« laissez-moi vous suivre ; menez-moi, puisque vous la servez, à la 
Dame au divin sourire. Ah I s'il le iaut, pour lui plaire, je revêtirai 
votre bure grossière, je cacherai mes cheveux sôus vos ailes, et 
soumise, esclave, je porterai ses chaînes. » 

Doucement sœur Agnès l'arrêta : — « Mais votre père. Madame ? 

— 11 est parmi les ancêtres. 

— Votre époux? 

— Aucun serment ne me lie. 

— Votre fiancé? 

— 'Il n'a pas mon cœur. 

— Vos richesses, vos palais, vos domaines ? 

— Je les donnerai à la Dame. 

— Mais votre éducation, votre vie molle, oisive? Chez nous, on 
travaille, on veille, on pleure. 

— Avec vous, je saurai souffrir. Car, pour une heure des trans- 
ports dont Sa beauté m'inonde, je dédaignerais des siècles de plai- 
sirs. O douce sœur ! je suis libre. Nul ne m'aime, nul ne m'attend. 
La Dame m'a souri. Elle m'appelle ; ô vous qui la connaissez, menez- 
moi donc bien vite vers elle ! Si mes parures lui déplaisent, si mon 
•luxe l'offense, voyez, je m'en dépouille 1 » Et joignant le geste aux 
paroles, Ayamé dégraffa ses tuniques, qui glissant jusqu'à ses 
pieds la laissèrent simplement couverte d'une blanche robe de lin. 
Puis elle arracha ses bijoux, les épingles qu| fixaient .sa chevelure 
et les jetant à terre, les foula avec dédain. L'une d'elle, blessa sa 
délicate cheville qui teignit de sang le chatoyant amas d'étoffes 
précieuses, enroulées. . . Dans ses draperies de néophyte, ses longs 
cheveux noirs dénoués, Ayamé ressemblait aux jeunes patriciennes- 
martyres dont le courage et l'ardeur semblaient la tranfigurer. 

— (( Allons», dit Ayamé; et, sans résister davantage, sœur Agnès 
lui prit la main et, serrant dans sa jupe le pauvre enfant en- 



AYAMÉ « 385 

dormi, s'achemina vers Tédifice de terre et de lattes couronné du 
campanille sous lequel reposait TËpoux des vierges que sa charité 
rend fécondes. 

Sans doute leurs anges gardiens aveuglèrent les infidèles car la 
.Chinoise, et sa compagne n'excitèrent aucune attention ; et, quand 
vers le soir, Ko-Go-Vo et les nombreux serviteurs eurent fouillé la 
montagne, la plaine^ les taillis, et retrouvé sous les cerisiers roses 
les vêtements sanglants de leur maitresse, ils conclurent avec dé- 
sespoir^ — car tous Taimaient, — qu'un saurien infect avait dévoré 
cette tendre proie. Et de splendides funérailles, où les gongs et les 
pleureuses rivalisèrent de clameurs, apprirent à la province qu'Aya- 
mé, la fille du mandarin refleurissait dans le ciel chinois, sur le 
cœur de sod père, tandis que Marie, la néophyte, se blotissait, fré- 
missante, sous le bleu manteau de sa Rédemptrice 

Peu de jours plus tard, un fier vaisseau cingla vers les riants 
rivages du royaume de Marie. Deux passagères : Ayamé, sœur 
Agnès, priaient à fond de cale ; et, quand la terre satanique diminua 
à rhorizon, les jeunes filles tombèrent dans les bras l'une de l'autre 
et entonnèrent d'une voix brisée le cantique de délivrance. 



Dans un joyeux souper où entre les épaules satinées et les yeux 
provocants des sémillantes Parisiennes, Yarimassa oubliait un 
peu sa brune fiancée, la triste nouvelle le surprit. Gravement, il s'é- 
loigna ; prit le jaune en signe de deuil, puis^ caché dans une om- 
breuse soUtude, non loin de la grande cité, composa en l'honneur 
d' Ayamé une poésie débutant par ces mots : 

€ C*est la destinée de l'amour de ne durer qu'une saison >• 

laquelle éditée en chinois et en français eut un réel succès. Puis il 
rejoignit l'ambassade où il reprit le cours de négociations, aussi 
tortueuses que les méandres du delta, et dont la réussite lui valut 
la main de la fille de son chef, moins chère, sans doute, à son cœur, 
qu' Ayamé, mais plus utile à son ambition. Par son ordre, la tour de 



386 AYAMÉ 

porcelaine, transformée en mausolée, se dresse à la mémoire de la 
jeune et belle morle, et Ko-Go-Yo, qui garde la sépulture comme 
jadis le berceau, cultive de ses doigts tremblants, fertilise de ses 
larmes les fleurs du merveilleux parterre. 
• •••••••••••••■•••••>• • 

Dix ans plus tard, dans Fhôpital agrandi, deux sœurs sont venues 
de France alléger la tâche de leurs devancières. L'une a la blan- 
cheur de sa patronne, Agnès ; l'autre l'éclat d'un rayon de soleil . 
Toutes deux arrosent de leurs sueurs le champ accru de la mission. 
Aides des Lazaristes, elles baptisent, catéchisent, soignent, ense- 
velissent. Sous la cornette, la robe grise^ le long rosaire nul n'a re- 
trouvé Ayamé. Ko-Go-Vo pourtant l'a devinée. Mais elle achève ses 
jours dans la salle des vieilles et ne la trahira pas 

Souvent, à Tombre de la tour de porcelaine, sœur Marie cueille 
des fleurs^ toujours merveilleuses, pour en parer l'autel et, souriante 
elle songe qu'Ayamé est bien morte, et qu'à l'heure où on la cou- 
chera dans le brûlant cimetière des Hospitalières, et que l'ange ap- 
pellera son nom, seuls, Notre-Dame du Rosaire et Jésus^ le divin 
Epoux, la reconnaîtront! 

Comtesse Olga. 




MÉMOIRES D'UN NANTAIS 



(suiTi:)* 



Eq devisant ainsi nous avancions toujours^ les coups de fusil se 
multiplaient ; Tennemi dont nous nous étions sensiblement rap- 
prochés nous distinguait. « Mon général, passons-nous à r«nnemî 
avec armes et bagages ? — Comment, que dis-tu? — Mon général, 
nous avons, je crois, faitla moitié du chemin. » Ce disant j'imprime 
une secousse à mon compagnon et l'entraine avec moi derrière un 
arbre que nous allions dépasser. En môme temps une forte explosion 
86 fait entendre, les branches tombent autour de nous, une dizaine 
de balles sifOientà nos oreilles. Les Russes reconnaissant le grade de 
M. Hostein avaient fait un feu de peloton. J'avais aperçu leur mou- 
vement en mesurant de l'œil la distance qui nous séparait d'eux. 
Sans l'arbre nous étions criblés. 

— a Sacrebleu ! dit le général, est-ce que ces animaux-là m'ont 
reconnu. — Il paraîtrait, à voir les honneurs qu'ils vous rendent. 
Un lieutenant de voltigeurs n'a pas droit à des feux de peloton. 
— Eh bien, viens... allons nous-en. » Le général se met en marche 
sans que le sifflement des balles lui fasse hâter le pas. 

Quelques instants après que M. Hostein m'a quitté, l'ennemi dis- 
parait derrière la chaussée, et je reçois l'ordre d'aller remplacer 
mon capitaine^ envoyé plus en arrière. En me laissant son poste le 
capitaine me soufQe à l'oreille : « Regardez donc Dubos. » Je me re- 
tourne et vois mon camarade complètement ivre. L'adjudant-major 
Maréchal l'avait mis dans cet état. Dès le matin Maréchal était 

* Voir la livraison de juin 1895. 



388 MÉMOIRES D'UN NANTAIS 

venu nous trouver avec une bouteille de rhum. Il m'avait plaisanté 
sur mon refus de boire. Le pauvre Dubos fut moins prudent, on 
dut remmener sur les derrières. 

Pressés par le besoin de manger, nous n'avions rien pris encore, 
une partie de ma section entre dans les maisons voisines. J'étais 
avec une douzaine d'hommes sur la chaussée, lorsque le feu recom- 
mence à notre gauche. Les Russes qui s'étaient avancés sur la glace 
sont repoussés et nous voyons nos gens qui les suivent, conduits 
par M. Menuisier. Un momejQt après un officier est emporté sur le 
dos d'un soldat. Un voltigeur vient me dire que d'Alméras a reçu 
une balle dans la cuisse droite. C'est lui qu'on emportait. Il avait 
été blessé à côté de M. Menuisier et était tombé sur le coup. J*allais 
envoyer prendre des informations sur la gravité de sa blessure ; 
mon sergent me fait apercevoir les Russes qui s'avancent sur la 
chaussée du côté du taillis. Ils paraissaient nombreux. Je n'ai que 
le temps de placer mes douze hommes derrière les deux maisons 
voisines. Comme la chaussée faisait un coude je pus en me mettan, 
derrière un arbre, rester très près de mes voltigeurs. Je leur re- 
commande de ne pas quitter l'angle de chaque maison, de ne tirer 
qu'à coup sûr et à demi-portée. Le sergent se joint au petit groupe 
qui est le plus éloigné de moi. Dès que l'ennemi est assez près je 
lais commencer le feu. Quatre hommes seulement peuvent tirer, 
les autres leur passent les armes chargées. Chaque coup abat un 
homme et les coups se succèdent avec une rapidité qui laisse croire 
à nos adversaires que nous sommes nombreux. Us reculent. A 
plusieurs reprises ils tentent de forcer le passage. Dès qu'ils battent 
en retraite je fais cesser le feu. S'ils avancent» ils volent leurs 
hommes tomber. Quelques voltigeurs me rejoignent ; j'en profite 
pour placer sur ma droite des tirailleurs derrière des arbres. J'avais 
une peur épouvantable que les Russes ne me prennent par là. Une 
fois ils s'avancent jusqu'à quart de portée^ leur tambour est tué en 
battant la charge. Je vois l'officier qui les conduit faire deux tours 
sur lui-même et tomber. Des branches grosses comme le bras s'a- 
battent coupées par les balles. Mon demi-manteau qui dépasse 
l'arbre derrière lequel je suis posté en reçoit plusieurs. Presque 
tous les coups sont adressés à mon tronc d'arbre. Encore obligés 



MÉMOIRES D'UN NANTAIS 3»9 

de rétrograder, les {lusses laissent suria chaussée presqu'autant de 
morts que les voltigeurs ont tiré de coups de fusil. Les tirailleurs 
placés derrière des arbres à droite les Inquiétaient beaucoup : leurs 
balles les prenaient de flanc. 

Cela durait depuis plus d'une heure et je ne recevais aucun ren- 
fort. Les voltigeurs de ma section qui ne m'avaient pas rejoint 
s'étaient réunis au capitaine vers lequel ils avaient été attirés par le 
feu commencé avant le mien. L'inquiétude me gagnait, l'ennemi 
pouvait me tourner et alors je pouvais être obligé de mettre bas les 
armes. J^aperçois se dirigeant vers nous un capitaine étranger à 
.mon régiment et qu'à son uniforme je reconnais pour un aide de 
camp. Les Russes s'étaient un peu retirés, mais leur feu continuait 
et leurs balles nous dépassaient de beaucoup. Je fais signe à cet 
officier de se diriger de manière à éviter le danger. Il en tient fort 
peu compte et vient directement à moi, se découvre poliment et 
me regardant beaucoup : — a Vous devez être élève de Saint-Cyr, 
monsieur? — Oui, mon capitaine. — On voit cela. . . et puis votre 
âge. Je le suis aussi moi, mais, comme vous voyez^ plus ancien 
que vous. Envoyé par M. le maréchal dont je suis aide de camp, je 
viens voir ce qui se passe pour lui rendre compte. Gomment vous 
trouvez-vous là ? — Comme vous voyez, un peu à l'étroit et en face 
de camarades qui n'épargnent pas les coups de fusil» — Ce n'est 
pas ce que j'ai voulu dire, répond-il en souriant. Comment vous 
trouvez-vdus d^ins cette position avec si peu de monde et près de aoo 
hommes sur les bras P — J'ai été dans l'impossibilité de me retirer : 
. d'abord mon capitaine poursuivait l'ennemi; en abandonnant ce 
poste je laissais couper sa retraite; secondement, en fuyant je faisais 
voir aux Russes à quel petit nombre d'hommes ils avaient affaire. 
— Y a-t-il longtemps que vous êles-là ? — Une heure 3/4. — Pour- 
quoi ne ripostez-vous pas P — Je le fais quand ils essaient de forcer le 
passage, je crains de manquer de munitions. Tenez, voici les Russes 
qui s'avancent pour la 3' fois. Attention, voltigeurs, feu. . . Appro- 
chez-vous de moi, mon capitaine, ou vous rendrez compte à Dieu 
ce soir et moi au maréchal. » En parlant, je le prends par le bras 
et le force à S0 mettre derrière moi. Les branqhes recommencent 
à tomber. .. . . „ . .:.: : 

TOMK XIV. — NOVEMI3UE 189O. a6 



990 MÉMOIRES D'UN NANTAIS 

— « Regardez à droite^ lui dis-je, il y aurait imprudence à faire 
la demi-tête tous les deux du même côté. Et bien, mon capitaine, 
ajoutai-je en voyant tomber encore deux ou trois Russes^ que pen- 
sez-vous de mes voltigeurs. Vous n'aurez, je crois^ pas de mal à en 
dire à Monsieur le Maréchal ? 

— Non certes, pas plus que leur chef. Comptez sur moi, Mon- 
sieur, pour vous faire connaître. » Il me serre la main. — « Cessez 
le feu, commandé-jeà mes hommes, les voilà qui se retirent. » — 
(( Bravo, mes camarades, dit Taide de camp, le prince saura ce soir 
votre belle conduite, le capitaine La voie vous le promet. » — Puis 
se tournant vers moi : « vous êtes ? — Lieutenant de la a« compa- 
gnie de voltigeurs, 39* de ligne. — Adieu, Monsieur. Adieu, mes 
amis, vous êtes tous des braves. Je vous quitte pour vous envoyer 
du renfort, d'abord, et rendre compte. » Il me tend la main, salue 
et 8*éloigne. Dix minutes après Tancien iourrier de M. Robert ar- 
rive avec une vingtaine d'hommes. Il venait de passer officier, 
n'avait pas eu le temps de se procurer des épaulettes et marchait 
son briquet à la main. — « En avant, mon lieutenant, s'écrie-t-il 
dès qu'il esta ma hauteur! — Arrêtez, Bachos, répondis-je en 
étendant le bras, si vous avancez, vous êtes mort. » J'avais à peine 
prononcé ces paroles qu'il tombe sur moi. Il venait de recevoir 
une balle au-dessus du genou. Deux de ses hommes remmènent. 
J'envoie le sergent avec tout son monde rejoindre les voltigeurs pla- 
cés derrière des arbres à ma droite. Ils ont l'ordre de ne faire feu que 
quandje donne le signal, et de ne pas faire un pas en avant sans en- 
tendre battre la charge. L'ennemi ne tarde pas à avancer de nou- 
veau^ en se faisant éclairer sur sa gauche. S'il avait eu cette idée 
une demi-heure plus tôt nous étions pris. Le feu s'engage plus fort 
que jamais. Mes nouveaux auxiliaires bi€n postés rivalisent de cou- 
rage avec les voltigeurs et arrêtent les Russes, mais ne les font pas 
reculer. Leur nombre augmente, les officiers font tous leurs efforts 
pour les porter en avant. De notre côté un feu bien nourri répond 
au leur et les empêche d'avancer. Mes hommes ne tirent qu'à coup 
sur. Arrive en ce moment un autre détachement de 3o hommes 
conduit par mon ancien sergent-major. Il vient aussi lui dépasser 
officier et^ comme son fourrier, n'a que son sabre à la main. Je veux 



MÉMOIRES D'UN NANTAIS 391 

en vain l'arrêter en prenant la main qu'il m'a tendue. Ne voulant 
pas être devancé par lui je crie : « la charge, tambour, et en avant!» 
Nous nous élançons suivis de tous nos soldats qui répètent : « En 
avant I > Notre attaque était trop impétueuse pour que Tennemi 
pût résister. Après une décharge qui ne peut nous arrêter les Russes 
prennent la fuite et disparaissent dans le bois. Je regarde autour 
de moi et ne vois plus mon ancien sergent-major. Ses soldats me le 
montrent à 20 pas en arrière, couché la face contre terre, il avait été 
tué raide par une balle dans la bouche. Nous apercevons une ving- 
taine de soldats ennemis fuyant au pied de la chaussée à droite. 
Ils sont poursuivis par les soldats de Bachos et le sous-lieutenant 
de M. Maurice^ arrivé avec quelques grenadiers. Nous leur faisons 
mettre bas les armes et les envoyons sur les derrières sous la con- 
duite d'un sergent. Après avoir en quelques mots remercié le sous- 
lieutenant du secours qu'il m'amène, je lui demande ce qui lui pa- 
rait convenable de faire, poursuivre l'ennemi ou nous Tetirer. — 
G^est vous qui commandez, répond-il d'un ton assez sec, cela vous 
regarde. » Très ancien militaire, M. Guri n'était pas content de se 
trouver sous les ordres d'un homme aussi jeune. De mon côté, je 
tenais beaucoup à montrer de la déférence aux vieilles moustaches, 
surtout quand elles étaient portées par des hommes estimés. Guri 
était du nombre. Puis, bien que dans cette journée et dans l'af- 
faire du I*' janvier j'eusse fait mes preuves, je n'osais prendre 
l'initiative, ma pensée étant qu'il fallait battre en retraite. — « Il 
ne s'agit pas ici de commandement, M. Guri, vous êtes bien plus 
ancien que moi, c'est à votre expérience consommée que j'en ap- 
pelle. — Eh bien I je pense que nous devons rassembler nos 
hommes et reprendre nos positions. » Nous procédons sans délai à 
la première opération. Elle était presque finie, nous allions nous 
retirer lorsque je crois voir un voltigeur entre le taillis et nous. Je 
m'avance pour lui faire signe de revenir. C'était un Russe qui me 
couche en joue en même temps que l'ajuste un voltigeur qui m'a 
suivi et l'a reconnu. Les deux coups partent ensemble, le soldat 
russe tombe ; sa balle après avoir frappé la terre vient me traverser 
la jambe droite et va se loger dans celle de mon compagnon. Les 
voltigeurs accourent. Je fais appeler le sous-lîcutenant des grena- 



391 MÉMOIRES D'UN NANTAIS 

dierset le prie d*emmener tout le détachement. Oa me place sur 
un fusil et on m'emporte. En chemin je trouve Alexandre de Becde- 
lièvre^ de Nantes. Il venait nous renforcer avec un détachement de 
son régiment, le 3o*. Dès que je suis hors de portée du champ de 
bataille un chirurgien de chasseurs à cheval offre de me panser. 
J'accepte. Il coupe toutes les chairs qui sortaient par les a orifices 
de la blessure. — «Je vous fais bien mal, n'est-ce pas ? — Non, 
Monsieur, je sens seulement une douleur agaçante» mais très suppor- 
table. — Vous avez probablement la jambe engourdie. Avez-vous 
beaucoup mangé aujourd'hui? — Pas. . .depuis ce matin. — Et bu? — 

— Encore moins. — Et vous vous battez intrépidement, m*a-t-on 
dit, depuis la pointe du jour! Mon compliment, vous êtes doué 
d'un bon tempérament. Vous voilà pansé. On va vous mettre dans 
un traîneau et vous conduire chez le chirurgien de votre régiment 
qui vous dirigera sur Hambourg, au revoir. » Je remercie le doc- 
teur et vais en sautant à cloche-pied me mettre dans un traîneau 
qui m^attendait à la porte. J'y trouve déjà établi sur le devant un 
homme de ma compagnie. « Qu'as-iu donc, mon pauvre garçon P 

— Mon lieutenant, gémît-il en souriant, j'ai dans la jambe la balle 
qui a traversé la vôtre. Mais je crois que j'ai donné son décompte 
à celui qui nous a blessés. Dites-donc, mon lieutenant, en v'ià 
d'une journée. Les voltigeurs se sont crânement battus, hein ? G est 
vrai qu'avec vous y a du plaisir à ce jeu-là. On dirait, quand les 
balles sifQent, que ça vous amuse. En ont-ils mis, les gredins, dans 
votre arbre, il était tout pelé de leur côté. Les camarades disaient : 
regarde donc le lieutenant, il n'a l'air occupé que de nous, on 
dirait qu'il est à l'exercice. — Avons-nous des blessés ? — Quelques- 
uns, mais pas de morts, si ce n'est dans le centre qui est venu à 
notre secours. Aussi,c'est la faute de leurs officiers. S'ils vous avaient 
écouté, ils vivraient encore peut-être. Avez-vous vu, mon lieute- 
nant, notre petit tambour, comme il battait la charge I 11 vaut 
mieux que son camarade. Il a emporté la caisse du tambour russe. 
Vous savez bien, celui à qui nous avons fait si grand peur avec 
nos bayonnettes ; vous avez crié de le laisser mourir tranquille. — 
Je mêle rappelle et notre tambour aussi. Pendant que le feu était le 
plus vif, il a essayé cette caisse et l'a ensuite passée à son épaule 
avec un calme qui m'a frappé. » 



MÉMOIRES D'UN NANTAIS 393 

^ Causant ainsi, nous arrivions chez M. Carlin qui s'écrie en me 
voyant : — « Vous voilà ! Je vous attendais. Où êles-vous blessé ? 
... à la jambe ? — Comment, vous m'attendiez ? — Sans doute, 
je viens de panser votre ami d'Alméras qui m'a afQrmé que je 
pouvais compter sur vous ; puisqu'il était blessé, vous ne pouviez 
manquer de Tôtre aussi. D ailleurs, M. l'Arpenteur, qui sort d'ici^ 
m'a raconté que, sans manquer d'june certaine prudence, vous 
alliez de manière à recevoir votre compte avant peu. — Ah bast, 
docteur, vous voyez bien que les Russes n'ont pas le coup d'œil 
très-juste. Il leur a fallu toute la journée pour me mettre une balle 
dans la jambe. Et ils l'ont payée cher cette balle, car je leur ai fait 
19 prisonniers et tué au moins 3o hommes sans compter les blessés. 
— Et qui les a emmenés, les prisonniers? — Ma foi, docteur^ je 
n'en sais rien, j'avais autre chose à faire qu'à penser au logement 
de ces braves Russes. Leurs camarades qui couraient devant nous 
me donnaient plus de soucis qu'une vingtaine de pauvres diables 
dans l'impossibilité de nous faire du mal. — Mon jeune ami, pas- 
sez-moi l'expression, vous êtes un maladroit. Un drapeau pris à 
Tennemi, des prisonniers sont choses que l'on doit présenter soi- 
même au général en chef. 

— Docteur, vous avez peut-être raison ; mais encore à présent 
je me demande comment j'aurais pu faire. Jugez-en : j'avais. aoo 
Russes à combattre. Or, quand M. Guri est arrivé avec ses grena- 
diers^ notre force totale n'allait pas à 80, dont 2 officiers seulement, 
puisque Bachos a été mis hors de combat en arrivant et que le 
pauvre Guillon a été tué en me serrant la main et qu'il est à l'heure 
présente étendu sur la chaussée en compagnie d'une trentaine de 
Russes. — Enfin, vous avez confié vos prisonniers à un sergent ; il 
fallait lui dire d'attendre vos ordres. Vous manquez une belle occa- 
sion de vous faire décorer. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'un autre va 
en profiter. » Le docteur avait encore raison, car je n'ai jamais en- 
tendu parler de cette affaire. Ayant fini avec moi, M. Carlin s'occupe 
de mon compagnon, nous lait dîner tous les deux et par le même 
traîneau nous expédie à Hambourg avec un billet qui doit nous 
faire admettre à l'hôpital. Ce billet nous sert en outre à passer de- 
vant bon nombre de piquets de cavalerie, postés de distance en 



394 MfiMOIRBS D'UN NANTAIS 

distance^ pour arrêter au besoin les fuyards. Il est au moins 8 heures 
du soir quand nous arrivons à la porte de l'hôpital. La première 
nuit fut assez calme, ma blessure ne me faisait pas encore assez 
souffrir pour me priver de sommeil. La journée avait été fatigante 
et il y avait plus de trois mois que je n*avais couché dans un lit. Le 
lendemain je reçois la visite du chirurgien en chef. Un jeune aide* 
major l'avait précédé et avait levé le premier appareil. 

— « Qu*avez-vous, jeune homme, me dit le bon docteur? — Un 
coup de feu à la jambe^ Monsieur le Docteur. — Voyons cela. » Il 
examine attentivement la blessure, tàte les os et finit par introduire 
ses petits doigts dans les deux trous, en me regardant fixement. 
Gela me fit un mal atroce ; je parvins cependant à ne pas souffler 
mot. — « Jeune homme^ dit le docteur, vous êtes un garçon coura- 
geux. Je vous ai fait bien mal, n' est-ce pas ? — C'est vrai, Monsieur. 
— Il n'y a rien de fracturé dans votre jambe. Vous l'avez échappé 
belle. Allons, pauvre enfant, du courage, il faut espérer que nous 
vous tirerons de là. Ce sera long. Vous allez faire demi-diète pen- 
dant quelques jours, k cause de la fièvre qui va survenir. » Je de- 
mande des nouvelles d' Aimeras. Après avoir écouté quelques mots 
dits à voix basse par son aide, le docteur me répond que sa blessure 
est plus grave que la mienne ; il est aussi bien que permet sa posi- 
tion. Réponse évasive. Je l'ai su depuis : d'Alméras avait demandé 
que je sois transporté dans sa chambre. On éluda toujours dans la 
crainte que la mort de mon pauvre ami qui paraissait imminente 
ne m'afiecte trop et ne me soit fatale. 

(A suivre). 




POÉSIE FRANÇAISE 



LA TEMPÊTE 



A mon père, tendrement aimé, en souvenir 
des tempêtes des rives de la Vilaine. 

Le vent a soulevé les flots bleus de la vdlle ; 
Ils sont gris au matin, écumeux sur les bords. 
En lac de vase et d'eau l'Océan se réveille 
Mais la vague en défend les dangereux abords. 

La houle court du large en de folles poussées 
Qui soulèvent des monts du mobile élément ; 
Les pierres en roulant se choquent, renversées 
Par le flot qui sursaute en un jet écumant. 

Tout fume sur la mer. Une poussière blanche 
Enveloppe les airs d'un voile décevant. 
Vainement le marin sur la hune se penche ; 
Il n'aperçoit plus rien : il flotte au gré du vent. 

Son navire est jeté par la lame à la lame; 
L'une succède à l'autre en un blanc tourbillon. 
Les deux mâts ont fléchi. — Tout l'équipage clame ! 
Comme pour s'engloutir, il creuse son sillon. 

Avec des craquements par toute la membrure, 
La carcasse retombe en disjoignant les flots, 
En gerbes, Peau jaillit jusque dans la mâture. 
Accroupis sur le pont, marchent les matelots. 



396 • LA TEMPÊTE 

Les drisses ont molli. Des sifflements atroces 
Grincent dans les haubans qui geignent sous Teffort. 
La mer hurie des cris sauvages et féipces ; 
Le vent jette aux échos ses longs appels de mort. 

Souffle, souffle tempête, éternelle tourmente ; 
La veuve tout là-bas coud ses habits de deuil. 
Sème à tous vents du ciel TeSroyable épouvante. 
Les flots ne rendront pas un corps pour le cercueil. 

