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R^ceivffd JUN 6 188b 



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REVUE DE BRETAGNE 



ET DE VENDÉE 



REVUE 

DE BRETAGNE 

ET DE VENDÉE, 

DiEECTsuR : Arthur de la Borderie. 
SccBÉTAiRB DE LA RÉDACTION : Emile Grlmaud. 

DIXIÈME AlïNÉB. 
DEUXIÈME SÉRIE. — TOME X. 

(TOME XX DE LA COLLECTION.) 

ANNÉE 1866. — DEUXIÈME SEMESTRE. 




NANTES 

BUIBADX DR aÉDACTIOIl ET D' ABONNEMENT , PLACE DU COHHEBCB, 4. 

1866. 










NANTES, IMPRIMERIE VINCENT FOREST ET EMILE GRIMAUD, PLACE DU COMMERCE. 4. 



ESQUISSEg HISTORiaUES: 

LES DUCS DE BRETAGNE 

DE LA MAISON DE MONTFORT 

(1364-1488.) 



La guerre entre Blois et Montfort pour la succession de Bretagne 
(< 341 -1364) acheva, quant au développement du pouvoir ducal, 
l'œuvre entreprise par les ducs de la maison de Dreux. Celle lutte , 
tant qu^elle dura, sembla relever l'importance de la noblesse, 
parce que les deux compétiteurs pour se l'attacber rivalisaient de 
ménagements et de concessions gracieuses; mais les désastres de 
la guerre, les dépenses qu'elle imposait aux seigneurs ruinèrent la 
plupart d'entre eux et les forcèrent de recourir aux bienfaits du 
duc. D'ailleurs, ainsi qu'il arrive toujours, cette longue période 
d'anarchie, de discorde et de bouleversement amena un épuisement 
universel, un universel besoin de repos, et comme dernière consé- 
quence une tendance générale, spontanée et invincible à fortifier le 
seul pouvoir capable d'assurer à la nation le bienfait de la paix. Ce 
qui succomba à Aurai, plus irrémédiablement que la cause des 
Penthièvre, c'est la puissance politique de l'aristocratie. Comme cadre 
de l'organisation judiciaire et administrative, la féodalité survécut, la 
noblesse même continua de tenir une grande et importante place 
dans la constitution du duché ; mais ce fut désormais un pouvoir 



6 LES DUCS DE BRETAGNE 

subordonné, incapable de disputer au duc, comme jadis, la direc- 
tion suprême des affaires et les droits de la souveraineté. On ne 
verra plus en Bretagne de révoltes féodales ni de guerres des barons, 
et si certains auteurs donnent ce caractère aux querelles d'Olivier 
de Clisson contre le duc Jean IV, c'est là une étrange méprise. 

Non, désormais l'autorité ducale est acceptée par tous comme 
souveraine , comme protectrice universelle de la paix publique et 
des droits de chacun, — et nul ne lui dispute plus les prérogatives 
indispensables à l'accomplissement de cette suprême fonction. Hais 
une si haute situation entraine de grands devoirs, de grandes 
charges, de grandes dépenses. Le nombre des ofQciers de justice, 
de police et d'administration — sans parler de la force militaire — 
doit être doublé. La majesté souveraine , incitée d'ailleurs par le 
goût et les exemples du temps, exige une cour luxueuse. La guerre 
civile a grevé le vainqueur lui<même d'une grosse dette ( plus de 
douze millions de nos jours) contractée envers les bandes anglaises 
auxquelles il doit le trône. Le revenu du domaine ducal, jusqu'en 
1341 suffisante tous les besoins de nos princes, au point même de 
leur permettre de faire de belles économies , ce revenu n'est plus 
qu'une goutte d'eau dans ce torrent de nouvelles dépenses. Force 
est donc de recourir à l'impôt public, création absolument nouvelle 
en Bretagne, et qui, dès le premier jour de son institution régu- 
lière, s'y mqntre déjà sous la double forme qu'il a encore de nos 
jours : d'une part, la contribution directe, c'est-à-dire un impôt de 
répartition s'adressant à la propiété foncière et connu sous le nom 
de fouage, parce qu'on le levait dans le principe par ménage ou 
par feu (/o(:ti^^ d'où /oocf^tttm, fouage); d'autre part, la contri- 
bution indirecte, sous forme de droits proportionnels prélevés sur 
les marchandises, autant à l'entrée qu'à la sortie, dans les princi- 
paux ports de Bretagne ; ou appela ces droits impositions ou plus 
spécialement entrées et issîies. Tel est le système qu'on voit installé 
chez nous dès 1365 ou 1366, au lendemain de la bataille d'Âurai. 

Mais dans la constitution bretonne si le pouvoir monarchique 
dominait, ce n'était point, ce ne fut jamais une monarchie absolue. 
Jamais nos princes n'ont élevé la prétention de prendre l'argent de 



DE LA MAISON DE MONTFORT. 7 

leurs sujets sans le consentement de ceux-ci : les Bretons ne 
Toussent pas souffert ; mais leurs souverains , il faut le dire , à 
commencer par Jean rV, ont toujours expressément professé ce 
principe : que pour un impôt il faut le consentement exprès des trois 
ordres de la nation, clergé, noblesse, tiers-élat, assemblés dans la 
personne de leurs représentants en États- généraux ou Parlement 
général du duché. A cette assemblée seule , réunie autour du duc, 
appartenait aussi la puissance législative et même le droit habituel , 
sinon absolu , de décider de la paix et de la guerre. Mais si le duc 
ne la convoquait pas, ces droits sommeillaient. La nécessité de 
rimpôt amena la convocation fréquente, bientôt la tenue régu- 
lière des États. L'impôt n'était voté que pour un terme assez court, 
quatre ou cinq ans au plus dans le principe, — depuis le milieu du 
XVe siècle, un ou deux seulement. Le terme expiré, il fallait de 
nouveaux^tats ; là , chaque membre de l'assemblée pouvait soule- 
ver les questions importantes du moment, ou solliciter toutes les 
réformes qui lui paraissaient urgentes ; le gouvernement de la 
Bretagne prit ainsi le caractère d'une véritable monarchie repré- 
sentative. 

L'institution des impôts publics produisit d'autres conséquences 
non moins notables. Le fonds le plus sûr de l'impôt, c'est la pros- 
périté du pays, spécialement celle de l'agriculture, de l'industrie et 
du commerce, car c'est dans cette triple source que TÉtat va puiser 
directement l'or dont il emplit ses coffres et dont il alimente ses 
dépenses; plus la source est abondante, et plus il est facile d'y 
puiser. Mais au XV^ siècle, et en Bretagne, le commerce, l'industrie, 
l'agriculture se trouvaient exclusivement aux mains du tiers-état. 
La prospérité du tiers-état était donc intimement liée à celle du 
trésor public. Tous les princes de la maison de Montfort le com- 
prirent sans peine et s'attachèrent soigneusement à protéger cet 
ordre, c'est-à-dire en définitive, la masse de la nation. 

Nos ducs des X«, XI® et XII* siècles ne voyaient, ne pouvaient 
guère voir la patrie bretonne que dans les évèques et les barons , 
dont la place sur le sol était si grande, la générosité dans le péril 
commun si héroïque, que le reste de la population vivrait, on peut 



8 LBS DUCS DE BRETAGNE 

le dire, caché et protégé dahs leur ombre. Pour les ducs du XIII* 
siècle et du commencement du XTV', Tintérèl public c'était surtout 
Taccroissement de leur pouvoir, l'extension de leur domaine, 
l'embonpoint de leur coffre-fort, et malgré de fâcheux excès , leur 
égoîsroe n'avait pas tout à fait tort : l'âge héroïque de la féodalité 
était clos; la société féodale, attaquée dans la pureté de ses 
principes et dans ses institutions, se corrompait, se disloquait de 
jour en jour; désormais c'était seulement à l'abri d'un pouvoir plus 
stable, plus fortement concentré, que 1^ masse de la nation pouvait 
continuer de croître et de se développer sans bruit, en attendant le 
moment où elle serait assez forte et assez intelligente pour monter à 
son tour sur la scène. Ce moment arriva sous le règne de la maison 
de Moutfort. Aussi les princes de celte branche, éclairés par 
l'étendue même de leur puissance et par les nécessités de leur gou- 
vernement, comprirent d'une façon plus large et bien plus complète 
que leurs devanciers, l'état social de leur peuple et leur propre 
mission de souverains. Au»delà des rangs supérieurs de la nation , 
ils aperçurent une classe nombreuse, active, laborieuse, qui nour- 
rissait toutes les autres par l'agriculture, qui par le conunerce et 
l'industrie enrichissait peu à peu le pays et elle*mème, qui s'éclairait 
par l'étude des lettres et des lois, qui aspirait à mpnler, à prendre 
dans l'Etat non certes un rôle prépondérant, mais au moins une 
place distincte^ qui d'ailleurs était dévouée au prince et à la 
patrie, — et ils jugèrent que ce pouvait bien être là la partie la 
plus vivace, la plus résistante de la nation, qu'il était utile , néces- 
saire, de lui tendre la main et de s'appuyer sur elle. Ils agirent en 
conséquence. 

Sans abandonner aucune de leurs prérogatives , sans songer à 
amoindrir l'importance sociale du clergé et de la noblesse désormais 
réduite en de justes bornes, ils montrèrent pour le sort du tiers- 
état une sollicitude inconnue à leurs prédécesseurs. Ils s'efforcèrent 
d'assurer une protection efficace aux droits des plus humbles de 
leurs sujets; pour soustraire les faibles aux veiations et aux tracas- 
series des forts, pour leur procurer autant que possible le bien être 
et la sécurité, ils entreprirent au XVe siècle toute une série de 



DE LA MAieON DE MONTFORT. V 

réformes adminislratives et judiciaires, poursuivies avec constance 
pendant plus de quarante ans. — Quant au eoramerce, ils le déve- 
loppèrent par de nombreux traités, par une protection constante , 
et par d'excelleuteç mesures d'administration. Ils donnèrent des 
privilèges aux corporations industrielles, et favorisèrent ouvertement 
rétablissement des communautés municipales , c'est-à-dire la plus 
complète manifestation de l'existence politique du tiers-état. 
Depuis 1309, les villes de Bretagne députaient aux Etats, mais 
avant lâ64 pas une seule oe possédait d'organisation municipale. 
La plus ancien&e des municipalités bretonnes ( Guingamp ) parait 
sous le règne de Jean IV, vers 1380 ; puis Nantes et Rennes, sous 
Jean V, de 1410 à 1430; enfin, après 1450, ces institutions se 
multiplient notablement. 

On le voit donc, ce qui caractérise surtout le règne de la 
maison de Monlfort en Bretagne, c'est le mouvement ascensionnel 
du tiers-état, favorisé par un ensemble de sérieuses réformes adminis- 
tratives, et concordant avec l'importance croissante des Etats dans 
le gouvernement du duché. 

C'est là ce qu'aucun historien n'a remarqué jusqu'à présent, et 
ce que nous voudrions surtout mettre en relief, au risque de 
laisser un peu dans l'ombre les faits d'armes — généralement 
d'ailleurs assez secondaires — de cette époque, et ses interminables 
négociations diplomatiques, dont on peut voir le détail daus les 
excellentes annales de nos Bénédictins. 

Le règne de Jean IV forme naturellement la transition entre l'âge 
qui s'en va et celui qui vient. Deux choses sont à distinguer dans 
ce règne : la politique personnelle du duc et sa politique adminis- 
trative. Parpolitique personnell e nous entendons celle que lui 
inspirèrent ses amitiés ou ses haines , ses rancunes ou ses sympa- 
thies particulières en dehors des considérations d'intérêt public : 
peu de princes ont eu en ce genre des passions plus vives et montré 
moins de scrupules pour les satisfaire. Disons-le de suite, cette 
politique personnelle fut détestable et eut les plus tristes résultats. 
Nourri en Angleterre dès son jeune âge, mis au trône par les Àn« 



10 LES DUCS DE BRETAGNE 

glais, marié successivement à deux princesses anglaises, et après 
elles à la fille de Tun des pires ennemis de la France (Charles le 
Mauvais, roi de Navarre), Jean lY, Anglais de cœur, d'idées et de 
mœurs, s'abandonna durant presque tout son règne à une anglo- 
manie effrénée. Cet abandon eut, entre autres, trois conséquences : 
lo Fexil du duc qui, chassé par ses sujets, passa six ans (4373-1379) 
à errer à la suite des princes anglais et à se battre contre la Bre- 
tagne et la France; 2o la résurrection du parti de Penthièvre avec 
Olivier de Clisson pour chef, et le renouvellement de la guerre ci- 
vile ; 30 la perte de Saint-Malo, qui resta près de trente ans ( 1387- 
1415) aux mains de la France. 

Au commencement de 1366, le roi d'Angleterre, Edouard Ili, 
écrivait au duc Jean IV : « Que le duc ne se pe pas trop aux Bre- 
tons ni à leur conseil, mais s'assure de bons Anglais et se gouverne 
par eux et par leur conseil; car le roi a été sottvent averti par les 
parents et amis du duc qu'il n'est pas bien aimé de cmur entre les 
Bretons > (Biblioth. Imp. , Coll. Bréquigny, vol. 78.) Le duc ne 
suivit que trop fidèlement ces instructions ; il s'entoura de capi- 
taines et de seigneurs anglais : à l'un ( Robert Knolle) il donna 
les seigneuries de Rougé et de Derval ; à un autre ( Walter Huet) 
la baronnie de Relz et la châtellenie de Loyaux ; à un troisième 
(Chandos) le domaine et le château de Gâvre , tout voisin de 
Blain, possession patrimoniale d'Olivier de Clisson. Celui-ci était 
l'un des chefs qui avaient le plus contribué au gain de la bataille 
d'Aural; il demanda le Gàvre au duc inutilement, et évincé par 
Chandos : c Je donne au diable^ s'écria-t-il , si jà Anglais sera 
mon voisin! ) puis courut immédiatement au château du Gâvre, le 
démolit, et ût porter les pierres à Blain pour construire son donjon. 
Jean IV, pour s'en venger, interprétant à sa guise un des articles 
du traité de Guérande, lui fit enlever par le roi de France la sei- 
gneurie deChâteauceaux, limitrophe de la Bretagne et de PAnjou : 
€ Ha Messiref cria alors Olivier au duc, vous m'avez fait Olivier 
sans terre, mais vous ne serez pas duc sans guerre f > Il quitta 
aussitôt le service du duc , accepta de Jeanne la Boiteuse le titre 
de son lieutenant-général , travailla à ranimer, à étendit et à réor- 



DE LA MAISON DE MONTFORT. H 

ganiser le parti de la maison de Blois, puis passa en France au 
service du roi, où sa bravoure indomptable et son talent militaire 
lui acquirent un nom et une fortune qui devaient bientôt faire de 
lui le plus redoutable adversaire du duc Jean IV. Cela se passait 
en 1369. 

Cette année même , le roi de France Charles V, déchirant le hon- 
teux traité de Brétigni , rouvrait la grande lutte nationale contre 
l'Angleterre. Le duc promit et jura tant qu'on voulut d'être, envers 
et contre tous, loyal ami, fidèle vassal de la France. En même temps 
il concluait avec l'Angleterre un traité d'alliance , en vertu duquel 
une grosse armée anglaisé débarquait à Saint-Mathieu de Fineterre, 
en octobre 1372, pour aller attaquer la Normandie. Charles Y or- 
donna à du Guesclin, nommé depuis peu (en 1370) connétable 
de France, de saisir la Bretagne sur le duc félon; mais l'armée 
française n'eut rien à faire, car au même instant tous les Bretons, 
soulevés contre Jean IV, lui déclarèrent qu'ils n'entendaient point 
devenir serfs de l'Angleterre , et que puisqu'il était d'un autre goût, 
il devait vider les lieux. C'est ce qu'il fit effectivement, le 28 avril 
1373, et s'étant embarqué à Brest, il alla chercher asile chez ses 
amis les Anglais. 

Il y demeura six ans ; il y fût toujours resté si Charles V, fidèle 
au traité de Guérande , eût transmis à la maison de Penthièvre le 
duché dont Jean IV (qui n'avait d'ailleurs ni fils ni frère) était 
justement déchu pour cause^de félonie. Malheureusement, après de 
longues hésitations et malgré l'opposition de Jeanne la Boiteuse, 
Charles V eut le tort de faire prononcer par la cpur des pairs la 
réunion de la Bretagne au domaine de la couronne (18 décembre 
1378). Mais les Bretons ne voulaient pas plus être Français qu'An- 
glais , ils voulaient rester Bretons ; ils se soulevèrent donc contre 
cet arrêt, s'organisèrent, rappelèrent leur duc, qui débarqua à Di- 
nard le 3 août 1379 et qui trouva sur la grève, pour le recevoir 
avec des transports de joie, la Bretagne entière, tous les seigneurs 
de quelque parti qu'ils fussent , et à Dinan Jeanne de Penthièvre elle- 
même, venue tout exprès à sa rencontre. Si le duc avait eu un cœur 
breton , c^en était fini ce jour-là de toutes les querelles , 



42 / LES DUCS DE BRETAGNE 

de toutes les dissensions civiles; la Bretagne, unie et forte, eût vu 
s'ouvrir devant elle une ère de féconde rénovation. Mais ce pauvre 
prince élait si affolé des Anglais , qu'il ne se crut point en sûreté 
tant qu'il n'en eut pas de nouveau fait venir en Bretagne une grosse 
armée : aussitôt tous les Bretons de s'éloigner du duc, qui craignant 
un renouvellement de^a disgrâce de 1373, finit par être obligé de 
renvoyer lui-même assez piteusement les insulaires dans leur tle 
(1380-84). Sur ces entrefaites Charles V mourut (46 septembre 
4380) et dès le mois de janvier suivant (4384), Jean FV fit la paix 
avec son successeur Charles YI. 

Puis il s'occupa de réduire les Malouins : atteints dans leurs inté- 
rêts par l'anglomanie du duc et par ses impositions sur les mar- 
chandises, ils refusaient de rentrer sous ses lois; abandonnés de 
la France à la paix de 4384 , ils s'étaient donnés au pape. Après un 
blocus de deux années , le duc étant parvenu à les priver d'eau 
douce les contraignit à capituler (4382-4384), et fit quelques jours 
après son entrée triomphale dans leur ville (5 octobre 4384). Il ne 
devait pas la garder longtemps. 

Jeanne la Boiteuse venait de mourir (40 septembre 4384); son 
fils aîné, Jean de Penthièvre, était depuis une trentaine d'an- 
nées retenu prisonnier en Angleterre , comme otage de la rançon 
de son père, qui n'avait jamais été payée tout à fait. Le traité de 
4365 obligeait Jean IV à faire toutes ses diligences pour délivrer ce 
prince, et bien entendu, Jean IV n'avait rien fait. En 4385 ou 86, 
Clisson le pria encore d'agir, mais sans succès ; alors il se mit en 
mesure d'agir lui-même, conduite assez naturelle puisqu'il était le 
lieutenant-général , c'est-à-dire le premier mandataire du nouveau 
comte de Penthièvre, comme il l'avait été de sa mère ; mais le duc 
s'en offensa. Depuis la mort de du Guesclin (juillet 4380), Clisson 
était de plus connétable de France : en possession de la faveur du 
roi, il agitait le grand dessein d'un débarquement en Angleterre ; 
tentée une première fois en 4386, l'expédition échoua par h faute 
des deux ducs de Berri et de Bourgogne, oncles du roi. Celui-ci 
ordonna de recommencer et donna le commandement de l'entre- 
prise à Clisson seul , qui se mit à la préparer avec une activili^ infa- 



DE LA MAISON DE MONTFORT. 13 

tigable (1387)« Dans le même^temps, il obtint du gouvernement 
anglais la mise à rançon de Jean de Penthièvre pour cent mille 
francs, et il fil offrir au prince cette somme, c'est-à-dire la liberté, 
avec la main de sa propre fille Marguerite de Clisson : double offre 
acceptée aussitôt que faite. Le bruit en'vint à Jean IV et le mit en 
rage, au moment même où ses amis les Anglais le suppliaient de 
trouver quelque moyen pour rompre la grande entreprise du con- 
nétable contre TAngleterre et empêcher le départ de sa flotte, qui 
devait sortir des ports du pays de Tréguier. 

Aussitôt Jean IV prend son parti , convoque à Vannes les États de 
Bretagne, y invite Clisson, le comble de caresses, va chez lui à 
un banquet le lendemain de la clôture des États, boit à sa santé, 
puis remmena amicalement, bras dessus bras dessous, voir sa 
nouvelle construction, le château de THermine, qui n'était pas en- 
core achevée. Arrivé au pied de la maîtresse tour : « Messire Oli- 
vier, dit le duc, montez Là haut, je vous prie, vous me direz si le 
lieu est bien édifié ; pendant ce temps je causerai ici d'affaires avec 
votre beau-frère, le sire de Lavai, i» Et Clisson monte sans défiance; 
monté au premier étage, des gens apostés ferment la porte sur lui, 
le terrassent, le chargent de chaînes , le jettent dans un cachot 
(26 juin 138T). Le duc ordonne de le mettre à mort dans la nuit; 
mais cet ordre n'ayant pas été exécuté et l'ivresse de sa rage tom*- 
bant un peu, il commence par extorquer à Uisson une rançon de 
cent mille francs , se fait remettre par lui toutes les places fortes , 
au nombre de dix, qu'il avait dans ses domaines et ceux du comte de 
Penthièvre, puis enfin au bout de trois jours le relâche, non sans 
l'avoir fait jurer sur l'Évangile de garder paix et obéissance au duc 
son seigneur. A peine libre, Clisson éclate, demande justice au roi, 
et assemblant une grosse armée de ses amis, commence à se la faire 
lui-même. 

Cette vile trahison de Jean FV sauva l'Angleterre et abîma la 
Bretagne. Elle ouvrit entre ces deux hommes un duel acharné, in- 
terminable, en même temps qu'une véritable reprise de la guerre 
de succession; car dès 1388, Clisson devint effectivement beau- 
père du comte de Penthièvre. Aussi ceux qui veulent voir dans le 



il LES DUCS DE BRETAGNE 

connétable un dernier tenant des privilèges féodaux contre les 
progrès du pouvoir central, ne comprennent vraiment rien à cette 
histoire. Ce n'est pas du tout une guerre féodale , mais la lutte de 
deux partis politiques et de deux prétendants, parti anglais et parti 
français, Blois ici el Montfort là, et avec tout cela le choc de deux 
haines personnelles, furieuses, exaspérées, implacables. Cette lutte 
dura huit ans (1387-1395) avec mainte péripétie ; plus d^une fois le 
roi de France et ses oncles s'entremirent pour l'apaiser; ils élabo- 
rèrent au moins trois ou quatre grands traités de paix , avec des ky- 
rielles de clauses où tout se trouvait prévu et que les deux ad- 
versaires ne manquaient pas de déchirer le lendemain. On arriva 
ainsi à l'automne de 1395. Alors, dit Dom Lobineau, c le duc se 
voyant vieux ^ ses enfanls très-jeunes, le pays ruiné, la plus grande 
partie des seigneurs secrètement ou même ouvertement dans les 
intérêts de Clisson et de son gendre, — toutes ces considérations le 
portèrent à rechercher véritablement la paix. )> Il écrivit de sa 
main au connétable une lettre amicale pour lui demander une con- 
férence, lui envoya pour otage (à Josselin) son fils atné, l'héritier 
de Bretagne. Clisson , touché de cette démarche , ramena lui-même 
le lendemain ce jeune prince à Vannes et le remit aux mains de 
son père. Ces deux farouches adversaires s'enfermèrent ensemble 
dans une chambre du couvent des Jacobins, d'où ils ressortirent 
au bout de deux heures avec un traité de paix, court mais clair, 
donnant satisfaction équitable à tous les intérêts, et qui , quelques 
jours après (19 octobre 1395), fut arrêté définitivement à Aucfer, 
près Redon. 

Il n'y eut qu'une ville que ce traité ne put rendre au duc, — 
Saint-Malo. Clisson l'avait occupée dès 1387 et remise peu de temps 
après en séquestre aux mains du roi de France , qui sur la demande 
des habitants y mit garnison. Bientôt même ceux-ci, craignant que 
le roi , par scrupule , les rendit au duc, se donnèrent encore une 
fois au pape , qui les redonna au roi (1394), cession confirmée 
l'année suivante avec enthousiasme par l'évêque, le chapitre 
et les bourgeois, solennellement assemblés dans la cathédrale 
(19 juin 1395) : et depuis lors jusqu'en 1415, la France garda Saint- 
Malo. 



DE LA MAISON DE MONTFORT. if) 

Les dernières années de Jean IV furent très- calmes; il parut 
même se désabuser un peu de sa déplorable anglonaanie; en 1396 
il maria son fils aîné (Jean Yj à Jeanne de France, fille de Charles 
YI, et sa fille Marie à un prince français, le fils du duc d'Âlençon. 
Ce qui est assez curieux, c'est que ce fut le roi de France qui, en 
considération de ces mariages, fit rendre au duc de Bretagne la 
ville de Brest, que les Anglais depuis seize ans détenaient malgi^é 
lui ; encore Jean lY ne l'eut-il qu'après leur avoir payé une très- 
grosse somme (10,400 francs en or et 24,600 écus). Il mourut trois 
ans après, le 2 novembre 1399. 

Un mot maintenant sur ce que j'ai appelé sa politique adminis- 
trativej qui me semble — à quelques actes près — beaucoup plus 
satisfaisante que l'autre. 

D'abord , il assura complètement les résultats acquis au pouvoir 
ducal par les successeurs de Pierre Mauclerc; ce n'est même que 
sous son règne qu'on aperçoit bien toute l'importance des progrès 
accomplis depuis cette époque. Le droit de bris el de brefs ("lettres 
de sûreté pour les navires), le droit de permettre ou d'interdire la 
construction des places fortes dans toute la Bretagne, ces deux 
droits dont la poursuite avait coûté à Mauclerc tant d'efibrts vains , 
on les voit devenus, sous le duc Jean lY, l'attribut exclusif, 
ioconteslé, de l'autorité ducale. Bien plus, cette autorité reven- 
dique la garde et même la propriété de toutes les fortifications 
des villes ecclésiastiques, telles que Guérande, Dol, Quimper, 
Redon, etc., et les Étals du duché sanctionnent cette prétention 
(en 1386, voir D. Morice, Preuves, II, 525). — La même année 
(février 1386), le duc rendit une ordonnance interdisant à tous 
les seigneurs laïques ou ecclésiastiques de mettre sur leurs vas- 
saux aucune imposition, taxe ou subside, sans son autorisation 
(Titres inéd. du Château de Nantes). C'était le moment où la plu- 
part des barons s'occupaient de réparer ou reconstruire leurs forte- 
resses plus ou moins détériorées par la. guerre de Succession. A 
cette œuvre ils voulaient naturellement faire contribuer leurs hom- 
mes, dont ces places garantissaient la sécurité; mais le duc, dans 
l'intérêt de ses finances, sentant la nécessité de protéger autant 



16 LES DUCS DE BRETAGNE 

que possible la fortuae de ses sujets , s'attribua sur ces impositions 
un droit de veto , qui tourna encore beaucoup à Taccroissement de 

son autorité. 

I 

En ce qui toucbe les intérêts du tiers-état, — Jean IV conclut, en 
1372, avec les villes de Biscaye, le plus ancien traité de commerce 
qui ait laissé dans nos archives une trace diplomatique. La même 
année , il décréta la formation d'une flotte composée de grandes 
barques et de nefs armées en guerre , ayant mission de protéger 
contre les pirates les "ports de notre province et les navires mar- 
chands qui en sortaient (Tit. du Château de Nantes) : de cette or- 
donnance date vraiment la création de notre marine et celle, en 
particulier, d'une institution qui, en se développant au XV® siècle 
sous le nom de convoi de la mer, rendit les plus grands services 
au commerce breton. Il prit soin d'assurer dans ses États une 
exacte justice aux marchands étrangers, au point qu'on en vit venir, 
en plein parlement , plaider contre les procureurs du duc (D. Mo- 
rice, Pr.y II, 521). Autant en firent plus d'une fuis les corps de 
métiers bretons, entre autres, en 1384, les courdouaniers et ven- 
deurs de cuir de la ville de Nantes {Ibid., 461). 

Je n'oserais pas dire que Jean IV ait donné à Nantes une véri- 
table et complète organisation municipale; mais du moins accor- 
da-t-il aux bourgeois et habitants une part directe et fort Impor- 
tante dans l'administration de leur cité. Il leur céda, entre autres, 
le produit de tous les droits et impositions levés pour l'entretien 
des murailles et des pavés de la ville, des ponts sur la Loire et de 
la tour de Pirmil ; il leur confia le soin de percevoir eux-mêmes ces 
deniers et d'en régler l'emploi à leur gré. Cela résulte d'une ordon- 
nance de 1397, encore existante, qui ne faisait que renouveler 
une concession plus ancienne ( Tit. inéd. de la Chambre des Comp- 
tes de Nantes). Il paraît que celte administration urbaine s'exerçait 
par un conseil formé de cinq ou six des principaux bourgeois et 
présidé par le capitaine ou gouverneur de la ville. Mais il semble 
aussi que les habitants avaient dès lors un agent, un représentant 
spécial choisi par eux, pour défendre leurs intérêts communs; car 
on voit, en 1384, le procureur des marchands de Nantes soutenir. 



DE LA MAISON DE MONTFORT. 17 

devant les États de Bretagne constitués en Parlement général, un 
procès contre le comte de Vendôme qui , on ne sait pourquoi , pré- 
tendait lever certain droit de péage sur le sel passant en Loire 
(D. Morice , Preuves , II , 464). 

Enfin, Jean IV attribua résolument à sa couronne ducale le droit 
et le devoir de protéger tous les droits, tous les intérêts, de rendre 
ou faire rendre justice à tous. Ainsi, en 1386, il faisait solennel- 
lement proclamer, Uux États de Rennes, € que tous et chacun ses 
» officiers, tant présidents, sénéchaux, procureurs, capitaines, 
» receveurs, que autres, aient h traiter les sujets de Monseigneur 
» (le duc) raisonnablement, sans leur faire griefs ni violences; et 
» si autrement le font, Monseigneur a commandé à ceux à qui les 
^ méfaits seront faits qu'ils viennent les lui notifier, afin que ceux 
a qui les auront faits en soient punis. Et aussi Monseigneur a com- 
>» mandé à âes barons et^ ses autres sujets ainsi le faire, chacun 
V en sa jurisdiction > (D. Morice, Ibid.y 514). — La déclaration 
qu'il fit aux États de 1398 est peut-être encore plus remarquable. 
Le premier jour de cette session^O septembre), tous les membres de 
l'assemblée ayant pris séance, e avant que l'on fit autre chose à 
n huis clos, — nous dit le registre de cette tenue qui a été con- 
» serve, — Monseigneur le duc exprima et déclara à tous, par la 
» bouche de maître Robert de Martigné, son chancelier, qu'il avait 
» ordonné tenir son Parlement pour faire raison à ses sujets et à 
» autres qui la lui voudf oient requérir, en premier lieu, de lui- 
» même et des faits à lui touchans, offrant à tous et à un chacun que 

> si lui (le duc) ou autres pour lui avoient fait aucune chose qui fût 
» grevable ou qui ne plût à quelqu'un du pays, de la révoquer, 
» corriger et d'en faire raison, et aussi faire raison à un chacun. 
» — Et ces paroles (ajoute le registre) ledit duc, par la bouche 

> de son chancelier, fit réciter plusieurs fois, et après les pro- 
1 nonça de sa propre bouche, appelant tous les présents à témoins 

> qu'il offroit faire raison et justice sans avoir égard à aucune sin- 

> gulière volonté, fors de justice et de raison » (D. Morice, 
/Wd.,686). 

Ce sont là , dans une bouche souveraine, de grandes et nobles 

TOME X. — 2e SÉRIE. 2 



18 LES DUCS DE BRETAGNE DE LÀ MAISON DE MONTFOHT. 

paroles ; et plût à Dieu que Jean lY y eût toujours été fidèle ! Mal- 
grès les excès regrettables où son humeur violente l'emporta — non- 
seulement dans sa politique personnelle, mais aussi dans certains 
actes de son administration trop longs à rappeler ici — avouons 
qu'un prince capable de tenir à sa nation un pareil langage, con- 
cevait du moins d'une vue claire, juste et singulièrement élevée, 
les devoirs de sa mission de souverain. Ajoutons que, de toutes les 
grandes qualités essentielles à cette mission, nulle ne manquait à 
Jean IV : bravoure, intelligence, volonté rapide, ténacité indomp- 
table, il avait tout cela; il gâta tout cela, malheureusement, en 
mainte circonstance, par un étrange abandon à ses passions per- 
sonnelles. Son éducation anglaise , renforcée des immenses obli- 
gations qu'il avait à l'Angleterre, pesa sur lui, toute sa vie, comme 
une fatalité. Si le cœur eût été chez lui aussi breton que la tète^ il 
aurait sans aucun doute donné à la Bretagne un de ses plus grands 
règnes, le plus grand règne peut-être de notre histoire après ceux 
de Barbe-Torte et de Nominoë. 

Arthur de la Borderie. 
(La suite prochainement. ) 



LE DOUTE ET U POESIE. 



. Le Douté et ses victimes dans le siècle présent, par M. l'àbbé Loois Baunard, 
chanoine honoraire d'Orléans, docteur en théologie , docteur és-lettres ^. — ]]. 
Les Voix du silence, poésies, par M. Victor de Laprade, de ricadémie française.^ 
m. Le Sentiment de la nature avant le Christianisme, par le mémo '. 



I. 



Je vous Tai déjà dit, notre incurable plaie, 
Notre nuage noir qu'aucun vent ne balaie , 
Notre plus lourd fardeau , notre pire douleur, 
Ce qui met sur nos fronts la ride et la pâleur, 
Ce qui fait flamboyer Tenfer sur nos murailles^ 
C'est Tâpre anxiété qui nous tient aux entrailles , 
C'est la fatale angoisse et le trouble profond 
Qui fait que notre cœur en abîmes se fond, 
Quand au matin le sort , qui nous a dans sa serre , 
Nous mettant face à face avec notre misère , 
Nous jette brusquement , lui notre maître à tous , 
Cette question sombre : — Ame, que croyez-vous? 
C'est rbésitation redoutable et profonde 
Qui prend, devant ce sphinx qu'on appelle le monde, 
Notre esprit effrayé plus encor qu'ébloui, 
Qui n'ose dire non et ne peut dire oui ! 



* Un beau volume in-8% Paris, 1866, chez Adrien Leclerc et C" 
' Un vol. in-18, Paris, 1865, chez Michel Lévy frères. 

* Un fort volume in-8*, Paris, 1866, chet Didier. 



120 LE DOUTE 

C'est là rinfirmité de toute notre race. 

De quo\ rhomme est-il sûr? qui demeure, qui passe? 

D*où vient qu'esprits faits d'ombre. 

Nous tremblons tous , la nuit , à l'heure où lentement 

La brume monte au cœur ainsi qu'au firmament? 

Que l'aube même est sombre et cache un grand problème? 

Et que plus d'un penseur, ô misère suprême ! 

Jusque dans les enfants trouvant de noirs écueils, 

Doute auprès des. berceaux comme auprès des cercueils? 

Quelle âme est sans faiblesse et sans accablements? 
Enfants ! résignons-nous et suivons notre route. 
Tout corps tratne son ombre et tout esprit son doute *. 

Ainsi chantait, il y a trente ans, le poète des Voix intérieures 
et des Rayons et des Ombres, le futur auteur des Misérables , Tune 
des plus glorieuses victimes de cette horrible maladie du Doute, 
que M. TabbéBaunard vient de toucher d'une main si délicate, si 
ferme et si sûre. 

Le XVIII« siècle fut sceptique, mais il ne se plaignait pas; il riait. 
Notre âge doute lui aussi, mais il gémit; le caractère principal du 
scepticisme moderne , c'est d'être un scepticisme douloureux et 
souffrant. De là des aveux, des témoignages pleins d'enseigne- 
ments : M. l'abbé Baunard les a recueillis. Il passe successivement 
en revue les philosophes et les poètes, les sceptiques de l'école et 
les sceptiques de la vie, opposant quelquefois au malheur de 
l'homme qui s'égare le contraste d'un croyant qui, dans la même 
carrière, dans le même pays, à la même date , a trouvé dans la foi 
la source de son bonheur. C'est ainsi qu'à côté de JoufFroy, inquiet 
et désespéré, nous rencontrons Maine de Biran s'élevant peu à peu 
des régions basses et troublées du matérialisme aux sphères les 
plus hautes et les plus sereines du spiritualisme et de la religion ; 
à côté de Santa-Rosa, le proscrit italien, perdant, avec ce bien in- 
comparable, la patrie, ce bien plus précieux encore, la foi, Silvio 
Pellico retrouvant, sous les plombs du palais des Doges et dans les 
cachots du Spielberg, ces croyances qui rendent légères les 

* V. Hugo, Les voix intérieures, 1837. 



ET LA POÉSIE. 2i 

chaînes les plus lourdes et qui donnent au captif la liberté et des 
ailes! 

Voici la table des matières du bel ouvrage de M. Baunard; elle 
suffira pour indiquer à nos lecteurs le sérieux et profond intérêt 
qu'ils y rencontreront. Première partie , les philosophes r /. Théo- 
dore Jouffroy. IL Maine de Biran. IIL Santa-Rosa. IV. Georges 
Farcy. V. M. Edmond Scherer, Deuxième partie, les poètes : 
/. Lord Byron. IL F. Schiller. IIL Henri de Kkisl. IV. Léopardi. 
V. Les poètes du doute en France (Alfred de Musset, Hégésippe 
Moreau, etc.). Autant de chapitres, autant d'études approfondies , 
négligeant les côtés secondaires pour aller au vif de la question , 
pour sonder la plaie et faire toucher du doigt le remède ; autant de 
fragments de cMq Histoire des âmes au XIX^ siècle qui, sous la 
main d'un grand évêque et d'un grand écrivain, de l'évêque d'Or- 
léans par exemple, pourrait devenir le plus beau livre de notre 
époque. 

L'ambition de M. l'abbé Baunard était moins vaste; son livre, 
pour avoir de moins hautes visées, n'en demeurera pas moins 
comme un ouvrage bien fait et bien écrit, où se combinent en une 
exacte et juste mesure le talent du littérateur, la pénétration du phi- 
losophe et la charité du prêtre. 

Si l'on veut se rendre compte de tout ce que la lumière et la 
vérité chrétiennes ajoutent de valeur à une œuvre et de l'infériorité 
relative qui, en dépit de toutes les ressources de l'esprit le plus 
ingénieux et le plus souple , reste attachée aux écrits dictés par le 
scepticisme, il suffit de rapprocher quelques-uns des chapitres de 
M. l'abbé Baunard, ceux qu'il a consacrés à Jouffroy,à Georges 
Farcy et à Léopardi, de ceux que M. Sainte-Beuve a composés sur 
les même sujets. Lisez le portrait de Jouffroy peint en pied par le 
spirituel académicien. Vous aui*ez bien devant vous quelque chose 
de cette noble et mélancolique figure, son teint pâli, sa joue légè- 
rement creusée, le bleu profond du regard; l'artiste a bien rendu 
plusieurs des côtés du talent de son modèle , il nous montre le 
professeur et l'écrivain; mais de l'homme même, de ses doutes , 
de ses angoisses, de ce qui a été le fond de sa vie, il ne nous fait 



22 LE DOUTK 

rien apercevoir. Vhoinme, voilà ce que cherchail Pascal, voilà ce 
que nous trouvons dans les pages de M. Baunard. 

Nous Tavons dit, elles sont pleines d'enseignements ; il en est 
même quelques-uns que l'auteur, avec ce profond sentiment de 
charité qui l'anime , a laissés un peu dans l'ombre. N'étant point 
tenu aux mêmes ménagements, nous prendrons la liberté d'en faire 
ressortir un qui nous parait avoir son importance. Théodore Jolif- 
froy et Georges Farcy furent les élèves de M. Victor Cousin , Santa- 
Rosa fut son âmi ; tous les trois cherchèrent auprès de lui la vérité 
et la lumière ; ils n'y trouvèrent que l'obscurité et le doute. Pro- 
fondément religieux au moment où il le connut, Santa-Rosa cessa 
bientôt, dans la fréquentation du jeune et imprudent philosophe , 
de considérer comme une certitude la plus évidente de toutes les. 
vérités , le moinà contestable de tous les dogmes, celui de l'immor- 
talité de l'âme. < Sans doute, dit à celte occasion M. Baunard, 
sans doute H. Cousin a eu le tort d'initier l'infortuné Piémontais 
à ses incertitudes et de jeter le trouble dans une âme sereine. Que 
ce soit prosélytisme, ou seulement influence , ce tort est considé- 
rable; et je prétends ne l'infirmer en aucune manière. Puisqu'il 
était le maître, le consolateur, le sage, il était digne de lui de re- 
lever son disciple et de ne pas arracher la patrie de l'autre monde 
à qui ne possédait plus de patrie en celui-ci. Mais il faut se rappe- 
ler que lui-même ne croyait guère alors, et qu'il ne pouvait donner 
que ce qu'il avait. Plus tard, il a mieux vu dans la grande ques- 
tion, et ses écrits postérieurs prouvent que l'ancien chef d'école 
a raffermi sa foi dans la destinée, future, si même il ne l'a pas 
fixée entièrement ^ Les années recueillies ont succédé pour lui 
aux jours ardents, la vieillesse s'est faite, et avec elle sont venus 
les calmes méditations, les avertissements auxquels personne n'é- 
chappe, les séparations qui forcent de regarder en haut, et le jour 
étemel s'est fait voir plus clairement à chaque pas de la vie qui 
rapprochait de sa lumière. Que M. Cousin nous permette donc de 
le penser. Ce qu'il a fait alors, il ne le ferait plus maintenant. Il 

* Voy. Du vrai, du beau et du bien, 16' leçou, p. 419. 



ET LA POÉSIE. !23 

comprendrait que les âmes qui ont le bonheur de croire ont droit 
au respect, el qu'il est inhumain de leur ravir le don qui ne se 
remplace pas. Il comprendrait que les épanchements de l'amitié , 
tout confiants qu'ils soient, s'alimentent d'espérance et non pas de 
désespoir; qu'il ne faut y verser que ce qu'on a de bon; et que 
prendre une main qui repose dans la nôtre, ^ pour l'attirer à soi , 
quand un est sur le gouffre, ce n'est pas aimer, c'est haïr *. » 

Certes , une telle page ne fait pas moins d'honneur au cœur du 
prêtre qu'au telent de l'écrivain ; mais , tout en nous associant aux 
sentiments qu'elle renferme, nous ajouterons que bien des années 
après celles où le malheureux Santa-Rosa avait abdiqué la foi de sa 
jeunesse entre les mains de M. Cousin , ce dernier, devenu le chef 
de l'enseignement philosophique en France , présidait à la publi- 
cation des œuvres posthumes de Joufiroy et de Maine de Biran ; 
des œuvres du premier, il faisait supprimer les aveux accablants 
qui montraient l'éclectisme aboutissant par une voie logique et 
nécessaire au scepticisme le plus complet, et, dans les œuvres iné- 
dites du second , il négligeait tout ce qui établissait son retour à la 
croyance catholique, se bornant à dire : t Que serait-il arrivé à 
M. de Biran, si nous ne l'eussions perdu en 1824 ? Je l'ai assez connu, 
et , s'il m'est permis de le dire , je connais assez l'histoire de la 
philosophie et les pentes cachées, mais irrésistibles , de tous les 
principes, pour oser affirmer qu'il aurait fini comme Fichte a fini 
lui-même '. i> Et cependant lorsqu'il écrivait ces lignes , M. Cousin 
savait bien que le Journal intime de Maine de Biran attestait son 
retour complet et profond aux croyances catholiques , et qu'il élail 
mort après avoir rempli d'une manière édifiante ses devoirs de 
chrétien et reçu les sacrements des mains de son pasteur, le curé 
de Saint-Thomas-d'Aquin '. 

La conclusion de ce qui précède est facile à tirer. Quelles sont 
les opinions actuelles de H. Cousin, nous n'avons point à le recher- 

« Le Doute, p. 415. 

3 Introduction aux œuvres de M. Maine de Biran, tome iv des Fragments philoso^ 
phiqnes de M. Cousin. 
3 Le Doute , p. 83. 



24 LE DOUTE 

cher; ce qui nous préoccupe, c'est son enseignement, ce sont ses 
livres. Or, ses livres et son enseignement, que ne sauraient sérieu- 
sement modifier quelques bonnes paroles jetées çà et là dans de 
belles préfaces , conduisent à cet écueil où ont sombré Jouffroy, 
Georges Farcy et Santa-Rosa ; qui les prend pour guides s'expose à 
rmir,non comme Maine dçBiran, mais comme FtcA/^ a /!m. Ceci dit, 
je n'ai aucune objection à élever contre la mesure qui a donné à une 
rue de Paris le nom justement célèbre de Victor Cousin, si ce 
n'est que l'on aurait peut-être dû le donner à une impasse. 

Je n'ai encore parlé , et d'une façon bien insuffisante , que de la 
première partie du livre de M. l'abbé Baunard, de celle où il s'occupe 
des philosophes. La seconde, consacrée aux poètes, est peut-être plus 
remarquable encore. Les deux chapitres sur Lord Byron et sur 
Léopardi sont faits de main d'ouvrier. Que de belles pages J'en 
pourrais détacher ; celle-ci, par exemple : « Les derniers mots que 
prononça. Byron furent : Ma fille ! ma sœur ! 

> Or, dans l'étude d'une telle âme , il faut toujours tenir compte 
de ses vertus naturelles, parce que c'est la base sur laquelle Dieu 
bâtit ou restaure les âmes , et que d'ailleurs ces beaux restes nous 
donnent sa mesure. Je me souviens d'avoir vu, parmi les ruines du 
théâtre d'Arles, deux colonnes de marbre demeurées seules de- 
bout dans cette jonchée de décombres. Elles sont reliées entre elles 
par un fragment de corniche, et elles s'élèvent ainsi côte à côte 
dans le ciel. Cet admirable spectacle m'est revenu en pensée quand 
j'ai vu se redresser dans l'âme de Byron , parmi tant de ruines 
aussi, ces deux pures affections de sa fille et de sa sœur. Elles pro- 
testent en lui contre la destruction totale de l'être moral, et en 
même temps elles font soupçonner ce qu'eût été l'édifice complet, 
si toutes CCS facultés gisantes dans la poussière s'étaient relevées 
vers le ciel, qui n'eût peut-être jamais éclairé d'âme plus 
belle *. i> 

Le livre tout entier est écrit de ce style pur, élégant et ferme , et 
j'aimerais à lui emprunter encore plus d'une citation , si je ne pré- 

* loc. cil., p. 207. 



BT LA POÉSIE. 25 

ferais témoigner à H. l'abbé Baunard la haute estime que je pro- 
fesse pour son talent en lui soumettant quelques observations et en 
lui adressant quelques petites ehicanes, comme il «ied à un critique 
endurci qui ne pratique point la maxime : Dam le Doute , abs-- 
(ienS'toi, 

A la page 56, dans le chapitre sur Maine de Biran, Tauteur nous 
le montre aux premiers jours de la Révolution et sous le Directoire, 
puis il ajoute : c Maine de Biran a vu l'Empire naître, grandir et se 
précipiter; il fut appelé à faire entendre à l'empereur les plaintes 
et les vœux de la nation fatiguée, à la journée de fructidor, » Il eut 
en effet l'honneur de faire partie, avec MM. Laine, Ray nuuard, 
Gallois et Flaugergues , de la commission du Corps législatif qui 
osa, suivant l'expression de M. le sénateur Sainte-Beuve, faire 
entendre hautement , en face de l'empereur , une parole de liberté et 
de plainte , la première après un si long et si rigoureux silence *. 
Mais ceci se passait au mois de décembre 1813, seize ans après la 
journée de fructidor (4 septembre 1 797). 

Dans la conclusion de l'ouvrage, à la page 334, il est parlé « de 
ces harmonies intimes de l'âme avec la foi qui frappaient déjà 
Leibnitz,ii îf a trois cents ans, et qui lui fournissaient le sujet 
d'un de ses livres. » Leibnitz est né en 1646 , et le commencement 
de sa carrière philosophique et littéraire date de 1667, c'est-à-dire 
d'un peu moins de deux siècles. Il faut donc lire deux cents ans 
au lieu de trois cents ; évidemment, il y a là une faute d'impres- 
sion. 

Page 155 : « M. Scherer a cité dans le courant de son livre trois 
ou quatre noms illustres y Bunsen , Lamennais , Colenso.... » Après 
Lamennais, hélas ! mais après Colenso, holà ! 

Page 294 : « Les impiétés de Rolla sont amères et lugubres. 
Celles de Béranger sont raillemes, celles d'Hégésippe Moreau sont 
obscènes. » D'où l'on pourrait conclure que celles de Béranger ne le 
sont pas. Que M. l'abbé Baunard me permette de le renvoyer, non 
pas aux chansons de Béranger, Dieu m'en garde, mais aux Causeries 

* Causeries du lundi, v, p. 10. 



26 LE DOUTE 

iî/^^«tré?5 de M. de Pontmarlin, à cet article fameux , qui fit, il y a 
quelques années, tant de bruit et tant de bien. « Je n'aurais que rem- 
barras du choix, dit Téminent critique, si je voulais prouver par des 
exemples à quel point l'impiété de M. Déranger est perfide, haineuse 
et ignoble, » et il fournit ses preuves, autant du moins qu'il est possi- 
ble à un galant homme de le faire; il signale, par exemple, entre cent 
autres, les couplets sur Y Ange gardien qu'il définit très-justement 
une série d'obscénités et de blasphèmes *. Laissons donc aux chan- 
sons impies de Déranger l'épithète d'obscènes : elles l'ont bien mé- 
ritée. 

Enfin, page 273 : <( Lamennais avait-il deviné celte soif du néant 
quand il dictait ces lignes (suit un passage de l'introduction de 
V Essai sîir Vindifférence.) j> Pourquoi ce mot dictait ? En iSil , 
Lamennais écrivait, il ne dictait pas ^. 

La minutie même de mes renrarques atteste combien sont légères 
les erreurs qui peuvent être reprochées à M. l'abbé Baunard, et com- 
bien il sera facile de les faire disparaître dans ufie nouvelle et pro- 
chaine édition. Elle ne saurait faire défaut à une œuvre conscien- 
cieuse, où le talent est mis au service de la vérité, où le beau est 
le compagnon du bien, et dans le succès de laquelle nous aimons à 
saluer l'aurore d'une pure et brillante renommée. 



II. 



H. l'abbé Baunard a consacré les dernières pages de son livre 
aux poètes du doute en France. Il y aurait un beau chapitre à écrire 
sur la poésie catholique en France au X/X« siècle; M. Victor de 
Laprade y brillerait au premier rang. A la différence d'autres 
grands poètes, M. Victor Hugo, par exemple, et M. de Lamartine, 
qui, partis du catholicisme, sont venus misérablement échouer, le 

* Nouvelles Causeries littéraires , p. 263 et suiv. 

* Voy. Lettres inédites de J.-M. et F. de Lamennais , précédées d'une iolroduclion 
par M. Eugène de la Gournerie, 1862. 



ET LA POÉSIE. 27 

premier, sur les plages désertes de la mélempsychose, au milieu de 
ces rocs sauvages où l'on entend le soir ce que dit la bouche d^orn- 
bre\ le second, sur les sables arides du panthéisme, sur ces grèves 
désolées où les Méditations d'autrefois se changent en vagues et 
tristes rêveries, où les Harmonies font place au bruit discordant 
des créanciers obstinés, H.Victor de Laprade s'est élevé des ré- 
gions obscures d'une philosophie incertaine aux sphères lumineuses 
de la religion catholique. Lors de ses débuts poétiques en 1842, 
dans Hermia et dans Psyché, il paraissait plus rapproché des my- 
thes hétérodoxes de la métaphysique antique que des vérités du 
christianisme ; il s'écriait, dans la conclusion du second de ces 
poèmes : 

A toi vont tous les flots en un flot absorbés , 

vaste Olympe ! étends tes plaines sans limite , 

Puisque l'amour brisa ta barrière interdite. 

Tout un peuple t'arrive; oh! pour le recevoir, 

Grandis, sois infini, comme était ton espoir! 

Ouvre à tous les vivants ta route heureuse et sainte j 

Rien ne doit exister par delà ton enceinte. 

Vous, mondes, vous, soleils; toi, globe des humains, 

Germes errant dans Tair sans trouver vos chemins , 

Ames des feux éteints, fleurs sèches, races mortes, 

Venez à flots pressés , l'Olympe ouvre ses portes, 

Habitez en un seul réunis pour toujours ; 

Il n'est plus aujourd'hui deux peuples, -deux séjours : 

Ici joie et clarté , là souffrance et misère , 

Dans Taziir un Olympe et dans l'ombre une terre. 

Pour réternel palais de l'Être universel 

Il n'est plus qu'un seul monde , et ce monde est le ciel 

Expire donc , 6 mal ! il n'est plus que des dieux ! 

A cette époque, les vers de M. de Laprade paraissaient dans la 
Beiue indépendante, à côté des romans socialistes de madame 
George Sand et des écrits humanitaires de M. Pierre Leroux. Et 
si nous rappelons ce détail, c'est à la louange même de l'illustre 
poète qui a eu le courage do remonter cette pente descendue par 
tant d'autres et de gravir ces hauteurs d'où Torgueil a précipité 
quelques*uns des plus beaux génies de notre temps. 



28 LE DOUTE 

Les Poèmes évangêliqiies ^ publiés en 1850, ont marqué les 
premiers pas du retour de M. Victor de Laprade vers la foi de sa 
mère, à laquelle il disait, en si beaux vers, au début de son nou- 
veau volume : 

Il est à vous , ce livre, issu de ma prière , 
Qu'il garde votre nom et vous soit consacré ; 
Ce livre où j'ai souffert , ce livre où j'ai pleuré , 
Ainsi que tout mon cœur, il est à vous, ma mère ! 

Nous sommes en deux parts une seule âme encor, 
J'ai de vous, ô ma-mère, avec trop de mélange, 
Ce que l'homme tombé peut conserver de l'ange ; 
Dieu met le même sceau sur mon cuivre et votre or^ 

Si même avant cette heure où la grâce me touche , 
Je sentais dans ma nuit Dieu présent et vainqueur. 
Si j'invoquais toujours son vrai nom dans mon cœur, 
C'est que j'avais appris ce nom de votre bouche. 

Les trois derniers recueils du poète, les Symphonies y les Idylles 
héroïques^ les Voix du silence montrent combien le talent grandit 
au contact et au service de l'idée religieuse et à quelle élévation il 
peut atteindre, porté par ces deux ailes, la Foi et l'Amour. 

Nos lecteurs connaissent depuis longtemps les Symphonies et les 
Idylles héroïques; je voudrais leur indiquer ici rapidement les ex- 
quises et fortes beautés du plus récent volume de M. de Laprade, 
les Voix du silence. 

Il me parait occuper, dans l'œuvre complète de notre poète, à 
peu près la même place que les Feuilles d'aulomne dans l'œuvre 
de M. Victor Hugo. Dans Tun comme dans Tautre de ces deux re- 
cueils, la langue est harmonieuse et pure; le vers, merveilleusement 
assoupli, se prête à toutes les volontés et à tous les désirs du maî- 
tre; les spectacles de la nature et les sentiments de la famille sont 
peints, ici avec un éclat voilé, là avec un pinceau ardent. Dans les 
Voix du silence comme dans les Feuilles d'automne , la grAce se 
marie à la force, la douceur à l'énergie, et derrière le poète lyrique 
on sent le satirique puissant, prêta manier d'une main vengeresse 
le fouet aux lanières stridentes. On se rappelle la dernière pièce 



Et LA POÉSIE. 29 

des Feuilles d'autojnne, où le poète, qui vient d'adresser à sa fille 
les admirables vers de la Prière pour tous, s'écrie : 

Je hais l'oppression d'une haine profonde ; 

et termine ainsi : 

J'oublie alors Tamour, la famille, Tenfance , 
Et les molles chansons , et le loisir serein , 
Et j*8goute à ma lyre une corde d*airain ! 

De même, au milieu des voix du silence, on entend parfois 
gronder comme un écho lointain de la foudre roulant à l'horizon , 
là haut, dans les montagnes. Lisez la pièce intiiulée Retour aux 
AlpeSydoni j^nepuis, à mon vif regret, détacher que quelques 
stances : 

Dites , ô blancs sommets , rochers qu'on croit stériles, 
Bois sombres dont Tamour est mon heureux travers , 
Que ne vous dois-je pas de tendresses viriles , 
De fierté dans mon cœur, de sève dans mes vers ? 

Par vous, j'aime à braver ce que mon siècle loue, 
Et ses lâches grandeurs et ses plaisirs épais; 
J'appris de votre neige à mépriser leur boue , 
J'apprends de leur tumulte à chérir votre paix. 

Vous m'avez enseigné Thorreur des choses viles, 
Des idoles qu'encense un vulgaire hébété ; 
Vous dressez , pour ma foi qui se perd dans les villes , 
Deux autels : l'un à Dieu l'autre à la liberté. 

C'est chez vous que l'on fuit pour y rompre ses chaînes, 
Pour y porter ses deuils ou ses bonheurs cachés ; 
Là qu'on abrite mieux ses amours et ses haines : 
Les cygnes ont vos lacs, les aigles vos rochers. 

Tout homme qui frémit sous quelque joug infâme. 
Dans vos libres déserts échappe à ses tyrans : 
De ces chastes hauteurs où vous portez mon âme 
Coulent de froids dédains que je verse à torrents. 

Je voudrais, n'en déplaise à des Muses banales. 
Pareil, comme on l'a dit, à ces monts nébuleux, 



30 LE DOttE 

Suspendre ainsi dans i'aiV de^ glaces virginales, 
Armé de i*avalanchc et des fleuves comme eux. 

Sur cet impur amas d'esclaves, de parjures, 
Ma haine descendrait comme un déluge amer; 
J'aurais vengé Fhonneur de tant d'âpres injures, 
Et j'aurais balayé cette fange à la mer. 

Lisez la pièce tout entière ; lisez ensuite celle qui a pour titre : 
Un entretien avec Corneille, et dites s'il est de nos jours un poète 
qui , plus que M. de Laprade, se rapproche, par la grandeur du 
sentiment et la fermeté du vers , du noble et grand poète à qui nous 
devons le Cid et les Horaces. Certains feuilletonistes , quelques aca- 
démiciens, voire même des sénateurs, se sont amusés à comparer 
à Corneille l'auteur de Lucrèce et du Lion amoureux. Loin de mui 
la pensée d'attrister un galant homme ; je ne puis cependant m'em- 
pêcher de trouver que, de Corneille à H. Ponsard, la distance n'est 
pas beaucoup moindre que du Poussin à M. Galimard, ou de Pin- 
dare à M. Belmontet ^ ! SnfBrait-il donc, pour se rattacher au grand 
Corneille, de se mettre en frais d'archaïsme, de copier les tours et 
de reproduire les plis de son st;le ? Non, certes ; il y faut autre 
chose. Il faut aimer le sacrifice, placer le devoir au-dessus du suc- 
cès , haïr et mépriser les triomphes de la force , courtiser la défaite, 
faire fumer l'encens sur les autels insultés , embrasser avec orgueil 
et avec amour les causes vaincues ; il faut, pour être vraiment de 
la famille de Corneille, afvoir quelque chose de son âme, coinme 
H. de Laprade; il ne sufiSt pas de dire, comme H. Ponsard : tout 
beau, mon cœur f 

Je ne voulais rien citer d'(/n entretien avec Corneille; mais com- 
ment résister au plaisir d^en reproduire au moins les derniers vers, 
où le poète nous montre sa maison tout illuminée par l'apparition 
dont elle vient d'être le théâtre ? " 

... Tout brillait sur ces murs sombres auparavant; 
Tout s'était mis en fête et tout semblait vivant; 
Tout mon vieux mobilier semblait rajeuni d'aise; 

* Ce dernier rapprochemt ot n'est pas de moi ; il appartient k M. Sainte-BeuTe. 
Yoy. VEvénmml du 4 jBin 1866. 



ET LA POÉSIE. 31 

Uu aïeul souriant occupait chaque chaise; 

De la table où j^écris sortaient de chères voix , 

Et mes livres aimés parlaient tous à la fois. 

Je cherchai du regard les yeux que je consulte , 

Les deux portraits sacrés à qui je rends mon culte : 

Ma mère avait toujours , mais sans verser de pleurs , 

Son doux visage empreint de célestes douleurs; 

Plus ardent que jamais , le feu de la prière 

Rayonnait de sa face et de son âme entière ; 

Pour le rachat des siens toujours prompte à s'offi*ir, 

Elle semblait encor demander à souffiir. 

Pareil aux grands aïeux, à ces\ieux chefs de race, 

Sculptés du même airain que don Diègue et qu'Horace , 

Qui , pour vivre plus fiers , ont vécu sans bonheur. 

Qui n'ont d'autre souci , d'autre bien que l'honneur, 

Qui , pour les droits vaincus s'immolent sans murmure , 

Et meurent en soldats, debout dans leur armure.... 

Mon père au front serein , mais non sans quelque orgueil , 

Goùfirmant ce discours du geste .et du coup d'œil, 

vSongeait qu'ayant toujours marché la tète haute. 

Sa maison n'était pas indigne d'un tel hôte. 

Et, de sa ferme voix qui m'a tant consolé. 

Me disait dans mon cœur : « C'est moi qui t'ai parlé. > 

 côté de ces fermes ^ccents, de ces hautes inspirations, que 
d'inspirations charmantes et pures , la première Neige ^ le Nid de 
la Musc , Petite fleurs sur ma fenêtre, l'Héritage, Adieu jardin, 
et, dans le beau poème qui est l'œuvre capitale et comme le point 
culminant du volume, la Tour d'ivoire, que de pièces délicieuses, 
que de fleurs aux fraîches couleurs, au suave parfum, cueillies par 
le poète sur le bord du sentier qui , à travers la forêt et le long 
de la colline, conduit au pied de la blanche Tour. 

A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse , 
Seul le silence est grand , tout le reste est faiblesse ; 

ces deux vers appartiennent à un poète sceptique, hélas! et dé- 
sespéré, dont la figure manque au tableau tracé par M. Tabbé 
BaunaH , Alfred de Vigny. Combien M. Victor de Laprade a été 
mieux inspiré en écoulant et en faisant entendre les Voix du 



32 Le doute 

sileiuCy en affirmant la Foi et ses certitudes, l'Honneur et ses 
croyances, la Poésie et ses nobles conseils ! 



III. 



a Les grands poètes ont été souvent de grands écrivains en prose; 
qui peut le plus, peut le moins : mais les bons écrivains en prose 
ont été presque toujours de méchants poètes *. » La justesse de 
cette remarque de Chateaubriand, écrite en 1828, a été confirmée 
depuis cette époque par de glorieux exemples. De grands poêles, 
Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset ont abordé la prose 
avec succès ; Alfred de Vigny et M. Théophile Gautier ont révélé un 
talent de prosateur égal à leur talent de poètes, et \oici qu'aujour- 
d'hui le chantre de Psyché et des Symphonies, le poète des Idylles 
hérofiques et des Voix du silence se présente à nous avec un volume 
où brillent à un degré éminent les plus rares et les plus exquises 
qualités du prosateur. 

Le Sentiment dé la nature avant le Christianisme se compose 
d'une Introdmtion où M. Victor de Laprade esquisse à grands traits 
l'histoire générale des impressions de l'âme en face, de la nature, 
et de deux parties consacrées, l'une à l'Orient et l'autre au monde 
hellénique. La première partie comprend trois livres : Vlnde, — 
V Egypte; les livres hébraïques; les nations de Vancien Orient dont 
la poésie est inconnue ; — les épopées de VOrient moderne ; la poésie 
musulmane; la Chine. La deuxième partie forme deux livres : la 
Grèce ; — la poésie latine. 

Nous n'avuns ni le temps, ni l'espace nécessaire poursuivre l'au- 
leur dans les développements élevés, ingénieux, profonds, qui font 
de son livre une œuvre de critique, d'art et de poésie; œuvre non 
moins remarquable par le talent de la composition que par la perfec- 
tion du style. Â côté d'un tableau comme celui-ci , où le dessin est 

* Chateaubriand, Œuvres complètes , préface du tome xxii. 



ET LA POÉSIE. 33 

large et sûr, OÙ le coloris est éclatant et solide, des miniatures 
comme les portraits de M. Sainte-Beuve sont, il faut le reconnaître, 
d'une importance secondaire ; on regarde avec intérêt les petites 
toiles du spirituel auteur des Causeries du lundi; devant l'œuvre 
de M. Victor de Laprade, on se sent en présence d'un grand 
artiste. 

J'ai dit que le Sentiment de la Nature avant le Christianisme était, 
en même temps qu'un livre de critique et d'art, une œuvre de poésie ; 
gardez-vous bien d'en conclure que la prose de M. Victor de Laprade 
ait rien de commun avec ce qu'on appelle communément la prose 
poétique, avec ce style bâtard, amphibie, qui tient de deux genres dif- 
férents et réunit leurs défauts sans avoir aucune de leurs qualités. 
Non, la prose de l'auteur des Voix du silence est sobre, nette, 
ferme, précise; seulement, à de certains instants , le lecteur éprouve 
une émotion involontaire ; l'air a tressailli, vous entendez au-dessus 
de votre tête comme un frémissement d'ailes : l'ange de la poésie 
a passé près de vous. 

Sur deux points seulement, je ne saurais m'associer aux appré- 
ciations de M. de Laprade. 

Dans son beau chapitre sur riliade et l'Odyssée, il se demande 
si Homère a existé. <c Cette queslion , dit-il , qui eût semblé impie 
à nos écrivains des deux derniers siècles , à ceux de Rome et de 
la Grèce elle-même, en est arrivée aujourd'hui à ce point, depuis 
les travaux de Wolf et d'autres plus récents, que les esprits les 
plus prévenus coalre le système des mythes historiques sont au 
moins fortement ébranlés dans leur croyance à un auteur unique 
pour les chants attribués à Homère. Les poètes eux-mêmes, ces 
fils plus respectueux de la tradition et qui ont besoin d'attacher 
leur culte et leurs sympathies à des figures individuelles et vivan- 
tes, les poètes n'osent plus s'attendrir sur le mélodieux aveugle 
qui mendiait au prix de son génie un pain trempé de pleurs, 

> Les travaux de Nieburh et de Vico sur les premiers siècles de 
l'histoire romaine, ceux de Ballanche sur les temps primitifs de la 
Grèce et de l'Italie, nous ont accoutumés à être sévères pour ces 
nom^ propres qui concentrent sur une seule individualité la gloire 

TOME X. — 2« SÉRIE. 3 



34 LE DOUTE 

de l'œuvre poétique ou sociale de toute une génération. D^autres 
études critiques sur une époque littéraire et sur un peuple plus 
voisin de nous, sont venues apporter de nouveaux arguments contre 
un Homère en faveur des Homérides •. 7> Et M. Victor de Laprade 
met en lumière ces arguments nouveaux ; il s'efforce de réduire 
à néant le chantre d'Achille et d'Ulysse , et d'effacer de la liste des 
poètes le père de toute poésie , tout en s'inclinant d'ailleurs devant 
lui et en lui demandant pardon de sa victoire, comme l'empereur 
Charles-Quint au pape Clément VU : Sanctissime paier, indulge 
Victori. — Eh bien, non, je ne saurais souscrire à ces conclusions; 
je n'hésite pas à répéter, avec M. Boissonnade, ce vers du poète 
comique : c Non, tu ne me persuaderas pas, non, quand même 
tu me persuaderais. » Je m'en tiens à cette parole de la Bruyère, 
dans son chapitre des Ouvrages de f esprit : « L'on n'a guère vu, 
jusqu'à présent, un chef-d'œuvre d'esprit qui soit l'ouvrage de 
plusieurs. Homère a fait Y Iliade; y ir^We, V Enéide; Tite-Live, ses 
Décades, et l'orateur romain, ses Oraisons. » 

Je suis encore obligé de me séparer de M. de Laprade, dans l'inter- 
prétation du passage de la République de Platon où l'on a vu généra- 
lement jusqu'ici un arrêt contre la poésie. « Ce poète, que le sage 
des sages veut bannir de sa cité, dit l'auteur du Sentiment de la 
nature, n'est pas celui dont la lyre adoucit les lions et les tigres , 
celui qui bâtit avec sa voix les fondements des villes, celui qui 
enseigne aux hommes les noms divers et mystérieux de l'être ; ce 
n'est pas, en un mot, le vrai poète, le poète lyrique, le poète reli- 
gieux, l'Orphée. Toute la République, au contraire, est basée sur 
cette poésie sacrée qui distribue la connaissance de Dieu, du Dieu 
sans forme individuelle, du Dieu invisible, manifesté par l'ensem- 
ble des choses. Le poète que proscrit Platon , c'est le poète épique, 
à cause des premiers mensonges qu'il s'est permis au sujet des 
dieux ; c'est surtout le poète qui oublie et Dieu et la nature , pour 
ne peindre que les passions et les irrésolutions des hommes : c'est 
le poète dramatique '. )> Mais Hésiode n'est ni un poète épique, ni 

* Pages 302 et suivantes, 
a Page 364. 



ET LA POÉSIE. 35 

UQ poète dramatique 9 et cependant Platon le repousse comme Ho- 
mère et comme Eschyle. Au livre III de la République, il condamne 
« Hésiode, Homère et les autres poètes ; car toutes les fables qu'ils 
ont débitées et qu'ils débitent encore aux hommes sont remplies 
de mensonges *. » Un peu plus loin il s'élève contre Pindare *. 
Dans la page même sur laquelle M. de Laprade essaie d'appuyer 
son opinion, que dit Platon? < Nous nous contenterions d'un poète 
et d'un faiseur de mythes plus austère et moins agréable, mais plus 
utile, dont le ton imiterait le langage de la vertu, et qui se con- 
formerait, dans sa manière de dire, aux règles que nous aurions 
établies en nous chargeant de l'éducation des guerriers. :» N'est-ce 
donc pas là la condamnation de toute vraie et grande poésie, de la 
poésie lyrique comme de la poésie épique, d'Orphée aussi bien 
que- d'Homère, et n'est-ce pas réduire les poètes au rôle de philo- 
sophes employant, comme Pytfaagore, la forme du vers et le lan- 
gage du mythe et de l'allégorie pour conserver leurs doctrines et 
répandre leurs enseignements? C'est donc avec raison que M. Cou- 
sin se range à l'opinion commune, et dit, au tome lY de sa tra- 
duction : « Socrate, dans V Apologie , avoue qu'un de ses torts est 
d'avoir mal pensé et mal parlé des poètes, d^avoir cherché la vérité 
auprès d'eux, et de n'y avoir trouvé que des hommes ignorants 
et pleins 4'eux-mêmes, se croyant en possession des plus beaux 
secrets, et ne pouvant rendre compte de rien. Les poètes eurent 
donc la main dans le procès de Socrate , et Mélitus les représente 
officiellement. Cela est si vrai que Libanius , dans son apologie de 
Socrate, met la plus grande importance à le laver du reproche 
d'avoir attaqué la poésie et les poètes. Mais, quoi qu'en dise Liba- 
nius, Socrate était en effet coupable du crime de lèse-poésie.... De 
son côté, Platon trouvait que les poètes avaient beaucoup nui à la 
poésie en consacrant et en accréditant parmi le peuple une mytho- 
logie corruptrice; et lorsque, dans la République, il est forcé de 
choisir entre la poésie et la vérité, fidèle à l'esprit de Socrate, il 
met avant tout la vérité et l'humanité, et se décide, quoiqu'à re- 

* Traduction de Victor Cousin, IX, p. 106. 
» fWd., p. 109. 



36 LE DOUTE ET LA POÉSIE. 

gret, à renvoyer les poêles et Homère lui-même. C'est là le der- 
nier mot de Platon , et en général c'est toujours dans ses derniers 
ouvrages qu'il faut chercher sa vraie pensée , et par elle pénétrer 
dans ses ouvrages antérieurs, et y saisir les germes des idées que 
plus tard il développa avec l'étendue, la mesure et la force qui ap- 
partiennent à l'âge mûr. Dans la Républiqm^ Platon se prononce 
décidément contre les poètes; dans ses premiers ouvrages , sans 
aller jusqu'à proposer de les chasser de l'État, il les fronde inces- 
samment, et leur lance les traits de l'ironie socratique, en les enve- 
loppant ou en ayant l'air de les adresser à un autre but *. « 

Je laisse aux prises M. Victor Cousin et M. Victor de Laprade, si 
compétents l'un et l'autre sur Platon, le plus poète des philoso- 
phes, et je me hâte de conclure. 

Les Voix du silence sont un des plus beaux recueils ^e poésie , 
le Sentiment de la nature avant le Christianisme est un des meil- 
leurs ouvrages de littérature et de critique qui aient paru depuis 
plusieurs années. Ces deux œuvres, fruit de l'inspiration et de l'é- 
tude, sont de celles qui élèvent l'esprit et qui font du bien à 
l'âme. On devient meilleur en les lisant, et on éprouve le besoin , 
auquel je n'ai pu résister, de remercier le poète qui, du fond de sa 
retraite, nous envoie de si admirables vers, le prosateur à qui nous 
devons de si beaux livres, Thomme de cœur et d'honneur dont la 
vie tout entière est un exemple. 

Edmond Biré. 

* Traducliou de Platon, t. IV, p. '221 et suiv. 



LE JOUEUR DE SERPENT. 



Sous ce titre : La Poursuite de V Idéal , notre collaborateur M. Jules 
d*Herbauges publiera prochainement un volume qui n'a nul besoin de 
DOS éloges anticipés : la plume qui a écrit Esquisses et Récits ne se 
recommande-t-elle pas assez d'elle-même ? Le Joueur de serpent^ que 
nous donnons aujourd'hui, est un fragment de cet ouvrage , un des récits 
qui, dans l'ensemble, se rattachent à des considérations d'un ordre plus 
élevé. 

(Note de la Rédaction,) 



Il y a sur les côtes de TOcéan, au sud de la Bretagne, une jolie 
petite ville qui commence à prendre un certain rang parmi les 
lieux de réunion choisis par la fashion française. Pomic est si bien 
situé au-dessus d'une baie large et paisible , la mer y est si débon- 
naire, les rochers si pittoresques, les élégantes villas s'étagent si 
gracieusement sur la côte montueuse , que chaque année on voit 
se multiplier le nombre des baigneurs qui viennent s'abattre comme 
des oiseaux de passage sur les rochers humides , barbottent dans 
les fraîches eaux , promènent sur les grèves leurs toilettes excen- 
triques, puis repartent au bout de quelques semaines, embellis de 
nombreux coups de soleil et allégés de quelques sacs d'écus. De 
jolis villages, frais, proprets, hospitaliers , s'échelonnent à l'est et 
à Fouest de Pornic sur les rivages de la baie , et ceux-là aussi ont 



38 LE JOUEUR DE SERPENT. 

leur population de baigneurs et de buveurs. Moins élégante qu'à 
Pornic, mais plus originale peut-être, cette foule, apportée par les 
quatre vents du ciel, s'ébat en liberté sur les longues grèves et 
grimpe au sommet des rochers , sans trop se préoccuper du qu'en 
dira-t-on. 

D'abord élevée etbastionnée de hautes aiguilles de pierre noire 
aux arêtes vives et résistantes , la côte s'abaisse insensiblement en 
approchant du fond de la baie; des veines rouges, jaunes, ver- 
dâtres, trahissent la présence de longs filons de terre dans les 
masses saillantes qui garnissent le rivage, et les vagues, plus lon- 
gues , plus lourdes , moins divisées , entament profondément dans 
les jours de tempêtes ces contreforts qui ne peuvent résister à leur 
fureur. Puis la côte s'abaisse encore, la falaise , aux couleurs déplus 
en plus chaudes et variées , aux matériaux de plus en plus friables, 
vient enfin finir en longues dunes de sable, sur lesquelles les lames 
apaisées s'étendent avec un murmure étouffé et déposent une 
couche épaisse du limon qu'elles ont capricieusement enlevé à 
d'autres rivages. Or, ayant dû me décider à passer sur ces côtes 
une saison de bains de mer, je fus tout d'abord si effarouché par 
la foule élégante qui remplissait Pornic, que, entraîné par mon 
naturel peu sociable et même, je l'avouerai, assez sauvage , j'allai 
m'établir dans un petit bourg dont l'aspect paisible et comparati- 
vement solitaire m'avait séduit. Placé à l'endroit même où les 
rochers, devenant falaises, réunissent aux vives arêtes des pierres 
les couleurs brillantes et variées des sables, ce village domine mie 
grève immense que la mer laisse à découvert deux fois par jomr et 
qui permet de prendre le plaisir de la promenade, de la pêche et 
du bain, sans risquer d'être coudoyé ou gêné par ses voisins. Les 
baigneurs, qui d'ordinaire honorent ce lieu de leur présence, sont 
en général des gens d'humeur facile et excentrique, recheréhant 
l'abandon, le laisser-aller, s'adonnant aux pêches de toute espèce 
et portant sans vergogne les costumes les plus capricieux. Le 
dimanche seulement la crinoline et la cravate reprennent leurs 
droits et vont s'étaler dans la petite église , dédiée comme ses 
sœurs de nos côtes à Noire-Dame-de-Bm-Pwt. C'est là que, quel- 



LE JOUEUR DE SERPENT. 39 

ques jours après mou arrivée, j'avais suivi le flot des fidèles, et les 
éléments disparates dont se composait l'assistance commençaient 
à me distraire un peu trop de mes pieuses pensées , lorsque mon 
attention fut rappelée subitement du côté de l'autel par le son 
rauque et bruyant quejquelques-uns d'entre nous ont entendu dans 
leur enfance, sous les voûtes do nos vieilles cathédrales, mais qui, 
depuis de longues années , en a été généralement banni pour faire 
place aux accords pleins et purs de l'orgue d'accompagnement, 
modification assurément avantageuse de toute façon ; c'était bien 
un serpent, singulier instrument, à l'intonation fausse, à la gamme 
mutilée, dont la note éclate comme h regret, après s'être fait 
attendre un instant de manière à ne jamais marquer exactement la 
mesure et qui soutient toujours à l'unisson la voix des chantres. Il 
y avait bien longtemps que je n'avais entendu cette trompette 
sacrée et, malgré les souvenirs d'enfance qu'elle me rappelait, 
ma surprise ne fut pas, je l'avoue, des plus agréables; mais bien- 
tôt mes yeux passèrent du gros tuyau tortu qui blessait mes oreilles 
à celui qui le tenait et je fus frappé de sa physionomie. C'était un 
grand homme maigre , d'une figure sérieuse jusqu'à la mélancolie, 
dont hîs longs traits , les yeux bleus et le front plissé exprimaient 
une préoccupation si profonde, un esprit tellement absorbé dans 
une pensée dominatrice , que je demeurai en contemplation devant 
lui, cherchant à deviner quelle était l'idée qui évidemment possé- 
dait ainsi toutes ses facultés. Ses vêtejnents offraient une sorte de 
bizarrerie. 11 portait un habit bleu à boutons d'or, d'une date très- 
aiicienne, à en juger par le col droit, les revers découvrant la poi- 
trine et la taille courte; mais le drap en était fin et si brillant qu'il 
paraissait presque neuf. Un gilet jaune, un pantalon gris-clair qui, 
s'arrêtant un peu trop au-dessus de deux gros souliers ferrés, lais- 
sait apercevoir des chaussettes bleu-ardoise, complétaient son cos- 
tume. Il se tenait assis sur une chaise élevée, ses mains rudes et 
larges entouraient son serpent avec une sorte de respectueuse af- 
fection et, de temps en temps, il tirait de son habit un mouchoir 
fort hianc avec lequel il essuyait l'humidité qui aurait pu ternir le 
brillant vernis du noir instrument. Je commençais à attribuer à des 



40 LE JOUEUR DE SERPENT. 

pensées religieuses la gravité toute spéciale de ce personnage, et 
cette conviction m'avait fait faire un sage retour sur moi-même, 
lorsqu'une surprise inattendue vint livrer un rude assaut à mes 
bonnes résolutions. Au moment de l'élévation ,le serpent qui n'avait 
fait jusque-là que soutenir, avec une justesse d'intonation peu ordi- 
naire , les chants -mal assurés des choristes campagnards , éleva 
tout à coup, au milieu du recueillement universel, sa voix enrouée 
et entonna un solo expressif. Non , je ne puis rendre l'effet mal- 
heureux, burlesque, déplorable, de ces notes éclatant comme des 
bombes, sans que rien pût les adoucir, ni lier entre elles les phra- 
ses mélodiques, malgré tous les efforts visibles de l'exécutant. 
Évidemment il s'épuisait à affronter des difficultés par lesquelles 
il avait dû souvent être vaincu. D essayait des agréments, des gru- 
petti, le malheureux ! des roulades ! je crus même reconnaître une 
tentative de trille. La sueur perlait sur son front, alternativement 
rouge et pâle , ses mains tremblaient et son grand corps était agité 
de mouvements convulsifs. Dans ses yeux , à demi-éteints tout à 
l'heure , brillait maintenant un feu qui jaillissait assurément d'une 
âme ardente , grande peut-être ; le souffle haletant (Jui semblait 
épuiser sa faible poitrine ne se ralentissait pas ; il semblait décidé 
à pousser l'épreuve jusqu'au bout, à mourir s'il le fallait sur la 
place. Certains frémissements inquiétants avaient d'abord passé 
sur ceux des auditeurs qui, pas plus que moi, ne s'attendaient à 
cette surprise. Heureusement la sainteté du lieu contint le rire 
prêt à éclater, et le morceau put s'achever sans encombre, à mon 
grand soulagement. Peu à peu l'ardeur sérieuse du pauvre musi- 
cien avait excité en moi une commisération profonde , et je trem- 
blais en pensant à la douleur que lui ferait éprouver une mani- 
festation trop claire des sentiments du public. Lorsqu'il eut fini, 
le joueur de serpent se laissa retomber sur sa chaise , passa son 
mouchoir sur son front mouillé de sueur et , baissant lentement 
la tête sur sa poitrine , sembla tomber dans un accablement pro- 
fond. Ses joues , animées tout à l'heure d'une rougeur variable, 
devinrent livides, il fut pris d'une petite toux sèche et sifflante, et 
ferma les veux comme s'il allait s'évanouir. Cet état d'abattement 



LE JOUEUn DE SERPENT. U 

ne dura que quelques instants, il en sortit avec un tressaillement sou- 
dain, et recommença à soutenir les voix des chantres avec tout le 
soin et la justesse que j'avais remarqués au commencement de 
Tofflce. 

Je sortis de Féglise singulièrement préoccupé de ce brave mu- 
sicien et pressé d'aller demander des renseignements sur son 
compte à la propriétaire de la maison où je logeais, femme fort 
capable, qui me semblait très au fait de la chronique du village, et 
avait pour moi, ainsi que sa très-jolie fille, M"®* Elise, une 
foule d'attentions vraiment délicates. Mais il arriva que, ce jour-là 
précisément, quelques personnes de ma connaissance ayant appris, 
je ne sais comment, mon séjour à la Bernerie, et étant elles- 
mêmes à Pornic, depuis assez longtemps pour en avoir épuisé les 
premiers plaisirs , avaient fait l'aimable projet de me venir sur- 
prendre. Leurs chevaux, leurs ânes, leurs voitures encombraient 
la place de l'église, et je tombai entre leurs bras ouverts. Ayant eu 
l'honneur d'être choisi comme but de la promenade , je ne pus éviter 
la flatteuse corvée de leur faire les honneurs de mon pauvre 
village. Je les conduisis dans tous les heux intéressants, k la 
source; — car chaque localité désireuse d'attûrer les étrangers se 
croit obligée d'ajouter à ses autres attractions celle d'une mare 
quelconque, susceptible de contenir une quantité suffisante de 
clous rouilles et de porter le nom de source ; — aux rochers dé- 
corés d'une appellation spéciale , qui indique leur importance ou 
leur forme particuUère; — sur la grève, dans le quinconce de 
branches à demi-mortes qu^on décore du titre de hois sur ces 
rivages arides. Mes visiteurs furent si enchantés de tout ce que je 
leur montrai, qu'à l'unanimité ils déclarèrent la Bernerie le plus 
vilain trou du monde , s'étonnèrent que je pusse y vivre et m'enga- 
gèrent avec instances à venir m'établir à Pornic , dont ils portaient 
aux nues le charme et .les plaisirs. Je ne combattis point leur opi- 
nion -, hôte sans reconnaissance , je ne pris nullement le parti de la 
retraite qui m'avait accueilli ; je convins de tous les avantages et 
les mérites de Pornic, m'étonnant en moi-même d'une seule 
chose , c'est que mes amis ne fussent pas plus pressés d'y retourner. 



42 LE JOUEUR DE SERPENT. 

Enfin ils s'y décidèrent ; je les accompagneli pendant quelques mo- 
ments; puis, leur souhaitant le bonsoir et les remerciant de leur 
gracieuse visite , je leur tournai le dos et pris à travers champs 
pour descendre plus tôt sur la grève , afin de revenir chez moi en 
suivant la falaise avec le doux et frais marcher du sable mouillé. 

La nuit arrivait déjà ; la mer était tout à fait basse ; on Tentendail 
gronder dans le lointain ; la longue grève découverte scmtillait sous 
les rayons de la lune ; on distinguait vaguement , à la distance 
d'une demi-Beue , les premiers flots blanchissant sous l'effort de la 
marée montante. Je m'en allais, ravi d'avoir recouvré ma liberté, 
faisant jaillir sous mes pieds l'eau des flaques brillantes dans 
lesquelles je marchais insoucieusement, admirant les mille étincelles 
qui parsemaient la grève , partout où un rayon de la lime venait 
frapper le sable, écoutant le mugissement lointain de l'Océan et me 
repaissant de soUtude et de calme, lorsque j'aperçus un promeneur 
attardé qui s'avançait dans la même direction que moi. La clarté 
nocturne était si belle, grâce à la pureté de l'atmosphère, que, 
malgré son changement de costume, je reconnus au premier coup 
d'oeil le musicien de l'église. 

Caprices de l'esprit humain! tout à l'heure encore, je bénissais 
ma solitude, je jouissais ^e mes pensées grandioses, je me plon- 
geais avec délice dans des considérations sur l'infini , la nature, 
etc., etc. Et maintenant, descendant de ces hauteurs avec ime 
rapidité sans égale, mon esprit retombait sur la terre et se sentait 
pris d'une curiosité et d'un intérêt inexplicables pour ce pauvre 
homme, entrevu le matin dans une position assez ridicule. Mais il 
en était ainsi ; j'avais suffisamment philosophé, admiré; ma voca- 
tion de conteur reprenait ses droits et m'entraînait vers cette 
énigme vivante qu'on appelle le cœur humain, terre à jamais inex- 
plorée dans ses profondeurs infinies. Quoi qu'il en soit, je pressai le 
pas et je rejoignis le joueur de serpent que je saluai en lui souhai- 
tant le bonsoir. 

Le brave homme se retourna d'un air surpris et me répondit 
avec une poUtesse qui m'encouragea; si bien, qu'après avoir 
échangé quelques phrases, j'en vins à lui demander s'il n'était pas 



LE JOUEUR DE SERPENT. 4} 

Tartisie qui, te matin même, à la messe, avait joué un solo. Les 
longues joues ridées de mon compagnon se couvrirent d'une rou- 
geur assez vive pour que je pusse la distinguer, malgré Tobscurité 
croissante, et sa voix tremblait d'émotion lorsqu'il répondit: 

— Monsieur ce nom d'artiste est bien flatteur, je ne le 

mérite pas, je n'en suis pas digne ; mais c'est moi, eu effet, c'est 
moi-^néme. Monsieur, qui me suis fait entendre ce matin dans une 
mélodie dont je suis l'auteur. 

L'attaque était directe, le pauvre homme réclamait un compli- 
ment. Hélas ! il ip'était souvent arrivé d'en adresser de bien peu 
mérités h des amateurs inhabiles; mais, cette fois, dans cette 
atmosphère de vérité, si différente de celle de nos salons, eu face 
de cet humble musicien dont l'anxieuse sûnplicité implorait timi- 
dement un encouragement sincère, j'eus peine à trouver quelques 
mots à moitié balbutiés qui purent passer pour une approbation. 
Heureusement mon compagnon n'était pas gâté sous ce rapport ; il 
sembla enchanté de ma réponse, et, de ce moment, notre conver- 
sation prit un tour intime, animé, presque confidentiel, tel enfin 
que je pouvais le désirer. 

Je ne suis pas un exécutant de première force, mais j'aime 
infiniment la musique, j'en ai beaucoup entendu, et je pensais 
pouvoir temr tête facilement sur ce sujet à mon interlocu- 
teur. Cependant je ne tardai pas à m'apercevoir que, gi*âce à un 
instinct musical très-développé, à une éducation première, non- 
seulement bonne, mais savante dans cette partie, mon nouvel ami 
m'était fort supérieur sur certames questions, tandis que , sur 
d'autres, son ignorance était manifeste et naïve. 11 possédait assez à 
fond les anciens maîtres pour pouvoir juger et apprécier leur génie 
et leur manière, et il ne connaissait nullement notre musique mo- 
derne. Ce dernier point ne pouvait m'étonner. 11 m'avoua, en hési- 
tant , qu'ayant été appelé une fois impérieusement au chef-lieu du 
département pardesaffakes sérieuses, il avait osé entrer au théâtre , 
où, tout ému de scrupules religieux, il avait entendu un opéra qui, 
d'après son compte rendu , me parut être Robert-le-Diable. 

Les mélodies passionnées et savantes, les danses, le poème qu'il 



U LE JOUEUR DE SERPENT. 

ne comprenait pas bien, lui avaient fait une impression si émou- 
vante et si profonde , qu'il craignait d'en rappeler le souvenir de 
peur de réveiller les pensées tumultueuses assoupies, mais non 
mortes, au fond de son cœur. Quant à sa connaissance de chefs- 
d'œuvre anciens beaucoup trop ignorés, même de ceux qui en 
parlent avec enthousiasme, je me l'expliquais moins bien. 

Arrivés à l'entrée du village, mon compagnon, interrompant 
tout à coup une dissertation sur les psaumes de Marcello, me dit : 

— Monsieur, je crois que vous demeurez chez M"»® Bonnet. ( Sa 
voix faiblit en prononçant ce nom.) Me voici donc forcé de vous 
quitter, car j'habite tout près d'ici, et je n'ose vous prier d'entrer 
chez moi, ce qui me serait pourtant un grand honneur et un grand 
plaisir. 

J'acceptai avec empressement cette invitation, et, remontant la 
falaise, nous nous trouvâmes bientôt à la porte d'un petit jardin , 
fermé de murs à hauteur d'appui. Un sentier étroit, bordé de thym 
et de lavande, nous conduisit à la maison, basse et blanche, aux 
volets verts encadrés de briques rouges. Mon hôte tira la clef de sa 
poche, ouvrit et m'introduisit dans l'intérieur ; puis il alluma une 
lampe, posée sur une petite table couverte de papiers et de mu- 
sique. Je pus alors regarder autour de moi. Tout était propre , mais 
d'une simphcité qui touchait à la pauvreté. Des chaises de paille . 
des tables de bois blanc, point de rideaux aux fenêtres. Deux portes 
en face l'une de l'autre conduisaient. Tune probablement dans la 
cuisiné, l'autre dans la chambre du propriétaire; ces trois pièces 
remplissaient toute l'étendue de la maison. Cependant cette absence 
complète de luxe, et même de confortable, ne. prouvait point la 
pauvreté dans un pays aux mœurs primitives , comme celui où je 
me trouvais. Je reportai mes regards sur mon hôte, qui s'efforçait 
de me faire bon accueil, et, après m'avoir avancé une chaise, posait 
sur la table une bouteille de vieux boiurgogne et deux verres en 
cristal de Bohême. Il avait remplacé ses vêtements du matin par un 
habillement complet en coutil gris, dans lequel ses membres longs 
et maigres se trouvaient trop à l'aise pour que mesure eût été prise 
sur eux. Ses cheveux plats tombaient sans ordre autour de son front 



LE JOUEUR DE SERPENT. 45 

et sur ses yeux bleu-pâle. Vu de près, son visage mélancolique, à 
l'expression douce , me sembla plus dévasté par la maladie ou les 
soucis secrets cpie je ne m'en étais aperçu le matin. 

En regardant autour de moi, je vis dans un coin de la cham- 
bre une boîte, haute et étroite, soigneusement enveloppée, que je 
n'eus pas de peine à reconnaître pour l'abri de ce malheureux ser- 
pent, qui, de même que celui de l'histoire sacrée, semblait entraî- 
ner à l'abime éternel l'infortuné dont il possédait l'oreille et le 
cœur. Je m'en détournais avec assez de répugnance , lorsque mon 
hôte, qui avait suivi la direction de mes yeux, se méprenant sur la 
sensation que j'éprouvais , se leva et alla chercher le volumineux 
étui. 11 ouvrit la boîte au moyen d'une clef, en tira le serpent , en- 
veloppé encore d'une serge verte , le découvrit et effaça , avec un 
soin minutieux , quelques taches laissées par l'humidité. 

— C'est un instrument dont on joue bien peu et dont on ne con- 
naît pas toutes les ressources, dit-il en levant les yeux sur moi, 
comme pour obtenir un signe d'acquiescement ; mais j'ai appris 
bien jeune à l'aimer et à m'en servir. Malheureusement il y a quel- 
que chose en moi de faible, de médiocre,.... je le sais, je me 

connais ; une fâcheuse timidité me saisit quand je joue en public et 
je perds mes moyens. Je ne pourrai jamais faire rendre au serpent 
la justice qu'il mérite. J'ai entendu dire que , même dans les églises 
où il produisait un si majestueux effet, on l'abandonne, pour le 
remplacer par je ne sais quoi. 

— C'est la vérité , dis-je avec ménagement ; des orgues d'accom- 
pagnement placées dans le chœur offrent, pour l'harmonie et le 
chant, des avantages qu'on ne peut méconnaître. 

— Monsieur, reprit mon hôte avec feu , je ne conteste pas la va- 
leur de l'orgue, mais le serpent a la sienne, croyez-moi. Ah! si 
vous aviez entendu mon père en jouer ! Je me rappelle encore mes 
émotions, lorsque, tout enfant, il me permettait de l'écouter. J'é- 
tais en proie à une véritable terreur en entendant ces sons creux et 
retentissants qui semblaient de force à renverser notre maison , 
comme autrefois les trompettes juives renversaient les murailles de 
Jéricho. La nuit suivante j'avais des cauchemars affreux; je croyais 



46 LE JOUEUR DE SERPENT. 

être appelé par Tarcbange du jugement dernier ; je me levais pour , 
lui répondre.' Ma mère reprochait à mon père de me frapper de 
trop vives impressions; mais lui, Taustèrc artiste, disait que ces 
souffrances préparaient mon esprit aux grandes conceptions. Et , 
plus tard, lorsqu'il me fut permis de tenir Tinstrmnent entre mes 
mains émues, de l'approcher de ma bouche, de l'animer de mon 
souffle , quelle émotion j'éprouvai ! Malheureusement je perdis mon 
père avant qu'il m'eût rendu capable de l'égaler. Je restai avec le 
livre de l'art à demi-ouvert devant moi et incapable d'en tourner 
les pages inconnues. Ma mère était pauvre ; nous fûmes forcés de 
quitter ma ville natale, de venir ici, dans ce petit village où se 
trouvait ma famille maternelle. Mon père n'avait pas de parents en 
France; il était Allemand. Nous vécûmes longtemps de privations, 
de travail. Je ne pouvais étudier qu'à la dérobée , la nuit, et les voi- 
sins se plaignaient. Dans ce temps je n'avais ni terres , ni maisons ; 
maintenant j'en ai, je suis riche! Il est trop tard! je ne puis plus 
apprendre ce que j'ignore, je ne puis plus surmonter la timidité 
amassée pendant mes années de souffrance, je n'ai plus de cou- 
rage , je n'ai plus d'espoir ! 

En finissant de parler, il baissa la tête et je vis toii^)er une larme 
sur sa noire trompette; je m'efforçai de le consoler, de l'encourager 
de façon ou d* autre; mes paroles trouvèrent le chemin de son 
cœur. U me remercia avec une effusion touchante et, de ce sohr-là, 
commença entre nous une amitié qui ne tarda pas à devenir de plus 
en plus intime. Nous faisions ensemble de longues promenades et je 
finissais ordinairement mes soirées par une visite à mon ami ; car j'a- 
vais remarqué qu'il ne venait chez moi qu'avec répugnance , seule- 
ment à certaines heures et que, pendant toute sa visite , il se montrait 
triste et inquiet. Cependant ma propriétaire, M™« Bonnet, à qui 
j'avais parlé de mon compagnon, me parut en faire un grand cas. 
U se nommait Anatole Schaf. Il devait ces deux noms si disparates, 
l'un au goût un peu recherché de sa mère , l'autre à la nationaUté 
de son père, un brave Allemand , ayant plus de talent que de bonne 
chance. Ce dernier parcourait la France en cherchant à gagner sa 
vie à l'aide de sa harpe, de son violon, car il jouait de tous les ins- 



LE JOUEUR DE SERPENT. 47 

truments connus^ lorsqu'il finit par tomber amoureux, fort mal h 
propo8 , des beaux yeux d'une jeune fleuriste qui logeait dans la 
même maison que lui. Celle-ci, de son côté , se laissa prendre aux 
sérénades et aux mélodies langoureuses de son voisin ; si bien que, 
renonçant à sa patrie, Schaf devint Theureux époux dala jolie ou- 
vrière et se fixa définitivement en France. Anatole , seul fruit de cet 
hymen, avait été bercé, comme il le disait lui-même, au milieu des 
essais musicaux de son père , qui s'adonnait particulièrement alors 
à l'étude du serpent dont il jouait dans une des églises de la ville. 
Malheureusement le père Schaf vint à mourir, la misère entra à la 
suite du. veuvage chez la jeune femme , restée seule et sans res- 
sources. Dans son abandon, M"*« Schaf songea h se retirer à la 
Bemerie , où elle avait des parents. Elle vendit lés meubles de son 
modeste ménage, à l'exception du fatal serpent, dont elle ne trouva 
pas h se défaire , et s'établit avec son fils dans le petit village, d'où 
elle était sortie autrefois jeune et gaie , avec de meilleures espé- 
rances. Anatole y grandit dans la tristesse et le dénûment, jouet 
des enfants de son âge, à cause de sa tournure bizarre, de sa timi- 
dité , de ses goûts incompris ; car, entraîné vers la musique par un 
instinct irrésistible , une véritable vocation , il s'acharnait à faire 
exprimer au malheureux instrument qu'il avait conservé , les mélo- 
dies qui hantaient son imagination et à surmonter les difficultés 
irrémédiables qui s'opposaient à ses efforts. Cette lutte impossible 
finit par devenir une véritable passion, que rien ne put vamcre ni 
distraire ; sa mère en mourut à la peine et Anatole, privé de cette 
providence visible qui jusqu'alors avait veillé sur lui, serait proba- 
blement tombé dans la détresse la plus profonde, lorsque par un bon- 
heur inespéré, mais, hélas ! trop tardif, la fortune, ou tout au moins 
l'aisance , lui était arrivée sous la forme de l'héritage d'un cousin 
vieux garçon , dont il connaissait à peine le nom* 

Devenu riche et propriétaire , Anatole s'était vu entouré d'une 
considération et d'un respect inaccoutumés. Plus étonné que 
touché de ce changement et absolument insensible à l'ambition 
politique, Schaf, qui aurait pu devenir conseiller municipal, ne 
profita de ce revirement que pour satisfaire un désir ardent et 



48 LE JOUEUR DE SERPENT. 

jusque-là sans espoir. Il demanda, avec un battement de cœm* 
et la sueur lui perlant à la racine des cheveux, la place de serpent 
àFéglise. Il proposait, du reste, d'exercer cette charge gratuite- 
ment et à la satisfaction générale. Ces deux conditions, la première 
surtout, levèrent toutes difficultés de la part du curé, d'ailleurs 
disposé aux plus grands ménagements envers Testimabte et riche 
célibataire. 

Alors commença pour Anatole une existence d'émotions secrètes, 
mais terribles, par lesquelles sa santé fut bientôt sourdement 
minée. Pendant toute la semaine , il étudiait nuit et jour, se prépa- 
rait à l'audition anxieusement désirée et se laissait peu à peu en- 
traîner aux plus séduisantes chimères. Le dimanche, il s'achemi- 
nait du côté de l'église, rempli d'un trouble mêlé de confiance; en 
proie à un tremblement nerveux , il faisait entendre les premières 
notes et, à l'instant, par suite de cet instinct bizarre, de cette 
effluve magnétique qui révèle à l'exécutant l'impression secrète de 
l'auditoire , toutes ses illusions s'évanouissaient, il restait en face 
d'une réalité accablante et d'un désespoir qui le rongeait. L'état 
dans lequel le jetaient ces alternatives d'enthousiasme et d'abat- 
tement, était d'autant plus cruel que jusqu'alors il avait dévoré en 
silence ses douleurs, n'ayant jamais rencontré personne qui l'eût 
compris et eût reçu ses confidences. On ne s'étonnera donc pas 
que , croyant rencontrer en moi cette compassion intelligente qu'il 
cherchait en vain depuis longtemps , il en fût venu à m'ouvrir son 
âme et à me faire des aveux de plus en plus intimes. Le pauvre 
homme souffrait de bien des façons. Il possédait un cœur sensible ; 
heureux dans ses amours , il se fût peut-être arraché à la fatale 
passion musicale qui le minait ; mais sa main , sa fortune , son cœur, 
il avait tout offert et s'était vu repousser. Cette ingrate , sans pitié 
et toujours adorée, n'était autre que M^^e Élise, la très-jolie fille 
de mon hôtesse, M™« Bonnet. Je ne pouvais blâmer Anatole Schaf 
de son choix. 

— Voyez-vous, monsieur, me disait-il, après m'avoir avoué en 
rougissant sa folie amoureuse, je la connais depuis son enfance ; 
toute petite, elle aimait à jouer avec moi, je la surveillais dans 



LE JOUEUR DE SERt>ENT. 49 

ses promenades sur la falaise; je la portais dans mes bras, quand 
elle était fatiguée, et, plus tard, quand elle fut devenue grande et 
belle , elle semblait avoir conservé une sorte d'amitié pour moi ; 
elle me souriait lorsqu'elle me rencontrait , elle me faisait signe 
de la main en passant devant ma porte, elle nie disait de sa voix 
si douce..., une vraie musique, monsieur!... « Bonjour, Anatole, » 
et cela me consolait, me réjouissait le cœur. Quelquefois même, 
elle venait avec ses amies demander à voii* mon serpent, elle le 
touchait de sa petite main et me priait d'en jouer. Par exemple , 
elle s'enfuyait toujours en riant, aussitôt que je commençais; cela 
m'affligeait bien un peu, mais je me disais que sans doute le son 
était trop retentissant dans ma petite chambre pour les oreilles 
délicates d'Elise. Quand je devins riche, monsieur, je ne sus d'a- 
bord si je devais m'en réjouir. Je n'avais plus ma mère et j'étais 
habitué depuis si longtemps à la misère que je ne m'en inquiétais 
plus pour moi-même. Tout à coup l'idée me vint que je pouvais 
me marier et en même temps je pensai à Elise ; je la vis allant et 
venant dans ma demeure, reine et maîtresse de ma maison, de ma 
fortime et de mon cœur. Je me souviens encore du tremblement 
qui me saisit, car au fond je ne me sentais pas digne d'elle. Peu à 
peu cependant je m'accoutumai à cette idée et je vins à espérer 
que mon amour, peut-être aussi ma fortune dont je ne faisais guère 
de cas, mais que les autres, je le voyais bien, estimaient très- 
haut, parleraient en ma faveur, du moins auprès de M'"<» Bonnet. 
Je me hasardai à m'expliquer avec- elle. Elle accueillit favora- 
blement, très-favorablement ma demande, mais il restait à la 
faire agréer par Elise. Je résolus d'interroger moi-même son cœur, 
voulant essayer de lui plaire par mes propres efforts, sans avoir 
recours k l'influence de sa mère, dont le caractère absolu et un 
peu rude m'inquiétait. Je préparai une petite fête, un goûter sur 
la plage; j'invitai les amies d'Elise, quelques jeunes gens; j'orga- 
nisai des danses. Mon projet était de trouver le moyen de parler 
à EUse-au milieu de 4a réunion et d'obtenir sa promesse ; enfin , 
j'avais porté secrètement mon mstrument dans une grotte dont la 
riche sonorité m'était connue. Je réussis à y conduire Elise, sa 

TOME X. — 2o SÉRIE. 4 



50 LE JOUEUR DE SERPENT. 

mère et quelques-unes de ses compagnes , et tout à coup, profitant 
d'un moment où leur attention était fixée ailleurs, je me glissai 
dans le fond de la grotte et je commençai pianissimo le morceau 
que j*avais composé pour cette occasion. Je me sentais inspiré , 
monsieur, réellement inspiré et, pour la première et la dernière 
fois, je fus presque content de moi. La mélodie sortait toute brû- 
lante de mon âme , j'exprimais ce que je sentais, j'étais artiste en- 
fin, artiste dans la force du mot! 

— Eh bien! dis-je en voyant Anatole Schaf s'interrompre et 
rester les yeux fixés dans le vague comme si des souvenirs, à la 
fois doux et amers, se dressaient devant lui, que fit M**« Elise? 
Vous comprit-elle et son cœur fut-il touché par cette preuve de 
talent et d'amour? 

Anatole poussa un profond soupir et secoua la tête en souriant 
avec mélancolie. 

— Elise fit comme autrefois, me répondit-il d'un ton résigné; 
elle éclata de rire et se sauva en se bouchant les oreilles. La mort 
m'entra dans le cœur et la mort y est restée depuis ce moment ; 
elle y accomplit lentement son œuvre; je sens qu'elle travaille sans 
relâche. 

— C'est prendre trop au sérieux une folle gaieté de jeune fille , 
repris-je avec compassion; à l'âge de M"« Elise, on rit de tout 
sans malice; cela ne préjugeait rien contre votre espoir de lui 
plaire et d'obtenir sa main; vous auriez tort de lui en vouloir sé- 
rieusement. 

— Moi! lui en vouloir! s'écria Anatole, les larmes aux yeux; je 
n'en eus pas même la pensée, monsieur. Quoi! d'un éclat de rire? 
de ce rire musical et charmant qui semble une roulade de rossi- 
gnol! Non, non, je ne lui en veux pas, je ne lui en ai jamais voulu; 
seulement, ce jour-là je n'eus pas le courage de me déclarer et, 
avant que la soirée fût finie, j'avais acquis la certitude que , si elle 
consentait à m'épouser, ce serait h contre cœur, car elle en aime 
un autre. 

— Sa mère l'ignorait donc, puisqu'elle avait accueilli votre de- 
mande? 



LE JOrKUn D& SERPENT. M 

— Sa mère le savait très-bien , monsieur ; mais ma nouvelle 
fortune l'avait tentée et elle était disposée à forcer le consentement 
de sa 'fille. Elle le ferait encore, si je le voulais ; mais je ne le veux 
pas! Celui qu'aime Elise est un brave garçon, après tout, jeune , 
honnête et digne d'elle. Il est pauvre, c'est vrai, et il a un triste 
état : il est peintre décorateur. Pas artiste, vous entendez bien, 
barbouilleur d'ornements , d'oiseaux, de fleurs, tout cela fait. Dieu 
sait comment, sans talent, sans avenir; mais il est honnête, «t, 
avec ma fortune, il pourra quitter ses pinceaux et vivre tranquil- 
lement de ses rentes. Elise sera heureuse avec lui. 

— Quoi! dis-je- tout ému, vous avez le projet de doter vous- 
même votre rival et de le marier avec celle que vous aimez! 

— Mais, oui, monsieur, puisqu'elle l'aime! répondit Anatole 
avec simplicité; que ferais-je de mieux de mon bien? C'est une 
propriété qui a une sorte de mauvaise chance : de mémoire 
d'homme, elle n'a appartenu qu'à des célibataires, tellement 
qu'elle en a pris son nom et qu'on l'appelle YHéritage du vieux 
garçon. Je réussirai peut-être ainsi à changer le sort qui la pour- 
suit. 

— Mais vous, demandai-je, que deviendrez-vous? 

— Oh! moi j'aurai toujours assez pour vivre. Je resterai dans 
cette petite maison que je conserverai en viager, et j'aurai mon 
serpent pour me consoler, il me semble quelquefois qu'il plamt et 
pleure avec moi notre destinée semblable, triste, solitaire et mé- 
connue. 

En finissant de parler, Anatole Schaf détourna ses yeux humides, 
et un soupir qui ressemblait à un court sanglot lui échappa. Que 
pouvais-je dire poiur consoler cette douleur résignée et sans plain- 
tes? Rieli sans doute; je ne pus que serrer la main de mon humble 
ami, qui me le rendit chaleureusement. Le soir même, en rentrant 
chez moi, j'eus la preuve qu'Anatole Schaf ne s'était pas trompé swr 
l'état du cœur de M"« Elise. Je rencontrai celle-ci sur la plage ; 
elle était seule en apparence, mais, à dix pas de là, je vis sortir 
de l'ombre d'un rocher un beau garçon que je connaissais pour l'avoir 
vu rôder parfois du cMé de ma demeure. Il parut fort déconcerté 



52 LE JOUEUR DE SERPENt. 

en m' apercevant, mais je baissai discrètement la tête et je m*abstias 
de toute allusion compromettante, lorsque W^^ Bonnet, qui se 
promenait devant sa porte d'un air passablement refrogné, me de- 
manda si j'avais vu sa fille. 

Sur ces entrefaites, le temps fixé pour mon séjour au bord de 
la mer était arrivé à sa fin; je me trouvai forcé de quitter la Ber- 
nerie, mon vieil ami et le petit roman de M"« Elise, avant qu'un 
dénoûment quelconque Teût terminé. J'échangeai avec Anatole 
Scbaf des adieux pleins d'affection. 11 m'assura que mon amitié lui 
avait fait du bien, qu'il n'oublierait jamais mon trop court séjour 
dans son village; mais il ne me proposa point de m'écrire, et je 
soupçonnai que cette réserve lui était imposée par son peu d'ha- 
bileté dans l'art épistolaire. Il vint me conduire à la diligence, et 
longtemps après que celle-ci, entrainée, par de maigres bidets, 
afiQigés de toutes sortes d'infirmités , eût commencé à grimper la 
longue côte sablonneuse, j'apercevais encore l'habit bleu à bou- 
tons d'or et le gilet nankin du musicien méconnu. 

Je restai plusieurs années sans revenir à la Bernerie, et, je 
l'avoue, dans cet intervalle, le souvenir d'Anatole Schaf s'affaiblit 
considérablement dans ma mémoire; mais, l'an dernier, ayant dû 
faire un rapide voyage sur ces mêmes côtes, je m'arrangeai de façon 
k passer une journée à la Bernerie, afin de revoir les amis que j'y 
avais laissés. Je trouvai le petit bourg fort embelli et considéra- 
blement accru par de nouvelles constructions. La maison seide 
deBfoB^» Bonnet n'avait pas changé; elle était' restée fidèle à sa 
simplicité primitive ; mais celle d'Anatole Schaf avait disparu : 
à sa place s'élevait une espèce de chalet suisse à plusieurs étages , 
abusant d'un luxe de couleur inouï. Sur un espace sablé jouaient, 
devant la maison, deux ou trois marmots, aux joues enflammées 
par le soleil et Tair de la mer. Cette vue fit naître dans mon esprit 
un triste pressentiment; je n'eus pas le courage d'aller frapper à 
la porte de cette habitation multicolore, et je me rendais à mon 
ancienne demeure lorsque je rencontrai le curé du village qui, par 
un effort de mémoire des plus polis, me reconnut et vint me sa- 
luer par mon nom. Je profitai de cette bonne chance pour m'in- 



LE JOUEUR DE SERPENT. 53 

fonder de mes anciennnes connaissances. Hélas! je Pavais trop 
bien deviné, Anatole Schaf n'existait plus. Il était tombé malade 
quelques jours après le mariage de M^*« Elise avec le jeune peintre 
doté par lui. Il resta longtemps alité, ne pouvant se remettre des 
émotions et des chagrins trop courageusement affrontés; cepen- 
dant il allait mieux et Ton pouvait espérer un retour complet à la 
santé. Malheureusement le curé avait profité de Tabsence de son 
serpent ordinaire pour effectuer un changement qu'il méditait de- 
puis longtemps : il avait acheté un orgue et l'avait installé dans 
le chœur de son église. Lorsque Anatole, encore bien faible, y 
entra pour la première fois après ses longues souffrances, il y 
fut accueilli par les sons pleins et harmonieux de l'instrument 
qui remplaçait le sien. C'en était trop; il tomba évanoui sur le 
pavé; on le transporta chez lui; on le remit au lit et il n'en 
sortit plus. Je me trompe : la nuit qui précéda sa mort, Anatole 
Schaf ordonna à sa garde de faire grand feu dans sa chambre , 
puis, se levant avec une force fébrile, presque surnaturelle, assu- 
rait la vieille femme, il alla prendre la boîte du serpent, la traîna 
à grand'peine vers le foyer et la jeta lui-même sur le brasier. Il 
resta, les yeux attachés sur le feu, jusqu'à ce que tout fût con- 
sumé; après quoi, il se remit au lit, le visage tourné vers le mur, 
ne parla plus et ne bougea plus. 

Tallai visiter la simple tombe qu'on lui avait érigée dans le 
cimetière, et je pensai longtemps et tristement au cœur brisé par 
tant de souffrances ignorées qui, tranquille enfin, reposait sous 
cette pierre. 

Jules d'Herbâuges. 



LETTRES INÉDITES DE M" SWETCHINE. 



LÉTTftËS tNiJDrtEs D< Mn« SwETCHiNE, publiées par M. le comte àé 
Falloui , de rAcadémie française. 



Tout a été dit sur M°*« Swetchine, et je n'ai pas la prétention de 
revenir sur un sujet épuisé ; mais plus cette femme célèbre est 
appréciée , et plus il y a de profit â Tenlendre. Nous pourrions être 
importun en parlant d'elle ; nous ne le serons jamais en lui lais- 
sant la parole. Notre pensée est donc, en rendant compte du nou- 
veau volume de Lettres que nous devons au zèle infatigable de 
M. de Falloux, de recueillir uniquement les traits qui ajontent 
quelque chose à la physionomie de celle qui les a écrites et mettent 
len relief, si je puis dire, chaque battement de son cœur. 

Les premières Lettres sont adressées à M"c de Virieu, femme 
éminente comme amie, comme artiste, et qui portait en tout la rare 
distinction de sa î^ce. M™* Swetchine s'était éprise, qu'on me passe 
le mot, de ce caractère sympathique et élevé, et il y avait dans son 
affection une vivacité facilement inquiète. € Ne m'aimez pas seule- 
ment pour moi , comme j'en trouve souvent la crainte au fond de 
mon cœur, lui écrivait-elle. L'affection trop désintéressée n'est, 
au fait, qu'une très-généreuse aumône ; la véritable amitié veut 
bourse commune et tient autant à ses droits qu'à ses devoirs. » — Et 
un autre jour : — « De l'intérêt, de la bonté, de la bienveillance , 



LKTTRKS INÉWTES DE M™o SWETCHINE. 55 

}en ai vraiment à satiété ; chaque jour j'en reçois de nouveaux el 
nombreux témoignages ; mais rien de cela ne peut me rendre riche, 
quelque sensible que j'y sois. Ce qu'il me faiU , c'est de mettre en 
commun avec une autre tous mes goûts, mes sentiments et mes 
pensées. Pourvu que nous ajons sur la terre un seul témoin de ce 
qui se passe au fond de notre cceur, nous sommes bien plus aisé- 
ment satisfaits de ceux qui ne sont témoins que de nos actions *. » 

On pense bien que M"»® Swetchine n'avait pas soixante ans, lors- 
qu'elle écrivait ceci ; elle n'en avait guère que trente-cinq , et la 
jeunesse a toujours sa pointe d'exallation, même dans les sen- 
timents les plus permis*. € L'amitié, telle que je la conçois, 
écrivait-elle à M'^^ de Virieu , remplirait , transformerait une 

existence Mais aujourd'hui assez de raison m'éclaire pour savoir 

que ce n'est pas de haute lutte qu'on obtient rien en ce genre ; 
qu'il faut se soumettre aux caractères comme on se soumet à toutes 
les autres nécessités. D'ailleurs , qui nous dit que cette extrême 
susceptibilité, ces délicatesses subtiles, ces recherches , ces rafflne^ 
ments du sentiment, ne sont pas une maladie du cœur ou de l'ima* 
gination, bien plus que de la vraie sensibilité? Dans ce cas-là, il 
me faudrait avouer que mon cœur est encore bien malade '. » 

Si le cœur de M""^ Swelchine était malade, on voit du moins 
qu'elle mettait le doigt juste sur la plaie, ce qui est déjà un com- 
mencement de guérison. Ah! sans doute, pour que le cœur soil 
pleinement à l'aise, il faut qu'il s'identifie avec un autre cœur, et, 
lorsque les affections les plus proches ne donnent pas tout, lorsque 
les plus anciennes ont cessé d'avoir avec vous cette fui commune 
qui est l'élément même de la vie des âmes, on conçoit la souffrance 
d'une nature élastique , comme M«»e Swetchine représente la 
sienne, el qui ne peut s'étendre à son gré. 

Heureusement elle trouva de bonne heure l'auxiliaire indispen- 
sable pour rendre fortes et durables les amitiés humaines. — 
« Appelons Dieu à notre secours, disait-elle à M"« de Virieu dès 

* Lettres inédites, pp. 6 el 13. 
> M., p. il. 
' W., p. 11. 



56 LETTRES INÉDITES 

1824. Cet auxiliaire ne trouble pas le lêle-à-têle, et c*est le ciment 
qui empêche les cœurs de se disjoindre *. i — Dix ans après, elle 
écrivait à Dom Guéranger : € La foi est pour moi le principe de 4a 
vie intellectuelle, sensible, je dirai même naturelle. Je ne vis plus 
que par elle '.>—<( 11 y a un an, disait-elle encore, (août 1834), 
je mêlais Dieu à tout; aujourd'hui, je ne vois que lui '. > — On 
suit ainsi, heure par heure, le travail intérieur de cette âme 
aimante et dévouée, exigeante d'abord, susceptible en amitié, puis 
ne gardant plus de TalTection que la fleur sans les épines, du mo- 
ment qu'elle s'est élevée à cette hauteur d'où l'on voit tout en 
Dieu. 

On ne se doute guère généralement de la sérénité d'âme et de la 
sûreté d'affection et d'appréciation que donne celte vue élevée. Elle 
inspire d'abord la bienveillance, sans laquelle on ne cotinail pas y 
dit admirablement M»"? Swelchine *. Puis elle adoucit les jugements, 
parce qu'elle adoucit les épreuves, car espérer, c'est jouir, disait- 
elle. — « Vous êtes surprise, écrivait M"»° Swelchine à H"*» de 
Germiny, que je trouve ce monde où nous sommes aimable , mais 
n'y voit-on pas Vautre tout au travers ? *. > 

A ceux qui trouveraient cet ordre d'idées un peu mystique, on 
peut répondre : — Lisez les Lettres, et vous serez frappés de celte 
pensée qui, après tout, est de Michelel, que le mysticisme, si 
mysticisme il y a, éclaire l'inlelligence par cela seul qu'il l'élève, 
et que jamais l'homme n'a été mieux connu que par ceux qui, 
comme les mystiques, en ont iait une étude profonde sur eux- 
mêmes. M™e Swelchine écrit à des personnes de caractères bien 
différenls, et pour toutes, elle a le mot propre ; pour M. de Tocque- 
ville, non moins que pour Mn>o de Pasloret; pour Dom Guéranger, 
si savant et si ferme, non moins que pour M°^<^ de B..., dont le cœur 
et la pensée ont besoin de tant de force et d'appui. On me dira 

* Lettres inédites, p. 13. 
« 14., p. 394. 

. » W., p. 397. 

* W., p. 3i7. 
» W , p. 2i8. 



DE M"»» SWETCHINE. 51 

peut-être : — C'était de sa part usage du monde ; — et moi je 
répondrai : — C'était surtout usage de Dieu. Qu'on me pardonne 
le mot, mais je l'emprunte presque textuellement à M™» Swelchine 
elle-même : < Dieu, admirable en tout, écrivait-elle au général de 
la Bourdonnaye, est surtout ineflablement bon à Vuser '. > 

La première manière d'user de Dieu pour M"* Swetchine, c'était 
de s'abandonner à Jui. € Le véritable abandon chrétien, disait-elle 
à M«ï« de B..., laisse bien loin derrière lui la force infirme el 
caduque que vous croiriez pouvoir puiser dans les satisfactions d'une 
puissance humaine. Que je serais heureuse de vous persuader 
cela ! ' Vous me demandez, ajoutait-elle, ce que je faisais lorsque 
je rencontrais les oppositions qui vous suivent. J'obéissais j et puis 
fêtais heureuse d' obéir '. » Mot charmant et qui cache, sous une 
apparence d'humilité voisine de la faiblesse, le secret même de la 
force des saints. Qui ne sait que les plus grands hommes, môme au 
point de vue du monde, ont toujours d'autant mieux commandé, 
qu'ils avaient mieux obéi. C'est la même pensée qui lui fait dire : 
c Donner tout et pour toujours, ou ne sait pas combien il y a de 
force et de repos dans ces mois-là *. h 

Un autre élément de force , aux yeux de Mn>« Swetchine , c'était 
la souffrance. > La souffrance, disait-elle, est une des forces de ce 
monde ^. » La sagesse antique avait dit à peu près la même chose : 
€ Celui qui n'a pas souffert, que sait-il? > 

M"* Swelchine a sur la Iristesse quelques mots heureux et vrais. 
« La tristesse doit être muette, dit-elle, Ja force s'échappe trop 
avec la pfainle ^. » Elle n'admettait qu'une Iristesse douce , portant 
avec elle le recueillement^ les réflexions et, par conséquent, la 
vérité^ pour qui est dans la droite voie \ » On sent combien une 
pareille tristesse, qui était simplement la tristesse de saint Augustin, 

* Lellres inédites, p. i70. 
- /t/., p. 242. 

' W., p. 240. 

• Id., p. i06. 

* W., p. 141. 

• /d., p. 122. 
' id., p. 263. 



58 LETTRES INEDITES 

étail éloignée de celle de René, alors fort à la mode. Aussi 
M>"e Swelchine disait-elle : « J'accepte bien le sérieux de h tris- 
tesse, mais je fuis, à tire-d'aile , les hélas de la mélancolie ^ > 

Parmi les Lettres nouvelles, il y en a quelques-unes de condo- 
léance, dont le sentiment n'est jamais ni banal ni affecté. Sénèque 
avait une manière à lui de consoler ceux qui étaient dans le deuil. 
€ Sans doute, leur disait^il, il est convenable qu'à la mortd^un 
ami, les yeux ne restent pas secs, pourvu qu'ils ne deviennent pas 

des ruisseaux Un homme qui, se voyant dépouillé de son habit, 

passerait son temps à pleurer, au lieu de se couvrir les épaules, ne 
semblerail-il pas un grand sot? Eh bien! lu as perdu ton ami, 
cherches-en un autre ; mieux vaut remplir la place vide que de 
pleurer '. > Malherbe avait, lui aussi, ses consolations, qu'il a 
dites une fois en de charmants vers ; mais, pour son malheur, il les 
a redites en prose, et cette fois, personne, je suppose, n'en fut 
touché. Il est vrai qu'au lieu de quelques strophes, il y avait treize 
pages. Ces pages éloquentes étaient adressées à la princesse de 
Conti, à l'occasion de la mort de son frère, tué d'un éclat de canon 
qu^on avait tiré pour fêter sa bienvenue. Malherbe suppose que la 
princesse eût préféré toute autre affliction à celle-là , et il lui 
écrit : « Avec quelle apparence. Madame, exigeriez-vous ou cette 
soumission ou cette civilité de la fortune , qu'ayant à vous ôter 
quelque chose, elle voulût savoir de vous ce qu'il vous déplairait le 
moins d'avoir perdu ? Est-ce une courtoisie x]u'il faille attendre 
d'un ennemi, et d'un ennemi sans miséricorde comme elle est, 
qu'ayant tiré Tépée pour vous frapper, il vous demande en quel 
endroit vous avez envie de recevoir le coup?... > Voilà, il faut en 
convenir, une sœur bien consolée ! Ce qui frappe chez Malherbe , 
c'est le pédantisme de l'orateur qui ne songe qu'à sa phrase, et 
chez Sénèque, le sans-façon d'un philosophe qui ne songe qu'à 
sa vie. 

Telle ne pouvait être M"»® Swetchine. Pour elle, toute consolation 
se résume dans une pensée d'avenir pour celui qui est parti et pour 

* Lettres inédites, p. 301. 

' Ep., LXIIÎ. 



D» M«e SWETCHINE. 5^ 

céui qui restent : « Chère amie, êcril-elle à M"« de Virieu , qui 
vient de perdre une nièce bien-aimée, c'est bien avec vérité que je 

puis me montrer accablée de votre malheur Pourvu que votre 

vertu, soutenue de votre foi, ait paré à la première impulsion d'une 
douleur aveugle, je serai rassurée. Dieu, sa force et toutes ses misé- 
ricordes ne vous manqueront pas Je vous en conjure, prévenez 

ces ravages par la considération du peu d'intervalle qui nous sépare 
de ceux que nous avons perdus. Prenons courage pour supporter 
dignement ce qui nous reste à subir de la vie; pensons que le plus 
fort est fait, que nous sommes sur cet heureux revers de la mon- 
tagne où les ombres sont en arrière et la lumière en avant *. » — Et 
au comte Polocki, qui, après avoir perdu l'un des siens, trem- 
blait pour un autre : — « Dieu vous a bien montré qu'il comptait 
sur votre soumission, et, puisque vous n'avez rien contesté à sa 
miséricordieuse puissance, comment n'espéreriez-vous pas que 
répreuve se limitera elle-même et qu'un seul sacrifice vous sera 
demandé? Ce n'est pas seulement la grandeur de la peine qui est 
un gage contre son aggravation, c'est aussi la manière dont on 
porte cette peine, ce sont les conditions sous lesquelles on la subit. 
SHl ne fallait que des larmes, tout le monde, hélas ! arriverait à la 
couronne , les méchants peut-éire plus que les bons, car leurs joies 
n^ont jamais la paix, et leurs souffrances, dépouillées de ce qui 
peut les alléger et les adoucir, ne se traduisent le plus souvent que 
par les pleurs du découragement et les amers gémissements de 
régoïsme troublé '. > Tout ici parle à l'âme, tout jusqu'à ce mot, 
le pins fort est fait / qui eût été peu du goût, sans doute , de Sé- 
nèque ou de Malherbe. 

Je n'ai point d'ailleurs la prétention de donner ces passages de 
M"* Swetchine comme chose rare dans les lettres chrétiennes ; 
mais hors de là , vous chercheriez Vainement tien qui leur res- 
semble. Il n'y a que la foi qui sache parlei* de la mort. Fénelon 
disait d'un ami qui venait de mourir : * Il est plus près de nous 
qu'il n'y était; il n'y a plus de rideau qui le cache. nM**' Swetchine 

* Lettres inédites, p. 73, 
' W., p. 335. 



60 LETTRES INÉDITES 

ne salue encore que le revers de la montagne; Fénelon salue d^à 
le ciel. 

La seule chose que demandât H"* Swelchine pour cette vie' du 
temps, c'est que mon âme, disait-elle, meure debout. Aussi évitait- 
elle tout ce qui affaiblit : les prévisions sinistres, les retours en 
arrière. € Je ne me suis jamais tirée d'affaire, écrivait-elle à la 
duchesse de la Rochefoucauld, qu'en regardant et marchant 
devant moi, m'inlerdisant le rétrospectif. De quel bon exemple 
j'aurais été à Eurydice ! > 

Il est enfin.un mot, dans le nouveau recueil, qui ne peut s'expli- 
quer que par cet arôme de la grâce qui parvient à tout embaumer 
de son parfum. C'est celui-ci : € Rien ne me semble plus nuptial 
qu'un lit de mort. > Puis elle ajoute, sous forme de commentaire: 
« L'âme, près de sa délivrance, me paraît ressemblera la fiancée 
en proie â toutes les émotions du désir et de la crainte. Voilà mon 
point de vue, et il est tellement entré dans mon sang, qu^ilne 
dépendrait plus de moi de le quitter \ » 

J'extrais ces lignes d^une lettre adressée au savant abbé de 
Solesmes qui, en ami sincère, n'épargnait pas plus à H"*'' Swet- 
chine les conseils que les éloges sur une œuvre qu'elle lui avait 
soumise : les Litanies de la Bonne^Mort. Loin de se sentir blessée 
de cette franchise. M"* Swetchine la tenait à reconnaissance et à 
honneur : -c Cràyez-vous donc, lui écrivait-elle, que je me laisserais 
faire par quelqu'un qui me louerait? Ce qui vous attire le plus mon 
amitié et ma parfaite ouverture , c'est votre franchise, et encore je 
ne suis pas bien sûre que, du milieu de vos brusqueries, vous 
n'ayez encore quelque chose du flatteur. Mon orgueil , si j'en met- 
tais à quelque chose , ce serait de recevoir dignement la vérité ; 
plus elle est dure, sèche y plus elle m'honore, plus f en jouis *. i 

Il était difficile d'entretenir un commerce de lettres avec Dom 
Gttéranger, sans parler une fois au moins des quatre articles de 
1682, comme avec Alexis de Tocqueville , sans faire allusion aux 
conquêtes de 89. Le mot sur les quatre articles est très-joli, parce 
qu'il est vrai et fin tout ensemble : t Dans ces quatre articles, on ne 

< LeUres inédites, p. 410. 
> Id., p. 394. 



DE M»» SWETCHINE. 61 

pense jamais qu'à un seul , auquel personne ne pense *. > M"* Swel- 
cbine, il faut le dirje, pense un peu plus à 89. Elle remercie Tocque- 
vîlle d'avoir consacré quelques phrases sympathiques à ce temps de 
jeunesse, suivant Tocqueville, d'enthousiasme^ de fierté, dépassions 
généreuses et sincères, où Ton ne se bornait pas à détruire des pri- 
vilèges y mais à reconnaître et consacrer des droits. Ah ! des droits I 
nous savons ce qu'ils devinrent ces droits, avant mên)e qu'eût 
sonné la première heure de 90 ! ^ Le droit le plus clair qui en 
soit résulté pour nous, c'est le droit permanent à la révolution. 
Tocqueville n'était pas loin de le sentir, j'en suis convaincu, lors- 
qu'il écrivait tristement : « Mes contemporains et moi marchons 
de plusen\)lus dans des routes si différentes , quelquefois si con- 
traires, que nous ne pouvons presque jamais nous rencontrer dans 
les mêmes sentiments et les mêmes pensées... Nons ne nous corn- 
battons pas, nous ne nous entendons plus; j*ai des parents, 
des voisins , des proches *, mon esprit n'a plt^ de famille ni de 
patrie '. i 

« Leitm inédites , p. 403. 

* Les abas de raDcieo régime , car il y en avait, noas font trop soavent oublier 
les abas de 99. Nous ne prenons pas garde surtout que 89 est principalement 
marqué dans Tbistoire par la Oédaration des droits de l'homme et du citoyen , profes- 
skm pabliqoe de déisme, et, dans le domaine des faits» par les 5 et 6 octobre qui, 
en brisant le droit royal» mirent à néant tous les droits. Qu'il y ail eu à celle époque 
beaucoup d'enthousiasme et de générosités sincères » nul doute & cet égard, et Ton 
ne peut s'étonner que M** Swetcbine, naturellement généreuse, se sentit un faible 
ponr les illusions de nos pères. Mais, à ce faible, se joignait chez elle une certaine 
sévérité poUf le moyen âge, dont elle ne comprenait pas. dit-elle, la poésie, (p. 455). 
Tout assurément n*est \\bs poétique dans le moyen âge; mais il suffit, ce semble. 
d*a?oir lu le Génie du Christianisme pour ne pas trouver trop prosaïque celle époque 
de vieille foi, et je suis à m'expliquer comment M"* Swelcbine, pour qui sa chapelle 
était de tous les biens le seul qu^ellc craignît dé perdre (p. 369), pouvait oublier, un 
instant, la grande poésie de nos vieux cloîtres et de nos majestueuses cathédrales. 
« Les bauts faits, dit-elle, les grands et les beaux sentiments K*y montrent (au 
moyen Age), comme le bien-être, comme Tairrespirable, limités à une seule classe. » 
Ceci est tout simplement une erreur historique, et rèditicalion seule des monuments 
4ont je viens de parler, ces grandes œuvres essenlicllemcnt populaires, suffiraienl pour 
la démentir. L'oeuvre du peuple n'était guère moins sensible alors qu'aujourd'hui. 
Sager n'elait pas, que je sache, de plus grande maison que M. Guizot, et lorsque 
Dante fait descendre, à torl, Hugues Capei d'un boucher, il nous prouve tout au 
moins que les fortunes de ce genre n'avaient rien alors qui étonnât personne. 

> Leltra inédites , p. 469. 



62 LETTRES INÉDITES 

Il ne s'agit dans c£lle plainte amère, prenons-y garde, que des 
Imites de ce monde ^ pour employer les expressions mêmes de Fau- 
teur, c'est-à-dire simplement de politique ; mais d'où vient donc 
cette anarchie des idées , si ce n'est de 89 ? La démocratie peut 
sembler à des esprits généreux une belle chose ; mais n'est-^Ue 
pour rien dans ce va-et-vient d'un extrême à l'autre qui affectait si 
profondément Tocqueville ? Dés que la souveraineté de Dieu n'est 
plus légalement et pratiquement reconnue, on tombe infaillible- 
ment dans cet abtme des intérêts et des passions où toute idée* 
s'étiole *. 

Tocqueville était tenté de reprocher au clergé de trop négliger 
dans ses enseignements les devoirs de la vie publique, ce qui est 
particulièrement sensible, à l'entendre, dans la manière de sentir 
et de penser des femmes. « Il n'en était pas de même, disait-il, 
dans cet ancien régime qui , au milieu de beaucoup de vices , ren- 
fermait de ûèrés et mâles vertus. J'ai souvent entendu dire que ma 
grand'mère, qui était une très-sainte femme, après avoir- recom- 
mandé à son jeune fils l'exercice de tous les devoirs de la vie 
privée, ne manquait point d'ajouter : <c Et puis, mon enfant, n'ou- 
bliez jamais qu'un homme se doit avant tout à la patrie ; qu'il n'y a 
pas de sacrifice qu'il ne doive lui faire ; qu'il ne peut rester indiffé- 
rent à son sort, et que son Dieu exige de lui qu'il soit toujours prêt 
à consacrer, au besoin, son temps, sa fortune et même sa vie au 
service de l'Etat et du roi *. > 

A l'instant même où je copie ces lignes , j'ai sous les yeux un 
mandement de notre ancien évêque , M. Duvoisin, où se trouve pré- 
cisément ce que voulait Tocqueville. Vamour de la patrie n'y est 
pas moins recommamlé que le zèle pour la religion ; la ^lité a« 
gouvernement que la fidélité à Dieu, — « Un mauvais citoyen , 
dit en terminant l'évêque , ne sera jamais un vrai chrétien. » Ce 
n'est assurément pas moi qui contesterai cette pieuse maxime, et 
cependant je ne sais si Tocqueville eût su beaucoup de gré à H. Du* 

^ Quelle meilleure preuve en donner que la contrariété même des idées qui alors 
se coudoient ou se succèdent : souveraineté du peuple absolue, souveraineté du 
peuple restreinte» souveraineté des capacités, sans parler de cette souveraineté 
d'un lion que Voltaire préférait crûment à celle de deux cents rais de son espèce. 

> Lettres inédites, p. 461. 



DE M«~» SWETCHINK. t>3 

voisin^de soB mandement, c Les verius publiques, lui répondait 
H""* Swetchioe, sont un peu comme Vhérmme qui n'a pas de foi- 
mule. » Puis elle faisait sentir la différence qui existe entre une 
époque de stabilité séculaire où le devoir est simple, clair, saisis- 
sable pour toutes les consciences, el une époque de révolutions 
où le patriotisme de la veille est rarement le patriotisme du 
lendemain. 