Et le gouffre béant de Tabime se creuse. 
Le vaisseau tout entier disparaît dans les flots ; 
Puis la mer se fermant sur cette scène aflreuse 
Roule, sans nul regret» ses sinistres sanglots. 

Les petits orphelins n*ont pas revu leur père ; 

A leur mère qui pleure ils se sont confiés : 

Mais rOcéan les veut. Ils s'embarquent. — Misère ! - 

A leur tour eux aussi disparaîtront noyés. 

Vicomte Odon du Hautais. 




NOTICES ET COMPTES RENDUS 



Lêgeiides et Curiosités des Métiers, par Paul Sébillot. — Séries 
X à XX^ Paris, Ernest Flammarion, éditeur. 

La publication des Légendes et Curiosités des Métiers^ de M. Paul 
Sébillot, vient en quelques semaines, d'atteindre, son terme. L'édi- 
teur aura tenu, sans doute, à faire de la réunion de ces intéressants 
fascicules un beau livre d'étrennes. 

La partie de cette Revue consacrée au compte rendu des ouvrages 
nouveaux nous suffirait à peine pour analyser ici ces dix dernières 
séries où sont représentées les industries les plus diverses, depuis 
le meunier jusqu'au peintre... en bâtiments, depuis le modeste 
cordier jusqu'au grave imprimeur, en passant par les fantastiques 
lavandières, leurs sœurs très réalistes, les blanchisseuses, et les 
fileuses, ces reines de la tradition dans la patrie de Duguesclîn. 

Les meuniers ont été très souvent pris à partie par le conte, la 
chanson populaire, et M. Sébillot a si bien interrogé à leur égard 
Tabourot et Tabarin,Tallemant des Reaux et Restif de la Bretonne, 
qu'il ne nous laisse rien à glaner après lui. Les proverbes malins 
viennent à la rescousse, l'estampe satirique s'en mêle, assimilant, 
sous le crayon des artistes ligueurs, les meuniers aux protestants. 
Entre de jolis couplets pris à la Bretagne ou au Poitou, nous ne 
trouvons pas ce refrain qui rythme souvent, dans l'Ouest, les 
marches militaires : 

Meunier tu dors. 

Ton moulin tourne (ter) . * 

Ton moulin tourne et va trop fort. 

M. Sébillot est un peu bref sur les chaudronniers, les étameurs 
dont les cris sont si caractéristiques, les serruriers qui eurent 
en Louià XVI un illustre confrère ; il cite, à propos des cloutiers, 
une charmante poésie de Brizeux. 

Le chapitre des Fileuses devait être un des plus intéressants. C'est 
le métier féminin par excellence, métier de grande dame ou de 
bergère galante, de commère gauloise ou de ménagère allemande, 
de Lucrèce, de la reine Berthe, de la Marguerite de Fansty pour ne 
pas remonter aux Trois Parques qui filent sur leurs fuseaux les 
destinées humaines. Les contes, les ballades de toutes les littéra- 
tures populaires ont fourni à M. Sébillot la fileuse du rêve; celle de 



391 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

la vie il Ta trouvée cher Noël du Fail, Grosley, ou dans ce livret 
farct de gais commérages, les Evangiles des quenouilles. 

Les boisierSf boitiers où boisseliers se rattachaient, comme les sa- 
botiers, aux traditions forestières que M. Sébillot a souvent ex- 
plorées. Je lui signale sur les tonneliers, ces artisans que le Cuvier 
de Boccace a mis en relief, un petit livre, Discours fantastiques de 
Justin tonnellier par le Florentin Gelli qu'un Breton, Claude de Ker- 
quifinen, traduisit en français dès le X VP siècle. 

Quoiqu'elles fassent le même métier, les lavandières rustiques 
et les blanchisseuses des villes ne se ressemblent guère. M, Sé- 
billot connaît toutes les légendes, souvent terribles, qui se rap- 
portent aux lessiveuses de nuit ; la place me manque pour citer ici 
une chanson de nos provinces de TOuest, dans laquelle Fossement 
d'une petite fille assassinée s'exprime ainsi : 

BeUe lavandière 

Conduis-moi au bols de mon père, 
Où tu m'as tuée cruellement 
Pour la rose d'or à ma maman. . . 

Quant aux alertes blanchisseuses, elles n'évoquent que des idées 
gaies ; Gavami les a crayonnées, Monselet les a chantées ; une 
fois par an, leurs lavoirs se donnent des airs de palais royaux^ 
Elles régnent — c'est le cas de le dire — sur la plus populaire des 
fêtes parisiennes, la Mi-Caréme. 

Les charrons, tourneurs, peintres, vitriers et doreurs sont 
compris, par M. Sébillot, dans le même fascicule. L'ajustage des 
roues et l'art du tour ont suscité peu de chansons ou d'histoires. 
Par contre, les couplets et les dictons foisonnent sur les peintres 
en bàtinïents ; ces aimables artistes deviennent souvent des déco- 
rateurs ou peignent des enseignes, à l'exemple de leurs grands 
confrères, un Delacroix ou un Millet. Les vitriers ont un cri sî- 
nistre> dont le drame s'est emparé. 

M. Sébillot nous apprend que les tisserands, qui se rencontrent 
fréquemment dans les contes de l'Inde, étaient peu considérés 
dans nos provinces, en Bretagne particulièrement. Je me sou- 
viens d'avoir vu jadis, au Croisic, beaucoup de cordiers, ces voisins 
des tisserands et de leur avoir appliqué cette jolie poésie de 
M. André Lemoyne : 

A reculons, à petits pas, 
Le cordier va chantant tout bas. 

C'est par les imprimeurs que l'érudit écrivain termine sa revue 
imagée dans tous les sens, des principaux métiers. Il examine. 



NOTICES BX COMPTES RENDUS 399 

par ses petits côtés techniques ou pittoresques, Tart de Gutenber^ 
et de Didot ; il ne dédaigne pas plus les petites misères des ap- 
prentis en bonnets de papier que les ripailles des compositeurs 
typographes célébrant la fête de leur patron saint Jean Porte- 
Latine ou inventant des scies épiques. 

Ce sec résumé laisse à peine entrevoir l'intérêt d'un ouvrage, 
plein de faits narrés avec charme, dont M. Sébillot dans sa préface 
indique ainsi Fesprit : c Au lieu de me borner à enregistrer les 
ce superstitions, les contes et les proverbes qui s'attachent à 
M chaque métier, je pensai qu'il convenait d'y ajouter les cou- 
€ tûmes, les fêtes, les traits de mœurs, parfois même les anecdotes 
€ typiques et que la mise en œuvre de ces divers éléments pour- 
« rait former une sorte d'histoire intime des métiers. » 

Cette € histoire intime », nous l'avons maintenant, et traitée 
de main de maître. 

O. DE GOURCUFF. 

Le padc Qu'o?f PLEURE, poésios par Michel Abadie. — Paris, 

Bibliothèque de TAssociation, iSgS. 

Sous ce titre énigmatique — il s*ag^t de l'idéal perdu, aussi né- 
cessaire à nos âmes que le pain à nos corps ^ nous arrive un 
recueil de vers où Péternel sentiment revêt des grâces nouvelles. 
L'auteur, M. Michel Abadie prépare une Anthologie des institua 
leurs poètes ; lui-même appartient, croyons-nous, au modeste corps 
enseignant et c'est ce que l'auteur de la préface, M. Fernand 
Clerget, a délicatement exprimé, parlant « d'une âme tendre qui 
peine sous le faix de l'existence. » 

Justement parce qu'ils traduisent l'amour — un amour fort 
éloigné de la sensation légère du XVIII^ siècle, mais plein de ro- 
mantiques ardeurs et coloré par le soleil du Midi — les vers de 
M. Abadie ne peuvent guère trouver place en cette Revue, Mon- 
trons-nous pourtant hospitalier pour quelques-uns d'entre eux, 
un simple dizain : 

Nous aimons U langueur de ce parc ancien ; 
Nos aveux, comme autant de clairs musiciens, 
Rythment le menuet de Joie et la pavane. 
Parmi les fleurs, comme les fleurs Tamour se fane 
Pourtant le passé pleure aux yeux de doux témoins. 
Notre bonheur s^assied dans les aimables coins, 



400 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

'^ Qu'ont grifté les sarments reçus en Theure exquise. 

. Je baise vos fins doigts délicats de marquise. 
Et tu souris, heureuse, à ce mièvre régal 
Qui fleure comme un vieux parfum de madrigal. 

£n dépit de quelques néologismes, cette langue poétique est 
exquise. Lamartine y corrige Ronsard. M. Armand Silvestre a 
illustré d'un sonnet ce joli livre amoureusement rimé dans un 
coin caché du beau pays de France. O. de G. 

Un magistkat de l'ancien temps. — Saint-Lo, imprimerie Alfired 

Jacqueline, iSgS. 

Il ne s'agit pas, dans cette biographie, d'un contemporain du 
chancelier de l'Hôpital ou de La Chalotais, mais ce magistrat d'un 
autre âge, M. Varin de la Brunelière, eut l'intégrité du premier, 
la noble indépendance du second. - 

Issu d'uDe vieille famille normande^ qui s'était établie en Bre- 
tagne au XVI' siècle, il naquit, en 1782, à Rennes où sa vie et sa 
carrière devaient s'écouler. Substitut au tribunal, avocat-généra 
puis procureur^général à la Cour, il arriva, sans intrigue, à ces 
hautes fonctions dont il se démit sans emphase, quandla chute delà 
Restauration lui prescrivit un serment de fidélité au nouveau régime. 

Rentré dans la vie privée, M . Varin de la Brunelière se voua à 
l'éducation de son fils, qui devint un avocat de talent. De hautes 
amitiés l'honorèrent : quand il mourut, le 12 juillet 1849, la Gourde 
Rennes assista tout entière, en robes, à ses obsèques solennelles, 
et le procureur-général, M. du Bodan, son ancien substitut, rendit 
UD éclatant hommage au chrétien, à l'éminent magistrat. 

Le très distingué biographe de M. Varin de la Brunelière n'a pu 
se défendre de faire un rapprochement entre les démissions de 1830 
et celles que provoqua, en 1880, l'exécution des décrets. De tels faits 
ont leur éloquence ; deux fois en ce siècle, les magistrats bretons 
ont prouvé que la force du caractère et la sincérité des convictions 
étaient, chez eux, héréditaires. O. de G. 



« • 



La PEnvTURE EN Europe. — La Belgique, par MM. 6. Lafenestre et 
E. Richtenberger, Paris, ^ancienne maison Quantin, librairies- 
imprimeries réunies. 

Voici le troisième volume d'une importante bibliothèque d'art 
que le Louvre et Florence oni inaugurée. Ces livres constituent une 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 401 

description complète, raisonnée, avec reproductions gravées à 
Fappui, des chefs-d'œuvre de la peinture épars dans les diverses 
villes de l'Europe. C'est pour chaque tableau Tindication minutieuse 
du sujet, des dimensions, de l'origine, et quelques lignes de juge- 
ment où les auteurs, si compétents eux-mêmes, s'effacent devant 
l'autorité d'un Burger,d'un Paul Mantz ou d'un Fromentin. Une par- 
tie des œuvres ainsi décrites est reproduite, d'après des clichés pho- 
togpraphiques, par un procédé de typogravure qui, dans la plupart 
des cas^ a donné les meilleurs résultats. 

L'exécution matérielle de La Belgique nous a paru supérieure à 
celle du Louvre et de Florence, Les portraits d'homme d'Amberger 
et de Rubens (Musée de Bruxelles), le portrait de l'infortunée reine 
Marie- Antoinette par Kokarski, la Deipara Virgo de Jan Mostaert, 
(Musée d'Anvers) et vingt autres copies, ont le charme ou la vi- 
deur des originaux. 

C'est une admirable terre pour l'art que la petite Belgique ; avec 
l'excellent g^ide que nous avons sous les yeux, le voyageur décou- 
vrira bien des merveilles méconnues dans la patrie de Van Eyck 
et de Memling, de Rubens et de Van Dyck. € A Bruges, à Malines 
« à Louvain, à Ypres aussi bien qu'à Bruxelles, Anvers et Gand il 
« rencontre — disent les auteurs — les vestiges d'une splendeur 
« passée, et sur les autels des églises ou sur les murs des hospices 
< il peut contempler d'incomparables productions de maîtres pri- 
« mitifs, témoignant de la prodigieuse activité qui régna dans ces 
« contrées au XV* siècle. » 

Dans les villes que nous avons citées, d'après eux, et dans de 
moindres comme Termonde, Alost, Courtrai, Tournai^ MM. Lafe- 
nestre et Richtenberger, ont exploré musées et églises, hôtels- 
de-villes et galeries particulières. Leur livre unit (que l'on nous 
pardonne ce jeu de mots) la science et la conscience. Avec la 
collaboration du photographe, ils ont rendu un nouvel et éclatant 
hommage à l'art des Flandres. 

O. DE GOURCUFF. 

• • 

Mortfort-sua-IAeu, son histoire et ses souvenirs, par Edouard Vi- 

goland. — Rennes, H. Gailliàre^ libraire-éditeur, iSgS. 

La pittoresque et intéressante ville de Montfort-sur-Meu at- 
tendait son historien ; un de ses citoyens, M. Edouard Vigoland 
vient de combler cette lacune. Son livre modestement présenté, 



403 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

élégamment ccrit^ nous apprend ou nous rappelle tout ce qu*il 
convient de savoir sur Fhistoire et la légende, le passé et le pré- 
sent du château, de la seigneurie, de la cité. 

La place me manque pour analyser cet excellent livre, où nous 
suivons les destinées de Montfort depuis l'origine, en 1092, pendant 
les périodes de la guerre de Cent ans, de la féodalité, de la Ligue, 
de la Révolution. Un chapitre précieux pour l'hagiographie bre- 
tonne est consacré à la cane de Montfort qui remplit deux siècles 
de ses miraculeuses apparitions. 

Quand il décrit la ville, le pays, les monuments religieux, quand 
il évoque les légendes ou les souvenirs de la forêt de Montfort, 
quand il dresse la liste des seigneurs et des maires, des recteurs 
paroissiaux ou des prieurs des abbayes voisines, à chaque page 
de son volume coquettement édité par M. Caillière, M. Edouard 
Vigoland confirme cette phrase de sa préface : 

€ Je n'ai pas voulu que cette histoire fût une sèche et aride no- 
(( menclature, encore moins une œuvre d'érudition, mais bien un 
« simple récit capable d'intéresser tous les âges et d'être mis 
« entre toutes les mains. » Je ne ferai qu'un reproche à l'auteur, 
qualifiant ainsi son ouvrage : celui d'être trop modeste et le re- 
proche aujourd'hui n*a rien de banal. O. de G. 

La KÉpÉTiTiQ}! i:^TËiiuoMPLE, mai'ivaudage en un acte, de MM. Mau- 
rice Cartuyvels et Franz Wiener. — Bruxelles, imprimerie veuve 
' Monnom, 1895. 

Un chevalier qui interrompt la répétition d'une comédie de 
salon pour faire à sa partenaire, sa cousine Hélène, une vraie dé- 
claration d'amour, une marquise, la grand'mère, qui bénit d'a- 
vance le mariage contracté sous d'aussi gais auspices : voilà le 
scénario de ce gracieux marivaudage où deux jeunes écrivains 
belges, MM. Cartuyvels et Wiener, se sont montrés les plus fran- 
çais du monde. O. de G. 

• • 
Education et instruction, par M. Ferdinand Brunetière. — Paris, 

librairie de Firmin-Didot et G'", iSgS. 

L'éminent critique académicien, M. Brunetière, vient de publier 
un excellent petit livre, qui est, au fond, l'éloquent plaidoyer d'un 
esprit libcral en faveur de renseignement religieux. M. Brunetière 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 403 

s'inquiète peu de certaines criailleries anticléricale, il ose dire aux 
laïcisateurs : « C'est par la gprande porte qu'il faut que Dieu rentre 
dans les écoles. » Il défend les idées générales, proteste contre le 
« fait » brutal ; il entreprend, enfin, de réconcilier l'éducation et Fins- 
truction, ces deux sœurs que la mauvaise foi à séparées. On ne 
louera pas moins, dans l'opuscule de M. Brunetière, les hautes 
vis'jes du citoyen que la saine science du philosophe, l'élégante 
fermeté de l'écrivain. O. de G. 



• • 



Les Dictionnaires Départementaux. — Dictionnaires biogra- 
phiques d'Ille-el' Vilaine et de la Loire-Inférieure, Paris, H. Jouve, 
imprimeur-éditeur, 1895, 

Dans la collection si appréciée de ses Dictionnaires départementaux 
l'éditeur Henri Jouve vient de faire paraître en même temps le 
Dictionnaire d'Ille-et- Vilaine et celui de la Loire-Inférieure, qui 
nous intéressent particulièrement. 

Les érudits bretons puiseront dans ces deux livres une foule cLe 
renseignements utiles ; ils feront, même sur beaucoup de points^ 
un voyage de découvertes. Seul M. René Kerviler, qui se voit à 
son tour biographie, pourrait un peu se plaindre qu'on lui ait dé- 
floré les futurs fascicules de sa Bio-Bibliographie bretonne. 

Le Dictionnaire d'IUe-et- Vilaine offre un remarquable ensemble 
d*hommes éminents par la science^ la valeur militaire ou civile. 
Je mentionne, non pas au hasard mais sans ordre, les amiraux 
Duperré et Véron ; les généraux Cailliot, Cramezel de Kerhué, 
O'Neill, (n'a*t-on pas oublié le général Hervé?) ; les religieux dom 
Plaine et le P. OUivier, les aitistes Tancrède, Abraham, W. Beau- 
quenne, Dolivet ; les érudits et écrivains de la Borderie, abbé 
Duchesne, abbé Guillotin de Corson, V^* Delaborde, F. Saulnier, 
abbé Pâris-Jallobert, abbé Robert, Léo Lucas, de la Grasserie, 
Tiercelin, Ed. Beaufils, Jan vrais, G^« X., de Bellevue. Certes 
M. Emile Bergerat mériterait une place d'honneur dans cette liste, 
mais le naturaliser breton d'Ille-et- Vilaine parce qu'il habite, l'été, 
Saint-Lunaire, me paraît aussi hardi que d'agrémenter d'un r son 
pseudonyme si connu de Caliban. 

Le département do la Loire-Inférieure n'est pas moins bien 
partagé et ce nous est une occasion de faire honte aux Nantais de 
leur indifférence pour d'illustres compatriotes. 



404 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

Citons à la hâte les généraux Jamont, de Boisfleury, de Cornu- 
lier-Lucinière, Tamiral de la J aille, les littérateurs, poètes, histo- 
riens, bibliophiles, Jules Verne, Ch. L. Chassin, Paul Perret, E. 
Biré, G. Bastard, de la Nicollière-Teijeiro, Gabier, D. Caillé, 
M. Audouin, de Brémond d'Ars, de TEstourbeillon, Le Meignen, 
Baude de Maurceley, Chevé, Backman, les compositeurs de mu- 
sique, Bourgault-Ducoudray, F. Toulmouche, Sclim Arondel des 
Hayes. Nantes tire de ses artistes une de ses plus pures gloires : 
depuis la mort de Delaunay, MM. Luminais et Merson sont à la 
tête du mouvement, suivis des frères Chabas, de MM. J. Aubert, 
Chantron, Chaillou, Douillard, Serenne, Maufra, de M"« J. Hous- 
say, du sculpteur Caravanniez, et de vingt autres parmi lesquels 
on s'étonne de ne pas voir figurer le vigoureux aquarelliste Ch. 
Toché. 

Les Dictionnaires déparlemeniaux ne s'ouvrent qu'aux vivants. 
Une exception a été très heureusement faite en faveur du baron 
de Wismes, Téminent archéologue, et du distingué diplomate, son 
fUs aîné ; la main pieuse des trois autres fils du baron, Tabbé 
Femand de Wismes, nos aimables confrères Christian et Gaétan 
apparaît dans ce suprême hommage. 

Les notices sur MM. de Wismes et plusieurs autres du volume 
sont accompagnées de portraits fort bien tirés. Le dictionnaire 
dlUe-et- Vilaine réalise à cet égard un progrès sur son frère de 
la Loire-Inférieure, car une série de tableau, groupant de petites 
photographies, a permis à M. Jouve de nous donner les traits de 
presque toutes les notabilités du département. 

O. DE GOURCUPF. 




Le Gérant : R. LAFOLYE. 



Vannes. — imprimerie LAFOIAE, ?, place des Lices. 



MORT DE M. m LA YILLEMARQUÉ 



L*auteur et éditeur du Barzas^Breiz , M. 
Théodore Hersart de la Villemarqué, membre 
de rinstitut de France depuis 1857» est mort 
le 8 de ce mois, âgé de quatre-vingts ans» au 
château de Keransker près de Quimpcrié, 
charmante et hospitaHère demeure, où il a 
passé la plus grande partie de sa vie à étudier, 
célébrer, aimer et faire aimer la Bretagne. 

Pour la Bretagne, ce jour du 8 décembre 
1895 marquera à jamais une date funèbre et 
néfaste, la date d'un deuil national. 

L'homme excellent qui vient de s'éteindre 
à Keransker n'était pas seulement un des fils 
les plus dévoués de la patrie bretonne ; c'était 
aussi l'un de ceux qui ont le plus fait pour la 
glorifier, la populariser au meilleur sens du 
mot, la rendre chère et vénérable aux étran- 
gers comme à ses propres enfants. 

Aux plus beaux jours de la floraison litté- 
raire de notre siècle, Brizeux, La Villemarqué 
et Souvestre ont exprimé, présenté à la France 



TOME XiV. ~ OÉCBMBRS 1895. 



et au monde Timage de la Bretagne, son génie, 
sa poésie, sa langue, ses mœurs, son his- 
toire, sous des traits si vrais, si vivants, si 
caractéristiques, sous une forme si originale 
et si émouvante, qu'ils surent gagner à sa 
cause la sympathie enthousiaste de tous les 
cœurs chauds, de tous les esprits généreux, 
de toutes les intelligences élevées. 

De ce moment date, dans Topinion publique 
universelle, la faveur dont jouit toujours la 
Bretagne, et sans laquelle on n'aurait pas vu se 
produire le développement de ces belles études 
celtiques et celto-bretonnes , qui ont déjà 
restitué tant de pages curieuses de notre pri- 
mitive histoire et qui achèvent peu à peu de 
nous faire connaître, dans son attrayante gran- 
deur* la véritable physionomie des premiers 
auteurs de notre race, Gaulois, Bretons, Celtes. 

Voilà ce que ne doivent jamais oublier les 
savants éminents qui aujourd'hui cultivent avec 
succès ce champ sacré. 

Voilà pourquoi la Bretagne, doit arroser de 
ses larmes cette date funèbre du 8 décembre. 

A côté du deuil de la Bretagne, il y a la 
douleur plus intime et plus poignante de ceux 
qui ont connu, aimé M. de la Villemarqué, 
qui ont reçu des témoignages de sa bienveil- 






lance et de son affection , — et Dieu sait s'ils sont 
nombreux, car il n'était point de cœur plus 
ouvert, de nature plus affable, d'esprit plus 
charmant, d'ami plus chaud, plus dévoué. Et 
il peut en témoigner mieux que personne, celui 
qui écrit ces lignes, qui reçut de M. de la 
Villemarqué tant de marques d*une amitié 
toujours vive, agissante, infatigable. 
^ Le souvenir de ce ferme chrétien, de ce 
fidèle Breton — l'un des meilleurs exemplaires 
d'homme qui fut sous le tournant des cieux, — 
vivra toujours embaumé dans le cœur de 
tous ceux qui l'ont connu et aimé. 

AuTIlUtt 1)15 LA BORDERIE, 

de Ifnslilat. 



DNB POlSIK FRANCillSS DE M. M LA MlUmî 



Un des amis de la Revue, M. D. Caillé, a 
retrouvé dans une ancienne publication nan- 
taise le récit d'un banquet qui eut lieu à Paris 
en 1837, a^q^^l assistaient Chateaubriand, 
La Mennais , Broussais , Brizeux , Boulay- 
Paly, Ilippolyte Lucas, Souvestrc, M. Théo- 



dore de la Villemarqué — dit le vieux narrateur 
— a rappelé tous les liens de sang, d'affection, 
de langue, de littérature et d'usages qui nous 
unissent aux Bretons d'outre-mer, et il s'est 
écrié : A nos frères du pays de Galles ! Il a lu 
aussi « Le chant de la liberté bretonne, écrit 
dans le goût et la forme des bardes qu'il 
recueille et va publier. » 

Nous reproduisons ce chant. Ces strophes, 
de belle allure et de fière indépendance, mon- 
treront à nos confrères que l'un des prési- 
dents d'honneur delà Société des Bibliophiles 
bretons fut aussi un poète français. 



LA LIBERTÉ BRETONNE 



Ecoutez tous ! — Faites silence, 
Nous voulons chanter ! Nous voulons 
Chanter au milieu de la France 
Une hymne en Thonneur des Bretons! 



Joyeux jadis étaient nos pères 
Et nous maintenant nous pleurons ! 
Mais le bonheur revient, mes frères, 
Nous sommes encore Bretons ! 



Ils étaient libres I nous aux chaînes I 
Mais nos fers nous les briserons ! 
Leur sang coule encor dans nos veines. 
Nous sommes encore Bretons ! 

On a dit : Il faut à ces braves, 
Il faut couper leurs cheveux longs 
— On ne rase que les esclaves. 
Nous autres nous sommes Bretons I 

Fureurs impuissantes et vaines I 
Tout passe et toujours nous restons. 
En dépit des vœux et des haines, 
La Bretagne est chère aux Bretons I 

Oui I nous reverrons nos hermines 
Reflotter sur nos bataillons. 
Et les échos de nos collines 
Rediront : nous sommes Bretons! 

Oui ! nous saurons, comme nos pères, 
Aussi dire au grand jour : Mourons /* 
Et nos bois, nos cieux, nos bruyères 
Rediront : nous sommes Bretons I 



* Kent mervel. 



LES COMPTES DE M. DE BALLEROY 



(1776-1790) 



^^0^^^^^0t^^^^^t^^^^^r^^^^m0t0t0^0^0^^^0^0^^^0^0^^0t0*^*0^^ 



En compulsant des cartons des archives municipales de Brest, 
je rencontrai une gross^ liasse de papiers^ dont Tétiquette appela 
mon attention : elle portait cette indication. Comptes de M. de 
Ballerox/y chef descadre. Il y avait là plus de aoo notes, mémoires, 
factures de toutes formes et de toutes grandeurs, de toutes écritures 
et aussi de toutes façons d'orthographe, qui émanaient des fournis- 
seurs delà maison de cet officier général, de 1776 à 1790. La con- 
servation de ces pièces témoignait d'un remarquable esprit d'ordre 
chez leurs anciens possesseurs ; elle pouvait servir i quelque chose 
qu'ils n'avaient certainement pas entrevu, à reconstituer la vie 
domestique d'une importante famille maritime et la vie économique 
gravitant autour d'elle, au fond de la Bretagne, à Tépoque préré- 
volutionnaire. J'y songeai aussitôt et la présente étude est un 
résumé de mes nombreux extraits*. 

Louis-Auguste, vicomte de Balleroy, était le second des six 
enfants de Jacques- Claude- Auguste de la Cour, marquis de Balle- 
royS gouverneur du duc de Chartres et lieutenant général des 
armées du Roi. et de Marie-Elisabeth Goyon de Matignon; encore 
simple lieutenant de vaisseau, il avait épousé en 1760 M"* de 
Penfentenyo. 11 ne tarda pas à passer^ sans services bien émérites, 

* L'ainé des deux fils issus du mariag^e de M. de la Cour, conseiller au 
Parlement, puis maître des requêtes, devenu marquis de Ualleroy, et de la belle 
Madeleine-Charlotte-Emilie Lefèvre de Caumartiii, que ses correspondjnts ont 
rendue presque célèbre. Le comte de ISarthelémy, les Corfespotidanls de Ma- 
dame de Balleroy, introduction, t. i. 



412 LES COMPTES DE If. DE BALLEROY 

au grade de capîtaîoe 'de vaisseau, et, sur les états de la marine, 
il figure avec le grade de chef d'escadre « de la promotion du ao 
août 1784 ». ILreste à terre, ne se fait attacher ni aux escadres, ni k 
la direction du port, mène à Brest la vie calme d'un homme à 
Tambition satisfaite, favorisé d*une honnête fortune, sans grandes 
charges de famille (il a chez lui une nièce et quelques papiers font 
mention « d'un petit garçon »). Evidemment^ ce n*est point avec 
une solde, d*abord deSiioo 1., qu'il touche comme capitaine de 
Vaisseau^ ni même avec celle d'un chef d'escadre, réduite de tous 
les suppléments des services actifs, que H. de Balleroy peut faire 
face aux exigences d'un nom et d'une situation très en vue ; son 
train de maison lui impose au moins quatre domestiques (un 
valet de chambre^ une femme de chambre, une femme de charge, 
une cuisinière), l'entretien d'un vaste immeuble, de gros frais de 
représentation. Même avec de beaux revenus, il faut, au ménage 
aristocratique, de l'ordre et une prudente économie, pour éviter 
les dettes, payer exactement les ouvriers employés^ les marchands 
fournisseurs, et c'est à quoi il arrive ainsi que le montrent tous ces 
menus papiers, avec la mention d*un acquit, presque toujours au 
lendemain de la date de leur remise. On se fait généralement une 
idée assez fausse de l'existence des nobles d'autrefois. Sans doute, 
dans le monde des privilégiés, la jeunesse est gaspilleuse et folle; 
sans doute aussi l'âge mùr n'est pas toujours plus sage, au sein des 
tourbillons de plaisirs et d'intrigues galantes de la capitale. Mais 
en province, les maisons les mieux titrées savent allier les dépenses 
nécessaires, laqfement accrues de celles que réclame l'exercice de 
la charité, aux dépenses de superfluité, sans déséquilibrer leurs 
budgets. M. de Balleroy avait d'ailleurs été élevé à bonne école, un 
peu en gentilhomme campagnard à ses débuts, et ses comptes 
seraient un excellent modèle à présentera maintes familles bour- 
geoises, dont le faste ostentatoire ne détermine pas autour d'elles 
l'activité et le mouvement dans le milieu artisan et commercial que 
dénote le genre de vie de notre officier de marine. 

La moyenne de la dépense annuelle qu'on peut déduire de ces 
notes^ et qui ne comprend pas, bien entendu, les dépenses cou- 
rantes de l'alimentation et des aumônes, les mille frais journaliers 



LES COMPTES DE M. DE BàLLEROY 413 

payés sur le moment, s'élève à 3ooo 1. Un tiers environ de cette 
somme ne profite pas toujours au commerce brestois (M. de Bal- 
leroy, ainsi qu on le verra, en calculateur avisé de ses intérêts, tire 
de divers lieux certaines denrées de consommation, certains objets 
d'ameublement ou d'habillement ; même, grâce à ses relations avec 
l'intendant de la marine, il obtient de temps à autre la cession de 
quelques matières des magasins de Tarsenal). Mais le reste repré- 
sente encore un assez joli chiiTre de répartition, pour une seule 
famille, entre les travailleurs de toutes catégories d'un petit milieu. 

Abordons les détails. 

I. — Jusqu'en 1781, M. de Balleroy loue un appartement au 
prix de 55o 1. par semestre. A partir de cette époque, il occupe, 
sans doute à titre de propriétaire^ une maison à trois étages et 
mansardes, avec cour et jardin, désignée^ sur un rôle préparatoire 
de capitation pour l'jS']^, sous le n<* 35 de la rue de la Rampe, 
« portion du champ de bataille* ». Cette place était alors, comme 
aujourd'hui^ très fréquei^tée du beau monde ; entourée d'arbres, 
elle servait de promenade aux dames, et les parades, les revues de 
troupes qui s'y faisaient, y attiraient de nombreux spectateurs ; 
c'était la seule propre aux fêtes publiques'. La portion de la rue de 
la Ramque qui la délimitait d'un côté était presque exclusivement 
habitée par de hauts officiers de terre et de mer : là demeuraient 
M. de Lusignan, major de la place, MM. de Rosily, de la Motte- 
Piquet, de Lalandelle, du Fretay, etc. ; à peine quelques magasins, 
parmi lesquels il convient de citer celui d'une femme qui vient de 
quitter le théâtre, où elle a brillé d'un reste d'éclat, pour devenir 
marchande de mode, M""* Dorbigny^. La maison de M. de Balleroy 

* Brouillon établi par les officiers de quartiers de la milice, conservé aux 
archives municipales. 

* La maison répond probablement au n^ 4 actuel de la mcme rue. Mais les 
alignements ne correspondent pas sur le plan de 1780. avec ceux d'aujourd'hui. 

' « On se souvient encore de celle qu'y occasionna M. le duc de Chartres, n 
venu à Brest pour visiter Tescadre d'évolution, en 177a. L'Observateur ou 
VEspion anglais, V 111, p 108. 

* Célèbre aussi, à Brest, pour sa liaison avec un jeune ofBcier de dragons, 
M. le chevalier de Coatlcs. J'ai raconté catte histoire, qui finit tristement, dans 
la Revue rétrospective, iSgS. 



4ti LE^ COMPTAS DE M. DE BALLEKOY 

était Tune des plus coosidérables de ce quarlier choisi, tout à 
piroximité du théâtre et de l'hôtel Saint-Pierre, lliôtel du coin- 
maudant de la Marine, H. le comte d'Hector. Elke comportait donc 
des frais d'entretien assez lourds, qui donnaient de fréquentes occu-* 
pations aux ouvriers dits du bâtiment. 

Le maçon ne parait guère, non plus le charpentier : ils cons- 
truisaient en conscience et, leur ouvrage livré, il était rare qu'ils 
eussent à y reprendre. Le couvreur, en revanche, dans une ville 
exposée aux raffales de la mer, a souvent à intervenir : l'on a avec 
lui un abonnement (ai L par an), mais cela n*empèche pas qu'on 
ait k l'employer pour maintes réparations plus ou moins extraor- 
dinaires : la journée d ouvrier est de i 1. i5 s., celle de maître de 
al. ; le cent d'ardoises revient à 4 1. i5 s. i d. 

Le menuisier ne compte pas par journées d'ouvriers, mais par 
ensemble de travaux exécutés. 11 produit surtout des mémoires 
relatifs à la reconfection ou à la mi&e au point des portes et fenêtres, 
k l'application de panneaux, lambris et bordures dans les appar- 
tements, le cabinet de Monsieur, la « salle de compagnie, » etc., ou 
bien i la fourniture ou i la réparation d'objets d'ameublement : la 
toise de boiserie se paie de lo à la L 

Le serrurier,sur sesmémoires^ne décompose jpas la main d'œuvre: 
ainsi que le menuisier, il établit le prix d'une fourniture ou d'une 
réparation, sans mentionner le nombre des journées d'ouvriers. Il a 
beaucoup d'ouvrage, i une époque où Ton utilise très largement le 
fer forgé^ et sous un climat humide où la rouille détériore vite le 
métal. On devine que ses visites sont principalement motivées par 
les accrocs survenus aux serrures : «avoir démonté la serrure de la 
porte bâtante et Tavoir toute remonté pour la nétoyer et perse deux 
trous d'atache et fourni trois vis, i 1., lo s. » Ce serait plus cher 
aujourd'hui ! Le serrurier a d'autres ouvrages : il répare les fers à 
repasser, pose des tringles, établit des garnitures aux fenêtres, 
fournit pour les cheminées des « garnitures bien polies », pénètre 
dans la cuisine, où le nettoyage et la réparation du tourne-broche 
l'appelle assez fiéquemment : « avoir fait un suport pour le tourne- 
broche et perse la piere et l'avoir bien selé et fait deux petits trous 
monté avec une roulette qui fait défilé la corde de dessus le tam- 



LES COMPTES DK M, DE B\LLKROY 4t0 

bour et fourni 18 pous de chaiae et sangé la corde, le tout m 1. » 
Les mémoires du peintre sont parliculièremeûtélevés. C'est qu'à 
répoque, dans les appartements, les boiseries sont multipliées, 
découvertes, ou parfois revêtues de tentures mobiles, les meubles 
de couleur et d'ornementation adaptées aux boiseries (couleur 
blanche, filets dorés, etc.) On peint aussi les parquets, les murs 
des corridors, sans parler des portes et des fenêtres, des jalousies, 
des balcons. « Pour peinture à a couche cabinet de Monsieur 19 
toises 1/4, chambre de madame 16 toises i/a, chambre de monsieur 
i4, antichambre de M. 5, les 2 portes sur l'escallier de la chanibre 
de M. et de M"* 3, total 67 toises 3/4 à 2 couche à 3 1. la s. la toise. 
307 1. 18 s. ; — peinture à une couche antichambre du cabinet de 
madame 7 toises, dans les escaliers 12 i/4, total 19 toises i/4, la 
toise à une couche à 36 sous, 34 1. i3 ; — pour avoir peint le 
plancher delà chambre de M. en rouge à 2 couches 9 1. » 6 jour- 
nées d'ouvrier, u à blanchir les plafonds et Tescalier et le plancher 
des chambres en rouge », reviennent à 9 1. Les balcons donnant 
sur le champ de bataille sont peints en noir, les jalousies en vert, 
des cages à poules (dans la cour) en rouge. A deux ans d'intervalle, 
un renouvellement à peu près général des peintures de Fintérieur 
coûte 3o4 1. Le peintre est aussi vitrier ; il pose et nettoie les 
carreaux; ceux-ci, selon leur grandeur, reviennent à 6, 8 ou lÔ sous 
la pièce : le vitrage de 4 croisées neuves en exige ia8, à 8 sous, 
(5i 1. 4 s.) 

La fourniture et l'entretien de l'ameublement se partagent entre 
le tapissier et le menuisier, mais de manière fort inégale^ le dernier 
n'apparaissant qu'à propos de gros ouvrages ou d'objets communs. 
Les meubles, sous l'ancien régime, n'avaient rien que puissent 
rappeler les imitations mesquines et de mauvais goût des maisons 
Dourgeoîses à prétentions d'aujourd'hui : ils étaient simples 
réunissant pourtant le solide à l'artistique, le grave et le confortable 
à l'élégant et au gracieux, selon leur destination dans les pièces. La 
plus forte dépense que M. et M"*** de Balleroy leur ait consacrée 
(en 1783) est relative à la salle de compagnie (salon) : elle fait l'ob- 
jet de 3 mémoires, l'un de 4177 1., ua autre de 456 1., 17 s., le troi- 
sième de 4i381., deux portent la signature de Le Cointre, mar- 



416 LES COMPTES DE M. DE BALLEROY 

chand de Brest. Je reproduirai le premier et le dernier, celui-ci ne 
me paraissant être que le détail de la fin de note du premier. 

X. — Du II février 1788 : « Ba aunes de toille pour doubler la 
tapisserie à i 1. i3 s. l'aune, 85 1 16 ; - 180 pieds de baguette en 
or à a 1. i5 s. le pied, AgS 1. — ao agraffo pour les baguette à a 1. 
la pièce, 4o 1. ; — a aunes de damas pour finire la salle qu'il me 
manqua, à iS 1. 10 s., 3i 1. ; — ao aunes de cordon de soye pour les 
croisée à i5 s. Faune, i5 1. ; — i aune i/a de cordon pour lustre 
et Içs glande i3 1. ; — cordon et gland pour sonnette 10 1. ; — 
8 glands pour les oreillers de l'hotoman à a 1. 10 s., pour aol. : — 
8 glands à 4 1. pour les croisée et cordon de soye 35 1. ; — 5 aunes 
de taffetas pour la penduUe à 5 1. 10 s. Faune 37 1. 10 s. ; — 
rubans et façons de l'ouvrage 3 1. ; — 56 aunes de toille de 
cotton pour toutes les housses a 1. 10 s., i45 1. la s. ; — façon 
de toutes les housses a$l, ; — i aune i/3 de damas pour l'écran 
à i51. 10 s. l'aune, ao 1. i3 s. ; — cordon de soye, doux doré fin, 
galon et façon 9 1. i4 s. ; ^5 aunes i/4 de toille pour a fauteuilles 
à a 1. 10 s. Taune, i41. 3; •— bordé de soye et façon des a fauteuilles 
g 1. ; — fourni pour les 6 fauteuilles 7 pièces de liette blanche à 
la s l'aune pour les housses 7 1. i4 s. ; — 4 aunes i/a de toille 
blanche pour la housse du canapé à i 1. 16 s. l'aune, 8 1. a ; — 
façon des housses de 6 fauteuilles et le canapé 9 1.. total ioa7 1.4 s. ; 
— prix convenu avec M. de Balroy, une tapisserie de damas vert, 
douze fauteuilles.deux demi-bergères otomanes^compris les oreillers, 
rideau de taffetas, lit à la polonnaise, pour la somme de 3i5o, — 
ensemble 4177 1. 4 s. » 

B — Note sans date ni signature, dont le détail rentre sans doute, 
au moins en partie, dans l'appendice de la précédente : « montant 
d'un meuhle de damas vert, pour la tapisserie delà salle 54 aunes 
à i41. 10 s. 783 1. ; a4 aunes taffetas fort pour les croisés à 8 1. 10, 
ao4 1. ; I a fauteuilles en damas à 55 1. pièce 660 1. ; a demi-bergères 
à i4o 1. pièce a8o 1., automane de 6 pieds de long compris ses 
oreillers 35o 1. ; en tout 3377 ^- * ~ meuble en velour d'Ulreke*, 
54 aunes à 10 1. 10,567 1., 34 aunes taffetas à 8 1. 10, ao4 1. ; la 

* Pour une autre pièce que le Salon principal. 



LE» COVIPTES DE M. DE BALLEKOY 4l7 

fauteuils en velour d'Ulrek à 45 1. pièce »54o 1. ; a demi-bergères à 
lao 1. p. , a4o ; automane velour d*Utrek y compris les oreillers 3oo 1. ; 
en tout i85i 1. » 

Quant aux, glaces, elles viennent de Paris, de chez Hubert Pitra^ 
rue Grenelle Saint-Honoré : je n'ai point rencontré la facture qui 
concerne cet article, mais seulement la lettre de voiture qui se rap- 
porte à l'expédition. 

II. — Le chauffage se fait au bois, que M. de Balleroy tire quel- 
quefois de Tarsenal au prix de ao 1. la corde « d'arrimage, n beau-- 
coup plus forte que la corde ordinaire. Les cheminées ont leurs 
garnitures en bois peint : leur ramonage annuel (chose à laquelle 
Tancienne police veillait avec un soin très attentif^ coûte, par abon- 
nement. i8 1. En quelques pièces, ily a des poêles, dont Tentretien, 
joint à celui d'autres articles, regarde le serrurier : « un poel avec 
un four de toile (pour la cuisine), un grand garde feu en toile, une 
chaufiette de toile, » etc. 

Je ne relève, à propos de l'éclairage, que des fournitures de 
chandelles, qu'on fait venir de Morlaix par caisses de 5o livres 
(3g I. lo s). Mais il est probable que les maîtres font usage de 
bougie^ alors encore tout à fait de luxe. 

III. — A la lecture de divers papiers, j'entrevois la cuisine 
d'antan, vaste, bien éclairée^ à large cheminée où brillent les 
beaux chenets d'acier, où se détache, sur Tun des côtés, la cage 
du tourne-broche avec sa longue chaînette à poids de pierre, et, 
au fond, la puissante crémaillère, aux murs étincelants de cuivres : 
ici la fontaine fleurdelisée, là les casseroles de toutes grandeurs, 
les chaudrons et les marmites, etc. C'est le bon temps des maîtres 
chaudronniers, les « orfèvres en gros, » comme ils s'intitulent, 
aussi celui des « orfèvres en fin », qui ne dédaignent point de 
travailler pour la cuisine. 

Une note de Tétameur nous initie à ce qu'était la batterie de 
cuisine chez M. de Balleroy, au début de son installation, (elle est du 
sieur Vincent Omnès et ne monte qu'à g 1. ii s.) : « étamé i8 
casserolles 3 1. la s., i marmite lo sols., i casserolle ronde 8 s.. 



4t8 LisS COMPTES DE M. DE BXIXEKOY 

I braisière lo s. i casserolle ovalle lo s., i cocmare lo s,, i passe 
purée 8 s., i poêlon 4 s., a tourtières 8 s., i poissonnière lo s^ » 
etc. Mais avec l'ascension du maître de maison au grade de chef 
d'escadre, le matériel augmente et même se grossit de beaucoup 
d'argenterie (celle-ci vient de chez maître Tourot, garde de la cor- 
poration des orfèvres de Brest et de Landerneau, un futur maire 
de Brest) : 

<c a casseroUes d'arjean pesant 6 marcs 5 onces à 69 I. le marc 
conlrol compris, 390 1. 17 s. 7 d.^ et fason des deux casseroUes 
7a 1., total 46a 1. 17 s. 7 d. •> Mais M. de Balleroy, qui sait le prix 
des choses, obtient uue réJuclion degg 1. i5 s., en remettant à l'or- 
fèvre « du vieux galon doré pesant brut 3 1. a onces ». 

« 4 pièces d'arjean pesant la marc, a onses3 gros i/a à 57 l.io s. 
le marc control compris 707 1. g s. 8 d., fason à ai 1. piese, 84 : 
791 1. 9 s. 8 d. ; ^6 couvers à fils et à... (?) pèsent 4 marcs 
4 gros i/a, à 5a 1. le marc, a37 1. i3 s., 3, contrôle 19 1., 
fason 36 ; — 4 salières à cristaux garnies d'arjean. 7a l. » Mais la 
revente d'une vieille soupière » en argent diminue le montani 
de la fourniture de 4 10 1. 

Quant à la vaisselle « de fayance », une fois M de Balleroy 
s'avise de la faire venir de Marseille. Le marchand ne lui compte 
que 5i l. 8 s. pour la douzaines d'assiettes « chautournées », i dou* 
zaine d'assiettes rondes et l'emballage ; mais les droits de ferme et 
de transit sont si excessifs, qu'ils élèvent le mémoire à i63 1. a s. 
3 d. Stupéfait... et irrité, M. de Balleroy, se plaint à la personne 
intermédiaire qu'il avait chargée de Tachât : celle-ci, tout en lui 
communiquant le brouillon d'une réclamation au fermier général 
du Roi, à Paris, ne peut que lui transmettre les explications du 
fournisseur : le receveur de la ferme, à Marseille, a exigé a pour 
droit principal 60 1., acquit 51., 10 s. par livre 3o 1. a s. 6 d., en 
tout 90 1. 7 s. 6 d. » 

A en juger par la multiplicité et l'énoncé des factures relatives 
aux approvisionnements de la cave et de l'office, la table devait 
être copieuse et bien servie. Les maisons, même simplement à 
l'aise, achetaient autrefois leurs denrées de consommation par 
quantités plus ou moins considérables ; on n'allait point comme 



LES COMPTES DE M DK BALLCROY 419 

aujourd'hui, dans plus d'une maison riche ou affichant la richesse, 
acheter au jour le jour» et souvent sans payer, le vin chez les mar- 
chands détaillants, mille choses, chez Tépicier. On aimait a cire 
bien garnis de tout ce qu^il était possible de conserver par provi- 
sions. C'était d*ailleurs réserve nécessaire, chez des gens dont la 
table était toujours prête à recevoir convenablement un ou plu- 
sieurs hôtes, invités de voisiùage ou du milieu professionnel. 

Point de notes du boucher ni du boulanger : Ja viande et le pain 
se paient au comptant ; ou la fourniture du pain, si elle se règle 
au mois, s'acquitte d'un coup de couteau sur le bois servant aux 
encochures, — chacune représentant un pain d'un poids et d'une 
valeur déterminés, — ainsi que cela se pratique dans plus d'un 
endroit de la France. 

Mais je ne relève pas moins de ii grandes fournitures de vins, 
la plus forte montant à 700 1., la plus fjible f 3oo 1. Les vins sont 
tirés du Bordelais, achetés de la maison Boyer- Fonfrède-Zim- 
merman, qui charge les barriques sur les chasse-marées à des- 
tination de Brest; ou les confie à quelque navire du Roi, en 
relâche à Bordeaux. Leur prix^ sans approcher de la valeur ac- 
tuelle des mêmes crûs, ne laisse pas que d'être assez élevé. Entre 
1781 et 1789, I barrique de vin rouge a fin ordinaire médoc » 
coûte de io6 à i5o 1. (4a5 A 600 1. le tonneau^), i barrique de vin 
rouge « fin ordinaire Saint- Julien ^, de iSo à ai 3 1. ("720 h 85o 1. 
le tonneau)^ i barrique de viu blanc « Graves première qualité » 
100 1. (4oo 1. le tonneau', i barrique « haut Lançon première qua- 
lité » 5o h 75 1. (300 à 3oo le tonneau). Les droits à acquitter am- 
plifient sigulièrement les factures : voici, par exemple, une fourni- 
ture de 6 barriques de vin rouge et blanc, « clarifié brillant, relié 
à un cercle de fer par bout, )> cotée à 6ool.,les frais supplémentaires 
portent la note à 713 1. 10 s. : « droits de sortie, 83 1. 16 s., rabat- 
tage et autres frais jusqu'à bord compris les cercles de fer 331., 
supplément de frais extraordinaires pour le transport 7 1. i s., pro- 
vision à 3 p. <*/o i3 1. i3 s., prime d^assurance 16 1. i s. » 

Par occasion, grâce à la complaisance d'anciens camarades, 
M. de Balleroy s'approvisionne de vin de Chypre. 

* Le tonneau, mesure de capacité, s^ostimo en poida (2ooo livres) . ^ 



4t0 LES COMPTES DE M. DE BALLEROY 

Le vin se met en bouteilles à la maison, et c'est encore la raison 
d'un assez gros débours : le cent de bouteille se paie 38 1. la s. 

L'épicerie vient d'ordinaire de Nantes (maison Colas) ou de Bor- 
deaux (maison Boyer et C^*). Elle comprend des approvisionne- 
ments de denrées très variées : — de l'huile fine, « lebuard p. net a 
37 1. 30 ou 39 1. ; » - des jambons à 18 s. la livre ; *- des c pains 
de fromage; » — des haricots secs» du poivre, du café, surtout 
des assortiments de flacons d'anchois, de câpres, d*olives, de 
cornichons, de bouteilles de « verjus », des prunes sèches, des 
pots de raisiné fin, de gelées de groseille et de pomme, de confi- 
ures de prunes (mirabelle, reine-claude) et de cerises, de marme- 
lade d'abricots, etc. 

On n'achète guère à Brest quel la confiserie et la pâtisserie de 
fabrication extemporanée et qui dépasse le savoir faire du cordon 
bleu de la maison, à l'occasion d'un repas de famille ou de corps : 
M"* Lesanzay livre, le 39 janvier 1788, « a fromages à la glace i5 1., 
2 compottes 31. 12 s. et 2 douzaines de goflVe a 1. 8 ; » et le 5 fé- 
vrier, c 2 fromages à la glace i5 1., a douzaines de gaufre a 1. 8 s» 
2 compottes 3 1. i a s. » 

Une fois, un traiteur est chargé de servir un grand repas, par 
exception aux habitudes de l'époque. Je reproduis textuellement 
tt la carte » du Vatel brestois^ curieuse à plus d'un titre : 

« Mémoire pour M. de Balroy du la avril 1790^ 

(( Pour 10 livres debeuff 4 1., pour petit artichau...(P) etbeur 
a 1. 10 s. ; pour a assiettes de petit patez i 1. 4 s. ; a pouUardes à 
laistrargon...(P) 4 L 10 s. ; unenois de vau piquez 41. 10; un patez 
chau garnie de...(?) quenelle 5 1. 10 s. ; un aspique garnie de ser- 
velle 61. ; un de pijont 4 1., un de rie de vau piquez 5 L, un fillay 
de bœuff piquez sausse...(P) 6 1. ; un d'agneau piquez 3 1. 10 s. 

c a relevez, un cauchont lay 4 1. 10 s. ; un que (une queue) de 
saumont piquez glassez 6 1. 

if 5 pla de rau (rôt), un rau de kiff (sic) d'agniau piquez 7 1. 10 s. , 

< * » 

^ J'ignoro à quel propos fut donné ce repas . 11 ne tombait pas à un moment 
de quiétude dans le monde maritime : l'autorité do MM. d'Hector, commandant 
de la marine, et de Marigny, major général, était très ébranlée. Le aa avril 
les canon iers-matelots souscrivaient au pacte fcdéralif des troupes. 



LES COMPTES DB M. DE &\LLEROY 421 

xxù a cauUade de levreau don an piquez 3 1., deux poullards dont 
un piquez garnie de cresson 4 1. lo s., un a caullade de laprau 
a 1. lo 8., trois pljont bardez 3 1. 

« 2 grausse pies (pièces). Un nougat 7 1 , un galeau de B&roy 7 1. 

« a salades, i 1. 16. 

tt 10 autre may (mets). Un de ..9) d*amour il 4 s., un de pain 
à la duchesse 1 1. 4 s., un de touront il. 4 s., un d'asperje & 1., un 
d'artichau 1 1. 4 s., un de geliez daurange 3 1., un deuff au jue 
I 1. 4. 

« Pour le desserd, la oranges à 4 s. piesse a 1. 8 s., 4 assiettes de 
paume (pommes) 5 1.^ a compautes de paume 4 1. , un compaute da- 
bricau à laudevie 3 1., a assiettes de biscuit i 1. 4 s., i assiette de 
macaront il., i dejin blaite (gimblettes) i 1., i de...(?) 1 I. ; un 
tambour garnie de petit bisqui et petit four 5 1., i assiette de 
prune i 1. 10 s., un gâteau à la fleur daurange 4 1., 3 assiettes de 
gauffre a I. 10 s., 4 assiettes montez garnie de pastille la I. » 

Total de la carte, 167 1. 6 s. 

Outre que ce document nous initie aux détails d'un menu sous 
Tancien régime, il nous montre quelle devait être l'énergie digestive 
chez nos pères^ gens sains et vigoureux, très actifs, qui ne recu- 
laient point devant un gros entassement de mets substantiels. L'art 
culinaire est déjà^ pourtant, quelque peu compliqué ; mais les 
ingi-édients de TofScine du tiaiteur ne sentent pas encore /« chi- 
misme des laboratoires des Vatels d*aujourd'hui. 

IV. — Les mémoires relatifs à la lingerie, ceux du drapier-soyer 
et du tailleur sont très modérés. Les étoffes sont fournies par 
Thomas Raby, Tun des marchands les plus achalandés de Brest. 