J'ai vu aussi avec plaisir M"* Swetchine oser ne^as élre de Vavis 
de Tocqueville sur un autre point concernant également le clei^é. 
Dans son livre sur VAncien Régime et la Révohùion, ouvrage plein 
de recherches curieuses, mais où les causes primordiales du cata 
clysme révolutionnaire sont quelque peu sacrifiées aux causes 
secondes, Tocqueville semble regretter les biens du clergé, par 
cette considération surtout qu'ils contribuaient à donner aux prêtres 
les idées, les besoins, les sentiments, souvent les passions du 
citoyen, et qu'en les leur enlevant, on n'a fait que serdr les inté- 
rêts du Saint-Siège, ceux des princes, et se priver d'un très-grand 
élément de liberté. S'il n'y eût eu d'autre mal que de rattacher plus 
intimement le clergé au Saint-Siège, le dommage, à coup sûr, 
eût été mince, ce qui n'empêcherait point d'ailleurs l'injustice de 
rester injuste. Aussi M^e Swetchine lui répondait- elle : « Croyez- 
vous que TidentiGcation du clergé au pays, aux institutions, autre- 
ment que par le dévouement moral de tout son être, lui soit bonne, 
bonne à lui ? Hais nous reprendrons cela ; aujourd'hui ce sujet me 
mènerait trop loin '. » 

Dans toute cette correspondance, où l'âme de Tocqueville se 
met à nu , avec ses ambitions, ses découragements, ses incertitudes, 
incertitudes d'une belle intelligence et d'un noble cœur, M™® Swet- 
chine montre à la fois les tendresses , les fiertés et les délicatesses 
d'une mère. Elle écrivait un jour à M. de la Bourdonnaye : « Toutes 
les sympathies, toutes les compréhensions sont encore pour ceux 
qui croient *. > Et aujourd'hui le jeune et brillant Tocqueville se 
trouve attiré précisément vers cette vieille femme, parce qu'elle 
croit, f On rencontre en vous, lui écrit-il, une âme qui s'émeut 

« Lettres inédites, p. 456. 
^ M., p. 171. 



M LETTRES INÉDITES DE M«« SWETCHIKE. 

aisément et un esprit retenu et fixé dans des principes sûrs. C'est ce 
qui fait votre charme et votre empire *. > Ah ! qu'on reconnaît bien 
là cet esprit né pour la vérité qui, dans ses recherches sur Tancien 
régime et la Révolution , signale à plusieurs reprises le manque 
d'assiette des inslitulions comme des peuples, lorsque la religion ne 
les anime pas ou ne les anime plus ^ La grande souffrance de Toc- 
queville , ce malaise moral , cet isolement dont il se plaint dans ses 
lettres, avaient la même origine. Comment ne pas In reconnaître à 
cette agitation sans cause et sans effet qui souvent, ^dit-il, /ai7 
tourner mon âme comme une roue sortie de son engrenage"^ ' 

M^^ Swelchine ne manquait jamais d'apporter alors un peu de 
calme à cette âme troublée. < Restez triste, s'il le faut, lui écrivait- 
elle, mais pas découragé. » Et Tocqueville enviait les convictions 
qu'elle avait le bonheur d'avoir et les consolations qu'elles donnent. 
En les lui faisant sentir, M°>^ Swetchine Ty ramenait doucement. 

Je le répète, toutes ces Lettres sont d'une mère, de la mère 
la plus intelligente et la plus dévouée. Avec ses autres cor- 
respondants, M™« Swelchine est tantôt une confidente prévenante 
et expansive, tantôt un conseil prudent et éclairé, partout et tou- 
jours une amie sincère, affectueuse jusqu'à l'admiration , mais sans 
faiblesse, et vous aimant d'autant plus en ce monde, qu'il lui 
semble, comme elle le dit d'une manière charmante, avoir pro- 
messe de vous aimer ailleurs *. 

Eugène de la Gournerie. 

« Lettres inédiles, p. 445. 

* Je ne puis résister au plaisir de citer, entre autres, ce passage : c Dans la 
Révolution française , les lois religieuses ayant été abolies en même temps que les 
lois civiles étaient renversées, l'esprit humain perdit entièrement son assiette; il ne 
sut plus à quoi se tenir ni où s'arrêter, et fou vit.apparaitrc des révolutionnaires 
d*une espèce inconnue, qui portèrent Taudacc jusqu'à la folie, qu'aucune nouveauté 
ne put surprendre, aucun scrupule ralentir, et qui n'hésitèrent jamais devant l'exê- 
cution d'aucun dessein. Et il ne faut pas croire que ces êtres nouveaux aient été la 
création isolée et éphémère d'un moment, destinée à passer avec lui. Ils ont formé 
depuis une race qui s'est perpétuée et répandue dans toutes les parties civirL-ées de 
la terre, qui partout a conservé la même physionomie, les mêmes passions, le même 
caractère. Nous l'avons trouvée dans le monde en naissant ; elle est encore sons dos 
yeux. > (L'Ancien régime, p. 239.) 

s Lettres inédites, p. 184. ' 

* Id., p. 116. 



GALERIE DES POÈTES BRETONS. 



F.-M.-G. DUAULT. 



De tout temps la Bretagne a été féconde en poètes , et même en 
poètes de talent; seulement ces pauvres bardes ressemblent aux 
étoiles filantes, qui brillent un instant et disparaissent pour ne plus 
revenir. C'est à peine si le bibliophile parvient à retrouver leurs 
traces. 

M. Duault (François-Marie-Guillaume) est de ce nombre. Après 
avoir eu ses jours de succès et de gloire, il est presque ignoré 
aujourd'hui. Né en 1757, à Saint-Malo, — la ville de Chateaubriand et 
de Lamennais, — il y fit ses études, et fut emprisonné presque im- 
médiatement après, pour avoir manifesté des idées hostiles à la 
Révolution. C'est de la maison d'arrêt de Saint-Malo, sous la date 
de thermidor an II, qu'il écrivit le Songe du prisonnier : 

Doux sommeil, oubli de mes peines, 
Viens, suivi des songes riants! 
En guirlandes change mes chaînes, 
Et ces murs en bosquets charmants ! 

N'espérant pas recouvrer sa liberté, il fit aussi son testament 
(9 thermidor, même année). Ces strophes sont vraiment belles. Des 
idées de suicide s'étaient un instant emparées de son esprit, mais il 
put heureusement les vaincre : 

TOME X. — 2« SÉRIE. 5 



66 f.'U.-G. DUAULt. 

Non, Je rai résolu j vous ne jouirez pas, 

Tyrans, du triomphe barbare 

Que votre haine se prépare. 
En vain m'enveloppant dans vos assassinats. 
En vain à vos arrêts mêlant encor Toutrage, 

Déjà vous vous êtes promis 
De venir, fièrement ranges sur son passage. 

Défier mes derniers mépris : 

Apprenez qu'une âme intrépide 
Dans le fond des cachots est plus libre que vous; 
Que, malgré vos geôliers, vos gardes, vos verroux, 
Celui qui vous brava dans votre orgueil stupide, 
Peut s ouvrir un asile à Tabri de vos coups. 

Dé|à vous me comptez au rang de vos victimes ; 
Mais il sera trompé, cet espoir impuissant. 
Triomphez dans 1 opprobre, et régnez dans le sang; 
Pour coasser les remords, appelez tous les crimes : 

A votre infâme autorité 
De ce fer généreux opposant la puissance, 

Je vous échappe et je m*élance 

Au sein de Timmortalité. 

« Que fais-tu, malheureux? arrête; attends eneore. 
1 Vis et confond la voix de ton vil délateur; 
> Sois avare d*un sang dont la soif le dévore : 
1 Quoi I se justifier, est-ce trahir l'honneur T 9 

Qui? moi, que je me justifie ! 
Que je force ma bouche à louer des tyrans t 

Me rendre indigne de la vie , 

Pour vivre encor quelques instants ! 
Abjurer la vertu; préconiser le crime; 
Du Néron des Français proclamer Téquité , 
Et de la France en deuil chanter la liberté 

Sous le joug sanglant qui Topprime ! 

Non , jamais. Mille fois mounr 

Plutôt que de survivre à tant d'ignominie ! 

Cette pièce, comme la précédenle, est beaucoup trop longue pour 
être citée en entier. 

Le poète ne dut la liberté et peutp-ètre la vie qu'à la chute de 
Robespierre. C'est alors qu'il partit pour Paris, où il fut employé 
au ministère des affaires étrangères. Il devint bientôt l'un des prin- 
cipaux rédacteurs de YAhnanach des Muses, ce qui fit dire à 
Rivarol que YAlmanach des Muses lui devait la vie. 

En 1796 il lança uue satire énergique contre les niveleurs. Et 
voici des fragments : 



F.-M.-G. DUAULT. 67 

Je les ai vus, ce jours de démence et d'horreurs, 
Où, pour régner en paix, d*iafàmes oppresseurs 
Mettaient de Nlme à Brest le meurtre a Tentreprise, 
En nous faisant chanter la liberté conquise ! 
J'ai vu comme on ramène un peuple à Tàge d'or ! 
Hélas ! ces jours affreux, les reverrai-je encor ? 
Avons-nous bien assez de notre obéissance 
Des Tibères du temps fatigué l'insolence ? 
Nos régénérateurs sont-ils bien assurés 
Que nous soyons enfin assez régénérés ? 
Ah ! ne redoutez rien de nos discrètes haines, 
vous , qui menacez d'appesantir nos chaînes ! 
Sous le poids des forfaits nos cœurs anéantis 
Ne TOUS demandent plus que la paix du mépris. 

Robespierre, évoqué des gouffres du Tartare, 
Chez nous ferait encor chanter plus d'un Pindare. 
Que Néron même arrive ; il pourra tout oser : 
Nous avons des Sporus tout prêts à l'épouser. 

En 1807, M. DuauU réunit dans un volume toutes ses productions 
et leur donna le titre de YAthénaïde ou les Amours. Cet ouvrage, 
fort rare aujourd'hui, comprend encore d'autres poésies erotiques 
que nous goûtons fort peu et qui ne sont qu'un pâle reflet des 
œuvres de Parny ; mais il contient aussi Les quatre Saisons du 
Parnasse^ qui, en revanche, sont fort jolies. Nous ne pouvons 
résister au désir d'en extraire quelques passages : 

Le Printemps. 

Bois^ reprenez votre parure; 
Jardins, émaillez-vous de fleurs; 
Souris* nous, amiable verdure; 
Nuits , humectez-la de vos pleurs. 
Boutons, oui promettez les roses, 
Croissez, épanouissez-vous ; 
A ceux des jonguilles écluses 
Unissez vos pariums plus doux, 

L'Eté. 

Soleil, foyer du monde, océan de lumière^ 
Toi , qui donnant la vie et la fécondité. 
Animes les couleurs de la nature entière, 
£t verses des flots d'or sur le sein de l'été. 

Bois chéri de l'amour, salut I de votre ombrage 
L'odorante fraîcheur a ranimé mes sens. 
Vos sources, vos gazons, vos cintres de feuillage 
Me font jouir encor des douceurs du Printemps ? 
Ici, mon sang calmé ne gonfle plus mes veines; 



68 F.-M.-G. DUAULt. 

Et je puis, protégé de vos rameaux épais, 
D'un soleil irrité défiant tous les traits, 
Parcourir d'un regard les campagnes lointaines. 

L'Automne. 

C'est pour toi que le doux Printemps, 
Unissant ses fleurs et ses feuilles, 
Nourrit sous ses langes briUans, 
Les fruits qu'il veut que tu recueilles ; 
Que l'Eté répandant sur eux 
Le doux carmin qui les colore , 
D'un suc imprégné de ses feux 
Les parfume etles gonfle encore. 

L'Hiver. 

De quel éclat brille le vêtement 

Qu'étend l'Hiver sur la nature entière ! 

L'œil ébloui se ùxe vainement 

Pour contempler cette mer de lumière. 

Des champs plongés dans un profond sommeil, 

L'obeau muet respecte le silence. 

Et va cherchant, aux rayons du soleil, 

Le grain perdu sur cette plaine immense. 

Ces vers sont pleins de fraîcheur et de poésie. 

Enfin, Les statuts de la société de Pomone , instituée au village 
de Paramé, sont remarquables par leur originalité et rappellent un 
peu les Statuts de l'Opéra, jolie pièce de Barlhe. 

Voilà l'humble bagage littéraire du poète breton décédé à Paris 
en 1834. On lui attribue cependant encore Le bon jeune honime, 
traduit de l'anglais de Mackensie, mais c'est tout. 

Nous eussions voulu rendre cette notice plus intéressante, en 
donnant davantage dç détails sur la vie intime de notre compatriote, 
mais nous manquons de données. Il est toujours fort diflicile de se 
procurer des renseignements, lorsqu'un laps de temps assez long 
s'est écoulé après la mort d'un auteur d'un certain mérite. Parmi 
nos contemporains mêmes, il y en a qui ont fait de charmantes 
choses, et dont on ne trouve pas le nom dans les biographies' 
récentes. Tels sont par exemple Frédéric Bérat, l'auteur de Ma 
Normandie {rommce dont il fut vendu plus de 30;000 exemplaires), 
et Louis Abadie, l'auteur des Feuilles mortes. Si leurs amis ne 
viennent pas combler cette regrettable lacune, nous les verrons 
bientôt tomber complètement dans l'oubli. 

ADOLPHE Orain. 



MOTICES ET COMPTES REMDUS. 



HISTOIRE CRITIQUE.DE LA JURIDICTION CONSULAIRE, par M. Ernest 
Genevois, avocat. — Ouvrage couronné par l'Académie de Lédslation. 
— Un beau voL in- S». Paris , Aug. Durand et Pedone Lauriel, 9 , rue 
Cujas; — Nantes, Vincent Forest et Emile Grimaud. 



Je n*ai pas besoin d'expliquer aux lecteurs de la Revue ce qu'est 
la juridiction consulaire ; ils savent que les juges assesseurs des 
tribunaux de commerce portaient autrefois le titre de consuls, et 
que du nom de ses magistrats cette juridiction s'est appelée consu- 
laire. Ce fut au XVI* siècle que les négociants ou plutôt les mar- 
chands, comme on disait alors , obtinrent le privilège de faire juger 
leurs contestations par ceux d'entre eux qu'ils choisiraient pour 
remplir ce poste de confiance. L'histoire critique de celte institu- 
tion était à faire, et M.Ernest Genevois, avocat au barreau de 
Nantes , vient de combler cette lacune en écrivant un livre dont 
quelques parties s'adressent plus particulièrement aux hommes 
spéciaux , mais dont l'ensemble forme une œuvre historique que 
nous nous faisons un devoir et un plaisir de signaler à nos lecteurs. 
Nous savons que tous les travaux consciencieux ayant pour objet 
l'étude des mœurs et des coutumes du passé trouvent auprès d'eux 
un accueil favorable , et nous tenons à leur faire savoir que ce livre 
est de ceux qui donnent plus que ne promet leur titre. 

M. Genevois ne pouvait, en effet, parler de la façon dont la jus- 
tice était administrée aux commerçants , sans présenter un tableau 
du développement du commerce depuis ses origines jusqu'à nos 
jours, chaque modification dans l'administration de la justice ayant 
eu pour cause un progrès ou un changement dans la marche des 
affaires. Ce tableau est tracé avec art, et le soin qu'a pris l'auteur de 



70 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

ne jamais perdre de vue les documents législatifs, donne à son ex- 
posé une précision qu'il aurait vainement cherchée ailleurs. 

A lire certaines histoires il semblerait que la civilisation est née 
d'hier et que Fart delà guerre, si fort ei honneur aatrefoîs, ne 
laissait aucune place aux arts de la paix ; mais quiconque voudra se 
donner la peine d'examiner un peu , reconnaîtra bien vile que l'é- 
tude des institutions civiles qui régissaient nos pères mérite encore 
mieux que leurs faits d'armes d'attirer notre attention , et qu'il est 
au moins aussi intéressant de connaître comment ils vivaient que 
de savoir comment ils se tuaient. 

Si l'espace ne nous permet pas d'analyser ici cet important 
ouvrage, nous pouvons, du moins, en quelques mots, donner 
une idée du plan général suivi par l'auteur. Il recherche d'a- 
bord les causes de l'établissement de la juridiction consulaire en 
France, et après avoir interrogé la plupart des documents législa- 
tifs du moyen âge sur le commerce, il arrive à n'assigner d'autre 
cause à cette institution que les besoins des marchands et l'impor- 
tance que leurs corporations avaient su conquérir. Les règlements 
relatifs aux foires contenant établissement de certains magistrats 
pour juger les différends des commerçants, ne furent point l'ori- 
gine des tribunaux consulaires, parce que le caractère de cette 
magistrature, (tel qu'il apparaît dès le principe et s'est conservé jus* 
qu'à nos jours), consiste dans la délégation donnée par des marchands 
à leurs pairs de rendre la justice. C'est donc bien à L'Hôpital que 
revient l'honneur d'avoir, par son ordonnance de 1563, créé cette 
juridiction spéciale dont les magistrats se recrutent par la libre 
élection. Quant à l'opinion, fort répandue, consistant à prétendre 
que les tribunaux consulaires furent propagés par les rois dans le 
but d'affaiblir les communes, M. Genevois la discute savamment, 
et il nous semble bien difficile de répondre aux arguments qu'il a 
présentés pour la réfuter. Il ne sera donc plus permis de dire que 
le règne de Charles IX n'a qu'une date, celle de la Saint-Barthé- 
lémy ; la date de l'ordonnance de 1563 suffirait à l'honneur de cer- 
tains règnes , surtout si Ton considère que l'institution qui en résulta 
est peut-être la seule des derniers siècles qui se soit perpétuée 
jusqu'à nos jours ^ sans avoir été complètement modifiée. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 71 

Les ohangemeaCs divers que les besoins nouveaux firent apporter 
aux tribunaux de commerce, sont étudiés avec détail dans leurs 
causes et dans leurs effets. Parfois l'auteur fait remarquer les avan- 
tages de ces changements ; mais en plus d'un endroit il regrette 
certains usages, cerlaines franchises que notre siècle devrait 
envier à ces temps, dont l'ignorance ne parle qu'avec dédain. 

L'histoire du commerce sous le règne de Louis XIY pourrait 
presque se résumer dans la biographie d'un seul homme ; mais cet 
homme est Colbert, l'un des génies qui ont exercé sur la France 
l'influence la plus grande , la plus salittaire et la plus durable. Aussi 
un chapitre entier est-il consacré aux ordonnances de Colbert de 
i673 et de 1681. Il y apparait clairement qu'il était dans le' dessein 
de ce grand ministre de retirer aux amirautés la connaissance des 
causes commerciales maritimes, et qu'il ne dépendit pas de lui 
que les juges-consuls ne fussent investis, comme ils le furent plus 
tard, du droit de connaître de ces sortes d'affaires. 

. Lorsque l'Assemblée constituante réorganisa la justice en France, 
la juridiction consulaire courut de grands dangers ; on lui repro- 
chait sa qualité de tribunal d'exception ; mais l'élection , qui venait 
d'être adoptée comme mode de recrutement de tous les tribunaux , 
la sauva ; elle en sortit même agrandie , puisque ce fut à ce moment 
que, par suite de la suppression des amirautés, on étendit sa juri- 
diction aux affaires commerciales maritimes. 

Ces quelques lignes sufiBront, je l'espère, à montrer comment 
l'auteur a su rattacher l'histoire d'une institution particulière à 
l'histoire générale delà politique et de la civilisation. Toutefois, 
nous ne croyons pas devoir aborder la partie de son livre consacrée 
à l'étude des tribunaux de commerce à notre époque. Nous pour- 
rions dire que nous laissons ce soin aux jurisconsultes , si nous ne 
préférions constater que l'Académie de Législation de Toulouse y a 
pourvu en couronnant cet ouvrage , à sa dernière séance solennelle, 
à la suite d'un rapport qui est pour l'auteur la plus précieuse 
récompense de son travail. 

Composé en vue d'un concours, ce livre est écrit avec soin; le 
style est simple et clair, les discussions sont courtes, bien menées 
et nourries d'arguments choisis ; la science n'a point réussi à 



72 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

y élouffer l'esprit , et nous pourrions citer plus d'un trait finement 

aiguisé à l'adresse de la probité commerciale de notre temps. Il est 

facile de s'apercevoir qu'en écrivant, l'auteur songeait au sévère 

aréopage qui devait le juger. De là une attention extrême à exclure 

les hors-d'œuvre et à ne dire que ce qu'il fallait dire ; de là aussi 

ce cachet de distinction qui, selon l'expression du rapporteur, a 

mieux servi qu'une épigraphe à ne pas confondre ce mémoire avec 

les autres. 

Louis DE Kerjeân. 

MON PROGRAMME OU L'ESPRIT BORDELAIS, prologue d'ouverture en 
un acte et en vers, représenté, pour la première fois , sur le Théâtre- 
Français de Bordeaux, le 2 jum 1866, par M. Hippolyte Minier. — 
Bordeaux, Feret, une brochure in-S». 

Pour n'être pas taxés de camaraderie, nous empruntons au 
Afonde illustré la page dans laquelle M. Charles Monselet a expri- 
mé son sentiment sur la dernière et spirituelle production de notre 
collaborateur. 

« Bordeaux a rouvert son Théâtre-Français , ^ous Ja nouvelle 
direction de M. Lambert, avec un charmant prologue de M. Hippo- 
lyte Minier, un poète dont j'ai déjà eu Toccasion d'entretenir nos 
lecteurs. Cet à-propos, qui ne devait être joué qu'une seule fois, a 
rencontré un accueil tellement sympathique , qu'on le joue tous les 
soirs depuis le 2 juin. Trouvez bon que j'en détache une page 
vraiment remarquable, contenant l'histoire poétique de Bordeaux 
en trente vers. — Le directeur est assis à son pupitre où, quoiqu'il 
ait tout ce qu'il faut pour écrire, il ne laisse pas d'être embarrassé 
de la rédaction de son programme. — Un inconnu se présente 
àlui: 

LE DIRECTEUR. 

Qui donc es-tu ? 

l'esprit. 
L'esprit bordelais. 

LE DIRECTEUR. 

Ta jeunesse.... 
l'esprit Vinterrampant. 
Parlons-en. Je sms né sous Jules César. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 73 

LE DIRECTBUR. 

Toi? 
Mais ce visage? 

L*ESPR1T. 

Est-il de ton goût ? 

LE DIRECTEUR. 

Oui, ma foi ! 

l'esprit. 
Ce visage est celui qae j'avais, quand Ausone 
M'encadrait dans ses vers , dont chaque pied résonne 
6omme un timbre d'argent....,; et que j'avais encor, 
Quand, huit siècles après, la reine Âliénor, 
Voulant me faire honneur, en pleine cathédrale 
Octroyait à Bordeaux sa charte libérale.... 
Et que j'avais toigours, lorsque je me glissais 
Chez Montaigne écrivant ses immortels Essais ; 
Où , lorsque, secouant de royales entraves , 
Je donnais aux Frondeurs l'accolade des braves, 
Et que , de la révolte éternel boute-en-train , 
Sous le feu du canon je sifflais Mazarin !.... 
Si bien que Montesquieu l'eût cachée aux profanes , 
Mon oreille pointait dans les Lettres persanes.... 
On m'a vu , sur leurs pas effeuillant mon bouquet , 
Suivre les -Girondins à leur dernier banquet... 
Laine m'ouvrit souvent son cabinet austère ; 
Avec moi Martignac entrait au ministère.... 
Galard me consacrait sa verve et son crayon ; 
Rode, son doigt savant et l'archet d'Amphion ; 
Et Lafon , le tragique, au bout de sa carrière , 
Recevait de ma main une palme dernière !.... 
Tel je fus , tel je suis ! Sans l'avoir effacé , 
Sur mon type natal deux mille ans ont passé ! 
J'aime ce que j'aimais : le grand soleil, Pair libre. 
Qui des âmes détend la généreuse ûbre ; 
Et l'éclair des chansons , et l'harmoniei^x choc 
Du cristal que rougit la sé?e du Médoc ?.... 

h N'avais-je pas raison de dire que toute l'histoire de Bordeaux est 
résumée dans ces jolis vers? Voilà, si je ne me trompe, le troisième 
ou quatrième succès remporté par M. Hippolyte Minier dans son 
pays. A sa place, je tenterais la fortune parisienne. Il est des 
théâtres, tels que la Comédie-Française et le Gymnase, qui ouvrent 



14 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

leurs portes aux vrais écrivains , et des directeurs tels que 
M. Edouard Thierry et M. Monligny qui ne se signent pas d'effroi 
au gazouillement des rimes. J'irais à eux. > 



CAMPAGNE ET BULLETINS DE LA GRANDE ARMÉE D'ITALIE, COM- 
MANDÉE PAR CHARLES VIII (1494-U95), par M. J. de la POorgerie. 
— Un vol. in-12. Paris , Didier, quai des Grands-Augustins; Nantes» 
Vincent Forest et Emile Grimaud. 

Il est dans l'histoire des figures sacrifiées, comme il en est d'au- 
tres dont la gloire est surfaite ; cela tient d'habitude au chroniqueur 
qui, le premier, a crayonné le portrait. Suivant qu'il aura été 
flatté par le maître, ou qu'il se sera cru dédaigné, il flatte ou dé- 
nigre et laisse après lui une apothéose ou une caricature. La posté- 
rité, quoi qu'on en ait dit, se met le plus souvent peu en peine de 
rétablir la vérité, et accepte pour bonnes ces lumières ou ces ombres 
également outrées ; les copistes en tirent des estampes à bon marché, 
et cela dure ainsi et se répète, jusqu'à ce qu'un homme de go&t, 
venant à jeter les yeux sur ces pages, y trouve un tel manque 
d'harmonie, qu'il s'arrête, scrute, étudie, finit par découvrir la 
fraude , et restitue enfin à cette figure et à cette âme les traits et les 
qualités que Dieu lui avait départis. Voilà ce qui est arrivé pour le 
roi Charles VIII, dont la personne nous doit être particulièrement 
intéressante et chère , à nous autres Bretons, puisqu'il fut l'époux 
de notre duchesse Anne, et que par lui se forma le premier anneau 
de cette chaîne qui unit notre province au royaume de France, le 
plus beau après celui du ciel, au dire d'un vieil écrivain. 

Charles VIII , en effet , eut le malheur de ne pas rendre à Phi- 
lippe de Comines la haute position de faveur et ie familiarité dont 
il avait joui près de Louis XI ; il s'en est suivi que le célèbre histo- 
rien s'est montré plus que sévère pour le fils de son ancien maître. 
C'est une vérité que M. de la Pilorgerie rend évidente aux yeux de 
ceux qui, ayant le goût des sciences historiques et des vieux docu- 
ments, ont lu l'ouvrage qu'il vient de publier sous ce titre : Cam- 
pagne et bulletins de la grande armée d'Italie, commandée par 
Charles YIIL Sans doute^ ainsi que le dit fort bien l'auteur, c il 
eût été difficile de faire de Charles VIII un prince éminenl ; mais 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 75 

revoir tes jugements de Comines, que trop d'I^istoriens ont aveu** 
glément adoptés, mais contrer ce prince « pourvu de plus de- sens > 
que ne le dit notre chroniqueur^ € même au saillir du nid >, prouver 
que ses conseillers intimes, c hommes de petit état »^ suivant cet 
acerbe critique, < et qui de nulles choses n'avaient expérience », 
valaient mieux que la réputation qu'il a tant contribué à leur faire, 
est une mission acceptable pour un écrivain quand il peut appuyer 
sa thèse sur des documents contemporains et d'une authenticité 
incontestable. Et c'est précisément ce qu'a voulu faire et ce qu'a 
fait M. de la Pilorgerie , qui a considéré cette entreprise comme 
« un devoir. > 

M. de la Pilorgerie , d'ailleurs, ne s'est pas mis en campagne, — 
c'est bien ici le cas de le dire, — sans s'être assuré toutes les res- 
sources, sans avoir réuni tous les moyens nécessaires pour fournir 
la carrière d'une façon victorieuse. En parcourant les rayons de la 
Bibliothèque de Nantes, il a trouvé, non point par hasard , comme 
il le dit modestement, mais en suite de consciencieuses recherches, 
les documents les plus précieux. Ces pièces sorties des presses de 
Paris, des imprimeries naissantes d'Orléans, de Tours et peut-être 
de Rouen , il nous les donne ; elles constituent les premiers docu- 
ments publiés par le gouvernement français pour défendre sa poli* 
tique et pour diriger l'opinion, dans le sens où il désirait la con- 
djoire. cOn peut, continue l'auteur, les considérer comme les 
premières feuilles du Moniteur officiel. > Cette remarque ne manque 
pas de piquant, et l'ouvrage entier oCfrc plus d'un rapprochement 
de ce genre, non pas cherché, mais se présentant de lui-même au 
lecteur. 

Je ne saurais avoir la pensée de donner, dans un cadre aussi 
restreint que celui qui m'est réservé , une analyse complète du vo- 
lume de H. de la Pilorgerie. Écrit avec clarté et concision , il est 
rempli de faits et de preuves qui se pressent et qui tous doivent 
être lus. Relations officielles, manifestes adressés à TEurope, lettres 
royales destinées à tenir la coAr et la France au courant de ce qui 
se passe en Italie et à l'armée, missives du cardinal d'à Saint-Malo 
à la reine Anne , lettres de la reine à ses parents et à ses amis de 
Bretagne, descriptions et entrées triomphales i Rome et à Naples, 



76 ' NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

cérémonies pontificales^ entrevue de Charles YIII et d'Alexandre VI ^ 
impressions de voyage naïvement enthousiastes et naïvement expri- 
mées, intrigues des cours, ambassade et séjour de Gomines à 
Venise racontés par lui-même, observations, bonhomie feinte, 
gaité fausse d'un homme dans l'embarras, sécurité apparente, 
attirail complet des diplomates de tous les temps , tout cela nous est 
présenté avec une habileté savante, tout cela se mêle avec art dans 
un récit qui rend parfaitement la physionomie de cette curieuse 
époque. 

Du reste, M. de la Pilorgèrie, loin de sacrifier aux idées reçues 
du vulgaire, a voulu se rendre un compte exact des faits et des 
personnages. On ne saurait assez remarquer avec quel tact, quelle 
discrétion il étudie les hommes, avec quelle équité il les peint. 
Combien d'auteurs de seconde et de troisième main , ayant à parler 
de Savonarole et d'Alexandre VI, par exemple, eussent hésité à 
reproduire les traits grossiers et les fausses couleurs que les dra- 
maturges et les romanciers leur donnent? Bien peu, assurément. 
C'eût été bientôt fait , et avec d'autant plus d'empressement, qu'il y 
a là matière à déclamation et à succès devant les foules. H. de la 
Pilorgèrie a d'autres ambitions ; ayant à parler de ces personnages, 
il Ta fait avec simplicité, sans entrer en des discussions étrangères 
à son sujet, sans jeter en passant une insulte, sans émettre des 
jugements qui peuvent être réformables et qui sont réformés déjà, 
au moins en partie. 

Quelle époque tourmentée, d'ailleurs, que ce temps où le moyen 
âge s'en va , où le paganisme renaissant s'apprête à descendre et 
descend déjà du domaine de la littérature et des idées en celui des 
faits et prend place au conseil des princes ! M. de la Pilorgèrie , 
dans tout le cours de son livre , esquisse cette situation d'une ma- 
nière large et complète; il montre bien l'état de l'Europe divisée, 
celui de la France, plus forte par son unité qui se fait, celui de 
l'Italie que partagent une foule d'États, petits et grands, ayant des 
goûts, des mœurs, des intérêts, des tendances opposées, se faisant 
la guerre, intriguant et imposant durement leur domination aux 
faibles. Milan lutte contre Naples ; Florence écrase Pise ; Venise , 
qui se dit neutre, ment , se recueille et attend ; Gênes prend , quitte 



NOTICES Et COMPTES RENDUS. 17 

et reprend des maîtres étrangers; le pape subit l'entrée de 
Charles VIII à Rome et le couronnement du roi à Naples ; mais il 
refuse de sanctionner des succès qui, à ses yeux, n'ont pas pour 
eux la base nécessaire d'un droit constaté. Ce pape est constamment 
et avant tout ce qu'il devait être, Italien , et conséquent avec lui- 
même. Aussi , quand , aux derniers chapitres de ce livre, on voit 
tous ces peuples divisés s'unir contre nous pour nous barrer le 
passage et tenter de nous écraser sur les bords du Taro, peut-on 
taxer de perfidie le Vénitien ou le Lombard , mais non pas le pontife 
de Rome, qui ne nous avait pas appelés ses libérateurs ou ses 
alliés, qui nous avait subis, mais qui ne reconnut jamais nos droits 
ni notre domination en Italie. 

Celte ligue ne put nous arrêter ; nous n'étions que neuf mille 
Français et ils étaient trente-cinq mille Italiens; nous les écrasâmes 
à Fomçue. Le roi Charles était à notre tête, et c'est, tout illuminé 
des reflets de cette victoire, que M. de la Pilorgerie nous le fait 
contempler, dans ce portrait qu'il détache de la galerie de Philippe 
de Comines, dégagé, le jour où il le peignit, de ses mesquines ran- 
cunes : 

Le lundi matin environ sept heures,, sixième jour de juillet , Tan mil 
quatre cent quatre-vingt-quinze , monta le noble roi à cheval , et me fit 
appeler par plusieurs fois. Je vins à lui et le trouvai armé de toutes 
pièces, ( t monté sur le plus beau cheval que j'aie jamais vu de ma vie, 

appelé Savoye et semblait que ce jeune homme fût tout autre que sa 

nature le portait, ni sa taille, ni sa complexion; car il était fort craintif 

à parler, et Test encore aujourd'hui et ce cheval le montrait grand, 

et avait le visage bon et de bonne couleur et la parole audacieusement 
sage. 

Voilà pour nous. Français et Bretons, le véritable portrait de 
Charles VIII, qui, au dire de Guichardin, aurait été € un monstre 
plutôt qu'un homme. » Laissons à Guichardin le privilège qui ap- 
partint de tout temps aux Italiens et aux vaincus, de se consoler 
en faisant des caricatures et des pasquinades,et pardonnons c à l'en* 
nemi d'avoir vu le vainqueur de Fornoue d'un autre œil > que nous. 
Charles, d'ailleurs, savait ces choses et il en plaisantait lui-même 
le premier, avec une gaité toute française , dont M. de la Pilorgerie 
nous a rendu les échos : c Mon frère, écrivait-il le 28 mars 1495 
au duc de Bourbon, son beau-frère, je vous advertiz que pour ha- 



78 NOTICES ET COMPTES REIWlfS. 

biller maa visaige, il ne suffisait pas que j'eusse en 4a petite 
téroie, mai^ j'ai eu la rougeole, de laquelle Dieu mercj je suis 
guéry. > 
Hais si le visage élail déformé , l'âme était belle : 

Depuis mon arrivée en ceste ville (Naples) jusques à présent, tons les jours 
sans cesser , j'ay fait et fais donner ordre au fait de la justice de ce 
royaume. Lequel royaume j'ay trouvé en si grand désordre et les gentils- 
hommes et subjets tant oppressez que plus n*en pouvoyent Pour leur 
donner à connioistre le bon vouloir et affection que j'ay envers euh je 
leur ay par délibération du conseil esté un tas de charges et exactions ex- 
traorcunaires jusques à la somme de deux cens soixante mille ducatc par 
an dont ilz ont été fort contents.... 

L'esprit du roi ne manquait pas non plus d'aptitude pour sentir 
et goûter les belles choses, et pour tenter d'en faire le profit de ses 
sujets français : 

Au surplus vous ne pourriez croire les beaulx jardins que j'ai en ceste 
ville. Car sur ma foy u semble qu'il n'y faille que Adam et Eve pour en 
faire un paradis terrestre , tant ils sont beaulx et pleins de toutes bonnes 
et singulières choses comme j'espère vous en conter, mais que je vous 
voye. Avec ce, j'ai trouvé en ce pays des meilleurs peintres, je vous en 
enverray pour faire d'aussi beaulx planchers qu'il est possible. Les plan- 
chers de Beauce, de Lyon et d'autres lieux de France ne sont en rien 
approuchans de beaulté et richesse ceulx d'icy, c'est pourquoy je m'en 
fourniray et les meneroy avecques moy pour en faire à Amboise. 

Et ce que Charles se proposait de faire, il le fit : nous perdîmes 
l'Italie, mais le souvenir de ce que nous y avions vu nous resta. Ce 
goût des arts, et le soin que nous mîmes à entretenir chez nous des 
artistes italiens ne fut pas un fruit à dédaigner de nos campagnes, 
en apparence stériles ; la grande école de Tours, où Michel Columb 
étudia , d'où soptit Jean Just et tant d'autres auteurs innomés de 
chefs-d'œuvre, est née de là. C'est ce que fait si bien ressortir 
U. de la Pilorgerie, dans cette page, où il peint d'une main habile 
le tableau, vivement coloré et d'ailleurs parfaitement exact, des 
progrès littéraires et artistiques qui marquèrent en France la fin 
du XY® siècle. Je la transcris ici , ne pouvant mieux terminer ce 
trop court examen d'un livre sur lequel il y aurait encore tant de 
choses à dire , parlons mieux, sur un livre qu'il faut lire en entier, 
quand on aime la France et les vieux rois qui l'ont faite ce 
qu'elle est. 

La véritable vengeance de l'Italie, vengeance éclatante, fut l'admira* 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 79 

tion mémo <]ii'eUe «ous inspira pour 1^3 chefs-d'œuvre de sa littérature , 
pour les œuvres de ses peintres et de ses artistes. Nous en voyons 1q 
germe apparaître dans les lettres du roi, dans celles des seigneurs qui 
l'accoropagnsdent, et nous venons de voir Charles VIII annoncer à son 
beau-frère qu'il emmènerait avec lui, pour reconstruire et embellir le 
château d'Âmboise, objet de son affection , d'habiles ouvriers de toute 
sorte, choisie par lui à Naples et dans d'autres villes d'Italie. Cette 
impulsion y donnée par le roi lui-même , fut suivie par la noblesse qui 
l'accompagnait. Aussi les dernières années du xve siècle et les premières 
de Fère suivante doivent-elles être considérées comme la véritable date 
de la Renaissance en France. Louis XII et François 1er, mu, venant 
immédiatement après Charles VIII et continuant sa politiaue d'agrandis- 
sement, prolongèrent le contact fécond de la France avec l'Italie , accélé- 
rèrent ce mouvement. Alors le germe importé par le premier de cesrois^ 
et développé par ses deux successeurs, éclata de toute part et s'épanouit 
merveilleusement Ces manifestations littéraires et artistiques modifièrent 
profondément notre langue, un peu nos mœurs et complètement nos 
meuMes, nos vêtements, nos édinces publics et nos demeures particu- 
lières. Cela est si facile à constater, en ce qui concerne l'architecture, que 
quand , par exemple , on recherche la date de la construction de beau- 
coup de châteaux épars dans nos provinces, même les plus éloignées, et 
qui attestent par le voisinage ou la superposition des meneaux, des gables 
associés aux corniches ovées, aux rinceaux élégants, aux colonnes enga- 
gées, ou non terminées par des chapiteaux grecs, aux niches gracieusement 
rouillées dans les entrecolonnements et ornées parfois d'un buste mytho- 
logique ou de l'effigie d'un empereur romain ; auand, dis-je, on recherche 
à quelle date les fondements de l'édifice ont été jetés, ainsi que le nom 
de son constructeur, on trouve fréquemment que cette date remonte à 
Tune des années qui suivirent l'expédition de 1494, et oue le nom du 
châtelain bâtisseur est celui d'un compagnon de Charles VIII. On ne sau- 
rait le nier, ce commencement d'éducation de Tesprit français, celte 
notion du beau dans l'art qui, en dehors de la naïveté gothique, nous 
était alors inconnue, l'épuration de notre langue, le raffinement de nos 
us^s et de nos mœurs furent évidemment des conséquences de l'expé- 
dition de 1494. Et si, à la mort de Charles VIII, nous ne possédions plus 
un pouce de terrain de nos conc[uêtes en Italie ^ du moins peut-on dire 
que les précieux trésors artistiques et littéraires que nous en avions 
exportés ourant notre courte occupation, nous restaient tout entiers. 

V^ Edouard de Kersabieg. 



M. LE DOCTEUR J.-M. DE LA BIGNE VILLENEUVE. 



Nous aimons à reproduire cette page émue , que renfermait le Jour- 
nal de Rennes du 9 juillet. C'est un hommage auquel nous nous asso- 
cions de tout noire cœur et oui ne trouvera pas nos lecteurs indiffé* 
rents, puisque l'homme excellent dont on déplore la fin prématurée 
était le frère de M. Paul de la Bigne Villeneuve, l'un des réaacteurs du 



iO NOTICES ET COMPTES RENDUE. 

Journal de Rétines, et le beau-père de notre Directeur, M. Arthur de 
la Borderie. 

E. G. 

La mort vient encore de frapper au milieu de nousiin coup bien 
cruel. M. le docteur J.-M. de la Bigne Villeneuve est décédé subi- 
tement samedi soir, à huit heures. 

Il en est pour qui la mort subite est un châtiment; il en est 
d'autres pour qui elle est une récompense : H. de la Bigne Ville- 
neuve était de ce nombre. Mûr pour le ciel, Dieu lui a épargné les 
déchirements de la séparation et les navrantes tristesses insépa- 
rables des approches de la mort. Quelle perte cependant pour sa 
famille, dont il était le centre et Tamour; pour les pauvres, dont 
il était le consolateur et Tappui plus que le médecin; pour les nom- 
breux amis dont il était le modèle! Invariable dans sa foi politique 
comme dans sa foi religieuse, il fut surtout et essentiellement 
Vhomme du devoir, du dévouement absolu et sans mélange de per- 
sonnalité à ce qu'il croyait juste et vrai. Telle a été la pensée do- 
minante de toute sa vie. Il s'était tracé, dès le début de sa carrière, 
la ligne droite et ferme qu'il a invariablement suivie. Austère pour 
lui-même , il était plein de cœur, de charité, d'empressement pour 
le service du prochain. Chrétien fervent, solide, inébranlable, 
mais sans ostentation, sans faste, — la simplicité calme du juste 
était en lui. 

La science médicale perd en lui un praticien distingué , un mé- 
decin capable, dévoué, apte à remplir les postes les plus enviés , 
mais toujours modeste, exempt de toute ambition. C'est un témoi- 
gnage que lui rendront unanimement tous ses confrères. 

Ce Que les pauvres perdent en noire cher mort, il est impossible 
ne le dire. Non-seulement il était assidu à leur chevet et appliquait 
avec un admirable et un infatigable empressement toutes les lumiè- 
res de la science au soulagement de leurs maladies, mais nul ne 
fut plus zélé ni plus exact que lui dans toutes les institutions libres 
de charité qui avaient encore pour objet l'adoucissement de leurs 
misères. 

Que le souvenir de tant de verlus aide à supporter tant de cha- 
grin ! Il y a là, en effet, pour ceux qui l'ont aimé et dans la con- 
templation de l'éternelle récompense qu'il possède, des trésors de 
consolation seuls capables d'adoucir la plaie de leur cœur. 

Les obsèques de M. de la Bigne Villeneuve ont été célébrées ce 
matin, à onze heures, à l'église Saint-Etienne. Une afDuence im- 
mense y assistait. L'église s'est trouvée littéralement trop petite 
pour contenir ceux, de tout rang et de toute opinion, qui avaient 
voulu rendre hommage à la mémoire de l'homme de bien que nous 
pleurons. 

Barthélémy Pocquet. ^ 



CHRONIQUE. 



NOS ARTISTES AU SALON DE 1866. 



Paris. '21 juin 1866. 

Monsieur le Directeur, 

Je ne serais pas digne du glorieux litre de voire chroniqueur exlraordi- 
naire, si jo n'étais à la piste du nouveau, à Taffûl de Tintéressant. Le devoir 
d^un chroniqueur qui se respecte un peu, n*est-i1 pas d*ètre partout, de voir 
tout, à rinstar de feu le Solitaire? Métier glorieux, je le répète, mais dif- 
cile et méritoire. Se produit -il quelque fait important au Nord? chroni- 
queur, mon ami, chausse tes bottines et vole vers ce point cardinal. Telle 
étoile nouvelle vient-elle à se lever à l'orient du monde politique, littéraire 
ou artistique? vite ton télescope , et braque -le sur Tastre nouveau-né, 
avant qu'il ne disparaisse, afin qu'en homme bien renseigné tu nous ap > 
prennes ses dimensions, ses évolutions, les raies obscures ou brillantes de 
son spectre. — Et c'est ainsi pour tous les points de la rose des vents. 
C'est à croire qu'un chroniqueur doive se décupler d'un nombre indéter- 
miné de sosies. — EX la concurrence dont je ne parle pas ! Celui-là doit 
se lever de bon malin qui prétend arriver le premier pour parler de 
n'importe quoi. Par le temps de chroiÂques et de chroniqueurs chroni- 
quant qui court, celui qui n'est pas au courant de ce qui se passera de- 
main, ne doit pas prétendre au titre de nouvelliste bien informé. Tout 
chroniqueur bien posé doit se doubler d'un prophète. — Votre humble 
serviteur n'a point de ces hautes visées, a-t-il besoin de le confesser? 11 
laisse aux Mathieu Laensberg, Mathieu (de la Drôme) , Mathieu (de la 
Nièvre), et autres Mathieu de la chronique parisienne, du grand et du 
petit format, le don de prescience et de prophétie, heureux quand il peut 

tome X. — 2« SÉRIE. 6 



82 CHRONIQUE. 

glaner, dans les sillons moissonnés du présent ou du passé, quelques épis 
pour en composer sa modeste gerbe de chroniqueur de province. 

Voilà justement ce qui m'arrive aujourd'hui. Le Salon de cette année 
est ouvert depuis un mois et demi. Encore quelques jours , et il va fermer 
ses portes. Si je veux en dire aussi mon petit mot, je n'ai pas de temps à 
perdre. Journaux et revues ont fait tomber sur lui leur pluie annueUe 
d'articles. Tout le gros bataillon des chroniqueurs et des saloniers a 
donné, versant sur Fart et Testhétique des torrents d*èncre et de lumière. 
Le public en voit-il plus clair? Je n'oserais le dire. Si Tart contemporain 
est une image assez fidèle de l'anarchie, la littérature artistique ne brille 
pas précisément non plus par une absolue unanimité d'opinions. Ici comme 
là, c'est la lutte, lutte d'écoles, de tendances, d'instincts, de tempérament»: 
même désarroi. Art et littérature ont leurs classiques, leurs romantiques, 
leurs archaïques, leurs néo-grecs, leurs fantaisistes, leurs naturalistes, 
leurs matérialistes, leurs spiritualistes et même leurs mystiques (ceux- ci 
fort rares, il est vrai). C'est une mêlée, une bataille , où il y a à peu près 
autant de drapeaux que de combattants. Mourants et blessés jonchent le 
champ de la lutte. L'école classique voit chaque année sa petite troupe fi- 
dèle de plus en plus amoindrie et décimée. Les romantiques sont pour la 
plupart hors de combat, et le sol est couvert de leurs défroques moyen 
âge. Le réalisme, un rode jouteur qui n'y va pas de main morte, frappe 
d'estoc et de taille de sa massue brutale, animant de sa grosse voix, em- 
pâtée de bière ou enrouée par l'absinthe, son bataùllon toujoiirs grossis- 
sant. La plantureuse chevelure et la barbe mi-partie d'argent et d'ébène 
de M. Courbet, — digne couronnement de son torse d'athlète, —guide les 
assaillants au combat, en façon de panache à la Henri IV. Cette année 
toutefois le porte-drapeau du réalisme a semblé faire un pas vers l'en- 
nemi. Les Casseur» de pierre, de grotesque mémoire, ont dû renier pour 
leur sœur cette jolie et classique If emUe de chevreuils ev^oiée cette année, 
et pourraient bien quelque jour jeter au peintre transfuge un d^ ces 
pavés qu'ils cassent si bien. Pour comble d'infortune, les autres grotesques 
sont absents. M. Nanet, Fauteur de cette prodigieuse Olympia que voué;^ 
savez, et que son rare talent pour les tons cadavéreux appelle tout spé^ 
cialement à la place de peintre ordinaire de la Morgue (recommandé à 
M. Haussmann), M. Manet, que tout récemment un jeune critique (cet fige 
est sans pitié) proclamait modestement le premier peintre de ee siôde, 
M: Manet s'est vu fermer irrévérencieusement au nez la porte du Stdo», 
tout comme s'il eût été le premier venu des barbouilleurs d'ensèigiies. 
C'est une sévérité que déplore à bon droit la vieille gaieté française. Si 
encore, pour nous consoler, nous avions le Salon des refosés, avee SM 
chevaux en chocolat et ses paysages en pain d'épice! Mins nevi ; p^\è 
pios petit tableani pour rire \ car le médiocre et le platn*mrt nm de nsibl* 



CHRONIQUE. . 83 

et ne proYoquent que l'ennui. Heureusement pour le réalisme qu'il lui 
reste la Femme au perroquet de M. Courbet déjà nommé, si toutefois cette 
informe masse de couleurs et ces paquets de vrillons d'ac^ou peuvent' 
s'appeler un corps humain et des cheveux. Ce qui n'a pas empêché qu'il 
n'ait été sérieusement question de décerner à son auteur la médaille 
d'honneur (manière conune une autre de tuer le veau gras), tant a été 
grande la joie apportée à la famille artistique par la demi-conversion du 
maître prodigue. 

Je viens de parler de la médaille d'honneur. Poveral vous n'ignorez 
pas ses infortunes. 11 n'y avait guère que cinq à six cents concurrents 
pour se la disputer , et , après maints tours et retours de scrutins , il a 
été décidé qu'elle n'appartiendrait à personne. Grâce à M. Bonnat, 
S. Vincent de Paul a, par trois fois , failli l'obtenir, et c'était bien le 
moins qu'on pût faire pour récompenser l'acte héroïque du saint prenant 
la place d'un galérien et se chargeant de son boulet. Mais il ne s'agissait 
pas de décerner un prix à la vertu de l'humble héros : l'admiration des 
siècles ici-bas , et, là-haut ^ la palme éternelle , valent bien une médaille, 
même de première classe , décernée par ces messieurs du jury. Un ins- 
tant, les martyrs polonais, prêtres, femmes, enfants , tombant désarmés 
et la prière aux lèvres , sous les balles des soldats moscovites, dans 
l'émouvant tableau de M. Tony Robert-Fleury , ont balancé S. Vincent de 
Paul sans être plus heureux. Martyrs et saint ont de quoi se consoler de 
ce léger mécompte. Le tableau de M. T. Robert-Fleury n'en restera pas 
moins conu^e un éloquent pl»doyer pour la Pologne et contre ses bour- 
reaux, et comme un témoin {accusateur qui portera aux âges futurs les 
barbaries et les lâchetés de ce siècle qui se vante de ses lumières, de ses 
progrès matériels et moraux et de, la douceur de ses mœurs, et qui, en 
réalité, attriste trop souvent là conscience par l'immoral et insolent 
triomphe de l'astuce et de la violence. 

Mais j'oublie que je n'ai point à passer en revue le Salon dans son 
ensemble. Le petit coin occupé par les artistes bretons et vendéens , 
voilà mon unique domaine , domaine restreint et cependant trop large 
encore, eu ^;ard à l'espace dont je dispose et que , sans y prendre garde , 
ma plume a déjà dévoré en grande partie. 

Que puis-je faire, d'ailleurs, sinon répéter de chaque artiste ce qui a 
été dit ici-même, les années précédentes, par quelqu'un dont je ne puis, 
et pour cause, dire tout le bien et tout le mal que j'en pense ? Si les œuvres 
changent, les hommes, à peu d'exceptions près, restent les mêmes, avec leur 
façon de voir et de faire. Quelques-uns des chefs de la vaillante cohorte se 
sont abstenus. D'autres, comme M. Fortin, sont morts. A ceux-ci tout 
d'abord nos plus sympathiques regrets. L'absence de ceux-là n'est du 
moins que momentanée, et nous leur donnons rendez-vous au jour de la 



84 CHRONIQUE. 

grande lutte de 1867, en vue de laquelle sans doute ils réseryent leurs 
forces aujourd'hui. M. Baudry s'occupe à orner de peintures mythologi- 
ques , dont on dit merveilles , l'intérieur de l'hôtel Paîva , ce palais de 
marbre, d'onyx et d'or qui s'achève aux Champs-Elysées à grand ren- 
fort de millions. M. Delaunay ne nous s^ envoyé qu'un portrait, exquis, 
il est vrai, et que l'on dirait emprunté aux galeries du Louvre. MM. Jobbé- 
Duval et Douillard consacrent la plus grande partie de leur temps à la 
décoration de monuments religieux et civils. Bien de M. Duveau. 

M. Baader a vu ses persévérants efforts récompensés : son joli tableau 
de Héro et Léandre lui a valu une médaille , et c'est justice. Je prise 
moins sa Naïade, Quant à M. Blin , le voilà décidément en plein succès. 
Médaille en 1865, médaille en 1866, le ruban rouge peut-être en 1867 : 
c'est au mieux. Et de fait, ce pourrait bien être là un des futurs chefs 
de l'école française du paysage. Les Corot, les Th. Bousseau, lesDaubi- 
gny , ces astres charmants du paysage contemporain , semblent pencher 
vers leur déclin. Dès ce jour , M. Blin est désigné par l'opinion comme 
devant être des premiers à recueillir une part de leur héritage. Sa 
manière serrée, sobre et ferme, à la fois réaliste, ou mieux réelle, et 
poétique , dénote un tempérament artistique remarquablement équilibré 
et servi par une étude sérieuse et persévérante de l'art. Son Arguefion^ 
dont le nom désormais consacré , rayipelle IL de la Morvonnais, Maurice 
et Eugénie de Guérin, est un tableau savant et charmant, vrai et plein 
d'une douce mélancolie. — Puisque nous en sommes à la distribution 
des médailles , passons tout de suite , en dépit de l'ordre alphabétique , 
au troisième lauréat breton, M. Tissot, lequel, cette fois, a renoncé, en 
partie du moins, à son archaïsme systématique. Bien lui en a pris, et le 
jury s'est empressé de tenir compte au jeune artiste de ses persévérants 
efforts pour chercher sa voie. Le Confessional est une composition 
agréable et spirituellement rendue. Toutefois, pendant que le directeur 
était en train de gronder son élégante pénitente, il aurait bien dû lui 
demander où elle avait pris ce doigt qu'elle appuie sur le dossier de sa 
* chaise et qui me paraît avoir des proportions quelque peu en dehors de 
la nature. — Le Mariage de raison de M. Toulmouche, le voisin de 
M. Tissot , est encore une de ces petites scènes d'intérieur que l'artiste 
excelle à peindre. Ce sont bien toujours les mêmes jeunes femmes ou 
jeunes filles, les mêmes enfants; mais cela est toujours si coquet, si gra- 
cieux ! Cette fois encore, c'est cette charmante blonde que vous connais- 
sez; vêtue de sa toUette nuptiale, elle est assise, entourée de ses amies 
qui la consolent : elle rêve ; son œil bleu , que les larmes vont mouiller, 
se perd dans le vague, cherchant peut-être une chère image absente; 
cependant, la jeune sœur, insoucieuse, essaie en riant, devant le miroir, 
la couronne d'oranger. Cette délicate composition ne tardera pas à être , 



CHRONIQUE. 85 

comme ses atnées, popularisée par la gravure et la photographie. — 
M. Hamon nous envoie dltalie un de ces tableaux vaporeux, faits d*azur, 
de rose et d'opale , dans lesquels il est passé mattre. Sa palette a dû 
emprunter à la garde-robe de Peau d'Ane ses couleurs prestigieuses, 
surtout celles du temps et de la lune. Cette fois, du moins, le sujet y 
prêtait et servait à souhait les tendances de son talent. Gela vous repré- 
sente les Muses à Pompéi. Vous voyez d'ici cet admirable paysage de 
ruines exhumées , fermé à l'horizon par le Vésuve fumant. Les Neuf 
scBurSj neuf belles au bois dormant tout à coup réveillées de leur som- 
meil dix-huit fois séculaire , reviennent visiter cette cité si longtemps 
endormie comme elles, et comme elles, hélas ! si changée (le Vésuve et 
le christianisme ont passé par là !). Changées , pas autant toutefois que 
vous pourriez le croire. Néo-grec et, par conséquent un peu païen, 
M. Hamon a rendu à ses héroïnes leur divine jeunesse d'autrefois, et je 
ne saurais l'en blâmer. Cependant, en y regardant d'un peu près , on 
s'aperçoit aisément que ce n'est guère qu'une même femme tirée à neuf 
exemplaires. C'est toujours la même carnation blanche et rose, molle et 
soufQée, et sous laquelle l'œil du plus perspicace anatomiste aurait bien 
de la peine à deviner un os. A part ces légères réserves , les Muses à 
Pompéi compteront à juste titre parmi les plus agréables succès de 
M. Hamon. 

Est-ce simple coïncidence ou préméditation ? Toujours est-il que M. de 
Gurzon se trouve s'être rencontré avec M. Hamon pour traiter un sujet 
quasi identique. Ici, toutefois, ce ne sont plus les muses, mais les 
ombres des anciens habitants de Pompéi, qui viennent visiter la ville 
ensevelie. Moins vaporeux, plus réel, plus vrai, bien qu'appartenant aussi au 
domaine fantastique du rêve, le tableau de M. de Curzon accuse un tem- 
pérament artistique plus mâle , moins efféminé. Le Portrait de Jlfme de C, 
parle même, est aussi charmant que le modèle; c'est tout dire. 

L'espace fuit, et, si je n'y prends garde, je m'en vais écrire un lourd 
et long article , au lieu d'une courte et simple causerie. Et pourtant je 
n'ai encore cité ni M. Lansyer , un rival de M . Blin , un autre paysagiste 
plein d'avenir; ni M. Deihumenu, (la Mort d'Adonis), ni MM. Bournichon, 
(Environs de Château- Thébaud), H. Dubois, Labouchère, (Mort de 
lAither), I^ray , J. Noël , le populaire peintre de marine ; Thomas et ses 
beaux paysages de Sicile et de Bretagne; Tessier (de Fonlenay-le-Comle) 
et ses champêtres scènes d'intérieur; Tillier (Faune et Bacchus enfant), 
etc. ; et cependant chacun de ces artistes mériterait une mention spéciale. 

La section Dessins nous présente M. Bouchaud ( de Nantes ) et ses 
aquarelles; M. Bouquet, Tinfatigable chef de l'école déjà florissante des 
peintres-émaillistes sur faïence, (Automne et Printemps); M. Collot-Bé- 
ranger ( de Brest) , un administrateur de la marine qui est en même 



8b CHRONIQUE» 

temps un artiste distiagué , et qui oecupe s^ k»sirs à desâner des fu- 
sains très-fins, très-soignés, trop fins et trop soignés même peut-être 
pour un genre qui admet volontiers une plus libre allure, un foire plus 
large et plus dégagé; M. V. de Limoëlan (de Nantes) et son portrait au 
pastel; M. Mayer (de Brest) et ses beaux dessins du Louk XIV et du 
Jean-Bart, 

C'était plaisir, les années précédentes , de parcourir les galeries de 
sculpture, éparses comme au hasard dans le vaste res-de-chaussée trans- 
formé en jardin, tout en savourant le parfum des fleurs. Cet espace ayaat 
été consacré cette année à un concours hippique. Fart cédant, oemne 
de juste , le terrain à messieurs les chevaux, ces rois du jour, a dû piteu- 
sement aligner, comme en ordre de bataille, ses deux longues files de 
statues dans Tobscur et froid couloir d'une travée latérale. MM. Caillé , 
Gaston Guitton^ Barré, Le Bourg, ont été cette fois encore fidèles au ren- 
dez-vous et nous ont envoyé des œuvres dignes de la réputation déjà 
acquise par ces artistes distingués. La Vierge de M. Grootaers nous a 
paru entachée de quelque lourdeur. 

L'architecture nous ofire tout d*abord un nouveau venu , M. A. Baudry 
(de Napoléon-Vendée), un frère du jeune et déjà célèbre pmntre,et 
les vingt-deux dessins, déjà remarquables, fruit de sa nnssion officielle 
en Valachie et en Bulgarie. Puis vient M. diarrier ( de NoirmouUer) , 
avec ses plans-projets d'église et d'hôtel de ville. 

Nous ne pouvons mieux terminer cette incomplète nomenclature que 
par les noms de MM. de Rochebrune et de Wismes, noms ehers à nos 
lecteurs à double titre , comme étant ceux de remarquables aquafortbies 
et de collaborateurs du présent recueil. Il n'y a plus rien à ajouter aux 
éloges décernés déjà au premier , sinon que son Château d'Ecomn de 
cette année marque peutrétre encore un progrès sur son Chamberd 
et son Château de Blois , déjà si remarqués pour l'aisance et le fini 
du trait, la précision sans sécheresse des lignes et la perfection des 
détails. 

En sortant du Salon et pendant que je suis en train de chroniquer, me 
permettrez-vous de vous donner des nouvelles de Paris et des Parisieùs? Du 
premier que pourrai-je vous en dire, sinon qu'il continue à se voir démolir et 
reconstruire pi^ à pièce ? La pioche du démolisseur d'une main et la trueUe 
du maçon de l'autre, M. Uaussmann continue imperturbablement son 
œuvre. Voilà tantôt quinze ans que ce terrible homme bouleverse ainsi 
les moellons par milliers de mètres cubes; et ce travail de gcont qui 
mettrait sur les dents ime armée de Limousins, n'est pour lui qu'un jeu , 
un simple avant-goût des surprises bien autrement grandes qu'il nous 
prépare, dit -on. Des quartiers énormes, qui seraient en province des 
villes fort respectables, disparaissent comme par enchantement tt sent 



CHRONIQUE. 87 

remplAfés par des squares ou des boulevards bordés de palais. Par 
exem^, je me demande eè l'on trouvera les quinze ou dix-huit cent 
Boâle miliioBBfiâres qu'à (liudra pouf peupler cette superbe Hanssman- 
ncpoHs de Faveiiirt Je sais bien que, par le temps qui court, il hui 
être bien bas percé pour n'avoir pas son petit mflMon dans son porte- 
monnaie. .Mais enfin il faut bien avouer qu'on trouve encore des gens (et 
j'en connais), qui ne sont pas millionnaires. Or, le jour est proche, me 
dit-on , oà le pauvre àlsibie qui n*a que vingt-«inq mille francs de rentes 
devra s'exiler à Montmartre ou aux BatignoÔes. Il est vrai que l'étranger 
ne cesse de nous envoyer son contingmit d'opulence, et que Paris tend à 
devemr de plus en phis la grande aobei^e du monde. Café au rez-de- 
chaussée , magasin de nouveautés à l'entresol, hôtel meublé aux étages 
supériemrs : voilà Paris dans vingt ans dici. 

Pour ce qui est des monuments nouveaux que j'ai pu voir dans mes 
flâneries, (puisque nous causons beaux-arts), je vous recommande le 
gradeux triangle de pierres qui a nom Saint-Augustin, et le tribunal de 
commerce, lequel, digne pendant des deux colossales malles de voyage 
appelées le Théâtre du Châtelet et le Théâtre^Lyrique , porte le pyra- 
midal gftteau de Savoie, dont il est surmonté , avec toute la grâce co- 
quette d'un avocat coiffé de sa toque crânement campée sur l'oreille. 
J'allais oublier le mirifique bœuf qui , sous prétexte de représenter l'a- 
griculture, montre les cornes aux passants, du sommet des nouvelles 
Tuileries. Je me demande comment la pauvre bétepeut se tenir là-haut; 
ce doit être quelque équiKbriste de la race bovine, élève de Blondin ou 
d'Auriol. C'est égal , le voisinage des cheminées me paraît une position 
délicate pour un bœuf. Avec cela que les toits du pavillon de Flore ne 
m*ont pas paru très-fértiles en fourrage , et que le bœuf de M. Garpeaux 
pourrait fort bien, s'il tient à ne pas mourir de faim , en être réduit à 
brouter des ardoises , — maigre pitance. 

Passer d'un bœuf aux Parisiens et surtout aux Parisiennes , est une 
transition risquée. Je la risque pourtant, (hiel carnaval perpétuel que ce 
Paris ! Le luxe et la bizarrerie des toilettes me paraissent décidément 
s'acheminer vers l'extravagance. Femmes de toutes les catégories et de 
tous les mondes, honnêtes ou non, entier ou fractionnaires, luttent d'ex- 
centricité. Regardez ces dames, étalages ambulants de magasins de 
. modes, passer majestueusement, enflées par en bas, étranglées par le 
miMeu, enharaachées de pompons et de fanfreluches comme des mules 
espagnoles : on dirait des poupées échappées .de la vitrine d'un coifibur. 
C'est un spectacle à faire firémir un mari ou le célibataire qui nourrit encore 
l'insensé projet de le devenir. Si vous tenez à voir encore un chapeau 
féminin , hâtez- vous : le dernier va disparaître , diminuant de plus en 
plus, comme la peau de chagrin du roman de Balzac. En revanche, les 



88 CHRONIQUE. 

chignons croissent en raison inverse des chapeaux. C'est étonnant comme, 
ce printemps, les cheveux de ces dames, pris tout à coup d'une véri- 
table rage de végétation , ont poussé des touffes exubérantes. On me dit , 
il est vrai, que c'est là un phénomène dans lequel la nature a une part 
beaucoup moindre que Fart du coiffeur. Je me refuse absolument à 
croire à une telle calomnie. Vous figurez- vous un galant bien épris , 
approchant tendrement ses lèvres de soyeux cheveux blonds ou bruns 
venus peut-être en droite ligne de l'hôpital ou de la Morgue? Pouah ! encore 
une fois, c'est une calomnie dont, pour ma part, je tiens à laver ces dames; 
et, en voyant ces prodigieux chignons grossir ainsi à vue d'œil, j'aime 
mieux croire à un miracle de la nature, qu'à une supercherie indigne du 
sexe si bien chanté par feu Legouvé. Il parait que ces microscopiques 
chiffons, derniers vestiges de ce qui jadis s'appela chapeaux , ont reçu le 
gracieux nom de tuiles; si bien que désormais, pour faire un compliment 
bien tourné à l'une de ces dames , on devra lui tenir à peu près ce lan- 
gage : c Madame, je souhaite qu'il vous tombe le plus possible de tuiles 
sur la tète! i — N'est-ce pas du dernier galant, et ne voilà-t-il pas un 
charmant thème à calembours pour messieurs les gandins et cocodès à court 
d'esprit? Sommes-nous enfin assez avancés en l'an de chignons et de pro- 
grès 1866 ! - En vérité , c'est à croire que bien des femmes, prises d'un 
vertige étrange , font tous leurs efforts pour n'être que des hommes en 
crinoline. Ah ! mesdames , si vous saviez ce que nous sommes, vous feriez 
moins d'efforts pour nous ressembler! Ce que nous aimons en vous, c'est 
précisément ce qui nous manque ( c'est assez vous dire combien nous 
sommes occupés !) Il vous serait si facile pourtant, et il vous siérait si 
bien de rester tout simplement femmes, comme le bon Dieu vous a faites ! 
Quand donc vous apercevrez-vous enfin que votre plus belle parure c'est 
la modestie et la simplicité? Ah ! si les coquettes savaient leur métier! — 
Surtout, chères lectrices , gardez-vous de prendre pour vous ces chagrines 
boutades d'Alceste, lancées à l'adresse de mesdames Benoiton , mère et fil- 
les , et qui , j'en suis sûr, ne vous regardent en rien. N'êtes-vous pas 
toutes aussi modestes^ dans vos goûts que simples dans votre mise , et 
d'autant plus charmantes? C'est sans doute parmi vous qu'il serait facile 
encore de trouver la jeune fille vraiment jeune, candide et naïve , — type 
ravissant qui, par ces temps effrontés que nous traversons, tend à dis- 
paraître, et qui exhalait pourtant un charme si pénétrant, charme tout 
idéal et quasi religieux , d'autant plus puissant qu'il s'ignorait lui-môme, 
et auquel n'atteindra jamais, à mon avis, la coquetterie la plus raffinée 
de toutes les Célimènes du monde! 

Lucien Dubois. 



ESSAIS DE CRITIQUE BRETONNE. 



LA LITTÉRATURE ARMORICAINE 

AU COMMENCEMENT DE 1866. 



La Poésie. <— Les Journaux. — Les Livres. 

MM.^Prospcr Proux, Luzel, Le Jean^Milin, le Barzaz-Breiz, les ATa- 
naouennou santel. ^Feiz ha Breiz, Keloioprezegerez ar Fe, VEcho 
des CôUS'dvr-Nord, — Levr btigale Mari, 

En dépit des fléaux envoyés par la main de Dieu, en dépit des 
coups douloureux que la mort a frappés dans nos rangs, Tannée 
1866 s'annonce bien pour la Bretagne. Si les espérances qu'elle 
nous fait concevoir se réalisent , si les fruits qu'elle nous oflrait 
déjà , — avant même que le printemps nous eût donné ses premières 
fleurs,—- ne sont, comme tout le fait croire, que les prémices 
d'une moisson d'été plus abondante encore , les Bretons peuyent 
en tirer les plus heureux augures pour la conservation de ce que 
leur pays a de plus précieux après sa foi religieuse, je veux dire sa 
nationalité morale. Sa vieille langue, qui en est à la fois l'expression 
la plus vivante et la meilleure sauvegarde, n'a jamais été cultivée 
avec plus d'ardeur et de succès. Le remarquable mouvement de 

TOME X. — 2« SÉRIE. 7 



90 LA LITTÉRATURE ARMORICAINB. 

progrès qui se manifeste depuis quelque temps dans la littérature 
celtique armoricaine se maintient et se développe tous les jours. Je 
vais essayer d*en donner la preuve en examinant ici les principaux 
travaux qu'il a récemment inspirés. 



I. 



A tout seigneur, tout honneur! Quelle que soit l'importance 
qu'empruntent les livres en prose du sujet qu'ils traitent et du talent 
de leurs auteurs, on ne m'en voudra pas de commencer cette revue 
par les œuvres en vers. La poésie dont les vers sont l'habituel et doux 
langage n'a-t-elle pas droit à la place d'honneur dans tous nos 
travaux, comme jadis ses interprètes favoris à la table de nos chefs 
de clan ? N'est-ce pas elle que Dieu a placée, comme un second ange 
gardien, auprès du berceau de notre race ? Elle a charmé son 
enfance par des récits merveilleux et des chants sublimes, elle l'a 
encouragée dans ses luttes, consolée dans ses épreuves, elle a prêté 
et elle prête encore une voix à ses regrets et à ses espérances. 
Chaque jour, dans d'admirables cantiques, elle élève l'âme du 
peuple vers Dieu; elle saura aussi désormais l'instruire et l'animer 
à toutes les grandes et nobles choses. Si la lyre d'Amphion faisait 
surgir les murs de Thèbes , la harpe de Brigide ou de Kieran 
réveillait les chanteurs endormis sous les froides eaux du lac, et, 
aux accords de celle de Merlin, les grandes pierres druidiques, 
arrachées du sol, traversaient l'Océan et venaient, obéissantes, se 
ranger à la place qu'il leur avait assignée. 

C'est d'ailleurs un volume de vers qui est Tévénement littéraire 
de la saison. Il nous arrive signé d'un des noms les plus aimés et les 
plus populaires parmi ceux des bardes contemporains , nom qu'un 
long intervalle de silence n'avait pu faire oublier ^ Au milieu des 

* Je devais depuis longtemps dire ici quelques mots de ce volume. Diverses 
circoDStauces ont retardé Teffet de ma promesse et une plume trës-aulorisée a 
annoncé dans la Revue le livre de M. Prosper Proux. Que nos lecteurs me per- 
mettent cependant de revenir, dans ce petit travail d'ensemble, surToeuvredu 
poète cornouaillais : ce n'est pas trop de louer deux fois d'aussi excellentes choses. 



tA UTT^TURE ABHORIGAINE. Oi 

premiers efforts de la renaissance bretonne , il y aura bientôt trente 
ans, un inconnu, le Kemevod on le CùrtwuaiUais ( c'est ainsi que 
signait M. Prosper Proux ), se fit bientôt renuirquer. Des chansons, 
promptement devenues populaires et qui sont encore dans toutes 
les mémoires et sur toutes les lèvres, de Lannion à Morlaix, puis un 
livre épuisé et devenu introuvable aujourd'hui, le signalèrent aux 
meilleurs juges comme le plus vigoureux et le plus original des 
poètes bretons de Tépoque. Les éloges qu'on lui décernait n'étaient 
pas cependant sans restriclion. Si on reconnaissait que les cordes 
de l'instrument de H. Prosper Proux étaient « d'un nerf plus 
souple et plus sonore > que celles de la Harpe d'Arvor *, on regret- 
tait qu'elles fussent aussi < moins fines, moins délicates et moins 
chastes. > « Son style aussi , même quand il plaisait, — ajoute le 
plus compétent de tous les critiques bretons *, — était loin d'avoir 
la correction, l'atticisme et l'élévation constamment élégante du 
disciple de Le Gonidec. > 

Celte voix c qui se taisait, mais qu'on n'oubliait pas, ) comme 
l'a si bien dit un autre barde excellent ', s'est élevée de nouveau. 
Grâce à Dieu I les éloges sont plus vrais que jamais ; les réserves 
seules ont cessé d'être justifiées *, Cette voix n'a rien perdu de sa 
vigueur et de sa souplesse primitives; mais elle a gagné cette pureté 
d'accent qu'on lui désirait autrefois. Elle peut résonner librement 
aujourd'hui dans toute notre Bretagne , des chaumières cachées 
sous le feuillage aux assemblées des bardes , sans crainte de faire 
rougir le front d'une jeune fille ou d'offenser l'oreille délicate d'un 
puriste. 

On ne saurait trop admirer quels sons éclatants M. Prosper 

* De Brizeux. 

^ M. de la Vitlemarqué. — La Renaissance bretonne, p. 17, dans la Bretagne con' 
temporaine. 
^}A.lme\{AnnUhel), 

* t Tandis qoe je corrige les épreuves de ceUe esquisse, — dit M. de la Ville- 
marqué dans le travail précédemment cité , -^ M. Prosper Proux , après un long 
silence , reprend de nouveau la parole et je suis heureux de constater qu'il le fait 
de manière à contenter à la fois la morale et le goût, et à justifier complètement 
les espérances que m'inspirait, il y a plus de vingt ans, son talent si (nigioal. > 
Renaissance bretonne. 



1 



9â LA.LITTÉRATUtlE ARMORICAINE. 

Proux sait tirer de sa Bombarde ComauaiUaise dans tous les tons, 
depuis les plus sonores et les plus graves jusqu*aux plus mordants 
et aux plus aigus. Elle sonne ici comme le clairon des batailles, et 
là, fidèle à son nom, comme le hautbois des fêtes champêtres. On 
croit entendre tantôt la harpe des anciens jours, tantôt le son 
joyeux du cor, tantôt le cri strident de la locomotive, tantôt la voix 
grêle et railleuse d'un nain philosophe et quelque peu cynique. Car 
si le Kernevod nous rend quelquefois nos vieux bardes, s'il lutte 
dans ses fables, sans trop de désavantage, contre l'inimitable La 
Fontaine, il rappelle aussi parfois Molière , le Molière du Médecin 
malgré lui. 

Quelle élévation d'idées, noblement soutenue par l'expression, 
dans la première pièce du livre : Ma vijenn barz I Si fêlais barde f 



c Ha perag n'am euz ket 
Ho telen alaouret, 
Marzin, Gwenc'hlan, Rivoal 
Barzed ann amzer ail ! 



Ah ! que n'ai-je votre harpe d'or, 
Merlin, Gwenc*hlan, Rivoal, bardes 
des temps passés ! 



Vel-d-hoc'h, a vouez uhel; 
Da ekleo Breiz-lzel 
Me a dao^e eur c'harm 
Skiltr vel hini ann arm. » 



Gomme vous, d'une voix écla- 
tante, je jetterais aux échos de 
Breiz-lzel un cri retentissant comme 
le son de Tairain. 



Quel démenti lui donne chaque lecteur au fond de son âme, 
lorsqu'il l'entend s'écrier : 



N'oun ket barz ! nann biken 
Na vrudo ma zelen ! 

Il ajoute : 

Ho ! nann ! ha koulzgoude 
£ trid ma hoU ene 
wel'd ar c*houmm eonuz 
Gand eur c'hrozmol euzuz, 
tidarza, diboel, 
Dreizd ar c'herreg uhel. 



Je ne suis pas barde ! non, jamais 
ma harpe ne sera célèbre! 



Non ! et cependant je sens tout 
mon être tressaillir quand je vois la 
vague bondir, avec un bruit terrible, 
par-dessus la cime des écueils. 



LA LITTÉRATURE ARMORICAINE. 93 

Me gar, a nerz kaloun J'aime du fond du cœur tout ce 

Kemend a zo gwiriouD, qui est beau et vrai , jeunesse , 

laouankiz ha glanded pureté, force, génie, esprit Je 

G^oud, jjjin, spered ; pleure de pitié en voyant autour 

Gant truez e lenvann de moi la pauvreté , la douleur et 

En dro d'in pa welann les chagrins qui afitligent Thuma- 

Paourentez, dienez, nité. 
GouHou, hag enkrez. 

La pièce suivante, Chapel zand Ervoan, la Chapelle de saini 
Yves, insérée d'abord dans cette Bevue^ a ému sans doute plus d'un 
noble cœur; elle a fait tressaillir, je le sais, celui de notre matlre à 
tous *. Nos lecteurs ont eu également la primeur du Chemin de fer, 
Ann hend'houam, et ont pu en apprécier le mérite; ils ont eu aussi 
celle du Moustique, Ar Fubuen, lestrig^a vrezel, dont les vers 
semblent raser hardiment la surface des vagues , emportés par un 
rhythme ailé! L'auteur avait l'intention de le dédier à H. de la 
Villemarqué. La pièce ne porte pourtant aucune indication spéciale : 
mais personne ne lui en voudra de cet oubli qui nous a valu un 
erratum en vers des plus lestement tournés. 

Il serait difficile de mettre plus d'esprit, plus de verve, à la fois 
bretonne et gauloise, que n'en a mis le barde Kernevod dans les 
fables qui forment la seconde partie de son volume. La morale en 
jaillit à la fin en vers nettement frappés. — Je ne jurerais pas, par 
exemple, qu'il faille prendre à la lettre la morale du Lotiam Besk, 
et je conseille, au contraire, aux jeunes renards de profiler de 
l'expérience chèrement acquise du vieil Alain. — Je ne pouvais 
m'empècher, en lisant ces fables si heureusement passées dans notre 
langue, de remarquer combien l'apologue convient à la tournure 
de l'esprit breton. Tout le monde connaît, au moins de réputation, 
Ricou et Guësbriant. Les lecteurs du Feiz ha Breiz auront remar- 
qué sans doute, comme nous, les fables charmantes de MM. G. 
Morvan et Perrot ; elles comptent, à coup sûr, parmi ce que le 
journal a publié de mieux depuis sa fondation. Les fables, encore 

^ < Chapel sant Erooan a lakeaz va c*halon goz da dridal» > m'écrivait alors 
M. de la Villemarqaé. 



94 LA LITTÉRArURB ARMORIGAINE. 

inédites mdlhéureiiseitieiit, de H. G. Milin viendront bientôt, je 
l'espère, confirmer une fois de plus celte vérité. Traduites , pour 
la plupart, du vieux trouvère Marie de France , elles sont rendues 
avec beaucoup d'esprit et d'énergie dans ce beau style léonnais, 
large, clair et grave, que l'auteur manie si bien, et cela avec tant 
de naturel et une saveur si franchement bretonne, qu'on a bien de 
la peine à se persuader, en les lisant, que ce ne sont pas là des 
oeuvres originales. 

La langue de Bombard Kerne est d'une pureté irréprochable ; 
c'est un breton sain , correct et bien populaire cependant. Deux ou 
trois fois seulement l'auteur n'a pas reculé devant un archaïsme , 
entre autres celui de taran pour kurun, substitution qui produit 
un si heureux effet d'harpdonie dans le FubtMn. Une fois pourtant 
sa juste sévérité a fléchi, quand il a admis (p. 12) binim^ que 
kontamm aurait remplacé avec avantage. Le livre de M. Prosper 
Proux montre, une fois de plus, la possibilité pratique du système 
de réforme nationale de notre langue ; il offre aussi une preuve 
nouvelle de cette vérité, que chez les écrivains bretons, le talent 
littéraire et la correction grammaticale marchent rarement séparés. 

La traduction qui accompagne le texte est fort bonne dans son 
ensemble et se lit agréablement. Nous lui reprocherions seulement 
de chercher à obtenir le nombre ou l'élégance , en se parant d'épi- 
thëtes étrangères à l'original. Tous ceux qui ont à mener à bonne 
fin l'œuvre difficile de faire passer dans la. langue française les 
inspirations de la muse bretonne, ne sauraient trop étudier les admi- 
rables traductions du Barzaz-Breiz et des Bardes du VP siècle , 
où la fidélité scrupuleuse à un texte archaïque ou populaire n'ex- 
clut ni la parfaite clarté, ni la simplicité élégante d'un style tou- 
jours conforme au génie de la langue française '. 

Le livre de M. Prosper Proux va venir occuper sa place dans la 
bibliothèque de tous les Bretons à côté d'un frère, son aîné de 

* Une bien petite observation. Pourquoi l'éditeur a-t-il laissé placer, en tôte du 
Yolnme de notre barde , cette ridicule vignette qui représente un joueur de guitare 
de barrières, chantant quelque refrain digne d*eux, à ces • barbares sans foi, sans 
cœur, sans espérance , « qu'a flétris Brizeux î 



LA UTTÉHATURE ARMOfllCAmE. 95 

quelques mois, son émule pour le talent La Bretagne peul être 
fière d'avoir produit, à un an d'intervalle, deux volumes de vers 
tek» que Bepred Breizad et Bambard Keme. Quelle province de 
France peut nous montrer, par la voix de ses poètes, un semblable 
témoig;nage de la vie propre qui l'anime ? L'auteur de Ekmgan 
Brizeuk, Eur zon Kloarek, Eunn amzer a zo bet^ lez koz hon zado, 
de tant de chants énergiques, de tant de gracieuses élégies, est le 
digne frère du barde comouaillais. Tous deux, — et plusieurs 
autres de leurs confrères aussi, — auraient pu, en écrivant dans 
la langue officielle d'une grande nation, ojstenir des succès plus 
bruyants et plus flatteurs pour un amour-propre vulgaire. Ils ont 
eu raison pourtant de s'attacher à la vieille langue de leurs pères. 
Mieux vaut, dès à présent, pour la satisfaction intime de leur 
conscience, mieux vaut peut-être même pour les jugements de 
l'avenir, avoir fait battre le cœur ou relevé le front du paysan, avoir 
préparé la régénération intellectuelle de leur pays, que d'avoir 
obtenu les suffrages de quelques lettrés blasés, pour qui la poésie 
n'est qu'une distraction élégante sans influence sur la direction 
de leur vie nationale ou privée. Remercions-les donc de leur 
patriotique désintéressement et prouvons-leur notre reconnaissance 
en propageant leurs excellents livres de tout notre pouvoir. 

Il n'y a eu jusqu'ici, croyons-nous, que trois poètes bretons 
contemporains qui aient réuni en volumes leurs pièces détachées. 
Avec MM. Luzel et P. Proux, VLi^ Le Joubioux forme , comme on le 
sait, la triade ; mais la publication de son beau livre Doue ha mem 
bro remonte déjà bien haut, et les excellents vers vannetais que la 
Revue a publiés depuis quelque temps nous prouvent que Yau)en 
ne cesse pas de verser sur lui ses plus fécondes inspirations. Il 
doit avoir depuis longtemps la matière d'un nouveau volume qui 
serait accueilli avec reconnaissance par tous les amis du breton et 
viendrait soutenir dignement l'honneur du dialecte de Gwenedy 
si brillamment réhabilité, il y a une vingtaine d'années, par lui et 
son regrettable ami, M. l'abbé Guillome. 

A ces trois précieux joyaux de la couronne poétique de la Bre- 
tagne viendront bientôt , je l'espère , s'ajouter les œuvres choisies 



96 LÀ UTTÉRÂTURE ARMORICAINE. 

de plusieurs bardes qui n'atlendent, sans doute, qu'une occasion 
favorable pour soumettre dans leur ensemble au jugement du public 
tant de sônes et de gwerz qu'il avait applaudis isolés. En réunissant 
seulement les pièces de vers qu'il a livrées à l'impression dans ces 
derniers temps , M. Le Jean {Eostik koat-ann-noz) , dont le talent 
si énergique, si pittoresque et d'une saveur vraiment bardiqne^a 
^té souvent apprécié ici , pourrait former un livre des plus re- 
marquables. Il vient d'ajouter une nouvelle pierre à l'édifice corn» 
mencé : Kroaziou Arvor^ les calvaires d'Armor *. Il suit, en quelques 
strophes, leur histoire depuis la première apparition de la croix 
en Bretagne : 

Pa zeuaz ar Zent koz da Vreiz Quand les vieux saints vinrent 

Da zigaz d'hon tadou ar feiz, en Bretagne pour évangéliser nos 

Eur groaz dero a ce savet pères, une croix de pierre fiit érigée 

War daoliou-mein ann Drouized. sur les tables de pierre des Druides. 

jusqu'aux œuvres, justement renommées, de Hernot, le sculp- 
teur breton , 

A viskoaz gant tristidigez .... Qui, voyant avec tristesse 

E wele koz kroaziou bemdez, ces vieilles croix en ruine, se dit 

Hag e laraz, eunn deiz a oe , un jour, tressaillant dans son corps 

Enn eur dridal korf hag ene : et dans son âme : 

< Da enori Doue ann Tad c Pour faire honneur à Dieu le 

Sevel ar re-man a vez mad; Père, il serait bon de restaurer le 

Me am bezo euz ann Envou, culte delà croix; le ciel me donnera 

Ar c'halloud da ober kroaziou. i le pouvoir de sculpter des calvaires, i 

Le barde de Notre-Dame de Rumengol, M. Le Scour, pourrait aussi, 
en réunissant ses poésies détachées , trouver la matière d'un fort 
bon volume; il en serait de même, sans doute, pour HM. Kersalé 
{Barz Pl<mneour)y Rannou {Barz Roc' h al Laz)^ etc. M. Milin 
{Laouenanik Breiz ou lann Ab Breik) pourrait mettre au jour au 
moins deux volumes, l'un de fables , l'autre de poésies diverses. 
Je dois à sa précieuse amitié le privilège de connaître beaucoup 

^ A Guingamp, chez Ar GoAic. 



LA LITTÉRATURE ARMORICAINE. 97. 

de ces pièces médites et je puis aflBnner que ces deux publications 
auraient une grande valeur ; ce qu'il ne publierait pas en a peut- 
être plus encore. Il vient de faire paraître tout récemment un 
épitbalame , Son ar briedelez, où il développe poétiquement la 
nécessité de < l'amour dans le mariage. > Il compare les deux 
nouveaux époux à deux passagers embarqués sur la mer orageuse 
du monde dans une barque qui court à sa perte si leur affection 
mutuelle ne tient le gouvernail : 

Ar briedelez zo eur vag 
War dreiz ar bed stlapet distag. 

N'e deuz d'he c'has, na roenv, na gwel 
Nemed ar mor hag ann avel : 

N'e deuz enn hi met daou dreizer 
Eat hep sellet oc'h ann amzer. 

Hep karantez krog er stur 
Dimezi n'e ket fur. 

Hais la poésie savante n'est ni la seule , ni la plus grande gloire 
littéraire de la Bretagne. Réveillée d'un long et pénible sommeil , 
elle commence aujourd'hui à reprendre ses chants interrompus : 
sa sœur, la poésie populaire , ne s'était jamais tue. Se dérobant 
avec soin à tout regard hostile ou indifférent , revêtant toutes les 
formes , empruntant tous les costumes, tantôt s'asseyant avec le 
paysan au foyer des veillées ou. sous les fleurs d'or de la lande, 
tantôt l'accompagnant le long des chemins creux , elle avait per- 
pétué dans le peuple la langue , les traditions et l'esprit national. 
Celui qui devait un jour à la fois l'illustrer et être illustré par elle 
apprit à la reconnaître, malgré ses humbles déguisements, sous le 
toit de sa noble mère où elle venait souvent chercher un abri. 
Plus tard, il la poursuivit avec amour dans ses retraites les plus 
sauvages et les plus cachées, et comme il avait le talisman magique 
qui ramena jadis malgré lui Merlin à la cour de Budik^ il triompha 
de sa timidité farouche et, la prenant par la main, il la présenta à 
l'Europe surprise et bientôt charmée. L'Europe ne s'est pas lassée 



98 LA LITTÉRATURE ARMORICAINE. 

d'entenâfe cette voix inspirée^ si pure, si naîte et si éloquente 
pourtant. Une cinquième édition du Barzaz-Breiz va paraître dans 
peu de jours \ Nous sommes heureux d'annoncer cette bonne nou- 
velle aux Bretons. Grâce à cette édition , plus complète que la pré- 
cédente, mais compacte, et, par sou prix, à la portée de toutes 
les bourses , il n'y aura plus , espérons-le , en Bretagne une bi- 
bliothèque, si humble qu'elle soit , qui ne possède sur son rayon 
de palissandre ou sur sa planche de sapin ce livre naiional par 
excellence. 

Quelque abondante que soit la gerbe d'épis de choix récoltée par 
M. de la Villemarqué , elle n'est pourtant qu'une faible partie de la 
riche moisson que produit sans culture le sol généreux d'Ârmor. 
Bien des chefs-d'œuvre ignorés, mutilés sans doute, mais toujours 
vivants, volent encore de bouche en bouche^ comme dit le poète, 
parmi ces populations fidèles gardiennes des antiques souvenirs. Et 
sans parler des chefs-d'œuvre, que de chants inconnus, fort mé- 
diocres sous le rapport littéraire, et dont la publication serait d'un 
prix inestimable au point de vue des traditions et de l'histoire du 
pays ! Il faut se hâter de recueillir tout ce qui existe encore, et, en 
même temps, publier les collections déjà rassemblées^ telle que 
celle de M. de Penguern , par exemple S M. Milin , de son côté , 
s^occupe depuis longtemps de réunir les éléments d'une publi- 
cation semblable. Il en a déjà donné quelques fragments, entre 
autres un chant sur Merlin : lann es-kolm «^n^ publié avec com- 
mentaires, qui vient donner une confirmation de plus aux sa- 
vantes conclusions établies par M. de la Villemarqué dans son J^- 
dhinn. 

Les contes populaires ne peuvent que difficilement se séparer de 
la poésie , il y a un intérêt analogue et presque égal à les publier. 
H. Milin, que l'on est sûr de trouver toujours au premier rang dans 
toutes les entreprises qui intéressent la gloire de la Bretagne, en a 

* Chez Didier, quai des Aagaslios, à Paris. La Revue lui consacrera no article 
spécial. 

*■ M. de la Villemarqué vient, dans ce but , d'adresser un pressant appel aux héri- 
tiers de son ami. (La Brekkgne c(mtemporaine , épilogue.) 



LA LITTÉRATURE ARMORICAINE. 99 

également cothmencé une inléressanle collection. En attendant, 
pour aider au maintien de curieuses traditions exprimées sous une 
forme très-heureuse, ne serait-il pas à propos de traduire en 
breton le Foyer d'Emile Souveslre? L'auteur, à ce que prétend la 
préface, l'avait d'abord rédigé en breton afin d'être plus sûr de ne 
rien laisser passer d'étranger dans le style et dans les idées. Si ce 
texte existe, il serait intéressant de le reproduire avec les modifia 
cations convenables. 

Avant de quitter le domaine de la poésie , nous ne pouvons pas 
nous dispenser de signaler la seconde édition d'un livre bien pré- 
cieux à tous les points de vue et qui forme une sorte de transition 
entre les poésies savantes et les recueils de chants populaires ; 
nous voulons parler des Kanaoucnnou santel de M. l'abbé Henry. 
Beaucoup de ces beaux cantiques sont devenus avec le temps des 
oeuvres anonymes et impersonnelles et ne sont contins que par la 
tradition populaire. Souhaitons le succès le plus complet ù ce pré- 
cieux livre qui a une valeur et une utilité bien plus hautes que celles 
qu'il emprunte à des considérations littéraires ou philologi(iues. 
La première édition excita, il y a quelque vingt ans, bien des tem- 
pêtes; espérons qu'il n'en sera pas de même aujourd'hui; les es- 
prits sont plus calmes et la force des préjugés bien diminuée. 
Nous avons d'ailleurs un exemple rassurant sous les yeux : les 
mêmes traductions des saintes Écritures, dues au savant et pieux 
écrivain, ne soulevèrent guère moins d'opposition que les KU' 
naonennou santel lorsqu'elles parurent en volume (1849 et 4861), 
et cependant elles reçoivent le meilleur accUeil aujourd'hui qu'elles 
paraissent par fragments dans le Feiz ha Breiz, Habent sua fata 
h'MH / Je n'ai pas eu encore le nouveau volume sous les yeux: 
M. l'abbé Henry avait déjà fait, non par goût, mais par nécessité, 
d'assez larges concessions aux néologistes dans la première édition; 
on dit qu'elles sont plus nombreuses encore dans la seconde. On 
peut le regretter; personne, du moins, ne songera à en accuser le 
barde de l'Évangile (Barz ann Amel), comme on l'a si bien ap- 
pelé. H a obéi, en agissant ainsi, a des motifs on ne peut plus 
respectables ; mais il ne s'est pas, j'en suis sûr, résigné sans regret. 



100 LA LITTÉBATCTRE ARMORICAINE. 

On ne se trompera pas dans le jugement à porter : à lui les mérites 
si élevés et si divers de ses œuvres , à d'autres la responsabilité de 
leurs imperfections philologiques. Vétéran des premières luttes de 
la renaissance bretonne, il peut dès aujourd'hui se réjouir en voyant 
combien de recrues nouvelles ou d'adversaires ralliés sont venus 
grossir les rangs de son armée ; il pent mesurer le terrain conquis 
pouce à pouce , et prévoir le triomphe complet et prochain du 
drapeau pour lequel il a si glorieusement et si efficacement com- 
battu. 



ri. 



Le temps qui nous presse et l'espace qui nous manque ne nous 
permettent pas de parler cette fois aussi longuement que nous l'au- 
rions voulu des publications périodiques et des livres en prose. 
Il est cependant impossible de ne pas dire un mot de trois choses 
d'une importance considérable : la seconde année du Feiz ha 
BreiZj les nouvelles annales de la Propagation de la Foi, Keloio 
Prezegerez ar Fe, et le livre de M. l'abbé Chatton : Ijevr Bugaie 
Mari. 

Qu'un journal entièrement écrit en breton ait pu se fonder, se 
maintenir et prospérer en Bretagne, c'est un résultat très- précieux 
et presque inespéré ; c'est aussi un symptôme des plus rassurants 
pour l'avenir de notre langue. On ne saurait proclamer trop haut 
la reconnaissance qui est due au courageux et habile <lirecteur du 
Feiz ha BreiZy chargé, lui seul, de la plus grande partie de la ré- 
daction. Il serait bien à regretter que M. l'abbé Morvan ait pu être 
peiné le moins du monde par les respectueuses observations qui lui 
ont été soumises par un apprenti critique qui reconnaît, autant que 
personne, les services rendus par le pieux et patriote écrivain. Ces ob- 
servations avaient uniquement pour but de demander un léger progrès 
dans la pureté, relativement déjà très-remarquable, de la langue du 
journal et un peu plus de régularité dans l'orthographe. Ces deux 



LA LITTÉRATURE ARMORICAINE. 101 

points sont aujourd'hui en très-grande partie obtenus, il ne reste au pa- 
yant éditeur que bien peu à faire pour atteindre complètement le de- 
gré de pureté moyenne auquel il est sans doute sage que le journal 
cherche à se maintenir longtemps encore à cette époque de transi- 
tion. Ce que nous connaissons de la seconde année permet, en effet, 
de constater un progrès sensible sur la première ; bien des expres- 
sions celtiques, après une acclimatation prudente, y ont peu à peu 
conquis leur droit de cité (p. ex. lez-vam , cour d'assises), le c et 
le g avec la valeur de j disparaissent presque co;nplétement. Pour- 
quoi faut-il que nous soyons obligé d'écrire presque ? A supposer 
qu'il soit nécessaire d'employer certains mots français ou bretoni- 
sés, pourquoi ne pas les écrire à la manière de Le Gonidec?La pure 
orthographe de ce maître commence à se montrer parfois dans le 
journal; quelques articles, très-rares, il est vrai,, font un fâcheux 
contraste, mais il suiBrait de légères corrections sur l'épreuve pour 
les mettre au niveau général. Nous examinerons plus tard les arti- 
cles en eux-mêmes; en attendant, nous n'avons pas voulu manquer 
de signaler les progrès accomplis et d'adresser au Feiz ha Breiz 
nos meilleurs vœux de succès pour cette seconde année comme 
pour la première. 

Une population aussi nombreuse que la population bretonnante 
de la province est destinée sans doute à posséder plus d'un journal. 
Tout en souhaitant une prospérité croissante et des abonnés de 
plus en plus nombreux au Feiz ha Breiz ^ nous souhaitons qu'il 
se fonde peu à peu à côté de lui d'autres feuilles destinées à l'aider 
dans l'accomplissement de son œuvre patriotique , et à répondre par 
leur variété de dialectes, de style ou d'objet immédiat, aux besoins 
variés de treize à quatorze cent mille bretonnants. Il serait fort à 
désirer, par exemple, que M^^ Le Joubioux fondât un journal hebdo- 
madaire dans le diocèse de Vannes, le Feiz ha Breiz ne pouvant être 
compris qu'avec une extrême difficulté par les Vannetais. Un journal 
mensuel ou bi-mensuel destiné spécialement â l'instruction élémen- 
taire du peuple rendrait aussi de très-grands services. Au commence- 
ment de l'année , le journal français, Y Écho des-Côtes-du-Nord, 
de Guingamp, annonçait son intention de se transformer en journal 



i02 LA LITTÉRATURE ARMORICAINE. 

breton- français; il publiait la note suivaDte (N» du 4 janvier) : « Le 
journal VÉcho des-Côtes-du-Nord , à daler de ce numéro , publiera, 
autant que possible , des articles (prose ou poésie) en langue bre- 
tonne. Nous remercions les auteurs celtiques qui déjà nous ont livré 
quelques manuscrits et nous prions MM. les bardes bretons de nous 
venir en aide pour populariser le plus possible cette vieille langue 
de nos pères. > Ce journal donnait, dans le même numéro, un très- 
beau discours breton adressé par le Génie de la langue bretonne 
(Ârc'houere ar iez brezonek) à Ut^ de Saint-Brieuc , son généreux 
et puissant protecteur, et bientôt après un feuilleton : Kastel ann 
diaoul. Nous ignorons si cette tentative digne de tout encouragement 
à eu de la suite. 

Les Keloio prezegerez ar Fe \ c'esi-k-direy Nouvelles de la prédio- 
tiondelaFoi,ou Annalesdes Missions traduites en breton de Tréguier, 
par M. Fabbé Âb Grall, sous l'inspiration de Msr David, me semblent 
avoir résolu le difficile problème de concilier les nécessités du temps 
présent avec les intérêts de la langue et les droits du vrai breton. Or* 
thographe de Le Gonidec parfaitement régulière , langue aussi pure 
qu'il est possible de Técrire pour des populations habituées à l'exé- 
crable breton des livres depuis qu'il y a des livres en Bretagne, dia- 
lecte de Tréguier bien local , et pourtant facile à entendre pour des 
Léonnais ou des Cornouaillais, tels sont tous les desiderata remplis à 
force de soin, de science et d'habileté, par H. l'abbé Ab Grall, qui 
en est Vunique rédacteur. Il est impossible de mieux s'acquitter de 
cette tâche , et difficile de s'en acquitter aussi bien ; nous désirons 
vivement pourtant que ceux de ses collègues qui lui avaient promis 
leur concours ne le fassent pas plus longtemps attendre ; ils allé~ 
géraient le labeur excessif du principal rédacteur et se prépare- 
raient très-utilement par leur exercice de traduction aux travaux 
variés que réclament d'eux la gloire de Dieu et le bien du peuple 
de notre pays. 

Il s'est accompli toute une révolution philologique et nationale 
entre le Mis Mari traduit de l'abbé Debussi, par le curé de Taulé, 

< Landreger, e ti Ar Flem, monler-levrer. — à Tréguier, chez Le Flem, imprimeur- 
libraire. 



LA LITTÉRATURE ARMORICAINE. 103 

en 1836/ et le Le^ BugaleMari, (livre des enfants de Marie), de M. 
Tabbé Chatton , aujourd'hui curé de Guingamp. Le premier d'abord ' 
n'était qu'une traduction , le second est une œuvre originale , com- 
posée en breton pour des Bretons, et une grande partie des eûcem- 
pies qui y sont rapportés sont bretons eux-mêmes. Le premier était 
un modèle de la langue corrompue et de l'orthographe fantaisiste 
qui régnait en maîtresse alors. Le livre de M. l'abbé Chatton est 
écrit d'après l'orthographe de Le Gonidcc, à de si rares exceptions 
près , que l'on doit les considérer comme de simples lapsus ou 
€omme des fautes typographiques; enfin la langue y est presque tou- 
jours d'une pureté très-acceptable, elle est quelquefois excellente. 
De forts beaux cantiques, dus en grande partie à l'auteur, termi- 
nent le volume. Uapprobation de fis^ de Saint-Brieuc et ces paroles 
d'un juge on ne peut plus compétent * : < Je considère le livre de 
M. Chatton comme un véritable chef-^d'œuvre, » me dispensent de 
toute appréciation plus longue de cet excellent ouvrage. Puisse-t-il 
se trouver, au mois de mai prochain, dans toutes les familles bre- 
tonnes I 

Charles de Gaulle. 



* Ce n'était pas, bien entendu, M. Perrot, aujourd'hui recteur et barde de 
Tanlé, dont les trafaux méritent toute la reconnaissance et, sauf de très-légères 
restrictions, tous les éloges des amis de la Bretagne. 

^ M. Tabbé Kémar, recteur et barde de Saint-Laurent. 



UN COUSIN DE PASSAGE 

SCÈNES DE LA VIE DE CHATEAU. 



PERSONNAGES. 

LÉON DE VILLIERS. 1 LA MARQUISE DE GHISTELLE. 

LUDOVIC DE BËON. | BERTHE, sa petite-ÛUe. 

Salon dans un château. Porte sur je perron. Portes latérales. Fenêtres sur le parc. 
Tables à jeu et à ouvrages , avec papier, encre» plumes Sur un des panneaux, peUte 
bibliothèque. 

SCÈNE I. 

BERTHE. LA MARQUISE. 

Les deux femmes sont assises, la marquise brodant, Berthe lisant. 

Berthe (lisant). 
€ La coupe de mes jours s'est brisée encor pleine > 

{On entend un coup de fusil au dehors.) 

La MARQUISE. Ah ! bon Dieu ! qu'est cela ? 

Berthe. Grand'fflëre, c'est Léon qui chasse dans le parc. 

La MARQUISE. Ces pauvres lapins! Léon leur fait une rude 
guerre. 

Berthe. Grand'mère, c'est un lièvre, et non un lapin, que Do- 
minante et Randonneau viennent de lancer ! Il paraît même que 
Léon a manqué le lièvre, puisque la voix des chiens s'éloigne vive- 
ment ; il est probable que le lièvre va gagner les landes , puis 
passer près d'ici , et enfin revenir au gîte. 

La marquise. Ta I ta ! ta ! petite ! tu as raison. Et je vois avec 



tm COUSIN DE PASSAGE. 105 

plaisir que tu commences à conoattre la chasse ; Ion pauvre père 
eût été fier de ta science. 
Berthb. Ma science. . . c'est à Léon que je la dois. 
La marquise. Nous lui devons bien autre chose encore, à Léon! 
— Viens te rasseoir près de moi , fillette. {Berthe $e rassied, près 
de la marquise.) Berthe, aimes-tu Léon? Réponds-moi franche- 
ment. 

Bërthe. Si j'aime Léoni Mais, grand'mère, c'est presque me 
demander si je t'aime ! — Crois-tu que j'aie oublié tout ce que 
Léon a fait pour nous ? 

La marquise. Il est certain que Léon s'est conduit admirable- 
ment Il n'avait que vingt-deux ans, et il était sorti de l'Ecole poly- 
technique avec le n^* 3 ; dans dix ans, il eût été colonel, général 
peut-être ! Eh bien ! pour nous, Berthe, Léon a sacrifié ce brillant 
avenir ; à la mort de ton père , au milieu de mille embarras de 
fortune, que serions-nous devenues ? — Léon s'est fait pour nous 
homme d'afiaires, fermier, avocat, agronome ; grâce à lui, notre 
fortune est sauvée, mais sa carrière est perdue. . . 
Berthe. Et tu demandes si je l'aime ! 

La marquise. La ! la ! la ! ne te fâche pas, ma mignonne I Je 
conviens que tu aimes Léon , et cependant quand je te parle de 
l'épouser... 

Berthe. Epouser Léon ! Est-ce qu'on épouse son frère ? Mais 
vous savez bien, bonne maman, que je suis une romanesque ! Vous 
savez bien que je veux faire un mariage de sentiment, un mariage 
de poésie . . Ne riez pas ! 

La marquise. Laisse donc avec ta poésie t — Parce que tu as lu 
,les Méditations j et composé quelques romances, musique et pa- 
roles, tu te crois poète ! Et tu voudrais épouser un poète, peut- 
être? Fi donc. Mademoiselle! — J'en conviens avec toi, Léon est 
un chasseur, tout simplement ; il a même le tort de dédaigner la 
poésie ... 

Berthe. Et c'est un tort très-grave ! Hier, par exemple, je lui ai 
lu le Poète mourant, de Lamartine... Monsieur Léon s'est en- 
dormi à la dixième strophe ! 

tome X. — 2e série. 8 



i06 UN COUSIN PE PASSAGE. 

La marquise. C'est très-mal, mais ce n'est pas an crime. 

Berthe. Aussi la punition ne sera pas bien cruelle. 

La marquise. C'en est une que de ne pas t'épouser, chère mi- 
gnonne. 

BERTms. Oh I la grand'mëre flatteuse t 

La marquise {attirant Berthe vers eUe). — Voyons, ma petite 
Berthe ! tu sais si je t'aime ! Mais plus je t'aime , plus ton avenir 
m'inquiète. Après moi , qui te protégerait? Personne. Léon est trop 
jeune pour remplir décemment ce rôle de tuteur quand la grande- 
mère ne serait plus là ! Ce qu'il y a donc de plus simple et de plus 
sage pour toi , c'est d'être sa femme. 

Berthe. Mais, grand^mère, qui te dit que Léon pense à m'é- 
pouser? Il me regarde encore comme une enfant, j'en suis sûre. 

La marquise. On ne sait pas ! on ne sait pas ! Il faudra que petit 
à petit je le fasse un peu causer à ce sujet. . . 

Berthe. Sérieusement, grand'mère , je te supplie de renoncer à 
cette idée. 

La marquise. Ohl oh! quelle gravité. Mademoiselle! Et pour- 
quoi ce ton solennel ? i 

Berthe. Écoute, grand'mère. . . c'est ta faute, tu m'y as forcée ! 
Mais puisque tu parles de mariage , tu sais bien que depuis cinq 
ans.. . 

La marquise. Tais-toi , Berthe I je t'ai dit qu'il ne fallait plus 
jamais me parler de cette folie. 

Berthe. Mais, grand'mère. . . 

La marquise. Assez, Mademoiselle ! je vuus en supplie. 

Berthe {revenant s'asseoir), — Tu es fâchée contre moi, grand'- 
mère? 

La marquise. Oui. 

Berth^. Grand'mère! grand'mère! pardonne-moi; ne boude pas 
ta petite Berthe ; tu sais bien que je t'aime ! Regarde-moi de ton 
bon regard, je t'en prie, grand'mère ! Je le promets d'être sage ; 
je ne le ferai plus , bonne maman ! 

La marquise {lui prenant la tête et la caressant). — Venez donc, 
petite folle ! on vous pardonne. Mais laisse-moi lyouter une chose : 
Tu aimes la poésie, dis-tu? Eh bien! la poésie n'est pas où tu 



m GOttSIN PE PASSAGE. 107 

pçqs6$; elle n'est pas suç les lèvres mielleuses» aux paroles dp*^ 
rées ; elle est dans le cœur, dans quelque brave cœur dévoué et 
fidèle où tu ne la chercbes pas. (On entend un coup de feu.) 

BfiBTHK {anaiM à la fenêtre). — Touché ! cette fuis, foudroyé ! 

Léon {au dehors). Tout beau ! tout beau ! Dominante/ Randon- 
neau t tout beau ! -^ Antoine ! tiens , mon garçon, porte cette bête 
à la cuisine. 

SCÈNE n. 

BERTHE. U MARQUISE, UON. 

Léon {après avoir déposé son camier et son fusil dans un coin).-— 
Bonjour, ma tante. {H embrasse la marquise). Bonjour, Berthe ; tu 
vas bien, petite? 

Berthe. Très-bien, mon cousin. 

Léon (s^asseffant). — Maintenant, chère tante, occupons-nouâ 
des affaires sérieuses : d'abord, j'ai renouvelé le bail de Mâchefer. 

Berthe {quia repris son livre) : 

La coupe de mes jours s'est brisée encor pleine. . . 
Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque haleine. 

Léon. Hein ! quel est ce bruit là? 

Berthe, Des vers ! Ça rime, n'est-ce pas? C'est agaçant? 

Léon, Voyons, Berthe, laisse- nous causer des choses impor- 
tantes, et ne nous dis pas de ces sornettes ! — Le bail Mâchefer... 

Berthe. Tu appelles sornettes des vers de Lamartine, d'un grand 
poète ! 

Léon. Grand poète, si tu veux, mais mauvais agriculteur ! 

Beethb. Tu détestes donc bien les vers ? 

Léon. De tout mon cœur. 

Berthe. Et pourquoi? 

Léon, D'abord parce que tu les aimes trop ! Et ensuite. . . 

Berthe. Ensuit^?... 

Léon. Parce que j'en ai fait autrefois. C'était à l'École prépara- 
toire de la Flèche. Nous avions un adjudant sévère en diable I Je 
m'avisai de faire contre lui une espèce de chanson; ma petite 
satire eut du succès ; mais je fus mis au doi^Qn pour huit jours, au 



i08 UN COUSIN t>E PASSAGE. 

mois de janvier : dix degrés au-dessous de zéro ! Depuis lors, j^ai 
renoncé à la poésie. 

Beuthe. C'est qlie ta vocation n'était pas bien ardente. 

Léon. Oh ! oh ! la vocation. . . c'est un grand mot. Après tout, il 
n'est pas difficile de faire des vers, et si je m'en mêlais encore. . . 

Berthe. Je voudrais bien voir cela , par exemple ! 

Léon. Quant au bail Mâchefer.... 

Berthe. Je suis fâchée contre toi, Léon : tu as dit que tu n'ai- 
mais pas les vers, parce que je les aimais trop 

Léon. Oui, j'ai mon idée. 

Berthe. Pourquoi me faire ce reproche ? Une jeune fille peut 

aimer la peinture , la sculpture, la musique , la danse Pourquoi 

n'aimerait-elle pas la poésie? C'est si joli, les jolis vers I 

Léon. C'est égal , j'ai mon idée. 

La marquise. Allons, mes enfants, ne vous brouillez pas ; il n'y a 
pas lieu. Toi , Berlhe , tu es moins poète que tu ne le crois, et toi , 
Léon j tu Tes peut-être plus que tu ne le penses. 

Léon. Ah ! bonne tante ! vous êles Tange de la réconciliation. Eh 
bien! puisque nous voilà d'accord, revenons au bail Mâchefer. 

(Midi sonne à la pendule.) 

Berthe. Midi ! déjà ! Le facteur devrait être arrivé. 

Léon. C'est étonnant : l'arrivée de ce vieux bonhomme te met 
toujours en l'air ; dès que midi sonne, tu commences à sautiller sur 
tes pieds. 

Berthe (frappant les carreaux du bout des doigts) . — Il n'arri- 
vera donc pas?... Si I le voilà ! (Elle descend rapidement les mar- 
ches du perron.) 

Léon. Décidément, ma tante, nous ne pourrons pas parler du 
bail Mâchefer... 

Berthe (revenant). — Une lettre! une lettre pour toi, grand*- 
mère ! de Madrid . . . {Avec intefiiion.) De mon cousin Ludovic ! 

La marquise {à part). — De Ludovic . . Ah ! enfin ! mon 
Dieu ! faites que mes prévisions se réalisent I 

Berthe. Lisez, lisez, grand'mëre ! 

Léon. Qu'est-ce que c'est que ça, le cousin Ludovic? 

Berthe. On te le dira. 



UN COUSIN DE PASSAGE. i09 

La marquise {Imnt). — c Ha chère cousine, un projet d'em- 
prunt m'appelle à Paris • . » 

Léon. Un projet d*emprunt ? C'est donc. . . 

La marquise. Mon cousin Ludovic est secrétaire d'une société de 
crédit fondée en Espagne par des capitalistes français. 

Berthe. Âprès^ grand'mëre ! 

La marquise, c En me rendant à Paris, j'aurai l'honneur de 
TOUS demander quelques heures d'hospitalité ; ma mère m'écrit de 
ne pas manquer à ce devoir, qui sera un bonheur pour moi. . . > 

Léon. Très-gracieux pour un financier ! 

Berthe. Hais tais-toi donc ! 

La marquise. € J'arriverai le lundi 21 octobre, à la gare de 
Ghistelle, par le convoi d'une heure. Ayez l'obligeance de m'en- 
voyer vos chevaux. Daignez agréer, ainsi que ma cousine Berthe... » 

Berthe {sontiant; un domestique entre). — Antoine ! vite ! les 
chevaux à la voiture ! Partez à l'instant, afin d'être à la gare avant 
une heure ; vous demanderez parmi les voyageurs H. le vicomte de 
Béon. {Le domestique s'incline et sort), Grand'mère, il arrive ! Qui 
avait raison , toi ou moi , grand*mère ? 

La marquise {bas). — Toi. — {Haut). Vous savez, mes enfants, 
que je suis encore un peu coquette : je ne veux pas recevoir dans 
ce négligé notre élégant cousin ; viens avec moi, Berthe. {A part.) 
J'ai à te parler. 

SCÈNE zn. 

Léon {seul). — C'est étrange. . cet air de mystère, cette agita- 
tion de Berthe, cette lettre , ce Ludovic. . . Allons ! voilà encore de 
mes folies! est-il vraisemblable que ce cousin, dont on ne parlait 
jamais , tombe exprès du ciel pour épouser Berthe ?... Non ! non ! 
Berthe a déjà refusé de brillants partis, et ce n*est pas un parent 
inconnu , presque un étranger. . . 

SCÈNE IV. 
LÉON. BERTHE. 

Berthe. Léon, je me marie. 
Léon. Comment! 



110 m cotsm jm passage. 

BERtm. Oui, et gnmd'mère vetit absoImneDC qoeee mi moi qui 
t'en instruise. 

Léon. Tu te maries. «« Et avec qui? 

^ERTBE. Âyec mon cousin Ludovic. 

Léon. Ati ! ça , mais ! Ce cousin là , je tiie l'ai jamais vu ! 

Berthe. Je le sais bien : quand il est passé ici, M y a cinq ans, 
tu étais à Pans pour nos affaires. 

Léon. Hais comment se fait41 qu'on vous marie ? 

Berthe. On se nous marie pas» nous nous marions ! «^ Mon 
cousin Ludovic vint donc passer quelques jours avec nous. Il était 
vraiment trës-aimable , très-bien élevé, très^spiritoel, tout à bit 
homme du monde ; il m'appelait Ma jolie cousine. 

Léon. Ah ! il t'appelait Ma jolie cousine f 

Berthe. Imagine que Ludovic , à dix-^neuf ans, avait eu un prix 
de poésie à l'Académie de Perpignan. 

Léon. Diable ! 

Berthe. Ludovic voulut bien m'adresser une pièce de vers. Je 
les ai retenus, comme tu le penses. Les voici : 

Berthe, quand nous marchons ensemble 
Dans les bois eu s'éteint le jour, 
Savez-vous d'où vient que je tremble ? 
Est-ce de crainte? Est-ce d'amour f 

Léon. Oh! assez. Je n'aime pas ces vers4à! Il n*y a point 
d'âme. 

Berthe. Oh ! si, tnoi, j'y vois une flme. 

LÉ0N. Oui, la tienne ! 

Berthe. Quoi qu'il en soit, les vers de Ludovic me semblèrent 
charmants, et... 

Léon. Et il continua ? 

Berthe, Oui... en prose! Tu conçois que, dès lors ^ cela me 
parut grave, et que j'allai tout raconter à ma grand'mère. 

Léon. Tu fis bien. 

Berthe. Le croirais-tu ? grand'mère se mit A rire, et me dit que 
j'étais une enfont, que je m'étais trompée, que c'était impossible, 
etc. , etc, 



UN COUSIN pE PASSAGE. ili 

Léon. Je comprends. Ta graad'mère n'attachai t. aucune unptor- 
tance à une déclaration de collégien. 

Berthe. Pas si collégien ! comme tu vas voii . Deux jours après y 
on donna une grande fête au château de Vertmorin. Après le diner, 
on se mit à courir dans le parc, et moi je m'égarai dans une espèce 
de labyrinthe où je renconbrai tout à coup mon cousin Ludovic. 

Léon. Naturellement ! 

Berthe. 11 s'approcha de moi d'un air soumis , et me dit d'une 
voix émue : c Ha cousine, je vous aime. > Je ne sais pas bien ce 
que je répondis, car ma grand'mëre parut en ce moment, et Lu- 
dovic s'éloigna. 

Léon. Oh ! oh ! Tu vas me trouver un peu rustique , mais je 
n'aime pas cette façon d'agir. Quand on songe à épouser une jeune 
fille, on s'adresse à ses parents. C'est le vieil usage, et c'est le bon ; 
continue. 

Berthe. Ludovic partit le lendemain, el moi, comme tu penses, 
j*allai encore tout raconter à ma grand'mère ; celte fois , elle se 
fâcha beaucoup ; elle me dit que j'étais une écervelée, que Ludovic 
était un étourdi, qu'il m'oublierait bientôt et ne reviendrait plus 
dans le pays probablement. — Tu vois bien, Léon , que grand'mère 
s'est trompée, puisque Ludovic revient. Voilà tout mon secret. Mais 
comprends-tu l'idée de grand'mère? 

Léon. OuL 

BiRTHE. Oh i Léon ! ne trouble pas ma joie ! Bfon bon Léon, mon 
frère chéri, ne sois pas méchant, et dis-moi que j'ai bien fait de 
compter sur la parole de Ludovic. 

Léon. Ecoute donc ! . . . si tu as bien fait ! Je ne sais pas trop. 

Berthe. Àh! siî mon cher Léon, je t'en supplie, sois de mon 
avis! tu verras! tout ira bien : toi, tu épouseras une belle demoi- 
selle, bonne, aimante, digne de toi ; moi, j'épouserai Ludovic, et 
nous nous aimerons tous, tous, tous! Léon, souris-moi donc, je 
suis heureuse, sois donc heureux! Voyons, souris-moi, et dis que 
j'ai bien fait ! 

LÉON. Berthe, ma chère Berthe, j'ignore si tu as bien fait; mais 
je veux, avant tout, que tu sois heureuse, et je travaillerai à ton 
bonheuTi s'il en est besoin. 



112 tJN COUSIN DE PASSAGE. 

Berthe. Merci, Léon! tu es charmant. 
Léon. Maintenant, chère Berthe, il faut songer à l'appartement 
de Ludovic; je vais donner moi-même les ordres nécessaires. 
Berthe. Va , mon cher Léon. 
Léon, (à part ^ m sortant). — Et puis, j'ai besoin d'être seul. 

SCÈNE V. 

Berthe (seule). — Enfin! enfin! Dira-t-on encore que je 
n'ai pas de bon sens? Et grand'mère qui répétait : Enfant par ci, 
folle par là ! Les grand'mères sont toutes les mêmes. Il faut lui par- 
donner : dans quarante ans, je serai comme elle. — N'importe , 
cinq ans d'attente, c'est long; mais non, ce n'est pas long, puisque- 
c'est fini ! oui ! c'est fini , et, décidément , j'ai eu raison de compter 
sur Ludovic, sur sa loyauté, sa persévérance, sa constance. (On 

entend au dehors un bruit de voiture). La voiture déjà! c'est 

Ludovic. Hais je ne puis le recevoir seule : grand'mère me gron- 
derait. Je voudrais bien le voir tout de suite, cependant. . • . (Elle 
va à la fenêtre). Oh ! il est encore mieux qu'il y a cinq ans. (Elle 
sort.) 

SCÈNE VI. 

LUDOVIC fseulj. 

(Il pose iur un meuble son pardessus et son sac de voyage, et parcourt d'abord du re- 
gard tout le salon, puis il se promène de meuble en meuble, en désignant chaque 
objet du bout de sa eannej. 

Tapisserie.... fanée! Rideaux.... usés! Pendule.... ni antique ni 
moderne! Fauteuils.... vieux et délustrés! — C'est comme l'équi- 
page qui est venu me chercher à la gare : chevaux de labour qu'on 
attèle à l'occasion ! valet de ferme servant de cocher, calèche de 
famille où Ton tient huit ou dix ! — Examinons un peu l'extérieur. 
{Il s'approche de la fenêtre.). Le parc... très-négligé! La futaie...^ 
rétrécie! Jusque sous les fenêtres, du seigle et des betteraves.... 
presque pas de fleurs! Rien pour l'agrément. C'est bien cela! For- 
tune qui s'éteint, l'huile manque. Or ça, réfléchissons un peu.... 
conseillons-nous.... soyons mon propre Théramène.... Ma mère m'a 
vivement engagé à passer ici quelques jours; c'est bien, mais pre- 



UN COUSIN DE PASSAGE. 113 

nons garde ! Il y a cinq ans, je me laissai séduire à la gentillesse 
de ma petite cousine; elle Ta oublié sans doute, mais elle peut s'en 
souvenir! Dans ce deniier cas, le péril commence : évidemment, 
Berthe n'est pas riche, cinq ou six mille francs de rente, tout au 
plus. Je m'informai, il ; a cinq ans, et j'appris que le dernier mar- 
quis de Gbistelle, son père, avait dissipé sa fortune, que la terre 
était criblée d'hypothèques, etc., etc.; je partis donc et je me gar- 
dai bien de revenir. — Cinq mille francs de rente.... la belle au- 
baine! De mon côté, je n'ai rien : trois mille francs d'appointe- 
ments! — Oh! l'affreuse vie que la mienne ! J'ai un joli nom , une 
jolie figure, de jolies manières; il ne me manque qu'une jolie for- 
tune. Hais le diable s'en mêle sans doute : dès que je fais la cour à 
une jeune fille, si elle m'écoute , je suis sûr d'avance qu'houe n'a 
pas le sou. Partout où je mets la main , tout croule ; depuis le col- 
lège , je traîne tour à tour la savate littéraire et la savate indus- 
trielle, morbleu! — Et cependant, je le sens là, je suis fait pour 
être riche, je suis de ceux qui ont le droit à Topulence! Oh! le 
luxe, l'élégance, la grande vie, un château à la campagne, un hô- 
tel à Paris ! voilà le vrai rêve ! — Mais être marié et végéter dans 
un coin obscur, couper en quatre le liard conjugal.... Quelle folie 
et quelle honte ! jamais ! Tant qu'on est libre , l'espoir reste, du 
moins. — C'est dit : si par hasard la petite cousine se souvient, je 
couperai jusqu'à la racine cette folle fleur, je ferai semblant d'avoir 
moi-même tout oublié; le moyen est excellent, etje l'ai employé 
plus d'une fois. — C'est peut-être un peu cruel, mais c'est indis- 
pensable. — Oh ! tristesse de la misère ! sombre ennui <le ne pou- 
voir aimer ! calculs incessants ! âpres désirs toujours inassouvis ! 
voilà ma destinée. Eh bien! je serai cruel, puisqu'il le faut. A siècle 
d'or ftmedefer! 

SCÈNE vn. 

BERTHE, LUDOVIC. 

Ludovic. Ha cousine Berthe.... 

Berthe. Mon cousin Ludovic... Vous me reconnaissez donc? 
Ludovic. Oui, je vous reconnais, ma cousine; vous n'étiez ce- 
pendant qu'une enfant à mon premier passage en 1855, 



ili UN COUSIN DE VÂBSkQE. 

BaMiBE. Cesi cela, Bioft eausiiii, en 1855. Vous aivêz boue mé- 
moire. ^ 

Ludovic. Et Totre escellente grand'inère?.... Je ne la tous 
pas. 

Bertbe. Elle est chez t tfe , nuûs elle va desoesdra^ EUa m'« 
diargée de TOUS recevoir en l'attendant , CAporl^^ el même c'esA 
bien gentil dé sa part {Lui faisant sipie de s'asseoir.) Man consul , 
vons aves donc quitté Uadrid? 

Ludovic. Hélas I oui. 

BsRTms. Comment? hélas? 

Ludovic. On m'envoie à Vienne , dans une maison de crédit 
industriel. Moi qui déteste l'ÂUemagne t Une seule chose me con- 
sole, c'est qu'à Madrid, on voulait me marier. 

Berthe. Ah! — Vous avez refusé, naturellement. 

Ludovic. Comme vous dites, naturellement : je suis trap jeane 
pour me marier ; j'attendrai que ma position soit faite; il fient alors 
se présenter une bonne occasion. 

Berthe, {étonnée). Comment! se présenter? 

Ludovic Mais oui. Le mariage est toujours chose de hasard. 

Berthe, [vivement). De hasard? Vous êtes peu sentimental pour 
un poète, mon cousin ! 

Ludovic C'est possible I Je crois cependant à la fatalité, et je suis 
persuadé que j'épouserai une Allemande. 

Berthe. Une Allemande! 

Ludovic On dirait, ma cousine, que ce mot, une ÀHemanée, 
vous révolte! Auriez-vous sur le cœur les traités de 1815? 

Berthe , {se levant et passant à droite). Non , monsieur, je riais, 
voilà tout {A part.) Evidemment, c'est un jeu, et il veut me 
mettre à l'épreuve; mais je n'aime pas ce jeu-là; tâchons de 
l'en faire sortir. {Haut.) Mon cousin, trouvez-vous notre pays 
agréable? 

Ludovic Certainement, ma cousine. 

Berthe. Vons rappelez-vous le château de Vertmorin? 

Ludovic J'avoue qu'il ne m'en souvient guère .... 

Berthe. Comment! ce château Louis XIII! . . une grande fête, 
notre promenade dans le parc. . , 



m covsm de passags. 415 

LDDoma Ah! oui i un parcaïq^hôf^ «vac é'îimnetises i^niries, 
me tfrre de grand npport! 

Berthe, (à part). Il se moque un peu de met, mon coimn ! — 
Cherchons autre chose, je veux à tout prix que ce tilain jeu 
cesse..^ Ah! les yersl (Haut). Tous êtes poète, je le sais, mon 
cousin; tant mieux! J'ai une consultation littéraire à vous de- 



Ludovic II est vrai, ma cousine, que je suis quelque peu poète. 
( A part). Oui, mais poète jusqu'à la bourse ! 

Berthe. Un poète de notre chef-lieu vient de m'adresser une 
pièce de vers. . • • et je tiens à savoir ce que vous en penserez. 

Ludovic A vos ordres, ma cousine. {A part). Elle est charmante, 
cette enfant! — - Allons, point de ûdblesse! Ofai pauvreté maudite 
qui rabaisse et endurcit Tâme ! 

Berthe. Voici les vers : 

Berthe , quand nous marchons ensemble 
Dans les bois où s'éteint le jour, 
Soves-vous d*où vient que je tremblef 
Estrce de crainte? Est-ce d'aœourt 
C'est d'amour et de crainte encore ; 
L'espoir devant moi brille et fuit; 
Vous me regardez : c'est l'aurore! 
' Vous baissez les yeux : c'est la nuit! 

Qu'en pensez-vous , mon cousin? 

Ludovic. Ce n'est pas trop mal. (il part). Me voilà donc réduit à 
décrier mes vers! 

Berthe. Gomment! ce n'est pas trop mal? 

Ludovic C'est assez bien. 

Berthe. Assez bien ?... 

Ludovic Ce sont des vers gentils... comme tout le monde en fait; 
en vérité, ma cousine, le seul mérite de ces vers est de vous être 
adressés; et franchement, je les trouve médiocres. 

Berthe. Médiocres ! -^ {A part.) Ah I mon Dieu ! il a oublié 
même ses vers... il a donc oublié tout le reste ! 

Ludovic II m'arrive quelquefois encore de faire des vers; mais, 
sans vanité, je les fais un peu meilleurs. 



116 UN COUSIN DE PASSAGE. 

Berthe. Amour propre de poète, Monsieur, de poète financier ! 
— Je ne m'y connais pas sans doute , mais j'avoue que ces vers me 
semblaient excellents. 

Ludovic (à part).,-- La pauvre enfant! Elle a bon goût tout de 
même... {Haut) Mon Dieu , ma cousine, si pour vous plaire, il faut 
mentir à ma conscience... 

Berthe. C*est assez , Monsieur ! — Je vous demande pardon , 
mon cousin ; je suis un peu nerveuse aujourd'hui... Mais ma 
grand'mère ne descend pas; il serait peut-être convenable à vous 
de la prévenir. 

Ludovic. J'y cours , ma cousine, j'y cours. (A part) Elle souflre , 
je le vois bien. Vrai Dieu! si j'étais riche... Mais je ne le suis pas! 
Enfin, le résultat que je cherchais est obtenu... Elle est furieuse : 
c'est parfait! 

SCÈNE vm. 

BERTHE» puis LÉON. 

Berthe. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! n'est-ce pas un mauvais 
rêve ?... {EUe tombe dans un fauteuU en cachaiU son visage avec ses 
mains.) 

Léon (entrant). — Qu fais-lu là, Berthe? Tu pleures... 

Berthe. Ah! Léon ! Léon!... que je souffre ! 

Léon. Mais qu'as-tu donc?... 

Berthe. Ludovic .. Ludovic... 

Léon. Eh bien? 

Berthe. Il a tout oublié ! 

Léon. C'est impossible. 

Berthe. C'est pourtant vrai. — Et moi, maintenant! tiens, Léon, 
il me semble que je deviens folle. 

hÈov (courant à elfe). — Berthe... Ma chère Berthe... Voyons, 
ma petite Berthe , ne pleure pas ; tu me fends le cœur ! 

Berthe (tombant dans ses bras). — Ah ! Léon I Léon ! 

Léon. Voyons , Berthe... tu l'aimais donc bien, ce Ludovic ? 

Berthe. Je Faimais comme mon fiancé. Si tu savais, Léon, quels 
trésors d'affection et de dévouement j'amassais pour lui!... 
comme je travaillais à devenir plus douce, plus tendre, plus 



ON COUSIN DE PASàAÔti. 117 

instruite , toujours pour lui I — Et maintenant , tout est brisé; un 
instant a suffi pour rendre désert ce cœur si plein! Oh! que je 
souffre, Léon ! que je souffre ! 

Léon. Berthe... Berthe... tu ne sais pas le mal que tu me fais ! -~ 
Mais, voyons, i quoi servent les plaintes ? Il faut raisonner et agir. 
Que veux-tu que je fasse? Je suis prêt. Yeux-tu que je parle à 
Ludovic? 

Berthe. Non! Je souffre, mais je suis fière. Ce que je veux, c'est 
qu'il parte ; sa présence me tuerait. Je veux qu'il parte. 

Léon. Il partira , je te le promets. 

BERTffls. Hais, au moins, il n'y aura pas de querelle entre vous ! 

Léon. Sois tranquille. (A pari). C'est mal ! Elle souffre , et je suis 
presque content... C'est lâche ! 

SGËNEIX. 

LES MÊMES, LUDOVIC, LA MARQUISE. 

La MARQUISE (à part). — Berthe a pleuré , Léon est très-ému... 
C'est bien ! — {Haut.) Mon cher Léon , mon cher Ludovic , il faut 
que je vous présente l'un à l'autre, j'espère que vous serez amis. 

Ludovic Je le souhaite vivement. 

La MARQUISE. Maintenant, Ludovic, voulez-vous faire une pro- 
menade dans le parc ? C'est mon heure. 

Léon (vivement). — Ma tante , M. de Béon doit être fatigué du 
voyage ; je m'empare de lui. Veuillez donc faire votre promenade 
sans nous; Berthe vous accompagnera. 

La marquise. Puisque tu le veux... (A part.) Oh I il y a quelque 
chose : très-bien ! 

SCÈNE X. 

LÉON. LUDOVIC. 

Léon (d part). — Maintenant, faisons ce que Berthe désire : il 
faut que ce Ludovic parte! Mais ce n'est point assez; je ne veux pas 
que ce jeune fat emporte l'idée qu'il laisse ici un regret. La dignité 
de Berthe l'exige. A moi donc un peu de la finesse du paysan, pour 
expulser sans bruit ce muscadin... (Haut.) Monsieur de Béon... 



il$ UN GOUfflN DE PA8SAGS. 

Ivwmc {qui MaU 4 la fméàre et regardait a^ iehon). -r- Mon- 
sîeur?... 

Léon. Monsieur de Béon, nous sooMies jeunes tous les deux, 
bieo élevés, je erois, presque parents : je viens donc, sans plus 
de façons, tous deinander un service. 

LunoviG. A vos ordres, monsieur* 

Léon. Il s'agit de ma cousine Berthe. 

Ludovic (i^pan). -r- Diable ! 

Léon. De son mariage... 

Ludovic {à part). — Oh ! la ! la t 

Léon (àpart). -rr Oh! la vilaine espèce que ces vainqueurs de 
femmes!... En voilà un qui tremble comme un laquais pris les 
mains dans le tiroir! {Haut.) Voici le service que j'attends de vous^ 
Monsieur : j'ai reçu , ce malin même , une lettre d'un vieil ami de 
la famille, qui habite Paris. Cet ami s'intéresse beaucoup à Berthe 
et s'occupe de la marier. 

Ludovic. Âh! 

I4É0N (dpofl). Ge petit mensonge est assez maladroit.... mais 
powvu que je me débarrasse de ce Ludovic... (Saut). Il m'écrit 
donc qu'il a trouvé pour Berthe un parti très^honorable. Le jeuof 
homme s'appelle M. de Yalroger. C'est un homme très-lancé dans 
le monde. Je suis un campagnard peu au courant des meBurs pa- 
risiennes; je vous prierai donc, monsieur, de me suppléer en ceci 
et de prendre quelques informations sur M. de Yalroger. 

Ludovic (d part). Je respire ! 

Léon. Comme notre ami me demande une réponse prompte , je 
vous saurai gré de sacrifier le peu de jours que vous dévies nous 
accorder et de m'informer au plus vite, par une simple lettre, du 
résultat de vos recherches. Il est bien entendu que vous ne pro- 
noncerez en aucun cas le nom de Berthe. 

Ludovic Je comprends à merveille, monsieur, je suis très-heu- 
reux de pouvoir vous être utile, et même, dans le cas où ce projet 
n'aboutirait point, je me ferais un plaisir de chercher moi-même 
un mari pour notre cousine {A part). Voilà, j'espère, un procédé 
noble et ingénieux. 

Léon. Je vous rends grâces, mousieur. 



m .GO0Sm DE Ȉ8SA0K. lld 

Lmamc. Dans ce dernier cas , avant 4e rien «ngager, il serait 
bon, je pense, que je pusse eonnaiire le côté pen poétique, mais 
trof -essentiel de la question, et aToir moi-même qudques rensei- 
gnements précis sur la fortune de notre «eoosine. 

Léon. Rien de plus simple : Berthe est noble, bien élei^e et 
riche. 

Ludovic (à part). Riche! (Elaut). Riche? dUee^ous. 

Léon. Ohl 4a foi^ne de Berthe est loin d'être eoloesale , environ 
trente mille livres de rente. 

Ludovic Trente mille francs de rente! {A part). Aht idiot que 
j'ai été! 

Léon. Qu'aveft*vous donc? on dirait que cela vous étonne Y 

Ludovic. Oui , un peu : en m'avait a£Brmé qu'elle en avait {Mrès 
de cinipiante. 

- Léon. C'est une erreur. Trente mille ; rien de plus. Ce n'est fas 
énorme, sans doute, mais c'est assez joli. Ah ! dame, monsieur, il 
y a eu de la peine. Le père de Berthe était un gentilhomme trèa- 
magnifiqne, mais un déteelable adfloÂnistratem* ; il avait un grand 
hixe de chevaux, de voitares ; ii empruntait à des taux très-élevés , 
et les intérêts absorbaient le revenu. J'ai réformé tout cela. J'ai 
vendu des terres éloignées et de mince rapport ; j'ai acheté des 
actions industrielles qui ont doublé -et triplé; je les ai revendues 
et alors j'ai acheté des landes ^lue j!ai défrichées. — Tenez, mon- 
sieur, (tl le mène à la fenêtre)^ voyez-vous là-bas cette immense 
prairie toute verdoyante? bon an, mal an, nous en tirons cinq mille 
francs de fourrages ; c'était un étang que j'ai desséché ; là-haut , en 
(ace de nous, voilà un bois de deux cents arpents; c'était une lande 
inculte. Par exemple, pas de luxe; plus de meute, un chien d'ar- 
rêt, deux chiens courants suffisent; plus de chevaux anglais! de 
bons gros percherons qui labourent soltdmnent et qui s'amusent 
à traîner la calèche au besoin ; voilà tout Nous ne renouvellerons 
le mobilier qu'au mariage de Berthe; ce sera une joie de plus. 
Enfin, monsieur, nous sommes hora d'afiaire, et le mari de Berthe 
trouvera une f(Hrtune solide, bien assise au soleil et qui ne doit rien 
à personne. 



120 UN COUSIN DE PJLSSA6Ë. 

Ludovic {à part). Voilà ce qui s'appelle une cliaace infernale.... 
Et cette fois, c'est ma faute ! Gomment la réparer? 