Monsieur s'en remet aux tailleurs de la ville du soin de lui con- 
fectionner des vêlements civils et de petit uniforme, aussi de 
réparer ceux qui ont souffert de l'usure ou d'en retirer « veste et 
culotte pour le garçon », ainsi qu'il appert de notes (toujours 
l'économie). Les façons ne sont pas bien chères : « pour fason et 
fourniture dabit, veste et culole 10 l, pour fason des a vestes et a 
culotesde nanquein 7 1., pour fason de a surtout de couty 7 1. ;- 
'pour fason d'une grande culote au petit i5s ; pour fason d*une 

TOMB XIV. — DÉCEMBRE 1895. 28 



422 LES COMPTES DE M. DB BALLEROY 

veste drap bleu galoné 6 1. ; pour fason d'un giUet garni de satin 
a 1. », etc. Mais c'est à Paris qu'on demande les galons et les bro- 
deries du grand uuiforme. Justement Tordonnance du i*' janvier 
1786 vient de modifier la teliue : c*est une lourde dépense qui 
s'impose aux officiers de marine ; Ion en peut juger par le mémoire 
suivant^ : 

Le mémoire, de 1786, est signé de Fourquemin, brodeur à Paris : 
« tr;ois aunes de drap de paignon bleu de Roy à 341., 103 1. ; 9 
aunes de croizé de soye bleu à 6 1.^ 54 1. ; i au. drap de Julienne 
écarlatte 4o 1. ; 3 au. croizé de soye blanc double à 6 1. 10 s.., 
i3 I.; avoir brodé le grand uniforme des généraux en passé por- 
tant onze aunes un quard à 66 1., 74a 1., 10 s.; avoir brodé le 
second bord du même uniforme portant onze aunes 3 quart à 36 1. 
4a3 1 ; 53 gros boutons à 3 1. la douzaine, i3 1. ; 3 douzaines de 
petit bouton à i 1. 10 s., 41. 10 s. ; pour Tembalage, la caisse, la 
ouclte, la toille cîrcc, le papier, 6 1., » en tout 1398 1. 

Monsieur fait aussi venir do Paris ses chapeaux de castor, de chez 
Chardon, « aux armes de Francey rue de la monnoie au coin de la 
rue Baiilete, marchand chapelier de la maison de Son Altesse 
royale Madame, » qui « fabrique et vend toutes sortes de chapeaux 
castor, demi-castor, chapeaux de soye, etc., le seul dans Paris qui 
tient les vrays castors anglais pour les dames, portant leurs plu- 
mets naturels, pluches, non pluches, chapeaux d'amazonnes, de 
bal, de cheval et pour la chasse, tant pour les messieurs que pour 
les dames et garnis dans les plus nouveaux goûts... » 

Madame ne semble pas consacrer des sommes folles à sa propre 
toilette. Les robes, sans doute^ sont confectionnées à la maison/ 
car je ne découvre aucune note de couturière, seulement des achats 
d'étoffes (taffetas, camelot, serge, etc.) qu'il est assez difficile de 

* Lo titre a do l'ordoiinance règle ainsi rtiniforme do ofGciers généraux. : 
« habit drap bleu de roi, doublure de serge de soie ccarlale, veste et culolto 
écarlate; habit sans paniers, manche en bolles ; pattes dépêches entravers, 
garnies de 3 boutous ainsi que les manches. iJroderies identiques à celles de 
Tuniforme des grades correspondants dans Tarmée, seule dilTérence aux boutoDS 
qui, dans la marine, seront de cuivre dore d'or moulu, timbrés d'une ancre. 

« Le petit uniforme, sauf les différences dos boutons, comme pour les officiers^ 
généraux de terre ». 



LES COMPTES DE M. DE BALLEROY 423 

démêler d'entre les fournitures destinées au petit garçon ou au 
mari. Les mémoires spécialement adressés à madame de Balleroy 
ne sont jamais bien élevés, et ils comprennent à peu près toujours 
les mêmes objets : de chez Brousmiche» « une paire de manchette 
en gaze à double rang il. i5 s. ; la monture d'un bonet de linon, 
I 1. 4 8.; la monture d'une beigneuse i5 s. d Le renouvellement 
d'une « couvei^ture de manchon de satin noir^ doublure de satin 
bleue, le ruban et la façon », coûtent 4 1. 5 s. De temps à autre, 
quelques aunes de ruban « blanc gros grain >*, vert, noir, ou 
mordoré, « de beau marly », etc. Voici le prix d*une côîfïure, un 
bonnet, en 178a (combien cela s'éloigne des complications d'au- 
jourd'hui ! Marie-Antoinette a pourtant donné le goût des coifiures 
extravagantes, mais la province est en retard sur la capitale) : « un 
bonet de basin 1 5 s. , 3 carts de beaux marly pour papillon et bavolet 
I 1. i3 s., demi aune de gaze pour turban à a 1. 10 s. l'aune 17 s., 
une aune et demie de ruban à i4 s. Taune i 1. i s.; 3/4 de gaze 
pour barbes a 1. 5 s.^ la façon du bonet i 1. 4 s. » De loin en loin, 
quelques dépenses de luxe exceptionnelles (les fournitures viennent 
alors de Paris) ; en 1788, je trouve cette petite pièce : laisser passer 
du bureau de la Gravelle (fermes du Roi), « pour une valeur de 
64 1. en souliers de soye et manchon neuf à 5 0/0 1. 64 », payé 
10 1. II s. (droits ainsi décomposés . sortie 3 1. 4 s., office 6 s. 8 d., 
acquit 5 s., traittes et droits prélevés pour livres, 6 1. i5 s. 4 d.) ; 
Tannée précédente, je découvre cette autre note : « 2 livres pomade 
à la fleur d'orange la 1., 6 paires gands blancs 8 1.^ 6 paires gands 
en couleur 9 1. » (ces objets sont envoyés de Toulon). 

V. — D'après ce qui précède, on peut prendre une idée générale 
de la vie de la famille de M. de Balleroy, tant dans le privé que 
dans les relations. D'autres mémoires achèveront de nous la faire 
connaître. 

Pour madame, lorsqu'elle se rend en visite ou au spectacle, il y 
a une chaise à porteurs. 

La maison possède une grande voilure, mais dont elle ne fait pas 
usage : elle reste remisée chez un loueur, auquel, pour son entre- 
tien, M. de Balleroy paie im abonnement annuel de 7a 1. Une fois 



424 LES COMPTES DE M. DE BALLEROY 

seulement elle me parait avoir servi pour un voyage de monsieur 
au domaine de Balleroy^ 

A l'église (Féglise paroissiale de Saint-Louis), la famille a son 
« demi banc, » pour lequel le marguillier en exercice reçoit chaque 
année, vers le mois d'octobre, la somme de 9 1. 

Une facture laisse deviner les attentions du mari & Tégard de 
madame de Balleroy, à propos d'un premier janvier, par la com- 
mande à l'orfèvre Tourot d' c une boite d'or ronde à femme, » 
une bonbonnière sans doute (jolies étreunes d'une \^leur de 407 1. 
10 s.) ; une autre trahit une date noire, celle d'un deuil récent, 
par une commande « d'éternelles, (de 48 1.) 

Un mémoire de 1787 me rend tout rôveur I II s'agit d'un achat 
de cartes & jouer, fait & Morlaix, chez Papous, pour le compte de 
M. de Balleroy, par M. de la Grandière : « a4 sixains de cartes en- 
tierrc à 3 1. 4 s. le sixain fait la grosse 76 1. 16 s. ; a 4 sixains de 
piquet à :i 1. 8 s. le sixain fait par grosse 67 1. la s., en tout i34 1. 
8 s. » L'on jouait donc, dans la maison de la rue de la Rampe^ l'on 
n'y échappait pas à une passion déplorable, qui avait pris, à 
Brest, dans toutes les classes, comme un regain d'activité, dans les 
dernières années du règne de Louis XVI^ malgré les efforts des 
magistrats pour l'enrayer (on poursuivait partout le jeu clandestin ; 
mais arrêté dans un lieu il reparaissait dans un autre, sous une 
forme et sous un nom nouveaux, qui prétendaient défier les 
atteintes de la poUce ; on dut même interdire le loto l) Etait-ce le 
moyen dérivatif pour se soustraire aux préoccupations politiques ? 
Je ne le saurais dire. Ces préoccupations d'ailleurs apparaissent 
très nettes dans la curieuse collection de§ notes de M. de Balleroy. 

Jusqu'en 1788, l'officier général s'est borné à lire le Journal poli- 
tique de Genève, feuille de nouvelles assez terne, • composée de 5a 
cahiers^ » et dont l'abonnement annuel est de ail. Hais à partir 
de la fameuse querelle des parlements^ qui revêt en Bretagne un 
caractère particulier d'acuité^ tout à coup, M. de Balleroy se 
montre très soucieux des affaires du temps : on le voit, au fur et à 

^ Le château de Balleroy, en Normandie, était Tuno dès plus belles demeures 
seigneuriales de la proYincc. Voir Bidot, Balleroy et ses environs (Calvados], 
Saint-Lô, x86o. 



LES COMPTES DE M. DE BALLEROT 425 

t 

mesure que les événements de la Révolution s'annoncent et se dé- 
roulent, multiplier les achats de publications d'actualilé, livres, 
journaux, pamphlets, etc., chez le libraire Foumier (grande Rue, 
au Temple du goûl^)y et la nomenclature des ouvrages livrés par 
celui-ci n^est pas la partie la moins instructive du dossier que j'ai 
compulsé. 

Ce sont d'abord les brochures intitulées, Réflexions de M. Ber- 
gosse, Requête d'une Société rustique, Calonne tout entier. Lettre sur 
Us immunités ecclésiastiques, Remarque sur la noblesse, etc. ; lepro- 
ceS'Verbal du Dauphinéy^les livraisons des comptes-rendus des Etats- 
généraux, puis d'autres brochures, mêlées à divers ouvrages histo- 
riques et littéraires, ÏAvis aux Français, l'Ultimatum, VAvis aux dé- 
putés^ les Curés du Dauphiné, les Réflexions des plébéiens^ la Messe^ 
le Magnificat, la Délibération de Guienne^ Y Avis des bons Normands^ 
le Précis historique ae Bretagne^ les Mémoires de Malouet^ le Coup 
dœil sur rAngleterre, VAlmanach royal, la Gallerie des Etats-gé- 
néraux^ le Banquet des proscrits, le Domine, les couches de Turgot, 
V Attentat de Versailles, La Lanterne, les Mémoires de M. Pouget, 
Vabbé Mauri, un voyage de Lesseps, la Liste des députés, une lettre 
de Mirabeau, une profession de foi, le déficit vaincu, les Mémoires 
de Saint-Simon, Serait-il trop tard, etc. 

Après le 1 4 juillet 1789, viennent de nouveaux achats : 

Inconvénient des droits féodaux. Rapport de l'archevêque de 
Bordeaux sur la constitution, Correspondance du comte de Saint- 
Germain interceptée. Sur la liberté de la presse. Correspondance du 
maréchal de Richelieu, Premier préliminaire de FabbéSieyès, Pre- 
mière nécessité d'un scrutin, Projets de doléance des sous-lieutenants 
de vaisseaux. Voyage à la Bastille, Prospectus sur les finances. 
Gardons le Roi, Observations de Nancy, etc. 

En 1790, M. de Balleroy, reçoit : ï Adresse aux Provinces, Qui 
choisirons-nous ? Y Adresse aux amis de la paix ; le Dialogue entre 
deux gentils, un Plan d*éducation, un Plan du pouvoir judiciaire, 

* M« Folirnier (Alain) est le même dont la réception k Rennes, en 178a, a été 
relatée au 1" volume des Mélanges historiques, littéraires et bibliogra- 
phiques pubUés parla Société des Bibliophiles bretons, Nantes, 1878, p. 319. 



4%6 LES COMPTES DE M. DE BALLEROY 

un Discours des magistrats, les premières livraisons des Actes des 
Apôtres, nue Galerie des Darnes^ un Almanach royal, un Almanach 
des députés, un Almanach national, un État militaire, un État ac- 
tuel des cours de l'Europe, Y Assemblée nationale vengée, Le passé 
et le présent^ La journée des dupes, ÏÉtat de la marine et des colo- 
nies, le Massacre de la Saint-Barthélémy, la Loi nationale^ etc. 

C'est une véritable débauche de lecture ! 

Quatre ouvrages seulement de l'année 1791 {l'Administration de 
M. Necher, la Monarchie vengée, V Esprit de Vabbé Mauri^ la Vie 
de Cagliostro), 

M. deBalleroy, subit évidemment Tin fluence des idées nouvelles. 
Il donna même des gages de civisme, comme on disait alors^ en 
travaillant de ses propres mains au déblaiement de la place du 
château, pour la fête de la Fédération du i4 juillet 1790^ Mais aux 
approches de la grande tourmente, il s'éloigna et se tint à l'écart ; 
la liasse des mémoires de ses fournisseurs est venue aux archives 
de la municipalité à la suite de quelque perquisition domiciliaire 
qui précéda son départ ou fut une conséquence de celui-ci*. 

D*" A. CORRE. 



* Levot, Eist. de Brest, III, 375. 

' Son frère aine, Charles -Auguste, marquis de Balleroy, lieutenant général, le 
même qui 8*otait distingué à Saint-Cast, (1768), et son frère puîné, Jean-Paul-Fran- 
cois, le chevalier, périrent sur Téchafaud révolutionnaire au mois de germinal an 
II (mars 1794)- Le marquis de Ballcroj.qui, à Quiberon, lit échouer bien involon- 
tairement la tentative de diversion du comte de Vauban sur Camac, la veille 
du 16 juillet 1796, devait être le fils de Gharles>Auguste, officier de cavalerie 
(voir : le comte de Barthélémy, 1. c. int. lxixv et ltxxvi, notes.) Un che- 
valier de Balleroi ; — « Deshuttes de Balloroi, » — massacré au 10 août, est 
mentionné dans TElégic de Laizerolles sur « la captivité de Saint Louis II », 
broch. 1816, p. ai et 54. 




ÉTUDES HISTORIQUES 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 



(1774-1785) 



CHAPITRE UV (Suile^'j 

BROUILLE ET RÉCONCILIATION 

r 

Le calme relatif de cette session avait sans doute fait croire au 
gouvernement que les concessions étaient inutiles : aussi ne se 
préoccupa-t-il nullement dans Tintervalle des sessions de faire droit 
aux réclamations des Etats : tout ce qu'il leur accorda, ce fut Tad- 
jonction de trois députés élus par eux à la commission chargée de 
vérifîer les comptes des octrois, encore fut-il stipulé que les six 
voix des présidents des ordres et des députés élus ne compteraient 
que pour trois, afin de réserver la prépondérance aux commissaires 
du roi. 

L'opposition ne s*endormait pas cependant, et décidée à frapper 
i^n grand coup, à refuser au besoin le vote des impôts pour obtenir 

* Les détails de ce chapitre ont été puisés, pour la session de 178a, aux Ar- 
chivée nationales ^ H. ^07 et âo8, ainsi qu*à de curieuses notes manuscrites 
dont je dois communication & Tobligeance de M. Alain du Cleuziou, et pour la 
session do 1784, aux Archives nationales, H. hii, ktlt, 4a6 et 437. 

' Voir la livraison de fiovembre 1895. 



428 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

satisfaction, elle résolut de rappeler, par une cérémonie, imposante, 
le souvenir des luttes anciennes et de ceux qui y avaient montré 
une énergie intraitable Le 37 octobre 178a, veille du jour fixé 
pour rouverUire des Etats, on fit porter par les soins de M. de 
Ranléon et du chevalier le Vicomte dans ton tes les maisons de Rennes 
des billets d*invilation^ de lapart de plusieurs gentils hommes^ à un 
service célébré aux Cordeliers pour le marquis de Coétanscours, 
mort il y avait déjà quinze ans, mais dont le nom était resté le 
symbole de la lutte à outrance, et qui, souffrant déjà de la maladie 
qui allait remporter, avait tenu à assister à la session de 1766 pour 
arrêter les tentatives de négociations et de compromissions aux- 
quelles une partie de la noblesse se montrait alors accessible. Le 
lendemain 28, foule aux Cordeliers, malgré Topposilion des gens 
de cour. Le catafalque était orné d'une colonne sur laquelle on 
lisait cette inscription : Viro et civij à l'homme et au citoyen. On ' 
s'attendait ide grands débats qui n'eurent pas lieu. « L'agitation 
extérieure des partis a peut-être été la véritable cause qui a arrêté 
ou prévenu l'agitation intérieure. » 

M. d'Aubeterre, M. de la Bove, M. de Girac étaient toujours à 
leur'poste : mais M. de Tréverret avait disparu, et c*était le sé- 
néchal de Nantes M. de Bellabre qui présidait le Tiers à sa place. 
Désespérant probablement de rien obtenir de son Ordre en Tab* 
sence de toute concession sérieuse de la cour, dégoûté de se 
sentir contre-carré par M. de Girac, M. du Boisgélin s'était abs* 
tenu de venir. Aucun baron n'étant présent, il fallait procéder à 
l'élection du président de la noblesse. Celle-ci se rendit à l'hôtel de 
la commission intermédiaire, où elle nomma pour son doyen le 
chevalier Grignart de Champsavoye ; puis de là, vers 4 heures i/a, 
elle se rendit aux Cordeliers, son doyen en tête et le scrutin com- 
mença. Ce fut Berthou de la Yiolaye qui fut nommé par 189 voix 
contre 119 à M. de la Moussaye de Carcouet et iiS à M. du 
Cambout. Le chevalier de Trémargat eut a5 voix, M. de la Bé- 
doyère 6, M. des Grées 4, trois autres membres eurent chacup une 
voix, il y eut 18 abstentions, M. de la Yiolaye s'était montré ar- 
dent opposant en 1780 : la noblesse avait à sa tête le chef qu'il lui 
fallait. Il fit aussitôt son remerciement % très bien, très pénétré et 



L\ BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 429 

point d'air préparé ». Il était environ lo heures quand les com- 
missaires du roi firent leur entrée. M. d*Aubeterre parla beaucoup 
de la guerre d'Amérique, il eut un joli mot pour M. de la Violaye, 
mais on remarqua qu'il n'avait rien dit pour MM. de Girac et de 
Bellabre, homme d'autorité cependant. M. de la Bourdonnaye ré- 
pondit, et au milieu d'applaudissements très nombreux, il opposa 
Taccueil aimable fait à la cour aux députés des colonies américaines 
au refus de recevoir les députés bretons. M. de Catuélan ajouta 
quelques mots courts, polis et bien tournés mais rien de parti- 
culier pour M. de Girac. Nous comptions passer la nuit au théâtre, 
mais nous nous sommes retirés avant minuit. » 

Le lendemain 29, M. de la Bove prononce un discours très bien 
fait et très remarquable qui se terminait par la demande du don 
gratuit de 3 millions. Après le départ des commissaires du roi, 
silence absolu. M. de Girac propose d'aller aux chambres pour ac- 
corder le don gratuit suivant Tusage, mais M. de Bégasson du 
Koz, qui s'est décidé à revenir au parti de l'opposition, se lève et 
s'écrie : « Je demande que l'on examine la commission royale en 
vertu de laquelle nous sommes assemblés ; celle de i645 parlait de 
l'attention avec laquelle on maintenait nos privilèges^ celle-ci n'en 
parle plus, elle a raison : nos privilèges n'existent plus, le contrat 
entre la province et le roi n'est plus qu'un papier rongé par les 
rats. Je propose qu'en accordant le don gratuit on nomme des 
députés qui porteront en même temps nos doléances. v> On discute ; 
minuit passe, on se sépare sans avoir pris un parti, mais l'agi- 
tation est très vive^ et redouble le 3o. On commente une lettre de 
M. du Boisgélin^ où il déclare que les ministres avaient reconnu les 
droits des Etats et que c'est M. de Girac qui, pour les tenir en 
bride, a afBrmé que l'arrêt du conseil de 1780 serait bien accueilli. 
Enfin les Ordres se retirent aux chambres, M. le Mat, maire de 
Guingamp^ essaie de déterminer la noblesse à accorder le don gra- 
tuit : le chevalier de Guer, qui fait son apparition sur la scène 
politique où il jouera plus tard un si grand rôle lui répond. Le 
Tiers accorde le don gratuit en suppliant le roi de permettre qu'on 
lui envoie une députation. 18a voix contre 71 dans la noblesse 
adoptent l'avis suivant rédigé par MM. de Trémargat et de Kemez- 



430 L\ BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

ne : « Persuadée que Taccès du trône doit toujours être ouvert aux 
sujets fidèles, considérant les atteintes multipliées qu'on ne cesse 
de porter à ses droits et surtout à celui de députer librement vers 
S. M., la noblesse s'excuse de consentir ailleurs qu'aux pieds du 
trône le don gratuit. «> L'Eglise émet un tardé k délibérer. 

Le 3i, le procureur-syndic de Robîen entre aux Etats un papier 
à la main et veut en donner lecture, les chefs de la noblesse s'y 
opposent, « le Tiers paraît toujours inquiet et indécis, la noblesse 
calme sans chaleur, mais très décidée, » M. d*Aubeterre donue à M. 
de Robien l'ordre de lire, M. de Robien en avertit les Etats, ceux-ci 
refusent d'écouter, il lit cependant : a malgré toute la peine qu'ils 
en éprouvent, les commissaires du roi sont obligés de dire à 
l'assemblée qu'il leur est défendu de laisser partir aucune députa- 
tion », on va aux chambres, la noblesse tient bon, M. d'Aubeterre 
fait savoir qu'il va écrire à Paris pour avoir de nouveaux ordres, 
et ordonne aux Etats de s'abstenir jusque-là de travailler. La 
noblesse proteste. Le 5 novembre M. d'Aubeterre entre aux Etats 
et fait enregistrer un ordre du roi exigeant l'accord pur et simple. 
Nouvelles protestations de la noblesse. Le 6 M. delà Yiolaye lit aux 
Etats le passage de leurs instructions que les commissaires du roi 
lui ont communiqué^ si les Etats persistent, ils seront séparés ; 
s'ils accordent purement et simplement, ils seront autorisés à 
envoyer des députés à la cour, et Tordre de la veille sera retiré : le 
don gratuit est accordé par 196 voix contre 55. L'église nomme dé- 
puté l'évoque de Dol M. de Hercé ; le Tiers M. de la Motte Fablet.maire 
de Rennes ; la noblesse M. de Trémargat par 109 voix contre 71 à 

* 

M. de Vauferrier et 37 au chevalier de Guerry de Bourgon. Les 
députés partent le 10 avec leur mémoire de griefs. Le 11» Guerry 
lit un très bon mémoire sur les octrois et, malgré les efforts du Tiers, 
on l'envoie aux députés. Ceux-ci reviennent le a8. Le roi a refusé 
de retirer l'arrêt du Conseil de 1780. « La justice, dit-il, et le 
maintien de mon autorité ne me permettent pas de souffrir votre 
résistance. Je n'admettrai aucune représentation qu'elle n'ait été 
précédée de la plus parfaite obéissance. » Le a décembre, par 
75 voix contre ^4, la noblesse demande que l'on écrive au roi, 
celui-ci parle des privilèges de la Bretagne, « ce sont des droits et 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 431 

non des privilèges ; » la lettre est rédigée le 5. Le la, les ministres 
répondeat qu'ils n'osent pas faire lire au roi une lettre aussi 
insolente de peur de l'irriter sans remède contre les Etats. Le i3 
décembre, la noblesse répond en refusant par 1 18 voix contre 3o 
la capitation, l'accès du trône lui étant fermé et tout moyen 
d'obtenir justice lui étant enlevé, le Tiers propose de députer 
aux commissaires pour demander le retrait de la demande, 
TËglise accorde dans l'espoir que le roi se montrera favorable 
aux réclamations de la province. Les commissaires défendent 
à l'assemblée de s'occuper de la capitalion. Le i8, 68 voix 
contre 46 se prononcent pour l'envoi d'une députaliou aux 
commissaires pour solliciter le retrait de la demande du secours 
extraordinaire et, sur le refus des commissaires, il est refusé par 
go voix contre 3o le lendemain 19. Le Tiers sollicite une réduction, 
l'Ëglise consent purement et simplement. Les commissaires dé- 
fendent à l'assemblée de s'occuper des demandes du roi. Le a4, ils 
entrent à l'assemblée et lui donnent lecture d'une lettre du roi du 
H2, menaçant de casser les Etats si le la janvier les demandes du 

m 

gouvernemetit ne sont pas accordées. La noblesse riposte en 
rédigeant le a5 une nouvelle lettre au roi. Le a6, le Tiers propose de 
délibérer sur les demandes du roi, la noblesse répond qu'aupara- 
vant il faut lui adresser des représentations, l'Ëglise propose en 
vain de faire les deux en même temps, on ne travaille pas. La 
noblesse passe le temps en disputations, protestations, etc Le 4 
janvier les commissaires entrent k l'assemblée pour y lire une 
lettre du ministre Amelot du 2, où il blâme vertement la conduite 
irrégulière delà noblesse, et dit que x S. M. a été très mécontente 
des principes que l'on s'est permis d'avancer dans les deux 
lettres ». Le 7, le comte de Bédé de la Bouetardais, soutenu par 
le chevalier de Rosnivinen, jadis patriotes, mais alors complète- 
ment dévoués à la coterie Girac, propose de délibérer sur les demandes 
du roi. Une cinquantaine de gentilshommes l'appuient. « Dans le 
premier instant il a fait la plus grande sensation, le scrutin a été 
demandé ; alors les cris du parti de l'opposition se sont élevés, il 
y a eu un choc des plus violens, les propos les plus durs ont été 
tenus de part et d'autre ; on a vu le moment où deux gentils- 



432 LA BRETAGNE SOUS LOUIS X.VI 

hommes allaient avoir une aiFaîre personnelle^ on n*a pu obtenir le 
scrutin, et la noblesse a adopté un avis rédigé par M. de Goniac 
portant qu'elle était unanime à refuser. » Le lo par i44 voix contre 
64 la noblesse adopte le projet de répondre à M. Âmelot et de 
joindre à cette lettre le mémoire justificatif. Le la, nouveau 
scrutin, la noblessepar i6o voix contre 8a persiste dans l'avis du lo. 

Le jour fatal était arrivé. L'agitation était grande. A Paris, on 
avait tout préparé pour prendre en main l'administration directe 
de la province au cas de séparation. Il y a toute une liasse des 
Archives nationales (H. 4i i) remplie de projets et de plans d'admi- 
nistration, et on y retrouve toute la série des mesures antérieures, 
projetées en 1718^ 17^6, 175a, 1773 contre la liberté bretonne : le 
ministre, on le voit, tenait à avoir sous les yeux les précédents. A 
Rennes l'agitation n'était pas moins vive. La grande masse des 
gentilshommes, ceux que M. de Girac appelle le grand corps, com- 
mençait à s'inquiéter des conséquences de la résistance ; elle sen- 
tait que l'on jouait gros jeu^ et que si le gouvernement réussissait 
à se passer des Etats une fois, il ne les rétablirait plus. Le parti peu 
nombreux des royalistes grossissait de tous ceux qu'on appelait à 
la rescousse et qui voyant les circonstances critiques, commen- 
çaient à arriver en foule. Les chefs de l'opposition, MM. de Conîac^ 
de Trémargat, Hay de Bonteville, ne quittaient pas le théâtre et ne 
perdaient pas leur monde de vue. M. de Girac ne décolérait pas, et 
dans ses lettres rejetait tout le mal sur ses ennemis personnels, les 
ruraux, u C'est ainsi, écrivait-il le 7 janvier, que la petite noblesse 
sans intérêt dans la chose publique, à force d'intrigues, de mé- 
chancetés, de calomnies exclut des Etats les véritables et essentiels 
délibérants, les possesseurs de terres ; aussi désirent-ils in petto 
une nouvelle forme d'administration qui les rétablisse dans leurs 
droits. » 

Le i3 janvier^ jour solennel, rien n'ayant été consenti, M. d'Au- 
belerre fait son entrée aux Etats pour les séparer ; mais laissons-le 
raconter la scène lui même, a J'ai été frappé en entrant dans l'as- 
semblée, écrit-il, de trouver la salle aussi remplie, la tribune et 
toutes les issues combles de spectateurs, ceux du parti >dominant 
dans l'Ordre de la noblesse étaient tous assis et rangés sur la droite. 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVr 433 

les chefs étaient disposés de la manière la plus favorable pour sur- 
veiller et exciter ceux qu'ils dirigent. L'Ordre de TEglise, l'Ordre du 
Tiers et tous les gentilshommes les plus considérables de la pro- 
vince étaient placés sur la gauche. Je n'ai pas été avancé au milieu 
de la salle qu'il est parti de ce côté un cri très fort de : « Vive le 
roi^ accordé, accordé ! » du côté opposé les voix se sont élevées pour 
répéter : « Non, non » ; des jeunes gens, des espèces étaient ceux qui 
criaient le plus fort, j'ai ralenti le pas pour voir ce que cela de- 
viendrait, les cris en oui et en non ont redoublé et paraissaient ba- 
lancés. L'Ordre du Tiers et une grande partie de l'assemblée avaient 
les larmes aux yeux et criaient : « Accordé ! n Je me suis avancé 
très lentement jusqu'auprès du fauteuil, j'ai monté les gradins, 
alors les opposants ont un peu baissé le ton. » Se sentant sur une 
bonne pente, les royalistes demandent les chambres et la discus- 
sion reprend très vive. Enfin les chefs de l'opposition, sentant 
leurs troupes se dérober, et désespérant du succès^ quittent la salle 
avec un grand nombre des leurs pour ne pas être témoins de leur 
défaite, et les demandes du roi sont accordées en bloc par i46 voix 
contre i5. Ces i5 opposants se subdivisaient en trois avis : pour 
délibérer à nouveau sur les demandes, 4 : pour délibérer successi- 
vement sur chaque demande, lo. Il n'était resté dans la salle 
qu'un seul opposant intransigeant, un seul refusant pur et sim- 
ple. Mais il ne faut pas oublier que le Tiers venait de déclarer 
et de faire connaître à la noblesse qu'il cessait de faire opposi- 
tion à sa manière de voir en matière d'octrois. La bataille d'ail- 
leurs était à peine gagnée qu'il fallait lutter de nouveau pour la 
rédaction du procès-verbal ; les royalistes l'emportèrent encore, le 
i5par 89 voix contre 21, le 17 par 117 contre 78. Mais, on le voit, 
l'opposition se reformait. Elle était rentrée aux séances^ la plupart 
des royalistes s'en retournaient chez eux. Ils avaient bien consenti à 
sauver le pays d'une catastrophe, il leur répugnait de se faire 
longtemps les complaisants du pouvoir. M. de Girac qui avait 
espéré, grâce à eux, empêcher les chefs de l'opposilion d'être réélus 
membres de la commission intermédiaire dut renoncer à cette 
satisfaction. Tout le monde d'ailleurs était pressé d'en finir ; dans 
la soirée du ao^ on renvoie en bloc tous les rapports, toutes le 



434 LA BRETAGNC SOUS LOUIS XVI 

afiaires à la commission intermédiaire. « Je crois que Ton a grand 
tort et que l'exemple est dangereux, écrivait un gentilhomme. » On 
remplît les formalités d'usage à la diable, la clôture eut lieu le ai à 
une heure et demie du matin. Chacun se sépara au plus vite, pour 
se remettre de ses émotions. 



II 



Le gouvernement triomphait comme Pyrrhus : sa victoire lui 
avait coûté cher. Il avait été jusqu'au bout de ses moyens d'intimi- 
dation, il fallait briser Tinstitution des Etats ou céder sur les points 
que les Bretons venaient de témoigner d'une façon péremptoîre avoir 
tant à cœur. Le gouvernement se décida pour ce dernier parti. 

Ce fut le lo décembre 1784 que le roi se décida à faire connaître 
aux Etats réunis pour leur session ordinaire qu*il leur laissait 
rentière liberté du choix de leurs députés tant auprès de lui qu'à 
la Chambre des Comptes de Nantes, et qu'il consentait également 
que les villes continuassent de se pourvoir aux Etats pour l'obten- 
tion de leurs octrois, suivant leur ancien usage, et qu'elles leur 
rendissent compte de l'emploi des dits octrois à leur destination. 

Les Etats avaient reçu une autre satisfaction : en même temps 
que MM. d'Aubeterre et de la Bove étaient remplacés par MM. de 
Montmorin, le futur ministre des affaires étrangères, et de Bertrand 
de Molleville, l'évéque Girac recevait défense de paraître aux 
Etats. « La principale cause de la division et des troubles qui ont 
agité la Bretagne, écrivait M. de Bertrand le 6 novembre 1786, est 
l'abus étrange que l'évéque de Rennes faisait du crédit et de la con- 
fiance dont il avait joui sous les ministres vos prédécesseurs.. . L'ab- 
sence d'un seul homme contre lequel différents partis se réunis- 
saient et n'en formaient qu'un suffit pour les affaiblir tous en les 
divisant et pour les faire disparaître. » Tous les efforts de ses amis, 
devenus soudain d'ardents patriotes, n'aboutirent qu'à faire rejeter 
une première fois le secours extraordinaire par 129 voix contre 27, 
mais le parti dominant se ressaisit, et le secours fut accordé 
quelques jours après par 181 voix contre i4. 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 435 

Ce parti dominant était alors celui du chevalier de Trémargat'qui 
en Tabsence de tout baron^ avait été élu président de la noblesse 
par 247 voix contre 219 a M. du Cambout de Goislin et 1^7 à M. de 
la Moussaye. Or ce parti tenait beaucoup à ce que le gouver- 
nement revint sur una autre mesure qu'il avait prise en 1776, je 
veux parler du rétablissement des tables. Dès 1778, le chevalier de 
Trémargat l'avait demandé, mais alors il avait été hué sans misé- 
ricorde. Le gouvernement de son côté avait pu faire ses réflexions. 
11 avait espéré rendre les assemblées moins nombreuses et moins 
tumultueuses, en écartant par cette suppression beaucoup de mem- 
bres de la noblesse qui, sans celte ressource, n'auraient pas, pen- 
sait-on, les moyens de vivre et de se soutenir à Rennes pendant 
les Etals. Or depuis huit ans la noblesse pauvre n'avait été ni moins 
nombreuse ni moins turbulente, elle avait vécu au cabaret avec les 
secours des gentilshommes aisés et surtout de ceux qui désiraient 
se faire un parti, tandis que les commissaires du roi et les prési- 
dents des Ordres avaient perdu en grande partie l'influence qu'il 
était très intéressant de tâcher de leur faire recouvrer. Aussi le 
gouvernement appuyait-il de tous ses vœux toutes démarches de ce 
genre, TÉglise et le Tiers y consentirent unanimement et, malgré 
les manœuvres et la vive opposition du parti des Grées, la noblesse 
se prononça dans le même sens par 219 voix contre 69. 



III 



Ce qu'il y a peut-être de plus amusant dans la double défaite du 
gouvernement, c'est qu'il ne voulut pas en convenir. Au lieu d'ac- 
cepter loyalement les faits accomplis et de gouverner désormais 
de concert avec les chefs de la majorité, il ne chercha qu'à se ven* 
ger de ceux-ci, à affaiblir leur influence au profit de plus intransi- 
geants, en répandant le bruit qu'ils n'avaient pas su défendre les 
intérêts de la Bretagne. Tel est le but que se proposait M. de Ber- 
trand, dans une brochure dont il adressait le 12 mars 1766 le 
manuscrit au ministre, et de la publication de laquelle attendait 
les meilleurs résultats. 



436 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

le titre en était fort simple : Lettre de H. de L... k M. de C... 
Paris, a5 février 1785. M. deL... commeDçait par constater ropinion 
généralement établie que « l'on nous a accordé tout ce que nous 
demandions et qu'on nous a tout jeté à la tête, » mais il dil aussitôt 
que c'est a une calomnie, » il rappelle le chevalier de... disant de sa 
voix glapissante : a Puisqu'on n'envoie des députés à la cour que 
pour y négocier les affaires de la province, vous ne pouvez attendre 
quelque succès de cette négociation qu'autant que vos députés 
seront agréables aux ministres, » il ajoute que M. de la Uoussaye, 
que Ton s'attendait généralement à voir choisi, a été écarté parce 
qu'il lui était échappé des propos indiscrets qui avaient faitcraindre 
qu'il ne fut désagréable au roi, et il conclut sur ce point. c< C'est 
pire qu'autrefois, où le commandant venait sans appareil, sans cor- 
tège, en posture de suppliant, solliciter notre suffrage. Nous fini- 

* 

rons par aller le prier de nous désigner les candidats. 

m Notre conduite dans Taffaire des octrois est encore plus incon- 
cevable. II prétend que tout était gagoé par l'engagement que les 
députés des villes avaient pris le i3 janvier 178a de ne jamais de- 
mander d'octroi sans le consentement des Etats, et que si le roi a 
permis aux villes de demander le consentement des Etats, il ne les 
y oblige pas, et qu'il reste le maître de les accorder malgré le refus 
des Etats si ce refus lui parait insuffisamment motivé. 

u Nous sommes autorisésà surveiller l'emploi des deniers d'octroi 
qui contiennent toujours des clauses générales applicables à toutes 
les dépenses que les villes peuvent faire, cette vériffcation est illu- 
soire, et les engagements pris par les villes anéantis. » 

Passant enfin à une dernière concession que j'avais oublié de 
mentionner, l'abandon aux Etats de la partie ordonnative en 
matière de grands chemins, M. de L... trouvât que cela ne 
signiOait rien, c car : i"* cette partie consistait à rendre des 
ordonnances conformes à l'avis de la commission qui avait la 
partie consultative ; a* quand il arrivait à l'intendant de ne pas 
se conformer à l'avis de la commission^ elle ne faisait pas exécuter 
ses ordonnances ; s'il en prenait de l'humeur^ il n'en était pas 
plus avancé et, s'il voulait employer l'autorité, il ne manquait pas 
d'en résulter une petite scission entre lui et la commission qui 



LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 437 

I 

finissait toujours par le voir revenir à elle ; 3^ la direction des 
travaux des grands chemins étant confiée à la commission, la 
facilité qu'eue avait de suspendre aussi longtemps qu'elle le ju- 
geait à propos l'exécution des ordonnances de l'intendant^ met- 
tait absolument à sa disposition le choix des travaux à faire et 
Tordre dans lequel ils devaient être faits. Aujourd'hui les travaux 
arrêtés par nous ne sont exécutoires qu'après approbation royale, 
nous avons le titre, mais nous n'avons plus l'autorité. » Telle est 
cette brochure, où sous l'inexactitude des faits et l'impropriété des 
termes perce le désir manifeste de retirer d'une main ce que Ton a 
donné, de l'autre. Elle peint bien son auteur, l'homme sans fran- 
chise auquel en 1788 la population rennaise fit Tafiront de dé- 
baptiser la rue de Bertrand pour l'appeler rue de Tartufie, le mi- 
nistre qui en 1791 promettait d'appliquer la constitution et s'ef* 
forçait de la démontrer inapplicable, l'homme des petites intrigues, 
qui croyait plus tard pouvoir arrêter la Révolution par des moyens 
de police, et qui s'imaginait qu'en prouvant aux membres de 
l'Assemblée législative que certaines formalités prescrites par la 
constitution étaient incompatibles avec le bon fonctionnement des 
services, il les amènerait à en réviser les parties fondamentales ; 
au demeurant et en résumé un policier courageux. 

CONCLUSION 

Ainsi prenait fin par une victoire cette lutte de huit ans dont 
les historiens, si prodigues de détails sur l'affaire laChalotais, 
n'ont presque pas parlé. Il n'y a rien là d'ailleurs qui doive nous 
surprendre. Il n'y avait point de Jésuites à attaquer, point de jan-^ 
séniste ami des philosophes à exalter : il n'y avait que des hobe- 
reaux qui défendaient la liberté des provinces. Hélas I six ^ns plus 
tard, noblesse et Bretagne avaient disparu, et trois ans après la 
liberté allait les rejoindre dans le gouffre sanglant où les monta- 
gnards de 1793 entassaient tout ce qui avait fait la force de la vieille 
France. Comment cette défaite était-elle venue si promptement 
après cette victoire 1 

C'est que la noblesse bretonne, admirablement organisée pour 

TOME XIV. -^ nECBMBIlE 1895. a^ 



438 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVI 

la résistance^ ne Tétait gu^re pour opérer sur elle-même les trans- 
formations que réclamait l'évolution économique des deux siècles 
qui s'étaient écoulés depuis qu'elle avait pris sa constitution défi- 
nitive. Bien au contraire, elle tendait de plus en plus à se constituer 
en un syndicat fiMmé, d'autant plus jaloux de défendre son pri- 
vilège qu'il était plus menacé par la marche des faits. J'ai déjà 
touché un mot de cette tendance à propos de l'affaire de la capita- 
tion : je veux en terminant relever un fait qui la met en son plein 
jour. Je l'emprunte à deux lettres d'un de ces correspondants que 
le ministère entretenait en Bretagne, et dont j Ignore le nom : -elles 
figurent dans la liasse 4^7 de la série H, déjà citée des Arch. Nat., 
et sont datées des a et i3 juillet 178a. 

On sait qu'en 1758 avait été fondée en Bretagne une société d'a- 
griculture, arts et commerce, destinée à activer la vie économique 
de la province, et que celte société avait d'abord donné les plus 
heureux résultats ; mais bientôt étaient survenus les troubles de 
Bretagne, les Etats préoccupés d'intérêts, qui leur semblaient plus 
importants, avaient cessé de s'en occuper, ils lui avaient même à 
certaines reprises témoigné de l'hostilité, certains de ses membres 
étant les amis du duc d'Aiguillon ; en 1770, ils avaient refusé de 
lui voter aucune espèce de fonds ; nulle suite n'avait été donnée 
au projet formé en 1774 de la réorganiser : la commission nom- 
mée à cette époque avait perdu trois membres sur quatre ; il n'exis- 
tait plus qu'un très petit nombre des anciens associés ; « depuis 
douze ou quinze ans elle n'a pu reprendre aucune activité. » 
' Mais, « quand le dernier rétablissement de la magistrature eut 
consolidé la paix dans cette province» les bons citoyens espérèrent 
voir bientôt ranimer cette utile société, et ce fut avec étonnement 
qu'ils virent quelques enthousiastes de différents Ordres lui substi- 
tuer une association futile qui n'avait d'autre but que de s'amuser 
des nouvelles littéraires et politiques : elle fut très nombreuse dès 
le premier moment, et les pauvres ifs qu'on persécutait alors en 
furent seuls exclus. L'oranger* seul fut admis. Ce titre rassembla et 
confondit alors roture, noblesse, parlement, finance et clergé. 

* On sait que ces sobriquets désignaient : les ifs, les amis de d'Aiguillon ; 
les orangers, les partisans de la Clialotais. 



LA BRBTAGNE SOUS LOUIS XVI 439 

Mais depuis cette époque brillante d'égalité civique, les affaires 
Duras et des Grées^ les querelles Boigeslin et Girac ayant fait dégé- 
nérer ou varier beaucoup d'espèces d'orangers, ces titres d'ifs. ou 
d'orangers ne prouvent plus rien ici et n'y font plus aucune impres- 
sion ; chacun est retourné à ses titres anciens de noble ou bour- 
geois ou magistrat, et tous ont repris les droits ou les préjugés de 
leur naissance. ou de leur place, droits dont on est jaloux ici plus 
qu'en aucun autre lieu du monde. De là sont venus dans cette 
Association littéraire les troubles nouveaux dont j'ai i vous parler. 

c< Depuis quelques jours elle a reçu par scrutin (car elle observe 
des règlements rigoureux) deux bourgeois et a refusé deux nobles, 
incongruité très fréquente en littérature^ mais elle frappait deux 
nobles trop intéressants, M. de Ranléon commissaire des Etats et 
le chevalier le Vicomte. Les familles, les amis ont partagé l'ofTense ; 
le parlement et la noblesse ont pris part à ce grand événement ; ils' 
se sont retirés aussitôt de la foule roturière, à laquelle ils ont 
abandonné le théâtre de l'outrage et de la confusion des Ordres. 

« Cette scission n'est rien, mais elle prépare par Thumeur et le 
mécontentement réciproque des différentes classes de citoyens des 
scènes pluâ ou moins intéressantes entre eux. Déjà l'on a jeté les 
fondements d'une association exclusivement noble. La littérature 
et les nouvelles sont encore l'objet très innocent de cette société. » 

En annonçant dix jours après que la nouvelle association noble 
était montée, dit-on, à plus de )5o membres, que ses assemblées 
commençaient, et que les gens sages ne pouvaient déjà pas em- 
pêcher les étourdis de dire : « Si Ton nous refuse, nous refuserons 
aux Etats, » le correspondant du ministère, un bon fonction- 
naire probablement qui trouvait fâcheux que la nouvelle association 
n'attendit pas pour se constituer l'autorisation royale, et qui croyait 
que la société d'agriculture avait sombré parce qu'elle dépendait 
des Etats qui nommaient ses membres et faisaient son règlement^ 
se préoccupait surtout des inconvénients de cette affaire, a Ces 
sortes de coteries, assez indifférentes en elles-mêmes, resteront- 
elles tranquilles à Rennes ? Il vous paraîtra sans doute bien dif- 
ficile qu'elles ne se mêlent pas des affaires de palais ou d'adminis- 
tration. Quelles facilités ne donneront-elles pas aux mécontents, 



440 LA BRETAGNE SOUS LOUIS XVt 

à la noblesse pour faire mouvoir le parlement, au parlement pour 
instruire la noblesse, & Tune et à Tautre de 8*entendre et de se 
réunir dans les occasions i Quelques individus fougueux, une seule 
tète bien échauffée peut entraîner ces nombreuses assemblées où 
il ne peut exister aucun principe de subordination, et, comme celle 
des deux sociétés qui resterait tranquille dans ces occasions s'expo- 
serait à la censure populaire^ on peut s'attendre qu'elle renché- 
rira sur sa rivale, n 

Nous conclurons un peu différemment. Il est triste de voir 
qu'après s'être préoccupés des grands intérêts vitaux d'un pays, 
les intérêts économiques, les notabilités sociales de ce pays se 
laissent entraîner peu à peu à déserter cette étude pour la défense 
de son indépendance politique, objet de luxe plutôt que de néces- 
sité, pour finir par s'absorber dans ce qu'il y a de plus égoïste et 
de plus étroit, Tesprit de caste, substituant ainsi à Tunion large et 
féconde les rivalités jalouses et sans profit des coteries les plus 
mesquines. 

Gh. de Càlan. 



Fit. 




MÉMOIRES R'UN NANTAIS 



(suite)* 



Dans les quarante-huit heures qui suiyirent j'eus une fièvre de 
cheval. Ma blessure prenant un caractère alarmant il fut question 
de me faire Tamputation. L*aide-major, jeune homme de vingt 
et quelques années, fut chargé de me préparer à celte nouvelle, 
aussitôt l'accès de fièvre un peu calmé ; il s'y prit avec une grande 
douceur, c'était du reste le fond de ses manières habituelles. Dès 
que j ai compris où il veut en venir je me dresse sur mon séant : 
« Monsieur^ je vous remercie de ces précautions qui prouvent la 
bonté de votre cœur ; parlez sans détour, un soldat doit être prêt à 
tout. Je vous demande de ne pas me laisser dans l'incertitude, la 
chose pour moi la plus insupportable. » J'avais la parole brève, 
saccadée comme presque tous les hommes pendant la fièvre. Mon 
jeune esculape alarmé cherche à me calmer, il m'assure qu'avant 
a4 heures j^aurai une réponse définitive. Il espère bien, ajoute-t-il 
en me quittant^ ne pas être à même d'éprouver mon courage. Le 
lendemain le chirurgien en chef trouve la supuration établie, les 
symptômes inquiétants ont disparu. Le brave homme m'embrasse 
avec efiusion. Depuis lors le mieux continua. Le voltigeur qui me 
sert à Tordre de mon capitaine de rester près de moi et d'aller tous 
les jours lui donner de mes nouvelles. Chaque matin le bon doc- 
teur passe au pied de mon lit et s'arrête le sourire sur les lèvres 
pour me dire quelques mots d amilié : « Eh bien., mon enfant^ ça 
va bien ? Vous vous moquez de la Faculté. » 

Je m'abonnai à la lecture, elle devint mon passe-temps. Avant la 

' Voir la Uvraison de novembre 1895. 



442 MÉMOIRES D*UN NANTAIS 

visite du chirurgien je procédais à ma toilette. Je m'étais aperçu 
que la coquetterie plaisait à cet excellent homme. Et puis j'avais 
les moustaches si petites qu'il me fallait un soin infini pour faire 
montre de ce signe alors exclusivement distinctif des compagnies 
d'élite. La charpie avec laquelle on nous pansait était fournie à 
l'hôpital par les dames françaises se trouvant à Hambourg. Afin 
d'activer leur zèle le bienveillant docteur avait raconté que dans 
son service il avait deux jeunes officiers à peine âgés de 30 ans ; 
tous deux dangereusement blessés après avoir fait preuve d'un 
brillant courage. Il arrangea là-dessus un petit roman dont le 
fond était l'amitié qui nous liait d'Alméras et moi et celte frater- 
nité qui jusqu'à ce jour nous a fait partager les mêmes chances 
d'avancement et .de péril. Leur intérêt adroitement excité^ ces 
dames voulurent avoir chaque jour de nos nouvelles. Je le sus par 
l'aide-major spécialement chargé de cette singulière correspon- 
dance qui n'alla jamais plus loin. J'ai toujours ignoré le nom et 
l'âge de nos faiseuses de charpie. 

Le capitaine Lavoie avait fidèlement tenu parole. Le Maréchal 
s'était fait rendre compte de tout ce qui s'était passé dans les 
combats du ai janvier et fit paraître un bulletin imprimé qui fut 
mis à l'ordre du jour de l'armée sous ses ordres. Je reçus la lettre 
suivante du général César de la Ville, chef d'état-major du prince : 
a Monsieur^ je vous adresse par ordre de Monsieur le Maréchal 
une copie de l'ordre du jour dans lequel vous êtes cité pour votre 
belle conduite dans l'attaque qui a été faite par l'ennemi contre les 
îles. Cette conduite vous assure la bienveillance de vos chefs et 
l'estime de vos camarades. » 

M. Menuisier et d' Aimeras étaient cités dans cet ordre du jour, 
ainsi que Guillon, à qui on donnait par erreur le grade de capi- 
taine et dont la mort y était mentionnée. A mon sujet la mention 
était : le lieutenant des voltigeurs a été blessé grièvement après 
avoir toute la journée fait preuve d'une intrépidité rare. 

Il y avait dans l'hôpital beaucoup d'officiers attaqués de maladies 
peu dangereuses. Ils allaient de chambre en chambre et nous 
tenaient au courant de tout ce qui se passait dans la ville et surtout 
dans l'armée. Je sus que l'Oe de Morwarder avait été évacuée après 



MÉMOIRES D*UN NANTAIS 443 

notre affaire. Le régiment avait pris une position plus centrale et, 
par suite de ce mouvement, la compagnie n'occupait plus le poste 
où nous étions avant mon arrivée à Thôpital. J'étais là depuis déjà 
18 jours, lorsqu'un matin un camarade de chambre nous de- 
mande : n*avez-vous rien entendu cette nuit, Messieurs } — Non et 
vous P — Moi, j'ai entendu le canon depuis quatre heures ce matin. 
— Âh» hast 1 quel conte ! — Un conte ! Je vous certifie moi que 
le brutal a commencé à gronder de bon matin aujourd'hui, et... 
tenez... écoutez... l'entendez- vous ? Est-ce un conte ! » En effet on 
entendait distinctement la canonnade. Un de ces messieurs ouvre 
une fenêtre et après un coup d'œil sur la rue il s'écrie : n Oh, la 
drôle de chose ! ce n'est pas un soldat qui est en faction à la porte, 
c'est un pékin. Il a une écharpe au bras gauche et un chapeau à 
trois cornes. » 

C'était un bourgeois français. Le maréchal les avait organisés en 
espèce de garde nationale, composée de tous les employés et même 
des comédiens. Ils étaient destinés à faire le service dans l'intérieur 
de la ville, toutes les fois que la troupe serait appelée à combattre. 
En même temps les cuirassiers sillonnaient les rues de patrouilles 
k cheval. Comme c'était la première fois que cet ordre était mis à 
exécution nous en concluons que l'ennemi a fait une attaque sé- 
rieuse. Nous étions dans le vrai. Dès 9 heures les blessés com« 
mencent à arriver en grand nombre. Les chambres, avec une 
promptitude significative, se remplissent de blessés et de mourants. 
Plusieurs expirent en arrivant. Un officier de voltigeurs du i5* léger 
est placé à côté de moi. Une balle lui avait traversé le corps. 
Le malheureux se tordait de souffrance, il mourut vers le soir. 
Toute la matinée la canonnade, les coups de fusils continuent avec 
une grande vivacité. A midi le bruit diminue et s'éteint peu à peu. 