Léon. Il ne nous reste plus qu'à marier Berthe; ce sera facile; 
de son côté, elle accepte d'avance le mari que sa grand'mère et 
moi lui choisirons. 

Ludovic. En ëtes-vous sûr, monsieur? 

LÉON. Parfaitement sûr. 

Ludovic. Les jeunes filles ont souvent quelque souvenir de jeu- 
nesse , quelque préférence cachée^.. 

Léon. Berthe n'en a aucune. 

Ludovic. Bah! vous ne connaissez pas les femmes. 

Léon. Vous croyez donc que pour les connaître il suffit de les 
avoir méconnues! {A part). J'ai tort; du calme. 

Ludovic (à part). Oh I non, non, je n'en aurai pas le démenti; de 
l'audace I 

Léon. Enfin, monsieur^ puisque vous voulez bien faire ce que je 
vous ai demandé, ayez l'obligeance de prendre à Paris les rensei- 
gnements dont j'ai besoin. Vous trouverez un prétexte pour expli- 
quer votre prompt départ à ces dames. Les voici : faites-leur vos 
adieux. 

SCÈNE, XX. 

lj;S MÊMES. BERTHE, LA MARQUISE. 

Ludovic (allant à la marquise). Ha cousine, j'ai l'honneur de 
vous demander la main de votre petite-fille, mademoiselle de Ghis- 
telle. 

Berthe. Oh! mon Dieu! 

Léon. Que veut dire ceci? 

La MARQUISE (à Ludovic). Avant tout, mon cher cousin, as- 
seyons-nous et causons; j'ai quelques explications à vous donner 
et à vous demander. — Mon cher cousin,^ certaines grand'mères 
parlent peu, mais n'en agissent pas moins. Je suis de celles-là! Il 
y a cinq ans, avertie par ma petite-fille de vos.... gentillesses au- 
près d'elle , je devinai facilement qu'il y avait de votre part incon- 
séquence et folie; je voulus m'en assurer cependant, et j'écrivis à 



ON COUSIN DE PASSAGE. I2l 

voire nière, sans prévenir Berlhe. Votre mère fut de mon avis; et 
bientôt nous eûmes la certitude que vous aviez oublié votre con- 
duite avec Berlhe. Votre mère voulait vous la rappeler; je m'y 
opposai. Je la priai seulement de vous envoyer ici, dès qu'il serait 
possible, aûn que Berlhe fût convaincue de votre manque de mé- 
moire. J'étais bien certaine que le spectacle de votre indifférence 
la rendrait à elle-même; l'expérience avait réussi à mon gré : votre 
entrevue, tout à l'heure, a été peu romanesque! Léon, d'après le 
désir de Berlhe , devait vous prier de partir ; il n'y a pas manqué , 
sans doute. — Comment se fait-il donc que vous me demandiez la 
main de ma fîlle? 

Ludovic. Je vous demande la main de votre fille , je la demande 
à vous-même, afin de réparer la faute que j'ai commise, il y a 
cinq ans ; je manquai alors à toutes les lois de la famille en m'a- 
dressant à l'enfant, sans avoir obtenu l'agrément de la mère. Je 
me le suis reproché bien souvent, et tout à l'heure, en voyant que 
ma cousine Berlhe m'avait gardé une affection dont je n'osais me 
croire digne, j'ai voulu pxpier ma folie d'autrefois : j^ai voulu jouer 
l'indifférence, l'oubli, l'ingratitude, jusqu'au moment où je pour- 
rais rendre hommage à cette hiérarchie de la famille que j'ai vio- 
lée jadis ! Je vous demande donc la main de votre fille en sa pré- 
sence, mais sans- m'autoriser des sentiments qu'elle a daigné me 
laisser voir. 

La marquise {à part). Si ce n'est vrai, c'est bien trouvé! 

Léon {à part), — Décidément, je n'y comprends plus rien ! 

Ludovic {à Berthe). — Cependant, ma cousine, si vous me 
blâmez, si j'ai trop bien joué mon rôle tout à l'heure, trop bien 
retenu l'élan de mon cœur, j'implore de vous une dernière faveur, 
c'est de prononcer vous-même mon arrêt ; dîtes-moi : Partez ! et je 
partirai. 

Berthe. Mon cousin, mon cousin... Je ne sais vraiment que 
répondre . . Tout ce qui arrive est si imprévu , si étrange ! J'ignore 
moi-même ce que je pense. — Grand'mère, Léon, je vous en prie, 
conseillez-moi, éclairez-moi, répondez pour moi. 

La marquise. Tu as raison , mon enfant ; mais il est impossible 

TOME Xi — 2e série. 9 



iii UN COUSIN DE FASSAOEé 

de eoiHinuer cette délibéraikm devant notre couskir Luda? it ; eUe 
serait pénible pour lui , comme pour nous. 

Ludovic. Je comprends, ma cousine, et Je me retire. Je n'ai 
point le droit d'assister à ce conseil de famille ; pardonnez-moi 
seulement si mon impatience en abrège la durée. (En sortant, à 
pari). Quand le vaisseau brûle, on se jette à la mer ; c'est ce que 
j'ai fait. Voyons ce que la vague fera de moi. 

La marquise {vivement à Berthe et à Léon). -^ Ues enfants, la 
situation es[ très-grave : il s'agit de l'avenir de Berthe. Mon cher 
Léon , tu as de la clairvoyance et du ^cœur, et je suis sûre que tu 
nous aideras de tes conseils ; mais la présence de ta cousine te 
générait peut-être. Berthe , laisse-moi seule avec Léon , tu m'atten- 
dras dans le boudoir. {A part, en la reconduisant.) Ha chère petite, 
quand tu étais enfant , je te disais qu'on ne doit pas écouter aux 
portes. Aujourd'hui, et pour cette fois seidement, je te dis le con- 
traire : reste derrière ce rideau et écoute de toutes tes oreilles. 

Berthe. Je n'y manquerai pas, grand'mère. 

La marquise {à part). — Et maintenant, c'est à moi de ne pas 
perdre la tète ! 

SCÈNE xn. 

LA MARQUISE. LÉON. 

La marquise. Eh bien I mon pauvre Léon ! 

Léon. Oh ! ma tante , je suis désolé I Je ne comprends rien à ce 
monsieur Ludovic, à son caractère, à ses mystères, à ses allures. 
Tout ce que je sais , c'est qu'il me déplaît, et beaucoup. 

La marquise {s'asseyant). — • Efà moi donc ! 

Léon. Ce revirement subit est inexplicable pour moi. Quel est 
donc le secret de cet homme ? Ce n'est pas la question de fortune 
qui l'a décidé , puisqu'il croyait Berthe plus riche qu'elle n'est ; ce 
n'est pas un remords, un regret soudain... Et cependant, cet 
homme est un fourbe et un hypocrite , j'en suis sûr I 

La marquise. Je suis de ton avis. Et notre pauvre Berthe ! je 
crains bien qu'elle ne soit retombée sous le charme. 

Léon. Vous croyez , ma tante ? 

La marquise. Hélas ! 



UN COUSIN DE PASSAGE. 1^ 

Léon. Quoi ! vous croyez que Berther épouserait maintenant ce 
Ludovic ? 

La marquise. Dame ! je le crois. 

Léon. Vous dites cela avec bien du calme, ma tante I 

La marquise. Après tout, ce ne sera pas ma faute ; ce serait 
plutôt la tienne. 

Léon. Comment! ma faute, à mol ? . 

La marquise. Sans doute. 

Léon. Ma tante, je vous en prie, erpliquez-vous. 

La marquise. Tu le veux ? 

Léon. Je vous en supplie. 

La marquise. Eh bien !... j'avais fait un joli rêve autrefois, oh ! 
oui, un joli rêve : marier ma petite Berthe à mon cher Léon ! 
vieillir entre mes deyx enfants! — Ce n'était qu*un rêve: tu 
n'aimes pas Berthe, d'amour s'entend ! 

Léon. Ha tante... 

La marquise. Je ne te le reproche pas. Seulement, puisque nous 
en causons, je le regrette, aujourd'hui surtouL 

Léon. Ma tante, vous m'embarrassez à un point. . . 

La marquise. Pourquoi donc? Tu n'aimes pas ta cousine, ce 
n'est pas un crime. 

Léon. Ma tante, ce que vous me dites est si extraordinaire... 

La marquise. Extraordinaire. . C'est toi qui es extraordinaire ! 
— Voyons, mon cher ami, tu sais que les vieilles femmes sont un 
peu curieuses, laisse-moi te faire une question : de mon temps, 
les cousins aimaient toujours leurs cousines ; c'était de tradition. A 
dix-huit ans, j'avais une vingtaine de cousins... Eh bien! tous, 
successivement ou ensemble , eurent pour moi un joli petit senti- 
ment; c^était tout simple, tout naturel, et le contraire eût étonné 
le monde. — Il parait que vous avez changé tout cela : les révolu- 
lions sans doute ! — Je voudrais pourtant bien savoir par quelle 
suite de raisonnements tu t'es dispensé d'aimer ta cousine. Tu es 
jeune, bon, tendre, intelligent, et tu n'as jamais songé à épouser 
Berthe. Mais, monsieur, ceci est grave ! Comment n'aimez-vous pas 
YOtre cousine? De quel droit n'aimez-vous pas votre cousine? 
Répondez. 



m \M COUSIN DE PASSAGfi. 

Léon. Mon Dieu, ma tante. . . vous avez peut-être raison. Cepen- 
dant, voyons. . . vous ne me connaissez donc pas? vous ne m'avez 
donc jamais regardé?... Épouser Berthe, moi I... moi, un hobe- 
reau , un chasseur, un campagnard , une espèce de sauvage I De 
plus, un garçon assez laid ! — Et elle^ la beauté, la grâce, la déli- 
catesse même, le charme vivant ! Et que de qualités ! — Instruite et 
spirituelle comme un ange ! Le soir, quand elle cause avec vous , je 
l'écoute. . . Une vraie musique ! — Et bonne ! J'ai vu des vieillards 
soignés par elle, des mères dont elle avait guéri les enfants, baiser 
sa main et le bas de sa robe comme à une sainte ! — Et jolie ! — 
Le dimanche, à l'église, je la regarde... Elle est agenouillée, 
grave et modeste ; ses longs cils font de l'ombre sur ses joues ; 
derrière elle, il y a une fenêtre par où le soleil entre à torrents, et 
elle ressemble à une des vierges des vitraux ; elle est admirable 
ainsi , admirable, je vous jure l Et moi , j'aurais songé, je songe- 
rais... Ah! bien, oui! on m'en donnera des feihmes comme 
celle-là ! 

La marquise. Très-bien ! je comprends : tu n'aimes pas Berthe 
parce qu'elle est instruite , bonne , spirituelle et jolie. De façon que 
si elle avait quelques qualités de plus, tu la détesterais tout à fait? 

Léon. Ma tante . . c'est me mettre à la torture, en vérité t 

La marquise. Tant y a que, par ta faute, Berthe épousera ce 
Ludovic. 

Léon. Comment? Par ma faute I... 

La marquise. Mais dame! Du moins le Ludovic est dans la tra- 
dition ; il a aimé sa cousine, ou il a fait semblant; c'est déjà 
quelque chose. Elle l'épousera , et elle sera malheureuse : tu auras 
fait le malheur de ta cousine ! 

Léon. Mais, ma tante, vous êtes cruelle aujourd'hui... 

La marquise. Je conviens, d'ailleurs, qu'on n'est pas libre d'ai- 
mer ou de ne pas aimer. Tu n'aimes pas Berthe, très-bien I II ne 
te reste plus qu'une chose à faire : rappelle Ludovic toi-même ; 
— le voilà dans le parc; -— va le trouver et dis lui : Monsieur, 
ayez l'obligeance de rentrer pour épouser ma cousine ! 

Léon. Ma tante, vous vous moquez de moi... C'est égal, je vous 
aime bien ! 



UN COUSIN DE PASSAGE. 125 

La MARQUISE. Tu m'aimes, moi Je le sais; mais tu n'aimes pas 
Berthe; voilà la vérité. 

Léon. La vérité^.. Eh I bien Je vais vous la dire. — Mais, au moins, 
Berthe n'en saura rien, n'est-ce pas? — Eh bien, eh bien, oui, 
j'aime Berthe ! 

La MARQmsE. Ah ! enfin ! 

Léon. Oui, j'aime Berthe, je l'aime d'amour, il y a longtemps 
que je l'aime , depuis un jour Hais je ne saurais pas bien vous ex- 
pliquer cela ! Enfin, j'aime Berthe ! que voulez-vous? Ce n'est pas 
ma faute. 

La marquise. Oh ! viens sur mon cœur, mon cher Léon, mon fils ! 
Oh ! je le savais bien que tu aimais ma fille : mon cœur ne s'y 
trompait pas. Je suis heureuse , Léon ! 

Léon. Et Ludovic, ma tante ! 

La MARQmsE. Ludovic... tu as raison : voilà l'ennemi ! Mais nous 
en viendrons à bout, sois tranquille ! 

Léon. Mais puisque Berthe l'aime ! 

La marquise. Elle l'aime... Non ! Elle croit l'aimer. Et pourquoi ? 
Pour quelques misérables vers qu'il a eu l'esprit de faire pour elle 
autrefois. Ce n'est pas pour autre chose , va ! Oh ! si nous pouvions 
lui arracher du cœur cette illusion , cette chimèt*e ! Si seulement 
tu étais un peu poète ! Mais non! tu détestes les vers, lu ne sais 
pas en faire. 

Léon. Hais si ! mais si ! ma tante ! Pour épouser Berthe, je ferais 
un poème épique i 

La marquise. Ce serait un peu long, et Berthe aurait le temps 
de faire bien des bonnets pour sainte Catherine. Si tu pouvais seu- 
lement faire une ode, une élégie, un sonnet, n'importe quoi; on 
pourrait essayer. 

Léon. Nous essaierons, ma tante, et je prouverai à Berthe qu'un 
chasseur de renards peut avoir autant d'esprit et plus d'âme que 
ce lauréat de Perpignan. 

La marquise. Tu te flattes, mon pauvre Léon ! Tu n'as pas l'ha- 
bitude de faire des vers. 

Léon. Hais je vous assure, ma tante, que je m'en tirerai tout 



126 UN COUSIN DE PASSAGE. 

comme un autre. Je VOUS ai raconté, ce matin, Fliistoîre de ma 
chanson à l'école de la Flèche ! 

La marquise. Oni, mais une petite satire ou des vers d'amour, 
c'est bien différent. 

Léon. Des vers d'amour,.... mais j'en ai fait aussi, des verfe 
d'amour i 

La MARQUISE. Comment, monsieur! 

Léon. Écoutez, ma tante; mais vous n'en direz rien à Berthe ! Je 
vais vous raconter la chose. Cette fois, c'était à l'Ecole polytechni- 
que : je sortais tous les mercredis, et j'allais voir un ancien colonel, 
qui habitait une maison de campagne à Meudon. Le colonel avait une 
nièce, une Suédoise, jeune encore, blonde, blanche et rose. Je ne 
sais comment il se fit que, sans la moindre intention mauvaise, 
j'écrivis une cinquantaine de vers en l'honneur de la belle Suédoise; 
je ne sais pas non plus comment il se fit que je les lui glissai dans 
la main , sans m'apercevoir que l'oncle n'était pas là ! Le mercredi 
suivant j'allai à Meudon , sans penser à mal. Avant le diner, le co- 
lonel me proposa une promenade dans son parc. Je le suivis. Arrivé 
près d'une pièce d'eau, au fond : Si nous prenions un bain? me dit 
le colonel. — Y songez-vous î lui répondis-je, au mois de novem- 
bre ! -^ Conscrit ! me dit-il en ricanant, les troupiers de mon 
temps n'y regardaient pas de si près. A l'eau, mon garçon!... Et le 
colonel commença à se déshabiller. Piqué d'amour-propre, je l'imi- 
tai. Quand nous nous trouvâmes dans le costume favorable : A toi 
l'honneur! me dit le colonel. Je ne me le fis pas répéter, et je 
sautai dans le petit lac. Le colonel était resté sur la rive, et j'en- 
tendis son éclat de rire : Mon garçon , me dit-il, j'espère que le 
bain te rafraîchira la cervelle, et que tu iras faire un tour dans mon 
étang, avant de faire des vers pour ma nièce. — Vous voyez bien, 
ma tante, que mes vers n'étaient pas si mauvais, puisque le colonel 
jugea ce bain de glace indispensable. 

La marquise. Mauvais sujet ! — Je ne sais pas si tes vers étaient 
bons, mais il y a douze ans de cela , et depuis lors , tu dois avoir 
oublié... 

Léon. Oublié I Mais je n'ai pas même oublié le calcul intégral et 
différentiel. A plus forte raison la prosodie. Tenez , ma tante , je 



UN COUSIN DE PASSAGE. 1S7 

VOUS en supplie , laissez-moi démontrer à Berthe qu'il y a ici d'au- 
tres poètes que ce Ludovic. Siaoa ,.- j^ 1^ provoque et je le tue. 

La marquise. Non pas ! Tu ferais trop bien ses affaires. — Ah I 
non Dieu, le voici déjà! Que lui répondre? — Laisse«mui 
parler. 

8QÈNB Xm. 

LÉON, LA MARQUISE. LUDOVIC. 

La marquise {à Lwhvie.) Approchez, jeune homme, et prêtez une 
^nde attention au discours que vous allez entendre. J'ai une chose 
grave à vous annoncer. Vous m'avez demandé la inain de ma fille, 
mais un antre vient de me la demander aussi ; c'est mon neveu 
Léon. Vous êtes rivaux, par conséquent II y a trois ou quatre siè- 
cles, vous auriez vidé la querelle en champ clos, lance en main, sur 
un beau destrier. Autres temps, autres armes. J'ai lu madame Cotin, 
dans ma jeunesse, je suis encore un peu romanesque, et je viens 
vous proposer un autre genre de tournoi : chacun de vous va s'ar- 
mer, non d'une lance, mais d'une plume ou d'un crayon, et faire, d'ici 
à une demi-heure, quelques strophes en l'honneur de ma petite-fille. 
Celui qui aura fait les meilleures, je ne dis pas que Berthe l'épou- 
sera, mais je suppose qu'elle aura pour le vainqueur une petite pré- 
férence. — Consentez-vous ? 

Ludovic. Comment donc, ma cousine! j'accepte avec joie et 
reconnaissance; car je suppose que toutes les chances sont 
pour moi. 

L^ON. Vous croyez, monsieur? c'est peut-être un peu trop d'a- 
mour-propre. J'accepte comme vous. 

La marquise. Puisque les adversaires acceptent le tournoi, 
j'ouvre la itce : Ludovic, voici un crayon et une belle page blanche, 
allez vous inspirer dans le parc ; toi, Léon , reste ici. Moi, je vais 
prévenir Berûie de la lotte courtoise dont elle est l'objet 

Ludovic (â port, en sortant). Ah ï enfin, la poésie me servira 
tlonc à quelque chose. Une trentaine de mille francs de rente , pour 
une trentaine de vers l Lord Byron ne fut jamais si bien payé I 

La marquise (bas à Léon). Courage, mon ami ! 



128 UN COUSIN DE PASSAGE. 



SCÈNE ZIV. 



Léon (seul)» Ce Ludovic!... Quel orgueil!... Oh! je voudrais 
rhumilier!... Hais non, cela m'est bien égal... G'estàBerthe que 
je songe ! Berlhe... Qui sait ? Si je pouvais mettre dans ces vers ce 
que j'ai là dans le cœur, elle me comprendrait, elle m'aimerait peut- 
être... Oh ! c'est impossible... Berthe, ma femme! — Au travail ! 
au travail !... Pour Berthe ! — Oh ! je voudrais être Lamartine ! — 
Vite ! vite !... Des vers.... Diable !... Il me semble que j'ai un peu 
oublié la théorie... Cherchons si dans les livres de Berthe... (R va à la 
petite bibliothèque). Précisément ! Dictionnaire des Rimes, Traité 
de prosodie... TvèS'hienl — Vers de douze syllabes; celui-là me 
va 1 Cela me rappelle la charge en douze temps : un, deux, trois.... 
commençons ! {R se met à la table , et prend la plume ). ^n 
voici un : 

Dans ce combat d*amour, Berthe, si je triomphe. . . . 

Pas mal!. . . au second maintenant!. . . Il me faut une rime à 
triomphe. Je n'en trouve pas.... Cherchons dans le diction- 
naire. . . une rime à triomphe. . . Il n'y en a point ! . . . Refaisons 
le premier vers : 

Si Tamour le plus pur convient à la plus noble. . . . 

Une rime à noble, maintenant ! Cherchons dans le dictionnaire , 
pour abréger . . . Noble. . . il y en a ! Vignoble t Comment ame- 
ner le moi vignoble k prof os de Berthe? Je ne saurais pas 

6rr^o6ie/ c'est impossible! — Et pas d'autres rimes! Ah! mon 
Dieu! je perds du temps. ... Et ce Ludovic qui a déjà fini peut- 
être.... Allons! du courage! Recommençons Rien! je ne 

trouve plus rien! Ah! misérable, va! j'aurais dû tuer quelques la- 
pins de moins et lire quelques livres de plus ! Dire que j'ai le cœur 
plein de choses et que rien ne sort rien! C'est à rendre in- 
sensé ! Oh ! je m'arracherais volontiers les cheveux .... {Rse pro- 
mène avec agitation). 



UN COUSIN DB PASSAGE. 120 

SCÈNE XV. 

LÉON» BERTHE {entrant par une porte dérobé^), 

Léon. C'est loi, Berlhe; d'où viens-lu donc? 

Berthe. De la chapelle ; j'ai prié et j'ai réfléchi. Et toi , lu tra- 
vailles! Je sais à quoi tu travailles. . . . Grand'mère m'a expliqué.. . 
D'ailleurs, j'ai tout entendu. ... Eh bien ! où en es-tu? 

Léon. Au premier vers, c'est-à-dire à mon second premier vers : 
l'un finissait par triomphe , l'autre par noble. Pas de rimes. C'est 
désolant ! 

Berthe. Ah ! ah ! ce ne n'est donc pas aussi facile que tu le pen- 
sais? 

Léon. C'est mal, Berthe, tu viens me railler! 

Berthe. Je viens l'encourager, au contraire; car, vois- tu, j'ai 
de l'amour-propre, et je ne veux pas qu'on m'adresse de mauvais 
vers! — Assieds-toi donc là, prends la plume, regarde-moi de 
temps en temps , comme si tu faisais mon portrait. ... et cherche ! 

Léon {$^ asseyant). Merci ! . Je ne trouve rien encore .... 

Berthe. Oh ! que lu as l'inspiration lente! 

Léon. Si tu voulais seulement me sourire un peu ... il me sem- 
ble que les idées me viendraient plus facilement. 

Berthe. Oh ! le despote ! ... Eh bien , je te souris , là ... Com- 
mence! 

> Léon. Si tu voulais seulement me dire que tu ne fais pas de vœux 
pour Ludovic. 

Berthe. Mais, bavard que tu es, tu perds ton temps. . . Bavarde, 
mais bavarde en vers! sîins cela je croirai que les Suédoises, seules, 
ont le don de l'inspirer. 

Léon. Méchante que tu es ! . tu sais bien. ... 

Berthe. Allons! commence. 

Léon (écrivant). 

€ Non, je ne t'aimais pas, si l'amour, c'est la fièvre; 

* Si c'est l'âpre désir qm précipite nos pas, 

> Si c'est l'orgueil au front, le mensonge à la lèvre 

> Et l'égolsme au cœur. . . Non , je ne t'aimais pas. 



130 UN COUSIN D« PASSAGE. 

Berthb. Mais. . . Léon. . . c'est bien ! Seulement il y a une faute 
de quantité au second vers : trene syllabes! Compte sur tes 
doigts : 

Si c'est râpre désir qui précipik nos pas ! 

Il est si facile de mettre : 

Si c'est l'âpre désir précipitant nos pas ! 

Je vais corriger moi-même. {EUe prend h phme et écrU). €oq- 
linue ! continue ! 

Léon. 

n Mais si l'amour, c'est Dieu qui parle au fond d'une âme , 
» Si c'est le dévouement qui eoeiste à jamais , 
» Si c'est avoir yu l'ange ayant de voir la femme , 
» Dieu le sait, Dieu sait bien, Berthe, que je t'aimais! 

Berthe. C'est encore mieux ! seulement, tl y a un hiatus , aa 
second vers, une rencontre de voyelles. . . . Qui e$Âskl corrigetHis 
vite! {Elle cherche et écrit). 

Si c'est le dévouement qui ne faiblit jamais. 

Voilà. — Quant aux deux derniers vers, je les trouve char- 
mants, oh! mais! charmants! — Après! après! tu es en verve. 

Léon. 

» Je t'aimais, et je t'aime , et je souffire et je pleure, 

> Je souffire, mais ma voix ne sait que te béair ; 

> Je pars si tu le veux, mais mon âme demeure 
) Et j'emporte en exil la fleur du souvenir! ' 

) Mais non! je resterai; l'espérance fidèle 

> M'apaise et me soutient; soyez béni. Seigneur! 
» Au-dessus de mon firent un ange bat de l'aile; 

> C'est l'ange du foyer, c'est l'ange du bonheur ! > 

Berthe. Mais c'est très-bien, très-bien, très-bien! — Te voilà 
poète, cher Léon, malgré toi. 

Léon. Grâce à toi! — Mais, j'y songe, si les vers de Ludovic 
pont meilleurs, il faudra bien que tu lui donnes le prixf 

PERTnE. Oh I mon Dieu. . . . c'est vrai ! Tu me fois peur! 



UN COUSIN DE PASSAGE. 13i 

SCSËNE XVI. 

LES MÊMES, U MARQUISE, LUDOVIC. 

La MARQUISE. Voilà donerheure du jugement solennel-, les ac- 
cusés sont-ils présents? 

Ludovic. Voici mes vers, ma cousine; et franchement Je n'ai 
jamais fait mieux. 

Léon. Voici les miens, ma tante. 

La MARQUISE. C'est moi qui vais lire. Je commence par les vers 
de Léon. Écoutez, Ludovic; et toi, Berthe, sois grave comme un 
juge. {Elle lit). 

Non , je ne t'aimais pas, si Famour, c'est la fièvre, 
Si c'est l'âpre désir précipitant nos pas; 
Si c'est l'orgueil au front, le* mensonge à la lèvre 
Et l'égoïsme au cœur. . . Non , je ne t'aimais pas. 

Eh! eh! ce n'est pas trop mal Qu'en pensez-vous, Lu- 
dovic? 

Ludovic En effet, c'est fort bien mais permettez que je voie 

un peu. ( B regarde le papier). Oh! oh! qu'est-ce que j'aperçois? 
Des corrections, des ratures, des surcharges, et qui ne sont pas de 
la même écriture ! On vous a aidé, monsieur Léon : la partie est 
nulle. 

Berthe. Mon cousin , c'est moi qui ai aidé Léon. 

La marquise. Oh ! en ce cas, Ludovic, vos affaires vont mal. Un 
collaborateur ressemble fort à un complice. Résignez-vous donc. 
D'ailleurs il y aura pour vous une compensation : je vous rends les 
vers que vous venez de faire pour Berthe; ils pourront vous servir 
pour une meilleure occasion. 

Ludovic. Oh ! il n'y aura jamais pour moi de bonne occasion. 
{Réfléchissant). N'importe I Donnez tout de même ! 

V*« Henri de Bornier, 



ÉTUDES SUR ROME. 

LA BASILIQUE DU SAUVEUR 

ou SAINT-JEAN-DE-LATRAN. 



Basilique ancienne. 

Lorsque Ton approche de Rome, la première pensée du pèlerin 
est de découvrir à Thorizon le dôme de Sainl-Pierre ; puis, après 
avoir franchi les murs de la ville sainle, il demande le \alican; il 
court s'agenouiller sur le tombeau de l'Apôtre. Ce n'est cependant 
pas au faite de la basilique vaticane, mais au portique du Latran, 
qu'est gravée l'inscription célèbre : 

DOGMATE PAPÂLI DATVR ET SIMVL mPERlALl 

QVOD SIM GVNCTÂRVM MATER CAPVT EGCLESIARVM..... 

« Par décret à la fois papal et impérial, il m'a été donné d'être 
le chef et la mère de toutes les Eglises; * — et l'inscription ajoute : 
— € Aussi porté-je le nom du Sauveur de qui seul on obtient les 
royaumes célestes. ». 

mNG SALVATORIS ŒLESTIA REGNA DATORIS 
NOMINE 8ANXERVNT 

La Basilique du Sauveur! tel est, en effet, le nom vrai et magni- 
fique de Saint^-Jean-de-LcUran. Tel fut son seul vocable jusqu'au 
XII® siècle; mais alors furent adjoints au fils de Marie les deux 



LA BASIUQUE DU SAUVEtm Otî SAINT- JEAN-DE-LATRAN. 133 

saints Jean, le Précurseur et le Bien- Aimé. < Il semble, au 
premier abord , dit M^ Gerbet, que ce mot Salmlori ferait un effet 
plus beau, s^il était inscrit seul sur le portique du temple ; mais la 
réflexion ramène vite à une autre idée. Le Dieu fait homme, le 
Dieu avec nous y ne se montre pas à nos regards dans l'isolement ; 
il nous apparaît entouré de son immortelle famille, composée de 
tous les justes, avant et après son avènement terrestre. Saint Jean- 
Baptiste, qui résume en lui tous les anciens prophètes depuis Adam, 
est par là même le représentant des siècles qui ont précédé ; saint 
Jean TEvangéliste, Tapôlre de la charité, représente les siècles qui 
suivront jusqu'à la consommation des temps, parce que la charité... 
est la consommation de la loi et de toutes choses. En plaçant sous 
le nom du Sauveur les noms de ces deux saints, la piété de 
Luckis II a donc développé, par une inspiration trèâ-heureuse , la 
dédicace primitive faite par saint Sylvestre : il serait difficile de 
trouver, pour le chef-lieu des temples chrétiens , une inscription 
qui résumât avec autant de grandeur et de simplicité l'ensemble du 
christianisme \ i 

Saint-Jean de Lalran s'élève au milieu des solitudes et des 
ruines du Cœlius. On croirait revoir ces temps primitifs dont Tite- 
Live disait: Tune magnœ solitudines erant ^ sans les majestueux 
débris que la Rome des .Césars a laissés en ces lieux : au pied du 
coteau, le Colisée ; sur la pente, les grands arcs de l'aqueduc de 
Claude, qui aboutissaient au temple du dieu, le dieu Claude! Ce 
temple était le plus vaste de Rome; il avait été construit par 
Âgrippine. La déesse Carna était aussi une habitante du Cœlius, où 
le premier Brutus lui avait érigé un sanctuaire. Suivant les uns, 
elle présidait aux fonctions du cerveau, et Brutus avait voulu lui 
témoigner sa reconnaissance pour l'heureux succès de sa feinte 
imbécillité. Suivant d'autres, elle était la déesse des portes, et 
Brutus crut lui devoir un autel, après avoir fait passer la porte à 
Tarquin. Le mont Cœlius fut d'abord occupé par les Etrusques, 
puis par les Albains , quand Albe fut détruite. M. Ampère y place 
cet autel des dieux étrangers, dont parle Tertullien, ara adventi- 

« Gerbel. t. I", p. 275. 



134 LA BASIUQUB DD SAUVEUR 

âorum dêorum. La famille Julia, que César devait rendre illuslre, 
habitait k Cœlius, en sa qualité de fanûlle latine. Plvs tard, nous 
y reneeiitrans Gieéron à son retour d'Ëpire. « Je suis revenu, dil-il, 
foulant aux pieds les lauriers de Macédoine. A peine étais-je 
accompagné de quinze hommes roal-vètus^ et j'arrivai, mourant de 
soif, à la porte Cœlimontane où Tun de nies affranchis avait 
loué une maison pour un aussi grand général que moi ^prœdare 
imperatori ^ » Les Yitellius et Harc^Aurèle eurent aussi leurs 
demeures sur le Cœlios. Non loin de Tbabitation de Blarc-Aurèle , 
était un vaste édifice confisqué par Néron sur ce Plantius Latera- 
nus, qu'il, fit mourir comme conspirateur en Tan 67 de notre ère, 
et que Tacite nous représente inébranlable jusqu^à la mort dans 
Tobstination de son silence, pfeniM conskinUs ^'(enU't. Juvénal nous 
peint, à cette occasion, toute une cohorte assiégeant les superbes 
édifices des Laterani. 

,., Et egregias Lateranorum obsidet œdes 
Tota cohors. 

Ces superbes édifices, devenus propriété impériale, furent donnés 
dans la suite par Maximien Hercule à sa fille Fausta, l'épouse de 
Constantin, et, après la bataille du pont Milvius, Constantin y fixa 
sa demeure. Il y établit, en outre, le saint pontife Melchiade, et la 
première basilique qu'il édifia à Rome, fut contiguô à son palais 
qui était devenu le palais de la papauté. 

Telles sont les origines de ce Latran dont le nom n'a pas moins 
retenti dans le monde qu'aucun nom romain, qui a étendu sa 
puissance plus loin que César, a été plus écouté que Cicéron et a 
donné naissance, par ses conciles, à une législation autrement 
philosophique que celle de Marc-Aurèle. On peut dire que le monde 
moderne est sorti du Latran, et, tout désert que soit le Cœlius, la 
seule basilique du Sauveur l^i imprime une dignité que ne peut 
lui donner aucun souvenir antique. Qui oserait rappeler près d'elle 
la déesse Carna et le Dieu Claude ! 

Ce fut, suivant la tradition admise par le Bréviaire romain, après 
avoir reçu le baptême dans ce même palais de Latran, que Cons- 

« Adv. Pii,, LXI. 



ôtr SAIlff-iBAK-INB-LATlUN. 135 

tantin jeta les fondements de l'auguste basilique. Il tint i honneur 
de tramUer hâ-mème aux excavations , et le piqpe saint Sylvestre 
posa la première pierre. L'édifice achevé, Sylvestre le consacra 
sotemielleinent le 9 novembre 324. C'était la première fois qu'une 
sctenntié de ce genre était célébrée publiquement et elle est restée 
une fête pour toute b chrétienté. 

Tous les titres d'honneur ont été prodigués à la basilique de 
Latran. Les historiens l'appellent le Siège romain, V Eglise reine 
e$ universelk , le Palais de Dieu, YE^ise de la Miséricorde, la 
Bs^ique £0r. 

c C'est ici le siège du pape et du pontife, » portait une ancienne 
inscription; c'est ici qu'il préside comme vicaire du Christ, et on 
rappelle le siège de Rome parce que tel est son droit. Nul autre que 
le pape ne peut s'y asseoir, et, comme ce siège est sublime, tous 
les autres sont au-dessous de lui : 

Et qma sublimis alH subduntur in imis. 

Ailleurs on lisait : « C'est ici le palais de Dieu, Aula Dei,.oik 
retentissent, comme sur le Sinaî, les ordres célestes.... D'ici est 
partie la loi qui a tiré l'homme du fond de i'abtme et répandu la 
lumière sur toutes les partiel du monde connu. » 

On rappelait V Asile ou le Temple de la MUéricarde, parce 
qu'elle était ouverte, jour et nuit, comme asile au malheur ou 
comme consolation à la prière. Les verroux y étaient inconnus , et 
les portes n'étaient fermées que par des courtines. Les criminels 
qui s'y réfugiaient y étaient soumis d'ailleurs à diverses pénitences 
qui pussent leur servir d'épreuve et d'expiation. 

Le Latran était enfin, par excellence, la basilique d'or, basilica 
aurea, grâce aux richesses dont il avait été comblé. Le détail qu'en 
donne Anastase étonne et éblouit : baldaquin d'argent du poids de 
3,035 livres, statue assise du Sauveur, toute d'argent et haute de 
cinq pieds, quatre anges d'argent de même hauteur, les douze 
Apôtres également d'argent, sept autels d'argent du poids de 
200 livres, cent dix lampes ou phares d'ai^ent répandus dans les 
nefs; et, près de l'autel, quatre lampes d'or en forme de couronne, 
un phare d'or à cinquante becs, un au^e phare d'or devant le 



136 LA BASIUQtJE DV SAUVEUR 

tabernacle, pesant 40 livres et dans lequel on brûlait de l'huile de 
nard. On comprend que le tabernacle n'était pas nîoins précieux : 
il était de Tor le plus pur. Nous ne finirions pas maintenant si nous 
voulions énumérer tous les vases d'argent ou d'or, dont quelques- 
uns enrichis de pierres précieuses, canthares, amphores, etc., qui 
servaient dans la basilique à contenir le vin, l'huile, l'eau ou les 
parfums. On en comptait jusqu'à quatre-vingts. Deux de ces vases, 
destinés à l'eau et qu'on appelait hydres, furent employés par saint 
Léon- le Grand, avec quatre autres semblables, donnés par Gonstan- 
tin aux basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul, à renouveler les 
calices et les patènes des paroisses de Rome, après les dévastations 
des Vandales. Chacune de ces hydres pesait 100 livres. Venaient 
enfin les candélabres, — il y en avait de bronze d'une hauteur de 
dix pieds et ornés de bas-reliefs d'argent, — et les calices pour les 
prêtres, les coupes pour le peuple. Anastase cite sept grands calices 
d'or du poids de 10 livres, cinq cents petits calices d'argent du 
poids de 2 livres, sept patènes d'or pesant 30 livres chacune , et 
seize d'argent du même poids. A ces dons, Constantin ajouta, pour 
l'entretien du luminaire et du culte, des biens-fonds produisant un 
revenu annuel de '6,239 écus d'or. 

Parmi les autres bienfaiteurs de la basilique nous rencontrons 
presque tous les papes, et, entre tous, saint Léon le Grand, 
Adrien !«% Serge III, Innocent II, Nicolas IV, Boniface VIII, 
Urbain V, Martin V, Alexandre VI, Sixte-Quint, Clément VIII, 
Innocent X et Clément XII, qui tous l'agrandirent ou la restau- 
rèrent. Les princes ne furent guère moins généreux. Le baldaquin 
d'argent du grand-autel ayant été emporté par les Goths , l'empe- 
reur Valentinien en fit faire un autre, de même métal, sur la 
demande du pape Sixte III. Un peu moins riche que celui de 
Constantin, le nouveau baldaquin pesait cependant 1,540 livres. 
Charlemagne érigea au Latran un autel à colonnes d'argent ; il 
donna en outre à la basilique un livre des Evangiles dont la cou- 
verture d'or était enrichie de pierreries, et une croix de même 
métal, ornée d'hyacinthes. Cette croix ayant été dépouillée de ses 
ornements précieux par des voleurs, saint Léon IV la garnit de 
perles, de saphirs et d'émeraudes, et ordonna que, dans les pro- 



ou SÀINt-JEAN-DE-LÀTIUN. 137 

eessions, elle serait portée immédiatement devant le pape. Charles 
Y de France fit hommage au Latran de deui Us d'or entourés de 
diamants pour les reliquaires des apôtres; Louis XI, d'un calice' 
d'or du prix de 3,000 ducats ; Ferdinand II, grand-duc de Toscane, 
des statues d'argent de saint Jean-Baptiste et saint Jean l'Evangé- 
liste. D'autres offrirent des terres et des rentes. Je citerai seule- 
ment l'empereur Charles-Quint, qui dota le Latran de biens-fonds 
en Sicile, et notre roi Henri lY qui céda à la basilique l'abbaye de 
Clairac , en Aquitaine, d'un revenu de 4,000 écus. En reconnais- 
sance de ce don, le chapitre fit ériger à Henri la statue de bronze 
qu'on voit sous le portique Nord, et fonda à perpétuité une messe 
qui dut être célébrée solennellement le jour de Sainte-Lucie, en 
action de grâces de la conversion du roi. 

L'abbaye de Clairac et ses douze églises ont subi depuis lors le 
sort réservé parmi nous à tous les domaines du clergé; mais la 
rente du moins continue d'être servie, et la messe d'être dite. 
Aujourd'hui enfin, comme autrefois, l'ambassadeur de France 
prend place, au Latran, parmi les chanoines. 

Le cardinal Rasponi cite 1,330 églises, dans les différentes parties 
de l'Europe, qui relevaient directement de la basilique du Sauveur, 
et forhiaient en quelque sorte son domaine privé, indépendamment 
de la juridiction supérieure qu'elle exerçait sur toutes les églises 
du monde, comme leur mère. 

T^ie était enfin la vénération dont était entouré cet auguste 
sanctuaire, que sa destruction par un incendie, au XIV* siècle, fut 
considérée, d'un bout du monde à l'autre, comme une calamité 
publique. Le 23 juin 1308, à l'heure où les chanoines chantaient les 
premières vêpres de la fête de saint Jean, quelques charbons, que 
des plombiers avaient négligé d'éteindre, mirent le feu à la toiture, 
et l'incendie, favorisé par la sécheresse, dévora, avec une effrayante 
rapidité, le portique, les nefs et la plus grande partie du palais 
patriarchal. Le maitre-autel, la tribune et une partie de la croisée 
• échappèrent au désastre; hors de Téglise, l'oratoire de Saint- 
Laurent, dans lequel étaient déposées les têtes des apétres, et 
l'Escalier Saint dont Jésus-Christ monta et descendit les marches 

TOKE X. — 2« SÉRIB. 10 



188 LA ËASIUQUB DtJ SÀUVEUtl 

au palais ié Pilate , restèrent également debout au milieu des 
eendres. Tout le reste avait disparu. Cette épouvantable catastrophe 
frappa d'une profonde stupeur l'Europe chrétienne. La destruction 
de la première des basiliques parut un signe manifeste du courroux 
divin. A Rome, la population se portait en foule aux églises, et 
Dante rappelait tristement les jours où le Latran s'élevait au-dessus 
de toute chose mortelle : 

Quando Laterano 
Aile cose mortalj ando di sopra. 

Clément V s'était adressé, de sa retraite d'Avignon, à tous les 
princes et les peuples, les suppliant d'aider, par leurs aumônes, 
l'église mère à sortir de ses ruines. Lui-même envoyait des 
architectes habiles et une forte somme d'argent. Hais un nouvel 
incendie éclate en 1360 et la basilique tombe dans un déplorable 
abandon, c Père miséricordieux , écrivait alors Pétrarque à Urbain 
Y, de quel cœur peux-tu dormir mollement sur les rives du Rhône, 
sous les lambris paisibles de tes appartements doréjs, tandis que la 
première de toutes les églises s'écroule, qu'elle est sans toit, livrée 
aux vents et à la tempête ! » Urbain répara la basilique et fit 
construire le baldaquin actuel dont l'arc gothique repose sur 
quatre colonnes qu'entourent des grilles dorées. 

Ce n'était pas, au reste, la première fois que le Latran subissait 
des restaurations plus ou moins complètes. Déjà, en 896, leâ nefs 
s'étaient afffaissées sous le coup d'un tremblement de terre , et il 
fallut deux papes, Sergius II et Sergius III, pour les relever. Mais 
dans toutes ces restaurations, au XIV<> comme au X® siècle, on 
s'étudia, avec un pieux respect, h conserver la forme antique et 
l'aspect général du monument. C'était donc toujours la basilique de 
Constantin avec quelques additions des âges postérieurs, et le 
tribut d'ornementation en mosaïques, statues, peinture^, que 
chaque âge lui avait payé. La description nous en a été conservée 
par l'histoire. 

Celte basilique, dont l'entrée principale était dirigée rers 
rOrient, s'annonçait par un portique en marbre de Paros soutenu 
par six colonnes , dont trois unies et trois cannelées. Au-dessus de 



ou SAINT- JEAN-DE-LATRAIf. 139 

leurs chapiteaux régnait une plate-bande portant l'inscription: 
Dogmate papali, etc. La frise était ornée d'incrustations de marbres 
représentant Texpédition de Titus contre les Juifs, les Donations de 
Constantin à saint Sylvestre^ le Baptême de ce prince, la Décolla- 
tion de saint Jean-Baptiste , saint Sylvestre tuant, d'un signe de 
croix, le dragon de la Roche Tarpéienhe, et la Flagellation de saint 
Jean TEvangéliste. Un pignon aigu terminait la façade ; il portait 
dans sa partie supérieure le buste du Sauveur en mosaïque. 

Le portique, complètement ouvert dans l'origine, fut fermé par 
Jean XII dans sa partie gauche correspondant aux nefs latérales du 
Sud. L'espace , ainsi clos, devint la chapelle Saint-Thomas ou le 
secretarium. C'était là que les papes avaient coutume de se vêtir 
lorsqu'ils officiaient à Saint-Jean. Une ancienne image de la mère 
du Sauveur ornait l'entrée de l'oratoire. Près d'elle on remarquait 
un Christ en croix, ayant à ses côtés la Vierge et saint Jean ; un 
pape était agenouillé à ses pieds. Diverses peintures décoraient 
également l'intérieur du portique; elles représentaient saint Pierre, 
saint Paul, les faits marquants de la vie de saint Sylvestre, et 
quelques martyrs. Une jeune fille était peinte avec une lampe 
allumée comme les vierges sages de l'Evangile. Près d'elle était 
cette inscription : Et lucernw ardentes in manibus vcstris. 

A l'intérieur, l'église était divisée en cinq nefs dont deux seule- 
ment s'ouvraient sur le portique, la grande nef par trois portes et 
la première nef latérale du Nord par une seule. Cette dernière 
devint, à partir du XVP siècle, la Porte-Sainte, porte murée dans 
l'habitude et dont l'ouverture solennelle est l'indice des jours de 
grâce et de rémission du jubilé. 

L'impression, en entrant dans la basilique, était saisissante. Ces 
cinq nefs séparées par quatre rangs de colonnes antiques, les 
peintures qui les ornèrent dès le temps de Constantin, l'or, l'argent, 
les riches étoffes faisaient du monument comme un résumé de tous 
les arts et de tous les trésors offerts en hommage à Dieu. La nef 
principale était supportée par quatre pilastres de granit ou de 
marbre et par trente grandes colonnes dont sept seulement subsis- 
tërent après l'incendie; les autres furent remplacées p^r des 
colonnes de briques. Quarante-deux colonnes moins hautes , de 



140 LA BASILIQUE DU SAUTEUR 

marbre vert de Tibériade, soutenaient les collatéraux. Elles ornent 
aujourd'hui les niches des piliers de la grande nef. 

Les autels adossés aux murs des nefs latérales étaient en petit 
nombre; nous citerons seulement l'autel de Sainte-Marie-du-RepoSy 
del Riposo, près d'une porte qui s'ouvrait sur le grand escalier du 
palais. Il était orné d'une peinture représentant la mère de Dieu 
sur une pauvre couche et entourée des Apôtres. Le pape Théodore 
voulut transporter cette image vénérée dans l'église voisine de 
Saint-Venanze, qu'il venait de construire; mais la peinture se 
rompit et il ne demeura d'entiei^ que la tête et le buste de la Vierge. 
Ces précieux débris furent alors appliqués sur bois et un peintre 
se chargea de recomposer le tableau. Il a été solennellement 
couronné le 15 août 1689, par le chapitre de Saint-Pierre, en 
mémoire des grâces obtenues, devant cette pieuse représentation de 
la Vierge mourante, pour de pauvres agonisants. 

Le chœur du chapitre occupait le haut de la grande nef en avant 
du transept et formait une enceinte carrée de marbre de Paros. A 
ses côtés, mais extérieurement, étaient les chaires ou ambon$ du 
haut desquelles se faisait la lecture de l'Épitre et de l'Évangile. 
Ces ambons étaient ornés d'incrustations variées. On y remarquait 
particulièrement de légères bandelettes de marbre rehaussé d'or. 
La croisée, ou ce que nous appelons le transept, était pavé de 
mosaïque. On y montait par quatre degrés. Au centre était l'autel 
pontifical, tourné vers le peuple suivant Tusage des grandes basi- 
liques romaines, ayant au-dessous de lui la Confession» c'est-à-dire 
l'oratoire des reliques, et au-dessus le dborium ou baldaquin. 
D'abord d'argent, le dborium avait fini par être de marbre. Enfin , 
quatre colonnes antiques de bronze doré, placées primitivement 
par Constantin dans la tribune, s'élevaient à droite et à gauche de 
l'autel, sur la ligne qui le séparait des nefs. Ces colonnes célèbres, 
qui soutiennent aujourd'hui le baldaquin de l'autel du Saint-Sacre- 
ment, avaient été apportées , disait-on, par Titus, du temple de 
^Jérusalem, et étaient un souvenir de son triomphe. Suivant d'autres 
opinions, elles provenaient du temple de Némésis, ou de celui de 
Jupiter, à Athènes, que dépouilla Sylla ; mais le plus grand nombre 
y voyait les colonnes dont parle Virgile, qu'Auguste fit faire avec 



ou 8AINT-JEAN-DE-LATRAN. 141 

le bronze des navires pris à Actium^nat^alî surgentes œre columnas \ 
Leurs chapiteaux portaient des statues d'or ou d'argent et des 
cassolettes dans lesquelles brûlaient des parfums aux grandes 
tètes. 

Quant àTautel, orné avec magnificence par Constantin, dépouillé 
ensuite par les barbàre^^ enrichi de nouveau par la piété des papes 
et des rois, puis menacé par Tincendie qui mit en fusion le taber- 
nacle , il fut sauvé par quelques hommes intrépides au moment où 
les fidèles pleuraient déjà sa perte. Cet autel de bois était, en effet, 
plus précieux que l'or dont il avait été revêtu; c'était, suivant une 
pieuse tradition, l'autel même qui avait servi à saint Pierre. 

Derrière cet autel et en face de la grande nef, s'étendait la tri- 
bune ou abside, de forme semi-circufaire, et que saint Léon le 
Grand entoura d'un portique. Le siège pontifical en occupait le 
fond ; il était élevé sur six gradins, dont l'un, le dernier, offrait les 
images sculptées d'un aspic, d'un lion, d'un dragon et d'un basilic. 
C'était un souvenir des paroles du prophète : Super aspidem et 
basiliscum ambiUabis et conculcabis leonem et draconem. Un autre 
gradin, le quatrième, portail une inscription qui rappelait la pri- 
mauté du siège romain, 

me EST PÂPALIS SEDES ET PONTIFIGALIS 

VT LEX DEMONSTRAT WC QUiE FVIT EDITA QVONDAM.... 

J'ai dit que les parois de la basilique étaient ornées de peintures. 
Du milieu d'elles se détachait, au fond de la tribune, la figure du 
Rédempteur qu'on y voit encore. Une auréole d'or entoure la tête 
dont l'expression est singulièrement grave et majestueuse. Suivant 
une très-ancienne tradition, mentionnée par Jean Diacre, cette 
image serait subitement apparue aux yeux de tous, pendant la 
consécration de la basilique, etiviago Salvatoris infixa parietibus 
primum visibilis omni populo romano apparuit^. Depuis lors elle 
est demeurée intacte à travers toutes les ruines, et l'on peut dire 
comme au temps de Nicolas IV : 



' Georgiq. lll. 

* MabiUon, Ms*. Italie., t. U. p. 560. 



142 LÀ BASILIQUE DU SAUVEUR 

Quœ prima Dei veneranda refaUH 

Visibuz humants fades hœc intégra sistet K 

Nicolas IV l'avait fait enlever afin de pouvoir reconstruire la tri- 
bune, puis il la remit à la place qu'elle avait occupée dans la con- 
cavité de la voûte, et fit d'elle le point culminant d'une vaste et 
imposante composition. 

Cette composition, exécutée en mosaïque , remplit toute la tri- 
bune. Elle est divisée en trois ordres. En bas sont neuf apôtres de 
grandeur naturelle, séparés par des palmiers ou des cyprès, et deux 
moines à genoux , de dimensions beaucoup plus petites que les 
apôtres. L'un tient une équerre, l'autre un marteau. Ce sont les 
deux maîtres de l'œuvre, /acgt(^5 Toriti, peintre ^ et frère Jacques 
de CamerinOy son associé. Les apôtres portent, comme les deux 
mosaïstes, leurs noms à côté d'eux. Au centre, c'est saint Jacques 
le Mineur, que suivent, à droite, saint Thomas, saint Jacques le 
Majeur, saint Simon et saint Jude; à gauche , saint Philippe, saint 
Barthélémy, saint Mathieu et saint Mathias. 

Le second plan est séparé de celui-ci par le Jourdain, sur lequel 
on distingue des barques et des oiseaux. Plusieurs enfants jouent 
sur ses rives. Le Jourdain se développe dans le demi-cercle entier 
de l'abside et sert de base à la composition supérieure; souvenir 
du baptême qui est la base même du salut. Le baptême de Notre- 
Seigneur se trouve en outre représenté au point d'intersection des 
bras d'une croix qui occupe le milieu du tableau. Au-dessus de 
l'instrument de notre rédemption plane une colombe dont le bec 
lance un filet d'eau qui arrose la croix et forme à ses pieds une 
source d'où sortent les quatre grands fleuves de la Bible, Gion, 
Fison, Tigris et Euphrates. Deux cerfs viennent s'y désaltérer 
comme feront un jour les Gentils ; trois agneaux , symbole de la 
pureté et de la candeur, sont penchés sur leurs ondes. Entre les 
divers courants de ces fleuves, on aperçoit une ville que domine un 
phénix du haut d'un palmier. Saint Pierre et saint Paul apparais- 
sent au-dessus des murs, et un ange, armé d'une épée nue, se 
tient à la porte. Qui ne reconnaîtrait TÉglise? 

* lascripUoD de la tribune. 



ou ;SiLlNT-J£AN-DE-LATRAN. 143 

Enfin, près de la croix est Marie, bénissant Nicolas IV; puis vien- 
nent saint Pierre, saint Paul, les deux saints Jean, saint André, 
saint François, dont Nicolas aimait à se dire Tenfant, Francisci 
proies^ et saint Antoine de Pade, de Tordre séraphique. Chaque 
figure a son inscription : Tu es le Christ, fUs du Dieu vivant, lit- 
on près de saint Pierre ; — Nous attendons le Sauveur NoireSei- 
gneur Jésus-Christ, près de saint Paul; ^ Tu es mon maître, 6 
Christ I près de saint André; — et, près de saint Jean, les divines 
paroles qui servent d'introduction à son Évangile : Au commen- 
cernent était le Verbe et le Verbe ékdt Dieu. Nicolas IV a , lui aussi, 
sa légende; elle est ainsi conçue : Nicolaus, p^ p. IIU, Sanctœ Dei 
genilricis servus. On remarque ici, comme dans le premier tableau, 
une gradation marquée entre les figures : saint François, saint An- 
toine et le pape Nicolas sont beaucoup plus petits que les apôtres, 
et les apôtres plus petits que la Vierge. 

Quant au troisième ordre, il est rempli par Timage du Rédemp- 
teur qui ^e détache d'un fond d'asur parsemé de nuages. Huit 
chérubins sont prosternés à ses côtés, et le tableau se termine par 
on séraphin à six ailes. 

La basilique du Sauveur possédait un certain nombre de céno- 
taphes, celui de Sylvestre II, entre autres, et l'urne sépulcrale de 
sainte Hélène. L'urne de sainte Hélène avait été apportée vide de 
la voie Labicane, par ordre d'Anastase IV, qui voulait en faire 
l'ornement de son tombeau. Elle fut d'abord placée près de la 
Porté-Sainte, puis., au XVII^ siècle, sous le portique de saint 
Léon ; elle est aujourd'hui au musée du Vatican. 

Les historiens citent pour son élégance la loge des Bénédic- 
tions, construite au Latran par Boniface VIII, à l'occasion du Ju- 
bilé. Cette loge dépendait non pas de la basilique, mais du palais , 
et s'élevait à l'extrémité de la salle du concile, c'est-4-dire à 
gauche et à peu de distance de l'emplacement 'qu'occupe ^our- 
d'hui l'obélisque. Elle formait saillie sur la place et était ornée 
de colonnes corinthiennes. Des marbres de couleurs variées en 
revêtaient extérieurement les parois, et de vastes fresques repré- 
sentaient à l'intérieur le baptême de Constantin, la construction 
du Latian et la proclamation de l'année sainte; ces peintures 



m LÀ BASILIQUE DU SAUVEUR 

étaient Toeuvre de Giotto. On voit encore l'une d'elles dans la 
basilique. Boniface est devant une loge, entre deux cardinaux/ 
et publie le Jubilé. C'est bien le style du grand peintre du XIV* 
siècle. 

La description de l'ancienne basilique du Latran serait enfin 
incomplète, si nous ne parlions du trésor de reliques qu'elle 
possédait. Nous avons dit que le mattre-autel était l'autel même 
de saint Pierre , et, nous ajouterons, l'autel qui servit à ses suc* 
cesseurs dans les Catacombes. Quelques planches , sans autre or- 
nement qu'une croix^ voilà tout ! Le pape a seul le droit d'y offrir 
la sainte victime. Au-dessous de l'autel, dans la Confession, avait 
été placée, par saint Grégoire le Grand, la tunique de saint Jean 
l'Évangéliste. Au-dessus, dans le ciborium ou baldaquin, sont ren- 
fermées, depuis Urbain V, les têtes des apôtres saint Pierre et 
saint Paul. Avant l'incendie de 1308, ces deux chefs \énétés se 
trouvaient dans la chapelle Saint-Laurent, qui occupait l'extrémité 
Est du palais patriarchal, et aurait dû à ses nombreuses reliques 
le nom de Sancia Sanctorum, Une chapelle portant aujourd'hui le 
même nom, offre, sous une enveloppe moderne, un débris de 
cette partie du palais. Ce fut à peu près la seule que respectèrent 
les flammes. Pendant le séjour qu'Urbain V fit à Rome, en i367, 
il fit l'inventaire des reliques contenues dans la chapelle et y re- 
trouva les tètes des apôtres; chacune d'elles était dans une cassette 
d'argent sur laquelle le nom de l'apôtre était inscrit. Urbain ren- 
ferma ces restes précieux dans des bustes d'argent à tètes dorées, 
ornées d'émaux et de pierreries. Charles V, roi de France, ajouta 
à ces richesses deux grands lis d'or avec pierres de couleur et 
diamants. Ces lis furent placés sur la poitrine de chaque buste. 
Jeanne, reine de Navarre, fit don, à son tour, d'une croix d'or en- 
tourée de grosses perles , et Jeanne, reine de Sicile, d'une cou- 
ronne enrichie de pierreries. On portait à 30,000 florins la valeur 
de ces magnifiques reliquaires. Saint Pierre était représenté en 
grand costume pontifical, la tiare sur la tète, bénissant d'une 
main, tenant les clefs de l'autre. Saint Paul avait une épée et un 
livre. Ces bustes étaient l'œuvre de Jean Barloli, orfèvre de Sienne. 
La table sur laquelle le Sauveur fit la Cène figurait également et 



ou SAINT-JEAN-DE-LATRAN. 145 

figure encore parmi les plus insignes reliques du Latran. Cette 
table rectangulaire, d'environ trois mètres sur deux, avait été cou- 
verte de lames d'argent par les souverains pontifes. 

Jean Diacre cite encore le linge avec lequel Jésus-Christ essuya 
les pieds de ses disciples, le manteau d'écarlate qui fut jeté sur ses 
épaules dans le prétoire , et des reliquaires d*or et d'argent conte- 
nant des reliques de tous les apôtres. ' 

Les dépouilles du temple de Jérusalem apportées par Titus à 
Rome, Tarche d'alliance, le chandelier à sept branches, la table 
et les pains de proposition, l'encensoir d'or, une urne pleine de 
manne, la verge d'Âaron, celle avec laquelle Moïse frappa le rocher, 
les tables du Testament figurèrent également, pendant de longs 
siècles, au nombre des richesses de la basilique ^ 

L'inscription en mosaïque placée dans la tribune, au temps de 
Nicolas lY, mentionne en outre deux ampoules contenant du sang 
et de l'eau sortis du côté du Sauveur, une portion de la chaîne de 
saint Jean l'Évangéliste et les ciseaux avec lesquels il fut tondu ; ^ 
elle cite le corps de sainte Madeleine, la tète de Zacharie, celle de 
«aint Pancrace, une épaule de saint Laurent, etc. 

N'oublions pas enfin qu'en l'année 886, le pape Etienne V ayant 
découvert la catacombe de saint Chrysanle et sainte Darie, sur 
la voie Salaria, fit solennellement transporter au Latran les 
ossements de toute la légion de martyrs qui avaient été étoufiés 
dans cette catacombe. 

Tel était le trésor du Latran. Dans d'autres capitales vous trou- 
verez entourés d'honneurs la perruque de Frédéric II, le mouchoir 
de Rousseau, le cœur de Voltaire. C'est surtout après avoir vu ce 
genre de reliques qu'on se sent pénétré de plus de respect et d'é- 
motion en présence des reliques de Rome. 

Eugène de la Gournerie. 

' BeaocoQp de ces reliques ont disparu; les nnes ont été pillées; les antres n'ont 
pas été considérées comme snfQsamment authentiques par les souverains pontifes. 
En parlant du cloître, nous n'oublierons pas celles qui y ont été réunies, après 
avoir été longtemps eiposées dans la basilique. Elles ont été reléguées là comme 
n*offirant pas une certitude assez complète, quoiqu'ayant pour elles d'anciennes 
traditions. 



POÉSIE. 



CANTIQUE POUR U SAINT-JEAN. 



En annonçant^ le mois passé, à M. Victor de Laprade Tarticle que 
nous allions publier sur ses deux derniers ouvrages, nous osions lui ex- 
primer le désir de le voir suivre l'exemple de MM. de Montalembert , 
Nettement, de Falloux, etc., qui ont accepté avec tant de bienveillance 
de prêter à notre oeuvre leur précieux concours. Notre appel fut aussitôt 
entendu , et le poète nous répondit : c Ce m*e$t un grand {Saisir d'entrer 
en rapports plus directs avec la Revue , et je me tiendrai pour très-ho- 
noré d'y collaborer avec ces illustres amis que vous me citez , et tous les 
écrivains catholiques et indépendants que vous avez groupés autour de 
TOUS. — En attendant quelque page meilleure et plus considérable, vou- 
driez-vous accorder l'hospitalité à cette Muette? Un vénérable prêtre, 
dont la paroisse très-religieuse a conservé l'usage des feux de la Saint^ 
Jean, m'avait demandé un cantique pour cette cérémonie , qui se fait 
chez lui avec beaucoup de pompe chrétienne. Je lui ai envoyé ces cou- 
plets... Je n'oserais pas vous les adresser, si j'avais autre chose en por- 
tefeuille... et je veux cependant vous donner une preuve immédiate de 
mon empressement à devenir votre collaborateur. > 

Cet empressement, — qui réjouira nos lecteurs autant qu'il nous a ré- 
joms nous-mêmes, — on le comprendra en lisant les lignes suivantes , que 
M. de Laprade nous écrivait quelques jours plus tard : — « J'ai été l'ami 
de Brizeux, et je conserve pieusement le culte de ce cher et grand poète, 
une des gloires de votre admirable Bretagne, la terre de la foi, de la 
poésie et de la liberté. Il n'y a pas un pays en France qui me soit aussi 
cher que celui-là; il a produit tout ce qu'il y a de plus grand : 

Apôtres , bardes el soldats : 
Chateaubriand, Lamoriciére. 

» On ne se souvient peut-être pas assez , mais l'avenir répétera mille 



CAimOCB POUR LA SAINT-lEAH. 147 

fois que Chateaubriand est le vrai père, le vrai maître de toute la litté- 
rature du XIXo siècle, i 

Nous ne le cachons pas , notre joie est profonde de voir entrer dans 
nos rangs c Thomme de cœur et d'honneur dont la rie tout entière est 
un exemple , > comme Ta si bien dit M. Edmond Biré , — l'éminent écri- 
Tain pour qui ces belles paroles de Fénelon semblent avoir été spécia- 
lement écrites : c Autant on doit mépriser les mauvais poètes, autant 
doitron admirer et chérir un grand poète qui ne fait point de la poé- 
sie un jeu d*esprit pour s'attirer une vaine gloire , mais qui s'emploie 
à transporter les hommes en iaveur de la sagesse, de la vertu et de la 
religion. * 

E. G. 



CANTIQUE 

POUR LA SAINT-JEAN. 



Célébrons par des feux de joie 
Et par des chants venus du cœur 
La saison que Dieu nous envoie 
Avec- saint Jean le Précurseur. 

Jean est au-dessus des prophètes, 
Nul homme à Jean ne fut pareil ; 
Sa fête est belle entre les fêtes , 
C'est le jour du plus long soleil. 

C'est un jour de sainte allégresse ; 
Le bon Dieu, qui nous rend l'été , 



4M CANTIQUE POUR LA SAINT-iEAff. 

Mous a bénis dans la tristesse , 
Mous bénira dans la gatté. 

Jésus s'est couronné d*épines, 
A versé son sang et ses pleurs ; 
Hais combien ses larmes divines 
Sur la terre ont semé de fleurs f 

Voyez quelle aimable parure 
Il donne aux prés, il donne aux bois t 
Chrétiens, aux chants de la nature 
Mêlons nos cœurs, mêlons nos voix. 

Chantons, dans nos vives louanges , 
Le Saint aux austères discours 
Que Dieu mit à côté des anges, 
Qu'il a fait patron des beaux jours. 

Uami des bois et des montagnes, 
Des blés dorés et des prés verts, 
Le Saint du pauvre et des campagnes, 
C'est Jean qui vécut aux déserts. 

Pour y recevoir le baptême 

De sa pieuse et rude main , 

Le doux Sauveur, Jésus lui-même, 

Du désert a pris le chemin. 

Et Jean, debout sur le rivage 
Où du Très-Haut l'éclair a lui, 



CANTIQUE tH)UR LA SAINT-iEA!f. i49 

Le premier rendit témoignage 
Au Christ à genoux devant lui. 

Il fut le cri de la justice 
Qui précéda la charité; 
Chez un tyran par son supplice 
Il annonça la liberté. 

Nous, chrétiens, à sa ressemblance, 
Prenons, pour lutter chaque jour, 
Nos forces dans la pénitence. 
Et nos lumières dans l'amour. 

Hais il est des heures joyeuses. 
S'il est dos moments de combats; 
Dieu permet aux lèvres pieuses 
De sourire, dès ici-bas. 

Il veut que notre âme altérée 
A son eau mêle un peu de miel , 
Et, par lui, la terre est parée 
Comme un premier degré du ciel. 

Célébrons par des feux de joie 
Et par des chants venus du cœur 
La saison que Dieu nous envoie 
Avec saint Jean le Précurseur. 

Victor de Laprade, 

de TAcadémie Cran^M. 



ESQUISSES HISTONQUCS. 

LES DUCS DE BRETAGNE 

DE LA MAISON DE MONTFORT 

(1364-1488.)* 



Les successeurs de Jean IV n'héritèrent pas, grâce à Dieu, de 
son anglomanie. La politique extérieure de son fils Jean V consista 
dans une suite d'hésitations ou plutôt de tergiversations qu'on lui 
a souvent reprochées : tout son règne se passa à louvoyer entre 
l'Angleterre et la France, les Armagnacs et les Bourguignons, 
allant sans cesse d'un côté à l'autre, pour revenir l'instant d'après 
à celui qu'il avait quitté. Sous cette versatilité apparente il ne serait 
|)as di£Bcile de découvrir un habile calcul , un système politique 
très-arrêté. Dans ces effroyables luttes la Bretagne n'avait aucun 
intérêt. Le devoir de son prince était donc de l'en tenir à l'écart, 
de tout faire pour l'abriter contre cet orage, pour lui procurer la 
paix , le repos , la prospérité. Et c'est à quoi réussit Jean Y. 

A l'intérieur, son long règne (1399-^1442) continua celui de son 
père par ses bons comme par ses mauvais côtés. Et d'abord par les 

* Voir la livraison de Juillet, pp. 5-18. 



LES DUCS DE fiRETAGNE DE LA MAISON DE MONTFORT. 151 

mauvais : il se remit de plus belle à persécuter Clisson et les Pen- 
ftièvre; au vieux connétable agonisant, la veille même de sa mort, 
— en lui mettant, on peut le dire, Tépée sur la gorge , — il extor- 
qua , à l'exemple de son père, une somme de 100,000 francs, sous 
prétexte d'une absurde accusation de sorcellerie (1407). Sous je 
ne sais quel autre prétexte, deux ans après, il envoya ses sergents 
insulter la comtesse de Penthièvre, fille de Clisson, et trois ou 
quatre de ces estafiers ayant été maltraités dans cette expédition , 
il décréta la comtesse du crime de félonie, prit ses places, confisqua 
son héritage (1409). Ensuite, il est vrai, il s'amenda, lui rendit ses 
fiefe et voulut se réconcilier (1410-1411). Mais il avait semé l'injure, 
il récolta la baine. Les fils de Marguerite de Clisson , venus en âge 
d'homme, prétendirent venger leur mère et pour cela, malheureu- 
sement, ne trouvèrent rien de mieux qu'une contrefaçon assez 
médiocre de la trahison commise, trente-trois ans plus tôt, au châ- 
teau de l'Hermine, par le duc Jean IV contre leur aïeul le 
connétable. 

En 1420, le 12 février, avec des douceurs et des caresses, ils 
attirèrent, eux aussi, le duc Jean V à un guet-apens, se saisirent 
de sa personne, l'emprisonnèrent dans leur donjon de Châleau- 
ceaux, rt de là le traînèrent successivement de forteresse en forte- 
resse. Aussitôt la guerre civile se ralluma en Bretagne. Heureuse- 
ment, elle ne dura que cinq mois. Grâce à l'énergie de la duchesse 
Jeanne de France, femme de Jean V, tous les barons se groupèrent 
immédiatement sous l'étendard ducal, enlevèrent l'un après l'autre 
les villes et les châteaux des Penthièvre, puis vinrent assiéger dans 
Châteauceaux Marguerite de Clisson qui, serrée de près, n'obtint 
de capitulation qu'en rendant la liberté au duc, ce qu'elle se résigna 
à faire le 5 juillet. Cités devant les États de Bretagne, les Penthièvre 
furent jugés par contumace et condamnés comme félons à perdre 
tout à la fois leurs têtes et leurs biens. Seule, la dernière partie de 
la sentence reçut son exécution. L'immense héritage des Clisson- 
Penthièvre fut confisqué, dépecé et distribué pièce à pièce à ceux 
des seigneurs bretons qui s'étaient le plus signalés dans la circons- 
tance par leur zèle et leur'fidélité (1420-1481). 



152 LES DUCS DE BRETAGNE 

Le parti de la maison de Biois ne se releva pas de ce coup ; 
réduit à une entière impuissance , on put même le croire tout à fiait 
mort; mais, en mourant ainsi de mort violente au lieu de s'éteindre 
pacifiquement, il légua à la Bretagne un germe de dissolution qui 
devait éclater plus tard. 

Le beau côté du règne de Jean V, c'est son administration. En 
octobre 1420, quelques mois seulement après l'attentat de Châ« 
teauceaux, il promulgua dans l'assemblée des États une mémorable 
ordonnance ou constitution, délibérée avec les trois Ordres, ayant 
pour but de réprimer une foule d'abus introduits principalement 
dans les matières de finance et de justice , au détriment des admi- 
nistrés, surtout du menu peuple. Les premières lignes de cette 
ordonnance sont remarquables et montrent comment Jean V, lui 
aussi, entendait son devoir de prince : « Pour ce que, — y est-il 

dit, — plusieurs oppriment et deprèdent (pillent) notre peuple, 

iontnoussommesprotecteur et défenseur, nous, désirant à ce pourvoir 
et faire ce que Dieu nous a commis, à savoir justice, voulons et or- 
donnons, etc. » Alors il passe en revue toutes ces sangsues mal- 
fiaisanles , les saisit l'une après l'autre, et par une étreinte habile 
leur arrache leurs suçoirs et leur venin. D'abord ce sont les ser- 
gents ou recors, qui joignant à leurs fonctions d'huissiers le recou- 
vrement des frais et des amendes judiciaires, la cueillette des 
rentes censives dues au duc et aux seigneurs, abusent de leur 
ministère pour lever sans aucun droit sur le public , à leur propre 
bénéfice, des impôts fort onéreux ; puis viennent les seigneurs jus- 
ticiers, qui multiplient outre mesure les audiences de leur juridic- 
tion pour accroître d'autant à leur profit les frais de justice ; puis 
les ofliciers militaires du duc, les capitaines de villes et châteaux, 
qui usurpent brutalement, mais lucrativement, les fonctions judi- 
ciaires; puis enfin les magistrats eux-mêmes, spécialement les 
procureurs du duc , chargés de ce qu'on appelle' aujourd'hui le 
ministère public, et qui se laissent acheter par une partie pour 
accabler l'autre. Ensuite le duc s'efforce d'abréger la longue attente 
des plaideurs et d'empêcher les procès de devenir, comme il le 
dit, immortels; — il réprime l'exagération des droits de guet et de 



DE LA MAISON DE MONTFORT. 153 

garde, levés sur les habitants pour la défense des places fortes; — 
il s'oppose résolument à la multiplication des cabarets et soumet 
ces nids de désordre à une sévère surveillance; etc., etc. C'est un 
véritable édit de réformation (D. Morice, Preuves, II, 1053-1059). 

Cinq ans après , nouvelle ordonnance , délibérée , promulguée 
aux États de Vannes (en février 1425), pour régler, comme pn 
disait, la policé du commerce. Hais — autant l'avouer tout de suite 
— le principe de la liberté illimitée du commerce et de l'industrie, 
aujourd'hui si en faveur, ne figure pas même en germe dans cette 
police. Le XY* siècle ignorait cette théorie, et Ton eût d'ailleurs 
malaisément fait entendre aux esprits grossiers de ce temps qu'il 
pouvait être beau, en certain cas, de sacrifier à l'honneur d'une 
doctrine économique l'intérêt d'une nation. Procurer à la Bretagne 
le bienfait de l'abondance, en y retenant par tous les moyens pos- 
sibles les denrées, les matières et les objets nécessaires à sa con- 
sommation et ne laissant exporter que le superflu ; assurer la pro- 
bité de l'industrie et la bonne qualité de ses produits, tout en 
s'efforçant de réduire l'exagération des prix, — telle est la double 
pensée qui inspire tous les articles de l'ordonnance de Jean V. 
Pensée terre à terre, peut-être, qui ne procède que du bon sens, 
à laquelle pourtant, dans cet édit même, on doit une disposition , 
que notre siècle applaudira, tendant à introduire en Bretagne l'uni- 
formité des poids et mesures (D. Morice, Ibid., 1152-1157). Rétro- 
grade ou non, au reste, cette législation fut reçue avec la plus 
grande faveur, et contribua puissamment à la prospérité du pays : 
réponse plus que suflisante à toutes les critiques. 

La même pensée qui avait dicté au duc cette conslitution le porta 
aussi à conclure, en faveur de ses sujets, de nombreux traités de 
commerce : d'abord, deux très-élendus , très-considérables, très- 
curieux par la teneur et la sagesse de leur clauses, le premier en 
1411 avec l'Angleterre; le second avec l'Espagne, en 1430 et 1435; 
puis trois conventions particulières avec la ville de Bayonne (en 
1407, 1419 et 1422); deux traités avec la Hanse teutonique (1433, 
1442) ; un autre (en 1440) avec les États de Hollande, de Zélande 
et de Frise, etc. Le traité avec l'Espagne est celui de tous qui eut 

TOME X. — 2* SÉRIE. 11 



154 LES DUCS DE BRETAGNE 

le plus d'influence sur le développement du commerce breton. 
(Presque toutes ces pièces sont inédites.) — Jean V fit aussi de son 
mieux pour attirer en Bretagne les industrieuses populations de la 
Normandie y chassées de leur sol par les désastres de la lutte anglo- 
française, alors dans toute sa fureur : en une seule année (1422) 
il distribua jusqu'à trois cents lettres de naturalisation à autant de 
familles normandes, réfugiées à Vitré et à Fougères, à Rennes, à 
Nantes, à Dinan; treize ans plus tard (1435), on le voit encore les 
protéger contre les vexations du capitaine de Dol (D. Morice, His- 
toire y I, 488; Preuves, II, 1288-92). Bien plus, ceux de ces 
étrangers qui réussissaient le mieux à enrichir leur nouvelle patrie, 
Jean V les anoblissait, tout en les autorisant et les encourageant 
même à continuer le commerce (1437, 1441, Ch. des Comptes de 
Nantes). En 1437, il donna de même la noblesse héréditaire à 
RaouletLe Charpentier, « très-artificieux et expert ouvrier méca- 
nique en rart et science de charpenterie. > (Ibid.) On voit qu'il 
récompensait le mérite, sans acception de classe, partout où il 
le rencontrait. 

C'est à lui que Nantes et Rennes durent le bienfait d'une véri- 
table organisation municipale ; organisation d'ailleurs fort simple 
et cependant complète, puisqu'elle contenait les éléments essen- 
tiels de toute administration locale : lo un conseil de ville perma- 
nent, 2o des magistrats choisis directement par ce conseil, avec 
mission exclusive de représenter en tout temps , en toute affaire où 
ses intérêts étaient mêlés, la communauté des habitants. Le con- 
seil , nommé plus ordinairement assemblée des bourgeois^ ne sor- 
tait point de l'élection , mais se composait de tous les^ habitants 
notables , en nombre indéfini : le cercle des notables était fort 
large. — Quant aux magistrats municipaux, c'étaient le procureur 
des bourgeois, le miseur, le contrôleur, tous trois élus par rassem- 
blée des bourgeois. Le miseur faisait les recettes et les mises ou 
dépenses de la ville , tâche où il était assisté et en même temps 
surveillé par le contrôleur. Le procureur des bourgeois répondait, 
sous quelques réserves , au maire de nos jours. Il était en toute 
circonstance le représentant officiel de la communauté des habi- 



DE LA MAISON DE MONTFORT. 155 

tantSy chargé de faire exécuter, avec l'aide du miseur , les décisions 
ou, comme on disait alors, les ordonnances de rassemblée des 
bourgeois. Il convoquait cette assemblée, y proposait les objets à 
discuter, mais ne la présidait pas. Cet honneur appartenait au sei- 
gneur de la ville ou au plus élevé de ses officiers présents à la 
séance, d'abord aux officiers militaires (le capitaine-gouverneur et 
son lieutenant), et ensuite, en leur absence, aux officiers de jus- 
tice (sénéchal , alloué, procureur d'office). Quand l'assemblée des 
bourgeois se trouvait trop nombreuse pour pouvoir être réunie 
fréquemment, elle était autorisée (comme Nantes le fut en 1420) à 
déléguer ses pouvoirs, en tout ou en partie , à uq conseil de dix ou 
douze membres , élu par elle dans son sein. Les villes les plus im- 
portantes — Rennes, par exemple, — avaient deux miseurs. Ail- 
leurs, au contraire, les deux charges de miseur et de procureur 
des bourgeois étaient réuuies dans la même main. Toute collection 
d'habitants organisée comme on vient de le dire formait, selon le 
langage du temps, une communauté de ville : c'est le nom de la 
municipalité bretonne. La communauté de ville de Nantes fut 
constituée par deux ordonnances du duc Jean V , de 1410 et 1420 ; 
celle de Rennes en 1431 : jusque-là cette dernière n'avait pas eu 
de procureur des bourgeois. — Bientôt, principalement sous les 
règnes de François II et de la duchesse Anne (1458-1514), cette 
organisation municipale s'établit de proche en proche dans presque 
toutes les villes de Bretagne. 

Jean V, qui avait déterminé ce mouvement en émancipant les 
deux cités principales de son duché , prit encore l'initiative d'une 
autre institution populaire fort importante , je veux dire l'armement 
du tiers-état. Là où il y eut des communautés de ville , il y eut des 
milices urbaines , mais uniquement appliquées à la garde des villes. 
Jean Y fit plus : par une ordonnance du 20 mars 1425 (D. Horice, 
Pr.^ 11,1166), il appela à la défense du pays les habitants des cam- 
pagnes; chaque paroisse devait fournir, équiper et armera ses 
frais un contingent fixé à trois ou quatre hommes pour les petites 
paroisses, cinq ou six pour les moyennes, et au-dessus à propor- 
tion pour les plus considérables* Au corps de paroisse appartenait 



156 LES DUCS DE BRETAGNE 

le chofx de ces miliciens , appelés pour cette raison les élus des 
paroisses; et Télite de ces élus, formée de gens de trait, est sou- 
vent désignée dans notre histoire sous le nom de firancs-archers; 
les autres étaient armés de haches et de pique. Cette milice, en 
temps de paix, restait dans ses foyers , et elle y rentrait après la 
guerre, car la Bretagne sous ses ducs ne connut jamais le fléau des 
armées permanentes. L'ordonnance de 1425 donna au duché une 
infanterie solide et dévouée , qu'on ne pouvait demander à la no- 
blesse et qui n'était guère jusque-là formée que de mercenaires. 

Enfin (car il faut finir) Jean V enrichit le domaine ducal d'un fief 
superbe, la baronnie de Fougères, achetée du comte d'Alençon, 
en 4428, au prix de 120,000 écus. Les Etats votèrent pour cet objet 
un fouage spécial ; mais le duc , trouvant cet impôt trop lourd pour 
son peuple, préféra demander cette somme à l'emprunt, et insti- 
tua en même temps une haute comnAission chargée de faire dans 
l'administration le plus d'économies possible, d'y réformer avec 
soin tous les abus , afin de pouvoir peu à peu rembourser cet em- 
prunt sans^ grever les contribuables (D. Morice, Ibid.^ 1217-1220). 

C'est ce trait , joint à beaucoup d'aulres du même genre, qui fit 
donner à ce duc par son peuple le nom de Jean le Bon; mais on 
s'explique moins pourquoi certains historiens modernes semblent 
tenir à le classer parmi les princes médiocres. Jean V n'était pas un 
paladin : pendant sa prison chez les Penthiëvre , sous le coup des 
menaces de mort qu'on lui prodiguait, il fut même, j'en conviens, 
piteusement couard. Mais est-on fondé pour cela à lui contester l'in- 
telligence administrative et l'habileté politique qui éclatent dans 
tout son règne? Il s'intéressait aux lettres, aux arts, aux choses de 
l'esprit : c'est lui qui eut le premier l'idée , dès 1414, de fonder 
une Université à Nantes, et si ce projet n'aboutit passons son 
règne , la faute n'en est pas à lui ; il fit construire de beaux monu- 
ments qu^on admire encore , entre autres la délicieuse chapelle du 
Folgoêt; il posa la première pierre du splendide portail de la 
cathédrale de Nantes (1434); il paya sur sa cassette (en 1430) la 
plus ancienne représentation dramatique donnée en Bretagne*, etc. 

' Le texte qui constate ce fait est pea conna; il existe dans on compte d'Aofroi 



DE LA MAISON DE MOMTFORT. 157 

Tout cela n'indique pas un imbécile. Ses contemporains voyaient en 
lui y au contraire, un prince de sagesse (Poésies de Meschinot) , et je 
crois qu'ils avaient raison. Il fit des fautes comme un autre, assu- 
rément, mais ce qu'on ne lui ôtera point, c'est qu'il aimft sincère- 
ment la paix , la justice et son peuple. Cela suffit à son éloge. 

Sun fils aîné et son successeur, François I«r, qui ne régna que 
huit ans (1442-1450) , fut d'un autre genre. Laissant de côté l'ad- 
ministration où il ne s'entendait point, il donna beaucoup dans le 
militaire : t En armes mit corps et entention (entendement), » 
nous dit de lui Meschinot, écho fidèle de l'opinion publique des 
Bretons sur leurs princes du XV» siècle. Il satisfit brillamment son 
goût en reprenant Fougères sur les Anglais qui l'avaient eue par 
surprise, et en leur enlevant par représailles Avranches, Coutances 
et le Cotentin (1449-1450); Ainsi la dynastie de Montfort rompait 
les der;iières mailles de cette alliance anglaise , où son fondateur 
Jean IV l'avait fourvoyée. Malheureusement ce pauvre duc François 
avait peu de sens ; il se laissa dominer, accaparer par un misérable, 
Arthur de Montauban , au point de commettre un de ces crimes 
qui épouvantent l'histoire. Sur les venimeuses insinuations, les 
exagérations, les mensonges du favori, le duc emprisonna, tortura 
pendant quatre ans (14i6-1450) son jeune frère Gilles de Bretagne, 
et enfin le fît mettre à mort (25 avril 1450). Nous ne retracerons 
pas ici cette tragédie si connue, dont les poètes, les romanciers 
ont fort abusé. François I^r expira lui-même trois mois après (17 
ou 19 juillet 1450). 

Comme il ne laissait que deux filles, son frère Pierre de Bre- 
tagne, second fils de Jean Y, lui succéda sous le nom de Pierre II. 
Celui-ci reprit immédiatement les belles et sages traditions de son 
père ; son règne, qui ne dura que sept ans (1450-1457) et dont la 
plupart des historiens parlent à peine , est un de ceux qui ont 
donné le plus de bien-être moral et matériel aux Bretons. Sous ce 



Gaioot, trésorier-général de Bretagne, qui déclare Hvoir payé diverses sommes « h 
plusieurs compagnons et joueurs de la ville de Rennes, pour avoir joué devant le 
duc le mystère de la Passion et Résurrection de Nostre-Seigneur, par mandement du 
27 ioùtl430. . (D. Morice, Preuves. U, 1232.) 



i58 I^ES DUCS DE BRETAGNE 

règne, d'abord, pas l'ombre d'une guerre. Puis, sur le Irône, près 
du duc, une femme exquise, là duchesse Françoise d'Amboise, 
type achevé de grâce, de beauté et de vertu , possédant uniquement 
le cœur de son mari et usant de cette influence comme on le vit 
dès le début de ce nouveau rëgnOp En effet, « le duc Pierre II , 
» ayant convoqué le Parlement général de son duché en sa ville de 

> Vannes l'an 1451, se voyant court de finances, épuisées es guerres 

> que le feu duc François, son frère, avoitfait auxAngloisen 
Y Normandie, il fut conseillé par certains affamés du ^ng du 
j» peuple d'imposer de nouveaux subsides sur ses sujets. L'édit 
jf étoit déjà minuté et ne restoit plus que le sceau , sans que la 

> duchesse en sût rien. Mais aussitôt qu'elle en fut avertie, elle 
» alla au-devant de son époux, lorsque les prélats, princes, ba- 

> rons et seigneurs le reconduispient de la séance du Parlement 
» en son palais, et l'ayant tiré à part lui remontra en toute humi- 

> lilé la grande faute qu'il alloit commettre, lui faisant voir claire- 
» ment que l'intention de cmx qui lui avaient donné ce conseil 
» n'était pas de remplir ses coffres ^ mais bien de s'emplumer aux 
» dépens du pauvre peuple, duquel raffection vers le prince vaut 
» mieux que tous les trésors du monde, et assure mieux Vétat d'une 
» monarchie que les richesses mal acquises. Bref, elle dissuada si 
j» bien son mari qu'il révoqua cet édit et défendit à son chancelier 
» de l'admettre au sceau. > (Albert Le Grand , Vie des Saints de 
Bretagne, 3« édit. , p. 414.) 

Pierre II fut un prince essentiellement administrateur et peut- 
être le plus parlementaire de nos ducs , car en sept ans il fit tenir 
au moins six fois son Parlement général, c'est-à-dire l'assemblée 
des Etals. Les plus célèbres de ces sessions sont celles de 1451 et 
de 1455, où le duc promulgua deux beaux édits ou constitutions, 
destinés à assurer, garantir et développer les réformes de Jean V. 
Pierre II s'y occupe en outre d'épurer, d'améliorer le personnel des 
suppôts de justice, notaires, avocats et juges ; il leur impose des 
examens sérieux et une sévère surveillance. Il établit aussi en Bre- 
tagne l'unité des mesures linéaires, spécialement celle de la lieue , 
fixée désormais pour tout le duché à 2,880 pas géométriques de 5 



DE LA MAISON DE MONTFORT. 159 

pieds OQ à 2,400 toises. Il fonda , expressément pour les pauvres, 
l'institution de V assistance judiciaire et en fit une des fonctions du 
ministère public (D. Morice, Pr., II, 1587 et 1588; voir aussi 
même vol., 1582-91 , 1649-51 , 1699-1702). — En 1451 , d'accord 
avec le Saint-Siège, , il abolit en Bretagne les asiles ecclésiastiques 
ou minihis, qui, après avoir longtemps protégé la faiblesse et Tin- 
nocence contre la force brute, ne faisaient plus guère maintenant, 
par suite du progrès social, qu'entraver les répressions nécessaires 
de la justice (Ibid.y 1595 et 1631). 

Il s'inquiéta constamment des progrès de l'industrie et du com- 
merce. Il noua de nouvelles relations de ce genre avec le Portugal 
(1452), renouvela les traités anciens avec la Hanse d'Allemagne et 
l'Espagne (1450 et 1452). — Il fit de Vannes (en 1451) une ville 
franche, exempte de tous impôts et subsides, pour tous ouvriers 
> en draps, teintures, bonneteries, tissus, broderies, baudroieries, 
» rubans et jarretières , merceries et plusieurs autres mestiers, » 
qui, chassés de Guienne et de Normandie par la guerre, y vien- 
draient chercher un refuge {Ibid.^ 1601). — Il protégea , développa 
les corps de métiers, augmenta leurs privilèges, réforma leurs sta- 
tuts et y souffla fortement l'esprit de charité ; ainsi dans ceux qu'il 
donna en 1450 aux boulangers de Rennes, le premier article oblige 
chacun des confrères à faire cuire, dans chaque fournée, t un 
» tourteau raisonnable qui sera appelé le tourteau de Dieu, et 
» sera donné aux pauvres des hôpitaux ou aux mesnagiers (pauvres) 
» de ladite frairie. • (Ogée , nouvelle édition, t. II, p. 534.) 

Le tourteau de Dieu, l'assistance judiciaire, le fouage révoqué à 
la prière de la Bienheureuse Françoise d'Amboise (car l'Eglise lui 
donne aujourd'hui ce litre), nous révèlent clairement l'esprit intime, 
l'inspiration permanente du règne de Pierre II : prince pieux, 
éclairé^ uniquement attaché aux intérêts de la justice et au bien de 
son peuple, prince vraiment chrétien et libéral. — Ainsi le ju- 
geaient eux-mêmes ses contemporains ; Meschinot dit de lui : 

A ses peuples franchise concéda. 
Et les nourrir très-chèrement voulut. 



160 LBS DUCS DE BRETAGNE DE LA MAISON DE MONTFORT. 

Et une épitaphe latine (inédite) ajoute : € Tant que ce duc répa, 
il leva peu de fouages, il épargna ses si^yets , servit Dieu et fit lar- 
gesse aux pauvres. » 

Quamdiu regnavU, fumagiapavea levavit, 
Parcens subjectiê, dévolus, largm egenis. 

Pour être juste envers ce règne, l'histoire n'a qu'à ratifier ce 
jugement. 

Pierre II mourut sans enfants le 22 septembre 1457 ; la couronne 
revint alors à son oncle, second fils de Jean IV, déjà célèbre dans 
la charge de connétable de France sous le titre de comte de Riche- 
mont, et qui prit, en devenant duc, le nom d'Arthur III. Ce grand 
homme venait de déliverla France du joug anglais, il avait soixante- 
quatre ans ; il ne fit malheureusement que passer sur le trône ducal 
et mourut au bout de quinze mois (26 décembre 1458), sans avoir 
eu le temps de marquer son règne par rien d'important. Lui non 
plus, il ne laissait pas d'enfants , il eut pour héritier son neveu, 
appelé François, fils de Richard de Bretagne , le plus jeune frère 
de Jean V et d'Arthur de Richemont, qui avait, <;omme ce dernier, 
servi la l^rance, reçu du roi Charles VII le comté d'Etampes, et 
était mort dès 1438. Son fils fut le dernier duc de Bretagne. 

Arthur de la Borderie. 

(La fin au prochain numéro.) 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 



SOUVENIRS D'ANCONE. — ^é^e de 1860, par M. le comte de Quatre- 
barbes, gouyerneur de la ville et de la proyince. — Un vol. in-8^. 
Paris, Douniol. 

J'exprimais le regret, il y a quelques mois, dans mes Notes bio- 
graphiques sur le général de la Moridère, de n'avoir que des don- 
nées incomplètes sur la dernière période de la vie active du général. 
Son rapport, sans doute, suppléait à tout au point de vue de l'en- 
semble, mais au point de vue des détails, surtout en ce qui le 
concernait, il laissait place à plus d'un désir. C'était un compte 
rendu simple, modeste et officiel , et nous aurions voulu, en outre, 
une mention minutieuse et intime des incidents de tout genre qui 
signalèrent cette lutte suprême de la fidélité et du dévouement. Or, 
c'est là précisément ce que vient de fairelf. de Quatrebarbes, et 
son œuvre a tout l'intérêt que peuvent donner à des souvenirs pal- 
pitants encore, un sentiment profond et une plume facile et exercée. 
Les éloges n'ont assurément point manqué à La Horiciëre ; mais, le 
dirai-je ? je crois que celui qui l'aurait le plus touché eût été ce 
récit sans prétention d'un de ses plus nobles camarades, qu'il avait 
commencé à apprécier, dès 1830, à Sidi-Femich etàStaouëli, 
qu'il put apprécier mieux encore, plus tard, dans les luttes de la 
politique , et qui, à cinquante-sept ans, accourait à lui, au premier 
appel de la foi et du danger, ne demandant qu'un fusil de volon- 
taire et ne voulant, lorsqu'on lui offre des épaulettes, que celles de 
capitaine qu'il avait conquises, trente ans auparavant, à Alger. 
L'historien est ici à la hauteur de l'histoire , et c'est ce qui fait le 
charme de ce livre ^ où ce ne sont pas seulement les événements 
qui sont grands, ce sont encore les caractères. 

EUGÉNB DE LA GOURNERIE. 

Depuis qae cet article a été écrit, les joamanx ont publié an bref» en date da 
il juillet» adressé par N. S. P. le Pape» à raotenr des Souvtnirs d'Ancône qai 
• attesteront en particnlier» lui dit le pontife reconnaissant, que, dans les camps 
comme an foyer domestique, par Tépée comme par la plume, vous avez constam- 
ment défendu la cause de TEglise , et tous êtes resté étroitement attaché à son 
service. . f fiole de la Rédaction. J 



CHRONIQUE. 



Sommaire. — Translation des restes de M. Mongazon d* Angers à Beàu- 
preau. — M. Francis Blin, de Rennes, et ses paysages. — M. de la 
Villéon. — M. Barrème, le statuaire. — Entrée à Vannes de Mr* Bécel. 

Le 24 juillet, les habitants de Beaupreau avaient orné de guirlandes, 
de feuillages, de fleurs et d'inscriptions touchantes les rues tortueuses 
de leur antique ville , déployant ainsi le plus louable zélé pour témoigner 
combien ils tenaient à honorer la mémoire d'un saint et vénéré prêtre» 
de M. Loir-Mongazon , dont on allait transférer les restes dans leurs murs. 
Par ce temps de glacial égoïsme , nous avons éprouvé une de ces émo- 
tions qui dilatent le cœur, au spectacle des vives manifestations de recon- 
naissance que nous allons raconter. 

Dès le malin , la ville de Beaupreau voyait arriver de tous côtés les 
populations environnantes, qui se dirigeaient vers sa belle église gothique. 
Tout à coup les cloches sonnent, et de Féglise tendue de noir, où Ton a 
dressé un catafalque, sortent deux évèques, M^ d'Angers etlff^de Li- 
moges; en même temps ^ apparaît un nombre considérable de prêtres 
qui, en marchant sur deux rangs, chantent TofQce des morts. — Les 
pompiers de la ville, sous les armes, forment la haie; leurs tambours» 
couverts d'un drap noir, font entendre de sources roulements. Deux mu- 
siques, celle du collège et celle des pompiers, jouent alternativement 
des marches funèbres. Une foule recueillie suit ce cortège, qui s'avance 
sur la route d'Angers, jusqu'à une chapelle où sont déposés, dans un 
cercueil orné de draperies blanches , les restes de M. Mongazon , le res- 
taurateur, après la Révolution, du collège de Beaupreau. Des prêtres 
mettent alors sur leurs épaules ce cercueil, derrière lequel se groupent 
d'anciens élèves de M. Mongazon ; parmi ceux-ci, il en es| que leur grand 
âge et le lieu éloigné qu'ils habitent n'ont point empêchés de se rendre 
à cette cérémonie. 



CHRONIQUE. 163 

En revenant à Beaupreau, on s'arrête dans Téglise de Saint-Martin; 
puis on rentre dans Féglise de la ville, où les élèves du collège chantent 
une messe de requiem en faux -bourdon et en musique. — L'oraison 
funèbre a été prononcée par M^ Fruchaud, évêque de Limoges, qui a 
captivé, charmé et ému son auditoire, en rappelant, avec une éloquence ' 
sortie du cœur^ les utiles travaux, les vertus, les nobles et belles 
actions de cet excellent M. Mongazon, dont il fut Télève K M?' Fruchaud 
a aussi donné des louanges bien méritées à M^no la maréchale d*Aube- 
terre, qui coopéra par ses dons à la restauration du collège de Beaupreau. 
La famille de Givrac, héritière de Mino d'Aubeterre et bienfaisante comme 
elle , a eu sa part de ces éloges. Nous regrettons que le défaut d'espace 
ne nous permette pas d'insister davantage sur cette remarquable oraison 
funèbre. 

Les restes de M. Mongazon ont été portés au collège , au milieu d'une 
foule immense qui se pressait dans les rues. Pendant cette marche triom- 
phale , le cercueil a été déposé trois fois dans des lieux qui rappelaient 
des souvenirs. D'abord , dans la cour de la maison où M. Mongazon , après 
la Révolution, établit son collège; puis, sur une place près de l'ancienne 
collégiale; enfin, sous la voûte de la porte du vieux château , qui avait 
été transformée avec beaucoup d'art en chapelle ardente. 

N'ayant pu obtenir l'autorisation d'inhumer les restes de M. Mongazon 
dans la chapelle du collège, on les a déposés dans un petit pavillon que 
possède le jardin de cet établissement. Ce pavillon fut jadis fréquemment 
visité par M. Mongazon , qui aimait à s'y reposer en lisant son bréviaire. 
On doit y élever un monument. 

Après cette belle cérémonie, il y a eu au collège un dtner, qui a réuni 
un grand nombre de convives ; puis, le soir, a eu lieu la distribution des 
prix. 

11 nous reste à raconter brièvement comment M. Mongazon a conquis 
l'affection si durable de la population du pays des Mauges. — En 1755 , 
un vertueux prêtre , nommé René Darondeau , vint diriger à Beaupreau 
un collège , qui avait été établi au commencement du XVllIo siècle. Sous 
l'habile direction de ce nouveau principal, le collège de Beaupreau acquit 
une si grande réputation, que ses bâtiments ne purent plus suffire à 
loger les nombreux élèves que l'Anjou, le Poitou et la Bretagne lui en- 
voyaient. Alors, avec les économies qu'il avait pu réaliser, M. Darondeau 
fit bâtir, en 1779, le collège actuel, vaste édifice, dont l'architecte fut 
Jean Bodin, père du savant antiquaire de ce nom. Parmi les professeurs 
distingués que l'éminent principal du collège de Beaupreau sut former, se 
trouva M. Urbain Loir-Mongazon , né à Saumur, le 30 décembre 1761. 

* M" Aogebault, évéque d'Angers, et M" Régnier, successeur de Fénelon sur le 
siège archiépiscopal de Cambrai , ont été élèves de M. Mongazon. 



164 CHRONIQUE. 

Après avoir été collaborateur de M* Darondeau , qui lui avait accordé 
toute son estime et toute sa confiance, M. Hongazon devait plus tard 
continuer cette œuvre avec une habileté et un succès remarquables. 
Mais , auparavant , il lui fallut passer les mauvais jours de la Révolution 
qui, ayant forcé les professeurs de s'enfuir et de se cacher, firent fermer 
et mettre sous séquestre les bâtiments du collège. M. Darondeau, qui 
avait voulu suivre l'armée vendéenne, fut pris, à la déroute. du Mans, 
le 12 décembre 1793, par des volontaires républicains qui le massa- 
crèrent sur place. 

M. Mongazon , n'ayant point quitté le pays, se tint presque constam- 
ment caché dans la commune de Beaupreau , où , en bravant de conti- 
nuels dangers , il ne cessa pas d'exercer son saint ministère. Au milieu 
des périls qui l'environnaient, et malgré la détresse où il se trouvait, 
il eut la générosité de recueiUir deux pauvres petits orphdins, auxquels 
il donnait des leçons , prouvant par cette admirable charité la bonté de 
son cœur et combien était grande la vocation qui l'appelait à vouer sa 
vie à l'éducation de la jeunesse. Le pays n'était pas encore pacifié, quand 
M. Mongazon vint ouvrir une école à Beaupreau , dans une des rares 
maisons qui avaient échappé à l'incendie. Obligé , sous le Directoire , de 
se réfugier encore dans des fermes , il se mit alors en relation avec 
Mn»« la maréchale d'Aubeterre, qui , craignant d'être arrêtée, s'était éloi- 
gnée de sa terre de Beaupreau , pour se cacher à la Courtaiserie , dans 
la commune de Saint- Rémy-en-Mauges. Sous le Consulat, M^^ d'Aube- 
terre revint à Beaupreau , dont le château avait été brûlé par les co- 
lonnes infernales. Elle se hâta de faire restaurer une partie de cette 
vieille demeure féodale, dans laquelle elle vint se loger. 

Pendant la guerre de la Vendée , le beau collège bâti par M. Daron- 
deau , servant successivement d'hêpital aux royalistes et aux républi- 
cains, n'avait point été brûlé, mais comme il avait été mis en séquestre, 
l'État le possédait Ne pouvant, à son grand regret, utiliser cet édifice, 
M. Mongazon, aidé par M^e d'Aubeterre, qui mit à sa disposition des 
fonds et une maison qu'elle possédait à Beaupreau , rouvrit un collège 
dans cette ville, à la fin d'octobre 1800. Il eut alors parmi ses collabo- 
rateurs , M. l'abbé Boutreux et M. François Drouet, qui devait fonder 
dans l'arrondissement de Segré le collège de Combrèe , si florissant au- 
jourd'hui. Vers la fin de 1811, le gouvernement établit à Beaupreau, 
dans l'ancien collège, une école d'arts et métiers qui demeura à Beau- 
preau jusqu'en 1815; à cette époque , elle fut transférée à Angers. 

Sous la Restauration, le collège de Beaupreau fut installé dans les 
bâtiments que l'école des arts avait occupés. Il continua à jouir d'une 
célébrité bien méritée, jusqu'en 1831, époque où il fut fermé par ordre 
du gouvernement , propriétaire de cet édifice , toujours séquestré depuis 



CHRONIQUE. 16S 

la première révolution. A partir de ce moment, ficaupreau n*a pas cessé 
d*avoir un collège, dont les élèves n'eussent probablement jamais été 
aussi nombreux qu'ils le sont aigourd'hui, si, dans ces derniers temps, 
de généreux souscripteurs ne lui avaient pas rendu son ancienne pros- 
périté, en achetant du gouvernement actuel les vastes bâtiments cons- 
truits par M. Darondeau. 

£n 1831 , M. Mongazon s'était retiré à Angers , où il a fondé, avant de 
mourir, un collège qui porte son nom. C'est de cette ville qu'on a trans- 
porté ses restes à Beaupreau , où , conformément à son désir, ils vont 
enfin reposer au milieu de cette bonne population , qui vient de prou- 
ver, par sa reconnaissance , combien elle était était digne de son af- 
fection. 



Le récit que l'on vient de lire nous a été obligeamment fourni par 
un de nos collaborateurs vendéens^ M. Charles Thenaisie, qui s'est rendu 
tout exprès à Beaupreau, pour se mettre en mesure de raconter aux 
lecteurs de la Revue cette touchante manifestation. 

Ce n'est pas au milieu d'un pareil concours des habitants de Rennes 
que, cinq ou six jours plus tard, étaient portés à leur dernière demeure 
les restes d'un jeune homme, auquel Dieu n'a pas laissé le temps, comme 
au vénérable M. Mongazon, d'aller jusqu'au bout de la carrière qui lui 
semblait promise; mais tous les amis de l'art vrai, sérieux, de l'art qui 
se respecte, déploreront profondément cette perle si inattendue. Chaque 
fois que M. Lucien Dubois a eu à nous entretenir des œuvres exposées 
par nos artistes au Salon de Paris, il s'est plu à attirer notre attention 
sur les toiles d'un Breton, M. Francis Blin, dont il disait même, le mois 
dernier : • Ce pourrait bien être là un des futurs chefs de l'école fran- 
çaise du paysage, n Hélas! cette espérance vient d'être anéantie par un 
coup de foudre : M. Francis Blin est mort, le jeudi 26 juillet, à l'âge de 
trente-huit ans ! 

U avait acheté récemment une petite maison de campagne , située sur 
les bords de la mer, à la Chapelle , en Saint-Briac , entre Dinard et l'Ar- 
guenon, et il s'y rendait avec sa jeune femme , pour s'y installer et con- 
tinuer dans ce pays si pittoresque des études et des travaux d'après 
nature déjà en chantier. Séjournant à Rennes, chez un oncle , pendant ce 
voyage de Paris à Saint-Briac , il est tombé malade et a succombé au 
bout de deux jours. 

La famille de M. Blm est originaire de l'arrondissement de Fougères , 
mais il est né à Rennes, où son père avait une maison de librairie. 11 a 
fait ses humanités au collège de cette yille, où il montra de bonne heure 
un goût bien plus prononcé pour les dessins sans nombre et pleins de 



466 CHRONIQUE. 

vérité dont il illustrait ses cahiers, que pour les thèmes latins et les ver- 
sions grecques. 

C'est à Rennes qu'il reçut les premières leçons de dessin. Il s'y livra 
à l'étude de cet art jusqu'en 1848. Alors — il atteignait sa vingtième an- 
née — if se rendit à Orléans. Là, il commença à peindre et ses essais 
furent très-encouragés par le public artiste. 

Sept ou huit ans après, il alla se fixer à Paris, et travailla d'abord 
dans l'atelier de M. Picot. Il y peignait la tète; ce n'était point là son 
affaire; aussi n'y resta-t-il que peu de temps, entraîné qu'il était vers le' 
paysage , vers les grandes scènes de nature sauvage et mélancolique 
qu'il a si bien rendues. Il se créa alors à Paris un atelier, qui fut suivi , 
malgré l'indépendance qu'il tenait à toujours se conserver, pour consa- 
crer une partie de l'année aux voyages et aux études d'après nature. — 
Cette indépendance, il la voulait jusque dans le choix de ses sujets, que 
son inspiration ou son goût personnel fixaient seuls : il a rigoureusement 
refusé presque toutes les commandes qui lui étaient faites , afin de ne 
pas s'astreindre à tel ou tel cadre déterminé d'avance. A ceux qui lui 
demandaient un tableau, il répondait qu'ils pouvaient choisir dans ses 
œuvres. — N'est-ce pas là de la fermeté et de la conscience bretonnes , 
au premier chef? Combien d'artistes gagneraient (et l'art avec eux,) à 
suivre un si honorable exemple ! 

M. Francis Blin avait le travail très-rapide et il aimait passionnément 
la peinture. Si vous avez vu quelqu'une de ses toiles, vous aurez été 
frappé de son style, de sa manière remplie de souplesse, et de son ca- 
chet de mélancolique harmonie. Ses ciels, très-vrais, très-sobres, sont 
particulièrement remarquables. M. Lucien Dubois, dans la chronique de 
juillet , employait une expression des plus justes en qualifiant sa manière 
de l'épithète de < réelle; > car il ne peint pas en réaliste, dans la mau- 
vaise acception du mot : il peint la nature ce qu'elle est; mais comme il 
la choisit bien ! il la choisit poétique, et l'exprime avec ce caractère. C'est 
là, pour nous, la vraie école du paysage; elle est de cent coudées au-des- 
sus de celle de Bertin, qui, avec ses Tityres, ses perspectives virgilien- 
nes et ses feuillages compassés, ne nous donne rien autre chose que de 
la convention. 

Francis Blin avait eu une mention honorable à l'exposition de 1859. 
A celle de 1865, on lui décerna à l'unanimité une médaille d'or. Il en a 
aussi remporté une au dernier Salon. — Les tableaux qui l'avaient fait 
récompenser, il y a deux ans, sont intitulés : Un soir èéié dans la So- 
logne et Un vieux moulin près du Guildo. Le ministère a acheté et envoyé 
ce dernier au musée de Langres. Son tableau de cette année : Marée 
basseàVÂrguenon, vient d'être acquis par le ministère, pour être placé 
au Luxembourg. C'était là le rêve de Francis Blin. — A cêté de cette 



CHRONIQUE 167 

toile, il avait aussi exposé un autre tableau de grèves : Saint-BrioCf qui 
a été très-remajcqué. 

Celui qui lui avait valu une mention honorable en 1859 : Un chemin de 
lande après V orage, est la propriété d'un Anglais de Londres, M. flist- 
coot, qui lui a ouvert sa riche galerie d'amateur. 

En 1861 et 1863, H. Blin avait au Salon des paysages de grande dimen- 
sion. L'un d'eux, celui de 1863 : Bords de la Creuse, a été donné par le 
gouvernement au musée de Rennes. A notre avis, c'est le meilleur 
paysage de l'école moderne que possède cette collection. Elle a un Anas- 
tasi , mais qui ne le vaut pas. Rien de tranquille et de reposé comme le 
sentiment de ce paysage des bords de la Creuse ; l'exposition la plus 
simple : sur le devant , à gauche , une déclivité rocailleuse où serpente 
un sentier désert; quelques maigres arbres; une flaque d'eau, plus loin, 
avec de larges feuilles de nymphéas. Plus à droite , des prairies basses et 
plates que traverses la Creuse; un lointain tout plein d'harmonie, que 
couronne un ciel clair, profond , tout moucheté de petits nuages blancs. 

Un autre grand paysage exposé et non encore vendu , intitulé : Les 
Corbeaux, représente une campagne à Monterfil, aux environs de 
Rennes. — Un tableau, daté des bords de l'Arguenon : Ruines du ckâ* 
teau du Guildo, a été donné par le gouvernement au musée de Lille. — 
Un autre : Souvenir des bords de la Loire, a été acheté par l'impératrice 
du Mexique , où il est actuellement. — Le musée d'Orléans a deux tofles 
de Francis Blin. Il y en a une à Alençon , une à Montargis et une à Ge- 
nève (médaillée en Suisse). Diverses galeries d'amateurs en possèdent 
aussi et il en existe plusieurs à Nantes, où l'artiste avait été médaillé à 
la grande exposition de 1861. 

M. Fraacis Blin, qui s'était marié, il y a environ cinq ans, à Paris, ne 
laisse pas d'enfants. — Nous plaignons du fond de l'âme sa jeane veuve, 
la Bretagne et l'art français, qui ont fait là une de ces pertes dont on ne 
saurait se consoler. 

— Rennes a été fort éprouvée , ces mois-ci ; après M. le docteur de la 
Bigne Villeneuve et M. Francis Blin, voici qu'elle perd M. de la Villéon , 
dont la vieillesse patriarchale était, comme on l'a dit, entourée de l'af- 
fection et de l'estime publiques. — M. Célestin Macé de la Villéon est 
mort subitement, le jeudi 2 août, dans sa terre de la Villemilcent, en Saint- 
Pierre de Plesguen , où il se livrait , pendant l'été , aux travaux de l'agri- 
culture. Né en 1780, il avait pris part, très-jeune, aux grands événe- 
ments de cette terrible époque. Il ne fit en cela que suivre l'exemple 
de ses frères atnés, dont l'un avait été tué dans l'expédition de Quiberon. 
Animé de la niême foi politique , it se mêla aux insurrections vendéennes. 
Au commencement du siècle , il alla passer douze ans en Amérique , à la 
Jamaïque , comme planteur. La Restauration le ramena en France ; il y 



168 CHRONIQUE. 

rentra avec le prince de la TrémouiUe, qui se Tétait attaché en qualité 
d*aide-de-camp. La vie des champs, Tagriculture, la vie de famille qu'il 
aimait tant, ont rempli la seconde partie de son existence. Sa grande 
pensée , pendant cette période , a été de faire du Inen en améliorant les 
cultures du pays où il s*était fixé. 

M. de la Yilléon avait quatre filles , dont Tune avait épousé M. Hippo- 
lyte de la Morvonnais, le poète de la Thébaide, et il était le grand-père 
de notre collaborateur, M. Loïc Petit. 

— A peu près dans le même temps que M. Blîn à Hennés, (le 18 
juillet), mourait à Pomic un vieillard de soixante-douze ans, quune 
longue et douloureuse maladie avait arraché à des travaux qui ont donné 
au nom de Barréme une grande notoriété dans la statuaire religieuse. 
L'espace nous manque aiiyourd'hui pour esquisser la physionomie artisr 
tique de ce remarquable sculpteur ; mais, le mois prochain, la Revue étu- 
diera avec soin Fensemble de son œuvre. 

— Notons, enfin, un événement qui ne peut passer inaperçu dan^ la 
catholique Bretagne : M?r Bécel , qui avait été sacré évêque de Vannes , le 
mercredi 25 juillet, à Paris, dans Téglise Motre-Dame-des-Victoires, par 
Hffr Dubreuil, archevêque d'Avignon, a fait, le lundi 30, son entrée 
solennelle dans sa ville épiscopale. Au discours que lui a adressé le doyen 
du chapitre , Sa Grandeur a répondu en rappelant tout ce que ses trois 
prédécesseurs avaient fait pour lui ; puis il a exalté l'auguste pontife 
Pie IX , dont les vertus et le courage font Fadmiration de tout Funivers. 

Louis DB Kerjeân. 



— La tour d*Oudon (Loire-Inférieure) vient d'être classée comme mo- 
nument historique. 

— L'Académie des inscriptions et belles-lettres avait mis la question 
suivante au concours : c Etudier les formes du culte public et national 

> chez les Romains ; en décrire les principales cérémonies et en faire 
9 ressortir le véritsJ>le caractère par la comparaison des textes et des 

> monuments figurés. » Le mémoire présenté par notre compatriote » 
M. Félix Hobiou, professeur agrégé d'histoire, a remporté la médaille de 
deux mille francs affectée à ce prix. 



LES ÉTATS DE BRETAGNE 



L'INDUSTRIE DES TOILES. 



Nommer les Etats de Bretagne, c'est,, avant tout, évoquer le 
souvenir des luttes héroïques soutenues pour le maintien de ses 
libertés par notre vieille province , contre les envahissements du 
pouvoir royal , qu'elle devait, un peu plus tard, défendre à son tour 
contre la Révolution. Malgré le puissant intérêt qu'inspire ce 
spectacle des trois ordres soutenant notre indépendance , nous ne 
nous y arrêterons pas; ces souvenirs de notre histoire nationale sont 
présents à la^ mémoire de tous, etv ici-même, il y a quelques 
années, un de nos annalistes bretons les plus estimés ^ en retraçait 
un des plus douloureux épisodes. Hais là ne s'est pas bornée la 
mission des Etats : tout en luttant avec énergie pour conserver les 
franchises et les privilèges de notre pays, dans une sphère plus 
modeste, ils mettaient un empressement égal à défendre, à pro- 
téger, à encourager le commerce et l'industrie de la Bretagne. 
Leur activité, rayonnant du centre à toutes les extrémités, répandait 
sur la province entière les bienfaits d'une sage et indépendante 
administration, et l'on peut, croyons- nous, leur appliquer ces 
paroles d'un membre du conseil municipal de Nantes : c Chose 
inouïe ! non-seulement nos magistrats bretons des deux derniers 
siècles avaient conçu tous les travaux que nous exécutons aujour- 

* M. Arthur de la Borderie, La Bretagne et le Bégent. 

TOME X. — 2« SERIE. 12 



170 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

d'hui ; mais ce que nous avons de mieux à faire dans Tavenir, c'est 
d'exécuter de même ceux qu'Us nous ont indiqués.... » Voilà ce que 
nous nous proposons de mettre en relief. Et, comme il faut se 
borner dans une aussi vaste matière, nous nous attacherons, 
aujourd'hui, à l'histoire d'une des plus anciennes industries de la 
province, spécialement dans le diocèse de Saint-Brieuc : IHndusirie 
des toiles. Cette élude jusqu'en 1789 nous permettra d'cQlrevoir les 
rapports des manufactures, du pouvoir royal et des Etats, et la part 
prise par ceux-ci dans le mouvement vers la liberté du commerce, 
qui signala la fin du dernier siècle. 



I. 



Les paroles de du Guesclin prisonnier du prince de Galles , trop 
connues pour que nous ayons besoin de les rappeler, peuvent nous 
servir à indiquer l'ancienneté de la fabrication des fils et toiles en 
Bretagne. Nous pouvons remonter également au traité passé avec 
le duc Jean IV et l'évêque de Sainl-Malo, le 20 juin 1365 ', en 
vertu duquel, pour subvenir aux grandes charges du duché, le 
premier établit, pour trois ans, un droit de six deniers par livre 
c sur les fils et teilles tant à essir de la dicte cité qu'à y entrer ou 
sortir pour porter ailleurs. > Un traité fut conclu , le 3 août de la 
même année ■, avec l'évoque de Cornouailles et divers chevaliers, 
par lequel le même duc impose, durant deux ans, « pour subvenir 
à ses nécessitez, un droit de six deniers par livre de bonne roon- 
noye sur les fils et toilles pour porter hors des havres. » Enfin, 
nous trouvons un règlement du duc Jean V aux Etals de Vannes, 
en 1420', qui prescrit dans tout le duché l'usage d'une seule aune 
pour les toiles. 

Jean de Laval, époux, en 1482, de Jeanne du Perrier *, héritière 

*-DomMorice, Histoire de Bretagne. Preuves. 

« W., ibid. 

» Id., ibid. 

* Anciens évêchds de Bretagne, lU, Prolégomènes, p. clvii. 



ET l'industrie DES TOILES. 171 

de Quintin, imporla dans celle ville celle industrie, déjà élablie à 
Laval, deux siècles auparavant par Béalrix de Gaure, épouse de 
Guy IX de Laval. Jeanne du Perrier, héritière de la branche aînée 
de celle famille, possédait de nombreux domaines au pays de 
Goëllo; elle dul entreprendre dans ses domaines les premiers 
essais de culture, continués sans nul doute par Nicolas de Laval, 
son fils, (Pierre de Roban, son second mari, roourul sans hoirs), 
pour assurer au pays le bienfait de Timporlalion de la fabrique de 
toiles, faite par son père el sa mère *. 

Sauf iii simultanéité de l'établissement de la fabrique à Quintin 
el. à Laval et par une dame de Quintin originaire de Flandre, la 
tradition vient confirmer ce fait historique. Elle rapporte, en effet, 
qu'une dame de Quintin et de Laval amena dans celte première 
ville plusieurs fileuses, au XV® siècle. D'après celle même tradition, 
la culture du lin el du chanvre aurait eu lieu d'abord dans l'ancien 
évèché de Tréguier, d'où elle se serait étendue de proche en 
proche, suivant les besoins el les progrès de la manufacture ^. 

Aux efforts de la famille dé Laval vinrent se joindre ceux de la 
famille de Roban, el ceux des moines répandus dans les différentes 
abbayes cl qui, tous, ont encouragé la culture du lin et la fabri- 
cation de la toile. N'est-ce pas le lieu de remarquer, avec M. Geslin 
de Bourgogne , la part que les grandes familles el les monastères 
ont eue dans le développement industriel et agricole de notre 
pays'? 

Pierre de Roban, second mari de Jeanne du Perrier, a pu faire 
les essais de fabrication des toiles dans le pays de Loudéac, où 
celte industrie aurait été généralisée ou perfectionnée, en 1567 \ 
par des Flamands, qui fuyaient les rigueurs du duc d'Albe. 

La manufacture était assez florissante dès 1574, pour qu'une 
délibération des Etats, du 27 octobre 1574, étendit à tout le pays 
les prescriptions relatives i la police des ventes et marchés de 

* La Chcsnaye des Dois, arU Dohan, pp. 260 el 261. — Du Paz, arl. Quintin, 
p. 182 — Pol de Courcy, fiobUiaiTC de Bretagne, arl. du Perrier. l. If, p. 252. 

* Archives des Côtes-dU'Nord , lravéc25, rayon 13 •. 
> Anciens évêchds de Bretagne, loc. cil. 

* Malle-Brun , Géographie des Côles^du-Nord. 



172 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

toiles, contenues aux lettres patentes du 10 juin i573, enregistrées 
à Rennes le 23 août 1574, obtenues par les habitants de Dinan. 

L'année 1577 vit invoquer par les Etats, en feveur du commerce 
de la province, le contrat de la duchesse Anne de Bretagne, rappelé 
si souvent pour la défense de nos privilèges. Les Etats, réunis à 
Vannes, refusèrent de consentir à une imposition sur les toiles, 
ordonnée aux Etats-Généraux de la même année à Blois, parce que, 
contrairement à l'engagement pris au mariage de la duchesse Anne 
avec Louis XII, en janvier 1498, et à la réunion du duché à la 
couronne, en août 1532, cette imposition avait été levée sans qu'on 
«ût attendu le consentement des Etats '. Dans le vote des impôts de 
cette tenue, les Etats accordèrent au roi une somme de 200,000 
livres, en y mettant, entre autres conditions, celle que l'impôt sur 
les toiles serait retiré '. — Ce n'était pas seulement une question 
d'impôt qui était en jeu ici, mais bien l'exécution même du traité , 
qui, seul, avait pu amener la réunion de la Bretagne à la France, 
et qui provoqua, jusqu'au dernier jour, tant de protestations de la 
part des Etats et du Parlement. 

De tous les droits ou impôts, un des plus contestés fut la traite 
foraine, ou droit prélevé sur les marchandises entrant par terre 
dans la province ou en sortant. Avant la réunion, la traite ducale 
existait de plern droit, la France et la Bretagne étant étrangères 
l'une à l'autre. Notre pays, devenu province française, réclama un 
droit de traite semblable à celui qui était imposé aux autres provinces. 
La traite française, établie en 1551 ', avait été supprimée en 1553 *, 
moyennant le paiement de 152,000 livres. Si, nonobstant les décla- 
ration du roi, elle fut souvent rétablie, soit par suite de la cupidité 
des fermiers, soit du fait de la monarchie, par suite des 
malheurs et de la détresse de ces funestes années, ce ne fut pas 
S9ns opposition de la part des Etats , qui firent d'énergiques efforts 
pour obtenir la suppression d'un droit aussi onéreux. 



* Procés-verbaQX des Elats de Bretagne, conservés aux archives des CAtes-4a- 
Nord. — Nous sommes heureux de remercier ici MM. Lamare, archiviste, et Bou- 
langer, archiviste-adjoint, dont la bienveillance a grandement Tacilité nos recherches. 

a. 3.* Procés-vcrbanx des Etals de Bretagne. 



ET i*WiD€STIUE DES TOILES. 173 

Les remontrances de 15tô* rappelèrent au roi la déclaration 
de 1553 et rédamërenl la suppression de la traite , <iui venait 
d'être rétablie. En réponse à ces plaintes, le roi accorde, le 15 
février 1583 % c Fexemption de la ditie traite sur les bleds, vins, 
toilles, pastels ^t aultres marchandises sortant de Bretagne, à 
condition que les Estatz racquitteroient son domaine ainsy qu'ils 
l'ont promis le i décembre 1582 » 

Pour l'acquit des levées à faire en 1583, et notamment d'une 
somme de 70,000 écus promise au roi, les Etats, assemblas à 
Dinan, le 26 mars 1583 ', dressèrent pour trois ans une pancarte 
de devoirs pour la recette de droits sur les marchandises, tant à 
l'entrée qu'à la sortie de Bretagne. L'extrait suivant nous indiquera 
la part contributive des fils et toiles, et les principaux lieux de 
production. 

c Par chacune charge de toiles de lin blanches ou écrues du 
poids de 300 à 320 livres, compris toutte espèce 
de toille blanche 50 sols tournois. 

» Sur chacun fardeau de grosse toile» cane- 
vas tant de Vitré, Le Haine, Beaufori, La Ferté, 
Nogenty Mortagne, brins de Dinan, Rouillé, 
Montfort, Lamballe, Saint-Brieuc ,^ du même 
poids, y compris linceuls et bougrains et aultres 
de pareille qualité 18 sois. 

» Sur un fardeau de fils à rets et mèches du 
poids de 7 à 800 livres 20 sols. 

> Pour chacune pièce d'Aulonne, de Médri- 

gnac et es environs 12 deniers. 

> Pour chacune pièce d'Aulonne, Pouldavy, 
Ghateauneuf et es environs 2 sols. > 

Le roi confirma ainsi par lettres patentes le contrat passé au mois 
de février 1583 avec ses commissaires * : 

« D'après les offres portées en cour par Pierre Gaul- 
tier, greffier des Estatz , qui a esté plusieurs fois entendu dans le 

1-5-3-% Procès- verbaux des Etats de Bretagne. 



174 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

conseil , le roi accepte les offres des Estatz , el ce faisant révocque 
les lettres patentes du i®' may 1578, et aiiltres expédiées en consé- 
quence, par lesquelles il auroit eslably par forme dlmpositton 
foraine un droit tant sur les regnicoles que sur les estrangers par 
chaque tonneau de grains, ballot de toille, etc., qui sortiroient de 
la proirince pour estre portées hors du roîaume. » 

En dépit de toutes ces révocations, Tédit des toiles fu( rétabli. 
Les Etats s*étant plaint, le 7 octobre 1608 *, qu'une partie de 
l'argent destiné an remboursement de Fédit des toiles atait été 
employé pour les garnisons, obtinrent dans tes lettres patentes du 
4 avril 1609 ' un délai de deux ans pour effectuer ce rachat, moyen- 
nant 79,212 livres. Cette levée fut réglée par les Etals le 21 sep- 
tembre 1610 % mais avec cette restriction : « que des lettres pa- 
tentes ayant ordonné pour le même subject la levée d'une somme 
de 90,000 livres, les deniers qui auroient été perçus en vertu de 
ces lettres seront déduittes sur la sonàme dont les Estatz consentent 
aujourd'hui la levée > 

De même que, dans une autre branche d'impôts, le rachat du 
domaine se représente à chaque tenue, nous trouvons ici les édits 
des toiles sans cesse rachetés par les Etats, sans cesse rétablis , 
« nonobstant toutes déclarations contraires. > 

Les circonstances si critiques que la France venait de traverser 
rendaient indispensables de grands sacrifices ; aussi ne tardèrent- 
ils pas à reparaître. Un nouvel édit, de juillet 1626, prescrivait de 
lever un droit de 32 sols par 100 aunes de toile. Les lettres de 
jussion des 6 février et 8 juin 1627^, purent bien contraindre le 
Parlement à l'enregistrer ; mais les Etats, assemblés à Nantes le 
11 janvier 1628 *, se refusèrent à passer contrat avec les commis- 
saires du roi , si ces derniers ne consentaient à la surséance de 
l'édit. Cette clause *, portée au contrat du 21 février 1628, répétée 
en 1629 et en 1632 ^, fut accordée, avec quelques autres, par le roi 
dans le contrat passé à Dinan , le 20 décembre 1634 *, et ratifié par 
lettres patentes du 23 juin 1635 ^, en conséquence d'un don gratuit 

«.ï.s>*-*.e_;.fl.9 Procèb-vcrbaux des Elalb. 



ET l'industrie DES TOILES. 175 

Aq 1,500,000 livres, t sans que Fédit sur les teilles puisse estre 
rélably pour quelque cause que ce soit. » 

La résistance des Etats était récompensée , et rindustrie toiliëre 
affranchie de lourdes charges. D'autres taxes ayaient, il est vrai, 
payé cet aflhinchissement ; mais le développement de l'industrie, 
ainsi dégagée, permettait de compenser le sacrifice que la province 
avait dû s'imposer pour le bien général du royaume. 

Les questions de détail étaient l'objet d'une égale attention de la 
part des Etats, et, après avoir fait de l'affranchissement des taxes 
la condition d'un contrat passé avec le roi, ils ne pouvaient hésiter 
devant les servitudes ou les monopoles particuliers. Dès 1599 ', ils 
avaient prolesté contre la création d'un office d'auneur de toiles à 
Nantes, et, en 1600 % ils arrêtèrent de « demander que cet office 
fût supprimé sans qu'aucune récompense Tût accordée au traitant. » 

La prétention des traitants d'imposer des droits à l'entrée de la 
graine de lin de semence fut repoussée dans la tenue de Dinan en 
1634% sur la requête des marchands de Saint-Brieuc et autres 
villes de la province, les droits sur ces graines n'étant pas portés 
sur la pancarte des devoirs, « et estant adjoutés par les traictants 
de leur authorité privée. » 

• Semblables oppositions furent faites, le 9 décembre 1638 ^, au 
privilège obtenu par quelques particuliers de trafiquer du nilron, 
sorte de cendre provenant du détroit de Gibraltar, et qui servait A 
feire du savon pour blanchir la toile, et le 29 novembre 1653 ^', aux 
prétentions du chapitre de Saint-Halo, qui voulait lever un impôt 
sur les toiles allant de Quintin dans cette ville. 

Un édit de septembre 1654 ^ prétendait lever de nouveau le 
droit de 32 sous pour 100 aunes de toile sortant de Bretagne. Les 
Etats de Vitré, en juin 1655 % ayant refusé de délibérer sur l'af- 
faire du roi jusqu'à la révocation de l'édit, les commissaires du 
roi durent y consentir. Les droits levés au port de Dinard, au pré- 
judice des contrats passés, amenèrent semblable protestation des 
Etats, en 1667 *, et, en 1671 % lecture leur fut donnée d'un arrêt 

«-a-3.*.8.».7.8.9 Proccs-Terbaux des ï.[M^. 



176 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

du Parlement déboutant les fermiers du devoir de leurs pré* 
tentions. 

Enfin, la réponse du roi, du S5 novembre 4&44 \ aux remon- 
trances du 21 février 1643 '^ détermina les conditions et délais 
dans lesquels devraient se &ire, sur les marchés de toileries 
approvisionnements pour la marine. 

Etudions maintenant les développements du commerce des 
toiles. 



IL 



Les guerres civiles avaient ruiné le commerce intérieur et le 
commerce extérieur, que l'avènement de Henri lY vint sauver d'un 
anéantissement complet Deux nations surtout faisaient le com- 
merce avec la Bretagne : TEspagne et TAngleterre. Le traité de 
commerce conclu par Charles IX, le 29 avril 1572 , était aussi désas- 
treux pour la France qu'avantageux pour l'Angleterre , qui joignait 
le monopole, poussé jusqu'à ses dernières limites, à la piraterie et 
à la mauvaise foi la plus absolue dans son exécution, c ... Il faut 
avoir égard, disent, en 1600, les réclamations présentées au roi, 
que nulle manufacture de ce royaume ne peut entrer au pays d'An- 
gleterre comme l'on souloit faire ; de sorte qu'au lieu de trafiquer 
en eschange marchandises par marchandises, et recevoir argent 
des denrées de ce royaume comme au passé, les Anglais font le 
contraire, faisant apporter en ce dit royaume telle abondance de 
leurs manufactures de toutes sortes, qu'ils en remplissent le paysi 
et ne recevant rien de ce qui vient de chez nous '. > 

Le traité du 24 février 1606 * fit cesser un tel état de choses, et, 
en échange des avantages accordés aux Anglais, Henri IV obtint 
pour le commerce de la France les sûretés, les facilités et l'égalité 
de traitement qui lui avaient manqué jusque-là. 

<-) Procés-verbaux des Elals. 

• Poirson, Histoire de Henri IV, l. ii, pp. 111 à 125. 

* W., ibid., l. Il, p. 251. 



ET l'industrie DES TOUES. 177 

Le traité de Vervins portait que « le traficq serait libre eulre les 
subjects des rois de France et d'Espagne V > Les Espagnols crurent 
pouvoir profiter, pour l'enfreindre, des embarras du roi, et captu- 
rèrent les navires des marchands de Bretagne *. Henri, ayant vaine- 
ment réclamé, dans ses lettres des 20 avril 1600 et 28 mai 1601 , 
usa de représailles vis-à-vis des Espagnols , comme il l'avait £ait 
pour les Angteis. Dans le but de nuire davantage au commerce 
français, le roi d'Espagne frappa, en février et en avril 1603, d'un 
droit de 30 ^/o toutes les marchandises françaises entrant en Es- 
pagne et dans les Pays-Bas espagnols '. Les représailles résultant 
des éditsde novembre~1603 et février 1604 interdisant le trafic 
avec l'Espagne , ne nuisaient qu'à notre commerce ; car les Anglais, 
ayant été, par le traité du 3 juillet 1604, affranchis du droit de 
30 o/o, avaient toute facilité pour approvisionner les Espagnols *. 
€ Nous nous trouvons bien empeschez à ce Caict du commerce, 
écrivait Tilleroy, le 22 septembre 1604... Les Anglais ne sont 
marris de ce mauvais mesnage, et pour moi, j'estime que soubs 
main ils le nourriront plutôt qu'ils ne nous ayderont à le composer 
et qu'ils espèrent s'en prévalloir. De faict, on nous mande de toutes 
parts qu'ils enlèvent nos toiles et nos bleds à furie pour les trans- 
porter en Espagne, et que cela ruynera toute la navigation fran- 
çaise. > 

N'ayant pu, par l'interdiction du commerce, obtenir la levée du 
droit, et celle interdiction ne profitant qu'à l'Angleterre, Henri lY 
employa la menace, et Sully, son représentant spécial dans cette 
affaire, reçut ordre de placer l'Espagne dans l'alternative de retirer 
le droit de 30 o/o ou de subir les chances d'une guerre. L'Espagne, 
très-affaiblie par toutes ses guerres précédentes, céda, et le traité 
du 13 octobre 1604 ^ abolit le droit de 30 Vo et rétablit le com- 
merce entrelaFrance,rEspagneet la Flandre. Les heureux effets 

* Poirson, Bisloire de Henri IV, l. ii, p. 115. 
a «., Ibiâ. t. II. p. 126. 

» «., ibid., l. II. p. 239. 

* W., ibid., t II, p. 242. 

* /rf„ ibid., l. Il, p. 243. 



178 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

de ces deux traités ne tardèrent pas li se faire seniir ; car, dit un 
auteur contemporain, « conservant l'argent de la France, il 
(Henri IV) tirait l'aident des estrangers par la vente des choses 
que la fertilité de la France produit en plus grande abondance qu'il 
ne faut pour ses besoins. Et de cet argent il se fortifiait contre les 
estrangers mesmes, car on ne voyait en France que pistoles, 
doubles ducats, ducatons d'Espagne; chevaliers et alberts des Pays- 
Bas ; jacobus, angelots et nobles d'Angleterre, dont les coflres du 
roy s'emplissoient, et les bourses des particuliers en étoieni 
garnies *. > 

Les Etats de Bretagne, on l'a déjà vu , étaient parvenus à affran- 
chir la fabrique des charges intérieures et des monopoles ou privi*^ 
léges qui pouvaient l'entraver. Leurs remontrances du 15 mat 
1626 *, celles du 5 janvier 1639 ', réclamèrent énergiquement la 
liberté du commerce extérieur, en général , et spécialement pour 
les toiles, comme « le seul moyen de relever la province de la 
ruine et de lui rendre une richesse si profitable au royaume , > en 
même temps qu'elles s'opposaient aux privilèges de toute compa- 
gnie particulière. Grâce à ses efibrts, couronnés par le bon vouloir 
du roi, qui leur donna satisfaction , l'industrie des toiles était rede* 
vaMe aux Etats el à la monarchie de l'afiranchissement de ses 
entraves et du rétablissement du commerce avec l'Espagne. C'est 
de celle époque que date l'extension de la manufacture , au milieu 
des alternatives de paix et de guerre. Renommées déjà à Nantes en 
1546, et même célébrées par les poètes *, nos toiles abandonnèrent 
assez le marché intérieur du royaume, pour que la Maison rustique^ 

* PoirsoD, Histoire de Henri IV, l. ii, p. 257. 

Ou pent, a ce propos, remarquer Tusiige , encore conservé aujourd'hui dans les 
campagnes de Basse-Bretagne , de compter par pistoles et par réale». 
'-• Procès-verbaux des Etats. 

• Anciens évêchés de Bretagne, Prolégomènes, t. ii, p. eux. — Dans VOvide tra- 
vesti, Inachus dit à sa fille lo, transformée en vache : 

Qu'est devenu votre équipage , 

Vos pieds , vos mains , voire visage , 

Votre beau collet de Quintin 

Et votre jupe de satin... ? 

La gorge honncstcment couverte 

D'un petit QuintaÎB clair ouverte... 



ET l'industrie DBS TOILES. 179 

publiée .en 1725, ne cite, comme principaux pays de fabricatioa.de 
toiles de ménage, que Saint-Quentin, Alençon, les Flandres et la 
Hollande, et ne mentionne la Bretagne que pour les cordages, les 
toiles et*les filets qu'elle fabrique. 