J'avais beaucoup d'inquiétude sur le compte de mon capitaine. 
Je savais qu'atteint au bras par une balle presqu'en même temps 
que d' Aimeras, il n'avait pas voulu quitter le champ de bataille et 
laisser le commandement de la compagnie à son sous-lieutenant 
dont la conduite inspirait peu de confiance. Vers la fin de la journée 
le sergent-major de la compagnie d'artillerie du 39* est amené et 
placé dans le seul lit encore vacant dans notre chambre. Il avait 



J 



444 / MÉMOIRES D'UN NANTAIS 

laYgtule du genou brisée par une balle, fort mauvaise blessure qui 
nécessita Famputation. Les nouvelles données par lui étaient glo- 
rieuses pour l'armée, désastreuses pour le régiment. Le colonel 
Pierre avait été trouvé mort dans une barque voisine de la maison 
où il était logé. Une grande partie de la compagnie des voltigeurs 
du 4* bataillon, commandée par le lieutenant, avait mis bas les 
armes sans tirer un coup de fusil. Enfin M. Blondel, le capitaine 
des grenadiers du même bataillon avait été fait prisonnier avec 
toute sa compagnie. On faisait courir les bruits les plus désa- 
gréables sur le 2Q\ Il ne faut pas oublier la conduite de son co- 
lonel à propos du pillage des pommes de terre et autres provisions. • 
Il s'y était énergiquement opposé ; de là les inimitiés soulevées 
contre lui. 
Voici Tafiaire du 9 février 18 î 4, la plus sérieuse de la campagne : 
Le 8 février dans raprès-mîdi, tous les rapports des ayant-postes 
aignalent au colonel et au gros major Gauchet un mouvement 
extraordinaire dans les cantonnements ennemis. Le colonel, com* 
mandant de tous les cantonnements, surveillait plus spécialement 
ceux du Bas-Elbe ; le gros major commandait ceux du haut. Ces 
deux chefs s'assurent par eux-mêmes de la véracité des rapports. 
Hs voient de nombreuses colonnes ennemies dirigées sur des posi- 
tions qu'elles viennent renforcer. Une attaque leur parait immi- 
nente. Pas un seul officier, pas un soldat qui ne partage cette 
opinion. Immédiatement le colonel et le gros major rendent compte 
de ce qui se passe. Cet avis est taxé de rêve par les gens indisposés 
contre M. Pierre. On porte Fimprudence et la rancune jusqu'à attri- 
buer à la peur ces avertissements donnés par deux hommes doni 
l'un était personnellement connu et estimé de l'Empereur et qui 
tous deux ont fait leurs preuves sur vingt champs de bataille. Au- 
cune précaution prise, aucun ordre donné. Et quand l'événement 
justifie les prévisions de l'infortuné colonel tué en défendant bra- 
vement l'honneur do son drapeau, on pousse l'esprit de vengeance 
jusqu'à insulter à sa mémoire, en essayant de répandre le bruit 
qu'il s'est laissé surprendre dans son logement ; car on n'ose 
mettre en doute sa bravoure. 
Le 9 février était l'anniversaire de la naissance ou de la fête du 



MÉMOIRES D'UN NANTAIS 445 

tzar Alexandre. Le maréchal Bénigshen, commandant de Tannée 
qui nous tient bloqués, veut profiter de cette circonstance : Son 
projet était d'enlever Harbourg de vive force, ou au moins de s'em- 
parer des iles situées entre les deux villes, afin de couper toute 
communication entre elies^ et d'attaquer ensuite séparément ces 
deux positions. L'EUbe, partout gelé de manière à donner passage 
à ses troupes, même à Tartillerie de siège, lui ouvrait le chemin 
des iles. Il avait donc, dans la journée du 8, dégarni tous les points 
par lesquels il ne voulait pas sérieusement opérer et avait réuni 
toutes ses forces pour une attaque vigoureuse. Telle est la raison > 
de tous les mouvements aperçus par les officiers du 29* dont Tavis 
donné à temps fut méprisé ;e',^robablement caché au Maréchal. 
L'armée russe menaça tous les points à la fois, mais Harbourg et 
les iles furent seuls sérieusement attaqués. Dès 4 h. du matin les 
colonnes ennemies négligeant les fortifications détachées, élevées 
autour d'Harbourg, passent entre et se précipitent dans la ville dont 
elles s'emparent sans coup férir. Le château seul les arrête et donne 
le temps aux bataillons français de se reformer. Un combat furieux 
s'engage dans le centre de la ville. Les Russes mitraillés par l'ar- 
tillerie du château qui enfile la rue, attaqués vigoureusement par 
la garnison revenue de sa surprise, jonchent le sol de leurs morts. 
Dans leur retraite ils ont encore à essuyer le feu des redoutes et 
des blockhaus qui entourent la ville. Leurs pertes furent consi- 
dérables. 

L'affaire des iles fut plus longue et eut des chances plus variées. 
Les soldats ennemis, presque tous ivres, s'avancent sans faire usage 
de leurs armes, essuient quelques coups de feu et culbutent tout 
ce qui s'oppose à leur passage. Ils envahissent les chaussées gar- 
dées par le 29^. Les régiments en seconde ligne ne les arrêtent pas 
davantage ; ils sont enfoncés et les colonnes russes, dont le nombre 
va toujours croissant,font leur jonction sur la route qui conduit d'Har- 
bourg à Hambourg et y établissent deux batteries pour enfiler les di- 
vers ponts construits sur des terres avoisinant les deux bras du fleuve. 
Les premières troupes qui occupent les ponts sont décimées par le feu 
de ces batteries. Le même boulet couche 17 grenadiers français sur 
le pont. Les tirailleurs ennemis pénètrent dessous et en incendient une 



446 MÉMOIRES D*UN NANTAIS 

partie. Le^prinee d'Eckmul^ sorti d'Hambourg pourrepousser l'atta* 
que, établit sur divers points des batteries qui parviennent à éteindre 
le feu des Russes. Il signifie aux généraux et officiers supérieurs qui 
Ventourent qu'il mourra plutôt que de reculer. Donnant l'exemple 
du mépris du danger, il s'expose comme un simple soldat et relève 
le courage de l'armée. Le chef d'état-major est blessé derrière lui. 
L'ennemi arrêté, le combat se rétablit sur tous les points. Les régi- 
ments qui ont été culbutés se reforment, tombent avec fureur sur les. 
Russes et vengent noblement la hon^e de la première défaite. Avant 
midi l'ennemi est en pleine retraite, abandonnant non sans de 
grandes pertes toutes ses positions. 

. Le 39% réduit à un millier d'hommes, rentre dans Hambourg. Le 
Maréchal, circonvenu par ceux qui lui ont caché les rapports du co- 
lonel et du grosjmajor^ en donna le commandement à un de ses aides- 
de-camp, gros major aussi. C'était une véritable disgrâce et une 
offense pour le major Gauchet. Notre nouveau chef s'appelait Bros- 
set, homme de bonnes façons, ne manquant ni d'esprit, ni d'ins- 
truction. Il était san3 doute mal avec le Maréchal, car l'occasion 
était belle pour lui donner le grade de colonel. M. Brosse t ne fut 
pas longtemps à reconnaître que le régiment et son ehef avaient 
été calomniés par des gens ayant intérêt à cacher leur impardon- 
nable incurie. Quant à l'afîaire du lieutenant des voltigeurs du 4*, 
il est pénible de l'avouer : sa faiblesse fut mise en évidence par l'é- 
nergie d'un de ses sergents. Lorsque ce sous-officier voit son lieu- 
tenant décidé à se rendre, même avant l'arrivée des Russes, et faire 
former les faisceaux, il déclare qu'il veut essayer d'échapper à l'en- 
nemi. 11 appelle à lui les hommes de bonne volonté et se met en 
marche à la tête d'une douzaine de voltigeurs. Il les dirige avec 
tant d'intelligence et de bonheur, il sait si bien leur communiquer 
son courage qull parvient à rejoindre le régiment après avoir plu- 
sieurs fois essuyé le feu de l'ennemi. Quelle leçon donnée à un vieux 
soldat par un jeune homme qui est à sa i^* campagne ! Le 39* 
n'avait pas perdu tous les hommes qui manquèrent aux premiers 
appels. Bon nombre rentrèrent les jours suivants. La perte totale 
s'éleva définitivement à 200 dont une grande partie étaient prison- 
niers. Le chirurgien Carlin fut de ces derniers. Il nous fut rendu 
à la paix. Bajau, sous-lieutenant de grenadiers, reçut une balle 



MÉMOIRES D*UN NANTAIS 447 

dans la bouche. Elle lui brisa je nesais combien de dents^et alla 
se loger dans les chairs derrière l'épaule gauche où elle est encore 
{i85i). 

Le 17 du même mois l'ennemi fit une nouvelle tentative pour 
8*emparer des iles. Moins meurtrière, elle fut plus infructueuse 
encore que la première. L'expérience acquise par raffaire du 3 fut 
mise à profit. Dix tonneaux remplis de fumier — à défaut de la 
terre qui était gelée — étaient disposés de manière à garantir les 
ponts contre l'enfilade de Fartillerie. On fit provision de grenades 
qu'on faisait rouler sous le pont au moyen de conduits fort, simples 
et ménagés à cet effet. Les tirailleurs russes, envoyés pour l'incen- 
dier commela première fois, furent cruellement maltraités et obligés 
de se soustraire par la fuite au danger qui les menaçait. Là s'arrê- 
tèrent les efïorts du maréchal Benigshen. Le retour d'une tempé- 
rature plus douce le força à retirer ses troupes des positions occu- 
pées par elles depuis que le fleuve était gelé. 

Dès le 10 février les officiers du ag* afiluaient dans Thôpital pour 
rendre visite à leurs camarades blessés. Mon lit était entouré une 
partie de la journée. Un capitaine, venu des gardes nationales de 
l'Aude^ était assis avec quelques autres, on s'entretenait des com- 
bats de la veille lorsqu'on annonce l'arrivée d'un blessé. C'était un 
douanier qui, récemment promu au grade de lieutenant, avait été 
placé dans la compagnie du capitaine dont je viens de parler. J'ai 
dit que les douaniers pouvaient être comptés au nombre des meil- 
leures troupes. Celui-là était une exception. Un peu avant son 
arrivée son capitaine nous racontait que dès les premiers coups de 
fusil il avait crié : sauve qui* peut 1 et aurait ainsi entraîné une 
partie de sa compagnie sans un sous-officier qui menaça de le 
tuer s'il recommençait. Peu de temps après une balle labourait le 
crâne de ce douanier. 11 était laissé pour mort sur le champ de 
bataille. Après la retraite des Russes on le ramassa en voyant qu'il 
respirait encore. Le chirurgien en chef interrompt sa visite pour 
aller voir le nouvel arrivant, qui est mis dans une chambre voisine. 
Lorsque le docteur rentre, le capitaine se lève et lui demande com- 
ment est le blessé. 

— « C'est bien grave, Monsieur le capitaine, répond le docteur 



448 MÉMOmeS D*UN NANTAIS 

qui croit voir dans cette demande une marque d'intérêt. — Pensez* 
vous qu'il en revienne? — Difficilement, mais rien n'est impossible 
à Dieu. Il peut faire des miracles. — Ah bien, vous allez voir que le 
bon Dieu va faire un miracle pour ce capon-li. » Cette sortie subite, 
inattendue, laissa le docteur stupéfait. Le douanier ne fut point 
favorisé d'un miracle. Il subit l'opération du trépan et mourut 
quelques jours après. 

Une grande quantité de blessures nécessitèrent l'amputation. 
Plusieurs de ces opérations eurent lieu dans la chambre où j'étais. 
Peu réussirent. Le sergent-major d'artillerie du ag* succomba le 
i8* jour après avoir été au mieux pendant 1 5 jours. On n'osa pas 
amputer d'Alméras, la fracture était trop près du corps. Dès ce 
moment sa guérison fut considérée comme impossible. Il mourut 
après trois mois de souffrances. On me permit de le voir lorsque 
je quittai l'hôpital pour achever ma guérison dans le logement 
qu*habitait mon capitaine. D'Alméras s'éteignit quelques jours 
après... » 

Les habitants d'Hambourg n'étaient plus obligés de nourrir les 
ofliciers. Au contraire, souvent ces derniers leur venaient en aide 
au moyen de leurs rations et des provisions qu'ils avaient pu faire. 
L'hôtesse de mon capitaine^ une dame et deux jeunes filles, accueil- 
lirent avec plaisir la proposition de me recevoir, c'était un certain 
nombre de rations en plus. Je marchais avec beaucoup de peine en- 
core. Ma blessure et ma jeunesse me rendaient intéressant, parait-il ; 
lorsque j'arrivai je trouvai la famille rangée sur mon passage. 

(A suivre). 




RÉCITS ET CONTES DE BRETAGNE (3') 



«^^«*^^MM^^WW^^'W«^^M^«^^P«^^«^«««^ 



(A M. ET M-* ARTHUR DE LA BORDERIE) 
Hommage respectueux. 



YVON LE PASSEUR 

OU LA LÉGENDE DU TRIEUX 



Le récit qui va suivre n'est pas une histoire, c'est un conte; mais 
le lieu où la scène se trouve placée m'a si bien semblé approprié 
aux vieilles légendes bretonnes que je ne résiste pas au désir de le 
raconter. Le voici : 

I 

D y a de cela longtemps, longtemps, alors que les feux-follets 
étaient encore aux yeux des paysans les âmes des morts errantes à 
travers la nuit, alors que les rois épousaient de simples bergères. 
Si vous voulez, j'appellerai le lieu de la scène comme il se nomme 
maintenant : Lézardrieux. 

Près de cette bourgade est un site superbe. Le Trieux promène 
ses ondes sinueuses entre deux rives aux fluics escarpés, couron- 
nées d'une maigre végétation où la chèvre vagabonde oserait à 
peine se suspendre. Le petit fleuve déroule son large ruban d'acier, 
caressant doucement les roches noirâtres qui le retiennent pri- 
sonnier comme pour obtenir d'elles sa liberté. Au moment où 
commence ce récit, le pays n'était pas aussi sûr qu'aigourd'hui. 
Des routes, des sentiers plutôt fort espacés étaient les seules voies 



450 YVON LE PASSEUR 

de communication. Incommodes le jour, ils devenaient dangereux 
la nuit. Enfin dans les ondes profondes du Trîeux vivait une bête, 
épouvantable qui, par ses cruautés et par les malheurs qu'elle 
occasionnait était Teffroi et la ruine du pays à bien des lieues à la 
ronde. C'était comme un énorme crocodile tout couvert d'écaillés 
noires sur lesquelles glissaient tous les projectiles. Trois grands 
bras émergeaient de cette masse informe et servaient à la béte, 
pour saisir sa proie. La tête était encore s'il se peut plus hideuse 
que le reste du corps : elle ressemblait à une tête de chien, mais la 
gueule était énorme et munie d'une double rangée de dents en 
haut et en bas, avec des yeux lançant des éclairs ; sur le sommet 
se dressait une grande crête de chair qui changeait de couleur 
suivant l'humeur du monstre. Dans le pays on l'appelait la « Bêle 
Noire » ou encore « Grippi ^ ce qui veut dire diable. 

Non loin de ce monstre vivait une fée qui, elle au contraire, était 
la providence du pays. Elle habitait dans la corniche de la tour 
de l'église ; le soir on la voyait voltiger paisiblement dans la viUe, 
dans la campagne, et nul ne songeait à s'en effrayer. Ses traits 
semblaient ceux d'une jeune fille, de grands cheveux blonds comme 
des épis mûrs retombaient en flots dorés sur son dos et sur ses 
bras effilés ; une tunique faite de feuilles de rose lui servait de vê- 
tement ; pour diadème, une couronne de bluets posée sur sa tète. 

Mais il parait qu'ici-bas le mal est tout puissant car la gentille 
fée était sous la domination de la « Bête-Noire». Tout en restant 
libre, la « Fée Blanche » devait observer certaines heures pendant 
lesquelles il lui était interdit de quitter sa retraite. Car alors le 
mauvais génie sortait en mugissant de son antre cherchant à la 
dévorer. La continuelle occupation de la « Fée Blanche > consis- 
tait à secourir les pauvres, à dénicher de ces misères noires, in- 
connues, où elle vetsait tous les trésors de sa bonté et de son cœur 
sans préjudice d'autres dons de toute sorte. Mais à l'heure où le 
soleil se couchait au milieu des nuages roses, à l'heure, où « le ros- 
signol, du fond des bois lance son trille », son pouvoir finissait et 
malheur à elle si elle s'attardait dans les chaumines. 



Y VON LE PASSEUR 451 



II 



Gomme le flot que le veot chasse 
Et qui vient à nos pieds mourir 
Ainsi dans ce monde tout passe !... 
Excepté le souvenir ! 

Pour traverser le Trieux d'une rive à i'autre,il n'y avait alors que 
des barques. Vue, entre autres, était conduite par un jeune Breton 
connu dans tout le pays pour sa force et sa hardiesse. Dans ses 
yeux brillait cet éclat de franchise et d'honnêteté qui est le fonds 
du caractère breton. De petite taille mais bien pris, son corps avait 
les mouvements etla souplesse d'un iélin. 11 avait vingt-quatre ans. 
Depuis plusieurs années, il s'était pour ainsi dire sacrifié dans ce 
dur métier de passeur en cet endroit dangereux. Mais I que lui 
importait I . . . N'avait-il pas perdu sa douce Marie-Jeanne, sa fiancéel 
L'imprudente, un soir qu'elle revenait des champs, elle avait voulu 
franchir le Trieux dans une barque, seule... Il était minuit... Tout 
à coup elle sent le frêle esquif se soulever, un bras énorme et 
visqueux entoure son cou. Elle pousse un cri de détresse et de 
terreur!.. Mais hélas I qui pourrait, qui oserait tenter de la délivrer 
de l'étreinte mortelle I Marie-Jeanne a été happée, dévorée sûre- 
ment par la « Bête-Noire )>. Et le pauvre Yvon, à cette sinistre 
nouvelle, est resté un mois durant fou de désespoir. C'est depuis 
lorsqu'il a embrassé son dur métier, mais il vit toujours du sou- 
venir de Marie-Jeanne ! . . . 



III 



Un soir, Yvon étant assis dans un creux de rocher près du 
Trieux, ses yeux erraient distraits le long des falaises incendiées 
par les rayons de pourpre d'un soleil ardent. L'image de la bîen- 
aimée vint flotter devant son regard ; Yvon se mit à chanter, d'une 



452 YVON LE PASSEUR 

voix chaude et sonore» une vieille chanson apprise sur les genoux 
de sa mère pendant les veillées d'hiver. Eveillé par ces notes vi- 
brantes, l'écho fidèle redisait ces paroles. 



I 



' Quand la nuit descend, o voyageur, 
Quand le hibou salue les ténèbres 
Ecarte-toi du gouffre du Trieux 
Qui cache un monstre de TEnler. 



11 



Qui cache un monstre de l'Enfer l 
Fuis aussi le chemin en croix 
Fuis le sombre carrefour 
Où le diable erre la nuit ! 



m 



Où le diable erre la nuit, 

Pour surprendre les voyageurs 

Et les conduire au sabbat des sorcières ! 

Fuis aussi Tabord des cimetières I 



IV 



Fuis aussi Tabord des cimetières 
Où rôdent les âmes sans prière 
Sans prière au clair de lune ! 
Unissant leurs plaintes au vent. 



Unissant leurs plaintes au vent ! 

Rentre chez toi à Tabri de l'orage 

A. genoux demande à Marie 

De garder ceux qui courent la mer perfide, 



* Traduit du bretoa. 

I 

I 



^VON LE PASSEUR 457 



VI 

De garder ceux qui courent la mer pertide, 
De sauver ceux que « Grippi » a happés! 
Marie obtient tout de son fils : 
Demande-lui des roses en hiver, 

VII 

9 

Demande-lui des roses en hiver 
Si ton cœur est pur tu les verras, 
Demande-lui les victimes de « Grippi t , 
Si tu es confiant, elle te les rendra ! 

Sa voix mourut^ étouffée dans un sanglot... Les dernières paroles 
de la chanson avaient, s'il se peut» ravivé sa douleur, la plaie tou- 
jours saignante de son cœur !... Yvon s'était redressé !... inquiet. 

La nuit tombait, le ciel était de plomb, le vent tiède tout à 
rheure soufflait, lourd et chaud... de rares étoiles piquées comme 
des diamants à la voûte sombre du ciel s'allumaient comme pour 
mieux faire ressortir l'obscurité croissante. De temps à autres, un 
gros oiseau de mer passait, effrayé... 

Yvon ne se trompait pas. Forage était proche, il allait éclater 
et menaçait d'être terrible. Peu à peu les barques, retenues seule- 
ment par une corde au rivage s'agitaient, s'entre-choquaient avec un 
bruit sinistre d'os qu'on broyc. La mer refluait vers l'embouchure 
de la rivière ; ses vagues^ grossissant toujours, s'écrasaient les unes 
sur les autres, rebondissaient furieuses sur les rochers et jetaient à 
Yvon, comme un défi, leur blanche écume. 

La lueur blafarde d'un éclair déchira le ciel. La foudre tomba avec 
un fracas épouvantable etfit voler en éclats un bloc de granit !... 

Yvon se signa trois fois et fut obligé d'escalader la falaise pour 
ne pas être englouti. Sous l'effort de la tempête une montagne d'eau 
grossie à chaque pas accourait de la mer. Il n'était que temps 
pour le (( passeur ». Ne pouvant se déployer entre les rives res- 
serrées du Trieux, la trombe avait une force devant laquelle rien 

TOME XIV. — DÉCEMBRE 1895 30 



454 YVON LE PASSEUR 

n'aurait tenu, Yvon habituée ces surprises avait eu soin de mettre 
sa barque à Tabri. Mais pourquoi reste-t-il ià^ toujours làP... 
Personne n'osera s'aventurer celte nuit, personne ne lui demandera 
à passer ! Il a son idée, le brave garçon, et il reste, semblant atT- 
tendre .. 

r 

Tout à t^oup au milieu des rafales de vent, dominant le rugisse- 
ment de la tourmente, un cri s*est fait entendre I... Lointain d'abord 
il se rapproche. . Yvon l'oreille tendue, retenant sa respiration, 
écoute... Il fait quelques pas et se penche vers le gouffre où la 
mer hurle déchaînée. Il écoute encore... Cette fois il en est sûr, un 
bateau est là, cherchant à avancer ! Il entend distinctement des 
crisconfus de détresse, des appels... Des êtres humains sont là^ 
guettés par deux morts horribles : le naufrage ou la « Bête-Noire * I 
(car ces jours de tempête sont des jours de fête). Se débarrassant 
de sa vareuse il court chercher sa barque : son parti est vite pris 
au brave Yvon. 

Le niveau de l'eau s'est tellement élevé qu'il n'a guère qu'à la 
pousser et la voilà à flot... De ses bras noueux il manie les avirons 
et la barque s'élance. Tantôt lancée sur la crête d'une vague, tantôt 
engloutie au fond d'un abime, rien ne Tarrête pourtant. Yvon sait 
qu'il y a des créatures humaines à sauver. . peut-être !... 

Enfm après mille efforts il approche. Quelques brasses encore et 
il va toucher aux naufragés. Un cri de joie cette fois laccueille et 
une corde lui est lancée ! Yvon ruisselant de sueur, saisit sans 
compter l'un après l'autre les naufragés et repart^ sabarque chargée 
à couler ! 

Pauvres gens ! vous n'êtes pas sauvés ! Et la « Bête-Noire '> ? La 
voici qui du fond de son gouf!re a entendu vos cris ! Avide de sang 
elle accourt pour dévorer, ses grands bras cherchent à saisir la proie 
qu'elle convoite. Les quatre personnes réunies dans la barque 
d'Yvon frémissent d'horreur I... Seul, Yvon est calme. Il rame ver^ 
la bête, arrive en face d'elle et tranche net un de ses bras d'un coup 
de hache... Aussitôt des cris surhumains s'élèvent, la mer se teint 
d'un sang noirâtre qui coule de la blessure. De ses deux autres 
bras le monstre bat les vagues avec fureur. D'un nouveau coup de 
hache, Yvon en abat un second, puis le troisième, et la « Bête- 



Y VON LE PASSEUR 455 

Noire r> à bout de forces écrasée, anéantie, s'engloutit au fond du 
Trieux pour n'en plus sortir ! Subitement l'orage se calme, le vent 
s'adoucit, les flots se retirent, et du haut du ciel la lune inonde 
de sa lumière pure et calme le fleuve tout à l'heure si agité.... 
Que s'est-il donc passé ? 



IV 



La nuit dernière, Yvon a eu un songe. Un ange lui est apparu, 
entouré d'une éblouissante auréole, tenant une crosse de diamants 
qui irradiaient de leurs feux toute la chaumière, le front ceint 
d'une tiarre d'or. Il a levé un doigt et le posant sur le front du 
« passeur » lui a donné b don de comprendre pendant un instant 
le langage des Elus : 

« Va! lui a-t-il dit d'une voix douce, bien plus douce que celle 
c de Marie- Jeanne, va I pendant que la a Fée Blanche » parcourt les 
« airs, chercher dans la corniche à gauche du clocher une hache 
<c en or. Cette nuit tu iras attendre des naufragés jetés sur les 
« rochers du Trieux. Tu les sauveras. Puis si lu vois apparaître la 
c< Bâte-Noire, sers-toi de ton arme ! Sois sans peur et obéis I Ton 
« sacrifice a touché Dieu et il m'envoie te récompenser I Adieu ! 9 

Et avec un léger bruit de ses ailes plus éclatantes que la neige, 
l'ange s*envola vers les Cieux. 



V 



Et maintenant que vous dirai-je si ce n'est qu'après avoir tué la 
<( Béte-Noire », Yvon, ayant dçposé sur le rivage les quatre naufra- 
gés dont il était le sauveur, vit apparaître devant lui... qui!... sa 
chère, sa belle Marie-Jeanne, plus radieuse que l'aurore, plus 
fraîche qu'une rose! 

Elle n'avait pas été dévorée par « Grippi » qui l'avait seulement 
changée en fée. C'était elle qui, pour éviter les atteintes de son 
mauvais génie s'était réfugiée dans le clocher. Les larmes qu'elle 
avait versées avaient formé une hache de l'or le plus pur. Dieu qui 



456 YVON LE PASSEUR 

ne voulait pas faire souffrir plus longtemps deux de ses enfants 
avait envoyé un de ses anges à Yvon, lui dire comment il parvien- 
drait à se débarrasser du'monstre. 

Cet ange c'était le grand saint Tuduald, patron du pays. Pen- 
dant la terrible lutte entre Yvon et la « Bâte Noire», DieuTavait 
placé près du « passeur » pour soutenir son courage et lui venir en 
aide, si celui-ci avait reculé.Grâce à la clarté que le glorieux évéque 
répandait autour de lui en restant visible pour Yvon seulement, le 
Breton avait pu diriger ses coups de hache vers le monstre. 

Dieu avait donné aux larmes de Marie-Jeanne tout pouvoir contre 
le mauvais génie. Ce qui prouve que les vraies larmes peuvent 
tout obtenir. 

Yvon^ sans le savoir, avait sauvé le fils du roi de « Goëlls » et 
trois grands seigneurs bretons. Le jeune prince demanda la main 
de Marie-Jeanne dont il était resté ébloui, mais la fée redevenue 
paysanne aima mieux son fidèle amoureux. 

Ils se marièrent et tout le pays fut convié à leurs noces. Le fils du 
roi les dota, un des gentilshommes leur fit bâtir un château, le se- 
cond leur offrit des chevaux splendides et enfin le dernier demanda 
d'être le parrain de tous leurs enfants. 

, Ils vécurent ainsi longtemps et goûtèrent le bonheur le plus 
parfait qu'on puisse rêver sur terre. 



VI 



Lézardrieux et toute la contrée recouvrèrent la tranquillité. On 
n'a jamais plus entendu parler de la « Bête -Noire » qui fut seu- 
lement blessée mais condamnée par Saint-Tuduald à ne jamais 
sortir de son gouffre. 

Mais maintenant qu'un superbe pont suspendu relie les deux 
rives du Trieux^ si vous y passez dans vos excursions, regardez le 
remous qui se forme sous vos pieds..., c'est « la Bête-Noire » 
qui s'agite au fond du gouffre et qui attend peut-être pour repa- 
raître que les fées reviennent sur terre et que Marie-Jeanne et Yvon 
descendent du ciel ! 

HeNIIY de FaRCY de MALNOë. 



POÉSIE BRETONNE 

(Dialecte de Vannes) 



t0*^t^^^^^^^>0^^0^^t^^^^^ 



MINOUR TRÊOURIN 



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^r>-^-i-4t=F=f=t^ I J /J | J^^ 



Mi -nour Bod-lan a Dré - ou - rin. Mi - nour 



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Bod-lan a Dré -ou -rin Mi-nourBod-lana Dré — ou- 



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^Rr-J I j^ 



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nn 



E la-rent e oé ur pautr fin. 



I . — Minour Bodlan a Dréourin (ter) 
E larent e oé ur pautr fin ; 

a . — Ur pautr fin ha sur n'en dé ket, 

E' klah tompein ma bet trompet 

3. — E klah 'n devout ur vinouréz, 

Ean en dès bet ur vigulez. 

4 . — Hag ur viguléz en dès bet. 

Ha n'hi dès chet a zaneget^ 



5. — Ha n'hi dès chet a zaneget, 

Nameit ur gobrig a biar skouet ; 



\ 



458 L»HÉRIT1ER DE TRÊOURIN 

6. — Nameit ur gobrig a biar skouet, 

Ha hoah n'en dé ket gouniet. 

7. — « Me Ferson, dein élarahet, 

« Ha m*hi hemér pé ne hrein ket. 

8. — « Y a kemér hi ha le vou fin, 

« Eit bout mestréz é Tréourin. 

9. — « É Tréourin mestréz e vou, 

« Mestréz perpet Iré mé viùou. 

10. — « Deustou n'en dé meit biguléz 

u D'id é talou ur vinourez. 

11. — « Dereit, Perrin, en alhuéieu, 

u Kerhet de choéj hou s'habideu. 

la. — « Ghoéjet er ré e garehet, 

« Pe ne hues chet a zaneget ; 

1 3 . — u Pe ne hués chet a zaneget, 

« Nameit ur gobrig a biar skouet 

i4. — ^< Nameit ur gobrig a biar skouet, 
u Ha hoah n'en dé ket gouniet. 




TRADUCTION 



L'HÉRITIER DE TRÉOURIN 



«^^t^ir«#«A^V«^^lM^IM^^^^^IM^^«#WM^^#«^ 



I. — On disait que le jeune Boland, héritier de Tréourin, était un 
garçon plein d'esprit. 

3. — Non ce n*est pas un garçon plein d'esprit : en voulant 
tromper il a été trompé lui-même. 

3. — En voulant épouser une riche héritière,iln*a épousé qu'une 
bergère. 

4- — Il n'a épousé qu'une* bergère, une bergère qui n'a pas de 
fortune ; 

5. — Une bergère qui n'a pas fortune, si ce n'est un petit gage 
de quatre écus ; 

6. — Un petit gage de quatre écus qui n*est même pas encore 
gagné. 

7. — < Mon bon recteur, dites-moi si je dois la prendre ou non. 

8. — « Oui^ prends-la et tu seras fin ; qu'elle soit maîtresse à 
Tréourin. 

9. — <( Quelle soit maîtresse à Tréourin pendant toute sa vie. 

10. — « Quoiqu'elle ne soit que bergère elle te vaudra une riche 
héritière. 

II. — « Prenez, Perrine, prenez les clefs, étaliez choisir vos 
habits ; 

la. — « Choisissez ceux que vous voudrez, puisque vous n'avez 
pas de fortune ; 

i3. — « Puisque vous n'avez pas de fortune; si ce n'est un 
petit gage de quatre écus ; 

i4. — <( Un petit gage de quatre écus qui n'est même pas 

encore gagné. 

Recueilli et traduit par Yan Kerhlen. 



«■«■■■■■■^■■■■^^■■^■^■■■r-r" 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 



Choses de Russie, par M. Norbert Lallié. — Lyon, Emmanuel 

Vilte, 1895, in-8^ 

Ce livre est certainement l'un des plus intéressants et des plus 
instructifs que Ton ait publiés sur la Russie pendant ces dernières 
années. Il a été écrit au moyen de documents nombreux, réunis 
avec beaucoup de soin et d'intelligence. Le style en est clair, na- 
turel, élégant. Il contient des récits très dramatiques qui dénotent 
un réel talent de narrateur. Je citerai entre autres le Meurtre d'A^ 
lexandre II, qui, à force de détails bien choisis, absolument histo- 
riques, a tout l'attrait d'un roman eir rappelle la manière d'Au- 
guste Thierry et de Mérimée. M. Norbert Lallié sait qu'on « pé- 
nètre rarement jusqu'à l'âme j», suivant la remarque de M*« de 
Staël, dans son livre de Y Allemagne, « quand on ne captive pas 
l'imagination par des détails simples, mais vrais, qui donnent la 
vie aux moindres circonstances. •> 

La partie principale de son ouvrage est la Lui te du Tsarisme et du 
Nihilisme. Les abus du gouvernement autocratique et le fanatisme 
féroce, mais quelquefois héroïque, des sectes révolutionnaires y 
sont jugés par un esprit large et avisé. On y trouvera bien des 
renseignements nouveaux, bien des faits ignorés du grand public 
et même des érudits. 

Les études sur les Contes populaires slaves sont faites avec mé- 
thode et en donnent une notion très exacte. Les chapitres inti- 
tulés les Busses jugés par Joseph de Maistre montrent la perspicacité 
de cet homme extraordinaire dont les idées sont discutables, mais 
dont le génie ne l'est pas. Joseph Rousse. 



* * 



Lettres écrites de 1809 a i8a8, par la comtesse de Bizemont au 
comte de Bruc de Livernière et publiées par le ba,ron Gaëlan de 
Wismes. — Vannes, librairie Lafolye, i895,in-8°, 38 pp. 

Quand la comtesse de Bizemont envoyait à son gendre le comte 
Pierre de Bruc, ancien général royaliste pendant les insurrections 



NOTICES ET COMPTES RENDUS • 461 

de rOuest, les lettres que vient défaire imprimer M. le baron 
Gaétan de Wismes, elle ne se doutait guère que ces pages seraient 
un jour livrées à la publicité. 

Leur intimité véritable est aujourd'hui une des causes de leur 
intérêt pour nous. Elles sont écrites à la diable par une femme de 
beaucoup d'esprit, de bon sens et de cœur, dont le regard perçant 
observe tout autour d'elle. Il y est question de tout, de la politique, 
de la religion de Mahomet, de la cherté des loyers et des vivres, des 
impôts, des nouvelles du monde et delà cour. Le récit d'un voyage 
au Mont-Dore est fort piquant et curieux. 

M. de Wismes a eu raison de tirer de ses archives ces lettres 
adressées à son grand-père. Elles donnent de bien des choses une 
idée plus juste que certains ouvrages laborieusement et solennel- 
lement écrits. Joseph Rousse. 



Histoire de la. Vendée militaire, J. Crétineau-Joly. — Edition 
nouvelle et illustrée, enrichie d'une carte en couleurs et de su- 
perbes portraits et dessins, annotée et augmentée d'un 5* vo- 
lume par le R. P. J.-E.-B. Drochon, des Augustins de l'Assomp- 
tion. — Paris, Maison de la Bonne-Presse, 8, rue François P^ 

Jamais peut-être les récits de la guerre de Vendée n'ont été aussi 
en vogue aujourd'hui. Chaque année, de nouvelles publications 
viennent enrichir les annales de la Grande guerre, et se succèdent sans 
relâche, de plus en plus nombreuses, de plus en plus recherchées ; 
l.es érudits tirent au fond des archives une foule de documents 
inédits et mettent peu à peu en lumière les moindres détails de la 
guerre des géants ; nos artistes, à chaque Salon, font revivre sur 
leurs toiles les épisodes les plus émouvants de ce grand drame ; 
des .statues s'élèvent à la gloire des héros; enfin, amis ou ennemis, 
tous se passionnent également pour cette crise sublime de notre 
histoire nationale. 

Bien des raisons, hélas, font que l'esprit se reporte avec plaisir 
vers la glorieuse épopée des défenseurs de Dieu et du Roi . Mais, 
dans la plupart des récits, l'enchaînement est difficile à saisir. Les 
pages immortelles de Madame de la Rochejaquelein nous trans- 
portent en pleine guerre de la Vendée ; nous voyons fidèlement 



462 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

tout ce que la marquise en a vu. Mais ce n'est qu'un côté du ta- 
bleau. Essayez d'analyser ses Mémoires, de retrouver les actions 
séparées des divers corps d'armée ? le fil vous échappe. C est qu'il 
n*est pas aisé non plus de suivre la marche de ces armées qui 
apparaissent soudain dans une victoire, disparaissent le lendemain 
pour revenir huit ou dix jours après sur un autre point où le ras- 
semblement est annoncé. 

Seul M. Crétineau-Joly a eu la patience de composer Y Histoire de 
la Vendée miliiaire. Cet ouvrage est donc le livre nécessaire, la 
base de toute lecture sérieuse sur ce sujet. Cinq fois réédité, il est 
devenu si rare que nous devons regarder comme un événement 
heureux la nouvelle édition publiée sous la direction du R. P. 
Drochon, des Augustîns, par la Maison de la Bonne Presse. 

Cette nouvelle édition transforme tout à fait et très avantag^çu- 
sement l'œuvre de Crétineau-Joly. Au lieu des anciens petits vo- 
lumes, beaucoup trop condensés de texte, nous avons de belles 
feuilles in-8<», bien imprimées et illustrées de nombreuses gravures 
qui viennent de page en page éveiller l'attention et piquer la curio- 
sité . C'est une précieuse galerie de portraits que celle du marquis 
de Chauvelin Elle fut dessinée en 1826, au château de Clisson, par 
M"* de la Riboisière, sous les yeux de la marquise de la Roche- 
jaquelein, sa mère. Bon nombre de combattants de la Vendée exis- 
taient encore, et si trente années de travaux des champs avaient 
un peu changé leur allure guerrière, on retrouve souvent dans 
leurs traits ce caractère de bravoure et d'énergie farouche qui sied 
bien à nos rustiques héros. Il y a dans ces dessins une vérité, un 
réalisme qui nous charme bien autrement que les poses empha- 
tiques et théâtrales données aux généraux vendéens. 

Les estampes du temps sont curieuses, citons seulement celle 
qui représente Henri delà Rochejaquelein escaladant les murailles 
de Thouars en grimpant sur le dos d'un paysan et an'achant, 
pierre par pierre, la crête du mur. Les aquarelles de M. de Com- 
bourg, très pittoresques, nous font connaître les points les plus cé- 
lèbres de la Vendée militaire. 

Sur une grande carte sont notés, en couleur, le champs de ba- 
taille ; les positions occupées par les différents corps d'armée sont 
marquées par les noms des officiers supérieurs qui les com- 
mandaient. 

Le 1«'' volume nous conduit jusqu'à la bataille de Savenay. Grâce 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 463 

au luxe de Tédition, cet ouvrage dont le prix est néanmoins peu 

élevé, sera vite enlevé, car s'il convient aux personnes d'études, il 

est parfaitement fait aussi, avec ses nombreuses illustrations, pour 

prendre rang dans la bibliothèque des jeunes, qui ne trouveront là 

que de beaux exemples et de saines inspirations. 

j-i* 



* 



Les Saintes de la Bretagne, du R. P. Albert Le Grand, avec intro- 
duction par Ch. Le Goffic. {Nouvelle Bibliothèque populaire, 
éditée par Henri Gauthier, à Paris). 

Dans l'introduction de son précédent volume, de la même Bi- 
bliothèque, M. Ch. Le Goffic écrivait : € On trouvera, dans un se- 
« cond volume prêt à paraître, les renseignements généraux sur 
« ces vies des saints et saintes de Bretagne^ dont la plupart ne 
♦ figurent point dans le calendrier romain et dont le culte ne laisse 
« cependant pas d'être reçu du clergé. » Avant de donner au public 
la fine fleur de l'hagiographie féminine d'Albert Le Grand, notre 
aimable confrère caractérise, en effet, ces saints autochtones aux- 
quels la Bretagne est inébranlablement attachée, les guérisseurs, 
les protecteurs du pauvre, les patrons de la vie des champs, — tous 
« bons 9, dans le sens d'utiles, espoir persistant et suprême re- 
cours du peuple breton. 

Dans le précieux recueil du religieux morlaisien^ M. Le Goffic a 
choisi sainte Nennok, sainte Ursule, reine de Bretagne, fondatrice 
d'un ordre célèbre, qui répandit pour la foi son sang et celui des 
onze mille vierges, ses compagnes ; la bienheureuse Ermengarde 
d'Anjou, qui fit une des premières le pèlerinage de Terre-Sainte ; la 
bienheureuse Françoise d'Amboise, qui échangea le manteau de 
cour de la duchesse de Bretagne, contre la robe de bure des Car- 
mélites. M»'' Richard, archevêque de Paris, professe une dévotion 
particulière pour la duchesse Françoise, dont il a réimprimé la Vie. 
Mais ceux qui possèdent la brochure, autrefois éditée à Nantes 
par le vénérable prélat, aimeront à retrouver, dans la Xouvelle Bi- 
Uiothèque Populaire^ le texte authentique d'Albert Le Grand, tout 
pétri de naïveté touchante, tout parfumé d'onction suave. 
M. Le Goffic a grossi son opuscule de la Notice sur la fondation 



494 NOTICES Et COMPTES RENDUS 

» 

tie Sotre-Dame du Folgoôt et le sublime idiot Salaùn. Il a pu repro- 
duire, in extenso^ ce petit chef-d'œuvre de trois pages. Et je ne *> 
le chicanerai pas d'avoir modernisé quelques mots — mis par 
exemple c voisinage », au lieu de 4 voisiné », — tant je suis heureux, 
avec tous les Bretons, de relire, grâce à lui, Albert Le Grand dans 
une édition populaire. O. de Gourcuff. 



i 



* 



Quelques rimes pour quelques-u.^s, par Vincent Le Govec. — 
Nantes, imprimerie Emile Grimaud, 1896. 

Chaque année voit éclore de nouveaux poètes bretons. Nous ne 
connaissions pas M, Le Govec si ccltisant d'aspect, mais nous 
lirions ses vers signés d'un nom étranger ou d'un pseudonyme, 
que nous ne pourrions hésiter sur leur provenance. 

Les douze pièces qui composent ce petit livre sont pleines en 
effet de la piété, de la franchise, de l'honnêteté bretonnes. C'est chez 
les pauvres, les humbles, les laboureurs du sol ou les marins de la 
côte que M. Le Govec aime à trouver ses modèles. Il est plein de 
pitié aussi pour les animaux, victimes de l'homme : ses vers sur le 
dernier effort de Tamerlan, cheval de guerre, ou la mort d'un vieux 
coq me plaisent entre tous. 

M. Le Govec nous doit un livre après ce livret. Le poète qui a 
modestement aligné « Quelques rimes pour quelques-uns » ne tient 
pas aux vains succès, mais il mérite de s'adresser au public. 

O. DE G. 






Quelques vers du comte X. de Bellevue sont toujours agréables 
à lire pour le sentiment qui les anime et le style qui les pare. 
Le dernier envoi de cette muse aimable est adressé « aux nou- 
velles cloches de Châteaubriant ». Après le poème de Schiller et 
des volumes entiers de deux Bretons, MM. Tiercelin et de la Gras- 
serie, le comte X, de Bellevue a trouvé des expressions neuves 
pour caractériser les Cloches : 

Oisoaux de bronze en vos ca^es do pierre, 

Dites nos fêtes et nos deuils, 

Chantez pour les bercraiiï, cliautoz pour les cercueils. 



s. 



NOTICES ET COMPTES KENDUS 45d 

Que votre incessanto prière, 
Salut d*arrivée oud*adieu. 
Monte jusqu'au trône de Dieu ! 

Ces beaux vers tintent à mon oreille, en même temps que les 
robustes accents de la Savoyarde. O. de G. 

La France cimÉTiENNE daxs l'histoihe. — Paris, librairie 

Firmin-Didol et G'% 1896. 

Pour commémorer le 14« centenaire du baptême de Clovis, la 
maison Firmin-Didot publie un magnifique ouvrage, la France 
chrétienne, dû à la collaboration des meilleures plumes chrétiennes 
et françaises de ce temps . ^ 

S. Em. le cardinal Langénieux, le successeur de saint Remy, «le 
gardien du baptistère national », comme il se désigne lui-même, a 
écrit la magistrale introduction de ce livre qui commente perpé- 
tuellement l'adage latin « Gesia Dei per Francos >/, Le R. P. Bau- 
drillart, de l'Oratoire, auteur d'un des plus notables chapitres, 
« la France catholique en face du protestantisme au XVP siècle », 
a assumé la direction de l'ouvrage — tâche délicate, admirable- 
ment remplie. 

Chacun des distingués collaborateurs a été interrogé selon sa 
spécialité reconnue. Oui pouvait mieux parler de l'avènement des 
Capétiens que M. Marins Sepet ; de Gerbert, le premier pape fran- 
çais, que M. Lecoy de la Marche; de Saint-Louis, que M. Wallon; 
de. Jeanne d'Arc, que M. le marquis de Beaucourt ; du XVII* 
siècle chrétien, que M. René Doumic; du XIX% que M. Ollé-La- 
prune? 

Deux éminents académiciens sont entrés en lice : M. le marquis 
de Vogue, pour chanter l'hymne des Croisades ; M»"" Perraud, le 
nouveau cardinal, pour louer noblement le grand Français d'A- 
frique, héritier de saint Augustin, Ms^Lavigerie. 

M. Léon Gautier a cédé les Chansons de gestes à M. l'abbé Klein 
mais ne se réservait-il pas cette épopée vivante La Chevalerie^, Les 
Mystères ont été présentés par M . Petit de Julie ville avec une ad- 
miration qui n'exclut jamais la justice. 

Sans parler de M*"^ d'Hulst, devenu depuis des nôtres qu'il est 



460 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

député de Brest, nous aimons à retrouver dans cette glorieuse 
phalange deux Bretons : M. Tabbé Duchesne, directeur de TEcole 
française de Rome, qui a étudié avec son impeccable science his- 
torique la Gaule chrétienne sous V Empire romain; M. A. Rebelliau, 
sous-bibliothécaire de l'Institut, un des plus dignes critiques de 
Bossuet, à qui la Chaire chrétienne du A7A'« siècle a ouvert ses splen- 
deurs. Magnifiquement écrite, imprimée et illustrée, La France 
chrétienne est plus qu'un beau livre, c'est un acte de foi. 

O. DE GOURCUFF. 

Le duc de Mercœur, d'après des documents inédits, par F. 
Jouon desLongrais. — Saint-BrieuC; imprimerie R.Prudhomme. 

1895. 

• 

€ Avec Mercœur tout est sujet d'étonnement », dit très bien 
M. Joùon des Longrais, en une phrase de cet opuscule plus 
substantiel que bien des ouvrages. Ce sont les inconséquences 
du personnage, absolument inférieur au rôle de chef de la Ligue, 
que notre très érudit confrère expose d'après des documents tirés 
des Archives du Parlement de Bretagne, des Archives d'Ille-et- 
Vilaine, de la Bibliothèque nationale et aussi d'après une enquête 
historique, conduite avec beaucoup de sagacité. Nantes est un 
peu sacrifiée à Rennes dans cette étude ; les Nantais n'en liront 
qu'avec plus d'intérêt les passages concernant la militante du- 
chesse de Mercœur et la petite cour de pédants et de poètes qui 
fréquentait l'hôtel de Briord. Le duc do Mercœur protégea les 
lettres ; lui pardonnerons-nous en faveur des Muses de n'avoir été 
ni bon Français, ni vrai Breton ? O. de G. 






Ethentïes Nivernaises 1896, par Achille Millien. — En 
Nivernais, chez tous les libraires. 

L'an dernier, je louais M. Achille Millien d'avoir restauré cette 
jolie mode des Etrennes. Succès oblige; et, pour 1896, l'excellent 
poète nous donne un volume plus intéressant encore et plus gra- 
cieux que lo précédent. M. Millien a cette supériorité sur les an- 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 4C7 

ens auteurs ou éditeurs dCEtrennes^ que poésies et contes, sou- 
venirs et biographies sont de son cru, à lui tout seul. Comme il 
aime sa province, comme il la fait aimer ! Le lettré de la Terre natale 
nous attendrit sur une vieille chanson populaire, «< La complainte 
de Jean Renaud >. Il nous présente les artistes de son pays, qui 
ont illustré de croquis originaux son livre, dont la couverture est 
élégamment ornée des produits de la céramique nivemaisc. Je 
répète mon cri : A quand les El rennes bretonnes? 

O. DE G. 

STArvcES A G. Leopardi. — Ultima verra, par Auguste Lacaussade, 

Paris, Alph. Lemerre, éditeur, 1896. 

L'éminent traducteur de Leopardi, M. Lacaussade, a senti lo 
besoin d'interroger le grand poète italien sur les problèmes de la 
vie future. Dans de belles stances Ultima verba qui soutiendraient 
la comparaison avec les Novissima verba de Lamartine, il oppose au 
néant, désespérante conclusion des efforts de son modèle, ces con- 
solations et ces recours, l'Amitié, la Poésie, Il regarde plus haut. 

Éire seul y toujours seul, seul avec sa pensée, 
Se nourrir de son cœur et de son cœur mourir. 
Refouler dans son sein sa tendresse offensée, 
O vide ! et que Dieu seul ici-bas peut remplir I 

Brizeux, qui lui aussi fut mordu par le Doute et regretta la foi 
du charbonnier, Brizeux. l'alni de M. Lacaussade, aurait signé 
ces nobles vers où le poète traduit les tourments du penseur. 
Hélas ! nous n'avons pas les Ullima ver bu de Brizeux. 

O DE G. 

Le Siège de Paris et la Commune. — Lettres d'Hippolyte Lucas 

à sa famille. 

La Nouvelle Revue rétrospective a récemment publié les lettres 
qu'Hippoly te Lucas, alors bibliothécaire à l'Arsenal, adressait à sa 
famille pendant le siège. Ces lettres, pelures d'oignon, emportées 



468 NOTICES ET COMPTES RENDUS 

par ballons montés, au delà des lignes prussiennes, vers la Breta- 
gne, ont conservé à 25 ans de distance, toute l'intensité des choses 
vues, et elles respirent cette belle humeur au milieu du danger, 
qui a été le trait caractéristique de cette époque tragique : < — c J e 

< déjeune, écrit ftippolyte Lucas, à la date du 3 octobre 1870, en 
« trempant des croûtes sèches dans un verre de vin, et je ne m'en 
€ porte pas plus mal. On veut nous faire cuire dans noire jus. Le 
f jus n*est pas gras, mais je serai dur à cuire. > 

La question des côtelettes avait son importance en ce temps-là . 
Hippolyte Lucas en avait trois, qui marinaient dans du vinaigre, 
et qu'il conservait précieusement en prévision des jours pires. — 
€ J'ai presque envie, s'écrie-t-il, dans l'un de ces épanchements 
intimes, d'inviter le ministre de l'instruction publique à déjeûner!» 

Il aurait bien voulu, le gourmand, joindre à ces côtelettes un 
fromage de Hollande, mais le gouvernement s'en réservait la dis- 
tribution. € Je ne puis pourtant pas, dit-il, aller demander un 
fromage de Hollande au général Trochu. » 

La détresse augmente, et avec elle le danger, notre bibliothé- 
caire poète ne se décourage pas plus que Paris tout entier, et il 
adreese à sa femme ces lignes pleines de patriotisme relevées à la 
fin par une légère pointe d'humour : 

€ L'armistice est repousse, nous retombons impitoyablement 
« dans la guerre, et c'est, je crois, ce qu'il y a de mieux pour l'hon- 

< neur de la France. Nous serons probablement bombardés ces 
€ jours-ci. Je ne m'en effraie pas, et je préfère à une paix honteuse 
€ tous les dangers que nous pouvons courir. Tout ce qui me reste 
^ de vieux sang français et breton dans les veines se révolte à la 
f pensée que nous subirions, sans nous être défendus jusqu'à la 
€ mort, les conditions de la Prusse. Résignons-nous, la seule chose 

< qui me serait désagréable serait de mourir de faim à une époque 
€ de ma vie où, par contradiction, j'ai plus d'appétit que jamais ». 

Le bombardement a lieu ; les obus tombent autour de l'Arsenal, 
il y a des victimes. Hippolyte Lucas n'abandonne pas son poste 
de combat, il se tient dans la salle de lecture de la bibliothèque, 
sans feu, enveloppé dans une couverture de rempart, comme un 
capitaine de navire sur son banc de quart. 

< Tout cela n'est pas gai, écrit-il, mais on ne pense pas à capitu- 
€ 1er, on ne pense qu'à sortir pour faire payer à l'ennemi son au- 
« dace et ses ignominies. » ^ 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 469 

C'était en effet le sentiment général, malheureusement les souf- 
frances vaillamment supportées ne purent éviter à la population 
la honte d'une capitulation. Hippolyte Lucas, en annonçant cette 
funeste nouvelle, écrit gravement, sobrement, gardant cette fois 
SCS réflexions pour lui, comme il convient en d'aussi douloureuses 
circonstances. Ajoutons que le bibliothécaire poète qui commu- 
niquait ainsi ses impressions à sa famille, au jour le jour, et qui 
composait, dans les heures de trêve, des odes vengeresses contre 
les AUemcmds, retrouvées depuis dans ses papiers, savait être 
homme d'action, le moment venu, et que^ dans les derniers jours 
de la Commune, il ne contribua pas peu, avec l'aide de plusieurs 
de ses collègues, à protéger la bibliothèque de l'Arsenal contre 
l'incendie, donnant, le premier, l'exemple de la vigilance et du dé- 
vouement . Mais il ne songea pas à parler de cela dans ses lettres. 

Jean de Kerjean. 

La vallée des Colibris, par Lucien Bîart. — Ln vol. in-4** oméde 
32 gravures d*après Mucha. — Marne et Fils, éditeurs à Tours. 

Il y a longtemps que la réputation de M. Lucien Biart n'est plus 
à faire . Chacun le connaît comme un merveilleux conteur, comme 
un romancier plein de verve et d'imagination. On sait moins qu'il 
est encore un voyageur hardi et un très sérieux érudit. Ses travaux 
sur l'Empire des Aztèques lui ont conquis une place très honorable 
parmi les savants. Il connaît à merveille le Mexique ancien et 
moderne. La Vallée des Colibris est donc plus qu'un livre récréatif, 
c'est une œuvre vécue et instructive. Certainement, les situations 
dramatiques n'y manquent pas, et les lecteurs suivront avec un 
intérêt véritablement palpitant les péripéties du voyage de Luis et 
de Nita, leurs luttes contre les bêtes fauves, contre les Comanches 
féroces et les Apaches indomptables. Mais, qu'ils le sachent bien, 
il y a dans ce livre un mérite de plus que celui de la simple ima- 
gination, il y a celui de la vérité On s'apercevra que l'auteur con- 
naît à fond la vie dont il parle, qu'il a vu les paysages qu'il décrit, 
qu'il a vécu avec les gens et avec les choses. Et de tels livres n'ont 
pas besoin d'être recommandés. M. Mucha s'est révélé artiste d'un 
talent remarquable dans les 32 belles compositions qui animent 
ce récit. 

TOMB XIY. — DÉCEMBRE 1895 31 



470 NOTICES ET COMPTES RENDUS 






Trémor alx mains rouges, par Henry de Brîsay, — Ua vol. în-4", 
orné de 17 gravures sur bois d'après les dessins de Zier. — 
A. Mameet Fils, éditeurs à Tours. 

Trémor aux mains rouges î Le titre sonore et tragique est bien 
celui qui convient au livre. 

En des pages pleines de verve et d'émotion, l'auteur, Henry de 
Brisay, nous conte, dans le cadre si pittoresque de la guerre de 
l'indépendance de rAmérique, une merveilleuse aventure. 

Sur un fonds historique et dans une période qui se termine à la 
capitulation de York-Town, le drame nous fait palpiter avec les 
malheurs de Louis-René de Lancieux et les forfaits abominables 
du traître Mornas. Malgré les espions, les Anglais, les Peaux- 
Rouges, rhéroïque enfant parvient à retrouver son père et à sauver 
Tarmée. 

On ne pense plus guère aux beaux faits d'armes de nos glorieux 
soldats d'autrefois qui arrosèrent de leur sang le frêle rameau de 
la liberté américaine ; Trémor aux mains rouges est à la fois une re- 
vanche pour les oubliés et une patriotique leçon pour les jeunes, à 
qui Ton apprend trop souvent que l'histoire de France commence 
à la prise de la Bastille. 

De plus, le livre peut être mis entre toutes les mains, ce qui est 
rare par le temps qui court. 

Zier a semé dans ce texte de merveilleuses compositions. 

Citons encore, parmi les livres d'étrennes de la maison Marne, 
une traduction nouvelle, par M. Hérold, du touchant roman de 
Miss Cummins Mabel Vaughan^ et une saisissante histoire de marins 
Les trois disparas du Sirias^ due à la plume alerte de notre compa- 
triote breton, M. Georges Price, et très bien illustrée par Zier. 