Le voisinage de la mer favorisant la sortie des toiles, la Bretagne 
reporta sur l'exportation l'effort de ses manufactures. Les relations 
avec l'Espagne se développèrent rapidement et atteignirent leur 
plus haut point pendant l'influence prépondérante de Louis XIV en 
Europe, et les étroites relations entre la France et l'Espagne, depuis 
Tavénement de Philippe V. Alors nos toiles n'étaient soumises qu'à 
un faible droit de 2 Vt V09 ^^^ ^^ Espagne qu'aux polonies. Ce 
développement de l'exportation permet d'expliquer comment notre 
fabrique ressentit moins que les autres industries les désastres qui 
signalèrent la fin du règne de Louis XIV. Une preuve de cette pros* 
périté et de la protection qui la couvrait, c'est que, pendant une 
longue période, — de 1671 à 1730, — la manufacture des toiles 
n'eut pas à demander l'intervention des Etats. Ses produits s'ac- 
créditèrent donc d'abord en Espagne , par nos relations d'amitié , 
et ensuite par leur bonne qualité et ce duvet qui recouvre légè- 
rement nos toiles ' en leur donnant, sans leur ôter la fraîcheur du 
lin, une partie de la propriété du coton, qualité inhérente à la 
nature de nos lins indigènes, surtout dans le pays de Tréguier. 

La prospérité engendra des abus, qu'il fallait réprimer dans l'in- 
térêt de la morale publique et du commerce même du pays. Telle 
est l'origine des règlements. Mais, qu'on le remarque, l'initiative de 
la proposition vient des fabricants et négociants ; le rui se borne à 
ratifier le projet de règlement qui lui est soumis par leurs délégués, 
c Les marchands de toiles de nos villes de Quintin et Morlaix, dit 
la déclaration d'août 1676, nous ont remontré que, depuis quelques 
années , le commerce des toiles qui se fabriquent dans ces deux 
villes et aux environs qui estoit un des plus considérables de notre 
province de Bretagne, à cause du grand débit qui s'en fait dans 
les pays étrangers, se trouve presque anéanti par le peu de foi et 

* Mémoire de M. Digaultray. maire de QuiiUin, 1811. 



180 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

de fidélilé que les tisserands apportent dans leur manufacture , soit 
pour la qualité, soit pour la largeur des toiles. Et après avoir exa- 
miné les moyens les plus prompts pour le rétablir, ils n*en ont 
point trouvé de plus assuré que de réformer les abus qui se sont 
introduits dans les manufactures, et pour cet effet, ils nous ont 
présenté quelques statuts en forme de règlement, et nous ont sup* 
plié de les vouloir approuver. Nous les approuvons... > 

En conséquence d'un arrêt du Conseil, du 37 juin 1616, un 
règlement en neuf articles fut dressé en Conseil ro;al de commerce, 
le 29 août 1676, suivant les articles proposés par les sieurs Eod 
de Villebagnes et Noël du Fougeray , marchands de toile en la ville 
de Saint-Malo, députés à cet effet. 

c Le règne de Louis XV, dit H. Levasseur % n'eut rien d'original 
dans la législation industrielle et ouvrière; il ne fut que l'exagé* 
ration du règne de Louis XIV. > 

c M. Colbert, dit Necker % qui donna le plus grand mouvement 
à l'établissement des manufactures en France et qui hto leurs 
progrès, avait jugé à propos de guider les fabricants par des règle- 
ments; et comme on attribue presque toujours tous les grands 
effets aux dispositions des hommes, plutôt qu'à la nature des 
choses, les successeurs de M. Colbert ayant envisagé ces règlements 
comme la principale cause de l'état florissant des manufactures en 
France, avaient cru bien faire en les multipliant et en apportant 
une grande vigueur à leur observation* » 

« Après Colbert, dit M. Cochin, on n'eut plus son génie, on 
garda ses règlements et on les exagéra '. » 

Les principaux caractères que nous venons d'indiquer se trouvent 
dans le nouveau règlement du 19 février 1 736. Bes modifications 
étaient nécessaires, soit à cause du développement de l'indnstrie, 
soit à cause de la concurrence des toiles de Saxe et de Silésie, qui, 
pour rivaliser avec les toiles de Bretagne, en imitaient jusqu'aux 
formes de l'emballage , — d'où elles furent appelées Bretagnes 

« Cité par M. A. Cocbin , Correspondant du 25 juillet 1862, p. 438. 
' Compla-reodu au roi, en jaoTier 1781. 
» Correspondanl du 25 juillet 1862, p. 437. 



ET l'industrie DES TOILES. i8i 

contrefaites^ pendant que les toiles de Quinlin gardaient le nom de 
Brefagnes légitimes. — Le règlement de 1736, qui ne comprend 
pas moins de cinquante articles, embrasse toute la fabrication, 
même dans. ses prescriptions les plus raimilieuses. 

A renU>arras provenant de ces minuties, venait s'ajouter une 
autre chaîne. — « Aux droits de traite avaient été ajoutés plusieurs 
droits particuliers créés en différentes provinces du royaume pour 

un temps limité ou des besoins pressants « Le besoin des 

ûnances obligea de conserver différents droits locaux, aussi incom- 
patibles avec la liberté du commerce que ceux dont H. Colbert avait 
fait déterminer la suppression \ » N'est-ce pas à ce besoin des 
fmances qu'il faut attribuer l'établissement d'un droit de marque 
sur les toiles qui en étaient affranchies par le règlement de 1676? 
Ce droit, sur lequel les Etats furent appelés à délibérer, le 7 oc- 
tobre 1738 % perçu dans les bureaux de marque de Quintin, Uzel et 
Loudéac, dans celui de Honcontour, établi en 1742 fi la demande 
des Etats, était d'un sol par chaque pièce de toile de 20 aunes et 
au-dessus, et de 6 deniers par chaque petite pièce ou coupon 
depuis 5 jusqu'à 19 aunes. A cette tenue de 1742 ' est présentée, 
pour la première fois, la question des améliorations à introduire 
dans la manufacture. 

Pour ne pas scinder cette matière si importante, nous allons 
exposer les incidents divers de l'intervention des Etats, pendant la 
période correspondante à celte discussion. 

Depuis 1 730, sur les plaintes des habitants de Quintin , les Etats 
faisaient une opposition réitérée à la levée d'un droit de 29 sous 
sur chaque balle de toile, passant de Dinard à Saint-Halo. Les 
charges données aux députés en cour pour la surséance ou la sup- 
pression de ce droit, se poursuivent jusqu'en 1770 \ Un arrêt du 
Conseil intervient celte année pour le supprimer; les députés en 
cour n'eurent plus qu'à en surveiller l'exécution vis-à-vis du duc 
de Penthièvre, qui le faisait lever. Semblable opposition fut faite , 
en 1748 *, à un droit de 5 sols par 100 aunes de toile qu'on pré- 
tendait lever à Brest. 

' Mémoire de M. de Galonné à TÂssembléc des Notables, du 12 mars 1787. 
a,s.»-* Procés-verbaux des Etals. 



182 LES ÉTAtS DE BRETAGNE ET L'INDUSTRIE DES TOILES. 

Une délibération des Etats, de la même année (1748) *, sollicite 
le retrait de Tarrèt du Conseil du 24 décembre 1745, et demande 
que les toiles à voiles puissent être marquées en blanc dans les 
bureaux de marque en écru les plus proches de la demeure du 
fabricant y ou qu'elles ne soient visitées et marquées qu'au lieu de 
destination. Une lettre du 7 février 1757 % de M. de Horas, annonça 
aux Etats que satisfaction était donnée à leur demande. 

Enfln, le 1«r décembre 1744 ', les députés en cour reçurent la 
charge de prêter assistance aux marchands de Quintin , Uzel et 
Loudéac, et de les soutenir, chaque fois que ceux-ci réclameraient 
teur assistance. 

La manufacture avait à souffrir de la guerre, et surtout de la con- 
currence des toiles de Silésie; la rétablir dans sa prospérité, alléger 
les misères de la guerre, développer le commerce et la production, 
faciliter par des améliorations les moyens de soutenir la concur- 
rence étrangère, tel était le but nouveau proposé à la sollicitude 
des États. 

Déjà, le 20 octobre 1742 \ ils avaient sollicité l'autorisation de 
faire, dans chaque tenue, un fonds de 50,000 livres, c tant pour 
le soutient du commerce des toilles et manufactures, et même pour 
en établir de nouvelles, que pour le commerce général de la pro- 
vince \ » remploi de cette somme devant être fait par les Etats. 
Deux ans plus tard , le 17 octobre 1 744 ®, ils^ tardèrent à délibérer, 
après l'adjudication des fermes, sur le fonds qu'on pourrait faire 
pour le soutien dn commerce des toiles. L'examen des finances ar- 
rêta sans doute, cette fois, la bonne volonté des Etats, car aucune 
somme ne figure pour cet objet au chapitre des dépenses. Ce n'é- 
tait que le prélude de mesures plus importantes : pour arriver à la 
connaissance des besoins du pays, ils créèrent la Sociélé d'Agricul- 
ture, du Commerce et des Arts en Bretagne. 

Gaultier de Kermoal. 
(La suite prochainement.) 

i-»-J-*-s.« ProcéB-verbtnx des ÉlaU. 



SÉBASTIEN BACH. 



NOUVELLE. 



• Je m^arrétai deYant b porte de la mai- 
son , dans un bosquet égayé par de brillantes 
lumières; jVntendis dans réloignement an 
chant accompagné d*une guitare. Mais à 
mesure que j'écoutais, je sentais renaître en 
moi d*étraDges sooTenirs. > 

(Contes d'Hoffmann.) 



I. 



Voilà à peu près deux ans que je fus conduit en Bretagne par 
quelques aflaires qui ne m'avaient laissé aucun loisir. Elles étaient 
enfin heureusement terminées, et j'allais quitter le pays, à la 
grande stupéfaction de tous les habitants du Soleil d'Or, — c'est 
l'auberge où j'avais pris gfte, — qui ne pouvaient comprendre qu'on; 
songeât à partir le jour même de ja fête agricole de l'endroit. Il 
n'est point aujourd'hui de petite bourgade, négligée par Malte- 
Brun, ou d'humble sous-préfecture qui n'ait ses fêtes, avec illumi- 
nations, mâts de cocagne, feu d'artifice et carrousel plus ou moins 
historique. Qu'y faire ? — Les vérités du fabuliste sont éternelle- 
ment jeunes : 

Tout petit prince a des ambassadeurs, 
Tout marquis veut avoir des pages. 

Si bien que la bourgade de S**\ sacrifiant aussi à cette furia géné- 
rale, qui passera comme tant d'autres, voyait en s'éveillant, depuis 



184 SÉBASTIEN BACH. 

trois matins, ses murs décorés de merveilleuses affiches annonçant 
aux badauds cent réjouissances nouvelles. 

Sans doute le programme ne contenait point de trop somptueuses 
promesses. Pour ma part , je me dis que les fêles de S*", favorisées 
par un beau soleil de septembre, allaient être splendides; mais je 
pensai en même temps que je serais bien privilégié, si le hasard ne 
me mettait pas le lendemain sous les yeux quelque compte rendu 
local, contenant, cinq colonnes durant, et jusqu'à satisfaire pleine- 
ment tous mes souhaits, la description détaillée de chaque incident 
de la fête, de chaque fenêtre pavoisée,de chaque gerbe lumineuse, 
de chaque fusée, de chaque girandole, le tout dans ce style scin- 
tillant, émaillé, miroitant, illuminé a giorno ^ que nécessite pa- 
reille circonstance. — Bah 1 disais-je, j'ai vu le programme, — ce 
qui est un point; — quand j'aurai vu le compte rendu, ne tiendrai-je 
pas ainsi en main Valpha et Voméga des choses ? — Et je disposai 
tout pour mon départ. 

Cependant je me souvins à temps d'une promesse Êiite à ma 
mère quand je la quittai : une de ses amies d'enfance habitait le 
pays; j'avais promis d'aller la visiter. D'ailleurs, ce qu'on m'en 
avait dit me faisait désirer la connaître. — Elle s'appelait Ma- 
dame de Kerdréan. Je m'informai donc de sa demeure et j'appris 
qu'elle passait toute la saison d'été à la campagne, dans un adnii- 
rable coin du Finistère ; de sorte que la perspective de m'attarder 
encore quelques jours dans sa contrée ne manqua point de me sou- 
rire. Le soir même, une petite carriole à deux roues, attelée d'un 
certain rrt%, qui volait plutôt qu'il ne galopait sur la route mon- 
tagneuse, me déposa devant une petite porte cachant sous les vignes 
folles la pointe de son ogive. C'était le parc de Kerdréan. 

Je fus reçu avec cet accueil légèrement froid, cordial pourtant, 
respirant comme un souvenir d'un autre âge cette exquise poli- 
tesse dont le parfum s'évapore chaque jour davantage. Mais dès que 
je me fus nommé , il sembla qu'à ce nom que portait ma mère cette 
imperceptible couche de glace s'était subitement ron^pue ; l'éti- 
quette céda le pas à la bienveillance affectueuse ; Kerdréan ne vit 
plus en moi un étranger entré depuis un quart d'heure sous ses 
toits à girouettes, mais le fils d'une ancienne amie de la maison. 



SÉBASTIEM BACH. 185 

Quelque temps après, on annonça le dtner ; madame de Kerdréan 
prit familièrement mon bras et nous passâmes dans la salle à 
manger. 

On parla d'abord de ma mère. Madame de Kerdréan Tavait 
connue très-jeune, à une époque d'orages politiques où les amitiés, 
souvent nées du hasard, au milieu du choc de tant de choses, . 
avaient dans leur caractère un peu de la nature de ces pierres qui 
se solidifient sous l'action du temps. Cette amitié-là était devenue 
un culte. Mes hôtes n'eussent pas eu d'autre attrait pour moi , que 
c'en eût été un bien fort, — le plus vif de tous ; — que de rencon- 
trer sur leurs lèvres, et dans les termes les plus sincères, l'éloge de 
celle qui pour moi les mérite tous. D'ailleurs madame de Kerdréan 
m'apparaissait comme un type exquis de grâce, de tact et d'amé- 
nité. Je retrouve encore sans peine dans mon souvenir ce visage 
aux lignes fineoient tracées, encadré d'un flot de papillotes grises, 
cette bouche d'un dessin correct, légèrement relevée aux coins par 
l'habitude du sourire, enfin cette expression générale, insaisissable 
dans ses détails, mais dont l'ensemble se résume d'un mot : la 
bonté. D'un regard, elle devinait tout, scrutait tout, animait et 
dirigeait tout autour d'elle, mais d'une façon si simple, si discrète, 
si voilée, qu'on ne pouvait manquer de l'aimer. Il est juste de dire 
que tous ceux qui l'entouraient n'avaient point de plus douce occu- 
pation. 

En face d'elle, était assis M. de Kerdréan , aimable amphytrion, 
né avec le siècle, loyal comme l'or, parlant haut, tranchant du petit 
seigneur, mais avec une bonhomie charmante , ne supportant point 
la conti*adiction , quoiqu'il aimât fort à discuter, très-épris de 
chasse et de chevaux, s'excusaut par habitude de l'insujDQsance 
d'une réception qu'il eût voulu rendre meilleure, adorant sa 
femme, gâtant ses deux filles autant que cela se peut faire, et sur 
son écusson portant d'azur aux six besans d'or* 

J'avais témoigné l'intention de repartir le soir même. 

— Eh ! me disait mon hôte, en me versant son plus vieux bour- 
gogne, je fais plutôt baisser ma herse 1 Kerdréan ne vous lâchera 
pas de si tôt, vous lui appartenez pour une semaine ; c'est de bonne 

TOBIE X. — 2e SÉRIE. 13 



1C6 sÉBAtrifiN àikCË. 

goeire. Prenest'^ t^re patK ; ^tfè âi&fUe i^ule^^vou^t mes tditares 
iaisèieflt ffltrer Teâti , m>û ^ponMevis tombé Klliàiis ses dôtrtes , c^est 
vrai ; mes gobelins sont quelque peu apocryphes, mais le paya sre 
chargera de vous dëdommaigér, par la beauté de ^s htyrizons, des 
lacunes de notre mehu. Vo^sètes paysi^giste ? 

Je m'excusai en remercibtit 

^ Parbleu 1 ajbuta*t-il, je ne vous écoule plus; c'est sans ré- 
fAtque. J'aime à ctiuÉSer, — nous discuterons. Vous aimez l'art, — 
«ous ferons ée l'âft. Vbuft êtes musicien, eh ! parbleu ! il se trou- 
¥era bien ici ^elqife tebose ^ épineUe ou clavecin , pour occuper vos 
*doig(8. Je vous pt'omets même un auditoire qui se pique d'être 9n 
^eonnaisêpeur...^. 

^ Et impatient de vous entendre, dit en souriant madame de 
Kerdréan. Pèur moi, je retiens la première loge. Frànz, vous sefez 
desitôtres? 

Monsieur Fraiiz, neveu de madame de Kerdréan, dressa l'oreille 
*éi interrompit une petite guerre quHl entretenait avec la plus jeune 
de sesxîouslnes, et dont les obus étaient d'innocentes boulettes de 
rote de pain. 

^^ Assurémeni, ma fente. Vous savez que pour vous obéir 

let pour eiiiendre un bon morceau de musique , je ferais tingt lieues 
-à pied. 

— Surtout pour le morceau de musique , je le sais. 

•^ Ah! pour le eoup\ interrompit brusquement mademoiselle 
NeUy, la plus jeune des filles de H. de Kerdréan, cette fois je prends 
tofii le monde t témoin : c^est vous qui avez demandé la paix ! 
Bayard, rends ton épée!... Mon cousin, vous vous tenez pour 
battu ? 

•^ Du teuti fit monsieur Franz. 

-^ Comment, du tout ! riposfta mademoiselle NeHy en secouant 
sur ses épaules ses cheveux blonds échappés de leur résiHe. Com- 
ment, du toutt mais, tenez, voufs aivez encore, suspendue à la mous* 
tache, ma dernière boulette de pain. Allons, allons, rendez les 
armes , et maintenant capitulons : je vous dis que je monterai Ca- 
iprioe demain pour aller aut grottes ! N^est-ce pas, mon père , tla" 
price iect très-doux ? 



S^EASTIEN BACH. tSl 

— Je Tai vu se cabrer hier, reprit le cousin. , o 

— Hoji&ieur, dit mademoiselle Nell; en lançant à son cousin un 
regard qui voulait se donner des airs fâchés, mais qui ne pouvait 
être que doux et soyeux comme Tazur dont il avait les reflets, mon- 
sieur le peureux, je vous interdis toute remarque. Rappelez-vous la 
foi de nos traités. Vous êtes mon prisonnier ! 

— Sur parole? 

— Sur parole ! Je vous permets seulement le jardin pour ce 
soir, j'interdis le cigare après le dîner, et, comme dernière condi- 
tion, vous me jouerez une fois le prélude de Bach au salon d'été. 

Pendant cette petite scène, M. de Kerdréan rayonnait, son orgueil 
de père resplendissait sur son front ; et quand son œil quittait sa 
fille Nelly, Nelly, la tète blonde, légèrement dorée de cette teinte si 
chère aux peintres de l'école vénitienne, Nelly, l'espiègle de seize 
ans, vive, folle, pétulante, c'était pour aller chercher tout auprès 
la physionomie plus reposée, plus régulièrement belle , plus brune 
et plus pâle, plus calme et plus froide , de son autre fille, de trois 
ans plus âgée, qui portait, comme un diadème de jeune patricienne, 
son nom de Béatrice. 

Quant â monsieur Franz, il me sembla , au bout d^une demi- 
heure, modelé sur tous les cousins du monde, plein de gatté et 
d'aisance, saturé d'esprit, saupoudré de sel attique, en somme, 
d'une bonne grâce parfaite, d'une irréprochable tenue, et suffi- 
samment épris des charmes de sa cousine Nelly, — en vertu d'un 
principe passé , je crois , en force d'axiome. 

Leurs taquineries continuèrent au jardin où nous nous prome- 
nâmes ensuite , tandis que M^^ de Kerdréan me faisait les hon- 
neurs de son petit royaume, qui, du côté du nord, ne finissait qu*â 
la mer. H. de Kerdréan nous suivait, relevant une à une d'un air 
triste ses plus belles roses , — et le Général-Jacqueminot, et la 
Yietoria-Queeny — que mademoiselle Nelly venait d'arracher poqr 
en faire des projectiles de guerre. Enfin, chacun regagna bientôt le 
salon d'été, vaste appartement devant lequel s'étendait une sorte de 
terrasse couverte , communiquant par un escalier de cinq ou six 
marches avec le jardin. 

Abrlgré quelques nuages qui tachaient Phorizon, la soirée était 



188 SÉBASTIEN BACH. 

splendide, et j'affirme qu'assis là, entre mes hôtes, en face d*un 
large bouquet de pins maritimes venus à leur guise près de la ter- 
rasse, et qui laissaient voir entre leurs branches les grèves et les 
contours vaporeux d'une baie intérieure formée par l'Océan, j'affirme 
qu'en songeant à ce vieux manoir, à ce parc de plusieurs hectares 
entouré d'une demi-ceinture de mer bleue, à ce confortable sans 
apparat, mais aussi sans tromperies , je me disais que le menu dont 
médisait M. de Kerdréan était bien des plus sorlables. Et je me 
confirmais encore dans cette opinion en faisant le tour de ce salon 
d'été, meublé d'une façon qui révélait, jusque dans les moindres 
détails, qu'une main pleine de goût avait présidé à sa disposition. 
M. de Kerdréan n'avait pas tout à fait tort, ses gobelins étaient 
apocryphes, mais c'étaient tout simplement de très-belles tentures 
de Beauvais; à droite, une riche bibliothèque; à gauche, des 
tables , des étagères de vieux chêne , chargées de fleurs dans des 
vases de Chine, de journaux, de cristaux de Bohême, de verreries 
de Venise, de porcelaines rares et de curiosités celtiques ; — une 
statuette ébauchée par les druides auprès d'une gravure d'après 
Vidal, une hache gallo-romaine auprès d'un vase de Sèvres, l'art 
antique dans ses bégaiements et le luxe moderne dans ce qu'il a de 
plus recherché ; tout cela ne jurant nullement par le contraste et 
ne souffrant point du voisinage. Enfin, le fond de l'appartement 
était occupé par un magnifique piano à queue, tout récemment 
sorti des ateliers d'Erard. — C'était l'épinetle promise par H. de 
Kerdréan. 

Il y a des choses dont l'attrait est irrésistible, et tous, tant que 
nous sommes , nous sommes incorrigibles. — J'avoue que ce fut là 
que mon regard se fixa. — L'instrument était encore couvert de 
partitions et de musique éparse ; tout auprès, sur un pupitre chargé, 
d'un cahier ouvert, s'appuyait une boite à violoncelle. Il n'en faut 
point tant pour faire rêver. Ce salon d'été, où montait par les 
fenêtres aux larges ouvertures la senteur pénétrante des pins mari- 
times , m'apparut dès lors comme un Eden où il ferait bon planter 
sa tente, et le cousin Franz me sembla un garçon plein de sens. 

— Eh ! mon Dieu ( me disais-je en pensant à lui , pourquoi déci- 
dément tant calomnier l'ornière battue ? N'arrive-t-il pas souvent 



SÉBASTIEN BACH. i89 

que, pour qui la suit, elle aboutit doucement et sans encombre ji la 
terre promise ? 
A ce moment, mademoiselle Nellyentra comme un ouragan. 

— Franz I s^écria-t-elle en jetant sur une chaise son chapeau de 
paille de Nice, n'allez pas maintenant oublier les conditions que je 
vous ai imposées! Vous savez que ma vertu n'est pas la patience !... 

M. Franz s'exécuta de bonne grâce , et tandis qu'il accordait son 
violoncelle, W^^ Nelly vint me prier de m'asseoir au piano; 

— Franz, syouta-t-elle avec un sourire qui me révéla la plus 
blanche rangée de dents qu'on pût voir, vous réglerez ensuite vos 
comptes avec monsieur, puisqu'il aura payé la moitié de votre 
rançon. 

Nous commençâmes donc le prélude de Bach. M. Franz, qui 
avait pris à Paris les leçons de Nathan, rendait dans un style sonore 
et vibrant cette ravissante phrase. Mes doigts erraient sur les touches 
moelleuses de l'Erard, enveloppant d'accompagnements, aériens 
comme les vibrations d'une harpe lointaine, cette mélodie si simple, 
si rêveuse, si émue, qu'on la dirait tombée du 'ciel. 

— Bravo ! m'écriai-je quand M. Franz eut terminé. Voilà 
qui çst se libérer en vrai chevalier ; vous payez votre rançon en 
monnaie d'or ! 

Puis j'allai reprendre avec M™» de Kerdréan je ne sais quelle 
causerie commencée. Assis sur un canapé, M. de Kerdréan avait 
mis ses lunettes et déployait lentement les journaux que venait de 
lui apporter la poste. C'était d'abord celui de S***. Il n'est point 
aujourd'hui de sous-préfecture qui ne s'accorde le luxe d'un journal, 
— gazette quelconque, hebdomadaire ou non, soi-disant littéraire 
ou politique, d'une nature parfois quelque peu hybride, professant 
avec une égale aisance toutes les opinions, afin de réaliser ce rêve 
à jamais poursuivi : — Contenter tout le monde. Cependant H. de 
Kerdréan n'avait honoré la gazette de S"* que d'un très-bref 
regard. 

— Encore un comice agricole ! s'était-il exclamé en la repliant. 
Puis il avait tranquillement entamé dans une feuille timbrée de la 

capitale un premier-Paris traitant des élections. 

Près de lui, M"« Béatrice examinait des gravures de modes 



190 SÉBASilEN BACir. 

OU regardait l'horizon, où les nuages s'accumulaient de phs 
en plus. Plus loin, sa sœur Nelly jouait avec un déliéieùx épa- 
gneul aux dimensions lilliputiennes. Quant à M. Franz, il caressait 
amoureusement du regard un porte-cigares abondamment pourvu, 
observait l'ennemi du coin de l'œil , se rapprochait insensiblerti^nt 
de la porte, et sentait au-dedans de lui de vagues tentations de 
trahir la foi de ses traités. — La conversation effleura d'abord 
divers sujets indifférents; elle courut au hasard , revint sur efle- 
même, hésita, semblable à ces joujoux de cabinet de physique qui 
ne s'arrêtent à un équilibre fixe qu'après de nombreuse^ oscilla'- 
tiens. Elle abordait même parfois, il faut en convenir, certains 
terrains assez rebattus. Mais qu'importe! c non nova, sed novè, » 
a-t-on dit , et M^bo de Kerdréan , quoiqu'elle ne sût pas le latin, 
ne manquait point par son esprit de donner aux choses un (ouf 
piquant, simple et neuf tout à la fois. Nous parlions de la vie â la 
campagne, des obligations qu'elle impose, des charmes qu'elle 
réserve à ceux qui savent la comprendre, enfin du voisinage et de 
ses ressourcés. 

— A ce propos, dit Mme de Kerdréan, mon amie madame de 
Saint-Grista reçu, il y a huit jours, une singulière visite, qu'elle à 
mise sur le compte du voisinage, ne sachant en vérité sur quel 
compte l'imputer. Son visiteur était un étranger, originaire, je 
crois, d'Autriche ou d'Allemagne, établi depuis peu dans notre 
pays , sous le prétexte de je ne sais quelles recherches métallur- 
giques dans les mines du Huelgoat. Figurez-vous, me disait-elle, 
un bizarre vieillard hissé sur des jambes maigres et fluettes, fidèle â 
la culotte courte et aux souliers à boucle, portant une longue redin- 
gote vert-olive , sévèrement boulonnée jusqu'au col , et de laquelle 
sortait une tête à embarrasser un phrénologue, petite, toute grise, 
pâle, très-ridée, contractée de temps en temps comme sous une 
impression galvanique par un sourire nerveux , — enfin une tête 
imaginée par Hoffmann et crayonnée par Topffer. Madame de 
Saint-Grist m'a avoué n'avoir pu se défendre d'un mouvement 
d'effroi en le voyant dans son salon. 

-r- Dans son joli salon pompadour ! interrompit M"« Nèlly^ 



SÉftASTIBM BAOL Iti 

Il me sombte toir une araignée nodie s'introduire dans k eoMir 
d'une rose thé !... 

'- Pourtant, continua M°>e de Kerdréan, mon amie, qui n# 
juge pas sur l'écorce comme Nelly, fit bonne contenance , reçut de 
son mieux son singulier visiteur et ne tarda peint à le trouver fort 
aimable 9 rempli d^esprit et d'érudition^ 

— A la bonne heure 1 fit H. de Kerdréan sans quitter son journal, 
votre histoire est tout au rebours des contes de fées où l'esprit est 
toigoors l'apanage du prince charmant Et l'araignée de Nelij 
s'appelle ?... 

— Le comte d'Obertha. 

— Diable I une noblesse des bords du Rhin égarée en Bretagne. 
Vrai, j'aurais du plaisir à faire sa connaissance ! 

Il n'avait pas achevé sa phrase y qu'un domestique entra et lui 
remit une carte de visite. M. de Kerdréan y jeta les yeux. 

— Faites entrer, (it-il froidement et après avoir relu le nom 
inscrit sur la carte comme pour s'assurer qu'il ne se trompait pas. 

— Qui? demanda Mme de Kerdréan ^ en fixant les yeux sur 
son mari. 

— Le comte d*Obertha ! répondit-il. 



II. 



J'entends encore , comme si tout cela était d'hier, ces trois pa* 
rôles tombant de sa bouche. Il se fit un moment de silence. L'im- 
prévu de celte visite , celte coïncidence de choses , peut-être fort 
simple et fort explicable en soi, ne nous frappa au contraire que 
par son côté étrange, si bien que nous songeâmes de suite à 
mettre sur le compte de Textraordinaire et du mystérieux ce 
qui n'était sans doute qu'une pure rencontre du hasard. Peur 
W^^ Nelly, ce fut l'effet d'une commotion électrique : d'un 
bond elle s'élança dans le jardin. Le pet^t épagneul , entendant 
marcher dans le vestibule , grognait d'un air inquiet. B'mnMi appa- 
rut dans le cadre de la porte J'i^op^u A la redingote vert^oUve , 



192 SÉBASTIEN BACH. 

à la culotle courte et aux souliers à boucles; grand, mais un peu 
voûté, pâle, osseux, ridé, les mains veinées de bleu, vieilli plutôt 
par de violentes émotions ou par les chagrins que par Tâge.vEn 
somme , c'était bien le bizarre personnage dont on venait , d'après 
M™e de Saint-Grist, d'esquisser le portrait. 

— Madame, fit-il en saluant M^e de Kerdil^an, veuillez ex- 
cuser ma visite. Je complais, depuis quelques semaines, venir 
vous rendre mes hommages; pourtant je n'eusse choisi ni cette 
heure ni ce jour. Le hasard seul en a disposé autrement — Tout 
à l'heure, je passais sous le mur qui borde votre parc, quand le 
vent d'ouest m'a apporté, avec le parfum de vos fleurs, les notes 
d'une mélodie favorite. J'aime.... j'aime avec passion les œuvres de 
Sébastien Bach. Voilà pourquoi je suis entré. 

— Soyez le bienvenu, monsieur, répondit M"* de Kerdréan 
avec cette parfaite convenance d'une femme de tact, qui ne tarde 
pas à devenir maîtresse de son impression première; soyez le 
bienvenu , puisque c'est l'art qui vous amène. Le violoncelle que 
vous avez entendu est celui de mon neveu, et puisque vous avez 
pris quelque plaisir à l'écouler, je ne doute, pas qu'il ne veuille 
bien nous répéter son prélude, après toutefois que vous vous serez 
reposé de votre marche. 

La conversation s'établit aussitôt. Le comte mélomane s'expri- 
mait facilement et avec distinction. Il nous apprit d'abord com- 
ment des études de métallurgie l'avaient déterminé à venir passer 
quelques mois en Bretagne; il y vivait seul , retiré, près des mines 
du voisinage, en compagnie de ses livres et de ses manuscrits, 
devenus pour lui ses plus sincères amis. Sa meilleure, sa seule 
distraction, c'était, après ses heures de travail, de s'égarer au soleil 
couchant dans les campagnes et d'écouter dans le silence des soli- 
tudes chanter au-dedans de lui, comme un insaisissable souvenir, 
les belles mélodies des grands maîtres qu'il avait tant aimés autre- 
fois en des jours plus tieureux. — Enfin, sur ses instances, Franz 
reprit son instrument et j'accompagnai le célèbre prélude. 

Quand nous eûmes fini, le comte releva la tète et nous remercia 
avec effusion en nous serrant les mains. 

— Merci, dit*il, vous m'avez lait du bien ! Entendre de la musique. 



SÉBASTIEN BACH. 193 

vaye2-^oos, cela a toujours été pour moi un besoin; et il y a long- 
temps, si longtemps que j'en suis privé!... La musique!... mais je 
l'ai aimée avec passion, je l'ai aimée avec fanatisme, jusqu'à 
l'adoration !... Et un regret, devenu pour moi un tourment, est de 
n'avoir pu aussi moi sentir germer sous mes doigts ces harmonies , 
ces vibrations qui vont chercher pour Témouvoir la fibre la plus 
intime de notre être. Mais je me suis heurté là à une impossibilité, 
mes efforts ont été vains, je n'ai jamais pu rassembler sur un cla- 
vier les notes de l'accord le plus simple ! 

Nous nous laissâmes aller peu à peu au courant de ces causeries. 
Ensuite on me pria de nouveau de me mettre au piano. On venait 
de parler de grands maîtres : je leur fus fidèle. Je commençai par 
un passage du Freyschûtz de Weber; ce fut ensuite un air célèbre 
de Stradella^ puis une des meilleures sonates de Mozart. Assis près 
du piano, la lële inclinée, dans un religieux recueillement, le 
comte d'Obertha écoutait. Pas un mouvement, pas une respiration 
ne trahissait chez lui la vie. Parfois cependant il semblait qu'un 
vague frisson courait sur son front pâle, une clarté sombre illu- 
minait soudain ses yeux éteints, puis un long soupir soulevait 
péniblement sa poitrine. J'observais, sans m'en rendre compte, 
cette silencieuse extase que traversait ainsi, rapide comme uii 
éclair,^ une expression poignante de tristesse ou de regret. Une 
fois même, — je jouais Vandante de la sonate de Mozart, ^ je 
le vis passer furtivement le revers de sa main sur ses yeux hu- 
mides. 

— Merci, fit-il à demi-voix, merci de votre générosité!... Mozart 
est divin !... 

Insensiblement notre petit cercle s'était resserré, nous feuille- 
tions les recueils ouverts çà et là sur les pupitres ; Haydn succé- 
dait à l'auteur de Don Juan, Weber, Mayseder, Steibelt, Field et 
Mendelsohn venaient après^ et le temps passait inaperçu. 

Sous le charme des maîtres, le comte semblait rivé près du 
clavier d'ivoire, comme le barreau de fer que le fluide magnétique 
fixe à l'aimant. Nous ne pouvions oublier Beethoven. — M. Franz 
me demanda la Sonate pathétique. 



iM SéBASTIBN BACB. 

Aux premières notes , k comte d*Obertba l^oadit subitement sur 
son siège et mit la matn sor les miennes : 

— Non, non! de grâce, dit-il. Pas lui! pas Beethoven l.. N'a« 
vez-'VQus pas encore dans ce cahier de marocfiiiD rouge quelque 
chose de Sébastien Bach? une de ses admirables fugues, par 
exemple?... Il y a dans ses inspirations je ne sais quel attrait, je 
ne sais quelle saveur tonte particulière; il semble que sa pensée 
soit la mienne, que nos deux âmes vibrent dans Tunisson le plus 
parfait, comme si elles n'en faisaient qu'une, en réalité. Pourquoi 
cette intimité, cette cammunion de nos pensées?... C'est là tout 
un secret que je dois taire aujourd'hui ; ne chercheis donc pas A 
percer le sens de mes paroles. Pourtant j'en ai dit assez, vous 
devinez comment j'ai été irrésistiblement attiré ici , nù l'on jouait 
Bach, où l'on jouait son prélude, sa page la plus rêveuse, la plus 
émue, tandis que moi je passais là-bas, sous les murs de votre 
parc. 

Cette subite interruption, à la première note de Beethoven, cette 
émotion dans la voix, ces paroles , me frappèrent plus que je ne 
saurais dire. Il y avait d'ailleurs dans toute la personne de ce vieil* 
lard des contrastes étranges qui ne sont point sortis de ma mé* 
moire : sa physionomie exprimait par moments une excessive sen^ 
sibilité, par moments c'était un masque de glace, un marbre 
inanimé qui ne trahissait rien. Un mot, une note, un souffle, évetl^ 
laient chez lui les imaginations faUes, les enthousiasmes exagérés 
de l'adolescence; son exaltation tenait de la fièvre, ou bien il 
afiectiit la froideur d'un géomètre. 

Avec cette perspicacité que les femmes possèdent bien plus que 
nous, M>n« de Kerdréan l'observait à la façon d'un problème 
dont on cherche la clef. Elle saisissait les rênes de la conversation , 
la pliait adroitement à sa guise , et la lançait sur telle ou telle we 
où elle espérait peut-être trouver le nœud de l'énigme. Puis, abdi- 
quant son rôle, elle écoutait à son tour. Le comte d'Obertha s'ex- 
primait avec un accent alternativement faible et sonore , d'une voix 
lantôt ferme, tantôt mal assurée; mais chacune de ses réponses, 
marquée au coin de la meilleure courtoisie, révélait r«(»prit ie 
plus cultivé et l'éducation la plus distinguée. 



SâfiASTIEN BACH. 195 

Win èispoir, l'énigme demeurait Impénétrable. 

Cependant M. de Kerdréan , qui commençait à trouver un peu 
YotÈfcie notre séance musicale , s'était tout doucement abandonné à 
cette agréable dispositioir qui vous saisit à l'heure de la sieste, 
dans les jours caniculaires. Il aimait la musique, mais préférait 
l'air : Vive Henri qucUret à la plus belle sonate, et mettait au- 
dessus de tout cela encore une visite à ses chevaux ou une heure 
de chasse dans son parc. Tandis que nous jouions Weber, les carac- 
tères de son journal dansaient devant ses yeux; pendant l'air de 
StradeUa il atteignait la somnolence; quand nous abordâmes 
Mozart, sa tête s'inclina béatement sur le premier-Paris. Un 
brusque coup de tonoerre l'arracha inopinément à ce si doux état , 
qui eet plus que le repos et qui n'est pas encore le sommeil. 

Avec la nuit, l'orage s'était approché , les taches violacées de 
f borizon étaient devenues de gros nuages menaçants. De larges 
gouttes de pluie commencèrent aussitôt à tomber. 

-^ Par me^ six besansi fit M. de Kerdréan en reprenant ses es- 
prits^ je crois, ma foi, que vous nous donnez la symphonie pastorale 
de Beethoven? 

A ce mot, je vis le comte d'Obertha frissonner de la tète aux 
pieds. 

— J'avais prédit tantôt, ajouta Mm« de Kerdréan; la chaleur 
était si accablante, nous devions avoir de l'orage ce soin Mon cher 
Franz, voulez-vous, je vous prie, faire fermer les fenêtres? 

Biratôt la ploie tomba par torrents. H. de Kerdréan, debout, le 
front collé aux vitres, regardait d'un œil terne se former de larges 
ruisseaux qui entraînaient dans leur déluge le sable de ses allées 
et noyaient sa collection de pétunias. Il est vrai que M. Franz, pour 
le consoler, avait assuré que cela dorerait* peu. Cependant la nuit 
était tombée depuis deux heures , quand les roulements du ton* 
nerre commencèrent à s'éloigner par degrés. 

Le comte d'Obertha se leva pour prendre congés mais H. de 
Kerdréan ne voulut point entendre parler de son départ : les 
chemins seraient impraticables après cette grosse pluie d'orage, ]^ 
rpiltè était longue, l'heure avancée, 



196 SÉBASTIEN BACH. 

— Par mes six besans^ disait-il, ce serait une honte pourKer- 
dréan t]ue de vous laisser mettre en route par un temps semblable! 
Acceptez notre hospitalité; nous ne vous prenons pas en traîtres, 
— vous serez mal, — mais enfin résignez-vous, et, comme le dirait 
tout à Theure mon journal dans un article sur les élections, < con- 
tre mauvaise fortune bon cœur! > 



m. 



Le lendemain, le soleil avait reparu; le vent de la nuit avait 
emporté jusqu'au dernier nuage de la veille. On était en septembre. 
Debout à ma fenêtre ouverte , l'œil errant au hasard sur les bois 
qui s'animaient déjà de teintes rougissantes, sur le ciel qui couron- 
nait leur cime comme une splendide coupole bleue, j'aspirais à 
pleine poitrine ces parfums de matinée d'automne que l'orage avait 
rendus plus pénétrants encore. 

Tout à coup j'aperçus, dans le clair-obscur d'une allée du parc, 
le comte d'Obertha plus matinal que moi. Soit par un sentiment de 
curiosité instinctive, soit par un attrait irréfléchi, j'allai aussitôt 
le rejoindre. Dès l'abord, l'expression singulièrement égarée de son 
regard me surprit, et comme j'allais débuter par une de ces bana- 
lités que l'usage place au seuil de toutes nos conversations : 

— Croyez-vous au spiritisme? me dit-il sans autre préam- 
bule. 

— Oui et non , répondis-je, légèrement embarrassé par ce qu'il 
y avait de brusque et d'inattendu dans cette entrée en matière. 

— Oui et non, fit-il fenlement en imitant l'inflexion de voix que 
j'avais donnée à ces deux paroles, oui et non, — c'est le doute. Je 
vous plains, jeune homme, vous êtes de votre siècle! 

Puis il fit quelques pas dans l'allée, sans mot dire, remuant du 
bout de sa canne les feuilles mortes qui commençaient à joncher 
le sol. 

— Me croiriez-vous pourtant, continua-t-il, si je vous disais 
que ce manoir est hanté ; si je vous disais que celte nuit même...? 



SÉBASTIEN BACH. 197 

Ici il s'approcha de moi en baissant sensiblement la voix. J'atta- 
chai sur lui un regard étonné. 

— Oui, jeune homme, si je vous disais que, cette nuit même, 
mon sommeil a été troublé par des ombres qui certes n'ont point 
pris naissance dans mon imagination. 

Je savais qu'on avait donné au comte d'Oberlha , à l'extrémité 
de l'une des ailes de Kerdréan, une vaste chambre, appelée la 
chambre d'Anligone, parce que la tapisserie de haute-lisse qui la 
décorait représentait la jeune Thébaine, la tête ceinte d'un diadème 
de fleurs, vêtue d'une longue rube blanche, et tenant par la main 
son père aveugle, le vieux roi Œdipe. 

— Cette nuit, poursuivit-il, j'ai été réveillé par des bruits 
étranges qui me paraissaient venir des boiseries, à droite, à gau- 
che, tout autour de moi. Je me suis dressé sur mon séant et j'ai 
alors parfaitement pu distinguer des pas dans la chambre, et des 
voix confuses , tantôt plus éloignées , tantôt plus rapprochées de 
moi. Je sais , jeune homme , je sais faire la part aux contes de 
nourrices, aux farfadets, aux hommes rouges et autres billevesées 
dont on nous farcit la tète dans notre enfance; tout cela est bon 
pour les cerveaux fêlés; même enfant, je n'y ajoutai jamais aucune 
créance. Mais ce que j'ai vu, je l'ai vu de mes yeux, étant réveillé 
à merveille, je vous l'affirme. Les inspirations du maestro Sébastien 
Bach étaient dans ma chambre, je les entendais chuchoter entre 
elles, je les voyais errer en groupes aériens dans la pénombre, 
voltiger autour d'une figure diaphane, d'une candeur céleste, revê- 
tue d'une longue robe et couronnée de marguerites blanches. 

Je ne pus m'empêcher de penser tout d'abord à l' Antigène en 
robe blanche de la tapisserie , qu'avait bien pu éclairer, au milieu 
de la nuit, un reflet de lune glissant par quelque coin mal fermé du 
volet de la fenêtre et tombant sur la muraille. Néanmoins l'exal-* 
tation croissante du vieillard, les intonations énergiques de sa voix 
donnaient à ce qu'il disait un certain tour de sincérité. D'une part, 
je me sentais très-porté à prendre cette aventure pour une hallu- 
cination; de l'autre, j'éprouvais en moi-même une indéfinissable 
sensation produite par les vibrations de sa parole , par le magné- 



^98 SÉBASTIEN BAGÂ. 

A&me de son œil. Sous cette impression , Je nie sentais diappsé 
malgré moi à une crédulité d'enfant. 

— La figure blanche, reprit>il, s'avançait dans la chambre, sa 
démarche était mélodieuse comme une musique lointaine. Un ios*- 
tant, avant de disparaître, elle s'est penchée vers moi, m'a tendu 
une page blanche, en me murmurant à Toreille : « Ecris, maestro, 
je dicte, — le monde nous écoute 1 ji 

— Voilà à coup sûr qui est bien singulier ! dis-)e h rincompié» 
hensible vieillard. Et cettç feuille de papier blanc? 

— Eh! mon Dieu! au bout de peu de temps tombée de mes 
doigts, envolée, hélas! comme tant d'inspirations fugitives, folle^ 
ment perdues parce que nous n'avons su ni les fixer ni les retenir ! 
Car, tenez, jeune homme, il est tout un ordre de choseSS qui ger- 
ment dans l'âme, mais qui n'éclosent jamais au dehors. Le génie 
les pressent, — le monde ne les connaît point. A peine si de ten^ 
en temps arrive à maturité une de ces pensées, un de ces souffles 
inspirés qu'on baptise alors du grand nom de chef-d'œuvre. Hûs, 
tandi» que nous sommes sur le chapitre de l'art, j'-ai une ques- 
tion à vous faire : ce prélude que vous jouiez avec M. Franz quand 
j'entrai hier à Keidréan, et dont je vous disais qu'il a pour moi un 
irrésistible attrait... 

— ' Le prélude de Bach? 

— Oui. Eh bien ! qu'en pensez- vous? 

— Vous me faisiez tout à l'heure ma réponse, lui dis-je; on y 
rencontre justement, ce me semble, ce souffle inspiré dont vous 
parliez. La ligne mélodique s'y suit avec une incomparable simpli- 
cité, on sent passer dans tout cet ensemble l'émotion d'un senti- 
ment vrai, enfin ce je ne sais quoi qui fait dire : Cette pièce du 
maître est un chef-d'œuvre! 

Le comte d'Obertha me regarda fixement et finit par me souriie 
en secouant la tète. 
^ Je devrais peut-être ^ous appeler flatteur, fit-il. 
-. Comment, flatteur ? repris-je, de plus en plus surpris. 

— Eh! oui, flatteur.... Vous allez me comprendre quand j'aurai 
pour vous levé le voile de mon incognito. J'ai consacré ma vie à 
la musique, dans le monde artistique on m'a beaucoup choyé ; j'ose 



dÊBASTlEN BACH. 199 

"dire que des sotiTerains se sont disputé mes ouvrages. J'ai été tour 
à tour mattre de chapelle du prince d'Anhalt-Cœthen et du duc de 
Weissenfeld; après eux, l'électeur de Saxe m'a fait Thonneur de 
m'attacher à sa personne.... 

— Ce sont là, à coup sûr, de belles connaissances, interrom- 
pis-je. 

— Heureux temps que ceux-là, continua-t-il , heures bénies, 
exclusivement consacrées an culte de Tan, de l'art qui réchauffe, 
qui console et qui fait vivre : aujourd'hui tout cela est évanoui. 
Tout, c'est cependant trop dire, car il y a des choses qui survivent; 
j'ai écrit à cette époque beaucoup de musique où demeurent fixés , 
au moins en reflet, ces épanchements d^une âme jeune qui ne 
connaissait point encore ce qu'est îe regret. Ainsi, ce prélude 
que vous rendiez hier, — sur ma foi, fort bien, — ce prélude est 
de moi.... 

— De vous? Pourtant je croyais on attribue générale- 
ment.. .. 

Le plus simple sentiment des convenances eût dû retenir cette 
exclamation sur mes lèvres : il était trop tard. 

— On l'attribue généralement...? répéta-t-il en distillant une à 
une ses syllabes et en dirigeant vers moi son œil interrogateur. 

^ A Sébastien Bach. 

— Et l'on a grandement raison! Vous avez devant vous.... 
^ Le comte d'Obertha? 

— Non pas! Sébastien Bach en personne. 

Pour le coup, je restai sans réponse, ne sachant si je dormais 
ou si je veillais, cloué sur place tout comme si l'ombre blanche de 
la chambre d'Antigone m'eût touché de sa baguette magique. 

'Heureusement, le soi-disant comte d'Obertha avait détourné de 
moi son regard ; il eût inévitablement surpris sur mon visage 
quelque chose de la stupéfaction d'un homme qui rêve qu'une 
main invisible le saisit, l'emporte à travers l'espace, le lance à 
l'improviste dans le courant d'un autre âge, au milieu d'une 
époque tout autre, et qui tout à coup, rouvrant les yeux, est fort 
étonné de se retrouver, cornnie devant, sur ses pieds. 

Gevoyage rétrospectif accompli, — cela avait bien pu durer une 



200 SÉBASTIEN BACH. 

demi-seconde, — je me rappelai de suite que Sébastien Bach, 
compositeur et organiste de plusieurs petits souverains d'Alle- 
magne, était mort, et parfaitement mort, en 1754, que par consé- 
quent ses œuvres étaient vieilles de plus d'un siècle. 

Cependant le vieillard continuait ses bizarres confidences ; il en 
était à m'expliquer les mystérieux événements qui l'avaient pour un 
temps forcé à taire son véritable nom, quand nous aperçûmes M. de 
Kerdréan au détour d'une allée. Le comte me jeta un regard signi- 
ficatif, en mettant un doigt sur sa bouche pour me recommander le 
silence. 

Nous passâmes toute la matinée dans le parc. H. de Kerdréan 
nous laissait admirer les beaux arbres et les perspectives variées de 
son domaine, sans sourciller plus que s'il se fût agi d'une chose 
indifférente, ou que tout cela eût appartenu à l'empereur du Japon. 
A peine songait-il à nous faire voir ses chevaux de race, qu'on 
venait de mettre en liberté dans de larges pelouses qui, d'espace en 
espace, coupaient les bois de zones vertes bordées de légères 
palissades. 

Tout ceci eut bientôt fait diversion aux rêveries fantasques de 
mon compagnon de promenade. Sébastien Bach était redevenu le 
comte d'Obertha, c'est-à-dire le personnage de la veille, original, 
piquant, spirituel, distingué, répondant avec un sens exquis aux 
diverses questions de H. de Kerdréan. Somme toute, il était un 
puits d'érudition, il savait donner un tour intéressant aux choses et 
éviter tout pédantisme , si bien qu'on oubliait aisément, en l'écou- 
tant parler, ce que son extérieur avait de peu ordinaire. La causerie 
ayant pris peu à peu une tournure scientifique ; un aperçu sur la 
géologie et sur l'avenir des industries métallurgiques avait été 
esquissé par lui en quelques traits , avec une lucidité et une netteté 
qui me frappèrent. 

Lorsque nous nous étions arrêtés devant les pelouses où pais- 
saient les chevaux qu'élevait M. de Kerdréan , il avait, en véritable 
connaisseur, entamé avec lui une dissertation sur l'élève de l'espèce 
chevaline, tandis que, — je l'avoue en toute humilité, — il m'était 
arrivé de confondre la race de Corlay avec les mecklembourgeois. 

Enfin, quelques autres sujets d'un ordre plus relevé avaient été 



SÉBASTIEN BÂGH. 201 

mis sur le tapis par les hasards de la conversalion. H. de Kerdréàn, 
se laissant aller à son goût pour la discussion , avait saisi Toccasion 
au vol, comme une bonne fortune qu'il n'avait pas tous les jours 
sous la main. Il aimait assez qu'on lui cédât, mais faisait fi des 
victoires faciles : il voulait qu'on lui tint tête. Or, les petits hobe- 
reaux du voisinage, en se rangeant de prime abord à ses idées, ne 
poussaient pas la courtoisie jusqu'à ce point, qui, pour M. de Ker- 
dréan, était la fine saveur de ce plaisir. 

Le comte avait abordé ces diverses questions avec cette élévation 
de vue et cette appréciation supérieure qui décèlent de prime saut 
l'homme d'observation et de talent. 

— Par mes six besans, disait M. de Kerdréan, en s'arrêtant 
brusquement, savez-vous bien à quoi je pense en nous écoulant, 
par cette jolie matinée, sous les arbres de mon parc? 

— A quoi? répondait le comte d'Obertba ; mais à vos bois, à 
vos beaux ombrages apparemment ? aux charmes de votre thé- 
baîde ? que sais-je ? 

— Eh ! nullement, cher comte , nullement ! Vous n'y êtes pas. Je 
me prends malgré moi à songer aux péripatéticiens se promenant 
dans les jardins du Ljcée. 

Les mille incidents de la journée vinrent bientôt me faire perdre 
de vue mes préoccupations du matin. J'aurais voulu, dans mon tête- 
à-tête avec le comte, pousser plus loin les investigations ; à peine 
avais-je entrepris cette voie , que tout s'était concerté pour m'en 
distraire. 

M"^ de Kerdréan nous avait rejoints. A l'heure où beaucoup 
d'élégantes dames commencent à peine à voir glisser sous la soie 
bleue de leur alcôve soigneusement fermée un mince filet de 
lumière, qui est pour elles la pointe du jour, elle avait déjà par- 
couru tous les environs , porté des vivres à une famille de sabotiers 
campée dans le bois, soigné quatre pauvres malades et consolé 
dix infortunés. 

Puis la cloche du déjeuner avait sonné ; M. Franz avait paru. 
Tiré à quatre épingles, serré dans son col comme un membre du 

TOME X. — 2« SÉRIE. 14 



202 SÉBASTIEN BACH. 

Jockey-Club, il avait repris son rôle de clieyalier servanl auprès de 
M"« Béalricc el de M"« Nelly, ni plus ni moins que s'il eûl été 
leur ombre. M. de Kerdréan avait aussi rallié , ramenant avec lui 
son péripatélicien en redingote vert-olive, dont il avait pris ami- 
calement le bras et qui , après s'être fait un peu prier, avait accepte 
son invitation. 

— Eh ! eh ! disait M. de Kerdréan en dépliant sa serviette, nous 
nous sommes un peu fait la guerre ce matin, le comte et moi, une 
guerre courtoise d'ailleurs. Je veux que le déjeuner soit la trêve : 
seulement, comte, je vous souhaiterais une trêve un peu plus suc- 
culente... Il est vrai que les péripatéticiens devaient être un peu 
Spartiates. 

A midi, les chevaux piaffaient dans la cour. Il s'agissait d'une 
course aux grèves , d'une visite aux grottes dont on avait parié la 
veille, puis à quelques-uns de ces dolmens semés par myriades 
sur tout le sol de la Bretagne. M. de iCerdréan avait fait monter le 
comte d'Oberlha près de lui dans sa calèche découverte. H. Franz, 
radieux comme ToDillet rouge qu'il avait passé à la boutonnière de 
son gilet, avait crânement enfourché Caprice. La superbe bête 
s'était cabrée jusqu'à se renverser : en la voyant, l'œil ardent, 
l'écume à la bouche , rongeant son mors, contenue à grand'peinc 
par son cavalier, W^* Nelly avait oublié comme par enchantement 
ses mutineries de la veille ; son entêtement d'enfent gâtée avait 
fondu comme au soleil une boule de neige. On lui avait amené une 
monture moins fringante ; elle n'avait plus alors songé qu'à sa jolie 
robe d'amazone, à son voile vert qui flottait coquettement au vent, 
à la façon élégante dentelle maniait sa cravache à manche d'argent, 
— el l'on était parti. 

A une demi-lieue de Kerdréan, l'on s'arrêta au bourg pour visiter 
la petite église, qu'entouraient une demi-douzaine de maisons de 
chélive apparence. La Basse-Bretagne est la terre patriarchale des 
gais clochetons gothiques : chaque village a le sien. Parfois la plus 
modeste bourgade possède une perle d'architecture qui rendrait 
jalouses bien des villes, et souvent, de l'église aux beaux jubés, aux 
curieuses verrières, il n'y a qu'à faire vingt pas pour rencontrer un 



SÉBASTIEN BACH. 203 

reliquaire aux arcades ajourées, ou bien un calvaire moyen âge 
avec ses personnages sculptés en pierre noire de korsanlon. 

Le recteur de l'endroit, excellent prêtre, — qui s'appelait, si je 
me souviens bien , M. Sylvestre , — nous avait aperçus aux envi- 
rons de son domaine et était venu nous souhaiter la bienvenue. Sa 
soutane montrait quelque peu la corde du drap dont elle avait été 
jadis faite ; mais toutes les économies du vieux prêtre passaient 
dans le tronc des pauvres. Sa calotte de velours, noire à une 
époque déjà reculée, avait insensiblement rougi aux ardeurs du 
soleil ; mais il s'en échappait le plus vénérable flot de chevelure 
blanche que l'on pût voir. 

Force avait été de céder à ses instances et de faire une halte à 
son presbytère, établi dans un vieux cloître ruiné. En moins d'un 
instant, il eut cueilli les plus beaux fruits de ses espaliers et déva- 
lisé toutes ses vignes : 

Cl Des fruits à faire envie aux folâtres abeilles , » 

comme disait M. Franz, et qui faisaient penser à ceux de la terre 
de Chanaan. 

Si on ne l'eût empêché, il eût encore coupé ses roses les plus 
rares, — des écussons venus du château, — et qui, assurait-il, 
voulaient retourner à leur seigneur et maître. 

— Laissez faire, mon cher voisin, disait-il, pour moi, je n'y puis 
rien 

Jpsi te fontes, ipsa kœc arbusta voeabant , 
Tityref... 

Mous consenllmes seulement à emporter une magnifique rose 
que , par la plus rafilnée des attentions, il avait nommée Monsieur 
de Kerdréan, 

— Mon cher monsieur Sylvestre, fit M. de Kerdréan, tandis que 
le vieux prêtre enlevait une à une tes épines du pied de sa rose de 
prédilection , mon cher monsieur Sylvestre , vous me prenez par 
mon faible I Venez, Nelly, approchez- vous, que je mette Monsieur 
de Kerdréan à la ceinture de votre amazone. A propos de Virgile , 
mon cher hôte, avez-vous mis la dernière main à voire traduction 
en vers des Bucoliques ? 



204 SÉBASTIEN BACH. 

A celle question , le respectable H. Sylvestre avait un peu rougi. 

— Ah ! monsieur de Kerdréan, répondit-il , vous qui m'accusez 
de vous attaquer par votre faible, j^ai bien peur que vous ne 
me preniez aussi par le mien ! Delicta senecltUis, n'est-ce pas ?... 
A mon âge, enfourcher Pégase t.,. Tu quoque^ pensez-vous l Eh 
bien ! qu'y faire ? Je suis tout prêt à confesser que ce^ cheval-là me 
délasse quelquefois le soir de la vieille Grise ^ dont je me sers pour 
aller voir les malades de ma paroisse. Une bonne bête, fin de 
compte, mais dont le trot est singulièrement dur ! 

/— Pégase ?... reprit malicieusement M. de Kerdréan ; non, la Gme, 
j'y suis ! Pour en revenir aux Eglogues et aux Bucoliques, mon cher 
monsieur Sylvestre, j'espère bien que vous nous mettrez dans les 
intimes et que vous nous présenterez bientôt votre première ingénue, 
— mademoiselle Amaryllis, je crois, — n'est-ce pas cela, Franz, 
vous qui êtes frais émoulu et qui devez avoir encore votre Virgile 
sur les lèvres ? — un joli nom , monsieur Sylvestre ! Ce soir-là , 
mon cher voisin , notre partie de trictrac sera détrônée. Honneur 
aux dames I 

— C'est-à-dire , fit modestement M. Sylvestre en reconduisant 
ses visiteurs à leur voiture, c'est-à-dire que j'irai à Kerdréan vous 
demander vos conseils sur certaines coupures à faire. 

La route reprise, notre petite caravane eut bientôt atteint les 
landes, toutes violettes de bruyères, qui s'étendent jusqu'aux falaises 
de la côte. Là , nous laissâmes nos chevaux pour suivre à pied le 
sentier qui mène aux grottes. W^^ Nelly, familiarisée avec les 
splendeurs de la grande mer, s'était mise à cueillir des fleurs 
sauvages, tandis que, Tœil attaché sur la ligne de l'horizon, tout 
entier au spectacle de cette immensité grandiose qui nous frappe 
beaucoup plus, nous autres habitants des terres, que ceux qui 
jouissent tous les jours de la vue de l'Océan , j'oubliais complète- 
ment que nous étions venus pour visiter je ne sais plus quelles 
grottes, où s'engouffre la marée montante. 

Par l'aménité et la distinction de ses manières, le comte d'Ober- 
tha s'était fait pardonner ses boucles et sa redingote vert-olive. 
M"* Béatrice l'écoutait avec intérêt et ne pensait pas trop à ses 
rides ; M"® Nelly n'avait plus peur de Varaigné noire. — Il faut si 



SEBASTIEN BACH. 205 

peu de chose pour détruire des préventions qu'un rien fait naître. 
Un très-mince incident avait été ici le signal de la réconciliation. 

Tout en marchant, W^^ Neliy avait cueilli une gerbe de fleurs ; 
sa soeur, qui n'oubliait pas son herbier, examinait avec une 
charmante gravité chaque tige fleurie, nommait les espèces, et 
prélevait quelques échantillons. De son côté, M. Franz, qui n'était 
nullement fâché de paraître dans tous ses avantages, battait le 
rappel à ses souvenirs de collège pour retrouver quelques termes 
de botanique. Quoique ses souvenirs fussent passablement récalci- 
trants, vu répaisse couche d'oubli et de poussière que quelques 
années avaient accumulée surtout cela, il classait avec l'assurance 
de Linnée et ne bronchait jamais sur une famille ou sur un genre. 

— Et ceci, monsieur le docteur? demanda M"* Nelly, en 
tendant à son cousin une fleur en épi bleuâtre. 

— Ceci, eh ! mon Dieu une légumineuse ! 

— Pardon, monsieur Franz, dit tranquillement le comte d'Ober- 
Iha qui s'était approché , cet épi bleu appartient à coup sûr à la 
famille des plumbaginées ; on l'appelle, sauf erreur, Sla^ice rari- 
flara. 

Le cousin Franz avait élégamment pirouetté sur le talon gauche 
de sa boite ; puis il n'avait plus rien classé. À chaque embarras qui 
s'était présenté ensuite, on avait eu recours au vieux comte, qui, 
du reste, s^y était prêté de la meilleure grâce du monde. 

— Vrai ! disait M"® Nelly en rentrant le soir à Kerdréan, com- 
prenez-vous Mine de Saint-Grist?... Mais il est charmant ce vieux 
comte d'outre-Rhin ; ne trouvez-vous pas, Franz? 

— Absolument de votre avis, ma cousine : charmant comme 

antiquaille ! 



IV. 

Le soir venu, nous nous retrouvâmes au salon d'été, comme si 
chacun , par une entente instinctive , s'y fût donné rendez-vous. Le 
comte d'Obertha paraissait désirer vivement l'heure où nous re- 
prendrions nos sonates de la veille. M"« de Kerdréan le devina. 



206 SÉBASTIEN BACH. 

Pour inoi, après le départ de mes hôles J'étais demeuré seul sur 
la terrasse, accoudé à une sorte de balustrade découpée où grim- 
paient des lianes. L'air était calme, doucement tiède ^ comme il 
arrive dans ces soirées de Tarriëre-saison , parfois si belles en Bre- 
tagne. Le disque du soleil descendait lentement derrière les pins 
maritimes et semait au loin sur les eaux de la baie des reflets em- 
pourprés qui eussent fait croire aux lueurs d*un incendie lointain ; 
du côté opposé de l'horizon , s'étendaient de légères teintes viola- 
cées, dont Tintensité devenait peu à peu plus prononcée. Le cré- 
puscule, en tombant insensiblement, enveloppait tous les objets et 
estompait la silhouette des barques à l'ancre dans leurs criques. Un 
inexprimable sentiment de repos et de paix régnait sur tout. Du 
salon d'été, à travers les rideaux de chèvrefeuille delà terrasse, 
venaient jusqu'à moi les sons moelleux du piano d'£rard et les notes 
du violoncelle. 

Qui n'a gardé le souvenir d'une impression du même genre ? qui 
ne connaît cette heure où les pensées s'envolent si facilement vers 
le domaine de la fantaisie , où l'indéûni flotte devant nos yeux et 
rinflni dans notre âme, où les rêves empruntent je ne sais quel 
rayon plus intime, plus suave et plus voilé, à cette lumière qui s'en 
va, à ces vagues parfums du soir, à ces mélodies à peine ébau- 
chées que balance la brise avant de les disperser? N'est-ce point 
d'une pareille mise en scène que doit proflter l'aimable reine Mab, 
si elle existe encore, — et pourquoi pas? — Mab, la fée des songes 
que l'on fait tout éveillé? 

Et qui, — à l'instant où la réalité, sans attendre qu'on la rap- 
pelle, vient heurter à la porte, et où s'échappent à tire d'aile toutes 
ces rêveries fugitives, comme une bande d'oisillons en. maraude 
quand apparaît le maître, — qui ne leur adonné au moins un 
regret? 

Quelques notes d'un passage de Grétry, qu'on essayait au piano, 
me ramenèrent au salon. La nuit était tout à fait tombée. 

— N'est-ce pas là un fragment de Zémire et Azor? demanda 
M<ne de Kerdréan. J'aurais un véritable plaisir à l'entendre tout 
entier. 

Je n'avais qu'un souvenir Irès-cflacc de ce passage ; pourtant je 



SÉBASTIEN BACH. 207 

me plaçai sans faire de façons devant l'tnslrumeul , mais la mé- 
moire me flt complètement défaut dès les premières mesures. 
M. Franz chantonnait à demi-voix pour retrouver la phrase de 
Grétry : 

— Le diable d*air ! je Tai sur les lèvres ! 

— - Attendez , dit à son tour le comte d'Obertba en appuyant un 
doigt sur son front. 

Et en un instant il fut au piano ; ses mains errèrent d'abord sur 
les touches, comme pour essayer les octaves, puis il rendit avec 
une rare perfection de style le passage de Zémire, L'instrument 
chantait sous ses doigts avec une expression inaccoutumée ; TErard 
avait trouvé des accents d'une pénétrante et merveilleuse sonorité 
que je n'ai jamais entendus que ce soir-là. 

— Bravât cria M. de Kerdréan, assez peu expansif cependant en 
matière musicale. 

— Me trompé-je? fis-je bas à l'oreille du cousin Franz. N'ai-jc 
pas entendu hier le comte dire qu'un de ses regrets était de n'a- 
voir pu réussir à rassembler sur un clavier les notes de l'accord le 
plus élémentaire?... 

— Comte d'Ôbertha, dit M"»« de Kerdréan, faites-nous la grùce 
de ne point vous arrêter si tôt ! 

Le vieillard reprit sa place sans proférer une parole et continua 
la partition de Grétry, comme si elle eût été ouverte devant lui sur 
le pupitre. En l'entendant jouer avec une perfection si remar- 
quable, en suivant sur l'ivoire des touches ses doigts d'une blan- 
cheur aussi mate qu'elles , je commençai à me rappeler de point 
en point noire conversation du malin. Puis, sans pouvoir détacher 
mon regard de son œil noyé dans une sorte de contemplation exta- 
tique , je reprenais lé cours des événements de la journée , je me 
perdais en mille conjectures pour expliquer ce qu'il m'avait dit. 
Avais-je sûrement compris le sens de ses paroles? ne m'étais-je 
point moi-même forgé quelque imagination ^à son endroit? En un 
mot, je tauchais à une énigme : quelle en était la clef? 

J'en vins, à dessein, à nommer Sébastien Bach. Ses œuvres, 
disais-je, semées de beautés de premier ordre, étaient générale- 
nfient trop peu appréciées, parce qu'elles étaient trop peu connues. 



208 SÉBASTIEN BACH. 

Tout en m'exprimant de la sorte, ^observais le comte d^Qberlha 
qui, en entendant prononcer le nom de Bach , m'adressa un rapide 
regard, dont je pouvais seul comprendre la signiûcation. 

-— Laissez agir le temps, dit-il; ce qui doit être connu le sera 
tôt ou tard. Le maestro que vous venez de nommer tient fort peu , 
je vous jure, à voir emboucher en son honneur les trompettes, assez 
creuses du reste, de la renommée. 

Puis, s'étant approché, il continua à mi-voix, de façon à n'être 
plus entendu que de moi : 

— Il tient beaucoup plus à voir garder strictement les promesses 
que lui faisait ce matin même celui à la discrétion duquel il s'est 
confié. 

— Et sur lequel il a eu raison de compter, achevai-je du même ton. 
Toujours est-il que ce que j'avais promis ne liait aucunement 

ma pensée, qui se prit de plus belle à battre la campagne et à se 
formuler à elle-même cent interrogations diverses, lorsque j'en- 
tendis de nouveau le piano retentir sous les doigts émus du vieux 
comte : le faux Sébastien Bach interprétait les œuvres du véritable. 
Il exécuta de souvenir un fragment de la cantate funèbre, une 
sérénade et quelques fugues, dont chaque note m'était fis^milière; 
mais il donnait à cette musique une accentuation particulière, et 
je surprenais en même temps dans son jeu ce sentiment un peu 
âpre que j'ai plus d'une fois remarqué chez celui qui interprète son 
œuvre propre. 

L'entretien poursuivant sa pente naturelle , on parla de Gluck ; 
on lui comparait Grétry en lui préférant ce dernier, qui sait allier 
tant de douceur à tant d'énergie, être tout à la fois simple, pas- 
sionné, dramatique^ sans cesser jamais d'être vrai dans la traduc- 
tion des sentiments qu'il exprime. 

— Voyons! ne soyons pas exclusifs, et n'allons pas mettre en 
oubli ces pauvres modernes, dit M"** de Kerdréan. On dit qu'à 
l'heure qu'il est, Paris est encombré de chefs^'œuvre. Et d'abord, 
V Africaine qu'on nous promet * , l'entendrons-nous prochaine- 
ment? 

* V Africaine, de Mcyerbeer, a été rcprésenléc pour la première fois, à Paris, en 
evril 1865. 



SÉBASTIEN BACH. 209 

Noos eàmes bientôt passé en revue toutes les nouveautés du 
jour. H. Franz trancha dans le vif; sans doute toutes les œuvres de 
Meyerbeer étaient marquées de la griffe du lion, mais il déclarait que 
l^auteur de Robert et du quatrième acte des Huguenots ne pouvait 
plus se surpasser. Il était bien là tout entier^ avec ces effets d'or- 
chestration qui font penser à la puissante fougue de BeethoVen^ et 
aussi ces mélodies pures , flexibles, émues, dont Mozart n'a pas 
emporté le secret dans sa tombe. 

Ces deux grandes ombres évoquées/ nous ramenèrent de nou- 
veau en arrière* En matière d'art, le passé possède une saveur qui 
lui est propre ; le temps prête aux grandes œuvres un vernis qui ne 
Êdt qu'adoucir et poétiser leur éclat. 

M. Franz tenait pour Beethoven, moi je préférais Mozart et faisais 
appel à mes souvenirs épars de Don Giovanni et des Nozxe. 

— Sans doute, reprenait-il, je vous accorde que Mozart est, 
comme on l'a dit, le chérubin terrestre, toute son œuvre est 
en pleine lumière ; mais lisez Beethoven; écoutez FideliOy le sep- 
tuor, les symphonies : quelle conception titanique ! quelles colos- 
sales proportions I enfin, tenez, il faut que nous jugions pièces en 
mains; voici justement le recueil des Sonates. 

Je me mis au piano et nous commençâmes. Le cahier s'était de 
lui-même ouvert à la cinquième sonate. 

Mais, dès les premières notes, un cri sourd, poussé près de nous, 
nous interrompit tout à coup. Plus pâle que la console de marbre 
blanc'à laquelle il s'accoudait, le comte d'Obertha s'était affaissé 
sur lui-même. 

Autour de lui dans le salon ce fut l'effet d'un coup de foudre. 

— Mon Dieu! s'écria M"* de Kerdréan effrayée, qu'arrive- 
t-il? Franz! Nelly! faites partir quelqu'un en toute hâte pour 
chercher un médecin; le comte se meurt! qu'on ne perde pas une 
minute ! 

C'était parler d'une course de deux lieues. On porta le vieillard 
dans sa chambre où nous retendîmes sur un lit. 

Enfin, au bout d'un quart d'heure , qui nous avait paru un siècle, 
il rouvrit les yeux et les promena d'un air hagard autour de lui ; 
puis d'une voix faible : 



210 SÉBASTIEN DAGU. 

— La cinquième, dit-ii, oui, oui, la cinquième! C'était bien 
cela ! ... je l'ai reconnue; celle qui avait ses prédilections. . . mais 
qui lui faisait mal. . . Et Vadagio venait ensuite, Yadagio plein de 
tristesse et déchirant. . . puis la marche d'un cortège funèbre qui 
s'avançait... mes meilleurs amis à la suite d'un cercueil , et der- 
rière la bière , une place vide. . . Je n'avais pas eu la force ! . . • 

Nous nous empressâmes autour de lui, mais il nous remercia 
d'un geste, défendit qu'on amenât aucun médecin ni qu'on restât 
près de lui, assurant qu'il était beaucoup mieux et qu'une nuit de 
repos le remettrait tout à fait. 

Malgré ce qu'il y avait d'extraordinaire dans tout ceci, nous nous 
rendîmes à ses désirs. Il demeura donc absolument seul dans la 
chambre d'Antlgone , après avoir promis toutefois à H™« de 
Kerdréan de sonner, au moindre prétexte, un domestique qui se 
tiendrait tout près de là. 

Le lendemain, dès la pointe du jour, le domestique se présenta 
pour recevoir ses ordres ; il frappa à la porte, réitéra, mais ne 
reçut aucune réponse : la chambre d'Antigone était vide. On visita 
les appartements voisins, on parcourut en tous sens les allées da 
parc; les appartements, le jardin, le parc, n'apprirent rien : le 
comte d'Obertha avait disparu, sans qu'aucune trace pût mettre 
sur sa voie. 

Seulement, dans le salon d'été, les recueils de musique étaient 
épars sur le piano, de nombreux feuillets avaient été froissés, le 
cahier des sonates de Beethoven était encore ouvert sur le pupitre ; 
ù la cinquième, la page avait été violemment déchirée. 

Un petit pâtre, qui habitait assez près une maisonnette de ser- 
vice, assura que pendant la nuit il lui avait semblé entendre une 
musique singulièrement douce et mélancolique, qui venait du côté 
de la terrasse. 

Sans avoir rien appris de plus au sujet de la brusque disparition 
du comte, je quittai moi-même Kerdréan, deux jours après. 

V. 

Je parcourais, tout récemment, T Allemagne en touriste. L'album 



SÉBASTIEN BACH. 211 

en sautoir, sans iliaéraire bien arrêté, j'allais à peu près à Taven- 
ture, me ûant volontiers aux charmes si doux de l'imprévu, sur 
lequel on ne compte pas toujours assez dans ce qu'on est convenu 
d'appeler uh voyage d'agrément. 

C'est ainsi que je descendis, un soir, la jolie vallée du Neckar et 
que j'arrivai à Heidelberg, vieille cité que je désirais depuis long- 
temps connaître. 

Dans un coin de l'appartement fumeux qui était la pièce princi- 
pale de l'hôtel où je m'arrêtai, trois ou quatre Allemands, habitués 
de l'endroit, vidaient en commun desxhopes de bière en savourant 
lentement de longues pipes. 

Ce qu'ils disaient devait m'èlre plus qu'indifférent; aussi n'y 
prenais-je pas garde, et je me mis à examiner quelques eaux-fortes 
d'Ostade, dans de vieux cadres jaunis, qui décoraient la salle. Un 
nom, prononcé par l'un de mes voisins, frappa cependant mon 
oreille. En une seconde les souvenirs que je viens de rappporter se 
ravivèrent dans mon esprit : on avait nommé le comte d'Obertha. 

Peu à peu je m'approchai de leur table et j'appris d'eux que le 
comte d'Obertha avait longtemps habité Heidelberg, où son nom , 
son intelligence et sa fortune lui avaient valu une situation distin- 
guée. Son aménité et son rare talent pour la musique lui avaient 
assuré pendant son séjour de nombreuses sympathies ; il avait 
consacré à Tart toute sa jeunesse et n'avait songé que fort tard à 
se marier. 

Son mariage avait été signalé par de brillantes fêtes, données 
dans la société aristocratique de Heidelberg, à laquelle il appar- 
tenaiL La jeune comtesse d'Obertha, pâle et douce ûgure, apportait 
le bonheur dans la vie du comte mélomane. Malheureusement ce 
bonheur n'avait été que de courte durée, les lèvres de la jeune 
femme s^élaient subitement décolorées, ses joues s'étaient tachées 
de teintes livides. Le comte d'Obertha, frappé d'un sinistre présage, 
devinant d'un oeil sûr le mal qu'accusaient ces symptômes, était 
tombé tout a coup dans une anxiété profonde qui Favait vieilli de 
dix ans en un mois. Le poids d'inquiétudes qu'il ne pouvait se dissi- 
muler, cl dont il eût voulu tarir la source au prix de sa vie, avait 
courbe sa tête cl creusé son front de rides prématurées ; il était 



ii± SÉBASTlElf 0ACH. 

subitement devenu morne, fantasque, silencieux, et avait refusé 
de recevoir ses amis les plus intimes , comme s^il eût été jaloux de 
garder, pour lui seul et sans partage, les moments, trop courts dé- 
sormais, qui lui restaient à passer avec la comtesse. L*art avait été 
son unique confident; ses journées et une partie de ses nuits avaient 
été consacrées à la musique, surtout à étudier les œuvres des 
maîtres, à lire Beethoven, Mozart et Haydn, qui avaient les pré- 
dilections de la comtesse et qu'elle écoutait dans un silence reli- 
gieux. 

Un jour, tandis que, Tœil humide, la poitrine émue, il exécutait 
une sonate de Beethoven, la jeune comtesse qui Técoutait demi- 
couchée près de lui, les mains jointes, le iront incliné, comme la 
statue du Recueillement, un vague sourire errant sur ses lèvres 
pâles, s^était endormie pour ne plus se réveiller. 

— Et le comte? demandai-je, impatient d*avoir jusqu'au bout 
Texplication du problème qui, deux années auparavant, m'avait si 
fort intrigué. 

— Le comte d'Obertha quitta fieidelberg huit jours après ; le 
séjour de cette ville, où il avait entrevu le bonheur, lui était devenu 
à charge. Il a tout à fait renoncé à la musique, redoutant sans 
doute de rencontrer dans cette étude de pénibles souvenirs du 
passé. On assure même que sa raison s'est troublée, qu'il tombe 
parfois dans de fantastiques monomanies, et se figure, par exemple, 
être un des maîtres, dont autrefois il aimait passionnément les 
œuvres. On ne l'a jamais revu à Hcidelberg; il vit solitaire, voyage 
sans cesse , et cherche dans l'étude des sciences exactes une diver- 
sion à ses chagrins. 

Je remerciai mes Allemands qui, après m'avoir appris la triste 
histoire du comte d'Obertha, reprirent au point où ils l'avaient 
laissée la conversation que j'étais venu interrompre. 

Tels sont les éclaircissements que j'ai recueillis sur Tévénemenl 
qui avait marqué mon séjour à Kerdréan , et voilà comment il m'est 
arrivé de rencontrer dans un coin de la Bretagne, çn plein XIX' 
siècle, l'ombre errante de Sébastien Bach. 

Loïc Petit. 



POÉSIE. 



LA LANTERNE DES MORTS/ 

Le vent pleurait^ ce soir, dans la tour funéraire 
Où le cierge des morts s'allumait autrefois : 
A récouler gémir on eût dit une voix 
Regrettant ce flambeau , symbole de prière , 
Qui veillait dai|s la nuit au milieu des tombeaux , 
Tandis que les vivants se livraient au repos. 
Sur le toit de Féglise où brillait la rosée, 
Les étoiles jetaient leurs vacillants rayons , 
Et flottant dans les airs, une brume irisée 
Voilait la haute flèche et ses blancs clochetons. 
Le bourg silencieux dormait au bruit des vagues. 
Près du cloître désert passaient des formes vagues, 
Ombres des noirs cyprès balancés par le vent. 
Qu'on eût prises de loin pour des Bénédictines 
Revenant, dans la nuit, visiter ces ruines. 
Qui furent autrefois les murs de leur couvent. 

Artistes et rêveurs qui, penchés sur vos rêves, 
Aimez à contempler, ainsi qu'en un miroir. 



* « La Lanterne des Morts, petite tour placée dans le cimetière des Mouliers, 
esl peut-être le seul édifice de ce genre que Ton connaisse en Bretagne. > — 
Petite Géographie de la Loire^Inféricure , par Eugène Talbot et Armand Guéraod. 



214 POÉSIE. 

Les beaux siècles de foi que je voudrais revoir, 
Venez dans ce vieux bourg assis au bord des grèves ! 
On peut y respirer les parfums du passé ; 
Le souvenir des morts ne s'est point elTacé. 
Ils sont aimés toujours ; mais demandez aux prêtres 
Pourquoi Ton ne vient plus avec un soin pieux 
Allumer dans la tour, œuvre de nos ancêtres, 
Le nocturne flambeau qui veillait auprès d'eux. 

Pâle cierge des morts, symbole de prière. 
Fais briller de nouveau ta tremblante lumière 1 
Car chaque mère en deuil verrait avec amour. 
Quand les ombres du soir ont remplacé le jour, 
Le mystique flambeau qui veillerait paur elle 
Sur ses enfants couchés au pied de la tourelle. 

Los Montier? en Relz. 



IL 

UN JOUR D' AUTOMNE. 

Entre deux collines sauvages 
Je suivais les bords d'un élier ; 
Les chênes perdaient leurs feuillages , 
Les fruits tombaient de l'alizier. 

Le ciel grisâtre de l'automne 
Se réfléchissait dans les eaux : 
La bise froide et monotone 
Courbait les tiges des roseaux. 

Un marinier dans sa nacelle 
Passa vers le déclin du jour ; 
Il chantait la beauté Adèle , 
La saison des fleurs et l'amour. 



POÉSIE. 2J,5 

Mais les aloueltes marines, 
Fuyant aux détours de Télier, 
Avec les échos des collines 
Riaient des chants du marinier. 



III. 



A UN POÈTE SCEPTIQUE. 

En fixant mon regard sur tes vitres glacées, 
Qu*argentait un rayon , je songeais à tes vers. 
Ils sont comme un tissu de brillantes pensées; 
Mais j'aurais bien voulu voir le ciel à travers. 



IV. 

LE MENHIR. 

Les cigales chantaient dans les landes stériles. 
Sous les feux du midi les troupeaux immobiles 
Pour abri se prêtaient l'ombre de leurs toisons. 
Un berger, en tressant quelque hochet de joncs. 
Sifflait dans un pipeau fait d'écorce de saule. 
Des pêcheurs, qui portaient leurs filets sur l'épaule . 
Descendaient vers la grève, et j'allais avec^ux, 
Sur les landiers fleuris marchant d'un pas joyeux , 
Tout heureux de revoir la bruyère, et les menthes. 
Et la brande , si verte au bord des eaux dormantes. 
En passant j'aperçus, couronnant un menhir. 
Des fleurs que le soleil commençait à flétrir. 
C'étaient des iris bleus et des œillets sauvages , 
Hélés de tamarins cueillis sur les rivages. 



216 POÉSfE, 

— ( Qui donc a couronné de guirlandes de fleurs 
Ce géant de granil? > demandai-je aux pécheurs. 
L'un d'eux me répondit qu'à la saison nouvelle , 
Chaque année , on lui rend cet hommage fidèle. 
Ensemble ils disaient tous : « C'est un usage ancien ; 
Nos pères le faisaient > — € Bretons, ils faisaient bien ; 
Car c'était le passé que vénéraient vos pères, 

En ornant ce menhir, vieux géant des bruyères. » 

Arrivé près des flots, je cherchai pour m'asseoir 
L'ombre d'un tamarin qui sort d'un rocher noir 
El laisse sur les eaux pendre ses longues branches, 
Queiriennent insulter parfois les vagues blanches. 
Je suivais du regard la marche des pêcheurs, 
Le vol capricieux des courlis voyageurs; 
Puis j'écoutais le chant de la barge plaintive 
Et le bruit cadencé d'une source d'eau vive , 
Qui du roc entr'ouverl tombe en nappe d'argent ; 
Mais ces mots des pêcheurs me revenaient souvent : 

— « Nos pères le faisaient, i — J'y rêvais en silence, 
Y trouvant à la fois et sagesse et science : 

— < Nos pères le faisaient ; » — je voyais dans ces mots 
Une règle , un appui , le chemin du repos. 

Du passé qui s'éteint gardons quelques lumières ; 
Faisons ce qu'avant nous ont toujours fait nos pères. 

Joseph Rousse. 



POÉSIE BRETONNE. 



ÉPITRE A M, DE GAULLE. 

barz hui a lar d'eln : perak ne-gannet hui ? 

Hou poec'h dous ha skiintin, perak n'hi kleuamb mui*^ 

Gwec'h aral (bout e zou un ugenl vlai ardro)' 

Hui a ganné hun Doué, bui a ganné hur bro. 

Breiz-îzel hou kleué, ha, get guir leuéné, 

Hi a ganné gel-n-ob hag hur bro hag hun Doué. 

Kannet anla : gouiet, Doué n'en des reit d'en ein 

E voec'h dous el er mel nameit aveit kannein. 

Doué a lar d'en deur : rid ; en deur ag en vamen 

A rid ged é zrousik. Doué a lak un delen 

Etre hou teorn , Barz ; rak-sé kannet atàu, . 

Kannet iniw, harhoah, bet er marw, heb arsàu. 

Kannet, ni a cheleu. — Guir é, d'en newé han, 

P'en dé er gué é bleu, en estik-noz a gan, 



barde, vous me dites : Pourquoi ne chantez -vous plus? Votre voix 
douce, argentine, pourquoi ne se fait-elle plus entendre ? Autrefois, ( il y 
a environ vingt ans), vous chantiez Dieu, vous chantiez notre pays. La 
Bretagne vous écoutait, et, avec un vrai plaisir, elle chantait avec vous 
Dieu ei notre pays. Chantez donc. Sachez-le, Dieu n'a donné à Toiseau 
une voif douce comme le miel, si ce n'est pour chanter. Dieu dit à Teau : 
Coule ; et Teau , s'échappanl de la source, coule en murmurant. Dieu met 
une harpe entre vos mains, ô barde ; ainsi chantez toujours , chantez 
at^rd'hui, demain , jusqu'à la mort, sans cesse. Chantez, nous vous 
écoutons. — Il est vrai, au printemps, quand les arbres sont en fleur, le 
rossignol chante ; il chante tant que la nuit est courte et que le jour est 

TOMB X. — 2o SÉRIE. 15 



218 POÉSIE. 

Ean a gan tré mé ma en noz berr, hir en dé, 

A gan gwec*h é hlahar ha gwec'h é leuené ; 

Ean a gan ar é vod hed en noz, de vitin ; 

01 en eined a dàu hag el laush de gannein. 

Mes, barz, laret d'ein-mé, ba p'endé er gaé nuac'h, 

Hag en estik nezé é voec'h spis a sàu hoac'h ? 

Nann : p'endé berr en dé, p*endé ken bir en noz, 

Er estik ne gan mui , en estik a repos. 

Arlerh ur barrad glàu , p'en dé en amser kloar, 

Er riolen a rid bag a blasa en doar. 

Mes arlerh er sebour, arlerh un heol poahus. 

Ne gleuer é neb tu é voec'bik ker klemmus. ~ 

— - Hui a lar d'ein kannein : Allas ! me newé ban 

E zou oeit pell doh ein , ba tost on d'em gouian ; 

En eerb zou ar me fenn, men diskoé zou kromet, 

Er vamen a huerzeu ém halon zou esket. 

Hui a lar d'ein : Kannet ; — é ingam er vue 

Gwélel e mes é koec'h, tro-a-lro d'ein, er ré. 

la, tostik ol er ré a vrezelé get-n-ein ; 

Enevad ar en doar, ha me hell mé kannein ? 

Hé, bellek, pe huélan me zad, er Belek bras 

Glaharet é galon, ha me gannebé? — Pas. 

Talmor. 

long; il chante parfois sa douleur, parfois son bonheur; il chante sur son 
buisson , toute la nuit et le matin ; les autres oiseaux se taisent et le 
laissent chanter. Mais, ô barde, dites-le moi, quand les arbres sont nus, 
le rossignol éléve-t-il encore sa Toix pure? Non ; au temps des jours courts 
et des nuits longues, le rossignol ne chante plus, le rossignol se repose. 

Après une pluie abondante, quand le temps est frais, le ruisseau coule 
et verdit la terre; mais après la sécheresse, après un soleil brûlant, 
nulle part on n'entend sa voix plaintive. Vous me dites : Chantez. — Hélas I 
mon printemps est bien loin derrière moi, et je suis tout près de mon 
hiver; la neige couvre ma tète, mes épaules se courbent; la source des 
vers a tari en mon âme. 

Vous me dites : Chantez. — Dans le combat de la vie, j'ai vu tomber à 
mes côtés ceux, oui, presque tous ceux qui combattaient avec moi. 
Orphelin sur la terre, puis-je chanter? Moi, prêtre, quand je vois mon 
Père, le Grand-Prêtre, le cœur navré, puis-je chanter? — Non, 



J 



ESQUISSES HISTORIQUES. 



LES DUCS DE BRETAGNE 

DE LA MAISON DE MONTFORT 



(1364-1488.)* 



Ce dernier duc , François II, régna trente ans» (1458-1488). Son 
règne, qui devait se fermer par une catastrophe, s^ouvrit comme 
une fête : un prince de vingt-trois ans, beau, brave, spirituel, tenant 
sa cour à Nantes avec sa femme, la princesse Marguerite de Bre- 
tagne, fille aînée du duc François b^y tous deux florissants de jeu- 
nesse, c faisant gaye et joyeuse chère, > passant leur temps à dan- 
ser, courir la bague, à donner et présider des joutes et des feslins, 
— € car (dit un contemporain , Alain Bouchart) en celuy temps 
> régnoit le roy Charles septiesme, et n'estoit lors question que de 
3 gandir et faire chère lie. > François II faisait pourtant autre 
chose; sans doute il aimait le brillant, le militaire, le chevale- 
resque, — le plaisir surtout beaucoup trop ; mais il n'en avait pas 
moins toutes les sérieuses qualités de sa race, toutes les tendances 
et les vertus politiques des meilleurs ducs de la dynastie de 
Montfort. 

Prince essentiellement parlementaire, on le vit presque tous les 
ans assembler les Etats et ne rien faire d'important sans leur con- 

• Voir la livraison d'août, pp. 150-160. 



220 LES DUCS DE BRETAGNE 

cours. Comme Pierre II et Jean V, il travailla par de belles consti- 
tutions (de Tan 1462) à la réforme des abus, surtout des abus de 
justice (D. Morice, Preuves, m, col. 11). H créa (en 1485) un Par- 
lement sédentaire à Vannes, avec des sessions annuelles à époques 
fixes, au lieu de l'ancien Parlement , commission déléguée par les 
Etats, qui n'avait que des séances irrégulières {Ibid.^ 478). Il abolit 
le droit de motley dernier vestige du servage, conservé jusqu'à ce 
moment dans un petit coin de la Bretagne, -- le Léon (/Nd., 538). 

Chose rare et curieuse, il trouva le moyen de faire tourner au 
profit des institutions municipales une mesure de précaution militaire. 
La puissance croissante de l'artillerie , son emploi de plus en plus 
fréquent dans les sièges, rendirent indispensable à celte époque la 
reconstruction presque entière de nos places fortes ; François II 
donna à cet objet un soin particulier; mais il eut l'heureuse idée 
d'attribuer aux habitants eux-mêmes la principale surveillance de 
ces travaux, le maniement des deniers qui y étaient affectés, — et 
beaucoup de nos communauté de ville prirent de là leur origine. , 

Ce duc fit en outre pour le service militaire d'habiles règlements 
(entre autres, en 1466 et 1471), provoqua les roturiers au manie- 
ment des armes par de nombreux privilèges depapegaut (tir public 
à Tarbalèle, à l'arc et à l'arquebuse), et compléta l'armement du 
tiers-état en créant (en 1480) une nouvelle milice dite les bom 
corps y destinée à renforcer celle des élus des paroisses. 

Nul prince ne favorisa plus que lui l'industrie et le commerce, il 
y songea constamment : les traités anciens furent étendus, amélio- 
rés, et l'on en conclut de nouveaux (entre autres avec la Savoie, le 
Danemark, la Suède et la Norwége) ; la piraterie fut activement 
combattue, les marchands qui trafiquaient avec le duché garantis 
autant que possible des désastres de la guerre. On importa en Bre- 
tagne des industries toutes nouvelles , source de richesse pour le 
pays, qui malheureusement tarirent après François II,— la soierie 
à Vitré et à Vannes, la tapisserie à Ren;ies, etc. A l'intérieur, ce 
duc s'occupa tout spécialement des travaux publics, utiles au com- 
merce et à la circulation: ports, halles, quais, chemins, canaux. 
De tout cela vint un état de prospérité générale, jusque là inconnu à 
la Bretagne. « Le peuple y estoit riche et plein de tous biens (dit 



DE hk MAISON DE MONTFORT. 221 

) Bouchart), tellement que Ton D*eût su qu'a grand peine trouver 
» si petit village qui n'eût été plein de vaisselle d'argent. > La ma- 
rine bretonne, nombreuse, entreprenante, sillonnait les mers, des 
glaces de la Baltique aux Echelles du Levant , et rapportait au pays 
une moisson d'or, destinée à féconder notre sol. 

Les arts, les lettres étaient de plus en plus encouragés, cultivés : 
grâce à François II, Nantes eut enfin (en 1460) son université, 
projetée depuis cinquante ans; la faveur souveraine couvrit les 
lettrés et les artistes (entre autres, le poète Meschinot, l'architecte 
Rodier ', l'historien Pierre Le Baud); le duc avait son peintre en 
titre d'office (Jean de la Châsse, peintre-verrier et enlumineur) 
qu'il anoblit; il donna des privil^es aux médecins, appela des im- 
primeurs dans ses Etats, fit élever nombre de beaux édifices, entre 
autres, à. Nantes, ce superbe et fort château ducal, qui rend encore 
ai^ourd'hui un éclatant témoignage de la puissance et de la splen- 
deur des souverains bretons. 

Néanmoins, la politique extérieure fut la grosse affaire de ce 
règne. Le roi Louis XI (1461-1483) et après lui son fils Charles VIII, 
ou plutôt la régente Anne de Beaujeu — Louis XI en jupons — 
dirigèrent obstinément leurs batteries contre l'indépendance de la 
Bretagne. La Bretagne sut résister à Louis XI et dut se rendre à 
Charles VIII : double résultat qui étonne d'abord , car en ces sortes 
de luttes Louis XI était un jouteur bien autrement habile que son 
fils et même que sa fille Anne de Beaujeu, mais résultat qui s'ex- 
plique par la situation de la France , bien diverse sous ces deux 
règnes. 

L^ royale avidité de Louis XI avait devant elle une triple barrière, 
— la Bretagne, l'immense Bourgogne de Charles le Téméraire, et 
la perpétuelle opposition du frère même du roi , ce Charles de 
France , tour à tour duc de Berri , de Normandie , de Guienne , 
pendant longtemps (1461 à 1470) l'unique héritier du trône , ce qui 
lui faisait une très-grande force. En s'unissant à ce prince et au 
Bourguignon , François II put tenir tête à Louis XI. Le duc de 
Guienne mort (1472) fut remplacé dans cette ligue par le roi d'An- 

*■ Principal auiear des plans du château et de la calhédralfi M Nanles. 



222 LES DUCS DE BRETAGNE 

gleterre Edouard IV (auxiliaire d'ailleurs bien moins utile), et 
après la mort du duc de Bourgogne lui-même (4477), Louis XI, 
tout occupé de tirer à soi la dépouille de ce prince , eut longtemps 
assez d'affaires pour le contraindre à négliger la Bretagne. Hais il 
ne Toubliait point : en 1480, il se procura contre elle une arme 
terrible, en achetant à prix d'argent, de l'héritière des Penthièvre 
(Nicole de Bretagne), les droits éventuels de cette maison à la suc- 
cession ducale ; nous y reviendrons tout à l'heure. Enfin , cette 
année même et la suivante , il recueillit l'héritage du bon roi René, 
qui ne l'avait jamais gêné et (|ui lui laissa trois belles provinces 
(Haine, Anjou, Provence), dont deux limitrophes de la Bretagne. 
Donc la Bretagne , seul grand fief indépendant en face de la 
royauté française , destiné par conséquent — si la lutte continuait 

— à attirer sur lui seul toutes les forces de la France , unies et 
compactes, sans sérieuse diversion à espérer, — telle était, à la 
mort de Louis XI , la situation (1483). Situation nouvelle , plus 
périlleuse que jamais, qui appelait impérieusement une nouvelle 
politique. 

Il fallait d'abord savoir reconnaitre ( ce qui semble facile ) 
qu^une lutte en de telles conditions serait presque une folie, et que 
dès lors c'était un devoir de prendre pour l'éviter tous les moyens 
honorables. Cela admis, au nom delà patrie menacée, il fallait 
appeler tous les Bretons à former, à cimenter entre eux une union 
intime, inébranlable : n'avait-on pas vu un siècle plus tôt (en 1378) 
ce que pouvait à cet égard-là leur patriotisme? Et alors, montrant 
tous ses fils unis pour la résistance comme un vrai bloc de granit, 
la Bretagne serait venue dire à la France : — & Rappelle-toi quels 
défenseurs je t'ai donnés. Richement, Clisson , du Guesclfn ! Oublie 
quelques discords passagers , et renouons l'antique alliance. Si tu 
veux une amitié loyale et sûre, je te l'offre à une condition, — le res- 
pect de mon indépendance. Au contraire si tu m'attaques , c'est la 
lutte , et une lutte désespérée , implacable , jusqu'au dernier 
homme, au dernier sang, à la dernière motte de terre : choisis! » 

— La prudence et la générosité française n'auraient pas voulu 
réduire les Bretons au désespoir, et l'indépendance bretonne aurait 
encore connu d'heureux jours. 



DE LA MAISON DE MONTFORT. 233 

U était d'ailleurs facile de briser aux mains de la France Tarme 
perfide achetée par Louis XL D'après le traité de Guérande de 
1365 j le défaut d'héritier mâle dans la branche de HoDtfort devait 
rendre la couronne ducale à celle de Penthièvre : éventualité réali- 
sable au décès de François II y qui n'avait que deux filles. U est 
vrai qu'à la suite de Pattentat de 1420 contre le duc Jean Y, les 
Penthièvre avaient été, par un arrêt des Etats de Bretagne, dé- 
pouillés de tous leurs biens et de tous leurs droits dans la province. 
Mais cet arrêt pouvait*il annuler leur titre successoral , inscrit dans 
un traité solennel garanti par le roi de France ? C'était douteux. 
Aussi en 1448, le duc François h' ayant rendu aux Penthièvre le 
comté de ce nom , exigea d'eux en retour une renonciation com- 
plète à tous leurs droits éventuels à la succession ducale. Mais 
François II confisqua de nouveau ce comté en 1465, sur un très- 
léger motif; dès lors cette renonciation put être considérée comme 
caduque, et la dernière héritière de la maison de Blois, dite Nicole 
de Bretagne , vendit ainsi à Louis XI, en 1480, un droit qui, sans 
être parfaitement clair, avait cependant un côté sérieux. Son côté 
le plus sérieux était de fournir à la France un motif d'intervention , 
et aux mécontents de Bretagne, s'il s'en trouvait, un prétexte 
avouable de défection. Or, pour supprimer ce prétexte et ce motif, 
que fallait-il? Rendre le comté de Penthièvre à Nicole, en lui im- 
posant la condition — qu'elle eût très-certainement acceptée — de 
confirmer la renonciation de 1448. 

Telle est (à mon sens) la politique qui eût pu sauver la Bretagne : 
on suivit précisément Tinverse. On ne songea pas à désarmer les 
Penthièvre de leur droit successoral, on se borna à le nier. Vis-à- 
vis de la France on reprit cette attitude systématiquement hostile, 
bonne, habile, nécessaire même peut-être sous Louis XI , mais dé- 
sormais insoutenable et grosse de tous les périls. On se cramponna 
de plus en plus à l'alliance anglaise, on prétendit refaire contre la 
couronne la ligue des princes du sang et des feudataires, remplacer 
le duc de Guienne par le duc d'Orléans (rival de la régente de 
Beaujeu), Charles le Téméraire par son gendre Maximilien d'Au- 
triche et aussi par Dunois , d'Albret, Comminges, le prince d'O- 
range y par tous les mécontents de France, pour qui la Bretagne 



224 LES DUCS DE BRETAGNE 

dei^int un asile banal. Mais tout ce fretin ne valait pas le petit doigt 
du Téméraire ; mais avec un roi de treize ans (Charles YIII, né en 
1470), comment deviner dans le duc d'Orléaus le futur Louis XII? 
^ mais enfin, BCaximilien et le roi d'Angleterre, trop éloignés et trop 
occupés chez eux, ne pouvaient donner que des secours tardifs» 
inefficaces. On n'entra pas dans ces considérations. Parce qu'on se 
remit, comme naguère, à conclure des ligues, échanger des con- 
ventions, signer des alliances, on crut avoir reconstruit autour de 
la royauté cette situation redoutable, contre laquelle le génie de 
Louis XI s'était débattu pendant vingt ans. Tout était changé, on ne 
le vit pas. 

A qui imputer cet aveuglement? à François II? Hélas! non : mo- 
ralement, ce prince avait vieilli vite ; le goût des plaisirs avait fini 
par lui ôter celui des affaires et par énerver sa volonté. Depuis 1481 
(au témoignage du contemporain Bouchart), ce pauvre duc ne fui 
plus qu'un instrument dans la main des favoris, des ministres, de 
l'entourage. Le premier de ces favoris, le plus absolu, le plus 
impérieux, c'est Landais, de tailleur devenu ministre des finances 
ou, comme on disait alors, trésorier-général du duché. Aux der- 
nières années de Louis XI, aux premières de Charles YIII, c'est lui 
qui organisa toute cette fausse et funeste politique qu'on vient 
d'indiquer. 

Landais fit pis : entre les Bretons et leur prince il sema la divi- 
sion. Ses hauteurs, ses appétits, ses violences de parvenu révoltant 
tout le monde, surtout les barons, ceux-ci essayèrent de le ren- 
verser, le manquèrent (7 avril 1484), mais lui ne. les manqua pas ; 
il les fit chasser de Bretagne et dépouiller par le duc. Réfugiés en 
France (ils n'avaient pas d'autre asile) la régente les attira, les 
choya et leur fit enfin conclure un traité (Montargis, 22 octobre 
1484) où ils reconnaissaient le roi pour héritier du duc, en vertu 
des droits cédés par Nicole de Bretagne. Bientôt, il est vrai, Lan- 
dais tomba et périt (19 juillet 1485), mais sa politique lui survécut*. 
Les seigneurs bretons rentrèrent et oublièrent leur traité ; mais 

^ On a depuis quelque temps essayé de réhabililer Landais ; on a même voulu 
en faire t un grand patriote breton. > Je crois ces appréciations très-mal fondées, 
f essaierai 4e le démontrer quelqne jour. 



DE LA MAISON DE MONTFORT. 235 

jtotonr de leur prince ils retrouvèrent, comme «ne garde, comme 
une muraille, cet essaim de princes, de seigneurs, de mécontenis 
firançais, dont Landais avait rempli la cour de Bretagne, — le duc 
d'Orléans et le comte de Dunois, le comte de Comminges et le comte 
de Foix, le prince d'Orange, le sire d'Albret, etc., etc. 

Interposés entre François II et ses sujets, ces étrangers gouver^ 
naient entièrement le duc ou pour mieux dire la Bretagne ; éloi- 
gnant de tout les Bretons , ils étaient les maîtres partout ; le duché 
subissait déjà la domination française. Ils allaient de plus, ces 
Français, attirer sur le pays les désastres d'une invasion étrangère : 
Charles VIII les avait sommés de rentrer en France et sommé le 
duc François II de les abandonner ; xlouble sommation sans résultat ; 
aussi le roi faisait filer une armée vers la frontière de Bretagne. 
Dans ces conjonctures, les seigneurs bretons crurent nécessaire d*a* 
viser; réunis en grand nombre à Chftleaubriant vers la fin de fé- 
vrier 1487, ils se liguèrent contre ces hôtes incommodes (d'Or- 
léans, Dunois, d'Orange et le reste), cherchant les meilleurs moyens 
d'en délivrer le pays. Le brave maréchal de Rieux était le chef de 
cette ligue, où figuraient entre autres les Rohan, les Laval, les Ros- 
irenen, du Périer, de Talhouêt, du Cbastel, etc., et jusqu'à Fran* 
çois de Bretagne, baron d'Avaugour, fils naturel du duc François II. 

Si les barons ayaient pu exécuter leur dessein par leurs 
propres forces, ils eussent à ce coup sauvé la Bretagne; mais 
l'engouement du duc pour les étrangers rendait la chose impossible. 
Voyant, dès lors, l'invasion inévitable, les seigneurs ligués espé- 
rèrent du moins, par un traité, pouvoir en modérer les désastre^ et 
en arrêter les conséquences. Us promirent donc leur concours à 
M^ de Beaujeu, à la condition que la guerre aurait pour seule fin 
l'expulsion hors de Bretagne du duc d'Orléans, de Dunois, de Com* 
minces et autres sujets du roi, en sorte que, ce but atteint, l'armée 
royale quitterait le duché immédiatement. Il fut stipulé en outre 
que cette armée compterait au plus quatre mille fantassins et quatre 
cents lances, — qu'elle n'assiégerait point les places où résiderait 
le duc, ni aucune autre sans l'ordre du sire de Rieux, -- € que les 
» gens du roy ne pilleroiefit ni oullrageroient le commun peuple de 
» Bretaigfie, et ne prendroient rien sans le payer ce qu'il vaudroit 



226 LBS DUCS DE BRETAGNE 

» justement. » (Alain Bouchart) ; — qu'enfin le roi ne réclamerait 
rien au duché avant la mort du duc, la question du droit successoral 
restant réservée jusqu'à ce moment.— Sous ces conditions, aussitôt 
que Tarmée française entra en Bretagne à la fin de mai 1487, les 
seigneurs ligués se joignirent à elle et lui remirent leurs places, 
entre autres Chàteaubriant, la Guerche, Ancenis, Redon. 

Tout le monde au reste , en Bretagne , le peuple comme les sei- 
gneurs, s'indignait de voir le duc à la complète dévotion de ces 
étrangers, qui ne servaient qu'à compromettre le pays. Ainsi, aux 
premiers jours de cette guerre et au premier cri d'alarme, on vit 
accourir à Halestroit, où était le duc, seize mille hommes, presque 
tous gens de commune et Bretons bretonnants , pour aller de là 
dégager Ploêrmel assiégé par les Français ; mais quand ils virent 
le trop faible François II gardé par sa séquelle ordinaire , — d'Or- 
léans, Dunois, Comminges, etc., — voici qu'un capitaine bas- 
breton se tournant vers ses compatriotes : « Enfants, dit-il, avisez 
• à ce que vous ferez. Vous voyez que notre prince est mené par 
» les François : mieux vous seroit estre dans vos maisons que vous 
» exposer au péril de la bataille » (Alain Bouchart). Et aussitdi 
toute cette armée fond ; à peine si des seize mille un quart resta. 
— - Quelques mois plus tard {i décembre 1487), ce sont les archers, 
les propres gardes du duc, unis au peuple de Nantes, qui viennent 
sous les fenêtres même du palais ducal, demander à grands cris, à 
grand fracas, le renvoi des étrangers. Le tout en vain, rien n'y fait, 
rien n'en peut détacher le duc, tellement, comme dit Bouchart, il 
en était assoté. 

En de telles conditions l'issue de la guerre n'était pas douteuse ; 
on doit plutôt s'étonner que la lutte ait duré cinq ans (1487-1491 ); 
car les Bretons ne savaient vraiment plus si on les appelait à se 
battre pour leur patrie bien-aimée, ou pour H. d'Orléans dont ils 
n'avaient nul souci. Il est vrai pourtant que bon nombre de barons, 
le sire de Bieux en tète, voyant le roi de France violer toutes les 
clauses du traité de Chàteaubriant, se retournèrent contre lui sans 
hésiter et le combattirent énergiquement ; il est vrai que plusieurs 
villes, entre autres Bennes et Nantes, opposèrent à l'ennemi un 
héroïsme admirable. Mais aussi combien de seigneurs, et des plus 



DE LA MAISON DE MONTFORT. 227 

huppés — Rohan, Laval, Avaugour — restèrent jusqu'à la fin dans 
le parti français ! Combien de villes se rendirent sans grand combat, 
-» bien qu'il' soit juste de dire que la bourgeoisie et la petite no- 
blesse firent preuve généralement, dans cette lutte suprême, d'un 
patriotisme sûr, dévoué, résistant. 

Quoi qu'il en soit, après deux campagnes de quatre mois chaque 
(juin à octobre 1487, avril à août 1488), la plupart des places fortes 
de Bretagne étant aux mains des Français, la dernière armée bre- 
tonne — singulièrement bigarrée d'Anglais, d'Allemands de Gas- 
cons — vint se faire écraser, le 28 juillet 1488 , à la funeste bataille 
de Saint-Aubin du Cormier. Le duc d'Orléans , le prince d'Orange 
y furent pris ; et six semaines plus tard (le 9 septembre) mourut à 
Coiron , rongé d'une amère douleur, le pauvre duc de Bretagne , 
après s'être vu contraint de subir un traité désastreux (le traité du 
Verger, 21 août 1488), qui d'ailleurs n'eut aucune exécution, — 
car François II à peine mort, Charles VIII se porta ouvertement 
comme héritier du duché, en vertu de la cession de Nicole de 
Bretagne. 

Alors on eut un spectacle étrange, admirable ,- vraiment unique : 
une fille, une enfant de douze ans, sans expérience, sans parents, 
sans amis, sans trésor, sans armée, presque sans villes, et toute 
seule, abandonnée, trouvant dans son cœur, dans la fierté virile de 
son âme, dans le sentiment héroïque de son patriotisme et de sa 
dignité, la force de maintenir pendant trois ans, contre toutes les 
armées de la France, le nom, l'honneur, le drapeau , l'indépen- 
dance de cette vieille nation bretonne^ qui l'avait acclamée pour sa 
souveraine Caux États de 1486) et qui maintenant divisée, affaiblie, 
trahie, trompée, ne pouvait plus soutenir son trône. Cette enfant, 
c'est Anne de Bretagne *, la fille bénie de notre dernier duc, que 
le peuple a sacrée du nom de la bonne duchesse. Et ce nom elle le 
méritait, car au milieu des hasards de sa vie errante, aventureuse, 
ballotée entre les intrigues de ses partisans et les coups de ses 
ennemis, elle n'oublia pas un seul instant cette pauvre Bretagne 
populaire des champs et des faubourgs , foulée , humiliée , endo- 

« EUe était uée )e 25 janvier 1477. 



228 LES DUCS DE BaSTAGNE 

lorie, qui pâtissait en silence, portant en définitive la plus lourd 
poids de cette longue lutte : encore aujourd'hui, plus de cent num- 
dementSy inscrits aui registres de la chancellerie ducale^ témoignent 
que la jeune princesse ne passa pas un seul jour sans chercher i 
prévenir ou à réparer les maux causés par la guerre au peuple des 
campagnes. 

Et ce n'est pas seulement son peuple , son dudié, qu'elle avait è 
défendre, mais elle-même, sa propre personne, sa main. Celte 
couronne, à moitié tombée de son front, attirait encore par son 
éclat une nuée de préieadants,^fàcheux, dangereux, insupportables.: 
c'était Rohau le tràUre (pour son fils), c'était Haximilien, roi des 
Romains , c'était d'Albret : — d'Âlbret surtout, vieux renard 
gascon, ventru, couperosé, désagréable et chargé d'enfants , s'était 
absolument mis en tête d'allier sa laide personne à cette blanche 
hermine. M°>« de Laval, gouvernante de la duchesse, et Rieux, son 
tuteur, poussaient énergiquement à ce mariage, au point qu'Anne y 
opposant une répugnance invincible, Rieux refusa l'entrée de 
Nantes à sa souveraine et tenta même de l'enlever en rase cam- 
pagne ; mais la princesse se jeta bravement eu croupe derrière le 
chancelier Montauban , son plus dévoué serviteur, se mit à la tète 
d'une troupe fidèle, et fit manquer le coup (avril 1489). L'année 
suivante, il est vrai, Rieux rentra dans son devoir; Anne, pour 
couper court à ces intrigues, accepta la main de Haximilien, et 
même l'épousa par procureur à Rennes (19 décembre 1490). Sur 
quoi le vieux d'Albret, furieux, se vendit à Charles YIII et avec lui 
Nantes, dont il était gouverneur (17 février 4491); mais Amie 
trouva dans Reniies un sûr asile. 

Cependant peu à peu, tout autour d'elle, les armées françaises 
rétrécissaient leur cercle de fer. La Bretagne n'en pouvait plus. La 
duchesse se tuait à demander secours au dehors, au roi d'Angle- 
terre, au roi de Castille, surtout au roi des Romains : rien ne 
venait, ce froid époux ne bougeaiL II avait pourtant fini par obte- 
nir de la diète d'Allemagne 12,000 lansquenets pour cet objet; 
mais comment les faire passer en Bretagne? question difficile : en 
Attendant de la résoudre, il restait coi. Charles YIII, au contraire , 
avançait toujours, mais non plus comme tout à l'heure en vaÎQ- 



DE LA MAiSON DE MONTPOBT. S29 

qtietir superbe, en «iiceraia irrité : il était fort radouci. Lui amsi 
s'était laissé (ascioer, sinon par les yeux d'Anne de Bretagne — 
fort beaux, comme toute sa personne — dn moins par cette cou** 
ronne même qu'il était venu lui ravir, et dont malgré ses triom- 
phes la possession lui semblait précaire , peut^tre parce qu'eHe 
était injuste : — car en ce temps-là on avait la superstition de 
compter encore avec le droit. Comme après tout le mariage d*Anne 
et de Haximilien n'était qu'en peinture, le roi de France se hasarda 
à son tour à demander la main de sa jeune vassale. Tout ce qui 
approchait la duchesse, ses conseillers les plus sages, ses amis 
les plus dévoués, la pressèrent av^c ardeur d'accepter cette al- 
liance. Longtemps elle y résista, c Elle avait, dit d'Argentré, le cœur 
infiniment haut^ hardi et indomptable. » Elle ne pouvait pardonner 
au roi tout le mal qu'il avait fait depuis cinq ans à son père, à elle- 
même et à son peuple. Mais enfin la considération même du bien 
de son peuple l'emporta , jointe aussi peiit-ètre à quelque dépit de 
la froideur de son Allemand, qui depuis un an ne s'était ébranlé ni 
pour se rendre auprès d'elle, ni pour lui envoyer le moindre se- 
cours. On consulta encore les théologiens, les barons, les États; 
leur avis fut unanime : la duchesse Anne se rendit. Toutes ces dé- 
libérations furent d'ailleurs couvertes du plus grdnd secret : le 15 
novembre 1491 , on négociait ostensiblement, à Rennes, sous les 
yeux delà duchesse, les conditions de son passage à travers la 
France pour aller rejoindre son époux le roi des Romains, — et 
le 6 décembre suivant, au château de Langeais, près Tours, iclle 
épousait Charles YIU. 

Le contrat de mariage contenait une donation réciproque des 
droits de chacun des époux sur la Bretagne ; il stipulait aussi que 
si la reine survivait sans enfants à son mari, elle ne pourrait épou- 
ser que son successeur, ou après lui le plus proche héritier du 
trône. Cette prévision se réalisa sept ans plus tard, et le 8 janvier 
1499, la veuve de Charles YIII épousa, au château de Nantes, le 
duc d'Orléans devenu Louis XIL Le contrat de ce nouveau mariage 
assurait à la Bretagne la jouissance de tous ses droits, franchises 
et libertés, une autonomie complète dans l'avenir, et dans le pré- 
sent le privilège d'être gouvernée exclusivement par la reine-du- 



230 LES DUCS DE BRETAGNE DE LÀ MAISON DE MONTFORT. 

chesse, — et de lait jusqu'à sa mort (en 1514), nul autre qu'elle 
n'y toucha. Louis XII et Anne de Bretagne ne laissèrent pas de 
fils; mais Claude, leur fille atnée, porta la Bretagne en dot à son 
mari le roi François I^r, qui, après la mort de cette princesse 
(1524), en vertu de son testament, continua d'en jouir comme duc 
umfrucluaire. 

Tout cela néanmoins n'opérait pas l'union définitive du duché à 
la Couronne; le second contrat de mariage de la duchesse Anne 
impliquait même, au contraire, une future disjonction. Pour l'é- 
viter, on proposa aux États de Bretagne assemblés à Vannes , en 
l'an 1532, de demander au roi, par une requête, l'union irrévo- 
cable. Après une discussion des plus vives, cette proposition fut 
adoptée, et le 4 août 1532, les États formèrent ainsi leur demande : 
c Au Roy noslre souverain seigneur.... supplient et requièrent 
très-humblement les gens des trois États du pays de Bretagne qu'il 
vous plaise, Sire, unir et joindre par union perpétuelle ledit pays 
et duché avec le royaume de France, gardant toutefois et entrete^ 
fMnt les libertés et privilèges duditpays. » -— Le roi, on le pense , 
ne se fit pas prier pour décréter l'union ; mais il accepta aussi la 
condition formellement mise à cette union par les Etats, et s'en- 
gagea, pour lui et ses successeurs, à ce que c les droits et privi- 
lèges que ceux dudit pays et duché ont eu par cy-devant et ont de 
présent, leur soient gardés et observés inviolablement^ sans y rien 
changer ni innover. » 

Après celte requête et cet édit d'union^ la Bretagne ne fut plus 
une principauté, un fief, mais une province de la France. 

Arthur de la Borderie. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 



I. A travers la Bretagne j par M. Max Radiguet, 1 vol. — II. Drames 
poétiques , par M. Adolphe Charbonnier, 1 vol. — III. Nouveau Diction- 
naire d histoire et de géographie anciennes et modernes, par MM. Ed. 
Dault-Dumesnil , Louis Dubeax et Fabbé A. Crampon, 1 vol. — 
IV. M. Bârrême, statuaire, et son œuvre. 



I. 

Commeoçons par une légère chicane. Tout voyageur qui lira sur 
la couverture jaune de ce volume * le titre que nous venons de 
Iranscrire, et qui en 'aura fait femplelte pour lui servir de guide à 
travers la presqu'île armoricaine, éprouvera une assez grande dé- 
ception, lorsqu'il s'apercevra, dès les premières pages, qu'au de- 
meurant, fauteur n'a c foulé du sol breton qu^une longueur de 
trente-cinq kilomètres, à l'extrémité du Finistère, » et qu'au lieu 
d'une exploration complète, il n'a fait qn'une simple promenade. 
Nous le regrettons pour M. Max Radiguet, qui aurait dû se souvenir, 
au moment de donner un nom à son œuvre, que le vrai seul est 
aimable. Si c'esi une amorce d'éditeur, nul ne l'approuvera , et 
elle ne saurait manquer de causer une surprise désagréable. Heu- 
reusement que, si la contrariété n'a pas été trop forte, et que vous 
consentiez à poursuivre votre lecture, vous ne larderez pas à 
vous laisser prendre au charme de ce récit plein d'entrain , d'hu- 
mour et de couleur pittoresque. 

* A travers la Bretagne. Souvenirs et Paysages, par M. Max Radiguet. — Paris, 
Michel Lévy. 1 vol. gr. iii-18. 



232 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

Quand, le sac sur le dos, le bâton à la main , H. Hippolyte Yio- 
leau se préparait à visiter le Morbihan, il voulait c demander aux 
autels, aux ruines, aux pieuses traditions, aux glorieux souvenirs 
de rhistoire, ces pensées consolantes., graves, salutaires, non 
moins profitables à la foi religieuse qu'aux sentiments de patrio- 
tisme du pèlerin. » ^- M. Max Radiguet, lui, ne part pas tout à 
fait dans les mêmes dispositions ; il ne commence point, comme 
l'auteur des Pèlerinages de Bretagne^ par réciter la prière des 
voyageurs, pour se mettre sous la protection du <r Dieu de Jacob, 
de Tobie et des Apôtres. » Si le sentiment patriotique ne lui fait pas 
défaut, la foi religieuse ne brille pas d'un éclat bien vif dans son 
ouvrage. « Vous ne trouverez ici rien qui me fasse soupçonner 
d^avoir remué la poudre des bibliothèques ; — pas l'ombre d'une 

recherche historique. Je n'oserais invoquer la sévère Clio elle 

assiste en ce moment un consciencieux , un érudit écrivain breton , 
vrai bénédictin du XIX® siècle qui pourrait signer dom Levot cer- 
taine histoire de Brest Ma muse est plus jeune. On l'a sinon 

inventée, du moins baptisée de nos jours. Elle se nomme : Fan- 
taisie. » 

La fantaisie une fois admise, il faut reconnaître que M. Max Ra- 
diguet n'est pas un disciple trop indigne des Sterne, des Xavier de 
Maistre et des Topffer. Il aime, il admire, il rend la nature avec une 
saisissante vérité. Sa plume est souvent un pinceau , et Théophile 
Gautier ne désavouerait pas le faire avec lequel sont traités ces 
Paysages, 

M. Luzel, dans son voyage en Basse-Bretagne % a déjà cité de 
ce volume une remarquable page , qui donne une idée de la ma- 
nière de M. Max Radiguet. Nous en mettrons encore une sous les 
yeux de nos lecteurs. C'est un Souvenir de Brizeux, notre poète à 
jumais regretté. 

En se rendant à Brest, M. Radiguet fait une petite halte à Lo- 
rient, et il en termine ainsi la description : 

i De vertes allées d*arbres , ormeaux ou tilleuls, bordent ses places 
et ombragent ses quais. Une riante promenade lui fait une ceinture. 
Des avenues profondes rayonnent vers tous les points de la campagne 

^ Voir la Revue, li?. d*airril 1866, pp. 313. 



*^^ 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 233 

environnante, sa principale séduction. Les habitants, du reste, recher- 
chent avec passion la verdure et les fleurs. Sitôt que les premières feuilles 
cachent les premiers nids, tout citadin qui ne possède pas une cam- 
pagne , émigré à certaines heures du jour vers un petit carré de terre 
voisin de la ville et délimité par des planches vermoulues , des douveUes 
de futailles, de vieux pans de lambris encore hérissés de clous et autres 
éléments hétéroclites de démolitions. Dans ces enclos , grands comme la 
main, on cultive quelques fleurs, on récolte quelques fruits. On peut sur- 
tout, à travers la cloison illusoire, étudier, pour se. distraire, les mœurs 
du voisin. C'est ainsi qu'un jour il m'a été donné de voir Brizeux dans 
son parterre de Rerentrech. Sombre , triste et songeur, laissant errer à 
l'aventure une pensée qui, à coup sûr, ne tendait pas à cette heure vers 
des horizons fleuris ; il faisait crier le sable d'une petite allée sous sa 
marche inégale, capricieuse , brusaue parfois, {parfois pleine d'hésitation 
et d'arrêts subits : véritable marcne de conspirateur, celle de Gatilina 
telle que la dépeint Salluste. A quoi songeait-il à cette heure , le chantre 
des idylles bretonnes ? Ce n'était assurément pas à Marie ^ c cette grappe 
du Scorf , cette fleur de blé noir, » qu'il nous a tant fait aimer. — Cette 
fois encore, j'ai revu le jardinet du poète. Nul pas n'en troublait la soli- 
tude, les oiseaux chantaient et picoraient la vigne, mais le doux songeur, 
hélas! n'y était plus et n'y devait plus jamais revenir 1 » 

Que M. Max Radiguet ne s'arrête pas en si beau chemin ; qu'il 
reprenne sa course et son crayon, et qu'il fasse, pour toute la Bre- 
tagne, ce qu'il n'a fait que pour un trop court espace. Alors il aura 
rennpli le cadre qu'il semblait s'être donné, et le voyageur qui 
voudra connaître la terre de granit recouverte de chênes, ne pourra 
se dispenser d'emporter dans son sac de voyage les Impressions de 
M. Max Radiguet , avec les Itinéraires de M. Pol ie Courcy ; c'est- 
à-dire que, suivant le précepte du poète, il aura joint ainsi l'agréable 
à l'utile, sinon à l'indispensable. 



II. 

Les Souvenirs et Paysages, de M. Max Radiguet, et les Drapies 
poétiques *, de M. Adolphe Charbonnier, ont deux points de ressem- 
blance : ils ont été écrits, si je ne me trompe, en tout cas, ils ont 
été imprimés à Brest, par les mêmes presses, et les aspects qu'ils 
retracent, les scènes qu'ils déroulent, sont des scènes et des 
aspects bretons. C'est là surtout ce qui les recommandait à notre 
attention sympathique. 

* Drames poétiques » 1" série : Geneviève deBmléfan^ Idéal, par M. Adolphe Char- 
bonnier. — Brcsl, J.-B. Lcfournicr aîné. — 1 toI. in- 18. 

TOME X. — 2e SÉRIE. 16 



23i NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

Le volume de H. Charbonnier renferme deux drames, les pre- 
miers qu'il tire de son portefeuille, assez bien garni sans doute, 
puisqu'il les donne comme une première série. Idéal ne comporte 
pas moins de cinq actes ; Geneviève de Rustéfan n'en a que quatre. 
Idéal se passe en Allemagne , Geneviève en Bretagne ; nous néglige- 
rons celui-ci , pour n'examiner que celle-là. S'il ne faut que deux 
lignes de l'écriture d'un homme pour le faire pendre, on nous 
accordera que quatre actes d'un poète sont plus que suffisants pour 
le faire apprécier. 

Jehan du Fou , sire de Rustéfan , est père d'une jeune et char- 
mante fille, Geneviève, à côté de laquelle vivent et grandissent, au 
noble manoir de Rustéfan , Yves de Kermorvan, son cousin, et 
un fils de pauvres laboureurs, lannik Flécheri que le sire et sa 
dame. 

Quand les autres enfants s'en allaient par les landes. 
Beau temps, ou mauvais temps, conduire leurs brebis , 

ont pris chez eux, bien nourri, bien vêtu, et confié aux soins du 
recteur, pour qu'il cultivât son intelligence. 

Si Geneviève aimait selon le gré de ses parents , son cœur parle- 
rait pour son beau cousin Yves ; mais, — et c'est une vérité qui 
n'est pas neuve, — le cœur va où il lui plaît, et non pas où l'on 
veut le conduire. Donc, Geneviève éprouve une antipathie très- 
marquée pour Yves de Kermorvan, tandis que sa tendresse se 
tourne tout entière vers lannik Flécher, le petit pâtre élevé par 
charité. Les avances du premier, elle les repousse avec un cruel 
dédain. Elle ne danse, ne joue, ne cause point avec lui, pendant 
qu'elle recherche la moindre occasion de se trouver en tète à tète 
avec le second , qui se laisse faire , sans répondre par un bien 
grand empressement, car il se souvient de Jeffik, sa petite com- 
pagne d'enfance. 

Ainsi, Geneviève déteste cordialement Yves, qui brûle pour elle, 
et elle est éperdûmenl éprise d'Iannik, qui aime ailleurs. Ce drame 
pourrait donc s'appeler avec assez de raison : Geneviève de Rustéfan 
ou les Amours contrariés. 

Le bon sire Jehan du Fou ne ressemble pas mal à maints pères 
de famille : il ne s'occupe et ne se doute guère de ce qui se passe 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 235 

autour de lui; mais sa femme, en revanche, a tout épié, tout 
deviné depuis longtemps , et les petits manèges de sa fille n'échap- 
pent jamais à sa clairvoyance. Aussi s'arrauge-t-elle de manière à 
éloigner launik du château. Lui parti , elle espère bien que Gene- 
viève Toubliera , pour ne plus penser qu'à son cousin , qu'elle sera 
heureuse d'épouser. 

lannik est envoyé au séminaire , et Yves part pour l'armée. — 
L^un et l'autre reviennent après quatre ans d'absence. Le jeune 
clerc est sur le point d'entrer dans les ordres. Le jeune guerrier 
est tout disposé à passer l'anneau nuptial au doigt de sa charmante 
cousine. Mais, par malheur pour lui, l'absence n'a pas été une 
très-bonne conseillère : Geneviève ne s'est point départie de son 
premier sentiment et, la sirène qu'elle est, elle tente d'arracher 
lannik au sanctuaire : 

Tu' semblés avoir peur, lannik, dç me parler, 
lannik, es-tu bien sûr de Ion cœur pour aller 
Sacrifier la vie à Dieu, pour être prêtre ? 
Ton souvenir, qui dort, va s'éveiller peut-être ; 
Sauras-tu Fécouter sans fréniir, sans pleurer? 
Reviens donc parmi nous, au lieu de l'égarer 
Dans ce monde inconnu que ta jeunesse affronte. 

Iannik. 
Il est trop tard. 

Geneviève. 
Pourquoi trop tard? Est-ce la honte? 
Iannik. 
J'ai promis au Seigneur; dois-je me parjurer?... 
Je me souviens de Dieu ; je lui serai fidèle. 

Et quand Geneviève , après avoir déployé toutes les séductions 
de son éloquence, s'aperçoit avec douleur que ses supplications 
sont vaines et se brisent contre l'impassibilité du jeune lévite, ainsi 
qu'une vague folle contre un rocher inébranlable, elle s'écrie, 
amèrement : 

Vous ne le voulez pas? Je n'ai plus rien à dire, 
lannik , priez pour moi le ciel qui vous inspire 
Ce couraçe pieuï et celte fermeté , 
Et par lui puissiez- vous, lannik, être écouté ; 
Car bientôt, car avant que vous ne soyez prêtre, 
lannik , vous entendrez parler de moi peut-être , 
Pour dire : Elle se meurt ; elle vient de mourir ! 
Allez-vous-eo ; adieu ! 



236 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

On le devine, Geneviève, par dépit, se laisse marier à rinévi- 
table cousin ; mais Sa pauvre âme a fait là un effort qui l'accable, et 
le chagrin mine sourdement son corps, qui s'étiole peu à peu. 

Un jour, le pays est en fête ; on accourt de toutes parts pour 
assister à la première messe d'Iannik, qui vient d'être nommé 
vicaire de la paroisse. Le sire et la dame de Rustéfan sont là ; Yves 
de Kermorvan les accompagne à l'église , avec sa jeune épousée ; 
mais, hélas! au moment où lannik Flécher monte à l'autel et va 
chanter la messe , un cri de désespoir retentit dans l'église : c'est 
Geneviève qui s'affaisse et qui bientôt expire entre les bras de ses 
parents. 

— La conclusion lapins morale à tirer de ce drame, ne serait-ce 
pas celle-ci : -« « Pères et mères, qui tenez à faire épouser vos 
filles par vos neveux, ne ménagez pas, sous votre .propre toit, des 
concurrents à ces derniers, par la raison toute simple que les des- 
cendantes de notre mère Eve ont toujours gardé un goût passable- 
ment vif pour le fruit défendu. » 

Redevenons sérieux, et disons, en toute sincérité, à M. Adolphe 
Charbonnier ce que nous pensons de son essai dramatique. — 
Comme conception, il n'est pas plus mal réussi que bien d'autres ; 
cela marche même avec assez de vivacité, et les caractères s'y sou- 
tiennent très-suffisamment. Quant à la forme, elle laisse, selon 
notre humble avis, quelque peu à désirer. M. Charbonnier nous 
semble se contenter peut-être trop aisément du premier vers qui 
tombe de sa plume. En un mot, il gagnera à se perfectionner dans 
l'art, si en honneur au XYII^ siècle, de faire difficilement des vers 
faciles. 

Nous l'engageons beaucoup à persévérer dans la voie où il est 
entré : la mine des légendes et des histoires bretonnes est d'une 
inépuisable richesse ; qu'il s'applique à y cueillir ses sujets, et le 
sentiment national, nous en avons l'espoir, portera bonheur à sa 
muse. . 

m. 

Aux prosateurs comme aux poètes dont nous présentons les 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 237 

livres à nos lecteurs, je souhaite de-figurer, après décès, dans Tune 
des colonnes des quinze cenls pages du gros volume * produit par 
la consciencieuse et savante collaboration de MM. Dault-Dumesnil , 
Louis Dûbeux et l'abbé A. Crampon. Ils se trouveront là sur le 
chemin de l'immortalité et en compagnie très-nombreuse, sinon 
très-choisie ; car elle y est aussi mêlée que dans le monde lui- 
même : les scélérats et les honnêtes gens, les hérésiarques et les 
saints se coudoient dans cette immense nécropole ; mais toujours 
est-il que chacun y est impartialement marqué de la note d'hon- 
neur ou d'infamie que lui a méritée son existence. 

« Persuadés que c*est par les livres dangereux et par les livres inexacts 
que la société a reçu ses plus cruelles blessures, et que c'est par les 
livres exacts qu'il faut travailler à la guérir, les trois auteurs de ce Nou- 
veau Dictionnaire d'histoire et de géographie anciennes et modeintes ont 
réuni leurs efforts pour coopérer, dans la mesure de leurs facultés , aux 
progrès de la restauration de l'histoire, et pour aider à la purger des 
altérations qui la dénaturent, fausse monnaie intellectuelle dont la cir- 
culation est si préjudiciable aux saines connaissances et à l'accord de la 
science et de la foi. > 

Nous ne cherchons pas à discréditer les autres dictionnaires 
historiques, mais nous tenons à recommander celui-ci de préfé- 
rence à tous ceux qui ont été publiés, et cela, parce que les trois 
auteurs, c fils respectueux et obéissants de l'Église, > ont voulu, 
par cette œuvre, — et ils y ont parfaitement réussi, — servir « la 
doctrine catholique, apostolique, romaine, > inspirés qu'ils étaient 
par le seul amour de la vérité. 

IV. 

Le prochain supplément du Dictionnaire édité par M. Lecoffre 
fera-t-il àM. Barrême l'honneur de l'admettre au rang de ses élus? 
Il ne nous appartient pas de trancher la question; mais nous, qui 
n'avons point à prononcer en dernier ressort sur la valeur de l'œuvre 
de chacun, et à décider si le guerrier, l'orateur, l'historien, le poète, 
le peintre ou le sculpteur, qui vient de descendre au tombeau, mérite 
de vivre dans la postérité, nous ouvrons volontiers nos pages à toute 

• îiouveau Dicltonnaire d'histoire et de géographie anciennes et modernes , par 
MM. Ed. Dault-Dumesoil, Louis Dubeux et A. Crampon. — 1 vol. gr. in-8*. Paris, 
Jacques Lecoffre. 



238 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

existence qui s'est, avec un succès relatif, consacrée au culte du 
vrai , du beau ou du bien. C'est pourquoi nous allons essayer de 
remplir rengagement pris par M. Louis de Kerjean, dans sa der- 
nière chronique, et de tracer, à l'aide des appréciations que le passé 
nous a transmises, la biographie artistique du statuaire Barrème. 

Nous étonnerons sans doute plus d'un de nos lecteurs en consta- 
tant, tout d'abord, que Henri-Hamilton Barrême n'est point né en Bre- 
tagne, ni même en France, mais en Amérique^ aux îles Bermudes, 
dans l'année 1795. Son père était du département des Basses-Alpes, el 
sa mère, de la Louisiane. Il entra en 1808, pour y apprendre la sculp- 
ture, dans l'atelier de M. Debay, de Nantes, père de M. J. Debay , 
auteur de la statue de Cambronne, placée sur notre cours Henri FV. 
Il y resta comme élève jusqu'en 1815, en compagnie de M. Groo- 
taers, praticien plus âgé et plus avancé, qui lui donnait obligeam- 
ment, en l'absence du maître, des conseils dont il a toujours été 
reconnaissant. Sans nous attarder aux premiers essais de son ciseau, 
nous mentionnerons, en passant, l'exécution de deux statues d'en- 
fants, placées au portail d'entrée du Musée d'histoire naturelle, à 
Nantes; — le portrait en bas -relief de M. Fournier, architecte- 
voyer de cette ville, sur son tombeau, dans le cimetière de Misé- 
ricorde; — un lion, de grandeur naturelle, qui se voit au bas de 
l'escalier du château de Casson , lequel possède aussi , au milieu 
d*un bassin, une Vénus à la coquille, œuvres commandées par 
M, Urvoy de Saint-Bedan , ce généreux protecteur des arts. 

En 1814 et 1815, M. Barrême exécute, sur des modèles de 
M. Debay, le saint Pierre et le saint Paul de la cathédrale de 
Nantes; puis, il compose, pour Guémené-Penfao, cinq statues, 
que nous croyons avoir été ses premières créations. L'année sui- 
vante, le jeune sculpteur quittait notre Ville et s'établissait à An- 
cenis, où il devait gagner son droit de cité par un séjour de trente 
et un ans. Le collège de cette ville l'a eu pour professeur de dessin 
pendant un espace de vingt années. 

De 1816 à 1820, le laborieux artiste produit un S. Nicolas des- 
tiné à Héric, des Anges adorateurs, un S. Joseph^ une statue de la 
Vierge, un S. Jean, une S*« Madeleine, pour une foule de parois- 
ses ; — un christ en bois , qui orne le maître-autel de l'église 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 239 

(l'Àocenis; un ange de grande dimension, servant de pupitre à 
l'église Notre-Dame de Fontenay-le-Comte (Vendée); un bas-relief 
représentant quatre anges, pour Marsac (Loire-Inférieure); un 
S. Joseph, pour Saint-Géréon , jirès Ancenis; un S. Marc évangé- 
liste (Champtoceaux) ; une S*« Madeleine (Pouancé), etc., etc. Nous 
citons à peu près une œuvre sur dix. 

Enumérons rapidement les principaux ouvrages produits pendant 
la période qui s'étend de 1820 à 1847, année ou H. Barrême aban- 
donne ^ncenis pour se fixer à Angers. 

[1821.] S. Clair, premier évéque ds Nantes. (Cathédrale de cette 
ville). — St« Emerance. (Aneu). — [1822.1 Un bas-relief, eu 
pierre, à l'un des œils-de-bœuf de la cour du Louvre. — S. Pierre et 
S, Jean. (Champtoceaux). — [1823.] Le du Gnesclih, en pierre, 
élevé sur une des places de Saint-Brieuc. — S. Sébastien. (Lire, 
en face d' Ancenis). — [1824-25.] S'« Anne. (Sainte-Anne d'Auray). 

— [1827-28]. Un groupe du Calvaire. (Ancenis). — [1829-30.] 
Un groupe, composé de la Vierge sur des nuages, et de S. Domi- 
nique et de Si« Catherine, à ses pieds. (Avessac). — S. René et 
S. Louis. (Chœur de l'église d'Ancenis). 

[1831.] Pour Chavagnes (Vendée), un S. Antoine, et Notre^ 
Seigneur, disant à ses apôtres : t Allez par tout l'univers, enseignez 
l'Evangile à toutes les créatures. > — [1832.] Une Vierge. (Grand 
séminaire d'Angers). — Une Vierge. (Cour du collège de Combrée). 

— [1833.] Une Vierge. (Pensionnai de Bellefontaine, Angers). — 
Une Vierge. (Chapelle de l'Hôtel-Dieu, Nantes). — [1834.] Une 
Vierge, dite Annonciation. (Chapelle de la Barberie, maison de 
campagne du grand séminaire de Nantes). — Un Ange gardien. 
(Petit séminaire de la même ville). — Une Vierge. (Grand sémi- 
naire de Paris). — S. Michel, terrassant le démon. (Chapelle des 
Jésuites , Laval). ^ $. Stanislas Kostka. (Guérande). 

[1838.] Une Vierge sur un globe. (Dans une cour du petit sémi- 
naire des Sables-d'Olonne). 

[1839.] S. Louis. (Vallet). — [1840.] Une Assomption. (Éslise 
de Saint-Coulomb, près Saint-Malo. — € Approchons vile, disait 
une paysanne , en parlant de cette Vierge , plie va s'envoler ! > — 
[1841.] Une ilssowph'ott presque semblable. (Les Sorinières, près 



240 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

Nantes). — S. Donatien et S. Rogatien. (Vallet). — [4842.] Vierge 
reine, (Chapelle du séminaire des Philosophes, à Nantes). — VAnge 
Gabriel et Marie ^ groupe. (Chavagnes , Vendée). — Un Christ. 
(Dax , Landes). — [1843.] Vierge sur des nuages. (Saint-Servan , 
Ille-et-Vilaine). — [1844-47.] S. Pierre priant; Le prophète haïe; 
S. Bernard; S. Athanase; le roi David. (Chavagnes). 

C'est en 1847, nous Tavons déjà dit, que M. Barrème, sur Tins- 
tante prière d'un prêtre , M. l'abbé Choyer, qui lui proposait une 
association paraissant devoir être avantageuse, quitta Ancenis pour 
Angers. Il espérait trouver là des praticiens capables de le seconder 
et former des élèves qui, comprenant comme lui le style religieux , 
pourraient le remplacer un jour. Son espoir ne s'est pas réalisé : un 
seul élève a marché sur ses traces. Nous parlerons de lui tout à 
l'heure. 

Pendant les deux années qui suivirent, le sculpteur donna YMé- 
rieur de Marie, Vierge type. (LorientJ; — S^ Eustelle. (Saintes) ; 
— un Ange près d'un tombeau; — Notre-Seigneur remettant les 
clefs à S, Pierre: (Église S.-Pierre , Cholet). 

En 1849, H. Barrème rompt la liaison qu'il avait contractée avec 
M. l'abbé Choyer. N'aimant que la statuaire , il préférait le calme 
de son atelier, où il trouvait la solitude nécessaire pour la compo- 
sition de ses sujets, au mouvement forcé des ateliers de son associé. 
Il poursuit donc son œuvre pour lui seul, et, en 1850, il produit 
S, Jacques prêchant. {ChsAonnes)] — une Vierge, style gothique. 
(Église S.-Joseph, Angers). — S. Jean Vévangéliste et S. Denis. 
(Issy, près Paris) ; — une Vierge, dite Mère de pitié. (Dames du 
Calvaire, Angers). 

La ville de Lyon fait appel, en 1851 , à tous les sculpteurs fran- 
çais et étrangers , pour l'exécution d'une Vierge, qui doit être pla- 
cée sur le dôme de l'église de Fourvières. Bien qu'il n'ait été averti 
de ce concours que très- tardivement, M. Barrème y prend part. 
Le premier rang est assigné à M. Fabische, professeur à l'école 
des Beaux-Arts de Lyon ; le second, à M. Bonnassieux, de Lyon, et 
le troisième, à M. Barrème, d'Angers, 

Cet arrêt du jury ne fut pas ratifié partout le monde, car, le 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 24i 

42 février, une leilre ainsi conçue partait de Lyon à Tadresse de 
M. Barrëme : 

N € Nous avons vu Tesquisse que tous avez composée... Elle n*a obtenu 
que le troisième prix -, nous Tavions placée au premier rang. 

> Nous n'accusons pas la décision du jury; mais nous croyons toujours 
à l'erreur possible du jugement des hommes. 

» Nous vous décernons nos suffrages. Puissent-ils vous encourager dans 
la voie que vous suivez, c'est-à-dire, à puiser vos inspirations dans la 
pensée religieuse. 

» Cabisol, statuaire, ei- pensionnaire de Rome; — Péeuer, 
> statuaire. > 

M. Barrême mérite, sans contredit, d'être surnommé le sculp- 
teur de la Vierge. Sous quel aspect, dans quelle phase de sa douce 
et radieuse existence n'a-t-il pas représenté la Mère de THomme- 
Dieu? A peine Notre-Dame de Fourrières était-elle sortie de ses 
mains, qu'il reprenait l'ébauchoir pour glorifier encore le Refuge 
des pécheurs. Qui ne connaît le groupe de V Apparition de la Sa- 
lettefUsiiSy parmi les fidèles qui, à Nantes, à Toulouse, à Mar- 
seille, à Nîmes, à Toulon, à Agde, à Morlaix, à Caen, à Tournay 
(Belgique), à l'île Bourbon, s'inclinent et prient devant ce groupe 
devenu populaire, combien savent que M. Barrême en est l'auteur? 

La chapelle de la Salette de Nantes possède la première compo- 
sition qu'il ait faite sur ce sujet nouveau. V Alliance^ du 1*' mai 
1852, publiait une pièce de vers adressée à M. Barrême, à l'occa- 
sion de cette statue. Le poète anonyme disait au sculpteur : 

Pour peindre cette Vierge où de la sainteté 
Rèsne dans tous les traits la céleste beauté, 
11 faudrait, comme vous, brûler de cette flamme 
Dont la divine ardeur, en inspirant votre âme. 
Fait votre rare habueté. 

Barrême, ô noble artiste, allez, soyez heureux; 
Votre nom sera cher à tous les cœurs pieux : 
Vous l'avez ombragé d*une palme immortelle ; 
Le génie et la foi vous couvrent de leur aile 
Et sont vos titres glorieux. 

<« On vient de placer dans Téglise des Pères Rédemptoristes de notre 
ville (Tournay), disait le Courrier de l Escaut du 17 septembre 1854, 
une œuvre d'art remarquable, le groupe de Tapparition de Notre-Dame 
de la Salette, dû au ciseau de M. Barrême, qui a été chargé de repro- 
duire, pour le sanctuaire de la Salette lui-même , le fait prodigieux dont 
les circonstances ont fait tant de sensation en France et ailleurs. Le nom 
de M. Barrême garantit donc le mérite de l'œuvre, mais les artistes n'au- 
ront pas besoin d'en savoir l'origine, pour y reconnaître une main de 



242 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

maître. Le sculpleur, après avoir interrogé longtemps les deux témoins 
de Tapparition, ne pouvait parvenir à rendre comme ils Iç désiraient la 
forme de Tornement lumineux c|ui couvrait la tête de celle qui leur ap- 
parut II consulta 1 archéologie biblique et vit que les Orientaux, hommes 
et femmes, y portaient ce que le livre de Judith appelle mitra, et celui 
d'Ësther, tiara, et que chez les rois et les reines, comme chez ceux qui 
approchaient du trône, cette espèce de mitre ou tiare ^ quelquefois effi- 
lée, quelquefois arron^i^, était entourée d'un diadème ou bandeau de 
fleurs d'or ou de pierres précieuses. C'est en rapprochant ces notions 
des exigences des deux enfants qu'il parvint à les comprendre et qu'il 
les satisfit pleinement, lorsque 1 ornement de tête, en forme de tiare 
entourée de fleurs, fut achevé comme on le voit actuellement. » 

L'année 1851 fut bonne pour M. Barrème, car, outre le groupe 
de la SalettSy elle lui a vu composer l'un de ses plus remarquables , 
celui de S'® Anne et la Vierge enfant. 

En 1852 et 1853 parurent la Vierge et l'Enfant Jésus. (Eglise 
S.-Jean, Fontenay-le-Comte). L'Enfant dit au peuple : Voilà votre 
mère. — Un S. Joseph travaillant. (Eglise S.-Joseph, Angers). Il 
tient un outil. On voit que son corps s'occupe aux choses de la 
terre, mais que son esprit est au ciel. — S. Pierre et S. Paul pré' 
chant. La figure du S. Paul est d'un très-beau caractère. — Ua 
groupe composé de la sainte Vierge, de S. Joseph et d'un ange 
couronnant la Vierge. (La Rouaudière, Mayenne). — La Vierge 
priaQt son fils, après l'Ascension de N.-S. au ciel, et lui demandant 
de l'appeler à lui. (Hôpital d'Angers). — [1854.] Bas-relief (de 2 
mètres) en pierre : Notre-Seigneur au Jardin des Oliviers. Jésus 
sur le premier plan, les apôtres au fond. — [1855-57.] Une statue 
dite Sacré-cœur de Notre-Seigneur. (Fonlenay, Beaufou (Vendée) , 
Craon (Mayenne). Point de cœur sculpté sur les vêtements. L'ex- 
pression seule fait comprendre que Jésus pense et dit : c C'est ce 
cœur qui vous a tant aimés! > — S. Saturnin. (S.-Satumin, Angers.) 
— Une Vierge mère, style gothique. (Grand séminaire, Clermont- 
Ferrand). — [1858-59.] S. Jacques. •(Grez-Neuvillc). — S. Charles 
Borromée. (Religieuses S.-Charles, Angers). — [1860.] La Vierge à 
genoux adorant Jésus qui vient de naître. (S.-Lumine de Glisson). 

En dix années, de 1850 à 1860, il ne sortit pas moins de cent 
cinquante statues de ce ciseau prodigieusement laborieux. 

C'était la fin de la carrière de M. Barrème. Le vaillant artiste , 
dont les forces étaient usées par près d'un demi-siècle de travaux 



NOTICEIS ET COMPTES RENDUS. 243 

incessants , songea à prendre un repos noblemeirt gagné. Il pensa , 
pour le suppléer, à son ancien élève, M. Henri Bouriché, le seul^ 
nous le répétons, qui eût compris son style. H. Bouricbé avait quitté 
M. Barrême en 1851, pour aller étudier la sculpture à Paris. Là ^ 
sans protection aucune, il avait, à un concours, obtenu la première- 
médaille d^bonneur. Ce succès, joint aux dispositions que lui con- 
naissait son ancien maître, détermina ce dernier à rengager à venir 
se fixer à Angers, lui offrant de lui céder son atelier et la propriété 
de certains de ses ouvrages. M. Bouricbé accepta, et alors (1861) , 
M. Barrème, déposant son ciseau pour ne plus le reprendre, put 
dire comme Entelle : 

Artem cœstusque repono. 

— Le 29 juillet dernier, la Semaine religieuse du diocèse de 
Nantes recevait de M. le curé de Pornic la nouvelle de la mort de 
M. Barrème, décédé à l'âge de soixante-douze ans, après une lon- 
gue et douloureuse maladie. « Le statuaire distingué , (ajoutait le 
vénérable pasteur), qui avait tait de fois reproduit l'image de la 
sainte Vierge , est mort en bon cbrétien. Il a demandé lui-même 
les secours de la religion, et a reçu les derniers sacrements avec 
la foi la plus vive et la plus édifiante. » 

Si chacun de ceux qui s'agenouillent au pied d'une des innom- 
brables statues du sculpteur religieux adressait 2\a ciel en sa faveur 
une petite prière, un simple Ave Maria, son âme, -— à supposer 
qu'elle ne jouisse pas déjà de la vue de cette cour céleste, dont il 
a passé sa vie à nous représenter les bienheureux habitants, — son 
âme ne tarderait guère à posséder le sublime idéal auquel aspire 
tout artiste chrétien , c'est-à-dire , à contempler face à face le vrai 
beau dans toute sa splendeur et toute sa majesté. 

— Il se peut, ô maître modeste et infatigable, que la gloire mon- 
daine se détourne de vous et ne vienne pas couronner votre nom ; 
mais, consolez-vous, une gloire non moins enviable vous est ac- 
quise : nous qui avons recherché et contemplé, dans plus d'un 
sanctuaire , vos chastes et suaves créations , nous ne craignons pas 
de l'affirmer : 

Votre œuvre sera cher à tous les cœurs pieux. 

Emile Grimaud. 



CHRONIQUE. 



LES ENFANTS NANTAIS, 

D'APRÈS LE PBARE DE LA LOinE. 



Le Phare de la Ivoire tient à faire comme le serpent du fabuliste : il 
prétend ronger une lime , sans prendre garde que la lime à laquelle il 
s'attaque a usé, depuis dix-huit siècles, bien d'autres dents que les 
siennes , et qu'elle ne craint pas même celles du temps. Âi-je besoin de 
rappeler la conclusion de La Fontaine : 

Ceci s'adresse à tous 

Qui cherchez surtout à mordre ; 

Yods vous tourmeutez vainemeot; 
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages 

Sur tant de beaux ouvrages? 
Ils sont pour vous d*airain , d'acier , de diamant. 

Au nombre des beaux ouvrages , il nous sera bien permis , je pense , 
de compter l'histoire de la sainteté sous toutes ses formes , c'est-à-dire 
de toutes les vertus et de tous les courages. Celte histoire est un roman, 
dites-Tous; il est certain que, pour bien des âmes, une pareille histoire 
ne peut être qu'un roman ; mais je me souviens qu'aux yeux de Napoléon, 
rien n'était impossible à un Français debout et armé sous le drapeau de 
la France , et je ne puis m'étonner que rien n'ait été impossible à des 
chrétiens fermes et convaincus sous le drapeau de la foi. 

Le Phare, je le sais, a des patrons de moins dure résistance , et tel 
est peut-être le secret de son acharnement contre les nôtres. Déjà, au 
dernier siècle , M. de Voltaire s'efforçait de souiller de sa honte et de 
ses mensonges la gloire de la Pucelle, et aigourd'hui M. de Rolland, le 
correspondant érudil du Phare, marche de loin sur ses traces en s'alta- 
quant tantôt aux plus douces vertus dans la personne de Françoise d'Am- 



CHRONIQUE. 245 

boise , tantôt à la dignité même et à Ténergie de la conscience dans la 
pieuse légende des Enfants Nantais, Les actes de leur martyre , ces actes 
qui ont éveillé dès Tenfance , dans plus de soixante générations, les idées 
de devoir, de dévouement et de mépris de la mort, ne sont, à ses yeux, 
qu'une fantaisie d'imagination sortie du cerveau de quelque moine. Mais 
au moins les avez-vous lus , ces actes? Savez-vous à quelle époque ils re- 
montent? Ce qui peut en faire douter, c'est que vous ne les citez jamais. 
Vous les auriez trouvés cependant parmi les Acta sincera de dom Ruinart ; 
vous les auriez trouvés dans la collection des BoUandistes, avec toutes 
les raisons de croire' à leur authenticité. Mais, non, mieux vaut nier avec 
assurance. On voulait des reliques et l'on a inventé des saints. Telle est 
pour vous toute l'histoire. 

Assurément nous professons un grand respect pour les restes mortels 
de ceux qui nous ont tracé la voie de la civilisation dans le temps et de la 
vie dans l'éternité; nous les recueillons avec empressement ; nous les en- 
châssons dans l'or, comme autant de vivants témoins des plus hautes 
leçons et des plus beaux exemples. Fanatisme ! Superstition ! criez-vous; 
mais, en vérité, ne dirait-on pas, à vous entendre, que c'est nous qui 
nous sommes disputé, brin à brin, les rideaux de Voltaire à Femey, 
qui avons porté les reliques de Marat au Panthéon , en parlant d'apo- 
théose, ou qu'on rencontre faisant le pèlerinage de Montmorency, afin 
de vénérer, à l'Ermitage , le mouchoir sale de Jean-Jacques ! Tenez , 
croyez-moi, de tels cultes doivent rendre modeste. Que ne donnerait-on 
pas, en certains lieux, pour la chemise de Robespierre ! 

Donatien et Rogatien — c'est M. de Rolland qui parle » n'ont pas 
existé. S'Us ont existé, ils n'étaient pas chrétiens, et, partant, ils n'ont 
pu être martyrs. 

Ils n'ont pas existé ! Comment le prouvez-vous ? Vous vous étonnez 
qu'on ne donne pas leur Etat civil, qu'on ne dise pas le notn de leur 
famille, qu'on ne fasse pas connaître leur père. Or, sans père on n'est pas 
né ; la conséquence est évidente. 

Admirons d'abord l'aisance avec laquelle M. de Rolland parle de VEtat 
dvil et des noms de famille du Portus Nannetum, au Ille siècle. Mais, à 
votre tour, Monsieur, me diriez-vous bien le nom de famille d'Arius, 
l'une de vos gloires cependant, car il niait la divinité de Jésus-Christ? 
Pourriez- vous me faire connaître au juste l'année de sa naissance? Vous 
plairait-il de m'apprendre quel pays lui donna le jour? Est-ce Alexandrie? 
Est-ce la Cyrénaïque ? Et si vous ne pouvez satisfaire aucun de mes dé- 
sirs , serai-je en droit de conclure qu'Arius est une invention des con- 
ciles? Le saint pape Clément était, tout le monde le savait, de race 
illustre; mais auriez-vous pu me dire quelle était cette race^ avant les 
récentes excavations faites en son église du mont Cœlius et les savantes 
déductions de M. de Rossi? Et le grand pape saint Sylvestre! Dites-moi 



2i6 CHRONIQUE* 

donc, si vous le pouvez , son nomen geniilUium: chose facile, ce semble, 
puisqu'il était romain , c'est-à-dire d'un pays où ce nom se perpétuait 
souvent de génération en génération; et, si vos recherches sont vaines, 
serons-nous réduits, faute d'Etat civil, à révoquer en doute l'existence 
de l'illustre pontife qui fut l'ami, l'aide et souvent l'inspirateur de Cons- 
tantin? Vous n'êtes pas enfin, M. de Rolland, sans avoir lu Platon. Vous 
savez qu'il était fils d'Âriston et des premiers de la Grèce ; mais vous 
savez aussi qu'on ignore le lieu de sa naissance. Athènes et Egine s'en 
glorifiaient également. Serais je bien venu à dire qu'évidemment il n'est 
pas né, car on ne naît pas en deux endroits? Le raisonnement, à coup 
sûr, serait fort mauvais; mais il serait de la force des vdtres. 

Vous syoutez que dans le cas même où Donatien H Rogatien auraient 
existé, ils ne pouvaient être chrétiens. Pourquoi donc, je vous prie? 
Parce que, dites vous, le Christianisme ne pénétra dans les Gaules que 
vers l'an 174 et fut longtemps encore avant de pouvoir se faire jour dans 
le nord et dans l'ouest. 

Permettez-moi d'abord de vous faire remarquer que de l'an 1 74 à l'an 290, 
époque présumée du martyre des Enfants Nantais^ il s'écoula plus de 
cent ans. Vous auriez pu vous rappeler aussi que, dès le second siècle, 
saint Irénée, évêque de Lyon, citait les églises des Celtes, — ceci nous 
touche de près, vous le voyez, — comme une preuve de l'unanimité des 
églises dans la confession de la foi. Avant lui, saint Justin avait déjà écrit 
qu'il n'était pas un peuple, grec, romain ou barbare, vivant sons des 
tentes ou sur des charriots^ chez lequel des prières ne se fussent élevées, 
au nom de Jésus crucifié, vers le créateur de toutes choses. Ajouterai- 
je que TertuUien opposait, toujours au second siècle, les églises des Gaules 
à l'obstination des Juifs. Ceci est un peu plus grave , convenons-en, que 
vos citations de La Bouderie et même de Lobineau.* Lobineau, d'ailleurs, 
vous vous gardez bien de le dire , était si peu de votre avis sur saint 
Donatien et saint Rogatien, qu'il a écrit lui-même pieusement leurs vies. 

* Lobioeau était certainement un savant illastre, mais qui avait, coqime bien 
d'autres, les défauts de ses qualités. Critique éminent, il exagérait souvant 
la critique. C*est ainsi que, ndn content de nier Tcxistence fabuleuse de Cooaa 
Méfiadec, il alla jusqu*à contester rétablissement temporaire des Bretons do 
Maxime, et se mit ainsi en contradiction avec Tbistoire. Ces exagérations do 
critique se retrouvent A chaque page de ses Vies des Saints. Quant A son 
opinion sur Tépoqne de l'établissement du Christianisme en Bretagne, on sait 
qu'il écrivit dans deux sens différents. Sa discussion, A cet égard, avec D. Liron 
est restée célèbre, et tout le monde sail que ce ne fut pas lui qui eut alors le beau 
rôle ni le dernier moL Le Phare s'autorise du catalogue des saints inconnus, 
c'est-à-dire dont les actes n'ont pas été retrouvés, pour nier l'existence de ces saints. 
Autant vaudrait biffer un quart des noms sur la liste des grands officiers de la 
couronne, par la même raison que ces noms n'ont pas laissé da trace dans l'histoire. 



CHRONIQDE 247 

Mais je tous entends : saint Clair, qui porta le premier rEvangile au 
pays de Nantes, naquit , dites-vous, dans le JV' siècle; comment donc 
Donatien et Rogatien purent-ils souflrir pour TEvangile au \\U ? 

Je ne sache, pour mon compte, que deux opinions sar Tépoque de 
Tapostolat de saint Clair. La première et la plus ancienne est celle qui 
le fait disciple des apôtres, apostolamm consortia consecutus. Vous la 
trouverez dans tous les monuments antérieurs au XVIllo siècle. La 
seconde, celle du XVIII« siècle , s'appuyant principalement sur le petit 
nombre de chrétiens des Gaules au temps de Tempereur Dèce , recule 
jusqu'à cette époque, c'est-à-dire jusqu'au III^ siècle, la venue de saint 
Clair. On fit ainsi pour notre saint ce qu'on pourrait faire pour saint 
François-Xavier. Qui empêche, en effet, par cette bonne raison que les 
chrétientés des Indes sont encore dans l'enfance, de retarder de deux 
siècles la prédication de l'apôtre des Indes ? Admettez au reste l'opinion 
qui vous plaira; faites venir saint Clair sous Domitien ou sous Dèce, il 
sera toujours antérieur aux Enfants Nantais*. 

Voilà cependant à quoi aboutissent les prétendues contradictions que 
vous signalez. Ëtes-vous plus heureux sur le chapitre des supercheries? 
Saint Clair, à vous entendre, serait qualifié de martyr, sans avoir jamais 
souffert pour la foi. Ouvrez, je vous prie, le premier livre de messe 
venu, vieux ou neuf, imprimé en gothique ou en petit-romain, et vous 
y lirez simplement : S, Clarus, episcopus et confessor. Vous prétendez que 
le corps de saint Clair est à la fois conservé à Angers et à Tulle. Je sais 
qu'à.Tulle il y a un saint Clair dont la fête est célébrée en juin, et qu'à 
Angers il y en a un autre, celui de Nantes, dont la fête est célébrée en 
octobre. Cela vous étonne 1 Est-ce qu'il n'y a pas plusieurs saints 
François, plusieurs saints Louis, plusieurs saints Jean?, et ne pourra-t-on 
vénérer le corps de saint François d'Assise dans la ville de ce nom, 
parce qu'on vénère celui de saint François de Borgia à Rome s? 

Enfin, suivant vous, saint Donatien et saint Rogatien n'ont pu être 

* M. de Rolland invoque, à Tappui du IV* siècle, je ne sais quelles vies des 
saints sorties de Tonicine Pigoreau. Lorsqu'on a la prétention de discuter sérieu- 
sement, la première condition est do n'invoquer que des autorités sérieuses. 
Vous avez les Bollandistes; citez-les, si vous voulez, attaquez-les même, si bon 
vous semble; mais permettez-moi de mettre de côté les ouvrages de seconde main. 
Il est, pour le moins, étrange d'aller demander des renseignements pour le IV* siècle 
à un ouvrage d'hier, qui contredit tous les autres et qui n'a pour lui que le nom 
de Pigoreau. 

^ M. de Rolland voit encore de la supercherie dans ce fait que le crâne de saint 
Clair, — il dit à tort la tête, — était à Nantes, tandis que son corps, — et il ajoute 
ffilter, — était à Angers. 11 est certain que le corps Tut transporté à Angers lors 
des invasions des Normands. Angers plus tard ne voulut pas le rendre ; mais qi|*y 
a-t-il de contradictoire à ce qu'une parcelle ait été restituée pins tard à l'Eglise de 
Nantes? Cela empèchait-il le corps, dans son ensemble, de rester à Angers? 



248 CHRONIQUE. 

martyrs, d'abord parce qu'ils n'étaient pas chrétiens, et, en second Heu , 
parce que leur légende trahit l'apocryphe à chaque ligne. Ainsi, dites- 
TOUS, comment un vieux chrétien tel que Donatien ne savait^^il pas qu*en 
cas de nécessité , les laïques eux-mêmes peuvent conférer le baptême T 
Et comment peut-on admettre qu'une ville comme Nantes, une viUe 
épiscopale, se trouvât sans prêtre pour l'administrer? 

Eh bien ! tous le dirai-je, ces deux objections sont précisément potSr 
moi une preuve de la sincérité des actes. S'ils étaient une œuvre d'ima- 
gination, on eût prévu la difficulté, tandis qu'on s'est borné à raconter, 
sans astuce et sans fraude. Qu'y a-t-il, après tout, d'extraordinaire à ce 
qu'un converti ne connût pas encore le pouvoir des laïques à l'égard du 
baptême, dans un temps surtout où ce sacrement n'était le plus souvent 
administré que par l'évêque et les jours de fêtes solennelles ! Quant à 
cette rareté de prêtres qui vous surprend, vous êtes bien jeune. Mon- 
sieur de Rolland, si vous n'avez ouï parler d'une époque où vos amis 
étaient au pouvoir et où les pères ne trouvaient pas toujours des prêtres 
pour baptiser et bénir leurs enfants. Le mariage de M. de Chateaubriand 
fut retardé de plusieurs jours par défaut de prêtre , sacerdoUs 
absentia fugUiva; c'était comme au temps de saint Donatien et de 
Maximien-Hercule. Prenez-y garde ; il y a des oublis qui sont aussi des 
maladresses. 

Un dernier mot. Vous reprochez à l'Eglise d'avoir abusé de l'ignorance 
et de la crédulité des peuples, au moyen âge. Gomment se fait-il alors 
qu'elle se prête d'elle-même à un examen franc, loyal et approfondi du 
passé dans toute assemblée compétente, congrès scientifique, sociétés 
d'archéologie , etc., etc. Les questions que vous soulevez sur saint Clair 
ont été notamment traitées et discutées au congrès de Nantes en 1856. 
Pourquoi donc n'étiez-vous pas làf et pourquoi nul de vos amis ne 
dévoila-t-il alors la supercherie et l'imposture? Serait-ce donc que la 
science vous manque devant les savants et qu'elle ne vous revient avec 
la fierté que devant les ignorants et les crédules t 

Eugène de la Gournerib. 



UNE JEUNE FILLE DU TEMPS DE LOUIS XV^ 



U se fait depuis quelque temps beaucoup de bruit autour d*un 
Dom qui n'en a fait absolument aucun il y^ a cent ans. Pour avoir 
été sculptée par Lemoine, peinte par Vanloo, liée avec Hume, Hel- 
vétius, la Condamine, Cassini, Valmont de Bomare, et même le 
prince d'Angora, adorée enfin d'un cercle intime, on n'arrive pas 
à la célébrité ; mais on a dû avoir un charme véritable, et je ne 
m'étonne pas qu'il agisse encore sur des esprits très-distingués et 
dés juges très-délicats, grâce à des lettres qu'on a laissées après 
une mort prématurée. En découvrant, dans des papiers de famille , 
celles d'une demoiselle Randon de Malboissière à sa grand-mère ^ 
M. le marquis de la Grange n'a pu échapper au charme dont je 
parle, et en les publiant, M^^^ de la Grange avoue elle-même que 
l'auteur a exercé sur elle une sorte d<e fascination. 

Sans aucun doute, le lecteur éprouvera le même efiFet, s'il com- 
mence par lire l'introduction du recueil. Pour moi, je le confesse , 
j'ai fait le contraire. Avant de dépouiller la correspondance de la 
fille adoptive de Mme de la Grange, j'ai voulu me mettre à l'abri 
d'une influence à laquelle je n'aurais pas su résister, et rechercher 

* Laurette de Malboissière, par M"* la marquise de la Grange, (librairie Didier). 
TOBfE X. — 2e SÉRIE. 17 



250 UNE JEUNE FILLE 

librement le genre d'intérêt qu'on y peut trouver. Si le dépouil- 
lement fait et l'introduction lue, j'ai le plaisir de voir mes impres- 
sions s'accorder avec celles de l'éditeur, n'y aura-t-il pas lieu de 
juger favorablement une publication aussi dénigrée que louée? 

La première chose qui me frappe, c'est que ces lettres sont 
celles d'une enfant. La petite Laurette, (on l'appelait ainsi dans 
la famille, je dirai plus tard pourquoi; son nom de baptême était 
Geneviève), n'a que quinze ans. Elle est née le 21 décembre 1746, 
et la correspondance commence en 1761. Sa bonne, une certaine 
demoiselle Jaillié, ne l'a pas encore quittée, et son amie, H^^^ Adèle 
Méliant, à qui ses lettres sont adressées, a aussi la sienne. Ses 
livres de prédilection sont les contes de Perrault qu'elle appelle 
des romans ; elle rêve d'après VOiseau bleu, « couleur du temps, » 
de beaux jeunes gens métamorphoséîs en. pigeons; Arlequin la 
ravit; elle élève des serins, présent de son amie; ils ne manquent 
jamais, grâce à elle, ni de mouron, ni de séneçon, ni de laitue, 
ni d'échaudés, ni de sucre; il y a un petit ménage où la serine 
commence à faire son nid , et un petit serin solitaire qui est mé- 
chant comme un lutin et qui chante comme un rossignol. Elle en- 
voie exactement à son amie le bulletin de leur petite santé, qui n'est 
pas toujours très-brillante. Laurette partage tous les autres goûts en- 
fantine de son temps ; elle a un sapajou, animal alors fort à la mode, 
elle a un goût très-décidé pour les friandises, surtout pour le cho- 
colat, moins commun alors qu'aujourd'hui; elle aime à le prendre en 
petite épicurienne dans son dodo, comme elle dit. En vingt en- 
droits de ses lettres, elle en promet à son amie si celle-ci veut la 
venir voir. Elle aime à lui parler des bonnes dînettes et même des 
bons dîners qu'elle a faits : 

« Je n'ai pas passé d'heure plus agréable que celle d'hier matin; 
notre repas fut simple et frugal : une bonne et franche soupe à la pay- 
sanne sans jus, sans couHsv avec de la laitue, des poireaux et de Foseille; 
un petit bouilli de bonne mine, du beurre frais, des raves, des cêtelettes 
bien cuites, sans sauce; une poularde rôtie excellente, une salade déU- 
cieuse , une tourte de pigeons , une de frangipane et des petits pois accom- 
modés à la bourgeoise. Au dessert, nous eûmes un fromage à la crème, des 
échaudés, des bonbons et des abricots séchés , et pour que finis coronat 



DU TEMPS DE LOUIS XV. 251 

opus, on nous donna du café que le maître de la maison alla faire lui- 
même. Ce dit maître de maison est un galant homme qui autrefois était 
banquier et faisait les affaires de mon père. Ennuyé de la vie de Paris , 
jouissant à peu près de dix mille livres de rente, et aimant à vivre comme 
un grigou , il s'avisa d'acheter près de la Barrière-Blanche un mauvais 
terrain dont il tira un parti singulier, et y fit bâtir deux maisons , Tune 
pour rhiver, l'autre pour Tété, où il est allé s'enterrer. Ses jardins sont 
agréables, mais tous les ans il détruit ses bâtiments, les fait construire 
d'une autre manière et replante ses jardins d'une autre façon. » 

> Voilà, parmi des enfantillages, quelques observations qui n^ont 
rien de puéril. 

Laurette a aussi des goû^ bien au-dessus de son âge : « L'étude et 
causer avec toi sont mes deux plus puissants carminaiifs, • écrit-elle 
à son amie, en inventant un agréable néologisme. Et quelle 
étude I l'italien, l'espagnol^ l'anglais; même Tallemand, même le 
latin, même le grec ! c J'ai relu le Tasse qui m'a beaucoup amusée, 
je lis maintenant l'Ârioste. Il y a des sortilèges, des magiciens, 
des chevaux ailés; j'ai bientôt fini le premier volume. Il y a des 
choses qu'il faut passer, dont ma mère m'a avertie. » Plus tard elle 
a «on Dante à elle, et non-seulement elle lit l'italien, mais elle 
l'écrit, comme l'anglais. Elle s'adresse dans cette dernière langue 
à l'historien Hume pour lequel elle fait des traductions. Virgile ne 
l'amuse pas moins que le Tasse ; elle l'a dévoré d'un bout à l'autre 
en quelques jours; puis elle a pris, Horace; mais c'est Pline son 
auteur favori : les leçons d'histoire naturelle qu'elle reçoit de 
V^lmont de Bomare, mais surtout la belle âme de Pline qui perce 
à travers son style, lui rendent d'autant plus cher l'écrivain latin : 
« Vous ne sauriez croire, s'écrie-t-elle naïvement, combien je le 
regrette! > Quant au grec, je soupçonne fort le P. Porée, profes- 
seur de Voltaire 9 de lui en avoir inspiré l'amour. On lui apporte un 
jour de la bibliothèque des Jésuites treize volumes grecs et latins 
qui la mettent au comble du bonheur. Elle comprend à la lecture 
Hérodote, Sophocle et Platon. Son amie est bien heureuse de pou- 
voir lire dans son lit, la nuit. Pour elle, il ne lui est pas possible 
d'attraper W^^ Jaillié qui emporte la lumière. Elle eût rendu des 
points à Ronsard et à Baillif qui^ étant à l'école, se levaient l'un 



252 UNE JEUNE FILLE 

après Tautre la nuit et se passaient la chandelle, dit un vieil auteur, 
pour étudier le grec sans laisser refroidir la place. Agrippa d'Au* 
bigné, tant vanté pour avoir su quatre langues et traduit du Platon, 
avant d'avoir vu tomber ses dents de lait, n'était qu'un écolier près 
de cette Dacier en herbe. Aurait-il pu écrire comme elle, en ren- 
dant compte d'une de ses journées : c Jeudi matin, j'ai lu douze 
chapitres d'Epictète, en grec; (phis loin c'est vingt- cinq pages de 
Platon et une idylle de Théocrite), j'ai fini une tragédie anglaise 
bien intéressante, j'ai pris une leçon de mathématiques, j'ai eu 
ensuite le temps jusqu'à l'heure du dîner de faire mes trois thèmes 
espagnol, italien et allemand : à trois heures et demie, Céseron , 
(son maître de danse) y est venu. A cinq heures est arrivé mon 
maître de dessin, » etc., etc., et invariablement la même conclu- 
sion que l'on fait bien de travailler, que le travail amuse, que c^est 
pour elle une fête perpétuelle. 

Une autre de ses passions est le théâtre ; elle connaît, nomme et 
juge tous les acteurs de son temps, Lekain, la Clairon, la Dumes- 
nil, le petit Mole, Brizard, d'Auberval; elle va à la Comédie plu- 
sieurs fois la semaine, elle en abuse même et en convient ; n Je 
suis allé à la Comédie-Française trois jours de suite. Vous direz que 
je suis folle, que jamais on n'a vu y aller si souvent, mais vous 
savez le proverbe: c Prenez la fortune par les cheveux de peur de 
la laisser échapper, » Le proverbe , pour être la morale des nations, 
n'est pas toi^jours celle de l'Evangile. 

A force de voir jouer la comédie,, elle finit par avoir son petit 
théâtre domestique^ comme le maréchal d^ Richelieu. Elle se risque 
même à composer des pièces, traduisant d^abord ou imitant, puis 
créant II serait curieux d'en retrouver, sinon à propos d'en pu- 
blier quelque échantillon. Elle y avait des rôles qu'elle jouait elle- 
même, et avec succès; mais il n'en était pas toujours ainsi de sa 
troupe; ce qui donna lieu à une scène très-divertissante qu^elfie ra- 
conte d'une manière qui ne l'est pas moins, 
^ Toutefois sa passion dominante, sa ruHng-passioUy comme disait 
Pope, est l'amitié que lui inspira H^^* Méliant. Elle lui écrit tous 
les jours où elle n% la voit pa»^ quoiqu'il n^ ait entre taurs deux 



DU TEMPS DE LÔUÎS XV. ' 253 

maisons qiie la largeur de la rue. Elle varie, elle renouvelle, elle 
multiplie , elle épuise les formules d'une tendresse tellement dé- 
bordante et absorbante qu'on la prendrait pour un autre sentiment 
si on n'en connaissait l'objet. Voici au hasard quelques lignes d'une 
lettre à son amie qui va se séparer d'elle pour peu de jours. On 
dirait que c'est pour des années : « Ha chère petite, crois-tu que 
je n'ai pas autant de peine à te voir partir que tu en as à me 
quitter! Mon cœur, sois bien persuadée que je n'aime rien autant 
que toi. Je te le répète et je te le jure, jamais aucun sentiment ne 
triomphera dans mon cœur de celui que j'ai pour toi. Ah ! mon 
enfant, on a beau chercher, rien ne vaut une amie... Adieu, 
ma chère petite, je t'embrasse, je ne puis te quitter, je t'aime et 
ne puis te dire que cela ... Ce ne sont point des expressions ou- 
trées; non, c'est toujours mon cœur qui te parle, c'est toi qui es 
l'âme de mon esprit. » Oui, Laurette a raison, c'est le cœur seul 
qui parle ainsi, il n'a qu'un mot, a dit quelqu'un qui s'y connais- 
sait ; en le disant toujours , il ne lo répète jamais. Je faime et ne 
puis te dire que cela y est ce mot unique. C^est toi qui es Fâme de 
mon esprit^ rappelle sans la copier l'expression par laquelle l'au- 
teur du livre des Rois caractérise l'amilié célèbre de ces deux àtaes 
dont Tune « s'attacha à Tâme de l'autre et l'aima comme sou 
âme. ^ 

Impatientés par la sensiblerie que Rousseau mit à la mode au 
dernier siècle, nous sommes allés jusqu'à prendre en dégoût une 
qualification donnée alors à tout propos, et les cœurs sensibles du 
XVIII* siècle sont allés rejoindre les berquinades, les bergeradcs, 
et les pastorales des vieilles tapisseries d'Aubusson. La mode, le 
bon ton, le convenu, n'excluaient pourtant pas toujours le naturel 
et la sincérité, en voilà une preuve ; et il y a surprise et plaisir à' 
les voir jaillir du fond d'une âme franche et pure. 

Le Tùle mènœ, quand on avait joué un rôle marquant dans des 
pièces de société, se continuait parfois sérieusement dans la vie 
réelle où l'on recevait le nom du personnage qu'on avait repré- 
senté. J'ai vu en province, dans mon enfance, cet usage persister 
entre vieilles gens, autrefois amoureux de pastorales, qui s'appe- 



254 UNE JEUNE FILLE 

laient sans sourire tnon Thyrsis et ma Chloris, Geneyiëve de Mal- 
boissière ne dut pas à une autre cause le surnom de Laurette; 
son cousin Paul de Lucenay, celui de Florimont, et leur ami 
commun du Tartre, celui de Daphnis. Ils les gardèrent après la 
' représentation de la comédie de VÉchange et de la pastorale de 
Daphnis et Laurette, que SPi« de Malboissière imita de Gessner, 
Mais là ne se borna pas l'effet des deux pièces. Des enfants ne 
devaient pas manier impunément de pareilles armes ; Lucenay le 
premier s'y piqua comme à plaisir; Geneviève aussi, quoique de 
son côté le plus innocemment du monde. ( Elle avait trois ans de 
moins et plus de naïveté que son cousin.) Ensuite ce fut le tour du 
jeune du Tartre, garçon grave, sage et rangé , au rebours du futur 
mousquetaire Lucenay. Rien de délicatement touché comme l'es- 
quisse de ces jeunes amours; c'est, à vrai dire, Iç roman de Lau- 
rette ; mais elle glisse et n*appuie que tout juste assez pour mar- 
quer le traita 

Nous sommes à la campagne, presqu'au lendemain de la repré- 
sentation de rÉchange^ où elle a épousé Florimonty c'est-i-dire 

son cousin ; elle écrit à son amie ; 

i 

« Mon petit cousin est très-aimable, doux, honnêie, affable, obligeant; 
il m'aime de tout son cœur, et réellement je Taime beaucoup aussi. Il 
nous est arrivé hier matin une plaisante aventure. Il est venu un instant 
avant le dîder pour me voir. Mi'e Jaillié était dans le petit cabinet, moi je 
lisais auprès de ma table. Il s'est approché de moi , m'a pris la main , 
comme à l'ordinaire, et me Fa baisée. Moi. naturellement, je me suis 
approchée pour Tembrasser. Son premier mouvement a été de s'appro- 
cher aussi ; vient un instant de réflexion ; sur le champ nous nous recu- 
lons tous les deux en rougissant et en riant. • 

Comme elle le remarque, c'est un coup de théâtre, ou plutôt de 
naturel d'une grâce incomparable ; mais si l'on a ri, on a rougi 
aussi, du moins d'un côté, car je ne réponds pas de l'autre. Dès ce 
jour, le petit cousin sera plus assidu et la correspondance des^ deux 
amies en souffrira. « Grondez-moi, mon cœur, vous aurez raison ; je 
vous approuve fort ; je suis une paresseuse ; j'aurais pu vous écrire 
bien plus tôt ; mais c'est ce petit coquin de Lucenay qui est le seul 
coupable ; depuis quelques jours, il vient tous les soirs chez moi 



DU TEMPS DE LOUIS XV. 255 

pour copier les rôles du Rival géfiéreux (comédie de Laurelte). 
Nous jouons, nous rions; nous écrivons diilGcilement une page en 
une lieure..i Je lui ai montré l'endroit de votre lettre où vous parlez 
de lui. 1 

Et comme le cousin l'interrompt sans cesse : < C'est bien 
douteux que je puisse avoir fini ce soir, s'il continue ; d'honneur, 
je ne lui montrerai plus ce que je vous dirai de lui : vous le rendez 
téméraire, i» 

Et dans le fait elle si raison; mais ces témérités amusent la 
cousine ; sept jours après elle écrit : < Je me meurs de rire , ma 
chère petite; je n'en puis plus ; ce polisson de Lucenay est auprès 
de moi qui lit; il me fait de si plaisantes questions, que le seul 
moyen pour éviter d'y répondre est de m'occuper de vous. Qu'un 
est fol à son âge et au mienf Ne me grondez pas, je suis pourtant 

très-raisonnable, et (Elle continue en italien comme si elle 

parlait à voix basse) je ne lui accorde rien, qu'il ne me jure qu'il 
ne voit pas de mal à le faire. > 

Je crois bien qu'il jure tout ce qu'on voudra, le coquin de 
mousquetaire ! et qu'il ne voit de mal à rien ! mais la conscience 
de Laurette. est plus délicate, et elle termine ainsi sa lettre : « Il 
m'est de toute impossibilité de finir ce soir, et le parti le plus sage 
est de descendre. » 

C'est fort bien fait ; pourquoi donc plus tard donner barre sur 
elle au téméraire cousin ? 

« Les rôles du Rwal généreux m'ont -à demi tuée; j'ai mangé ce 
pauvre petit Lucenay, et j*en ai été désolée après. Il est si sensible à la 
moindre chose que je lui dis, qu'il n'a pas voulu se mettre à table. 
Aussi lui ai-je demandé pardon à genoux. C'est le meilleur petit cœur. Il 
est à présent auprès de moi ; il est bien sage. • 

Le sera-t-il longtemps ? Voici ce qu'elle annonce en post-scrip- 
tum : € J'espère que nous garderons petit ; je le souhaite ; la façon 
dont notre amitié s'est accrue est (put à fait plaisante. » Amitié 
n'est plus le mot. Le petit use largement de ses c prérogatives de 
proche parent, » qu'il a toujours par devers lui, et prolonge fort le 
rôle de Florimont en dehors de la comédie; Laurette, d'autre 



256 UNE JEUNE FILLE 

pari y est de moiosea moins prudente, et M">« de Malboissière, non 
plus que M"o Jaillié, n'y voit rien à redire; M"« Méiiant elle- 
même aurait vu tardivement le danger : 

€ Mon enfant, lui écrit Laurette, vous m'avez dit trop tard de prendre 
garde ; je Taime de tout mon cœur réellement , et je serai tout à fait 
fâchée quand il partii^a. Je le vois presque à tous les moments. Dès huit 
heures, il est chez moi, assiste à ma toilette, me poudre, me met mes 
souliers , m'attache mes bracelets , me noue mon collier, me met mes 
bagues. Â la promenade , il me donne toujours le bras. Le soir, lorsque 
Mii« Jaillié vient me chercher pour aller coucher, il monte avec moi, m*dte 
tout ce qu'il m'a mis le matin, et dès que je suis coifTée de nuit, il s'en 
va ; tous les jours de même. On s'accoutume à se voir, et puis... Mon Dieu, 
mon cœur, le singulier petit homme ! c'est le meilleur cœur, mais la tête 
la plus folle que je connoisse. Avant-hier et hier, nous avons eu les con- 
versations les plus étranges. Il a en moi une confiance qui m'étonne , à un 
point... Il m'a permis de vous dire tout à Paris ; vous entendrez des choses 
bien extraordinaires. Vous ne devineriez jamais son projet. Savez vous 
cpi'il ne dort plus, qu'il lui passe mille idées par la tête, qu'il m'aime, 
mais si naïvement, si singulièrement, que je ne puis m'en fâcher? et 
c'est justement de la façon dont j'ai toujours eu la fantaisie d'être aimée. 
Ce n'est cependant qu'amitié fort vive de cousin germain ; du moins, je 
lui ai fait promettre de ne la nommer jamais autrement. Il m'assure que 
c'est ce rôle de Florimont qui Ta changé de, cette sorte ; lui qui ne peut 
souffrir la gêne, ni rester en place , est sans cesse avec moi sans se con- 
traindre. Il est jaloux , mais très-jaloux , ce qui me fait grand plaisir. 
Enfin... je ne veux pas vous en dire davantage, car il me gronderoit » 

Le départ dudit Florimant pour Paris met heureusement un 
terme à ces expansions dangereuses; mais le diable , comme on 
dit, n'y perd rien : 

ce II m'a promis de m'écrire régulièrement à Paris , trois fois par se- 
maine, tout ce qu'il feroit, bien fidèlement, et vous seule aurez le droit 
de voir ses lettres. > 

Elle tient parole ; elle commuoique même à son amie ce qu'elle 
répond au petit cousin ; c'est admeUre dans le tète-à-tète un tiers 
assez rassurant. Hais W^^ Méiiant, malgré son indulgence, a Ueu de 
gronder plus d'une fois ; elle trouve que Laurette n^est « pas très- 
raisonnable , 1 qu'elle écrit des lettres plus passionnées qu'il ne 
conviendrait. Et Laurette de se récrier : <l Mais, ma petite, d'hon- 
neur je ne sais auquel entendre : vous me grondez de ce que mes 



DU TEMPS DE LOUIS XV. 257 

lettres sont trop tendres ; Lucenay se plaint de leur froideur et 
prétend qu'elles sont glacées ! » 

Auqtiel entendre est charmant ; à son amie , sans aucun doute, et 
d'abord à sa mère qu^n aurait dû mettre dans la confidence et 
qu'on s'étonne de n'y point voir. 

Un autre qu'Adèle y est cependant, dont la gravité est plus ras- 
surante encore, du moins pour nous, car pour le monde d'alors il 
avait le tort d'appartenir à ces < prédicateurs de morale relâchée, > 
qu'en leur qualité de gardiens de la morale sévère les parlements 
chassaient de France , en 1764. 

Laurette lui ouvrait sa conscience avec tant d'abandon ; elle lui^ 
confiait si filialement tous ses secrets, qu'il lui arriva une fois, par 
une distraction enfantine qui ne provenait que de l'attenlion avec 
laquelle elle cherchait si elle n'oubliait rien , de l'appeler mon 
petit Père, Or, ce petit Père , dont le nom , dit-elle avec toute la 
légèreté de son âge et de son iemps, « est celui de l'amant d'Âr* 
mide,> n'a rien de la faiblesse de son homonyme; il estinexo^ 
rable aux prières des plus belles pénitentes ; il leur reftise net 
l'absolution quand elles ne se sont pas suffisamment disposées à la 
recevoir ; il exige qu'elles s'y préparent par une bonne confes- 
sion, et qu'elles finissent franchement toutes leurs affaires j si elles 
veulent faire leurs pâques. 

Sous l'influence du Père jésuite Renaud , Laurette passa moins 
de licences au cousin, qui se mit â la bouder : c Lucenay est sûre- 
ment fâché contre moi , écrit-elle ; je ne l'ai pas vu depuis avant- 
hier ; je ne sais comment tout cela s'est fait : j'avais été à confesse 
le matin ; il m'a pris des scrupules ; il a voulu être enfant, je n^ai 
pas voulu qu'il le fût... Enfin. » 

Peu de jours après, elle continue : « Mon cœur, j'ai du chagrin ; 
Lucenay est venu hier au soir un instant ; il était d'une tristesse 
affreuse ; c'est moi qui en suis la cause. Il s'imagine que je n'ai 
plus du tout d'amitié pour lui , parce que je ne souffre plus qu'il 
soit enfant. )> 

Dans sa candeur, elle ne comprend rien à l'amitié de son cousin 
qui l'aime, remarque-t-elle, d'une autre façon qu'elle ne le vpii^ 



258 UNE JEUNE FILLE 

drait, dans un genre beaucoup plus vif, plus passionné, mais moins 
honnête , plus pressant, mais moins modeste ; qui dédaigne le sen- 
timent de l'amitié, tout en se défendant de Tamour, et qui à chaque 
réflexion sérieuse qu'elle fait, part en faisant une cabriole. Oh! 
merveilleuse description d'un sentiment peu digne d^elle ! Oh ! 
invariable cœur humain ! si elle trouve difficile la cowoersion de son 
cousin, je ne m'en étonne pas. 

Il est tellement incorrigible qu'il Gnit par la taire pleurer tout 
de bon. Elle apprend un jour qu'il est criblé de dettes , et qu'on l'a 
envoyé faire pénitence au fond de la Basse-Bretagne, à Pontivy, où 
son régiment est en garnison. Tandis que la discipline militaire 
mûrit récervelé, elle brûle toutes les lettres qu'elle a reçues de 
lui, et l'intérêt qu'elle lui portait se tourne insensiblement, sous 
l'influence de sa mère, vers le jeune du Tartre, ce Daphni$ avec 
lequel, on s'en souvient, elle a joué la comédie. Il n'est ni fou, ni 
volage, comme Florimont ; elle lui trouve de l'esprit, de l'émula- 
tion, de Tâme ; elle est le seul objet qui l'occupe après son devoir, 
et serait avec lui, croit-elle, la plus heureuse des femmes. Ils font 
des vers ensemble pour la fête de H°*« de Malboissière , qui se ré- 
signe sans peine à voir son neveu Lucenay supplanté par ce nou- 
veau venu dont la fortune sera immense , qui le choie , le caresse 
et l'appelle déjà son fils. 

Hais un jour, peu de mois avant le moment où Daphnis doit 
épouser Laurelte , voici la nouvelle qu'elle annonce à son amie : 

« A Paris, ce 25 octobre 1765. 

» J'ai reçu votre lettre dans un bien triste moment, ma chère petite. 
Hélas! votre vue m'auroit été bien nécessaire; mais Ton m'emmène de- 
main à Montmagny. Ma mère est revenue hier pour me prendre ; je quitte 
pour quelques jours Paris, qui sans votre retour me seroit odieux. Mon 
cœur, qui Fauroit dît? Lundi de la semaine passée , j*ai vu le malheureux 
Daphnis pour la dernière fois. Il a eu la rougeole po«irprée, et son indigne 
médecin , Bouvart, Ta tué. Il a prétendu qu'on ne pouvoit pas traiter un 
jeune homme de dix-neuf ans comme un homme d'un certain âge ; il a 
prétendu que son sang étoit déjà assez échauffé , et dans le plus fort de 
l'éruption, il lui a donné de l'eau de poulet et du bouillon fait avec du 
mou de veau. Ces rafraîchissements hors de saison ont épuisé toutes les 



DU TEUPS DE LOUIS XV. 259 

forces de ce malheureux enfant Ce n'est pa& encore tout : samedi, il 
n'avoit plus de fièvre, il étoit tranquille. On a eu l'imprudence de le 
laisser changer de lit ; il n'étoit pas temps encore. La nuit du samedi au 
dimanche, tout est rentré. L'enfant a été dans un état affireux; une 
fièvre terrible, le transport le plus violent; son gouverneur effrayé, qui 
étoit seul auprès de lui, avec un valet de chambre , l'envoie éveiller M. de 
Bourdonné (son oncle). Il ne trouve pas qu'il monte asset vite; lui-* 
même il descend, la tète lui tournoit, il frappe, violemment du pied à la 
porte^ Le père du petit, qui étoit au-dessous, entend un bruit extraordi- 
naire. Il monte , il trouve son fils dans les convulsions de la mort ; U 
tombe évanoui entre les bras de ses gens^ qui le ramènent avec bien de 
la peine dans son appartement. On envoie chercher Bouvart, on lui dit que 
tout est rentré, on le presse, c Eh ! pourquoi me dépêcher? dit cet assas- 
sin avec un calme qui me l'auroit fait jeter par les fenêtres ; c'est un 
homme mort » Depuis ce moment-là, on n'a plus d'espérance ; il est dans 
une espèce de léthargie, il ne sent plus rien, rien ne passe. On est à pré- 
sent occupé k sauver, s'il se peut , les jours du père , qui est dans une 
douleur qu'on peut aisément concevoir. Quelle perte pour un père ! un 
enfant unique, qui joignoit aux plus grandes dispositions toutes les qua- 
lités de la plus belle âme ! Hélas ! la nature s'étoit épuisée ; elle n'a pu 
soutenir son effort Mon cœur, ce fatal événement m'accable. 

I Ayez pitiè de moi; écrivez-moi avec liberté, vous le pouvez. Hélas ! 
ma mère, ma bonne-maman, sont aussi touchées que moi. Qui auroit pu 
le connottre et ne le pas aimer ? Mon cœur, le monde n'étoit pas digne de 
lui; il étoit trop parfait pour lui. Je dis il étoit , quoiqu'il existe encore ; 
mais il n'y a plus que la machine; je n'espère plus rien, à moins que par 
un miracle... Mais quand un miracle est le seul espoir qui reste !... Adieu, 
ma chère petite, adieu, pardonnez-moi, je ne puis vous en dire davan- 
tage. Malheureux mois d'octobre t tu es fait pour m'ètre fatal ! Mon cœur, 
c'est dans ce même mois que j'ai perdu mon père. > 

Sur le dos de la lettre on lit : « Ma chère , c'en est fait; le mal- 
heureux n'est plus I » Pourquoi un cri semblable est-il glacé par 
le nom de comédie donné , jusqu'au bord de la tombe, à celui 
qu'on pleure avec de vraies larmes ? Rien ne montre mieux à quel 
point le romanesque avait envahi le réel dans ce siècle frivole et 
léger dont le monde élégant est pris ici sur le vif/ Mais du moins 
rien d'immoral à révéler, malgré toute la liberté des confidences 
les plus intimes. Et quand je vois la chasteté de pensées, la candeur, 
la grâce innocente de cette jeune fille tourbillonnant au venl d'une 



260 UNE JEUNE FILLE 

société qn'on s'est plu à peindre de nos jours sous les couleurs les 
moins honnêtes, je me sens porté à adopter l'impression favorable 
conservée par les vieilles gens de l'autre siècle sur les mœurs de 
leur jeunesse; et je me demande si les paniers, les mouches et la 
poudre de nos aïeules cachaient plus de mal que nos crinolines 
d'aujourd'hui. Où nos filles ont décidément l'avantage, c'est sous le 
rapport de la piété. Elle était tout à fait incompatible avec l'éduca- 
tion sans base vraiment solide d'alors, avec l'activité fébrile et 
l'amour du plaisir dont les jeunes personnes du XYIII® siècle étaieut 
dévorées. Malgré ma bonne volonté^ je ne puis en accorder à Lau- 
rette. Le mot même ne se trouve qu'une fois dans ses lettres; c'est 
à propos d'une loterie de piétéy comme elle dit, où elle prend un 
billet de douze sols , de compte à demi avec sa chère Adèle. Elle 
est régulière, à la vérité, elle se confesse et fait même ses pâques; 
mais n'est-ce pas là le strict nécessaire? Au fond, rien doucette 
religion expansive qui s'exhale du cçeur et qui est i'arome de la 
vie ; quant à l'espèce de doute sur l'immortalité de l'âme, qu'elle 
exprime après la mort de son ami du Tartre et qu'on trouve avec 
étonnement sous sa plume, il faut n'y voir qu'une phrase courante 
de son temps, dont elle respira l'air. Mais ce que je ne puis m'em- 
pêcher de signaler, c'est l'absence de tout livre de dévotion parmi 
ceux de sa bibliothèque : M*"* de Sévigné lisait aussi le Tasse, mais 
en s'enthousiasmant pour Nicole. 

Quoi! pas même ici le Petit-Carême de Massillon, si fort à la 
mode alors, qu'on le rencontrait sur la table en laque des élégantes, 
entre le serin ou le sapajou familier et la bonbonnière de pastilles de 
chocolat! Pas un de ces courts ouvrages de douce dévotion émis 
tout exprès pour les cœurs sensibles du temps et de nature à les 
consoler aux jours sombres? Elle ne peut lire, assure-t-elle après 
la mort de son fiancé, que des livres ayant quelque rappoH à sa 
situation; tout ce qui n'intéresse. pas son cœur lui parait insipide; 
un roman grec, les Amours de Théagènes et de Chariclée^ voilà sa 
lecture, et pis que cela, le roman anglais de Clévekmd, quoi- 
qu'elle l'ail jugé précédemment très-propre à donnerle spleen et 
fort dangereux. 

Elle en éprouva les effets ; la maladie aussi, une maladie de foie. 



DU TEMPS DE LOUIS XV. 261 

ne tarda pas à résulter de son chagrin, auquel il faut joindre celui 
que dut lui faire le mariage de Tamie qu'elle aitnait jusqu'à la passion. 

Tronchin fut appelé ; il garda le silence; que pouvait la science 
pour raviver une source tarie par une iièvre encore plus morale que 
physique dont chacune des dernières lettres de la pauvre enfant 
offre des symptômes de moins en moins rassurants? Forcée de 
renoncer au monde et au plaisir qu'elle aimait le plus, la comédie, 
à sortir de sa chambre, puis de son lit, puis à se faire coiffer et 
habiller ( triste présage! ), elle s'éteignit en demandant VAlmanack 
militaire, c'est-à-dire en donnant une pensée mélancoliquement 
voilée à ses premières amours, au cousin exilé qu'elle ne devait plus 
revoir. 

« Ainsi, dit M°*« la marquise de la Grange, avec une grâce et une 
élégance de style bien appropriée au sujet, cette âme si tendre, 
séparée par la mort, éloignée par le mariage de ce qu'elle aimait 
le plus, ne tarda pas à briser sa frêle et délicate enveloppe, i 

Au moment de quitter le boudoir de Laurelte, où j'ai trouvé, je 
l'avoue, l'espèce de charme qui s'attache à ce qui est riant comme 
une espérance et triste comme un regret, je ne puis me défendre 
d'une réflexion à l'avantage de mon temps : je cherche en vain 
près de son lit les images dont l'œil est consolé dans la chambre 
de nos jounes mourantes contemporaines, Eugénie de Guérin,H''* de 
la Ferronays, et autres; si les Amusements de la jeunesse ont été 
enlevés et mis à l'écart, comme hors de saison, à leur place au- 
dessus du bureau, voici les portraits des grands hommes, et au 
milieu d'eux le Temple de Castor et de PolluXy à qui le Génie de 
PAmitié ^ffre le médaillon de Laurette « en priant ces dieux de 
veiller sur elle. > Autre temps, autres mœurs : de nos jou^s, même 
dans la petke bourgeoisie de province, on ne donnerait pas les dieux 
de la fable pour protecteur^ à une jeune chrétienne malade, et le 
cadeau de noces fait par H'^* Méliant à son amie, semblerait bizarre 
aux amateurs les plus déterminés d'allégories. Ce qui ne passe pas 
de mode comme elles, ce qui est de tous les siècles, c'est le senti- 
ment qu'elles cachent; et en se faisant représenter auprès de 
l'autel de Castor et de PoUux sous les traits de la Fidélité, 



262 UNE JEUNE FILLE Dt TEMPS DE LOUIS XV. 

entretenant le feu sacré, la donatrice mérita que Laurette lui d!t 
qu'elle seule connaissait assez l'amitié « pour la peindre avec tant 
de grâce. » 

Si Ton eût eu à représenter, il y a cent ans, l'effort pieux de 
Mme la marquise de la Grange d'aujourd'hui pour perpétuer le 
souvenir de l'amie de son aïeule, on n'eût rien trouvé de plus 
ingénieux que cet emblème, comme on ne trouverait rien de plus 
juste à lui adresser que le délicat compliment fait par H"<» de 
Malboissière. 

Le même emblème aurait été appliqué à cette foule d'éditeurs de 
correspondances domestiques, dont nous sommes inondés; reste à 
savoir si dans cent ans les feux plus ou moins sacrés qu'ils attisent, 
brilleront autant que la flamme vive et légère ranimée par ît'^^ de 
la Grange ? J'en doute un peu. 

H. DE LA ViLLEMARQUÉ. 



RÉCITS BRETONS. 



LE CORSAIRE LE HURLEUR. 



VL* 



Maître Le Hir, le fia gabier du Hurleur , ne croyait pas assurément 
prédire si juste, quand il disait, ainsi qu'on a pu le remarquer, 
que leur bâtiment pouvait naviguer vers des contrées lointaines, 
vers TAmérique ou le Groenland. Qui sait? lorsqu'un marin vogue 
sur la mer et que son vaisseau a du vent dans les voiles , peut-il 
fixer au juste le terme de son voyage, et marquer quels rivages il 
touchera? Ainsi l'homme, sans cesse ballotté sur Focéan de la vie, 
pour peu qu'il se laisse entraîner par les flots de ses désirs et de 
son ambition, ne marquera jamais, d'un doigt certain, le terme 
de sa course, et ne pourra prévoir où le précipiteront les vagues 
agitées d'un monde plus changeant que la brise, plus trompeur que 
le temps sur la mer. 

Quatre jours s'étaient écoulés depuis la dernière aventure que 
nous avons racontée; quatre jours de calme, c'est bien long pour 
des marins affamés d'émotions maritimes. Rien de bien important 
ne s'était passé sur le pont du corsaire, si ce n'est toutefois que le 
capitaine, après avoir fait une sorte d'enquête, au sujet des 
accidents arrivés à Le Hir et à Plougastel, avait dû condamner le 
calier Riglot à trois joujrs de fer. On suppose bien que la colère de 

' Voir la Ufraison de mars, pp. 205-216. 



264 LE CORSAIRE 

ce dernier et la haine de Quémener, son ami, contre nos meilleurs 
matelots, ne fit que s'accroître encore. 

Le matin du cinquième jour, temps clair, mais jolie brise de terre, 
le Hurleur, impatient, louvoyait, cherchant aventure , plus loin au 
large des côtes que de coutume. Un peu trop téméraire et oublieux 
des croisières anglaises, il avait atteint la hauteur de l'île d'Oues- 
sant^ et, ne découvrant absolument rien sur la mer, notre corsaire 
joli, cap au large, poraisi^k faire, dans ses vastes donKiines, une 
promenade d'agrément. Une partie de l'équipage se trouvait réunie 
sur le gaillard d'avant. On causait de choses et d'autres; Plougastel 
essayait de réveiller la verve de Le Hir, endormie depuis la noyade 
que l'on sait; mais il ne pouvait y réussir; et veut-on savoir pour- 
quoi? c'est tout simplement par la raison que Grand-Cadet, assez 
malade, (quoique sans danger réel), pour ne pas quitter son 
hamac, ne montrait plus, parmi les auditeurs, sa grotesque enco- 
lure^ si bien faite pour exciter les plaisanteries d'un loustic 
matelot. 

— Il n'y a pas de bon sens. Le Hir, dit le mousse impatienté, 
de bouder les amis comme ça, depuis tantôt huit jours ; avec ça que 
votre tonton Tortik, qui était sur le point d'être crânement baptisé 
par le papa La Ligne, doit rudement s'ennuyer là-bas à attendre la 
fin de Taffaire. 

— Non-obstant que le mousse a raison âensiblement, dit le 
maître d'équipage; le cambusier du Biscaïen pouvait bien, m'est 
avis, filer son nœud avec son nom de Jean tout courte sans dire 
bonsoir à la compagnie. Qu'en pensez-vous. Le Hir? 

— Rien du tout; laissez-moi la patience ! 

— En douceur, gabier, on y va, on y va ; à savoir que vous nous 
bassinez le système. 

-7- Le Hir a l'air d'un congre qui a avalé une gaffe de douze 
pieds. 

— Vrai de vrai !.... 

Un silence, bien rare et presque lugubre pour un gaillard 
d'avant, suivit ce colloque de mauvaise humeur. Le Kéginer, occupé 
à peler des oignons, en eût presque pleuré de dépit; Le Beauzig 



LE HURLEUR. 265 

donna un furieux eoup de poing à un aide-cuisinier, qui venait de 
faire une tache, avec sa cuiller à pot, sur son habit de directeur; 
les autres marins se disposaient à dormir ou à ne rien faire, quand 
tout à coup une apparition étonnante , surprenante , vint changer 
la face des choses. 

— Hurra! hurra! il est superbe! beau comme un lascar! vive 
Tamiral! clamait-on, à la vue d'un personnage incroyable qui 
sortait peu à peu par le grand panneau et ensuite s'avançait sur le 
pont avec des regards effarés. Plougastel le suivait en criant plus 
fort que les autres; c'était un branle-bas général de rires et de cris 
à faire trembler; le tout, avec la permission du capitaine, parce 
qu'il comprenait parfaitement combien il est important d'amuser à 
tout prix un équigage de corsaires, alors que les prises et les 
combats font défaut. 

Le lecteur a bien reconnu notre Grand-Cadet dans ce beau 
-personnage, couvert de débris d'uniformes. Julien Coffic , ne 
sachant trop que faire^ après avoir quitté le gaillard-d'avant, avait 
eu l'heureuse idée d'aller voir l'amiral ou le noyé , — ainsi qu'on 
l'appela désormais; puis, l'ayant trouvé assez bien portant de corps, 
quoique très-faible d'embonpoint et surtout d'esprit, il se mit en 
devoir de le faire sortir de son hamac et de l'affubler comme on 
sait peut-être, mais comme on ne se l'imaginerait pas assurément. 
Qui pourrait, en effet, se figurer un maigre et long hareng galonné 
de vieilles broderies anglaises, avec une culotte courte , mais trop 
courte de beaucoup, et des bas chinés, tirés sur les plus pitoyables 
flûtes qui jamais portèrent un pauvre cancrehère /... 

A cette vue,* Le Beauzig trembla que Cadet ne fût plus crâne que 
lui-même , et le loustic sentit fondre tout à coup la glace de son 
apathie passagère. Il se leva promptement, courut à la rencontre 
du noyé ressuscité, et lui offrit gravement la main pour le conduire 
dans son salon , sur le gaillard-d'avant. Plougastel prépara un tas 
de cordages, mit par dessus une vieille caisse vide, et l'on y installa 
Grand-Cadet, comme un amiral sur la dunette. 

— Pour lors, camarades, dit le loustic, puisque M. Cadet est 
revenu du pays des congres, avec le grade d'amiral en sus, je vous 

TOME X. — 2e SÉRIE. 48 



266 LB CORSAIRE 

dirai qu'à l'avenir nous lui devons du respect, ta, ce qui s'appelle 
un tremblement de respect; d'autant el plus qu'à l'inspection de 
son boute-horSy tout mis à neuf et ragréé^ on peut dire qu'il est 
désembrumé. 

— Atchioum! fit l'amiral. 

— Mille gargousses ! c'est pour vexer les camarades que tu fais 
ça, Grand-Cadet, c'est positif! N'împorle , puisque ça y est, 
matelots, vous saurez que dans la marine, quand un amiral chicard- 
éternue, tout l'équipage doit dire : Eierntke, homme, confit à bordK 

— On le dira. Le Hir, on le dira, n'aie pas de soin ; mais il ne 
s'agit pas de chanter vêpres pour le quart d'heure ; non-obstant que 
tu chantes aussi bien que le père Loriot, un vieux de V Anémone , 
vous savez? Les matelots ici présents obtempèrent à ce que tu 
largues sans ralinguer la suite du baptême à tonton. 

— J'y viens illico, matelots, avec la permission de l'amiral, si 
c'est un effet de la sienne ? 

— Entends-tu, Grand-Cadet? firent plusieurs marins. 

Et ils se mirent à secouer le pauvre noyé. Celui-ci les regardait 
avec des yeux plus hébétés que jamais. 

— Réponds , animal. — Si tu as laissé ta langue dans le ventre 
d'un marsouin, tangue du dos, ça voudra dire oui. 

— Silence dans la batterie l s'écria le loustic; respect à l'amiral ! 
et vu que, qui ne dit mot consent, comme nous disions en qua- 
trième à l'école des pousse-eaillottx de Guipava, je vous largue 
une amarre sur le pont du Biscaïeny navire du port de Cherche, 
patron Tape- Sec ; et que ça chauffait là-bas, du côté de l'Equateur, 
dans ce temps-là, sinon que les voiles étaient tendues en manière 
de tentes, les dames, les nièces et les cousines du capitaine en 
auraient attrapé des coups de soleil, et des rudes pour la beauté; 
surtout la déesse, laquelle en était pourvue d'une soignée de 
beauté !... Je disais donc que tous les démons et démoniaques du 
père La Ligne s'étaient donné rendez-vous sur le poht du Biscc^i. 
Pour lors, une musique, choix sur choix, largua toute une bordée 
à grand orchestre; surtout la grosse caisse, le fifre et un autre 
grand sec qui toussait dans un manière de canardière ( clarinette), 

* Confitebor.,.. {in) œternwn. 



LE HURLEUR. 267 

lesquels vous exécutèrent un solo, tous à la fois , dans le vrai chic, 
c'est positif, et Cadet, qui en joue, ne dira pas non. Nisqmt I 

— Brisquett... 

— Et puis, voilà toute la noce d'enfer de dieux, de demi-dieux, 
de diables, de trente-six diables, de mille millions de diables et 
diablesses à balancer .en mesure, à valser, à rouler, à pirouetter, 
que c'était une admiration, comme de raison. Le père La Ligne 
lui-même avait un air bête, mais content, et faut lui en tenir 
compte, matelots, car c'était, dans le temps, un fameux Réginus de 
potentat. 

— Qu'est-ce que c'est que ça? interrompit fce Beauzig, 

— Un potentat, mon vieux, c'est plus qu'un homme, mais ce 
n'est pîLs un matelot tout à fait.:... Pourtant c'est beau, c'est grand, 

c'est super bum t Tenez, camarades, quand vous aurez celle de 

débarquer à Recouvrance, allez chez la mère Trinquen-double ; 
elle en vend des pots, elle en a des tas, grands et petits, choix 
sur choix, sans compter les petits verres, et tout un tremblement 
de potiches; c'est historié y brick f 

— Sabot y cuiller à pot ! quelle blague de blague carabinée ! 

— Plougastel, mon petit, tu as trop de rubrick dans taboulé 
de mausse, si bien que tu pourrais devenir le Réginus d'une île 
déserte. Alors n'oublie pas de prendre le Grand-Noyé pour ton 
ministre. En attendant, maître Le Beauzig, si c'était un effet de la 
vôtre, passez lui donc un bout de réglisse à ce pauvre Cadet; il est 
si affalé du cerveau 1 

— Voilà. 

— C'est bien, camarade; j'en fais deux parts : une pour lui, 
l'autre pour moi, si vous permettez. 

— Parfsdtement. 

— Attrape, amiral, et dis merci. 

— Mer... merci, fit Cadet, en engloutissant le tonique demandé. 
Et, chose notable dans les annales célèbres de sa vie, annales 

dont nous ne sommes que le faible et indigne historien, 
on dit que M. Cadet ajouta, tout seul, ces mots, fameux dans 
l'histoire de la marine : C'est du suc / / Quelques-uns disent même 
qu'à la dernière syllabe de son discours il manqua de s'étrangler 



268 LE CORSAIRE 

eo avalant malencontreusemeol le délicieux tonique; d*autres 
contestent le bit et assurent que l'amiral le consomma béatement 
jusqu'à la fin. El nunc subjudice lis esl. 

— J'avafe donc laissé le papa Ligneux ou La Ligne sur son air 
bête, reprit le loustic; mais ça ne fut pas si long qu'un grelin, le 
bal ne dura pas plus de deux heures moins un quart, et encore ce 
fut la faute à la canardière qui empoigna une quinte carabinée. La 
musique finit pour lors en manière de queue de rat, à preuve que 
le fifre jouait tout seul à la fin un jabadao de Quimper-Corentin , 
un beau pays! et que vous le connaissez, Le Beauzig? 

— Parfaitement; c'est bord à bord avec Plouescat, pas vrai? 

— Comme Brest et Recuuvrance, apparemment. 

— Ah ! mais, ouvrez grandes vos oreilles, les enfants; j'y suis 
rendu au plus soigné, au plus chevillé, au plus fiefié du baptême à 
mon tonton : uiouf un coup de sifflet à percer la muraille d'un 
vaisseau; et puis le père La Ligne s'avança gravement et pré- 
senta madame son épouse au capitaine Tape-Sec, qui l'embrassa 
dur sur le front et sur les deux joues, aussi tendrement ^ue s'il 
eût été son père nourricier. 

— Illustre capitaine, lui dit le dieu attendri et non moins enroué, 
il y a mille ans et plus que j'ai aspergé votre Bisct^ien, pour la 
première fois, dans mon royaume liquide, à preuve que je lui ai 
donné un nom qui fait bisquer tous les autres; mais j'ai entendu 
dire que vous ameniez par devers ici, pour le conduire par les 
pôles, un particulier distingué dans la cambuse pour avoir roussi 
soixante mille cotriates et brûlé un tremblement de millions de 
pif'Secs. Est-ce vrai î 

Le patron du Biscaïen répondit d'une voix de tanlor que c'était 
vrai de vrai et que l'homme à baptiser était un dur à frire d'aide 
cuisinier, nommé Jean Tout^i-Court. 

— C'est une abomination ! s'écria le père Ligneux, et il ne sera 
pas dit qu'un Jean Toul*Court aura passé sous ma barbe sans être 
baptisé d'un nom présentable dans la marine; n'ayez pas de soin, 
seigneur Tape-Sec, faites-le venir, et je vas vous le bassiner 
proprement avec de l'eau claire qui vient en droite ligne de la 
grande pluie du déluge, mélangée dans un fond de baril à goudron. 



LE HURLEUR. 269 

avec du sel idein^ fabriqué, il y a trente mille et quelques années 
sur la roche carpéienne, dans le fin fond de l'océan glacial, boréal 
ou estropical et cœtera..» Nisquet! 

— Brisquet^ quel, quett 

— Bravo, amiral, vous avez daigné répondre à la consigne; 
vous m'honorez sensiblement ; et comment la trouvez-vous ? 

— la, quoi? fit Cadet abasourdi, car il ne s'était réveillé d'un 
long somme que juste à temps pour dire le mot exigé par le 
conteur. 

— Laissez l'anûral tranquille, dit Plougastel , il a dormi la moitié 
du temps. 

— C'est à seule fin de cuver son eau, apparemment. 

— C'est positif. 

— Avec tout ça, dit le mousse désolé , nous ne verrons pas en- 
core le baptême aujourd'hui, car voilà le capitaine Le Braz qui 
vient nous relancer sur le gaillard-d'avant. 

En effet , le capitaine s'avançait d'un air affairé, sa longue-vue à 
la main, en hélant le gabier de vigie dans la mâture, pour lui 
demander s'il dormait, puisqu'il n'avait pas signalé de voiles par le 
travers de l'île d'Ouessant. Le gabier, pour s'excuser, prétendit que 
la brume montait du côté du couchant, et dans le fait, il avait 
essayé, avec ténacité, quoique presque inutilement, de saisir au 
vol quelques-unes des plaisanteries du loustic, tant aimées des 
habitués du gaillard-d'avant. Tout l'équipage fut bientôt aux aguets, 
les uns montés sur les bastingages, les autres dans les enfléchures. 
Plus de doute, des navires, sous toutes voiles, fendaient les flots à 
moins de cinq milles ; c'étaient des frégates et des vaisseaux an- 
glais, toute une escadre d'observation. Bien plus, au bout d'une 
demi-heure, on reconnut évidemment qu'un brick et une corvette, 
bien taillés , bien voilés, avaient éventé le Hurleur et venaient lui 
donner une chasse à outrance , sans doute pour venger la perte du 
brick dont les corsaires avaient pillé les débris. 

VIL 
Deux navires de guerre, d'une marche rapide, détachés de l'es** 



270 Le corsaire 

cadre britannique, s'avançaienl sous toutes voiles, pouf donner à 
notre corsaire une chasse qui paraissait devoir être sérieuse et 
acharnée. Le capitaine Le Braz réunit ses Tneilleurs marins en 
conseil sur le gaillard-d'arrière, et voulut avoir leurs avis , avant 
de prendre une détermination décisive. Il leur fit remarquer que 
toute la ligne, d'Ouessant à Belle-Ile, était tenue par la flotte 
ennemie ; qu'ils se trouvaient coupés de leurs ports habituels de 
refuge, Quiberon, Houat, Lorient, Brest et Douarnenez ; quMl 
aimerait pourtant bien à pousser sa pointe de feu au milieu de ces 
pontons anglais; mais que le Hurleur était un peu trop riche, 
c'est-à-dire trpp chargé depuis le pillage du brick, pour tenter un 
pareil coup de vitesse et d'audace; que, d'autre part, bien que le 
temps se fût assombri, le jour n'était pas assez avancé (à peine une 
heure après midi) ; qu'enfin la brise de terre portait au large, cir- 
constance qui pouvait du moins les tirer de presse pour le moment. 
Mais fuir, fuir devant l'Anglais! quel sort, quel ^m'^non/ quelle 
rage! Le quartier-maître, vu son rang de quasi-second à bord, fut 
invité à parler ensuite , et s'exprima de la sorte : 

— Pour dire que je veux filer mon nœud , capitaine , non, quand 
tous les tremblements d'Anglais y seraient, je ne veux pas filer mon 
nœud devant; mais si les camarades disent qu'il faut filer, à seule 
fin de sauver les côtes du Hurleur, pour lors je dis : Filons... 

— Et moi , s'écria Le Hir avec emportement , je dis : Nous file- 
rons, à savoir, quand nous aurons fait tousser Marie-Jeanne. 

— Oui, oui, firent les autres, le combat! le combat ! 

— Non-obslant que c'est aussi mon idée , reprit Le Beauzig ; 
tepons sur l'Anglais ! 

— C'est bien, matelots, dit le patron; mais deux navires de 
guerre contre nous, c'est presque trop d'un, double anspect ! 

— Capitaine, reprit Le Hir, si c'est un effet de la vôtre, voilà 
l'affaire : jolie brise, bonne marche, modérée pour le quart- 
d'heure ; quelques caisses et futailles à la mer, ça gène pour courir. 
Pour lors, nous diminuons de voilure. Regardez l'Anglais, A ne 
marche pas d'accord : le brick sera rendu à portée de canon, le 
temps d'aller au bout du grand mât^ et la corvette, elle ralingue 



LE HURLEUR. 271 

déjà, à son idée que le brick iious avalera d'une bouchée. On va t'en 
servir, et du chaud, brigand de brigand ! Viens-y voir î... 

— Branie-bas ! s'écria le capitaine, convaincu par les raisonne- 
ments, clairs jusqu'à l'évidence, du fin gabier. 

On exécuta tout le programme de Le Hir : la voilure fut parée, 
mais diminuée provisoirement; on sacrifia, quoique à regret, 
quelques tonneaux, caisses et provisions des moins utiles; et le 
branle-bas s'achevait au moment où le navire anglais envoyait sa 
première bordée. La corvette avait mis en panne , afin de laisser au 
brick tout l'honneur du combat. Or, il était évident que les Anglais, 
soit imprudence, soit fanfaronnade, ne s'étaient pas rendu compte 
de la force de leur ennemi. Le corsaire portait deux canons de 
moins que le brick, mais il était mieux taillé et plus fin voilier. 

— De l'audace, matelots; pointes ^ur la mâture, gouvernez bien, 
et nous coulerons le goddam. 

Déjà les deux bâtiments n'étaient plus qu'à une portée de cara- 
bine. Le Hurleur n'avait pas encore tiré un seul coup. Les caro- 
nades étaient chargées à mitraille ; les canons, à boulets rames. 

— Feu ! feu partout ! commanda Le Braz en voyant sa belk. 
Bien ! Chargez vite, on verra plus tard. 

Alors le Hurleur reçut une terrible bordée, qui retentit comme 
un grand coup de tonnerre dans ses flancs. Le Braz en éprouva 
quelque effroi; mais, sans faire paraître la moindre émotion, il 
continua de commander, en agitant son tricorne dont un boulet 
avait enlevé la plume. 

-^ Vous voyez bien, dit-il, que les goddam tirent toujours trop 
haut. 

— A preuve que V amiral aurait eu son boute-hors coupé, à 
votre place, dit Le Hir. N'importe , Grand-Cadet se bat comme un 
lion. Allons tousse , Harie-Jeanne ! 

— Feu partout! 

— Et que ça y est rudement , continua le gabier : démâté l'An- 
glais , comme l'autre fois ; il est tout défoncé. Et nous, faut filer 
nous soigner plus toin , m'est avis. 

— Il le faut bien, double anspect! dit le capitaine. Impossible 



272 LE GOUSAIRE 

d^aborder ce ponton; la corvette nous tomberait d^sus. Pare à 
virer, toutes voiles dehors. 

Ce n'était que trop vrai : coname l'avait présumé Le Braz , la cor- 
vette anglaise, s'apercevant enfin de l'issue de ce combat, rapide, 
mais décisif, largua aussi toute sa voilure et s'apprêta à poursuivre 
le corsaire , dont elle pouvait soupçonner les avaries plus ou moins 
majeures. 

La force de la brise semblait augmenter en ce moment Le vent 
restait heureusement favorable et portait au large. Sans cette, cir- 
constance , le Hurleur aurait bien pu aller faire connaissance avec, 
les eaux de Gibraltar ; et nos amis Le Hir, Le Beauzig, voire même 
Grand-Cadet, malgré sa tournure d'amiral anglais, recevaient 
infailliblement et gratis leur dernière cravate. Hais, comme tout 
ne saurait être bonheur en ce monde terrestre, hélas ! ni même sur 
la mer, la brise se changea bientôt en rafales fréquentes et inégales, 
ce qui devenait inquiétant pour la carène offensée du navire breton. 
Cependant la corvette continuait encore la bordée du large, dans 
l'espoir de rapprocher le corsaire assez pour lui envoyer une volée 
de boulets, qui ne pouvait manquer de le couler. Les navires con- 
servaient leurs distances ; une grande portée de canon les séparait 
encore ; mais si l'un des deux gagnait sur l'autre, c'était la 
corvette ennemie. Le Hurleur, l'oiseau rapide de la mer armori- 
caine , semblait avoir perdu ses ailes ; sa marche n'avait plus sa 
légèreté, son aisance accoutumées; sa voilure, toute déployée, 
fatiguait ses membrures' alourdies. Le capitaine considérait d'un 
regard attristé ces symptômes alarmants. Le ciel se couvrait de 
nuages menaçants ; de lointains éclairs sillonnaient l'horizon déjà 
sombre. 

— Enfin, le voilà qui envoie une bordée, dit Le Hir, les yeux 
fixés sur les nues. 

— Une bordée! répondit Plougastel, je ne vois pas les boulets 
tomber... 

— Ni moi non plus. 

— Si vous ne voyez pas, tas de borgnes, du moins vous entendez, 
là-haut? 

— C'est le grand mortier du Père Eternel. 



LE HURLEUR. 273 

— Silence, matelots, n'y a pas de quoi rire, au contraire, 
priez-le de craquer plus fort, à seule fin de nous tirer de presse. 

— Drôle de système, gabier, que tu as ! 

— A savoir, maître, à savoir; et à preuve que voilà l'Anglaise 
qui vire de bord ; hein? qu'en dites-vous, à cette heure?... 

Il était temps que l'orage éclatât, car, avec l'orage, la poursuite 
ne pouvait se prolonger ; mais la tempête allait plonger nos cor- 
saires dans de nouvelles inquiétudes et faire courir à leur bâtiment 
fatigué des dangers non moins sérieux. N'importe, ils aimaient 
mieux périr au milieu d'un ouragan, dans une de ces luttes que 
l'on ne saurait décrire, où l'homme le plus simple, grandi, trans- 
figuré, brave la mort sans frémir, combat, se résigne, espère 
jusqu'au dernier moment et se mesure , souvent avec un courage 
surhumain, contre les éléments déchaînés. Ils aimaient cent fois 
mieux, ces corsaires bretons, héros ignorés de la mer, voir som- 
brer leur navire sous leurs pieds , que de le rendre à l'ennemi , 
que de le déshonorer sous le pavillon de l'Angleterre. Tels étaient 
les sentiments de nos marins bretons; tels, les sentiments qui en- 
fantèrent les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les du Couëdic, et 
toute une phalange de glorieux inconnus! 

Bientôt la mer devint horrible, le vent affreux, le ciel sombre, 
la pluie épaisse et incessante. Le tonnerre roulait au-dessus du 
Hurleur^ et semblait le menacer d'une destruction prochaine. Les 
lueurs fréquentes des éclairs, en déchirant les nues, y faisaient 
apercevoir de larges couches de noirs nuages entassés les uns sur 
les autres. Les rafales furieuses, comme affolées, n'avaient plus 
de direction fixe; elles passaient en tous sens, sifflant dans les 
cordages, et quoiqu'on se fût hâté de carguer toutes les voiles , 
sauf, je crois, le petit foc, déjà plusieurs lambeaux, déchirés par 
le vent, fouettaient les mâts, jusqu'à ce qu'une bourrasque plus 
forte les emportât an loin dans la mer. Les vagues, soulevées à une 
grande hauteur, roulaient avec furie et venaient s'abattre contre 
les flancs du navire avec un bruit effrayant. Le capitaine , le quar- 
tier-maître, Le Hir, tous les marins luttaient de courage et d'é- 
nergie; Le Kéginer, Cadet lui-même, déployaient de l'activité; 
Plougastel était admirable, volant dans la mâture, comme un 



274 i* CORSAIRE 

oiseau sur des branches agitées, pour rattacher les voiles et les 
cordages que te vent brisait sans répit. On ûi d'abord, autant que 
possible, face à l'ouragan, de manière à présentera proue aux 
vagaes qni déferlaient contre le gaillard-d'avant, roulaient sur tout 
le tillac et atteignaient même souvent l'arrière du navire. Hais 
bientôt la position devint plus mauvaise encore : le Hurleur^ 
atteint à tribord par une vague épouvantable, se pencha sur le 
flanc, ne put se relever et cessa d'obéir au gouvernail. Le soleil 
pouvait être alors au couchant. L'obscurité devint bientôt profonde. 
L'horizon, encore rougi par des bandes de feu, présageait une 
longue et terrible tempête; les flots se confondaient parfois avec 
le ciel; et quand des lueurs blafardes et phosphorescentes venaient 
à éclairer le firmament, on y distinguait des nuées gigantesques, 
de formes sinistres, que le vent faisait tourbillonner avec rapi- 
dité. 

— C'est fait de nousl s'écria le capitaine; à genoux, garçons! et 
que le bon Dieu vous assiste; pauvre Hurleur L.. 

— Capitaine, dit Beauzig, accroché au mât d'artimon, faut sa- 
crifier 4es canons , les futailles, les mâts et tout, plutôt que de 
sombrer. 

— Grâce au moins pour Marie-Jeanne ! s'écria le gabier. 

— Moi j'aimerais mieux périr tout.de suite, dit le capitaine; 
mais enfin, puisque vous voulez, matelots, allons! les canons à 
la mer, sauf les deux'caronades, et la moitié des futailles, des 
provisions, de tout. Adieu-val! et puis coupe le grand mât, coupe, 
coupe... 

Bientôt le mât de misaine, entamé à coups de hache, se rompit 
au pied et tomba dans la mer à grand bruit. Des canons, des 
caisses, des tonneaux y furent également jetés au plus vite. Après 
cette opération , bien difScile sur un bâtiment en dérive, et l'on 
peut dire en perdition , le Hurleur se releva pourtant à bâbord , 
et cela rendit quelque espoir aux marins que menaçait le naufrage. 
Alors il se passa une scène qui prouve combien un cœur fiiux et 
méchant est peu susceptible d'un vrai courage : -on vit un »homme , 
tremblant et atterré , se traîner en rampant sur le çont jusqu'aux 
jtîeds des marins qui le repoussaient avec mépris ; il arriva ainsi 



LE HURLEUR. 275 

auprès de Le Uir, Le Hùr qu'il fK)ursuivait la veille d'une haine 
aveugle, ^t dont il avait déjà tramé la perte; il saisit de ses mains 
coDvulsives les genoux du gabier, et implora sa pitié dans tes 
termes les plus humbles, les plus bas, d'une voix èoumiâ^ et pleine 
d'épouvante : 

— SauviBK-moi ! sauvet^tfaeil s'éeriait-il ; ne me laissez ^as toou- 
rir 1... oh ! J'ai peur, j'ai pe\xt de la mort! 

Le Hir essayait de se débaitaSser de ses êlreiiités ; Le Kéginer 
disâfit, en repbUssant du j^ied le malheureux, yjpii itnplorbit tout le 
monde : k Laisse-noilis donc tranquilles, Quéméhèr; tu fais honte 
à ton ottde. !» 

Le iàche descendait jiJië^-& dëtnandër secours à Plougastel , à 
Cadet loi*4nème. 

— Bons matelots , contimiait-ii , nf&i pitié de moi , je ne sais pas 
uagèr ; ne me laissez pas périr!... je vous donnerai des rations, des 
quarts de vin , tout... au secours! au secours !... 

— Tais-t«>i, misél^bte braillard, hii dit enfin son oncle indigné , 
et putscpie tu ne sais pas tenir debout sur un pont un peu secoué 
par tes lames, je vais f amarrer au cabestan. 

Et cela fut fait, malgré les cris de détresse un poltron épou- 
vanté. 

La nuit se passa ^u milieu de ces transes mortelles. Malgré le 
jeu cdntlmiel des pompes. Peau, pénéllraût par les trous de quel- 
ques boulets qui avaient ffappé au niveau de la flottaison, gagnait 
dans la cale. Cependant, un peu avaiit le point du jour, la violence 
delà tempête sembla diminuer; tine laeùr d'espoir revint dans 
Ytme désignée du capitaine. Il tâchait de soutetrîr, de relever le 
moral de son équipage , affaissé par tant de fatigues et de dangers. 
Il domiait tui-mème l'exemple de l'intrépidité, travaillant sans cesse 
aux pompes, wux mfanœuVres, au gouvernail h)mpu et réparé, 
autant que possible, plusieurs fois pendant ta huit. Enfin, le jour 
parut, ou plutôt s^annonçà par quelques clartés à peine visibles sur 
un ciel encore couvert de grosses nuées chargées d'orage et de 
pluie. Le jour allait venir; mais où naviguait aldrs le Hurleur? 
dans quelles eaux se trouvait-il, voguant à la dérive? Il était diffi- 
cile de le savoir an juste. Un coup de mer avait emporté presque 



276 LE CORSAIRE 

toute la dunette et la caisse ou botte grillée dans laquelle on pla- 
çait la boussole. C'était là un terrible malheur! En supposant que 
le navire pût résister aux suites de l'ouragan , que devenir sans 
compas de mer? 

D'après les conjectures dé l'équipage, à la vue du levant, à la 
direction des nuages, on devait avoir chassé bien loin en pleine 
mer. Chose assez rare, l'orage paraissait être venu du sud sud- 
ouest, et le vent, dans ses rafales inconstantes, avait varié de 
presque tous les côtés. La tourmente mollit sensiblement vers midi. 
On put 'remettre un peu d'ordre sur le bâtiment; remédier aux 
avaries les plus majeures \ installer quelques voiles, quelques cor- 
dages, et surtout boucher les voies d^eau; mais les réparations ne 
purent être que commencées pendant le répit qu'accordait la tem- 
pête. Avec le coucher du soleil , le vent reprit presque toute sa 
violence, et I3 mer sa fureur. Cette nuit fut peut-être plus horrible 
que la première, parce que tous les marins étaient exténués, trem- 
pés, rompus. Le Hir seul réussissait à les réconforter un peu, par 
son courage et sa confiance que rien ne pouvait abattre, et, quel- 
quefois même, par des à-propos aussi heureux que remplis de raison 
sous leur forme enjouée. 

Enfin, le lendemain matin, le soleil, en perçant les nuées qui 
l'obscurcissaient depuis deux jours, montra au-dessus des vagues , 
encore agitées, son disque brillant et réparateur. Le Hurletêr n'é- 
tait pas sauvé, mais, du moins, il pouvait l'être. 

Quelle est grande, dans son naSf enthousiasme, la reconnaissance 
de ces enfants de la mer pour le suprême arbitre de toutes les des- 
tinées! Ils trouvèrent, au sein même de leur misère, des paroles, 
des prières, pour le remercier de leur avoir laissé la vie !... 

La brise souffla de l'orient pendant les jours qui suivirent; le 
Hurleur était trop mal voilé pour serrer le vent, il fallut céder à 
son impulsion naturelle et naviguer vent arrière, quoique l'on sût, 
à n'en pas douter, que cette marche éloignait de plus en plus des 
côtes de l'Europe. 

Plusieurs jours se passèrent dans ces perplexités, dans cette in- 
certitude, et l'on s'aperçut bientôt d'un grand refroidissement dans 
la température. Quelquefois même les flots poussaient contre les 



LE HURLEUR. 377 

flancs du navire de gros glaçons qui menaçaient de l'entr^ouvrir. 
Nous ne saurions a*aconler les incidents divers et variés de cette 
dangereuse-navigation. Notre cadre ne le permet pas. Mais le Hur- 
leur n'avait pas filé toute la chaîne de ses revers : à l'ouragan suc- 
céda la brise; à la brise, le calme, le calme pla^ . . Or, deman- 
dez à un marin ce qu'il préfère , de la tempête avec ses horreurs 
épouvantables, ou du calme plat accompagné de ses lenteurs, de 
son atonie, de sa monotone et cruelle continuité, qui conduit fata- 
lement à la famine !... 

Depuis trois jours , le Hurleur , presque immobile sur une mer 
inconnue et couverte de glaces rompues par le commencement du 
dégel, stationnait tristement et demandait le retour de la brise, ou 
plutôt la fin de tant dangers; car, avec le vent, les glaçons, mis 
en mouvement, pouvaient briser la carène à peine réparée du bâ- 
timent. L'équipage , condamné à de minces rations, voyait arriver 
le jour où les vivres manqueraient : l'eau même, l'eau douce, plus 
précieuse, s'il est possible, que le pain, allait être épuisée : on avait 
jeté tant de tonneaux à la mer! Le capitaine y songeait avec amer- 
tume, et si le gabier essayait parfois de larguer aux camarades 
quelques récits pour les distraire, l'aspect morne de son auditoire, 
ses propres pensées qu'il ne pouvait guère chasser tout à fait, le 
réduisaient bientôt à^ un pénible silence. La vue même de Yamiral 
presque en guenilles, avec sa raine tristement grotesque, ne suf- 
fisait plus pour ranimer sa verve éteinte. 

Enfin, le troisième jour, au matin. Le Hir, après un court en- 
tretien avec le quartier-maître, vint trouver le capitaine dans sa 
cabine. 

— Patron, lui dit-il, m'est avis que nous sommes à sec sans 
tarder. La terre n'est pas loin, à mon idée; donnez-moi cinq ou six 
hommes et la grande chaloupe. 

— Et qu'espères-tu, mon brave? 

— De l'eau , mille gargousses ! de l'eau pour nous bassiner 
tous. 

Une heure après, la chaloupe, montée par le matlre d'équipage 
et ses amis, s'avançait , à force de rames, dans la direction du 



278 LE CORSMRB LE HURLEUR. 

uord-oueM. EUe touvojait péniblement entre les glaçons, et il 
fallait un timonier comme Le Hir, des yeux pareils à ceux de Plou- 
gaftiel^pour les éviter adroitement Grand-Cadet, qui avait juré à 
Le Hir une reconnaissance, un attachement que nous pourrions 
comparer à celui du chien pour son maître, Cadet, le pauvre ami- 
ral , avait voulu à toutes forces suivre son sauveur. La chaloupe 
portait, en outre, Quéméner, Riglot et deux autres. Après trois 
longues heures de peines inouïes, le mousse, aux yeux de lynx, 
cria : Terre! Terre! Une terre était là réellement; on distingua, au 
bout de cinq minutes, les rochers de la côte, dans la brume, à 
moins de deux encablures. 

Ë. DU Laurens de la Barre. 

(La suite prochainement). 



GAIilRIE DES POÈTES BRETONS. 



ÉLISA MERCŒUR. 



Elisa Mercœur est une des illustrations de notre chère Bretagne. 
Elle est née à Nantes, le U juin 1809. 

Ce fut grâce aux soins de M. Barré, avoué en cette ville, qu'elle 
reçut une instruction au-dessus de ses moyens. 

S'il faut en croire l'un de ses biographes, à six ans c'était un 
petit prodige. Elle faisait des analyses écrites de ses lectures et 
arrangeait de petits apologues et de petites scènes dramatiques. 
Bientôt elle sut écrire correctement sa langue et apprit presque 
seule le latin et l'anglais. 

Aussitôt qu'elle put travailler, elle le fit pour aider sa mère. 
Ainsi, à l'âge où les jeunes filles délaissent leurs poupées pour ne 
s'occuper que de toilettes et songer au plaisir, la pauvre Elisa était 
occupée à donner des leçons. 

C'est à cette époque qu^elle s'éprit d'un goût véritable pour la 
poésie et qu'elle produisit même de ravissantes petites pièces dont 
les principales sont: Dors, mon ami,' ^ Ne le dis pas, — Le 
réveil d'une vierge , — et La feuille flétrie; toutes choses char- 
mantes, d'où un air de jeunesse se trahit, d'où s'exhalent une 
douce fraîcheur naïve et un sea^e parfum de grâce et de mélancolie. 
Jugez-tn plutôt : 

Pourquoi tomber déjà, feuille jaune et flétrie? 
J'aimais ton doux aspect, dam ce triste vaHon. 



280 ÉLISA MERGŒUR. 

Un printemps , un été, furent toute ta ne; 
Et tu vas sommeiller àur le pâle gazon. 

Pauvre feuille ! il n*est plus le temps où ta verdure 
Ombrageait le rameau dépouillé maintenant. 
Si fraîche au mois de mai ! faut>il que la froidure 
Te laisse à peine encore un incertain moment. 

L*hiver, saison des nuits, s'avance et décolore 
Ce qui servait d'asile aux habitants des cieux; 
Tu meurs , un vent du soir vient t'embrasser encore , 
Mais ses baisers glacés pour toi sont des adieux ! 

Quoique pleins d'énergie et de force , les vers d*Ëlisa sont em- 
preints d*une sensibilité très-grande, d'une tristesse excessive. Elle 
affectionne les sujets sombres : Le déclin du jour, — L Ombre, — 
Une nuit y — Le clair de lune, — Tout est passé, — Adieux à 
Vexistence, — Le cimetière. 

A l'aube de la vie, quand le cœur devrait être joyeux comme un 
chant de mésange , quand la tète devrait être remplie de rêves 
éblouissants, des larmes seules tombent de la plume de la jeune 
muse ; elle semble lire au livre du destin l'avenir qui l'attend. A 
dix-huit ans, elle écrit ceci : 

L'Amour. 

Riant ou pénible mensonge, 
De la raison fatal sommeil, 
L*amour n'est bien souvent qu'un songe 
Dont la vieillesse est le réveil. 

A la même époque, elle dit encore : 

Ce voile dont le ciel couvre ta destinée. 
Ce voile qu'en fuyant soulève chaque année, 

Pourquoi le déchirer t 
Au livre du destin s'il essayait de lire. 
L'homme verrait à peine une heure pour sourire. 

Un siècle pour pleurer. 

Cette pièce de vers intitulée L'Avenir est, à notre avis, un petit 
chef-d'<Buvre, où se trouvent des strophes dignes de Gilbert 



ÉLISA MERGŒUR. 281 

Toules les pièces citées plus haut furent insérées dans le Lycée 
armoricain ou dans le Journal de la Loire-Inférieure. 

Partout Ton ne s'occupait que de cette jeune fille qui se révélait 
avec un pareil talent. Il y eut bien quelques jaloux. La critique 
elle-même s'en mêla ; mais son Epitre au chien ff une jolie femme 
^t s\xrio\xi La pen$ée , — délicieuse pièce dans laquelle elle expri- 
mait sa reconnaissance à l'Académie de Lyon qqi l'avait admise au 
iiombre de ses membres correspondants,— firent taire les envieux. 

Son premier volume de vers parut à Nantes en 1827. Il fut im- 
primé avec le produit d'une souscription faite par ses amis et ses 
nombreux admirateurs. Elle le dédia à l'auteur des Martyrs. 

A M. de Chateaubriand. 

Mais il est des moments où la harpe repose. 
Où rinspiration sommeille au fond du cœur, 
Où les gouttes du ciel qui baignaient une rose, 
En séchant par degrés , n'humectent plus la fleur. 

Dans ces instants de rêverie 
Où ton luth sans accord est muet sous tes doigts , 
Gomme un son fugitif de quelque note amie, 
Accueille doucement un accent de ma voix ! 

Caresse le présent au nom de Tespérance ! 
Songe au peu de saisons que j'ai pu voir encor, 
Et combien peu ma bouche a puisé d'existence 
Dans le vase rempli dont je presse le bord I 

Tends une main propice à celui qui chancelle ! 
J'ai besoin, faible errant, qu'on veille à mon berjceau; 
Et l'aigle peut du moins, à l'ombre de son aile, 
Protéger le timide oiseau. 

Nous avons sous les yeux ce petit livre, en tête duquel se 
trouvent quelques lignes écrites de la main de l'auteur. 

Que de fois, en composant cette notice, nous sommes-nous arrêté 
pour contempler ces lignes tracées par une blanche main, glacée 
depuis longtemps ! 

Tout est charmant dans cet ouvrage. La poésie est élevée; la 
versification est aussi mélodieuse que savante ; la grâce , la sensi- 

TOME X. — 2e SÉRIE. 49 



282 élisâ mercmeur. 

bilité, la mélancolie , sont les caractères dominants de ces vers. 
Aussi ne cratgnon&-nous pas de dire^ avec un jouraalisle peu 
prodigue de louanges : c W^^ Mercœnr doit être placée au premier 
rang des femmes poètes de notre siècle. > 

A partir de ce moment elle fut connue de la Prance entière; 
M^^ la duchesse de Berry daigna lui adresser des conseils et des 
encouragements. Le ministre de l'intérieur lui accorda une pension 
de 300 francs sur sa cassette; et les sommités littéraires lui écri- 
virent des lettres élogieuses. 
Voici d'abord la réponse de M. de Chateaubriand : 
c Si la célébrité^ Mademoiselle, est quelque chose de désirable, 
on peut la promettre^ sans crainte de se tromper, à l'auteur de ces 
vers charmants : 

Mais il est des moments où la harpe repose , 
Où rinspiration sommeille au fond du cœur, etc. 

> Puissiez-vous seulement, Mademoiselle, ne regretter jamais 
cet oubli, contre lequel réclament votre talent et votre jeunesse. Je 
vous remercie. Mademoiselle, de votre conûanoe et de vos éloges : 
je ne mérite pas les derniers; je tâcherai de ne pas tromper la 
première. Mais je suis un mauvais appui; le chêne est vieux, et il 
s'est si mal défendu des tempêtes, qu'il ne peut offrir d'abri à 
personne. > 

M. de Lamartine écrivait de Florence : 

« J'ai lu avec autant de surprise que d'intérêt les vers de 
M"« Mercœur, que vous avez pris la peine de me copier. Vous savez- 
que je ne croyais pas à l'existence du talent poétique chez les 
femmes. J'avoue que le recueil de M™® Tastu m^avait ébranlé; cette 
fois, je me rends et je prévois, mon cher, que cette petite fille nous 
efiacera tous tant que nous sommes. » 

Le petit poème de La gloire, qu'elle adressa à M. de Martignac, 
lui valut la réponse suivante de ce ministre : 

€ J'ai lu avec beaucoup d'intérêt. Mademoiselle, l'ouvrage que 
vous avez bien voulu me faire connaître ; et je vous adresse à la fois 
et mes remerciements et mes compliments empressés. La gloire 



ÉUSA MEROEUR. 283 

que TOUS avez si noblement chantée, ne sera point ingrate; vous 
Yous êtes arrangée de manière à en jouir longtemps et vous devoE 
espérer de désarmer Tenvie, parce que votre jeunesse obtiendra 
grâce pour votre talent. » 

A cette lettre était jointe une collection du Musée français, par 
Filholy et une àomme prélevée sur les fonds destinés à l'encoura- 
gement aux lettres. 

Elisa était d'une conversation pleine de verve et d'entrain, d'une 
imagination vive et même exaltée, que sa mère se plut trop à 
développer. Elle possédait en outre une beauté ravissante qui ne fit 
qu'accroître ses succès; aussi la Delphine nantaise, comme on 
l'appelait alors, cueillit-elle promptement — chose bien rare, 
hélas ! — dans son pays même , les lauriers de la célébrité. La 
Société académique de la Loire-Inférieure et la Société polyma- 
thique du Morbihan dérogèrent à leurs statuts qui excluaient les 
femmes, pour l'accueillir au milieu d'elles. Joies bien douces pour 
un cœur de poète et de jeune fille ! 

Enivrée de ses succès, la fauvette bretonne sent qu'elle a des 
ailes et veut s'envoler; sa ville natale ne lui suffit plus, le théâtre 
est trop petit; avide de gloire, il lui faut un plus grand nombre 
d'admirateurs , et Paris est là qui l'appelle. Elle se voit déjà fêtée, 
adulée, enviée !... 

— Prends garde, enfant, lui disent ses amis, Paris est un gouffre 
qui engloutit les pauvres chanteurs. Souviens-toi de tes frères, 
Gilbert et Hégésippe Moreau ! — 

Les conseils, les prières, rien ne put Tarrèter. Elle partit un jour 
pour ne plus revenir... C'était en 1828. 

Ses débuts furent heureux. Présentée à M. de Martignac, elle 
re^ut de lui un brevet de pension de 1200 francs qui la mit à l'abri 
de la misère , et Crapelet réédita ses œuvres en 1829. 

Ce bonheur ne fut pas de longue durée. Elle s'aperçut bientôt 
des déceptions, des tourments, des humiliations dont les pauvres 
poètes sont abreuvés ici-bas, et quoique femme elle eut le même 
sort qu'eux. La calomnie vint d'abord empoisonner sa vie, puis les 
événements de Juillet lui ravirent sa pension. 



284 ÉUSA MERGŒUR. 

Forcée de travailler pour vivre, elle fit paraître successivement sa 
tragédie des Abencerrages ^ La comtesse de Villequier^ — jolie 
nouvelle qui révèle, sous une autre face , le talent d'Elisa , — et le 
Double mois, qui parut dans le Livre rose. 

En même temps que ces œuvres de longue haleine, de nombreux 
articles parurent dans le Conteur, ÏOpale, les Annales romantiques, 
la France littéraire, la Revue de V Ouest, le Journal des femmes, 
etc., etc. 

^ Les veilles, les privations, les chagrins accélérèrent chez elle 
une maladie dont elle était atteinte, la maladie des cœurs aimants, 
des âmes souffrantes, des littérateurs malheureux : ennui profond 
que Ton peut appeler la nostalgie de la gloire et que les médecins 
appelèrent phthisie pulmonaire. Elle mourut le 7 janvier 1835, 
dans une chambre de la rue du Bac, à l'âge de vingt-six ans. 

Il advint à la mort d'Elisa ce que nous avons vu depuis pour 
Gérard de Nerval , Hurger et Armand Lebailly; il ne fut question 
que de la pauvre enfant pendant huit jours, puis tout rentra dans 
le silence. 

C'est triste à dire, mais quand un poète meurt de faim ou de 
découragement, — ce qui est à peu près la même chose, — cela 
semble une bonne fortune pour les journaux de la capitale, qui ne 
tarissent plus sur les talents du défunt, eux qui, de son vivant, ne 
lui eussent pas décerné le plus petit éloge. Ils vous arracheraient 
volontiers des larmes, si on ne les connaissait pas. C'est toujours 
l'histoire des grands hommes, à qui l'on élève des statues quand ils 
ont cessé de traîner une existence misérable. 

Elisa avait encore laissé un roman de mœurs, intitulé Les quatre 
amours, quelques nouvelles et différentes pièces de vers qui 
furent réunis dans l'édition complète de ses œuvres que sa mère 
publia en 1843. 

Malgré cela , il est assez difficile actuellement de se procurer cet 
ouvrage; aussi espérons-nous qu'un éditeur intelligent nous 
donnera bientôt les chants plaintifs de notre compatriote, qui 
devraient être dans toutes les bibliothèques, entre Millevoye et 
Malfilâtre. 



ÉUSA MERCOSUR. 285 

Elisa repose au Përe-Lachaise, au rond-point de Casimir-Périer, 
à gauche en débouchanl sur le rond-point, presque à l'entrée d'une 
allée. 

Sur un monument, qui lui fut élevé au mo^en d'une souscription, 
on lit les strophes suivantes composées par elle : 

Aigle , si près des cieux dans ton vol arrêté , 
Réponds, toi qui le sais, combien coûte la gloire? 

Combien s'achète un mot d'histoire, 
Combien as-tu payé ton immortalité? 

(Elisa Mercœur, à l'âge de dix'sept ans.) 

Quand descendra sur moi l'ombre de la vallée , 
Qu'on verse, en me nommant, sur ma tombe isolée, 

Quelques larmes du cœur. 
Mais ces larmes , hélas! qui viendra les répandre. 
Et, plaintif, tristement imprimer sur ma cendre 

JjC pas de la douleur ? 
(A Vâge de seize ans^J 

Adolphe Orain. 



POÉSIE BRETONNE. 



ILIZ MA FARROZ. 



W«r don : Eliedik ma mserc'hik koant. 

Salnd d'e-hoc'h, iliz ma farroz, 
Saludy iliz ma zâdou koz ; 
Ma c'halon a zeu domina , 
Iliz santel , pa hô kwelann. 

Ma c'halon a zeu da domma. 
Ha ma daoulagad da wela, 
P'bô kwelan, iliz binniget^ 
Rag enn-hoc'h ounn bet badezet. 

Salud didy tour steredennet, 
Tour iliz Mam ar Vrelonet ; 
Pa glevan da gleier ô son 
E barz em c'hreiz trid ma c'halon. 

L'EGLISE DE MA PAROISSE. 

Fidcm servavi. (S. Paul à Timothée, épilre II, ch. 4, v. 7.) 

Salut à vous, église de ma paroisse, salut à vous, église de mes 
ancêtres; quand je vous vois, église sainte, mon cœur est plein d'é- 
motions. 

Mon cœur est plein d'émotions, et mes yeux se remplissent de larmes, 
quand je vous vois, église bénie, car c'est dans votre enceinte que .j'ai 
été baptisé. 

Salut à toi, clocher étoile, clocher de l'église de la mère des Rretons; 
quand j'entends le son de tes cloches, mon cœur tressaille d'allégresse. 



ILIZ MA FARROZ. 387 



Din-me, devez ma badiziant, 
Din-me, kleier, c*honi zone draut, 
Ha pa zeui devez ma maro, 
C'houi tniezuz d*în-me zono. 



Ma mamm baour araok m'am ganaz, 
Aman da Zoue ^m gwestlaz ; 
Aman d'ar Werc'hez am gwesllaz, 
0-pidi war he daoulin noaz. 

Daoulined ô pedi gand feiz, 
Ar Werc'hez hag ar zent a vreiz, 
Gwerc'hez Remengol, bon itron, 
Sant Gwenole, mignon Gralon. 

Aman, da zeiz ma badiziant, 
Da Zoue oann eiinn elik koant ; 
Aman e riz ma fask kenta, 
Devez euruz, devez a joa ! !... 



Pour moi, le jour de mon baptême, cloches, vous sonniez gaiement; 
et, quand viendra le jour de ma mort, vous sonnerez (»oore pour moi 
le glas funèbre. 

G*est ici, dans cette église, que ma pauvre mère , avant de me mettre 
au monde, me consacra à Dieu; c'est ici que, priant à genoux nus , elle 
me voua à la sainte Vierge; 

Agenouillée, priant avec foi la sainte Vierge^ et les saints de la 
Bretagne, la Vierge de Rumengol, notre patronne, et saint Guénolé» l'ami' 
de Gralon. 

Ici, le jour de mon baptême, j'étais un petit ange blanc au bon Dieu; 
ici je lis ma première communion, jour heureux, jour d'allégresse! \^ 



ILIZ HA FARROZ. 

War-n-oun tenuai ar Speret Glan , 
Dre zourn ann Eskop gwenn Gravran ' ; 
Gan-en eo chomed he vennoz, 
Sant eo breman er baradoz. 

Gwelet rann ar gador zarmon 
Leac'b ma prezege ma ferson, 
Eur belek mad, eun den Doue 
Karet gand he holl vugale. 

Âmàn e welann relegou 
Sent Breiz-Izel, sent koz ma bro ; 
Poket meuz d'bezhô allez 
Gand feiz, esperanz, karantez. 



Sur mol descendit le Saint-Esprit, par les mains de monseigneur Gra- 
veran, Vévêque blanc; sa bénédiction est demeurée sur moi, et lui est 
maintenant un grand saint dans le paradis.* 

Je vois ici la chaire où prêchait mon Tieux curé , un bon prêtre , un 
homme de Dieu, aimé, chéri de tous ses enfants. 

Je Yois ici les reliques des saints de Bretagne, les vieux saints de mon 
pays; je les ai souvent baisées avec foi, espérance et amour. 

* Afin eskop gwen: M" Joseph-Marie Graveran, évéque de Qaimper et jde Léon, 
décédé en odeur de saintclé le 1" février 1855. Ce grand homme, aimé et vénéré 
de tons, repose aujourd'hui sous les voûtes de la magnifique cathédrale de Quim- 
per, où Ton va prier à son tombeau, comme au tombeau d*un saint. - 

Le peuple, toujours si vrai et si pittoresque dans son langage, l*a appelé Ann 
eskop gwen (Tévéque blanc), sans doute à cause de son extrême bonté, de sa 
charité sans borne et de la sainteté de sa vie. C'est aussi pour le même motif que 
nos pères, il y a quatorze cents ans, donnèrent, au patriarche des moines de la 
Bretagne et à son successeur, les noms de Gtfew-oM-é (il est tout blanc) et de 
Cwen-eal (ange blanc) , saint Guénolé» saint Guénéal, l'un premier, l'autre second 
abbé de l'abbaye de Landévennec. Ils ont, comm^ Bf" Graveran, par leurs vertus et 
leur sainteté, illustré la belle presqu'île de Crozon« où naquit, le 16 mars 1793. 
le saint évéque de Quimper, presqu'île qui entend mugir , à ses pieds , le grand 
Océan; à ses côtés, la mer de Douarnenez et celle de la rade de Brest, et dont la 



ILIZ MA FÂRROZ. 289 



Ped gweac*h , dirag ann aoler vraz, 
Ha inamm evid ouo a bedaz, 
Hag échu gant-hi he fedenn 
E komze ouz-in evel hen : 

— « Ma mâby sell ar Mabik-Iezuz 
» War vreac'h he vamm kazantezuz, 
s> Hen eo krouer, mestr ar bed-holl 
» Hi eo Gwerc'hez vâd Remengol. 

> Hennez'lag ar môr da grozal, 
» Hag ar c'burunou da strakal ; 
» Hi zo eur vamm a garante, 

> Hag evidomp a bed Doue. 

» Ha mabik, te zo c'boaz bihan, 
» Nouzout ket c'hoaz pelra eo poan ; 

> Doud raio ann devez , sioaz , 

}> Ma vo red did dougen da groaz !... 



Que de fois, devant le raaître-autel, ma mère pria ici pour moi! ! ! et 
sa prière finie, elle me regardait avec tendresse et me pariait ainsi : 

— c Mon fils, regarde l'enfant Jésus souriant sur les bras de son 
9 aimable mère; c'est le créateur, le maître de l'univers, et elle, c'est la 
1 bonne Vierge de Rumengol. 

j> C'est lui qui fait gronder la mer et éclater le tonnerre ; elle , c'est 
» une mère aimante, et pour nous elle adresse des prières à Dieu. 

B Mon fils, tu es encore jeune, et tu ne sais pas encore ce que c'est 
p que la peine; un jour viendra, hélas! où il te faudra porter ta croix!... 

tôle, couronnée par la montagne de Méné-hôm, s*incline devant l'église de Notre- 
Dame de Rumengol, située au levant et vis-à-vis de l'antique abbaye de Landé- 
vennec, aujourd'hui, hélas! en ruines, et qui fut autrefois la terre des saints, des 
rois et des savants. 



290 lUZ MA FARROZ. 

» Pa vi gand ann boll dilezet, 

» Pa vo da galon paour manirel, 

» Tro, va mab, tro da zaoulagat 

> War lezuz beuzet en he c'hoad. 



» Dalc'b bepred, ô dalc'h road da feiz ! 
> Ped ar Werc'hez ha sent koz breiz ; 
» Kar dreist hoU iliz da barroz, 
» Ha Doue roi did be vennoz. » 



— Neuze me oa c'boaz eur bugel, 
Bugel divlamm evel eun el ; 
Bremân ounn koz, ba ma bleo gwen 
Lavar din tosta ma zermen. 

Ha maram baour zo ed gand Doae, 
Heb dale me ielo ive; 
Gant-bi repozinn en disbeol, 
E berret santel Remengol. 



> Quand tu seras abandonné de tous, quand ton pauvre cœur sera 
» brisé par la douleur, regarde, mon fils, regarde Jésus baigné dans son 
» sang. 

> Garde toujours, oh ! garde toujours ta foi, prie la Vierge et les vieux 

> saints de la Bretagne; aime surtout Téglise de ta paroisse, et Dieu te 

> bénira. > 

— J*étais alors un enfant, une créature innocente et pure ; à présent, 
je suis vieux et mes cheveux blancs m'avertissent que ma fin approche. 

Ma pauvre mère est allée à Dieu, et bientôt j*irai moi-môme la 
rejoindre; à ses côtés, je reposerai à l'ombre, dans la terre sacrée du 
pimetiére de Rumengol. 



lUZ MA FARROZ. 29i 

Peded'meuz ar Werc'hez, sent Breiz, 
Dalc'hed meuz mad ha stard d'am feiz; 
Kared'meuz iliz ma farroz, 
Ma Doue, roit d*in hô pennoz ! ! ! 

Euniz ann den enn eur vervel, 
Zo he vez e-tal he gavel ; 
Euruz ann hini a repoz 
E berret iliz be barroz. 



Barzed, ma brendenr, c'houi zavo 
War ma bez cot groaz dêro, 
Ma lazo ann dûd ô tremen : 
« Aman e repoz eur c'hristen ; 

» Aman e repoz , en disheoi, 
» Ar Scour, Barz Itron Remengol, 
» Den a galon ha den a feiz 
jt P'hini meurbed a gare Breiz. » 



J'ai prié la Vierge, les saints de Bretagne, j'ai gardé inébranlablement 
ma fbi;]*ai aimé mon église paroissiale, mon Dieu, bénissez-moi !... 

Heureux Thomme qui trouve, en mourant, sa tombe auprès de son 
berceau; heureux celui qui repose dans le cimetière de Téglise de sa 
paroisse. 

Bardes, mes fi*ères, vous érigerez, sur ma tombe, une croix de chêne, 
pour que les passants disent : « Ici repose un chrétien ; 

> Ici repose, à l'ombre, Le Scour, barde de Notre-Dame de Rumengol; 

> homme de cœur et homme de foi, il aimait la Bretagne d'un amouf* 

> sans borne. » 



292 ILIZ MA FARROZ. 

D'ann dienvrendeor Ker, ha meorbet enoruz 
Barzet iaouank Breiz-Izel. 

Barzet iaouank , dalc'hit buel, 
Bepret baniel koz Breiz-Izel, 
Baniel ar feiz hag ann enor ; 
Hen-nez eo baniel ann Arvor. 

Da zent Breiï-Izel. 

Sent Breiz-Izel, sent koz ma bro, 
Kanet'meuz ho melodio ; 
KananVin c*hoaz e n'eur vervel, 
Ho meulodi, sen^ Breiz-Izel. 

D'ann Itrou Varia Remengol. 

Gwercbez Remengol, va marôm vad, 
C'boui serro, d'inn ma daoulagad ; 
Taolit eur zell a dragare, 
Pa vin maro, war ma ene ! ! 

I.-P.-M. Ar-Skour, 

Rarz Itron Varia Remengol. 



A mes bien-aimés et très-honorés confrères, les jeunes 
bardes de la Bretagne. 

Jeunes bardes, portez toujours bien haut la vieille bannière de la 
Bretagne, la bannière de la foi et de Thonneur; celle-là est la bannière 
de FArvor. 

Aux saints de la Bretagne. 

Saints de la Bretagne, saints de mon pays, j'ai chanté vos louanges; je 
chanterai encore, en mourant, vos louanges, saints de la Bretagne. 

A Notre-Dame de Romengol. 

Vierge de Rumengol, ma bonne mère, vous me fermerez les yeux; 
quand je serai mort, jetez sur mon âme un regard de miséricorde I ! !... 

J.-P.-M. Lescour, 
Barde de Notre-Dame de Romengol. 



LA TRIBUNE FRANÇAISE EN 1820. 



Histoire de la Restauration, par M. Alfred Nettement. 
Tomes IV et V K 



Les deux noiiveaux volumes de M. Alfred Nettement com- 
prennent la période qui s'étend du 25 avril 1816 au 12 décembre 
1821, de la prorogation de la Chambre introuvable à Favénement 
du ministère de Villèle. 

Entre ces deux dates se placent les événements les plus graves 
et les plus dramatiques : la conspiration de Didier à Grenoble et 
les troubles de Lyon, l'ordonnance du 5 septembre et la disso- 
lution de la Chambre de 1815, le concordat de 1817 et le congrès 
d'Aix-la-Chapelle, la loi sur le recrutement et la libération du 
territoire, le ministère Decazes-Dessolle et les lois de 1819 sur 
la presse, le congrès de Carlsbad, Télection de Grégoire, l'assas- 
sinat du duc de Berry, la chute de M. Decazes, la loi de 1820 sur 
les élections , la conspiration militaire du. Bazar (19 août 1820), 
la naissance du duc de Bordeaux , le congrès de Laybach , la mort 
de Napoléon et la fin du ministère Richelieu. 

Il ne nous serait pas possible, on le comprend, de suivre 
M. Alfred Nettement dans le récit de tous ces faits qui, sous la 
plume de Téminent historien, ne remplissent pas moins de 1200 
pages. Nous ne l'essaierons donc pas. Nous nous bornerons à ap- 

* Deux forts vol. in-8'. Pari?, 1866, J. Lecoffre et C*. — Nantes, chez Mazeao 
et Libaros . libraires. Voyez, sur les tomes I et II, la jRevtte, 1860. 2* sem., pp. 124- 
Ul , et sur le tome III, la Revue, 1863, i" sem., pp. 337-352. 



294 LÀ TRIBUNE FRANÇAISE 

peler d'une manière toute spéciale l'attention du lecteur sur le 
chapitre consacré par M. Nettement à la discussion de la Ipi élec- 
torale de 1820. 

U est de mode, dans une certaine classe de lecteurs, de mettre 
un général au-dessus d'uh orateur et un sergent an-dessus d'un 
député, de se complaire au récit d'une bataille et de dédaigner le 
récit d'une discussion parlementaire, de trouver un charme inûni 
dans le bruit du canon, ~ pourvu qu'on l'entende dans le loin- 
tain, — et de ne prendre aucun intérêt aux luttes de l'éloquence. 
Que ceux qui partageraient cette manière de voir veuillent bien 
ouvrir un volume de H. Thiers et lire une de ses batailles , celle de 
Wagram, par exemple; qu'ils lisent ensuite, dans le tome V de 
Y Histoire de la Restauration, les pages où M. Nettement a exposé 
les phases diverses que la loi d'élections de 1820 a parcourues, et 
je serai bien surpris s'ils n'arrivent pas à cette conclusion que les 
péripéties de la lutte parlementaire surpassent ici de beaucoup en 
intérêt, en émotions vraiment dramatiques, celles du combat 
livré le 5 juillet 1809 dans les plaines de Wagram. 

Le 17 avril 1820, sous le coup de l'émotion produite par l'assas- 
sinat du duc de Berry , le duc de Richelieu avait présenté un projet 
de loi destiné à modifier le système électoral en vigueur depuis le 
5 février 1817 : 

c La loi nouvelle, sans augmenter le nombre des députés, sans rien 
changer au renouvellement par cinquième , se bornait à instituer d'une 
maraère plus nette et plus airecte les collèges de département. Le mé- 
canisme se réduisait à ceci : le collège de département n'était pas élu , 
il existait de droit et il était formé des plus imposés jusqu'à la con- 
currence du cinquième du nombre des électeurs : c'était Im qui nom- 
mait directement les députés sur une liste de candidats élus par chacun 
des collèges d'arrondissement en nombre é^ au chiffre des députés que 
le département avait à élire; de sorte que Ta liste des candidats se trou- 
vait Qouble , triple , quadruple de celle des députés à nommer, selon le 
' le déi - - - . 



nombre d'arrondissements contenus dans le département. Tout contri- 
busJ}Ie pavant cent écus faisait de droit partie du collège d'arron£sse- 
ment. De là le nom de loi à double vote qui devait cars^ctériser la nou- 
velle lénslation , parce que les plus imposés contribuaient , dans les col- 
lèges d'arrondissement, a la nomination des candidats, et qu'ils votaient 
une seconde fois , et cette fois seuls « dans les collèges de département où, 
parmi ces candidats, on choisissait les députés i. > 

Le rapport de la Commission chargée par la Chambre d'exa- 

« Alfred Nettement, V, 888. 



EN 1820. 295 

miner le projet de loi fut déposé par M. Laine dans la séance 
du 6 mai 4820. 89 membres s'inscrivirent immédiatement pour 
combattre le projet^, 34 pour le défendre. 

Ce fut le 15 mai que la discussion s'ouvrit. Le public attendait 
avec une curiosité fiévreuse le commencement de la lutte , et bien- 
tôt, l'empressement croissant avec la vivacité des discours pro- 
noncés , on en vint à passer la nuit devant le Palais-Bourbon pour 
s'assurer des places dans les tribunes. 

La discussion dura près d'un mois , jusqu'au 12 juin, et, pendant 
tout ce temps, les désordres et les émeutes de la rue donnèrent la 
réplique aux harangues de la tribune; les incidents et les coups 
de théâtre se succédèrent; l'éloquence parlementaire fit entendre 
quelques-uns de ses plus magnifiques accents. 

Indiquons rapidement les principaux épisodes de cette longue 
bataille. 

La discussion générale était commencée déjà depuis plusieurs 
jours : le général Foy , M. Français, (de Nantes), Royer-Collard , 
dans un admirable discours, Benjamin Constant, M. Courvoisier, 
M. de Sainte- Aulaire , MM. Legraverend, Martin de Gray, Bignon, 
de Corcelles, Daunou, avaient combattu le principe du projet de 
loi, défendu par MM. de Yillële, Corbière, là Bourdonnaye, 
Pasquier, Bourdeau, de Castelbigac, Cornet d'Incourt, de Salaberry, 
Cuvier, lorsque, dans la séance du 25 mai, un membre de la 
gauche, un député breton, M. de Kératry (Marguerite-Hilarion), 
que nous avons vu depuis présider, comme doyen d'âge, l'Assem- 
blée législative de 1849, monta à la tribune et termina un discours 
violent par cette apostrophe séditieuse : 

< Ministres égarés d'un roi qui ne peut vouloir ces envahissements , 
en vain viendrez-rous l'un après l'autre à cette tribune invoquer ma 
confiance ^ accoler pompeusement les mots de monarchie et de liberté ; 
je ne saurais me payer de paroles quand vous m'enlevez la chose... Ces- 
sez donc d'invoquer le nom de la charte tout en la travestissant. Cette 
charte, je ne la reconnais plus, je n'en ai que faire... Vous m'avez dé- 
gagé , et la plénitude de mon serment me retourne. » 

A ce moment tous les yeux se porèrent vers le banc des mi- 
nistres; M. de Serre venait d'y reparaître. La maladie qui l'avait 
forcé de s'éloigner de Paris à la fin de la session précédente 
l'étreignait toujours et il n'en devait pas guérir; mais lorsqu'il avait 



296 LA TRIBUNE FRANÇAISE 

VU la monarchie et, avec elle, la liberté, menacées, rien ne l'avait 
pu retenir; il était revenu pâle, faible, le corps épuisé, mais Tâme 
vaillante et forte , bien décidé à lutter jusqu'au bout et à mourir, 
s'il le fallait, sur la brèche. Quand il entendit les paroles de H. de 
Kératry , son front se plissa, ses lèvres frémirent; il se tut cepen- 
dant: M. de Kératry, honnête homme d'ailleurs et non sans quelque 
talent, n'était pas de ceux qui pouvaient prétendre à l'honneur de 
faire sortir H. de Serre de son silence. 

Au commencement de la séance du 27 mai, le général La Fayette 
monta à .la tribune. Son discours fut une déclaration de guerre 
contre la royauté. En voici le début : 

« Messieurs, quand je suis venu dans cette enceinte pour prêter ser- 
ment à la Constitution , je me flattais que les divers partis , cédant enfin 
au besoin général de liberté et de repos, allaient, par un échange de 
sacrifices et sans arrière-pensée, chercher Tun et 1 autre de ces niens 
dans l'exercice des droits que la charte a reconnus et dans les institu- 
tions qui devaient nous conduire paisiblement à la possession de toutes 
les garanties sociales. Mon espoir a été trompé, la contre-révolution est 
dans le gouvernement , on veut la fixer dans les Chambres. Nous avons 
dû, mes amis et moi, le déclarer à la nation. Pensant aussi que les en- 
gagements de la charte sont fondés sur la réciprocité , j*en ai loyalement 
averti les violateurs de la foi jurée. > 

La péroraison de ce discours fut digne de Texorde : 

« Le drapeau national , le drapeau tricolore , fut, dans Torigine, j'aime 
à le répéter ici , le drapeau de la Uberté , de Fégalité, de Forare public... 
Qu'on n'obliee pas les générations, en les menaçant de perdre tous les 
fruits de la Révolution, à ressaisir elles-mêmes le faisceau sacré des prin- 
cipes d'étemelle vérité et de souveraine justice. » 

Ce fut alors que M. de Serre se leva de sou banc. Pendant que 
M. de Lafayette se dirigeait vers le sien au milieu des acclamations 
bruyantes de la gauche, le grand orateur, l'homme d'État qui 
avait véritablement fondé en France la liberté de la presse , lors 
des mémorables discussions de 1819, s'avança lentement vers 
la tribune, le front chargé de tristesse. Un profond silence se 
fit, et d'une voix affaiblie par la souffrance, M. de Serre s'exprima 
ainsi : 

ce Je n'entends pas discuter, en ce moment , l'opinion que vous venez 
d'entendre; mes forces s'y opposent; mais il est certaines choses que 
mon devoir et mon honneur ne me permettent pas de laisser passer sans 
réponse. 



EN 1820. 297 

> Le préopinant nous a entretenus de deux époques , les premiers 
temps de la hévolution et le moment actuel. La première époque appar- 
tient à rhistoire qui la jugera, qui jugera aussi Fhonorable membre. 

» L'honorable membre s'est mis à la tête des hommes qui ont atta- 
qué et renversé Tancienne monarchie; je suis convaincu que des sen- 
timents exaltés, mais généreux, l'ont déterminé; mais il devrait être 
assez juste lui-même pour ne pas s'étonner que des hommes, attachés 

Ï)ar le devoir et l'honneur à cette monarchie, l'aient défendue avant de la 
aisser tomber. Il devrait être assez juste pour ne pas imputer aux vic- 
times de ces temps tous les maux d une Révolution qui a pesé si cruel- 
lement sur elles. 

> Ces temps n'ont-ils pas aussi laissé à l'honorable membre de dou- 
loureuses expériences et d'utiles souvenirs ? 11 a dû éprouver plusieurs 
fois, il a dû sentir, la mort dans l'âme et la rougeur sur le front, qu'a- 
près avoir ébranlé les masses populaires , non-seulement. on ne peut pas 
toujours les arrêter quand elles courent au crime, mais qu'on est souvent 
forcé de les suivre, quelquefois de les conduire. » 

Le centre droit et la droite interronnpir^t par d^énergiques 
bravos ces paroles éloquentes prononcées d'une voix profonde et 
accentuée, qui resteront attachées au qona de Lafayette comme 
un châtiment ineffaçable. Pressé d'achever sa tâche, M. de Serre 
imposa du geste silence aux applaudissements, et il continua son 
discours qui fut à la fois un arrêt et un coup de parti. 

M. Royer-Cullard monta une seconde fois à la tribune , et dans 
de nouvelles observations, dignes de son magnifique talent, il 
essaya de détruire l'effet produit par le garde-des-sceaux. 

Son ami, Camille Jordan, député de Lyon, lui succéda et 
présenta, à titre de transaction, un amendement ainsi conçu : 
« Chaque département sera divisé en autant d'arrondissements qu'il 
y aura de députés à nommer; chacun de ces collèges électoraux 
sera composé de tous les citoyens âgés de trente ans et payant 300 
francs de contributions directes. Chacun nommera directement un 
député à la Chambre. > 

Après avoir déclaré que, dans sa conviction, le projet du minis- 
tère était le plus imprudent qui eût pénétré dans le Conseil des 
rois, depuis ces tentatives funestes qui perdirent la race infortunée 
des Stuart, Camille Jordan ajouta^ en s'adressant aux centres : 

« Venez vous rallier à la voix de vos anciens amis , de ceux qui ont 
fait avec vous les glorieuses campagnes de 1815 et de 1816 , dont vous 
connaissez l'attachement à tous les principes de la monarchie légitime, 
qui n'ont pas plus que vous l'envie de devenir le jouet et la proie des 

TOMB X. — 2« BfiRIB. 20 



298 LA TRIBUNE FRANÇAISE 

factions révolutionnaires. Si les ministres veulent entendre avec vous 
cet honorable appel , avec quel empressement ils seront accueillis dans 
nos rangs ! Mais, s'ils y demeurent msensibles , qu'ils soient abandonnés 
par vous et par nous; qu'ils courent seuls à leur perte. Nous sauvons 
une patrie si chère en écartant , par l'amendement proposé , le projet 
qui la menace. Je vote pour son aaoption , et si je n'ai pomt la force de 
revenir le défendre à cette tribune, je le confie à la ^de spéciale de 
mes honorables et éloquents amis. > 

Camille jfordan, par ces dernières et nous pourrions dire par ces 
suprêmes paroles, faisait allusion au déclin rapide de sa santé et à 
sa fin prochaine : il devait mourir en effet quelques jours plus tard. 