• * 

Contes et légendes d'Egypte par G. Nicole. — Un vol. in-8* cava- 
lier, illustré par Riou. Paris J. Hetzel, éditeur 

L'antique Eg^'pte, exhumée par Mariette-Bey et par ses succes- 
seur français, a le privilège d'éveiller l'attention des amateurs 



NOTICES ET COMPTES RENDUS 47 i 

d'histoire encore imparfaitement explorée. On Tétudie plus dans 
son passé que dans son présent, dans ses anciennes coutumes 
reconstituées que dans ses mœurs actuelles. Le livre de M. G. 
Nicole, plein de couleur locale, avec un bon nombre d'histoires 
plus intéressantes les unes que les autres, nous fait pénétrer dans 
l'Egypte contemporaine, et Ton ne saurait rêver un meilleur gnide. 
Aussi les contes et Légendes (V Egypte sont-ils d'avance assurés du 
succès, grâce à leur variété d'abord, grâce aussi à une profonde 
connaissance du mystérieux pa^'s des fellahs et des momies. 

Riou, qui a illustré ces contes, connaît admirablement l'Egypte ; 
il a fait montre d'autant de science que de talent. 

L'Ile a Hélice, par Jules Verne. — Un beau volume grand in-8, 
illustré de 8i dessins de L. Benett, dont 13 grandes chromotypo- 
graphies, une carte en couleurs et deux en noir. Paris, J. Hetzel, 
éditeur. 

L'inépuisable et merveilleux conteur dont l'œuvre est si consi- 
dérable et si appréciée, notre compatriote Jules Verne, s'est encore 
surpassé dans son nouveau volume, Vile à Hélice. C'est un curieux 
et palpitant voyage, à travers le Pacifique, accompli dans des con- 
ditions étranges, à bord d'une île flottante, faite de main d'homme, 
et dirigeable, habitée par des archi-millionnaires qui s'offrent cette 
énorme fantaisie : un monde en petit où se développent bientôt les 
passions humaines, dans toute leur violence, pour aboutir à un 
drame inattendu. Hâtons-nous de dire que l'élément joyeux et 
comique tient une grande place dans le récit, et que jamais l'au- 
teur de tant de livres célèbres ne montra plus de verve et de bonne 
humeur. On reste confondu devant tant d'invention et d'ima- 
gination. 

Benett, dans son illustration, s'est surpassé ; il a su montrer 
sous tous ses aspects cette île merveilleuse. Nombre de ses dessins 
sont de véritables tableaux. 



Le Gérant : R. La^folye. 



Vannes. — Imprimerie LAFOLYE, 2, plaee des Lices. 



TABLE GÉNÉRALE DU VOLUME 

ANNÉE 1895. — SECOND SEMESTRE 



JUILLET 

I. — Notes d'histoire sur renseignement en Bretagne : Le collège de 
Vitré avant la Révolution, — L*abbé Tu. Sevaille, licencié 
ès-lettres, professeur d'histoire, 5. 

11. — Histoire de Pkabihan arrondissement de Lannion canton de 
Lézardrieux (G.-du-N). (suite). — L'abbé Yves-Marie Lucas, a3. 

III. — Les premières années de la dachesse de Berry (suite). — L. Ciife- 

RUBiNi, ai. 

IV. •— Les Grandes Seigneuries de Haute- Bretagne, comprises dans le 

territoire actuel du département dlUe-et-Vilaine (suite). — 
L*abbé Guillotik db Gorson, chanoine honoraire, 4o. 

V. — Po&siE BRETONNE : Ghausous populaires bretonnes, (dialecte de 
Vannes), Erverh iouank dissent, — Yan Kerhlbn, 50. 

VI. — Poésie française^ par Hippolyte Lucas, 54. 

Vil. — Récits et nouvelles : Fantik ar Bleuenn, conte "breton. — Henri 
DE Farcy, 57. 

Vlll. — Notices et Gomptes rendus : La noblesse de Bretagne^ notices 
historiques et généalogiques, par le marquis R. de TEstour- 
beillon, précédées d'une introduction» par le vicomte de 
Lisie ; L'ancienne paroisse de Carenioir, par M. l'abbé Le 
Glaire. Arthur de la Borderie de l'Institut. — Histoire phi- 
losophique et littéraire du Théâtre français^ depuis son origine, 
par Hippolyte Lucas. — Répertoire général de Bio-Bibliogra^ 
phie bretonne, par René Kerviler ; La lithographie, par Henri 



TABLE GÉNÉRALE 478 

Bouchot ; Le vicomte de Toustain de Richeboarg et la seigneurie 
de la Grée de Callac^ par le comte de Bellevûe; Méli-Méh ! 
poésies par H. Remy de Simony ; Le voile de flamme^ nou- 
velles poésies par Madeleine Lépine ; Mademoiselle Colette, 
par Camille Natal ; Anihyme-Denis Cohon, ëvèqueet comte de 
Dol, son rôle pendant la Fronde par M. Charles Robert de 
rOratoire ; Inventaire des archives des châteaux .bretons, m : 
Archives de la seigneurie de la Morlaye, au château du Lou, en 
Mauron I51à-Î8î5, iv : Archives du château de la Maillardière 
en Vertou (i3i5-i7i8, publiées par le marquis de FEstour- 
beillon : Miss Recordinett, aventures cyclistes, par Léon Mi- 
chaud-d*Huipiac ; Légendes et curiosités des métiers, VI-VIl ; 
Les Cordonniers et les Chapeliers, par Paul Sébillot. O. de 
GouRcuFF ; — Le Livre cTor de Bretagne ; la Bévue indépen^' 
dante\ Le Livre du siècle, 65-84. 



AOUT 



I. — Henri IV et Catherine de Parthenay. — Le comte de Chabot, 85. 

II. — Variétés historiques : Le marquisat de Caradeuc, — Louis de 

Ville as, 99. 

III. — Souvenirs de mon bataillon^ notes d'un caporal aux volontaires 

de l'Ouest. — Marquis des S***, 106. 

IV. — Poésie bretonne : Gwers Kaêra ira eo *nem glevet ! — Barde du 

MàNEZ-BRé, i3o. 

V. — Le pèlerinage de Bernadette. — Comtesse Olga, 187. 

VI. — Notices et Comptes rendus : Quiberon 1795, (la Bataille et le 
Martyre), J. Bulâon. — Conte de Noêl^ pièce en un acte en 
vers de M. Maurice Bauchor ; Légendes et curiosités des métiers, 
par Paul Sébillot. (VIII. Les Pâtissiers. IX. les Bouchers); 
L'instruction publique et les écoles à Brest avant 1789^ par le 
par le docteur A. Corre ; Sauvée ! par A, Schalck de la Faverîe, 

0. DE GoURCUFF, l49-l63. 

Le génie Breton, i63. 



474 TABLE GÉNÉRALE 



SEPTEMBRE 



I. — Etudes historiques : La Bretagne sous Lom& XVI (i 774-1 785). — 
Cii. DE Calant, i65. 

H — Le^ grandes seigneuries de Haute- Bretagne ^ comprises dans le 
territoire actuel du département d*Ille-et-Vilaine (suite), — 
L'abbé Guillotin de Gorson, chanoine honoraire, 179. 

III. — Les premières années de la dachesse de Bérry (fin). — L. Ché- 

RUBiNi, 195. 

IV. — Récits et contes de Bretagne : La veillée terrible, récit de ma 

grand' mère, 209. 

V. — Souvenirs de mon bataillony notes d*un caporal aux volontaires 
de l'Ouest. — Marquis des S***, a 16. 

VI. — Pardon sant Koneri. — Laouenamq sant Ervoan, aai . 

VII. — Le Pardon de chez nous, — Jan Vian, aaô. 

VIII. — Poésies françaises : En août, — Sylvane, 229. 

Le psaume des malheureux. — Joseph Rousse, aSo. 

IX. — Nos poètes bretons : Victor Drouyer. — Adolphe Orain, a3a. 

X. — Notices et comptes rendus : Le Mont Saint-Michel, d'après ses 
anciens registres paroissiaux ( 1600-1800} , par M. Tabbé Pàris- 
Jallobert; Les défenseurs du Mont Saint^Michel (1450-17 17), 
par le vicomte 0. de Poli ; Ephémères, poésies, par le vicomte 
de Golleville ; Documents de criminologie, recherches sur Far- 
chéologie criminelle dans l'Yonne, par le D*" Marty ; Légendes 
et curiosités des métiers, par Paul Sébillot. X. les charpentiers 
et les menuisiers ; Vidée de Dieu en nous, notes de spiritualité 
(par le R. P. Lécuyer) , publiées par le R. P. Libercier ; 
Jeanne dArc et pacte avec le Dieu sauveur. Un grand papet 
Léon XIII, deux brochures par M. E. de Villedieu ; Les Etals 
de Bretagne au XVI^ siècle, par Henri Sée, chargé du cours de 
la Faculté des Lettres de Rennes. — 0» de Gourcuff, a38-a43. 



TABLE GÉNÉRALE 475 



OCTOBRE 

X. — Eiudeihisioriques : LaBretagneson$Lotti$XVI{i'j']li'i']S5{suHé). 
— Gh. PB Galan, a45. 

II. — Souvenirs de mon bataiUon, notes d'un caporal aux volontaires 
de l'Ouest (suite). ~ Marquis des S"^*, a6o. 

m. — V Association Brelonne-Angevine à Ancenis^ a8i. 

IV. — Poésie bretonne : En est (la moisson). — Isidore Le Labou- 

'reur, 385. 

V. — PoksiESFRxnçAisES : Souvenirs de Bretagne, ^TOscKfki>El?ou,2^S, 

Seule. — P. GiQUELLO, 297. 

A fauteur de Pauca pauci, — Yves Berthou, 299. 

YI. — Nouvelles et Récits : La vieille chapelle de Kerdualle, Gettb de 
LA Sauldraye, 3oo. 

VII. — Notices et Gomptes rendus : La soij du juste , par Edmond 
Tiaudîère, Léo Lucas. — Histoire et Littérature, par Edmond 
Biré ; La vie chrétienne au milieu du monde et notre siècle,eniTe^ 
tiens pratiques par la princesse Garolinede Sayn Wittgenstein, 
recueillis, revus et publiés par Henri Lasserre ; Vie de M. Du' 
pont, « le saint homme de Tours », par M. FabbéP. Giquello; 
Autour de mon village^ par F. Schalck de la Faverie, illustra- 
tions de Gaston La Touche, Ernst Schalck, Marthe de Jouf- 
froy ; LA propos, un acte en vers de Marcel Béliard. O. de 
GouRcuFF. — La Bretagne et la fin de la guerre de Cent ans^ 
étude historique par S. delà Nicollière-Teyeiro, Joeph Rousse. 
Le Livre du siècle, 3o5. 

AlII. — Chronique de la Société des Bibliophiles bretons, 3 16. 

NOVEMBRE 

I. — Les grandes seigneuries de Haute-Bretagne^ comprises dans lé 
territoire actuel du département d'Ille-et- Vilaine (suite). — 
L*abbé Guillotin de Gorson, chanoine honoraire, 3a5. 



476 TABLE GfiNÉR\LB 

H. — Etudes historiques: La Bretagne soas Louis XVI (177^-1785) 
(suii^. — (ÎH. DE Calan, 337. 

TII. — Le gros lol^ comédie dé salon. — ii. de Farcy de MAUioé, 355. 

IV. — Souvenirs de mon bataillon, notes d*un caporal aux volontaires 
derOuest (un). — Marquis des S"% 371. 

V. — Nouvelles et aftcirs : Ayamé, — Comtesse Olga, 378. 

VI, — Mémoires d'un iVanlaû (suite), 387. 

VII. — Poésie française : La tempête. — Vicomte Odon du Hautais,395. 

VIII. — Notices et Comptes rendus : Légendes et curiosités des métiers, 
par Paul Sébillot (séries X à XX) ; Le pain quon pleure, poésies 
par Michel Abadie ; Un magistrat de l'ancien temps ; La peinture 
en Europe, La Belgique, psLT MM. G. Lafenestre et £. Richien- 
berger ; Monifort^sur-Ueu, son histoire et ses souvenirs, par 
Edouard Vigoland, La répétition interrompue, marivaudage 
en un acte, de MM. Maurice Cartuyvels et Franz Wiener ; 
Education et Instruction, par M.Ferdinand Brunetière ; Les 
Dictionnaires départementaux, dictionnaires biographiques 
d*IUe-et- Vilaine et de la Loire-Inférieure. dbGourgufp, 397, 



DECEMBRE 



I. — Mort de M. de la VUlemarqué, ^ Arthur de la Borderie, de 
l'Institut, 4o5. 

II. — Les comptes de M. de Balleroy {1776-Î790), — D' A. Corre, 4» i . 

m. — Etudes historiques : La Bretagne sous Louis XVI (1774- 1785 
(suite et fin). — Gh. de Calan, 427. 

IV. ^ Mémoires d'un Nantais, (suite), 44i. 

V. -* Récits et contes de Bretagne : Yoon le Passeur ou la légende du 
Trieux. — Henry de Farct de Malnoe, 449* 

IV. — Poésie bretonne : Minoar Tréhourin. — Yan Kerhlen, 457. 

VII. — Notices et Comptes rendus : Choses de Russie, par Norbert Lallié; 
Lettres écrites de 1809 à i828, par la comtesse de Bjzémont au 



TABLE GÉNÉUALE 477 

comte de Bruc de Livernière et publiées par Je baron Gaétan 
de Wismes. Joseph Rousse. — Histoire de la Vendée militaire^ 
J. Grétineau-Joly. L. — Les Saints de la Betagne^ du R. P. 
Albert le Grand, avec introduction par Ch. Le Goffic; 
Quelques rimes pour quelques-uns y par Vincent Le Govec ; Les 
cloches du comte X. de Bellevue ; La France chrétienne dans 
Vhisioire ; Le duc de Mercœur^ d'après des documents inédits, 
par F. JouoN des.Longrab; Etrennes nivernaises Î896, par 
Achille Millien : Stances à G. Léopardi, Ultima verba, par Au- 
guste Lacaussade. 0. de Gourcuff. — Le siège de Paris et la 
Commune, Jean de Kerjean. — La vallée des Colibris^ par 
Lucien Biart; Trémor aux mains rouges^ par Henry de Brisay ; 
Contes et légendes d* Egypte, par G. Nicole ; L'île à Hélice^ par 
Jules Verne, 46o-47 1 . 

VIII. — Tables du second semestre 1895^ 47a. 




TABLE PAR ORDRE DE MATIÈRES 



DU 2™^ SEMESTRE DE UANNEE 1895 



ETUDES HISTORIQUES 

Les premières années de la duchesse de Berry (fin), par L. Chérubini, 
p. 34*39, j95-ao8. 
Henri IV et Caiherine de Parihenay^ par le comte de Chabot, p. 85-98. 

ETUDES D'HISTOIRE DE BRETAGNE 

Notes d*hlstoire sur renseignemeat en Bretagne : Le collège de VHrê 
avant la Révolution, par M. Tabbé Th. Sevaille, p. 5-aa. 

Esquisse de rtUsloire de Pleubihan (suite), par M. Tabbé Y.-M. Lucas, 
p. a3-33. 

Les grandes Seigneuries de la Haute-Bretagne (suite), par M. Tabbé 
GuiliotindcCorson,p. 4o-49, 179-194, 3ar>-336 

Jm Bretagne sous Louis AT/ (1774-1785), par M. Ch. de Calan, p. i65- 
178, a '45-259, 337-354, 4a7-44o. 



* * 



VARIETES HISTORIQUES BRETONNES 

Le marquisat de Caradeuc, par M. Louis de ViUers, p. 99-105. 
Les comptes de M. de BaUeroy (177^^790). par M. le D'A. Corre, 
p. 411-426. 

BIOGRAPHIE BRETONNE 
NÉCROLOGIE 

Mort de M, de la Vitlemarqué^psir M. Arthur delaBorderie,p. 4o5-4ïo. 



TABLE PAR ORDRE DE MATIÈRES 479 



MEMOIRES ET SOUVENIRS 

Soavenirs de mon bataillon (suite et fin)» par M. le marquis des S** , 
. io6-iag, ai6-330» 360-280, 371-377. 
Mémoires d'un Nantais (suite), p. 387-894, 4ii-448. 

MÉLANGES LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES 

Le génie breton^ p. i63-i64. 

Le pardon de chez nous, par M. Jan Vian, p. âa5-aa8. 

Nos poètes bretons : Victor Drouyer, par M. Adolphe Orain, p. a3a-237. 

L^ Association Bretonne-Angevine à Ancenis^ p. 381-384. 

POÉSIES BRETONNES 

Chanson populaire bretonne. Er verh ioaank dissent {La jeune fille 
désobéissante), par Yan Kerhien, p . 5o-53. 

Gwerz, Kaera kra eo nem glevet ! Que bonne entende est douce chose ! 
par le Barde du Menez Bré, p. i3o-i36. 

Pardon sant Koneri, le pardon de saint Goneri, par le Roitelet de 
Saint- Yves, p. 331-334. 

En Esty la Moisson, par Isidore le Laboureur, p. 3*85-393 . 

Mlnour Treourin. ^héritier de Treourin, par Yan Kerhien, p. 457-459. 

POÉSIES FRANÇAISES 

Mademoiselle Dote, poésie inédite d'Hippolyte Lucas, p. 54-56. 

En août, par Sylvane, p. 339. 

Le psaume des malheureux, par M. Joseph Rousse, p. 380-33 1. 

Souvenirs de Bretagne, par M. Oscar de Poli, p. 393-396. 

Seule, par M. P. Giquello, p. 397-398. 

A Vauieur de « Pauca Paucis », par M. Yves Berthou, p. 399. 

La tempête, par M. le vicomte Odon du Hautais, p. 395-396. 

Une poésie française, de M. de la Villemarqué, p. 407 . 

NOUVELLES ET RÉCITS 

Fantik ar Bleuenn, conte breton, par M. Henry de Farcy, p. 57-60. 
Le pèlerinage de Bernadette^ légende par la comtesse Olga, p. i37-i48< 



480 TABLE PAR ORDRE DE MATIÈRES 

La veillée terrible, récit de ma grand'mère, par M. Henry de Farcy, 
p. 209-315. 

La vieille chapelle de Kerdualle, par Gette de la Saudraye, p. 3oo-3o4. 

Ayamé, par la comtesse Olga, p. 378-386. 

Yvon le passeur ou la Légende du Trieux, par M. Henri de Farcy de 
Malnoë, p. 44g. 

SAYNÈTES ET COMÉDIES 
Le groft lot, comédie de salon, par M. de Farcy de Malnoë, p. SdS-Sjo, 

COMPTES-RENDUS DE LIVRES 

La noblesse de Bretagne, notices historiques et généalogiques, du 
marquis R. de TEstourbelilon, par M. Arthur de la Borderie, de l'Insti- 
tut, p. 67-73. 

L'ancienne paroisse de Carenioir, de M. l'abbé Le Claire^ par M. Arihur 
de la Borderie, p. 73-74. 

Histoire philosophique et littéraire du Théâtre Français, depuis son ori-^ 
gine^ d'Hippolyte Lucas, 3° édition complétée, par X., p. 74-75. 

Répertoire général de Bio-Bibliographie bretonne, de M. René Kerviler. 
— 3i« fascicule (Ger-Ghap.). paï M. 0. de Gourcuff, p. 75-76. — La Li- 
thographije, de M. Henri Bouchot, par le même. p. 77. — Le vicomte de 
Toustain de Richebourg et la seigneurie de la Grée de Callac, de M. le comte 
X. de Bellevue, par le mème^ p. 77-78. — Méli-Mélo, de M. Rémy de 
Simony. Le voile de flamme, de M*^« Madeleine Lépine, parle même, p. 
78-79. — Mademoiselle Colette, de Camille Natal, par le même, p. 79. — 
Anthyme-Denys Gohon, évèque de Dol, de M. Tabbé Robert, par le 
même, p. 79-80. — Inventaire des archives des châteaux bretons^ de M. le 
marquis de TEstourbeillon, parle même, p. 80-81: — ^fiss Recordinett, 
de M. S. Michaud d'Humiac^par le même, p. 81. — Légendes et curiosités 
des métiers, de M. Paul Sébillot, par le même, p. 81-83. 

Le livre d'or de la Bretagne, p. 83. 

La Revue indépendante, p. 83-83. 

Le livre du siècle, p. 83-84. 

Quiberon 1795, de M. Eug. Le Garrec, par M. J. Buléon. — La Bataille 
et le Martyre (citation), p. 149-108. 

Conte de Noël, de M, Maurice Bouchor, par M. 0. de Gourcuff, p. i58- 
159 . — Légendes et curiosités des métiers, de M , P. Sébillot, par le même. 



TABLE PAR ORDRE DE MATIÈRES 481 

p. i59-x6o. — L Insir action publique et le& écoles à Brest avant 1780, de 
M. le D** Gorre, p. 160. — Sauvée /. .. de M. A. Schalck de la Faverie, p. 
160-161. — Châtiment, de M. Alph. Poirier, p. i6i-i6a. 

Le Mont Saint-Michel, d'après ses anciens registres paroissiaux de 
M. Tabbé Paris- Jallobert, Les défenseurs du Mont Saint^Michel, de M. le 
vicomte O. de Poli, par M. O. de Gourcuff, p. 2 38-389 . — Ephémères ^ 
poésies de M. le vicomte de Colleville, par le même, p. 239-240. — 
Documents de criminologie dans V Yonne, de M. le D' Marly, par le même, 
p. 2^1 . — Légendes et curiosités des Métiers, de M. P. SébîUot, parle 
même, p. 24i-a43. — Lldée de Dieu en nous^ du R. P. Lécuyer, Allocu- 
lion, du P. Libercier, par le même, p. 242. — Jeanne dArc et le Pacte 
avec le Dieu sauveur, Un grand pape, Léon XIII , de M. £. de Villedieu, 
par le même, p. 2/18. — Les Etais de Bretagne au XVI^ siècle, deU Henri 
Sée, par le même, p. 243-244. 

La soif du Juste, de M. Edmond Thiaudière, par M. Léo Lucas, p. 3o5- 
307. — Histoire et Littérature de M. Edmond Biré, par M. Olivier de Gour- 
cuff, p. 807-309. — La vie chrétienne au milieu du monde et notre siècle, 
de M°»« la princesse de Sayn Witgenstein, entretiens publiés par Henri 
Lasserre, par le même, p. 809-310. — Vie de M. Dupont, le saint homme 
de Tours, de M. Tabbé Giquello^ par le même, p. 3 10. — Autour de mon 
village, de M** F. Schalck de la Faverie, par le même, p. 810-812. — Va- 
propos de M. Marcel Béliard, par le même, p. 3 12-81 3. 

La Bretagne et la fin de la guerre de Cent ans, de M. S. de la Nicollière 
Teijeiro, par M. Joseph Rousse, p. 8i3-3i4. 

Le Livre du Siècle, p. 8i4-3i5. 

Légendes et Curiosités des métiers, de M. P. Sébillot, par M. O. de 
Gourcuff, p. 397-899. 

Le pain quon pleure, poésies de M. Michel Âbadie^ par le même, 
p. 899-5O0. — Un magistrat de Vancien temps (M. Varin de la Brunetière), 
de M. *** par le même, p. 4oo. — La peinture en Europe — La Belgique 
de MM. G. Lafenestre et E. Richtenberger, par le même, p. 4oo-4oi. — 
Monlfort-sur-Meu, son histoire et ses souvenirs de M. Ed-Vigoland, par le 
même, p. 4oi-4oa . 

La répétition interrompue de MM. M. Cartuyvels et F. Wiener, par le 
même, p. 4o2. — Education et Instruction de M. F. Brunetière, par le 
même, p. 4o2-4o3. — Les Dictionnaires départementaux. Dictionnaires 
biographiques dllle-et-Vilaine et de la Loir e-injér leur e , par le même, 
p. 4o8-4o4. 

Choses de Russie, de M. Norbert Lallié, par M Joseph Rousse, p. 45o. — 



482 TABLE PAR ORDRE DE MATIÈRES 

Lettres écrites de 4809 à 18^8, par la comtesse de Bizemont au comte de 
Bruc de Livemière, publiées par le baron G. de Wismes, par le même, 
p. 450-457. 

Histoire de la Vendée militaire de J . Grétineau- Joly^ édition nouvelle, 
par L., p. 453-454. 

Les Saintes de la Bretagne, du R. P. Albert Le Grand avec introduc- 
tion de Gh. LeGofïic, par M. (). de GourcuCf, p. 4C3-4G4. — Quelques 
rimes pour quelques-uns, de M. Vincent Le Govec, par le même, 
p. 455-464. — Les Cloches du G'« X. de Bellevue, par le même, 
p. 464-465. — La France chrétienne dans l'histoire, par le même, p. 465- 
466. — Le due de Mercceur^ de M. F. Joûon des Longrais, par le même, 
p. 460. — Etrennes nivernaises, 1896 de M. Achille Millien, par le même, 
p. 466-467. — Stances à Léopardi, de M. Auguste Lacaussade, parle 
même, p. 467. — Le Siège de Paris et la Commune, lettres d'Hippolyte 
Lucas à sa famille, par M. Jean de Kerjean, p. 467-469, Livres d'étrennes 
de la maison Mame, p 46g- 470. — Livres d'étrennesde la maison Hetzel^ 
p. 4TO-47I, 

Ghroniquede la Société des Bibliophiles Bretons. — Séance du 9 oc- 
tobre 1895, p. 3i6-324. 




TABLE DES NOMS D'AUTEURS 



PAR ORDRE ALPHABETIQUE 



Barde du Menez-Bré (Le), Gwerz, p i3o-i36. 

Berthou (Yves). — A Fauteur de Pauca Paucis, p. 299. 

De la Bordertb (Arthur). — Mort de M. de la Villcmarquo, p. 400-407. 
Comptes rendus de livres, p. 67-74. 

Bl'léon(J.). — Quiberon,dQM. lï. Le Garrec, p. i49-i58. 

Calan(G. de). — La Bretagne sous Lo«û JYK/, p. 165-178, a45-259, 
337-354, 427-440. 

Chabot (G'« de). — Henri IV et Catherine de Parthenay, p. 85-98. 

CiiÉRUBi?îi (L.). — Les premières années de ta dachessc de Berry, 
p. 34-39, 195-208. 

GoRRB (D'). — Les comptes de M. de Balleroy, p. 4ï 1-426. 

Farcy (H. de). — Fantik ar Bleuenn, p. 57-66. — Im veillée terrible, 
p. 209-215. — Le gros lot, comédie, p. 355-370. — Yoon le passeur^ 
p. 449-456. 

Gettb de la Sauldraye. — La vieille chapelle de Kerdaalle, p. 3oo-3o4. 

G1QUELL0 (P.). — Seule, p. 297-298. 

GouRCUFF (Olivier de). — Comptes- rendus de livres, p. 75-82, i58- 
162, 238-244, 3o7-3x3, 397-404, 460-471. 

Guillotin de Corsox (l'abbé) . — Les grandes seigneuries de Haate^ 
Bretagne, p. 40-49, 179-194, 320-336. 

Isidore le Laboureur. — En Est, la Moisson, p. 285-292. 

Kerhle?} (Yan). — La Jeune fille désobéissante, p. 5o-53. — L'héritier 
de Tréourin, p. 457-460. 

Kerjean (Jean de). — Compte-rendu de livre, p. 467-469.