Deux des principaux athlètes de cette grande lutte étaient donc 
frappés à mort : un troisième, Royer-Collard, était également malade. 

Le 30 mai 1820, on mit aux voil la question de savoir si l'a- 
mendement de Camille Jordan obtiendrait la priorité sur un autre 
amendement proposé par un député du centre droit, H. Delaunay. 
La gauche réclama l'appel nominal. Les urnes furent apportées 
au milieu d'un profond silence. Chacun estimait que le vote allait 
indiquer la proportion des votes dans Rassemblée, et fixer, par 
conséquent, le sort de la loi. Le scrutin était arrivé à la fin et Ton 
avait constaté qu'il n'y avait que quatre absents, dont trois malades 
et un démissionnaire : ce dernier était M. Laval , député de la 
Vendée. Il fut ^procédé au contre-appel : au dernier moment, un 
des trois députés maiddes, le marquis de Chauvelin, membre de 
l'extrême gauche, qui venait de se faire conduire au Palais-Bour- 
bon dans une chaise à porteurs, se présenta au pied de la tribune 
soutenu par deux de ses collègues et demanda à voter. Un des 
secrétaires s'empressa de descendre du bureau et de lui présenter 
l'urne où M. de Chauvelin déposa ostensiblement une boule blanche. 

Quelques instants après, le président de la Chambre, M. Ravez, 
annonçait que cent-vingt-huit députés contre cent vingt-sept avaient 
donné la priorité à l'amendement de M. Camille Jordan. Les bancs 
des ministres , du centre droit et de la droite restèrent mornes et 
silencieux; la gauche, qui croyait avoir partie gagnée, éclata en 
manifestations enthousiastes ; le marquis de Chauvelin fut entouré 
et félicité; plusieurs députés allèrent annoncer le résultat du scrutin 
à la foule qui stationnait sur le qaai et qui accueillit cette commu- 
nication par les cris les plus chaleureux. 



EN 1820. 29* 

Le leâdômain, 31 mai, des groupes, plos nombreux et plus 
bruyants encore que les jours précédents , stationnèrent autour de 
la Chambre. L'instruction du procès de Louvel, qui se poursuivait 
à ce même moment, contribuait à augmenter l'ébranlement des 
esprits. L'émeute était dans l'air. Une ovation fut faite sur la place 
publique au marquis de Chauvelin ; car le destin avait voulu que les 
trois idoles de la Révolution, luttant, non plus pour la liberté, 
mais pour l'égalité, fussent précisément trois marquis, le marquis 
de Chauvelin, le marquis de Lafayette et le marquis de Voyer- 
d'Argenson. 

Le io'juin, comme on savait que ce jour-là la Chambre devait 
voter sur ^amendement de Camille Jordan, une afiluence énorme 
avait envahi les quais, le pont Louis XV et tous les alentours. Les 
tribunes publiques et les couloirs étaient pleins dès le matin. Le 
président fut obligé de faire placer une double haie de sentinelles 
et d'huissiers à chacune des portes de la salle, pour empêcher les 
flots des curieux privilégiés qui se pressaient dans les pièces atte- 
nantes de faire irruption. La Chambre était au grand complet ; 
un seul député, trop malade pour paraître, H. Paillot de Loynes, 
ne répondit pas à l'appel de son nom ; H. de Chauvelin et le gé- 
néral Tarayre, quoique sérieusement indisposés, s'étaient fait ap- 
porter et votèrent. Pendant le scrutin, l'anxiété redoubla. Enfin, 
M. Ravez proclama le résultat : il y avait 133 boules noires contre 
123 blanches : l'amendement de Camille Jordan était rejeté. 

< Il y eut, dit M. Nettement, un moment de stupeur sur les bancs 
de la gauche qui espérait un autre résultat, un mouvement marqué 
de satisfaction au banc des ministres , un profond silence sur les 
bancs du centre et de la droite , des murmures dans les tribunes 
auxquels répondit bientôt le sourd grondement de la foule qui as- 
siégeait les portes. » 

Dans les jours qui suivirent, les troubles de la place publique 
prirent une physionomie plus grave ; le 3 juin, un jeune étudiant , 
nommé Lallemand , fut tué sur la place du Carrousel. Ce malheu- 
reux événement eut son contre-coup dans l'intérieur de la Chambre 
où la discussion devint plus passionnée que jamais; MM. de Kératry, 
de Girardin, Manuel, Benjamin Constant, Laffitte s'élevèrent contre 



300 LA TRIBUNE FRANÇAISE 

remploi de la force armée ; MM. Laîné et de Serre défendirent le 
Gouvernement. 

Pendant ce temps, — c'était le 5 juin, — la place Louis XV était 
couverte d'une foule immense. « Les terrasses des Tuileries étaient 
couvertes de femmes, assises sur des chaises, qui étaient venues 
cbercher des émotions. Les hôtels qui bordent la place du côté de 
la rue Royale regorgeaient de spectateurs. Derrière les barrières 
et les fossés qui séparaient alors les Champs-Elysées de la place 
IbouisXV, une grande aflluence de population atlendait les événe- 
ments; plusieurs étaient sympathiques à l'idée d'une révolution, et 
l'on a souvent répété le mot de ce vieil académicien , Lacretelle 
aîné, qui, poursuivi parles souvenirs de sa jeunesse et laissant 
peut-être échapper le secret des confidences qu'il avait reçues , 
tira sa montre et s'écria : « Quoi ! il est trois heures et les faubourgs 
n'arrivent pas ! * » 

L'émeute ainsi attendue éclata dans la soirée : elle avorta. La 
gauche essaya néanmoins d'en tirer parti ; dans la séance du 6 juin, 
ses principaux organes, M. de Lameth (encore un marquis), Manuel, 
Lafiitte, Benjamin Constant, « ce brillant rhéteur, qui devait ap- 
prendre à notre temps jusqu'où peut s'élever le talent séparé de 
la conscience^ > prirent la défense des factieux de la rue , et décla- 
rèrent que, si les ministres ne fournissaient pas des explications 
satisfaisantes, ils ne délibéreraient pas et se retireraienl. La gauche, 
en effet, quitta en masse la salle des séances, mais pour rentrer 
bientôt. 

La discussion se prolongea donc encore pendant plusieurs jours, 
et aussi l'émeute qui avait pris un caractère périodique et des pro- 
portions de plus en plus menaçantes. M. de Serre répondit à toutes 
les attaques avec une présence d'esprit merveilleuse, avec une élé- 
vation de pensées, une dignité de langage, et ce je ne sais quoi 
d'achevé que l'approdhe de la mort ajoute aux accents du génie. Je 
ne connais rien de plus beau , dans les annales de l'éloquence par- 
lementaire en France, que là série des discours prononcés par M. de 
Serre, en 1819, dans la discussion des lois sur la presse, et en 

* Alfred Nellemenl, V, 419. 

* Loc, cit. 



EN 1820. 301 

1820, dans la discussion de la loi électorale. M. de Serre s'est placé 
par là à côté et non certes au-dessuus de Mirabeau. 

Ses efforts et son génie triomphèrent enfin de l'opposition achar- 
née de la gauche. La majorité, d'abord indécise, se détermina peu 
à peu à le suivre; elle augmentait après chacun de ses discours, 
et, lorsque vint le moment du vote définitif, elle s'éleva à 154 
voix contre 95. Malheureusement pour la France, M. de Serre ne 
devait pas survivre longtemps à son triomphe. 

M. Sainte-Beuve raconte, au tome IF de ses Portraits contenir 
porainSy que, sous le règne de Louis-Philippe, pendant une dis- 
cussion de l'Adresse à la Chambre des Députés, M. Guizot, qui avait 
pris plusieurs fois la parole, descendit de la tribune, tout prêt à 
y remonter encore. M. Villemain lui représenta qu'il semblait bien 
fatigué; pour toute réponse, M. Guizot dit à son collègue, avec un 
sourire mélancolique : 

C'est pour périr bientôt que le flambeau s'allume, 
Mais u brille un moment sur les autels des dieux. 

Ce sont deux vers de Charles Loyson, dans sa pièce sur le Bon- 
heur de r étude, couronnée par l'Académie française, en 1817. 
M. de Serre, qui était étroitement lié d'amitié avec Charles Loyson, 
aurait pu, avec plus de vérité encore que M. Guizot, s'appliquer 
ces deux vers, lors de la discussion de 1820. Le flambeau ne tarda 
pas à s'éteindre : obligé de renoncer à la tribune dès 1821, il 
alla demander au climat de Naples une guérison impossible et 
mourut à Castellamare le 21 juillet 1824. 

Je ne saurais trop engager le lecteur à étudier lui-même, dans 
l'ouvrage de M. Nettement, où il n'occupe pas moins de cent pages, 
l'épisode parlementaire dont je n'ai pu que rappeler sommairement 
la marche et les péripéties : il y trouvera ces émotions qui pas- 
sionnent l'esprit, et aussi celles qui élèvent l'âme; il y verra non 
plus le choc brutal des armées, mais la lutte féconde des intelli- 
gences ; il y rencontrera enfin cette variété qu'on chercherait vai- 
nement dans les récits de bataille , toujours les mêmes. 

On demandait un jour à Chérubini s'il connaissait quelque chose 
de plus ennuyeux qu'un air de flûte. — Oui , répondit-il , deux airs 
de flûte. — Ne me demandez pas si je connais quelque chose de plus 



302 LA TRIBUNE FRANÇAISE 

monotone qu'un récit de bataille; je serais capable de répondre, 
malgré tout mon respect pour le merveilleux talent de H. Thiers : 
Oui, deux récits de bataille. 

Je me suis trop étendu sur la discussion de la loi électorale de 
1820 pour n'être pas forcé d'abréger ce qu'il me resterait à dire sur 
les deux volumes de M. Nettement. J'indiquerai cependant ce qui 
constitue, à mes yeux, un de leurs principaux mérites; grâce à 
la communication de tous les papiers de M. de Villèle , de sa cor- 
respondance intime , des carnets sur lesquels il notait chaque jour 
chacun de ses actes, l'historien a pu nous faire assister à la 
marche patiente, modérée, savante et toujours honnête du chef 
de la droite. Au mojpaeni où s'ouvre le IV® volume, après les élec- ' 
tiens de 1816, M. de Villèle n'a plus sous ses ordres qu'un bataillon 
affaibli et découragé; chacune des élections partielles qui vont 
suivre, en 1817, en 1818, en 1819, lui enlève de nouveaux sol- 
dats; ce qui était, en 1815, une armée, n'est plus, en 1820, 
qu'une poignée d'hommes. Mais de cette poignée d'hommes , quel 
parti H. de Villèle ne sait-il pas tirer? Ses manœuvres sont si ha- 
biles, son coup d'œil est si sûr, il sait inspirer aux siens tant de 
confiance et à ses adversaires tant d'estime ,^ qu'à mesure que ses 
forces diminuent, son prestige augmente. Après les élections de 
1820, il est presque seul, et cependant il est à peu près le maître 
et l'arbitre de la situation : en 1821 il est le chef du ministère. 

La figure de M. de Villèle, étudiée par M. Nettement avec un 
soin particulier, donne aux deux volumes que nous examinons 
un caractère d'unité qui ajoute encore à leur valeur; et, ce qui 
me paraît digne de remarque , c'est que l'historien ne s'est point 
laissé entraîner par l'abondance des renseignements inédits qui 
étaient entre ses mains; il en a largement usé, il n'en a point 
abusé; il n'a point surfait M. de Villèle; il ne l'a point mis dès 
l'abord au premier plan, et la place que l'illustre homme d'État 
occupe dans son livre augmente et grandit peu à peu , comme 
celle qu'il s'est faite graduellement de 1816 à 1821 , dans le gou- 
vernement de la France. 

Il serait injuste de ne pas rappeler ici, dans la Revue de Bre- 
tagne, que M. de Villèle avait trouvé un auxiliaire précieux, un 



EN 1820. 303 

lieutenant digne de lui dans un Breton, M. de Corbière. Pendant 
la discussion du budget de 1817, le député de Toulouse écrivait : 
« Corbière travaille pour répondre à ce qui a été dit depuis mon 
discours. Nous sommes bien liés; s'il ne revient pas, (le député 
d*IlIe<^t'Vilaine était de la série qui allait sortir au mois de septembre 
1817), je ne sais pas comment je ferai sans lui. Tout roule 
sur huit ou dix ; Corbière ne peut être remplacé par aucun *. » 

Corbière et Villèle, ces deux noms, en effet, sont inséparables ; 
ils ont subi ensemble les attaques injurieuses des partis; ils re- 
çoivent ensemble aujourd'hui l'hommage de la postérité qui com- 
mence pour eux. Il y a quarante ans, on s'arrachait la ViUéliade et la 
CorMéréide, deux pamphlets en vers, composés par deux rimeurs 
libéraux y MM. Barthélémy et Méry. Aujourd'hui, grâce à Dieu, 
les rôles sont bien changés : les noms de MM. de Villèle et de Cor- 
bière grandissent chaque jour dans l'estime des esprits éclairés ; 
M. Méry vient de mourir, écrasé sous le poids de ses maigres lau- 
riers et de ses lourdes cantates; M. Barthélémy. . . . depuis 1833 
et certaines transactions dont on ne parle pas , M. Barthélémy est 
de ceux dont on ne parie plus. 

L'espace me manque complètement pour faire des citations qui 
permettraient au lecteur d'apprécier les rares qualités de con>po- 
sition et de style déployées par M. Nettement dans ses deux nou- 
veaux volumes. Je regrette surtout de ne pouvoir pas citer les 
pages qu'il a écrites sur la mort de Napoléon (5 mai 1821), et 
celles que lui a inspirées la naissance du duc de Bordeaux (29 sep« 
tembre 1820). Elles sont véritablement éloquentes. 

Je n'ignore pas que l'éloquence est maintenant suspecte et qu'on 
la mettrait volontiers à l'index. Nous sommes gens positifs; nous 
ne voubns plus que des faits, encore des faits, et toujours des 
faits. Soit; exigez de l'historien des informations nombreuses et 
précises; mais n'oubliez pas que les faits, réduits à eux-mêmes, 
sont bien peu de chose , qu'ils s'affaisseront bientôt^ sur le sol 
comme une masse inerte et sans nom , s'ils ne sont pas agités par 
un souffle puissant, par cet esprit de moralité et de grandeur qui 
est l'âme même de l'histoire : Mens agitât molem. Nul historien 

* NeUeinent,lV, p. 215. 



304 LA TRIBUNE FRANÇAISE 

n'est vraiment digne de ce nom s'il ne sait pas s'élever au-dessus 
des événements qu'il expose, et si, dans certaines rencontres , il 
n'est pas éloquent. 

C'est parce que M. Alfred Nettement remplit toutes ces condi- 
tions, et que chez lui l'abondance des renseignements n'exclut pas 
l'éloquence dans le récit et dans les appréciations, que nous n'hési- 
tons pas à mettre les cinq volumes déjà parus de son ouvrage au 
premier rang des monuments historiques qui seront l'honneur de 
notre siècle. Le cinquième volume, en particulier, me parait digne 
des plus grands éloges ; c'est, à mes yeux, je ne crains pas de le 
dire, un véritable chef-d'œuvre. 

Dans ces douze cents pages que j'ai lues avec le plus vif intérêt 
et le plus grand soin , j'ai trouvé bien peu d'erreurs et bien peu 
d'omissions à relever. 

A la page 52 du tome Y, M. Netteinent dit que la discussion pu- 
blique de la proposition Barthélémy sur la révision de la loi d'élec- 
tions du 5 février 1817 s'ouvrit à la Chambre des Députés le 14 
mars 1819. Ce fut seulement la discussion en comité secret et non 
la discussion publique qui eut lieu à cette date. 

Page 53 : € M. Beugnot, rapporteur de la commission, avait 
proposé, en son nom , le 14 mars 1819 , le rejet de la proposition 
votée par la Chambre des Pairs, i» II s'agit toujours de la proposi- 
tion Barthélémy. C'est le 18 mars, et non le 14, que le comte Beu- 
gnot fit sa motion. 

Pages 280 et suivante$, M. Nettement apprécie les progrès 
accomplis, de 1816 à 1821, sous les différents ministères, ou plutôt 
sous le ministère unique dont le duc de Richelieu, le général Des- 
selle et M. Decazes furent tour à tour les présidents ; il néglige de 
mentionner les améliorations introduites dans notre marine par le 
baron Portai. Et cependant le baron Portai a jeté les bases de la 
réorganisation de la marine française, anéantie par les désastres 
de l'Empire. « Portai, dit M. P. Levot, dans son intéressant ou- 
vrage sur les Gloires maritimes de la France *, fut nommé, le 29 dé- 
cembre 1818, ministre de la marine et des colonies. Les circons- 
tances étaient on ne peut plus difficiles : une marine mutilée, une 

* [kl vol. in-18. Paris. 1866, Arlhus Bertrand , édit. 



EN 1820. 305 

dotation annuelle de 45 millions, évidemment insufiSsante, un ma- 
tériel en mauvais état , tout semblait présager que c*en était fait 
pour jamais de notre puissance navale. Le premier soin de Portai 
fut d'obtenir que ce cbifTre, porté à 65 millions, fût mis en rapport 
avec l'état du revenu public et les nécessités du service. Quant au 
nombre des bâtiments à flot, il devait être de 246, dont 46 vais- 
seaux et 34 frégates. Lorsque Portai résigna spontanément ses 
fonctions, le 13 décembre 1821 , sa retraite fut unanimement re- 
grettée» Libéral autant qu'éclairé, il s'était attaché à faire dispa- 
raître l'antagonisme existant entre l'ancienne et la nouvelle marine. 
Ne tenant compte que du mérite , et non des opinions politiques , il 
n'avait qu'un mobile, l'intérêt du pays. Dans ses Mémoires conte- 
nant les platis d'organisation de la puissance navale de la France, 
on voit qu'à l'exemple de Golbert, dont il suivait les traditions, il 
considérait comme inséparables la marine de l'État et celle du 
commerce. » 

Une dernière remarque. Parlant, à la page 476, d'une brochure 
publiée, au mois d'août 1820, par M. Guizot, sous ce titre : Du 
Gouvernement de la France, M. Nettement signale la théorie pré- 
sentée par le célèbre publiciste, et qui consistait à faire de la Révo- 
lution une lutte suprême entre le peuple autrefois conquis, les 
Gaulois, et le peuple autrefois conquérant, les Francs; les premiers 
se seraient retrouvés dans le tiers-état, les seconds dans la no- 
blesse et le clergé , de sorte que la Révolution aurait été la re- 
vanche des Gaulois contre les Francs. M. Nettement ajoute que 
cette thèse fut bientôt adoptée par Augustin Thierry avec un empor- 
tement passionné. Or, dès le 2 avril 1820, M. Augustin Thierry avait 
publié, dans le Censeur européen , un article sur l'antipathie de 
race qui divise la nation française. 

M Nous croyons être uiîe nation, disait-il, et nous sommes deux na- 
tions sur la même terre, deux nations ennemies dans leurs souvenirs, 
inconciliables dans leurs projets : Tune a autrefois conquis Tautre ; et ses 
desseins, ses vœux éternels sont le rajeunissement de cette vieille con- 
quête énervée par le temps , par le coiu'age des vaincus et par la raison 
humaine. . . Il y a deux camps ennemis sur le sol de la France. Il faut le 
dire, car Thistoire en fait toi : quel qu'ait été le mélange physique des 
deux races primitives» leur esprit constamment contradictoire a vécu jus- 
qu'à ce jour dans deux portions toujours distinctes de la population con- 
fondue. Le génie de la conquête s'est joué de la nature et du temps ; il 



306 ^ LA TRIBUNE FRANÇAISE EN i820. 

plane encore sur cette terre malheureuse. Cest par lui que les distinct 
tions des castes ont succédé à celles du sang , celles des ordres à celles 
des castes , celles des titres à celles des ordres. La noblesse actuelle se 
rattache par ses prétentions aux hommes à priyiléges du XVI* siècle ; 
ceux-là se disaient issus des possesseurs d'hommes du Xllle, qui se ratta- 
chaient aux Francs de Karle-le-Grand , qui remontaient jusqu'aux Si- 

cambres de Ghlodowig Et nous, revendiquons la descendance contraire. 

Nous sommes les fils des hommes du tiers-état • le tiers-état sortit des 
communes ; les communes furent Tasile des seris ; les serfs étaient les 
vaincus de la conquête. Ainsi, de formule en formule, à travers Vinter- 
valle de quinze siècles , nous sommes conduits au terme extrême d'une 
conquête qu'il s'agit d'effacer. Dieu veuille que cette conquête s'abjure 
elle-même jusque dans ses dernières traces, et que l'heure du combat 
n'ait pas besoin de sonner. » 

On le voit, M. Augustin Thierry n'avait pas attendu H. Guizot 
pour embrasser cette déplorable théorie qui ferait de la nation 
française un peuple d'ennemis. Hâtons-nous d'ajouter que plus 
lard MM. Guizot et Thierry se sont fait un devoir d'atténuer leur 
pensée première, qui était bien moins une thèse historique qu'une 
machine de guerre. 

Ces petites réserves faites, nous ne pouvpns que redire, en ter- 
minant, combien les deux nouveaux volumes de M. Alfred Net- 
tement nous paraissent remarquables, au point de vue du talent de la 
composition, de l'impartialité du récit et de l'intérêt des documents. 
Que l'auteur termine son œuvre comme il l'a commencée, et nul 
doute qu'elle ne lui assure une place éminente parmi les historiens 
qui ont le mieux mérité de la cause de la vérité, de la justice et de 
l'honneur. 

L'Académie française vient de décerner le grand prix Gobert à 
V Histoire de la Restauration par M. de Vielcaslel, et nous applau- 
dissons à celle récompense décernée à un travail qui en est digne 
sous plus d'un rapport. L'Académie a maintenant une autre dette à 
acquitter : elle se doit à elle-même d'appeler dans son sein, à Tune 
des premières vacances, l'auteur de V Histoire de la littérature 
française de 18U à 1848 , de la Conquête d'Alger et de Y Histoire 
(te la Restauration. 

Edmond Biré. 



LES ÉTATS DE BRETAGNE 



rmDUSTRIE DES TOILES. 



m.* 



Fondée en 1757, pour l'encouragement, l'extension et le perfec- 
tionnement de l'agriculture, du commerce et des arts en Bretagne, 
la Société fut approuvée par brevet du roi, du 20 mars de la même 
année, et l'importance de ses travaux lui mérita d'être constituée 
avec les mêmes honneurs, franchises et privilèges que les acadé- 
mies établies à Paris, sauf le droit de commiUitnus *. Ces droits 
sont consacrés par les lettres-patentes du roi, de janvier 1762. 

Afin de mieux connaître l'état de l'agriculture , du commerce et 
des arts, de rechercher les causes de leur progrès ou de leur déca- 
dence, la Société avait dans chaque évêcbé un bureau permanent 
communiquant avec celui de Rennes , centre de l'association. Deux 
articles du règlement devaient, en cas de besoin, stimuler le zèle 
des membres. Le premier, que bien des sociétés savantes rejette- 
raient aujourd'hui, prescrivait à chaque membre de la Société de 
fournir dans l'année un travail sur un sujet quelconque , à son 

• Voir la livraison de septembre , pp. 169-182. — Dans cet article» p. 170, au lieu 
de 1482, lisez 1472, et p. 172, au lieu de 1498, lisez 1499. 

*■ Droit, poUr les membres de ces académies , d'ôtre jugés, non par les tribanaui^ 
ordinaires, mais par une chambre spéciale du Parlement. 



308 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

choix. Le second disait : c Quand une pratique aura été reconnue 
bonne, chaque commissaire s'attachera à la ré{»andre dans son 
canton eh l'éprouvant lui-même , en engageant ses amis à la suivre, 
surtout en démontrant aux laboureurs et aux artistes les avantages 
qui en résultent *. » 

En parcourant les mémoires de la Société, publiés sous le nom 
de Corps d'observations de la Société d'Agriculture^ du Commerce et 
des Arts, on est frappé de la sagesse, de la largeur el de l'inlelli- 
gence de ses vues. On y trouve des indications et des encourage- 
ments pour les prairies artificielles, la culture de la luzerne et des 
patates, les observations météorologiques et le profit que peut en 
retirer l'agiculture, la libre exportation des grains, la courte durée 
des baux, c si nuisible à Tagriculture, lors môme que la terre est 
cultivée par un bon fermier*, » les machines pour la transplan- 
tation des arbres en pleine croissance, les moyens d'améliorer le 
bétail, elc, etc.; toutes ces choses, enfin, que l'on préconise au- 
jourd'hui comme un progrès, et qui , enseignées il y a plus de cent 
ans, étaient élaborées par la Société, pour être ensuite consacrées 
par le vote des États. C'est à cette impulsion, énergiquement sou- 
tenue par eux, que nous devons la fondation ou le développement 
des manufactures de draps, de serges, de teintureries, des fabri- 
ques degrés, de verres, de porcelaines, etc., encouragées soit par 
des primes, soit par des prêts d'argent avec un faible intérêt ou 
même sans intérêt et remboursables à longues échéances. En un 
mot, cette Société encouragea en Bretagne toutes les manufactures, 
et indiqua, quand elle ne les réalisa pas, des perfectionnements 
qui n'ont pris racine que bien des années après. 

Une des premières questions soumises à la Société par le con- 
trôleur général des finances, fut celle-ci : — « La manufacture de 
toile la plus importante de la province n'a fait depuis longtemps 
aucun pas vers la perfection. Perfectionner une manufacture, c'est 
en créer une nouvelle, c'est étendre l'agriculture ; pour y réussir, 
il ne faut peut-être qu'encourager les ouvriers '. » 

* Ucglcmciit de la Société. 

' Corps d'observalio'i^ , 1759-1760. 

' Corps d'observations , 1757-1758. 



ET l'industrie DES TOILES. 30Ô 

Que fait la Société ? Dès 1157, elle propose d'encourager la fabri- 
cation des toiles ouvrées, en leur donnant 4 ^o d'encouragement ; 
elle propose pour les fileuses l'établissement de prix , à l'exemple 
de l'Ecosse ei de l'Irlande *. 

f La culture du lin n'étant pour ainsi dire que précaire tant 
qu'on sera forcé de tirer la graine de l'étranger, la Société croit 
devoir chercher les moyens d'entretenir la graine de Bretagne dans 
un état de fécondité permanent, ou de lui rendre sa première vi- 
gueur, après que trois ou quatre récoltes l'auront énervée '. > 

Les observations recueillies en 1759 et 1760 sont du plus haut 
intérêt. C'est d'abord un mémoire, adressé par le duc de Choiseul, 
ministre des affaires étrangères, sur la manière dont se fait le com- 
merce des graines de lin entre la France et Riga, commerce qui se 
fait par des intermédiaires, à défaut de maisons françaises à Riga. 
C'est la source des abus signalés dans ce commerce ; la graine de 
lin bonne à semer n'étant expédiée qu'après qu'un expert juré ou 
braqueur l'a examinée et a marqué chaque tonne , c'est aux mai- 
sons de France ou aux marchands intermédiaires qu'il faut s'en 
prendre '. 

Nous laisserons de côté les mémoires des associés du bureau 
de Vannes, les renseignements recueillis par les soins de M. de 
Choiseul ^ et de M. Dubois de Donilac '^ sur la culture du lin en 
Livonie et sa comparaison avec les cultures de Bretagne, d'Irlande 
et de Hollande *, pour voir le moyen proposé pour régénérer la 
graine de lin '. 

€ Il est nécessaire en Livonie de la renouveler au plus tard après 

«-*-. Corps (Tobservalions , 1757-1758. 

' < ... Malgré ces précautions, (plomb et certiflcat (Torigine), certains mar- 
chands intermédiaires peu délicats achètent à bas prix des graines mélangées on 
épuisées et les renferment dans des barils ayant déjà servi au Uransport des graines 
de Russie et les revendent comme étant de Riga.... Le gouvernement russe a pris 
toutes les mesures possibles pour prévenir des fraudes si préjudiciables à la richesse 
agricole. — Des employés spéciaux, nommés par le gouvernement, sont chargés de 
vérifier la graine de lin à son arrivée à Riga . Celle qui n'est pas bonne à semer ne 
peut être mise en barils... ■ Renseignements sur la graine de lin à semer, de 
provenance russe, publiés par le Comité linier du littoral des Côtes-du-Nord. 1866. 

*-*-6.7. Corps d'observations, 1759-1760. 



310 LES ÉTATS Dfi BRETAGNE 

la cinquième récolte.... On (ire les nouvelles graines de Siléâie et 
môme de France ; celles de Bretagne ne sont employées que quand 
toutes les autres font défaut... Ainsi on envoie en Livonie les graines 
qui ont dégénéré ailleurs , et ce sont leurs graines dégénérées que 
nous semons. Elles se dénaturent et se régénèrent en changeant de 
terroir et de climat. Cet échange de graines, si profitable entre la 
France et la Livonie, ne pourrait-il se faire entre les diverses pro- 
vinces de France ?.. . » 

L'usage de la broyé ou macquCy pour commencer la préparation 
de la filasse, esl général en Livonie, en France et en Bretagne. Il 
n'en est pas de même des instruments deslinés à achever la prépa- 
ration. L'instrument, décrit dans la Maison rustique de 1725, est 
une sorte de couteau de bois avec lequel on frappe d'une main sur 
la poignée ée lin, qu'on tient de l'autre main, appuyée sur une 
planche montée debout *. En Livonie, on emploie, avec la macque, 
un moulin dont M. Dubois de Donilac donne la description '. Ce 
moulin fait obtenir une économie de main-d'œuvre telle, que l'on 
peut faire pour 4 livres 19 sous ce qui nous coûte 56 livres, et l'on 
obtient une plus-value de qualité de 15 à 20 o/o '. La Société ex- 
prime le désir de voir établir en Bretagne un de ces moulins. 

La différence, en Livonie, entre les lins ou chanvres rouis dans 
des routoirs construits avec soin ou ceux rouis seulement dans des 
trous creusés sur le bord des rivières, n'est pas moindre de 25 à 
30o/o. 

Un savant mémoire de l'abbé Desfontaines traite d'abord du tra- 
vail du lin qui, « par un broyage et un pesseiage défectueux, perd 
beaucoup de sa qualité *, > Le transport du lin en verges du pays 

* Rapprocher de ceUe dedcripUon celle du zwingle de Flandre, donnée par 
M. Frédéric Rouxel en 1839. {Èapport sommaire d'un voyage pour étudier Vituiustrie 
linière); Toir la Culture» le rouifssage et le teUlage du lin, publié par le Comité 
linier de Lille , pp. 31 et 35. 

^ Corps d'observations t 175^-t760. Nous avons vu, il y a quelques années, un 
moulin , semblable à celui que décrit M. de Donilac, employé pour le broyage du 
chanvre. 

' Le premier teilldge mécanique a été importé dlrlandc et établi, en 1840, à Saint- 
Brieuc par M. Frédéric Rouxel. 

^ 11 est curieux de rappprocher des observations de M. Besfontaioes, sur le teil- 
lage.p. 371 eismy., Corps d'observations, 1759-1760, celles qui furent présentées. 



ET l'industrie DÉft TOILES. 311 

de Tréguier à Quintin occasionne tme perte sèche de 115,200 livres 
environ par an, puisque la chenevotle, perdue par la préparation 
de la filasse dans le pays de fabrique et non sur les lieux de pro- 
duction, représente environ les 7io étnis *. Le même mémoire 
examine l'utilité qui pourrait résulter pour le pays de l'emploi de 
dévidoirs donnant des écbeveaux réguliers. Le bénéfice de cette 
nouvelle méthode serait, au dire de M. Digaultray des Landes, 
associé du bureau de Saint-Brieuc, d'un sol par aune de toile ^. 

Moyens d'obvier aux fraudes sur la graine de lin ; amélioration 
des routoirs, du teillage; perfectionnements à introduire dans la 
fabrique ; autant de questions résolues ou posées , il y a cent-dix 
ans. Si l'on rapproche de ces efforts et de ces observations tout ce 
qui a été dit et fait dans les C6tes-du-Nord , fout ce que Ton fait 
encore aujourd'hui ', on sera convaincu de la vérité de l'assertion 
que nous avions émise en commençant % et de l'importance des 
travaux de la Société. 

Dans quelle mesure les États secondaient- ils ces efforts? Les 
délibérations de 1742 et 1744, et la fondation de la Société, témoi- 
gnaient de leur bonne volonté. Dès 1757, ils avaient donné des 
encouragements à Tagriculture et répandu dans la province les 
instructions qui pouvaient être utiles. Le 10 février 1757 *, sur le 
rapport de la commission du commerce , c sur l'article concernant 
la manufacture de toiles la plus importante de la pruvince , les 
États ordonnent que, pour la perfectionner, il sera accordé un prix 

en 1839, dans le rapport déjà cité de M. Frédéric Roaxel, et celles de M. J. Dalle, 
en 1864. CConsidératûm sur la culture et la préparation du lin en Bretagne.) 

* Le transport da lin se fait, encore anjoard'hui, de la même manière, do pays 
de cnlture an pays de fabrique; le transport par charrettes du lin en verges a seule- 
ment remplacé le transport à dos de cheval. 

^ En 1840, sur la proposition qui en était faite par M.Bonxel, le Conseil général 
des Gôtes-du-Nord adopta remploi de treuiU compteurs. 

' Conférences agricoles à l'occasion du concours* régional à Saint-Brieuc, en 1865. 
Société d'émulation des Cdtes-dn-Nord, séance du 6 mai 1866. Mémoires déjà cités 
dans les notes. Procès-verbaux du Conseil général de» Cô(es-du-Nord, de 1834 à 
1865. 

* Page 169. 

* Procès-verbaux des Etats de Bretagne. 



312 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

de 300 livres à celui des fabricants de la province qui aura le plus 
parfaileraenl imité, tant pour la qualité, longueur et largeur, que 
pour le blanc et le pliage, une pièce de toile de Hollande... et un 
prix de 200 livres à celui qui imitera le mieux une pièce de la 
seconde qualité... et ce, après que les concurrents auront justifié 
que leur toile a été fabriquée dans la province et avec des fils du 
pays *. » 

En 1758 ^ ils promettent une récompense de 300 livres à celui 
qui donnera le secret du pliage des platilles de Silésie, et accordent 
une récompense de 100 livres à deux ouvriers qui ont fabriqué deux 
pièces de toile, façon Hollande. Le prix de 300 livres, promis en 
1758, est accordé, en 1766, au sieur Guyot, négociant à Nantes, 
qui a réussi à imiter le pliage de Silésie, à condition qu'il rendra 
cette manière de plier les toiles commune à tous les habitants de 
la province '. U fut sursis à lui délivrer celte somme jusqu'à ce 
qu'il eût fait la preuve de cette divulgation. 

Pour augmenter le débit des toiles en les imprimant, comme on 
fait en Silésie, les États chargent, en 1757 *, leur procureur-syndic, 
député en cour, d'obtenir la permission d^imprimer sur le lin ; ce 
qui fut obtenu peu après. Charge est donnée, en 1768 *, aux dé- 
putés en cour de solliciter la permission absolue de contrefaire le 
pliage des toiles de Silésie, sans que, sous aucun prétexte, il soit 
permis de les saisir et même de les visiter, contrôler et contre- 
marquer. 

Le 17 janvier 1769 ^ lecture est donnée aux États d'une lettre 
du contrôleur général au procureur général-syndic, dans laquelle 
t il lui marque qu'il peut assurer aux États que l'intention du 
Conseil est de donner toutes sortes de facilités aux fabricants et 
aux commerçants sur les toiles assujetties aux règlements ; et que 
celles qui ne sont pas comprises dans leurs dispositions, comme 



* « En 1844, des prix soot décernés par la Société liniére de Belfast à diverses 
sortes de tissus fabriqués en Irlande avec des tiis dlrlande. » — Mémoire de M. Chérot 
sur l'industrie liniére dans V Ouest de la France. 

a-3.i».s.6 Procés-vcrbanx des États. 



ET l'industrie DES TOILES. 313 

les platilles, peuvent être fabriquées et exportées sans être soumises 
aux inspections dont la province de Bretagne désire qu'elles soient 
dispensées. > Les États ordonnent l'impression et la distribution de 
cette lettre. 

Si, des développements à donner à l'industrie que nous venons 
d'exposer, nous passons aux détails concernant les fileuses et les 
métiers, nous trouvons la même sollicitude. Dans la tenue de 
1757 ', les États, pour encourager l'établissement de métiers à 
deux navettes, sur lesquels on peut fabriquer deux pièces de toile, 
fournissent les métiers , qui coûtent 70 livres chacun. Cette même 
année voit l'introduction de la navette anglaise. L'année suivante, un 
soldat du régiment de Bourbonnais ayant fait authenliquement deux 
pièces de toile sur un métier à deux navettes , les États décident 
qu'on solliciterait le congé de ce soldat et qu'il lui serait acheté un 
métier, s'il voulait rester dans la province '. On en donna un égale- 
ment à M. de Géry, maire de Quinlin , pendant que les députés en 
cour étaient chargés de solliciter une juridiction consulaire pour 
celte ville, c qui est le centre du plus grand commerce de 
toile '. » 

La Société d'Agriculture avait demandé des encouragemnts pour 
les fileuses. Une demoiselle Yindack enseigne à filer à deux 
mains; les États décident, en 1757 % qu'un encouragement de 
24 livres lui sera donné par chaque élève formé par elle, jusqu'au 
nombre de douze, et qu'à chacun de ces élèves sera donné un 
rouet. En 1758', pour étendre davantage les améliorations du 
filage, il est fait fonds de 2,700 livres à répartir entre les neuf 
évêchés, par les soins de la Société , en prix aux fileuses qui pra- 



^ i.a.s Procès-yerbanx des Etals. 

^ Conseil général des Cdtes-dn-Nord en 1834. —Un jeune soldat, nommé Tanno, 
qui connaît le teillage flamand, est exonéré aux frais du Conseil, pour établir à 
Quintin un atelier de teillage à la main. — Conseil général des Cdles-du-Nord en 
1841. — Un jeune soldat, le nommé Le Bonniec, est exonéré également pour établir 
des machines à teiller, que leur simplicité rendra d*un emploi facile dans les cam- 
pagnes. 

^ Après de nouTelles informations, les États ordonnèrent, le 38 octobre 1760. 
la cessation de tonte démarche à ce sujet. Voir Procès-verbaux. 

TOUS X.^ 2e SÉRIE. 21 



314 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

tiqueraient la méthode indiquée par le président de Montlue , 
€ méthode qui ne laisse rien à désirer et dont on le.remercie. » 
Ce vote est répété dans les tenues suivantes, avec charge aux So* 
ciétés d'Agriculture de chaque évèché « de veiller avec le plus 
grand soin à ce que les prix ne soient donnés qu'aux fileuses qui 
auront effectivement filé le fil qn'elles présenteront, et, dans le cas 
où la fraude serait prouvée contre elles, elles seront exclues du 
prix et du concours pour l'avenir *. » 

Le règlement de 1736 devait être l'objet d'observations et de 
critiques importantes. Le contrôleur générai; en 1757, avait posé 
les questions à résoudre ; c'est donc à une véritable enquête que 
l'on procédait. Au moment où, de nos jours, les demandes d'en- 
quêtes s'élèvent de tous côtés; où un éminent auteur' demande 
qu'elles soient permanentes, il sera peut-être de quelque intérêt 
de suivre une enquête permanente , provoquée par le pouvoir royal 
sous l'ancien régime, et d'en étudier les conséquences. 



IV. 



Nous allons étudier dans leur développement chacune des ob- 
servations de la Société d'Agriculture , leur présentation aux États 
et ensuite au roi ; ce sera , si l'on veut, l'enquête devant les sociétés 
savantes, se poursuivant devant les grands corps de l'Etat, et 
devant le gouvernement lui-même. 

« ' Pour rendre quelque activité à ce genre de commerce, 
éprouvé par la guerre (de Sept ans] , il serait essentiel de ne pas 
fixer à un petit nombre de ports le privilège d'exporter les toiles 
de la province... La liberté d'exporter par où l'on veut, et souvent 
par où l'on peut, devrait être générale. Cette gêne borne le travail 
des manufactures aux demandes qui leur sont faites dans les ports 
privilégiés. Il arrive, d'ailleurs, en temps de guerre, qu'on ne peut 

* Procès-verbaux des États. 

> M. Le Play, Réforme tocUUe, t. H, p. 265 et soir. 

3 Corpi d'obiervalionê^ 175M760. 



ET l'industrie DES TOILES. 315 

profiter des navires neutres, lorsqu'ils se trouvent dans d'autres 
ports ; en sorte qu'on est obligé de garder des marchandises qui 
trouveraient un débouché favorable... La visite en blanc, dans l'in- 
térieur de la fabrique, obviendrait à cet inconvénient... » 

Pour donner satisfaction à ce désir, le contrôleur général pro- 
pose de reporter dans l'intérieur de la fabrique les bureaux de 
marque des balles de toiles en blanc % établis dans les ports. 
Voici la réponse des négociants d'Uzel, le 10 mai 1775, convoqués 
par le sénéchal de la manufacture : c ' Les négociants et com- 
merçants de toile... sont d'avis que l'établissement pour l'embar- 
quement des toiles de la manufacture au port du Légué de Saint- 
Brieuc leur parait d'une utilité évidente pour le commerce, et qu'il 
serait à désirer qu'il prit faveur; mais que l'établissement des 
bureaux de visite dès toiles en blanc dans les différentes places 
de la fabrique... serait susceptible de plusieurs inconvénients pré- 
judiciables au commerce, et qu'il serait bien plus expédient d'é- 
tablir un bureau de visite à Saint-Brieuc. Et, au surplus, tous les 
dits commerçants et négociants, pendant la rédaction de la pré- 
sente, se sont distraits chacun à leurs affaires et ne se sont point 
présentés pour signer. Et, après avoir attendu quelque temps leur 
retour sans qu'ils aient rentré au bureau, nous avons signé. — 
Fleury, inspecteur; Duprest le Breton, sénéchal. > 

Les arrêts du Conseil d'État, des 14 mars et 24 avril 1776, 

* Les règlements de 1736 avaient établi deux sortes de bnreaax de marque. Dans 
les premiers, (bnreaax de marque en écm)» qui se trouvaient dans les lieux de 
fabrication , les inspecteurs s'assuraient que les matières employées dans la fabri- 
cation, les longueurs et largeurs des toiles étaient celles portées au règlement. 
Dans les seconds, situés dans les ports d'embarquements, (bureaux de visite en 
blanc), on s'assurait du nombre de pièces contenu dans chaque balle et de leur 
qualité . 

' Registre du sénéchal de la manufacture des toiles à Uzel (Archives des C^tes- 
du-Nord). — Ce n'est pas, malheureusement, la seule fois que les négociants de 
la fabnque se sont distraits des assemblées où se discutaient leurs intérêts. 
« ... M. le préfet, pour s'entourer des moyens de réussite (Becherche des moyens 
d'améliorer l'industrie linièrej , convoqua une réunion où furent appelées toutes les 
sommités «in commerce de toile; vous avez vu dans son rapport que cinq négociants 
de la fabrique s'y rendirent. . . > Rapport au Conseil général des CâUts^dU'Nord » 
1837. 



316 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

furent rendus en ce sens ; ils autorisèrent non-seulement le com- 
merce des toiles et rétablissement de bureaux de visite, mais en- 
core le commerce de toutes marchandises avec les lies et les colo- 
nies d'Amérique parles ports de Sainl-Brieuc, Binic et le Portrieux, 
les plus voisins du pays de fabrique. 

€ Le salaire attaché aux places d'inspecteurs a fait établir un 
droit d'un sou par pièce de toile qui seraient présentées aux bu- 
reaux de Quintin, Uzel, Loudéac et Honcontour. Ce droit, qui 
paraît peu de chose en lui-même, devient exorbitant pour le com- 
merce des toiles , surtout pour la partie la plus nombreuse des 
habitants, qui devrait être la plus ménagée. Comme ces toiles se 
vendent ^ar coupons de 5 aunes, une multitude d'ouvriers les 
coupent chaque semaine sur leur métier pour avoir de quoi sub- 
sister, en sorte que celui qui a monté une chaîne de 50 aunes et 
qui n'est pas en état d'attendre que sa toile soit achevée pour la 
vendre, paie dix sous de droit de marque. Il n'eût payé qu'un sou, 
s'il eût été assez riche pour faire marquer sa toile entière... Il serait 
avantageux que les Etats fissent un fonds de 2,800 livres pour 
éteindre ce droit ^ » 

Le règlement de 1676 instituait la marque comme preuve de 
vérification; l'arrêt du conseil, communiqué aux Étals, le 7 oc- 
tobre 1738, en avait fait une de ces mesures fiscales, « créées en 
diverses localités pour des besoins pressants et que le besoin des fi- 
nances obligea de conserver '. > Les États , pour soulager les mar- 
chands, obtinrent, en 1762' et les années suivantes, de faire un fonds 
de 4,200 livres à chaque tenue pour le paiement des inspecteurs 
et des commis. En vue d'obtenir leur suppression, ils proposèrent 
même, le 18 novembre 1762^ et le 22 octobre 1764 \ un fonds de 
7,759 livres pour la suppression des offices d'inspecteurs. Le droit 
d'un sou et de six deniers n'en subsista pas moins, et son élévation 
à deux sous et à un sou, en 1782, donna lieu aux réclamations 
des États, qui chargèrent leurs députés en cour « ® de solliciter le 

* Corp* d'observations, 1759-1760. 

3 Voir page 181. 

3-*.s-e Procès-verbaux des Elals. 



ET l'industrie DES TOILES. 317 

retrait de ces lettres-patentes, (qui l'avaient augmenté), et même 
l'entière suppression de ce droit, comme n'ayant pas été consenti 
par eux. » Il subsista avec l'inspection jusqu'en 1792. 

€ De tous les fardeaux, dit encore la Société, le plus onéreux, 
c'est l'exécution des règles auxquelles nos manufactures sont 
asservies. L'inspection d'abord rigoureuse a été forcée d'aban- 
donner la loi qui la dirigeait parce que cette loi détruisait ce 
qu'elle paraissait devoir conserver et améliorer... Des paysans, des 
journaliers se sont vus assujettis à exécuter des règlements de plus 
de 50 articles qu'ils n'étaient pas en état de lire. Quand ils les 
auraient lus et même étudiés, ils n'auraient pu les exécuter, parce 
que tout y est ordonné, jusqu'aux choses étrangères et souvent les 
plus contraires à une bonne fabrication. Les fautes les moins répré- 
hensibles et celles qu'on envisage comme les plus graves sont pu- 
nies des mêmes peines... Aussi beaucoup^d'arlicles ne s'exécutent 
plus, mais ils existent encore. Aussi l'inspection est-elle devenue 
d'un tribunçil rigoureux un tribunal arbitraire... La concurrence de 
Silésie nous a été moins fatale que l'inspection nationale S » 

Deux points sont attaqués ici par la Société, et l'on peut dire 
qu'elle a usé largement du droit de discussion : le règlement et la 
marque des toiles. Recherchons séparément les solutions données 
à l'un et l'autre de ces deux points. 

Dès 1762 *, les députés des Etats en cour furent chargés de de- 
mander l'abrogation des anciens règlements et rétablissement de 
règles nouvelles, sur les mémoires présentés par la Société d'Agri- 
culture. La lettre du contrôleur général, du 17 janvier 1769 *, en 
adoucissant leur application, donna une satisfaction partielle à une 
charge souvent repétée. EtaiUil possible, dès lors, de les supprimer 
entièrement, avec la visite et la marque en écru qui en étaient la 
conséquence? € Ces entraves, dit M. Necker, qui avaient protégé 
l'enfance de nos manufactures, étaient devenues incommodes à 
mesure que leur législation s'était compliquée et à mesure surtout 
que la variété dans les ^oûts et les changements dans les modes 

« Corp* (Tobservations, 1759-1760. 
'-» Procés-verbaox des Etats. 



318 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

avaient appelé le génie de Tindustrie à plus de liberté et d'indé- 
pendance... Aplanir tous ces obstacks, anéantir par une loi posi- 
tive toute espèce de règlements , de marques et d'examens, c'était 
risquer la réputation des fabriques françaises, c'était ôter aux 
consommateurs étrangers et nationaux la base de leur con- 
fiance, enfin c'était aller contre les idées des vieux fabricants 
qui avaient vu leurs manufactures et celles de leurs pères prospérer 
à l'ombre des lois d'ordre *. » 

En ce qui regarde notre fabrique de toiles de Bretagne, le règle- 
ment avaitril eu la portée désastreuse que lui attribue la Société? 
La suppression du règlement ne devait-^lle pas faire craindre le 
retour des abus qui avaieut nécessité son intervention? 

Sur le premier article, un mémoire de 1777, cité parH.de 
Gesliu ^, les mémoires de M. Bigaultray, en 1811 , de M. Baron du 
Taya, en 1825, affirment que la prospérité <le la fabrique est due 
principalement au règlement. Sur le second , les observations du 
Conseil supérieur du Commerce des Côtes-dunNord , le 15 fri- 
maire an X, (6 décembre 1801), du Comité d'Uzel, 20 nivôse an XI, 
(10 décembre 1802), et 2 germinal an XI, (23 mars 1803); du Co- 
mité de Quintiu, 26 frimaire an XI, (17 décembre 1802), et 24 
gerokinal an XI, (14 avril 1803) , et précédemment l'arrêté du Gon-^ 
seil, du 30 septembre 1772, confirmatif d'une sentence rendue 
par le sénéchal de Quintin , tendraient à prouver que le règlement 
était nécessaire pour la répression des abus et que sa chute menaçait 
d'entraîner le commerce avec l'Espagne. Comment expliquer deux 
appréciations aussi différentes? 

Répandus dans les campagnes, où chaque chaumière était un 
atelier', indépendants les uns des autres, travaillant pour leur 
compte, ne disposant pas des capitaux concentrés entre les mains 
des négociants qui achetaient les toiles en écru, les faisaient blan- 
chir et les exportaient; ne travaillant qu'en vue d'une consonuna- 
tion. déterminée, la consommation locale ou l'exportation e^a-- 

*■ Compte rendu adressé au roi en i78l. 
2 Anciens évcchés de Bretagne, loo. cit. 
^ Mémoire Digaultray, 2 janvier 1811. 



ET l'im^dstus mes toiles. 3i0 

gode'; les tisserands n'avaient ni la volonté ni les ma;fen6 de mo- 
difier leur fabrication ^. L'eussent-ils voulu , rexpérience acquise 
du goût des Espagnols, naturellement ennemis des innovations, 
eût fait repousser tout changement '. L'égalité forcée, imposée par 
les règlements, avait donc moins d'inconvénients ici qu'ailleurs , 
et ses maux qui, au dire des Etats, avaient accablé la fabrique, 
étaient moins le fait du règlement que de la privation de notre seul 
débouché commercial amenée par la guerre ^, et de l'organisation 
même de notre fabrique. La preuve en fut malheureusement don- 
née plus tard, dans les trente premières années de ce siècle; car 
la suppression du règlement ne sauva pas notre fabrique, quand 
la concurrence étrangère , nous remplaçant sur les marchés exté- 
rieurs, et le défaut d'améliorations ont conduit cette industrie à sa 
ruine. 

D'un autre côté , la suppression du règlement ne pouvait-elle pas 
foire reparaître les abus : le marhottage ' ou vente au regrat avant 
l'ouverture et après la clôture des marchés, que les lois les plus 
sévères ne purent réprimer et que facilitaient l'isolement et la mi- 
sère des tisserands; la fabrication de toiles dont les laizes avaient 
été diminuées , qui en était la conséquence % et le mélange dans 
les balles de toiles ainsi falsifiées? Ces abus étaient d'autant plus à 
craindre, que les toiles de Silésie, nos rivales, offrant une grande 
sûreté pour la visite et la marque '', auraient eu bientôt tout l'avan- 
tage, si les nôtres avaient cessé de présenter la même exactitude. 
Ces circonstances étant données, il nous semble facile d'admettre 
que les entraves mises par les règlements à ce que Necker appelle 
le génie de la liberté commerciale, ont eu peu d'effet dans un pays 
qui, par ses rapports commerciaux et son organisation, n'était pas 
disposé à user de cette liberté, tandis que, par la garantie donnée 
à l'aunage , elles ont maintenu alors en Espagne notre prépondé- 
rance sur les fabriques rivales *. 

^ Chambre consul tati?e de Loudéac. 

'-'-* Mémoire Digaultray. 

s Comité d'Czel, 28 nivôse, an II. 

^ Chambre consultative de Loudéac. 

' Comité de Quintin, 24 germinal, an il. 

* Mémoires de M. Digaultray et de M. Baron du Taya. — Conseil supérieur du 



320 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

Supprimer sans transition l'ordre de choses établi était donc un 
danger. Les lettres-patentes de mai 1779, c dont toutes les dispo- 
sitions tendent à ménager Tesprit inventif des manufacturiers, son 
essor et sa liberté, sans priver les étoffes qui seront fabriquées 
d'après les anciennes rëgfes du sceau qui l'atteste * ; » celles du 
28 juin 1780, celles du 16 décembre 1780, spéciales à la géné- 
ralité de Bretagne, qui les complètent, opèrent cette transition et 
sont un pas immense vers la liberté du commerce. On retrouve 
dans leurs considérants la trace évidente des observations présen- 
tées par les Etats de Bretagne *. » 

En rapprochant de ces lettres-patentes les anciens règlements 
on remarquera : l» la faculté donnée à chacun de fabriquer toutes 
espèces de tissus; — 2» la foculté pour les fabricants de suivre ou 
non les prescriptions du règlement qui s'appliquaient à certaines 
sortes spécialement désignées. •— 3* Le roi accordait aux maisons 
de fabrique ayant acquis une bonne renommée , pendant une durée 
de soixante ans, l'exemption de la marque, encouragement que bien 

Commerce, 15 frimaire, an X. — « Le Conseil, lout en soahaitant la liberté en- 
tière et sans limites, reconnaît qa*un règlement est nécessaire pour les fabriques 
de Bretagne , afin de leur cona,erver le marché dTspagne « en donnant aui ache- 
teurs une garantie contre la cupidité. » — Ajoutons que , dés le 8 germinal, an VL 
on demandait le rétablissement de la marque, et le projet ne fut rejeté qu'après 
une longue discussion , par le Conseil des Anciens , le 3' jour complémentaire de 
Tan VIL (Réimpression de l'ancien Moniteur). 

* Necker, CompU rendu, 

' ■ Considérant que les anciens règlements sont devenus par leur ancienneté et 
leur complication d'une application difficile...; considérant qu'il faut s'écarter à la 
fois d'un assujettissement trop rigide aux règlements et d'une liberté indéfinie. . . ; 
considérant que les lois du commerce devaient se modifier avec la variété des 
temps, des goûts, des débouchés. . . ; les chambres de commerce et diverses per- 
sonnes versées en cette matière ayant été consultées et nous ayant présenté de 
nouveaux règlements, après les recommandations que nous leur avons faites de les 
adapter aux temps actuels et aux connaissances acquises. . . ; il importe d'accorder 
à tous fabricants la facilité de fabriquer toute espèce d'étofles. . . ; il importe que 
les chefs de fabriques qui auraient manqué au règlement, ce qui peut arriver par 
la faute d'un ouvrier ou une simple inattention , ne soient pas exposés à des peines 
trop sévères...; il importe d'accorder une distinction honorable aux fabricants 
qui auraient perpétué un ancien établissement et une bonne réputation ... ; que le 
titre de manufacture royale ne doit pas être une simple faveur, mais le fruit de 
travaux et de succès réels. . . . > 



ET l'industrie DES TOILES. 321 

peu de fabriques, faute d'une semblable durée, pourraient mériter 
aujourd'hui. — 4^ La peine de la confiscation et de 100 livres 
d'amende, portée au règlement de 1676, (rendu, ne doublions pas, 
sur la demande et les propositions des manufacturiers de Quintin 
et de Morlaix), réduite à 50 livres d'amende et à la confiscation 
par le règlement de 1736, se borne ici à la coupe de la toile de 
3 aunes en 3 aunes ^ et au paiement des frais. Ce n'élait donc plus 
qu'une mesure préventive destinée à empêcher le délit, que punit 
encore l'article 423 du Code pénal ; mesure appliquée plus rigou- 
reusement en 1839 en Westphalie, en Silésie et en Belgique *. La 
vérification de l'aunage, pratiquée ici comme en Irlande, en Silésie, 
en Westphalie en 1839, était elle-même moins une entrave à la 
liberté du commerce que l'empêchement de pousser cette liberté 
jusqu'à nuire à autrui. 

L'inspection ou visite et marque des balles dans les ports avait , 
comme l'inspection en écru , des raisons particulières d'existence. 
Aux yeux de l'étranger, elle était pour nos toiles le certificat d'ori- 
gine Ja marque nationale, réclamée si fréquemment de nos jours 
pour tant de produits ^ Nous avons vu les principales raisons de 
son existence , et sa suppression pouvait troubler nos rapports avec 
l'Espagne. Aussi, les Etats, après en avoir longtemps demandé la 
suppression depuis 1760, ne se bornèrent ils plus, en 1785 et 
1787, qu'à enjoindre à leurs députés en cour c de conférer avec 
les députés du commerce à TelTet que pourrait produire chez 
l'étranger la suspension des inspecteurs, et, en cas qu'il soit jugé 
utile de les laisser subsister, ils prendront les instructions néces- 

* Ce qui permettait de les utiliser pour la consommation locale. 

^ « En Belgique, en Silésie, en Westphalie, en Irlande, les toiles sont vendues 
sur les marchés. Dans tous ces pays, elles sont aunées par un mesureur public qui 
répond de l'exactitude de son opération. En Belgique, en Westphalie, en Silésie, 
il examine avec attention la laize de la pièce, et si elle ne porte pas la longueur in- 
diquée, iîla lacère impitoyablement par trois coups de ciseaux donnés en long. > 
(Frédéric Rouxel, Rapport sommaire d'un voyage pour étudier l'industrie liniére , 
en 1839.; 

' Les articles i42 et 143 du Gode pénal punissent les contrefaçons ou Temploi 
frauduleux des marques apposées au nom du gouvernement sur diverses espèces de 
denrées ou marchandises. 



32â LES ÉTATS HE BRETAGNE 

saires sur les moyens de diminuer les frais de Tinspection, afin 
que, d'après le rapport détaillé qu'ils ferontsur tous ces objets, à 
la prochaine tenue, les Etats puissent prendre des mesures e£Bcaces 
pour relever cette branche d'industrie si int^ssante pour la pro* 
vince *. » 

Des observations analogues sont consignées dans le cahier pour 
les Etats-Généraux remis à ses députés par le tiers-état de Paris : 
— < Article 7. * On proposera aux Elals-Génèraux de déterminer 
s'il convient, pour le plus grand avantage du commerce, de se 
conformer rigoureusement aux règlements faits pour les manufac- 
tures, ,6u d'en modifier les dispositions, ou enfin, d'accorder aux 
fabricants une liberté indéfinie, è 

A l'appui de l'inspection, citons encore one brochure publiée à 
Paris en 1789 ', où «c l'auteur, pour répondre aux questions adres- 
sées au mois d'août dernier par le ministère aux différentes 
chambres de commerce, sur les obstacles ou empêchements que le 
commerce éprouve et les encouragements propres à lui donner de 
l'extension, indique, en tête des obstacles relatifs au commerce 
extérieur, le défaut d'inspection sur les manufactures. » 

La question n'était donc pas tranchée, en 1789, même pour les 
partisans de la liberté indéfinie du commerce qui, en présence des 
inconvénients de la suppression de l'inspection, provoquaient plutôt 
une étude que la solution radicale demandée d'abord. Mais, si la 
monarchie hésitait devant une mesure dont l'utilité était encore 
douteuse, il n'en était pas de même pour celles qui offraient des 
avantages certains ; elle fit un nouveau pas vers la liberté commer- 
ciale par la suppression des barrières intérieures qui entravaient la 
circulation, et dont M. de Galonné fil part, le 12 mars 4787, à 
l'assemblée des notables * : c Sa Majesté a pensé que ses vues ne 
seraient qu'imparfaitement remplies si, en même temps qu'elle 
ordonnera la confection d'un tarif uniforme pour les droits d'entrée 
et de sortie combinés avec l'intérêt des manufactures nationales, 

* Procés-yerbaux des Etals de Bretagne. 

* Réimpression de Tancien Moniteur, introdaction. 

' Observations sur V^tat actuel du commerce de la France, par Ménard, commer- 
çant. Paris, chez Vaufleury, Palais-Royal, 1789. 
'^ Mémoire de M. de Colonne. — Réimpression de Tancien Moniteur, introduction. 



ET L'INDUSTME des TOILES. 323 

elle ne supprimait pas tous les droits dus à la circulation inté- 
rieure et tous les bureaux où ils se perçoivent.... Sa Majesté a droit 
de compter au moyen qu'elle a pris de substituer aux prohibitions, 
ou à des droits réputés prohibitifs par leur énormité, des droits 
qui, n'excédant pas le prix ordinaire des assurances S ne seront 
plus ni éludés ni fraudés, et cependant suffiront pour la cencurreace 
et même la préférence qu'il est juste de conserver aux manufactures 
nationales... Tous les droits de traite intérieure , tous les droits 
locaux sont abolis ; tous les bureaux où ils sont perçus, toutes les 
barrières établies pour en assurer la recette, seront transportés aux 
barrières extérieures ; rien ne gênera plus la circulation au dedans; 
le négociant et le voiturier, l'artisan et le cultivateur, le Français 
et l'étranger ne seront plus arrêtés, fatigués, inquiétés par ces 
visites importunes, tourment des voyageurs et source intarissable 
de plaintes, de difficultés, quelquefois même de vexations... i 

Ce n'était donc pas seulement la suppression de quelques 
entraves onéreuses qui couronnait l'enquête , cette enquête à 
laquelle avaient concouru le pouvoir royal, les Etats de Bretagne, 
les sociétés savantes , « les chambres de commerce et diverses 
personnes versées en oette matière..., confiant d'abord à chaquo 
ville de manufacture le soin de présenter au Conseil de nouveaux 
règlements, et en leur recommandant de les adapter aux temps 
actuels, aux usages et aux connaissance^ acquisefs par l'expé- 
rience *. » De cette enquête permanente naissait la liberté com- 
merciale. Rarement , eroyons*nous , résulats plus importants , 
mesures plus sages et plus prudentes ont été la conséquence de 
semblables travaux. 

Reportons-nous maintenant aux rapports extérieurs de la fa- 
brique, c'est-à-dire aux relations avec l'Espagne. 

Gaultier de Kermoal. 

(La fin prochainement.) 

* Assurances pour rimporlation en fraude, ainsi que cela se pratiqua depuis « 
de 1834 à 1839, en Angleterre, pour rimporlation en France des machines à filer 
anglaises , dont la sortie était prohibée. — Enquête officielle sur les fils et toiles e?| 
1838. 

^ Letlres-patenlcs de 1779, 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 



Là poursuite de L'IDÉAL, par M. Jules d'Herbauges. Un toL in-8«; 
Paris, Didier; Nantes, Vincent Forest et Emile Grimaud. 

Pour bien faire comprendre la pensée de cet écrit, il suffît de 
citer les dernières lignes : t Avez-vous vu par un beau soir d'été, 
sur une grève rougie des feux du soleil couchant, la vague lumi- 
neuse déferler à vos pieds? votre regard l'accueille au loin, la 
conduit jusque sur le sable, où lentement elle s'évanouit et s'éteinL 
Désappointés, vos yeux vont plus loin chercher un autre flot, une 
autre crête brillante où le soleil ,sëme des diamants sans nombre. 
Ce flot vous trompe encore; ce n'est après tout qu'un peu d'eau qui 
perd son éclat aussitôt qu'elle sort de la région éclairée. Vos 
regards s'éloignent et montent, montent toujours, cherchant invo- 
lontairement le vrai foyer dont quelques étincelles suffisent pour 
rendre si difl'érent de lui-même l'élément vulgaire qui vous a fait 
illusion, et, peu à peu, de vague en vague, de clarté en clarté, 
vous arrivez jusqu'à l'horizon empourpré où les splendeurs se 
confondent de telle sorte que, le ciel et la terre, ne faisant plus 
qu^un, le rayon touche à son foyer éblouissant. L'idéal a trouvé sa 
véritable sphère et l'aspiration est devenue la réalité. > 

Il serait assurément difficile d'exprimer des pensées plus hautes 
et plus vraies dans des termes plus magnifiques. Oui, l'homme, 
être pensant, est surtout heureux par l'idéal, c'est-à-dire par 
l'espérance. C'est là pour lui le rayon lumineux que trop souvent il 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 325 

cherche sur les flots mouvants, mais souvent aussi ii porte ses 
regards plus haut et arrive peu à peu à jouir, par anticipation, du 
seul bonheur qui ne trompe pas, celui dont l'espérance, suivant le 
mot de TEcriture, est pleine d'immortalité, spes illorum plena 
immorialitatisest. (Sap. m, 6.) * 

On sent combien le développement de cette thèse peut être 
riche. L'idéal pour celui qui a le sentiment de l'art, c'est une 
beauté et une grandeur qu'il n'a jamais aperçues , mais que son 
génie a devinées et qu'il poursuivra jusqu'à épuisement sans 
pouvoir complètement l'atteindre ; pour celui qu'agite la passion, 
ce sont des charmes entrevus, c'est un trait, un mot, un sourire 
qui le troublent, qui l'enivrent jusqu'à ce que la possession vienne 
lui apprendre que là encore tout est vanité, et omniavanitas; 
pour l'ambitieux, c'est la jouissance, c'est la gloire, ombres fuyantes 
qui échappent toujours, car l'espoir et le désir vont toujours plus 
loin qu'elles. « L'ambitieux savoure , au milieu de son esclavage 
volontaire, dit M. Jules d'Herbauges, les acres jouissances de la lutte, 
les anxiétés de Tattente et cette émotion excitante de placer 
toujours plus haut, toigours plus loin le but à atteindre. L'avare 
plonge ses mains frémissantes dans le métal aux jaunes reflets , le 

* Schiller, dans une ballade intitalée RéHgnatùm, va jusqu'à ce qu'on a très- 
bien nommé le quiétisme de Vespérance. A ses yeux , il n'y a que deux genres de 
bonheur, la jouissance pour celui qui ne croit pas, et Vespérance pour celui qui croit, 
mais une espérance sans réalisation future, et, lorsque l'âme arrive au seuil de 
l'éternité, demandant le prix de ses œuvres, une voix inflexible lui répond : « Tu 
as espéré, tu as eu ta récompense, ta foi a été ta part de bonheur. > -> Qu'il y a 
loin de ces décourageantes paroles aux vers de notre Reboni : 
C'est une étemelle espérance 
Satisfaite éternellement! 
M. Jules d'Herbauges n'attribue charitablement d'autre portée i la ballade de Schiller 
que celle d'une fiction poétique dont le but serait de mieux faire sentir que l'es- 
pérance est le premier de tous les biens. Il m'est difficile , quant à moi , de n'y pas 
voir, en outre, un triste indice de l'état de l'âme du poète, à l'époque où il écrivit 
cette ballade. L'illustre auteur des Brigands fut, en effet, le père, par delà le Rhin, 
non-seulement du romantisme littéraire, mais encore d'un certain romantisme 
sceptique qui affectait les formes de la mysticité, mais, comme on l'a dit, sans 
y rien perdre, et niait le devoir, tout en parlant de la vertu. Cette école a malheu- 
reusement fait de nombreux protiélytes chez nous. Ne parle-t^on pas aujourd'hui 
de vertu jusque dans la bohème? 



326 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

fait chatoyer sous ses yeux, tinter à ses oreilles et, indifférent aux 
prifâ tiens qu'il s'impose , se dit qu'il possède le représentant des 
joies de la terre ^ le talisman irrésistible auquel tout cède et se 
soumet. Luxe, abondance, merveille des arts, considération, puis^ 
sance, tout est là sous sa main, dans cette cascade de pièces 
étincelantes qui coule à travers ses doigts. Il peut s'en saisir; il 
sait qu'il le peut et cela lui suffit, car la concentration des forces 
de sa pensée est telle que la réalité des plaisirs qu'il se refuse ne 
pourrait égaler cette jouissance imaginaire. > 

Voilà certes un tableau énergiquement tracé. 

Si c'est, au reste, un triste portrait que celui de l'avare, j'en sais 
on autre qui ne l'est guère moins ; c'est celui du sceptique voulant 
lutter avec Dieu, jamais plus qu'à notre époque la race des Titans 
n'a été féconde, esprits altiers et vains qui visent au grandiose et 
n'aboutissent qu'au ridicule. La Fontaine nous a dit ce qui arrive à 
ceux qui veulent se grossir, et la chaude poésie de Claudien n'a 
fait que rendre plus sensible le piètre rôle que joue la GiganUmor- 
chie dans la fable. 

Mais ce ne sont pas les individus seulement qui cherdient leurs 
jouissances dans un idéal souvent chimérique. Les peuples ont leur 
idéal aussi: tantôt ce sera la liberté, tantôt l'unité, tantôt la natio- 
nalité; il seront intolérants sous prétexte de liberté, despotiques 
sous prétexte d'unité, conquérants sous prétexte de nationalité. 
« La société, dit M.Jules d'Herbauges, s'en va poursuivant une route 
dont l'extrémité reste plongée dans des ténèbres profondes. Pas à 
pas, pied à pied, elle déblaie le terrain encombré. Tantôt s'achar- 
nant contre un rocher qui semble inébranlable sur sa base sécu- 
laire, tantôt se dégageant à grand'peine, des ronces , des épines et 
des folles herbes qui l'ont entourée pendant son travail. A chaque 
obstacle vaincu, elle croit voir succéder un temps de repos, elle 
espère du moins apercevoir une échappée de l'horizon de ses 
destinées ; mais il n'en pas ainsi. Elle entend incessamment re- 
tentir l'inexorable marche! marche t et elle avance péniblement 
enveloppée dans les voiles contre lesquels elle se débat, et ne 
voyant clairement que le chemin parcouru jusque-là, ce chemin 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 327 

pavé des ossements blanchis des générations passées, on se 
distingue encore la trace sanglante de tant de luttes douloureuses 
contre les résfetances que le torrent de la civilisation a brisées ou 
englouties en passant. » 

Le Torrent de la cwilisationt oh ! oui, c'est bien le mot. Il y a 
des époques où la civilisation s'étend comme un fleuve paisible qui 
embellit et fertilise tout autour de lui; il en est d'autres où ce 
n'est plus qu'un torrent avec tous ses ravages. N'en savons-nous 
pas quelque chose aujourd'hui? Sans doute la science est en 
progrès continu et le confortable aussi. Nous avons des télégraphes 
électriques , des canons rayés et des fauteuils-voltaire ; mais 
lorsqu'on pense que la civilisation embrasse à la fois le vrai, le 
bien et le beau, on se demande, malgré soi, si nous marchons vers 
le vrai, depuis que la confusion des idées a remplacé la grande 
unité de la foi ; si nous marchons vers le beau, depuis que les 
successeurs de Raphaël et du Poussin sipent Courbet et Gérôme ; 
si nous marchons vers le bien^ depuis que l'égoîsme ou le malaise 
social se révèle par un ralentissement marqué dans le développe- 
ment de la population ^ et que le suicide , cette maladie inconnue 
de nos pères, moissonne des milliers d'êtres pensants par année. 
Oui, le mot est trop vrai; la civilisation n'est aujourd'hui qu'un 
torrent qui détruit plus qu'il ne féconde. 

Il est impossible de s'aventurer dans le champ de l'idéal sans 
toucher vite au surnaturel, car le surnaturel nous presse, nous 
enveloppe, et les esprits forts eux-mêmes ne sont pas, à cet 
égard, les moins crédules. La Hettrie et d'Holbach n'avaient pas 
peur de l'enfer, mais ils avaient peur du nombre treize, et bon 
nombre de leurs amis, qui ne croyaient pas à Dieu, croyaient à 
Cagliostro ou se pressaient autour du baquet de Mesmer. Aujour- 
d'hui enfin, c'est des Etats-Unis, c'est-à-dire du pays qu'admirent 



* Il résulte des tables officielles que raccroissement annuel de la population 
qui, ds 1821 à 1830, était de 0,69 pour %, n*a plus été, dans les périodes décen- 
nales suivantes , que de 0,59 , puis de 0,45 el enÛn aujourd'hui de 0,26. Chose 
inouïe 1 le nombre des députés a même dû être réduit, aux dernières élections, 
dans plusieurs départements, à cause de la dinûaution do nombre des habitants. 



328 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

et citent le plus nos libres penseurs, que viennent les tables tour- 
nantes et les spirites; tant il est vrai que le surnaturel s'impose 
même à ceux qui en veulent le moins , et que les plus étonnants 
prodiges de crédulité viennent en général des incrédules. * 

Repousser d'ailleurs tous les faits mystérieux des sciences 
occultes serait un excès contre lequel protestent nos livres saints. 
Il n'y a pas que de la superclîerie dans l'action magique, pas plus 
qu'autrefois dans le trépied de la sibylle ; et le silence des oracles 
à l'avènement de Jésus-^brist , silence constaté par tous les 
auteurs païens et dans lequel Juvénal voyait une nuit menaçante % 
-suffirait pour nous révéler une puissance autre que celle de 
l'homme. 

On adresse souvent le reproche de superstition aux hommes 
religieux, tandis que les superstitions, ainsi que le dit très-bien 
M. Jules d'Herbauges, se retrouvent plus nombreuses peut-être dans les 
âges les moins pieux , comme si le cœur humain continuait fata- 
lement à éprouver le besoin de croire à l'invisible lors même qu'il 
refuse d'admettre les vérités divines. Rien de plus vrai. Consultez , 
en effet, l'histoire et vous verrez que du XII* au XV® siècle , 
période de vive foi, il est à peine question de magie et de 
sortilège. Au XYI« siècle au contraire, à l'approche ou sous le 
coup des grandes luttes religieuses, la magie court les rues. Sous 
Louis XIV elle disparaît comme étouffée par le calme et ma- 
gnifique développement de la pensée religieuse^, mais depuis le 
milieu du dernier siècle, c'est-à-dire depuis ce qu'on appelle 
rage des lumières, les pratiques occultes ont repris faveur et se 
multiplient. J'ai nommé Cagliostro et Mesmer; je pourrais rappeler 
W^ Leuormand, H. Dupotet et son miroir magique, puis, à côté 
des spirites, la race innombrable, quoique déjà un peu vieillie, des 
somnambules. 

Ainsi l'on ne quitte le surnaturel divin que pour tomber dans un 
autre. « Pouvons-nous nier avec bien de l'assurance , dit M. Jules 

^ Il y a longtemps que Pascal a dit : Incrédules, les plus crédules, et la Brayère: 
Esprits forts, esprits faibles. 

3 Quoniam Delphis oraculo cessant 

Et genus humanum damnai caligo futuri. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 329 

d'Herbauges, les étranges et capricieuses communications qui 
parfois semblent s'établir entre les hommes et un monde inconnu 
peuplé d'êtres mystérieux? L'histoire, ordinairement assez scep- 
tique, constate elle-même beaucoup de faits demeurés jusqu'à 
présent inexpliqués et inexplicables. En fouillant dans les tradi- 
tions* des familles on en découvrirait bien d'autres : pressenti- 
ments, voix qui avertissent, présages funèbres. » 

Prenez garde, dirai-je ici à l'auteur; nous nous aventurons sur un 
terrain glissant. Nier de parti pris tous les faits.de ce genre, toutes 
ces interventions plus ou moins fréquentes des puissances surna- 
turelles , bonnes ou mauvaises , serait imprudent ; mais les croire 
aisément serait fort dangereux. M. Jules d'Herbauges raconte, à ce 
sujet, avec tout le charme qui lui est propre, l'histoire d'une 
cassette, où logeait, je suppose, quelque esprit frappeur. Cette 
histoire pourrait bien faire travailler de jeunes têtes; mais, après 
tout, celui qui la raconte n'en garantit pas l'authenticité, ni moi non 
plus. 

Au-dessus de ce surnaturel^ trop souvent interlope, s'élève 
heureusement celui dont on a dit qu'il était la nourriture de nos 
âmes. Là seulement, en effet, l'âme trouve la force et le repos. Ce 
qui distingue l'idéal religieux de tout autre idéal, c'est qu^il ne 
prête ni au vague, ni à l'indéterminé, ni à l'incertain. Point d'an- 
goisse dès lors dans sa recherche, ni de folle utopie. Est-ce à dire 
que la rêverie soit toujours absente des couvents? Ce serait aller 
loin que de le prétendre; mais je tiens du moins pour certain 
qu'elle fut complètement étrangère à l'institution de la vie monas- 
tique, et j'afOirme qu'un couvent où elle domine est un couvent 
perdu. « Il est à remarquer, dit M. Jules d'Herbauges, que tous les 
fondateurs ou réformateurs d'ordres monastiques, en dehors même 
de leur éminente sainteté, et considérés à un point de vue simple- 
ment historique, ont été des personnages remarquables comme 
génie, comme caractère, comme habileté et comme pénétration, j» 
Or, rien, à coup sûr, n'exclut plus complètement la rêverie que 
de telles qualités. Michelet l'avait bien senti lorsqu'il écrivait que le 
mysticisme rendait à la fois l'esprit plus pénétrant et plus pratique, 

TOME X. — 2« SÉRIE. 22 



330 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

parce que nui ne connaît mieux les hommes que celui qui les 
étudie journellement sur lui-même. Suger, Ximenës, Sixte-Quint 
et bien d'autres en sont des preuves frappantes. 

Je ne pense pas, d'un autre côté, que la disposition à Textase 
soit un indice bien sûr de vocation religieuse, et ceux ou celles qui 
s'y laissent aller ne sont admis, je crois, qu'après de longue^ et 
rudes épreuves, au sévère engagement des vœux. Rien de plus à 
craindre, en effet, que les extases qui ne viennent que du cerveau. 
Le tableau tracé, par M. Jules d'Herbauges, des entraînements et des 
joies de la vie religieuse, est d'ailleurs des plus sentis et des plus 
éloquents. 

Les lecteurs de la Revue connaissent le Joueur de serpent, cette 
étude si fme de l'idéal pris au lutrin. Quelques autres nouvelles 
nous le montrent poursuivi dans la science et trop souvent dans le 
doute. Ce mot de doute amène le nom de Maurice de Guérin, doux 
et triste chercheur de poésie, dit l'auteur, imagination exaUée 
repliée sur elle-même parce qu'elle ne trouvait pas d'issue, mais se 
sauvant enfin, par rajnour des choses divines, du dégoût et des 
déchirements de Vincrédulité. Admirablement saisi et admirable- 
ment peint. Je regrette seulement l'épitbète iHncolore dans laquelle 
Eugénie se trouve enveloppée, quelques lignes auparavant Incolore ! 
ce ne pourrait être, dans tous les cas, qu'à la manière de la Joconde 
de Léonard ou de la Belle Jardinière de Raphaël, dont l'éclat est 
assurément beaucoup moins vif que celui des Grâces de Rubens et 
des Juives de Delacroix. 

Au nombre des caractères tracés d'une main si ferme par H. Jules 
d'Herbauges^ il en est un qui nous est présenté comme peu 
sociable, assez sauvage même, et n'appréciant guère des visites 
que le dernier mot : Adieu. Ne serait-ce pas là souvent le fait de 
ceux qui se livrent le plus à la poursuite de l'idéal? Tout ce qui les 
rappelle à la réalité doit toucher en effet de bien près à la décep- 
tion. Mais je reconnais aussi à ces traits bien des esprits actifs et 
sérieux pour qui chaque heure a son but marqué, sa pensée utile. 
Ce qu'il leur faut, c'est la petite maison du sage, embellie par la 
famille et n'ayant de place que pour les vrais amis. 

Louis DE KSIUKAN. 



CHRONIQUE. 



LES ENFANTS NANTAIS D'APRES LE PHARE DE U LOIRE 



DEUXIÉMB RÉPOKSB. 



Le Phare de la Loire a tenu à répondre à notre article ; mais com- 
ment y a-t-il répondu ? c'est ce qu'il importe d'examiner. 

On ne peut qu'admirer d'abord la pose triomphante que prend M. de 
Rolland. Personne n'a oublié ces luttes avec M. de Kersabiec sur le cha- 
pitre des processions et sur le culte de la bienheureuse Françoise d'Am- 
boise. Qui fut meurtri? On s'accordait à croire que c'était M. de Rolland. 
Mais erreur ! M. de Rolland embouche la trompette pour sonner la défaite 
de son très-habile adversaire ; il nous le montre , après plusieurs lances 
malheureuses , couché sur le sable de Varène. Ne dirait-on pas le Dorante 
de Corneille énumérant à Glarice ses exploits imaginaires d'Allemagne : 

Je m'y suis fait, quatre aos, craindre comme on tonnerre ! 

Oh ! je comprends aujourd'hui pourquoi M. de Rolland préfère à la tri- 
bune des sociétés savantes le public du Phare, un public à lui, qui n'en- 
tend que sa voix, ne voit que ses fières attitudes et chez lequel, — on 
pept le dire sans impolitesse , — dominent incontestablement les igno- 
rafUs et les crédules. Dans une société savante , les choses n'iraient {>as 
ainsi, et si M. de Rolland y prenait des airs de pourfendeur et de vain- 
queur, il entendrait^ bien vite retentir à sels oreilles ce vieux mot, fait 
exprès pour lui : 

Les gens que tous tuez se portent assez bien. 

Oui, Monsieur, ils se portent à merveille, et le silence de H. de Ker- 
sabiec , loin d'être un aveu complet, comme vous le pensez , n'est que 



332 GHROmQUE. 

Texpression très-délicate d'un sentiment que vous auriei; pu comprendre. 
M. de Kersabiec a écrit successivement la légende des Enfants Nantais 
et rhistoire de la sainte Duchesse. S'il eût été seul à prendre la parole, 
la question eût paru peut-être à quelques-uns réduite aux proportions 
d'une défense personnelle, et il lui a semblé mieux que les combattants 
se succédassent pour venger l'histoire outragée dans la personne de ceux 
qui sont nos patrons à tous. 

Ceci une fois dit, entrons dans la lice, et, si quelqu'un a fui, comme 
vous le prétendez , on verra bien si c'est moi. 

Vous aviez dit. Monsieur, que saint Donatien et saint Rogatien n'avaient 
jamais existé , et vous en donniez comme preuves l'absence d'état-civil et 
l'ignorance où l'on est du nom de leur père. Je vous ai demandé , à ce 
propos, si vous pourriez me dire le nom du père d'Ârius, chosç d'autant 
plus facile , ce semble , qu'Arius a beaucoup plus pccupé la renommée que 
nos deux saints nantais. Quelle est votre réponse ? Un silence prudent. Je 
vous avais prié de me dire s'il était né à Alexandrie ou dans la Cyre- 
naïque : toujours même silence. Je vous avais questionné -sur Yanme 
précise de sa naissance. A ce mot , vous triomphez : — « Tous les histo- 
riens, dites-vous, sont d'accord pour assigner la naissance d'Arius à 
l'anotée 270. > — £h bien ! non , Monsieur, l'accord n'est pas si grand que 
vous croyez ; plusieurs se taisent , la Biographie universelle, entre autres, 
et Douillet dit simplement : vers l'année 270. Est-ce là ce que vous appelez 
une Q/anée précise ? 

Enfin, je vous avais demandé des renseignements sur Vétat-civU du 
pape saint Clément, de l'illustre pape saint Sylvestre. Que répondez- 
vous ? silence complet. 

Seconde question : A vous entendre , saint Donatien et saint Rogatien, 
eussent-ils vécu, n'auraient pu être chrétiens, l» parce que, suivant vous, 
le christianisme ne pénétra dans les Gaules qu'en l'an 174 , et 2o parce 
que saint Clair , l'apôtre de Nantes, ne naquit qu'au IV© siècle. 

Je vous ai répondu, quant à saint Clair, que l'opinion ancienne, opi- 
nion partagée par dom Ruinart, le fait disciple des Apôtres, tandis 
qu'une autre opinion plus récente , partagée par dom Lobineau , le place 
au nie siècle. Je vous ai porté le défi de me citer un auteur sérieux qui 
mette plus tard son apostolat. Que me répondez-vous ? Or, saint Clair 
naquit dans le IV^ siècle. Est-ce que par hasard répéter c'est répondre ? 
Quant à l'époque de l'introduction de l'Évangile dans les Gaules , je 
vous ai cité Tertullien qui parlait des églises des Gaules dès le 11« siècle, 
de saint Irénée, évêque de Lyon, et par conséquent très-bien informé, 
qui citait môme, dès cette époque, les églises des Celtes. Que dites-vous 
à cela? Rien, absolument rien. 
A vous entendi'e , nous serions muets devant vos chiffres ; voyons un 



CHRONIQUE. 333 

peu : Vous nous dites majestueusement , à propos du martyre des Enfants 
Nantais : « Pourquoi oubliez-vous de traiter la question de date , la 
seule importante , la seule indispensid)le pour établir l'existence de vos 
héros? » 

Il y a d*abord une date que je ne puis oublier, c'est que, dès le VI* 
siècle, le culte de saint Donatien et de saint Rogatien était ancien à Nantes. 
<c En la ville de Nantes, écrivait alors Grégoire de Tours, il y a deux 
martyrs qui furent égorgés pour le nom du Christ ; Tun d'eux se nom- 
mait Rogatien, l'autre Donatien; » et l'illustre historien mentionne le 
temple placé sous leur invocation. Il est une autre date que je ne puis 
oublier davantage; je la trouve dans les actes de nos deux saints, actes 
ifai, je le crois encore, vous sont parfaitement inconnus ; la voici : Cum 
Diocletianus et Maximianus Ronuinœ urbis apicem guhemarent... Ainsi, 
point d'incertitude : le martyre de nos deux saints patrons çut lieu sous 
le règne de Diocléticn et de Maximien. L'année n'est pas dite, il est vrai, 
et la discussion reste ouverte dans les limites de ce double règne, c'est- 
à-dire de l'année 286 à l'année 305. Que Baronius incline donc pour 
l'année 303 et que dom Ruinart et dom Lobineau se prononcent pour 290, 
qu'y a-t-il dans cette divergence, toute d'appréciation, qui puisse infirmer 
l'autorité des actes t 

Vous nous parlez de saint Similien; mais les actes n'en parlent pas, et, 
s'il est très-permis de penser, avec dom Ruinart , que le martyre eut 
lieu lorsqu'il était évéque, rien cependant n^blige à le croire '. Même 
observation en ce qui concerne la naissance des deux martyrs. Les actes 
disent simplement , en parlant de Donatien: Clatus génère, multo tamen 
clarior fide, a Distingué par sa naissance , mais beaucoup plus distingué 
par sa foi. > C'est ce que M. Guépin a très-bien rendu par les mots de 
famille puissante. Hors de là, la discussion reste libre , et M. de Kersabiec, 
en faisant naître les deux frères d'un comte breton , ne fait que suivre 
une tradition consacrée, si je ne me trompe, par la Chronique de Saint- 
Brieuc. 

Vous voyez, monsieur de Rolland, que je ne suis pas homme à tourner 
le dos. Votre critique, en fait de dates, me surprend d'ailleurs quelque 
peu , lorsque je vois vos hbtoriens incertains parfois ou même en désac- 

*■ La question de Tépoque de saint Similien est coinplélcmenl étrangère i celle du 
martyre des Enfants ^antais. Si d'ailleurs M. de Rolland lient à placer ce saint au 
IV* siècle, avec dom Lobineau, je puis lui opposer dom Ruinart, qui le place au III'. 
Nons savons d'ailleurs, par Grégoire de Tours, combien le culte de saint Similien 
est ancien à Nantes. Ajoutons que les incertitudes de chronologie ne sont point 
particulières, pour ces temps reculés, à Vhistoire religieuse. Nous les retrouvons 
partout, et Pbaramond, Clodion , Mérovée, personnages fort peu légendaires, n'y 
sont pas moins soumis que quelques-uns de nos saints. 



39i CHRONIQUE. 

cord sur les dates les plus récentes, les dates môme réfolutionnaires. 
Ainsi, j'ouvre ['Histoire de Nantes de M. Guépin, page i6i, et j'y vois la 
conspiration des prisons mise à la date du 22 brumaire ; puis je tourne la 
page, et je lis : « Une déposition reporte au 16 frimaire cet événement. » 
Quelle est cependant la date vraie ? M. Guépin s'abstieat de le dire. Mais 
il y a plus , Taffreux massacre de mesdemoiselles de la Métayrie , — vous 
ni'excuserez de le rappeler, puisque vous ne rougissez pas de la Tireur, 
— ce massacre, qui date à peine de soixante-treize ans et qui a ému si for- 
tement l'histoire, est placé à deux ou même à trois jours différents. Je sais 
bien que j'ai la ressource, pour ce qui concerne les fi^its de ce genre, 
d'aller prendre l'avis de mon savant ami M. Lallié, l'homme du monde 
qui voit le plus clair dans les ténèbres ; mais lui-môme vous dira com- 
bien souvent, môme pour ces événements d'hier, la science reste impuis- 
sante; et vous voudriez qu'elle fût toute puissante pour les événements 
du III« siècle ! 

Je suis heureux maintenant de constater que M. de Rolland ne dit plus 
rien des deux corps de saint Clair, rien de l'épithète de martyr que nous 
lui aurions attribué, rien de l'invraisemblance prétendue du défaut de 
prêtres à Nantes pendant la persécution de Naximien, rien enfin du bap- 
tême. Qu'il me permette de prendre son silence sur tous ces points, au 
moment môme où il parle si haut, pour un aveu complet 

Le Phare revient seulement sur le scandale des reliques, c II a été 
si grand, dit-il, que les vôtres mômes l'ont dénoncé à l'histoire. » Si vous 
voulez dire que partout où il y a des hommes il y a des abus , je suis prôt 
à signer cette vieille vérité des deux mains. Mais si vous prétendez que 
c'est chez les catholiques que ces abus ont été le plus grands, je pro- 
teste aussitôt. Vos amis ont transformé en reliques tout ce qui vient de 
vos héros, tout , jusqu'aux traces de la sueur de Voltaire et des rhumes 
de Jean-Jacques; et ceci, cependant, n'esl rien encore près du féti- 
chisme officiel qu'ils ont maintes fois affiché. Nous célébrons la canonisa- 
tion de nos saints ; vous , vous ne parlez de rien moins que d'apothéose 
pour les vôtres ; nous érigeons des temples sous l'invocation de nos pa- 
trons ; vous , vous consacrez des temples à la divinité de vos seïdes. Ne 
le niez pas surtout. 11 est, au faîte de Paris, un monument qui vous dé- 
mentirait. C'est celui où vous avez réuni les cadavres de Voltaire, de 
Rousseau , de Mirabeau , de Marat. Quel nom lui avez-vous donné ? Pan- 
théon, tous les dieux ! ! / \ous parliez de scandale; est-ce qu'il ne va 
pas cette fois jusqu'à l'idolâtrie ? 

J'ai hâte de finir, et cependant il m'est impossible de laisser passer la 
péroraison. 

c Sachez-le donc, dit M. de Rolland, nous admirons Voltaire, Rous^ 
feau et tous les philosophes du XVIII« siècle qui ont secoué votre joug et 



CHRONIQUE. 335 

préparé notre grande réyolution. Nous ne rougissons d'aucune époque de 
notre histoire, pas même de la Terreur, qui était de votre faute, 
tandis que vous avez à rougir de la sainte Inquisition, de la Saint-Barthé- 
lémy et des milliers de victimes que vous avez faites dans tous les pays , 
sans compter que vous vous êtes attaqués à la raison humaine et que 
votre rôle a été, de tout temps, de propager l'erreur, d'encourager l'igno- 
rance et la superstition ; nous aimons mieux notre part >. » 

Gardez-la, messieurs; il faut convenir qu'elle est belle et que cette 
glorification solennelle de la Terreur ne peut que l'embellir encore. Il est 
bien entendu, sans doute, que la Terreur est de notre faute ; la fable du 
Loup et de l'Agneau n'est pas d'hier. Je n'ai qu'un mot à dire ; M. Guépin 
n'a trouvé d'expression plus douce pour qualifier les actes du temps dont 
vous vous honorez , que celle-ci : Toutes ces horreurs ; il y ajoute celles 
de despotisme sanguinaire , àHmmoralité dégoûtante, etc., etc. De pareils 
termes venant de moi vous sembleraient peut-être des injures. Venant 
d'un des vôtres , force vous est de les prendre pour un arrêt 

Répondons maintenant à ce qui nous regarde. Vous parlez de la sainte 
Inquisition, Je ne sache pas, pour mon compte, de société organisée, 
depuis l'école de village jusqu'au plus puissant empire , qui n'ait eu et 
qui n'ait son inquisition. La plus célèbre, par ses actes sanglants, se 
nommait le Comité de salut public; ce nom seul dit tout. Mais il en est 
d'autres qui ont laissé aussi de tristes souvenirs , l'inquisition anglaise , 
en première ligne , qui dépeupla l'Irlande ; l'inquisition moscovite qui 
dépeuple la Pologne ; lïnquisition hollandaise qui, plutôt que de donner la 
liberté de leur culte aux catholiques des Pays-Bas, comme le lui deman- 
dait Louii XIV, aima mieux fournir un prétexte à la révocation de l'édit 
de Nantes; Tinquisition suédoise qui, hier encore, emprisonnait un 
artiste et exilait de malheureuses femmes coupables du seul crime d'aUer 
à la messe. Et remarquez bien que toutes ces inquisitions procédaient au 
nom, de la liberté I Je n'oublierai pas non plus l'inquisition espagnole , 
politique pour le moins autant que religieuse , et contre les arrêts de 
laquelle les papes protestèrent plus d'une fois. Quant à l'inquisition ro- 

^ Oo pense bien que je ne répondrai pas en détail à tout ce que contient celle 
diatribe. Accuser à'encourager la supersUUon le culte qni a détruit les idoles, de 
propager l'ignorance et l'erreur la foi qui a fondé, la première et partout, des écoles 
gratuites, réhabilité la femme, anobli le pauvre et civilisé le monde, est une de 
ces aberrations qui sont justiciables du plus simple bon sens. Il serait, en outre, 
par trop ridicule de défendre des hommes tels que saint Bernard , Bossuct, Féne- 
lon, etc., etc., pour ne parler que de nos compatriotes, d'avoir attaqué la raison 
humaine, enx qui en furent la plus haute et la plus éloquente expression. Ils ne 
forent pas les courtisans aveugles de la raison , voilà tout ce qu'il vous est permis 
de dire. 



336 CHRONIQUE. 

maine, vous pouvez compter les gouttes de sang qu^elle a versées; Taddi-^ 
tioQ ne sera pas bngue. 

Je voudrais ne point revenir sur la Saint-Barthélémy, par la raison que 
j'ai assez souvent dit et écrit mon opinion sur ce grand crime *. Il m'est 
impossible cependant de ne pas faire remarquer que si un pareil fait 
était excusable, ce ne serait pas d'après nos principes , mais d'après les 
vôtres. Jamais, en effet, nous n'admettrons qu'on puisse se ruer sur des 
innocents, parce qu'il y a eu des coupables, et que la provocation explique 
tout et justifie tout. S'il en était ainsi, qui donc avait été plus provoqué 
que les catholiques ? Luther et Calvin ne se bornaient pas, en effet, à 
prêcher; dès les premiers jours, et avant toute poursuite de la loi, ils 
profanaient et détruisaient. Calvin prenait solennellement pour devise : 
NonvenimUterepacem sedgladium. c Je suis venu apporter le glaive. et 
non la paix. » Luther criait à tous les vents : Point de miséricorde/ et 
comme ils disaient, ils faisaient. Partout où ils étaient les maîtres , la 
liberté des cultes était supprimée violemment. LeBéarn, chez nous, en 
sait quelque chose. Mais trêve de récriminations qui n'auraient plus ' de 
sens aujourd'hui. Nous ne combattons que pour la vérité et ne cherchons 
à blesser personne. Faut-il conclure d'ailleurs, des excès des huguenots, 
que la Saint-Barthélémy fut un acte licite, une surprise de guerre envers 
d'implacables ennemis, comme le disait froidement Tava^nes? Non, 
certes, mille fois non; Je l'ai dit et je le répète : la Saint-Barthélémy fut 
un crime ; mais vous tit voyez donc pas que, si on voulait l'excuser, on ne 
pourrait mieux faire que vous ? 

Eugène de la Gournerie. 

^ Voir Dotamment Histoire de Paris, pp. 100 et 335. Je D*ajoalend qa'un mot, 
c*est qae dans les pays où les catholiques furent les maîtres, il n'y eut pas de Saiot- 
Barthélemy, et que les ordres donnés par la cour furent repoussés avec indignation. 
Nantes et la Bretagne en sont une preuve éloquente. Mais en France régnait Cathe- 
rine de Médicis, dont Tcsprit astucieux dominait une cour putride; ce fut tUe qui, 
pour se soustraire à Tinfluence croissante des huguenots qu'elle aVait introduits dans 
le conseil du roi, résolut le massacre et le rendit possible par la fraude et par le 
mensonge. Elle fut malheureusement aidée dans Texécution par le ressentiment du 
duc de Guise, auquel justice avait été refusée après Tassassiuat de son père, et par 
la fermentation désordonnée de cette lie des grandes villes, qui, lorsqu'on lui livre 
passage, déborde avec furie, sans qu'il soit possible de la faire renUrer à heure dite 
dans sa honte et dans son repos. 



J 



LES PAYSAGES 



CHATEAUBRIAND. 



I. 



Chateaubriand est le père de la poésie moderne ; ne nous lassons 
pas de le répéter. Or, le caractère de Chateaubriand , son imagina- 
tion elle-même, ne s'expliquent pas sans la Révolution. Tout, dans 
notre siècle, se rattache de près ou de loin à ce fait immense, y 
compris les variations du sens poétique. Le goût des champs, mis à 
la mode par Rousseau, va devenir, grâce aux voyages lointains, une 
sorte de culte de la nature. C'est des forêts vierges du Nouveau- 
Monde, et par l'auteur A'Atala et de René y qu'a été rapporté chez 
nous le vrai sentiment des harmonies de la création. Bernardin de 
Saint-Pierre n'a fait que préluder sur cette corde; il fallait une 
âme plus vaste et moins paisible que la sienne pour répondre à 
toutes les voix de l'orchestre infini. Le poète avait besoin d'écouler 
de plus près, et sous des émotions plus peignantes, une nature 
plus nouvelle, plus sauvage, plus ignorée. L'impression faite par 
la Révolution sur un homme initié à toutes les idées d'avenir qui 
s'essayaient dans le monde, et lié au passé par ses sentiments, par 
ses devoirs, par ses traditions de race, a créé dans Chateaubriand 
l'état d'esprit nécessaire aux révélations qui l'attendaient dans les 
solitudes américaines. Il portait mieux au fond du cœur que ce 
désespoir sans cause dont il s'accuse. Ce n'était pas ses vingt ans et 

TOHB X. — Se SÉRIE. 23 



3S8 LES PAYSAGES 

les aspirations d'une âme passionnée qui le tourmentaient. D'autres 
poètes avaient été jeunes avant lui , et n'avaient rien éprouvé qui 
ressemblât à ses sublimes et dévorantes inquiétudes. Il souffrait 
non pas seulement de sa propre jeunesse, mais de la jeunesse d'un 
monde qui commençait autour de lui et en lui ; il était malade de 
la vieillesse d'une société à laquelle il tenait par tant de racines. 
Voilà ce qui fait la grandeur de cette mélancolie que l'on a si 
inju^eiieat taxée d'égolsme. Les convulsions sociales sont plus 
ardemment ressenties par une âme plus profonde. Bené portait, 
dans un esprit essentiellement religieux et dévoré d'une soif d'in- 
fini, la plaie ouverte par le XYIII» siècle, cette blessure qui 
s'élargit chaque jour chez ceux que la foi naive n'a pas préservés. 
Il se calomnie lui-même , lorsqu'on racontant ses premières entre- 
vues avec la grande nature au milieu des magnificences de l'Océan, 
il ne confesse qu'une aspiration vers Tamour : « Ce n'était pas 
Dieu que je coRtemplab sur les flots dans la magnificence de 
ses oeuvres. Je voyais une femme inconnue, et les miracles de 
son sourire, les beautés du ciel, me semblaient édoses de son 
souffle : j'aurais vendu l'éternité pour une de ses caresses. Je me 
figurais qu'elle palpitait derière ce voile de l'univers qui la ca* 
ohait à mes yeux. Oh ! que n'était*ii en ma puissance de déchirer 
le rideau pour presser la femme idéalisée contre mon cœur, 
pour me consumer sur son sein dans cet amour, source de mes 
inspirations, de mon désespoir et de ma vie ! » 

Malgré la ferveur d'un pareil désir tout nouveau , dans sa forme 
littéraire» même après VBAoîsey si rien n'eût poussé Chateaubriand 
que ses aspirations vers la femme idéalisée, il n'autait pas irancbi 
les mers pour la rencmitrer. Réduit aux passions nécessaires, à la 
stricte poésie de la jeunesse de tous les siècles , ce cœnr, si ardent 
qu'il fât, aurait trouvé à se satisfaire dans l'enceinte des villes. Il 
restait asses d'élégance et de raffinement à la société bouleversée 
pour satisfaire une imagination voluptueuse. Mais il y avait autre 
chose dans René que la passion et la blessure personnelles. L'homme 
social et doué d'aspirations religieuses, le citoyen, souffraient en 
hii, désiraient et tegrettaiaftt tout autant que le jeune <;<BQr pas* 
sionné. C'est du contact de la Révolution française et de niumeur 



DE CBATBAWBUNO. SS9 

fière, de rhérofque sensibilité propre à Cbâteanbriattd qu'est oé le 
premier cri de la poésie moderne ; ee cri fat jeté dam la solitude 
dès forêts vierg^es. 

Le douloureux aspect d'une société qui se déchire a pour effet 
nécessaire d'incliner les âmes vers la contemplation de la nature. 
Pins d'une fois d^à, U poésie pastorale a été le refuge des liuéra* 
tures vieillies, tomme la campagne est Tasile des ambitions déçues 
et des cœurs blessés. La Révolution est pour beaucoup dans le ré* 
veil , en France , du sentiment poétique de la nature. EHe y a con- 
tribué par les plus minces changements de mœurs et par les plus 
amples bouleversemenls d'idées. Elle a causé un déplacement uni^ 
versel, des milliers de grandes et de petites émigrations. En voya- 
geant du château à la chaumière, de la montagne à la vallée, aussi 
bien que d'un empire à l'autre , soldats et proscrits, paysans et 
bourgeois devenus propriétaires, oni été forcés de regarder et de 
voir autre cbose que des maisons et des villes. L'imagination firaa- 
çaise, circonscrite sous l'ancienne monarchie dans les jardins de 
Versailles et dans les pré$ fleuris qu'arrose la Seine y s'est répandue, 
avec les soldats républicains et les exilés genlililiomme8,des bimis 
du Nil à ceux du Meschacebé, des steppes neigeuses de la Russie 
aux rochers calcinés de l'Espagne. L'esprit et les yeux se sont 
accoutumés à voir, à redouter, à admirer autre chose ipie l'homme 
et ses œuvres. Dans l'intérieur même de la France, les chemins 
plus nombreux et plus sArs ont conduit plus fréquemment les cita- 
dins jusqu'aux récréations et^ aux études nistiques. Un auditoire 
s'est ainsi formé peu à peu pour les poètes qui revenaient chargés 
des harmonies du désert. Chacun d'ailleurs avait au fond de l'âme 
des mélancolies muettes, pareilles i celles qui s'exprimaient sur ta 
lyre. Quel Français n'avait vu un peu de ses affections, de ses 
croyances et de son propre sang disparaître sons les ruines? Le 
besoin de se rattacher à quelque chose d'éternel, de contempler la 
jeunesse et la vie toi^jours renaissante , d'oublier les ruines devant 
les arbres et les fleurs qui les ont si vite recouvertes, poussait les 
imaginations vers le monde extérieur avec une ardeur plus vive et 
(dus vraie que n'avaient pu faire les déclamations de Rousseau. 
Dn moinde moral lout oduveay , inouï, qu'il lest impossible escore 



340 LES PAYSAGES 

aujourd'hui de déchiffrer et de mesurer pleioement, commence 
d*ailleurs avec la Révolution et la démocratie. Nous n'avons à l'ap- 
précier ici que dans ce qu'il apportait au sentiment poétique. Déjà, 
pendant le XVIII* siècle, les nouvelles tendances de l'esprit 
s'étaient manifestées par une ardente curiosité des lois physiques et 
par la création de toutes les sciences de la nature. Ces études de- 
vaient bientôt témoigner de leur prépondérance et de leur popula- 
rité croissante, en retenant pour elles seules ce nom par excel- 
lence : la Science. 

L'étude scientifique de la nature date du XVIII® siècle ; elle a 
été consacrée comme l'emploi le plus utile et le plus élevé de 
l'esprit par la Révolution et la démocratie. Elle a pris peu à peu le 
pas dans les prédilections de la foule sur les sciences de l'âme et 
tout ce qui s'y rattache : théologie , art , poésie. De telle façon qu'à 
l'heure où nous sommes , dans les intelligences dites avancées et 
qui ont la juste prétention de représenter l'opinion démocratique 
et de la diriger, les mots de théologie , de métaphysique , de philo- 
sophie et de science morale ne sont plus que des non-sens et qu'il 
n'existe qu'une seule vraie science , celle de la nature en générale , 
la science physique avec ses diverses applications. Ce système a 
trouvé son nom merveilleusement approprié à flatter les tendances 
actuelles, sans afficher son matérialisme absolu : il s'est appelé le 
positivisme. 

Cette doctrine est en germe dans la philosophie du XYIII» siècle. 
L'avènement de la démocratie en devait favoriser l'éclosion, comme 
celle de toutes les sciences, de tous les sentiments qui se rap- 
portent au monde extérieur et matériel. Par son essence même, la 
démocratie, c'est-^-dire la grande masse humaine, les classes les 
plus nombreuses, les moins cultivées, les plus jeunes, les plus 
voisines de l'enfance, sont plus ouvertes aux impressions du 
monde extérieur, à tout ce qui émeut Timagination et les sens. Le 
goût des choses immatérielles , du monde intérieur, de la psycho- 
logie, de la métaphysique, de toute la science morale, en un mot, 
sera toujours le privilège du petit nombre. La nature est plus acces- 
sible à tous les regards que le vrai Dieu à toutes les consciences. 11 
est plus facile d'ouvrir les yeux au spectacle de la création que 



DE CHATEAUBRIANI). 34i 

d'ouvrir son âme à la raison pure. La démocratie n'est-elle pas 
d'ailleurs relève et la fille du travail, forcément vouée, et de notre 
temps plus que jamais, à l'œuvre industrielle ? L'industrie , l'agri- 
culture, toutes les occupations qui inclinent l'homme sur la ma- 
tière, le retiennent plus près de la nature. Par leurs nécessités, 
par leurs plaisirs, par leur origine, les classes populaires sont plus 
étroitement que les autres rattachées à la terre qu'elles fécondent. 
Elles ont senti plus vivement l'aiguillon des besoins ; elles sont 
plus portées que les classes opulentes à juger tous les travaux , 
toutes les découvertes de l'esprit dans leur rapport avec la produc- 
tion de la richesse et du bien-être. Les sciences physiques ont une 
relation si évidente et si directe avec les arts qui nourrissent et 
vêtissent l'homme, qu'elles obtiennent nécessairement la faveur de 
ceux qui se préoccupent avant tout de combattre la misère et d'éga- 
liser les jouissances. Le monde visible attire donc les multitudes et 
par l'imagination et par l'intérêt. La démocratie a des besoins plus 
pressants que les classes élevées ; elle a en outre certaines ten- 
dances poétiques qui la rendent plus sensible aux séductions du 
monde extérieur. 

Les progrès des sciences au XNïlh siècle, le malaise des esprits 
qui se traduisait par des attaques contre la société au nom de l'étal 
de nature, les déclamations de Rousseau , et, par dessus tout cela, 
l'avènement de la démocratie , autant de causes qui favorisaient le 
penchant de l'homme à chercher sa poésie, sa théodicée, et jusqu'à 
sa loi morale, dans le spectacle de l'univers. Ce qu'adonné ce 
mouvement de plus légitime et de plus pur à notre siècle, après 
les vérités scientifiques, c'est une poésie, un art nouveau, précisé- 
ment ce que ses promoteurs songeaient le moins à conquérir. 

Quand Chateaubriand partit pour l'Amérique, le 6 mai 1791, il 
ne se doutait pas de ce qu'il en devait rapporter : une littérature 
complètement opposée à celle qu'il admirait. Poussé hors de France 
et par les inquiétudes de la jeunesse et du génie, et par l'aspect 
d'une société qui faisait dire au vertueux Halesherbes : c Si j'étais 
plus jeune, je partirais avec vous; je m'épargnerais le spectacle 
que m'ofirent ici tant de crimes, de lâchetés et de folies, > il 
s'était sérieusement imaginé qu'il allait chercher le passage au 



ut IM PATSA«6 

Bord-é8t de l'Amirique, en découvrant la mer polaire. Cette illo- 
sion du poète est d'aillears une preuve de plus de l'importance 
^n'avaient alors dans tous les esprits les questions de science sa* 
turelle : géographie, cosmologie^ physique, tout ce qui attire 
Tattention de j'homme hors du monde intérieur et tend à le dis*- 
traire de la connaissance de lui-même et des douloureux retours 
sur sa destinée. René aspirait à la gloire paisible d'un géographe. 
Mais les fantômes A' Amélie et d'Atala flottaient d^à dans son cceur 
et l'attiraient vers une carrière plus orageuse. Il allait découvrir 
tout un monde de sentiments , mille horizons nouveaux dans la vie 
morale, les splendeurs d'un art inconnu, les richesses d'un style 
qui fiiit pâlir notre ancienne poésie. 

L ambition littéraire avait dès lors sa part dans cette jeune àme 
ouverte à toutes les ambitions ; un projet de poème y germait plus 
profondément, i son insu, que les projets de découvertes géogra- 
phiques. « J'étais encore très^eune, nous dit-il dans la première 
préface d'Aloia^ lorsque je conçus l'idée de faire V épopée, iê 
rhomme de la nature ou de peindre les mœurs des sauvages en 
les liant à quelque événement connu Je jetai quelques frag- 
ments de cet ouvrage sur le papier ; mais je m'aperçus bientôt 
que je manquais des vraiee cmUeurs et que , si je voulais foire 
une image semblable, il fallait, à Vexemple d^ Homère, visiter les 
peuples que je voulais peindre. » Voilà deux idées qui portent 
leur diite et qui dérivent toutes du mouvement d'esprit dont nous 
étudions l'origine. Uépopée 4e Phomme de la nature/ c'est biea 
d'un disciple de Rousseau , mais plus poète que son maître ; le 
dém des vraieê touleure , c'est le mérite propre à Chateaubriand 
et à l'école qu'il a fondée. Le même besoin de réalité dans les 
images, dans la peinture des lieux, qui poussait vers l'Amérique 
l'auteur des NatcbeZi conduira vers Jérusalem ,^à travers la Grèce, 
le poète qui médite les Martyrs et lui dictera dans V Itinéraire les 
plus splendides de ses pages descriptives. Ce goût de la vérité 
pittoresque et de la couleur locale est absolument nouveau ; ni les 
maîtres du XVII* siècle, ni ceux du XVIII« siècle n'en donnaient 
l'exemple au jeune écrivain. Encore un indice de cet attrait plus 
puissant que le monde extérieur exercera désormais sur les imagi- 



DE CHÀTE^IvmAlfD. 343 

mtian^ {tHnçm^»f c'ait le ffiU 4n noftirW, 41» da^ stution^nU 
passe aux paysages et aux cofitomes. Ici eucor^ RoQ^seai» serait 1» 
novateor ; mais daoQ cette imaginaliou de Chateaubriand p)m vive 
à la fois et plus cultiva chez le contemporain d*Ândré Gh^aler» 
mieux initié que le citoyen de Genève aux lettres antiques» «'estH^ 
pas une brise de la Grèce , un rajoa d'Homère q«i éclatent data 
ce zèle pour la sincérité pittoresque, pour la description des beaMtéa 
visibles ? 

L'influence latine, souveraine sur nos deux derniers siècles» et 
qui semblait autoriser l'imitation et les redites, cédait ue^re litté^ 
rature à une inspiration meilleure. La muse ionienne conduisait 
par la main le poète, non plus devant les livres, mais en (ace de la 
nature. Notre poésie du HJX^ siècle, si cbrétiemie et si germa** 
nique, si romanli^ qu'elle fût à son aurore, a reçu par André 
Cfaénier, et directement par Homère et Sophocle, une inspiratioa 
de 'la Grèce, On verra reparaître quelque chose do génie grec au 
début de toutes les périodes heureuses de la littérature et do l'ert 
La poésie latine indiquait, comme modèle suprême à la nétrOi la 
poésie grecque. Homère, consulté, nous renvoyait i la nature elle* 
même. C'est en vertu d'Homère que Chateaubriand s'affiranchii d^ 
Rousseau ; c'est le voyageur de l'Odyssée qui lui montre le vieil 
Orient et la jeune Amérique comme une double source de vérité et 
de jeunesse pour la poésie. L'auteur des Natchez devait au Courrai 
ioml une idée iausse : Vkmnie in la Mturtt; il reçut de YfUt^de 
ce bon conseil, si peu pratiqué jusqu'à lui ; voir avant de peindre. 

L'homme moderne, l'homme de la Révolution et du XVIII« 
siècle pouvait-il voir la nature avec ce calme, avec celte impartiale 
sérénité^ avec cette jeunesse confiante et joyeuse qui président i 
Tert hellénique ? La naïveté oous a fuis avec l'adolescence, avec le 
santé morale du monde grec. H n'ait donné qu'à bien peu d'entre 
nous de voir la nature autrement qu'à travers le vitrage colorant 4e 
nos passions, de notre humeur, de nos idées préconçues. C'e$( à 
la fois le début et le charme propre de la poésie moderne ; c'est 
ce qui rend nos paysages si éloquents à celé des description^ 
sculpturales et muettes des maîtres grecs. La peindre de l'univers 
ne relevait chez eux que de la clairvoyance du regard ?t de la fer* 



344 LES PAYSAGES 

meté de la main ; elle relève chez nous de l'âme tout entière. Tant 
vaut le cœur du peintre, tant vaut le paysage. 

De quelle âme, avec quelles passions et quelles croyances René 
abordait-il les forêts vierges du Nouveau-Monde ?~A travers quelle 
atmosphère morale verra-t*il plus tard l'antique Orient? Quels 
reflets son caractère jettera -t-il partout sur le paysage comme sur 
les événements humains ? On est presque toujours injuste quand 
on reproche à Chateaubriand sa personnalité , ce qu'on appelle son 
égolsme. L'époque actuelle où les caractères s'effacent si vite sous 
l'universelle platitude, devait mal juger un des derniers grands 
caractères de notre histoire. Sans discuter de l'homme politique 
et de l'homme du monde, admirons, chez l'écrivain , comme sa 
plus grande richesse, cette fière personnaiité qu'on accuse : c^est 
avec ejlle qu'il a transformé notre poésie, et particulièrement le 
sentiment que nous étudions. Vous affirmez qu'il ne s'oubliait 
jamais lui-même, et que son moi lui était partout présent, c'est-à.- 
dire qu en politique il ne perdit jamais le souci de sa dignité, de 
sa gloire même, il en avait bien le droit; c'est-à-dire qu'en face du 
monde extérieur, il n'oublia jamais son âme et força les choses 
qu'il dépeignait à s'empreindre de ses sentiments, à refléter ses 
passions, à palpiter de sa propre vie. Heureux et grand poète ! car 
telle est la plus haute, la plus émouvante poésie qu'on puisse tirer 
de la nature. 

Il fut triste et mécontent des hommes et de lui-même , amer 
contre la société où il vécut, fatigué du rôle qu'il y joua , impatient 
à la fois de l'obscurité et du grand jour. Pareille histoire est-elle 
bien égoïste et bien déplacée dans la vie d'un gentilhomme de 
vieille race , d'un penseur de haute iignée , partie de l'échafaud de 
Louis XVI , poursuivie sous le despotisme de Bonaparte et terminée 
au bruit des canons de juin 1848 ? Mais portez cette âme inquiète, 
ambitieuse, inassouvie au sein des grands spectacles de la créa- 
tion ; mettez-la en contact avec Tœuvre de Dieu et en perspective 
de l'infini , tous ces rêves de voluptés et de grandeurs mondaines 
deviennent des aspirations sublimes vers ce qui est au-delà de ce 
monde ; la lassitude du réel engendre la soif de l'idéal ; ce cœur 
fatigué des hommes se retrouve assez fort pour s'élancer vers Dieu ; 



DE CHATEAUBRIAND. 345 

la misanthropie devient religion. C'est Tinquiétude du coeur^ le 
vague des passions, ce sont les douleurs sociales, les larmes des 
choses qui suscitent chez le fils du XYIII® siècle la pensée religieuse 
et chrétienne. Or, c'est par l'idée reli|;ieuse que l'écrivain va réfor- 
mer, agrandir, créer de nouveau la poésie, et surtout la poésie de 
la nature. 

J.*J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre lui-même, étaient 
restés à mi-côte du vrai sentiment de la nature ; le soufQe reli- 
gieux leur avait manqué pour monter plus haut. La niélancolie de 
Rousseau était autrement égoïste que celle de Chateaubriand ; 
l'envie plébéienne en faisait le fond. Ce n^était pas cette haute et 
féconde tristesse inhérente à tout esprit sérieux placé en dehors 
d'une foi positive, en face des éternels problèmes, et livré, sans 
espérances fixes, à toutes les aspirations qui font le tourment et la 
grandeur de Fâme humaine. La richesse, un nom illustre, les plai- 
sirs et les honneurs auraient suffi à dissiper la mélancolie de Saint- 
Preux. Comblé des dons de la naissance, de la gloire littéraire, de 
la grandeur politique, le cœur de René est resté vide; car le 
besoin dont il soufirait, c'était le besoin d'un Dieu ; l'infini seul , 
les seuls trésors de l'incommensurable au-delà étaient capables de 
le remplir. 

La nature ne livre pas toute sa moisson poétique, elle n'accorde 
que quelques fleurs fugitives à ceux qui ne l'interrogent pas avec 
celte passion religieuse, avec cette noble inquiétude de l'idéal. 
Il ne suffit pas de l'honnête et candide morale de Bernardin de 
Saint-Pierre pour animer, pour diviniser la création ; car il faut 
qu'on divinise la nature comme on a divinisé l'homme lui-même , 
si l'on veut en tirer toute sa poésie ; il faut qu'on voie dans l'uni- 
vers, ou à travers lui, la pensée et l'action incessante de l'Être 
divin. Le placide auteur de Paul et Virginie dans son déisme sans 
infini, dans sa sensibilité bourgeoise , demandait trop peu aux har- 
monies de la nature, pour faire chanter tout ce grand orchestre. 
Il était trop facilement satisfait des hommes et des choses, du ciel 
et de la terre. Les vaillants seuls, <»les ambitieux et les téméraires 
contraignent cet oracle rétif à leur répondre. Les mécontents , 
les rêveurs, les insatiables ont seuls à lui faire de profondes et 



346 U& PITSAMS 

dUnoombrables questions. La joie se suffit à eito-4ii$Me : les | 
gretçs y eo face de la iMiture, n'ont gutee autre chesa qnhiae < 
de via et nne couronne de roses à lui demander; ils gUasentbÎMi 
vite dans le pnr et simple matérialisme. Yojeai phitéi HorMd elaos 
ctnansoniûers. 

La mélancolie de René, ce qu'il appelle le paguedespâêÊiom^ 
quel qsCen soit le principe dans le carect^ et la cause dans les 
événements^ est un état de l'âme qui confine an aentîmeni rdigievx 
et qui y eondnit. On l'a dit maintes fois, la mélancolie fui inconone 
desaftcients; le désir, chez eux , k passion avaient on but fiie, 
positif^ avoué, et l'inquiétude ne survivait pas dans leurs âmes, 
au même point que dans les nôtres , à la pleine possession de 
l'objet désiré. C'est le christianisme qui a développé dans le ccsnr 
humain cette sidblime tristesse, en y suscitant par dessus leot le 
besoin de l'infini. L'idée des joies et des douleurs étemelles fui 
sont promises à Thomme au-delà de cette vie, gâte en nous toutes 
les joies de ce monde et répand je ne sais quelle nMgie dans 
toutes les douleurs. Toutes ces aspirations sans obget précis qui 
tourmentent le oœor de l'homme moderne, sons leurs formes les 
plus variées, à travers les feintaisies étranges, la dépravation même 
qu'elles engendrent parfois, n'ont au fond qu'un seul et miéme 
ol)jet, la possessien du divin, l'attrait de l'infini. Le désir de pé- 
nétrer jusqu'au divin, de l'apercevoir, de l'^nbrasser en toute 
chose , la recherche de Tinvisible , voilà ce qui communique sa 
haute puissance de poésie à la contemplation de la nature. Relever 
dans les âmes l'aspiration à l'invisible, raliumer en eltés la vie 
religieuse, c'est renouveler tout le monde moral. C'est aussi renon^ 
vêler l'imagination, ressusciter le sentiment poétique. Si l'auteur 
de René et des ihurlifrs a transformé la poésie et le style, ce n'est 
pas seulement son àme passionnée , son imagination puissante , qui 
4»nt opéré ce micade. En altiitint les esprits vers l'idée religieuse , 
en ramenant le goût aux régions qu'habitait la loi, l'auteur du 
Génie du Christianimne a fait autant et plus que par ses splen^ 
dides peintures des orages du cœur et des grandes scènes de la 
création. Il a préparé des peintres sinctoes, éloquents, à l'univers 
visible, en rendant k ces peintres le souci d'un monde moral^ en 



DE CaiATKAtlBBlAND. 347 

rwliiuani à la création son principe de vie^ son auteur el son b6le 
dîTin. 

Il est de mode aujourd'hui de rabaisser te Oénie du ChrisHa^ 
même entre toutes les osovres de Cbtâeaubriand. Chacm s'em- 
pressa, orthodoxes et libres-penseurs, de déclarer ce livre yieilK. 
Il est vieux , sans doute, comme l'aurore est vieille quand midi 
brftio des feux qu'elle alluma. Qu'on se rappelle de quelle éclipse 
étaient voilées ces deux grandes choses : la religion et la poésie , 
sous les disciples de VEneyclopédiê et de Voltaire, sous les froids 
imitateurs de Rousseau! avec quelle légèreté, quelle étroitesse , 
quelle ignorance de l'histoire, queHe impuissance de raison les 
questions morales étaient abordées! de quel style plat, énervé , 
incolore, on babillait dans les vers, dans le roman, sur le théâtre 
la sensiblerie banale qui chassait les fortes passions! quelles 
vagues et pAles ébauches s'étaient substituées à la vraie peinture 
sons la molle estompe des poètes descriptifs ! quels paysages morts, 
artificiels, quelle architecture de carton formaient la scène de ces 
drames puérils éparpillés dans les poèmes didactiques! Pour 
redevenir jnste envers Chateaubriand, il faudrait relire, — qui en 
aurait le courage? ^ les moralistes et les poètes de i789 à 18i5. 
L'école des inquisiteurs trouve aujourd'hui Chateaubriand bien 
léger de théologie. Je les crois; mais ce que je crois aussi, car 
nous l'avons vu , c'est que le poète a fiit ce que les théelegiens ne 
fiiisaient pas et ne pouvaient faire : il a ramené des fidèles, des 
' curieux, si vous voulez, dans ces églises que l'autorité rouvrait et 
quo dédaignait la liberté; il a rassemblé au pied de la chaire des 
auditeurs qui n'auraient jamais entendu sans lui un prédicateur 
chrétien. Conduire des cœurs, guéris de leurs préventions et de 
leurs haines, jusqu'en face de la vérité, leur fiiire franchir le seuil 
du temple, c'était l'œuvre difficile et c'est la sienne. Il n'a pas , 
sans doute , versé l'eau du sacrement sur le front des néophytes ; 
c'est œuvre de pontife et non de poète ; mais c'est lai qui a lus-* 
pire le désir du baptême à toute une génération d'incrédules. 

S'il avait moins fait pour le christianisme, il serait plus ménagé 
aujourd'hui par la critique athée renouvelée de Louis XV et du 
Directoire. Le second empire a tenu ce qu'il devait au noMe enta^ 



348 LES PAYSAGES 

goniste du premier. Hais il est moins facile encore d'amoindrir 
dans Chateaubriand le citoyen et le poète que de réduire son rôle 
d'apologiste chrétien. Nous n'avons pas à défendre ici sa poli- 
tique; mais sa poétique reste, à nos yeux , la source mère, accrue, 
si l'on veut , par maint ruisseau , mais la vraie source de toute 
notre littérature moderne. S'il est des poètes, parmi ceux qui le 
dénigrent aujourd'hui de par la libre*pensée , ne devraient-ils pas 
lui pardonner d'avoir ravivé l'inspiration catholique, en voyant 
tout ce qu'il a fait pour la pure poésie, pour le style, pour la mise 
en valeur littéraire de cette nature , de ce vaste monde visible qui 
devient à leurs yeux l'être essentiel de la science, que dis-je? le 
seul objet de la religion? Chateaubriand, le premier parmi nous, 
a tiré du paysage, des scènes de la nature, toute l'émotion, toutes 
les révélations, en un mot, toute la poésie qu'elles recèlent. 

Il est en ce point le' créateur et le maître, plus que Rousseau et 
Bernardin de Saint-Pierre ; il l'est en vertu de son imagination 
plus puissante et surtout par ces deux éléments de soii génie que 
l'on discute le plus à divers titres, son caractère et sa croyance 
religieuse. Sa mélancolie , de plus haute origine que celle de Rous- 
seau, était plus capable de s'élever à l'état impersonnel, de se 
fondre^ de s'anéantir complètement dans cette tristesse sublime 
inhérente à toute grande âme qui se sent séparée de l'infini. Il 
était atteint de cette nostalgie céleste, que ne connaissent pas les 
créatures inférieures, et qui fait la noblesse de l'esprit humain. 
C'est par elle que sa lassitude des passions et des hommes se tra- 
duit en élancements vers ces vestiges de Dieu, empreints sur la 
face auguste de la création. Sa religion lui révèle un Dieu vivant, 
omniprésent, autrement animé, actif, mêlé à son œuvre, que la 
vague divinité de Bernardin de Saint-Pierre. Ce Dieu et cette âme 
se poursuivant, s'adorant, se combattant même, à travers la nature 
émue et palpitante, voilà ce qui répand le charme, la magie, la 
poésie, sur ce vaste univers, témoin et complice de nos embrasse- 
ments avec l'idéal. 

Chateaubriand n'a pas vu de plus magnifiques, de plus luxu- 
riants paysages que ceux de Paul et Virginie ; mais la philosophie 
de Bernardin de Saint-Pierre appauvrissait la nature en écartant 



DE GHATEAUBRUliD. 349 

tout surnaturel , et le Génie du Christianisme la rattache au monde 
deTàme, lui restitue Tespritqui la vivifie et qui la rend pour 
nous intelligente et sensible : c Le vrai Dieu, en rentrant dans 

ses œuvres, a donné son immensité à la nature libres de ce 

troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts , les 
bois se sont remplis d*une divinité immense. Le don de prophétie 
et àe sagesse , le mystère et la religion semblent résider éternel- 
lement dans leurs profondeurs sacrées.... Il y a dans l'homme 
un instinct qui le met en rapport avec les scènes de la nature. Eh ! 
qui n'a passé des heures entières assis sur le rivage d'un fleuve 
à voir s'écouler les ondes! qui ne s'est plu, au bord de la mer, à 
regarder blanchir l'écueil éloigné! il faut plaindre les anciens qui 
n'avaient trouvé dans l'Océan que le palais de Neptune et la grotte 
de Protée ; il était dur de ne voir que les aventures des Tritons 
et des Néréides dans cette immensité des mers qui semble nous 
donner une mesure confuse de la grandeur de notre âme ; dans 
cette immensité qui fait naître en nous un vague désir de quitter 
la vie pour embrasser la nature et nous confondre avec son 
auteur. > 

Rien n'obscurcit, en effet, n'encombre et ne stérilise la nature 
comme une mythologie à laquelle on ne croit pas, et cette foule 
de dieux, de démons ou de génies inventés ou acceptés par le 
poète. L'homme a besoin d'avoir foi à la parole qu'il entend , à 
l'esprit qu'il aperçoit, à travers la nature. La sincérité avec soi- 
même est la première condition de la poésie. Il vaut mieux pour 
l'imagination qu'elle se pose en face d'un monde absolument vide 
de surnaturel et privé de dieux, comme celui de Lucrèce, qu'au 
milieu d'un Olympe artificiel , et dans une théologie arbitraire. La 
naïveté et la bonne foi sauvent la poésie et la rendent vivante et 
vraie au sein même des légendes superstitieuses, quand elles sont 
crédulemenl acceptées. 

L'idée chrétienne de la Providence, des rapports du Créateur 
avec cette nature dont il s'enveloppe comme d'un voile diaphane, 
qu'il déroule aux regards de l'homme comme les pages vivantes 
d'un livre vivant, le surnaturel chrétien, ne fût-il pas la vérité 
même, c'était faire beaucoup pour la poésie que de ramènera 



tt6 LB8 MYSAOKS 

cette grande ctoctrine ées eoBvietioBS «aeères, que d*«n»r re»^ 
versé cet Olympe de carton qui cachait la nature aui poètes das- 
mpes^ et de combler par la foi l'immense tide hissé dans TuDivan 
par l'athéisme et par ce déisme d'horioger qui fiai de la eréâtioB 
«ne morôe el insensible mécanique. 



n. 



Voilà donc ie vaste monde peuplé de nouveau de h présence 
d'un Bieu , d'un ÏKcu vivant^ qui s'esl firit chair, qui ^sile et pé^ 
nètre, dans l'immense étendue, le moindre des atomes qu'il a créé. 
L'univers tout entier avec l'humanité dans son sein est fait h 
fîmage de ce Dieu; c'est sa figure, c'est l'apparence par où nous 
pouvons le saisir, c'est la parole qui le raconte à nos sens, la sym- 
phonie qui le chante â notre cœur. Il n'est pas donné au même 
homme de déchiffrer toutes les pages de ce texte sans fin. Chaque 
poète, la plupart du temps, n'aperçoit qu'une face de eel édifice 
aux mille aspects, ne possède qu'un seul instrument pour imiter 
cet innombrable orchestre. 

Dans cette nature à laquelle il a restitué son âme véritable , quel 
genre d'émotions, quel enseignement cherchera Tauteur de René? 
quels traits de cette figure de l'infini aimera^t-il surtout h repro- 
duire? de quelles couleurs se servira-t-il de préférence? quel sera, 
en un mot, le caractère de ses descriptions et de son style? 

Les longs tableaux sont rares dans Chateaubriand; précisément 
parce que c'est Fâme des choses qui l'attire et non pas leurs 
apparences matérielles; parce qu^il est poète encore phis que 
peintre. On ne trouve jamais chez lui ces paysages sans bornes, 
ces interminables descriptions qui ralentissent la marche de l'idée 
et atténuent l'impression morale dans les livres de ses successeurs. 
Il est court dans ses peintures, parce qu'il est passionné; rapide , 
parce qu'il est profond. H donne au paysage plus d'éloquence poi- 
gnante; d*autres lui donneront plus de relief pittoresque ; d'autres 
plus de philosophie et de perspective dans l'invisible. Ce qui Pen- 
chante dans la nature , c^'est ce qu'elle a d'humain y c'est l'image 



DE «BàTBMJBUfAriD. SM 

qn'il ; trowm de «m propre cm». Il ekite à peinAre les oi^ftges , 
laveot iwpélieK^ TétenieUe agitatiOA^eft fiols; il s*enivre ties 
onbrfift mjsténtmei deos les inrftts \ierges. S'il était passible de 
csncÉériser d^éi iMt ebaqie peèie par l'élëmeBt qu*U fréquente le 
phis, par robjei de la fittare vers qui ses regards se dirigent d^ins«- 
4iiifit, on pourrait dire de Chateaubriand que c'est la mer tempé- 
inettae, comme Lamartine est le ciel étoile. 

Les paysages de Jocdgm et des Hamumes sont plus imperstmneky 
pour ainsi parler, que ceuxd'^ftiià et de René. La grande affiiire de 
(âb^ttoaubriand c'tst de peindre sa passion, toute son ftme en pei^ 
finaat la Miure. Des <kux aspects de la création , dont Tun est le 
leâetde Dieu, l'autre une image de Thomme, il affectionne, mal- 
gré ses ébns lers Tiiifini , leui ce ^i le ramène à la contemplation 
ée son propre cseur. Il ne copie jamais un site , un phénomène 
pourtour beauté propre, comme les artistes; pour leur signifia» 
«atMB générale, comme les esprits méditatif et sans passions; il 
akne à les peindre pour leurs analogies avec les situations, les 
aouvemenis divers de Tâme humaine. Grande âme inquiète, 
édoas^u sein de k tempête révolutionnaire, c'est dans la région 
la plus orageuse et la plus troublée, dans les scènes les plus som*- 
bres de la création , dans les bois et dans l'Océan qu'il prendra 
ses modèles. Jamais il ne lui sera donné de se bercer mollement 
s«r un bc qui me connaît pas de tempête et qu'illumine un ciel 
BtanàfL Dans sa barque toiyours agitée , il n'aura pas le loisir de 
pere^ du regard les profondeurs célestes ; il sera moins rêveur et 
plus actif, il sentira tout autant l'infini dans ces grands spectacles , 
il en raisonnera moins. Son cœur crie trop fort pour qu'il entende 
la pensée pure; le dieu qui parle seul dans les paysages de Lamar- 
tine cède ici h parole à l'âme de René. 

Aussi, quoiqu'il ait créé chesnous la poésie du monde extérieur, 
si envahissante plus tard au préjudice de la poésie Rurale et du 
oœ«r humain, on peut dire que Chateaubriand maintient encore 
le paysage à l'état héroïque, dans les conditions où le comporte 
l'épopée , où pourraient l'accepter la peinture d'histoire et la pein- 
ture religieuse. Combien n'est-il pas plus sobre dans ses descrip- 
lians4|M toos les poêles de sa lignée! Lamarre a des pièces 



352 LES PAYSAGES 

entières qui ne forment qu'un immense paysage d*on le drame 
humain est absent. Hais on voit s'ouvrir à l'horizon de larges pers- 
pectives sur Tinfini; c'est le paysage philosophique, si celte ex- 
pression est permise. D'autres, Viclor Hugo^ par exemple, voudront 
remplacer en face du monde visible le peintre et le sculpteur; les 
vaincre par la couleur et le relief, leur fournir au moins des mo- 
dèles à traduire dans le marbre ou sur la toile. La description 
dans Chateaubriand ne prétend pas rendre la peinture inutile; il 
cherche à dire autre chose que la peinture , et , surtout, les choses 
qu'elle ne pourrait dire. U a créé chez nous le pittoresque du 
style , mais il sait le contenir en de justes limites ; il n'étouffe pas 
la pensée sous la couleur, il n'a pas noyé le cœur humain dans 
un paysage sans bornes. La description faite uniquement pour 
décrire n'existe pas chez ce père de la vraie poésie descriptive. Sa 
poésie est mieux qu'un tableau , elle est un chant. Nos réalistes 
modernes Tout trop oublié : il ne s'agit pas de reproduire l'écorce 
des choses de façon à ce que l'œil et les doigts s'y trompent, mais 
d'exprimer ce qu'il y a dans les choses de vie , de passion et d'i- 
dées. Les longs tableaux , les descriptions minutieuses ne sont pas 
nécessaires pour nous faire penser. 

Dans les voyages de Chateaubriand, dans les NatcheZy cette 
épopée de r homme de la nature , partout, enfin, où l'on pourrait 
s'attendre à trouver d'abondantes peintures des sites, les paysages 
proprement dits sont rares et courts. Les notes mêmes qui doivent 
servir de matériaux à ces poèmes et qui n'ont d'autre objet que de 
conserver dans tous leurs détails les images des sites entre lesquels le 
poète choisira, sont loin d'avoir l'exubérance de nos descriptifs d'au- 
jourd'hui, quoique le but avoué du voyageur soit d'amasser des 
couleurs vraies qu'il associera plus tard à ses pensées. Au moment 
même où son sens pittoresque semble seul s'exercer, son esprit 
ramène toujours les réflexions et les émotions favorites. Voici, dans 
l'ordre même où ils ont été écrits, quelques fragments du journal 
de l'artiste en quête du paysage où se développera le poème des 
Natchez : 

Trois heures. 
« Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts aussi 



DE CHATEAUBRIAND. 353 

vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la création 
telle qu'elle sortit des mains de Dieu ? Le iour tombant d'en haut à 
travers un voile de feuillages, répand dans fa profondeur du bois une 
demi-lumière changeante et mobile qui donne aulc objets une' grandeur 
fantastique. Partout il faut franchir des arbres abattus, sur lesquels 
s'élèvent d'autres générations d'arbres. Je cherche en vain une issue 
dans ces solitudes; trompé par un jour plus yif, j'avance à travers les 
herbes, les orties, les mousses, les lianes et l'épais humus composé des 
débris des végétaux, mais je n'arrive qu'à une clairière formée de 
quelques tourbes. Bientôt la forêt redevient plus sombre ; l'œil n'aper- 
çoit que des troncs de chênes et de noyers qui se succèdent les uns les 
autres, et qui semblent se serrer en s'éloignant : l'idée de l'infini se 
présente à moi. 

Six heures. 

n J*avais entrevu de nouveau une clarté et j'avais marché vers elle. 
Me voilà au point de lumière; triste champ plus mélancolique que les 
forêts qui l'environnent : le champ est un ancien cimetière mdien. Que 
je me repose un instant dans cette double solitude de la mort et de la 
nature ! est- il un asile où j'aimasse mieux dormir pour toujours? 

Sept heures. 

» Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La réverbéra- 
tion de notre bûcher s'étend au loin; éclairé en dessous nar la lueur 
scarlatine, le feuillage parait ensanglanté, les troncs des arores les plus 

S roches s'élèvent comme des colonnes de granit rou^e; mais les plus 
istants, atteints à peine de la lumière, ressemblent, dans l'enfoncement 
du bois, ^ de pâles fantômes rangés en cercle au bord d*une nuit 
profonde. 

Minuit. 

>» Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se rétrécit. 
J'écoute, un calme formidable pèse sur ces forêts. On dirait que des 
silences succèdent à des silences. Je cherche vainement à entendre dans 
un tombeau universel quelque bruit qui décèle la vie. D'où vient ce 
soupir? d'un de mes compagnons : il se plaint, bien qu'il sommeille. Tu 
vis, donc tu soufl^es : voilà l'homme. ^ 

Jtftfiui^ et demi. 

» Le repos continue , mais l'arbre décrépit se rompt, il tombe. Les 
forêts mugissent, mille voix s'élèvent. Bientôt les bruits s'affaiblissent; 
ils meurent dans des lointains presque imaginaires : le silence envahit de 
nouveau le désert. 

Une heure du matin. 

>» Voici le vent, il court sur la cime des arbres; il les secoue en 

Eassant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui se 
rise tristement sur le rivage. Les bruits ont réveillé les bruits. La 
forêt est toute harmonie. Est-ce les sons graves de l'orgue que i'entends, 
tandis que des sons plus légers errent dans les voûtes de verdures? Un 
court silence succède; la musique aérienne recommence, partout de 
douces plaintes , des murmures qui renferment en eux-mêmes d'autres 
murmures; chaque feuille parle un différent langage , chaque brin 
d'herbes rend une note particulière. 

TOME X. — 2« SÉRIE. H 



3^ lAS P^Yl^GS^ 

u ype Yfif. e^lr^or^ipaire rç^^tU^ c*e$t celle dft ççtte greapuilk ofM 
Uiiîte les iDugi^sefnents du taureau. De toutes le» piu^Uçs qf^ 1^ ■orit» 
les chaMves-souris accrochées aux feuilles élév^n^ leur^ ohMits loonotimeK 
iç>n croit ouïr des glas çpntinus oif 1^ tintement fufièbre d'une çlpcihe. T^ 
nous ramène à quelque idé^ de 1^ mort, jparce que cette idée est ^ fapd 
de la yje. » * 

Dans les parties mimes de son œuvre qui ont l'upiverç visi)>le 
pQUV objet, Cbiteai^ri^ad a'ç^i donc pas v^n pa;^gi^^, ^a fÀmp\^ 
coloriste comme lanl de nos poètes contemporains; c^est un 
peintre d'histoire, il fait des tableaux épiques et raligîpui. Q'^ 
moins par les sujets qu'il traite que par son style qu'il est le 
eréateur du pittojf^squo. dans notre littérature. 
, \s s^ylQ 4^ Chateaubriand marque dans la langue flraaciaiaa la 
date la plus considérable depuis Malherbe. Qu'on Fc^xq^ère à {$ 
façon de nos réalistes, qu'on le répudie an nom de Voltaire ou de 
Boileau, il n'en règne pas moins dans toute la poésie de notre 
temps çt Tengendre daqs $ç;? beautés confime dans ^^ ¥jç^s. 

Cette langue rompt absolument avec celle du dix*huitième sièck, 
^ V^^^r^ même où ('^uteur dprine i^n gage à Vw^e 4^^ pires 
erreurs de cette époque, à ce que Ton appelait la prose poétique. 
Les douze premiers livres des Natchez sont écrits dans ce mode 
péiiible, çn phrases balancées sur une sprte de rbyibqie, ei^prison- 
nées dans une mesure qui leur é(e la liberté, la variété et la 
souplesse sans leur donner la concision et la mélodie qui n'appar- 
tiennent qu'eau vefs. Si forts étaient restés les préjugés de collège 
dans cet esprit ^i novateur, que, trente ans après la composition 
4ç$ Natçf^e:fy ayant depuis longtemps trouvé son vrai style , son. 
atyle immortel , Chateaubriand semble croire encore à la supério- 
rité de cette forme bâtarde que son instinct lui ^ fait rftj^ie^ au 
milieu même du livre. Il nous dit dans sa préface : « Le premier 
volume s'élève à la dignité de l'épopée, comme dans les Martyrs, 
le second volume desceqd ^ la narration ordinaire comine dans 
Atala et Bené. > Mais son génie a trouvé moyen de chanter juste 
dans cet idiome faux, d'être original, sincère, d'exprimer tpute sa 
passion personnelle sous ce masque banal. Il écarte dès le début 
ce détestable raffinement de la périphrase substituée au vrai pom 
des chgiaes , qui depuis Racine jusqu'à ^eliUe énerve ^ pensées 



DE CS^TSAUBIUAND. S5& 

e^ ailongeaat les péri^^ ctt baapit toule coul^iir i^ive, tout piUo- 
i^que dfi notre poéçie. Il accepte le mot propre; ^ comme il a vi^ 
de ^^ ye^&x l^s choses qu'il raconte, cpmme il ne copie pas ses 
costumes et ses paysages sur des copies faites d'après d'autres 
copier, il est contraint par son siyet; mal^é la vieille rhétorique 
qu'il n'ose attaquer de iront, à user largement de la couleur locale. 
$0s p^rsom»ages ne oiarchent pas sur l'ombre d^une terre, sur des 
iQontagnes abstraites, dan$ des jardins et des forêts de convention, 
s^^ bord du même ruisseau, du même torrent, du même fleuve, 
d^ la même mer, qui senaient à tous poèmes en vers et en prose 
depuis Virgile jusqu'^ Fénelon et jusqu'à M. d^ Harmontel. 
Chateaubriand remonte au peintre par excellence à Qomère; noi^ 
pov^r lui emprunter ses couleurs, mais pour apprendre de lui à êtrQ 
sinc^^Q, à ue peindre que cç qu'il a vu. U écarte résolument 1$^ 
C^une et la flore classique et se sert d'une foule de noms à qui 
Boileau iVa pas donné leyr passeport. L'usage de ce droit si simple 
de nommer les choses ps^r leur nom et sans périphrases, fot un 
des scandales de t'avénement du père des romantiques. 

a Geluta fut chargée d'apprêter le repas de l'hôte de Ghaetas. Elle 
prit 4e Is^ farine de mais , qu elle pétrit avec de Teau de fontaine ; ell« 
en forma ud gâteau qu'elle présenta à la flamme en le soutenant avec 
une pierre. Elle fit ensuite bouillir de Teau dans un vase en forme de 
corbeiUe . elle yersa cette eau sur la poudre de la racine de semilaz. Ce 
mélangé exposé à Tair se changea en une selée rose d'un goût délicieux. 
Alors Gehita retira le pain du foyer et roflrit au frère d'Amélie ; elle lui 
servit en môme temps ^ avec la gelée nouvelle, un rayon de miel et de 
l*eau d'érable. 

» Le soir on se rassembla sous les tulipiers, la famiHe prit un 

repas sur l'herbe semée de verveine empourprée et de ruelles a or. Le 
chant monotone du Will-poor-Will , le bourdonnement du colibri , le 
cri des dindes sauvages , le sifQement de l'oiseau moqueur, le sourd 
mi^gissement des crocodiles dans les glaïeuls , formaient l'inexprimable 
symphonie de ce banquet » 

Un moude aussi nouveau pour nous que celui des forêts vierges 
et des tribus ^uvages de l'Amérique enrichissait le style d'une 
foule ^'ini^es nouvelles; et l'habitude une Ibis prise, dans uxt 
sujet pareil, de nommer les choses sans périphrases par le mot 
pittoresque^ modifiait forcément toute la langue poétique. Chateau- 
briand a fondé notre poésie moderne dans la forme comme dans 
les se^t^ntp; en renouvelant les idées par le Génie 4u ChrUlia- 



â56 LES PAYSAGES 

nUme; en ouvrant aux passions des horizons nouveaux dans Akda 
et dans René, et en accroissant à Tinfini le trésor des couleurs, 
le nombre des sites et des objets pittoresques qui devenaient 
usuels dans la peinture. 

Les descriptions proprement dites de paysages, de costumes, de 
physionomies n'abondent pas dans Chateaubriand. La vieille école 
de Delille et les réalistes contemporains, si divers de procédés, se 
rencontrent dans leur goût pour les longues peintures d'objets 
matériels et brillent par la même absence de poésie. L'auteur de 
René est trop grand poète pour laisser prendre cette importance 
excessive au monde extérieur. Le créateur de la poésie pittoresque 
n'a fait lui-même qu'un usage très-sobre de la description. C'est 
le plus souvent par un trait rapide, par une comparaison, par une 
image, qu'il mêle à l'expression du sentiment le souvenir du 
paysage , et contraint le monde physique à se faire l'interprète du 
monde moral. Son style est émaillé de figures neuves, imprévues, 
hardies qui ajoutent une vivacité singulière à l'expression de la 
pensée ; mais ses livres ne sont jamais encombrés dé tableaux 
qui retardent la marche du récit, ou qui se substituent aux idées. 
Malgré tout ce qu'emprunte son langage à la nature, aux objets 
visibles pour frapper notre imagination , il a plus de mouvement 
encore qu'il n'a d'images; — il est moins coloré qu'il n'est vivant. 
La vie, l'accent ému et personnel , voilà le charme principal, la 
grande puissance du style de Chateaubriand. C'est sans doute en 
grande partie par l'abondance et la vigueur des images qu'il 
obtient ce don de la vie. Un éclatant coloris a recouvert la pâleur 
de la poésie moribonde ; la richesse de l'imagination a cenluplé 
l'éloquence et la profondeur du sentiment. Mais c'est le souffle 
direct, l'élan spontané du sentiment lui-même, la passion toujours 
présente qui anime ce langage et qui nous bouleverse et nous 
entraine sur les flots de ce torrent. L'imagination toute seule, la 
passion même, n'auraient pas suffi à renouveler la langue afladie, à 
retremper, à vivifier le style aussi fortement. Cette personnalité, 
dont on a fait un reproche à l'auteur des Mémoires d'outre-tombe, 
est la source de son éloquence. Le style c'est l'homme même; 
Chateaubriand a fait le sien, il crée cette langue, mère de tous nos 



DE CHATEAUBRIAND. 357 

klioaies poétiques contemporaiDS , non pas seulement avec son 
esprit, mais surtout avec son caractère. C'est parce que le style de 
René est plus personnel que celui des Wlh et XVI1I« siècles, 
qu'il est plus poétique. Après Montaigne et surtout depuis Malherbe, 
toute personnalité s'était effacée de la langue de nos grands 
auteurs. Ils écrivaient trop exclusivement avec la raison, les 
facultés abstraites, les idées générales. C'est là sans doute ce qui 
fait l'universalité de leurs ouvrages; mais ce n'est pas ce qui en 
fait le charme et l'éloquence. La sagesse, l'impartialité, l'imper- 
sonnalité du style, c'est la clarté de plus, mais c'est la poésie de 
moins. Si Chateaubriand nous a tant émus dès ses premiers écrits, 
s'il a fait révolution daps la poésie et dans la langue, c'est que son 
style était Taccent d'une âme, la forte expression d'un caractère, 
d'une personnalité. 

Il ne nous appartient pas, à propos de poésie descriptive, de 
défendre Je caractère de Chateaubriand, mais nous ne rencontre- 
rons jamais cette noble figure sans nous incliner devant elle. Pour 
l'honneur des lettres françaises, souhaitons aux plus illustres après 
ce grand homme, particulièrement à ses détracteurs, autant d'in- 
dépendance, de fidélité , de désintéressement, de respect d'eux- 
mêmes qu'en a montré ce fier Breton, le dernier gentilhomme de 
notre histoire politique, le premier de notre histoire littéraire. 

De quelque façon que ce caractère soit jugé, c'est de son union 
avec une imagination ardente qu'est né ce style plein de vie, de 
mouvement, de contraste qui, à chaque phrase, nous met en pré- 
sence d'un homme et de la nature elle-même, quand, ailleurs, 
nous n'avons sous les yeux qu'un livre et un écrivain. Nous savons 
tout ce qu'il y a de critique à faire de par le XVII« siècle, et de par 
la raison elle-même , à cette nouvelle forme du sentiment et du 
langage. Mais on ne peut lui refuser le don de saisir et d'ébranler 
fortement les âmes. La surprise, l'émotion, furent générales à la 
lecture d'Atala. L'impulsion donnée aux esprits fut si forte, que 
notre poésie la suit encore. Notre siècle, dans ses meilleures inspi- 
rations, n'a pas dépassé cette sphère de sentiment. Nos erreurs, le 
réalisme, par exem^ple, ne sont rien que l'exagération de certaines 
tendances, légitimes si on les maintient dans les bornes que 



358 LiSâ PAYSAGES 

Cfaâteaùbriand il'a Jamais Tranchies. Ct st^flë^ ^n M rAot, é^ beM 
qui répondait le mieui à l'âiïie moderne, telle qne Tont feitè lès 
misères et les grandeurs de la Révolution. GhâteaubriaMd a été te 
ibattre dé nos maîtres, et tous les illustres parmi ses contemportiifls 
et dans la génération qui le suit, lui doivent, s'ils ne sont ^s 
ingrats, Pédatant horomage que lui rendait si noblement Augtistin 
Thierry. Qui aurait pu, 6 plus jusM titre, revendiquer rorigiitalîlé 
que réminent historien de la conquête d'Angleieme par les Nor- 
mande? Voyeï avec quelle franchise, avec quelle éloqueniee^ H sahie 
daàs Chateaubriand le rayon lumineux qui lui montra le chemin ! 
L'hônime qM devait faire pour l'histoire ce que l'auteur du Génie eu 
ChiisliûnisfM a ftit )^ûr le paysage, la feire vivre et palpiter so^s 
nos yeu)t et nous rendre l'exacte impression du moyen âge, âë 
connaissait encore que cette histoire morte, aride nomenclature dé 
dates et de noms défigurés, àmséura de créatures empaillées ^ue 
la fausse philosophie du XVIIP siècle était incapable d'animer. II 
vient à lire les Jfarfyr^; écoutons-le lui-même: t L'impression 
que fit sur moi le chant dé guerre des Francs est quelque chose 
d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et, nfarchànt d'un 
boot à l'autre de la salle, je répétais à haute voix et en fiiisant 
sonnêf mes pas sur le pavé : Pharamond ! Pharamond ! nous avons 
combattu avec l'épée. % c Ce n^oment d'enthousiasme fti^t peut- 
être décisif pour ma vocation à venir. Je n'eus alors aucune 
conscience de ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne 
s'y arrêta pas ; je Toufoliai même du^ra^t plusieurs années ; mais 
lorsqu'après d'Inévitables tâtonnements pour le choix d'une car- 
rière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me t^ppelai cet 
incident de ma vie et ses taoindres circonstances avec uWè shigu- 
lifere pi^cision. Aujourd'hui Si je me fiais lire la page qni m'a tant 
frappé, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette 
envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau 
isiècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchem dails Ms 
voies de ce Siècle, l'ont rencontré de même à la source de \evtts 
études, à leur première ii)spiration ; il n'en n^e^t pas un qM M 
doive îùi dire eomme Dôntè à Virgile : 

Tu duca, iu signore, tft mae^^ro. » 



DE ÔâitlSÀt^Rf Alh[). 359 

Après oè rtdit d'y« rm\\t&, noufe derÉ4-il petttiiê de rtt^iî)orter d«fe 
iliif»%9St#«i^ (Personnelle, de vt<«is sotirèfiifô â'é0(r)i6r dt(e«tiài la 
même inftùe»M;e révélalrice de ÉèHé H des Jfeffjffâf Toute ufte 
génération pôuttaii rendre lé même témoigiiage, sauf, sens dotite^ 
l'ateu de naïve Igndirance qui faîl pour nous de celte pag« «ne sorte 
de confession. Jusqu'aux classes où lé goût de l'étude cèinmen(;e à 
devenir fcelui des lettres, j'avais été préservé, et par la discipHne 
d'alôft et par déférence filiale, de toute lecture étrangère à l'ins* 
traction classi<}ue. Je ne juge pas \ë système ; il était fondé sur ees 
majtiraes, que la politique ferait peut^ire bien d'emprunter à 
l'éducation d*attlrefois : a II est inutile de susciter, et de nîelti^ en 
serre chaude ce qui se développé tout seul par la force du lèmp» et 
de l'ègse, l'imaginaiioir), par exemple: l'auiorité doit tous Ses soins 
k ce qui risqne d'être délaissé , comme tè savoir de la grammaire 
el la èonnaissànce des vietix antèurs. i Toujours ê^-U que, déjà 
grand garçon, j'avais franchi le seuil de ta rhétorique sans avdir t\x 
par eonirebande un sieiil oirvrage eontetnporain. Les bruits de la 
bataille entre les classiques et les romantiques, qui se titrait alors 
autour d'Hêmani^ empiraient ^ons les murs de ce froid et itoorne 
lyèée dé Lyon. Nous n'aviohs pris part à d'autres polémiques litté- 
raires qu'aux innocentes campagnes de Bôiteav contre Chapelain et 
Scudéry. On peut croire que nous n'y mettions pas nos plus vives 
passions. Tous oti presqae tous, nous he connaissions en dehors 
dès Latins et des Grecs que les frius belles scènes de notre théâtre 
classique, quelques grandes pages de f énèlon et de Bossuet, c'est<- 
à^ire de^ chefs ^'œnvre; Bùileau enfin el ce qui vient à sa suite. 
Profondément doéiie par nature et porté à jnrer sans effèrt in 
i^ètfm ma^tsfrf^ j'accordais à tous ces anciens une admiration sanâ 
la inoindre réserve, et, j^ l'avoue à ma honte, satfs laméindi^e 
ehaleup. Je reste confondu encore aujourd'hui de la parfeite indif- 
férence que le collège réussit à nous inspirer pour les pifis grandes 
if^rveilles tlë Tesprit humain. Ce n'était pas ïaute, alors, de nous 
lés prôner. Les siècles de Périclës, d'Ângusto et de Louis XiV 
étaient Si solidement établis dans aotré vénératidVi, t^te ptatoni^ 
il est trfti, que j'âf^s tiré pè«r «nà {)an de te enlce dà ]^ssé tiM 
âiiïigiiliêre philosophie dé riffètdifé. Je ne aais pas tà j'osèrèfi 



360 LES PAYSAGES 

l'avouer, tant elle faisait peu d'honneur à mon entendement et 
présageait des opinions médiocrement progressives. Je tenais pour 
certain 9 n'ayant jamais ouï parler de livres nouveau^, que la 
littérature française était désormais terminée , qu'elle avait eu son 
jour, comme celle d'Athènes et de Rome , que ce soleil s'était 
couché et qu'il ne se lèverait plus ; que nous lisions et parlions, la 
langue de Boileau et deYollaire comme une langue morte, et 
parce qu'il en faut absolument une à un peuple qui continue à 
subsister. Mais que ce peuple eût encore quelque chose à penser 
et à dire, surtout en vers, après Corneille et Racine, les plus 
grandes témérités de mon esprit n'allaient pas jusque-là. Je croyais 
sincèrement que tout avait été dit et pensé dans notre langue. Nous 
faisions des vers latins, des narrations françaises, quelquefois 
rimées, >-* jamais par moi ; — nous savions vaguement qu'on 
imprimait encore autour de nous en 1830, des journaux d^abord, 
car il en pénétrait quelques-uns et nous avions beaucoup d'ardeur 
à la politique. Je me faisais la mienne avec Démostbènes et Tacite 
et je n'en ai pas trop de regret; on rapporte aujourd'hui du collège 
pire chose que la haine du despotisme. Mais que les tragédies, les 
épitres, les odes qui peut-être s'écrivaient encore, fussent autre 
chose que des exercices comme nos devoirs de rhétorique,. plus 
parfaits, mais de même nature, des espèces de vers latins écrits en 
français par des professeurs émérites.... dans mon idolâtrie pour 
les grands siècles je ne l'aurais jamais soupçonné. Je prenais facile- 
ment mon parti d'un état de choses qui devait m'exempter de la prose 
et des vers dès que j'aurais sauté par dessus les murs de ma prison. 
C'est honteux à dire , mais depuis Homère jusqu'à Jean-Baptiste 
Rousseau, à moi rhétoricien de seize ans, pas un seul poète n'avait* 
parlé autrement que comme un pédagogue; et si Ton m'avait bien 
examiné, on aurait découvert peut-être sous mon culte naïvement 
officiel une sorte d'exécration pour, ces précepteurs du genre 
humain. Car enfin s'ils n'avaient pas existé il n'y aurait point de 
collège ! Une journée en plein soleil, la fenaison et la vendange m'en 
disaient plus que tout Boileau, et, l'avouerai-je? que tout Virgile. A 
force d'admirer sur parole, je n'éprouvais pas en écoutant ces 
illustres morts le plus léger symptôme d'émotion. J'avais h&te de 



DE GBATEAUBRUND. 361 

leur échapper pour voir des vignerons et des laboureurs, des 
hommes de chair et d'os. Nous ed étions tons là, excepté deux ou 
trois forts en thèmes qui sont devenus notaires. La littérature, la 
poésie les plus voisines de nous avant celle de ce siècle , nous 
semblaient sans rapport aucun avec la nature et la .vie. Dans cette 
nécropole du collège je me figurais que les grands poètes nais- 
saient comme je les voyais sous les vitrines des bibliothèques à 
l'état de momies, tout embaumés, tout empaillés, tout reliés pour 
les âges futurs. 

. J'en étais là de mes opinions et de m^ émotions littéraires, 
quand sur ces mêmes bancs de rhétorique, entre e«s.. mêmes murs 
glacés et lugubres du lycée de Lyon, et de la bouche du professeur 
lui-même, le Génie du Chrisiianisme y et peu à peu les grandes 
pages de Chateaubriand, nous furent révélées ; quelques brochures 
de lui circulèrent. Ce fut comme un plein soleil d'été dans un 
cachot souterrain; un enivrement de lumière et de vie. Nous 
sortions d'un musée de statues par un chemin peuplé de vivants. 
Au lieu de ces paysages sculptés dans le marbre ou peints sur le 
carton, je voyais enfin la vraie campagne, avec de l'air et des 
fleurs à respirer, avec des créatures animées et sympathiques à 
mon ennui ou à ma joie. Et ce n'était pas seulement la vie et la 
passion des acteurs qui se communiquaient à notre jeunesse; nous 
avions écouté dans Racine des dialogues aussi passionnés et vu 
d'aussi vives peintures. Ce n'était pas le charme romanesque des 
situations qui, rejaillissant sur le théâtre, douait les- décors eux- 
mêmes d'un splendide rayonnement et d'une .sorte de voix, et 
faisait pour nous du langage de René et d'Eudore une musique 
inaccoutumée. Cette même impression de réalité, de nature vivante 
après la nature morte, cette contagieuse émotion, une page de 
pamphlets, de discours, une lettre, une note de voyage écrite de la 
même main nous les faisaient éprouver. Cette lecture nous trans- 
portait avec délice du pays des ombres. glorieuses sur la terre des 
hommes, du monde des livres dans celui des choses. 

Etait-ce par les sii^ets traités que nous étions saisis et par l'in- 
térêt supérieur qui s'attache pour la jeunesse à tout ce qui est con- 
temporain? D'autres livres tout récents, des romans même peu à 



362 LES PATSAGfiS 

pal introénito t lanAient mm imugifialioBe paisibles. €e qui élrtl 
(ie noire Age et de ses passieiié, 4e Talthiit dès questioûi Hf^Mê^ ^ 
éé ta iioutëâuté des eliéseB^ aTtril en priée ^ Sans teuté^ m«is 
l'ébranlemeift , la rétolmion feneient de réerivain iiriHnême) 
dé ce qu'il a de plus personnel ; ki itfagie du stgfte lafail teni IMt 

Si je ekercfae , Bujowrd'hui $ h m'exptiqiier cette Mic/h mysié^ 
rieuse dii stfle de CMtcfaobilaml sur uue âme que iiliVèU pM 
dfeitiée la parole dvs maîtres du XYII» siëéle Je le iroute^ fMr 
la plus grande pari, dans cette intervention toute n«aiv^e dé là 
natvre, du mendo tisibie, de la créalien «Mit entière, de téut 
ee qui reAMe Tinfini dans te langage de ReHé aivssi bieB que dai» 
9eB passions. L^ imugës tives et noiAibreuees^ hr leduleur iâtro*- 
duite dans te style avec niagni6eenee^ après te piutreté de l^n«eâu 
doXTflI" siède, tes taetets horisotis ouvén» d^un mot dàiïs te 
monde supérieur à Thomme^ te«! ce qui rélève, datis bi ft^oh 
d'écrire ^ d*un profond sentiment de ee qni est au*detè de eéHé 
vie et de ce qui nous entoure sans nous être soumis, Dtok et 
l'univers ajoutés à l'homme dans la perâpeêiive de totfs le^ ta^ 
blëaux, le sentiment de la iM^ture 80U$ téulés ces formes^ tailê 
ee qui était neuf, imprévu, da^s tes écrits de Chateaubriand. 
Ybilà ce qui s'empmrait de notre imaginatîtm^ landis qu'avant lui 
te style ne partait qu'à notre inieliiigence^ voiHi e*e q«i n^s nité^ 
lait que la poé^e n'e^ pas objet d'érudition et œuvré d'artifiee ; 
qu*elle est a«ssi Jeune de notre temps qu'au temps d'Homère , 
aussi toiisine de nous que des héros de VHiade et dea tragédièl^ 
de Racine ; q^'elte de transforme et se reuouvette , qu'elle, tll 
ewfift, puisq^ la nat«ire tit toujéurs, et que l'oiseau divin cbaA- 
fera datiB lès coeurs tant que le printemps fleurira ^ et à Vkttttt 
encore où !è dernier âoléïl se lèvera sur le dernier homme. 

Dans cette ktngue ai fort épUTéè par le KVn^ siècte, «qu'elle 
n'avait plus désàireurque pour l'esprit, sans aucun mordbUtSur 
l'imagination, dans cette laïigué desséchée par les encyttopé'- 
distes, réduite p«r les géoibètrèà aux âimptes ligUe>d ab<Miiies 
juiqù'â n'être plus que te chfiffre au lieu du portrait des ohoèes , 
dans cette maeht^, dan^ ce cadavre, Ghèteaubriahd te premier 
fait rentrer la vie et la conteur, «fn te^ emprumiut à leur en^m , 



DE CHATEAUBRIAND. 363 

àlanatare, à l'œuvre de Dieu qui ne s'épuise pas comme les 
uôlres. El la poésie et h tènj^è Àtu^ëe et le style rajeuni 
échaufferont de nouveau l'imagination , le cœur et l'âme, l'homme 
tout entier, au lieu d'éclairer froidement la seule rai^n. A l'élo^ 
quence de l'idée qui peut convaincre, mais qui n'entraîne pas, il 
ajoutera cette éloquence desimeges^ parfok dangereuse^ mais irré- 
sistible comme la sirène. 

Ne laissons croire à personne que nous admirons ce beau génie 
par son moindre côté. Le sujet tout spécial de cette étude, Cha- 
teaubriand paysagiste^ nons a permis, cependant, de rendre 
hommage au restaurateur du sentiment religieux dans la poésie. 
A propos d'une question de style > saluons aussi le grand carac- 
tère ; car cette éloquence , d'une allure si nouvelle, qui enivrait 
notre esprit d'enfant et qui mouille encore nos yeux de nobles 
laritte^, clesl àvàtit tout Ife tajDiinéittétot d'xm cœui^ généreux, la 
chaleur cottraunitàtîvfe d'une grande attle. C^të tnu^ raodèriié 
qii! Ttàte la l'éverié à la [iensëé , qui tnèt fa conteihplatioh de H 
liature de moitié avec Tëtudè dû coeur fauiiiain ddhs là poésie , 
n*ést doué pas, comme on l'en àcèusé, une miise énenranlétt 
qui tarit eh notls les sources dé ractiori. tl s'agit là , tbmmé ioii^ 
joui^s, dé mettre chaque chose à sa j)kce; dé subordonner- t* 
nâlurë à Dieu et la réVerie à la raison; d'ètire un homme et un 
chfStJen àVànt d'être un artiste. Si la vraie pdésié dé h ttaturt 
éttéHrel*&me, si ^llè appauvrit le coôuir dtt citoyen, la ftéré atti- 
tude dé l'atitéuf' dé René deVani fé meuî^trîer du dtic d'Enghîeh 
Va mènlbé â nos ()èrés, et nous l'âVcrtiè vu nous-iiiêmés, éà 1848 , 
dàttà éetté iriftmèrlellè journée où là vbix qiii veiiait dé chantèfr 
dans iàîielifà l'hymne déâ grandes solitudes , a su Kic/mTùàhder àà 
flot populaire et refoulëi^ l'anâTchié. 

Quoique i'imagîriàlioh joUe danè lé istyle de Chateaubriand un 
tôîé (\\xé ilds ()()'êtes claèsiqties tui refiïèaîent, diôbffs dé Itii, èti lér- 
mlharil : sll fut lé giràtid écrivain que nous admîrons . t'est qu'il 
eut uh'è gfattdé âme, une âme fière, inrdomiiiablé W fcBtéfiènflè, 
l'âme d'un Breton. 

Victor de Lai^rade, 

de rAcadémie friiiçliM; 



LES ÉTATS DE BRETAGNE 



LlKfDUSTRIE DES TOILES- 



\\ 



€ Deux causes seules semblaient pouvoir menacer l'industrie 
des toiles de Bretagne : une rupture avec TEspagne et Tentrave 
mise à ses débouchés- avec cette puissance par la guerre maritime. 
La première de ces causes n'eut point lieu alors. La seconde , en 
ralentissant les relations directes, amena parfois des stagnations 
fâcheuses, mais non une interruption totale, parce qu'on faisait 
toujours des expéditions par terre en Espagne qui , outre sa con- 
sommation intérieure, expédiait elle-même quelques bâtiments 
dans ses colonies. Il pouvait même en être exporté quelques balles 
au moyen des neutres qui tentaient de les introduire en interlope. 
D'ailleurs, l'abondance des capitaux versés dans une fabrique dont 
les produits se conservent intacts et sans risques pendant plusieurs 
années, y entretenait tougours un certain mouvement, et la mer 
ne redevenait point de fois libre que ce mouvement ne prit une 
grande activité et que les magasins ne se vidassent pour faire face 
aux besoins arriérés des consommateurs américains '. » 

Le traité du 13 octobre 1604, dont nous avons parlé plus haut ', 
et nos bonnes relatfons dans la suite avaient favorisé le dévelop- 
pement de notre commerce avec l'Espagne, où nostoiles n'avaient 

* Voir U livraison d'octobre, pp. 907-323. 

* Mémoire de M. DiganlUvy. 
> Page 177. 



LES ÉTATS DE BRETAGNE ET L'IMDUSTRIE DES TOILES. 365 

à payer à l'entrée, même aux colonies, qu'un faible droit de 

2 7. 7.*- 

Les malheurs des dernières années de Louis XV avaient amoin- 
dri la prépondérance française en Europe. Frédéric de Prusse , 
victorieux à son tour, fit servir le triomphe de ses armes à favo- 
riser la prospérité industrielle de son pays, et obtint, en 1779, 
par le rétablissement des droits que Henri IV et Louis XIV avaient 
fait supprimer, une disproportion énorme entre les toiles de France 
et de Silésié, en Espagne. Les besoins de la guerre firent encoi^e , 
en 1783, augmenter ces droits, dont le tableau suivant permettra 
de juger '. 





BRBTAGIIBS 


LÉGITIMES. 


SILÉSIE 00 BRBTACtIES CORTREFAITIS. 




DroiU en monnaie 


Monnaie 

d« France par 

5 aunes et 


Monnaie ' 


Monnaie 




d'Etpigne par 


d'Espagne 


de France 




pièeede5aunas. 


par aune. 


par 6 aunes. 


par une aune. 


Avant 1779 à Cadix. 




. Larges par 
pièce de 5 aunes 


17 1/2 quartos 

ou 11/8 réal de 

plate. 


11 SOUS 8 den" 

ou par aune 

2 SOUS 4 den*". 


39 quartos. 


5 sous par aune 
ou à peu prés. 


Etroites par 
pièce de 5 aunes 


13 1/2 quarlos 

ou 7/8 réal de 

plate. 


8 sous 9 den" 

ou par aune 

1 sous 9 den". 


39 quartos. 


5 sous par aune 
ou à peu prés. 


( 


Avant 1779 aux Indes. 




Larges 
par 5 aunes. 


13 quartos. 


1 sous 6 deniers 
Taune . 


14 quartos. 


2 sous par aune. 


Etroites 
par 5 aunes. 


8 1/4 quartos. 


1 sous 2 deniers. 


9 1/8 quartos. 


1 sous 6 deniers 
Taune. 



* < Lorsque, dans Tancien régime, le gouvernement jouissait de quelque prépon- 
dérance dans les cours étrangères , il s'en servait pour alléger le poids des taxes 
imposées sur nos marchandises à leur introduction. Aussi sui-il protéger par ce 
moyen efficace les manufactures de Bretagne dont il reconnaissait Tutilité. Pendant 
longtemps les plus belles toiles ne payèrent que 2 1/2 7- En 1779 les droits furent 
portés à 15 7«f il^ furent augmentés en 1783, et depuis la révolution ils ont 
éprouvé un accroissement tel que nous payons maintenant 20 7«* Sans doute le 
gouvernement français ne peut mieux employer son influence auprès du gouverne- 
ment espagnol qui lui doit tant, qu'en obtenant un rétablissement de tarif des 
droits acquittés sur les toiles de Bretagne, dans une proportion égale à celle que le 
cabinet de Versailles avait obtenue dans ses jours de crédit, de puissance et de 
splendeur... > Conseil supérieur de comtnerce des Côtes-du-Nord, 15 frimaire, an X. 

^ Mémoire de M. Baron du Taya. 1825. 



S66 



Les ï^tats de ititETACfiiE 





%Mi| ta i^' Ifm^lfrei 177^. 


Larges à Cadix 


70 quartos. 




39 quartos. 


par 5 aunes. 








Étroites à Cadix 


54 qdartos. 




39 4Qtrtûs. 


m 8 »P»e5- 








Larges aux Iodes 


42 quartos. 




32 quartos. 


par 5 auoes. 








Etroitea aux 


»8/4qMirla?. 




2\ 1/4 qU9F^. 


Indes, Sai^^es. 








Tarif de 1783. 




Par 5 auoes. 


Par 5 aunes. 




Uim^^^^^y 


«3/8çé|iu|^, 


lS!§o^$9der^ 




superfines. 








Larges com- 


4 3/8 réaux. 


8sous9den". 




munes. 








Etroites, fines 


4 3/8 réaux. 


83ous9den'*. 


^ 


et superfines. 








itroiies com- 


3 f/8 réaux. 


6sou8 8den'*. 




munes. 









Sur les plaintes de la fabrique, les Etats interviennent, et dans 
leur délibération du 26 décembre 1780 : « Considérant que les 
droits sont plus que quadruples pour les toiles de Bretagne, tandis 
qu'ils sont restés les mêmes pour les toiles de Silésie. ... ; consi- 
dérant l'intérêt qui en résulte jpour l'Etat auquel la culture de la 
matière première , le travail des fabricants et l'industrie des négo- 
ciants procure dans les années favorables l'entvée dans cette pro- 
vince d'un numéraire considérable ... ; considérant que cette 
augmentation de droits est un présage certain de la destruction 
des fabriques de Bretagne et qu'il y a lieu de craindre ... . que 
l'émigratioii des E^bric^nts ne p^rte ^ d'autres Etats leur awyeQ de 
créer une concurrence funeste à la province ...» prient le mi- 
nislre des affaires étrangères d'intervenir pour obtenir la réduction 
des droits ,, 91^ au mpips l'égalité dans la percçplÎQQ avçc (^ tojjes 
étrangères. . * . » 

La réponse d\i mitiistre des affaires étrangères ne se fit pas 
al^ndre. Le 13 janvier 1781, H. de Yergennes répondit quedes^ 
observations réitérées avaient été déjà faites par H. de Montmoria, 
ambassadeur en Espagne; que la cour de Madrid prétendait n'avoir 
&|it que rétablir Tégalilé entre; les toiles de France et celles d'Al- 
lemagne el que l'on pouvait compter sur tout soa zèle pour obtenk 
justice. , 



EV L'itf&USTRIE DB3 ffOILES. M^ 

A i» nouvelles iiuitaDoes ', le iO décembre 1188, il fut répondu 
par M. Joly de Fleury, le 16 décembre suivant*. M. de Vergennes 
eiprimo de nouveau, le 18 décembre ', le désir ardent qu^il avait 
de donner satisfaction aux Etats et les instances réitérées, faites 
dans ce but auprès du gouvernement espagnol, par Tambassadeur 
de France à Madrid. 

Après avoir été- encore renouvelées en 1183, elles réi^ssirent 
enfin. A la paix, à défaut de réduction du droit sur les toiles d§ 
Bretagne, on obtint une augmentation de droit sur les toiles de 
Silésie qui furent soumises au même tarif. L^égalité de droits ainsi 
rétablie, il ne restait désormais que les différences provepaalde 
l'habileté dans la fabrication et du prix de la main d^œuvre eu de la 
matière première. 

Le traité de commerce conclu avec l'Angleterre , en 1786, n'eut 
pas d'importance pour la fabrique des toiles de Bretagne; l'Angle- 
terre ne pouvait alors nous faire concurrence, car il n'était pis 
encore possible aux toiles d'Irlande de rivaliser avec les nôtres. 
Malheureusement il ne devait pas en être toujours ainsi. 

Si les documents nous font défaut pour établir le produit total 
de rindpstrie linière de la province pendant cette période, quel- 
ques notes nous permettront du moins de fixer un chiffre approxi- 
matif pour l'industrie des toiles spécialement appelées Bretagne^ 
et les autres produites dans les fabriques du diocèse de Saint-Brieuc. 

B'après un état fourni à l'intendance de Bretagne * par l'inspec- 
teur général des manufactures établi à Rennes, il fut exporté dans 
une période de 26 ans, de 1749 à 1774, (c'est-à-dire les plus 
mauvaises années, à cause de la guerre), par les différents ports de 

*->-» Procés-verbaux des Etats de Bretagnç. 

^ Etat des toiles Bretagnes sorties des ports pour rélraoger : 

Année 1749. 54l5balles. Année 1758. 5274balles. Année 1767. 6036 balles. 

- 1750. 5782 - - 1759. 6044 - - 1768. 6328 - 

- 1751. 5373 - - 1760. 5291 - - 1769. 5511 - 

- 1752. 6968 - - 1761. 6078 - - 1770. 5490 - 

- 1753. 5739 - - 1762.- 4817 - — 1771. 7809 - 

- 1754. 6615 - - 1763. 7772 - - 1772. 5466 - 

- 1755. 4582 , - - 1764. 7079 - - 1773. 6796 - 

- 1756. 4177 - - 1765. 7221 - - 1774. 7747 - 

- 1757, 4912 - - il^. 5826 - 



368 LES ÉTATS DE BRETAGNE 

Bretagne, en toiles dites BretagneSj 157,358 balles, soit une 
moyenne de 6,033 balles, ainsi composées : 

Chaque balle étroite était composée de 100 pièces de 5 aunes 
chacune faisant 8 vares d'Espagne. ; 

On fournissait les Vs ^^ ^^^^^ 

espèce, ci 4022 b. 402200 p. 2011000 a. 

. Chaque balle large était com- 
posée de 60 pièces de 5 aunes ; 
on fournissait le 7s de cette espèce 2011 
Totaux * . . 



jl^20660 
522660 



603300 



p. 2614300 a. 



6033 b. 

Soit, à 1000 livres par balle, une moyenne de six millions pour 
l'exportation de ces seules toiles, exportation qui va en aug- 
mentant, et qui, dit M. du T^ja^j rapporta en 1779 plus de 
7 millions, sur lesquels 150 ou 200,000 fr. seulement étaient à 
déduire pour les graines tirées du Nord ; et encore étaient*elles 
souvent payées par des envois de miels. 

M. Digaultray estime que, dans une période de 60 ans, cette 
industrie a versé dans la consommation française plus de quatre 
cents millions payés par l'or du Pérou et du Mexique. 

Les relevés des registres des bureaux de marque d'Uzel , Quintin 
et Moncontour nous donnent de précieux renseignements sur la 
production des toiles soumises à cette formalité. Si le registre de 
Loudéac ne nous avait fait défaut, nous aurions pu fixer le chiffre 
total de cette manufacture '. 

, » Mémoire Digaultray. 

> Mémoire Baron du Taya. 

> État des pièces de toiles soumises à la marque présentées dans les bureaux de : 





UZEL. 


QUINTIN. 


MONCONTOUR. 


ANNÉES 


BRBTA01VB9 

étroites 
marquées 








II 


Larges 


Etroites 


Fortes 


QU 


laiie 


Brel. élH«». 


















k2s. 


kit. 
5827 


iSs. 


kiê. 
1631 


à 2 fi. 
6505 


à Is. 
1640 


k iin 


àls. 


kSs 

> 


àU. 


à3s. 

■ 


àl.. 


1786 


14643 


11010 


, 


1787 


14271 


6374 


9224 


1934 


6926 


1743 


• 


■ 


> 


> 


» 


» 


1788 


18732 


6136 


9344 


1717 


7352 


1403 


. 


1 


> 


• 


» 


• 


i789 


12329 


4327 


8634 


1367 


7019 


1216 


1546 


178 


190 


161 102 


i02 


1790 


11837 


5862 


7255 


1463 6420 


1415 


1666 


196| 114 


130 123 


118 


179i 


18521 


7360 


8534 


1385 


74531 


1369 


2552 


257 j 


273 


228 


224] 


193 



Si Ton veut bien se reporter à la distinction Taite plus haut pour le droit de 
marque de deux sous et d'un son, nous aurons pour Tannée 1791 , par exemple : 



ET L^INDUSTRlf 068 TOILJSS. 369 

Hais en dehors de ces qualités, il se faisait une énorme quan- 
titéde toiles employées à l'exportation ou consommées dans le 
pays. Dans les environs de Dinan, par exemple, il se faisait des 
toiles à voiles et des toiles de lin et de coton pour rhabillement 
des nègres. Tous ces produits, pour le département actuel des 
C6tes-du-Nord, ne comportaient pas moins de vingt variétés et 
une valeur de plus de 18 millions *. Le nombre total des diverses 
sortes, classées suivant leur composition dans le tableau annexé 
aux lettres-patentes du 16 décembre 1782, était de cent onze pour 
la Bretagne, se groupant autour de vingt principaux centres de 
fabrication : Quintin, Uzel, Loudéac, Morlaix, Nantes, Clisson, 
Dinan, Saint-Georges , Nozay , Peltre, Fougères, Vitré, Lokornan , 
Rennes, Landerneau, Guérande 9 etc. Il est facile de supposer le 
nombre immense de gens que celte industrie faisait vivre, puisque 
en 1838 , alors qu'elle était déjà en décadence, elle occupait , 



Pièces à deux sous de droit de marque, ou pièces de 20 aunes et au-dessus. 

Bretagnes larges Quintin 8534 pièces. 

Toiles fortes Moncontour 2552 — 

Grande laize — 273 — 

Bretagnes étroites Uzel 18521 — 

— — Quintin 7453 — 

~ — Moncontour.. 224 — 

Ensemble. . . 37357 pièces à 2 soub, ei. . . 37357 pièces. 
Pièces à un sou ou pièces au-dessous de 20 aunes : 
Bretagnes larges Quintin 1385 pièces. 

— étroites — 1369 — 

~ - Uzel 7360 - 

— — Moncontour.. 193 — 
Toiles fortes — 257 — 
Grande laiae — 228 — 

10792 pièces à I soo» ci . . . 10792 pièces. 

Ensemble 48149 pièces. 

Aioai ces trois bureaux avaient mar<]|uè dans une seule année 48149 pièces de di- 
Terses sortes, soumises au règlement. 

(Registres de la marque des toiles pour les bureanx d'U.zel, Quintin et Moncon- 
tour, coasecyés aox archives des C6tes-du-Nord.) 

* Tableau indicatif des règles qui doivent être suivies pour la fabrication des 

TOME X. — 2e SÉRIE. 25 



370 LES ÉTATS DE' BRETAGNE 

dans les Côtes-du-Nord seules, plus de deux cent mille per- 
sonnes.* 



VI. 

^histoire de l'industrie liniëre en Bretagne, dans les deux siècles 
que nous venons de parcourir, embrasse trois périodes principales. 

Dans la première^ la monarchie, obligée de subvenir aiix be- 
soins d'argent que font naître les guerres intérieures ou extérieures, 
fait peser sur le commerce et l'industrie des charges, taxes, créa- 
tions d'oilices, impositions, qu'elle lève malgré la résistance des 
Etats ou qu'elle leur fait racheter à beaux deniers ; les désordres 

toiles et toileries de la généralité de Bretagne» en vertu des lettres-patantes â- 
dessus. 



LIEOX 

produet*" 



DélfOMINÀTlOIf. 



Bretagnes larges. 

Saperflnes. 

Fines. 
I EntreÛnes. , 

i Communes et grosses. 



MATIÈRE. 
Chaîne. Trame. 



Lin. 



QuiNTm, 
UzBL, I 
LocDÉAC BreUgnes étroites 



et 
envir*"*. 



Saperflnes. 

Fines. 

Entreflnes. 

Communes moyennes.^ 

Communes grosses. 



DWAHel^ Hauts brins. 
enWr-.^ Bas brins. 



Lin. 



Lin. 




f Lin ou 
(Chanvre 



I 



QOALnri- 
CAnON. 



Lin. 



Lin. 



Lin. 



Linon 
Chanvre 



1". 

3-. 
'4-. 

2-. 
8-. 
4-. 
5-. 



2-, 
.8-. 



I 



Nom- 

Bai 
deflls 



LARGEUR. 




2200i 

^^^f 26 pouces, 
6 lignes. 



1800/ 
i600\ 
1200^ 



2000 
1000 

2340 
2160 
2000 
1840 
1680 
1600 
1400 



50 pouces. 
25 pouces. 

59 pouces. 
53 pouces i/2 
47p«"31ig*\ 
41 pouces 1/2 
35 pouces i/2 
31 pouces 1/2 
25 pouces 



■ I I 

* Enquête offlcielle sur les flls de lin et des toiles en 1838. Déposition de M. Fré- 
déric Rouxel. 



ET l'industrie DES TOILES. 371 

des guerres civiles à peiné apdisées entravent les relations et 
favorisent les exactions locales. C'est une période de luttes. 

Lé règne de Henri FV voit renaître le commerce avec TEspagne 
et est Faurore de la seconde période, ère de prospérité qui atteint 
son apogée sous Louis XIV. L'alliance des deux pouvoirs pour favo- 
riser le commerce n'est pas encore complète : là création de pri- 
vilèges au profit d'un petit nombre amène parfois la résistance des 
Etats qui veulent la liberté en tout et pour tous. Cette opposition 
devient plus énergique, quand les successeurs de Colbert, exagé- 
rant son esprit de réglementation, dépassent les justes limites de 
rinlervention administrative et multiplient les entraves de la fa- 
brique par les prescriptions du règlement de 1736. En un mot, 
se portant à l'excès contraire, le pouvoir royal, dans cette période, 
protégeait trop la fabrique après l'avoir trop peu protégée dans 
la période précédente. C'est une époque de transition. 

L'année 1756 marque assez bien le commencement de la troi- 
sième période. L'entente est désormais complète entre le pouvoir 
royal et les États. 

L'industrie qui a pris racine et s'est développée à l'abri des rè- 
glements tend chaque jour à s'en affranchir. Le principe de la 
liberté commerciale gagne du terrain tandis que l'enquête ouverte 
à la création de la Société d'Agriculture et se poursuivant jusqu'en 
1789 fait tomber successiveipent les entravés de nos manufactures. 

Les règlements et l'inspection sont moins une mesure répressive 
que préventive^ encore exigée par les habitudes des Espagnols et 
les exigences de la concurrence étrangère, dont la suppression est 
une question d'opportunité. La liberté de fabriquer toute espèce 
de tissus, la suppression des traites intérieures, les droits d'entrée 
sur les marchandises étrangères réduits à ce qui « suflSra pour la 
concurrence et même la préférence qu'il est juste de conserver 
aux manufactures nationales, » en font une ère de progrès. Les prin- 
cipes commerciaux des sociétés modernes sont posés. 

La liberté du commerce couronne cette période, magnifique 
résultat dont l'honneur doit revenir au pouvoir royal qui a pro- 
voqué l'enquête et en a adopté les conclusions. Ce que nous avons 
exposé suffit, croyons-nous, pour indiquer la part qu'y ont prise 



372 LIS ÉTATS DE BMCTAGm 

les États de Bretagne, et de quel poids leurs aWs, « leurs remoBs- 
trances » même , leur persévérance surtout et leurs saçrifloes ont 
pesé sur les conseils du roL Le terrain était préparé, et le décret 
de l'Assemblée Constituante du 5 norembre 4790, les lois des 
45 mars et 32 aoAt 4791 , c qui a élé pendant tant d'années la base 
justement estimée de notre législation douanière % » fereni moins 
Finauguratioa d'un principe noureau ^e la consécration, le ré- 
sumé d'un état de choses déjà constitué. Les considérations émises 
par le rapporteur de cette dernière toi, M. Gou^dard, parlant au 
nom des comités de Commerce et d'Agriculture, ont, avec les 
con«dérations des lettres-patentes de i 779 et du mémoire de M. de 
Galonné, une analogie éridente se traduisant presque dans les 
mêmes termes. 

« Le comité d'agriculture et de commerce a admiré cette théorie, 
qui repose sur la liberté indéfinie ; il honore ceux qui s'en sont 
déclaré les apôtres , mais il ne kii a pas paru sage de s'en faire les 
disciples uniques, parce que ce serait prononcer la destmclîett de 
notre industrie. Ce système séduisant trouvera de^ partisans et des 
défenseurs ; il a toujours suffi de prononcer devant nous le mot de 
liberté pour raUier tous les esprits. Mot ausai, je viens, an non du 
cofluneroe, vous demander la ltt>erté ; elle est la derise du corn- 
meree, de l'agriculture et de l'industrie, mais die est incomplète 
sans la iprolactÎMi H k sûreté. Je réclame h liberté dans ce sens 
^'d)e ftra proèe<4ion du conunerce national et qu'elle veillera à la 
«âreté de nœ manttiaclwres. La protection et la sûreté que vons 
dévies au commeras ne penvent se trouver dans le S3Stème actael 
de l'Europe coaunerçante que par une combinaison de éroifts à 
l'entrée et à la sortie qui attire tout ce qui doit &vorîiser l'indus- 
trie naliottale et porter notre ^porlation au dernier terme possible. 
Ce n'est donc pas pour l'intérêt du Trésor |Hiblic que les droits 
sont établis, c'«st pour Fintérêt de l'agrieulture, de nos mnnii&c- 
tures et de nos arts ^. > 

Si quelqu'un pense que la marche suivie par le roi et les États, 
pour amener progressivemei^ la liberté du commerce, a 4>e6oin 
d'une justification , nous invoquerions un témoignage non suspect : 

*-9 Annales tjo Commerce extiériear, N* l9D8. 



ET l'INBUSTRIE DES TOILES. 373 

« Si le droit du philosophe , dit Siéyès % est de marquer le but, 
quelque lointain qu'il soit, et d'y élever son enseignement, le de- 
voir de l'administrateur est de combiner et de graduer sa marche 
selon la nature des difficultés. » 

Les faits étaient d'accord avec la doctrine émise par le fameux 
pamphlétaire, car les États de Bretagne, comme le philosophe, 
avaient, pendant plus de deux siècles , indiqué le but, f quelque 
lointain qu'il fut, > pendant que l'autorité royale, < graduant sa 
marche suivant la nature des difficultés, > tempérait les désirs pré- 
maturés, ouvrait * une vaste carrière à l'enquête libre , conviait * 
les intéressés à y apporter leur concours, et réalisait enfin la liberté 
commerciale sans perturbation pour l'industrie ; progrès durable, 
parce qu'il s'était développé lentement et qu'il avait passé dans les 
idées let les mœurs avant d'avoir passé dans les faits. 

La paix rouvrant les marchés extérieurs et accroissant la produc- 
tion, la liberté commerciale, la suppression des dernières entraves 
au dedans, la réduction des droits de sortie : telle était Cœuvre 
dernière du pouvoir royal et des États à la veille d'une révolution 
qui allait les renverser, en portant à notre industrie toilière un coup 
dont elle ne s'est jamais relevée; comme si elle avait dû partager 
le sort de ceux qui avaient fondé sa prospérité et sa fortune. 

Les vicissitudes éprouvées par notre manufacture depuis 1789 
sont trop récentes pour faire partie de cette étude et soulèvent des 
questions qui ne sauraient être discutées ici. Les principes qui 
servirent alors à fonder le régime commercial des sociétés euro- 
péennes, viennent de disparaître à leur tour, en France, renversés 
parle nouveau régime du libre échange inauguré en 1860. Mais du 
moins nous avons voulu rendre justice au passé en rappelant au 
prix de quelle persévérance et par quels efforts avait été réalisée 
cette conquête. Il y a peut-être là pour nous bien des enseignements 
utiles. 

Gaultier de Kermoal. 

* Si^^yés, épigraphe du punphlel : Qtt'e$l'Ce que le Tiers*Ètat7 
3 Questions soumises par lo coirtrôleitr féiéral à la Société d'Agricaltore , da 
Commerce et des Arts. Voir p. 308. 
' Lettres-pfttentes de 1779. 



RÉCITS BRETONS. 



LE CORSAIRE LE HURLEUR- 



VIII *. 



— Partis ! ils soni partis, mille gargousses ! j'aurais dû m'en 
méfier... Le Beauzig, tlougastel, montons sur le rocher. Voyez- 
vous, là-bas, la chaloupe?... Hurra! hurra!... disparue C'est 

fini 

— Trahison ! s'écria Le Beauzig. Oh ! méchant calier de Lesne- 
ven, si jamais tu tombes sous la mienne ^ pour dire que ton compte 
sera réglé, ce qui s'appelle en règle, oui, je m'en vante, non- 
obstant que nous voilà amarinés pour le quart d'heure. 

— Laisse arriver, camarade, dit le mousse plus résigné, nous 
n'avons plus qu'à prier le bon Dieu d'avoir pitié de ses pauvres 
matelots 

C'était en effet la chaloupe qui, après avoir fait de l'eau, fuyait à 
force de rames pour rejoindre le Hurleur avant la nuit. El, qui le 
croirait? cet homme que nous avons vu, pendant la tempête, ram- 
per sur le pont, aux pieds de nos marins, implorant leur pitié, ce 
lâche venait de les trahir cruellement. Voici , en peu de mots, ce 
qui s'était passé : la falaise, à la distance de trois milles, était 
aride, nue, sans aucune végétation; la terre était encore durcie 
par la gelée à une grande profondeur ; mais le dégel , qui paraissait 

* Voir la livraison d'octobre, pp. 263-278. 



LE CORSAIRE LE HURLEUR. 375 

s'annoncer alors, avait produit, en fondant la neige dans le creux 
des rochers, comme d'abondantes fontaines, au moyen desquelles, 
en brisant la croûte de glace, on put remplir aisément les tonneaux 
que Tun avait apportés. Laissant la moitié de son équipage livrée à 
cette besogne facile. Le Beauzig, acccompagné de ses trois amis, 
s'était enfoncé dans une vallée giboyeuse sans doute, et c'est là 
que, munis de carabines, ils s'étaient un peu attardés à la pour- 
suite de quelques animaux. On sait le reste... Pour nous, nous re- 
nonçons à peindre la stupeur de ces braves marins à la vue de ce 
lâche abandon. Le Hir essaya, il est vrai, de rendre un peu d'es- 
poir à ses compagnons, en leur affirmant que le capitaine ne con- 
sentirait jamais à les délaisser sans retour, et que, le lendemain, 
il les ferait chercher sans aucun doute. Le gabier jugeait bien des 
sentiments de Pierre Le Braz : sa colère fut aussi gjrande que sa 
douleur, malgré le rapport entortillé et mensonger que lui firent 
son neveu et Le calier, complices de cette action criminelle. Le 
capitaine, sans accorder la moindre créance à de telles relations, 
différa le châtiment jusqu'au retour des marins abandonnés , se 
promettant bien de les ramener avant vingt-quatre heures à son 
bord. Hélas! nous ne pouvons le dissimuler, cette promesse ne 
devait pas être remplie : Le Braz ne serait pas le maître de l'ac- 
complir. Le vent changea pendant la nuit ; il passa au nord, accom- 
pagné d'un grand froid et de tourbillons de neige. Quand le pâle 
soleil parut, on vit clairement que la situation du Hurleur était de 
plus en plus inquiétante : les glaçons, soulevés par les lames, le 
choquaient déjà rudement, et il était à craindre, vu l'abaissement 
subit de la température, que les glaces, en se soudant, ne vinssent 
à l'emprisonner pour plusieurs jours , ou à le briser sous leur 
pression croissante. Le capitaine, désespéré, ne put fermer les 
yeux à l'évidence et commanda de lever l'ancre ; puis le navire fit 
route vers le sud , sous sa voilure déjà passablement réparée en 
grande partie. On dit que le brave marin pleura de douleur et de 
rage eu perdant de vue ces côtes inhospitalières, mais qu'il espérait 
pourtant revoir avant un mois. 

Navigue, beau Hurleur y cingle vers la France , sans nous , sans 
gaîté, sans joie! Il n'en est plus à ton bord, pour ton équipage 



376 - LE CORSAIRE 

morne et silencieux, ni pour ton capitaine attristé, qu'un mal sans 
remède menace déjà de ses atteintes cruelles. 

Revenons à nos abandonnés, que Tespoir ne berça que petl de 
temps de son doux rêve. Pendant deux jours, les yeux fixés sur la 
mer, ils attendirent un secours qui ne pouvait même plus venir; 
ils gémirent ensemble, accablés d'un sombre désespoir, et se 
livrèrent parfois à des transports d'indignation et de colère ; enfin, 
ils eurent recours à la prière , à la prière , remède suprême de 
toutes les douleurs, et, après avoir retrouvé quelque calme, ils 
songèrent aux nécessités de leur existence. 

Leur premier soin fut d'explorer le pays où ils se trouvaient 
confinés ; deux ou trois courses leur suffirent pour acquérir la cer- 
titude qu'ils étaient dans une tle peu fortunée , qui pouvait aviûr 
douze à quinze milles de diamètre. Ils remarquèrent cela du haut 
d'un mamelon aride et couvert de roches élevées qui occupait à peu 
près le centre de l'île. La glace et la neige recouvraient enc<ire 
presque toute la surAce de la terre ; cependant, du côté du sud , 
on remarquait que la glace avait perdu un peu de sa dureté, de 
son épaisseur, et quelques mousses ou plantes desséchées se mon- 
traient çà et là au niveau de la neige. Au pied des collines, la végé- 
tation paraissait avoir un peu plus de vigueur : de longues bandes 
de glace sinueuses et conservant un niveau à peu près égal ent^e 
les rochers qui les bordaient, indiquaient évidemment le cours des 
ruisseaux. Des arbres , rabougris et centenaires, aux troncs noueux 
et presque desséchés, élevaient leurs longs rameaux au-dessus de 
la neige. En quelques endroits, les roches amoncelées avaient 
formé des cavernes, ou, du moins, de sombres réduits, dont on 
n'apercevait que le sommet de l'entrée, le bas se trouvant obstrué 
par l'épaisseur de la neige, fondue, puis glacée à différentes re- 
prises. Plusieurs coups de fusil , tirés par nos chasseurs, avaient 
mis en fuite de grandes troupes d'oiseaux de mer, des chevaliers, 
des alcyons et des oies de neige, qui leur furent, dans la suite, 
d'une ressource infinie. L'île était, en outre, habitée et fréquentée 
pjir des phoques, des veaux-marins, des renards gris, et aussi par 
d'autres visiteurs avec lesquels ils ne firent connaissance que trop 
tôt. Presque tous ces animaux paraissaient nomades, et il arriva 



LE HURLEUR. 377 

maintes fois qu'aptëâ qtièlques coups de féU décbiHrgés sm dc(s oies 
dé neige ^ nie se tratrva ft |ren près abâdélonnée par totfte espèce 
de gibier^ (les renardà exceptés), pendant trois où qutilrejdiÉf^. 
Cette circonstance pouvait^ en outre, faire supposer à nos aTontu^- 
torierâ qu'une autre île, un continent peut-être, se troutait à peu 
de distance de leur triste s^our. Ils n'avaient, du reste, aucnri' 
moyen de s'en aàsurer, Teussent-ils désiré , et il fallait au plus tét 
se créer une habitation définitive , afin de résister au froM qui se*" 
vissait encore avec intensité. Toute apparence de dégel avait dis- 
paru, et la neige, mètée de givre du nord-^st, tombait avec vio- 
lence. Ils avaient passé la première et la seconde nuit, blottis les 
uns contre les autres , dans des creux d'arbres ou de rochers ^ se 
réchauffant autant que possible à la Oamme d'un brasier allumé à 
l'entrée d'une grotte, mais qtfe souvent la neige et les rafiiles 
éteignaient ou dispersaient au loin en tourbillons. Nos mariUâ, 
après avoir acquis la triste certitude de leur complet abandon, se 
recommandèrent à Dieu, et, sous l'inspiration du gabier Le Hir, 
résolurent de lutter contre le sort. Nous ne dirons pas leurs courses, 
leurs anxiétés nouvelles dans la recherche d'un lieu convenable 
pour y établir leur campement au milieu de ce désert. Une pre« 
mière grotte, où ils passèrent deux nuits, fut abandonnée à cause 
de l'eau qui tombait de la voûte, de l'humidité du sol détrempé et 
autres inconvénients* Le gabier, toujours alerte et aventureux, 
remarqua , sur le penchant d'une colline plus abritée, un amas de 
roches se prolongeant comme les ruines d'un édifice immense ; 
mais, outre que l'entrée en paiiaissail inabordable , elle devait être 
si étroite, qu'il n'y avait pas, à l'idée du quartier-maître et de 
Vamiral^ besoin de se tuer pour y grimper. 
. — A savoir, à savoir, matelots, dit Médard. Qu'en dis-tu, Plou- 
gastel t 

— Je dis qu'en faisant le tour par l'autre côté , là , à tribord de 
la roche, je puis monter sur ce vieux cicot de pin, marcher sur 
cette longue branche....; 

— Tout comme sur la yergue d'artimon , et Vaffaler par Técou- 
tille du rocher, hein ? 

— C'est dit ; j'y vas. 



378 LE CORSAIRE 

El le courageux mousse fit^ sans beaucoup de peine ^ ce qu*il 
avait annoncé. Alors une difficulté plus sérieuse se présenta : Plou- 
gastel trouva l'entrée de la caverne obstruée par d'énormes gla- 
çons, qu'aucune force humaine n'eût réussi à bouger. Il eut beaa 
faire, impossible de pénétrer par une ouverture aussi étroite. Que 
résoudre? Abandonner l'entreprise, laisser un gîte sans doute 
spacieux, un port de salut peut-être inestimable ? Non, les marins 
du Hurleur ne reculaient pas plus sur terre que sur mer. 

— Du bois, du feu, à la manœuvre! s'écria le gabier. Attends 
un quart d'heure , Plougastel ; nous allons nous hisser au-dessas 
de toi et t'envoyer du bois mort assez pour rôtir une baleine. 

Ils firent aussitôt le tour des rochers, aussi vite que la neige le 
permettait, brisèrent, au moyen d'une gafie de fer et d'une hache 
d'abordage dont Le Beauzig s'était heureusement muni en quittant 
le Hurleur^un grand nombre de branches desséchées, et, après 
avoir gravi la hauteur au-dessus de l'endroit où se tenait le 
mousse , ils firent tomber à l'entrée de la grotte plus de morceaux 
de bois qu'il n'en fallait pour fondre les glaçons et détruire cet 
obstacle. Plougastel, après avoir réuni tous ces débris en un grand 
monceau, y mit facilement le feu à l'aide de son briquet Une 
fumée épaisse s'éleva au-dessus des roches, puis la flamme devint 
de plus. en plus intense; les marins ne cessaient de l'alimenter 
en jetant à toute minute de nouveaux fagots de bois mort dans le 
brasier, dont la chaleur se communiquait au loin, à tel point qu'à 
la base de ces roches énormes on voyait couler comme des ruis- 
seaux de neige fondue. Bientôt ils jugèrent inutile d'activer davan- 
tage la force du feu, qui diminua peu à peu et finit par s'éteindre 
en laissant voir à leurs y«4]x étonnés l'entrée béante d'un vaste 
repaire. Grand-Cadet, lequel avait, ami lecteur, l'imagination plus 
vive que vous ne pensez , Grand-Cadet fut si émerveillé à cette 
vue, qu'il s'aflala tout de son long, comme par une écoutille, et 
se laissa glisser jusqu'au bas, dans une fente du rocher, où se 
serait arrêté, par la taille, un boulet de trente-six ; mais VamircU 
n'avait guère engraissé depuis ces dernières aventures. Encore 
huit jours de ce régime et les cancres de ces côtes arides lui ren- 
dront des points, je vous assure. N'importe; Grand-Cadet con- 



LE HURLEUR. 379 

naissait bien sa capacité, et il opéra sa (lesceute tout d'un trait 
et sans encombre bien notable, si ce n'est que Le Hir remarqua^ 
plus tard que le nez de Vamiral avait tcacë un sillon sur la pierre... 
Quoi quMl en soit de ce détail , notre brave ne se vit pas plus tôt 
en face de celte caVeme, dont l'ouverture ressemblait à un portique 
flamboyant et festonné d'une cathédrale merveilleuse, qu'il éprouva 
un désir immodéré de pénétrer sous ces arceaux mystérieux. Et ^ 
en eflet, la glace, en partie fondue, formait, en se refroidissant, 
des dentelles de diamant, des découpures de cristal, des sculp- 
tures inimitables , variées à l'infini , brillantes ou floconneuses, aux 
refléta étincelants d'opale, d'or ou de porphyre, à cause de la 
transparence du fond de mousse et de lichens. Rien ne peut 
donner une juste idée de cet ouvrage de la nature : tous les cris- 
taux, tous les diamants de la terre ne sauraient imiter, même dé- 
bien loin, de telles féeries, que la brise polaire, en se jouant par 
une température de douze à quinze degrés centigrades au-dessous 
de zéro, créait instantanément au moyen de gouttelettes innombra- 
bles de neige dégelée par le brasier de nos matelots , puis con- 
densée ensuite par le souffle glacial des mers arctiques. 

Grand-Cadet ne prit donc point gardé aux signaux de ses cama- 
rades. Julien Coffic, il est vrai, se trouvait auprès de lui; mais le 
jeune mousse était en ce moment fort occupé à débarrasser l'entrée 
de la grotte des charbons, cendres ou bûches à demi-brûlées qui 
l'obstruaient encore; c'est pourquoi il ne songea nullement à 
s'opposer au dessein téméraire de notre bravache. Ce dernier, 
après avoir admiré les dentelures dont nous avons parlé, lesquelles 
rappelaient à son tendre cœur les chapelles et les jubés du pays 
armoricain, s'élança comme un conquérant dans l'asile qui sem- 
blait lui promettre, ainsi qu'à ses compagnons d'infortune, un 
bon abri contre les intempéries de ces régions hyperboréennes. 

La caverne était brillante à l'entrée par le fait du jeu de la lumière 
sur les stalactites de glace ; mais il suffisait d'y pénétrer à dix 
mètres pour se trouver au milieu d'une obscurité qui allait s^épai^ 
sissanl vers de ténébreuses profondeurs. Aussi notre amiral s'en 
serait-il revenu plus vite qu'il n'y était entré, si, trébuchant sur 
un obstacle volumineux et velu, il ne fût tombé tout de son long, 



380 LE CORSAIRE 

de l'auifè côté, dtas la partie obscure da rejtaûre. Il est probable 
que le bra^e poassa un cri de terreur en feulant sttr la lerre 
boueuse, mais son cri étouffé expira contre les loerdel parois de ceA 
antre. Il se remit pourtant au bout de quelques miautea^ sé dressa 
sur ses genoux et^ les mains en avant, tâtonna autour de lui» . . • 
Horreur ! ! un géant, un monstre dont ses doigts crispés avaiest 
senti la laineuse fourrure , était le , étendu, lui barrant le passage 
et grognant déjà comme s'il eût été mécontent du trouUe apporté 
à son sommeil ou à ses horribles méditations; 

Bientôt Grand -Cadet vit dans k pénombre, ou plutôt comfmt^ 
que le maître de céans se remuait; il entendit son souffle, partil 
aux bâillements d'un ogre affiamé; il sentit son haleine rauque et 
cadavéreuse. Paralysé par l'épouvante, il essaya de fuir et ne put 
que se traîner sur ses genoux, en s'écriant : — Ayez pitié de moi^ 
si vous êtes un matelot!... 

Pas de réponse, rien qu'un grognement et un frôlement sinistre 
et terrifiant. 

— Si vous êtes un Anglais, reprend Cadet, je ne les aimais pas, 
c'est vrai, milord ; mais quoique je sois amiral, â ce qu'on dit, je^ 
je vous... 

Pour toute réponse â ce discours pathétique, de nouveaux gro- 
gnements, de plus sinistres frôlements. 

— Ah! c'est un sauvage, se dit notre malheureux; c'est un can- 
nibale ! Voilà qu'il aiguise ses dents; il va me manger. • • Pardon , 
pitié , grand sauvage , ne me mangez pas ! . . Voyez comme je suis 
maigre ; je n'ai que hi peau et les os . . . 

Un soupir épouvantable ; Cadet continue : — Si vous tenez à 
manger un homme, grand sauvage, prenez un morceau de mettre 
Le Beauzig; il est bien plus gras que moi. . . pardon. . . Ah! misé- 
rable 1 qu'aige dit?. . . Non, ne mangez pas Le Beauzig; c'est un 
bon matelot : nous vous donnerons Riglot ou Quéméner, le neveu 
du capitaine. . . Aie! au secours, au secours. . . Plougastel* . . Le 
Hir... i l'aide... ah!... 

Et les échos de la caverne furent troublés par des cris de terreur; 
puis à ces cris succéda le bruit sourd d'une lutte, dans les léai* 
bres, entre un homme qui se débattait en voulant fuir et un monstre 



LE HURLEVA. 381 

ineouDQ et iiymibk «piî ne devait point tarder à terraftger Iji m- 
iHwe. 



IX. 



Qtte se passaU^il, pendant ce temps^là, à bord du eersaire le 
Hurietir? On désire peut-être le savok, et quoiqu'il nous en cdûle 
assurément de laisser Grand Cadei dans irae aussi gèBaqte position, 
nom ne vonloas poiat tarder à nous lendce api légitâcnes désirs de 
nos lecteurs. 

Le veftt ayant changé, ainsi que nous l'avons dit dam le pré- 
cédent diapitre, uae subite reprise de froid s'était ûit sentir. Ces 
variations iaprévufs de teaipéralure ne sont point rares «ur les 
côtes du Groenland, où la longue et violente tempête, que nous 
avons racontée , avait poussé notre eorsaire, trop désemparé pour 
fioire autre chose que fiiir la bourrasque. Le capitaine Le Braz 
avait donc agi prudemment, et de plus sous l'empire de la néces- 
sité, en s'i^oipuint des bancs de glace que le vent du àord poussait 
vers k sud avec une rajHdité foudroyante. Il comptait, le brave 
marin, revenir avant peu, lorsque le dégel se serait fait sentir, 
arracher ses chers matelots à ces rivages inhospitaliers; mais, pen- 
dant trois jours, les rafales du nord-nord-est continuèrent de 
mettre le Hurleur dans l'impossibilité de lutter contre les courants. 
On ne pouvait même pas louvoyer au nord-ouest; il fallait fuir, le 
cap au sud, fuir sous peu de voiles, mais fuir toiyotirs... Le retour 
serail->il permis? Le bon Dieu avait-il condamné les meilleurs? 
Affreuse épreuve pour un nobk ccBur ! trop cruelle alternative 1 

Depuis quatre jours, atteint d'un grand malaise et d^une mélan- 
eolie voisine du désespoir, Le Braz, asisis un soir à l'arrière, sur 
les bastingages, regardait tristement tantôt le sillage blanc que lais- 
sait apn>s lui le gouvernail de son navire, tantôt l'iiorizon lointain 
et brumeux de la mer. De temps à autre, îl sentait sa tète se trou- 
bleir, sa vue s'ubscureûr, et pourtant rien ne pouvait J'arracher à sa 
contemplation ou à ses réflexions amères et confuses. Le Kéginer, 



382 LE CORSAIRE 

qui connaissait tous les soucis de son capitaine^ ayant remarqué 
que depuis une demi-heure le vent semblait varier, fut surpris 
de ne pas entendre Le Braz donner l'ordre de modifier la marche 
du navire. Il se rendit donc à Tarriëre et s'approcha doucement du 
capitaine. 

— Pierre, lui dit-il, m'est avis que tu peux virer d'un quart 
pour le moins. 

— Virer, virer, s'écria le capitaine sortant comme d'un songe , 
jamais je n'ai viré devant l'Anglais.... Parez les armes, les haches, 
les canons, la soute aux poudres, tout le tremblement!... 

— Mon capitaine, interrompit le pauvre cambusier stupéfait et 
encore plus désolé, ouvre les yeux, il n'y a pas d'Anglais ici. 

— Pas d'Anglais, double anspect! je les vois bien apparemment: 
là, à tribord, dans la brume, un brick de quatorze canons qui a 
l'air de nous donner la chasse.... Allons, garçons^ branle-bas de 
combat et coulons l'Anglais.... feu 1 feu !.... 

Ainsi l'infortuné capitaine divaguait, dans le délire d'une fièvre 
ardente. Le Kéginer, épouvanté et craignant que l'équipage ne 
à'aperçût de la démence de son chef, lui posa la main sur la 
bouche en lui disant : — Pierre, pour l'amour de Jésus, calme-toi. 
As-tu déjà oublié le brave Le Hir, le petit Plougastel, tes matelots 
abandonnés 9 

— Le Hir et les autres, reprit Le Braz heureusement ramené à 
la réalité, mes bons matelots, non, non, je ne les ai pas oubliés. — 
Puis il commanda d'une voix très-forte : — Holà 1 gabiers, le vent 
change, il mollit; pare à virer, toutes voiles dehors; vire, vire de 
bord , timonier : le cap au nord 

Il n'en put dire davantage et tomba sans connaissance sur le 
tillac. Aussitôt Le Kéginer appela un matelot, le seul dans lequel 
il pût avoir désormais confiance, et tous deux, protégés par l'ombre 
qui déjà enveloppait le ûa vire, transportèrent le malade dans sa 
cabine et l'installèrent dans son hamac. 

Cependant le timonier et les gabiers de service avaient exécuté 
le dernier ordre du capitaine. Le Hurleur, sous la majeure partie 
de sa voilure, enflée par un joli frais de sud-est, gouverna toute la 
nuit, le cap au nord-nord-ouest. Mais Quéméner, prévenu par le 



LE HURLEUR. 383 

calier Riglot^ lequel avait déjà' éventé ce qui se passait, entra le 
matin, et malgré la prière du bon Kéginer, dans la cabine de son 
oncle, qu'il interpella brusquement Le Braz souffrait cruellement : 
il avait eu le délire toute la nuit. En ce moment, il commençait à 
reposer avec assez de calme. L'arrivée de son neveu le tira de sa 
torpeur et remit le trouble dans ses idées. Le méchant jeune 
homme s'en aperçut de suite et, au lieu de quitter cette cabine où sa 
présence n'apportait que la douleur, il résolut de sonder à l'instant 
la profondeur du mal qui avait frappé son parent, son chef. Gel 
examen ne fut ni long ni difficile ; Quéméner toucha une corde 
qu'il savait bien être sensible dans le noble cœur de son oncle. Il 
dit que c'était une imprudence de gouverner au nord, quand la 
Bretagne était au midi. A ces mots perfides et cruels, la colère de 
l'infortuné malade éclata soudain; puis survint le délire, la dérai- 
son, l'incapacité, momentanée, il est vrai, mais évidente à tous les 
yeux, l'incapacité du capitaine à guider le navire sur cette mer 
lointaine. C'était là ce qu'avait ardemment souhaité le misérable 
neveu, homme sans cœur, matelot sans courage, àme vile et 
envieuse. Nous le verrons bientôt à l'œuvre , sans force contre le 
danger, lui si arrogant en face d'un moribond, nous le verrons, 
lâche et pusillanime en face de l'ennemi ou des éléments vengeurs. 

Mettant à profit l'affreux délire auquel le capitaine était en proie, 
Quéméner appela dans la cabine les principaux gabiers ; il leur 
montra la situation de son oncle, et, assuré d'avance du concours de 
Riglot et de deux ou trois autres qu'il avait su gagner, il déclara à 
tout l'équipage qu'il prenait le commandement du vaisseau. Son 
premier soin, on le devine, fut de changer sur l'heure la route que 
l'on suivait, de sorte que le Hurleur^ orienté au plus près, cingla 
sans retour vers -les côtes natales. * 

Au commencement, la navigation fut heureuse; heureuse, si 
l'on peut parler ainsi d'un navire dont l'équipage était déjà tour- 
menté de remords, sauf quelques-uns; d'un navire dont le pavillon, 
couvert des taches de la trahison, ne pourrait plus flotter aux 
vents de la fidèle Armorique ; d'un navire, enfin, dont le capitaine 
méconnu se mourait dans sa cabine abandonnée.... Hélas ! il faut 
bien le dire, les soins du Kéginer avaient même été retirés au 



384 IM CORSAIRE 

capitaine, étendu sur son lit de mort. Mis aux fers, pour insubordi- 
nation prétendue, par Yincedt Quéméner, le nouveau chef du 
bord, le cambusier, durant trois mortelles journées, se désespéra 
de ne pouvoir donner ses soins à son patron, son meilleur ami. Les 
murmures de Téquipage, peut-être fidèle au fond, mais trompé par 
la fourberie de deux misérables, forcèrent Quéméuer de rendre la 
liberté au vieux cuisûiier. Ce dernier revint de suite à son poste au 
cbevjst du malade et s'aperçut, avec une indicible douleur, que le 
mal avait lait des progrès irrémédiables. Le Bra2 ne put reconnaître 
la voix de son ami. En vain, (presque tous les corsaires, ramenés 
au devoir, vinrent-ils dans la cabine de leur chef pour implorer le 
pardon de leur conduite et demander au Kéginer quelques paroles 
d'espoir. 

Tout est fini, matelots I Le capitaine Le Braz, l'un des jdas 
braves q^i aient jamais foulé le tillac d'ji^n vaisseau, ne vous 
ca«im4ndera plus la manoeuvra, pendant la tempête ou le branle-bas 
4ev^ l'ennemi. |1 you^ parjdoane, matelots, un jour aveuglés! En 
retour, donnez-lui pour suaire un hamac ou une voile de rebut, 
avec un boulet de trente-six, et pour tombeau l'océan !...... 

Cela fut ainsi fait, dans le silence et l'ombre de la nuit suivante. 
Le Kéginer laissait couler des pleurs sur ses joues creusées; 
les marins, accablés de repentir, partageaient sa douleur et répé- 
taient à voix basse les prières des morts, que le vieillard pronon- 
çait avant de larguer le bout de cordage qui retenait sur une 
planche, inclinée au-dessus de l'eau, le corps du capitaine, ensevdi 
dans son hamac. 

Les flots avs^ient à peine recouvert le rem.ous causé par la chute 
du corps, lorsque l'on sentit s'élever de fortes rafales. Un peu avant le 
point du jour, un ouragan furieux fondit sur le Hurleur, comme si 
Dieu eût déjà voulu prévenir les coupables que le moment de 
l'expiation allait sonner. La mer était affreuse. Des nuages noirs 
entouraient le vaisseau comme d'un linceul. Des bourrasques de 
pluie et de vent passaient en tourbillonnant dans ^ mâture, dont on 
n'a,vait eu ni le temps ni la présence d'esprit de ferler tous les 
agrès. Si, du moins, le navire avait eu un capitaine habile, 
capable de faire face au danger ^t de donner par une contenance 



LE HURLEUR. 385 

inébranlable du courage à ses mateltfts; mais il n'en était rien ; 
tous donnaient ou demandaient des ordres contradictoires que nul 
n*exécutait,/aute d'entente, et la situation du bâtiment devenait 
de plus en plus mauvaise. Où est donc le nouveau capitaine? Qu'il 
vienne s'amarrer au mât d'artimon pour commander la manœuvre ; 
que son porte-voix résonne avec vigueur et domine le bruit dé la 
tempête.... Or, en ce moment là, Quéméner, patron de mauvais 
aloi, se tenait à fond de cale, grelottant comme un lâche, la tète 
perdue, plus mort que vif. 

A chaque instant, les vagues balayaient le pont. Le Kéginer et 
deux ou trois autres réussirent pourtant à fermer tous les sabords 
et les panneaux des écoutilles; mais le bâUment faisait des embar* 
dées si affreuses, que tantôt la proue, tantôt l'arrière, disparaissait 
sous les vagues; la mâture, ébranlée par de tels assauts, craquait 
horriblement ! La seule chance favorable que le Hurleur eût pour 
lui, c'est que depuis la précédente tempête il ne portait que des 
mâts peu élevés et un armement incomplet : cette circonstance 
pouvait le sauver, si les coutures des bordages résistaient aux 
secousses incessantes des flots déchaînés. 

Nous n'entrerons pas dans les détails de cette lutte des hommes 
contre les éléments. L'ouragan dura tout le jour, et c'eù était fait 
du Hurleur 3 à moitié désemparé, penché sur le côté, près de 
sombrer sous le poids de l'eau qui remplissait sa cale, si, vers le 
soir, le vent n'eût diminué de violence. La nuit suivante fut encore 
remplie d'inquiétudes , car la mer n'avait pas cessé de rouler des 
vagues énormes; mais, le lendemain le vent s'apaisa et l'on put 
travailler à relever le navire, si éprouvé de toutes manières. Qui 
le croirait? l'audace revint au lâche avec le retour de la sécurité : 
Quéméner osa se montrer sur la dunette du Hurleur; mais il était 
jugé sans appel par l'équipage, qui le méprisait, sauf deux ou trois 
corsaires, que le méchant calier de Lesneven, devenu quartier- 
maître, tenait sous sa domination autant par la peur des mauvais 
traitements que par les promesses les plus mensongères de butin 
ou de parts de prises. 

Cependant le salut commun exigeant impérieusement que 

TOME X. — 2« SERIE. 26 



386 LE CORSAIRE LE HURLEUR. 

chacu» travaillât à remettre le Hurleur en état de tenir la mar, 
tous les marins s*y employèrent avee cette ardeur iocrofable q«e 
donne le sentiment cerUiia d*une position dangereuse. Hélas I on 
acquit bientôt la conviction que le navire était attaqué dans sa mem* 
brure, dans ses œuvres vives; ainsi privé de ses roeiiletires voiles, 
de la moitié de sa mâture et de son gréement, on pouvait le regarder 
comme blessé à mort. Il était impossible de se dissimuler que sa 
earène, disjointe en beaucoup d'endroits, ne pourrait supporter un 
nouveau coup de vent. Une mer facile, une brise maniable et 
constante, auraient seules permis d'espérer une navigation sans 
naufirage. Et si Ton songe qu'il n'y avait plus à bord un homme 
capable de se bien orienter sur la carte marine ; de faire un potiii 
sérieux ; que l'on avait perdu la boussole, cet œil du vaisseau ; que 
le gouvernail rompu ne pouvait être réparé convenablement dans 
cette situation, on comprendra la sombre tristesse qui s'empara de 
tout l'équipage. Le malheureux Kéginer, le plus vieux marin du 
bord, était le seul qui sût, avec un instinct particulier à ceux qui 
ont sillonné la mer dans ((his les sens, lire sur le ciel, bien rarement 
étoile, des indices â peine suffisants pour gouverner. Avee quelle 
an^isse il reportait sa pensée vers ses amis délaissés pour jamais, 
oui, pour jamais! ! U était lui-même obligé de se rendre à l'impla- 
cable nécessité; eût- il été le maître de tourner le cap vers k 
oord, il n'y aurait pu songer. 

*<- Oh! se disait-il en implorant le ciel de son triste r^rd, que 
le bon Dieu me laisse revoir les cétes de Bretagne, et U, dans ce 
pays des vrais matelots^ je trouverai bien des hommes et une 
chaloupe pour aller là-bas les sauver 1.... 

E. DU LaUREMS DE LA BaRRE. 

(La fin auprochain numéro,) 



BK)GRAPHIES VENDËEtniES. 



M. LE V* CHARLES PE LÉZARDIÈRE. 



Ûo bomme de la plus haute distinction, vient de mourir dans la 
Vendée y av château de la Proutière, et il sera permis sans doute à 
un de ceux qu'il honora le plus de ses bontés de consacrer quel- 
ques lignes à sa mémoire. M. de Lézardiëre, dailietirs, ne fut pas 
seulement une noUe et attachante individualité ; il fut encore une 
des personnifications les plus marquantes , un des types les j)lus 
caractérisés d'une école politique qui a été et qui sera longtemps 
Tobjet de jugemenis divers. Mais avant d'esquisser sa vie publique , 
disons un mot du milieu dans lequel il passa ses premières années. 

Dès le commencement du règne de Louis XVI, le père de M. de 
Lécardière s'était formé, à Paris, des habitudes d*existence qui 
l'avaient mis ^i rapports d'intimité avec MM. de Maiesherbes, 
Tnrgot, Necker, Laharpe, l'historiographe Bréquigny, le savant 
bénédictin dom Poirier ; et ces hautes relations intellectuelles ne 
coïKribuèrent pas peu à développer chez ses enfants ce goût des 
choses de l'esprit qui est demeuré traditionnel dans sa famille. Une 
de ses fiHes, Marie-Pauline, se livra, avec une vigueur d'intelli- 
gence et une puissance de pénétration exceptionnelles chez une 
fiunrae, aux études historiques, et sa Théorie des lois politiques de 
la monarchie française est un prodige de travail et d'érudition. 

La famAla de Léaarditoe professait un dévouement profond et ne- 



388 M. LE V^« CHARLES DE LÉZARDIÈRE. 

toire pour la monarchie, et son château fut un des premiers que 
les bandes révolutionnaires livrèrent aux flammes. 

Condamné à Finaction par son grand âge et par son état maladif, 
interné à Corbeil, puis à Choizf-le-Roi , le vieux baron de Lézar- 
dière dut enfin passer en Hollande avec ses filles. L'atné des deux 
fils qui lui restaient , (car les trois autres étaient tombés sous le 
fer des égorgeurs de Paris), défendait la cause royale dans les 
rangs de Témigration ^ ; et le dernier, Charles, celui dont nous 
nous occupons ici, se jetait, tout jeune encore et presque enfant, 
dans la phalange de ces héros vendéens qui, sous les ordres de 
Charette, luttaient sur leur propre/ sol pour Dieu et pour le roi. 
Arrêté et fait prisonnier en même temps que son ami Auguste de la 
Yoyrie, Charles de Lézardiëre allait être fusillé avec lui, quand une 
circonstance providentielle -fit surseoir â cette double exécution^ et 
permit même aux deux captifs de s'évader. Lorsque la grande 
armée vendéenne, qui avait effectué le passage de la Loire, eût été 
exterminée à la bataille de Savenay, Charette poursuivit néanmoins 
dans notfe Basse-Vendée, sa glorieuse résistance, et Charles de 
Lézardière soutint aussi jusqu'à la fin cette lutte héroïque, mais 



L'Empire se fonda. M. de Lézardiëre se renferma dans la vie 
privée, et cultiva à l^aris, où i) passait ses hivers, ce qui restait 
encore de cette ancienne société française qu'avait connue son 
père, et où il avait puisé lui-même les traditions de cette urbanité 
tout à la fois noble et simple dont il fut un des types les plus 
accomplis. Mais , tout en demeurant fidèle à ses vieux principes et 
à ses vieilles amitiés, jl se créait des rapports sympathiques avec 
les hommes des temps nouveaux, et s'il connutM.de Chateau- 
briand qui, plus tard, fut son chef de file dans la vie publique, 
M. de Fontanes, M. le comte Mole, M. de Barante, devinrent égale-^ 
ment ses amis. 

Ainsi, M. de Lézardiëre , toujours profondément attaché aux doc- 
trines de sa famille, victime avec elle des spoliations et des crimes 
révolutionnaires, et d'un autre côté mis en contact avec les repré- 
sentants les plus autorisés des idées et des intérêts modernes, se 
pénétra bientôt de cette pensée que le but le plus élevé que pussent 

* Ce fat le père de MM. Paul et Ladovic de Lézardière et de M"* do fnj. 



M. LE V'« CHARLES DE LÉZARDIÉRE. 389 

se proposer des hommes d'intelligence et de cœur/c'étail de faire 
cesser peu à peu, par de mutuelles et honorables concessions, les 
préventions, la défiance et Tanlagonisme entre les divers élémei>ts 
de la société française. 

La Restauration fit surgir de nouvelles capacités, qui furent 
appelées aux affaires publiques, soit par le choix du monarque , 
soit par la voix de l'élection, et, chose remarquable, ceux qui 
avaient jeté aux amis des Bourbons le reproche d'inulilité, d'inap- 
titude et d'ignorance, s'étonnèrent de voir se grouper autour du 
trône des hommes tels que HH. de Richelieu , de Montmorency, 
Chateaubriand, Labourdonnaye , Caslelbajac, Hyde de Neuville^ 
que l'étude et la méditation avaient mûris dans leur laborieuse 
retraite, et qui se trouvèrent, tout à coup et de prime saut, des 
hommes d'État. 

M. de Lézardière avait sa place marquée parmi ces hommes 
d'élite, à la tête desquels brillait d'un éclat sans rival , au point de 
vue littéraire, l'illustre auteur d'Atala et des Martyrs. Il partagea 
l'aversion de cet homme célèbre pour Fouché et pour Talleyrand, 
et il pensait avec lui que si de larges concessions devaient être faites 
aux idées, aux besoins, aux aspirations de la France moderne, le 
crime, l'apostasie, Tastuce, dans leur expression la plus cynique, 
ne devaient jamais être rerais en honneur. Au surplus, et pour tout 
dire en un mot, il s'associa de la manière la plus complète aux 
vues politiques de M. de Chateaubriand. Mais de sa part, comme de 
celle de son illustre ami, cette doctrine n'était point la mise en 
pratique de la pensée de Machiavel qui veut que le prince accorde 
à temps et à titre de faveur ce que les événements ou les hommes 
lui -arracheraient plus tard. Non , le libéralisme tout monarchique 
de M. de Lézardière n'était ni une tactique ni un calcul; il était 
avant tout une conviction. M. de Lézardière portait au degré le plus 
élevé, non -seulement pour lui, mais pour tous, le sentiment de la 
dignité humaine, et s'il était fier d'appartenir à cette ancienne no- 
blesse qui avait tracé avec son épée et avec son sang la carte de la 
France, mais dont les privilèges devenus excessifs durent cesser 
lorsqu'ils n'eurent plus leur raison d'être, nul ne parlait avec plus 
de respect de ces grandes notabilités de la science, du commerce 
et de l'industrie, qui exercent dans notre monde moderne une si 
utile, une si haute, une si légitime autorité. 



390 M. LE y^ CHAIILES DE LÉZABDIÊRE. 

MH. dé Chateaubriand ^ Hyde de NeoTille, de Nartignac, dé Lé- 
zardière, voolaieni donc que tons les hommes d'intelligence s'unis- 
sent dans un commun effort pour former ce qu'ils appelaient le 
trait d'union entre Tancienne France et la France nourelle, et 
cette pensée nous a toujours frappé par son triple caractère de 
vérité, de patriotisme et de grandeur. 

Est-ce à dire que celte école se tint constamment à Tabri de 
toute erreur pratique? Nous ne le croyons pas, et notre affectueux 
respect pour la mémoire de notre vénérable ami ne nous empê- 
chera pas de dire à ce sujet notre pensée toul entière et de déplorer 
l'opposition excessive qui fut faite par quelques députés de la droite 
au ministère Yiilèie. 

Qu'une loi sur le sacrilège,. qu'une loi sur îe droit d'atnesse, 
fussent contraires à l'esprit du siècle ^ rien n'est plus certain, et 
nous comprenons que le dévouement de H. de Chateaubriand el de 
ses amis pour la personne et pour l'autorité du roi s'en soit alar- 
mé. Hais si H. de Viiièle commit une doublé faute par la présen- 
tation de ces deux lois impopulaires, ses admirables qualités d'ad- 
ministrateur et de financier devaient lui faire trouver grâce devant 
les hommes de la droite. Malheureusement, l'opposition royaliste 
ne sut pas s'arrêter. M. de Chateaubriand porta même Thoslilité 
jusqu'à refuser son concours à l'opéralion si évidemment bonne 
de la réduction de la rente, qu^il fit échouer, et la destitution dont 
il fut frappé à cette occasion, comme ministre des affaires étran- 
gères, acheva d'exaspérer ses amis. 

Enfin, le cabinet Villèle succomba pour faire place au ministère 
Martignac, qui sembla , pendant sa courte durée , donner quelque 
satisfaction aux idées du moment, et sous lequel M. de Lézardière 
fut nommé préfet de la Mayenne, où il laissa, chacun le sail, les 
plus nobles souvenirs. Sous quelles fatales inspirations ce cabinet 
fut-il renversé? Aurait-il, par une durée plus longue, et grâce à 
son esprit plus moderne, fermé la bouche à des ennemis qui 
avaient fait contre la royauté le serment d'Annibal, et qui étaient 
résolus, quoi qu'on fît, à demeurer mécontents? Nous l'ignorons ; 
mais il nous semble que les tendances de M. de Martignac el de 
ses amis étaient de nature, sinon à désarmer des haines impla- 
cables, du moins, à leur enlever, aux yeux de l'opinion, lenrs plus 
spécieux prétextes. Et ici, nous tenons à dire que H. de Liézardière 



M. LE V^ CHARLES DE LÉZARIHiRK. 391 

a iîé ateusé bien témérairement d'avoir voté ^ contre le ministère 
Polignae, l'adresse des 221. Cet acte violent, malgré la modé- 
ration calculée de sa forme, fut discuté et adopté en comité secrei^ 
et par conséquent sans révélation des votes, sur ia proposition 
d'une commission dans laquelle ne figurait aucun des membres de 
l'opposition de droite. Cette circonstance laisse à l'adresse du 
18 mars son caractère exclusivement révolutionnaire, et nous 
ajoutons que si M. dé Lézardière crut servir le roi en feisant sou- 
vent acte d'hostilité contre ses ministres, il se serait reproché tout 
acte irrévérencieux envers son auguste personne. 

L'opposition de droite, (ne le perdons pas de vue, et il serait 
injuste de ne pas lui rendre cet hommage), fbt animée d'un pro^ 
fond dévouement pour la royauté, et guidée par la crainte la phis 
anxieuse de voir ia popularité du roi compromise par des actes 
ministériels antipathiques à l'esprit de l'époque. Hais elle devint, 
sans le vouloir et dans une certaine mesure, un danger qui n'existe 
pas en Angleterre où l'on attaque les ministres sans porter atteinte 
à la majesté royale. En France, nous n'en étions pas encore arrivés 
là dans la pratique des institutions parlementaires, et chaque coup 
porté au ministère par des mains royalistes donnait, bien contre la 
volonté de ses auteurs, un appui moral aux forces numériques déjà 
trop considérables et aux espérances déplus en plus audacieuses de 
la faction libérale. 

Quoi qu'il en soit , nous nous garderons bien de rendre l'opposi- 
tion de droite responsable de la chute de la royauté, qui assurément 
ne tomba point sous ses coups. Peut-être même l'adoption de la 
Hgne toute libérale qu'elle conseillait eût-elle sauvé la monarchie, 
à moins qu'en présence d'une hostilité intraitable, il n'y eût plus de 
ressources que dans le succès d'un coup d'État Cette question res« 
tera longtemps un des problèmes de l'histoire. 

Nous marchons vers le moment suprême. Le parti révolutiottnaire 
a réussi à envelopper le roi dans les difiScnltés d'une situation inex- 
tricable. Avant même que les nouveaux ministres aient caractérisé 
leur politique par aucun acte qui puisse blesser l'opinion, l'opposi* 
tion de gauche proteste contre eux, refuse son concours dans l'ar- 
rogante adresse des 221 ; et bientôt l'infortuné monarque, n'ayant 
plus pour arme que cet article xrv que nous n'avons pas à discuter 
ici, se lance, sans moyens suffisants pour les appuyer, dans la veie 
périlleuse des ordonnances. 



392 M. LE Vt« CHARLES DE LÉZAADIÉRE. 

On çait le reste ; Charles X succomba dans la lutte; le duc d'Or- 
léans fut nommé lieutenant-général du royaume, et, peu de jours 
après, dans la séance du 7 août, on apportait à la Chambre la pro- 
position de lui déférer la couronne. 

Ce qui restait encore de députés de la droite protesta, avec une 
fidélité qui alors n'était pas sans péril, contre cet acte tout révolu- 
tionnaire : MM. Berryer, de Conny, Hyde de Neuville, firent en- 
tendre de courageuses, de chevaleresques paroles, et M. de Lézar- 
diëre ne resta pas au-dessous de ses illustres amis. Il dit qu'on lui 
avait bien parlé de dangers personnels auxquels pourrait l'exposer 
sa.franchise; que ces dangers il n'y voulait pas croire; mais qu'a- 
lors même qu'ils existeraient, ils ne l'empêcheraient pas de monter 
à la tribune et d'y apporter librement sa pensée. Il vota contre la 
prçposilion. 

H. de Lézardière ne tarda pas à rentrer dans la vie privée, d'où 
il ne devait plus sortir, et il s'y livra à son goût tout particulier 
pour les études historiqqes et littéraires. Paris avait toujours pour 
lui son charme accoutumé, et lui offrait une source variée de plai- 
sirs intellectuels. Il y retrouvait ses vieilles intimités politiques 
parmi lesquelles M. de Chateaubriand et M. Hyde de Neuville te- 
naient la première place; il y trouvait des salons qui étaient le ren- 
dez-vous des esprits les plus distingués; il y trouvait enfin ses ad- 
versaires de la veille heureux de devenir ses amis du lendemain; 
et ce fut ainsi que s^établirent entre lui et M. Guizot ces rapports de 
haute sympathie que leurs différences de doctrines ne purent ni 
empêcher ni affaiblir. 

Chacun sait quels sages conseils donnait M. de Lézardière aux 
jeunes générations devant lesquelles s'ouvrait l'avenir de la vie. S'il 
avait puisé dans sa propre famille et dans l'ancienne société fran- 
çaise toutes les traditions de distinction de la vieille aristocratie, 
son intelligence élevée et son contact avec les hommes des temps 
nouveaux l'avaient préservé de tout ce qu'on est convenu d'appeler 
les préjugés de caste. Toutefois, et bien qu'il ne rêvât le retour 
d'aucun privilège, il trouvait injuste qu'on déniât à la noblesse le 
souvenir de ses anciens services, et il ne voulait pas qu'elle se fit 
oublier, ni qu'elle déméritât dans l'estime de la France. Aussi en- 
courageait-il tout effort qui avait pour but de lui donner ou de lui 
conserver un rôle honorable. Mettre son épée au service de sa patrie, 



M. LE V^ CHARLES DE LÉZARDIÉRE. 393 

OU sa plume au service des hautes vérités sociales et religieuses; 
placer son nom, comme le sait faire Taristocratie britannique, dans 
toutes les grandes opérations, dans tous les grands travaux, dans 
toutes les grandes entreprises qui intéressent Thonneur ou la pros- 
périté du pays; rendre, dans le terre à terre de la vie champêtre, 
de bons offices aux populations rurales, en exerçant au milieu 
d*elles le patronage des utiles conseils, de la bienveillance, et de la 
bonté ; prévenir les dissensions, et, quand on ne Ta pu faire, s'effor- 
cer du moins d'y mettre un terme, non en surexcitant les animosités 
et en jetant les familles dans le champ-clos de la chicane, mais en 
apportant des solutions amiables et reconciliatrices ; voilà ce que 
conseillaient, voilà ce qu'encourageaient l'intelligence et le cœur 
de notre vénérable ami. 

Faut-il enfin dépeindre M. de Lézardière dans le laisser-aller, 
dans le sans-façon de sa vie intime? Nul ne fut meilleur parent , 
meilleur voisin , meilleur ami, plus intéressant causeur, plus gra- 
cieux correspondant. Sa conversation était émaillée de souvenirs 
historiques; il aimait la belle littérature, savait des vers, et les di- 
sait bien. Ses petits billets ont un cachet et un charme tout parti- 
culiers, et on ne nous accusera pas de fatuité si nous demandons 
la permission d'en faire saisir le caractère par deux ou trois cita- 
tions tirées de ceux qui nous restent de lui, puisque nous n'en 
avons pas d'autres sous la main. Nous avons hésité, par un sentiment 
qui sera facilement compris, à reproduire ces fragments. Hais ils 
complètent la physionomie morale de M. de Lézardière, et on ne 
connaîtrait qu'imparfaitement cet homme aimable, si on ne lisait 
quelques lignes de lui : 

Allons, allons, nous écrivait-il, au début de notre modeste vie parle- 
mentaire, pour combattre la juste défiance que nous avions de nous-même , 
allons, du courage; faites ou dites quelque chose; mais, pour Dieu, mon 
cher, si vous parlez, parlez français, et ne dites pas : Citoyens représen- 
tants ; laissez ce charabias aux maçons de la Creuse et aux nègres de la 
Guadeloupe.... 

Oui, mon cher T...., nous disait-il une autre fois , dans un de ses 
plus gracieux messages, malgré mes quatre-vingts et quelques printemps, 
j'irai m'asseoir à votre banquet de famille; et parmi vos nombreux 
convives, je vous défierai bien d'en trouver un seul qui fasse pour votre 
bonheur à tous de plus tendres vœux que votre vieil et fidèle ami 

Ch. de L. 



M. LE V^ CHARLES DE LÉZARIMÉRE. 

E«6iiy il accampagMit de ces sols ebarmaits l'envoi bil per 
hri à M«>* de T.... d'one petite recette de ménage : 

Voici, Madame, la recette que tous avez bien voulu me charger de 
demander pour vous à ma DÎéce, et je rous remercie d'aroir compt^ anr 
QOB empressement, et même sur ma mémoire. Certes, Madarne, j'ai lût 
et ferai encore bien des fautes; mais jamais, croy^z-le bien, je ne com- 
mettrai celle d'oublier ce qui pourra vous être agréable. 



Tel fut M. le vicomte de Lézardière : homme du passé par son 
invariable fidélité à ses principes, par Texquise distinction de ses. 
mapiéres, par la gracieuse courtoisie, et nous allions dire par la 
délicate galanterie de son langage; -— hemme de son temps par 
l'acceptation sincère de toutes les exigences légitimes de la société 
moderne; censervant ses doctrines , mais sachant rendre justice 
aux vertus civiques, au patriotisme, aux actes honorables, chez 
ceux-là mêmes qui ne les partageaient pas. Nous u^avens donc pas 
cru Csiire une œuvre inutile en présentant sous ses différents aspects 
cette noble personnalité ; car la vie de M. de Lézardière fut de celles 
qui laissent des souvenirs, et ces souvenirs sont des exemples. 

Ch. de Tinguy. 



UN VAISSEAU BUNI^ AU XVI* SIÈCU. 



LA CARRAQUE 



SAINT- JEAN'DE- JÉRUSALEM. 



El) ce momeDt, on les modifications apportées dans le système 
des construcMons natales attirent l'attention et préoccupent les 
esprits, les lecteurs de la Revue nous sauront peut-être gré de la 
traduction d'un article emprunté an Diario de JBoré^efona^ rédigé 
par don Salvator Mestres, prêtre espagnol, de Fordre de Jeannlei- 
Jérusalem. 

Suivant un vieil adage, qui chaque jour reçoit une consécration 
nouvelle, il n'y a rien de nouveau soue le soleil y voici que le 
blindage des vaisseaux, récente innovation de notre marine, était 
connu et employé, il y a déjà trois siècles et demi, par les che- 
valiers de Saint-Jean-de-Jérusalem. 

Jacques Bosio, le savant historien de Tordre, a conservé, de ce 
remarquable navire , une description qui , bien qu'un peu courte , 
suffit pour en donner une idée assez complète. L'ouvrage de Bosîo, 
{Sicrië délia sacra retigione di son Giovanni OierosolimUano , 
Rome, i594-i602, 3 vol. in-fol.), écrit en italien, est rare et 
précieux, par la multitude des feits qu'il renferme. Il en existe 
une traduction française abrégée, par le feu D. B. S. D. L., (Pierre 
de Boissat, seigneur de Licieu), Paris, 1629, 1 vol. in-fol., dans 



396 LÀ CARRAQUE 

laquelle il est facile de conslater l'aulhenticité du récit suivant , 
bien qu'il soit raconté en treize lignes , à la page 332 , par Tabré- 
viateur français. 

Une carraqiiè, (de catracaj espagnol et portugais), est le nom 
d'un navire du moyen âge que l'on voit cité très-fréquemment dans 
les documents historiques français et étrangers, et construit pour 
porter de grandes charges, quoique souvent transformé en navire 
de guerre. En 1359, des galères du roi de Castille prirent, à Tile 
de Cabrera, une carraque vénitienne. 

Parmi les carraques françaises, connues à la fin du XV« siècle, 
on peut citer la Charente^ ainsi mentionnée, à la date de 1501 , 
par Jean Au ton, dans sa Chronique de Louis XII, IUp partie, 
chap. III. — < C'est à scavoir la grand'nef ou carraque, nommée 
la Charente y l'une des plus avantageuses pour la guerre de toute 
la mer. Pour décrire la grandeur, la largeur, la force et équipage 
d'icelle, ce seroit pour trop allonger le compte et donner mer- 
veille aux oyanls. Que ce soit, elle étoit armée de 1,200 hommes 
de guerre sans les aydes, de 200 pièces d^artillerie, desquelles il y 
en avoit 14 à roues tirant grosses pierres, boulets de fonte et boulets 
serpentins, avitaillée pour neuf mois, et avoit voiles tant à gré, 
qu'en mer n'étoient pirates ni écumeurs qui devant elle tinssent vent. » 

Une carraque que nous n'avons garde d'oublier ici — en qualité 
de Breton, -— est la Cordelière, que sa beauté, sa grandeur, et 
surtout sa fin glorieuse , rendent à jamais célèbre dans les fastes 
de notre marine. La Cordelière, appartenant à la reine Anne, et 
commandée par le brave Hervé de Portzmoguer, périt, avec son 
adversaire le Régent, le 10 août 1512, devant Saint-Mathieu. (Voir 
Glossaire nautique, par A. Jal.) 

< La carraque Santa- Anna, dit Bosio, était à la fois un des 
plus grands transports et un superbe navire de guerre. La carraque 
Grimalda paraissait, — qu'on nous passe celte comparaison, — une 
de ses petites-filles , lorsqu'elle était ancrée à son côté, et l'extré- 
mité des mâts des galères n'arrivait pas à la hauteur de sa poupe 
colossale* 



DE SAINT-JEAN-Iffi-JÉRUSALEM. 391 

1 Elle avait six ponts, deux desquels étaient de plomb avec des 
chevilles et des boulons de bronze, parce que ce métal ne dété- 
riore pas le plomb sous Teau, comme le fer. Ces six ponts étaient 
disposés de manière qu^il était absolument impossible de la couler 
à pic, quand bien même une flotte entière eût lancé contre elle 
toute son artillerie. Le grand mât, formé de plusieurs pièces, était 
si gros, que six hommes ne pouvaient Tembrasser. Il portait trois 
hunes et deux perroquets, qui servaient pour diriger ses grandes 
voiles, et armées de batteries de pièces de petit calibre. 

> Les madriers de sa coque étaient d'une telle épaisseur et si 
bien unis, que, dans aucun des nombreux combats qu'elle soutint, 
les boulets ennemis ne purent la traverser, sinon dans les œuvres 
mortes. La chapelle, dédiée à sainte Anne, sa patronne, était très- 
spacieuse et splendidement ornée. 

> Dans le grand magasin d'armes étaient déposées des armes of- 
fensives et défensives , de toutes sortes , pour équiper cinq cents 
hommes. L'appartement du Grand -Maître et des chevaliers du 
conseil- formait un salon, avec chambres et antichambres. La 
salle à manger des chevaliers, bien pourvue de vaisselle plate et 
de tous les objets nécessaires, était des plus agréables, de même 
que les appartements de chaque officier, dont le nombre était dou- 
blé pour ce navire. Sur la poupe se voyaient des galeries et des 
belvédères, décorés de petits jardins charmants, disposés artificiel- 
lement dans de grandes caisses, remplies de terre, émaillées de 
fleqrs, de cyprès, de limons, d'orangers et d'autres arbustes récréant 
la vue et l'odoraL 

> Sur ce vaisseau , il ne se mangeait que du pain frais, jamais 
de biscuit; un moulin fournissait la farine, un four cuisait le pain. 
Dans l'atelier de serrurerie, le travail marchait sans interruption, 
nuit et jour. Des œuvres mortes à la quille, il était entièrement 
couvert de lames de plomb, avec des chevilles et des boulons de 
bronze, qui le rendaient complètement insubmersible, et sa sen- 
line était disposée de façon que Teau ne pouvait entrer par les 
ouvertures du pont. 

» Hais ce qui surpassait encore toutes les merveilles de cette 



Stt LA CASRAQUE 

flMTre merralleiue , c'était les cinquante couleuvrines et Cânoos 
renforcés (tinforzaii) y accooopagfiés d'innumbrablas pièces de 
moindre calibre, placées a^ec beaucoup d'art et d'habileté sv 
toQS les points et serries par les artilleiirs les plus habiles. Il arait 
trois grandes lanternes, trois bandes de musique, ^ son équipage 
était de 300 hommes. Deui grandes barques, de cinq bancs cfaa*- 
ciine, et cinq plus petites l'accompagnaient, destinées à prendra 
des pilotes; ce qu'elles firent bien souvent. Mais ce qui sorprend 
le plus, c'est que ce vaisseau colessal était un fia voilier, manflMi- 
trant et tournant avec une ra^dité inconcevable. Son ornemen- 
tation, oemposée en partie de peintures de mérite, étak 
kxaense. > 

» A ces lignes de Bosio, nous i^uterons que la carraque San^ 
Anna n'était pas une galère proprement dite. EUe n'avait |ias 
de rames, et c'était piutét un vaisseau-arche, ou une arche-vais- 
seau. 

> Nous demanderons également si la force de ce navire consis- 
tait dans son blindage métallique, ou dans l'épaisseur de son bois? 
En examinant avec attention le texte de Bosio, témoin oculaire, 
on voit qu'il attribue plus particulièrement la résistance à l'cMivre 
de bois et l'imperméabilité aux lames de plomb; si bien qu'il est 
évident que ce bois, ce plomb, ces chevilles et ces boulons de bronze, 
formaient un tout indestructible ; de sorte que le système de cons- 
truction de la carraque Sanla-Annay composé de métal et de bois, 
est préfér8l)le au système actuel, qui , s'il était modifié autant que 
possible, dans ce sens, rendrait les navires blindés DAodemes 
instAfiierstbles pendant les combats, du moins avec la prompti-* 
tude que viennent malheureusement de dénontrer plusieurs expé- 
riences. 

» Personne n'a oublié que YAlabama et El Re d'Italia ont élé 
engloutis, pour ainsi dire instantanémeat, par l'Océan et l'Adria- 
tique , tandis qu'un navire de bois de l'année espagnole put échap- 
per à sa perte, matgré les avaries graves qu'il avait reçues dans ai 
coque, par un énorme boulet, pendant le combat de Callao;el 
même le vainqueur de YÀMaffM ne dut «a conaervatioa et sa 



BB SAINT-JEAK-fiG-IÉRUSALnf. 999 

fktoire qu'A ses «utreç de bots, contre lesquelles s'aplatirent 
el s'incrustèrent les chaînons des chaînes qui le blindaient 

» Quoi qu'il en soit, il est parfaitement établi qu'au commefr** 
cernent du X^h siècle, c'estpà-dire il y a bientôt trois cent cinquante 
ans, fut construit un Great-Eastem insubmersible et impénétrable 
aux boulets , excellent voilier et manœuvrant avec une facilité sur- 
prenante. Les résultats du combat de VAUUHuna avec le Kearêeage, 
ceux de la bataille de Lissa et les expériences du Great-East^m 
paraissent démontrer que nos vaissennx n'offrent pas toutes les 
qualités réunies dans la carraque Santa-Anna. 

> Et ce vaisseau était l'œuvre des chevaliers de Malte, perfec- 
tionnement étonnant, dû, comnae tant d'autres, à un ordre reli- 
gieux. 

1 Nul document, que nous sachions, ne nous a conservé quelque 
détail sur le calibre et la force des canons renforcés de la SêtUa- 
Anna; mais le pistolet de la reine Elisabeth, de 80, le canon que 
le prince Eugène prit aux Turcs à Belgrade, se chargea«t avec 
ilO livres de poudre, le canon ou mortier fondu à Tours, sous 
Louis XI, qui, dit-on, pouvait contenir un boulet de 5Q0 livres, 
nous donneront une idée de ce que pouvaient être lès cinquante 
grosses pièces de l'artillerie de la Santa-Anna. Trois bordées seu- 
lement suffirent pour détruire, presque en entier, l'énorme tour 
de la Goulette, rempart de Tunis. La forteresse de l'tle de Rhodes , 
qui appartint à l'ordre de Saint-Jean , possède encore un canon de 
vingt pieds de long et de cinq de chambre, du calibre de vingt- 
quatre pouces. 

> Une dernière observation : le Ktarseage, vainqueur de VAla- 
bama^ présentait un système de blindage qui éveille l'attention des 
hommes de l'art. Il consistait en un réseau de chaînes de fer enve- 
loppant sa coque. En i535, la carraque Santa-Anna faisait partie 
de la flotte qui attaqua le fort de la Goulette. En décrivant ce 
combat, Jacques Bosio nous dit : « Pour l'attaque, les galères furent 
démâtées, et leurs proues, fortifiées et protégées au moyen de 
bastions et de cuirasses formées de gros câbles goudronnés, si 
bien disposés, qu'ils diminuèrent considérablement la force des 
boulets ennemis. > 



40Ô LA CARRAQUE DE SAmT-^EAN-BE-JÉAUSALEM. 

Aux hommes compétents de décider si les cbatoes du Ketmeage 
et les câbles des galères de Saint-Jean ne sont pas en principe te 
même système. 

Au lieu de déprécier toujours les anciens, ne vaudrait-il pas 
mieux étudier leurs pensées dans les pièces d'artillerie qui nous 
restent, et les perfectionner au moyen des découvertes modernes? 
Depuis deux siècles déjà, les fusils ou carabines se chargeant par 
la culasse étaient connus. Dreyse a su les perfectionner et le fusil 
à aiguille a décidé en grande partie une victobre sans exemple dans 
les annales de la guerre. 

Nous pouvons ajouter à ces observations de don Salvador, qu'il 
y a plus de deux siècles que le chargement des armes par la cu- 
lasse^ était en usage. Les vieux canons du Musée d'artillerie de 
Paris, dont le tlusée archéologique de Nantes possède un modèle , 
trouvé aux environs de Machecoul , qui bien certainement date du 
XV« siècle, prouvent que ce système remonte, pour ainsi dire, à 
l'origine des armes à feu. 

Stéphane de la Nigollière. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 



HISTOIRE DE LA VILLE ET DU PORT DE BREST, par M. P. Levot, con- 
servateur de la bibliothèque du port de Brest, correspondaDt du minis- 
tère de riostruction publique pour les travaux historiques, 4 vol. 
in-8o. Brest, chez tous les libraires ; Paris, Bachelin-Deflorenne. 

T. II, 1865, LE PORT DEPUIS 1681 ; T. III, 1866, la ville depuis 1681. 

Nous sommes un peu en retard pour analyser les deux nouveaux 
volumes que M. Levot vient de consacrer à Thistoire de Brest , et 
cependant la science et l'exactitude scrupuleuse répandues dans 
ces deux volumes font qu'ils ne cèdent en rien, pour l'intérêt , au 
premier volume, dont nous avons plus tôt entretenu nos lecteurs '. 
Ce volume s'arrêtait à l'année 1681, c'est-à-dire à l'époque où la 
ville fut érigée en communauté, présidée par un maire électif. Jus- 
qu'alors^ l'histoire de la ville et celle du port étaient trop confon- 
dues pour pouvoir être divisées sans s'exposer à des redites ; mais 
à partir de 1681 , les développements pris par le port et par la 
ville demandaient deux récits distincts. C'est ce qu'a judicieuse- 
ment compris M. Levot en rapportant séparément dans chaque 
volume les faits spéciaux au port et ceux particuliers à la ville. On 
assiste ainsi sans fatigue et sans confusion aux accroissements ra- 
pides du premier port militaire de la France et à la construction 
successive de ses immenses établissements, depuis les travaux 
d'enceinte, commencés sous la direction de Vauban,en 1681, 
jusqu'à la création récente du port Napoléon ^ décrété en 1862. 

Dans les établissements du port particulièrement signalés par 
l'auteur^ on distingue sur la river gauche de la Penfeld , en partant 
du château : la machine à mater (1681), le magasin général (1744), 

^ Revue de Bretagne et de Vendée, septembre 1864. 

TOME X. — 2e SÉWE. 27 



402 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

les corderies (1747), l'ancien bagne (1759), l'hôpital Clerraonl- 
Tonnerre (4828-1835); et, sur la rive droite : les forges et fonde- 
ries de la Villeneuve, qui ont reçu, depuis 1820, une grande 
extension ; puis, en descendant la rivière, les bassins de radoub, 
qu'on achève de creuser à la pointe du Salou ; les cales de cons- 
truction pour vaisseaux , dominées par l'atelier des machines à 
vapeur; les grandes formes et les forges de Pontaniou; la caserne 
des marins dite la Cayenne, etc. Nous ne nous expliquons pas les 
raisons qui ont déterminé M. Levot à omettre dans cette longue 
énumération la description du pont tournant qui remplace, depuis 
1861 , les affreux chalands par lesquels on communiquait de Brest 
à Recouvrance. Il est vrai que M. Levot a donné ailleurs cette des- 
criplion * ; mais il nous semble qu'elle trouvait plus naturellement 
sa place dans le tome ii, consacré au port, que la description de la 
gare et des voies d'accès du chemin de fer, de création encore plus 
récente que le pont Impérial ^ le plus grandiose et le plus hardi 
des monuments de Brest. En attendant que cette lacune soit-com- 
blée dans le quatrième volume, nous recommanderons, dans le 
second volume, en dehors des détails statistiques et des pièces 
juslificatives ou appendice qui en forment la majeure partie, le 
récit dramatique, accompagné d'un plan des lieux, de la descente 
et de la défaite des Anglais à Camaret, en 1694; et la relation du 
séjour que flrent à Brest, en 1777, le comte d'Artois, puis l'empe- 
reur d'Allemagne Joseph II. 

Le tome m offre un intérêt d'un autre genre : c'est l'histoire, 
complètement inédite, de la municipalité de Brest depuis 1681, 
histoire composée sur les registres originaux , et le tableau 
des troubles qui agitèrent cette ville à partir de la convocation des 
États-Généraux, en 1789, jusqu'à la proclamation delà République, 
au mois d'août 1792, L'indépendance et Tim partialité avec lesquelles 
M. Levot juge les hommes et les événements de celte époque, 
justifient toute la confiance qu'inspiraient déjà les travaux biogra- 
phiques antérieurs du savant bibliothécaire de la marine. 

Comme le tome ii, le volume suivant se termine par un certain 
nombre de pièces justificatives, parmi lesquelles nous devons citer 
la liste chronologique des maires de Brest depuis 1618, liste qu'on 
chercherait vainement ailleurs. Nous estimons que la liste des dé- 
putés de la même ville aux États de Bretagne, Où les habitants de 

* Bullelin de la Société Académique de Brest, in-8'. Brest. Lefournier, 1862. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 403 

Brest eurent des mandataires dès Tédit de pacification de 1598, 
après la Ligue, la liste des commandants de la marine et celle des 
gouverneurs du château, château dont l'imporlance a précédé de 
plusieurs siècles celle toute récente de la ville, devraient également 
trouver place dans l'appendice du dernier volume. Ce volume, con- 
sacré à la période de la Terreur^ à l'histoire imparfaitement connue 
du Tribunal révolutionnaire de Brest et à la participation de cette 
ville à la fédération des Girondins, qui coûta la vie aux administra- 
teurs du Finistère, ne sera pas le moins curieux de l'ouvrage. « En 
nous arrêtant aujourd'hui sur le seuil de cette période; dit en ter- 
minant notre honorable confrère, nous ne renonçons pas à en 

tracer les funèbres péripéties Bien des faits ont été présentés 

incomplélement ou infidèlement. D'autres, exagérés sous l'influence 
de ressentiments faciles à concevoir, commandent une justice dis- 
tributive plus exacte que celle qui a été parfois appliquée , soit que 
certains documents aient été ignorés, soit qu'ils aient été intention- 
nellement négligés. Dans notre roule, jonchée de sanglantes épaves, 
nons nous heurterons, nous le savons, à plus d'un dissentiment; 
mais nous nous en consolerons, parce que nous aurons la cons- 
cience d'avoir épuisé tous les moyens possibles de ne pas faillir à 
l'impartialité, ce premier devoir de l'historien. » 

Des intentions aussi droites que bien exprimées obtiendront 
l'approbation générale et font souhaiter que l'auteur n'ajourne pas 
davantage le couronnement impatiemment attendu de son œuvre 
laborieuse. 

POL DE COURCY. 



CONTES, FABLES ET SONNETS, par M. E. de Blossac,2 vol. in-i2. 
Paris, Lecoffre, rue Bonaparte. 

Plus d'un lecteur de la Revue de Bretagne se demandera, peut- 
être, en ouvrant le livre de notre compatriote, M. deBlossac, 
s'il est, aujourd'hui, pour le poète, un bien préférable au silence 
et à l'oubli. La force brutale; devenue la reine du monde, ap- 
précie peu l'art des vers mis au service de l'antique morale; aussi 
faut-il à l'auteur des Contes^ fables et sonnets une inirépidité par- 
ticulière , une confiance que le matin de la vie ne connaît plus ; 
mais qu'on retrouve encore toute juvénile dans le cœur de quelques 
vieillards. Pourquoi le dissimuler? L'impression qui me domine, 



404 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

en parcourant ce nouvel ouvrage d'un septuagénaire, c'est Tadmi- 
ration pour le vétéran debout sur la brèche d'où, ne croyant plus 
au succès du droit et de la justice , tant Hé jeunes soldats se dé- 
tournent en baissant les yeux. Cette admiration qui s'attache au 
caractère de l'homme avant de s'arrêter au talent de l'écrivain , 
j'aimerais à la justifier ici par, des citations. Voyons, d'abord, le 
prologue de la Girouette y sujet traité bien des fois, et toujours 
de circonstance : 

C'est la faute du temps peut-être : 
Je ne veux pas récriminer; 
En changeant de route ou de maître 
Chacun a dû s'examiner. 
De plus ce n'est pas mon affaire : 
Dieu nous juge tous, et partant 
Le mieux est de le laisser faire... 
Il faut bien avouer, pourtant , 
Que l'esprit français est mobile ; 
Qu'aisément notre cœur vacille 
Et que , sans lutte , sans effort , 
Au moindre signe dans la nue, 
Sous la vague un moment émue, 
Le grand nombre vh:e de bord. 
Ah f sans doute , c'est plus commode ! 
Cependant, moi, de la méthode 
Je trouve qu'on abuse un peu. 
S'il m'en fallait fournir la preuve, 
Mon siècle me ferait beau jeu. 
Quel est le jour, l'heure, le lieu. 
Qui n'ait pas vu quelque peau neuve? 
Oui, c'est par milliers, en chemin, 
Que sembl^le métamorphose 
Donnerait raison à ma glose ! 
Avec ce flair du lendemain — 
Dont une vieille expérience. 
Chez nous , a fait une science — 
Au ciel, interrogé souvent, 
On regarde d'où vient le vent; 
Puis, sous un nuage qui crève 
Lorsque, submergé, disparaît 
L'astre qu'hier on adorait , 
Avec un zèle toujours prêt. 
On porte à celui qui se lève. 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 405 

Et le même encens frelaté , 

Et la même servilité. 

Combien d'hommes tout d'une pièce 

De qui se cabre la fierté 

Au seul soupçon d'une bassesse?... 

Quoi d'étonnant? car, celui-là 

On le range parmi les bornes; 

Quand il passe, on dit : Le voilà ! 

Tous les enfants lui font les cornes. 

Dans V Aigle et le Limaçon, le conteur flétrit en même temps 
Faudace de Tintrépide bandit qui, «comme il le dit, prend la for- 
tune à la gorge, et la bassesse d'un autre ambitieux plus méprisa- 
ble, arrivant sans bruit au même résultat. La Cheminée nous 
montre la folie d'un homme qui, pour avoir souffert, quelquefois, 
de la fumée, se condamne à grelotter pendant l'hiver le plus rigou- 
reux auprès d'un foyer éteint. 

UHermine et la Grenouille nous donnent une autre leçon : 

Dans la forêt voisine, à l'aube matineuse, 

Dont l'ascension lumineuse, 
De moment en moment, davantage faisait 
Scintiller les rameaux, d'où l'ombre s'enfuyait. 

Avec ime suite nombreuse , 

Le Duc de Bretagne chassait. . . . 

Bientôt, au grand plaisir de cette folle bande. 
D'un semblable gibier, je pense, très-friande. 
Et qui, sous la futaie, aux taillis, dans la lande. 

En galopant, à qui mieux mieux, 
Du cor et de la voix appuyait les piqueux , 

Voilà qu'une Hermine est lancée. 

Et vigoureusement poussée. 

Arrivée au bord du marais, 

Au sortir du bois, dans la plaine. 

Les flancs épuisés, sans hsdeine, 

A bout de voie , et fort en peine , 

Car la meute hurlait de près : 

— Jette-toi dans ce trou — lui dit une Grenouille. 

— Quoi ! répondit l'Hermine avec anxiété ; 

^ Dans ce cloaque infect veux-tu donc que je souille 
Un éclat jusqu'ici sans macule porté? 
— Prenez donc garde.... En vérité! 
Le beau malheur? reprit la verte hêtesse 



400 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

De l'humide logis. — Ma mie , entre toujours. 

Et hâte-toi , la chose presse : 
Le principal est de sauver ses jours. 

Ta robe, c'est assez croyable, 

Pourra bien s'y salir un peu, 

Et prendre l'enseigne du lieu; 
Tant mieux : tu n'en seras que plus méconnaissable. 
— A ce prix, de beaucoup je préfère la mort? — 

Dit sans hésiter notre Hermine. 

Sous l'ongle de la gent canine , 

En effet, ce fut là son sort; 
Mais elle succomba, comme elle avait dit, pure. 

Sans contact d'aucune souillure. 
De sa tragique fin on se montra touché, 
Et le Duc , ébloui de sa blanche fourrure , 

Dans les armes de sa Duché 
Voulut la mettre , afin qu'à l'intacte parure 
Un symbole éclatant demeurât attaché. 

ma Bretagne aimée ! ô ma natale terre ! 
Tu n'as plus cet antique et féodal blason 
Qui longtemps distingua ta ducale maison. 
Du moins , as-tu gardé l'orgueil héréditaire 

De ton saint et franc écusson? 
Tes fils , devant le glaive , ou la sanglante hache , 
Par des félons peut-être encor levés sur eux , 
Répondraient-ils , avec ce cri de nos aïeux : 

a Ah /'plutôt la mort qu'une tache? > 

Un langage pareil , tu saurais le tenir. 
J'ose y croire — malgré plus d'une défaillance — 
Oui, mon noble pays, voilà mon espérance : 
Il ne faut pour cela que te ressouvenir. 

En voilà bien assez pour donner une idée de la morale de M. de 
Blossac sur les questions les plus vitales de notre époque, et, cepen- 
dant, je me reproche de n'avoir rien dit du Pendu, de Y Incendie, 
d'il bon chat bon rat j des Abbatis d'oie, où le poète s'efforce de 
remplir consciencieusement les promesses de ses premières pages : 

Qu'on daigne y regarder, on verra que j'éclaire 
Quelques-uns des écueils où l'on peut naufrager. 
Je n'ai pas fait de l'art seulement pour en faire : 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 407 

Je me suis efforcé de plaire 
Avec Tespoir de corriger. 

L'espoir de corriger! Avàis-je tort, en commençanl, d'insisler 
sur la généreuse confiance du fabuliste? Moins heureux que lui, 
je crains que ses charmants récits ne corrigent personne, mais 
j'aime à penser au moins qu'ils trouveront encore des lecteurs 
sensibles à tant de fictions ingénieuses, à tant de tableaux frais et 
gracieux. Qui prendrait jamais pour des fruits de Farrière-saison 
des vers tels que ceux-ci : 

Sous l'oblique rayon d'une tiède lumière , 

Aux flots limpides reflété , 

Le soleil , un beau soir d'été, 
Semblait de pourpre au loin colorer la rivière. 
Sur le fleuve, effleuré de son aile en passant, 

La brise soupirait à peine , 

Et des grands arbres de la plaine 
La feuille badinait avec sa molle haleine 

Au soufQe frais et caressant. 
A travers la liquide et transparente glace , 
On voyait frétiller mille petits poissons 
S'entrecroisant dans l'eau , s'y jouant avec grâce, 

S'élançant et donnant la chasse 

Aux innombrables moucherons 

Qui voltigeaient à la surface. 

Et plus loin , sur la médiocrité : 

la médiocrité 

N'est-ce pas, en réalité, 
Bien que du petit nombre elle soit désirée , 

La meilleure part ici-bas? 
C'est mon avis, du moins; encor n'entends-je pas 

La médiocrité dorée 

De Tibur, aux ombrages frais : 

On est heureux à moins de frais 

Que le voluptueux Horace. 
Que faut-il au bonheur ! A l'abri du besoin 

Au soleil , une étroite place, 
L'étude avec l'oubli dans un tout petit coin. 

Qu'il me soit permis de signaler encore , parmi les plus jolies 
jQaiblje? de ces deux vplume^, les (Mufs cassés, fltjLSlat/kd, 1a Çhan- 



408 NOTICES ET COMPTES RENDUS. 

deUe et la lanterne^ la Poêle à frire et la Neige de la montagne. 
Dans cette dernière pièce le poète se fait appeler par un critique 
chagrin : 

Homme qui n'est pas de son temps , 

Vieil enfant couronné de roses. 

Vieillesse n'est pas sagesse , ajoute ailleurs M. de Blossac. Pas 
toujours, sans doute; mais l'auteur des Contes , fables et sonnets 
a si bien arrangé sa vie qu'il a pris et conservé de tous les âges 
ce que chacun d'eux avait de meilleur à lui offrir. Bien loin de lui 
reprocher, comme il le suppose, de prolonger outre mesure un 
chant en désaccord avec les préoccupations du plus grand nombre, 
félicitons-le de la foi qu'il garde aux nobles croyances, et de son 
ardeur à les défendre , à les glorifier. Ne vous plaignez j)as de 
vieillir, lui dirai-je aussi ; depuis bientôt un quart de siècle que 
ma main n'a pressé la vôtre, vous pouvez avoir des rides de plus; 
mais votre esprit et votre cœur n'ont pas changé, témoin ce livre 
où je retrouve dans toute sa fraîcheur la jeunesse robuste qui 
m'étonnait déjà en 1845, et qui ne finira qu'avec vous. Dites, aviez- 
vous à vingt ans un sentiment plus vif des magnificences de la 
nature, une admiration plus enthousiaste pour le beau, soit dans 
les arts, soit dans le monde moral? Je vous défie de lire ou de 
raconter une belle action sans qu'une larme se glisse sous vos pau- 
pières, sans un tremblement dans la voix, que vos amis connaissent 
bien! Et l'amitié, l'avez- vous jamais éprouvée plus tendre, plus 
chaleureuse et plus expansive? Hier encore, votre cœur chantait 
sur vos lèvres, lorsqu'une famille, empressée autour de vous et de 
votre digne compagne, fêtait le cinquantième anniversaire de votre 
union. Non, non, privilégié de la Providence, vous n'avez perdu de 
la jeunesse que les dons fragiles et sans valeur, que le clinquant ; 
tout l'or pur vous est resté. 

HiPPOLYTE ViOLEAU. 



LA LIBERTÉ DANS L'ORDRE INTELLECTUEL ET mï^kl. Études de droU 
naturel, par M. Emile Beaussire, professeur à la Faculté des Lettres 
de Poitiers. — Un fort vol. in-S». Paris, 1866, chez A. Durand et Pedone 
Lauriel, rue Cujas. 

Voilà un livre dont j'aurais voulu pouvoir parler tout à mon aise, 
et cela pour plusieurs raisons : la première , parce que l'auteur 
est notre compatriote et que la Revue éprouve le besoin de saluer 



NOTICES ET COMPTES RENDUS. 409 

en lui un des hommes qui , par l'élévation de leur talent et la 
dignité de leur caractère, honorent le plus nos provinces de TOuest; 
la seconde, parce que les questions abordées dans son ouvrage 
touchent à nos intérêts les plus vitaux et les plus chers , et que , 
sur presque toutes , j'aurais eu le plaisir de me ranger aux vues et 
aux opinions qu'il a développées. Et cependant, quelque vif que 
soit mon désir de m'engager à la suite de M. Emile Beaussire, sur 
le terrain où il a si vaillamment planté son drapeau, je dois m'ar- 
rêter à la lisière. 

Uindividu et VÉlat, — la famille y — la liberté d'enseignement y 
— la liberté de conscience ^ — la liberté de la presse, — la liberté 
ff association, , — la propriété matérielle et la propriété intellectuelle : 
tels sont les titres des différents chapitres du livre que nous 
annonçons, et, par cette récapitulation sommaire, on peut voir 
que ce sont là tous sujets se rattachant à l'économie politique et 
sociale et, par suite , interdits à noire examen. Et voilà justement 
pourquoi , comme dit Molière , votre fille est muette. 

Il lui sera du moins permis, si elle ne peut parler, de prendre 
la plume et d'écrire que la Liberté dans Vordre intellectuel et mo- 
ral est un des meilleurs ouvrages qui aient paru depuis longtemps. 

S'il faut dire toute notre pensée, c'est un de ces livres comme 
on n'en peut guère composer que lorsqu'on ne fait pas partie de la 
société des gens de lettres , que l'on vit en province , loin du tour- 
billon de la capitale, et que l'on travaille , pendant des années et 
des années encore, n'ayant qu'un but, — non pas de publier un 
volume au bon moment et de saisir Toccasion propice pour obte- 
nir un succès, — mais de mettre dans une œuvre , caressée avec 
amour, la meilleure partie de soi-même. Cela prend quelquefois 
cinq ans, dix ans , souvent davantage. Le temps ne fait rien à l'af- 
faire, répéteront peut-être quelques esprits frivoles. C'est une 
erreur. Le temps ici importe beaucoup , et j'en veux fournir une 
preuve. 

Un des membres les plus justement célèbres de l'Institut, 
M. Jules Simon, a publié deux volumes sur la liberté^ c ouvrage 
excellent, dit M. Emile Beaussire dans sa préface , qui ne nous eût 
rien laissé à faire , si nous n'avions choisi un point de vue plus 
spécial , et si nous n'avions eu le regret de nous séparer, sur 
quelques questions, de l'éloquent écrivain dont nous nous hono- 
rons d'avoir été l'élève. » Pour nous , qui n'avons pas été l'élève de 



410 NOTICES ET COMPTES BENDUS. 

M. Jules. Simop, aous n'hésitons pas à dir^, malgré notre sym- 
pathie pour son talent, que ses deux volumes sur la liberté, faits 
hâtivement , ne sont que le squelette d'un beau livre. M. Beaussire, 
au contraire, loin de Paris , dans une de ces vieilles villes de pro- 
vince où le savoir et les lettres sont encore en honneur, a composé 
un vrai livre , qui assure à son nom une renommée durable. Bien 
loin qu'il n'y eût plus, après M. Simon, qu'à glaner quelques épis 
dans ce vaste chatnp de la liberté^ la récolte était encore debout, 
presque intacte. Je ne dirai pas que M. Beaussire l'ait recueillie tout 
entière , mais il a fait du moins une ample et riche moisson dans 
Vordre intellectuel et moral. 

Edmond Biré. 



M«ne LA COMTESSE DONATIEN DE SESMAISONS. 

Qu'on noos permette de consacrer un pieux souvenir à une 
femme qui, pendant plus de soixante ans, a occupé, tant à Paris 
qu'à Nantes, un rang éminenl dans le monde. M*"* la comtesse 
Donatien de Sesmaisons était fille de l'illustre chancelier Dambray, 
et elle avait hérité de lui celle affabilité et celle bienveillance qui 
donnaient aux réunions du Pelil-Luxembourg un charme qu'offrent 
rarement les salons officiels. Bretonne par son mariage et par le 
mariage de deux de ses filles *, elle tint à le devenir plus encore en 
se fixant au milieu de nous. Jamais nous n'oublierons cette char- 
mante habitation de l'Éraudière, où tout respirait le grand air 
d'autrefois. Pendant vingt ans nous l'avons vue le rendez-vous ha- 
bituel d'une famille nombreuse et unie où les générations se suc- 
cédaient autour d'une aïeule aimée et vénérée, réalisant ainsi pour 
elle les bénédictions de l'Écriture. Mn^e de Sesmaisons fut bonne 
pour tous, pour les siens, pour ses amis et pour les pauvres. J'ajou- 
terais que sa vieillesse fut heureuse si Dieu n'avait frappé, l'^n der- 
nier, ses enfants d'un de ces coups que peut seule faire supporter 
la pensée du ciel, ^nfin de nulle autre mieux que d'elle on a pu 
dire qu'elle fut douce envers la mort. — « Je ne demande pas à 
Dieu de prolonger mesjours, disait-elle au milieu de ses souffrances; 
mais seulement de ne pas mourir endormie, afin de pouvoir lui 
faire jusqu'au dernier moment le sacrifice de ma vie. > 

Eugène de la Gournerie. 

* M*'* la marquise de Coraalier el la marquise de Goulaiue. 



CHRONIQUE. 



LES ENTANIS NANTAIS D'APRÈS lE PHAEE DE U lOlRE 



DERNIÈRES RÉPONSES. 



Un dernier mot, tel est le titre du dernier article de M. de Rolland, 
flèche suprême et impuissante lancée à nos deux patrons , telum imbelle 
sine ictu. Nous n*y répondrons, nous aussi, que par un mot. 

Que dire, en effet, à un adversaire qui, sur presque tous les points,- 
fait la sourde oreiUe, afin de s'éviter Rembarras d'une réponse et de pou- 
voir répéter son refrain : « Vous ne nous prouvez ni l'existence de vos 
héros ni leur martyre ? » 

Nous ne prouvons ni leur existence ni leur martyre ! Mais , en vérité , 
je suppose qu'aujourd'hui l'un des principaux et des anciens monuments 
de Nantes soit consacré à immortaliser le souvenir d'un fait qui se serait 
accompli dans nos murs , sous le règne d'Henri IV, d'un fait marquant 
comme seraient une persécution et l'assassinat juridique de deux jeunes 
gens appartenant, suivant le mot de M. Guépin, à une famille puissante 
de la ville. Est-ce que ce monument ne serait pas une preuve? 

Et si le fait constaté par lui l'était, en outre, par des mémoires jugés 
contemporains, mémoires écrits sans calcul, car on n'y aurait cherché à , 
prévenir aucune objection, mais détaillés et ingénus comme une page du 
Loyal serviteur ou de Fleurange , est-ce que vous seriez bien venu à 
dire qu'on ne vous prouve rien ? 

Eh bien ! tel est exactement l'état des choses en ce qui concerne les 
Enfants Nantais. Le monument, c'est l'église érigée sur leur tombeau, 



412 CHRONIQUE. 

église ancienne et vénérée dès le temps de Grégoire de Tours ; les mé- 
moires, ce sont ces actes dont vous ne parlez jamais , mais dont la sin- 
cérité et Tantiquité ont été unanimement reconnus par les érudits. 
Tout dans ces actes révèle une date voisine de Févénement, tout, jus- 
qu'à cette omission du nom de Tévêque qui vous étonne et qui me rap- 
pelle , à moi, les actes de nos nouveaux martyrs de la Chine et du Japon, 
où révoque n'est souvent désigné que par son titre de monseignewr, 
parce qu'au moment où ils furent écrits, son nom n'était ignoré de 
personne. 

M. de Rolland voudrait bien me mettre en contradiction avec M. de 
Kersabiec sur le chapitre de saint Similien; il n'y parviendra pas. J'ai dit 
et je répète que la question de saint Similien est complètement étran- 
gère à celle du martyre de nos deux patrons. On sait, en effet, que cet 
évéque n'est pas nommé dans les actes. S'ensuit-il que le martyre n'ait 
pas eu lieu sous son épiscopat? nullement. Je partage même, sur ce 
point, l'opinion de M. de Kersabiec qui est celle de dom Ruinart, ce qui 
ne m'empêche pas de distinguer avec soin une opinion d'un fait avéré. 
Le fait avéré c'est le martyre *. 

— u Mais que devient, en l'absence de saint Similien, le touchant récit 
de M. de Kersabiec? » s'écrie d'un ton narquois M. de Rolland. Je ne sa- 
vais pas que J'intérêt du récit tînt au nom de l'évêque 

— € Si ce n'est pas saint Similien, ajoute-t-il, qui a baptisé vos héros, 
qui est-ce donc? et si vous l'ignorez, comment pouvez-vous affirmer 
qu'ils furent chrétiens et martyrs? «• Vraiment, il ne sera plus permis 
dorénavant, à ce qu'il paraît, de croire à la foi d'un personnage histo- 
rique et pas davantage à sa mort violente, aux yeux de tous, par le sang 
et le bourreau, si l'on ne sait préalablement le nom du prêtre qui lui a 
conféré le baptême I Est-ce assez se jouer du public et de la dignité de 
rhistoire ! 

Voilà cependant à quoi se réduisent les terribles arguments qu'on nous 
oppose. Sur tous les autres points de la ligne, retraite à petit bruit. Ainsi 
pas un mot de ce texte qui coupe court à toute vaine difficulté sur les 
dates : Lorsque Dioclétien et Maximien étaient à la tête du gouvememetU 



*■ M. de Rolland tient beaucoup à Topinion de dom Lobineaa qui fait TÎfre saiot 
Similien an iv* siècle. Je ne la conteste nallement, pas plus qne je ne conteste i 
Napoléon d*étre un des grands hommes du xix* siècle , bien que la prise de Tou- 
lon soit de 1793 et la campagne d*Italie de 1796. L'opinion de dom Ruinart n'est 
donc point si éloignée qu*on le pense de celle de dom Lobineau. N*on1ilions }as 
que le martyre de saint Donatien et de saint Rogalien, ayant eu lieu sons les 
règnes de Dioclétien et de Maximien-^Hercule, se trouve compris entre les années 
286 et 305. 



CHRONIQUE. 413 

de Rome; pas un mot des reliques républicaines, pas un mot de M. Gué- 
pin ; cela se conçoit de reste. 

Cette réponse, insérée dans la Semaine Religieuse de Nantes, ayant aUiré une 
réplique du Phare de la Loire, M. de la Gournerie nous adresse la lettre suivante : 

Toute discussion doit avoir un terme; aussi bien la question, en ce 
qui concerne les £n/ant5 iVantoû^ est désormais épuisée , et j'ajouterai 
qu'elle est jugée pour tous, même pour le Phare. Autrement il y a long- 
temps qu'il eût contesté ce texte si précis qui fixe au régne de Dioclé- 
tien le martyre des deux frères; il y a longtemps qu'il eût discuté l'au- 
torité de Grégoire de Tours et l'antiquité des Actes. Mais non , rien ; sur 
tous ces points, les plus importants, silence complet. Il ne faudrait pas 
croire, pour cela, que M. de Rolland est frappé de mutisme. Il parle 
beaucoup , au contraire ; il triomphe même ; et pourquoi? Parce que j'ai 
donné , comme une des preuves de la mort chrétienne et sanglante de 
nos patrons, l'église érigée sur leur tombeau. A l'entendre, cette preuve 
est la seule que nous ayons fournie, et il lui attribue la même valeur, 
pour constater le martyre , qu'aux pèlerinages dont est l'objet le tom- 
beau de Guérin, pour constater sa sainteté. Je ne repousse pas abso- 
lument cette comparaison , bien que la sainteté soit en elle-même d'une 
nature moins facilement appréciable qu'une mort sur un échafaud. Il est 
incontestable, dans tous les cas, que la sainteté de Guérin s'est produite 
au milieu de tout un camp , comme le martyre des Enfants Nantais s'est 
accompli aux yeux de toute une ville. Or, je le demande , est-ce qu'une 
ville, es l-ce qu'un camp, peuvent être trompés sur ce qu'ils voient? 
M. de Rolland lui même se sentirait-il de force à nous faire admettre 
comme vrai, comme possible, le meurtre, par exemple, de la famiUe 
de la Riliais ou de la famille de la Métayrie, en pleine ville de Nantes, 
en plein xviii« siècle , si de telles abominations n'avaient pas réelle- 
ment épouvanté nos pères? Ce sont là de ces choses qu'on n'invente 
pas, et l'on fait bien; car, si on les inventait, elles ne seraient crues 
de personne. Ainsi du martyre de saint Donatien et de saint Rogatien. 
Réduite à de pareils termes, la question, on le voit, cesse d'en être une. 

Mais s'il n'y a plus de question à résoudre , il y a une justice à faire. 
Habitué à discuter avec bonne foi , je suppose toujours la bonne foi chez 
les autres. Que penser cependant des phrases suivantes, par lesquelles 
M. de Rolland semble vouloir résumer ma polémique ? 

« Que nos lecteurs le sachent donc, il n'est pas besoin de connaître la 
date où vécurent les prétendus Enfants Nantais i, de citer leurs noms >, 

* Un texte, qu'on n'a pas osé produire, les fait vivre au m' siècle et mourir sous 
Dioclétien. 
> Ils sont connus du monde entier. 



414 CHRONIQUE. 

celui de leur persécuteur et Tépoque de leur martyre ^ Il n'est pas be- 
soin de savoir si , à Tépoque indiquée , la religion chrétienne était connue 
V à Nantes s et s'ils pouvaient en être les adeptes; tout cela importe peu; 
cela ne fait rien à Taffaire. La preuve qu'ils ont existé, c'est qu'il a été bâti 
une église sur leur tombeau. Quand? on ne sait pas; on n'a pas besoin 
de le savoir 3 ? » 

Voilà comment le Phare s'y prend pour éclairer le public qui a foi 
eh lui! Nous n'avons plus, quant à nous, qu'un mot à dire -.c'est qu'une 
cause qui est réduite à dénaturer ainsi les opinions pour les combattre, 
est, chacun le sent, une cause dix fois perdue. 

M. de Rolland poursuit d'ailleurs ses attaques contre tout ce que nom 
respectons; après saint Donatien, c'est saint Louis; après saint Louis, 
ce sont les Jésuites. Je ne me suis point mêlé à chacune de ces discus- 
sions , par la raison fort simple que plusieurs de nos amis l'ont fait avec 
autant d'énergie que de talent. Cependant il m'est impossible de ne pas lui 
faire répondre, en ce qui concerne les Jésuites, par un homme qu'il ne peut 
renier, par Voltaire. Qui ne connaît ces lignes écrites par l'auteur de la Hen- 
riade en 1746 : « Pendant les sept années que j'ai vécu dans leur maison, 
qu'ai-je vu chez eux? La vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, 
toutes leurs heures partagées entre les soins qu'ils nous donnaient et les 
exercices de leur profession austère. J'en atteste des milliers d'hommes 
élevés , comme moi , par eux ; il n'y en a pas un seul qui puisse me dé- 
mentir. C'est sur quoi je ne cesse de m'étonner qu'on puisse les accuser 
d'enseigner une morale corruptrice. Ils ont eu , comme tous les autres 
religieux, dans des temps de ténèbres, des casuistes qui ont traité le 
pour et le contre des questions aujourd'hui éclairées ou mises en oubli. 
Mais, de bonne foi, est-ce par la satire ingénieuse des Lettres provin- 
ciales qu'on doit juger de leur morale ? C'est assurément par le Père 
Bourdaloue , par le Père Cheminais , par leurs autres prédicateurs , par 
leurs missionnaires. 

> Qu'on mette en parallèle les Lettres provinciales et les Sermons du 
Père Bourdaloue ; on apprendra dans les premières l'art de la raillerie ; 
celui de présenter des choses indifférentes sous des faces crtminelles ; 
celui àHnsulter avec éloquence ; on apprend avec le Père Bourdaloue à 
être sévère à soi-môme'et indulgent pour les autres. Je demande alors de 

« Nous l'avons dit, le régne de Dioclélien. La persécution dans les Gaules viot 
surtout de Maximicn-Hercule. 

' Déli de produire un modnmenl ancien qui mellc saint Clair plus lard que le 
milieu du m* siècle, et cilalion dé saint Irénée,'(|ui, dès le second siècle, Donnne 
les églises des Celtes. 

> Preuve authentique par Grégoire de Tours qu'elle était ancienne au vi* siècle. 



CHRONIQUE. 4i5 

quel côté est la vraie morale et lequel de ces deux livres est utile aux 
r hommes? 

» J'ose dire qu'il n'y a lien de plus contradictoire , rien de plus hon- 
teux pour l'humanité, que d'accuser de morale relâchée des hommes qui 
mènent en Europe la vie la' plus dure et qui vont chercher la mort au 
bout de TAsie et de TAmérique. Quel est le particulier qui ne sera pas 
consolé d'essuyer des calomnies , quand un corps entier en éprouve con- 
tinuellement d'aussi cruelles <. »» 

M. de Rolland répondra-t il qu'ailleurs Voltaire traite les Jésuites de 
canaille ? Je le sais bien. Les Jésuites n'applaudissaient ni au Diction- 
naire philosophique ni à la Pucelle, et ils ne pouvaient dès lors être 
pour lui que de la canaille, de même que les successeurs de Rollin étaient 
à ses yeux des excréments de collège et Frédéric II, au contraire, 
tantôt MarC'Aurèle, tantôt le Jéhovah prussien. Mais plus Voltaire détes- 
tait les Jésuites , et plus son témoignage en leur faveur est précieux. 11 
n'est pas d'ailleurs isolé ; on le retrouve dans son Précis du siècle de 
Louis XIV. Après y avoir dit qu'on tentait tous les moyens de rendre les 
Jésuites orf/^Ma?, Voltaire ajoute : « Pascal fit plus: il les rendit ridicules; > 
puis il exalte les Lettres provinciales; il les compare pour la plaisanterie 
aux meilleures comédies de Molière, pour le sublime aux plus beaux 
passages de Bossuct, mais, en ce qui concerne la bonne foi, écoutez la 
conclusion: — Il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de 
divertir le public 2. > 

Eugène de la Gournerie. 



— La place nous a manqué , le mois dernier, pour parler du fléaiî de 
l'inondation, qui causait naguère parmi nous de si terribles ravages. Il 
est trop tard pour s'étendre sur ce sujet; mais, du moins, inscrivons ici 
ce lugubre souvenir, et disons que si , dans cette immense calamité , la 
charilé publique n'a pas failli à son devoir, elle a , comme toujours, reçu 
la première impulsion des ministres du Dieu -qui est la charité même. 
Quels appels et quels avertissements que ceux de NN. SS. de Poitiers, de 

* Œuvres complètes, édition Furnc, t. ix, p. 198. — Croirait^on que le Phare \tk 
jasiju'ù imputer aux Jésuites , sur la foi d'un couplet de Béranger, la mort de Clé- 
ment XIV ! La réponse à celte accusation odieuse a été faite depuis longtemps. Je la 
trouve dans une lettre de Frédéric U à d^Alemberl : • Le pape a été ouvert, écrit 
Frédéric, et l*on n'a pas trouvé la moindre indice de poison ; mais U s^esl reproché 
la faiblesse qu'il a eue de sacrifier un ordre tel que celui des Jésuites à la fantaisie de 
ses enfanta rebelles. Il a été d*une humeur chagrine et triste les derniers jours d« sa 
vie, ce qui a contribuée raccourcir ses purs, (15 novembre 1774.) ^ 

* Œuvres complètes, t. iv, p. 269. 



416 CHRONIQUE. 

Nîmes, de Rodez, de Tours, d'Orléans, et de tant d'autres prélats! et 
qui pourrait oublier que N^r JDupanloup et N?r Guibert, ces grandes 
intelligences et ces grands cpeurs, ont recueilli et nourri dans leurs palais 
tout ce qu'ils otit pu recevoir de familles inondée» ! 

/ — M. Ulric Guttinguer, né en 1785 à Rouen, poété et prosateur de 
talent, qui a plusieurs fois collaboré à la Revue, est récemment décédé 
à Paris l ainsi que M. le vicomte de Quélen , colonel démissionnaire en 
1830 et frère de l'illustre archevêque. 

— Le 25 septembre, Saint-Brieuc perdait un de ses plus dignes en- 
fants, M. le comte Adolphe de la Noue, l'un des rédacteurs de la Foi 
bretonne, et, quelques jours après, succombait tout à coup, à Rennes, 
un Breton aux croyances énergiques, M. le comte de Legge, l'un des fon- 
dateurs de la Gazette de Bretagne, après 1830. 

— Au congrès de Senlis, la Société française d'Archéologie a décerné 
des récompenses aux meilleurs travaux édités par ses membres pendant 
l'année 1866. Au nombre de ceux-ci nous remarquons M. de la Nicol- 
lière , inspecteur de la Société pour le département et notre collaborateur. 
Son consciencieux et savant travail sur Notre-Dame de Nantes a obtenu 
une médaille d'argent. 

Au moment où nous écrivons ces lignes , on achève de démolir la cha- 
pelle de Saint-Thomas; sic fata voluere, H ne reste plus de ce curieux 
édicule de la renaissance que quelques pierres transportées au Musée. 
C'est pourquoi nous appelons de nouveau l'attention de nos lecteurs sur 
la Monogr^hie de la Collégiale, le seul souvenir qui reste maintenant 
de cette antique église. Plus de douze cents familles nantaises retrou- 
veront dans ce livre leur nom , leur origine et des actes qui les ho- 
norent 

— Le 30 octobre , un service anniversaire , auquel présidait M^c l'é- 
voque d'Angers , a été célébré , au milieu d'une nombreuse assistance , 
dans l'église du Louroux-Béconnais, pour le repos de l'âme du généra] 
de la Moricière. M. Foumier, curé de Saint-Nicolas de (îantes, y a im- 
provisé une remarquable allocution. 

— Quelques semaines avant, M"»® de la Moricière avait reçu de M^ 
Ghauveau, (de Luçon, Vendée), évêque de Sébastopolis , vicaire apos- 
tolique du Tibet, une touchante lettre, que nous regrettons de ne pou- 
voir donner, où il lui annonçait qu'il allait célébrer une messe solennelle 
en l'honneur du u sublime vaincu de Gasteliidardo , » dont il apprenait 
la mort. 



ÉTUDES ROMAINES. 



UNE VISITE A SAINT-PIERRE. 



Le seul nom de la basilique de Saint-Pierre éveille dans Timagi- 
naiion, au point de vue de l'art comme au point de vue de la 
majesté et de la grandeur, le souvenir d'impressions si profondes 
que l'effet réel devrait en être diminué. Il est toujours dangereux 
d'être réputé une merveille, et, bien plus, la plus illustre des 
merveilles. Si à cet inconvénient on ajoute le caractère peu distin- 
gué du frontispice , cette apparence de palais là où l'on espérait 
voir un temple; si même, lorsqu'on approche, la coupole perd de 
son élancement et de sa beauté, depuis l'allongement des nefs qui 
ne permet plus d'eu voir la base, on ne peut que s'étonner de 
l'admiration que l'on ressent encore. Et cependant cette admiration 
est générale. A côlé du pèlerin priant et ému , à côté de Chateau- 
briand qui vient d'écrire le Génie du Christianisme, ce sera le 
protestant, l'incrédule Byron chantant, d'un cœur promptement 
vieilli, le pèlerinage d'Harold, ou Corinne cherchant à élever sa voix 
à la hauteur de ce temple qui dépasse en hauteur les pyramides 
d'Egypte. D'où vient cette unanimité d'impressions? De Tart^ sans 
doute; il est incontestable que la place Saint-Pierre, avec son 
obélisque, ses fontaines jaillissantes, son double portique, et, au 
fond, la coupole de Michel-Ange, offre un tableau sans compa- 
raison possible dans le monde ; mais l'art suffîrait-il à expliquer 
pourquoi le cœur battait, même à M«»« de Staël, en approchant de 

TOMB X. — 2e SERIE. 28 



418 UNE VISITE A SAINT-PIERllË. 

la basilique ; pourquoi elle ressentait, au moment d'entrer, toui ce 
que ferait éprouver l'attente d'un événement solenf^lf Non , mais 
il y a ici plus que du marbre, plus que Tœuvre du génie, et 
l'incroyant lui-même se hrsse impressionner par le souvenir de 
cette promesse qui a traversé dix-huit siècles sans tromper jamais : 
Tu es pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes 
de f enfer ne prévaudront jamais contre elle. C'est la foi en celle 
promesse qqi a donné dos foro^ surhumainies et 9«x pontifes et 
aux artistes, qui les a inspirés et qui les a soutenus. Le génie a 
faibli plus d'une fois ; mais la pensée était grande et l'œuvre est restée 
admirable. On citera peut-être, hors des pays catholiques, des 
temples vastes et majestueux ; mais qui donc a senti battre son 
cœur en approchant, par exemple, de Saint-Paul de Londres? Qui 
donc s'est cru dans l'attente d^un événement solennel au moment 
d'entrer dans les mosquées du Caire? Vous trouverez l'art un pen 
partout; mais ce qui frappe, ce qui émeut en approchant de Saint- 
Pierre, c'est que Saint-Pierre n'est qu'à Rome. 

La double galerie circulaire est surmontée d'un nombre considé- 
rable de statues représentant des saints et des martyrs apparte- 
nant à toutes les conditions sociales. Rome païenne avait quelques 
arcs de triomphe pour ses guerriers: heureux ; ici l'on dirait un arc 
de triomphe continu pour tous les héros de Rome chrétienne. 
Jésus-Christ et les apôtres forment le fond du tableau au faite de 
la basilique. Nous avons parlé ailleurs de l'obélisque et de ses 
chants de victoires Les gerbes d'eau vive, qui lui font un si 
gracieux accompagnement rappellent c^te source de vie dont 
parle l'Ecriture, fons vitœ salientis in vitam œtemam. 

Au pied de l'escalier, qui remplace aujourd'hui celui dont plus 
d'un empereur voulut baiser les marches, sont les statues de saint 
Pierre et de saint Paul; au sommet, sous le péristyle, ceUes de 
Constantin et de Charlemagne. Les deux apôtres accueillent les 
pèlerins; les deux empereurs gardent l'entrée du temple. Un bas-: 
relief et une mosaïque attirent successivement l'attention. Le bas- 
relief incrusté dans la façade, au-dessus de la grande porte, repré> 

« Voir^Aoïne chrétienne, 3' éd., t. ii, p. 'i29. 



tJHE VlâlTB A SAINT-PIERRE. 419 

sente Jésus-Cbrist donnant les eiefs à saint Pierre. On dirait 
l'acte de fondation de cette ptiissance pontificale qui s*est éleyée 
au-dessus de tout et qui survit à tout La mosaïque placée égale* 
ment au-dessus de la grande porte, mais dans l'intérieur du 
péristyle, représente la barque de saint Pierre. Cette mosaïque, 
oeuvre de Giotto, est restée célèbre dans l'histoire de l'art. C'est 
une chose merveilleuse , écrivait Vasari , et il ajoutait que les 
physionomies des apôtres, le mouvement de la mer, la dégradation 
des ombres y étaient rendus par l'agencement de petits fragments 
de verre aussi parfaitement qu'aurait pu le faire un habile pinceau. 
Mais à côlé de cette beauté technique, comment ne pas admirer 
cette beauté plus intime que le tableau emprunte à son sens moral 
et profond? Ce temple si grand, cette ville de Rome, plus reine 
depuis Constantin qu^elle ne le fut jamais, cette Europe si fière de 
sa civilisation et de son empire sur le reste du monde, à qui 
doivent' ils cette grandeur et cette rojauté qui les distinguent? A 
un pauvre batelier dont la barque est toujours plus agitée qu'aucune 
autre. Il n'y a pas de siècle qui n'ait dit : « Elle va sombrer, elle 
sombre, 9 et la barque merveilleuse brave toujours vents et 
tempête. 

La Navicella, comme on appelle cette mosaïque, avait été payée 
2,200 florins au Giotto, par le cardinal Siefaneschi, neveu de 
Boniface VIIL L'illustre cardinal Baronius ne passait jamais près 
d'elle sans réciter cette prière : c Seigneur, qui avez soutenu 
Pierre sur les flots, ne me laissez pas enfoncer dans l'abtme du 
mal : Domine y ut erexisti Petrum è fluctibtts, ità eripe me a 
pecccUorum undis. > En face de la Namcella^ au-dessus de l'entrée 
principale de la grande nef, est un bas-relief de Bernin, représen- 
tant le divin Berger au moment où il donne à saint Pierre la 
garde des agneaux et des brebis de son troupeau : Pasce agnos 
meoêy pasce oves meas. C'est partout et toujours la primauté de 
saint Pierre, figurée, tantôt par les clefs, tantôt par la marche sur 
les flots, tantôt enfin par la houlette du pasteur. 

Le péristyle, avec sa haute voûte , ses marbres et ses dorures , 
offre, à lui seul, les proportions et l'éclat d'une riche église : 
il s'éttûd sur toute la largeur de la façade, depuis la galerie où se 



420 UNE VISITE A SAmT-PISmiE. 

trouve la statue de Charlemagne, au sud, jusqu^au palier de la 
Scala Reggiûy où s*élëve celle de Constantin. Cinq grandes ouver- 
tures fermées par des grilles le mettent en communication avec la 
place et cinq portes, flanquées de colonnes de marbre, avec la 
basilique. 

Les portes de Saint-Pierre, comme celles de la plupart des 
églises de Rome, ne sont fermées le jour que par d'épais rideaux. 
Lorsqu'on les soulève et qu'on se trouve dans la grande nef, 
l'impression première est moins celle de la grandeur que d'une 
incomparable majesté. L'art grec ou romain n'a pas comme l'art 
ogival de ces disproportions hardies , qui, accolant sans cesse les 
colonneltes aux piliers, les statuettes , les bas-reliefs, les légers 
pinacles aux plus hauts murs, font sentir, par le contraste, et la 
distance et l'étendue. On dirait que, dans ce système, les détails 
sont adaptés aux petites proportions de l'homme, et l'édifice aux 
grandes proportions que doit avoir la demeure de Dieu. Les anciens, 
au contraire , établissaient le rapport des proportions non entre 
l'objet et le spectateur, mais entre toutes les parties destinées à 
faire un tout homogène. L'œil manque ainsi de point de comparai- 
son et la grandeur ne se sent que par ce côté majestueux qu'offine 
toujours l'harmonie d'un vaste ensemble. 

Laissons maintenant les touristes aller mesurer curieusement 
l'orteil de quelque statue pour se convaincre qu'ils sont bien 
réellement dans la plus vaste église du monde, et contentons-nous 
de l'impression première qui d'ailleurs grandit à mesure qu'on se 
rend mieux compte de toutes les immensités qui se trouvent ici 
réunies. Voici, par exemple, quatre arceaux à droite et quatre 
arceaux à gauche qui suffisent pour remplacer les cent colonnes 
sur lesquelles reposaient les voûtes de l'ancienne basilique; et 
cependant les cinq nefs de l'église de Constantin étaient loin de 
couvrir un espace aussi étendu que les trois nefs de l'égUse 
actuelle. D'un côté, en effet, les constructions de Paul Y empiètent 
sur l'ancien Atrium, tandis que de l'autre les piliers occidentaux 
du dôme dépassent le niveau de l'ancienne tribune. Quel immense 
développement n'ont donc pas ces arches majestueuses pour dévo- 
rer ainsi l'espace ! Considérez ensuite les myriades de lampes qui 



UNE VISITE A SAIKT-PIERRE. 424 

brûlent autour de la Confession de TÀpôtre; le scintillement de 
leur lumière ne se perd-il pas comme dans le lointain ? Le balda- 
quin gigantesque qui couronne Tautel seroble-t-il un géant parmi 
toutes ces grandeurs? et ne dirait-on pas que les rayons de la 
Gloire placée par Bernin au-dessus de la chaire de Pierre, brillent 
dans des profondeurs infinies? 

Si de ces impressions en quelque sorte matérieUes nous passons 
aux impressions morales, il n'est assurément point d'église qui en 
produise d'aussi saisissantes. C'est le temple de Dieu, mais c'est 
aussi le monument du Pêcheur; la grandeur divine s'y manifeste à 
chaque pas, par cette grandeur pontificale qui est sa plus haute 
expression sur la terre. Ainsi l'autel du Crucifié du Calvaire s'élève 
sur la tombe du crucifié du Vatican. Le baldaquin qui le couronne, 
couronne aussi celte tombe ; la coupole qui s'élève au-dessus et do- 
mine toute la ville , porte inscrite, en caractères de deux mètres, la 
parole sacrée qui fait reposer sur Pierre tout l'édifice de l'Eglise. 
La chaire de Pierre est enveloppée de bronze et d'or; quatre 
docteurs de l'Eglise, c'est-à-dire à la fois quatre saints et quatre 
grands hommes, saint Augustin, saint Ambroise, saint Athanase et 
saint Jean-Cbrysostome , la soutiennent. Elle est dominée par la 
tiare que protège une multitude de séraphins et d'anges, représen- 
tés planant dans une lumière mystérieuse, et que l'Esprit-Saint 
couvre de ses ailes. Jamais, en effet, la divine colombe ne perd de 
vue ce trône du batelier contre lequel vient sa briser toute la force 
des ennemis de Dieu. Que sont, je le demande, les apothéoses 
impies de l'antiquité , ces hommages de courtisans au crédit du 
jour ou de la veille, près de la glorification dix-huit fois séculaire 
d'un homme obscur, d'un inconnu, que les empereurs du temps ne 
nomment même pas dans leurs décrets, que les historiens célèbres 
ne citent pas dans leurs histoires et qu'on se contenta de tuer 
comme appartenant a ce qu'on appelait une secte ennemie du genre 
humain t Et ce temple, par qui a-t-il été élevé! Précisément par 
cette dynastie du pêcheur qui a fait ce que les plus puissantes 
dynasties n'ont pu faire, qui ne s'est pas borné à payer l'art , qui 
l'a inspiré, et à qui nulle grande chose n'a été impossible, parce 
qu'elle a su, ù la fois, se faire respecter et se faire aimer. Considé- 



422 UNE VISITE A SAINT^PIERBS. 

rez, devant le dernier pUier, à droite, la statoe en brome de 
l'Apôtre. Cette statue n'est pas un chef-'d'œuvre , eUe accuse mèoie 
des temps de décadence; mais ses pieds ont été usés par les baisers 
des générations. Cette seule remarque suJDBt pour expliquer la 
basilique de Saint-Pierre. 

Entrons maintenant dans quelques détails et commençons par ce 
qui reste du temple ancien, par ces Groiieê vaHcanes où saint 
Anaclet construisit ce qu'une inscription appelle la mémoire de 
Pierre, memoriam beati Pétri. 

Cette mémoire forme ce qu'on appelle aujourd'hui la ConfesgioH^ 
c'est le point central des Grottes. Une porte dorée et admirablement 
ciselée en ferme l'ouverture, porte flanquée de quatre calonnes 
d'albâtre oriental. La Confession elle-même est de forme oUongue 
et divisée en deux étages, comme au temps de Grégoire de Tours. 
L'autel repose directement sur le tombeau de l'Apôtre. Ce s'est 
plus précisément Tautel de pierre de saint Sylvestre , aUare lapi" 
deum ; une riche enveloppe le recouvre. Elle date du pontifioat de 
Clément VIIL Au fond de l'oratoire est une ancienne mosaïque de 
Notre-Seigneur ayant saint Pierre et saint Paul à ses côtés, elle 
pavé qui sépare l'oratoire du tombeau est recouvert de lames 
d'argent. On doit à Paul V les riches marbres qui ornent la 
Confession et ses abords. Une inscription rappelle les sentiments 
qui le dirigèrent dans ses travaux : « Ainsi que nous l'avons 
éprouvé, nous et nos ancêtres, porte celte inscription, nous 
croyons et nous avons la confiance qu'au milieu des peines de 
cette vie les prières de nos patrons spéciaux nous aideront toujours à 
obtenir la miséricorde divine, de sorte que, autant nous sommes 
abaissés par nos péchés, autant nous sommes élevés par les mérites 
des Apôtres. » 

La Confession communique avec l'église supérieure par un 
escalier de marbre à deux branches. Au pied de cet escalier est 
la statue agenouillée de Pie VI par Canova; deux autres statues, 
représentant saint Pierre et saint Paul, avaient déjà été placées 
près du tombeau par Haderne. L'escalier compte dix-sept marches; 
son ouverture dans l'église est entourée d'une balustrade garnie de 
cornes d'abondance en métal doré, de chacune desquelles jailKt 



UNE YI61TB A SAINT -^'lEIlBe. 423 

uBe huniers. « Les torobeatn des Apôtres illuminent le menât 
entier, » écrivait au pape saint Léeft Théectoret de Gftëne : 
Sépulcre 4ipo(Uolorum toUim nmnium iUuminant. 

Enfin sept marches au-dessus du pavé de la basilique s'élèvt 
l'autel pontifical. Tout le monde eemiaâl, au moiss parla gravure^ 
le baldaquin qui le teirmente. A sa cernîche est suspendse uie 
draperie de broBBé dont le ciel présente innédîateaneBt «a-«to6sus 
de Tautel l'image rayonnante du Saint-Esprit Nous ne pouvons 
oublier non plus deux anges enfenls : Tiin est assis et supporte la 
tiare, Tautre semble descendre du ciel; il porte les defs. 

Quant à la coupole, il n'y a rien à dire. Ce ne sont ni les mo- 
sMques4ii les stucs dorés qui éveillent à sa vue l'admiration : c'est 
elle-mèiHe, c'eat cette courbe hardie qui se perd dans les airs et 
semble unir l'élan de la foi i la grâce de l'amour. Trois des piliers 
qui la soutiennent servent, depuis Urbain VIII , de reliquaires à 
plusieurs des plus vénérables débris de fô Passion. Ces débris sont: 
le Folio Santo ou linge portant l'empreinte de la figure de Jésus- 
Christ, la lance qui lui perça le côté et une portion considérable de 
la vraie Crois. Le quatrième pilier possède la tête de saint André^ 
apétre. Des niches, ornées chacune de deux des colonnes vitt- 
néennes de la basilique de Constantin , avaient été construites par 
Urbsûn pour «recevoir ces reliques. £n avant des niches sont des 
balcons du haut desquels elles sont exposées, à certains jours, aux 
hommages des fidèles. Quatre grandes mosaïques rondes reprè* 
sentent au-dessus les Evangélistes, et au-*dessotis sont des statues 
de saints qui se lient à l'histoire de c^ restes précieux. Ainsi, au 
pilier du VoUo Sùnto est la statue de sainte Véronique; à celui delà 
sainte lance , la statue de saint Longin , le soldat qui perça le cété 
du Seigneur ; au pilier de la vraie Croix , la statue de sainte 
Hélène, et à celui de saint André la statue de l'apôtre. 

Nous ne pouvons dans un recueil qui n'est point uniquement con- 
sacré à l'érudition, énumérer tous les autels, cénotaphes, tableaux 
qui ornent Saint-Pierre. Contentons-nous de quelques données 
générales. Le style de l'édifice est un composite qui se «approche 
du corinthien. Le pavé offre une marqueterie de marbre des plus 
riches. Chaque pilier est également revêtu de marbres précieux et 



424 UNE VISITE A SAINT-PIERRE. 

de médaillons portés par des enfants en haut relief. Dans ces 
médaillons sont sculptées les images d'un grand nombre de papes ; 
au-dessus des arceaux vous apercevez des statues symboliques qui 
représentent les vertus. Chaque pilier est orné de deux pilastres 
cannelés, d'une hauteur de 112 palmes':', entre lesquels deux rangs 
de niches contiennent une double procession de saints. Celle du bas 
est composée des fondateurs d'ordres , hardis champions de la foi, 
comme les appelle Dante. Enfin des pilastres soutiennent une riche 
corniche sur laquelle reposent les voûtes à berceaux des trois nefs. 
Ces voûtes immenses sont ornées , dans toute leur étendue , de 
caissons et de rosaces en stuc doré. 

La forme de l'église est celle de la croix latine ou , pour mieux 
dire, de la croix du Calvaire. Les trois bras supérieurs se terminent 
par ce qu'on appelle en Italie des tribunes. Celle du fond , ou la 
tête de la croix, dessine un hémicycle dont le fond est occupé par 
un autel dédié à la Vierge et à tous les saints papes ; c'est au-dessus 
de cet autel que s'élève l'imposant monument de bronze dans 
lequel Bernin enferma la chaire de saint Pierre. Trois bas-reliefe 
dorés enrichissent la voûte ; leurs sujets sont : la Dation des defs, 
le Crucifiement du prince des Apôtres et la DécoUation de saint 
Paul 

Les voûtes des deux autres tribunes ont également chacune 
trois bas-reliefs dorés et rappelant des scènes de l'apostolat de 
saint Pierre et de saint Paul. La tribune septentrionale porte les 
noms des saints Procès et Hartinien, ces deux illustres convertis de 
la prison Hamertine, dont la place était naturellement marquée 
dans une basilique dédiée à saint Pierre. La tribune opposée est 
désignée par les nomjs de saint Simon et de saint Jude, dont elle 
possède l'autel avec ceux de saint Thomas et de saint François 
d'Assise. L'autel de Saint-Thomas conserve le corps du saint pape 
Boniface IV; celui de Saint-François, les reliques non moins 
vénérées de saint Léon IX. 

Après avoir décrit ce que j'appellerai les formes principales de 
la basilique, il me reste à parler des chapelles qui sont comme 

* La pcdme équivaut à 0,228 miUiraéU'es. 



UNE VISITE A SAINT-PIERRE. 425 

autant de sanctuaires distincts, le long des nefs, et des oratoires 
adossés à quelques piliers. Dans le plan de Michel -Ange, la nef, 
réduite à une seule travée, n'aurait été accompagnée que de deux 
chapelles, la chapelle Grégorienne, à droite, qui doit son 410m à 
Grégoire XIII, et la chapelle Clémentinienne, à gauche, qui doit le 
sien à Clément YIIL La chapelle Grégorienne est dédiée à la 
sainte Vierge. L'albâtre oriental , Tagale et l'améthyste brillent 
sur son autel ; mais son véritable ' trésor est le corps de saint 
Grégoire de Naziance et l'image vénérée de la Vierge, au pied de 
laquelle saint Grégoire VII aimait à aller prier dans l'antique 
oratoire de saint Léon-le-Grand. La chapelle Clémentinienne est 
dédiée au premier et au plus illustre des saints papes du nom de 
Grégoire. Elle n'est pas moins splendide que la première. 

Au-dessous de ces deux chapelles, et parallèlement à la seconde 
travée, sont, au nord, la chapelle du Saint-Sacrement, au sud, 
le chœur du chapitre. L'jun et l'autre ne communiquent avec la 
basilique que par des grilles, dont le dessin est des plus riches. La 
chapelle du Saint-Sacrement a deux autels, l'uu consacré au 
mystère de la sainte Eucharistie, que rappellent toutes les mo- 
saïques qui l'entourent, la manne dans le désert, la grappe de la 
Terre promise, le miel de la forêt, Elie nourri par un ange, etc., et 
l'autre dédié à saint Maurice. Le tabernacle du premier est une 
œuvre du Bernin ; il a la forme d'un petit temple avec coupole, 
colonnes et décors en lapis-lazzuli. Le second autel est accompagné 
de deux des colonnes vitinéennes de l'ancienne basilique. 

Quant au chœur des chanoines, il est placé sous l'invocation de 
Marie immaculée, de saint Jean-Chrysostome , de saint François 
d'Assise et de saint Antoine de Padoue. Le corps de saint Jean- 
Chrysostome y est conservé sous l'autel. Comme la chapelle du 
Saint-Sacrement, ce riche sanctuaire est surmonté d*une coupole 
revêtue de mosaïques. Le Père Etemel y est figuré dans la gloire, 
entouré des bienheureux qui chantent ses louanges. Près de l'autel 
est la colonne du cierge pascal, dont le fût est de marbre, la base 
de porphyre et le chapiteau de bronze doré. Les orgues du chapitre 
de Saint-Pierre sont célèbres. Le chapitre se compose de trente 
chanoines auxquels il f^ut ajouter trente-six bénéficiers , vingt-six 



496 UNE YBSITE A SAnfT-nEKtt. 

deres, 4ti clitq[)elaitt8 et vnftcliÉntres, dent i'iaslttotîon pemottit 
à Jules IL Lie chef da chapitre est ob eardinti qui porte te lîCrc 
d'arckiprétre. 

ParalMemeiit à la troisième trayée sont , au nord, la choprile do 
Saint-Sébasiien , et au sod celle de la Ê^rétiniâiion. (Test Coujears 
le même luxe de décors et de nesaiques. Le ikarifn de mini 
Sékutien a été composé d'après le tableav du DomiaiqiiiB à la 
Chartre«se des Theroies, et la Présetdalian ëe Marie au Tempkj 
d'après celui de Romanelli qui se trouve dans la même Chartrevoe. 
Eafto, la dernière chapelle rnéridionalo est coeSBorée aux CiMilt 
baptismaux. Elle a été somptueusement ornée par Innocent XIL 
L'urne de porjdiyre qui sert de cure baptismale faisait autrefois 
partie du tombeau d'Othon II. Elle est enridrie d'ornements dorés 
représentant des feslons, des an^, un a^aeaa et l'image symbo- 
lique de la Sainte-Tiinité. Les mosaïques de la coupole nous 
montrent Moïse bisant jaillir l'eau de .la rocke , Noè apercevant 
l'arc-en-ciel qui met An à l'orage^ le Sauvem* baptisant saint Pierre, 
puis le baptême du Geaturioa, le baptême de l'Eunuque, le 
baptême de Constantin par saint Sylvestre. Une mosaïque ph» 
grande, représentant le baptême de Jésua^rist d'après Carie 
Maralte, figure an nombre des plus belles œuvres de Saini-Pierre. 

En Jace de la chapelle des Fonts se trouve la chapelle de la PielA^ 
qui est la dernière, vers l'Orient, de la nef septentrioaale. EUe 
doit son nom au célèbre groupe qui fut un des premiers chcCi-* 
d'œuvre de Michel-Ange. Ce groupe, placé sur l'autel, représente 
JésuS'Chrtst mort sur les genoux de sa mère* La voûte de la chapelle, 
peinte par Lanfranc, nous montre le triomphe de la Croix. Deux petiia 
oratoires sont annexés à la chapelle. Dans l\in est un célèbre Cro- 
cifix dc^CavalUni, l'auteur du Crticifis de Saint-PauL L'oratoire est 
dédié à saint Nicolas et coolient ua grand nombre de reliques. 
L'autre , placé sous le vocable de Sainte-Minie eu Salut, possède 
l'umë sépulcrale d'Anicius Probus et la sainte colonne contre 
laquelle, suivant la tradition, Jéstts-Christ s'appuya en prêchant 
dans le temple. 

Ajoutons qu'à chacun des piliers du dôme sont adossés (tes 
autels que surmontent d'admirables mosaïques. On remarque sur^ 



UNE VISITE À SAIlfT*PI£Rm:. 421 

toni celles qui r^oduisentla Gùmmmion de Mfnl Jérâmêy du 
DonriRiquin , et la TramfiffuraHony 4e Raphaël. 

Enfin , deux grandes chapelles s'ouvrent sur le bras supérieur de 
la croix: au nord, c'est la chapelle de Sahit-Hichel. L'autel est 
sumonlé d'une admirable reproduction eu mosaïque de l'un des 
chefs-d'œuvre du Guide, le Saint Hù^l terramantle DragoUyée 
l'égHse des Capucins. La SëifUe Pék^onille du Guerchin se voit, 
également en mosaïque, dans la même chapelle, au*dessiis de 
l'autel érigé à sainte Pélr^nille , en mémoire éa sanctuaire qui lui 
était consacré davis Tancteniie basilique, dette mosaïque passe pour 
être la piits belle de Sainl^Pierre. 

La chapelle du sud est dédiée à la Vierge et à saint Léon. L'aulel 
de Saint-Léon est orné du célèbre bas-relief de l'Algarde représen* 
tant l'illustre pontife arrêtant Attila dans sa marche sur Rome, et 
l'ettroi du barbare à la vue de saint Pierre et saint Paul planant 
dans les airs. Les reliques de saint Léon sont conservées dans 
Tunie de cet autel. 

Nous avons achevé , au point de vue religieux, la topographie de 
Saint-Pierre ; mais nous n'avons rien dit encore des tombeaux qui 
y occupent cependant une place considérable, quelques-uns comme 
art et tous comme souvenirs. Le nombre des^papes qui ont des 
mausolées dans la basilique n'est pas moindre de dix-sept, sans 
compter Clément XI et Léon XII qui voulurent être enterrés sous 
de simples pierres. Quelques-uns de ces mausolées, ceux notam* 
ment de Sixte IV et d'Innocent VIII, œuvres l'un et l'autre d^An- 
toine Pollajuoli, sont empreints des sentiments chrétiens du moyen 
âge. Le mort n'y est pas représenté vivant, mais couché et dormant 
le sommeil des justes. Le célèbre tombeau de Paul III, par GuiK 
laume deila Porta, marque une autre période dans les pensées 
comme dans le style ; la Renaissance triomphe et avec elle revient 
l'antique , dont la poétique beauté se prèle mieux à rendre les 
charmes de la vie que l'idée sévère de la mort^ Les mausolées dUr^ 
bain VIII et d'Alexandre VU offrent les deux extrêmes de la car- 
rière du Bernin. Dans le dessin du premier , ouvrage de son âge 
mâr, le génie prédomine sur les caprices d'une imagination natu*- 
rellement bis;afrre ; dans le second , œuvre de ses vieux jours, c'est 



428 UNE VISITE A SAINT-PIERBE. 

le capricQ qui domine, mais avec toute la chaleur du génie. Ce 
tombeau est très-singulièrement placé au dessus d'une porte laté- 
rale qui se trouve en faire partie. Alexandre est représenté au 
milieu de la Vérité, la Charité, la Justice, et la Prudence, tandis 
que la main décharnée de la Mort soulève au-dessous le rideau qui 
semble fermer l'entrée du sépulcre. 

Parmi les tombeaux du dernier siècle on remarque surtout celui 
de Clément XIII, par Canova , en face du pilier nord-ouest de la 
coupole. La figure du pape priant est admirable; les deux lions qui 
l'accompagnent, celui qui rugit, symbole de l'indomptable fermeté 
du pontife , comme celui qui dort, symbole de sa mansuétude , sont 
du plus grand effet. La figure de la Religion est un peu roide, le 
beau Génie funéraire un peu païen. 

Léon Xll n'a pas de tombeau, mais une épitaphe qui vaut la plus 
belle tombe. Il la composa lui-même. On peut la traduire ainsi : 
€ C'est ici , près des cendres sacrées du grand Léon, mon patron 
céleste, que j'ai choisi ma sépulture, en me recommandant à lui, 
avec prière, moi , Léon XII, son humble client et le moindre des 
héritiers d'un si grand nom. » 

LEONI MAGNO , PATRONO CŒLESTl 

ME SVPPLEX COMMENDANS 
HIC APVD SAGROS EJVS GINERES 

LOGVM SEPVLTVRiE ELEGI 

LEO XII , HVHILIS GLIENS 
HiEREDVM TANTI NOMINIS HINIMVS. 

Un bas-relief du tombeau récent de Grégoire XVI rappelle le 
développement que prit, sous le règne de ce pontife, l'admirable 
institution de la Propagation de la Foi. Ailleurs, sur le mausolée de 
Grégoire XIII, l'artiste s'est étudié à rappeler la réforme du calen- 
drier ; snr celui du vénérable Innocent XI, la ville de Vienne déli- 
vrée des Turcs. L'histoire entière de la civilisation ne pourrait-elle 
pas se développer ainsi sur les tombeaux des papes? 

Près de ces monuments il en est trois autres qui attirent l'atten- 
tion : le tombeau de l'illustre comtesse Mathilde, Tun des plus 
héroïques soutiens de l'Église aux temps les plus agités , celui de 



UNE nsiTE A SAlNT-PIBRItE. 429 

Christine de Suède et le mausolée des derniers Stuarts. Le mausolée 
des Stuarts, œuvre de Canova , se distingue surtout par son ins- 
cription : Beati mortui qui in Domino nwriuntur. Heureux , mille 
fois heureux ceux qui préférèrent leur foi à leur trône et qui sont 
morts dans le Seigneur! 

La basilique de Saint-Pierre est un monde et son étude est sans 
fin. Nous sommes descendus dans ses Grottes; nous nous sommes 
agenouillés devant sa Confession; nous avons parcouru ses nefs et 
ses tribunes , visité ses oratoires et ses autels; nous avons admiré 
une à une les mosaïques qui remplacent à peu près partout les 
peintures dans ce temple où tout doit être immuable et inaltérable 
comme les pierres dont elles sont composées; mais il nous reste à 
faire l'ascension des combles et de la coupole , à voir Rome du 
haut du temple, après avoir considéré le temple du milieu des rues 
et des places de Rome. Remarquons toutefois, avant de partir, ces 
lignes de confessionnaux échelonnés dans tous les lieux que Tart a 
laissés vides. Sur leurs frontons on lit : Lingua Gallica, lingua 
Anglica, lingua Hispanica, lingua Tedesca, etc., etc. Connaissez- 
vous une autre église au monde où l'on parle ainsi toutes les 
langues delà terre ? et que dirait-on de l'archevêque de Cantorbéry 
ou du métropolite de Moscou s'il affichait ainsi des prétentions sur 
tous les peuples et offrait des consolations à ses fidèles dans tous 
les idiomes connus? Mais ce qui serait ridicule en Angleterre et 
en Russie est sublime à Rome , parce que l'empire de Rome parle 
en effet toutes les langues et qu'au lieu d'être l'église d'un peuple , 
Saint-Pierre est l'église de tous. 

Montons maintenant vers les régions supérieures de cet incom- 
parable édifice. On y parvient par une pente si douce que les che- 
vaux pourraient y monter, dit M. de Bussières. A mi-hauteur se 
trouve la galerie des Bénédictions qui domine la place du Vatican. 
Sur les combles vous rencontrez, non sans surprise, tout un 
' peuple. C'est la tribu des San-Piétrini, constamment occupés de 
l'entrelien du temple. Elle en habite les parties les plus hautes. La 
plate-forme semble, suivant le mot d'un voyageur, une place 
publique en Pair. Mais ce qui frappe surtout en cet endroit , c'est 
tout un ensemble de petite coupoles se jouant autour de la grande. 



430 I^fE TISITE A SAINT-PIERilE. 

Il y en a six ovales et quatre octangulaires ; celles-ci sevleinent 
sont aperçues du sol. La grande coupole pose au nrilieu d'elles 
moins encore comme un géant que comme un souverain, car elle 
en a la majesté. Un escalier extérieur conduit à la corniche , puis 
on arrive , par un corridor en pente douce et un second escalier, à 
une galerie qui fait intérieurement le tour de la coupole, près de 
la gigantesque inscription : Tu es Petru8 et super hancpetram, etc. 
Cette inscription se détache en mosaïque sur un fond d'or. La 
coupole de Saint-Pierre est double ; on monte entre ses deux 
voûtes jusqu'à la lanterne et, par la lanterne , jusqu'à la boule qui 
la surmonte et peut contenir seize personnes. La lanterne a, comme 
le tambour de la coupole, une galerie qui domine la Confession. 
Au-desaus d'elle, on aperçoit une flgure du Père Éternel en mo- 
saïque, et, au-dessous, à une profondeur de plus de cent mètres, 
le gigantesque baldaquin qui couvre le tombeau de l'Apôtre : c'est 
de ce point qu'on comprend le mieux l'immensité de Saint-Pierre. 
Aucun temple ne s'élève aussi haut vers les cieux ; aucun ne trône 
aussi majestueusement dans une aussi majestueuse plaine. Toutes 
les grandeurs sont ici réunies, celle d'un splendide horizon qui 
embrasse à la fois la terre et les mers , celle des ruines , celle de 
Rome et celle de Saint-Pierre qui les domine toutes. 

Eugène de la Gournerie. 



RÉCITS BRETONS. 



LE CORSAIRE LE HURLEUR. 



X.* 



Que s'estril passé , depuis plus de douze jours, dans cette Ue 
inconnue du Groenland, où nous avons abandonné nos amis? Nous 
aHons l'indiquer en peu de mois, afin de ne pas retarder un dé- 
noûment, un repos que réclame à si juste litre le Hurleur fhtp- 
gué. C'est notre ^rand- Cadet qui nous rappelle tout d'abord à lui ^ 
et ce n'est pas sans raison , si l'on se souvient de ses dernières tri- 
bolatàons. 

«-* Au secours! au secours! criait-il d'une voix étouffée dans les 
profondeurs.de la caverne. 

Mais le secours ne serait pas venu à lemps, si Plougastel, après 
avoir déblayé le plateau qui se trouvait devant l'entrée , n'eût fait 
deux ou trois pas dans l'intérieur, sous le portique de rochers. Alors 
le mousse en lendit l'appel désespéré de Vomirai y et, prêtant at*- 
tentivement l'oreille , il eut un vague soupçon qu'une lutte terrible 
se passait au fond de la grotte dans l'obscurité. Son premier mou^ 
vement fut de s'élancer dans les ténèbres pour secourir son ami, 
mais il était sans armes, et, réfléchissant que les autres devaient 
se trouva peu éloignés, il sortit d'un bond, poussa des cris per- 
çants, et, comme Le Hir, par bonheur, se dirigeait vers les 
rochers, armé de sa carabine, il lui fit tous les signaux possibles 
et s'élança de nouveau dans le sombre couloir. 

• Vohr la tivraison de novembre, pp. 374-386* 



432 LE CORSAIRE 

Le gabier arriva bien peu après Je doigt sur la détente de son 
arme. Il entendit, il est vrai Je bruit singulier qui se faisait sous 
la voûte du repaire ; mais que faire, au milieu d'une telle nuit? sur 
qui, sur quoi faire feu? 

— Un tison, vite un tison ! s'écria-t-il en voyant Le Beauzig qui 
s'avançait avec précaution , d*un pas mesuré ; alerte ! mille gar- 
gousses I prenez vite un de ces tisons fumants; bon; soufflez des- 
sus, venez ici m'éclairer : il y. a dans ce trou noir une légion de 
diables qui dévorent nos camarades. 

La flamme du bois résineux qu'apportait Le Beauzig projeta 
soudain sa clarté dans les entrailles de cet antre, que^ la lumière 
visitait sans doute pour la première fois.... Le spectacle qui s'offrit 
aux yeux de nos marins était à la fois grotesque et terrible ; à peine 
purent-ils s'en rendre bien compte au premier abord : dans un 
cloaque de neige fondue et de boue se débattaient, se roulaient 
des figures méconnaissables, sanglantes et limoneuses, aux prises, 
corps à corps, avec un monstre énorme, à la fourrure blanche, 
mais maculée aussi de sang et de boue. C'était un ours blanc, de 
grande taille, amaigri par un sommeil et une réclusion de plu- 
sieurs mois *. L'animal affamé, mais heureusement affaibli par un 
jeûne trop prolongé , essayait de déchirer avec ses lourdes pattes 
un personnage presque informe qui se roulait en hurlant dans la 
fange. Sur le dos de l'ours se tenait Plougastel furieux, armé d'une 
pierre dont il martelait la tête de l'ennemi; mais, de temps à autre, 
au moyen d'une secousse et d'un revers de patte formidable , l'ours 
renversait son courageux assaillant et l'envoyait à cinq ou six pas 
tomber haletant sur la terre. Ce jeu terrible en se prolongeant 
devait aboutir à la mort de nos deux champions, si l'on peut don- 
ner ce nom vaillant à Grand-Cadet, qui ne résistait guère que par 
la force d'inertie. 

Le Hir tournait autour d'eux sans oser tirer sur la bète, de peur 
d'atteindre ses amis, d'autant plus que tous s'agitaient continuel- 
lement. Déjà trois ou quatre fois il avait conjuré Plougastel de s'é- 

* Dans les régions polaires , les ours bruns surtout se retirent dans des caver- 
nes poar hiverner et dormir pendant des mois entiers ; mais il arrive souvent que 
Il neige boache l'entrée de leur repaire et les force à y rester trop longtemps. 



LE HURLEUR. 433 

loigner; celui-€i,ivredefureuryfrappait,frappaitpresque sans rien voir 
ni entendre. Enfin, Le Beauzig, après avoir fixé sa torche entre 
deux pierres, sajsit vigoureusement le mousse au moment où, 
repoussé par l'ours, il allait retourner à la charge. Le gabier pro- 
fita aussitôt de cette circonstance; il s'approcha du féroce habitant 
de la grotte, qui, plus libre par suite de Téloignement de Plou- 
gastel, allait sans doute asséner sur la tète ou sur les reins de 
Grand-Cadet, déjà mort d'effroi, un dernier coup de ses redou- 
tables griffes. Le Hir visa donc l'animal à la tète ; le coup partit , 
ébranlant la caverne comme un éclat de tonnerre, et dès que la 
fumée se fut dissipée, ils virent avec joie l'oars étendu sur le dos, 
râlant d'une manière affreuse, puis expirant à côté de Cadet, qui 
paraissait agonisant. Ils s'empressèrent de relever le malheureux 
.matelot, et, redoutant de n'avoir sauvé qu'un cadavre couvert de 
fange et de sang, ils le portèrent hors de la grotte. Arrivé au grand 
jour, voilà que notre amiral sembla disposé à reprendre ses 
anciennes habitudes 9 car il se mit à éternuer, ce qui était d'un 
bon augure; mais, comme ses esprits étaient encore fort troublés 
de cette scène terrible et que ses yeux presque remplis de boue 
ne lui permettaient pas de voir ce qui se passait auprès de lui, il se 
crut encore aux prises avec des ennemis invisibles et semit à 
crier d'une voix piteuse et pleine d'épouvante : — Grâce, messieurs 
les sauvages! grâce, ne me mangez pas! voyez, je suis maigre 
comme un cancre... 

— Ah! çà, dit Le Hir, est-ce que tu nous prends pour des canni- 
bales à présent? Voyons, mille gargousses! ouvre les sabords, 
grand Cadédis, et reluque les amis. 

Tout en disant cela , le gabier débarbouillait avec de la neige le 
pauvre Cadet, qui reprit connaissance et jeta autour de lui des 
regards effarés, juste au moment où Le Beauzig et Plougastel sor- 
taient de la caverne. Ce dernier se trouvait dans un état également 
pitoyable , en apparence du moins : les vètemenls déchirés , la poi- 
trine, les mains et les bras nus couverts d'écorchures saignantes. 
Par un miracle de la Providence, qui veille toujours sur les hom- 
mes délaissés ou trahis, aucune des blessures du mousse n'était 

TOME X. — 2« SÉRIE. 29 



434 LE GORSAItlg 

profonde ni sérieuse. Il en était de même de celles de GraodrCadet 
dont le dos seulement avait un peu souffert dans la bataille. 

Dès que Le Hir eut fini d'astiquer Vamiral^ Plougastel se jeta en 
pleurant dans les bras de son matelot; puis tous les quatre, tom- 
bant à genoux, remercièrent Dieu de les avoir sauvés d'un si grand 
danger. 

Ensuite on s'occupa de l'ours. On le dépouilla soigneusemeoL 
La fourrure devait servir de hamac ou de couverture ; la graisse 
pouvait remplacer l'huile pour éclairer la caverne, et la chair 
allait offrir aux exilés une nourriture assurée pour plusieurs" 
jours. 

Il fallut alors songer à s'installer, aussi bien que possible, dans 
la tanière que l'on venait de conquérir. A ce sujet nous dirons 
seulement, sans entrer dans aucune description, queHédardLe 
Hir excellait dans ces sortes de choses. Il sut tout mettre à profit , 
toutan^énager^et disposer avec un entrain et parfois une galté qui 
ramenait, momentanément du moins, la joie dans la petite colonie. 
On nous a même aflirmé que la suite des aventures du tonUm 
lan Tortik charma plus d'une fois les veillées de la caverne... 

La chasse, la pêche, les divers travaux d'installation à rintérieor 
et à l'extérieur du réduit adopté pour habitation, remplissaient 
toutes les journées de nos matelots. Résignés à leur sort, ayant mis 
en Dieu leur confiance , ils attendaient, ils espéraient peut-être voir 
briller le jour de la délivrance. 

La belle saison était enfin venue. Le temps parfois était magni- 
fique, l'air plus doux, le jour à peu près continuel; la dernière 
semaine du mois de juin avait fait fofadre les neiges et la glace 
dans toutes les vallées de l'île; la végétation rapide de ces climats 
reprenait de la vie, et, quoique de courte durée sous cette lati- 
tude, elle répandait sur de grandes plaines, abritées par des escar- 
pements de roches très-élevées, comme des manteaux de verdure, 
de mousses et de lichens de couleurs variées. Les anémones sau- 
vages, les saxifrages pourprés et mille fleurettes éphémères, pa- 
reilles aux marguerites de l'Europe, s'épanouissaient tout autour 
des rochers. Les bernaches, les pluviers, les eiders, les phalaropes 



Lé HURLEUR. 485 

s'empressaieBt de construire leurs nids dans les endroitâ les plus 
écartés; des palmipèdes de toutes sortes couraient presque sans dé- 
fiance sur les grèves. Aussi nos matelots, bons et humains, comme 
on sali,. ne tuaient-ils que les oiseaux indispensables à leur nour- 
riture* 

Lesvo^-vous, ces pauvres marins bretons, condamnés peut* 
être à mourir sous ce climat terrible, car ce bel été, dont nous ve- 
nons de parler, n'est que trop éphémère et le pôle implacable ne 
tardera pas à charrier de nouveau ses glaces affreuses ; les voyez- 
vous, tous les quatre, arpentant la plaine d'un pas rapide et in- 
quiet? Où se dirigent-ils? Si nous n'étions dans une île perdue de 
la eôte du Groenland, nous vous ferions , lecteur, une peinture 
assez comique de cette petite caravane : Médard Le Hir marche 
le premier, avec cette décision que vous lui connaissez ; il regarde 
si le signal, placé au sommet de l'éminence qu'ils vont gravir, est 
encore debout. Le Beauzig suit de près le gabier : hélas ! sa tour- 
nure n'a plus ce tangage des jours heureux; son habit vert de direC" 
teùr fait pitié à voir; percé à jour, sans basques, sans parements, 
ce vêtement misérable laisse apercevoir les épaules et les coudes 
de son propriétaire; mais c'est bien autre chose en ce qui concerne 
la toilette de Grand-Càdet : on dirait un maigre pingouin en train 
de perdre ses dernières plumes; et, de fait, V amiral n'avait cod«> 
serve de son habit galonné que les manches déchirées et le collet 
plus qu'avarié ; du dos, il ne restait absolument rien, depuis le 
fameux combat qui ouvre ce chapitre : l'ours l'avait sans doute 
DAangé dans sa fureur. Plougastel, comme Le Hir, portait aussi 
de tristes guenilles, incapables de garantir du froid au retour des 
places prochaines. 

Où vont-ils donc? Que cherchent nos pauvres matelots?... Ils 
voni sur le haut de la montagne qui domine l'île, jeter au loin 
leurs regards sur l'immensité des flots ; contempler les nues que 
le vent pousse, par delà la mer, vers les côtes de la patrie; voir 
enfift si une voile de salut apparaîtra à l'horizon, et si l'équipage 
de quelque baleinier, étiarté de sa route , apercevra leurs signaux... 
Et le gabier, arractieat de la terre une perche, au bout de laquelle 



436 LE CORSAIRE 

flolle un débris de pavillon, monte au plus haut du rocher et agile 
dans les airs le signal de détresse... Puis ils se mettent à genoux 
et prient à haute voix. Ah! c*est là que la prière est grande et 
sublime , en face de TOcéan sans bornes visibles et du ciel infini , 
en face de l'abandon des hommes et d'un malheur sans espoir, 
foulant une terre inconnue qui sera leur tombeau. . . oubliés, ou-* 
bliés!! 



XI. 



Nous touchons, si je ne me trompe, au terme de notre navi- 
gation. Peut-être auriez-vous mieux aimé, lecteur, une course 
toujours facile et joyeuse, sur une mer toujours calme et azurée? 
Je l'aurais préféré comme vous , assurément : il est si doux de 
voguer paisiblement sur une onde tranquille , si doux de marcher 
dans la vie quand le ciel est pur et la conscience en repos ; mais 
l'Océan, comme la vie, a ses orages, orages bien fréquents, vous 
le savez; et qui pourrait, nautonnier téméraire, se promettre de 
les traverser sans tempêtes? 

Bien triste était le vieux Kéginer, assis sur le gaillard-d'avant, 
drapé dans les lambeaux de sa houppelande jaune, que le vent 
faisait flotter. On connaît tous les motifs de sa tristesse ; nous ne 
les rappellerons pas ; mais, ce jour-là, (nous ne savons au juste 
combien de temps s'était écoulé depuis la mort du capitaine Le 
Braz), ce jour-là donc, le vieux cambusier était plus triste que 
d'habitude. Et pourtant la mer était belle, la brise favorable; la 
veille même on avait achevé d'étancher les voies d'eau et de vider 
la cale au moyen des pompes. C'était justement à ces causes que 
tenait la peine du Kéginer, et voici pourquoi : tant que le Hurleur 
avait été en danger de sombrer, tant que la mer avait été plus ou 
moins mauvaise, chacun, dominé par la situation, était demeuré 
fidèle au devoir, malgré l'absence de toute autorité, malgré même 
la perversité de celle qui osait s'imposer à l'équipage; mais quand 
on vit le ciel radieux, sous une latitude presque inconnue, que 



LE HURLEUR. 437 

Ton supposait seulement voisine d'Irlande ; dès que Ton eut réussi 
à rendre au navire une solidité suffisante sur une mer si belle , la 
discipline du travail fut bientôt mise de côté. Riglot méditait tou- 
jours quelque trahison contre ceux qui, attachés à l'ancien capi- 
taine, pouvaient témoigner de ses coupables menées. Ce misérable 
calier, le vrai patron du bord, avait résolu de reprendre son sys- 
tème perfide de corruption envers l'équipage : c'est pourquoi , 
depuis deux jours, le vin et l'eau-de-vie aidant, le pont du Hurleur 
était couvert de matelots étendus, gesticulant, chantant ou se que- 
rellant d'une manière déplorable; depuis deux jours, l'ivresse tenait 
la barre du gouvernail; voilà ce qui remplissait l'âme du bon Ké- 
giner de douleur et de pitié; car il n'oubliait pas, lui , que la mer 
, est infidèle et que le temps peut changer. 11 savait aussi que dans 
ces parages il se trouvait souvent des croiseurs dont la rencontre 
n'était pas à désirer, surtout pour un navire breton , pour un na- 
vire qui portail sur sa galerie d'arrière ce nom connu et redouté de 
l'anglais : — Le Hurleur. 

Le Kéginer n'était pas seul à veiller : dans la hune du mât de 
misaine, un gabier fidèle, — dont l'histoire, trop souvent ingrate, 
n'a pas su conserver le nom, — passait presque tout le temps en 
vigie. Tout à coup les méditations du vieillard furent interrompues 
par ces mots : 

— Une voile à tribord! un schooner anglais... Le cap sur nous 
à quatre milles... 

Ces mots tombèrent comme la foudre sur le pont du bâtiment. 
Vous eussiez vu alors plusieurs de ces hommes, du moins ceux 
que l'ivresse n'abattait pas complètement, se lever en sursaut, in- 
terroger les plus valides, monter dans les enfléchures pour exa- 
miner la voile signalée par la vigie. Les uns , épuisés par l'orgie , 
se livraient à toutes les marques d'un profond découragement, 
s'accusanl réciproquement de leurs propres fautes, plus disposés à 
se battre entre eux qu'à faire face au danger; les autres, plus 
braves , retrouvaient à l'aspect de l'ennemi leurs cœurs de mate- 
lots trop longtemps engourdis. Ils s'écriaient : — Le capitaine ! où 
est nôtre capitaine? Des armes! qu'on nous commande!... 



438 )J& coBfiiiRS 

— Votre capitaine? leur répondit Le Kégîner avec mépris ^ le 
¥oyez-vous, blême de terreur et d'ivresse, rampant au pied du grand 
mât, pour gagner le panneau d'écoutiile? 

— Malédiction! c'est un lâche! Aux canons i aux canons 1 

— Vous n'êtes que cinq ou six, méis amis, «t les canons 6ont 
au fond de la mer. Des haches, des pistolets et l'abordage « voîli 
ce qu'il nous fout pour mourir en matelots. 

— Hurral burra!.... C'est dit : combattons pour la demiëfe 
fois!! 

Cependant le schooner anglais , armé de huit à dix canons, bien 
gréé, bien voilé, arrivait vent arrière, avec l'intention évidente de 
combattre le corsaire, qui fuyait péniblement. Cela n'était pas 
douteux, vu le mouvement que Ton eût pu remarquer à son bord , 
où le branle-bas se faisait dans le plus grand ordre. Ces dispositions 
meurtrières n'échappaient pas à l'œil de notre vieux coq, tout 
résigné à la volonté de Dieu. Quelques matelots, décidés à vendre 
chèrement leur vie , tenaient conseil auprès de lui, sur le gaillard- 
d'avant. Il fut décidé que Le Kéginer prendrait la^ barre du gou- 
vernail, que Ton fuirait aussi longtemps que possible, pour ensuite 
aborder l'ennemi au moment opportun ; et que les autres , tout en 
s'occupant de la manœuvre, prépareraient les armes et exciteraient 
au combat tous ceux qu'ils pourraient arracher à l'ivresse. Le Ké- 
giner se dirigea donc vers l'arrière pour exécuter le plan que l'on 
venait d'arrêter. Auprès du mât d'artimon , il rencontra le quartier- 
mattre et deux corsaires, excités par l'eau-de-vie, qui lui barrèrent 
le passage et lui donnèrent Tordre de se rendre dans l'entrepont , 
soi-disant pour veiller aux voies d'eau ; mais , comme le vieux ma- 
rin voulait résister à cet ordre inattendu, Finfâme Riglot, dont la 
perfidie égalait la violence, lui asséna à la tête un coup de barre 
d'anspect. Le vieillard chancela une seconde et tomba sur le til- 
lac, privé de sentiment. Un sourd murmure de colère gronda sur le 
pont du Hurleur,,.. 

Le navire ennemi Ait bientôt rendu à portée de canon. A cette 
distance il envoya sa première bordée, laquelle vint mettre le 
comble à la confusion et au trouble qui régnaient déjà à bord dm 



LE HUMiEUR. 439 

«oTsaire. Le danger suprême où l'on se iroii?ait arrêta seul une 
lutte de Bretons centre Bretons^ parmi les malheureux, exas^ 
pérés, perdus, indignement trompés e^ plongés dans de funestes 
excès. 

Mais que tramaient donc le calier Riglot et ses alBdés? Pourquoi 
venaiènt-ils paralyser tous les efforts de résistance que les plus 
braves voulaient tenter dans un combat désespéré? Pourquoi le 
calier est-il penché sur l'arrière, une bâche à la main, frappant à 
coups redoublés, comme s'il lui revenait de droit de commencer 
la démolition de ce navire qu'il a trahi tant de fois? Ah! il vient 
de briser en éclats, que les flots emportent, la planche sur laquelle 
l'Anglais n*a jamais lu sans frémir le ndm vaillant du Hurleur..,, 
Que méditait donc le traître dans son infâme cervelle? Pour moi, 
j'ose à peine, à la fin de ces annales, tandis que la carène de mon 
corsaire flotte encore fièrement au-dessus de la mer, j'ose à peine 
répondre et écrire ces mots néfastes : ^ Se rendre ! 

Oui, se rendre, afin d'obtenir la vie sauve; ne pas combattre, 
afin de tromper Tennemi; lui cacher l'origine et le nom du navire; 
se faire passer enfin pour d'infortunés baleiniers ou caboteurs, ré* 
comment désemparés par la tempête. Tel était le projet de Riglot; 
et peut-être irait-il plus loin dans le chemin de (a trahison. S'il 
fallait des victimes aux Anglais, il dénoncerait Le Kéginer et quel- 
ques autres, comme rebelles et animés de mauvaises intentions... à 
l'égard de l'Angleterre. 

C'était assurément fort commode et fort habile ; mais Riglot 
comptait sans le cœur des Bretons^ sans le sang armoricain qui 
bouillonnait déjà dans les veines, à mesure que l'on reconnaissait 
' mieux, au mât du schooner, le pavillon anglais, à mesure que l'on 
apercevait les uniformes et les figures des ennemis ; à mesure que 
l'on entendait de plus près le grondement terrible des canons et 
que l'on voyait les boulets labourer la carène et le pont du Hurleur ^ 
hélas! réduit au silence... 

En vain le quartier-maître ou le calier (c'est un seul et même 
scélérat), à peine soutenu par deux ou trois malheureux, prétend^il 
amener le pavillon français et faire des signaux pour parlementer : 



440 LE CORSAIRE 

l'indignation , la colère, la rage, un moment comprimées, éclatent 
tout à coup ; la haibe , le patriotisme, le désir de la vengeance ou 
du moins d'une mort glorieuse, réveillent tous ces hommes et font 
battre tous les cœurs. 

— - Aux armes ! s'écrient-ils, aux armes ! hissez plus haut le pa- 
villon ; à bas les traîtres , mort à l'Anglais ! 

Le Kéginer, sanglant et brisé, ranimé par ces cris de vaillance, 
s'est relevé sur ses genoux. Il regarde la scène qui l'entoure : le 
navire marche à la dérive ; personne n'est au gouvernail. Ah ! le 
bon Dieu lui donnera la force de s'y traîner. Il rampe, il est enfin 
rendu; sa vieille main fait tourner la roue; le Hurleur y répond; 
ses voiles prennent le vent, il marche à l'ennemi dont les bordées 
le criblent : n'importe ; avançons, avançons toujours. 

— A l'abordage ! à l'abordage! 

Tel était le cri suprême et le dernier vœu de ces braves. Hais les 
Anglais, voyant l'état désespéré du corsaire, refusèrent le combat 
bord à bord; puis, comme ils voulaient s'emparer du navire bre- 
ton, ils remarquèrent qu'une bordée de plus allait probablement 
le couler; ils cessèrent donc le feu de leurs grosses pièces et firent 
pleuvoir sur le pont du Hurleur une grêle de mitraille et de balles , 
au moyen de leurs mousquets et de leurs caronades. Le$ Bretons, 
déçus de l'espérance qu'ils avaient eue de combattre à l'abordage, 
décimés, blessés, mourants, répondirent avec le courage du déses- 
poir à ce feu meurtrier, et voulurent du moios faire payer cher aux 
Anglais la victoire qu'ils allaient remporter.... 

Et la mitraille pleuvait, enveloppant les deux navires , peu éloi- 
gnés l'un de l'autre, de nuages épais de fumée que déchiraient, de 
temps à autre, les éclairs partis de la gueule des caronades ; et nos 
matelots tombaient; ils invoquaient Notre-Dame et le Seigneur 
Jésus, et mouraient en criant : Vive la France ! 

Plus d'une fois, dans l'intervalle de ces détonations terribles le 
porte-voix de l'ennemi, — de l'Anglais qui ne pouvait se défendre 
d'admirer une si belle résistance,— avait prononcé ce cri : Rendez- 
vous ! Et toujours les Bretons y répondaient en combattant et en 
expirant au cri de : Vive la France ! 



LE HURLEUR. 441 

Hais bientôt le HurlôUTy afifreusemçQt criblé de mitraille et de 
boulets, n'eut plus ni voiles, ni cordages. Et à quoi eussent-ils pu 
servir? Il n'y avait plus personne à bord en état de les manœuvrer. 
Le pont du navire ruisselait de sang, il était couvert de tous côtés 
par les corps de ses défenseurs, tous morts ou sur le point de 
rendre le dernier soupir.... 

— Rendez-vous ! avait crié TAngbis une troisième fois. 

Et une voix, une voix maudite répondit : — Oui, je puis main- 
tenant me rendre, car je suis seul ici. 

Et en disant cela, un bomme sortit d'un coin du navire, et, s'a- 
vançant à l'arrière, il saisit la drisse du pavillon français qui flot- 
tait glorieux, et l'amena. Un liurra de l'ennemi répondit à cette 
lâche action. Alors cet homme , cet infâme, que nous n'aurions pas 
besoin de nommer, Riglot se dirigea vers l'avant et, se dressant au 
pied du mât de beaupré, dont le tronc seulement était encore en 
place, il se mit à héler en manière de détresse. 

Mais le calier de Lesneven n'était pas seul vivant à bord du bâti- 
ment à l'agonie : auprès du gouvernail, un vieux matelot blessé 
respirait encore. Voici ce qu'il disait : 

— Mon Dieu, je vous demande encore une grâce avant de mourir : 
donnez-moi la force de descendre à la soute aux poudres... 

A la soute aux poudres! avez-vous compris, lecteur courageux, ce 
qu'il y a d'épouvantable, de surhumain, d'affreux et d'héroïque à 
la fois danâ ces mots : La soute aux poudres.,, la ressource suprême 
des grands marins trahis par la fortune de la mer, la vengeance 
contre l'ennemi vainqueur, la victoire dans la défaite! 

Adieu, pour jamais aujourd'hui, brave Hurleur t Ta course s'a- 
chève, non sans gloire. Tu n'iras point, remorqué par un schooner 
anglais, pourrir déshonoré dans un port ennemi. Les âmes de tes 
défenseurs, loin de sentir la honte troubler leur repos, vont (si la 
fiction nous permet de le dire) vont tressaillir dans un foudroyant 
réveil.... 

C'était le soir. Le navire anglais s'avançait plein de confiance 
pour capturer le corsaire breton. Il portait les marques évidentes 
de la résistance désespérée du vaincu : les morts et les blessés ne 



448 LE GOKSAIRE 

manquaieitt pas mn phis swr ses gaBlanb. Ofte diiMBiieê é^ dix 
brasses séparait à peine les deux bâtiments. Tout à coup une épon- 
Tantable explosion se fit dans les flancs du Hwieur. En moins d'une 
seconde^ la place qu*il occupait fut changée en un cratère, vomis* 
sant le feu, la fomée, d'innombrables débris enflammés. Les vn-» 
gués soulevées se couvrirent d'une lueur ronge et ardente, d'au-» 
tant plus sinistre que le ciel s'était assombri. Des projectiles , 
des poutres, des espars, des bordages calcinés, des ferrures tor- 
dues , des cadavres noircis , des membres brisés , furent lancés 
pële-mèle à une grande hauteur, et parurent envelopper le schooner 
anglais comme d'une pluie de fer et de feu. La commotion avait 
été si terrible que, ^e tonte la mâture, la moitié du mât d'artimon 
restait seule debout. Tout le reste du gréement de cet élégant 
navire encombrait le pont ou surnageait au^iessus des lames, et sa 
carène, gravement offensée par les éclats du Hurleur^ ressemblait à 
celle d'une corvette percée à jour, après cinq heures de combat 
contre un vaisseau de quatre-vingts canons. 

Puis tout se tut et s'éteignit. Les flots tournoyèrent quelques 
moments à l'entour d'un trou creusé dans la mer, et s'y engouf* 
frèrent avec un bruit sourd, funèbre et prolongé ; puis la mer fit 
rouler silencieusement ses ondes sur l'espace vide où \eHufieur 
venait de couler. 

EpUogne. 

Que vous dire, lecteur, en finissant ce récit? Vous remercier dé 
votre patience, et c'est tout... c'est tout, car notre pauvre verve, (si 
tant est que nous en ayons jamais possédé quelques rayons), vient 
de sombrer avec notre cher bâtiment; du moins cher pour nous, 
car nous ne sommes pas de ceux qui se détachent sans peine de 
leurs vieux amis. Nous l'avouons en toute franchise et simplicité: 
nous ne pouvons nous défendre d'aimer les héros bien ignorés de 
nos petites histoires, et nous souffrons toujours en les quittant, en 
les voyant périr sous nos yeux. 

A ce propos nous ne saurions oublier que, dans une tie perdue 



LE HURLEUR. 443 

du détroit de Davis ou du Groenland, nous avons laissé quatre ma- 
telots, nos chers héros aussi. Vous nous accuseriez de cruauté, et 
avec raison, si nous mettûm$ lau bM de cette page le mot fin , sans 
aucune réserve ; si nous laissions, par exemple, durant tout l'hiver 
prochain , nos matelots — * surtout Grand-Cadet, trop peu vêtu et 
fort sujet aux rhumes de cerveau — grelotter sous les intempéries 
de ces régions arctiques. Non, nous n'aurons certes pas cette 
cruauté. C'est pourquoi, chers lecteurs, s'il est ep vous quelque 
désir de connaître la suite des aventures de Médard Le Hir, de 
Cadet, rniustre amiral^ et compagnie, ainsi que celles, non moins 
surprenantes, du tonton lan Tortik, lequel attend encore son bap- 
tême et le reste, vous jiou3 permettrez de vous inviter à lire notre 
second volume... si toutefois Celui qui met un frein à la fureur 
des flots nous permet de l'écrire un jour. 

E. DU Laurens de la Barre. 

Saint^Guen, 3 octobre 4866. 



A TÔUtE VAPEUR. 



CINQ HEURES EN ESPAGNE. 



A M. L'ABBÉ H. DUBOIS. 



Je te vois d'ici, mon cher H., cherchant sur la carte le lieu que 
lu supposes avoir, pour Tinstant, Theur de me posséder. Je vois 
ton doigt errer de Plombières à Niederbronn, en passant par 
Strasbourg , indécis s'il ne doit pas pousser plus loin encore son 
excursion géographique, et poser son ongle sur le coq de quelque 
clocher de la Suisse ou sur la cime neigeuse de la Jungfrau. J'avertis 
charitablement ton doigt qu'il fait fausse route et qu'il s'égare entre 
les diverses directions de la rose des vents, ni plus ni moins qu'un 
navigateur qui a perdu sa boussole. Il me cherche au nord et à 
l'est, et je suis, ou plutôt j'étais, au midi et à l'occident : impos- 
sible, comme tu vois, donnons rencontrer, toi me demandant au 
Rhin ou au lac des Quatre-Cantons ; moi me promenant sur les 
bords du golfe de Gascogne ou de l'Adour. 

Puisque tu veux bien prendre quelque 30uci de mes faits et 
gestes, c'est bien le moins que je t'en rende un compte sommaire, 
au risque de manquer l'occasion de te distraire, (je ne dis pas de 
t'intéresser, puisque, en partie du moins, je ne ferai guère que 
te rappeler des choses que tu as déjà vues). C'est pourtant ce que 
je vais essayer de faire, à bâtons rompus. S'il te plaisait, par hasard, 



CINQ HEURES EN ESPAGNE. 445 

de laisser quelque indiscret lire mon épître par-dessus ton épaule , 
cela te regarde et n^en ai cure. Aussi bien le sujet ne coroporte4-il 
rien de ce qui constitue d'ordinaire le fond de nos confidences fra< 
temelles. 



BORDEAUX y PAU 9 LES PYRÉNÉES. 

Donc, le soir du 9 septembre dernier, je m'embarquais, moi 
deuxième , à la gare d'Ivry. Le lendemain matin , mon compagnon 
de Toyage et moi, nous parcourions les rues escarpées de Poitiers, 
visitant sa belle promenade de Blossac, ses vieux quartiers à 
physionomie moyen âge , ses antiques églises romanes : tout un 
musée archéologique... Quelques heures plus tard, nous fran- 
chissions, avec forces sifflets et geignements de notre locomotive, 
le long tunnel qui éventre, comme.une plaie béante, le monticule 
au sommet et aux flancs duquel s'étage la jolie ville d'Ângoulême, 
aux clochers aériens, dominant une riche et riante vallée. Le soir, 
nous mettions pied à terre en gare de Bordeaux, après avoir vu 
défiler (our à tour, comme dans un kaléidoscope , Centras au nom 
historique, Libourne et les arcades, étonnantes de légèreté et de 
hardiesse, du célèbre pont suspendu de Cubzac, dont les fils em- 
n)èlés font de loin l'effet d'une immense toile d'araignée. Tout 
d^abord, le chef-lieu de la Gironde nous fit un accueil par trop pro< 
digue en ondées aussi abondantes que fraîches. Nous aurions su gré 
au ciel bordelais de réserver ses averses pour une autre occasion. Ac- 
cueillir des visiteurs par des larmes n'est ni gracieu;^ ni encoura- 
geant. Ce qui ne nous empêcha pas d'aller le soir même, h la clarté 
du gaz, rendre nos devoirs aux célèbres avenues de Tourny et de 
l'Intendance, un quartier qui, avec ses voisins les quais et 
les Quinconces, ne déparerait pas Paris, même le Paris de 
H. Haussmann. Le lendemain , le jour nous permit de jouir mieux 
encore des somptuosités de l'édilité bordelaise. Toutefois, l'aspect 
général de la ville accuse une évidente décadence. Le brillant Bor- 



U6 cm HBCiBs Eir BSMGme. 

deaax da temps de Louis XYI el de H. de Toonf est Ueir là en» 
cofe avee ses roonimieDts et ses promeflades magnifiqQes; nais qae 
sont devennes soo actÎTité coninefdale, la foule qiiî animait ses 
quais, la forêt de mâts qui hérissait son port? 

J'allais oublier qae je ne t'écris point pour t'ennuyer de disser- 
tations économiques et de lamentations sur le passé, un passé si 
près de nous et pourtant si loin : ne date-t-il pas d'avant le déluge 
qui submergea toute une société et des flots sanglants duquel surgit 
un autre monde, inquiet, troublé, qni, depuis trois quarts de 
siècle, se cherche de nouvelles assises et qui s'agitera peut-être 
longtemps eneore dans les coinidsions de l'enfantement d'un ocdre 
noaveanf # 

D'ailleurs, n'as-ta pas vol Bordeaux à dtferses reprises? Je n'ai 
donc rien à t'en qiprendre, sinoe pentrèlre qa'on vient d'achever 
à l'une de ses édites une fièebe cpii surpasse, dit-<Hi, en haateor 
celle même de Strasbonrg, la rivale de la pyramide de Chéops. 
Cela dit, je me bâte de réemprunter ses bottes de sept lieues à la 
vapeur, nn ogre bien autrement infatigable qne celui dn Petit* 
Poucet* 

Deux eiyambées nous ccoduiseut s Arcachon (lieu intéressant 
que j'aurai l'honneur de te présenter plus loin) ; en trois et demie 
nous sommes à Dax ; trois antres nous transportent sur la terrassa 
aérienne du château de Pau, — devant le panorama des Pyrénées. 
Que Perrault vienne après cela nous vanter l'âge merveilleux des 
fées! — Ici encore, je retrouve tes traèes; tu as vu ce que je' vêts; 
Aussi ne m'amnserai-je point à te retracer par le-menu le splen* 
dide paysage qui s'étale sous mes yeux , — * cette vaste et verdoyante 
vallée, ces colMnes a«x molles ondulations, parées de bois^ de 
vignobles et d^opulentes viHas ; ce Gave aujourd'hui si paisible et 
en partie à sec, mais qui, lors de la fonte des neiges, doit être 
terrible ; le tout encadré dans nn immense horison , aux plans 
multiples, dont le dernier se termine par la chaîne pyrénéenne, 
qui ondule là-j)as, à une distance de soixante kilomètres, comme 
une longue bande de nuages immobiles, dooiinée par la double dent 
du Pic du Midi. 

Voir les Pyrénées et ne pas les fouler du pied, les toncber de 



Cni9 HEUllES EU. ES^AGHB, 441 

r«ril et de )a mala, — - autant se condamner an supplice de Tan^ 
taie. Aucun Pluton , cette fois, ne se mettant en travers de noa 
désirs, invités au contraire par les joyeux grelots d'un naaigre mais., 
agile attelage, nous reprenons notre volée, moins rapide cette fois, 
puisque Togre de la vapeur se refuse à nous prêter plus longtemps* 
ses bottes magiques. Nous sommes du reste loin de nous en plain- 
dre,, l'impériale d'une diligence permettant beaucoup mieux de 
jouir de la nature que Tintérieur d'un wagon qui vou& emporte 
comwe le vent 

.... Et nous voilà galopant de toute la vitesse des douze jambes 
de notre équipage. Encore quelques heures et nous sommes en 
pleine vallée d'Ossau, puis à Laruns, puis aux Eaux-Bonnes, puis 
aux Eaux-Chaudes, puis je ne sais où, montant, grimpant, des- 
cendant, admirant surtout ces montagnes, ces pics, ces vallées, 
ces gorges, ces torrents, ces cascades; et cela, par le plus splen- 
dide soleil, l'air le plus pur, le plus transparent, le plus bleu, 
que j'aie jamais vu. A force de les chercher, nous avions enfin réussi 
à rencontrer le soleil et le ciel du midi. Mes yeux n'avaient pas 
encore été à pareille fête. Tout se réunissait à souhait pour les 
charmer. 

Tu te rappelles cette jolie route qui de Pau vous conduit à Lou- 
vie, sur une longueur d'une trentaine de kilomètres; ce chemin qui 
se creuse peu à peu en vallée; ces collines qui insensiblement de- 
viennent montagnes; ces bois, ces champs, ces vignes, ces prai- 
ries, ces maisons de plaisance , ces castels,que l'on côtoie; ces 
gros bourgs et villages que l'on traverse, et tout d'abord Jurançon 
dont Henri lY nouveau-né goûta le vin avant de boire le lait ma- 
ternel; ces eaux claires et sonores, séjour favori de la truite, qui, à 
droite ou à gauche, bondissent en cascatelles et dont le gai babil 
vous poursuit toujours; -^ puis, à partir de Louvie, ce magnifique 
val d'Ossau qui s'ouvre tout à coup comme une splendide avenue , 
longue de seize kilomètres, conduisant au coeur même des Pyré- 
nées, et dont les méandres infinis sont comme autant de àéc&rs 
nouveaux; cette double chaîne de montagnes -dont la cime s'élève 
de plus en plus à mesure qu'elles approchent des deux pics géants 
de Ger et du Midi, auxquels elles semblent faire cortège et qui 



448 CINQ HEURES EN ÉâPÀG^Ê. 

ferment au loin Thorizon , comme deux bornes colossales ; ces vil- 
lages, les uns assis au fond même de la vallée, les autres juchés sur 
quelque haut plateau ; ces fermes isolées qui, plus hardies encore, 
sont allées se poser comme des nids d'aigle dans la région des 
nuages, avec leurs champs qui apparaissent là-haut larges comme 
la main, leurs maisons qui semblent des huttes, et leurs troupeaux 
qui tachent la verdure d'imperceptibles points blancs ; ces larges 
croupes montueuses que les prairies recouvrent comme d'un man- 
teau de velours vert, si doux à l'œil; ces montagnards et mon- 
tagnardes au type caractéristique, à la physionomie intelligente 
et douce, ceux-là coiffés du classique béret béarnais, celles-ci 
la tète et les épaules couvertes du capulet blanc ou rouge, rappelant 
la coiffure des paysannes de la campagne de Rome , — tous mar- 
chant nu-pieds avec des bas sans semelle et s'évasant en guêtre, ou 
dans des sabots au bout relevé en pointe à la poulaine. 

Pendant que nous passions au trot ou au galop de nos infati- 
gables petits chevaux landais, faucheurs, faneurs et faneuses, sus- 
pendus sur des pentes dont la vue seule nous donnait le vertige , 
coupaient et séchaient le regain, tandis que, dans le creux du val, 
d'autres s'occupaient à couper les tiges du maïs, principale récolte 
de ces régions : — une églogue en action, mais dans un cadre in- 
comparable ; spectacle riant et doux , en môme temps que majes- 
tueux ; la grâce et la grandeur, toutes les harmonies de la nature 
réunies. 

Pourtant, quand vous venez à rencontrer, et cela vous arrive 
souvent, une de ces pauvres femmes, pieds nus, marchant péni- 
blement comme ensevelie sous un énorme faix de maïs ou d'herbe, 
l'églogue perd un peu de sa poésie. Dans ces contrées, en effet, 
c'est à la femme, au membre le plus faible de l'association humaine 
primordiale , qu'est dévolue la plus lourde part de la tâche com- 
mune, du moins pendant une partie de l'année. Non point que 
nous soyons en présence de l'asservissement systématique de la 
femme, phénomène aussi révoltant qu'il est universel dans les pays 
où règne la force brutale, critérium le plus sûr du degré de bar- 
barie d'un peuple. Ici cet état de choses est le résultat de nécessités 
toutes locales. La plupart des hommes émigrant au beau temps , 



CINQ HEURES EN £SPA(^NE. 449 

quand les neiges sont fondues, pour conduire leurs troupeaux, sou- 
vent bien loin , sur les montagnes^ où ils restent plusieurs mois 
de suite, force est aux femmes de vaquer aux soins de la récolte. 
Et c*est merveille de voir avec quelle activité ces laborieuses mé^ 
nagères s'en acquittent, tout en conservant au cou, par une naïve 
coquetterie , leurs modestes bijoux d'or. Personne au village ne 
paraît trouver étrange ce renversement des rôles domestiques. Pen- 
dant que la femme, restée au logis, soigne la terre, son mari, 
errant au loin, occupe philosophiquement ses longs loisirs à tri- 
coter les bas du ménage. 



IL 

LES PYRÉNÉES (SUite). 

Je ne retracerai pas à ton souvenir le curieux village de Laruns, 
si pittoresquement situé au fond du val , comme aux confins du 
monde habitable , entouré de pics que domine celui de Ger, à la 
tête pelée; cette tortueuse route des Eaux-Bonnes qui, s'élevant 
à gauche, pendant une lieue serpente péniblement le long du flanc 
de la montagne , pour vous conduire au célèbre établissement ther- 
mal, et de là se poursuivre jusqu'à Cauterets, à travers monts, 
torrents et vallées. Quel enchantement pour le touriste qu'un tel 
chemin]! Je ne te décrirai pas non plus cette longue rue montueuse 
qui constitue tout le village des Eaux-Bonnes, et dont les magni- 
fiques hôtels semblent avoir été transportés, par une baguette ma- 
gique, du boulevard des Italiens au fond d'un ravin des Pyrénées. 
Et ces promenades aériennes, ces belvédères, ces points de vue 
ravissants, ces forêts de pins, de bouleaux et de buis; ces rochers 
surplomblants ou à pentes adoucies , à la physionomie gracieuse 
ou sauvage! Le dictionnaire ne suffirait pas à fournir à la plume 
la variété des couleurs qu'il faudrait pour peindre tout cela. 

Ce coin des Pyrénées a d'ailleurs la réputation d^être un des plus 

TOME X. — 2e SÉRIE. 30 



^0 CINQ HEUr.ES EN E8PJLG1IE.. 

charmants y sinon d$s plus étranges, de^ la chaîne tout etttière; et 
ceigne m'élonn^p(^int. 

Et, en revenant sur nos pa3, cette route des Eaux-Chaude3, plus 
étonnante encore que tOj^Vc^ V^^ ^^^^ avo^ vu! 

Votre œil vient à. peine de se détacher, à regret, du grandiose 
panorama de la vallée d*Ossau et du joli bourg de Laruns, quaiul 
tQut à coup, au détour d'up rocb|er, s'ouvre devant vous une gorge 
profonde, éltoite, et spmbre, aux parois abrupt^sî de laquelle In 
mine , plus vraiment puissante que la f2)bMleuse J)urandal du preux 
légendaire , a creusé une route à grand renfort d^ poudre. ÂUrd^Sr ' 
sus de votre tête s'élèvent de chaque côté, à trois mille pieds de 
hauteur, deux murailles sourcilleuses, accessibles seulement au 
sabot de Tisard et à l'aile de l'aigle; sous vos pas, à deux ou trois 
cents pieds, un torrent tumultueux court et bondit dans des pro- 
fondeurs caverneuses. C'est éomme un coup de théâtre, qui vous 
frappe de surprise et d'admiration. Tout d'abord, une bise glacée , 
soufflant de l'Espagne, vous saisit et vous pénètre : si vous n'y 
preniez garde, € le vent qui vient à travers la montagne, » pour- 
rait fort bien voi|s rendre, sinon fou comme le héros de la bal- 
lade, tout au n^oifis, pleurétique. Le fond du défilé est encore 
plon^'é dans une pénombre crépusculaire, que déjà les cimes éiin- 
cellent de tous les feux du soleil. Avec ces hautes marailles qui 
circonscrivent de toutes parts votre horizon , et ce pan d'azur qui 
brille là-haut sur votre tête comme une étroite coupole de; lapis, 
vous vous croiriez da^s u\ie caverne fermée, dont la voûte se serait 
eflbudrée sous l'effort d^un cataclysme,... Ç|i et là descend des.haju- 
teurs, semblable à un long serpent d'argent, un ruisseau qui tombe, 
glisse, court, saute, retombe, jaillit en cascades sans fin, et vieut 
apporter son tribut au torrent qui, à son tour, va grossir le gave 
principal, lequel va se jeter dans l'Âdour, qui rend letojg^ à TOcéan, 
où le soleil l'avait puisé et où il le puisera peut-être encore, poiir 
lui faire recommencer la série de ses métamorphoses. — Nature, 
ton nom est harmonie; ou plutôt tu n'es, comme le hasard, que 
le pseudonyme de la Providence. 

Et vous allez ainsi, pendant des kilomètres^ de détour en détour, 
comme dans un dédale sans issue, jusqu'à ,,c^. qi;!enfin jBj^^isse 



CINQ HEURES EN ESPAGNE. 451 

le village des Eaux-Cbandes qui, tout encaissé dans la profondeur 
de la gorge, n'en est pas moins à une altitude de 2,300 pieds au- 
dessus du niveau de la mer. As-tu visité, sur le versant du Gourzy, 
cette grotte aux profondeurs encore mystérieuses , dans les noires 
ténèbres de laquelle gronde un torrent qui dut creuser ce souterrain 
à force de siècles et qui, venu on ne sait d'où, s'échappe de la 
noire bouche de l'antre, et se précipite? De là, quels points de 
vue! Tout au fond, cette route d'Espagne qui serpente comme 
un mince ruban gris, ce gave qui mugit sourdement, ce Pont- 
d'Enfer Bnx abîmes tartaréens; là-haut, ces sommets lumineux, 
ces blanches flaques de neige, ce labyrinthe de montagnes, au- 
dessus duquel plane, à trois mille mètres, cet éternel Pic du 
Midi que Ton voit toujours et que l'on n'atteint jamais (plus heu- 
reux que moi, tu l'as atteint et gravi). 

Et partout vous poursuit le bruit mélodieux de quelque courant. 
C'est ici comme la basse continue du grand concert de la nature , 
ou plutôt, c'est dans l'ensemble un concert au complet, avec toutes 
ses parties et ses différentes voix , depuis le tonnerre du torrent 
qui gronde, jusqu'à la note aiguë et grêle du ruisselet qui gazouille, 
soprano du chœur harmonieux des eaux. 

Quel spectacle fortiflant et sain pour le corps et peut* l'âme! Quel 
air pur et généreux ! Comme l'esprit et les poumons se dilatent 
délicieusement! Combien, vus d'ici, les hommes et leurs œuvres 
paraissent vulgaires et misérables ! ou plutôt leur souvenir est ab- 
sent (j'entends celui des indifférents). La contemplation de la na- 
ture vous absorbe tout entier. 

Et c'est de ce spectacle, de ces beautés^ qu'il faut s'arracher 
avant d'en avoir joui à sa soif, si j'ose ainsi dire, de s'en être 
rassasié, saturé! Le temps presse, ea effet, car notre programme 
est long, et nous ne sommes qu'à notre première étape... 

Nous emporterons du moins nos impressions dans toute leur vi- 
vacité-première et, si j'ose dire, leur virginité. 

A notre retour, nous débouchions de la vallée d'Ossau, quand 
arrive de la plaine comme une armée de noires et lourdes nuées qui, 
déployant à droite et à gauche leurs masses floconneuses, enva- 
hissent la double chaîne sommet par sommet. Bientôt le val presque 



452 CINQ HEURES EN ESPAGNE. 

entier^ submergé par celle soudaine inondalion de vapeurs, a dis- 
paru dans la brume. Cependanl, les pics lointains de Ger et du 
Midi, bravant et dominant ces ombres impuissantes, continuent à 
étinceler glorieusement dans Tazur. Spectacle saisissant, en même 
temps que magnifique symbole. 

Nous ne pouvons partir de Pau sans retourner sur la place Royale 
contempler encore une fois nos chères Pyrénées, et donner ud 
dernier salut à la statue de Henri lY, dont le socle porte gravée 
cette inscription en patois béarnais, si touchante dans sa nafve 
familiarité : Lou nouste Henric (notre Henri) ; tant ce pays est 
encore plein du nom et du souvenir du ten roi, que vit nailre le 
château voisin. 

— Et maintenant, adieu au Nice pyrénéen, serre hivernale où , 
comme des fleurs étiolées, les poitrmes malades viennent aspirer 
un air salubre et doux, se réchauffer à ce soleil clément 



m. 

BAYONNE, BIARRITZ, FONTARABIE, YRUN. 

Bayonne I dix heures d'arrêt ! Il est minuit ; il pleut Nos légers 
bagages à la main , nous nous mettons en quête d'un hôtel, guidés^ 
à travers un dédale de ponts, par des lazzaroni déguenillés, 
basques et espagnols , qui se disputent nos personnes à grand ren- 
fort d'injures intertMlionales. Après plus d'une infructueuse tenta- 
tive , nous voilà installés enfin tant bien que mal. Demain nous visi- 
terons la ville. En attendant, dormons. La nuit dernière, nous 
couchions aux Eaux-Bonnes, ayant devant nos fenêtres \a Montagne- 
Verte; celte nuit, notre sommeil sera bercé par le murmure de 
l'Adour et le lointain mugissement de l'Océan. Voilà les tours que 
vous joue la vapeur. 

— Demain est devenu aujourd'hui. Il pleut eacore. Nous sortons 
quand même. -- Bayonne est, somme toute, une ville curieuse et 
digne d'être visitée, avec ses vieilles rues bordées d'arcades, ses 



C»Q HEURES EN ESPAGNE. 453 

quais, ses ponts à cheval sur l'Adour et la Nive, sa citadelle in- 
violée, son port, ses vieilles églises. Cela sent déjà l'Espagne, 
dont la langue partage ici l'empire avec le patois local. 

Il est dix heures. Il pleut toujours. Ce qui ne nous empêche pas 
d'escalader l'impériale d'un omnibus, et nous voilà roulant sur une 
belle et large route , au milieu d'une riche campagne., Une demi- 
heure plus tard, nous faisions notre entrée dans ce village, hier 
inconnu et perdu au fond du golfe de Gascogne, aujourd'hui cé- 
lèbre, grâce à celte fée qui s'appelle le souverain pouvoir, — à 
Biarritz. Extérieurement, la fameuse bourgade qui, pendant quinze 
jours par. an , se donne les airs de capitale diplomatique de l'Eu- 
rope, ne diffère pas sensiblement des autres stations balnéaires 
en renom, notamment de celles de la Hanche , Trouville , Dauville, 
Etretat, Dieppe : villas élégai^tes (et tout d'abord la grande et 
belle résidence impériale), hôtels somptueux, riches bazars. Le 
tout né d'hier et encadré dans une côte entrecoupée de plages au 
sable un et de rochers énormes, déchiquetés, fouillés, creusés en 
cavernes, évidés en arcades, battus qu'ils sont sans cesse par 
le plein Océan, qui déferle du large. Le tableau est animé par un 
de ces mondes mêlés, cosmopolites, que je n'ai guère rencontrés 
ailleurs que dans les villes d'eaux et de jeux de l'Allemagne. Le 
séjour de Leurs Majestés Impériales surtout attire, des quatre 
points cardinaux de l'Europe, l'opulence et l'aristocratie. Vous 
êtes tenté d'ôter votre chapeau à chaque cravate blanche qui passe : 
ne cache-t-elle point dans ses plis quelque prince étranger, ou tout 
au moins un diplomate? — Pour ce qui est de ces dames, ici 
comme ailleurs , la jupe-folie (si bien nommée) et le chignon pos- 
tiche, voilà toute leur politique, à elles, leur fusil à aiguille. Quelle 
plaisante mascarade ! Bergères de Boucher, marquises de Watteau, 
écuyères du cirque...; on dirait des costumes décrochés au vestiaire 
de rOpéra-Comique. — Si bien qu'il devient de plus en plus malaisé 
de distinguer, sous ces travestissements , les catégories sociales et 
morales 

— Encore le tehips de prendre un bain dans ces limpides et 
tièdes eaux , et en wagon ! 

Voici Saint-Jean-de-Luz et sa magnifique plage , Hendaye et sa 



454 CINQ HEURES EN ESPAGNE. 

liqueur (dont je n*ai pas goûlé)... Chapeau bas ! vous foulez 4e mi- 
lieu du pont de la Bidassoa : du pied gauche vous êtes encore en 
France, et déjà votre pied droit est en Espagne. Entre eux s'étend 
cette ligne invisible , idéale, si étroite et si large, si petite et si 
grande, qui s'appelle une frontière. Elle est franchie. A peine si la 
vapeur nous laisse le temps de jeter un furtif regard sur la célèbre 
île des Faisans, que Mazarin et le grand roi auraient sans doute 
quelque peine à reconnaître, et nous entrons dans la gare tout 
espagnole û'Yrun, A droite, se profile sur la mer une masse 
sombre, surmontée de clochers. C'est Fuenterrabia (lisrFonla- 
rabie), amas de maisons noirâtres couronnant un mamelon ; des 
quartiers entiers, éventrés par la bombe, sont restés gisants 
comme des squelettes de pierres, tels que le canon les a faits. De- 
puis les guerres passées, la paresse espagnole n'a pas trouvé Je 
temps de relever ces décombres et de les remettre en place. Le 
touriste ne s'en plaint pas , et , grâce à cette incurie , Fontarabie a 
conservé un cachet à part, une physionomie singulière. C'est déjà 
l'Espagne en symbole, avec sa fière tournure, sa figure un pea 
sombre à la Philippe II, ses ruines, son passé glorieux et sa déca- 
dence. 

Ici, changement de train. Dans les wagons de la ligne du Midi, 
ùous pouvions nous croire encore en France ; dans ceux de la com- 
pagnie du Nord de l'Espagne , l'illusion ' n'est plus possible. Nous 
n'avons d'ailleurs qu'à regarder et surtout à écouter pour nous 
apercevoir que nous avons bien décidément changé de pays. Pen- 
dant que nos oreilles ne perçoivent que les accents d'un castillan 
plus ou moins conforme aux préceptes de l'université de Sala- 
manque, nos yeux ne voient que carabineros (lis: douaniers), «eno- 
ras et hidalgos plus ou moins authentiques, voire des paysans dépe- 
naillés qui montent sans façon dans les voilures de première classe, 
au risque d'en mqculer les draperies et les coussins. Parmi tout 
cela, quelques soutanes recouvertes d'une houppelande sans man- 
ches et surmontées d'un énorme sombrero aux bords en gondole, 
que rappelle irrévérencieusement le chapeau de maître Basile du 
Barbier de Séville, C'est là d'ailleurs à peu près le seul trait de cou- 
leur locale. C'est à peine si je parviens à découvrir une ou deux 



CINQ ËËURES EN "ESPAGNE. 455 

mantilles. Sênoroi ei senoritas portent toque ou chapeau de cano- 
tier, ï^obe-foHe, crinoline et faux chignon , lii'plus ni moinis que si 
elles Venaient d^Â^nièrés ou du Boulevard. Quant aux sénores hi- 
datgog, ils sotft habillés à h dernière mode... àe la Belk-Jàrdi- 
fHèrei... —Dieu me pôrdonfne! voici une jeune fillè qui, voû- 
lanl peut-être se bien poâer dans notre estime, se met à Nrè un 
livre français, dans lequel je crois teconnaitre un de ces romans 
qifi poussent chaque matin dans la boue du macadam parisien, 
c^mroe des champignons vénéneux sur le fumier. Où fuir pour 
échapper aux trimmeries, aux cockineries et autres pomonneries? 
— Rendons toutefois justice à la jeune personne : elle fut discrèfe 
çt voulut. bien nous faire grâce du répertoire de Thérésa, et ne pas 
nous entonner la Femme à barbe, ou quelque autre spécimen aussi 
îtinstre de la poésie lyrique française en Tan de progrès et de 
lumières 4866. — Déjà les Thngs de M. Miliaud nous avaient pour- 
suivis jusqu^au fond des Pyrénées. D'immenses affiches jaunes, 
tatouées d*biéroglyphe$ fantastiques, soi-disant empruntés à Tal- 
l'habet tamoû) ou hindoustani, nous avaient appris qneFeringhèa 
avait pârlél.,. ce qui naturellement nous avait fait grand plaisir. 
-J'ignore si ces frais de publicité ont valu au Petit Journal un abon- 
nement de quelque chamois liseur de gazettes, ou de quelque ours 
désireux d'apprendre le grec dans le vieU Homère de Timothëe. 



IV. 

SAINT-SÉBÂSTIEN. 

Pendant que je babille ^ je t'entends te demander avec inquiétude 
où je m'en vais ainsi lancé. Que t'importe , puisque je suis revenu ? 
Je veux bien toutefois te tirer tout de suite d'anxiété, et te prévenir 
que je ne tarderai plus beaucoup à m*arrèter et à laisser le train 
poursuivre sa course vers Madrid et Cadix. Encore deux ou trois 
stations : Renteria, Passage (charmant paysage, beau port naturel, 
dont la négligente Espagne il'é jamalis sti rien faire). Nous vojra- 



456 CINQ HEtTHES EN E3PÀ(»iE. 

geons au milieu de champs de maïs et de pommiers ; car ici il se 
fait beaucoup de cidre. Le ciel bas et sombre aidant; on se croirait 
en pleine Normandie, n'étaient ces hauts mamelons, derniers 
contreforts des Pyrénées , qui surgissent de toute part, et que les 
noirs flots des nuages gonflés de pluie viennent battre et submerger, 
en se déchirant à leurs angles. Car Tété que, deux cents lieues du- 
rant, nous nous obstinons à poursuivre, s'obstine aussi à fuir de- 
^vant nous. Il faudrait vraisemblablement l'aller chercher jusque par 
delà le Maroc, en plein Sâh'ra ; mais nous n'avons pas le temps, et 
nous tâcherons de nous en passer. Pourtant, tu te le rappelles, au 
mois'de juin, nous le rencontrâmes ensemble, brûlant et énervant, 
au Puy-de-Dôme et à Vichy (rien qu'en y pensant, je sens la 
sueur me perler au front). Depuis, ayant probablement épuisé tous 
ses feux dans ce premier effort, il s'est enfui je ne sais où. Au mois 
d'août, je le poursuivais en vain au nord, sur les côtes de la 
Manche. Celte fois, je demandais au midi cet introuvable été, sans 
être guère plus heureux. Cependant, comme si l'Espagne avait 
honte de se montrer à nous sous cet aspect renfrogné , et comm» 
pour sauver en partie la réputation , fort compromise , de son beau 
ciel, le soleil égayait d'un de ses sourires, — sourire mélancolique 
et comme humide de larmes, — le port et la ville de SanSébastianj 
quand la locomotive nous y déposa. 

Le paysage se présentait à souhait : pour cadre, un cercle 
presçiue fermé de montagnes, les unes en pleine lumière, les autres 
voilées de vapeurs ; devant nous, une presqu'île se terminant en 
piton, dernier effort du travail plutonien qui souleva la chaîne pyré- 
néenne, à une époque inconnue; au pied de ce piton, et comme 
abritée par lui, la ville groupée en un bloc quasi compact; au 
sommet de la hauteur, une forteresse, qui joua un rôle actif dans 
nos démêlés avec l'Espagne ; puis la mer et son immensité. A 
gauche de la ville, le port, ses bassins à flot garnis de bâtiments 
aux divers pavillons, sa plage sabloneuse et ses cabines de bai- 
gneurs; à droite, une baie, où déferle bruyamment une barre aux 
houles énormes. A la fois marine et paysage terrestre, le tableau 
était, dans son ensemble, plein de grâce et de grandeur. 

Brûlée pendant les guerres de l'Empire et reconstruite depuis, la 



CnfQ HEDRKS EN ESPAGNE. 457 

▼ilie de Saint-Sébastien, — avec ses^ hautes maisons aux toits 
aplatis, aux balcons en bois, bâties sur un modèle uniforme, — a 
un aspect régulier, propre et assez gai, mais sans cachet bien sail* 
lant. Ville moderne, c'est tout dire. 

Nous nous hâtons de gravir le monticule, à la fois promenade et 
forteresse, qui domine le port. Du pied léger de touristes impa- 
tients et pressés, nous escaladons, en vrais frères des zouaves, 
remparts, courtines, batteries et bastions, lorsque la voix éperdue 
d'une sentinelle nous arrête au pied même des murailles du fort 
central. Il était temps I tambour battant et la canne à la main, nous 
allions, à nous deux, emporter d'assaut la citadelle et venger la 
France de son échec de 1813. — En nous retournant, nous avions 
de quoi nous consoler de notre patriotique déconvenue : devant 
nous, sous nos pieds, s'étendait l'Océan à perte de vue, grondant, 
agité, sombre ou blanc d'écume ; à droite, la côte s'enfonçait direc- 
tement au nord ; à gauche, déviant presque à angle droit, elle 
fuyait vers l'ouest et se perdait au loin dans la brume, où l'imagi- 
nation seule devinait le cap Finistère. Car, si tu veux bien nous 
suivre du doigt sur la carte, tu verras que nous étions tout au fond 
du golfe de Gascogne, à l'endroit même où la côte espagnole s'in- 
fléchit vers l'Amérique. — Là-bas, derrière Santander, le soleil se 
couchait dans un lit de nuées empourprées, qui le voilaient à 
demi... 

Force nous fut enfin de nous arracher à notre songeuse contem- 
plation et de redescendre tout à la fois de nos rêveries et de notre 
haut belvédère... 

— Une, deux églises... entroiis. L'architecture en est belle, sans 
être d'un gothique irréprochable et sans mélange ; l'intérieur est 
fort riche, mais d'un goût équivoque ; peintures et sculptures atti- 
rent l'œil, au risque de le blesser, par des poses et un coloris 
outréi ; les statues de saints et de saintes sont habillées à la mode 
du jour, suivant l'usage de la dévotion, un peu matérielle, du Midi. 
Un détail qui t'intéressera : les confessionaux sont de simples 
fauteuils ou stalles en bois , ayant de chaque côté une' façon de prie- 
Dieu où s'agenouillent les pénitents ; — le tout sans clôture. C'est 
quasi la confeffsion publique de la primitive Eglise. 



458 GIlfQ HEURES EN BSPÀÔIfE. 

Nous étions dans la pairie de la tauromachie. Notre isA corftMa 
cherchait la plaza où devaient s'ébattre, aai jours de galas, jiicf» 
doreSy toreadoreSy banderiUeros, etc. Nous la découvrîmes sans 
peine. La voir et y entrer, ce fut tout un. Rien n'est triste comme 
un théâtre sans spectateurs. Gelui*ci, vaste fc loger une ville, ou- 
vrait béantes et noires les loges de son eneeiofte circultûrè. Aii lieti 
du mugissement des taureaux, du hennissement des chevaux , ées 
clameurs de la foule, -^ rien que le silence, qu'interrompait se«l 
le bruissement du rabot d'un menuisier qui travaillait ^ous «ne 
arcade. Au lieu du soleil éclatant, l'ombre croissante de la nuit... 
On nous dit, d'ailleurs, que la ville de Saint-Sébastien n'a pas w 
de combats de taureaux depuis plusieurs années. EHe vient Arème 
de louer ou de vendre son amphithéâtre à la compagnie du chemtn 
de fer, pour y établir une remise ou un atelier. C'est l'étemel èù: 
transit... 

Maintenant, si tu veux en savoir plus long sur le compte de 
Saint-Sébastien , tu peux te renseigner auprès des traites spéciaux 
de géographie, lesquels ne manqueront pas de t'apprendre que 
c'est la capitale de la province de Ouipuseôa, et de t'instniire ^ar 
le chiffre exact de ses habitants , de ses productions et de son com- 
merce, — toutes choses dont je n'ai pas eu le temps de dresser le 
' bilan bien au net. 

Serais-tu curieux, toutefois, de goûter à la cuisine locale (la 
cuisine, lu le sais, est tout un chapitre de l'ethnologie , et non des 
moins caractéristiques)? Suis^nous sous cette arcade de la place 
quadrangulaire de la Conslitution ; lu feras en notre compagnie un 
frugal dîner, mi-partî à Tespagnol^et à la flrançaise , arrosé d'un 
vin généreux tiré d'une peau de bouc (le fût national) et tout par- 
fumé d'une franche saveur de goudron... 

Après quoi, sMI te platt, nous nous remettrons en route. Mais, 
celle fois, ce n'est plus pour aller de l'avant : c'est, hélas! ()Our 
rétrograder. Quel dommage 1 nous étions si bien lancés ! 

Le soir, nous retrouvions à Bayonne notre lit de la veille. Le 
lendemain, à midi, nous débarquions en gare d'Arcaehon , après 
une heureuse traversée de cinq heures au sein de ce vaste désett 
de sables, de bruyères et de pins , qui s'appeUe les Laides, Mft 



CINQ HEURES EN ESFâGNfi. 456 

sans avoir salué au passage rhnmbie mmsofintette'OÛ naqoit le petit 
pâtre, qui devait à jamais illustrer le nom de Vincent de Paul. 



V. 



LES LANDES. 

Tu as parcouru, en partie, ces curieuses solitudes, à l'aspect 
monotone , mais non dépourvu d'une certaine grandeur sauvage ; 
ce Sâh'ra français, qui, comme l'africain, a ses vastes horizons, 
ses mornes étendues, ses grandioses effets de mirage, ses shoUs 
d'eau croupissante ou saumâtre, ses sables mouvants, ses arègnes 
ou dunes errantes que le vent déplace, ses cités ensevelies, ses 
oasis clairsemées , et, pour compléter le rapprochement, cette vapo- 
reuse et bleue silhouette des Pyrénées, qui se profile à l'horizon , 
vers le sud, il est vrai, tandis que la chaîne de l'Atlas borne au 
nord le grand désert trans-méditerranéen. Autre point de ressem- 
blance : nos Landes n'auraient^lles pas été le séjour des eaux 
marines, à une époque relativement récente , ainsi que la science 
l'a constaté des déserts des deux mondes, Sahara, Gobi, steppes 
asiatiques et pampas américaines? — Une chétive miniature du 
désert, toutefois : à peine quelques centaines de lieues de supers 
ficie , à cété des dix miUions de kilomètres carrés que compte en* 
viron le Sâh'ra (vingt fois à peu près la surface de la France en- 
tière)! Au lieu du palmier au port majestueux, l'humble pin à la 
verdure pâle et grêle. Pour parcourir ces solitudes, le Landais se 
juche sur des échasses; c'est son chameau, à lui, moins rapide, 
il est vrai, que le rival du vent, le mahari du Maure ou du 
Touareg. A ce propos , tu as peut-être éprouvé comme moi une 
petite déception : sur la foi des traités de géographie et des récits 
des voyageurs, je m'attendais à voir déboucher à chaque dhrreîdVLT 
un de ces singuliers centaures bipèdes; une seule fois, il m'a été 
donné d'en apercevoir deux ou trois , qui gouvernaient leur trou- 
peau du haut de leurs jambes postiches, tout en tricotant leurs \>^% 



460 CINQ HEURES EN ESPAGNE. 

(car cet art tout féminin est décidément, par ici, la grande occu- 
pation dn sexe fort). 

Depuis qu*à la fin du siècle dernier Bremontier a enseigné l*ari 
de fixer les sables par des semis de pins maritimes et d'arrêter 
ainsi leurs redoutables invasions , les Landes ont changé d'aspect. 
Du steppe ras et nu a surgi une immense forêt s'étendant de Bor- 
deaux à Bayonne , sur une longueur de près de trente lieues. C'est 
un spectacle à la fois monotone et étrange de voir fuir ainsi sous 
ses yeux, à droite et à gauche , pendant des heures, ces pins suc- 
cédant à des pins dans un interminable défilé, entrecoupé çà et là 
de vastes clairières toutes roses de bruyères en fleurs, de rares 
villages et de maigres cultures. La plupart de ces pins, blessés par 
la hache du résinier, étalent leurs longues plaies béantes par où 
s'échappe leur sève, leur sang, qui vient tomber goutte à goutte , 
perle à perle , dans un godet en terre ou en fer-blanc suspendu au 
tronc. La hausse aussi subite qu'inattendue produite dans le prix 
de la résine par la guerre civile des Etats-Unis, a jeté dans ces 
pauvres contrées l'or par millions (singulier contre-coup de la 
grande loi de la solidarité des peuples !) Aussi une cupide et impré- 
voyante spéculation s'est-elle empressée de saigner à mort ces 
arbres précieux, au risque de ruiner l'avenir. 

Noynbreux sont les plans et avis proposés par les économistes 
pour arriver à fertiliser ce sol ingrat, dont la stérilité est due sur- 
tout à l'imperméabilité du sous-sol ou alioz. De tous ces projets , 
toutefois, le plus original , pour ne pas dire le plus gigantesque , 
est à coup sûr celui de M. l'ingénieur Duponchel. D ne s'agirait 
de rien moins que de démanteler une portion de la chatne pyré- 
néenne, au mojen des torrents qui, accumulés au préalable dans 
de hauts et profonds réservoirs et précipités tout à cpup, comme 
de puissants béliers hydrauliques, sur les masses granitiques, les 
détacheraient fragments par fragments. Roulées dans le' courant , 
incessamment concassées, écrasées les unes par les autres, et fina- 
lement réduites en limon , ces masses s'en iraient, au moyen des 
affluents de l'Adour et de la Garonne, et d'un réseau de canaux, 
porter aux sables des Landes les éléments fécondants qui leur 
manquent. Cette méthode héroïque, si paradoxale en apparence 



CINQ HEURES EN ESPAGNE. 461 

et pourtant déjà pratiquée par les mineurs californiens pour la tri- 
turation du quartz aurifère, n'est, en réalité, qu'une pâle imitation 
de l'universel procédé de la nature. Celle-ci, en effet, en vertu de 
lois aussi simples que merveilleuses (évaporation , précipitation , 
gravitation), ne cesse de raviver la fécondité de la terre, au moyen 
des dépôts alluvionnaires que les fleuves y déposent, après les avoir 
empruntés aux montagnes d'où ils descendent (le Nil et sa vallée, 
le Rhin et les polders de la Néerlande , etc.). Les inondations elles- 
mêmes, désastreuses surtout peut-être à cause des obstacles qu'on 
leur oppose, ne seraient à ce titre qu'un inappréciable bienfait, 
si l'homme savait en aménager, en économiser les richesses, au 
lieu d'apporter des entraves artificielles à leur niission fertilisa- 
trice. 

Puisque je suis en train de faire le pédant, un mot encore des 
habitants de ce curieux pays; par plus d'un côté, ils en valent la 
peine. Tu sais que, par l'origine, ils se relient, de près ou de loin, 
au rameau basque, à l'antique et mystérieuse race des Euscaldu- 
nacf^ dont la langue, sans mère et sans sœur connues, fait le dé- 
sespoir des linguistes. C'est la seule des langues de l'Europe que 
'la science ne soit pas encore parvenue à classer, depuis que le fin- 
nois et le hongrois ont été rattachés à la grande famille tartaro- 
mongolique. De guerre lasse, la philologie comparée est allée 
chercher à Yeuskarien des analogues jusque dans le phénicien ; 
plus loin encore, dans les dialectes des tribus sauvages de FAmé- 
rique du Nord, notamment dans celui des Delawares, avec lequel 
l'idiome basque offre les plus curieux rapports dans le procédé 
agglutinatif de la formation des mots. N'est-il pas pénible de penser 
que cet unique et précieux monument linguistique, seul témoin 
survivant d'un âge lointain, ne sera bientôt plus peut-être qu'une 
ruine, une langue morte?... 

...Mais j'oublie que, pendant que je vagabonde à travers les 
Landes et la philologie, je te laisse ew plan dans la gare d'Ar- 
cachon , ce qui est d'une politesse au moins douteuse. 



462 CINQ HEURES EN ESPAGNE. 

Vï. 

ARGACHON... ET DE QUIBUSDAM ALIIS. 

Au fait, sommes-nous bien à Arcachon? Sommes-nous même en 
France? Voici un vaste palais chinois auquel un architecte de 
Teropire du Milieu ne trouverait rien à reprendre ; tout y est, jus- 
qu'au dragon ailé qui couronne Tédifîce en manière de girouette. 
Serions-nous à Pékin? — Voici, plus loin, un autre non moins 
vaste palais, bâti suivant toutes les règles de L'art turco-persan. 
Ne serions-nous pas plutôt sur le Bosphore?... Avançons. De tous 
côtés surgissent, isolés ou alignés en rues, kiosques, chalets, pa- 
villons à galeries suspendues, cottages à vérandahs, — en pierre, en 
briques, en bois, — chinois, turcs, hindous, suisses, gothiques, de 
toutes les architectures, nationalités et styles possibles, où Tima- 
gination a dépensé tous ses caprices , épuisé toutes ses fantaisies. 
— Un décor de théâtre, un village d^opéra comique. — Et tout 
cela, en pleine forêt, au milieu de massifs de pins, de chênes et 
d'arbousiers. Avançons encore : à droite et à gauche^ s'allongent, 
pendant des kilomètres, d'autres hôtels et d'autres chalets.... C'est 
toute une ville, à loger dix ou quinze mille âmes. Que dis-je, une 
ville I il y en a deux , la ville d'été et la ville d'hiver, — celle-là , 
longue d^une lieue, étalant ses boulevards et ses rangées de villas 
sur le bord du bassin, vaste nappe de vingt lieues de pourtour, aux 
eaux calmes et tièdes ; celle-ci, éparpillée çà et là dans la forêt, 
cachée sous la verdure, tapie à l'abri dur vent, au creux ou au flanc 
des collines de sable; — la première, bruyante et gaie comme 
une ville d'eaux qu'elle est; la seconde^ tranquille et silencieuse 
comme une chambre de malade. Ici, en effet, commencent à affluer, 
de la France et de l'étrangir, les personnes à la poitrine délicate , 
qui viennent se mettre au régime d'un doux climat, d'un hiver 
clément, et d'un air balsamique, tout saturé d'émanations rési- 
neuses et des fortifiantes effluves marines. A ces divers titres , Ar- 
cachon est une station hivernale incomparable, peut-être unique 



Cmq BKURES Eli ESPAGNE. 468 

en Europe; et le nombre est déjà grand, paraît-il, des guérisons 
obtenues dans les cas de phthisie plus ou moins avancée, ce ter- 
rible mal qui moissonne I à lui seul, le dixième de rbumaniié, La 
neige est à peu près inconnue dans ce coin fortuné. Quant aux épi- 
démies, choléra, etc., on en sait vaguement le nom par les feuilles 
publiques. 

Et de tout cela, il y a dix ans à peine, rien n'existait que quel- 
ques buttes de pécheurs. La spéculation a commencé, mais c'est la 
mode qui a fait le miracle. Un simple détail arithmétique plus élo- 
quent que tout ce que je pourrais dire : le terrain acheté ici , il 
y a quelques années , la modique somme de vingt-cinq centimes 
le mètre carré, se vend couramment aujourd'hui trente et quarante 
frumcs, Au^si de grosses- fortunes se sont-elles réalisées. 

Une nptable partie du nférite de cette rapide et surprenante 
ti^ansformalion d'Arcachon, doit être, en toute justice, attribuée 
à l'activité et à l'intelligence de son curé, H. l'abbé Mouls, qui, 
t0ut.en prenant soin du salut spirituel de son troupeau, se dévoue 
en même temps à ses intérêts temporels, et rêve pour lui^ nous 
disait-il, des destinées bien autrement hautes encore. 

Banlieue de Bordeaux, avec lequel une vingtaine de trains par jour 
le mettent en relation, malgré les quinze lieues qui les séparent, 
ArcachoA est surtout peuplé de Bordelais, négociants pour la plu- 
part, qui y viennent passer la nuit et leurs jours de loisir. Ace 
fond vient se superposer le flux des étrangers, malades ou non. J'ai 
même eu l'honneur d'y contempler un des rois du jour, un Prussien 
en chair et en os, blond comme de juste, grand, droit, raide, comme 
s'il eût eu, fiché dans le dos, un fusil à aiguille en pkce de colonne 
vertébrale» C'était mon voisin de table d'hôte : un gros dictionnaire 
français-allemand à la main gauche, sa fourchette dans la droite , 
tu aurais ri de voir son flegme à chercher dans l'un le sens d'un 
mot, en même temps qu'il piquait Faulre dans une tranche de 
roastbeef, au risque de faire erreur et de planter sa fourchette dans 
son dictiensaire, tout ea pourchassant le Vocable récalcitrant au 
fond de son assiette. Au demeurant, un galant homme, et pas plus 
fier qu'il ne convient de la victoire de Sadowa« 

Uni matin> je. vaguais dans la forèl, humant la.résine à plains pou- 



464 CINQ HEURES EN ESPAGNE. 

mons, cueillant les arbouses mûres, rêvassant aussi, quand soudain je 
tombe dans un groupe d'bommes tout de blanc habillés. S'il eûtfok 
nuit, l'occasion eût été belle de croire aux fantômes et aux reve- 
nants. Mes fantômes étaient tout simplement trois religieux domi- 
nicains en train de s'exercer aux effets oratoires, devant tout un 
peuple de pins, auditoire docile, mais un peu dur d'oreilles. Les 
religieux de cet ordre ont près de là un établissement, lieu de 
repos pour les larynx fatigués (et tu sais si les larynx dominicains 
s'épargnent!) Où trouver d'ailleurs une retraite mieux choisie? 
De tous côtés la forêt, et devant soi la mer au murmure étemel. 
Une légende ne nous cunte-t-elle pas, d'ailleurs, que ce fut un 
moine qui le premier découvrit et habita cette Thébaîde? 

Outre son bassin, beau et vaste lac dont l'ambition locale rêve 
de faire un port de commerce et de guerre, avec sa double ceinture 
de sable (in et de pins verdoyants, dont les fûts apparaissent de 
loin comme les mâts d'une flotte à l'ancre; outre son panorama 
accidenté et pittoresque, son charmant fouillis de chalets et de 
massifs en amphithéâtre, — Arcachon offrait à notre curiosité une 
autre attraction comme disent nos voisins. Une exposition générale 
d'aquiculture, à laquelle avaient pris part presque toutes les nations 
de l'Europe (la Bretagne y était dignement représentée), réuniss9it 
tout ce qui a rapport à l'industrie de la pêche, filets et engins de 
toutes sortes, préparations de tous genres. J'eus plaisir à parcourir 
de l'œil toutes ces choses, un peu spéciales pourtant, surtout à 
voir dans Vaquariuniy ou dans les bassins adjacents, évoluer des 
poissons de toutes couleurs et de toutes formes, la fameuse et fan- 
tastique pieuvre aux huit longs tentacules percés d'une double 
rangée de ventouses, le grondin aux ailes azurées, l'étrange hippo- 
campe aux petites nageoires frémissantes, une façon de poisson- 
oiseau de nuit au vol silencieux et lugubre, cent autres encore ; 
sans oublier le gracieux parterre de zoophytes, fleurs vivantes aux 
fins pétales, aux corolles nuancées. 

Hais ce qui fixa surtout jnoon intérêt (nous avons vu ensemble 
l'équivalent à peu près du reste, à Yaquarium du Jardin d'accli- 
matation du bois de Boulogne), ce fut une double vitrine, de mo- 
deste apparence, mais contenant, avec tout un inonde de siècles 



CINQ HEURES EN ESPAGNE. 465 

accumulés, la plus grosse des questions que la science agite en c^ 
moment, celle de Tâge de l'homme. Je veux parler du musée rétros- 
pectif ethnologique. C'étaient d'abord des instruments de pèche 
datant de l'rî^^ de pierre, entre autres des hameçons en silex et 
en os trouvés au fond des lacs de la Suisse. Ces antiques engins 
démontrent une habileté de main déjà remarquable chez ces popu- 
lations lacustres primitives, dont l'origine et l'histoire, soupçonnées 
d'hier, sont encore un problème et qui, habitant des villages sus- 
pendus sur pilotis au-dessus des eaux, étaient, par suite, de grands 
pécheurs et des ichthyophages décidés. L'antiquité attribuée à ces 
peuples encore mystérieux par quelques-uns, est sans doute moins 
reculée que ceux-ci ne le prétendent. Ce singulier mode d'habita- 
tion est encore aujourd'hui en usage dans plusieurs parties du 
monde, notamment sur les rives du Volga et dans l'archipel malais, 
sans parler des peuplades lacustres découvertes récemment par 
Livingstone dans le bassin du Zambèse. J'en pourrais dire autant 
de l'âge de pierre, que quelques-uns relèguent à une époque quasi 
fabuleuse, et qui, tout simplement notre contemporain, existe en- 
core à l'heure qu'il est pour certains peuples. Il y a quelques mois, 
à une séance de la Société de Géographie de Paris, un savant voya- 
geur-géologue suisse, M. Harcou , revenant de l'Amérique du nord 
qu'il avait explorée pendant une quinzaine d'années, nous apporta 
deux de ces haches en silex si improprement appelées celtiques, 
et dont l'une (circonstance particulièrement intéressante) était en- 
core munie de son manche en nerf de bœuf : M. Harcou nous dit 
tenir ces curieux objets d'une tribu sauvage, chez laquelle l'âge de 
pierre est encore en pleine floraison , et qui, en outre, a conservé 
la tradition d'un déluge, bien. qu'elle habite un haut plateau, à 
plusieurs centaines de lieues de l'Océan. Tu pourras voir, d'ailleurs, 
ces remarquables spécimens de l'industrie primitive à la prochaine 
Exposition universelle, laquelle, entre autres merveilles, nous pro- 
met tout un riche musée d'archéologie ethnologique. 

Toutefois, la question de l'âge de l'homme vient encore de se 
compliquer des découvertes récentes de la géologie et de la 
paléontologie. Voici, par exemple, dans cette même vitrine de 

TOME X. — 2« SÉRIE. 31 



466 CINQ HEURES EN ESPAGNE. 

l'exposition d'Arcacbon, l'image photographiée de cette fameuse 
feuille d'ivoire fossile qui, découverte par H. Lartet dans une 
caverne du Périgord, en 1864, si je ne me trompe (je t'écris sans 
notes, et d'après mes seuls souvenirs), a si fort ému le monde 
savant, tant parce qu'elle portait gravée à la pointe, en traits 
grossiers, la silhouette deVelephas primigenius ou mammouth, 
qu'à cause des ossements d'espèces animales aujourd'hui dis- 
parues, sous lesquels elle se trouvait enfouie. Voici une autre 
lamelle d'ivoire (l'original, cette fois , et non plus l'image seule- 
ment) découverte dans des circonstances analogues et sur laquelle 
des poissons sont sculptés en relief. Ce n'est pas sans quelque 
émotion non plus, je l'avoue, que j'ai contemplé ces vénérables 
vestiges d'un art si lointain. 

Ces simples restes d'un autre âge, joints à la fameuse mâchoire 
trouvée par M. Boucher de Perthes au Moulin-Quignon, et à d'autres 
débris humains dits fossiles, menacent de mettre le feu aux quatre 
coins du monde savant et du monde religieux, et de bouleverser 
toute notre chronologie. Je n'ai pas qualité, profane que je suis, 
pour hasarder une opinion au milieu de ce conflit solennel. Aussi 
bien, la question est fort loin d'être élucidée, je ne dis pas résola^. 

Que d'objections, en effet! L'homme habitant ces cavernes n'a-t-il 
pu y laisser ses restes môles à ceux d'espèces ayant vécu bien avant 
lui ? Les eaux dont l'action est ici manifeste, n'ont-elles pas rema* 
nié ces dépôts, confondant les espèces et les âges? Et <^uant aux 
races disparues dont nos pères auraient été lés contemporains, 
combien a-t-il fallu de temps pour les éteindre ? L'aurochs ou bas 
primigenius qui, du temps de César encore, peuplait les forêts de 
la Gaule, n'existe plus que dans les parties les plus sauvages des fo- 
rêts de la Lithuanie, où les empereurs de Russie seuls, dit-on, 
ont le privilège d'en chasser les derniers représentants. Le mam- 
mouth ou éléphant polaire à crinière, qui jadis aurait vécu chex 
nous , a fini , pourchassé de proche en proche, par aller s'ensevelir 
dans les neiges et les glaces de la Sibérie, où l'on retrouve son 
cadavre encore intact. Qui oserait attribuer des milliers de siècles 
à ces restes dont la conservation est telle, qu'on a pu donner à 



CINQ HEURES EN ESPAGNE. 467 

manger à des chiens des morceaux de chair coupési dans le corps 
du styet apporté par Palias au musé